Vers la fin de l’année 190…, un groupe de capitalistes yankees avait décidé la fondation d’une ville, en plein Far West, au pied même des montagnes Rocheuses. Un mois ne s’était pas écoulé que la nouvelle cité, encore sans maisons, était déjà reliée par trois lignes au réseau ferré de l’Union ; dès l’origine, on l’avait baptisée Jorgell-City, du nom du président du trust qui la créait, le milliardaire Fred Jorgell.
Les travailleurs accouraient de toutes parts ; dès le deuxième mois, trois églises étaient édifiées et quatre théâtres étaient en pleine exploitation.
Autour d’une place où subsistaient quelques beaux arbres, espoir d’un square pittoresque, les carcasses d’acier des maisons à trente étages commençaient à s’aligner. C’était une vraie forêt de poutres métalliques, bruissantes nuit et jour de la cadence des marteaux, du grincement des treuils et du halètement des machines. En Amérique, on commence les murailles par en haut,une fois le bâti d’acier mis en place et les ascenseurs installés.
C’était un spectacle fantastique que celui deces logis aériens, juchés, comme des nids d’oiseau, au sommet desgéantes poutrelles d’acier, pendant que les ouvriers achevaientfiévreusement de combler avec des rangs de briques, parfois mêmeavec de simples plaques d’aluminium, les interstices de lacharpente métallique.
Plus loin, on coulait en quelques heures,d’après le procédé d’Edison, des édifices entiers en bétonarmé.
De la terrasse de son palais, où il passait delongues heures, Fred Jorgell prenait un indicible plaisir à voirsortir de terre avec une rapidité magique la ville nouvelle, écloseen plein désert, au soleil de ses milliards.
Par une sorte de superstition, le milliardaireavait voulu que la première pierre de « sa ville » fûtposée le jour de l’anniversaire de la naissance de sa fille, detelle sorte qu’on célébrât du même coup la première année deJorgell-City et les vingt ans de miss Isidora.
Les réjouissances furent d’une somptuositéinouïe, presque extravagante, dignes enfin de la colossale fortunede l’amphitryon. Après le dîner servi dans le jardin d’hiver aumilieu des massifs de citronniers, de magnolias, dejasmins et d’orchidées, il y eut bal sur les pelouses du parcilluminé ; mais la principale attraction, c’étaient lescadeaux envoyés à miss Isidora et exposés dans un petit salonattenant au jardin d’hiver. Ils étaient d’un luxe royal :c’était un ruissellement de joyaux dont le plus humble avait coûtéune fortune.
Entre toutes ces merveilles, on remarquait unrubis « sang de pigeon » dont la grosseur et l’éclatétaient incomparables. Cette gemme eût été digne du diadème d’uneimpératrice ; aucune des jeunes milliardaires présentes n’enpossédait qui pût lui être comparée ; d’ailleurs, d’habilesdétectives vêtus avec élégance et mêlés à la foule des invitésdevaient veiller sur les trésors étalés, en apparence siinsoucieusement.
Cependant la brillante cohue qui se pressaiten face du grand rubis ne tarda pas à devenir plus clairsemée. Onavait admiré la pierre précieuse, on n’y songeait déjà plus, lesaccents endiablés d’un orchestre de cinquante musiciensentraînaient invinciblement les invités du côté du bal. Lesdomestiques, confiants dans la vigilance des détectives, s’étaientéclipsés. Bientôt les quatre policiers – ils étaient quatre –demeurèrent seuls dans le salon aux cadeaux.
Au milieu de l’allégresse et de l’animationgénérales, ils commençaient à s’ennuyer formidablement : tousquatre bâillaient à qui mieux mieux.
– J’ai une idée de génie, dit tout à coupl’un d’eux : puisqu’il n’y a plus personne ici, nous n’avonspas besoin d’être quatre.
– Que veux-tu dire ? firent lestrois autres en se rapprochant, très intéressés.
– Ceci tout simplement : deuxd’entre nous peuvent parfaitement aller faire un petit tour aubuffet.
La proposition fut adoptée à l’unanimité etd’acclamation ; un va-et-vient s’organisa entre le petit salonet le buffet installé en plein air dans le parc. Rapidement lesdétectives étaient devenus de la plus joyeuse humeur, ils nebâillaient plus, mais, en revanche, leurs visages devenaientcramoisis et, à chaque nouveau voyage au buffet, ils perdaient unpeu plus de leur impeccable correction.
Maintenant, le gilet déboutonné, la cravate detravers, ils sifflaient des airs de gigue avec un parfaitsans-gêne.
Il vint un moment où les deux qui étaientdemeurés à la garde du rubis ne virent plus revenir leurs camaradespartis se rafraîchir.
Très inquiets, ils allèrent les chercher et,naturellement, ne revinrent pas non plus.
Le petit salon demeura vide.
La fête battait son plein et les premièresfusées du feu d’artifice éclataient au-dessus de la pièce d’eaulorsqu’une rumeur vola de proche en proche, semant partout laconsternation.
– On a volé le grand rubis !
– Mais c’est impossible ! s’écria unjeune milliardaire, l’ingénieur Harry Dorgan, il n’y a ici que desgentlemen parfaitement honorables !
Le fait était pourtant exact, il fallut biense rendre à l’évidence, le grand rubis avait disparu.
C’était un domestique de confiance, le vieuxPaddock, qui s’était aperçu du vol et en avait immédiatementinformé son maître.
Cette nouvelle jeta le plus grand désarroidans la fête, les danses s’arrêtèrent, l’orchestre même cessa dejouer. Les questions, les exclamations de stupeur et d’étonnementse croisaient dans un véritable brouhaha :
– Sait-on qui a fait le coup ?
– Il faut trouver le voleur !…
– Oui ! oui ! À tout prix.
– C’est cela, cherchons le voleur !Personne de nous ne tient à être soupçonné.
– Qu’on ferme les portes, qu’on nousfouille, s’il le faut !
– Qu’on nous déshabille même, ajouta unevieille lady en rougissant pudiquement.
Bientôt Fred Jorgell et miss Isidora setrouvèrent entourés d’un cercle d’invités qui réclamaient à grandscris une enquête immédiate.
On chercha les détectives ; on lesdécouvrit, à grand-peine, ivres de champagne et ronflant à poingsfermés dans les bosquets du parc. On les jeta honteusement à laporte et Fred Jorgell leur promit en guise d’adieu de faire, enpersonne, dès le lendemain, les démarches nécessaires pour obtenir,dans le plus bref délai possible, leur révocation.
Cette exécution accomplie, le milliardaire setourna vers la foule des invités et, demandant le silence d’ungeste plein d’autorité :
– Ladies et gentlemen, dit-il, je suissûr de la haute probité de toutes les personnes ici présentes, jesuis sûr également de l’honnêteté de tous mes serviteurs. Je nesoupçonne personne, absolument personne. Permettez-moi de ne pasattrister cette joyeuse réunion par la présence des policemen etpar l’ignominieuse opération de la fouille. Veuillez donc, je vousprie, oublier ce larcin qui n’a pour moi, d’ailleurs, qu’une fortminime importance.
Miss Isidora ajouta gracieusement :
– C’est un petit malheur et dont je suisdéjà consolée ; il ne faut pas, pour une semblable bagatelle,interrompre nos amusements.
Et la jeune fille se tourna en souriant versle chef d’orchestre qui, levant son bâton d’ébène, donna le signalaux cinquante musiciens installés dans une tribune de feuillage.Ils attaquèrent aussitôt avec maestria un tango dont le rythmeenragé eut bientôt dispersé en une trombe trépidante et tournoyantel’étincelante cohue des cavaliers et des valseuses.
Miss Isidora avait accepté le bras d’un jeunemilliardaire, célèbre par son élégance, et donnait l’exemple.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que levol du grand rubis était déjà complètement oublié. Le bal sepoursuivait avec un entrain et une verve joyeuse.
Parmi les rares personnes qui ne dansaientpas, on remarquait Baruch Jorgell, le frère de miss Isidora. Lefils aîné du milliardaire, Baruch, avait les traits profondémentaccentués, les mâchoires fortes, les lèvres minces et le regardméprisant… Il donnait au premier aspect l’impression d’un hommetrès énergique, mais orgueilleux et taciturne.
En ce moment, il savourait une coupe dechampagne avec deux personnages de mine grave, auxquels il semblaitmontrer une déférence toute particulière.
– Alors, docteur, dit-il à l’un d’eux, ilest à peu près certain que vous aurez demain ma visite.
– Bien, fit l’autre en baissant lavoix ; mais j’ai encore quelques recommandations à vousfaire…
– L’on n’est pas très bien ici pourparler de ses affaires, objecta le troisième interlocuteur.
– Nous pourrions aller dans le parc,proposa Baruch.
Les deux autres acquiescèrent et le trio seperdit dans une allée déserte.
Pendant ce temps des serviteurs de confianceavaient transporté dans les appartements de miss Isidora les objetsprécieux offerts à la jeune fille. Le petit salon modern style oùils avaient été exposés était maintenant vide et désert.
C’est à ce moment qu’un jeune homme à la minepensive y pénétra. Absorbé dans ses réflexions, le nouveau venu separlait à lui-même, sans se soucier qu’il pût ou non êtreentendu.
– Il est impossible, murmura-t-il, que levoleur n’ait pas eu une idée aussi simple… Si j’avais eu àm’emparer du rubis, je n’aurais pas agi autrement… Voyons, ilserait curieux que j’eusse deviné juste…
Le jeune homme avançait avec précaution, lamain au-dessous de la monumentale table sculptée et dorée surlaquelle avaient été exposés les bijoux.
Tout à coup, il poussa une exclamation.
– Je l’aurais parié ! s’écria-t-il,le voleur a tout bonnement fixé le rubis sous la table avec un peude glu. Il était bien sûr que personne n’aurait la pensée d’allerregarder là !…
Machinalement il avait pris la pierreprécieuse ; mais, toutes réflexions faites, il la replaça làoù il l’avait trouvée, et le visage rayonnant de satisfaction, ils’élança dans le jardin d’hiver.
Une minute après, il accostait FredJorgell.
– Un mot, sir, lui dit-il à l’oreille,j’ai à vous faire une communication très intéressante.
– À votre disposition, monsieur HarryDorgan, répondit le milliardaire. De quoi s’agit-il ?
– Eh ! parbleu, du rubis !
– Vous avez des indices ?
– Mieux que cela : je sais où est lapierre précieuse… Venez avec moi.
D’un geste autoritaire, il entraînait lemilliardaire jusqu’au salon modern style, et lui montrait lerubis.
Mr. Jorgell ouvrait de grands yeux.
– Je vous remercie, fit-il, je suis ravique la pierre soit retrouvée, aussi bien pour mes invités que pourma chère Isidora.
Et il ajouta facétieusement :
– Il est vraiment regrettable que votrepère, l’honorable William Dorgan, soit milliardaire, vous auriezfait un détective de premier ordre.
– N’est-ce pas ? ce sera uneressource en cas de revers de fortune. Mais nous n’avons rempli quela moitié de notre tâche. Le rubis est retrouvé, il s’agitmaintenant de pincer le voleur.
– Comment vous y prendrez-vous ?
– C’est tout simple. Il n’y a qu’àlaisser le rubis où il est. Quand notre filou jugera le momentpropice, il viendra ramasser son butin.
– Parfait ! Je veux me donner leplaisir de contribuer moi-même à cette arrestation. Cachons-nousderrière le piano.
– C’est cela, et baissonsl’électricité.
L’ingénieur Harry Dorgan tourna lecommutateur ; l’obscurité envahit le salon. Immobiles, la mainsur la crosse de leurs brownings, les deux policiers improvisésattendaient avec patience.
Ils n’eurent pas longtemps à attendre.
Il y avait à peine un quart d’heure qu’ilsétaient en embuscade lorsqu’un personnage de haute taille se glissaavec précaution par la porte entrebâillée, et glissant, telle uneombre silencieuse, sur le tapis de haute laine, se dirigealentement vers la table.
Sa marche était incertaine et hésitante ;à chaque pas il se retournait avec inquiétude, on eût dit qu’unmystérieux instinct l’avertissait de la présence de ceux quil’épiaient. Enfin, rassuré par l’obscurité et le silence, ils’enhardit.
Ce fut d’une allure rapide comme celle d’unfauve qu’il atteignit la table et se pencha pour glisser sa main endessous.
– Il y est !… je l’ai !…balbutia-t-il d’une voix rauque.
Une seconde, malgré les ténèbres, le grandrubis étincela d’une pâle lueur sanglante entre ses doigts.
Mais au même moment Harry Dorgan lui sauta àla gorge, pendant que Fred Jorgell, tournant le commutateur,inondait le salon d’une aveuglante clarté.
Deux cris partirent en même temps :
– Baruch !…
– Mon père !…
L’homme qui se débattait sous la poigned’acier d’Harry Dorgan n’était autre que Baruch Jorgell.
D’un geste instinctif, Harry avait lâché sonprisonnier ; entre les trois hommes, il y eut quelquessecondes d’un poignant silence. Le vieux milliardaire demeuraitinerte, affaissé, frappé en plein cœur.
Baruch, livide de rage et de honte, jetait surson père et sur Harry des regards venimeux, puis, tout à coup,reprenant son sang-froid, il envoya rouler sur la table le rubisqu’il tenait encore dans sa main crispée et il marcha vers laporte.
Son père lui barra le passage.
– Tu ne t’en iras pas ainsi ! luicria-t-il d’une voix terrible. Non, tu ne passeras pas !…Monsieur Dorgan, veuillez sonner, que l’on aille chercher lespolicemen !…
Harry s’était avancé. En un éclair, il venaitd’entrevoir le moyen de sauver la situation.
– Sir, dit-il en se tournant vers levieux gentleman, n’exagérons pas la portée d’une plaisanterie unpeu osée peut-être…
Baruch avait compris, il n’avait qu’à saisirla planche de salut qui lui était tendue. Un mielleux sourirerasséréna ses traits, qui perdirent leur expression de haine et dedureté inflexible.
– Calmez-vous, mon père, fit-il avec unrire qui sonna faux, et laissez, je vous prie, messieurs lespolicemen où ils sont. Comme l’a tout de suite devinéM. Dorgan, c’est une simple farce que j’ai voulu faire àIsidora, qui est vraiment par trop vaniteuse de tous sescolifichets. J’avoue que c’était peut-être un peu osé, mais tousles rieurs auraient été de mon côté. Le déshabillage des ladiesjeunes et vieilles par une détective eût été une chose tout à faitdrolatique. C’eût été une attraction de plus, un véritable cloupour votre fête… Puis comment admettre que moi – votre fils – j’aievoulu m’emparer d’un bijou dont je n’ai que faire et qu’il m’auraitété d’ailleurs impossible de vendre ? C’est tout simplementridicule !
« C’était, ajouta-t-il, l’ivrognerie desdétectives qui lui avait donné l’idée de cette mystification, àlaquelle il espérait bien que son père n’attacherait pas plusd’importance qu’il n’en avait attaché lui-même. »
Il continua longtemps cette espèce deplaidoyer que Fred Jorgell et Harry écoutaient d’un airdistrait.
– D’un autre, dit sévèrement levieillard, je croirais peut-être tout ce que vous venez dedire ; malheureusement, Baruch, je vous connais trop bien…
– Mon père !…
– Eh bien, soit ! interrompit FredJorgell d’un ton sec, admettons l’explication que vous a sicharitablement fournie Mr. Dorgan ; mais, maintenant, ilme reste le devoir de faire connaître à nos invités que le rubisest retrouvé…
– Je ne puis pourtant pas raconter à toutle monde…
– Permettez-moi de vous dire, interrompitl’ingénieur, qu’il y a un moyen tout simple de tourner ladifficulté. Nous n’avons qu’à supposer que la femme de chambre deconfiance de miss Isidora aura pris l’initiative, dès lecommencement de la soirée, de reporter dans le coffre-fort le grandrubis, cela paraîtra très vraisemblable.
– Oui, cela arrange tout, murmura lemilliardaire. De la sorte on croira à une simple méprise.
Puis, s’adressant à Baruch :
– Quant à vous, lui dit-il d’un tonglacial, j’ai à vous parler sérieusement. Je vous attendrai demainsoir, à neuf heures, dans mon cabinet de travail.
– Je serai exact, mon père, réponditarrogamment Baruch.
Il ajouta, non sans ironie, en se tournantvers Harry Dorgan :
– Au revoir, monsieur, tous mesremerciements pour vos bonnes idées.
Et il salua et sortit.
Fred Jorgell, après avoir chaleureusementexprimé à l’ingénieur toute sa reconnaissance, le pria de garder leplus profond silence sur les événements de la soirée, puis tousdeux rentrèrent dans le bal.
Harry Dorgan regrettait presque d’êtreintervenu dans l’affaire du rubis volé ; il se rendait comptequ’il avait désormais un ennemi mortel dans la personne du frèred’Isidora, mais il ne voulut pas s’arrêter à cette pensée, il étaittout au plaisir d’aller annoncer lui-même à la jeune fille que lapierre précieuse avait été retrouvée.
Miss Isidora l’accueillit d’autant mieux que,parmi les nombreux jeunes gens de son entourage, Harry était un desrares pour qui elle éprouvât une réelle sympathie.
En quittant son père, Baruch était allérejoindre dans une allée déserte du parc les deux gentlemen aveclesquels nous l’avons déjà vu en conversation.
– Quelles nouvelles ? lui demanda leplus âgé en baissant la voix.
– Rien ! grommela Baruch avec unesourde colère, l’affaire est manquée.
– C’est regrettable, reprit froidementl’autre, la pierre était belle.
– Rien à faire de ce côté, mais j’aiautre chose en vue.
– De quoi s’agit-il ?
– Permettez-moi, jusqu’à nouvel ordre, devous garder le secret.
– C’est votre affaire, répondit ledeuxième gentleman, vous savez à quelles conditions nous consentonsà vous prêter notre appui.
C’est sur ces paroles mystérieuses que Baruchprit congé de ses deux interlocuteurs. Il était humilié etexaspéré. Rageusement il regagna le petit pavillon situé au fond duparc, et qui lui servait de laboratoire et de bibliothèque, carBaruch Jorgell, très ignorant sur d’autres points, était un assezbon chimiste.
Peu de temps après son départ, Harry Dorgan etmiss Isidora se trouvèrent au buffet près des deux gentlemen queBaruch venait de quitter.
– Quels sont donc ces deuxpersonnages ? demanda-t-il à la jeune fille, leur physionomieastucieuse et rusée ne me revient guère, je vous l’avoue.
– Je crois, master Harry, que vospréventions sont injustes, répondit-elle, ces gentlemen – ce sontles deux frères – sont honorablement connus dansJorgell-City ; le plus âgé, celui qui a le visage complètementrasé et qui porte des lunettes d’or, est le célèbre docteurCornélius Kramm, celui qu’on a surnommé le sculpteur de chairhumaine.
– J’ai entendu parler de ses prodigieuxtravaux, on disait de lui le plus grand bien ; maisl’autre ?
– C’est son frère Fritz Kramm, richemarchand de tableaux et d’objets d’art.
Harry Dorgan en resta là de ses questions.
À ce moment les premiers rayons du soleilperçaient la coupole des feuillages, faisant pâlir lesilluminations, et montrant les faces blêmes et lasses desvalseuses. Ce fut une débandade générale. Pendant que lesmusiciens, exténués, exécutaient sans enthousiasme un derniermorceau, les invités du milliardaire se hâtaient de regagner leursautos alignées devant le perron de la cour d’honneur.
La fête était terminée.
Le cabinet de travail de Fred Jorgell étaitaménagé avec une entente parfaite du confortable etmerveilleusement outillé pour le formidable travail d’organisationque réclamaient les vastes entreprises du milliardaire. Desradiateurs électriques et des ventilateurs à air liquide yentretenaient en toute saison une température égale et douce ;cinq téléphones et deux postes de télégraphie sans fil le mettaienten communication rapide avec toutes les villes de l’univers ;d’admirables classeurs électriques contenaient des myriades dedossiers industriels et scientifiques sur les affaires les plusvariées.
Le milliardaire ne se sentait vraiment chezlui que dans ce cabinet de travail éclairé, le jour, par de largesverrières qui donnaient sur le parc et sur la ville, le soir, pardes lampes à vapeur de mercure qui répandaient une lueur azuréetrès douce ; c’était de là que partaient les ordres de venteet d’achat qui, parfois, culbutaient les cours dans les bourses dumonde entier.
Neuf heures venaient de sonner et Fred Jorgellétait occupé à expédier quelques lettres pressées avant d’aller àson cercle, lorsque Baruch entra.
L’air très calme, il salua respectueusementson père et demeura en face de lui dans l’attitude déférente d’unsubordonné qui s’attend à une réprimande.
Un instant le père et le fils se regardèrentbien en face ; ce fut Baruch qui baissa les yeux lepremier.
