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Le Magasin d’antiquités – Tome II

Le Magasin d’antiquités – Tome II

de Charles Dickens
Chapitre 1

 

Au moment où nous sommes arrivés,non-seulement nous pouvons prendre le temps de respirer pour suivre les aventures de Kit, mais encore les détails qu’elles présentent s’accordent si bien avec notre propre goût, que c’est pour nous un désir comme un devoir d’en retracer le récit.

Kit, pendant les événements qui ont rempli les quinze derniers chapitres, s’était, comme on pense, familiarisé de plus en plus avec M. et mistress Garland, M. Abel, le poney, Barbe, et peu à peu il en était venu à les considérer tous,tant les uns que les autres, comme ses amis particuliers, et Abel-Cottage comme sa propre maison.

Halte ! Puisque ces lignes sont écrites,je ne les effacerai pas mais si elles donnaient à croire que Kit,dans sa nouvelle demeure où il avait trouvé bonne table et bon logis, commença à penser avec dédain à la mauvaise chère et au pauvre mobilier de son ancienne maison, elles répondraient mal à notre pensée, tranchons le mot, elles seraient injustes. Qui, mieux que Kit, se fût souvenu de ceux qu’il avait laissés dans cette maison, bien que ce ne fussent qu’une mère et deux jeunes enfants ? Quel père vantard eût, dans la plénitude de son cœur, raconté plus de hauts faits de son enfant prodige, que Kit ne manquait d’en raconter chaque soir à Barbe, au sujet du petitJacob ? Et même, s’il eût été possible d’en croire les récitsqu’il faisait avec tant d’emphase, y eut-il jamais une mère commela mère de Kit, du moins au témoignage de son fils, ou bien yeut-il jamais autant d’aisance au sein même de la pauvreté, quedans la pauvreté de la famille de Kit ?

Arrêtons-nous ici un instant pour faireremarquer que, si le dévouement et l’affection domestique sonttoujours une chose charmante, nulle part ils n’offrent plus decharme que chez les pauvres gens, les liens terrestres quiattachent à leur famille les riches et les orgueilleux sont tropsouvent de mauvais aloi ; mais ceux qui attachent le pauvre àson humble foyer sont de bon métal, et portent l’estampille duciel. L’homme qui descend de noble race aime les murailles et lesterres de son héritage comme une partie de lui-même, comme desinsignes de sa naissance et de son autorité ; son union avecelles est l’union triomphale de l’orgueil et de la richesse.L’attachement du pauvre à la terre qu’il tient à ferme, que desétrangers ont occupée avant lui, et que d’autres occuperontpeut-être demain, a des racines plus profondes et qui descendentplus avant dans un sol plus pur. Ses biens de famille sont de chairet de sang ; aucun alliage d’argent ou d’or ne s’y mêle ;il n’y entre pas de pierres précieuses ; le pauvre n’a pasd’autre propriété que les affections de son cœur ; et lorsque,mal vêtu, mal nourri, accablé de travail, il est forcé de se tenirsur un sol froid, entre des murailles nues, cet homme reçoitdirectement de Dieu lui-même l’amour qu’il éprouve pour sa maison,et ce lieu de souffrance devient pour lui un asile sacré.

Oh ! si les hommes qui règlent le sortdes nations songeaient seulement à cela ; s’ils se disaientcombien il a dû en coûter aux pauvres gens pour engendrer dans leurcœur cet amour du foyer, source de toutes les vertus domestiques,lorsqu’il leur faut vivre en une agglomération serrée et misérable,où toute convenance sociale disparaît, si même elle a jamaisexisté ; s’ils détournaient leurs regards des vastes rues etdes grandes maisons pour les porter sur les habitations délabrées,dans les ruelles écartées où la pauvreté seule peut passer ;bien des toits humbles diraient mieux la vérité au ciel que ne peutle faire le plus haut clocher qui, les raillant par le contraste,s’élève du sein de la turpitude, du crime et de l’angoisse. Cettevérité, des voix sourdes et étouffées la prêchent chaque jour, etl’ont proclamée depuis bien des années, aux workhouses, àl’hôpital, dans les prisons. Ce n’est pas un sujet de médiocreimportance, ce n’est pas simplement la clameur des classeslaborieuses, ce n’est pas pour le peuple une pure question de santéet de bien-être qui puisse être livrée aux sifflets dans lessoirées parlementaires. L’amour du pays naît de l’amour dufoyer ; et quels sont, dans les temps de crise, les plus vraispatriotes, de ceux qui vénèrent le sol natal, eux-mêmespropriétaires de ses bois, de ses eaux, de ses terres, de tout cequ’il produit, ou de ceux qui chérissent leur pays sans pouvoir sevanter de posséder un pouce de terrain sur toute sa vasteétendue ?

Kit ne s’occupait guère de cesquestions : il ne voyait qu’une chose, c’est que son anciennemaison était pauvre, et la nouvelle bien différente ; etcependant, il reportait constamment ses regards en arrière avec unereconnaissance pénétrée, avec l’inquiétude de l’affection, etsouvent il dictait de grandes lettres pour sa mère et y plaçait unschelling, ou dix-huit pence, ou d’autres petites douceurs qu’ildevait à la libéralité de M. Abel. Parfois, lorsqu’il venaitdans le voisinage, il avait la faculté d’entrer vite chez sa mère.Quelle joie, quel orgueil ressentait mistress Nubbles ! avecquel tapage le petit Jacob et le poupon exprimaient leursatisfaction ! Jusqu’aux habitants du square, qui venaientféliciter cordialement la famille de Kit, écoutant avec admirationles récits du jeune homme sur Abel-Cottage, dont ils ne selassaient pas d’entendre vanter les merveilles et lamagnificence.

Bien que Kit jouît d’une haute faveur auprèsde la vieille dame, de M. Garland, d’Abel et de Barbe, il estcertain qu’aucun membre de la famille ne lui témoignait plus desympathie que l’opiniâtre poney ; celui-ci, le plus obstiné,le plus volontaire peut-être de tous les poneys du monde, étaitentre les mains de Kit le plus doux et le plus facile de tous lesanimaux. Il est vrai qu’à proportion qu’il devenait plus docilevis-à-vis de Kit, il devenait de plus en plus difficile à gouvernerpour toute autre personne, comme s’il avait résolu de maintenir Kitdans la famille à tous risques et hasards. Il est vrai que, mêmesous la direction de son favori, il se livrait parfois à une grandevariété de boutades et de cabrioles, à l’extrême déplaisir desnerfs de la vieille dame ; mais comme Kit représentaittoujours que c’était chez le poney une simple marque d’enjouement,ou une manière de montrer son zèle envers ses maîtres, mistressGarland finit par adopter cette opinion ; bien plus, par s’yattacher tellement, que si, dans un de ses accès d’humeur folle, leponey avait renversé la voiture, elle eût juré qu’il ne l’avaitfait que dans les meilleures intentions du monde.

En peu de temps, Kit avait donc acquis unehabileté parfaite dans la direction de l’écurie ; mais il netarda pas non plus à devenir un jardinier passable, un valet dechambre soigneux dans la maison, et un serviteur indispensable pourM. Abel qui, chaque jour, lui donnait de nouvelles preuves deconfiance et d’estime. M. Witherden, le notaire, le voyaitd’un bon œil ; M. Chukster lui-même daignait quelquefoiscondescendre à lui accorder un léger signe de tête, ou à l’honorerde cette marque particulière d’attention qu’on appelle« lancer un clin d’œil, » ou à le favoriser de quelqu’unde ces saluts qui prétendent à l’air affable, sans perdre l’airprotecteur.

Un matin, Kit conduisit M. Abel à l’étudedu notaire, comme cela lui arrivait souvent ; et, l’ayantlaissé devant la maison, il allait se rendre à une remise delocation située près de là, quand M. Chukster sortit del’étude et cria : « Whoa-a-a-a-a-a ! » appuyantlongtemps sur cette finale, afin de jeter la terreur dans le cœurdu poney, et de mieux établir la supériorité de l’homme sur lesanimaux, ses très-humbles serviteurs.

« Montez, Snob, dit très-hautM. Chukster s’adressant à Kit. Vous êtes attendu làdedans.

– M. Abel aurait-il oublié quelquechose ? dit Kit, qui s’empressa de mettre pied à terre.

– Pas de question, jeune Snob ; maisentrez et voyez. Whoa-a-a ! voulez-vous bien restertranquille !… Si ce poney était à moi, comme je vous lecorrigerais !

– Soyez très-doux pour lui, s’il vous plaît,dit Kit, ou bien il vous jouera quelque tour. Vous feriez mieux dene pas continuer à lui tirer les oreilles. Je sais qu’il n’aime pasça. »

M. Chukster ne daigna répondre à ceconseil qu’en lançant à Kit avec un air superbe et méprisant lesmots de « jeune drôle, » et en lui enjoignant de détaleret de revenir le plus tôt possible. Le « jeune drôle »obéit. M. Chukster mit les mains dans ses poches, et affectade n’avoir pas l’air de prendre garde au poney, et de se trouver làseulement par hasard.

Kit frotta ses souliers avec beaucoup de soin,car il n’avait pas perdu encore son respect primitif pour lesliasses de papiers et les cartons, et il frappa à la porte del’étude que le notaire en personne s’empressa d’ouvrir.

« Ah ! très-bien !… Entrez,Christophe, dit M. Witherden.

– C’est là ce jeune homme ? demanda ungentleman figé mais encore robuste et solide, qui était dans lachambre.

– Lui-même, dit M. Witherden. C’est à maporte qu’il a rencontré mon client, M. Garland. J’ai lieu decroire que c’est un brave garçon, et que vous pourrez ajouter foi àses paroles. Permettez-moi de faire entrer M. Abel Garland,monsieur, son jeune maître, mon élève en vertu du contratd’apprentissage, et, de plus, mon meilleur ami. Mon meilleur ami,monsieur, répéta le notaire tirant son mouchoir de soie etl’étalant dans tout son luxe devant son visage.

– Votre serviteur, monsieur, ditl’étranger.

– Je suis bien le vôtre, monsieur, ditM. Abel d’une voix flûtée. Vous désirez parler à Christophe,monsieur ?

– En effet, je le désire. Lepermettez-vous ?

– Parfaitement.

– L’affaire qui m’amène n’est pas un secret,ou plutôt, je veux dire qu’elle ne doit pas être un secret ici,ajouta l’étranger en remarquant que M. Abel et le notaire sedisposaient à s’éloigner. Elle concerne un marchand d’antiquitéschez qui travaillait ce garçon, et à qui je porte un profondintérêt. Durant bien des années, messieurs, j’ai vécu hors de cepays, et, si je manque aux formes et aux usages, j’espère que vousvoudrez bien me le pardonner.

– Vous n’avez pas besoin d’excuses, monsieur,dit le notaire.

– Vous n’en avez nullement besoin, répétaM. Abel.

– J’ai fait des recherches dans le voisinagede la maison qu’habitait son ancien maître, et j’ai appris que lemarchand avait eu ce garçon à son service. Je me suis rendu chez samère, qui m’a adressé ici comme au lieu le plus proche où jepourrais le trouver. Tel est le motif de la visite que je vous faisce matin.

– Je me félicite, dit le notaire, du motif,quel qu’il soit, qui me vaut l’honneur de votre visite.

– Monsieur, répliqua l’étranger, vous parlezen homme du monde ; mais je vous estime mieux que cela. C’estpourquoi je vous prie de ne point abaisser votre caractère par descompliments de pure forme.

– Hum ! grommela le notaire ; vousparlez avec bien de la franchise, monsieur.

– Et j’agis de même, monsieur. Ma longueabsence et mon inexpérience m’amènent à cette conclusion :que, si la franchise en paroles est rare dans cette partie dumonde, la franchise en action y est plus rare encore. Si monlangage vous choque, monsieur, j’espère que ma conduite, quand vousme connaîtrez, me fera trouver grâce à vos yeux. »

M. Witherden parut un peu déconcerté parla tournure que le vieux gentleman donnait à la conversation. Quantà Kit, il regardait l’étranger avec ébahissement et la boucheouverte, se demandant quelle sorte de discours il allait luiadresser à lui, lorsqu’il parlait si librement, si franchement à unnotaire. Ce fut cependant sans dureté, mais avec une sorte devivacité et d’irritabilité nerveuse que l’étranger, s’étant tournévers Kit, lui dit :

« Si vous pensez, mon garçon, que jepoursuis ces recherches dans un autre but que de trouver et deservir ceux que je désire rencontrer, vous me faites injure, etvous vous faites illusion. Ne vous y trompez donc pas, maisfiez-vous à moi. Le fait est, messieurs, ajouta l’étranger, setournant vers le notaire et son clerc, que je me trouve dans uneposition pénible et inattendue. Je me vois tout à coup arrêté,paralysé dans l’exécution de mes projets par un mystère que je nepuis pénétrer. Tous les efforts que j’ai faits à cet égard n’ontservi qu’à le rendre plus obscur et plus sombre ; j’ose àpeine travailler ouvertement à en poursuivre l’explication, de peurque ceux que je recherche avec anxiété ne fuient encore plus loinde moi. Je puis vous assurer que, si vous me prêtez assistance,vous n’aurez pas lieu de le regretter, surtout si vous saviezcombien j’ai besoin de votre concours, et de quel poids il medélivrerait. »

Dans cette confidence, il y avait un ton desimplicité qui provoqua une prompte réponse du brave notaire. Ils’empressa de dire, avec non moins de franchise, que l’étranger nes’était pas trompé dans ses espérances, et que, pour sa part, s’ilpouvait lui être utile, il était tout à son service.

Kit subit alors un interrogatoire, et futlonguement questionné par l’inconnu sur son ancien maître et sapetite-fille, sur leur genre de vie solitaire, leurs habitudes deretraite et de stricte réclusion. Toutes ces questions et toutesles réponses portèrent sur les sorties nocturnes du vieillard, surl’existence isolée de l’enfant pendant ces heures d’absence, sur lamaladie du grand-père et sa guérison, sur la prise de possession dela maison par Quilp, et sur la disparition soudaine du vieillard etde Nelly. Finalement, Kit apprit au gentleman que la maison était àlouer, et que l’écriteau placé au-dessus de la porte renvoyait pourtous renseignements à M. Samson Brass, procureur, à BevisMarks, lequel donnerait peut-être de plus amples détails.

– J’ai peur d’en être pour mes frais, dit legentleman, qui secoua la tête. Je demeure dans sa maison.

– Vous demeurez chez l’attorney Brass !…s’écria M. Witherden un peu surpris, car sa profession lemettait en rapport avec le procureur : il connaissaitl’homme.

– Oui, répondit l’étranger, depuis quelquesjours la lecture de l’écriteau m’a déterminé par hasard à prendreun appartement chez lui. Peu m’importe le lieu où je demeure ;mais j’espérais trouver là quelques indications que je ne pourraistrouver ailleurs. Oui, je demeure chez Brass, à ma honte, n’est-cepas ?

– Mon Dieu ! dit le notaire en levant lesépaules, c’est une question délicate : tout ce que je sais,c’est que Brass passe pour un homme d’un caractère douteux.

– Douteux ? répéta l’étranger. Je suischarmé d’apprendre qu’il y ait quelque doute à cet égard. Jesupposais que l’opinion était fixée depuis longtemps sur cepersonnage. Mais me permettriez-vous de vous dire deux ou troismots en particulier ? »

M. Witherden y consentit. Ils entrèrentdans le cabinet du notaire, où ils causèrent un quart d’heureenviron ; après quoi, ils revinrent à l’étude. L’étrangeravait laissé son chapeau dans le cabinet de M. Witherden, etsemblait s’être posé sur un pied d’amitié pendant ce courtintervalle.

« Je ne veux pas vous retenir davantage,dit-il à Kit en lui mettant un écu dans la main et dirigeant unregard vers le notaire. Vous entendrez parler de moi. Mais pas unmot de tout ceci, sinon à votre maître et à votre maîtresse.

– Ma mère serait bien contente de savoir… ditKit en hésitant.

– Contente de savoir quoi ?

– Quelque chose… d’agréable pour missNelly.

– En vérité ?… Eh bien, vous pouvez l’eninstruire si elle est capable de garder un secret. Mais du restesongez-y, pas un mot de ceci à aucune autre personne. N’oubliezpoint mes recommandations. Soyez discret.

– Comptez sur moi, monsieur, dit Kit. Je vousremercie, monsieur, et vous souhaite le bonjour. »

Le gentleman, dans son désir de bien fairecomprendre à Kit qu’il ne devait parler à personne de ce qui avaiteu lieu entre eux, le suivit jusqu’en dehors de la maison pour luirépéter ses recommandations. Or, il arriva qu’en ce momentM. Richard Swiveller, qui passait par là, tourna les yeux dece côté et aperçut à la fois Kit et son mystérieux ami.

C’était un simple hasard dont voici la cause.M. Chukster, étant un gentleman d’un goût cultivé et d’unesprit raffiné, appartenait à la Loge des Glorieux Apollinistes,dont M. Swiveller était président perpétuel.M. Swiveller, conduit dans cette rue en vertu d’une commissionque lui avait donnée M. Brass et apercevant un membre de saGlorieuse Société qui veillait sur un poney, traversa la rue pourdonner à M. Chukster cette fraternelle accolade qu’il est dudevoir des présidents perpétuels d’octroyer à leurs co-sociétaires.À peine lui avait-il serré les mains en accompagnant cettedémonstration de remarques générales sur le temps qu’il faisait,que, levant les yeux, il aperçut le gentleman de Bevis Marks enconversation suivie avec Christophe Nubbles.

« Oh ! oh ! dit Richard, quiest là ?

– C’est un monsieur qui est venu voir monpatron ce matin, répondit M. Chukster ; je n’en sais pasdavantage, je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam.

– Au moins, savez-vous sonnom ? »

À quoi M. Chukster répondit, avecl’élévation de langage particulière à un membre de la Société desGlorieux Apollinistes, qu’il voulait être « éternellementsanctifié » s’il s’en doutait seulement.

« Tout ce que je sais, mon cher,ajouta-t-il en passant les doigts dans ses cheveux, c’est que cemonsieur est cause que je suis debout ici depuis vingt minutes, etque pour cette raison je le hais d’une haine mortelle etimpérissable, et que, si j’en avais le temps, je le poursuivraisjusqu’aux confins de l’éternité. »

Tandis qu’ils discouraient ainsi, celui quifaisait le sujet de leur entretien et qui, par parenthèse, n’avaitpas paru reconnaîtra M. Richard Swiveller, rentra dans lamaison. Kit rejoignit les deux causeurs ; M. Swivellerlui adressa sans plus de succès des questions sur l’étranger.

« C’est un excellent homme, monsieur, ditKit ; c’est tout ce que j’en sais. »

Cette réponse redoubla la mauvaise humeur deM. Chukster qui, sans faire d’allusion directe, dit en thèsegénérale qu’on ferait bien de casser la tête à tous les Snobs et deleur tortiller le nez. M. Swiveller n’appuya pas cetamendement ; mais au bout de quelques moments de réflexion, ildemanda à Kit quel chemin il suivait, et il se trouva que c’étaitprécisément la direction qu’il avait à suivre lui-même ; enconséquence, il le pria de le prendre un peu dans sa voiture. Kiteût bien volontiers décliné cet honneur ; mais déjàM. Swiveller s’était installé sur le siège à côté delui : il n’y avait donc pas moyen de le refuser, à moins de lejeter par terre. Kit partit rapidement, si rapidement qu’il coupaen deux les adieux du président perpétuel et de M. Chuksterqui éprouva l’inconvénient de sentir ses cors écrasés parl’impatient poney.

Comme Whisker était las de se reposer, etcomme M. Swiveller avait l’attention, de l’exciter encore pardes sifflements aigus et les cris variés du sport, ils allèrentd’un pas trop vif pour pouvoir causer d’une manière suivie ;d’autant plus que le poney, stimulé par les semonces deM. Swiveller, se prit d’un goût particulier pour leslampadaires et les roues de charrette, et montra un violent désirde courir sur les trottoirs pour aller se frotter contre les mursde briques. Ils ne réussirent à parler qu’en arrivant à l’écurie,et quand la chaise eut été tirée à grand’peine d’une étroite entréede porte où le poney s’était introduit avec l’idée qu’il pouvaitprendre par là pour arriver à sa stalle habituelle.

« Rude besogne ! ditM. Swiveller. Que pensez-vous d’un verre debière ? »

Kit refusa d’abord, puis il consentit, et ilsse rendirent ensemble au cabaret le plus proche.

« Buvons, dit Richard en soulevant le potcouvert d’une mousse brillante, buvons à la santé de notre ami…n’importe son nom… qui causait avec vous tout à l’heure, voussavez… je le connais. Un brave homme, mais excentrique,très-excentrique… à la santé de M.… je ne sais pas sonnom !… »

Kit fit raison au toast.

« Il demeure dans ma maison, reprit Dick,du moins dans la maison où se trouve la raison sociale dont je suissolidaire. C’est un original peu commode et qu’il n’est pas facilede faire parler ; mais c’est égal, nous l’aimons tous, oui,vraiment, je vous assure.

– Il faut que je parte, monsieur, s’il vousplaît, dit Kit qui fit un mouvement pour s’éloigner.

– Pas si vite, Christophe ; buvons àvotre mère.

– Je vous remercie, monsieur.

– C’est une excellente femme que votre mère,Christophe. Oh, les mères ! Qui est-ce qui courait pour merelever quand je tombais et baisait la place pour me guérir ?Ma mère. Une femme charmante aussi !… Cet homme paraîtgénéreux. Nous l’engagerons à faire quelque chose pour votre mère.La connaît-il, Christophe ? »

Kit secoua la tête, et ayant vivement remerciédu regard le questionneur, il s’échappa avant que celui-ci pûtproférer un mot de plus.

« Hum ! dit M. Swiveller aprèsréflexion, ceci est étrange. Rien que des mystères dans la maisonde Brass. Cependant je prendrai conseil de ma raison. Jusqu’àprésent tout et chacun a été admis à mes confidences, maismaintenant je pense que je ferai bien de n’agir que par moi-même.C’est étrange, fort étrange. »

Après de nouvelles réflexions faites d’un airde profonde sagesse, M. Swiveller avala quelques autres verresde bière ; puis appelant un petit garçon qui l’avait servi, ilversa devant lui sur le sable, en guise de libation, le peu degouttes qui restaient, et lui ordonna d’emporter au comptoir, avectous ses compliments, les verres vides, et par-dessus toutes chosesde mener une vie sobre et modérée en s’abstenant des liqueursexcitantes et enivrantes. Lui ayant donné pour sa peine ce morceaude moralité, ce qui, selon sa remarque sage, valait bien mieuxqu’une pièce de deux sous, le président perpétuel des GlorieuxApollinistes mit les mains dans ses poches et s’en alla comme ilétait venu, toujours songeant.

Chapitre 2

 

Toute cette journée, quoiqu’il dût attendreM. Abel jusqu’au soir, Kit s’abstint d’aller voir sa mère,bien décidé à ne pas anticiper le moins du monde sur les plaisirsdu lendemain, mais à laisser venir ce flot de délices. Car lelendemain devait être le grand jour, le jour si attendu qui feraitépoque dans sa vie ; le lendemain était le terme de sonpremier quartier, c’était le jour où il recevrait pour la premièrefois la quatrième partie de ses gages annuels de six livres,représentée par la forte somme de trente schillings ; lelendemain serait un jour de congé consacré à un tourbillond’amusements, et où le petit Jacob apprendrait quel goût ont leshuîtres et ce que c’est que le spectacle.

Une quantité de circonstances heureusesfavorisaient ses projets : non-seulement M. et mistressGarland lui avaient annoncé d’avance qu’ils ne déduiraient rien decette forte somme pour ses frais d’équipement, mais qu’ils luiremettraient ladite somme intégralement et dans sa vasteétendue ; non-seulement le gentleman inconnu avait augmentéson fonds d’une somme de cinq schellings, qui étaient une bonneaubaine et un véritable coup de fortune ; non-seulement ilétait survenu une foule de choses heureuses sur lesquelles personnen’eût pu compter dans ses calculs ordinaires ou même les plusambitieux, mais encore c’était aussi le quartier de Barbe :oui, ce même jour le quartier de Barbe ! et Barbe avait uncongé aussi bien que Kit, et la mère de Barbe devait être de lapartie, elle devait prendre le thé avec la mère de Kit pour faireconnaissance avec elle !

Ce qu’il y a de certain, c’est que Kit regardafréquemment à sa fenêtre dès le point du jour pour voir quel cheminsuivaient les nuages ; ce qu’il y a de certain, c’est queBarbe se fut mise également à la sienne si elle n’eût veillétrès-tard à empeser et repasser de petits morceaux de mousseline, àles plisser et à les coudre sur d’autres morceaux, le tout destinéà former un magnifique ensemble de toilette pour le lendemain. Maistous deux furent prêts de bonne heure avec un très-médiocre appétitpour le déjeuner et moins encore pour le dîner, et ils étaient dansune vive impatience quand la mère de Barbe arriva en s’extasiantsur la beauté du temps (ce qui ne l’avait pas empêchée de se munird’un grand parapluie, car c’est un meuble sans lequel les gens decette catégorie sortent rarement aux jours de fête), et quand onsonna pour les avertir de monter l’escalier pour aller recevoirleur trimestre en or et en argent.

Et puis M. Garland ne fut-il pas bien bonquand il dit :

« Christophe, voici vos gages, vous lesavez bien gagnés ? »

Et mistress Garland ne fut-elle pas excellentequand elle dit : « Barbe, voici ce qui vousrevient ; je suis très-contente de vous ! » Et Kit,comme il signa son reçu d’une main ferme ! Et Barbe, commeelle tremblait en signant le sien ! Et comme il futintéressant de voir mistress Garland verser à la mère de Barbe unverre de vin, et d’entendre la mère de Barbe s’écrier :« Dieu vous bénisse, madame, vous qui êtes une si bonnedame ; et vous aussi, mon bon monsieur. À votre santé, Barbe,mon cher amour. À votre santé, monsieur Christophe. » Elleresta aussi longtemps à boire que si son verre avait été unvidrecome ; et, ses gants aux mains, elle regardait lacompagnie et causait gaiement ; mais c’est quand ils furenttous sur l’impériale de la diligence, qu’il fallait les voir rire àcœur joie en repassant tous ces bonheurs et s’apitoyer sur les gensqui n’ont pas de jour de congé !

Quant à la mère de Kit, n’aurait-on pas ditqu’elle était de bonne famille et qu’elle avait été toute sa vieune grande dame ? Elle était sous les armes pour les recevoiravec tout un attirail de théière et de tasses qui eût brillé dansune boutique de porcelaines. Le petit Jacob et le poupon étaient siparfaitement arrangés, que leurs habits paraissaient comme toutneufs, et Dieu sait cependant s’ils étaient vieux. On n’était pasassis depuis cinq minutes, que la mère de Kit disait que la mère deBarbe était exactement la personne qu’elle s’était figurée ;la mère de Barbe disait la même chose de la mère de Kit ; lamère de Kit complimentait la mère de Barbe sur sa fille, et la mèrede Barbe complimentait la mère de Kit sur son fils ; Barbeelle-même était au mieux avec le petit Jacob ; mais aussi,jamais enfant ne sut mieux que celui-ci accourir quand onl’appelait, ni se faire comme lui des amis.

« Et dire que nous sommes veuves toutesles deux, dit la mère de Barbe. Vrai ! nous étions nées pournous connaître.

– Je n’en doute nullement, répondit mistressNubbles. Et combien je regrette que nous ne nous soyons pas connuesplus tôt !

– Mais, dit la mère de Barbe, il est si douxque la connaissance se fasse par un fils et une fille ! Celafait plaisir complet ; n’est-il pas vrai ? »

La mère de Kit donna un plein assentiment àces paroles. Toutes deux, remontant des effets aux causes,revinrent à leurs maris défunts, dont elles passèrent en revue lavie, la mort, l’enterrement ; elles comparèrent leurssouvenirs, et découvrirent diverses circonstances qui concordaientavec une exactitude surprenante ; par exemple, que le père deBarbe n’avait vécu que quatre ans dix mois de plus que le père deKit ; que l’un était mort un mercredi et l’autre unjeudi ; que tous deux étaient de bonne façon et de bonne mine,sans compter d’autres coïncidences extraordinaires. Ces souvenirsétant de nature à jeter un voile de tristesse sur la gaieté d’unjour de fête, Kit ramena la conversation à des sujets généraux,comme la beauté merveilleuse de Nell, dont il avait parlé à Barbeplus de mille fois déjà. Mais cette circonstance fut loin d’exciterchez les assistants l’intérêt que Kit avait supposé. Sa mère ditmême, en regardant Barbe en même temps, par hasard sans doute, quemiss Nell était assurément fort jolie, mais que ce n’était qu’uneenfant, après tout, et qu’il y avait bien des jeunes femmes aussijolies qu’elle ; Barbe, de son côté, fit observer doucementqu’elle pensait de même et qu’elle ne pouvait s’empêcher de croireque M. Christophe fût dans l’erreur ; assertion contrelaquelle Kit se récria, ne concevant pas quelle raison elle avaitde douter de ce qu’il disait. La mère de Barbe dit aussi qu’onvoyait souvent une jeunesse changer vers quatorze ou quinze ans, etaprès avoir été d’abord très-belle, devenir tout à couptrès-ordinaire ; vérité qu’elle appuya d’exemples mémorables.Elle cita entre autres un maçon de grande espérance, qui même avaiteu pour Barbe des attentions suivies, mais Barbe n’y avait pasrépondu, et vraiment, quoiqu’elle ne voulût pas la contrarierlà-dessus, elle ne pouvait pas s’empêcher de dire que c’étaitdommage. Kit fut de l’avis de la mère, et il le disait sincèrement,s’étonnant de voir Barbe devenir toute sérieuse depuis ce temps-là,et le regarder comme pour lui dire qu’il aurait aussi bien fait dese taire.

Cependant l’heure était arrivée de songer auspectacle, pour lequel on avait fait de grands préparatifs enchâles et chapeaux, sans compter un mouchoir plein d’oranges et unautre rempli de pommes qu’ils eurent quelque peine à nouer, car cesfruits rebelles avaient une tendance à s’échapper par les coins.Enfin, tout étant prêt, ils partirent d’un bon pas. La mère de Kittenait à la main le plus petit des enfants qui était terriblementéveillé ; Kit conduisait le petit Jacob et donnait le bras àBarbe ; ce qui faisait dire aux deux mères qui venaient parderrière qu’ils semblaient tous ne faire qu’une seule et mêmefamille. Barbe rougit et s’écria : « Finissez donc,maman. » Mais Kit lui dit qu’elle ne devait pas se mêler de ceque disaient ces dames ; et en vérité elle eût aussi bien faitde ne pas y prendre garde, si elle eût su combien il était loin desonger à lui faire la cour. Pauvre Barbe !

Enfin, ils arrivèrent au théâtre ;c’était le cirque d’Astley. À peine se trouvaient-ils depuis deuxminutes devant la porte fermée encore, que le petit Jacob futrudement pressé, que le poupon reçut plusieurs meurtrissures, quele parapluie de la mère de Barbe fut emporté à vingt pas et luirevint par-dessus les épaules de la foule, que Kit frappa unindividu sur la tête avec le mouchoir rempli de pommes, pour avoirpoussé violemment sa mère, et qu’il s’éleva à ce sujet une viverumeur. Mais lorsqu’ils eurent passé le contrôle et se furent frayéun chemin, au péril de leur vie, avec leurs contre-marques à lamain ; lorsqu’ils furent bel et bien dans la salle, assis àdes places aussi bonnes que s’ils les eussent retenues d’avance,toutes les fatigues précédentes furent considérées comme un jeu,peut-être même comme une partie essentielle des plaisirs duspectacle.

Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’il leurparut beau, ce théâtre d’Astley ! avec ses peintures, sesdorures, ses glaces, avec la vague odeur de chevaux qui faisaitpressentir les merveilles dont on allait jouir ; avec lerideau qui cachait de si prodigieux mystères, la sciure de boisblanc fraîchement semée dans le cirque, la foule entrant et prenantses places, les musiciens qui regardaient les spectateurs avecindifférence tout en accordant leurs instruments, comme s’ilsn’avaient pas besoin de voir le spectacle pour commencer et commes’ils savaient la pièce par cœur ! Quel éclat se répanditpartout autour d’eux lorsque la longue et lumineuse rangée desquinquets de la rampe monta lentement ! et quel transportfébrile quand la petite sonnette retentit et que l’orchestreattaqua vivement l’ouverture avec roulement de tambours etaccompagnement harmonieux de triangle ! La mère de Barbe ditavec raison à la mère de Kit que la galerie était le meilleurendroit pour bien voir, et s’étonna de ce que les places n’ycoûtaient pas beaucoup plus cher que celles des loges. Dans l’excèsde son plaisir, Barbe ne savait si elle devait rire ou pleurer.

Et le spectacle donc, ce fut bien autrechose ! Les chevaux, que le petit Jacob reconnut tout de suitepour être en vie ; et les dames et les messieurs, à la réalitédesquels rien ne put jamais le faire croire, parce qu’il n’avaitrien vu ni entendu de sa vie qui leur ressemblât ; les piècesd’artifice qui firent fermer les yeux à Barbe ; la Dameabandonnée, qui la fit pleurer ; le Tyran, qui la fittrembler ; l’homme qui chanta une chanson avec la suivante dela Dame et dansa au refrain, ce qui fit rire Barbe ; le poneyqui se dressa sur ses jambes de derrière, à l’aspect du meurtrier,et ne voulut pas marcher sur ses quatre pieds avant que le coupableeût été arrêté ; le Clown qui se permit des familiarités avecle militaire en bottes à l’écuyère ; la Dame qui s’élançapar-dessus vingt-neuf rubans et tomba saine et sauve sur uncheval ; tout était délicieux, splendide, surprenant. Le petitJacob applaudissait à s’en écorcher les mains ; ilcriait : « Encore ! » à la fin de chaque scène,même quand les trois actes de la pièce furent terminés ; et lamère de Barbe, dans son enthousiasme, frappa de son parapluie surle plancher, au point d’user le bout jusqu’au coton.

Malgré cela, au milieu de ces tableauxmagiques, les pensées de Barbe semblaient la ramener encore à ceque Kit avait dit au moment où on prenait le thé. En effet, tandisqu’ils revenaient du théâtre, elle demanda au jeune homme, avec unsourire tendre, si miss Nell était aussi jolie que la dame quiavait sauté par-dessus les rubans.

« Aussi jolie que celle-là ! ditKit. Deux fois plus jolie.

– Oh ! Christophe, dit Barbe, je suissûre que cette dame est la plus belle créature qu’il y ait aumonde.

– Quelle bêtise ! répliqua-t-il. Ellen’est pas mal, je ne le nie pas ; mais songez comme elle étaitpeinte et bien habillée, et quelle différence cela fait. Tenez,vous, Barbe, vous êtes beaucoup mieux qu’elle.

– Oh ! Christophe !… murmura Barbeen baissant les yeux.

– Oui, vous êtes mieux que ça tous les jours,votre mère aussi. »

Pauvre Barbe !

Mais qu’est-ce que tout cela, oui, tout cela,en comparaison de la prodigalité folle de Kit, lorsqu’il entra dansune boutique d’huîtres avec autant d’aplomb que s’il y eût eu sondomicile et, sans daigner regarder le comptoir ni l’homme qui yétait assis, conduisit sa société dans un cabinet, un cabinetparticulier, garni de rideaux rouges, d’une nappe et d’unporte-huilier complet, et qu’il ordonna à un gentleman qui avaitdes favoris et qui, en qualité de garçon, l’avait appelé luiChristophe Nubbles « Monsieur », d’apporter troisdouzaines de ses plus grandes huîtres et de se dépêcher ! Oui,Kit dit à ce gentleman de se dépêcher ; et non-seulement legentleman répondit qu’il allait se dépêcher, mais il le fit etrevint en courant apporter les pains les plus tendres, le beurre leplus frais et les plus grandes huîtres qu’on eût jamais vues. AlorsKit dit à ce gentleman :

« Un pot de bière ! » juste surle même ton ; et le gentleman, au lieu de répondre :

« Monsieur, est-ce à moi que vousparlez ? » se borna à dire :

« Pot de bière, monsieur ? oui,monsieur. » et étant revenu l’apporter, il le plaça dans unesébile semblable à celle que les chiens d’aveugles tiennent à leurgueule par les rues pour y recevoir un sou ; aussi, quand ilsortit, la mère de Kit et la mère de Barbe déclarèrent d’une voixcommune qu’elles n’avaient jamais vu un jeune homme plus avenant etplus gracieux.

On se mit alors à souper de bon appétit ;et voilà que Barbe, cette petite folle de Barbe, dit qu’elle nepourrait pas manger plus de deux huîtres ; tout ce qu’onobtint d’elle avec des efforts incroyables, ce fut qu’elle enmangeât quatre. En revanche, sa mère et celle de Kit s’enacquittèrent à merveille : elles mangèrent, rirent ets’amusèrent si bien que Kit, rien qu’à les voir, se mit à rire etmanger de même façon par la force de la sympathie. Mais ce qu’il yeut de plus prodigieux dans cette nuit de fête, ce fut le petitJacob qui absorbait les huîtres comme s’il était né et venu aumonde pour cela ; il y versait le poivre et le vinaigre avecune dextérité au-dessus de son âge, et finit par bâtir une grottesur la table avec les écailles. Il n’y eut pas jusqu’au poupon qui,de toute la soirée, ne ferma pas l’œil, restant là paisiblementassis, s’efforçant de fourrer dans sa bouche une grosse orange etregardant avec satisfaction la lumière du gaz. Vraiment, à le voirsur les genoux de sa mère, très-occupé de contempler le gaz qui nele faisait point sourciller, et à égratigner son gentil visage avecune écaille d’huître, un cœur de fer n’eût pu s’empêcher d’êtreattendri et de l’aimer. En résumé, jamais il n’y eut plus charmantsouper, et lorsque Kit eut demandé, pour finir, un verre de quelquechose de chaud et proposé qu’on bût à la ronde à la santé deM. et mistress Garland, nous pouvons dire qu’il n’y avait pasdans le monde entier six personnes plus heureuses.

Mais tout bonheur a son terme, ce qui en rendd’autant plus agréable le prochain retour ; et comme ilcommençait à se faire tard, on reconnut qu’il était temps deretourner au logis. Ainsi, après s’être un peu écartés de leurchemin pour conduire Barbe et sa mère jusqu’à la maison d’un amichez qui elles devaient passer la nuit, Kit et mistress Nubbles leslaissèrent à leur porte en se promettant de retourner ensemble àFinchley le lendemain matin de bonne heure et en échangeant biendes projets pour les plaisirs de la future sortie. Alors Kit pritsur son dos le petit Jacob, donna son bras à sa mère, un baiser aupoupon, et tous quatre se mirent à trotter gaiement pour regagnerleur domicile.

Chapitre 3

 

Plein de cette espèce d’ennui vague quis’éveille d’ordinaire le lendemain des jours de fête, Kit se levadès l’aurore et, un peu dégrisé des plaisirs de la soiréeprécédente par l’importune fraîcheur de la matinée et la nécessitéde reprendre son service et ses travaux journaliers, il songea àaller chercher au rendez-vous convenu avec Barbe et sa mère. Maisil eut soin de ne point éveiller sa petite famille qui dormaitencore, se reposant de ses fatigues inaccoutumées : aussiposa-t-il son argent sur la cheminée en traçant à la craie un avispour appeler sur ce sujet l’attention de mistress Nubbles et luiapprendre que cet argent provenait de son fils dévoué ; puisil sortit, le cœur un peu plus lourd que les poches, mais malgrécela sans trop d’accablement.

Oh ! les jours de fête ! pourquoinous laissent-ils un regret ? Pourquoi ne nous est-il paspermis de les refouler dans notre mémoire, ne fût-ce qu’une semaineou deux, pour pouvoir en quelque sorte les mettre à la distanceconvenable où nous ne les verrions plus qu’avec une indifférencecalme ou bien avec un doux souvenir ? Pourquoi nouslaissent-ils un arrière-goût, comme le vin de la veille nous laissele mal de tête et la fatigue, avec une foule de bonnes résolutionspour l’avenir qui devraient être éternelles, mais qui ne durentguère que jusqu’au lendemain exclusivement.

Nul n’aura lieu de s’étonner si nous disonsque Barbe avait mal à la tête, ou que la mère de Barbe ressentit dela lassitude ; qu’elle n’était plus tout à fait aussienthousiaste du théâtre d’Astley et trouvait que le clown devaitêtre décidément plus vieux qu’il ne leur avait paru la veille. Kitne fut pas du tout surpris de ces critiques ; lui-même, il sedisait tout bas que les acteurs de ce spectacle éblouissantn’étaient que des baladins qui avaient déjà rempli le même rôlel’avant-veille, et qu’ils le rempliraient encore ce soir et demain,et bien des semaines et des mois devant d’autres spectateurs. Voilàla différence du jour au lendemain. Nous allons tous à la comédieou nous en revenons.

Cependant on sait que le soleil n’a que defaibles rayons lorsqu’il se lève et qu’il acquiert de la force etde l’énergie à mesure que le jour se développe. Ainsi par degrésles trois compagnons de route commencèrent à se rappeler diversescirconstances des plus agréables jusqu’à ce que, moitié causant,moitié marchant et riant, ils arrivèrent à Finchley en si bonnesdispositions que la mère de Barbe déclara ne s’être jamais trouvéemoins fatiguée ni en meilleur état d’esprit, et que Kit en fitautant. Barbe, qui s’était tue durant toute la route, fit la mêmedéclaration. Pauvre petite Barbe ! Elle était si douce et sigentille !

Il était de si bonne heure quand ilsrentrèrent à la maison, que Kit avait étrillé le poney et l’avaitrendu aussi brillant qu’un cheval de course avant queM. Garland fût descendu pour déjeuner. La vieille dame, levieux monsieur et M. Abel lui firent hautement compliment deson exactitude et de son activité. À son heure accoutumée, ouplutôt à la minute, à la seconde, car il était la ponctualité enpersonne, M. Abel partit pour prendre la diligence de Londres,et Kit et le vieux gentleman allèrent travailler au jardin.

Ce n’était pas la moins agréable des fonctionsde Kit ; car lorsqu’il faisait beau, ils étaient absolument enfamille : la vieille dame s’installait auprès d’eux avec sonpanier à travail posé sur une petite table ; le vieuxgentleman bêchait, émondait, taillait avec une grande paire deciseaux, ou aidait Kit avec beaucoup d’activité à diversesbesognes ; et Whisker, du fond du parc où il paissait, lesregardait tous paisiblement. Ce jour-là, ils avaient à tailler lavigne en cordons : Kit monta jusqu’à la moitié d’une échellecourte et se mit à couper les bourgeons et à attacher les branches,à coups de marteau, tandis que le vieux gentleman, suivant avecattention tous ses mouvements, lui tendait les clous et leschiffons au fur et à mesure qu’il en avait besoin. La vieille dameet Whisker les regardaient comme à l’ordinaire.

« Eh bien, Christophe, ditM. Garland, vous avez donc acquis un nouvel ami ?

– Pardon, monsieur, je n’ai pas entendu,répondit Kit en abaissant les yeux vers le pied de l’échelle.

– Vous avez acquis un nouvel ami dans l’étude,à ce que m’a appris M. Abel.

– Oh ! oui, monsieur, oui. Il a agitrès-généreusement avec moi, monsieur.

– J’en suis ravi, répliqua le vieux gentlemanavec un sourire. Il est disposé à agir encore bien plusgénéreusement, Christophe.

– Vraiment, monsieur ! C’est trop debonté de sa part, mais je n’en ai pas besoin, pour sûr, dit Kitfrappant fortement un clou rebelle.

– Il désire beaucoup vous avoir à son service…Prenez donc garde à ce que vous faites ; sinon, vous alleztomber et vous blesser.

– M’avoir à son service, monsieur !s’écria Kit qui s’était arrêté tout court dans sa besogne pour seretourner sur l’échelle avec l’agilité d’un faiseur de tours. Mais,monsieur, je pense bien qu’il n’a pas dit cela sérieusement.

– Au contraire, il l’a dit très-sérieusement,d’après sa conversation avec M. Abel.

– On n’a jamais vu ça, murmura Kit, regardanttristement son maître et sa maîtresse. Cela m’étonne bien de lapart de ce monsieur ; je ne le comprends pas.

– Vous voyez, Christophe, dit M. Garland,c’est une affaire d’importance pour vous, et vous ferez bien d’yréfléchir. Ce gentleman peut vous donner de meilleurs gages quemoi ; je ne dis pas vous traiter avec plus de douceur et deconfiance : j’espère que vous n’avez pas à vous plaindre devos maîtres : mais certainement il peut vous faire gagner plusd’argent.

– Après, monsieur ?… dit Kit.

– Attendez un moment, interrompitM. Garland ; ce n’est pas tout. Vous avez été un fidèleserviteur pour vos anciens maîtres, je le sais, et si le gentlemanles retrouvait, comme il s’est proposé de le faire par tous lesmoyens possibles, je ne doute pas qu’étant à son service vous n’enfussiez bien récompensé. En outre, ajouta M. Garland avec plusde force, vous aurez le plaisir de vous trouver de nouveau enrapport avec des personnes auxquelles vous semblez porter unattachement si grand et si désintéressé. Songez à tout cela,Christophe, et ne vous pressez pas trop inconsidérément dans votrechoix. »

Kit ressentit un coup violent à l’intérieur,au moment où ce dernier argument caressait doucement sa pensée etsemblait réaliser toutes ses espérances, tous ses rêvesd’autrefois. Mais cela ne dura qu’une minute, et son parti fut bienpris. Il répondit d’un ton ferme que le gentleman ferait bien dechercher ailleurs, et qu’il aurait aussi bien fait de commencer parlà.

« Comment a-t-il pu s’imaginer, monsieur,que j’irais vous quitter pour m’en aller avec lui, dit Kit seretournant après avoir donné quelques coups de marteau. Il me prenddonc pour un imbécile ?

– C’est ce qui pourra bien arriver,Christophe, si vous repoussez son offre, dit gravementM. Garland.

– Eh bien ! comme il voudra, monsieur.Que m’importe ce qu’il pensera ? Pourquoi m’enembarasserais-je, monsieur, quand je sais que je serais unimbécile, et bien pis encore que ça, si je laissais là le meilleurmaître, la meilleure maîtresse qu’il y ait jamais eu, qu’il puissejamais y avoir ; qui m’ont recueilli dans la rue quand j’étaispauvre, quand j’avais faim, quand peut-être j’étais plus pauvre etplus dénué que vous ne le croyez vous-même, monsieur. Etpourquoi ? pour m’en aller avec ce gentleman ou toutautre ? Si jamais miss Nell revenait, madame, ajouta Kit en setournant tout à coup vers sa maîtresse, ah ! ce serait autrechose. Et si par hasard elle avait besoin de moi, je vous prieraisde temps en temps de me laisser travailler pour elle quand toute mabesogne serait finie à la maison. Mais si elle revient, je saisbien qu’elle sera riche, comme le répétait toujours mon vieuxmaître ; et, une fois riche, elle n’aurait pas besoin demoi ! Non, non, dit encore Kit secouant la tête d’un airchagrin, j’espère qu’elle n’aura jamais besoin de moi… et cependantje serais bien heureux de la revoir ! »

Ici Kit enfonça un clou dans lamuraille ; il l’enfonça très-fort, et même beaucoup plus avantqu’il n’était nécessaire : cela fait, il se retourna denouveau.

« Et le poney, donc ! et Whisker,madame, qui me reconnaît si bien quand je lui parle, qu’il commenceà hennir dès qu’il m’entend ; laisserait-il personnel’approcher comme je l’approche ? Et le jardin, donc,monsieur ; et M. Abel, madame. Est-ce que M. Abelconsentirait à se séparer de moi, monsieur ? Trouveriez-vousquelqu’un qui fût plus curieux du jardin que moi, madame ?Cela briserait le cœur de ma mère, monsieur ; et jusqu’aupetit Jacob, qui comprendrait assez la chose pour pleurer toutesles larmes de ses yeux, madame, s’il pensait que M. Abelvoulût sitôt se séparer de moi, quand il me disait encore l’autrejour qu’il espérait que nous resterions bien des annéesensemble !… »

Nous n’essayerons pas de dire combien de tempsKit fût demeuré sur l’échelle, s’adressant tour à tour à son maîtreet à sa maîtresse, et généralement se tournant vers celui des deuxauquel il ne parlait pas, si en ce moment Barbe n’était accourueannoncer qu’on était venu de l’étude apporter une lettre qu’elleremit entre les mains de son maître, tout en laissant paraîtrequelque étonnement à la vue de la pose d’orateur que Kit avaitprise.

« Oh ! dit le vieux gentleman aprèsavoir lu la lettre ; faites entrer le messager. »

Tandis que Barbe s’empressait d’exécuter cetordre, M. Garland se tourna vers Kit pour lui dire quel’entretien en resterait là ; et que si Kit éprouvait de larépugnance à se séparer d’eux, ils n’en éprouvaient pas moins à seséparer de lui. La vieille dame s’associa chaudement à ces parolesde son mari.

« Si pour le moment, Christophe, ajoutaM. Garland en jetant un regard sur la lettre qu’il avait à lamain, le gentleman désirait vous emprunter pour une heure ou deux,ou même pour un ou plusieurs jours, quelque temps enfin, nousdevrions consentir, nous à vous prêter, vous à ce qu’on vousprêtât. Ah ! ah ! voici le jeune gentleman. Comment vousportez-vous, monsieur ? »

Ce salut s’adressait à M. Chukster, qui,avec son chapeau tout à fait penché sur le côté et ses longscheveux qui en débordaient, s’avançait d’un air fanfaron.

« J’espère que votre santé est bonne,monsieur, répondit celui-ci. J’espère que la vôtre est égalementbonne, madame. Une charmante petite bonbonnière, monsieur. Undélicieux pays, en vérité !

– Vous venez sans doute prendre Kit ?demanda M. Garland.

– J’ai pour cela un cabriolet qui m’attend àvotre porte, répondit le maître clerc. Il est attelé d’un vigoureuxgris-pommelé ; vous n’avez qu’à voir, si vous êtes connaisseuren chevaux, monsieur… »

Tout en s’excusant d’aller examiner levigoureux gris-pommelé et fondant son refus sur son peu deconnaissances en semblable matière, M. Garland invitaM. Chukster à prendre un morceau en manière de collation. Legentleman y consentit très-volontiers ; et quelques viandesfroides, flanquées d’ale et de vin, furent bientôt disposées à sonintention.

Pendant ce repas, M. Chukster déployatoutes ses ressources d’esprit pour charmer ses hôtes et lesconvaincre de la supériorité intellectuelle des citadins comme lui.En conséquence, il plaça la conversation sur le terrain des petitsscandales du jour, matière dans laquelle ses amis luireconnaissaient un merveilleux talent. Il était, par exemple, enposition de fournir les détails exacts de la querelle qui avaitéclaté entre le marquis de Mizzler et lord Bobby à propos d’unebouteille de vin de Champagne, et non d’un pâté aux pigeons, commeles journaux l’avaient rapporté par erreur. Lord Bobby n’avaitnullement dit au marquis de Mizzler : « Mizzler, un denous deux a menti, et ce n’est pas moi, » comme les mêmesjournaux l’avaient prétendu à tort ; mais bien :« Mizzler, vous savez où l’on peut me trouver, et, Dieu medamne ! monsieur, vous me trouverez si vous avez à meparler ; » ce qui naturellement changeait entièrementl’aspect de cette intéressante question et la plaçait sous un jourtout différent. M. Chukster fit connaître aussi à M. etmistress Garland le chiffre exact de la rente assurée par le duc deThigsberry à Violetta Stetta, de l’Opéra italien, rente payable parquartier, et non par semestre, comme on l’avait donné à entendre aupublic, non compris, ainsi qu’on avait eu l’impudence monstrueusede le dire, des bijoux, des parfums, de la poudre à perruque pourcinq valets de pied, et deux paires de gants de chevreau par jourpour un page. Après avoir engagé ses auditeurs à être parfaitementconvaincus de l’exactitude de ses assertions sur ces pointsimportants, qu’il possédait à merveille, M. Chukster lesentretint des bruits de coulisses et des nouvelles de la cour. Cefut ainsi qu’il termina cette brillante et délicieuse conversationqu’il avait soutenue à lui seul, sans la moindre assistance, durantplus de trois quarts d’heure.

« Et maintenant que le cheval a reprishaleine, dit M. Chukster se levant avec grâce, j’ai peurd’être forcé de filer. »

Ni M. Garland ni sa femme ne s’opposèrentle moins du monde à ce qu’il se retirât, jugeant sans doute qu’ilserait fâcheux qu’un homme si bien informé fût arraché longtemps àsa sphère d’activité. En conséquence, au bout de quelques instantsM. Chukster et Kit roulaient sur le chemin de Londres, Kitperché sur le siège, à côté du cocher, et M. Chukster assisdans un coin à l’intérieur de la voiture, les deux pieds perchés àchacune des portières.

En arrivant à la maison du notaire, Kit serendit dans l’étude, où M. Abel l’invita à s’asseoir et àattendre, car le gentleman qui l’avait fait demander était sorti etne rentrerait peut-être pas de sitôt. Ce n’était que trop vrai.Kit, en effet, avait eu le temps de dîner, de prendre son thé et delire les plus brillantes pages de l’almanach des vingt-cinq milleadresses ; plus d’une fois même il avait failli s’endormiravant que le gentleman fût de retour. Enfin ce dernier arriva entoute hâte.

Il commença par s’enfermer avecM. Witherden, et M. Abel fut invité à assister à laconférence, en attendant que Kit, fort en peine de savoir ce qu’onvoulait de lui, fût appelé à son tour dans le cabinet dunotaire.

« Christophe, dit le gentlemans’adressant à lui au moment où il entrait, j’ai retrouvé votrevieux maître et votre jeune maîtresse.

– Impossible, monsieur !… Comment !vous les auriez retrouvés ?… répondit Kit dont les yeuxs’allumèrent de joie. Où sont-ils, monsieur ? Dans quel étatsont-ils, monsieur ? Sont-ils… sont-ils près d’ici ?

– Loin d’ici, répliqua le gentleman secouantla tête. Mais je dois partir cette nuit pour les ramener, et j’aibesoin que vous m’accompagniez.

– Moi, monsieur ? » s’écria Kitplein de satisfaction et de surprise.

Le gentleman dit en se tournant vers lenotaire d’un air pénétré :

« Le lieu indiqué par l’homme aux chiensest… à combien d’ici ? vingt lieues, je crois ?

– De vingt à vingt-trois lieues.

– Hum ! si nous allons un bon train deposte toute la nuit, nous pourrons y arriver dès demain matin.Maintenant, voici la question : comme ils ne me connaissentpas, et comme l’enfant, que Dieu la bénisse ! pourrait penserqu’un étranger qui court à sa recherche a des projets contre laliberté de son grand-père, puis-je faire rien de mieux qued’emmener ce garçon qu’ils connaissent assez bien tous deux pour lereconnaître tout de suite, afin de leur donner par là l’assurancede mes intentions amicales ?

– Vous ne pouvez rien faire de mieux, réponditle notaire. Il faut absolument que vous preniez Christophe avecvous.

– Je vous demande pardon, dit Kit, qui avaitprêté attentivement l’oreille à ces paroles ; mais si c’est làvotre raison, j’ai peur de vous être plus nuisible qu’utile. Pourmiss Nelly, monsieur, elle me connaît bien, elle, et elle auraitconfiance en moi, bien certainement ; mais le vieux maître, jene sais pourquoi, messieurs, ni moi ni personne, n’a plus voulu mevoir depuis qu’il a été malade, et miss Nelly elle-même m’a dit queje ne devais plus approcher son grand-père, ni me montrer à luidésormais. Je craindrais donc de gâter tout ce que vous feriez. Jedonnerais tout au monde pour vous suivre, mais vous ferez mieux dene point me prendre avec vous, monsieur.

– Là ! encore une difficulté !s’écria l’impétueux gentleman : y eut-il jamais un homme aussiembarrassé que moi ? N’y a-t-il donc personne qui les aitconnus, personne en qui ils aient confiance ? La vie retiréequ’ils ont menée m’empêchera-t-elle donc de trouver quelqu’un pourservir mon dessein ?

– N’y a-t-il personne, Christophe ?demanda le notaire.

– Personne, monsieur, répondit Kit. Ah !mais si, pardon, il y a ma mère.

– Est-ce qu’ils la connaissent ? dit legentleman.

– S’ils la connaissent, monsieur ! Elleallait et venait sans cesse chez eux. Ils étaient aussi bons pourelle que pour moi. Et tenez, monsieur, elle espérait toujoursqu’ils reviendraient chez elle.

– Eh bien, alors, où diable est cettefemme ? dit avec impatience le gentleman en prenant sonchapeau. Pourquoi n’est-elle pas ici ? Pourquoi ne setrouve-t-elle jamais là où l’on a besoin d’elle ? »

En un mot, le gentleman allait s’élancer horsde l’étude, déterminé à s’emparer de force de la mère de Kit, à lajeter dans une chaise de poste et à l’enlever, quand M. Abelet le notaire réussirent par leurs efforts réunis à conjurer cenouveau mode d’enlèvement : ils l’arrêtèrent par la puissancede leurs raisonnements et lui démontrèrent qu’il était plusconvenable de sonder Kit pour savoir de lui si sa mère consentiraitvolontiers à entreprendre si précipitamment ce voyage.

À ce sujet, Kit exprima quelques doutes, legentleman s’abandonna à de violentes démonstrations, et le notaireainsi que M. Abel prononcèrent à l’envi des discours pourl’apaiser. Le résultat de la conférence fut que Kit, après avoirpesé dans son esprit et examiné soigneusement la question, promit,au nom de sa mère, qu’à deux heures de là elle serait prête pourl’expédition projetée et s’engagea à l’amener chez le notaire toutéquipée pour le voyage, avant même que le terme indiqué futexpiré.

Ayant pris cet engagement assez téméraire, caril n’était pas sûr de pouvoir le tenir, Kit ne perdit pas de tempspour sortir et aviser aux mesures d’où dépendait l’accomplissementimmédiat de sa parole.

Chapitre 4

 

Kit se fraya un chemin à travers la foule quiencombrait les rues, divisant ce courant de flots humains,s’engageant d’un pas rapide le long des trottoirs, passant autravers des allées et des ruelles, et ne s’arrêtant ni ne sedétournant de sa route jusqu’à ce qu’il fût arrivé près de laboutique d’antiquités : là il fit une pause, moitié parhabitude, moitié pour reprendre haleine.

C’était par une sombre soirée d’automne, etjamais ce lieu ne lui avait paru plus triste que dans l’ombrelugubre du crépuscule. Les fenêtres brisées, les châssis détraquéscraquant dans leurs cadres, cette maison déserte qui formait unesorte d’interruption sinistre dans la lumière et le mouvement de larue qu’elle coupait en deux longues lignes séparées, au milieudesquelles elle s’élevait froide, ténébreuse et vide, tout celaprésentait un tableau de désolation qui traversait péniblement lesrêves brillants que le jeune homme avait conçus pour les derniershabitants de cette maison ; il ne voyait partout quedésenchantement et malheur. Ah ! qu’il eût aimé à voir un bonfeu ronfler dans les cheminées glacées, des flambeaux illuminer lescroisées, des figures aller et venir derrière les vitres, àentendre le bruit d’une conversation animée, quelque chose enfinqui fût à l’unisson des espérances nouvelles qu’il avait sentiess’agiter dans son cœur ! Il ne s’était pas attendu à trouver àla maison un aspect différent, car il savait bien que c’étaitimpossible ; mais ce spectacle de deuil tombant au milieu deses pensées ardentes et de ses souhaits impatients, en arrêtaitbrusquement le cours pour y jeter une ombre pleine de deuil et detristesse.

Cependant, bien heureusement pour lui, iln’avait ni assez de savoir, ni assez de poésie contemplative dansl’esprit pour en concevoir de fâcheux présages d’avenir, et grâce àce qu’il lui manquait ces lunettes mentales pour éclaircir savision, il ne vit rien autre chose qu’une maison en ruine quiformait un fâcheux désaccord avec ses pensées précédentes. Ainsi,tout en regrettant d’être obligé de passer outre sans se rendrecompte de son impression, il reprit sa course et redoubla decélérité pour regagner les quelques moments qu’il avait perdus.

« Et maintenant, se dit-il, à mesurequ’il approchait du pauvre logis de sa mère, si elle était sortie,si je ne pouvais pas la trouver, cet impatient gentleman merecevrait joliment ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne voispas de lumière et que la porte est fermée. Dieu me pardonne, s’il ya là dedans du Petit-Béthel, je voudrais que le Petit-Béthel fûtau… fût bien loin d’ici ! » dit Kit, corrigeant à tempssa malédiction contre le Petit-Béthel, et frappant à la porte.

Il frappa une seconde fois sans obtenir deréponse ; mais une voisine sortit de chez elle, au bruit qu’ilfaisait :

« Qui est-ce qui demande mistressNubbles ? dit-elle.

– C’est moi, dit Kit. Elle est au… auPetit-Béthel, je suppose ? »

Il prononça avec quelque répugnance le nom dece conventicule qui lui déplaisait, et appuya sur les mots avec uneemphase dédaigneuse.

La voisine fit un signe de têteaffirmatif.

« Eh bien, je vous prie, dites-moi oùc’est, car je suis venu pour affaire pressée, et il faut quej’emmène ma mère sur-le-champ quand bien même elle serait dans lachaire. »

Ce n’était pas chose aisée que d’obtenir desrenseignements sur le bercail en question ; en effet, aucundes voisins n’appartenait au troupeau qui le fréquentait ; etla plupart d’entre eux ne le connaissaient que de nom. Enfin, unecommère qui avait accompagné mistress Nubbles à la chapelle une oudeux fois, aux jours solennels, les jours où une bonne tasse de thédevait précéder les exercices de dévotion, fournit à Kit lesinformations nécessaires. Il ne les eut pas plutôt obtenues, qu’ilpartit comme un trait.

Si le Petit-Béthel avait été plus près, sil’on avait pu s’y rendre par un chemin plus direct, le révérendgentleman qui présidait la congrégation eût perdu son allusionfavorite aux rues tortueuses qui y conduisaient, et qui luipermettaient de le comparer au paradis même, en opposition auxéglises de paroisse et aux larges rues qui y mènent. Enfin, et nonsans peine, Kit réussit à le découvrir ; il s’arrêta un momentà la porte pour respirer et se présenter décemment, puis il entradans la chapelle.

À certain égard, ce lieu n’était pas malnommé, car c’était vraiment un petit Béthel, un Béthel dedimensions exiguës, avec un petit nombre de petits bancs et unepetite chaire dans laquelle un petit gentleman cordonnier par étatet prophète par vocation, était en train de débiter d’une toutepetite voix un tout petit sermon approprié à l’état moral del’auditoire qui, s’il était petit par le nombre, était moindreencore par l’attention, la majorité étant parfaitementendormie.

Au nombre des derniers, se trouvait la mère deKit. La pauvre femme, après les fatigues de la nuit précédente,avait bien de la peine à tenir les yeux ouverts ; et comme lesarguments du prédicant ne secondaient que trop leur inclination,mistress Nubbles avait fini par céder à la puissance del’assoupissement et tomber en plein sommeil ; son sommeiln’était pas cependant si profond qu’il l’empêchât d’émettre detemps en temps un léger et presque inintelligible murmure comme unassentiment donné aux doctrines de l’orateur. Le poupon qu’elletenait dans ses bras s’était endormi aussi vite qu’elle ;quant au petit Jacob, à qui sa jeunesse ne permettait pas detrouver dans cette copieuse nourriture spirituelle la moitié duplaisir que lui avaient causé les huîtres, tour à tour on le voyaitdormir tout à fait ou s’éveiller en sursaut, selon qu’il étaitvaincu par le doux attrait du sommeil ou dominé par la crainted’une allusion personnelle dans le sermon.

« M’y voici donc ! pensa Kit, seglissant vers le banc vide le plus rapproché en face de celui de samère, de l’autre côté de la petite nef ; mais comment fairepour arriver jusqu’à elle ou pour la déterminer à sortir ?Autant vaudrait être à vingt milles d’ici. Jamais elle nes’éveillera que tout ne soit fini, et l’heure marche pendant cetemps ! Si cet homme pouvait seulement s’arrêter une minute,ou bien s’ils se mettaient tous à chanter ! »

Malheureusement, il n’y avait guère lieud’espérer l’une ou l’autre chose avant deux heures. Le prédicantvenait d’annoncer à ses auditeurs qu’il se proposait de ne pasfinir avant de les avoir convaincus, et il était clair que s’iltenait à réaliser seulement la moitié de sa promesse, deux heuresne seraient pas de trop pour une telle entreprise.

Dans son agitation et son désespoir, Kitpromenait ses regards tout autour de la chapelle ; les ayantlaissés tomber sur un petit siège placé devant la chaire, il eutpeine à en croire le témoignage de ses yeux qui lui faisaient voir…Quilp !

Il eut beau se les frotter deux ou trois fois,toujours ils s’obstinaient à lui persuader que Quilp était là. Oui,c’était bien lui assis, les mains appuyées sur ses genoux et sonchapeau posé entre ses jambes, sur un petit escabeau ; c’étaitlui, avec cette grimace habituelle imprimée sur sa laidefigure ; son regard était attaché au plafond. Assurément, iln’avait pris garde ni à Kit ni à sa mère, et il ne paraissait pasle moins du monde se douter de leur présence ; cependant, Kitne put s’empêcher de penser que l’attention du méchant nain étaitfixée sur eux, et sur eux seulement.

Sous le coup de la stupéfaction qu’il avaitéprouvée à cette vue et de la crainte que ce ne fût le signeavant-coureur de quelque échec, de quelque chagrin, il comprittoutefois la nécessité de ne pas bayer aux corneilles et de prendredes mesures énergiques pour emmener sa mère ; car l’ombre dusoir descendait et la situation devenait grave. En conséquence, dèsque le petit Jacob s’éveilla, Kit s’arrangea de manière à attirerson attention mobile, et cela ne fut pas difficile, un éternuementsuffit ; Kit alors lui fit signe d’éveiller leur mère.

Le malheur voulut que précisément en ce momentmême le prédicant, dans le développement impétueux d’un des pointsde son sermon, s’avança tellement par-dessus le bord de sa chaire,que ses jambes seules restèrent au dedans ; tandis qu’appuyésur sa main gauche il faisait de la droite des gestes véhéments, ilregarda fixement ou du moins parut regarder le petit Jacob dans lesyeux, le menaçant de l’œil et du geste (l’enfant du moins le crut)de tomber sur lui, littéralement et non au figuré, s’il osaitremuer seulement un muscle de sa face. Au milieu de cet effrayantétat de choses, distrait par l’apparition soudaine de Kit, etfasciné par les yeux flamboyants du prédicant, le malheureux Jacobétait doublement tenu en arrêt, entièrement hors d’état de remuer,fort disposé à pleurer, s’il l’avait osé, et répondant au regard deson pasteur par un regard si flamboyant, que ses yeux écarquilléssemblaient près de sortir de leurs orbites.

« Ma foi ! s’il faut agirouvertement, pensa Kit, eh bien ! en avant ! »

Il sortit donc tout doucement de son banc etse glissa jusqu’à celui de sa mère ; et commeM. Swiveller n’eût pas manqué de le dire, s’il eût été là, il« prit au collet » le poupon sans prononcer une seuleparole.

– Chut ! ma mère ! murmura-t-ilensuite. Sortez avec moi ; j’ai quelque chose à vouscommuniquer.

– Où suis-je ? dit mistress Nubbles.

– Dans ce bienheureux Petit-Béthel, réponditson fils avec une certaine amertume.

– Bienheureux, en effet, s’écria mistressNubbles saisissant le mot. Oh ! Christophe, combien j’ai étéédifiée ce soir !

– Oui, oui, je le sais, dit vivementKit ; mais venez, ma mère, tout le monde nous regarde. Nefaites pas de bruit, emmenez Jacob, c’est bien.

– Arrête, satan, arrête ! cria de nouveaule prédicant. Ne tente point la femme qui te prête l’oreille, maisécoute la voix de celui qui te parle. Il emporte un agneau dutroupeau, ajouta-t-il, en élevant de plus en plus sa voix perçante,et désignant le poupon, il emporte un agneau, un précieuxagneau ! Il rôde ici comme un loup aux heures de la nuit pourenlever les tendres agneaux ! »

Kit était bien le garçon le plus modéré qu’ily eût au monde ; mais ce langage violent, ainsi que lescirconstances critiques où il se trouvait, le mirent hors delui ; il fit face à la chaire avec le poupon dans les bras etrépondit à haute voix :

« Pas du tout : c’est mon frère.

– C’est le mien, c’est mon frère àmoi ! cria le prédicant.

– Ce n’est pas vrai ! répliqua Kit avecindignation. Pouvez-vous bien dire chose pareille ?… Etsurtout pas de sottises, s’il vous plaît. Quel mal ai-jefait ? Je ne serais certainement pas venu ici pour les emmenersi je n’y avais été forcé, vous pouvez en être sûr ; jevoulais le faire sans bruit, mais vous, vous en voulez. Maintenantayez la bonté de garder vos injures pour Satan et compagnie si celavous convient, monsieur, mais laissez-moi tranquille, s’il vousplaît. »

En même temps, Kit sortit de la chapelle,suivi de sa mère et du petit Jacob, et se trouva en plein air avecun vague souvenir d’avoir vu l’auditoire s’éveiller et le regardertout surpris ; il se rappelait également que Quilp, durantcette scène d’interruption, avait gardé la même attitude sansdétacher ses yeux du plafond ni paraître prendre le moindre intérêtà ce qui se passait.

« Ô Kit ! dit la mère en portant sonmouchoir à ses yeux, qu’avez-vous fait ! Jamais je ne pourraiplus revenir ici, jamais !

– J’en suis enchanté, ma mère. Vous aviez doncbien du repentir de la petite part de plaisir que vous avez prisela nuit dernière, que vous avez cru devoir en faire pénitence cesoir ? Voilà pourtant comme vous faites toujours ! s’ilvous arrive d’avoir un moment de bonheur ou de gaieté, vous venezici, devant cet homme-là, dire que vous en êtes bien fâchée.Vraiment, ma mère, si vous n’étiez pas ma mère, je vous en feraishonte.

– Silence ! mon cher enfant, s’écriamistress Nubbles, je sais bien que vous ne pensez pas ce que vousdites ; mais c’est égal, vous parlez là comme un pécheur.

– Je ne pense pas ce que je dis !repartit Kit. Certainement que je le pense ! Je ne puiscroire, ma mère, que l’innocente gaieté et que la bonne humeursoient considérées dans le ciel comme de plus grands péchés que descols de chemise, et ces gens-là ne montrent ni raison ni bon sensen voulant supprimer les derniers, ou en interdisant lereste ; certainement si, je le pense. Mais, je n’ajouterai pasun mot de plus sur ce sujet, si vous me promettez de ne pluspleurer ; ce sera tout. Prenez le poupon, qui est plus léger,et donnez-moi le petit Jacob. Tout en marchant, et tâchons que cesoit le plus vite possible, je vous communiquerai les nouvelles quej’apporte et qui vous surprendront un peu, je vous en avertis. Là,c’est bien. Maintenant, vous voilà comme si vous n’aviez vu detoute votre vie le Petit-Béthel, et j’espère bien que vous ne lereverrez plus. Voilà aussi le poupon, très-bien. Petit Jacob,montez sur mon dos à califourchon et tenez mon cou bienserré ; et si par hasard le ministre du Petit-Béthel vousappelle un précieux agneau, vous ou votre frère, vous pourrez biendire que c’est la plus grande vérité qui lui soit sortie de labouche depuis un an, et que s’il voulait bien ne pas assaisonnerson agneau à la sauce au poivre, il n’en vaudrait que mieux, pourêtre moins piquant et moins aigre. Jacob, vous pouvez lui dire çade ma part. »

C’est ainsi que moitié gaiement, moitiésérieusement, déterminé à se montrer de bonne humeur, pour endonner aussi à sa mère et aux enfants, Kit les mena d’un bon pas.Chemin faisant, il raconta ce qui s’était passé chez le notaire, etexposa le but pour lequel il était venu se jeter au travers dessolennités du Petit-Béthel.

La mère ne fut pas médiocrement effrayée enapprenant le service qu’on attendait d’elle : elle tomba toutd’abord dans un chaos d’idées, où ce qu’elle voyait de plus clair,c’est que de voyager en chaise de poste, ce serait sans doute pourelle un grand honneur, une grande distinction, mais qu’il étaitmoralement impossible de laisser là ses enfants. Et combiend’autres objections à faire encore ! Par exemple, certainsarticles de toilette étaient au blanchissage, d’autres n’existaientpoint dans sa garde-robe. Mais Kit, à ces objections diverses,opposait victorieusement une réponse unique, irrésistible, leplaisir de retrouver Nell, la joie de la ramener en triomphe.

« Nous n’avons plus que dix minutes ànous, mère, dit Kit lorsqu’ils eurent atteint le logis. Voici uncarton, jetez-y tout ce dont vous aurez besoin, et dépêchez-vous departir. »

Dire comment Kit entassa dans la boîte toutessortes de choses qui lui semblaient de l’usage le plus immédiat, etlaissa de côté tout ce qu’il jugea le moins utile ; commentune voisine consentit à venir surveiller les enfants ; commentceux-ci pleurèrent d’abord tristement, puis rirent de bon cœur à lapromesse d’une foule de jouets impossibles, imaginaires ;comment la mère de Kit ne pouvait se lasser de les embrasser, niKit se résoudre à la gronder de perdre ainsi son temps, tout celane nous avancerait guère, ni vous ni moi. Laissant donc de côté cesdétails, bornons-nous à dire que, peu de minutes après l’expirationdes deux heures fixées, Kit et sa mère arrivaient devant la portedu notaire où une chaise de poste attendait déjà.

« Une voiture à quatre chevaux, ce mesemble ! dit Kit stupéfait de ces préparatifs. Vous arrivezjuste à temps, ma mère… La voici, monsieur. Voici ma mère. Elle esttoute prête, monsieur.

– Fort bien, répondit le gentleman. N’ayezaucune crainte, madame ; on aura grand soin de vous. Où est laboîte avec les vêtements neufs et les nécessaires devoyage ?

– La voici, dit le notaire. Christophe,mettez-la dans la voiture.

– C’est fini, monsieur, dit Kit, tout estprêt, monsieur.

– Alors partons, » dit le gentleman.

Là-dessus, il donna le bras à la mère de Kit,la fit monter dans la voiture aussi poliment que si c’était unegrande dame, et prit place à côté d’elle.

Le marchepied est relevé, la portière se fermeavec bruit, les roues commencent à tourner, tandis que la mère deKit, penchée et comme suspendue hors d’une des vitres, agitait unmouchoir de poche humide de ses larmes et jetait de loin millerecommandations pour le petit Jacob et le poupon, sans que personnepût en entendre un mot.

Kit était resté immobile au milieu de larue ; il les suivit du regard. Lui aussi il avait les larmesaux yeux, mais ces larmes n’étaient point causées par le départdont il venait d’être témoin, elles coulaient à l’idée du retourqu’il prévoyait déjà.

« Ils se sont éloignés à pied,pensait-il, et personne n’était là pour leur parler, pour leuradresser un adieu amical : ils reviendront traînés par quatrechevaux, avec ce riche gentleman pour compagnon et pour ami,laissant derrière eux tous leurs soucis ! Elle oublierapeut-être que c’est elle qui m’a appris à écrire…»

Je ne sais pas tout ce que Kit s’avisa depenser là-dessus, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y mit letemps : en effet, notre garçon resta à contempler les lignesbrillantes des réverbères, bien après que la chaise de poste eutdisparu ; et quand il rentra enfin dans la maison, le notaireet M. Abel, qui étaient eux-mêmes restés sur le seuil de laporte jusqu’à ce que le bruit des roues se fut complètement éteintdans l’éloignement, s’étaient déjà demandé plusieurs fois avecétonnement quel motif pouvait le retenir encore.

Chapitre 5

 

Il convient maintenant que nous laissionspendant quelque temps Kit pensif, et plein d’impatience, poursuivre les aventures de la petite Nelly ; nous allonsreprendre le fil de notre récit là où nous l’avons quitté àplusieurs chapitres d’intervalle.

Dans une de ses promenades du soir, tandis queNelly, suivant les deux sœurs à distance respectueuse, trouvaitdans sa sympathie pour elles, et dans la contemplation de leurspeines qui offraient une ressemblance fraternelle avec son propreisolement, une sorte de soulagement et de calme remplis d’unbonheur momentané, mais profond, bien que ce doux plaisir qu’elleavait à les voir fût de ceux qui naissent et s’éteignent dans leslarmes ; dans une de ses promenades, disons-nous, à l’heurepaisible du crépuscule, lorsque le ciel, la terre, l’air, l’eaucourante, le son des cloches éloignées, tout était en harmonie avecles émotions de l’enfant solitaire, et faisait naître en elle despensées consolantes, mais qui n’appartenaient pas au monde oùvivent les enfants, ni à ses joies faciles ; dans une de cesexcursions qui étaient devenues son unique satisfaction, sa seuleconsolation, la lumière du jour s’était éteinte sous l’ombre dusoir qui s’avançait de plus en plus vers la nuit, et cependant lajeune créature continuait d’errer dans les ténèbres : elletrouvait une compagnie dans cette nature si sereine, si paisible,tandis qu’au contraire le bruit des paroles et l’éclat des lumièreséblouissantes eussent été pour elle la solitude.

Les deux sœurs étaient retournées à leurlogis, et Nelly était seule. Elle leva ses yeux vers les brillantesétoiles qui projètent une si douce clarté du haut des vastesespaces du ciel ; à mesure qu’elle les contemplait, denouvelles étoiles lui apparaissaient, puis d’autres au delà, puisd’autres encore, jusqu’à ce que toute l’étendue fût diamantéed’astres rayonnants de plus en plus élevés dans l’incommensurableinfini, éternels dans leur multiplicité comme dans leur ordreimmuable et indestructible. Nelly se pencha vers la rivière calmeet limpide, et là elle vit les étoiles reluire dans leur mêmeordre, telles qu’au temps du déluge la colombe les vit se refléterdans les eaux débordées et profondes d’un million de lieues, bienau-dessus du sommet des montagnes, au-dessus du genre humain quiavait péri presque tout entier.

L’enfant s’assit en silence sous unarbre : la beauté de la nuit et toutes les merveilles qu’elleétale la frappaient d’une admiration muette. L’heure, le lieuéveillèrent ses réflexions : avec une espérance douce, moinsd’espérance peut-être que de résignation, elle évoqua le passé, leprésent et ce que l’avenir lui gardait en réserve. Entre elle et levieillard il s’était opéré par degrés une séparation plus pénible àsupporter qu’aucun des chagrins d’autrefois. Chaque soir, souventmême dans le jour, il s’absentait, il s’en allait seul ; etbien que Nelly sût où il allait et pourquoi il s’absentait, car lesyeux hagards de son grand-père et les appels constants qu’ilfaisait à sa pauvre bourse épuisée étaient de trop sûrs indices,cependant le vieillard évitait toute question, se renfermait dansune réserve entière et fuyait même la présence de sapetite-fille.

Nelly, assise à l’écart, méditait donc sur cechangement avec une tristesse empreinte de la teinte mélancoliqueque la nuit répandait autour d’elle, lorsqu’au loin l’horloge d’uneéglise sonna neuf heures. Nelly se leva, se remit à marcher et sedirigea pensive vers la ville.

Elle avait atteint un petit pont de bois jetéau-dessus du courant, quand elle aperçût tout à coup, sur laprairie qu’elle devait prendre, une lumière rouge, et, regardantavec plus d’attention, reconnut qu’elle partait, selon touteapparence, d’un camp de bohémiens qui avaient allumé un feu à unepetite distance du chemin, et s’étaient assis ou couchés toutautour. Trop pauvre pour avoir rien à craindre d’eux, Nellycontinua son chemin. Il lui eût fallu d’ailleurs, pour en prendreun autre, allonger considérablement sa route ; seulement elleralentit son pas.

Quand elle fut proche du feu du bivouac, unmouvement de curiosité timide la poussa à y jeter un regard. Entreelle et le foyer il y avait une figure dont le contour se dessinaiten courbe marquée vers le feu. À cette vue, Nelly s’arrêtabrusquement ; mais après avoir réfléchi et s’être dit, ou mêmes’être assurée, à ce qu’elle croyait, que ce n’était ni ne pouvaitêtre la personne qu’elle avait supposée, elle passa outre.

Cependant l’entretien qui avait été entamédevant le feu des bohémiens reprit son cours ; et Nelly, bienqu’elle ne pût distinguer les paroles, fut alors frappée du son devoix de celui qui parlait, une voix qui lui était aussi familièreque la sienne même.

Elle se retourna et regarda derrière elle. Lapersonne que cherchaient ses yeux venait de se lever, et, debout,le corps un peu incliné, elle s’appuyait sur un bâton qu’elletenait à deux mains. Cette attitude n’était pas moins connue deNelly que le son de la voix.

C’était son grand-père.

Le premier mouvement de l’enfant fut d’appelerle vieillard ; le second, de se demander quels pouvaient êtreses compagnons et dans quelle intention ils se trouvaient làréunis, une crainte vague d’abord, puis le désir violentd’éclaircir ses doutes, rapprocha Nelly du groupe présent à sesyeux : toutefois elle eut soin de dissimuler ses pas, et de seglisser le long d’une haie.

Elle put de là arriver jusqu’à quelques piedsseulement du bivouac, et, cachée entre de jeunes arbres, voir etentendre à la fois sans craindre d’être aperçue.

Là il n’y avait ni femmes ni enfants, commeelle en avait remarqué dans d’autres camps de bohémiens devantlesquels elle avait passé avec son grand-père durant leur vieerrante : ce qu’elle vit seulement, ce fut un gipsy d’unetaille athlétique, qui se tenait à peu de distance les brascroisés, appuyé contre un arbre, et tantôt regardait le feu, tantôtfixait ses noires prunelles sur trois autres hommes qui entouraientle foyer et dont il suivait la conversation avec un intérêtconstant mais déguisé. Parmi ces trois hommes était songrand-père : dans les deux autres, Kelly reconnut les joueursde cartes qu’elle avait vus dans l’auberge pendant la tropmémorable nuit d’orage, celui qu’on appelait Isaac List, et sonsinistre compagnon. Une de ces tentes basses et cintrées en usagechez les bohémiens était fixée non loin de là, mais elle était, oudu moins elle paraissait vide.

« Eh bien, partez-vous ? dit le groshomme, levant son regard de la place où il était étendu à l’aise,pour le fixer sur le visage du vieillard. Il n’y a qu’une minute,vous étiez si pressé ! Partez, si cela vous plaît. Vous enêtes bien maître, il me semble.

– Ne le tourmentez pas, répliqua Isaac List,qui était accroupi comme une grenouille de l’autre côté du feu,avec un regard louche et faux. Cet homme ne voulait pas vousinsulter.

– Vous me ruinez, vous me dépouillez, et aprèscela vous vous faites un jeu de me railler, dit le vieillards’adressant tour à tour à l’un et à l’autre. Vous voulez donc merendre fou ? »

Le contraste qu’il y avait entre laprostration complète et la faiblesse d’esprit de cet enfant à têtegrise, et les regards astucieux et pervers des hommes aux mainsdesquels il était tombé, frappa le cœur de la jeune créature quiétait là aux écoutes. Mais elle se contint pour veiller à tout cequi se passait sans perdre un regard, une parole.

« Que le diable vous emporte !Qu’est-ce que vous entendez par là ? dit le gros homme, sesoulevant un peu et s’appuyant sur un de ses coudes. On vousruine ! vous nous ruineriez si vous le pouviez, n’est-il pasvrai ? Voilà ce que c’est que d’avoir affaire à de méchantspetits joueurs qui ne savent que pleurnicher. Si vous perdez, vousêtes des martyrs ; mais quand vous gagnez, c’est différent. Onvous dépouille !… ajouta-t-il en haussant la voix. Dieu medamne ! Qu’est-ce que vous entendez par ce mot de« dépouiller, » si peu convenable entre gentlemen,hein ? »

L’orateur se laissa tomber tout de son longpar terre et appliqua vivement et violemment un ou deux coups detalon comme pour achever de témoigner de son honnête indignation.Il était évident qu’ils agissaient, lui en matamore, et son ami enconciliateur, dans quelque dessein particulier : il n’y avaitque le faible vieillard qui pût s’y méprendre ; car ilséchangeaient presque ouvertement des clins d’œil tantôt de l’un àl’autre, tantôt avec le camarade accroupi, qui, en découvrant sesdents blanches, faisait une grimace d’approbation.

Le vieillard resta quelque temps tout abattuau milieu d’eux, puis il dit en se tournant vers celui qui l’avaitmaltraité :

« Vous-même, vous parliez de jeux où l’ondépouille les gens, vous le savez bien. Ne soyez donc pas siviolent avec moi. N’avez-vous pas dit cela ?

– Je n’ai pas dit que ce fût dans cettecompagnie ! C’est l’honneur… l’honneur qui fait tout entregentlemen, monsieur ! répliqua le gros homme qui sembla seretenir pour ne pas donner à sa phrase une conclusion plusrude.

– Jowl, ne le traitez pas trop durement, ditIsaac List. Il regrette, j’en suis sûr, de nous avoir offensés.Allons, brave homme, continuez ce que vous disiez, continuez.

– Il faut que je sois bête et doux comme unagneau, s’écria M. Jowl, de perdre le temps, à mon âge, àdonner des conseils quand je sais qu’ils seront mal reçus, et queje n’en retirerai que des injures pour la peine. Mais je n’en faispas d’autres depuis que je suis au monde. L’expérience auraitpourtant bien dû refroidir ces élans de mon bon cœur.

– Je vous répète, dit Isaac List, qu’ilregrette ce qui s’est passé et qu’il désire que vouscontinuiez.

– Est-ce bien vrai ? demanda l’autre.

– Oui, grommela le vieillard en s’asseyant etse balançant à droite et à gauche, continuez, continuez ! àquoi servirait-il de vous contrarier là-dessus ?Continuez.

– Je reprends donc, dit Jowl, où j’en étaisquand vous vous êtes levé si brusquement. Si vous êtes persuadé quele temps est venu où la chance doit tourner, et ce n’est que tropsûr ; et si vous trouvez que vous ne possédez pas les moyenssuffisants pour la tenter, au moins pour un coup, car vous savezbien que vous n’aurez jamais les fonds nécessaires pour tenir touteune soirée, que n’acceptez-vous l’occasion qui semble tout exprèss’offrir à vous ? Empruntez, je vous dis, et vous rendrezquand vous le pourrez.

– Certainement, ajouta Isaac List avec uneintention marquée ; si cette bonne dame qui montre les figuresde cire a de l’argent et qu’elle le mette dans une boite d’étainquand elle va se coucher, sans fermer sa porte à clef, de peur dufeu, il me semble que la chose serait facile. Je dirais presque quec’est un coup de la Providence si je n’avais pas été élevé dans desprincipes religieux.

– Vous comprenez, Isaac, dit son ami d’un tonplus animé et en se rapprochant du vieillard, tandis qu’il faisaitsigne au bohémien de ne point intervenir ; vous comprenez,Isaac ; à toute heure il y a des étrangers qui vont etviennent par là ; eh bien ! un de ces étrangers aura puse glisser sous le lit de la bonne dame ou se fourrer dansl’armoire, rien de plus vraisemblable ; les soupçons auront lechamp large, et il n’y a pas de danger qu’on se doute de la vérité…Moi, je lui donnerais sa revanche jusqu’au dernierfarthing qu’il apporterait, quel que fût le montant de lasomme.

– Mais le pourriez-vous ? demanda IsaacList. Votre banque est-elle assez forte pour cela ?

– Assez forte ! répondit l’autre avec undédain simulé. Monsieur, voulez-vous bien me tirer cette boite dela paille ? »

Cette invitation s’adressait au bohémien, quise glissa à quatre pattes dans sa tente basse et étroite, et aprèsquelques recherches, quelques fouilles en apparence laborieuses,revint avec une cassette que Jowl ouvrit au moyen d’une clef qu’ilportait sur lui.

« Voyez-vous ceci ? dit-il ramassantl’argent dans sa main et le laissant retomber en pluie à traversses doigts. Entendez-vous ceci ? Connaissez-vous le son del’or ? Tenez, emportez cette cassette. Et vous, Isaac, neparlez plus des banques que lorsque vous en aurez gagnéune. »

Isaac List, avec une grande apparenced’humilité, affirma qu’il n’avait jamais mis en doute la paroled’un gentleman aussi honorablement connu pour sa loyauté queM. Jowl, et que s’il avait laissé exhiber la cassette, cen’était pas pour éclaircir ses doutes, car il n’en avait aucun,mais pour se régaler de la vue de tant de richesses, ce qui pouvaitparaître à d’autres une jouissance vaine et purement imaginaire,mais n’en était pas moins pour lui une source de plaisir infini, leplus grand de tous les plaisirs, après celui d’avoir à soi cetargent dans sa propre poche.

Bien que M. List et M. Jowl eussentl’air de s’adresser mutuellement l’un à l’autre, il était àremarquer qu’ils épiaient le vieillard qui, les yeux fixés sur lefeu, se tenait assis dans l’attitude de la méditation. On pouvaitjuger de l’intérêt qu’il prenait à leur conversation par un certainmouvement de tête involontaire, ou par une contraction de sestraits à chaque mot qui sortait de leur bouche.

