Les illustres fugitifs n’étaient pas les seuls qui, dans cette nuit terrible, eussent eu à lutter contre le vent et la mer.
À deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice était rentré chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses habitudes, avait deux fois appelé :
– Luisa ! Luisa !
Luisa s’était élancée dans le corridor ;car, au son de la voix de son mari, elle avait compris qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire : elle en fut convaincue en le voyant.
En effet, le chevalier était fort pâle.
Des fenêtres de la bibliothèque, il avait vu ce qui s’était passé dans la rue San-Carlo, c’est-à-dire la mutilation du malheureux Ferrari. Comme le chevalier était, sous sa douce apparence, extrêmement brave et surtout de cette bravoure que donne aux grands cœurs un profond sentiment d’humanité, son premier mouvement avait été de descendre et de courir au secours du courrier, qu’il avait parfaitement reconnu pour celui du roi ;mais, à la porte de la bibliothèque, il avait été arrêté par le prince royal, qui, de sa voix câline et froide, lui avait demandé :
– Où allez-vous, San-Felice ?
– Où je vais ? où je vais ? avaitrépondu San-Felice. Votre Altesse ne sait donc pas ce qui sepasse ?
– Si fait, on égorge un homme. Mais est-cechose si rare qu’un homme égorgé dans les rues de Naples, pour quevous vous en préoccupiez à ce point ?
– Mais celui qu’on égorge est un serviteur duroi.
– Je le sais.
– C’est le courrier Ferrari.
– Je l’ai reconnu.
– Mais comment, pourquoi égorge-t-on unmalheureux aux cris de « Mort aux jacobins ! »quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidèlesserviteurs du roi ?
– Comment ? pourquoi ? Avez-vous lula correspondance de Machiavel, représentant de la magnifiquerépublique florentine à Bologne ?
– Certainement que je l’ai lue,monseigneur.
– Eh bien, alors, vous connaissez la réponsequ’il fit aux magistrats florentins à propos du meurtre de Ramirod’Orco, dont on avait trouvé les quatre quartiers empalés surquatre pieux, aux quatre coins de la place d’Imola ?
– Ramiro d’Orco était Florentin ?
– Oui, et, en cette qualité, le sénat deFlorence croyait avoir droit de demander à son ambassadeur desdétails sur cette mort étrange.
San-Felice interrogea sa mémoire.
– Machiavel répondit : « Magnifiquesseigneurs, je n’ai rien à vous dire sur la mort de Ramiro d’Orco,sinon que César Borgia est le prince qui sait le mieux faire etdéfaire les hommes, selon leurs mérites. »
– Eh bien, répliqua le duc de Calabre avec unpâle sourire, remontez sur votre échelle, mon cher chevalier, etpesez-y la réponse de Machiavel.
Le chevalier remonta sur son échelle, et iln’en avait pas gravi les trois premiers échelons, qu’il avaitcompris qu’une main qui avait intérêt à la mort de Ferrari, avaitdirigé les coups qui venaient de le frapper.
Un quart d’heure après, on appelait le princede la part de son père.
– Ne quittez pas le palais sans m’avoir revu,dit le duc de Calabre au chevalier ; car j’aurai, selon touteprobabilité, quelque chose de nouveau à vous annoncer.
En effet, moins d’une heure après, le princerentra.
– San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelezla promesse que vous m’avez faite de m’accompagner enSicile ?
– Oui, monseigneur.
– Êtes-vous toujours prêt à laremplir ?
– Sans doute. Seulement, monseigneur…
– Quoi ?
– Quand j’ai dit à madame de San-Felicel’honneur que me faisait Votre Altesse…
– Eh bien ?
– Eh bien, elle a demandé à m’accompagner.
Le prince poussa une exclamation joyeuse.
– Merci de la bonne nouvelle, chevalier !s’écria-t-il. Ah ! la princesse va donc avoir une compagnedigne d’elle ! Cette femme, San-Felice, est le modèle desfemmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l’aidemandée pour dame d’honneur de la princesse ; car, alors,elle eût été, de nom et de fait, une vraie dame d’honneur ;c’est vous qui me l’avez refusée. Aujourd’hui, c’est elle qui vientà nous. Dites-lui, mon cher chevalier, qu’elle sera labienvenue.
– Je vais le lui dire, en effet,monseigneur.
– Attendez donc, je ne vous ai pas toutdit.
– C’est vrai.
– Nous partons tous cette nuit.
Le chevalier ouvrit de grands yeux.
– Je croyais, dit-il, que le roi avait décidéde ne partir qu’à la dernière extrémité ?
– Oui ; mais tout a été bouleversé par lemeurtre de Ferrari. À dix heures et demie, Sa Majesté quitte lechâteau et s’embarque avec la reine, les princesses, mes deuxfrères, les ambassadeurs et les ministres, à bord du vaisseau delord Nelson.
– Et pourquoi pas à bord d’un vaisseaunapolitain ? Il me semble que c’est faire injure à toute lamarine napolitaine que de donner cette préférence à un bâtimentanglais.
– La reine l’a voulu ainsi, et, sans doute parcompensation, c’est moi qui m’embarque sur le bâtiment de l’amiralCaracciolo, et, par conséquent, vous vous y embarquez avec moi.
– À quelle heure ?
– Je ne sais encore rien de tout cela :je vous le ferai dire. Tenez-vous prêt en tout cas ; ce seraprobablement de dix heures à minuit.
– C’est bien, monseigneur.
Le prince lui prit la main, et, leregardant :
– Vous savez, lui dit-il, que je compte survous.
– Votre Altesse a ma parole, réponditSan-Felice en s’inclinant, et c’est un trop grand honneur pour moide l’accompagner pour que j’hésite un moment à le recevoir.
Puis, prenant son chapeau et son parapluie, ilsortit.
La foule, toute grondante encore, encombraitles rues ; deux ou trois feux étaient allumés sur la placemême du palais, et l’on y faisait rôtir sur les braises desmorceaux du cheval de Ferrari.
Quant au malheureux courrier, il avait été misen morceaux. L’un avait pris les jambes, l’autre les bras ; onavait tout mis au bout de bâtons pointus, – les lazzaroni n’avaientencore ni piques ni baïonnettes, – et l’on portait dans les ruesces hideux trophées en criant : « Vive le roi ! Mortaux jacobins ! »
À la descente du Géant, le chevalier avaitrencontré le beccaïo, qui s’était emparé de la tête de Ferrari, luiavait mis une orange dans la bouche, et portait cette tête au boutd’un bâton.
En voyant un homme bien mis, – ce qui était àNaples le signe du libéralisme, – le beccaïo avait eu l’idée defaire baiser au chevalier la tête de Ferrari. Mais, nous l’avonsdit, le chevalier n’était pas homme à céder à la crainte. Il avaitrefusé de donner la sanglante accolade et avait rudement repoussél’ignoble assassin.
– Ah ! misérable jacobin ! s’écriale beccaïo, j’ai décidé que vous vous embrasseriez, cette tête ettoi, et, mannaggia la Madonna ! vous vousembrasserez.
Et il revint à la charge.
Le chevalier, qui n’avait pour toute arme queson parapluie, se mit en défense avec son parapluie.
Mais, au cri « Le jacobin ! lejacobin ! » poussé par le beccaïo, tous les misérablesqui venaient d’habitude à ce cri étaient accourus, et déjà uncercle menaçant se formait autour du chevalier, – quand un hommefendit ce cercle, envoya, d’un coup de pied dans la poitrine, lebeccaïo rouler à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant lechevalier :
– En voilà un drôle de jacobin !dit-il ; le chevalier San-Felice, bibliothécaire de SonAltesse royale le prince de Calabre, rien que cela ! Eh bien,continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que luivoulez-vous, au chevalier San-Felice ?
– Le capitaine Michele ! crièrent leslazzaroni. Vive le capitaine Michele ! il est desnôtres !
– Ce n’est point « Vive le capitaineMichele ! » qu’il faut crier ; c’est « Vive lechevalier San-Felice ! » et cela tout de suite.
La foule, à laquelle il est égal decrier : Vive un tel ! ou Mort à untel ! pourvu qu’elle crie, hurla d’une seulevoix :
– Vive le chevalier San-Felice !
Seul, le beccaïo s’était tu.
– Allons, allons, lui dit Michele, ce n’estpoint une raison parce que c’est devant la porte de son jardin quetu as reçu ta pile, pour que tu ne cries pas : « Vive lechevalier ! »
– Et s’il ne me plaît pas de le crier, àmoi ! dit le beccaïo.
– Ce sera absolument comme si tu chantais,attendu qu’il me plaît, à moi, que tu le cries ! Ainsi donc,continua Michele, vive le chevalier San-Felice, et tout de suite,ou je t’appareille l’autre œil !
Et il fit tourner son sabre autour de la têtedu beccaïo, qui devint très-pâle, encore plus de terreur que decolère.
– Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier,laisse cet homme tranquille. Tu vois bien qu’il ne me connaîtpas.
– Et quand il ne vous connaîtrait pas,serait-ce une raison pour vouloir vous forcer de baiser la tête dece malheureux qu’il a tué ? Il est vrai qu’il vaudrait mieuxencore baiser cette tête, qui est celle d’un honnête homme, que lasienne, qui est celle d’un coquin.
– Vous l’entendez ! hurla le beccaïo, ilappelle des jacobins des honnêtes gens !
– Tais-toi, misérable ! Cet homme n’étaitpas un jacobin, tu le sais bien : c’était Antonio Ferrari, lecourrier du roi et l’un des plus résolus serviteurs de Sa Majesté.Et, si vous ne me croyez pas, demandez au chevalier. Chevalier,dites à ces hommes qui ne sont point méchants, mais qui ont lemalheur de suivre un méchant, dites-leur ce qu’était le pauvreAntonio.
– Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari,qui vient d’être tué, a, en effet, été victime de quelque erreurfatale ; car c’était un des serviteurs dévoués de votre bonroi, qui pleure en ce moment sa mort.
La foule écoutait avec stupéfaction.
– Ose dire maintenant que cette tête n’est pascelle de Ferrari et que Ferrari n’était pas un honnête homme !Dis-le ! mais dis-le donc, que j’aie l’occasion de te couperl’autre moitié du visage !
Et Michele leva son sabre sur le beccaïo.
– Grâce ! dit celui-ci en tombant àgenoux : je dirai tout ce que tu voudras.
– Et moi, je ne dirai qu’une chose, c’est quetu es un lâche ! Va-t’en, et, quand tu te trouveras sur monchemin, vingt pas à l’avance, à droite ou à gauche, aie soin de tedéranger.
Le beccaïo se retira au milieu des huées decette foule qui, un instant auparavant, l’applaudissait, et qui sedivisa en deux bandes : l’une suivit le beccaïo enl’injuriant ; l’autre suivit Michele et le chevalier encriant :
– Vive Michele ! Vive le chevalierSan-Felice !
Michele resta à la porte du jardin pourcongédier son escorte ; le chevalier rentra chez lui, et,comme nous l’avons dit, appela Luisa.
Nous venons de raconter ce qu’il avait vu desfenêtres de la bibliothèque et ce qui lui était arrivé à ladescente du Géant : deux choses suffisantes, à notre avis,pour motiver sa pâleur.
À peine eut-il dit à Luisa le motif qui leramenait, qu’elle devint à son tour plus pâle que lui ; maiselle ne répliqua point une parole, ne fit point uneobservation ; seulement :
– À quelle heure, le départ ?demanda-t-elle.
– Entre dix heures et minuit, répondit lechevalier.
– Je serai prête, dit-elle ; ne vousinquiétez pas de moi, mon ami.
Et elle se retira dans sa chambre, sousprétexte de faire ses préparatifs de départ, en donnant l’ordre quele dîner fût, comme d’habitude, servi à trois heures.
Ce n’était point dans sa chambre que s’étaitretirée Luisa ; c’était dans celle de Salvato.
Dans la lutte entre le devoir et l’amour, lepremier avait vaincu ; mais, ayant sacrifié son amour audevoir, elle se croyait par cela même le droit de donner des larmesà son amour.
Aussi, depuis le jour où Luisa avait dit à sonmari : « Je partirai avec vous, » elle avaitbeaucoup pleuré.
Ne sachant comment faire tenir ses lettres àSalvato, elle ne lui avait point écrit ; mais elle avait reçudeux nouvelles lettres de lui.
Cet amour si ardent, cette joie si profondequ’elle trouvait à chaque ligne dans les lettres du jeune homme luibrisait le cœur, lorsqu’elle songeait surtout à quel amerdésappointement Salvato serait en proie quand, plein d’espérance etde sécurité, croyant trouver la fenêtre ouverte et Luisa dans lachambre où elle pleurait si douloureusement à cette heure, iltrouverait Luisa absente et la fenêtre fermée.
Et pourtant, elle ne se repentait point de cequ’elle avait promis ou plutôt offert : elle eût eu le choix,maintenant que l’heure du départ était arrivée, qu’elle eût agicomme elle avait fait.
Elle appela Giovannina.
Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele à lacuisine et se doutait qu’il arrivait quelque chosed’extraordinaire.
– Nina, lui dit sa maîtresse, nous quittonsNaples cette nuit. C’est vous que je charge du soin de réunir et demettre dans des caisses les objets de mon usage habituel. Vous lesconnaissez aussi bien que moi, n’est-ce pas ?
– Sans doute, je les connais, répondit lafemme de chambre, et je ferai ce que madame m’ordonne ; maisj’ai besoin que madame ait la bonté de m’éclairer sur un point.
– Lequel ? Dites Nina, répliqua laSan-Felice, un peu étonnée de la fermeté progressive avec laquellela femme de chambre avait répondu à l’ordre qu’elle luidonnait.
– Mais sur ces paroles : « Nousquittons Naples ; » madame a dit cela, jecrois ?
– Sans doute, je l’ai dit.
– Est-ce que madame comptait m’emmener avecelle ?
– Si vous eussiez voulu, oui ; mais, pourpeu que la chose vous déplaise…
Nina vit qu’elle avait été trop loin.
– Si je ne dépendais que de moi, ce seraitavec le plus grand plaisir que je suivrais madame jusqu’au bout dumonde, dit-elle ; mais, par malheur, j’ai une famille.
– Ce n’est jamais un malheur d’avoir unefamille mon enfant, dit Luisa avec une suprême douceur.
– Excusez-moi, madame, si je dis un peu tropfranchement…
– Vous n’avez pas besoin d’excuse. Vous avezune famille, disiez-vous, et cette famille, alliez-vous dire, nepermettra point que vous quittiez Naples.
– Non, madame, j’en suis sûre, réponditvivement Giovannina.
– Mais cette famille permettrait-elle,continua Luisa, qui venait de songer qu’il serait moins cruel àSalvato de trouver, elle absente, quelqu’un à qui parler d’elle,qu’une porte fermée et une maison muette, – cette famillepermettrait-elle que vous restassiez ici comme une personne deconfiance chargée de veiller sur la maison ?
– Oh ! pour cela, oui, s’écria Nina avecune vivacité qui, si elle eût eu le moindre soupçon de ce qui sepassait dans le cœur de la jeune fille, eût ouvert les yeux deLuisa.
Puis, se modérant :
– Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, unhonneur et un plaisir pour moi d’être chargée des intérêts demadame.
– Eh bien, alors, Nina, quoique je soishabituée à votre service, dit la jeune femme, vous resterez.Peut-être notre absence ne sera pas longue. Pendant cette absence,à ceux qui viendront pour me voir – retenez bien mes paroles, Nina,– vous direz que le devoir de mon mari était de suivre le prince,et que mon devoir, à moi, était de suivre mon mari ; vousdirez – car vous appréciez mieux que personne, vous qui ne voulezpas quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant – vousdirez, que c’est les yeux baignés de larmes que je fais mespremiers, et qu’à l’heure de mon départ, je ferai mes derniersadieux à chacune des chambres de cette maison et à chacun desobjets renfermés dans ces chambres. Et, quand vous parlerez de ceslarmes, vous saurez que ce ne sont point de vaines paroles, carvous les aurez vues couler.
Luisa acheva ces paroles en sanglotant.
Nina la regardait avec une certaine joie,profitant de ce qu’ayant son mouchoir sur les yeux, sa maîtresse nepouvait lire l’expression fugitive qui éclairait son visage.
– Et… – elle hésita un instant, – et siM. Salvato vient, que lui dirai-je, à lui ?
Luisa découvrit son visage et, avec unesuprême sérénité :
– Que je l’aime toujours, répondit-elle, etque cet amour durera autant que ma vie. Allez dire à Michele qu’ilne s’éloigne pas : j’ai à lui parler avant mon départ et jecompte sur lui pour me conduire jusqu’au bateau.
Nina sortit.
Restée seule, Luisa imprima son visage dansl’oreiller resté sur le lit, laissa un baiser dans l’empreintequ’elle avait faite et sortit à son tour.
Trois heures venaient de sonner, et, avec saponctualité ordinaire que rien ne pouvait troubler, le chevalierentrait dans la salle à manger par la porte de son cabinet detravail, tandis que Luisa y entrait par celle de sa chambre àcoucher.
Michele se tenait debout sur le perron endehors de la porte.
Le chevalier le chercha des yeux.
– Où est donc Michele ? demanda-t-il.J’espère bien qu’il n’est point parti ?
– Non, dit Luisa, le voici. Viens donc,Michele ! le chevalier t’appelle, et, moi, j’ai besoin de teparler.
Michele entra.
– Tu sais ce qu’a fait ce garçon-là ! ditle chevalier à Luisa en lui posant la main sur l’épaule.
– Non, fit la jeune femme ; quelque chosede bien, j’en suis sûre.
Puis, mélancoliquement :
– On l’appelle Michele le Fou à laMarinella ; mais l’amitié qu’il a pour nous, à mes yeux, dumoins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.
– Ah ! pardieu ! dit Michele, voilàune belle affaire !
– Il est vrai que cela ne vaut pas la peined’en parler, continua San-Felice avec son bon sourire ; – jesuis si distrait, qu’en rentrant, je ne t’en ai rien dit ; –il m’a très-probablement sauvé la vie.
– Allons donc ! fit Michele.
– Sauvé la vie ! Et comment cela ?demanda Luisa avec une vive altération dans la voix.
– Imagine-toi qu’il y avait un drôle quivoulait me faire baiser la tête de ce malheureux Ferrari, et qui,parce que je ne voulais pas la baiser, m’appelait jacobin. C’estmalsain, d’être appelé jacobin, par le temps qui court. Le motcommençait à faire son effet. Michele s’est élancé entre moi et lafoule, il a joué du sabre et l’homme s’en est allé en me menaçant,je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi ?
– Pas contre vous, mais contre la maisonprobablement. Vous vous rappelez ce que vous a dit le docteurCirillo d’un assassinat qui avait eu lieu sous vos fenêtres dans lanuit du 22 au 23 septembre ; eh bien, c’est un des cinq ou sixcoquins qui ont été si bien étrillés par celui-là même qu’ilsvoulaient assassiner.
– Ah ! ah ! et c’est sous mesfenêtres qu’il a reçu la balafre qu’il a sous l’œil.
– Justement.
– Je comprends que l’endroit lui paraissenéfaste ; mais qu’ai-je à voir là dedans ?
– Rien, bien entendu ; mais, si jamaisvous aviez affaire dans le Vieux-Marché, je vous dirais :« Si cela vous est égal, monsieur le chevalier, n’y allez passans moi. »
– Je te le promets. Et maintenant embrasse tasœur, mon garçon, et mets-toi à table avec nous.
Michele était habitué à cet honneur que luifaisaient de temps en temps le chevalier et Luisa. Il ne fit doncaucune difficulté d’accepter l’invitation, maintenant surtoutqu’étant nommé capitaine, il avait monté quelques-uns des degrés del’échelle sociale qui, autrefois, le séparaient de ses noblesamis.
Vers quatre heures, une voiture s’arrêta à laporte de la rue, Nina introduisit le secrétaire du duc de Calabre,qui passa avec le chevalier dans son cabinet, mais en sortitpresque aussitôt.
Michele avait fait semblant de ne rienvoir.
En sortant du cabinet, et après avoirreconduit le secrétaire du prince, le chevalier fit à Luisa unsigne pour lui demander s’il pouvait se confier à Michele.
Luisa qui savait que Michele se ferait tuerpour elle encore bien plus que pour le chevalier, lui répondit queoui.
Le chevalier regarda un instant Michele.
– Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nouspromettre de ne pas dire à qui que ce soit au monde un seul mot dusecret que nous allons te confier.
– Ah ! ah ! tu sais ce que c’est,petite sœur ?
– Oui.
– Et il faut se taire ?
– Tu entends bien ce que te dit lechevalier ?
Michele fit une croix sur sa bouche.
– Parlez : c’est comme si le beccaïom’eût coupé la langue.
– Eh bien, Michele, tout le monde part cesoir.
– Comment, tout le monde ? Quicela ?
– Le roi, la reine, la famille royale,nous-mêmes.
Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michelejeta un rapide coup d’œil sur elle et vit ces larmes.
– Et pour quel pays part-on ? demandaMichele.
– Pour la Sicile.
Le lazzarone secoua la tête.
– Ah ! ah ! fit le chevalier.
– Je n’ai pas l’honneur d’être du conseil deSa Majesté, dit Michele ; mais, si j’en étais, je luidirais : « Sire, vous avez tort. »
– Oh ! pourquoi n’a-t-il pas desconseillers aussi francs que toi, Michele !
– On le lui a dit, reprit le chevalier ;l’amiral Caracciolo, le cardinal Ruffo le lui ont dit ; maisla reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur, et, à la suite dumeurtre d’aujourd’hui, le roi s’est décidé à partir.
– Ah ! ah ! fit Michele, je commenceà comprendre pourquoi, au nombre des assassins, j’ai vu Pasquale deSimone et le beccaïo. Quant à fra Pacifico, pauvre homme, il yétait, comme son âne, sans savoir pourquoi.
– Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois quec’est la reine… ?
– Chut ! petit sœur ; on ne dit pasde ces choses-là à Naples, on se contente de les penser.N’importe ! le roi a tort. Si le roi était resté à Naples,jamais les Français n’y seraient entrés, non, jamais : nousnous serions plutôt fait tuer tous ! Ah ! si le peuplesavait que le roi veut partir !
– Oui ; mais il ne faut pas qu’il lesache, Michele. Voilà pourquoi je t’ai fait faire serment de nerien dire ce que j’allais te révéler. Enfin, nous partons ce soir,Michele.
– Et petite sœur aussi ? demanda Micheleavec un accent dont il n’avait pu chasser toute surprise.
– Oui ; elle a voulu venir, elle a voulume suivre, cette chère enfant bien-aimée, dit le chevalier enétendant sa main au-dessus de la table pour chercher celle deLuisa.
– Eh bien, dit Michele, vous pouvez vousvanter d’avoir épousé une sainte, vous !
– Michele !… fit Luisa.
– Je sais ce que je dis. Et vous partez, vouspartez ce soir ! Madonna ! moi, je voudrais bienêtre quelqu’un : je partirais aussi avec vous.
– Viens, Michele ! viens ! s’écriaLuisa, qui voyait dans Michele un ami auquel elle pourrait parlerde Salvato.
– Par malheur, c’est impossible, petitesœur ; chacun a son devoir. Le tien veut que tu partes, et lemien m’ordonne de rester. Je suis capitaine et chef du peuple, etce n’est pas seulement pour faire le moulinet autour de la tête dubeccaïo que j’ai un sabre au côté : c’est pour me battre,c’est pour défendre Naples, c’est pour tuer le plus de Français queje pourrai.
Luisa ne put réprimer un mouvement.
– Oh ! sois tranquille, petite sœur,reprit Michele en riant, je ne les tuerai pas tous.
– Eh bien, pour en finir, continua lechevalier, nous nous embarquons ce soir à la Vittoria, pourrejoindre la frégate de l’amiral Caracciolo, derrière le château del’Œuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta sœur et, au besoin,de faire pour elle, au moment de l’embarquement, ce que tu as fait,il y a deux heures, pour moi, c’est-à-dire de la protéger.
– Oh ! sous ce rapport-là, vous pouvezêtre tranquille, chevalier. Pour vous, je me ferais tuer ;mais, pour elle, je me ferais hacher en morceaux. Mais, c’est égal,si le peuple savait cela, il y aurait une fière émeute.
– Ainsi, dit le chevalier se levant de table,j’ai ta parole, Michele : tu ne quittes Luisa que quand ellesera dans la barque.
– Soyez tranquille, je ne la quitte d’ici làpas plus que son ombre un jour de soleil, attendu qu’aujourd’hui jene sais pas trop ce que chacun de nous a fait de la sienne.
Le chevalier, qui avait tous ses papiers àmettre en ordre, tous ses livres à emballer, tous ses manuscritscommencés à emporter avec lui, rentra dans son cabinet.
Quant à Michele, qui n’avait rien à faire qu’àregarder sa petite sœur, il fixa son regard bienveillant sur elle,et, voyant deux grosses larmes qui coulaient silencieusement de sesbeaux yeux sur ses joues :
– C’est égal, dit-il, il y a des hommes quiont une fière chance, et le chevalier est de ces hommes-là.Mannaggia la Madonna ! ce n’est pas Assunta quiferait pour moi ce que tu fais pour lui.
Luisa se leva, et, si vite qu’elle rentrâtdans sa chambre, si rapidement qu’elle en refermât la porte,Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré elle,maintenant qu’elle était seule, s’échappaient tumultueusement de sapoitrine.
Nous avons déjà, dans une autre circonstance,et quand c’était Salvato et non Luisa qui quittait Naples, suivi del’œil le mouvement lent et inégal de l’aiguille sur la pendule. Cemouvement, en même temps que nous, deux cœurs le suivaient ;mais, appuyés l’un à l’autre, il leur paraissait à coup sûr moinsdouloureux qu’à ce pauvre cœur isolé qui n’avait d’autre soutienque le sentiment du devoir accompli.
Luisa n’avait, comme d’habitude, fait quepasser par sa chambre et avait regagné sur la pointe du pied cellede Salvato. En traversant le corridor, elle avait, avec un certainétonnement, recueilli quelques notes de la voix de Giovanninachantant une gaie chanson napolitaine. Aux accents de cette gaietéun peu intempestive, Luisa avait soupiré et s’était contentée de sedire à elle-même :
– Pauvre fille ! elle est contente de nepas quitter Naples, et, si j’étais libre et que je restasse commeelle à Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais quelque gaiechanson napolitaine.
Et elle était rentrée dans sa chambre, le cœurencore plus oppressé qu’auparavant de cette gaieté qui faisaitcontraste avec sa douleur.
Il est inutile de dire quelles penséesoccupaient le cœur de Luisa une fois qu’elle était rentrée dans lesanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait devant ses yeux, etnous disons toute sa vie, car, dans ses souvenirs, elle n’avaitvécu que pendant les six semaines que Salvato avait habité cettechambre.
Alors, depuis le moment où le blessé avait étéapporté sur son lit de douleur jusqu’à celui où, appuyé à son bras,le convalescent était sorti de la maison par cette fenêtre donnantsur la petite ruelle ; où, avant de quitter cette fenêtre, ilavait, dans un premier et dernier baiser, appuyé ses lèvres sur lessiennes et versé son âme dans sa poitrine, – alors, non-seulementchaque jour, mais chaque heure du jour passait devant elle, tristeou joyeuse, sombre ou éclairée.
Et, comme toujours, elle suivait, les yeux ducorps fermés, mais avec les yeux de l’âme, cette longue et blanchethéorie, – lorsqu’elle entendit gratter doucement à sa porte, etque, de sa voix la plus douce, Michele lui souffla par le trou dela serrure :
– C’est moi, petite sœur.
– Entre, Michele, entre, dit-elle ; tusais bien que, toi, tu peux entrer.
Michele entra ; il tenait une lettre à lamain.
Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre,les bras étendus, la respiration suspendue.
Aurait-elle cette suprême consolation dans unpareil moment de recevoir une dernière lettre de Salvato ?
– C’est une lettre de Portici, dit Michele. Jel’ai prise des mains du facteur, et je te l’apporte.
– Oh ! donne, donne ! s’écria Luisa,c’est de lui !
Michele lui remit la lettre et alla fermer laporte. Mais, avant de la fermer :
– Dois-je rester ? dois-je sortir ?demanda-t-il.
– Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien queje n’ai pas de secrets pour toi.
Michele resta, mais se tint près de laporte.
Luisa décacheta vivement la lettre, et, commetoujours, essaya vainement de la lire. Les larmes et l’émotionétendaient devant ses yeux un brouillard qu’il fallait quelquessecondes pour dissiper.
Enfin, elle put lire :
« San-Germano, 19 décembre, aumatin. »
– Il est à San-Germano, ou plutôt il y étaitlorsqu’il m’écrivait cette lettre, dit Luisa à Michele.
– Lis, petite sœur, lui réponditcelui-ci : cela te fera du bien.
Elle reprit, – car elle s’était interrompuepour respirer en renversant sa tête en arrière et en appuyant lalettre contre son cœur, – elle reprit :
« San-Germano, 19 décembre, au matin.
» Chère Luisa,
» Laissez-moi partager avec vous unegrande joie : je viens de revoir la seule personne que j’aimed’un amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu’il soit biendifférent : je viens de revoir mon père !
» Ce qu’il est et où il est, c’est unsecret que je dois garder, même vis-à-vis de vous, mais quenéanmoins je vous dirais bien certainement si j’étais près de vous.Un secret pour vous ! En vérité, j’en ris moi-même. Est-cequ’on a des secrets pour sa seconde âme ?
» Je viens de passer une nuit, depuisneuf heures du soir jusqu’à six heures du matin avec mon père, que,depuis dix ans, je n’avais pas vu. Toute la nuit, il m’a parlé dela mort et de Dieu ; toute la nuit, je lui ai parlé de monamour et de vous.
» C’est à la fois, chose rare, un espritélevé et un cœur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoupsouffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.
» Priez pour le père, cher ange du fils,et Dieu, qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accorderapeut-être la foi.
» Une autre femme que vous, Luisa, seserait étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces lignes lemot : « Je vous aime ! » Vous l’avez déjà lucent fois, vous, n’est-ce pas ? Vous parler de mon père, dontje ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l’avoir revu,vous le comprenez bien, n’est-ce pas ? c’est mettre mon cœurdans vos mains, et c’est vous dire à deux genoux : « Jevous aime, ma Luisa ! je vous aime ! »
» Me voilà donc à vingt lieues de vous,ma belle fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, j’enserai plus rapproché encore. Les brigands nous harcèlent, nousassassinent, nous mutilent, mais ne nous arrêtent point. C’est quenous ne sommes point une armée, c’est que nous ne sommes point deshommes en marche pour envahir un royaume et conquérir unecapitale : nous sommes une idée faisant le tour du monde.
» Bon ! voilà que je parlepolitique !
» Je parie que je devine où vous lisez malettre. Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet de monlit, dans cette chambre où nous nous reverrons et ou j’oublierai,en vous revoyant, les longs jours passés loin de vous… »
Luisa s’interrompit : les larmes luivoilaient les yeux, les sanglots lui coupaient la voix.
Michele courut à elle et se mit à sesgenoux.
– Voyons, petite sœur, lui dit-il, ducourage ! C’est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t’enrécompensera. Et qui sait, mon Dieu ! vous êtes jeunes tousdeux : peut-être, un jour, vous reverrez-vous.
Luisa secoua la tête.
– Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fitpleuvoir les larmes de ses yeux fermés ; non, nous ne nousreverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le revoie pas ;je l’aime trop, Michele, et ce n’est que depuis que j’ai décidé dene plus le revoir que je sais combien je l’aime.
– Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans tadouleur quelque chose de bon à ce que tu ne le revoies pas ;il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction deNanno.
– Oh ! s’écria Luisa, que m’importeraienttoutes les prédictions du monde si je pouvais l’aimer sanscrime !
– Voyons, lis, lis ; cela vaudra mieux,dit Michele.
– Non, dit Luisa mettant la lettre à moitiélue dans sa poitrine, non, s’il me parlait trop du bonheur qu’ilaura de me revoir, peut-être ne partirais-je pas !
En ce moment, on entendit la voix deSan-Felice qui appelait Luisa.
La jeune femme s’élança dans le corridor, dontMichele ferma la porte derrière elle et derrière lui.
La porte de la salle à manger donnant sur lesalon était ouverte ; dans le salon, était le docteurCirillo.
Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Ledocteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D’ailleurs, ellen’ignorait point que c’était par les mains du comité libéral, dontCirillo faisait partie, que lui parvenaient les lettres deSalvato.
– Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voicinotre bon docteur, que nous n’avions pas vu depuis longtemps, quivient prendre des nouvelles de ta santé ; j’espère qu’il ensera content.
Le docteur salua la jeune femme et s’aperçut,au premier coup d’œil, du trouble moral qui l’agitait.
– Elle va mieux, dit-il, mais elle n’est pointencore guérie, et je suis enchanté d’être venu aujourd’hui.
Le docteur appuya sur le motaujourd’hui ; Luisa baissa les yeux.
– Allons, dit San-Felice, il faut encore queje vous laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins,vous avez des privilèges que les maris eux-mêmes n’ont pas.Heureusement pour vous, j’ai quelque chose à faire ; sansquoi, bien certainement j’écouterais à la porte.
– Et vous auriez tort, mon cher chevalier, ditCirillo ; car nous avons à nous dire des choses de la plushaute importance politique ; n’est-ce pas, ma chèreenfant ?
Luisa essaya de sourire ; mais ses lèvresne se crispèrent que pour laisser passer un soupir.
– Allons, allons, laissez-nous, chevalier, ditCirillo ; c’est plus grave que je ne croyais.
Et, en riant, il poussa San-Felice vers laporte, qu’il ferma derrière lui.
Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deuxmains.
– À nous deux, ma chère fille, lui dit-il.Vous avez pleuré ?
– Oh ! oui, et beaucoup !murmura-t-elle.
– Depuis que vous avez reçu une lettre de lui,ou auparavant ?
– Auparavant et depuis.
– Lui est-il arrivé quelqueaccident ?
– Aucun, Dieu merci !
– Tant mieux, car c’est une noble etvigoureuse nature ; un de ces hommes comme nous n’en auronsjamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. Vous avez donc unautre sujet de chagrin ?
Luisa ne répondit point, mais ses yeux semouillèrent.
– Vous n’avez point à vous plaindre deSan-Felice, je présume ? demanda Cirillo.
– Oh ! s’écria Luisa en joignant lesmains, c’est l’ange de la paternelle bonté.
– Je comprends, il part et vous restez.
– Il part, et je le suis.
Cirillo regarda la jeune femme d’un œil étonnéqui, peu à peu, se mouilla de larmes.
– Et vous, lui dit-il, quel angeêtes-vous ? Je n’en connais pas au ciel un seul dont vous nesoyez digne de porter le nom, et qui soit digne de porter levôtre.
– Vous voyez bien que je ne suis pas un ange,puisque je pleure ; les anges ne pleurent pas pour faire leurdevoir.
– Faites-le, et pleurez en le faisant, vousn’en aurez que plus de mérite ; faites-le, et, moi, je feraile mien en lui disant combien vous l’aimez, combien vous avezsouffert. Allez ! et, de temps en temps, dans vos prières,dites un mot de moi : ce sont les voix comme la vôtre qui ontl’oreille du Seigneur.
Cirillo voulut lui baiser les mains ;mais Luisa lui jeta ses bras au cou.
– Oh ! embrassez-moi comme un pèreembrasse sa fille, lui dit-elle.
Et, comme l’illustre docteur l’embrassait avecun respect mêlé d’admiration :
– Oh ! vous le lui direz ! vous lelui direz ! n’est-ce pas ? murmura-t-elle tout bas à sonoreille.
Cirillo lui serra la main en signe depromesse.
San-Felice entra et trouva Luisa dans les brasde son ami.
– Eh bien, lui dit-il en riant ; c’estdonc en les embrassant que vous donnez des consultations à vosmalades, docteur ?
– Non ; mais c’est en les embrassant queje prends congé de ceux que j’aime, de ceux que j’estime, de ceuxque je vénère. Ah ! chevalier, chevalier, vous êtes un hommeheureux !
– Il est si digne de l’être, dit Luisa tendantla main à son mari.
– Ce n’est pas toujours une raison, ditCirillo. Et maintenant, au revoir, chevalier, car j’espère que nousnous reverrons. Allez ! et servez votre prince. Moi, je resteet vais tâcher de servir mon pays.
Puis, réunissant la main du mari et celle dela femme dans la sienne :
– Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il,non pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est bienjoli cependant dans notre époque où les miracles sont rares, maispour vous bénir comme vous méritez de l’être. Adieu !
Et il s’élança hors de la maison.
San-Felice le suivit jusqu’au perron, lui fitencore un signe d’adieu de la main ; puis, revenant à safemme :
– À dix heures, lui dit-il, la voiture duprince vient nous prendre ici.
– À dix heures, je serai prête, réponditLuisa.
Elle l’était, en effet. Après avoir dit adieuà la chambre bien-aimée, après avoir pris congé de tous les objetsqu’elle renfermait, après avoir coupé une boucle de ses beauxcheveux blonds, après avoir noué avec eux, aux pieds du crucifix,un billet sur lequel elle avait écrit ces quatre mots :« Mon frère, je t’aime ! » elle prit le bras de sonmari, et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge,elle monta avec lui dans la voiture du prince.
Michele monta sur le siège.
Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisala main de sa maîtresse.
Puis la portière se referma et la voiturepartit.
Nous avons dit le temps qu’il faisait. Levent, la grêle et la pluie battaient les vitres de la voiture, etle golfe que, malgré l’obscurité, l’on apercevait dans toute sonétendue, n’était qu’une nappe d’écume boursouflée par les vagues.San-Felice jeta un regard d’effroi sur cette mer furieuse, queLuisa, battue d’une tempête bien autrement violente, ne voyait mêmepas. L’idée du danger auquel il allait exposer la seule créaturequ’il aimât au monde, l’épouvanta. Il tourna les yeux vers Luisa.Elle était pâle et immobile dans l’angle de la voiture. Ses yeuxétaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l’obscurité, ellelaissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la premièrefois, l’idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelquegrand sacrifice qu’il ignorait. Il prit sa main et la porta à seslèvres. Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à traversles larmes :
– Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, etque je vous aime !
Le chevalier passa un bras autour de son cou,appuya la tête de Luisa contre sa poitrine, et, relevant lecapuchon de la mante de satin qui les couvrait, il baisa sescheveux d’une lèvre frémissante et plus que paternelle cettefois.
Luisa ne put retenir un gémissement.
Le chevalier fit semblant de ne pasl’entendre.
On arriva à la descente de la Vittoria.
Une barque, montée de six rameurs, attendait,se maintenant à grand’peine contre les vagues qui la poussaientvers la plage.
À peine les rameurs avaient-ils vu la voitures’arrêter, que, comprenant que ceux qu’ils attendaient étaientdedans, ils crièrent :
– Faites vite ! la mer estmauvaise ; à peine sommes-nous maîtres de la barque.
Et, en effet, San-Felice n’eut qu’à jeter uncoup d’œil sur l’embarcation pour voir qu’elle et ceux qui lamontaient étaient en danger de perdition.
Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, unmot tout bas à Michele, prit Luisa par le bras et descendit avecelle jusqu’à la plage.
Avant qu’ils fussent arrivés au bord de lamer, une vague, en se brisant sur le sable, les avait couvertsd’écume.
Luisa jeta un cri.
Le chevalier la prit entre ses bras et lapressa contre son cœur.
Puis, appelant Michele d’un signe :
– Attends, dit-il à Luisa ; je descendsdans la barque, et, une fois descendu, Michele et moi, noust’aiderons à descendre à ton tour.
Luisa en était à ce point de la douleur quiprécède le complet anéantissement des forces et qui laisse à peineà la volonté la facilité de s’exprimer. Elle passa donc, presquesans s’en apercevoir, des bras du chevalier dans ceux de son frèrede lait.
Le chevalier s’approcha résolument de labarque, et, au moment où, à l’aide d’une gaffe, deux hommes lamaintenaient, sinon immobile, du moins proche du rivage, il sautadans l’embarcation en criant :
– Au large !
– Et la petite dame ? demanda lepatron.
– Elle reste, dit San-Felice.
– Le fait est, répliqua le patron, que cen’est pas là un temps à embarquer des femmes. Nagez, mesgarçons ! nagez d’ensemble, et vivement !
En une seconde, la barque fut à dix brasses durivage.
Tout cela s’était passé si rapidement, queLuisa n’avait pas eu le temps de deviner la résolution de son mari,et, par conséquent, de la combattre.
En voyant la barque s’éloigner, elle jeta uncri :
– Et moi ! et moi ! dit-elle enessayant de s’arracher des bras de Michele pour suivre son mari, etmoi ! vous m’abandonnez donc ?
– Que dirait ton père, à qui j’ai promis deveiller sur toi, en me voyant t’exposer à un pareil danger ?répondit San-Felice en haussant la voix.
– Mais je ne puis rester à Naples ! criaLuisa en se tordant les bras ; je veux partir, je veux voussuivre ! À moi, Luciano ! si je reste, je suisperdue !
Le chevalier était déjà loin ; une rafalede vent apporta ces mots :
– Michele, je te la confie !
– Non, non, cria Luisa désespérée ; àpersonne qu’à toi, Luciano ! Tu ne sais donc pas ! jel’aime !
Et, en jetant au chevalier ces derniers mots,dans lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de force, sonâme sembla l’abandonner.
Elle s’évanouit.
– Luisa ! Luisa ! fit Michele enessayant vainement de rappeler sa sœur de lait à la vie.
– Anankè ! murmura une voixderrière Michele.
Le lazzarone se retourna.
Une femme était debout derrière eux, et, à lalueur d’un éclair, il reconnut l’Albanaise Nanno, qui, voyant lechevalier parti pour la Sicile et Luisa rester à Naples, prononçaiten grec le mot mystérieux et terrible que nous avons donné pourtitre à ce chapitre : FATALITÉ.
Au même moment, la barque qui emportait lechevalier disparaissait derrière la sombre et massive constructiondu château de l’Œuf.
Le 22 décembre au matin, c’est-à-dire lelendemain du jour et de la nuit où s’étaient accomplis lesévénements que nous venons de raconter, des groupes nombreuxstationnaient dès le point du jour devant des affiches aux armesroyales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
Ces affiches renfermaient un édit déclarantque le prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, et Macklieutenant général.
Le roi promettait de revenir de la Sicile avecde puissants secours.
La vérité terrible était donc enfin révéléeaux Napolitains. Toujours lâche, le roi abandonnait son peuple,comme il avait abandonné son armée. Seulement, cette fois, enfuyant, il dépouillait la capitale de tous les chefs-d’œuvrerecueillis depuis un siècle, et de tout l’argent qu’il avait trouvédans les caisses.
Alors, ce peuple désespéré courut au port. Lesvaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent contraire, nepouvaient sortir de la rade. À la bannière flottant à son mât, onreconnaissait celui qui portait le roi : c’était, comme nousl’avons dit, le Van-Guard.
En effet, vers les quatre heures du matin,ainsi que l’avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un peutombé, la mer avait calmi ; et, après avoir passé la nuit dansla maison de l’inspecteur du port, sans pouvoir se réchauffer, lesfugitifs s’étaient remis en mer et à grand’ peine avaient abordé levaisseau de l’amiral.
Les jeunes princesses avaient eu faim etavaient soupé avec des anchois salés, du pain dur et de l’eau. Laprincesse Antonia, la plus jeune des filles de la reine, dans unjournal que nous avons sous les yeux, raconte ce fait et décrit sesangoisses et celles de ses augustes parents pendant cette terriblenuit.
Quoique la mer fût encore horriblementhouleuse et le port mal garanti, l’archevêque de Naples, lesbarons, les magistrats et les élus du peuple montèrent dans desbarques, et, à force d’argent, ayant décidé les plus braves patronsà les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à Naples,promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu’à ladernière goutte de leur sang.
Mais le roi ne consentit à recevoir que leseul archevêque, monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré sesprières, ne put en tirer que ces paroles :
– Je me fie à la mer, parce que la terre m’atrahi.
Au milieu de ces barques, il y en avait unequi conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait sonfront abaissé dans ses mains, et, de temps en temps, relevait satête pâle pour regarder d’un œil hagard si l’on approchait duvaisseau qui servait d’asile au roi.
Le vaisseau, comme nous l’avons dit, étaitentouré de barques ; mais, devant cette barque isolée et cethomme seul, les barques s’écartèrent.
Il était facile de voir que c’était parrépugnance et non par respect.
La barque et l’homme arrivèrent au pied del’échelle ; mais là se tenait un soldat de marine anglais,dont la consigne était de ne laisser monter personne à bord.
L’homme insista pour qu’on lui accordât, àlui, la faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier demarine.
– Monsieur, cria celui à qui l’on refusaitl’entrée du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que c’est lemarquis Vanni qui sollicite l’honneur d’être reçu par elle pendantquelques instants.
Un murmure s’éleva de toutes les barques.
Si le roi et la reine, qui refusaient derecevoir les magistrats, les barons et les élus du peuple,recevaient Vanni, c’était une insulte faite à tous.
L’officier avait transmis la demande à Nelson.Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, du moins, etqui savait les odieux services rendus à la royauté par cemagistrat, l’avait transmise à la reine.
L’officier reparut au haut de l’échelle, et,en anglais :
– La reine est malade, dit-il, et ne peutrecevoir personne.
Vanni, ne comprenant pas l’anglais ou feignantde ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à l’échelle,d’où le factionnaire le repoussait sans cesse.
Un autre officier vint, qui lui notifia lerefus en mauvais italien.
– Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il estimpossible que le roi, que j’ai si fidèlement servi, repousse larequête que j’ai à lui présenter.
Les deux officiers se consultaient sur cequ’il y avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi parut surle pont, reconduisant l’archevêque.
– Sire ! sire ! cria Vanni enapercevant le roi, c’est moi ! c’est votre fidèleserviteur !
Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la mainde l’archevêque.
L’archevêque descendit l’escalier, et, arrivéà Vanni, s’effaça le plus qu’il put pour ne point le toucher, mêmede ses vêtements.
Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien,du reste, fut remarqué des barques, où il souleva un murmured’approbation.
Le roi saisit cette démonstration au passageet résolut d’en tirer profit.
C’était une lâcheté de plus ; maisFerdinand, à cet endroit, avait cessé de calculer.
– Sire, répéta Vanni, la tête découverte etles bras étendus vers le roi, c’est moi !
– Qui, vous ? demanda le roi avec cenasillement qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant deressemblance avec Polichinelle.
– Moi, le marquis Vanni.
– Je ne vous connais pas, dit le roi.
– Sire, s’écria Vanni, vous ne reconnaissezpas votre procureur fiscal, le rapporteur de la junted’État ?
– Ah ! oui, dit le roi, c’est vous quidisiez que la tranquillité ne serait rétablie dans le royaume quelorsqu’on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons, tous lesmagistrats, tous les jacobins, enfin ; c’est vous quidemandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez donner latorture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
La sueur coulait du front de Vanni.
– Sire ! murmura-t-il.
– Oui, répondit le roi, je vous connais, maisde nom seulement ; je n’ai jamais eu affaire à vous, ou plutôtvous n’avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je jamaispersonnellement donné un seul ordre ?
– Non, sire, c’est vrai, dit Vanni en secouantla tête. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le commandement dela reine.
– Eh bien, alors, dit le roi, si vous avezquelque chose à demander, demandez-le à la reine et non à moi.
– Sire, je me suis, en effet, adressé à lareine.
– Bon ! dit le roi, qui voyait combienson refus était approuvé par tous les assistants et qui,reconquérant un peu de sa popularité par l’acte d’ingratitude qu’ilfaisait, au lieu d’abréger la conversation, cherchait à laprolonger ; eh bien ?
– La reine a refusé de me recevoir, sire.
– C’est désagréable pour vous, mon pauvremarquis ; mais, comme je n’approuvais pas la reine quand ellevous recevait, je ne puis la désapprouver quand elle ne vous reçoitpas.
– Sire ! s’écria Vanni avec l’accent d’unnaufragé qui sent glisser entre ses bras l’épave à laquelle ils’était cramponné, et sur laquelle il fondait son salut ;sire ! vous savez bien qu’après les soins que j’ai rendus àvotre gouvernement, je ne puis rester à Naples… Me refuser l’asileque je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise,c’est me condamner à mort : les jacobins mependront !
– Et avouez, dit le roi, que vous l’aurez bienmérité !
– Oh ! sire ! sire ! ilmanquait à mon malheur l’abandon de Votre Majesté !
– Ma Majesté, mon cher marquis, n’est pas pluspuissante ici qu’à Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien,c’est la reine. C’est la reine qui règne. Moi, je chasse et jem’amuse, – pas dans ce moment-ci, je vous prie de le croire ;c’est la reine qui a fait venir M. Mack et qui l’a nommégénéral en chef ; c’est la reine qui fait la guerre ;c’est la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, jevoulais rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine ; mais jene puis m’occuper de vous.
Vanni prit, d’un geste désespéré, sa têteentre ses mains.
– Ah ! si fait, dit le roi, je puis vousdonner un conseil…
Vanni releva le front, un rayon d’espoir passasur son visage livide.
– Je puis, continua le roi, vous donner leconseil d’aller à bord de la Minerve, où est embarqué leduc de Calabre et sa maison, demander passage à l’amiralCaracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis ! bonvoyage !
Et le roi accompagna ce souhait d’un bruitgrotesque qu’il faisait avec la bouche et qui imitait, à s’yméprendre, celui que fait le diable dont parle Dante et qui seservait de sa queue au lieu de trompette.
Quelques rires éclatèrent, malgré la gravitéde la situation ; quelques cris de « Vive leroi ! » se firent entendre ; mais ce qui futunanime, ce fut le concert de huées et de sifflets qui accompagnale départ de Vanni.
Si peu de chance qu’il y eût dans ce conseildonné par le roi, c’était un dernier espoir. Vanni s’y cramponna etdonna l’ordre de ramer vers la frégate la Minerve, qui sebalançait gracieusement à l’écart de le flotte anglaise, portant àson grand mât le pavillon indiquant qu’elle avait à bord le princeroyal.
Trois hommes montés sur la dunette suivaient,avec des longues-vues, la scène que nous venons de raconter.C’étaient le prince royal, l’amiral Caracciolo et le chevalierSan-Felice, dont la lunette, nous devons le dire, se tournait plussouvent du côté de Mergellina, où s’élevait la maison du Palmier,que du côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était ancréle Van-Guard.
Le prince royal vit cette barque qui, à forcede rames, se dirigeait vers la Minerve, et, comme il avaitvu l’homme qui la montait parler longtemps au roi, il fixa avec uneattention toute particulière sa lunette sur cet homme.
Tout à coup, le reconnaissant :
– C’est le marquis Vanni, le procureurfiscal ! s’écria-t-il.
– Que vient faire à mon bord cemisérable ? demanda Caracciolo en fronçant le sourcil.
Puis, se rappelant tout à coup que Vanni étaitl’homme de la reine :
– Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savezque les marins et les juges ne portent pas le même uniforme ;peut-être un préjugé me rend-il injuste.
– Il ne s’agit point ici de préjugé, mon cheramiral, répondit le prince François : il s’agit de conscience.Je comprends tout. Vanni a peur de rester à Naples, Vanni veut fuiravec nous. Il a été demander au roi de le recevoir sur leVan-Guard : le roi ayant refusé, le malheureux vientà nous.
– Et quel est l’avis de Votre Altesse àl’endroit de cet homme ? demanda Caracciolo.
– S’il vient avec un ordre écrit de mon père,mon cher amiral, comme nous devons obéissance à mon père,recevons-le ; mais, s’il n’est point porteur d’un ordre écritbien en règle, vous êtes maître suprême à votre bord, amiral, vousferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.
Et le prince descendit dans la cabine del’amiral, que celui-ci lui avait cédée, entraînant derrière lui sonsecrétaire.
La barque s’approchait. L’amiral fit descendreun matelot sur le dernier degré de l’escalier, au haut duquel il setint les bras croisés.
– Ohé ! de la barque ! cria lematelot, qui vive ?
– Ami, répondit Vanni.
L’amiral sourit dédaigneusement.
– Au large ! dit le matelot. Parlez àl’amiral.
Les rameurs, qui savaient à quoi s’en tenirsur Caracciolo à l’endroit de la discipline, se tinrent aularge.
– Que voulez-vous ? demanda l’amiral desa voix rude et brève.
– Je suis…
L’amiral l’interrompit.
– Inutile de me dire qui vous êtes,monsieur : comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, nonpas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.
– Excellence, Sa Majesté le roi, n’ayant pointde place à bord du Van-Guard pour m’emmener en Sicile, merenvoie à Votre Excellence en la priant…
– Le roi ne prie pas, monsieur, ilordonne : où est l’ordre ?
– Où est l’ordre ?
– Oui, je vous demande où il est ; sansdoute, en vous envoyant à moi, il vous a donné un ordre ; carle roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je ne recevraispas à mon bord un misérable tel que vous.
– Je n’ai pas d’ordre, dit Vanniconsterné.
– Alors, au large !
– Excellence !…
– Au large ! répéta l’amiral.
Puis, s’adressant au matelot :
– Et, quand vous aurez crié une troisièmefois : « Au large ! » si cet homme ne s’éloignepas, feu dessus !
– Au large ! cria le matelot.
La barque s’éloigna.
Tout espoir était perdu. Vanni rentra chezlui. Sa femme et ses enfants ne s’attendaient point à le revoir.Ces demandeurs de têtes ont des femmes et des enfants comme lesautres hommes ; ils ont même quelquefois, assure-t-on, descœurs d’époux et des entrailles de père… Femme et enfantsaccoururent à lui, tout étonnés de son retour :
Vanni s’efforça de leur sourire, leur annonçaqu’il partait avec le roi ; mais, comme le départ n’auraitprobablement lieu que dans la nuit, à cause du vent contraire, ilétait venu chercher des papiers importants que, dans sonempressement à quitter Naples, il n’avait pas eu le temps deréunir.
C’était ce soin, auquel il allait se livrer,disait-il, qui le ramenait.
Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entradans son cabinet et s’y renferma.
Il venait de prendre une résolutionterrible : celle de se tuer.
Il se promena quelque temps, passant de soncabinet dans sa chambre à coucher, qui communiquaient l’une avecl’autre, flottant entre les différents genres de mort qu’il setrouvait avoir sous la main. La corde, le pistolet, le rasoir.
Enfin, il s’arrêta au rasoir.
Il s’assit devant son bureau, plaça en face delui une petite glace, puis, à côté de la petite glace, sonrasoir.
Après quoi, trempant dans l’encre cette plumequi tant de fois avait demandé la mort d’autrui, il rédigea en cestermes son propre arrêt de mort :
« L’ingratitude dont je suis victime,l’approche d’un ennemi terrible, l’absence d’asile, m’ont déterminéà m’enlever la vie, qui, désormais, est pour moi un fardeau.
» Que l’on n’accuse personne de ma mortet qu’elle serve d’exemple aux inquisiteurs d’État. »
Au bout de deux heures, la femme de Vanni,inquiète de ne point voir se rouvrir la chambre de son mari,inquiète surtout de n’entendre aucun bruit dans cette chambre,quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa à la porte.
Personne ne lui répondit.
Elle appela : même silence.
On essaya de pénétrer par la porte de lachambre à coucher : elle était fermée, comme celle ducabinet.
Un domestique offrit alors de casser uncarreau et d’entrer par la fenêtre.
On n’avait que ce moyen ou celui de faireouvrir la porte par un serrurier.
On redoutait un malheur : la préférencefut donnée au moyen proposé par le domestique.
Le carreau fut cassé, la fenêtreouverte : le domestique entra.
Il jeta un cri et recula jusqu’à lafenêtre.
Vanni était renversé sur un bras de sonfauteuil, en arrière, la gorge ouverte. Il s’était tranché lacarotide avec son rasoir, tombé près de lui.
Le sang avait jailli sur ce bureau où tant defois le sang avait été demandé ; le miroir devant lequel Vannis’était ouvert l’artère en était rouge ; la lettre où ildonnait la cause de son suicide en était souillée.
Il était mort presque instantanément, sans sedébattre, sans souffrir.
Dieu, qui avait été sévère envers lui au pointde ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du moins étémiséricordieux pour son agonie.
« Du sang des Gracques, a dit Mirabeau,naquit Marius. » Du sang de Vanni naquit Speciale.
Il eût peut-être été mieux, pour l’unité denotre livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu’un seulhomme ; mais l’inexorable histoire est là, qui nous force àconstater que Naples a fourni à son roi deux Fouquier-Tinville,quand la France n’en avait donné qu’un à la Révolution.
L’exemple qui aurait dû survivre à Vanni futperdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter les arrêts,jamais de juges pour les rendre.
Le lendemain, vers trois heures del’après-midi, le temps s’étant éclairci et le vent étant devenufavorable, les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s’éloignèrentet disparurent à l’horizon.
Le départ du roi, auquel on s’attendaitcependant depuis deux jours, laissa Naples dans la stupeur. Lepeuple, pressé sur les quais, et qui avait toujours espéré, tantqu’il avait vu les vaisseaux anglais à l’ancre, que le roichangerait d’avis et se laisserait toucher par ses prières et sespromesses de dévouement, resta jusqu’à ce que le dernier bâtimentse fût confondu avec l’horizon grisâtre, et, une fois le dernierbâtiment disparu, s’écoula triste et silencieux. On en était encoreà la période de prostration.
Le soir, une voix étrange courut par les ruesde Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, qui exprime àmerveille notre pensée. Ceux qui se rencontraient se disaient lesuns aux autres : « Le feu ! » et personne nesavait où était ce feu ni ce qui le causait.
Le peuple se rassembla de nouveau sur lerivage. Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait auciel, inclinée de l’ouest vers l’est.
C’était la flotte napolitaine qui brûlait parl’ordre de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.
C’était un beau spectacle ; mais ilcoûtait cher !
On livrait aux flammes cent vingt barquescanonnières.
Ces cent vingt barques brûlées en un seul etimmense bûcher, on vit sur un autre point du golfe, – où, à quelquedistance les uns des autres, étaient à l’ancre deux vaisseaux ettrois frégates, – on vit tout à coup un rayon de flamme courir d’unbâtiment à l’autre, puis les cinq bâtiments prendre feu à la fois,et cette flamme, qui d’abord avait glissé à la surface de la mer,s’étendre le long des flancs des vaisseaux, et, dessinant leursformes, monter le long des mâts, suivre les vergues, les câblesgoudronnés, les hunes, s’élancer enfin jusqu’au sommet des mâts, oùflottaient les flammes de guerre, puis, après quelques instants decette fantastique illumination, les vaisseaux tomber en cendre,s’éteindre et disparaître engloutis dans les flots.
C’était le résultat de quinze ans de travaux,c’étaient des sommes immenses qui venaient d’être anéanties en unesoirée, et cela, sans aucun but, sans aucun résultat. Le peuplerentra dans la ville comme en un jour de fête, après un feud’artifice ; seulement, le feu d’artifice avait coûté centvingt millions !
La nuit fut sombre et silencieuse ; maisc’était un de ces silences qui précèdent les irruptions du volcan.Le lendemain, au point du jour, le peuple se répandit dans lesrues, bruyant, menaçant, tumultueux.
Les bruits les plus étranges couraient. Onracontait qu’avant de partir la reine avait dit àPignatelli :
– Incendiez Naples s’il le faut. Il n’y a debon à Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez lereste.
On s’arrêtait devant des affiches surlesquelles était inscrite cette recommandation :
« Aussitôt que les Français mettront lepied sur le sol napolitain, toutes les communes devront s’insurgeren masse, et le massacre commencera.
» Pour le roi :
» PIGNATELLI, vicaire général. »
Au reste, pendant la nuit du 23 au 24décembre, c’est-à-dire pendant la nuit qui avait suivi le départ duroi, les représentants de la ville s’étaient réunis pourpourvoir à la sûreté de Naples.
On appelait la ville ce que, de nosjours, on appellerait la municipalité, c’est-à-dire sept personnesélues par les sedili.
Les sedili étaient les titulaires deprivilèges qui remontaient à plus de huit cents ans.
Lorsque Naples était encore ville etrépublique grecque, elle avait, comme Athènes, des portiques où seréunissaient, pour causer des affaires publiques, les riches, lesnobles, les militaires.
Ces portiques étaient son agora.
Sous ces portiques, il y avait des siègescirculaires appelés sedili.
Le peuple et la bourgeoisie n’étaient pointexclus de ces portiques ; mais, par humilité, ils s’enexcluaient eux-mêmes, et les laissaient à l’aristocratie, qui,comme nous l’avons dit, y délibérait sur les affaires del’État.
Il y eut d’abord quatre sedili, autant queNaples avait de quartiers, puis six, puis dix, puis vingt.
Ces sedili, enfin, s’élevèrent jusqu’àvingt-neuf ; mais, s’étant confondus les uns avec les autres,ils furent réduits définitivement à cinq, qui prirent les noms deslocalités où ils se trouvaient, c’est-à-dire de Capuana, deMontagna, de Nido, de Porto et de Porta-Nuova.
Les sedili acquirent une telle importance, queCharles d’Anjou les reconnut comme des puissances dans legouvernement. Il leur accorda le privilège de représenter lacapitale et le royaume, de nommer parmi eux les membres du conseilmunicipal de Naples, d’administrer les revenus de la ville, deconcéder le droit de citoyen aux étrangers et d’être juges danscertaines causes.
Peu à peu, un peuple et une bourgeoisie seformèrent. Ce peuple et cette bourgeoisie, en voyant les nobles,les riches et les militaires seuls administrateurs des affaires detous, demandèrent à leur tour un seggio ousedile, qui leur fût accordé, et l’on nomma le sedile dupeuple.
Sauf la noblesse, ce sedile eut les mêmesprivilèges que les cinq autres.
La municipalité de Naples se forma alors d’unsyndic et de six élus, un par sedile. Vingt-neuf membres choisisdans les mêmes réunions, et rappelait les vingt-neuf sedili qui, uninstant, avaient existé dans la ville, leur furent adjoints.
Ce furent donc, le roi parti, le syndic, cesdix élus et ces vingt-neuf adjoints formant la cité, qui seréunirent et qui prirent, comme première mesure, la résolution deformer une garde nationale et d’élire quatorze députés ayantmission de prendre la défense et les intérêts de Naples, dans lesévénements encore inconnus, mais, à coup sûr, graves, qui sepréparaient.
Que nos lecteurs excusent la longueur de nosexplications : nous les croyons nécessaires à l’intelligencedes faits qui nous restent à raconter, et sur lesquels l’ignorancede la constitution civile de Naples et des droits et des privilègesdes Napolitains jetterait une certaine obscurité, puisque l’onassisterait à cette grande lutte de la royauté et du peuple, sansconnaître, nous ne dirons pas les forces, mais les droits de chacund’eux.
Donc, le 24 décembre, c’est-à-dire lelendemain du départ du roi, tandis qu’ils étaient occupés del’élection de leurs quatorze députés, la ville et lamagistrature allèrent présenter leurs hommages à M. le vicairegénéral prince Pignatelli.
Le prince Pignatelli, homme médiocre danstoute la force du terme, fort au-dessous de la situation que lesévénements lui faisaient, et, comme toujours, d’autant plusorgueilleux, qu’il était plus inférieur à sa position, – le princePignatelli les reçut avec une telle insolence, que la députation sedemanda si les prétendues instructions que l’on disait laissées parla reine n’étaient pas réelles, et si la reine n’avait point lancé,en effet, l’acte fatal qui faisait trembler les Napolitains.
Sur ces entrefaites, les quatorze députés, ouplutôt représentants, que la ville devait élire, avaient été élus.Ils résolurent, comme premier acte constatant leur nomination etleur existence, malgré le médiocre succès de la première ambassade,d’en envoyer une seconde au prince Pignatelli, ambassade qui seraitparticulièrement chargée de lui démontrer l’utilité de la gardenationale, que la ville venait de décréter.
Mais le prince Pignatelli fut encore plusrogue et plus brutal cette fois que la première, répondant auxdéputés qui lui étaient adressés que c’était à lui, et non pas àeux, que la sécurité de la ville avait été confiée, et qu’ilrendrait compte de cette sécurité à qui de droit.
Il arriva ce qui, d’habitude, arrive dans lescirconstances où les pouvoirs populaires commencent, en vertu deleurs droits, à exercer leurs fonctions. La ville, à laquelle ilfut rendu compte de la réponse insolente du vicaire général, ne selaissa aucunement intimider par cette réponse. Elle nomma denouveaux députés qui, une troisième fois, se présentèrent devant leprince, et qui, voyant qu’il leur parlait plus grossièrement encorecette troisième fois que les deux premières, se contentèrent de luirépondre :
– Très bien ! Agissez de votre côté, nousagirons du nôtre, et nous verrons en faveur de qui le peupledécidera.
Après quoi, ils se retirèrent.
On en était à Naples à peu près où en avaitété la France après le serment du Jeu-de-Paume ; seulement, lasituation était plus nette pour les Napolitains, le roi et la reinen’étant plus là.
Deux jours après, la ville reçutl’autorisation de former la garde nationale qu’elle avaitdécrétée.
Mais, dans la manière de la former, bien plusencore que dans l’autorisation accordée ou refusée par le princePignatelli, était la difficulté.
Le mode de formation était l’enrôlement ;mais l’enrôlement n’était point l’organisation.
La noblesse, habituée, à Naples, à occupertoutes les charges, avait la prétention, dans le nouveau corps quis’organisait, d’occuper tous les grades ou, du moins, de ne laisserà la bourgoisie que les grades inférieurs, dont elle ne se souciaitpas.
Enfin, après trois ou quatre jours dediscussion, il fut convenu que les grades seraient égalementrépartis entre les bourgeois et les nobles.
Sur cette base, un bon plan fut établi, et, enmoins de trois jours, les enrôlements montèrent à quatorzemille.
Mais, à cette heure que l’on avait les hommes,il s’agissait de se procurer les armes. Ce fut à cet endroit quel’on rencontra, de la part du vicaire général, une oppositionobstinée.
À force de lutter, on obtint une première foiscinq cents fusils, et une seconde fois deux cents.
Alors les patriotes, le mot circulait déjàhautement, – les patriotes furent invités à prêter leurs armes, lespatrouilles commencèrent immédiatement, et la ville prit un certainair de tranquillité.
Mais tout à coup, et au grand étonnement dechacun, on apprit à Naples qu’une trêve de deux mois, dont lapremière condition devait être la reddition de Capoue, avait étésignée la veille, c’est-à-dire le 9 janvier 1799, à la demande dugénéral Mack, entre le prince de Migliano et le duc de Geno, d’uncôté, pour le compte du gouvernement, représenté par le vicairegénéral, et le commissaire ordonnateur Archambal, de l’autre, pourl’armée républicaine.
La trêve était arrivée à merveille pour tirerChampionnet d’un grand embarras. Les ordres donnés par le roi pourle massacre des Français avaient été suivis à la lettre. Outre lestrois grandes bandes de Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo quenous avons vues à l’œuvre, chacun s’était mis en chasse desFrançais. Des milliers de paysans couvraient les routes, peuplaientles bois et la montagne, et, embusqués derrière les arbres, cachésderrière les rochers, couchés dans les plis du terrain,massacraient impitoyablement tous ceux qui avaient l’imprudence derester en arrière des colonnes ou de s’éloigner de leurscampements. En outre, les troupes du général Naselli, de retour deLivourne, réunies aux restes de la colonne de Damas, s’étaientembarquées dans le but de descendre aux bouches du Garigliano etd’attaquer les Français par derrière, tandis que Mack leurprésenterait la bataille de front.
La position de Championnet, perdu avec sesdeux mille soldats au milieu de trente mille soldats révoltés, etayant affaire à la fois à Mack, qui tenait Capoue avec 15,000hommes, à Naselli, qui en avait 8,000, à Damas, à qui il en restait5,000, et à Rocca-Romana et à Maliterno, chacun avec son régimentde volontaires, était assurément fort grave.
Le corps d’armée de Macdonald avait vouluprendre Capoue par surprise. En conséquence, il s’était avancénuitamment, et il enveloppait déjà le fort avancé de Saint-Joseph,lorsqu’un artilleur, entendant du bruit et voyant des hommes seglisser dans l’obscurité, avait mis le feu à sa pièce et tiré auhasard, mais, en tirant au hasard, avait donné l’alarme.
D’un autre côté, les Français avaient tenté depasser le Volturne au gué de Caïazzo ; mais ils avaient étérepoussés par Rocca-Romana et ses volontaires. Rocca-Romana avaitfait des merveilles dans cette occasion.
Championnet avait aussitôt donné l’ordre à sonarmée de se concentrer autour de Capoue, qu’il voulait prendre,avant de marcher sur Naples. L’armée accomplit son mouvement. Cefut alors qu’il vit son isolement et comprit dans toute son étenduele danger de la situation. Il en était à chercher, dans quelqu’unde ces actes d’énergie qu’inspire le désespoir, le moyen de sortirde cette position, en intimidant l’ennemi par quelque coup d’éclat,lorsque, tout à coup et au moment où il s’y attendait le moins, ilvit s’ouvrir les portes de Capoue et s’avancer au-devant de lui,précédés de la bannière parlementaire, quelques officierssupérieurs chargés de proposer l’armistice.
Ces officiers supérieurs, qui ne connaissaientpas Championnet, étaient, comme nous l’avons dit, le prince deMigliano et le duc de Geno.
L’armistice, était-il dit dans lespréliminaires, avait pour objet d’arriver à la conclusion d’unepaix solide et durable.
Les conditions que les deux plénipotentiairesnapolitains étaient autorisés à proposer étaient la reddition deCapoue et le tracé d’une ligne militaire, de chaque côté delaquelle les deux armées napolitaine et française attendraientchacune la décision de leur gouvernement.
Dans la situation où était Championnet, detelles conditions étaient non-seulement acceptables, maisavantageuses. Cependant Championnet les repoussa, disant que lesseules conditions qu’il pût écouter étaient celles qui auraientpour résultat la soumission des provinces et la reddition deNaples.
Les plénipotentiaires n’étaient pointautorisés à aller jusque-là ; ils se retirèrent.
Le lendemain, ils revinrent avec les mêmespropositions, qui, comme la veille, furent repoussées.
Enfin, deux jours après, deux jours pendantlesquels la situation de l’armée française, enveloppée de touscôtés, n’avait fait qu’empirer, le prince de Migliano et le duc deGeno revinrent pour la troisième fois et déclarèrent qu’ils étaientautorisés à accorder toute condition qui ne serait point lareddition de Naples.
Cette nouvelle concession desplénipotentiaires napolitains était si étrange dans la situation oùse trouvait l’armée française, que Championnet crut à quelqueembûche, tant elle était avantageuse. Il réunit ses généraux, pritleur avis : l’avis unanime fut d’accorder l’armistice.
L’armistice fut donc accordé, pour trois mois,et aux conditions suivantes :
Les Napolitains rendraient la citadelle deCapoue avec tout ce qu’elle contenait ;
Une contribution de deux millions et demi deducats serait levée pour couvrir les dépenses de la guerre àlaquelle l’agression du roi de Naples avait forcé laFrance ;
Cette somme serait payable en deux fois :moitié le 15 janvier, moitié le 25 du même mois ;
Une ligne était tracée de chaque côté delaquelle se tenaient les deux armées.
Cette trêve fut un objet d’étonnement pourtout le monde, même pour les Français, qui ignoraient quels motifsl’avaient fait conclure. Elle prit le nom de Sparanisi, du nom duvillage où elle fut conclue, et signée le 10 du mois dedécembre.
Nous qui connaissons les motifs qui la firentconclure et qui furent révélés depuis, disons-les.
Notre livre – on a dû depuis longtemps s’enapercevoir – est un récit historique dans lequel se trouve, commepar accident, mêlé l’élément dramatique ; mais cet élémentromanesque, au lieu de diriger les événements et de les faire pliersous lui, se soumet entièrement à l’exigence des faits et netransparaît en quelque sorte que pour relier les faits entreeux.
Ces faits sont si curieux, les personnages quiles accomplissent si étranges, que, pour la première fois depuisque nous tenons une plume, nous nous sommes plaint de la richessede l’histoire, qui l’emportait sur notre imagination. Nous necraignons donc pas, lorsque la nécessité l’exige, d’abandonner pourquelques instants, nous ne disons pas le récit fictif, – tout estvrai dans ce livre, – mais le récit pittoresque, et de souderTacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l’on en comprendral’étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de l’historienromain et celle du romancier écossais ; car, avec les élémentsqui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef-d’œuvre.
Nous avons à faire connaître à la France unerévolution qui lui est encore à peu près inconnue, parce qu’elles’est accomplie dans un temps où sa propre révolution absorbait sonattention tout entière, et ensuite parce qu’une partie desévénements que nous racontons, par les soins du gouvernement quiles opprimait, était inconnue aux Napolitains eux-mêmes.
Ceci posé, nous reprenons notre narration etnous allons consacrer quelques lignes à l’explication de cettetrêve de Sparanisi, qui, le 10 décembre, jour où elle fut connue,faisait l’étonnement de Naples.
Nous avons dit comment la ville avaitnommé des représentants, comment elle avait été elle-même trouverle vicaire général, comment elle lui avait envoyé des députés.
Le résultat de ces allées et venues avait étéd’établir que le prince Pignatelli représentait le pouvoir absoludu roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute sa puissance, etla ville, le pouvoir populaire, naissant, mais ayant déjàla conscience de droits qui ne devaient être reconnus que soixanteans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques etagressifs, avaient compris qu’ils ne pouvaient marcher ensemble.Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire sur lepouvoir royal : c’était la création de la garde nationale.
Mais, à côté de ces deux partis, représentant,l’un l’absolutisme royal, l’autre la souveraineté populaire, il enexistait un troisième qui était, si nous pouvons nous exprimerainsi, le parti de l’intelligence.
C’était le parti français, dont nous avons,dans un des premiers chapitres de ce livre, présenté les principauxchefs à nos lecteurs.
Celui-là, connaissant l’ignorance des bassesclasses à Naples, la corruption de la noblesse, le peu defraternité de la bourgeoisie, à peine née et n’ayant jamais étéappelée au maniement des affaires, – celui-là croyait lesNapolitains incapables de rien faire par eux-mêmes et voulait àtoute force l’invasion française, sans laquelle, à son avis, on seconsumerait en dissensions civiles et en querelles intestines.
Il fallait donc, pour fonder un gouvernementdurable à Naples, – et ce gouvernement, selon les hommes de ceparti, devait être une république, – il fallait donc, pour fonderune république, la main ferme et surtout loyale de Championnet.
Ce parti-là seul savait fermement etclairement ce qu’il voulait.
Quant au parti royaliste et au parti national,que les utopistes nourrissaient l’espoir de réunir en un seul, toutétait trouble chez eux, et le roi ne savait pas plus lesconcessions qu’il devait faire que le peuple les droits qu’ildevait exiger.
Le programme des républicains était simple etclair : Le gouvernement du peuple par le peuple, c’est-à-direpar ses élus.
Une des choses bizarres de notre pauvre monde,c’est que ce soient toujours les choses les plus claires qui ont leplus de difficulté à s’établir.
Laissés libres d’agir par le départ du roi,les chefs du parti républicain s’étaient réunis, non plus au palaisde la reine Jeanne, – un si grand mystère devenait inutile, quoiquel’on dût garder encore certaines précautions, – mais à Portici,chez Schipani.
Là, il avait été décidé que l’on ferait toutau monde pour faciliter l’entrée des Français à Naples, et pourfonder, à l’abri de la république française, la républiqueparthénopéenne.
Mais, de même que la ville avait appelé à sonaide des députés, de même les chefs républicains avaient ouvert lesportes de leurs conciliabules à un certain nombre d’hommes de leurparti, et, comme tout se décidait à la pluralité des voix, lesquatre chefs, débordés, – l’emprisonnement de Nicolino au fortSaint-Elme et l’absence d’Hector Caraffa réduisaient le nombre deschefs républicains à quatre, – les quatre chefs, débordés,n’avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérationset diriger les décisions.
Il fut donc, dans le club républicain dePortici, décidé à l’unanimité moins quatre voix, qui étaient cellesde Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de Velasco, que l’onouvrirait des négociations avec Rocca-Romana, qui venait de sedistinguer contre les Français dans le combat de Caïazzo, etMaliterno, qui venait de donner de nouvelles preuves de cet ardentcourage qu’il avait, en 1796, montré dans le Tyrol.
Et, en effet, des propositions leur furentfaites, par lesquelles on offrait à chacun d’eux une haute positiondans le nouveau gouvernement qui allait se créer à Naples, s’ilsvoulaient se réunir au parti républicain. Le parlementaire chargéde cette négociation fit chaudement valoir près des deux colonelsles malheurs qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraîte desFrançais, et, soit ambition, soit patriotisme, les deux noblesconsentirent à pactiser avec les républicains.
Mack et Pignatelli étaient donc les seulshommes qui s’opposassent à la régénération de Naples, puisque, sansaucun doute, Mack et Pignatelli, c’est-à-dire le pouvoir civil etle pouvoir militaire disparus, le parti national, séparé de lui pardes nuances seulement, se réunirait au parti républicain.
Nous empruntons les détails suivants, que noslecteurs ne trouveront ni dans Cuoco, écrivain consciencieux, maishomme de parti pris sans s’en douter lui-même, ni dans Colletta,écrivain partial et passionné, qui écrivait loin de Naples et sansautres renseignements que ses souvenirs de haine ou de sympathie, –nous empruntons, disons-nous, les détails suivants aux Mémoirespour servir à la dernière révolution de Naples, ouvragetrès-rare et très-curieux, publié en France en 1803.
L’auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et,avec la naïveté de l’homme qui n’a qu’une notion confuse du bien etdu mal, il raconte les faits en l’honneur de ses compatriotes commeceux qui sont à leur déshonneur. C’est une espèce de Suétone quiécrit ad narrandum, non ad probandum.
« Une entrevue eut lieu alors, dit-il,entre le prince de Maliterno et un des chefs du parti jacobin deNaples, que je ne nomme pas, de peur de le compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que,dans le courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack aumilieu de Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement lecommandement de l’armée, et enverrait devant les murs du palaisroyal de Naples un de ses officiers, qui chercherait un conjuréfacile à reconnaître à son signalement d’abord, et ensuite à un motd’ordre convenu. Ce conjuré, certain de la mort de Mack,pénétrerait sous prétexte de visite amicale jusqu’au princePignatelli, et l’assassinerait, comme on aurait assassinéMack. Aussitôt, on s’emparerait du Château-Neuf, sur lecommandant duquel on pouvait compter ; puis on prendraittoutes les mesures nécessaires à un changement de gouvernement, etl’on ferait, avec les Français, devenus des frères, la paix la plusavantageuse qui serait possible. »
L’envoyé de Capoue se trouva à l’heure ditedevant le palais royal et y trouva les conjurés ; seulement,au lieu d’avoir à leur annoncer la mort de Mack, il avait à leurannoncer l’arrestation de Maliterno.
Mack, ayant eu quelque révélation du complot,avait, dès la veille, fait arrêter Maliterno ; mais lespatriotes de Capoue, en communication avec ceux de Naples, avaientsoulevé le peuple en faveur de Maliterno. Maliterno, enconséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le général Mack, àSainte-Marie.
La conspiration était éventée, et il devenaitinutile, Mack vivant, de se débarrasser de Pignatelli.
Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucundoute, du complot dont tous deux avaient failli être victimes,avait pris peur et avait envoyé le prince de Migliano et le duc deGeno pour conclure un armistice avec les Français.
Et voilà pourquoi Championnet, au moment où ils’y attendait le moins et devait le moins s’y attendre, avait vus’ouvrir les portes de Capoue et venir à lui les deux envoyés duvicaire général.
Maintenant, une courte explication à l’endroitdes mots que nous avons soulignés tout à l’heure et qui ont rapportà l’assassinat de Mack et à celui de Pignatelli.
Ce serait un grand tort aux moralistesfrançais, et ce serait surtout le tort d’hommes qui neconnaîtraient pas l’Italie méridionale, d’examiner l’assassinat àNaples et dans les provinces napolitaines au point de vue où nousl’examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont desnoms différents pour désigner l’assassinat, selon qu’il s’exécutesur un individu ou sur un despote.
En Italie, il y a l’homicide et letyrannicide.
L’homicide est l’assassinat d’individu àindividu. Le tyrannicide est l’assassinat du citoyen au tyran ou àl’agent du despotisme.
Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord –et nous citerons les Allemands – partager cette grave erreurmorale.
Les Allemands ont presque élevé des autels àKarl Sand, qui a assassiné Kotzebüe, et à Staps, qui a tentéd’assassiner Napoléon.
Le meurtrier inconnu de Rossi et AgésilasMilano, qui a tenté de tuer d’un coup de baïonnette le roiFerdinand II au milieu d’une revue, sont considérés à Rome età Naples, non point comme des assassins, mais comme destyrannicides.
Cela ne justifie pas, mais explique lesattentats des Italiens.
Sous quelque despotisme qu’ait été courbéel’Italie, l’éducation des Italiens a toujours été classique et, parconséquent, républicaine.
Or, l’éducation classique glorifiel’assassinat politique, que nos lois flétrissent, que notreconscience réprouve.
Et cela est si vrai, que non-seulement lapopularité de Louis-Philippe s’est soutenue, grâce aux nombreuxattentats dont il a failli être victime pendant dix-huit ans derègne, mais encore qu’elle s’en était accrue.
Faites dire en France une messe en l’honneurde Fieschi, d’Alibaud, de Lecomte, à peine si une vieille mère, unesœur pieuse, un fils innocent du crime paternel, oseront yassister.
À chaque anniversaire de la mort de Milano,une messe se dit à Naples pour le salut de son âme ; à chaqueanniversaire, l’église déborde dans la rue.
Et, en effet, l’histoire glorieuse de l’Italieest comprise entre la tentative de meurtre de Mucius Scœvola sur leroi des Étrusques et l’assassinat de César par Brutus etCassius.
Et que fait le Sénat, de l’aveu duquel MuciusScœvola allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier,gracié par l’ennemi de Rome, rentre à Rome avec son brasbrûlé ?
Au nom de la République, il vote unerécompense à l’assassin, et, au nom de la République, qu’il asauvée, lui donne un champ.
Que fait Cicéron, qui passe à Rome pourl’honnête homme par excellence, lorsque Brutus et Cassiusassassinent César ?
Il ajoute un chapitre à son livre Deofficiis pour prouver que, lorsqu’un membre de la société estnuisible à la société, chaque citoyen, se faisant chirurgienpolitique, a le droit de retrancher ce membre du corps social.
Et il résulte de ce que nous venons de direque, si nous croyions orgueilleusement que notre livre a uneimportance qu’il n’a pas, nous inviterions les philosophes et mêmeles juges à peser ces considérations, que ne songent à faire valoirni les avocats ni les prévenus eux-mêmes, chaque fois qu’unItalien, et surtout un Italien des provinces méridionales, setrouvera mêlé à quelque tentative d’assassinat politique.
La France seule est assez avancée encivilisation pour placer sur le même rang Louvel et Lacenaire, et,si elle fait une exception en faveur de Charlotte Corday, c’est àcause de l’horreur physique et morale qu’inspirait le batracienMarat.
L’armistice fut, comme nous l’avons dit, signéle 10 décembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que la chose avaitété convenue, remise aux Français le 11.
Le 13, le prince Pignatelli fit venir aupalais les représentants de la ville.
Cet appel avait pour but de les inviter àtrouver le moyen de répartir, entre les grands propriétaires et lesprincipaux négociants de Naples, la moitié de la contribution dedeux millions et demi de ducats qui devait être payée lesurlendemain. Mais les députés, qui pour la première fois étaientbien accueillis, refusèrent positivement de se charger de cetteimpopulaire mission, disant que cela ne les regardait aucunement,et que c’était à celui qui avait pris l’engagement de le tenir.
Le 14, – les événements vont devenirquotidiens et de plus en plus graves, de sorte que nous n’auronsqu’à les noter jusqu’au 20, – le 14, les 8,000 hommes du généralNaselli, rembarqués aux bouches du Volturne, entrèrent dans legolfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.
On pouvait prendre ces 8,000 hommes, lesplacer sur la route de Capoue à Naples, les faire soutenir par30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable.
Mais le prince Pignatelli, manquant de toutepopularité, ne se regardait point, à juste titre, comme assez fortpour prendre une pareille résolution, que rendait cependant urgentela prochaine rupture de l’armistice. Nous disons prochaine, car, siles cinq millions, dont le premier sou n’était point trouvé,n’étaient pas prêts le lendemain, l’armistice était rompu dedroit.
D’un autre côté, les patriotes désiraient larupture de cet armistice, qui empêchait les Français, leurs frèresd’opinion, de marcher sur Naples.
Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure àl’endroit des 8,000 hommes qui entraient dans le port ; ce quevoyant, les lazzaroni montèrent sur toutes les barques quibordaient le rivage, depuis le pont de la Madeleine jusqu’àMergellina, voguèrent vers les felouques et s’emparèrent descanons, des fusils et des munitions des soldats, qui se laissèrentdésarmer sans opposer aucune résistance.
Inutile de dire que nos amis Michele,Pagliuccella et fra Pacifico se trouvaient naturellement à la têtede cette expédition, grâce à laquelle leurs hommes se trouvèrentadmirablement armés.
Quand ils se virent si bien armés, les huitmille lazzaroni se mirent à crier : « Vive le roi !vive la religion ! » et : « Mort auxFrançais ! »
Quant aux soldats, ils furent mis à terre eteurent permission de se retirer où ils voulaient.
Au lieu de se retirer, ils se réunirent auxgroupes et crièrent plus haut que les autres : « Vive leroi ! vive la religion ! » et : « Mort auxFrançais ! »
En apprenant ce qui se passait et en entendantces cris, le commandant du Château-Neuf, Massa, comprit qu’il netarderait probablement pas à être attaqué, et il envoya un de sesofficiers, le capitaine Simonei, pour demander, en cas d’attaque,quelles étaient les instructions du vicaire général.
– Défendez le château, répondit le vicairegénéral ; mais gardez-vous bien de faire aucun mal aupeuple.
Simonei rapporta au commandant cette réponse,qui, au commandant comme à lui, parut singulièrement manquer declarté.
Et, en effet, il était difficile, on enconviendra, de défendre le château contre le peuple, sans faire demal au peuple.
Le commandant renvoya le capitaine Simoneipour demander une réponse plus positive.
– Faites feu à poudre, lui fut-ilrépondu : cela suffira pour disperser la multitude.
Simonei se retira en levant les épaules ;mais, sur la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno,l’un des négociateurs de l’armistice de Sparanisi, qui lui ordonna,de la part du prince Pignatelli, de ne pas faire feu du tout.
De retour au Château-Neuf, Simonei raconta sesdeux entrevues avec le vicaire général ; mais, au moment mêmeoù il entamait son récit, une foule immense se précipita vers lechâteau, brisa la première porte, et s’empara du pont encriant : « La bannière royale ! la bannièreroyale ! »
En effet, depuis le départ du roi, la bannièreroyale avait disparu de dessus le château, comme en l’absence duchef de l’État, le drapeau disparaît du dôme des Tuileries.
La bannière royale fut déployée selon le désirdu peuple.
Alors, la foule, et particulièrement lessoldats qui venaient de se laisser désarmer, demandèrent des armeset des munitions.
Le commandant répondit que, ayant les armes etles munitions en compte et sous sa responsabilité, il ne pouvaitdélivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche, sans l’ordre duvicaire général.
Que l’on vînt avec un ordre du vicairegénéral, et il était prêt à tout donner, même le château.
Mais, tandis que l’inspecteur de la cantineMinichini, parlementait avec le peuple, le régiment samnite, quiavait la garde des portes, les ouvrit au peuple.
La foule se précipita dans le château et enchassa le commandant et les officiers.
Le même jour et à la même heure, comme sic’était un mot d’ordre, – et probablement, en effet, en était-ceun, – les lazzaroni s’emparèrent des trois autres châteaux,Saint-Elme, de l’Œuf et del Carmine.
Était-ce mouvement instantané du peuple ?était-ce impulsion du vicaire général, qui voyait dans la dictaturepopulaire un double moyen de neutraliser les projets des patrioteset d’exécuter les instructions incendiaires de la reine ?
La chose demeura un mystère ; mais,quoique les causes restassent cachées, les faits furentvisibles.
Le lendemain 15 janvier, vers deux heures del’après-midi, cinq calèches chargées d’officiers français, parmilesquels se trouvait l’ordonnateur général Archambal, signataire dutraité de Sparanisi, entrèrent à Naples par la porte de Capoue etdescendirent à l’Albergo reale.
Ils venaient pour recevoir les cinq millionsqui devaient être payés à titre d’indemnité au général Championnet,et, comme il y a du caractère français partout où il y a desFrançais, pour aller au théâtre de Saint-Charles.
Immédiatement, le bruit se répandit qu’ilsvenaient prendre possession de la ville, que le roi était trahi etqu’il fallait venger le roi.
Qui avait intérêt à propager ce bruit ?Celui qui, ayant cinq millions à payer, n’avait pas ces cinqmillions pour faire honneur à sa parole, et qui, ne pouvant payeren argent, voulait trouver une défaite, si mauvaise et si coupablequ’elle fût.
Vers sept heures du soir, quinze ou vingtmille soldats ou lazzaroni armés se portèrent à l’Albergoreale en criant : « Vive le roi ! vive lareligion ! mort aux Français ! »
À la tête de ces hommes étaient ceux que l’onavait vus à la tête de l’émeute où avaient péri les frères dellaTorre, et de celle où le malheureux Ferrari avait été mis enmorceaux, c’est-à-dire les Pasquale, les Rinaldi, les Beccaïo.Quant à Michele, nous dirons plus tard où il était.
Par bonheur, Archambal était au palais, prèsde Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles, nepouvant le payer en argent.
Les autres officiers étaient au spectacle.
Tout ce peuple fanatisé se précipita versSaint-Charles. Les sentinelles de la porte voulurent fairerésistance et furent tuées. On vit tout à coup un flot delazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le parterre.