– Je suis venu comme vous me l’avezcommandé, dit-il obséquieusement, j’attends vos ordres.
Ce ton de feinte politesse eut le dond’exaspérer le vieux gentleman, dont le visage s’empourpra, dontles yeux lancèrent des flammes.
– Vous êtes un voleur, répliqua-t-ilbrutalement, j’ai honte d’avoir pour fils un misérable tel quevous ! Si vous aviez un peu de cœur, vous devriez vous brûlerla cervelle.
– Je n’ai pas les mêmes préjugés que voussur cette question, fit Baruch en haussant les épaules avec uneironie méprisante. Je croyais qu’il était entendu entre nous quel’histoire du grand rubis n’était qu’un agréable tour depasse-passe, une humoristique plaisanterie.
– Croyez-vous donc, s’écria lemilliardaire d’une voix terrible, que je me sois fait illusion unseul instant ! Je sais de quoi vous êtes capable ! Jevous ai déjà vu à l’œuvre : rappelez-vous les fausses traitesmises par vous en circulation !…
À cet humiliant souvenir, le jeune homme eutun mouvement de révolte ; il serra les poings, sa physionomieprit une épouvantable expression de rage et de haine.
– Je ne vais pas, rugit-il, essayer de medéfendre ! Oui, monsieur mon père, il est parfaitement exactque, si j’ai caché sous la table le grand rubis, c’était avec laferme intention de m’en emparer.
– Et vous osez l’avouer ?
– Pourquoi pas ? Le seul coupabledans cette affaire, c’est vous ! Pourquoi me laissez-vous sansargent ? J’ai maintenant vingt-six ans, je veux vivre mavie ! Avec deux ou trois cent mille dollars – ce qui est peude chose pour vous –, je pourrais me lancer dans des entreprisesintéressantes ; je suis aussi intelligent, aussi apte à ladirection d’une affaire que qui que ce soit dans votreentourage.
– Vous ne l’avez guère prouvé : vousavez dévoré la fortune qui vous revenait de votre mère et, chaquefois que, depuis, je vous ai confié des capitaux, vous les avezdissipés en quelques semaines.
– L’expérience coûte toujours cher, maismaintenant, j’en ai suffisamment acquis, je suis sûr de moi, et jene demande qu’à le prouver… Tenez, si, par exemple, oubliant toutesnos anciennes querelles, vous me donniez seulement cent milledollars…
– Pas même cinquante mille ! pasmême vingt mille ! s’écria le milliardaire exaspéré, sifurieux que, dans sa colère, il pulvérisa d’un coup de poing unefragile coupe de Murano pleine de timbres rares ; le sang luimontait à la gorge. Il étouffait.
Il sonna pour se faire apporter une limonadeglacée ; ce ne fut qu’après l’avoir bue qu’il continua, un peucalmé :
– Ne comptez en aucune façon sur mesbank-notes. Je trouve votre demande d’une singulière impudence,après ce qui s’est passé hier. Tout ce que je puis faire, c’est dene pas vous supprimer – comme j’en avais l’intention – la pensionde mille dollars par mois que je vous sers depuis que vous êtesici.
– Je vous ai cependant parlé franchement,murmura Baruch d’un air sombre et menaçant, j’étais disposé à memontrer sérieux, ma foi, tant pis ! D’ailleurs, soyeztranquille, c’est la dernière fois que je m’humilie en vous faisantune pareille demande.
– Quels sont vos projets ?
– Inutile que je vous les communique.
Le milliardaire avait été plus ému qu’il nevoulait le paraître du ton résolu et en même temps désespéré dontson fils avait prononcé ces derniers mots.
– Écoutez, lui dit-il plus doucement, marésolution n’est pas irrévocable ; je reconnais que vous êtesénergique et intelligent. Faites en sorte de me donner des preuvesde sérieux et de bonne volonté, et je réfléchirai à ce que je puisfaire en votre faveur.
Baruch était en ce moment trop irrité pourcomprendre l’importance de cette concession.
– Combien de temps, répliqua-t-ilinsolemment, me faudra-t-il attendre votre bon plaisir ou votrecaprice ?
– Cela dépendra de vous. Pour le moment,je veux bien oublier l’aventure d’hier, et c’est déjà beaucoupd’indulgence de ma part. Mais faites attention que, si vous ne medonnez pas entière satisfaction, je vous déshériteraiimpitoyablement.
– Il ne manquera pas de gens pour vous ypousser, ne fût-ce que cet hypocrite Harry Dorgan qui, je m’en suisaperçu depuis longtemps, fait la cour à ma sœur Isidora.
– Ne parlez pas d’Harry Dorgan, ripostale vieillard avec véhémence, je voudrais que vous fussiez aussisérieux que lui. Bien que plus jeune que vous, il dirige déjà lesusines électriques de Jorgell-City. C’est un garçon pleind’avenir.
– En effet, car je vois qu’il a été assezhabile pour capter votre confiance.
– C’est, sans nul doute, qu’il laméritait !
– Je m’en moque, après tout, repritBaruch avec un haussement d’épaules ; mais, revenons à notreaffaire.
– Je viens de vous faire connaître madécision.
Baruch jeta sur son père un tel regard quecelui-ci en fut presque effrayé.
– Alors, c’est votre dernier mot ?Vous refusez de m’avancer les misérables cent mille dollars que jevous demande ?
– Je refuse. Acceptez l’emploi que jevous offre dans mon trust ; prouvez-moi pendant quelques moisque vous êtes capable d’une bonne administration, et ma caisse voussera ouverte toute grande.
– C’est bien. Je n’insiste pas. Je vousprouverai peut-être d’ici peu que je suis en état de faire monchemin dans la vie, sans le secours de votre argent.
Et Baruch sortit en claquant brutalement laporte.
Le lendemain pourtant, il paraissait avoirdéjà oublié cette scène violente. Il parut à la table familiale,comme à l’ordinaire, et s’y montra plein de gaieté. Dansl’après-midi, il fit en compagnie de miss Isidora, la seulepersonne peut-être pour laquelle il eût une réelle affection, unelongue promenade dans le parc.
Fred Jorgell se reprit à espérer que ce filsqui lui avait déjà causé tant de tracas n’était pas entièrementperdu pour lui et qu’il ne tarderait pas à revenir à de meilleurssentiments.
Le milliardaire venait de remonter dans soncabinet de travail, après le repas du soir, lorsque miss Isidoraentra sans frapper.
– C’est moi, père, cria-t-elle du seuilde la porte, ne te dérange pas !
La jeune fille portait une robe de crêpe deChine bleuté qui accusait discrètement l’élégance et la richesse deses formes. Ses cheveux d’un blond fauve, dans lesquels brillait unrang de perles, encadraient harmonieusement une physionomierégulière et calme, où se reflétaient la franchise et labonté ; ses grands yeux d’un bleu de mer presque vert étaientclairs et hardis sans impudence, et elle possédait ce teint fraiset velouté, d’une roseur spéciale, qui semble l’apanage decertaines jeunes filles américaines.
Ce fut d’une voix légèrement émue qu’elle dità son père :
– Tu m’as paru tantôt si soucieux, etmême si mélancolique, que j’ai tenu à venir te voir.
– Tu as bien fait, mon enfant, tu saisque ta présence, un seul sourire de toi suffisent à me consoler detoutes mes tristesses, à guérir toutes les blessures que je reçoisparfois dans la rude bataille des dollars.
– Il faut croire, mon père, repritcoquettement la jeune fille, que mon sourire n’a pas eu aujourd’huisur toi sa puissance habituelle. Allons, sois franc, tu as quelqueennui, comme le jour de cette fameuse faillite de la banqueaustralienne que tu ne voulais pas m’avouer.
Le milliardaire protesta faiblement :
– Non, je t’assure, mon enfant, je n’aiaucun souci sérieux.
– Aurais-tu quelque sujet demécontentement contre mon frère ?
Fred Jorgell fronça les sourcils et eut unhochement de tête découragé.
– Tu sais bien, petite Isidora, que tonfrère et moi n’avons jamais pu nous entendre. Baruch est une natureingrate dont je n’ai jamais rien pu tirer.
– Il paraît devenir beaucoup pluslaborieux et surtout plus docile.
– Ne parlons plus de lui, veux-tu ?c’est un sujet de conversation qui m’est désagréable.
Le milliardaire s’était levé et se promenaitnerveusement à travers la vaste pièce. Miss Isidora comprit qu’ilétait inutile d’insister. Il y avait entre le père et le fils unetelle dissemblance de caractères, une telle antipathie même que,sans doute, ils ne parviendraient jamais à s’accorder ensemble.
– Eh bien, soit ! fit-elle avec unemoue, laissons Baruch de côté et parlons de la fête d’avant-hier.Tu as dû être content. De l’aveu même de mes plus jalouses amies,c’était splendide !
– Certainement !…
– Il y a bien eu l’incident du rubis,simple malentendu, heureusement…
Fred Jorgell eut un geste de contrariété.
– Ne me parle pas de ce rubis, fit-ilavec impatience, il y a longtemps que je n’y pense plus ;d’ailleurs, s’il faut te dire toute la vérité, j’ai aujourd’hui unennui, ou plutôt une inquiétude bien réelle.
– Et tu ne voulais pas me le dire,murmura la jeune fille d’un accent de reproche.
– Tu vois qu’il m’est impossible de riente cacher, mais rassure-toi, ce n’est pas grave.
– De quoi s’agit-il ?
– Tu sais que je suis toujours enaffaires avec ce filateur de Buenos Aires, dont je t’ai souventparlé, Pablo Hernandez. Je lui ai vendu dernièrement pour troiscent mille dollars de coton dont il a pris livraison ; c’estaujourd’hui même qu’il devait me verser les fonds et je suis sansnouvelles. C’est d’autant plus étrange que Pablo est parfaitementsolvable et d’une grande ponctualité.
– C’est en effet fort étrange.
– Le plus inquiétant, c’est qu’hier soiril m’a téléphoné qu’il était en route pour m’apporter lui-même lasomme convenue…
À ce moment, on heurta doucement à la porte ducabinet de travail.
– Entrez ! cria le milliardaire,ah ! c’est toi, Paddock, m’apportes-tu de bonnesnouvelles ?
Paddock était un vieil Irlandais ;intendant, factotum, secrétaire à l’occasion, il possédait toute laconfiance de Fred Jorgell. À la question qui lui était posée, ilrépondit d’abord par un hochement de tête négatif.
– Pablo Hernandez ? demandaanxieusement le milliardaire.
– Mort ! Assassiné !
– Mais c’est impossible !
– Je viens de voir son cadavre.
Fred Jorgell était violemment ému.
– Pablo était un loyal camarade, dit-il,je donnerais de grand cœur les trois cent mille dollars qu’il medoit pour qu’il fût encore vivant.
Puis il demanda avec une fébrilecuriosité :
– Comment a-t-il été tué ? Je veuxêtre renseigné… Je dépenserai tout l’argent qu’il faudra pour fairearrêter les assassins !
– Un mystère étrange plane sur cettemort. Pablo Hernandez a été trouvé ce matin d’assez bonne heure surla rive du petit creek marécageux qui se trouve à l’entrée du bois,un peu en dehors des usines. Il a été complètement dévalisé, maisce qui est inexplicable, c’est que son corps ne porte aucune tracede blessure, sauf une légère contusion, une petite tache noirâtrederrière l’oreille. L’automobile dans laquelle il était venu seulétait à quelques mètres en arrière, intacte.
– A-t-on fait une enquête ? demandamiss Isidora.
– Certainement, répondit Paddock, maiscette enquête n’a rien appris. Le docteur Cornélius Kramm a procédéà un examen du cadavre, et il lui a été impossible de se prononcer.Il serait presque tenté de conclure à une apoplexie foudroyante, sila victime n’avait pas été dévalisée.
– Il y a là une énigme indéchiffrable,murmura la jeune fille.
– La seule explication plausible qu’onpuisse donner, reprit l’Irlandais, c’est que Pablo Hernandez seradescendu pour quelque légère réparation à son auto ; c’estpendant qu’il était ainsi occupé qu’il aura été foudroyé parl’apoplexie. Un passant, un rôdeur quelconque, aura le premierdécouvert son cadavre et se sera empressé de l’alléger de sesbank-notes.
Pendant ces explications, Fred Jorgelldemeurait pensif.
– Les bandits ont fait là un coup demaître, dit-il lentement. Je suis certain que Pablo Hernandez avaitsur lui, en bank-notes et en valeurs diverses, les trois cent milledollars qu’il venait me verser aujourd’hui. Pour moi, le crime estévident. Il y a eu là un véritable guet-apens.
Ni Paddock ni miss Isidora ne relevèrent cettedernière observation. Tous deux étaient, au fond, du même avis quele milliardaire.
– C’est quand même trois cent milledollars de perdus pour vous, dit Paddock après un moment desilence.
– Non, Pablo Hernandez était riche, trèsriche, je sais que, je serai payé, mais cela n’a pas grandeimportance : trois cent mille dollars ne constitueraient paspour moi une perte irréparable.
Miss Isidora réfléchissait.
– Pourquoi donc, demanda-t-elle àPaddock, après un silence, mon père est-il prévenu si tard de lamort tragique de son client ?
– Miss, cela est très explicable,l’identité du malheureux Pablo vient d’être reconnue il y aseulement une heure. Je savais, dès midi, qu’un crime avait étécommis, mais comme les rixes entre ouvriers italiens et irlandaisne sont pas rares à Jorgell-City, j’avais cru qu’il s’agissait d’unmeurtre banal et je ne m’en étais pas occupé.
– C’est bien, Paddock, dit lemilliardaire devenu pensif, rédigez ce soir même une note pour lesjournaux en promettant une prime de cinq mille dollars à quiconqueapportera un renseignement intéressant sur le décès de ce pauvreHernandez.
L’Irlandais sortit. Miss Isidora demeuraencore quelque temps près de son père qui paraissait très affecté,mais elle comprit qu’il désirait être seul et se retira à sontour.
Après son départ, Fred Jorgell se promenalongtemps encore dans son cabinet avec, une nerveuseagitation : il était à la fois inquiet, irrité ettriste ; il y avait longtemps que le poids de son immensefortune et de ses responsabilités ne lui avait paru aussilourd.
À l’heure même où Fred Jorgell apprenait lamort tragique de son client Pablo Hernandez, Baruch sortait dupavillon isolé qu’il habitait par une porte donnant sur la rue etdont lui seul avait la clef. Il pouvait ainsi sortir ou rentrer àsa guise, sans déranger aucun des domestiques.
La rue, quoique indiquée sur le plan officielde la ville, n’était encore constituée que par des clôtures deplanches et des monceaux de gravats. Baruch la franchit en sautantau petit bonheur les flaques d’eau et les fondrières, il suivitquelque temps le boulevard encore inachevé qui traversaitJorgell-City et qu’éclairaient de loin en loin de puissantes lampesà arc. Enfin, il s’arrêta en face d’un grand cottage d’aspectsévère.
Baruch Jorgell se rendait chez le docteurCornélius Kramm.
Le docteur Cornélius était célèbre dans toutel’Amérique, mais ses cures merveilleuses étaient d’un genre trèsparticulier.
Le docteur était la providence de tous ceux etde toutes celles qu’une laideur ou une tare physique affligeait etqui étaient en état de payer les frais d’un traitement des pluscoûteux. Il redressait les nez crochus, diminuait les oreillescopieuses, agrandissait les yeux, rapetissait les bouches,exhaussait les fronts et rectifiait les tailles ; en un mot,grâce à la chirurgie, il traitait la substance vivante comme unevéritable matière plastique qu’il façonnait au gré de soncaprice.
C’était son incontestable dextérité qui luiavait valu ce bizarre surnom de « sculpteur de chairhumaine », sous lequel on le désignait familièrement.
On connaissait peu de chose du passé deCornélius, Il était arrivé un beau matin, s’était magnifiquementinstallé et, depuis, grâce à une savante réclame, grâce à des curesheureuses et aussi à son savoir très réel, sa réputation n’avaitfait que grandir.
Il courait pourtant une sinistre légende surles débuts de sa fortune : quelque dix ans auparavant,prétendait-on, Cornélius était attaché, comme médecin, à unecompagnie minière de la province de Matto Grosso, au Brésil, quioccupait plus de cinq cents travailleurs noirs.
En dépit d’une surveillance active etminutieuse, les vols étaient assez fréquents. Un fait de ce genrese produisit précisément peu de temps après l’installation dudocteur : un diamant de sept cents carats disparut et toutesles perquisitions faites pour le retrouver demeurèrent sansrésultat. Quelques semaines s’écoulèrent, le vol commençait às’oublier, lorsqu’un vieux Noir tomba malade et dut être transportéà l’hôpital que dirigeait Cornélius. Celui-ci diagnostiqua sanspeine une péritonite aiguë, causée par la présence d’un corpsétranger dans l’intestin ; il s’apprêtait à tenter uneopération lorsque le diamant disparu lui revint en mémoire ;il n’ignorait pas que, souvent, les Noirs n’hésitent pas à avaler,pour les mieux cacher, les pierres qu’ils ont volées.
Deux jours plus tard, le patient succombait àl’absorption d’un cachet d’acide prussique ordonné « parerreur » et le docteur, comme il l’avait prévu, retrouvait endisséquant le cadavre le diamant de sept cents carats. Dans lecourant du même mois, Cornélius donnait sa démission pour cause desanté et partait pour l’Europe où l’on perdait sa trace.
Les antécédents de Fritz Kramm étaient aussimystérieux. Il avait fait fortune dans le commerce des tableaux etdes objets d’art ; c’était ce que l’on pouvait affirmer deprécis sur son compte. Ses ennemis prétendaient bien qu’il avaitfait partie d’une bande internationale de cambrioleurs de musées,dont il était demeuré le receleur, mais nul n’eût pu fournir lapreuve d’une si calomnieuse assertion. Ces racontars ne causaientd’ailleurs aucun préjudice aux deux frères : il n’est pasd’homme arrivé qui ne soit en butte au dénigrement.
Au moment où Baruch sonnait à la porte del’étrange docteur, il pouvait être dix heures du soir, c’est àpeine si quelques rais de lumière filtraient par les intersticesdes volets blindés, hermétiquement clos.
Le domestique qui vint ouvrir introduisitsilencieusement le jeune homme dans un salon d’attente meublé avecune sévère élégance, et où se trouvait déjà un personnage vêtu denoir qui s’avança courtoisement au-devant du visiteur. C’était unvieil Italien, nommé Léonello, depuis de longues années au servicedu docteur.
– Qu’y a-t-il pour votre service ?demanda-t-il à Baruch.
– Je désirerais voir le docteur.
– Malheureusement, c’est impossible, ledocteur travaille.
– Il m’attend, répliqua Baruch avecinsistance, voici ma carte.
– Mille pardons, fit obséquieusementl’Italien après un coup d’œil sur la carte, je vais vousannoncer.
Léonello revint quelques instants après. Saface décharnée avait quelque chose de sarcastique.
– Mon maître sera très heureux de vousrecevoir, dit-il, mais il ne peut abandonner le travail auquel ilse livre, il faudra donc que vous m’accompagniez jusque dans sonlaboratoire.
– Quel est donc ce travail ?
La physionomie rusée de l’Italien se fit plusironique.
– Le docteur s’occupe d’un embaumement,il s’agit du malheureux Pablo Hernandez, dont le cadavre a étédécouvert ce matin. La famille a télégraphié au docteur de faire lenécessaire, et vous aurez le privilège d’assister àl’opération.
– Je vous remercie, balbutia Baruch, dontle visage s’était couvert d’une pâleur mortelle, je ne tiens guèreà voir un pareil spectacle.
– Je comprends cela.
– Dites au docteur que j’attendrai qu’ilait fini.
– Ce sera peut-être long.
– Tant pis, je préfère attendre.
Léonello s’éclipsa. Baruch demeura seul,rongeant son frein, en proie à la colère et à l’impatience ;enfin le docteur parut.
Le docteur Cornélius Kramm n’avait guère plusde trente-six ans, mais son crâne énorme et entièrement chauve, seslarges lunettes d’or et son visage maigre et rasé le faisaientparaître beaucoup plus vieux. Ses traits étaient réguliers, et ildonnait, à première vue, l’impression d’un homme puissammentintelligent, mais ses lèvres minces, ses yeux inquiets etfureteurs, derrière les verres de cristal jaune des lunettes,causaient un indicible malaise. Il s’exprimait avec une lenteur etune sécheresse glaciales.
Les deux hommes ne se saluèrent pas.Maintenant qu’ils étaient sans témoins, les politesses banalesn’étaient pas de mise.
– À défaut du grand rubis, déclaraBaruch, j’ai les valeurs dont je vous avais parlé.
– Je le sais mieux que personne, ripostacyniquement Cornélius, puisque je viens de terminer l’embaumementde leur précédent propriétaire.