« Le conseil que je lui donne là, ditJowl en se recouchant à plat ventre, est bien simple… un vraiconseil d’ami. Pourquoi donc procurerais-je à un individu le moyende me gagner peut-être tout ce que je possède, si ce n’est parceque je le considère comme mon ami ? C’est une folie de sedonner tant de mal pour les autres, bien sûr, mais c’est moncaractère, et je ne puis pas m’en empêcher ; ainsi il ne fautpas m’en vouloir, mon cher Isaac List.

– Moi, vous en vouloir ! répliquaIsaac ; je ne vous en veux pas le moins du monde, monsieurJowl. Je voudrais bien être à même de me montrer aussi généreux quevous ! et, d’ailleurs, comme vous dites, il rendra,s’il gagne ; mais s’il perd…

– Ça, c’est la moindre des choses, dit Jowl.Car, enfin, supposez qu’il perde, et rien n’est moins vraisemblabled’après ce que je connais des chances du sort, eh bien ! ilvaut toujours mieux, il me semble, perdre l’argent des autres quele sien.

– Ah ! s’écria vivement Isaac List, quelplaisir de gagner ! Quel plaisir de ramasser de l’argent, debrillants, de beaux petits jaunets, et de les plonger dans sapoche ! Quel délice de triompher à la fin, de penser qu’on n’apas été obligé de s’arrêter tout court et de tourner le dos à lafortune ! qu’on a fait, au contraire, bravement la moitié duchemin pour la rencontrer ! Mais vous ne partez pas, mon vieuxmonsieur ?

– Pardon, il faut que je parte, dit levieillard qui s’était levé et qui avait fait déjà deux ou trois pasà la hâte, lorsqu’il revint non moins précipitamment :« J’aurai l’argent, tout, jusqu’au dernier sou.

– À la bonne heure, c’est bien, ça !s’écria Isaac en sautant et le frappant sur l’épaule ;j’estime en vous ce reste de jeune sang. Ah ! ah !ah ! Joe Jowl regrette presque de vous avoir donné desconseils. Comme nous allons rire à ses dépens ! Ah !ah ! ah !

– Il m’a promis ma revanche, vous savez, ditle vieillard montrant Jowl avec un mouvement violent de sa mainridée ; vous savez, il m’a promis écu pour écu, jusqu’au fondde la bourse, qu’il y ait beaucoup ou qu’il y ait peu.Rappelez-vous ça.

– Je suis votre témoin, répondit Isaac, etj’aurai soin que tout s’exécute loyalement.

– J’ai engagé ma parole, dit Jowl avec unefeinte répugnance, et je la tiendrai. Quand aura lieu cettejoute ? Je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Sera-cecette nuit ?

– Il faut d’abord que j’aie l’argent, dit levieillard ; je l’aurai demain…

– Pourquoi pas cette nuit ? dit Jowl eninsistant.

– Il est tard ; je serais obligé de tropme presser. Il faut agir avec prudence. Non, non, ce sera pourdemain soir.

– Demain, soit ! dit Jowl. Buvons unegoutte de réconfort. Bonne chance au plus vaillant !Remplissez les verres. »

Le bohémien apporta trois gobelets d’étainqu’il remplit d’eau-de-vie jusqu’au bord. Le vieillard se détournaen se disant à lui-même quelques mots avant de boire. Celle quil’écoutait entendit prononcer son propre nom, joint à des souhaitssi fervents, qu’ils semblaient adressés au ciel comme une prièrepleine d’angoisses.

« Que Dieu ait pitié de nous !s’écria en elle-même la pauvre enfant. Que Dieu nous assiste àcette heure d’épreuve !… Oh ! que faire pour lesauver ?… »

Le reste de la conversation s’acheva assezbrièvement sur un ton plus bas ; c’étaient de bons avis surl’exécution du projet et sur les précautions à prendre pour écarterles soupçons. Alors le vieillard échangea une poignée de main avecses tentateurs, puis il se retira.

Ils le suivirent des yeux tandis qu’ilmarchait lentement, incliné et le dos voûté ; et chaque foisque le vieillard tournait la tête pour regarder en arrière, ce quilui arrivait souvent, ils agitaient la main ou lui jetaient de loinun cri d’encouragement. Ce ne fut qu’après l’avoir vu graduellementdiminuer et se perdre comme un point dans le lointain, qu’ils seretournèrent l’un vers l’autre et se hasardèrent à pousser degrands éclats de rire.

« Ainsi, dit Jowl chauffant ses mains aufeu, voilà qui est fait, enfin. Il a fallu, pour le convaincre,plus d’efforts que je ne l’aurais cru. Savez-vous qu’il n’y a pasmoins de trois semaines que nous avons commencé à chauffer ça.Qu’est-ce qu’il apportera, à votre idée ?

– Quoi qu’il apporte, part à deux, »répondit Isaac List.

L’autre secoua la tête et dit :

« Il faudra aller vite en besogne et luibrûler la politesse ; autrement, nous serions soupçonnés, etce n’est pas une plaisanterie. »

List et le bohémien donnèrent leur assentimentà ces paroles. Après s’être divertis quelque temps aux dépens de lacrédulité de leur victime, les trois hommes laissèrent là ce sujetcomme épuisé, et se mirent à causer dans un argot que l’enfant nepouvait comprendre. Cependant, comme ils paraissaient s’entretenirde choses qui les intéressaient vivement, Nelly jugea que le momentétait opportun pour s’enfuir sans être aperçue ; elle seglissa d’un pas lent et discret, suivant l’ombre des haies etfranchissant les fossés jusqu’à ce qu’elle eût gagné la route etfût assez loin d’eux pour se croire en sûreté. Alors elle courut detoutes ses forces vers le logis, déchirée et ensanglantée par lesronces et les épines, mais le cœur bien autrement meurtri ;enfin elle se jeta tout accablée sur son lit.

La première idée qui se présenta à son esprit,ce fut la fuite, une fuite immédiate ; ce fut d’entraîner levieillard et de mourir plutôt de faim au bord de la route que delaisser son grand-père en butte à de si terribles tentations. Nellyse souvint alors que le crime ne devait pas être commis avant lanuit suivante : elle avait donc le temps nécessaire pourréfléchir et pour aviser à ce qu’il fallait faire. Mais unehorrible crainte s’empara d’elle : si en cet instant même lecrime allait être commis !… Elle tremblait d’entendre des crisinarticulés et des gémissements rompre le silence de la nuit ;elle songeait en frémissant à ce que son grand-père pourrait êtreconduit à faire, s’il venait à être surpris au milieu du vol,n’ayant à lutter que contre une femme. Supporter une pareilletorture, c’était impossible. Nelly se glissa jusqu’à la chambre oùse trouvait l’argent ; elle ouvrit la porte et regarda. Dieusoit loué ! le vieillard n’était pas là… et mistress Jarleydormait paisiblement ! L’enfant revint à sa propre chambrepour se mettre au lit.

Mais le sommeil était-il possible ? lesommeil ! mais le repos même était-il possible au sein depareilles terreurs toujours croissantes ? À demi habillée, lescheveux en désordre, elle courut au lit du vieillard, qu’ellesaisit par le poignet en l’arrachant au sommeil.

« Qu’est-ce qu’il y a ?s’écria-t-il, tressaillant dans son lit et fixant ses yeux surcette figure de fantôme.

– J’ai fait un rêve effrayant, dit l’enfantavec une énergie qui ne pouvait naître que de l’excès de saterreur. Un rêve effrayant, horrible ! Ce n’est pas lapremière fois. Dans ce rêve il y a des hommes aux cheveux griscomme vous ; ces hommes sont au milieu d’une chambre obscurciepar la nuit, et ils volent l’or de ceux qui dorment. Debout !debout !… »

Le vieillard trembla de tous ses membres etjoignit les mains dans l’attitude de la prière.

« Si ce n’est pour moi, dit l’enfant, sice n’est pour moi, au nom du ciel ! debout, pour noussoustraire à de telles extrémités. Ce rêve n’est que trop réel. Jene puis dormir, je ne puis demeurer ici, je ne puis vous laisserseul dans une maison où il se fait de ces rêves-là. Debout !il faut fuir ! »

Il la contemplait comme un spectre, et elle enavait toute l’apparence ; elle avait l’air d’une déterrée, etle vieillard éprouvait un tremblement redoublé.

« Il n’y a pas de temps à perdre, ditl’enfant, pas une minute. Debout ! venez avec moi !

– Quoi ! cette nuit ? murmura levieillard.

– Oui, cette nuit. Demain soir il serait troptard. Le rêve reviendrait. La fuite seule peut nous sauver.Debout ! »

Le vieillard sortit de son lit, le fronthumide, couvert d’une froide sueur, la sueur de l’épouvante, et, secourbant devant l’enfant, comme si c’était un ange envoyé enmission pour le conduire à sa volonté, il fut bientôt prêt à lasuivre. Elle le prit par la main et l’emmena. Au moment où ilspassaient devant la porte de la chambre où le vieillard s’étaitproposé de commettre le vol, Nelly frissonna et regarda songrand-père en face. Qu’il était pâle ! et quel regard ilrencontra dans les yeux de l’enfant !

Elle le conduisit à sa propre chambre, et letenant toujours par la main, comme si elle craignait de le perdreun instant de vue, elle rassembla son modeste bagage et suspenditson panier à son bras. Le vieillard reçut d’elle son bissac qu’iljeta sur son dos, son bâton qu’elle avait apporté, puis Nelly lefit sortir.

Ils traversèrent des rues resserrées, desruelles étroites ; leur pas était à la fois timide et rapide.Ils gravirent aussi, toujours courant, la colline escarpée,couronnée par le vieux château noir, sans s’être seulementretournés pour jeter un regard derrière eux.

Mais comme ils approchaient des murs en ruine,la lune se leva dans tout son éclat ; et alors, du pied de cemonument garni de lierre, de mousse et d’herbes grimpantes,l’enfant contempla la ville endormie, couchée dans l’ombre de lavallée ; puis plus loin la rivière avec ses sillages mouvantsde lumière, puis encore les collines lointaines ; et pendantce temps elle pressait moins fortement la main du vieillard, quandtout à coup, fondant en larmes, elle se jeta au cou de songrand-père.

Chapitre 6

 

Cette faiblesse momentanée une fois passée,l’enfant évoqua de nouveau la résolution qui l’avait soutenuejusqu’alors ; et ne perdant pas de vue cette idée salutaire,que c’était le crime des hommes qui précipitait sa fuite, que de saseule fermeté dépendait le salut de son grand-père, sans qu’elleeût pour s’aider l’appui d’un bon conseil ou d’une main secourable,elle pressa le pas de son compagnon et s’interdit de regarderdésormais en arrière.

Tandis que le vieillard, soumis et abattu,semblait se courber devant elle, se faire humble et petit commes’il était en présence de quelque être supérieur, l’enfantéprouvait en elle-même un sentiment nouveau qui élevait sa natureet lui inspirait une énergie et une confiance qu’elle ne s’étaitjamais connues. Maintenant la responsabilité ne se divisaitplus : le poids tout entier de leurs deux existences retombaitsur Nelly, et désormais c’était elle qui devait penser et agir pourdeux.

« C’est moi qui l’ai sauvé, pensait-elle.Dans tous les dangers, dans toutes les épreuves, je saurai m’ensouvenir. »

En tout autre temps, l’idée d’avoir abandonnésans un mot d’explication l’amie qui leur avait montré unebienveillance si franche, l’idée qu’elle et son grand-père seraientcoupables, au moins en apparence, de trahison etd’ingratitude ; joint à cela, le regret d’avoir dû s’éloignerdes deux sœurs, l’eussent remplie de chagrin. Mais maintenant touteautre considération s’effaçait devant les incertitudes, lesanxiétés de leur vie sauvage et errante ; et dans le désespoirmême de leur situation Nelly puisait plus d’élévation et deforce.

Aux pâles lueurs du clair de lune quiajoutaient à la blancheur mate de son teint, ce visage délicat surlequel la pensée soucieuse s’unissait à la grâce charmante et à ladouceur de la jeunesse, ces yeux brillants, cette tête toutintellectuelle, ces lèvres qui se pressaient avec tant derésolution et de courage, ces contours fins, ce mélange de tantd’énergie et de tant de faiblesse, tout cela disait dans un silenceéloquent l’histoire de Nelly et de son grand-père : mais cettehistoire, elle n’était recueillie que par le vent qui l’emportaitpour jeter peut-être au chevet de quelque mère le rêve pénibled’une enfant se fanant dans sa fleur et s’endormant de ce sommeilqui ne connaît point de réveil.

La nuit commença à disparaître, la lune às’effacer, les étoiles à pâlir et à s’obscurcir : le matin,froid comme ces astres sans lumière, se montra lentement. Alors dederrière une colline le soleil se leva majestueux, poussant devantlui les brouillards comme de noirs fantômes, et purgeant la terrede ces ombres sépulcrales jusqu’à ce que les ténèbres fussentdissipées. Quand il eut monté plus haut sur l’horizon, et que sesrayons bienfaisants eurent repris leur chaleur, l’enfant et levieillard se couchèrent pour dormir sur une berge, tout près d’uncours d’eau.

Cependant Nelly laissa sa main posée sur lebras du vieillard ; et longtemps après qu’il se fut endormiprofondément, elle le contemplait encore d’un œil fixe. Enfin, lalassitude s’empara d’elle ; sa main se détendit, se roidit denouveau, se détendit encore, et les deux compagnons sommeillèrentl’un auprès du l’autre.

Un bruit confus de voix, mêlé à ses rêves,éveilla Nelly. Vers elle et le vieillard, était penché un homme àl’extérieur rude et grossier ; deux de ses compagnonsregardaient également, du haut d’un grand bateau pesamment chargéqui avait été amarré à la berge, tandis que nos voyageursdormaient. Le bateau n’avait ni rames, ni voiles ; mais ilétait tiré par une couple de chevaux qui, en ce moment,stationnaient sur le chemin de halage, pendant que la corde qui lesretenait était détendue et traînait dans l’eau.

« Holà ! dit brusquementl’homme ; qu’est-ce que c’est, hein ?…

– Nous étions simplement endormis, monsieur,répondit Nelly. Nous avons marché toute la nuit…

– Voilà deux étranges voyageurs pour marchertoute la nuit, fit observer l’homme qui les avait accostés d’abord.L’un de vous est un bonhomme trop vieux pour cette sorte debesogne, et l’autre est une petite créature trop jeune. Oùallez-vous ? »

Nell hésita, et à tout hasard elle montral’ouest. Là-dessus, l’homme lui demanda si elle voulait désignercertaine ville qu’il nomma. Pour éviter de nouvelles questions,Nell répondit :

« Oui, c’est cela.

– D’où venez-vous ? » demanda-t-ilensuite ; et comme il était plus facile de répondre à cettequestion qu’à la précédente, Nell prononça le nom du villagequ’habitait leur ami le maître d’école, pensant bien que ces hommesne le connaîtraient pas et renonceraient à pousser plus loin leursquestions.

« Je croyais d’abord qu’on pouvait vousavoir volée ou maltraitée, reprit l’homme. C’est tout.Bonjour. »

Lui ayant rendu son salut et grandementsoulagée en le voyant s’éloigner, Nell le suivit de l’œil tandisqu’il montait sur un des chevaux et que le bateau s’éloignait.L’équipage n’avait pas fait encore grand chemin, quand il s’arrêtade nouveau ; l’enfant vit l’homme lui adresser des signes.

« Est-ce que vous m’appelez ? ditNell se dirigeant vers les bateliers.

– Vous pouvez venir avec nous si cela vousconvient, répliqua l’un d’eux. Nous allons au même endroit quevous. »

L’enfant hésita un moment. Mais elle pensa,comme elle l’avait fait déjà plus d’une fois avec terreur, que lesmisérables qu’elle avait surpris avec son grand-père pourraient,dans leur ardeur pour le gain, suivre les traces des fugitifs,ressaisir leur influence sur le vieillard et mettre la sienne ànéant ; elle se dit qu’au contraire s’en aller avec cesbateliers c’était supprimer tout indice de leur itinéraire. Enconséquence, elle se décida à accepter l’offre. Le bateau serapprocha de la rive ; et, avant que Nelly eût eu le temps dese livrer à un examen plus approfondi de la question, songrand-père et elle étaient à bord et glissaient doucement sur lecanal.

Le soleil dardait ses feux brillants sur lemiroir de l’eau qu’ombrageaient de temps en temps des arbres, ouqui parfois se développait sur la large étendue d’une campagnecoupée de ruisseaux d’eau vive, et où l’on pouvait admirer un richeensemble de collines boisées, de terres cultivées et de fermes bienencadrées de verdure. Çà et là, un village, avec la modeste flèchede son église, avec ses toits de chaume et ses pignons, sortait dusein des arbres ; plus d’une fois apparaissait une villeéloignée, avec le mirage des grandes tours de ses églises sedétachant dans une atmosphère de fumée, avec ses hautes fabriquesqui sortaient du pêle-mêle des maisons confuses. Ils avaient letemps de les considérer d’avance, car ils marchaient lentement. Leplus souvent ils côtoyaient des prairies basses et des plaines toutouvertes : et à part ces paysages placés à une certainedistance, à part quelques hommes qui travaillaient aux champs ous’arrêtaient sur les ponts au-dessous desquels passait le bateau,afin de le suivre du regard dans sa marche, rien ne venait romprela monotonie et l’isolement de ce voyage.

À une heure assez avancée de l’après-midi ons’arrêta à une espèce de débarcadère. Nell apprit avecdécouragement, par un des bateliers, que ceux-ci ne comptaient pasatteindre le but de leur course avant le lendemain, et que, si ellen’avait pas de provisions, elle ferait bien de s’en procurer en cetendroit. Elle ne possédait que quelques sous, sur lesquels elleavait dû déjà acheter du pain : il lui fallait ménagerprécieusement ce petit pécule, au moment où elle se dirigeait avecson grand-père vers une ville entièrement inconnue pour eux, et quine leur offrirait aucune ressource. Un peu de pain, un morceau defromage, ce furent là toutes ses emplettes. Munie de ces provisionsmodestes, elle remonta dans le bateau. Au bout d’une demi-heure dehalte employée par les mariniers à boire au cabaret, on se mit enmarche.

Ces hommes avaient emporté à bord de la bièreet de l’eau-de-vie ; et grâce aux larges libations qu’ilsavaient faites précédemment ou qu’ils firent ensuite, ils furentbientôt en bon train de devenir ivres et querelleurs. Nell, évitantde se tenir dans la petite cabine qui était aussi obscure quemalpropre, et résistant aux offres réitérées et pressantes que leshommes leur faisaient à ce sujet, alla s’asseoir à l’air libre avecle vieillard à côté d’elle. Elle entendait, le cœur palpitant, lesdiscussions violentes de ces êtres grossiers. Ah ! combienelle eût préféré pouvoir mettre pied à terre, lui fallût-il marchertoute la nuit !

Les bateliers étaient bien, en effet, deshommes rudes, bruyants, et qui se traitaient l’un l’autre avec uneextrême brutalité, bien qu’ils fussent assez polis à l’égard deleurs deux passagers. Une querelle s’éleva dans la cabine entre lemarinier chargé de tenir la barre du gouvernail et son camarade,sur la question de savoir lequel des deux avait le premier émisl’avis d’offrir de la bière à Nell ; cette querelle dégénéraen un combat à coups de poing qui fut ardemment engagé et soutenudes deux côtés à l’inexprimable terreur de l’enfant :cependant, ni l’un ni l’autre des combattants n’eut l’idée de faireretomber sa colère sur elle, mais chacun d’eux se contenta de ladécharger sur son adversaire auquel, outre les coups, il prodiguaune variété de compliments qui, par bonheur, étaient débités en unelangue entièrement inintelligible pour Nell. À la fin la lutte setermina, quand l’homme qui s’était élancé hors de la cabine y eutjeté l’autre la tête la première ; après quoi, il s’empara dela barre sans laisser voir la moindre trace d’émotion, pas plusqu’il n’y en avait sur le visage du camarade qui, doué d’uneconstitution robuste et parfaitement endurci à ces petitesbagatelles, se mit aussitôt à dormir dans la position même où ilétait tombé, les pieds en l’air, la tête en bas, et au bout de deuxminutes ronflait tout à l’aise.

Cependant, la nuit était venue tout à fait.Bien que l’enfant ressentit l’impression du froid, pauvrement vêtuecomme elle l’était, elle détournait cependant ses pénibles penséesde sa propre souffrance, de ses propres privations, et les portaittout entières sur les moyens à trouver pour assurer leur existence.Le même esprit qui l’avait soutenue durant la nuit précédente lasoutenait encore en ce moment. Elle voyait son grand-père endormitranquillement auprès d’elle et pur du crime auquel il avait étépoussé par la folie. C’était une grande consolation pour Nelly.

Comme toutes les aventures de sa vie, sicourte encore et pourtant déjà si pleine, traversaient son esprittandis qu’elle poursuivait son voyage ! Des incidents sansimportance en apparence, auxquels elle n’avait pas songé, et quejusqu’alors elle ne se rappelait pas ; des figures entrevueset oubliées depuis ; des paroles qu’elle avait alorsentendues, sans y faire aucune attention ; des épisodes d’unan de date et d’autres de la veille, se mêlant, s’enchaînant lesuns aux autres ; des endroits connus paraissant dans l’ombrese détacher à mesure que les voyageurs avançaient, des choses mêmequi y étaient le plus opposées, le plus étrangères ; parfoisune confusion bizarre qui s’établissait dans l’esprit de Nelly,quand elle se demandait comment elle était là, où elle allait, avecquels gens elle se trouvait. Son imagination lui suggérait desremarques et des questions si présentes à ses oreilles, que Nellytressaillait et se retournait, comme tentée de répondre : enun mot, toutes les fantaisies, toutes les contradictions sicommunes dans l’état de veille, d’excitation et de continuelchangement de place, assiégeaient l’enfant.

Pendant qu’elle s’abandonnait ainsi à sespensées, il arriva qu’elle rencontrât le regard de l’homme quiétait sur le pont. Chez celui-ci, la phase sentimentale del’ivresse avait succédé à la phase de violence ; aussi notrehomme, ôtant de sa bouche une courte pipe soigneusement recouvertede ficelle pour la garantir de tout accident, pria-t-il Nelly devouloir bien le gratifier d’une chanson.

« Vous possédez, dit ce gentleman, unetrès-jolie voix, un œil très-doux et une excellente mémoire. Quantà la voix et à l’œil, c’est évident ; pour la mémoire, c’estune idée que j’ai. Je ne me trompe jamais. Permettez-moi de vousentendre à l’instant même.

– Je ne crois pas savoir une seule chanson,monsieur, répondit Nell.

– Vous en savez quarante-sept, dit l’hommeavec un aplomb qui ne permettait pas de réplique. Oui,quarante-sept ni plus ni moins. Faites-m’en entendre une, lameilleure. Allons, une chanson à l’instant. »

Craignant les conséquences d’un refus, quiirriterait son ami, et tremblante à cette idée, la pauvre Nell luidit une chansonnette qu’elle avait apprise dans un temps plusheureux. L’homme en fut tellement charmé, qu’à la fin de lachansonnette il demanda de la même façon péremptoire la faveur d’enentendre une autre, qu’il voulut bien accompagner en chœur d’unhurlement sans paroles et sans mesure, mais dans lequel et mesureet paroles étaient largement compensées par une prodigieuseénergie. Le bruit de cet intermède musical éveilla l’autre hommequi, venant sur le pont et secouant la main de son adversaire, juraque le chant était sa passion, sa joie, sa plus grande jouissance,et qu’il n’aimait rien tant que ce délassement. Un nouvel appel,plus impérieux encore que les deux autres, obligea Nelly d’obéir,et en même temps le chœur fut exécuté, non-seulement par les deuxmariniers, mais aussi par le troisième compagnon, monté sur soncheval de halage. Ce dernier, à qui sa position ne permettait guèrede participer directement aux plaisirs de la nuit, hurlait àl’unisson de ses compagnons et estropiait l’air. C’est ainsi,presque sans relâche et en répétant successivement les mêmeschansons, que l’enfant, épuisée et hors d’haleine, réussit à lestenir de bonne humeur toute la nuit ; et plus d’un habitant dela campagne, tiré de son plus profond sommeil par le chœurdiscordant que lui apportait le vent, s’enfonça la tête sous sescouvertures, tout tremblant d’un tel tintamarre.

Enfin, le matin parut. Il ne fit pas plutôtclair, qu’une forte pluie commença à tomber. Comme Nelly ne pouvaitsupporter l’odeur malsaine de la cabine, les mariniers, pour larécompenser de ses chants, la couvrirent avec quelques morceaux detoile à voile et des bouts de prélart, ce qui suffit pour la tenirà peu près à sec et abriter même le grand-père. À mesure que lejour avançait, la pluie redoublait de violence. Vers midi, elleprit un caractère d’intensité qui ne permettait pas d’espérerqu’elle pût cesser ou diminuer de toute la journée.

Peu à peu le bateau approchait du lieu de sadestination. L’eau devenait plus profonde et plus trouble ;d’autres bateaux venant de la ville se rencontraient souvent avecnos voyageurs. Les chemins couverts de cendre de charbon et lesbaraques de brique éclatante indiquaient le voisinage d’une grandeville manufacturière ; il était facile de voir qu’on étaitdéjà dans les faubourgs, à en juger par les rues et les maisonssemées çà et là, et par la fumée qui s’échappait des fourneauxlointains. Puis les toits amoncelés, les masses de bâtimentstremblant sous l’effort laborieux des machines, dont lescraquements retentissaient à l’intérieur avec un grand bruit ;les hautes cheminées vomissant une noire vapeur qui se condensaiten un épais nuage suspendu au-dessus des maisons et remplissantl’air d’obscurité ; le cliquetis des marteaux tombant sur lefer ; le tumulte des rues et le bruit de mille gens affairésaugmentant par degrés jusqu’au moment où tous les sons, tous lesbruits, toutes les clameurs se confondirent sans qu’il fût possiblede distinguer rien de particulier dans cet ensemble, tels étaientles signes certains qui annonçaient la fin du voyage.

Le bateau fut amarré dans la partie du port àlaquelle il était destiné. Les mariniers étaient fort occupés.L’enfant et son grand-père, après avoir inutilement attendu pourles remercier ou pour leur demander quelques renseignements sur lechemin à prendre, allèrent par une ruelle sombre jusqu’à une ruepleine de monde ; là ils restèrent au milieu du bruit et del’agitation sous des flots de pluie, aussi étranges dans leurattitude, aussi étourdis, aussi embarrassés que s’ils eussent vécucent ans auparavant et que, tirés du sein des morts, ils eussentété amenés là par un miracle de résurrection.

Chapitre 7

 

La multitude se précipitait en deux courantsopposés et continus, sans repos et sans fin. Tous les passantsétaient absorbés par le souci de leurs affaires ; rien ne lesdétournait de leurs préoccupations intéressées, ni le bruit descabriolets et des charrettes chargées de ballots quis’entre-choquaient, ni le piétinement des chevaux sur le pavéhumide et gras, ni le clapotement de la pluie qui fouettait lesvitres et les parapluies, ni les coups de coude des piétons lesplus impatients ; en résumé, c’était le fracas et le tumulted’une rue populeuse au moment du flux des affaires. Pendant cetemps, les deux pauvres étrangers, étourdis, éblouis par cemouvement qu’ils apercevaient, sans y prendre part, lecontemplaient avec tristesse. Ils trouvaient au milieu de la foule,une solitude d’une tristesse incomparable, semblables au marinnaufragé qui, ballotté çà et là sur les vagues de l’immense océan,se sent les yeux rougis et aveuglés par la vue de l’eau quil’environne de tous côtés, sans avoir une seule goutte pourrafraîchir sa langue brûlante.

Ils se retirèrent sous une porte basse etcintrée afin de s’y abriter contre la pluie, et, de là, se mirent àexaminer la physionomie des passants, pour voir s’ils netrouveraient pas sur quelque visage un rayon d’encouragement oud’espérance. Les uns étaient refrognés, les autres souriants ;d’autres se parlaient à eux-mêmes ; d’autres faisaient desgestes saccadés comme s’ils devançaient la conversation qu’ilsallaient bientôt engager ; d’autres avaient le regard brillantde l’avidité du gain et de la fièvre des projets ; d’autresparaissaient pleins d’anxiété et d’ardeur ; d’autres allaientlentement et tristement ; dans le maintien de ceux-là étaitécrit le mot : « Gain ; » dans le maintien deceux-ci le mot : « Perte. » Il suffisait, pourpénétrer le secret de tous ces hommes affairés, de se tenir deboutet de s’arrêter à examiner leur visage à mesure qu’ils passaient.Dans les endroits dévolus aux affaires, là où chaque homme a sonbut, et sait que tous les autres ont aussi le leur, son caractèreet ses projets sont écrits ouvertement sur sa figure. Dans lespromenades publiques d’une ville, dans les centres d’éléganteflânerie, on va pour voir et être vu ; et là, sauf très-peud’exceptions, une expression uniforme se répète sur tous lesvisages : mais celui des gens qui sont livrés à un travailquotidien est bien plus transparent et laisse bien mieux lire lavérité sur leurs traits.

Plongée dans cette espèce de rêverie, qu’unepareille solitude est bien propre à éveiller, l’enfant continua detenir sur la foule qui passait ses yeux fixés avec un intérêtextraordinaire, qui lui faisait oublier un moment sa propreposition. Mais en proie au froid, à la faim, trempée par la pluie,épuisée de fatigue, n’ayant pas une place pour y poser sa têtemalade, bientôt elle reporta ses pensées vers le but dont elles’était écartée, mais sans rencontrer personne qui semblâtremarquer les deux infortunés ou à qui elle osât faire un appel. Aubout de quelque temps, ils quittèrent leur lieu de refuge et semêlèrent à la foule.

Le soir arriva. L’enfant et le vieillardcontinuèrent d’errer çà et là, moins pressés par les passants, quiétaient devenus plus rares, mais avec le sentiment intérieur deleur solitude extrême, mais au milieu d’une égale indifférence dela part de ceux qui les entouraient. Les lumières des rues et desboutiques vinrent ajouter à leur désespoir ; car il leursemblait que ces feux, en s’allumant sur une longue ligne,précipitaient encore la venue de la nuit et des ténèbres. Vaincuepar le froid et l’humidité, malade de corps, malade de cœur jusqu’àla mort, l’enfant avait besoin de sa suprême fermeté, de sa suprêmerésolution même pour avancer de quelques pas.

Ah ! pourquoi étaient-ils venus danscette ville bruyante, lorsqu’il y avait tant de paisibles campagnesoù la faim et la soif eussent été accompagnées pour eux de moins desouffrance que dans cette odieuse cité ! Ils n’étaient làqu’un atome dans un immense amas de misère dont la vue venaitencore abattre leur espoir et accroître leur terreur.

Non-seulement l’enfant avait à supporter lespeines accumulées d’une position désolante, mais encore il luifallait essuyer les reproches de son grand-père qui commençait àmurmurer, à se plaindre qu’on lui eût fait quitter leur dernierséjour et à demander d’y retourner. Ne possédant pas un penny, sanssecours, sans perspective même d’être assistés, ils se mirent àmarcher de nouveau à travers les rues désertes et à retourner dansla direction du port, espérant retrouver le bateau qui les avaitamenés, pour obtenir la permission de dormir à bord cette nuit.Mais là encore ils subirent un désappointement : car la portedu débarcadère était fermée ; et quelques chiens féroces,aboyant à leur approche, les contraignirent à se retirer.

« Nous dormirons cette nuit en plein air,mon cher grand-papa, dit l’enfant d’une voix faible, au moment oùils s’éloignaient de ce dernier lieu de refuge ; et demainnous nous ferons indiquer un endroit tranquille dans la campagne,où nous puissions essayer de gagner notre pain par un humbletravail.

– Pourquoi m’avez-vous amené ici ?répliqua le vieillard avec amertume ; je ne puis plussupporter ces éternelles rues sans issue. Nous étions bien où nousétions ; pourquoi m’avez-vous contraint de partir ?

– Parce que j’y faisais ce rêve dont je vousai parlé, voilà tout, dit l’enfant avec une fermeté passagère, quibientôt finit par des larmes ; parce que nous devons vivreparmi de pauvres gens, sinon, mon rêve me reviendra. Chergrand-papa, vous êtes âgé, vous êtes faible, je le sais ; maisregardez-moi. Jamais je ne me plaindrai si vous ne vous plaignezpas, et cependant j’ai bien souffert aussi pour ma part.

– Ah ! pauvre enfant errante, sans asile,sans mère ! s’écria le vieillard joignant les mains etcontemplant comme pour la première fois le visage de Nelly,contracté par la souffrance, ses vêtements de voyage tout tachés,ses pieds meurtris et gonflés, voilà donc où l’a conduite l’excèsde ma tendresse ! Moi qui étais si heureux autrefois !C’est donc pour en arriver là que j’ai perdu mon bonheur et tout ceque je possédais !

– Si nous étions maintenant dans la campagne,dit l’enfant, reprenant de la force tandis qu’ils marchaient etcherchaient des yeux un abri, nous trouverions quelque bon vieilarbre étendant ses bras ouverts comme un ami, agitant son vertfeuillage et frémissant comme pour nous inviter à venir goûter lesommeil sous son toit protecteur d’où il veillerait sur nous. Plûtà Dieu que nous y fussions bientôt, demain ou après-demain au plustard, et en même temps croyons bien, ô cher père, que c’est unebonne chose que nous soyons venus ici : car nous sommesconfondus au milieu du mouvement et du bruit de cette ville ;et si des méchants nous poursuivaient, sûrement ils auraient perdunos traces. C’est au moins une consolation. Tenez ! voici unevieille porte renfoncée, très-sombre, mais sèche et chaude sansdoute, car le vent n’arrive pas jusque-là. Ah ! monDieu ! …

Poussant un cri étouffé, elle recula devantune figure noire qui sortit tout à coup de l’endroit obscur danslequel ils étaient prêts à chercher un refuge, et resta là à lesregarder.

« Parlez encore, dit cette ombre ;il me semble que je connais votre voix ?

– Non, répondit timidement l’enfant ;nous sommes des étrangers, et n’ayant pas de quoi payer notrelogement pour la nuit, nous nous disposions à nous arrêterici. »

Il y avait à quelque distance un quinquet peulumineux, le seul qui éclairât l’espèce de cour carrée où ilsétaient, mais il suffisait pour en montrer la nudité et l’étatmisérable. Le fantôme noir indiqua du geste cette lumière, et enmême temps il s’en approcha, comme pour témoigner qu’il n’avait pasl’intention de se cacher ni de tendre un piège aux étrangers.

Ce fantôme était un homme misérablement vêtu,barbouillé de fumée, ce qui le faisait paraître plus pâle qu’il nel’était peut-être par le contraste qu’elle offrait avec la couleurnaturelle de son teint. Sa pâleur habituelle, son extérieur chétif,ressortaient suffisamment de ses joues creuses, de ses traitsallongés, de ses yeux caves, non moins que d’un certain air desouffrance patiemment supportée. Sa voix était rude mais sansbrutalité ; et bien que son visage fut en partie couvert parune quantité de longs cheveux noirs, l’expression n’en était niféroce ni cruelle.

« Comment en êtes-vous réduits à venirchercher ici un abri ? demanda-t-il. Ou plutôt, ajouta cethomme en examinant plus attentivement l’enfant, comment se fait-ilque vous cherchiez un abri à cette heure de nuit ?

– Nos malheurs en sont la cause, répondit legrand-père.

– Vous ne savez donc pas, reprit l’homme dontle regard, en lui répondant, s’attachait de plus en plus sur Nelly,vous ne savez donc pas comme elle est mouillée ! Vous ne savezdonc pas que des rues humides ne sont pas un lieu convenable pourelle !

– Je le sais bien, par Dieu ! répliqua levieillard. Mais que puis-je y faire ? »

L’homme regarda de nouveau Nelly et touchadoucement ses vêtements d’où la pluie coulait en petitsruisseaux.

« Tout ce que je puis faire pour vous,c’est de vous réchauffer, dit-il après une pause, mais rien deplus. Mon logis est dans cette maison ; et il montra lepassage voûté d’où il était sorti d’abord ; cette enfant ysera bien mieux qu’ici. L’endroit où se trouve le feu n’est pasbeau, mais vous pouvez y passer la nuit à votre aise, si du restevous avez confiance en moi. Voyez-vous là-haut cette lumièrerouge ? »

Ils levèrent les yeux et aperçurent une lueurterne se détachant sur le fond obscur du ciel ; c’était lapâle réverbération d’un feu éloigné.

« C’est près d’ici, dit l’homme.Voulez-vous que je vous y conduise ? Vous alliez dormir surdes briques froides ; je puis vous fournir un lit de cendreschaudes ; rien de mieux. »

Sans attendre une réponse qu’il lisaitd’ailleurs dans leurs regards, il prit Nell dans ses bras, etinvita le vieillard à le suivre.

La portant avec autant de précaution et defacilité que si elle avait été un tout petit enfant, et montrantlui-même non moins de légèreté que de solidité dans son pas, il lesconduisit à travers des bâtiments qui semblaient la partie la plusmisérable et la plus délabrée de la ville, sans se détourner pouréviter les trous pleins d’eau ou les dégorgeoirs inondés,précipitant sa course, malgré ces obstacles parmi lesquels ils’avançait tout droit. Ils marchèrent ainsi en silence durant unquart d’heure ; et ils avaient perdu de vue la lueur quel’homme avait indiquée, dans les sombres et étroites ruelles qu’ilsavaient dû suivre, quand cette lueur leur apparut de nouveau,s’échappant de la haute cheminée d’un bâtiment qui s’élevait devanteux.

« Nous voilà arrivés, dit l’hommes’arrêtant devant une porte pour mettre Nelly à terre et luiprendre la main. N’ayez pas peur ; il n’y a ici personne quipuisse vous faire du mal. »

Il fallait que l’enfant et son grand-pèreajoutassent une grande confiance à cette assurance pour sedéterminer à entrer, et ce qu’ils virent à l’intérieur n’étaitcertes pas de nature à diminuer leurs appréhensions et leursalarmes.

C’était un vaste et haut bâtiment soutenu pardes piliers de fer, avec de grandes ouvertures noires au haut desmurs par lesquelles pénétrait l’air extérieur. Jusqu’au toitretentissait l’écho du battement des marteaux et du mugissement desmachines, mêlé au sifflement du fer rouge qu’on plongeait dansl’eau et à mille bruits étranges qu’on ne pouvait entendre que là.En ce lieu ténébreux, une quantité d’hommes, s’agitant comme desdémons au sein de la flamme et de la fumée, à travers un voileobscur et nébuleux, avec la coloration ardente et sauvage que leurdonnaient les feux embrasés, portaient d’énormes morceaux de métaldont un seul coup mal dirigé eût suffi pour briser le crâne d’unouvrier ; on aurait dit des géants au travail. D’autres, sereposant sur des tas de charbon ou de cendres, avec leur visagetourné vers la noire voûte, dormaient ou se délassaient de leurtâche. D’autres, ouvrant les portes des fournaises chauffées àblanc, jetaient du combustible sur les flammes qui s’élançaient ensifflant pour le recevoir et qui le lapaient comme de l’huile.D’autres enfin retiraient, avec un bruit retentissant sur le sol,de grandes barres d’acier bouillant qui rendaient une chaleurinsupportable et projetaient une sorte de réverbération à la foissombre et vive, comme celle qui s’échappe de la prunelle des bêtesfauves.

À travers ces objets extraordinaires et cesrumeurs assourdissantes, leur guide conduisit Nell et le vieillardjusqu’à un endroit plus reculé où une fournaise brûlait nuit etjour, ce qu’ils comprirent du moins au mouvement de ses lèvres, carils ne pouvaient que le voir parler, sans l’entendre. L’homme quiavait veillé sur le feu et dont la besogne était terminée pour lemoment, se retira d’un air satisfait et laissa les voyageurs avecleur ami. Celui-ci étendit le petit manteau de Nell sur un tas decendres, et indiquant à l’enfant où elle pourrait pendre sesvêtements extérieurs pour les faire sécher, il l’invita, ainsi quele vieillard, à se coucher pour dormir. Quant à lui, il prit placesur une natte usée devant la porte de la fournaise, et, le mentonappuyé sur ses mains, il se mit à veiller sur la flamme quibrillait à travers les crevasses du fer et sur les cendres blanchesqui tombaient au-dessous dans leur tombeau ardent.

La chaleur de son lit, tout dur et toutgrossier qu’il était, jointe à la grande fatigue que Nelly avaitéprouvée, fit bientôt que, pour les oreilles de l’enfant, le tapagede l’usine dégénéra en un bruit plus doux, et que la pauvre petitene fut pas longtemps avant de ressentir un appel au sommeil. Prèsd’elle était étendu le vieillard, et elle s’endormit ayant sa mainappuyée sur le cou de son grand-père.

Cependant, lorsqu’elle s’éveilla, il étaitnuit encore, et elle ne put savoir si son sommeil avait été delongue ou courte durée. Mais elle trouva qu’elle était garantie,par quelques vêtements appartenant à des ouvriers, à la fois contrel’air froid qui eût pu s’introduire dans le bâtiment et contre lachaleur excessive. Regardant leur ami, elle remarqua qu’il étaitassis exactement dans la même attitude qu’auparavant, les yeuxfixés sur le feu avec la même attention invariable, et conservantune telle immobilité, qu’il ne semblait pas respirer. Nelly restadans cet état d’incertitude entre le sommeil et la veille,continuant si longtemps à contempler la figure inerte de cet homme,qu’enfin elle éprouva au plus haut degré la crainte qu’il ne fûtmort à cette place même. Elle se leva donc, s’approcha doucement delui et s’aventura à lui murmurer quelques mots à l’oreille.

Il fit un mouvement, promena son regard deNelly à la place qu’elle avait occupée précédemment, comme pours’assurer que c’était bien réellement l’enfant qu’il retrouvait siprès de lui, et interrogea l’expression des traits de Nelly.

« Je craignais que vous ne fussiezmalade, dit-elle. Les autres hommes ici sont tous en action, etvous seul vous êtes si tranquille !…

– Ils me laissent à moi-même, répondit-il. Ilsconnaissent mon caractère. Parfois ils me plaisantent, mais ils neme tourmentent pas à cet égard. Voyez-vous là-haut, voilàmon ami à moi.

– Le feu ? dit l’enfant.

– Il a vécu autant que moi. Nous parlons, nouspensons ensemble durant toute la nuit. »

L’enfant le regarda vivement avecsurprise ; mais l’homme avait tourné les yeux dans leurdirection première, et repris sa méditation.

« C’est mon livre, le seul livre où j’aiejamais lu ; il me raconte plus d’une vieille histoire. C’estma musique, car je reconnaîtrais sa voix entre mille, quoiqu’il yait bien des voix diverses dans son rugissement. Il a aussi sestableaux variés. Vous ne pouvez savoir combien de dessins étranges,combien de scènes différentes je me retrace dans les charbons toutrouges. Ce feu, c’est ma mémoire, j’y trouve toute mavie. »

Penchée en avant pour le mieux écouter, Nellyne put s’empêcher de remarquer combien, tandis qu’il parlait etméditait, ses yeux avaient d’animation.

« Oui, reprit-il avec un sourire plein dedouceur, ce feu était le même quand je n’étais encore qu’un toutpetit enfant, et je rampais vers lui jusqu’au moment où jem’endormais. Alors c’était mon père qui le surveillait.

– N’aviez-vous pas de mère ?

– Non, elle était morte. Les femmestravaillent dur dans notre condition. Elle est morte à la peine, àce qu’on m’a dit, et le feu m’en parle toujours. Je crois bien quec’est vrai. Je n’en ai jamais douté.

– Vous avez donc été élevé ici ?

– Été comme hiver. Secrètement d’abord ;mais quand on le sut, on permit à mon père de m’y garder. Ainsic’est le feu qui a bercé mon enfance, le même feu. Il n’a jamaiscessé.

– Et vous l’aimiez ?

– Naturellement. Mon père est mort devant. Jele vis tomber, juste à cet endroit où ces cendres se consumentmaintenant, et je me demandais avec étonnement, oh ! je m’ensouviens bien, comment le feu n’était pas venu au secours de sonvieil ami.

– Depuis ce temps, êtes-vous toujours restéici ?

– Depuis, je suis toujours venu veiller sur lefeu ; mais il y avait loin, et il faisait un rude froid enchemin. Ça ne l’empêchait pas de brûler tout de même et de sauteret de gambader, à mon retour, comme moi, dans mes jours de fête.Vous pouvez deviner, en me regardant, quelle sorte d’enfant j’étaisalors ; et lorsque cette nuit je vous ai vue dans la rue, vousm’avez remis dans l’esprit ce que j’étais après la mort dupère : c’est là ce qui m’a donné l’idée de vous conduiredevant le vieux feu. J’ai pensé encore à tout cet ancien temps envous voyant dormir ici. Vous pouvez dormir encore. Recouchez-vous,pauvre enfant, recouchez-vous. »

En achevant ces paroles, il mena Nelly jusqu’àson lit grossier, et l’ayant couverte avec les vêtements dont elles’était, à son réveil, trouvée enveloppée, il retourna à sa placed’où il ne bougea point, si ce n’est pour alimenter le brasier,restant d’ailleurs immobile comme une statue. L’enfant continua dele contempler pendant quelque temps ; mais bientôt elle céda àl’assoupissement qui pesait sur elle, et dans ce lieu étrange, surun monceau de cendres, elle dormit aussi paisiblement que si cettechambre avait été un palais et ce lit un lit de duvet.

Lorsqu’elle s’éveilla de nouveau, le grandjour brillait à travers les ouvertures du haut des murailles, etglissant en rayons obliques jusqu’à la moitié seulement del’édifice, il semblait le rendre plus sombre encore que la nuit. Lebruit et le tumulte continuaient de retentir, et les feuximpitoyables brûlaient avec autant d’ardeur qu’auparavant :car il n’y avait pas de danger qu’il y eût là, jour ou nuit, un peude cesse ou de repos.

Leur ami partagea son déjeuner, une petiteration de café et du pain grossier, avec l’enfant et songrand-père ; puis il leur demanda où ils se proposaientd’aller. Nell répondit qu’ils avaient envie de gagner quelquecampagne éloignée, tout à fait à l’écart des villes et même desvillages, et d’une voix hésitante elle s’informa de la meilleuredirection qu’ils auraient à prendre.

« Je connais peu la campagne, dit-il ensecouant la tête ; car passant toute notre vie devant lesbouches de nos fournaises, je vais rarement respirer dehors. Maisil paraît qu’il y a là-bas des endroits comme ça.

– Et est-ce loin d’ici ? dit Nelly.

– Oh ! sûrement oui. Commentpourraient-ils être près de nous, et rester verts et frais ?La route s’étend, à travers des milles et des milles, tout éclairéepar des feux semblables aux nôtres, une singulière route, allez,toute noire, et qui vous ferait bien peur la nuit.

– Nous perdons notre temps ici, il fautpartir, dit l’enfant avec force, car elle avait remarqué que levieillard écoutait ces détails avec anxiété.

– De dures gens, des sentiers qui n’ont jamaisété faits pour de petits pieds comme les vôtres, triste chemin sanslumière. N’allez pas par là, mon enfant !

– N’importe, s’écria Nell en insistant. Sivous pouvez nous renseigner, faites. Sinon, je vous prie de ne pasessayer de nous détourner de notre dessein. En vérité vous ne savezpas quel danger nous fuyons, et combien nous avons de raisons pourle fuir : autrement, vous ne chercheriez pas, j’en suis sûre,vous ne chercheriez pas à nous arrêter.

– Dieu m’en garde, s’il en est ainsi !dit l’étrange protecteur en promenant son regard de l’enfant émue àson grand-père qui tenait la tête penchée et les yeux fixés sur laterre. Je vous enseignerai le mieux possible votre chemin, à partirde la porte. Je voudrais pouvoir faire davantage. »

Il leur indiqua alors la direction qu’ilsauraient à prendre pour sortir de la ville, puis par où ilsdevraient aller quand ils seraient arrivés là. Il s’étendittellement sur ces instructions, que l’enfant, tout en le remerciantavec chaleur, se mit en devoir de s’éloigner et partit afin de n’enpas entendre davantage.

Mais avant que nos voyageurs eussent atteintle coin de la ruelle, l’homme arriva courant après eux ; ilserra la main de Nell et y laissa quelque chose, deux vieux soususés et incrustés de noir de fumée. Qui sait si ces deux sous nebrillèrent pas autant aux yeux des anges que les dons fastueuxqu’on a soin d’inscrire sur les tombes ?

Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent :l’enfant pour conduire son dépôt sacré plus loin encore du crime etde la honte ; le chauffeur pour retrouver un intérêt de plus àla place où avaient dormi ses hôtes et lire de nouvelles histoiresdans le feu de la fournaise.

Chapitre 8

 

Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et levieillard n’avaient jamais plus que maintenant désiré ardemment,appelé de leurs vœux, de leurs soupirs l’air libre et pur de lapleine campagne. Non, pas même dans cette mémorable matinée où,quittant leur vieille maison, ils s’abandonnèrent à la merci d’unmonde inconnu et laissèrent derrière eux les objets muets etinanimés qu’ils avaient connus et aimés ; pas même alors ilsne s’étaient sentis, comme maintenant, émus et entraînés vers lesfraîches solitudes des bois, vers les pentes des collines, leschamps enfin, à présent que le bruit, la saleté, la vapeur, cesexhalaisons de la grande cité manufacturière, en se joignant à ladernière misère, à la faiblesse et à l’inanition, les entouraientde tous côtés et semblaient leur interdire toute espérance, leurfermer et leur murer l’avenir.

« Deux jours et deux nuits ! pensaitl’enfant. Il a dit que nous aurions à passer deux jours et deuxnuits au milieu de tableaux semblables à ceux-ci. Oh ! si nousvivions assez pour gagner une fois encore la campagne, si nouspouvions échapper à cet affreux endroit, ne fût-ce que pour nouscoucher et mourir, avec quel cœur reconnaissant je remercieraisDieu pour un si grand bienfait ! »

C’est avec des pensées semblables, avec unvague projet d’aller à une grande distance par delà les fleuves etles montagnes, là où vivaient seulement des gens pauvres et simplesde cœur, là où elle pourrait subsister avec le vieillard en portantleur humble part de travail dans les fermes et où ils seraientaffranchis des terreurs qu’ils avaient fuies ; c’est ainsi,disons-nous, que l’enfant, sans autre ressource que le don d’unpauvre homme, sans autre appui que celui qu’elle tirait de son cœuret du sentiment d’avoir agi selon son droit et son devoir,s’encourageait elle-même à ce dernier voyage et poursuivaitcourageusement sa tâche.

– Nous irons bien lentement, cher père,dit-elle, tandis qu’ils s’acheminaient péniblement à travers lesrues ; mes pieds sont écorchés, et la pluie d’hier m’a laissédes douleurs dans tous les membres. J’ai bien vu qu’il nousexaminait et qu’il pensait à tout cela quand il a dit que nousserions si longtemps en route.

– Une route affreuse, a-t-il dit, répliquatristement le grand-père. N’y en a-t-il pas d’autre ? Nevoulez-vous pas que nous en prenions une autre ?

– Il y a, dit l’enfant avec fermeté, desendroits où nous pourrons vivre en paix sans être tentés de rienfaire de mal. Nous prendrons le chemin qui promet d’aboutir à cebut, et nous ne devons pas nous en détourner, fût-il pire cent foisque notre imagination ne nous le fait craindre. Nous ne devons pas,cher père, nous ne devons pas nous en détourner, n’est-il pasvrai ?

– Non, répondit le vieillard changeant de voixcomme d’attitude, non. Allons de ce côté. Je suis prêt. Je suistout à fait prêt, Nelly. »

L’enfant marchait plus difficilement qu’ellene l’avait donné à croire à son compagnon ; car les douleursqu’elle souffrait dans toutes ses articulations étaient des plusvives, et chaque mouvement venait les accroître. Mais elles ne luiarrachaient pas une plainte, rien qui annonçât la souffrance ;et bien que les deux voyageurs marchassent très-lentement, ilsavançaient ; et, ayant avec le temps traversé la ville, ilscommencèrent à s’apercevoir qu’ils étaient bien sur le chemin.

Après avoir suivi un long faubourg de maisonsen brique rouge, dont quelques-unes avaient de petits jardins où lapoussière du charbon et la fumée des fabriques avaient noirci lesfeuilles étiolées et les fleurs en désordre, où la végétationluttait et malgré ses efforts succombait sous l’ardente haleine dufour et de la fournaise ; un faubourg qui leur sembla plussombre encore et plus malsain que la ville elle-même ; unfaubourg long, plat, tortueux, ils arrivèrent peu à peu à un lieutriste où l’on ne voyait pas poindre un seul brin d’herbe, où pasun bouton ne promettait une fleur pour le printemps, où pas uneapparence de verdure ne pouvait exister à la surface des maresstagnantes qui çà et là s’étendaient à l’aise, à demi desséchées,sur le bord noirci de la route.

À mesure qu’ils pénétraient dans l’ombre decet endroit lugubre, son influence pénible et accablante pesaitdavantage sur leur esprit qu’elle remplissait d’une cruellemélancolie. De tous côtés, aussi loin que l’œil pouvait mesurerl’interminable étendue, de bautes cheminées, superposées les unessur les autres et offrant la répétition invariable de la même formetriste et laide qui est le fond horrible des mauvais rêves,vomissaient leur fumée pestilentielle, obscurcissaient la lumièreet salissaient l’air assombri. Au bord de la route, sur desremblais de cendres maintenus seulement par quelques mauvaisesplanches ou des débris de toits de poulaillers, d’étranges machiness’agitaient et se tordaient comme des malheureux à la torture,faisant retentir leurs chaînes de fer, criant de temps à autre dansleur rapide évolution comme dans un supplice insupportable, etfaisant trembler le sol du bruit de cette espèce d’agonie. Desmaisons délabrées apparaissaient çà et là, penchant vers la terre,étayées par les ruines de celles qui étaient déjà tombées, sanstoit, sans fenêtres, noires, dévastées et cependant habitéesencore. Des hommes, des femmes, des enfants, pâles et déguenillés,conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaientsur la route, ou se précipitaient à demi nus hors de leurs maisonssans porte. Alors affluèrent de plus en plus des monstresmenaçants, ou du moins on pouvait le croire à leur air farouche etsauvage, criant, tournant dans un cercle sans fin ; etpartout, devant, derrière, à droite, à gauche, la même perspectiveinterminable de tours en briques, n’interrompant jamais leursnoires exhalaisons, détruisant tout être vivant, toute choseinanimée, absorbant la clarté du jour et étendant sur toutes ceshorreurs un sombre et épais nuage.

Mais la nuit dans ce lieu épouvantable !la nuit, quand la fumée se changea en feu ; quand toutes lescheminées vomirent leurs flammes ; quand les bâtiments, dontla voûte avait été noire durant le jour, s’éclairèrent d’une lueurrouge avec des figures que, par les ouvertures flamboyantes, onvoyait s’agiter çà et là, et qu’on entendait s’appeler mutuellementet échanger des cris sauvages ; la nuit, quand le bruit detoutes les bizarres machines fut aggravé par l’obscurité ;quand les gens qui les desservaient parurent plus farouches et plussauvages encore ; quand des troupes d’ouvriers sans ouvrage serépandirent sur les routes ou se groupèrent, à la lueur destorches, autour de leurs chefs qui, dans un langage rude, leurparlaient de leurs maux et les poussaient à jeter des crisviolents, à proférer des menaces ; quand des forcenés, armésde sabres et de tisons ardents, insensibles aux pleurs et auxsupplications de leurs femmes qui s’efforçaient de les retenir,s’élançaient en messagers de terreur et de destruction pour porterpartout une destruction qui les consolât de leur propreruine ; la nuit, quand les corbillards roulaient avec un bruitsourd, tout remplis de misérables bières (car une contagionmortelle avait fait ample moisson de vivants) ; quand lesorphelins se lamentaient, et que les femmes éperdues de douleurjetaient des cris perçants et faisaient la veille des morts ;la nuit, quand les uns demandaient du pain et les autres de quoiboire pour noyer leurs peines ; quand les uns avec des larmes,les autres en marchant d’un pas chancelant, d’autres enfin avec lesyeux rouges allaient pensant à leur famille ; la nuit qui,bien différente de celle que Dieu envoie sur la terre, n’amenaitavec elle ni paix, ni repos, ni doux sommeil ; oh ! quidira les terreurs dont cette nuit devait accabler la jeune enfanterrante !…

Et cependant elle se coucha sans qu’il y eûtd’abri entre elle et le ciel ; et ne craignant rien pourelle-même, car elle était maintenant au-dessus de la peur, elleéleva une prière pour le pauvre vieillard. Toute faible, toutépuisée qu’elle était, elle se sentait si calme et si résignée,qu’elle ne songeait à rien souhaiter pour elle-même ;seulement elle suppliait Dieu de susciter pour lui un ami. Elles’efforça de se rappeler le chemin qu’ils avaient fait et dedécouvrir la direction où brûlait le feu auprès duquel ils avaientdormi la nuit précédente. Elle avait oublié de demander son nom aupauvre homme qui s’était fait leur ami ; et, quand elle mêlaitl’humble chauffeur à ses prières, il lui semblait qu’il y aurait del’ingratitude à ne pas tourner un regard vers le lieu où ilveillait.

Un pain d’un sou, c’était tout ce qu’ilsavaient mangé dans la journée. C’était bien peu de choseassurément, mais la faim elle-même avait disparu pour Nelly aumilieu de la tranquillité extraordinaire qui avait saisi tous sessens. Elle se coucha donc doucement, et, avec un paisible souriresur les traits, elle s’assoupit. Ce n’était pas tout à fait lesommeil ; ce dut être le sommeil cependant : sinon,pourquoi toute la nuit une suite de rêves agréables lui offrit-ellel’image du petit écolier ?…

Le matin arriva. L’enfant se trouva beaucoupplus faible, beaucoup moins en état de voir et d’entendre, etpourtant elle ne se plaignit pas ; peut-être n’eût-ellearticulé aucune plainte, quand bien même elle n’aurait pas eu,marchant à ses côtés, un motif pour garder le silence. Elledésespérait de se voir jamais délivrée avec son grand-père de cepays misérable ; elle éprouvait la cruelle conviction qu’elleétait très-malade, mourante peut-être ; mais avec tout cela nicrainte ni anxiété.

Ils dépensèrent leur dernier sou dans l’achatd’un second pain. Une aversion insurmontable pour toute nourriturequi s’était emparée de Nelly, à son insu, l’empêcha de partager cepauvre repas. Le grand-père mangea de bon appétit le pain toutentier, et Nelly s’en réjouit.

Leur marche les conduisit à travers les mêmestableaux que la veille : il n’y eut ni changement ni progrès.Toujours le même air épais, lourd à respirer ; toujours lemême terrain noir, la même perspective à perte de vue etd’espérance, la même misère, la même détresse. Les objetsparaissaient plus sombres, le bruit plus sourd, le pavé plusraboteux, plus inégal ; parfois Nelly chancelait et avaitbesoin de toute sa force morale pour ne point tomber. Pauvreenfant ! c’étaient ses pieds épuisés de fatigue qui refusaientde la servir.

Vers l’après-midi, son grand-père se plaignitamèrement de la faim. Elle s’approcha d’une des baraques ruinéesqui se trouvaient le long de la route et frappa à la porte avec samain.

« Que demandez-vous ici ? dit unhomme décharné en ouvrant la porte.

– La charité. Un morceau de pain.

– Tenez ! regardez ça ?… répliqual’homme d’une voix rauque en montrant une sorte de paquet déposésur le sol. Ça, c’est un enfant mort. Depuis trois mois déjà, moiet cinq cents autres, nous sommes sans ouvrage. C’est mon troisièmeenfant qui est mort, et c’était le dernier. Pensez-vous que j’aie àfaire la charité, que j’aie un morceau de pain àpartager ? »

Nelly se retira de la porte, qui se refermasur elle. Sous l’empire de l’inflexible nécessité, elle frappa, nonloin de là, à une autre porte qui, cédant à la moindre pression desa main, s’ouvrit toute grande.

Il semblait qu’une couple de familles pauvresvécût dans cette hutte ; car deux femmes, entourées chacune deses propres enfants, occupaient des parties distinctes dans lachambre. Au centre se trouvait un grave gentleman vêtu de noir, quiavait l’air d’être entré depuis quelques instants et qui tenait parle bras un jeune garçon.

« Femme, dit-il, voici votresourd-et-muet de fils. Vous me devez des remercîments pour vousl’avoir rendu. Il a été conduit devant moi ce matin, chargéd’objets volés, et je vous assure que pour tout autre enfantl’affaire eût été rude. Mais comme j’avais compassion de soninfirmité et que j’ai pu croire qu’il avait péché par ignorance, jeme suis arrangé pour vous le ramener. À l’avenir, veillez mieux surlui.

– Et moi, ne me rendrez-vous pas monfils ? dit l’autre femme se levant et s’avançant vers legentleman. Monsieur, ne me rendrez-vous pas mon fils qui a ététransporté pour le même délit ?

– Celui-là était-ilsourd-et-muet ? demanda rudement le gentleman.

– Est-ce qu’il ne l’était pas,monsieur ?

– Vous savez bien qu’il ne l’était pas.

– Il l’était !… s’écria la femme. Ilétait bel et bien sourd, muet et aveugle depuis le berceau. Sonenfant à elle a péché par ignorance ! et le mien, commentpouvait-il en savoir davantage ? Où l’aurait-il appris ?Qui était là pour le mieux élever, et quel moyen de lui apprendre àmieux faire ?

– Silence, femme ! dit le gentleman.Votre fils possédait tous ses sens.

– Oui, il les possédait, s’écria la mère, etparce qu’il les possédait il n’en était que plus facile à égarer.Si vous faites grâce à cet enfant parce qu’il ne sait pasdistinguer le bien du mal, pourquoi n’avez-vous pas épargné le mienà qui personne n’en avait jamais montré la différence ? Vous,messieurs, vous aviez aussi bien le droit de punir son enfant queDieu a tenu dans l’ignorance des sons et des mots, que vous l’avezeu de punir le mien tenu par vous-mêmes dans l’ignorance de touteschoses. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons, ah !d’hommes et de femmes aussi, sont amenés devant vous sans que vousen ayez pitié, qui sont sourds-et-muets par l’esprit, et qui danscet état font le mal, et qui dans cet état sont punis, corps etâme, tandis que vous autres messieurs vous êtes à discuter entrevous si on doit apprendre ceci ou cela ! Soyez juste,monsieur, et rendez-moi mon fils.

– Votre désespoir vous égare, dit le gentlemanpuisant dans sa tabatière, j’en suis fâché pour vous.

– Mon désespoir ! répliqua la femme, maisc’est vous qui en êtes l’auteur. Rendez-moi mon fils, afin qu’ilpuisse travailler pour ses enfants sans protecteur. Soyezéquitable, monsieur, et, pour l’amour du ciel, de même que vousavez eu pitié de cet enfant, rendez-moi mon fils ! »

Nelly en avait assez vu et entendu pourcomprendre que ce n’était pas là qu’il fallait demander l’aumône.Elle tira doucement le vieillard hors de la porte, et ilscontinuèrent leur voyage.

Perdant de plus en plus l’espérance ou laforce, à mesure qu’ils marchaient, mais gardant tout entière saferme résolution de ne témoigner par aucune parole, par aucunregard son état de souffrance aussi longtemps qu’elle conserveraitassez d’énergie pour se mouvoir, Nelly, à travers le reste de cejour cruel, se contraignit à marcher. Elle ne s’arrêtait même pluspour se reposer aussi fréquemment qu’auparavant, car elle voulaitcompenser jusqu’à un certain point la lenteur obligée de sonpas.

Le soir s’avançait, mais la nuit n’était pointencore descendue quand, passant toujours au milieu des mêmes objetsrepoussants, ils arrivèrent à une ville populeuse.

Faibles, abattus comme ils l’étaient, les ruesde cette ville leur parurent insupportables. Après avoir humblementimploré du secours à un petit nombre de portes et s’être vusrepoussés, ils se décidèrent à sortir de ce lieu le plus tôtpossible, et à essayer si les habitants de quelque maison isoléeauraient plus de compassion pour leur état d’épuisement.

Ils se traînaient le long de la dernière rue,et l’enfant sentait que le temps approchait où ses ressortsaffaiblis ne pourraient plus la soutenir. En ce moment, apparutdevant eux un voyageur à pied suivant la même direction. Il portaitsur son dos sa valise attachée avec une courroie, s’appuyait sur ungros bâton et lisait dans un livre qu’il tenait de l’autremain.

Ce n’était pas chose aisée que de le rejoindreet de lui demander assistance, car il marchait rapidement, et ilétait à quelque distance en avant. Enfin, il s’arrêta pour lireavec plus d’attention un passage de son livre.

Animée d’un rayon d’espérance, l’enfant se mità courir avec son grand-père, et étant arrivée près de l’étrangersans avoir éveillé son attention par le bruit de ses pas, ellecommença à solliciter son assistance par quelques mots prononcésfaiblement.

Il tourna la tête ; l’enfant joignit lesmains, poussa un cri perçant et tomba sans connaissance aux piedsde l’étranger.

Chapitre 9

 

C’était le pauvre maître d’école ; oui,le pauvre maître d’école en personne. À peine moins ému et moinssurpris par la vue de l’enfant que celle-ci n’avait éprouvé desurprise et d’émotion en le reconnaissant, il garda un moment lesilence, confondu par cette apparition inattendue, sans trouvermême la présence d’esprit nécessaire pour relever Nelly étendue àterre.

Mais revenant bientôt à lui-même, il jetalivre et bâton ; et s’agenouillant auprès de l’enfant, ilessaya avec les simples moyens qu’il pouvait avoir en son pouvoirde lui rendre l’usage de ses sens, tandis que le grand-père, deboutdevant lui et incapable d’agir, se tordait les mains et suppliaitsa petite-fille avec toutes les expressions de la plus vivetendresse de lui parler, ne fût-ce que pour lui dire un mot.

« Elle est presque épuisée de fatigue,dit le maître d’école, en examinant le visage de Nelly. Vous aveztrop présumé de ses forces, mon ami.

– Elle se meurt de besoin ! répondit levieillard. Jusqu’à ce moment je ne me doutais pas qu’elle fût sifaible et si malade. »

Le maître d’école, jetant sur lui un regardmoitié de reproche, moitié de compassion, prit l’enfant dans sesbras ; puis invitant le vieillard à ramasser le petit panieret à le suivre, il emporta Nelly de son pas le plus rapide.

Il y avait en vue une modeste auberge, verslaquelle, selon toute apparence, l’instituteur se dirigeait quandil avait été surpris d’une manière si inattendue. Ce fut de ce côtéqu’il courut avec son fardeau inerte ; il entra à la hâte dansla cuisine, et invoquant pour l’amour de Dieu l’assistance des gensqui se trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant lefeu.

La compagnie, qui s’était levée en désordre àl’approche du maître d’école, fit ce qu’on a l’habitude de faire enpareille circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, quepersonne n’apportait ; chacun criait qu’il fallait donner plusd’air, et en même temps on avait soin de raréfier l’air qu’il yavait dans la salle en formant un cercle pressé autour de l’objetde cette sympathie, et tous s’étonnaient que personne n’eût fait ceque nul d’entre eux n’avait l’idée de faire.

Cependant l’hôtesse, plus alerte, plus activequ’aucun des assistants, et qui avait compris aussi plus vite lescauses de l’accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d’eauchaude mêlée d’eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante quiportait du vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants etautres ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours,administrés à propos, mirent l’enfant en état de remercier d’unevoix faible et de tendre sa main au pauvre maître d’école, qui setenait tout près d’elle, l’anxiété peinte dans tous ses traits.Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement undoigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit ; puis aprèsl’avoir chaudement couverte, après lui avoir bassiné les piedsqu’elles enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprèschez le docteur.

Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteurd’un gros paquet de breloques qui dansaient au-dessous de son giletde satin noir à côtes, arriva en toute hâte, s’assit près du lit oùétait la pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de lamalade. Puis il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, etaprès toutes ces formalités il jeta un coup d’œil comme au hasardsur le verre à moitié vidé.

« Je lui donnerais de temps en temps,dit-il enfin, une cuillerée d’eau-de-vie chaude mêlée avec del’eau.

– Eh bien, c’est justement ce que nous avonsfait, monsieur ! dit l’hôtesse enchantée.

– Je voudrais aussi, dit d’un ton d’oracle ledocteur, qui en montant l’escalier avait frôlé la bassinoire, jevoudrais aussi qu’on lui fit prendre un bain de pieds, qu’ensuiteon les lui enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore,ajouta-t-il avec une solennité croissante, quelque chose de légerpour son souper, une aile de poulet rôti, par exemple.

– Eh bien ! monsieur, s’écria l’hôtesse,voilà qui se trouve à merveille ; justement il y a un pouletqui rôtit en ce moment au feu de la cuisine. »

Et c’était vrai ; c’était un pouletcommandé par le maître d’école ; et il était présumable que ledocteur, avant d’ordonner le poulet, en avait d’abord flairél’odeur.

« Vous pourrez enfin, dit le docteur selevant avec gravité, lui donner un verre de vin de Porto chaud etépicé, si elle aime le vin.

– Et avec cela une rôtie ? insinual’hôtesse.

– Hum ! dit le docteur, du ton d’un hommequi fait une grande concession… Et une rôtie de pain. Mais ayezbien soin, madame, qu’elle soit de pain, s’il vousplaît. »

Le docteur partit sur cette dernièrerecommandation prononcée lentement et d’un accent très-solennel,laissant tous les gens de la maison dans l’admiration de cettescience profonde qui s’accordait si bien avec leur premièreinspiration. Chacun disait que c’était un docteur habile, quisavait très-bien connaître le tempérament des malades ; et,dans ce cas du moins, il faut admettre qu’il ne s’était peut-êtrepas trompé.

Tandis que son souper se préparait, l’enfanttomba dans un sommeil réparateur d’où l’on fut obligé de la tirerquand le repas fut prêt. Comme elle témoignait une grande anxiétéen apprenant que son grand-père était en bas, et qu’elle étaitextrêmement troublée, à l’idée qu’il resterait séparé d’elle, levieillard vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sademande, un lit au vieillard dans une chambre intérieure où ils’installa. Heureusement, cette chambre se trouvait communiqueravec celle de Nelly : l’enfant eut soin d’enfermer à clef soncompagnon dès que l’hôtesse se fut retirée, et elle se mit au litle cœur soulagé.

Le maître d’école resta longtemps à fumer sapipe devant le feu de la cuisine. Chacun s’était retiré. Libre deméditer, il pensait, l’esprit rempli de satisfaction, à cetteheureuse chance qui l’avait amené si à propos pour secourirl’enfant. Autant que possible, c’est-à-dire autant que le luipermettait sa simplicité naïve, il cherchait à échapper auxquestions réitérées et subtiles de l’hôtesse, dont la curiositén’était pas médiocrement éveillée à l’endroit de Nelly et de sonhistoire. Le pauvre maître d’école avait tellement le cœur sur lamain, il était si peu au courant des subtilités et des feintes lesplus vulgaires, que son interlocutrice n’eût pas manqué de réussiravec lui au bout de cinq minutes : mais il ignoraitcomplètement ce que la bonne dame désirait connaître, et ne put parconséquent en dire davantage. Loin d’être satisfaite de cetteréponse, qu’elle considérait comme un moyen ingénieux d’échapper àla question, l’hôtesse répliqua qu’il avait apparemment ses raisonspour se taire.

« Dieu me garde, dit-elle, de scruter lesaffaires de mes pratiques ; ce ne sont pas mes affairesd’ailleurs, et j’en ai bien assez comme ça. C’est une simplequestion polie que je voulais faire, et certainement la questionméritait une réponse polie. Ce n’est pas que je sois contrariée,oh ! point du tout, mais j’eusse mieux aimé que vous m’eussiezdit tout de suite qu’il ne vous convenait pas d’être pluscommunicatif ; au moins c’eût été clair et net. Cependant, jen’ai nullement sujet d’être blessée de votre réserve. Vous savez ceque vous avez à faire, et vous avez bien le droit de dire ce qu’ilvous plaît, personne ne peut vous le contester, personne. Oh !mon Dieu, non.

– Je vous affirme, ma bonne dame, répondit lebrave maître d’école, que je vous ai dit l’exacte vérité. Commej’espère être sauvé dans l’autre monde, je vous ai dit lavérité.

– Eh bien alors, je crois que vous parlezsérieusement, dit l’hôtesse reprenant sa bonne humeur, et jeregrette de vous avoir tourmenté. Mais, vous savez, la curiositéest le défaut de notre sexe. Voilà l’affaire. »

L’hôtelier se gratta la tête, comme s’ilpensait que l’autre sexe n’était pas non plus à l’abri de cedéfaut ; mais il n’eut pas le temps de donner carrière à lasienne, le maître d’école ayant repris ainsi la parole :

« Vous m’interrogeriez durant six heuresde suite, que je ne vous en voudrais pas pour cela, et je vousrépondrais aussi patiemment que le mérite la bonté que vous avezmontrée ce soir. En attendant, veuillez avoir bien soin d’elledemain matin, et faites-moi savoir de bonne heure comment elleva ; il est entendu que je payerai pour nous trois. »

On se sépara donc en d’excellents termes,surtout d’après l’effet de ces dernières paroles ; le maîtred’école alla se mettre au lit, tandis que l’aubergiste et sa femmeen faisaient autant.

Le rapport du matin fut que l’enfant allaitmieux, mais qu’elle était extrêmement faible, qu’il lui faudrait aumoins un jour de repos et une alimentation prudente avant qu’ellepût continuer son voyage. Le maître d’école reçut cettecommunication avec une parfaite tranquillité, disant qu’il avaitbien un jour, deux jours même à consacrer à Nelly, et qu’ilattendrait. Comme la malade devait se lever le soir, il se promitde lui faire visite dans sa chambre à une heure fixée, et, sortantavec son livre, il ne revint qu’à l’heure dite.

Nelly ne put s’empêcher de pleurer quand ilsfurent seuls ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, deces traits bouleversés, le pauvre maître d’école versa lui-mêmequelques larmes tout en prouvant, par d’excellentes raisons tiréesde la philosophie, que c’était un véritable enfantillage, et querien n’était plus facile que de s’en empêcher, quand onvoulait.

« Ce qui me rend malheureuse, même aumilieu de vos bontés, dit l’enfant, c’est de penser que nouspouvons être une charge pour vous. Comment vous remercier ? Sije ne vous avais pas rencontré si loin de votre maison, je seraismorte ; et lui, il serait resté seul.

– Ne parlons pas de mort, dit le maîtred’école ; et quant à une charge, sachez que j’ai fait fortunedepuis la nuit que vous avez passée dans mon cottage.

– Vraiment ? s’écria l’enfant avecjoie.

– Oh ! oui, répondit son ami. J’ai éténommé clerc et maître d’école d’un village loin d’ici, et bien plusloin encore de mon ancien séjour, comme vous pouvez lesupposer ; j’aurai huit cent soixante-quinze francs paran !… Huit cent soixante-quinze francs !

– Oh, que j’en suis contente ! ditl’enfant ; que j’en suis contente !

– Je me rends actuellement à ma nouvellerésidence, reprit le maître d’école. On m’a alloué des frais dediligence… des frais de diligence sur l’impériale pour toute maroute. Dieu merci, l’on ne me refuse rien. Mais, comme l’époque oùje suis attendu dans mon nouveau domicile me laisse un ampleloisir, je me suis déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheurque j’aie eu cette idée !

– Et nous donc, quel bonheur pournous !

– Oui, oui, dit le maître d’école qui netenait pas sur sa chaise, c’est la vérité. Mais vous, oùalliez-vous ainsi ? D’où venez-vous ? Qu’avez-vous faitdepuis que vous m’avez quitté ? Qu’aviez-vous faitauparavant ? Racontez-le-moi, voyons, racontez-le-moi. Jeconnais peu le monde ; et peut-être seriez-vous plus en étatde m’en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire ;mais je suis la sincérité même, et j’ai des raisons, vous ne l’avezpas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m’a semblé que monamour pour celui qui est mort s’était transporté sur vous qui vousêtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant son regardvers le ciel, c’est cette belle âme que j’ai tant pleurée, quirenaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa paix descendresur moi en retour de ma tendresse et de ma compassion pour lepauvre enfant ! »

La franche et loyale amitié de l’honnêtemaître d’école, l’affectueuse chaleur de ses paroles et de sesgestes, l’accent de vérité qui animait son langage et son regard,inspirèrent à Nelly une confiance en lui que n’eussent jamais pufaire naître chez elle les plus subtils artifices de tromperie etde dissimulation. Elle lui confessa tout : qu’ils n’avaient niami ni parent ; qu’elle avait fui avec le vieillard pour lesoustraire à la maison des fous et à toutes les tortures qu’ilredoutait ; que maintenant elle fuyait de nouveau pour lesauver de lui-même ; et qu’elle cherchait un asile dansquelque pays écarté, aux mœurs primitives, où jamais ne seproduisît la tentation devant laquelle il avait succombé, où lesderniers chagrins, les amertumes qu’elle avait ressentis, nepussent pas revenir l’éprouver encore.

Le maître d’école l’avait écoutée avec uneprofonde surprise. « Une enfant !… pensait-il. Uneenfant ! et avoir héroïquement persévéré à travers lesépreuves et les périls, en butte à la misère et à la souffrance,soutenue qu’elle était seulement par une forte affection et par laconscience du devoir !… Et cependant le monde est plein de cestraits d’héroïsme : ai-je besoin d’apprendre que les plusrudes comme les plus nobles épreuves sont celles que n’enregistreaucun souvenir humain, et qui sont supportées jour par jour avecune patience infatigable ? Ah ! je ne devrais pas êtresurpris d’entendre l’histoire de cette enfant ! »

Mais ne nous occupons pas de ce qu’il putpenser ou dire. Il fut convenu que Nell et son grand-pèreaccompagneraient le maître d’école jusqu’au village où il étaitattendu, et que ce dernier tâcherait de leur trouver quelque humbleoccupation qui pût les faire subsister. « Nous sommes sûrs deréussir, dit gaiement le maître d’école. La cause est trop bonnepour n’être pas gagnée. »

Ils se disposèrent à continuer leur voyage lelendemain soir. Une diligence, qui suivait justement le mêmechemin, devait s’arrêter à l’auberge pour changer de chevaux ;le cocher, moyennant une petite rétribution, donnerait à Nelly uneplace dans l’intérieur. Le marché fut promptement conclu àl’arrivée de la diligence ; puis la voiture repartit avecl’enfant confortablement installée parmi les paquets les moinsdurs, le grand-père et le maître d’école se mirent à côté duconducteur, tandis que l’hôtesse et tous les braves gens del’auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs souhaitsaffectueux.

Quelle douce, fastueuse et commode façon devoyager, que d’être couché à l’intérieur de cette montagnemollement agitée ; que d’ouïr le tintement des grelots deschevaux, le claquement du fouet que le cocher fait retentir detemps en temps, le grondement sourd des hautes et larges roues, lefrôlement des harnais, l’affectueuse : bonnenuit ! des piétons qui dépassent les chevaux, lorsquel’attelage va au petit pas ! Le vague, même des idées n’estpas sans charme sous l’épaisse toiture qui semble faite pourprotéger la rêverie indolente du voyageur jusqu’au moment où ils’endort ! Le sommeil aussi a ses charmes ; la têtebalancée sur le coussin, le voyageur garde l’idée confuse qu’ilavance, qu’il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoittous ces bruits divers comme la musique d’un rêve qui amuse sessens. Vient-il à s’éveiller doucement ? il se surprend àregarder à travers le rideau à moitié tiré et agité par levent : son œil se lève vers le ciel brillant et froid oùétincellent des étoiles innombrables, puis s’abaisse sur lalanterne du cocher, faible luminaire qui sautille et se balance,comme le feu follet des marais ; sur les côtés de la route, ilpasse en revue les arbres noirs et sévères ; en avant, c’estla route elle-même qui, longue et nue, s’étend, s’étend, s’étend,jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée brusquement par une montée rapideet escarpée, comme si au delà il n’y avait plus de route, maisseulement l’horizon. Et la halte à l’auberge où l’on va serestaurer ! Être bien accueilli, passer dans une bonne chambreoù l’on trouve du feu et des lumières, bien clore ses yeux, et serappeler, souvenir agréable, que la nuit était froide, se lafigurer plus froide encore pour ajouter au bien-être qu’on éprouveà présent ! Quel délicieux voyage qu’un voyage endiligence !

On repart : d’abord on est frais etalerte, puis on tombe d’assoupissement. On est tiré de son profondsommeil, lorsque la malle-poste vient à passer bruyamment, tellequ’une comète dans l’espace, avec ses lanternes brillantes, avec legalop sonore de ses chevaux, avec l’apparition du conducteur quiderrière se tient debout pour garder ses pieds chauds, et dugentleman au bonnet fourré qui ouvre ses yeux et jette autour delui des regards d’étonnement. On s’arrête au tourniquet :précisément le gardien de la barrière s’est mis au lit. On frappe àla porte jusqu’à ce que l’homme ait répondu par un grognementsourd, du fond de ses couvertures dans sa petite chambre d’en hautoù brûle une faible lumière, et qu’il descende, avec son bonnet denuit et grelottant, ouvrir la barrière toute grande, en maudissanttoutes les voitures qui se présentent autrement que pendant lejour. D’autres tableaux vont se succéder : c’est l’espace detemps rapide et froid qui sépare la nuit du matin ; c’est labande lointaine de lumière qui s’élargit et s’étend sans cesse entournant du gris au blanc, du blanc au jaune, et du jaune au rougepourpre ; c’est la renaissance du jour avec sa gaieté, avec lavie qu’il répand ; ce sont les hommes et les chevaux à lacharrue, les oiseaux dans les arbres et sur les baies, et, dans leschamps déserts, les jeunes garçons effrayant les oiseaux avec leurscrécelles pour protéger les grains.

On arrive à une ville : là, c’est lafoule affairée qui se presse au marché ; ce sont les petitescharrettes et les voitures légères rangées tout autour d’une courd’auberge ; des marchands debout sur le seuil de leurporte ; des maquignons qui font courir leurs chevaux d’un boutde la rue à l’autre pour tenter les chalands ; des porcs quise vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui cheminent avec delongues cordes attachées à leurs pieds, se ruant contre lesbrillantes boutiques des apothicaires d’où ils sont chassés à coupsde balai par les garçons ; la diligence, qui a roulé toute lanuit, changeant de chevaux au relais ; les voyageurs ennuyés,refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux qui semblentavoir pris en une nuit une crue de trois mois ; le conducteurau contraire, frais comme s’il sortait d’une boite, et magnifiquepar comparaison… Que d’agitation ! que de choses enmouvement ! quelle variété d’incidents dans un voyage aussidélicieux qu’un voyage en diligence !

De temps en temps, Nelly marchait l’espaced’un mille ou deux, après avoir fait monter son grand-père dansl’intérieur de la voiture ; parfois même elle obtenait dumaître d’école qu’il prit sa place et se reposât. Elle continua devoyager ainsi heureusement, jusqu’à une grande ville où ladiligence s’arrêta et où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent decôté une vaste église. Les rues offraient grand nombre de maisonsbâties en une espèce de terre ou de plâtre avec quantité de poutresnoires qui se croisaient en tous sens : ces maisons donnaientà la ville un air d’antiquité remarquable. Les portes étaientbasses et cintrées ; quelques-unes même étaient des porches enchêne, garnis de bancs d’étrange forme, où jadis les habitantsétaient venus se reposer par un soir d’été. Les croisées à losangesprésentaient de tout petits carreaux de vitre taillés en diamantqui semblaient cligner de l’œil en regardant les passants, commes’ils avaient la vue affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient àl’abri de la fumée et de la vapeur des manufactures : à peine,en effet, y avait-il une ou deux fabriques dans des endroitsécartés, dans les champs, par exemple, où une usine desséchait toutl’espace situé autour d’elle, comme une montagne de feu. Au sortirde cette ville, les voyageurs entrèrent de nouveau dans lacampagne, et commencèrent à approcher du terme de leur course.

Le but n’était pas cependant si près, queNelly et ses deux compagnons n’eussent à passer encore une nuit enroute : ce n’était pas, il est vrai, rigoureusementindispensable ; mais à quelques milles de son village, lemaître d’école, tourmenté par le sentiment de la dignité de sesnouvelles fonctions de clerc, ne voulut pas faire son entrée avecdes souliers poudreux et une toilette qui se ressentait du désordred’un voyage.

Ce fut par une belle et lumineuse matinéed’automne qu’ils arrivèrent au lieu où le maître d’école étaitattendu. Ils s’arrêtèrent pour en contempler les beautés.

« Voyez ! s’écria-t-il d’une voixémue et rempli de joie, voici l’église ; et ce vieux bâtimenttout près de l’église est la maison d’école, je le parierais. Huitcent soixante-quinze francs par an dans ce charmantendroit ! »

Ils admiraient le vieux porche à la teintegrise, les meneaux des fenêtres, les vénérables pierres sépulcralesqui se dessinaient sur la verdure du cimetière, l’ancienne tour, lecoq qui la dominait ; les toits de chaume bruni du cottage, dela grange et du château, sortant du sein des arbres ; le coursd’eau qu’un moulin faisait bouillonner à quelque distance, et auloin les cimes bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel butravissant pour toutes les peines dans lesquelles l’enfant s’étaitconsumée à traverser les fétides et noirs repaires dutravail ! Sur son lit de cendres et parmi tant d’horreursinfectes, c’était le mirage de ces campagnes, si beau qu’il fûtdans son esprit, à peine égal à la douce réalité, qu’elle avaittoujours eu présent à l’imagination. Ces visions avaient semblé seperdre ensuite dans une lointaine et sombre atmosphère, à mesureque l’espérance de les atteindre reculait aussi : mais pluselles semblaient reculer, plus Nelly était obstinée à lespoursuivre de toute l’ardeur de ses désirs.

« Il faut que je vous laisse quelquesminutes, dit le maître d’école rompant enfin le silence d’extase oùles tenait leur joie. J’ai une lettre à présenter, desrenseignements à demander, vous comprenez. Où vousretrouverai-je ? À cette petite auberge que je voislà-bas ?

– Permettez-nous d’attendre ici, dit Nell. Laporte est ouverte. Nous nous asseyerons sous le porche de l’églisejusqu’à ce que vous soyez de retour.

– C’est un excellent endroit, » dit lemaître d’école en les y conduisant.

Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur lebanc de pierre et ajouta :

« Soyez sûrs que je reviendrai avec debonnes nouvelles et que je ne serai pas longtempsabsent. »

Là-dessus, l’heureux maître d’école tira unepaire de gants tout battant neufs qu’il avait, durant le voyage,portés dans sa poche en un petit paquet, et il s’éloignarapidement, plein d’ardeur et de vivacité.

Du porche où elle était restée, l’enfant lesuivit des yeux jusqu’au moment où le feuillage l’eut dérobé à savue ; et alors elle pénétra doucement dans le vieux cimetière,qui était si paisible et si grave, que le simple frôlement de larobe de Nelly sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées etamortissaient le bruit des pas semblait une violation de sonsilence respectable. C’était un lieu antique et fait pour deshistoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l’égliseavait été construite ; jadis elle dépendait d’un monastère yattenant ; car des arcades en ruine, des restes de fenêtresogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout,tandis que d’autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé,étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière etrecouvertes d’herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau etcherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Prèsde ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de cesruines, qu’on avait dans les derniers temps cherché à rendrehabitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croiséesdisjointes et des portes de chêne ; ils étaient dans le plusmauvais état, vides et désolés.

C’est sur ces misérables débris quel’attention de l’enfant se fixa exclusivement. Elle ne savait paselle-même pourquoi. L’église, les ruines, les tombes antiquesavaient bien un droit au moins égal aux méditations d’uneétrangère : mais du moment où ses yeux eurent d’abord aperçuces maisons, Nelly ne vit plus autre chose. Même lorsqu’elle eutfait le tour de l’enceinte et que, revenue au porche, elle s’yassit pensive en attendant leur ami, même alors elle choisit uneplace d’où elle pût regarder encore les deux maisons, attirée enquelque sorte vers cet endroit par une fascination invincible.

Chapitre 10

 

Il faut maintenant nous élancer rapidement surles traces de la mère de Kit et du gentleman, de peur qu’onn’adresse à cette histoire le reproche de manquer de suite et delaisser les personnages dans des situations douteuses etincertaines. La mère de Kit et le gentleman allaient grand traindans la chaise de poste à quatre chevaux, dont nous avons racontéle départ lorsqu’elle s’éloigna de la maison du notaire, ne tardantpas à laisser la ville derrière elle et à faire jaillir lesétincelles du pavé de la grande route.

La bonne femme n’était pas médiocrementembarrassée de la nouveauté de sa situation. En outre, elleéprouvait certaines appréhensions maternelles à l’endroit du petitJacob, ou du poupon, ou de tous deux peut-être. Elle craignait, parexemple, qu’ils ne tombassent dans le feu ou ne dégringolassent duhaut de l’escalier, ou ne fussent pris entre les portes, ou qu’ilsne s’échauffassent la gorge en essayant de calmer leur soif augoulot des théières : ces préoccupations lui faisaient garderun silence pénible. Quand elle promenait ses regards à travers laglace sur les gardiens de barrière, les conducteurs d’omnibus etautres, elle éprouvait le sentiment de la dignité de sa nouvelleposition, à peu près comme on voit dans les obsèques solennellesces pleureurs qui, sans être autrement affligés de la perte dudéfunt, tout en saluant par la portière les gens de leurconnaissance, se sentent en conscience obligés de conserver unegravité décente et un air d’indifférence pour tout ce qu’ilsaperçoivent.