Les cris de « Mort auxFrançais ! » retentissaient dans la rue, dans lescorridors, dans la salle.
Que pouvaient douze ou quinze officiers armésde leurs sabres seulement, contre des milliersd’assassins ?
Des patriotes les enveloppèrent, leur firentun rempart de leurs corps, les poussèrent dans le corridor, ignorédu peuple et réservé au roi seul, qui conduisait de la salle aupalais. Là, ils trouvèrent Archambal près du prince, et, sans avoirreçu un sou des cinq millions, mais après avoir couru le risque dela vie, ils reprirent le chemin de Capoue, protégés par un fortpiquet de cavalerie.
À la vue de cette populace qui envahissait lasalle, les acteurs avaient baissé la toile et interrompu lespectacle.
Quant aux spectateurs, fort indifférents à cequi pouvait arriver aux Français, ils ne songèrent qu’à se mettreen sûreté.
Ceux qui connaissent l’agilité des mainsnapolitaines peuvent se faire une idée du pillage qui eut lieupendant cette invasion. Plusieurs personnes furent, en fuyant,étouffées aux portes de sortie, d’autres foulées aux pieds dans lesescaliers.
Le pillage se continua dans la rue. Il fallaitbien que ceux qui n’avaient pas pu entrer eussent leur part del’aubaine.
Sous prétexte de s’assurer si elles necachaient pas des Français, toutes les voitures furent ouvertes etceux qui étaient dedans dévalisés.
Les membres de la municipalité, les patriotes,les hommes les plus distingués de Naples essayèrent vainement demettre de l’ordre parmi cette multitude, qui, courant par les rues,volait, dépouillait, assassinait ; ce que voyant, d’un communaccord, ils se rendirent chez l’archevêque de Naples, monseigneurCapece Zurlo, homme fort estimé de tous, d’une grande douceurd’esprit, d’une grande régularité de mœurs, et le supplièrent derecourir au secours et, s’il le fallait, aux pompes de la religion,pour faire rentrer dans l’ordre toute cette abominable populace,qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de Naplescomme un torrent de lave.
L’archevêque monta en carrosse découvert, mitdes torches aux mains de ses domestiques, laboura, pour ainsi dire,cette multitude en tout sens, sans pouvoir faire entendre une seuleparole, sa voix étant incessamment couverte par les cris de« Vive le roi ! vive la religion ! vive saintJanvier ! mort aux jacobins ! »
Et, en effet, le peuple, maître des troischâteaux, était maitre de la ville entière, et il commençad’inaugurer sa dictature en organisant le meurtre et le pillage,sous les yeux mêmes de l’archevêque. Depuis Masaniello,c’est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que lepeuple de Naples a pour armes n’avait point été lâchée à safantaisie sans mors et sans selle. Elle s’en donnait à plaisir etrattrapait le temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été,pour ainsi dire, accidentels ; à partir de ce moment, ilsfurent régularisés.
Tout homme vêtu avec élégance, et portant sescheveux coupés court, était désigné sous le nom de jacobin, et cenom était un arrêt de mort. Les femmes des lazzaroni, toujours plusféroces que leurs maris aux jours de révolution, lesaccompagnaient, armées de ciseaux, de couteaux et de rasoirs, etexécutaient, au milieu des huées et des rires, sur les malheureuxque condamnaient leurs maris, les mutilations les plus horribles etles plus obscènes. Dans ce moment de crise suprême, où la vie detout ce qu’il y avait d’honnêtes gens à Naples ne tenait qu’à uncaprice, à un mot, à un fil, quelques patriotes pensèrent à unreste de leurs amis prisonniers et oubliés par Vanni dans lescachots de la Vicaria et del Carmine. Ils se déguisèrent enlazzaroni, criant qu’il fallait délivrer les prisonniers pouraccroître les forces d’autant de braves. La proposition futaccueillie par acclamation. On courut aux prisons, on délivra lesprisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille forçats, vétérans del’assassinat et du vol, qui se répandirent dans la ville etredoublèrent le tumulte et la confusion.
C’est une chose remarquable, à Naples et dansles provinces méridionales, que la part que prennent les forçats àtoutes les révolutions. Comme les gouvernements despotiques qui sesont succédé dans l’Italie méridionale, depuis les vice-roisespagnols jusqu’à la chute de François II, c’est-à-dire depuis1503 jusqu’en 1860, ont toujours eu pour premier principe depervertir le sens moral, il en résulte que le galérien n’y inspirepoint la même répulsion que chez nous. Au lieu d’être parqués dansleurs bagnes et sans communication avec la société qui les arepoussés de son sein, ils sont mêlés à la population, qui ne lesrend pas meilleurs et qu’ils rendent plus mauvaise. Leur nombre estimmense, presque le double de celui de la France, et, à un momentdonné, ils sont pour les rois, qui ne dédaignent pas leur alliance,un puissant et terrible secours à Naples, – et, par Naples, nousentendons toutes les provinces napolitaines. Il n’y a pas degalères à vie. Nous avons fait un calcul, bien facile à faire, dureste, qui nous a donné une moyenne de neuf ans pour les galères àvie. Ainsi, depuis 1799, c’est-à-dire depuis soixante-cinq ans, lesportes des galères ont été ouvertes six fois, et toujours par laroyauté, qui, en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en1860, y recruta des champions. Nous verrons le cardinal Ruffo auxprises avec ces étranges auxiliaires, ne sachant comment s’endébarrasser, et, dans toutes les occasions, les poussant aufeu.
J’avais pour voisins, pendant les deux ans etdemi que j’ai passés à Naples, une centaine de forçats habitant unesuccursale du bagne située dans la même rue que mon palais. Ceshommes n’étaient employés à aucun travail et passaient leursjournées dans l’inaction la plus absolue. Aux heures fraîches del’été, c’est-à-dire de six heures à dix heures du matin et dequatre à six heures du soir, ils se tenaient soit à cheval, soitaccoudés sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n’a pourborne que la mer de Sicile, sur laquelle se découpe la sombresilhouette de Caprée.
– Quels sont ces hommes ? demandai-je unjour aux agents de l’autorité.
– Gentiluomini (des gentlemen), merépondit celui-ci.
– Qu’ont-ils fait ?
– Nulla ! hanno amazzato(rien ! ils ont tué).
Et, en effet, à Naples, l’assassinat n’estqu’un geste, et le lazzarone ignorant, qui n’a jamais sondé lesmystères de la vie et de la mort, ôte la vie et donne la mort sansavoir aucune idée, ni philosophique ni morale, de ce qu’il donne etde ce qu’il ôte.
Que l’on se figure donc le rôle sanglant quedoivent jouer, dans les situations pareilles à celles où nousvenons de montrer Naples, des hommes dont les prototypes sont lesMammone, qui boivent le sang de leurs prisonniers, et les La Gala,qui les font cuire et qui les mangent !
Il fallait au plus tôt porter remède à lasituation, ou Naples était perdue et les ordres de la reine étaientexécutés à la lettre, c’est-à-dire que la bourgeoisie et lanoblesse disparaissaient dans un massacre général et qu’il nerestait que le peuple, ou plutôt que la populace.
Les députés de la ville, alors, se réunirentdans la vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant defois avaient été discutés les droits du peuple et ceux du pouvoirroyal.
Le parti républicain, qui, nous l’avons vu,avait déjà été en relation avec le prince de Maliterno, et qui,d’après ses promesses, croyait pouvoir compter sur lui, faisantvaloir son courage dans la campagne de 1796, et ce que, quelquesjours auparavant encore, il venait de faire pour la défense deCapoue, le proposa comme général du peuple.
Les lazzaroni, qui venaient de le voircombattre contre les Français, n’eurent aucune défiance etaccueillirent son nom par acclamation.
Son entrée était préparée pour se faire aumilieu de l’enthousiasme général. Au moment où le peuplecriait : « Oui ! oui ! Maliterno ! viveMaliterno ! mort aux Français ! mort auxjacobins ! » Maliterno parut à cheval et armé de pied encap.
Le peuple napolitain est un peuple d’enfants,facile à se laisser prendre à des coups de théâtre. L’arrivée duprince, au milieu des bravos qui signalaient sa nomination, luiparut providentielle. À sa vue, les cris redoublèrent. On enveloppason cheval, comme, la veille et le matin encore, on avait enveloppéle carrosse de l’archevêque, et chacun hurla, de cette voix qu’onn’entend qu’à Naples :
– Vive Maliterno ! vive notredéfenseur ! vive notre père !
Maliterno descendit de cheval, laissa l’animalaux mains des lazzaroni et entra dans l’église de San-Lorenzo. Déjàaccepté par le peuple, il fut proclamé dictateur par le municipe,revêtu de pouvoirs illimités, et libre de choisir lui-même sonlieutenant :
Séance tenante, et avant même que Maliternosortit de l’église, on annonça une députation chargée de se rendreprès du vicaire général et de lui dire que la ville et lepeuple ne voulaient plus obéir à un autre chef que celui qu’ilss’étaient choisi, et que ce chef, qui venait d’être élu, était leseigneur San-Girolame, prince de Maliterno.
Le vicaire général devait donc être invité parla députation à reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par lemunicipe et acceptés, mieux encore, proclamés par le peuple.
La députation qui s’était offerte, et quiavait été acceptée, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani,Velasco et Pagano.
Elle se présenta au palais.
La révolution, depuis deux jours, avait marchéà pas de géant. Le peuple, trompé par elle, lui prêtaitmomentanément son appui, et, cette fois, les députés ne venaientplus en suppliants, mais en maîtres.
Ces changements n’étonneront point noslecteurs, qui les ont vus s’opérer sous leurs yeux.
Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter laparole.
Sa harangue fut courte ; il supprima letitre de princeet même celui d’excellence.
– Monsieur, dit-il au vicaire général, nousvenons, au nom de la ville, vous inviter à renoncer aux pouvoirsque vous avez reçus du roi, vous prier de nous remettre, ou plutôtde remettre à la municipalité, l’argent de l’État qui est à votredisposition ; et de prescrire, par un édit, le dernier quevous rendrez, obéissance entière à la municipalité et au prince deMaliterno, nommé général par le peuple.
Le vicaire général ne répondit pointpositivement, mais demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, endisant que la nuit porte conseil.
Le conseil que lui porta la nuit fut des’embarquer au point du jour, avec le reste du trésor royal, sur unbâtiment faisant voile pour la Sicile.
Revenons au prince de Maliterno.
L’important était de désarmer le peuple, et,en le désarmant, d’arrêter les massacres.
Le nouveau dictateur, après avoir engagé saparole aux patriotes et juré de marcher en tout point d’accord aveceux, sortit de l’église, monta de nouveau à cheval, et, le sabre àla main, après avoir répondu par le cri de « Vive lepeuple ! » au cri de « Vive Maliterno ! »nomma pour son lieutenant don Lucio Caracciolo, duc deRocca-Romana, presque aussi populaire que lui, à cause de sonbrillant combat de Caïazzo. Le nom du beau gentilhomme qui depuisquinze ans, avait changé trois fois d’opinions et qui devait se lesfaire pardonner par une troisième trahison, fut salué par uneimmense acclamation.
Après quoi, le prince de Maliterno fit uneharangue, pour inviter le peuple à déposer les armes dans uncouvent voisin destiné à servir de quartier général, et ordonna,sous peine de mort, d’obéir à toutes les mesures qu’il croiraitnécessaires pour rétablir la tranquillité publique.
En même temps, pour donner plus de poids à sesparoles, il fit dresser des potences dans toutes les rues et surtoutes les places, et sillonna la ville de patrouilles composéesdes citoyens les plus braves et les plus honnêtes, chargéesd’arrêter et de pendre, sans autre forme de procès, les voleurs etles assassins pris en flagrant délit.
Puis il fut convenu qu’à la bannière blanche,c’est-à-dire à la bannière royale, était substituée la bannièredu peuple, c’est-à-dire la bannière tricolore. Les troiscouleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le jaune et lerouge.
À ceux qui demandèrent des explications sur cechangement et qui essayèrent de le discuter, Maliterno réponditqu’il changeait le drapeau napolitain pour ne pas montrer auxFrançais une bannière qui avait fui devant eux. Le peuple,orgueilleux d’avoir sa bannière, accepta.
Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut àNaples, la fuite du vicaire général et les nouveaux malheurs dontcette fuite menaçait Naples, la colère du peuple, jugeant inutilede poursuivre Pignatelli, qu’il ne pouvait atteindre, se tournatout entière contre Mack.
Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche.Mack, selon eux, était un traître, qui avait pactisé avec lesjacobins et avec les Français, et qui, par conséquent, méritaitd’être pendu. Cette bande se dirigea vers Caserte, où elle croyaitle trouver.
Il y était, en effet, avec le major Riescach,le seul officier qui lui fût resté fidèle dans ce grand désastre,lorsqu’on vint lui annoncer le danger qu’il courait. Ce dangerétait sérieux. Le duc de Salandra, que les lazzaroni avaientrencontré sur la route de Caserte et qu’ils avaient pris pour lui,avait failli y laisser la vie. Il ne restait qu’une ressource aumalheureux général : c’était d’aller chercher un asile sous latente de Championnet ; mais il l’avait, on se le rappelle, sigrossièrement traité dans la lettre qu’en entrant en campagne, illui avait fait porter par le major Riescach ; il avait, enquittant Rome, rendu contre les Français un ordre du jour si cruel,qu’il n’osait espérer dans la générosité du général français. Maisle major Riescach le rassura, lui proposant de le précéder et depréparer son arrivée. Mack accepta la proposition, et, tandis quele major accomplissait sa mission, il se retira dans une petitemaison de Cirnao, à la sûreté de laquelle il croyait à cause de sonisolement.
Championnet était campé en avant de la petiteville d’Aversa, et, toujours curieux de monuments historiques, ilvenait de reconnaître avec son fidèle Thiébaut, dans un vieuxcouvent abandonné, les ruines du château où Jeanne avait assassinéson mari, et jusqu’aux restes du balcon où André fut pendu avecl’élégant lacet de soie et d’or tressé par la reine elle-même. Ilexpliquait à Thiébaut, moins savant que lui en pareille matière,comment Jeanne avait obtenu l’absolution de ce crime en vendant aupape Clément VI Avignon pour soixante mille écus, lorsqu’uncavalier s’arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta uncri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, lemajor Riescach.
Championnet reçut le jeune officier avec lamême courtoisie qu’il l’avait reçu à Rome, lui exprima son regretde ce qu’il ne fût point arrivé une heure plus tôt pour prendrepart à la promenade archéologique qu’il venait de faire ;puis, sans s’informer du motif qui l’amenait, lui offrit sesservices comme à un ami, et comme si cet ami ne portait pointl’uniforme napolitain.
– D’abord, mon cher major, lui dit-il,permettez que je commence par des remercîments. J’ai trouvé, à monretour à Rome, le palais Corsini, que je vous avais confié, dans lemeilleur état possible. Pas un livre, pas une carte, pas une plumene manquait. Je crois même que l’on ne s’était, pendant deuxsemaines qu’il a été habité, servi d’aucun des objets dont je mesers tous les jours.
– Eh bien, mon général, si vous êtes aussireconnaissant que vous le dites du petit service que vous prétendezavoir reçu de moi, vous pouvez, à votre tour, m’en rendre ungrand.
– Lequel ? demanda Championnet ensouriant.
– C’est d’oublier deux choses.
– Prenez garde ! oublier est moins facileque de se souvenir. Quelles sont ces deux choses ?Voyons !
– D’abord, la lettre que je vous ai portée àRome de la part du général Mack.
– Vous avez pu voir qu’elle avait été oubliéecinq minutes après avoir été lue. La seconde ?
– La proclamation relative aux hôpitaux.
– Celle-là, monsieur, répondit Championnet, jene l’oublie pas, mais je la pardonne.
Riescach s’inclina.
– Je ne puis demander davantage de votregénérosité, dit-il. Maintenant, le malheureux général Mack…
– Oui, je le sais, on le poursuit, on letraque, on veut l’assassiner ; comme Tibère, il est forcé decoucher chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi ne vient-ilpas tout simplement me trouver ? Je ne pourrai pas, comme leroi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq villes de mon royaumepour subvenir à son entretien ; mais j’ai ma tente, elle estassez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevral’hospitalité du soldat.
Championnet achevait à peine ces paroles,qu’un homme couvert de poussière sautait à bas d’un chevalruisselant d’écume, et se présentait timidement au seuil de latente que le général français venait de lui offrir.
Cet homme, c’était Mack, qui, apprenant queles hommes lancés à sa poursuite se dirigeaient sur Carnava,n’avait pas cru devoir attendre le retour de son envoyé et laréponse de Championnet.
– Mon général, s’écria Riescach, entrez,entrez ! Comme je vous l’avais dit, notre ennemi est le plusgénéreux des hommes.
Championnet se leva et s’avança au-devant deMack, la main ouverte.
Mack crut sans doute que cette main s’ouvraitpour lui demander son épée.
La tête basse, le front rougissant, muet, illa tira du fourreau, et, la prenant par la lame, il la présenta augénéral français par la poignée.
– Général, lui dit-il, je suis votreprisonnier, et voici mon épée.
– Gardez-la, monsieur, répondit Championnetavec son fin sourire ; mon gouvernement m’a défendu derecevoir des présents de fabrique anglaise.
Finissons-en avec le général Mack, que nous neretrouverons plus sur notre chemin, et que nous quittons, nousdevons l’avouer, sans regret.
Mack fut traité par le général français commeun hôte et non comme un prisonnier. Dès le lendemain de son arrivéesous sa tente, il lui donna un passeport pour Milan, en le mettantà la disposition du Directoire.
Mais le Directoire traita Mack avec moins decourtoisie que Championnet. Il le fit arrêter, l’enferma dans unepetite ville de France, et, après la bataille de Marengo,l’échangea contre le père de celui qui écrit ces lignes, lequelétait à Brindisi prisonnier par surprise du roi Ferdinand.
Malgré ses revers en Belgique, malgrél’incapacité dont il avait fait preuve dans cette campagne de Rome,le général Mack obtint, en 1804, le commandement de l’armée deBavière.
En 1805, à l’approche de Napoléon, il serenferma dans Ulm, où, après deux mois de blocus, il signa la plushonteuse capitulation que l’on ait jamais mentionnée dans lesannales de la guerre.
Il se rendit avec 35,000 hommes.
Cette fois, on lui fit son procès, et il futcondamné à mort ; mais sa peine fut commuée en une détentionperpétuelle au Spitzberg.
Au bout de deux ans, le général Mack obtint sagrâce et fut mis en liberté.
À partir de 1808, il disparaît de la scène dumonde, et l’on n’entend plus parler de lui.
On a très-justement dit de lui que, pour avoirla réputation de premier général de son siècle, il ne lui avaitmanqué que de ne pas avoir eu d’armées à commander.
Continuons à dérouler, dans toute sasimplicité historique, la liste des événements qui conduisirent lesFrançais à Naples, et qui, d’ailleurs, forment un tableau de mœursoù ne manque ni la couleur ni l’intérêt.
Les lazzaroni, furieux de voir le général Mackleur échapper, ne voulurent point avoir fait une si longue coursepour rien.
Ils marchèrent, en conséquence, sur lesavant-postes français, battirent les gardes avancées etrepoussèrent la grand’garde. Mais, au premier coup de fusil, legénéral Championnet ayant dit à Thiébaut d’aller voir ce qui sepassait, celui-ci rallia ses hommes que cette irruption imprévueavait dispersés et chargea toute cette multitude au montent où elletraversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Ilen détruisit une partie, mit l’autre en fuite, mais, sans lapoursuivre, s’arrêta dans les limites tracées à l’arméefrançaise.
Deux événements avaient rompu la trêve :le défaut de payement des cinq millions stipulés dans le traité etl’agression des lazzaroni.
Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de laville comprirent à quels dangers les exposaient ces deux insultes,qui, faites à un vainqueur, ne pouvaient manquer de le déterminer àmarcher sur Naples.
Ils partirent donc pour Caserte, oùChampionnet avait son quartier général ; mais ils n’eurentpoint la peine d’aller jusque-là, le général, nous l’avons dit,s’étant avancé jusqu’à Maddalone.
Le prince de Maliterno marchait à leurtête.
En arrivant en présence du général français,tous, comme c’est l’habitude en pareil cas, commencèrent de parlerà la fois, les uns priant, les autres menaçant, ceux-ci demandanthumblement la paix, ceux-là jetant à la face des Français des défisde guerre.
Championnet écouta avec sa courtoisie et sapatience ordinaires pendant dix minutes ; puis, comme il luiétait impossible d’entendre un mot de ce qui se disait :
– Messieurs, dit-il en excellent italien, sil’un d’entre vous était assez bon pour prendre la parole au nom detous, je ne doute pas que nous ne finissions par nous entendre, dumoins par nous comprendre.
Puis, s’adressant à Maliterno, qu’ilreconnaissait au coup de sabre qui lui partageait le front et lajoue :
– Prince, lui dit-il, quand on sait se battrecomme vous, on doit savoir défendre son pays avec la parole commeavec le sabre. Voulez-vous me faire l’honneur de me dire la causequi vous amène ? J’écoute, je vous le jure, avec le plus grandintérêt.
Cette élocution si pure, cette grâce siparfaite, étonnèrent les députés, qui se turent et qui, faisant unpas en arrière, laissèrent au prince de Maliterno le soin dedéfendre les intérêts de Naples.
N’ayant point, comme Tite-Live, la prétentionde faire les discours des orateurs que nous mettons en scène, nousnous empressons de dire que nous ne changeons point une parole autexte du discours du prince de Maliterno.
– Général, dit-il, s’adressant à Championnet,depuis la fuite du roi et du vicaire général, le gouvernement duroyaume est dans les mains du sénat de la ville. Nous pouvons doncfaire, avec Votre Excellence, un durable et légitimetraité.
Au titre d’excellence, donné augénéral républicain, Championnet avait souri et salué.
Le prince lui présenta un paquet.
– Voici une lettre, continua-t-il, quirenferme les pouvoirs des députés ici présents. Peut-être, vousqui, en vainqueur et à la tête d’une armée victorieuse, êtes venuau pas de course de Civita-Castellana à Maddalone, regardez-vouscomme un faible espace les dix milles qui vous séparent deNaples ; mais vous remarquerez que cet espace est immense,infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtesentouré de populations armées et courageuses, et que soixante millecitoyens enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux deguerre, défendent une ville de cinq cent mille habitantsenthousiasmés par la religion, exaltés par l’indépendance.Maintenant, supposez que la victoire continue de vous être fidèleet que vous entriez en conquérant à Naples ; il vous seraimpossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi, tout vousconseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons,non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans letraité de Sparanisi, mais encore tout l’argent que vous nousdemanderez en vous renfermant dans les limites de la modération. Enoutre, nous mettons à votre disposition, pour que vous puissiezvous retirer, des vivres, des voitures, des chevaux, et enfin desroutes de la sécurité desquelles nous vous répondons… Vous avezremporté de grands succès, vous avez pris des canons et desdrapeaux, vous avez fait un grand nombre de prisonniers, vous avezemporté quatre forteresses : nous vous offrons un tribut etnous vous demandons la paix comme à un vainqueur. Ainsi, du mêmecoup, vous conquérez la gloire et l’argent. Considérez, général,que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée ; que,si vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pasentrer à Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, aucontraire, la résistance désespérée des habitants, sur laquellenous avons le droit de compter, vous repousse, vous ne recueillerezque la honte d’avoir échoué au bout de votre entreprise.
Championnet avait écouté, non sans étonnement,ce long discours, qui lui paraissait plutôt une lecture qu’uneimprovisation.
– Prince, répondit-il poliment mais froidementà l’orateur, je crois que vous commettez une erreur grave :vous parlez à des vainqueurs comme vous parleriez à des vaincus. Latrêve est rompue pour deux raisons : la première, c’est quevous n’avez pas payé, le 15, la somme que vous deviez payer ;la seconde, c’est que vos lazzaroni sont venus nous attaquer dansnos lignes. Demain, je marche sur Naples ; mettez-vous enmesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d’y entrer.
Le général et les députés, chacun de leurcôté, échangèrent un froid salut ; le général rentra dans satente, les députés reprirent la route de Naples.
Mais, aux jours de révolution comme aux joursorageux de l’été, le temps change vite, et le ciel, serein àl’aurore, est sombre à midi.
Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avecles députés de la ville pour le camp français, se crurent trahis,et, soulevés par les prêtres prêchant dans les églises, par lesmoines prêchant dans les rues, tous couvrant l’égoïsmeecclésiastique du manteau royal, ils s’élancèrent vers le couventoù ils avaient déposé leurs armes, s’en emparèrent de nouveau, serépandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la dictaturequ’ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs, ouplutôt se remirent sous le commandement des anciens.
On avait abaissé les bannières royales ;mais on n’avait pas encore inauguré le drapeau populaire.
Les bannières royales furent remises partoutoù elles avaient été enlevées.
Le peuple s’empara, en outre, de sept ou huitpièces de canon, qu’il traîna par les rues et qu’il mit en batterieà Tolède, à Chiaïa et à Largo del Pigne.
Puis les pillages et les exécutionscommencèrent. Les gibets que Maliterno avait fait dresser pourpendre les voleurs et les assassins servirent à pendre lesjacobins.
Un sbire bourbonien dénonça l’avocatFasulo : les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n’eut quele temps de se sauver avec son frère par les terrasses. On trouvachez eux une cassette pleine de cocardes françaises, et on allaitégorger leur jeune sœur, lorsqu’elle s’abrita d’un grand crucifixqu’elle prit entre ses bras. La terreur religieuse arrêta lesassassins, qui se contentèrent de piller la maison et d’y mettre lefeu.
Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, parbonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce qui s’ypassait, par les fugitifs qu’il rencontra.
Il expédia alors deux messagers, porteurschacun d’un billet dont ils avaient pris connaissance. S’ilsétaient arrêtés, ils devaient déchirer ou avaler les billets, et,comme ils les savaient par cœur, s’ils échappaient aux mains deslazzaroni, exécuter de même leur mission.
Un de ces billets était pour le duc deRocca-Romana : Maliterno lui disait où il était caché, et, lanuit tombée, l’invitait à le venir rejoindre avec une vingtained’amis.
L’autre était pour l’archevêque : il luienjoignait, sous peine de mort, à dix heures précises du soir, demettre en branle toutes ses cloches, de réunir son chapitre, ainsique tout le clergé de la cathédrale, et d’exposer le sang et latête de saint Janvier.
Le reste, disait-il, le regardait.
Deux heures après, les deux messagers étaientarrivés sans accident à destination.
Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vintseul ; mais il annonçait que ses vingt amis étaient prêts etse trouveraient au rendez-vous qui leur serait indiqué.
Maliterno le renvoya immédiatement à Naples,le priant de se trouver, lui et ses amis, à minuit, sur la place ducouvent de la Trinité, où il s’engageait à les rejoindre. Ilsdevaient réunir, en même temps qu’eux, le plus grand nombrepossible de leurs serviteurs, – maîtres et serviteurs bienarmés.
Le mot d’ordre était Patrie etLiberté. On ne devait s’occuper de rien. Maliteno répondait detout.
Seulement, Rocca-Romana devait donner cetordre et revenir aussitôt. En supposant l’absence de tous deux, onécrirait à Manthonnet, qui était prévenu de son côté.
À dix heures du soir, fidèle à l’ordre reçu,le cardinal-archevêque fit sonner toutes les cloches d’un mêmecoup.
À ce bruit inattendu, à cette immensevibration qui semblait le vol d’une troupe d’oiseaux aux ailes debronze, les lazzaroni, étonnés, s’arrêtèrent au milieu de leurœuvre de destruction. Les uns, croyant que c’était un signal dejoie, dirent que les Français avaient pris la fuite ; lesautres, au contraire, crurent que les Français ayant attaqué laville, on les appelait aux armes.
Dans l’un et l’autre cas, et quelle que fût sacroyance, chacun courut à la cathédrale.
On y trouva le cardinal revêtu de ses habitspontificaux, au milieu de son clergé, dans l’église illuminée d’unmillier de cierges. La tête et le sang de saint Janvier étaientexposés sur l’autel.
On sait la dévotion que les Napolitains ontpour les saintes reliques du protecteur de leur ville. À la vue dece sang et de cette tête, – qui ont peut-être joué encore un plusgrand rôle en politique qu’en religion, les plus ardents et lesplus furieux commencèrent à s’apaiser, tombant à genoux, dansl’église, s’ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la foule quiencombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans larue ; et tous, dans l’église et au dehors, se mirent àprier.
Alors, la procession, le cardinal-archevêqueen tête, s’apprêta pour sortir et pour parcourir la ville.
En ce moment, à la droite et à la gauche duprélat, parurent, comme représentants de la douleur populaire, leprince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana, vêtus de deuil,pieds nus, les larmes aux yeux. Le peuple voyant tout à coup, encostumes de pénitents, implorant la colère de Dieu contre lesFrançais, les deux plus grands seigneurs de Naples, accusés d’avoirtrahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea plus à lesaccuser de trahison, mais seulement à prier et à s’humilier aveceux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliquesportées par l’archevêque, fit en procession un grand tour dans laville et revint à l’église, d’où il était parti.
Là, Maliterno monta en chaire et fit au peupleun discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteurcéleste de la ville, ne permettrait certainement pas qu’elle tombâtaux mains des Français ; puis il invita chacun à rentrer chezsoi, à se reposer, en dormant, des fatigues de la journée, afin queceux qui voudraient combattre se trouvassent au point du jour lesarmes à la main.
Enfin l’archevêque donna sa bénédiction auxassistants, et chacun se retira en répétant les paroles qu’il avaitprononcées :
« Nous n’avons que deux mains, comme lesFrançais ; mais saint Janvier est pour nous. »
L’église évacuée, les rues redevinrentsolitaires. Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs armes,qu’ils avaient laissées dans la sacristie, et, se glissant dansl’ombre, se rendirent à la place de la Trinité, où leurs compagnonsles attendaient.
Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipaniet trente ou quarante patriotes.
La question était de s’emparer du châteauSaint-Elme, où, l’on se le rappelle, était prisonnier NicolinoCaracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de son frère, et lesautres sur celui de leur ami, avaient décidé de le délivrer. Uncoup de main pour arriver à ce but était urgent. Après avoiréchappé si heureusement à la torture de Vanni, Nicolino ne pouvaitmanquer d’être assassiné si les lazzaroni s’emparaient du châteauSaint-Elme, le seul que, dans sa position imprenable, ils sefussent abstenus d’attaquer.
À cet effet, Maliterno, pendant sesvingt-quatre heures de dictature, n’osant ouvrir les portes àNicolino, de peur que les lazzaroni ne l’accusassent de trahison,avait mêlé à la garnison trois ou quatre hommes faisant partie desa domesticité. Par un de ces hommes, il avait eu le mot d’ordre duchâteau Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot d’ordreétait Parthénope et Pausilippe.
Or, voici ce que comptait faireMaliterno : simuler une patrouille venant de la ville apporterdes ordres au commandant du fort ; ensuite, faire irruptiondans la citadelle et s’en emparer.
Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana,Manthonnet, Velasco et Schipani étaient trop connus pour prendre lecommandement de la petite troupe. Ils durent le céder à un homme dupeuple, enrôlé dans leur parti. Mais celui-ci, peu familier avecles usages de la guerre, au lieu de donner le motParthénopepour mot d’ordre, croyant que c’était la mêmechose, donna celui de Napoli.La sentinelle reconnut lafraude et appela aux armes. La petite troupe fut alors accueilliepar une vive fusillade et trois coups de canon qui, par bonheur, nefirent aucun mal aux assaillants.
Cet échec avait une double gravité :d’abord de ne point délivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de nepas donner à Championnet le signal qui lui avait été promis par lesrépublicains.
Et, en effet, Championnet avait promis auxrépublicains d’être en vue de Naples, le 21 janvier dans lajournée, et les républicains, de leur côté, lui avaient promisqu’il verrait, en signe d’alliance, flotter la bannière tricolorefrançaise sur le château Saint-Elme.
Leur attaque de la nuit manquée, ils nepouvaient tenir à Championnet la parole qu’ils lui avaientdonnée.
Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient toutsimplement délivrer Nicolino Caracciolo, et qui n’étaient que lesalliés et non les complices des républicains, n’étaient point danscette partie de leur secret.
Pour les uns comme pour les autres,l’étonnement fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, onvit flotter la bannière tricolore française sur les tours duchâteau Saint-Elme.
Disons comment s’était faite cettesubstitution inattendue, comment le drapeau français avait étéarboré sur le château Saint-Elme et de quelles matières il étaitfait.
On se rappelle comment, à la suite du billetremis par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme, auprocureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu les apprêts de latorture et fait reconduire Nicolino Caracciolo dans le cachotnuméro 3, « au second au-dessous de l’entre-sol, »comme disait le prisonnier.
Roberto Brandi ne connaissait point la teneurdu billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala ;mais, au changement qui s’était fait sur la physionomie de cedernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage, à l’ordre donnéde reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité avec laquelleil s’était élancé hors de la salle de la torture, il avait étéfacile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettreétait des plus graves.
Vers quatre heures de l’après-midi, il avait,comme tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le retourdu roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut des murailles deson donjon, assisté au triomphe du roi et joui de la vue desilluminations qui en avaient été la suite.
La cause de ce retour royal, sans lui faire uneffet aussi électrique qu’à Vanni, lui avait cependant donné àpenser.
Il avait songé que Vanni, dans sa crainte desFrançais, s’était arrêté au moment de donner la torture à Nicolino,et qu’il pourrait bien, lui aussi, avoir maille à partir avec euxpour l’avoir tenu prisonnier.
Il songea donc à se faire, pour l’hypothèsedésormais possible de la venue des Français à Naples, il songeadonc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.
Vers cinq heures du soir, c’est-à-dire aumoment où le roi entrait par la porte Campana, le commandant duchâteau se fit ouvrir le cachot du prisonnier, et, s’approchant delui avec une politesse de laquelle, d’ailleurs, il ne s’étaitjamais écarté entièrement :
– Monsieur le duc, lui dit-il, je vous aientendu vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l’ennuique vous causait dans votre cachot le manque de livres.
– C’est vrai, monsieur, je m’en suis plaint,répondit Nicolino avec sa bonne humeur éternelle. Quand je jouis dema liberté, je suis plutôt un oiseau chanteur comme l’alouette, ousiffleur comme le merle, que rêveur comme le hibou ; mais, unefois en cage, j’aime encore mieux, par ma foi, pour causer aveclui, un livre, si ennuyeux qu’il soit, que notre geôlier, qui al’habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par ce seulmot : Oui,ou : Non, quand il répondtoutefois.
– Eh bien, monsieur le duc, j’aurai l’honneurde vous envoyer quelques livres ; et, si vous voulez bien medire ceux qui vous seraient le plus agréables…
– Vraiment ! Est-ce que vous avez unebibliothèque au château ?
– Deux ou trois cents volumes.
– Diable ! en liberté, il y en auraitpour toute ma vie ; en prison, il y en a bien pour six ans.Voyons, avez-vous le premier volume des Annales de Tacite,traitant des amours de Claude et des débordements deMessaline ? Je ne serais point fâché de relire cela, que jen’ai point lu depuis le collège.
– Nous avons un Tacite, monsieur le duc ;mais le premier volume manque. Désirez-vous les autres ?
– Merci. J’aime tout particulièrement Claude,et j’ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline ;et, comme je trouve que nos augustes souverains, avec lesquels j’aieu le malheur de me brouiller bien innocemment, ont de grandspoints de ressemblance avec ces deux personnages, j’eusse voulufaire des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque, parallèlesqui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j’en suis certain,l’excellent résultat de me raccommoder avec eux.
– Je suis au regret, monsieur le duc, de nepouvoir vous donner cette facilité. Mais demandez un autre livre,et, s’il se trouve dans la bibliothèque…
– N’en parlons plus. Avez-vous la Sciencenouvelle de Vico ?
– Je ne connais pas cela, monsieur le duc.
– Comment ! vous ne connaissez pasVico ?
– Non, monsieur le duc.
– Un homme de votre instruction qui ne connaîtpas Vico ! c’est extraordinaire. Vico était le fils d’un petitlibraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur des filsd’un évêque dont j’ai oublié et dont bien d’autres avec moi ontoublié le nom, malgré la confiance que cet évêque avait biencertainement que son nom vivrait plus longtemps que celui de Vico.Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait sa bénédictionet élevait paternellement ses trois neveux, Vico écrivait un livrequ’il intitulait la Science nouvelle, comme j’ai eul’honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans l’histoiredes différents peuples, trois âges qui se succèdentuniformément : L’âge divin, enfance des nations,pendant lequel tout est divinité, et où les prêtres possèdentl’autorité ; L’âge héroïque, qui est le règne de laforce matérielle et des héros, et l’âge humain, période decivilisation après laquelle les hommes reviennent à l’étatprimitif. Or, comme nous en sommes à l’âge des héros, j’auraisvoulu établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et,comme, bien certainement, le parallèle eût été en faveur del’illustre général autrichien, je me fusse fait de celui-ci un amiqui eût pu plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a silestement, et sans nous dire adieu, disparu ce matin.
– Ce serait avec plaisir que je vous y eusseaidé, monsieur le duc ; mais nous n’avons point Vico.
– Alors, laissons de côté les historiens etles philosophes, et passons aux chroniqueurs. Avez-vous laChronique du couvent de San Archangelo à Bajano ?Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de bienveillancepour mes sœurs cloitrées les religieuses. Imaginez-vous donc, moncher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen,par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même tempsque l’abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins.Seulement, une des sœurs qui venait de prononcer ses vœux quelquesjours auparavant, et qui, par conséquent, n’avait pas encore eu letemps de rompre tous les liens qui l’attachaient au monde, prit malses mesures, confondit les dates et donna pour la même nuitrendez-vous à deux de ses amants. Les deux jeunes gens serencontrèrent, se reconnurent, et, au lieu de prendre la chosegaiement, comme je l’eusse prise, moi, la prirent au sérieux :ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais entrer avec une épéedans un couvent. L’un des deux tua l’autre et se sauva. On trouvale cadavre. Vous comprenez bien, mon cher commandant, impossible dedire qu’il était venu là tout seul. On fit une enquête, on voulutchasser le jardinier : le jardinier dénonça la jeune sœur, àlaquelle on reprit la clef, et l’abbesse seule eut le droit defaire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cetterestriction ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons deNaples. Elles réfléchirent que, puisqu’une de leurs compagnes avaitdeux amants pour elle seule, elles pouvaient bien avoir un amantpour elles deux. Elles demandèrent un clavecin. Un clavecin est unmeuble fort innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvaiscaractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses quin’ont que la musique pour toute distraction. On apporta leclavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop étroitepour qu’il pût entrer. C’était un dimanche, au moment de la grand’messe : on remit à le faire entrer avec des cordes par lafenêtre quand la grand’ messe serait dite. La grand’ messe duratrois heures, on mit une heure à monter le clavecin, il avait misune autre heure à venir de Naples au couvent : cinq heures entout. Aussi, les pauvres religieuses étaient-elles affamées demélodie. Les fenêtres et les portes fermées, elles ouvrirent entoute hâte l’instrument. L’instrument était devenu, de clavecin, uncercueil : le beau jeune homme qui y était enfermé et dont lesdeux bonnes amies comptaient faire leur maître de chant étaitasphyxié. Autre embarras, à l’endroit du second cadavre, bienautrement difficile à cacher dans une cellule que le premier dansun jardin. La chose s’ébruita. Naples avait alors pour archevêqueun jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction qu’ilpouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaîtreau monde entier le scandale qui n’était connu que de Naples ;il résolut d’en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, sefit préparer un extrait de ciguë aussi puissant que possible, mitla fiole sous sa robe d’archevêque, se rendit au couvent, fit venirl’abbesse et les deux religieuses ; puis il divisa la ciguë entrois parts, et força les coupables à boire chacune leur part dupoison sanctifié par Socrate. Elles moururent au milieu d’atrocesdouleurs. Mais l’archevêque avait de grands pouvoirs : il leurremit leurs péchés in articulo mortis. Seulement, il fermale couvent et envoya les autres religieuses faire pénitence dansles monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vouscomprenez : sur un texte comme celui-là, dont, faute demémoire, je m’écarte peut-être sur certains points, mais pas, àcoup sûr, à l’endroit des principaux, je comptais faire un romanmoral dans le genre de la Religieuse, de Diderot, ou undrame de la famille des Victimes cloîtrées, deMonvel ; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus oumoins long que j’ai encore à demeurer votre hôte. Vous n’avez riende tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez :l’Histoire de Polybe, les Commentaires de César,la Vie de la Vierge, le Martyre de saint Janvier.Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de toutune égale reconnaissance.
Le commandant Brandi remonta chez lui, etchoisit dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que Nicolino segarda bien d’ouvrir.
Le lendemain, vers huit heures du soir, lecommandant entra dans la prison de Nicolino, précédé d’un geôlierportant deux bougies.
Le prisonnier s’était déjà jeté sur son lit,quoiqu’il ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de celuxe de cire. Trois jours auparavant, il avait demandé une lampe eton la lui avait refusée.
Le geôlier disposa les deux bougies sur latable et sortit.
– Ah çà ! mon cher commandant, demandaNicolino, est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise de medonner une soirée ?
– Non : je vous faisais une simplevisite, mon cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans voir,j’ai, comme vous le voyez, fait apporter des lumières.
– Je me félicite bien sincèrement de votreantipathie pour les ténèbres ; mais il est impossible que ledésir de venir causer avec moi vous soit poussé tout à coup commecela, de lui-même et sans raison extérieure. Qu’avez-vous à medire ?
– J’ai à vous dire une chose assez importante,et à laquelle j’ai longtemps réfléchi avant de vous en parler.
– Et, aujourd’hui, vos réflexions sontfaites ?
– Oui.
– Dites, alors.
– Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes icisur une recommandation toute particulière de la reine ?
– Je ne le savais pas, mais je m’endoutais.
– Et au secret le plus absolu ?
– Quant à cela, je m’en suis aperçu.
– Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, quedix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s’est présentée pourvous parler.
– Une dame ?
– Oui ; une dame voilée qui n’a jamaisvoulu dire son nom et qui a prétendu qu’elle venait de la part dela reine, à la maison de laquelle elle était attachée.
– Bon ! fit Nicolino, est-ce que ceserait Elena, par hasard ? Ah ! par ma foi ! voilàqui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement, vous luiavez constamment refusé la porte ?
– Venant de la part de la reine, j’ai penséque sa visite pourrait ne pas vous être agréable, et j’ai craint devous désobliger en l’introduisant près de vous.
– La dame est-elle jeune ?
– Je le crois.
– Est-elle jolie ?
– Je le gagerais.
– Eh bien, mon cher commandant, une femmejeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au secret depuissix semaines, vînt-elle de la part du diable, et, je dirai mêmeplus, surtout de la part du diable.
– Alors, dit Roberto Brandi, si cette damerevenait ?
– Si cette dame revenait, faites-la entrer,mordieu !
– Je suis bien aise de savoir cela. Je ne saispourquoi j’ai dans l’idée qu’elle reviendra ce soir.
– Mon cher commandant, vous êtes un hommecharmant, d’une conversation pleine de verve et de fantaisie ;mais vous comprenez : fussiez-vous l’homme le plus spirituelde Naples…
– Oui, vous préféreriez la conversation de ladame inconnue à la mienne ; soit : je suis bon diable etn’ai point d’amour-propre. Maintenant, n’oubliez pas une chose ouplutôt deux choses.
– Lesquelles ?
– C’est que, si je n’ai pas fait entrer ladame plus tôt, c’est que j’ai craint que sa visite ne vous déplût,et que, si je la fais entrer aujourd’hui, c’est que vous m’affirmezque sa visite vous est agréable.
– Je vous l’affirme, mon cher commandant.Êtes-vous satisfait ?
– Je le crois bien ! rien ne me satisfaitplus que de rendre de petits services à mes prisonniers.
– Oui ; seulement, vous prenez votretemps.
– Monsieur le duc, vous connaissez leproverbe : Tout vient à point à qui saitattendre.
Et, se levant avec son plus aimable sourire,le commandant salua son prisonnier et sortit.
Nicolino le suivit des yeux, se demandant cequi avait pu arriver d’extraordinaire depuis la veille au matinpour qu’il se fit dans les manières de son juge et de son geôlierun si grand changement à son égard ; et il n’avait pu encorese faire une réponse satisfaisante à sa question, lorsque la portede son cachot se rouvrit et donna passage à une femme voilée, quise jeta dans ses bras en levant son voile.
Comme l’avait deviné Nicolino Caracciolo, lafemme voilée n’était autre que la marquise de San-Clemente.
Au risque de perdre sa faveur et sa positionprès de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot de cequi était arrivé, et qui n’avait changé en rien ses façonsvis-à-vis d’elle, la marquise de San-Clemente, comme l’avait ditRoberto Brandi, était venue deux fois pour essayer de voirNicolino.
Le commandant avait été inflexible : lesprières n’avaient pu le toucher, l’offre d’un millier de ducatsn’avait pu le corrompre.
Ce n’était point que le commandant Brandi fûtla perle des honnêtes gens ; il s’en fallait, au contraire, dutout au tout. Mais c’était un homme assez fort en arithmétique pourcalculer que, quand une place vaut dix ou douze mille ducats paran, il ne faut pas s’exposer à la perdre pour mille.
Et, en effet, quoique le traitement dugouverneur du château Saint-Elme ne fut en réalité que de quinzecents ducats, comme il était chargé de nourrir les prisonniers etque les arrestations venaient de durer et promettaient de durerencore longtemps à Naples, – de même que M. Delaunay, dont letraitement, comme gouverneur de la Bastille, était de douze millefrancs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante millelivres, – de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinqou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante millefrancs.
Cela explique l’intégrité de Roberto Brandi.En apprenant les nouvelles du 9 décembre, c’est-à-dire le retour duroi, la défaite des Napolitains et la marche de l’armée françaisesur Naples, il avait été plus loin que le marquis Vanni, quin’avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi acharné :Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulementun ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il avait, commenous l’avons vu, essayé de semer dans le cœur de son prisonnier,avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine quifleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte sesfruits, la reconnaissance.
Mais, quoiqu’il ne fût qu’à demi Napolitain,puisqu’il était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo n’avaitpas été assez naïf pour attribuer à une sympathie spontanée lechangement qui, depuis la veille, s’était fait pour lui dans lesfaçons du commandant. Aussi, l’avons-nous vu se demander quelsétaient les événements extraordinaires qui avaient pu amener enverslui ce changement de façons.
La marquise, en lui apprenant la catastrophede Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour Palerme,lui apprit sur ce point tout ce qu’il désirait savoir.
Mais, nous n’avons pas besoin de le dire à noslecteurs, qui, nous l’espérons, s’en seront aperçus, Nicolino étaithomme d’esprit. Il résolut de tirer tout le parti possible de lasituation, en laissant peu à peu venir à lui Roberto Brandi. Il yavait évidemment, dans l’avenir et à un moment donné, un pacteavantageux pour tout le monde à faire entre le gouverneur duchâteau Saint-Elme et les républicains.
Jusque-là, toutes les avances avaient étéfaites par le commandant du château, tandis que Nicolino n’étaitnullement engagé de son côté.
Quoique les instances obstinées de la marquiseSan-Clemente, pour arriver jusqu’à lui, instances qui avaient étécouronnées par le succès, eussent laissé à Nicolino, si sceptiquequ’il fût, peu de doutes sur son dévouement, soit que ce peu dedoutes qui lui restait fut suffisant pour le tenir en réservevis-à-vis d’elle, soit qu’il craignît qu’elle ne fût épiée, etqu’en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il neles compromît et, en même temps, ne compromît la marquiseelle-même, Nicolino n’occupa les deux heures qu’elle passa près delui qu’à lui parler de son amour ou à le lui prouver.
Les amants se séparèrent enchantés l’un del’autre et s’aimant plus que jamais. La marquise San-Clementepromit à Nicolino que, tous les soirs où elle ne serait pas deservice près de la reine, elle les viendrait passer avec lui ;et Roberto Brandi ayant été interrogé sur la possibilité de mettrece projet à exécution, et n’y ayant vu aucun empêchement de soncôté, il fut convenu que les choses se passeraient ainsi.
Le commandant n’avait point été sans savoirque la dame voilée était la marquise de San-Clemente, c’est-à-direune des dames d’honneur les plus avant dans l’intimité de lareine ; et, par un jeu de bascule des plus simples, ilcomptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la marquise deSan-Clemente, si c’était le parti royal qui l’emportait, parNicolino Caracciolo, si c’était, au contraire, les républicains quiavaient le dessus.
Les jours s’écoulèrent, nous avons vu dequelle façon, en projets de résistance de la part du roi et ensuitede la part de la reine. Rien ne fut changé à la position deNicolino, si ce n’est que les soins du commandant à son égard,non-seulement continuèrent, mais allèrent toujours augmentant… Ileut du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à son dîner, duvin de France à discrétion, et la permission de se promener deuxfois par jour sur les remparts, à la condition de donner sa paroled’honneur de ne point sauter du haut en bas.
La situation de Nicolino ne lui paraissaitpas, surtout depuis la disparition du procureur fiscal etl’apparition de la marquise, tellement désespérée, qu’il dût, pouren sortir, risquer un suicide ; aussi, sans se faire prier,donna-t-il sa parole d’honneur, et put-il, sur sa foi, se promenertout à son aise.
Par la marquise, qui tenait exactement saparole et qui, grâce à l’indifférence qu’elle affectait pour leprisonnier et aux précautions qu’elle prenait pour le venir voir,n’était aucunement inquiétée, Nicolino Caracciolo savait toutes lesnouvelles de la cour. Il connaissait le roi et ne crut jamaissérieusement à sa résistance, et, comme la marquise de San-Clementefaisait partie des personnes qui devaient suivre la cour à Palerme,il sut la vérité, entre sept et huit heures, le soir même du 21décembre, c’est-à-dire trois heures avant la fuite de la familleroyale.
La marquise ne savait rien positivement de cequi devait se passer. Elle avait reçu l’ordre de se trouver à dixheures du soir dans les appartements de la reine ; là, il luiserait fait communication de la résolution prise. La marquisen’avait aucun doute que la résolution prise ne fût celle dudépart.
Elle revenait donc à tout hasard faire sesadieux à Nicolino. Ces adieux faits ne l’engageaient à rien, et, sielle restait, il serait toujours temps de les refaire.
On pleura beaucoup, on promit de s’aimertoujours, on fit venir le commandant, qui s’engagea, pourvuqu’elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino les lettresde la marquise, et qui, pourvu qu’il en prit lecture auparavant,promit de faire passer à la marquise les lettres de Nicolino ;puis, toutes choses bien convenues, on échangea le plus prèspossible quelques paroles d’un désespoir assez calme pour ne pointdonner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l’un surl’autre.
C’est une charmante chose que les amoursfaciles et les passions raisonnables. Comme les goëlands dans latempête, elles ne font que mouiller le bout de leurs ailes ausommet des vagues ; puis le vent les emporte du côté verslequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre lui, elles selaissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose gracieuse,emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.
Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Ilsoupa de manière à effrayer son geôlier, qu’il força de boire aveclui à la santé de la marquise. Le geôlier protesta contre laviolence qui lui était faite, mais il but.
Sans doute, la douleur avait tenu Nicolinoéveillé fort avant dans la nuit ; car, lorsque le commandant,vers huit heures du matin, entra dans le cachot de son prisonnier,il le trouva profondément endormi.
Cependant la nouvelle qu’il lui apportaitétait assez grave pour qu’il prit sur lui de l’éveiller. On luiavait envoyé, pour les afficher à l’intérieur et à l’extérieur duchâteau, quelques-unes des proclamations qui annonçaient le départdu roi, qui promettaient son prochain retour, qui nommaient leprince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant duroyaume.
Les égards que le commandant avait voués à sonprisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer cetteproclamation avant de la faire connaître à personne.
La nouvelle, en effet, était grave ; maisNicolino y était préparé. Il se contenta de murmurer :« Pauvre marquise ! » Puis, écoutant les sifflementsdu vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessusde sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer leconvoi de madame de Pompadour :
– Elle aura mauvais temps pour son voyage.
– Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que lesvaisseaux anglais sont encore dans la rade et n’ont pu partir.
– Bah ! vraiment ! réponditNicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas l’heure de lapromenade, monter sur les remparts ?
– Certainement ! La gravité de lasituation serait une excuse, si l’on venait à me faire un crime dema complaisance. Dans ce cas, n’est-ce pas, monsieur le duc, vousauriez la bonté de dire que cette complaisance, vous l’avez exigéede moi ?
Nicolino monta sur le rempart, et, en saqualité de neveu d’un amiral, comme il disait, reconnut, sur leVan-Guard et la Minerve,les pavillons quiindiquaient la présence du roi sur l’un de ces bâtiments et duprince de Calabre sur l’autre.
Le commandant, qui l’avait quitté un instant,le rejoignit en lui apportant une excellente lunetted’approche.
Grâce à cette excellente lunette, il putsuivre les péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit lamunicipalité et les magistrats venant supplier vainement le roi dene point partir ; il vit le cardinal-archevêque monter à borddu Van-Guard et en descendre ; il vit Vanni, chasséde la Minerve, rentrer désespéré derrière le môle. Une oudeux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Illui sembla qu’elle levait tristement les yeux au ciel et essuyaitune larme ; et ce spectacle lui parut d’un intérêt tel, qu’ilresta toute la journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main,et ne quitta son observatoire que pour descendre, à la hâte,déjeuner et diner.
Le lendemain, ce fut encore le commandant quientra le premier dans sa chambre. Rien n’était changé depuis laveille ; le vent continuait d’être contraire ; lesvaisseaux étaient toujours dans le port.
Enfin vers trois heures, on appareilla. Lesvoiles descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrentfaire un appel au vent. Le vent obéit, les voiles segonflèrent : vaisseaux et frégates se mirent en mouvement ets’avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut à borddu Van-Guard une femme qui faisait des signes nonéquivoque de reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait êtreautre que la marquise de San-Clemente, il lui jeta à traversl’espace un tendre et dernier adieu.
Au moment où la flotte commençait àdisparaître derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que ledîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus sur lerempart, il descendit vivement, pour ne pas donner aux plats, quidevenaient de plus en plus délicats, le temps de se refroidir.
Le même soir, le commandant, inquiet de lasituation de cœur et d’esprit dans laquelle devait se trouver sonprisonnier, après les terribles émotions de la journée, descenditdans son cachot, et le trouva aux prises avec une bouteille desyracuse.
Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait lefront rêveur et l’œil humide.
Il tendit mélancoliquement la main aucommandant, lui versa un verre de syracuse et trinqua avec lui ensecouant la tête.
Puis, après avoir vidé son verre jusqu’à ladernière goutte :
– Et quand je pense, dit-il, que c’est avec unpareil nectar qu’Alexandre VI empoisonnait ses convives !Il fallait que ce Borgia fût un bien grand coquin.
Puis, vaincu par l’émotion que lui causait cesouvenir historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la table ets’endormit !
Il est inutile que nous passions en revue denouveau chacun des événements que nous avons déjà vus se déroulersous nos yeux. Seulement, il est bon de dire que, du haut desremparts du château Saint-Elme, grâce à l’excellente lunette quelui avait laissée le commandant, Nicolino assistait à tout ce quise passait dans les rues de Naples. Quant aux événements qui ne seproduisaient point au grand jour, le commandant Roberto Brandi, quiétait devenu pour son prisonnier un véritable ami, les luiracontait avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet depolice faisant son rapport à son souverain.
C’est ainsi que Nicolino vit, du haut desremparts le terrible et magnifique spectacle de l’incendie de laflotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des yeux lesvoitures amenant les officiers français qui venaient toucher lesdeux millions et demi, sut le lendemain en quelle monnaie les deuxmillions et demi avaient été payés, assista enfin à toutes lespéripéties qui suivirent le départ du vicaire général, depuis lanomination de Maliterno à la dictature jusqu’à l’amende honorableque nous lui avons vu faire de compte à demi avec Rocca-Ramana.Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux seulement,paru assez obscurs ; mais les explications du commandantvenaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique lerôle du fil d’Ariane.
On atteignit ainsi le 20 janvier.
Le 20 janvier, on apprit la rupture définitivede la trêve, à la suite de l’entrevue entre le général français etle prince de Maliterno, et l’on sut qu’à six heures du matin, lestroupes françaises s’étaient ébranlées pour marcher sur Naples.
À cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent derage, et, brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele etPagliuccella, criant qu’ils ne voulaient reconnaître qu’eux pourcapitaines ; puis, s’adjoignant les soldats et les officiersqui étaient revenus de Livourne avec le général Naselli, ilscommencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à Capodichino et àCapodimonte. D’autres batteries furent établies à la porte Capuana,à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les points parlesquelles les Français pouvaient tenter d’entrer à Naples. C’étaitpendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré lesefforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendieset les meurtres avaient été le plus terribles.
Du haut des murailles du fort de Saint-Elme,Nicolino voyait avec terreur les cruautés qui s’accomplissaient. Ils’étonnait de ne voir le parti républicain prendre aucune mesurecontre de pareilles atrocités, et se demandait si le comitérépublicain était réduit à un tel abandon, qu’il dût laisser leslazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter contre les désordresqu’ils commettaient.
À tout moment, des clameurs nouvelless’élevaient de quelque point de la ville et montaient jusqu’auxhauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons de fumées’élançaient tout à coup d’un pâté de maisons, et, poussés par lesirocco, passaient comme un voile entre la ville et le château. Desassassinats commencés dans les rues se continuaient par lesescaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais,presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillaitaux portes et aux poternes du château, dont il avait doublé lessentinelles, avec ordre de faire feu sur quiconque se présenterait,lazzaroni ou républicains. Il conduisait évidemment, avec desintentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté aveclui-même.
La bannière royale continuait de flotter surles murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n’avait pointdisparu un instant.
Cette bannière, gage pour eux de la fidélitédu commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.
Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchaitvainement dans les rues de Naples quelques figures de connaissance.On le sait, Maliterno n’était point rentré à Naples ;Rocca-Romana se tenait caché ; Manthonnet, Schipani, Cirilloet Velasco attendaient.
À deux heures de l’après-midi, on releva lessentinelles, comme cela se pratiquait, de deux heures en deuxheures.
Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui setrouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de tête.
Il ne parut point l’avoir remarqué ;mais, au bout de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeuxde son côté.
Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Cesigne avait été d’autant plus visible que les trois autressentinelles, les yeux fixés, les unes à l’horizon du côté deCapoue, où l’on s’attendait à voir déboucher les Français, lesautres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu du feu, nefaisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et auprisonnier.
Nicolino put donc se diriger vers lefactionnaire et passer à un pas de lui.
– Aujourd’hui, en dînant, faites attention àvotre pain, lui jeta en passant la sentinelle.
Nicolino tressaillit et continua sa route.
Son premier mouvement fut un mouvement decrainte : il crut qu’on voulait l’empoisonner.
Au bout d’une vingtaine de pas, il revint surlui-même, et, en repassant devant le factionnaire :
– Du poison ? demanda-t-il.
– Non, répondit celui-ci, un billet.
– Ah ! fit Nicolino, la poitrine un peudégagée.
Et, s’éloignant du factionnaire, il se tint àdistance sans plus regarder de son côté.
Enfin, les républicains se décidaient donc àquelque chose ! Le défaut d’initiative dans le mezzoceto et dans la noblesse est le défaut capital desNapolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre vent,est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne etl’aristocratie sont difficiles aux révolutions.
C’est qu’à tout changement qui arrive, mezzoceto et aristocratie craignent de perdre une portion de ce qu’ilspossèdent, tandis que le peuple, qui ne possède rien, ne peut quegagner.
Il était trois heures de l’après-midi ;Nicolino dînait à quatre : il n’avait, en conséquence, qu’uneheure à attendre. Cette heure lui parut un siècle.
Enfin, elle passa. Nicolino comptant lesquarts et les demies qui sonnaient aux trois cents églises deNaples.
Nicolino descendit, trouva son couvert miscomme d’habitude et son pain sur la table. Il examina négligemmentson pain, n’y vit aucune rupture ; sur toute sa rotondité, lacroûte était lisse et intacte. Si un billet avait été introduitdans l’intérieur, c’était pendant la fabrication même du pain.
Le prisonnier commença de croire à un fauxavis.
Il regarda le geôlier chargé de le servir àtable, depuis l’amélioration croissante de ses repas, espérant voiren lui quelque encouragement à rompre son pain.
Le geôlier resta impassible.
Nicolino, pour avoir une occasion de le fairesortir, regarda si rien ne manquait sur la table. La table étaitirréprochablement préparée.
– Mon cher ami, dit-il au geôlier, lecommandant est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pourm’ouvrir l’appétit, il ne me donne une bouteille d’asprino, si jela lui demande.
L’asprino correspond à Naples, au vin deSuresne, à Paris.
Le geôlier sortit en faisant un mouvement desépaules qui signifiait :
– En voilà une idée de demander du vinaigrequand on a sur sa table du lacrima-cristi et du monte deProcida.
Mais, comme on lui avait recommandé d’avoirles plus grands égards pour le prisonnier, il s’empressa d’obéiravec tant de diligence, que, pour aller plus vite, il ne ferma mêmepas, en s’éloignant, la porte du cachot.
Nicolino le rappela.
– Qu’y a-t-il, Excellence ? demanda legeôlier.
– Il y a que je vous prie de fermer votreporte, mon ami, répondit Nicolino : les portes ouvertesdonnent des tentations aux prisonniers.
Le geôlier, qui savait la fuite impossible auchâteau Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa, on nedescendit du haut des murailles avec une corde, referma la porte,non point pour sa conscience, mais pour ne pas désobligerNicolino.
La clef ayant fait dans la serrure sonmouvement et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture àdouble tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris, brisa sonpain.
On ne l’avait point trompé : au beaumilieu de la mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte,indiquait qu’il n’avait pu y être introduit que pendant lafabrication, comme l’avait pensé le prisonnier.
Nicolino prêta l’oreille, et, n’entendantaucun bruit, ouvrit vivement le billet.
Il contenait ces mots :
« Jetez-vous sur votre lit sans vousdéshabiller ; ne vous inquiétez point du bruit que vousentendrez de onze heures à minuit ; il sera fait par desamis ; seulement, tenez-vous prêt à les seconder. »
– Diable ! murmura Nicolino, ils ont bienfait de me prévenir ; je les eusse pris pour des lazzaroni, etj’eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum :
« Il est urgent que, demain, le drapeaufrançais flotte, au point du jour, sur les murailles du châteauSaint-Elme. Si notre tentavive échouait, faites ce que vous pourrezde votre côté pour arriver à ce but. Le comité met cinq cent millefrancs à votre disposition. »
Nicolino déchira le billet en morceauximpalpables, qu’il éparpilla sur toute la longueur de soncachot.
Il achevait cette opération lorsque la cleftourna dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteilled’asprino à la main.
Nicolino, qui tenait de sa mère un palaisfrançais, n’avait jamais pu souffrir l’asprino ; mais, danscette occasion, il lui parut qu’il devait faire un sacrifice à lapatrie. Il remplit son verre, le leva en l’air, porta un toast à lasanté du commandant, le vida d’un trait et fit clapper sa langueavec autant d’énergie qu’il eût pu le faire après un verre dechambertin, de château-laffitte ou de bouzi.
L’admiration du geôlier pour Nicolinoredoubla : il fallait être doué d’un courage héroïque pourboire sans grimace un verre d’un pareil vin.
Le dîner était encore meilleur que d’habitude.Nicolino en fit son compliment au gouverneur, qui vint, comme il enprenait de plus en plus l’habitude, lui faire sa visite aucafé.
– Bon ! dit Roberto Brandi, lescompliments reviennent, non pas au cuisinier, mais à l’asprino, quivous aura ouvert l’appétit.
Nicolino n’avait point l’habitude de remontersur le rempart après son dîner, qu’il prolongeait, surtout depuisqu’il s’était amélioré, jusqu’à cinq heures et demie et même sixheures du soir. Mais, surexcité, non point par l’asprino qu’ilavait bu, comme le croyait le commandant, mais par le billet qu’ilavait reçu ; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne humeuret ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux à voirde nuit que de jour, il se plaignit avec tant d’insistance d’unecertaine lourdeur d’estomac et d’un certain embarras de tête, que,de lui-même, le commandant lui demanda s’il ne voulait pointprendre l’air.
Nicolino se fit prier un instant ; puisenfin, pour ne pas le désobliger, consentit à monter avec lecommandant sur le rempart.
Naples présentait dans la soirée le mêmespectacle que pendant le jour, excepté que, vu à travers lesténèbres, il devenait plus effrayant. Et, en effet, le pillage etles assassinats s’exécutaient à la lueur des torches qui, courantdans l’obscurité comme des insensées, semblaient jouer quelque jeufantastique et terrible inventé par la mort. De leur côté, lesincendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse quiles couronnait, offraient à Nicolino la même représentation queRome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rienn’eût empêché Nicolino, s’il eût voulu se couronner de roses etchanter des vers d’Horace sur sa lyre, de se croire le divinempereur successeur de Claude et fils d’Agrippine et deDomitius.
Mais Nicolino n’était pas fantaisiste à cepoint ; Nicolino avait tout simplement sous les yeux lespectacle d’une scène de meurtre et d’incendie comme Naples n’enavait point donné depuis la révolte de Masaniello, et Nicolino, larage au fond du cœur, regardait ces canons dont le col de bronzes’allongeait hors des remparts, et se disait que, s’il étaitgouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il auraitbientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans leségouts d’où elle sortait.
En ce moment, il sentit une main quis’appuyait sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plusprofond de sa pensée, une voix lui dit :
– À ma place, que feriez-vous ?
Nicolino n’eut pas besoin de se retourner poursavoir qui lui parlait ainsi : il reconnut la voix du dignecommandant.
– Par ma foi, répondit Nicolino, jen’hésiterais pas, je vous le jure : je ferais feu sur lesassassins, au nom de l’humanité et de la civilisation.
– Comme cela ? sans savoir ce que merapportera ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai ?À votre âge et en paladin français, vous dites : Fais ceque dois, advienne que pourra.
– C’est le chevalier Bayard qui a ditcela.
– Oui ; mais, à mon âge, et père defamille comme je suis, je dis : Charité bien ordonnée estde commencer par soi-même. Ce n’est pas le chevalier Bayardqui a dit cela : c’est le bon sens.
– Ou l’égoïsme, mon cher gouverneur.
– Cela se ressemble diablement, mon cherprisonnier.
– Mais, enfin, que voulez-vous ?
– Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon,balcon bien tranquille : rien ne m’atteindra ici. Je regardeet j’attends.
– Je vois bien que vous regardez ; maisje ne sais pas ce que vous attendez.
– J’attends ce qu’attend le gouverneur d’uneforteresse imprenable : j’attends qu’on me fasse despropositions.
Nicolino prit ces paroles pour ce qu’ellesétaient, en effet, c’est-à-dire pour une ouverture ; mais,outre qu’il n’avait pas mission de traiter au nom des républicains,mission qu’à la rigueur il se fut donnée à lui-même, le billetqu’il avait reçu lui recommandait tout simplement de se tenirtranquille, et d’aider, s’il était en son pouvoir, aux événementsqui devaient s’accomplir de onze heures à minuit.
Qui lui disait que ce qu’il arrêterait avec lecommandant, si avantageux que cela fût, selon lui, aux intérêts dela future république parthénopéenne, s’accorderait avec les plansdes républicains ?
Il garda donc le silence, ce que voyant lecommandant Roberto Brandi, fit, pour la troisième ou la quatrièmefois, le tour des remparts en sifflant et en recommandant auxsentinelles la plus grande vigilance, aux artilleurs de veillerprès de leurs pièces, la mèche allumée.
Nicolino écouta en silence le commandantdonner des ordres, d’une voix assez haute, au contraire, pourqu’elle fût entendue de son prisonnier.
Ce redoublement de surveillancel’inquiéta ; mais il connaissait la prudence et le courage deceux qui lui avaient fait passer l’avis qu’il avait reçu, et il seconfiait à eux.
Seulement, il lui fut démontré plus clair quejamais que toutes les attentions successives et croissantesqu’avait eues pour lui le directeur de la forteresse n’avaientd’autre but que d’amener Nicolino à lui faire quelque ouverture ouà recueillir les siennes ; ce qui serait arrivé, sans aucundoute, si Nicolino ne se fût, à cause de l’avis reçu, tenu sur laréserve.
Le temps s’écoula sans aucun rapprochemententre le gouverneur et son prisonnier. Seulement, comme par oubli,celui-ci eut la permission de rester sur le rempart.
Dix heures sonnèrent. On se rappelle quec’était l’heure indiquée par Maliterno à l’archevêque, pour sonner,sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. À la dernièrevibration des bronzes, toutes les cloches éclatèrent à la fois.
Nicolino était préparé à tout, excepté à ceconcert de cloches, et le gouverneur, à ce qu’il paraît, n’y étaitpas plus préparé que lui ; car, à ce bruit inattendu, RobertoBrandi se rapprocha de son prisonnier et le regarda avecétonnement.
– Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vousme demandez ce que signifie cet effroyable charivari ;j’allais vous faire la même question.
– Alors, vous l’ignorez ?
– Parfaitement. Et vous ?
– Moi aussi.
– Alors, promettons-nous que le premier desdeux qui l’apprendra en fera part à son voisin.
– Je vous le promets.
– C’est incompréhensible, mais c’est curieux,et j’ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles pour voirun spectacle qui ne valait pas celui-ci.
Mais, contre l’attente de Nicolino, lespectacle devenait de plus en plus curieux.
En effet, comme nous l’avons dit, arrêtés aumilieu de leur infernale besogne par une voix qui semblait leurparler d’en haut, les lazzaroni, qui entendent mal la languecéleste, coururent en demander l’explication à la cathédrale.
On sait ce qu’ils y trouvèrent : lavieille métropole éclairée à giorno, le sang et la tête desaint Janvier exposés, le cardinal-archevêque en habitssacerdotaux, enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume depénitents, pieds nus, en chemise et la corde au cou.
Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pucroire que le spectacle était fait, virent alors l’étrangeprocession sortir de l’église, au milieu des pleurs, des cris, deslamentations. Les torches étaient si nombreuses et jetaient un teléclat, qu’à l’aide de sa lunette, que le commandant envoyachercher, Nicolino reconnut l’archevêque sous son dais, portant lesaint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le sang et latête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines, Maliternoet Rocca-Romana, dans leur étrange costume, et qui, comme lequatrième officier de Malbrouck, ne portaient rien, ouplutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant : lespéchés du peuple.
Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussisceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son frère. Ilfut donc, malgré la grande préoccupation qui le tenait, pris d’unrire homérique en reconnaissant les deux pénitents.
Quelle était cette comédie ? dans quelbut était-elle jouée ? C’était ce que ne pouvait s’expliquerNicolino que par ce mélange, tout particulier à Naples, dugrotesque au sacré.
Sans doute, entre onze heures et minuit,aurait-il l’explication de tout cela.
Roberto Brandi, qui n’attendait aucuneexplication, paraissait plus inquiet et plus impatient que sonprisonnier ; car lui aussi connaissait Naples et se doutaitqu’il y avait quelque immense piège caché sous cette comédiereligieuse.
Nicolino et le commandant suivirent des yeux,avec la plus grande curiosité, la procession dans les différentesévolutions qu’elle accomplit depuis sa sortie de la cathédralejusqu’à sa rentrée ; puis ils virent le bruit diminuer, lestorches s’éteindre, et y succéder le silence et l’obscurité.
Quelques maisons auxquelles le feu avait étémis continuèrent de brûler ; mais personne ne s’en occupa.
Onze heures sonnèrent.
– Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivreles instructions du billet en rentrant dans son cabinet, je croisque la représentation est terminée. Qu’en dites-vous, moncommandant ?
– Je dis que j’ai encore quelque chose à vousfaire voir avant que vous rentriez chez vous, mon cherprisonnier.
Et il lui fit signe de le suivre.
– Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu’àprésent préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellinajusqu’à la porte Capuana, – c’est-à-dire à l’ouest, au midi et àl’est : – occupons-nous un peu de ce qui se passe au nord.Quoique ce qui nous vient de ce côté fasse peu de bruit et jettepeu de lumière, cela vaut la peine que nous y accordions un instantd’attention.
Nicolino se laissa conduire par le gouverneursur la partie du rempart exactement opposée à celle du haut delaquelle il venait de contempler Naples, et, sur les collines quienveloppent la ville, depuis celle de Capodimonte jusqu’à celle dePoggioreale, il vit une ligne de feux disposés avec la régularitéd’une armée en marche.
– Ah ! ah ! fit Nicolino, voilà dunouveau, ce me semble.
– Oui, et qui n’est pas sans intérêt, n’est-cepas ?
– C’est l’armée française ? demandaNicolino.
– Elle-même, répondit le gouverneur.
– Demain, alors, elle entrera à Naples.
– Oh ! que non ! On n’entre point àNaples comme cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu’on y entre.On se battra deux, trois jours, peut-être.
– Eh bien, après ? demanda Nicolino.
– Après ?… Rien, répondit le gouverneur.C’est à nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit, fairede bien ou de mal à ses alliés, quels qu’ils soient, le gouverneurdu château Saint-Elme.
– Et peut-on savoir, en cas de conflit, pourqui seraient vos préférences ?
– Mes préférences ! Est-ce qu’un hommed’esprit a des préférences, mon cher prisonnier ? Je vous aifait ma profession de foi en vous disant que j’étais père defamille, et en vous citant le proverbe français : Charitébien ordonnée est de commencer par soi-même. Rentrez chezvous ; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique,morale et philosophie, et, comme les Français ont encore un autreproverbe qui dit : La nuit porte conseil, eh bien,demandez des conseils à la nuit ; au jour, vous me ferez partde ceux qu’elle vous aura donnés. Bonsoir, monsieur leduc !
Et, comme, tout en causant, on était arrivé auhaut de l’escalier qui conduisait aux prisons inférieures, legeôlier reconduisit Nicolino à son cachot et l’y enferma, commed’habitude, à double tour.
Nicolino se trouva dans la plus complèteobscurité.
Par bonheur, les instructions qu’il avaitreçues n’étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtonsvers son lit, le trouva et se jeta dessus tout habillé.
À peine y était-il depuis cinq minutes, qu’ilentendit le cri d’alarme, cri suivi d’une fusillade assez vive etde trois coups de canon.
Puis tout rentra dans le silence le plusabsolu.
Qu’était-il arrivé ?
Nous sommes obligés de dire que, malgré lecourage bien éprouvé de Nicolino, le cœur lui battait fort en sefaisant cette question.
Dix autres minutes ne s’étaient pointécoulées, que Nicolino entendit un pas dans l’escalier, une cleftourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la portes’ouvrit, donnant passage au digne commandant, éclairé d’une bougiequ’il tenait lui-même à la main.
Roberto Brandi referma la porte avec la plusgrande précaution, déposa sa bougie sur la table, prit une chaiseet vint s’asseoir près du lit de son prisonnier, qui, ignorantabsolument où aboutirait toute cette mise en scène, le laissaitfaire sans lui adresser une seule parole.
– Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu’il futassis à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier,que le château Saint-Elme était d’une certaine importance dans laquestion qui doit se plaider demain.
– Et à quel propos, mon cher commandant,venez-vous, à une pareille heure, vous féliciter près de moi devotre perspicacité ?
– Parce que c’est toujours une satisfactiond’amour-propre, que de pouvoir dire à un homme d’esprit commevous : « Vous voyez bien que j’avais raison ; »ensuite parce que je crois que, si nous attendons à demain pourcauser de nos petites affaires, dont vous n’avez pas voulu causerce soir, – je sais maintenant pourquoi, – si nous attendons àdemain, dis-je, il pourra bien être trop tard.
– Voyons, mon cher commandant, demandaNicolino, il s’est donc passé quelque chose de bien importantdepuis que nous nous sommes quittés ?
– Vous allez en juger. Les républicains, quiavaient, je ne sais comment, surpris mon mot d’ordre, qui étaitPausilippe et Parthénope, se sont présentés à lasentinelle ; seulement, celui qui était chargé de direParthénope a confondu la nouvelle ville avec l’ancienne eta dit Napoliau lieu de Parthénope. La sentinelle,qui ne savait probablement pas que Parthénope etNapoli ne font qu’un ou plutôt ne font qu’une, a donnél’alarme ; le poste a fait feu, mes artilleurs ont fait feu,et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que, sic’est dans l’attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté touthabillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vouscoucher, à moins cependant que vous n’aimiez mieux vous lever pourque nous causions chacun d’un côté de cette table, comme deux bonsamis.
– Allons, allons, dit Nicolino en se levant,ramassez les atouts, abattez votre jeu, et causons.
– Causons ! dit le gouverneur, c’estbientôt dit.
– Dame, c’est vous qui me l’offrez, ce mesemble.
– Oui, mais après quelqueséclaircissements.
– Lesquels ? Dites.
– Avez-vous des pouvoirs suffisants pourcauser avec moi ?
– J’en ai.
– Ce dont nous causerons ensemble sera-t-ilratifié par vos amis ?
– Foi de gentilhomme !
– Alors, il n’y a plus d’empêchements.Asseyez-vous, mon cher prisonnier.
– Je suis assis.
– MM. les républicains ont donc bienbesoin du château Saint-Elme ? Voyons !
– Après la tentative qu’ils viennent de faire,vous me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possessionleur est tout à fait indifférente.
– Et, en supposant que messire Roberto Brandi,gouverneur de ce château, substituât en son lieu et place letrès-haut et très-puissant seigneur Nicolino, des ducs deRocca-Romana et des princes Caraccioli, que gagnerait à cettesubstitution ce pauvre Roberto Brandi ?
– Messire Roberto Brandi m’a prévenu, jecrois, qu’il était père de famille ?
– J’ai oublié de dire époux et père defamille.
– Il n’y a pas de mal, puisque vous réparez àtemps votre oubli. Donc, une femme ?
– Une femme.
– Combien d’enfants ?
– Deux : des enfants charmants, surtoutla fille, qu’il faut songer à marier.
– Ce n’est point pour moi que vous dites cela,je présume ?
– Je n’ai pas l’orgueil de porter mes yeux sihaut : c’est une simple observation que je vous faisais, commedigne d’exciter votre intérêt.
– Et je vous prie de croire qu’elle l’exciteau plus haut degré.
– Alors, que pensez-vous que puissent fairepour un homme qui leur rend un très-grand service, pour la femme etles enfants de cet homme, les républicains de Naples ?
– Eh bien, que diriez-vous de dix milleducats ?
– Oh ! interrompit le gouverneur.
– Attendez donc, laissez-moi dire.
– C’est juste ; dites.
– Je répète. Que diriez-vous de dix milleducats de gratification pour vous, de dix mille ducats d’épinglespour votre femme, de dix mille ducats de bonne main à votre fils,et de dix mille ducats de dot à votre fille ?
– Quarante mille ducats ?
– Quarante mille ducats.
– En tout ?
– Dame !
– Cent quatre-vingt-dix millefrancs ?
– Juste.
– Ne trouvez-vous pas qu’il est indigned’hommes comme ceux que vous représentez de ne pas offrir dessommes rondes ?
– Deux cent mille livres, parexemple ?
– Oui, à deux cent mille livres, onréfléchit.
– Et à combien terminerait-on ?
– Tenez, pour ne pas vous faire marchander, àdeux cent cinquante mille livres.
– C’est un joli denier que deux cent cinquantemille livres !
– C’est un joli morceau que le châteauSaint-Elme.
– Hum !
– Vous refusez ?
– Je me consulte.
– Vous comprendrez ceci, mon cherprisonnier : on dit… Toute la journée, nous avons parlé parproverbes ; passez-moi donc encore celui-ci : je vouspromets que ce sera le dernier.
– Je vous le passe.
– Eh bien, on dit que tout homme trouve unefois dans sa vie l’occasion de faire fortune, que le tout est pourlui de ne pas laisser échapper l’occasion. L’occasion passe à côtéde la main : je la prends par ses trois cheveux, et je ne lalâche pas, morbleu !
– Je ne veux pas y regarder de trop près avecvous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d’autant plus que jen’ai qu’à me louer de vos bons procédés : vous aurez vos deuxcent cinquante mille livres.
– À la bonne heure.
– Seulement, vous comprenez que je n’ai pasdeux cent cinquante mille livres dans ma poche.
– Bon ! monsieur le duc, si l’on voulaitfaire toutes les affaires au comptant, on ne ferait jamaisd’affaires.
– Alors, vous vous contenterez de monbillet ?
Roberto Brandi se leva et salua.
– Je me contenterai de votre parole, prince,les dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci,et gros jeu, car nous jouons chacun notre tête.
– Je vous remercie de votre confiance en moi,monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité ; je vousprouverai que j’en étais digne. Maintenant, il ne s’agit plus quede l’exécution, des moyens.
– C’est pour arriver à ce but que je vousdemanderai, mon prince, toute la complaisance possible.
– Expliquez-vous.
– J’ai eu l’honneur de vous dire que, puisqueje tenais l’occasion par les cheveux, je ne la lâcherais point sansy trouver une fortune.
– Oui. Eh bien, il me semble qu’une somme dedeux cent cinquante mille francs…
– Ce n’est point une fortune, cela, monsieurle duc. Vous qui êtes riche à millions, vous devez lecomprendre.
– Merci !
– Non : il me faut cinq cent millefrancs.
– Monsieur le commandant, je suis fâché devous dire que vous manquez à votre parole.
– En quoi, si ce n’est pas à vous que je lesdemande ?
– Alors, c’est autre chose.
– Et si j’arrive à me faire donner par SaMajesté le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que vousm’offrez pour ma trahison ?
– Oh ! le vilain mot que vous venez dedire là !
Le commandant, avec le comique sérieuxparticulier aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder derrièrela porte, sous le lit, et revint poser la bougie sur la table.
– Que faites-vous ? lui demandaNicolino.
– J’allais voir si quelqu’un nousécoutait.
– Pourquoi cela ?
– Mais parce que, si nous ne sommes que nousdeux, vous savez bien que je suis un traître, un peu plus adroit,un peu plus spirituel que les autres peut-être, mais voilàtout.
– Et comment comptez-vous vous faire donnerpar le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs pour prix devotre fidélité ?
– C’est pour cela justement que j’ai besoin detoute votre complaisance.
– Comptez dessus ; seulement,expliquez-vous.
– Pour en arriver là, mon cher prisonnier, ilne faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois votrevictime.
– C’est assez logique, ce que vous me diteslà. Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir mavictime ?
– C’est bien facile.
Le commandant tira des pistolets de sapoche.
– Voilà des pistolets.
– Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.
– Que le procureur fiscal a oubliés ici… Voussavez comment il a fini, ce bon marquis Vanni ?
– Vous m’avez annoncé sa mort, et je vous aimême répondu que j’avais le regret de ne pas le regretter.
– C’est vrai. Vous vous êtes donc procuré vospistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences dans lechâteau ; de sorte que, quand je suis descendu, vous m’avezmis le pistolet sur la gorge.
– Très-bien, fit Nicolino en riant :comme cela.
– Prenez garde ! ils sont chargés. Puis,le pistolet sur la gorge toujours, vous m’avez lié à cet anneauscellé dans la muraille.
– Avec quoi ? avec les draps de monlit ?
– Non, avec une corde.
– Je n’en ai pas.
– Je vous en apporte une.
– À la bonne heure : vous êtes homme deprécaution.
– Quand on veut que les choses réussissent,n’est-ce pas ? il ne faut rien négliger.
– Après ?
– Après ? Lorsque je suis bien lié etbien garrotté à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoirafin que je ne crie pas ; vous refermez la porte sur moi, etvous profitez de ce que j’ai eu l’imprudence d’envoyer enpatrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dansl’intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire uneémeute.
– Et comment ferai-je cette émeute ?
– Rien de plus facile. Vous offrirez dixducats par homme. Ils sont une trentaine d’hommes, mettez-entrente-cinq avec les employés : c’est trois cent cinquanteducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent cinquanteducats ; vous changez le mot d’ordre, et vous commandez defaire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.
– Et où prendrai-je les trois cent cinquanteducats ?
– Dans ma poche ; seulement, c’est uncompte à part, vous comprenez.
– À joindre aux deux cent cinquante millelivres : très-bien !
– Une fois maître du château, vous me déliez,vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez aussi mal que jevous y ai bien traité ; puis, une nuit, quand vous m’avez payémes deux cent cinquante mille francs et rendu mes trois centcinquante ducats, vous me faites jeter à la porte, par pitié ;je descends jusqu’au port, je frète une barque, un speronare, unefelouque ; j’aborde en Sicile à travers mille périls, et jevais demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffreauquel je l’étendrai me regarde ; au reste, vous leconnaissez.
– Oui, deux cent cinquante mille francs.
– Tout cela est-il bien entendu ?
– Oui.
– J’ai votre parole d’honneur ?
– Vous l’avez.
– À l’œuvre, alors ! Vous tenez lepistolet, que vous pouvez reposer sur la table de peurd’accident ; voici les cordes, et voici la bourse. Ne craignezpas de serrer les cordes ; ne m’étouffez pas avec le mouchoir.Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que lapatrouille rentre.
Tout se passa exactement comme l’avait prévul’intelligent gouverneur, et l’on eût dit qu’il avait donné sesordres d’avance pour que Nicolino ne rencontrât aucun obstacle. Lecommandant fut lié, garrotté, bâillonné à point ; la porte futrefermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne, ni sur lesescaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de garde, yentra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la finde son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceuxauxquels il s’adressait, il fit sonner son argent et lâcha laparole magique qui devait tout enlever : « Dix ducats parhomme. » À ces mots, en effet, les gestes d’hésitationdisparurent, les cris de « Vive la liberté ! »retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et auxremparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle nedisparaissait à l’instant même dans les profondeurs du Vomero oudans les vicoli de l’Infrascata. La patrouille disparut commedisparait un fantôme par une trappe de théâtre.
Puis on s’occupa de confectionner un drapeautricolore, opération à laquelle on arriva, non sans peine, avec unmorceau d’une ancienne bannière blanche, un rideau de fenêtre et uncouvre-pieds rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannièreblanche et l’on éleva la bannière tricolore.
Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer aumalheureux commandant dont il avait usurpé les fonctions. Ildescendit avec quatre hommes dans son cachot, le fit délier etdébâillonner en lui tenant le pistolet sur la gorge, et, malgré sesgémissements, ses prières et ses supplications, il le laissa à saplace, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessousde l’entre-sol.
Et voilà comment, le 21 janvier au matin,Naples, en se réveillant, vit la bannière tricolore françaiseflotter sur le château Saint-Elme.
Championnet aussi la vit, la bannière sainte,et aussitôt il donna l’ordre à son armée de marcher sur Naples,afin de l’attaquer vers onze heures du matin.
Si nous écrivions un roman au lieu d’écrire unlivre historique, où l’imagination n’est qu’accessoire, on ne doutepas que nous n’eussions trouvé moyen d’amener Salvato à Naples, nefût-ce qu’avec les officiers français venant toucher les cinqmillions convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d’aller auspectacle avec ses compagnons, au lieu de s’occuper de la rentréedes cinq millions avec Archambal, – rentrée qui, on se le rappelle,ne rentra point, – nous l’eussions conduit à cette maison duPalmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitiéde cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin nepouvait croire, et, au lieu d’un long récit intéressant, mais froidcomme toute narration politique, nous eussions eu des scènespassionnées, rehaussées de toutes les craintes qu’eussent inspiréesà la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeurarrivait jusqu’à elle. Mais nous sommes forcés de nous renfermerdans l’inflexible exigence des faits, et, quel que fût l’ardentdésir de Salvato, il lui avait fallu avant tout suivre les ordresde son général, qui, dans son ignorance de l’irrésistible aimantqui attirait son chef de brigade vers Naples, l’en avait plutôtéloigné que rapproché.
À San-Germano, au moment même où, après avoirpassé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato venait d’embrasseret de quitter son père, Championnet lui avait donné l’ordre deprendre la 17e demi-brigade, et, en faisant un circuitpour protéger et éclairer le reste de l’armée, de marcher surBénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato devaitconstamment se tenir en communication avec le général en chef.
Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato euttous les jours une attaque nouvelle à repousser ; toutes lesnuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais Salvato, né dansle pays, parlant la langue du pays, était à la fois l’homme de lagrande guerre, c’est-à-dire de la bataille rangée, par sonsang-froid, par son courage et par ses études stratégiques, etcelui de la petite guerre, c’est-à-dire de la guerre de montagnes,par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cetinstinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si biendéveloppés chez les peuplades rouges de l’Amérique du Nord. Pendantcette marche longue et difficile dans laquelle on eut, au mois dedécembre, des rivières glacées à franchir, des montagnes couvertesde neige à traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, sessoldats, au milieu desquels il vivait, secourant les blessés,soutenant les faibles, louant les forts, ses soldats purentreconnaître l’homme supérieur et bon à la fois, et, n’ayant à luireprocher ni une erreur, ni une faiblesse, ni une injustice, segroupèrent autour de lui avec le respect non-seulement desubordonnés pour leur chef, mais encore d’enfants pour leurpère.
Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que lechemin ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable. Ilétait remonté jusqu’à Isernia par une assez belle route, qu’il luiavait fallu conquérir pas à pas sur les brigands ; puis, delà, par un chemin détourné, il avait, à travers monts, bois etvallées, atteint le village ou plutôt la ville de Bocano.
Il lui fallut cinq jours pour faire cetteroute, que, dans les temps ordinaires, on peut faire en uneétape.
Ce fut à Bocano qu’il apprit la trêve deSparanisi, qu’il reçut l’ordre de s’arrêter et d’attendre denouvelles instructions.
La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remiten marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. À Marcone, ilapprit l’entrevue de Championnet avec les députés de la ville, etla décision prise le même jour par le général en chef d’attaquerNaples le lendemain.