Baruch ne sourcilla pas.
– Je voudrais de l’argent tout de suite,fit-il.
– Eh bien, soit ! allons chez monfrère.
Pas une parole de plus ne fut échangée.Cornélius prit une petite lanterne électrique et guida son hôte parles allées du jardin jusqu’à une porte de fer qui faisaitcommuniquer les propriétés des deux frères.
Cette porte franchie, ils se trouvèrent dansun vaste hall, littéralement bondé du sol jusqu’au toit d’unamoncellement de tableaux et de statues de tous les temps et detoutes les écoles. Dans un espace vide aménagé au centre, il yavait une table-bureau, des sièges et un grand coffre-fort scellédans le mur.
Cornélius et Baruch avaient eu à peine letemps de s’asseoir que Fritz Kramm, sans doute déjà prévenu, semontra à l’autre extrémité du hall.
Le marchand de curiosités différaitentièrement, comme aspect physique, de son frère le docteur. AutantCornélius était maigre, émacié et morose, autant Fritz étaitcorpulent, rubicond, jovial et d’une extrême aménité de manières etd’allures.
C’était ce que nous appellerions en France unbon vivant.
Son sourire bienveillant, ses yeux gris clairpleins de franchise le rendaient tout d’abord sympathique, mais sil’on observait avec attention ses mâchoires trop développées, sesoreilles vastes et mal ourlées, ses mains énormes aux doigtscourts, aux pouces en billes, on était beaucoup moins rassuré.
En apercevant Baruch, Fritz alla au-devant delui, la main tendue.
– Enchanté de vous voir, fit-il,oh ! je savais bien que votre visite ne tarderait pas, je vousattendais presque.
Baruch respira, ce ton de cordialité feint ouréel le mettait à son aise.
– Vous devinez ce qui m’amène,dit-il.
– Parbleu ! Vous avez besoin debank-notes.
– Comme vous le dites…
– Voyons les valeurs.
Baruch tira de la poche de son« overcoat » un gros portefeuille de maroquin ; maisil rougit et se troubla en remarquant tout à coup que le nom de donPablo Hernandez était imprimé en lettres d’or dans un desangles.
– Voilà, dit Cornélius, de sa voix dureet cassante, un petit souvenir que je ne vous conseille pas deconserver, master Jorgell !
Tout de suite, Fritz Kramm intervint avec desgestes conciliants.
– Bon, fit-il, c’est entendu, on ne pensepas à tout ; mais voyons les valeurs (et il avait pris leportefeuille des mains de Baruch). Des pétroles, des cuivres, descaoutchoucs, excellent, la plupart d’ailleurs sont en hausse ;celui qui en a fait emplette était loin d’être un gogo. Seulement,voilà… pas une seule n’est au porteur ; il n’y a que moi quipuisse vous négocier cela, et encore, non sans risques. Comptons.Il y en a pour trois cent mille dollars ; je vais donc vousverser comme convenu cent mille dollars en bank-notes et en or.
Baruch eut un mouvement de révolte viteréprimé.
– Je crois, reprit Fritz, sans luilaisser le temps de parler, que ma proposition est parfaitementéquitable : cent mille dollars pour moi qui accepte desactions et des obligations que j’aurai du mal à négocier ;cent mille dollars pour mon frère qui a signé le rapport médical etcent mille pour vous qui…
– Aussi n’ai-je pas protesté, interrompitBaruch avec vivacité.
– Je crois que nous nous entendonsparfaitement.
Avec les gestes minutieux et paisibles d’unhonnête commerçant, Fritz alla au coffre-fort et en tira une liassede billets de banque qu’il remit à Baruch.
– Voyez, lui dit-il avec un bon sourire,la somme était prête, recomptez-la ; je crois que le nombre yest, mais tout le monde peut se tromper.
– Inutile, répliqua Baruch en fourrantles bank-notes dans sa poche, je vous remercie ; il n’est pasimpossible que j’aie encore l’occasion d’avoir recours à votreobligeance.
– Tout à votre service.
Baruch prit congé.
Fritz insista pour le reconduire jusqu’à laporte de la rue et ils se séparèrent après avoir échangé un loyalshake-hand.
Fritz était retourné près de son frère. Quandtous deux furent seuls dans le grand hall aux tableaux, en face ducoffre-fort, ils échangèrent un singulier sourire.
– Je crois que nous le tenons, ditCornélius.
– Oh ! approuva Fritz, il est à nousmaintenant, bien à nous ; il a été très crâne, d’ailleurs,seulement, je crains que ce ne soit pas un instrument trèsdocile.
– Tout le monde devient docile, quand iltombe entre nos mains, affirma le docteur avec une grimacesinistre. Je ne vois qu’un point noir dans nos projets… Ce jeuneHarry Dorgan ?
– Nous aviserons. Il faut réfléchirmûrement. Je trouve que voilà assez de besogne pour unejournée…
Les deux frères en restèrent là de leurentretien et se séparèrent. Cornélius regagna son laboratoire.Fritz changea de costume pour aller passer le reste de la soiréechez un riche marchand de charbon qui était un de ses meilleursclients et auquel il avait fourni toute une galerie detableaux.
Pendant ce temps, Baruch avait hélé untaxi-auto et s’était fait conduire au célèbre club du« Haricot Noir ».
C’était une institution d’une originalité bienaméricaine que le club du Haricot Noir ; il était composé dequarante membres actifs, tous célibataires, et d’un grand nombre demembres honoraires, mariés ou non ; chaque année, dans la nuitde la Saint-Sylvestre, à l’issue d’un splendide banquet, largementarrosé de claret et d’extra-dry, le maître d’hôtel déposaitcérémonieusement sur la table une urne de vermeil qui contenaittrente-neuf haricots blancs et un seul haricot noir.
Le moment était solennel.
Les yeux bandés, chacun des membres du club,en commençant par le président, tirait à son tour un haricot del’urne de vermeil.
Celui auquel était échu le haricot noir étaittenu de se marier dans l’année et, cessant d’être membre actif,devenait de droit membre honoraire, mais le club prenait à sacharge les frais de la noce et les dépenses des jeunes épouxpendant toute la durée de la lune de miel.
Si la fiancée était pauvre – ce qui,d’ailleurs, arrivait rarement dans ce milieu presque exclusivementfréquenté par des fils de milliardaires –, la caisse du club luifournissait une dot.
Cette intéressante association, qui étaitvenue s’installer d’une ville voisine à Jorgell-City, obtenait leplus grand succès ; ses membres formaient une élite parmilaquelle il était difficile d’être admis.
Baruch Jorgell n’était que membre honoraire,mais comme on jouait très gros jeu au Haricot Noir, il yfréquentait assidûment.
Baruch était joueur.
Pourtant, il gagnait rarement, et cela, fautede calcul et de réflexion ; c’était avec une sorte defiévreuse nervosité qu’il jetait son or par poignées sur le tapisvert. Il ignorait ou méprisait les habiletés des vieuxprofessionnels qui, chaque soir, avec une mise insignifiante,arrivaient à rafler une centaine de dollars.
Lorsque Baruch pénétra dans la salle de jeu,la partie était très animée ; il y avait là un certainStickmann – arrivé depuis peu à Jorgell-City – qui pontait etpariait avec une audace admirable.
Arnold Stickmann, un jeune homme au teintfrais et rose, presque un adolescent, s’était fait une réputationdans le monde des Cinq-Cents par son élégance ; à Chicago etmême à New York, il donnait le ton à la mode.
C’était lui qui avait inauguré les cravates entoile d’or semée de fleurettes de diamants ; une autre fois,il avait innové un complet en étoffe métallique, rose etviolet ; c’était encore lui qui avait lancé les bottines envéritable peau de requin et dont chaque bouton était constitué parun petit diamant noir.
Le portrait de ce Brummel yankee se trouvaitdans tous les journaux de mode, et d’habiles reporters allaientinterviewer son tailleur, son bottier et son chemisier pour tâcherde savoir dans quelle tenue il apparaîtrait le jour suivant ;on l’avait vu, tour à tour et dans la même journée, exhiber unpyjama de flanelle d’amiante, un complet d’étoffe de verre et ungilet en peau de crocodile.
Stickmann était poète à sa façon.
Il traduisait toutes ses émotions, tous sesrêves par un nouveau et original costume longtemps médité. Dans lesmoindres actes de sa vie, il était d’une minutie raffinée :chaque matin, son valet de chambre savonnait les pièces d’or qu’ildevait mettre dans sa bourse et il n’avait jamais en portefeuilleque des bank-notes neuves et parfumées.
Tel était l’homme en face duquel s’assitBaruch Jorgell en entrant dans la salle de jeu du HaricotNoir ; ils échangèrent un rapide coup d’œil et, d’instinct,ils se détestèrent.
C’était Arnold Stickmann qui tenait la banque.Baruch vida d’un trait la coupe de champagne que lui tendait unbarman et jeta insoucieusement un billet de mille dollars sur letapis. Stickmann donna les cartes d’un geste sûr de lui.
– Sept ! annonça-t-il.
Baruch avait tiré cinq.
Stickmann cueillit d’un air dégoûté labank-note de mille dollars qui était un peu crasseuse auxangles ; en face de lui, l’or, les jetons et les billetsformaient un tas énorme, une vraie petite montagne.
Impassible, Baruch risqua deux autres billetsde mille dollars.
Il perdit. Ses deux bank-notes allèrentgrossir le monceau de l’impeccable Stickmann.
– Well ! fitBaruch.
Et il jeta successivement sur le tapis quatre,puis huit, puis seize bank-notes ; il perdait toujours.
Très intéressés, les membres du club avaienttous cessé de jouer ; ils suivaient passionnément la bataillequi se livrait entre les deux jeunes milliardaires. Une déveinepersistante s’acharnait contre Baruch, l’or coulait entre ses mainscomme de l’eau.
– Si l’on jouait à la mouche ?proposa tout à coup un vieil habitué. Cette idée fut accueillie pardes bravos enthousiastes. La mouche est un jeu exclusivementaméricain et qui se pratique surtout à bord des paquebotstransatlantiques, pour charmer l’ennui des traversées.
Douze des membres du club déposèrent chacunune bank-note sur le tapis, sur chaque bank-note on plaça unmorceau de sucre, puis toute l’assistance demeura plongée dans unreligieux silence et dans une immobilité complète.
Tout à coup une mouche qui voletait enbourdonnant, près des rosaces électriques du plafond, descenditattirée par l’odeur du sucre. Joueurs et spectateurs demeuraientfigés dans une raideur de statue.
La minute était émotionnante. On eût pudiscerner dans le grand silence le souffle haletant des joueursoppressés d’angoisse.
La bestiole tourna quelque temps autour d’unplateau sur lequel étaient posées des bouteilles de champagne et dewhisky, puis elle piqua droit au morceau de sucre déposé en face deBaruch. Celui-ci ne put retenir un imperceptible tressaillement quifit s’envoler la mouche. Elle alla se poser sur le morceau de sucred’Arnold Stickmann qui, lui, n’avait pas bronché.
– Gagné ! crièrent bruyamment lesjoueurs.
Stickmann eut un sourire dédaigneux et raflad’un geste négligent les onze billets qui se trouvaient sous lesmorceaux de sucre.
On renouvela les enjeux, mais cinq fois desuite, Arnold Stickmann gagna. Un à un, comme la première fois, lesjoueurs se retiraient de la partie, impressionnés par cette chanceinvraisemblable. De nouveau Baruch et Stickmann demeurèrent seulsen présence ; il y avait dix bank-notes de mille dollars souschaque morceau de sucre.
Les témoins de cette scène en suivaient lespéripéties avec cet intérêt passionné, presque maladif, que mettentles Yankees à toute espèce de jeu ou de sport. Ne jouant plus pourlaisser le champ libre aux deux adversaires, ils engageaient à voixbasse des paris.
– Je mets deux mille surBaruch !
– Et moi deux mille sur Stickmann, iltient la veine !
– Possible, mais la chance vatourner ! C’est Baruch qui gagnera !…
– Nous allons bien voir.
– Trois mille dollars.
– Tenu !
Pendant ce temps, la mouche, que tous lesregards suivaient avec anxiété, s’amusait pour ainsi dire à fairela coquette, elle tourbillonnait à travers la vaste salle,s’éloignant, puis se rapprochant pour s’envoler de nouveau vers leshauteurs du plafond. Un instant même, elle se plaça – comme pourles narguer – juste entre les deux joueurs pâles etfrémissants.
Tout à coup elle se posa sur le morceau desucre de Baruch. Enfin il gagnait. Avidement, il s’empara desenjeux de son adversaire qui souriait d’un air détaché, en hommepour qui la perte ou le gain d’un matelas de bank-notes plus oumoins épais est une chose absolument indifférente.
Les partisans de Baruch gagnaient duterrain ; la chance semblait avoir tourné. La partie secontinua avec plus d’acharnement qu’auparavant.
À ce moment il se produisit entre les parieursune discussion qui faillit se terminer à coups de browning ;quelqu’un avait, sans songer à mal, allumé un régalia dont la fuméepouvait influencer l’insecte, en ce moment arbitre des destinées dujeu. Le malencontreux fumeur, honni de tous, dut jeter son cigareet faire des excuses.
Cette fois, Baruch mit vingt billets sous unmorceau de sucre, il gagna.
Stickmann, toujours souriant, tira de sonportefeuille en peau de porc cinquante bank-notes. Baruch, sans uneseconde d’hésitation, en plaça un nombre égal en face de lui.
La partie devenait grandiose, mais la mouche,suffisamment gorgée de sucre, s’était envolée par la fenêtre grandeouverte. Joueurs et parieurs étaient furieux.
Il y eut un moment d’accalmie forcée, lesmouches endormies près des moulures dorées du plafond nemanifestaient nulle intention de se déranger de leur somme et labestiole qui jusqu’alors avait joué un si grand rôle semblaitenvolée définitivement.
Les conversations avaient repris leur cours,les cigares s’étaient rallumés, des plateaux chargés de coupesd’extra-dry et de cocktails incendiaires circulaient à laronde.
On parlait déjà de jouer à autre chose,d’organiser des tables de bridge ou de poker, lorsque, brusquement,avec un joyeux bourdonnement, la mouche – la même sans nul doute –rentra triomphalement par la fenêtre et vint planer, indécise,au-dessus de la table de jeu.
– Il n’y a pas un quart d’heured’écoulé ! clamèrent les spectateurs d’une même voix, lesparis tiennent, la partie continue !
Instantanément, les cigares s’étaient éteintset dans la salle tout à l’heure si bruyante régnaient le plusreligieux silence, l’immobilité la plus parfaite. Chacun pensait àpart soi qu’il y avait longtemps qu’un si beau match n’avait eulieu au Haricot Noir.
Cette fois la lutte fut brève. Au bout d’uneminute, sans la moindre hésitation, la mouche alla se poser sur lemorceau de sucre de Baruch. Il gagnait les cinquante milledollars.
Stickmann les lui tendit avec son plusgracieux sourire.
– Tous mes compliments, master Jorgell,lui dit-il, à vous les honneurs de la soirée. Mais ne trouvez-vouspas que nous avons assez joué comme cela ? Pour mon compte, jeme sens la tête un peu lourde.
Baruch était profondément étonné, il necomprenait rien à cette subite modération.
– Je suis prêt à continuer ;répondit-il.
– Non, cela suffit pour aujourd’hui. Vousaurez bien assez d’occasions de me donner ma revanche. Je suis icipour une quinzaine et peut-être davantage.
– Comme il vous plaira, murmura Baruchinterloqué, je pense qu’un de ces gentlemen sera enchanté deprendre votre place.
Mais aucun partenaire ne se présenta. Avec lasuperstition particulière aux joueurs, tous étaient persuadés quela veine avait changé et que Baruch Jorgell devait gagner tout lerestant de la soirée.
– D’ailleurs, il se fait tard, ajoutaStickmann, il serait sage, à mon avis, de rentrer se coucher, aprèsavoir bu les dernières coupes à la santé de l’heureux gagnant.
Cette motion rallia les suffrages. La salle dejeu fut désertée pour le bar où l’on toasta joyeusement ;puis, par petits groupes, les membres du club se retirèrent.
Chose bizarre, Stickmann semblait êtresubitement revenu de son aversion pour Baruch. Tous deuxs’entretinrent quelque temps amicalement et montèrent ensemble dansl’ascenseur.
Comme ils en descendaient, Stickmann demanda àBaruch s’il avait son auto et, sur sa réponse négative, lui offritde le prendre dans la sienne et de le déposer à sa porte. Baruchaccepta, un peu étonné de ces prévenances.
Quand tous deux eurent pris place dansl’intérieur du luxueux coupé électrique, la conversation ne tardapas à prendre un tour confidentiel.
– Écoutez, mon cher partenaire, ditStickmann, je vais être avec vous de la plus entière franchise, jeveux vous confier un secret.
– Je vous écoute, murmura Baruch, sedemandant où l’autre voulait en venir.
– Je suis allé, vous le savez, à la fêtedonnée il y a quelques jours par votre père.
– En effet, je me souviens de vous avoirvu danser une scottish avec ma sœur, miss Isidora.
– C’est d’elle précisément qu’il s’agit.Je n’avais jamais admiré d’aussi près la grâce, le charme,l’enjouement de cette délicieuse personne. J’ai été émerveillé deson esprit aussi bien que de sa beauté…
– Et naturellement, interrompit Baruchd’un air légèrement ironique, vous en êtes amoureux ?
– Amoureux fou ! Je compte demandersa main à Mr. Jorgell d’ici quelques jours !
– Bonne chance, reprit Baruch, toujoursgouailleur, mais je ne vois pas trop en quoi je puis vous êtreutile. Je n’ai – vous le savez peut-être – aucune influence sur monpère et très peu sur ma sœur.
– Tout ce que je vous demande c’est, pourvotre part, de ne pas m’être hostile.
– Certes, cher monsieur Arnold, vouspouvez compter sur ma neutralité la plus bienveillante. Mais jedois vous apprendre une chose, c’est qu’Isidora a refusé déjà ungrand nombre de partis brillants.
– Ce n’est pas une raison, répliquavaniteusement le roi de la Mode. Il faudra bien qu’un jour missIsidora arrête son choix sur quelqu’un.
– Espérons que ce sera sur vous. Mais mevoici, je crois, arrivé à destination. Soyez tranquille, jegarderai votre secret. Merci mille fois de votre obligeance et àbientôt une prochaine revanche au Haricot Noir !
Les deux jeunes gens se séparèrent avec toutesles apparences de la meilleure cordialité. Stickmann croyait avoirfait là une démarche de la plus habile diplomatie. En cela il setrompait lourdement.
Baruch, qui n’avait auparavant contre luiqu’une antipathie instinctive, le détestait maintenant de tout soncœur. Rentré dans le salon qui occupait le rez-de-chaussée dupavillon qu’il habitait, il donna libre cours à son humeurfielleuse.
– Le vaniteux ! l’imbécile !s’écria-t-il. Se figure-t-il donc que ma sœur va tout de suite êtreéprise de lui ? Il compte sans doute gagner son cœur grâce àl’excellente coupe de ses complets et au chic de sescravates ! Il faudrait qu’Isidora fût bien sotte pour accordersa main à ce prétentieux mannequin, bon tout au plus à figurer dansla vitrine d’un tailleur…
Tout en monologuant ainsi, Baruch avait tiréde sa poche les bank-notes qu’il y avait empilées pêle-mêle enquittant la salle de jeu.
Il les compta, il y en avait centsoixante ; mais cette notable augmentation de son capital, aulieu de le calmer, ranima encore sa mauvaise humeur contreStickmann.
– Je le comprends maintenant, le drôle arefusé de continuer la partie pour me laisser emporter mongain ! C’est une sorte d’aumône qu’il me fait ! Si l’onvient à deviner ses intentions, je serai la fable et la risée desmembres du club ! Et il croit peut-être que je lui en aurai dela reconnaissance ! Je sais bien qu’au fond il medéteste ; naguère encore, c’est à peine s’il m’adressait laparole…
Baruch était avant tout un orgueilleux etArnold Stickmann, en croyant lui être agréable, avait trouvé lemoyen de blesser au vif son amour-propre.
Les soirées suivantes, au Haricot Noir, lesparties furent mouvementées. Baruch tenait à prouver à tous qu’iln’était pas, comme on l’avait dit, tenu en tutelle par son père, etqu’il disposait de capitaux bien à lui. Il eût voulu, pour que ladémonstration fût complète, perdre une grosse somme en jouant avecStickmann. Mais celui-ci, fidèle à la tactique qu’il avait d’abordadoptée, faisait tous ses efforts pour le laisser gagner.