Au reste, pour demeurer calme en la compagniedu gentleman, il eût fallu être doué de nerfs d’acier. Avec cethomme toujours en mouvement, jamais la voiture n’était fermée,jamais les chevaux ne marchaient assez vite. Il ne pouvait resterdans la même position plus de deux minutes, il remuaitcontinuellement ses bras et ses jambes, levant les châssis puis leslaissant retomber avec violence, mettant la tête à la portière pourl’en retirer et l’y remettre un instant après. Il avait aussi danssa poche une boîte à allumettes, de forme mystérieuse etinconnue ; et pour s’assurer si la mère de Kit tenait les yeuxfermés, cric, crac, cric, voilà que le gentleman consultait samontre à la clarté d’une allumette, laissant les étincelles tombersur la paille comme s’il n’eût pas songé au danger de brûler toutvif avec la bonne dame, avant que les postillons pussent arrêterles chevaux. Si l’on faisait halte pour le relais, aussitôt ils’élançait hors de la voiture sans qu’on eût le temps de baisser lemarchepied, se ruait dans la cour de l’auberge comme un pétardenflammé, tirant sa montre sous le réverbère, oubliant de laconsulter et la tirant de nouveau ; en un mot, faisant tantd’extravagances, que la mère de Kit finissait presque par avoirpeur de lui. Quand les chevaux étaient attelés, il se jetait dansla voiture avec l’agilité d’un arlequin, et avant que la chaise deposte eût parcouru un mille, sa montre et sa boîte à allumettesrecommençaient leur train, si bien que la mère de Kit étaitéveillée encore une fois sans espoir de pouvoir fermer l’œil detout ce relais.

« Comment vous trouvez-vous ?demandait le gentleman se tournant brusquement vers elle, aprèschacun de ces manèges répétés.

– Parfaitement bien, monsieur, je vousremercie.

– Ne vous manque-t-il rien ? Avez-vousfroid ?

– Je suis un peu frileuse, monsieur, réponditla mère de Kit.

– Je le savais ! s’écria le gentlemanbaissant une des glaces de devant. Elle aurait besoin d’un petitgrog ! C’est bien naturel. Comment ai-je pu oubliercela ? Hé ! postillon, vous arrêterez à la plus prochaineauberge, et vous demanderez qu’on apporte un verre d’eau chaude etd’eau-de-vie. »

Vainement la mère de Kit s’épuisait àprotester qu’elle n’avait aucun besoin de ce genre. Le gentlemanétait inexorable ; et toutes les fois qu’il ne savait plusquel autre cours donner à sa pétulance, il finissait invariablementpar se rappeler et par conclure que la mère de Kit avait besoind’un petit grog.

Ce fut de cette manière qu’ils voyagèrentjusqu’à près de minuit. Ils s’arrêtèrent alors pour souper. À cerepas, le gentleman demanda tout ce qu’il y avait dans lamaison ; et parce que la mère de Kit ne pouvait manger de toutà la fois ni tout manger, il se mit en tête qu’elle devait êtremalade.

« Vous êtes triste, dit le gentleman quine faisait lui-même que se promener autour de la chambre. Je voisbien ce qui vous préoccupe, madame. Vous êtes triste.

– Vous êtes trop bon, monsieur ; je nesuis pas triste.

– Je sais que vous l’êtes. J’en suis sûr.J’arrache brusquement cette pauvre femme du sein de sa famille, etje m’étonne de la voir devenir de plus en plus triste ! Jesuis gentil ! Combien d’enfants avez-vous, madame ?

– Deux, monsieur, sans compter Kit.

– Des garçons, madame ?

– Oui, monsieur.

– Sont-ils baptisés ?

– Jusqu’à présent ils n’ont été qu’ondoyés,monsieur.

– Je serai le parrain de l’un d’eux.Souvenez-vous-en, s’il vous plaît, madame. Vous auriez peut-êtrebesoin de vin chaud, madame ?

– Je n’en pourrais boire une goutte,monsieur.

– Vous en avez besoin, dit le gentleman. Jevois que vous en avez besoin. J’aurais dû y songerd’abord. »

Aussitôt courant à la sonnette et demandant duvin chaud avec autant de précipitation que si l’on eût appelé, àl’instant même, au secours d’une personne asphyxiée ou noyée, legentleman fit avaler à la mère de Kit une rasade de ce breuvage àune si haute température, que mistress Nubbles en eut les larmesaux yeux ; puis il l’entraîna de nouveau vers la chaise deposte, où, sans doute par l’effet de cet agréable sédatif, elle netarda pas à devenir insensible à l’agitation perpétuelle de soncompagnon de voyage et s’endormit presque tout de suite. Lesheureux effets du remède ne furent point de nature passagère ;car, bien que la distance fût plus considérable, le voyage pluslong que le gentleman ne l’avait prévu, la mère de Kit ne s’éveillapas avant qu’il fît grand jour et que les roues de la voitureretentissent sur le pavé d’une ville.

« Nous voici arrivés !… cria legentleman baissant toutes les glaces. Droit aux figures de cire,postillon. »

Le postillon qui était sur le cheval debrancard toucha le bord de son chapeau et fit jouer ses éperons demanière à imprimer à l’attelage une allure brillante. Les quatrechevaux partirent au grand galop, et parcoururent les rues avec unfracas qui attira aux portes et aux fenêtres les bonnes gensstupéfaits, et domina même le timbre des horloges publiques commeelles sonnaient huit heures et demie. La voiture s’arrêta devantune porte autour de laquelle une certaine quantité de personnesétaient réunies en groupe.

« Qu’est-ce que c’est ?… dit legentleman mettant sa tête hors de la portière. Qu’est-ce qu’il y aici ?

– Une noce, monsieur, une noce ! crièrentplusieurs voix, hourra ! »

Le gentleman, tout hors de lui en se voyant aucentre de ce rassemblement bruyant, descendit avec l’aide d’un despostillons, et présenta la main à la mère de Kit. À l’aspect demistress Nubbles, la populace s’écria :

« Encore un mariage ! » et semit à hurler et à sauter de joie.

« Le monde est devenu fou, jepense, » dit le gentleman traversant le flot populaire aveccelle qu’on lui prêtait pour fiancée. Il ajouta :

« Restez derrière, s’il vous plaît, etlaissez-moi frapper. »

Tout ce qui fait du bruit a le don de plaire àla foule. Une vingtaine de mains sales se tendirent à l’envi etfrappèrent pour le gentleman, rarement fut-il donné à un simplemarteau de porte de produire un bruit aussi discordant quecelui-ci. Après avoir rendu ces services volontaires, la foule seretira modestement un peu en arrière, préférant laisser augentleman seul la responsabilité du tapage.

Un homme qui avait un gros bouquet blanc à saboutonnière, ouvrit la porte et regarda d’un air impassible legentleman en lui disant :

« Eh bien ! monsieur, qu’est-ce quevous voulez ?

– Qui est-ce qui se marie ici, mon ami ?demanda le gentleman.

– C’est moi.

– Vous !… et qui diableépousez-vous ?

– De quel droit me faites-vous cettequestion ? répliqua le fiancé en le regardant de la tête auxpieds.

– De quel droit !… s’écria le gentlemanpressant avec plus de force contre son bras celui de mistressNubbles, car la bonne femme semblait ne songer qu’à s’échapper.D’un droit que vous ne soupçonnez guère. Songez-y bien, bravesgens, si ce particulier a épousé une mineure…

– Fi ! fi ! cela ne peut avoirlieu.

– Où est l’enfant que vous avez ici, mon braveami ? Elle s’appelle Nelly ; oùest-elle ? »

Comme il émettait cette question, à laquellese joignit la mère de Kit, on entendit partir d’une chambre voisineune sorte de cri perçant, et aussitôt une grosse dame tout habilléede blanc accourut vers la porte et vint s’appuyer sur le bras deson fiancé.

« Où est-elle ? dit la dame,m’apportez-vous de ses nouvelles ? Qu’est-elledevenue ? »

Le gentleman se retourna et considéra d’un airde sinistre appréhension, de désappointement et d’incrédulité lestraits de l’ex-mistress Jarley, mariée de ce matin même auphilosophe Georges. Jugez de l’éternelle rage et de l’irrémédiabledésespoir de M. Slum, le poëte ! Enfin le gentlemanbalbutia :

« C’est à vous qu’il faut demander oùelle est ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Oh ! monsieur, s’écria la fiancée, sivous venez ici avec l’intention de lui faire du bien, quen’êtes-vous venu il y a une semaine !

– Elle n’est pas… morte ? dit legentleman qui était devenu très-pâle.

– Non, monsieur, oh ! non, ce n’est pasça.

– Dieu soit loué !… dit-il d’une voixétouffée. Permettez-moi d’entrer. »

Mistress Jarley et Georges s’écartèrent pourle recevoir chez eux. Quand le gentleman et la mère de Kit furententrés, la porte se referma immédiatement.

« Vous voyez en moi, braves gens, dit legentleman en se tournant vers le nouveau couple, un homme qui tientaux deux personnes qu’il cherche plus qu’à sa propre vie. Elles neme reconnaîtraient pas. Mes traits leur sont étrangers ; maissi elles sont ici, ou si l’une d’elles s’y trouve, prenez avec vouscette brave femme, et qu’elles puissent la voir d’abord, car ellesla connaissent toutes deux. Si vous refusez de me les montrer parsuite d’une fausse tendresse ou d’une crainte inutile, vous pourrezjuger de mes intentions lorsqu’elle reconnaîtra cette femme pourune vieille amie, dévouée à leurs intérêts.

– Je l’avais toujours dit ! s’écria lafiancée. Je savais bien que ce n’était pas une enfantordinaire !… Hélas ! monsieur, nous ne possédons aucunmoyen de vous assister ; car tout ce que nous pouvions fairenous l’avons vainement essayé déjà. »

En même temps Georges et mistress Jarleyracontèrent au gentleman, dans les plus grands détails et sans lamoindre réserve, tout ce qui était à leur connaissance au sujet deNelly et de son grand-père, depuis leur première rencontre jusqu’aujour où ils avaient disparu subitement Ils ajoutèrent, et c’étaitl’exacte vérité :

« Nous avons fait tous les effortspossibles pour retrouver leurs traces, mais nous n’y avons pasréussi. D’abord, nous fûmes très-alarmés pour leur sûreté, de mêmeque nous redoutions les soupçons auxquels pouvait les exposer leurbrusque départ. Nous arrêtâmes notre pensée sur la faiblessed’esprit du vieillard, sur l’inquiétude que l’enfant avait toujourstémoignée quand son grand-père était absent, sur la société qu’onsupposait qu’il recherchait, et sur la consomption qui peu à peus’était emparée d’elle et qui la minait au physique comme au moral.Que dans la nuit elle ait perdu la trace du vieillard et que,sachant ou bien se doutant de quel côté il s’était dirigé, elle aitcouru à sa poursuite, ou qu’ils aient quitté la maison ensemble,voilà ce qu’il nous est impossible de savoir au juste. Mais nouscroyons pouvoir affirmer qu’il n’y a que peu d’espoir d’entendrejamais parler d’eux, et qu’il ne faut pas compter sur leur retour,que leur fuite soit venue du fait du vieillard ou de celui del’enfant. »

Le gentleman avait écouté tous ces détails del’air d’un homme accablé par le chagrin et trompé dans son attente.Des larmes lui vinrent aux yeux quand on parla du grand-père, et ilparut éprouver une affliction profonde.

Pour ne pas trop étendre cette partie de notrerécit, et afin d’abréger cette longue histoire, disons en peu demots qu’avant la fin même de l’entrevue le gentleman parutcomprendre qu’il en avait assez entendu pour être convaincu de lasincérité de ces renseignements, et qu’il s’efforça de faire agréeraux deux mariés une marque de sa reconnaissance pour labienveillance qu’ils avaient témoignée à l’enfant sansressources ; mais l’un et l’autre refusèrent d’accepter ceprésent. À la fin, l’heureux couple partit avec force cahots dansla caravane pour aller passer sa lune de miel en excursionschampêtres, tandis que le gentleman et la mère de Kit se tenaienttristement devant la portière de leur voiture.

« Où allons-nous, monsieur ? demandale postillon.

– Menez-moi, dit le gentleman, auD… »

Il ne voulait certainement pas dire :« à l’auberge ; » mais il substitua ce mot parrespect pour la mère de Kit, et ils se rendirent à l’auberge.

Déjà le bruit s’était répandu au dehors que lapetite jeune fille qui montrait les figures de cire était l’enfantd’une grande famille, à laquelle on l’avait soustraite dès son basâge, et qui venait seulement de retrouver ses traces. L’opinionpublique se divisait sur la question de savoir si c’était la filled’un prince, ou d’un duc, ou d’un comte, ou d’un vicomte, ou d’unbaron ; mais on était unanimement d’accord sur le faitprincipal, et l’on s’accordait à reconnaître le gentleman pour sonpère. Chacun s’avança pour jeter sur lui un regard, bien qu’on nepût voir que le bout de son noble nez, pendant qu’il s’éloignaitdans sa chaise de poste à quatre chevaux, accablé sous le poids desa douleur.

Que n’eût-il pas donné pour savoir (et que dechagrin cela ne lui eût-il pas épargné,) qu’en ce moment mêmel’enfant et son grand-père étaient assis sous le porche d’unevieille église, attendant patiemment le retour du maîtred’école !

Chapitre 11

 

Les rumeurs populaires au sujet du gentlemanet de sa mission, en passant de bouche en bouche, et en prenant deplus en plus le caractère du merveilleux à mesure qu’ellescirculaient de bouche en bouche, car les rumeurs populaires, àl’opposé de la pierre roulante du proverbe, amassent plus de mousseà proportion qu’on les colporte çà et là, attirèrent, comme à unspectacle agréable, attrayant, digne de la plus vive admiration,une foule considérable à la porte de l’auberge où descenditl’étranger. On vit se presser aussitôt en cet endroit quantité deflâneurs qui, trouvant, il est vrai, leur curiosité à boutd’emploi, par suite de la fermeture de l’exhibition des figures decire et de l’achèvement des cérémonies nuptiales, considéraientl’arrivée du gentleman tout au moins comme un bienfait de laProvidence, et la saluaient avec les démonstrations de la plus viveallégresse.

Bien loin de s’associer à la joie générale, legentleman, au contraire, avec l’air triste et affaissé d’un hommequi ne veut que méditer en silence et à l’écart sur l’objet de sonchagrin, mit pied à terre, et présenta la main à la mère de Kitavec une politesse sombre, qui fit une profonde impression sur lesassistants. Puis il donna le bras à mistress Nubbles, et laconduisit dans la maison, tandis que plusieurs garçonss’empressaient de courir devant eux en éclaireurs, pour leur frayerle chemin et leur montrer la salle toute prête à les recevoir.

« Une chambre ! dit le gentleman.Près d’ici, s’il se peut.

– C’est tout près d’ici, monsieur ; venezde ce coté, s’il vous plaît.

– Celle-ci convient-elle au gentleman ?dit une voix en même temps qu’une petite porte latérale contiguë àl’escalier du puits s’ouvrait vivement, et qu’une tête en sortaitpour en faire les honneurs. Vous y serez très-bien. Vous y serez lebienvenu, comme les fleurs en mai, et, en hiver, la bûche de Noël.Voulez-vous accepter cette chambre, monsieur ? Faites-moil’honneur d’y entrer. Accordez-moi cette faveur, je vous prie.

– C’est trop de bonté !… s’écria la mèrede Kit toute confondue de surprise. Qui se serait attendu àcela ? »

N’avait-elle pas, en effet, de justes motifspour être étonnée, en voyant que la personne qui faisait cettegracieuse invitation n’était autre que Daniel Quilp ? Lapetite porte par laquelle il avait passé sa tête attenait augarde-manger de l’auberge. Il était là à faire des courbettes avecune politesse grotesque, aussi à son aise que s’il eût fait leshonneurs de sa propre maison ; il empestait de sa présence lesgigots de mouton et les poulets rôtis ; on aurait dit lemauvais génie des caves sorti de dessous terre pour se livrer àquelque œuvre malfaisante.

« Voulez-vous me faire cet honneur ?répéta Quilp.

– J’aime mieux être seul, répondit legentleman.

– Oh ! » dit Quilp.

Et, en même temps, il se rejeta dans lachambre d’un seul bond en refermant sur lui la porte comme lespetits bonshommes des horloges flamandes, au moment où l’heuresonne.

« Comment se fait-il, monsieur, murmurala mère de Kit, que pas plus tard qu’hier au soir, je l’aie laisséau Petit-Béthel ?…

– Vraiment !… dit le gentleman. Garçon,quand ce voyageur est-il arrivé ici ?

– Ce matin, monsieur, par la voiture denuit.

– Hum !… Et où va-t-il ?

– Je ne pourrais pas vous le dire, monsieur.Quand la femme de chambre lui a demandé s’il désirait un lit, il acommencé par lui faire des grimaces, puis il a voulul’embrasser.

– Dites-lui de venir ici. Avertissez-le que jeserais bien aise d’échanger quelques mots avec lui. Priez-le devenir tout de suite, vous entendez ? »

Le garçon ouvrit de grands yeux en recevantcet ordre ; car, non-seulement le gentleman n’avait pastémoigné moins d’étonnement que la mère de Kit à la vue dunain ; mais, comme il ne le craignait nullement, il ne s’étaitpas occupé le moins du monde de dissimuler le dégoût et larépugnance qu’il lui inspirait. Le garçon alla exécuter lacommission, et reparut presque aussitôt, amenant le naindemandé.

« Votre serviteur, monsieur, dit Quilp.J’ai rencontré à mi-chemin votre messager. Je pensais bien que vousme permettriez de venir vous faire mes compliments. J’espère quevous allez bien. J’espère que vous allez très-bien. »

Ici il y eut une petite pause. Les yeux à demifermés et le visage incliné, le nain attendait une réponse. Fauted’en recevoir une, il se tourna vers mistress Nubbles, qui étaitpour lui une plus ancienne et plus intime connaissance.

« La mère de Christophe !s’écria-t-il. Cette chère dame ! cette digne femme, siheureusement bénie du ciel dans son honnête fils ! Comment vala mère de Christophe ? Le changement d’air et de lieul’a-t-il fatiguée ? Et la petite famille ? etChristophe ? sont-ils en bon état ? sont-ilsflorissants ? Deviennent-ils de bons citoyens,eh ? »

Faisant gravir à sa voix une sorte d’échellemusicale à mesure qu’il posait ces questions, M. Quilp terminala gamme par un cri aigu, et reprit cet air essoufflé qui lui étaithabituel, et qui, feint ou naturel, avait également pour effet debannir toute expression de son visage, et de le rendre parfaitementimpassible, autant que cela pouvait lui être utile pour dissimulersa pensée.

« Monsieur Quilp, » dit legentleman.

Le nain porta la main à sa grande oreillependante, pour témoigner, en apparence, la plus grandeattention.

« Nous nous sommes déjà rencontrés tousdeux ?

– Certainement, s’écria Quilp en agitant latête. Oh ! certainement oui, monsieur. Un tel honneur !…Oui, deux fois, maman Christophe, deux fois. Un tel plaisir nesaurait s’oublier si vite, assurément !…

– Vous pouvez vous souvenir que le jour où, enarrivant à Londres, je trouvai vide et déserte la maison où je merendais, je vous fus adressé par quelques voisins, et courus àvotre recherche sans prendre le temps de me reposer ou de merafraîchir.

– Oui, quelle précipitation, et cependantquelle allure ferme et vigoureuse ! dit Quilp se parlant àlui-même, à l’instar de son ami M. Sampson Brass.

– Je vous trouvai, reprit le gentleman, jevous trouvai en pleine possession, de la manière la plus étrange,de tout ce qui avait appartenu si récemment encore à unautre ; et cet autre, qui, jusqu’au moment où vous mîtes lepied chez lui, passait pour riche, avait été réduit tout à coup àla misère et expulsé de sa maison.

– Nous avons des témoins pour répondre de nosactes, mon cher monsieur, dit Quilp. Nous avons nos témoins. Nedites pas non plus qu’il a été expulsé. Il est parti de sa proprevolonté, il a disparu dans la nuit, monsieur.

– Qu’importe ! s’écria le gentleman avecemportement. Il était parti.

– Oui, il était parti, dit Quilp toujours avecson calme révoltant. Nul doute qu’il ne fût parti. La seulequestion, c’était de savoir pour quel endroit. Et c’est encore unequestion.

– Maintenant, dit le gentleman en le regardantd’un air sévère, que dois-je penser de vous qui, n’ayant voulu medonner aucun renseignement, bien plus, ayant su vous retourner sibien et vous abriter sous toutes sortes de ruses, de tromperies etde paroles évasives, venez aujourd’hui épier nos pas ?

– Moi, vous épier ! cria Quilp.

– Ne le faites-vous pas ? répliqua legentleman arrivé au plus haut point d’exaspération. N’étiez-vouspas, il y a quelques heures, à soixante milles d’ici, dans lachapelle où cette bonne femme a l’habitude de dire sesprières ?

– Elle y était aussi, je pense, dit Quilp quiavait repris son sang-froid accoutumé. Je pourrais dire, moi, si jeme laissais emporter aussi, que c’est vous qui épiez mes pas. Oui,j’étais dans la chapelle. Eh bien, après ? J’ai lu dans leslivres qu’il est d’usage pour les pèlerins d’aller à une chapelleavant de se mettre en voyage pour solliciter du ciel un heureuxretour. Et cela fait honneur à leur sagesse ! Les voyages sonttrop périlleux, principalement sur l’impériale. Les roues sedétachent, les chevaux prennent le mors aux dents, les conducteursmènent trop vite, les diligences versent. Je vais toujours à lachapelle avant de me mettre en route. En pareille occasion, c’esttoujours par là que je finis mes préparatifs ; voilà lavérité. »

Il ne fallait pas une grande pénétration pourdeviner que Quilp mentait de gaieté de cœur, quoique l’expressionqu’il donnait à son visage, à sa voix et à ses gestes, eût pu fairecroire à quelque innocent qu’il était prêt à défendre la vérité aupéril de sa vie avec la fermeté calme d’un martyr.

« En vérité, il y a de quoi faire tournerla tête, dit le malheureux gentleman ; voyons, dites-moi,n’avez-vous pas, pour un motif particulier, cherché à deviner mesprojets ? Ne savez-vous pas quel but m’attirait ici, et, sivous le savez, ne pouvez-vous pas me fournir quelquelumière ?

– Vous me croyez donc sorcier, monsieur, ditQuilp en haussant les épaules ; mais si je l’étais, je medirais à moi-même ma bonne aventure pour faire fortune.

– Allons ! c’est bon ! nous noussommes dit, je le vois, tout ce que nous avions à nous dire,répliqua le gentleman qui se jeta avec impatience sur un sofa. Jevous prie de nous laisser.

– Volontiers, répondit Quilp, très-volontiers.Maman Christophe, ma chère âme, portez-vous bien. Bon voyage,monsieur… pour votre retour… Hem ! »

En achevant ces paroles d’adieu avec unegrimace indescriptible et qui semblait composée de tout ce quel’homme et le singe peuvent imaginer de contorsions les plushideuses, le nain battit lentement en retraite et ferma la portederrière lui.

« Oh ! oh ! se dit-il quand ileut regagné sa chambre et qu’il se fut assis dans un fauteuil, lespoings appuyés sur la hanche. Oh ! oh ! c’est donc commecela, mon cher ami ? En vé–ri–té ? »

Poussant dans sa joie immodérée des éclats derire étouffés et compensant la gêne qu’il avait dû s’imposerrécemment par le déploiement de toutes les variétés possibles delaideur sur sa face, M. Quilp se tordit dans son fauteuil touten frottant sa jambe gauche et tomba dans certaine méditation dontil est nécessaire de présenter ici la substance.

D’abord il passa en revue les circonstancesqui l’avaient amené à se rendre en ce lieu. Peu de mots suffirontpour les exposer.

S’étant présenté la veille au soir à l’étudede M. Sampson Brass, en l’absence de ce gentleman et de sadocte sœur, il était tombé sur M. Swiveller qui, en ce moment,était occupé à arroser d’un verre de grog au gin l’aride poussièredu droit qui lui desséchait le gosier et à détremper, comme on dit,son argile mortelle à longs traits. Mais comme en thèse généralel’argile, quand elle est trop mouillée, perd toute consistance ets’amollit tellement qu’elle n’est plus propre à recevoir aucuneempreinte, et perd en même temps la force et la solidité de soncaractère, ainsi l’argile de M. Swiveller, ayant absorbé unequantité considérable de liquide, était aussi arrivée à cet état demollesse et d’inconsistance où les diverses idées qui venaient s’yimprimer ne tardaient pas à perdre leur contour distinct et às’amalgamer les unes avec les autres ; et, chose singulièrequoique trop certaine, il n’est pas rare que dans cette situationl’argile humaine se prévale par-dessus tout de sa rare prudence etde sa sagacité. M. Swiveller, dans cette situation, seplaisait plus que personne à se reconnaître ces qualités. Il partitde là pour dire qu’il avait fait d’étranges découvertes sur legentleman qui logeait au-dessus, découvertes qu’il avait résolud’enfouir dans le plus profond de son cœur ; ni tortures, nicaresses ne pourraient jamais le déterminer à les révéler.

M. Quilp approuva hautement cetterésolution ; en même temps, il s’était assis pour pousserM. Swiveller et lui soutirer d’autres renseignements. Ilapprit bientôt de lui qu’on avait vu le gentleman en conférenceavec Kit. Tel était le secret que jamais il ne devaitdivulguer.

Muni de ces renseignements, M. Quilp futamené à supposer tout d’abord que ledit locataire devait être lamême personne qui était venue le trouver déjà ; et, s’étantassuré par d’autres questions que ce soupçon était fondé, il enconclut qu’en se mettant en rapport avec Kit, le gentleman avaitpour but de retrouver les traces du vieillard et de l’enfant.Brûlant du désir curieux de savoir ce que tout cela voulait dire,il résolut de serrer de près la mère de Kit, qui lui semblait lapersonne la moins capable de résister à ses artifices et parconséquent la plus propre à se laisser dérober les révélationsqu’il convoitait. Prenant donc brusquement congé deM. Swiveller, il courut chez mistress Nubbles. La bonne femmeétait absente. Il s’informa auprès d’un voisin, comme fit Kitlui-même peu de temps après ; on lui enseigna la chapelle, oùil se rendit aussitôt pour happer la mère de Kit à la fin duservice.

Il n’y avait pas un quart d’heure qu’il étaitassis dans la chapelle où, les regards pieusement attachés auplafond, il jouissait intérieurement, comme d’une bonneplaisanterie, de sa présence en ce lieu, lorsque Kit lui-mêmeapparut. Avec ses yeux de lynx, un instant suffit au nain pourreconnaître qu’il y avait anguille sous roche. Absorbé enapparence, comme nous l’avons dit, et feignant d’être plongé dansune méditation profonde, Quilp étudiait les moindres mouvements deKit ; et quand celui-ci se fut retiré avec sa famille, le nainsortit vivement après lui. Enfin, il suivit Kit et mistress Nubblesjusqu’à la maison du notaire, où il apprit d’un des postillons dansquelle ville devait se rendre la chaise de poste. Sachant qu’unediligence qui faisait rapidement le service de nuit partait pourcette même ville à l’heure même, et que le bureau n’était qu’à deuxpas, il y courut sans autre cérémonie et s’installa surl’impériale. Plusieurs fois, pendant la nuit, la diligence dépassala chaise de poste, plusieurs fois aussi la chaise de poste dépassala diligence, selon que leurs haltes étaient plus ou moins longueset leur vitesse moins régulière ; finalement, les deuxvoitures entrèrent en ville au même moment. Quilp, sans perdre devue la chaise de poste, se mêla à la foule : il apprit l’objetdu voyage du gentleman et ses mécomptes ; une fois nanti deces renseignements, il s’éloigna à la hâte et gagna l’auberge avantle gentleman ; c’est là, qu’après avoir eu avec luil’entretien que nous avons rapporté plus haut, il s’était enfermédans sa petite chambre où il passait rapidement en revue toutes cescirconstances étranges.

« Ah ! c’est comme ça ? monami, se dit-il en mordant avidement ses ongles. On me suspecte, onme met de côté ; et c’est Kit, n’est-ce pas ? qui estl’agent confidentiel. En ce cas, je crains bien d’avoir à luirégler son compte. »

Il réfléchit un moment, puis ajouta :

« Si ce matin nous avions trouvé le vieuxet l’enfant, j’étais prêt à faire valoir d’assez jolis titres.Quelle bonne aubaine c’eût été pour moi ! Sans ces cafards,ces hypocrites, ce garçon et sa mère, j’eusse aussi facilementenveloppé dans mon filet ce farouche gentleman que mon vieil ami,notre ami commun, ah ! ah ! ah ! et la potelée, lafraîche Nelly. Au pis aller, c’est encore une affaire d’or et qu’ilne faut pas perdre. Retrouvons d’abord les fugitifs, puis nousaviserons… au moyen de vous débarrasser d’un peu du superflu devotre numéraire, mon cher monsieur, tant qu’il y aura des barreauxde prison, des verrous et des serrures pour tenir en sûreté votreami, ou parent, n’importe. Je hais décidément tous ces gensvertueux ! s’écria le nain en avalant une gorgée d’eau-de-vieet faisant claquer ses lèvres. Oui ! je les hais tous engénéral et chacun en particulier !… »

Et ce n’étaient pas là des fanfaronnadescreuses et vaines ; c’était bien l’aveu réfléchi de sessentiments réels. Car M. Quilp, qui n’aimait personne, enétait venu peu à peu à détester tous ceux qui de près ou de lointenaient à son client ruiné : le vieillard lui-même lepremier, parce qu’il avait su le tromper et déjouer savigilance ; l’enfant, parce qu’elle était l’objet de lacommisération et des timides reproches de mistress Quilp ; legentleman, à cause de l’aversion qu’il lui témoignaitouvertement ; Kit et sa mère, mortellement, pour les motifsdéjà connus. Joignez-y ce sentiment général d’opposition, quis’unissait étroitement à son désir dévorant de s’enrichir au milieude ces circonstances équivoques, et voilà pourquoi Daniel Quilp lesdétestait tous en général et chacun en particulier.

Dans cette aimable disposition d’esprit, ilsoulagea son estomac et sa haine en bavant une assez notablequantité d’eau-de-vie ; puis, changeant de quartier, il seretira dans un cabaret infime, d’où il établit dans l’ombre tousles moyens d’enquête possibles, afin d’arriver à la découverte duvieillard et de sa petite-fille. Mais tout effort resta inutile.Pas la moindre trace, pas le moindre indice qui pût le mettre surla voie. Les fugitifs avaient quitté la ville pendant lanuit ; personne ne les avait vus s’éloigner ; nul ne lesavait rencontrés sur leur chemin ; pas un conducteur dediligence, de charrette ou de fourgon n’avait aperçu de voyageursrépondant à leur signalement ; pas une âme en un mot qui eûtpassé près d’eux ni entendu parler d’eux. Convaincu que pour lemoment toute tentative de ce genre était infructueuse, il confia lesoin de son affaire à deux ou trois drôles auxquels il promit uneforte récompense dans le cas où ils lui feraient parvenir quelquerenseignement, et il s’en retourna à Londres par la diligence dulendemain.

En montant sur l’impériale, M. Quilp eutla satisfaction de voir que la mère de Kit était seule dansl’intérieur de la voiture. Durant tout le voyage, il mit à profitcette circonstance pour s’amuser et s’égayer, la situationd’isolement où se trouvait la pauvre femme permettant au malicieuxnain de lui causer toutes sortes d’ennuis et d’épouvantes. Ainsi ilse tenait penché, suspendu sur un des bords de la voiture au risquede se rompre le cou, et dardait à l’intérieur ses gros yeux à fleurde tête qui semblaient d’autant plus horribles à mistress Nubblesque Quilp avait la tête renversée. Si elle changeait de portière,il se transportait du même côté. Quand on s’arrêtait pour relayer,il sautait lestement à terre et présentait son visage à la glace enlouchant affreusement. Cet ingénieux système de tortures produisitsur la victime un tel effet, que mistress Nubbles ne put s’empêcherde croire que M. Quilp, vrai représentant du diable, s’étaitincarné ce pouvoir de l’enfer si souvent et si vigoureusementattaqué dans les prêches du Petit-Béthel, et que c’était pour lapunir du péché qu’elle avait commis le jour du théâtre d’Astley etdes huîtres, qu’il s’amusait à la lutiner et à la tourmenter.

Instruit d’avance par une lettre du retourprochain de mistress Nubbles, Kit attendait sa mère au bureau de ladiligence, grande fut sa surprise quand il aperçut la figure bienconnue de Quilp qui regardait par-dessus l’épaule du conducteurcomme un démon familier, invisible à tout autre œil qu’au sien.

« Comment vous portez-vous,Christophe ? croassa le nain du haut de son impériale. Tout vabien, Christophe. Votre mère est là dedans.

– Par quel hasard est-il là, ma mère ?dit Kit à demi-voix.

– J’ignore pourquoi ni comment, mon cherenfant, répondit mistress Nubbles en descendant de voiture à l’aidedu bras de son fils ; mais toute la sainte journée il n’acessé de me terrifier à m’en faire perdre les sens.

– En vérité ?… s’écria Kit.

– C’est au point que vous ne voudriez pas lecroire, répliqua sa mère. Mais ne lui dites pas un mot ; carréellement je ne sais pas si c’est un homme. Chut ! ne voustournez pas comme si je vous parlais de lui… Justement, il vient dese mettre sous le plein rayon de la lanterne de la diligence pourme faire ses yeux louches et effrayants !… »

Nonobstant la prière maternelle, Kit se tournavivement pour regarder.

Mais M. Quilp tenait déjà tranquillementses yeux levés vers les étoiles, et paraissait absorbé par lacontemplation des corps célestes.

« Oh ! l’artificieusecréature !… s’écria mistress Nubbles. Mais venez. Pour tout aumonde ne lui parlez pas.

– Si, ma mère, si, je veux lui parler. Quellefaiblesse !… Dites donc, monsieur… »

M. Quilp affecta de tressaillir et deregarder autour de lui en souriant.

« Voulez-vous bien laisser ma mèretranquille, s’il vous plaît ? dit Kit. Comment osez-voustourmenter une pauvre femme seule comme elle, et la rendre tristeet malheureuse, quand elle a déjà bien assez de motifs pour l’êtresans vous !… N’êtes-vous pas honteux de votre conduite, petitmonstre ?…

– Monstre !… répéta Quilp avec un sourireet d’une voix de ventriloque. (Le nain le plus affreux qu’on aitjamais montré pour un sou à la foire.) Monstre !…ah !

– Si à l’avenir vous agissez envers elle aveccette impudence, reprit Kit en plaçant sur son dos le carton de samère, je vous le dis et vous le répète, monsieur Quilp, je ne lesouffrirai pas. Vous n’avez pas le droit d’agir ainsi ; voussavez bien que nous ne vous avons jamais fait de mal. Ce n’est pasla première fois ; et si jamais vous la tourmentez oul’effrayez encore, vous m’obligerez… et j’en aurais regret à causede votre taille… vous m’obligerez à vous corriger. »

Quilp ne répliqua rien ; mais,s’approchant de Kit assez près pour lui darder un regard à deux outrois pouces du visage, il le contempla fixement, recula à courtedistance sans détourner les yeux, s’approcha de nouveau, reculaencore, et renouvela ce manège une demi-douzaine de fois, comme lestêtes qui apparaissent et disparaissent dans les expériences defantasmagorie. Kit se tenait ferme, s’attendant à une prochaineattaque ; mais, voyant que toutes ces démonstrationsn’aboutissaient à rien de sérieux, il fit claquer ses doigts et seretira, entraîné le plus vite possible par sa mère qui, même enécoutant les chères nouvelles du petit Jacob et du poupon, nepouvait s’empêcher de tourner la tête avec anxiété pour voir siQuilp ne les suivait pas.

Chapitre 12

 

La mère de Kit eût pu s’épargner la peine deregarder si souvent derrière elle ; car rien n’était plus loinde la pensée de M. Quilp que de songer à les poursuivre, elleet son fils, ou de renouveler la querelle sur laquelle ilss’étaient séparés.

Il s’en alla droit son chemin, sifflant detemps à autre quelque bribe de chansonnette ; et, avec unvisage parfaitement tranquille et composé, il se dirigeaallègrement vers son logis. En route il évoquait l’idée desinquiétudes, des terreurs de mistress Quilp qui, n’ayant pas reçula moindre nouvelle de lui depuis trois grands jours et deux nuits,et n’ayant pas eu préalablement avis de son départ, était sansdoute en ce moment dans une mortelle anxiété, en proie au plus vifchagrin.

Cette gracieuse perspective était si biend’accord avec les goûts du nain, et si agréable pour lui, que, touten marchant, il en riait à cœur joie jusqu’à en avoir les larmesaux yeux. De plus en plus joyeux, quand il atteignit la rue voisinede sa demeure, il exprima son plaisir par un cri rauque quin’effraya pas médiocrement un passant paisible qui marchait devantlui sans s’attendre à cette surprise. Nouvelle jouissance pourQuilp, et qui augmenta d’autant sa satisfaction.

Telle était l’heureuse disposition d’esprit deM. Quilp lorsqu’il atteignit Tower-Hill. Là, s’étant arrêté àregarder la croisée de son logis, il la trouva plus splendidementéclairée qu’il n’est d’usage dans une maison en deuil. Ils’approcha plus près encore, écouta attentivement et put entendreplusieurs voix se livrant à une conversation animée, et dans lenombre il reconnut, outre celles de sa femme et de sa belle-mère,des organes masculins.

« Ah ! s’écria le nain jaloux,qu’est-ce que c’est que ça ?… Est-ce qu’elles reçoivent desvisites en mon absence ? »

Une toux étouffée qui venait de l’intérieurfut la réponse qu’il reçut.

M. Quilp chercha dans ses poches sonpasse-partout ; mais il l’avait oublié. Il n’avait d’autreressource que de frapper à la porte.

« Il y a de la lumière dans le couloir,se dit-il en mettant son œil au trou de la serrure. Frappons unléger coup ; et avec votre permission, madame, je vais vousprendre à l’improviste. Holà !… »

Il appliqua à la porte un tout petit coup avecprécaution : pas de réponse. Mais, ayant de nouveau fait jouerle marteau sans plus de bruit, il vit s’ouvrir tout doucement laporte et aperçut le jeune gardien de son débarcadère. D’une main,il le saisit au collet ; de l’autre, il le traîna jusqu’aumilieu de la rue.

« Vous m’étranglez, maître, murmura lejeune garçon, lâchez-moi, s’il vous plaît.

– Qui est-ce qui est là-haut, chien que vousêtes ? dit Quilp sur le même ton. Parlez, et parlez bas, ou jevous étranglerai pour tout de bon. »

Le jeune garçon ne put qu’indiquer la fenêtre,et répondre par un rire étouffé, mais qui exprimait si bien unegaieté folle, que M. Quilp furieux prit de nouveau lemalheureux à la gorge, et il allait mettre sa menace à exécution oupeu s’en faut, si le jeune garçon ne s’était adroitement débarrasséde l’étreinte du nain pour se jeter derrière le réverbèrevoisin : là M. Quilp, après de vains efforts pourl’attraper par les cheveux, fut obligé de parlementer.

« Voulez-vous bien me répondre ?dit-il. Qu’est-ce qu’on fait là haut ?

– Vous ne me laissez pas parler ! ditl’autre. Ils… ah ! ah ! ah ! pensent que vous… êtesmort. Ah ! ah ! ah !

– Mort ! s’écria Quilp avec un rireféroce. Oh ! que non. Le pensent-ils en effet ? Lepensent-ils réellement, chien que vous êtes !

– Ils pensent que vous êtes noyé, répondit lejeune garçon, dont la nature malicieuse avait une grande affinitéavec celle de son maître. La dernière fois qu’on vous a vu, c’estau bord du débarcadère, et l’on pensait que vous étiez tombé àl’eau. Ah ! ah ! ah !

Le plaisir d’espionner son monde dans cedélicieux concours de circonstances et de causer un désappointementgénéral en reparaissant vivant et très-vivant, procura à Quilp unesensation plus douce que n’eût pu le faire le meilleur coup defortune. Il n’était pas moins réjoui maintenant que son joyeuxcompagnon : tous deux restèrent quelques instants à grimacer,à souffler comme des cachalots, à secouer la tête l’un en face del’autre, de chaque côté du poteau, comme une incomparable paire demagots de la Chine.

« Pas un mot, dit Quilp s’avançant versla porte sur la pointe du pied. Pas un son ! même d’uneplanche qui crie ou d’un faux pas dans une toile d’araignée.Noyé !… eh ! eh ! mistress Quilp !…noyé ! »

En parlant ainsi, il souffla la chandelle,défit ses souliers, et se mit en devoir de gravir l’escalier,laissant son jeune ami enchanté, tout entier au délice de faire sesculbutes dans la rue.

La chambre à coucher donnant sur l’escaliern’était pas fermée ; M. Quilp se glissa dans cette pièceet s’établit derrière la porte qui la faisait communiquer au salon.Or, comme elle était entre-bâillée afin de laisser l’air circuleret qu’elle avait en outre une fente assez commode dont le nains’était maintes fois servi utilement pour espionner et qu’il avaitmême élargie avec son couteau à cet effet, non-seulement il puttout entendre, mais il put voir distinctement tout ce qui sepassait.

L’œil appliqué à cette fente propice, il vitM. Brass assis à une table où se trouvaient, outre plumes,encre et papier, la cave à liqueurs, sa propre cave avec son proprerhum de la Jamaïque réservé jusqu’ici pour lui seul ! puis del’eau chaude, d’odorants citrons, des morceaux de sucre, tout cequ’il fallait enfin pour composer un grog délicieux. Avec tous cesmatériaux de choix, maître Sampson, qui était loin de méconnaîtreleurs justes droits à son attention, avait composé un grand verrede punch aux vapeurs brûlantes ; en ce moment même il était entrain de délayer le breuvage avec une cuiller à thé et y attachaitun regard dans lequel une faible expression de regret était dominéepar un rayon de douce et agréable jouissance. À la même table etappuyée sur ses deux coudes se trouvait mistress Jiniwin :elle n’avait plus besoin de prélever en cachette quelquescuillerées sur le punch d’autrui ; elle buvait à largesgorgées dans son verre à elle ; tandis qua sa fille, quin’avait pas positivement de cendres sur la tête ni un sac de toilesur les épaules, mais bien une tenue décente et un certain air dechagrin, était à demi couchée dans un fauteuil et adoucissait sapeine en acceptant de temps à autre un peu de ce breuvagebienfaisant. Il y avait là encore deux bateliers-côtiers quitenaient des dragues et autres instruments de leur métier : leplaisir qu’ils avaient à boire, leur nez naturellement rouge, leurface enluminée, leur air joyeux, leur présence en un mot,augmentaient, bien loin de le diminuer, l’air de gaieté et deconfort qui faisait le vrai caractère de la réunion.

« Si je pouvais empoisonner le punch decette chère vieille dame, se dit Quilp, je mourraisheureux !

– Ah ! dit M. Brass rompant lesilence et levant ses yeux au plafond avec un soupir, qui sait s’ilne nous regarde pas d’en haut ! Qui sait s’il ne nouscontemple pas de… du lieu quelconque où il peut être, et s’il n’apas les yeux fixés sur nous ! Ô mon Dieu ! »

Ici M. Brass fit une pause pour boire lamoitié de son verre de punch ; puis il reprit ainsi ensecouant la tête avec un sourire triste, mais sans perdre de vuel’autre moitié de son verre :

« Il me semble en vérité que j’aperçoisses yeux qui étincellent dans le miroir de cette liqueur. Ah !quand pourrons-nous le revoir ainsi ? Jamais, jamais ! Ceque c’est que de nous ! une minute avant, nous sommes ici,ajouta-t-il en élevant son grand verre à la hauteur de sonvisage ; et la minute d’après, nous sommes là… » Il goûtale contenu, puis, se frappant avec un geste emphatique un peuau-dessous de la poitrine, il s’écria : « Oui, noussommes dans la tombe silencieuse. Et penser que me voilà ici àboire son rhum !… Tout cela me semble unrêve ! »

Pour s’assurer sans doute de la réalité de saposition, M. Brass tendit, tout en parlant, son verre àmistress Jiniwin afin qu’elle l’emplit ; et se tournant versles deux bateliers :

« Alors les recherches ont été tout àfait infructueuses ?

– Tout à fait, mon maître. Mais je crois bienque si son corps est porté quelque part, ça sera pour sûr du côtéde Grinidge[1], à la marée basse… Est-ce pas,camarade ? »

L’autre gentleman fit un signe d’assentimentet ajouta que le corps était attendu à l’hôpital où quelquespensionnaires ne seraient point fâchés de le voir arriver.

« Alors il ne nous reste plus qu’à nousrésigner, dit M. Brass, qu’à nous résigner. Ce serait uneconsolation que d’avoir son corps, une triste consolation.

– Oh ! certainement oui, dit vivementmistress Jiniwin ; si nous l’avions, au moins n’aurions-nousplus de doutes. »

Sampson Brass reprit sa plume.

« Occupons-nous, dit-il, de l’avis et dusignalement à publier. Il y a pour nous un plaisir mélancolique àrappeler ses traits. Nous en étions restés aux jambes…

– Jambes torses, dit mistress Jiniwin.

– Pensez-vous qu’elles fussent torses ?dit Brass d’un air confidentiel. Il me semble les voir encoremarchant très-écartées dans la rue en pantalon de nankin un peucourt sans sous-pieds. Ah ! dans quelle vallée de larmes nousvivons ! Décidément mettrons-nous torses ?

– Je pense qu’elles l’étaient un peu, ditmistress Quilp avec un sanglot.

– Jambes torses, dit Brass écrivantet parlant à la fois, la tête grosse, le bustecourt, les jambes torses.

– Très-torses ! dit mistress Jiniwin.

– Non, madame, non, ne mettons pas« très-torses, » dit Brass avec l’expression d’un pieuxrespect. N’insistons pas sur les imperfections physiques du défunt.Il est en un lieu, madame, où il ne sera plus question de sesjambes. Contentons-nous de mettre torses, madame.

– Je m’imaginais que vous demandiez l’exactevérité, dit la belle-mère. Voilà tout.

– Dieu vous bénisse comme je vous aime !murmura Quilp. Allons, voilà qu’elle y retourne… Toujours dupunch !

– Le soin qui nous occupe, dit l’homme de loiposant sa plume et vidant son verre, me remet involontairement sousles yeux le fantôme du père d’Hamlet. Oui, je me figure voir ledéfunt avec le costume qu’il portait tous les jours, son habit, songilet, ses souliers, ses bas, son pantalon, son chapeau, son espritet sa verve, son éloquence et son parapluie ; tout cela seprésente à moi comme autant d’images de ma jeunesse, sonlinge !… dit encore M. Brass avec un doux sourire qu’iladressa à la muraille, son linge qui toujours était d’une couleurparticulière, car c’était un de ses caprices, une singulièrefantaisie ; ah ! comme il me semble le voirencore !

– Continuez donc le signalement, monsieur, ditmistress Jiniwin avec impatience ; cela vaudrait bienmieux.

– C’est vrai, madame, c’est vrai, s’écriaM. Brass. Le chagrin ne doit pas engourdir nos facultés,madame. Voulez-vous m’en verser encore une goutte, s’il vousplaît ? Nous en étions à son nez…

– Nez plat, dit mistress Jiniwin.

– Aquilin !… cria Quilp passant sa tête àtravers la porte et touchant de sa main le bout de son nez.Aquilin, sorcière que vous êtes ! Le voyez-vous ?appelez-vous ça un nez plat ? Osez-vous l’appeler ainsi,hein ?

– Oh ! magnifique !magnifique ! acclama le procureur par la simple force del’habitude. Parfait !… Comme il est spirituel !… Quelhomme remarquable ! quel homme extraordinaire ! et quelart il possède pour surprendre les gens ! »

Quilp ne prit point garde à ces compliments,ni à l’air décontenancé et terrifié que Brass montrait de plus enplus, ni aux cris que poussaient sa belle-mère qui se sauva hors dela chambre, et sa femme qui tomba évanouie. L’œil fixé sur SampsonBrass, il alla droit vers la table ; commençant par le verredu procureur, il en avala le contenu, puis il fit régulièrement letour de la table jusqu’à ce qu’il eût bu les deux autresverres ; ensuite il mit sous son bras sa cave à liqueurs sanscesser de dévisager Brass avec son regard étrange.

– Je ne suis pas encore mort, Sampson, dit-il.Non, pas encore !

– Oh ! c’est charmant ! s’écriaBrass reprenant un peu d’aplomb. Ah ! ah ! ah !C’est charmant ! Il n’y a pas un homme au monde qui se fûtainsi tiré d’affaire. C’était une position difficile. Mais il a untel flux de bonne humeur, un flux si prodigieux !…

– Bonsoir, dit le nain avec un gesteexpressif.

– Bonsoir, monsieur, bonsoir, s’écria leprocureur en se retirant à reculons. Quelle heureuse, oh !oui, quelle bienheureuse surprise ! Ah ! ah !ah ! Délicieux ! vraiment délicieux ! »

Le nain attendit que le bruit des exclamationsde M. Brass se perdît dans l’éloignement, car M. Brassn’avait pas cessé de les continuer à haute voix tout en descendantl’escalier. Il s’avança alors vers les deux bateliers qui étaientrestés immobiles dans une sorte d’étonnement stupide.

« N’avez-vous pas, messieurs, dit-il entenant avec une grande politesse la porte ouverte, sondé la rivièretoute la journée ?

– Oui monsieur, et hier aussi.

– Pardieu ! vous vous êtes donné là biende la peine. Je vous prie de considérer comme à vous tout ce quevous trouverez sur… sur le corps du noyé. Bonsoir. »

Les deux hommes s’entre-regardèrent ;mais sans s’amuser à discuter sur le point en litige, ils seglissèrent hors de la chambre. Après avoir fait si vite maisonnette, Quilp ferma les portes ; et tenant toujoursprécieusement sa cave à liqueurs, en levant les épaules et secroisant les bras, il resta à considérer sa femme évanouie,semblable à un cauchemar qui vient de peser sur la poitrine dupatient endormi.

Chapitre 13

 

D’ordinaire, les discussions conjugales ontlieu entre les parties intéressées sous la forme d’un dialogueauquel la dame prend part au moins pour la moitié. Chez M. etmistress Quilp cependant il y avait, sous ce rapport, exception àla règle générale. Les observations réciproques se réduisaient à unlong monologue du mari ; peut-être la femme trouvait-elle à yintroduire quelques courtes supplications, mais qui ne s’étendaientpas au delà d’une syllabe jetée à intervalles éloignés, d’une voixbasse et soumise. Sans la circonstance présente, mistress Quilp dutattendre longtemps avant de risquer même cette humbledéfense ; revenue de son évanouissement, elle s’assit ensilence, et tout en pleurant écouta avec docilité les reproches deson seigneur et maître.

Ces reproches, M. Quilp les proféraitavec tant de volubilité et de violence et en tordant tellement sesmembres et sa figure, que sa femme, tout accoutumée qu’elle était àl’attitude de son mari dans ces scènes d’intérieur, se sentitépouvantée et presque hors d’elle. Mais le rhum de la Jamaïque etla satisfaction d’avoir causé un tel mécompte refroidirent pardegrés l’emportement de M. Quilp ; et du paroxysme ardentet sauvage auquel elle s’était élevée, sa fureur descenditlentement à un état goguenard de raillerie joviale où elle nes’épargna pas.

« Ainsi, dit Quilp, vous pensiez quej’étais mort et parti pour toujours ? Vous croyiez être veuve,hein ?… Ah ! ah ! ah ! coquine que vousêtes !

– Vraiment, Quilp, répondit-elle, je suistrès-fâchée…

– Qui en doute ? s’écria le nain. Voustrès-fâchée ! Assurément vous l’êtes. Qui doute que vous soyeztrès-fâchée ?

– Je ne suis pas fâchée que vous soyez revenuà la maison, vivant et bien portant ; mais je suis fâchéed’avoir été amenée à concevoir l’idée de votre mort. Je me réjouisde vous voir, Quilp ; vrai, je m’en réjouis. »

En réalité, mistress Quilp semblait beaucoupplus contente de revoir son mari qu’on n’eût pu s’y attendre, etelle lui témoigna pour son heureux retour un intérêt sur lequel,tout bien considéré, il n’eût pas dû compter. Cependant Quilp nes’en montra pas autrement ému, si ce n’est qu’il venait lui faireclaquer ses doigts tout près des yeux avec des grimaces de triompheet de dérision.

« Comment avez-vous pu aller si loin sansme dire un mot ou me donner de vos nouvelles ? demanda lapauvre petite femme en sanglotant. Comment avez-vous pu être sicruel, Quilp ?

– Comment j’ai pu être si cruel, sicruel ? s’écria le nain. Parce que c’était mon idée. C’estencore mon idée. Je serai cruel si cela me plaît. Je vaisrepartir.

– Oh ! non.

– Si fait. Je vais repartir. Je sors d’ici àl’instant. Mon projet est de m’en aller vivre là où la fantaisiem’en prendra, à mon débarcadère, à mon comptoir, et de faire legarçon. Vous étiez veuve par anticipation… Goddam ! ehbien ! moi, je vais, à partir d’aujourd’hui, me fairecélibataire.

– Vous ne parlez pas sérieusement,Quilp !… dit la jeune femme en pleurant.

– Je vous dis, ajouta le nain s’exaltant àl’idée de son projet, que je vivrai en garçon, en vraisans-souci ; j’aurai à mon comptoir mon logement de garçon, etapprochez-en si vous l’osez. Ne vous imaginez pas que je ne pourraipoint fondre sur vous à des heures inattendues ; car je vousépierai, j’irai et viendrai comme une taupe ou une belette. TomScott !… Où est-il, ce Tom Scott ?

– Je suis ici, monsieur, cria le jeune garçonau moment où Quilp ouvrait la croisée.

– Attendez, chien que vous êtes !… Vousallez avoir à porter la valise d’un célibataire. Faites-moi mamalle, mistress Quilp. Frappez chez la chère vieille dame pourqu’elle vienne vous aider, frappez ferme. Holà !holà ! »

En jetant ces exclamations, M. Quilps’empara du tisonnier, et, courant vers la porte du cabinet oùcouchait la bonne dame, il y heurta violemment jusqu’à ce qu’elles’éveillât dans une terreur inexprimable. Elle pensait pour lemoins que son aimable gendre avait l’intention de la tuer, afin delui faire expier la critique de ses jambes. Sous cette idée qui ladominait, elle ne fut pas plutôt éveillée, qu’elle se mit à jeterdes cris perçants, et elle se fût précipitée par la fenêtre si safille ne s’était hâtée de la détromper en invoquant son assistance.Un peu rassurée en apprenant quel genre de service on attendaitd’elle, mistress Jiniwin parut en camisole de flanelle. La mère etla fille, toutes deux tremblantes de peur et de froid, car la nuitétait très-avancée, exécutèrent les ordres de M. Quilp engardant un silence respectueux. L’excentrique gentleman eut soin deprolonger le plus possible ses préparatifs pour le plus grand biendes pauvres femmes ; il surveillait l’arrangement de sagarde-robe ; après y avoir ajouté, de ses propres mains, uneassiette, un couteau, une fourchette, une cuiller, une tasse à théavec la soucoupe et divers autres petits ustensiles de cettenature, il boucla les courroies de sa valise qu’il mit sur sonépaule et sortit sans prononcer un mot, avec sa cave à liqueurs,qu’il n’avait pas déposée un seul instant, étroitement serrée sousson bras. En arrivant dans la rue, il remit le fardeau le pluslourd aux soins de Tom Scott, but une goutte à même la bouteillepour se donner du montant, et en ayant assené un bon coup sur latête du jeune garçon comme pour lui donner un arrière-goût de laliqueur, le nain se rendit d’un pas rapide à son débarcadère, où ilarriva entre trois et quatre heures du matin.

« Voilà un bon petit coin ! ditQuilp lorsqu’il eut gagné à tâtons sa baraque de bois et ouvert laporte avec une clef qu’il avait sur lui ; un bon petitcoin !… Vous m’éveillerez à huit heures, chien que vousêtes ! »

Sans autre adieu, sans autre explication, ilsaisit sa valise, ferma la porte sur son serviteur, grimpa sur soncomptoir, et s’étant roulé comme un hérisson dans une vieillecouverture de bateau, il ne tarda pas à s’endormir.

Le matin, à l’heure convenue, Tom Scottl’éveilla. Ce ne fut pas sans peine, après toutes les fatigues quele nain avait eues à supporter. Quilp lui ordonna de faire du feusur la plage avec quelques débris de charpente vermoulue, et de luipréparer du café pour son déjeuner. En outre, afin de rendre sonrepas plus confortable, il remit au jeune garçon quelque menuemonnaie pour servir à l’achat de petits pains chauds, de beurre, desucre, de harengs de Yarmouth et autres articles de ménage ;si bien qu’au bout de peu d’instants s’élevait la fumée d’undéjeuner savoureux. Grâce à ces mots appétissants, le nain serégala à cœur joie ; et enchanté de cette façon de vivre libreet bohémienne, à laquelle il avait songé souvent et qui luioffrait, partout où il voudrait la mener, une douce indépendance detous devoirs conjugaux et un bon moyen pour tenir mistress Quilp etsa mère dans un état continuel d’agitation et d’alarme, il s’occupad’arranger sa retraite et de se la rendre commode et agréable.

Dans cette pensée, il se rendit à un marchévoisin où l’on vendait des équipements maritimes ; il achetaun hamac d’occasion qu’il accrocha, comme l’eût fait un marin, auplafond du comptoir. Il fit placer aussi dans cette cabine moisieun vieux poêle de navire, avec un tuyau rouillé qui était destiné àconduire la fumée hors du toit ; et lorsqu’enfin toutes cesdispositions furent terminées, il contempla cet aménagement avec unineffable plaisir.

« Je me suis fait une habitationrustique, comme Robinson Crusoé, dit-il en lorgnant sonœuvre ; j’ai choisi un lieu solitaire, retiré, espèce d’îledéserte où je pourrai être en quelque sorte seul quand j’en auraibesoin, et à l’abri des yeux et des oreilles de tout espion.Personne près de moi, si ce n’est des rats, et les rats sont debons compagnons, bien discrets. Je vais être au milieu de cemonde-là aussi heureux que le poisson dans l’eau. Pourtant je vaisvoir si je ne trouve pas un rat qui ressemble à Christophe,celui-là je l’empoisonnerai. Ah ! ah ! ah ! Maissongeons à nos affaires… les affaires !… Il ne faut pas que leplaisir fasse oublier les affaires, et voilà déjà la matinéeavancée !… »

Il ordonna ensuite à Tom Scott d’attendre sonretour et de ne point s’amuser à se tenir sur la tête, ou à fairedes culbutes, ou à marcher sur les mains, sous peine de recevoirune ample correction ; puis il se jeta dans un bateau ettraversa le fleuve. Arrivé à l’autre bord, il gagna à pied lamaison de Bewis Marks, où M. Swiveller faisait son agréablerésidence. Ce gentleman était justement seul à dîner dans son étudepoudreuse.

« Dick, dit le nain en montrant sa tête àla porte, mon agneau, mon élève, la prunelle de mes yeux,holà ! hé !

– Tiens, c’est vous ? réponditM. Swiveller. Comment allez-vous ?

– Et comment va Richard ? comment vacette crème des clercs ?

– Une crème bien sure, monsieur, et quicommence à tourner à l’aigre.

– Qu’est-ce que c’est ? dit le nain ens’avançant. Sally aurait-elle été méchante ? De toutes lesjeunes égrillardes de sa force, je n’en connais pas une comme elle,hé, Dick !

– Certainement non, répliquaM. Swiveller, continuant son repas avec une grandegravité ; elle n’a pas sa pareille. Sally est le sphinx de lavie domestique.

– Vous paraissez découragé ? dit Quilp ens’asseyant. Voyons, qu’y a-t-il ?

– Le droit ne me convient pas, réponditRichard. C’est trop aride ; et puis on est trop tenu. J’aipensé plus d’une fois à me sauver.

– Bah ! dit le nain. Où iriez-vous,Dick ?

– Je l’ignore. Du côté de Highgate, jesuppose. Peut-être les cloches sonneraient-elles :« Viens, Swiveller, lord maire de Londres. » Le prénom deWittington était Dick, comme le mien, vous savez ? Seulement,je voudrais qu’on ne le donnât pas aussi à tous leschats. »

Quilp regarda son interlocuteur avec des yeuxdilatés par une expression comique de curiosité, et il attenditpatiemment que l’autre s’expliquât. Mais M. Swiveller neparaissait nullement pressé de fournir des explications. Il dînalonguement en gardant un profond silence ; puis enfin ilrepoussa son assiette, se rejeta en arrière sur le dossier de sachaise, se croisa les bras et se mit à contempler tristement lefeu, où quelques bouts de cigares fumaient tout seuls pour leurpropre compte, répandant une forte odeur de tabac.

« Peut-être accepteriez-vous un morceaude gâteau ? dit Richard se tournant enfin vers le nain. Ildoit être de votre goût, puisque c’est votre œuvre.

– Que voulez-vous dire ? » demandaQuilp.

M. Swiveller répondit en tirant de sapoche un petit paquet graisseux qu’il ouvrit avec précaution, et ilexhiba du papier d’enveloppe un morceau de plum-puddingtrès-indigeste, à en juger par l’apparence, et bordé d’une croûtede sucre épaisse au moins d’un pouce et demi.

« Qu’est-ce que vous dites de cela ?demanda M. Swiveller.

– On dirait un gâteau de fiancée, répondit lenain en grimaçant.

– Et de qui croyez-vous que vienne cegâteau ? demanda M. Swiveller qui s’en frottait le nezavec un calme effrayant. De qui ?

– Ne serait-ce pas…

– Oui, elle-même. Vous n’avez pas besoin derappeler son nom. Ce nom, d’ailleurs, n’est plus le sien.Maintenant, son nom c’est Cheggs, Sophie Cheggs ! … Cependantje l’aimais.

Comme on peut aimer quand on n’a pas unejambe de bois, et mon cœur,

Mon cœur est brisé d’amour pour

Sophie Cheggs !… »

En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pourles besoins de sa triste cause le refrain de la ballade populaire,il enveloppa de nouveau le morceau de gâteau, qu’il aplatit entreles paumes de ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna sonhabit pardessus, et croisa ses bras sur le tout.

« Maintenant, dit-il, j’espère que vousêtes content, monsieur ; j’espère que Fred aussi doit êtrecontent. Vous avez joué votre jeu dans mon malheur, et j’espère quevous serez satisfaits. C’est donc là le triomphe que je devaisobtenir ? C’est comme dans la vieille contredanse, où il y adeux messieurs pour une dame seule. Vous savez, la dame choisitl’un et laisse l’autre, qui doit aller à cloche-pied faire toutseul la figure par derrière. Mais ce sont là les coups de ladestinée, et la mienne ne fait que m’écraser sous sespieds. »

Déguisant la joie secrète que lui causait ladéfaite de M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyende le calmer en tirant le cordon de la sonnette pour commander unextra de vin rosé (c’est-à-dire de ce qui représente ordinairementce liquide). Il le versa gaiement et porta divers toasts dérisoiresà Cheggs, et d’autres plus sérieux au bonheur des célibataires, eninvitant M. Swiveller à lui faire raison. L’effet de cestoasts sur Richard, joint à la réflexion que nul homme ne peutlutter contre sa destinée, fut tel, qu’en très-peu de tempsM. Swiveller sentit renaître son énergie et se trouva en étatde donner au nain des détails sur la réception du gâteau qui, selontoute apparence, avait été apporté à Bewis Marks par les deux missWackles en personne, et remis à la porte de l’étude avec une foulede rires dont il ne partageait pas la joie.

« Ah ! dit Quilp, ce sera bientôtnotre tour de rire. À propos, vous me parliez du jeune Trent… Oùest-il ? »

M. Swiveller lui apprit que son honorableami avait dernièrement accepté une position d’agent responsabledans une banque de jeu ambulante, et qu’en ce moment il était entrain de faire une tournée pour les besoins de sa profession parmiles esprits aventureux de la Grande-Bretagne.

« C’est fâcheux, dit le nain, car j’étaisvenu tout exprès pour m’informer de lui près de vous. J’avais uneidée, Dick. Votre ami d’en haut…

– Quel ami ?

– Celui du premier étage…

– Oui, eh bien ?…

– Votre ami du premier étage, Dick, doitconnaître Trent ?

– Non, il ne le connaît pas, ditM. Swiveller en secouant la tête.

– Oui et non. Il est vrai qu’il ne l’a jamaisvu, répliqua Daniel Quilp ; mais si nous les mettions enrapport, qui sait, Dick, si Fred, étant convenablement présenté, neservirait pas les desseins du locataire tout aussi bien pour lemoins que la petite Nelly et son grand-père ? Qui sait si lafortune de ce jeune homme, et par suite la vôtre, ne serait pasfaite ?

– Eh bien, dit M. Swiveller, la véritéest qu’ils ont été mis en présence l’un de l’autre.

– Ils l’ont été !… s’écria le nainattachant sur son interlocuteur un regard soupçonneux. Qui a faitcela ?

– Moi, dit Richard avec un peu de confusion.Ne vous ai-je pas conté cela la dernière fois que vous m’avezappelé de la rue en passant ?

– Vous savez bien que vous ne me l’avez pasconté.

– Je crois que vous avez raison, dit Richard.Non, je ne vous l’ai pas conté, je m’en souviens. Oh ! oui, jeles ai mis un jour en présence. Ce fut sur la demande de Fred.

– Et qu’arriva-t-il ?

– Il arriva que mon ami, au lieu de fondre enlarmes quand il apprit qui était Fred ; au lieu de l’embrassertendrement et de lui dire : « Je suis tongrand-père ! » ou « ta grand’mèredéguisée ! » comme nous nous y attendions pleinement,tomba dans un accès de fureur terrible, lui lança toutes sortesd’injures, et finit par lui dire que, si la petite Nell et le vieuxgentleman avaient été réduits à la misère, c’était par sa faute. Ilne nous a pas seulement offert de nous rafraîchir, et… et, en unmot, il nous a mis à la porte de sa chambre plus vite que ça.

– C’est étrange, dit le nainréfléchissant.

– Oui, c’est ce que nous nous disionsmutuellement, dit froidement M. Swiveller ; mais c’estparfaitement exact. »

Quilp fut complètement ébranlé par cetteconfidence, sur laquelle il réfléchit quelque temps dans un silencemystérieux. Souvent il levait les yeux sur le visage de Richard,et, d’un regard pénétrant, il en étudiait l’expression. Cependant,comme il n’y lut rien qui lui promît de plus amples détails ou quipût lui donner des soupçons sur sa véracité ; et comme,d’autre part, M. Swiveller, livré à ses propres méditations,poussait de gros soupirs et s’enfonçait plus avant que jamais dansle triste chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hâtade rompre l’entretien et de s’éloigner, laissant à sesmélancoliques pensées le pauvre amant éconduit.

« Ils se sont vus ! se dit le naintandis qu’il marchait seul le long des rues. Mon ami Swiveller avoulu négocier cette affaire par-dessus ma tête. Peu importe aufond, puisqu’il en a été pour ses frais ; mais c’est égal,l’intention y était. Je suis charmé qu’il ait perdu sa maîtresse.Ah ! ah ! ah ! l’imbécile ne se soustraira plus à madirection. Je suis sûr de lui dans la maison où je l’aiplacé ; je le trouverai toutes les fois que j’aurai besoin delui pour mes desseins ; et, d’ailleurs, il est, sans lesavoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit toutce qu’il sait. Vous m’êtes utile, Dick, et vous ne me coûtez rienque quelques rafraîchissements par-ci par-là. Il serait bienpossible, monsieur Richard, qu’il convint à mes fins, pour memettre en crédit auprès de l’étranger, de lui révéler avant peu vosprojets sur l’enfant ; mais pour le moment et avec votrepermission, nous resterons les meilleurs amis du monde. »

Tout en poursuivant le cours de ces pensées etse livrant le long de sa route au rêve ardent de ses intérêtsparticuliers, M. Quilp traversa de nouveau la Tamise ets’enferma dans son palais de garçon. Le poêle, récemment posé en celieu et d’où la fumée, au lieu de sortir par le toit, s’étaitrépandue dans la chambre, rendait ce séjour un peu moins agréablepeut-être que ne l’eussent désiré des gens plus délicats. Mais unpareil inconvénient, loin de dégoûter le nain de sa nouvelledemeure, ne lui en plaisait que davantage. Ainsi, après un dînersplendide qu’il avait fait venir du restaurant, il alluma sa pipeet fuma près de son poêle jusqu’au moment où il disparut dans unbrouillard qui ne laissait voir que sa paire d’yeux rouges etenflammés et tout au plus, par moments, sa vague et sombre face,quand dans un violent accès de toux il déchirait le nuage de fuméeet écartait les tourbillons qui obscurcissaient ses traits. Aumilieu de cette atmosphère qui eût infailliblement suffoqué toutautre homme, le nain passa une soirée délicieuse : il separtagea tout le temps entre les douceurs de la pipe et celles dela cave à liqueurs. Parfois il se donnait le plaisir de pousser, enmanière de chant, un hurlement mélodieux, qui n’offrait pas, dureste, la moindre ressemblance avec aucun morceau de musique, soitvocale soit instrumentale, que jamais compositeur humain ait ététenté d’inventer. Ce fut ainsi qu’il se récréa jusqu’à près deminuit, où il se mit dans son hamac avec la plus complètesatisfaction.

Le premier son qui, le matin, vint frapper sesoreilles, tandis qu’il avait encore les yeux à demi fermés et que,se trouvant d’une façon si inaccoutumée tout près du plafond, iléprouvait la vague idée qu’il pouvait bien avoir été métamorphoséen mouche à viande dans le cours de la nuit, le premier son qu’ilentendit fut le bruit d’une personne qui se lamentait et sanglotaitdans la chambre. Il se pencha avec curiosité vers le bord de sonhamac et aperçut mistress Quilp. D’abord il la contempla quelquesinstants en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce crisoudain :

« Holà !

– Ah ! Quilp, dit vivement la pauvrepetite femme en levant ses yeux, quelle peur vous m’avezfaite !

– Tant mieux, coquine que vous êtes !répliqua le nain. Qu’est-ce que vous venez chercher ici ? Vousvenez voir si je ne suis pas mort, n’est-il pas vrai ?

– Oh ! je vous en prie, revenez à lamaison, revenez à la maison, dit mistress Quilp avec dessanglots ; nous ne le ferons plus jamais, Quilp ; etaprès tout, ce n’était qu’une méprise qui provenait de notreanxiété.

– De votre anxiété ! dit le nain engrimaçant. Oui, oui, je connais ça, vous voulez dire de votreimpatience de me voir mort. Je reviendrai à la maison quand il meplaira, je vous le déclare. Je reviendrai à la maison et m’en iraiquand il me plaira. Je serai comme un feu follet, tantôt ici,tantôt là, voltigeant toujours autour de vous, les yeux fixés survous au moment où vous m’attendrez le moins, et vous tenant dans unétat continuel d’inquiétude et d’irritation. Voulez-vous biensortir ?…»

Mistress Quilp n’osa que faire un geste desupplication.

« Je vous dis que non, reprit le nain.Non ! si vous vous permettez de venir ici de nouveau, à moinsque ce ne soit sur mon invitation, je lâcherai dans mon terrain deschiens de garde qui hurleront après vous et vous mordront. Jedresserai des chausse-trappes adroitement dissimulées, des pièges àfemmes. Je sèmerai des pièces d’artifice qui feront explosion quandvous poserez le pied sur les mèches et qui vous feront sauter enmille petits morceaux. Voulez-vous bien sortir ?…

– Pardonnez-moi. Revenez à la maison, dit lajeune femme d’un accent pénétré.

– Non-on-on-on-on ! hurla Quilp. Non, pasavant que ce soit mon bon plaisir ; et alors je reviendraiaussi souvent que cela me conviendra, et je ne rendrai compte àpersonne de mes allées et venues. Vous voyez la porte ?…Voulez-vous bien sortir ! »

Ce dernier ordre, M. Quilp le prononçad’une voix si énergique et, en outre, il l’accompagna d’un geste siviolent qui marquait son intention de s’élancer hors de son hamac,et, tout coiffé de nuit qu’il était, de reconduire sa femme chezelle à travers les rues, qu’elle s’enfuit rapide comme une flèche.Son digne seigneur et maître tendit le cou et les yeux jusqu’à cequ’elle eût franchi le terrain du débarcadère ; et alors,charmé d’avoir eu cette occasion d’établir son droit et de poser enfait l’inviolabilité de son manoir, il partit d’un immense éclat derire, puis s’abandonna derechef au sommeil.

Chapitre 14

 

L’aimable et joyeux propriétaire du palais degarçon dormit au milieu de sa société favorite, à savoir : lapluie, la boue, la saleté, l’humidité, le brouillard et les rats,jusqu’à une heure assez avancée du jour. Appelant alors son valetde chambre, M. Tom Scott, et lui ayant ordonné de l’aider à selever et de lui préparer son déjeuner, il quitta sa couche et fitsa toilette. Ce devoir accompli et le repas terminé, Quilp serendit de nouveau dans Bewis Marks.

Cette visite n’était pas destinée àM. Swiveller, mais à l’ami et patron d’icelui, M. SampsonBrass. Ces deux gentlemen étaient absents l’un et l’autre ;jusqu’à miss Sally, la vie et le flambeau de la loi, qui n’étaitpas à son poste. Leur absence à tous était signalée aux visiteurspar un bout de papier écrit de la main de M. Swiveller etattaché au cordon de la sonnette ; sans faire connaître aulecteur à quel moment de la journée il avait été placé là, cepapier donnait seulement ce vague et trop discret avis :« On sera de retour dans une heure. »

« Il y a bien au moins une servante, jesuppose, dit le nain en frappant à la porte de la maison. Voyonsça. »

Après un assez long intervalle de temps, laporte s’ouvrit et une voix grêle fit entendre ces mots :

« Voulez-vous me laisser votre carte ouune lettre ?

– Hein ? » murmura le nain enabaissant son regard (chose tout à fait contraire à ses habitudes)sur la petite servante.

Et la servante répondit, comme lors de sapremière entrevue avec M. Swiveller :

« Voulez-vous me laisser votre carte ouune lettre ?

– Je vais écrire un billet, dit le nainpassant devant elle et entrant dans l’étude. Songez bien à leremettre à votre maître dès qu’il sera de retour. »

M. Quilp grimpa sur le haut d’un tabouretpour écrire, tandis que la petite servante, prémunie contre depareils événements par les instructions qu’on lui avait données,attachait sur le nain de grands yeux, toute prête d’avance, s’ildérobait seulement un pain à cacheter, à se précipiter dans la ruepour appeler la garde.

Le billet fut promptement écrit ; ilétait très-court. Tout en le pliant, M. Quilp rencontra leregard de la petite servante. Il examina longtemps et curieusementcette jeune fille.

« Comment vous trouvez-vousici ? » dit le nain en mâchant un pain à cacheter avecd’horribles grimaces.

La petite servante, effrayée peut-être par cetexamen, ne put articuler une réponse intelligible ; mais lemouvement de ses lèvres permettait de comprendre qu’elle répétaitintérieurement sa même phrase au sujet d’une carte ou d’unelettre.

« Est-ce qu’on ne vous traite pas mal,ici ? Votre maîtresse n’est-elle pas un vraicosaque ? » dit Quilp d’un ton caressant.

À cette dernière question, la petite servante,avec un regard très-fin mêlé de crainte, serra fortement sa bouchearrondie, et secoua vivement la tête.

Soit qu’il y eût dans cette vivacité demouvement quelque chose qui plût à M. Quilp, ou quel’expression qu’avaient prise les traits de la petite servantefixât son attention pour un autre motif ; soit tout simplementqu’il voulût s’amuser à lui faire perdre contenance, toujoursest-il qu’il posa carrément ses coudes sur le pupitre, et, pressantses joues entre ses mains, se mit à la dévisager.

« D’où venez-vous ? dit-il après unelongue pose en se caressant doucement le menton.

– Je ne sais pas.

– Quel est votre nom ?

– Je n’en ai pas.

– Quelle bêtise !… Comment votremaîtresse vous appelle-t-elle quand elle a besoin devous ?

– Petit démon. »

Elle ajouta tout aussitôt, comme si ellecraignait d’autres questions :

« Voulez-vous me laisser une carte ou unelettre ? »

Ces réponses étranges étaient de nature àprovoquer des questions nouvelles. Quilp, cependant, sans prononcerun mot de plus, détourna son regard de la petite servante, sefrotta le menton d’un air plus préoccupé que jamais ; mais secourbant sur le billet comme pour en écrire l’adresse avec plus desoin et d’exactitude scrupuleuse, il examina encore la servante duhaut de ses épais sourcils, moins hardiment peut-être, mais fortattentivement. Le résultat de cette investigation secrète fut quenotre nain, voilant son visage de ses mains, s’amusa de la jeunefille avec malice et sans bruit, jusqu’au moment où les veines desa face furent près de se rompre dans un éclat de rire. Enfonçantalors son chapeau sur son front pour dissimuler cette gaieté, illui jeta le billet et sortit à la hâte.

Une fois dans la rue, il ne put résister à unsecret mouvement d’hilarité, et se mit à rire en se tenant lescôtes, mais à rire de toutes ses forces, essayant de regarder àtravers le grillage de la salle poudreuse, comme pour apercevoirencore la jeune fille ; il prolongea ce manège jusqu’à cequ’il en fût fatigué. Enfin il se rendit au Désert, qui était situéà une portée de fusil de son palais de garçon ; là, ilcommanda, pour le soir, un thé pour trois personnes dans le berceaudu bosquet. En effet, sa course et son billet avaient eu pour butd’engager miss Sally Brass et son frère à venir goûter lesjouissances qu’on savourait en ce lieu.

Ce n’était pas précisément la saison où l’on al’habitude de prendre le thé dans les tavernes d’été, moins encoredans les tavernes d’été délabrées, qui dominent les bords vaseuxd’un grand fleuve à la marée basse. Néanmoins, ce fut dans ce lieuchoisi que M. Quilp ordonna qu’on servît une collationfroide ; et, à l’heure convenue, il recevait, sous le toitcrevassé du berceau ruisselant d’humidité, M. Sampson avec sasœur Sally.

« Vous aimez les beautés de la nature,dit Quilp avec une grimace. N’est-ce pas, Brass, que c’estcharmant ? N’est-ce pas que c’est nouveau, pur etprimitif ?

– C’est délicieux, en effet, monsieur,répondit le procureur.

– Un peu frais ? dit Quilp.

– Non… non, pas tout à fait, ce me semble,monsieur, répondit Brass, dont les dents claquaient de froid.

– Peut-être un peu humide et fiévreux ?dit Quilp.

– Juste assez humide pour être agréable,répondit Brass ; mais rien de plus, monsieur, rien deplus.

– Et Sally ? ajouta le nain ravi deplaisir ; aime-t-elle cet endroit ?

– Elle l’aimera mieux, répondit la virago,quand elle y prendra le thé : faites-nous-le servir, et nem’ennuyez pas davantage.

– Douce Sally ! s’écria Quilp faisant ungeste comme pour l’embrasser ; gentille, charmante, ravissanteSally !

– C’est un homme vraiment remarquable !dit M. Brass dans un de ces apartés dont il avaitl’habitude ; c’est vraiment un troubadour ! vous savez,un troubadour ! »

Brass semblait laisser tomber ces complimentscomme sans y songer, à son propre insu ; mais le malheureuxprocureur, outre le froid terrible qu’il ressentait à la tête,avait été mouillé en chemin, et il eût volontiers consenti même àun sacrifice pécuniaire, pour échanger le lieu humide où il setrouvait contre une bonne chambre bien chaude, où il pût se sécherdevant un bon feu. De son côté, Quilp, qui, indépendamment de samalice démoniaque, n’était pas fâché de faire expier à Sampson lapart qu’il avait prise dans la scène de deuil dont il avait étél’invisible témoin, du temps qu’il était noyé, observait ces signesde malaise avec un bonheur inexprimable ; il n’aurait paséprouvé plus de joie à s’asseoir au banquet le plus splendide.

Il convient aussi de faire remarquer, comme unpetit trait du caractère de miss Sally Brass, que certainement,pour son propre compte, elle eût supporté de fort mauvaise grâceles désagréments du Désert, et qu’elle n’eût sans doute pas manquéde s’en aller avant l’apparition du thé ; mais que, sitôtaprès avoir remarqué l’état pénible, la souffrance secrète de sonfrère, elle témoigna une satisfaction farouche, et se mit às’amuser à sa manière. Quoique la pluie filtrât à travers lesfentes du toit et mouillât leurs têtes, miss Brass ne faisaitentendre aucune plainte, et présidait à la distribution du thé avecun calme imperturbable. Tandis que M. Quilp, dans sa bruyantehospitalité, installé sur une barrique vide, vantait ce lieu deplaisance comme le plus beau et le plus confortable des troisroyaumes, et levait son verre pour boire à leur prochaine réunionde plaisir dans cet agréable endroit ; tandis queM. Brass, avec la pluie qui inondait sa tasse, faisait depénibles efforts pour se donner une contenance et paraître àl’aise ; tandis que Tom Scott, qui attendait à la porte sousun vieux parapluie, se roidissait contre son mal, et s’efforçait derire à gorge déployée, miss Sally Brass, sans songer à la pluie quitombait sur ses charmes féminins et sur sa riche toilette, setenait tranquillement assise devant le plateau, contemplant avecune jouissance intérieure la disgrâce de son frère, et satisfaite,dans son généreux oubli d’elle-même, de rester dans la tavernetoute la nuit, en face des tourments qu’il éprouvait, et que soncaractère avare et sordide ne lui permettait point de vouloiréviter. Et notez bien, car autrement le portrait ne serait pascomplet, quoique ce ne soit qu’un trait, notez bien que miss Sallysympathisait au plus haut degré avec M. Brass, et qu’elle eûtété hors d’elle si le procureur se fût permis de contrarier sonclient en quoi que ce fût.

Au plus fort de cette bruyante partie deplaisir, M. Quilp, ayant, sous un prétexte en l’air, renvoyéson serviteur aérien, reprit tout à coup ses manières habituelles,descendit de sa barrique, et posa une main sur la manche duprocureur.

« Un mot, dit le nain, avant d’aller plusloin. Sally, voulez-vous écouter une minute ? »

Miss Sally se rapprocha, accoutumée qu’elleétait à avoir avec leur hôte des conférences qui n’en valaient quemieux, pour être dissimulées sous un air d’indifférence.

« C’est une affaire, dit le nainpromenant son regard du frère à la sœur, une affaire très-délicate.Réfléchissez-y bien de concert quand vous serez seuls.

– Certainement, monsieur, répondit Brasstirant de sa poche son agenda et son crayon. Je vais prendre notedes points principaux, s’il vous plaît, monsieur. Des documentsremarquables, ajouta le procureur en levant les yeux au plafond,des documents parfaits !… Il présente tout avec tant delucidité, que c’est un plaisir de recueillir ses paroles ! Jene connais pas un acte du Parlement qui le vaille pour êtreclair.

– Si c’est un plaisir, je suis bien fâchéd’être obligé de vous en priver, dit sèchement Quilp. Serrez votrelivre. Nous n’avons pas besoin de notes. Voilà : il y a ungarçon nommé Kit… »

Miss Sally fit un signe de tête pour témoignerqu’elle connaissait ce garçon.

« Kit ? dit M. Sampson.Kit ?… ah ! oui, j’ai entendu ce nom-là ; mais je neme rappelle pas bien… Je ne me rappelle pas bien…

– Vous êtes aussi lent qu’une tortue, et vousavez le crâne aussi épais qu’un rhinocéros ! répliqua songracieux client avec un geste d’impatience.

– Il est admirablement facétieux !…s’écria l’obséquieux Sampson. Ses connaissances en histoirenaturelle sont prodigieuses. C’est un vraiBouffon. »

Nul doute que M. Brass ne voulût faire uncompliment à son hôte ; et il est vraisemblable de penserqu’il avait eu l’intention de dire Buffon, mais qu’ilavait laissé se glisser dans le mot une voyelle de trop. Quoi qu’ilen soit, Quilp ne lui laissa pas le temps de se reprendre, mais ils’acquitta lui-même de ce soin en lui assenant sur la tête un coupdu manche de son parapluie.

« Pas de querelle entre nous, dit missSally retenant la main de Quilp. Je vous ai dit que je connais cegarçon, et cela suffit.

– Elle est toujours dans la question !dit le nain en lui donnant une tape sur le dos et regardant Sampsonavec dédain. Sally, je n’aime point ce Kit.

– Ni moi, répondit miss Brass.

– Ni moi, dit Sampson.

– Alors, ça va bien, s’écria Quilp. La moitiéde notre besogne est déjà faite. C’est un de ces honnêtes gens, unde ces beaux caractères, un animal qui rôde pour surprendre lessecrets, un hypocrite, un double masque, un lâche, un espionfurtif, un chien couchant devant ceux qui le nourrissent etl’amadouent, mais pour tous les autres, c’est un dogue qui vientvous aboyer dans les jambes.

– Quelle terrible éloquence ! s’écriaBrass en éternuant. C’est effrayant !

– Venons-en à l’affaire, dit miss Sally ;pas tant de discours !

– C’est juste, s’écria Quilp en laissanttomber un nouveau regard de dédain sur Sampson ; toujours elleest dans la question ! Je dis, Sally, que ce Kit est un dogueaboyeur et insolent pour tout le monde, mais surtout pour moi. Enun mot, je lui garde rancune.

– Cela suffit, monsieur, dit Sampson.

– Non, cela ne suffit pas, monsieur, dit Quilpen ricanant ; voulez-vous bien m’écouter jusqu’à la fin ?Outre que je lui garde rancune sur ce qu’il me contrecarre en cemoment et s’est placé comme une barrière entre moi et un résultatqui sans cela pourrait être une mine d’or pour nous tous ;outre ce motif, je répète qu’il me déplaît, que je le hais.Maintenant, vous connaissez ce garçon, c’est à vous à deviser lereste. Trouvez entre vous quelque moyen de me débarrasser de lui,et mettez-le à exécution. Puis-je y compter ?

– Vous pouvez y compter, monsieur, ditSampson.

– Alors donnez-moi la main, répliqua Quilp.Sally, ma belle enfant, donnez-moi la vôtre : je compte survous tout autant et même plus que sur lui. Voici justement TomScott qui revient. Holà ! de la lumière, des pipes, du grogencore ! du grog toujours !… et vive cette charmantesoirée ! »

Pas un mot de plus ne fut prononcé, pas unregard de plus échangé qui eût le moindre rapport au sujet réel decette réunion. Ce trio avait l’habitude d’agir de concert ;les liens d’un intérêt mutuel les attachaient les uns auxautres ; il n’était donc pas besoin de plus amplesexplications entre eux. Quilp, reprenant ses façons bruyantes aussiaisément qu’il les avait quittées, se montra au bout d’un instantle même tapageur, le même petit sans souci, le même viveur quequelques minutes auparavant. Il était dix heures précises quandl’aimable Sally sortit du Désert, soutenant son tendre et bien-aiméfrère qui avait le plus grand besoin de l’appui fraternel quepouvait lui procurer ce corps délicat, son pas étant, pour unecause inconnue, fort loin d’être solide, et ses jambes ayant desdispositions à faire sans cesse des écarts et à se poser tout detravers.

Accablé, malgré les sommes prolongés qu’ilavait faits, par les fatigues de ces jours derniers, le nain, neperdit pas de temps pour se rendre à sa riante demeure, où bientôtil rêva dans son hamac.

Abandonnons-le à ses rêves, auxquels ne sontpeut-être pas étrangères les douces figures que nous avons laisséessous le porche de la vieille église, et allons rejoindre nosvoyageurs qui sont assis à regarder devant eux.

Chapitre 15

 

Après un assez long temps, le maître d’écolereparut à la petite porte du cimetière. Il accourait vers ses amistenant à la main un trousseau de clefs rouillées que le mouvementde sa marche faisait tinter les unes contre les autres. Laprécipitation et le plaisir qu’il éprouvait l’avaient mis presquehors d’haleine lorsqu’il atteignit le porche : il ne putd’abord que montrer du doigt le vieux bâtiment que l’enfant avaitcontemplé avec tant d’attention.

« Vous voyez ces deux vieillesmaisons ? dit-il enfin.

– Oui, certainement, répondit Nell. Je n’aiguère regardé qu’elles pendant toute votre absence.

– Et sans doute vous les eussiez regardéesplus curieusement encore si vous aviez deviné ce que j’ai à vousdire. L’une de ces maisons sera la mienne. »

Sans s’expliquer davantage ni laisser àl’enfant le loisir de répliquer, le maître d’école prit la main deNelly, qu’il mena, le visage tout rayonnant de joie, jusqu’àl’endroit dont il lui avait parlé.

Ils s’arrêtèrent devant une porte basse etcintrée. Après avoir inutilement essayé plusieurs clefs, le maîtred’école finit par en trouver une à laquelle céda l’épaisse serrure.La porte s’ouvrit, en criant sur ses gonds, et permit aux visiteursd’entrer dans la maison.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent étaitune chambre voûtée, qui jadis avait été soigneusement décorée pard’habiles architectes, et qui conservait encore dans son beauplafond aux vives arêtes, aux riches broderies de pierre, desvestiges brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculptésur les murs et qui défiait l’œuvre même de la nature, étaitdemeuré à sa place comme pour dire combien de fois les feuilles desarbres avaient repoussé et s’étaient flétries, tandis que celles-làavaient bravé le temps sans éprouver de changement. Les figures àdemi brisées qui supportaient l’entablement de la cheminée, bienque mutilées, laissaient voir encore ce qu’elles avaient étéautrefois avant d’être cachées sous la couche de poussière qui lesrecouvrait, et s’élevaient tristement aux deux côtés du foyer vide,comme des créatures qui auraient survécu à leur génération ets’affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.