Ses instructions portaient de marcher surBénévent et de se rabattre immédiatement sur Naples pour seconderle général dans son attaque du 21.
Le 20 au soir, après une double étape, ilentrait à Bénévent.
La tranquillité avec laquelle s’était opéréecette marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes. Si lesbrigands lui avaient laissé le chemin libre de Marcone à Bénévent,c’était, sans aucun doute, pour le lui disputer ailleurs et dansune meilleure position.
Salvato, qui n’avait jamais parcouru le paysdans lequel il était engagé, le connaissait du moinsstratégiquement. Il savait qu’il ne pouvait aller de Bénévent àNaples sans passer par l’ancienne vallée Caudia, c’est-à-dire parces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent vingt et un ansavant le Christ, les légions romaines, commandées par le consulSpurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées depasser sous le joug.
Une de ces illuminations comme en ont deshommes de guerre lui dit que c’était là que l’attendaient lesbrigands.
Mais Salvato résolut, les cartes de la Terrede Labour et de la principauté étant incomplètes, de visiter lepays par lui-même.
À huit heures du soir, il se déguisa enpaysan, monta son meilleur cheval, se fit accompagner d’un hussardde confiance, à cheval comme lui, et se mit en chemin.
À une lieue de Bénévent, à peu près, il laissadans un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et s’avançaseul.
La vallée se rétrécissait de plus en plus, et,à la clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où ellesemblait se fermer tout à fait. Il était évident que c’était àcette même place que les Romains s’étaient aperçus, mais trop tard,du piège qui leur avait été tendu.
Salvato, au lieu de suivre le chemin, seglissa au milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée, etarriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à peu près, decet étranglement de la montagne.
Il sauta par-dessus une haie et se trouva dansun verger.
Une grande lueur venait d’une partie de lamaison séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu’à unendroit où ses regards pouvaient plonger dans la chambreéclairée.
La cause de cet éclairage était un four quel’on venait de chauffer et où deux hommes se tenaient prêts àenfourner une centaine de pains.
Il était évident qu’une pareille quantité depain n’était point destinée à l’usage du fermier et de samaison.
En ce moment, on frappa violemment à la portede la ferme donnant sur la grande route.
Un des deux hommes dit :
– Ce sont eux.
Le regard de Salvato ne pouvait s’étendrejusqu’à la grande porte ; mais il l’entendit crier sur sesgonds et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté parle bois brûlant dans le four, quatre hommes qu’à leur costume ilreconnut pour des brigands.
Ils demandèrent à quelle heure serait prête lapremière fournée, combien on en pourrait faire dans la nuit, etquelle quantité de pains pouvaient donner quatre fournées.
Les deux boulangers leur répondirent qu’à onzeheures et demie, ils pourraient livrer la première fournée, à deuxheures la seconde, à cinq heures la troisième.
Chaque fournée pourrait donner de cent à centvingt pains.
– Ce n’est guère, répondit un des brigands ensecouant la tête.
– Combien êtes-vous donc ? demanda un desboulangers.
Le brigand qui avait déjà parlé calcula uninstant sur ses doigts.
– Huit cent cinquante hommes environ,dit-il.
– Ce sera à peu près une livre et demie depain par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait gardé lesilence.
– Ce n’est point assez, répondit lebrigand.
– Il faudra pourtant bien vous contenter decela, répondit le boulanger d’un ton bourru. Le four ne peutcontenir que cent dix pains chaque fois.
– C’est bien : dans deux heures, lesmules seront ici.
– Elles attendront une bonne demi-heure, jevous en préviens.
– Ah çà ! tu oublies que nous avons faim,à ce qu’il paraît ?
– Emportez le pain comme il est, si vousvoulez, dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.
Les brigands comprirent qu’il n’y avait rien àfaire avec ces hommes, qui avaient de pareilles réponses à tout cequ’on pouvait dire.
– A-t-on des nouvelles de Bénévent ?dirent-ils.
– Oui, répondit un boulanger ; j’enarrive il y a une heure.
– Y avait-on entendu parler desFrançais ?
– Ils venaient d’y entrer.
– Disait-on qu’ils y feraientséjour ?
– On disait que, demain, au point du jour, ilsse remettraient en marche.
– Pour Naples ?
– Pour Naples.
– Combien étaient-ils ?
– Six cents, à peu près.
– En les rangeant bien, combien peut-il tenirde Français dans ton four ?
– Huit.
– Eh bien, demain soir, si nous manquons depain, nous aurons de la viande.
Un éclat de rire accueillit cette plaisanteriede cannibales, et les quatre hommes, en ordonnant aux deuxboulangers de se presser, regagnèrent la porte qui donnait sur lagrande route.
Salvato traversa le verger, en évitant depasser dans le rayon de lumière projeté par le four, franchit laseconde haie, suivit, à cent cinquante pas en arrière, les quatrehommes qui regagnaient leurs compagnons, les vit gravir lamontagne, et put étudier à son aise, grâce à un clair de lune asseztransparent, la disposition du terrain.
Il avait vu tout ce qu’il avait vouluvoir : son plan était fait. Il passa devant la masserie cettefois, au lieu de passer derrière, rejoignit son hussard, remonta àcheval, et rentra avant minuit à son logement.
Il y trouva l’officier d’ordonnance du généralChampionnet, ce même Villeneuve que nous ayons vu, à la bataille deCivita-Castellana, traverser tout le champ de bataille pour allerporter à Macdonald l’ordre de reprendre l’offensive.
Championnet faisait dire à Salvato qu’ilattaquerait Naples à midi. Il l’invitait à faire la plus grandediligence possible, afin d’arriver à temps au combat, et ilautorisait Villeneuve à rester près de lui et à lui servird’aide-de-camp, le prévenant de se défier des FourchesCaudines.
Salvato raconta alors à Villeneuve la cause deson absence ; puis, prenant une grande feuille de papier etune plume, il fit un plan détaillé du terrain qu’il venait devisiter et sur lequel, le lendemain, devait se livrer lecombat.
Après quoi, les deux jeunes gens se jetèrentchacun sur un matelas et s’endormirent.
Ils furent réveillés au point du jour par lestambours de cinq cents hommes d’infanterie et par les cinquante ousoixante hussards qui formaient toute la cavalerie dudétachement.
Les fenêtres de l’appartement de Salvatodonnaient sur la place où se rassemblait la petite troupe. Il lesouvrit et invita les officiers, qui se composaient d’un major, dequatre capitaines et de huit ou dix lieutenants ousous-lieutenants, à monter dans sa chambre.
Le plan qu’il avait fait pendant la nuit étaitétendu sur la table.
– Messieurs, dit-il aux officiers, examinezcette carte avec attention. Arrivé sur le terrain, que, par l’étudeque vous allez faire, vous connaîtrez aussi bien que moi, je vousexpliquerai ce qu’il y a à exécuter. De votre adresse et de votreintelligence à me seconder dépendra non-seulement le succès de lajournée, mais encore notre salut à tous. La situation estgrave : nous avons affaire à un ennemi qui a, tout à la fois,l’avantage du nombre et celui de la position.
Salvato fit apporter du pain, du vin, quelquesviandes rôties qu’il avait demandées la veille, et invita lesofficiers à manger, tout en étudiant la topographie du terrain oùdevait avoir lieu le combat.
Quant aux soldats, une distribution de vivresleur fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre de cesgrandes bouteilles de verre contenant chacune une dizaine de litresleur furent apportées.
Le repas fini, Salvato fit battre à l’ordre,et les soldats formèrent un immense cercle, dans lequel Salvatoentra avec les officiers.
Cependant, comme ils n’étaient que six cents,nous l’avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.
– « Mes amis, leur dit Salvato, nousallons avoir aujourd’hui une belle journée ; car nousremporterons une victoire sur le lieu même où le premier peuple dumonde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats, des citoyens,et non pas de ces machines à conquête et de ces instruments dedespotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise, les Dariuset les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que vouscombattez, c’est la liberté et non l’esclavage, la lumière et nonla nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuplesavant vous foulaient la terre que vous allez fouler.
» Il y a environ deux mille ans que desbergers samnites – c’était le nom des peuples qui habitaient cesmontagnes – firent croire aux Romains que la ville de Luceria,aujourd’hui Lucera, était sur le point d’être prise et que, pour lasecourir en temps utile, il fallait traverser les Apennins. Leslégions romaines partirent, conduites par le consul SpurniusPostumus ; seulement, venant de Naples, où nous allons, ellessuivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivésà une gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où lesbrigands nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deuxrochers à pic, couronnés de bois épais ; puis, arrivés aupoint le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent fermée parun immense amas d’arbres coupés et entassés les uns sur les autres.Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous côtés lesSamnites, qui leur coupaient d’ailleurs le chemin, firent pleuvoirsur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne, lesécrasaient par centaines. C’était le général samnite Caius Pontiusqui avait préparé le piège ; mais, en voyant les Romains pris,il fut épouvanté d’avoir réussi ; car, derrière les légionsromaines, il y avait l’armée, et, derrière l’armée, Rome ! Ilpouvait écraser les deux légions, depuis le premier jusqu’audernier soldat, rien qu’en faisant rouler sur eux des quartiers degranit : il laissa la mort suspendue sur leur tête et envoyaconsulter son père Erennius.
» Erennius était un sage.
» – Détruis-les tous, dit-il, ourenvoie-les tous libres et honorablement. Tuez vos ennemis, oufaites-vous-en des amis.
» Caïus Pontius n’écouta point ces sagesconseils. Il donna la vie aux Romains, mais à la condition qu’ilspasseraient en courbant la tête sous une voûte formée des massues,des lances et des javelots de leurs vainqueurs.
» Les Romains, pour venger cettehumiliation, firent une guerre d’extermination aux Samnites etfinirent par conquérir tout leur pays.
» Aujourd’hui, soldats, vous le verrez,l’aspect du pays est loin d’être aussi formidable : cesrochers à pic ont disparu pour faire place à une pente douce, etdes buissons de deux ou trois pieds de haut ont remplacé les boisqui le couvraient.
» Cette nuit, veillant à votre salut, jeme suis déguisé en paysan et j’ai été moi-même explorer le terrain.Vous avez confiance en moi, n’est-ce pas ? Eh bien, je vousdis que, là où les Romains ont été vaincus, noustriompherons. »
Des hourras, des cris de « ViveSalvato ! » éclatèrent de tous les côtés. Les soldatsagrafèrent d’eux-mêmes la baïonnette au bout du fusil, entonnèrentla Marseillaise, et se mirent en marche.
En arrivant à un quart de lieue de la ferme,Salvato recommanda le plus grand silence. Un peu au delà, la routefaisait un coude.
À moins que les brigands n’eussent dessentinelles en avant de la masserie, ils ne pouvaient voir lesdispositions qu’allait prendre Salvato. C’était bien sur quoi lejeune chef de brigade avait compté. Les brigands voulaientsurprendre les Français, et des sentinelles placées sur le cheminéventaient le plan.
Les officiers avaient reçu d’avance leursinstructions. Villeneuve, avec trois compagnies, alla par undétour, et en côtoyant le verger, s’embusquer dans le fossé grâceauquel Salvato avait pu suivre pendant plus de cinq cents pas lesquatre brigands retournant à leur embuscade ; lui-même seplaça avec ses soixante hussards derrière la ferme ; enfin, lereste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur lesang-froid duquel il pouvait compter, devaient paraître donner dansl’embuscade, résister un instant, puis se débander et attirerl’ennemi jusqu’au delà de la masserie, en donnant peu à peu à leurretraite l’apparence d’une fuite.
Ce qu’avait espéré Salvato s’accomplit en toutpoint. Après une fusillade de dix minutes, les brigands, voyant lesFrançais plier, s’élancèrent hors de leurs couverts en poussant degrands cris ; comme s’ils étaient épouvantés à la fois et parle nombre et par l’impétuosité des assaillants, les Françaisreculèrent en désordre et tournèrent le dos. Les huées succédèrentaux cris et aux menaces, et, ne doutant pas que les républicains nefussent en déroute complète, les brigands les poursuivirent endésordre, et, sans garder aucune précaution, se précipitèrent surle chemin. Villeneuve les laissa bien s’engager ; puis, tout àcoup, se levant et faisant signe à ses trois compagnies de selever, il ordonna à bout portant un feu, qui tua plus de deux centshommes. Aussitôt, au pas de course et en rechargeant les armes,Villeneuve alla derrière les brigands prendre la position qu’ilsvenaient de quitter. En même temps, Salvato et ses soixantecavaliers débouchaient de derrière la ferme, coupaient la colonneen deux, sabrant à droite et à gauche, tandis qu’au cri de« Halte ! » les prétendus fuyards se retournaient etrecevaient sur la pointe de leurs baïonnettes les prétendusvainqueurs.
Ce fut une horrible boucherie. Les brigands setrouvaient enfermés comme dans un cirque par les soldats deVilleneuve et ceux du major, et, au milieu de ce cirque, Salvato etses soixante hussards hachaient et pointaient à loisir.
Cinq cents brigands restèrent sur le champ debataille. Ceux qui s’enfuirent gagnèrent le haut de la montagne aumilieu du double feu qui les décimait. À onze heures du matin, toutétait fini, et Salvato et ses six cents hommes, qui comptaienttrois ou quatre morts et une douzaine de blessés au plus,reprenaient au pas de course la route de Naples, vers laquelle lesattirait le grondement sourd du canon.
À peine Championnet avait-il fait un quart delieue sur la route de Maddalone à Aversa, qu’il vit venir uncavalier sur un cheval lancé à toute bride : c’était le princede Maliterno, qui fuyait à son tour la colère des lazzaroni.
À peine ceux-ci avaient-ils vu la bannièretricolore flotter sur le château Saint-Elme, que les cris :« Aux armes ! » avaient retenti par la ville et que,de Portici à Pouzzoles, tout ce qui était en état de porter unfusil, une pique, un bâton, un couteau, depuis l’enfant de quinzeans jusqu’au vieillard de soixante, s’était précipité vers la villeen criant ou plutôt en hurlant : « Mort auxFrançais ! »
Cent mille hommes répondaient à l’appelfrénétique des prêtres et des moines, qui, un drapeau blanc d’unemain, un crucifix de l’autre, prêchaient à la porte des églises etsur les bornes des carrefours.
Ces prédications efficaces avaient poussé leslazzaroni au plus haut degré d’exaltation contre les Français etles jacobins. Tout homicide commis sur un jacobin ou sur unFrançais était une action méritoire, tout lazzarone tué serait unmartyr.
Depuis cinq ou six jours, cette population àmoitié sauvage, si facile à conduire à la férocité quand on lalaisse s’enivrer de sang, de pillage et d’incendie, en étaitarrivée à cette folie furieuse dans laquelle, devenu un instrumentde destruction, l’homme, qui ne songe plus qu’à tuer, oubliejusqu’à l’instinct de sa propre conservation.
Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que lesFrançais s’avançaient à la fois par Capodichino et Poggioseale,qu’on apercevait la tête des deux colonnes, tandis qu’un nuage depoussière annonçait qu’une troisième tournait la ville, et, par lesmarais et la via del Pascone, s’avançait vers le pont de laMadeleine, il sembla qu’une secousse électrique poussait, comme untourbillon, cette foule sur les points menacés.
La colonne française qui suivait le chemind’Aversa était commandée par le général Dufresse, qui remplaçaitMacdonald, lequel, à la suite d’une discussion qu’il avait eue àCapoue avec Championnet, avait donné sa démission, et, pareil à uncheval encore blanc d’écume, écoutait en frissonnant tous cesbruits de trompette et de tambour, forcé qu’il était au repos.
Le général Dufresse avait sous ses ordresHector Caraffa, qui, Coriolan de la Liberté, venait, au nom de lagrande déesse, faire la guerre au despotisme.
La colonne qui s’avançait par Capodichinoétait commandée par Kellermann, ayant sous ses ordres le généralRusca, que celui qui écrit ces lignes a vu tomber, en 1814, ausiège de Soissons, la tête emportée par un boulet de canon.
La colonne qui s’avançait par Poggiorealeétait sous le commandement du général en chef lui-même, lequelavait sous ses ordres les généraux Duhesme et Monnier.
Enfin, celle qui, par les marais et la via delPascone, tournait la ville, marchait conduite par le généralMathieu Maurice et le chef de brigade Broussier.
La colonne la plus avancée dans sa marche,parce qu’elle suivait le plus beau chemin, était celle deChampionnet. Elle appuyait sa droite à la route de Capodichino, quesuivait, comme nous l’avons dit, Kellermann, et sa gauche auxmarais, dans lesquels manœuvrait Mathieu Maurice, mal remis d’uneballe de Fra-Diavolo qui lui avait traversé le côté.
Duhesme, encore pâle de ses deux blessures,mais chez lequel l’ardeur militaire suppléait au sang perdu,commandait l’avant-garde de Championnet. Il avait l’ordre d’enleverde haute lutte tout ce qu’il rencontrerait sur son chemin. Duhesmeétait l’homme de ces coups de main vigoureux qui veulent, avanttout, la décision et le courage.
À un quart de lieue en avant de la porte deCapoue, il rencontra une masse de cinq ou six millelazzaroni ; elle traînait avec elle une batterie de canonsservie par les soldats du général Naselli, qui s’étaient joints àeux.
Duhesme lança Monnier et six cents hommes surcette foule, avec ordre de la percer d’outre en outre à labaïonnette, et de s’emparer des pièces de canon établies sur unepetite hauteur et qui mitraillaient la colonne française par-dessusla tête des lazzaroni.
Contre des troupes régulières, un pareil ordreeût été insensé ; l’ennemi que l’on eût attaqué ainsi n’eût euqu’à s’ouvrir et à faire feu des deux côtés pour détruire en uninstant ses six cents agresseurs. Mais Duhesme ne fit point auxlazzaroni l’honneur de compter avec eux. Monnier partit labaïonnette en avant, et, sans s’inquiéter des coups de fusil, descoups de pistolet et des coups de poignard, il pénétra au milieu dece flot, y disparut, lardant à coups de baïonnette tout ce quiétait à sa portée, le traversa comme un torrent traverse un lac, aumilieu des cris, des hurlements et des imprécations, tandis queDuhesme, impassible à la tête de ses hommes et sous le feu de labatterie, gravissait, toujours au pas de charge et la baïonnette enavant, la colline occupée par l’ennemi, tuait sur leurs pièces tousles artilleurs qui tentaient de résister, abaissait le point demire des pièces et faisait feu sur les lazzaroni avec leurs proprescanons.
En même temps, profitant du désordre que cettedécharge avait jeté au milieu de cette foule, Duhesme fit battre lacharge et marcha sur elle à la baïonnette.
Incapables de se former en colonnes d’attaquepour reprendre la batterie, ou en carrés pour soutenir l’assaut deDuhesme, les lazzaroni s’éparpillèrent dans la plaine, comme unebande d’oiseaux effarouchés.
Sans s’inquiéter davantage de ces six ou huitmille hommes, Duhesme, traînant avec lui les canons qu’il venait deconquérir, marcha sur la porte Capuana.
Mais, à deux cents pas de la place irrégulièrequi s’étend devant la porte Capuana, Duhesme, au commencement de lamontée de Casanuova, trouva un petit pont et, aux deux côtés de cepetit pont, des maisons crénelées, desquelles partit un feu si biendirigé, que les soldats hésitèrent. Monnier vit cette hésitation,s’élança à leur tête en élevant son chapeau au bout de sonsabre ; mais à peine eut-il fait dix pas, qu’il tombadangereusement blessé. Ses officiers et ses soldats s’élancèrentpour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille ;mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatreofficiers, huit ou dix soldats tombèrent sur leur généralblessé : le désordre se mit dans les rangs, l’avant-garde fitun pas en arrière.
Les lazzaroni se précipitèrent sur les mortset sur les blessés : sur les blessés pour les achever, sur lesmorts pour les mutiler.
Duhesme vit ce mouvement, appela son aide decamp Ordonneau, lui commanda de prendre deux compagnies degrenadiers, et, à quelque prix que ce fût, de forcer le passage dupont.
C’étaient les vieux soldats de Montebello etde Rivoli : ils avaient forcé, avec Augereau, le pontd’Arcole ; avec Bonaparte, le pont de Rivoli. Ils abaissèrentla baïonnette, s’élancèrent au pas de course, et, à travers unegrêle de balles, chassèrent les lazzaroni devant eux et arrivèrentau sommet de la montée. Le général, les soldats et les officiersblessés étaient sauvés ; mais ils se trouvaient entre undouble feu partant de toutes les fenêtres et de toutes lesterrasses, tandis qu’au milieu de la rue s’élevait, pareille à unetour, une maison à trois étages vomissant la flamme depuis lerez-de-chaussée jusqu’au faîte.
Deux barricades s’élevant à la hauteur dupremier étage avaient été construites de chaque côté de la maisonet interceptaient la rue.
Trois mille lazzaroni défendaient la rue, lamaison, les barricades. Cinq où six mille, éparpillés dans laplaine, se reliaient à ceux-ci par les ruelles et les ouverturesdes jardins.
Ordonneau se trouva en face de la position etla jugea inexpugnable. Cependant, il hésitait à donner l’ordre dela retraite, lorsqu’une balle l’atteignit et le renversa.
Duhesme arrivait, traînant derrière lui lescanons pris le matin aux lazzaroni sous le feu des tirailleurs. Onmit ces pièces en batterie, et, à la troisième volée, la maisonoscilla, fit un craquement terrible, et s’abîma en écrasant dans sachute et ceux qu’elle renfermait, et les défenseurs desbarricades.
Duhesme s’élança à la baïonnette, et, au cride « Vive la république ! » planta le drapeautricolore sur les ruines de la maison.
Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaientétabli une vaste batterie de douze pièces de canon sur une hauteurqui dominait de beaucoup l’amas de pierres au sommet duquelflottait le drapeau ; et les républicains, maîtres des deuxbarricades et des ruines de la maison, furent bientôt couvertsd’une pluie de mitraille.
Duhesme abrita sa colonne derrière les ruineset les barricades, ordonna au 25e régiment de chasseursà cheval de prendre une trentaine d’artilleurs en croupe, detourner la colline, où les douze pièces étaient en batterie, et decharger sur elles par derrière.
Avant que les lazzaroni eussent pu reconnaîtrel’intention des chasseurs, ceux-ci, à travers plaine, sanss’inquiéter des coups de fusil qu’on leur tirait de la route,accomplirent leur demi-cercle ; puis, tout à coup, enfonçantles éperons dans le ventre de leurs chevaux, ils s’élancèrent surla colline, qu’ils gravirent au galop. Au bruit de cet ouragand’hommes qui faisait trembler la terre, les lazzaroni abandonnèrentleurs canons à moitié chargés. De leur côté, arrivés au faîte de lacolline, les artilleurs sautèrent à terre et se mirent à labesogne ; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur lapente opposée, les chasseurs se mirent à la poursuite deslazzaroni, qu’ils dispersèrent dans la plaine.
Débarrassé de ces assaillants, Duhesme ordonnaaux sapeurs d’ouvrir un chemin dans la barricade, et, poussant sescanons devant lui, il s’avança, balayant la route, tandis que, duhaut de la colline, les artilleurs républicains faisaient feu surtout groupe qui essayait de se former.
En ce moment, Duhesme entendit battre lacharge derrière lui : il se retourna et vit la 64eet la 73e demi-brigade de ligne, conduites par Thiébaut,qui arrivaient au pas de course et aux cris de « Vive laRépublique ! »
Championnet, entendant la terrible canonnadeengagée, reconnaissant, au nombre et à l’irrégularité des coups defusil, que Duhesme avait affaire à des milliers d’hommes, avait misson cheval au galop en ordonnant à Thiébaut de le suivre aussi viteque possible et de soutenir Duhesme. Thiébaut ne se l’était pasfait dire à deux fois : il était parti et arrivait au pas decourse.
Ils traversèrent le pont, passèrent par-dessusles morts qui jonchaient les rues, franchirent les ouvertures desbarricades et arrivèrent au moment où Duhesme, maître du champ debataille, faisait faire halte à ses soldats harassés.
À cent pas des premiers soldats de Duhesme, sedressait la porte Capuana et ses tours, et deux rangées de maisonsformant faubourg s’avançaient, pour ainsi dire, au-devant desrépublicains.
Tout à coup, et au moment où ceux-ci s’yattendaient le moins, une fusillade terrible partit des terrasseset des fenêtres de ces maisons, tandis que, de la plate-forme de laporte Capuana, deux petites pièces de canon portées à brasvomissaient leur mitraille.
– Ah ! pardieu ! s’écria Thiébaut,je craignais d’être arrivé trop tard. En avant, mes amis !
Ces troupes fraîches, conduites par un desplus braves officiers de l’armée, pénétrèrent dans le faubourg aumilieu d’un double feu. Mais, au lieu de suivre le haut du pavé, ladroite de la colonne suivait le pied des maisons, tirant sur lesfenêtres et les terrasses de gauche, et la colonne de gauchefaisait feu sur les terrasses de droite, tandis que, armés de leurshaches, les sapeurs enfonçaient les maisons.
Alors, les braves de Duhesme, suffisammentreposés, comprirent la manœuvre ordonnée par Thiébaut, et, ens’élançant dans les maisons au fur et à mesure qu’elles étaientéventrées par les sapeurs, ils attaquèrent les lazzaroni corps àcorps, les poursuivant à travers les escaliers, du rez-de-chausséeau premier étage, du premier étage au second, du second étage surles terrasses. On vit alors déborder, dans un combat aérien,lazzaroni et républicains. Les terrasses se couvrirent de feu et defumée, tandis que les fugitifs qui n’avaient pas le temps de gagnerles terrasses, croyant, d’après ce que leur avaient dit leursprêtres et leurs moines, qu’ils n’avaient point de grâce à attendredes Français, sautaient par les fenêtres, se brisaient les jambessur le pavé, ou tombaient sur la pointe des baïonnettes.
Toutes les maisons du faubourg furent ainsiprises et évacuées ; puis, comme la nuit était venue, qu’ilétait trop tard pour attaquer la porte Capuana, et que l’oncraignait quelque surprise, les sapeurs reçurent l’ordred’incendier les maisons, et le corps de Championnet prit positiondevant la porte, qu’il devait attaquer le lendemain, et dont il futbientôt séparé par un double rideau de flammes.
Championnet arriva sur ces entrefaites,embrassa Duhesme, et, pour récompenser Thiébaut de ses bellesactions oubliées et du magnifique mouvement offensif qu’il venaitd’accomplir :
– En face de la porte Capuana, que tu prendrasdemain, lui dit-il, je te nomme adjudant général.
– Eh bien, dit Duhesme, enchanté de cetterécompense accordée à un brave officier pour lequel il avait laplus grande estime, voilà ce qui s’appelle arriver à un beau gradeet par une belle porte !
Sur les trois points où les Français ontattaqué Naples, on s’est battu avec le même acharnement. De toutesparts, les aides de camp arrivent au quartier général de la porteCapuana, et trouvent le bivac du général entre la via del Vasto etl’Arenaccia, derrière la double ligne de maisons qui brûlent.
Le général Dufresse, entre Aversa et Naples, atrouvé, sur un point où le chemin se rétrécit, un corps de dix oudouze mille lazzaroni avec six pièces de canon. Les lazzaroniétaient au pied d’une colline, les canons au sommet. Les hussardsde Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans parvenir à lesentamer. Ils étaient si nombreux et si pressés, que les mortsrestaient debout, soutenus par les vivants.
Il a fallu les grenadiers chargeant à labaïonnette pour faire une trouée. Quatre pièces d’artillerievolante, dirigées par le général Éblé, ont, pendant trois heures,criblé de mitraille les lazzaroni ; ils se sont réfugiés surles hauteurs de Capodimonte, où Dufresse les attaquera demain.
Vers la fin du combat, un corps de patriotes,conduit par Schipani et Manthonnet, est venu se jeter dans lesrangs du général Dufresse. Ils annoncent que Nicolino s’est emparédu fort Saint-Elme ; mais il n’a que trente hommes et estbloqué par des milliers de lazzaroni, qui amassent des fascinespour mettre le feu aux portes, et qui apportent des échelles pourmonter aux murailles. Ils se sont emparés du couvent deSan-Martino, situé aux pieds des remparts du fort, ou plutôt lesmoines les ont appelés et leur ont ouvert les portes ; desterrasses du couvent, ils font feu sur les murailles. Si Nicolinon’est pas secouru dans la nuit, le fort Saint-Elme seraincontestablement pris au point du jour.
Trois cents hommes, conduits par HectorCaraffa et les patriotes, s’ouvriront, pendant la nuit, un cheminjusqu’aux portes du fort Saint-Elme ; deux cents renforcerontla garnison, cent enlèveront aux lazzaroni le couvent deSan-Martino.
Kellermann, après un combat acharné, s’estemparé des hauteurs de Capodichino ; mais il n’a pas pudépasser le Campo-Santo. Il lui a fallu enlever les unes après lesautres à la baïonnette les masseries, les églises, les villas, quitoutes ont fait une résistance héroïque. La cavalerie, quiconstitue sa principale force, lui a été inutile au milieu de cettemultitude de collines qui bossellent le terrain. De son bivac, ilvoit s’étendre devant lui la longue rue de Foria, encombrée delazzaroni ; l’immense bâtiment de l’hospice des Pauvres lesprotège. On voit une lumière à chacune de ses fenêtres ; lelendemain, toutes ces fenêtres cracheront des balles.
À la strada San-Giovanella, il y a unebatterie de canons ; au largo delle Pigne, un bivac en grandepartie composé de soldats de l’armée royale. Deux pièces de canondéfendent la montée du musée Borbonico, qui donne sur la grande ruede Tolède.
À l’aide de sa lunette, Kellermann voit leschefs qui parcourent les rues à cheval en encourageant leurshommes. L’un de ces chefs est vêtu en capucin et monté sur unâne.
Mathieu Maurice et le chef de brigadeBroussier se sont emparés des marais. Seulement, coupés par unréseau de fossés, ces marais ont dû être conquis avec des pertesconsidérables, les lazzaroni étant protégés par les mouvements duterrain, et les républicains attaquant à découvert. Ils sontarrivés jusqu’aux Granili, qu’on n’avait point songé àgarder ; ils ont coupé la route de Portici. Broussier estcampé sur la plage de la Marinella ; Mathieu Maurice, qui aété légèrement blessé au bras gauche, est au moulin de l’Inferno.Le lendemain, ils seront prêts à attaquer le pont de la Madeleine,tout resplendissant des cierges qui brûlent devant la statue desaint Janvier.
Des fenêtres des Granili, on distingue toutNaples, depuis la plage de la Marinella jusqu’à la hauteur dumôle : la ville regorge de lazzaroni qui se préparent à ladéfense.
Championnet écoutait ce dernier rapport,lorsque tout à coup de grands cris s’élèvent derrière lui, et unefusillade éclate sur un immense cercle, dont une des extrémitéstouche à la route de Capoue et l’autre à l’Arenaccia. Les ballesfont voler les cendres du feu auquel se chauffe le général enchef.
En un instant, Championnet et Duhesme, Monnieret Thiébaut sont sur pied. Les trois mille hommes qui composent lecorps d’armée du général en chef se forment en carré et font feusur les assaillants, qu’ils ne connaissent pas encore.
Ce sont les insurgés de tous les villages queles Français ont traversés dans la journée qui se sont réunis etqui attaquent à leur tour ; ils ont profité de l’obscurité etont fait leur première décharge presque à bout portant.
La multiplicité des coups de fusil indique quel’on a affaire à un corps de quatre à cinq mille hommes aumoins.
Mais, au milieu du pétillement de lafusillade, au-dessus des cris et des hurlements des lazzaroni, del’autre côté de cette ligne qui menace, on entend battre la chargeet sonner des trompettes, puis des feux de peloton admirablementnourris, qui annoncent l’approche d’une troupe régulière. Leslazzaroni, qui croyaient surprendre, étaient surpris.
D’où vient ce secours, aussi inattendu quel’attaque ?
Championnet et Duhesme se regardent ets’interrogent inutilement.
Le tambour et les fanfares se rapprochent, lescris de « Vive la République ! » répondent aux crisde « Vive la République ! » Le général en chefs’écrie :
– Soldats ! c’est Salvato et Villeneuvequi arrivent de Bénévent. Chargeons toute cette canaille, quin’osera pas nous attendre, je vous en réponds.
Duhesme et Monnier changent leurs carrés encolonnes d’attaque, les chasseurs montent à cheval, tout s’ébranled’un irrésistible mouvement. Les lazzaroni sont percés à jour parles hussards de Salvato et par les chasseurs de Thiébaut, par lesbaïonnettes de Duhesme et de Monnier, et, sur un monceau de morts,les deux troupes se rejoignent et s’embrassent au cri de« Vive la République ! »
Championnet et Salvato échangent quelquesparoles rapides. Comme toujours, Salvato est arrivé au bon momentet a révélé sa présence par un coup de tonnerre.
Il ira renforcer avec ses six cents hommesMathieu Maurice et Broussier. Si la blessure de Mathieu Maurice estplus grave qu’on ne le croit, ou si ce général, toujours atteint,parce qu’il est toujours au premier rang, reçoit une nouvelleblessure, Salvato prendra le commandement.
Il portera au général Mathieu Maurice l’ordred’attaquer le pont de la Madeleine au point du jour. Ce pont estdéfendu par les maisons crénelées de la Marine et du bourg deSan-Loreto ; derrière lui, il a pour le soutenir le fort delCarmine, défendu par six pièces de canon, par un bataillond’Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels s’est jointun millier de soldats revenus de Livourne.
Vers trois heures du matin, on réveillaChampionnet, qui dormait dans son manteau.
Un aide de camp de Kellermann venait luidonner des nouvelles de l’expédition du château Saint-Elme.
Hector Caraffa, profitant de l’obscurité,s’était glissé à travers cette multitude de collines qui réunissentCapodimonte à Saint-Elme. Outre la difficulté du terrain,horriblement accidenté, il avait eu, pendant quatre heures demarche, un combat continuel à soutenir, souvent inégal, meurtriertoujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d’embuscadesentassées les unes sur les autres, et, de plus, un quartier deNaples insurgé.
Arrivé sous le feu de Saint-Elme, – qui lesoutenait de son mieux en tirant des coups de canon à poudre, depeur que les boulets ne se trompassent de but, et, croyantatteindre des ennemis, n’atteignissent des amis, – Hector Caraffa,au lieu de séparer ses hommes en deux bandes, avait réuni toutesses forces, et, au moment où l’on croyait qu’il allait les portersur le fort Saint-Elme, il s’était jeté sur la chartreuse deSan-Martino. Les lazzaroni, qui ne s’attendaient point à l’attaque,essayèrent de se défendre, mais inutilement. Les patriotes, jalouxde montrer aux Français qu’ils ne le cédaient à personne encourage, s’élancèrent en avant de la colonne, et entrèrent lespremiers aux cris de « Vive la République ! » Enmoins de dix minutes, les lazzaroni furent chassés du couvent etles portes refermées sur les Français.
Cent, comme il était convenu, restèrent à lachartreuse ; les deux autres cents, par la rampe del Petrio,montèrent au fort, dont les portes leur furent ouvertes,non-seulement comme à des alliés, mais encore comme à deslibérateurs.
Nicolino faisait demander à Championnet de luiaccorder l’honneur de donner, le lendemain, le signal du combat enfaisant, au premier rayon du jour, tirer un coup de canon.
Cette faveur lui fut accordée, et le généralenvoya son aide de camp à tous les chefs de corps pour leur direque le signal de l’attaque serait un coup de canon tiré par lespatriotes napolitains du haut du fort Saint-Elme.
À six heures précises du matin, une ligne defeu raya le crépuscule au-dessus de la masse noire du châteauSaint-Elme, un coup de canon se fit entendre : le signal étaitdonné.
Les trompettes et le tambour français yrépondirent, et toutes les hauteurs plongeant sur les rues deNaples, garnies de canon pendant la nuit par le général Éblé,s’allumèrent à la fois.
À ce signal, les Français attaquèrent Naplessur trois points différents.
Kellermann, commandant l’extrême droite, seréunit à Dufresse, et attaqua Naples par Capodimonte etCapodichino. La double attaque devait aboutir à la porte deSaint-Janvier, strada Foria.
Le général Championnet devait, comme ill’avait dit la veille, enfoncer la porte Capuana, devant laquelleThiébaut avait été fait général de brigade, et entrer dans la villepar la strada dei Tribunali et par San-Giovanni à Carbonara.
Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussierdevaient, comme nous l’avons dit encore, forcer le pont de laMadeleine, s’emparer du château del Carmine ; par la place duVieux-Marché, remonter jusqu’à la strada dei Tribunali, et, par unautre courant qui suivrait le bord de la mer, pénétrer jusqu’aumôle.
Les lazzaroni qui devaient défendre Naples ducôté de Capodimonte et de Capodichino, étaient commandés par fraPacifico ; ceux qui défendaient la porte Capuana étaientcommandés par notre ami Michele le Fou ; enfin ceux quidéfendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine étaientcommandés par son compère Pagliuccella.
Dans ces espèces de combats qui consistent nonpas à prendre une ville d’assaut, mais à prendre d’assaut, et lesunes après les autres, toutes les maisons d’une ville, une populacemutinée est bien autrement terrible qu’une troupe régulière. Unetroupe régulière se bat mécaniquement, avec sang-froid, et, pourainsi dire, avec le moins de frais possible[2], tandis que, dans un combat comme celuique nous allons essayer de décrire, cette populace mutinéesubstitue aux mouvements stratégiques, faciles à repousser, parcequ’ils sont faciles à prévoir, les élans furieux des passions,l’opiniâtreté du délire, et les ruses de l’imaginationindividuelle.
Alors, ce n’est plus un combat, c’est unelutte à toute outrance, une boucherie, un carnage, un massacre danslequel les assaillants sont forcés d’opposer l’entêtement ducourage à la frénésie du désespoir ; dans cette circonstancesurtout, où dix mille Français attaquaient en face une populationde cinq cent mille âmes, menacés sur leurs flancs et sur leursderrières par la triple insurrection des Abruzzes, de la Capitanateet de la Terre de Labour ; craignant de voir revenir par merau secours de cette population et de cette insurrection une arméedont les débris pouvaient encore monter à quatre fois leur nombre,il s’agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l’honneur,mais de vaincre pour sa propre conservation. César disait :« Dans toutes les batailles que j’ai livrées, j’ai combattupour la victoire ; à Munda, j’ai combattu pour la vie. »À Naples, Championnet pouvait dire comme César, et il fallait, pourne pas mourir, vaincre comme César avait vaincu à Munda.
Les soldats le savaient : de la prise deNaples dépendait le salut de l’armée. Le drapeau français devaitdonc flotter sur Naples, flottât-il sur un monceau de cendres.
Par chaque compagnie, il y avait deux hommesportant des torches incendiaires préparées par l’artillerie. Àdéfaut du canon, de la hache, de la baïonnette, le feu devait,comme dans les inextricables forêts de l’Amérique, – dans cetinextricable labyrinthe de ruelles et de vicoli, – le feudevait ouvrir un chemin.
Presque en même temps, c’est-à-dire vers septheures du matin, Kellermann entrait, précédé de ses dragons, dansle faubourg de Capodimonte, Dufresse, à la tête de ses grenadiers,dans celui de Capodichino, Championnet enfonçait la porte Capuana,et Salvato, portant à la main le drapeau tricolore de la républiqueitalienne, c’est-à-dire bleu, jaune et noir, forçait le pont de laMadeleine, et voyait le canon del Carmine abattre autour de lui lespremières files de ses hommes.
Il serait impossible de suivre ces troisattaques dans tous leurs détails. Les détails, d’ailleurs, sont lesmêmes. Sur quelque point de la ville que les Français essayassentde s’ouvrir un passage, ils trouvaient la même résistance acharnée,inouïe, mortelle. Il n’y avait pas une fenêtre, pas une terrasse,pas un soupirail de cave qui n’eût ses défenseurs et qui ne vomitle feu et la mort. Les Français, de leur côté, s’avançaient,poussant leur artillerie devant eux, se faisant précéder par destorrents de mitraille, enfonçant les portes, éventrant les maisons,passant de l’une à l’autre, et laissant l’incendie sur leurs flancset derrière eux. Ainsi, les maisons que l’on ne pouvait prendreétaient brûlées. Alors, du milieu d’un cratère de flammes, dont levent poussait, comme un dôme funèbre, la fumée au-dessus de laville, sortaient les imprécations d’agonie, les hurlements de mortdes malheureux qui brûlaient vivants. Les rues présentaientl’aspect d’une voûte de feu sous laquelle roulait un fleuve desang. Maîtres d’une formidable artillerie, les lazzaronidéfendaient chaque place, chaque rue, chaque carrefour, avec uneintelligence, une vigueur qu’était loin d’avoir soupçonnées l’arméede ligne ; et, tour à tour repoussés ou agressifs, vaincus ouvictorieux, se réfugiaient dans les ruelles sans cesser decombattre et reprenaient l’offensive avec l’énergie du désespoir etl’obstination du fanatisme.
Nos soldats, non moins acharnés à l’attaquequ’eux à la défense, les poursuivaient au milieu des flammes, quisemblaient devoir les dévorer, tandis que, pareils à des démons quicombattent dans leur élément naturel, ceux-ci, noircis et fumants,s’élançaient hors des maisons brûlantes pour revenir à la chargeavec plus d’audace qu’auparavant. On combat, on marche, on avance,on recule sur un monceau de ruines. Les maisons qui s’écroulentécrasent les combattants ; la baïonnette enfonce les masses,qui se resserrent, et qui offrent l’étrange spectacle d’un combatcorps à corps entre trente mille combattants, ou plutôt trentemille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennentinutiles. Nos soldats arrachent la baïonnette du canon de leurfusil et s’en servent comme de poignards, tandis que, de leursfusils éteints et qu’ils n’ont pas le temps de recharger, ils fontdes massues. Les mains cherchent à étrangler, les dents à mordre,les poitrines à étouffer. Sur les cendres, sur les pierres, sur lescharbons enflammés, dans le sang qui coule, rampent les blessés,qui, comme des serpents foulés aux pieds, déchirent en expirant. Leterrain est disputé pas à pas, et le pied, à chaque pas qu’il fait,se pose sur un mort ou un mourant.
Vers midi, un hasard fit qu’un nouveau renfortarriva aux lazzaroni. Dix mille des leurs, excités par les moineset par les prêtres, étaient partis la surveille par la route dePontana pour reprendre Capoue. Du haut de la chaire, on leur avaitpromis la victoire. Ils ne doutaient pas que les murailles deCapoue ne tombassent devant eux, comme celles de Jéricho étaienttombées devant les Israélites.
Ces lazzaroni étaient ceux du petit môle et deSanta-Lucia.
Mais, en voyant cette foule soulever lapoussière de la plaine qui dépasse Santa-Maria, et qui sépare lavieille Capoue de la nouvelle, Macdonald, resté Français, toutdémissionnaire qu’il était, se mit comme volontaire à la tête de lagarnison, et, tandis que, du haut des remparts, dix pièces de canoncrachaient à mitraille sur cette foule, il fit deux sorties par lesdeux portes opposées, et, formant un immense cercle dont le centreétait Capoue et son artillerie, et les deux ailes, son infanterieet sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute cettemultitude. Deux mille lazzaroni tués ou blessés restèrent sur lechamp de bataille, couchés entre Caserte et Pontana. Tout ce quiétait sain et sauf ou légèrement blessé s’enfuit et ne se ralliaqu’à Casanuova.
Le lendemain, le canon se fit entendre dans ladirection de Naples ; mais, encore harassés de leur déroute dela veille, ils attendirent, en buvant, des nouvelles du combat. Lematin, ils apprirent que la journée avait été aux Français, quiavaient pris à leurs camarades vingt-sept pièces de canon, leuravaient tué mille hommes et leur avaient fait six centsprisonniers.
Alors, ils se réunirent à sept mille etmarchèrent à toute course pour venir au secours des lazzaroni quidéfendaient la ville, laissant sur la route, comme des jalons decarnage, ceux de leurs blessés qui, ralliés la veille et dans lanuit, n’eurent point la force de les suivre.
Arrivés au largo del Castello, ils sedivisèrent en trois bandes. Les uns, par Toledo, portèrent secoursau largo delle Pigne ; les autres, par la strada deiTribunali, au Castel-Capuano ; les autres, par la Marina, auMarché-Vieux.
Couverts de poussière et de sang, ivres du vinqui leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent sejeter, combattants nouveaux, dans les rangs de ceux qui luttaientdepuis la veille. Vaincus une première fois, accourant au secoursde leurs frères vaincus, ils ne voulurent pas l’être une seconde.Tout républicain qui combattait déjà un contre six, eut un ou deuxennemis de plus à terrasser ; et, pour les terrasser, ilfallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer ; car,nous l’avons dit déjà, tant qu’il leur restait un souffle de vie,les blessés s’obstinaient à combattre.
La lutte dura ainsi presque sans avantagejusqu’à trois heures de l’après-midi. Salvato, Monnier et MathieuMaurice avaient pris le château del Carmine et leMarché-Vieux ; Championnet, Thiébaut et Duhesme s’étaientemparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes jusqu’aulargo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali ;Kellermann s’était avancé jusqu’à l’extrémité de la rue deiCristallini, tandis que Dufresse, après un combat acharné, s’étaitemparé de l’Albergo dei Poveri.
Il y eut alors une espèce de trêve due à lafatigue ; des deux côtés, on était las de tuer. Championnetespérait que cette terrible journée, dans laquelle les lazzaroniavaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait une leçon poureux et qu’ils demanderaient quartier. Voyant qu’il n’en était rien,il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une proclamationadressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de campVilleneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de laporter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna,comme parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, aumilieu de l’effroyable désordre auquel Naples était en proie, lesmagistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachantqu’ils seraient égorgés chez eux, se tenaient cachés ;Villeneuve, malgré sa trompette et son drapeau blanc, partout où ilse présenta pour passer, fut accueilli par des coups de fusil. Uneballe brisa l’arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir surses pas sans avoir pu faire connaître à l’ennemi la proclamation dugénéral.
La voici. Elle était rédigée en italien,langue que Championnet parlait aussi bien que la languefrançaise :
Championnet, général en chef, au peuplenapolitain.
« Citoyens,
» J’ai pour un instant suspendu lavengeance militaire provoquée par une horrible licence et par lafureur de quelques individus payés par vos assassins. Je saiscombien le peuple napolitain est bon, et je gémis du plus profondde mon cœur sur le mal que je suis forcé de lui faire. Aussi, jeprofite de ce moment de calme pour m’adresser à vous, comme un pèreferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, pour vousdire : Renoncez à une défense inutile, déposez les armes, etles personnes, la propriété et la religion seront respectées.
» Toute maison de laquelle partira uncoup de fusil sera brûlée, et les habitants en seront fusillés.Mais que le calme se rétablisse, j’oublierai le passé, et lesbénédictions du ciel pleuvront de nouveau sur cette heureusecontrée.
» Naples, 3 pluviôse, an VII de laRépublique
(22 janvier 1790). »
Après la manière dont Villeneuve avait étéaccueilli, il n’y avait point d’espoir à garder, pour ce jour-là dumoins. À quatre heures, les hostilités furent reprises avec plusd’acharnement que jamais. La nuit même descendit du ciel sansséparer les combattants. Les uns continuèrent à tirer des coups defusil dans l’obscurité ; les autres se couchèrent au milieudes cadavres, sur les cendres brûlantes et les ruinesenflammées.
L’armée française, écrasée de fatigue, aprèsavoir perdu mille hommes, tant tués que blessés, planta l’étendardtricolore sur le fort del Carmine, sur le Castel-Capuano et surl’Albergo dei Poveri.
Comme nous l’avons dit, un tiers de la ville,à peu près, était en son pouvoir.
L’ordre fut donné de rester toute la nuit sousles armes, de garder les positions et de reprendre le combat aupoint du jour.
L’ordre n’eût point été donné par le généralen chef de rester toute la nuit sous les armes, que le soin de leurpropre conservation eût forcé les soldats de ne pas les abandonnerun seul instant. Pendant toute la nuit, le tocsin sonna à toutesles églises situées dans les quartiers de Naples demeurés auxNapolitains. Sur tous les postes avancés des Français, leslazzaroni tentèrent des attaques ; mais partout ils furentrepoussés avec des pertes considérables.
Pendant la nuit, chacun reçut son ordre debataille pour le lendemain. Salvato, en venant annoncer au généralqu’il était maître du fort del Carmine, reçut l’ordre, pour lelendemain, de s’avancer à la baïonnette et au pas de course, par lebord de la mer, avec les deux têtes de son corps, vers leChâteau-Neuf et de l’enlever coûte que coûte, afin de tournerimmédiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que Monnieret Mathieu Maurice, avec l’autre tiers, se maintiendraient dansleur position, et que Kellermann, Dufresse et le général en chef,réunis à la strada Foria, perceraient jusqu’à Toledo par le largodelle Pigne.
Vers deux heures du matin, un homme seprésenta au bivac du général en chef à San-Giovanni à Carbonara. Aupremier coup d’œil, sous son costume de paysan des Abruzzes, legénéral reconnut Hector Caraffa.
Il avait quitté le château Saint-Elme etvenait dire à Championnat que le fort, mal approvisionné et n’ayantque cinq ou six cents coups à tirer, n’avait point voulu userinutilement ses munitions, mais que, le lendemain, pour leseconder, son canon combattrait par derrière, et en plongeant surtous les points où l’on pourrait les apercevoir, les lazzaroni, quel’armée attaquerait en face.
Las de son inaction, Hector Caraffa venaitnon-seulement pour annoncer cette nouvelle au général, mais encorepour prendre part au combat du lendemain.
À sept heures, les fanfares sonnèrent et lestambours battirent. Pendant la nuit, Salvato avait gagné duterrain. Avec quinze cents hommes, au signal donné, il déboucha dederrière la Douane et s’élança au pas de course vers leChâteau-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel vint à sonaide.
Nicolino, impatient de commencer l’attaque deson côté, se promenait sur les remparts, encourageant sesartilleurs à employer utilement le peu de munitions qu’ilsavaient.
Un d’eux, plus hardi que les autres,l’appela.
Nicolino vint.
– Que me veux-tu ? lui demanda-t-il.
– Voyez-vous cette bannière qui flotte auChâteau-Neuf ? reprit l’artilleur.
– Sans doute que je la vois, fit le jeunehomme, et je t’avoue même qu’elle m’agace horriblement.
– Mon commandant veut-il me permettre del’abattre ?
– Avec quoi ?
– Avec un boulet.
– Tu es capable d’une pareilleadresse ?
– Je l’espère, mon commandant.
– Combien de coups demandes-tu ?
– Trois.
– Je veux bien ; mais je te préviens que,si tu ne l’abats pas en trois coups, tu feras trois jours de sallede police.
– Et si je l’abats ?
– Il y a dix ducats pour toi.
– Accepté, le marché.
L’artilleur pointa sa pièce, y mit lefeu : le boulet passa entre le blason et la hampe, trouant latoile du drapeau.
– C’est bien, dit Nicolino ; mais cen’est point encore cela.
– Je le sais bien, répondit l’artilleur ;aussi, je vais essayer de faire mieux.
La pièce fut pointée une seconde fois avecplus d’attention encore que la première. L’artilleur étudia de quelcôté soufflait le vent ; il apprécia le faible changement dedirection que ce souffle avait pu imposer au boulet, se releva, sebaissa de nouveau, changea d’un centième de ligne le point de mirede sa pièce, approcha la mèche de la lumière : une détonationqui domina le tumulte se fit entendre, et la bannière, coupée parsa base, tomba.
Nicolino battit des mains et donna àl’artilleur, sans se douter de l’influence qu’allait avoir cetincident, les dix ducats qu’il lui avait promis.
En ce moment, la tête de la colonne de Salvatoarrivait à l’Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait lepremier. Il vit tomber la bannière, et, quoiqu’il eût reconnu quesa disparition était causée par un accident, il s’écria :
– On abaisse la bannière ; le fort serend. En avant, mes amis ! en avant !
Et il s’élança au pas de course.
De leur côté, les défenseurs du fort, nevoyant plus le drapeau et croyant qu’on l’avait enlevévolontairement, crièrent à la trahison. Il en résulta un tumulte aumilieu duquel la défense languit. Salvato profita de ce tempsd’arrêt pour franchir au pas de course la strada del Piliere. Illança ses sapeurs contre la porte du fort : un pétard la fitsauter. Il s’élança dans l’intérieur du Château-Neuf encriant :
– Suivez-moi !
Dix minutes après, le fort était pris, et soncanon, balayant le largo del Castello et la descente du Géant,forçait les lazzaroni à se réfugier dans les rues qui donnent surcette place et dans lesquelles la position des maisons les mettaità l’abri des boulets.
Immédiatement, le drapeau tricolore françaisfut substitué à la bannière blanche.
Une sentinelle placée au sommet duCastel-Capuano transmit au général Championnet la nouvelle de laprise du fort.
Les trois châteaux dans le triangle desquelsla ville est enfermée, étaient au pouvoir des Français.
Championnet, lorsqu’il reçut la nouvelle de laprise de Castel-Nuovo, venait de faire sa jonction avec Dufresse,dans la rue de Foria. Il envoya Villeneuve, par le bord de la merlibre, féliciter Salvato et lui ordonner de laisser la garde duchâteau-Neuf à un officier, et lui dire de venir le rejoindre àl’instant même.
Villeneuve trouva le jeune chef de brigadeappuyé aux créneaux et l’œil fixé sur Mergellina. De là, il pouvaitapercevoir cette chère maison du Palmier, que, depuis deux mois, ilne voyait plus que dans ses rêves. Toutes les fenêtres en étaientfermées ; cependant, à l’aide de sa longue-vue, il luisemblait voir ouverte la porte du perron donnant sur le jardin.
L’ordre du général vint le prendre au milieude cette contemplation.
Il céda le commandement à Villeneuve lui-même,prit son cheval et partit au galop.
Au moment où Championnet et Dufresse réunispoussaient les lazzaroni vers la rue de Tolède, et où un effroyablefeu partait, non-seulement du largo delle Pigne, mais encore detoutes les fenêtres, on aperçut une légère fumée qui couronnait lesremparts du château Saint-Elme ; puis on entendit ladétonation de plusieurs pièces de gros calibre, et l’on vit ungrand trouble se produire parmi les lazzaroni.
Nicolino tenait sa parole.
En même temps, une charge de dragons descenditcomme un torrent qui se précipite par la strada della Stalla,tandis qu’une vive fusillade se faisait entendre derrière le muséeBorbonico.
C’était Kellermann qui, à son tour, faisait sajonction avec les corps de Dufresse et de Championnet.
En un instant, le largo delle Pigne futbalayé, et les trois généraux purent s’y donner la main.
Les lazzaroni battaient en retraite par lastrada Santa-Maria in Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais,pour traverser le largo San-Spirito et le Mercatello, ils étaientforcés de passer sous le feu du château Saint-Elme, qui, malgré lacélérité de leur passage, eut le temps d’envoyer dans leurs rangscinq ou six messagers de mort.
Pendant que s’opérait la retraite deslazzaroni, on amenait à Championnet un de leurs chefs qu’on avaitpris après une résistance désespérée. Couvert de sang, les habitsdéchirés, la figure menaçante, la voix railleuse, il était le vraitype du Napolitain porté au plus haut degré de l’exaltation.
Championnet haussa les épaules, et, luitournant le dos :
– C’est bien, dit-il. Qu’on me fusille cegaillard-là pour l’exemple.
– Bon ! dit le lazzarone, il paraît quedécidément Nanno s’est trompée. Je devais être colonel et mourirpendu : je ne suis que capitaine et je vais mourir fusillé.Cela me console pour ma petite sœur.
Championnet entendit et comprit ces paroles.Il fut sur le point d’interroger le condamné ; mais, comme ence moment il voyait un cavalier accourir à toute bride, et que,dans ce cavalier, il reconnaissait Salvato, son attention toutentière se porta du côté du nouvel arrivant.
On entraîna le lazzarone, on l’appuya contreles fondations du musée Bourbonien, et l’on voulut lui bander lesyeux.
Mais lui, alors, se révolta.
– Le général a dit qu’on me fusille,cria-t-il ; mais il n’a pas dit qu’on me bande les yeux.
Salvato tressaillit à cette voix, se retournaet reconnut Michele ; Michele, lui aussi, reconnut le jeuneofficier.
– Sangue di Cristo ! cria lelazzarone, dites-leur donc, monsieur Salvato, que l’on n’a pasbesoin de me bander les yeux pour me fusiller.
Et, repoussant ceux qui l’entouraient, ilcroisa les bras et s’appuya de lui-même à la muraille.
– Michele ! s’écria Salvato. – Général,cet homme m’a sauvé la vie, je vous prie de m’accorder lasienne.
Et, sans attendre la réponse du général, biensûr d’avoir obtenu ce qu’il demandait, Salvato sauta à bas de soncheval, écarta le cercle de soldats qui déjà apprêtaient leursarmes pour fusiller Michele, et se jeta dans les bras du lazzarone,qu’il embrassa en le serrant contre son cœur.
Championnet vit à l’instant tout le partiqu’il pouvait tirer de cet événement. Faire justice est d’un grandexemple, mais faire grâce est parfois d’un grand calcul.
Il fit aussitôt un signe à Salvato, qui luiamena Michele. Un immense cercle se forma autour des deux jeunesgens et du général.
Ce cercle se composait de Français vainqueurs,de Napolitains prisonniers, de patriotes accourus, soit pourféliciter Championnet, soit pour se mettre sous sa protection.
Championnet, qui dominait ce cercle de toutela hauteur de son buste, leva la main en signe qu’il voulaitparler, et le silence se fit.
– Napolitains, dit-il en italien, j’allais,comme vous l’avez vu, fusiller cet homme, pris les armes à la mainet combattant contre nous ; mais mon ancien aide de camp, lechef de brigade Salvato, me demande la grâce de cet homme, qui, medit-il, lui a sauvé la vie. Non-seulement je lui accorde cettegrâce, mais encore je désire donner une récompense à l’homme qui asauvé la vie à un officier français.
Puis, s’adressant à Michele tout émerveillé dece langage :
– Quel grade occupais-tu parmi tescompagnons ?
– J’étais capitaine, Excellence, lui réponditle prisonnier.
Et, avec la liberté de langage familière à sespareils, il ajouta :
– Mais il paraît que je ne m’arrêterai pas là.Une sorcière m’a prédit que je serais nommé colonel, et puispendu.
– Je ne puis et ne veux me charger que de lapremière partie de la prédiction, répondit le général ; maisje m’en charge. Je te fais colonel au service de la républiqueparthénopéenne. Organise ton régiment. Je me charge de ta paye etde ton uniforme.
Michele fit un bond de joie.
– Vive le général Championnet !cria-t-il, vivent les Français ! vive la républiqueparthénopéenne !
Nous l’avons dit, un certain nombre depatriotes entouraient le général. Le cri de Michele trouva donc unécho plus étendu que l’on n’aurait dû s’y attendre.
– Maintenant, dit le général s’adressant auxNapolitains qui l’entouraient, on vous a dit que les Françaisétaient des impies, ne croyant ni à Dieu, ni à la Madone, ni auxsaints : on vous a trompés. Les Français ont une dévotiontrès-grande en Dieu, à la Madone, et particulièrement à saintJanvier. Et la preuve, c’est que ma seule préoccupation en cemoment est de faire respecter l’église et les reliques dubienheureux évêque de Naples, à qui je veux donner une garded’honneur, si Michele se charge de la conduire.
– Je m’en charge ! s’écria Michele enagitant son bonnet de laine rouge, je m’en charge ! et il y aplus : je réponds d’elle !
– Surtout, lui dit Championnet à voix basse,si je lui donne pour chef ton ami Salvato.
– Ah ! pour lui et ma petite sœur, je meferai tuer, général.
– Tu entends, Salvato, dit Championnet aujeune officier : la mission est des plus importantes ; ils’agit d’enrôler saint Janvier parmi les républicains.
– Et c’est moi que vous chargez de lui mettreune cocarde tricolore à l’oreille ? répondit en riant le jeunehomme. Je ne me croyais pas tant de vocation pour ladiplomatie ; mais n’importe : on fera ce que l’onpourra.
– Une plume, de l’encre et du papier, demandaChampionnet.
On se précipita, et, au bout d’un instant,Championnet avait pu choisir entre dix feuilles de papier et autantde plumes.
Le général, sans descendre de cheval, écrivit,sur l’arçon de sa selle, cette lettre, adressée aucardinal-archevêque :
« Éminence,
» J’ai suspendu un instant la fureur demes soldats et la vengeance des crimes qui ont été commis. Profitezde cette trêve pour faire ouvrir toutes les églises ; exposezle saint sacrement et prêchez la paix, le bon ordre et l’obéissanceaux lois. À ces conditions, je jetterai un voile sur le passé etm’appliquerai à faire respecter la religion, les personnes et lapropriété.
» Déclarez au peuple que, quels quesoient ceux contre lesquels je devrai sévir, j’arrêterai lepillage, et que le calme et la tranquillité renaîtront dans cettemalheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en même temps, jedéclare qu’un seul coup de fusil tiré d’une fenêtre fera brûler lamaison et fusiller les habitants qu’elle renfermera. Remplissezdonc les devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux sera,je l’espère, utile au bien public.
» Je vous envoie une garde d’honneur pourl’église de saint Janvier.
» CHAMPIONNET.
» Naples, 4 pluviôse, an VII de laRépublique (23 janvier 1799.) »
Michele, ayant entendu comme tout le monde lalecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule son amiPagliuccella ; mais, ne le trouvant pas, il choisit quatrelazzaroni sur lesquels il savait pouvoir compter comme surlui-même, et marcha devant Salvato, derrière lequel marchait unecompagnie de grenadiers.
Le petit cortège se rendit du largo dellePigne à l’archevêché, assez voisin de cette place, par la stradadell’Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la strada del’Arcivescovado, c’est-à-dire par quelques-unes des rues les plusétroites et les plus populeuses du vieux Naples. Les Françaisn’avaient point encore pénétré sur ce point de la ville, oùpétillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirés par lapopulace en manière d’encouragement, et où, en passant, lesrépublicains pouvaient lire sur les visages trois impressionsseulement : la terreur, la haine et la stupéfaction.
Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri,gracié par Championnet, se voyant déjà caracolant sur un beaucheval, dans son uniforme de colonel, s’était franchement, et avectoute l’ardeur de sa loyale nature, rallié aux Français, etmarchait devant eux en criant de toute la force de sespoumons : « Vivent les Français ! vive le généralChampionnet ! vive saint Janvier ! » Puis, quand lesvisages lui paraissaient par trop refrognés, Salvato lui mettaitdans la main une poignée de carlini, qu’il jetait en l’air, enexpliquant à ses compatriotes la mission que Salvato était chargéd’accomplir et qui avait généralement cette bienheureuse influencede donner aux physionomies une expression plus douce et plusbienveillante.
En outre, Salvato, qui était des provincesnapolitaines et qui parlait le patois de Naples comme un homme dePorto-Basso, adressait de temps en temps à ses compatriotes desallocutions qui, corroborées des poignées de carlins de Michele,avaient aussi leur influence.
On parvint ainsi à l’archevêché : lesgrenadiers s’établirent sous le portique. Michele fit un longdiscours pour expliquer leur présence à tous sescompatriotes ; il ajouta que l’officier qui les commandait luiavait sauvé la vie au moment où il allait être fusillé, et demanda,au nom de l’amitié que l’on avait pour lui, Michele, qu’il ne futfait aucune insulte ni a lui, ni à ses soldats, devenus lesprotecteurs de saint Janvier.
À peine Championnet eut-il vu disparaîtreMichele, Salvato et la compagnie française, au coin de la stradadell’Orticello, qu’il lui vint à l’esprit une de ces idées que l’onpeut appeler une illumination. Il pensa que le meilleur moyen derompre les rangs des lazzaroni qui s’obstinaient à combattreencore, et de faire cesser le pillage individuel, était de livrerle palais du roi à un pillage général.
Il s’empressa de communiquer cette idée àquelques-uns des lazzaroni prisonniers, auxquels on rendit laliberté, à la condition qu’ils retourneraient vers les leurs etleur feraient part du projet comme venant d’eux. C’était unemanière de s’indemniser eux-mêmes de la fatigue qu’ils avaientprise et du sang qu’ils avaient perdu.
La communication eut tout le succès qu’enattendait le général en chef. Les plus acharnés, voyant la villeaux trois quarts prise, avaient perdu l’espoir de vaincre, ettrouvaient, par conséquent, plus avantageux de se mettre à pillerque de continuer à combattre.
En effet, à peine cette espèce d’autorisationde piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on nelaissa point ignorer qu’elle venait du général français, que toutecette multitude se débanda, se ruant à travers la rue de Tolède età travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînantavec elle les femmes et les enfants, renversant les sentinelles,brisant les portes et inondant comme un flot les trois étages dupalais.
En moins de trois heures, tout fut emporté,jusqu’au plomb des fenêtres.
Pagliuccella, que Michele avait vainementcherché sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa bonnefortune, s’était, un des premiers, empressé de se précipiter versle château et de le visiter, avec une curiosité qui n’avait pas étésans fruit, de la cave au grenier, et de la façade qui donne surl’église San-Ferdinand à celle qui donne sur la Darsena.
Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu,avait méprisé l’indemnité offerte à son courage humilié ; et,avec un désintéressement qui faisait honneur aux anciennes leçonsde discipline reçues sur la frégate de son amiral, il avait, pas àpas et à la manière du lion, c’est-à-dire en faisant face àl’ennemi, battu en retraite dans son couvent par l’Infrascata et lasalita dei Capuccini ; puis, la porte de son couvent refermée,il avait mis son âne à l’écurie, son bâton dans le bûcher, ets’était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l’église leDies iræ, dies illa.
Eût été bien malin celui qui eût été chercherlà et qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des lazzaroniqui avaient combattu pendant trois jours.
Nicolino Caracciolo, du haut des remparts duchâteau Saint-Elme, avait suivi toutes les phases du combat du 21,du 22 et du 23, et nous avons vu qu’au moment où il avait pu veniren aide aux Français, il n’avait pas manqué à ses engagementsvis-à-vis d’eux.
Son étonnement fut grand lorsqu’il vit, sansque personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni abandonnerleurs postes, et, sans quitter leurs armes, avec les apparencesd’une déroute, non point rétrograder vers le palais royal, mais aucontraire se ruer dessus.
Au bout d’un instant, tout lui fut expliqué. Àla manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ilsenvahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux fenêtres detous les étages, dont ils dégorgeaient sur les balcons, il compritque les combattants, dans un moment de trêve, pour ne pas perdreleur temps, s’étaient faits pillards ; et, comme il ignoraitque ce fût à l’instigation du général français que le pillage étaitorganisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de canon àboulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un prêtre,et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue deJupiter Stator, qui décorait la place du Palais.
Veut-on savoir à quel point l’amour du pillages’était emparé de la multitude, et s’était substitué chez elle àtout autre sentiment ? Nous citerons deux faits pris entremille ; ils donneront une idée de la mobilité d’esprit de cepeuple, qui venait de faire des prodiges de valeur pour défendreson roi.
Au milieu de toute cette foule, acharnée aupillage, l’aide de camp Villeneuve, qui continuait de tenir leChâteau-Neuf, envoya un lieutenant à la tête d’une patrouille d’unecinquantaine d’hommes, avec ordre de remonter Tolède jusqu’à cequ’il eût pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenanteut soin de se faire précéder par quelques lazzaroni patriotes,criant : « Vivent les Français ! vive laliberté ! » À ces cris, un marinier de Sainte-Lucie,bourbonien enragé, – les mariniers de Sainte-Lucie sont encorebourboniens aujourd’hui, – un marinier de Sainte-Lucie,disons-nous, se mit à crier, lui : « Vive leroi ! » Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir designal à l’égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisitle marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras,cria : « Feu ! »
Le marinier tomba fusillé au milieu de lafoule, sans que la foule, préoccupée maintenant d’autres intérêts,songeât à le défendre et à le venger.
Le second exemple fut celui d’un domestique dupalais qui, ayant eu l’imprudence de sortir avec une livréegalonnée d’or, vit le peuple mettre sa livrée en morceaux pour enarracher l’or, quoique cette livrée fût celle du roi.
Au même moment où on laissait le serviteur duroi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons de sa livrée,Kellermann, qui était descendu avec un détachement de deux ou troiscents hommes, du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie,sur la place du château.
Mais, avant d’arriver là, il avait fait unehalte à l’église de Santa-Maria di Porto-Salvo, et avait faitdemander don Michelangelo Ciccone.
C’était, on se le rappelle, ce même prêtrepatriote que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer lesderniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans la nuit du 22au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, au matin, expira dansla maison où il avait été transporté, à l’angle de la fontaine duLion.
Kellermann était porteur d’un billet deCirillo qui faisait appel au patriotisme du digne prêtre etl’invitait à se rallier aux Français.
Don Michelangelo Ciccone n’avait pas hésité uninstant : il avait suivi Kellermann.
À midi, les lazzaroni avaient déposé lesarmes, et Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Lesnégociants, les bourgeois, toute la partie tranquille de lapopulation qui n’avait pas pris part à la lutte, n’entendant plusni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors d’ouvrirtimidement les portes et les fenêtres des magasins et des maisons.La première vue du général était déjà une promesse desécurité ; car il était entouré d’hommes que leur talent, leurscience et leur courage avaient faits la vénération de Naples.C’étaient les Baffi, les Poerio, les Pagano, les Cuoco, lesLogoteta, les Carlo Lambert, les Bassal, les Fasulo, les Maliterno,les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet,les Schipani. Le jour de la rémunération était enfin arrivé pourtous ces hommes qui avaient passé du despotisme à la persécution,et qui passaient de la persécution à la liberté. Le général, alors,au fur et à mesure qu’il voyait une porte s’ouvrir, s’approchait decette porte, et, dans leur propre langue, essayait de rassurer ceuxqui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout était fini,qu’il venait leur apporter la paix et non la guerre, et substituerla liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la routeque le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, uninstant auparavant, Français et lazzaroni s’égorgeaient, lesNapolitains se rassuraient en effet, et toute cette populationdi mezzo ceto, c’est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait laforce et la richesse de Naples, la cocarde tricolore à l’oreille,criant : « Vivent les Français ! vive laliberté ! vive la République ! » commença de serépandre gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au furet à mesure qu’elle se tranquillisait, se laissant emporter à cettejoie ardente qui s’empare de ceux qui, déjà plongés dans l’abîmeténébreux de la mort, se retrouvent tout à coup et comme parmiracle rendus au jour, à la lumière et à la vie.
Et, en effet, si les Français eussent tardé devingt-quatre heures encore à entrer à Naples, qui peut dire cequ’il fût resté de maisons debout et de patriotesvivants ?
À deux heures de l’après-midi, Rocca-Romana etMaliterno, confirmés dans leur grade de chefs du peuple, rendirentun édit pour l’ouverture des boutiques.
Cet édit portait la date de l’anIer et du deuxième jour de la républiqueparthénopéenne.
Championnet avait vu avec inquiétude que labourgeoisie et la noblesse seules s’étaient réunies à lui et que lepeuple se tenait à l’écart. Alors, il résolut de frapper lelendemain un grand coup.
Il savait parfaitement que, s’il pouvait fairepasser saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saintJanvier partout où il irait.
Il envoya un message à Salvato. Salvato, quigardait la cathédrale, c’est-à-dire le point le plus important deNaples, avait reçu la consigne de ne point quitter son poste sansêtre réclamé par un ordre émané directement du général.
Le message envoyé à Salvato ordonnait àcelui-ci de s’aboucher avec les chanoines, et de les inviter àexposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération publique,dans l’espérance que saint Janvier, auquel les Français avaient laplus grande dévotion, daignerait faire ses miracles en leurfaveur.
Les chanoines se trouvaient entre deuxfeux.
Si saint Janvier faisait son miracle, ilsétaient compromis vis-à-vis de la cour.
S’il ne le faisait pas, ils s’exposaient à lacolère du général français.
Ils trouvèrent un biais et répondirent que cen’était point l’époque où saint Janvier avait l’habitude de faireson miracle, et qu’ils doutaient fort que l’illustre bienheureuxconsentît, même pour les Français, à changer sa datehabituelle.
Salvato transmit, par Michele, la réponse deschanoines à Championnet.
Mais, à son tour, Championnet répondit quec’était l’affaire du saint et non la leur ; qu’ils n’avaientpoint à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions de saintJanvier, et qu’il connaissait, lui, une certaine prière à laquelleil espérait que saint Janvier ne demeurerait pas insensible.
Les chanoines répondirent que, puisqueChampionnet le voulait absolument, ils exposeraient les ampoules,mais que, de leur côté, ils ne répondaient de rien.
À peine Championnet eut-il cette certitude,qu’il fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les saintesampoules seraient exposées le lendemain, et qu’à dix heures etdemie précises du matin, la liquéfaction du précieux sang auraitlieu.
C’était une nouvelle étrange et tout à faitincroyable pour les Napolitains. Saint Janvier n’avait rien faitqui motivât de sa part une suspicion de partialité en faveur desFrançais. Depuis quelque temps, au contraire, il s’était montrécapricieux jusqu’à la manie. Ainsi, au moment de son départ pour lacampagne de Rome, le roi Ferdinand s’était personnellement présentéà la cathédrale pour demander à saint Janvier son secours et saprotection, et saint Janvier, malgré son instante prière, lui avaitobstinément refusé la liquéfaction de son sang ; ce qui avaitfait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.
Or, si saint Janvier faisait pour les Françaisce qu’il avait refusé au roi de Naples, c’est que saint Janvieravait changé d’opinion, c’est que saint Janvier s’était faitjacobin.
À quatre heures du soir, Championnet, voyantla tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire autombeau d’un autre patron de Naples, pour lequel il avait une bienplus grande vénération que pour saint Janvier. Ce tombeau étaitcelui de Publius Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont lesruines ont, disent les archéologues, renfermé les cendres del’auteur de l’Énéide.
Tout le monde sait qu’à son retour d’Athènes,d’où le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et que sescendres revirent ce Pausilippe qu’il avait tant aimé, et d’où ilpouvait embrasser tous les lieux immortalisés par lui dans sonsixième livre de l’Énéide.
Championnet descendit de cheval au monumentélevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée quiconduit à la petite rotonde que l’on montre au voyageur comme lecolumbariun où fut déposée l’urne du poëte. Dans le centre dumonument poussait un laurier sauvage que la tradition donnait commeétant immortel. Championnet en brisa une branche, qu’il passa dansla ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui l’accompagnaientd’en prendre qu’une feuille chacun, de peur qu’une récolte plusconsidérable ne fit tort à l’arbre d’Apollon, et que la vénérationne correspondit, par son résultat, à l’impiété.
Puis, lorsqu’il eut rêvé pendant quelquesinstants sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et,déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le décretsuivant, qui fut envoyé le même soir à l’imprimerie, et qui parutle lendemain matin.
« Championnet, général en chef,
» Considérant que le premier devoir d’unerépublique est d’honorer la mémoire des grands hommes, et depousser ainsi les citoyens vers l’émulation, en mettant sous leursyeux la gloire qui suit jusque dans la tombe les génies sublimes detous les pays et de tous les temps,
» Avons décrété ce qui suit :
» 1° Il sera élevé à Virgile un tombeauen marbre au lieu même où se trouve sa tombe, près de la grotte dePouzzoles.
» 2° Le ministre de l’intérieur ouvriraun concours dans lequel seront admis tous les projets de monumentque les artistes voudront présenter. Sa durée sera de vingtjours.
» Cette période expirée, une commissioncomposée de trois membres, nommée par le ministre de l’intérieur,choisira, parmi les projets qui auront été présentés, celui quisemblera le meilleur, et la curie élèvera le monument, dontl’érection sera confiée à celui dont le projet aura été adopté.
» Le ministre de l’intérieur est chargéde l’exécution de la présente ordonnance.
» CHAMPIONNET. »
Il est curieux que les deux monuments décrétésà Virgile, l’un à Mantoue, l’autre à Naples, aient été décrétés pardeux généraux français : celui de Mantoue par Miollis ;celui de Naples par Championnet.
Après soixante-cinq ans, la première pierre decelui de Naples n’est point encore posée.
La nécessité où nous avons été de suivre sansinterruption les événements politiques et militaires à la suitedesquels Naples était tombée au pouvoir des Français, nous a forcéde nous éloigner de la partie romanesque de notre récit et delaisser de côté les personnages passifs qui subissaient cesévénements, pour nous occuper, au contraire, des personnages actifsqui les dirigeaient. Que l’on nous permette donc, maintenant quenous avons donné aux acteurs épisodiques de cette histoire toutel’importance qu’ils réclamaient, de revenir aux premiers rôles surlesquels doit se concentrer tout l’intérêt de notre drame.
Au nombre de ces personnages, pour lesquels onnous accuse peut-être, mais à tort, d’oubli, est la pauvre LuisaSan-Felice, qu’au contraire nous n’avons pas perdue de vue un seulinstant.
Restée évanouie entre les bras de son frère delait Michele, sur la plage de la Vittoria, tandis que son mari,fidèle à la fois à ses devoirs envers son prince et à ses promessesenvers son ami, rejoignait le duc de Calabre, au risque de sa vie,et laissait Luisa à Naples, au risque de son bonheur, Luisa,reportée dans la voiture, avait été ramenée, au grand étonnement deGiovannina, à la maison du Palmier.
Michele, qui ignorait les causes réelles decet étonnement auquel le sourcil froncé et l’œil presque menaçantde Giovannina donnaient un caractère tout particulier, raconta leschoses comme elles s’étaient passées.
Luisa se mit au lit avec une fièvre ardente.Michele passa la nuit dans la maison, et, comme le lendemain, aupoint du jour, l’état de Luisa ne s’était point amélioré, il courutprévenir le docteur Cirillo.
Pendant ce temps, le facteur apporta unelettre à l’adresse de Luisa.
Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avaitremarqué, que chaque fois qu’arrivait une lettre pareille à cellequ’elle tenait entre ses mains, l’émotion de sa maîtresse en larecevant était grande ; puis qu’elle se retirait ets’enfermait dans la chambre de Salvato, d’où elle ne sortait queles yeux rouges de larmes.
Elle comprit donc que c’était une lettre deSalvato, et, à tout hasard, et sans savoir encore si elle la liraitou non, elle la garda, ayant pour excuse de ne pas l’avoir remise,si la lettre était réclamée, l’état dans lequel se trouvaitLuisa.
Cirillo accourut. Il avait cru Luisapartie ; mais, au simple récit de Michele, qui le ramenait, ildevina tout.
On sait la tendresse paternelle du bon docteurpour Luisa. Il reconnut chez la malade tous les symptômes de lafièvre cérébrale, et, sans lui faire une question qui pût ajouterau trouble moral qu’elle avait éprouvé, il s’occupa de combattre lemal matériel. Trop habile pour se laisser vaincre par une maladieconnue quand cette maladie en était à peine à son début, il lacombattit énergiquement, et, au bout de trois jours, Luisa était,sinon guérie, du moins hors de danger.
Le quatrième jour, elle vit sa porte s’ouvrir,et, à la vue de la personne qui entra, poussa un cri de joie ettendit ses deux bras vers elle. Cette personne, c’était son amie decœur, la duchesse Fusco. Comme l’avait prédit San-Felice, la reinepartie, la duchesse disgraciée revenait à Naples. En quelquesinstants, la duchesse fut au courant de la situation. Depuis troismois, Luisa avait été forcée de tout enfermer dans son cœur ;depuis quatre jours, son cœur débordait, et, malgré cette maximed’un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les secrets desautres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout d’unquart d’heure, Luisa n’avait plus de secrets pour son amie.
Inutile de dire que la porte de communicationfut plus ouverte que jamais, et qu’à toute heure du jour et de lanuit, la duchesse eut la disposition de la chambre sacrée.
Le jour où elle avait quitté le lit, Luisaavait reçu une nouvelle lettre de Portici. Giovannina l’avait vueavec inquiétude prendre cette lettre. Puis elle avait attendu quela lecture en fût faite. Si cette lettre indiquait la lettreprécédente, et si Luisa la réclamait, Giovannina cherchait cettelettre, la retrouvait intacte, et mettait son oubli sur le comptede la préoccupation que lui avait causée la maladie de samaîtresse. Si Luisa ne la réclamait pas, Giovannina la conservait àtout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu’ellen’avait pas encore mûri, mais qui déjà était en germe dans soncerveau.
Les événements suivaient leur cours. Onconnaît ces événements : nous les avons longuement racontés.La duchesse Fusco, lancée dans le parti patriote, avait rouvert sessalons et y recevait tous les hommes éminents et toutes les femmesdistinguées de ce parti. Au nombre de ces femmes était ÉléonoreFonseca-Pimentel, que nous allons bientôt voir, avec l’âme d’unefemme et le courage d’un homme, se mêler aux événements politiquesde son pays.
Ces événements politiques avaient pris pourLuisa, qui, jusque-là, ne s’en était jamais préoccupée, uneimportance suprême. Si bien que fussent renseignés les familiers dela duchesse Fusco, il y avait toujours un point sur lequel Luisaétait mieux renseignée qu’eux : c’était la marche des Françaissur Naples. En effet, tous les trois ou quatre jours, elle savaitprécisément où étaient les républicains.
Elle avait reçu aussi deux lettres duchevalier. Dans la première, où il lui annonçait son arrivée à bonport à Palerme, il lui exprimait tout son regret de ce que l’étatorageux de la mer l’eût empêchée de s’embarquer avec lui ;mais il ne lui disait point de venir le rejoindre. La lettre étaittendre, calme et paternelle, comme toujours. Il était probable quele chevalier n’avait point entendu ou n’avait pas voulu entendre ledernier cri de désespoir jeté par Luisa.
La seconde lettre contenait, sur la situationde la cour à Palerme, des détails que l’on trouvera dans la suitede notre récit. Mais, pas plus que la première, elle n’exprimait ledésir de la voir quitter Naples. Au contraire, elle lui donnait desconseils sur la manière dont elle devait se conduire au milieu descrises politiques qui allaient agiter la capitale, et la prévenaitque, par le même courrier, la maison Backer recevait avis de mettreà la disposition de la chevalière San-Felice les sommes dont ellepourrait avoir besoin.
Le même jour, la lettre du chevalier à lamain, André Backer, que Luisa n’avait point revu depuis le jour desa visite à Caserte, se présentait à la maison du Palmier.
Luisa le reçut avec la grâce sérieuse qui luiétait habituelle, le remercia de son empressement, mais le prévintque, vivant très-retirée, elle avait décidé de ne recevoir aucunevisite pendant l’absence de son mari. S’il arrivait qu’elle eûtbesoin d’argent, elle passerait elle-même à la banque, ou yenverrait Michele avec un reçu.
C’était un congé dans toutes les formes. Andréle comprit, et se retira en soupirant.
Luisa le reconduisit jusqu’au perron et dit àGiovannina, qui venait de fermer la porte derrière lui :
– Si jamais M. André Backer sereprésentait à la maison et demandait à me parler, souvenez-vousque je n’y suis pas.
On connaît la familiarité des serviteursnapolitains avec leurs maîtres.
– Ah ! mon Dieu ! réponditGiovannina, comment un si beau jeune homme a-t-il pu déplaire àmadame ?
– Il ne m’a point déplu, mademoiselle,répondit froidement Luisa ; mais, en l’absence de mon mari, jene recevrai personne.
Giovannina, toujours mordue au cœur par lajalousie, fut sur le point de répliquer : « ExceptéM. Salvato ; » mais elle se retint, et un souriredubitatif fut sa seule réponse.
La dernière lettre que Luisa avait reçue deSalvato portait la date du 19 janvier : elle arriva le 20.
Toute la journée du 20 se passa pour Naplesdans les angoisses, et pour Luisa ces angoisses furent plus grandesque pour tout autre. Elle savait par Michele les formidablespréparatifs de défense qui s’exécutaient ; elle savait parSalvato que le général en chef avait juré de prendre la ville àtout prix.
Salvato suppliait Luisa, si l’on bombardaitNaples, de se mettre à l’abri des projectiles dans les caves lesplus profondes de sa maison.
Ce danger était surtout à craindre si lechâteau Saint-Elme ne tenait point la promesse qu’il avait faite etse déclarait contre les Français et les patriotes.
Le 21, au matin, une grande agitation semanifesta dans Naples. Le château Saint-Elme, on se le rappelle,avait arboré le drapeau tricolore ; donc, il tenait sapromesse et se déclarait pour les patriotes et pour lesFrançais.
Luisa en fut joyeuse, non point pour lespatriotes, non point pour les Français : elle n’avait jamaiseu aucune opinion politique ; mais il lui sembla que cet appuidonné aux Français et aux patriotes diminuait le danger que couraitson amant, puisqu’il était patriote de cœur, Françaisd’adoption.
Le même jour, Michele vint lui faire visite.Michele, l’un des chefs du peuple, décidé à combattre jusqu’à lamort pour une cause qu’il ne comprenait pas très-bien, mais àlaquelle il appartenait par le milieu dans lequel il était né etpar le tourbillon qui l’entraînait, – Michele, en cas d’accident,venait faire ses adieux à Luisa et lui recommander sa mère.
Luisa pleurait fort en prenant congé de sonfrère de lait ; mais toutes ses larmes n’étaient pas pour ledanger que courait Michele : une bonne moitié coulait sur lesdangers qu’allait courir Salvato.
Michele, moitié riant, moitié pleurant, de soncôté, et ne voyant pas plus loin que les paroles de Luisa, essayade rassurer celle-ci sur son sort en lui rappelant la prédiction deNanno. Selon la sorcière albanaise, Michele devait mourir colonelet pendu. Or, Michele n’était encore que capitaine, et, s’il étaitexposé à la mort, c’était à la mort par le fer ou par le feu, etnon par la corde.
Il est vrai que, si la prédiction de Nanno seréalisait pour Michele, elle devait se réaliser aussi pour Luisa,et que, si Michele mourait pendu, Luisa devait mourir surl’échafaud.
L’alternative n’était pas consolante.
Au moment où Michele s’éloignait de Luisa, lamain de celle-ci le retint, et ces paroles qui depuis longtempserraient sur ses lèvres, s’en échappèrent :
– Si tu rencontres Salvato…
– Oh ! petite sœur ! s’écriaMichele.
Tous deux s’étaient parfaitement compris.
Une heure après leur séparation, les premierscoups de canon se faisaient entendre.
La plupart des patriotes de Naples, ceux qui,par leur âge avancé ou l’état pacifique qu’ils exerçaient,n’étaient point appelés à prendre les armes, étaient réunis chez laduchesse Fusco. Là, d’heure en heure, arrivaient les nouvelles ducombat. Mais Luisa prenait trop d’intérêt à ce combat pour attendreces nouvelles dans le salon et au milieu de la société réunie chezla duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, à genoux devant lecrucifix, elle priait.
Chaque coup de canon lui répondait aucœur.
De temps en temps, la duchesse Fusco venait àson amie et lui donnait des nouvelles des progrès que faisaient lesFrançais, mais, en même temps, avec une espèce d’orgueil national,lui disait la merveilleuse défense des lazzaroni.
Luisa répondait par un gémissement. Il luisemblait que chaque boulet, chaque balle, menaçait le cœur deSalvato. Cette lutte terrible serait-elle donc éternelle ?
Pendant les événements du 21 et du 22, Luisase coucha tout habillée sur le lit de Salvato. Plusieurs alertesfurent causées par les lazzaroni : la réputation depatriotisme de la duchesse n’était pas sans danger. Luisa ne sepréoccupait point de ce qui faisait l’inquiétude des autres :elle ne songeait qu’à Salvato, ne pensait qu’à Salvato.
Dans la matinée du troisième jour, lafusillade cessa, et l’on vint annoncer que les Français étaientvainqueurs sur tous les points, mais pas encore maîtres de laville.
Qu’était-il arrivé après cette lutteacharnée ? Salvato était-il mort ou vivant ?
Le bruit du combat avait cessé tout à faitavec les trois derniers coups de canon du château Saint-Elme, tiréssur les pillards du palais royal.
Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s’ilne leur était point arrivé malheur ; – Michele le premier sansdoute, car Michele pouvait venir à toute heure du jour, trouverLuisa, tandis que Salvato, ignorant qu’elle fût seule, n’oseraitjamais se présenter chez elle qu’à la nuit et par le cheminconvenu.
Luisa se mit à la fenêtre, les yeux fixés surChiaïa : c’était de ce côté que devaient lui venir lesnouvelles.
Les heures s’écoulaient. Elle apprit lareddition complète de la ville ; elle entendit les cris de lafoule qui accompagnait Championnet au tombeau de Virgile ;elle sut l’annonce faite, pour le lendemain, de la liquéfaction dubienheureux sang de saint Janvier ; mais toutes ces chosespassèrent devant son intelligence comme des fantômes passent prèsdu lit d’un homme endormi. Ce n’était rien de tout cela qu’elleattendait, qu’elle demandait, qu’elle espérait.
Laissons Luisa à sa fenêtre, rentrons dans lavilla et assistons aux angoisses d’une autre âme, non moinstroublée que la sienne.
On sait de qui nous voulons parler.
Ou nous avons bien mal réussi dans le portraitphysique et moral que nous avons essayé de tracer de Salvato, ounos lecteurs savent que, de quelque ardent désir que notre jeuneofficier fût atteint de revoir Luisa, le devoir du soldat prenait,en toute circonstance, le pas sur le désir de l’amant.
Il s’était donc détaché de l’armée, il s’étaitdonc éloigné de Naples, il s’en était donc rapproché sans uneplainte, sans une observation, quoiqu’il eût parfaitement su qu’aupremier mot qu’il eût dit à Championnet de l’aimant qui l’attiraità Naples, son général, qui avait pour lui la tendresse del’admiration, la plus profonde peut-être de toutes les tendresses,l’eût poussé en avant et lui eût donné toutes facilités pour entrerle premier à Naples.