– Il tient à m’humilier, songeait Baruchrageusement, à me prouver qu’il possède une fortune dont il a lalibre disposition, des affaires qu’il gère par lui-même, tandisque, grâce à l’avarice de mon père, je n’ai rien de tout cela. Ilveut sans doute me donner à entendre que, lorsqu’il sera devenu lemari d’Isidora, je pourrai compter sur ses libéralités. Mais ilfaut bien mal me connaître pour faire un pareil calcul et je nesuis pas homme à supporter longtemps les affronts !
Cependant les autres membres du Haricot Noirn’avaient pas les mêmes raisons que Stickmann de ménager BaruchJorgell. Aussi profitaient-ils sans vergogne de ses distractions,le matelas de bank-notes allait de jour en jour ens’amincissant.
Des cent soixante billets il n’en restait plusguère qu’une trentaine.
L’orgueilleux Baruch ne voulait pas convenir àses propres yeux qu’il n’était pas assez riche pour lutter avec desadversaires presque tous pourvus du milliard, et au lieu d’employerson argent à quelque fructueuse spéculation, comme ç’avait étéd’abord son projet primitif, il jouait éperdument, sans vouloirenvisager les conséquences d’une pareille conduite.
Vers ce temps-là, Arnold Stickmann fit à FredJorgell deux ou trois visites successives ; rien ne transpirade leurs entretiens ; mais le roi de la Mode affichait unejovialité et un entrain qu’on ne lui avait jamais connus. Quant auxcomplets qu’il inaugurait chaque jour, ils étaient de couleurstendres et d’un chic éblouissant.
Avec ses massifs d’orangers, de jasmins, demagnolias et d’orchidées, ses fontaines jaillissantes et ses alléestapissées d’une mousse épaisse et verdoyante, le jardin d’hiver deFred Jorgell était en toute saison un lieu de fraîcheur etd’enchantement. Les palmiers et les bananiers y formaient devéritables bosquets, dont les larges feuillages s’élevaient jusqu’àla coupole de cristal aux arcatures dorées.
C’est là que miss Isidora passait souvent delongues heures en compagnie d’une brave Écossaise, mistress MacBarlott, dont la seule fonction était de lui faire la lecture et del’accompagner dans ses promenades.
Chaque midi, après le déjeuner, elles allaientrendre visite à une grande volière de filigrane d’argent touteremplie de perruches, de sénégalis, de cardinaux et d’autresoiseaux des tropiques aux brillants plumages. C’était là une deleurs distractions favorites.
Elles étaient précisément occupées, cejour-là, à émietter des gâteaux à leurs petits pensionnairesemplumés, lorsque Fred Jorgell parut tout à coup au détour d’uneallée de citronniers de la Floride, plantés dans de superbes vasesde faïence italienne. Aussitôt miss Isidora courut au-devant delui.
– Je te croyais déjà remonté à toncabinet de travail, dit la jeune fille ; est-ce que, parextraordinaire, toi, l’homme affairé par excellence, tu aurais dutemps à perdre en notre compagnie ?
– Tu sais bien, ma chère enfant, que jen’ai jamais de temps à perdre. Le temps est une marchandise tropprécieuse pour qu’on la gaspille. Si je suis descendu, c’est quej’ai à causer avec toi très sérieusement.
– Je vous laisse, fit mistress MacBarlott en personne bien stylée.
– Isidora, reprit le milliardaire, j’aides reproches à t’adresser.
– À moi ? fit la jeune fille avecsurprise. Si j’ai encouru ton mécontentement, je t’assure que c’estde façon bien involontaire.
– Oh ! ce n’est pas grave, et je nevoudrais pas te chagriner pour si peu de chose. Voici de quoi ils’agit. Je trouve que, depuis quelque temps, le jeune Harry Dorganest bien assidu près de toi.
– Oh ! mon père ! protesta missIsidora, dont le visage se colora d’une timide rougeur.
– J’ai en grande estime l’ingénieurHarry, reprit le milliardaire plus doucement, mais je ne voudraispas cependant que ses visites pussent prêter à de fâcheusesinterprétations. J’ai, en ce moment surtout, des raisons spécialespour que vos deux noms ne se trouvent pas réunis dans les proposdes médisants, comme cela est arrivé ces temps derniers.
– Je t’affirme, dit miss Isidora d’un tonplein de calme et de franchise, que je n’ai à me reprocher aucunecoquetterie.
– Je n’en doute nullement, mais il n’enest pas moins vrai qu’Harry Dorgan te suit comme ton ombre. Iltrouve moyen d’être de toutes les réceptions où tu es invitée, ildanse et il flirte avec toi, il t’accapare des soirées entières. Authéâtre, au concert, aux garden-parties on est sûr de le voir à tescôtés !
Le milliardaire s’animait à mesure qu’ilparlait, son visage s’était enflammé, et ce fut avec un gesteénergique qu’il conclut :
– Vraiment, cela devientscandaleux ! Il faut mettre un terme à cela !
– Mon père, répliqua miss Isidora avec unpeu d’émotion dans la voix, je t’avoue que je ne te comprendspas ! Tu viens de me parler comme on parlerait à une« demoiselle » française, gardée à vue dès l’enfance dansun couvent et surveillée étroitement jusque dans ses moindresgestes. Fille de la libre Amérique, j’ai été élevée librement etj’espère bien continuer à user de cette liberté, puisque je n’en aijamais fait mauvais usage.
– Cependant…
– Je ne nie nullement les assiduitésd’Harry Dorgan, mais si j’aime à l’avoir près de moi, c’estsimplement parce qu’il est plus intelligent, plus cultivé, plussympathique que tous ces fils de trusteurs qui, sortis de la cotede la Bourse et du cours des cotons et des huiles, ne savent plusque dire !
Et elle ajouta d’un ton délibéré :
– D’ailleurs, ne m’as-tu pas répététoi-même que tu me laisserais parfaitement libre de me choisir unépoux ?
– Je n’ai pas changé d’avis, balbutiaFred Jorgell avec embarras, mais j’espère que ce n’est pas HarryDorgan que tu as choisi ?
Miss Isidora ne put s’empêcher de sourire envoyant la mine effarée de son père.
– Rassure-toi, dit-elle, Harry Dorgan estpour moi un très sympathique camarade, mais rien de plus.J’apprécie sa conversation nourrie de lectures sérieuses, j’aime safranchise, mais c’est tout. Si j’avais décidé de le prendre pourmari, c’est toi qui en aurais été averti le premier.
– Je le sais, dit le milliardaire un peuconfus, je n’ai jamais douté de ta loyauté… Mais j’avais encoreautre chose à te dire.
– Parions, répliqua malicieusement lajeune fille, que tu as un nouveau prétendant à meproposer ?
– C’est ma foi vrai. J’ai reçu lespropositions d’un jeune homme qui, à mon avis, te conviendraitparfaitement. Sa fortune égale la tienne, il est déjà à la tête deplusieurs affaires importantes.
– Et comme aspect physique ?
– Grand, élégant, distingué, intelligent,ce sera un mari idéal.
– Si je l’accepte, et il senomme ?
– Arnold Stickmann.
Miss Isidora partit d’un franc éclat derire.
– Eh bien, non ! fit-elle, le roi dela Mode ne sera pas mon époux, je te le dis tout de suite. J’ai unevéritable aversion pour les jeunes gens qui font de la toiletteleur préoccupation dominante. C’est l’indice d’un caractèreprofondément égoïste. Je serais obligée d’être jalouse des vestonset des cravates de ce mirliflore. Propose-m’en un autre si tu veux,mais, très sincèrement, l’honorable Arnold Stickmann ne fait pasmon affaire.
Le milliardaire était vivement contrarié, iltenta un suprême effort pour convaincre sa fille.
– Tu sais bien, ma chère Isidora, que jen’essayerai jamais de te marier contre ton gré, mais si tu voulaisme faire plaisir, tu consentirais à recevoir quelquefois la visitede Mr. Stickmann. Je suis persuadé qu’en le connaissant mieuxtu perdrais certaines de tes préventions contre lui.
– Inutile, mon père, dit froidement lajeune fille. J’ai vu Mr. Arnold Stickmann assez souvent pouravoir eu le temps de me faire une opinion sur son compte…
L’entretien fut brusquement interrompu parl’arrivée de mistress Mac Barlott qui entrait en coup de vent dansla serre. L’Écossaise avait le visage bouleversé et brandissait unnuméro de la principale feuille locale, le Jorgell-CityAdvertiser.
– Que se passe-t-il donc ? demandamiss Isidora, qui n’avait jamais vu sa fidèle dame de compagniedans un pareil état.
– C’est épouvantable ! C’estinouï ! Lisez…
Fred Jorgell s’empara du numéro del’Advertiser et devint d’une pâleur mortelle en voyant letitre imprimé sur la manchette en lettres énormes :
UN SECOND CRIME À JORGELL-CITY
ASSASSINAT DE L’HONORABLE ARNOLD STICKMANN
Malgré toute son énergie, ce fut d’une voixmal assurée qu’il lut l’article suivant, imprimé en tête de lafeuille locale :
« Un odieux assassinat vient de jeter laconsternation dans notre paisible et laborieuse cité :l’honorable Arnold Stickmann a été tué et dévalisé dans la nuitd’hier. Aucun indice ne permet d’espérer que les assassins serontdécouverts. Rappelons que, depuis un mois, c’est le second meurtrequi se produit à Jorgell-City, dans les mêmes circonstancesmystérieuses.
« Voici les faits dans toute leurénigmatique horreur :
« Le malheureux Arnold Stickmann avaitpassé gaiement la soirée au club du Haricot Noir en compagnie deses amis ; il avait même gagné au baccara et au bridge unesomme considérable ; c’est ce fait, certainement connu desassassins, qui a été cause de sa mort. Très heureux au jeu,Mr. Stickmann se vantait assez imprudemment de ses gains. Ilétait de notoriété publique que l’infortuné roi de la Mode avaittoujours en portefeuille une grande quantité de bank-notes.
« En sortant du club, Mr. ArnoldStickmann monta comme d’habitude dans son auto, il était environ àce moment deux heures du matin. D’après le chauffeur, un serviteurde confiance – dont pourtant les dires seront soigneusementcontrôlés –, une panne se produisit à peu près à moitié chemin duclub et de l’hôtel de Chicago, où Mr. Stickmann étaitdescendu.
« Le jeune milliardaire n’eut pas lapatience d’attendre que la réparation fût effectuée.
« – Retournez à l’hôtel sans moi,dit-il au chauffeur ; le temps est beau, et il ne me déplairapas de faire un bout de chemin à pied, en fumant un cigare.
« Jorgell-City, comme on le sait,comprend deux agglomérations principales séparées par un vallon baset marécageux encore couvert de taillis et traversé par un ruisseausur lequel un pont de bois a été provisoirement établi. C’est unpeu plus loin, en amont du ruisseau, qu’ont été établies les usinesélectriques qui fournissent la lumière et l’énergie à notre villeet que dirige avec tant de compétence l’ingénieur Harry Dorgan. Telétait l’endroit, à cette heure de la nuit absolument désert,qu’avait à traverser Arnold Stickmann pour regagner l’agglomérationdans laquelle se trouve l’hôtel de Chicago.
« La nuit s’écoula sans qu’on vît rentrerMr. Stickmann ; très inquiet, le directeur de l’hôtelenvoya immédiatement à sa recherche deux des Noirs et le principalgérant.
« Ils ne furent pas longtemps à découvrirle cadavre du malheureux, gisant à quelques mètres en dehors de laroute battue, sous un buisson, ce qui explique qu’en regagnantl’hôtel, après avoir achevé sa réparation, le chauffeur ne l’aitpas aperçu.
« Le corps ne portait aucune trace deviolence, sauf une petite tache noirâtre derrière le cou. Leportefeuille bourré de bank-notes avait disparu, mais on retrouvadans la poche du pantalon un browning de fort calibre dont lavictime n’avait pas eu le temps de faire usage.
« L’autopsie immédiatement pratiquée parle docteur Cornélius Kramm, assisté du docteur Fitz-James, n’adonné, comme l’on s’y attendait, aucun résultat concluant :alors que le docteur Kramm reconnaissait les symptômes d’unecongestion cérébrale, le docteur Fitz-James observait certainesdésagrégations des tissus qui se produisent surtout dans les casd’électrocution. Les deux hypothèses sont aussi inadmissibles l’uneque l’autre.
« Ayons le courage de le dire, nous noustrouvons ici en présence d’un criminel armé des nouveaux moyens quefournit la science et qui assassine ses victimes sans laisser detraces. Si les autorités ne prennent les mesures les plusénergiques, attendons-nous à une série de forfaits qui laisserontbien loin derrière eux les sinistres exploits de Troppmann et deJack Sheppard.
« Une circonstance que plusieurspersonnes ont notée, c’est que la lumière électrique s’est éteintecette nuit et a fait défaut pendant une demi-heure environ. C’estsans nul doute à la faveur de cette obscurité propice que le crimea dû être commis. »
Fred Jorgell laissa tomber le numéro del’Advertiser, il était atterré.
– La vie de personne n’est plus en sûretéici, balbutia-t-il. Ce pauvre Stickmann, avant-hier encore, étaitplein de joie et de santé, nous causions tranquillementensemble !…
Miss Isidora était profondément émue.
– Vraiment, murmura-t-elle, je me repensde m’être moquée parfois des habillements prétentieux de cetinfortuné.
Il y eut quelques moments d’un silence pleind’angoisse. Ce trépas mystérieux avait quelque chosed’épouvantable.
Mistress Mac Barlott, cependant, avait ramasséle numéro de l’Advertiser que venait de jeter Fred Jorgellet le parcourait distraitement.
À la suite de l’article qu’on vient de lire setrouvait le portrait de Stickmann, suivi de sa biographie et d’uneénumération de sa fortune et des parts de trust qu’ilpossédait.
– Il y a une note intéressante, endernière heure ; dit l’Écossaise.
Et elle lut :
« La municipalité de Jorgell-City faitafficher en ce moment un placard promettant une prime de dix milledollars à qui découvrira les auteurs des deux crimes mystérieux.N’oublions pas ; en effet, qu’il y a quelques semaines PabloHernandez a trouvé la mort dans des circonstances absolumentidentiques. Ces meurtres impunis, si la série s’en continuait,seraient de nature à compromettre gravement l’avenir de notre citénaissante et à en éloigner, peut-être pour jamais, les capitalisteset les travailleurs. Nos édiles ont compris que de sévères mesuresdevaient être prises. Un des plus habiles détectives de Chicago aété mandé. Nul doute que ses investigations sagaces n’amènent àbref délai la découverte de l’assassin. »
L’Écossaise venait de terminer sa lecturelorsque Baruch entra ; lui aussi venait d’apprendrel’assassinat et tenait en main un numéro du journal.
– C’est terrible, fit-il, en s’asseyantprès de sa sœur.
Et, certes, son émotion ne devait pas êtrefeinte, car il était d’une pâleur livide.
– Quelle est votre opinion ? luidemanda Fred Jorgell.
– Ma foi, mon père, je suis comme tout lemonde, je ne sais que penser. Pourtant, il me semble qu’il y auraitun moyen de découvrir les coupables. Il y a un vieil adagejuridique qui dit : « Cherchez à qui le crimeprofite. » Peut-être qu’en se livrant à une enquête minutieuseon pourrait découvrir lequel de ses ennemis avait le plus d’intérêtà sa mort.
– Arnold Stickmann n’avait pas d’ennemis,répliqua le milliardaire.
– Alors c’est encore plusextraordinaire.
Baruch s’était levé.
– Je vous quitte, fit-il, je vais alleraux nouvelles.
Et il sortit rapidement.
Il avait à peine fait quelques pas dans la ruequ’il se trouva en présence de Fritz Kramm, le marchand decuriosités. Tous deux se saluèrent en échangeant quelques phrasescourtoises.
– Précisément, dit Baruch, j’allais chezvous.
– Comme cela se trouve, répondit Fritz,j’ai justement deux mots à vous dire. Figurez-vous que, parmi lesvaleurs que vous m’avez remises il y a quelque temps, il y en a uncertain nombre qu’il est absolument impossible de négocier.
– Qu’en ferez-vous ?
– Rien du tout. Je les ai brûlées et,dame, c’est pour moi une perte sèche.
– Je comprends cela. Pour combien y ena-t-il ?
– Pour quinze mille dollars.
– Je vais vous les remettre à l’instant.Entrons chez vous, si vous le voulez bien.
– Je vois que nous nous entendons àdemi-mot, c’est parfait.
Ils entrèrent dans le hall du marchand detableaux et, séance tenante, Baruch étala sur le bureau quinzebillets de chacun mille dollars.
– Tiens, c’est singulier, dit Fritz, enexaminant les bank-notes, elles sont toutes neuves et mêmeparfumées. Arnold Stickmann n’en avait jamais que de semblablesdans son portefeuille, c’était une de ses manies.
– Je le sais, répondit Baruch sanssourciller, mais je lui en ai gagné beaucoup au jeu.
– Prenez garde, murmura Fritz entre sesdents, qu’à ce jeu-là vous ne finissiez par perdre.
Et comme son interlocuteur demeuraitsilencieux :
– Vous savez, poursuivit-il, qu’on faitvenir de Chicago un détective d’une habileté supérieure ?
– Oui, j’ai lu cela dansl’Advertiser, mais sera-t-il si habile qu’on le prétend,j’en doute fort.
– Je vous conseille d’être prudent.
Ils se séparèrent sur cette recommandation etBaruch se rendit au club du Haricot Noir, où il joignit sesdoléances à celles des partenaires habituels d’ArnoldStickmann.
Une semaine s’écoula, l’enquête n’avait pasfait un pas. L’on avait vainement cherché des ennemis àStickmann ; il n’avait que des amis. Au dire de Baruch, quipropageait sournoisement ce bruit, un seul homme aurait pu avoirintérêt à la mort du roi de la Mode, et cet homme c’était HarryDorgan qui, comme Stickmann – tout le monde le savait –, étaitpassionnément épris des charmes de miss Isidora. Mais Harry étaitestimé de tous, personne ne prenait au sérieux cette monstrueuseinsinuation.
L’arrivée à Jorgell-City de Mr. Curmer,détective venu à grands frais de Chicago, avait été entourée d’unprofond mystère. On voulait qu’il pût faire son enquête sans êtredérangé par personne et surtout sans donner l’éveil àl’assassin.
Mr. Curmer, un petit homme pâle etchétif, à la mine soucieuse, était descendu dans le plus modestehôtel de la ville, où il s’était donné comme commis voyageur encuirs et peaux, allégation que justifiait d’ailleurs la présence dedeux valises bourrées d’échantillons.
Pour donner entièrement le change sur savéritable profession, il avait visité les principaux commerçants dela ville et avait même conclu quelques affaires, ce qui,affirmait-il, l’encourageait à prolonger son séjour àJorgell-City.
Mais, tout en jouant dans la perfection sonrôle de commis voyageur, il recueillait des renseignements. Sousprétexte qu’il était étranger, il se fit raconter plus de cinquantefois, par des personnes différentes, l’histoire des assassinatsmystérieux du « Creek Sanglant », car tel était le nomqu’on avait donné au petit ruisseau de la vallée depuis le meurtred’Arnold Stickmann.
Le détective, en dépit de toute son habileté,dut bientôt reconnaître qu’il se heurtait à un mystèreimpénétrable. Ce qui l’irritait le plus, c’est que les titres volésà Pablo Hernandez avaient été retrouvés à Saint Louis, entre lesmains de négociants parfaitement honorables, qui les avaientachetés quelques jours après le crime, avant qu’ils ne fussentfrappés d’opposition. Ceux qui les avaient vendus avaient disparusans laisser de traces.
Quant aux bank-notes neuves et parfuméesd’Arnold Stickmann, Mr. Curmer en aperçut entre les mains debeaucoup d’habitants de la ville, mais il ne put échafauder sur cefait aucune hypothèse. Le roi de la Mode avait joué si gros jeu auHaricot Noir, il avait fait tant de dépenses en ville qu’il étaitnaturel qu’on retrouvât de son argent un peu partout.
Mr. Curmer alla trouver le docteurCornélius afin d’avoir des renseignements sur les autopsies ;il déclina ses nom et qualité et fut admirablement reçu. Le docteurlui montra même obligeamment des photographies des cadavres et desfragments de viscères conservés dans des bocaux.
– Je crois, monsieur Curmer, lui dit-il,que vous aurez beaucoup de mal à éclaircir ce sanglant mystère. Nimoi ni mon collègue, le docteur Fitz-James, qui m’a assisté dans laseconde autopsie, n’avons découvert le moindre atome de poison.D’un autre côté, les corps ne portent aucune trace de violence.
– Mais les marques noires derrière lecou ?
– Je n’arrive pas à me les expliquer. Lespersonnes frappées par la foudre en portent quelquefois desemblables ; par ailleurs le cerveau et le système nerveuxprésentent des lésions qui se rapprochent de celles que causentl’apoplexie et la congestion cérébrale. Il faudrait admettrel’existence d’un poison foudroyant et qui échappe à l’analysechimique.