À une époque éloignée, car le changement mêmeétait antique dans ce lieu plein de vétusté, une cloison de boisavait été construite dans une partie de la pièce pour former uncabinet qui pût servir de chambre à coucher : vers ce temps,la lumière y pénétrait par une croisée ou plutôt une lucarnegrossièrement percée dans l’épaisse muraille. Les matériaux dontelle était formée, ainsi que deux sièges déposés dans la vastecheminée, avaient, à une date oubliée, fait partie de l’église ducouvent ; car le chêne, approprié précipitamment à sadestination actuelle, avait été altéré dans sa forme première, maisn’en présentait pas moins une quantité de fragments de richesmoulures empruntées aux stalles des religieux.

Une porte tout ouverte menait à une petitechambre ou cellule, où la lumière pénétrait à peine à travers unrideau de lierre, et qui complétait l’intérieur de cette partie desruines. La maison n’était pas tout à fait dégarnie de meubles.Quelques sièges de forme antique, dont les bras et les piedssemblaient s’être affaissés avec l’âge ; une table, ou plutôtun fantôme de table ; un grand vieux coffre qui avait jadiscontenu les registres de l’église ; enfin, divers objetsutiles servant aux usages domestiques, et une certaine quantité debois à brûler pour la provision d’hiver ; tout cela étaitrangé dans la chambre et fournissait autant de preuves certainesque la maison avait été habitée à une époque récente.

L’enfant tournait autour d’elle des regardsempreints de ce sentiment de pieuse vénération avec lequel nouscontemplons l’œuvre des siècles qui sont devenus comme autant degouttes d’eau dans l’immense océan de l’éternité. Le vieillard lesavait suivis. Tous trois restèrent quelque temps silencieux ;ils retenaient leur souffle, comme s’ils avaient craint detroubler, même par le moindre bruit, le silence de ce lieuvénérable.

« Oh ! la belle maison !… ditenfin l’enfant à voix basse.

– J’avais peur qu’elle ne vous parûtdifférente, répondit le maître d’école. Vous avez frissonné quandnous y sommes entrés, comme si vous l’aviez trouvée froide ousombre.

– Ce n’était pas cela, répondit Nellyregardant autour d’elle avec un léger frémissement. En vérité, jene saurais vous dire ce que c’était ; mais j’ai éprouvé lemême effet lorsque du porche de l’église j’ai contemplé l’extérieurde cette maison. Peut-être est-ce parce qu’elle est si vieille etsi grise.

– C’est un endroit où il doit faire bon vivre,ne trouvez-vous pas ? dit son ami.

– Oh ! répondit l’enfant en joignant lesmains avec ardeur ; un endroit tranquille et heureux, un bonendroit pour vivre et pour apprendre à mourir ! »

Elle en eût dit davantage ; mais dominéepar l’énergie de ses pensées, sa voix se troubla, et les sons nevinrent plus à ses lèvres qu’en soupirs confus.

– Un bon endroit pour vivre, et pour apprendreà vivre, pour acquérir la santé de l’esprit et du corps ! ditle maître d’école. Car cette vieille maison sera la vôtre.

– La nôtre !… s’écria l’enfant.

– Oui, répondit gaiement le maître d’école, etpour bien des années heureuses, j’espère. Je serai votre prochevoisin, porte à porte. Voilà votre maison. »

Débarrassé maintenant du poids de la grandesurprise qui leur était préparée, le maître d’école s’assit et fitplacer Nell près de lui. Il lui raconta alors comment il avaitappris que cet ancien bâtiment avait été occupé depuis fortlongtemps par une vieille femme âgée de près de cent ans, quigardait les clefs de l’église, l’ouvrait et la fermait pour lesservices et la montrait aux étrangers ; comme quoi cettevieille femme était morte quelques semaines auparavant sans qu’oneût trouvé depuis quelqu’un à qui confier cet emploi ; commequoi, ayant appris ces circonstances dans une conversation avec lefossoyeur, qui était retenu au lit par un rhumatisme, il avait étéamené à parler de sa compagne de voyage : ce qui avait été sifavorablement accueilli par cette haute autorité, que, sur sonconseil, il s’était déterminé à soumettre ce sujet au desservant.En un mot, le résultat de ses démarches était que Nell et songrand-père devaient être présentés, le lendemain, auministre : il ne restait donc plus qu’une pure formalité. Maisils étaient par le fait déjà nommés au poste vacant.

« Il y a, dit-il, aussi un petittraitement. Sans doute ce n’est pas grand’chose, mais c’est assezpour vivre dans cette retraite. En réunissant nos ressources nousserons à l’aise, n’ayez pas peur.

– Que Dieu vous bénisse et vous protège !dit l’enfant avec des larmes d’attendrissement.

– Amen, ma chère, répondit son amid’un ton de douce gaieté ; puisse le ciel me bénir toujourscomme il l’a déjà fait en nous conduisant à travers les soucis etles fatigues jusqu’à cette vie tranquille. Mais à présent il s’agitde voir ma maison… Allons, venez ! »

Ils se rendirent à l’autre bâtiment. Il fallutchercher dans le trousseau des clefs rouillées ; enfin, ilstrouvèrent celle qu’il fallait et ouvrirent la porte vermoulue.Elle donnait sur une chambre voûtée et antique, semblable à cellequ’ils venaient de quitter, mais moins spacieuse et n’ayant pourdépendance qu’une autre petite pièce. Il n’était pas difficile decomprendre que la première maison était celle du maître d’école, etque l’excellent homme avait choisi la moins commode, dans sonaffection pleine d’égards pour ses amis. Ainsi que l’autre maison,celle-ci était garnie des meubles les plus nécessaires, et elleavait également sa provision de bois.

Maintenant ils avaient à s’occuper (occupationbien agréable), de rendre ces habitations aussi confortables quepossible. Bientôt chacune des maisons eut son feu brûlant etpétillant dans l’âtre, et colorant les murs vieux et blêmes d’uneclarté vive et gaie. Nelly exerça activement son aiguille ;elle répara les rideaux de croisée en lambeaux, rajusta lesdéchirures que le temps avait faites dans les morceaux usés detapis qu’elle réunit pour leur donner un air décent. Le maîtred’école nettoya et aplanit le terrain devant la porte, coupal’herbe haute, arracha le lierre et les plantes rampantes quilaissaient pendre en désordre leurs tiges languissantes ; ildonna à l’extérieur des murs un air de propreté et presque deparure. Le vieillard, tantôt seul, tantôt avec l’enfant, les aidaittous deux, rendait patiemment quelques petits services, et setrouvait heureux. Les voisins aussi, au sortir du travail, vinrentles assister, ou bien leur envoyèrent par leurs enfants de petitsprésents et des objets de nécessité première pour des étrangers. Lajournée avait été bien remplie : quand la nuit arriva, elleles trouva tout étonnés qu’il y eût encore tant à faire et quel’ombre descendit sitôt.

Ils soupèrent ensemble dans la maison que nousappellerons désormais « la maison de l’enfant », et, lerepas terminé, ils s’assirent en cercle devant l’âtre. Là, àdemi-voix, car leur cœur était trop plein et trop satisfait pourleur permettre de parler à voix haute, ils s’entretinrent de leursplans d’avenir. Avant qu’ils se séparassent, le maître d’école fitlecture de quelques prières ; puis, remplis de bonheur et dereconnaissance envers Dieu, ils se quittèrent pour le reste de lanuit.

À cette heure silencieuse, tandis que legrand-père dormait paisiblement dans son lit et que tout setaisait, l’enfant demeura devant les cendres mourantes à évoquer lesouvenir de ses aventures passées, comme si ce n’était qu’un rêvedont elle aimait à ranimer l’image confuse. La clarté du feu quis’affaissait, réfléchie par les panneaux de chêne dont les sailliessculptées se découpaient en lignes sinistres sur l’obscurité duplafond ; les murailles antiques, où d’étranges ombresallaient et venaient, suivant les vacillations de la flamme ;l’aspect solennel du dépérissement qui finit par ronger aussi lesobjets inanimés et invisibles ; partout enfin, autour d’elle,l’image de la mort ; cet ensemble portait dans l’âme de Nellyde graves pensées, mais aucun sentiment de terreur ni d’alarme. Peuà peu une métamorphose s’était opérée en elle dans les jours desolitude et de chagrin : sa force avait diminué, mais soncourage s’était fortifié ; son esprit avait grandi, son âmes’était épurée ; dans son sein avaient germé ces saintespensées et ces graves espérances qui n’appartiennent guère qu’auxfaibles et aux languissants. Personne ne vit cette créature fragilelorsqu’elle s’éloigna doucement du feu et qu’elle alla s’appuyerpensive au bord de la petite fenêtre ouverte ; nul, si cen’est les étoiles, n’était là pour apercevoir son visage levé versle ciel et y lire son histoire. La vieille cloche de l’églisesonnait l’heure avec un timbre mélancolique, comme si elleressentait quelque tristesse d’avoir de si longs entretiens avecles morts, et d’adresser tant d’avertissements inutiles auxvivants ; les feuilles mortes bruissaient, l’herbe frémissaitsur les tombes ; hors cela, tout était tranquille, toutdormait.

Quelques-uns de ces dormeurs sans rêvesétaient couchés dans l’ombre de l’église, près des murs ;comme s’ils s’y attachaient pour y trouver protection et bien-être.D’autres avaient choisi leur asile sous l’ombrage mouvant desarbres ; d’autres sur le chemin où l’on pouvait passer prèsd’eux ; d’autres parmi les tombes des petits enfants. Il y enavait qui avaient préféré s’étendre sur le sol même qu’ils avaientfoulé dans leurs pérégrinations du jour ; d’autres, là où lesoleil couchant échaufferait leur petit lit ; d’autres, là oùses premiers rayons les éclaireraient dès l’aube. Peut-être n’yavait-il aucune de ces âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe,qui eût jamais de son vivant songé à se séparer de l’église, savieille compagne ; ou si cette pensée avait jamais traverséson esprit, il avait conservé encore pour elle cet amour que l’on avu des prisonniers garder à la cellule où ils avaient été longtempsconfinés, et dont l’étroite enceinte, au moment du départ, lesretenait encore par de chers et douloureux regrets.

Il s’écoula de longues heures avant quel’enfant refermât la fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvaitencore quelque chose de semblable aux sensations d’autrefois, unfrisson involontaire, une sorte de frayeur momentanée, mais quis’évanouit aussitôt sans laisser d’alarme après soi. Ses rêves luimontrèrent aussi de nouveau le petit écolier ; le toits’ouvrit, et toute une colonne de visages brillants montaient dansles hauteurs du ciel, comme elle en avait vu dans les vieillesgravures des saintes écritures. Chers anges ! ils abaissaientleurs regards sur le lit ou elle reposait. Quel doux et heureuxsonge ! Au dehors, la tranquillité de la nature était restéela même, si ce n’est que l’air retentissait des accords d’unemusique et du battement des ailes des séraphins. Au bout de quelquetemps, miss Edwards et sa sœur lui apparurent, se tenant par lamain, et se promenant parmi les tombes. Et alors le rêve devintconfus et s’évanouit.

Avec l’éclat et la gaieté du matin, revintaussi la continuation des travaux de la veille, le retour de sespensées agréables, un redoublement d’énergie, de tendresse etd’espérance. Ils travaillèrent activement tous trois, jusqu’à midià mettre en ordre et arranger leurs maisons ; puis ilsallèrent faire visite au desservant.

C’était un vieux gentleman au cœur simple, àl’esprit humble, modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu lemonde, qu’il avait quitté depuis bien des années pour venirs’établir en ce lieu. Sa femme était morte dans la maison mêmequ’il occupait encore, et il y avait longtemps qu’il s’étaitdétaché des joies et des espérances de la terre.

Il reçut avec bonté les visiteurs et montratout de suite de l’intérêt à Nelly. Il s’informa de son nom, de sonâge, du lieu de sa naissance, des événements qui l’avaient conduitedans ce pays, et ainsi de suite. Déjà le maître d’école avaitraconté l’histoire de l’enfant.

« Ils n’ont laissé, lui avait-il dit,aucun ami derrière eux : ils sont sans feu ni lieu. Ils sontvenus ici partager mon sort. J’aime cette enfant comme si elleétait à moi.

– Bien, bien, dit le desservant. Qu’il soitfait comme vous le désirez. Elle est bien jeune.

– Elle est plus vieille que son âge, mûrietrop tôt par l’épreuve de l’adversité, monsieur, répondit le maîtred’école.

– Que Dieu l’assiste ! Qu’elle se reposeet qu’elle oublie tous ses malheurs ! dit le vieux desservant.Mais une église antique est un lieu triste et sombre pour un êtreaussi jeune que vous, mon enfant.

– Oh ! non, monsieur, répliqua Nelly. Jesuis bien loin de penser ainsi, assurément.

– J’aimerais mieux la voir danser le soir surle gazon, dit le desservant, en posant sa main sur la tête de Nellyet souriant avec mélancolie, que de la voir assise à l’ombre de nosarceaux poudreux. Songez à cela, et jugez si nos ruines solennellesne pèseront pas sur son cœur. Votre demande vous est accordée, moncher ami. »

Après quelques autres paroles d’un accueilcordial, les visiteurs se retirèrent et se rendirent à la maison del’enfant. Ils y avaient entamé une conversation sur leur heureusefortune, quand un autre ami parut.

C’était un petit vieillard qui vivait aupresbytère où il s’était établi, comme le maître d’école et sesprotégés ne tardèrent pas à l’apprendre, depuis la mort de la femmedu desservant, qui remontait à une quinzaine d’années environ. Dèsle collège, il avait été le meilleur ami du ministre, et depuis, entout temps, son compagnon assidu. Dans les premiers moments dedouleur il était accouru pour le consoler et le soutenir, et, àpartir de cette époque, jamais ils ne s’étaient séparés. Le petitvieillard était l’âme du village, le conciliateur de tous lesdifférends ; c’était l’ordonnateur de toutes les fêtes, ledispensateur des libéralités de son ami, auxquelles il ajoutaitbeaucoup du sien ; le médiateur universel, le consolateur detous les affligés. Pas un des braves villageois n’avait songé às’informer de son nom, ou, s’ils l’avaient appris, ils l’avaientoublié pour lui donner un autre titre. Peut-être d’après une vaguerumeur des succès qu’il avait obtenus au collège et donc le bruits’était répandu lors de son arrivée, peut-être aussi parce qu’il nes’était pas marié et ne menait pas de famille à sa suite, onl’avait appelé « le vieux bachelier. » Ce nom luiplaisait, ou du moins lui convenait autant qu’un autre, et depuisce temps il était resté pour tout le monde le vieux bachelier. Or,c’était le vieux bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soinde faire apporter la provision de combustible trouvée par lesvoyageurs dans leur nouveau domicile.

Il souleva le loquet, montra un moment auseuil de la porte sa bonne petite face ronde, et entra dans lachambre en homme qui n’était pas étranger aux localités.

« Vous êtes monsieur Marton, le nouveaumaître d’école ? dit-il en saluant l’ami de Nell.

– Oui, monsieur.

– Vous arrivez ici avec d’excellentesrecommandations et je suis charmé de vous voir. Je serais venu vousvisiter dès hier, car j’attendais votre arrivée, mais j’ai étéobligé d’aller dans le pays porter une lettre d’une mère malade àsa fille qui est en service à quelques milles d’ici ; je nefais que de revenir. N’est-ce pas là la jeune gardienne de notreéglise ? Vous n’en êtes que davantage le bienvenu pour nousl’avoir amenée ainsi que ce vieillard. Et c’est de bon augure pourun maître que d’avoir commencé par apprendre lui-même à pratiquerl’humanité.

– Depuis quelque temps elle a bien souffert,dit le maître d’école, répondant ainsi au regard que le visiteuravait laissé tomber sur Nelly en l’embrassant sur la joue.

– Oui, oui, je vois bien qu’elle a souffert,dit le vieux bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur cœuraussi.

– En effet, monsieur, ce n’est que tropvrai. »

Tour à tour, le vieux bachelier promena sonregard du grand-père à l’enfant, dont il prît tendrement la main.Il se leva.

« Vous serez plus heureux avec nous,dit-il ; ou du moins nous ferons tout pour cela. Vous avezdéjà fait bien des améliorations ici. Est-ce votre ouvrage, monenfant ?

– Oui, monsieur.

– Nous en ferons d’autres encore, qui nevaudront certainement pas mieux, mais au moins avec plus deressources. À présent, voyons, voyons un peu. »

Nell l’accompagna dans les autres petiteschambres ainsi que dans le reste des deux maisons. Il fit laremarque qu’il manquait çà et là divers objets nécessaires ets’engagea à y pourvoir, grâce à une collection d’articles diversqu’il possédait chez lui, et ce devait être un magasin des plusvariés et des plus hétérogènes. Tout cela arriva presqueaussitôt : car une dizaine de minutes ne s’étaient pasécoulées, quand le petit gentleman qui venait de les quitterreparut chargé de vieilles planches, de morceaux de tapis, decouvertures et autres objets d’usage domestique ; il étaitsuivi d’un jeune homme qui portait un fardeau de même nature. Onjeta le tout en un monceau sur le parquet ; puis il fallutdéployer une grande activité pour débrouiller, arranger, mettre enplace les dons du vieux bachelier qui présidait au travail avec unplaisir extrême et y mettait la main lui-même avec une vivacitésans égale. Lorsqu’il ne resta plus rien à faire, il ordonna aujeune homme d’aller rassembler les enfants de l’école et de lesamener devant leur nouveau maître, qui les passerait solennellementen revue.

« Une jolie collection d’élèves, mon cherMarton ; vous serez content de les voir, dit-il, se tournantvers le maître d’école quand le jeune homme se fut éloigné. Mais jene leur dis pas ce que je pense d’eux ; cela gâteraittout. »

Le messager reparut bientôt à la tête d’unelongue file de bambins, grands et petits, qui, reçus par le vieuxbachelier à la porte de la maison, tombèrent dans une foule deconvulsions de politesse, pour montrer leur civilité ; tenantd’une main serrée leurs chapeaux et leurs bonnets réduits à leurplus simple expression et se livrant à toute sorte de saluts et derévérences : le vieux gentleman contemplait d’un œil ravi cesdémonstrations de respect auxquelles il donnait son approbation parde fréquents signes de tête et des sourires réitérés. La vérité estque le plaisir qu’il avait à les voir n’était pas aussiscrupuleusement dissimulé qu’il avait bien voulu le faire croire aumaître d’école ; il ne pouvait s’empêcher de le manifester pardes remarques confidentielles et des chuchotements prononcés assezhaut pour que chacun des élèves l’entendît parfaitement.

« Ce premier enfant, mon cher maîtred’école, dit le vieux bachelier, c’est John Owen ; un garçonplein de moyens, monsieur, une nature franche et honnête ;mais c’est trop irréfléchi, trop joueur, trop léger. Cet enfant,mon cher monsieur, se romprait le cou pour s’amuser et priveraitainsi ses parents de leur principale consolation ; et entrenous, regardez-le bien quand il fera le lévrier en jouant à lachasse au lièvre, vous verrez comme il franchit haies et fossés etcomme il glisse adroitement tout du long jusqu’au bas de la petitecarrière. Vous verrez, vous verrez ! Vraiment c’estmagnifique. »

John Owen, après cette admonition terribledont il n’avait rien perdu, fit place à un autre enfant égalementprésenté par le vieux bachelier.

« Maintenant, monsieur, dit-il, regardezcelui-ci. Vous le voyez ? Il se nomme Richard Evans. Il a unefacilité surprenante pour apprendre ; il est doué d’une bonnemémoire et d’une intelligence ouverte ; en outre, il possèdeune belle voix et une oreille juste pour chanter les psaumes, etsous ce rapport, personne ne le vaut ici. Cependant, monsieur, cetenfant finira mal ; il mourra sur l’échafaud, j’en aipeur ; croiriez-vous qu’à l’église monsieur s’endort toujourspendant le sermon ? et tenez ! pour vous avouer toute lavérité, monsieur Marton, je faisais de même à son âge, et je suisbien certain que cela tenait à ma constitution et que je ne pouvaism’en empêcher. »

L’élève plein d’avenir étant bien et dûmentédifié par ce reproche effrayant, notre vieux garçon passa à unautre.

« Mais à propos d’exemples à éviter,dit-il, j’ai là des petits garçons qui semblent faits tout exprèspour servir d’avertissement et de fanal à tous leurs camarades. Envoici un que vous n’épargnerez pas, j’espère. Ce gaillard que vousvoyez là, avec des yeux bleus et des cheveux blond clair ;c’est un nageur, monsieur, un plongeur, Dieu nous bénisse !c’est un garnement, monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeterdans dix-huit pieds d’eau tout habillé pour repêcher un chiend’aveugle qui se noyait sous le poids de sa chaîne et de soncollier, tandis que le maître de l’animal se tordait les mains surle rivage, se lamentant sur la perte de son guide, de son meilleurami. J’ai envoyé sous le voile de l’anonyme deux guinées à ce braveenfant pour la peine, aussitôt que j’ai su ce beau trait, ajouta levieux bachelier avec ce ton de demi-voix qui lui étaitparticulier ; mais n’en soufflez mot, car il ne se doute pasle moins du monde que cet argent lui soit venu de moi. »

Après ce grand coupable, le vieux garçon passaà un autre, puis à un troisième, et ainsi de suite tout le long dela rangée, et pour mieux les retenir dans les bornes de ladiscipline, il ne manquait pas d’insister avec le même zèle surcelles de leurs qualités qui lui plaisaient le plus et serapportaient le plus sans doute à ses préceptes et à son propreexemple. À la fin, craignant de les avoir affligés par sonexcessive sévérité, il les renvoya tous avec un petit présent, enles invitant à retourner paisiblement chez eux sans sauter, ni sebattre, ni se détourner de leur chemin ; ajoutant, toujours àdemi-voix, mais de manière à être entendu de tous, que lorsqu’ilétait enfant il n’aurait jamais pu s’empêcher de désobéir à unordre semblable, dût sa vie en dépendre.

À partir de ce moment, le maître d’écoleconçut bonne espérance pour lui-même de ces dispositions cordialeset bienveillantes du vieux bachelier. Il le quitta, le cœur léger,l’esprit joyeux, et s’estima l’homme le plus heureux de la terre.Cette nuit-là encore, les fenêtres des deux antiques maisonss’éclairèrent du reflet des bons feux qu’on entretenait àl’intérieur ; et le vieux garçon, avec son ami le desservant,s’arrêtant pour contempler ces fenêtres au moment où ils revenaientde leur promenade du soir, s’entretinrent à voix basse de lacharmante enfant, mais ils se retournèrent vers le cimetière avecun soupir.

Chapitre 16

 

Dès le matin, Nelly fut levée de bonneheure : après s’être acquittée d’abord des soins du ménage,après avoir tout apprêté pour le maître d’école, bien assurémentcontre le désir de cet excellent homme, car il eût voulu luiépargner cette peine, elle détacha d’un clou enfoncé près de lacheminée un petit trousseau de clefs que le vieux bachelier luiavait solennellement remis la veille, et elle sortit seule pouraller visiter l’église.

Le ciel était serein et brillant, l’airtransparent, parfumé de la fraîche senteur des feuilles récemmenttombées, et vivifiant pour les sens. Le cours d’eau voisinétincelait et coulait avec un murmure mélodieux ; la roséescintillait sur les tertres verts, comme des larmes versées sur lesmorts par les esprits bienfaisants.

Quelques jeunes enfants, aux figuresépanouies, jouaient à cache-cache parmi les tombes. Ils avaientavec eux un petit poupon qu’ils avaient posé tout endormi sur lasépulture d’un enfant dans un lit de feuilles sèches. Cettesépulture était toute récente ; peut-être en ce lieu gisaitune petite créature qui, douce et patiente dans sa maladie, s’étaitsouvent mise là sur son séant pour regarder ces heureux joueurs,avant de se reposer tout à fait à la même place.

Nelly s’arrêta près de la troupe mutine etdemanda à l’un des enfants :

« De qui est-ce là le tombeau ?

– Ce n’est pas un tombeau, réponditcelui-ci ; c’est un jardin… le jardin de mon frère. Il estplus vert que les autres jardins, et les oiseaux l’aiment bien,parce que mon frère avait l’habitude de donner à manger auxoiseaux. »

Tout en parlant, l’enfant considérait Nellyavec un sourire. Il s’agenouilla, s’étendit un moment en appuyantsa joue contre le gazon, puis se releva et s’enfuit gaiement enquelques bonds rapides.

Nelly dépassa l’église, dont elle contempla latour gothique, franchit la porte guichetée du cimetière, et pénétradans le village. Le vieux fossoyeur, appuyé sur une béquille,prenait l’air devant la porte de sa chaumière et il souhaita lebonjour à Nelly.

« Allez-vous mieux ? dit Nellys’arrêtant pour causer avec lui.

– Oui, certainement, répondit le vieillard. Jevous remercie beaucoup ; infiniment mieux.

– Avant peu, vous serez tout à fait bien.

– Avec la permission de Dieu et un peu depatience. Mais entrez, entrez. »

Le vieux fossoyeur la précéda en boitant.

« Prenez garde ; il y a, dit-il, unpas à descendre. »

Ayant lui-même descendu ce pas, non sans unegrande difficulté, il introduisit Nelly dans sa modestehabitation.

« Vous voyez, dit-il, il n’y a qu’unechambre. Il y en a bien une autre là-haut, mais depuis quelquesannées elle ne me sert pas, parce que l’escalier est devenu troprude à monter. Toutefois, je pense bien que je la reprendrai l’étéprochain. »

Nelly s’étonna qu’une tête grise comme cethomme, surtout exerçant une pareille profession, pût parler aussi àl’aise du temps à venir. Il s’aperçut que son regard se promenaitsur les outils accrochés le long de la muraille, et il sourit.

« Je parie, dit-il, savoir ce que vouspensez.

– Eh bien ?

– Vous pensez que je me sers de tous cesoutils pour creuser les tombes.

– En effet, je m’étonnais de ce que vous aviezbesoin d’en employer tant.

– Et vous aviez bien raison. C’est que,voyez-vous, je suis jardinier. Je bêche le terrain pour y planterdes choses destinées à vivre et à croître. Il ne faut pas croireque mes œuvres doivent toutes moisir et pourrir en terre.Voyez-vous au milieu cette bêche ?

– Qui est si vieille, si ébréchée, siusée ?… Oui.

– C’est la bêche du fossoyeur, et vous voyezqu’elle a du service. On se porte bien dans ce pays-ci, etcependant elle a fait joliment du travail. Si elle pouvait parler,cette bêche, elle vous parlerait de plus d’une besogne inattenduequ’elle et moi nous avons accomplie ensemble ; mais j’oublietout à présent, je n’ai plus qu’une pauvre mémoire. Ce n’est pasbien nouveau ce que je vous dis là, ajouta-t-il avecempressement ; cela a toujours été et sera toujours.

– Voilà des fleurs et des arbustes pourtémoigner de votre autre besogne, dit l’enfant.

– Oh ! oui, et aussi de grands arbres… Etceux-ci ne sont pas étrangers aux travaux du fossoyeur, comme vouspourriez le croire.

– Non !…

– Non, c’est-à-dire dans mon esprit, dans monsouvenir. Souvent ils ont aidé ma mémoire ; car ils me disentque j’ai planté tel arbre pour la naissance de tel homme. L’arbrereste pour me rappeler que l’homme est mort. Quand je contemple sonombre large, et me souviens de ce qu’était cet arbre au temps decet homme, cela me remet juste à la pensée l’âge de mon autrebesogne, et alors je puis vous préciser l’époque où je creusai satombe.

– Mais il y en a qui peuvent vous fairesouvenir aussi de quelqu’un de vivant ?

– De vingt morts pour un vivant, tant femmesque maris, pères et mères, frères, sœurs, enfants, amis, oh !oui, une vingtaine pour le moins. Voilà ce qui fait que la bêche dufossoyeur est devenue tout usée, tout ébréchée. Il m’en faudra uneneuve l’été prochain. »

L’enfant le regarda vivement ; elles’imaginait que ce vieillard voulait plaisanter avec son âge et sesinfirmités ; mais le fossoyeur qui ne se doutait nullement desa surprise parlait très-sérieusement.

« Ah ! dit-il après un courtsilence, les hommes n’apprennent rien… Non, ils n’apprennent rien.Il n’y a que nous, nous qui retournons cette terre où rien nepousse et où tout meurt, qui pensions à ces choses ; je dis,comme il faut y penser… Vous avez été à l’église ?

– J’y vais en ce moment, répondit Nell.

– Il y a là, dit le fossoyeur, un vieux puits,juste sous le beffroi, un puits profond, noir et sonore. Durantquarante ans, vous n’avez qu’à laisser glisser le seau jusqu’à ceque le premier nœud de la corde soit dégagé du treuil, et alorsvous l’entendez clapoter dans l’eau froide et sombre. Peu à peul’eau se retire ; de sorte qu’au bout de dix ans il fautplonger jusqu’au second nœud, dérouler beaucoup plus de corde,sinon le seau se balance tendu et vide. Dix ans après, l’eau s’estretirée encore ; cela va jusqu’au troisième nœud. Dix ans deplus, et le puits s’est desséché ; et alors si vous descendezle seau jusqu’à ce que vos bras soient épuisés de fatigue et quevous ayez employé à peu près toute la corde, vous entendrez sur lesol au-dessous un cliquetis et un bruissement soudain, un son quivous paraîtra si prolongé et si lointain, qu’il vous fera manquerle cœur, et que vous serez entraînée en avant comme si vous allieztomber dans le puits.

– Quel endroit terrible pour y aller lanuit !… s’écria l’enfant qui avait suivi si attentivement lesregards et les paroles au fossoyeur, qu’elle se croyait au bord del’abîme.

– Qu’est-ce que ce puits ? Untombeau !… reprit-il. Quoi de plus ? Tous nos vieillardsle savent, et cependant lequel d’entre eux y songe, quand leurprintemps s’est évanoui, quand la force leur manque, quand leur vieva déclinant ? pas un seul !

– N’êtes-vous pas très-âgé vous-même ?demanda involontairement l’enfant.

– J’aurai soixante-dix-neuf ans l’étéprochain.

– Vous travaillez encore, quand vous êtesmieux portant ?

– Travailler ! certainement. Vous verrezprès d’ici mes jardins. C’est moi qui ai arrangé, disposé en entierde mes mains tout le terrain. L’année prochaine, ce sera à peine sije pourrai apercevoir le ciel, tant mon feuillage sera devenuépais. Et puis j’ai ma besogne d’hiver aussi, le soir. »

En parlant ainsi, il ouvrit un buffet prèsduquel il était assis et il en tira quelques petites boîtes devieux bois grossièrement sculptées.

« Des gentilshommes qui sont épris destemps anciens et de ce qui s’y rattache, dit-il, achètentvolontiers ces échantillons de notre église et de nos ruines.Parfois je confectionne ces boîtes avec des débris de chêne que jetrouve çà et là, parfois avec des restes de cercueils que lesvoûtes ont préservés longtemps de la destruction. Voyez ceci ;c’est un petit coffret de cette dernière matière, il est garni auxarêtes de fragments de plaques de cuivre sur lesquelles ont étégravées autrefois des inscriptions funèbres qu’on lirait biendifficilement aujourd’hui. À cette époque de l’année, je n’ai paspour le moment beaucoup de ce bois, mais j’en aurai abondammentl’été prochain. »

L’enfant lui fit compliment de ces jolisouvrages ; puis bientôt après elle s’éloigna. Tout enmarchant, elle pensait combien il était étrange que ce vieillardqui tirait une triste morale de ses travaux et de tous les objetsdont il était entouré, ne s’en fut jamais fait l’application àlui-même ; et que, tout en s’appesantissant sur l’incertitudede la vie humaine, il semblât, dans ses paroles comme dans sesactions, se croire immortel. Mais ses réflexions ne s’arrêtèrentpas sur ce sujet ; car elle avait assez de raison pourcomprendre que dans les desseins de bonté et de charité de laProvidence la nature humaine doit être ainsi, et que le vieuxfossoyeur, avec ses plans pour l’été suivant, n’était que le typede l’humanité tout entière.

Ce fut au sein de ces méditations qu’elleatteignit l’église. Il lui fut facile de trouver la clef quiouvrait la porte extérieure, car à chacune des clefs était attachéeune étiquette de parchemin jauni. Le cliquetis de la serrureéveilla un bruit sourd ; et quand Nelly entra dans l’églised’un pas chancelant, l’écho qui y retentit la fit tressaillir.

Tout ce qui se produit dans notre vie, soit enbien, soit en mal, nous frappe par le contraste. Si le calme d’unsimple village avait ému l’enfant d’autant plus vivement qu’elleavait été obligée, pour y arriver, de traverser, sous le poids dela fatigue et du chagrin, des chemins noirs et rudes, quelle ne futpas son impression lorsqu’elle se trouva seule au milieu de cemonument solennel ! La lumière même, en passant par lesfenêtres surbaissées, semblait vieille et grise ; l’air,pénétré de miasmes de terre et de moisissure, était comme chargéd’un principe de mort dont le temps avait dégagé les parties lesplus impures, et il soupirait à travers les arcades, les nefs etles faisceaux de piliers, comme le souffle des sièclesécoulés ! Le pavé était tout brisé, tout usé par les pieds desfidèles, comme si le Temps, venant à la suite des pèlerins, avaiteffacé leurs traces pour ne laisser que des dalles qui s’enallaient en miettes. Les poutres étaient rompues, les arcadesaffaissées ; les murailles sapées tombaient enpoussière ; la terre avait perdu son niveau ; sur lestombes fastueuses, pas une épitaphe n’était restée : toutenfin, marbre, pierre, fer, bois et poussière, n’était plus qu’unmonument de ruine commune. Les œuvres les plus belles comme lesplus vulgaires, les plus simples comme les plus riches, les plusmagnifiques comme les moins imposantes, les œuvres du ciel aussibien que celles de l’homme, avaient toutes subi le même sort etprésentaient le même aspect.

Une partie de l’édifice avait servi dechapelle baronniale ; on y voyait les images des guerrierscouchés sur leurs lits de pierre, les mains jointes, les jambescroisées. Ces chevaliers qui avaient combattu en Palestine, étaientencore ceints de leur épée et couverts de leur armure comme de leurvivant. Les armes de quelques-uns, leur casque, leur cotte demailles étaient suspendus près d’eux, à la muraille, à des crochetsrouillés. Tout brisés et mutilés qu’étaient ces débris, ilsconservaient encore leur ancienne forme et une partie de leurantique splendeur.

Ainsi les traces de la violence survivent àl’homme sur la terre, et les vestiges de la guerre et du carnage semêlent aux emblèmes funéraires, longtemps après que ceux quirépandirent la désolation sont devenus des atomes de poussière.

L’enfant s’assit dans ce lieu vénérable etsilencieux, parmi les figures roides et immobiles des tombes qui,pour Kelly, donnaient à ce côté de l’église encore plus detranquillité et de majesté ; promenant autour d’elle desregards pleins d’un respect craintif mélangé d’un plaisir calme,elle se trouva heureuse : elle sentit qu’elle jouissait durepos. Elle prit une Bible sur un banc et se mit à lire ;puis, posant le livre, elle s’abandonna à la pensée des joursd’été, du brillant printemps qui reviendrait ; des rayons desoleil qui tomberaient obliquement sur la nature endormie ;des feuilles qui trembleraient à la fenêtre et projetteraient surle pavé leur ombre lumineuse ; des chants d’oiseaux ; desboutons et des fleurs s’épanouissant autour des portes ; de ladouce brise qui se jouerait dans l’espace et ferait flotter lesbannières déchirées. Peu importait que ce lieu éveillât des idéesde mort ! Quand on mourrait, il resterait toujours lemême ; ces objets, ces sons se présenteraient avec le mêmecharme ; il n’y avait rien de pénible à penser qu’on dormiraitau milieu d’eux.

Nelly quitta la chapelle, lentement et seretournant souvent pour regarder en arrière. Elle arriva à uneporte basse qui donnait sur la tour, l’ouvrit, gravit dans l’ombrel’escalier tournant ; parfois seulement elle apercevait, parle demi-jour d’étroites meurtrières, les degrés qu’elle venait dequitter, ou entrevoyait le reflet métallique des cloches chargéesde poussière. Enfin, elle termina son ascension et atteignit lesommet de la tour.

Oh ! quelle explosion éclatante etsoudaine de lumière ! La fraîcheur des plaines et des bois quis’étendaient au loin de tous côtés, jusqu’à la limite azurée del’horizon ; les troupeaux qui paissaient dans lespâturages ; la fumée qui, s’élevant par-dessus les arbres,semblait sortir de la terre ; les enfants qui près de l’églisese livraient à leurs joyeux ébats ; tout était beau, toutétait heureux ! C’était comme une transition de la mort à lavie, comme un vol vers le ciel.

Les écoliers passèrent au moment où Nellyarrivait au porche et refermait la porte de l’église. En longeantl’école, elle put entendre un bourdonnement de voix. Ce jour-làseulement, son ami avait commencé ses classes. Le bruitaugmenta ; Kelly se retourna et vit les enfants sortir entroupe et se disperser avec des cris joyeux et des gambades.« Je suis bien contente, pensa-t-elle, qu’ils passent devantl’église. » Et elle eut la fantaisie de s’arrêter pour voirquel effet produisait ce bruit, et comme l’écho en serait agréableen venant expirer dans ses oreilles.

Ce même jour, par deux fois encore, Nellyvisita la vieille chapelle, lut à la même place le même livre, etse laissa aller au même cours de pensées tranquilles. Lorsque lecrépuscule du soir fut tombé, quand les ombres de la nuit quidescendait rendirent l’édifice plus grave et plus sévère encore,Nelly resta comme rivée au sol, sans rien craindre ni sans songer às’éloigner.

Ses amis, qui la cherchaient, la trouvèrentenfin en ce lieu et la ramenèrent à la maison. Elle était pâle,mais paraissait heureuse jusqu’au moment où, avant de se séparer,on échangea le bonsoir. Alors, comme le pauvre maître d’école sepenchait pour baiser la joue de Nelly, il crut sentir une larmetomber sur son visage.

Chapitre 17

 

Parmi ses occupations diverses, le vieuxbachelier trouvait dans l’antique église une source inépuisabled’intérêt et d’agrément. Il en était devenu fier, comme la plupartdes hommes le sont des merveilles du petit monde où ils semeuvent ; il en avait fait une étude particulière ; il enavait appris l’histoire ; plus d’un jour d’été le trouva dansl’intérieur de l’église, plus d’une soirée d’hiver le vit au coindu feu du desservant, méditant sur ce sujet favori et ajoutantquelque richesse nouvelle à son petit trésor de traditions et delégendes.

Comme il n’était pas de ces esprits farouchesqui voudraient mettre à nu la Vérité, en la dépouillant du peu devoiles et de vêtements que le temps et la féconde imagination despoëtes aiment à lui prêter, des agréments qui la décorent etservent, comme les eaux de son puits, à donner des grâces de plusaux charmes qu’ils cachent et montrent à moitié, à éveillerl’intérêt et la curiosité plutôt qu’à faire naître la langueur etl’indifférence ; comme, loin de ressembler à ces censeursmoroses et endurcis, le vieux bachelier aimait à voir la déessecouronnée de ces guirlandes de fleurs sauvages que la tradition atressées pour lui en faire une brillante parure, et qui souvent ontd’autant plus de fraîcheur qu’elles ont plus de simplicité ;il marchait d’un pas léger et posait une main légère sur lapoussière des siècles. Il aurait été bien fâché de soulever aucunedes nobles pierres qu’on y avait élevées sur les tombes, pour voirs’il était vrai qu’il y eût là-dessous quelque cœur honnête etloyal. Ainsi, par exemple, il y avait un vieux cénotaphe de pierregrossière qui, depuis longues générations, passait pour contenirles ossements d’un certain baron, lequel, après avoir porté leravage, le pillage et le meurtre en pays étranger, était revenuplein de repentir et de douleur faire pénitence et mourir dans sapatrie. Or, de doctes antiquaires avaient récemment découvert quecette tradition n’était nullement fondée, et que le baron enquestion était mort, à les en croire, les armes à la main sur unchamp de bataille, en grinçant des dents et proférant desmalédictions jusqu’à son dernier soupir. Le vieux bachelier soutinthaut et ferme que la tradition seule était véridique ; que lebaron, repentant de ses crimes, avait fait de grandes charités etrendu doucement son âme à Dieu ; et que, si jamais baron montaau ciel, celui-ci y était assurément bien tranquille. Autreexemple : lorsque les mêmes archéologues prétendirent prouverqu’un certain caveau secret ne contenait nullement la tombe d’unevieille dame qui avait été pendue, traînée sur la claie etécartelée par les ordres de la glorieuse reine Élisabeth, pouravoir secouru un malheureux prêtre qui se mourait de faim et desoif à sa porte, le vieux garçon soutint solennellement, envers etcontre tous, que l’église était sanctifiée par la présence descendres de la pauvre dame ; il démontra que les restes de lavictime avaient été recueillis pendant la nuit aux quatre coins dela ville, apportés en secret dans l’église, et déposés dans lecaveau. Il y a plus : le vieux bachelier, dans l’excès de sonpatriotisme local, alla jusqu’à nier la gloire de la reineÉlisabeth et à dire tout haut qu’il mettait bien au-dessus d’unepareille gloire celle de la plus humble femme du royaume qui avaitau cœur de la tendresse et de la piété. Quant à la traditiond’après laquelle la pierre plate posée près de la porte n’étaitpoint le tombeau du misérable qui avait déshérité son fils uniqueet légué à l’église une somme d’argent pour établir un carillon, levieux bachelier s’empressa de l’admettre ; il disait qu’ilétait impossible que le pays eût jamais produit un tel monstre. Enun mot, il voulait bien que toute pierre ou toute plaque de cuivrefût le monument des actions seules dont la mémoire était digne desurvivre, mais pour les autres, elles ne méritaient que l’oubli.Qu’ils eussent été ensevelis dans la terre consacrée, à la bonneheure, mais il les y laissait enfouis profondément, pour ne jamaisrevoir le jour.

Ce fut par les soins d’un si bon maître quel’enfant apprit facilement sa tâche. Déjà fortement émue par lemonument silencieux et la paisible beauté du site au sein duquel ilélevait sa majestueuse vieillesse entourée dune jeunesseperpétuelle, il semblait à Nelly, lorsqu’elle entendait ces récits,que cette église était le sanctuaire de toute bonté, de toutevertu. C’était comme un autre monde, où jamais le péché ni lechagrin n’étaient apparus, un lieu de repos inaltérable, où le maln’osait mettre le pied.

Après lui avoir raconté, au sujet de presquetoutes les tombes et les pierres sépulcrales, l’histoire qui s’yrattachait, il la conduisit dans la vieille crypte, maintenant unsimple caveau noir, et lui montra comment elle était éclairée autemps des moines ; comment, parmi les lampes qui pendaient duplafond, et les encensoirs qui, en se balançant, exhalaient lesparfums de la myrrhe, et les chapes brillantes d’or et d’argent, etles peintures, et les étoffes précieuses, et les joyaux toutrayonnants, tout étincelants sur les arcades profondes, le chantdes voix de vieillards avait retenti plus d’une fois à minuit dansles siècles reculés, tandis que des ombres dont le visage secachait sous un capuchon étaient agenouillées tout autour à prieren défilant les grains de leur rosaire. De là, il la ramena dansl’église et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles, depetites galeries le long desquelles les nonnes avaient coutume depasser, à peine visibles de si loin dans leur costume sombre, s’yarrêtant parfois comme de tristes fantômes pour écouter lescantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont lesimages étaient couchées sur les tombes, avaient autrefois porté cesarmes maintenant brisées ; comme quoi ceci avait été unheaume, ceci un bouclier, ceci un gantelet ; comme quoi ilsavaient tenu l’épée à deux mains et assené sur l’ennemi les coupsterribles de leur masse de fer. Tout ce qu’il disait, l’enfant lerecueillait précieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit,elle s’éveilla d’un rêve du temps passé et sortit de son lit pouraller regarder au dehors la vieille église, souhaitant avec ardeurde voir les croisées s’éclairer et d’entendre le son de l’orgue etles chants apportés sur l’aile du vent !

Le vieux fossoyeur ne tarda pas à aller mieux.Quand il fut sur pied, il apprit à l’enfant bien d’autres choses,quoique de nature différente. Il n’était pas encore en état detravailler ; mais un jour qu’il y avait une fosse à creuser,il alla surveiller l’homme chargé de ce soin. Il était justement cejour-là d’une humeur communicative ; et l’enfant, d’aborddebout à côté de lui, puis assise à ses pieds sur l’herbe, tournantvers lui son visage pensif, commença à causer avec levieillard.

L’homme qui servait d’aide au fossoyeur étaitun peu plus âgé que lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il étaitsourd, et lorsque le fossoyeur, qui par parenthèse eût fait àgrand’peine un mille de chemin en une demi-journée, échangeait uneobservation avec lui au sujet de son ouvrage, l’enfant ne pouvaits’empêcher de remarquer qu’il y mettait une sorte de pitiéimpatiente pour l’infirmité de cet homme, comme s’il eût étélui-même la plus forte et la plus alerte des créaturesvivantes.

« Je suis fâchée de vous voir faire cettebesogne, dit l’enfant en s’approchant. Je n’avais pas entendu direqu’il y eût quelqu’un de mort.

– Elle habitait un autre hameau, ma chère,répondit le fossoyeur, à trois milles d’ici.

– Était-elle jeune ?

– Oui… oui ; pas plus de soixante-quatreans, je pense. David, avait-elle plus de soixante-quatreans ?

David, qui bêchait ferme, n’entendit pas unmot de cette question. Le fossoyeur, qui ne pouvait réussir àl’atteindre avec sa béquille et qui était aussi trop infirme pourse lever sans assistance, appela son attention en lui jetant surson bonnet de coton rouge une motte de terre.

« Qu’est-ce qu’il y a ? dit David enle regardant.

– Quel âge avait Becky Morgan ? demandale fossoyeur.

– Becky Morgan ? répéta David.

– Oui, répliqua le fossoyeur ; ajoutantd’un ton à moitié compatissant et à moitié grondeur, mais sans êtreentendu de son vieux compagnon : Vous devenez bien sourd,Davy, terriblement sourd. »

Ce dernier, interrompant sa besogne, se mit ànettoyer sa bêche avec un morceau d’ardoise qu’il avait sous lamain à cet effet, et grattant dans son opération l’essence d’autantde Becky Morgans que le ciel seul peut en connaître, il se mit àréfléchir sur cette matière.

« Laissez-moi y penser, dit-il ensuite.J’ai vu, la nuit dernière, qu’on avait écrit sur le cercueil…N’était-ce pas soixante-dix-neuf ans ?

– Non, non !

– Ah ! oui, c’était cela, reprit levieillard avec un soupir. Car je me souviens d’avoir pensé qu’elleétait à peu près du même âge que nous. Oui, c’étaitsoixante-dix-neuf ans.

– Êtes-vous sûr de n’avoir pas mal lu,Davy ? demanda le fossoyeur, laissant voir sur ses traits unecertaine émotion.

– Hein ?… dit l’autre ; répétez-moicela.

– Il est très-sourd ! Il est tout à faitsourd ! s’écria vivement le fossoyeur. Êtes-vous sûr d’avoirbien lu ?

– Oh ! oui. Pourquoi pas ?

– Il est tout à fait sourd, murmura lefossoyeur ; et puis je crois qu’il tombe enenfance. »

Nelly se demandait avec quelque étonnementquelle raison le fossoyeur pouvait avoir de parler ainsi, quand, àdire vrai, son assistant n’avait pas moins d’intelligence que luiet était infiniment plus robuste. Mais le fossoyeur n’ayant rienajouté de plus, Nelly ne donna pas suite à cette réflexion.

« Vous m’avez parlé, dit-elle, de vostravaux de jardinage. Est-ce que vous plantez quelque choseici ?

– Dans le cimetière ?… Non, je n’y metsrien.

– J’y ai vu des fleurs et des arbustes. Tenez,en voici là-bas. Je m’imaginais qu’ils avaient poussé par vossoins, quoiqu’ils soient bien chétifs.

– Ils poussent à la grâce de Dieu, et Dieusans doute a ses raisons pour qu’ils ne se montrent pas ici danstout leur éclat.

– Je ne vous comprends pas.

– Eh bien ! écoutez. Ces arbustesmarquent les tombes de ceux qui avaient des amis tendres etdévoués.

– J’en étais sure !… s’écria l’enfant.Ils ont bien fait, vraiment : cela me fait plaisir àpenser.

– Oui, répliqua le fossoyeur ; maisattendez. Regardez-les, ces arbustes ; voyez comme ilspenchent leur tête, comme ils sont languissants, comme ilsdépérissent. En devinez-vous la cause ?

– Non, répondit l’enfant.

– C’est que la mémoire de ceux qui sontcouchés en ce lieu périt si vite ! D’abord on vient soignerces fleurs le matin, vers midi et le soir ; bientôt lesvisites sont moins fréquentes ; une fois par jour, une foispar semaine ; d’une fois par semaine, elles arrivent à ne plusavoir lieu qu’une fois par mois ; puis les intervalles sontéloignés et incertains ; et enfin l’on ne vient plus du tout.Il est rare que ces marques de souvenir fleurissent longtemps. J’aivu les fleurs d’été les plus passagères leur survivre presquetoujours.

– Ce que vous m’apprenez là m’affligeextrêmement.

– Ah ! répondit le vieillard en hochantla tête, c’est ainsi que s’expriment les braves gens qui entrentici pour parcourir notre cimetière ; mais moi je pense toutautrement. « C’est, me disent-ils, une louable habitude quevous avez dans ce pays de cultiver la terre autour des tombes, maisil est triste de voir toutes ces plantes s’étioler oumourir. » Je leur demande pardon en leur répondant que, selonmoi, c’est bon signe pour le bonheur de ceux qui survivent. C’estcomme ça ; la nature le veut.

– Peut-être cela vient-il de ce que lesparents qui les pleurent s’habituent à regarder dans le jour leciel bleu, et pendant la nuit les étoiles, et à penser que lesmorts habitent là et non dans leurs tombeaux. »

L’enfant avait prononcé ces paroles avecchaleur. Ce fut d’un accent de doute que le vieillard luirépondit :

« Oui, peut-être. Ce n’est pasimpossible.

– Qu’il en soit ainsi ou non, pensa Nelly, jeferai de cet endroit mon jardin. Ce ne sera pas déjà si rude d’ydonner un petit coup de bâche, et je suis certaine que j’ytrouverai du plaisir. »

Le fossoyeur ne remarqua ni la coloration deses joues brûlantes ni les larmes qui humectaient ses yeux. Ils’était tourné vers David qu’il appela par son nom. Bien évidemmentla question de l’âge de Becky Morgan le troublait encore, quoiquel’enfant eût peine à comprendre pourquoi.

Le deuxième ou troisième appel fait par sonnom attira enfin l’attention du vieux compagnon, qui interrompit satâche, s’appuya sur sa bêche et posa sa main contre son oreilledure.

« Est-ce que vous m’appelez ?dit-il.

– J’aurais cru, Davy, répondit le fossoyeur,que Becky Morgan… et il montra la tombe, était bien plus âgée quevous ou moi.

– Soixante-dix-neuf ans, répondit le vieillardavec un triste balancement de tête. Je vous dis que je l’ai vu.

– Vous l’avez vu ?… Oui ; mais,Davy, les femmes n’avouent pas toujours leur âge.

– C’est possible tout de même, s’écria lecompagnon, dont les yeux brillèrent tout à coup. Elle pouvait bienêtre plus âgée.

– J’en suis sûr. Songez donc seulement commeelle paraissait vieille. Vous et moi nous n’avions l’air qued’enfants auprès d’elle.

– Elle paraissait vieille, répéta David. Vousavez raison ; elle paraissait vieille.

– Rappelez-vous, dit le fossoyeur, combiendepuis longues, longues années, elle paraissait vieille ;comment voulez-vous qu’elle n’eût que soixante-dix-neuf ans, notreâge seulement ?

– Elle devait avoir pour le moins cinq ans deplus que nous ! s’écria l’autre.

– Cinq ans !… repartit lefossoyeur ; dites plutôt dix. Elle avait bienquatre-vingt-neuf ans. Rappelez-vous l’époque à laquelle sa fillemourut. Certainement elle avait quatre-vingt-neuf ans comme unjour, et la voilà qui veut se donner dix ans de moins !… Ôvanité humaine !… »

En fait de réflexions morales sur ce thèmeabondant, le compagnon ne resta pas en arrière, et tous deuxensemble y ajoutaient des commentaires nombreux, d’après l’autoritédesquels il eût été permis de se demander, non pas si la défunteavait bien l’âge qu’on lui supposait, mais si elle n’avait pasparfaitement atteint la limite patriarcale de la centaine.Lorsqu’ils eurent décidé la question à leur satisfaction mutuelle,le fossoyeur, avec l’aide de son ami, se leva pour partir.

« Il fait froid à rester assis à cetteplace, dit-il, et il faut que je prenne des ménagements jusqu’àl’été prochain.

– Qu’est-ce ? demanda David.

– Il est très-sourd, le pauvre diable !…Bonjour.

– Ah ! dit David le suivant du regard, ilbaisse considérablement. Comme il vieillit tous lesjours ! »

Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent, chacun deson côté, persuadé que l’autre avait moins de temps à vivre quelui ; tous deux grandement consolés et rassurés par la petitefiction dont ils étaient tombés d’accord sur l’âge de Becky Morgan,car, grâce à cet expédient, la mort n’était plus pour eux unprécédent de fâcheux augure, puisqu’elle leur promettait au moinsune dizaine d’années à vivre encore.

L’enfant resta quelques minutes à considérerle vieux sourd, comme il rejetait la terre avec sa pelle,s’arrêtant souvent pour tousser et reprendre haleine, et serépétant entre les dents, avec une sorte de joie grave, que lefossoyeur baissait rapidement. À la fin elle s’éloigna et,traversant toute pensive le cimetière, elle rencontra sans s’yattendre le maître d’école qui était assis au soleil sur un tertrevert et lisait.

« Nell ici !… dit-il amicalement,tandis qu’il fermait son livre. Il m’est bien agréable de vous voirrespirer en plein air, en pleine lumière. Je craignais que vous nefussiez encore dans l’église où vous vous tenez si souvent.

– Vous le craigniez !… dit l’enfant ens’asseyant auprès de lui. N’est-ce pas un lieuconvenable ?

– Sans doute, sans doute. Mais il faut êtregaie quelquefois. Allons, ne secouez pas la tête et ne souriez passi tristement.

– Non, si vous lisiez dans mon cœur, vous n’yverriez pas de tristesse. Ne me regardez donc pas ainsi, comme sivous me supposiez du chagrin. Il n’y a pas sur la terre unecréature plus heureuse que je ne le suis maintenant. »

Pleine de reconnaissance et de tendresse,l’enfant prit la main du maître d’école et la pressa entre lessiennes.

Ils gardèrent un silence de quelquesmoments ; puis Nelly murmura :

« C’est la volonté du ciel !

– Quoi donc ?

– Tout ça, tout ce qui nous concerne. Maislequel de nous est triste maintenant ? Ce n’est pas moitoujours, vous voyez que je souris.

– Et moi aussi, dit-il, je souris à l’idée quenous rirons encore plus d’une fois ici. Ne causiez-vous pas avecquelqu’un là-bas ?

– Oui.

– De quelque chose qui vous aura renduetriste ?… »

Ici il y eut un long silence.

« Qu’est-ce que c’était ? demandatendrement le maître d’école. Allons, dites-moi ce que c’était.

– Je m’affligeais, dit l’enfant fondant enlarmes, je m’affligeais de penser que ceux qui meurent parmi noussont bientôt oubliés.

– Et pensez-vous, dit le maître d’école,remarquant le regard qu’elle avait promené autour d’elle, qu’untombeau sans visiteurs, un arbre languissant, une fleur ou deuxfanées soient des preuves d’oubli ou de froide négligence ?Pensez-vous qu’il n’y ait pas, en dehors des fleurs ou desarbustes, des pensées en action, des souvenirs vivants pourperpétuer la mémoire des morts ? Nell, Nell, il y a peut-êtredans le monde en ce moment bien des gens occupés au travail, dontles bonnes actions et les bonnes pensées n’ont d’autre source queces tombeaux en apparence si négligés.

– Ne m’en dites pas davantage, s’écrial’enfant. Ne m’en dites pas davantage. Je sens, je comprends cela.Comment ai-je pu l’oublier ? je n’avais pourtant qu’à penser àvous.

– Il n’est rien, dit vivement son ami, non,rien d’innocent et de bon qui puisse mourir et être oublié. Si nousne croyons pas à cela, ne croyons plus à rien. Un petit enfant, unenfant bégayant à peine qui meurt au berceau, revivra dans les plusdoux souvenirs de ceux qui l’aimèrent, et remplira là-haut son rôleen rachetant les péchés du monde, bien que son corps puisse êtreréduit en cendres ou enseveli dans les profondeurs de l’Océan. Iln’y a pas un petit ange dont se recrute l’armée du ciel, qui nefasse sur la terre son œuvre sainte en faveur de ceux qui l’ontchéri ici-bas. Oublié ! oh ! si l’on pouvait fouiller àleur source les bonnes actions des créatures humaines, combien lamort elle-même paraîtrait belle ! et comme on trouverait quela charité, la mansuétude, la pure affection ont pris souventnaissance dans la poussière des tombes !

– Oui, dit Nelly, c’est la vérité ; je lesais. Qui peut mieux que moi en reconnaître la force, moi pour quivotre petit écolier est toujours vivant !… Cher, cher bon ami,si vous saviez tout le bien que vous me faites ! »

Le pauvre maître d’école se pencha vers ellesans rien répondre, car son cœur était plein.

Ils étaient encore assis au même endroit quandle grand-père arriva. Avant qu’ils eussent pu échanger une parole,l’horloge de l’église sonna l’heure de la classe, et le maîtred’école se retira.

« Un brave homme, dit le grand-père lesuivant des yeux ; un excellent homme. Sûrement ce n’est paslui qui nous fera jamais du mal. Nous sommes en sûreté ici enfin,n’est-ce pas ? Nous ne nous en irons jamaisd’ici ? »

L’enfant inclina la tête et sourit.

« Elle a besoin de repos, reprit levieillard en lui caressant la joue. Trop pâle ! troppâle ! Elle n’est plus ce qu’elle était…

– Quand ? demanda Nelly.

– Ah ! oui… quand ? Combien y a-t-ilde semaines ? Pourrais-je les compter sur mes doigts ?…Mais il vaut mieux les oublier ; heureusement elles sontpassées.

– Heureusement, cher grand-papa, réponditl’enfant. Oui, nous les oublierons ; oui, si jamais ellesreviennent à notre souvenir, ce sera seulement comme un mauvaisrêve qui se sera évanoui.

– Chut ! dit le vieillard la poussantvivement avec sa main et regardant par-dessus son épaule. Ne parleplus de ce rêve ni de toutes les souffrances qu’il a causées. Iciil n’y a pas de rêves. C’est un lieu paisible ; les rêves sesont éloignés. N’y pensons jamais, de peur qu’ils ne reviennentnous poursuivre. Les yeux fatigués et les joues creuses, la pluie,le froid et la faim, et avant cela des horreurs pires encore, voilàce qu’il nous faut oublier si nous voulons vivre tranquillesici.

– Merci, ô mon Dieu ! s’écriaintérieurement Nelly, pour cet heureux changement !

– Je serai patient, dit le vieillard, je seraihumble, plein de reconnaissance et de soumission si tu veux bien megarder. Mais ne t’éloigne pas de moi, ne pars point seule ;laisse-moi demeurer auprès de Nell, je serai tout à fait sincère etdocile.

– Que je parte ! que je m’en ailleseule ! répliqua l’enfant avec une gaieté feinte ; envérité, ce serait une drôle de plaisanterie. Voyez, mon chergrand-papa, nous ferons de cet endroit notre jardin. Pourquoipas ? La place est excellente. Demain nous commencerons ettravaillerons ensemble, l’un près de l’autre.

– C’est une bonne idée ! s’écria legrand-père. Eh bien ! c’est cela, ma mignonne, nouscommencerons demain. »

Rien d’égal au plaisir du vieillard, lorsquele lendemain ils entreprirent leur travail. Rien d’égal à soninsouciance pour les images funèbres que rappelait ce lieu. Ilsarrachèrent des tombes les longues herbes et les orties,éclaircirent les pauvres arbustes, extirpèrent les racines,nettoyèrent le gazon doux en le débarrassant des feuilles mortes etdes mauvaises herbes. Ils étaient encore dans toute l’ardeur deleurs opérations quand l’enfant, levant sa tête qui était penchéevers le sol, remarqua que le vieux bachelier était assis sur unebarrière voisine à les observer.

« C’est très-bien, très-bien, dit lepetit gentleman adressant un signe d’amitié à Nell qui le saluait.Est-ce que vous avez fait tout cela ce matin ? »

Nelly répondit en baissant les yeux :

« C’est peu de chose, monsieur, encomparaison de ce que nous voulons faire.

– Un bon ouvrage, un bon ouvrage, dit le vieuxgarçon. Mais ne vous occuperez-vous que des tombes des enfants etdes jeunes gens ?

– Nous en viendrons bientôt aux autres,monsieur, » répondit Nell en détournant la tête et parlantbas.

Ce n’était là qu’un petit incident ;cette préférence marquée pouvait être volontaire ou bien due auhasard, ou tenir à la sympathie que Nelly éprouvait pour lajeunesse sans en avoir conscience elle-même. Mais ce fait, qu’iln’avait pas remarqué d’abord, parut produire une impression sur levieillard. Il jeta un regard rapide sur les tombes, puis contemplaavec anxiété son enfant qu’il attira contre lui et à qui il ordonnade se reposer. Quelque chose qui depuis longtemps avait échappé àsa mémoire sembla s’agiter péniblement dans son esprit. Il nepouvait l’en effacer, comme il avait fait d’autres sujets plusgraves ; mais l’impression grandit, grandit encore, sereproduisit plusieurs fois ce même jour, et souvent dans la suite.Une fois, tandis qu’ils étaient à l’œuvre, l’enfant, voyant que songrand-père se retournait fréquemment et la regardait avecinquiétude comme s’il s’efforçait de résoudre quelques doutescruels ou de réunir quelques pensées dispersées, le pressa des’expliquer à ce sujet. « Ce n’est rien, dit-il,rien ! » Et posant sur son bras la tête de Nelly, il luicaressa la joue avec sa main et murmura :

« Chaque jour elle devient plus forte. Cesera bientôt une femme. »

Chapitre 18

 

À partir de ce temps, il s’éleva dans le cœurdu vieillard, à l’égard de l’enfant, une sollicitude vigilante quine le quittait plus. Il y a dans le cœur humain des cordesétranges, variées, qui ne vibrent que par accident : ellesresteront muettes et sourdes aux appels les plus passionnés, lesplus ardents, et puis un jour enfin elles répondront au contact leplus léger et le plus fortuit. Dans les esprits les plusinsensibles ou les plus enfantins, il y a un certain fonds deréflexion que l’art suscite rarement et que toute l’habileté dumonde ne pourrait inspirer : il se révèle par hasard comme sesont révélées la plupart des grandes vérités, quand celui qui lesdécouvrait n’avait en vue que le but le plus simple.

Du jour où s’était passée cette scène intime,le vieillard n’oublia plus un seul moment la faiblesse et ledévouement de l’enfant. À partir de ce petit incident, lui quil’avait vue traverser, à ses côtés, tant d’obstacles et desouffrances, sans l’envisager autrement que comme la compagnenaturelle des misères qu’il ressentait si cruellement lui-même etqu’il déplorait aussi bien pour lui que pour elle, il sentitintérieurement s’éveiller l’intelligence de sa dette envers Nellyet de l’état où ces misères l’avaient réduite. Depuis cette époquejusqu’à la fin, jamais, non, jamais, même dans un moment d’oubli,il ne se préoccupa plus de sa propre personne ; jamais aucunepensée, aucune considération d’intérêt particulier ne vint ledistraire de la contemplation du gracieux objet de son amour.

Il la suivait partout pour guetter l’instantoù elle serait fatiguée et sentirait le besoin de s’appuyer sur sonbras ; il s’asseyait en face d’elle au coin de la cheminée,heureux de veiller sur elle et de la regarder, jusqu’à ce qu’ellerelevât la tête et lui sourît comme autrefois ; il luiépargnait avec empressement les soins domestiques qui eussent puexcéder la mesure de ses forces ; pendant les sombres etfroides nuits, il se levait pour écouter le souffle de son enfantendormie, et parfois il restait penché des heures entières auchevet de son lit rien que pour avoir le plaisir de toucher samain. Celui qui sait tout peut seul savoir combien d’espérances,combien de craintes, combien de pensées d’affection profonde secroisaient dans ce cœur déchiré, et quel changement s’était opéréchez le pauvre vieillard.

Quelquefois (bien des semaines s’étaientécoulées déjà) l’enfant, épuisée même au bout de peu d’efforts,passait toute la soirée sur un lit de repos devant le feu. Alors lemaître d’école apportait des livres et lui faisait la lecture àhaute voix ; mais rarement la soirée s’écoulait sans que levieux bachelier vint aussi et se mît à lire à son tour. Legrand-père restait assis à écouter, il n’écoutait guère, mais iltenait ses yeux fixés sur l’enfant ; et si elle souriait, sielle s’animait au récit qu’elle entendait, le vieillard disait quece récit était plein d’intérêt, et il se prenait à aimer le livre.Lorsque, dans la causerie de la soirée, le vieux bachelierracontait quelque histoire qui plaisait à Nelly, et les histoiresdu vieux bachelier ne manquaient jamais de lui plaire, le vieillards’efforçait, bien qu’à grand’peine, de la graver dans sonesprit ; de plus, quand le vieux bachelier prenait congéd’eux, parfois le vieillard courait après lui et le priaithumblement de vouloir bien lui redire quelque partie de sonhistoire qu’il désirait apprendre pour obtenir un sourire deNelly.

Mais ces circonstances ne se produisaient parbonheur que rarement : car l’enfant n’aimait qu’à être dehorset à se promener dans son jardin solennel. Bien des personnes aussivenaient visiter l’église ; et comme ceux qui étaient venusparlaient de l’enfant à leurs amis, il s’en présentait beaucoupd’autres : si bien que, même à cette époque de l’année, il yavait foule de visiteurs. Le vieillard les suivait à quelquedistance le long de l’église, écoutant la voix si chère à soncœur ; et quand les étrangers avaient quitté Nelly ets’éloignaient, il se mêlait à eux pour saisir quelques lambeaux deleur conversation ; ou bien dans ce, but, il restait à laporte, la tête découverte, guettant le moment où ils passeraient.Ceux-ci vantaient toujours l’esprit et la beauté de l’enfant, et levieillard était fier de les entendre ! Mais qu’ajoutaient doncsi souvent ces visiteurs, pour que le cœur du vieillard fût torturéet pour que le pauvre homme allât tout seul gémir et sangloter dansun coin sombre ? Hélas ! qu’ils étaient indifférents àses yeux, ceux qui n’éprouvaient pour elle que le faible intérêt dumoment, ceux qui s’en allaient oublier dès la semaine suivantel’existence d’un être si charmant, même après l’avoir vu, mêmeaprès en avoir eu pitié, même après avoir adressé au grand-père unadieu plein de compassion et chuchoté entre eux, en passant, d’unair mystérieux !

Parmi les gens du village aussi il n’y enavait pas un qui ne ressentit de l’affection pour la pauvreNelly : tous éprouvaient le même sentiment ; tous avaientnon-seulement de la tendresse pour elle, mais une pitié quicroissait chaque jour. Les écoliers eux-mêmes, tout légers etinsouciants qu’ils étaient, aimaient Nelly. Le plus hébété d’entreeux eût été bien fâché de ne pas l’avoir aperçue à sa placeaccoutumée lorsqu’il se rendait à la classe, et il se fûtvolontiers détourné de son chemin pour aller demander de sesnouvelles à la fenêtre garnie de barreaux. Si elle était assisedans l’église, les écoliers y hasardaient tout doucement un regardà travers la porte entre-bâillée, mais ils ne s’avisaient point delui parler, à moins qu’elle ne se levât et ne vînt leur adresser laparole. Ils lui reconnaissaient quelque chose de supérieur quil’élevait au-dessus d’eux.

Quand le dimanche revenait, il n’y avait dansl’église que de pauvres gens ; car le château où avaient vécules anciens seigneurs du pays n’était plus qu’une ruineabandonnée ; et, à sept milles à la ronde, il n’existait qued’humbles cultivateurs. En ce jour consacré à la prière et jusquedans le lieu saint l’on témoignait à Nelly le même intérêt quepartout ailleurs. On se réunissait autour d’elle sous le porche,avant et après le service. Les tout petits enfants s’attachaient àsa jupe ; les vieillards et les femmes interrompaient leurscommérages pour lui adresser un salut affectueux. Plusieurs quiétaient venus d’une distance de trois à quatre milles, luiapportaient leur modeste présent ; et les plus pauvres, lesplus infimes avaient au moins pour elle des vœux sortis ducœur.

Elle avait voué une tendresse touteparticulière aux jeunes enfants qu’elle avait vus pour la premièrefois jouant dans le cimetière. L’un d’eux, celui qui avait parlé deson frère, était son petit favori, son ami ; souvent, àl’église, il se tenait assis auprès d’elle, ou bien il montait avecelle jusqu’au sommet de la tour. Il était heureux de la soutenir,ou de s’imaginer du moins qu’il lui prêtait appui, et bientôt ilsdevinrent inséparables.

Il advint qu’un jour, comme Nelly était seule,dans le vieux cimetière, occupée à lire, le jeune garçon yaccourut, les yeux pleins de larmes, et après l’avoir tenue unmoment à quelque distance de lui en la contemplant fixement, jetaavec une ardeur passionnée ses petits bras autour du cou de sajeune amie.

« Qu’est-ce donc ? dit Nellycherchant à le calmer. Qu’y-a-t-il ?

– Elle n’en est pas encore un !…s’écria l’enfant l’embrassant plus étroitement encore. Non,non !… Elle n’en est pas un !… »

Elle le regarda avec surprise, et luidébarrassant le front des cheveux qui le couvraient, elle demandaen l’embrassant au petit homme ce qu’il voulait dire.

« Chère Nell, s’écria-t-il, il ne fautpas que vous en soyez un !… Nous ne les revoyonsplus. Jamais ils ne viennent jouer avec nous, jamais ils neviennent nous parler. Restez telle que vous êtes. Vous êtes bienmieux comme ça.

– Je ne vous comprends pas…Expliquez-vous.

– Eh bien, ils disent, reprit le petit garçonen la regardant en face, ils disent que vous serez un ange avantque les oiseaux aient recommencé à chanter. Mais vous ne le voulezpas, n’est-il pas vrai ? Nell, ne nous quittez pas, quoique leciel soit bien brillant. Ne nous quittez pas !… »

Nelly baissa la tête, et couvrit son visage deses mains.

« C’est bon, c’est bon, elle ne veutpas ! s’écria le petit garçon, se réjouissant à travers seslarmes. N’est-ce pas que vous n’irez pas au ciel ? Vous savezcombien ça nous ferait de peine. Chère Nell, dites-moi que vousresterez avec nous. Oh ! je vous en prie, je vous en prie,dites-moi que vous le voulez ! »

Le petit garçon joignit les mains ets’agenouilla devant Nelly.

« Regardez-moi seulement, Nell,reprit-il, et dites-moi que vous resterez, et alors je verrai bienqu’ils se trompaient, et je ne pleurerai plus. Nell, ne medirez-vous pas oui ? »

Nelly continuait de baisser la tête et de sevoiler le visage ; ses sanglots troublaient seuls le silencemorne qu’elle gardait toujours.

« Au bout de quelque temps, poursuivit lepetit garçon en s’efforçant de lui prendre une de ses mains, lesbons anges seront satisfaits de penser que vous n’êtes point parmieux et que vous êtes restée ici pour être avec nous. Willy est alléles rejoindre ; mais s’il avait su combien il allait memanquer, la nuit, dans notre petit lit, sûrement il ne m’aurait pasquitté. »

Nelly ne put pas encore lui répondre, ellesanglotait comme si son cœur était prêt à se briser.

« Pourquoi partiriez-vous, chèreNelly ? Je sais que vous ne seriez pas heureuse si vousappreniez que nous pleurons à cause de votre perte. Ils disent queWilly est maintenant dans le ciel, où l’été dure toujours, etcependant je suis sûr qu’il s’afflige, quand je me couche sur sonlit de gazon, de ne pouvoir revenir m’embrasser. »

Il ajouta en la caressant et en pressant sonvisage contre celui de Nelly :

« Mais si vous voulez absolument partir,au moins aimez bien Willy, pour l’amour de moi. Dites-lui combienje l’aime encore, combien je l’aimais ; et quand je songeraique vous êtes tous deux ensemble, tous deux heureux, je tâcherai desupporter cela et jamais je ne vous causerai de peine en faisantquelque chose de mal. Oh ! jamais, jamais !… »

Nelly laissa le petit garçon lui prendre lesmains et se les mettre autour du cou. Il y eut alors un silencemêlé de larmes ; mais il s’écoula peu de temps avant que Nellyregardât son petit ami avec un sourire et lui promît, d’une voixdouce et calme, qu’elle resterait, et qu’il serait son ami tant quele ciel la laisserait sur terre. Il se frotta les mains avec joieet la remercia nombre de fois. Elle le pria de ne rien dire àpersonne de ce qui s’était passé entre eux, et il l’assura d’unaccent chaleureux qu’il n’en dirait jamais rien.

En effet, Nelly n’entendit jamais dire qu’ilen eût parlé : désormais il était de moitié dans sespromenades comme dans ses méditations, et jamais cependant il netoucha un seul mot du sujet qu’il savait lui avoir fait de lapeine, bien qu’il ne se rendît pas compte de la cause de cechagrin. Il y avait encore en lui un certain sentiment dedéfiance : souvent, en effet, il venait même dans les soiréessombres, et d’une voix timide, s’informer, à travers la porte, siNelly allait bien : quand on lui répondait que oui et qu’onl’invitait à entrer, il s’asseyait aux pieds de Nelly sur un petittabouret et restait ainsi patiemment jusqu’à ce qu’on vint lechercher pour le ramener chez lui. Dès le matin, il ne manquait pasde rôder autour de la maison pour demander des nouvelles deNelly ; et soit le matin, soit dans la journée, soit enfindans la soirée, il laissait là le jeu et ses compagnons de plaisirpour la suivre partout où elle allait.

Une fois le vieux fossoyeur dit àNelly :

« C’est un bon petit garçon, tout demême. Quand son frère aîné mourut, … frère aîné, c’est cela qui estdrôle, un frère aîné de sept ans, je me rappelle qu’il en futfrappé jusqu’au fond du cœur. »

Nelly songea à ce que le maître d’école luiavait dit de l’oubli où tombaient les morts, et elle jugea que sonpetit ami donnait un démenti à ce préjugé.

« Quoique ça, je pense qu’il s’est remisl’esprit en repos ; car il est assez gai parfois. Je parieraisbien que vous et lui vous avez été écouter le vieux puits.

– Vraiment non, répliqua Nelly. J’aurais eutrop peur d’aller auprès… Je ne vais pas souvent dans cette partiebasse de l’église ; je ne connais même pas l’endroit.

– Venez-y avec moi, dit le fossoyeur. Jen’étais encore qu’un enfant que je le connaissais déjà.Venez !… »

Ils descendirent les marches étroites quimenaient à la crypte et s’arrêtèrent parmi les arcades sombres,dans un endroit plein de ténèbres et de tristesse.

« C’est ici, dit le vieillard. Donnez-moila main pendant que vous relèverez le couvercle, de peur que vousne veniez à trébucher et à tomber dans le puits. Je suis trop vieuxet trop chargé de rhumatismes pour pouvoir me pencher moi-même.

– Est-ce noir et effrayant !… s’écrial’enfant.

– Regardez au fond, » dit le vieillard enmontrant du doigt l’orifice du puits.

L’enfant obéit et plongea sou regard dansl’abîme.

« Ce puits ne ressemble-t-il pas à untombeau ? dit le vieillard.

– Oui, il ressemble à un tombeau, répétal’enfant.

– Souvent je me suis imaginé, dit lefossoyeur, qu’on avait dû le creuser dans l’origine pour rendre lavieille église plus lugubre, et les moines plus pieux et plusaustères. On a l’intention de le fermer et de le murer, à ce qu’ilsdisent. »

L’enfant était encore à contempler pensive lesouterrain.

« Mais bah ! nous verrons, dit lefossoyeur, bien des jeunes têtes ensevelies dans l’autre terre,avant qu’on bouche ce jour-là. Dieu le sait ! Soi-disant c’estpour le printemps prochain.

– Les oiseaux recommenceront à chanter, auprintemps, pensa l’enfant le soir, pendant qu’elle était appuyée àsa petite fenêtre et contemplait le soleil couchant. Leprintemps !… la belle et heureuse saison ! »

Chapitre 19

 

Un jour ou deux après le thé donné par Quilpau Désert, M. Swiveller se rendit, à l’heure accoutumée, àl’étude de Sampson Brass. Se trouvant seul dans ce temple de laprobité, il posa son chapeau sur le pupitre ; puis, tirant desa poche une étroite bande de crêpe noir, il se mit à l’appliquerautour de sa coiffure, et à l’y fixer avec des épingles, en signede deuil. Quand il eut terminé l’arrangement de cet appendice, ilcontempla son œuvre avec une complaisance toute paternelle, etreplaça son chapeau sur sa tête, très-penché sur un œil pour enrendre l’effet plus lugubre. Tout étant disposé de façon à lesatisfaire complètement, il enfonça ses mains dans ses poches etarpenta l’étude de long en large à pas comptés.

« Toujours il en fut ainsi pour moi, ditM. Swiveller, toujours. Oui, toujours il en fut ainsi, depuisma première enfance où j’ai vu s’écrouler mes plus chèresespérances ; jamais je n’ai aimé un arbre ou une fleur sansvoir l’arbre dépérir et la fleur se faner la première entre toutes.J’avais élevé une gentille gazelle pour me réjouir dans lacontemplation de ses doux yeux noirs : mais quand elle en vintà me bien connaître et à m’aimer, il a fallu que ce fut pourépouser un jardinier-fleuriste ! »

Accablé par ces réflexions, il s’arrêta courtdevant le fauteuil des clients, et se jeta dans les bras qu’ilsemblait lui tendre pour le consoler.

« Et voilà, reprit-il avec une sorted’amertume railleuse, voilà la vie, sans doute. Oh !certainement. Pourquoi pas ? C’est bon : je ne veux plusme plaindre. »

Puis, retirant son chapeau de sa tête et lecontemplant avec férocité, comme si des considérations pécuniairesl’empêchaient seules de le fouler aux pieds, il poursuivitainsi :

« Je porterai cet emblème de la perfidied’une femme, en mémoire de celle avec qui je ne suivrai plus lesdétours du labyrinthe, de celle à qui je n’adresserai plus de toastavec le vin rosé, de celle qui jusqu’à la fin empoisonnera le baumede ma courte existence !… Ah ! ah !ah ! »

Ici il peut être nécessaire de faire observer,de peur que la fin de ce monologue ne paraisse peu convenable, queM. Swiveller ne se fût pas élevé à ce diapason de fou rire sifort en opposition assurément avec ses réflexions solennelles,n’était que se trouvant en humeur théâtrale, il accomplissaitseulement ce jeu de scène qu’on appelle dans le mélodrame :« Rire infernal. » En effet il paraîtrait quedans les enfers, ces diables-là rient toujours par syllabes, ettoujours en trois syllabes, jamais plus jamais moins, ce qui estchez cette race un trait de caractère fort remarquable et tout àfait digne d’attention.

L’écho des imprécations sinistres était àpeine éteint et M. Swiveller se tenait encore assis avec tousles signes du désespoir dans le fauteuil des clients, quand vint àretentir la sonnette, ou, pour mieux accommoder le mot à l’humeuractuelle de l’infortuné, le glas funèbre de la cloche de l’étude.Il ouvrit vivement la porte et aperçut la tête expressive deM. Chukster. Ils échangèrent un bonjour fraternel.

« Vous voilà diablement de bonne heuredans ce vieux et pestilentiel abattoir, dit le gentleman, se posantsur une jambe tandis qu’il balançait l’autre avec une aisanceparfaite.

– Mais oui, un peu, répondit Richard.

– Un peu ! répéta M. Chukster aveccet air de gracieux badinage qui lui allait si bien. Parbleu !je le crois. Savez-vous, mon bon, quelle heure il est ? Neufheures et demie passées du matin !

– Est-ce que vous n’entrez pas ? ditRichard. Je suis tout seul. Vous savez, Swiveller,solus : « C’est l’heure du sabbat…

– Où le cimetière s’ouvre…

– Et où les tombeaux rendent leursmorts… »

En terminant cette citation intercalée dansl’entretien familier, chacun des deux gentlemen prit la pose derigueur ; puis revenant aussitôt à la vile prose, ilsentrèrent dans l’étude. Ces tirades lyriques étaient familières auxglorieux Apollinistes, c’étaient comme les chaînons qui les liaientles uns aux autres et les élevaient au-dessus de la froide et ternehumanité.

« Eh bien ! comment cela va-t-il,mon gaillard ? dit M. Chukster en prenant un tabouret.J’ai été obligé de me rendre dans la Cité pour certaines petitesaffaires qui me concernent, et je n’ai pu passer devant le coin decette rue sans voir si vous étiez arrivé ; mais sur mon âme,je ne m’attendais pas à vous rencontrer. Il est si prodigieusementde bonne heure ! »

M. Swiveller lui exprima sesremercîments ; et comme la suite de la conversation témoignaqu’il se portait bien et que M. Chukster était également danscette condition désirable, ces deux messieurs, d’accord en celaavec la coutume antique et solennelle de la Société fraternelle àlaquelle ils appartenaient, unirent leurs voix dans un passage duduo populaire de : « Tout va bien ! » enfaisant un long trille sur la finale.

« Et quoi de neuf ? dit Richard.

– La ville est aussi plate, mon cher ami,répondit M. Chukster, que la surface, d’un four hollandais.Pas de nouvelles. Par parenthèse, votre locataire est bien le plussingulier original. Il échappe à la perspicacité la plusvigoureuse. Jamais on ne vit d’homme semblable !

– Qu’est-ce qu’il a donc faitencore ?

– Par Jupiter ! monsieur, réponditM. Chukster en tirant une tabatière oblongue, dont lecouvercle était orné d’une tête de renard en cuivre curieusementciselée, cet homme est impénétrable. Monsieur, cet homme s’est liépar un commerce d’amitié avec notre apprenti clerc. Celui-ci n’estpas méchant, mais il est extraordinairement lourd et doucereux.S’il avait besoin d’un ami, ne pouvait-il pas en choisir un qui sûtdire deux mots, le charmer par ses manières et saconversation ? J’ai mes défauts, monsieur…

– Nullement, nullement.

– Si, si, j’ai mes défauts ; personne neconnaît ses défauts mieux que moi. Mais je ne suis pas doucereux.Mes plus grands ennemis, tout homme a ses ennemis, monsieur, etj’ai les miens, ne m’ont jamais accusé d’être doucereux. Et je vousle dis, monsieur, si je ne possédais pas plus de ces qualités, quid’ordinaire attachent l’homme à ses semblables, que n’en possèdenotre apprenti clerc, j’irais plutôt prendre un fromage de Chesteret me l’attacher au cou pour me noyer. Je mourrais dégradé commej’aurais vécu. Je le ferais, sur mon honneur ! »

M. Chukster s’arrêta après cette période,frotta la tête du renard juste sur le bout du nez avec laphalangette de l’index, prit une pincée de tabac et regardafixement M. Swiveller, comme pour lui dire que, s’ils’imaginait qu’il allait éternuer, il se trompait bien.

« Non content, monsieur, continua-t-il,de s’être lié avec Abel, il a cultivé la connaissance du père et dela mère. Depuis qu’il est revenu de cette chasse aux oies sauvages,il a toujours été fourré chez ces gens-là : en ce moment mêmeil y est encore. Il protège en outre ce jeune snob, voussavez ; vous pourrez le voir, monsieur, constamment en route,soit pour aller à notre maison soit pour en revenir ; etcependant, moi, monsieur, sauf quelques formes banales depolitesse, je ne suppose pas qu’il ait jamais échangé plus d’unedemi-douzaine de mots avec moi. Maintenant, sur mon âme ! vousme connaissez, ajouta M. Chukster secouant gravement la tête,comme on a l’habitude de le faire quand on juge que les choses vontun peu trop loin ; c’est une affaire si humiliante que, si jen’éprouvais quelque sympathie pour le patron et ne savais pas qu’ilne pourrait jamais marcher sans moi, je serais forcé de rompre nosrelations. En vérité, je n’aurais pas d’autrealternative. »

M. Swiveller, qui était assis sur unautre tabouret en face de son ami, ranima le feu dans un excès desympathie, mais sans prononcer une parole.

« Quant au jeune snob, monsieur,poursuivit M. Chukster avec un regard prophétique, vous verrezqu’il tournera mal. Notre profession nous permet de connaîtrequelques-uns des replis du cœur humain ; croyez-en ma parole,ce garçon-là, qui était revenu soi-disant pour achever de gagnerson schelling, se révélera un de ces jours sous ses couleursvéritables. C’est un fripon, monsieur. Il faut que ce soit unfripon. »

M. Chukster s’étant levé eût probablementcontinué sur le même sujet et avec plus d’emphase encore, mais uncoup appliqué à la porte et qui semblait annoncer l’arrivée dequelque client, l’obligea de prendre un air de calme qui nes’accordait guère avec la violence de ses dernières paroles. Enentendant ce même bruit, M. Swiveller imprima à son tabouretun mouvement rapide de rotation sur un des pieds et le fit tourneren face du pupitre, où il fourra le tisonnier que, dans le troublede ses esprits, il avait oublié de déposer à sa place légitime, encriant :

« Entrez ! »

Or, qui est-ce qui se présenta ?Précisément ce même Kit qui venait d’être le thème des injures deM. Chukster ! Jamais homme ne reprit si vivement courageet ne parut plus féroce que M. Chukster lorsqu’il vit lenouveau venu. Quant à M. Swiveller, il considéra un momentKit ; puis sautant à bas de son tabouret et retirant letisonnier de l’endroit où il l’avait caché, il s’en servit pourexécuter avec une sorte de frénésie toutes les passes et lesparades de l’escrime à l’espadon.

« Le gentleman est-il chezlui ? » dit Kit passablement étonné de cette réceptionpeu ordinaire.

Avant que M. Swiveller eût pu répondre,M. Chukster saisit l’occasion pour protester du ton d’un hommeindigné contre cette manière de demander les gens, manièreirrespectueuse, dit-il, et digne d’un snob.

« Lorsque vous voyez deux gentlemen iciprésents, comment osez-vous dire le gentleman ? Nepouviez-vous dire au moins l’autre gentleman ? ouplutôt, car il n’est pas impossible que celui que vous demandezsoit de qualité inférieure, pourquoi n’avez-vous pas dit son nomtout court, laissant à ceux qui vous entendent le soin de luidonner eux-mêmes sa qualité ? J’ai quelque raison de croireque c’est une insulte personnelle que vous avez voulu mefaire ; je ne suis pas homme à permettre que l’on s’avise debadiner avec moi, comme certains snobs que je ne veux point nommerpourraient bien l’apprendre à leurs dépens.

– Je demande le gentleman de là-haut, dit Kitse tournant vers Richard Swiveller. Est-il chez lui ?

– Pourquoi ? répondit Richard.

– Parce que s’il y est, j’ai une lettre pourlui.

– De quelle part ?

– De la part de M. Garland.

– Oh !… murmura Richard avec une extrêmepolitesse. Vous pouvez alors me la remettre, monsieur. Et si vousattendez une réponse, monsieur, vous pouvez l’attendre, monsieur,dans le couloir, qui est un appartement spacieux et bien aéré,monsieur.

– Je vous remercie, répondit Kit. Mais je nedois donner cette lettre qu’au gentleman, s’il vousplaît. »

L’audace excessive de cette réplique mittellement M. Chukster hors de lui-même et excita à un si hautdegré sa fibre sensible à l’endroit de la dignité de son ami, quele maître clerc déclara que, s’il n’était retenu par desconsidérations officielles, il anéantirait Kit sur place ;quand l’affront était aggravé par les circonstances extraordinairesqui l’accompagnaient, le juste châtiment qui en eût résulté nepouvait manquer de recevoir, selon lui, la sanction, l’approbationd’un jury anglais, qui ne ferait aucune difficulté de rapporter unverdict d’homicide justifiable et d’y joindre un haut témoignage enfaveur de la moralité et du caractère du vengeur de l’affront. Loinde s’enflammer ainsi sur ce sujet, M. Swiveller éprouva un peude honte de l’emportement de son ami, surtout en face du sang-froidet de l’air calme de Kit, et il ne savait trop que faire quand onentendit le gentleman appeler à haute voix sur l’escalier.

« Hé ! cria-t-il, n’ai-je pas vuvenir quelqu’un pour moi ?

– Oui, monsieur, répondit Richard.Certainement, monsieur.

– Alors, où est-il ?

– Ici, monsieur, répliqua M. Swiveller.Allons, jeune homme, n’entendez-vous pas qu’on vous appelle ?Êtes-vous sourd ? »

Kit n’eut pas l’air d’avoir la moindre enviede poursuivre le débat, mais il se précipita vers l’escalier etlaissa les glorieux Apollinistes se regarder l’un l’autre ensilence.