Au moment où, arrivé à temps au largo dellePigne pour sauver la vie à Michele, il tint le jeune lazzaronepressé sur sa poitrine, son cœur bondit d’une double joie, d’abordparce qu’il pouvait, dans une mesure plus complète, reconnaître leservice qu’il lui avait rendu, ensuite parce que, resté seul aveclui, il allait avoir des nouvelles de Luisa et quelqu’un à quiparler d’elle.
Mais, cette fois encore, son attente avait ététrompée. La vive imagination de Championnet avait vu dans laréunion des lazzaroni et de Salvato un événement dont il pouvaittirer parti. Le germe de l’idée qu’il avait mûrie au point de fairefaire à saint Janvier son miracle lui était entré dans l’esprit, etil avait résolu de donner en garde la cathédrale à Salvato, et dechoisir Michele pour conduire celui-ci à la cathédrale.
On a vu que ce double choix était bon,puisqu’il avait réussi.
Seulement, Salvato était consigné jusqu’aulendemain à la garde de la cathédrale, dont il répondait.
Mais à peine parvenu jusqu’à l’archevêché, àpeine ses grenadiers disposés sous le portail de l’église et sur lapetite place qui donne sur la strada dei Tribunali, Salvato avaitjeté son bras autour du cou de Michele et l’avait entraîné dans lacathédrale, sans lui dire autre chose que ces deux mots, quicontenaient un monde d’interrogations :
– ET ELLE ?
Et Michele, avec la profonde intelligencequ’il puisait dans le triple sentiment de vénération, de tendresseet de reconnaissance qu’il avait pour Luisa, Michele lui avait toutraconté, depuis les efforts impuissants de la jeune femme pourpartir avec son mari, jusqu’à ce dernier mot échappé, il y avaittrois jours, au plus profond de son cœur : SI TU RENCONTRESSALVATO !…
Ainsi, les derniers mots de Luisa et lespremiers mots de Salvato pouvaient se traduire ainsi :
– Je l’aime toujours !
– Je l’adore plus que jamais !
Quoique le sentiment que Michele portait àAssunta n’eût pas atteint les proportions de l’amour que Salvato etLuisa avaient l’un pour l’autre, le jeune lazzarone pouvait mesurerles hauteurs auxquelles il n’atteignait point ; et, dansl’effusion de sa reconnaissance, dans cette joie de vivre que lajeunesse éprouve à la suite d’un grand danger disparu, Micheles’était fait l’interprète des sentiments de Luisa avec plus devérité et même d’éloquence qu’elle n’eût osé le faire elle-même,et, au nom de Luisa, sans en avoir été chargé par Luisa, il luiavait vingt fois répété, – chose que Salvato ne se lassait pasd’entendre, – il lui avait vingt fois répété que Luisal’aimait.
C’était Michele à le dire et Salvato àl’écouter que tous deux passaient leur temps, tandis que, commesœur Anne, Luisa regardait si elle ne voyait rien venir sur laroute de Chiaïa.
La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu’elleeut l’espoir de distinguer quelque chose dans le crépuscule, Luisatint ses regards à la fenêtre ; seulement, son regards’élevait de temps en temps vers le ciel, comme pour demander àDieu s’il n’était pas là-haut, près de lui, celui qu’elle cherchaitvainement sur la terre.
Vers huit heures, il lui sembla reconnaîtredans les ténèbres un homme ayant la tournure de Michele. Cet hommes’arrêta à la porte du jardin ; mais, avant qu’il eût eu letemps d’y frapper, Luisa avait crié :« Michele ! » et Michele avait répondu :« Petite sœur ! »
Au son de cette voix qui l’appelait, Micheleétait accouru, et, comme la fenêtre n’était qu’à la hauteur de huitou dix pieds, profitant des interstices des pierres, il avaitgrimpé le long de la muraille, et, se cramponnant au balcon, ilavait sauté dans l’intérieur de la salle à manger.
Au premier son de la voix de Michele, aupremier regard que Luisa jeta sur lui, elle comprit qu’elle n’avaità redouter aucun malheur, tant le visage du jeune lazzaronerespirait la paix et le bonheur.
Ce qui la frappa surtout, ce fut l’étrangecostume dont son frère de lait était revêtu.
Il portait d’abord une espèce de bonnet deuhlan, surmonté d’un plumet qui semblait emprunté au panache d’untambour-major ; son torse était enfermé dans une courtejaquette bleu de ciel, toute passementée de ganses d’or sur lapoitrine et toute soutachée d’or sur les manches ; à son coupendait, couvrant l’épaule gauche seulement, un dolman rouge, nonmoins riche que la jaquette. Un pantalon gris à ganse d’orcomplétait ce costume, rendu plus formidable encore par le grandsabre que le lazzarone tenait de la libéralité de Salvato et qui,il faut rendre justice à son maître, n’était pas resté oisifpendant les trois jours qui venaient de s’écouler.
C’était le costume de colonel du peuple que,sachant la fidélité que le lazarone avait montrée à Salvato, legénéral en chef s’était empressé de lui envoyer.
Michele l’avait revêtu à l’instant même, et,sans dire à Salvato dans quel but il lui demandait cette grâce, ilavait sollicité de l’officier français un congé d’une heure, quecelui-ci lui avait accordé.
Il n’avait fait qu’un bond du porche de lacathédrale chez les Assunta, où sa présence à une pareille heure etdans un pareil costume avait jeté la stupéfaction, non-seulementchez la jeune fille, mais encore chez le vieux Basso-Tomeo et sestrois fils, dont deux étaient occupés à panser dans un coin lesblessures qu’ils avaient reçues. Il avait été droit à l’armoire,avait choisi le plus beau costume de sa maîtresse, l’avait roulésous son bras ; puis, en lui promettant de revenir lelendemain matin, il était parti avec une multiplicité de gambadeset un décousu de paroles qui lui eussent bien certainement faitdonner le surnom del Pazzo, s’il n’eût point été depuislongtemps décoré de ce surnom.
Il y a loin de la Marinella à Mergellina, et,pour aller del’une à l’autre, il faut traverser Naples dans toutesa largeur ; mais Michele connaissait si bien tous les vicoliet toutes les ruelles qui pouvaient lui faire gagner un mètre deterrain, qu’il ne mit qu’un quart d’heure à faire le trajet qui leséparait de Luisa et l’on a vu que, pour diminuer d’autant cetrajet, il venait de grimper par la fenêtre au lieu d’entrer par laporte.
– D’abord, dit Michele en sautant du rebord dela fenêtre dans l’appartement, il vit, il se porte bien, il n’estpas blessé, et t’aime comme un fou !
Luisa jeta un cri de joie ; puis, mêlantla tendresse qu’elle avait pour son frère de lait à la joie que luicausait la bonne nouvelle apportée par lui, elle le prit dans sesbras et le pressa sur son cœur en murmurant :
– Michele ! cher Michele ! que jesuis heureuse de te revoir !
– Et tu peux t’en réjouir, car il ne s’en estpas fallu de beaucoup que tu ne me revisses pas : sans lui,j’étais fusillé.
– Sans qui ? demanda Luisa, quoiqu’ellesût bien de qui parlait Michele.
– Lui, pardieu ! dit Michele, c’estlui ! Est-ce qu’il y en avait un autre que M. Salvato quiput m’empêcher d’être fusillé ? Qui diable se serait inquiétédes trous que sept ou huit balles peuvent faire à la peau d’unpauvre lazzarone ? Mais lui, il est accouru, il a dit :« C’est Michele ! il m’a sauvé la vie : je demandegrâce pour lui. » Il m’a pris dans ses bras, il m’a embrassécomme du pain, et le général en chef m’a fait colonel ; ce quime rapproche fièrement de la potence, ma chère Luisa.
Puis, voyant que sa sœur de lait l’écoutaitsans rien comprendre à ses paroles :
– Mais il ne s’agit pas de tout cela,continua-t-il. Au moment d’être fusillé, j’ai fait un vœu danslequel tu es pour quelque chose, petite sœur.
– Moi ?
– Oui, toi. J’ai fait vœu que, si j’enréchappais, et il n’y avait pas grande chance, je t’enréponds ! j’ai fait vœu que, si j’en réchappais, la journée nese passerait pas sans que j’allasse avec-toi, petite sœur, faire maprière à saint Janvier. Or, il n’y a pas de temps à perdre, et,comme on pourrait être étonné de voir une grande dame comme toicourir les rues de Naples en donnant le bras à Michele le Fou, toutcolonel qu’il est, je t’apporte un costume sous lequel on ne tereconnaîtra pas. Tiens !
Et il laissa tomber aux pieds de Luisa lepaquet contenant les habits d’Assunta.
Luisa comprenait de moins en moins ; maisson instinct lui disait qu’il y avait, au fond de tout cela, pourson cœur bondissant, quelque surprise que ne pouvait deviner sonesprit ; et peut-être ne voulait-elle pas approfondir lamystérieuse proposition de Michele, de peur d’être obligée de lerefuser.
– Allons, dit Luisa, puisque tu as fait unvœu, mon pauvre Michele, et que tu crois devoir la vie à ce vœu, ilfaut le remplir ; y manquer te porterait malheur. Et,d’ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis trouvée enmeilleure disposition de prier qu’en ce moment. Mais…,ajouta-t-elle timidement.
– Quoi, mais ?
– Tu te rappelles qu’il m’avait dit de tenirla fenêtre de la petite ruelle ouverte, ainsi que les portes qui,de cette fenêtre, conduisent à sa chambre ?
– De sorte, dit Michele, que la fenêtre estouverte et que les portes conduisant à sa chambre sontouvertes ?
– Oui. Juge donc ce qu’il eût pensé en lestrouvant fermées !
– Cela lui eût causé, en effet, je te le jure,une bien grande peine. Mais, par malheur, depuis qu’il se portebien, M. Salvato n’est plus son maître, et, cette nuit, il estde garde près du commandant général, et, comme il nepourra quitter ce poste que demain à onze heures du matin, nouspouvons fermer fenêtres et portes, et aller accomplir à saintJanvier le vœu que je lui ai fait.
– Allons donc, soupira Luisa en emportant danssa chambre les vêtements d’Assunta, tandis que Michele allaitfermer les portes et les fenêtres.
En entrant dans la pièce qui donnait sur laruelle, Michele crut voir une ombre qui se dissimulait dans l’anglele plus obscur de l’appartement. Comme cette hâte à se cacherpouvait venir de mauvaises intentions, Michele s’avança les brastendus dans les ténèbres.
Mais l’ombre, voyant qu’elle allait êtreprise, vint au-devant de lui en disant :
– C’est moi, Michele : je suis là parl’ordre de madame.
Michele reconnut la voix de Giovannina, et,comme la chose n’avait rien d’invraisemblable, il ne s’en inquiétapas davantage et seulement se mit à fermer les fenêtres.
– Mais, demanda Giovannina, si M. Salvatovient ?
– Il ne viendra pas, répondit Michele.
– Lui serait-il arrivé malheur ? demandala jeune fille avec un accent qui trahissait, plus qu’un intérêtordinaire et dont elle comprit elle-même l’imprudence ; car,presque aussitôt : – Il faudrait en ce cas, continua-t-elle,apprendre cette nouvelle à madame avec toute sorte deménagements.
– Madame, répondit Michele, sait à ce sujettout ce qu’elle doit savoir, et, sans qu’il soit arrivé malheur àM. Salvato, il est retenu où il est jusqu’à demain matin.
En ce moment, on entendit la voix de Luisa quiappelait sa camériste.
Giovannina, pensive et le sourcil froncé, serendit lentement à l’appel de sa maîtresse, tandis que Michele,habitué aux excentricités de la jeune fille, les remarquantpeut-être, mais ne cherchant même pas à les expliquer, fermait lesfenêtres et les portes, que Luisa s’était vingt fois promis de nepas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant, elle tenaitouvertes.
Lorsque Michele revint dans la salle à manger,Luisa avait complété sa toilette. Le lazzarone jeta un crid’étonnement : jamais sa sœur de lait ne lui avait paru sibelle que sous ce costume, qu’elle portait comme s’il eût toujoursété le sien.
Giovannina, de son côté, regardait samaîtresse avec une étrange expression de jalousie. Elle luipardonnait d’être belle sous ses habits de dame ; mais, filledu peuple, elle ne pouvait lui pardonner d’être charmante sous leshabits d’une fille du peuple.
Quant à Michele, il admirait Luisa franchementet naïvement, et, ne pouvant deviner que chacun de ses éloges étaitun coup de poignard pour la femme de chambre, il ne cessait derépéter sur tous les tons du ravissement :
– Mais regarde donc, Giovannina, comme elleest belle !
Et, en effet, une espèce d’auréolenon-seulement de beauté, mais encore de bonheur, rayonnait autourdu front de Luisa. Après tant de jours d’angoisses et de douleurs,le sentiment si longtemps combattu par elle avait pris le dessus.Pour la première fois, elle aimait Salvato sans arrière-pensée,sans regret, presque sans remords.
N’avait-elle pas fait tout ce qu’elle avait pupour échapper à cet amour ? et n’était-ce pas la fatalitéelle-même qui l’avait enchaînée à Naples et empêchée de suivre sonmari ? Or, un cœur vraiment religieux, comme l’était celui deLuisa, ne croit pas à la fatalité. Si ce n’était pas la fatalitéqui l’avait retenue, c’était donc la Providence ; et sic’était la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venaitde cette fille bénie du Seigneur !
Aussi dit-elle joyeusement à son frère delait :
– J’attends, tu le vois, Michele ; jesuis prête.
Et, la première, elle descendit le perron.
Mais, alors, Giovannina ne put s’empêcher desaisir et d’arrêter Michele par le bras.
– Où va donc madame ? demanda-t-elle.
– Remercier saint Janvier de ce qu’il a bienvoulu sauver aujourd’hui la vie à son serviteur, répondit lelazzarone se hâtant de rejoindre la jeune femme pour lui offrir sonbras.
Du côté de Mergellina, où aucun combat n’avaiteu lieu, Naples présentait encore un aspect assez calme. La rive dela Chiaïa était illuminée dans toute sa longueur, et despatrouilles françaises sillonnaient la foule, qui, toute joyeused’avoir échappé aux dangers qui, pendant trois jours, avaientatteint une partie de la population et avaient menacé le reste,manifestait sa joie à la vue de l’uniforme républicain en secouantses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en criant :« Vive la république française ! vive la républiqueparthénopéenne ! »
Et, en effet, quoique la république ne fûtpoint encore proclamée à Naples et ne dût l’être que le lendemain,chacun savait d’avance que ce serait le mode de gouvernementadopté.
En arrivant à la rue de Tolède, le spectacles’assombrissait quelque peu. Là, en effet, commençait la série desmaisons brûlées ou livrées au pillage. Les unes n’étaient plusqu’un tas de ruines fumantes ; les autres, sans portes, sansfenêtres, sans volets, avec leurs monceaux de meubles brisés devantleur façade, donnaient une idée de ce qu’avait été ce règne deslazzaroni et surtout de ce qu’il eût été s’il eût duré quelquesjours de plus. Vers certains points où avaient été déposés lesmorts et les blessés et où s’étendaient, sur les dalles qui paventles rues, de larges taches de sang, des voitures chargées de sableétaient arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient tomber lesable des voitures, tandis que d’autres, avec des râteaux,étendaient ce sable, comme font en Espagne les valets du cirquelorsque les cadavres des taureaux, des chevaux et quelquefois deshommes sont enlevés de l’arène.
En arrivant à la place du Mercatello, lespectacle devint plus triste. On avait fait, devant la placecirculaire qui s’étend devant le collège des Jésuites, uneambulance, et, tandis que l’on chantait des chansons contre lareine, que l’on allumait des feux d’artifice, que l’on tirait descoups de fusil en l’air, on abattait avec des cris de rage unestatue de Ferdinand Ier, placée sous le portique,et l’on faisait disparaître les derniers cadavres.
Luisa détourna les yeux avec un soupir etpassa.
Sous la porte Blanche, on avait fait unebarricade à moitié démolie, et, en face, au coin de la rueSan-Pietro à Mazella, un palais achevait de brûler et s’écroulaiten lançant vers le ciel des gerbes de feu aussi nombreuses que lesfusées du bouquet d’un feu d’artifice.
Luisa se serrait toute tremblante au flanc deMichele, et cependant sa terreur était mêlée d’un sentiment debien-être dont il lui eût été impossible d’indiquer la cause.Seulement, au fur et à mesure qu’elle approchait de la vieilleéglise, son pas devenait de plus en plus léger, et les anges quiavaient transporté au ciel le bienheureux saint Janvier semblaientlui avoir prêté leurs ailes, pour franchir les degrés qui vont dela rue à l’intérieur du temple.
Michele conduisit Luisa dans un des coins lesplus sombres de la métropole ; il lui mit une chaise devantles genoux et posa une autre chaise à côté de celle-là ; puisil dit à sa sœur de lait :
– Prie, je reviens.
En effet, Michele s’élança hors de l’église.Il avait cru reconnaître, appuyé, rêvant contre une des colonnes,Salvato Palmieri. Il alla à l’officier : c’était bien lui.
– Venez avec moi, mon commandant, luidit-il ; j’ai quelque chose à vous montrer qui vous feraplaisir, j’en suis sûr.
– Tu sais, lui répondit Salvato, que je nepuis point quitter mon poste.
– Bon ! c’est dans votre poste même.
– Alors…, dit le jeune homme suivant Michelepar complaisance, soit.
Ils entrèrent dans la cathédrale, et, à lalueur de la lampe qui brûlait dans le chœur éclairant les raresfidèles venus là pour faire leurs prières nocturnes, Michele montraà Salvato une jeune femme qui priait avec ce profond recueillementdes âmes amoureuses.
Salvato tressaillit.
– Voyez-vous ? demanda Michele en la luimontrant du doigt.
– Quoi ? fit Salvato.
– Cette femme qui prie si dévotement.
– Eh bien ?
– Eh bien, mon commandant, tandis que jeveillerai pour vous et que je veillerai consciencieusement, soyeztranquille, allez vous agenouiller près d’elle. Je ne sais pourquoij’ai dans l’idée qu’elle vous donnera de bonnes nouvelles de mapetite sœur Luisa.
Salvato regarda Michele avec étonnement.
– Allez ! mais allez donc ! luidisait Michele en le poussant.
Salvato fit ce que lui disait Michele ;mais, avant qu’il fût agenouillé près d’elle, au bruit de son pas,qu’elle avait reconnu, Luisa s’était retournée, et un faible cri,retenu à moitié par la majesté du lieu, s’était échappé de lapoitrine des deux jeunes gens.
À ce cri, tout imprégné d’une ineffablebonheur, qui annonçait à Michele qu’il avait réussi selon sesintentions, la joie du lazzarone fut si grande, que, malgré ladignité nouvelle dont il était revêtu, malgré cette majesté du lieuqui avait imposé à Salvato et à Luisa et qui avait éteint dans uneprière leur double cri d’amour, il se livra, à sa sortie del’église, à une série de gambades qui faisaient suite à cellesqu’il avait exécutées en sortant de chez Assunta.
Et maintenant, si l’on juge au point de vue denotre moralité, à nous, cette action de Michele ayant pour but derapprocher les deux amants, sans s’inquiéter si, en faisant lebonheur des uns, il n’ébranlait point la félicité d’un autre, nousy trouverons, certes, quelque chose d’inconsidéré et même derépréhensible ; mais la morale du peuple napolitain n’a pasles mêmes susceptibilités que la nôtre, et quelqu’un qui eût dit àMichele qu’il venait de faire une action douteuse, l’eût bienétonné, lui qui était convaincu qu’il venait de faire la plus belleaction de sa vie.
Peut-être eût-il pu répondre qu’en ménageantaux deux amants leur première entrevue dans une église, il luiavait, par cela même, en la forçant de se passer dans les limitesde la plus stricte bienséance, enlevé ce que le tête-à-tête,l’isolement, la solitude lui eussent, en tout autre lieu, donné dehasardé ; mais nous devons à la plus stricte vérité de direque le brave garçon n’y avait pas même songé.
Nous avons dit l’effet qu’avait produit àNaples l’annonce faite par Championnet du miracle de saint Janvierpour le lendemain.
Championnet avait joué le tout pour le tout.Si le miracle ne se faisait point, c’était une seconde sédition àétouffer ; s’il se faisait, c’était la tranquillité, et, parconséquent, la fondation de la république parthénopéenne.
Pour expliquer cette immense influence desaint Janvier sur le peuple napolitain, disons, en quelques mots,sur quels mérites s’est fondée cette influence.
Saint Janvier n’est pas, comme les autressaints du calendrier, un saint banal à force d’être cosmopolite,invoqué, comme saint Pierre et saint Paul, dans toutes lesbasiliques du monde : saint Janvier est un saint local,patriote, napolitain.
Saint Janvier remonte aux premiers siècles del’Église. Il prêcha la parole du Christ à la fin du IIIeet au commencement du IVe siècle, et convertit desmilliers de païens. Comme tous les convertisseurs, il s’attiranaturellement la haine des empereurs et subit le martyre l’an 305du Christ.
Nous serons forcé, pour faire comprendre lemiracle de la liquéfaction du sang, de donner quelques détails surce martyre.
La supériorité de saint Janvier sur les autressaints est, au dire des Napolitains, incontestable. Et, en effet,les autres saints ont bien fait, de leur vivant et même après leurmort, quelques miracles qui, discutés par les philosophes, sontarrivés jusqu’à nous sous la forme de tradition vague et d’unedemi-authenticité, tandis qu’au contraire, le miracle de saintJanvier s’est perpétué jusqu’à nos jours et se renouvelle deux foispar an, à la plus grande gloire de la ville de Naples et à lasuprême confusion des athées.
Citoyen avant tout, saint Janvier n’aimeréellement que sa patrie et ne fait rien que pour elle. Le mondeentier serait menacé d’un second déluge, ou croulerait autour del’homme juste d’Horace, que saint Janvier ne lèverait pas le boutdu doigt pour le sauver. Mais que les pluies torrentielles denovembre menacent de noyer les récoltes, que les ardeurscaniculaires d’août sèchent les citernes de son pays bien-aimé,saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil ennovembre et de l’eau en août.
Si saint Janvier n’avait pas pris Naples soussa garde toute spéciale, il y a dix siècles que Naples n’existeraitplus, ou serait abaissée au rang de Pouzzoles et de Baïa. Et, eneffet, il n’y a pas de ville au monde qui ait été plus de foisconquise et dominée par l’étranger ! mais, grâce àl’intervention active et persévérante de son patron, lesconquérants ont disparu et Naples est restée.
Les Normands ont régné sur Naples ; maissaint Janvier les a chassés.
Les Souabes ont régné sur Naples ; maissaint Janvier les a chassés.
Les Angevins ont régné sur Naples ; maissaint Janvier les a chassés.
Les Aragonais ont, à leur tour, occupé letrône de Naples ; mais saint Janvier les a punis.
Les Espagnols ont tyrannisé Naples ; maissaint Janvier les a battus.
Enfin, les Français ont occupé Naples ;mais saint Janvier les a éconduits.
Et, comme nous écrivions ces mêmes paroles en1836, nous ajoutions : « Et qui sait ce que saint Janvierfera encore pour sa patrie ? »
Et, en effet, quelle que soit la dominationindigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable oudespotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fonddu cœur de tous les Napolitains et qui les rend patients jusqu’austoïcisme : c’est que tous les rois et tous les gouvernementspasseront et qu’il ne restera, en définitive, à Naples que lesNapolitains et saint Janvier.
L’histoire de saint Janvier commence avecl’histoire de Naples et ne finira probablement qu’avec elle.
La famille de saint Janvier appartientnaturellement à la plus haute noblesse de l’antiquité. Le peuplequi, en 1647, donnait à sa république de lazzaroni, commandée parun lazzarone, le titre de sérénissime royale républiquenapolitaine, et, qui, en 1799, poursuivait les patriotes àcoups de pierres pour avoir osé abolir le titred’Excellence, n’aurait jamais consenti à se choisir unpatron d’origine plébéienne. Le lazzarone est essentiellementaristocrate, ou plutôt, avant tout, a besoin d’aristocratie.
La famille de saint Janvier descend en droiteligne de la famille des Januari de Rome, qui, eux-mêmes, avaient laprétention de descendre de Janus. Ses premières années sontobscures. En 304 seulement, sous le pontificat de saint Marcelin,il est nommé à l’évêché de Bénévent, que le pape vient decréer.
Étrange destinée de l’évêché bénéventin, quicommence à saint Janvier et qui finit àM. de Talleyrand !
La dernière persécution qui avait atteint leschrétiens avait eu lieu sous les empereurs Dioclétien etMaximien ; elle datait de deux ans, c’est-à-dire de 302, etavait été des plus terribles : dix-sept mille martyrsconsacrèrent de leur sang la religion naissante.
Aux empereurs Dioclétien et Maximiensuccédèrent les empereurs Constance et Galère, sous lesquels leschrétiens respirèrent un instant.
Au nombre des prisonniers entassés sous lerègne précédent dans les prisons de Gumes étaient Sosius, diacre deMisène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le tempsqu’avait duré la persécution de 302, saint Janvier n’avait jamaismanqué de leur apporter, au péril de sa vie, les secours de saparole.
Relâchés provisoirement, les prisonnierschrétiens, qui croyaient toute persécution finie, rendaient grâceau Seigneur dans l’église de Pouzzoles, saint Janvier officiant etSosius et Proculus l’aidant à l’œuvre sainte, quand, tout à coup,la trompette se fit entendre, et un héraut à cheval et tout arméentra dans l’église et lut à haute voix un ancien décret deDioclétien, que les nouveaux césars remettaient en vigueur.
Ce décret, fort curieux, qu’il soit vrai ouapocryphe, existe dans les archives de l’archevêché. Nous pouvonsdonc le mettre sous les yeux de nos lecteurs, où nous avons déjàmis quelques pièces historiques ne manquant point d’un certainintérêt.
Le voici :
« Dioclétien, trois fois grand, toujoursjuste, empereur éternel, à tous les préfets et proconsuls del’empire romain, salut !
» Un bruit qui ne nous a pointmédiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines,c’est-à-dire que l’hérésie de ceux qui s’appellent chrétiens,hérésie de la plus grande impiété, reprend de nouvellesforces ; que lesdits chrétiens honorent comme Dieu ce Jésusenfanté par je ne sais quelle femme juive, insultent par desinjures et des malédictions le grand Apollon, et Mercure, etHercule, et Jupiter lui-même, tandis qu’ils vénèrent ce mêmeChrist, que les Juifs ont cloué sur une croix comme sorcier.
« À cet effet, nous ordonnons que tousles chrétiens, hommes et femmes, dans toutes les villes etcontrées, subissent les supplices les plus cruels, s’ils refusentde sacrifier à nos dieux et d’abjurer leur erreur. Si cependantquelques-uns se montrent obéissants, nous voulons bien leuraccorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu’ils soientfrappés par le glaive et punis par la mort la plus dure(pessimo morte.) Sachez, enfin, que, si vous négligez nosdivins décrets nous vous punirons des mêmes peines dont nousmenaçons les coupables. »
Dans la suite de cette histoire, nous aurons,pour faire pendant à celui-ci, à citer un ou deux décrets du roiFerdinand. On pourra les comparer à ceux de Dioclétien, et l’onverra qu’ils se ressemblent beaucoup. Seulement, ceux de l’empereurromain sont mieux rédigés.
Comme on le comprend bien, ni saint Janvier niles deux diacres ne se soumirent à ce décret. Saint Janviercontinua de dire la messe, les deux diacres de la servir ; sibien qu’un beau matin, ils furent arrêtés tous trois dansl’exercice de leurs fonctions.
Inutile de dire que ceux qui assistaient à lamesse furent arrêtés avec eux ; plus inutile encore de direque les prisonniers ne se laissèrent point intimider par lesmenaces du proconsul, nommé Timothée, et confessèrent obstinémentle Christ.
Consignons seulement ceci, c’est qu’au momentde l’arrestation, une vielle femme, qui regardait déjà saintJanvier comme un saint, le supplia de lui donner quelques reliques.Saint Janvier alors lui présenta les deux fioles avec lesquelles ilvenait d’accomplir le mystère de l’Eucharistie, en luidisant :
– Prends ces deux fioles, ma sœur, etrecueilles-y mon sang !
– Mais je suis paralytique et ne puis mettreun pied devant l’autre.
– Bois le vin et l’eau qui y restent, et tumarcheras.
Ce fut sur saint Janvier que s’acharna plusparticulièrement le proconsul, parce que c’était lui que protégeaitparticulièrement le Seigneur.
On commença par le jeter dans une fournaiseardente ; mais le feu s’éteignit, et les charbons enflammésqui couvraient le plancher se changèrent en une jonchée defleurs.
Saint Janvier fut condamné à être jeté dans lecirque et dévoré par les lions.
Au jour indiqué pour le supplice, la foule sepressa dans l’amphithéâtre. Elle y était accourue de tous lespoints de la province ; car l’amphithéâtre de Pouzzoles était,avec celui de Capoue, – d’où se sauva, on s’en souvient, Spartacus,– un des plus beaux de la Campanie.
C’était le même, au reste, dont les ruinesexistent encore aujourd’hui et dans lequel, deux cent trente ansauparavant, le divin empereur Néron avait donné une fête àTiridate, premier roi d’Arménie, lequel, chassé de son royaume parCorbulon, qui soutenait Tigrane, était venu redemander sa couronneau fils de Domitius et d’Agrippine. Tout avait été préparé pourfrapper d’étonnement le barbare. Les animaux les plus puissants,les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui, et,comme il était resté impassible à ce spectacle et que Néron luidemandait ce qu’il pensait de ces combattants dont les effortssurhumains avaient fait éclater le cirque en applaudissements,Tiridate, sans rien répondre, s’était levé en souriant, et, lançantson javelot dans le cirque, il avait percé de part en part deuxtaureaux d’un seul coup.
Depuis le jour où Tiridate avait donné cettepreuve de sa force, jamais le cirque n’avait contenu un si grandnombre de spectacteurs.
À peine le proconsul eut-il pris place sur sontrône et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que lestrois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de laporte par laquelle les animaux devaient être introduits. À un signede Timothée, cette porte s’ouvrit et les animaux de carnages’élancèrent dans l’arène. À leur vue, trente mille spectateursbattirent des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés,répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes lesvoix et éteignit tous les applaudissements ; puis, excités parles cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuistrois jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l’odeurde la chair humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, leslions commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir etles hyènes à lécher leurs lèvres… Mais l’étonnement du proconsulfut grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions secoucher aux pieds des trois martyrs, en signe de respect etd’obéissance, tandis que les liens de saint Janvier tombaientd’eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue libre, il bénissait ensouriant les spectateurs.
Timothée, vous le comprenez bien, proconsulpour l’empereur, ne pouvait pas avoir le dernier avec un misérableévêque, d’autant qu’à la vue du dernier miracle opéré par lui, cinqmille spectateurs s’étaient faits chrétiens. Voyant que le feu nepouvait rien sur son prisonnier et que les lions se couchaient àses pieds, il ordonna que l’évêque et les deux diacres fussent misà mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d’automne, le 19septembre 305, que saint Janvier, accompagné de Proculus et deSosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d’un cratère à moitiééteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y subir le derniersupplice. Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de pas dansla direction du forum, qu’un pauvre mendiant, fendant la foule,vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux.
– Où êtes-vous, saint homme ? demanda lemendiant ; car je suis aveugle et je ne vous vois pas.
– Par ici, mon fils, dit saint Janviers’arrêtant pour écouter le vieillard.
– Oh ! mon père ! s’écria lemendiant, il m’est donc, avant de mourir, accordé de baiser lapoussière que vos pieds ont foulée !
– Cet homme est fou, dit le bourreau ens’apprêtant à le repousser.
– Laissez approcher cet aveugle, je vous prie,dit saint Janvier ; car la grâce du Seigneur est avec lui.
Le bourreau s’écarta en haussant lesépaules.
– Que veux-tu, mon fils ? demanda lesaint.
– Un simple souvenir de vous, quel qu’il soit.Je le garderai jusqu’à la fin de mes jours, et cela me porterabonheur dans ce monde et dans l’autre.
– Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pasque les condamnés n’ont rien à eux ? Imbécile, qui demandel’aumône à un homme qui va mourir !
– Qui va mourir ? répéta le vieillard ensecouant la tête. La chose n’est pas bien sûre, et ce n’est pointla première fois qu’il vous échappe.
– Sois tranquille, répondit le bourreau ;cette fois, il aura affaire à moi.
– Mon fils, dit saint Janvier, il ne me resteplus rien que le linge avec lequel on me bandera les yeux au momentde me décapiter ; je te le laisserai après ma mort.
– Et si les soldats ne me permettent pasd’approcher de vous ?
– Sois tranquille, je te le porteraimoi-même.
– Merci, mon père.
– Adieu, mon fils.
L’aveugle s’éloigna : le cortège repritsa marche.
Arrivé au forum de Vulcano, les trois martyrss’agenouillèrent, et saint Janvier dit à haute voix :
– Mon Dieu, par grâce, veuillez aujourd’huim’accorder le martyre que vous m’avez déjà refusé deux fois !et puisse notre sang qui va couler calmer votre colère et être ledernier sang versé par les persécutions des tyrans contre notresainte Église !
Se levant alors, il embrassa tendrement sesdeux compagnons de martyre et fit signe au bourreau de commencerson œuvre de sang.
Le bourreau trancha d’abord les deux têtes deProculus et de Sosius, qui moururent en chantant les louanges duSeigneur ; mais, comme il s’approchait de saint Janvier pourle décapiter à son tour, il fut pris d’un tremblement convulsif siviolent, que l’épée lui tomba des mains et que la force lui manquapour se courber et la ramasser.
Alors, saint Janvier se banda les yeuxlui-même, et, se mettant dans la position la plus favorable à laterrible opération :
– Eh bien, demanda-t-il au bourreau,qu’attends-tu, mon frère ?
– Je ne pourrai jamais relever cette épée situ ne m’en donnes la permission, et je ne pourrai jamais tetrancher la tête si je n’en reçois l’ordre de ta propre bouche.
– Non-seulement je te permets et te l’ordonne,frère, mais encore je t’en prie.
Aussitôt les forces revinrent au bourreau, quifrappa avec tant de vigueur, que la tête du saint et un de sesdoigts furent tranchés du même coup.
Quant à la double prière que saint Janvieravait adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agrééedu Seigneur ; car le bourreau, en lui tranchant la tête, lemit au rang des martyrs, et, la même année de la mort du saint,Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui assura letriomphe de la religion chrétienne, s’enfuit de Nicomédie, reçut àYork le dernier soupir de Constance Chlore, son père, et futproclamé empereur par les légions de la Grande-Bretagne, des Gauleset de l’Espagne. C’est donc de l’année même de la mort de saintJanvier que date le triomphe de l’Église.
Le soir même de l’exécution, vers neuf heures,deux personnes, pareilles à deux ombres, s’avançaient timidementvers le forum désert, en cherchant des yeux les trois cadavres, quel’on avait laissés sur le lieu même du supplice.
La lune, qui venait de se lever, répandait salumière sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de sorte que l’onpouvait distinguer chaque objet dans tous ses détails.
Les deux personnages qui hantaient seuls celieu désolé étaient, l’un un vieillard, l’autre une vieillefemme.
Tous deux s’observèrent un instant avecdéfiance, puis, enfin, se décidèrent à marcher l’un versl’autre.
Arrivés à la distance de trois pas seulement,tous deux portèrent la main à leur front en faisant le signe de lacroix.
S’étant alors reconnus pourchrétiens :
– Bonjour, mon frère, dit la femme !
– Bonjour, ma sœur, dit le vieillard.
– Qui êtes-vous ?
– Un ami de saint Janvier. Et vous ?
– Une de ses parentes.
– De quel pays êtes-vous ?
– De Naples. Et vous ?
– De Pouzzoles. Qui vous amène à cetteheure ?
– Je viens pour recueillir le sang du martyr.Et vous ?
– Je viens pour ensevelir son corps.
– Voici les deux fioles avec lesquelles il adit sa dernière messe, et qu’il m’a données en sortant de l’égliseet en m’ordonnant de boire l’eau et le vin qui y restaient. J’étaisparalytique, ne pouvant remuer ni bras ni jambes depuis dixans ; mais à peine, selon l’ordre du bienheureux saintJanvier, eus-je vidé les fioles, que je me levai et que jemarchai.
– Et moi, j’étais aveugle. Je demandai aumartyr, au moment où il marchait au supplice, un souvenir delui : il me promit de me donner, après sa mort, le mouchoiravec lequel on lui banderait les yeux. Au moment même où lebourreau lui trancha la tête, il m’apparut, me donna le mouchoir,m’ordonna de l’appuyer sur mes yeux et de venir le soir ensevelirson corps. Je ne savais comment exécuter la seconde partie de sonordre ; car j’étais aveugle ; mais à peine eus-je portéla relique sainte à mes paupières, que, pareil à saint Paul sur laroute de Damas, je sentis tomber les écailles de mes yeux, et mevoici prêt à obéir aux ordres du bienheureux martyr.
– Soyez béni, mon frère ! car je saismaintenant que vous étiez bien véritablement l’ami de saintJanvier, qui m’est apparu en même temps qu’à vous pour m’ordonnerune seconde fois de recueillir son sang.
– Soyez bénie, ma sœur ! car, à mon tour,je vois que vous êtes bien véritablement sa parente. Mais, àpropos, j’oubliais une chose…
– Laquelle ?
– Il m’a bien recommandé de chercher un doigtqui lui a été coupé en même temps que la tête, et de les réunirreligieusement à ses saintes reliques.
– Il m’a dit de même que je trouverais dansson sang un fétu de paille, et m’a ordonné de le garder avec soindans la plus petite des deux fioles.
– Cherchons, ma sœur.
– Cherchons, mon frère.
– Heureusement, la lune nous éclaire.
– C’est encore un bienfait du saint ;car, depuis un mois, la lune était couverte de nuages.
– Voici le doigt que je cherchais.
– Voici le fétu de paille dont on m’aparlé.
Et, tandis que le vieillard de Pouzzolesplaçait dans un coffre le corps, la tête et le doigt du martyr, lavieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait,avec une éponge, jusqu’à la dernière goutte du sang précieux et enremplissait les deux fioles que le saint lui avait données.
C’est ce même sang qui, depuis quinze siècleset demi, se met en ébullition, chaque fois qu’on le rapproche dusaint, et c’est dans cette ébullition prodigieuse, inexplicable, etqui se produit deux fois par an, que consiste le fameux miracle desaint Janvier, qui fait tant de bruit de par le monde et que, degré ou de force, Championnet comptait bien obtenir du saint.
Nous ne suivrons pas les reliques de saintJanvier dans les différentes pérégrinations qu’elles ont accomplieset qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples àBénévent, et enfin les ramenèrent de Bénévent à Naples ; cettenarration nous entraînerait à l’histoire du moyen âge tout entière,et l’on a tant abusé de cette intéressante époque, qu’elle commenceà passer de mode.
C’est depuis le commencement duXVIe siècle seulement que saint Janvier a un domicilefixe et inamovible, d’où il ne sort que deux fois par an, pouraller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire, sépulturedes rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on dérange bienencore le saint ; mais il faut de ces grandes circonstancesqui remuent un empire ou qui bouleversent une province pour lefaire sortir de ses habitudes sédentaires, et chacune de cessorties devient un événement dont le souvenir se perpétue etgrandit par tradition orale dans la mémoire du peuplenapolitain.
C’est à l’archevêché, et dans la chapelle dutrésor, que, tout le reste de l’année, demeure saint Janvier. Cettechapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeoisnapolitains ; c’est le résultat d’un vœu qu’ils firentsimultanément, en 1527, épouvantés qu’ils étaient par la peste quidésola, cette année, la très-fidèle ville de Naples. La pestecessa, grâce à l’intervention du saint, et la chapelle fut bâtiecomme signe de la reconnaissance publique.
À l’opposé des votants ordinaires qui, lorsquele danger est passé, oublient le plus souvent le saint auquel ilsse sont voués, les Napolitains mirent une telle conscience àremplir vis-à-vis de leur patron l’engagement pris, que doñaCatherine de Sandoval, femme du vieux comte de Lemos, vice-roi deNaples, leur ayant offert de contribuer, de son côté, pour unesomme de trente mille ducats, à la confection de la chapelle, ilsrefusèrent cette somme, déclarant qu’ils ne voulaient partager avecaucun étranger, fût-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l’honneurde loger dignement leur saint protecteur.
Or, comme ni l’argent ni le zèle nemanquèrent, la chapelle fut bientôt bâtie. Il est vrai que, pour semaintenir mutuellement en bonne volonté, nobles et bourgeoisavaient passé une obligation, laquelle existe encore, devant maîtreVicenzo de Bassis, notaire public. Cette obligation porte la datedu 13 janvier 1527. Ceux qui l’ont signée s’engagent à fournir,pour les frais du bâtiment, la somme de treize mille ducats ;mais il paraît qu’à partir de cette époque, il fallait déjàcommencer à se défier du devis des architectes : la porteseule coûta cent trente cinq mille francs, c’est-à-dire une sommetriple de celle qui était allouée pour les frais généraux de lachapelle.
La chapelle terminée, on décida qu’onappellerait, pour l’orner de fresques représentant les principalesactions de la vie du saint, les premiers peintres du monde.Malheureusement, cette décision ne fut point approuvée par lespeintres napolitains, qui décidèrent, à leur tour, que la chapellene serait ornée que par les artistes indigènes, lesquels jurèrentque tout rival qui répondrait à l’appel s’en repentiraitcruellement.
Soit qu’ils ignorassent ce serment, soitqu’ils ne crussent point à son exécution, le Guide, le Dominiquinet le chevalier d’Arpino accoururent. Mais le chevalier d’Arpinofut obligé de fuir, avant même d’avoir mis le pinceau à la main. LeGuide, après deux tentatives d’assassinat, auxquelles il n’échappaque par miracle, quitta Naples à son tour. Le Dominiquin seul,aguerri par les persécutions qu’il avait éprouvées, las d’une vieque ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse,n’écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avaitfait successivement la Femme guérissant les malades (avecl’huile de la lampe qui brûle devant saint Janvier) ; laRésurrection d’un jeune homme, et la coupole, lorsqu’unjour il se trouva mal sur son échafaud. On le rapporta chezlui : il était empoisonné.
Alors, les peintres napolitains se crurentdélivrés de toute concurrence ; mais il n’en était pointainsi. Un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux deses élèves pour remplacer le Guide, son maître. Huit jours après,les deux élèves, attirés sur une galère, avaient disparu, sans quejamais plus depuis on entendît reparler d’eux. Alors, Gessi,abandonné, perdit courage et se retira à son tour, et l’Espagnolet,Corenzio, Lanfranco et Sfanzoni se trouvèrent maîtres à eux seulsde ce trésor de gloire et d’avenir auquel ils étaient arrivés pardes crimes.
Ce fut alors que l’Espagnolet peignit sonSaint sortant de la fournaise, compositiontitanesque ; – Stanzoni, la Possédée délivréepar lesaint, – et enfin Lanfranco, la coupole, à laquelle il refusa demettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquinaux angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.
Ce fut à cette chapelle, où l’art aussi avaiteu ses martyrs, que furent confiées les reliques du saint.
Ces reliques se conservent dans une nicheplacée derrière le maître-autel ; cette niche est séparée endeux parties par un compartiment de marbre, afin que la tête dusaint ne puisse regarder son sang, événement qui pourrait fairearriver le miracle avant l’époque fixée, puisque, disent leschanoines, c’est par le contact de la tête et des fioles que lesang figé se liquéfie ; enfin, elle est close par deux portesd’argent massif, sculptées aux armes du roi d’EspagneCharles II.
Ces portes sont fermées par deux clefs, dontl’une est gardée par l’archevêque, et l’autre par une compagnietirée au sort parmi les nobles, et qu’on appelle les députés duTrésor. On voit que saint Janvier jouit tout juste de laliberté accordée aux doges, qui ne pouvaient jamais dépasserl’enceinte de la ville, et qui ne sortaient de leur palais qu’avecla permission du sénat. Si cette réclusion a ses inconvénients,elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de ne pointêtre dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un médecinde village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres,les bedeaux, les sacristains et jusqu’aux enfants de chœur del’archevêché connaissent-ils bien la supériorité de leur positionsur leurs confrères les gardiens des autres saints.
Un jour que le Vésuve faisait des siennes, etque sa lave, au lieu de suivre sa route ordinaire, ou d’aller pourla huitième ou neuvième fois faucher Torre-del-Greco, se dirigeaitsur Naples, il y eut émeute des lazzaroni, qui justement avaient lemoins à perdre en tout cela, mais qui sont toujours à la tête desémeutes, par tradition probablement. Ces lazzaroni se portèrent àl’archevêché et commencèrent à crier pour que l’on sortît le bustede saint Janvier, et qu’on le portât à l’encontre de l’inondationde flammes. Mais ce n’était point chose facile que de leur accorderce qu’ils demandaient. Saint Janvier était sous double clef, et unede ces deux clefs était entre les mains de l’archevêque, pour lemoment en course dans son diocèse, tandis que l’autre était entreles mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu’ils avaientde plus précieux, couraient, les uns d’un côté, les autres del’autre.
Heureusement, le chanoine de garde était ungaillard qui avait le sentiment de la position aristocratique queson saint occupait au ciel et sur la terre. Il se présenta aubalcon de l’archevêché, qui dominait toute la place encombrée demonde ; il fit signe qu’il voulait parler, et, balançant latête de haut en bas, en homme étonné de l’audace de ceux à qui il aaffaire :
– Vous me paraissez encore de plaisantsdrôles, dit-il, de venir ici crier : « SaintJanvier ! saint Janvier ! » comme vouscrieriez : « Saint Fiacre ! » ou :« Saint Crépin ! » Apprenez, canailles ! quesaint Janvier est un seigneur qui ne se dérange pas ainsi pour lepremier venu.
– Tiens ! dit un raisonneur, Jésus-Christse dérange bien pour le premier venu. Quand je demande le bon Dieu,moi, est-ce qu’on me le refuse ?
Le chanoine se mit à rire avec une expressionde foudroyant mépris.
– Voilà justement où je vous attendais,reprit-il. De qui est fils Jésus-Christ, s’il vous plait ?D’un charpentier et d’une pauvre fille. Jésus-Christ est toutsimplement un lazzarone de Nazareth, tandis que saint Janvier,c’est bien autre chose : il est fils d’un sénateur et d’unepatricienne. C’est donc, vous le voyez bien, un autre personnageque Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez.Quant à saint Janvier, c’est moi qui vous le dis, vous aurez beauvous réunir en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plusfort, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas sedéranger.
– C’est juste, dit la foule. Allons chercherle bon Dieu.
Et l’on alla chercher le bon Dieu, qui, moinsaristocrate, en effet, que saint Janvier, sortit de l’égliseSainte-Claire et s’en vint, suivi de son cortège populaire, au lieuqui réclamait sa miséricordieuse présence.
Mais, soit que le bon Dieu ne voulût pasempiéter sur les droits de saint Janvier, soit qu’il n’eût pas lepouvoir de dire à la lave ce qu’il a dit à la mer, la lave continuad’avancer quoiqu’elle fût conjurée au nom de l’hostie sainte et dela présence réelle.
Le danger redoublait donc, et les cris avec ledanger, lorsque la statue de marbre de saint Janvier, qui domine lepont de la Madeleine, et qui, jusque-là, avait tenu sa main droiteappuyée sur son cœur, la détacha et l’étendit vers la lave avec ungeste de domination répondant à celui qui accompagnait le Quosego de Neptune.
La lave s’arrêta.
On comprend quelle fut la gloire de saintJanvier après ce nouveau miracle.
Le roi Charles III, père de Ferdinand,avait été témoin du fait. Il chercha ce qu’il pouvait faire pourhonorer saint Janvier. Ce n’était pas chose facile. Saint Janvierétait noble, saint Janvier était riche, saint Janvier était saint,saint Janvier – il venait de le prouver – était plus puissant quele bon Dieu. Il donna à saint Janvier une dignité à laquellecelui-ci n’avait évidemment jamais eu même l’idéed’atteindre : il le nomma COMMANDANT GÉNÉRAL des troupesnapolitaines, avec trente mille ducats d’appointements.
C’est pourquoi Michele, sans mentir, pouvaitrépondre à Luisa Felice, qui lui demandait où étaitSalvato :
– Il est de garde jusqu’à demain dix heures etdemie du matin près du COMMANDANT GÉNÉRAL.
Et, en effet, comme le disait le bon chanoine,et comme nous l’avons répété après lui, saint Janvier est un saintaristocratique. Il a un cortège de saints inférieurs quireconnaissent sa suprématie, à peu près comme les clients romainsreconnaissaient celle de leur patron. Ces saints le suivent quandil sort, le saluent quand il passe, l’attendent quand il rentre.C’est le conseil des ministres de saint Janvier.
Voici comment se recrute cette troupe desaints secondaires, garde, cortège et cour du bienheureux évêque deBénévent.
Toute confrérie, tout ordre religieux, touteparoisse, tout particulier qui tient à faire déclarer un saint deses amis patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier, n’aqu’à faire fondre une statue d’argent massif du prix de huit milleducats et à l’offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une foisadmise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle. À partirde ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de saprésentation en règle. Comme les anges et les archanges qui, auciel, glorifient éternellement Dieu, autour duquel ils forment unchœur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange decette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à la mêmeréclusion que saint Janvier. Ceux mêmes qui en ont fait don à lachapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu’endéposant entre les mains d’un notaire le double de la valeur de lastatue à laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dansl’intérêt général, on désire faire voir le jour. La somme déposée,le saint sort pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré,son identité constatée, le propriétaire, muni du reçu de son saint,va retirer sa somme. De cette façon, on est sûr que les saints nes’égarent point, ou que, s’ils s’égarent, ils ne seront, du moins,pas perdus, puisque, avec l’argent déposé, on pourra en fairefondre deux au lieu d’un.
Cette mesure qui, au premier abord, peutparaître arbitraire, n’a été prise, il faut le dire, qu’après quele chapitre de saint Janvier a été dupe de sa trop grandeconfiance. La statue de san Gaetano, sortie sans dépôt,non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra mêmejamais. On eut beau essayer d’accuser le saint lui-même etprétendre qu’ayant toujours été assez médiocrement affectionné àsaint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s’étaitprésentée pour faire une fugue, les témoignages les plusrespectables vinrent en foule contredire cette calomnieuseassertion, et, recherches faites, il fut reconnu que c’était uncocher de fiacre qui avait détourné la précieuse statue. On se mità la poursuite du voleur ; mais, comme il avait eu deux joursdevant lui, qu’il avait une voiture attelée de deux chevaux pourfuir, et que la police, n’en ayant pas, était obligée de lepoursuivre à pied, il avait probablement passé la frontièreromaine ; de sorte que, si minutieuses que fussent lesrecherches, elles n’amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureuxjour, une tache indélébile s’étendit sur la respectable corporationdes cochers de fiacre, qui, jusque-là, à Naples comme en France,avait disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et quin’osa plus se faire peindre, revenant au domicile de la pratiqueune bourse à la main, avec cet exergue : Au Cocherfidèle. Il y a plus : si vous avez à Naples unediscussion avec un cocher de fiacre et que vous pensiez que ladiscussion vaille la peine d’appliquer à votre adversaire une deces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez nipar la Pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni parVentre-saint-gris, comme jurait Henri IV ; jurez toutsimplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber àvos pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois surtrois, il se relèvera pour vous donner un coup de couteau.
Comme on le comprend bien, les portes duTrésor sont toujours ouvertes pour recevoir les saints qui désirentfaire partie de la cour de saint Janvier, et cela, sans aucuneinvestigation de date et sans que le récipiendaire ait besoin defaire ses preuves de 1399 ou de 1426. La seule règle exigée, laseule condition sine qua non, c’est que la statue soitd’argent pur, qu’elle soit contrôlée et qu’elle pèse le poids.
Cependant, la statue serait d’or et pèseraitle double, qu’on ne la refuserait pas pour cela. Les seulsjésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun moyen demaintenir ou d’augmenter leur popularité, ont déposé cinq statuesau Trésor dans l’espace de moins de trois ans.
Maintenant, nous espérons que ces détails, quenous avons crus indispensables, une fois donnés, le lecteurcomprendra l’importance de l’annonce faite par le général en chefde l’armée française.
Dès le point du jour, les accès de lacathédrale de Sainte-Claire étaient encombrés par une effroyableaffluence de peuple. Les parents de saint Janvier, les descendantsde la vieille femme que l’aveugle rencontra dans le forum deVulcano recueillant, le sang du saint dans des fioles, avaient prisleurs places dans le chœur, non pour activer le miracle, commec’est leur habitude, mais pour l’empêcher, si c’était possible. Lacathédrale était déjà pleine et dégorgeait dans la rue.
Toute la nuit, les cloches avaient sonné àpleine volée. On eût dit qu’un tremblement de terre les mettait enbranle, tant elles carillonnaient, isolées les unes des autres,dans une indépendance tout individuelle.
Championnet avait donné l’ordre que pas unecloche ne dormît cette nuit-là. Il fallait non-seulement queNaples, mais que toutes les villes, tous les villages, toutes lespopulations environnantes fussent avertis que saint Janvier étaitmis en demeure de faire son miracle.
Aussi, dès le point du jour, les principalesrues de Naples apparurent-elles comme des canaux roulant desfleuves d’hommes, de femmes et d’enfants. Toute cette foule sedirigeait vers l’archevêché pour prendre sa place à la processionqui, à sept heures du matin, devait se mettre en route, del’archevêché à la cathédrale.
En même temps, par toutes les portes de laville, entraient les pêcheurs de Castellamare et de Sorrente, lescorailleurs de Torre-del-Greco, les marchands de macaroni dePortici, les jardiniers de Pouzzoles et de Baïa, enfin les femmesde Procida, d’Ischia, d’Acera, de Maddalone, dans leurs plus richesatours. Au milieu de toute cette foule diaprée, bruyante, dorée,passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux gris etépars, pareille à la sibylle de Cumes, criant plus haut,gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sanss’inquiéter des coups qu’elle donnait, entourée, au reste, sur toutson chemin, de respect et de vénération. C’était quelque parente desaint Janvier en retard, se hâtant de rejoindre ses compagnes pourprendre, à la procession ou dans le chœur de Sainte-Claire, laplace qui lui appartenait de droit.
Dans les temps ordinaires, et quand le miracledoit se faire à sa date, la procession met un jour pour se rendrede l’archevêché à la cathédrale ; les rues sont tellementencombrées, qu’il lui faut quatorze ou quinze heures pour parcourirun trajet d’un demi-kilomètre.
Mais, cette fois, il ne s’agissait point des’amuser en route, de s’arrêter aux portes des cafés et descabarets, de faire trois pas en avant et un en arrière, comme lespèlerins qui ont fait un vœu. Une double haie de soldatsrépublicains s’étendait de l’archevêché à Sainte-Claire, dégageantle passage, dissipant les groupes, faisant disparaître enfin toutobstacle que la procession pouvait rencontrer. Seulement, ilsavaient la baïonnette au côté et des bouquets de fleurs dans lecanon de leur fusil.
Et, en effet, la procession devait faire ensoixante minutes le trajet qu’elle fait ordinairement en quinzeheures.
À sept heures précises, Salvato et sacompagnie, c’est-à-dire la garde d’honneur de saint Janvier, ayantau milieu d’eux Michele, revêtu de son bel uniforme, et portant unebannière sur laquelle était écrit en lettres d’or : GLOIRE ÀSAINT JANVIER ! se mirent en route, partant de l’archevêchépour la cathédrale.
Aussi cherchait-on vainement, dans cettecérémonie toute militaire, cet étrange laisser aller qui fait lecaractère distinctif de la procession de saint Janvier àNaples.
D’habitude, en effet, et lorsqu’elle estabandonnée à elle-même, la procession s’en va vagabonde comme laDurance ou indépendante comme la Loire, battant de ses flots ledouble rang de maisons qui forme ses rives, s’arrêtant tout à coupsans qu’on sache pourquoi elle s’arrête, se remettant en marchesans que l’on puisse deviner le motif qui lui rend le mouvement. Onne voyait pas briller au milieu des flots du peuple les uniformescouverts d’or, de cordons, de croix, des officiers napolitains, uncierge renversé à la main, escortés chacun de trois ou quatrelazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pourrecueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurscierges, tandis que les officiers, la tête haute, ne s’occupantpoint de ce qui se passe à leurs pieds et autour d’eux, faisantroyalement largesse d’un ou deux carlins de cire, lorgnent lesdames amassées aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout enayant l’air de jeter des fleurs sur le chemin de la procession,leur envoient des bouquets en échange de leurs clins d’œil.
On cherchait encore et vainement, autour de lacroix ou de la bannière, mêlés au peuple dont le flot les enveloppeen les isolant, ces moines de tous les ordres et de toutes lescouleurs, capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmeschaussés ou déchaussés ; – les uns au corps gros, gras, rond,court, avec une tête enluminée posée carrément sur de largesépaules, s’en allant comme à une fête de campagne ou à une foire devillage, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de cettebannière qui jette son ombre flottante sur leur front ; riant,chantant, causant, offrant, dans leur tabatière de corne, du tabacaux maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, desnuméros de loterie à celles qui ne le sont pas, regardant, un peuplus charnellement qu’il ne convient aux règles de leur ordre, lesjeunes filles étagées sur le pas des portes, sur les bornes descoins de rue et sur le perron des palais ; – les autres,longs, minces, maigres, émaciés par le jeûne, pâlis parl’abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leurfront d’ivoire, leurs yeux caves et bistrés, marchant sans voir,emportés par le flot humain, spectres vivants, fantômes palpablesqui se sont fait un enfer de ce monde, dans l’espoir que cet enferles conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands jours desfêtes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleursclaustrales par le respect craintif dont ils sont environnés.
Non ! pas de peuple, pas de moines, grasou maigres, ascétiques ou mondains, à la suite de la croix et de labannière. Le peuple est entassé dans les rues étroites, dans lesruelles et les vicoli : il regarde d’un œil menaçant lessoldats français, qui marchent insoucieusement au pas au milieu decette foule, où chaque individu qui la compose a la main sur soncouteau, n’attendant que le moment de le tirer de sa poitrine, desa poche ou de sa ceinture, et de le plonger dans le cœur de cetennemi victorieux, qui a déjà oublié sa victoire et qui remplaceles moines dans les œillades et dans les compliments, mais qui,moins bien reçu qu’eux, n’obtient, en échange de ses avances, quedes murmures et des grincements de dents.
Quant aux moines, ils sont là, mais disséminésdans la foule, qu’ils excitent tout bas au meurtre et à larébellion. Cette fois, si différente que soit la robe qu’ilsportent, leur opinion est la même, et cette voix, comme ondit à Naples, serpente dans la foule, pareille à un éclair chargéd’orage : « Mort aux hérétiques ! mort aux ennemisdu roiet de notre sainte religion ! mort aux profanateurs desaint Janvier ! mort aux Français ! »
Après la croix et la bannière, portées par desgens d’Église et escortées seulement de Pagliuccella, que Micheleavait rallié à lui, puis fait sous-lieutenant, et qui lui-mêmeavait rallié une centaine de lazzaroni, objets pour le moment dessarcasmes de leurs compagnons et des anathèmes des moines, venaientles soixante-quinze statues d’argent des patrons secondaires de laville de Naples, lesquels, comme nous l’avons dit, forment la courde saint Janvier.
Quant à saint Janvier, pendant la nuit, sonbuste avait été transporté à Sainte-Claire, et il attendait surl’autel, exposé à la vénération des fidèles.
Cette escorte de saints, qui, par la réuniondes noms les plus honorés du calendrier et du martyrologe, commandeordinairement sur son passage le respect et la vénération, devaitêtre fort indignée, ce jour-là, de la façon dont elle était reçueet des apostrophes qui lui étaient adressées.
Et, en effet, comme on craignait que laplupart de ces saints, adorés en France, ne donnassent à saintJanvier le conseil de favoriser les Français, les lazzaroni, que lachronique publique avait mis au courant des peccadilles que lesbienheureux avaient à se reprocher, les apostrophaient au fur et àmesure qu’ils passaient, reprochant à saint Pierre ses trahisons, àsaint Paul son idolâtrie, à saint Augustin ses fredaines, à sainteThérèse ses extases, à saint François Borgia ses principes, à saintGaetano son insouciance, et cela, avec des vociférations quifaisaient le plus grand honneur au caractère des saints et quiprouvaient qu’en tête des vertus qui leur avaient ouvert leparadis, figuraient la patience et l’humilité.
Chacune de ces statues s’avançait portée surles épaules de six hommes, et précédée de six prêtres appartenantaux églises où ces saints étaient particulièrement honorés, etchacune d’elles soulevait sur sa route les hourras que nous avonsdits et qui, au fur et à mesure qu’elles approchaient de l’église,passaient des vociférations aux menaces.
Ainsi apostrophées, ainsi menacées, lesstatues arrivèrent enfin à l’église Sainte-Claire, firenthumblement la révérence à saint Janvier, et allèrent prendre leurplace en face de lui.
Après les saints, venait l’archevêque,monseigneur Capece Zurlo, que nous avons déjà vu apparaître dansles troubles qui ont précédé l’arrivée des Français, et qui étaitfortement soupçonné de patriotisme.
Le torrent aboutit à l’église Sainte-Claire,où tout s’engouffra. Les cent vingt hommes de Salvato formaient unehaie allant du portail au chœur, et lui-même était à l’entrée de lanef, son sabre à la main.
Voici le spectacle que présentait l’égliseencombrée :
Sur le maître-autel était, d’un côté, le bustede saint Janvier ; de l’autre, la fiole contenant le sang.
Un chanoine était de garde devantl’autel ; l’archevêque, qui n’a rien à faire avec le miracle,s’était retiré sous son dais.
À droite et à gauche de l’autel était unetribune, de manière qu’entre ces deux tribunes se trouvaitl’autel : la tribune de gauche chargée de musiciens attendant,leurs instruments à la main, que le miracle se fît pour lecélébrer ; la tribune de droite encombrée de vieilles femmess’intitulant parentes de saint Janvier, venant là, d’habitude, pouractiver le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues,cette fois, pour l’empêcher de se faire.
Au haut des marches conduisant au chœurs’étendait une grande balustrade de cuivre doré, à l’ouverture delaquelle, nous l’avons dit, se tenait Salvato, le sabre à lamain.
Devant cette balustrade, c’est-à-dire à sadroite et à sa gauche, venaient s’agenouiller les fidèles.
Le chanoine, debout devant l’autel, prenaitalors la fiole et la leur faisait baiser, montrant à tous le sangparfaitement coagulé ; puis les fidèles, satisfaits, seretiraient pour faire place à d’autres. Cette adoration dubienheureux sang avait commencé à huit heures et demie dumatin.
Le saint, qui a ordinairement un jour, deuxjours et même trois jours pour faire son miracle, et quiquelquefois, au bout de trois jours, ne l’a pas fait, avait deuxheures et demie pour le faire.
Le peuple était convaincu que le miracle ne seferait pas, et les lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu deFrançais qu’il y avait dans l’église, se promettaient si, à dixheures et demie sonnantes, le miracle n’était pas fait, d’avoir bonmarché d’eux.
Salvato avait donné l’ordre à ses cent vingthommes, lorsqu’ils entendraient sonner dix heures, et, parconséquent, lorsque le moment décisif approcherait, d’enlever lesbouquets qui ornaient les canons des fusils et d’y substituer lesbaïonnettes.
Si, à dix heures et demie, le miracle nes’opérait point et si des menaces se faisaient entendre, unemanœuvre était commandée pour que les cent vingt grenadiers fissentdemi-tour, les uns à droite, les autres à gauche, abaissassent lesarmes, et, au lieu de présenter le dos à la foule, luiprésentassent la pointe de leurs baïonnettes. Au commandement« Feu ! » une fusillade terrible s’engagerait ;chaque Français avait cinquante cartouches à tirer.
En outre, une batterie de canons avait étéétablie pendant la nuit au Mercatello, enfilant toute la rue deTolède ; une autre à la strada dei Studi, enfilant le largodelle Pigne et la strada Foria ; enfin deux batteries,adossées, l’une au château de l’Œuf, l’autre à la Victoria,enfilaient d’un côté tout le quai de Santa-Lucia, et de l’autretoute la rivière de Chiaïa.
Le Château-Neuf et le château del Carmine,pourvus de garnison française, se tenaient prêts à tout événement,et Nicolino, sur les remparts du château Saint-Elme, une lunette àla main, n’avait qu’un signe à faire à ses artilleurs pour qu’ilscommençassent le feu qui, terrible traînée de poudre, incendieraitNaples.
Championnet était à Capodimonte, avec uneréserve de trois mille hommes, à la tête de laquelle il devait,selon les circonstances, faire son entrée solennelle et pacifique àNaples, ou descendre, la baïonnette en avant, sur Tolède. On voitque, même à part cette prière à saint Janvier, qui devait êtredécisive et sur laquelle comptait Championnet, toutes les mesuresétaient prises, et que, si l’on s’apprêtait à attaquer d’un côté,on était près de l’autre à se défendre.
Au reste, jamais rumeurs plus menaçantesn’avaient couru dans les rues, au-dessus d’une foule plus compacte,et jamais angoisses plus émouvantes ne furent ressenties par ceuxqui, de leurs balcons ou de leurs fenêtres, dominaient cette fouleet attendaient ou que la paix fut définitivement rétablie, ou queles massacres, les incendies et les pillages recommençassent.
Au milieu de cette foule, et la poussant à larévolte, étaient ces mêmes agents de la reine que nous avons déjàvus si souvent à l’œuvre, les Pasquale de Simone, le beccaïo et ceterrible prêtre calabrais, le curé Rinaldi, qui, de même quel’écume ne se montre à la surface de la mer que les jours detempête, ne se montrait à la surface de la société que les joursd’émeute et de boucherie.
Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes cesmenaces cessaient à l’instant même, comme par magie, dès que l’onentendait la première vibration du marteau des horloges frappant letimbre et marquant l’heure. Cette multitude, attentive, comptaitalors les coups de marteau, mais, l’heure sonnée, remontaitaussitôt à ce diapason de rumeurs confuses qui n’a de comparableque le mugissement de la mer.
Elle compta ainsi huit heures, neuf heures,dix heures.
À dix heures sonnantes, au milieu du silencequi se faisait pour écouter sonner l’heure dans l’église commedehors, les grenadiers de Salvato enlevèrent les bouquets du canonde leurs fusils et les armèrent de leurs baïonnettes. La vue decette manœuvre exaspéra les assistants.
Jusque-là, les lazzaroni s’étaient contentésde montrer le poing à nos soldats : cette fois, ils leurmontrèrent les couteaux.
De leur côté, les vieilles hideuses quis’intitulent les parentes de saint Janvier et qui, en vertu decette parenté, se croient le droit de parler librement au saint, lemenaçaient de leurs plus terribles malédictions, si le miracles’accomplissait ; jamais tant de bras maigres et ridés nes’étaient étendus vers le saint, jamais tant de bouches tordues parla colère et par la vieillesse n’avaient hurlé au pied de l’autelde plus grossières injures. Le chanoine qui faisait voir la fiole,et qu’on relayait de demi-heure en demi-heure, en était assourdi,et semblait près de devenir fou.
Tout à coup, on entendit, dans la rue, unredoublement de cris et de menaces. Il était occasionné par unpeloton de vingt-cinq hussards qui, le mousqueton sur la cuisse,s’avançaient dans l’espace laissé vide, c’est-à-dire entre ladouble haie formée par les soldats français depuis l’archevêchéjusqu’à la cathédrale. Ce peloton, commandé par l’aide de campVilleneuve, calme, impassible, prit une des petites rues quicontournaient la cathédrale, et s’arrêta à la porte extérieure dela sacristie.
Dix heures sonnaient, et il se faisait un deces moments de silence que nous avons indiqués.
Villeneuve descendit de cheval.
– Mes amis, dit-il aux hussards, si, à dixheures trente-cinq minutes, vous ne me voyez pas revenir et si lemiracle n’est point accompli, entrez dans la sacristie sans vousinquiéter de la défense, des menaces ou même de la résistance quipourraient vous être faites.
Un simple « Oui, moncommandant ! » fut la réponse.
Villeneuve pénétra jusqu’à la sacristie, oùtous les chanoines, moins celui qui faisait baiser la fiole,étaient assemblés et s’encourageaient les uns les autres à ne pointlaisser s’opérer le miracle.
En voyant entrer Villeneuve, ils firent unmouvement d’étonnement ; mais, comme c’était un jeune officierde bonne maison, à la figure douce, plutôt mélancolique que sévère,et qui entrait en souriant, ils se rassurèrent, et même ilss’apprêtaient à lui demander compte d’une pareille inconvenance,lorsque, celui-ci, s’avançant vers eux :
– Mes chers frères, dit-il, je viens de lapart du général.
– Pour quoi faire ? demanda le chef duchapitre d’une voix assez assurée.
– Pour assister au miracle, répondit l’aide decamp.
Les chanoines secouèrent la tête.
– Ah ! ah ! dit Villeneuve, vousavez peur, à ce qu’il paraît, que le miracle ne se fassepoint ?
– Nous ne vous cacherons pas, répondit le chefdu chapitre, que saint Janvier est mal disposé.
– Eh bien, répliqua Villeneuve, je viens, moi,vous dire une chose qui changera peut-être ses dispositions.
– Nous en doutons, répondirent en chœur leschanoines.
Alors, Villeneuve, toujours souriant,s’approcha d’une table, et, de la main gauche, tira de sa pochecinq rouleaux de cent louis chacun, tandis que, de la main droite,il prenait une paire de pistolets à sa ceinture ; puis, tirantsa montre à son tour et la plaçant entre les cinq cents louis etles pistolets :
– Voici, dit-il, cinq cents louis destinés àl’honorable chapitre de Saint-Janvier, si, à dix heures et demieprécises, le miracle est fait. Vous le voyez, il est dix heuresquatorze minutes ; vous avez donc encore seize minutes devantvous.
– Et si le miracle ne se fait point ?…demanda le chef du chapitre d’un ton légèrement goguenard.
– Ah ! ceci, c’est autre chose, répondittranquillement l’officier, mais en cessant de sourire. Si, à dixheures et demie, le miracle n’est point fait, à dix heurestrente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller, depuis le premierjusqu’au dernier.
Les chanoines firent un mouvement pourfuir ; mais Villeneuve, prenant un pistolet de chaquemain :
– Que pas un de vous ne bouge, dit-il, àl’exception de celui qui va sortir d’ici pour faire le miracle.
– C’est moi qui le ferai, dit le chef duchapitre.
– À dix heures et demie précises, ripostaVilleneuve, pas une minute avant, pas une minute après.
Le chanoine fit un signe d’obéissance etsortit en se courbant jusqu’à terre.
Il était dix heures vingt minutes.
Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.
– Vous avez encore dix minutes, dit-il.
Puis, sans détourner les yeux de la montre, ilcontinua avec un sang-froid terrible :
– Saint Janvier n’a plus que cinqminutes ! Saint Janvier n’a plus que trois minutes !Saint Janvier n’a plus que deux minutes !
Il est impossible de s’imaginer le tumulte quise faisait et qui, toujours croissant, semblait les rugissements dela mer et de la foudre réunis, quand la demie sonna, précédée dedeux tintements préparatoires.
Un silence de mort lui succéda.
La demie vibra lentement au milieu de cesilence ; puis on entendit la voix du chanoine qui, d’unaccent plein et sonore, au moment où les cris, les menacesrecommençaient, s’écria, en élevant la fiole au dessus destêtes :
– Le miracle est fait !
À l’instant même, rumeurs, cris et menacescessèrent comme par enchantement. Chacun tomba la face contre terreen criant : « Gloire à saint Janvier ! » tandisque Michele, s’élançant hors de l’église, s’écriait du haut duperron en agitant sa bannière :
– Il miracolo è fatto !
Chacun tomba à genoux.
Puis toutes les cloches de Naples, partantavec un ensemble admirable, sonnèrent à pleine volée.
Comme l’avait dit Championnet, il savait uneprière à laquelle saint Janvier ne manquerait pas de se rendre.
Et, en effet, comme on le voit, saint Janviers’y était rendu.
Une joyeuse volée d’artillerie, partant desquatre forts, annonça à Naples et à ses environs que saint Janviervenait de se déclarer pour les Français.
À peine Championnet eut-il entendu le carillondes cloches, mêlé à la quadruple bordée d’artillerie, qu’il compritque le miracle était fait, et qu’il sortit de Capodimonte pourfaire son entrée solennelle à Naples.
Il traversa toute la ville, entrant par lastrada dei Cristallini, suivant le largo delle Pigne, le largoSan-Spirito, le Mercatello, au milieu de la joie la plus bruyanteet des cris mille fois répétés de « Vivent les Français !vive la république française ! vive la républiqueparthénopéenne ! » Toute cette populace, qui, pendanttrois jours, avait combattu contre lui, avait égorgé, mutilé, brûléses soldats, qui, une heure auparavant, était prête à les brûler, àles mutiler, à les égorger encore, – avait été, à l’instant même,convertie par le miracle de saint Janvier, et, du moment que lesaint était pour les Français, ne trouvait plus aucune raisond’être contre eux !
– Saint Janvier sait mieux que nous ce qu’il ya à faire, disaient-ils : faisons donc comme saintJanvier.
De la part du mezzo ceto et de lanoblesse, que l’invasion française arrachait à la tyranniebourbonienne, la joie et l’enthousiasme étaient non moins grands.Toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux tricoloresfrançais et de drapeaux tricolores napolitains mêlant leurs plis enconfondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes femmes setenaient à ces fenêtres, agitant leurs mouchoirs, et criant :« Vive la République ! vivent les Français ! vive legénéral en chef ! » Les enfants couraient devant soncheval en agitant de petites banderoles jaunes, rouges et noires.Il restait bien encore, il est vrai, quelques taches de sang sur lepavé, quelques ruines de maisons fumaient bien encore ; mais,dans ce pays de la sensation du moment, où les orages passent sanslaisser leur trace dans un ciel d’azur, le deuil était déjàoublié.
Championnet se rendit directement à lacathédrale, où l’archevêque Capece Zurlo chanta un TeDeum, en face du buste et du sang de saint Janvier, exposés àtous les regards, et que Championnet, en reconnaissance de laprotection spéciale qu’il accordait aux Français, couvrit d’unemitre ornée de diamants, que le saint daigna accepter et se laissamettre sans résistance.
Nous verrons plus tard ce que devait coûter àl’archevêque cette faiblesse pour les Français.
Pendant que l’on chantait le Te Deumdans l’église, on affichait sur tous les murs la proclamationsuivante :
« Napolitains[3] !
» Soyez libres et sachez user de votreliberté. La république française trouvera dans votre bonheur unelarge compensation de ses fatigues et de ses combats. S’il en estencore parmi vous qui restent partisans du gouvernement tombé, ilssont libres de quitter cette terre de liberté. Qu’ils fuient unpays où il n’y a plus que des citoyens, et, esclaves, retournentavec les esclaves. À partir de ce moment, l’armée française prendle nom d’armée napolitaine et s’engage, par un serment solennel, àmaintenir vos droits et à prendre pour vous les armes toutes lesfois que l’exigeront les intérêts de votre liberté. Les Françaisrespecteront le culte, les droits sacrés de la propriété et despersonnes. De nouveaux magistrats, nommés par vous, par une sage etpaternelle administration, veilleront au repos et au bonheur descitoyens, feront évanouir les terreurs de l’ignorance, calmerontles fureurs du fanatisme, et vous montreront enfin autantd’affection que vous montrait de perfidie le gouvernementtombé. »
Avant de sortir de l’église, Championnet, enrendant Salvato à la liberté, constitua une garde d’honneur quidevait reconduire saint Janvier à l’archevêché et veiller sur lui,avec cette consigne : Respect à saint Janvier.
Dès le matin, et dans la prévision que saintJanvier aurait la complaisance de faire son miracle, complaisancedont ne doutait point Championnet, un gouvernement provisoire avaitété arrêté et six comités avaient été nommés : le comitécentral, – le comité de l’intérieur, – le comité des finances, – lecomité de la justice et de la police, – le comité de lalégislation.
Tous les membres des comités avaient été prisdans le gouvernement provisoire.
Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs despremiers chapitres, étaient membres du gouvernement provisoire, etManthonnet, de plus, ministre de la guerre ; Ettore Caraffaétait nommé chef de la légion napolitaine ; Schipani prendraitl’un des premiers commandements de l’armée lorsque l’armée seraitréorganisée ; Nicolino gardait son commandement du châteauSaint-Elme ; Velasco n’avait rien voulu être, quevolontaire.
De la cathédrale, Championnet se rendit àl’église Saint-Laurent. Cette église, pour les Napolitains, qui,depuis le XIIe siècle, ne se sont jamais gouvernéseux-mêmes, est une espèce de municipalité dans laquelle, aux joursde trouble ou de danger, se sont retirés pour délibérer les élus etles chefs du peuple. Le général était accompagné des membres dugouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l’avons dit, étaienten même temps les membres du comité.
Là, au milieu d’une foule immense, Championnetprit la parole, et, en excellent italien :
« Citoyens, dit-il, vous gouvernerezprovisoirement la république napolitaine ; le gouvernementdéfinitif sera nommé par le peuple, lorsque vous-mêmes,constituants et constitués, gouvernant avec les règles qui ont étéle but de cette révolution, vous aurez abrégé le travail qu’exigela rédaction des nouvelles lois, et c’est dans cette espérance queje vous ai provisoirement remis la charge de législateurs et degouvernants. Vous avez donc autorité sans limites, mais, en mêmetemps, immense responsabilité. Pensez qu’entre vos mains est lebonheur public ou le malheur suprême de la patrie, votre gloire ouvotre déshonneur. Je vous ai nommés ; vos noms ne m’ont étéprésentés ni par la faveur ni par l’intrigue, mais recommandés devotre seule renommée : vous répondrez par vos œuvres à laconfiance qui voit en vous non-seulement des hommes de génie, maisencore de jeunes, chauds et sincères amants de la patrie.
» Dans la constitution de la républiquenapolitaine, vous prendrez, autant que le permettront les mœurs etles lois du pays, exemple de la constitution française, mère de lanouvelle république et de la nouvelle civilisation. En gouvernantvotre patrie, faites la république parthénopéenne, amie, alliée,compagne, sœur de la république française. Quelles ne fassentqu’une, qu’elles soient indivisibles ! N’espérez point debonheur séparés d’elle. Si la république française chancelle, larépublique napolitaine tombe.
» L’armée française, qui garantit votreliberté, prendra, comme je vous l’ai déjà dit, le nom d’arméenapolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera dans vostravaux ; elle combattra avec vous et pour vous, et, enmourant pour votre défense, ne vous demandera d’autre prix quevotre alliance et votre amitié. »
Ce discours s’acheva au milieu desacclamations et des applaudissements, des cris de joie et deslarmes de la foule. Ce spectacle était nouveau pour le pays, cesparoles étaient inconnues aux Napolitains. C’était la première foisque, parmi eux, on proclamait la grande loi de la fraternité despeuples, suprême vœu du cœur, dernière parole de la civilisationhumaine.
Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jourde fête pour les Napolitains : ce que fut pour nous notre 14juillet. Les républicains s’embrassaient en se rencontrant dans lesrues et levaient, en action de grâces, leurs yeux au ciel. Pour lapremière fois, les corps et les âmes se sentaient libres à Naples.La révolution de 1647 avait été la révolution du peuple, toutematérielle et constamment menaçante : celle de 1799 était larévolution de la bourgeoisie et de la noblesse, c’est-à-dire touteintellectuelle et toute miséricordieuse. La révolution deMasaniello était la réclamation de sa nationalité par un peupleconquis à un peuple conquérant ; la révolution de Championnetétait la réclamation de sa liberté faite par un peuple opprimé àson oppresseur. Il y avait donc une immense différence et surtoutun immense progrès entre les deux révolutions.
Et alors, une chose touchante s’accomplit.
Nous avons déjà parlé des trois premiersmartyrs de la liberté italienne, de Vitagliano, de Galiani etd’Emanuele de Deo. Ce dernier avait refusé la vie qu’on lui offraits’il voulait trahir ses complices. C’étaient des enfants : àeux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux avaient étépendus ; puis le troisième, Vitagliano, – comme le supplicedes deux premiers avait produit une certaine émotion dans lepeuple, – le troisième avait été poignardé par le bourreau, de peurqu’à la faveur d’un mouvement, il ne lui échappât, et pendu mortavec sa plaie sanglante au côté comme le Christ. Une députationpatriotique s’organisa spontanément, et dix mille citoyens environvinrent, au nom de la liberté naissante, saluer les familles de cesgénéreux jeunes gens, dont le sang avait consacré la place où l’onallait planter l’arbre de la liberté.
Le soir, des feux de joie furent allumés danstoutes les rues et sur toutes les places, et, comme s’il eût vouluse réunir à saint Janvier, son rival en popularité, le Vésuve lançades flammes qui furent plutôt de sa part une communion àl’allégresse publique qu’une menace. Ces flammes, muettes et sanslave, étaient une espèce de buisson ardent, un Sinaï politique.
Aussi, Michele le Fou, vêtu de son magnifiquecostume, se démenant sur un magnifique cheval, au milieu de sonarmée de lazzaroni, criant à cette heure : « Vive laliberté ! » comme la veille elle avait crié :« Vive le roi ! » disait-il à toute cettepopulace :
– Vous le voyez, ce matin, c’était saintJanvier qui se faisait jacobin, ce soir, c’est le Vésuve qui met lebonnet rouge !
On n’a pas oublié qu’après avoir été retenudepuis le 21 jusqu’au 23 janvier dans le port de Naples par lesvents contraires, Nelson, profitant d’une forte brise dunord-ouest, avait enfin pu appareiller vers les trois heures del’après-midi, et que la flotte anglaise, le même soir, avaitdisparu dans le crépuscule, à la hauteur de l’île de Capri.
Fier de la préférence dont il était l’objet dela part de la reine, Nelson avait tout fait pour reconnaître cettefaveur, et, depuis trois jours, lorsque les augustes fugitifsvinrent lui demander l’hospitalité, toutes les dispositions étaientprises à bord du Van-Guard pour que cette hospitalité fûtla plus confortable possible.
Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambrede la dunette, Nelson avait fait préparer, pour le roi, pour lareine et pour les jeunes princes, la grande chambre des officiers àl’arrière de la batterie haute. Les canons avaient disparu dans desdraperies, et chaque intervalle était devenu un appartement ornéavec la plus grande élégance.
Les ministres et les courtisans auxquels leroi avait fait l’honneur de les emmener à Palerme, étaient logés,eux, dans le carré des officiers, c’est-à-dire dans la partie del’entre-pont autour de laquelle sont les cabines.
Caracciolo avait fait encore mieux : ilavait cédé son propre appartement au prince royal et à la princesseClémentine, et le carré des officiers à leur suite.
La saute de vent, à l’aide de laquelle Nelsonavait pu lever l’ancre, avait eu lieu, comme nous l’avons dit,entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il avait passé – nousl’avons dit – du sud à l’ouest-nord-ouest.
À peine Nelson s’était-il aperçu de cechangement, qu’il avait donné à Henry, son capitaine de pavillon,qu’il traitait en ami plutôt qu’en subordonné, l’ordred’appareiller.
– Faut-il nous élever beaucoup au large deCapri ? demanda le capitaine.
– Avec ce vent-là, c’est inutile, réponditNelson. Nous naviguerons grand largue.
Henry étudia un instant le vent et secoua latête.
– Je ne crois pas que ce vent-là soit fait,dit-il.
– N’importe, profitons-en tel qu’il est…Quoique je sois prêt à mourir et à faire tuer mes hommes, depuis lepremier jusqu’au dernier, pour le roi et la famille royale, je neverrai Leurs Majestés véritablement en sûreté que quand ellesseront à Palerme.
– Quels signaux faut-il faire, aux autresbâtiments ?
– D’appareiller comme nous et de naviguer dansnos eaux, route de Palerme, manœuvre indépendante.
Les signaux furent faits, et, on l’a vu,l’appareillage eut lieu.
Mais, à la hauteur de Capri, en même temps quela nuit, le vent tomba, donnant raison au capitaine de pavillonHenry.
Ce moment d’accalmie donna le temps auxillustres fugitifs, malades et tourmentés depuis trois jours par lemal de mer, de prendre un peu de nourriture et de repos.
Inutile de dire qu’Emma Lyonna n’avait pointsuivi son mari dans le carré des officiers, mais était restée prèsde la reine.
Aussitôt le souper fini, Nelson, qui y avaitassisté, remonta sur le pont. Une partie de la prédiction de Henrys’était déjà accomplie, puisque le vent était tombé, et ilcraignait pour le reste de la nuit, sinon une tempête, du moinsquelque grain.
Le roi s’était jeté sur son lit, mais nepouvait dormir. Ferdinand n’était pas plus marin qu’homme deguerre. Tous les sublimes aspects et tous les grands mouvements dela mer, qui font le rêve des esprits poétiques, lui échappaiententièrement. De la mer, il ne connaissait que le malaise qu’elledonne et le danger dont elle menace.
Vers minuit donc, voyant qu’il avait beau seretourner sur son lit, lui auquel le sommeil ne faisait jamaisdéfaut, il se jeta à bas de son cadre, et, suivi de son fidèleJupiter, qui avait partagé et partageait encore le malaise de sonmaître, sortit par le panneau de commandement et prit un des deuxescaliers de la dunette.
Au moment où sa tête dépassait le plancher, ilvit à trois pas de lui Nelson et Henry, qui semblaient interrogerl’horizon avec inquiétude.
– Tu avais raison, Henry, et ta vieilleexpérience ne t’avait point trompé. Je suis un soldat de mer ;mais, toi, tu es un homme de mer. Non-seulement le vent n’a pointtenu, mais nous allons avoir un grain.
– Sans compter, milord, répondit Henry, quenous sommes en mauvaise position pour le recevoir. Nous aurions dûfaire même route que la Minerve.
Nelson ne put réprimer un mouvement demauvaise humeur.
– Je n’aime pas plus que Votre Seigneurie cetorgueilleux Caracciolo qui la commande ; mais il fautconvenir, milord, que le compliment que vous vouliez bien me fairetout à l’heure, lui aussi le mérite. C’est un véritable homme demer, et la preuve, c’est qu’en passant entre Capri et le capCampanella, il a au vent Capri, – qui va adoucir pour lui laviolence du grain que nous recevrons, sans en perdre une goutte depluie ni une bouffée de vent, – et sous le vent tout le golfe deSalerne.
Nelson se tourna avec inquiétude vers la massenoire qui se dressait devant lui et qui, du côté du sud-ouest, neprésente aucun abri.
– Bon ! dit-il, nous sommes à un mille deCapri.
– Je voudrais en être à dix milles, dit Henryentre ses dents, mais pas assez bas, cependant, pour que Nelson nel’entendît pas.
Une rafale d’ouest passa, précurseur du graindont parlait Henry.
– Faites amener les perroquets et serrez levent.
– Votre Seigneurie ne craint point pour lamâture ? demanda Henry.
– Je crains la côte, voilà tout, réponditNelson.
Henry, de cette voix pleine et sonore du marinqui commande aux vents et aux flots, répéta le commandement, quis’adressait à la fois aux matelots de quart et au timonier.
– Amenez les perroquets !Lofez !
Le roi avait entendu cette conversation et cecommandement, sans y rien comprendre ; seulement, il avaitdeviné qu’on était menacé d’un danger et que ce danger venait del’ouest.
Il acheva donc de monter sur la dunette, et,quoique Nelson n’entendît guère mieux l’italien que, lui,Ferdinand, n’entendait l’anglais, il lui demanda :
– Est-ce qu’il y a du danger,milord ?
Nelson s’inclina, et, se tournant versHenry :
– Je crois que Sa Majesté me fait l’honneur dem’interroger, dit-il. Répondez, Henry, si vous avez compris ce qu’ademandé le roi.
– Il n’y a jamais de danger, sire, réponditHenry, sur un bâtiment commandé par milord Nelson, parce que saprévoyance va au-devant de tous les dangers ; seulement, jecrois que nous allons avoir un grain.
– Un grain de quoi ? demanda le roi.
– Un grain de vent, répondit Henry ne pouvants’empêcher de sourire.
– Je trouve le temps assez beau cependant, ditle roi en regardant, au-dessus de sa tête, la lune qui glissait surun ciel ouaté de nuages laissant entre eux des intervalles d’unbleu foncé.
– Ce n’est point au-dessus de notre tête qu’ilfaut regarder, sire. C’est là-bas, à l’horizon, devant nous. VotreMajesté voit-elle cette ligne noire qui monte lentement dans leciel et qui n’est séparée de la mer, aussi sombre qu’elle, que parun trait de lumière, qui semble un fil d’argent ? Dans dixminutes elle éclatera au dessus de nous.
Une seconde bouffée de vent passa, chargéed’humidité ; sous sa pression, le Van-Guard s’inclinaet gémit.
– Carguez la grande voile ! dit Nelsonlaissant Henry continuer la conversation avec le roi et jetant sescommandements sans transmission intermédiaire. Hâlez bas le grandfoc !
Cette manœuvre fut exécutée avec unepromptitude qui indiquait que l’équipage en comprenaitl’importance, et le vaisseau, déchargé d’une partie de sa toile,navigua sous sa brigantine, sous ses trois huniers et sous sonpetit foc.
Nelson se rapprocha de Henry et lui ditquelques mots en anglais.
– Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie defaire observer à Votre Majesté que, dans quelques minutes, le grainva s’abattre sur nous, et que, si elle reste sur le pont, la pluien’aura pas plus de respect pour elle que pour le dernier de nosmidshipmen.
– Puis-je rassurer la reine et lui dire qu’iln’y a pas de danger ? demanda le roi, qui n’était point fâchéd’être rassuré lui-même en passant.
– Oui, sire, répondit Henry. Avec l’aide deDieu, milord et moi répondons de tout.
Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter,qui, soit redoublement de malaise, soit pressentiment comme en ontparfois les animaux à l’approche du danger, le suivit en gémissant.Comme l’avait annoncé Henry, quelques minutes s’étaient à peineécoulées, que le grain s’abattait sur le Van-Guard etqu’avec un effroyable accompagnement de tonnerre et un déluge depluie, il déclarait la guerre à toute la flotte.
Ferdinand jouait de malheur : après qu’ilavait été trahi par la terre, la mer à son tour le trahissait.
Malgré l’assurance que lui avait donnée le roien descendant près d’elle, la reine, aux premières secoussesqu’éprouva le vaisseau et aux premiers gémissements qu’il poussa,comprit que le Van-Guard était aux prises avec l’ouragan.Placée immédiatement au-dessous du pont, elle entendait sans enrien perdre ce piétinement pressé et irrégulier des matelots quiindique le danger par les efforts que l’on fait pour lutter contrelui. Elle était assise sur son lit, avec toute sa famille groupéeautour d’elle, et Emma, comme d’habitude, couchée à ses pieds.
Lady Hamilton, épargnée par le mal de mer,s’était entièrement vouée aux soins à donner à la reine, aux jeunesprincesses et aux deux jeunes princes, Albert et Léopold. Elle nese levait des pieds de la reine que pour donner une tasse de théaux uns, un verre d’eau sucrée aux autres, pour embrasser au frontsa royale amie, en lui disant quelques-unes de ces paroles quirendent le courage en indiquant le dévouement.
Au bout d’une demi-heure, Nelson descendit àson tour. Le grain était passé ; mais un grain qui n’estparfois qu’un simple accident destiné à épurer le ciel, est parfoisaussi l’avant-coureur d’une tempête. Il ne pouvait donc dire à lareine que tout était fini et lui promettre une nuit parfaitementtranquille.
Sur son invitation, il s’assit et prit unetasse de thé. Les enfants de la reine, le jeune prince Albertexcepté, s’étaient endormis, et la fatigue et l’insouciance del’âge, avaient triomphé de la crainte qui, autant que le malaise,tenait leurs parents éveillés.
Nelson était depuis un quart d’heure à peuprès dans la grande chambre, et, depuis cinq minutes déjà, ilsemblait interroger les mouvements du vaisseau, lorsque l’on grattaà la porte, et que, sur l’invitation de la reine, cetteporte s’ouvrant, un jeune officier parut sur le seuil.
C’était évidemment pour Nelson qu’ilvenait.
– C’est vous, monsieur Parkenson ? ditl’amiral. Qu’y a-t-il ?
– Milord, c’est M. le capitaine Henry,répondit le jeune homme, qui m’envoie dire à Votre Seigneurie que,depuis cinq minutes, les vents ont passé au sud, et que, si nouscontinuons la même bordée, nous serons jetés sur Capri.
– Eh bien, dit Nelson, virez de bord.
– Milord, la mer est dure, le navire fatigueet a perdu toute sa vitesse.
– Ah ! ah ! dit Nelson. Et vous avezpeur de manquer à virer ?
– Le navire oscille.
Nelson se leva, salua la reine et le roi avecun sourire, et suivit le lieutenant.
Le roi, nous l’avons dit, ne savait pasl’anglais ; la reine le savait ; mais, les termes demarine ne lui étant pas familiers, elle avait compris seulementqu’il venait de surgir un nouveau danger ; elle interrogeaEmma des yeux.
– Il paraît, répondit Emma, qu’il y a àexécuter une manœuvre difficile, et qu’on n’ose le faire enl’absence de milord.
La reine fronça le sourcil et poussa uneespèce de gémissement ; Emma, chancelant sur le planchermobile, alla écouter à la porte.
Nelson, qui comprenait le danger, étaitremonté vivement sur la dunette. Le vent, comme l’avait dit lelieutenant Parkenson, avait sauté au sud ; il faisait sirocco,et le bâtiment avait le vent complétement debout.
L’amiral jeta un regard rapide et inquietautour de lui. Le temps, nuageux toujours, s’était cependantéclairci. Capri se dessinait à bâbord, et l’on s’en était approchéau point de distinguer, à la pâle lueur de la lune, tamisée àtravers les nuages, les points blancs indiquant les maisons. Maisce que l’on distinguait surtout, c’était une large frange d’écumeblanchissant sur toute la longueur de l’île et indiquant avecquelle fureur la vague s’y brisait.
À peine Nelson eut-il jeté un coup d’œilautour de lui, qu’il jugea la situation. Le vent du sud avaitmasqué la voilure : les mâts, surchargés de toile, craquaient.De sa voix bien connue de l’équipage, il cria :
– Changez la barre ! changezderrière !
Et, s’adressant au capitaine Henry :
– Virons en culant ! ajouta-t-il.
La manœuvre était hasardeuse. Si le vaisseaumanquait son abattée, il était jeté à la côte.
À peine fut-elle commencée, qu’on eût cru quele vent et la mer avaient compris le commandement de Nelson ets’entendaient pour s’y opposer. La voile du petit hunier pesant deplus en plus sur le mât de hune, le mât plia comme un roseau et fitentendre un craquement terrible. S’il se rompait, le bâtiment étaitperdu.
En ce moment d’angoisses, Nelson sentitquelque chose peser légèrement à son bras gauche. Il tourna latête : c’était Emma.
Ses lèvres s’appuyèrent au front de la jeunefemme avec une fiévreuse énergie, et, frappant du pied, comme si lenavire eût pu l’entendre :
– Vire donc ! murmura-t-il, viredonc !
Le navire obéit. Il fit son abattée, et, aprèsquelques minutes de doute, se trouva courant, bâbord amures, àl’ouest-nord-ouest.
– Bon ! murmura Nelson en respirant, nousavons maintenant cent cinquante lieues de mer devant nous avant derencontrer la côte.
– Ma chère lady Hamilton, dit une voix, ayezla bonté de me traduire en italien ce que vient de dire milord.
Cette voix était celle du roi, qui, ayant vusortir Emma, l’avait suivie, et, derrière elle, était monté sur ladunette.
Emma lui donna l’explication des paroles deNelson.
– Mais, dit le roi, qui n’avait aucune notionde l’art maritime, il me semble que nous n’allons point en Sicileet qu’au contraire le bâtiment, comme disent les marins, a le capsur la Corse.
Emma transmit à Nelson l’observation duroi.
– Sire, répondit Nelson avec une certaineimpatience, nous nous élevons au vent pour courir des bordées, et,si Sa Majesté me fait l’honneur de rester sur la dunette, elle va,dans vingt minutes, nous voir virer de bord et rattraper le tempset le chemin que nous avons perdus.
– Virer de bord ? Oui, je comprends, ditle roi : c’est faire ce que vous venez de faire tout àl’heure. Mais est-ce que vous ne pourriez pas virer de bord un peumoins souvent ? Tout à l’heure, il m’a semblé que vousm’arrachiez l’âme.
– Sire, si nous étions dans l’Atlantique etque, vent debout, j’allasse des Açores à Rio-de-Janeiro, je ferais,pour épargner à Votre Majesté une indisposition à laquelle je suissujet moi-même et que, par conséquent, je connais, des virements debord de soixante et de quatre-vingts milles ; mais nous sommesdans la Méditerranée, nous allons de Naples à Palerme, et nousdevons faire des virements de bord de trois en trois milles auplus. Au reste, continua Nelson en jetant un regard sur Capri, donton s’éloignait de plus en plus, Sa Majesté peut restertranquillement dans son appartement et rassurer la reine. Jeréponds de tout.
À son tour, le roi respira, quoiqu’il n’eûtpas entendu directement les paroles de Nelson ; Nelson lesavait prononcées avec une telle conviction, que cette convictionétait passée dans le cœur d’Emma, et, du cœur d’Emma, dans celui duroi.
Ferdinand descendit donc, annonça que toutdanger était passé et qu’Emma le suivait pour donner à la reine lamême assurance.
Emma suivit le roi, en effet ; mais,comme elle dévia de la ligne droite en passant par la cabine deNelson, ce ne fut qu’une demi-heure après que la reine,complétement rassurée, commença de s’endormir, la tête appuyée surl’épaule de son amie.
Le grain qui avait failli jeter Nelson sur lescôtes de Capri avait atteint Caracciolo mais d’une façon moinssensible. D’abord, une partie de sa violence avait été brisée parles hauts sommets de l’île qui se trouvaient au vent ;ensuite, ayant à manœuvrer un bâtiment plus léger, l’amiralnapolitain lui avait commandé plus facilement que Nelson n’avait pule faire au lourd Van-Guard, encore tout mutilé par lesboulets d’Aboukir.
Aussi, quand, au point du jour, après avoirpris deux ou trois heures de repos, Nelson remonta sur la dunettede son bâtiment, vit-il que, lorsque, avec grand’peine, il étaitparvenu à doubler Capri, Caracciolo etson bâtiment étaient à lahauteur du cap Licosa, c’est-à-dire avaient de quinze à vingtmilles d’avance sur lui.
Il y avait plus : tandis que Nelsonnaviguait seulement sous ses trois huniers, sa brigantine et sonpetit foc, lui avait conservé toutes ses voiles, et, à chaquevirement de bord, gagnait dans le vent.
Malheureusement, dans ce moment, le roi montaà son tour sur la dunette, et vit Nelson, qui, sa lunette à lamain, suivait d’un œil jaloux la marche de la Minerve.
– Eh bien, demanda-t-il à Henry, où ensommes-nous ?
– Vous le voyez, sire, répliqua Henry, nousvenons de doubler Capri.
– Comment ! dit le roi, ce rocher estencore Capri ?
– Oui, sire.
– De sorte que, depuis hier trois heures dusoir, nous avons fait vingt-six ou vingt-huit milles ?
– À peu près.
– Que dit le roi ? demanda Nelson.
– Il s’étonne que nous n’ayons pas fait plusde chemin, milord.
Nelson haussa les épaules.
Le roi devina la question de l’amiral et laréponse du capitaine, et, comme le geste de Nelson lui avait parupeu respectueux, il résolut de s’en venger en humiliant sonorgueil.
– Que regardait donc milord, demanda-t-il,quand je suis monté sur la dunette ?
– Un bâtiment qui est sous le vent à nous.
– Vous voulez dire en avant de nous,capitaine.
– L’un et l’autre.
– Et quel est ce bâtiment ? Je ne présumepas qu’il appartienne à notre flotte.
– Pourquoi cela, sire ?
– Parce que, le Van-Guard étant lemeilleur bâtiment et milord Nelson le meilleur marin de la flotte,aucun bâtiment ni aucun capitaine, il me semble, ne peuvent lesdépasser.
– Que dit le roi ? demanda Nelson.
Henry traduisit à l’amiral anglais la réponsede Ferdinand.
Nelson se mordit les lèvres.
– Le roi a raison, dit-il, nul ne devraitdépasser le vaisseau amiral, surtout lorsqu’il a l’honneur deporter Leurs Majestés. Aussi, celui qui a commis cette inconvenanceva-t-il en être puni, et à l’instant même. Capitaine Henry, faitessigne à M. le prince Caracciolo de ne plus gagner dans le ventet de nous attendre.
Ferdinand avait deviné, au visage de Nelson,que le coup avait porté, et, ayant compris, à son intonation brèveet impérative, que l’amiral anglais donnait un ordre, il suivit desyeux le capitaine Henry, pour lui voir accomplir cet ordre.
Henry descendit de la dunette, resta quelquesminutes absent et revint avec divers pavillons arrangés dans uncertain ordre, qu’il fit attacher lui-même à la drisse dessignaux.
– Avez-vous fait prévenir la reine, ditNelson, qu’un coup de canon allait être tiré et qu’elle ne s’eninquiétât point ?
– Oui, milord, répondit Henry.
En effet, au même moment, une détonation sefit entendre et une colonne de fumée jaillit de la batteriesupérieure.
Les cinq pavillons apportés par Henrymontèrent en même temps à la drisse des signaux, transmettantl’ordre de Nelson dans toute sa brutalité.
Le coup de canon avait pour but d’attirerl’attention de la Minerve,qui hissa un pavillon pourindiquer qu’elle prêtait attention au signal du VanGuard.
Mais, quelque effet que produisit sur lui lavue des signaux, Caracciolo ne s’empressa pas moins d’obéir.
Il amena ses perroquets, cargua sa misaine etsa grande voile, et tint ses voiles en ralingue.
Nelson, la lunette à la main, suivait lamanœuvre ordonnée par lui. Il vit les voiles de la Minervefasier[4] : la brigantine et le foc seulsrestèrent pleins, et la frégate perdit les trois quarts de savitesse, tandis qu’au contraire Nelson, voyant une espèced’accalmie dans le temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu’àcelles de perroquet.
En quelques heures, le Van-Guard eutrattrapé son avantage sur la Minerve. Ce fut alorsseulement que celui-ci remit du vent dans ses voiles.
Mais, quoique, à son tour, Caracciolone naviguât plus que sous ses huniers, sa brigantine et son foc,tout en se tenant d’un quart de mille en arrière duVan-Guard, il ne perdit pas un pouce de terrain sur lelourd colosse chargé de toutes ses voiles.
En voyant la facilité des manœuvres de laMinerve et comment, pareille à un bon cheval, ellesemblait obéir à son commandant, Ferdinand commençait à regretterde ne s’être point embarqué avec son vieil ami Caracciolo, comme illui avait promis de le faire, au lieu de s’embarquer sur leVan-Guard.
Il descendit dans la grande chambre et trouvala reine et les jeunes princesses assez calmes. Depuis le jourvenu, elles avaient pris quelque repos. Le jeune prince Albertseul, délicat de santé, avait été atteint de vomissements et étaitcouché sur la poitrine d’Emma Lyonna, qui, admirable dans sondévouement, n’avait pas pris un instant de repos et ne s’étaitoccupée que de la reine et de ses enfants.
On courut des bordées toute la journée ;seulement, les bordées devenaient d’autant plus fatigantes que lamer était devenue plus dure. À chaque virement de bord, lessouffrances du jeune prince redoublaient.
Vers trois heures de l’après-midi, Emma Lyonnamonta sur le pont. Il ne fallait pas moins que sa présence pourdérider le front de Nelson. Elle venait lui dire que le princeétait très-mal et que la reine faisait demander s’il n’y avait pasmoyen d’atterrir quelque part ou de changer de route.
On était à la hauteur d’Amantea, à peuprès : on pouvait relâcher dans le golfe de Sainte-Euphémie.Mais que penserait Caracciolo ? Que le Van-Guardn’avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur deshommes, avait été à son tour vaincu par la mer ?
Ses désastres maritimes étaient célèbrespresque à l’égal de ses victoires. Il y avait un mois à peine que,dans le golfe de Lyon, son bâtiment, dans un coup de vent, avaitété démâté de ses trois mâts, et était rentré dans le port deCagliari rasé comme un ponton, à la remorque d’un autre de sesbâtiments, moins endommagé que lui.
Il interrogea l’horizon avec cet œil profonddu marin, à qui tous les signes du danger sont connus.
Le temps n’était point rassurant. Le soleil,perdu dans les nuages, qu’il teignait à grand’peine d’une lueurjaunâtre, s’affaissait lentement à l’occident, en coupant le cielde ces irradiations qui annoncent du vent pour le lendemain, et quifont dire aux pilotes : « Gare à nous ! le soleilest affourché sur ses ancres ! » Le Stromboli, que l’oncommençait d’entendre gronder dans le lointain, était complétementperdu, ainsi que l’archipel d’îles au-dessus desquelles il s’élève,dans une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer etvenir au-devant des fugitifs. Du côté opposé, c’est-à-dire vers lenord, le temps était assez dégagé ; mais, aussi loin que l’œilpouvait s’étendre, on ne voyait d’autre bâtiment que laMinerve, qui, opérant exactement les mêmes évolutions quele Van-Guard,semblait son ombre. Les autres vaisseaux,profitant de la permission donnée par Nelson, manœuvreindépendante, ou s’étaient abrités dans le port deCastellamare, ou, prenant la bordée de l’ouest, s’étaient réfugiésdans la haute mer.
Si le vent tenait et que l’on continuât defaire route sur Palerme, il fallait courir des bordées toute lanuit et probablement toute la journée du lendemain.
C’était encore deux ou trois jours de mer àsubir, et lady Hamilton affirmait que le jeune prince ne pouvaitles supporter.
Si, au contraire, le même vent tenait et quel’on mit le cap sur Messine, comme on naviguait avec du largue, onpouvait, en profitant du courant, malgré le vent contraire, entrerdans le port pendant la nuit.
En agissant ainsi, Nelson ne relâchaitpoint : il obéissait à un ordre du roi. Aussi se décida-t-ilpour Messine.
– Henry, dit-il, faites le signal à laMinerve.
– Lequel ?
Il y eut un moment de silence.
Nelson réfléchissait dans quels termes l’ordredevait être donné pour sauvegarder son amour propre.
– Le roi donne l’ordre au Van-Guard,dit-il, de se porter sur Messine. La Minerve peutcontinuer sa route vers Palerme.
Au bout de cinq minutes, l’ordre étaittransmis.
Caracciolo répondit qu’il allait obéir.
Nelson n’eut qu’à ouvrir très-légèrement savoilure pour prendre de largue ce que le vent du sud pouvait endonner, et le timonier reçut l’ordre de mettre le cap de manière àavoir Salina au vent et à passer entre Panaria et Lipari.
Si le temps était trop mauvais, débarrasséqu’il était du contrôle de Caracciolo, Nelson se réfugiait dans legolfe de Sainte-Euphémie.
Cet ordre donné, Nelson jeta un dernier regardsur la Minerve,qui, sur cette mer houleuse, continuait àcourir ses bordées avec la légèreté d’un oiseau, et, laissant lagarde du bâtiment à Henry, il descendit à la grande, où le dînerétait servi.
Personne n’y avait fait honneur, pas même leroi Ferdinand, si grand mangeur qu’il fût. Le mal de mer d’abord,puis une sourde et constante inquiétude avaient suspendu chez luiles sollicitations de l’appétit. Cependant, comme d’habitude, lavue de Nelson rassura les illustres fugitifs, et tout le monde serapprocha de la table, excepté Emma Lyonna et le jeune prince, dontles vomissements redoublaient de violence et prenaient un caractèreinquiétant.
Deux fois le chirurgien du bord, le docteurBeaty, était venu visiter l’enfant royal ; mais, on le sait,aujourd’hui même, on ignore encore le spécifique qui peut calmer laterrible indisposition.
Le docteur Beaty s’était borné à ordonnerl’emploi du thé ou de la limonade à grandes tasses. Mais le jeuneprince ne voulait rien recevoir que de la main d’Emma Lyonna, desorte que la reine, qui, au reste, ne comprenait pas toute lagravité de son état, avait, dans un moment de jalousie maternelle,complétement abandonné l’enfant aux soins de lady Hamilton.
Quant au roi, il était assez insensible auxsouffrances des autres, et, quoiqu’il aimât ses enfants d’un amourplus grand que celui de la reine, des préoccupations personnellesl’empêchaient de donner à la maladie du jeune prince toutel’attention qu’elle méritait.
Nelson s’approcha de l’enfant pour s’approcherd’Emma Lyonna.
Depuis quelque temps, le vent mollissait et levaisseau se balançait lourdement sur la houle. Au supplice desvirements de bord avait succédé celui du roulis.
– Voyez ! dit Emma en présentant à Nelsonle corps presque inanimé de l’enfant.
– Oui, répondit Nelson, je comprends pourquoila reine m’a fait demander si je ne pouvais pas entrer dans quelqueport. Par malheur, je n’en connais pas un dans tout l’archipellipariote auquel je voudrais confier un vaisseau de la taille duVan-Guard, surtout quand il porte avec lui les destinéesd’un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de Milazzo oudu golfe de Sainte-Euphémie !
– Il me semble, fit Emma, que la tempête secalme.
– Vous voulez dire que le vent tombe ;car, de tempête, il n’y en a pas eu de la journée. Dieu nous gardede voir une tempête, milady, et dans ces parages surtout !Oui, le vent tombe ; mais ce n’est qu’une trêve qu’il nousaccorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit pireque celle d’hier.
– Ce n’est point rassurant, ce que vous diteslà, milord ! interrompit la reine, qui s’était approchéedoucement de la cabine et qui, parlant anglais, avait entendu etcompris ce que disait Nelson.
– Mais Votre Majesté peut être certaine, aumoins, que le respect et le dévouement veillent sur elle, réponditNelson.
En ce moment, la porte de la chambre hautes’ouvrit, et le lieutenant Parkenson s’informa si l’amiral n’étaitpoint près de Leurs Majestés.
Nelson entendit la voix du jeune officier etalla au-devant de lui.
Tous deux échangèrent quelques paroles à voixbasse.
– C’est bien, dit Nelson assez haut etreprenant le ton du commandement ; faites mettre les canons àla serre et faites-les amarrer par le plus fort grelin que vouspourrez trouver. Je monte sur le pont… Madame, ajouta Nelson, si jen’avais pas un précieux chargement, je laisserais le capitaineHenry gouverner le vaisseau à sa guise ; mais, ayant l’honneurd’avoir Votre Majesté à mon bord, je ne m’en rapporte qu’à moi dusoin de le diriger. Que Votre Majesté ne s’inquiète donc point sije me prive sitôt du bonheur de demeurer auprès d’elle.
Et il s’avança rapidement vers la porte.
– Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand,je monte avec vous.
– Que dit Sa Majesté ? demanda Nelson,qui ne comprenait pas l’italien.
La reine lui traduisit la demande de sonépoux.
– Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez duroi qu’il reste ici. Sur la dunette, il intimidera les officiers etgênera la manœuvre.
La reine transmit à son mari la demande deNelson.
– Ah ! Caracciolo !Caracciolo ! murmura le roi en tombant sur un fauteuil.
Nelson n’eut besoin que de mettre le pied surla dunette pour voir que non-seulement quelque chose de grave, maisencore quelque chose d’insolite se passait à bord.
La chose grave, c’était non plus un grain,mais une tempête qui s’amassait au ciel.
La chose insolite, c’était la boussole quiavait perdu sa fixité et qui variait du nord à l’est.
Nelson comprit aussitôt que le voisinage duvolcan créait des courants magnétiques, dont l’aiguille aimantéesubissait l’influence.
Par malheur, la nuit était sombre ; iln’y avait pas au ciel une étoile sur laquelle le bâtiment pût seguider, à défaut de la boussole devenue insensée.
Si le vent du sud continuait à mollir, si lamer calmissait, le danger devenait moindre et même disparaissait.On mettait le bâtiment en panne et l’on attendait le jour. Mais,par malheur, il n’en était point ainsi, et il était évident que levent ne tombait au sud que pour souffler d’un autre côté.
Les dernières bouffées du vent du suds’affaiblirent par degrés et s’éteignirent tout à fait, et bientôton entendit les lourdes voiles fouetter les mâts. Un calmeeffrayant s’abattit sur les flots. Matelots et officiers seregardèrent avec angoisse. Et ce silence menaçant du ciel semblaitune trêve donnée par un ennemi généreux mais mortel, pour laisser àceux qu’il allait combattre le temps de se préparer à la lutte. Laflamme d’une lumière se fût élevée verticalement vers le ciel.L’eau clapotait tristement contre les flancs du navire, et ilsortait des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins d’unemystérieuse solennité.
– Voilà une terrible nuit qui s’apprête,milord, dit Henry.
– Bon ! fit Nelson, pas si terrible quela journée d’Aboukir.
– Est-ce le tonnerre que l’on entend ?et, dans ce cas, comment se fait-il que, l’orage venant àl’arrière, le tonnerre gronde à l’avant ?
– Ce n’est point le tonnerre, c’est leStromboli. Nous allons avoir une saute de vent terrible. Ordonnezd’abattre les perroquets, les petits huniers, la grande voile et lamisaine.
Henry répéta l’ordre de l’amiral, et,surexcités par le danger, les matelots s’élancèrent dans les agrès,et, en moins de cinq minutes, les vastes nappes de toile furentrendues inoffensives et assujetties sur leurs vergues.
Le calme devenait de plus en plus profond. Lesvagues cessaient de se briser à l’avant du vaisseau. La merelle-même semblait avertie qu’un changement prochain et violent sepréparait.
De légers rivolins commencèrent à voltigerautour des mâts, précurseurs de la rafale. Tout à coup, aussi loinque le regard pouvait s’étendre au milieu des ténèbres, on vit lasuperficie de la mer onduler. Cette ondulation se couvrit d’écume,un rugissement terrible accourut de l’horizon, et le vent d’ouest,le plus puissant de tous, s’abattit sur les flancs du vaisseau,qui, le recevant en plein travers, inclina ses mâts sous le chocirrésistible.
– La barre au vent ! cria Nelson, labarre au vent !
Puis, tout bas, et comme se parlant àlui-même :
– Il y va de la vie ! dit-il.
Le timonier obéit ; mais, pendant uneminute qui parut un siècle à l’équipage, le vaisseau resta inclinésur bâbord.
Pendant ce moment d’anxieuse attente, un canonde tribord rompit ses amarres, et, roulant dans toute la largeur dubâtiment, tua un homme et en blessa cinq ou six.
Henry fit un mouvement pour s’élancer sur lepont ; Nelson l’arrêta par le bras.
– Du sang-froid ! lui dit-il. Que deshommes se tiennent prêts avec des haches. Je raserai, s’il estnécessaire, le navire comme un ponton.
– Il se relève ! il se relève !crièrent à la fois les cent voix des matelots.
Et, en effet, le vaisseau se releva lentementet majestueusement, comme un courtois et courageux adversaire quisalue avant de combattre ; puis, cédant au gouvernail etprésentant sa haute poupe au vent, il fendit les vagues, courantdevant la tempête.
– Voyez si la boussole a repris sa fixité, ditNelson à Henry.
Henry alla à la boussole et revint.
– Non, milord, dit Henry, et j’ai peur quenous ne courions droit sur le Stromboli.
En ce moment, comme pour répondre à un éclatde tonnerre venant de l’occident, on entendit à l’avant un de cesrugissements qui précèdent les éruptions du volcan ; puis unimmense jet de flamme monta vers le ciel, et s’éteignit presqueaussitôt.
Ce jet de flamme était à un mille à peine àl’avant. Comme l’avait craint Henry, on courait juste sur levolcan, qui sembla avoir tout exprès allumé son phare pour indiquerle danger à Nelson.
– La barre à tribord ! cria l’amiral.
Le timonier obéit, et le bâtiment, en passantde l’est-sud-est au sud-est, obéit au timonier.
– Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, deStromboli à Panaria, c’est-à-dire pendant près de sept ou huitmilles, la mer est couverte de petites îles et de rochers à fleurd’eau ?
– Oui, dit Nelson. Placez à l’avant une de vosmeilleures vigies, et dans les porte-haubans vos meilleurscontre-maîtres, et envoyez M. Parkenson surveiller lesondage.
– J’irai moi-même, dit Henry. Apportez unelumière dans leschaînes de haubans du grand mât ! Il faut quemilord, de la dunette, puisse entendre ce que je dirai.
Ce commandement prépara l’équipage à unecrise.
Nelson s’approcha de la boussole pour lasurveiller lui-même : la boussole n’avait point repris safixité.
– Terre en avant ! cria l’homme en vigiedans le mât de misaine.
– La barre à bâbord ! cria Nelson.
Le bâtiment tourna légèrement son cap au sud.La tempête en profita pour s’engouffrer dans ses voiles. Uncraquement se fit entendre, un nuage sembla flotter un instant àl’avant du Van-Guard. On entendit l’explosion de plusieurscordages qui se brisaient, et un immense lambeau de toile futemporté au-dessous du vent.
– Ce n’est rien, cria Henry ; le grandfoc a quitté ses ralingues.
– Brisants à tribord ! cria l’homme envigie.
– Il est inutile d’essayer de virer par unpareil temps, murmura Nelson se parlant à lui-même : nousmanquerions notre abattée. Si rapprochés que soient les îlots, il yaura place entre eux pour un bâtiment. La barre àtribord !
Ce commandement fit tressaillir toutl’équipage ; on allait au-devant du danger, on s’y jetait àplein corps, on prenait, comme on dit proverbialement, le taureaupar les cornes.
– Sondez ! dit la voix ferme etimpérative de Nelson dominant celle de la tempête.
– Dix brasses, répondit la voix de Henry.
– Attention partout ! cria Nelson.
– Brisants à bâbord ! cria le matelot envigie.
Nelson s’approcha du bastingage et vit, eneffet, la mer qui brisait furieusement à une demi-encâblure.
Le vaisseau était poussé avec une tellerapidité, que les brisants étaient déjà presque dépassés.
– Ferme à la barre ! dit Nelson aupilote.
– Brisants à tribord ! cria le matelot envigie.
– Sondez ! dit Nelson.
– Sept brasses, répondit Henry. Mais je croisque nous marchons trop vite ; si nous avions des brisants àl’avant, nous ne pourrions pas les éviter.
– Abaissez le hunier de misaine et celui dugrand mât ! faites prendre trois ris dans le hunierd’artimon ! Sondez !
– Six brasses, répondit Henry.
– Nous sommes dans la passe entre Panaria etStromboli, dit Nelson.
Puis, il ajouta à voix basse :
– Dans dix minutes, nous serons sauvés ou aufond de la mer.
Et, en effet, au lieu de cette espèce derégularité que conservent toujours les vagues, même au milieu de latempête, en courant devant elles, les vagues semblaient se briserles unes contre les autres, et l’on ne voyait, dans tout ce chaosd’écume, dont les mugissements rappelaient les hurlements deschiens de Scylla, qu’une seule ligne sombre tracée entre deuxmurailles de brisants.
C’était dans cet étroit chenal que devaits’engager le Van-Guard.
– Combien de brasses ? demandaNelson.
– Six.
L’amiral fronça le sourcil : une brassede moins, le Van-Guardtouchait.
– Milord, dit le timonier d’une voix sourde,le bâtiment ne marche plus.
En effet, le mouvement du Van-Guardétait à peine sensible, et, après avoir couru devant la tempêteavec une vitesse de onze nœuds à l’heure, si l’on eût jeté le loch,on n’eût point constaté plus de trois nœuds.
Nelson regarda tout autour de lui. Le vent,brisé par les îlots au milieu desquels il naviguait, n’aurait eu deprise que sur les hautes voiles si elles avaient été ouvertes. D’unautre côté, un courant sous-marin semblait s’opposer à la marche duvaisseau.
– Combien de brasses ? demandaNelson.
– Six, toujours, répondit Henry.
– Milord, dit le vieux timonier, qui étaitSicilien, du petit village de la Pace, et qui vit ce quipréoccupait Nelson, milord, sauf votre respect, m’est-il permis dedire un mot ?
– Parle.
– C’est le courant qui remonte.
– Quel courant ?
– Celui du détroit. Et, par bonheur, il nousdonne un demi-pied et même un pied d’eau de plus.
– Tu crois que le courant remontejusqu’ici ?
– Il remonte jusqu’à Paolo, milord.
– Pare à hisser les huniers et lesperroquets ! cria Nelson.
Quoique l’ordre étonnât les matelots, il futexécuté avec cette obéissance passive et muette qui est la premièrequalité des marins, surtout dans les heures de danger.
On vit donc, aussitôt que l’ordre eut étérépété par l’officier de quart, se dérouler, le long des mâts etdes mâtereaux, les hautes voiles, que seules pouvait atteindre levent.
– Il marche ! il marche ! s’écria letimonier avec un accent joyeux qui indiquait la crainte qu’il avaiteue un instant qu’au lieu de suivre intelligemment et fidèlement laroute qui était tracée, le Van-Guardne roulât sur lesbrisants dont il était entouré.
– Sondez ! cria Nelson.
– Sept brasses, répondit Henry.
– Des brisants à l’avant ! cria lematelot en vigie dans la hune de misaine.
– Des brisants à tribord ! cria lematelot appuyé au bossoir d’avant.
– La barre à tribord ! cria Nelson d’unevoix tonnante ; toute ! toute ! toute !
Cette triple répétition du commandement del’amiral indiquait l’imminence du danger. Le vaisseau, en effet,n’obéit qu’au moment où l’effort réuni de deux matelots porta labarre toute à tribord et quand l’extrémité du boute-hors s’étendaitdéjà au dessus de l’écume.
Tout ce qu’il y avait d’hommes sur le pontavaient suivi avec anxiété le mouvement du vaisseau. Dix secondesde résistance au gouvernail, et il touchait.
Par malheur, en appuyant à bâbord, le bâtimentse trouva dans la ligne du vent, sans aucun obstacle pour lebriser. Une rafale effroyable s’abattit sur le vaisseau, qui, pourla seconde fois, s’inclina sur tribord, si bien que l’extrémité deses grandes vergues effleura le sommet argenté d’une vague. En mêmetemps, les mâts plièrent en gémissant et, comme ils n’étaient passoutenus par les basses voiles, les trois mâts de perroquet sebrisèrent avec un bruit terrible.
– Des hommes dans les hunes avec descouteaux ! cria Nelson. Coupez et jetez à la mer !
Une douzaine de matelots, pour obéir à cetordre, se précipitèrent sur les haubans, qu’ils escaladèrent malgréleur inclinaison avec l’agilité d’une bande de quadrumanes, et, unefois arrivés au lieu de l’avarie, ils se mirent à tailler avec untel acharnement, qu’au bout de quelques minutes, voiles, vergues etmâtereaux, tout était à la mer.
Le vaisseau se redressa lentement ; mais,au moment où il se redressait, un énorme paquet de mer entra dansla civadière, qui, ne pouvant porter un pareil poids, brisa savergue avec un craquement qui eût pu faire croire que le bâtiments’entr’ouvrait.
Cette fois encore, il venait d’échappermiraculeusement au naufrage. Les marins reprirent haleine etregardèrent autour d’eux, comme des hommes qui reviennent à la vieaprès un évanouissement.
Au même instant, une voix de femme se fitentendre, criant :
– Milord, au nom du ciel, descendez près denous !
Nelson reconnut la voix d’Emma Lyonna appelantà l’aide. Il jeta un regard anxieux autour de lui. À l’arrière, ilavait Stromboli fumant et grondant ; à tribord et à bâbord,l’immensité ; à l’avant, une nappe d’eau qui s’étendaitjusqu’aux côtes de Calabre, et sur laquelle le vaisseau,majestueusement sorti des écueils, tanguait mutilé, maisvainqueur.
Nelson donna l’ordre d’abaisser les petitshuniers et de naviguer grand largue avec les huniers, la misaine,le clin-foc et le petit foc.
Puis, ayant remis à Henry le porte-voix,c’est-à-dire le signe du commandement, il se hâta de descendrel’escalier de la dunette, au bas duquel il trouva Emma Lyonna.
– Oh ! mon ami, dit-elle, venez, venezvite ! Le roi est fou de terreur, la reine est évanouie, et lejeune prince est mort !
Nelson entra. Le roi, en effet, était àgenoux, la tête enfoncée dans les coussins d’un fauteuil, et lareine était renversée sur un divan, tenant entre ses bras lecadavre de son fils !
Les scènes qui s’étaient passées sur le pontet que nous avons essayé de décrire, avaient eu, comme on lecomprend bien, leur contre-partie dans la grande salle. Lemouvement extraordinaire du vaisseau, le sifflement de la tempête,les éclats du tonnerre, les manœuvres précipitées, les demandes deNelson, les réponses de Henry, rien n’avait été perdu pour lesillustres fugitifs. Mais c’était surtout au moment où, sortant desrécifs, le vaisseau avait reçu, par le travers, le terrible coup devent qui l’avait courbé sous lui, que le roi, la reine et EmmaLyonna elle-même avaient cru leur dernière heure arrivée.L’inclinaison du Van-Guard avait été telle, en effet, queles boulets s’étaient échappés de leurs cases, installées dans lesintervalles des canons, et, roulant sur la pente du vaisseau avecun bruit terrible, avaient imprimé, par ce tonnerre intérieur donton ne pouvait pas se rendre compte, une suprême terreur auxpassagers.
Quant au pauvre petit prince, nous avons vu cequ’il avait souffert pendant la traversée. Le mal de mer étaitarrivé chez lui à son paroxysme. À chaque mouvement violent duvaisseau, il était saisi d’effroyables convulsions, d’autant plusdouloureuses, que, depuis le matin, il refusait de rien prendre,même de la main d’Emma, quoique ce fût sur ses genoux qu’il se tintconstamment, ne mangeant rien depuis deux jours, passantsuccessivement des vomissements aux convulsions et des convulsionsaux vomissements. Il avait, lors de l’inclinaison duVan-Guard, éprouvé une si forte secousse et ressenti unesi grande terreur, qu’un vaisseau s’était brisé dans sa poitrine,que le sang s’était échappé de sa bouche et qu’après une courteagonie, il avait rendu le dernier soupir sur le sein d’Emma.
L’enfant était si faible, et le passage de lavie à la mort avait été si facile chez lui, qu’Emma, tout ens’effrayant de cette émission de sang et des mouvements convulsifsqui l’avaient suivie, avait pris son immobilité pour le repos quisuit une crise et que ce n’était qu’au bout de quelques instantsque, reconnaissant la véritable cause de cette immobilité, elles’était, dans un mouvement de suprême effroi, écriée sansménagement aucun, soit qu’elle connût la philosophie de la reine,soit que sa terreur dédaignât les ménagements :
– Grand Dieu, madame, le prince estmort !
Ce cri, parti du fond des entrailles d’Emma,avait produit un effet bien opposé chez Caroline et chezFerdinand.
La reine avait répondu :
– Pauvre enfant ! tu nous précèdes de sipeu dans la tombe, que ce n’est pas la peine de te pleurer. Mais,si jamais je reprends ma couronne, malheur, à ceux qui ont étécause de ta mort !
Un sinistre sourire avait suivi sa menace.
Puis, tendant les bras vers Emma :
– Donne-moi l’enfant, avait-elle dit.
Emma avait obéi, ne croyant pas que l’on pûtrefuser à une mère, si peu tendre qu’elle fût, le cadavre de sonenfant.
Quant à Ferdinand, l’imminence du danger avaitfait disparaître chez lui jusqu’aux traces du malaise dont il avaitd’abord été atteint. N’osant point monter sur la dunette, après ceque lui avait fait dire Nelson de son désir qu’il restât dans lachambre haute afin de ne point gêner la manœuvre par sa royaleprésence, il avait passé par toutes les angoisses du danger,angoisses d’autant plus grandes que, le danger lui étant inconnu,il ne pouvait l’apprécier, et que, si imminent qu’il fût, sonimagination le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque lesboulets, sortant de leurs cases au moment de l’inclinaison duvaisseau, envahirent la batterie haute avec un bruit semblable àcelui du tonnerre, devint-il, comme l’avait dit Emma, presque foude terreur, et, lorsque celle-ci eut crié : « Grand Dieu,madame, le prince est mort ! » répéta-t-il ce cri àgenoux, en exprimant son mépris pour saint Janvier, quil’abandonnait dans une pareille extrémité, et à haute voixvota-t-il à saint François de Paule, bienheureux, de mille ans plusrécent que saint Janvier, une église sur le modèle de Saint-Pierrede Rome.
Ce fut dans ce moment qu’Emma, ayant déposé lecadavre du jeune prince sur les genoux de sa mère et se trouvantlibre, sortit de la chambre, courut jusqu’au pied de l’escalier dela dunette et appela Nelson.
Nelson jeta un coup d’œil rapide autour delui, vit, comme nous l’avons dit, la reine renversée sur un sofa,étreignant dans ses bras le cadavre de son fils, et le roi, en facede son propre péril, oubliant tout sentiment de paternité, à genouxet faisant son vœu de salut, sans même songer à faire entrer dansce vœu et à recommander au saint les personnes de sa famille quidevaient lui être les plus chères. Il s’empressa donc de rassurerses illustres passagers.
– Madame, dit-il à la reine, je ne puis riencontre le malheur qui vient de vous arriver, c’est une affaireentre Dieu, qui console, et vous ; mais je puis vous affirmer,au moins, que, quant aux survivants, ils sont à peu près hors detout danger.
– Vous entendez, chère reine ! dit Emmaen soulevant la tête de Caroline entre ses bras ; vousentendez, sire !
– Hélas ! non, dit le roi. Vous savezbien, milady, que je n’entends pas un mot de votre baragouin.
– Milord dit que le danger est passé.
Le roi se releva.
– Ah ! ah ! fit-il, milord ditcela ?
– Oui, sire.
– Et pas par complaisance, pas pour nousrassurer ?
– Milord dit cela, parce que c’est lavérité.
Le roi se releva, épousseta ses genoux avec samain.
– Est-ce que nous sommes à Palerme ?demanda-t-il.
– Non, pas encore tout à fait, réponditNelson, à qui la demande fut transmise par Emma Lyonna ; mais,comme il est probable que nous aurons, au point du jour, une sautede vent au nord ou au sud, nous pourrions y être ce soir. Nousn’avions même dévié de notre chemin que sur l’ordre de lareine.
– Vous voulez dire sur ma prière, milord.Mais, à l’heure qu’il est, vous pouvez suivre la route que vousvoudrez. Je n’ai plus de prière à faire qu’à Dieu et pour l’enfantque je tiens mort sur mes genoux.
– C’est donc au roi, dit Nelson, que jedemanderai mes instructions.
– Mes instructions, dit le roi, du moment quevous me dites qu’il n’y a plus de danger, mes instructions sont quej’aimerais mieux aller à Palerme que partout ailleurs. Mais,continua le roi en chancelant sous le roulis, il me semble qu’il ya encore bien du mouvement sur votre diable de château branlant, etque, si nous sommes disposés à dire bon voyage à la tempête, ellen’est point disposée à nous en dire autant.
– Le fait est que nous n’en avons pas encorefini avec elle, dit Nelson. Mais, ou je me trompe fort, ou sa plusgrande colère est épuisée.
– Alors, votre avis à vous, milord ?
– Mon avis serait, sire, que le roi et lareine feraient bien de prendre un repos dont ils me paraissentavoir grand besoin, et de s’en rapporter à moi du soin de laroute.
– Que dites-vous de cela, ma chèremaîtresse ? demanda le roi.
– Je dis que les avis de milord sont toujoursbons à suivre, surtout lorsqu’il s’agit des choses de la mer.
– Vous entendez, milord. Agissez à votreguise ; ce que vous ferez sera bien fait.
Nelson s’inclina, et, comme c’était, sous sarude écorce, un cœur religieux toujours, poétique quelquefois,avant de sortir de la chambre, il s’agenouilla devant le jeuneprince.
– Que Votre Altesse dorme en paix, luidit-il ; elle n’a aucun compte à rendre à Dieu, qui, dans samystérieuse bonté, a envoyé l’ange de la mort l’attendre au seuilde la vie. Puissions-nous jouir de la même pureté lorsque nous nousprésenterons à notre tour devant le trône du Seigneur pour y rendrecompte de nos actions ! Amen !
Et, se relevant, il s’inclina de nouveau etsortit.
Lorsque Nelson reprit sa place au poste ducommandement, le jour commençait à paraître, et la tempête,fatiguée, exhalait ses derniers soupirs, soupirs terribles etpareils à ceux du Titan qui remue la Sicile à chaque mouvementqu’il fait dans son tombeau.
Tout autre que Nelson, à qui ce spectacle eûtété moins familier, aurait été surpris par sa majestueuse grandeur.Sous le vent, qui mollissait de plus en plus, se dressait, pareil àun brouillard bleuâtre, l’extrême chaîne des Apennins ; àbâbord, s’étendait l’immensité, champ de bataille où le vent et lamer se livraient un dernier combat ; à tribord, on distinguaitdans un ciel assez pur les côtes de la Sicile, au-dessus desquelless’élevait, comme un caprice de la création, le colossal Etna, dontla tête se perdait dans les nuages ; à l’arrière, on laissait,blanchissant sous les vagues, ces rochers, débris de volcanséteints ou émiettés auxquels on venait d’échapper parmiracle ; enfin, sous le bâtiment, la mer, émue jusque dansses profondeurs, creusait de profondes vallées où leVan-Guard descendait en gémissant, et, à chaque descente,semblait près de s’engloutir comme dans un tombeau.
Nelson jeta un regard sur cette splendide pagede la nature qui se déroulait sous ses yeux ; mais il avait vutrop souvent le même spectacle pour que, si splendide qu’il fût, ilabsorbât longtemps son attention.
Il appela Henry.
– Que pensez-vous du temps ? luidemanda-t-il.
Il était évident que l’habile capitaine auquels’adressait Nelson, n’avait point attendu à ce moment pour se faireune opinion à ce sujet. Mais, ne voulant rien dire à la légère, ilinterrogea de nouveau les quatre points de l’horizon, essayant desonder, à travers les vapeurs et les nuées, les mystérieusesprofondeurs de l’espace.
– Milord, dit-il, cet examen fait, mon avisest que nous en avons fini avec la tempête, et que, dans une heure,son dernier souffle sera éteint. Mais, alors, je crois à une sautede vent, qui viendra soit du sud, soit du nord. Dans l’un oul’autre cas, nous aurons le vent bon pour aller à Palerme puisquenous aurons du largue.
– Voilà justement ce que j’ai dit à LeursMajestés, et j’ai cru pouvoir leur promettre qu’elles coucheraientce soir dans le palais du roi Roger.
– Alors, dit Henry, il ne s’agit plus qued’acquitter la parole de milord, et cela, je m’en charge.
– Vous êtes aussi fatigué que moi, Henry,attendu que, pas plus que moi, vous n’avez dormi.
– Eh bien, en ce cas, voici comment, avec lapermission de Votre Seigneurie, nous allons nous partager labesogne de la journée : Milord va prendre cinq ou six heuresde repos ; pendant ce temps, le vent fera telle évolutionqu’il lui plaira. Milord sait, que, quand j’ai de l’eau à bâbord età tribord, devant et derrière moi, je ne suis pas plus embarrasséqu’un autre ; par conséquent, que le vent vienne du nord ou dusud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand milord se réveillera,nous serons en route. Alors, je lui rendrai son commandement, quemilord conservera tant qu’il lui fera plaisir.
Nelson était brisé ; puis, commetoujours, il avait, quoique naviguant dès sa jeunesse, le mal demer. Il céda donc aux instances de Henry, et, le laissant maître dubâtiment, il rentra chez lui pour y prendre quelques heures derepos.
Lorsque Nelson remonta sur la dunette, ilétait onze heures du matin. Le vent avait passé au sud et soufflaitgrand frais, le Van-Guard avait doublé le cap d’Orlando etfilait huit nœuds à l’heure.
Nelson jeta un coup d’œil sur le bâtiment. Ilfallait le regard expérimenté d’un marin pour reconnaître qu’il yavait eu une tempête et qu’elle avait laissé les traces de sonpassage dans les agrès du vaisseau. Il tendit la main à Henry avecun sourire de remercîment et l’envoya se reposer à son tour.
Seulement, au moment où il descendait de ladunette, il le rappela pour lui demander ce que l’on avait fait ducorps du jeune prince ; il avait été, par les soins dumédecin, M. Beaty, et du chapelain, M. Scott, porté dansla chambre du lieutenant Parkenson.
L’amiral s’assura si le vaisseau était bienorienté, commanda au timonier de faire même route, et descenditdans l’entre-pont du vaisseau.
L’enfant royal, en effet, était couché sur lelit du jeune lieutenant ; un drap était jeté sur lui, et lechapelain, assis sur une chaise, oubliant que, protestant, ilpriait pour un catholique, lui disait l’office des morts.
Nelson s’agenouilla, fit sa prière, et,soulevant le drap qui lui couvrait le visage, jeta un dernierregard sur l’enfant.
Quoique déjà il fût atteint de la rigiditécadavérique, la mort lui avait rendu la sérénité des traits, quelui avaient momentanément enlevée les douleurs de son agonie. Seslongs cheveux blonds, de la nuance de ceux de sa mère, descendaienten anneaux le long de ses joues décolorées et de son cou, marbré degrosses veines bleuâtres ; une chemise à col rabattu et garnied’une riche dentelle encadrait sa poitrine. On eût dit qu’ildormait.
Seulement, au lieu de sa mère ou d’Emma,c’était un prêtre qui veillait sur son sommeil.
Nelson, quoique de cœur peu tendre, ne puts’empêcher de penser que le jeune prince, qui dormait seul avec unprêtre protestant priant sur lui, – et lui, Nelson, le regardantdormir, – avait à quelques pas de lui son père, sa mère, quatresœurs et un frère, dont pas un n’avait eu l’idée de lui faire lapieuse visite qu’il lui faisait. Une larme mouilla son œil et tombasur la main roidie du mort, à moitié couverte par une manchette demagnifique dentelle.
En ce moment, il sentit une main légère qui seposait doucement sur son épaule. Il se retourna et effleura deuxlèvres parfumées : c’était la main, c’étaient les lèvresd’Emma.
C’était dans ses bras, et non dans ceux de samère, on se le rappelle, que l’enfant était mort, et, tandis que samère dormait, ou, les yeux fermés, roulait sous son front assombripar la haine ses projets de vengeance, c’était encore Emma quivenait accomplir, ne voulant pas que les mains brutales d’unmatelot touchassent ce corps délicat, le pieux devoir del’ensevelissement.
Nelson lui baisa respectueusement la main. Lecœur le plus vaste et le plus ardent, s’il n’est point dénué detoute poésie, a, devant la mort, de suprêmes pudeurs.
En remontant sur la dunette, il y trouva leroi.
Encore plein du spectacle funèbre dont ilemportait le souvenir avec lui, Nelson s’attendait à avoir le cœurd’un père à consoler : Nelson se trompait. Le roi se trouvaitmieux, le roi avait faim : le roi venait recommander à Nelsonle plat de macaroni sans lequel il n’y avait point pour lui dedîner possible.
Puis, comme on avait en vue tout l’archipellipariote, il s’informa du nom de chacune des îles, qu’il montraitdu doigt à Nelson, lui racontant qu’il avait eu dans sa jeunesse unrégiment de jeunes hommes tirés tous de ces îles, et qu’il appelaitses Lipariotes.
Alors vint le récit d’une fête qu’il avait,quelques années auparavant, donnée aux officiers de ce régiment,fête dans laquelle lui, Ferdinand, habillé en cuisinier, jouait lerôle de maître d’hôtel, tandis que la reine, vêtue d’un costume depaysanne et entourée des plus jolies femmes de sa cour, remplissaitcelui d’hôtelière.
Ce jour-là, Ferdinand avait lui-même uneimmense chaudronnée de macaroni, et jamais il n’en avait mangé depareil. En outre, comme, la veille, il avait pêché lui-même sonpoisson dans le golfe de Mergellina, et la surveille tué, lui-mêmetoujours, ses chevreuils, ses sangliers, ses lièvres et ses faisansdans la forêt de Persano, ce dîner lui avait laissé des souvenirsineffaçables, qui se traduisirent par un profond soupir et ces motsinvocateurs :
– Pourvu que je trouve autant de gibier dansmes forêts de Sicile que j’en ai ou plutôt que j’en avais dans mesforêts de terre ferme !
Ainsi, ce roi, que les Français dépouillaientde son royaume ; ainsi, ce père, auquel la mort enlevait sonfils, ne demandait, pour se consoler de ce double malheur, qu’unechose à Dieu : c’était qu’il lui restât au moins des forêtsgiboyeuses.
On doubla vers deux heures de l’après-midi, lecap Cefallu.
Deux choses préoccupaient Nelson et luifaisaient interroger tour à tour la mer et la côte : Oùpouvaient être Caracciolo et sa frégate ? Comment ferait-il,avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de Palerme ?
Nelson, qui avait passé sa vie surl’Atlantique, était peu pratique des mers dans lesquelles il setrouvait et où il avait rarement navigué. Il est vrai qu’il avait àbord, comme nous l’avons vu, deux autres matelots siciliens. Maiscomment, lui, Nelson, le premier homme de mer de son époque,recourrait – il à un simple matelot pour diriger un vaisseau desoixante et douze dans la passe de Palerme ?
Si l’on arrivait de jour, on ferait dessignaux pour demander un pilote ; si l’on arrivait de nuit, oncourrait des bordées jusqu’au lendemain matin.
Mais, alors, le roi, dans son ignorance desdifficultés, demanderait :
– Puisque voilà Palerme, pourquoi n’y entronsnous pas ?
Et il faudrait répondre :
– Parce que je ne connais pas assez l’entréedu port pour m’y engager.
Jamais Nelson ne consentirait à faire unpareil aveu.
D’ailleurs, dans ce pays si mal organisé, oùla vie de l’homme est la moins chère des marchandises, y avait-ilmême un office de pilotage ?
On le saurait bientôt, au reste ; car oncommençait à découvrir le mont Pellegrino, qui s’élève et s’allongeà l’occident de Palerme, et, vers les cinq heures du soir,c’est-à-dire au jour tombant, on serait en vue de la capitale de laSicile.
Le roi était descendu vers deux heures, et,comme son macaroni avait été fait d’après ses instructions, ilavait parfaitement dîné. La reine était restée sur son lit, sousprétexte de malaise ; les jeunes princesses et le princeLéopold s’étaient mis à table avec leur père.
Vers trois heures et demie, au moment où l’onallait doubler le cap, le roi, suivi de Jupiter, qui avait assezbien supporté la traversée, et du jeune prince Léopold, vinrentrejoindre Nelson sur la dunette. L’amiral était soucieux, car ilinterrogeait vainement la mer, et nulle part on n’apercevait laMinerve.
C’eût été un grand triomphe pour lui d’arriveravant l’amiral napolitain ; mais, au contraire, selon touteprobabilité, c’était l’amiral napolitain qui était arrivé avantlui.
Vers quatre heures, on doubla le cap. Le ventsoufflait avec force du sud-sud-est. On ne pouvait entrer dans leport qu’en courant des bordées, et, en courant des bordées, onpouvait s’échouer sur quelques bas-fonds ou toucher sur quelquerocher.
Aussitôt que le port fut en vue, Nelson fitdonc des signaux pour qu’on lui envoyât un pilote.
À l’aide d’une excellente longue-vue, Nelsonpouvait distinguer tous les bâtiments en rade, et n’eut point depeine à reconnaître, en avant de tous et comme un soldat au portd’arme attendant son chef, la Minerve avec tous ses agrèsintacts et se balançant sur ses ancres.
Il se mordit les lèvres avec dépit : cequ’il craignait était arrivé.
La nuit venait rapidement. Nelson multipliaitses signaux, et, impatient de ne voir venir aucune barque, tira uncoup de canon, après avoir eu la précaution de faire prévenir lareine que ce coup de canon avait pour but de faire venir unpilote.
L’obscurité était déjà assez épaisse pour quele fond du golfe disparût, et que l’on ne vît plus que lesnombreuses lumières de Palerme qui trouaient, pour ainsi dire, lesténèbres. Nelson allait ordonner de tirer un second coup de canon,lorsque Henry, qui explorait la mer avec une excellente lunette denuit, annonça qu’une barque se dirigeait sur leVan-Guard.
Nelson prit la lunette des mains de Henry etvit effectivement venir, avec sa toile triangulaire, une barquemontée par quatre matelots et par un homme couvert du grossiercaban des matelots siciliens.
– Holà ! de la barque ! cria lematelot en vigie, que voulez-vous ?
– Pilote, répondit simplement l’homme aucaban.
– Jetez un cordage à cet homme et amarrez sabarque au bâtiment, dit Nelson.
Le vaisseau se présentait par bâbord. Il amenasa voile. Les quatre matelots prirent leurs rames et accostèrent leVan-Guard.
On jeta une corde au pilote, qui la saisit,et, s’aidant, en marin exercé, des anfractuosités du bâtiment,entra par un des sabords dans la batterie haute et apparut bientôtsur le pont.
Il se dirigea droit au poste du commandement,où l’attendaient Nelson, le capitaine Henry, le roi et le princeroyal.
– Vous vous êtes bien fait attendre, lui ditHenry en italien.
– Je suis venu au premier coup de canon,capitaine.
– Vous n’aviez donc pas vu lessignaux ?
Le pilote ne répondit point.
– Voyons, dit Nelson, ne perdons pas detemps ; demandez-lui en italien, Henry, s’il est pratique duport et s’il répond de conduire sans accident un vaisseau de hautbord à son ancrage.
– Je parle votre langue, milord, répondit lepilote en excellent anglais. Je suis pratique du port et je répondsde tout.
– C’est bien, dit Nelson. Commandez lamanœuvre : vous êtes le maître ici. Seulement, n’oubliez pasque vous manœuvrez un bâtiment monté par vos souverains.
– Je sais que j’ai cet honneur, milord.
Puis, sans prendre le porte-voix que luitendait Henry, d’une voix sonore qui retentit d’un bout à l’autredu vaisseau, il commanda la manœuvre en aussi bon anglais et avecdes termes aussi techniques que s’il eût servi dans la marine duroi George.
Comme un cheval qui se sent monté par unécuyer habile et qui comprend que toute l’opposition qu’il pourraitfaire à sa volonté serait inutile, le Van-Guard s’inclinasous le commandement du pilote, et obéit non-seulement sansrésistance, mais avec une espèce d’empressement qui n’échappa pointau roi.
Ferdinand s’approcha du pilote, dont Nelson etHenry, mus du même sentiment d’orgueil national, s’étaientéloignés.
– Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tucrois que je pourrai descendre ce soir ?
– Rien n’empêchera Votre Majesté : avantune heure, nous serons au mouillage.
– Quel est le meilleur hôtel dePalerme ?
– Le roi, je suppose, ne descendra point dansun hôtel lorsqu’il a le palais du roi Roger.
– Où personne ne m’attend, où je ne trouveraipas à manger, où les intendants, qui ne se doutent pas de monarrivée, auront volé jusqu’aux draps de mon lit !
– Votre Majesté, au contraire, trouvera touteschoses en ordre… L’amiral Caracciolo, arrivé à Palerme ce matin, àhuit heures, a, je le sais, veillé à tout.
– Et comment le sais-tu ?
– C’est moi qui suis le pilote de l’amiral, etje puis répondre à Votre Majesté que, mouillé à huit heures, ilétait à neuf heures au palais.
– Alors, je n’aurai à m’occuper que d’unevoiture ?
– Comme l’amiral avait prévu que Votre Majestéarriverait dans la soirée, depuis cinq heures du soir troiscarrosses stationnent à la Marine.
– En vérité, dit le roi, l’amiral Caraccioloest un homme précieux, et, si jamais je fais un voyage par terre,je le prendrai pour mon maréchal des logis.
– Ce serait un grand honneur pour lui, sire,moins pour le poste en lui-même que pour la confiance qu’ilindiquerait.
– Et avait-il subi de grandes avaries pendantla tempête, l’amiral ?
– Aucune.
– Décidément, murmura le roi en se grattantl’oreille, j’eusse bien fait de tenir la parole que je lui avaisdonnée.
Le pilote tressaillit.
– Quoi ? demanda le roi.
– Rien, sire, si ce n’est que l’amiral seraitbien heureux, je crois, s’il entendait sortir de la bouche de VotreMajesté les paroles que je viens d’entendre.
– Ah ! je ne m’en cache pas.
Puis, se tournant vers Nelson :
– Savez-vous, milord, lui dit-il, que l’amiralest arrivé ce matin, à huit heures, sans la plus petite avarie. Ilfaut qu’il soit sorcier, puisque le Van-Guard, quoiquecommandé par vous, c’est-à-dire par le premier marin du monde, aperdu ses perroquets, sa voile de grand foc et – comment dites-vouscela ? – sa cira… sa civadière.
– Dois-je traduire à milord ce que Sa Majestévient de dire ? demanda Henry.
– Pourquoi pas ? répliqua le roi.
– Littéralement.
– Littéralement, si cela vous faitplaisir.
Henry traduisit les paroles du roi àNelson.
– Sire, répondit froidement Nelson, VotreMajesté était libre de choisir entre le Van-Guard etla Minerve ; elle a choisi le Van-Guard, ettout ce que peuvent faire le bois, le fer et la toile réunis, leVan-Guard l’a fait.
– C’est égal, dit le roi, qui prenait plaisirà se venger de Nelson à l’endroit de la pression que, par sonintermédiaire, l’Angleterre opérait sur lui, et qui avait sur lecœur sa flotte brûlée, si j’étais venu par la Minerve, jeserais arrivé depuis le matin, et j’aurais passé une bonne journéeà terre. Mais cela ne fait rien ; je ne vous en suis pas moinsreconnaissant, milord : vous avez fait de votre mieux.
Et il ajouta avec sa feintebonhomie :
– Qui fait ce qu’il peut, fait ce qu’ildoit.
Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied,et, laissant le capitaine Henry sur le pont, rentra dans sacabine.
En ce moment, le pilote criait :
– Chacun à son poste, pour lemouillage !
Le mouillage, comme l’appareillage, est un desmoments solennels d’un grand bâtiment de guerre. Aussi, dès quel’ordre de se rendre à son poste, pour le mouillage, fut donné, lesilence le plus profond régna-t-il à bord.
En général, ce silence observé par lespassagers eux-mêmes a quelque chose de prestigieux : huitcents hommes, attentifs et muets, attendent un mot.
L’officier de manœuvre, le porte-voix à lamain, répéta et le maître d’équipage traduisit au sifflet l’ordredonné par le pilote.
Aussitôt, les matelots, rangés sur lescordages, commencèrent à hâler d’ensemble. Les vergues pivotèrentcomme par magie, et le Van-Guard,frémissant, passa entreles navires déjà ancrés sans en heurter aucun, et, malgré le peud’espace qu’il avait pour évoluer, il arriva fièrement au lieudestiné pour son mouillage.
Pendant cette manœuvre, la plupart des voilesavaient été carguées et pendaient en festons sous les vergues.Celles qui étaient encore ouvertes ne servaient qu’à amortir latrop grande vitesse du bâtiment. Le pilote avait placé augouvernail le matelot sicilien qui avait déjà donné à lord Nelsondes renseignements sur les courants et les contre-courants dudétroit.
– Mouillez ! cria le pilote.
Le porte-voix de l’officier de manœuvre et lesifflet du contre-maître répétèrent le commandement.
Aussitôt, l’ancre se détacha des flancs duvaisseau et tomba avec fracas à la mer : la chaîne massive lasuivit en serpentant et faisant jaillir des étincelles desécubiers.
Le vaisseau gronda et frémit, ébranlé jusqu’auplus profond de ses entrailles ; il craqua dans toute samembrure, et, au milieu de la mer bouillonnant à son avant, unedernière secousse se fit sentir, et l’ancre mordit le fond.
L’œuvre du pilote était accomplie : iln’avait plus rien à faire. Il s’approcha respectueusement de Henryet le salua.
Henry lui présenta vingt guinées qu’il étaitchargé, par lord Nelson, de lui remettre.
Mais le pilote secoua la tête en souriant, et,repoussant la main de Henry :
– Je suis payé par mon gouvernement, dit-il,et, d’ailleurs, je ne reçois d’argent qu’à l’effigie du roiFerdinand ou du roi Charles.
Le roi ne l’avait point un instant perdu desyeux, et, au moment où il passait près de lui en s’inclinant, il lesaisit par la main.
– Dis donc, l’ami, lui demanda-t-il, peux-tume rendre un petit service ?
– Que le roi ordonne, et, s’il est au pouvoird’un homme d’exécuter son ordre, son ordre sera exécuté.
– Peux-tu me conduire à terre ?
– Rien de plus facile, sire… Mais cette pauvrebarque, bonne pour un pilote, est-elle digne d’un roi ?
– Je te demande si tu peux me conduire àterre ?
– Oui, sire.
– Eh bien, conduis-moi.
Le pilote s’inclina, et, revenant àHenry :
– Capitaine, dit-il, le roi veut aller àterre ; ayez la bonté de faire descendre l’escalierd’honneur.
Le capitaine Henry demeura un instantstupéfait de ce désir du roi.
– Eh bien ? demanda le roi.
– Sire, répondit Henry, je dois transmettre ledésir de Votre Majesté à lord Nelson : nul ne peut quitter levaisseau de Sa Majesté Britannique sans l’ordre de l’amiral.
– Pas même moi ? dit le roi. Ainsi, jesuis prisonnier sur le Van-Guard ?
– Le roi n’est prisonnier nulle part ;mais plus le voyageur est illustre, plus son hôte se croirait endisgrâce si le voyageur partait sans prendre congé de lui.
Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers lecabinet.
– Anglais maudits ! murmura le roi entreses dents, je ne sais à quoi tient que je ne me fasse jacobin pourn’avoir désormais plus d’ordres à recevoir de vous !
Ce désir du roi n’avait pas moins étonnéNelson que Henry. Aussi l’amiral monta-t-il rapidement sur ladunette.
– Est-il vrai, demanda-t-il s’adressant auroi, au mépris de l’étiquette qui ne veut pas que l’on interrogeles souverains, est-il vrai que le roi veuille quitter leVan-Guard à l’instant ?
– Rien de plus vrai, mon cher lord, dit leroi. Je suis à merveille sur le Van-Guard ; mais jeserai encore mieux à terre. Décidément, je n’étais pas né pour êtremarin.
– Votre Majesté ne reviendra point sur cetterésolution ?
– Non, je vous le proteste, mon cheramiral.
– Le grand canot à la mer ! criaNelson.
– Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie nedérange pas ces braves gens, qui sont fatigués.
– Mais je ne puis croire à ce que m’a dit lecapitaine Henry.
– Que vous a dit le capitaine Henry,milord ?
– Que le roi voulait descendre à terre dans labarque de ce marin.
– C’est la vérité. Il me paraît à la fois unhabile homme et un fidèle sujet. Je crois donc pouvoir me fier àlui.
– Mais, sire, je ne puis permettre qu’un autrepatron que moi, qu’un autre canot que celui du Van-Guard,et que d’autres matelots que ceux de Sa Majesté Britannique vousdéposent à terre.
– Alors, fit le roi, comme je le disais aucapitaine Henry tout à l’heure, je suis prisonnier.
– Plutôt que de laisser le roi un instant danscette croyance, je m’inclinerai à l’instant même devant sondésir.
– À la bonne heure ; c’est le moyen denous quitter bons amis, milord.
– Mais la reine ? insista Nelson.
– Oh ! la reine est fatiguée ; lareine est souffrante : ce serait un grand embarras pour elleet les jeunes princesses de quitter ce soir le Van-Guard.La reine débarquera demain. Je vous la recommande, milord, avectout le reste de ma cour.
– Irai-je avec vous, mon père ? demandale jeune prince Léopold.
– Non ; non, répondit le roi. Que diraitla reine si je lui prenais son favori !
Nelson s’inclina.
– Descendez l’escalier de tribord, dit-il.
L’escalier fut descendu : le pilotes’affala à un cordage, et fut, en quelques secondes, dans labarque, qu’il amena au pied de l’échelle.
– Milord Nelson, dit le roi, au moment dequitter votre bâtiment, laissez-moi vous dire que je n’oublieraijamais les attentions dont nous avons été comblés à bord duVan-Guard, et, demain, vos matelots recevront une preuvede ma satisfaction.
Nelson s’inclina une seconde fois, mais cettefois sans répondre. Le roi descendit l’escalier et s’assit dans labarque avec un soupir d’allégement qui fut entendu de l’amiralresté sur la première marche.
– Pousse ! dit le pilote au matelot quitenait la gaffe.
La barque se détacha de l’escalier et s’enéloigna.
– Nagez, mes garçons, et vivement ! ditle pilote.
Les quatre avirons tombèrent en cadence dansla mer, et, sous leur vigoureuse impulsion, la barque s’avança versla Marine, c’est-à-dire vers l’endroit du port où attendaient lesvoitures du roi, en face de la rue de Tolède.
Le pilote sauta le premier à terre, tira labarque et l’assujettit contre la jetée.
Mais, avant qu’il eût tendu la main au roi, leroi avait pris son élan et avait sauté sur le quai.
– Ah ! dit-il avec une joyeuseexclamation, me voilà donc sur la terre ferme. Que le diableemporte maintenant le roi George, l’amirauté, lord Nelson, leVan-Guard et toute la flotte de Sa MajestéBritannique ! Tiens, mon ami, voilà pour toi.
Et il tendit sa bourse au pilote.
– Merci, sire, répondit celui-ci en faisant unpas en arrière, mais Votre Majesté a entendu ce que j’ai répondu aucapitaine Henry. Je suis payé par mon gouvernement.
– Et tu as même ajouté que tu ne recevaisd’argent qu’à l’effigie du roi Ferdinand et du roi Charles :prends donc.
– Sire, êtes-vous sûr que celui que vous medonnez ne soit pas à l’effigie du roi George ?
– Tu es un hardi coquin de vouloir donner uneleçon à ton roi. En tout cas, apprends une chose, c’est que, sij’ai reçu de l’argent de l’Angleterre, elle m’en fait payer cherles intérêts. L’argent est pour tes hommes, et cette montre serapour toi. Si jamais je redeviens roi et que tu aies quelque grâce àme demander, tu viendras à moi, tu me présenteras cette montre, etla grâce te sera accordée.
– Demain, sire, dit le pilote en prenant lamontre et en jetant la bourse à ses matelots, je serai au palais,et j’espère que Votre Majesté ne me refusera pas la grâce quej’aurai l’honneur de lui demander.
– Eh bien, dit le roi, celui-là n’aura pointperdu de temps.
Et, sautant dans celle des trois voitures quiétait la plus rapprochée de lui :
– Au palais royal ! dit-il.
La voiture partit au galop.
Prévenu par l’amiral Caracciolo de l’arrivéedu roi, le gouverneur du château avait officiellement annoncé cettearrivée aux autorités de Palerme.
Le syndic, la municipalité, les magistrats etle haut clergé de Palerme attendaient le roi depuis trois heures del’après-midi dans la grande cour du palais. Le roi, qui avaitbesoin de manger et aussi de dormir, se dit que c’étaient troisdiscours à entendre, et il en frissonna de la pointe des pieds à laracine des cheveux.
Aussi, prenant le premier la parole :
– Messieurs, dit-il, quel que soit votretalent d’orateurs, je doute que vous trouviez moyen de me direquelque chose d’agréable. J’ai voulu faire la guerre aux Français,et ils m’ont battu ; j’ai voulu défendre Naples, et j’ai étéforcé de la quitter ; je me suis embarqué, et j’ai essuyé unetempête. Me dire que ma présence vous réjouit serait me dire quevous êtes contents des malheurs qui m’arrivent, et, par-dessustout, en me disant cela, vous m’empêcheriez de souper et de mecoucher ; ce qui, dans ce moment, me serait plus désagréableencore que d’avoir été battu par les Français, d’avoir été forcé deme sauver de Naples, et d’avoir eu, pendant trois jours, le mal demer et la perspective d’être mangé par les poissons, attendu que jemeurs de faim et de sommeil. Sur ce, je regarde vos discours commefaits, monsieur le syndic et messieurs du corps municipal. Je donnedix mille ducats pour les pauvres : vous pouvez les envoyerprendre demain.
Avisant alors l’évêque au milieu de sonclergé :
– Monseigneur, dit-il, demain, àSainte-Rosalie, vous direz un Te Deum d’actions de grâcespour la façon miraculeuse dont j’ai échappé au naufrage. J’yrenouvellerai solennellement le vœu que j’ai fait à saint Françoisde Paule de lui bâtir une église sur le modèle de Saint-Pierre deRome, et vous nous désignerez les membres de votre clergé les plusméritants. Si réduits que soient nos moyens, nous tâcherons de lesrécompenser selon leurs mérites.
Puis, se tournant vers les magistrats etreconnaissant à leur tête le président Cardillo :
– Ah ! ah ! c’est vous, maîtreCardillo ! lui dit-il.
– Oui, sire, répondit le président en saluantjusqu’à terre.
– Êtes-vous toujours mauvais joueur ?
– Toujours, sire.
– Et chasseur enragé ?
– Plus que jamais.
– C’est bien. Je vous invite à mon jeu, à lacondition que vous m’inviterez à vos chasses.
– C’est un double honneur que me fait VotreMajesté.
– Maintenant, messieurs, continua le rois’adressant à tout le monde, si vous avez aussi faim et aussi soifque moi, j’ai un bon conseil à vous donner : c’est de fairecomme moi, c’est-à-dire de souper et vous coucher après.
Cette invitation était un congé bien enrègle ; aussi la triple députation se retira-t-elle aprèsavoir salué le roi.
Ferdinand, éclairé par quatre domestiques,monta le grand escalier d’honneur, suivi par Jupiter, le seulconvive qu’il eût jugé à propos de retenir.
Un dîner de trente couverts était servi.
Le roi s’assit à une extrémité de la table etfit asseoir Jupiter à l’autre, garda un domestique pour lui et endonna deux à son chien, auquel il fit servir de tous les platsqu’il mangea.
Jamais Jupiter ne s’était trouvé à pareillefête.
Puis, après le souper, Ferdinand l’emmena danssa chambre, lui fit apporter, au pied de son lit, les tapis lesplus moelleux, et, passant, avant de se coucher lui-même, la mainsur la belle tête intelligente du fidèle animal :
– J’espère, dit-il, que tu ne diras pas, commeje sais quel poëte, que l’escalier d’autrui est rude et que le painde l’exil est amer.
Sur quoi, il s’endormit, rêva qu’il faisaitune pêche miraculeuse dans le golfe de Castellamare et tuait dessangliers par centaines dans la forêt de Ficuzza.
L’ordre était donné à Naples, lorsque le roin’avait pas sonné à huit heures, d’entrer dans sa chambre et del’éveiller ; mais, comme le même ordre n’avait pas été donné àPalerme, le roi se réveilla et sonna à dix heures seulement.
Pendant la matinée, la reine, le princeLéopold, les princesses, les ministres et les courtisans avaientdébarqué et avaient cherché leurs logements, les uns au palais, lesautres dans la ville. Le corps du petit prince avait, en outre, étéporté dans la chapelle du roi Roger.
Le roi demeura un instant soucieux et se leva.Cette dernière circonstance qu’il paraissait avoir complétementoubliée, maintenant qu’il était hors de danger, pesait-elle plustristement sur son cœur paternel, ou bien réfléchissait-il quesaint François de Paule avait un peu lésiné dans la protectionqu’il lui avait accordée, et qu’en bâtissant l’église qu’il avaitvotée, il allait payer bien cher une protection qui s’était siincomplétement étendue sur sa famille ?
Le roi donna l’ordre que le corps du jeuneprince restât exposé toute la journée dans la chapelle et qu’ilfût, le lendemain, enterré sans aucune solennité.
Sa mort seulement serait signifiée aux autrescours, et celle des Deux-Siciles, réduite à la Sicile seule,porterait un deuil de quinze jours en violet.
Cet ordre donné, on annonça au roi quel’amiral Caracciolo, qui, la veille, comme nous le savons déjà parle récit du pilote, avait fait le maréchal des logis pour le roi etla famille royale, sollicitait l’honneur d’être reçu par Sa Majestéet attendait son bon plaisir dans l’antichambre.
Le roi s’était rattaché à Caracciolo de toutel’antipathie que commençait à lui inspirer Nelson ; aussis’empressa-t-il d’ordonner qu’on le fit entrer dans lecabinet-bibliothèque attenant à sa chambre à coucher, et, dans sonempressement à voir l’amiral, y entra-t-il lui-même avant d’êtrecomplétement habillé, et, donnant à son visage l’expression la plusriante possible :
– Ah ! mon cher amiral, lui dit-il, jesuis bien aise de te voir, d’abord pour te remercier de ce qu’étantarrivé avant moi, tu as aussitôt pensé à moi.
L’amiral s’inclina, et, sans que le bonaccueil du roi changeât rien à la gravité de son visage :
– Sire, dit-il, c’était mon devoir commefidèle et obéissant sujet de Votre Majesté.
– Puis je voulais te faire des compliments surla façon dont tu as manœuvré ta frégate au milieu de la tempête.Sais-tu que tu as failli faire crever Nelson de rage ?J’aurais bien ri, je t’en réponds, si je n’avais pas eu sigrand’peur.
– L’amiral Nelson, répondit Caracciolo, nepouvait faire, avec un bâtiment lourd et mutilé comme leVan-Guard, ce que je pouvais faire avec ma frégate,bâtiment léger de construction moderne, et qui n’a jamais souffert.L’amiral Nelson a fait ce qu’il a pu.
– C’est ce que je lui ai dit, avec un autresens peut-être, mais absolument dans les mêmes termes, et j’ai mêmeajouté que j’avais un profond regret de t’avoir manqué de parole etd’être venu avec lui, au lieu d’être venu avec toi.
– Je le sais, sire, et j’en suis profondémenttouché.
– Tu le sais ! et qui te l’a dit ?Ah ! je comprends : le pilote ?
Caracciolo ne répondit point à la question duroi. Mais, au bout d’un instant :
– Sire, dit-il, je viens demander une grâce auroi.
– Bien ! tu tombes dans un bonmoment ! Parle.
– Je viens demander au roi de vouloir bienaccepter ma démission d’amiral de la flotte napolitaine.
Le roi recula d’un pas, tant il s’attendaitpeu à cette demande.
– Ta démission d’amiral de la flottenapolitaine ! dit-il. Et pourquoi ?
– D’abord, sire, parce qu’il est inutiled’avoir un amiral quand on n’a plus de flotte.
– Oui, je le sais bien, dit le roi avec unevisible expression de colère, milord Nelson l’a brûlée ; mais,un jour où l’autre, nous serons les maîtres chez nous, et nous lareconstruirons.
– Mais, alors, répondit froidement Caracciolo,comme j’ai perdu la confiance de Votre Majesté, je ne pourrai plusla commander.
– Tu as perdu ma confiance, toi,Caracciolo ?
– J’aime mieux croire cela, sire, que d’avoirà reprocher, à un roi dans les veines duquel coule le plus vieuxsang royal d’Europe, d’avoir manqué à sa parole.
– Oui, c’est vrai, dit le roi, je t’avaispromis…
– De ne point quitter Naples, d’abord, ou, sivous le quittiez, de ne le quitter que sur mon bâtiment.
– Voyons, mon cher Caracciolo ! dit leroi tendant la main à l’amiral.
L’amiral prit la main du roi, la baisarespectueusement, fit un pas en arrière, et tira un papier de sapoche.
– Sire, dit-il, voici ma démission, que jeprie Votre Majesté d’accepter.
– Eh bien, non, je ne l’accepte pas, tadémission, je la refuse.
– Votre Majesté n’en a pas le droit.
– Comment, je n’en ai pas le droit ? Jen’ai pas le droit de refuser ta démission ?
– Non, sire ; car Votre Majesté m’apromis hier de m’accorder la première grâce que je luidemanderais ; eh bien, cette grâce, c’est de vouloir bienrecevoir et accepter ma démission.
– Hier, je t’ai promis ?… Tu deviensfou !
Caracciolo secoua la tête.
– J’ai toute ma raison, sire.
– Hier, je ne t’ai point vu.
– C’est-à-dire que Votre Majesté ne m’a pointreconnu. Mais peut-être reconnaîtra-t-elle cette montre ?
Et Caracciolo tira de sa poitrine une montremagnifique, ornée du portrait du roi et enrichie de diamants.
– Le pilote ! s’écria le roi enreconnaissant la montre qu’il avait donnée, la veille, à l’hommequi, si habilement, l’avait conduit dans le port ; lepilote !
– C’était moi, sire, répondit Caracciolo ens’inclinant.
– Comment ! tu as consenti, toi, unamiral, à faire le métier de pilote ?
– Sire, il n’y a point de métier inférieurquand il s’agit du salut du roi.
La figure de Ferdinand prit une expression demélancolie qu’elle ne revêtait qu’à de bien rares intervalles.
– En vérité, dit-il, je suis un prince bienmalheureux : ou l’on éloigne mes amis de moi, ou ilss’éloignent de moi eux-mêmes.
– Sire, répondit Caracciolo, vous avez tort devous en prendre à Dieu du mal que vous faites ou du mal que vouslaissez faire. Dieu vous a donné pour père un roi non-seulementpuissant, mais illustre ; vous aviez un frère aîné qui devaithériter du sceptre et de la couronne de Naples : Dieu a permisque la folie le touchât du doigt au front et l’écartât de votrechemin. Vous êtes homme, vous êtes roi, vous avez la volonté, vousavez le pouvoir ; doué du libre arbitre, vous pouvez choisirentre le bien et le mal, le bon et le mauvais : vouschoisissez le mal, sire, de sorte que le bien et le bon s’éloignentde vous.
– Caracciolo, dit le roi, plus tristequ’irrité, sais-tu que personne ne m’a jamais parlé comme tu meparles ?
– Parce qu’à part un homme qui, comme moi,aime le roi et veut le bien de l’État, Votre Majesté n’a autourd’elle que des courtisans qui n’aiment qu’eux-mêmes et ne veulentque les honneurs de la fortune.
– Et cet homme, quel est-il ?
– Celui que le roi avait oublié à Naples, etque j’ai transporté, moi, en Sicile, le cardinal Ruffo.
– Le cardinal sait, comme toi, que je suistoujours prêt à le recevoir et à l’écouter.
– Oui, sire ; seulement, après nous avoirreçus et écoutés, vous suivrez les conseils de la reine, d’Acton etde Nelson. Sire, je suis désespéré de manquer au respect que jedois à une auguste personne, mais ces trois noms seront mauditsdans les temps et dans l’éternité.
– Et crois-tu que je ne les maudisse pas,moi ? dit le roi ; crois-tu que je ne voie pas qu’ilsmènent l’État à sa ruine, et moi à ma perte ? Je suis unimbécile, mais je ne suis pas un sot.
– Eh bien, alors, luttez, sire !
– Lutter, lutter ! cela t’est bien aisé àdire, à toi. Je ne suis pas un homme de lutte, Dieu ne m’a pas créépour le combat. Je suis un homme de sensations et de plaisirs, unbon cœur que l’on rend mauvais à force de le tourmenter et del’aigrir. Ils sont là trois ou quatre à se disputer le pouvoir, àtirailler, l’un la couronne, l’autre le sceptre… Je les laissefaire. Le sceptre, la couronne, c’est mon Calvaire ; le trône,c’est mon Golgotha. Je n’ai point demandé à Dieu d’être roi. J’aimela chasse, la pêche, les chevaux, les belles filles, et n’ai pasd’autre ambition. Avec dix mille ducats de rente et la liberté devivre à ma guise, j’eusse été l’homme le plus heureux de la terre.Mais non, sous prétexte que je suis roi, on ne me laisse pas uninstant de repos. Cela se comprendrait si je régnais ; mais cesont les autres qui règnent sous mon nom, ce sont les autres quifont la guerre, et c’est moi qui reçois les coups ; ce sontles autres qui font les fautes, et c’est moi qui, officiellement,dois les réparer. Tu me demandes ta démission, tu as bienraison ; mais c’est aux autres que tu devrais la demander, carce sont eux que tu sers, et non pas moi.
– Et voilà pourquoi, voulant servir mon roi,et non les autres, je désire rentrer dans cette vie privée queVotre Majesté ambitionnait tout à l’heure. Sire, pour la troisièmefois, je supplie donc Votre Majesté de vouloir bien accepter madémission, et, au besoin, je l’en adjure, au nom de la parolequ’elle m’a donnée hier.
Et Caracciolo présenta au roi d’une main sadémission et de l’autre une plume pour l’accepter.
– Tu le veux ? dit le roi.
– Sire, je vous en supplie.
– Et, si je signe, où iras-tu ?
– Je retournerai à Naples, sire.
– Qu’iras-tu faire à Naples ?
– Servir mon pays, sire. Naples est dans cettesituation où elle a besoin de l’intelligence et du courage de tousses enfants.
– Prends garde à ce que tu feras à Naples,Caracciolo !
– Sire, je tâcherai de m’y conduire comme jel’ai fait jusqu’ici, en honnête homme et en bon citoyen.
– Cela te regarde. Tu insistestoujours ?
Caracciolo se contenta de montrer à Ferdinand,du bout du doigt, la montre qu’il avait déposée sur la table.
– Tête de fer ! dit le roi avecimpatience.
Et, prenant la plume, il écrivit au bas de ladémission :
« Accordé ; mais que le chevalierCaracciolo n’oublie pas que Naples est au pouvoir de mesennemis. »
Et il signa, comme d’habitude : FERDINANDB.[5]»
Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignesque venait d’écrire le roi, plia sa démission, la tint dans sapoche, salua respectueusement Ferdinand, et s’apprêta à sortir.
– Tu oublies ta montre, dit le roi.
– Cette montre n’a pas été donnée à l’amiral,elle a été donnée au pilote. Sire, hier, le pilote n’existaitpoint ; aujourd’hui, l’amiral n’existe plus.
– Mais j’espère, dit le roi avec cette dignitéqui de temps en temps, apparaissait chez lui comme un éclair,j’espère que l’ami leur survit. Prends cette montre, et, si jamaistu es prêt à trahir ton roi, regarde le portrait de celui qui tel’a donnée.
– Sire, répondit Caracciolo, je ne suis plusau service du roi ; je suis simple citoyen : je ferai ceque m’ordonnera mon pays.
Et il sortit, laissant le roi non-seulementtriste, mais rêveur.
Le lendemain, ainsi que Ferdinand l’avaitordonné, les obsèques de son fils le prince Albert eurent lieu sanspompe, comme eussent eu lieu celles d’un enfant ordinaire.
Le corps fut déposé dans les caveaux de lachapelle du château connue sous le nom de chapelle du roiRoger.
Nous avons vu, dans un des chapitresprécédents, que la première chose que le roi avait réorganiséeavant son conseil des ministres, et aussitôt son arrivée à Palerme,c’était sa partie de reversi.
Par bonheur, comme l’avait pensé Ferdinand, leduc d’Ascoli, dont il ne s’était pas occupé, avait trouvé moyen depasser en Sicile, poussé par ce dévouement naïf et persévérant quiétait sa principale vertu, vertu dont le roi ne lui savait pas plusgré qu’à Jupiter de sa fidélité.
Le duc d’Ascoli était allé trouver Caracciolopour lui demander passage à son bord, et, comme Caracciolo savaitque le duc d’Ascoli était le meilleur et le plus désintéressé desamis du roi, il avait à l’instant même accordé au duc ce qu’il luidemandait.
Le roi trouva donc, au nombre des personnesqui, dès le soir de son arrivée, vinrent lui faire leur cour, soncompagnon de fuite d’Albano, le duc d’Ascoli. Mais sa présencen’étonna point le roi, et, pour tout compliment :
– Je savais bien, lui dit-il, que tutrouverais moyen de venir.
On se rappelle, en outre, qu’au nombre desmagistrats qui étaient venus faire leur cour au roi était unevieille connaissance à lui, le président Cardillo, qui ne venaitjamais à Naples sans avoir l’honneur de dîner une fois à la tabledu roi ; en échange de quoi, le roi lui faisait l’honneur,chaque fois qu’il venait à Palerme, d’aller chasser une fois aumoins dans son magnifique fief d’Illice.
Le roi faisait, en faveur du présidentCardillo, une exception à ses sympathies et à ses antipathies.D’habitude, Ferdinand, très-aristocrate, quoique très-populaire, etmême très-populacier, exécrait la noblesse de robe. Mais leprésident Cardillo l’avait séduit par deux puissants attraits. Leroi aimait la chasse, et le président Cardillo était, depuis Nemrodet après le roi Ferdinand, un des plus puissants chasseurs devantDieu qui eussent jamais existé. Le roi détestait les cheveux à laTitus, les moustaches et les favoris, et le président Cardillon’avait pas un cheveu sur la tête et pas un poil sur les joues niau menton ; la majestueuse perruque sous laquelle le dignemagistrat dissimulait sa calvitie avait donc le rare privilèged’être bien reçue par le roi. Aussi jeta-t-il immédiatement lesyeux sur lui pour faire, avec d’Ascoli et Malaspina, lespartenaires habituels de sa partie de reversi.
Les autres joueurs sans carte, comme onpourrait dire des ministres sans portefeuille, étaient le prince deCastelcicala, le seul des trois membres de la junte d’État que lareine eût daigné couvrir de sa protection en l’emmenant avecelle ; le marquis de Cirillo, que le roi venait de faire sonministre de l’intérieur, et le prince de San-Cataldo, un des plusriches propriétaires de la Sicile méridionale.
Cet attelage du roi, si l’on nous permet dedésigner ainsi les trois courtisans qui avaient l’honneur d’êtredésignés pour son jeu, était bien la plus étrange réuniond’originaux qui se pût voir.
Nous connaissons le duc d’Ascoli, auquel àtort nous donnerions le nom de courtisan. Le duc d’Ascoli était unede ces figures sereines, courageuses et loyales comme on enrencontre si rarement à la cour. Son dévouement au roi étaitdésintéressé de toute ambition. Jamais il ne lui était arrivé desolliciter une faveur pécuniaire ou honorifique ; ni, le roilui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler qu’il la luiavait offerte, s’il l’oubliait. Le duc d’Ascoli était le type duvéritable gentilhomme, amoureux de la royauté comme d’uneinstitution sacro-sainte, s’étant imposé de son plein gré desdevoirs avec elle, et convertissant de son plein gré ces devoirs enobligations.
Le marquis Malaspina, tout au contraire, étaitun de ces caractères quinteux, querelleurs et rétifs, qui regimbentà tout, et qui cependant finissent par obéir, quel que soit l’ordredonné par le maître, se vengeant de cette obéissance par des motspiquants et des boutades misanthropiques, mais enfin obéissant.C’était, comme le disait Catherine de Médicis, du duc de Guise, unde ces roseaux peints en fer qui plient quand on appuie dessus.
Le quatrième, le président Cardillo, a étédéjà esquissé par nous, et nous n’avons plus que quelques traits àajouter pour compléter son portrait.
Le président Cardillo, avant que le roi yvînt, était l’homme le plus violent, et, en même temps, le plusmauvais joueur de la Sicile ; le roi venu, il était, commeCésar, s’il tenait absolument à rester le premier, obligé d’allerchercher quelque village de la Sardaigne ou de la Calabre.
Dès le premier soir où il fut admis au jeu duroi, le président Cardillo donna, par un mot, la mesure de sasoumission à l’étiquette royale.
Une des principales préoccupations du joueurau reversi est de se défaire de ses as. Or, le roi Ferdinand,s’étant aperçu que, pouvant se défaire d’un as, il l’avait gardédans sa main, s’était écrié :
– Suis-je assez bête ! je pouvais medéfaire de mon as, et je l’ai gardé !