Tout en lui narrant exactement les faits,Cornélius promena le détective à travers tant d’hypothèses que cedernier demeura aussi peu renseigné, aussi hésitant qu’avantd’entrer.
Avant qu’il se retirât, le docteur demanda àMr. Curmer quel était son avis personnel sur l’affaire.
– Je crois, répondit celui-ci, qui, paramour-propre professionnel, ne voulait pas rester à court, que nousnous trouvons en présence d’une association de malfaiteurs trèspuissante, et très bien organisée, qui a en main un nouveau etterrible moyen d’assassinat. Selon moi, ce doit être un poisoninstantané et ne laissant aucune trace, lancé de loin à l’aide defléchettes, dont le contact produirait la tache noire, laissée surle cou des victimes.
– Cela est assez ingénieux, repritCornélius, mais cela demanderait à être prouvé.
– J’essayerai de le prouver. D’ailleurs,je suis sûr un jour où l’autre de pincer les assassins.
– Comment cela ?
– J’ai remarqué une chose, c’est qu’ilsne s’attaquent jamais aux gens sans argent. On sait que je n’en aipas, je puis donc, sans danger, rôder aux environs du CreekSanglant et j’ai mon plan…
– À votre place, je ne m’y fierais pas,dit tranquillement Cornélius.
Personne ne connut jamais le plan du pauvredétective. Deux jours après, Mr. Curmer fut trouvé mort sur larive du Creek Sanglant ; son cadavre portait au cou la fataletache noire et ses traits convulsés exprimaient encore uneépouvante surhumaine.
Cette fois, ce fut dans Jorgell-City unevéritable panique. Dès la nuit close, personne n’osait plustraverser le vallon maudit.
Malgré toutes les précautions, le public sutque l’homme tué était un détective : les journaux publièrentson portrait et le Police-Office de Chicago, mis au courant descirconstances de l’assassinat, refusa net d’envoyer un autreagent.
Cette mort fut un désastre pour la villenaissante. Plusieurs spéculateurs vendirent à perte leurs lots deterrains et leurs bâtisses et s’enfuirent. Les ouvriers eux-mêmes,Allemands, Italiens, Irlandais, désertaient la cité maudite. Deslégendes se créaient. On prétendait que les rives du Creek Sanglantétaient hantées par un squelette armé d’un glaive de feu ; onl’avait vu gambader et se livrer à des contorsions frénétiques sousles arbres du vallon.
Jorgell-City menaçait d’être abandonnée de seshabitants, avant même d’avoir été terminée. Vainement, lamunicipalité affolée promettait des primes, organisait d’heure enheure des rondes de policemen. Le coup était porté. À plus de centmiles à la ronde, Jorgell-City passait pour une ville hantée.
Miss Isidora était consternée ; quant àBaruch, tout en affectant un chagrin hypocrite, il était enchantédes difficultés que rencontrait l’entreprise paternelle, et il sepromettait bien de faire tout son possible pour les accroître. Parprudence, il ne jouait plus que rarement au club du Haricot Noir,mais il avait placé ses fonds dans une affaire de mines d’unrendement peu élevé, mais sûr, et il avait déjà touché de trèsrespectables dividendes.
Dans l’existence agitée et fiévreuse desAméricains, un mois est long comme un siècle. Au bout de ce laps detemps, l’oubli commençait déjà à se faire sur les meurtresmystérieux du Creek Sanglant. Travailleurs et spéculateursrevenaient en foule. On pouvait croire que l’inexplicable etsanglant cauchemar avait pris fin.
Brusquement, il y eut un quatrième crimemystérieux :
Un banquier français, traversant la ville entouriste, avait été présenté au club du Haricot Noir. Il avait jouéquelques parties, étalé un peu imprudemment des bank-notes, maiss’était retiré de très bonne heure. Le lendemain matin on trouvait,à l’endroit maudit, son cadavre dépouillé. On sut plus tard que,pour ne pas dénigrer « leur ville », les membres duHaricot Noir avaient jugé superflu de prévenir le Français duterrible danger qu’il courait en traversant le Creek Sanglant.
Cette fois ce fut la panique, l’exode d’un bontiers au moins des habitants vers les États voisins. Désormais,c’était un fait acquis : Jorgell-City était une ville maudite,inhabitable. Son fondateur se montrait, à juste titre, désespéré.Il eût donné cent mille dollars pour capturer les bandits, pourdélivrer enfin la ville de cette hantise meurtrière.
Fred Jorgell tenait pourtant courageusementtête à l’orage. La diminution de ses dividendes n’empêchait pasqu’il donnât aussi fréquemment que par le passé des fêtessplendides. Au cours d’une de ces réceptions, dont unereprésentation de pantomime avec clowns et acrobates avait été leprétexte, miss Isidora et Harry Dorgan, qui ne s’étaient pas vusdepuis quelque temps, se trouvèrent brusquement l’un en face del’autre au détour d’une allée du parc, luxueusement illuminé, àl’ordinaire.
Ils se saluèrent affectueusement ;c’était avec bonheur que tous deux se retrouvaient loin desimportuns. Ils avaient commencé à converser ensemble lorsqu’unbruit de voix criardes, tout proche d’eux, les réduisit au silence.De l’autre coté du buisson de mimosas près duquel ils setrouvaient, quelques invités disaient sans se gêner leur façon depenser.
Naturellement ils parlaient des derniersassassinats.
– Avec tout cela, disait l’un d’une voixaigre, l’on n’a jamais enquêté sérieusement, il aurait fallutrouver celui – car, pour moi, il n’y en a qu’un – à qui tous cescrimes ont profité.
– C’est parler pour ne rien dire, fit unautre.
– Pardon, intervint un troisième, jeconnais quelqu’un à qui la mort d’Arnold Stickmann a été des plusutiles…
– Qui donc, s’il vous plaît ?
– Eh parbleu ! le jeune HarryDorgan, qui est au mieux, dit-on, avec miss Isidora. Si le roi dela Mode avait vécu, c’est lui qui aurait épousé la charmante miss,le père avait agréé sa demande, je le tiens de source certaine.
– Vous n’allez cependant pas, reprit lepremier interlocuteur, faire planer des soupçons sur ce loyal jeunehomme.
– Je ne soupçonne personne, je constateun fait, une coïncidence bizarre, voilà tout…
Harry se hâta d’entraîner miss Isidora loin deces badauds aux langues vipérines.
– Vous les avez entendus ? fit-il,rouge de colère.
– C’est honteux, murmura la jeune filletrès émue. De pareilles calomnies partent de trop bas pour nousatteindre, vous et moi. N’y pensons plus.
– J’y pense, au contraire, beaucoup. Cesgens m’ont fait comprendre que c’est à moi seul qu’il appartientd’éclaircir le mystère du Creek Sanglant. Désormais, je n’auraiplus d’autre but.
– Faites cela, mon cher Harry, tâchez deréussir, murmura-t-elle d’une voix comme mouillée de tendresse. Jevous aiderai, je vous encouragerai de toutes mes forces.
– Le véritable encouragement, le seulefficace que vous pourriez me donner, vous le connaissez bien.
Les joues de miss Isidora s’empourprèrent,elle baissa les yeux.
– Chut, murmura-t-elle, ne parlons pas decela, vous savez bien que mon père n’aura rien à refuser à l’hommequi aura débarrassé sa ville des assassins.
– Mais vous ?
– Moi, fit-elle en souriant, je suivraila volonté de mon père. Ne dois-je pas lui obéir en touteschoses ?
Dans un geste charmant, elle tendait ses mainsfines et blanches. Harry Dorgan les couvrit de baiserspassionnés ; il était éperdu de bonheur.
– Ne soyez pas étonnée, miss Isidora, luidit-il en se retirant, si je suis quelque temps sans vous voir.Pour le succès de l’affaire que j’entreprends, il est presqueindispensable que l’on nous croie en froid, sinon même fâchéscomplètement.
– Je ferai tout ce que vous voudrez, ditla jeune fille avec un geste de soumission adorable. Au revoir,Harry.
– Au revoir, chère Isidora.
En sortant du palais de Fred Jorgell, HarryDorgan se hâta de regagner l’usine d’énergie électrique près delaquelle se trouvait le cottage où il habitait. Avant d’aller secoucher, il alla donner le coup d’œil du maître à ses machines. Lesgigantesques dynamos ronflaient d’un rythme égal, les veilleursétaient à leur poste.
Au moment de traverser le jardin qui séparaitle cottage de l’usine, il fut accosté par un vieux Peau-Rouge qu’onappelait familièrement le père Kloum, et qu’il avait pris à sonservice.
Le vieux Kloum avait depuis de longues annéesrenoncé au costume de ses pères. Il ne portait ni diadème de plumesd’aigle ni collier de dents d’ours gris, il était modestement vêtud’un bourgeron de toile bleue sali par l’huile des machines, saface, tannée comme une vieille basane dont elle avait la couleur,était sillonnée de longues rides transversales, et il portait auxoreilles deux petits anneaux d’or. Les ouvriers de l’usineélectrique se moquaient souvent de lui parce qu’il prétendait avoirconservé la merveilleuse perspicacité de ses ancêtres, leschasseurs de chevelures.
Il arrivait quelquefois à Harry Dorgan,lui-même, de demander au vieux Kloum comment, avec son flaird’Apache, il se faisait qu’il n’eût pas encore découvert l’assassindu Creek Sanglant.
Kloum, qui avait pour l’ingénieur undévouement aveugle, se contentait alors de souriresilencieusement.
– Eh bien, dit Harry au vieillard, est-ceaujourd’hui que tu m’apporteras la chevelure des banditsmystérieux ?
– Non, maître, répondit Kloum en prenantun air coupable, mais j’ai cependant fait une découverte importanteet dont personne ne s’est encore avisé.
– Laquelle ?
– Avez-vous remarqué une chose ?c’est que chaque fois qu’il y a eu crime, la lumière électrique amanqué, pendant un temps plus ou moins long, dans toute une partiede la ville. L’assassin doit éteindre les lumières avant de faireson coup. Si on savait comment il s’y prend !…
Les paroles du Peau-Rouge avaient été pourHarry Dorgan un trait de lumière. Il se demandait comment iln’avait pas fait plus tôt une remarque si simple. Beaucoup dechoses inexplicables devenaient brusquement claires pour lui.
– Merci, père Kloum, fit-il avecagitation, ton idée est peut-être bonne, j’y réfléchirai. Tiens,voilà un dollar pour ta peine.
Et il rentra dans le cottage, tout préoccupédes nouvelles idées que la réflexion de l’Indien venait de luisuggérer.
Maintenant, il discernait dans le ténébreuxmystère des lueurs précises. Des faits auxquels il n’avait pas toutd’abord attaché d’importance lui apparaissaient avec leursignification vraie. Il se rappelait que la nuit même del’assassinat de Mr. Curmer, le détective, toute uneagglomération de Jorgell-City avait été brusquement privée delumière. Même des riveurs de boulons, qui parachevaient la carcassed’acier d’un quinzième étage, furent tout à coup plongés dansl’obscurité et faillirent être précipités dans le vide.
Pourtant le fonctionnement des appareils étaitparfait, Harry Dorgan était sûr que ses machines et soninstallation ne présentaient aucune défectuosité : alors,comment expliquer les interruptions ?
Ce qui était évident, indéniable, c’estque, chaque fois que la lumière électrique s’était éteinte, uncrime avait été commis la même nuit. Il y avait une exactecorrélation entre les deux faits.
– Il est certain, conclut l’ingénieur,que toutes les victimes du mystérieux bandit sont mortesélectrocutées. La tache noire que l’on retrouve sur leurcou n’est que la brûlure causée par un contact électrique. Jeconnais déjà le point le plus important, il ne s’agit plus que dedéterminer de quelle façon procède l’assassin : cela, je lesaurai !
Harry Dorgan se mit à l’œuvre dès lelendemain.
D’abord il résolut d’endormir la vigilance deceux qui pouvaient avoir intérêt à surveiller ses faits et gestes.Un vague instinct lui disait que les assassins du Creek Sanglant setrouvaient parmi le cercle des gens qu’il fréquentait ; ils’agissait d’endormir leurs soupçons.
Comme il en avait prévenu miss Isidora, ilcessa brusquement ses visites au palais du milliardaire et l’onapprit qu’il était tombé gravement malade, Isidora seuleconnaissait la vérité, prévenue par un laconique billet que luiavait apporté le vieux Kloum.
Ostensiblement, de façon à ce que sesdomestiques pussent répéter ce qu’ils voyaient, il gardait lachambre, se couchant de bonne heure, toussant et seplaignant ; mais dès que tout le monde était endormi, ils’habillait, s’armait et se risquait à l’aventure dans lesdécombres et les terrains vagues coupés de petits bois quiavoisinaient le vallon du crime.
Il restait parfois des heures tapi derrièredes tas de charbon, sous un buisson ou dissimulé par une pile desolives d’acier. Il se livra plusieurs jours de suite à ce manège,mais sans rien découvrir de nouveau ; il rentrait à l’aube,furieux, exténué, couvert de boue jusqu’aux épaules, sans avoir vuautre chose que de banales rixes d’ivrognes.
Pourtant il était sûr de son fait. Le docteurFitz-James, habilement interrogé, n’avait fait que confirmer sessoupçons en lui répétant que les lésions internes constatées chezles cadavres des victimes étaient de tous points semblables àcelles qu’on remarquait dans les cas d’électrocution.
Harry Dorgan, furieux de ne rien découvrir,alors qu’il s’était cru si près du succès, était tombé dans un étatd’irritation et de nervosité qui confinait à la neurasthénie. Sondésir de capturer l’assassin tournait à l’idée fixe, devenait pourlui une obsession.
Il fit cependant un pas en avant dans sonenquête. Il comprit pourquoi les victimes avaient toujoursété frappées dans le voisinage du Creek Sanglant, près du pont.C’est que c’est à cet endroit que bifurquait le gros câblemétallique qui, parti de l’usine, se divisait en deuxbranches ; dont l’une éclairait l’agglomération est et l’autrel’agglomération ouest de Jorgell-City.
C’était évidemment à l’un de ces câbles que lemeurtrier puisait l’énergie électrique grâce à laquelle ilélectrocutait ses victimes. Mais, après cette découverte, il ne setrouva pas beaucoup plus avancé. Il n’arrivait pas à se rendrecompte de la façon d’opérer des assassins.
Pourtant l’observation qu’il venait de faireeut cela de bon qu’elle lui permit de circonscrire sa surveillanceà un espace très serré. Il y avait, précisément à quelques mètresdu pont de bois, un cèdre centenaire dont le feuillage épaisformait un observatoire commode.
Chaque soir, quand il s’était assuré quetoutes les lumières étaient éteintes dans les chambres desdomestiques du cottage, il glissait dans sa poche un formidablerevolver à treize coups, à balles d’acier, qui portait à centcinquante mètres et dont le tir était presque aussi juste que celuid’une carabine, puis il se faufilait dans les ténèbres jusqu’autronc du cèdre, qu’il escaladait avec précaution, et il demeuraitdes heures entières aplati le long d’une des maîtresses branches etcomplètement dissimulé par le feuillage.
Les semaines cependant s’écoulaient sansamener aucun résultat et il avait besoin de toute sa patience pourne pas abandonner l’entreprise ardue dans laquelle il s’étaitlancé.
Il avait des heures de découragement, il sedemandait si les assassins, secrètement avertis de sa tentative, nese moquaient pas de lui en s’abstenant de toute nouvelle entreprisecriminelle jusqu’à ce que, de lassitude, il eût renoncé à lasurveillance qu’il exerçait.
Il était dans cette disposition d’espritlorsque par une nuit sans lune, dont l’obscurité était encoreaggravée par un épais brouillard venu des marais, il se rendit àson poste habituel.
Deux heures s’écoulèrent. Engourdi par laposition fatigante et l’immobilité à laquelle il était contraint,il commençait à céder à un invincible besoin de sommeil. Ses yeuxse fermaient, quand tout à coup il tressaillit. À quelque pas delui il venait d’entendre le bruit sec d’un choc métallique.
Ce léger son dans le silence de la nuitl’avait complètement réveillé ; maintenant il était tout yeux,tout oreilles, la main crispée sur la crosse de son revolver, prêtà se laisser glisser le long du tronc de l’arbre et às’élancer.
Le brouillard s’étant un peu dissipé, HarryDorgan crut voir remuer des ombres dans les buissons.
Il attendit, le cœur battant à grandscoups.
Il comprenait que le moment où il allaitsavoir était proche.
Une minute s’écoula, rien encore.
Enfin des pas sonnèrent sur les planchesvermoulues du pont.
Un homme s’avançait en titubant légèrementcomme pris de boisson. Il portait sous le bras une énorme serviettede maroquin rouge. À la silhouette plutôt qu’à la physionomie qu’ildiscernait mal, l’ingénieur reconnut un certain Mr. Stewart,inspecteur des syndicats des terrains, un des personnagesimportants de la nouvelle ville, et qu’il avait eu souventl’occasion de voir au club du Haricot Noir.
Mr. Stewart franchit le pont non sanspeine, il faisait de nombreuses embardées à droite et à gauche etparaissait complètement ivre. Et il fallait qu’il le fût pour avoirchoisi un pareil chemin, car Harry Dorgan l’avait souvent entenduexprimer de façon véhémente ses terreurs au sujet des assassinsfantômes du Creek Sanglant.
À ce moment tous les globes électriquesqui éclairaient l’agglomération ouest de Jorgell-Citys’éteignirent. Une moitié de la ville fut plongée dans lesténèbres.
Les yeux hors de leurs orbites, le frontmouillé d’une sueur glacée, Harry Dorgan regardait, éperdud’horreur.
Il eût voulu crier, prévenir le malheureuxivrogne qui s’avançait en chancelant au-devant de la mort, mais sagorge, contractée par une poignante émotion, ne laissa échapperaucun son.
Il fit effort pour se laisser glisser en basdu cèdre, ses membres étaient paralysés par une épouvante sansnom.
À ce moment Mr. Stewart était parvenu surl’autre rive du Creek.
Il fit un pas en avant ; et, tout à coup,du fond des ténèbres, une ombre bondit.
Mr. Stewart avait jeté un cri d’angoissedéchirant. Son visage parut une seconde illuminé d’une auréolebleuâtre, et il roula à terre. L’assassin s’était déjà emparé de saserviette et explorait ses poches. Tout cela s’était passé avec unetelle rapidité qu’Harry Dorgan en demeurait confondu. Un seulgeste, et la victime était tombée comme une masse, sans même avoirle temps d’achever son suprême cri d’agonie.
Mais l’horreur même de ce qu’il venait de voiravait arraché Harry Dorgan à sa torpeur involontaire. En uneseconde, il avait reconquis toute sa lucidité, tout sonsang-froid.
D’un bond il fut à terre et tira au jugé unpremier coup de revolver sur l’assassin.
La lueur du coup de feu lui montra un homme dehaute taille, dont le visage était recouvert d’un masque de fild’archal à larges lunettes, pareil à ceux que portent certainsaviateurs.
Il tira un second coup, mais l’assassindétalait déjà de toute la vitesse de ses jambes et se dirigeaitvers le plus proche bouquet d’arbres.
Harry Dorgan le poursuivit rageusement,épuisant coup sur coup les treize cartouches de son revolver. Il nes’arrêta que pour y glisser une nouvelle charge et continua sapoursuite.
L’assassin semblait avoir des ailes auxtalons ; pourtant il perdait peu à peu du terrain, retardé parle poids de la serviette qu’il n’avait pas lâchée.
Tout à coup l’homme au masque s’arrêta et sebaissa rapidement. Avant d’avoir pu prévoir son geste, Harry Dorganreçut dans les jambes un lourd tronçon de poutrelle d’acier etroula à terre, les tibias et le genou si douloureusementcontusionnés qu’il craignit un moment d’avoir la jambe cassée.
Ce ne fut qu’à grand-peine qu’il parvint à seremettre sur pied. Boitant lamentablement et obligé pour sesoutenir de s’appuyer au tronc des arbres et aux palissades desclôtures, il ne pouvait faire un pas qu’au prix d’une douleurlancinante. Pendant ce temps, l’assassin avait disparu du côté del’agglomération ouest de la ville.
L’ingénieur avait été si grièvement atteintqu’il faillit plusieurs fois s’évanouir en regagnant son cottage.Quand, au prix des plus pénibles efforts, il y fut parvenu,l’interruption de courant avait cessé, la puissante lumière desglobes électriques entourait comme chaque soir d’une buéeétincelante les hauts édifices de l’agglomération ouest deJorgell-City.
– Les misérables !…murmura-t-il.
Il était à bout de forces. Il tomba évanouisur les premières marches de l’escalier qui conduisait à sachambre. C’est là que ses domestiques le trouvèrent le lendemainmatin.