« Qu’est-ce que je vous disais ?s’écria M. Chukster. Que pensez-vous de cela ? »

M. Swiveller était au fond ce qu’onappelle un bon enfant. Comme il ne voyait rien dans la conduite deKit de répréhensible ni de blâmable, il se trouva assez embarrassépour répondre. Il fut tiré de peine cependant par l’arrivée deM. Brass et de sa sœur Sally, dont l’aspect fit fuirprécipitamment M. Chukster.

Le procureur et son aimable compagne avaientl’air d’avoir tenu une consultation après leur frugal déjeuner, surquelque sujet d’un grand intérêt et d’une haute importance. Quandavaient lieu de semblables conférences, Brass et Sallyapparaissaient généralement à l’étude une demi-heure plus tard quede coutume et avec un air souriant, comme si les plans qu’ilsvenaient de tramer avaient tranquillisé leurs esprits et jeté unrayon de lumière sur leurs doutes pénibles. En ce moment, parexemple, ils semblaient plus gais encore que d’habitude ; missSally avait quelque chose d’onctueux, et M. Brass se frottaitles mains comme un homme qui se sent l’humeur joyeuse et l’espritlibre de tout souci.

« Eh bien, monsieur Richard !… ditle procureur, comment allons-nous ce matin ? Sommes-nousdispos et content, monsieur ?… Hein, monsieurRichard ?

– Très-bien, monsieur, répondit Swiveller.

– À merveille. Ah ! ah ! soyons gaiscomme des pinsons, monsieur Richard, pourquoi pas ? C’est unmonde charmant que le monde où nous vivons, monsieur. Il s’y trouvede mauvaises gens, monsieur Richard ; mais s’il n’y avait pasde mauvaises gens, il n’y aurait pas de bons procureurs. Ah !ah ! est-il venu quelque lettre par la poste ce matin,monsieur Richard ? »

M. Swiveller répondit négativement.

« Ah ! reprit Brass, ça ne faitrien. S’il y a peu de besogne aujourd’hui, il y en aura davantagedemain. Un cœur satisfait, monsieur Richard, c’est la douceur del’existence. Il n’est venu personne, monsieur ?

– Mon ami seulement, répondit M. Richard.« Puissions-nous ne jamais manquer d’un…

– D’un ami, » continua vivement Brass,« ou d’une bouteille à lui offrir. » Ah ! ah !C’est ainsi que dit la chanson, n’est-il pas vrai ? Une joliechanson, monsieur Richard, une jolie chanson. J’en aime lesentiment. Ah ! ah ! Votre ami est, je pense, le jeunehomme de l’étude de Witherden ? Oui. « Puissions-nous nejamais manquer d’un… » Il n’y a rien d’ailleurs, monsieurRichard ?

– Quelqu’un seulement chez le locataire.

– En vérité ? Quelqu’un chez lelocataire, ah ! ah !… « Puissions-nous ne jamaismanquer d’un ami ou d’une… » Quelqu’un chez le locataire,disiez-vous, monsieur Richard ?

– Oui, dit celui-ci un peu surpris du décousudes paroles de son patron. Ils sont ensemble en ce moment.

– Ensemble !… s’écria Brass. Ah !ah ! Qu’ils y restent, joyeux et libres, tirelirelire !…N’est-ce pas, monsieur Richard ? Ah ! ah !

– Certainement.

– Et, dit Brass en fouillant dans ses papiers,quel est ce visiteur ? Ce n’est pas, j’espère, une dame,monsieur Richard ? Vous savez qu’à Bevis-Marks on tient à lamorale, monsieur ! « Quand femme jolie se livre à lafolie… » et cetera. Vous dites donc, monsieurRichard ?

– C’est un autre jeune homme qui appartientaussi à Witherden ou à peu près, un nommé Kit.

– Kit !… répéta Brass. Singuliernom !… Le nom d’une pochette de maître à danser… Ah !ah ! Ce Kit est ici ? »

Richard regarda miss Sally, s’étonnant toutbas qu’elle ne gourmandât point cette exubérance d’espritextraordinaire chez M. Brass. Mais comme elle n’essayaitnullement de la réprimer, et qu’au contraire même elle semblait ydonner un acquiescement tacite, Richard conclut de ce bon accordqu’ils venaient sans doute de perpétrer ensemble quelque fourberie,dont ils avaient déjà reçu le salaire.

– Voulez-vous avoir la bonté, monsieurRichard, dit Sampson en tirant une lettre de son pupitre, d’allerporter ceci à Peckham Rye ? Il n’y a pas de réponse ;mais la lettre est particulière et doit être remise en main propre.Vous mettrez votre voiture à la charge de l’étude, vouscomprenez ? Ne ménagez pas l’étude ; tirez-en tout ce quevous pourrez. C’est la devise d’un clerc. N’est-ce pas, monsieurRichard ? ah ! ah ! »

M. Swiveller retira solennellement saveste de canotier, endossa son habit, prit son chapeau au crochet,mit la lettre dans sa poche, et partit. Sitôt qu’il fut dehors,miss Sally Brass se leva, et adressant un aimable sourire à sonfrère, qui fit un signe de tête et se frotta le nez en manière deréponse, elle se retira également.

Sampson Brass ne fut pas plutôt seul, qu’ilouvrit toute grande la porte de l’étude, et s’établit à son pupitrequi était juste en face. De cette façon, il ne pouvait manquer devoir les gens qui descendraient l’escalier ou qui franchiraient laporte de la rue. Il commença à écrire avec beaucoup d’ardeur et desuite, chantant entre ses dents, d’une voix qui n’était rien moinsque musicale, certains refrains qui semblaient se rapporter àl’union de l’Église et de l’État ; car c’était une espèce desalmigondis de l’hymne du matin et du God save theKing.

Le procureur de Bevis-Marks resta donc assispendant longtemps, écrivant et fredonnant à la fois : parfois,cependant, il s’arrêtait et se mettait à écouter avec unephysionomie pleine d’astuce ; n’entendant rien, il reprenaitplus vivement sa chanson, et plus lentement sa copie. Enfin, dansun de ces moments d’arrêt, il entendit la porte de son locataires’ouvrir, puis se fermer, et le bruit d’un pas qui retentissait surl’escalier. Alors M. Brass cessa tout à fait d’écrire, et, saplume à la main, il chanta plus fort que jamais, battant la mesureavec sa tête, comme un homme dont l’âme tout entière s’abandonneaux voluptés de la musique, avec un sourire de séraphin.

L’escalier et les accents mélodieux guidèrentKit jusqu’à ce doux spectacle. À l’instant où le jeune hommearrivait juste en face de sa porte, M. Brass interrompit sonchant sans interrompre son sourire ; il fit un signe de têteaffable, et, du bout de sa plume, adressa un appel à Kit.

« Comment ça va-t-il, Kit ? »dit M. Brass, de l’air du monde le plus aimable.

Kit, qui se méfiait passablement de cet ami,fit une réponse convenable, et déjà il avait posé la main sur lebouton de la porte de la rue, quand M. Brass l’appela d’unaccent doucereux.

« Ne vous en allez pas, s’il vous plaît,Kit, dit le procureur d’un air mystérieux et affairé. Restez unpeu, s’il vous plaît. Mon Dieu ! mon Dieu ! Quand je vousregarde, ajouta Sampson quittant son tabouret et s’adossant au feu,je me rappelle la plus ravissante petite figure que jamais mes yeuxaient contemplée. Je me souviens que vous êtes venu trois ou quatrefois dans la maison du bonhomme, pendant que nous en prenionspossession légale. Ah ! Kit, mon cher ami, dans notreprofession, nous avons à accomplir des devoirs si pénibles, qu’onne doit point nous en vouloir ; non, l’on ne doit point nousen vouloir !

– Je ne vous en veux pas non plus, monsieur,dit Kit ; ce n’est pas d’ailleurs à moi à juger de ça.

– Notre unique consolation, Kit, poursuivit leprocureur en le regardant d’un air pensif et absorbé, c’est que, sinous ne pouvons détourner l’orage, du moins nous pouvons l’adoucir,à brebis tondue, vous savez, les procureurs mesurent le vent.

– Oui, tondue, et bien tondue, pensa Kit sansle dire.

– Dans cette occasion, Kit, dans cettecirconstance à laquelle je viens de faire allusion, j’eus un rudeassaut à soutenir contre M. Quilp, car M. Quilp n’est pasun homme commode, afin d’obtenir en faveur du vieillard et del’enfant les égards qu’ils ont obtenus. Cela pouvait me faireperdre un client. Mais la cause de la vertu souffrante me donnaitdu courage, et j’ai fini par l’emporter.

– Tiens ! il n’est pas si méchant aprèstout, pensa l’honnête Kit, tandis que le procureur serrait seslèvres de l’air d’un homme obligé de réprimer ses bonssentiments.

– Vous, Kit, je vous estime, dit Brass avecémotion. Je vous ai suffisamment vu à l’œuvre dans ce temps-là pourvous estimer, bien que votre condition soit humble et votre fortunemodeste. Ce n’est pas à la veste que je regarde, c’est au cœur. Lesbigarrures de la veste ne sont que les barreaux de la cage :mais le cœur est l’oiseau. Ah ! combien de petits oiseauxcomme ça qui consument leur vie captive à passer leur bec à traversles barreaux, pour essayer de fraterniser avecl’humanité ! »

Cette image poétique, que le jeune homme pritpour une allusion directe à son gilet rayé, triompha de tous sesdoutes. La voix et l’attitude de M. Brass n’ajoutaient pasmédiocrement à l’effet de ces paroles fleuries ; car leprocureur parlait avec l’austérité affable d’un ermite, et il nelui manquait que le cordon de Saint-François à la ceinturepar-dessus sa grosse redingote, et un crâne posé sur la cheminée,pour compléter l’illusion, et le transformer en un anachorète deprofession.

« C’est bel et bon, dit-il, souriantcomme sourit un brave homme qui compatit à ses peines ou à cellesdes personnes qu’il aime ; mais voici quelque chose de plussolide. Prenez cela, s’il vous plaît. »

Tout en parlant, il lui montra une coupled’écus posés sur le pupitre.

Kit regarda les pièces, puis le procureur,avec une hésitation.

« C’est pour vous, dit Brass.

– De quelle part ?

– Peu importe de quelle part. Dites-moiseulement si vous voulez les accepter. Nous avons là-haut des amisexcentriques, mon cher Kit ; il ne faut pas leur faire trop dequestions ni trop parler, vous comprenez ? Prenez, voilàtout ; et, entre nous, je ne crois pas que ces deux écussoient les derniers que vous aurez à recevoir de la même main.J’espère que non. Bonjour, Kit, bonjour ! »

Le jeune homme prit l’argent avec forceremercîments, et, tout en se faisant à lui-même des demi-reprochespour avoir, sur de légères apparences, suspecté la bonne foi d’unhomme qui, dès leur première conversation, se montrait si différentde ce qu’il avait supposé, il s’achemina d’un pas pressé vers lamaison de ses maîtres. M. Brass était resté devant son feu, etil avait repris tout à la fois ses exercices de vocalise et sonsourire de séraphin.

« Puis-je entrer ? dit miss Sallyhasardant un regard dans l’étude.

– Oui, oui, vous pouvez entrer, lui réponditson frère.

– Eh bien ?… fit-elle avec une fortetoux.

– Oui, répondit Sampson, le tour estfait. »

Chapitre 20

 

L’indignation de M. Chukster n’était pasdénuée de quelque fondement. L’amitié qui s’était établie entre legentleman et M. Garland, loin de se refroidir, avait fait derapides progrès ; on peut dire qu’elle était devenueflorissante. Ces deux messieurs n’avaient pas tardé à nouer entreeux de fréquents rapports ; ils avaient fini par se voircontinuellement. Vers cette époque, le gentleman eut une maladiepeu grave, à la vérité, et qui, sans doute, provenait del’excitation d’esprit causée par le désappointement de sesdémarches infructueuses. Cette circonstance avait donné lieu à desrelations plus étroites encore. Il ne se passait pas un jour sansqu’un des habitants d’Abel-Cottage, à Finckley, vînt visiterBevis-Marks.

Comme le poney avait jeté le masque, et que,sans prendre la peine de pallier désormais la chose ou détournerautour du pot, il refusait obstinément de se laisser conduire partout autre que Kit, il arrivait généralement que, si le vieuxM. Garland ou M. Abel venait à Bevis-Marks, Kit était dela partie. En vertu de sa position, Kit était le porteur de tousles messages, de toutes les lettres. Aussi, tant que dural’indisposition du gentleman, Kit fit-il, chaque matin, le voyagede Bevis-Marks avec presque autant de régularité que la grandeposte.

M. Sampson Brass, qui, sans doute, avaitses raisons pour l’épier attentivement, apprit bientôt à distinguerle trot du poney et le bruit que faisait la petite chaise entournant le coin de la rue. Dès que le premier son arrivait à sesoreilles, il déposait immédiatement sa plume pour se frotter lesmains en témoignant la plus grande joie.

« Ah ! ah ! s’écriait-il. Voiciencore le poney. Un bon poney, monsieur Richard, et sidocile ! N’est-ce pas, monsieur ? »

Richard faisait une réponse en l’air ;quant à M. Brass, grimpé sur le haut de son tabouret, commepour jeter un coup d’œil dans la rue à travers le haut de safenêtre opaque, il se mettait à l’affût afin d’observer lesvisiteurs.

« Encore le vieux gentleman !…s’écriait-il, un vieux gentleman, de l’abord le plus prévenant,monsieur Richard, une charmante tournure, monsieur, quelque chosede calme, une bienveillance parfaite dans toute la physionomie,monsieur. Il réalise complètement pour moi le type du roi Lear, telqu’il était lorsqu’il possédait encore son royaume, monsieurRichard. C’est la même affabilité, c’est la même chevelure blanchesur une tête à demi chauve, c’est la même facilité à se laisserattraper. Ah ! quel beau coup d’œil, monsieur, quel beau coupd’œil ! »

Puis, dès que M. Garland avait mis pied àterre et gravi l’escalier, Sampson adressait, de sa croisée, unsigne de tête et un sourire à Kit ; il sortait ensuite dans larue pour le saluer, et entamait avec lui une conversation à peuprès en ces termes :

« Voilà une bête admirablement pansée,Kit ! »

M. Brass caresse le poney.

« Il vous fait honneur ; le poillisse et brillant. Il a littéralement l’air d’avoir été passé auvernis de la tête aux pieds. »

Kit touche le bord de son chapeau, sourit,caresse lui-même le poney et exprime sa conviction « qu’eneffet, M. Brass en trouverait peu comme cela.

– Un magnifique animal !… s’écrieM. Brass, et si intelligent !

– Dieu me pardonne ! répond Kit, ilcomprend tout ce qu’on lui dit comme un chrétien.

– Vraiment !… s’écria M. Brass, quine pouvait revenir de son étonnement quoiqu’il eût entendu la mêmechose, à la même place, de la même personne, dans les mêmes termes,une douzaine de fois.

– La première fois que je le vis, dit Kitflatté du profond intérêt que le procureur témoigne à son favori,je ne m’attendais guère à devenir aussi intime avec lui que je lesuis à présent.

– Ah ! réplique M. Brass, chez quiles préceptes de morale et d’amour de la vertu coulaient à pleinsbords, c’est un charmant sujet de réflexion pour vous, un charmantsujet ; un sujet d’orgueil et de joie, Christophe. La probitéest la meilleure politique. Je l’ai toujours éprouvé par moi-même.Ce matin même, j’ai perdu quarante-sept livres dix schellings parpure probité. Mais pour moi ce n’est pas une perte, c’est un gainvéritable. »

M. Brass frotte vivement son nez avec saplume et regarde Kit avec des larmes dans les yeux. Kit pense quesi jamais brave homme donna un démenti à son extérieur, c’est bienSampson Brass.

« Un homme, dit le procureur, qui dansune seule matinée perd par probité quarante-sept livres dixschellings est un homme à faire plutôt envie que pitié. Si la sommeavait été de quatre-vingts livres, la plénitude de mon cœur neconnaîtrait plus de bornes. Pour chaque livre perdue, j’eusse gagnécent pour cent de bonheur. Il y a là en moi, Christophe, ajouteBrass avec un sourire et en se frappant sur la poitrine, une petitevoix de conscience qui me chante des chansons si douces, que c’esttoute joie et tout plaisir. »

Kit est tellement frappé de ces paroles ;il trouve ces sentiments si complètement à l’unisson des siens,qu’il en est à se demander ce qu’il répondra, quand M. Garlandreparaît. M. Sampson Brass aide avec de grandes démonstrationsde politesse le vieux gentleman à remonter dans sa chaise ; etle poney, après avoir secoué la tête plusieurs fois et être restétrois à quatre minutes avec ses quatre pieds plantés fixement surle sol comme s’il était déterminé à ne pas quitter la place, à lavie et à la mort, part tout d’un coup sans être touché le moins dumonde, et court à une vitesse de douze milles anglais à l’heure.Alors M. Brass et sa sœur, qui est venue le rejoindre à laporte, échangent un sourire bizarre qui n’est pas des plusavenants, et retournent auprès de M. Richard Swiveller qui,durant leur absence, s’est régalé de diverses attitudes depantomime, et se laisse surprendre, à son pupitre, dans un étatd’agitation et de rougeur qui le trahit, grattant vivement rien dutout avec son canif ébréché.

Quand il arrivait que Kit venait seul et sansla chaise, toujours aussi il se trouvait que Sampson Brass, serappelant une commission, avait à envoyer M. Swiveller, sinonde nouveau à Peckam Rye, du moins à quelque endroit assez éloignépour que le clerc ne pût pas être de retour avant deux ou troisheures, ce gentleman n’étant pas d’ailleurs, à dire vrai, renommépour sa diligence dans les courses, car il avait plutôt l’habitudede prolonger et d’étendre jusqu’aux dernières limites du possiblele temps qui lui était accordé. Sitôt M. Swiveller sorti, missSally s’éclipsait. Alors M. Brass ouvrait toute grande laporte de l’étude, se mettait gaiement à entonner sa vieille chansonet reprenait son sourire séraphique. En arrivant à l’escalier, Kitne manquait pas de s’entendre appeler : le procureur engageaitavec lui une conversation morale et amusante ; parfois il lepriait de veiller un instant sur l’étude parce qu’il avait à faireune petite course, et, en revenant, il le gratifiait d’un écu oudeux. Ces rémunérations se reproduisirent si souvent, que Kit, nedoutant nullement qu’elles vinssent du gentleman déjà si généreuxavec mistress Nubbles, ne pouvait assez admirer tant de libéralité,et il achetait tant de bagatelles à bon marché, soit pour la mère,soit pour le petit Jacob, soit pour le poupon, soit enfin pourBarbe, que chaque jour l’un ou l’autre avait son nouveaucadeau.

Tandis que ces faits et gestes semanigançaient tant chez Sampson Brass qu’au dehors, RichardSwiveller, souvent laissé seul dans l’étude, commença à trouver quele temps lui pesait. En conséquence, pour se maintenir en bellehumeur et pour empêcher ses facultés de se rouiller, il fitl’emplette d’un cribbage[2] et d’un jeude cartes, et s’habitua à jouer au cribbage avec un mort, ensupposant des mises de vingt, trente et quelquefois cinquantelivres de chaque côté, sans compter les paris hasardeux quis’élevaient à un chiffre fabuleux.

Tandis que le jeu se poursuivait dans le plusgrand silence, malgré l’importance des intérêts qui y étaientattachés, M. Swiveller en vint à penser que les soirs oùM. et miss Brass étaient dehors, et maintenant cela leurarrivait souvent, il entendait une sorte de ronflement ou derespiration difficile dans la direction de la porte : aprèsréflexion, il avisa que ce bruit pourrait bien provenir de lapetite servante qui avait un rhume perpétuel causé par l’humiditéde sa résidence. Un soir donc, regardant avec attention de ce côté,il aperçut distinctement un œil qui brillait au trou de laserrure ; ne doutant plus de la justesse de ses soupçons, ilse glissa doucement jusqu’à la porte, et fondit à l’improviste surla petite curieuse.

« Oh ! je ne voulais pas faire demal. Sur ma parole, je ne voulais pas faire de mal, s’écria lapetite servante, se débattant avec une vigueur qui n’était pas desa taille. La cuisine en bas est si triste ! Je vous en prie,n’en dites rien ; je vous en prie, ne le dites pas.

– Et pourquoi donc le dirais-je ?…N’était-ce pas pour chercher compagnie que vous regardiez à traversle trou de la serrure !

– Oui, ce n’est que pour ça, ma parole.

– Y a-t-il longtemps que vous vous amusez àvous glacer l’œil à cet exercice ? demanda Richard.

– Oh ! depuis que vous avez commencé pourla première fois à jouer aux cartes, et même longtempsavant. »

Le vague souvenir de divers amusementsfantastiques auxquels il s’était livré pour se rafraîchir desfatigues du travail, et dont sans doute la petite servante avaitété témoin, déconcerta passablement M. Swiveller : maisil n’était pas assez sensible à cet égard pour ne point se remettrepromptement.

« C’est bien, venez, dit-il après unmoment de réflexion ; venez ici, asseyez-vous. Je vousapprendrai à jouer.

– Oh ! je n’oserais pas, répondit lapetite servante. Miss Sally me tuerait si elle savait que je suisentrée ici.

– Avez-vous du feu en bas ? demandaRichard.

– Un tantinet.

– Ma foi ! miss Sally ne me tuera pas,moi, si elle vient à savoir que j’y suis descendu. J’y vais donc,dit Richard mettant les cartes dans sa poche. Dieu ! que vousêtes maigre ! Pourquoi donc ça ?

– Ce n’est pas ma faute.

– Est-ce que vous ne mangeriez pas bien dupain et de la viande ? dit Richard décrochant son chapeau.Oui ? Ah ! je le pensais bien. Avez-vous jamais goûté dela bière ?

– J’en ai bu une fois un petit coup.

– Quel état de choses ! s’écriaM. Swiveller levant ses yeux au plafond. Elle n’en a jamaisgoûté !… Car ce n’est pas en goûter que d’en boire un petitcoup. Quel âge avez-vous ?

– Je ne sais pas. »

M. Swiveller ouvrit de grands yeux etparut quelques moments pensif ; alors ordonnant à la jeunefille de veiller à la porte jusqu’à ce qu’il fût de retour, ils’éloigna vivement.

Il ne tarda pas à revenir, suivi d’un garçonde taverne qui portait d’une main une assiettée de pain et de bœuf,et de l’autre un grand pot rempli d’une boisson très-odorante etd’un fumet agréable ; espèce de bière d’absinthe supérieure,faite d’après une recette particulière que M. Swiveller avaitenseignée au maître de l’établissement, à l’époque où il était fortendetté chez lui et où il lui importait de se concilier son amitié.À la porte, il déchargea le garçon de son fardeau qu’il remit à sapetite compagne en la pressant de l’emporter, de peur de surprise,à sa cuisine où il la suivit.

« Là ! dit-il, en posant l’assiettedevant elle. Avant tout, nettoyez-moi ça ; et nous verronsaprès. »

La petite servante ne se le fit pas dire deuxfois, et l’assiette fut bientôt vide.

« Maintenant, dit Richard lui tendant lepot, empoignez-moi ça ; mais modérez vos transports, voussavez ! car vous n’avez pas l’habitude de la chose. Ehbien ! est-ce bon ?

– Oh ! oui, n’est-ce pas ? »dit la petite serrante.

M. Swiveller parut enchanté au delà detoute expression par cette réponse. Il absorba lui-même un bon coupdu précieux liquide, tout en regardant fixement sa compagne. Aprèsces préliminaires, il se mit à enseigner le jeu à la petiteservante qui ne fut pas longtemps à l’apprendre d’une manièrepassable, car elle avait l’esprit subtil et délié.

« Maintenant, dit M. Swiveller,mettant deux pièces de six pence dans une saucière et ajustant lamauvaise chandelle, les cartes une fois battues et coupées,maintenant voici les enjeux. Si vous gagnez, vous aurez tout ;si je gagne, ce sera pour moi. Pour rendre le jeu plus amusant etplus comique, je vous appellerai la Marquise,entendez-vous ? »

La petite servante fit un signe de tête.

« Allons, marquise, dit Swiveller,feu ! »

La marquise, tenant ses cartes très-serréesdans ses deux mains, examina laquelle elle jetterait ; etM. Swiveller, prenant l’attitude joviale et fashionable quiconvenait à une semblable compagnie, s’ingurgita une nouvellegorgée de bière à l’absinthe, en attendant que la petite servanteeût joué.

Chapitre 21

 

M. Swiveller et sa partenaire jouèrentplusieurs parties avec des succès variés, jusqu’à ce que la pertede trois pièces de six pence, l’absorption graduelle de la bière etle son des horloges, qui annoncèrent dix heures du soir,rappelèrent à ce gentleman la fuite rapide du temps et la nécessitépour lui de se retirer avant le retour de M. Sampson et demiss Sally Brass.

« Marquise, dit-il d’un ton de gravité,en présence de ces circonstances impérieuses, je demanderai à VotreSeigneurie la permission de mettre le jeu dans ma poche, et de vousquitter maintenant que j’ai achevé ce pot ; vous faisantseulement observer, marquise, que, si la vie coule comme un fleuve,je ne m’alarme pas de la voir couler si vite, madame, puisqu’unepareille absinthe croît sur ses bords, et que de tels yeuxéclairent ses ondes pendant qu’elles suivent leur cours. Marquise,à votre, santé ! Excusez-moi de garder mon chapeau ; maisle palais est humide, et le pavé de marbre est, pardon del’expression, fangeux. »

Comme précaution contre ce dernierinconvénient, M. Swiveller était resté, durant tout le temps,assis avec les pieds en l’air posés contre la plaque de lacheminée, position qu’il gardait encore lorsqu’il donna cours à cesobservations apologétiques, tandis qu’il savourait lentement lesdernières gouttes du nectar.

« Le baron Sampsono Brasso et sacharmante sœur sont, me dites-vous, au spectacle ? » ditM. Swiveller, appuyant d’aplomb son bras gauche sur la tableet élevant sa voix avec sa jambe droite, à la manière des banditsde théâtre.

La marquise fit un signe de tête.

« Ah ! dit M. Swiveller avec unmajestueux froncement de sourcils, c’est bien, marquise ! Maisque nous importe !… Du vin, holà ! »

Comme accompagnement à ces déclamationsmélodramatiques il se présenta le vidrecome avec beaucoup derespect et fit claquer ses lèvres avec une satisfactionfarouche.

La petite servante, qui était loin de posséderaussi bien que M. Swiveller le secret des ficellesthéâtrales, n’ayant jamais vu une comédie ni entendu parler de riende semblable, à moins que ce ne fût par hasard, à travers lesfentes des portes ou en tout autre endroit défendu, futpassablement alarmée de ces démonstrations si nouvelles pourelle ; et ses regards témoignèrent si manifestement de sontrouble, que M. Swiveller jugea qu’il devait, par charité,échanger sa pose de brigand contre une attitude plus conforme à lavie habituelle.

« Est-ce qu’ils vous laissent souvent icipour voler où la gloire les appelle ? demanda-t-il.

– Oh ! oui, je crois bien ! réponditla petite servante, Miss Sally est si gagneuse !

– Si… ?

– Si gagneuse ! » répéta lamarquise.

Après un moment de réflexion,M. Swiveller se détermina à ne plus se préoccuper de rectifierle langage de la jeune fille et à la laisser babiller àl’aise : il était évident que sa langue était déliée par labière à l’absinthe ; et d’ailleurs, elle n’était pas assezsouvent en humeur de discourir pour qu’il dût perdre le temps àdiscuter un petit barbarisme de plus ou de moins.

« Ils vont quelquefois voirM. Quilp, dit la petite servante avec un regard futé ;ils vont bien aussi ailleurs. Dieu merci.

– Est-ce que M. Brass est aussi ungagneur ?… demanda Dick.

– Pas la moitié autant que miss Sally, poursûr, répondit la petite servante en secouant la tête. Dieumerci ! il ne ferait rien de rien sans elle.

– Vrai, il ne ferait rien ?

– Miss Sally l’a si bien mis au pas, dit lapetite servante, qu’il lui demande toujours son avis ;quelquefois même il en profite. Bonté divine ! je crois bienqu’il ne le laisse pas tomber par terre.

– Je suppose, dit Richard, qu’ils seconsultent souvent et qu’ils ont l’occasion de parler de beaucoupde gens, de moi par exemple, hein ! marquise ? »

La marquise remua la tête d’une manièretrès-prononcée.

« Est-ce en bien ? » demandaM. Swiveller.

La marquise changea le mouvement de sa tête,qui, sans cesser cependant de remuer, commença tout à coup àtourner de droite à gauche et de gauche à droite avec une vivaciténégative qui pouvait faire craindre que le cou ne se disloquât, paroccasion.

– Hum ! murmura Richard. Marquise,serait-ce trop exiger de votre confiance que de vous prier dem’apprendre ce qu’ils disent du très-humble individu qui a en cemoment l’honneur de… ?

– Miss Sally dit que vous êtes un garçon sanscervelle.

– Très-bien, marquise ; ceci n’est pas unmauvais compliment. La gaieté, marquise, n’est point une qualitébasse. Le vieux roi Cole était lui-même un joyeux compère, si nousdevons ajouter foi à l’histoire.

– Mais elle dit, poursuivit sa compagne, qu’iln’y a pas à se fier à vous.

– Eh bien ! au fait, marquise, ditM. Swiveller d’un air pensif, plusieurs dames et messieurs,non pas positivement des personnes d’une profession libérale, maisdes gens du commerce, madame, oui, du commerce, ont fait à monsujet la même remarque. L’obscur citoyen, qui tient un hôtel danscette rue penchait fortement ce soir vers cette opinion quand jelui ai commandé de préparer le festin. C’est un préjugé populaire,marquise ; et pourtant je ne sais vraiment sur quoi il estfondé, car j’ai dans le temps obtenu crédit pour un chiffreconsidérable, et je puis dire que jamais je n’ai manqué au crédit.C’est plutôt lui qui m’a manqué ; mais moi, jamais…M. Brass partage l’opinion de sa sœur, à ce que jesuppose ? »

Son amie fit un nouveau signe de tête, maisaffirmatif cette fois, en y joignant pourtant un regard malin quisemblait donner à supposer que les opinions de M. Brass à cetégard étaient encore plus prononcées que celles de sa sœur ;puis, par un retour sur elle-même, elle ajouta d’un tonsuppliant :

« Surtout n’en dites rien, car je seraisbattue à mort.

– Marquise, dit M, Swiveller en se levant, laparole d’un gentleman a autant de valeur que son billet,quelquefois même elle en a davantage ; dans le cas présent,par exemple, où son billet pourrait rencontrer du doute et de laméfiance. Je suis votre ami, et j’espère que nous pourrons jouerencore plusieurs parties liées dans ce même salon. Mais, à propos,marquise, ajouta Richard s’arrêtant dans son trajet vers la porteet décrivant lentement un cercle autour de la petite servante quile suivait avec la chandelle à la main, il est évident pour moi quevous devez avoir l’habitude constante de faire prendre l’air àvotre œil par le trou de la serrure pour en savoir si long.

– C’était seulement parce que je voulaissavoir, répondit en tremblant la marquise, où était cachée la clefdu garde-manger, voilà tout ; et si je l’avais trouvée, jen’aurais pas pris grand-chose, seulement de quoi apaiser mafaim.

– Alors vous ne l’avez pas trouvée ; carvous seriez plus grasse. Bonsoir, marquise. Porte-toi bien, et sije te quitte pour jamais, à jamais porte-toi bien. Tends la chaînede la porte, marquise, de crainte d’accident. »

Sur ces dernières recommandations,M. Swiveller sortit de la maison ; et, trouvant qu’ilavait bu tout autant qu’il convenait à sa constitution (la bière àl’absinthe est un breuvage si capiteux !) il se déterminasagement à se rendre chez lui et à se mettre au lit. Il gagna doncses appartements, car il avait conservé la fiction dupluriel ; et, comme ses appartements n’étaient qu’à une courtedistance de l’étude, bientôt Richard se trouva dans sa chambre àcoucher où, ayant ôté une botte et oublié l’autre à son pied, il selaissa aller à une profonde méditation.

« Cette marquise, se dit-il en croisantses bras, est une personne tout à fait extraordinaire. Le mystèrel’entoure. Elle ignore le goût de la bière. Elle ne connaît pas sonnom (ce qui est moins étonnant), et elle n’a pris quelques notionsbornées de la société qu’à travers les trous des serrures. Toutcela était-il écrit dans sa destinée, ou bien quelque créancierinconnu a-t-il mis l’embargo sur les décrets du sort ? Mystèreprofond et terrible ! »

Ses réflexions étant arrivées à cetteconclusion satisfaisante, Richard se souvint de la botte qui étaitrestée à son pied ; il se mit en devoir de la retirer avec unerare solennité, secouant tout le temps sa tête d’un air grave, etsoupirant profondément. !

Il dit ensuite, en mettant son bonnet de nuitjuste de la même manière qu’il posait son chapeau, sur le coin del’œil :

« Ces parties liées me rappellent lefoyer conjugal. La femme de Cheggs joue au cribbage, à l’impériale,peut-être. Elle fait sauter la banque en ce moment. On l’entraînede plaisir en plaisir, pour dissiper ses regrets ; mais c’estégal, ils la suivent partout. Aujourd’hui, je puis le dire, ajoutaRichard en posant de profil sa joue gauche et regardant aveccomplaisance au miroir la réflexion d’une très-petite ligne defavoris, aujourd’hui, je puis le dire, le fer a pénétré dans soncœur. C’est bien fait !… »

Tombant ensuite de ce sentiment farouche etféroce dans une pensée tendre et pathétique, M. Swivellerpoussa un gémissement, arpenta sa chambre d’un air égaré, fit minede se tirer une poignée de cheveux, mais jugea à propos de s’entenir à la démonstration, et se contenta d’arracher le gland de sonbonnet de coton. Enfin se déshabillant avec une sombre résolution,il se mit au lit.

Dans cette triste position, d’autres eussenteu recours à la boisson ; mais, comme M. Swiveller enavait usé précédemment, il recourut seulement à sa flûte, en facede cette pensée affreuse et trop certaine que Sophie Wackles étaità jamais perdue pour lui. Après mûres considérations, il pensa quec’était là une bonne, sonore et lugubre occupation, non-seulementen harmonie avec la tristesse de ses propres idées, mais capabled’éveiller chez les voisins de la sympathie pour le jeunecélibataire. En conséquence, il poussa une petite table près de sonchevet, et, disposant de son mieux la lumière et son cahier demusique, il tira la flûte de sa botte et commença à jouer de lafaçon la plus funèbre.

C’était l’air Toujours avecmélancolie, air qui, lorsqu’on le joue au lit très-lentementsur la flûte, et lorsqu’en outre il a l’inconvénient d’être jouépar un gentleman peu au fait de l’instrument et qui est forcé dedonner plusieurs fois la même note avant de trouver la suivante, neproduit pas un effet très-saisissant. Cependant, durant la moitiéde la nuit et même davantage, M. Swiveller, tantôt étendu surle dos avec les yeux fixés au plafond, sortant du lit à moitié pourmieux lire son cahier de musique, joua vingt fois de suite cet airinfortuné, ne s’arrêtant guère qu’une ou deux minutes pour respireret faire des monologues sur le compte de la marquise ; aprèsquoi, il recommençait à jouer avec un redoublement de vigueur. Cene fut qu’après avoir épuisé ses divers sujets de méditation, etavoir soufflé dans sa flûte jusqu’à la lie l’essence de la bière àl’absinthe ; ce ne fut qu’après avoir mis la tête à l’envers àtous les gens de la maison et des maisons voisines, peut-être detoute la rue, qu’il ferma son cahier, éteignit sa chandelle, et, setrouvant enfin l’esprit dispos et soulagé, se tourna contre le muret s’endormit.

Le matin, au réveil, son moral étaitparfaitement rétabli. Il prit encore une demi-heure d’exercice sursa flûte. Après avoir gracieusement reçu congé de la maîtresse dela maison, qui, pour lui intimer l’ordre de déguerpir, l’attendaitsur l’escalier depuis le point du jour, il se rendit à Bevis-Marks.Là, la belle Sally était déjà à son poste, et son visage offrait ledoux rayonnement qui brille au front de la chaste Diane.

M. Swiveller lui adressa un signe de têteet échangea son habit contre sa veste aquatique, ce qui lui prenaitun certain temps, car les manches en étaient si justes, que c’étaittoujours une opération difficile et laborieuse. Cette difficultévaincue, Richard s’assit devant le pupitre, à sa placeaccoutumée.

Miss Brass rompit brusquement le silence.

« N’avez-vous pas trouvé ce matin unporte-crayon en argent, dites ?

– J’en ai peu rencontré dans la rue, réponditM. Swiveller. J’en ai vu un cependant, un gros porte-crayon,d’air très-respectable ; mais, comme il était en compagnied’un vieux canif et d’un jeune cure-dent, avec lesquels ilparaissait en conversation réglée, je me serais fait conscience dele déranger.

– Voyons ! pas de bêtise, avez-vous notreporte-crayon ? répliqua miss Brass sérieusement ; oui ounon ?

– Il faut donc que vous soyez enragée pourm’adresser sérieusement une pareille question ? s’écriaM. Swiveller. Est-ce que vous ne voyez pas que je ne fais qued’arriver ?

– À la bonne heure ; mais tout ce que jesais, dit-elle, c’est qu’on ne peut pas le retrouver, et qu’il adisparu, cette semaine un jour où je l’avais laissé sur cepupitre.

– Holà ! pensa Richard ; j’espèreque la marquise n’aura pas travaillé de ce côté.

– Il y avait aussi, dit miss Sally, un couteaude même modèle. Ces deux objets m’avaient été donnés par mon père,il y a bien des années, et tous deux ont disparu. N’avez-vous rienperdu vous-même ? »

M Swiveller porta involontairement la main àsa veste pour s’assurer que c’était bien une veste et non un habità basques ; et, s’étant convaincu bien vite que ce vêtement,l’unique effet mobilier qu’il possédât dans Bevis-Marks, était enparfaite sûreté, il fit une réponse négative.

« C’est fort désagréable, Dick, repritmiss Brass en ouvrant sa boîte d’étain et se rafraîchissant avecune pincée de tabac ; mais, entre nous, entre nous qui sommesdes amis, car si Sammy venait à le savoir, ça n’en finirait pas, ily a aussi de l’argent de l’étude qu’on avait laissé traîner et quia disparu de même. Pour ma part, j’ai perdu en trois fois troisécus.

– Vous n’y pensez pas ! s’écria Richard.Prenez garde à ce que vous dites, mon vieux ; car c’est chosesérieuse. Êtes-vous bien sûre de votre fait ? N’y a-t-il pasquelque erreur ?

– C’est très-réel, répondit miss Brass avecénergie, et il ne peut y avoir aucune erreur.

– Alors, par Jupiter ! pensa Richard enposant sa plume, j’ai bien peur que ce ne soit la marquise qui aitfait le coup ! »

Plus il retournait ce sujet dans son esprit,plus il ne pouvait s’empêcher de croire que très-probablement lamisérable petite servante était la coupable. Quand il considérait àquelle chétive nourriture elle était réduite, dans quel étatd’abandon et d’ignorance elle vivait, et combien sa malicenaturelle avait dû être aiguisée par la nécessité et lesprivations, il n’en faisait pas l’ombre d’un doute. Et cependantelle lui inspirait tant de pitié ; il était tellement péniblepour Richard de voir une cause si grave troubler l’originalité deleur connaissance, qu’il se disait en lui-même, ettrès-sincèrement, que si on lui offrait d’une part cinquante livressterling et de l’autre la preuve de l’innocence de la marquise, iln’hésiterait pas à repousser l’argent.

Tandis qu’il était plongé dans ces profondeset tristes méditations, miss Sally s’assit en secouant la tête d’unair de grand mystère et d’inquiétude sérieuse : on venaitd’entendre dans le couloir la voix de Sampson chantant un gairefrain, et bientôt le gentleman lui-même apparut tout rayonnant deson sourire vertueux.

« Bonjour, monsieur Richard. Ehbien ! monsieur, voici que nous commençons une nouvellejournée, le corps fortifié par le sommeil et le déjeuner, l’espritfrais et dispos. Nous voici, monsieur Richard, levés avec le soleilpour suivre notre petit train comme lui, notre petit train dedevoirs journaliers, monsieur, et pour accomplir comme lui notretravail de la journée avec profit pour nous-mêmes et pour nossemblables. Quelle réflexion charmante, monsieur ! Quellecharmante réflexion ! »

Tout en adressant ces paroles à son clerc,M. Brass s’était mis avec une certaine affectation à examinersoigneusement du côté du jour un billet de banque de cinq livresqu’il tenait à la main.

Mais M. Richard ne témoignant aucunenthousiasme à ce discours, son patron tourna les yeux vers lui etremarqua tout haut qu’il paraissait troublé.

« Vous êtes agité, monsieur, dit-il.Monsieur Richard, nous nous attendions à vous trouver gaiement àl’ouvrage et non pas dans un état d’abattement. Il est juste,monsieur Richard, que… »

Ici la chaste Sarah poussa un gros soupir.

« Ô ciel ! dit M. Sampson, vousaussi !… Qu’y a-t-il donc ? monsieur Richard… »

Et regardant miss Sally, Richard compritqu’elle lui faisait signe d’instruire son frère du sujet de leurconversation récente. Comme sa propre position n’était pastrès-agréable jusqu’à ce que la question eût été vidée de manièreou d’autre, il obéit, et miss Brass, roulant entre ses doigts satabatière d’une façon désordonnée, confirma le rapport de MSwiveller.

Sampson perdit contenance, et l’anxiété sepeignit sur ses traits. Au lieu de déplorer amèrement la perte deson argent, comme miss Sally s’y attendait, il alla sur la pointedu pied jusqu’à la porte, l’ouvrit, regarda dehors, referma laporte tout doucement, revint sur la pointe du pied et dit à voixbasse :

« C’est une circonstance extraordinaireet pénible, monsieur Richard, c’est une circonstance très-pénible.Le fait est que moi-même j’ai perdu récemment plusieurs petitessommes que j’avais laissées sur mon pupitre ; je m’étais donnéde garde d’en parler, espérant que le hasard ferait découvrir lecoupable ; mais non, je n’ai rien pu découvrir. Sally,monsieur Richard, c’est une très-malheureuseaffaire ! »

Tout en parlant, Sampson posa le billet debanque sur son pupitre parmi d’autres papiers, comme par mégarde,et mit ses mains dans ses poches. Richard Swiveller lui montra lebillet et l’avertit de le reprendre.

« Non, monsieur Richard, dit Brass avecémotion ; non, je ne le reprendrai pas. Je le laisserai en cetendroit, monsieur. Le reprendre, monsieur Richard, ce serait jeterun doute sur vous, et j’ai en vous, monsieur, une confianceillimitée. Nous laisserons là ce billet, monsieur, s’il vousplaît ; pour rien au monde, je ne voudrais lereprendre. »

Et, ce disant, M. Brass lui frappa deuxou trois fois sur l’épaule, de la façon la plus amicale.

« Soyez certain, ajouta-t-il, que je n’aipas moins confiance en votre probité qu’en la mienne. »

En tout autre temps, M. Swiveller eûtattaché médiocrement d’importance à ce compliment ; mais vules circonstances présentes, il éprouva un grand soulagement decette assurance qu’on ne lui faisait point l’injure de lesoupçonner. Il répondit convenablement. Alors M. Brass le pritpar la main et parut s’abandonner à une sombre méditation ; ilen fut de même de miss Sally. Richard aussi s’était plongé dans sespensées. À tout moment, il craignait d’entendre accuser lamarquise, car il ne pouvait s’empêcher de la croire coupable.

Durant quelques minutes, ils restèrent toustrois dans cette attitude.

Soudain miss Sally donna un grand coup sur lepupitre avec son poing fermé en s’écriant :

« Je le tiens. »

En effet, elle tenait le pupitre, et elleavait touché juste ; car elle en fit voler un morceau de sonpoing mignon ; mais ce n’était pas là le sens de sesparoles.

« Eh bien ! dit Brass avecimpatience. Expliquez-vous !

– Eh bien ! répliqua la sœur, d’un air detriomphe, depuis ces trois ou quatre dernières semaines n’y a-t-ilpas eu quelqu’un qui rôdait dans l’étude et dehors ? Cettepersonne n’a-t-elle pas été laissée seule quelquefois dans l’étude,grâce à votre confiance ? et me soutiendrez-vous que ce n’estpas là le voleur ?

– Quelle personne ?… cria Brass.

– Attendez donc, commentl’appelez-vous ?… Kit !

– Le domestique de M. Garland ?

– Certainement.

– Jamais ! s’écria Brass, jamais !Ne me parlez pas de ça. Pas un mot de plus ! »

Et il secouait la tête, et il agitait ses deuxmains comme s’il eût voulu détruire dix mille toilesd’araignée.

« Jamais je ne croirai cela de lui ;jamais !

– Eh bien ! moi, je parie, répéta missBrass en humant une nouvelle prise de tabac, je parie que c’estnotre voleur.

– Eh bien ! moi, je parie, répliquaSampson avec violence, que ce n’est pas lui. Qu’est-ce que c’estque cela ? Comment osez-vous l’accuser ? Des caractèrescomme celui-là doivent-ils être en butte à des insinuationspareilles ? Savez-vous bien que c’est le garçon le plushonnête et le plus fidèle qui ait jamais existé, et qu’il a uneréputation sans tache ?… Entrez, entrez. »

Ces derniers mots ne s’adressaient pas à missSally, quoiqu’ils eussent été prononcés sur le même ton que leschaleureuses remontrances qui avaient précédé, mais à une personnequi venait de frapper à la porte de l’étude ; et à peineM. Brass les eut-il fait entendre, que Kit lui-même parut etdit :

« Le gentleman d’en haut est-il chez lui,monsieur, s’il vous plaît ?

– Oui, Kit, dit Brass encore enflammé d’unevertueuse indignation et regardant sa sœur avec des yeux pleins decourroux et les sourcils froncés ; oui, Kit, il y est. Je suischarmé de vous voir, Kit ; je me réjouis de vous voir. Passezpar ici, Kit, en redescendant. »

Et quand le jeune homme se futretiré :

« Ce garçon-là un voleur ! s’écriaBrass ; lui un voleur, avec cette physionomie franche etouverte !… Je lui confierais de l’or sans le compter. MonsieurRichard, ayez la bonté de vous rendre immédiatement chez Wrasp etCompagnie, dans Broad-Street, et d’y demander s’ils ont eu desinstructions pour paraître dans l’affaire Karmen et Painter. Cegarçon-là un voleur ! reprit Sampson en ricanant de colère.Suis-je donc aveugle, sourd, imbécile ? Est-ce que je ne saispas juger la nature humaine d’un coup d’œil ? Kit unvoleur ! Bah ! »

Jetant à miss Sally cette interjection finaleavec un incommensurable dédain, Sampson Brass plongea la tête dansson pupitre comme pour se soustraire à la vue des misères et desbassesses de ce monde, et jeter un dernier défi à la médisance, àl’abri du couvercle à demi clos.

Chapitre 22

 

M. Sampson Brass était seul dans l’étude,au moment où Kit, ayant rempli sa commission, sortit de chez legentleman et descendit l’escalier, environ un quart d’heure aprèsêtre monté. Le procureur ne chantait point comme à l’ordinaire. Iln’était pas non plus assis à son pupitre. La porte, toute grandeouverte, laissa voir M. Brass adossé au feu et ayant un air siétrange, que Kit s’imagina qu’il lui avait pris quelqueindisposition subite.

« Qu’y a-t-il donc, monsieur ? ditKit.

– Ce qu’il y a !… répondit vivementBrass. Rien. Pourquoi y aurait-il quelque chose ?

– Vous êtes tellement pâle, que je vous auraisà peine reconnu.

– Bah ! bah ! pure imagination, criaBrass en se penchant pour relever les cendres ; jamais je n’aiété mieux, Kit ; jamais de ma vie je ne me suis mieux porté.Je suis même très-gai. Ah ! ah ! Comment va notre amid’en haut ?

– Beaucoup mieux.

– J’en suis ravi ; mille remercîments. Unparfait gentleman ! honnête, libéral, généreux, ne donnantaucun embarras ; un admirable locataire. Ah ! ah !M. Garland se porte bien, j’espère, Kit ? Et mon ami leponey, mon ami intime, vous savez ? Ah !ah ! »

Kit donna des nouvelles satisfaisantes de toutle petit monde d’Abel-Cottage. M. Brass, qui semblait distraitet impatient, se plaça sur son tabouret, et invita Kit às’approcher en le prenant par la boutonnière.

« J’ai pensé, Kit, dit le procureur, queje pourrais faire gagner à votre mère quelques petits émoluments.Vous avez votre mère, je crois ? Si j’ai bonne mémoire, vousm’avez raconté que…

– Oh ! oui, monsieur, oui,certainement.

– Une veuve, n’est-ce pas ? une veuvelaborieuse ?

– La femme la plus dure à la besogne et lameilleure mère qui ait jamais existé, monsieur.

– Ah ! s’écria Brass, c’est touchant,très-touchant. Une pauvre veuve luttant pour tenir ses orphelinsdans un état décent et confortable. C’est un délicieux tableau devertu humaine. Déposez votre chapeau, Kit.

– Merci, monsieur, il faut que je m’en ailletout de suite.

– Posez-le toujours, pendant que vous êtes là,dit Brass, qui lui prit son chapeau des mains et mit quelquedésordre dans les papiers en lui cherchant une place sur lepupitre. Je pensais, Kit, que très-souvent nous avons à louer desmaisons pour les personnes de notre clientèle, etc. Or, vous savezque nous sommes obligés de mettre du monde dans ces maisons pourles surveiller, et malheureusement ce sont trop souvent des gens àqui nous ne pouvons nous fier. Qui nous empêcherait d’avoir unepersonne en qui nous pussions avoir une confiance absolue, en mêmetemps que nous nous donnerions la douceur de faire une bonneaction ? Je m’explique : qui nous empêcherait d’employercette digne femme, votre mère, tantôt à une besogne, tantôt à uneautre ? Elle aurait le logement, et un bon logement, à peuprès toute l’année, sans impositions, en outre une allocationhebdomadaire ; tout cela donnerait à votre famille bien desavantages dont elle ne saurait jouir dans sa condition présente.Qu’est-ce que vous en pensez ? Y voyez-vous quelqueobjection ? Je n’ai pas en cela d’autre désir que de vousrendre service, Kit ; ainsi ne vous gênez pas, expliquez-vouslibrement. »

En parlant ainsi, Brass remua deux ou troisfois le chapeau qu’il glissa de nouveau parmi les papiers, avecl’air de chercher quelque chose.

« Quelle objection pourrais-je faire àune proposition aussi bienveillante que la vôtre, monsieur ?répondit Kit d’un accent pénétré. Je ne sais vraiment, monsieur,comment vous remercier.

– Eh bien ! alors, » dit Brass setournant tout à coup vers lui et approchant son visage de celui deKit, avec un sourire si repoussant que le jeune homme, même danstoute la plénitude de sa reconnaissance, recula presque effrayé,« eh ! bien, alors c’est fait ! »

Kit le regarda d’un air de trouble.

« C’est fait, dis-je, reprit Sampson sefrottant les mains et reprenant ses manières doucereuses. Ah !ah ! vous verrez, Kit, vous verrez. Mais, bon Dieu ! queM. Richard tarde à revenir ! Quel ennuyeuxflâneur !… Voulez-vous bien veiller sur l’étude une minute, letemps seulement de monter là-haut ? une minute seulement. Jene vous tiendrai pas un instant de plus, Kit. »

En même temps, M. Brass s’élança hors del’étude où il revint presque aussitôt. M. Swivellerrentra ; et comme Kit sortait en toute hâte de la chambre pourregagner le temps perdu, miss Brass elle-même le rencontra au seuilde la porte.

« Oh ! dit ironiquement Sally, quien entrant le suivit de l’œil, voici votre favori qui s’en va,Sammy !

– Oui, il s’en va, répondit Brass. Mon favori,tant que vous voudrez. Un honnête garçon, monsieur Richard, undigne jeune homme.

– Hem ! fit miss Brass avec une petitetoux provoquante.

– Je vous dis, drôlesse, s’écria Sampson aveccolère, que je donnerais ma vie en gage de sa probité. Est-ce queça ne finira pas ? Serai-je toujours harcelé, obsédé par voshonteux soupçons ? N’avez-vous aucun respect pour le vraimérite, méchant garnement que vous êtes ? Tenez, si vousvoulez que je vous le dise, je suspecterais plutôt votre honnêtetéque la sienne ! »

Miss Sally tira sa tabatière d’étain et humalonguement et lentement une prise de tabac, tout en attachant surson frère un regard fixe et ferme.

« Elle me rendra fou de rage, monsieurRichard, dit Brass ; elle m’exaspère au delà de toute mesure.Je suis enflammé, je suis outré, monsieur. Ce ne sont pas là lesmanières, ce n’est pas là la tenue d’un homme qui est dans lesaffaires ; mais elle me met hors de moi !

– Pourquoi ne le laissez-vous pastranquille ? dit Richard à miss Sally.

– Parce que c’est plus fort qu’elle, monsieur,répliqua Sampson ; parce que c’est un besoin de sa nature quede m’irriter et de me vexer ; je crois que sans cela elletomberait malade. Mais n’importe, n’importe ; j’ai fait ce queje voulais. J’ai montré ma confiance en ce jeune homme. Aujourd’huiencore, il a gardé l’étude. Ah ! ah !… Fi ! vilainevipère ! »

La belle vierge huma une nouvelle prise detabac et mit dans sa poche sa boite d’étain, tout en continuant decontempler son frère avec un sang-froid parfait.

« Aujourd’hui encore il vient de garderl’étude, répéta Brass d’un ton triomphant ; je lui ai donnécette nouvelle preuve de ma confiance, et je ne m’en tiendrai paslà. Eh bien ! où donc est le ? …

– Qu’avez-vous perdu ? demandaM. Swiveller.

– Ô ciel !…, s’écria Brass, tâtant toutesses poches l’une après l’autre, regardant dans le pupitre, dessus,dessous, et bouleversant d’une main fébrile les papiersvoisins ; le billet, monsieur Richard ! le billet debanque de cinq livres, qu’est-il devenu ? Je l’avais laisséici… Dieu me pardonne !

– Allons !… s’écria à son tour missSally, tressaillant, frappant ses mains et semant les papiers surle plancher. Disparu !… Qui est-ce qui avait raison ?…Qui est-ce qui l’a pris ?… Ce n’est pas pour les cinqlivres !… Qu’est-ce que c’est que cela, cinq livres ?…Mais ce garçon est honnête, vous savez, très-honnête. Ce serait uneindignité de le soupçonner. Ne courez pas après lui. Non, non, pourrien au monde !…

– Sur ma parole, monsieur Richard, répliqua leprocureur, qui n’avait cessé de fouiller ses poches avec tous lessignes de la plus vive agitation, je crains que ce ne soit unevilaine affaire. Certainement le billet de banque a disparu,monsieur ; que faut-il faire ?

– Ne courez pas après lui, dit miss Sally, sebourrant de plus en plus le nez de tabac. Non, non, gardez-vous-enbien. Laissez-lui le temps de se débarrasser du billet. Ce seraittrop cruel de le surprendre en flagrant délit ! »

M. Swiveller et Sampson Brass seregardèrent mutuellement après avoir regardé miss Brass ; l’unet l’autre étaient bouleversés. Soudain, par une même impulsion,ils saisirent leurs chapeaux et s’élancèrent dans la rue dont ilsprirent le milieu, renversant tout sur leur passage, comme s’ilscouraient pour échapper à la mort.

Or, justement Kit avait couru aussi, bienqu’un peu moins vite, et comme il était parti depuis quelquesminutes, il avait sur eux une assez grande avance. Cependant, commeils connaissaient bien son itinéraire, du train dont ils allaient,ils l’eurent bientôt rattrapé, au moment où, il venait de reprendrehaleine pour recommencer à courir.

« Arrêtez !… cria Sampson lui posantune main sur l’épaule, tandis que M. Swiveller le happait del’autre côté. Pas si vite, monsieur. Vous êtes donc bienpressé ?

– Oui, je le suis, dit Kit les regardant tousdeux avec une vive surprise.

– Il… il…, m’est pénible de tous soupçonner,dit Sampson d’une voix haletante ; mais un objet de quelquevaleur vient de disparaître de l’étude. J’espère que vous ne savezpas ce que c’est.

– Savoir quoi ! bon Dieu, monsieurBrass ! s’écria Kit tremblant de la tête aux pieds. Vous nesupposez pas…

– Non, non, dit vivement Brass. Je ne supposerien. Ce n’est pas moi qui vous accuse. Vous allez me suivretranquillement chez moi, j’espère ?

– Volontiers. Pourquoi pas ?

– Certainement ! dit Brass. Pourquoipas ? J’ai bien peur que la chose ne finisse pas par un« pourquoi pas. » Si vous saviez quels assauts j’ai eus àsupporter ce matin pour vous défendre, Christophe, vous en seriezpeiné.

– Et moi, je suis sûr que vous regretterez,monsieur, de m’avoir soupçonné. Allons, revenons vite chezvous.

– Oui, oui ! s’écria Brass. Le plus tôtsera le mieux. Monsieur Richard, ayez la bonté de prendre cebras ; moi, je vais prendre celui-ci. Il n’est pas facile demarcher trois de front ; mais dans les circonstances où nousnous trouvons, c’est indispensable ; il n’y a pas d’autremoyen. »

Kit passa du blanc au rouge et du rouge aublanc lorsqu’ils s’assurèrent ainsi de sa personne, et un moment ilparut disposé à résister. Mais, faisant un prompt retour surlui-même, et songeant que s’il engageait une lutte, il pourraitêtre traîné par le collet à travers les rues, il se borna à répéterd’un accent plein de sincérité et avec des larmes dans les yeux,qu’ils auraient bien du regret de ce qu’ils faisaient là, et selaissa emmener. Tandis qu’ils reprenaient le chemin de l’étude,M. Swiveller, à qui ses fonctions présentes répugnaientextrêmement, saisit un instant propice pour souffler à l’oreille deKit que, s’il consentait à avouer sa faute, fût-ce par un simplemouvement de tête, et qu’il lui promit de ne plus recommencer àl’avenir, il l’autorisait à donner un croc-en-jambe à Sampson Brasspour se sauver ; mais Kit ayant repoussé cette offre avecindignation, il ne resta plus d’autre parti à Swiveller que de letenir ferme jusqu’à ce qu’ils eussent atteint Bevis-Marks, où on lemit en présence de la charmante Sarah, qui prit aussitôt laprécaution de fermer la porte à clef.

« Maintenant, dit Brass, vous savez,Christophe, l’innocence ne saurait mieux ressortir que d’un examenminutieux qui satisfasse pleinement toutes les parties. Enconséquence, si vous voulez bien permettre qu’on vous fouille, cesera pour tout le monde un grand soulagement. »

Il accompagna ces paroles d’une démonstrationqui indiquait le genre d’enquête à pratiquer, autrement dit, ilretourna la coiffe de son chapeau.

« Fouillez-moi, dit fièrement Kit encroisant ses bras. Mais songez-y bien, monsieur, vous en aurez duregret jusqu’à la fin de vos jours.

– C’est assurément une circonstancetrès-pénible, dit Brass avec un soupir, comme il plongeait sa maindans une des poches de Kit et en retirait une collection variée demenus objets, c’est une circonstance très-pénible. Il n’y a rien làdedans, monsieur Richard ; parfait, parfait. Rien non plusici, monsieur Rien dans la veste, monsieur Richard ; rien dansles basques de l’habit. Vraiment j’en suis ravi. »

Richard Swiveller, tenant à la main le chapeaude Kit, suivait l’opération avec le plus vif intérêt, etdissimulait du mieux possible un léger sourire, tandis que Brass,fermant un œil, sondait avec l’autre l’intérieur d’une des manchesdu pauvre jeune homme comme il eût regardé dans un télescope.Soudain Sampson, se retournant vivement vers son clerc, lui ordonnade fouiller le chapeau.

« Il y a un mouchoir, dit Richard.

– Nul mal à cela, monsieur, répondit Brassappliquant son œil à l’autre manche et parlant du ton d’un hommequi aperçoit devant lui une perspective illimitée. Un mouchoir,c’est très-innocent. Quoique pourtant la Faculté ne considèrepoint, je pense, monsieur Richard, l’habitude de porter un mouchoirdans un chapeau comme très-favorable à la santé. J’ai entendu direque cela tient la tête trop chaude. Mais à tout autre point de vue,l’examen est satisfaisant, très-satisfaisant. »

Une triple exclamation jetée à la fois parRichard Swiveller, miss Sally et Kit lui-même, arrêta net leprocureur. Sampson tourna la tête et vit Richard le billet debanque à la main.

« Dans le chapeau ?… s’écria Brassavec une sorte de glapissement.

– Sous le mouchoir, et caché dans ladoublure, » dit Richard, frappé d’horreur à cettedécouverte.

M. Brass regarda successivement Richard,miss Sally, les murs, le plafond et le plancher, tout enfin,excepté Kit qui était demeuré stupéfié et incapable de faire unmouvement.

« Et voilà, s’écria Brass enjoignant sesmains, voilà donc ce que c’est que ce monde qui tourne sur son axe,soumis aux influences de la lune et aux révolutions qui s’opèrentautour des corps célestes et ainsi de suite !… Voilà donc lanature humaine !… Ô nature, nature !… Voilà le malheureuxque je voulais faire profiter des ressources de ma petiteindustrie, et pour qui, même en ce moment encore, j’éprouve unecompassion telle, que je le laisserais volontiers partir !…Mais, ajouta M. Brass d’un accent plus ferme, avant tout jesuis homme de loi, et par conséquent mon devoir est de donnerl’exemple en mettant à exécution les lois de mon heureuse patrie.Pardonnez-moi, ma chère Sally, et tenez-le ferme de l’autre côté.Monsieur Richard, ayez la bonté de courir chercher un constable. Letemps de la faiblesse est passé, monsieur ; la force moraleest revenue. Un constable, monsieur, s’il vousplaît ! »

Chapitre 23

 

Kit était comme plongé dans un sommeilléthargique, les yeux tout grands ouverts et fixés sur le sol, sansprendre garde à la main tremblante de M. Brass qui le tenaitpar un des bouts de sa cravate, ni à la serre beaucoup plus solidede miss Sally qui en avait étreint l’autre bout ; cependantles précautions de la vieille fille n’étaient pas pour lui sansinconvénient : car miss Sally, cette femme enchanteresse,outre qu’elle lui enfonçait de temps en temps les phalanges de sesdoigts dans la gorge un peu plus qu’il ne fallait, avait dès lepremier moment appréhendé si fortement ce malheureux, que même dansle désordre et l’égarement de ses pensées, il ne pouvait s’empêcherde se sentir suffoqué. Il resta dans cette posture, entre le frèreet la sœur, passif et n’opposant aucune résistance, jusqu’au momentoù M. Swiveller revint suivi d’un constable.

Ce fonctionnaire était sans doute familiariséavec des scènes de cette nature ; les vols qui chaque jourdéfilaient sous ses yeux, depuis le minime larcin jusqu’àl’effraction dans les maisons habitées, ou les aventures de grandchemin, n’étaient pour lui qu’une affaire comme une autre ; ilne voyait dans les individus coupables de ces méfaits qu’autant depratiques qui venaient se faire servir au magasin de loi criminelleen gros et en détail dont il tenait le comptoir ; aussireçut-il de M. Brass le rapport de ce qui s’était passé à peuprès avec autant d’intérêt et de surprise qu’en pourrait montrer unentrepreneur de pompes funèbres, s’il lui fallait écouter dans lesplus minutieux détails le récit de la dernière maladie du mortauquel il vient rendre par profession les devoirs suprêmes. Ce futdonc avec une parfaite indifférence qu’il arrêta Kit.

« Nous ferons bien, dit ce ministresubalterne de la police de le conduire au bureau du magistrat,tandis que celui-ci y est encore. Je vous prierai, monsieur Brass,de venir avec nous, ainsi que…»

Il regarda miss Sally d’un air d’hésitation etde doute, comme s’il ne savait comment qualifier une personne quipouvait être prise aussi raisonnablement pour un griffon ou toutautre monstre mythologique.

« Madame, hein ? dit Sampson.

– Ah ! oui… madame, répliqua leconstable. Le jeune homme qui a découvert le billet est nécessaireégalement.

– Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d’unevoix dolente Quelle triste nécessité !… Mais l’autel de lapatrie, monsieur…

– Vous prendrez un fiacre, je suppose ?interrompit le constable saisissant avec peu de précaution par lebras, au-dessus du coude, Kit que ses gardiens avaient relâché.Veuillez en envoyer chercher un.

– Mais permettez-moi de dire un mot, s’écriaKit levant ses yeux et regardant autour de lui d’un air desupplication. Un mot seulement ! Je suis aussi innocent quepas un de vous. Sur mon âme, je ne suis pas coupable. Moi, unvoleur ! Ah ! monsieur Brass, vous ne le croyez pas, j’ensuis sûr. C’est bien mal de votre part.

– Je vous donne ma parole, constable… »dit Brass.

Mais ici le constable l’interrompit, en vertude ce principe constitutionnel : « Les parolesvolent, » faisant observer que les paroles ne sont que de labouillie pour les chats, mais que les serments en justice sont lanourriture des hommes forts.

« Parfaitement juste, constable, ditBrass toujours sur le même ton dolent ; c’est d’une exactituderigoureuse. Constable, je fais devant vous le serment qu’il y aquelques minutes à peine, avant d’avoir fait cette fataledécouverte, j’avais encore tant d’estime pour ce jeune homme, queje lui eusse confié… Un fiacre, monsieur Richard ! Vous tardezbien, monsieur !…

– Vous ne trouverez personne, s’écria Kit,pour peu qu’il me connaisse, qui n’ait confiance en moi. Qu’ondemande à qui que ce soit si jamais l’on a douté de ma probité, sijamais j’ai fait tort d’un farthing à personne. Autrefois, quandj’étais pauvre, quand j’avais faim, ai-je jamais été pris en faute,et peut-on supposer que je commencerais à l’êtreaujourd’hui ?… Oh ! réfléchissez à ce que vous faites.Comment, avec cette affreuse accusation qui pèse sur moi,oserais-je jamais revoir les meilleurs amis qu’il y ait aumonde ? »

M. Brass répondit que le prisonnieraurait bien fait de penser à tout cela plus tôt ; et il étaiten train de lui adresser d’autres observations d’une nature aussipeu consolante, quand on entendit le locataire demander, du haut del’escalier, ce qu’il y avait et pourquoi tout ce tapage et ce bruitde pas qui remplissaient la maison.

Involontairement, Kit fit un mouvement pours’élancer vers la porte, dans son désir de répondre lui-même ;mais il fut vivement retenu par le constable, et il eut la douleurde voir M. Sampson Brass sortir seul pour aller raconter lesfaits à sa manière.

Quand M. Brass fut de retour, il dit, ausujet du gentleman :

« Il est comme nous tous : il nevoulait pas y croire. Que ne puis-je moi-même mettre en doute letémoignage de mes sens ! Mais malheureusement ce témoignageest irréfragable. Mes yeux n’ont pas besoin de subir un débatcontradictoire, et, en disant cela avec véhémence, il clignotait etfrottait ses yeux, ils sont bien obligés de s’en tenir à leurimpression première. Allons, Sarah ! j’entends le fiacre quiroule dans Bevis-Marks ; mettez votre chapeau ; nouspartirons immédiatement. Triste commission ! Il me semble queje vais à l’enterrement.

– Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi unefaveur. Conduisez-moi d’abord chez M. Witherden. »

Sampson secoua la tête d’un aird’irrésolution.

« Je vous en prie, dit le jeune homme.Mon maître y est. Au nom du ciel, conduisez-moi là d’abord.

– En vérité, je ne sais pas… balbutia leprocureur ; qui peut-être avait ses raisons secrètes pourdésirer de se présenter sous le jour le plus favorable aux yeux dunotaire. Constable, combien de temps avons-nous ? »

Le constable, qui, durant toute cette scène,avait mâchonné une paille avec la plus grande philosophie, réponditque, si l’on partait tout de suite, on aurait bien le temps ;mais que, si l’on s’amusait à lanterner, il faudrait aller toutdroit à Mansion-House ; et finalement, il déclara que ça luiétait bien égal, qu’on en ferait ce qu’on voudrait.

M. Richard Swiveller, que le fiacre avaitamené, était resté incrusté dans, le meilleur coin sur la banquettede derrière. M. Brass invita le constable à faire avancer leprisonnier, et se déclara prêt à partir. En conséquence, leconstable, tenant toujours Kit de la même manière et le poussant unpeu devant lui, à la distance réglementaire d’environ trois quartsde bras, le fit monter dans la voiture où il le suivit. Miss Sallygrimpa ensuite. La voiture se trouvant remplie par les quatrepersonnes qui l’occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur lesiège et fit partir le cocher.

Encore étourdi complètement par le changementsoudain et terrible qui s’était opéré dans son sort, Kit étaitassis tristement, promenant son regard à travers la glace de laportière. Il appelait de tous ses vœux l’apparition dans la rue dequelque phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avecraison qu’il faisait un rêve. Hélas ! tous les objets qu’ilapercevait n’étaient que trop réels et trop connus ; c’étaitla même succession de détours de rue, c’étaient les mêmes maisons,les mêmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns près desautres, dans diverses directions ; le même mouvement decharrettes et de voitures sur la chaussée ; les mêmes étalagesbien connus à la porte des boutiques : une régularité dans lebruit et le tumulte, telle que jamais rêve n’en a possédé. Toutefantastique qu’elle semblait être, la situation n’en était donc pasmoins réelle. Kit était arrêté sous une accusation de vol ; lebillet de banque avait été trouvé sur lui, bien qu’il fût innocenten pensée comme en action, et on l’emmenait prisonnier !

Absorbé par ces cruelles idées, songeant dansl’affliction de son cœur à sa mère et au petit Jacob, se disant quela conscience même de son innocence ne suffirait pas pour soutenirsa fermeté en face de ses amis, si ces derniers le croyaientcoupable ; perdant de plus en plus l’espérance et le courage àmesure qu’on approchait de la maison du notaire, le pauvre Kitcontinuait de regarder fixement sans rien voir à travers la glace,quand tout à coup, comme si le nain avait été évoqué par uneconjuration magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.

Quel rayonnement de joie il y avait sur cetteface !

Quilp était à la fenêtre d’une taverne d’où ilpromenait ses regards dans la rue ; et il se penchait si forten avant, les coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la têteposée entre ses deux mains, que cette attitude, ainsi que sesefforts pour comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître toutbouffi, tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que decoutume. En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatementarrêter la voiture juste en face de l’endroit où était le nain.Celui-ci ôta son chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse etgrotesque politesse.

– Ohé ! cria-t-il. Où allez-vous ainsi,Brass ? Où allez-vous ? Quoi ! Sally est aussi avecvous ? Douce Sally ! Et Richard ? AimableRichard ! Et Kit ? Honnête Kit !

– Il est tout à fait jovial !… dit Brassau cocher. Ah ! monsieur, une triste affaire !… Ne croyezjamais à la probité, monsieur.

– Pourquoi pas ? répliqua le nain.Pourquoi pas, coquin de procureur ?

– Un billet de banque se perd dans notreétude, monsieur, dit Brass en secouant la tête, et il se retrouvedans son chapeau. Je l’avais laissé seul un moment auparavant. Pasmoyen de se faire illusion, monsieur. Une kyrielle de preuves. Rienn’y manque.

– Eh ! quoi, s’écria le nain, avançantson corps à moitié hors de la fenêtre, Kit un voleur ! Kit unvoleur ! Ah ! ah ! ah ! Eh bien, c’est levoleur le plus laid qu’on puisse montrer pour un penny. Ohé,Kit ! Ah ! ah ! ah ! Comment ? vous avezfait arrêter ce pauvre Kit avant qu’il ait eu seulement le temps deme rosser. Est-ce malheureux ! Ohé, Kit ! »

Et en même temps, il fit entendre uneexplosion de rire qui fit trembler le cocher sur son siège,montrant du doigt la perche d’un teinturier voisin, d’où pendaientdiverses étoffes, qui figuraient, par analogie, un homme accrochéau gibet.

« Ah ! voilà comme ça finit,Kit ?… cria-t-il en se frottant rudement les mains. Ah !ah ! ah ! Quel chagrin pour le petit Jacob et pour sonaimable mère !… Brass, envoyez-lui le ministre duPetit-Béthel, pour qu’il l’assiste et le console. Holà, Kit,holà ! En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour, Kit ;bonne chance ; bon courage ; toutes mes amitiés auxGarland, à la bonne chère dame et au gentleman. Dites-leur, je vousprie, que j’ai demandé de leurs nouvelles. Bien des vœux pour eux,pour vous, pour tout le monde, Kit, pour tout lemonde ! »

Ces vœux et ces adieux coulaient comme untorrent, et le flot en durait encore lorsque la voiture fut hors devue. Bien sûr enfin de ne plus apercevoir le fiacre, Quilp relevala tête et se roula sur le parquet dans un accès de joiefuribonde.

On arriva chez le notaire, ce qui ne fut paslong, car on avait rencontré le nain dans une rue voisine, àtrès-peu de distance de la maison de M. Witherden. Brassdescendit ; et ouvrant d’un air triste la portière du fiacre,il invita sa sœur à l’accompagner dans l’étude, pour préparer lesexcellentes personnes qui se trouvaient dans la maison à lafâcheuse nouvelle qu’on leur apportait. Il requit égalementl’assistance de M. Swiveller. Tous trois entrèrent dansl’étude, M. Sampson donnant le bras à sa sœur, etM. Swiveller seul, derrière eux.

Le notaire était assis devant le feu, au fondde l’étude ; il causait avec M. Abel etM. Garland ; M. Chukster, assis à son pupitre,attrapait comme il pouvait à la volée quelques lambeaux de leurconversation. Tout en tournant le bouton, M. Brass observa, àtravers le vitrage de la porte, cette disposition locale ; etvoyant que le notaire l’avait reconnu, il commença à secouer latête et à soupirer profondément, tout le long de la cloison qui lesséparait encore.

« Monsieur, dit Sampson, retirant sonchapeau et portant à ses lèvres les deux premiers doigts du gant decastor de sa main droite, je me nomme Brass, Brass de Bevis-Marks,monsieur. J’ai eu l’honneur et le plaisir, monsieur, de soutenircontre vous quelques petites affaires testamentaires. Comment vavotre santé, monsieur ?

– Mon clerc est là pour s’entendre avec vous,monsieur Brass, sur l’affaire qui vous amène, dit le notaire,l’éloignant par un geste.

– Je vous remercie, monsieur, je vous remerciecertainement. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter masœur ; presque un de nos collègues, monsieur, malgré lafaiblesse de son sexe ; une femme qui m’est précieuse,monsieur, dans mes travaux. Monsieur Richard, ayez la bontéd’approcher, s’il vous plaît. Non réellement, dit Brass, faisantquelques pas entre le notaire et son cabinet, vers lequel celui-ciavait commencé à battre en retraite, et parlant du ton d’un hommeoffensé, réellement, monsieur, avec votre permission je requiers devous personnellement un mot ou deux d’entretien.

– Monsieur Brass, répondit avec vivacité lenotaire, je suis occupé. Vous voyez bien que je suis occupé avecmonsieur. Si vous voulez communiquer votre affaire àM. Chukster que voici là-bas, vous pouvez compter de sa partsur toute l’attention qu’elle mérite.

– Messieurs, dit Brass, portant sa main droitele long de son gilet et regardant avec un sourire affable les deuxGarland père et fils, messieurs, j’en appelle à vous ;veuillez considérer que je m’adresse à vous. J’appartiens à lajustice. Je suis qualifié « gentleman » par acte duparlement. Mon titre, je le maintiens en vertu d’une patenteannuelle de douze livres sterling pour mon diplôme. Je ne suis pasde vos musiciens, de vos acteurs, de vos faiseurs de livres, de vospeintres, tous gens qui prennent un état sans garantie dugouvernement. Je ne suis pas de vos bohémiens ou vagabonds.Quiconque m’intente une poursuite, est obligé de m’appelergentleman ; sinon, son action est nulle et de nul effet. Ehbien ! je vous le demande, est-ce comme ça qu’on doit merecevoir ? En effet, messieurs…

– Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez labonté d’exposer votre affaire, monsieur Brass.

– M’y voici, monsieur. Ah ! monsieurWitherden ! vous êtes loin de vous douter de… Mais je ne melaisserai pas aller aux digressions. Je pense que le nom d’un deces messieurs est Garland.

– De tous deux, dit le notaire.

– Vraiment !… dit Brass avec le salut leplus humble. J’eusse dû le penser, d’après la ressemblance qui estprodigieuse. Enchanté d’avoir l’honneur d’être présenté à deuxgentlemen de leur distinction, quoique la circonstance qui me vautcette faveur soit bien pénible. Un de vous, messieurs, a undomestique appelé Kit ?

– Tous deux, répondit le notaire.

– Deux Kit !… dit Brass en souriant. BonDieu !

– Un Kit, monsieur, répliqua M. Witherdenavec impatience ; un Kit qui est au service de ces deuxmessieurs. Eh bien, qu’y a-t-il ?

– Ce qu’il y a, monsieur !… réponditBrass en baissant la voix de manière à faire impression surl’auditoire. Ce jeune homme, monsieur, en qui j’avais une confianceentière et sans limites ; que j’avais toujours traité commes’il était mon égal ; ce jeune homme a ce matin commis un voldans mon étude, et il a été saisi en flagrant délit.

– C’est quelque fausseté ! s’écria lenotaire.

– Ce n’est pas possible, dit M. Abel.

– Je n’en crois pas un mot, » dit levieux gentleman.

M. Brass promena sur eux un regard calmeet répondit avec le même sang-froid :

« Monsieur Witherden, vos paroles sont decelles qu’on peut actionner ; et si j’étais un homme de basétage, qui ne pût supporter bravement la calomnie, je vouspoursuivrais en dommages. Mais dans ma position, je me borne àmépriser de pareilles expressions. Je respecte la chaleureuseindignation de l’autre gentleman, et je regrette sincèrement d’êtrele messager d’aussi mauvaises nouvelles. Je ne me fussecertainement pas exposé à une commission si pénible, n’était que lejeune homme a demandé d’être conduit ici d’abord et que j’ai cédé àses prières. Monsieur Chukster, voulez-vous avoir la bonté defrapper à la fenêtre pour avertir le constable qui attend dans lefiacre ? »

À ces mots, les trois gentlemens’entre-regardèrent avec consternation. M. Chukster, exécutantla prière qui lui était adressée et quittant son tabouret avecl’ardeur d’un prophète qui voit l’accomplissement de sesprédictions à jour fixe, tint la porte ouverte pour laisser entrerle malheureux prisonnier.

Quelle scène lorsque le pauvre Kitentra ! Jetant les accents à la fois éloquents et rudes quelui dictait la vérité, il appela le ciel en témoignage de soninnocence, et déclara devant Dieu qu’il ne savait pas comment lebillet avait pu être trouvé sur lui ! Quelle confusion delangues, avant que tous les détails fussent relatés et les preuvesénoncées ! Quel morne silence quand tout eut été dit, et quelsregards de doute et de surprise furent échangés par les troisamis !

« N’est-il pas possible, ditM. Witherden après une longue pause, que ce billet soit tombéaccidentellement dans le chapeau, par exemple, quand on a écartéles papiers qui se trouvaient sur le pupitre ? »

Mais on lui fit comprendre clairement quec’était impossible. M. Swiveller, bien qu’il ne voulût pasêtre un témoin à charge, ne put s’empêcher de démontrer, d’après laplace qu’occupait le billet dans le chapeau, qu’on devait l’y avoircaché tout exprès.

« Je suis désolé, dit Brass, affreusementdésolé. Lorsqu’il sera mis en jugement, je m’estimerai heureux dele recommander à l’indulgence du tribunal en raison de ses bonsantécédents. J’avais déjà perdu de l’argent, mais il ne s’ensuitpas positivement que ce soit ce garçon qui l’ait pris. Laprésomption est contre lui, elle est très-forte ; mais, aprèstout, nous sommes des chrétiens.

– Je suppose, dit le constable en promenantson regard en demi-cercle, que personne ne peut fournir detémoignage sur tout l’argent dont il a pu disposer dans cesderniers temps. En savez-vous quelque chose,monsieur ? »

M. Garland, à qui la question avait étéposée, répondit : « Il avait de l’argent de temps entemps. Mais l’argent dont vous parlez lui était donné, m’a-t-ildit, par M. Brass lui-même.

– Oui certainement, s’écria vivement Kit. Nepouvez-vous pas me justifier en cela, monsieur ?

– Hein ? murmura Brass, dont les yeux seportèrent de visage en visage avec une expression d’étonnementstupide.

– Vous savez, cet argent, ces petits écus quevous me donniez de la part du locataire.

– Ô ciel ! s’écria Brass en secouant latête et en fronçant les sourcils, vilaine affaire ! vilaineaffaire !

– Eh ! quoi, ne lui avez-vous pas donnéde l’argent, de la part de quelqu’un, monsieur ? demandaM. Garland avec la plus grande anxiété.

– Moi ? je lui ai donné del’argent, monsieur ! répondit Sampson. Oh ! par exemple,c’est trop d’effronterie. Constable, mon cher ami, nous feronsmieux de partir.

– Comment !… dit Kit d’une voixdéchirante, ose-t-il nier qu’il m’ait donné cet argent ?…Demandez-le-lui, je vous en supplie. Demandez-lui de déclarer, ouiou non, si ce n’est pas vrai.

– Est-ce vrai, monsieur ? dit lenotaire.

– Messieurs, répondit Brass de l’accent leplus grave, je vous déclare qu’il ne fera que gâter encore sonaffaire par un pareil détour. Si réellement il vous inspire del’intérêt, donnez-lui plutôt le conseil de changer de tactique.Vous me demandez si c’est vrai, monsieur ? Certainement non,ce n’est pas vrai.

– Messieurs, s’écria Kit, éclairé tout à couppar un rayon de lumière, mon maître, monsieur Abel, monsieurWitherden, vous tous, je vous ai dit la vérité !… Commentai-je pu m’attirer sa haine, je l’ignore ; mais tout cecin’est qu’un complot tramé pour ma ruine. Soyez-en sûrs, messieurs,c’est un complot ; et quoi qu’il arrive, jusqu’à mon derniersoupir je dirai que c’est lui, lui-même, qui a mis le billet dansmon chapeau. Regardez-le, messieurs. Voyez comme il change decouleur. Lequel de nous deux a l’air d’être le coupable, de lui oude moi ?

– Vous l’entendez, messieurs, dit Brass ensouriant, vous l’entendez. Maintenant, n’êtes-vous pas frappés del’idée que cette affaire prend une sombre tournure ? Est-ce unacte de haute trahison ou bien un simple délit ordinaire ?Peut-être, messieurs, s’il n’avait pas dit cela en votre présenceet si je vous l’avais rapporté, vous n’eussiez pas voulu le croire,mais vous voyez. »

Grâce à ces observations pacifiques etrailleuses, M. Brass avait réussi à dissiper la répugnanceinvincible qu’inspirait son caractère. Mais la vertueuse Sarah,obéissant à l’impulsion de sentiments plus violents, et peut-êtreaussi plus jalouse de l’honneur de la famille, s’élança d’auprès deson frère sans que rien eût pu faire soupçonner son dessein, et serua furieuse sur le prisonnier. Le visage de Kit se fûtprobablement trouvé mal de cette attaque, si le constable, devinantles projets de miss Sally, n’eût poussé Kit de côté dans ce momentcritique. Ce fut M. Chukster qui paya pour lui : car cegentleman, se trouvant juste auprès de l’objet du ressentiment demiss Brass, et la rage étant aveugle comme l’amour et la fortune,il fut appréhendé au corps par la belle guerrière ; sonfaux-col fut arraché jusqu’en ses fondements et sa chevelure misedans le plus grand désordre avant que les efforts réunis desassistants fussent parvenus à faire comprendre à miss Sally sonerreur.

Le constable, averti par cette attaquedésespérée et pensant probablement qu’il serait mieux dans les vuesde la justice que le prisonnier fût conduit sain et sauf devant lemagistrat avant d’être mis en pièces, emmena Kit sans plus defaçons vers le fiacre. Là, il insista pour que miss Brass montât enlapin auprès du cocher. Ce ne fut pas sans une violente discussionque cette charmante créature voulut bien obtempérer à cetteproposition. Pourtant elle finit par prendre sur le siège la placeoccupée précédemment par son frère Sampson, qui après quelquerésistance se mit sur la banquette à la place de Sarah. Cesarrangements une fois terminés, prisonnier, constable et témoins serendirent en toute hâte chez le magistrat, suivis par le notaire etses deux amis dans une autre voiture. M. Chukster seul futlaissé en arrière, à sa grande indignation : car ilconsidérait comme si matériellement concluantes, et comme desindices si frappants du caractère hypocrite et astucieux de Kit,les preuves qu’il eût pu fournir sur la manière dont ce jeune hommeétait revenu pour achever de gagner son schelling, qu’il ne pouvaitvoir dans la suppression forcée de son témoignage qu’un compromisvéritable avec le crime.

À la salle de justice, ils trouvèrent lelocataire qui s’y était rendu directement et les attendait dans uneimpatience indicible. Mais cinquante locataires ensemble n’eussentpu prêter assistance au pauvre Kit. Au bout d’une demi-heure, ilétait renvoyé aux prochaines assises. Tandis qu’il était conduit enprison, un charitable agent de la justice l’avertit de ne point selaisser abattre, car la session devait s’ouvrir bientôt ; sapetite affaire y serait, selon toute vraisemblance, jugéetrès-promptement, et en moins d’une quinzaine il pourrait êtreconfortablement embarqué pour se voir transporter à Botany-Bay.

Chapitre 24

 

Les moralistes et les philosophes diront toutce qu’ils voudront, il est permis de se demander si un coupable eûtéprouvé la moitié au moins de l’angoisse que Kit, malgré soninnocence, ressentit cette première nuit. Le monde, rempli comme ill’est d’une foule énorme d’injustices, est un peu trop enclin à sedécharger de toute responsabilité, grâce à cet axiome, que, si lavictime de sa fausseté et de sa malice a la conscience nette, ellene pourra manquer de se tirer d’affaire, et que, de manière oud’autre, le bon droit triomphera à la fin ; auquel cas ceux-làmêmes qui ont plongé le malheureux dans l’embarras, en sont quittespour dire : « À coup sûr, nous ne nous y attendions pas,mais nous en sommes bien heureux. » Le monde, au contraire,devrait songer que, de toutes les iniquités sociales, l’injusticeest pour une âme généreuse et élevée la plus insupportable, cellepeut-être qui inflige le plus de tortures. ; et qu’il n’enfaut pas davantage pour avoir égaré plus d’une conscience, et briséplus d’un noble cœur : car le sentiment de leur innocence nepouvait qu’aggraver leur souffrance et leur en rendre le poidsdoublement douloureux.

Cependant il n’y avait rien ici à imputer auxerreurs du monde ; Kit était innocent, mais son innocence mêmeet l’idée que ses meilleurs amis ne l’en jugeaient pas moinscoupable ; que M. et mistress Garland le regarderaientcomme un monstre d’ingratitude ; que Barbe le confondrait avectout ce qu’il y avait de plus méchant et de plus criminel ;que le poney se croirait abandonné par son ami ; que sa mèreelle-même pourrait se laisser aller à la force des apparences quis’élevaient contre lui et lui imputer sérieusement la faute qu’ilsemblait avoir commise ; tout cela le plongea d’abord dans unaccablement d’esprit inexprimable. Il était presque fou de chagrin,et il arpentait en tous sens la petite cellule dans laquelle onl’avait enfermé pour la nuit.

Même quand la violence de ces émotionspremières se fut un peu apaisée ; quand le prisonnier eutcommencé à devenir plus calme, une angoisse nouvelle s’empara deson esprit, et celle-là était à peine moins cruelle que le reste.L’enfant, cette brillante étoile qui avait rayonné sur sonhumble existence ; l’enfant, qui toujours se représentait àson souvenir comme un beau rêve ; l’enfant qui avait fait, dela partie de sa vie la plus pauvre et la plus misérable, la plusheureuse et la meilleure ; que penserait-elle si elle venait àapprendre cet événement !… Quand cette idée vint se présenterà son esprit, les murs de la prison semblèrent s’écrouler pourfaire place à la vieille boutique d’autrefois, telle qu’elle étaitpar les nuits d’hiver, avec le foyer, avec le souper sur la petitetable, avec le chapeau, l’habit et la canne du vieillard, aveccette porte demi-close qui menait à la chambrette del’enfant : tout revivait dans son souvenir, tout était à saplace. Nell y était, et lui aussi, tous deux riant de bon cœurcomme ils avaient fait souvent ; et après s’être égaré dansces douces visions, Kit ne put aller plus loin ; il se jetasur sa misérable couchette pour s’abandonner à ses larmes.

Qu’elle fut longue cette nuit-là ! longueà n’en plus finir ! Cependant Kit s’endormit et rêva. Il sevoyait toujours en liberté et cheminant tantôt avec une personne,tantôt avec une autre ; mais une vague crainte d’être remis enprison traversait constamment ces rêves : ce n’était pas cetteprison même qui s’offrait à son imagination, mais bien plutôt uneidée lugubre, l’image sombre sinon d’un cachot, du moins de latristesse et de la peine, l’image d’un événement accablant, imagetoujours présente, quoique toujours indéfinissable.