– Eh bien, moi, répondit le président, je suisencore plus bête que Votre Majesté ; car, pouvant fairequinola, je ne l’ai point fait.
Le roi se mit à rire, et le président, quiétait déjà fort dans son estime, y entra d’un nouveau cran. Safranchise rappelait probablement au roi celle de ses bonslazzaroni.
Cela n’était qu’un mot ; mais leprésident ne se bornait pas toujours aux mots. Il entrait dans lasérie des faits et des gestes. À la moindre contradiction, parexemple, ou à la moindre faute de son partenaire contre les règlesdu jeu, il faisait voler les jetons, les cartes, l’argent, leschandeliers. Mais, lorsqu’il se vit assis à la table de Sa Majesté,le pauvre président eut une muselière et fut obligé de ronger sonfrein.
Cela alla bien pendant trois ou quatresoirées. Mais le roi, qui connaissait par expérience le caractèredu président, et qui, d’ailleurs, voyait la violence qu’il sefaisait, s’amusait à le pousser à bout ; puis, lorsqu’il étaitprès d’éclater, il le regardait et lui adressait la premièrequestion venue. Alors le pauvre président, forcé de répondrecourtoisement, souriait avec rage, mais en même temps aussigracieusement qu’il lui était possible, reposait sur la tablel’objet quelconque qu’il était prêt à lancer au plafond ou à brisersur le parquet, et s’en prenait aux boutons de son habit, qu’il secontentait d’arracher et que l’on retrouvait le lendemain semés surle tapis.
Le quatrième jour, cependant, le président n’yput tenir. Il jeta au nez du marquis Malaspina les cartes qu’iln’osait jeter au nez du roi, et, comme il tenait son mouchoir d’unemain et sa perruque de l’autre, et qu’une sueur de colèreruisselait sur son visage, il se trompa de main, commença pars’essuyer la figure avec sa perruque et finit par se moucherdedans.
Le roi pensa mourir de rire et se promit de sedonner le plus souvent possible cette comédie.
Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuserla première invitation de chasse que lui fit le présidentCardillo.
Le président Cardillo avait, comme nousl’avons dit, un magnifique fief donnant cinq mille onces d’or derevenus à Illice[6] : au milieu de ce fief, s’élevaitun château digne de loger un roi.
Le roi y arriva la veille de la chasse pour ydîner et pour y coucher.
Ferdinand était curieux, il se fit montrer lechâteau dans tous ses détails. Sa chambre, qui était la chambred’honneur, était en face de celle de son hôte.
Le soir, après avoir fait, comme d’habitude,sa partie de reversi et avoir, comme d’habitude encore, exaspéréson hôte, il se coucha ; mais, quoique son lit eût un daiscomme un trône, le roi, toujours jeune et neuf à l’endroit de lachasse, se réveilla une heure avant que le cor sonnât la diane.
Ne sachant que faire dans son lit, et nepouvant se rendormir, il eut l’idée de voir quelle figure faisaitun président dans son lit, sans perruque et en bonnet de nuit.
La chose était d’autant moins indiscrète quele président était veuf.
En conséquence, le roi se leva, alluma sabougie, se dirigea en chemise vers la porte de la chambre de sonhôte, tourna la clef et entra.
Si grotesque que fut le spectacle auquels’attendait le roi, il ne pouvait même soupçonner celui quis’offrit à ses yeux.
Le président, sans perruque et en chemise, luiaussi, était assis, au milieu de la chambre, sur cette espèce detrône où M. de Vendôme reçut Alberoni. Le roi, au lieu des’étonner et de refermer la porte, alla directement à lui, tandisque, surpris à l’improviste, le pauvre président demeurait immobileet sans dire une parole. Le roi, alors, lui mit sa bougie sous lenez pour mieux voir quel visage il faisait, puis commença de fairele tour de la statue et de son piédestal avec une admirablegravité, tandis que la tête seule du président, qui s’appuyait desdeux mains sur son siège, pareille à celle d’un magot de la Chine,accompagnait Sa Majesté par un mouvement central pareil à sonmouvement circulaire.
Enfin, les deux astres, qui accomplissaientleur périple, se retrouvèrent en face l’un de l’autre, et, comme leroi s’était redressé et gardait le silence :
– Sire, dit le président avec le plus grandsang-froid, le cas n’étant pas prévu par l’étiquette, dois-jerester assis ou me lever ?
– Reste assis, reste assis ! dit leroi ; mais voilà quatre heures qui sonnent, ne nous fais pasattendre.
Et Ferdinand sortit de la chambre avec la mêmegravité qu’il y était entré.
Mais, quelque gravité que le roi eût affectée,cette aventure n’en était pas moins une de celles que, dansl’avenir, il avait le plus de plaisir à raconter, toutefois aprèscelle de sa fuite avec Ascoli, fuite dans laquelle, selon lui,Ascoli avait mille chances pour une d’être pendu.
La chasse chez le président fut magnifique.Mais quel jour, fut-ce dans la bienheureuse Sicile, peut être sûrde s’écouler sans quelque petit nuage au ciel ? Le roi, nousl’avons dit, était un admirable tireur, et qui n’avait probablementpas son égal. Il ne tirait jamais qu’à balle franche et étaittoujours sûr de mettre sa balle au défaut de l’épaule ; cequi, à la chasse au sanglier, est d’une grande importance, parceque l’animal n’est vulnérable mortellement que là. Mais ce qu’il yavait de curieux, c’est qu’il exigeait de ceux qui chassaient aveclui la même adresse que lui.
Aussi, le soir de cette première et fameusechasse qu’il faisait chez le président Cardillo, comme tous leschasseurs étaient réunis autour d’un monceau de sangliers, trophéecynégétique de la journée, il en vit un qui était frappé auventre.
Aussitôt, la rougeur lui monta au front, et,jetant un regard furieux autour de lui :
– Quel est, demanda-t-il, le porc qui a faitun pareil coup ?
– Moi, sire, répondit Malaspina. Faut-il mependre pour cela ?
– Non, répondit le roi ; mais, les joursde chasse, il faut rester chez vous.
Le marquis Malaspina, à partir de ce moment,non-seulement resta chez lui les jours de chasse, mais encore futremplacé au jeu du roi par le marquis de Circello.
Au reste, le jeu du roi n’était pas le seulétabli dans le grand salon du palais royal, situé dans le pavilloncarré qui surmonte la porte de Montreale. À quelques pas de latable de reversi du roi, il y avait la table de pharaon, où trônaitEmma Lyonna, soit qu’elle fît la banque ou pontât. C’était au jeusurtout que l’on pouvait, sur les traits mobiles de la belleAnglaise, étudier le flux et le reflux des passions. Extrême entout, Emma jouait avec rage, et aimait à plonger ses belles mainsdans les flots d’or qu’elle amassait sur ses genoux et qu’ellefaisait rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis vert.Lord Nelson, qui ne jouait jamais, se tenait assis derrière elle oudebout appuyé à son fauteuil, dévorant ses belles épaules de l’œilqui lui restait, ne parlant à personne qu’à elle et toujours à voixbasse et en anglais.
Là, tandis que le roi jouait à gagner ou àperdre mille ducats au plus, on jouait à en gagner ou en perdrevingt, trente, quarante mille.
C’était autour de cette table que se tenaientles plus riches seigneurs de la Sicile, et, au milieu de ceshommes, quelques-uns de ces joueurs heureux qui sont renommés parleur constante fortune au jeu.
Si Emma voyait à l’un d’eux une bague ou uneépingle qui lui plût, elle la faisait remarquer à Nelson, qui, lelendemain, se présentait chez le propriétaire du diamant, du rubisou de l’émeraude ; et, à quelque prix que ce fût, l’émeraude,le rubis ou le diamant passait du doigt ou du cou de sonpropriétaire au doigt ou au cou de la belle favorite.
Quant à sir William, occupé d’archéologie oude politique, il ne voyait rien, n’entendait rien, faisait sacorrespondance politique avec Londres, ou classait ses échantillonsgéologiques.
Si l’on nous accusait d’exagérer la cécitéconjugale du digne ambassadeur, nous répondrions par cette lettrede Nelson, en date du 12 mars 1799, adressée à sir Spencer Smith,et qui fait partie des lettres et dépêches publiées à Londres,après la mort de l’illustre amiral :
« Mon cher monsieur,
» Je désire deux ou trois beaux châles del’Inde, quels qu’en soient les prix. Comme je ne connais personne àConstantinople que je puisse charger de cette emplette, je prendsla liberté de vous prier de me faire rendre ce service. J’enpayerai le prix avec mille remercîments, soit à Londres, soitpartout ailleurs, aussitôt qu’on me le fera connaître.
» En faisant ce que je vous demande, vousacquerrez un nouveau titre à la reconnaissance de
» Nelson. »
Cette lettre n’a pas besoin de commentaires,il nous semble ; elle prouve qu’Emma Lyonna, en épousant sirWilliam, n’avait point tout à fait oublié les habitudes de sonancien métier.
Quant à la reine, elle ne jouait jamais, ou dumoins jouait sans animation et sans plaisir. Chose étrange, il yavait une passion inconnue à cette femme de passion. En deuil dujeune prince Albert, si vite disparu, plus vite encore oublié, ellese tenait avec les jeunes princesses, en deuil comme elle, dans uncoin du salon, occupée à quelque travail d’aiguille. Pendant lejeu, trois fois par semaine, le prince de Calabre venait avec sajeune épouse faire au roi sa visite. Ni lui ni la princesseClémentine ne jouaient. La princesse s’asseyait près de la reine sabelle-mère, au milieu des jeunes princesses ses belles-sœurs, et semettait à dessiner ou à faire de la tapisserie avec elles.
Le duc de Calabre allait d’un groupe à l’autreet se mêlait à la conversation, quelle qu’elle fût, avec cettefaconde facile et superficielle qui, aux yeux des ignorants, passepour de la science.
Un étranger qui fût entré dans ce salon et quin’eût point su à qui il avait affaire, n’eût jamais deviné que ceroi qui faisait si gaiement sa partie de reversi, que cette femmequi brodait si froidement un dossier de fauteuil, que ce jeunehomme enfin qui, d’un visage si riant, saluait tout le monde,étaient un roi, une reine et un prince royal venant de perdre leurroyaume et ayant depuis peu de jours seulement mis le pied sur laterre de l’exil.
Le visage seul de la princesse Clémentineportait la trace d’un profond chagrin ; mais on sentait que,tombant dans l’extrémité opposée, le chagrin était plus grand quecelui qu’on éprouve de la perte d’un trône ; on comprenait quela pauvre archiduchesse avait perdu son bonheur, sans espoir de leretrouver jamais.
Quoique le roi Ferdinand eût mis, comme nousl’avons dit, moins d’empressement à réorganiser son ministère quesa partie de reversi, au bout de deux ou trois jours, il avaitétabli quelque chose qui ressemblait à un conseil d’État. Il avaitrendu à Ariola, disgracié d’abord, son ministère de la guerre, caril avait bien vite reconnu que les traîtres étaient ceux qui luiavaient conseillé la guerre, et non ceux qui l’en avaient dissuadé.Il avait nommé le marquis de Circello à l’intérieur, et le princede Castelcicala – auquel il fallait une compensation de la perte desa place d’ambassadeur à Londres et de membre de la junte d’État àNaples – ministre des affaires étrangères.
Le premier qui apporta à Palerme des nouvellesde Naples fut le vicaire général prince Pignatelli. Il avait, nousl’avons dit, pris la fuite le même soir où, mis en demeure delivrer le trésor de l’État à la municipalité et de se démettre deses pouvoirs aux mains des élus, il avait demandé douze heures pourréfléchir.
Le prince Pignatelli fut fort mal reçu du roiet surtout de la reine. Le roi lui avait recommandé de ne traiter àaucun prix avec les Français et les rebelles, ce qui, à ses yeux,était tout un, et cependant il avait signé la trêve deSparanisi ; la reine lui avait ordonné de brûler Naples en laquittant et de tout égorger, à partir des notaires etau-dessus, et il n’avait pas incendié le plus petit palais,égorgé le moindre patriote.
Le prince Pignatelli fut exilé àCastanisetta.
Successivement, et par des voies diverses, onapprit l’émeute contre Mack et la protection que celui-ci avaittrouvée sous la tente du général français, la nomination deMaliterno comme général du peuple, l’adjonction qu’il s’était faitede Rocca-Romana comme lieutenant, et enfin la marche toujours plusrapprochée des Français sur Naples.
Enfin, un matin, par une tartane deCastellamare, après trois jours et demi de traversée, un hommeaborda à Palerme, se disant porteur des nouvelles les plusimportantes. Il avait, disait-il, échappé par miracle aux jacobins,et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui l’avaientlié, il demandait à parler au roi.
Le roi, prévenu, fit demander qui ilétait.
Il répondit qu’il se nommait Roberto Brandi etétait gouverneur du château Saint-Elme.
Le roi, jugeant, en effet, qu’il devaitapporter des nouvelles positives, ordonna qu’il fût introduit.
Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que,la nuit qui avait précédé l’attaque des Français sur Naples, uneémeute terrible avait éclaté parmi les hommes de la garnison duchâteau Saint-Elme. Il était alors, racontait-il toujours, sorti unpistolet de chaque main ; mais les rebelles s’étaient jetéssur lui. Il avait fait une résistance désespérée. De ses deuxcoups, il avait tué un homme et en avait blessé un autre. Mais quepouvait-il faire contre cinquante hommes ? Ils s’étaient ruéssur lui, l’avaient garrotté, et jeté dans le cachot de NicolinoCaracciolo, qu’ils avaient délivré et nommé commandant du château àsa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante et douzeheures enfermé dans son cachot, sans que personne songeât à luiapporter ni un verre d’eau, ni un morceau de pain. Enfin, ungeôlier, qui lui devait sa place, en avait eu pitié, et, letroisième jour, au milieu de la confusion du combat, était descenduprès de lui et lui avait apporté un déguisement à l’aide duquel ilavait pu fuir. Mais, comme, dans le premier moment, il lui avaitété impossible de trouver un moyen de transport, il avait étéobligé de rester deux jours caché chez un ami, ce qui lui avaitpermis d’assister à l’entrée des Français à Naples et à la trahisonde saint Janvier. Enfin, après la proclamation de la républiqueparthénopéenne, il avait gagné Castellamare, où, à prix d’or, lepatron d’une tartane avait consenti à le prendre à son bord et à letransporter en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours,et arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de ses augustessouverains.
Le récit était des plus touchants. RobertoBrandi, après l’avoir fait au roi, le renouvela devant la reine,et, comme la reine, bien autrement que le roi, était appréciatricedes grands dévouements, elle fit compter à la victime de NicolinoCaracciolo et des jacobins une somme de dix mille ducats, d’abord,puis le fit nommer gouverneur du château de Palerme aux mêmesappointements qu’il avait au château Saint-Elme, promettant defaire quelque chose de mieux pour lui, le jour où, son royaumereconquis, elle rentrerait à Naples.
Un conseil fut à l’instant même réuni chez lareine : Acton, Castelcicala, Nelson et le marquis de Circelloy furent convoqués.
Il s’agissait d’empêcher la Révolution,triomphante à Naples, de traverser le détroit et de pénétrer enSicile. C’était peu de chose que de posséder une île, après avoirpossédé une île et un continent ; c’était peu de chose qued’avoir un million et demi de sujets, après en avoir eu septmillions ; mais enfin une île et un million et demi de sujetsvalent mieux que rien, et le roi tenait à garder Palerme, où ilfaisait sa partie de reversi tous les soirs, où le présidentCardillo lui donnait de si belles chasses, et à régner sur sesquinze cent mille Siciliens.
Comme on le pense bien, le conseil ne décidarien ; la reine, qui saisissait les petits détails et pouvaitmonter les rouages inférieurs d’une machine, était incapabled’avoir une grande idée et d’organiser un plan d’une certaineimportance. Le roi se contentait de dire :
– Moi, vous le savez, je ne voulais pas laguerre. Je m’en suis lavé et je m’en lave encore les mains. Queceux qui ont fait le mal y trouvent un remède. Seulement, saintJanvier me le payera ! Et, pour commencer, en arrivant àNaples, je fais bâtir une église à saint François de Paule.
Acton, écrasé par les événements, et surtoutpar la connaissance que le roi avait eue de la part qu’il avaitprise à la falsification de la lettre de son gendre l’empereurd’Autriche, sentant son impopularité grandir chaque jour, craignaitde donner un avis qui conduisît l’État plus bas encore qu’iln’était, et offrait de donner sa démission en faveur de celui quiouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala, diplomate inférieur,qui ne dut la haute position qu’il occupa en France et enAngleterre qu’à la faveur de Ferdinand et à la récompense de sescrimes, était impuissant aux situations extrêmes. Nelson, homme deguerre, marin terrible, capitaine de génie sur son élément,devenait d’une effrayante nullité en face de toute situation qui nedevait point se terminer par un branle-bas de combat. Enfin, lemarquis de Circello, qui, pendant dix ou onze ans, garda près duroi la position qui venait de lui être faite, était ce que les roisappellent un bon serviteur, en ce qu’il obéit sans réplique auxordres qu’il reçoit, ces ordres fussent-ils absurdes ; – et ceque l’avenir n’appelle d’aucun nom, cherchant inutilement sa tracedans les événements contemporains et n’y trouvant que sa signatureau-dessous de celle du roi.
Le seul homme qui, en pareille circonstance,eût pu donner un bon conseil et qui même l’avait déjà plusieursfois donné au roi, c’était le cardinal Ruffo. Son génie pleind’audace, de ressources et d’invention, était de ceux auxquels lesrois peuvent recourir en toute circonstance. Le roi le savait et ily avait personnellement recouru.
Mais le cardinal lui avait constamment répondupar ces paroles : « Transporter la contre-révolution enCalabre, et mettre à la tête de la contre-révolution le duc deCalabre. »
La première moitié du conseil agréait assez auroi ; mais la seconde partie lui paraissait absolumentimpraticable.
Le duc de Calabre était le digne fils de sonpère, et il avait horreur de tout moyen politique qui pûtcompromettre sa précieuse existence. Il n’avait jamais voulu alleren Calabre, de peur d’y attraper la fièvre, et cela, quelquesinstances que le roi eût pu lui faire. À coup sûr, le roin’obtiendrait point de lui d’y aller lorsqu’il s’agiraitnon-seulement d’y risquer la fièvre, mais d’y recevoir, en outre,des coups de fusil.
Aussi le roi, sachant d’avance l’inutilité del’ouverture, n’avait-il pas dit un mot à son fils de ce projet.
Le conseil se sépara donc, comme nous l’avonsdit, sans avoir rien décidé, se donnant à lui-même ce prétexte que,les renseignements sur l’état des choses étant insuffisants, ilfallait en attendre de nouveaux.
La situation était claire cependant et nepouvait guère le devenir davantage.
Les Français étaient maîtres de Naples, larépublique parthénopéenne était proclamée et le gouvernementprovisoire envoyait des représentants pour démocratiser laprovince.
Seulement, comme le conseil voulait avoirl’air de délibérer, s’il ne faisait point autre chose, il décidaqu’il se réunirait le lendemain et les jours suivants.
Et cependant, comme on va le voir, le conseilavait bien fait de décider qu’il fallait attendre d’autresnouvelles ; car, le lendemain, arriva une nouvelle à laquellepersonne ne s’attendait.
Son Altesse le prince royal avait fait unedescente en Calabre, s’était fait reconnaître à Brindisi et àTarente, et avait soulevé toute la pointe méridionale de lapéninsule.
À cette nouvelle, annoncée officiellement parle marquis de Circello, qui la tenait d’un courrier arrivé le jourmême de Reggio, les membres du conseil se regardèrent avecétonnement, et le roi éclata de rire.
Nelson, qui comprenait un pareil événementparce qu’il était dans sa nature de le conseiller ou del’accomplir, fit observer que, depuis huit jours, le prince avaitquitté Palerme pour se rendre au château de la Favorite ; que,depuis huit jours, on ne l’avait point vu, et qu’il était possibleque, sans en rien dire à personne, poussé par son courage, il eûtrêvé et mis à exécution cette entreprise, qui paraissait avoir sibien réussi.
Cette fois, le roi haussa les épaules.
Mais, comme, à tout prendre, l’invraisemblableest encore possible, le roi consentit à ce que l’on fit monter unhomme à cheval, qui courrait à la Favorite et demanderait, au nomdu roi, inquiet de cette longue absence, des nouvelles de sonfils.
L’homme monta à cheval, partit au galop etrevint annoncer que le prince saluait son auguste père et seportait à merveille. Il l’avait vu, lui avait parlé, et sareconnaissance était grande pour cette sollicitude paternelle àlaquelle le roi ne l’avait pas habitué.
Le conseil, qui, la veille, s’était séparésans prendre de décision, parce que les nouvelles n’étaient pointassez importantes, se sépara, cette fois, sans en prendre encoreparce qu’elles l’étaient trop.
Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait labouche pour donner l’ordre d’aller chercher le cardinal Ruffo,lorsque l’on prévint Sa Majesté que celui-ci l’attendait dans sonappartement, usant du privilège qui lui avait été donné d’entrerchez le roi à toute heure et sans jamais faire antichambre.
Le cardinal attendait le roi debout et lesourire sur les lèvres.
– Eh bien, mon éminentissime, dit le roi, voussavez les nouvelles ?
– Le prince héréditaire est débarqué àBrindisi, et toute la pointe méridionale de la Calabre est enfeu.
– Oui ; mais, par malheur, il n’y a pasun mot de vrai dans tout cela. Le prince héréditaire n’est pas plusen Calabre que moi, qui me garderai bien d’y aller : il est àla Favorite.
– Où il commente fort savamment, avec lechevalier San-Felice, l’Erotika Biblion.
– Qu’est-ce que cela, l’ErotikaBiblion ?
– Un livre fort savant sur l’Antiquité, écritpar M. le comte de Mirabeau, pendant sa captivité au châteaud’If.
– Mais enfin, si grand savant que soit monfils, il n’a pas encore découvert la baguette de l’enchanteurMerlin, et il ne peut être à la fois en Calabre et à lafavorite.
– Cela est pourtant ainsi.
– Voyons, mon cher cardinal, ne me faites paslanguir et donnez-moi le mot de l’énigme.
– Le roi le veut ?
– Votre ami vous en prie.
– Eh bien, sire, le mot de l’énigme, qui estpour Votre Majesté seule, comprenez bien…
– Pour moi seul, c’est convenu.
– Eh bien, le mot de l’énigme est que, quand,pour un grand projet, j’ai besoin d’un prince héréditaire, et quele roi est assez ennemi de lui-même pour ne pas vouloir me ledonner…
– Eh bien ? demanda le roi.
– Eh bien, j’en fabrique un ! répondit lecardinal.
– Oh ! pardieu ! dit le roi, voilàdu nouveau. Vous allez me dire comment vous vous y prenez, n’est-cepas ?
– Bien volontiers, sire. Seulement,accommodez-vous confortablementdans un fauteuil, comme ditmon ami Nelson ; car le récit est un peu long, je vous enpréviens.
– Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit leroi s’accommodant, en effet, dans une causeuse ; et necraignez jamais d’être trop long. Vous parlez si bien, que je ne melasse jamais de vous entendre.
Ruffo salua et commença son récit.
– Sire, Votre Majesté se rappelle LeursAltesses royales mesdames Victoire et Adélaïde, filles de SaMajesté le roi Louis XV ?
– Parfaitement ; pauvres vieillesprincesses ! à telles enseignes qu’au moment de quitterNaples, je leur ai envoyé quelque chose comme dix ou douze milleducats, en leur faisant dire de s’embarquer à Manfredonia pourTrieste, ou de venir, si elles l’aimaient mieux, nous rejoindre àPalerme.
– Votre Majesté se rappelle aussi les septgardes du corps qu’elles avaient avec elles, et dont l’un,M. de Boccheciampe, était particulièrement recommandé parM. le comte de Narbonne ?
– Je me rappelle tout cela.
– L’un d’eux – Votre Majesté n’a pas dû,certes, oublier ce détail – avait une merveilleuse ressemblanceavec Son Altesse royale le prince héréditaire.
– Au point que, moi-même, quand je l’ai vupour la première fois, j’y ai été trompé.
– Eh bien, sire, dans les circonstances oùnous nous trouvions, il m’est venu à l’esprit d’utiliser cephénomène.
Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pasencore ce qu’il va entendre, mais qui a une telle confiance dans lenarrateur, qu’il admire déjà.
Ruffo continua :
– Au moment du départ, j’appelai près de moide Cesare, et, comme je doutais que M. le prince de Calabreconsentît jamais à jouer un rôle actif dans une guerre comme cellequi se préparait, sans faire part de mon projet à Cesare, sur labravoure de qui je savais pouvoir compter, puisqu’il est Corse, jelui dis que ce n’était, certes, point par hasard et sans avoir degrands desseins sur lui que la nature l’avait doué d’uneressemblance si extraordinaire avec le prince héréditaire.
– Et que répondit-il ? demanda leroi.
– Je dois lui rendre cette justice, qu’iln’hésita pas un instant. « Je ne suis, dit-il, qu’un atomedans le drame qui se joue ; mais ma vie et celle de mescompagnons est au service du roi. Qu’ai-je à faire ? – Rien,répondis-je. Vous n’avez qu’à vous laisser faire. – Encore,avons-nous un plan quelconque à suivre ? – Vous accompagnerezLeurs Altesses royales à Manfredonia ; lorsqu’elles serontembarquées, vous suivrez la côte orientale de la Calabre jusqu’àBrindisi. Si, le long de la route, il ne vous est rien arrivé,prenez à Brindisi un bateau, une barque, une tartane, et gagnez laSicile ; si, au contraire, il vous est arrivé quelque chosed’extraordinaire et d’inattendu, vous êtes homme d’esprit et decourage, profitez des circonstances : votre fortune et cellede vos compagnons – une fortune à laquelle, dans vos rêvesd’ambition les plus hardis, vous ne pouviez vous attendre, – estentre vos mains… »
– Vous aviez quelque projet sur eux ?
– Évidemment.
– Alors, pourquoi, connaissant leur courage,ne les mettiez-vous pas au courant de ce projet ?
– Parce que, sur les sept, sire, un pouvait metrahir… Qui peut répondre que, sur sept hommes, un seul ne trahirapoint ?
Le roi poussa un soupir.
– Mais ce projet, dit-il, à moi, vous n’avezaucune raison de me le cacher.
– D’autant mieux, sire, continua Ruffo, qu’ila réussi.
– J’écoute, reprit le roi.
– Eh bien, sire, nos sept jeunes genssuivirent de point en point les instructions données. Les deuxprincesses embarquées, ils prirent la côte méridionale de laCalabre, où les attendait un de mes agents par lequel je necraignais pas plus d’être trahi que par eux, attendu qu’il n’étaitguère mieux instruit qu’eux.
– Vous étiez fait pour être premier ministre,mon cher Ruffo, non pas d’un petit État comme Naples, mais d’unegrande puissance comme la France, l’Angleterre ou la Russie.Continuez, continuez, je vous écoute. Voyons, quel était cet agent,et qu’était-il chargé de faire ? Quel maître en politique vousêtes, mon cher cardinal ! et quel malheur que vous n’ayez paseu en moi un meilleur élève !
– Cet agent que Votre Majesté a nommé, il y aun an, intendant à ma recommandation, habite la ville de Montejasi,qui devait naturellement se trouver sur la route de nosaventuriers. Je lui écrivis que Son Altesse royale le duc deCalabre, décidé à tenter un coup désespéré pour reconquérir leroyaume de son père, venait de s’embarquer pour la Calabre avec leduc de Saxe, son connétable et son grand écuyer, et que je lepriais de veiller à leur sûreté en sujet fidèle, dans le cas où ilcroirait que leur projet ne dût pas réussir, mais aussi de lesseconder de tout son pouvoir dans le cas où il aurait la moindrechance de réussite. Il était invité à transmettre le secret decette expédition aux amis dont il serait sûr. J’avais le briquet etle caillou : j’attendis l’étincelle.
– Le caillou se nommait de Cesare, je le saisdéjà ; mais comment se nommait le briquet ?
– Buonafedo Gironda, sire.
– Il ne faut oublier aucun de ces noms, monéminentissime ; car je sais que, si un jour j’ai à punir,j’aurai aussi à récompenser.
– Ce que j’avais prévu est arrivé. Les septjeunes gens passèrent par la ville de Montejasi, chef-lieu dudistrict de notre intendant ; ils descendirent à une mauvaiseauberge, sur le balcon de laquelle ils vinrent prendre l’air aprèsavoir dîné. Le préfet était déjà prévenu de leur présence, et lenombre sept lui fit immédiatement naître dans l’esprit l’idée queces sept personnages pourraient bien être monseigneur le duc deCalabre, le duc de Saxe, le connétable Colonna, le grand écuyerBoccheciampe et leur suite. D’un autre côté, un bruit tout opposés’était répandu dans la ville : on disait que les sept jeunesgens étaient des agents jacobins qui venaient démocratiser laprovince. Or, la province étant peu démocrate, quatre ou cinq centspersonnes, déjà réunies sur la place, s’apprêtaient à faire unmauvais parti à nos voyageurs, lorsque arriva le préfet BuonafedoGironda, c’est-à-dire mon homme, lequel écouta les bruits quicirculaient et répondit que c’était à lui, la première autorité dupays, de s’assurer de l’identité des gens qui traversaient lechef-lieu de son district ; qu’en conséquence, il allait serendre près des étrangers et procéderait à leurinterrogatoire ; les Montéjasiens sauraient donc dans dixminutes à quoi s’en tenir.
» Les jeunes gens avaient quitté lebalcon et refermé la fenêtre, car il ne leur était point difficilede voir que quelque chose d’inconnu soulevait contre eux un oragequi ne tarderait point à éclater, lorsqu’on leur annonça la visitede l’intendant. Cette annonce, au lieu de la calmer, redoubla leurinquiétude. Il paraît que, dans toutes les circonstances épineuses,c’était de Cesare qui portait la parole ; il se prépara donc àdemander au préfet la cause des mauvaises intentions des habitantsde Montejasi à son égard, lorsque celui-ci entra et se trouva faceà face avec lui.
» À la vue de Cesare, tous les soupçonsde Buonafedo furent confirmés. Il était évident que les septvoyageurs étaient ceux que je lui avais recommandés et qu’il setrouvait en face du prince héréditaire.
» Aussi ce cri s’échappa-t-il de sabouche :
» – Le prince royal ! Son Altesse leduc de Calabre !
» De Cesare tressaillit. Cettecirconstance inattendue et incroyable que je lui avais prédite etdont je l’avais invité à profiter, c’était à n’en point douter,celle dans laquelle il se trouvait ; cette fortune inespérée,inouïe à laquelle il n’avait pas osé penser dans ses rêves, ellevenait au-devant de lui, elle allait passer à portée de sa main, iln’avait qu’à la saisir aux cheveux.
» Il regarda ses compagnons, cherchantdans leur regard un signe approbateur, et, encouragé par ce signe,il fit pour toute réponse un pas au-devant de l’intendant, et, avecune dignité suprême, lui donna sa main à baiser.
– Mais savez-vous, mon éminentissime, quec’est un homme très-fort que votre de Cesare ? fit le roi.
– Attendez donc, sire !… L’intendant, ense relevant, demanda à être présenté au duc de Saxe, au connétableColonna et au grand écuyer Boccheciampe ; lui-même indiquaitau faux prince royal les noms dont il devait nommer ses compagnonset les titres dont il devait les qualifier. Mais les hurlements dela multitude ne donnèrent pas le temps à la présentation des’achever. Trois ou quatre pierres brisèrent les vitres et vinrenttomber aux pieds des princes et de l’intendant, qui ouvrit lafenêtre, prit de Cesare par la main, et, le montrant à lapopulation ébahie de voir la bonne intelligence qui régnait entrel’intendant royal et les envoyés jacobins, il cria d’une voix quidomina le tumulte : « Vive le roi Ferdinand ! vivenotre prince héréditaire François ! » Vous jugez, sire,de l’effet que firent sur la foule cette apparition et ce cri.Quelques Montéjasiens qui avaient été à Naples et qui y avaient vule duc de Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnaître. Unimmense cri de « Vive le roi ! vive le princehéréditaire ! » répondit au cri de l’intendant. De Cesaresalua, fort princièrement à ce qu’il paraît. Au milieu des hourrasqui se continuaient avec fureur, deux ou trois voix crièrent :« À la cathédrale ! à la cathédrale ! » Rien neréjouit le peuple comme un Te Deum. Aussi la foulerépéta-t-elle d’une seule voix : « À la cathédrale !à la cathédrale ! » Dix messagers se détachèrent etallèrent prévenir l’archevêque de se préparer à chanter un TeDeum. Enfin, au milieu d’un concours de peuple immense, lefaux prince se rendit à l’église, porté dans les bras de lamultitude et accompagné de l’enthousiasme universel… Vous comprenezbien, sire, qu’une fois le Te Deum chanté, si quelquessoupçons subsistaient encore, ces soupçons s’évanouirent. Quipouvait douter du prince royal, quand Dieu lui-même l’avait reconnuet béni ? Une si heureuse nouvelle se répandit dans lescampagnes avec la rapidité de la foudre. Dans toutes les localitésoù elle parvint, on nomma des députés, qui, le lendemain, vinrent àMontejasi rendre hommage au faux prince. De Cesare les reçut avecsa dignité accoutumée, leur annonça qu’il venait de votre part pourreconquérir le royaume, et qu’il se confiait au courage et à laloyauté de ceux qui devaient être un jour ses sujets.
– Allons, allons ! dit le roi, tout celan’est point d’un homme ordinaire, et je vois que je n’avais pastrop fait pour lui en lui mettant sur le dos l’habit delieutenant.
– Attendez, sire, répliqua Ruffo, car lemeilleur me reste à vous raconter. Dans la journée, le bruit arrivaà Montejasi que les princesses de France, qui voulaient se rendre àTrieste, repoussées par les vents contraires, venaient d’entrerdans le port de Brindisi. Il y avait un grand coup à risquer et quifermerait la bouche aux plus sceptiques et aux plusincrédules : c’était d’aller faire une visite à Mesdames, deleur confier franchement la situation et de se faire reconnaîtrepar elles. Elles aimaient assez le chef de leurs gardes et ellesétaient assez dévouées à Leurs Majestés Siciliennes pour ne pointhésiter un instant à charger leur conscience d’un mensonge quipouvait servir à l’intérêt de la cause. Arrivé où il en était, deCesare était décidé à pousser la chose jusqu’au bout. On partit lemême soir pour Brindisi en annonçant que le prince royal allaitfaire une visite à ses respectables cousines Mesdames de France. Lelendemain, toute la ville de Brindisi savait l’arrivée du prince,et les autorités venaient le féliciter au palais de don FrancescoErrico, à qui il avait fait l’honneur de descendre chez lui.
» Vers midi, au milieu d’un concoursimmense de peuple, nos sept jeunes gens s’acheminèrent vers leport, marchant derrière le prince royal et lui rendant tous leshonneurs dus à son rang. Les princesses étaient à bord de leurfelouque et n’avaient pas voulu débarquer.
» En voyant leurs sept gardes du corps,elles manifestèrent une grande joie, et de Cesare, ayant demandé àles entretenir en particulier, descendit près d’elles, tandis queses six compagnons restaient sur le pont avec de Châtillon, leurancienne connaissance.
» Les vieilles princesses avaient apprisla présence du prince héréditaire en Calabre ; mais ellesétaient loin de s’attendre que ce prince héréditaire ne fût autreque de Cesare. Celui-ci leur raconta les événements tels qu’ilss’étaient passés et leur demanda s’il devait ou non leur donnersuite.
» Leur avis fut qu’il fallait profiter dela bonne chance que lui offrait le destin, et, sur l’observationque de Cesare leur fit que Votre Majesté trouverait peut-êtremauvais qu’il se fît passer pour le prince héréditaire, et leprince héréditaire qu’il se fît passer pour lui, elles s’engagèrentà arranger la chose avec Votre Majesté et le duc de Calabre.
» De Cesare, au comble de la joie,demanda alors aux vieilles princesses une preuve d’estime qui pûtconfirmer aux yeux du public leur parenté. Leurs Altesses royales yconsentirent, remontèrent avec lui sur le pont, lui donnèrent leursmains à baiser, et reconduisirent l’illustre visiteur jusqu’àl’escalier de leur felouque. Là, de Cesare eut l’honneur de lesembrasser toutes les deux.
– Mais vous savez, mon éminentissime, quec’est le brave des braves, votre de Cesare ! dit le roi.
– Oui, sire, et la preuve, c’est que sescompagnons, n’osant poursuivre l’aventure, l’ont abandonné avecBoccheciampe, et se sont embarqués pour Corfou.
– De sorte que… ?
– De sorte que de Cesare et Boccheciampe,c’est-à-dire le prince François et son grand écuyer sont à Tarenteavec trois ou quatre cents hommes, et que toute la terre de Bariest soulevée en leur nom et au vôtre.
– Voilà de riches nouvelles, monéminentissime ! Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’enprofiter ?
– Si fait, sire, et c’est pour cela que mevoici.
– Et vous êtes le bienvenu, comme toujours…Voyons, si philosophe que je sois, je ne serais point fâché dechasser les Français de Naples et de faire pendre quelques jacobinssur la place du Mercato-Vecchio. Qu’y a-t-il à faire, mon chercardinal, pour arriver à cela ?… Entends-tu, Jupiter, nousallons pendre des jacobins. Eh ! eh ! ce sera drôle.
– Ce qu’il y a à faire pour arriver àcela ? demanda Ruffo.
– Oui, je désire le savoir.
– Eh bien, sire, il y a à me laisser acheverce que j’ai commencé : voilà tout.
– Achevez, mon éminentissime, achevez.
– Mais seul, sire !
– Comment, seul ?
– Oui, c’est-à-dire sans le concours d’aucunMack, d’aucun Pallavicini, d’aucun Maliterno, d’aucun Romana.
– Comment ! tu veux reconquérir Naplesseul ?
– Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant,et mes bon Calabrais pour armée. Je suis né parmi eux, ils meconnaissent ; mon nom ou plutôt celui de mes aïeux est envénération dans les chaumières les plus écartées. Dites seulementoui, donnez-moi les pouvoirs nécessaires, et, avant troismois, je suis avec soixante mille hommes aux portes de Naples.
– Et, comment les réuniras-tu, tes soixantemille hommes ?
– En prêchant la guerre sainte, en élevant lecrucifix de la main gauche, l’épée de la main droite, en menaçantet en bénissant. Ce qu’on fait les Fra-Diavolo, les Mammone, lesPronio, dans les Abruzzes, dans la Campanie et dans la Terre deLabour, je le ferai bien, Dieu aidant, en Calabre et dans laBasilicate.
– Mais des armes ?
– Nous n’en manquerons point, dussions-nousn’avoir que celles des jacobins qu’on enverra pour nous combattre.D’ailleurs, chaque Calabrais n’a-t-il pas un fusil ?
– Mais de l’argent ?
– J’en trouverai dans les caisses desprovinces. Il ne me faut pour tout cela que l’agrément de VotreMajesté.
– Mon agrément ? Vive saintJanvier !… Non pas, je me trompe, saint Janvier est unrenégat. – Mon agrément, tu l’as. Quand te mets-tu encampagne ?
– Dès aujourd’hui, sire. Mais vous savez mesconditions ?
– Seul, sans armes et sans argent, n’est-cepoint cela ?
– Oui, sire. Me trouvez-vous tropexigeant ?
– Non, pardieu !
– Mais seul, avec tout pouvoir : je seraivotre vicaire général, votre alter ego.
– Tu seras tout cela, et, aujourd’hui même, enplein conseil, je déclare que telle est ma volonté.
– Alors, tout est perdu.
– Comment, tout est perdu ?
– Sans doute. Au conseil, je n’ai que desennemis. La reine ne m’aime pas, M. Acton me déteste, milordNelson m’exècre, le prince de Castelcicala m’abhorre. Quand bienmême les autres ministres me soutiendraient, voilà une majoritétoute faite contre moi… Non, sire, pas ainsi.
– Comment, alors ?
– Sans conseil d’État, sans autre volonté quecelle du roi, sans autre aide que celle de Dieu. Ai-je besoin dequelqu’un pour faire ce que j’ai fait jusqu’à présent ? Pasplus que je n’en aurai besoin pour ce qui me reste à faire. Nedisons pas un mot de notre plan ; gardons le secret. Je parssans bruit pour Messine avec mon secrétaire et mon chapelain, jetraverse le détroit ; et, là seulement, je déclare auxCalabrais ce que je viens faire en Calabre. Le conseil d’État alorsse réunira sans Votre Majesté ou avec Votre Majesté ; mais ilsera trop tard. Je me moquerai du conseil d’État. Je marcherai surCosenza, j’ordonnerai à de Cesare de faire sa jonction avec moi,et, dans trois mois, comme je l’ai dit à Votre Majesté, je seraisous les murs de Naples.
– Si tu fais cela, Fabrizio, je te nommepremier ministre à vie et je reprends à mon imbécile de François letitre de duc de Calabre pour te le donner.
– Si je fais cela, sire, vous ferez ce quefont les rois pour lesquels on se dévoue, vous vous hâterezd’oublier. Il y a des services si grands, que l’on ne peut lespayer que par l’ingratitude, et celui que je vous aurai rendu serade ceux-là. Mais mon but va plus loin que la richesse, plus hautque les honneurs. Je suis ambitieux de gloire et de renommée,sire : je veux être à la fois dans l’histoire Monk etRichelieu.
– Et je t’y aiderai de tout mon pouvoir,quoique je ne sache pas trop ce qu’ils sont ou plutôt ce qu’ilsétaient. Quand dis-tu que tu veux partir ?
– Aujourd’hui, si Votre Majesté y consent.
– Comment, si j’y consens ? Tu esbon ! Je t’y pousse, je t’y pousse des pieds et des mains.Mais tu ne penses pas, cependant, partir sans argent ?
– J’ai un millier de ducats, sire.
– Et, moi, je dois en avoir deux ou troismille dans mon secrétaire.
– C’est tout ce qu’il me faut.
– Attends donc… mon nouveau ministre desfinances, le prince Luzzi, m’a prévenu hier que le marquisFrancesco Taccone était arrivé à Messine avec cinq cent milleducats, qu’il a touchés chez Backer en échange de billets debanque. En voilà que je vous recommande, les Backer, monéminentissime ; quand nous serons rentrés à Naples, et quevous serez premier ministre, nous les ferons ministres desfinances.
– Oui, sire, mais revenons à nos cinq centmille ducats.
– Eh bien, attends : je vais te signerl’ordre de les prendre à Taccone. Ce sera ta caisse militaire.
Le cardinal se mit à rire.
– Pourquoi ris-tu ? demanda le roi.
– Je ris de ce que Votre Majesté ne sait pasque cinq cent mille ducats qui voyagent de Naples en Sicile seperdent toujours en route.
– C’est possible. Mais, au moins, Danero, legénéral Danero, le gouverneur de la place de Messine, mettra à tadisposition les armes et les munitions nécessaires à la petitetroupe avec laquelle tu te mettras en marche.
– Pas plus que le trésorier Taccone ne meremettra les cinq cent mille ducats. N’importe, sire :remettez-moi ces deux ordres. Si Taccone me donne l’argent etDanero les armes, tant mieux ; s’ils ne me les donnent pas, jeme passerai d’eux.
Le roi prit deux papiers, écrivit et signa lesdeux ordres.
Pendant ce temps, le cardinal tirait untroisième papier de sa poche, le dépliait et le glissait sous lesyeux du roi.
– Qu’est-ce que cela ? demanda leroi.
– C’est mon diplôme de vicaire général etd’alter ego.
– Que tu as rédigé toi-même ?
– Pour ne pas perdre de temps, sire.
– Et, comme je ne veux pas te retarder…
Le roi posa la main au-dessous de la dernièreligne.
Le cardinal l’arrêta au moment où il allaitsigner.
– Lisez d’abord, sire, fit le cardinal.
– Je lirai après, dit le roi.
Et il signa.
Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdreleur temps à la lecture d’une pièce diplomatique des pluscurieuses, mais qui n’est, au bout du compte, qu’une piècediplomatique inconnue jusqu’aujourd’hui, peuvent passer le chapitresuivant ; mais ceux qui cherchent dans un livre historiqueautre chose qu’une simple distraction ou un frivole amusement, noussauront gré, nous en sommes sûr, d’avoir tiré ce document destiroirs secrets de Ferdinand, où il était enseveli depuis soixanteans, et de lui faire voir le jour pour la première fois.
« Cardinal Ruffo,
» La nécessité d’arriver le pluspromptement possible, et par les moyens les plus efficaces, ausalut des provinces du royaume de Naples et de les préserver desnombreuses intrigues que les ennemis de la religion, de la couronneet de l’ordre ourdissent pour les entraîner dans la rébellion, medétermine à commettre au talent, au zèle et à l’attachement deVotre Éminence le soin grave et l’importante mission de la défensede cette partie du royaume encore pure des désordres de tout genreet de la ruine qui menace le royaume dans cette terrible crise.
» Je charge, par conséquent, VotreÉminence de se porter en Calabre, cette province de notre royaumeétant celle que nous chérissons le plus particulièrement, et danslaquelle il est le plus facile d’organiser la défense et decombiner les opérations à l’aide desquelles on peut arrêter lamarche de l’ennemi commun et sauvegarder l’un et l’autre littoralde toute tentative soit d’hostilité, soit de séduction, quipourrait être essayée, par les malintentionnés de la capitale ou dureste de l’Italie.
» Les Calabres, la Basilicate, lesprovinces de Lecce, Barri et Salerne seront l’objet de mes soinsles plus empressés et les plus énergiques.
» Tous les moyens de salut que VotreÉminence croira pouvoir employer, au nom de l’attachement à lareligion, du désir de sauver la propriété, la vie et l’honneur desfamilles, les récompenses à accorder à ceux qui se distinguerontdans l’œuvre de restauration que vous allez entreprendre, serontadoptées par moi sans discussion, sans limite, ainsi que leschâtiments les plus sévères que vous croirez devoir appliquer auxrebelles. Enfin, quelque ressource à laquelle, dans l’extrémité oùnous nous trouvons, Votre Éminence croira devoir recourir etqu’elle jugera capable d’exciter les habitants à une juste défense,elle devra l’employer ; mais c’est surtout le feu del’enthousiasme dirigé dans la bonne voie qui nous paraît le plusapte à lutter contre les nouveaux principes et à les renverser. Cesprincipes régicides et désorganisateurs des sociétés sont pluspuissants que vous ne le croyez peut-être ; car ils flattentl’ambition des uns et la cupidité des autres, et la vanité etl’amour-propre de tous, en faisant naître dans les cœurs les plusvulgaires ces trompeuses espérances que répandent les fauteurs desopinions modernes et des manèges révolutionnaires, manèges qui,partout où ils ont été employés, opinions qui, partout où elles onttriomphé, ont fait le malheur de l’État, comme on peut le voir enjetant les yeux sur la France et l’Italie.
» À cet effet, pour remédier à toutes nosmisères par de promptes mesures destinées à reconquérir nosprovinces envahies, ainsi que cette insolente capitale qui leurdonne l’exemple du désordre, j’autorise Votre Éminence à exercer lacharge de commissaire général dans la première province où semanifestera le besoin de sa mission, celle de vicaire général duroyaume lorsqu’elle se trouvera en possession de tout ou partie dece royaume, à la tête des forces actives qu’elle va recevoir, avecle droit de faire en notre nom toute proclamation qu’elle croirautile au bien de la cause.
» Je donne, en outre, à Votre Éminence,comme mon alter ego, le droit de changer tout préside, derévoquer tout administrateur, tout président de tribunal, toutemployé supérieur ou inférieur de l’administration politique oucivile ; comme aussi de suspendre, d’éloigner, de fairearrêter tout employé militaire, s’il croit avoir des raisons d’userde cette rigueur, et d’employer intérimairement ceux auxquels ilaura confiance et qu’il chargera des postes vacants, jusqu’à ce quej’aie approuvé leur nomination, sur la demande qui m’en sera faite,et cela, afin que tous ceux qui dépendent de mon gouvernementreconnaissent dans Votre Éminence mon agent suprême et agissentactivement, sans retard ni opposition, et cela, ainsi qu’ilconvient et est indispensable aux heures critiques et difficiles oùnous nous trouvons.
» Cette charge de commissaire général etde vicaire du royaume sera, par Votre Éminence, appliquée etexercée comme elle l’entendra, attendu que, grâce à cette facultéd’alter ego que je lui concède de la façon et selon lemode le plus étendu, j’entends qu’elle fasse valoir et respectermon autorité souveraine, et que, par son emploi, elle préserve monroyaume de dommages ultérieurs, ceux qu’il a subisjusqu’aujourd’hui étant déjà trop grands.
» Elle devra, en conséquence, procéderavec la plus grande sévérité et la plus rigoureuse justice, soitpour se faire obéir, selon que l’exigera la nécessité du moment,soit pour donner les bons exemples et faire disparaître lesmauvais, soit enfin pour faire avorter la semence ou arracher lesracines de cette mauvaise plante de la liberté, qui a si facilementgermé et poussé aux endroits où mon autorité est méconnue, afin quele mal déjà fait soit réparé et que nous ne marchions pas à un malplus grand et à de nouveaux malheurs.
» Toutes les caisses du royaume, sousquelque dénomination qu’elles soient classées, relèveront de VotreÉminence et obéirait à ses ordres. Elle veillera à ce que l’on nefasse parvenir aucune somme à la capitale tant que celle-ci setrouvera dans l’état d’anarchie où elle est maintenant. L’argentdesdites caisses sera, par Votre Éminence, employé, pour le bien etle besoin des provinces, au payement nécessaire au gouvernementcivil et aux moyens de défense que nous devons improviser, ainsiqu’à la solde de nos défenseurs.
» Il me sera donné un état régulier de ceque Votre Éminence aura fait et comptera faire, afin que, sur leschoses faites et à faire, je puisse vous notifier mes résolutionset transmettre mes ordres.
» Votre Éminence choisira deux ou troisassesseurs probes et dignes de sa confiance, choisis dans lamagistrature, pour rendre leurs jugements dans les causes graves,qui, pour appel, dans les temps ordinaires, s’envoient au tribunalde la capitale. Ils remplaceront les tribunaux de Naples, afin queles affaires ne traînent pas en longueur. Pour ces emplois, VotreÉminence pourra se servir des magistrats provinciaux, lesautorisant à prononcer en même temps sur toute autre cause qu’illui plaira de leur soumettre, ainsi que sur les appels qui seraientportés devant eux, et elle s’assurera, en destituant les-ditsmagistrats, à l’occasion, que la plus stricte justice sera renduedans les provinces qu’elle administrera en mon nom.
» Par les différents papiers que jeremets à Votre Éminence, elle s’assurera que, dans la persuasionque la nombreuse armée que j’entretenais dans mon royaume, arméepar laquelle j’ai été si mal servi, n’est point encore entièrementdispersée ; j’avais donné l’ordre que ses restes se portassentà Palerme et jusque dans les Calabres, dans le but de défendre cesprovinces et de maintenir leurs communications avec la Sicile. Dansles circonstances où nous sommes, quels que soient les commandantsqui, sur son chemin, se présenteront à Votre Éminence avec cesdébris de troupes, ces commandants devront marcher d’accord avecVotre Éminence, quelle que soit la position qui leur ait été crééepar mes ordonnances précédentes. Quant au général de la Salandra outout autre général qui se réunirait à Votre Éminence avec ces mêmestroupes, ils suivront les prescriptions nouvelles qui leur sontdonnées. Votre Éminence les leur notifiera, et, aussitôt que jeserai prévenu de cette notification, j’expédierai les commissionsultérieures que Votre Éminence réclamera de moi.
» Relativement à la force militaire, etnous devons supposer raisonnablement qu’il n’en reste plus derégulière, Votre Éminence, et c’est là le but principal de sacommission, aura soin de la créer ou réorganiser par tous lesmoyens, et l’on tâchera, puisque, cette fois, elle combattra sur lesol de la patrie, bien que cette force ne puisse être composée quede soldats fugitifs et déserteurs, on tâchera de leur rendre ou deleur inspirer le courage qu’ont montré mes braves Calabrais dansles combats qu’ils viennent de soutenir contre l’ennemi. Il en seraainsi des corps qui se formeront, composés des habitants desprovinces que leur patriotisme et leur amour pour la religionporteront à prendre les armes et à défendre ma cause.
» Pour arriver à ce but, je ne prescrisaucun moyen à Votre Éminence ; je les laisse, au contraire,tous à son zèle, tant relativement au mode d’organisation que pourla distribution des récompenses de tout genre qu’elle croira devoiraccorder. Si ces récompenses sont pécuniaires, elle pourra lesdistribuer elle-même ; si ce sont des honneurs et des emplois,elle pourra temporairement accorder ces honneurs et distribuer cesemplois, et ce sera à moi de les ratifier ; car toute hautefaveur devra être soumise à ma ratification.
» Lorsque les troupes régulières quej’attends seront arrivées, on pourra en expédier une partie enCalabre, ou dans toute autre partie de la terre ferme, ainsi quetoutes munitions et pièces d’artillerie que l’on pourra partagerentre la Sicile et la Calabre.
» Votre Éminence choisira les employésmilitaires et politiques dont elle croira devoir s’entourer ;elle établira pour eux des conditions provisoires, et placerachacun au poste qu’elle croira le mieux lui convenir.
» Pour les dépenses de Votre Éminence, illui sera accordé la somme de quinze cents ducats (six mille francspar mois), somme que nous regardons comme indispensable à sesbesoins ; mais je lui accorde, en outre, toute sommeultérieure plus considérable qu’elle croira nécessaire à l’emploide sa commission, surtout dans ses passages d’un lieu à un autre,sans que ce surcroît de dépense puisse en aucune façon peser surmes peuples.
» Je lui concède, en outre, le maniementde l’argent qu’elle trouvera dans les caisses publiques et qui, parses soins, rentrera. Elle en emploiera une partie à se procurer lesnouvelles nécessaires, indispensables à sa sûreté, soit que cesnouvelles viennent de la capitale, soit qu’elles viennent desmouvements de l’ennemi à l’extérieur ; et, comme la capitalese trouve en ce moment dans le plus grand désordre, vu les nombreuxpartis opposés qui la déchirent, et dont le peuple est la victime,elle fera veiller par des hommes habiles et experts dans cet art,sur tout ce qui s’y passera et qui immédiatement de tout ce qui sepassera l’informeront. C’est pour cet objet qu’elle n’épargnera pasl’argent lorsqu’elle pensera que la prodigalité doive porter sesfruits.
» Dans d’autres cas où de pareillesdépenses lui paraîtraient nécessaires, Votre Éminence pourraengager sa promesse et donner des sommes vis-à-vis des personnagesqui pourraient rendre des services à l’État, à la religion et à lacouronne.
» Je ne m’étends point sur les mesures dedéfense que j’attends d’elle au plus haut degré, et encore moinssur la manière dont elle devra réprimer les émeutes, les troublesintérieurs, les attroupements, les séductions et les manœuvres desémissaires jacobins. Je laisse donc à Votre Éminence le soin deprendre les déterminations les plus promptes pour que justice soitfaite de tous ces délits. Les présides, celui de Leccespécialement, ceux de mes vassaux qui auront un essor loyal, lesévêques, les curés et tous les honnêtes ecclésiastiques,l’informeront de tous les besoins comme de toutes les ressourceslocales, et bien certainement ceux-ci seront aiguillonnés parl’ardente énergie et la puissante nécessité que commandent lescirconstances dans lesquelles nous nous trouvons.
» J’attends de l’empereur d’Autriche dessecours de tout genre ; le Turc m’en promet également ;la Russie a pris vis-à-vis de moi les mêmes engagements, et déjàles escadres de cette dernière puissance, rapprochées de notrelittoral, sont prêtes à nous secourir.
» J’en avise Votre Éminence, afin que,dans l’occasion, elle puisse s’appuyer d’elles, et même fairedescendre une partie de ses troupes dans la province, au cas oùleur secours lui deviendrait nécessaire ; comme aussi jel’autorise à réclamer de ces escadres toutes les ressources que lanature de l’opération lui feront considérer comme utiles à sadéfense.
» Je la préviens aujourd’hui, etvaguement encore, qu’elle peut trouver asile et secours chez mesalliés ; mais, d’ici, je lui ferai passer des instructionsultérieures qui assureront dans l’avenir un concours plus efficace.Il en sera de même de l’escadre anglaise, pour laquelle je luitransmettrai mes nouvelles instructions, et qui, naviguant sur lescôtes de Sicile et de Calabre, veillera à leur sûreté.
» Il sera établi par Votre Éminence desûrs moyens de me faire passer et de recevoir de moi deux fois lasemaine des nouvelles concernant les affaires importantes de samission. Je regarde comme indispensable à la défense du royaume quenos courriers se succèdent souvent et dans des délaisopportuns.
» Enfin, je me confie à son attachement,à ses lumières, et je suis certain qu’elle répondra à cette hauteconfiance que je mets dans son attachement à ma cause et à sondévouement pour moi.
» Ferdinand B.
» Palerme, 25 janvier 1799. »
Tout était disposé, on le voit, non-seulementavec la sage ordonnance de l’homme de guerre, mais encore avec laméticuleuse prévoyance de l’homme d’Église.
Ferdinand était émerveillé.
Généraux, officiers, soldats, ministresl’avaient trahi. Ceux dont c’était l’état de porter l’épée au côté,ou n’avaient pas tiré l’épée, ou l’avaient rendue à l’ennemi ;ceux dont c’était l’état de savoir les nouvelles et d’en profiterne les avaient pas sues, ou, les sachant, n’en profitaientpoint ; les conseillers, dont c’était l’état de donner desconseils, n’avaient point trouvé de conseils à donner ; leroi, enfin, avait inutilement demandé à ceux chez lesquels ildevait s’attendre à les trouver, le courage, la fidélité,l’intelligence et le dévouement.
Et voici qu’il trouvait tout cela, non pasdans un de ceux qu’il avait comblés de faveurs, mais dans l’hommed’Église qui pouvait se renfermer dans la limite des devoirs d’unhomme d’Église, c’est-à-dire se borner à lire son bréviaire et àdonner sa bénédiction.
Cet homme d’Église avait tout prévu. Il avaitorganisé la révolte comme un homme politique ; il s’était misau courant des nouvelles comme un ministre de la police ; ilavait préparé la guerre comme un général ; et, en même tempsque Mack laissait tomber son épée aux pieds de Championnet, iltirait le glaive de la guerre sainte, et, sans munitions, iloffrait de marcher à la conquête de Naples en montrant le labarumde Constantin et en criant : In hoc signovinces !
Étrange pays, société étrange, où c’étaientles voleurs de grand chemin qui défendaient le royaume et où, ceroyaume une fois perdu, c’était un prêtre qui allait lereconquérir.
Cette fois, par hasard, Ferdinand sutconserver un secret et tenir sa promesse. Il donna au cardinal lesdeux mille ducats promis, qui, joints aux mille qu’il avait, luicomplétèrent une somme de douze mille cinq cents francs de notremonnaie.
Le jour même où les provisions du cardinalavaient été signées, c’est-à-dire le 27 janvier, – le diplôme, nousignorons pour quelle cause, fut antidaté de deux jours, – lecardinal prit congé du roi sous prétexte de faire un voyage àMessine et se mit immédiatement en voyage, faisant la route tantôtpar mer, tantôt par terre, selon que les moyens lui étaient offertsd’aller en avant.
Il mit quatre jours à faire le voyage, etarriva à Messine dans l’après-midi du 31 janvier.
Il se mit aussitôt à la recherche du marquisTaccone, qui, par l’ordre du roi, devait lui remettre les deuxmillions qu’il rapportait de Naples ; seulement, comme ill’avait prévu, on trouva le marquis, mais les millions furentintrouvables.
À la sommation du cardinal, le marquis Tacconerépondit qu’avant son départ de Naples, il avait, par l’ordre dugénéral Acton, remis au prince Pignatelli toutes les sommes qu’ilavait entre les mains. En vertu de son mandat, le cardinal le sommaalors de lui donner le compte de sa situation, ou plutôt l’état desa caisse. Mais, poussé au pied du mur, le marquis répondit qu’illui était impossible de rendre des comptes lorsque les registres ettous les papiers de la trésorerie étaient restés à Naples. Lecardinal, qui avait prévu ce qui arrivait, et qui l’avait prédit auroi, se tourna du côté du général Danero, pensant qu’à tout prendreles armes et les munitions lui étaient plus nécessaires encore quel’argent. Mais le général Danero, sous le prétexte que ce n’étaitpas la peine de donner au cardinal des armes qui ne pouvaientmanquer de tomber entre les mains de l’ennemi, les lui refusa,malgré les ordres formels du roi.
Le cardinal écrivit à Palerme pour se plaindreau roi, Danero écrivit, Taccone écrivit, chacun accusant les autreset essayant de se disculper.
Le cardinal, pour en avoir le cœur net,résolut d’attendre à Messine la réponse du roi. Elle lui arriva lesixième jour, apportée par le marquis Malaspina.
Le roi se plaignait fort mélancoliquement den’être servi que par des voleurs et des traîtres. Il invitait lecardinal à faire la guerre et à tenter l’expédition avec les seulesressources de son génie ; et il lui envoyait, en le priant delui donner le poste de son aide de camp, le marquis Malaspina.
Il était clair comme le jour que, dans sonhabitude de douter de tout le monde, Ferdinand commençait à douterde Ruffo comme des autres, et lui envoyait un surveillant.
Par bonheur, ce surveillant était malchoisi : le marquis Malaspina était avant tout un hommed’opposition. Le cardinal, en recevant la lettre du roi, sourit etle regarda.
– Il va sans dire, monsieur le marquis, que larecommandation du roi est un ordre, dit-il ; quoique ce soitune singulière position pour un homme d’épée comme vous d’êtrel’aide de camp d’un homme d’Église. Mais sans doute, continua-t-il,Sa Majesté vous a fait quelque recommandation particulière quirehausse votre position près de moi ?
– Oui, Votre Éminence, répondit Malaspina.Elle m’a promis une brillante rentrée dans ses bonnes grâces si jevoulais la tenir, dans une correspondance particulière, au courantde vos faits et gestes. Il paraît qu’elle a plus de confiance enmoi comme espion que comme chasseur.
– Vous avez donc le malheur, monsieur lemarquis, d’être dans la disgrâce de Sa Majesté ?
– Il y a trois semaines, Éminence, que je nefais plus partie de son jeu.
– Et quel crime avez-vous commis, continua lecardinal, pour subir une pareille punition ?
– Un impardonnable, Éminence.
– Confessez-le-moi, continua le cardinal enriant ; j’ai les pouvoirs de Rome.
– J’ai atteint un sanglier au ventre, au lieude l’atteindre au défaut de l’épaule.
– Marquis, répondit le cardinal, mes pouvoirsne sont pas assez étendus pour remettre un pareil crime ;mais, de même que le roi vous a recommandé à moi, je puis vousrecommander au grand pénitencier de Saint-Pierre.
Puis, gravement et lui tendant lamain :
– Trêve de plaisanteries, dit le cardinal. Jene vous demande, monsieur le marquis, ni d’être pour le roi, nid’être pour moi. Je vous dis : Voulez-vous, en franc et loyalNapolitain, être pour le pays ?
– Éminence, dit Malaspina, touché, toutsceptique qu’il était, de cette franchise et de cette loyauté, j’aipris l’engagement vis-à-vis du roi de lui écrire une fois parsemaine : je lui obéirai ; mais, sur mon honneur, pas unelettre ne partira que vous ne l’ayez lue.
– Inutile, monsieur le marquis. Je tâcherai deme conduire de façon que vous puissiez exercer votre mission enconscience et tout dire à Sa Majesté.
Et, comme on venait de lui annoncer que leconseiller don Angelo de Fiore était arrivé de la Calabre, il donnal’ordre de le faire entrer à l’instant même.
Le marquis voulut se retirer ; lecardinal le retint.
– Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez enfonctions. Soyez donc assez bon pour rester.
On introduisit le conseiller don Angelo deFiore.
C’était un homme de quarante-cinq àquarante-huit ans, dont les traits durs et rudement accentués, dontl’œil sinistre et habitué à voir le mal partout contrastaient avecle doux nom.
Il arrivait, comme nous l’avons dit, de laCalabre et venait annoncer que Palmi, Bagnara, Scylla et Reggioétaient en train de se démocratiser. Il invitait donc le cardinal àdébarquer le plus tôt possible, le débarquement devenant une foliedu moment que ces villes seraient démocratisées ; et déjà,affirmait le conseiller, il n’y avait que trop de temps perdu pourramener au roi les cœurs chancelants.
Le cardinal regarda Malaspina.
– Que pensez-vous de cela, monsieur mon aidede camp ? lui demanda-t-il.
– Mais, dit Malaspina, qu’il n’y a pas uninstant à perdre et qu’il faut débarquer à l’instant même.
– C’est aussi mon avis, dit le cardinal.
Seulement, comme il était déjà trop tard pourpartir le jour même, on remit au lendemain matin le passage dudétroit.
Le lendemain, 8 février 1799, le cardinals’embarqua, en conséquence, à six heures du matin, à Messine, et,une heure après, il débarquait sur la plage de Catona, en face deMessine, c’est-à-dire au point même que l’on désignait, lorsque laCalabre était la grande Grèce, sous le nom de ColumnaRegina.
Toute sa suite consistait dans le marquisMalaspina, lieutenant du roi, l’abbé Lorenzo Spazzoni, sonsecrétaire, don Annibal Caporoni, son chapelain, ces deux dernierssexagénaires, et don Carlo Occara de Caserte, son valet dechambre.
Il emportait avec lui une bannière surlaquelle, d’un côté, étaient brodées les armes royales, de l’autre,une croix, avec cette légende des conquêtes religieuses, légendedéjà citée par nous :
In hoc signo vinces.
Don Angelo de Fiore l’avait précédé de laveille et l’attendait au lieu du débarquement avec trois centshommes, la plupart vassaux des Ruffo de Scylla et des Ruffo deBagnara, frères et cousins du cardinal.
Scipion tomba en touchant la terre d’Afrique,et, se relevant sur un genou, dit : « Cette terre est àmoi. »
Ruffo en mettant pied à terre sur la plage deCatona, leva les mains au ciel et dit : « Calabre,reçois-moi comme un fils. »
Des cris de joie, des acclamationsd’enthousiasme accueillirent cette prière d’un des plus célèbresenfants de ce rude Brutium qui, du temps des Romains,servait d’asile aux esclaves fugitifs.
Le cardinal, à la tête de ses trois centshommes, auxquels il fit une courte harangue, alla prendre sonlogement chez son frère, le duc de Baranella, dont la villa étaitsituée dans le plus beau site de ce magnifique détroit. Aussitôt,sous la garde de ses trois cents hommes, le cardinal déploya labannière royale sur le balcon, au bas duquel bivaquait la petitetroupe, noyau de l’armée à venir.
De cette première étape, le cardinal écrivitet expédia une encyclique aux évêques, aux curés, au clergé, àtoute la population non-seulement des Calabres, mais de tout leroyaume.
Dans cette encyclique, le cardinaldisait :
« Au moment où la Révolution procède enFrance par le régicide, par la proscription, par l’athéisme, parles menaces contre les prêtres, par le pillage des églises, par laprofanation des lieux saints ; quand la même chose vient des’accomplir à Rome par le sacrilège attentat commis sur le vicairede Jésus-Christ ; quand le contre-coup de cette révolution sefait ressentir à Naples par la trahison de l’armée, l’oubli del’obéissance chez les sujets, la rébellion dans la capitale et lesprovinces, il est du devoir de tout honnête citoyen de défendre lareligion, le roi, la patrie, l’honneur de la famille, la propriété,et cette œuvre sainte, cette mission sacrée est surtout celle danslaquelle les hommes de Dieu doivent donnerl’exemple ! »
En conséquence, il exposait dans quel but ilvenait de quitter la Sicile, et dans quelle espérance il marchaitsur Naples et donnait pour point de réunion à tous les hommes de lamontagne et de la plaine qui répondraient à son appel : auxhommes de la montagne, Palmi ; aux hommes de la plaine,Mileto.
Les Calabrais de la plaine et de la montagneétaient donc invités à prendre les armes et à se trouver aurendez-vous assigné.
Son encyclique écrite, copiée à vingt-cinq outrente exemplaires, faute d’imprimeur, expédiée par des courriersaux quatre points cardinaux, le vicaire général se mit au balconpour respirer et jouir du magnifique coup d’œil qui se déroulaitdevant ses yeux.
Mais, quoiqu’il y eût, dans le cercle del’horizon que son regard embrassait, des objets d’une bien autreimportance, son regard s’arrêta malgré lui sur une petite chaloupedoublant la pointe du Phare et montée par trois hommes.
Deux hommes placés à l’avant s’occupaient dela manœuvre d’une petite voile latine, dont un troisième, placé àl’arrière, tenait l’écoute de la main droite, tandis que, de lagauche, il s’appuyait sur le gouvernail.
Plus le cardinal regardait ce dernier, plus ilcroyait le reconnaître. Enfin, la barque avançant toujours, il neconserva plus aucun doute.
Cet homme, c’était l’amiral Caracciolo, qui,en vertu de son congé, retournait à Naples, et presque en mêmetemps que Ruffo, mais dans un but tout différent et dans un esprittout opposé, débarquait en Calabre.
En calculant la diagonale que suivait labarque, il était évident quelle devait atterrir devant lavilla.
Le cardinal descendit pour se trouver au pointdu débarquement, et offrir la main à l’amiral au moment où ilmettrait pied à terre.
Et, en effet, au moment où Caracciolo sautaitde la barque sur la plage, il y trouva le cardinal prêt à lerecevoir.
L’amiral jeta un cri de surprise. Il avaitquitté Palerme le jour même où sa démission avait été acceptée, et,dans cette même barque avec laquelle il arrivait, il avait suivi lelittoral, relâchant chaque soir et se remettant en route chaquematin, allant à la voile quand il y avait du vent et que ce ventétait bon, à la rame quand il n’y avait point de vent ou qu’on nepouvait pas l’utiliser.
Il ignorait donc l’expédition du cardinal, et,en voyant un rassemblement d’hommes armés, reconnaissant labannière royale, il avait dirigé sa barque vers ce rassemblement etcette bannière, pour avoir l’explication de cette énigme.
Il n’y avait pas grande sympathie entreFrançois Caracciolo et le cardinal Ruffo. Ces deux hommes étaienttrop différents d’esprit, d’opinions, de sentiments, pour êtreamis. Mais Ruffo estimait le caractère de l’amiral, et l’amiralestimait le génie de Ruffo.
Tous deux, on le sait déjà, représentaientdeux des plus puissantes familles de Naples, ou plutôt duroyaume.
Ils s’abordèrent donc avec cette considérationque ne peuvent se refuser deux hommes supérieurs, et tous deux lesourire sur les lèvres.
– Venez-vous vous joindre à moi, prince ?demanda le cardinal.
– Cela se pourrait, Votre Éminence, et ceserait un grand honneur pour moi de voyager dans votre compagnie,répondit Caracciolo, si j’étais encore au service de SaMajesté ; mais le roi a bien voulu, sur ma prière, m’accordermon congé, et vous voyez un simple touriste.
– Ajoutez, reprit le cardinal, qu’un hommed’Église ne vous paraît probablement pas l’homme qu’il faut à uneexpédition militaire, et que tel qui a le droit de servir commechef ne reconnaît point de supérieur.
– Votre Éminence a tort de me juger ainsi,reprit Caracciolo. J’ai offert au roi, s’il voulait organiser ladéfense de Naples et vous donner le commandement général destroupes, de me mettre, moi et mes marins, sous les ordres de VotreÉminence : le roi a refusé. Aujourd’hui, il est trop tard.
– Pourquoi trop tard ?
– Parce que le roi m’a fait une insulte qu’unprince de ma maison ne pardonne pas.
– Mon cher amiral, dans la cause que jesoutiens et à laquelle je suis prêt à sacrifier ma vie, il n’estpoint question du Roi, il ne s’agit que de la patrie.
L’amiral secoua la tête.
– Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il,il n’y a point de patrie ; car il n’y a de patrie que là où ily a des citoyens. Il y avait une patrie à Sparte, lorsque Léonidasse fit tuer aux Thermopyles ; il y avait une patrie à Athènes,lorsque Thémistocle vainquit les Perses à Salamine ; il yavait une patrie à Rome, quand Curtius se jeta dans legouffre : et voilà pourquoi l’histoire offre à la vénérationde la postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle etcelle de Curtius ; mais trouvez-moi l’équivalent de cela dansles gouvernements absolus ! Non, se dévouer aux rois absoluset aux principes tyranniques, c’est se dévouer à l’ingratitude et àl’oubli ; non, Votre Éminence, les Caracciolo ne font point deces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un bonheur qu’un roifaible et idiot tombe du trône ; prince, je me réjouis que lamain qui pesait sur moi soit désarmée ; homme, je suis heureuxqu’une cour dissolue, qui donnait à l’Europe l’exemple del’immoralité, soit reléguée dans l’obscurité de l’exil. Mondévouement au roi allait jusqu’à protéger sa vie et celle de lafamille royale dans leur fuite : il n’ira point jusqu’à aiderau rétablissement sur le trône d’une dynastie imbécile. Croyez-vousque, si une tempête politique eût, un beau jour, renversé du trônedes Césars Claude et Messaline, Corbulon, par exemple, eût rendu ungrand service à l’humanité en quittant la Germanie avec ses légionset en replaçant sur le trône un empereur imbécile et uneimpératrice débauchée ? Non. J’ai le bonheur d’être retombédans la vie privée, je regarderai ce qui se passe, mais sans m’ymêler.
– Et c’est un homme intelligent comme l’amiralFrançois Caracciolo, repartit le cardinal, qui rêve une pareilleimpossibilité ! Est-ce qu’il y a une vie privée pour un hommede votre valeur, au milieu des événements politiques qui vonts’accomplir ? Est-ce qu’il y a une obscurité possible pourcelui qui porte sa lumière en lui-même ? Est-ce que, quand lesuns combattent pour la royauté, les autres pour la république,est-ce qu’il y a un moyen quelconque pour tout cœur loyal, pourtout esprit courageux de ne point prendre part pour l’un ou pourl’autre ? Les hommes que Dieu a largement dotés de larichesse, de la naissance, du génie, ne s’appartiennent pas ;ils appartiennent à Dieu et accomplissent une mission sur la terre.Maintenant, aveugles qu’ils sont, parfois ils suivent la voie duSeigneur, parfois ils s’opposent à ses desseins ; mais, dansl’un ou l’autre cas, ils éclairent leurs concitoyens par leursdéfaites aussi bien que par leurs triomphes. Les seuls à qui Dieune pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui s’enferment dans leurégoïsme comme dans une citadelle imprenable et qui, à l’abri destraits et des blessures, regardent, du haut de leurs murailles, lagrande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre l’humanité.N’oubliez point ceci, Excellence : c’est que les anges queDante juge les plus dignes de mépris sont ceux qui ne jurent nipour Dieu ni pour Satan.
– Et, dans la lutte qui se prépare, quiappelez-vous Dieu, qui appelez-vous Satan ?
– Ai-je besoin de vous dire, prince, quej’estime, ainsi que vous, le roi auquel je donne ma vie à sa justevaleur, et qu’un homme comme moi, – et quand je dis un homme commemoi, permettez-moi de dire en même temps un homme comme vous, –sert non pas un autre homme qu’il reconnaît lui être inférieur sousle rapport de l’éducation, sous le rapport de l’intelligence, sousle rapport du courage, mais le principe immortel qui réside en lui,ainsi que vit l’âme dans un corps mal conformé, informe et laid.Or, les principes – laissez-moi vous dire ceci, mon cher amiral, –paraissent justes ou injustes à nos yeux humains, selon le milieud’où ils les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi uninstant l’honneur de m’accorder en tout point une intelligenceégale à la vôtre ; eh bien, nous pouvons examiner, apprécier,juger le même principe à un point de vue parfaitement opposé, etcela, par cette simple raison que je suis un prélat, hautdignitaire de l’Église de Rome, et que vous êtes un prince laïque,ambitieux de toutes les dignités mondaines.
– J’admets cela.
– Or, le vicaire du Christ, le papePie VI, a été détrôné ; eh bien, en poursuivant larestauration de Ferdinand, c’est celle de Pie VI que jepoursuis ; en remettant le roi des Deux-Siciles sur le trônede Naples, c’est Ange Broschi que je remets sur le trône de saintPierre. Je ne m’inquiète pas si les Napolitains seront heureux derevoir leur roi et les Romains satisfaits de retrouver leurpape ; non, je suis cardinal et, par conséquent, soldat de lapapauté, je combats pour la papauté, voilà tout.
– Vous êtes bien heureux, Éminence, d’avoirdevant vous une ligne si nettement tracée. La mienne est moinsfacile. J’ai à choisir entre des principes qui blessent monéducation, mais qui satisfont mon esprit, et un prince que monesprit repousse, mais auquel se rattache mon éducation. De plus, ceprince m’a manqué de parole, m’a blessé dans mon honneur, m’ainsulté dans ma dignité. Si je puis rester neutre entre lui et sesennemis, mon intention positive est de conserver maneutralité ; si je suis forcé de choisir, je préférerai biencertainement l’ennemi qui m’honore au roi qui me méprise.
– Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques,mon cher amiral !
– Les Volsques étaient les ennemis de lapatrie, tandis que, moi, tout au contraire, si je passe auxrépublicains, je passerai aux patriotes, qui veulent la liberté, lagloire, le bonheur de leur pays. Les guerres civiles ont leur codeà part, monsieur le cardinal ; Condé n’est point déshonorépour avoir passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera Dumouriezdans l’histoire, ce n’est pas, après avoir été ministre deLouis XVI, d’avoir combattu pour la République, c’est d’avoirdéserté à l’Autriche.
– Oui, je sais tout cela. Mais ne m’en voulezpas de désirer vous voir dans les rangs où je combats, et deregretter, au contraire, de vous rencontrer dans les rangs opposés.Si c’est moi qui vous rencontre, vous n’aurez rien à craindre, etje réponds de vous tête pour tête ; mais prenez garde auxActon, aux Nelson, aux Hamilton ; prenez garde à la reine, àsa favorite. Une fois dans leurs mains, vous serez perdu, et, moi,je serai impuissant à vous sauver.
– Les hommes ont leur destinée à laquelle ilsne peuvent échapper, dit Caracciolo avec cette insoucianceparticulière aux hommes qui ont tant de fois échappé au danger,qu’ils ne croient pas que le danger puisse avoir prise sureux ; quelle qu’elle soit, je subirai la mienne.
– Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vousdîner avec moi ? Je vous ferai manger le meilleur poisson dudétroit.
– Merci ; mais permettez-moi de refuser,pour deux raisons : la première, c’est que, justementà cause de cette tiède amitié que le roi me porte et de cettegrande haine dont les autres me poursuivent, je vous compromettraisen acceptant votre invitation ; ensuite, vous le ditesvous-même, les événements qui se passent à Naples sont graves, etcette gravité réclame ma présence. J’ai de grands biens, vous lesavez : on parle de mesures de confiscation qu’adopteraientles républicains à l’endroit des émigrés ; on pourrait medéclarer émigré et saisir mes biens. Au service du roi, établi dansla confiance de Sa Majesté, j’aurais pu risquer cela ; mais,démissionnaire et disgracié, je serais bien fou de faire à unsouverain ingrat le sacrifice d’une fortune qui, sous tous lesprinces, m’assurera mon indépendance. Adieu donc, mon chercardinal, ajouta le prince en tendant la main au prélat, etlaissez-moi vous souhaiter toute sorte de prospérités.
– Je serai moins large dans mes souhaits,prince ; je prierai seulement Dieu de vous préserver de toutmalheur. Adieu donc, et que le Seigneur vous garde !
Et, sur ces paroles, après s’être serrécordialement la main, ces deux hommes, qui représentaient chacunune si puissante individualité, se quittèrent pour ne plus seretrouver que dans les circonstances terribles que nous aurons àraconter plus tard.
Le soir même du jour où le cardinal Ruffo seséparait de François Caracciolo sur la plage de Catona, le salon dela duchesse Fusco réunissait celles des personnes les plusdistinguées de Naples qui avaient adopté les nouveaux principes ets’étaient déclarées pour la République, proclamée depuis huitjours, et pour les Français qui l’avaient apportée.
Nous connaissons déjà à peu près tous lespromoteurs de cette révolution ; nous les avons vus à l’œuvre,et nous savons avec quel courage ils y travaillaient.
Mais il nous reste à faire connaissance avecquelques autres patriotes que les besoins de notre récit n’ontpoint encore conduits sous nos yeux, et que cependant ce serait uneingratitude à nous d’oublier, lorsque la postérité conservera d’euxune si glorieuse mémoire.
Nous ouvrirons donc la porte du salon de laduchesse, entre huit et neuf heures du soir, et, grâce au privilègedonné à tout romancier de voir sans être vu, nous assisterons à unedes premières soirées où Naples respirait à pleins poumons l’airenivrant de la liberté.
Le salon où était réunie l’intéressantesociété au milieu de laquelle nous allons introduire le lecteuravait la majestueuse grandeur que les architectes italiens nemanquent jamais de donner aux pièces principales de leurs palais.Le plafond, cintré et peint à fresque, était soutenu par descolonnes engagées dans la muraille. Les fresques étaient deSolimène, et, selon l’habitude du temps, représentaient des sujetsmythologiques.
Sur une des faces, la plus étroite del’appartement, qui avait la forme d’un carré long, on avait élevéun praticable, comme on dit en termes de théâtre, auquel onparvenait par trois marches et qui pouvait servir à la fois dethéâtre pour jouer de petites pièces et d’estrade pour mettre lesmusiciens un jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l’unetenait un papier de musique à la main, causaient ou plutôtétudiaient les notes et les paroles dont était couvert lepapier.
Ces trois personnes étaient Eleonora FonsecaPimentel, le poëte Vicenzo Monti, et le maestro DominiqueCimarosa.
Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs foisdéjà nous avons prononcé le nom, et toujours avec l’admiration quis’attache à la vertu et le respect qui suit le malheur, était unefemme de trente à trente-cinq ans, plus sympathique que belle. Elleétait grande, bien faite, avec l’œil noir, comme il convient à uneNapolitaine d’origine espagnole, le geste grave et majestueux commel’aurait une statue antique animée. Elle était à la fois poëte,musicienne et femme politique ; il y avait en elle de labaronne de Staël, de la Delphine Gay et de madame Roland.
Elle était, en poésie, l’émule deMétastase ; en musique, celle de Cimarosa ; en politique,celle de Mario Pagano.
Elle étudiait en ce moment une ode patriotiquede Vicenzo Monti, dont Cimarosa avait composé la musique.
Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinqans, le rival d’Alfieri, sur lequel il l’emporte par l’harmonie, lapoésie du langage et l’élégance. Jeune, il avait été secrétaire decet imbécile et insatiable prince Braschi, neveu de Pie VI, etpour l’enrichissement duquel le pape avait soutenu le scandaleuxprocès Lepri. Il avait fait trois tragédies : Aristodeme,Caïus Gracchus et Manfredi ; puis un poëme enquatre chants, la Basvigliana, dont la mort de Basvilleétait le sujet. Puis il était devenu secrétaire du directoire de larépublique cisalpine, professeur d’éloquence à Paris et debelles-lettres à Milan. Il venait de faire la Marseillaiseitalienne, dont Cimarosa venait de faire la musique, et cesvers qu’Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme, parce qu’ilscorrespondaient à ses sentiments, étaient les siens.
Dominique Cimarosa, qui était assis devant lepiano, sur les touches duquel erraient distraitement ses doigts,était né la même année que Monti ; mais jamais deux hommesn’avaient plus différé, physiquement du moins, l’un de l’autre, quele poëte et le musicien. Monti était grand et élancé, Cimarosaétait gros et court ; Monti avait l’œil vif et incisif,Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et sansexpression ; tandis qu’à la seule vue de Monti, l’on pouvaitse dire que l’on avait devant les yeux un homme supérieur, rien, aucontraire, ne révélait dans Cimarosa le génie dont il était doué,et à peine pouvait-on croire, lorsque son nom était prononcé, quec’était là l’homme qui, à dix-neuf ans, commençait une carrièrequi, en fécondité et en hauteur, égale celle de Rossini.
Le groupe le plus remarquable après celui-ci,qui, du reste, dominait les autres comme celui d’Apollon et desMuses dominait ceux du Parnasse de Tithon du Tillet, se composaitde trois femmes et de deux hommes.
Les trois femmes étaient trois des femmes lesplus irréprochables de Naples. La duchesse Fusco, dans le salon delaquelle on était réuni et que nous connaissons de longue datecomme la meilleure et la plus intime amie de Luisa, la duchesse dePepoli et la duchesse de Cassano.
Lorsque les femmes n’ont point reçu de lanature quelque talent hors ligne, comme Angelica Kauffmann enpeinture, comme madame de Staël en politique, comme George Sand enlittérature, le plus bel éloge que l’on puisse faire d’elles est dedire qu’elles étaient de chastes épouses et d’irréprochables mèresde famille. Domum mansit, lanam fecit, disaient lesanciens : Elle garda la maison et fila de la laine,et tout était dit.
Nous bornerons donc l’éloge de la duchesseFusco, de la duchesse de Pepoli et de la duchesse de Cassano à ceque nous en avons dit.
Quant au plus âgé et au plus remarquable deshommes qui faisaient partie du groupe, nous nous étendrons pluslonguement sur lui.
Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans,à peu près, portait le costume du XVIIIe siècle danstoute sa pureté, c’est-à-dire la culotte courte, les bas de soie,les souliers à boucles, le gilet taillé en veste, l’habit classiquede Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque, du moins la poudredans ses cheveux. Ses opinions très-libérales et très-avancéesn’avaient eu l’influence de le modifier en rien.
Cet homme était Mario Pagano, un des avocatsles plus distingués non-seulement de Naples, mais de toutel’Europe.
Il était né à Brienza, petit village de laBasilicate, et était élève de cet illustre Genovesi qui, lepremier, ouvrit, par ses ouvrages, aux Napolitains, un horizonpolitique qui, jusque-là, leur était inconnu. Il avait été amiintime de Gaetano Filangieri, auteur de la Science de laLégislation, et, guidé par ces deux hommes de génie, il étaitdevenu une des lumières de la loi.
La douceur de sa voix, la suavité de saparole, l’avaient fait surnommer le Platon de la Campanie.Encore jeune, il avait écrit la Juridiction criminelle,livre qui avait été traduit dans toutes les langues et qui avaitobtenu une mention honorable de notre Assemblée nationale. Lesjours de la persécution arrivés, Mario Pagano avait eu le couraged’accepter la défense d’Emmanuele de Deo et de ses deuxcompagnons ; mais toute défense était inutile, et, sibrillante que fût la sienne, elle n’eut d’effet que d’augmenter laréputation de l’orateur et la pitié que l’on portait aux victimesqu’il n’avait pu sauver. Les trois accusés étaient condamnésd’avance ; et tous trois, comme nous l’avons déjà dit, furentexécutés ; le gouvernement, étonné du courage et del’éloquence de l’illustre avocat, comprit qu’il était un de ceshommes qu’il vaut mieux avoir pour soi que contre soi. Pagano futnommé juge. Mais, dans ce nouveau poste, il conserva une telleénergie de caractère et une telle intégrité, qu’il devint pour lesVanni et les Guidobaldi un reproche vivant. Un jour, sans que l’onsût pour quelle cause, Mario Pagano fut arrêté et mis dans uncachot, espèce de tombe anticipée, où il resta treize mois. Dans cecachot, filtrait, à travers une étroite ouverture, un seul rayon delumière qui semblait venir dire de la part du soleil :« Ne désespère pas, Dieu te regarde. » À la lueur de cesrayons, il écrivit son Discours sur le beau, œuvre sipleine de douceur et de sérénité, qu’il est facile de reconnaîtrequ’elle est écrite sous un rayon de soleil. Enfin, sans êtredéclaré innocent, afin que la junte d’État pût toujours remettre lamain sur lui, il fut rendu à la liberté, maisprivé de tous sesemplois.
Alors, reconnaissant qu’il ne pouvait plusvivre sur cette terre d’iniquité, il avait passé la frontière ets’était réfugié à Rome, qui venait de proclamer la République. MaisMack et Ferdinand l’y avaient suivi de près, et force lui fut dechercher un refuge dans les rangs de l’armée française.
Il était revenu à Naples, où Championnet, quiconnaissait toute sa valeur, l’avait fait nommer membre dugouvernement provisoire.
Son interlocuteur, moins célèbre alors qu’ilne le fut depuis par ses fameux Essais sur les révolutions deNaples, était déjà cependant un magistrat distingué par sonérudition et son équité. Sa conversation très-animée, avec Pagano,roulait sur la nécessité de fonder à Naples un journal politiquedans le genre du Moniteur français. C’était la premièrefeuille de ce genre qui paraîtrait dans la capitale desDeux-Siciles. Maintenant, le point en litige était celui-ci :Tous les articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, aucontraire, sans signature ?
Pagano prenait la question à son point de vuemoral. Rien, selon lui, n’était plus naturel que, du moment quel’on affirmait une question, on la signât. Cuoco prétendait, aucontraire, que, par cette sévérité de principes, on écartait de soiune foule de gens de talent qui, par timidité, n’oseraient plusdonner leur concours au journal de la République, du moment qu’ilsseraient forcés d’avouer qu’ils y travaillaient.
Championnet, qui assistait à la soirée, futappelé par Pagano pour donner son avis sur cette grave question. Ildit qu’en France les seuls articles Variétés etSciences étaient signés, ou bien encore quelquesappréciations hors ligne que leurs auteurs n’avaient point lamodestie de laisser passer sous le voile de l’incognito.
L’opinion de Championnet sur cette matièrefaisait d’autant plus loi que c’était lui qui avait donné l’idée decette fondation.