Harry, comme le constata le docteur Fitz-Jamesappelé en hâte, n’avait pas la jambe cassée, mais il avait éprouvéde si graves contusions qu’il dut garder le lit pendant quinzejours. D’ailleurs, il ne souffla mot à personne de son aventure. Ilvoulait laisser croire aux assassins qu’il gardait le silence parcrainte des représailles.
Dès qu’il fut en état de se lever, il serendit chez Fred Jorgell, avec lequel il eut un long etconfidentiel entretien.
Il y avait longtemps que l’ingénieur HarryDorgan n’avait paru dans une réunion mondaine. Le bruit couraitqu’il s’était cassé la jambe en glissant d’une des échelles de ferdes machines. Le docteur Fitz-James, qui le soignait, avait attestél’exactitude du fait, en déclarant que l’ingénieur en avait aumoins encore pour trois semaines à rester immobile, la jambe prisedans un appareil plâtré.
En réalité, Harry Dorgan était parfaitementguéri et préparait sa vengeance.
On remarqua à ce moment que les habitudes deFred Jorgell se modifiaient singulièrement. On disait en souriantqu’il rajeunissait. D’ordinaire si grave, si absorbé par leschiffres, il passait maintenant presque toutes ses soirées auHaricot Noir, jouant gros jeu, buvant sec, émerveillant les plusenragés fêtards du club par sa verve et son entrain.
On affirmait que, ayant perdu des sommesconsidérables dans la fondation de Jorgell-City, le milliardairecherchait à s’étourdir et que sa ruine était imminente.
D’ailleurs, il ne craignait pas de parler desassassinats du Creek Sanglant, qui avaient causé un tort siconsidérable à son entreprise, mais à la surprise de tous, ilprétendait maintenant qu’il y avait jamais eu aucun assassinat, queles victimes étaient tous des poltrons et des ivrognes, morts decongestion, après s’être gonflés de whisky et de champagne, jusqu’àne plus pouvoir tenir sur leurs jambes.
Personne, à ces propos incohérents, nereconnaissait plus sa gravité et son bon sens habituels ; onallait même jusqu’à dire que les pertes d’argent qu’il avait faiteslui avaient détraqué la cervelle. Les rieurs eussent été biensurpris s’ils avaient pu savoir qu’en parlant et en agissant ainsiFred Jorgell ne faisait que suivre un plan de conduite mûrementétudié avec la collaboration d’Harry Dorgan.
Un soir – c’était précisément l’anniversairede la mort du malheureux Pablo Hernandez –, le milliardaireparaissait tout joyeux ; il avait joué de nombreuses parties,et finalement il venait de faire sauter la banque ;l’extra-dry coulait à flots. C’était une de ces brillantes soirées,comme on en avait rarement vu de pareilles au club, depuis ladisparition de l’élégant Arnold Stickmann. Fred Jorgell avait gagnétant de bank-notes que, faute de place dans son portefeuille, il enavait fourré dans toutes ses poches.
La conversation, comme cela devait arriver,vint à tomber sur les meurtres du Creek Sanglant.
– Je vous dis, moi, s’écria Fred Jorgell,qu’il n’y a pas d’assassins dans notre ville, et j’en suistellement persuadé que j’offre de faire un pari…
Il y eut un profond silence, les spectateursétaient puissamment intéressés.
– J’offre donc de parier cinquante milledollars, continua le milliardaire, heureux de l’effet qu’ilproduisait, que je rentrerai seul, à pied, ce soir même, en passantpar le Creek Sanglant, avec toutes les bank-notes que je porte dansmes poches.
Il y eut un moment de stupeur.
– C’est de la folie ! murmurèrentles joueurs. – Il ne faut pas le laisser faire ! – Ce seraitun crime ! – Il a trop bu d’extra-dry ! – Ildéraille…
– Alors, reprit lentement lemilliardaire, personne ne veut tenir le pari ?… C’est bienentendu ?
– Personne, répliqua le docteur Cornéliusqui se trouvait présent. Ce que vous voulez faire là est de ladernière imprudence. Nul ne veut se faire complice d’une pareillefolie !
Le docteur, avec l’approbation de tous, eutbeau user des remontrances les plus énergiques, Fred Jorgelldemeura inébranlable dans son projet.
– C’est bien, fit-il, puisque personne neveut tenir mon pari, je traverserai quand même – et seul – le valdu Creek Sanglant.
– Au moins, dit quelqu’un, permettez quenous vous suivions en auto, à quelque distance.
– Jamais de la vie. Je déclare que jeregarderai comme un acte antiamical le fait de m’escorter malgrémoi et que je cesserai toutes relations avec ceux qui s’en seraientrendus coupables !…
Il fallut céder à cet entêtementdéraisonnable. On savait que le milliardaire était doué de la plusdespotique énergie et que ceux qui avaient voulu le contrecarrers’en étaient toujours fort mal trouvés.
Il partit donc, un énorme cigare aux dents ettout joyeux, affirmait-il, de la bonne promenade au grand air qu’ilallait faire. Longtemps, du haut de la terrasse, les membres duclub suivirent sa haute silhouette qui allait en décroissant dansle lointain de l’avenue sous la clarté crue des globesélectriques.
Cornélius, sous prétexte d’une visite à unmalade, sortit presque aussitôt que Fred Jorgell. À quelques pas duclub, il rencontra Baruch qui s’y rendait, tous deux se saluèrentcérémonieusement.
– Vous alliez au club ? fit ledocteur.
– Oui.
– Je vous conseille d’aller plutôt faireun tour du côté du Creek Sanglant. Il s’achemine de ce côté unchargement complet de bank-notes.
Les prunelles de Baruch étincelèrent du feu dela cupidité.
– Et celui qui en est chargé est dans unétat de légère ébriété, tel que…
Le docteur n’acheva pas sa pensée.
– Et il se nomme ? demandaBaruch.
– Inutile que je vous dise son nom, c’estune surprise que je vous réserve.
– Harry Dorgan, peut-être.
– Je ne veux rien vous dire. Je vous lerépète, je vous laisse le plaisir de la surprise.
Et le sculpteur de chair humaine s’éloigna enriant d’un rire diabolique.
Demeuré seul, Baruch, après quelques minutesd’indécision, revint sur ses pas, puis, hélant une auto, il se fitconduire jusqu’aux deux tiers de l’avenue qui aboutissait au chemindu Creek Sanglant.
Tout le temps qu’il avait été en vue du club,Fred Jorgell avait suivi l’avenue en droite ligne, mais quand ilfut sûr qu’on ne pouvait plus l’apercevoir, il s’engagea dans uneruelle qui aboutissait à un terrain vague au milieu duquels’élevait une cabane de planches. Il prit une clef dans sa poche etentra.
Malgré son extérieur misérable, la cabaneétait confortablement meublée à l’intérieur. Le milliardairechercha à tâtons une bougie qu’il alluma. Il paraissait avoirbrusquement perdu cette jovialité et cet entrain qu’avaient tantadmirés les clubmen du Haricot Noir ; son visage n’exprimaitplus qu’une profonde tristesse, et une implacable résolution.
Sur la table, placée au centre de l’uniquepièce, se trouvait une enveloppe fermée. Le milliardaire l’ouvritet lut ces quelques mots tracés au crayon et signés H.D. :
Je suis à mon poste comme chaque soir. Sivous décidez de venir, n’omettez aucune des précautionsindiquées.
– Quel loyal et ingénieux garçonque ce cher Harry, murmura-t-il. Je vais suivre de point en pointses instructions. Une voix secrète me crie que c’est ce soir queles victimes seront vengées.
Fred Jorgell s’était débarrassé de sesbank-notes et les avait jetées insoucieusement dans le tiroir d’unmeuble. Puis, sous ses vêtements, il revêtit une sorte de tuniquede fils métalliques qui le protégeait de la tête aux pieds, commecelles que portent les ouvriers dans certaines usinesd’électricité, et il se coiffa d’une sorte de casque fabriquéd’après les mêmes principes. Ces dispositions prises, il sortitaussi mystérieusement qu’il était entré et se dirigea d’un pasferme et résolu vers le vallon du Creek Sanglant.
Quand il arriva à l’entrée du pont, il jugeautile de prendre la démarche légèrement hésitante d’un vieuxgentleman qui a fêté plus que de raison le claret etl’extra-dry.
Il atteignait à peine la rive opposée,lorsqu’un homme de haute taille se dressa du fond desténèbres ; il brandissait une massue. Avant que lemilliardaire eût pu se mettre en défense, il lui en porta un couptrès léger dans la région du cou heureusement protégée par latunique des fils métalliques.
Une seconde, Fred Jorgell se trouva environnéd’une véritable auréole de lumière électrique. Mais en dépit de lacuirasse protectrice, il avait reçu une formidable secousse.
– À moi, Harry ! cria-t-il.
L’ingénieur, tapi derrière un buisson, àquelques pas de là, s’était élancé, brandissant d’une main sonrevolver, de l’autre une forte lampe électrique dont la clartééblouissante montra Baruch Jorgell qui, la face livide, se tenaiten face de son père qu’il menaçait d’une sorte de massue.
– C’est donc toi l’assassin du CreekSanglant ! s’écria le milliardaire d’une voix terrible.Tuez-le, Harry, tirez dessus ! C’est un misérable qui nemérite pas de pitié !…
La secousse avait été trop forte pour levieillard, sa tête se renversa en arrière, ses bras battirentl’air, et il s’affaissa lourdement, évanoui, mort peut-être.
– À nous deux, maintenant,scélérat ! clama Harry Dorgan d’une voix menaçante.
Et lentement, froidement, il mettait en jouel’assassin qui n’était plus qu’à quelques pas de lui.
– Un de nous deux y restera, fit Baruchavec un ricanement, si c’est toi, tu passeras pour l’auteur detoutes les petites électrocutions !
Harry Dorgan, en une seconde, avait eu letemps de voir de quoi se composait l’arme que brandissait Baruch,c’était un ovule en métal muni d’un manche de verre. De cet ovulepartait le fil souple et solide qui allait aboutir au poteau debifurcation du câble conducteur. L’anneau qui terminait le câblequi portait la lumière et l’énergie à toute l’agglomération ouestde Jorgell-City avait été décroché et remplacé par celui quiterminait le fil aboutissant à la massue. C’était donc une force deplusieurs milliers de volts que Baruch dirigeait ainsi contre sesvictimes.
D’un coup d’œil rapide, l’ingénieur s’étaitrendu compte du danger qu’il courait ; précipitamment il lâchala détente de son arme.
Baruch s’était brusquement baissé, la ballesiffla à son oreille.
Avant que Harry eût eu le temps de tirer unsecond coup, l’assassin avait bondi sur lui et lui broyait lepoignet. Une lutte affreuse s’engagea à la clarté de la lampeélectrique qui, renversée dans l’herbe, continuait à briller.
Dès le commencement, l’ingénieur avait laissétomber son revolver, de même que Baruch avait lâché sa massue àpoignée de verre. Ce fut donc une bataille de fauves, à coups dedents, à coups de griffes, près du corps de Fred Jorgell.
Un moment Harry Dorgan sentit les onglespointus de Baruch qui essayait de lui arracher un œil. Pour lefaire lâcher, il le mordit cruellement au poignet.
Tous deux étaient barbouillés de sang.
Enfin, Harry fit rouler son ennemi à terred’un formidable coup de pied dans l’estomac.
Baruch demeurait sans mouvement ;l’ingénieur se crut victorieux et respira longuement. Il épancha lesang qui coulait de ses blessures et, pendant quelques secondes, ilse reposa sur un tas de pierres, si exténué qu’il voyait touttourner autour de lui et qu’il se sentait près de s’évanouir.
Cet instant de faiblesse lui fut fatal.
Baruch n’avait pas été aussi grièvement frappéque l’ingénieur l’avait cru, mais, se voyant à terre, il avaitfeint d’être évanoui.
Puis, profitant du court instant de répit quilui était laissé, il avait rampé doucement jusqu’au revolver ets’en était emparé.
Au moment où, sans méfiance, Harry essayait dedéboutonner le col de sa chemise pour respirer un peu, Baruch serua sur lui, le culbuta et, lui mettant un genou sur la poitrine,lui appuya le revolver contre la tempe.
Harry Dorgan sentit le froid du canon sur sachair.
Il comprit qu’il allait mourir.
– Ah ! ah ! ricanait Baruch, tuas perdu la partie, il faut payer, et on dira que c’est toil’assassin ! Ha ! ha ! c’est une bonneblague !
Férocement, le misérable prolongeait l’agoniede sa victime, approchant, puis reculant de son visage le canon del’arme. Mais tout à coup il tressaillit. Il avait cru entendre dubruit dans le lointain.
– Allons, fit-il, il faut enfinir !
Et il pressa la gâchette.
Le coup ne partit pas. Au cours de la lutte,des graviers s’étaient introduits dans les ressorts du revolver etl’empêchaient de fonctionner.
Baruch poussa un juron.
Il allait achever Harry par quelque autremoyen quand, tout à coup, il se releva précipitamment et s’enfuitavec un hurlement de rage.
Il venait d’apercevoir son père qui, armé dela massue électrique, marchait droit à lui. L’évanouissement dumilliardaire avait été de courte durée. En revenant à lui, il avaitaperçu Harry Dorgan renversé sous le genou de Baruch et cespectacle avait suffi pour lui rendre complètement son énergie.
Il s’était relevé et son premier geste avaitété pour s’emparer de la massue. En son âme fermée à toute pitié,il eût voulu que le fils indigne pérît de la même mort dont ilavait fait périr tant de victimes.
Baruch avait détalé à toutes jambes, droitdevant lui, franchissant les haies et les clôtures dans une sortede folie panique.
Il ne fit halte qu’à la porte du docteur. Soninstinct de bête traquée lui disait que là, peut-être, il pourraittrouver un refuge.
Malgré l’heure avancée, Baruch fut introduitdans le salon d’attente, mais le vieux majordome italien Léonello,en l’apercevant hagard, souillé de sang et de boue, eut unfroncement de sourcils significatif.
– Le docteur est absent, dit-ilsèchement, et je ne sais quand il reviendra. Je vous conseilled’attendre à demain.
Baruch balbutia de vagues paroles et courutchez Fritz Kramm. C’était là son suprême espoir.
– Dites, fit-il au domestique qui vintlui ouvrir, qu’il s’agit d’une affaire grave.
– Vous avez de la chance, M. Fritzn’est pas encore couché.
Et considérant l’étrange accoutrement duvisiteur, il ajouta :
– Monsieur vient sans doute d’êtrevictime d’un accident d’auto ?
– C’est cela, fit Baruch, saisissant auvol une excuse si vraisemblable.
Une minute après, il était introduit dans lehall aux tableaux.
Fritz Kramm l’examina quelque temps ensilence, puis, d’un ton à la fois brusque et glacial :
– Je vois ce que c’est, vous vous êteslaissé pincer, vous êtes traqué, et vous venez vous réfugierici.
En quelques phrases haletantes, entrecoupées,Baruch raconta le drame dont le Creek Sanglant – une fois de plus –venait d’être le théâtre.
– Je devrais vous abandonner à votretriste sort, dit Fritz après un silence, car vous êtes unmaladroit. Quand on entreprend des choses dans le genre de celle dece soir, il faut les réussir ou ne pas s’en mêler.
– Vous ne pouvez rester indifférent à masituation.
– Et pourquoi cela ? reprit lemarchand de tableaux d’un ton indifférent. Mes livres sontparfaitement en ordre. Je n’ai rien su de vos agissements. Nousn’avons rien de commun l’un et l’autre. Tout ce que vous pourriezdire contre moi n’arriverait pas à me compromettre.
Fritz demeura quelque temps plongé dans sesréflexions. Baruch attendait avec angoisse à quelle résolution ils’arrêterait.
– Écoutez, dit enfin Fritz Kramm, je veuxbien une dernière fois m’intéresser à vous. Passez dans cettechambre où vous trouverez de quoi changer de vêtements. Dès quevous serez prêt, mon auto vous emmènera jusqu’à la prochaine garede la ligne de Chicago. De là vous pourrez gagner New York et leVieux Monde. Tâchez de vous cacher le mieux possible, c’est leconseil que je vous donne.
Et comme Baruch remerciait, éperdu :
– Ah ! une dernière recommandation,dans votre propre intérêt, n’adressez aucune question à l’homme quivous conduira et faites-lui voir votre visage le moinspossible.
Un quart d’heure après, Baruch Jorgell,enveloppé d’un long manteau, coiffé d’un feutre de cow-boy à largesbords, méconnaissable, prenait place dans une superbe soixantechevaux qui partit en quatrième vitesse à travers les boulevardsdéserts de Jorgell-City.
Trois quarts d’heure après, il prenait letrain à la petite gare d’Ogstram et, deux jours plus tard, ils’embarquait à New York sur le paquebot le Kaiser-Wilhelm,à destination de Cherbourg. Il était sauvé.
D’ailleurs, aucune note nouvelle n’avait parudans les journaux au sujet des assassinats mystérieux deJorgell-City.
*
**
Le lendemain du drame dont le Creek Sanglantavait été le théâtre, Fred Jorgell, miss Isidora et Harry Dorganétaient réunis dans le jardin d’hiver. Le milliardaire avait crudevoir dire à sa fille la vérité tout entière. Tous trois devaientdélibérer sur la résolution à prendre au sujet de Baruch.
Miss Isidora aimait beaucoup son frère ;aussi avait-elle eu une crise de larmes, suivie d’un longévanouissement, en apprenant les atrocités dont il s’était renducoupable. Elle maudissait la fatalité qui avait voulu que ce fûtelle-même qui priât Harry Dorgan de découvrir le meurtrier. Elle setenait triste et silencieuse près de son père, sans oser lever lesyeux sur l’ingénieur.
– Je n’ai pas changé d’avis, moi, ditrudement le milliardaire. Baruch est un misérable, je vais allerfaire ma déposition au constable pour que l’assassin soit traquépar la police et pour qu’il soit condamné à être exécuté. Il amieux que personne mérité d’être électrocuté.
– Mon père, supplia la jeune fille,laissez au moins à ce malheureux la chance de se repentir etd’expier ses fautes. Pour moi, il a commis ses crimes en proie auvertige de la folie. Ce n’est pas dans une prison qu’il faudraitl’enfermer, mais bien dans une maison de santé.
– Miss Isidora a raison, dit HarryDorgan. De tels crimes sont si monstrueux qu’il sembleimpossible qu’ils aient été commis en pleine conscience. Songezd’ailleurs à la honte qui en rejaillirait sur votre nom.
Le milliardaire s’était levé brusquement.
– Cette dernière considération me décide,fit-il, je ne veux pas qu’Isidora ait à rougir d’avoir eu pourfrère un assassin. Nous garderons donc le silence sur lesévénements de cette nuit. Je compte sur vous, n’est-ce pas,monsieur Dorgan ?
Le jeune homme, pour toute réponse, étreignitla main que lui tendait le milliardaire.
– Pour ce qui est du Creek Sanglant,continua ce dernier, je vais y faire construire un groupe demaisons. Ce sera le moyen de faire oublier le mauvais renom de cetendroit sinistre. Quant à mon fils, je veux vivre comme s’iln’avait jamais existé ; je défends que son nom soit jamaisprononcé en ma présence.
Cette phrase dite, le vieillard se leva etsortit brusquement. Harry Dorgan et miss Isidora étaient demeurésseuls.
– Master Dorgan, dit la jeune fille d’unevoix pleine de tristesse, vous savez la promesse que je vous aifaite. Je la tiendrai ; mais il faut qu’il se passe assez detemps pour que je puisse me remettre de la terrible secoussed’aujourd’hui. J’ai trop de chagrin en ce moment pour penser aubonheur et pour y croire dans l’avenir.
– Il me suffit d’avoir votre promesse,balbutia Harry d’une voix étranglée par l’émotion, c’est encore ungrand bonheur pour moi. J’attendrai autant de mois, autant d’annéesmême qu’il le faudra.
– Merci, dit simplement la jeune fille,voici le gage de ma promesse.
Et elle tendit son front, que son fiancéeffleura d’un mélancolique baiser.
M. de Maubreuil – l’illustrechimiste auquel on doit la synthèse de la plupart des pierresprécieuses, la reconstitution exacte et peu coûteuse des gemmes lesplus éblouissantes – regagnait en automobile sa propriété deKérity, un coin perdu de la côte bretonne, où il passait la plusgrande partie de l’année.
M. de Maubreuil venait de Brest,d’où il rapportait plusieurs caisses remplies d’échantillonsminéralogiques ; il avait quitté la ville vers neuf heures,après un dîner sommaire au restaurant, et il comptait être rentréchez lui vers minuit.
L’auto, dans l’étincelante auréole de sesphares, traversait en coup de vent les hameaux endormis, escaladaitet dévalait les pentes avec une rapidité vertigineuse. Sous laclarté paisible de la lune, les forêts, les fermes, les cultures,les vieux châteaux se succédaient, comme en un décor de rêveincessamment renouvelé.