L’aube apparut enfin, et avec elle la réalitéfroide, noire, effrayante, la réalité en un mot. Mais Kit eut laconsolation d’être laissé seul à lui-même. On lui permit de sepromener, à une certaine heure, dans une petite cour pavée :le guichetier qui était venu lui ouvrir son cachot et lui montreroù il devait se laver, lui apprit qu’il y avait pour les visitesfaites aux prisonniers un espace de temps déterminé, et que, siquelqu’un de ses amis se présentait afin de le voir, on le feraitdescendre au guichet. Après lui avoir donné ces informations ainsiqu’une écuelle d’étain contenant son déjeuner, le guichetier leverrouilla de nouveau ; puis cet homme s’en alla bruyamment lelong du couloir de pierre, ouvrant et fermant tour à tour un grandnombre d’autres portes et faisant retentir des échos sonores qui seprolongeaient et se répétaient dans l’étendue du bâtiment, comme siles échos mêmes étaient aussi sous les verrous sans pouvoirs’échapper de leurs prisons.

Le geôlier lui avait donné à entendre qu’ilétait, ainsi que plusieurs autres détenus, logé à part de la massedes prisonniers, parce qu’on ne le supposait pas complètementdépravé ni tout à fait incorrigible, et que jamais il n’avaitencore occupé d’appartements dans ce palais. Kit se sentitreconnaissant de cette mesure d’indulgence : il s’assit et semit à lire très-attentivement le catéchisme, bien qu’il le sût parcœur depuis sa plus tendre enfance, jusqu’au moment où il entenditla clef tourner dans la serrure et vit le geôlier entrer denouveau.

« Allons, dit celui-ci, suivez-moi.

– Où, monsieur ? » demanda Kit.

L’homme se borna à répondre brièvement :« Des visiteurs, » et prenant Kit par le bras juste commele constable l’avait pris la veille, il le mena à travers descorridors tortueux et en ouvrant successivement plusieurs portesépaisses, jusqu’à un couloir où il le mit derrière ungrillage ; après quoi, il tourna les talons. Au delà de cettegrille, à une distance de quatre ou cinq pieds environ, il y enavait une autre, exactement semblable à la première. Dansl’intervalle laissé entre les deux grilles était assis unguichetier qui lisait un journal ; et au delà de l’autregrille, Kit aperçut, le cœur tout palpitant, sa mère avec le petitenfant dans les bras ; la mère de Barbe avec son inséparableparapluie, et le pauvre petit Jacob regardant de son mieux, commepour voir un oiseau en cage ou plutôt une bête féroce dans sa loge,s’imaginant qu’il ne se trouvait là des hommes que par puraccident ; que pouvaient-ils avoir de commun avec desbarreaux ?

Mais voici que le petit Jacob vit son frère,et passa ses bras entre les grilles pour l’étreindre ; puis,comprenant qu’il ne pouvait arriver jusqu’à lui, il posa la tête,de désespoir, contre le bras qu’il venait d’appuyer le long d’unbarreau, et commença à se lamenter : là-dessus, la mère de Kitet la mère de Barbe, qui s’étaient contenues jusque-là, se mirent àleur tour à pleurer, à sangloter. Le pauvre Kit ne put s’empêcherde joindre ses larmes à leurs larmes ; aucun d’eux n’était enétat de prononcer un seul mot.

Pendant cet intervalle de tristesse muette, leguichetier lisait son journal avec un air jovial ; sans douteil était tombé sur quelque article facétieux. Ayant détourné uninstant les yeux de ce passage, comme s’il voulait savourer à sonaise l’excellente plaisanterie qui le faisait rire aux larmes, ils’avisa pour la première fois qu’on pleurait auprès de lui.

« Mesdames, mesdames, dit-il en seretournant avec surprise, je vous engage à ne pas perdre le tempscomme ça. Il vous est rationné, vous savez, et puis ne laissez pascet enfant faire tant de bruit, c’est contre le règlement.

– Ah ! monsieur, c’est moi qui suis samalheureuse mère, dit avec des sanglots mistress Nubbles en saluanthumblement ; et cet enfant est son frère, monsieur. Ô monDieu ! mon Dieu !

– Eh bien ! dit le guichetier, étendantson journal sur ses genoux comme pour se mieux préparer à lire lehaut de la colonne suivante, je ne peux rien faire à ça, voussavez. Il n’est pas le premier qui soit dans cette position. Il n’ya pas de quoi faire tant de tapage. »

Cela dit, il reprit sa lecture. Cet hommen’était naturellement ni dur ni cruel. Il en était venu seulement àconsidérer le vol comme une sorte de maladie, telle que la fièvrescarlatine ou l’érysipèle : les uns avaient attrapé ce mal,les autres ne l’attrapaient pas, au petit bonheur !

« Ô mon cher Kit ! dit mistressNubbles que la mère de Barbe avait charitablement débarrassée deson petit enfant ; devais-je vous voir ici, mon pauvrefils !

– Vous ne pensez pas, j’espère, que je soiscoupable de ce dont on m’accuse, ma chère mère ? s’écria Kit,d’une voix animée.

– Moi le penser ! s’écria la pauvrefemme ; moi, qui sais que jamais vous n’avez menti ni commisune mauvaise action depuis votre naissance ! moi à qui jamaisvous n’avez causé un moment de chagrin, si ce n’est de vous avoirservi de si maigres repas, que vous preniez encore avec tant debonne humeur et de satisfaction, que je me consolais de ne pouvoirvous mieux traiter, en vous voyant si aimant et si raisonnable,bien que vous ne fussiez qu’un petit enfant !… Moi penser celad’un fils qui, depuis qu’il est au monde, a été jusqu’à ce jour maconsolation et ne m’a jamais fait passer une nuitd’insomnie !… Moi penser cela de vous, Kit !…

– Alors, Dieu soit loué ! dit le jeunehomme saisissant les barreaux avec une vivacité qui lesébranla ; je pourrai supporter cette épreuve, ma chère mère.Quoi qu’il arrive, une goutte de bonheur me restera dans le cœur ensongeant que vous m’estimez toujours. »

À ces mots, la pauvre femme et la mère deBarbe se remirent à pleurer. Et le petit Jacob, dont pendant cetemps les impressions vagues s’étaient résumées dans cette idéeunique et distincte que Kit ne pouvait pas se promener s’il ledésirait, et que derrière ces barreaux il n’y avait ni oiseaux, nilions, ni tigres, ni autres curiosités, mais bien un frère mis encage, Jacob joignit à petit bruit ses larmes à celles qui coulaientautour de lui.

La mère de Kit, essuyant ses yeux sans pouvoirles sécher, la pauvre âme, prit à terre un petit panier, et, d’unevoix humble, elle pria le guichetier de vouloir bien l’écouter uneminute. Le guichetier, qui était dans un paroxysme de gaieté folle,lui fit signe de la main de le laisser encore un instanttranquille, et conserva sa main dans cette position, comme uncommandement perpétuel de ne pas l’interrompre avant qu’il eûtachevé la lecture de l’alinéa : puis il la suspendit quelquessecondes, en montrant sur son visage un sourire qui voulaitdire : « Farceur de journaliste, va ! chien defarceur ! ! » puis il demanda à mistressNubbles :

« Que désirez-vous ?

– Je lui ai apporté quelque chose à manger,dit la bonne femme. S’il vous plaît, monsieur, peut-ill’avoir ?

– Oui, il peut l’avoir. Le règlement ne ledéfend pas. Donnez-moi votre paquet quand vous vous en irez ;j’aurai soin qu’il lui soit remis.

– Non, mais s’il vous plaît, monsieur… Ne vousfâchez pas, monsieur, vous avez eu une mère… Si je pouvais le voirmanger seulement un petit morceau, je partirais bien plus sûrequ’il est un peu moins malheureux. »

Et de nouveau coulèrent les pleurs de la mèrede Kit, de la mère de Barbe et du petit Jacob. Quant au poupon, ilcriait et riait à cœur joie, s’imaginant sans doute que tout cespectacle avait été monté et mis en scène pour son divertissementparticulier.

Le guichetier parut trouver la requête étrangeet tout à fait insolite ; néanmoins il déposa son journal, et,venant du côté de mistress Nubbles, il prit le panier qu’elle luiprésentait ; après en avoir examiné le contenu, il le tendit àKit, puis retourna à sa place.

On concevra aisément que le prisonnier n’eûtpas grand appétit ; mais il s’assit à terre et mangea du mieuxqu’il put, tandis qu’à chaque bouchée qu’il portait à ses lèvres,sa mère pleurait et sanglotait de nouveau, bien que la satisfactionqu’elle éprouvait à cette vue adoucit un peu son chagrin.

Tout en se livrant à cette occupation, Kit fitavec anxiété quelques questions sur ses maîtres, et demanda s’ilsavaient exprimé une opinion sur son compte ; mais tout cequ’il put apprendre, ce fut que M. Abel lui-même avait, lanuit précédente, porté à mistress Nubbles avec infiniment de bontéet de délicatesse la nouvelle de l’événement, sans laisser percerson opinion personnelle sur l’innocence ou la culpabilité duprisonnier. Kit était au moment de réunir tout son courage pourdemander à la mère de Barbe des nouvelles de sa fille, quand leporte-clefs qui l’avait amené reparut, en même temps que ledeuxième guichetier se montrait derrière les visiteurs, et que letroisième, l’homme au journal, disait à haute voix :« L’heure est sonnée » ajoutant du même ton :« À d’autres maintenant ! » puis il remit le nez surson journal. En un instant Kit disparut, emportant une bénédictionde sa mère et un cri poussé par le petit Jacob qui retentissaitcruellement à ses oreilles. Comme il traversait la cour suivante,sous la conduite du premier guichetier, son panier à la main, unautre employé vint à eux et les invita à s’arrêter. Il tenait unlitre de porter.

« Ce n’est pas là, dit-il, le nomméChristophe Nubbles, qui est entré ici hier au soir pour crime devol ?

– Oui, répondit le camarade, c’est le pouleten personne.

– Alors cette bière est pour vous, dit l’hommeà Kit. Eh bien ! qu’avez-vous tant à regarder ? Il n’y ena pas de répandue.

– Je vous demande pardon, dit Kit ; maisqui m’a envoyé cela ?

– Qui ? votre ami m’a dit que vous enauriez autant chaque jour ; et vous l’aurez s’il paye.

– Mon ami ! répéta Kit.

– Comme vous êtes effaré !… Tenez, voicisa lettre. Prenez. »

Kit prit la lettre, et une fois dans sacellule, il lut ce qui suit :

« Buvez à cette coupe, vous y trouverez àchaque goutte un charme contre les maux de l’humanité. Prenez cecordial qui a pétillé pour Hélène. La coupe d’Hélène n’était qu’unefiction ; mais celle-ci est une réalité (Barclay etCie). Si on vous la remet en vidange, plaignez-vous audirecteur.

« Votreami,                          R. S. »

« R. S. » dit Kit après un moment deréflexion. Ce doit être M. Richard Swiveller. Ah ! c’estbien bon de sa part, et je le remercie de tout moncœur ! »

Chapitre 25

 

Une faible lumière, rouge et enflammée, commeun œil qui souffre du brouillard, scintillait à la fenêtre ducomptoir de Quilp, en son débarcadère. Tel était, à travers labrume, le fanal qui annonça à M. Sampson Brass, s’approchantd’un pas craintif de la maisonnette de bois, que l’excellentpropriétaire de l’immeuble, son estimable client, était chez lui etattendait sans doute, avec sa patience accoutumée et la douceurbien connue de son caractère, l’accomplissement de la mission quiamenait M. Brass dans son magnifique domaine.

« Un vilain endroit pour s’y hasarder lanuit, murmurait Sampson, comme il trébuchait pour la vingtième foissur quelque vieille épave et se relevait boitant du coup. Je croisen vérité que le gamin s’amuse chaque jour à changer de place lesattrapes dont il jonche le sol pour meurtrir et estropier les gens,à moins que ce ne soit son maître lui-même qui le fasse de sespropres mains, ce qui est encore plus probable. Je n’aime pas àvenir ici sans ma sœur Sally, c’est une protection plus sûre quecelle d’une douzaine d’hommes. »

Tout en rendant cet hommage au mérite del’enchanteresse en son absence, M. Brass fit une halte ;il dirigea un regard d’anxiété, d’abord vers la lumière, puispar-dessus son épaule.

« Qu’est-ce qu’il fait là ? se ditle procureur se levant sur la pointe des pieds et essayant dedistinguer un peu ce qui se passait à l’intérieur, chose bienimpossible, à raison de la distance. Il boit, je suppose ; ils’échauffe le sang pour se rendre plus dolent et plus furieuxencore, et pour élever sa méchanceté et sa malice à la températurede l’eau bouillante. J’ai toujours peur quand il me faut venir seulici ; avec ça que sa note monte à un joli total. Je ne croispas qu’il lui prenne envie de m’étrangler et de me jeter doucementdans l’eau à l’heure de la marée montante, ni plus ni moins qu’iltuerait un rat, mais c’est égal, je ne suis pas sûr qu’il n’en fitvolontiers la farce. Attention ! le voilà quichante !… »

M. Quilp, en effet, se délassait par unexercice vocal, mais c’était moins un chant qu’un récitatif, larépétition monotone et précipitée d’une phrase unique, avec unebruyante cadence sur le mot final qu’il enflait et terminait par unrugissement discordant. Cette mélopée ne se rapportait ni àl’amour, ni à la guerre, ni au vin, ni à l’honneur, à rien de cequi inspire la plupart des chansons ; le sujet n’était pas deceux qu’on met le plus souvent en musique ou qu’on connaîtgénéralement dans les ballades. Voici la phrase purement etsimplement : « Le digne magistrat, après avoir faitobserver que le prisonnier aurait bien du mal à trouver un jurydisposé à accueillir ses moyens de défense, l’a renvoyé pour êtrejugé aux assises prochaines, et a ordonné la mise à exécutionimmédiate de l’enquête ordinaire pour continuer lespour–su–i–tes. »

Toutes les fois qu’il arrivait à ce motdécisif, il y insistait à perte d’haleine, et finissait en poussantun grand éclat de rire, puis il recommençait.

« Il est terriblement imprudent, murmuraBrass après avoir entendu deux ou trois reprises du chant,horriblement imprudent ! Je voudrais qu’il fût muet ; jevoudrais qu’il fût sourd ; je voudrais qu’il fût aveugle. Quele diable l’emporte !… cria-t-il en l’entendant recommencerencore. Je voudrais qu’il fût mort. »

Tout en articulant ces vœux d’ami en faveur deson client M. Sampson composait ses traits de manière à leurdonner leur douceur habituelle ; il attendit que le hurlementdu refrain eût expiré pour s’approcher de la maison de bois etfrapper à la porte.

« Entrez, cria le nain.

– Comment cela va-t-il ce soir,monsieur ? dit Sampson regardant à l’intérieur. Ah !ah ! ah ! comment cela va-t-il, monsieur ? Oh !bon Dieu ! qu’il est original ! étonnammentoriginal !

– Entrez, imbécile que vous êtes, répliqua lenain, au lieu de rester là à branler la tête et à montrer vosdents. Entrez, faux témoin, parjure, suborneur ! entrez.

– Quelle richesse de bonne humeur !s’écria Brass en fermant la porte derrière lui ; quelle veineprodigieuse de comique ! Cependant n’y a-t-il pas aussiquelque imprudence, monsieur ?…

– À quoi ? demanda Quilp. À quoi,Judas ?

– Judas ! s’écria Brass ; quelleverve d’esprit et de gaieté ! Judas ! Ah ! oui… bonDieu ! c’est excellent ! Ah ! ah !ah ! »

Pendant tout ce temps, Sampson se frottait lesmains et contemplait avec un mélange de surprise risible etd’effroi une grande figure provenant sans doute de la carcasse d’unvieux vaisseau, une grosse tête avec des yeux à fleur de tête et unnez épaté, qui avait été dressée contre la muraille, dans un coin,auprès du poêle, comme l’idole hideuse de quelque fétiche adoré parle nain. Une certaine quantité de bois de charpente posé sur cettetête, et qui, dans l’obscurité et à distance, se dessinait comme unchapeau à cornes, ainsi qu’une imitation d’étoile sur le côtégauche de la poitrine et d’épaulettes sur les épaules, dénotait quece devait être dans l’origine l’image de quelque amiralfameux ; car, sans cela, l’observateur eût cru plutôt voir leportrait authentique d’un triton de distinction ou du grand serpentde mer. Comme cette figure se trouvait disproportionnée avecl’appartement qu’elle décorait maintenant, on l’avait sciée net àla ceinture. Même dans cet état, elle touchait encore du plancherau plafond ; et se portant en avant de cet air de curiositéhardie et avec ce sans-gêne effronté qui caractérisent les têtes devaisseau, elle paraissait réduire tout autour d’elle à desproportions microscopiques.

« Connaissez-vous cela ? dit le nainsuivant le regard de Sampson. Reconnaissez-vous à qui çaressemble ?

– Eh ! dit Brass penchant son visage decôté, puis le rejetant un peu en arrière, comme font lesconnaisseurs ; en l’examinant avec plus d’attention, il mesemble voir un… Oui, il y a certainement dans le sourire ce je nesais quoi qui me rappelle le… et cependant, sur mon honneur,je… »

Le fait est que Sampson, n’ayant jamais rienaperçu qui offrît la moindre analogie avec ce fantôme matériel,était fort embarrassé, n’étant point certain que M. Quilp neconsidérât pas cette figure comme sa propre image et ne l’eût pasmise là par conséquent comme un portrait de famille, ou bien qu’iln’eût pas eu la fantaisie d’y voir l’effigie de quelque ennemi. Aureste, il ne tarda pas à savoir ce qu’il en devait croire, car,tandis que Brass examinait la tête avec ce regard capable que biendes gens prennent quand ils sont pour la première fois devant desportraits qu’ils doivent deviner sans les reconnaître le moins dumonde, le nain tira le journal où se trouvaient les mots déjà citésqu’il avait psalmodiés, et saisissant une grosse barre de fer quilui tenait lieu de tisonnier, il appliqua sur le nez de l’amiral uncoup si violent que la tête en fut ébranlée.

« N’est-ce pas Kit ? n’est-ce passon portrait, son image, lui-même enfin ? cria le nain faisantpleuvoir un déluge de coups sur la tête impassible et la couvrantde meurtrissures profondes. N’est-ce pas là le modèle exact, levrai daguerréotype de ce chien ?… N’est-ce pas… ?n’est-ce pas… ? n’est-ce pas lui ? »

Et chaque fois qu’il répétait cette question,il frappait sur le colosse jusqu’à ce que son propre visage fûtbaigné d’une sueur produite par la violence de cet exercice.

Assurément, c’eût été chose fort amusante àvoir du haut d’une galerie où l’on se serait trouvé à l’abri, demême qu’un combat de taureaux est généralement regardé commetrès-agréable pour les gens qui ne sont pas dans l’arène, de mêmeaussi que l’aspect d’une maison en feu a bien plus d’attraits quela comédie même, pour les personnes qui n’habitent pas près dufoyer de l’incendie. Mais dans l’ardeur des gesticulations de Quilpil y avait quelque chose qui fit regretter au procureur que lecomptoir fût un peu trop petit et beaucoup trop solitaire pourtrouver autant de plaisir qu’il aurait voulu à ce genre dedivertissement. Il se tint donc le plus loin possible des atteintesdu nain en besogne, sans pouvoir articuler que de faiblesapplaudissements. Mais quand Quilp eut cessé, et que d’épuisementil fut tombé sur un siège, son conseiller légal s’approcha de luid’un air plus obséquieux que jamais.

« Parfait !… cria-t-il. Hé !hé ! parfait ! »

Et se retournant comme pour invoquer letémoignage de l’amiral lui-même, tout meurtri qu’ilétait :

« C’est une tête tout à faitremarquable ! ajouta-t-il.

– Asseyez-vous, dit le nain. J’ai acheté cechien-là hier. Je l’ai percé avec des vrilles, je lui ai enfoncédes fourchettes dans les yeux, j’ai gravé mon nom sur sa face. Jeme propose de finir par le brûler.

– Ah ! ah ! s’écria Brass. C’estfort amusant !

– Venez ! dit Quilp en lui faisant signede s’approcher davantage. Qu’est-ce que vous trouvez doncd’imprudent, hein ?

– Rien, monsieur, rien. À peine si cela vautla peine d’en parler, monsieur ; mais je pensais que ce chant,d’une gaieté admirable en soi, était peut-être un peu…

– Oui ? dit Quilp ; un peuquoi ?

– Un peu trop… ou si vous l’aimez mieux,suspect de ressembler à un manque de réflexion, monsieur, réponditBrass regardant avec timidité les yeux du nain qui étaient tournésvers le feu dont ils reflétaient la lueur rougeâtre.

– Eh bien ?… demanda Quilp sans seretourner.

– Eh bien ! vous savez, monsieur…répondit Brass s’enhardissant à prendre plus de familiarité ;le fait est, monsieur, que toute allusion à ces petites coalitionsd’amis pour des objets très-louables en eux-mêmes, mais que la loidésigne sous le nom de complots, doit être, vous me comprenez,monsieur ? tenue, le plus possible, secrète et entre amis.

– Ah ! ah ! dit Quilp levant lesyeux avec un calme parfait ; qu’entendez-vous parlà ?

– De la prudence, une prudenceexcessive ! l’œil au guet ! s’écria Brass en hochant latête. Bouche close, monsieur, même ici, voilà ma pensée exacte.

– Votre pensée exacte… à vous, àvous, méchant Polichinelle, qu’est-ce que c’est que votrepensée ? Qu’est-ce que vous me parlez de coalitions faitesensemble ? Est-ce que je me coalise, moi ?Est-ce que je connais rien à vos coalitions ?

– Non, non, monsieur ; non certainement,non du tout.

– Si vous continuez de me cligner de l’œil etde me secouer ainsi votre tête, dit le nain regardant autour de luicomme s’il cherchait son tisonnier, je vais faire faire une autregrimace à votre figure de singe.

– Ne vous emportez pas, je vous prie,monsieur, répliqua Brass se reprenant vivement. Vous avezparfaitement raison, monsieur, parfaitement raison. Je n’eusse pasdû faire d’allusion à ce sujet, monsieur. Changeons deconversation, s’il vous plaît. Vous vous êtes informé, monsieur, àce que m’a dit Sally, de notre locataire. Il n’est pas de retour,monsieur.

– Non ? dit Quilp faisant bouillir durhum dans une petite casserole et le surveillant pour l’empêcher dedéborder. Pourquoi n’est-il pas de retour ?

– Pourquoi, monsieur ?… Il… monDieu ! monsieur Quilp…

– Pour quelle raison ? dit le nainsuspendant sa main au moment où il allait porter la casserole à sabouche.

– Vous avez oublié l’eau, monsieur, dit Brass,et… Excusez-moi, monsieur, mais c’est brûlant. »

Sans daigner répondre à cette observationautrement que par un fait pratique, M. Quilp approcha lacasserole de ses lèvres et but résolument tout le spiritueux quis’y trouvait contenu, une pinte environ, qui, à l’instant où ilavait retiré le vase du feu, bouillonnait et sifflait avec force.Ayant absorbé ce joli petit stimulant et montré son poing àl’amiral, il ordonna à M. Brass de poursuivre.

« Mais d’abord, dit-il avec sa grimacehabituelle, prenez vous-même une goutte, une légère goutte, unebonne goutte toute chaude.

– Volontiers, monsieur, dit Brass ; s’ily avait dedans quelque chose comme une cuillerée d’eau, ça neferait pas de mal…

– Il n’y a rien de semblable ici ! criale nain. De l’eau pour les procureurs !… Du plomb fondu et dusoufre, une bonne poix bouillante à faire des vésicatoires, et dugoudron, voilà ce qu’il leur faut. N’est-ce pas, Brass ?hein ?

– Ah ! ah ! ah ! dit en riantM. Brass. Dieu, que c’est brûlant ! et cependant celavous chatouille. On a beau faire, c’est un vrai plaisir, maparole !

– Buvez cela, dit le nain qui pendant ce tempsen avait fait chauffer encore un peu. Avalez-moi cela jusqu’à lalie, écorchez-vous le gosier et soyez heureux. »

L’infortuné Sampson prit quelques petitesgorgées de la liqueur, qui aussitôt se répandit en larmesbrûlantes, et sous cette forme coula des joues de Brass dans lacruche où il buvait, faisant passer au rouge cramoisi la couleur deson visage et de ses paupières et produisant un violent accès detoux, au milieu duquel on eût pu entendre encore la victimedéclarer, avec la constance d’un martyr, que c’était« vraiment magnifique ! »

Tandis que le procureur souffrait le martyre,le nain renoua la conversation.

« Qu’est-il donc devenu, votrelocataire ? demanda-t-il.

– Il est encore avec la famille Garland,répondit Brass pris par intervalles de quintes de toux. Il n’estvenu chez nous qu’une fois, monsieur, depuis le jour où le coupablea subi son interrogatoire. C’était pour annoncer à M. Richardqu’il ne pouvait plus supporter le séjour de la maison après ce quis’était passé ; qu’il en avait beaucoup souffert, d’autantplus qu’il se regardait jusqu’à un certain point comme la cause decet événement. Un excellent locataire, monsieur. J’espère que nousne le perdrons pas.

– Bah ! s’écria le nain ; vous nepensez jamais qu’à vos intérêts ; pourquoi alors ne pas vousimposer des réformes ? Si j’étais à votre place, jegratterais, j’entasserais, j’économiserais.

– Sur ma parole, monsieur, je crois que Sarahentend l’économie aussi bien que personne. Je fais bien tout ce quevous dites là, monsieur Quilp.

– Allons, arrosez-moi encore votregosier ; vous n’avez encore pleuré que d’un œil : c’estau tour de l’autre à présent, buvez, mon homme, cria le nain. Vousallez me faire croire que c’est pour m’obliger que vous avez prisun clerc.

– Enchanté, monsieur, toutes les fois que nouspouvons vous être agréables. Eh bien ! oui, monsieur, c’étaitpour vous faire plaisir.

– Qu’est-ce qui vous empêche de lerenvoyer ? Ce sera toujours ça d’économisé.

– Renvoyer M. Richard !…

– Dame ! à moins que vous n’en ayezencore un autre, perroquet que vous êtes ! Quand vousrépéterez toujours ce que je dis, à quoi bon ?… Eh bien !oui.

– Sur ma parole, monsieur… Je ne m’attendaispas à ce conseil de votre part.

– Comment pouviez-vous vous y attendre ?dit le nain en ricanant, moi-même je ne m’y attendais pas.Combien de fois aurai-je besoin de vous répéter que j’ai conduitchez vous ce jeune homme pour avoir toujours l’œil sur lui etsavoir ce qu’il devenait ; que j’avais une combinaison, unprojet, un joli petit divertissement en train, dont l’essence, lafine fleur étaient que le vieillard et l’enfant, qui sontmaintenant, je pense à tous les diables, devinssent aussi gueux quedes rats galeux, tandis que Richard et son gracieux ami lescroyaient riches comme des Crésus !

– Je sais cela, monsieur ; je sais biencela.

– Très-bien, monsieur. Mais à présent vouspouvez savoir aussi qu’ils ne le sont pas, pauvres, qu’ils nepeuvent pas l’être, lorsqu’un homme tel que votre locataire lescherche et bat tout le pays pour les retrouver ?

– Naturellement, dit Sampson.

– Naturellement ? répéta le nain avechumeur. Eh bien ! alors naturellement aussi vous devezcomprendre que je me moque de ce jeune homme comme de rien du tout,et naturellement vous devez savoir que hors de là il ne peut vousservir à rien ni à vous ni à moi ?

– J’ai dit fréquemment à Sarah, réponditBrass, qu’il n’entendait rien aux affaires. On ne peut avoir aucuneconfiance en lui, monsieur. Vous me croirez si vous voulez, mais jeme suis aperçu que ce jeune homme, même dans les plus simplesaffaires de l’étude qui lui étaient confiées, embrouillait tout,malgré les recommandations qu’on lui avait faites. C’est unemâchoire, monsieur, dont l’incapacité dépasse tout ce qu’il estpossible d’imaginer. N’était le respect, la reconnaissance que jevous dois, monsieur… »

Comme il devenait clair que Sampson allait selancer sur le terrain d’une harangue apologétique, à moins qu’il nefût interrompu à propos, M. Quilp le frappa poliment sur lehaut de la tête avec la petite casserole, en le priant de vouloirbien lui laisser la paix.

« J’entends, monsieur, dit Brass enfrottant la place sur sa caboche avec un sourire, vous me rappelezau fait, c’est bien là votre caractère pratique, et j’ajouteraiaussi extrêmement plaisant, excessivement plaisant !

– Écoutez-moi, s’il vous plaît, répliqua lenain ; sinon, je serai un peu moins plaisant. Il n’y a paslieu de penser que le digne ami de Richard revienne jamais. Cechenapan aura été forcé de se sauver pour quelque friponnerie enpays étranger, où puisse-t-il pourrir !

– Certainement, monsieur, c’est très-juste,puissamment raisonné, s’écria Brass regardant de nouveau l’amiral,comme si la grosse tête était en tiers dans leur conversation.

– Je le hais, dit Quilp entre ses dents ;je l’ai toujours haï pour des motifs de famille. C’était d’ailleursun drôle intraitable ; autrement, on eût pu en tirer parti. LeSwiveller est un cœur de poule, un esprit léger. Je n’ai plusbesoin de lui. Qu’il se pende ou se noie, qu’il meure de faim ouqu’il aille au diable, peu m’importe !

– Il sera fait assurément comme vous levoulez, répondit Brass. Ce sera un coup pénible pour Sarah ;mais elle sait maîtriser toutes ses impressions. Ah ! monsieurQuilp, j’y ai souvent pensé, mon Dieu ! s’il avait plu à laProvidence de vous réunir vous et Sarah dans votre jeunesse, quelsfruits de bénédiction eussent résulté d’une telle union ! Vousn’avez jamais connu notre cher père, monsieur ? C’était ungentleman parfait. Sarah était son orgueil et sa joie ;monsieur, le vieux renard eût fermé ses yeux en paix, s’il eût puauparavant lui trouver un époux tel que vous. Vous l’estimez,n’est-ce pas, monsieur ?

– Je l’aime ! coassa le nain.

– Vous êtes trop bon, monsieur. Avez-vous à medonner quelque autre ordre dont je puisse prendre note, avec cettepetite affaire de M. Richard ?

– Non, répondit le nain en saisissant lacasserole. Buvons à la belle Sarah.

– Si nous pouvions, dit humblement leprocureur, y boire dans un autre vase qui fût moins brûlant, celavaudrait peut-être mieux. Je pense que Sarah, en apprenantl’honneur que vous lui avez fait de porter un toast à sa santé, nesera pas fâchée en même temps d’apprendre que cette fois-ci laliqueur aura été un peu moins chaude. »

Mais M Quilp resta sourd à ces objections.Sampson Brass, qui jusqu’alors avait bu modérément, se vit forcé àde nouvelles libations de cette liqueur diabolique ; aussi,malgré tous ses efforts pour conserver le sang-froid etl’équilibre, le rhum eut-il sur lui un effet terrible. Le pauvreprocureur vit le comptoir tourner en cercle avec une excessiverapidité, et le parquet s’élever en même temps que le plafonddescendait, de manière à produire un aplatissement épouvantable.Après un moment de stupeur léthargique, il se trouva partie sous latable partie sur la grille du foyer. Comme cette position peuconfortable n’était pas celle qu’il eût choisie lui-même, il tentade se remettre sur ses jambes vacillantes, et prenant pour pointd’appui la tête de l’amiral, il chercha autour de lui son hôte.

La première impression de M. Brass futque son hôte était parti, et l’avait laissé seul, que peut-êtremême il l’avait enfermé sous clef pour la nuit. Cependant, uneforte odeur de tabac, changeant le cours de ses idées, l’amena àregarder en l’air : il vit alors que le nain était occupé àfumer dans son hamac.

« Bonsoir, monsieur, dit M. Brassd’un ton caressant ; bonsoir, monsieur.

– Vous avez, à ce que je vois, l’intention depasser là toute la nuit ? dit le nain, laissant tomber unregard sur lui. Eh bien ! c’est bon, passez-y la nuit, si vousvoulez.

– En vérité, cela me serait impossible,monsieur, répondit Brass, que les nausées et l’atmosphère fétide dela chambre avaient presque asphyxié ; si vous aviez l’extrêmebonté de me prêter une lumière pour que je pusse me diriger àtravers votre cour, monsieur… »

Quilp descendit en un moment, non sur sesjambes, ni sur sa tête ni sur ses mains, mais en laissant roulerson corps tout en bloc.

« Certainement, » dit-il.

Et il saisit une lanterne qui était le seulluminaire de la maison.

« Prenez bien garde où vous mettrez lepied, mon cher ami. Marchez prudemment parmi les charpentes, cartous les gros clous ont la pointe en l’air. Dans la ruelle voisineil y a un chien. La nuit dernière, il a mordu un homme ; lanuit précédente, une femme ; et mardi dernier, il a étrangléun enfant, seulement, histoire de rire. N’approchez pas trop delui.

– De quel côté du chemin se trouve-t-il,monsieur ? demanda Brass épouvanté.

– À droite. Mais quelquefois il se cache àgauche pour s’élancer de là sur les passants. Je ne puis donc pasvous renseigner d’une manière précise à cet égard. Ayez soin debien vous garer. Je ne vous pardonnerai jamais si vous y manquez.Voici une lumière. Allons, n’hésitez pas, vous connaissez lechemin : tout droit ! »

Quilp avait méchamment caché la lumière entournant le verre de la lanterne du côté de sa poitrine, et ilresta à la porte de son comptoir, éclatant de rire et tremblant dejoie des pieds à la tête ; car il entendait le procureurtrébucher sur le terrain, et de temps en temps tomber lourdement detout son poids. Enfin, cependant, M. Brass parvint às’éloigner, et Quilp ne distingua plus le bruit de ses pas.

Alors le nain rentra chez lui et s’élança denouveau dans son hamac.

Chapitre 26

 

Ce n’était pas à tort que l’agent de justiceavait annoncé à Kit, en guise de consolation, que le jugement de sapetite affaire aurait lieu à Old-Bailey et ne se ferait sans doutepas attendre longtemps. Au bout de huit jours, la session s’ouvrit.Le lendemain, le grand jury déclara qu’il y avait lieu à suivrecontre Christophe Nubbles pour crime de félonie ; et deuxjours après cette déclaration, le prévenu était appelé àcomparaître pour répondre devant le tribunal sur la question deculpabilité ou de non-culpabilité comme ayant, ledit Christophe,saisi et dérobé traîtreusement dans le domicile et l’étude du nomméSampson Brass, gentleman, un billet de banque de cinq livressterling provenant du gouverneur et de la compagnie de la banqued’Angleterre, contrairement aux statuts établis et en vigueur surla matière, comme aussi à la paix de notre souverain maître le roi,et à la dignité de sa couronne.

Quand la question lui fut posée, ChristopheNubbles répondit d’une voix basse et tremblante, qu’il n’était pascoupable. Ceux qui ont l’habitude de former sur les apparences desjugements précipités et qui eussent voulu que Christophe, s’ilétait innocent, parlât à voix haute et ferme, purent remarquer àquel point l’emprisonnement et l’anxiété abattent les cœurs lesplus résolus : un homme qui est resté étroitement enfermé, nefût-ce que dix à onze jours, à ne voir que des murs de moellon ettout au plus quelques visages de pierre, se sentira naturellementdéconcerté et même effrayé en entrant tout à coup dans une grandesalle pleine de bruit et de mouvement. : sans compter quel’aspect de personnages avec des perruques est beaucoup pluseffrayant pour beaucoup de gens que celui de têtes coiffées deleurs cheveux naturels. Si l’on ajoute à ces considérationsl’émotion que Kit dut éprouver en voyant les deux MM. Garlandet le petit notaire, pâles et le visage rempli d’anxiété, personnene s’étonnera qu’il fût déconcerté et qu’il ne se sentît pas dutout à son aise.

Bien que depuis son emprisonnement il n’eûtreçu la visite ni d’aucun des MM. Garland ni deM. Witherden, cependant on lui avait donné à entendre qu’ilsavaient fait choix pour lui d’un avocat. Lorsqu’un des gentlemen enperruque se leva et dit : « Milord, je me présente icipour le prisonnier, » Kit fit un salut ; et lorsqu’unautre gentleman, également en perruque, se leva à son tour etdit : « Milord, je me présente contre lui, » Kitdevint tout tremblant, et salua aussi cet avocat. Mais je suis sûrqu’au fond de l’âme il espérait bien que son gentleman à lui allaitfaire voir à l’autre gentleman son béjaune et ne tarderait pas à lerenvoyer tout penaud.

L’avocat qui plaidait contre Kit fut appelé àparler le premier : il était malheureusement dans lesdispositions les plus heureuses, car il venait justement, dans ladernière affaire jugée, d’obtenir à peu près l’acquittement d’unjeune étourdi qui avait eu le malheur d’assassiner son père. Aussiil avait la parole en main, et il en usa joliment, comme vouspouvez croire. Il prévint les jurés que, s’ils acquittaient leprévenu, ils devaient s’attendre à éprouver autant de remordscuisants et de tortures morales que les jurés précédents en eussentressenti s’ils avaient condamné l’autre accusé. Après avoir exposéamplement l’affaire, après avoir dit que jamais il n’en avait vu depire espèce, il s’arrêta un instant, comme un homme qui a quelquechose de terrible à leur communiquer. « Je suis informé,dit-il, qu’un effort sera tenté par mon honorable ami (et il setourna en le désignant vers le conseil de Kit) pour invalider ladéposition des témoins irréprochables que je vais appeler devantvous, messieurs ; mais j’ai l’espoir et la confiance que monhonorable ami montrera plus de respect et de vénération pour lecaractère du plaignant. Jamais il n’y eut, je le sais, plus dignemembre de cette digne profession à laquelle il appartient.Messieurs les jurés connaissent-ils Bevis-Marks, et, s’ilsconnaissent Bevis-Marks, comme j’ose l’affirmer en leur nom,connaissent-ils les hautes illustrations historiques qui serattachent à ce lieu si remarquable ? Pourraient-ils croirequ’un homme tel que M. Brass pût résider dans un lieu commeBevis-Marks, et n’être pas un cœur vertueux, un espritélevé ? »

Après avoir ressassé cet argument vigoureux,l’avocat ajouta, en manière de conclusion, qu’insister sur un faitsi bien apprécié déjà par MM. les jurés, serait faire injure àleur intelligence, et en conséquence il appela tout d’abord SampsonBrass au banc des témoins.

M. Brass se présente. Il est vif etfrais. Il salue le juge en homme qui a eu déjà le plaisir de levoir et qui espère bien avoir conservé son estime depuis leurdernière entrevue, croise ses bras et regarde son avocat comme pourdire : « Me voici. Je suis plein de preuves jusqu’à lagorge. Un petit coup seulement sur la bonde, et je vaisdéborder ? » L’avocat se met aussitôt à la besogne, maisavec une grande réserve, tirant peu à peu les preuves pour en faireressortir la netteté et l’éclat aux yeux de tous les assistants.Alors le conseil de Kit provoque un contre-interrogatoire ;mais il ne peut rien tirer du procureur qui soit utile à la causede son client. Après avoir subi un grand nombre de longuesquestions auxquelles il ne fait que de courtes réponses,M. Sampson Brass descend du banc dans toute sa gloire.

Sarah lui succède. Elle est jusqu’à un certainpoint d’humeur coulante avec l’avocat de M. Brass, maistrès-rétive avec celui de l’accusé. En résumé, l’avocat de Kit nepeut obtenir d’elle que la répétition de ce qu’elle a déjà énoncé,seulement cette fois en termes plus violents contre sonclient ; aussi un peu confus, s’empresse-t-il de la renvoyer.Alors l’avocat de M. Brass appelle Richard Swiveller :Richard Swiveller paraît.

On a secrètement averti l’avocat deM. Brass que ce témoin éprouve des dispositions favorables auprisonnier ; et, à dire vrai, il n’est pas fâché de le savoir,car ledit avocat passe pour être très-fort dans l’art de coller sonhomme, comme on dit vulgairement. En conséquence, il commence parrequérir l’huissier de s’assurer si le témoin a baisé l’évangile,puis il se met à entreprendre Richard des pieds et des mains, desdents et des griffes.

Quand celui-ci a fini sa déposition danslaquelle il a mis une contrainte visible et trahi son désir de larendre le moins défavorable possible à l’accusé :

« Monsieur Swiveller, dit l’avocat deBrass, où avez-vous, s’il vous plaît, dîné hier ?

– Où j’ai dîné hier ?

– Oui, monsieur ; où avez-vous dînéhier ? Était-ce près d’ici, monsieur ?

– Oh ! certainement… Oui… Tout prèsd’ici.

– Certainement… Oui… Tout près d’ici, répètel’avocat de M. Brass en jetant de côté un regard à la cour. Etil ajoute : Vous étiez seul, monsieur ?

– Plaît-il, monsieur ?… ditM. Swiveller qui n’a pas saisi la question.

– Si vous étiez seul, monsieur ? répèted’une voix de tonnerre l’avocat de M. Brass. Avez-vous dînéseul ? N’avez-vous pas traité quelqu’un, monsieur ?Parlez.

– Oh ! certainement si ; si, j’aitraité quelqu’un, dit M. Swiveller avec un sourire.

– Ayez la honte, monsieur, de vous départird’une légèreté très-déplacée devant le tribunal, quoique peut-êtrevous ayez quelque raison de vous féliciter d’y être seulement enqualité de témoin. »

Et en disant cela l’avocat donne à entendrepar un signe de tête que la place légitime de M. Swivellerserait plutôt au banc des accusés.

« Veuillez m’écouter attentivement. Hiervous étiez près d’ici, attendant pour savoir si le procès seraitappelé. Vous avez dîné de l’autre côté de la rue. Vous avez traitéquelqu’un. Maintenant, ce quelqu’un n’était-il pas le frère duprisonnier ici présent ? »

M. Swiveller se met en devoir de fournirdes explications.

« Oui ou non, monsieur ? criel’avocat de Brass.

– Mais permettez-moi…

– Oui ou non, monsieur ?

– Eh bien, oui, mais…

– Vous voyez bien ! s’écrie l’avocatl’arrêtant net. Un joli témoin, ma foi ! »

L’avocat de M. Brass s’assied. L’avocatde Kit, ne sachant pas de quoi il s’agit, n’ose insister surl’incident. Richard Swiveller se retire abasourdi. Le juge, lesjurés, les spectateurs, tout le monde se le représente en idée,faisant quelque orgie avec un sacripant aux épaisses moustaches, unjeune dissolu de six pieds de haut pour le moins. La réalité, c’estle petit Jacob avec ses mollets au grand air et sa tailleenveloppée d’un châle. Personne ne sait la vérité, tout le mondeest dupe d’un mensonge, et cela grâce au talent de l’avocat deM. Brass !

Les témoins à décharge sont appelés ensuite.C’est ici que brille de nouveau l’avocat du procureur. Il appertque M. Garland n’a pas eu de renseignements précis sur Kit,qu’il n’en a demandé qu’à la mère même du jeune homme, et quecelui-ci a été renvoyé par son premier maître pour cause inconnue,« En, vérité, monsieur Garland, dit l’avocat de M. Brass,c’est être à votre âge, et j’affaiblis l’expression, singulièrementimprudent. » Cette conviction est partagée par le jury quidéclare Kit coupable. On emmène le prisonnier sans écouter seshumbles protestations d’innocence. Les spectateurs se pressent àleurs places avec un redoublement d’attention, car on doit entendredans l’affaire suivante plusieurs femmes qui déposeront commetémoins, et le bruit court que l’avocat de M. Brass seratrès-amusant dans le débat contradictoire qu’il leur fera subirvis-à-vis de l’accusé.

La mère de Kit, pauvre femme ! attend enbas de la prison à la grille du parloir. Elle est accompagnée de lamère de Barbe, âme excellente ! qui ne sait que pleurer entenant le petit enfant. Triste entrevue que celle de Kit et desvisiteuses ! Le guichetier amateur de journaux leur a toutdit. Il ne pense pas que Kit soit transporté pour la vie, parcequ’il peut encore prouver ses bons antécédents, ce qui ne manquerapas de lui être utile.

« Je m’étonne, dit le guichetier, qu’ilait commis ce vol.

– Il ne l’a jamais commis ! s’écriemistress Nubbles.

– Bien, bien, je ne veux pas vouscontredire ; mais qu’il l’ait commis ou non, c’est toutun. »

La mère de Kit passe sa main à travers lesbarreaux qu’elle secoue. Dieu seul et ceux auxquels il a donné unesemblable tendresse savent avec quel désespoir Kit lui recommanded’avoir bon courage et, sous prétexte de se faire présenter lesenfants pour les embrasser encore, il prie à demi-voix la mère deBarbe de ramener mistress Nubbles au logis.

« Des amis se lèveront pour nousdéfendre, ma mère, j’en suis bien sûr, dit Kit. Si ce n’est pasaujourd’hui, ce sera bientôt Mon innocence ressortira, ma mère, etje serai renvoyé absous : je m’y attends. Ayez soin un jourd’apprendre à Jacob et au petit tout ce qu’il en était, car s’ilspensaient que j’aie jamais pu être un malhonnête homme, s’ils lepensaient quand ils seront devenus assez grands pour comprendre leschoses, mon cœur se briserait à cette idée, fussé-je à des milliersde milles d’ici. Oh ! ne se trouvera-t-il pas ici un hommecompatissant pour soutenir ma mère !… »

La main de mistress Nubbles quitte celle duprisonnier ; la pauvre créature tombe à la renverse, privée deses sens. Tout à coup Richard Swiveller parait ; il s’approchevivement, écarte les assistants, saisit non sans peine mistressNubbles, l’emporte sur un bras, à la manière des ravisseurs dethéâtre, fait un signe amical à Kit, ordonne à la mère de Barbe dele suivre, et gagne rapidement un fiacre qui l’attendait à laporte.

Il reconduisit mistress Nubbles à sondomicile. Nul ne sait combien d’incroyables absurdités il débita enroute avec sa manie de citer des ballades et des poésies de toutesorte. Après avoir attendu que la mère de Kit fût complètementrevenue de son évanouissement, il partit, mais comme il n’avait pasd’argent pour payer la voiture, il se fit transporter pompeusementdans Bevis-Marks, commandant au cocher de rester devant la porte deM. Brass tandis qu’il entrerait dans cette maison pour« changer. » Car, c’était un samedi soir, jour depaye.

« Monsieur Richard !… Eh !bonjour ! » s’écria joyeusement le procureur.

Si d’abord l’affaire de Kit lui avait semblémonstrueuse, cette fois Richard ne put s’empêcher de soupçonner sonaimable patron d’y avoir joué un vilain rôle. Peut-être lesentiment sérieux éprouvé en ce moment par ce jeune homme d’uncaractère léger, provenait-il surtout de la triste scène à laquelleil avait assisté : quelle qu’en fût la source, ce sentiment ledominait ; aussi se borna-t-il à dire brièvement le motif quil’amenait.

« De l’argent !… s’écria Brass entirant sa bourse. Ah ! ah !… Certainement, monsieurRichard, certainement, monsieur. Il faut bien que tout le mondevive. Pouvez-vous me rendre sur un billet de banque de cinqlivres ?

– Non, répondit sèchement Dick.

– Ah ! tenez, voici justement la somme.Cela sera plus tôt fait. Vous êtes venu à propos. MonsieurRichard… »

Dick, qui déjà avait gagné la porte, seretourna à l’appel de son nom.

« Vous n’aurez pas besoin de vousdéranger pour revenir ici, monsieur.

– Hein ?

– C’est comme cela, monsieur Richard, ditBrass en plongeant ses mains dans ses poches et se balançant àdroite et à gauche sur son tabouret. Il est certain qu’un homme devotre mérite, monsieur, perd complètement son temps, son avenir enrestant dans notre sphère aride et desséchante. C’est une pénible,ennuyeuse, énervante besogne. Moi, je pense que le théâtre, oul’armée, monsieur Richard, ou quelque emploi supérieur dans lecommerce patenté des liquides, c’est là seulement ce qui convientau génie d’un homme tel que vous. J’espère que vous reviendrez nousvoir de temps en temps. Sally en sera enchantée certainement. Elleregrette infiniment de vous perdre, monsieur ; mais laconscience de son devoir envers la société la soutiendra. C’est unecréature extraordinaire, monsieur ! Vous trouverez votrecompte d’argent bien exact. Il y a eu un carreau cassé, mais jen’ai pas voulu en faire déduction. « Toutes les fois qu’on sesépare de ses amis, monsieur Richard, il faut qu’on s’en sépare aumoins d’une manière libérale. » J’aime cet axiome de lasagesse plus que je ne puis vous dire. »

Swiveller ne répondit pas un seul mot. Maisrentrant pour reprendre sa jaquette de canotier, il la roula en uneespèce de boule très-serrée, et regarda fixement le procureur commes’il eût voulu lui lancer ce paquet au visage. Cependant il secontenta de mettre le vêtement sous son bras, et sortit de l’étudeen gardant un profond silence. À peine avait-il fermé la porte,qu’il la rouvrit ; il resta sur le seuil à regarder encorequelques minutes M. Brass avec la même gravitémajestueuse ; et faisant un dernier signe de tête, il disparutlentement et glissa comme un fantôme.

Il paya le cocher et s’éloigna dansBevis-Marks en ruminant de grands projets pour consoler la mère deKit, et rendre service à Kit lui-même.

Mais la vie des jeunes gens voués, commeRichard Swiveller, au plaisir, est extrêmement précaire.L’excitation que son esprit avait subie depuis une quinzaine dejours, jointe au travail intérieur qu’avaient dû produire plusieursannées d’excès bachiques, agit tout à coup sur lui de la manière laplus violente. Dans la nuit même il tomba dangereusement malade, etdès le lendemain il était en proie à une fièvre ardente.

Chapitre 27

 

Richard Swiveller se retournait en tous sensdans son lit brûlant et incommode : tourmenté par une soifdévorante que rien ne pouvait apaiser ; sans pouvoir trouveraucune position qui lui procurât un moment de calme ou debien-être ; se perdant à travers un dédale de pensées qui sepressaient sans trêve ni relâche ; pas une image consolante,pas une voix amie près de lui ! Livré à un accablementcontinuel, il avait beau changer de place ses membres épuisés parla fièvre, il n’y trouvait aucun soulagement ; il avait beaulancer dans les divagations les plus variées son esprit en délire,il était toujours dominé par une anxiété sombre. Il sentaitderrière lui quelque chose d’inachevé qui poursuivait ses rêves. Ilvoyait devant lui des obstacles insurmontables, obsédé par unepréoccupation qu’il ne pouvait parvenir à repousser, mais quiassiégeait son esprit en désordre, auquel elle se représentaittantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Toujours une visionfunèbre et voilée d’ombre ; toujours le même fantôme, quelqueapparence qu’il prit, affreux et sombre comme la conscience du mal,qui lui faisait du sommeil une torture horrible. Telles étaient lessouffrances et les angoisses de la maladie cruelle qui peu à peuconsumait, épuisait l’infortuné, jusqu’à ce qu’enfin, lorsqu’il luisemblait avoir combattu, avoir lutté corps à corps, s’être vu saisiet entraîné vers l’abîme par des démons, il tomba dans un sommeilprofond, un sommeil sans rêves.

À son réveil, il eut une sensation de reposbienfaisant, plus réparateur encore que le sommeil ; ilcommença par degrés à se rappeler quelque chose de ses souffrancespassées, à se souvenir de la longue nuit qui s’était écoulée, à sedemander s’il n’avait pas deux ou trois fois passé par le délire.Dans le cours de ces réflexions, il lui arriva d’étendre lamain ; il fut surpris de la sentir si lourde, et en même tempsde la voir si maigre et si transparente. Au sein de la sensationvague et heureuse qu’il éprouvait, sans s’attacher à définir lacause de ce changement, il demeurait livré à une sorte de sommeillucide, quand une toux légère attira son attention. Il se demandaavec un certain doute si c’est que la nuit dernière il avait oubliéde fermer sa porte, et fut tout stupéfait de voir qu’il avait uncompagnon de chambre. Il n’avait pas assez de force encore pourenchaîner ses idées ; et à son insu, dans un reste desomnolence, il attacha son regard sur quelques raies vertes quisillonnaient son couvre-pied : elles lui représentaient despièces de frais gazon, tandis que le fond jaune de l’étoffeproduisait à ses yeux comme des allées sablées qui lui ouvraientune longue perspective de jardins bien entretenus.

Il errait en imagination sur ces terrasses, ils’y était même égaré lorsqu’il entendit tousser encore. À ce bruit,le sentiment de la réalité renaît ; les allées de gazon de sesjardins imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied.Il se soulève un peu sur son lit, et écartant d’une main le rideau,il regarde hors de l’alcôve.

C’était bien toujours sa même chambre,éclairée en ce moment par une chandelle ; mais avec quelprofond étonnement il voit toutes ces bouteilles, tous ces bols,tous ces linges exposés au feu, tous les objets enfin qu’onrencontre dans la chambre d’un malade ! Tout était propre etnet, mais cette chambre était bien différente de ce que Richardl’avait laissée quand il s’était mis au lit. Une fraîche senteurd’herbes et de vinaigre remplissait l’atmosphère ; le plancherétait arrosé ; le… Eh ! quoi, la marquise !… Oui, lamarquise assise à table et jouant toute seule au cribbage. Elleétait là, appliquée à son jeu, toussant parfois tout bas comme sielle craignait d’éveiller M. Swiveller, taillant les cartes,coupant, distribuant, jouant, comptant, marquant, s’acquittantenfin de toutes les opérations du cribbage, comme si elle n’eûtjamais fait autre chose depuis sa naissance.

M. Swiveller resta quelque temps à lacontempler ; puis laissant retomber le rideau, il posa denouveau sa tête sur l’oreiller.

« Je fais un rêve, pensa-t-il, c’estévident. Quand je me suis mis au lit, mes mains n’étaient pasfaites de coquilles d’œufs ; et maintenant je puisparfaitement voir à travers. Si ce n’est pas un rêve, je me serairéveillé par aventure en pleine Arabie, dans le pays des Milleet une Nuits et non pas à Londres. Mais il n’y a pas de douteque je suis endormi. »

Ici la petite servante eut un nouvel accès detoux.

« Prodigieux ! pensa Richard. Jamaisje n’avais rêvé d’une toux réelle, comme celle-là ». Au reste,j’ignore si j’ai jamais rêvé de toux ou d’éternuement. Peut-êtreest-ce dans la philosophie des songes un article dont on ne rêvepas. Une autre toux !… Une autre !… Décidément, c’est unpeu fort pour un rêve. »

Afin de se fixer lui-même sur la réalité deschoses, M. Swiveller, après réflexion, se pinça le bras.

« Voilà qui est encore plusétrange ! pensa-t-il. Quand je me suis mis au lit, j’étaisplutôt gras que maigre, et maintenant je n’ai plus que la peau surles os. Il faut que je passe un nouvel examen… »

Le résultat de cette dernière inspection de lachambre fut de convaincre Swiveller que les objets dont il sevoyait entouré étaient bien réels, et qu’il les contemplait sansaucun doute avec des yeux éveillés.

« Alors, se dit-il, je vois ce quec’est : c’est une nuit des contes arabes. Je suis à Damas oubien au grand Caire. La marquise est un Génie ; elle aura faitavec un autre Génie un pari, à qui montrerait le plus beau jeunehomme du monde, le plus digne de devenir l’époux de la princesse dela Chine ; elle m’a transporté avec ma chambre pour mesoumettre à la comparaison. Peut-être, ajouta-t-il en se tournantlanguissamment sur son oreiller et regardant du côté de la ruelle,peut-être la princesse est-elle encore là… Non, elle estpartie. »

Cette explication ne lui suffisait pas, cartoute satisfaisante qu’elle lui paraissait, elle était enveloppéede doute et de mystère. Aussi, M. Swiveller prit-il le partide relever le rideau, bien déterminé cette fois à saisir lapremière occasion favorable pour adresser la parole à sa compagne.Cette occasion se présenta bientôt d’elle-même. La marquise donnales cartes, retourna un valet et oublia de marquer. Sur quoi,Richard dit le plus haut qu’il lui fut possible :

« Deux points au talon ! »

La marquise fit un bond et frappa desmains.

« Toujours une nuit d’Arabie, rien deplus sûr, pensa M. Swiveller ; les Génies frappenttoujours des mains au lieu de tirer la sonnette. Voilà qu’elleappelle deux mille esclaves noirs portant sur leur tête des jarrespleines de joyaux. »

Elle avait frappé des mains, mais c’était dejoie : car aussitôt elle commença à rire, puis elle se mit àpleurer, déclarant, non pas en beaux termes arabes, mais toutsimplement en anglais familier, qu’elle était si heureuse qu’ellene savait plus où elle en était :

« Marquise, dit Richard devenu pensif,veuillez, je vous prie, vous approcher. Avant tout, ayez la bontéde m’apprendre où je pourrai retrouver ma voix ; puis, cequ’est devenue ma chair ? »

La marquise se contenta de secouer tristementla tête, et elle pleura de nouveau ; là-dessus,M. Swiveller, qui était très-faible, sentit ses yeux mouillésaussi.

« Je commence à croire, d’après votreattitude et aussi d’après tout ce que je vois, marquise, ditRichard après une pause et en souriant d’une lèvre tremblante, quej’ai été malade.

– Si vous l’avez été !… répondit lapetite servante en s’essuyant les yeux. Et comme vous avez eu ledélire !

– Oh ! marquise… j’ai donc été bienmalade ?

– En danger de mort. Je n’espérais pas quevous guérissiez. Dieu soit loué ! vous voilàguéri ! »

Swiveller resta longtemps silencieux. Puis, ilcommença à parler et demanda combien de jours avait duré samaladie.

« Il y aura demain trois semaines,répondit la petite servante.

– Trois… quoi ?

– Semaines ! reprit la marquise enflantsa voix ; trois longues et lentes semaines. »

La simple pensée d’avoir été réduit à unetelle extrémité fit retomber Richard dans un nouveau silence. Ils’étendit sur le dos tout de son long. La marquise, ayant arrangéses draps pour qu’il fût mieux couché et trouvant qu’il avait lesmains et le front moins brûlants, découverte qui la remplit dejoie, en pleura un peu plus fort, et se mit alors en devoir depréparer le thé et de faire griller des rôties bien minces.

Pendant ce temps, Swiveller la contemplaitavec reconnaissance, étonné de voir comme elle s’était complètementidentifiée au ménage, et faisait remonter l’origine de ces soins àSally Brass, que dans le fond de sa pensée il ne pouvait assezremercier. Quand la marquise eut achevé de faire les rôties, elleétendit un linge bien propre sur un plateau, et servit à Swivellerquelques tartines croustillantes et un grand bol de thé faible aveclequel, suivant l’ordonnance du docteur, dit-elle, il pouvait serafraîchir maintenant qu’il était éveillé. Elle plaça des oreillersderrière lui pour lui soutenir la tête, peut-être pas avecl’habileté d’une garde-malade expérimentée, mais certainement avecdes soins plus affectueux. Une ineffable satisfaction se peignitdans ses regards, tandis que le pauvre convalescent, s’arrêtantparfois pour lui serrer la main, prenait son modeste repas avec unappétit et un plaisir que les meilleures friandises du monden’eussent jamais provoqués dans d’autres circonstances. Ayantensuite tout nettoyé et bien rangé tout avec ordre autour de lui,elle s’assit à table pour prendre le thé à son tour.

« Marquise, dit M. Swiveller,comment va Sally ? »

La petite servante fit une moue pleined’embarras et de bouderie, en même temps qu’elle secoua latête.

« Eh bien ! est-ce qu’il y alongtemps que vous ne l’avez vue ?

– Vue ? s’écria-t-elle. Dieu merci, je mesuis sauvée de chez elle. »

Richard, en entendant cela, se laissa aussitôtretomber tout de son long, position où il resta environ cinqminutes. Il se remit ensuite par degrés sur son séant etdemanda :

« Et où demeurez-vous,marquise ?

– Où je demeure ? s’écria-t-elle.Ici !

– Oh ! » murmura-t-il.

Et il retomba en arrière aussi brusquement ques’il eût reçu un coup de feu. Il resta ainsi, sans mouvement etsans parole, jusqu’à ce que la marquise eût achevé son repas, remistout en place et balayé. Alors il la pria d’approcher une chaise deson lit ; et, bien appuyé de nouveau sur ses oreillers, ilreprit ainsi la conversation :

« Comme cela, vous vous êtesenfuie ?

– Oui… dit la marquise, et ils m’ontavisée.

– Ils vous ont… ? Je vous demande pardon,qu’est-ce qu’ils ont fait ?

– Ils m’ont avisée, vous savez ?avisée dans les journaux.

– Ah ! oui… Ils ont publié un avis pourvous retrouver. »

La petite servante fit une inclination de têteet cligna des yeux. Ses pauvres yeux ! les veillées et leslarmes les avaient tellement rougis, que la muse tragique elle-mêmedont ce n’est pas le métier aurait eu, je crois, meilleure grâce àcligner de l’œil. Dick fut frappé de cette idée.

« Dites-moi, ajouta-t-il, comment sefait-il que vous ayez pensé à venir ici ?

– Mais vous sentez, répondit lamarquise ; vous parti, je n’avais plus d’ami ; car lelocataire n’était pas revenu, et j’ignorais où je pourrais voustrouver l’un ou l’autre. Mais un matin, comme j’étais…

– Au trou de la serrure ? dit Swivellerpour la tirer d’embarras.

– Tout juste, répondit-elle en baissant latête. Comme j’étais au trou de la serrure de l’étude où vous m’aveztrouvée, vous savez, j’entendis une femme dire qu’elle demeuraitici, et qu’elle était la maîtresse de la maison où vous étiez logé,que vous étiez tombé dangereusement malade, et demander s’il n’yavait personne qui voulût venir vous soigner. M. Brassdit : « Ce n’est pas mon affaire. » Miss Sallydit : « C’est un drôle de corps, mais cela ne me regardepas. » La femme s’en alla indignée, et ferma la porterudement, je vous en réponds. Cette nuit-là même, jem’enfuis ; je vins ici, je dis aux gens de cette maison quevous étiez mon frère, ils me crurent, et depuis je suis restéeauprès de vous.

– Cette pauvre petite marquise ! s’écriaDick. Elle s’est tuée de fatigue !

– Non, dit-elle, pas du tout. Ne vousinquiétez pas de moi. Je me trouve bien de m’asseoir dans un de cesfauteuils et, Dieu merci, j’y ai souvent fait un somme. Mais, sivous aviez pu voir comme vous vous efforciez de sauter par lafenêtre, si vous aviez pu entendre comme vous chantiez sans cesse,comme vous faisiez de grands discours, vous ne le croiriez pasencore. Oh ! que je suis heureuse que vous soyez mieux,monsieur Viverer !…

– Oui, Viverer, dit Richard devenupensif. Je suis vivant, en effet ; mais c’est bien grâce àelle. Je soupçonne fort, marquise, que sans vous je seraismort. »

En disant cela, M. Swiveller saisit denouveau la main de la petite servante : faible et triste commeil l’était, il n’eût pas manqué, en voulant lui exprimer sesremercîments, de se rendre les yeux aussi rouges que l’étaient ceuxde la jeune fille : mais celle-ci coupa net à l’émotion enforçant Richard à s’étendre dans son lit et le pressant de se teniren repos.

« Le docteur, dit-elle, a recommandé quevous soyez bien tranquille, et qu’on ne vous fasse pas de bruit.Allons, faites un somme ; nous causerons ensuite. Je resteraiassise auprès de vous. Fermez vos yeux, vous vous endormirezpeut-être. Cela vous fera du bien, essayez. »

La marquise tira alors une petite table contrele lit, s’assit auprès, et avec l’adresse d’une vingtaine depharmaciens se mit en devoir de préparer des boissonsrafraîchissantes. Quant à Richard, fatigué comme il l’était, il netarda pas à s’endormir. Au bout de quelque temps il se réveilla etdemanda quelle heure il était.

« Juste six heures et demie, »répondit la marquise en l’aidant à se remettre sur son séant.

Richard appuya la main sur son front et setourna tout à coup, comme s’il venait de lui passer une idée subitepar la tête.

« Marquise, dit-il, qu’est devenuKit ?

– Il a été condamné à je ne sais combiend’années de déportation.

– Est-il parti ?… et sa mère ?… quefait-elle ?… qu’est-elle devenue ? »

La petite garde-malade secoua la tête etrépondit qu’elle n’en savait rien du tout.

« Mais, ajouta-t-elle, si vous vouliez mepromettre de rester tranquille, et de ne pas vous donner encore unerechute, je vous conterais… Mais non, pas à présent.

– Si, si, contez toujours… cela medistraira.

– Oh ! non, je suis sûre du contraire,répondit la petite servante, d’un air effaré. Attendez que voussoyez mieux portant, et alors je vous raconterai tout. »

Dick attacha sur sa petite amie un regardpressant. Ses yeux agrandis et creusés par la maladie prirent uneexpression telle, que la jeune fille en fut épouvantée ; ellele supplia de ne plus songer à cela. Mais le peu de mots qu’elleavait prononcés n’avaient pas seulement piqué la curiosité deRichard ; ils avaient fait naître en lui de sérieusesinquiétudes. Aussi la pressa-t-il de tout lui dire, quelquefâcheuses que pussent être les nouvelles.

– Oh ! il n’y a rien de fâcheux làdedans, dit-elle. Rien du tout qui vous concerne.

– Mais ça concerne peut-être ?… Enfinest-ce que vous n’avez rien entendu à travers les fentes des portesou les trous de serrure, qu’on n’aurait pas été bien aise que vouspussiez entendre ? »

En faisant cette question, Dick respirait àpeine.

« Oh ! que si.

– Dans… dans Bevis-Marks ? ajoutavivement Richard Quelque conversation entre Brass etSally ?

– Oui. »

Richard tira hors du lit son brasdécharné ; et, saisissant la jeune fille par le poignet, il lapressa de s’expliquer ; sinon, il ne répondrait pas de ce quipourrait arriver, dans l’état d’agitation et d’angoisse où il setrouvait et qu’il était incapable de supporter davantage. En levoyant si inquiet, la marquise comprit qu’il y aurait plus dedanger à différer sa révélation que d’inconvénients à la faire toutde suite. Elle promit d’obéir, à condition que le malade setiendrait parfaitement tranquille et s’abstiendrait de remuer ou dese tourner brusquement comme il faisait.

« Mais si vous recommencez, dit-elle, jelaisserai là l’histoire. Je vous en préviens.

– Vous ne pouvez la laisser avant de l’avoircommencée. Commencez, ma mignonne. Parlez, ma sœur, parlez.Gentille Polly, dites. Dites-moi tout. Je vous en prie, marquise.Je vous en supplie. »

En présence de ces ardentes prières, queRichard Swiveller jetait d’un ton aussi passionné que s’ils’agissait des vœux les plus solennels et les plus terribles, lajeune fille ne put résister davantage.

« Eh bien ! dit-elle, avant le jouroù je me suis enfuie, je, couchais ordinairement dans la cuisine oùnous avons joué ensemble aux cartes, vous savez. Miss Sally avaitl’habitude d’avoir dans sa poche la clef de la cuisine, et le soirelle ne manquait jamais de venir prendre la chandelle et couvrir lefeu. Cela fait, elle me laissait gagner mon lit dans l’obscurité,fermait la porte en dehors, remettait la clef dans sa poche, et metenait ainsi enfermée jusqu’au lendemain matin où elle revenait detrès-bonne heure, je vous assure, me rendre ma liberté. J’avaisterriblement peur de me savoir ainsi calfeutrée ; car jesavais bien que, si le feu prenait à la maison, ils m’oublieraientpour ne songer qu’à eux. Aussi, quand je pouvais trouver unevieille clef rouillée, je la ramassais bien vite pour l’essayer àla porte. Enfin dans un coin poudreux de la cave je rencontrai uneclef qui fit mon affaire. »

Ici M. Swiveller agita violemment sesjambes. Mais comme, devant cette démonstration, la petite servantes’était interrompue sur-le-champ dans son récit, il cessa de remueret, s’excusant d’avoir oublié un moment leur convention, il pria lajeune fille de continuer.

« Allez, dit-elle, ils étaient bienregardants pour ma nourriture. Oh ! vous ne sauriez vousimaginer comme ils me serraient de près. Aussi j’avais l’habitudede sortir la nuit quand ils étaient au lit et de rôder dansl’ombre, à la recherche de quelque morceau de biscuit ou desandwich que vous auriez laissé dans l’étude, ou même de peluresd’orange pour les mettre dans de l’eau chaude et m’en faire censédu vin. Avez-vous jamais goûté de la pelure d’orange infusée dansde l’eau ? »

M. Swiveller répondit qu’il n’avaitjamais goûté de cette liqueur brûlante, et pressa de nouveau sonamie de reprendre le fil de son récit.

« Avec beaucoup de bonne volonté on finitpar trouver cela agréable : autrement, on regrette de ne pas ysentir un peu plus de goût, comme de raison. Eh bien ! donc,quelquefois je sortais quand mes maîtres étaient allés se mettre aulit ; et une ou deux nuits avant qu’il y eût ce fameux bruitdans l’étude quand on arrêta le jeune homme, je montai l’escaliertandis que M. Brass et miss Sally étaient assis devant le feude l’étude ; et pour dire la vérité, confiante dans ma clefqui protégeait mon retour, je me mis à écouter à laporte. »

M. Swiveller leva ses genoux comme pourfaire un dais conique des draps et de la couverture ; la plusgrande impatience se trahit dans l’expression de ses traits. Maisla petite servante s’arrêtant et le menaçant du doigt de ne pascontinuer, le cône disparut ; l’air d’impatience seulresta.

« Ils étaient là tous deux, lui et elle,dit la petite servante, assis près du feu et causant tout doucementensemble. M. Brass dit à miss Sally : « Ma foi,c’est une chose dangereuse, qui peut nous mettre bien desdésagréments sur les bras, et je ne m’en soucie guère. » Maiselle, elle lui disait, vous savez son genre, elle lui disait :« Il faut que vous soyez un vrai cœur de poulet, l’homme leplus faible, le plus mou que j’aie jamais vu, et c’est une grandeerreur de la nature que nous ne soyons pas nés plutôt moi le frèreet vous la sœur. Quilp, dit-elle encore, n’est-il pas notreprincipal client ? – Oui certainement, répondit M. Brass.– Et, ne sommes-nous pas toujours occupés à ruiner quelqu’un pourson compte ? – Oui certainement, répondit M. Brass. – Ehbien, dit-elle, qu’importe la ruine de Kit, puisque Quilp ladésire ? – Au fait, oui, qu’importe ? » ditM. Brass. Alors ils se mirent à chuchoter et à rire longtempsentre eux en se disant qu’il n’y aurait aucun danger pourvu que lachose fût bien menée M. Brass tira son livre de poche etdit : « Voilà l’affaire, tenez ! justement le billetde banque de cinq livres que m’a remis Quilp. Il ne nous en fautpas davantage. Kit doit venir demain matin, je le sais. Tandisqu’il sera en haut, vous sortirez, et j’enverrai en courseM. Richard. Kit étant seul vis-à-vis de moi, j’engagerai laconversation avec lui et mettrai ce billet dans son chapeau. Jem’arrangerai de manière à faire trouver le billet parM. Richard, qui deviendra notre témoin. Et ce sera bien lediable si avec tout cela nous ne réussissons pas à débarrasserM. Quilp de Kit pour satisfaire son ressentiment. Miss Sallyse mit à rire en approuvant le plan. Mais comme ils firent mine devouloir se retirer et que j’avais peur d’être surprise en restantplus longtemps, je redescendis bien vite mon escalier.Voilà ! »

En parlant ainsi, la petite servante s’étaitpeu à peu animée autant que M. Swiveller ; aussi nefit-elle pas d’effort pour le contenir lorsqu’il se dressa dans sonlit et demanda vivement :

« Cette histoire n’a-t-elle été confiée àpersonne ?

– Comment l’aurait-elle été ? répondit lagarde-malade. Rien que d’y penser j’en étais toute saisie, etj’espérais que le jeune homme serait renvoyé absous. Quand je leurentendis dire qu’on avait déclaré Kit coupable d’un vol dont je lesavais innocent, vous étiez parti, le locataire aussi, etd’ailleurs je crois bien que j’aurais eu peur de lui raconter lachose, même s’il avait été là. Quant à vous, depuis que je suisvenue ici, vous avez été si malade, qu’il n’y avait pas moyen desonger à vous en parler.

– Marquise, dit M. Swiveller arrachant desa tête son bonnet de nuit qu’il envoya à l’autre bout de lachambre, faites-moi le plaisir d’aller voir quelques moments sur lepalier, si j’y suis. Il faut que je sorte.

– Vous !… s’écria sa garde-malade. Vousn’y pensez pas ?

– Il le faut, reprit-il en promenant sonregard autour de la chambre. Où sont mes habits ?

– Oh ! que je suis heureuse !… Vousn’en avez plus du tout.

– M’dame !… dit M. Swivellerprofondément étonné.

– J’ai été obligée de les vendre les uns aprèsles autres afin de me procurer les médicaments qui vous étaientordonnés. Mais ne vous occupez pas de cela, ajouta vivement lamarquise en voyant Richard retomber en arrière sur sonoreiller ; vous n’auriez seulement pas la force de vous tenirdebout.

– Je crains bien, dit tristement Richard, quevous n’ayez raison. Que faire ? Mon Dieu ! quefaire ? »

Il lui suffit naturellement d’un moment deréflexion pour sentir qu’avant toute chose il fallait se mettre enrapport avec un des MM. Garland. Il n’était pas impossible queM. Abel ne fût pas encore sorti de l’étude. En moins de tempsqu’il n’en faut pour le raconter, la petite servante eut l’adresseécrite au crayon sur un bout de papier, avec un portrait verbal,véritable signalement du père et du fils, assez frappant pourqu’elle pût reconnaître sans la moindre difficulté, soit l’un soitl’autre des MM. Garland ; enfin une recommandationspéciale de se méfier de M. Chukster, vu son antipathie bienconnue pour Kit. Munie de ces minces renseignements, elle s’élançaavec ordre de ramener M. Garland ou son fils M. Abel.

« Je suppose, dit Richard au moment oùelle fermait lentement la porte et jetait un dernier regard dans lachambre pour s’assurer si le malade était bien à son aise, jesuppose qu’il ne reste plus rien ici, pas même une veste ?

– Non, rien.

– C’est embarrassant, dit-il, en casd’incendie ; un parapluie au moins eût servi à quelque chose.Mais c’est égal, ce que vous avez fait est bien fait, chèremarquise. Sans vous, je serais un homme mort. »

Chapitre 28

 

Bien heureusement pour la petite servantequ’elle était vive et alerte ; sans cela, la course qu’elleentreprenait toute seule, dans le voisinage même de l’endroit oùelle courait le plus de risque à se montrer, eût eu pour effetpeut-être d’amener une restauration de la suprême autorité de missSally sur sa personne. Ne se dissimulant pas le péril qu’ellecourait, la marquise n’eut pas plutôt quitté la maison, qu’elle sejeta dans la première rue sombre et écartée qui s’offrit àelle ; et, sans s’inquiéter du terme assigné à sa course, ellene songea tout d’abord qu’à mettre deux bons milles de briques etde plâtre entre elle et Bevis-Marks.

Une fois qu’elle eut accompli ce premierpoint, elle commença à se diriger vers l’étude du notaire. Ens’informant avec adresse auprès des marchandes de pommes et desécaillères, au coin des rues, plutôt que dans les brillantesboutiques ou auprès des personnes bien mises, au risque d’unaccueil plus ou moins poli, elle obtint assez bien lesrenseignements nécessaires. Comme les pigeons voyageurs, d’abordperdus dans un lieu qui leur est inconnu, aspirent l’air au hasardpendant quelque temps, avant de s’élancer vers le lieu de leurmessage, de même la marquise fit des détours avant de se croire ensûreté, puis elle se dirigea vivement vers le but qui lui avait étéassigné.

Elle n’avait point de chapeau ; rien surla tête qu’une grande coiffe portée au temps jadis par Sally Brass,dont le goût en fait de couture était, comme on sait, toutparticulier. Sa course était plutôt entravée qu’aidée par sessouliers en savate qui s’échappaient sans cesse de ses pieds, etqu’elle avait ensuite bien de la peine à retrouver au milieu duflot des passants. La pauvre petite créature éprouva tantd’embarras et de retard pour retrouver ces objets de toilette dansla boue et le ruisseau, et fut tellement coudoyée pendant cetemps-là, poussée, heurtée et portée de main en main, qu’au momentoù elle atteignit enfin la rue du notaire, elle était presqueépuisée et à bout de forces : elle en avait la larme àl’œil.

Mais enfin la voilà arrivée, c’était unegrande consolation ; d’autant plus que par la fenêtre del’étude elle vit briller des lumières, et put espérer parconséquent qu’il n’était pas trop tard. Elle s’essuya donc les yeuxavec le revers de sa main, et, montant tout doucement les degrés duperron, regarda à travers les vitres.

M. Chukster était debout derrière sonbureau. Il faisait ses dispositions de fin de journée, comme detirer ses poignets, de relever son col de chemise, de rattacherplus gracieusement sa cravate et d’arranger secrètement sesmoustaches à l’aide d’un petit morceau de miroir d’une formetriangulaire. Devant le feu se tenaient deux gentlemen : l’und’eux lui parut être le notaire, et elle ne se trompait pas ;l’autre, qui boutonnait sa grande redingote pour s’apprêter àpartir, M. Abel Garland.

Ces observations faites, la petite rusée tintconseil avec elle-même. Elle résolut d’attendre dans la rue lasortie de M. Abel. Alors elle n’aurait plus à craindre d’êtreforcée de parler devant M. Chukster, et il lui serait plusfacile de remplir son message. Dans cette intention, elle se laissaglisser au bas de la fenêtre, traversa la rue et alla s’asseoir surle pas d’une porte juste en face.

À peine avait-elle pris cette position, qu’unponey arriva en dansant tout le long de la rue avec ses jambes enzigzag et sa tête qui se tournait de tous côtés. Derrière le poneyun phaéton, et dans le phaéton un homme ; mais le poney nesemblait s’inquiéter ni du phaéton ni de l’homme : car tour àtour il se levait sur ses jambes de derrière, ou s’arrêtait, ous’élançait, ou s’arrêtait de nouveau, ou reculait, ou se jetait decôté, sans le moindre égard pour l’un ni pour l’autre, selon que lafantaisie l’en prenait, et comme s’il avait à cœur de montrer qu’ilétait l’animal le plus libre qu’il y eût dans le monde. Quand lavoiture arriva à la porte du notaire, l’homme dit d’une manièretrès-respectueuse : « Ohah ! c’est ici ! »ayant l’air de faire entendre que, s’il prenait l’extrême libertéd’émettre un vœu, ce serait celui de s’arrêter en cet endroit. Leponey fit une pause d’un moment ; mais, comme s’il eûtréfléchi que s’arrêter lorsqu’on l’en priait serait établir unprécédent peu convenable et même dangereux, il repartitimmédiatement, courut au trot allongé jusqu’au coin de la rue,tourna, revint sur ses pas, et alors s’arrêta de sa proprevolonté.

« Oh ! vous faites un jolicoco !… dit l’homme qui ne voulait pas s’aventurer légèrementà peindre le poney sous des couleurs plus tranchées avant d’avoirmis en toute sécurité pied à terre sur le trottoir. Je voudraisbien te voir une bonne fois récompensé comme tu le mérites,va !

– Qu’est-ce qu’il a fait ? ditM. Abel qui tournait un châle autour de son cou tout endescendant les marches.

– Il y a de quoi mettre un homme hors de lui,répondit le valet d’écurie. C’est bien le coquin le plus vicieux…Ohah ! vas-tu rester tranquille !

– Ce n’est pas le moyen qu’il restetranquille, si vous lui lancez des injures, dit M. Abel quis’installa dans la voiture, les guides en main. Il est très-bonenfant quand on sait le prendre. Voici, depuis longtemps, lapremière fois qu’il sort, car il a perdu son conducteur, et jusqu’àce matin il n’a pas voulu bouger. Les lanternes sont prêtes,n’est-ce pas ? Bien. Trouvez-vous ici demain, à la même heure,s’il vous plaît, pour tenir mon cheval. Bonsoir. »

Après une ou deux cabrioles de son invention,le poney céda à la douceur de M. Abel et se mit à trottergentiment.

Durant tout ce temps, M. Chukster s’étaittenu debout sur le seuil de la porte. En le voyant, la petiteservante n’avait pas osé s’approcher. Elle n’eut donc d’autre partià prendre que de courir après le phaéton et de crier à M. Abeld’arrêter. Mais, par suite de cette course haletante, elle étaithors d’état de se faire entendre. Le cas était désespéré, car leponey pressait le pas. La marquise se pendit quelques instants à lavoiture ; mais sentant qu’elle ne pouvait aller plus loin, etque bientôt même il lui faudrait renoncer à son projet, ellegrimpa, d’un bond vigoureux, sur le siège de derrière, et, danscette ascension, perdit sans retour un de ses souliers.

M. Abel étant dans une dispositiond’esprit rêveuse, et ayant d’ailleurs assez à faire de diriger leponey, allait au petit trot sans se retourner. Il était bien loinde songer à l’étrange figure qu’il traînait derrière lui, jusqu’àce que la marquise, un peu remise de sa suffocation, de la perte deson soulier et de la nouveauté de sa situation, jeta tout près deson oreille ces mots :

« Dites donc, monsieur… »

Il se retourna vivement et, arrêtant le poney,s’écria avec une certaine émotion :

« Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est queça ?

– N’ayez pas peur, monsieur, répondit lamessagère encore haletante. Oh ! j’ai tant couru aprèsvous !

– Que voulez-vous ? dit M. Abel.Comment êtes-vous là ?

– Je suis montée par derrière, répondit lamarquise. Oh ! je vous en prie, conduisez-moi, monsieur… sansvous arrêter… vers la Cité. Oh ! je vous en prie, hâtez-vous…C’est une affaire importante. Il y a là quelqu’un qui désire vousvoir. Il m’a envoyée vous demander de venir tout de suite, parcequ’il sait toute l’affaire de Kit, et qu’il peut le sauver encoreen prouvant son innocence !…

– Que me dites-vous là, mon enfant !

– La vérité, sur ma parole, sur mon honneur.Mais veuillez tourner de ce côté, et vivement, s’il vous plaît. Jesuis partie depuis si longtemps, qu’il doit croire que je me suisperdue. »

Involontairement, M. Abel poussa le poneyen avant. Le poney, obéissant à une secrète sympathie, ou bienécoutant un nouveau caprice, s’élança rapidement et sans ralentirson pas, sans, se livrer à aucun acte d’excentricité avant d’avoiratteint la porte de la maison où logeait M. Swiveller :là, chose merveilleuse ! il consentit à s’arrêter au momentmême où M. Abel lui en intima l’ordre.

« Voyez ! dit la marquise montrantune fenêtre faiblement éclairée ; c’est cette chambre là-haut.Venez ! »

M. Abel, qui était bien une des créaturesdu monde les plus simples et les plus modestes, et qui à cettesimplicité joignait une timidité naturelle, hésita ; car ilavait entendu parler, et il le croyait mordicus, de personnesattirées dans des lieux équivoques, en des circonstancessemblables, par des guides comme la marquise, pour s’y voir voléeset même assassinées.

Cependant sa sympathie pour Kit l’emporta surtoute autre considération. Ainsi, confiant Whisker aux soins d’unhomme qui précisément se tenait près de là pour gagner quelquechose, il laissa sa compagne de route lui prendre là main pour leconduire jusqu’au haut d’un escalier étroit et obscur.

Sa surprise ne fut pas médiocre quand il sevit introduit dans une chambre de malade éclairée d’une lueurdouteuse, où un homme dormait tranquillement dans son lit.

« N’est-ce pas, dit son guide à voixbasse mais avec une certaine chaleur, n’est-ce pas que ça faitplaisir de le voir reposer comme ça ?… Oh ! si vousl’aviez vu il y a deux ou trois jours seulement ! quelledifférence ! »

Le jeune M. Garland ne répondit rien, et,à dire vrai, il aimait mieux se tenir très-loin du lit et très-prèsde la porte. Son guide, qui paraissait comprendre sa répugnance,moucha la chandelle, la prit à la main et s’approcha du malade. Aumême moment le dormeur tressaillit… M. Abel reconnut dans cevisage dévasté par la souffrance les traits de RichardSwiveller.

« Qu’est-ce que ceci ? dit-il d’unton amical et en s’élançant vers lui ; vous avez donc étémalade ?

– Très-malade, répondit Richard, à deux doigtsde la mort. Il ne s’en est fallu de rien que vous vinssiez àapprendre que votre très-humble Richard était dans sa bière, sansl’amie que j’ai envoyée à votre recherche… Une autre poignée demain, marquise, s’il vous plaît… Asseyez-vous, monsieur. »

M. Abel, qui ne parut pas médiocrementsurpris d’entendre conférer une telle qualité à son guide, prit unechaise et s’assit auprès du lit.

« J’ai envoyé chez vous, monsieur, ditRichard ; elle vous a sans doute appris déjà pour quelmotif.

– En effet, j’en suis encore tout bouleversé.Je ne sais réellement que dire ni que penser.

– Vous le saurez bientôt, répliqua Dick.Marquise, asseyez-vous au pied du lit, s’il vous plaît. Maintenant,racontez à ce gentleman tout ce que vous m’avez raconté à moi-même,d’un bout à l’autre. Vous, monsieur, ne dites rien. »

L’histoire fut répétée exactement de la mêmemanière que la première fois, sans addition, sans omission nonplus. Durant tout le récit, Richard Swiveller tint ses yeux fixéssur le visiteur ; et quand la marquise eut achevé, il repritaussitôt la parole :

« Vous venez, dit-il, d’entendre tous cesdétails, et vous ne les oublierez pas. Je suis trop affaibli, tropépuisé pour pouvoir vous donner aucun conseil ; mais vous etvos amis vous saurez bien ce que vous aurez à faire. Après ce longretard, chaque minute est un siècle. Si jamais dans votre vie vousvous êtes hâté de retourner chez vous, que ce soit surtout ce soir.Ne vous arrêtez pas pour me dire un seul mot, mais partez. On latrouvera ici si l’on a besoin d’elle. Et quant à moi, vous êtesbien sûr de me trouver au logis une semaine ou deux au moins. Il ya pour cela plus d’une bonne raison. Marquise, une lumière. Si vousperdez une minute de plus à me regarder, monsieur, je ne vous lepardonnerai jamais ! »

M. Abel n’avait pas besoin d’être stimulédavantage. En un instant il fut parti ; et quand la marquise,qui l’avait éclairé sur l’escalier, revint, elle annonça que leponey s’était mis en plein galop sans faire la moindre objectionpréliminaire.

« C’est bien ! dit Richard. Il a ducœur, et à partir de ce moment je l’honore. Mais soupez donc,prenez donc un pot de bière ; je suis sûr que vous devez êtreaccablée de fatigue. Prenez un pot de bière. Cela me fera autant debien de vous voir boire que si je buvais moi-même. »

Il ne fallait rien moins que cette assurancepour déterminer la petite garde-malade à se permettre un tel luxe.Elle se mit donc à boire et à manger, à la grande satisfaction deM. Swiveller, puis elle lui donna à boire, remit tout enordre, s’enveloppa d’un vieux couvre-pied et se coucha sur le tapisdevant le feu.

Pendant ce temps, M. Swiveller murmuraitdans son sommeil : « Étale, oh ! étale un lit deroseaux, nous y reposerons jusqu’aux lueurs matinales… Bonnenuit, marquise. »

Chapitre 29

 

Le lendemain matin, à son réveil, RichardSwiveller distingua peu à peu des voix qui chuchotaient dans sachambre. Il regarda à travers les rideaux et aperçutM. Garland, M. Abel, le notaire et le gentleman réunisautour de la marquise, et lui parlant avec une grande animation,bien qu’à demi-voix, dans la crainte sans doute de le troubler. Ilne perdit pas de temps pour les avertir que cette précaution étaitinutile. Les quatre gentlemen s’approchèrent aussitôt du lit. Levieux M. Garland fut le premier à prendre la main de Richard,à qui il demanda comment il se trouvait.

Dick allait répondre qu’il était infinimentmieux, quoique aussi faible que possible, quand sa petitegardienne, écartant les visiteurs et se mettant à son chevet, commesi elle eût été jalouse que d’autres approchassent de son malade,lui servit son déjeuner et insista pour qu’il le prît avant de sefatiguer, soit à entendre parler, soit à parler lui-même.M. Swiveller, qui avait une faim dévorante, et qui, toute lanuit, avait nourri un rêve clair et suivi de côtelettes de mouton,de bière forte et autres raffinements de friandise, trouva même àune tasse de thé faible et à une rôtie sèche des douceurs infinies,mais il ne consentit à manger et boire qu’à une condition.

« C’est, dit-il en rendant àM. Garland sa poignée de main, c’est que vous répondiezfranchement à la question suivante, avant que je prenne un morceauou que je boive une gorgée : Est-il trop tard ?

– Pour compléter l’œuvre si bien commencée parvous hier au soir ? dit le vieux gentleman. Non, vous pouvezavoir l’esprit tranquille là-dessus. Non, je vous lecertifie. »

Rassuré par cette nouvelle, le convalescentprit son repas avec le plus vif appétit, quoiqu’il ne parût pasavoir à manger lui-même la moitié du plaisir qu’éprouvait sagarde-malade à le voir manger. Voici comment les choses sepassaient : M. Swiveller, ayant à main gauche le morceaude rôtie ou la tasse de thé, et prenant, selon l’occasion, tantôtune bouchée, tantôt une gorgée, tenait constamment dans sa maindroite et serrait étroitement une des mains de la marquise ;et pour presser ou même baiser cette main captive, il interrompaitde temps en temps son déjeuner avec un sérieux parfait, une gravitécomplète. Toutes les fois qu’il mettait quelque chose dans sabouche pour manger ou pour boire, le visage de la marquises’éclairait d’une joie indicible ; mais lorsque Richard luidonnait ces marques de reconnaissance, les traits de la jeune filles’assombrissaient, et elle commençait à sangloter. Et soit qu’ellerayonnât de joie, soit qu’elle s’abandonnât à ses larmes, lamarquise ne pouvait s’empêcher de se tourner vers les visiteursavec un regard éloquent qui semblait dire : « Vous voyezce jeune homme, puis-je l’abandonner ? » Et lesassistants, devenus ainsi acteurs à leur tour dans la scène qui sepassait, répondaient régulièrement par un autre regard :« Non, certainement non. » Ce jeu muet dura pendant toutle déjeuner de l’invalide, et l’invalide lui-même, pâle et maigre,n’y prenait pas une médiocre part ; aussi peut-on douter, àjuste titre, que jamais repas, muet comme celui-là d’un bout àl’autre, ait été aussi expressif par des gestes en apparence sisimples et si insignifiants.