Il fut donc convenu que ceux qui voudraientsigner leurs articles les signeraient, mais aussi que ceux quivoudraient garder l’incognito pourraient le garder.
Restait la question d’un rédacteur en chef.C’était, en supposant une restauration, un cas pendable, commedisent les matassins de M. de Pourceaugnac, que d’avoirété rédacteur en chef du Moniteur parthénopéen. Mais,cette fois encore, Championnet leva la difficulté, en disant que lerédacteur en chef était déjà trouvé.
À ces mots, la susceptibilité nationale deCuoco se souleva. Présenté par Championnet, ce rédacteur en chefdevait naturellement être un étranger ; et, si prudent que fûtle digne magistrat, il eût préféré risquer sa tête en mettant sonnom au bas de la feuille officielle que d’y laisser mettre le nomd’un Français.
C’était le lendemain, au reste, que paraissaitle premier numéro : pendant que l’on discutait si leMoniteur parthénopéen serait ou non signé, leMoniteur se composait.
Autour d’une grande table couverte d’un tapisvert et sur lequel se trouvaient réunis encre, plume et papier,cinq ou six membres des comités étaient assis et rédigeaient desordonnances qui devaient être affichées le lendemain ; CarloLaubert les présidait.
Les ordonnances que rédigeaient les membresdes comités concernaient la dette royale, qui était reconnue dettenationale, dette dans laquelle se trouvaient compris tous les volsqu’au moment de son départ le roi avait faits, soit dans lesbanques privées, soit dans les établissements de bienfaisance, telsque le Mont-de-Piété, l’hospice des Orphelins, le serraglio deiPoveri.
Puis venait un décret concernant les secoursaccordés aux veuves des martyrs de la révolution ou des victimes dela guerre, aux mères des héros qui, dans l’avenir, mourraient pourla patrie. C’était Manthonnet qui rédigeait ce décret, et, aprèsl’avoir rédigé, il écrivit en marge de ce dernier paragraphe cettesimple annotation :
J’espère que ma mère aura droit un jour àcette faveur.
Puis un autre décret concernant l’abaissementdu prix du pain et du macaroni, la suppression des droits d’entréesur l’huile et l’abolition des baise-mains entre hommes et du titred’excellence.
Sur une table à part, le général Dufresse,commandant de la ville et des châteaux, rédigeait cette curieuseordonnance sur les théâtres :
« Le général commandant la place et leschâteaux.
» Les rapports que la municipalité et lesdirecteurs des différents théâtres me font parvenir chaque jourcontre les militaires de tous grades, m’obligent à rappeler ceux-cià leurs devoirs en les prévenant régulièrement. Cet avis donné,ceux qui, au mépris de la discipline, s’oublieront eux-mêmes, et,en s’oubliant eux-mêmes, oublieront ce qu’ils doivent à la société,seront sévèrement punis.
» Les théâtres, dans tous les temps, ontété institués pour reproduire les ridicules, les vertus et lesvices des nations, de la société et des individus ; dans tousles temps, ils ont été un centre de réunion, un objet de respect,un lieu d’instruction pour les uns, de récréation tranquille pourles autres, de repos pour tous. En vue de telles considérations, etdepuis la régénération française, les théâtres sont appelés l’écoledes mœurs.
» En conséquence, tout militaire ou toutindividu qui y troublera l’ordre et qui s’éloignera de la décence,qui doit être la première loi des lieux publics, soit par uneapprobation ou une désapprobation immodérée envers les acteurs, etfinalement interrompra la représentation, de quelque manière que cesoit, sera immédiatement arrêté et conduit par la garde du buongoverno, à la maison du commandant de place, pour y être puniselon la gravité de la faute qu’il aura commise.
» Tout militaire ou tout individu qui,malgré les lois rendues et les ordres donnés par le général en chefde respecter les personnes et la propriété, prétendra s’approprierune place qui n’est point la sienne, – et cela arrive tous lesjours, – sera également conduit au commandant de place.
» Tout militaire ou tout individu qui,contre le bon ordre et l’usage des théâtres, essayera de forcer lasentinelle pour entrer sur la scène ou dans les loges des acteurs,sera arrêté et de même conduit au commandant de place.
» L’officier de garde et l’adjudant-majorde la place sont chargés de veiller à l’exécution du présentrèglement, et ceux qui, en cas de trouble, n’en feraient pasarrêter les auteurs, seront considérés et punis comme perturbateurseux-mêmes. »
Ce règlement achevé, le général Dufresse fitsigne à Championnet, qui lisait un papier à la lueur d’uncandélabre, que son rapport était fini et qu’il désirait le luicommuniquer. Championnet interrompit sa lecture, vint à Dufresse,écouta son rapport et l’approuva en tout point.
Fort de cette approbation, Dufresse lesigna.
Alors, Championnet pria qu’on voulût bienl’écouter un instant, invita Velasco et Nicolino Caracciolo, cesdeux hommes politiques qui avaient quarante-trois ans à eux deux,et qui, tandis que les personnages graves s’occupaient del’éducation des peuples, s’occupaient, eux, de celle du perroquetde la duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino defaire silence.
La chose ne fut pas difficile à obtenir. Parsa douceur, sa fermeté, son respect des mœurs, son amour de l’art,Championnet avait conquis les sympathies de toutes les classes, et,dans Naples, la ville ingrate par excellence, aujourd’hui encore,un certain écho affaibli par le temps, mais perceptible cependant,apporte aux contemporains son nom à travers cinq générations et lesdeux tiers d’un siècle.
Championnet se rapprocha de la cheminée, sereplaça dans le rayon de lumière projeté par le candélabre, dépliale papier qu’il était en train de lire, lorsque Dufresse l’avaitinterrompu, et, de sa voix douce et sonore à la fois, en excellentitalien :
– Mesdames et messieurs, dit-il, je vousdemande la permission de vous lire le premier article duMoniteur parthénopéen, qui paraît demain samedi, 6 février1799, vieux style, – et je me sers du vieux style, parce que je nevous crois pas encore parfaitement habitués au nouveau ; sansquoi, je dirais samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cetarticle que je reçois à l’instant même de l’imprimerie. Voulez-vousl’entendre, et, comme il doit être en quelques mots l’expression del’opinion de tous, faire vos observations, si vous avez desobservations à faire ?
Cette espèce d’annonce excita la plus vivecuriosité. Nous l’avons dit, le nom du rédacteur en chef duMoniteur était encore inconnu, et chacun était avide desavoir de quelle façon il débuterait dans cet art, complétementignoré à Naples, de la publicité quotidienne.
Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa,même Velasco, même Nicolino, même leur élève, le perroquet de laduchesse.
Championnet, au milieu du plus profondsilence, lut alors l’espèce de programme suivant :
Liberté. ………… Egalité.
MONITEUR PARTHÉNOPÉEN.
N° 1er
» Samedi 18 pluviôse, au vu de la liberté et 1er dela République napolitaine une et indivisible.
» Enfin, nous sommeslibres !… »
Un frémissement courut dans l’assemblée, etchacun fut prêt à répéter par acclamation ce cri qui s’échappait detous les cœurs généreux, et par lequel un nouvel organe des grandsprincipes propagés par la France annonçait son existence aumonde.
Championnet, avant même que ce frémissementfût éteint, continua :
« Enfin, le jour est venu où nous pouvonsprononcer sans crainte les saints noms de liberté etd’égalité, en nous proclamant les dignes fils de larépublique mère, les dignes frères des peuples libres de l’Italieet de l’Europe.
» Si le gouvernement tombé a donné unexemple inouï d’aveugle et implacable persécution, le nombre desmartyrs de la patrie s’est augmenté, voilà tout. Pas un seuld’entre eux, en face de la mort, n’a fait un pas en arrière ;tous, au contraire, d’un œil serein, ont regardé l’échafaud et d’unpas ferme en ont monté les degrés. Beaucoup, au milieu des plusatroces douleurs, sont restés sourds aux promesses de l’impunité,aux offres de récompenses que l’on murmurait à leurs oreilles,stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions.
» Les passions mauvaises insinuées depuistant d’années, par tous les moyens de séduction possibles, dans lesclasses les plus ignorantes du peuple, à qui les proclamations etles instructions pastorales dépeignaient la généreuse nationfrançaise sous les plus noires couleurs, les basses menées duvicaire général François Pignatelli, dont le nom seul soulève lecœur, menées qui avaient pour but de faire croire au peuple que lareligion serait abolie, la propriété ruinée, ses femmes et sesfilles violées, ses fils assassinés, ont, par malheur, taché desang la belle œuvre de notre régénération. Plusieurs pays se sontinsurgés pour attaquer les garnisons françaises et ont succombésous la justice militaire ; d’autres, après avoir assassinébeaucoup de leurs concitoyens, se sont armés pour s’opposer aunouvel ordre de choses, et ont dû, après une courte lutte, céder àla force. La nombreuse population de Naples, à laquelle, par labouche de ses sbires, le vicaire général distillait la haine etl’assassinat, cette population, après sept jours d’anarchiesanglante, après s’être emparée des châteaux et des armes, aprèsavoir saccagé la propriété et menacé la vie des honnêtes citoyens,cette population, pendant deux jours et demi, s’opposa à l’entréede l’armée française. Les braves qui composaient cette armée, sixfois moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés du haut destoits, du haut des fenêtres, du haut des bastions par des ennemisinvisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans lessentiers montueux, soit dans les rues étroites et tortueuses de laville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus encore par lecourage intelligent que par la force matérielle. Mais, opposant unexemple de vertu et de civilisation à tant d’abrutissement et decruauté, au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposerles armes, le vainqueur généreux embrassait les vaincus et leurpardonnait.
» Quelques valeureux citoyens, profitantde l’intelligente victoire de notre brave Nicolino Caracciolo,digne du nom illustre qu’il porte, quelques valeureux citoyens,entrés au fort Saint-Elme dans la nuit du 20 au 21 janvier, avaientjuré de s’ensevelir sous ses ruines, mais de proclamer la libertédu fond même de leur tombe, et, là, ils avaient dressé l’arbresymbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom des autrespatriotes que les circonstances tenaient éloignés d’eux. Dans lajournée du 21 janvier, jour à jamais mémorable, on voyait s’avancerles invincibles drapeaux de la république française ; ils luijurèrent alliance et fidélité. Enfin, le 23, à une heure del’après-midi, l’armée fit son entrée victorieuse à Naples.Oh ! ce fut alors un magique spectacle que de voir succéder,entre les vaincus et les vainqueurs, la fraternité à la boucherie,et que d’entendre le brave général Championnet reconnaître notrerépublique, saluer notre gouvernement, et, par de nombreuses etloyales proclamations, assurer à chacun la possession de lapropriété, donner à tous l’assurance de la vie. »
La lecture, qui avait déjà, au précédentparagraphe, été interrompue par de nombreux applaudissements, lefut cette fois par un hourra unanime. L’auteur avait touché unefibre sensible et résonnante dans tous les cœurs napolitains, cellede la reconnaissance de la partie éclairée de la population à larépublique française, qui, à travers tant de périls, par des succèsincroyables ou inespérés, venait lui apporter ces deux lumières quiémanent de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.
Championnet salua les applaudisseurs avec soncharmant sourire et reprit :
« L’entrée, par la trahison, du despotedéchu à Rome, sa fuite honteuse à Palerme sur les vaisseauxanglais, l’encombrement sur ces vaisseaux des trésors publics etprivés, des dépouilles de nos galeries et de nos musées, desrichesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos banques,vol impudent et manifeste, qui a enlevé à la nation les dernièresressources de son numéraire, tout est connu maintenant.
» Citoyens, vous savez le passé, vousvoyez le présent, c’est à vous de préparer et d’assurerl’avenir ! »
La lecture de ce cri de liberté, jeté à lafois par la bouche et par le cœur, cet appel patriotique à lafraternité des citoyens dans une ville où, jusqu’à ce jour, lafraternité était un mot inconnu, ce dévouement à la patrie dont lesmartyrs du passé avaient donné l’exemple aux martyrs de l’avenir,récompensé par l’éloge public, tout cela porta plus encore que lavaleur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec lesentiment de nationalité qui, au jour des révolutions, s’éveille etbout dans les âmes, tout cela porta le succès de la lecture jusqu’àl’exaltation. Ceux qui venaient de l’entendre crièrent d’une seulevoix : « L’auteur ! » et l’on vit alorsdescendre de son estrade et venir, d’un pas lent et timide dans samajesté, se ranger près de Championnet, pareille à la muse de lapatrie, protégée par la victoire, la belle, chaste et nobleEleonora Pimentel.
L’article était écrit par elle ; c’étaitelle, ce rédacteur en chef inconnu du Moniteurparthénopéen. Une femme avait réclamé l’honneur, mortelpeut-être, de cette rédaction, pour laquelle des hommes timidesdemandaient, patriotes bien connus cependant, le bénéfice del’incognito.
Alors, de l’exaltation, on passa àl’enthousiasme ; des hourras frénétiques éclatèrent ;tous ces patriotes, quels qu’ils fussent, juges, législateurs,lettrés, savants, officiers généraux se précipitèrent vers elleavec cet enthousiasme méridional qui se traduit par des gestesdésordonnés et des cris furieux. Les hommes tombèrent à genoux, lesfemmes s’approchèrent en s’inclinant. C’était le succès de Corinnechantant au Capitole la grandeur évanouie des Romains, succèsd’autant plus grand pour Eleonora que ce n’était point la grandeurdu passé qu’elle chantait, mais les espérances de l’avenir. Et,comme il faut toujours que le grotesque se mêle au sublime, aumoment où cessait une triple salve d’applaudissements, on entenditune voix rauque et avinée qui criait : « Vive laRépublique ! mort aux tyrans ! »
C’était celle du perroquet de la duchesseFusco, élève, comme nous l’avons dit, de Velasco et de Nicolino,qui faisait honneur à ses maîtres et montrait qu’il avait profitéde leurs leçons.
Il était deux heures du matin : cetépisode comique termina la soirée. Chacun, enveloppé de son manteauou de sa coiffe, appela ses gens et fit appeler sa voiture ;car tous ces sans-culottes, comme le roi les appelait, appartenantà l’aristocratie de la fortune ou de la science, tout au contrairedes sans-culottes français, avaient des voitures et des gens.
Après avoir embrassé les femmes, serré la maindes hommes, pris congé de tous, la duchesse Fusco resta seule dansle salon, tout à l’heure plein de monde et de bruit, maintenantsolitaire et mort, et, allant droit à une fenêtre devant laquelleretombait un riche rideau de damas cramoisi, elle souleva cerideau, et, côte à côte dans l’embrasure de cette fenêtre commedeux oiseaux dans un même nid, elle découvrit Luisa et Salvato,qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller auquel,en Italie, nul ne trouve à redire, s’étaient isolés et, la maindans la main, la tête appuyée contre l’épaule, se disaient de cesdouces choses qui, quoique dites à voix basse, couvrent, pour ceuxqui les écoutent, les roulements du tonnerre et les éclats de lafoudre.
Les deux jeunes gens, au rayon de lumière quipénétrait dans leur réduit, éclairé jusque-là seulement par unedouce pénombre, rentrèrent dans la vie réelle, de laquelle ilsétaient sortis sur les ailes dorées de l’idéal, et tournèrent, sanschanger de position, leurs yeux souriants vers la duchesse, commedurent le faire les premiers habitants du Paradis surpris par unange du Seigneur sous le berceau de verdure et au milieu desmassifs de fleurs, au moment où, pour la première fois, ilsvenaient d’échanger le mot je t’aime !
Ils étaient entrés là au commencement de lasoirée et y étaient restés jusqu’à la fin. De tout ce qui avait étédit, ils n’avaient rien entendu ; de tout ce qui s’étaitpassé, ils ne se doutaient même pas. Les vers de Monti, la musiquede Cimarosa, l’article de la Pimentel, tout était venu se brisercontre cette tenture de damas qui séparait du monde leur Édenignoré.
En voyant le salon vide, en voyant la duchesseseule, ils ne comprirent qu’une chose, c’est qu’il était l’heure dese séparer.
Ils poussèrent un soupir, et, en même temps,ensemble, avec le même accent, ils murmurèrent :
– À demain !
Puis, ému, chancelant d’amour, Salvato serraune dernière fois Luisa contre son cœur, prit congé de la duchesse,et sortit, tandis que Luisa, jetant les bras au cou de son amie,dans la pose où la jeune fille antique confiait son secret à Vénus,murmurait aux oreilles de la duchesse :
– Oh ! si tu savais combien jel’aime !
En repassant le seuil de la porte decommunication, Luisa trouva Giovannina qui l’attendait dans lecorridor.
La jeune fille laissait transparaître sur safigure cette satisfaction qu’éprouvent les inférieurs quand uneoccasion importante leur est donnée d’entrer dans la vie de leursmaîtres.
Luisa sentit pour sa femme de chambre unmouvement de répulsion qu’elle n’avait point encore éprouvé.
– Que faites-vous là et que mevoulez-vous ? demanda-t-elle.
– J’attendais madame pour lui dire une chosede la plus haute importance, répondit Giovannina.
– Et quelle chose avez-vous à medire ?
– Que le beau banquier est là.
– Le beau banquier ? De qui voulez-vousparler, mademoiselle ?
– De M. André Backer.
– De M. André Backer ! Et commentM. André Backer est-il là ?
– Il est venu dans la soirée, madame, vers dixheures ; il a demandé à vous parler ; selon les ordresque madame m’avait donnés, j’ai d’abord refusé de lerecevoir ; il a insisté alors avec tant d’obstination, que jelui ai dit la vérité, c’est-à-dire que madame n’y était pas ;il a cru que c’était une défaite, et, comme il me suppliait, au nomde l’intérêt de madame, de le laisser lui dire quelques parolesseulement, je lui ai fait voir toute la maison pour lui montrer quevous étiez bien véritablement sortie ; alors, comme, malgréses prières, je refusais de lui dire où vous étiez, il a pénétré,malgré moi, dans la salle à manger, s’est assis sur une chaise et adit qu’il vous attendrait.
– Alors, comme je n’ai aucune raison derecevoir M. André Backer à deux heures du matin, je rentrechez la duchesse, et je n’en sortirai que quand M. AndréBacker sera hors de chez moi.
Et Luisa fit, en effet, un mouvement pourrentrer chez son amie.
– Madame !… dit à l’autre bout ducorridor une voix suppliante.
Cette voix fit passer Luisa de l’étonnement,nous ne dirons pas à la colère, son cœur de colombe ne connaissantpas ce sentiment extrême, mais à l’irritation.
– Ah ! c’est vous, monsieur, lui dit-elleen marchant résolument à lui.
– Oui, madame, répondit le jeune homme,incliné, le chapeau à la main, dans l’attitude la plusrespectueuse.
– Alors, vous avez entendu ce que je viens, àpropos de vous, de dire à ma femme de chambre ?
– Je l’ai entendu.
– Comment, vous étant introduit chez moipresque de force, et sachant que je désapprouve vos visites,comment êtes-vous encore ici ?
– Parce qu’il y a urgence à ce que je vousparle, urgence absolue ; comprenez-vous, madame ?
– Urgence absolue ? répéta Luisa avec unaccent de doute.
– Madame, je vous engage ma parole d’honnêtehomme, – cette parole qu’un homme de notre nom et de notre maisonn’a jamais, depuis trois cents ans, engagée légèrement, – je vousengage ma parole que, pour la sécurité de votre fortune et le salutde votre vie, je vous donne ma parole qu’il faut que vousm’entendiez.
L’accent de conviction avec lequel le jeunehomme prononça ces paroles ébranla la San-Felice.
– Sur cette assurance, monsieur, demain, à uneheure convenable, je vous recevrai.
– Demain, madame, peut-être sera-t-il troptard ; puis, une heure convenable… Qu’entendez-vous par uneheure convenable ?
– Dans la journée, vers midi, par exemple, deplus grand matin même, si vous le voulez.
– Pendant le jour, on me verra entrer chezvous, madame, et il est important que nul ne sache que vous m’avezvu.
– Pourquoi cela ?
– Parce que, de ma visite, il pourraitrésulter un grand danger.
– Pour moi ou pour vous ? dit en essayantde sourire Luisa.
– Pour tous deux, répondit gravement le jeunebanquier.
Il se fit un instant de silence. Il n’y avaitpoint à se tromper à l’intonation sérieuse du visiteurnocturne.
– Et, d’après les précautions que vous prenez,répliqua Luisa, il me paraît que cette conversation doit avoir lieusans témoins.
– Ce que j’ai à vous dire, madame, nepeut-être dit que seul à seul.
– Et vous savez que, dans une conversationseul à seul, il est une chose dont il vous est interdit de meparler ?
– Aussi, madame, si je vous en parle, nesera-ce que pour vous faire comprendre qu’à vous seule je pouvaisfaire la révélation que vous allez entendre.
– Venez, monsieur, dit Luisa.
Et, passant devant André, qui, pour la laisserpasser, se rangea contre le mur des corridors, elle le conduisitdans la salle à manger, que Giovannina avait éclairée, et refermala porte derrière lui.
– Vous êtes certaine, madame, dit Backerregardant autour de lui, que personne ne peut nous écouter et nousentendre ?
– Il n’y a ici que Giovannina, et vous l’avezvue rentrer chez elle.
– Mais derrière cette porte, ou derrière cellede votre chambre à coucher, elle pourrait écouter.
– Fermez les toutes deux, Monsieur, et passonsdans le cabinet de travail de mon mari.
Les précautions mêmes que prenait André Backerpour que sa conversation ne fût point entendue avaient complétementrassuré Luisa sur le sujet de la conversation. Le jeune homme n’eûtpoint osé se livrer à de pareilles insistances, s’il eût étéquestion de lui parler d’un amour si franchement repoussé déjà.
La porte du cabinet resta ouverte, et les deuxportes de la salle à manger fermées avec soin donnèrent à Backer lacertitude qu’il ne pouvait être entendu.
Luisa était tombée sur une chaise, et, la têtedans sa main, le coude appuyé à la table sur laquelle, autrefois,travaillait son mari, elle rêvait :
Depuis le départ du chevalier, c’était lapremière fois qu’elle rentrait dans ce cabinet : une foule desouvenirs y rentraient avec elle et l’assiégeaient.
Elle pensait à cet homme si parfaitement bonpour elle, dont la mémoire s’était cependant si facilement etpresque si complétement éloignée de sa pensée ; elle mesuraitpresque avec effroi l’étendue de cet amour qu’elle avait voué àSalvato, amour jaloux et envahisseur qui s’était emparé d’elle etavait, pour ainsi dire, chassé de son cœur tout autresentiment ; elle se demandait, de là à une infidélitécomplète, quelle distance il y avait, et elle s’aperçut que ladistance morale parcourue était plus grande que la distancematérielle qui lui restait à parcourir.
La voix d’André Backer la tira de cetterêverie rapide et la fit tressaillir. Elle avait déjà oublié qu’ilétait là.
Elle lui fit signe de s’asseoir.
André s’inclina, mais resta debout.
– Madame, dit André, quelle que soit ladéfense que vous m’avez faite de jamais vous parler de mon amour,il faut cependant, pour que vous compreniez la démarche que je faisprès de vous et l’étendue du danger auquel je m’expose en lafaisant, il faut cependant que vous compreniez combien cet amourétait dévoué, profond et respectueux.
– Monsieur, dit Luisa en se levant, que vousparliez de cet amour au passé au lieu d’en parler au présent, vousn’en parlez pas moins d’un sentiment dont je vous ai absolumentinterdit l’expression. J’espérais, en vous recevant à cette heure,et après vous avoir manifesté ma répugnance à vous recevoir,n’avoir point à vous rappeler ma défense.
– Daignez m’entendre, madame, et veuillez medonner le temps de m’expliquer. Je vous ai dit qu’il étaitnécessaire que je vous rappelasse cet amour pour vous fairecomprendre l’importance de la révélation que je vais vousfaire.
– Eh bien, monsieur, arrivez vite à cetterévélation.
– Mais cette révélation, madame, je voudraisque vous comprissiez bien que, de ma part, c’est une folie, presqueune trahison.
– Alors, monsieur, ne la faites pas ; cen’est pas moi qui vais vous chercher, ce n’est pas moi qui vouspresse.
– Je le sais, madame, et je prévois même que,probablement, vous ne m’aurez nulle reconnaissance de ce que jevais vous dire ; mais n’importe ! une fatalité me pousse,il faut que ma destinée s’accomplisse.
– J’attends, monsieur, répondit Luisa.
– Eh bien, madame, sachez donc qu’une grandeconspiration est ourdie, et que de nouvelles Vêpres siciliennes sepréparent non-seulement contre les Français, mais aussi contreleurs partisans.
Luisa sentit un frisson courir par tout soncorps, et, à l’instant même, devint attentive. Ce n’était plusd’elle qu’il était question, c’était des Français, et, parconséquent, de Salvato. La vie de Salvato était menacée, etpeut-être cette révélation de Backer allait-elle lui donner moyende sauver cette vie si chère qu’elle avait déjà conservée.
Par un mouvement involontaire, en se penchantsur la table, elle se rapprocha du jeune homme ; sa boucheétait muette, mais ses yeux interrogeaient.
– Dois-je continuer ? demanda Backer.
– Continuez, monsieur, fit Luisa.
– Dans trois jours, c’est-à-dire dans la nuitde vendredi à samedi, non-seulement les dix mille Français qui sontà Naples et dans les environs, mais encore, comme je vous l’ai dit,madame, tous ceux qui sont leurs partisans seront égorgés. Entredix et onze heures du soir, les maisons où les meurtres doivents’accomplir seront marquées d’une croix rouge ; à minuit, lemassacre aura lieu.
– Mais c’est horrible, mais c’est atroce,monsieur, ce que vous me dites là !
– Pas plus horrible que les Vêpressiciliennes, pas plus atroce que la Saint-Barthélémy. Ce quePalerme a fait pour échapper aux Angevins et Paris pour se délivrerdes huguenots, Naples peut bien le faire pour se débarrasser desFrançais.
– Et vous ne craignez point que, vous hors decette maison, je ne coure révéler ce projet ?
– Non, madame ! car vous réfléchirez queje ne vous ai pas même demandé la promesse de garder lesecret ; non, madame ! car vous réfléchirez qu’undévouement comme le mien ne doit pas être payé par uneingratitude ; non, madame, car vous réfléchirez que votre nomest trop beau et trop pur pour être attaché par l’histoire aupilori de la trahison.
Luisa tressaillit ; car elle comprit, eneffet, ce qu’il y avait de grandeur et de dévouement dans ce secretque lui confiait, sans condition aucune, le jeune banquier.Seulement, il lui restait à savoir pourquoi il le lui confiait.
– Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j’ensuis à me demander ce que j’ai à faire avec les Français et avecles partisans des Français, moi, la femme du bibliothécaire, jedirai plus, de l’ami du prince royal.
– C’est vrai, madame ; mais le chevalierSan-Felice n’est plus là pour vous protéger par sa présence, pourvous couvrir par son loyalisme ; et laissez-moi vous direceci, madame : j’ai vu avec terreur que votre maison était decelles qui devaient être marquées d’une croix.
– Ma maison ? s’écria Luisa en selevant.
– Madame, je conçois que ce que je vous disvous étonne, vous révolte même. Mais écoutez-moi jusqu’au bout.Dans des temps comme les nôtres, temps de trouble et d’orage, nuln’est exempt de soupçon, et, d’ailleurs, quand les soupçonsdorment, les dénonciateurs sont là pour les éveiller. Eh bien,madame, j’ai vu, j’ai tenu entre mes mains, j’ai lu de mes yeux unedénonciation, anonyme, c’est vrai, mais tellement précise, qu’iln’y a pas à douter de sa véracité.
– Une dénonciation ? fit Luisaétonnée.
– Une dénonciation, oui, madame.
– Mais une dénonciation contre moi ?
– Contre vous.
– Et que disait cette dénonciation ?demanda Luisa pâlissant malgré elle.
– Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22au 23 septembre de l’année dernière, vous aviez recueilli chez vousun aide de camp du général Championnet.
– Oh ! murmura Luisa sentant la sueur luimonter au front.
– Que cet aide de camp blessé par Pasquale deSimone avait été soustrait par vous à la vengeance de lareine ; qu’il avait été pansé par une sorcière albanaisenommée Nanno ; qu’il était resté six semaines caché chez vous,et n’en était sorti, déguisé en paysan des Abruzzes, que pour allerrejoindre le général Championnet assez à temps pour prendre part àla bataille de Civita-Castellana.
– Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque celaserait, y a-t-il un crime à recueillir un blessé, à sauver la vie àun homme, et faut-il, avant de verser sur ses blessures le baume dubon Samaritain, faut-il s’informer de son nom, de sa patrie ou deson opinion ?
– Non, madame, il n’y a pas crime aux yeux del’humanité ; seulement, il y a crime aux yeux des partis. Maispeut-être les royalistes vous eussent-ils pardonné, madame, si,depuis, vous n’aviez point, en assistant à toutes les soirées de laduchesse Fusco, donné une gravité plus grande à cette dénonciation.Les soirées de la duchesse Fusco, madame, ne sont pas seulement dessoirées : ce sont des clubs où les projets se discutent, oùles lois s’élaborent, où les hymnes patriotiques se composent, semettent en musique, se chantent ; eh bien, madame, vous êtesde toutes ces soirées, et, quoiqu’on sache très-bien que vous yassistez par un autre motif qu’un motif politique…
– Prenez garde, monsieur, vous allez memanquer de respect !
– Dieu m’en garde, madame ! répondit lejeune homme, et la preuve, c’est que c’est un genou en terre quej’achèverai ce que j’ai à vous dire.
Et Backer mit un genou en terre.
– Madame, dit-il, sachant que votre vie étaitcompromise, puisque votre maison était au nombre des maisonsdésignées au couteau des lazzaroni, je suis venu vous apporter untalisman, un signe destiné à vous sauvegarder… Ce talisman, madame,le voici.
Il déposa sur la table une carte sur laquelleétait gravée une fleur de lis.
– Ce signe, ne l’oubliez pas, c’est de porterle pouce de votre main droite à votre bouche et d’en mordre lapremière phalange.
– Il n’était pas besoin de mettre un genou enterre pour me dire cela, monsieur, dit Luisa avec une expression debienveillance qui, malgré elle, illuminait son visage.
– Non, madame, mais pour ce qui me reste àvous dire.
– Dites.
– Il ne m’appartient pas, madame, de pénétrerdans vos secrets ; ce n’est donc point une question que jevous fais, c’est un avis que je vous donne, et vous allez voir sicet avis est non-seulement désintéressé, mais généreux. À tort ou àraison, on dit que ce jeune aide de camp du général français quevous avez sauvé, on dit que vous l’aimez.
Luisa fit un mouvement.
– Ce n’est pas moi qui dis cela, ce n’est pasmoi qui le crois ; je ne veux rien dire, je ne veux riencroire ; je veux que vous soyez heureuse, voilà tout ; jeveux que ce cœur si noble, si chaste, si pur, ne se brise pas sousles atteintes de la douleur ; je veux que ces beaux yeux,amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous disdonc seulement, madame : Si vous aimez un homme, quel qu’ilsoit, d’un amour de sœur ou d’amante, et, si cet homme, commeFrançais, comme patriote, court un risque quelconque à passer icila nuit de vendredi à samedi, sous un prétexte quelconque, éloignezcet homme, afin que, par son absence, il échappe aux massacres, etque je puisse me dire, moi, – ce sera ma récompense : –« À celle qui m’a fait tant souffrir, j’ai épargné unedouleur. » Je me relève, madame, car j’ai dit.
Luisa, devant cette abnégation, si grande etsi simple, sentit les larmes monter à ses yeux et lui mouiller lespaupières. Elle tendit à André sa main, sur laquelle il seprécipita.
– Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puisdeviner d’où vient la trahison, mais à vous je dirai : Ledénonciateur était bien instruit. Je n’ai jamais confié mon secretà personne, mais à vous je dirai : Eh bien, oui ! j’aime,mais d’un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j’aisauvé la vie. Quand j’ai senti cet amour me prendre le cœur avec laviolence d’une irrésistible passion, j’ai voulu partir, quitterNaples, suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à unsort fatal, à un sort mortel, qui m’est prédit, mais pour conserverau chevalier la foi que je lui ai promise, pour garder intact monhonneur de femme. Dieu ne l’a pas voulu : la tempête nous aséparés, la vague qui l’emportait m’a repoussée sur le rivage. Vousme direz que, la tempête calmée, j’eusse dû monter sur le premierbâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. S’il l’eût ordonné,ou s’il eût simplement paru le désirer, je l’eusse fait ; n’yétant point sollicitée, je n’en ai pas eu la force : je suisrestée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révélervotre secret ; si vous avez la vôtre, moi aussi, j’ai lamienne. Suivons chacun la pente où le destin nous entraîne. Quelquepart où le mien me conduise, là où je serai il y aura pour vous uncœur reconnaissant. Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu desplus affreuses tortures, votre nom ne sortira point de ma bouche,je vous le promets !
– Et le vôtre, répondit Backer en s’inclinant,fût-ce sur l’échafaud où je serais monté par vous, ne sortirajamais de mon cœur.
Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur latable la carte fleurdelisée qui devait lui servir de signe dereconnaissance.
Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise etdemeura immobile, perdue dans un abîme de réflexions.
Et d’abord quel pouvait être cet ennemi cachéet anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait dans lamaison, et qui, dans une dénonciation adressée au comité royaliste,avait mentionné les moindres détails de la vie privée deLuisa ?
Quatre personnes seulement connaissaient lesdétails mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo, Michelle Fou, la sorcière Nanno et Giovannina. Le docteur Cirillo !le soupçon ne pouvait pas même s’arrêter sur lui ; Michel leFou eût donné sar vie pour sa sœur de lait.
Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.
La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato etLuisa à une époque où cette dénonciation eût été payée ce qu’ellevalait : elle ne l’avait point fait. On ne pouvait doncattribuer à la cupidité la dénonciation qu’avait reçue Backer, ellene pouvait être l’effet de la haine.
Giovannina : les soupçons s’arrêtèrentet, quoique bien vaguement, se fixèrent sur elle.
Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir dehaïr sa maîtresse ?
Évidemment, aucune ne se présentait à l’espritde Luisa ; cependant, déjà depuis longtemps la jeune femmeremarquait dans l’humeur de sa camériste des altérations qui, tantqu’elle n’avait point eu à s’en rendre compte, lui avaient paru desimples bizarreries de caractère, mais qui maintenant luirevenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans lui donnerune explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre descoups d’œil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, etcela surtout depuis la nuit où, devant s’embarquer, au lieu des’embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d’une façoninattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes demécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuisl’arrivée des Français à Naples, et surtout depuis qu’elle etSalvato s’étaient revus.
Dans son dédain trop grand de l’humbleposition de Giovannina, il ne lui vint pas même à l’idée qu’ellepût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes passions quis’agitaient dans le cœur de la grande dame pussent s’agiter dans lecœur de la paysanne.
Seulement, ces soupçons de haine de la part deGiovannina persistèrent sans que la cause de cette haine lui fûtconnue.
Elle prit la carte fleurdelisée, la mit danssa poitrine, et, s’éclairant elle-même, elle sortit du cabinet duchevalier, en referma la porte et passa dans sa chambre àcoucher.
Dans sa chambre à coucher, elle trouvaGiovannina, qui lui préparait sa toilette de nuit.
Prévenue qu’elle était contre la jeune fille,elle surprit le coup d’œil dont celle-ci l’accueillit à son entréedans sa chambre. Ce coup d’œil malfaisant fut suivi d’un souriregracieux ; mais le sourire ne fut point tellement rapide, quela première impression ne demeurât dans son esprit.
Ne pouvant se douter de ce qui s’était passé,et n’ayant aucune idée des soupçons qui germaient dans le cœur desa maîtresse, Nina voulut entamer une conversation avec elle. Cetteconversation, quelques détours qu’elle eût pris, si Luisa lui eûtpermis de continuer, eût certainement abouti à la visite qu’ellevenait de recevoir ; mais Luisa y coupa court en lui disantsèchement qu’elle n’avait pas besoin de ses services.
Nina tressaillit, – elle n’était pointhabituée à être congédiée si durement, – et, avec son mauvaissourire, elle regagna sa chambre.
La visite du jeune banquier lui donnait fort àpenser. Après lui avoir défendu sa porte, non-seulement Luisa avaitconsenti à le recevoir à deux heures du matin, mais encore ellel’avait reçu loin de tous les regards, les portes fermées, et dansl’appartement du chevalier.
Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeunehomme avec une physionomie sévère ; mais, à son départ, elleétait rentrée dans sa chambre le visage préoccupé seulement,attendri même. On voyait que ses yeux avaient, sinon pleuré, dumoins senti l’humidité des larmes.
Qui avait pu ramener cette fière Luisa à dessentiments plus doux ?
L’amour du beau jeune homme avait-il trouvégrâce dans son cœur, et y avait-il place dans ce cœur pour un amournouveau à côté de l’amour ancien ?
C’était impossible à croire ; cependant,ce qui venait de se passer était bien extraordinaire.
Luisa, nous l’avons dit, avait remarqué lemauvais regard de Giovannina ; mais elle avait à réfléchir surquelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur à trouver.Elle avait à réfléchir sur l’emploi qu’elle ferait de ce secretsans compromettre celui qui le lui avait confié, et comment ellesauverait Salvato sans perdre Backer.
Il fallait, avant tout, qu’elle vît le jeuneofficier ; mais elle ne le voyait jamais que le soir chez laduchesse. Là, leur rencontre était toute naturelle, le salon de laduchesse étant, comme l’avait dit Backer, un véritable club.
Or, c’était bien du temps perdu que d’attendreun soir sur trois jours : c’était un jour de perdu. Il fallaitdonc l’envoyer chercher, et à Michele seul on pouvait confier unmessage de cette espèce.
Elle étendit le bras pour sonnerGiovannina ; mais, depuis dix minutes à peu près qu’ellel’avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa pensaqu’il était plus simple d’aller à la chambre de la jeune fille etde lui porter l’ordre que de la forcer à le venir chercher.
La chambre de Giovannina n’était séparée decelle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait chez laduchesse Fusco.
Cette chambre était fermée par une portevitrée seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que le pasde Luisa fût si léger que Giovannina ne pût l’entendre, soit quel’occupation à laquelle elle se livrait l’absorbât tropprofondément pour qu’elle songeât à autre chose, Luisa, en arrivantà la porte, put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui encouvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une table etécrivant.
Comme peu importait à Luisa de savoir à quiGiovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et toutnaturellement la porte. Mais sans doute il importait à Giovanninaque sa maîtresse ne sût point qu’elle écrivait ; car ellepoussa un faible cri de surprise et se leva pour se placer entreLuisa et sa lettre.
Quoique étonnée que Nina écrivît à troisheures du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa ne luifit aucune question, et se contenta de lui dire :
– Je voudrais voir Michele ce matin d’aussibonne heure que possible : faites-le-lui savoir.
Puis, refermant la porte et rentrant chezelle, Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer salettre.
Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu.Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit dans lamaison : c’était Giovannina qui se levait et sortait pouraccomplir l’ordre de sa maîtresse.
Giovannina fut absente pendant près d’uneheure et demie. Il est vrai qu’elle rentra avec Michele. Pour quela commission de sa maîtresse fût bien faite, elle avait voulu sansdoute la faire elle-même.
Au premier coup d’œil que le lazzarone jetasur Luisa, il comprit qu’il venait de se passer quelque chose degrave.
Luisa était tout à la fois pâle etfiévreuse ; ses yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtrequi dénonce l’insomnie.
– Qu’as-tu donc, petite sœur ? demandaMichele avec inquiétude.
– Rien, répondit Luisa en essayant desourire ; seulement, le plus promptement possible j’ai besoinde voir Salvato.
– Ce ne sera pas difficile, petite sœur, et unsaut est vite fait d’ici au palais d’Angri.
Et, en effet, Salvato logeait, avec le généralChampionnet, rue Toledo, à ce même palais d’Angri où, soixante ansplus tard, logea Garibaldi.
– Alors, dit Luisa, va, et reviensvite !
Michele ne fit qu’un saut, comme il avaitdit ; mais, avant qu’il fût revenu, un soldat de plantonapportait une lettre de Salvato.
Elle était conçue en ces termes :
« Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinqheures, j’ai reçu l’ordre du général de partir pour Salerne et d’yorganiser une colonne que l’on envoie en Basilicate, où, à ce qu’ilparaît, nous avons quelques troubles. J’estime que cetteorganisation, en y mettant toute l’activité possible, me prendradeux jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.
» Si j’espérais, à mon retour, trouver lafenêtre de la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heureavec vous dans la chambre heureuse, je bénirais presquemon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille faveur.
» J’ai laissé au palais d’Angri deshommes chargés de m’apporter mes lettres. J’en attends plusieurs,mais je n’en espère qu’une.
» Oh ! l’adorable soirée que j’aipassée hier ! oh ! l’ennuyeuse soirée que je vais passeraujourd’hui !
» Au revoir, ma belle madone auPalmier ! J’attends et j’espère.
» Votre SALVATO. »
Luisa fit un geste de désespoir.
Si Salvato n’était de retour que vendredisoir, comment aurait-elle le temps de le soustraire au massacre dela nuit ?
Elle aurait le temps de mourir avec lui àpeine !
Le planton attendait une réponse.
Qu’allait répondre Luisa ? Elle n’ensavait rien. Sans doute, la conspiration était organisée à Salernecomme à Naples. Le révélateur n’avait-il pas dit qu’elle devaitéclater à Naples et dans ses environs ?
Elle crut un instant qu’elle allait devenirfolle.
Giovannina, implacable comme la haine, luirépétait que le messager attendait une réponse.
Elle prit une plume et écrivit :
« Je reçois votre lettre, mon frèrebien-aimé. En toute autre circonstance, je me serais contentée devous répondre : « Vous aurez votre fenêtreouverte, » et je vous attendrai dans la chambreheureuse. » Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Jevous enverrai aujourd’hui Michele à Salerne ; il vous porteraune lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt que j’aurai remisun peu d’ordre dans mes idées.
» Si vous quittez votre hôtel, ou lepalais de l’Intendance, ou le logement que vous aurez choisi enfinet où Michele ira vous chercher, dites où vous serez, afin que,partout où vous serez, il vous trouve.
Votre sœur, LUISA. »
Elle ferma, cacheta cette lettre et la remitau planton.
Celui-ci se croisa dans le jardin avecMichele.
Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisasavait déjà, c’est-à-dire l’absence de Salvato et l’ordre qu’ilavait donné de lui envoyer ses lettres à Salerne.
Luisa le pria de rester à la maison. Elleaurait sans doute, dans la journée, quelques commissionsimportantes à lui donner ; peut-être l’enverrait-elle àSalerne.
Puis, plus agitée que jamais, elle rentra danssa chambre et s’y enferma.
Michele, qui avait l’habitude de voir sa sœurde lait si calme, se retourna vers la jeune femme de chambre.
– Qu’a donc ce matin Luisa ? luidemanda-t-il. Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable,elle deviendrait folle, par hasard ?
– Je ne sais, répondît Giovannina ; maiselle est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit,M. André Backer.
Michele vit le mauvais sourire qui passait surles lèvres de Giovannina. Ce n’était point la première fois qu’ille remarquait, mais, cette fois, ce sourire avait une telleexpression de haine, que peut-être allait-il en demanderl’explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée d’unemante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnaità sa physionomie l’impression d’une résolution prise et à laquelleil eût été inutile de s’opposer.
– Michele, dit-elle, tu peux disposer de touteta journée, n’est-ce pas ?
– De toute ma journée, de toute ma nuit, detoute ma semaine.
– Alors, viens avec moi.
Puis, se retournant vers Giovannina :
– Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pasinquiète, dit-elle ; cependant, attendez-moi toute lanuit.
Et, faisant signe à Michele de la suivre, ellesortit la première.
– Madame, pour la première fois de sa vie, nem’a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele ; tâchez donc desavoir d’elle pourquoi.
– Bon ! répondit le lazzarone, ellet’aura vue sourire.
Et il descendit rapidement le perron pourrejoindre Luisa, qui l’attendait impatiente à la porte dujardin.
À Naples, les moyens de locomotion sontfaciles, justement parce qu’il n’y a aucun service officielarrêté.
S’il s’agit, par exemple, d’aller à Salerne etque le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque, onprend une voiture à Castellamare, et l’on est à Salerne en troisheures et demie ou quatre heures.
Si le vent est contraire, on prend une voitureà Naples, à la première place, au premier angle de rue, au premiercarrefour ; on contourne le golfe par Resina, Portici,Torre-del-Greco ; on s’enfonce dans la montagne par la Cava,et l’on arrive à Salerne à peu près dans le même espace detemps.
À peine sur le quai, Michele s’informa du butdu voyage, et, ayant appris que le but du voyage était Salerne,demanda à sa sœur de lait quel était le mode de locomotion qu’ellepréférait.
– Le plus rapide, répondit Luisa.
Michele interrogea des yeux l’horizon ;l’horizon était pur et promettait une journée magnifique. À Naples,le printemps commence en janvier, et, avec le printemps, les beauxjours. Une jolie brise soufflait du large et ridait doucement lasurface du golfe, sur lequel on voyait glisser en tout sens unefoule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont onreconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité àleur coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie demer, qui fut acceptée sans discussion.
Michele descendit sur la plage de Mergellinaet fit prix : moyennant deux piastres, il avait la barque pourvingt-quatre heures.
S’il eût fallu ramer, la barque eût coûté ledouble ; mais on pouvait aller à la voile, et l’absence defatigue fut estimée deux piastres.
Luisa, enveloppée dans une mante de voyage quilui cachait entièrement le visage, descendit dans la barque ets’assit sur le manteau de Michele plié en quatre.
La petite voile triangulaire fut orientée, etla barque partit, gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvreses ailes.
On rasa la pointe du château de l’Œuf, surlequel flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeautricolore napolitain, et l’on coupa diagonalement le golfe, lesillage du bateau formant la corde de l’arc.
Les deux mariniers avaient reconnu Michele.Malgré son brillant uniforme, ou peut-être même à cause de cela, laconversation s’engagea sur les affaires du temps.
Michele était un des auditeurs les plusassidus de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote qui, mandépar Cirillo, avait assisté à ses derniers moments le sbire blessépar Salvato. Il avait traduit l’évangile en patois napolitain, etexpliquait aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui leurétait parfaitement inconnu.
L’esprit souple et facile du jeune lazzarones’était rapidement imprégné de l’esprit démocratique dont lesouffle divin anime ce grand livre ; et, prosélyte de laRévolution, il ne manquait jamais une occasion de lui faire desprosélytes.
Aussi, dès que l’on fut en marche et qu’aprèsavoir d’un regard insouciant interrogé l’horizon, les deuxmariniers eurent abandonné leur barque à la brise du nord-ouest,Michele leur adressa-t-il la parole.
– Eh bien, leur demanda-t-il en se frottantles mains, vous êtes contents, mes bons amis, j’espère ?
– Contents de quoi ? demanda le plusvieux des deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier sonbonheur à la mesure de celui de Michele.
– Sans doute, vous pourrez pêcher partout dansle golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella, sans que letyran vous en empêche.
– Quel tyran ? demanda toujours le plusvieux.
– Comment, quel tyran ? Mais Ferdinand,je suppose.
– On n’est point un tyran, parce que l’onpêche chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partagerentièrement les opinions de son aîné, et qu’on empêche les autresd’y pêcher.
– Comment ! tu prétends que la mer est auroi ?
– Certainement que je le prétends.
– Eh bien, moi, je soutiens que la mer est àtoi, à moi, à tout le monde.
– Tu as là une drôle d’idée.
– Sans doute. Et la preuve…
– Voyons la preuve.
– Écoute bien ceci.
– Nous écoutons.
– La terre est aux riches.
– Tu en conviens.
– Oui ; et la preuve qu’elle est à eux etqu’ils y ont des droits, c’est qu’elle est divisée entre eux pardes murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques, tandisque fais-moi un peu le plaisir de me montrer les limites, lesbornes, les haies, les fossés et les murs de la mer !
Un des deux mariniers voulut faire uneobservation.
– Attends, dit Michele, je n’ai pas fini. Laterre, pour qu’elle produise, il faut la labourer,l’ensemencer ; la mer se laboure toute seule et s’ensemenced’elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons de soles, derougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de homards,de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y ena ; les moissons succèdent aux moissons, sans qu’on ait besoind’engraisser ou de fumer la mer. C’est ce qui me fait dire :la terre est aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or,il faut être un tyran, et un tyran abominable, pour ôter auxpauvres ce que Dieu leur a donné, quand l’Évangile dit :« Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »
– Hum ! hum ! fit le plus éloquentdes deux mariniers, embarrassé un instant.
– Voyons, réponds à cela, dit Michele secroyant déjà vainqueur.
– Eh bien, oui, je réponds.
– Que réponds-tu ?
– Je réponds que le roi a un casino àMergellina…
– Oui, celui où il vendait son poisson.
– Un palais à Naples, un château à Portici,une villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.
– Eh bien, que prouve cela ?
– Cela prouve que le golfe est à lui, sinon lamer. Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe,nous ?
– Oui, répéta le second marinier, encouragépar la polémique du premier, est-ce que nous avons des châteaux surle bord du golfe ? Et toi, tout le premier, avec tes beauxhabits, en as-tu ? Réponds.
– Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pasun grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella, avec desportes pour laisser passer les barques et les vaisseaux ?
– Il est assez riche pour cela, s’il levoulait faire.
– Oui ; mais il n’est point assezpuissant ; et rien qu’à la première tempête, Dieu, ensoufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux deJéricho.
– Mais, alors, pourquoi, puisque toute sortede prospérités devaient nous arriver, du moment que les Françaisseraient maîtres de Naples, pourquoi le pain et le macaronisont-ils toujours au même prix que du temps du tyran ?
– C’est vrai : mais la municipalité arendu un décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le prixdu pain et du macaroni au-dessous de l’ancien cours.
– Pourquoi au 15 février et pas tout desuite ?
– Parce que le tyran a fait vendre à ses amisles Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent desPouilles et de Barbarie ; il faut bien donner le temps àd’autres d’arriver. Que devons-nous faire en les attendant ?Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous sadomination. Les Français n’ont-ils pas fait ce qu’ils ont pufaire ? N’ont-ils pas aboli le privilège de la pêche ?Tout le monde ne peut-il pas pêcher aujourd’hui dans les réservesdu roi ?
– Ça, c’est vrai.
– Et n’y trouvez-vous pas des poissons enabondance ?
– Le fait est que c’est à croire qu’il avaitchoisi pour lui le plus beau et le meilleur.
– N’ont-ils pas aboli l’impôt dusel ?
– C’est vrai.
– L’impôt de l’huile ?
– C’est vrai.
– L’impôt sur le poisson séché ?
– C’est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli letitre d’excellence ?Qu’est-ce qu’elle leur a fait,cette pauvre excellence ? Elle ne coûtait rien àpersonne.
– À cause de l’égalité.
– Qu’est-ce que cela, l’égalité ? Est-ceque nous connaissons cela, nous ?
– Et voilà justement le malheur, c’est quevous ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes, desducs ; aujourd’hui, il n’y a que des citoyens. Tu es citoyen,toi, comme le prince de Maliterno, comme le duc de Rocca-Romana,comme les ministres, comme le maire, comme les conseillersmunicipaux !
– À quoi cela m’avance-t-il ?
– À quoi cela t’avance ?
– Oui, je te le demande.
– Regarde-moi.
– Je te regarde.
– Suis-je habillé comme toi ?
– Il s’en faut.
– Eh bien, voilà ce que c’est que l’égalité,Giambardella. L’égalité, c’est pouvoir, étant né lazzarone, devenircolonel… Autrefois, les seigneurs étaient colonels dans le ventrede leur mère. Es-tu venu au monde avec un parchemin dans ta pocheet des galons sur tes manches, toi ? As-tu vu nos femmes fairede pareils enfants ? Non, c’étaient les nobles qui enfaisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à quoi ?À l’égalité. Avec l’égalité, tu peux devenir lieutenant de marine,ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.
Giambardella fit un geste de doute.
– Il faudra du temps pour arriver là,dit-il.
– Bon ! répondit Michele, il ne faut pastout demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui esttout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernementd’aujourd’hui est, comme on dit, un gouvernement provisoire, cen’est point encore la république. La constitution qui doit fairenotre bonheur se discute : quand elle sera faite, nouspourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir unecomparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme lechevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, saventpourquoi les saisons changent ; nous autres imbéciles, nousnous apercevons seulement que nous avons chaud et froid. Nous enavons souffert bien d’autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nousy avons survécu : guerres, pestes, famines, sans compter lestremblements de terre. Les savants disent que nous serons heureuxsous la république ; ils se réunissent et travaillent à notrebien ; laissons-leur le temps d’accomplir leur ouvrage.
Et il ajouta sentencieusement :
– Celui qui veut récolter vite sème des radis,et, au bout d’un mois, mange des radis ; celui qui veut dupain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi de larépublique : c’est le blé du peuple. Attendons patiemmentqu’il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.
– Amen ! dit Giambardella fortébranlé, sinon convaincu, par la démonstration de Michele. Mais,c’est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu’il faudra quel’homme travaille pour vivre, il ne sera point parfaitementheureux.
– Dame, fit Michele, il y a du vrai làdedans ; mais, que veux-tu ! il paraît que cela ne peutpas être autrement, et la preuve, c’est que voilà le vent qui tombeet que tu vas être obligé d’amener ta voile et de ramer jusqu’àCastellamare.
En effet, depuis quelques minutes, le ventmollissait et la voile battait contre le mât. Les mariniersl’abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir,commencèrent à ramer.
Heureusement, on était arrivé à la hauteur deTorre-del-Greco, et, après trois quarts d’heure de nage, on abordaà Castellamare.
Les mariniers payés, Michele se mit en quêted’une voiture, et l’on partit pour Salerne, où l’on arriva deuxheures après.
La voiture s’arrêta à l’Intendance. Là,Michele s’informa et apprit que Salvato venait de la quitter, il yavait une demi-heure à peine, et on lui dit qu’on le trouverait àl’hôtel de la Ville.
Le cocher reçut l’ordre d’aller à l’hôtel dela Ville.
Salvato était dans son appartement, et avaitdit que, si quelqu’un venait de Naples, on l’introduisit àl’instant même près de lui.
Il était évident qu’il avait reçu la réponsede la lettre adressée à Luisa, et qu’il attendait Michele.
Lorsque s’ouvrit sa porte, il se leva vivementpour aller au-devant du messager ; mais, en voyant entrer unefemme au lieu d’un homme qu’il attendait, il jeta un cri desurprise, puis, en reconnaissant Luisa au lieu de Michele, un cride joie.
Son premier mouvement fut de bondir vers lajeune femme, de la serrer contre son cœur et d’appuyer ses lèvrescontre ses lèvres.
Ce fut au tour de Luisa de pousser un crid’étonnement et de bonheur. Elle n’avait jamais été si complétementabandonnée aux bras de son amant, et, sous la flamme de ce baiser,elle avait éprouvé une sensation de volupté telle, que cettesensation ne s’était arrêtée que sur les limites de la douleur.
Michele n’avait point dépassé le seuil de laporte, et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du pied etse tint dans la chambre qui précédait celle des deux amants.
– Vous ! vous ! s’écria Salvato.Vous êtes venue vous-même !
– Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato ;car ni messager si habile qu’il fût, ni lettre si pressante qu’ellefût, ne pouvaient me remplacer.
– Vous avez raison, ma sœur chérie. Quipourrait, fût-ce l’ange de l’amour lui-même, remplacer votreprésence bénie ? Est-ce que toutes les flammes de la terreréunies pourraient remplacer un rayon de soleil ? Mais enfin,qui me vaut un pareil bonheur ? Vous savez, chère Luisa, queje ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai lacause qui vous amène.
– Ce qui m’amène, Salvato, – écoute bienceci ! – c’est la certitude que tu ne sauras pas me refuserune prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle je tedirai que ma vie est attachée ; c’est que tu m’accorderas mademande sans t’informer pourquoi cette demande t’estadressée ; c’est que, lorsque je te dirai : « Faiscela ! » tu le feras aveuglément, sans discussion, sansretard, à l’instant même.
– Et tu as eu raison de compter sur monobéissance, Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon devoir nicontre mon honneur.
– Oh ! je me doutais bien que tu allaisme faire quelque objection du genre de celle-là. Contre tondevoir ! contre ton honneur ! N’as-tu pas fait ton devoirjusqu’aujourd’hui, au delà du devoir ? Ton honneur, ne l’as tupas porté assez haut pour qu’il ne puisse recevoir aucuneatteinte ? Il ne s’agit point de ton honneur, il ne s’agitpoint de ton devoir ; il s’agit de savoir si tu m’obéirasaveuglément dans une circonstance où il est question de ma vie.
– Ta vie ! Quel risque peut courir tavie, je te le demande ?
– Crois-tu en moi, Salvato ?
– Comme je croirais dans l’ange de lavérité.
– Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire,sans objection et sans lutte.
– Dis.
– Demande à ton général, aujourd’hui, pourRome, par exemple, une mission qui te fasse sortir du royaume avantvendredi soir.
Salvato regarda Luisa avec un profondétonnement.
– Que je demande une mission qui m’éloigne duroyaume, c’est-à-dire qui me sépare de toi ! répondit Salvato.Quel besoin as-tu donc de me voir loin de toi ?
– Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais,t’avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement à tescôtés comme j’y suis maintenant, ce serait le vœu de mon cœur, lebonheur de ma vie ; mais, que veux-tu ! il y a des chosesmystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. Crois-moi quandje te dis : nous sommes menacés d’un grand malheur,épargne-nous ce malheur en t’éloignant.
– Ce malheur qui nous menace, car ilme semble, ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et pourtoi ?…
– Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moiencore que pour toi.
– Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato,vient-il de la Sicile ? Le chevalier San-Felice a-t-il dessoupçons et rentre-t-il à Naples ?
– Le chevalier n’a pas de soupçons et nerentre point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et medisait le premier mot de ces soupçons, je me jetterais à ses piedset je lui dirais : « Pardonne-moi, mon père ! unamour irrésistible, une indomptable fatalité m’a entraînée verslui. Je l’aime plus que ma vie, puisque je l’aime plus que mondevoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, aulit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi,pardonne-nous ! » Et il nous pardonnerait. Non : lamenace est plus terrible et ne vient point de là.
– D’où vient-elle donc, alors ?Dis-le ; et, au lieu de fuir devant elle comme un enfant, on yfera face comme un homme et comme un soldat.
– Tu ne peux point y faire face, tu ne peuxpas la combattre ; là est le malheur ; tu peux l’éviter,voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te dis.
– Chère Luisa, permets à ma raison de serévolter contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un danger queje connaîtrais, à plus forte raison un danger inconnu.
– Ah ! voilà justement ce que jecraignais. Le démon de l’orgueil est là qui te dit :« Résiste ! » Cependant, si j’avais la prescienced’un tremblement de terre qui dût t’engloutir, d’un orage dont lafoudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais :« Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la foudre, »je te conseillerais quelque chose contre ton devoir ou contre tonhonneur ?
– Oui, si, placé par mon général à un postequelconque, j’abandonnais ce poste, dans la crainte d’un dangerimaginaire ou réel.
– Eh bien, Salvato, si ma prière prenait uneautre forme, si je te disais : « J’ai à faire à Rome unvoyage indispensable ; j’ai peur de traverser seule cesimplacables bandes de brigands ; demande à ton général lapermission d’accompagner une sœur, une amie, » ne lademanderais-tu pas ?
– Attends que ce que j’ai à faire ici soitachevé, et, samedi matin, je te le promets, je demande un congé dehuit jours au général.
– Samedi matin ! C’est trop tard !c’est trop tard !… Ah ! mon Dieu, inspirez-moi ! Quefaire, que dire pour le décider ?
– Une chose bien simple, ma Luisa :transmets-moi tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer monabsence, et fais-moi juge de la question ; tu seras sûre alorsde ne pas m’entraîner dans quelque fausse voie où s’égarerait monhonneur.
– Et voilà justement ce qui fait ma situationfausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu doutes. C’estque, moi aussi, j’ai, quoique femme, mon honneur d’honnête homme,si je puis dire cela ; c’est que j’ai reçu une confidence,c’est que j’ai promis, c’est que j’ai juré, c’est que j’ai fait unserment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui me l’afaite ; car sa confiance en moi a été telle, que, tout enmettant sa vie entre mes mains, il ne m’a demandé aucunegarantie.
– Et comment ne m’as-tu rien dit de cela hierau soir ?
– Hier au soir, je n’en savais rien.
– Alors, dit Salvato en regardant fixementLuisa, c’est le jeune homme qui t’attendait chez toi et qui n’estsorti de chez toi qu’à trois heures du matin, qui est venu te fairecette confidence que tu ne peux révéler.
Luisa pâlit.
– Qui t’a dit cela, Salvato ?demanda-t-elle.
– C’est donc vrai ?
– Oui, c’est vrai. Mais est-il possible, monbien-aimé Salvato, qu’après l’avoir quittée, tu aies eu l’idéed’épier ta Luisa ?
– Moi, t’épier, faire le rôle de jaloux autourd’un ange ? Dieu me garde, je ne dirai pas d’une pareillefolie, mais d’une pareille lâcheté ! Ma Luisa peut recevoirqui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans que jamais, dema part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa chasteté.Non, je n’ai point cherché à voir ; non, je n’ai point vu.J’ai reçu cette lettre un quart d’heure avant ton arrivée, par undes messagers que j’avais laissés pour m’apporter macorrespondance ; je la lisais quand tu es entrée, et je medemandais quelle âme abjecte pouvait vouloir semer entre toi et moila plante amère du doute.
– Une lettre ? demanda Luisa ; tu asreçu une lettre ?
– La voici ; tiens, lis.
Et Salvato, en effet, présenta à Luisa unelettre visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent leurplume à l’amour comme à la haine et que vont chercher, pour leurssombres projets, les dénonciateurs anonymes.
Luisa lut la lettre ; elle était conçueen ces termes :
« M. Salvato Palmieri est prévenuque madame Luisa San-Felice a trouvé chez elle, en rentrant de chezla duchesse Fusco, un homme jeune, beau et riche, avec lequel elleest restée enfermée jusqu’à trois heures du matin.
» Cette lettre est d’un ami, désespéré devoir M. Salvato Palmieri si mal placer son cœur. »
Luisa vit, comme à la lueur d’un éclair,Giovannina écrivant dans sa chambre et se levant pour lui cacher cequ’elle écrivait. Mais l’idée que cette jeune fille qui lui devaittant pouvait la trahir s’écarta rapidement, et d’elle-même, de sonesprit.
– Il n’y a pas dans cette lettre un mot qui nesoit vrai, mon ami ; par bonheur, soit que celui ou celle quil’a écrite ne sache pas le nom de l’homme que j’ai reçu, soitqu’elle n’ait pas voulu le dire, Dieu a permis que ce nom ne s’ytrouvât point.
– Et pourquoi, chère Luisa, est-ce unepermission de Dieu ?
– Parce que, s’il s’y trouvait, j’étais, auxyeux de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une femme sansfoi, sans honneur, une dénonciatrice enfin.
– Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenuplus sombre ; car, s’il y était, je me trouvais, d’après ceque je devine maintenant, obligé de tout dire au général.
– Et que devines-tu ?
– Que cet homme, pour un motif quelconque queje ne cherche point à approfondir, est venu te révéler quelqueconspiration qui menace ma vie, celle de mes compagnons, la sûretédu nouveau gouvernement, et voilà pourquoi, dans ton irréflexiondévouée, tu voulais m’éloigner, me faire passer la frontière, memettre hors de l’atteinte des conspirateurs ; voilà pourquoitu ne voulais pas me révéler le danger que je devais fuir, parcequ’un tel danger, je ne le fuirais pas.
– Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé,et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui m’aavertie ; et alors, toi, l’homme d’honneur, l’esprit juste, lecœur loyal, tu me conseilleras.
– Dis, ma bien-aimée Luisa, dis ; jet’écoute. Oh ! si tu savais combien je t’aime ! Parle,parle ! Contre moi, contre ma poitrine, sur moncœur !
La jeune femme resta un instant la têterenversée, les yeux fermés, la bouche entr’ouverte, aux bras dujeune homme ; puis, comme s’arrachant à un rêvedélicieux :
– Oh ! mon ami, dit-elle, pourquoi nenous est-il point donné de vivre ainsi, loin des troublespolitiques, loin des révolutions, loin des conspirateurs !Quelles délices ce serait, une pareille vie ! Dieu ne le veutpas ; soumettons-nous à Dieu !
Luisa poussa un soupir et passa sa main surses yeux ; puis :
– C’est ce que tu as dit, mon ami,continua-t-elle. Oh ! pourquoi cet homme m’a-t-il fait cetteconfidence ? Ne valait-il pas mieux que nous mourussionsensemble ?
– Explique – toi, ma bien-aimée.
– Une conspiration contre-révolutionnaire doitéclater dans la nuit de jeudi à vendredi : tous les Français,tous les patriotes dont les maisons seront marquées dans la soirée,doivent être massacrés pendant la nuit, à l’exception de ceux quipourront présenter cette carte et faire ce signe dereconnaissance.
Et Luisa montra à Salvato la cartefleurdelisée et fit le signe indiqué par André Backer.
– Une carte avec une fleur de lis, répétaSalvato, se mordre la première phalange du pouce. (Tels étaient, ons’en souvient, les signes de salut.) Les malheureux ! qu’onveut arracher à l’esclavage et qui veulent être esclaves à toutprix !
– Eh bien, maintenant que je t’ai toutraconté, dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune homme,que faut-il faire ? Réfléchis et conseille-moi.
– Il est inutile de réfléchir, ma Luisabien-aimée. Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet hommea voulu te sauver.
– Et toi aussi ; car il sait tout, tablessure, les soins que j’ai pris de toi, ton séjour de sixsemaines chez la duchesse ; il sait notre mutuel amour, et ilm’a dit : « Sauvez-le avec vous. »
– Raison de plus, comme je te le disais, pourrépondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu noussauver : sauvons-le.
– Comment cela ?
– En lui disant : « Votre complotest découvert ; le général Championnet est prévenu ; oùvous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez unerésistance désespérée ; vous allez inutilement faire couler lesang dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnezl’étranger ; le conseil que vous m’avez donné, suivez-le.
– C’est l’honneur lui-même qui parle par tavoix, mon Salvato ; ce que tu me dis de faire, je le ferai.Mais écoute donc.
– Quoi ?
– Il m’a semblé entendre du bruit dans cettechambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on ? sommes-nousépiés ?
Salvato s’élança : la chambre étaitvide.
– Nul n’était dans cette chambre que Michele,dit-il ; vois-tu un malheur à ce que Michele nous aitentendus ?
– Non, car il ignore le nom de la personne quiest venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa enriant, tu en as fait un tel patriote, qu’il serait capable d’allertout courant le dénoncer.
– Et bien, dit Salvato, tout est convenuainsi, et ta conscience est en repos, n’est-ce pas ?
– Tu m’assures que nous avons agi selon toutesles lois de la loyauté ?
– Je te le jure.
– Tu es bon juge en matière d’honneur,Salvato, et je te crois. À son retour à Naples, je préviendrai lechef des conjurés. Son nom n’est point sorti de ma bouche, mêmevis-à-vis de toi. Il ne peut donc être compromis en rien ; ou,s’il l’est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne pensons plus qu’ànous, au bonheur d’être ensemble. Tout à l’heure, je maudissais lestroubles politiques, les révolutions, les conspirateurs… j’étaisfolle. Sans les troubles politiques, tu n’eusses point été envoyé àNaples par ton général ; sans les révolutions, je ne t’eussepas connu ; sans les conspirateurs, je ne serais pas à cetteheure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait, ellessont bien faites.
Et la jeune femme, toute joyeuse, touteconsolée, toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.
Qui donc a dit – auteur sacré ou profane, jene sais plus qui et n’ai point le temps de chercher, – qui donc adit : « L’amour est puissant comme lamort ? »
Ceci, qui a l’air d’une pensée, n’est qu’unfait, et un fait inexact.
César dit, dans Shakspeare, ou plutôtShakspeare fait dire à César : « Le danger et moi sommesdeux lions nés le même jour, et je suis l’aîné. »
L’amour et la mort aussi sont nés le mêmejour, le jour de la création ; seulement, l’amour estl’aîné.
On a aimé avant que de mourir.
Lorsque Ève, à la vue d’Abel tué par Caïn,tordit ses bras maternels et s’écria « Malheur !malheur ! malheur ! la mort est entrée dans lemonde ! » la mort n’y était entrée qu’après l’amour,puisque ce fils que la mort venait d’enlever au monde était le filsde son amour.
Il est donc imparfait de dire :« L’amour est puissant comme la mort ; » il fautdire : « L’amour est plus puissant que la mort, »puisque tous les jours l’amour combat et terrasse la mort.
Cinq minutes après que Luisa eut dit :« Bénies soient les choses que Dieu fait : elles sontbien faites ! » Luisa avait tout oublié, jusqu’à la causequi l’avait amenée près de Salvato ; elle savait seulementqu’elle était près de Salvato, et que Salvato était prèsd’elle.
Il fut convenu entre les jeunes gens qu’ils nese quitteraient que le soir ; que, le soir même, Luisa verraitle chef de la conspiration, et que, le lendemain, quand il auraiteu le temps de donner contre-ordre et de se mettre en sûreté, luiet ses complices, Salvato dirait tout au général, qui s’entendraitavec le pouvoir civil pour prendre les mesures nécessaires àl’avortement du complot, en supposant que, malgré l’avis de laSan-Felice, les insurgés s’obstinassent dans leur entreprise.
Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunesgens furent tout à leur amour.
Être tout à l’amour, quand on est bienréellement amoureux, c’est emprunter les ailes des colombes ou desanges, s’envoler bien loin de la terre, se reposer sur quelquenuage de pourpre, sur quelque rayon de soleil, se regarder, sesourire, parler bas, voir l’Éden sous ses pieds, le paradis sur satête, et, dans l’intervalle de ces deux mots magiques, mille foisrépétés : « Je t’aime ! » entendre les chœurscélestes.
La journée passa comme un rêve. Fatigués dubruit de la rue, à l’étroit entre les quatre murs d’une chambre,aspirant à l’air, à la liberté, à la solitude, ils se jetèrent dansla campagne, qui, dans les provinces napolitaines, commence àrevivre à la fin de janvier. Mais, là, aux environs de la ville, onrencontrait un importun à chaque pas. L’un des deux dit ensouriant : « Un désert ! » L’autrerépondit : « Pœstum ! »
Une calèche passait : Salvato appela lecocher, les deux amants y montèrent ; le but du voyage futindiqué, les chevaux partirent comme le vent.
Ni l’un ni l’autre ne connaissaient Pœstum.Salvato avait quitté l’Italie méridionale avant, pour ainsi dire,que ses yeux fussent ouverts, et, quoique le chevalier eût vintfois parlé de Pœstum à Luisa, il n’avait jamais voulu l’y conduire,de peur de la malaria.
Eux n’y avaient pas même songé. L’un d’eux, aulieu de Pœstum, eût nommé les marais Pontins, que l’autre eûtrépété : « Les marais Pontins. » Est-ce que lafièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur eux !Le bonheur n’est-il point le plus efficace des antidotes ?
Luisa n’avait rien à apprendre sur leslocalités que l’on traverse en contournant ce golfe magnifique qui,avant que Salerne existât, s’appelait le golfe de Pœstum. Etcependant, comme une curieuse et ignorante élève en archéologie,elle laissait parler Salvato parce qu’elle aimait à l’entendre.Elle savait d’avance tout ce qu’il allait dire, et cependant ilsemblait qu’elle entendit pour la première fois tout ce qu’ildisait.
Mais ce qu’aucun écrit n’avait pu fairecomprendre ni à l’un ni à l’autre, c’est la majesté du paysage,c’est la grandeur des lignes qui se déroulèrent à leurs yeux quand,à l’un des détours de la route, ils aperçurent tout à coup lestrois temples se détachant, avec leur chaude couleur feuille morte,sur l’azur foncé de la mer. C’était bien là ce qui devait rester dela rigide architecture de ces tribus helléniques, nées au pied del’Ossa et de l’Olympe, qui, au retour d’une expédition infructueusedans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils d’Hercule,trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes ; et qui, ayantabandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens,s’établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom deDoride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent auxPelasges, qu’ils poursuivirent jusqu’en Attique, Messène etTyrenthe, célèbres encore aujourd’hui par leurs ruinestitaniques ; l’Argolide, où ils trouvèrent le tombeaud’Agamemnon ; la Laconie, dont ils réduisirent les habitants àl’état d’ilotes, et où ils firent de Sparte la vivantereprésentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue futl’interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée parces conquérants, hostiles ou indifférents à l’industrie, auxlettres et aux arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres deMessénie, ils eurent besoin d’un poëte, empruntèrent Tyrtée auxAthéniens.
Comment purent-ils vivre dans ces mornesplaines de Pœstum, ces rudes fils de l’Olympe et de l’Ossa, aumilieu de la civilisation de la Grande Grèce, où les brises du sudleur apportaient les parfums de Sybaris, et le vent du nord, lesémanations de Baïa ? Aussi, au milieu de leurs champs derosiers, qui fleurissaient deux fois l’an, élevèrent-ils, comme uneprotestation contre ce doux climat, contre cette civilisationélégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terriblestemples de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sontaujourd’hui encore ce qu’ils étaient du temps d’Auguste, etvoulurent-ils laisser à l’avenir ce lourd spécimen de leur art,puissant comme tout ce qui est primitif.
Aujourd’hui, rien ne reste des conquérants deSparte que ces trois squelettes de granit, où, entourée de miasmesmortels, règne la fièvre, et cette enceinte de murailles tracée parun inflexible cordeau et dont on peut suivre en une heure, par lesbossellements du terrain, le quadrilatère exigu. Ces quelquesfantômes errants, dévorés par la mal’aria, qui regardent levoyageur d’un œil cave et curieux ne sont, certes, pas plus leursdescendants que ces herbes insalubres ou vénéneuses qui poussentdans des marais fétides ne sont les rejetons de ces rosiers dontles voyageurs qui venaient de Syracuse à Naples voyaient de loin laterre couverte et sentaient en passant les parfums.
À cette époque où l’archéologie était inculteet où la couleuvre frileuse rampait seule dans les ruinessolitaires, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un chemin pourconduire à ces temples ; il fallait traverser ces herbesgigantesques sans savoir sur quel reptile on risquait de mettre lepied. Luisa, au moment d’entrer dans ces jungles putrides, semblahésiter ; mais Salvato la prit dans ses bras comme il eût faitd’un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson, etne la déposa que sur les degrés du plus grand des temples.
Laissons-les à cette solitude qu’ils étaientvenus chercher si loin, à cet amour profond et mystérieux qu’ilsessayaient de cacher à tous les regards et qu’une plume jalouseavait dénoncé à un rival, et voyons quelle avait été la cause de cebruit que les deux amants avaient entendu dans la chambre contiguë,qui les avait un instant d’autant plus inquiétés qu’ils en avaientvainement cherché la cause.
Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisaet ne s’était arrêté que sur le seuil de l’appartement de Salvato,au moment où le jeune officier s’était élancé au-devant de Luisa etl’avait pressée contre son cœur. Alors, il s’était discrètementretiré en arrière, quoiqu’il n’eût rien de nouveau à apprendre surle sentiment que se portaient l’un à l’autre les deux amants, ets’était assis, sentinelle attentive, près de la porte, attendantles ordres ou de sa sœur de lait ou de son chef debrigade !
Luisa avait oublié que Michele fût là.Salvato, qui savait pouvoir compter sur sa discrétion, ne s’eninquiétait point, et la jeune femme, on s’en souvient, après avoircommencé par des instances pour faire fuir sans explication sonamant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom du chef de laconspiration.
Mais le nom du chef de la conspiration.Michele le savait.
Le chef de la conspiration, Luisa l’avouaitelle-même à Salvato, c’était le jeune homme qui l’avait attenduejusqu’à deux heures du matin, qui n’était sorti de chez elle qu’àtrois, et Giovannina avait dit à Michele, répondant à cettequestion du jeune lazzarone : « Qu’a donc Luisa, cematin ? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable,elle deviendrait folle, par hasard ? » Giovannina avaitdit, ne comprenant pas la terrible importance de sa réponse :« Je ne sais ; mais elle est ainsi depuis la visite quelui a faite, cette nuit, M. André Backer. »
Donc, c’était M. André Backer, lebanquier du roi, ce beau jeune homme si follement épris de Luisa,qui était le chef de la conspiration.
Maintenant, quel était le but de cetteconspiration ?
D’égorger dans une nuit les six ou huit milleFrançais qui occupaient Naples, et, avec eux, tous leurspartisans.
Michele, à ce projet de nouvelles Vêpressiciliennes, s’était senti frémir dans son beau costume.
Il était un partisan des Français, lui, et undes plus chauds ; il serait donc égorgé un des premiers, ouplutôt pendu, puisqu’il devait être colonel et pendu, et qu’ilétait déjà colonel.
Si la prédiction de Nanno devait se réaliser,Michele tenait au moins à ce que ce fût le plus tard possible.
Le délai qui lui était donné du jeudi matin àla nuit du vendredi ne lui paraissait point assez long.
Il lui sembla donc qu’en vertu de ceproverbe : « Il vaut mieux tuer le Diable que le diablene nous tue, » il n’avait pas de temps à perdre pour se mettreen défense contre le diable.
Cela lui était d’autant plus facile, que saconscience, à lui, n’était nullement agitée par les doutes quibouleversaient celle de sa sœur de lait. On ne lui avait faitaucune confidence, il n’avait fait aucun serment.
La conspiration, il l’avait surprise enécoutant à la porte, comme le rémouleur, celle de Catilina ;et encore, il n’avait pas écouté, il avait entendu, voilà tout.
Le nom du chef du complot, il le devinaitparce que Giovannina le lui avait dit sans lui recommander le moinsdu monde le secret.
Il lui parut que c’était en laissants’accomplir les projets réactionnaires de MM. Simon et AndréBacker qu’il mériterait véritablement le nom de fou, qu’on luiavait, à son avis, donné un peu légèrement, et qu’au contraire,devant les contemporains et la postérité, il mériterait, ni plus nimoins que Thalès et Solon, le nom de sage si, empêchant lacontre-révolution d’avoir lieu, au prix de la vie de deux hommes,il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille.
Il était donc, sans perdre de temps, sorti dela chambre contiguë à celle où se tenaient les deux amants, et, ensortant, avait refermé la porte derrière lui, de manière quepersonne ne pût entrer sans être entendu.
C’était le bruit de cette porte qui avaitinquiété Luisa et Salvato, lesquels eussent été bien plus inquietsencore si, sachant que c’était Michele le Fou qui l’ouvrait, ilseussent su dans quel but la fermait Michele le Sage.
Michele, en sortant de l’hôtel de laVille, se jeta dans un calessino, au cocher duquel ilpromit un ducat si dans trois quarts d’heure il était àCastellamare.
Le cocher partit au galop.
J’ai raconté, il y a longtemps, l’histoire deces malheureux chevaux-spectres qui n’ont que le souffle et quivont comme le vent.
En quarante minutes, celui qui conduisaitMichele eut franchi l’espace qui sépare Salerne deCastellamare.
Michele avait d’abord eu l’idée, en arrivantsur le pont et en voyant Giambardella orienter sa voile pourprofiter d’une saute de vent qui avait eu lieu, de remonter à bordde la barque et de revenir à Naples avec lui. Mais le vent, quiétait tombé une fois, pouvait tomber encore, ou, ayant sauté unepremière fois du sud-est au nord-est, sauter une seconde surquelque autre point du compas, où il deviendrait tout à faitcontraire, et où il faudrait recourir à la rame. Tout cela étaitexcellent pour un fou, mais véritablement trop chanceux pour unsage.
Il résolut donc de s’arrêter à la locomotionterrestre, et, pour aller plus vite, de diviser sa route en deuxrelais : un premier, de Castellamare à Portici ; unsecond, de Portici à Naples.
De cette façon, et moyennant un ducat parchaque relais, il pouvait être en moins de deux heures au palaisd’Angri.
Nous disons au palais d’Angri, parce quec’était d’abord avec le général Championnet que Michele désiraitconférer.
Car Michele, tout en allant au galop de soncheval, et tout en se grattant désespérément la tête, comme onherse une terre, pour y faire germer des idées, Michele sentaits’éveiller dans son esprit toute sorte de scrupules.
C’était un honnête garçon et un cœur loyal queMichele, et, au bout du compte, il se faisait dénonciateur.
Oui ; mais, en se faisant dénonciateur,il sauvait la République.
Il était donc à peu près, et même tout à fait,décidé à dénoncer le complot ; il n’hésitait plus que sur lafaçon de le dénoncer.
Or, en allant trouver le général Championnet,et en le consultant comme il ferait d’un confesseur sur un cas deconscience, il s’éclairerait de l’avis d’un homme qui, aux yeux deses ennemis mêmes, passait pour un modèle de loyauté.
Voilà pourquoi nous avons dit qu’en moins dedeux heures, il pouvait être au palais d’Angri, au lieu de direqu’en moins de deux heures, il pouvait être au ministère de lapolice.
Et, en effet, grâce au relais de Portici,grâce au ducat français donné à chaque relais, une heure cinquanteminutes après être parti de Castellamare, Michele mettait le piedsur la première marche de l’escalier du palais d’Angri.
Le lazzarone s’était informé si le généralChampionnet était chez lui, et avait reçu du factionnaire uneréponse affirmative.
Mais, dans l’antichambre, le planton lui ditque le général ne pouvait recevoir, étant fort occupé avec lesarchitectes qui avaient fait les projets du tombeau de Virgile.
Il répondit qu’il arrivait pour une chose bienautrement importante que le tombeau de Virgile, et qu’il fallait,sous peine des plus grands malheurs, qu’il parlât à l’instant mêmeau général.
Tout le monde connaissait Michele leFou ; tout le monde savait comment, grâce à Salvato, il avaitéchappé à la mort ; comment le général l’avait fait colonel,et quel service il avait rendu en conduisant saine et sauve unegarde d’honneur à saint Janvier ; on savait le généraltrès-accessible ; on lui transmit donc la demande du colonelimprovisé.
Il entrait dans les habitudes du général enchef de l’armée de Naples de ne négliger aucun avis.
Il s’excusa donc près des architectes, qu’illaissa au salon, en leur promettant de revenir aussitôt qu’ilserait débarrassé de Michele ; ce qui probablement ne seraitpas long.
Puis il passa dans son cabinet et ordonnaqu’on y introduisît Michele.
Michele se présenta et saluamilitairement ; mais, malgré cet aplomb apparent et ce salutmilitaire, le pauvre garçon, qui n’avait jamais eu de prétentioncomme orateur, paraissait fort embarrassé.
Championnet devina cet embarras, et, avec sabonté ordinaire, résolut de venir à son aide.
– Ah ! c’est toi, ragazzo,dit-il en patois napolitain. Tu sais que je suis content detoi ; tu te conduis à merveille et tu prêches comme donMichelangelo Ciccone.
Michele fut tout réconforté en entendant sibien parler son patois et en écoutant un homme comme Championnetfaire un si bel éloge de lui.
– Mon général, répondit-il, je suis fier etheureux que vous soyez content de moi ; mais ce n’est pointassez.
– Comment, ce n’est point assez ?
– Non ; il faut encore que j’en soiscontent moi-même.
– Oh ! diable, mon pauvre ami, tu es bienexigeant. Être content de soi-même, c’est la béatitude morale surla terre. Quel est l’homme qui, interrogeant sévèrement saconscience, sera content de lui-même ?
– Moi, mon général, si vous voulez vous donnerla peine d’éclairer et de diriger ma conscience.
– Mon cher ami, dit Championnet en riant, jecrois que tu te trompes de porte ; tu as cru entrer chezmonseigneur Capece Zurlo, archevêque de Naples, et tu es entré chezJean-Étienne Championnet, général en chef de l’armée française.
– Oh ! non pas, mon général, réponditMichele ; je sais bien chez qui je suis entré : chez leplus honnête, le plus brave et le plus loyal soldat de l’arméequ’il commande.
– Oh ! oh ! de la flatterie :tu as donc une grâce à me demander ?
– Non pas ; au contraire, j’ai un serviceà vous rendre.
– À me rendre ?
– Oui, et un solide !
– À moi ?
– À vous, à l’armée française, au pays…Seulement, il faut que je sache si je puis vous rendre ce serviceet rester honnête homme, et si, le service rendu, vous me donnerezencore la main comme vous venez de me la donner tout à l’heure.
– Il me semble que tu as sur ce point unmeilleur guide que moi, ta conscience.
– Justement, c’est ma conscience qui ne saitpas parfaitement à quoi s’en tenir.
– Tu connais le proverbe, dit le général, quioubliait ses architectes et s’amusait de la conversation dulazzarone : « Dans le doute, abstiens-toi. »
– Et, si je m’abstiens, et que, m’étantabstenu, il arrive de grands malheurs ?
– Ainsi, comme tu le disais tout à l’heure, tudoutes ?
– Oui, mon général, je doute, reprit Michele,et je crains de m’abstenir. C’est un singulier pays que le nôtre,voyez-vous, mon général, dans lequel par malheur, grâce àl’influence de nos souverains, il n’y a plus de sens moral ni deconscience publique. Vous n’entendrez jamais dire :« Monsieur tel est un honnête homme, » ou :« Monsieur tel est un coquin ; » vous entendrezdire : « Monsieur tel est riche, » ou« Monsieur tel est pauvre. » S’il est riche, celasuffit : c’est un honnête homme ; s’il est pauvre, il estjugé : c’est une canaille. Vous avez envie de tuer quelqu’un,vous allez trouver un prêtre et vous lui dites : « Monpère, est-ce un crime d’ôter la vie à son prochain ? » Leprêtre vous répond : « C’est selon, mon fils. Si tonprochain est un jacobin, tue en toute sûreté de conscience ;mais, si c’est un royaliste, garde-t’en bien ! » Autanttuer un jacobin est une œuvre méritoire aux yeux de la religion,autant tuer un royaliste est un crime abominable aux yeux duSeigneur. « Espionnez, dénoncez, nous disait la reine ;je donnerai de si grandes faveurs aux espions, je récompenserai sibien les délateurs, que les premiers du royaume se ferontdénonciateurs et espions. » Eh bien, mon général, quevoulez-vous que nous devenions, nous, quand nous entendons dire parla voix générale : « Tout riche est un honnête homme,tout pauvre est un coquin ; » quand nous entendons direpar la religion : « Il est bon de tuer lesjacobins ; mais il est mauvais de tuer lesroyalistes ; » enfin, quand nous entendons dire par laroyauté : « L’espionnage est un mérite, la délation estune vertu ? » Nous n’avons qu’une chose à faire :c’est de venir à un étranger et de lui dire : Vous avez étéélevé dans d’autres principes que les nôtres ; que pensez-vousqu’un honnête homme doive faire dans telle circonstance ?
– Voyons la circonstance, demanda le généralétonné.
– Elle est grave, mon général. Ainsi, supposezque, sans vouloir l’entendre, j’aie entendu dans tous ses détailsle récit d’un complot, que ce complot menace d’assassinat trentemille personnes à Naples, quelles que soient les personnesmenacées, patriotes ou royalistes, que dois-je faire ?
– Empêcher le complot d’avoir lieu, c’estincontestable, et, en le faisant avorter, sauver la vie à trentemille personnes.
– Même quand ce complot menacerait nosennemis ?
– Surtout si ce complot menaçait nosennemis !
– Si vous pensez ainsi, mon général, commentfaites-vous la guerre ?
– Je fais la guerre pour combattre au grandjour et non pour assassiner la nuit. Combattre est glorieux ;assassiner est lâche.
– Mais je ne puis faire avorter le complotqu’en le dénonçant.
– Dénonce-le.
– Mais, alors, je suis…
– Quoi ?
– Un délateur.
– Un délateur est celui qui révèle le secretqui lui a été confié et qui, dans l’espoir d’une récompense, trahitses complices. Les hommes qui conspiraient étaient-ils tescomplices ?
– Non, mon général.
– Les dénonces-tu dans l’espoir d’unerécompense ?
– Non, mon général.
– Alors, tu n’es point un délateur : tues un honnête homme qui, ne voulant point que le mal ait lieu,coupe le mal dans sa racine.
– Mais, si, au lieu de menacer les royalistes,ce complot vous menaçait, vous, mon général, menaçait les soldatsfrançais, menaçait les patriotes, que devrais-je faire ?
– Je t’ai indiqué ton devoir à l’égard de nosennemis : ma morale sera la même à l’endroit de nos amis. Ensauvant les ennemis, tu eusses bien mérité de l’humanité ; ensauvant les amis, tu auras bien mérité de la patrie.
– Et vous continuerez de me donner lamain ?
– Je te la donne.
– Eh bien, attendez, mon général, je vais vousdire une partie de la chose, et je laisserai une autre personnevous dire le reste.
– Je t’écoute.
– Pendant la nuit de vendredi à samedi, uneconspiration doit éclater. Les dix mille déserteurs de Mack et deNaselli, réunis à vingt mille lazzaroni, doivent égorger tous lesFrançais et tous les patriotes ; des croix seront faites, dansla soirée, sur les portes des maisons condamnées, et, à minuit, laboucherie commencera.
– Tu es sûr de cela ?
– Comme de mon existence, mongénéral.
– Mais, enfin, les meurtriersrisquent d’assassiner les royalistes en même temps que lesjacobins ?
– Non ; car les royalistes n’auront qu’àmontrer une carte de sûreté et à faire un signe, ils serontépargnés.
– Sais-tu ce signe ? connais-tu cettecarte de sûreté ?
– La carte de sûreté représente une fleur delis ; le signe consiste à se mordre la première phalange dupouce.
– Et comment peux-tu empêcher le complotd’avoir lieu ?
– En faisant arrêter les chefs.
– Connais-tu les chefs ?