Le silence était profond, à peine troublé deloin en loin par le cri d’un oiseau de nuit ou par le grincement dequelque charrette attardée.
– Quelle délicieuse soirée ! murmurale vieux savant avec un sourire de béate satisfaction. On respire àpleins poumons et la brise de mer est toute chargée de l’odeur desfoins et des blés en fleur !…
Brusquement, M. de Maubreuil enresta là de son aparté poétique ; la lumière puissante desphares venait de lui montrer, à cinquante mètres en avant del’auto, une masse sombre étendue en travers de la route.
Aussitôt, il modéra son allure et fit retentirsa trompe à plusieurs reprises.
– Rien ne bouge ! s’écria-t-il.Mais, c’est un homme !… Quelque ivrogne, sans doute ?… Jedois au moins le déposer sur le talus, pour qu’il ne coure pas lerisque d’être écrasé !
L’auto avait stoppé.
M. de Maubreuil descendit et sepencha vers l’homme qui gisait inerte dans la poussière, mais toutà coup il jeta un cri de stupeur et d’épouvante.
Une large flaque de sang entourait le corps del’inconnu, dont le visage maigre et rasé était d’une pâleurcadavérique.
– Qu’il y ait crime ou accident, balbutiale savant avec agitation, il faut porter secours à cemalheureux ! Pourvu qu’il soit encore vivant !…
M. de Maubreuil défit les vêtementsde l’inconnu – un cache-poussière verdâtre et un complet gris àcarreaux de coupe élégante –, il déboutonna la chemise et constataque la poitrine présentait, un peu au-dessus du cœur, une largeplaie qui paraissait provenir d’un coup de couteau.
L’homme respirait encore faiblement, mais dusouffle oppressé et sifflant des moribonds.
Le vieux savant était dans un cruel embarras,il n’avait sous la main aucun des objets indispensables.
– Je ne puis pourtant pas l’abandonnerainsi, réfléchit-il, il serait mort avant deux heures ! Jen’ai qu’un seul parti à prendre, c’est de le transporter chez moi,au manoir !
M. de Maubreuil était un homme desang-froid et d’expérience ; à l’aide de son mouchoir de pocheet d’un peu d’alcool de menthe, dont il se trouvait un flacon dansle coffre de la voiture, il lava et pansa sommairement lablessure ; puis, non sans de pénibles efforts, il parvint àinstaller le blessé dans un des baquets de l’auto.
Heureusement, on n’était plus très éloigné deKérity ; les quelques kilomètres qui restaient à parcourirfurent franchis en un quart d’heure.
– Pourvu qu’il soit encore vivant quandnous arriverons ! répétait M. de Maubreuil, tout enmanœuvrant savamment le volant de direction.
D’instant en instant, il jetait d’anxieuxregards sur le blessé toujours évanoui et ballotté comme une masseinerte par les cahots de la voiture.
Enfin, l’auto roula sous l’épais couvert d’uneavenue de chênes dont le sol était tapissé de gazon ; puiselle stoppa dans une cour spacieuse, au fond de laquelle sedressaient de hauts bâtiments à tourelles et à toits pointus.C’était le manoir.
Aux appels stridents de la trompe, deslumières parurent aux fenêtres, la sombre façade s’illumina. Unejeune fille descendit en hâte les marches de granit du perron etcourut se jeter dans les bras de M. de Maubreuil.
– Eh bien, père, s’écria-t-elle, as-tufait un bon voyage ? As-tu trouvé les minéraux que tucherchais ?…
Mais elle se tut et son visage se couvritd’une pâleur mortelle ; elle venait d’apercevoir leblessé.
– Mon Dieu ! balbutia-t-elle, uncadavre !
M. de Maubreuil crut qu’elle allaits’évanouir et se hâta de la soutenir.
– Rassure-toi, ma chère Andrée, dit-ilavec vivacité, cet homme n’est pas mort. Je l’ai trouvé toutsanglant sur la grand-route et, ma foi, je l’ai ramassé commec’était mon devoir.
Les couleurs reparurent sur le gracieux visagede la jeune fille.
– Tu as bien fait, approuva-t-elle, nousle soignerons…
– Je viens de te dire qu’il n’était pasmort, mais il n’en vaut guère mieux ; préviens Oscar qu’ilprépare au plus vite la chambre du premier. Surtout ne t’émotionnepas. Nous le sauverons, ce malheureux, si la chose estpossible.
Pendant cette conversation, un adolescent demine chétive et légèrement bossu sortit de la maison et vint saluerrespectueusement M. de Maubreuil. À ses côtés, un chienbarbet noir de forte taille aboyait joyeusement.
– À bas, Pistolet ! s’écria lesavant, oui, tu es un brave homme de chien, tu es content de revoirton vieux maître, mais aujourd’hui, je n’ai pas le temps dem’occuper de toi.
Et comme, à l’autre extrémité de la cour, ledomestique, un robuste Breton pommé Yvonneck, s’occupait à remiserl’auto :
– Laissez cela, ordonna.M. de Maubreuil, aidez Oscar à transporter ce blessé aupremier, dans la chambre rouge, c’est ce qui presse le plus.
Yvonneck souleva comme une plume l’hommetoujours évanoui et, après l’avoir monté avec précaution par levieil escalier à rampe de bois sculpté, le déposa sur le lit.
Sans prendre le temps de changer de vêtements,M. de Maubreuil était allé chercher sa trousse et saboîte de pharmacie ; en même temps, sa fille Andrée apportaitune ample provision de charpie et de gaze à pansements.
Le vieux savant était plus ému qu’il nevoulait le paraître.
– Nous allons voir, fit-il, si lablessure est sérieuse ; elle se trouve malheureusement bienprès du cœur et des gros vaisseaux…
Il y eut quelques minutes d’angoisse ;M. de Maubreuil avait pris dans sa trousse un minusculetube d’ébonite et sondait précautionneusement la plaie. Quand ileut terminé cet examen, sa physionomie exprima la contrariété etl’inquiétude.
– Eh bien ? demanda Andréeanxieusement.
– La lame a passé à deux ou troiscentimètres du cœur et a éraflé l’artère aorte ; ce n’estpeut-être pas mortel, mais c’est très grave. Je vais poser unpremier appareil, demain nous verrons.
Le vieux savant ne se retira que lorsqu’il sefut assuré, par une série de soins judicieux, que son maladepasserait une nuit paisible. Le lendemain, de très bonne heure, ilétait au chevet du blessé qu’Oscar et Yvonneck avaient veillé àtour de rôle ; il constata que son état n’avait pas empirépendant la nuit ; cependant il demeurait plongé dans une sortede coma, dû à la perte de sang qu’il avait faite.
L’inconnu, si étrangement recueilli parM. de Maubreuil, était de grande taille avec un visageaux traits accentués et énergiques, aux mâchoires très développées.Aux quelques mots qui lui échappaient dans le délire de la fièvre,on le devina anglais ou américain, mais son hôte avait défenduqu’on lui posât aucune question avant qu’il fût complètement horsde danger.
Un matin, en venant faire sa visitequotidienne, le vieux savant eut la satisfaction de trouver sonclient parfaitement lucide et, en tout cas, complètement délivré del’inquiétant coma. Dressé sur son séant, il regardait avec surprisele vieux lit à colonne, les rideaux de lampas et les tapisseriesfanées qui composaient l’ameublement de la chambre rouge.
– Où suis-je, monsieur ?demanda-t-il d’une voix faible. Je vous serai reconnaissant de mele dire. Je me rappelle vaguement avoir été attaqué, puis – ilporta la main à son front – il y a comme un grand trou noir dans mamémoire, je ne sais plus… je ne me souviens plus…
Il s’exprimait en français, mais avec un fortaccent.
M. de Maubreuil s’empressa de lerassurer, et lui raconta la façon dont il l’avait recueilli. Enentendant ce récit, la physionomie de l’inconnu exprima uneprofonde émotion. D’un geste encore indécis, il prit la main duvieux savant et la serra dans les siennes.
– Je vous dois la vie, balbutia-t-il,sans vous je serais mort sans secours sur la route déserte. C’estlà un service que je n’oublierai jamais et que peut-être je seraiun jour en mesure de récompenser.
– Ne songez pas à cela, réponditM. de Maubreuil en souriant, je n’ai fait pour vous quece que tout le monde eût fait à ma place. D’ailleurs, sans êtrerichissime, je possède une fortune suffisante.
– Vous ne m’avez pas encore dit votrenom, interrompit le malade avec vivacité, qu’au moins je sachecomment s’appelle mon sauveur.
– Je me nomme Gaston de Maubreuil et jem’occupe de chimie et de minéralogie.
– Quoi ! vous seriez cet illustresavant, dont le nom est connu dans le monde entier, dont j’aiappris les admirables découvertes par les revues scientifiques demon pays natal l’Amérique !
– Vraiment, je ne me savais pas si connu,dit modestement M. de Maubreuil.
– Je vous assure que j’ai suivipassionnément tous vos travaux, car, moi aussi, je me suis beaucoupoccupé de chimie, quoique je n’aie, hélas ! obtenu aucunrésultat qui puisse être mis en comparaison avec vos admirablesexpériences.
Le vieux savant, sans qu’il s’en rendîtcompte, était délicieusement chatouillé dans sa vanité.
– Puisqu’il en est ainsi, dit-ilgaiement, je suis doublement heureux d’avoir sauvé la vie à unconfrère. Est-il indiscret de vous demander votre nom ?
– Nullement, reprit le blessé, après uncourt moment d’hésitation ; je suis américain et je me nommeBaruch Jorgell.
– Jorgell, répétaM. de Maubreuil, il me semble que j’ai déjà entendu cenom-là.
– Mon père est en effet un desmilliardaires yankees les plus souvent cités, il possède des villesentières, mais je me suis complètement brouillé avec lui pour desquestions d’intérêt – le fait n’est, hélas ! que trop fréquentdans les familles – et j’ai quitté les États-Unis sans esprit deretour…
Baruch Jorgell s’était interrompu brusquement,sa physionomie reflétait une subite inquiétude.
– Monsieur, dit-il, j’ai tout lieu desupposer que j’ai été dévalisé après la tentative d’assassinat dontj’ai été victime. Répondez-moi franchement…
– Je vous dirai, répliqua le vieuxsavant, que je n’en sais rien moi-même. Vos vêtements sont ici, etpersonne n’y a touché.
M. de Maubreuil alla ouvrir unegrande armoire de châtaignier et il en retira un pantalon, unveston, un gilet, un cache-poussière et une ceinture de cuir àcompartiments comme celles dont se servent les émigrants pourporter l’or et les valeurs. Il déposa tous ces objets sur le lit deBaruch.
– Voilà, dit-il à ce dernier, tous vosvêtements, je me suis fait scrupule de les fouiller. Vous allezvérifier par vous-même si vous avez été oui ou non dépouillé parvos assassins.
Baruch Jorgell explora les poches d’une maintremblante et retira du veston un gros portefeuille. Ill’ouvrit : il était vide. Vide aussi le porte-monnaie retenu àla ceinture par une chaînette d’acier et vide elle-même laceinture. Les bandits n’avaient respecté que les poches du giletqui contenaient quelque menue monnaie.
Baruch avait changé de visage.
– Je suis complètement dépouillé,bégaya-t-il d’une voix étranglée, il ne me reste pas undollar !…
Et il ajouta avec un ricanementamer :
– Ils m’ont pris jusqu’à monbrowning ; il ne me reste même plus la ressource de me brûlerproprement la cervelle !
M. de Maubreuil était sincèrementaffligé du désespoir de son malade, il s’efforça de le ramener àdes sentiments plus calmes.
– Voyons, mon cher confrère, lui dit-ilaffectueusement, ne vous désolez pas. Certes, ce qui vous arriveest fort ennuyeux, mais vous connaissez notre vieux proverbefrançais : « Plaie d’argent n’est pas mortelle. »Avant tout, revenez à la santé, c’est le plus important ;ensuite, nous aviserons.
Et comme Baruch demeurait plongé dans unsombre silence :
– Expliquez-moi d’abord, reprit levieillard ; comment vous avez été attaqué. Vous ensouvenez-vous ?
– Très exactement, murmura le jeune hommeavec amertume. Oh ! l’histoire est des plus banales. J’étaisallé rendre visite à un Anglais, Mr. Bushman, dont lapropriété est à quelques lieues d’ici. Il devait me donner ladirection d’une usine de produits chimiques qu’il installe en cemoment, mais nous ne nous sommes pas entendus. J’ai quitté lechâteau de Mr. Bushman vers dix heures et demie. La soiréeétait si belle que j’ai refusé de revenir en auto, comme on me leproposait, et que j’ai décidé de faire à pied le chemin qui meséparait de la gare.
– Je me souviens en effet qu’il faisaitcette nuit-là un temps d’une douceur admirable.
– J’étais à peu près à moitié route,quand une demi-douzaine d’individus déguenillés qui, certainement,s’étaient mis en embuscade pour m’attendre, sont sortis d’un chemincreux et se sont précipités sur moi… J’ai vu briller les lames descouteaux, j’ai ressenti une douleur aiguë au cœur… Puis je ne mesouviens plus de rien, ce n’est qu’ici, dans cette chambre, cematin, que j’ai pleinement repris conscience de moi-même…
M. de Maubreuil avait écouté cerécit avec une profonde attention.
– Comment je vous le disais tout àl’heure, fit-il après un silence, l’essentiel est de vous guérir,ensuite je me fais fort de vous trouver, grâce à mes relations, unesituation avantageuse.
– Je vous remercie, monsieur, murmuraBaruch avec accablement ; je n’oublierai jamais votregénéreuse conduite envers moi, mais je suis désespéré, complètementdésespéré.
– Attendez donc ! s’écria le vieuxsavant, avec un bienveillant sourire, je crois que j’ai trouvé unecombinaison qui vous plaira. Vous m’avez dit que vous étiezchimiste ?
– Certainement, j’avais même chez monpère un laboratoire parfaitement outillé.
– Alors cela tombe à merveille. Jem’étonne de n’avoir pas déjà pensé à cela. Je commence à me fairevieux ; je sens que j’aurais besoin d’un collaborateur jeune,actif, aimant la science pour elle-même, grâce auquel je pourraismener à bien le programme des découvertes que je me suis tracé. Jevous le propose très franchement et très simplement :voulez-vous être ce collaborateur, monsieur BaruchJorgell ?
Une seconde, les prunelles du convalescents’éclairèrent d’une étrange flamme. Un sourire grimaçant crispa sestraits ; mais cette expression sardonique ne fit que paraîtresur son visage comme une ombre fugitive. Ce fut avec le ton de lagratitude la plus obséquieuse et la plus émue qu’ilrépondit :
– Cher maître, ce sera pour moi un grandbonheur de collaborer à vos géniales découvertes. Je tâcherai de merendre digne d’une si glorieuse distinction, par mon assiduité etmon dévouement, à défaut de l’imagination créatrice que je nepossède, hélas ! sans doute pas…
M. de Maubreuil était radieux.
– Assez de compliments, dit-il, c’est unechose que je déteste par-dessus tout. Voulez-vous que je vous disece qu’il faut faire pour m’être agréable ?
– Tout ce qui sera en mon pouvoir…
– Eh bien, tâchez de guérir le plus vitepossible, et surtout pas d’idées noires. Vous vous apercevrezbientôt que les labeurs, scientifiques donnent plus de satisfactionque n’en peut procurer la plus haute fortune.
Et comme Baruch faisait mine de vouloircontinuer la conversation :
– En voilà assez, dit le vieillard, cetentretien a dû vous fatiguer. Maintenant, il faut essayer de faireun bon somme, jusqu’à ce qu’Yvonneck vienne vous apporter votrebouillon et vos œufs frais.
M. de Maubreuil se retira, laissantBaruch Jorgell émerveillé des nouvelles perspectives que laproposition de son hôte venait d’ouvrir à son ambition aussiardente que peu scrupuleuse.
Quinze jours s’étaient écoulés, Baruch Jorgellétait maintenant complètement rétabli ; une grande faiblesse,un peu d’amaigrissement et de pâleur étaient les seules traces quisubsistaient de sa blessure. Dans l’intervalle,M. de Maubreuil s’était discrètement assuré, près del’ambassade des États-Unis, de la véritable identité de son hôtequi était bien, comme il l’avait affirmé, le fils du célèbremilliardaire Jorgell, le fondateur de la ville Jorgell-City. Enmême temps, par une suite de conversations, le vieux chimiste avaitpu se convaincre de la réelle science de son futurcollaborateur.
Il s’applaudissait chaque jour de l’heureuseidée qu’il avait eue : Baruch était instruit, intelligent, etd’une parfaite correction ; on n’eût pu lui reprocher que sonhumeur un peu misanthropique, mais, comme le faisait remarquerM. de Maubreuil à sa fille, il était bien naturel qu’unhomme qui avait éprouvé de si grands malheurs ne fût pas d’unegaieté folle.
Le jour où le convalescent put enfin sortir,le vieux savant et sa fille voulurent l’accompagner dans une longuepromenade et lui faire admirer les sites, les plus intéressants dela contrée.
Le manoir – le Manoir aux Diamants commel’appelaient les paysans – était bâti à mi-côte de la falaise etdominait la mer d’une de ses façades ; de l’autre côté,c’était un paysage verdoyant, à l’extrémité duquel apparaissait leclocher pointu de la petite église du village.
Après avoir suivi quelque temps l’avenue dechênes, M. de Maubreuil et sa fille guidèrent Baruch parun sentier en pente douce qui les conduisit au sommet de lafalaise, tapissé d’une herbe fine et veloutée comme de lamousse.
Là, tous trois se reposèrent quelquesinstants.
– Faisons halte à l’abri de ces genêtsaux fleurs d’or, dit M. de Maubreuil, il ne faut pasoutrepasser vos forces, master Baruch, et vous n’êtes pas encorebien solide sur vos jambes.
– Mais cela va très bien, je vous assure,protesta l’Américain, je suis maintenant tout à fait guéri.
– Nous ne pousserons pas trop loin notrepromenade, fit Andrée. Je propose d’aller seulement jusque chezM. Bondonnat, que nous n’avons pas vu depuis plusieursjours.
– Excellente idée, s’écria joyeusement levieux savant, je présenterai à Bondonnat mon nouveaucollaborateur.
Et se tournant vers Baruch, ilajouta :
– Je vous ai dit peut-être déjà qu’il y aici une vraie petite colonie scientifique. Mon ami Bondonnat, legrand naturaliste que vous connaissez certainement de nom, habiteune villa à cinq cents mètres du manoir, il s’y est installé unlaboratoire certainement unique en son genre, et il a fait venirprès de lui ses deux élèves les plus distingués, l’ingénieurPaganot et le botaniste Ravenel.
Baruch était devenu attentif.
– Je ne savais pas, dit-il, qu’il y eûtdans ce pays perdu une semblable pépinière d’inventeurs. Je seraicharmé de leur être présenté et d’être mis au courant de leurstravaux.
– Un peu de patience, master Baruch, nousserons chez M. Bondonnat dans un quart d’heure. Cette grandemasse blanche que vous apercevez à cinq cents mètres d’ici, commetapie dans une anfractuosité de la falaise, au milieu d’un fouillisde verdures, c’est la villa de notre ami.
Et M. de Maubreuil ajouta :
– Je crois, d’ailleurs, queMlle Andrée ne sera pas fâchée de rendre visite àson ami l’ingénieur.
La jeune fille baissa les yeux et devint rougecomme une cerise. L’ingénieur Antoine Paganot était presqueofficiellement le fiancé d’Andrée, et M. de Maubreuiln’était nullement hostile à ce projet d’union.
Baruch jeta un regard étincelant de jalousiesur la jeune fille et son visage, déjà blême, devint plus blêmeencore, mais personne ne remarqua l’expression de haine qui s’étaitun instant reflétée sur ses traits.
On s’était remis en marche à travers leshautes bruyères de la lande ; après avoir traversé un hameauhabité par des pêcheurs et longé quelque temps la grève fleurie dechardons bleus, on atteignit la villa.
Sitôt la grille franchie, Baruch fut commegrisé par l’atmosphère embaumée et capiteuse qui émanait desjardins. On eût dit un subtil et puissant extrait des arômes detoutes les fleurs connues.
– Il me semble, murmura-t-il, que j’entredans une fabrique de parfums.
– Vous ne vous trompez pas, dit en riantMlle de Maubreuil, seulement ces parfums,c’est la nature même qui se charge de les distiller.
– Avec la collaboration de Bondonnat,ajouta le vieux savant… Mais le voici lui-même.
Autant M. de Maubreuil, avec seslongs cheveux gris et sa barbe en désordre, paraissaitmélancolique, autant M. Bondonnat était jovial, souriant etmême coquet. Le naturaliste offrait une de ces belles physionomiesde savant, empreintes de tant de bonhomie et de sérénité, que l’âgeet le souci ne semblent pas avoir de prise sur elles.