Enfin, et, pour dire vrai, ce ne fut pas long.M. Swiveller avait expédié autant de rôties et de thé que laprudence permettait de lui en donner, à cette époque de saconvalescence. Mais les soins de la marquise ne s’arrêtèrent paslà, car ayant disparu un instant, elle revint presque aussitôt avecune cuvette pleine d’une eau bien claire. Elle lava le visage etles mains de Richard, lui brossa les cheveux, et l’eut bientôtrendu aussi propre, aussi coquet qu’on peut l’être en pareillecirconstance ; et tout cela vivement, d’un air dégagé, commesi Richard n’eût été qu’un petit enfant dont elle fût elle-même labonne. M. Swiveller se prêtait à ces divers soins avec unétonnement plein de reconnaissance qui ne lui permettait pas deparler. Quand tout fut achevé, quand la marquise se fut retiréedans un coin à distance pour prendre son mince déjeuner, quis’était passablement refroidi, Richard détourna quelques momentsson visage, et agita gaiement ses mains en l’air.

« Messieurs, dit-il après cette pause eten se retournant vers la compagnie, j’espère que vous m’excuserez.Les gens qui sont tombés aussi bas que je l’ai été, sont aisémentfatigués. Me voilà dispos maintenant et en état de causer. Noussommes à court de sièges ici, sans compter bien d’autres bagatellesqui y manquent aussi ; mais si vous daignez vous asseoir surmon lit…

– Que pouvons-nous faire pour vous ? ditM. Garland avec effusion.

– Si vous pouviez faire de la marquise quevoilà une vraie marquise, et non pas une marquise de contrebande,je vous serais reconnaissant d’opérer cette métamorphose en un tourde main. Mais comme c’est impossible, et qu’il ne s’agit pas ici dece que vous pouvez faire pour moi, mais de ce que vous pouvez fairepour quelqu’un qui a bien autrement de droits à votre intérêt,apprenez-moi, je vous prie, monsieur, comment vous comptezagir.

– C’est surtout pour cela que nous sommesvenus, dit le locataire ; car bientôt vous allez recevoir uneautre visite. Nous avions peur que vous ne fussiez inquiet si vousn’appreniez pas de notre propre bouche les démarches auxquellesnous comptons nous livrer ; et en conséquence nous avons vouluvous voir avant de poursuivre l’affaire.

– Messieurs, répondit Richard, je vousremercie. Excusez une impatience bien naturelle dans l’étatd’affaiblissement où vous me voyez. Je ne vous interromprai plus,monsieur.

– Eh bien, mon cher ami, dit le locataire,nous ne doutons pas de la vérité de cette découverte qui a été siprovidentiellement mise au grand jour…

– Par elle !… s’écria Richard en montrantla marquise.

– Oui, par elle ; nous n’avons aucundoute à cet égard ; nous sommes même certains que par unemploi convenable et intelligent de cette révélation, nous pourronsobtenir immédiatement la mise en liberté du pauvre garçon ;mais nous craignons beaucoup que cela ne suffise pas pour nousfaire mettre la main sur Quilp, l’agent principal dans toute cetteinfamie. Je vous dirai que nous ne sommes que trop confirmés dansce doute, et presque dans cette certitude, par les meilleursrenseignements, qu’en un aussi court espace de temps, nous avons punous procurer à ce sujet. Vous conviendrez, avec nous, qu’il seraitmonstrueux de laisser à cet homme la moindre chance d’échapper à lajustice, si nous pouvons y mettre ordre. Vous conviendrez avecnous, j’en suis sûr, que, si quelqu’un doit encourir les rigueursde la loi, c’est lui plus que tout autre.

– Assurément, dit Richard. Oui, si quelqu’undoit les encourir… Mais, c’est cette hypothèse qui medéplaît ; et pourquoi donc quelqu’un ? pourquoi pastous ? puisque les lois ont été faites à tous leurs degréspour châtier le vice chez les autres aussi bien que chez moi,et cætera, vous savez ?… N’êtes-vous pasfrappé de cette idée ? »

Le gentleman sourit comme si cette idée,introduite par M. Swiveller dans la question, n’était pasextrêmement frappante, et lui expliqua que leur dessein étaitd’agir de ruse d’abord, pour essayer d’arracher un aveu à laséduisante Sarah.

« Quand elle verra, dit-il, combien noussavons de choses et comment nous les savons ; lorsqu’ellecomprendra à quel point elle est déjà compromise, nous avonsquelque lieu d’espérer que nous obtiendrons d’elle lesrenseignements suffisants pour atteindre ses deux complices. Sinous en arrivions là, je la tiendrais quitte du reste. »

Dick ne fit pas du tout à ce plan un gracieuxaccueil, et représenta avec autant de chaleur qu’il lui étaitpossible alors de le faire, qu’on aurait plus de peine à venir àbout du vieux lapin, c’est de Sarah qu’il voulait parler, que deQuilp lui-même ; que ni ruses, ni menaces, ni caressesn’étaient capables d’agir sur elle ni de la faire céder ; quecette Brass-là était un vrai bras d’acier, aussi roide et aussiinflexible ; en un mot, qu’ils n’étaient pas de taille à semesurer contre elle, et qu’ils seraient battus à plate couture.

Mais il était inutile d’engager ces messieursà suivre un autre plan. Nous avons dit que le locataire avaitexposé leurs intentions communes ; il faudrait ajouter quetous parlaient à la fois, que si l’un d’eux, par hasard, s’arrêtaitun instant, ce n’était que pour respirer, pour reprendre haleine,en attendant une nouvelle occasion de recommencer à crier ; enrésumé, qu’ils avaient atteint ce degré d’impatience et d’anxiétéoù les hommes ne peuvent plus se laisser raisonner niconvaincre ; et qu’il eût été plus facile de dompter latempête que de les faire revenir sur leur première détermination.Ainsi donc, après avoir dit à M. Swiveller qu’ils n’avaientpas perdu de vue la mère de Kit et ses enfants, ni Kit lui-même, etqu’ils n’avaient cessé de faire tous leurs efforts pour obtenir enfaveur du condamné un adoucissement de peine, tout partagés qu’ilsétaient alors entre les fortes preuves de sa culpabilité et leursprésomptions bien affaiblies en faveur de son innocence ;après avoir ajouté enfin que M. Richard Swiveller pouvait setranquilliser, que tout serait terminé heureusement avant lanuit ; après toutes ces déclarations, auxquelles se joignirentune foule d’expressions bienveillantes et cordiales adressées àRichard et qu’il est inutile de reproduire ici, M. Garland, lenotaire, le gentleman s’en allèrent bien à propos, sans quoiRichard Swiveller allait tomber, à coup sûr, dans un nouvel accèsde fièvre, dont les suites eussent pu lui être fatales.

M. Abel était resté. Souvent ilconsultait sa montre, puis il allait regarder à la porte de lachambre jusqu’au moment où M. Swiveller fut tiré d’une courtesieste par le bruit que fit comme en tombant des épaules d’uncommissionnaire sur le carreau du palier, un énorme paquet quisembla ébranler toute la maison et fit résonner les petites fiolesde pharmacie posées sur le manteau de la cheminée du malade.Aussitôt que ce bruit eut frappé ses oreilles, M. Abels’élança, gagna la porte en boitillant, l’ouvrit… Et voilà qu’onaperçoit un homme aux formes athlétiques, avec une grande mannequ’il traîne dans la chambre, qu’il découvre et qui laisse échapperde ses larges flancs des trésors de thé, café, vin, biscuits,oranges, raisins, poulets à rôtir et à bouillir, gelée de pieds deveau, arrow-root, sagou et autres ingrédients délicats. La petiteservante, comme pétrifiée et immobile, avec son unique soulier aupied, restait à contempler ces objets, dont l’existence simultanéene lui semblait possible que dans les boutiques. L’eau lui étaitvenue tout à la fois aux yeux et à la bouche, et la pauvre enfantétait incapable d’articuler un mot. Mais il n’en était pas de mêmede M. Abel, ni du gaillard robuste qui, en un clin d’œil,avait vidé la manne, toute pleine qu’elle était, ni d’une bonnevieille dame qui apparut si soudainement, qu’elle était sans douteauparavant derrière la manne, assez large du reste pour la cacher,et qui, allant à droite, à gauche, partout en même temps sur lapointe du pied et sans bruit, se mit à remplir de gelée les tassesà thé, à faire du bouillon de poulet dans de petites casseroles, àpeler des oranges pour le malade et à les distribuer par tranches,à offrir à la petite servante un verre de vin et à lui choisirquelques morceaux jusqu’à ce que des mets plus substantiels fussentpréparés pour remettre ses forces. Il y avait tant d’imprévu etpresque de magie dans ce coup de théâtre, que M. Swiveller,après avoir pris deux oranges avec un peu de gelée, et vu le grosporteur s’en aller avec sa manne vide, en laissant à sa dispositioncette abondance de trésors, ne trouva rien de mieux à faire que dese rejeter sur l’oreiller et de se rendormir, tant son esprit étaithors d’état de comprendre de tels miracles.

Pendant ce temps, le gentleman, le notaire etM. Garland s’étaient rendus à un café. Là, ils rédigèrent unelettre qu’ils envoyèrent à miss Sally Brass, la priant en termesmystérieux et concis de vouloir bien accorder le plus tôt possiblel’honneur de sa compagnie à un ami inconnu qui désirait laconsulter et qui l’attendait en ce lieu. Cette communication eut leplus prompt résultat : dix minutes à peine s’étaient écouléesdepuis le retour du messager, lorsqu’on annonça miss Brass enpersonne.

« Madame, dit le gentleman seul alorsdans la salle, veuillez prendre une chaise. »

Miss Brass s’assit d’un air très-roide ettrès-froid. Elle parut n’être pas peu surprise, et elle l’étaitbeaucoup en effet, de trouver que le locataire et le mystérieuxcorrespondant ne faisaient qu’un.

« Vous ne vous attendiez pas à mevoir ? dit le gentleman.

– En effet, je ne m’y attendais guère,répondit l’aimable beauté. Je supposais qu’il s’agissait d’uneaffaire de l’étude. S’il s’agit de votre appartement, vous donnereznaturellement à mon frère un congé en forme, vous comprenez, oubien de l’argent. C’est très-simple. Vous êtes un hommesolvable ; ainsi, dans le cas dont il s’agit, argent légal oucongé légal, cela revient à peu près au même.

– Je vous remercie infiniment de votre bonneopinion, répliqua le gentleman. Je partage votre sentiment. Mais cen’est pas là le sujet dont je désire vous entretenir.

– Oh !… alors expliquez-vous. Je supposeque c’est une affaire qui concerne notre profession.

– Oui, oui, c’est une affaire qui se rattacheau droit.

– Très-bien. Mon frère et moi nous ne faisonsqu’un. Je puis prendre vos instructions et vous donner mesavis.

– Comme il y a, avec moi, d’autres partiesintéressées, dit le gentleman en se levant et en ouvrant la ported’une chambre intérieure, nous ferons mieux de conférer tousensemble. Miss Brass est ici, messieurs ! »

M. Garland et le notaire entrèrent d’unair très-grave. Ils placèrent leurs chaises de chaque côté de celledu gentleman, et formèrent ainsi une sorte de barrière autour de lagentille Sarah qu’ils bloquèrent dans un coin. En pareillecirconstance, son frère Sampson n’eût pas manqué de laisserparaître quelque confusion, quelque trouble ; mais elle, toutecalme, tira de sa poche sa boîte d’étain et y puisa tranquillementune pincée de tabac.

« Miss Brass, dit le notaire prenant laparole en ce moment décisif, dans notre profession nous nousentendons mutuellement, et, quand nous le voulons bien, nouspouvons exprimer en très-peu de mots ce que nous avons à dire. Vousavez dernièrement publié un avis dans les journaux pour uneservante qui a disparu de chez vous ?

– Eh bien ! répondit miss Sally, dont lesjoues se couvrirent d’une subite rougeur, qu’y a-t-il ?

– Elle est retrouvée, madame, dit le notaireen déployant victorieusement son mouchoir de poche. Elle estretrouvée.

– Qui l’a retrouvée ? demanda vivementSarah.

– Nous, madame, nous trois. C’est seulementdepuis hier au soir ; sinon, vous eussiez eu plus tôt de nosnouvelles.

– Et maintenant que j’ai eu de vos nouvelles,dit miss Brass, croisant ses bras d’un air résolu, comme si elleétait décidée à se faire tuer plutôt que de rien avouer,qu’avez-vous à me dire ? Est-ce qu’il vous est venu là-dessusquelque chose dans la tête ? Des preuves, s’il vousplaît ! Des preuves ! voilà tout. Vous l’avez retrouvée,dites-vous ? Je puis vous dire, moi, si vous l’ignorez, quevous avez retrouvé la plus artificieuse, la plus menteuse, la plusvoleuse, la plus infernale petite gaupe qui ait jamais existé.L’avez-vous amenée ici ? ajouta miss Brass en jetant autourd’elle un regard farouche.

– Non, elle n’est pas ici à présent, réponditle notaire, mais en lieu de sûreté.

– Ah !… s’écria Sally puisant dans saboîte une prise de tabac avec autant de dédain que si elle eûtpincé du même coup le nez de la petite servante, je vous l’ymettrai désormais en sûreté ; je vous le garantis.

– Je l’espère bien, répondit le notaire. Nevous étiez-vous jamais aperçue, avant sa fuite, que la porte devotre cuisine avait deux clefs ? »

Miss Sally aspira une nouvelle prise de tabac,et penchant la tête, elle regarda M. Witherden en contractantses lèvres avec une incroyable expression de ruse et de défi.

« Deux clefs, répéta le notaire, deuxclefs dont l’une fournissait à votre servante le moyen d’errer lanuit dans la maison, quand vous pensiez l’avoir bien enfermée, etde saisir certaines consultations confidentielles, entre autrescette conversation intime qui aujourd’hui même sera déférée au jugeet que vous entendrez répéter par cette enfant ; cetteconversation que vous eûtes avec M. Brass dans la nuit mêmequi précéda le jour où ce malheureux et innocent jeune homme futaccusé de vol, par suite d’une machination horrible, dont je mebornerai à dire qu’on pourrait la flétrir de toutes les épithètesque tout à l’heure vous lanciez à cette pauvre petite créature, etmême de plus fortes encore. »

Sally huma une nouvelle prise de tabac. Bienqu’elle sût étonnamment composer son visage, il était évidentqu’elle était prise sans vert, et que les reproches auxquels elles’attendait, au sujet de sa petite servante, n’étaient certainementpas ceux qu’elle venait d’essuyer.

« Allez, allez, miss Brass, dit lenotaire ; vous avez au plus haut degré l’art de contenir votrephysionomie ; mais vous voyez que par un hasard, auquel vousn’eussiez jamais songé, ce lâche complot est dévoilé, et que deuxdes complices peuvent être traînés devant la justice. Maintenant,vous connaissez le châtiment qui vous est réservé, je n’ai donc pasbesoin de m’étendre sur ce chapitre. Mais j’ai une proposition àvous faire. Vous avez l’honneur d’être la sœur d’un des plus grandsfripons qui existent ; et, si je puis parler ainsi à unefemme, vous êtes à tous égards digne de votre frère. Mais avec vousdeux il y a un tiers, un méchant homme nommé Quilp, le premierinstigateur de toute cette machination diabolique, et je le croispire que ses deux associés. Pour votre salut, pour celui de votrefrère, miss Brass, veuillez nous révéler toute la trame de cetteaffaire. Rappelez-vous que, si vous cédez à nos prières, vous vousmettrez par là en pleine sûreté (tandis que votre position actuellen’est pas des meilleures), et que vous ne ferez, du reste, aucuntort à votre frère ; car nous avons déjà contre lui commecontre vous des preuves bien suffisantes. Vous comprenez ? Jene veux pas dire que nous vous suggérions ce moyen par pitié ;car, à vous parler franchement, nous ne saurions avoir de pitiépour vous ; mais c’est une nécessité que nous subissons, et jevous recommande la franchise comme la meilleurepolitique. »

M. Witherden ajouta en tirant samontre :

« Dans une affaire comme celle-ci, letemps est extrêmement précieux. Faites-nous connaître le plus tôtpossible votre décision, madame. »

Miss Brass grimaça un sourire, regardasuccessivement les personnes présentes, prit encore deux ou troispincées de tabac ; et comme sa provision s’était épuisée, ellese mit à fouiller tous les coins de sa tabatière avec le pouce etl’index, puis enfin à gratter pour trouver encore à glaner quelquesatomes tabachiques. Après cette opération, elle remit soigneusementla boîte dans sa poche et dit :

« Comme cela, il faut que sur-le-champj’accepte ou repousse votre proposition ?

« Oui, » dit M. Witherden.

La charmante créature ouvrait les lèvres pourrépondre quand la porte fut poussée vivement…

La tête de Sampson Brass apparut dans lachambre.

« Pardon, dit à la hâte le procureur.Attendez un peu. »

En parlant ainsi, et sans se préoccuper del’étonnement causé par sa présence, il s’avança, ferma la porte,baisa son gant graisseux par forme de politesse très-humble, et fitle salut le plus rampant.

« Sarah, dit-il, retenez votre langue,s’il vous plaît, et laissez-moi parler. Messieurs, vous auriezpeine à me croire si je vous exprimais le plaisir que j’éprouve àvoir trois gentlemen tels que vous dans une heureuse unité desentiments, dans un concert parfait de pensées. Mais quoique jesois malheureux, bien plus, messieurs, criminel, s’il était permisd’employer des expressions si violentes en une compagnie comme lavôtre, cependant, je suis sensible comme un autre. J’ai lu dans unpoëte que la sensibilité était le lot commun del’humanité. Pensée si belle, messieurs, que quand ce serait unpourceau qui l’eût trouvée, elle eût suffi pour le rendreimmortel.

– Si vous n’êtes pas un idiot, dit rudementmiss Brass, taisez-vous.

– Ma chère Sarah, je vous remercie, réponditle frère. Mais je sais ce que je suis, mon amour, et je prendrai laliberté de m’exprimer en conséquence… Monsieur Witherden, votremouchoir va tomber de votre poche. Voulez-vous bien mepermettre… »

Comme M. Brass s’avançait pour remédier àl’accident, le notaire s’écarta de lui avec un air de grandedignité. Brass qui, outre ses agréments physiques habituels, avaitla face égratignée, une visière verte sur un œil, et son chapeaugravement bossue, s’arrêta court et se retourna avec un piteuxsourire.

« Il me fuit, dit Sampson, comme si jevoulais amasser sur sa tête des charbons enflammés. Bien !…Ah ! j’y suis : la maison croule, et les rats, si je puisme servir de cette expression à l’endroit du gentleman que jerespecte et que j’aime au plus haut degré, se dépêchent dedéménager. Messieurs, quant à votre conversation de tout à l’heure,je vous dirai que, voyant ma sœur venir ici et me demandant où ellepouvait aller ainsi, étant d’ailleurs, dois-je l’avouer ?assez soupçonneux de ma nature, je l’ai suivie. Arrivé à la porte,je me suis mis à écouter.

– Si vous n’êtes pas fou, dit miss Sally,arrêtez-vous, pas un mot de plus.

– Sarah, ma chère, répondit Brass avec unepolitesse marquée, je vous remercie infiniment, mais je tiens àcontinuer. Monsieur Witherden, comme nous avons l’honneurd’appartenir à la même profession, pour ne rien dire de cet autregentleman qui a été mon locataire et qui a partagé, selon l’adage,mon toit hospitalier, je pense qu’à la première occasion vous nem’opposerez pas le refus que vous avez fait de mon offre.Maintenant, mon cher monsieur, ajouta-t-il en voyant que le notaireétait prêt à l’interrompre, permettez-moi de parler, je vous enprie. »

M. Witherden garda le silence, et Brasspoursuivit en ces termes, après avoir levé sa visière verte etdécouvert un œil horriblement poché :

« Si vous voulez bien me faire la faveurde regarder ceci, vous vous demanderez naturellement au fond ducœur comment cela a pu m’arriver. Si de mon œil vous portez votreexamen au reste de ma figure, vous chercherez avec étonnementquelle a pu être la cause de ces meurtrissures. De mon visage,dirigez vos yeux sur mon chapeau, et voyez dans quel état ilest ! Messieurs, cria-t-il en frappant avec rage sur sonchapeau avec son poing fermé, à toutes ces questions jerépondrai : Quilp ! »

Les trois gentlemen échangèrent mutuellementun regard sans rien dire.

« Je dis, poursuivit Brass tournant decôté les yeux vers sa sœur, comme s’il parlait pour elle, ets’exprimant d’un ton d’amertume bourrue qui contrastaitsingulièrement avec ses habitudes de langage mielleux, je dis qu’àtoutes ces questions je répondrai : Quilp, Quilp, qui m’aattiré dans son infernale tanière, et a trouvé son plaisir à mecontempler dans l’embarras et à rire aux éclats tandis que jem’écorchais, que je me brûlais que je me meurtrissais, que jem’estropiais ; Quilp ! qui jamais, non jamais, danstoutes nos relations, ne m’a traité autrement que comme unchien ; Quilp ! que j’ai toujours détesté de tout moncœur, mais jamais autant qu’à présent. Pour cette dernière affaire,il me bat froid, comme s’il n’avait rien à y voir et comme s’iln’avait pas été le premier à me la proposer. Comment voulez-vousqu’on se fie à lui ? Dans un de ses accès d’humeur hurlante,frénétique, flamboyante, on croit qu’il va aller jusqu’au bout,fût-ce jusqu’au meurtre, et qu’il ne s’imaginera jamais en avoirfait assez pour vous épouvanter. Eh bien ! à présent, ajoutaM. Brass reprenant son chapeau, rabaissant sa visière sur sonœil et se prosternant dans l’attitude la plus servile, où tout celapeut-il me conduire ? Messieurs, y a-t-il quelqu’un de vousqui puisse me faire le plaisir, de me le dire ? Je vous défiede le deviner. »

Tout le monde se tut. Brass resta quelquetemps à sourire avec une sorte de malice, comme s’il allait lâcherencore quelque coq-à-l’âne de premier choix, et finit pardire :

« Eh bien ! pour abréger, voilà oùcela me conduit : si la vérité s’est fait jour, comme cela estarrivé, de manière qu’on ne puisse en douter (et quelle sublime etgrande chose c’est que la vérité, quoique, comme tant d’autreschoses sublimes et grandes, l’orage et le tonnerre, par exemple,nous ne soyons pas toujours parfaitement satisfaits de la voir enface) ; j’aime mieux perdre cet homme que de laisser cet hommeme perdre. C’est pourquoi, s’il y en a un qui doive déchirerl’autre, je préfère jouer ce rôle et prendre cet avantage. Ma chèreSarah, comparativement parlant, vous n’avez rien à craindre. Jerelate ces faits pour ma propre sûreté. »

Après cela, M. Brass se mit à racontertoute l’histoire avec une extrême volubilité ; pesantlourdement sur son aimable client, et se représentant comme unpetit saint, bien que sujet, il le reconnut, aux faiblesseshumaines. Voici comment il conclut :

« À présent, messieurs, je ne suis pashomme à faire les choses à demi. Moi, j’y vais bon jeu, bon argent.Faites de moi ce qu’il vous plaira. Si vous voulez mettre madéposition par écrit, rédigez-en immédiatement la teneur. Vousaurez des ménagements pour moi, j’en suis sûr. Vous êtes des hommesde cœur, et vous avez des sentiments. J’ai cédé à Quilp parnécessité ; car si la nécessité n’a pas de loi, celane l’empêche pas d’avoir les hommes de loi. Je me livre donc à vouspar nécessité, mais aussi par politique, et pour obéir auxmouvements de sensibilité qui depuis longtemps me tourmentaient.Punissez Quilp, messieurs. Pesez sur lui de tout votre poids.Broyez-le, foulez-le sous vos pieds. Voilà longtemps qu’il m’enfait autant. »

Arrivé au terme de cette péroraison, Sampsonarrêta tout court le torrent de son indignation, baisa de nouveauson gant, et sourit comme savent sourire seuls les flatteurs et leslâches.

Miss Brass leva son visage qu’elle avaitjusque-là tenu appuyé sur ses mains, et, mesurant Sampson de latête aux pieds, elle dit avec un ricanement amer :

« Quand je pense que cet être-là est monfrère !… Mon frère, pour qui j’ai travaillé, pour qui je mesuis usée à la peine ; mon frère, chez qui je croyais qu’il yavait quelque chose d’un homme !

– Ma chère Sarah, répondit Sampson en sefrottant légèrement les mains, vous troublez nos amis. D’ailleurs,vous… vous êtes contrariée, Sarah, et comme vous ne savez plus ceque vous dites, vous vous exposez.

– Oui, pitoyable poltron, je vous comprends.Vous avez eu peur que je ne prisse les devants sur vous. Moi !moi ! me croire capable de me laisser prendre à dire unmot ! Non, non, j’eusse résisté dédaigneusement à vingt ansd’attaques comme celles-là.

– Hé ! hé ! dit avec un sourireniais Sampson Brass, qui, dans son profond affaissement, semblaitréellement avoir changé de sexe avec sa sœur, et avoir fait passerdans Sarah les quelques étincelles de virilité qui avaient pubriller en lui, vous croyez cela : il est possible que vous lecroyiez ; mais vous auriez changé d’avis, mon garçon. Vousvous seriez rappelé la maxime favorite du vieux Renard, notrevénérable père, messieurs : « Méfiez-vous de tout lemonde. » C’est une maxime qu’on doit avoir présente à l’espritdurant la vie entière ! Si vous n’étiez pas encore décidée àacheter votre salut, au moment où je suis venu vous surprendre, jesoupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l’ai-je fait,moi ; et je vous en ai épargné l’ennui et la honte. La honte,messieurs, ajouta Brass se donnant l’air légèrement ému, s’il y ena, qu’elle soit pour moi. Il vaut mieux qu’une femme ne la subissepas !… »

Quelque respect que nous ayons pour lejugement de M. Brass, et particulièrement pour l’autorité dugrand ancêtre, il nous est permis de douter, en toute humilité, quela maxime professée par le vieux Renard et mise en pratique par sondescendant, soit toujours prudente et produise toujours lesrésultats qu’on peut en attendre. Je sais bien que ce doute, endehors même de la question, est hardi et téméraire, d’autant plusqu’une foule de gens éminents, qu’on appelle des hommes du monde, àla mine longue, au regard futé, aux calculs subtils, aux mainscrochues, des aigrefins, des tricheurs, des filous, ont fait etfont chaque jour, de la maxime du vieux Renard, leur étoile polaireet leur boussole. Pourtant qu’on me permette d’insinuer ce doutetout doucement. Par exemple, nous prendrons la liberté de faireobserver que si M. Brass, au lieu d’être soupçonneux àl’excès, avait, sans se mettre à l’affût et aux écoutes, laissé àsa sœur le soin de conduire en leur nom commun la conférence ;ou que si, tout en se mettant à l’affût et aux écoutes, il nes’était pas tant hâté de la prévenir, ce qu’il n’eût point faitsans sa méfiance jalouse, il ne s’en serait pas trouvé plus mal audénoûment. De même, il arrive souvent que ces habiles du monde quivont toujours armés de pied en cap, également en garde contre lebien et contre le mal, n’ont pas beaucoup à s’en louer, sans parlerde l’inconvénient et du ridicule qu’il y a à monter constamment lagarde avec un microscope, et à porter une cotte de mailles enpermanence dans les circonstances les plus innocentes.

Les trois gentlemen s’entretinrent quelquesinstants en aparté. Après cette conférence, qui du reste futtrès-courte, le notaire dit à M. Brass :

Il y a sur cette table tout ce qu’il faut pourécrire. Si vous voulez rédiger votre déclaration, rien ne vousmanque. Je dois aussi vous prévenir que votre présence à la justicede paix sera nécessaire ; c’est à vous à peser tout ce quevous avez à dire ou à faire.

– Messieurs, dit Brass, retirant ses gants ets’aplatissant moralement devant les trois gentlemen, je sauraijustifier les ménagements avec lesquels je ne doute pas qu’on metraite ; et, comme d’après la découverte qui a été faite jeserais, si l’on ne me ménageait pas, celui de nous trois qui auraitla plus fâcheuse position, vous pouvez compter que je ne vais riendissimuler. Monsieur Witherden, j’éprouve une faiblesse…voudriez-vous me faire la faveur de sonner pour demander quelquechose de chaud et d’épicé ? D’ailleurs, nonobstant ce quis’est passé, ce sera pour moi une consolation dans mon malheur, deboire à votre santé. J’avais espéré, ajouta Brass en regardantautour de lui avec un sourire dolent, vous voir tous trois,messieurs, un de ces jours, réunis à dîner, les pieds sous ma tabled’acajou, dans mon humble parloir de Bevis-Marks. Mais l’espoir estquelque chose de si volage ! Ô mon Dieu ! »

En ce moment, M. Brass se trouva siaccablé, qu’il ne put rien dire ni rien faire jusqu’à ce que lerafraîchissement fût arrivé. Il l’absorba assez lestement pour unhomme si agité, puis il s’assit et se mit à écrire.

Pendant ce temps, la belle Sarah, tantôt lesbras croisés, tantôt les mains jointes par derrière, arpentait lasalle à grandes enjambées ; elle ne s’arrêtait que pour tirerde sa poche sa tabatière, dont elle ratissait les parois. Ellecontinua ce manège jusqu’à satiété, et finit, de guerre lasse, parse laisser tomber dans un fauteuil près de la porte où elles’endormit.

On eut lieu de supposer depuis, et non sansraison, que ce sommeil était une pure frime ; car miss Sallytrouva moyen de s’échapper sans être aperçue, à la faveur del’obscurité. Que ce fut la fugue intentionnelle d’une personne bienéveillée, ou le départ somnambulique d’une personne qui marche endormant les yeux ouverts, c’est un sujet de controverse médicaleque je ne veux point aborder ; mais tout le monde fut d’accordsur le point principal. C’est que, dans quelque état qu’elle fûtsortie, il est certain qu’elle ne revint pas.

Puisque nous avons parlé de l’obscurité, ilest à propos d’ajouter qu’en effet la tâche de M. Brassdemanda un assez long temps pour ne pouvoir être terminée que lesoir ; mais, lorsque enfin tout fut achevé, le digne procureuret les trois amis se rendirent en fiacre au bureau du magistrat,lequel fit à M. Brass un accueil très-empressé et le retint enlieu sûr pour avoir plus sûrement le plaisir de le revoir lelendemain. Le juge, en renvoyant les autres personnes, leur promitformellement qu’un mandat d’amener serait lancé aussi le lendemaincontre M. Quilp, et que le secrétaire d’État, qui par bonheurétait à Londres, ne manquerait pas de recevoir sur tous ces faitsun rapport circonstancié pour assurer la grâce de Kit et sa miseimmédiate en liberté.

Et maintenant tout semblait annoncer que lafuneste influence de Quilp tirait à sa fin ; car le châtiment,qui souvent s’apprête lentement, surtout quand il doit êtreterrible, avait dépisté avec certitude les traces de ce misérableet le gagnait de vitesse. La victime, qui n’entend pas derrièreelle le pas léger de la vengeance, poursuit sa marche triomphale.Mais déjà l’autre est sur ses talons, et une fois attachée à sapoursuite, elle ne lâchera pas sa proie.

Voyant leur tâche accomplie, les troisgentlemen retournèrent en toute hâte chez M. Swiveller. Ils letrouvèrent assez bien rétabli pour pouvoir se tenir assis unedemi-heure et causer avec entrain. Depuis quelque temps mistressGarland était partie, mais M. Abel avait voulu rester assisauprès de Richard. Après lui avoir raconté tout ce qu’ils avaientfait, les deux MM. Garland et le vieux gentleman, comme par unaccord tacite, prirent congé pour la nuit, laissant le convalescentseul avec M. Witherden et la petite servante.

« Puisque vous voilà mieux, dit lenotaire en s’asseyant au chevet du lit, je puis me hasarder à vouscommuniquer une pièce que la nature de mes fonctions a mise entremes mains. »

L’idée d’une communication officielle faitepar un gentleman appartenant au ressort de la loi sembla causer àRichard un médiocre plaisir. Peut-être se liait-elle, dans sonesprit, avec certaines dettes criardes et des créanciers obstinés.Ce fut avec un certain trouble qu’il répondit :

« Volontiers, monsieur. J’espèrecependant que ce n’est pas quelque chose d’une nature tropdésagréable.

– S’il en était ainsi, répliquaM. Witherden, j’eusse choisi un moment plus opportun pour vousfaire cette communication. Permettez-moi de vous dire d’abord quemes amis, qui sont venus ici aujourd’hui, ne connaissent nullementcette affaire, et que leur empressement à votre égard a été toutspontané et complètement sans arrière-pensée. Cela doit vousrassurer et vous disposer parfaitement à recevoir cettenouvelle. »

Dick le remercia.

« Je m’étais livré à quelques recherchespour vous découvrir, dit M. Witherden, et j’étais bien loin dem’attendre à vous trouver dans des circonstances semblables àcelles qui nous ont réunis. Vous êtes le neveu de RébeccaSwiveller, vieille demoiselle qui habitait Cheselbourne, dans leDorsetshire, et qui y est décédée.

– Décédée ! s’écria Richard.

– Décédée. Si vous vous étiez conduitautrement avec votre tante, vous fussiez entré en pleinepossession, le testament le dit, et je n’ai aucune raison d’endouter, de vingt-cinq mille livres[3]. Quoi qu’ilen soit, elle vous a légué une rente annuelle de cent cinquantelivres[4] ; c’est beaucoup moins sans doute,cependant je crois devoir vous en faire mon compliment.

– Monsieur, dit Richard sanglotant et riant àla fois, comment donc ? mais avec plaisir. Dieu merci, nousallons faire une savante de la pauvre marquise ! Elle vaporter des robes de soie, elle va avoir plus d’argent qu’il ne luien faut, aussi vrai que j’espère bien quitter ce litmaudit. »

Chapitre 30

 

Ignorant les faits que nous avons exposésfidèlement dans le chapitre qui précède, et ne se doutant pas lemoins du monde de la mine qui s’était creusée sous ses pieds, carpour éviter tout soupçon de sa part on avait, dans toutes lesdémarches, gardé le plus profond secret, M. Quilp demeuraitenfermé dans son ermitage, et jouissait doucement et en toutesécurité du résultat de ses machinations. Absorbé par des chiffreset des comptes, occupation que favorisaient le silence et lasolitude de sa retraite, il y avait deux jours entiers qu’iln’était pas sorti de sa tanière. Le troisième jour le trouva plusappliqué que jamais au travail et peu disposé à mettre le pieddehors.

C’était le lendemain même des aveux deM. Brass, et par conséquent le jour où M. Quilp devait sevoir menacé dans sa liberté, et brusquement informé de certainsfaits assez désagréables auxquels il ne s’attendait guère. Mais,comme il n’avait aucun pressentiment du nuage suspendu au-dessus desa maison, il était dans son état habituel de gaieté ; etquand il trouvait qu’il avait fait assez de besogne, au point devue de sa santé et de sa belle humeur qu’il fallait ménager, ilvariait ses occupations monotones par un petit cri, ou par unhurlement, ou par tout autre délassement innocent de mêmenature.

Il était servi, selon l’ordinaire, par TomScott, accroupi auprès du feu comme un crapaud, et saisissant lemoment où son maître avait le dos tourné pour imiter ses grimacesavec une affreuse exactitude. La grosse tête de bois n’avait pasencore disparu ; elle figurait toujours à son ancienne place.Horriblement brûlée à force d’avoir reçu des coups de tisonniertout rouge, ornée en outre d’un énorme clou que le nain lui avaitenfoncé dans le nez, elle souriait cependant encore avec ceux deses traits qui étaient le moins lacérés, et semblait, comme unhardi martyr, défier son bourreau et provoquer ses nouveauxoutrages.

Dans les quartiers les plus élevés et les plusbeaux de la ville, le jour était humide, sombre, froid ettriste : mais dans cet endroit bas et marécageux, lebrouillard étendait sur tous les coins et recoins un voile épaisd’obscurité. On n’y voyait point à deux pas de distance. Leslumières et les feux de signaux allumés sur le fleuve étaientimpuissants à vaincre ces ténèbres ; et s’était le froid vifet pénétrant qui régnait dans l’air, n’était le cri d’alarme dequelque batelier effaré qui se reposait sur ses rames en essayantde s’orienter, on eût pu croire que le fleuve lui-même était àquelques milles de là.

Quoique le brouillard tombât lentement, ilétait très-incommode. Il perçait les fourrures et les vêtements lesplus épais. Il semblait pénétrer les passants grelottants jusquedans la moelle des os, pour les torturer de froid et de souffrance.Tout était humide et gluant. La flamme ardente pouvait seule lebraver de ses joyeuses étincelles. C’était un jour à rester chezsoi, accroupis autour du foyer, en se racontant mutuellementl’histoire des voyageurs qui, par un temps semblable, se sontégarés dans les bruyères et les marécages, et à savourer plus quejamais les délices d’un âtre brûlant.

On sait que le goût favori du nain étaitd’avoir son coin du feu à lui tout seul, et, s’il se sentaitd’humeur à se régaler, de s’empiffrer aussi tout seul. Plussensible que jamais, ce jour-là, au plaisir de s’établirconfortablement dans son intérieur, il ordonna à Tom Scott debourrer de charbon le petit poêle, et renvoyant le travail à unautre jour, il se détermina à se donner du bon temps.

À cette fin, il alluma des chandelles neuveset amoncela le combustible sur son feu. Puis, ayant dîné avec unbifteck qu’il fit rôtir lui-même, sans plus d’apprêt que lessauvages et les cannibales, il se prépara un grand bol de punchbrûlant, alluma sa pipe et s’assit pour passer agréablement sasoirée.

En ce moment, un coup frappé timidement à laporte de la cabine attira son attention. Il attendit que le coupeût été répété deux ou trois fois ; alors il ouvrit doucementsa petite fenêtre, et y passant la tête, demanda :

« Qui est là ?

– Ce n’est que moi, Quilp, répondit une voixde femme.

– Ce n’est que vous !… cria le nainallongeant le cou afin de mieux apercevoir son visiteur. Qui vousamène ici, coquine ? Osez-vous bien approcher du manoir del’ogre ?

– Je suis venue vous apporter des nouvelles,répondit mistress Quilp. Ne vous fâchez pas contre moi.

– Sont-ce de bonnes nouvelles, d’agréablesnouvelles, des nouvelles à bondir de joie et à faire claquer sesdoigts ? La chère vieille dame serait-elle morte ?

– J’ignore quelles sont ces nouvelles, et sielles sont bonnes ou mauvaises.

– Alors la vieille dame est encore vivante, etil ne s’agit pas d’elle. Retournez au logis, petit hibou, retournezau logis.

– Je vous apporte une lettre, dit la doucepetite femme.

– Jetez-la par la croisée et passez votrechemin, cria Quilp ; sinon, je sors, et si je vousattrape…

– Je vous en prie, Quilp, écoutez-moi, dit lajeune femme d’un ton humble et les larmes aux yeux. Je vous enprie !

– Parlez donc ! grogna le nain avec unegrimace malicieuse Faites vite surtout. Allons,parlerez-vous ?

– Cette lettre, dit mistress Quilp tremblante,a été apportée dans l’après-midi à la maison, par uncommissionnaire qui a dit ne pas savoir de quelle part elle venait,mais qu’on lui avait enjoint de nous la laisser avec forcerecommandations de vous la porter tout de suite, vu qu’elle étaitde la plus haute importance. Mais, ajouta-t-elle comme son mariétendait la main pour saisir la lettre, veuillez me laisser entrerchez vous. Vous ne savez pas comme je suis mouillée et gelée, carje me suis égarée bien des fois avant d’arriver jusqu’ici à traverscet épais brouillard. Laissez-moi me sécher cinq minutes à votrefeu. Je partirai aussitôt que vous me l’ordonnerez, Quilp, je vousle promets. »

L’aimable époux eut un momentd’hésitation ; mais pensant en lui-même que mistress Quilppourrait emporter la réponse, s’il en avait une à faire, il fermala croisée, ouvrit la porte et invita rudement sa femme à entrer.Celle-ci obéit avec empressement et s’agenouilla devant le feu pourse réchauffer les mains, après avoir remis au nain un petitpaquet.

« Que je suis donc content de vous voirmouillée comme ça, dit Quilp en lui arrachant la lettre des mainset dirigeant sur sa femme des yeux louches ; quel plaisir devous voir gelée ! Quel bonheur que vous vous soyez perdue enroute ! C’est une vraie jouissance de voir comme vos yeux sontrouges à force de pleurer, et je me sens dilater le cœur de voirvotre petit nez violet de froid comme une pomme de terre.

– Quilp !… s’écria la jeune femme ensanglotant, que vous êtes cruel !…

– Eh bien ! elle croyait donc que j’étaismort ! dit le nain plissant son visage en une foule degrimaces plus extraordinaires les unes que les autres. Elle croyaitdonc qu’elle allait avoir tout mon argent pour se remarier àquelque galant de son goût ? Ah ! ah ! ah !elle croyait ça ! »

Ces reproches ne furent suivis d’aucuneréponse de la pauvre petite femme. Elle restait agenouillée,chauffant ses mains en pleurant, ce qui charmait M. Quilp.Mais, tandis qu’il la contemplait, tout épanoui de joie, il vint àremarquer que Tom Scott paraissait aussi s’amuser beaucoup de soncôté. Comme il ne se souciait pas d’associer à son plaisir ceprésomptueux compagnon, le nain se lança sur lui, le saisit aucollet, le traîna jusqu’à la porte et, après une courte lutte,l’envoya d’un coup de pied dans la cour. En retour de cette marqued’attention, Tom se planta immédiatement sur ses mains et courutainsi jusqu’à la croisée ; là, si l’on peut admettre cetteexpression, il regarda avec ses souliers par la fenêtre :tambourinant avec ses pieds comme une benshée[5], du haut en bas des vitres.Naturellement, M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir àl’inévitable tisonnier. Il s’avança doucement en faisant desdétours et se mettant en embuscade ; puis soudain, avec sabarre de fer, il envoya à son jeune ami un ou deux compliments sipeu équivoques, que Tom Scott se sauva précipitamment, laissant sonmaître tranquille possesseur du champ de bataille.

« C’est bien ! dit froidement lenain. À présent que cette petite affaire est heureusement terminée,je vais lire ma lettre. Hum ! murmura-t-il en y jetant lesyeux, je connais cette écriture. C’est de la belleSarah !… »

Il ouvrit la lettre et lut les lignessuivantes, écrites en une ronde légale magnifique :

« Sammy s’est laissé retourner et arévélé le secret. Tout est connu. Vous n’avez rien de mieux à faireque de vous sauver, car on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ilssont restés tranquilles jusqu’à cette heure, parce qu’ils espèrentvous surprendre. Ne perdez pas de temps. J’en ai fait autant de moncôté. Je les défie bien de me trouver. Si j’étais à votre place, jene me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant àB. M. »

Il ne faudrait rien moins qu’une languenouvelle pour décrire les divers changements que subit laphysionomie de Quilp, en relisant cette lettre une demi-douzaine defois : jamais on n’a rien écrit, rien lu, rien dit qui fûtd’un effet plus énergique. Pendant longtemps, le nain resta sansprononcer une seule parole ; mais après un intervalleconsidérable qui tint mistress Quilp paralysée de terreur sous lesregards que lui lançait son mari, celui-ci murmura avec un effortinouï :

« Si je le tenais ici ! Ah ! sije le tenais seulement ici !…

– Quilp, dit-elle, qu’y a-t-il donc ?Contre qui êtes-vous en colère ?

– Je le noierais ! dit le nain sanss’occuper d’elle. C’est une mort trop facile, trop prompte, tropdouce, mais la rivière coule à deux pas d’ici. Oh ! si je letenais ! Tout juste pour le mener jusqu’au bord en l’amadouantet causant avec amitié, en le prenant par la boutonnière, enplaisantant avec lui ; puis le pousser tout à coup etl’envoyer patauger dans l’eau ! On dit que les gens qui senoient reviennent trois fois à la surface. Ah ! le voir cestrois fois et me moquer de lui, quand sa figure reviendrait commeun bouchon de ligne à pêcher, oh ! quel magnifiquerégal !…

– Quilp, balbutia la jeune femme, qui sehasarda en même temps à lui toucher l’épaule, qu’est-il donc arrivéde fâcheux ? »

Elle éprouvait une telle épouvante du plaisiravec lequel Quilp peignait les tortures qu’il eût voulu infliger auprocureur, qu’à peine pouvait-elle parler d’une manièreintelligible.

« Ce misérable chien qui n’a pas de sangdans les veines ! dit Quilp en se frottant lentement les mainset les serrant étroitement, je comptais sur sa couardise et saservilité pour nous garantir son silence. Oh ! Brass, Brass,mon cher ami, mon bon ami, mon ami dévoué, fidèle et complimenteur,si je vous tenais seulement ici !… »

Mistress Quilp, qui s’était un peu retirée àl’écart pour n’avoir pas l’air d’écouter ces apartés, essaya denouveau de reprendre courage et de s’approcher de lui. Elle ouvraitla bouche quand le nain s’élança vers la porte et appela Tom Scottqui, n’ayant pas oublié sa dernière petite leçon, jugea prudent deparaître sans retard.

« Ici ! dit Quilp l’attirant dans lachambre. Reconduisez-la à la maison. Ne revenez pas ici demain, carmon comptoir sera fermé, ne revenez plus jusqu’à ce que vous ayezeu de mes nouvelles ou que vous m’ayez vu. Vouscomprenez ? »

Tom inclina la tête d’un air boudeur et invitamistress Quilp à partir.

« Quant à vous, dit le nain s’adressantdirectement à sa femme, ne faites aucune question sur moi ;pas de recherche pour me retrouver ; rien enfin qui meconcerne. Je ne serai pas mort, madame, si cela peut vous consoler.Tom aura soin de vous.

– Mais, Quilp, qu’y a-t-il donc ?…Qu’est-ce que vous projetez de faire ?… Dites-moi quelquechose de plus !…

– Si vous ne partez pas immédiatement, s’écriale nain en la saisissant par le bras, je dirai et ferai des chosesqu’il vaut mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.

– Qu’est-il arrivé ?… demanda instammentsa femme. Oh ! dites-le-moi.

– Oui-da !… cria le nain. Non pas. Vousêtes bien curieuse. Je vous ai dit ce que vous avez à faire.Malheur à vous si vous y manquez, ou si vous me désobéissez, del’épaisseur d’un cheveu seulement ! Voulez-vouspartir ?…

– Je pars, je pars tout de suite… Mais, ajoutala jeune femme en tremblant, répondez d’abord à une question, uneseule. Cette lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chère petiteNell ? Il faut que je vous fasse cette question, je le doisabsolument, Quilp. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m’en acoûté de jours et de nuits de chagrin pour avoir trompé cetteenfant. J’ignore au juste de quel mal j’ai pu être la cause :mais qu’il soit grand ou petit, je ne l’ai fait que pour vous,Quilp. Ma conscience me le reproche. Répondez-moi là-dessusseulement, je vous en prie. »

Le nain exaspéré ne répondit rien ; maisil se retourna et chercha avec tant de violence son armehabituelle, que Tom Scott, mesurant le danger, crut devoirentraîner mistress Quilp de vive force et le plus vite possible. Ilétait temps : Quilp en effet, presque fou de rage, lespoursuivit jusqu’à la ruelle voisine, et il eût prolongé cettechasse, n’était le sombre brouillard qui les déroba bientôt à savue, car de moment en moment il semblait devenir plus épais.

« Voilà une bonne nuit pour voyagerincognito, dit Quilp comme il s’en revenait lentement, toutessoufflé de sa course. Halte-là. Prenons garde. Nous ne sommes pasen sûreté ici. »

Grâce à sa force incroyable, il ferma les deuxvieux battants de porte qui étaient profondément enfoncés dans laboue et les étaya avec de lourdes poutres. Cela fait, il secoua sescheveux collés sur ses yeux qu’il écarquilla pour mieux voir.

« La balustrade qui sépare mondébarcadère de la propriété voisine peut être aisément franchie,dit le nain après avoir pris ces précautions. Il y a ensuite uneruelle reculée. Ce sera par là que je passerai. Il faut un hommequi connaisse joliment son chemin pour le trouver la nuit dans cecharmant endroit. Je ne crois pas que j’aie à craindre de visiteurspar ce temps-là. »

Réduit à la nécessité de se diriger à tâtons,tant l’obscurité et le brouillard s’étaient accrus, il revint à sonrepaire. Là, il resta quelque temps à rêver auprès du feu, puis ildisposa tout pour un prompt départ.

Tandis qu’il réunissait quelques objets depremière nécessité et les fourrait dans ses poches, il ne cessaitde se redire à voix basse, entre ses dents, ce qu’il avait dit enachevant la lecture de la lettre de miss Brass :

« Ô Sampson, bonne et dignecréature ! Si je pouvais seulement vous étreindre ! Si jepouvais seulement vous serrer dans mes bras et vous presser lescôtes ! Oh ! comme je les presserais si je vous tenais làbien contre moi ! quelle étroite union entre nous !Sampson, si jamais nous nous rencontrons, vous n’oublierez de votrevie l’accueil que je vous destine, je vous en réponds. Choisirexprès le moment où tout allait si bien pour me trahir par purebonté d’âme, par un remords de charité. Oh ! si nous noustrouvions jamais face à face dans cette chambre, maître cafard,avec ton visage jaune comme un coing, il y en a un de nous deux quipasserait un mauvais quart d’heure ! »

Ici il s’arrêta ; et portant à ses lèvresle bol de punch, il en absorba longuement une bonne lippée, commesi ce n’était pour son gosier brûlant que de l’eau fraîche, unsimple rafraîchissement. Ensuite il le posa brusquement, reprit sespréparatifs et recommença son soliloque.

« Sally !… dit-il les yeuxflamboyants, à la bonne heure ! Voilà une crâne femme qui a ducœur, de l’énergie, des idées !… Elle était donc endormie oupétrifiée, qu’elle ne l’a pas poignardé ou empoisonné pour plus desûreté ; elle aurait dû prévoir ce qui allait arriver.Pourquoi m’avertit-elle quand il est trop tard ? Lorsqu’ilétait assis dans cette chambre, là, là, avec sa face blême, sescheveux rouges, son sourire dégoûtant, pourquoi n’ai-je pas sudeviner ce qui se passait dans son âme ? Si j’avais connu sonsecret, je le lui aurais noyé dans le cœur… Ou bien, il aurait doncfallu qu’il n’y eût plus au monde de drogues pour endormir unhomme, ou de feu pour le brûler ! »

Il but encore un coup, et, se penchant vers lefeu avec un air féroce, il marmotta entre ses dents :

« Et tout cela, comme tant d’autresennuis que j’ai éprouvés dans ces derniers temps, c’est ce vieuxradoteur avec sa chère enfant qui en sont cause, deux misérablesvagabonds sans feu ni lieu ! Patience ! je serai encoreleur mauvais génie. Et vous, doucereux Kit, honnête Kit, vertueux,innocent Kit, prenez garde à vous. Quand je hais, je mords. Je voushais et pour bonne raison, mon digne garçon ; et voustriomphez ce soir, mais j’aurai mon tour, n’ayez pas peur.Qu’est-ce que c’est que ça ?… »

On frappait à la porte que le nain venait defermer. On frappait très-fort. Puis il y eut un temps d’arrêt,comme si ceux qui frappaient s’étaient interrompus pour écouter.Ensuite le bruit recommença, plus violent et plus obstiné quejamais.

« Si tôt !… dit le nain ; ilssont donc bien pressés !… Je crains fort que vous n’ayezcompté sans votre hôte, messieurs. Il est heureux que tous mespréparatifs soient achevés. Sally, je vous rendsgrâces ! »

Tout en parlant il éteignit sa chandelle. Dansses efforts impétueux pour dissimuler la vive clarté du foyer, ilrenversa son poêle qui roula en avant et tomba avec fracas sur lescharbons ardents qu’il avait vomis dans sa chute. Une épaisseobscurité régnait dans la chambre. Cependant le bruit qu’on faisaitdehors continuait toujours. Quilp alors se dirigea vers la porte etse trouva en plein air.

En ce moment le bruit cessa. Il était environhuit heures, mais les ténèbres de la nuit la plus sombre eussentété la clarté de midi en comparaison du voile de brouillard quicouvrait la terre et empêchait de rien distinguer. Quilp fitquelques pas en avant, comme s’il pénétrait dans l’orifice d’unecaverne noire et béante ; mais, craignant de s’être trompé, ilchangea de direction ; alors il s’arrêta, ne sachant plus dequel côté tourner.

« S’ils pouvaient frapper encore !dit-il s’efforçant de percer du regard l’obscurité qui l’entourait.Le bruit me guiderait. Allons donc ! frappez donc encore à laporte ! »

Il resta à écouter attentivement, mais lebruit ne se renouvela pas. On n’entendait rien dans cet endroitdésert, que les chiens qui par intervalles hurlaient au loin. Ceshurlements partaient tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et ils nepouvaient indiquer à Quilp sa direction ; car il savait bienqu’ils venaient pour la plupart des bâtiments amarrés sur lefleuve.

« Si je trouvais un mur ou une palissade,dit le nain étendant ses bras et avançant lentement, jereconnaîtrais par là mon chemin. Quelle bonne et sombre nuit dudiable pour tenir ici mon cher ami ! Si je pouvais seulementréaliser ce vœu, ça me serait bien égal de ne plus jamais revoir lejour !… »

Comme ce dernier mot passait sur ses lèvres,Quilp chancela et tomba… Un moment après, il se débattait contrel’eau noire et glacée.

Au milieu du bourdonnement qui se faisait dansses oreilles, il put entendre les coups retentir encore à la portedu débarcadère, il put entendre un cri qui s’éleva ensuite, il putreconnaître la voix. Dans la lutte qu’il soutenait contre lesvagues, il put comprendre que sa femme et Tom Scott, s’étantégarés, étaient revenus au point même de leur départ, qu’ilsétaient tout près de l’endroit où il se noyait, mais sans pouvoirfaire le moindre effort pour le sauver, puisqu’il avait lui-mêmefermé toute communication. Il répondit au cri d’appel par unhurlement qui sembla faire trembler et vaciller les centaines defeux qui voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent leseût agités. Vaines clameurs ! La marée montait ; l’eaupénétra dans la gorge du nain et emporta le corps dans son rapidecourant.

Il lutta en désespéré et remonta à la surface,frappant la vague avec ses mains, et suivant d’un regard sauvage etardent des formes noires qui passaient près de lui. C’était lacoque d’un vaisseau ! Il put en toucher la surface lisse etglissante. Il jeta encore un cri retentissant, mais l’eau plusforte que lui l’entraîna sous la quille avant qu’il pût se faireentendre ; cette fois elle n’emportait plus qu’un cadavre.

Dans ses caprices elle se fit un jouet decette horrible épave, tantôt la meurtrissant contre des pieuxgluants, tantôt la cachant dans la vase ou les hautes herbes durivage, tantôt la heurtant pesamment sur de grosses pierres, ou lacouchant sur le sable, tantôt paraissant vouloir la reprendre, etpar une aspiration puissante l’attirant en avant jusqu’à ce que,lasse de cet épouvantable jeu, elle rejeta le cadavre dans unendroit marécageux, juste à la place infâme où des pirates avaientété autrefois pendus avec des chaînes par une nuit d’hiver etlaissés à la potence pour y laisser blanchir leurs os.

Le voilà donc là, tout seul. L’horizon étaitembrasé, et l’eau qui avait porté le corps en ce lieu s’étaitcolorée de cette subite lumière, tandis que le nain flottait à sasurface. La maison de bois qu’un homme vivant, à présent cadavreabandonné, venait de quitter tout à l’heure, n’était plus qu’uneruine flamboyante. Un reflet de l’incendie éclairait le visage deQuilp. Ses cheveux, qu’agitait la brise humide, se mouvaient sur satête comme par une ironie de la mort, une ironie qui eût réjoui lecœur de Quilp lui-même s’il eût encore été de ce monde, et le ventde la nuit soulevait ses habits en se jouant.

Chapitre 31

 

Des chambres bien éclairées, de bons feux, desfigures joyeuses, la musique de voix enjouées, des paroles d’amitiéet de bienvenue, des cœurs chauds et des larmes de bonheur, quelchangement chez M. Garland ! Voilà pourtant les délicesvers lesquelles le pauvre Kit précipite ses pas. On l’attend, il lesait. Il a peur de mourir de joie avant d’être arrivé parmi ceuxqui l’aiment.

Toute la journée on l’avait préparéinsensiblement à de si bonnes nouvelles. On lui avait dit d’abordqu’il ne devait pas perdre espoir jusqu’au lendemain. Par degrés onlui fit connaître que des doutes s’étaient élevés, qu’on allaitprocéder à une enquête, et que peut-être après cela il obtiendraitun verdict de libération. Le soir venu, on l’avait fait entrer dansune salle où plusieurs gentlemen étaient réunis. Parmi ceux-ci setrouvait au premier rang son bon maître qui s’avança et le prit parla main. Kit apprit alors que son innocence était reconnue, etqu’il était renvoyé de la plainte. Il ne put distinguer la personnequi lui parlait, mais il se tourna du côté d’où partait la voix, eten essayant de répondre il tomba évanoui.

On le rappela à lui-même ; on lui dit dese contenir et de supporter en homme la prospérité. Quelqu’unajouta qu’il devait penser à sa pauvre mère. Ah ! c’étaitparce qu’il pensait tant à elle, que cette heureuse nouvellel’avait anéanti. On l’entoura, on lui dit que la vérité s’étaitfait jour ; que partout, en ville comme au dehors, lasympathie avait éclaté pour son malheur. Ce n’était pas là ce quile touchait ; sa pensée ne s’étendait pas au delà de lamaison. Barbe avait-elle eu connaissance de tout ce qui s’étaitpassé ? Qu’avait-elle dit ? Que lui avait-on dit ?Il n’avait pas d’autre parole.

On lui fit boire un peu de vin. On lui adressaquelques mots affectueux jusqu’à ce qu’il fût remis ; alors ilput entendre distinctement et remercier ses protecteurs.

Il était libre de partir. M. Garland émitl’avis d’emmener Kit, maintenant qu’il se sentait beaucoup mieux.Les gentlemen l’entourèrent et lui pressèrent les mains. Il leurexprima toute sa reconnaissance pour l’intérêt qu’ils lui avaienttémoigné et pour les bonnes promesses qu’ils lui faisaient ;mais cette fois encore il fut impuissant à parler, et il lui eûtété bien difficile de marcher s’il ne se fût appuyé sur le bras deson maître.

Comme on traversait les sombres couloirs, onrencontra quelques employés de la prison qui attendaient Kit pourle féliciter dans leur rude langage sur sa mise en liberté. Lelecteur de journal était de ce nombre : mais ses compliments,loin de partir du cœur, avaient quelque chose de morose. Ilsemblait considérer Kit comme un intrus, comme un intrigant qui,sous de faux prétextes, avait obtenu son admission dans la prisonet joui d’un privilège auquel il n’avait pas droit.

« C’est, pensait-il, un excellent jeunehomme ; mais il n’avait pas affaire ici, et le plus tôt qu’ilen sortira sera le mieux. »

La dernière porte se ferma derrière Kit et sesamis. Ils avaient franchi le mur extérieur et se trouvaient enplein air, dans la rue dont il s’était si souvent retracé l’image,qu’il avait si souvent rêvée lorsqu’il était enfermé entre cesnoires murailles. La rue lui sembla plus large, plus animéequ’autrefois. La nuit était triste, et cependant combien à ses yeuxelle parut vive et gaie !

Un des gentlemen, en prenant congé de Kit, luiglissa de l’argent dans la main. Kit ne le compta point : maisà peine eut-on dépassé le tronc destiné aux prisonniers pauvres,que le jeune homme y courut déposer l’argent qu’on venait de luidonner.

M. Garland avait dans une rue voisine unevoiture qui l’attendait. Il y fit monter Kit auprès de lui, etordonna au cocher de le conduire à la maison. La voiture ne putd’abord marcher qu’au pas, précédée de torches pour l’éclairer,tant le brouillard était intense : mais quand on eut franchila rivière et laissé en arrière les quartiers de la villeproprement dite, on n’eut plus à prendre ces précautions, et l’onalla plus vite. Le galop même semblait trop lent à l’impatient Kit,pressé d’arriver au terme du voyage ; ce ne fut que lorsqu’ilsfurent près de l’atteindre, qu’il pria le cocher d’aller pluslentement, et, quand il verrait la maison, de s’arrêter seulementune minute ou deux pour lui laisser le temps de respirer.

Mais ce n’était pas le moment de s’arrêter. Levieux gentleman éleva la voix ; les chevaux hâtèrent leur pas,franchirent la grille du jardin, et une minute après stationnèrentà la porte. À l’intérieur de la maison retentit un grand bruit devoix et de pieds. La porte s’ouvrit. Kit se précipita… Il étaitdans les bras de sa mère.

Il y avait là aussi l’excellente mère deBarbe, qui tenait le petit nourrisson dont elle ne s’était passéparée depuis le triste jour où l’on pouvait si peu espérer unetelle joie. La pauvre femme ! Elle versait toutes ses larmeset sanglotait comme jamais femme n’a sangloté ; puis il yavait la petite Barbe, pauvre petite Barbe, toute maigrie et toutepâle, et cependant si jolie toujours ! Elle tremblait comme lafeuille et s’appuyait contre la muraille. Il y avait mistressGarland, plus affable et plus bienveillante que jamais, et qui,dans son émotion, se sentait défaillante et prête à tomber sans quepersonne songeât à la soutenir ; puis M. Abel, quifrottait vivement son nez et voulait embrasser tout le monde ;puis le gentleman qui tournait autour d’eux tous sans s’arrêter unmoment ; enfin il y avait le bon, le cher, l’affectueux petitJacob, assis tout seul au bas de l’escalier, avec ses mains poséessur ses genoux comme un vieux bonhomme, criant à faire tremblersans que personne s’occupât de lui : tous et chacun heureux audelà de leurs souhaits et faisant ensemble ou à part mille espècesde folies à la fois.

Même après qu’ils commencèrent à calmer cefortuné délire, et qu’ils purent ressaisir la parole et le sourire,Barbe, cette douce, gentille et folle petite Barbe, disparutsoudainement, et on s’aperçut qu’elle venait de tomber en pâmoisondans le parloir voisin ; que de la pâmoison elle était tombéeen une attaque de nerfs, et retombée de cette attaque de nerfs enune nouvelle pâmoison ; son état était tellement grave, qu’endépit d’une quantité considérable de vinaigre et d’eau froide, àpeine finit-elle par se sentir à la fin un peu mieux qu’ellen’était d’abord. Alors la mère de Kit s’approcha demandant à sonfils s’il ne voulait pas entrer voir Barbe et lui dire unmot : « Oh ! oui, » dit-il, et il entra. Et ildit d’une voix amicale :

« Barbe ! »

Et la mère de Barbe dit à sa fille :« Ce n’est que Kit. »

Et Barbe dit, les yeux fermés tout cetemps :

« Oh ! vraiment, est-ce bienlui ? »

Et la mère de Barbe dit :« Certainement, ma chère ; il n’y a plus rien à craindreà présent. »

Et comme pour donner une preuve de plus qu’ilétait sain et sauf, Kit lui adressa de nouveau la parole, et alorsBarbe tomba dans un nouvel accès d’hilarité suivi d’un nouveaudéluge de pleurs, et alors la mère de Barbe et la mère de Kitsanglotèrent dans les bras l’une de l’autre, tout en la grondantd’en faire autant, mais c’était seulement pour lui rendre le plustôt possible l’usage de ses sens. En matrones expérimentées,habiles à reconnaître les premiers symptômes propices du retour deBarbe à la santé, elles consolèrent Kit en l’assurant qu’elle« allait bien maintenant, » et le renvoyèrent d’où ilétait venu.

Justement en rentrant dans la chambre voisine,qu’est-ce qu’il voit ? Des carafes pleines de vin et toutessortes de bonnes choses aussi splendides que si Kit et ses amisétaient des gens de la plus haute volée. Le petit Jacob, avec uneincroyable activité, tombait, comme on dit, à pieds joints, sur unbaba de ménage ; il ne quittait pas des yeux les figues et lesoranges qui devaient suivre, et vous pouvez penser s’il faisait bonusage de son temps. Kit ne fut pas plutôt entré, que le gentleman(jamais il n’y eut gentleman aussi affairé) remplit les verres,quels verres ! jusqu’au bord, porta sa santé et luidit :

« Tant que je vivrai, vous ne manquerezjamais d’un ami. »

M. Garland fit de même, de même mistressGarland, de même M. Abel. Mais ce n’était pas assez de tantd’honneur et de distinction : car le gentleman tira de sapoche une grosse montre d’argent, qui allait bien, à unedemi-seconde près, et sur le boîtier de laquelle était gravé le nomde Kit avec des enjolivements tout autour ; bref, c’était lamontre de Kit, une montre achetée exprès pour lui et qui lui futofferte séance tenante. Vous pouvez être certain que M. et mistressGarland ne purent s’empêcher de donner à entendre qu’ils avaient,eux aussi, leur présent en réserve, et que M. Abel ditclairement qu’il avait également le sien, et que Kit fut le plusheureux des heureux mortels de ce monde.

Mais il y a encore un ami que Kit n’a pasrevu, et comme ledit ami, en sa qualité de quadrupède, avec sessouliers ferrés, ne pouvait être convenablement admis dans lecercle de famille, Kit saisit la première occasion favorable pours’éclipser et se rendre en toute hâte à l’écurie. Au moment même oùle jeune homme posait sa main sur le loquet, le poney le salua duplus bruyant hennissement que puisse faire entendre un poney.Lorsque Kit franchit le seuil de la porte, Whisker cabriola le longde sa demeure où il était en pleine liberté, car il n’eût passupporté l’injure d’un licou, pour lui souhaiter la bienvenue à samanière folle ; et lorsque Kit se mit à le caresser et luidonner de petites tapes, le poney frotta son nez contre l’habit deKit, et le caressa plus tendrement que jamais poney n’a caressé unhomme. Ce fut le bouquet de cette vive et chaleureuse réception, etKit enlaça de son bras le cou de Whisker pour le presser contre sapoitrine.

Mais expliquez-moi par quel hasard Barbe setrouve à l’écurie. Ah ! qu’elle était redevenue jolie !Je parie qu’elle était allée donner un coup d’œil à son miroirdepuis qu’elle avait repris l’usage de ses sens. Mais enfin commentse fit-il que de tous les endroits du monde ce fut l’écurie qu’ellechoisit pour y venir ? Voici l’explication du mystère :depuis que Kit était parti, le poney n’avait voulu recevoir sanourriture de personne que de Barbe, et Barbe, vous comprenez, nese doutant pas que Christophe fût là, et voulant s’assurer si toutétait en ordre, l’avait rejoint sans le savoir. Comme elle rougit,la petite Barbe !

Peut-être que Kit avait suffisamment caresséle poney ; peut-être aussi qu’il y avait à caresser mieuxqu’un poney, que vingt poneys. Tout ce que je sais, c’est qu’illaissa aussitôt Whisker pour Barbe…

« J’espère que vous allez mieux,dit-il.

– Oui. Beaucoup mieux. J’ai peur (et ici Barbebaissa les yeux et rougit plus encore), j’ai peur que vous nem’ayez trouvée bien ridicule.

– Pas du tout, dit Kit.

– Ah ! tant mieux ! » dit Barbeavec une petite toux ; hem ! la plus petite touxpossible, quoi ! pas plus que ça, hem !

Quel discret poney quand il lui plaisaitd’être discret ! Le voilà aussi tranquille que s’il était demarbre. Il a l’air un peu farceur à regarder de côté ; mais cen’est pas nouveau : il a toujours l’air farceur.

« À peine, Barbe, si nous avons eu letemps de nous serrer la main, » dit Kit.

Barbe lui tendit la main. Mais en vérité elletremblait ! Est-elle sotte, cette Barbe, d’avoir peur commeça ! quand on est à la distance d’une longueur de bras,pourtant ! Il est vrai qu’une longueur de bras, ce n’est pasgrand’chose, et puis le bras de Barbe n’était pas bien long, etd’ailleurs, elle ne le tenait pas tout droit, mais elle le pliaitun peu. Kit était si près d’elle, quand leurs mains se pressèrent,qu’il put apercevoir une toute petite larme qui tremblait encore aubout d’un cil. Il était naturel qu’il examinât cela de plus près,sans en rien dire à Barbe. Il était naturel aussi que Barbe levâtses yeux sans se douter de cet examen et rencontrât les siens. Maisétait-il aussi naturel qu’en ce moment et sans la moindrepréméditation Kit embrassât Barbe ? Je n’en sais rien ;mais ce que je sais bien, c’est qu’il l’embrassa.

« Fi donc ! » s’écriaBarbe.

Mais elle le laissa recommencer. Il l’eût mêmeembrassée jusqu’à trois fois si le poney ne se fût avisé de ruer etde secouer la tête comme dans un transport subit de folle joie.Barbe, effrayée, s’enfuit, nais elle n’alla pas tout droit là où setrouvaient sa mère et mistress Nubbles, de peur qu’elles n’eussentl’idée de remarquer comme elle avait les joues rouges, et de laquestionner là-dessus. Ô la maligne petite Barbe !

Quand les premiers transports de tout le mondefurent passés, lorsque Kit et sa mère, Barbe et sa mère, avec lepetit Jacob et le poupon, eurent soupé, sans se presser, car ilsfussent volontiers restés ensemble la nuit entière, M. Garlandappela Kit, et le menant à part dans une salle où ils étaient toutseuls il lui annonça qu’il avait à lui faire une communication quile surprendrait étrangement. Kit parut si inquiet et devint sipâle-en entendant ces paroles, que le vieux gentleman s’empressad’ajouter que cette surprise serait d’une nature agréable, et illui demanda s’il serait prêt le lendemain matin pour entreprendreun voyage.

« Un voyage, monsieur ?… s’écriaKit.

– Oui, en ma compagnie et celle de mon ami quiest à côté. Devinez-vous le motif de ce voyage ? »

Kit devint plus pâle encore et secoua la têtecomme s’il ne s’en doutait pas.

« Oh ! que si, je suis sûr que vousle devinez déjà, lui dit son maître. Essayez. »

Kit murmura quelques mots vagues etinintelligibles. Cependant il dit distinctement : « MissNell ! » Il le dit trois ou quatre fois, et chaque foisil secouait la tête, comme s’il eût voulu ajouter :« Mais non, ce n’est pas ça. »

Mais M. Garland, au lieu de luidire : « Essayez, » puisque Kit avait satisfait à saquestion, dit très-sérieusement qu’il avait deviné juste.

« Le lieu de leur retraite est enfindécouvert, poursuivit-il. Tel est le but de notrevoyage. »

Kit multiplia en tremblant des questions commecelles-ci : Où était le lieu de leur retraite ? Commentl’avait-on découvert ? Depuis quand ? Miss Nellétait-elle bien portante ? Était-elle heureuse ?

« Nous savons qu’elle est heureuse, ditM. Garland. Bien portante, je… je pense qu’elle ne tardera pasà l’être. Elle a été faible et souffrante, à ce qu’on m’adit ; mais elle était mieux, d’après les nouvelles que j’aireçues ce matin, et l’on était plein d’espoir. Asseyez-vous, que jevous dise le reste. »

Osant à peine respirer, Kit obéit à sonmaître. M. Garland lui raconta alors qu’il avait un frère,dont il devait se souvenir d’avoir entendu parler dans la familleet dont le portrait, fait au temps de sa jeunesse, ornait la plusbelle pièce de la maison ; que ce frère avait vécu depuislongues années à la campagne, auprès d’un vieux desservant son amid’enfance ; que tout en s’aimant comme doivent s’aimer deuxfrères, ils ne s’étaient pas revus dans tout ce laps de temps, etn’avaient communiqué entre eux que par des lettres écrites àd’assez longs intervalles ; qu’en attendant toujours l’époqueoù ils pourraient encore se presser la main, ils laissaients’écouler le présent, selon l’usage des hommes, et l’avenir devenirlui-même le passé ; que son frère, dont le caractère étaittrès-doux, très-tranquille, très-réservé, comme celui deM. Abel, avait gagné l’affection des pauvres gens parmilesquels il vivait et qui vénéraient le vieux bachelier (c’étaitson sobriquet) et éprouvaient tous les jours les effets de sacharité et de sa bienveillance ; qu’il avait fallu bien dutemps et des années pour connaître toutes ces petitescirconstances, car le vieux bachelier était de ceux dont la bontéfuit le grand jour et qui éprouvent plus de plaisir à découvrir etvanter les vertus des autres qu’à emboucher la trompette pourpréconiser les leurs, fussent-elles plus grandes. M. Garlandajouta que c’était pour cela que son frère lui parlait rarement deses amis du village ; que cependant deux de ces derniers, uneenfant et un vieillard auquel il s’était fortement attaché, luiavaient tellement été au cœur que, dans une lettre datée de cesderniers jours, il s’était étendu sur leur compte, depuis lecommencement jusqu’à la fin, et avait donné sur l’histoire de leurvie errante et de leur tendresse mutuelle des détails si touchants,que cette lettre avait fait couler les larmes de toute la famille.À cette lecture, M. Garland avait été amené tout de suite àpenser que l’enfant et le vieillard devaient être ces deuxinfortunés fugitifs qu’on avait tant cherchés, et que le ciel lesavait confiés aux soins de son frère. Il avait en conséquence écritpour obtenir de nouvelles informations qui ne laissassent subsisteraucun doute : le matin même, la réponse était arrivée ;elle avait confirmé les premières conjectures. Telle était la causedu projet de voyage qu’on devait exécuter dès le lendemain.

« Cependant, ajouta le vieux gentleman ense levant et posant la main sur l’épaule de Kit, vous devez avoirgrand besoin de repos ; car une journée comme celle-ci estfaite pour briser les forces de l’homme le plus robuste. Bonnenuit, et puisse le ciel donner à notre voyage une heureusefin ! »

Chapitre 32

 

Kit ne fit pas le paresseux le lendemainmatin. Il sauta à bas du lit avant le jour et commença à sepréparer pour l’expédition tant désirée. Agité à la fois par lesévénements de la veille et par la nouvelle inattendue qu’il avaitreçue le soir, il n’avait guère goûté de sommeil durant les longuesheures d’une nuit d’hiver ; des rêves sinistres qui avaientassiégé son chevet l’avaient tellement fatigué, que ce fut pour luiun repos de se trouver debout sur ses pieds.

Mais, quand c’eût été le commencement dequelque grand travail, comme ceux d’Hercule, avec Nelly pour but,quand c’eût été le départ pour quelque voyage de longue haleine, àpied même, dans cette saison rigoureuse, condamné à toutes lesprivations, entouré de tous les genres d’obstacles, menacé de millepeines, de mille fatigues, de mille souffrances ; quand c’eûtété l’aurore d’un grand jour d’entreprise laborieuse, capable demettre à l’épreuve toutes les ressources de sa fermeté, de soncourage et de sa patience, qu’on lui laissât voir seulement enperspective la chance de le terminer heureusement par lasatisfaction et le bonheur de Nell, Kit n’aurait pas déployé moinsde zèle, il n’aurait pas montré moins d’impatience et d’ardeur.

Il n’y avait pas que lui qui fût éveillé etsur pied. Un quart d’heure après, toute la maison était enmouvement. Chacun était affairé, chacun voulait contribuer pour sapart à hâter les préparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvaitguère rien faire par lui-même ; mais il exerçait unesurveillance générale, et peut-être n’y avait-il personne qui sedonnât autant de mouvement. Il ne fallut pas longtemps pourarranger les bagages ; tout était prêt dès le point du jour.Alors Kit commença à regretter qu’on eût été aussi vite, car lachaise de poste qui avait été louée d’avance ne devait arriver qu’àneuf heures ; et d’ici là, il n’y avait que le déjeuner pourremplir l’attente d’une heure et demie.

Oui, mais Barbe ? Il ne faut pasl’oublier. Barbe avait fort à faire ; mais tant mieux, aprèstout, Kit pourrait l’aider, et c’était bien la manière la plusagréable de tuer le temps. Barbe ne fit aucune objection à cetarrangement ; et Kit, poursuivant l’idée qui la veille au soirlui était venue si subitement, commença à se douter que sûrementBarbe l’aimait et que sûrement il aimait Barbe.

Barbe, de son côté, s’il faut dire la vérité,comme on doit toujours la dire, Barbe semblait, de toutes lespersonnes de la maison, celle qui s’associait avec le moins deplaisir à tout ce mouvement ; et Kit, dans l’expansion de soncœur, lui ayant fait connaître tout son ravissement, toute sa joie,Barbe devint encore plus abattue et parut voir avec moins deplaisir que jamais le voyage projeté.

« Vous n’êtes pas plutôt de retour aulogis, Christophe, dit Barbe du ton le plus insouciant du monde,vous n’êtes pas plutôt de retour au logis, que vous voilà toutcontent de partir.

– Ah ! mais vous savez pourquoi ?répondit Kit. Pour ramener miss Nell ! pour la revoir !Songez donc !… et puis, ça me fait tant de plaisir de penserque vous aussi vous allez la voir enfin, Barbe ! »

La jeune fille ne dit pas absolument qu’ellen’y trouverait pas un grand plaisir ; mais elle exprima siparfaitement par un petit mouvement de tête ce qu’il y avait dansson cœur, que Kit en fut tout déconcerté et se demanda, simplecomme il était, pourquoi elle témoignait tant de froideur.

« Vous verrez, dit-il en se frottant lesmains, si elle n’a pas la plus douce, la plus jolie figure que vousayez jamais aperçue. Je suis bien sûr que vous le direz commemoi. »

Barbe secoua de nouveau la tête.

« Qu’y a-t-il donc, Barbe ? ditKit.

– Rien, » s’écria Barbe.

Et Barbe fit la moue, pas de ces moues quienlaidissent, mais une jolie petite moue qui fit encore mieux voirle vermeil de ses lèvres couleur de cerise.

Il n’y a pas d’école où l’élève fasse deprogrès plus rapides que celle où Kit avait pris son premier gradeen donnant un baiser à Barbe. Il comprit la pensée de Barbe ;il sut tout de suite sa leçon par cœur ; Barbe était lelivre ; il le lut tout couramment comme si les pages enétaient imprimées.

« Barbe, dit Kit, vous n’êtes pas fâchéecontre moi ? »

Oh ! mon Dieu ! non. Pourquoi Barbeserait-elle fâchée ? Quel droit avait-elle d’êtrefâchée ? Et puis, qu’est-ce que cela faisait qu’elle fûtfâchée ou non ? Qui est-ce qui faisait attention àelle ?

« Moi, dit Kit ; moinaturellement. »

Barbe dit qu’elle ne savait pas pourquoic’était lui naturellement.

Kit répondit qu’elle devait pourtant lesavoir ; qu’elle n’avait qu’à y penser un peu.

Certainement oui, elle voulait bien y penserun peu. Mais ça n’empêche pas qu’elle ne voyait pas pourquoi« c’était lui naturellement. » Elle ne comprenait pas ceque Christophe entendait par là. D’ailleurs, elle était sûre qu’onavait besoin d’elle en haut, et elle était obligée de monter.

« Non, Barbe, dit Kit la retenantdoucement, séparons-nous bons amis. Dans mes chagrins, je n’aicessé de songer à vous. J’eusse été, sans vous, bien plusmalheureux encore que je ne l’ai été. »

Bonté céleste ! que Barbe était jolieavec la rougeur qui colora son visage, toute tremblante comme unpetit oiseau qui se recoquille !

« Sur mon honneur, je vous dis la vérité,continua Kit avec chaleur, mais je ne la dis pas aussi fortementque je le voudrais. Si je désire que vous ayez quelque satisfactionà voir miss Nell, c’est seulement parce que je serais content sivous aimiez ce que j’aime. Voilà tout. Quant à elle, Barbe, jemourrais volontiers pour lui rendre service ; mais vous enferiez autant si vous la connaissiez comme je la connais, j’en suisbien sûr. »

Barbe fut touchée, elle eut regret de s’êtremontrée si indifférente.

« Voyez-vous, reprit Kit, je me suishabitué à parler d’elle, à penser à elle absolument comme si elleétait devenue un ange. Au moment où je m’apprête à la revoir, je merappelle comme elle souriait, comme elle était contente lorsquej’arrivais, comme elle me tendait la main et disait :« Voilà mon vieux Kit ! » ou quelque chose comme ça.Je pense au plaisir de la voir heureuse, avec des amis autourd’elle, traitée comme elle le mérite, comme elle doit l’être. Maismoi, je ne me considère que comme son ancien serviteur, comme ungarçon qui a chéri en elle son aimable, bonne et gentillemaîtresse, et qui se serait mis au feu pour la servir et qui s’ymettrait encore, oui, encore. D’abord, je n’ai pu m’empêcher decraindre que, si elle revenait avec des amis auprès d’elle, ellen’eût oublié ou rougi d’avoir connu un humble garçon comme moi, etqu’ainsi elle ne me parlât froidement, ce qui m’aurait percéjusqu’au fond du cœur plus que je ne saurais le dire, Barbe. Maisen y songeant de nouveau, j’ai réfléchi que sûrement je lui faisaisinjure : j’ai donc pris le dessus, espérant bien la trouvertelle qu’elle était toujours autrefois. Cette espérance, cesouvenir m’ont animé du désir de lui plaire, et de me montrer à sesyeux tel que je voudrais être toujours comme si j’étais encore àson service. Si je trouve du plaisir à penser tout ça, et la véritéest que j’en éprouve beaucoup, c’est à elle encore que j’en suisredevable ; je l’en aime et je l’en honore d’autant plus.Voilà l’honnête et exacte vérité, chère Barbe ; sur ma parole,voilà tout. »

La petite Barbe n’était ni entêtée nicapricieuse ; et comme elle se sentit pleine de remords, ellefondit tout bonnement en larmes. Nous n’avons pas à rechercher oùcette conversation eût pu les conduire en se prolongeant : caren ce moment on entendit les roues de la chaise de poste, puis lasonnette retentit à la porte du jardin, et aussitôt toute la maisonfut en rumeur. Si l’on s’était engourdi un peu, il y eut alors unredoublement de vie et d’énergie.

En même temps que la voiture de voyage,M. Chukster arriva en fiacre. Il était porteur de certainspapiers et de fonds supplémentaires pour le gentleman, à qui il lesremit. Ce devoir accompli, M. Chukster présenta ses devoirs àla famille ; puis se réconfortant par un bon déjeuner qu’ilfit debout, en péripatéticien, il assista avec une indifférenceparfaite au chargement de la chaise de poste.

« Le snob est de la partie, à ceque je vois, monsieur ? dit-il à M. Abel Garland. Jecroyais que la dernière fois on ne l’avait pas emmené, parce qu’onavait lieu de craindre que sa présence ne fût pas très-agréable auvieux buffle.

– À qui, monsieur ? demandaM. Abel.

– Au vieux gentleman, réponditM. Chukster un peu interdit.

– Notre client préfère l’emmener, ditsèchement M. Abel. Il n’y a plus de ces précautions-là àprendre avec eux : les liens de parenté qui existent entre monpère et une personne qui a toute leur confiance, seront unegarantie suffisante de la nature amicale de cette excursion.

– Ah ! pensa M. Chukster regardantpar la fenêtre, tout le monde excepté moi. Un snob passeavant moi ! à la bonne heure. Il n’a pas pris, à ce qu’ilparaît, le billet de banque de cinq livres, mais je n’ai pas lemoindre doute qu’il ne soit toujours à la veille de quelque chosecomme ça. Il y a longtemps que je l’ai dit avant cette affaire. –Tiens ! Voilà une fillette qui est diablement gentille !Parole d’honneur, une jolie petite créature ! »

C’était Barbe qui était l’objet des remarquesflatteuses de M. Chukster. Pendant qu’elle se tenait près dela voiture prête à partir, ce gentleman se sentit saisi tout à coupd’un très-vif intérêt pour la fillette. Il s’en alla enflânant dans un coin du jardin, où il prit position à distanceconvenable pour jouer de la prunelle. Comme c’était un vraiLovelace, la coqueluche du beau sexe, et par conséquent fort aucourant de ces petits artifices qui vont droit au cœur,M. Chukster prit une pose à effet : il appuya une mainsur sa hanche, et de l’autre ajusta les boucles flottantes de sachevelure. C’est une attitude à la mode dans les cercles élégants,et, pour peu qu’on l’accompagne d’un gracieux sifflement, elle asouvent, comme on sait, un succès immense.

Cependant telle est la différence des mœurs dela ville et de celles de la campagne, que personne ne prit garde lemoins du monde à cette pose engageante ; car toutes ces bonnesgens ne songeaient qu’à adresser leurs adieux aux voyageurs, às’envoyer des baisers avec la main, à agiter leurs mouchoirs, enfinà une foule de pratiques bien moins élégantes et moins distinguéesque la pose de M. Chukster. Déjà le gentleman etM. Garland étaient dans la voiture, le postillon en selle, etKit, bien enveloppé d’un manteau, bien emmitouflé, était monté surle siège de derrière. Près de la chaise de poste se tenaientmistress Garland, M. Abel, la mère de Kit et le petitJacob ; à quelque distance, la mère de Barbe qui portait lepoupon éveillé Tous faisaient signe de la tête et des bras,saluaient ou criaient « Bon voyage ! » avec toutel’énergie dont ils étaient capables. Au bout d’une minute, lavoiture fut hors de vue ; M. Chukster resta seul à sonposte. Il avait encore présent aux yeux Kit, debout sur son siège,envoyant de la main un adieu à Barbe, et l’image de Barbe luirenvoyant le même salut, sous ses yeux, lui Chukster,Chukster l’homme à bonnes fortunes, Chukster, sur qui tant debelles dames avaient laissé tomber leurs regards, du haut de leurphaéton, le dimanche à la promenade dans les parcs !

Mais il est hors de notre sujet de retracercomme quoi M. Chukster, exaspéré par ce fait monstrueux, restalà quelque temps comme s’il avait pris racine dans le sol,protestant en lui-même contre Kit, ce prince des perfides, cetempereur du Mogol et des intrigants, et comme quoi il rattacha danssa pensée cette révoltante circonstance à l’ancien traitd’hypocrisie du schelling. Nous n’avons rien de mieux à faire quede suivre les roues qui tournent, et de tenir compagnie à nosvoyageurs durant leur pénible excursion d’hiver.

C’était par une journée d’un froid aigu ;un vent violent soufflait au visage des voyageurs et blanchissaitla terre durcie en dépouillant les arbres et les haies de la geléequi les couvrait, et qu’il faisait tournoyer comme un tourbillon depoussière. Mais qu’importait à Kit le mauvais temps ! Il yavait même dans ce vent qui arrivait avec des mugissements quelquechose de libre et de rafraîchissant qui eût été agréable si lesouffle n’avait pas été si fort. Tandis qu’il balayait tout sur lepassage de son nuage de glace, jetant à terre les branches sècheset les feuilles flétries, et les emportant pêle-mêle, il semblait àKit qu’une sympathie générale régnait dans la nature en faveur dumême but, et que tout y mettait le même intérêt et le mêmeempressement qu’eux-mêmes. Chaque bouffée semblait les pousser enavant. Croyez-vous que ce ne fût rien que de leur livrer bataille àchaque pas, de les forcer à livrer passage, de les vaincre l’uneaprès l’autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs forceset leur furie pour les assaillir, de leur faire tête un moment, letemps de les laisser passer en sifflant, et alors de se donner leplaisir de se retourner pour les voir fuir par derrière, honteuxcomme des vaincus, d’entendre leur rage expirante dans le lointain,frémissant encore au travers des arbres robustes qui se courbentdevant les derniers efforts de la tempête !

Toute la journée, il neigea sans interruption.La nuit vint, brillante et étoilée ; mais le vent n’était pastombé, et le froid était des plus vifs. Parfois, vers la fin de celong relais, Kit ne pouvait s’empêcher de souhaiter qu’il fît unpeu plus chaud ; mais quand on s’arrêtait pour changer dechevaux, et qu’il avait battu la semelle pendant quelques minutes,payé le postillon, éveillé l’autre, qu’il s’était donné dumouvement à droite et à gauche jusqu’à ce que les chevaux fussentattelés, il avait si chaud, que le sang lui fourmillait au bout desdoigts. Alors il lui semblait qu’avec un peu moins de froid ilperdrait la moitié du plaisir et de l’honneur du voyage. Là-dessus,il s’élançait gaiement sur sa banquette, chantant aux accordsjoyeux des roues qui recommençaient à tourner ; et, laissantles bons citadins dormir dans leurs lits bien chauds, ilpoursuivait sa course le long de la route solitaire.