– Oui.
– Quels sont leurs noms ?
– Ah ! voilà…
– Que veux-tu dire par ce motVoilà ?
– Je veux dire que voilà où le doutenon-seulement commence, mais redouble.
– Ah ! ah !
– Que fera-t-on aux chefs ducomplot ?
– Leur procès.
– Et, s’ils sont coupables ?…
– Ils seront condamnés.
– À quoi ?
– À mort.
– Eh bien, à tort ou à raison, ma consciencecrie. On m’appelle Michele le Fou ; mais jamais je n’ai faitde mal ni à un homme, ni à un chien, ni à un chat, pas même à unoiseau. Je voudrais ne pas être cause de la mort d’un homme. Jevoudrais que l’on continuât de m’appeler Michele le Fou ; maisje voudrais bien qu’on ne m’appellât jamais ni Michele ledénonciateur, ni Michele le traître, ni Michelel’homicide.
Championnet regarda le lazzarone avec uneespèce de respect.
– Et, si je te baptise Michele l’honnêtehomme, te contenteras-tu de ce titre ?
– C’est-à-dire que je n’en demanderai jamaisd’autre, et que j’oublierai mon premier parrain pour ne me souvenirque du second.
– Et bien, au nom de la république françaiseet de la république napolitaine, je te baptise du nom de Michelel’honnête homme.
Michele saisit la main du général pour la luibaiser.
– Oublies-tu, lui dit Championnet, que j’aiaboli le baisemain entre hommes ?
– Que faire, alors ? dit Michele en segrattant l’oreille. Je voudrais cependant bien vous dire combien jevous suis reconnaissant.
– Embrasse-moi ! dit Championnet en luiouvrant ses bras.
Michele embrassa le général en sanglotant dejoie.
– Maintenant, lui dit le général, parlonsraison, ragazzo.
– Je ne demande pas mieux, mon général.
– Tu connais les chefs du complot ?
– Oui, mon général.
– Eh bien, suppose un instant ici que larévélation vienne d’un autre.
– Bien.
– Que cet autre m’ait dit : « Faitesarrêter Michele : il sait le nom des chefs ducomplot. »
– Bien.
– Que je t’aie fait arrêter.
– Très-bien.
– Et que je dise : « Michele, tusais le nom des chefs du complot, tu vas me les nommer, ou je vaiste faire fusiller. » Que ferais-tu ?
– Je vous dirais : « Faites-moifusiller, mon général ; j’aime mieux mourir que de causer lamort d’un homme. »
– Parce que tu aurais l’espoir que je ne teferais pas fusiller ?
– Parce que j’aurais l’espoir que laProvidence, qui m’a déjà sauvé une fois, me sauverait uneseconde.
– Diable ! voilà qui devientembarrassant, fit Championnet en riant. Je ne puis cependant pas tefaire fusiller pour voir si tu dis la vérité.
Michele réfléchit un instant.
– Il est donc bien nécessaire que vousconnaissiez le chef ou les chefs du complot ?
– Absolument nécessaire. Ne sais tu pas qu’onne guérit du ver solitaire qu’en lui arrachant la tête ?
– Pouvez-vous me promettre qu’ils ne serontpas fusillés ?
– Tant que je serai à Naples, oui.
– Mais, si vous quittez Naples ?…
– Je ne réponds plus de rien.
– Madonna ! que faire ?
– Cherche !… Ne vois-tu aucun moyen pournous tirer tous deux d’embarras.
– Si, mon général, j’en vois un !
– Dis-le.
– Et tant que vous serez à Naples, personne nesera mis à mort à cause du complot que je vous auraidécouvert ?
– Personne.
– Eh bien, il y a une autre personne que moiqui connaît le nom des chefs du complot ; seulement, cettepersonne-là ne sait point qu’il y ait un complot.
– Quelle est-elle ?
– C’est la femme de chambre de ma sœur delait, la chevalière San-Felice.
– Et comment appelles-tu cette femme dechambre ?
– Giovannina.
– Où demeure-t-elle ?
– À Mergellina, maison du Palmier.
– Et comment saurons-nous quelque chose parelle, si elle ne connaît pas le complot ?
– Vous la ferez comparaître devant le chef dela police, le citoyen Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo lamenacera de la prison si elle ne dit point quelle est la personnequi a attendu sa maîtresse, la nuit passée, chez elle, jusqu’à deuxheures du matin, et qui n’est sortie de chez elle qu’à trois.
– Et la personne qu’elle nommera sera le chefdu complot ?
– Surtout si son prénom commence par la lettreA, et son nom par la lettre B. Et maintenant, mon général, foi deMichele l’honnête homme, je vous ai dit, non pas tout ce que j’ai àvous dire, mais tout ce que je vous dirai.
– Et tu ne me demandes rien pour les servicesque tu rends à Naples ?
– Je demande que vous n’oubliiez jamais quevous êtes mon parrain.
Et, baisant de force cette fois la main que legénéral lui tendait, Michele s’élança hors de l’appartement,laissant, d’après les renseignements donnés par lui, le générallibre de faire tout ce qui lui conviendrait.
Il était deux heures de l’après-midi au momentoù Michele sortit de chez le général Championnet.
Il sauta dans le premier corricolo venu, et,par le même procédé qu’il était arrivé, en changeant de véhicule àPortici et à Castellamare, il se trouva à Salerne un peu avant cinqheures.
À cent pas de l’auberge, il descendit, réglases comptes avec son dernier cocher et rentra à pied à l’hôtel,sans faire plus de bruit que s’il venait de faire une promenade àEboli ou à Montalta.
Luisa n’était pas encore de retour.
À six heures, on entendit le bruit d’unevoiture ; Michele courut à la porte : c’étaient sa sœurde lait et Salvato qui revenaient de Pœstum.
Michele ne connaissait pas Pœstum ; mais,en admirant le visage rayonnant des deux jeunes gens, il dut penserqu’il y avait de bien belles choses à voir à Pœstum.
Et, en effet, il semblait que Luisa eût latête ceinte d’une auréole de bonheur et Salvato d’un rayond’orgueil.
Luisa était plus belle, Salvato était plusgrand.
Quelque chose d’inconnu, et de visiblecependant, s’était complété dans la beauté de Luisa. Il y avait enelle cette différence qu’il dut y avoir entre Galathée statue, etGalathée femme.
Supposez la Vénus pudique entrant dans l’Édenet, sous le souffle de l’ange de l’amour, devenant l’Ève de laGenèse.
C’était sur ses joues la blancheur du lis avecla teinte et le velouté de la pêche ; c’était dans ses yeux ladernière lueur de la virginité se mêlant aux premières flammes del’amour.
Sa tête, renversée en arrière, semblaitn’avoir point la force de porter le poids de son bonheur ; sesnarines, dilatées, cherchaient à aspirer dans l’air des parfumsnouveaux et jusque-là ignorés ; sa bouche, entr’ouverte,laissait passer un souffle haletant et voluptueux.
Michele, en la voyant, ne put s’empêcher delui dire :
– Qu’as-tu donc, petite sœur ? Oh !comme tu es belle !
Luisa sourit, regarda Salvato et tendit lamain à Michele.
Elle semblait lui dire :
– Je dois ma beauté à celui à qui je dois monbonheur.
Puis, d’une voix douce et caressante comme unchant d’oiseau :
– Oh ! comme c’est beau, Pœstum !dit-elle. Quel malheur de ne point pouvoir y retourner demain,après-demain, tous les jours !
Salvato la serra contre son cœur. Il estévident qu’il trouvait, comme Luisa, que Pœstum était le paradis dumonde.
Les deux jeunes gens, d’un pas si légersemblait effleurer les marches de l’escalier, rentrèrent dans leurchambre. Mais, avant d’y rentrer, Luisa se retourna et laissatomber ces mots :
– Michele, dans un quart d’heure, nouspartons.
Au bout d’un quart d’heure, la voiture étaitprête ; mais ce ne fut qu’au bout d’une heure que Luisadescendit.
Cette fois, sa physionomie était biendifférente. Son visage s’était couvert d’une légère teinte detristesse, et la flamme de son regard s’était tempérée dans leslarmes.
Quoiqu’ils dussent se revoir le lendemain, lesadieux des jeunes gens n’en avaient pas moins été tristes. Eneffet, lorsqu’on s’aime et qu’on se quitte, ne fût-ce que pour unjour, on remet pendant un jour son bonheur aux mains du hasard.
Quelle est la sagesse si profonde qu’ellepuisse prévoir ce qui se passera entre deux soleils ?
Lorsque Luisa descendit, la nuit commençait àtomber, et la voiture était prête depuis trois quarts d’heure.
Elle était attelée de trois chevaux ;sept heures sonnaient ; le cocher promettait d’être de retourà Naples vers dix heures.
Luisa se ferait conduire droit chez lesBacker, et suivrait vis-à-vis d’André le conseil que lui avaitdonné Salvato.
Salvato reviendrait, le lendemain dansl’après-midi, se mettre aux ordres de son général.
Dix minutes s’écoulèrent en adieux. Les deuxjeunes gens semblaient ne point pouvoir se séparer. Tantôt c’étaitSalvato qui retenait Luisa ; tantôt c’était Luisa qui retenaitSalvato.
Enfin, la voiture partit, les grelotssonnèrent, et le mouchoir de Luisa, trempé de larmes, jeta à sonamant un dernier adieu, que celui-ci lui rendit en agitant sonchapeau.
Puis la voiture, qui avait commencé àdisparaître dans l’obscurité, disparut tout à fait dans la courbede la rue.
Au fur et à mesure que Luisa s’éloignait deSalvato, cette puissance magnétique que le jeune homme avaitexercée sur elle se calmait, et Luisa, se rappelant le sujet quil’avait amenée, redevenait sérieuse, et, du sérieux, passait à latristesse.
Pendant toute la route, Michele ne dit pas unmot qui pût faire allusion au secret qu’il avait surpris et auvoyage qu’il avait fait.
On traversa successivement Torre-del-Greco,Portici, Resina, le pont de la Madeleine, la Marinella.
Les Backer demeuraient strada Medina, entre lastrada del Fiorentini et la via Schizzitella.
Dès Marinella, Luisa avait donné l’ordre aucocher de la déposer à la fontaine Medina, c’est-à-dire àl’extrémité de la strada del Molo.
Mais, à l’extrémité de la rue del Piliere,Luisa commença de s’apercevoir, à l’affluence du monde qui seprécipitait vers la strada del Molo, que quelque chosed’extraordinaire se passait dans le quartier.
À la hauteur de la strada del Porto, le cocherdéclara qu’il lui était impossible d’aller plus loin avec savoiture : son cheval risquait d’être éventré par ceux quelui-même menaçait d’écraser.
Michele fit ce qu’il put pour obtenir de sasœur de lait qu’elle revînt sur ses pas, suivit un autre chemin ouprît une barque au Môle.
Cette barque, en une demi-heure, l’eutconduite à Mergellina.
Mais Luisa avait un but qu’elle considéraitcomme sacré, et elle refusa de s’éloigner. D’ailleurs, cette foulese précipitait vers la rue Medina, le bruit qu’on entendait venaitde la rue Medina, et, aux quelques paroles que surprenait la jeunefemme, se mêlaient des mots qui éveillaient l’inquiétude dans soncœur.
Il lui semblait que tout ce peuple quis’engouffrait dans la rue Medina, parlait de complots, detrahisons, de massacres, et nommait les Backer.
Elle sauta à bas de la voiture, et, toutefrissonnante, prit le bras de Michele, avec lequel elle se laissaentraîner par le flot.
On voyait au fond de la rue briller destorches et étinceler des baïonnettes ; puis, au milieu d’unerumeur confuse, on entendait des cris de menace.
– Michele, dit Luisa, monte donc sur lamargelle de la fontaine, et dis-moi ce que tu vois.
– Michele obéit, et ainsi, dépassant toutesles têtes, put plonger au fond de la rue.
– Eh bien ? demanda Luisa.
Michele hésitait à répondre.
– Mais parle donc ! s’écria Luisa de plusen plus inquiète, parle donc ! Que vois-tu ?
– Je vois, dit Michele, des hommes de lapolice qui portent des torches, et des soldats qui gardent lamaison de MM. Backer.
– Ah ! dit Luisa, ils ont été dénoncés,les malheureux ! Il faut que je pénètre jusqu’à eux, il fautque je les voie.
– Non, non, petite sœur, dit Michele. Tu n’espour rien là dedans, n’est-ce pas ?
– Dieu merci, non.
– Alors, viens ; éloignons-nous.
– Au contraire, au contraire, dit Luisa,avançons.
Et, tirant à elle Michele, elle le força dedescendre de la margelle et de rentrer dans la foule.
En ce moment, les cris redoublèrent, et il sefit un grand mouvement parmi cette foule. On entendit les crossesdes fusils retentir sur le pavé, des voix impérativescrièrent : « Place ! » une espèce de tranchées’ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en face des deuxprisonniers, dont l’un – c’était le plus jeune – tenait, entre sesbras liés autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons.
Ils étaient au milieu d’hommes portant d’unemain des torches et de l’autre des sabres, et, malgré les injures,les huées et les insultes de la canaille, toujours prête àinsulter, à huer, à injurier le plus faible, ils marchaient têtelevée, comme des gens qui confessent hautement leur foi.
Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de seranger comme les autres, resta immobile et se trouva en face duplus jeune des deux prisonniers, c’est-à-dire d’André Backer.
Tous deux, en se reconnaissant, firent un pasen arrière.
– Ah ! madame, dit amèrement le jeunehomme, je savais bien que c’était vous qui m’aviez trahi ;mais je ne savais pas que vous eussiez le courage d’assister à monarrestation !
La San-Felice voulut répondre, nier,protester, jurer Dieu ; mais le prisonnier l’écarta doucement,et passa en disant :
– Je vous pardonne, au nom de mon père et aumien, madame ; puissent Dieu et le roi vous pardonner commemoi !
Luisa voulut répondre, la voix luimanqua ; et, au milieu des cris : « C’estelle ! c’est cette femme, c’est la San-Felice qui les adénoncés ! » elle tomba dans les bras de Michele.
Les prisonniers continuèrent leur route versle Castel-Nuovo, où ils furent enfermés sous la garde de soncommandant, le colonel Massa.
Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouvadans une espèce de café faisant l’angle de la strada del Molo et dela calata San-Marco. Michele l’y avait transportée à travers lafoule, qui s’était amassée à la porte, et la regardait par lesfenêtres fermées et par les portes ouvertes.
Cette foule répétait les paroles du prisonnieret disait en la montrant du doigt :
– C’est elle qui les a dénoncés.
En rouvrant les yeux, elle avait d’abord toutoublié ; mais peu à peu, en regardant autour d’elle, enreconnaissant où elle se trouvait, en voyant cette multitudeamassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce qui s’étaitpassé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains.
– Une voiture ! au nom du ciel, mon cherMichele ! une voiture, et rentrons chez moi !
La chose n’était point difficile ; il yavait alors et il y a encore aujourd’hui, entre le théâtreSaint-Charles et le théâtre du Fondo, une station de voitures pourla commodité des dilettanti qui venaient, à cette époque, assisterà la représentation des chefs-d’œuvre de Cimarosa et de Paesiello,et qui viennent aujourd’hui assister à celle des œuvres de Bellini,de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela une voiture fermée,la fit approcher de la porte qui donne sur la strada del Molo, yconduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures desassistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens,lui savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, ymonta avec elle et referma la portière en disant :
– À Mergellina !
La foule s’ouvrit, la voiture passa, traversale largo Castello, prit la rue Chiaïa, et, au bout d’un quartd’heure, s’arrêta à la maison du Palmier.
Michele sonna vigoureusement ; Giovanninavint ouvrir.
La jeune fille avait sur les lèvres cettejoyeuse expression des mauvais serviteurs qui ont une fâcheusenouvelle à annoncer.
– Ah ! dit-elle entamant la conversationla première, pendant que madame n’y était point, il s’est passé debelles choses ici.
– Ici ? demanda Luisa.
– Oui, ici, madame.
– Ici, dans la maison ou à Naples ?
– Ici, dans la maison.
– Que s’est-il donc passé ?
– Madame aurait dû me dire, dans le cas oùl’on m’interrogerait sur M. André Backer, ce qu’il faudraitrépondre.
– On vous a donc interrogée sur M. AndréBacker ?
– Comment, madame ! j’ai été arrêtée,conduite à la police, menacée de la prison si je ne disais pas quiétait venu la nuit passée chez madame. On savait que quelqu’unétait venu ; seulement, on ne savait pas qui.
– Et vous avez nommé M. Backer ?
– Il l’a bien fallu. Dame, je n’ai pas ététentée d’aller en prison, moi. Ce n’était point pour moi queM. Backer était venu.
– Malheureuse ! qu’avez-vous fait !dit Luisa tombant assise et inclinant sa tête dans ses mains.
– Que voulez-vous ! j’ai eu peur, enniant, d’être convaincue, malgré ma dénégation, et que lesmauvaises langues, voyant que j’avais voulu dissimuler la présencede M. André Backer chez madame, ne dissent que M. AndréBacker était l’amant de madame, comme on commence à le dire deM. Salvato.
– Oh ! Giovannina ! s’écriaMichele.
Luisa se leva, lança un regard d’étonnement etde reproche à la jeune fille, et, d’une voix douce maisferme :
– Giovannina, dit-elle, je ne sais quelleraison vous avez de reconnaître mes bontés par une si grandeingratitude. Demain, vous sortirez de chez moi.
– Comme il fera plaisir à madame, réponditinsolemment la jeune fille.
Et elle sortit sans même se retourner.
Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux.Elle tendit la main à Michele, qui s’agenouilla devant elle.
– Oh ! Michele ! mon cherMichele ! murmura-t-elle en éclatant en sanglots.
Michele lui prit la main et la lui baisa,d’autant plus émotionné qu’il sentait au fond du cœur que tout cetrouble venait de lui.
– Voilà une soirée mauvaise, en effet, aprèsune belle journée, dit-il. Pauvre petite sœur ! tu étais siheureuse en revenant de Pœstum !
– Bien heureuse ! bien heureuse !murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle voix me dit à l’oreille quele plus beau et surtout le plus pur de mon bonheur est passé.Oh ! Michele ! Michele ! quelle chose horrible adite cette folle !
– Oui ; mais, pour qu’elle ne dise pointaux autres ce qu’elle vient de te dire, à toi, il ne faut pas lachasser. Songe qu’elle sait tout : l’assassinat de Salvato,l’asile que nous lui avons donné, son séjour dans la maison, tesintimités avec lui. Eh ! mon Dieu, je sais bien, moi, qu’iln’y a pas de mal à tout cela ; mais le monde y verra du mal,et, si, au lieu d’avoir intérêt à se taire en restant chez toi,elle a intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputationen souffrira.
– Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu ?Et pourquoi Giovannina se vengerait-elle de moi ? Je ne lui aijamais fait que du bien.
– La belle raison ! Il y a des espritsmauvais, petite sœur, qui d’autant plus vous en veulent, qu’on leura fait plus de bien ; et, depuis quelque temps, j’ai crum’apercevoir que Giovannina était de ces esprits-là. Tu ne t’en espoint aperçue, toi ?
Luisa regarda Michele. Depuis quelque tempsaussi, les rébellions de la jeune fille l’étonnaient en effet. Elles’était demandé plusieurs fois la cause de ce changement decaractère et n’avait pu s’en rendre compte. Elle avait pu s’êtretrompée ; mais, du moment que Michele reconnaissait comme ellecette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre, c’est que,réellement, cette mauvaise disposition existait.
Tout à coup une lueur lui passa par l’esprit.Elle jeta les yeux avec inquiétude autour d’elle.
– Regarde, dit-elle, si l’on ne nous écoutepoint.
Michele s’avança vers la porte, mais sansavoir le soin d’amortir le bruit de ses pas, de sorte qu’au momentoù la porte de la chambre de Luisa s’ouvrait, celle de la chambrede Nina se refermait. Nina écoutait-elle, ou cette porte ouverted’une part et fermée de l’autre était-elle un pur effet duhasard ?
Michele referma la porte, poussa le verrou,et, reprenant sa place aux pieds de sa sœur :
– Tu peux parler, lui dit-il. Je ne diraipoint : « Personne ne nous écoutait, » mais jedirai : « Personne ne nous écoute plus. »
– Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix eten se penchant sur Michele, voilà deux choses qui m’arrivent et quime confirment dans mes soupçons. Lorsque, la nuit dernière, lepauvre André Backer est venu me voir, il savait de point en pointce qui s’était passé entre Salvato et moi. Ce matin, tandis qu’àSalerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme est arrivée,racontant à Salvato qu’un jeune homme m’avait attendu chez moi lanuit précédente, jusqu’à deux heures du matin, et ne s’était retiréqu’à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennentces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande ?
– Managgia la Madonna ! murmuraMichele, voilà qui était grave. Mais je ne t’en dirai pasmoins : « Dans ce moment-ci, et à moins d’une certitude,ne fais pas d’éclat. » Je te donnerais bien un autre conseil,mais tu ne le suivrais pas.
– Lequel ?
– Je te dirais bien : Va rejoindre lechevalier à Palerme ; voilà ce qui coupera court à tous lesmauvais propos.
Un vive rougeur envahit les joues deLuisa ; elle laissa tomber sa tête dans ses mains, et, d’unevoix étouffée :
– Hélas ! répondit-elle, le conseil estbon et vient d’un ami…
– Eh bien ?
– Je pouvais le suivre hier ; je ne puisplus le suivre aujourd’hui.
Et un gémissement profond s’échappa du cœur deLuisa.
Michele regarda Luisa et comprit tout :la tristesse de Naples confirmait les soupçons qu’avait fait naîtreen lui la joie de Salerne.
En ce moment, Luisa entendit des pas dans lecorridor de communication. Mais ces pas ne cherchaient point à sedissimuler. Elle releva la tête et écouta avec inquiétude. Dans lasituation où elle se trouvait, tout était, en effet,inquiétant.
Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de laduchesse Fusco demanda :
– Chère Luisa, êtes-vous chez vous ?
– Oh ! oui, oui ; entrez,entrez ! cria Luisa.
La duchesse entra, Michele voulut selever ; mais la main de Luisa le maintint où il était.
– Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa,s’écria la duchesse, seule et presque dans l’obscurité, avec votrefrère de lait, tandis que l’on vous fait chez moi untriomphe ?
– Un triomphe, chez vous, chère Amélie ?demanda Luisa tout étonnée. Et à quel propos ?
– Mais à propos de ce qui s’est passé.N’est-il pas vrai que vous avez découvert une conspiration qui nousmenaçait tous, et qu’en la dénonçant, non-seulement vous nous avezsauvés tous, mais encore vous avez sauvé la patrie !
– Oh ! vous aussi, Amélie, s’écria Luisaen laissant échapper un sanglot, vous aussi, vous avez pu me croirecapable d’une pareille infamie !
– Infamie ! s’écria à son tour laduchesse, à laquelle son ardent patriotisme et sa haine desBourbons faisaient apparaître les choses sous un tout autre pointde vue qu’elles apparaissaient à Luisa ; tu appelles infamieune action qui eût illustré une Romaine du temps de laRépublique ! Ah ! pourquoi n’étais-tu pas ce soir cheznous quand cette nouvelle est arrivée : tu eusses vul’enthousiasme qu’elle a excité. Monti a improvisé des vers en tonhonneur ; Cirillo et Pagano ont proposé de te décerner lacouronne civique ; Cuoco, qui écrit l’histoire de notrerévolution, t’y garde une de ses plus belles pages. Pimentelannoncera demain, dans son Moniteur, la dette immense queNaples a contractée envers toi ; les femmes, la duchesse dePepoli t’appelaient pour t’embrasser ; les hommest’attendaient à genoux pour te baiser la main ; quant à moi,j’étais fière et joyeuse d’être ta meilleure amie. Demain, Naplesne s’occupera que de toi ; demain, Naples t’élèvera desautels, comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice dela patrie.
– Oh ! malheur ! s’écria Luisa. Unseul jour a suffi pour imprimer une double tache sur moi ! 7février ! 7 février ! date terrible !
Et elle tomba renversée, presque mourante,dans les bras de la duchesse Fusco, tandis que Michele, plein dedoute maintenant sur l’action qu’il avait commise, plein de remordsen voyant dans cet état celle qu’il aimait plus que sa vie,déchirait avec ses ongles sa poitrine ensanglantée.
Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dansle Moniteur parthénopéen, en premier article et en grosseslettres, les lignes suivantes :
« Une admirable citoyenne, Luisa MolinaSan-Felice, a découvert hier soir, vendredi, la conspiration ourdiepar quelques scélérats insensés, qui, se fiant à la présence deplusieurs vaisseaux de l’escadre anglaise dans nos ports, deconcert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à dimanche,c’est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les bonspatriotes et tenter une contre-révolution.
» Les chefs de ce projet impie étaientles banquiers Backer père et fils, Allemands tous deux d’origine etdemeurant rue Medina. Ils ont été arrêtés hier au soir et conduitsen prison, André Backer portant, comme symbole de sa honte, ledrapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé aussi un certainnombre de cartes de sûreté qui devaient être distribuées à ceux quel’on voulait épargner. Tous ceux qui n’auraient point été porteursde ces cartes étaient désignés pour la mort.
» Diverses arrestations secondaires onteu lieu à la suite de cette arrestation principale, et le monastèrede San-Francesco-delle-Monache, attendu l’opportunité du local(chacun sait qu’il forme une espèce d’île), a été désigné pourservir de prison aux prévenus. Les religieuses l’ont, parconséquent, abandonné, et sont passées à celui de Donna-Albina.
» Au nombre des individus arrêtés, outreBacker père et fils, on compte le curé des Carmes, le prince deCanassa, les deux frères Jorio, l’un magistrat, l’autre évêque, etun juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.
» Un dépôt de cent cinquante fusils etd’autres armes, telles que sabres et baïonnettes, a été, en outre,trouvé à la douane.
» Gloire à Luisa Molina San-Felice !Elle a sauvé la patrie ! »
L’encyclique du cardinal Ruffo avait produitdans toute la basse Calabre l’effet de l’étincelle électrique.
Et, en effet, plus on était éloigné de Naples,plus le faible reflet intellectuel qui émanait de la capitaleallait s’amoindrissant. Le cardinal avait mis les pieds, nousl’avons dit, dans l’antique Brutium, cet asile des esclavesfugitifs, et toute cette partie de la Calabre avait traversé lessiècles en demeurant dans la plus exacte ignorance et dans lastagnation la plus complète ; de sorte que les mêmes hommesqui, la veille, sans savoir ce qu’ils disaient, criaient :« Vive la République ! meurent les tyrans ! »se mirent à crier, de la même voix : « Vive lareligion ! vive le roi ! à mort lesjacobins ! »
Malheur à ceux qui se montraient indifférentsà la cause bourbonienne et qui ne criaient pas plus fort ou dumoins aussi fort que les autres ; ils étaient accueillis de cecri : « Voilà un jacobin ! » et ce cri, dèsqu’il se faisait entendre, était, comme à Naples, une condamnationà mort.
Les partisans de la révolution ou ceux quiavaient manifesté leur sympathie pour les Français étaient forcésde quitter leurs maisons et de fuir. Jamais le Dulcia linquimusarva de Virgile n’eut un écho plus triste et plusretentissant.
Tous ces patriotes fugitifs prenaient la routede la haute Calabre, s’arrêtant lorsqu’ils parvenaient à échapperaux poignards de leurs compatriotes, les uns à Monteleone, lesautres à Catanzaro ou à Cotrone, seules villes où eussent pus’établir des municipes et un pouvoir démocratique. Cettepersistance dans une opinion républicaine était maintenue dans cestrois villes par l’espérance de l’arrivée de l’armée française.
Mais, de toutes les autres villes soulevéespar l’encyclique du cardinal, on voyait sortir, comme si ellesallaient en procession, des multitudes de citoyens, précédés deleur curé la croix en main, et ayant à leur chapeau des rubansblancs, signes visibles de leurs opinions ; ces bandes, sielles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si ellesvenaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi ; des villes etdes villages tout entiers abandonnés par les hommes validesn’étaient plus habités que par les femmes, les vieillards et lesenfants, de façon qu’en peu de jours le seul camp de Palmi réunitenviron vingt mille hommes armés, tandis que celui de Mileto encomptait presque autant, tous ces hommes portant avec eux leursvivres et leurs munitions, les riches donnant aux pauvres, lescouvents à tous.
Au milieu de ces masses de volontaires, onremarquait des ecclésiastiques de tout grade, depuis le simple curéd’un hameau de quelques centaines d’hommes jusqu’à l’évêque desgrandes villes. Il y avait des propriétaires riches à millions, depauvres journaliers gagnant à grand’peine dix grains par jour.
« Enfin, dit l’écrivain sanfédisteDominique Sacchinelli, auquel nous empruntons une partie desdétails de cette miraculeuse campagne, enfin il y avait dans cettefoule quelques honnêtes gens mus par l’amour du roi et le respectde la religion, mais, malheureusement, un bien plus grand nombred’assassins et de voleurs poussés par l’esprit de rapine et par lasoif de la vengeance et du sang. »
Cinq ou six jours après son arrivée à Catona,le cardinal, qui passait toutes les journées à son balcon, vit sedétacher de la pointe du Phare et se diriger vers lui une petitebarque manœuvrée par un moine et montée par deux pêcheurs. Mais,comme moine et pêcheurs avaient pour eux le courant et la brise,les pêcheurs laissaient reposer leurs avirons, et le moine, àl’arrière, tenait l’écoute de la voile et dirigeait la barque, quiaborda sur la plage de Catona, à l’endroit même où le cardinalavait débarqué quelques jours auparavant.
Ce moine marin avait d’abord intrigué quelquepeu le cardinal, qui avait demandé sa lunette d’approche pourexaminer le phénomène ; mais le phénomène lui avait été bienvite expliqué. Dans le moine marin, il avait reconnu notre ancienneconnaissance fra Pacifico.
À peine la barque eut-elle abordé, que lefrère capucin sauta à terre, et, d’un pied aussi ferme sur terreque sur mer l’avait été sa main, se dirigea vers la maisonqu’habitait Son Éminence.
Le cardinal connaissait fra Pacifico et deréputation et de vue. De réputation, il savait qu’il était unancien marin de la frégate la Minerve, et n’ignorait pointde quelle façon la vocation lui était venue. De vue, il l’avaitrencontré chez le roi Ferdinand, posant pour la crèche avec son âneGiacobino, et la renommée lui avait apporté le récit des faits etgestes du belliqueux capucin pendant les trois jours du combat quiavaient précédé la prise de Naples.
Il l’honora donc de loin d’un signe de mainqui fit hâter le pas au moine, lequel, cinq minutes après, avaitl’honneur de baiser la main de Son Éminence.
Maintenant, quelle cause avait fait quitter àfra Pacifico son couvent de Saint-Herem et l’amenait enCalabre ?
En deux mots, nous allons l’expliquer à noslecteurs.
La conspiration contre-révolutionnaire deBacker, confiée si imprudemment par André à Luisa, et dénoncée siprudemment par Michele au général Championnet, avait commencé às’organiser dès la fin de décembre, c’est-à-dire quelques jours àpeine après le départ de Ferdinand.
Vers le 15 du mois de janvier, tous les filsen étaient noués, et l’on cherchait un homme sûr pour en porter lacommunication à Ferdinand.
On s’adressa au vicaire de l’église delCarmine, qui, comme nous l’avons dit, faisait partie de laconspiration.
Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut acceptépar acclamation. Fra Pacifico, déjà populaire à Naples par samanière de faire la quête, avait obtenu, dans les derniersévénements, un surcroît de popularité qui ne permettait pas demettre un instant en doute son courage et son royalisme.
Des ouvertures avaient donc été faites à fraPacifico pour se rendre à Palerme et faire part au roi dugigantesque complot qui se tramait en sa faveur.
Fra Pacifico avait accepté avec joie cettedangereuse mission. Son oisiveté lui pesait au moins autant qu’àOreste son innocence, et, au milieu de tous ses confrères imbécilesou poltrons, le moine mordait rageusement son frein et entrait dansdes orages de colère qui retombaient en grêle de coups de bâton surle dos du pauvre Giacobino.
À peine eut-il été mis au courant de lamission qui lui était confiée, et eut-il, sous la direction duchanoine Jorio, appris par cœur ce qu’il avait à dire au roiFerdinand, – car, de peur que le moine ne tombât aux mains despatriotes, on n’avait voulu lui confier aucun papier, – qu’il tiraGiacobino de l’écurie comme s’il allait en quête, sortit du couventson bâton de laurier à la main, descendit le largo delle Pigne,prit la strada San-Giovanni à Carbonara, par l’Arenaccia, gagna lepont de la Maddalena, et, le même jour, tantôt marchant à pied,tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.
Fra Pacifico, en faisant les plus fortesjournées possibles, devait suivre les bords de la mer Thyrrénienne,et, à la première occasion qu’il trouverait, passer en Sicile.
En cinq ou six jours, fra Pacifico étaitparvenu au Pizzo. Il avait, là, des recommandations pressantes pourun certain Trenta-Capelli, ami du vicaire des Carmes, et dont ledévouement à la famille des Bourbons était bien connu.
Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulementavait reçu fra Pacifico chez lui, mais encore lui avait ménagé surune balancelle son passage pour Palerme.
Fra Pacifico s’était donc embarqué au Pizzo,laissant, après une onctueuse et touchante recommandation,Giacobino aux mains de Trenta-Capelli, qui avait promis d’avoirpour le compagnon d’armes du moine les plus grands égards. FraPacifico voulait bien battre son âne, fra Pacifico ne pouvait mêmepoint se passer de le battre, mais il ne voulait point que d’autresle battissent.
En passant au Pizzo, le moine reprendrait sabête.
Fra Pacifico avait heureusement abordé àPalerme et s’était immédiatement dirigé vers le palais royal.
Mais, là, il avait appris que le roi chassaitdans les bois de la Ficuzza.
Il avait demandé, pour cause d’urgence, à êtreintroduit près de la reine. La reine, à qui le nom de fra Pacificoétait bien connu, ne l’avait point fait attendre, et l’avait reçu àl’instant même.
Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement lasuprématie qu’exerçait Sa Majesté, n’avait point hésité une minuteà lui débiter le discours que lui avait fait apprendre de mémoirele chanoine Jorio.
La reine avait jugé la nouvelle si importante,qu’elle avait, à l’instant même, fait mettre les chevaux à unevoiture, y avait fait monter avec elle Acton et fra Pacifico, etétait partie pour la Ficuzza.
On était arrivé juste au moment où le roiarrivait lui-même de la chasse. Sa Majesté était de fort mauvaisehumeur.
Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé,avait raté deux fois : une première fois sur un sanglier,l’autre sur un chevreuil ; ce que le roi regardaitnon-seulement comme un accident déplorable, mais encore comme lepire de tous les présages.
Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reineet écouta à peine fra Pacifico, qui lui débita, comme il avait faità Caroline, tous les détails du complot.
Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelquepeu ; mais, à celui de Jorio, son visage se bouleversa.
– Les imbéciles ! s’écria-t-il, ilsconspirent avec le premier jettatore de Naples, et ils veulent queleur complot réussisse ! J’estime fort le vicaire del Carmine,quoique je ne le connaisse pas, et le prince de Canossa, quoique jele connaisse ; j’aime les Backer comme la prunelle de mesyeux ; mais, parole d’honneur, je ne donnerais pas deux grainsde leur tête. Conspirer avec Jorio ! il faut qu’ils soientbien las de la vie.
La reine n’avait point contre les jettatoriles mêmes préventions que Ferdinand, parce qu’elle n’avait pointles mêmes préjugés ; mais elle avait pour le gros bon sens duroi un certain respect. Elle multiplia donc les questions à fraPacifico, qui répondit à tout avec la franchise d’un marin et laconfiance d’un enthousiaste.
Selon fra Pacifico, avec les précautionsprises, il n’y avait aucune crainte à concevoir et la conspirationne pouvait manquer de réussir.
Le roi, la reine et Acton se réunirent encomité, et il fut convenu que l’on enverrait fra Pacifico aucardinal pour que celui-ci fût prévenu de ce qui se passait àNaples et tirât des capacités guerrières et religieuses du moine lemeilleur parti qu’il pouvait en tirer.
En conséquence, après avoir eu l’honneur dedîner à la table de Leurs Majestés Siciliennes, fra Pacifico revintà Palerme dans la compagnie du roi, de la reine et du lieutenantgénéral.
Là, on avisa au moyen de l’expédier en Calabrele plus tôt possible ; et, comme le moine, en sa qualité departie intéressée, était admis au conseil, il déclara qu’à sonavis, le mode de locomotion le plus rapide était une bonne barque,avec la voile latine pour les heures où il y aurait du vent, etdeux bons rameurs pour les heures où il n’y en aurait pas.
En conséquence, on donna mille ducats à fraPacifico pour l’achat ou la nolisation de la barque, le reste de lasomme devant, à titre de gratification, revenir au couvent.
Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant sixducats, eut frété une barque, montée de deux rameurs, et, avantminuit, il se mettait en route.
Au bout de quatre jours, la barque doublait lePhare, et, deux heures après, comme nous l’avons dit, abordait àCatona.
Fra Pacifico était porteur d’une lettreautographe de Ferdinand pour le cardinal.
Cette lettre était conçue en cestermes :
« Mon éminentissime, j’ai reçu, commevous le comprenez bien, avec la plus vive satisfaction, la nouvellede votre arrivée à Messine, et, subséquemment, celle de votreheureux débarquement en Calabre.
» Votre encyclique, que vous m’avez faitparvenir, est un modèle d’éloquence guerrière et religieuse, et jene doute pas qu’elle ne nous vaille bientôt, jointe à la popularitéde votre nom, une brave et nombreuse armée.
» Je vous envoie un de nos bons amis,qui, ne vous est pas inconnu : c’est fra Pacifico, du couventdes capucins de Saint-Hérem. Il arrive de Naples et nous apporte dubon et du mauvais, et, comme le dit le proverbe napolitain, dans cequ’il vous racontera, il y a à boire et à manger.
» Le bon est que l’on s’occupe de nous àNaples et que l’on songe à faire de nouvelles Vêpres siciliennescontre ces brigands de jacobins ; le mal est que l’on aitadmis dans les rangs de la conspiration des jettateurs comme lechanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur.
» C’est vous dire, mon éminentissime,que, plus que jamais, je compte sur vous, ne voyant mon salut qu’envous.
» Je mets, avec son autorisation et cellede son supérieur, fra Pacifico à votre disposition. C’est, vous lesavez, un serviteur brave et dévoué. Je ne doute pas qu’il ne voussoit d’une grande utilité, soit que vous vous décidiez à lerenvoyer à Naples, soit que vous préfériez le garder près devous.
» Ne quittez point Catona, et n’entrezpoint en Calabre sans m’avoir adressé un plan détaillé de la marchematérielle et politique que vous comptez suivre. Mais ce que jevous recommande avant tout, c’est de n’accorder aucun pardon auxcoupables, de les punir sans pitié, pour l’exemple des autres, etcela, dès que le crime commis par eux vous sera avéré. La tropgrande indulgence dont nous avons usé est cause de l’étatdéplorable dans lequel nous nous trouvons.
» Que le Seigneur vous conserve etbénisse de plus en plus vos opérations, comme l’en prie dans sonindignité et comme vous le souhaite votre affectionné
» FERDINAND B. »
Le cardinal avait une mission toute prête àdonner à fra Pacifico.
C’était de l’envoyer à de Cesare pour ordonnerà son lieutenant de faire sa jonction avec lui, Ruffo.
On avait eu des nouvelles du faux princehéréditaire, et les nouvelles étaient des plus satisfaisantes.
Du moment que de Cesare avait été reconnu pourle duc de Calabre par l’intendant de Bari et par les deux vieillesprincesses, nul n’eût osé émettre un doute sur son identité.
En conséquence, après avoir reçu à Brindisiles députations de toutes les villes environnantes, il se mit enmarche pour Tarente, où il arriva avec trois cents hommes, à peuprès.
Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnonsrésolurent, sur le conseil que leur avaient donnéM. de Narbonne et les vieilles princesses, de se séparer.De Cesare, c’est-à-dire le prince François, et Boccheciampe,c’est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre ; lesautres, c’est-à-dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et PittaLuga, s’embarqueraient sur la felouque qu’ils avaient nolisée àBrindisi et qui viendrait les prendre à Tarente, et iraient àCorfou presser l’arrivée de la flotte turco-russe.
Disons tout de suite, pour en finir avec lescinq aventuriers que nous venons de nommer les derniers, qu’à peinefurent-ils en mer, une galère tunisienne leur donna la chasse etles fit prisonniers.
Il est vrai que le consul d’Angleterre lesréclama et qu’ils furent rendus à la liberté après une captivité dequelques mois. Mais, comme ils sortirent d’esclavage trop tard pourprendre part aux événements qui nous restent à raconter, nous nouscontenterons de rassurer nos lecteurs sur leur sort, et nousreviendrons à de Cesare et à Boccheciampe, qui, comme on va levoir, faisaient merveille.
De Tarente, ils étaient partis pourMesagne : là, ils furent reçus avec tous les honneurs dus àleur rang supposé. Ils s’arrêtèrent un instant dans cette ville,rétablirent l’ordre dans la province et la mirent en état desoutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu’ilspréparaient.
À Mesagne, ils apprirent que la ville d’Orias’était démocratisée. Ils se mirent aussitôt en marche, serecrutèrent en route d’une centaine d’hommes et rétablirent legouvernement bourbonien.
Là, les députations se succédèrent. Ellesarrivèrent non-seulement de Lecce, de la province de Bari, maisencore de la Basilicate, c’est-à-dire de l’extrémité opposée à laCalabre. De Cesare recevait les députés avec beaucoup de dignité,mais aussi de reconnaissante affection. À tous il disait qu’ilfallait que tout fidèle sujet du roi prît les armes et combattît larévolution, de sorte que, de ces réceptions gracieuses et de cesélégants discours, il résulta une grande augmentation devolontaires.
Mais les choses ne devaient pas toujours allersur un terrain si facile. À Francavilla, on s’était tiré des coupsde fusil et donné des coups de couteau. Les royalistes, se sentantles plus forts, avaient tué ou blessé quelques démocrates. DeCesare et Boccheciampe arrivèrent, et, il faut leur rendre cettejustice, leur arrivée fit cesser à l’instant même lesassassinats.
Nous avons eu entre les mains une proclamationde Cesare, signée François, duc de Calabre, dans laquellele faux prince, se dénonçant par son humanité, disait que se rendrejustice soi-même était usurper les droits de la justiceroyale ; qu’il fallait laisser aux magistrats la terribleresponsabilité de la vie et de la mort, et que Son Altesse voyaitavec le plus grand déplaisir les royalistes se livrer à desemblables excès. »
C’était assez imprudent au faux prince deparler sur ce ton, lorsque Ferdinand recommandait à Ruffol’extermination des jacobins.
À Naples, il eût été immédiatement reconnupour un aventurier ; mais, en Calabre, on ne continua pasmoins, malgré cette imprudente pitié, de le prendre pour unprince.
Après deux jours passés à Francavilla, deCesare et Boccheciampe étaient entrés à Ostuni, qu’ils avaienttrouvée dans la plus complète anarchie.
Le parti royaliste, triomphant à leurapproche, s’était emparé de toute l’autorité et avait voulumassacrer un des patriotes les plus connus et les plus intelligentsdu pays, et, avec lui, toute sa famille.
Ce patriote, homme non-seulement d’un grandtalent comme médecin, mais encore d’un grand cœur, ainsi qu’on vale voir, se nommait Airoldi.
Voyant l’inévitable danger venu à lui, ilrésolut de se sacrifier, mais, en se sacrifiant, de sauver safamille.
En conséquence, il barricada l’entréeprincipale de sa maison, qu’il se prépara à défendre jusqu’à ladernière extrémité, tout en faisant fuir sa famille par une porteabandonnée depuis longtemps et qui donnait sur une ruelle sombre etdéserte.
Les brigands se ruèrent alors contre la façadede la maison, qui donnait sur la grande rue et qui étaitbarricadée.
Au moment où la porte s’ouvrait, afin que lacolère de toute cette multitude se tournât contre lui, il lâcha sesdeux coups de fusil sur les assaillants, tua un homme et en blessaun autre.
Puis il jeta derrière lui son fusil déchargéet se livra à ses bourreaux.
Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour lebrûler, lui, sa femme et ses trois enfants ; mais il leurfallut, à leur grand regret, se contenter d’une seule victime.
Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent àpetit feu.
De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenusde ce qui se passait. Ils mirent leurs chevaux au galop ;mais, quelque diligence qu’ils fissent, ils arrivèrent troptard.
Le docteur venait d’expirer.
Ah ! nous le savons bien, c’est unetriste histoire que celle que nous écrivons sous la forme du roman,et peut-être ne lui avons-nous donné cette forme que pour avoir ledroit de la publier et la certitude de la faire lire, et ce sont demisérables alliés, ceux que, de tout temps, deFerdinand Ier à François II, de Mammone à LaGala, les Bourbons ont eu pour défenseurs de leur cause.
Mais aussi, passant derrière l’histoire et parles mêmes chemins qu’elle a suivis, nous avons le bonheur depouvoir, à l’égard de certains hommes, rectifier ses jugements.Nous avons déjà peint le cardinal Ruffo, tel qu’il était et nonpoint tel que les historiens, qui n’avaient pas lu sacorrespondance avec Ferdinand, nous l’avaient donné.
À un plan moins important et plus éloigné,nous sommes heureux de dire la vérité sur de Cesare etBoccheciampe.
Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fitcesser les massacres.
Il y a, à notre avis, une grande joie et ungrand orgueil à sauver la vie d’un homme ; mais l’orgueil nedoit-il pas être aussi grand, la joie aussi grande lorsque l’ontire une mémoire des gémonies où un historien peu consciencieux oumal renseigné l’avait traînée et qu’on la réhabilite aux yeux de lapostérité ?
Et voilà ce qui donnera, nous l’espérons, à celivre un cachet particulier : c’est la conscience aveclaquelle il répandra la lumière sur tous et même sur ceux qui, aupoint de vue de notre opinion, seraient nos ennemis, si, au pointde vue de notre conscience, nous ne devions, avant tout, être leurjuge.
Ce fut sur la place d’Ostuni, près du bûcherdu docteur Airoldi, que fra Pacifîco rejoignit de Cesare et soncompagnon. Ils étaient occupés à recevoir des députations qui nonseulement venaient rendre hommage au faux prince, mais encore luidemander des secours. Lecce était séparée en deux parties, et lesrépublicains étaient les plus forts. Tarente et Martina étaientdans la même situation ; Aquaviva était démocratisée jusqu’aufanatisme : Altamura surtout avait fait serment de s’ensevelirsous ses ruines plutôt que de rester sous la domination desBourbons. Considérées à leur véritable point de vue, les choses neprésentaient donc pas un succès si facile qu’on l’avait crud’abord.
Fra Pacifico attendit que le faux prince eûtreçu les trois ou quatre députations qui lui étaient envoyées, ets’annonça comme venant de la part du vicaire général.
De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe ;selon lui, le seul vicaire général qui pût envoyer vers lui étaitle prince François.
L’humilité du messager ne prouvait rien. DeCesare lui-même choisissait pour porter ses ordres ou ses dépêchesdes moines de bas étage ; le moine, quel qu’il soit et àquelque robe qu’il appartienne, étant toujours bien reçu partout,dans l’Italie méridionale, mais à plus forte raison s’il a fait vœude pauvreté et appartient à quelque ordre mendiant.
– Quel est ce vicaire général ? demandade Cesare pour l’acquit de sa conscience, mais croyant savoird’avance quelle réponse serait faite à cette question.
– Ce vicaire général, répondit fra Pacifico,est Son Éminence le cardinal Ruffo, et voici la dépêche dont jesuis chargé de sa part pour Votre Altesse.
De Cesare regarda Boccheciampe avec uneinquiétude croissante.
– Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe,décachetez cette lettre et lisez-la, puisqu’elle est à votreadresse.
Et, en effet, la lettre portait cettesuscription :
« À Son Altesse royale monseigneur le ducde Calabre. »
De Cesare l’ouvrit et lut :
« Monseigneur,
» Votre auguste père, Sa MajestéFerdinand, que Dieu garde ! m’a fait l’honneur de me nommerson lieutenant, avec charge de reconquérir son royaume de terreferme, envahi à la fois par les jacobins français et leursprincipes.
» Ayant appris, tant à Palerme qu’àMessine, et surtout à mon débarquement en Calabre, où je suisdescendu le 8 février du présent mois, l’entreprise hardie queVotre Altesse avait tentée de son côté, et la façon miraculeusedont Dieu l’avait secondée, je dépêche à Votre Altesse un de nospartisans les plus chaleureux et les plus éprouvés, pour lui direque le roi votre père, que Dieu garde ! malgré le rang suprêmeque vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, tant sa confiance enmoi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j’ail’honneur de lui faire savoir que, dès qu’elle aura assuré latranquillité des provinces où elle se trouve, je la prie de venirme rejoindre avec ce qu’elle aura de volontaires, d’armes et demunitions, pour que nous marchions ensemble sur Naples, oùseulement nous parviendrons à trancher les sept têtes del’hydre.
» Tout en laissant à Votre Altesse lesoin d’apprécier l’époque où elle doit me rejoindre, je lui feraiobserver que le plus tôt sera le mieux.
» J’ai l’honneur d’être, avecrespect,
» De Votre Altesse royale,
» Le très-humble serviteur et sujet,
» Le cardinal RUFFO. »
Dans cette lettre était inséré un petit papieroù, de sa plus fine écriture, le cardinal avait tracé les motssuivants :
« Capitaine de Cesare, le roi connaîtvôtre dévouement et l’approuve, ainsi que celui de vos compagnons.Le jour où vous me rejoindrez, vous abdiquerez le titre de prince,mais vous prendrez à mes côtés le rang de brigadier.
» En attendant, demeurez pour tous leprince héréditaire et que Dieu vous garde ni plus ni moins que sivous étiez lui-même !
» Celui qui vous porte ce billet, quoiquetout dévoué à notre cause, ne sait que ce que voudrez lui dire, etil me paraît important, surtout si vous le renvoyez à Naples, qu’ily rentre avec la croyance que vous êtes bien véritablement le ducde Calabre. »
De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deuxlettres, d’un bout à l’autre avec toute l’attention que l’on peutimaginer ; puis il les passa à Boccheciampe, tandis que fraPacifico, qui prenait l’aventurier corse pour le vrai prince, setenait respectueusement à quelque distance, attendant sesordres.
– Vous savez lire, mon ami ? demandaBoccheciampe lorsqu’il eut achevé les deux lettres et rendu à deCesare le billet particulier qui était joint à la dépêcheofficielle.
– Par la grâce de Dieu, oui, dit fraPacifico.
– Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veutpoint avoir de secret pour un serviteur si dévoué que vousparaissez l’être, et désire que vous connaissiez le cas quemonseigneur le cardinal fait de vous, elle vous autorise à prendreconnaissance de cette lettre.
Fra Pacifico reçut, en s’inclinant jusqu’àterre, la lettre des mains du faux duc de Saxe, et la lut à sontour.
Après quoi, il s’inclina de nouveau en signede remercîment et la rendit à celui qu’il prenait pour leprince.
– Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir,selon les instructions du cardinal, avec les quelques villes quiont oublié leur devoir et qui résistent au pouvoir royal ;après quoi, selon ses instructions toujours, nous nous rangeronsimmédiatement sous ses ordres.
– Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico seredressant de toute la hauteur de sa longue taille avec laconfiance d’un homme qui sait combien il peut être utile si onl’emploie convenablement, à quoi allez-vous m’occuper ?
Les deux jeunes gens se regardèrent, et,reportant leurs yeux sur fra Pacifico :
– Nous avons besoin d’un messager brave ethabile qui nous précède à Martina et à Tarente, qui s’introduisedans ces deux villes et qui y répande nos proclamations.
– Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terrede son bâton de laurier. Ah ! si j’avais Giacobino !
Les jeunes gens ignoraient ce que c’était queGiacobino, et apprirent du moine que c’était son âne, qu’il avaitlaissé au Pizzo en s’embarquant pour la Sicile.
Le même soir, fra Pacifico partit pourMartina, portant une charge de proclamations pareille à cellequ’eût pu porter Giacobino.
Fra Pacifico parti, c’est-à-dire le dé jeté,les deux jeunes gens se demandèrent comment ils allaient faire siles deux villes résistaient.
Ils avaient une espèce d’armée ; mais,comme ils ne possédaient que des couteaux et de mauvais fusils, etqu’ils manquaient de canons et de munitions de siège, cette arméene pouvait rien contre des murailles.
En ce moment, on prévint Son Altesse royalemonseigneur le duc de Calabre qu’un certain Jean-Baptiste Petruccidemandait audience. Dans le cas où monseigneur le duc de Calabre nepourrait le recevoir, il désirait être au moins reçu parmonseigneur le duc de Saxe, les nouvelles qu’il apportait étant dela plus haute importance.
Et, en effet, à une heure du matin, il eût étébien indiscret de déranger deux personnages si élevés pour desnouvelles ordinaires.
Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l’instantmême, introduit en présence des deux jeunes gens.
Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur dela marine au nom de la république parthénopéenne. Il venait derecevoir l’ordre d’envoyer à Lecce un détachement de cavalerie etdeux pièces de canon avec leurs caissons, leurs munitions et tousleurs accessoires.
Il venait offrir aux deux princes de leurdonner ses cavaliers et ses canons, au lieu de les conduire àLecce.
Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avecjoie une offre qui leur arrivait en temps si opportun.
De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucciinspecteur général de la marine, au lieu d’inspecteur ordinaire. Illui donna un certificat de loyalisme à valoir autant que de droit,et qu’il signa de son faux nom ; puis, comme il fallaitattendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce que l’on pouvaitespérer ou craindre de Tarente et de Martina, on résolut demarcher, afin de se pas perdre de temps, sur Lecce, qui envoyaitune députation pour demander des secours contre les républicains,et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli quis’était emparé de la forteresse et avait organisé une gardecivique, des chasseurs et des cavaliers.
Petrucci offrit d’être de l’expédition, afinde donner par sa présence du cœur à ses cavaliers.
On se mit à neuf heures du matin en route pourLecce. Chemin faisant, on recueillit deux ou trois cents chasseursqui s’enfuyaient de la ville, ne voulant pas servir contre leuropinion : ces hommes se réunirent à la petite arméebourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de millehommes.
De Cesare entra donc à Lecce avec une forceimposante.
Andreoli s’était retiré dans le château et s’yétait enfermé ; de Cesare le fit sommer de se rendre, et, surson refus, donna l’ordre d’attaquer.
La résistance ne fut pas longue. Aux premierscoups de fusil, la garnison ouvrit une porte sur la campagne ets’enfuit par cette porte.
Cette victoire, quoique facile, n’en avait pasmoins une grande importance. C’était la première rencontre quiavait lieu entre les royalistes et les républicains, et, auxpremiers coups de fusil, les républicains avaient cédé laplace.
Nous répétons avec intention : auxpremiers coups de fusil, car on n’avait pas pu se servir descanons. On avait de l’artillerie et pas d’artilleurs.
La joie fut grande. Toutes les cloches deLecce et des environs se mirent en branle pour célébrer le triomphede monseigneur le duc de Calabre, et l’on illumina la ville àgiorno.
Le lendemain de la prise de Lecce, on vitarriver fra Pacifico, attiré par le bruit des cloches. Il avaitaccompli fidèlement et intelligemment sa mission dans les deuxvilles, et rapportait à la fois du bon et du mauvais.
Le bon était que Tarente était prête à ouvrirses portes sans coup férir.
Le mauvais était que Martina était prête à sedéfendre jusqu’à la dernière extrémité.
On résolut alors de diviser la petite armée endeux troupes. L’une de ces troupes, sous la conduite deBoccheciampe, rallierait complétement Tarente au partibourbonien ; l’autre, sous la conduite de Cesare, marcheraitlentement sur Martina, de manière à être rejointe par la colonne deBoccheciampe avant d’être arrivée sous les murs de la ville.
Tarente, comme l’avait prédit fra Pacifico,ouvrit ses portes sans même attendre les sommations militaires, etles habitants vinrent au-devant de Boccheciampe, portant en main labannière royale ; mais il n’en fut pas de même deMartina : la municipalité avait décrété la défense et mis àprix les têtes des deux princes, celle du duc de Calabre à troismille ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.
Peut-être trouvera-t-on que c’était bien bonmarché ; mais la ville de Martina n’était point riche.
À un quart de lieue de la ville, la colonne deBoccheciampe rejoignit celle de Cesare, et, la jonction faite, onrésolut de donner l’assaut à la ville, résolution presquetéméraire, en l’absence, non pas d’artillerie, maisd’artilleurs.
On tenta donc, avant d’en venir aux mains,tous les moyens d’accommodement possibles.
En conséquence, on appela un trompette, on lefit monter à cheval et on lui donna pour les habitants de Martinaune proclamation leur annonçant que les troupes royales, loin devouloir commettre la moindre hostilité contre les Martinésiens, neréclamaient d’eux autre chose que l’obéissance à leurs légitimessouverains ; mais que, cependant, s’ils refusaient desatisfaire à cette juste demande, le sort des armes déciderait dela question.
Le trompette partit à cheval, suivi des yeuxpar toute l’armée bourbonienne et particulièrement par ses deuxchefs ; mais il ne put remplir sa mission ; car, aumoment où il arrivait à portée de la balle, une effroyablefusillade l’accueillit, et l’homme et le cheval roulèrent sur lepavé.
Mais le cheval seul était mort. L’homme sereleva, et, quoique à cheval pour aller et à pied pour revenir, ilrevint plus vite qu’il n’était allé.
Les deux chefs ordonnèrent à l’instant mêmel’assaut et s’avancèrent contre la ville sous une grêle de balles,attaquant les postes avancés en dehors de la porte et les forçant àrentrer dans la ville.
Mais, en ce moment, une pluie diluvienne etune grêle effroyable vinrent au secours des assiégés et empêchèrentles troupes royales de profiter de leur victoire ; puis,comme, immédiatement après la pluie, vint la nuit, force fut deremettre la continuation du siège au lendemain.
Fra Pacifico n’avait point pris part àl’action ; mais n’était point demeuré oisif pour cela.
À Lecce, à Tarente, sur la route, partout, aunombre des volontaires qui s’étaient joints à la petite troupe, ils’était trouvé des moines.
Ces moines appartenaient presque tous auxordres mineurs, c’est-à-dire à la règle de saint François.
Fra Pacifico, en mission de la part ducardinal, avait naturellement exercé sur eux une certainesuprématie. Il les avait, en conséquence, enrégimentés, et, pourque les deux pièces de canon ne restassent point oisives, organisésen artilleurs.
En conséquence, le soir même de l’escarmouche,au grand étonnement des deux chefs et à la grande édification del’armée, on vit douze moines, attelés six par six aux deux pièces,et qui les traînaient sur une petite hauteur dominant la ville ets’élevant en face de la porte.
Le matin, au point du jour, les deux pièces decanon étaient en batterie.
De Cesare, voyant au point du jour cesdispositions prises par fra Pacifico, voulut visiter lui-même labatterie.
Là, tout fut expliqué d’un seul mot.
À bord de la Minerve, fra Pacifîco,du temps qu’il y servait, avait été chef de pièce.
Non-seulement il s’était rappelé son ancienmétier, mais encore, pendant les deux ou trois jours qui venaientde s’écouler, il l’avait appris aux moines qu’il avait enrôlés.
De Cesare le nomma, séance tenante, chef del’artillerie.
Malgré cette amélioration dans son matériel,amélioration qui lui promettait la victoire, de Cesare voulut userde modération envers les Martinésiens et leur envoya un secondparlementaire, porteur des mêmes instructions que le premier.
Mais, lorsqu’ils virent le parlementaire àportée de fusil, les Martinésiens firent feu sur lui, comme ilsavaient fait feu sur le premier.
En réponse à cette fusillade, les deux piècesde fra Pacifico grondèrent, et, en grondant, semèrent sur lesdéfenseurs des murs une pluie de mitraille qui les décima.
À cette reconnaissance d’une artillerieignorée qui tout à coup, et sans avoir crié gare, s’était mêlée àla conversation et avait couché sur le carreau une douzaine d’entreeux, il y eut dans les rangs des assiégés un momentd’hésitation.
Les deux chefs royalistes en profitèrent.
Corses tous deux et braves comme des Corses,ils oublièrent leur prétendue grandeur qui eût dû les attacher aurivage, et, une hache à la main, s’élancèrent contre les portes,qu’ils se mirent à enfoncer.
Toute l’armée les suivit avecenthousiasme ; les Calabrais n’avaient jamais entendu dire queles princes fissent, pendant les sièges, la besogne des pionniers,et les capucins celle des artilleurs. La porte fut enfoncée ducoup, et, de Cesare et Boccheciampe en tête, la petite armée entradans la ville comme un torrent qui a brisé sa digue.
Les Martinésiens essayèrent d’arrêter ce flothumain, de tenir dans les maisons, de défendre les places, de sefortifier dans les églises. Poursuivis pied à pied, fusillés à boutportant, ils ne purent se rallier, et, forcés de traverser la villeen courant, ils sortirent en désordre, en fugitifs, par le côtéopposé à celui où les bourboniens étaient entrés.
Un seul groupe de républicains se ralliaautour de l’arbre de la liberté, et s’y fit tuer depuis le premierjusqu’au dernier.
L’arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupéen morceaux, mis en bûcher, et servit à brûler les morts, et, aveceux, quelque peu de vivants.
Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampefirent ce qu’ils purent pour arrêter le carnage ; mais il yavait parmi les vainqueurs une telle animation, qu’ils réussirentmoins bien que dans les autres villes.
La chute d’Aquaviva suivit celle de Martina,et nos deux aventuriers croyaient toutes choses apaisées dans lesprovinces, lorsqu’ils apprirent que Bari, malgré l’exemple fait surMartina et sur Aquaviva, venait de proclamer le gouvernementrépublicain et avait juré de le maintenir.
La chose lui était d’autant plus facilequ’elle avait reçu par mer un secours de sept à huit centFrançais.
De Cesare et Boccheciampe en étaient à sedemander s’ils devaient attaquer Bari malgré ce renfort, ou,laissant derrière eux la révolution soutenue par les baïonnettesfrançaises, se rendre à l’ordre du cardinal en le rejoignant.
Sur ces entrefaites, ils apprirent que lesFrançais avaient quitté Bari et s’avançaient sur Casa-Massima. Ilssavaient que la colonne française comptait sept cents hommesseulement. L’armée bourbonienne en comptait près de deux mille,c’est-à-dire une force presque triple. Ils résolurent de risquerune rencontre avec les troupes régulières. C’était, d’ailleurs, uneextrémité à laquelle il fallait toujours arriver.
Mais, pour s’assurer plus certainement encorel’avantage, les deux amis décidèrent de surprendre les Françaisdans une embuscade qu’ils établiraient sur leur chemin. Ilsdisséminèrent donc leurs troupes. Boccheciampe laissa mille hommesà de Cesare, et, avec mille hommes, s’avança sur la route deMonteroni.
Il trouva dans la vallée un lieu propre à uneembuscade et s’y établit avec sa troupe.
De Cesare, au contraire, se tint en vue sur lacolline de Casa-Massima, espérant attirer les regards sur lui etles distraire ainsi de l’embuscade de Boccheciampe.
Boccheciampe devait attaquer les Français, etde Cesare profiter du désordre que cette attaque causerait dansleurs rangs pour tomber sur eux et achever de les mettre endéroute.
De Cesare avait levé à Martina et à Aquavivaune contribution de douze chevaux qu’il avait donnés à fra Pacificopour son artillerie, toujours servie par ses douze moines, qui,exercés trois fois par jour, étaient devenus d’excellentsartilleurs.
Cette fois, on plaça fra Pacifico et sescanons sur la grande route, afin qu’il pût se porter partout oùbesoin serait, et l’on attendit.
Tout arriva comme on l’avait prévu, excepté ledénoûment. Les Français, préoccupés de Cesare et de ses hommes,qu’ils apercevaient au haut de la colline de Casa-Massima,donnèrent en plein dans l’embuscade de Bocceciampe. Attaquésvigoureusement et ne sachant point d’abord à qui ils avaientaffaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement d’hésitation ;mais, reconnaissant quelle espèce d’ennemis ils avaient àcombattre, ils se massèrent au sommet d’une colline appuyée à unbois, et, de là, soutenus par leur artillerie, ils marchèrentcontre Boccheciampe au pas de charge, tête baissée, la baïonnetteen avant.
En ce moment, le hasard voulut que le bruit serépandit parmi les bourboniens qu’une forte colonne de patriotessortait de Bari pour les prendre à revers.
Alors, tout fut dit. Les gardes armés, lescampieri, les chasseurs de Lecce furent les premiers à prendre lafuite, et leur exemple fut suivi par le reste de la colonne.
Ce fut en vain que de Cesare, à la tête dequelques cavaliers restés fidèles, se précipita au milieu de lamêlée : il ne put rallier les fuyards.
Une invincible panique s’était emparée de seshommes. Par bonheur pour les deux aventuriers, les Français, sivigoureusement attaqués, crurent, en voyant cesser non-seulementtoute attaque, mais encore toute résistance, à quelque ruse deguerre ayant pour but de les attirer dans une seconde embuscade, ets’arrêtèrent court d’abord, puis ne reprirent leur marche que pas àpas, avec les plus grandes précautions.
Mais bientôt, reconnaissant que c’était unevraie déroute, la cavalerie républicaine se mit à la poursuite desvaincus. Au moment où elle arriva sur la grande route, fra Pacificola salua de deux coups de canon à mitraille, qui lui tua quelqueschevaux et quelques hommes ; et, moins un caisson qu’ilrenversa en y plaçant une mèche communiquant avec une traînée depoudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie.
Or, le hasard ou un calcul juste de fraPacifico, voulut qu’au moment même où, pour ne point se heurter aucaisson renversé et barrant la route, les dragons se séparaient endeux files, chacune suivant un revers du chemin, le feu secommuniquât de la mèche à la traînée de poudre et de la traînée depoudre au caisson, qui éclata avec un effroyable bruit, en mettanten lambeaux les chevaux et les hommes qui se trouvèrent à portée deses débris.
La poursuite s’arrêta là. Les Françaiscraignirent quelque nouveau guet-apens du même genre, et lesbourboniens purent se retirer sans être inquiétés.
Mais le prestige qui s’attachait à leurmission divine était détruit. À la première lutte avec les troupesrépublicaines, quoique trois fois supérieurs en nombre à celles-ci,ils avaient été vaincus.
Des deux mille hommes qu’avaient les deuxjeunes gens avant le combat, il leur en restait à peine cinqcents.
Les autres s’étaient dispersés.
Il fut convenu que de Cesare, avec quatrecents hommes, irait rejoindre le cardinal, et que Boccheciampe,avec cent hommes, se rendrait à Brindisi pour tâcher d’yréorganiser une colonne avec laquelle il rejoindrait à son tour legros de l’armée sanfédiste.
Fra Pacifico, les deux pièces de canon, lecaisson qu’il avait sauvés et ses douze moines restaient attachés àla colonne de Cesare.
Les deux amis s’embrassèrent, et, dès le mêmesoir, prirent le chemin qui devait conduire chacun d’eux à sadestination.
Nous avons raconté comment Salvato avait étéenvoyé par le général Championnet à Salerne dans le but d’organiseret de diriger une colonne sur Potenza, où l’on craignait uneréaction et les malheurs terribles qui l’accompagnent toujours dansun pays à demi sauvage où les guerres civiles ne sont que desprétextes aux vengeances particulières.
Quoique les événements de Potenzaappartiennent plutôt à l’histoire générale de 99 qu’au récitparticulier que nous avons entrepris, lequel ne met sous les yeuxde nos lecteurs que les faits et gestes des personnages qui yjouent un rôle, – comme ces événements ont le caractère terrible,et de l’époque dans laquelle ils ont été accomplis et du peuplechez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre,auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de lacatastrophe et par l’influence néfaste que le voyage qui amena larévélation par Michele du complot des Backer, eut sur la vie del’héroïne de notre histoire.
En rentrant de cette soirée chez la duchesseFusco, où les vers de Monti avaient été lus, où le Moniteurparthénopéen avait été fondé et où le perroquet de la duchesseavait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et Nicolino, appris àcrier : « Vive la République ! meurent lestyrans ! » le général Championnet avait trouvé au palaisd’Angri un riche propriétaire de la Basilicate nommé NiccolaAddone.
Don Niccola Addone, comme on l’appelait dansle pays, par un reste d’habitude de mœurs espagnoles, habitaitPotenza et avait pour ami intime l’évêque monseigneur Serrao.
Monseigneur Serrao, Calabrais d’origine,s’était fait dans l’épiscopat une double renommée de science et devie exemplaire. Il avait acquis l’une par des publications estiméeset l’autre par sa charité évangélique. Doué d’un sens juste, d’uneâme généreuse, il avait salué la liberté comme l’ange du peuplepromis par les Évangiles, et propagé le mouvement libéral et ladoctrine régénératrice.
Mais l’azur de ce beau ciel républicain, àpeine à son aurore, commençait déjà à s’obscurcir. De toutes partsdes bandes de sanfédistes s’organisaient. Le dévouement auxBourbons était le prétexte ; le pillage et l’assassinatétaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis sesconcitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu depourvoir au moins à leur sûreté.
Alors, il eut l’idée de faire venir deCalabre, c’est-à-dire de son pays, une garde de ces hommes d’armesconnus sous le nom de campieri, restes de ces bandes du moyen âge,qui, aux jours de la féodalité, se mettaient à la solde des haineset des ambitions baroniales, descendants ou, qui sait ?peut-être ancêtres de nos anciens condottieri.
Le pauvre évêque croyait avoir dans ceshommes, ses compatriotes, surtout en les payant bien, desdéfenseurs courageux et dévoués.
Par malheur, quelque temps auparavant,monseigneur Serrao avait censuré la conduite d’un de ces mauvaisprêtres, dont il y a tant dans les provinces méridionales, qu’ilsespèrent toujours échapper aux regards de leurs supérieurs en seconfondant dans la foule. Ce prêtre s’appelait Angelo-FeliceVinciguerra.
Il était du même village que l’un des deuxchefs de campieri, nommé Falsetta.
Le second chef se nommait Capriglione.
Le prêtre avait été lié dans son enfance avecFalsetta, et se lia de nouveau avec lui.
Il fit comprendre à Falsetta que la paye quelui donnait monseigneur Serrao, si forte qu’elle fût, ne pouvait secomparer à ce que lui rapporteraient les contributions qu’ilpourrait lever et le pillage qu’il pourrait faire, si Capriglioneet lui, au lieu de se consacrer au maintien du bon ordre, sefaisaient, grâce aux hommes qu’ils avaient sous leurs ordres, chefsde bande et se rendaient maîtres de la ville.
Falsetta, entraîné par les conseils deVinciguerra, fit part de la proposition à Capriglione, quil’accepta.
Les hommes, on le comprend, ne résistèrentpoint où avaient succombé leurs chefs.
Un matin, monseigneur Serrao, étant encore aulit, vit ouvrir sa porte, et Capriglione, son fusil à la main,apparaissant sur le seuil de sa chambre, lui dit sans autrepréparation :
– Monseigneur, le peuple veut votre mort.
L’évêque leva la main droite, et, faisant legeste d’un homme qui donne sa bénédiction :
– Je bénis le peuple, dit-il.
Sans lui laisser le temps de rien ajouter àces paroles évangéliques, le bandit le coucha en joue et fitfeu.
Le prélat, qui s’était soulevé pour bénir sonassassin, retomba mort, la poitrine percée d’une balle.
Au bruit du coup de fusil, le vicaire demonseigneur l’évêque Serrao accourut, et, comme il témoignait sonindignation du meurtre qui venait d’être commis, Capriglione le tuad’un coup de couteau.
Ce double assassinat fut presque immédiatementsuivi de la mort de deux des propriétaires les plus riches et lesplus distingués de la ville.
Ils se nommaient Gerardangelo et GiovanLiani.
Ils étaient frères.
Ce qui donna créance à ce bruit quel’assassinat de monseigneur Serrao avait été commis parCapriglione, mais à l’instigation du prêtre, c’est que, lelendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande deCapriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sanget le deuil.
Alors, libéraux, patriotes, républicains, tousceux qui, par un point quelconque, appartenaient aux idéesnouvelles, furent pris d’une profonde terreur, laquelle s’augmentaencore du bruit qui courut que, le jour où devait se célébrer lafête du Sang-du-Christ, c’est-à-dire le jeudi d’après Pâques, lesbrigands, devenus maîtres de la ville, devaient massacrer, aumilieu de la procession, non-seulement tous les patriotes, maisencore tous les riches.
Le plus riche de ceux qui étaient menacés parce bruit qui courait, et en même temps un des plus honnêtescitoyens de la ville, était ce même Niccola Addone, ami demonseigneur Serrao, qui attendait le général français chez lui, àsa sortie de la soirée de la duchesse Fusco. C’était un homme braveet résolu, et il décida, d’accord avec son frère Basilio Addone, depurger la ville de cette troupe de bandits.
Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amisqu’il estimait les plus courageux. Au nombre de ceux-ci setrouvaient trois hommes dont la tradition orale a conservé lesnoms, qui ne se retrouvent dans aucune histoire.
Ces trois hommes se nommaient : GiuseppeScafanelli, Jorio Mandiglia et Gaetano Maffi.
Sept ou huit autres entrèrent aussi dans laconspiration ; mais j’ai inutilement interrogé les plus vieuxhabitants de Potenza pour savoir leurs noms.
Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres etportes closes, ces patriotes arrêtèrent que l’on anéantirait d’unseul coup Capriglione, Falsetta et toute leur bande, depuis lepremier jusqu’au dernier.
Pour arriver au but que l’on se proposait, ils’agissait de se réunir en armes, moitié dans la maison d’Addone,moitié dans la maison voisine.
Les bandits eux-mêmes, comme s’ils eussent étéd’accord avec ceux-ci, fournirent aux patriotes l’occasion qui leurmanquait.
Ils levèrent une contribution de trois milleducats sur la ville de Potenza, laissant aux citoyens le soin derégler la façon dont elle serait répartie et payée, pourvu qu’ellefût payée dans les trois jours.
La contribution fut levée et déposéepubliquement dans la maison de Niccola Addone.
Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta,cordonnier de son état, connu sous le sobriquet de Sarcetta, sechargea de porter à domicile, chez les bandits, une invitation devenir recevoir chez Addone chacun la part qui lui revenait.
Les heures du rendez-vous étaient différentespour chaque bandit, afin que la compagnie ne vînt point en masse,ce qui eût rendu l’exécution du projet difficile.
Scoletta, tout en bavardant avec les bandits,était chargé de leur faire la topographie intérieure de la maisonet de leur dire, entre autres choses, que la caisse, de crainte desvoleurs, était placée à l’extrémité la plus retirée del’habitation.
Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dansune espèce de cabinet précédant la chambre où Scoletta avait ditque se tenait le caissier, deux vigoureux muletiers attachés à sonservice, et se nommant, l’un Loreto et l’autre Sarraceno.
Ces deux hommes se tenaient, une hache à lamain, chacun d’un côté d’une porte basse sous laquelle on nepouvait passer sans courber la tête.
Les deux haches, solidement emmanchées,avaient été achetées la veille et affilées pour cette occasion.
Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avaitété assigné un quart d’heure avant l’heure convenue.
Les premiers bandits arrivèrent un à un etfurent introduits aussitôt leur arrivée. Après avoir traversé unlong corridor, ils arrivèrent à la chambre où se tenaient Loreto etSarraceno.
Ceux-ci frappaient et, d’un seul coup,abattaient leur homme avec autant de justesse et de promptitude quele boucher abat un bœuf dans sa boucherie.
Au moment même où le bandit tombait, deuxautres domestiques d’Addone, nommés Piscione et Musano, faisaientpasser le cadavre à travers une trappe.
Le cadavre tombait dans une écurie.
Aussitôt le cadavre disparu, une vieillefemme, impassible comme une Parque, sortait d’une chambre voisine,un seau d’eau d’une main, une éponge de l’autre, lavait leplancher, et rentrait dans sa chambre avec le mutisme et la roideurd’un automate.
Le chef Capriglione vint à son tour. BasilioAddone, frère de Niccola, le suivit par derrière comme pour luiindiquer les détours de la maison ; mais, au milieu ducorridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans doute unpressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour lefaire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au momentoù il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu’au manche sonpoignard dans la poitrine.
Capriglione tomba sans pousser un cri. Basiliole tira dans la première chambre venue, et, s’étant assuré qu’ilétait bien mort, l’y enferma et mit tranquillement la clef dans sapoche.
Quant à Falsetta, il avait eu un des premiersla tête fendue.
Seize des brigands, leurs deux chefs compris,étaient déjà tués et jetés dans le charnier, lorsque les autres,voyant leurs camarades entrer et ne les voyant pas sortir,formèrent une petite troupe, et, guidés par Gennarino, le fils deFalsetta, vinrent pour frapper à la porte d’Addone.
Mais ils n’eurent pas même le temps de frapperà cette porte. Au moment où ils n’étaient plus qu’à une quinzainede pas de la maison, Basilio Addone, qui se tenait en vedette à unefenêtre, avec cette même main ferme et ce même coup d’œil sûr dontil avait frappé Capriglione, envoya une balle au milieu du front deGennarino.
Ce coup de fusil fut le signal d’une horriblemêlée. Les conjurés, comprenant que le moment était venu de payerchacun de sa personne, se lancèrent dans la rue, et, à visagedécouvert cette fois, attaquèrent les brigands avec une tellefureur, que tous y restèrent depuis le premier jusqu’audernier.
On compta trente-deux cadavres. Pendant lanuit, ces trente-deux cadavres furent portés et couchés les uns àcôté des autres sur la place du Marché, de manière qu’au lever dujour, toute la ville pût avoir sous les yeux ce sanglantspectacle.
Mais, dès la veille, Niccola Addone étaitparti, était venu raconter l’événement à Championnet et luidemander d’envoyer une colonne française à Potenza pour y maintenirl’ordre et s’opposer à la réaction.
Championnet, après avoir écouté le récit deNiccola Addone, avait, en effet, reconnu l’urgence de sa demande,avait chargé Salvato d’organiser la colonne à Salerne et avaitdonné le commandement de cette colonne à son aide de campVilleneuve.
En revenant de Salerne et en rentrant dans lecabinet du général Championnet, auquel il apportait la nouvelle dudébarquement du cardinal Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deuxpersonnages qui lui étaient complétement inconnus et au milieudesquels il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvredédaigneusement abaissée, que le général en chef se trouvait assezmal à l’aise.
L’un portait le costume des grandsfonctionnaires civils, c’est-à-dire l’habit bleu sans épaulettes etsans broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche, lesbottes à retroussis et le sabre ; l’autre, le costumed’adjudant-major.
Le premier était le citoyen Faypoult, chefd’une commission civile envoyée à Naples pour toucher lescontributions et s’emparer de ce que les Romains appelaient lesdépouilles opimes.
Le second était le citoyen Victor Mejean, quele Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut, faitadjudant général par Championnet devant la porte Capuana, au méprisde la présentation que le général avait faite pour occuper ce postede son aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à protéger lespatriotes de Potenza et particulièrement Niccola et Basilio Addone,les deux principaux auteurs de la dernière catastrophe.
Le citoyen Faypoult était un homme dequarante-cinq ans, grand, mince, courbé en avant, comme sontd’habitude les hommes de bureau et de chiffres ; il avait lenez d’un oiseau de proie, les lèvres minces, la tête étroite aufront, renflée à la partie postérieure, le menton saillant, lescheveux courts, les doigts plats à leur extrémité.
Le citoyen Mejean était un homme detrente-deux ans, au front plissé par des rides verticales qui,partant de la naissance du nez, indiquent l’homme soucieux etfacile à se laisser aller aux mauvaises pensées ; son œil,qui, dans certains moments, s’éclairait d’une lueur d’envie, dehaine ou de colère, s’éteignait habituellement par un effort de savolonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et celas’expliquait quand on savait qu’il avait trouvé, un beau matin, sesépaulettes d’adjudant-major sous l’oreiller d’une des nombreusesmaîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureauxpour certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passerdans l’armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel ondonne un noble avancement, mais comme un employé infidèle que l’onpunit par l’exil.
En entendant ouvrir la porte de son cabinetpar une main connue, pour ainsi dire, Championnet se retourna, et,en apercevant la figure à la fois franche et sévère de Salvato, saphysionomie passa de l’expression du dédain à celle de laraillerie.
– Mon cher Salvato, lui dit-il, j’ai l’honneurde vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace notrebrave Thiébaut, passé adjudant général, comme vous le savez, sur lechamp de bataille, j’avais demandé ce poste pour notre cherVilleneuve, qui n’en a pas été jugé digne par MM. lesdirecteurs. Ils avaient des services particuliers à récompenserdans monsieur, et l’ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuveautre chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je nepuis ni ne veux m’opposer aux décisions du Directoire lorsqu’ellesne compromettent point l’intérêt de l’armée que je commande etcelui de la France. Remarquez bien que je ne dis pas : etcelui du gouvernement, je dis : et celui de laFrance, que je sers. Car je sers la France avant tout. Lesgouvernements passent, – et, Dieu merci, depuis dix ans, j’en ai vupasser pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passerencore, – mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendrevotre poste.
Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon sonhabitude, pâlit légèrement, et, sans répondre une seule parole,salua et sortit.
Le général attendit que la porte se refermâtderrière celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible pourlui seul, et, se retournant vers l’autre envoyé duDirectoire :
– Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il,je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de commissioncivile. Il a eu le dévouement d’accepter une lourde et incommodemission, surtout dans ce pays-ci : il est chargé de lever lescontributions, et, en outre, de veiller à ce que je ne me fasse niCésar ni Cromwell. Je ne crois point, d’après les aperçus donnéspar monsieur, que nous restions longtemps d’accord. Si nous nousbrouillons tout à fait, – et nous avons déjà commencé de nousbrouiller un peu, – il faudra que l’un de nous deux quitte Naples.(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cherSalvato, celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d’ordressupérieurs, ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet ens’adressant à Faypoult, ayez la bonté de me laisser lesinstructions de MM. les directeurs. Je les étudierai à têtereposée. Je vous aiderai dans l’exécution de celles que je croiraijustes ; mais, je vous en préviens, je m’opposerai de tout monpouvoir à l’exécution de celles que je croirai injustes. Et,maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant la main pourrecevoir les instructions du chef de la commission civile,croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heurespour étudier vos instructions ?
– Ce n’est pas à moi, répondit le citoyenJean-Baptiste Faypoult, à limiter au général Championnet le tempsqu’il doit mettre à cette étude ; mais je me permettrai de luidire que le Directoire est pressé, et que le plus tôt qu’il mepermettra de remplir les intentions de mon gouvernement sera lemieux.
– C’est convenu. Il n’y a pas péril en lademeure, et quarante-huit heures de retard ne compromettront pas lesalut de l’État ; je l’espère, du moins.
– Ainsi donc, général ?…
– Ainsi donc, après-demain, à la même heure,citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le voulez bien.
Faypoult salua et sortit, non pas humble etmuet comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces, comme Tartufesignifiant à Orgon que sa maison lui appartient.
Championnet se contenta de hausser lesépaules.
Puis, à son jeune ami :
– Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m’avezquitté qu’un moment, et, à votre retour, vous me retrouvez entredeux méchants animaux, entre un vautour et un chacal.Pouah !
– Vous savez, mon cher général, dit en riantSalvato, que vous n’avez qu’un mot à dire pour que je mette la mainsur l’un et le pied sur l’autre.
– Vous allez rester avec moi, n’est-ce pas,mon cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les écuriesd’Augias ? Je crois bien que nous ne les nettoieronspas ; mais enfin nous empêcherons peut-être qu’elles nedébordent chez nous.
– Volontiers, répondit Salvato, et vous savezque je suis tout à vos ordres. Mais j’ai deux nouvelles de la plushaute importance à vous annoncer.
– Ce serait qu’il vous arrive un grandbonheur, mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais nem’étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.
Salvato tendit en souriant la main àChampionnet.
– Oui, en effet, dit-il, je suis un hommeheureux ; mais les nouvelles que j’ai à vous annoncer sont desnouvelles politiques, dans lesquelles mon bonheur ou mon malheurn’est pour rien. Son Éminence le cardinal Ruffo a traversé ledétroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en outre, que le ducde Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis que SonÉminence débarquait au cou-de-pied, il débarquait, lui, au talon,c’est-à-dire à Brindisi.
– Diable ! fit Championnet, voilà, commevous le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Lescroyez-vous fondées ?
– Je suis sûr de la première, la tenant del’amiral Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne, venant deCatona, où il a vu le cardinal Ruffo, au milieu de trois ou quatrecents hommes, la bannière royale déployée au balcon de la maisonqu’il habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto, où il adonné rendez-vous à ses recrues. Quant à la seconde, je la tiens delui aussi ; seulement, il ne me l’a pas affirmée, il en doutelui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable d’un tel acte devigueur. Dans tous les cas, ce qu’il y a de certain, c’est que,quelle que soit la bouche qui souffle l’incendie, la Calabreultérieure et toute la Terre d’Otrante sont en feu.
En ce moment, le planton entra et annonça leministre de la guerre.
– Faites entrer, dit vivement Championnet.
À l’instant même, Gabriel Manthonnetfut introduit.
L’illustre patriote avait eu, quelques joursauparavant, avec le général en chef, à propos des dix millionsstipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui n’étaient point encorepayés, un démêlé assez grave ; mais, en face des nouvellesimportantes que le ministre de la guerre venait de recevoir, de soncôté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait àChampionnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître enpolitique, venant lui demander des avis, au besoin même desordres.
– Venez vite, lui dit Championnet en luitendant la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires :vous êtes le bienvenu, j’allais vous envoyer chercher.
– Vous savez ce qui se passe ?
– Oui ; car je pense que vous voulezparler du double débarquement, en Calabre et dans la Terred’Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre ?
– C’est justement cette nouvelle qui m’amènechez vous, mon cher général. L’amiral Caracciolo, de qui je latiens, arrive de Salerne et m’a raconté y avoir trouvé le citoyenSalvato et lui avoir tout dit.
Salvato s’inclina.
– Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m’adéjà tout répété. Maintenant, voyons, il s’agit d’expédier vivementdes hommes, et des hommes sûrs, à la rencontre de l’insurrection,afin de l’enfermer dans la Calabre ultérieure et la Terred’Otrante. Si nous pouvons la laisser bouillir dans sa propremarmite, peu nous importe le bouillon qu’elle y fera. Mais il fauttâcher que, d’un côté, elle ne dépasse point Catanzaro, et, del’autre, Altamura. Je vais donner l’ordre à Duhesme et à six milleFrançais de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre un devos généraux et un corps napolitain ?
– Ettore Caraffa, si vous le voulez, général,avec mille hommes. Seulement, je vous préviens qu’Ettore Caraffavoudra marcher à l’avant-garde.
– Tant mieux ! il aimera mieux avoir àsoutenir nos Napolitains, répondit Championnet avec un sourire, qued’être soutenu par eux. Voilà pour la Pouille.
– N’avez-vous pas une colonne dans laBasilicate ?
– Oui ; Villeneuve est avec six centshommes à Potenza. Mais je vous avoue franchement que je me souciepeu de faire battre mes Français contre un cardinal. En supposantune victoire, elle sera sans gloire ; en supposant unedéfaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains, desCalabrais, si vous pouvez ; outre le courage, ils ont lahaine.
– J’ai votre homme, général, ou plutôt notrehomme : c’est Schipani.
– J’ai causé avec lui deux fois. Il m’a paruplein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.
– C’est vrai, mais, en temps de révolution,les généraux s’improvisent. Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sontdes généraux improvisés et n’en sont point de plus mauvais générauxpour cela. Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze centsNapolitains et nous le chargerons de recueillir et d’organiser tousles patriotes qui fuient ou qui doivent fuir devant le cardinal etses bandits… Le premier corps, ajouta Manthonnet, c’est-à-direDuhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains, aprèsavoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre, tandis queSchipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et sessanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre ; le but deSchipani, de résister. Seulement, général, vous recommanderez àDuhesme de vaincre bien vite, et nous nous en rapportons à lui pourcela, attendu qu’il nous faut le plus vite possible reconquérirnotre mère nourrice, la Pouille, que les bourboniens par terre etles Anglais par mer empêchent de nous envoyer ses blés et safarine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme et ses six millehommes, général ?
– Demain, ce soir, aujourd’hui !… Commevous le dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes, nevous en inquiétez point ; elles sont contenues par les postesfrançais de la ligne d’opérations entre la Romagne et Naples et parles forts de Civitella et de Pescara.
– Alors, tout va bien. Quant au généralDuhesme ?
– Salvato, dit Championnet, vous préviendrezDuhesme, de ma part, qu’il ait à s’entendre immédiatement avec lecomte de Ruvo et qu’il se tienne prêt à partir ce soir. Vousajouterez que j’espère qu’il ne partira point sans me faire voirson plan et prendre non pas mes ordres, mais mes avis.
– Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, jevais lui envoyer Hector.
– À propos, reprit Championnet, unmot !
– Dites, général.
– Êtes-vous d’avis que l’on tienne cesnouvelles secrètes, ou que l’on dise tout au peuple ?
– Je suis d’avis que l’on dise tout au peuple.Le gouvernement que nous venons de renverser était celui de la ruseet du mensonge, il faut que le nôtre soit celui de la droiture etde la vérité.
– Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-êtrece que vous faites est-il d’un mauvais politique, mais c’est d’unbon, brave et honnête citoyen.
Et, tendant une main à Salvato, l’autre àManthonnet, il les suivit des yeux jusqu’à ce que la porte fûtfermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre l’expression dudégoût, il s’allongea dans un fauteuil, ouvrit les instructions deFaypoult et, en haussant les épaules, il commença de les lire avecune attention remarquable.
FIN DU TROISIÈME TOME.