Cependant les deux gentlemen qui étaient àl’intérieur, fort peu disposés à dormir, trompaient le temps par laconversation. Pressés l’un et l’autre de la même impatience, leurentretien roulait souvent sur l’objet de leur expédition, sur lamanière dont elle avait été conduite, sur les espérances et lescraintes que leur en inspirait le dénoûment. Des premières, ils enavaient beaucoup ; des secondes, peu, peut-être même aucune,au delà de cette inquiétude indéfinissable qui est inséparabled’une espérance subitement éveillée et d’une attente prolongée.

Dans un moment de repos après une de leursconversations, et quand déjà la moitié de la nuit s’était écoulée,le gentleman, devenu de plus en plus silencieux et pensif, setourna vers son compagnon et lui dit brusquement :

« Êtes-vous un auditeurpatient ?

– Comme bien d’autres, je suppose, répondit ensouriant M. Garland. Je puis l’être si ce qu’on me racontem’intéresse ; dans le cas contraire, je puis faire semblant del’être. Pourquoi me demandez-vous ça ?

– J’ai sur les lèvres un court récit, et jevais vous mettre tout de suite à l’épreuve. C’esttrès-court. »

Et sans attendre une réponse, il appuya samain sur le bras de M. Garland et s’exprima ainsi :

« Il y avait autrefois deux frères quis’aimaient tendrement l’un l’autre. Il existait entre leurs âgesune certaine disproportion : quelque douze ans. Peut-êtreétait-ce une raison pour accroître leur attachement mutuel.Cependant, malgré la distance qui les séparait, ils devinrentrivaux de bonne heure. La plus profonde, la plus forte affection deleurs cœurs se porta sur le même objet.

« Le plus jeune s’en aperçut le premier,à diverses circonstances qui éveillèrent son attention et savigilance. Je ne vous dirai pas quelle douleur il éprouva, à quelleagonie son âme fut en proie, quelle lutte il eut à soutenir contrelui-même. Il avait eu une enfance maladive. Son frère, plein depatience et d’égards au sein de sa belle santé et de sa force,s’était bien souvent sevré des plaisirs qu’il aimait pour resterassis au chevet du malade, lui racontant de vieilles histoiresjusqu’à ce que son visage pâle s’illuminât d’un éclatextraordinaire ; ou pour le porter dans ses bras jusqu’àquelque lieu champêtre où il veillait sur le pauvre et tristeenfant, pendant qu’il jouissait là d’une brillante journée d’été etdu spectacle de la santé, partout dans la nature alentour, exceptéen lui-même ; en un mot, pour lui servir de tendre et fidèlegarde-malade. Je ne m’étendrai pas sur tout ce qu’il fit pourconquérir l’amour de la pauvre et faible créature ; car monhistoire n’aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps de larivalité, le cœur du plus jeune frère se remplit du souvenir de cesjours d’autrefois. Le ciel lui donna la force d’acquitter, par lessacrifices réfléchis d’une âme déjà mûrie par les années, les soinsdonnés par un élan de dévouement juvénile. Il ne troubla point lebonheur de son frère. La vérité ne s’échappa jamais de seslèvres ; il quitta son pays, avec l’espoir de mourir àl’étranger.

Le frère aîné épousa cette femme… qui depuislongtemps est dans le ciel et légua une fille à son mari.

« Si vous avez vu quelque galerie deportraits d’une ancienne famille, vous aurez dû remarquer combiende fois la même physionomie, la même figure, souvent la plus belleet la plus simple de toutes, se perpétue à vos yeux dans diversesgénérations, et comme vous pouvez suivre à la trace la même doucejeune fille à travers toute une longue ligne de portraits, nevieillissant jamais, ne changeant jamais, comme le bon ange de lafamille, toujours là pour assister les siens à l’heure desépreuves, peut-être pour les racheter de leurs fautes…

« Dans cette fille revivait la mère. Vouspouvez juger avec quel amour celui qui avait perdu la mère presqueen l’obtenant s’attacha à cette enfant, sa vivante image. Ellegrandit ; elle devint femme, elle donna son cœur à un hommequi n’en était pas digne. Eh bien ! son tendre père ne put lavoir s’affliger et languir dans la peine. Il se dit que peut-être,après tout, cet homme qu’il regrettait de lui voir aimer valaitmieux qu’il ne paraissait ; qu’en tout cas, il ne pourraitmanquer de s’améliorer dans la compagnie d’une telle femme. Lepauvre père joignit leurs mains : le mariage s’accomplit.

« Le malheur qui suivit cette union, lefroid abandon et les reproches immérités, la pauvreté qui vintfondre sur la maison, les luttes de la vie quotidienne, ces luttestrop mesquines et trop pénibles pour être racontées, mais affreusesà traverser : tout cela, la jeune femme le supporta comme lesfemmes seules savent le supporter, dans le dévouement profond deleur cœur, dans l’excellence de leur nature. Ses moyens d’existenceétaient épuisés ; le père était réduit presque au dénûment parla conduite du gendre ; et chaque jour, comme ils vivaienttous sous le même toit, il était témoin des mauvais traitements etdu malheur que subissait sa fille. Et cependant elle ne seplaignait point d’autre chose que de n’être point aimée de sonmari. Patiente et soutenue jusqu’au bout par la force del’affection, elle suivit à trois semaines de distance son mari dansla tombe, léguant aux soins de son père deux orphelins : l’un,un fils de dix ou douze ans ; l’autre, une fille, une fillepresque encore au berceau, semblable pour sa faiblesse, pour sonâge, pour ses formes et ses traits, à ce qu’elle avait étéelle-même quand elle avait perdu sa mère jeune encore.

« Le frère aîné, grand-père de ces deuxorphelins, était désormais un homme brisé par la douleur ;courbé, écrasé déjà, moins par le poids des années que sous la mainpesante du malheur. Avec les débris de sa fortune il entreprit lecommerce des tableaux d’abord, puis des curiosités antiques. Ilavait toujours eu, dès l’enfance, un goût dominant pour les objetsde ce genre ; il en avait fait son amusement autrefois, ils’en fit alors une ressource pour se procurer une subsistancepénible et précaire.

« Le fils en grandissant rappelait deplus en plus le caractère et les traits de son père ; la filleétait tout le portrait de sa mère : aussi quand le vieillardla prenait sur ses genoux et contemplait ses doux yeux bleus, illui semblait sortir d’un rêve douloureux et revoir sa filleredevenue enfant. Le garçon dépravé ne tarda pas à se dégoûter dela maison et à chercher des compagnons qui convinssent mieux à sesgoûts. Le vieillard et la petite fille demeurèrent seulsensemble.

« Ce fut alors, ce fut lorsque l’amourqu’il avait eu pour deux mortes qui avaient été l’une après l’autresi chères à son cœur, se fut porté tout entier sur cette petitecréature ; lorsque ce visage, qu’il avait constamment devantles yeux, lui rappelait heure par heure les changements qu’il avaitobservés d’année en année chez les autres, les souffrancesauxquelles il avait assisté et tout ce que sa propre fille avait euà supporter ; ce fut alors, quand les désordres d’un jeunehomme dissipé et endurci achevèrent l’œuvre de ruine que le pèreavait commencée, et amenèrent plus d’une fois des moments de gêneet même de détresse, ce fut alors que le vieillard commença à sesentir poursuivi sans cesse par la sinistre image de la pauvreté,du dénûment, qu’il redoutait non pas pour lui, mais pour l’enfant.Cette idée une fois conçue vint obséder la maison comme un spectrequi la hantait jour et nuit.

« Le plus jeune frère avait pendant cetemps-là visité plusieurs contrées étrangères et traversé la vie enpèlerin solitaire. On avait injustement interprété son bannissementvolontaire, mais il avait supporté, non sans douleur, les reprocheset les jugements précipités pour accomplir le sacrifice qui avaitbrisé son cœur, et il avait su se tenir dans l’ombre. D’ailleurs,les communications entre lui et son frère aîné étaient difficiles,incertaines, souvent interrompues ; toutefois elles n’étaientpoint brisées, et ce fut avec une profonde tristesse que de lettreen lettre il apprit tout ce que je viens de vous raconter.

« Alors les rêves de la jeunesse, d’unevie heureuse, heureuse, bien que commencée par le chagrin et lasouffrance prématurée, l’assaillirent de nouveau plus fréquemmentqu’auparavant : chaque nuit, redevenu enfant dans ses rêves,il se revoyait aux côtés de son frère. Il mit le plus tôt possibleordre à ses affaires, convertit en espèces tout ce qu’il possédait,et avec une fortune suffisante pour deux, le corps tremblant, lamain ouverte, le cœur plein d’une émotion délirante, il arriva unsoir à la porte de son frère ! …

Le narrateur, dont la voix était devenuedéfaillante, s’arrêta.

« Je sais le reste, dit M. Garlanden lui serrant la main.

– Oui, reprit son ami après un moment desilence, nous pouvons nous épargner le reste. Vous connaissez letriste résultat de toutes mes recherches. Lors même qu’après despoursuites où j’ai mis toute l’activité et la prudence possible,nous apprîmes qu’on les avait vus en compagnie de deux pauvrescoureurs de foires, et que plus tard nous découvrîmes ces deuxhommes, puis le lieu où s’étaient retirés le vieillard et l’enfant,eh bien ! même alors nous arrivâmes trop tard. Ah ! Dieuveuille que cette fois encore il ne soit pas trop tard !

– Non, non, dit Garland ; cette fois nousréussirons.

– Déjà je l’ai cru, déjà je l’ai espéré ;en ce moment je le crois et je l’espère. Mais un poids cruel pèsesur mon esprit, et la tristesse qui m’obsède résiste à l’espéranceet à la raison.

– Cela ne me surprend point, ditM. Garland ; c’est la conséquence naturelle desévénements que vous venez de retracer ; de ces tempsmalheureux, de ce voyage pénible, et, par-dessus tout, de cettenuit affreuse. Une nuit affreuse, en vérité !… Entendez-vouscomme le vent mugit !… »

Chapitre 33

 

Le jour revint et retrouva les voyageurs enroute. Depuis leur départ, ils avaient dû s’arrêter quelquefoispour prendre un peu de nourriture ; et souvent perdre dutemps, surtout la nuit, pour attendre des chevaux de relais. Horscela, ils n’avaient fait aucune halte. Mais le temps continuaitd’être affreux ; les routes étaient souvent escarpées etdifficiles. Ce n’était qu’à la nuit qu’ils pouvaient espérerd’atteindre le but de leur excursion.

Kit, tout gonflé, tout roidi par le froid,supportait cela comme un homme. Il avait bien assez de maintenirson sang en circulation, de se représenter l’heureuse issue de cetaventureux voyage et de s’étonner à chaque pas de tout ce qui luipassait sous les yeux, sans prendre le temps de songer auxinconvénients de la route. Cependant le jour qui s’obscurcissait,et la fuite rapide des heures accroissaient son impatience, commecelle de ses compagnons. La courte clarté d’un jour d’hiver netarda pas à s’évanouir ; quand la nuit fut tombée, il leurrestait encore à faire plusieurs milles.

Le vent tomba à l’entrée de la nuit. Sesmugissements éloignés devinrent une plainte basse etmélancolique : rampant tout le long du chemin et effleurantdes deux côtés les buissons desséchés, on aurait dit un grandfantôme pour qui la route était trop étroite et dont les vêtementsfrôlaient de chaque côté les ronces du chemin à mesure qu’ilavançait. Petit à petit il finit par se calmer et s’éteindre ;ce fut au tour de la neige.

Les flocons se pressaient, serrés etrapides ; bientôt ils couvrirent la terre à quelques poucesd’épaisseur, répandant en même temps un silence solennel, toutalentour. Les roues tournaient sans bruit ; et le son éclatantet retentissant du sabot des chevaux ne devint plus qu’unpiétinement sourd et comprimé. Leur marche muette et lente netroublait plus le silence de mort qui régnait partout.

Abritant ses yeux contre la neige qui segelait sur ses cils et obscurcissait sa vue, Kit s’efforçaitsouvent de distinguer les premières lueurs vacillantes quipouvaient indiquer l’approche de quelque bourg. Il apercevait biende temps en temps quelques objets, mais aucun d’une manièreprécise. Tantôt apparaissait un grand clocher qui bientôt après setransformait en un arbre ; tantôt une grange ; tantôt uneombre qui s’étendait sur le sol, projetée par les brillanteslanternes de la chaise de poste ; tantôt c’étaient descavaliers, des piétons, des voitures qui précédaient les voyageursou se croisaient avec eux sur la route étroite, et qui, au boutd’un certain temps, devenaient des ombres à leur tour. Un mur, uneruine, un pignon épais se dressait au bord de la route ; et,lorsqu’on avançait la tête, on trouvait que ce n’était plus que laroute elle-même. D’étranges tournants, des ponts, des courantsd’eau semblaient s’élancer au-devant des voyageurs, rendant ladirection plus incertaine encore : et cependant on étaittoujours sur la route ; et tout cela, comme le reste,finissait par se perdre en de vaines illusions.

Kit descendit lentement de sa banquette, carses membres étaient transis de froid, au moment où l’on arriva àune maison de poste isolée, et il y demanda à quelle distance ilsétaient encore du terme de leur voyage. Il était tard pour unrelais de traverse, et tout le monde était couché. Mais d’unefenêtre d’en haut quelqu’un répondit : Dix milles. Lesquelques minutes qui s’écoulèrent ensuite semblèrent avoir la duréed’une heure ; mais enfin un homme amena en grelottant leschevaux, et ne tarda pas à repartir.

Le chemin où l’on s’engagea était un chemin detraverse. Au bout de trois ou quatre milles, il se trouva qu’ilétait plein de trous et d’ornières, couverts de neige, quifaisaient à chaque instant tomber les chevaux tremblants et lesobligeaient à ne plus aller qu’au pas. Comme il était impossible,pour des gens aussi agités que l’étaient nos voyageurs, de restertranquillement assis et d’avancer si lentement, tous troisdescendirent et suivirent péniblement la voiture. La distancesemblait interminable, et l’on avait toutes les peines du monde àmarcher. Les voyageurs croyaient déjà que le postillon s’étaittrompé de route, lorsque minuit sonna à l’horloge d’une église peuéloignée ; la voiture s’arrêta. Elle ne faisait pas grandbruit auparavant ; mais lorsqu’elle cessa de faire craquer laneige, le silence fut aussi effrayant que si quelque tumulteétourdissant avait été remplacé tout à coup par un calmecomplet.

« C’est ici, messieurs, dit le postillondescendant de son cheval et frappant à la porte d’une petiteauberge. Holà !… après minuit, dans ce pays-ci, tout estmort. »

Le postillon avait frappé ferme et longtemps,mais sans réussir à se faire entendre des habitants plongés dans lesommeil. Tout demeurait sombre et silencieux. Les voyageurs sereculent pour regarder aux fenêtres, simples trous grossièrementpercés dans la muraille blanche. Pas de lumière. On croirait lamaison déserte, et les dormeurs déjà morts ; car rien nebouge.

Les voyageurs se consultèrent avec anxiété età voix basse, comme s’ils craignaient de troubler les échossinistres qu’ils venaient de réveiller.

« Allons-nous-en, dit le gentleman, etque ce brave homme continue de frapper jusqu’à ce qu’on l’entende,si c’est possible. Je ne puis me reposer avant de savoir si nous nesommes pas arrivés trop tard. Allons-nous-en, au nom duciel ! »

Ils s’éloignèrent, laissant au postillon lesoin de recommencer à frapper et de se procurer tout ce quel’auberge pourrait fournir. Kit les accompagna avec une petiteboîte qu’il avait suspendue dans la voiture au moment du départ,sans l’oublier depuis ; c’était l’oiseau de Nelly dans savieille cage, juste comme elle le lui avait légué. Il savait bienqu’elle aurait du plaisir à revoir son oiseau !

La route descendait par une pente douce enavançant, les voyageurs perdirent de vue l’église dont ils avaiententendu l’horloge, ainsi que le petit village groupé tout autour.Les coups de marteau répétés à la porte de l’auberge, et que dansle calme général ils pouvaient distinguer parfaitement, lestroublaient. Ils auraient voulu que le postillon se tînt plutôttranquille, et regrettèrent de ne pas lui avoir dit de ne pointrompre le silence avant leur retour.

La vieille tour de l’église, revêtue comme unfantôme de son blanc manteau de frimas, se dressa de nouveau devanteux ; et en quelques moments, ils s’en trouvèrent tout près.Ce monument vénérable tranchait par sa teinte grise sur lablancheur du paysage dont il était entouré. L’ancien cadran solaireplacé sur le mur du beffroi avait presque disparu sous un monceaude neige et on eût eu peine à le reconnaître. Le temps semblaitlui-même avoir caché ses heures, dans son humeur triste et sombre,désespérant de voir jamais le jour succéder à cette nuitfunèbre.

Tout près de là se trouvait une porte àclaire-voie ; mais il y avait plus d’un sentier dans lecimetière sur lequel elle ouvrait ; et incertains de celuiqu’ils prendraient, les voyageurs s’arrêtèrent.

– Voici la rue du village, si l’on peut donnerle nom de rue à un assemblage irrégulier de pauvres chaumières degrandeurs et d’époques diverses, les unes se présentant de face,les autres de dos, d’autres avec des pignons tournés vers laroute ; çà et là une enseigne ou un hangar, qui empiétait surle chemin. À une fenêtre peu éloignée tremblait une faiblelumière ; Kit courut vers cette maison pour prendre desinformations.

Un vieillard qui était à l’intérieur réponditau premier appel, il parut aussitôt à la petite croisée, en roulantun vêtement autour de sa poitrine pour se garantir du froid, etdemanda qui pouvait être dehors à cette heure indue et ce que l’onvoulait.

« Par un si mauvais temps, dit-il d’unton grondeur, on ne dérange pas les gens. Ma besogne n’est pas denature à ce qu’on ait besoin de me relancer jusque dans mon lit. Iln’y a pas grand mal à laisser refroidir les corps pour lesquels onrecourt à moi, surtout dans cette saison. Qu’est-ce que vousdemandez ?

– Je ne vous aurais pas fait sortir de votrelit, répondit Kit, si j’avais su que vous fussiez âgé etmalade.

– Âgé !… répéta l’autre d’un accentbourru ; comment pouvez-vous savoir si je suis âgé ?Peut-être pas aussi âgé que vous le pensez, l’ami. Quant à êtremalade, vous trouverez bien des jeunesses moins bien portantes quemoi, et c’est grand dommage ; non pas que je sois robuste etactif malgré mes années, ce n’est pas là ce que je veux dire, maisque la jeunesse ne les empêche pas d’être si faibles et sifragiles. Je vous demande pardon si je vous ai d’abord parlérudement. Mes yeux ne sont pas bien bons la nuit, mais ce n’est pasà cause de l’âge ou de la maladie ; ils n’ont jamais été bons,et je n’avais pas vu que vous êtes un étranger.

– Je suis bien fâché de vous avoir fait leverde votre lit, reprit Kit ; mais ces messieurs que vousapercevez à la porte du cimetière sont aussi des étrangers quiarrivent en ce moment après un long voyage, pour aller aupresbytère. Pouvez-vous nous l’indiquer ?

– Si je le puis ! répondit le vieillardd’une voix tremblante. Vienne l’été prochain, il y aura cinquanteans que je suis fossoyeur en ce village. Votre chemin, mon ami, estde prendre à droite. J’espère que vous n’apportez pas de fâcheusesnouvelles à notre bon ministre ? »

Kit s’empressa de répondre négativement et dele remercier. Il allait s’éloigner quand son attention fut attiréepar une voix d’enfant. Il leva les yeux et aperçut une toute petitecréature à une croisée voisine.

« Qu’est-ce qu’il y a ? dit vivementl’enfant. Est-ce que mon rêve serait vrai ? Je vous en prie,dites-le-moi, qui que vous soyez, vous qui êtes là debout etéveillé.

– Pauvre enfant ! dit le fossoyeur avantque Kit eût pu répondre. Comment ça va-t-il, mon mignon ?

– Mon rêve est-il vrai ? s’écria denouveau l’enfant d’une voix si fervente qu’elle eût fait vibrer lecœur de quiconque pouvait l’entendre. Non, non, c’est impossible.Je me trompe. Comment serait-ce possible ?

– Je comprends sa pensée, dit le fossoyeur.Retourne à ton lit, cher enfant !

– Oh ! s’écria l’enfant dans un transportde désespoir, je savais bien que cela n’était pas possible, j’enétais bien sûr avant de le demander. Mais toute cette nuit etl’autre nuit aussi, mon rêve a été le même. Je ne puis plusm’endormir sans que ce vilain rêve me revienne.

– Essaye de te rendormir, dit doucement levieillard ; ton rêve ne reviendra pas.

– Non, non, je préfère qu’il revienne, toutcruel qu’il est ; je préfère qu’il revienne. Je n’ai pas peurde le revoir dans mon sommeil, mais après ça, j’en ai tant dechagrin que j’en suis triste, tout triste !… »

Le vieux fossoyeur lui adressa un :« Dieu te bénisse ! » L’enfant éplorérépondit : « Bonne nuit ! » et Kit se trouvaseul de nouveau.

Il se hâta de retourner vers son maître, toutému de ce qu’il venait d’entendre, mais plus encore de l’accent dujeune garçon, que de ses paroles, dont il ne pouvait comprendre lesens. Les voyageurs suivirent le sentier indiqué par le fossoyeur,et bientôt ils arrivèrent au presbytère. Regardant alors autourd’eux quand ils furent en cet endroit, ils aperçurent, à quelquedistance et à la fenêtre ogivale d’un bâtiment en ruine, unelumière qui veillait solitaire.

Cette lumière entourée de l’ombre épaisse desmurs au fond desquels elle était enfoncée, brillait comme uneétoile. Vive et radieuse comme les astres qui diamantaient le cielau-dessus de la tête des voyageurs, solitaire et immobile commeeux, elle semblait être de la même famille que les éternelleslampes de l’espace et brûler de conserve avec elles.

« Quelle est cette lumière ? s’écriale gentleman.

– Sûrement, dit M. Garland, elle est dansla ruine qu’ils habitent. Je ne vois pas d’autre bâtimentruiné.

– Impossible, répliqua vivement legentleman : ils ne peuvent pas veiller jusqu’à une heure aussiavancée !… »

Kit, pour les tirer d’embarras, leur proposa,tandis qu’ils sonneraient à la porte du presbytère, d’aller, enattendant, du côté où brillait la lumière pour reconnaître s’il yavait par là quelqu’un d’éveillé ; il s’élança donc, avec leurpermission, respirant à peine, et toujours la cage à la main, toutdroit vers son but.

Il n’était pas facile de se diriger parmi lestombes, et en toute autre occasion Kit eût marché plus lentement oubien pris un détour. Mais, sans se préoccuper des obstacles, ilcontinua son chemin à pas pressés, et ne tarda point à arriver àquelques pieds de la fenêtre.

Il s’approcha le plus doucement possible, etfrôlant la muraille d’assez près pour heurter avec sa manche lelierre blanchi par la neige, il écouta. Nul bruit à l’intérieur.L’église elle-même ne pouvait pas être plus silencieuse. Appuyantsa joue contre la vitre, il écouta encore. Rien. Et pourtant, il yavait alentour un si profond silence, que Kit était bien certainqu’il eût pu entendre même la respiration d’une personne endormie,s’il y en avait eu dans ce lieu.

Chose étrange qu’une lumière en cet endroit àune heure aussi avancée de la nuit, et personne auprès de lalumière !

Un rideau était tiré vers la partie inférieurede la croisée ; Kit ne pouvait donc voir dans la chambre.Mais, sur ce rideau ne se projetait aucune ombre. Grimper au mur etessayer de regarder du dehors n’eût pas été une tentative sansdanger, ni certainement sans bruit, et il eût pu effrayer Nelly, sic’était là réellement le lieu de sa demeure. Il écoutaencore ; toujours le même silence inquiétant.

Il quitta la place lentement et avecprécaution, tourna derrière la ruine et arriva enfin à une porte.Il frappa. Point de réponse. Mais à l’intérieur régnait unsingulier bruit. Il eût été difficile d’en déterminer la nature. Ilressemblait au gémissement étouffé d’une personne affligée ;mais ce n’était pas cela, car il était trop régulier et troprépété. Tantôt on eût dit une sorte de chant, tantôt unelamentation, selon le sens imaginaire qu’il lui prêtait, car le sonétait uniforme et continu. Jamais Kit n’avait entendu rien desemblable, et dans cette psalmodie, il y avait quelque chosed’effrayant, de surnaturel et de glacial.

Kit sentit son sang se figer plus encorepeut-être que tout à l’heure par la gelée et la neige :cependant, il frappa de nouveau. Pas de réponse ; le bruitcontinua sans interruption. Alors, Kit posa avec précaution sa mainsur le loquet et poussa son genou contre la porte qui, n’étant pasfermée à l’intérieur, céda à la pression et tourna sur ses gonds.Le jeune homme aperçut le reflet d’un feu de foyer sur les vieillesmurailles, et il entra.

Chapitre 34

 

La sombre et rougeâtre lueur d’un feu de bois,car ni lampe ni chandelle n’éclairaient la chambre, montra à Kit unpersonnage assis en face du foyer, tournant le dos et penché versla flamme vacillante. Son attitude était celle d’un homme quirechercherait la chaleur. C’était cela, et ce n’était pourtant pastout à fait cela. Sa pose inclinée, sa taille voûtée semblaientindiquer cette intention ; mais ses mains n’étaient pasétendues en avant pour recueillir la chaleur bienfaisante, mais iln’y avait ni mouvement d’épaules ni frémissement du corps quiannonçât qu’il savourait le bien-être du foyer en le comparant avecle froid âpre du dehors. Les membres ramassés, la tête baissée, lesbras croisés sur sa poitrine et les doigts étroitement repliés,cette figure se balançait à droite et à gauche sur son siège sanss’arrêter un moment, accompagnant cette oscillation du son lugubreque Kit avait entendu.

Quand le jeune homme était entré, la lourdeporte s’était refermée derrière lui avec un fracas qui l’avait faittressaillir. La figure ne parla ni ne se retourna pourregarder ; elle ne témoigna par aucun signe que ce bruit fûtparvenu jusqu’à elle ; c’était la forme d’un vieillard, dontles cheveux blancs se rapprochaient par leur teinte des cendresconsumées vers lesquelles il tenait la tête penchée. Lui, et lalueur vacillante, et le feu mourant, et la chambre délabrée, et lasolitude, et les débris d’une vie frappée au cœur, et l’obscurité,tout était en harmonie. Cendres, poussière, ruines !

Kit essaya de parler et prononça quelques motssans savoir ce qu’il disait. Toujours le même gémissement terribleet sourd, toujours le même balancement sur la chaise. La figurerestait courbée, dans sa même attitude et sans paraître se douterde la présence d’un étranger.

Kit avait la main sur le loquet pour sortir,quand il crut reconnaître ce personnage mystérieux à la lueur quefit une bûche embrasée en se rompant et roulant par terre. Ilretourna plus près, puis il avança d’un pas, d’un autre, d’un autreencore. Un autre pas, et il put voir sa figure. Oh ! oui,toute changée qu’elle était, il la reconnut bien !

« Mon maître ! s’écria-t-il tombantà genoux et lui prenant la main. Mon cher maître !parlez-moi ! »

Le vieillard se retourna lentement vers lui etmurmura d’une voix sourde :

« Encore un !… Combien doncd’esprits y aura-t-il eu cette nuit ?

– Ce n’est pas un esprit, mon bon maître. Cen’est que votre ancien serviteur. Vous me reconnaissez, n’est-cepas, j’en suis sûr ? Miss Nell… où est-elle ? Oùest-elle ?

– Ils sont tous de même : ils ne saventdire que cela ! s’écria le vieillard. Ils me font tous la mêmequestion. C’est encore un esprit.

– Où est-elle ? demanda Kit. Oh ! jene vous demande que ça !… Où est-elle, mon chermaître ?

– Elle dort là-bas, là.

– Dieu soit loué !

– Oui, Dieu soit loué ! répéta levieillard. Je l’ai prié bien des fois, bien des fois, bien desfois, tout le long de la nuit, quand elle s’est endormie. Il lesait bien. Écoutez ! n’a-t-elle pas appelé ?

– Je n’ai rien entendu.

– Vous avez entendu. Vous l’entendezmaintenant. Me direz-vous que vous n’avez pas entenduça ? »

Il se leva et écouta de nouveau.

« Ni ça peut-être ? s’écria-t-ilavec un sourire triomphant. Ah ! c’est que personne ne peutconnaître sa voix aussi bien que moi ?… Chut !chut ! »

Faisant signe à Kit de garder le silence, levieillard passa dans une autre chambre.

Après une courte absence, pendant laquelle Kitput l’entendre parler d’une voix douce et caressante, il revint,portant à la main une lampe.

« Elle dort toujours, murmura-t-il. Vousaviez raison. Elle n’a pas appelé, à moins que ce ne soit dans sonsommeil. Ce ne serait pas la première fois, monsieur, qu’ellem’aurait appelé dans son sommeil, et qu’assis près d’elle à laveiller, j’aurais vu ses lèvres remuer ; et que j’aurais bienreconnu, quoiqu’il n’en sortit pas de son, qu’elle parlait de moi.J’ai craint que la lumière n’éblouît ses yeux et nel’éveillât ; aussi je l’ai apportée ici. »

Il se parlait ainsi à lui-même, plutôt qu’ilne s’adressait au visiteur ; mais lorsqu’il eut posé la lampesur la table, il la leva, comme s’il était frappé d’un souvenirmomentané ou d’un sentiment de curiosité, et la porta au visage deKit. Puis, ayant l’air d’oublier à l’instant même ce qu’il voulaitfaire, il se retourna et remit la lampe sur la table.

« Elle dort tranquillement, dit-il, maisce n’est pas étonnant. Les mains des anges ont semé la neige àflots épais sur la terre pour que le pas le plus léger semble plusléger encore ; les oiseaux eux-mêmes sont morts pour que leurschants ne puissent l’éveiller. Elle avait l’habitude de leur donnerà manger, monsieur. Quelque froid qu’il fasse et quelques affamésqu’ils soient, les timides oiseaux nous fuient ; mais elle,ils ne la fuyaient jamais. »

Il s’arrêta encore pour écouter, et, osant àpeine respirer, il écouta longtemps, longtemps. Passant de cetteidée à une autre, il ouvrit un vieux coffre, en retira quelquesvêtements avec la même précaution que si c’eussent été autant decréatures vivantes, et se mit à les caresser avec sa main et à lesplier soigneusement.

« Pourquoi perdre ton temps au lit commeça, chère Nell ? murmura-t-il, lorsqu’il y a dehors de joliesbaies rouges qui t’attendent pour les cueillir ? Pourquoiperdre ton temps au lit comme ça, lorsque tes petits amis seglissent près de la porte en criant : « Où estNell ! la douce Nell ? » et pleurent et sanglotent,parce qu’ils ne te voient pas !… Elle était toujours mignonneavec les enfants. Le plus farouche était docile avec elle. Elleétait si gentille pour eux, si gentille et sibonne ! »

Kit n’avait pas la force de parler. Ses yeuxétaient remplis de larmes.

« Son petit vêtement de la maison, sonvêtement favori !… s’écria le vieillard en le pressant contreson cœur et le caressant de sa main ridée. Elle le cherchera à sonréveil. On l’avait caché ici pour rire, mais elle l’aura, ellel’aura. Je ne voudrais point contrarier ma bien-aimée, pour tousles biens du monde entier, je ne le voudrais point. Voyez cessouliers, comme ils sont usés ! Elle les a gardés pour serappeler notre long voyage. Comme ses petits pieds étaient à nu surle sol ! J’ai su depuis que les pierres les avaient blessés etmeurtris. Mais elle, elle ne me l’aurait jamais dit. Non, non, elles’en serait bien gardée ! et depuis, je me suis souvenuqu’elle marchait derrière moi, monsieur, afin que je ne visse pascomme elle boitait. Et cependant elle tenait ma main dans lessiennes, et cherchait encore à me soutenir ! »

Il pressa les souliers contre ses lèvres, etles ayant posés avec soin, il recommença son dialogue intérieur. Detemps en temps il regardait d’un œil inquiet et ardent du côté dela chambre qu’il venait de visiter tout à l’heure.

« Elle n’avait pas l’habitude autrefoisde rester ainsi au lit ; mais c’est qu’alors elle se portaitbien. Prenons patience. Quand elle se portera bien, elle se lèverade bonne heure, comme autrefois ; elle ira dehors respirer lafraîcheur salutaire du matin. Souvent, j’ai essayé de reconnaîtrele chemin qu’elle avait suivi ; mais ses petits pieds de féene laissaient pas d’empreinte pour me guider sur la terre humide derosée. – Qui est là ?… Fermez la porte… Vite !…N’avons-nous pas déjà assez de mal à la défendre contre ce froid demarbre et à la tenir chaudement ? »

La porte s’était ouverte en effet.M. Garland et son ami entrèrent, accompagnés de deux autrespersonnes. C’était le maître d’école et le vieux bachelier. Lemaître d’école tenait à la main une lumière : selon touteapparence, il était allé chez lui nourrir sa lampe épuisée par unelongue veillée, au moment où Kit était arrivé. C’est ce qui faitqu’il avait trouvé le vieillard seul.

Celui-ci se calma à la vue de ses deux amis,et perdant tout à coup l’irritation, si l’on peut donner ce nom àune agitation si faible et si triste, avec laquelle il avait parléquand la porte s’était ouverte, il reprit sa première position, etpeu à peu retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubreet vague lamentation.

Quant aux étrangers, il n’y fit seulement pasattention. Il les avait bien aperçus, mais il semblait incapabled’éprouver de l’intérêt ou de la curiosité. Le plus jeune frère setint debout de côté. Le vieux bachelier prit une chaise et s’assitprès du grand-père. Après un long silence, il se hasarda àparler.

« Comment ! lui dit-il avec douceur,encore une nuit où vous ne vous êtes pas couché ! J’espéraisque vous me tiendriez mieux votre promesse. Pourquoi ne prenez-vouspas un peu de repos ?

– Il ne me reste plus de sommeil, répondit levieillard. Elle a tout pris pour elle.

– Ça lui ferait bien de la peine si ellesavait que vous veillez ainsi, dit le vieux garçon. Vous nevoudriez pas lui causer du chagrin ?

– Ce n’est pas sûr, si je croyais que ça dûtla réveiller !… Voilà si longtemps qu’elle dort !… Etcependant j’ai tort. C’est un bon et heureux sommeil, n’est-ce pas,hein ?

– Oui, oui, répondit le vieux garçon.Oh ! oui, un bienheureux sommeil.

– Bien !… Et le réveil ? demanda levieillard d’une voix tremblante.

– Il sera heureux aussi. Plus heureux que nepeut le dire aucune langue, que ne peut le concevoir aucuncœur. »

En le voyant se lever pour aller sur la pointedu pied dans la chambre voisine, où la lampe avait été replacée, enl’entendant parler encore dans cette chambre muette, ilss’entre-regardèrent, et pas un d’eux dont la joue ne fût humide delarmes. Le vieillard revint ; il dit à demi-voix qu’elle étaitencore endormie, mais qu’il croyait l’avoir vue remuer.« C’est sa main, dit-il, … un peu, un tout petitpeu ; » mais il était bien sûr qu’elle l’avait remuée,peut-être en cherchant la sienne. Ce n’était pas la première foisqu’il le lui avait vu faire, et dans son plus profond sommeilencore. À ces mots, il retomba sur sa chaise, et, frappant sa têtede ses mains, il poussa un de ces gémissements qu’on ne sauraitoublier.

Le bon maître d’école fit signe au vieuxbachelier de s’approcher de l’autre côté et de lui adresser laparole. Tous deux lui retirèrent doucement ses doigts qu’il avaitenroulés dans ses cheveux gris, et les pressèrent entre leursmains.

« Il m’écoutera, j’en suis sûr, dit lemaître d’école. Il écoutera l’un de nous, vous ou moi, si nous l’ensupplions. Elle nous écoutait toujours.

– Je veux bien écouter toute voix qu’elle seplaisait à entendre, dit le vieillard. J’aime tout ce qu’elleaimait !

– Je le sais, répliqua le maître d’école, j’ensuis certain. Songez à elle ; songez à tous les chagrins, àtoutes les épreuves que vous avez partagés ; à toutes lesfatigues et à toutes les paisibles jouissances que vous avezconnues ensemble.

– J’y songe, j’y songe bien. Je ne songe àrien autre.

– Je désire que cette nuit vous ne songiez pasà autre chose, mon cher ami, que vous songiez uniquement à cessujets qui peuvent calmer votre cœur et l’ouvrir aux impressionsd’autrefois, aux souvenirs du temps passé. C’est ainsi qu’elle vousparlerait elle-même, et c’est en son nom que je vous parle.

– Vous faites bien de parler à voix basse, ditle vieillard. Cela fait que nous ne l’éveillerons pas. Oh !que je serais content de revoir ses yeux, de revoir son sourire. Ence moment, il y a bien encore un sourire sur son jeunevisage ; mais il est fixe et immobile. Je voudrais le voiraller et venir. Cela arrivera au temps du bon Dieu. Ne l’éveillonspas.

– Ne parlons point de ce qu’elle est dans sonsommeil, mais de ce qu’elle était habituellement quand vousvoyagiez ensemble, bien loin ; de ce qu’elle était au logis,dans la vieille maison d’où vous avez fui ensemble ; de cequ’elle était dans votre bon temps d’autrefois.

– Elle était toujours joyeuse, bien joyeuse,s’écria le vieillard en regardant fixement le maître d’école.D’ailleurs, du plus loin que je me souvienne, je lui ai toujours vuquelque chose de doux et de tranquille ; mais aussi c’estqu’elle était d’un bien heureux naturel.

– Nous vous avons entendu dire, ajouta lemaître d’école, qu’en cela, comme en toutes ses qualités, elleétait l’image de sa mère. Ne pouvez-vous y songer et vous rappelersa mère ? »

Le vieillard continua de le regarder fixement,mais sans rien répondre.

« Ou même, dit à son tour le vieuxgarçon, vous rappeler celle qui l’avait précédée ? Il y a biendes années de cela, et l’affliction allonge la durée dutemps ; mais vous n’avez pas oublié celle dont la mortcontribua à vous rendre si chère cette enfant, avant même que vouspussiez savoir si elle était digne de votre affection, ni lire dansson cœur ? Vous pourriez, par exemple, ramener vos pensées surles jours les plus éloignés, sur la première partie de votreexistence, sur votre jeunesse, que vous n’avez point passée toutseul comme cette charmante fleur. Voyons ! ne pouvez-vous pasvous rappeler, à une longue dis tance, un autre enfant qui vousaimait tendrement, quand vous n’étiez vous-même encore qu’unenfant ? N’aviez-vous pas un frère depuis longtemps oublié,depuis longtemps absent, dont vous êtes séparé depuis longtemps, etqui enfin, au moment critique où vous avez besoin de lui, pourraitrevenir vous soutenir et vous consoler ?…

– Être enfin pour vous ce que vous fûtesautrefois pour lui ! s’écria le plus jeune frère en mettant ungenou en terre devant le vieillard. Oui, un frère qui revient, ôfrère chéri, payer votre ancienne affection par ses soinsconstants, son dévouement et son amour ; être à vos côtés cequ’il n’a jamais cessé d’être quand les océans s’étendaient entrenous ; invoquer, attester sa fidélité invariable et lesouvenir des jours passés, des années de douleur et de misère. Monfrère, témoignez par un mot, un seul, que vous mereconnaissez ; et jamais, non jamais, dans les plus beauxmoments de nos plus jeunes années, quand, pauvres petits êtresinnocents, nous espérions passer notre vie ensemble, jamais nousn’aurons été à moitié aussi précieux l’un à l’autre que nous allonsl’être désormais. »

Le vieillard promena successivement son regardsur les assistants et remua les lèvres ; mais il ne s’enéchappa aucun son, aucun mot de réponse.

« Si nous étions si unis alors, continuale plus jeune frère, quel lien plus étroit encore pour nous unirdésormais ! Notre amour, notre intimité, ont commencé dansl’enfance, quand la vie tout entière était devant nous ; ilsseront renoués maintenant que nous avons éprouvé la vie et que nousvoilà redevenus enfants. Il y a des esprits inquiets qui ontpoursuivi à travers le monde la fortune, la renommée ou le plaisir,et qui aiment à se retirer après, sur le déclin de l’âge, là où futleur berceau, pour s’efforcer vainement de revenir à l’enfanceavant de mourir ; nous, au contraire, moins heureux qu’eux aucommencement de la vie, mais plus heureux à la fin, nous nousreposerons au sein des lieux et des souvenirs de notre jeuneâge ; et, retournant chez nous sans avoir réalisé uneespérance qui se rattachât à ce bas monde ; ne rapportant riende ce que nous avions emporté, si ce n’est une compassionmutuelle ; n’ayant sauvé d’autre fragment des débris de la vieque ce qui nous l’avait d’abord rendue chère, qui donc nousempêcherait de redevenir enfants comme autrefois ? Et même,ajouta-t-il d’une voix altérée, et même si ce que je n’ose direétait arrivé, oui, même si cela était… ou devait être, puisse leciel l’empêcher et nous épargner cette douleur ! cher frère,ne nous séparons pas, ce sera toujours une grande consolation pournous dans notre affliction profonde. »

Peu à peu le vieillard s’était glissé vers lachambre intérieure, tandis que ces paroles lui étaient adressées.Il y jeta un regard tout en répondant d’une voixtremblante :

« Vous complotez entre vous pour luiravir mon cœur. Vous n’y réussirez jamais ; jamais, tant queje serai vivant. Je n’ai pas d’autre parent, pas d’autre amiqu’elle ; je n’en ai jamais eu d’autre ; je n’en auraijamais d’autre. Elle est tout pour moi. Il est trop tard pour nousséparer maintenant. »

Il les écarta du geste, et, appelant doucementNelly tout en marchant, il s’insinua dans la chambre. Ceux qu’ilavait laissés en arrière se réunirent, et, après avoir échangéquelques mots brisés par l’émotion, ils se déterminèrent à lesuivre. Ils marchèrent avec assez de précaution pour ne faire aucunbruit ; mais du sein de ce groupe s’échappaient des sanglots,des gémissements douloureux, et le deuil était sur tous lesvisages.

Car elle était morte ! Elle reposait surson petit lit. Le calme solennel de sa chambre n’avait plus riend’étonnant. Tout s’expliquait.

Elle était morte. Pas de sommeil aussi beau,aussi calme, aussi dégagé de toute trace de douleur, aussiravissant à contempler. On aurait dit une créature sortie à peinede la maison de Dieu et n’attendant que le souffle vital pournaître, plutôt qu’une créature qui eût déjà connu la vie et lamort.

Son lit était parsemé de baies d’hiver et defeuilles vertes recueillies dans un endroit qu’elle préférait.

« Quand je mourrai, mettez auprès de moiquelque chose qui ait aimé la lumière du jour et qui ait eutoujours le ciel au-dessus de soi, » telles avaient été sesparoles.

Elle était morte ! Chère, charmante,courageuse, noble Nelly ! elle était morte. Son petit oiseau,un pauvre être chétif qu’un coup de pouce eût étouffé, sautaitvivement dans sa cage ; et le cœur puissant de l’enfant, samaîtresse, était pour jamais muet et immobile.

Où étaient les traces de ses soucisprématurés, de ses souffrances, de ses fatigues ? Tout avaitdisparu. Le chagrin était mort en elle ; mais la paix et lebonheur parfait venaient de naître à la place et se reflétaientdans sa beauté tranquille, dans son repos inaltérable.

Et pourtant toute sa personne d’autrefoissubsistait encore sans que ce changement l’eût en rien altérée. Levieil air de famille, le même calme du coin du feu souriait encoresur ce doux visage ; il avait traversé comme un rêve lesphases de la misère et de l’angoisse. Ce même air de douceur, debonté affectueuse, il survivait, tel qu’il était par un soir d’été,à la porte du pauvre maître d’école ; par une froide nuitpluvieuse, devant le feu de la fournaise, ou bien au chevet dupetit écolier mourant ; tels nous verrons les anges dans touteleur majesté… après la mort.

Le vieillard saisit un des bras inertes deNell et appuya fortement, pour la réchauffer, la petite main contresa poitrine. C’était la main qu’elle lui avait tendue en luiadressant son dernier sourire, la main avec laquelle elle leconduisait dans toutes leurs excursions. De temps en temps il laportait à ses lèvres, puis il la pressait de nouveau sur sapoitrine en disant à demi-voix qu’elle devenait plus chaude ;et tout en parlant ainsi il regardait avec désespoir ceux quil’entouraient, comme pour implorer leur assistance en faveur deNelly.

Elle était morte, elle n’avait plus besoind’assistance. Les chambres d’autrefois qu’elle remplissait de viemême alors que sa vie allait déclinant si rapidement ; lejardin dont elle avait pris soin ; les yeux qu’elle avaitcharmés ; ses promenades silencieuses qu’elle avait visitées àplus d’une heure de rêverie ; les sentiers qu’elle semblaitavoir foulés la veille encore ; rien de tout cela ne lareverrait plus.

Le maître d’école se baissa pour l’embrassersur la joue, et donnant un libre cours à ses larmes :

« Ce n’est pas, dit-il, sur la terre quefinit la justice du ciel. Pensez à ce que c’est que la terre,comparée au monde vers lequel cette jeune âme vient de prendresitôt son essor ; et dites-nous ensuite, quand nous pourrions,par l’ardeur d’un vœu solennel prononcé près de ce lit, la rappelerà la vie, dites si quelqu’un de nous oserait le faireentendre ? »

Chapitre 35

 

Quand le matin fut arrivé, et que lesvoyageurs purent s’entretenir avec plus de calme du sujet de leurtristesse, ils apprirent les détails suivants sur la mort deNelly.

Il y avait deux jours qu’elle était morte. Sesamis du village étaient auprès d’elle au moment suprême, sachantbien qu’elle tirait à sa fin. Elle mourut peu après le lever del’aurore. Tour à tour on lui avait fait la lecture, on lui avaitparlé jusqu’à une heure assez avancée ; mais vers la dernièrepartie de la nuit, elle s’endormit. On put comprendre, aux parolesqu’elle prononçait en rêvant, que ses rêves lui retraçaient lesexcursions faites avec le vieillard ; les scènes pénibles enavaient disparu pour faire place à l’image des êtres généreux quiavaient assisté et traité avec bienveillance le grand-père et sapetite-fille ; car souvent elle disait d’un ton de vivereconnaissance : « Que Dieu vous bénisse ! »Quand elle s’éveilla, elle n’eut pas de délire, si ce n’est qu’elleparla d’une admirable musique qu’elle entendait dans les airs. Quisait ? c’était peut-être vrai.

Ouvrant les yeux à la fin, après un sommeiltrès-paisible, elle les pria de l’embrasser encore une fois.Lorsqu’ils l’eurent embrassée, elle se tourna vers le vieillardavec un sourire plein de tendresse, un sourire, dirent les témoins,comme ils n’en avaient jamais vu, et tel qu’ils ne pourraientjamais l’oublier ; et de ses deux bras elle entoura le cou deson grand-père. D’abord, on ne s’aperçut pas qu’elle étaitmorte.

Souvent elle avait parlé des deux sœursqu’elle aimait, disait-elle, comme de vraies amies. Elle souhaitaitqu’on pût leur apprendre un jour combien leur pensée l’avaitoccupée et combien de fois elle les avait suivies de loin, tandisqu’elles se promenaient ensemble le soir, au bord de la rivière.Elle eût voulu revoir le pauvre Kit, dont elle prononça fréquemmentle nom. Elle formait le vœu que quelqu’un lui portât sonsouvenir ; et même alors elle ne songeait à lui ou ne parlaitde lui qu’avec une gaieté franche et vive, comme autrefois.

Au reste, jamais elle n’avait fait entendre niun murmure ni une plainte. Toujours calme au contraire, toujours lamême aux yeux de ceux qui l’entouraient, si ce n’est qu’elle leurmontrait chaque jour plus d’attachement et de reconnaissance, elles’éteignit comme la lumière du soleil dans un beau soir d’été.

L’enfant qui avait été son petit ami seprésenta aussitôt qu’il fit jour, avec des fleurs desséchées qu’ildemanda la permission de poser sur la poitrine de Nelly. C’étaitlui qui dans la nuit s’était mis à la fenêtre et avait parlé aufossoyeur. Aux traces de ses petits pieds sur la neige, on reconnutqu’avant d’aller se coucher il avait erré près de la chambre oùNelly reposait. Sans doute il avait craint qu’on ne la laissâtseule, et n’avait pu supporter cette idée.

Il leur parla encore de son rêve où il avaitvu qu’elle leur serait rendue dans son état habituel. Il sollicitainstamment la faveur de voir Nelly ; il promit de se tenirbien tranquille : on n’avait pas à craindre qu’il eût peur,disait-il, car il avait gardé tout seul durant une journée entièreson jeune frère défunt, content de se trouver jusqu’à la fin siprès de lui. On exauça son désir ; et vraiment il tint parole,son courage enfantin dans un âge si tendre avait été pour tous uneédifiante leçon.

Jusque-là, le vieillard n’avait pas prononcéune parole, sinon pour s’adresser à Nelly ; il n’avait pasbougé d’auprès du lit. Mais quand il aperçut le petit favori de sonenfant, il fut plus ému que jamais, et lui fit signe de s’approcherde lui. Alors lui montrant le lit, il fondit en larmes pour lapremière fois ; et les assistants, comprenant que la présencede cet enfant faisait du bien au vieillard, les laissèrent seulsensemble.

L’enfant sut calmer le vieillard en luiparlant de Nell dans son langage naïf, et lui persuader qu’ildevait sortir un peu pour prendre quelque repos… il lui fit faireenfin tout ce qu’il voulait.

Lorsque vint la lumière du jour, de ce jour oùNell devait, sous sa forme terrestre, disparaître à jamais des yeuxmortels, l’enfant emmena le vieillard afin qu’il ne sût pas lemoment où elle allait lui être ravie.

Ils allèrent cueillir des feuilles fraîches etdes baies pour en décorer le lit funèbre. C’était le dimanche, parune brillante et claire après-midi d’hiver. Comme ils suivaient larue du village, ceux qui se trouvaient sur leur chemin sedétournaient en leur faisant place et leur adressaient un salutamical. Quelques-uns secouaient cordialement la main du vieillard,d’autres se découvraient la tête en le voyant avancer d’un paschancelant, et s’écriaient lorsqu’il passait près d’eux :« Que Dieu l’assiste ! »

« Voisine, dit le vieillard, s’arrêtant àla porte de la chaumière qu’habitait la mère de son jeune guide,depuis quand les gens d’ici sont-ils presque tous en noir ledimanche ? J’ai vu à la plupart d’entre eux un ruban de deuilou un morceau de crêpe. »

La femme répondit qu’elle ne savait paspourquoi.

« Vous-même, s’écria-t-il, vous portezaussi cette couleur. Les croisées sont fermées partout, commejamais elles ne le sont dans la journée. Qu’est-ce que celasignifie ? »

La femme répondit encore qu’elle ne savait paspourquoi.

« Retournons-nous-en, dit impétueusementle vieillard ; il faut voir ce que c’est.

– Non, non ! cria l’enfant qui le retint.Rappelez-vous ce que vous m’avez promis. Nous avons à aller jusqu’àcette pelouse du sentier où elle me menait si souvent et où vousnous avez trouvés plus d’une fois faisant des guirlandes pour sonjardin. Ne nous en retournons pas !

– Où est-elle maintenant ? demanda levieillard. Dites-le-moi.

– Ne le savez-vous pas ? réponditl’enfant. Ne l’avons-nous pas quittée tout à l’heure.

– C’est vrai, c’est vrai. C’était elle… quenous avons quittée. »

Le vieillard appuya la main sur son front,tourna autour de lui des yeux hagards ; et, comme poussé parune pensée subite, il traversa la route et entra dans la maison dufossoyeur. Celui-ci, avec le sourd qui l’aidait dans ses travaux,était assis devant le feu. Tous deux se levèrent à la vue duvieillard.

Le jeune garçon leur fit un signe rapide de lamain. Ce fut l’affaire d’un moment ; mais ce geste, et mieuxencore l’expression des traits de son compagnon malheureuxsuffirent bien.

« Est-ce que… est-ce que vous enterrezquelqu’un, aujourd’hui ?… dit le vieillard avec anxiété.

– Non, non ! répondit le fossoyeur. Quidonc voulez-vous que nous ayons à enterrer.

– Oui, qui donc en effet ? c’est ce queje me demande.

– C’est jour férié, mon bon monsieur, répliquadoucement le fossoyeur. Nous n’avons pas à travailleraujourd’hui.

– En ce cas, j’irai où vous voudrez, dit levieillard se tournant vers l’enfant. Vous êtes bien sûr de ce quevous me dites ? Vous n’êtes pas capable de me tromper ?…Je suis bien changé, allez ! même depuis la dernière fois quevous m’avez vu.

– Allez en paix avec lui, monsieur, cria lefossoyeur, et que le ciel vous conduise.

– Je suis prêt, dit le vieillard d’un ton desoumission. Allons, mon enfant, allons. »

Et alors il se laissa emmener.

Voilà que la cloche retentit, la cloche queNelly avait entendue si souvent la nuit et le jour et qu’elleécoutait avec un plaisir grave, absolument comme une voix vivante.Voilà que la cloche sonna son implacable glas pour elle, si jeune,si jolie et si bonne. La vieillesse décrépite, les hommes dans lavigueur de l’âge, la jeunesse florissante, la faible enfance, tousse précipitèrent, tous se rassemblèrent autour de la tombe deNelly, les uns sur des béquilles, les autres dans l’orgueil de laforce et de la santé, ceux-ci dans l’épanouissement des promessesde l’avenir encore à l’aube de la vie. Il y avait là des vieillardsavec leurs yeux émoussés, leurs membres insensibles ; desaïeules qui eussent dû être mortes depuis dix ans, tant ellesétaient déjà vieilles alors ; il y avait les sourds, lesaveugles, les boiteux, les paralytiques, les morts vivants de toutetaille et de toute forme, tous accourus pour voir se fermer cettetombe prématurée. Qu’était-ce que cette mort anticipée qu’on allaity ensevelir, en comparaison de cette autre mort infirme et tardivequi se traînait à peine vivante encore autour de lafosse !

On la porta le long d’un sentier encombré parla foule ; pure comme la neige nouvelle qui couvrait le sol,elle n’avait fait comme elle qu’apparaître un jour sur laterre.

Elle passa de nouveau sous ce porche où elles’était assise quand le ciel, dans sa miséricorde, l’avait conduitevers cette retraite paisible ; la vieille église la reçut ausein de son ombre maternelle.

On la porta dans un coin où bien souvent elles’était assise toute rêveuse, et l’on déposa soigneusement sur lesdalles le précieux fardeau. La lumière s’y projetait à travers lesvitraux d’une fenêtre coloriée, une fenêtre que les rameaux desarbres effleuraient constamment pendant l’été et où les oiseauxvenaient chanter doucement tout le long du jour. À chaque souffled’air qui agiterait ces branches, un reflet tremblant, une clartéchangeante tomberait sur le tombeau de Nelly.

La terre retourne à la terre, la cendre à lacendre, la poussière à la poussière. Plus d’une jeune main déposasur le cercueil sa petite couronne ; on entendit plus d’unsanglot étouffé. Plusieurs, et ce fut le plus grand nombre,s’agenouillèrent. Tous étaient sincères dans leurs regrets.

Le service étant achevé, les personnes quimenaient le deuil se rangèrent de côté, et les villageois seréunirent en cercle pour regarder la tombe avant que les dalleseussent été replacées. Un d’eux rappela combien de fois on avait vuNelly assise en ce même endroit ; combien de fois, son livrede prières sur ses genoux, elle contemplait le ciel avec des yeuxpensifs. Un autre disait qu’il s’était étonné souvent qu’unecréature si délicate, fût en même temps si courageuse ; quejamais elle n’avait craint d’entrer seule la nuit dans l’église,qu’au contraire elle aimait à y errer quand tout était tranquille,et même à gravir l’escalier de la tour sans autre lumière que lesrayons de la lune pénétrant à travers les meurtrières percées dansl’épaisseur du vieux mur. Les plus anciens du pays murmurèrententre eux que c’était pour voir les anges et converser aveceux ; et on n’avait pas de peine à le croire, en se rappelantses traits, ses discours, sa mort prématurée. On s’approchait de latombe par petits groupes, on y jetait un regard, puis on faisaitplace à d’autres et l’on sortait à trois ou quatre en chuchotant.Bientôt il ne resta dans l’église que le vieux fossoyeur et lesamis de Nelly.

Ils virent refermer le caveau et fixer dessusla pierre. Quand l’obscurité du soir fut descendue, quand le calmesacré du lieu saint ne fut plus troublé par le moindre bruit, quandla brillante clarté de la lune se projeta sur la tombe et surl’église, sur les piliers, les murailles, les arceaux, etprincipalement, on eût pu le croire du moins, sur la paisiblesépulture de Nelly, à cette heure du repos où tous les objetsextérieurs et les pensées de l’âme s’accordent pour témoigner del’éternité devant laquelle les espérances muettes et les craintess’humilient dans la poussière, alors les amis de l’enfant seretirèrent pieusement résignés, et la laissèrent avec Dieu.

Ah ! elle coûte cher à apprendre la leçonque donnent de telles morts : mais qu’aucun homme ne larepousse ; car c’est une leçon utile à tous, celle quicontient dans toute sa puissance et son universelle sagesse lavérité. Lorsque la mort frappe ces petits innocents, il sort de cesfragiles enveloppes d’où elle dégage l’âme palpitante, des essaimsnombreux de vertus qui, sous la forme de la bonté, de la charité,de l’amour, vont par le monde répandre leurs bénédictions. De toutelarme versée sur ces tombes verdoyantes par des êtres désolés, ilnaît quelque bien pour notre âme, quelque progrès pour notrenature. Les traces mêmes du génie destructeur fécondent debrillantes créations qui défient sa puissance, et le chemin sombrepar où il a passé devient une traînée lumineuse qui conduit auciel.

Il était tard quand le vieillard rentra aulogis. L’enfant l’avait d’abord conduit chez sa mère, sous quelqueprétexte. Assoupi par sa longue promenade et par ses veillesprécédentes, le vieillard tomba dans un profond sommeil, au coin dufeu. Épuisé de fatigue comme il l’était, on eut soin de ne point leréveiller. Ce repos dura longtemps, et, quand il en sortit, la lunebrillait de tout son éclat.

Le plus jeune frère, inquiet de son absenceprolongée, attendait son retour à la porte de la maison, quand ilvit le vieillard s’avancer sous la conduite de son petit guide. Ilalla au-devant d’eux, et pressant avec tendresse son frère devouloir bien s’appuyer sur son bras, il le mena jusqu’en sa demeureoù le vieillard rentra d’un pas lent et tremblant.

Il alla tout droit à la chambre de Nelly. N’ytrouvant pas ce qu’il y avait laissé, il revint avec des yeuxhumides dans la pièce où ses amis étaient réunis. De là il courut àla maison du maître d’école, en appelant : « Nelly !Nelly ! » On le suivait de près, et quand il eutvainement cherché sa petite fille, on le reconduisit chez lui.

Là, avec les paroles de tendresse et depersuasion que peuvent inspirer la pitié et l’amour, ilsl’engagèrent à s’asseoir parmi eux, à écouter ce qu’ils avaient àlui communiquer. Alors, s’efforçant par quelques petits détours depréparer son esprit à une révélation indispensable, et insistantdans les termes les plus tendres sur le partage heureux qui étaitéchu à Nelly, ils lui dirent enfin toute la vérité. À l’instantmême où elle sortit de leur bouche, il tomba roide comme un hommeassassiné.

Durant plusieurs heures on eut peu d’espoir dele ramener à la vie ; mais la douleur a la vie dure, et levieillard revint à lui.

S’il existait quelqu’un qui n’eût jamais connule vide affreux qui suit la mort, ni le sentiment de désolation quis’appesantit sur les esprits les plus forts, lorsqu’ils sentent àchaque instant qu’il leur manque un être précieux et chéri ;ni le lien étroit qui s’établit entre les choses inanimées, lesobjets les plus insensibles et l’idole de leurs souvenirs, alorsqu’il n’est pas un meuble dans la maison qui ne devienne unmonument sacré, pas une chambre qui ne soit un tombeau ; s’ilexistait quelqu’un qui ne connût pas cela et ne l’eût point éprouvépar sa propre expérience, celui-là aurait peine à comprendrecomment, pendant de longs jours, le vieillard languissant usa letemps à errer çà et là comme une âme en peine, cherchant toujoursquelque chose sans jamais trouver le repos.

Tout ce qu’il avait conservé de pensée et demémoire était concentré sur elle. Jamais il ne reconnut ou ne parutreconnaître son frère. La tendresse, les soins le laissaientindifférent. Si on lui parlait de tel sujet ou de tel autre, saufun seul, il écoutait quelques moments avec patience, puis il sedépêchait d’aller recommencer sa recherche.

Quant au sujet qui était dans sa pensée commedans celle de tout le monde, il était impossible de l’aborder.Morte ! Il ne pouvait ni entendre ni supporter ce mot. Lamoindre allusion à cet égard l’eût jeté dans un accès semblable àcelui où il était tombé la première fois. Nul ne pourrait dire dansquelle espérance il supportait la vie : mais qu’il eût quelqueespérance de retrouver Nelly, une espérance vague et obscure quichaque jour fuyait devant lui, et qui de jour en jour lui rendaitle cœur plus malade et plus accablé, personne n’en pouvaitdouter.

Ses amis décidèrent qu’il conviendrait del’éloigner du théâtre de ce dernier malheur ; d’essayer si unchangement de lieu le tirerait de cet état de stupeur et dechagrin. Son frère consulta sur ce point les maîtres les plushabiles de la science ; Ils vinrent et examinèrent levieillard. Plusieurs restèrent à causer avec lui quand il voulaitbien causer, et à suivre ses mouvements tandis qu’il marchait seulet silencieux.

« En quelque endroit qu’on le conduise,dirent-ils, il cherchera toujours à revenir ici. Son esprit n’ensortira pas. On pourrait le garder à vue, veiller sur lui avecsoin, le tenir prisonnier enfin ; mais s’il réussissait às’échapper, il ne manquerait pas de retourner au même lieu, ou bienc’est qu’il mourrait en route. »

Le petit garçon, à qui il avait obéi d’abord,perdit sur lui son influence. Le vieillard lui permettait parfoisde marcher à ses côtés, il paraissait assez sensible à sa présencepour lui donner la main, ou même encore il s’arrêtait de temps entemps pour l’embrasser sur la joue ou pour lui caresser la tête.D’autres fois il lui enjoignait, sans rudesse, cependant, des’éloigner, et ne supportait pas sa vue près de lui. Mais soitqu’il fût seul ou avec son docile ami, soit qu’il se trouvât avecceux qui eussent donné tout au monde pour pouvoir lui procurerquelque consolation, quelque repos d’esprit, toujours il restait lemême : il n’aimait plus rien, il ne se souciait plus de riendans la vie. C’était un cœur brisé à tout jamais.

Un jour enfin on s’aperçut qu’il s’était levéde très-bonne heure et qu’il était parti avec son havre-sac sur ledos, son bâton à la main, emportant avec lui le chapeau de paillede Nelly avec son petit panier rempli des objets qu’elle avaitcoutume d’y mettre. Comme on allait se mettre à sa poursuite, onvit accourir tout effrayé un enfant de l’école qui, un momentauparavant, l’avait aperçu assis dans l’église, sur le tombeau deNelly, dit-il.

On s’y rendit en toute hâte : et, duseuil de la porte, dont on s’était approché sur la pointe du pied,on le vit là dans l’attitude d’un homme qui attend. On se gardabien de le déranger, on laissa seulement quelqu’un pour lesurveiller toute la journée. Quand descendit l’ombre du soir, levieillard se leva, retourna au logis et se mit au lit enmurmurant : « Elle viendra demain ! »

Le lendemain, il se rendit de nouveau dansl’église où il resta depuis le matin jusqu’à la nuit ; et, lanuit venue, il alla se coucher en murmurant comme la veille :« Elle viendra demain ! »

Ce fut ainsi que désormais chaque jour, etdurant la journée entière, il attendit Nelly sur son tombeau. Quede fois dans la vieille, sombre et silencieuse église, il vit sedresser devant lui les brillantes visions de ce qu’avait été Nelly,de ce qu’il espérait qu’elle pouvait redevenir encore : cestableaux d’excursions nouvelles dans de belles campagnes, de haltespittoresques sous le ciel tout ouvert, d’allées et venues à traversles champs et les bois ; ces accents de la voix toujoursvivante dans son souvenir ; ses traits, sa taille, sonvêtement flottant, ses cheveux agités gaiement par labrise !

Jamais il ne dit à ses amis ni ce qu’ilpensait ni où il allait. Le soir, il était assis parmi eux,méditant avec un secret plaisir, qui n’était un mystère pourpersonne, de fuir avec Nelly avant la nuit suivante ; et onpouvait l’entendre de nouveau murmurer dans ses prières :« Ô mon Dieu, laissez-la venir demain ! »

Ce fut par une belle journée de printemps quefinit ce drame. Le vieillard n’était pas revenu à son heurehabituelle. On se mit à sa recherche, et on le trouva couché sur letombeau de Nelly. Il était mort.

On l’inhuma à côté de celle qu’il avait sitendrement aimée, dans cette église où souvent ils avaient prié,rêvé, en se tenant par la main. L’enfant et le vieillard reposentensemble.

Chapitre 36

 

Le tourbillon magique qui, dans sa courseaventureuse, a entraîné jusqu’ici le chroniqueur, commence àralentir son pas ; il s’arrête. Le voilà arrivé au but ;notre tâche va finir aussi.

Il ne nous reste plus qu’à prendre congé desacteurs du petit monde qui nous a tenu compagnie tout le long duchemin, pour terminer notre voyage.

Entre tous, par-dessus tous, le doucereuxSampson Brass et Sally, viennent, bras dessus bras dessous,réclamer notre attention et nos égards.

Nous avons déjà vu que M. Sampson étaittombé entre les mains de la justice, après l’avoir invoquéed’abord, et on avait si fortement insisté pour qu’il voulût bienprolonger son séjour dans la prison, qu’il n’avait pu s’y refuser.Il demeura sous la protection des lois durant un tempsconsidérable, tenu si étroitement à l’écart par l’attention pleinede sollicitude de ceux qui veillaient à ses besoins, qu’il étaitperdu pour la société, sans pouvoir se livrer à aucun exerciceextérieur, si ce n’est dans l’espace d’une petite cour pavée. Lesgens auxquels il avait affaire, connaissant son caractère modesteet son goût pour la retraite, jaloux d’ailleurs de l’avoir toujoursprès d’eux, ne voulurent pas s’en séparer avant que deux richesparticuliers eussent fourni une caution de trente-sept mille cinqcents francs ; ce ne fut qu’à cette condition que ses hôteslui permirent de quitter leur toit hospitalier, tant ils avaientpeur qu’il ne leur faussât pour toujours compagnie, s’ils neprenaient pas leurs sûretés avant de lui donner la clef des champs.M. Brass, frappé de ce que ce badinage avait de spirituel, etle prenant tout à fait au sérieux, trouva dans le vaste cercle deses relations une couple d’amis dont la fortune réunie s’élevait àun peu moins de un franc cinquante centimes ; il offrit doncces messieurs en garantie : histoire de rire ! Mais, cesgentlemen n’ayant pas été accueillis, après vingt-quatre heures deréflexion pour la forme, M. Brass consentit à rester dans sondomicile actuel, et il y resta en effet jusqu’au moment où un clubd’esprits d’élite, vulgairement appelé le Grand-Jury, qui étaientdans le secret de la plaisanterie, l’appelèrent à comparaître pourparjure et dol, devant douze autres personnages facétieux qui, àleur tour, s’amusèrent beaucoup à le déclarer coupable. Il y aplus ; la populace elle-même s’associa au badinage ; etlorsque M. Brass fut emmené en fiacre vers l’édifice où seréunissaient ses juges, elle salua sa venue en lui jetant à la têtedes œufs pourris et des petits chats noyés ; elle fit mêmesemblant de vouloir le mettre en pièces, ce qui accrut infinimentle comique de la situation, et dut, sans nul doute, augmenterd’autant la satisfaction de l’ex-procureur.

Une fois en vaine de gaieté, M. Brass nes’en tint pas là : il se pourvut en cassation, alléguant en safaveur que, s’il avait consenti à déclarer lui-même les faits à sacharge, c’était sur l’assurance réitérée qu’on lui avait donnée, etles promesses qu’on lui avait faites d’obtenir pour lui pardon etimpunité ; il invoquait l’indulgence que la loi ne refuse pasen pareil cas aux esprits crédules, victimes de leur confianceinnocente. Après un débat solennel, ce point, ainsi que d’autres denature technique, dont il serait difficile d’exagérer la grotesqueextravagance, fut déféré à la décision des juges. En attendant,Sampson avait été réintégré dans sa première résidence. Finalement,vainqueur sur quelques points, vaincu sur d’autres, le résultatdéfinitif fut qu’au lieu d’être prié de vouloir bien voyager pourun temps en pays étranger, il obtint la faveur d’orner de saprésence la mère patrie, sous certaines restrictions tout à faitinsignifiantes.

Voici quelles furent ces restrictions :il devait, durant un nombre d’années déterminé, résider dans unbâtiment spacieux où étaient logés et entretenus aux frais dupublic plusieurs autres gentlemen qui étaient vêtus d’un uniformegris très-simple, bordé de jaune, portant les cheveux ras et vivantprincipalement d’un petit potage au gruau. On l’invita aussi àpartager leur exercice qui consiste à monter constamment une sérieinterminable de marches d’escalier ; et de peur que sesjambes, peu accoutumées à ce genre de divertissement, ne s’entrouvassent avariées, on lui fit porter au-dessus de la chevilleune amulette de fer pour lui servir de charme contre la fatigue.Une fois bien convenus de leurs faits, on le transporta un soir àson nouveau séjour, en grande cérémonie, dans un des carrosses deSa Majesté, en compagnie de neuf autres gentlemen et de deux damesadmis au même privilège.

Indépendamment de ces petites peines,autrement dit, de ces bagatelles, son nom fut effacé du rôle desattorneys ; et je ne sais pas si vous savez que jusqu’à cesderniers temps cette mesure a toujours été considérée comme unemarque de dégradation, de déshonneur pour celui qui la subit, commeimpliquant nécessairement quelque acte de félonie abominable, vuqu’il y a tant de noms très-peu respectables qui se carrenttranquillement aux meilleures places de la liste des procureurs,sans être en rien molestés.

Quant à Sally Brass, il courut sur son compteune foule de rumeurs contradictoires. Il y en avait d’aucuns quidisaient avec pleine assurance qu’elle s’était rendue aux docks enhabits d’homme et s’y était engagée comme matelot femelle. D’autresinsinuaient qu’elle s’était enrôlée comme simple soldat dans ledeuxième régiment des gardes à pied et qu’on l’avait aperçue enuniforme à son poste, c’est-à-dire se tenant un soir appuyée surson fusil dans une des guérites du parc de Saint-James ; maisde tous ces bruits, celui qui paraît le plus vraisemblable, c’est,qu’après un laps de quelque cinq années, pendant lesquelles rienn’indique que personne ait pu la rencontrer, on vit plus d’une foisdeux misérables créatures se glisser à la nuit hors des réduits lesplus reculés de Saint-Giles et cheminer le long des rues entraînant la savate, le corps tout courbé, scrutant les tasd’ordures et les ruisseaux comme pour y chercher quelque débris denourriture, quelque rebut du souper de la veille. Jamais cesespèces de spectres n’apparaissaient que dans les nuits de froid etd’obscurité où ces terribles fantômes, ces images incarnées de lamisère, du vice et de la famine, qui en tout autre temps se cachentdans les plus hideux repaires de Londres, sous les portes cochères,les voûtes sombres et dans les caves, s’aventurent à rôder dans lesrues. Ceux qui avaient connu Sampson et Sally, disaient tout basque ce devait être l’ex-procureur et sa sœur ; et il paraîtqu’encore aujourd’hui on les voit quelquefois passer, la nuit,quand il fait bien noir, avec leur sale accoutrement, tout contrele passant, qui s’écarte avec dégoût.

On ne retrouva le corps de Quilp qu’au bout dequelques jours. Une enquête fut ouverte près de l’endroit où lesflots l’avaient déposé. L’opinion générale fut que le nain s’étaitsuicidé, et comme toutes les circonstances de sa mort paraissaients’accorder avec cette présomption, le verdict fut rendu dans cesens. Il fut enterré avec un pieu enfoncé au travers du cœur, aubeau milieu d’un carrefour.

Cependant, le bruit courut plus tard que cettehorrible et barbare pratique n’avait pas été mise à exécution etque les restes de Quilp avaient été secrètement rendus à Tom Scott.Sur ce point même, toutefois, les sentiments furent divisés, carplusieurs personnes prétendirent que Tom Scott avait déterré àminuit la dépouille de son maître et l’avait portée à un endroitindiqué d’avance par la veuve. Il est à présumer que ces deuxhistoires n’avaient pas d’autre fondement que les larmes verséespar Tom, lors de l’enquête : et nous devons dire à ceux qui nevoudraient pas le croire, que le fait des larmes estvéritable ; bien plus, Tom manifesta le plus vif désir d’allerdonner une pile au jury. Voyant qu’on l’en empêchait et qu’onl’avait même chassé de la salle, il voulut du moins, par esprit devengeance, en obscurcir l’unique croisée en se posant en éventaildans l’embrasure, la tête en bas, jusqu’à ce qu’un sergent deville, qui ne badinait pas, le remit sur ses pieds lestement en luifaisant faire la culbute.

Se trouvant sur le pavé, par suite de la mortde son maître, il se détermina à courir le monde sur la tête et surles mains, et, en conséquence, il commença à faire la roue pourgagner sa vie. Cependant, comme sa qualité d’Anglais lui paraissaitun obstacle insurmontable à ses succès dans cette carrière (quoiquel’art des culbutes soit chez nous en assez grande faveur), il pritle nom d’un marchand d’images italien avec qui il fitconnaissance ; et sous le nom de Tomscotino fit désormais sespirouettes à l’envers avec un succès prodigieux et devant un publicde plus en plus nombreux.

La petite mistress Quilp ne se pardonna jamaisl’unique faute qui pesât sur sa conscience, et elle ne pouvait ypenser ni en parler sans pleurer amèrement. Son mari ne laissaitpoint de parents, elle était riche ; il n’avait pas fait detestament, sinon elle fût restée pauvre. S’étant mariée la premièrefois à l’instigation de sa mère, elle ne consulta que son propregoût pour un second choix. Ce choix tomba sur un homme agréable etjeune encore ; et comme il avait posé pour conditionpréliminaire que mistress Jiniwin vivrait hors de la maison avecune pension alimentaire, les deux époux n’eurent, après lacélébration du mariage, que la moyenne nécessaire de querellesqu’il doit y avoir dans un bon ménage, et menèrent une joyeuseexistence avec l’argent du défunt.

M. et mistress Garland et M. Abelcontinuèrent leur petit trantran ordinaire, à l’exception d’unchangement qui se produisit dans leur intérieur, comme nous allonsl’exposer : Quand le temps fut venu, M. Abel s’associaavec son ami le notaire. À cette occasion, il y eut dîner, bal,réjouissance complète. Au bal, le hasard voulut qu’on eût invité lajeune personne la plus modeste qu’on ait jamais vue, et le hasardvoulut encore que M. Abel tombât amoureux d’elle. Comment sefit la chose, ou comment les deux jeunes gens s’en aperçurent, oulequel des deux communiqua le premier à l’autre sa découverte,c’est ce que l’on ignore. Toujours est-il qu’après un certain tempsils se marièrent ; toujours est-il qu’ils furent heureux àfaire envie, toujours est-il enfin qu’ils méritaient bien leurbonheur. Il ne pouvait rien y avoir de plus agréable pour nous qued’ajouter à ces détails qu’ils eurent beaucoup d’enfants ; carla bonté et la vertu ne peuvent se multiplier et se répandre sansque ce soit un ornement de plus à joindre aux autres beautés de lanature et un sujet de joie légitime pour l’humanité toutentière.

Le poney garda son caractère et ses principesd’indépendance jusqu’au dernier moment de sa vie, qui fut d’unelongueur peu commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souventil traîna le petit phaéton de la maison de M. Garland père àla maison de M. Garland fils ; et comme les parents etleurs enfants se réunissaient très-fréquemment, il eut chez lesjeunes époux une écurie à lui où il se rendait de lui-même avec uneétonnante dignité. Il voulut bien condescendre à jouer avec lesenfants lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiverson amitié, et il courait avec eux comme un chien à travers lepetit enclos. Mais, bien qu’il se relâchât à tel point de sa fiertéd’humeur, et leur permît des caresses et de petites privautés,comme par exemple d’examiner ses sabots ou de se pendre à sa queue,jamais il ne souffrit qu’aucun d’eux montât sur son dos pour leconduire ; montrant ainsi que la familiarité elle-même a seslimites, et qu’il y a des points réservés avec lesquels il ne fautpas badiner.

Vers la fin de sa vie, Whisker prouva qu’iln’était pas encore incapable de former des attachements decœur : lorsque le bon vieux bachelier vint vivre avecM. Garland après le décès de son ami le desservant, le poneyse prit pour lui d’une grande amitié et se laissa volontiersconduire par lui sans opposer la moindre résistance. Deux ou troisannées avant sa mort on cessa de le faire travailler ; ilvécut à même l’herbe des prés comme un vrai coq en pâte, et sondernier acte, bien digne d’un vieux gentleman colérique, fut delancer une ruade contre son docteur… vétérinaire.

Après une longue convalescence,M. Swiveller, qui était entré en jouissance de son revenu,acheta une bonne garde-robe à la marquise et la mit aussitôt enpension, conformément au vœu qu’il avait fait sur son lit desouffrance. Il chercha longtemps un nom qui fût digne d’elle, etfinit par se décider en faveur de Sophronie Sphinx, nom euphonique,gracieux, qui avait de plus l’avantage de laisser supposer au fondun mystère. Ce fut donc sous ce nom que la marquise se rendit, touten larmes, à la pension choisie par M. Swiveller : maiselle en fut retirée, par suite de ses progrès rapides qui l’avaientplacée au-dessus de ses compagnes, pour entrer dans unétablissement d’un ordre plus élevé. M. Swiveller, c’est unejustice à lui rendre, bien que les frais d’éducation de la marquisedussent le mettre à la gêne pour une demi-douzaine d’années aumoins, ne sentit pas un instant son zèle se refroidir et se trouvatoujours payé amplement par les rapports avantageux qu’il recevait,avec beaucoup de gravité, sur les progrès de la jeune élève, chaquefois qu’au bout du mois il faisait sa visite à la directrice, quile considérait comme un gentleman aux habitudes excentriques,très-littéraire et d’une force prodigieuse sur les citations.

En un mot, M. Swiveller tint la marquisedans cette maison jusqu’à ce qu’elle eût atteint à peu près sadix-neuvième année ; elle avait alors de bonnes manières, del’instruction, de l’élégance. Il se demanda sérieusement, à cetteépoque, ce qu’il y avait maintenant à faire. Dans une de sesvisites périodiques, tandis qu’il roulait cette question dans sonesprit, la marquise arriva au parloir ; elle était seule, elleétait plus souriante et plus fraîche que jamais : alors lapensée vint à Richard, et ce n’était pas la première fois, que sielle consentait à l’épouser, ils seraient parfaitement heureuxensemble. Richard lui posa la question, elle ne dit pas non. Aubout d’une semaine, ni plus ni moins, ils étaient mariés, ce quipermit à M. Swiveller de faire remarquer bien des fois plustard qu’il y avait eu, avec tout cela, une jeune demoiselle quil’avait attendu pour l’épouser.

Il y avait justement à louer un petit cottageà Hampstead avec une tabagie pour fumer, objet d’envie du mondecivilisé ; ils se gardèrent bien de manquer l’occasion, etallèrent s’y établir après la lune de miel. Chaque dimanche,M. Chukster se rendait régulièrement en ce lieu de retraitepour y passer la journée ; il commençait par y déjeuner.C’était lui qui était leur grand pourvoyeur de nouvelles publiqueset des cancans de la société fashionable. Durant quelques années,il continua de porter à Kit une haine à mort, protestant qu’ilavait encore une meilleure opinion de lui du temps qu’on l’accusaitd’avoir soustrait le billet de banque, que depuis qu’on avaitreconnu pleinement son innocence ; car enfin son crimetémoignait au moins chez lui d’une certaine audace, d’une certaineénergie, tandis que son innocence n’était qu’une preuve de plus deson caractère souple et artificieux. Cependant il en vint plustard, mais combien il fallut de temps ! à se réconcilier aveclui ; il alla même jusqu’à l’honorer de son patronage, commeun homme qui s’était assez visiblement corrigé pour mériter pardonet indulgence. Toutefois, il ne mit jamais en oubli et ne put luipardonner le fait du schelling ; car enfin, disait-il, s’ilfût revenu pour en gagner un autre, à la bonne heure, mais revenirpour achever de gagner ce qu’on lui avait donné tout d’abord,c’était sur son caractère moral une tache que ni regret nicontrition ne pouvait jamais complètement faire disparaître.

M. Swiveller, qui avait toujours eu dugoût pour la philosophie contemplative, s’y adonnait de temps entemps avec fureur dans sa petite tabagie, dont il ne pouvaits’arracher. Durant ces heures de méditation, il s’était mis àdébattre dans son esprit la question mystérieuse de la famille deSophronie. Sophronie elle-même croyait être orpheline ; maisM. Swiveller, d’après quelques légers indices qu’il réunitd’autre part, inclina souvent à penser que miss Brass devait ensavoir plus long, et, ayant appris par sa femme les détails del’étrange entrevue qu’elle avait eue avec Quilp, il soupçonnamaintes fois que le nain eût bien pu, de son vivant, fournir laclef de l’énigme, si cela lui eût convenu. Disons cependant que cesraisonnements ne troublaient aucunement le repos deM. Swiveller ; car Sophronie était toujours pour lui unefemme aimable, dévouée et vigilante. Richard, de son côté, d’humeurégale et paisible, à cela près de quelques brouilles passagèresavec M. Chukster, que Sophronie, en femme de bon sens,encourageait plutôt qu’elle ne les calmait, fut toujours pour elleun époux plein d’égards et de tendresse. Ils jouèrent ensemble desmilliers de parties de cribbage. Et nous devons ajouter, àl’honneur de Dick, que, depuis le commencement jusqu’à la fin, ilcontinua d’appeler du titre de marquise celle que nous appelons,nous, Sophronie, et que, chaque année, à l’anniversaire du jour oùil l’avait aperçue dans sa chambre de malade, il y avait un dînerauquel M. Chukster était engagé : et, ce jour-là, onmettait les petits plats dans les grands.

Les joueurs de profession Isaac List et Jowl,avec leur digne associé M. James Graves, ce personnagechatouilleux à l’endroit de sa réputation, poursuivirent leursopérations avec des chances diverses jusqu’au moment où l’insuccèsd’une affaire un peu hardie dans l’exercice de leur profession lesobligea de se disperser dans toutes les directions, sans pouvoiréviter l’atteinte de la justice, qui a le bras long. Cette dérouteprovint de l’étourderie d’un nouvel affidé, le jeune FrédéricTrent, qui, en divulguant le secret de ses complices, devint ainsi,à son insu, l’instrument de leur châtiment comme du sien.

Ce jeune homme passa à l’étranger, où, pendantquelque temps, il s’abandonna à toutes sortes d’excès, vivant deson industrie, autrement dit, de l’abus de toutes les facultés qui,dignement employées, élèvent l’homme au-dessus de la bête, mais quile ravalent au contraire au-dessous d’elle lorsqu’il s’est ainsidégradé. Peu de temps après, son corps, tout meurtri et défigurépar quelque rixe violente, fut reconnu par un Anglais qui visitaitpar hasard le bâtiment spécial de la Morgue, à Paris, où sontexposés les noyés. Mais cet Anglais garda prudemment le secretjusqu’à son retour dans son pays, et le corps de Frédéric Trent nefut réclamé par personne.

Le gentleman, désignation familière souslaquelle nous avons fait connaître le frère du grand-père de Nelly,voulait absolument tirer le pauvre maître d’école de sa retraiteignorée pour faire de lui son compagnon et son ami ; maisl’humble instituteur de village craignait de s’aventurer dans unmonde bruyant, et d’ailleurs, il s’était habitué à aimer levoisinage du vieux cimetière. Calme et heureux dans son école, dansson pays d’adoption, et surtout dans son attachement pour sa chèrepetite amie tant pleurée, il continua tranquillement sa viepaisible et demeura, malgré l’insistance du reconnaissantgentleman, ce qu’on peut exprimer en peu de mots, un pauvre maîtred’école, rien de plus.

Son ami, le gentleman, ou le plus jeune frère,comme vous voudrez, avait conservé au fond du cœur un pesantchagrin. Mais ce chagrin ne faisait de lui ni un misanthrope ni unermite. Il traversait le monde en gardant ses affections.Longtemps, très-longtemps, son principal plaisir fut de rechercherla trace des lieux par où avaient passé le vieillard et l’enfant,autant que les derniers récits de Nelly lui permirent de retrouverces indices, de s’arrêter là où ils s’étaient arrêtés, de méditerlà où ils avaient souffert, et de se réjouir là où ils avaientéprouvé quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient témoignéquelque bonté ne purent échapper à ses recherches. Les deux sœursdu pensionnat de miss Monflathers, qui avaient été aimées de Nellyparce qu’elles-mêmes n’avaient pas d’amis ; mistress Jarley,la propriétaire des figures de cire ; Codlin, Short, tous, illes retrouva ; et l’on nous a même affirmé qu’il n’oublia pasnon plus le chauffeur de la fournaise.

L’histoire de Kit, en se répandant au dehors,lui attira une multitude d’amis et lui valut beaucoup d’offresgénéreuses. D’abord, il ne songeait nullement à quitter le servicede M. Garland ; mais, sur les représentations sérieuseset les bons avis de ce gentleman, il commença à s’accoutumer àl’idée d’un changement de condition dans le temps comme dans letemps ; mais, en moins de rien et sans qu’il eût seulement leloisir de respirer, un des jurés qui l’avait autrefois cru coupabledu crime qu’on lui imputait et qui s’était prononcé en conséquence,lui proposa un bon poste. Il avait la bonté d’assurer en même tempsà la mère de Kit des moyens suffisants d’existence et de bien-être.Ce fut ainsi, comme Kit le répétait souvent, qu’un grand malheurdevint pour lui la source de toutes ses prospérités.

Kit resta-t-il célibataire, ou bien semaria-t-il ? Il va sans dire, qu’il se maria. Et quipouvait-il épouser, si ce n’est Barbe ? Et même, bien mieux,il se maria assez jeune pour que le petit Jacob se trouvât avoirdes neveux et nièces avant que ses mollets, déjà mentionnéshonorablement dans cette histoire, eussent encore eu l’honneur dese voir logés dans un grand pantalon. Au reste, ce n’était pasnécessaire pour porter le titre vénérable d’oncle, car le pouponl’était aussi comme lui. Le bonheur que cet événement causa à lamère de Kit et à la mère de Barbe est au-dessus de touteexpression ; se trouvant si bien d’accord sur ce point commesur tous les autres, elles prirent le parti de se loger ensemble etvécurent dans la plus parfaite intimité. Le cirque d’Astley avaitun attrait irrésistible pour les réunir tous au parterre à chaquetrimestre ; et la mère de Kit ne manquait pas de dire, chaquefois qu’elle voyait badigeonner à neuf l’extérieur de ce théâtreflorissant, que son fils, en les y conduisant, n’avait pas nui ausuccès de la troupe, et elle s’attendait presque à voir ledirecteur sortir pour l’en remercier avec effusion quand ellepassait par là.

Lorsque Kit eut des enfants de six et septans, il y eut dans le nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore.Il n’y manquait pas non plus un fac-simile exact du petitJacob, tel qu’il était dans ces temps reculés où on lui révéla ceque c’était que des huîtres. Naturellement, il y avait un Abel, lefilleul de M. Garland fils ; il y avait un Dick,également filleul de M. Swiveller. Le petit groupe d’enfantsse réunissait souvent le soir autour du père, en le priant deraconter encore l’histoire de cette bonne miss Nell, qui étaitmorte. Kit la leur racontait ; et, quand les enfantspleuraient après l’avoir entendue, regrettant qu’elle ne fût pasplus longue, il leur disait qu’elle était montée au ciel, où vonttous les braves gens, et que, s’ils étaient bons comme elle, ilspouvaient espérer d’aller aussi un jour au ciel, où ils pourraientla voir et la connaître comme il l’avait vue et connue lui-même dutemps qu’il n’était encore qu’un tout petit garçon. Puis il leurracontait combien alors il était pauvre, comment elle lui avaitenseigné ce qu’il n’avait pas le moyen d’apprendre, et comment levieillard avait l’habitude de dire : « Elle se moquetoujours de Kit ; » et alors les enfants séchaient leurslarmes et se mettaient à rire à la pensée de ce qu’avait fait cettebonne miss Nell, et ils étaient tout joyeux.

Parfois, Kit les conduisait jusqu’à la rue oùNell et son grand-père avaient habité ; mais de nouvellesconstructions en avaient totalement changé la physionomie. Depuislongtemps la vieille maison avait été abattue, et, à la place, onavait ouvert une belle et large voie. Les premières fois, Kit puttracer encore avec sa canne un cercle sur le sol, comme pourindiquer à ses enfants la place où avait été la maison ; maisbientôt il n’eut plus lui-même qu’un souvenir confus de cetteplace : tout ce qu’il put dire, c’est que ce devait être icioù là, et que tous ces changements lui avaient brouillél’esprit.

Telles sont les métamorphoses que produisentun petit nombre d’années, et c’est ainsi que tout passe, comme unehistoire qu’on raconte.

FIN.

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