Son front très haut était ombragé par unechevelure d’un blanc de neige, ses yeux d’un bleu clair, pétillantsde jeunesse, donnaient un charme souriant à sa physionomie grave,régulière, sans rides, qu’encadraient de vastes favoris, blancscomme ses cheveux. Il était vêtu d’une longue blouse de laboratoired’une propreté immaculée et tenait en main un sécateur de nickel.Il fit aux visiteurs l’accueil le plus empressé.
Déjà au courant de l’aventure de Baruch, il lefélicita spirituellement de la tentative d’assassinat dont il avaitété victime « et sans laquelle il n’aurait pas eul’inestimable chance de devenir le collaborateur du grand chimisteMaubreuil ».
– Je suis ravi, conclut-il en se frottantles mains, notre petite colonie vient de faire en la personne deM. Jorgell une nouvelle et précieuse acquisition…
À ce moment, Frédérique, la fille unique dunaturaliste, l’amie d’enfance d’Andrée de Maubreuil, vint à sontour saluer les visiteurs.
Il eût été difficile de dire laquelle des deuxjeunes filles était la plus belle. Toutes deux offraient, quoiqueen un genre différent, la physionomie la plus attrayante et la plusgracieuse. Andrée avait les cheveux d’un blond cendré, elle étaitsvelte et élancée avec deux yeux d’un bleu pâle d’une expressionmélancolique et rêveuse. Frédérique, d’un blond ardent, presqueroux, offrait la riche carnation des beautés Scandinaves. D’uncaractère enjoué et même bruyant, elle était la gaieté de cettemaisonnée de savants toujours perdus dans quelque calculabstrait.
– Il faut que je vous fasse visiter lesjardins ! s’écria M. Bondonnat en se tournant versBaruch, je vous assure que cela vaut la peine d’être vu.
Baruch, qui pourtant, dans les palais desmilliardaires, avait été habitué au luxe le plus grandiose, ne puts’empêcher d’être émerveillé et stupéfait.
Entourés de tous côtés par les murailles deroc de la falaise, les jardins étaient divisés en terrasses oùpoussaient pêle-mêle des plantes et des arbres de tous les pays etde tous les climats, dans une luxuriance de végétation prodigieuse.Les bananiers, les cactus et les fougères arborescentes y étaientmélangés aux houx, aux ifs et aux sorbiers, et toutes ces plantesannonçaient une puissance et une robustesse de sève anormales etpresque miraculeuses. On eût dit un fourré magique, un coin deforêt vierge transporté dans cette anfractuosité du roc par la maindes génies.
M. Bondonnat, enchanté, se frottait lesmains avec une vivacité fébrile ; c’était son tic.
– Que dites-vous de cela ?ricanait-il, mes plantes à moi ne craignent pas la rigueur dessaisons. Je leur crée une atmosphère spéciale, gorgée de gaznourriciers ; la terre où elles poussent est saturée d’acideformique, de manganèse et d’autres substances qui leur imprimentune puissance de végétation formidable. D’un jour à l’autre, lesfeuilles poussent, les fleurs éclosent, les fruits mûrissent. Lesracines, grâce à un dispositif spécial, sont baignées par uncourant électrique qui assure cet accroissement rapide et presquemonstrueux.
– Mais, demanda Baruch stupéfait, cesexpériences, assurément merveilleuses, vous conduiront-elles à unrésultat pratique ?
M. Bondonnat haussa les épaules.
– Voilà qui est bien américain, fit-il,time is money, vous voulez un résultat pratique ;moi, j’aime la science pour elle-même, nous n’avons pas la mêmefaçon de voir. D’ailleurs, d’ici peu, le résultat pratique obtenusera grandiose. Lorsqu’on pourra, avec une dépense insignifiante,faire produire aux champs et aux vergers quatre, cinq, six récoltespar année et même davantage, la pauvreté, la misère et la faimseront bannies de notre globe. Tout le monde sera heureux, puisquetoutes les choses nécessaires à la vie existeront avec uneabondance dont rien dans le présent ne peut donner la moindreidée !
Baruch demeurait silencieux, effaré devantcette perspective d’une humanité ramenée par le pouvoir de lascience aux époques légendaires de l’âge d’or.
Le naturaliste ne parut pas s’apercevoir de laconfusion de son interlocuteur et se dirigea vers les serres.
La visite des serres, l’explication dudispositif à thermo-siphon qui y maintenait une températureconstante demandèrent plus d’une heure. Baruch Jorgell allaitd’émerveillement en émerveillement, de stupeur, en stupeur :il lui semblait vivre un rêve fantastique.
Ce qui l’étonnait plus que tout le reste,c’était la bonhomie et la simplicité de ces savants, qui luidévoilaient en toute confiance des secrets qu’en Amérique on eûtvendus chacun un million de dollars à quelque trust.
Il allait demander à quoi servaient d’énormestubes métalliques qu’il voyait verticalement dressés au sommet dela falaise, lorsqu’un jeune homme, grand, maigre et sec, auquel unnez proéminent et busqué donnait une physionomie donquichottesque,sortit de la villa et se dirigea vers M. Bondonnat.
– Messieurs, dit le naturaliste,M. Roger Ravenel, un de mes collaborateurs les plusdévoués.
Les présentations terminées, Roger Ravenelannonça à M. Bondonnat que deux pêcheurs du hameau voisindemandaient à lui parler.
– Je me demande un peu, fit-il, ce queces gens-là peuvent me vouloir. Je sais qu’ils me tiennent enpiètre estime.
– Serait-il possible ? demandaBaruch.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous ledire : cette villa – de même d’ailleurs que le Manoir auxDiamants – passe pour un repaire de détraqués, ou plutôt desorciers. On est persuadé, dans ce pays arriéré, que nous sommesdes suppôts de Satan, et ce qu’on raconte de nos petitesexpériences n’est pas fait pour modifier cette opinion.
– Eh bien ! père, dit Frédérique,que l’on fasse venir ces braves gens, je suis aussi curieuse quetoi de savoir ce qu’ils nous veulent.
Sur un signe de M. Bondonnat, RogerRavenel s’était éclipsé. Il revint une minute après, poussantdevant lui, presque de force, deux matelots chaussés de sabots etvêtus de cabans élimés et graisseux. C’étaient deux véritablesloups de mer, au visage tanné et rougi par les intempéries, auxmains noueuses et noircies de goudron.
Ils traversèrent le jardin enchanté enregardant autour d’eux d’un air de méfiance et de crainte.
Arrivés à deux pas de M. Bondonnat, ilss’arrêtèrent, leur béret à la main un sourire niais sur leursvieilles faces recuites par les vents du large.
– Messieurs, dit le naturaliste avec sacourtoisie habituelle, qu’est-ce qui me procure le plaisir de votrevisite ?
Mais les deux loups de mer se regardèrent avecle même sourire embarrassé et ne soufflèrent mot. C’était à croirequ’ils étaient muets.
Frédérique s’était avancée, s’efforçant deprendre une mine sévère, quoiqu’elle eût grande envie de rire.
– Allons, père Yvon, dit-elle ens’adressant au plus vieux des pêcheurs, est-ce que vous avez peurde moi et de mon père ? Cessez de faire tourner votre béretentre vos doigts et expliquez ce qui vous amène.
Le vieil Yvon, ainsi apostrophé, surmontaenfin sa timidité et commença non sans avoir fait entendre une touxpréalable :
– Mam’zelle me connaît bien, elle m’asouvent acheté des bars et des langoustes.
– Eh bien ? demanda lenaturaliste.
– Voilà, quand je ne pêche pas, jecultive la terre, j’ai un clos à moi. Mon blé est mûr, et dame, ilva faire un gros orage avant qu’il soit longtemps. C’est pour çaque nous sommes venus vous trouver…
– Je ne vois pas du tout ce qu’ilsveulent, murmura M. Bondonnat avec découragement.
M. de Maubreuil intervint :
– C’est cependant très clair, fit-il. Cesbraves gens sont persuadés que vous êtes sorcier, que vous faites àvolonté la pluie et le beau temps ; on les a délégués pourvous supplier de sauver leur moisson en écartant l’orage.
– C’est ça même, approuva le vieil Yvon,enchanté de se voir si bien compris.
M. Bondonnat parut se divertir beaucoupde la requête des pêcheurs, puis regardant le ciel où la chaleurd’une lourde après-midi avait amassé de gros nuages noirs qui peu àpeu envahissaient le bleu du ciel :
– Hum ! fit-il, je crois que d’icipeu, en effet, il va tomber une fameuse averse. Je veux bien,bonnes gens, essayer de rejeter vers la mer ces grosnimbus couleur de suie, mais je ne vous garantis pas queje réussirai…
– Et ça coûtera cher ? demanda Yvonavec un reste de méfiance.
– Pas un sou, mais que tout le monde mesuive. Je suis enchanté de cette occasion de vous faire assister àune expérience qui promet d’être intéressante.
M. Bondonnat s’était dirigé vers un angledes jardins, d’où s’élançait, accotée au rocher, une sveltetourelle d’aluminium et de cristal qui n’était autre que la caged’un ascenseur électrique.
Tout le monde y prit place et l’on atteignitainsi le sommet de la falaise dont le sol aplani formait toutautour de la propriété un spacieux chemin de ronde qu’entourait unemuraille solide.
C’est sur ce chemin qu’étaient installés lestubes gigantesques qui avaient attiré l’attention de Baruch.
De ce point on dominait tout le paysage,subitement enténébré par un amoncellement de sombres nuées, couleurde suie et de plomb.
– Je vois, dit le naturaliste, qu’il n’ya pas de temps à perdre, mais où est donc M. Paganot ?C’est lui que cette affaire regarde spécialement.
L’ingénieur, le second collaborateur dunaturaliste, sortit à ce moment même d’une cabine vitrée, placée àl’autre extrémité du chemin de ronde et fut rapidement mis aucourant de la situation.
– Nous sommes encore à temps,déclara-t-il, après avoir examiné l’état du ciel, mais il faudraque ces deux braves marins m’aident à passer les gargousses.
– Nous avons tous deux servi dans laflotte, déclara le vieil Yvon.
– Alors, tout va bien.
– De quoi s’agit-il donc ? demandaBaruch très intrigué par ces préparatifs.
– C’est tout simplement, expliquaFrédérique, une bataille que nous allons livrer à la tempête. Cestubes sont des canons paragrêles inventés par mon père et dont lapuissance et le rayon d’action sont énormes. Ils sont chargés debombes à la mélinite qui produisent un ébranlement considérable descouches d’air. Les appareils que l’on emploie en Champagne et dansle Bordelais ne sont, en comparaison de ceux-ci, que des jouetsd’enfant.
– C’est grâce à cette artilleriepacifique, ajouta M. de Maubreuil, que l’ami Bondonnatmaintient dans ces jardins un climat spécial.
Pendant que ces propos s’échangeaient,l’ingénieur Paganot – vrai type de savant classique avec son visagerasé et sa mine naïve – remplissait de cartouches à lamélinite, avec l’aide des deux marins, les chargeurs automatiquesdes huit canons qui dressaient vers le ciel leurs gueulesévasées.
Les visiteurs avaient pris place sur un bancde pierre, à une certaine distance des canons.
– Tout est prêt, déclara l’ingénieur,nous pouvons tirer dix minutes sans interruption.
– Feu ! s’écria gravement lenaturaliste.
L’ingénieur pressa la manette nickelée ducommutateur installé dans la cabine vitrée.
Une formidable détonation retentit.
Des gerbes de flammes jaillirent de la gueuledes canons. Le sommet de la falaise s’était couronné d’un nuage defumée et les échos du rocher répercutaient au loin les grondementsde la canonnade.
Dans la région jusqu’à plusieurs lieues dedistance, l’alarme était générale. Les uns croyaient à l’explosionde quelque poudrerie, d’autres à de grandes manœuvresd’escadre ; quelques-uns enfin, en voyant les bombes à lamélinite éclater au sein des nuages éventrés, se figuraientassister à un simulacre de guerre aérienne.
Bientôt pourtant, on constata que lesdétonations partaient de la falaise auréolée de langues de feu etcouronnée d’un panache de fumées blanches. Effrayés, les gens severrouillaient dans leurs maisons et répétaient en hochant la têted’un air peu rassuré :
– Ce sont encore ces maudits sorciers dela villa qui font leurs diableries ! Ils finiront par attirerquelque calamité sur la contrée. Quel malheur que le gouvernementprotège de pareils coquins !
Enfin la canonnade cessa. Quand la brise eutdissipé la fumée des explosions, le ciel apparut presquecomplètement nettoyé des nuages qui l’obstruaient auparavant.
Nimbus et cumulus fuyaienten pleine déroute vers le grand large. La boule noire que l’onhisse au-dessus des sémaphores pour annoncer les tempêtes avaitdisparu. Les gens du village voisin entassaient sur des charrettesles gerbes de leur moisson si miraculeusement préservée.
– Bravo, cher père, dit Frédérique enmettant un baiser sur le front du vieux savant, nous avons gagné labataille !
– Et cela sans nous donner beaucoup demal, répondit-il gaiement. Je suis très content de mon artillerie…de campagne !
Se tournant alors vers les deux pêcheurs,tellement ébahis qu’ils ne trouvaient pas un mot à dire :
– Mes amis, ajouta-t-il, rappelez-vousune chose, c’est qu’il n’y a aucune espèce de diablerie dans toutce que vous venez de voir. Je n’ai employé d’autre moyen pourmettre en fuite les nuages que l’ébranlement causé par le choc desdétonations. La véritable sorcellerie, c’est la connaissance desphénomènes de la nature.
Les deux marins balbutièrent de vaguesremerciements, mais il était visible à leur allure craintive, à larapidité avec laquelle ils se retirèrent, qu’ils n’avaient perduaucune de leurs préventions.
M. Bondonnat fut alors chaudementfélicité par ses amis et l’on rentra dans l’intérieur de la villaoù un lunch avait été préparé.
Baruch demeurait pensif ; il se rendaitcompte de quelle chance extraordinaire il avait bénéficié enpénétrant dans une société de savants dont la moindre découvertereprésentait une fortune. Mais, au lieu d’être touché de laconfiance qu’on lui témoignait, il se promettait d’exploiter sansle moindre scrupule tous les secrets qu’il pourrait surprendre.
Cependant l’après-midi tirait à sa fin. Aprèsle lunch, M. de Maubreuil prit congé de ses amis etreprit en compagnie d’Andrée et de Baruch Jorgell le chemin duManoir aux Diamants.
C’était le lendemain que l’Américain devaitentrer en fonctions et commencer ses travaux dans le laboratoire dechimie.
Quand Baruch Jorgell pénétra pour la premièrefois dans le laboratoire de M. de Maubreuil, il futlittéralement ébloui. Le laboratoire se composait de deux vastespièces qui tenaient toute une aile du manoir : la premièreétait entièrement meublée de hautes armoires vitrées quirenfermaient des échantillons minéralogiques et un assortimentcomplet de produits chimiques ; l’autre constituait lelaboratoire proprement dit, presque entièrement occupé par unpuissant four électrique.
Baruch avait souvent visité des laboratoires àpeu près pareils, mais il demeura extasié devant les vitrines auxpierres précieuses. Il y avait là un trésor d’une inestimablevaleur. C’était un véritable ruissellement de gemmes chatoyantes,si nombreuses que leur contemplation devenait à la fin une fatiguepour le regard.
Rubis, saphirs, diamants, améthystes, topazes,aigues-marines, corindons, émeraudes, opales étaient méthodiquemententassés dans de grandes coupes alignées avec symétrie.
– Vous regardez mes cailloux, ditM. de Maubreuil, j’en possède environ sept cents variétéset, dans le nombre, il y en a quelques-uns de fort beaux ;mais nous ferons mieux que cela. En ce moment je m’occupe de lasynthèse du diamant ; le carbone cristallisé est la seulegemme que je ne sois pas arrivé à reproduire d’une façonsatisfaisante.
– Avez-vous déjà obtenu quelquesrésultats ? demanda Baruch prodigieusement intéressé.
– Bah ! cela ne vaut pas la peined’en parler ! J’ai bien fabriqué des diamants minuscules, maistous étaient jaunis, tachés, ou présentaient quelque tare. Ce queje veux, c’est produire à volonté, sans le moindre aléa, des gemmesaussi grosses, aussi limpides que le Régent ou leKohinoor !
Et il ajouta d’un ton mélancolique :
– Je mets un intérêt personnel, unintérêt passionné à la solution de ce problème. Je veux que lespierres qu’on paye actuellement des centaines de mille francsdeviennent aussi communes que les cailloux des chemins.
Baruch demeura surpris de la vivacité presquehaineuse avec laquelle le vieux savant avait prononcé cettephrase.
– On dirait, cher maître, fit-il, quevous détestez les pierres précieuses.
– Ce n’est pas tout à fait exact, maisvous allez me comprendre. Me voilà sur la pente des confidences, etpuisque nous devons travailler à la même œuvre, autant que vousayez tout de suite l’explication.
Le chimiste s’était assis en face d’une tablecouverte de paperasses, dans un vieux fauteuil de cuir àoreillettes, et l’Américain avait pris place en face de lui.
– Malgré mes rides et mes cheveux gris,reprit M. de Maubreuil, je suis encore jeune, mais monexistence n’a été faite que de déceptions. Sans fortune, j’étaisarrivé à me créer, en science, une certaine notoriété. J’ai refait,à l’aide d’observations plus exactes, les théories géologiquesdemeurées presque immuables depuis Lamarck et Cuvier. Le premier,j’ai démontré l’existence d’un feu central maintenu à l’étatsolidepar la formidable poussée de la force centripète.Mais plusieurs de mes découvertes ont été discutées, d’autres m’ontété volées. Je n’ai jamais occupé la place qui m’était due…
– Cher maître…, commença Baruch.
– Inutile de me faire des compliments decondoléance, je suis philosophe ; je me serais aisémentconsolé de ces déboires si je n’avais eu à subir des épreuves pluscruelles. J’avais épousé une jeune fille aussi pauvre que moi etj’eus d’abord beaucoup à souffrir des privations que lui imposaitla médiocrité de notre situation. Par malheur, je dois l’avouer,Mme de Maubreuil aimait passionnément lesbijoux ; elle souffrait de ne pouvoir se parer de rubis et dediamants véritables et d’être obligée de se contenterd’imitations…
– Je commence à comprendre, murmural’Américain.
Le chimiste reprit avec effort :
– C’est cette malheureuse coquetterie quim’a fait me lancer à corps perdu dans la synthèse des gemmes.
Et il s’écria, le regard brillant d’un sombreenthousiasme :
– Je veux les dépouiller de tout leurprestige, ces misérables cailloux, je veux qu’on pave les chenilset les étables avec des rubis, et que nul n’ait la sottise depréférer un diamant, si beau soit-il, à une goutte de roséebrillant dans le calice d’une fleur ! Quel saphir vaut unbleuet dans les blés, quelle améthyste un brin de violette exhalantsa suave odeur sous la mousse ?… En haine des pierres, je mesuis mis à aimer éperdument les fleurs, et c’est là, sans doute,l’une des causes de mon amitié pour le botaniste Bondonnat. Puis –et la voix du chimiste trembla légèrement – nos femmes, amiesd’enfance, sont mortes la même année, emportées par une épidémie detyphus, au moment même où d’heureuses expériences commençaient àm’apporter gloire et fortune. Je n’ai jamais été heureux !
M. de Maubreuil demeura quelquetemps silencieux, perdu dans ses souvenirs.
– J’ai failli devenir fou, reprit-il aubout d’un instant, longtemps j’ai été poursuivi par l’idée fixed’élever à ma femme un mausolée d’émeraudes, de sardoines et mêmede diamants… Je ne me consolerai jamais. Pourtant l’amitié deBondonnat et les soins qu’il m’a fallu donner à l’éducation de mafille ont fait diversion à mon chagrin. Andrée et Frédérique ontété élevées ensemble, comme deux sœurs, entre les fleurs et leslivres, en pleine nature, en pleine science.
– Cher maître, dit Baruch, feignant unattendrissement qu’il ne ressentait en aucune façon, je suisprofondément touché de la confiance que vous me témoignez, et jetâcherai de la justifier… Mais une dernière question, si,toutefois, elle n’est pas indiscrète, qui vous a donné l’idée devenir vous installer dans ce coin perdu ?
– Cela s’est fait tout naturellement.C’est Bondonnat qui a découvert cette solitude délicieuse, il n’apas eu de peine à me décider à quitter Paris, qui décidément, avecses autobus et ses métros, devient une ville peu favorable auxtravaux intellectuels. J’ai acheté ce manoir qui tombait presque enruine, je l’ai restauré. Je suis ici parfaitement tranquille.
– Et à deux pas de votre ami.
– Précisément, il a fait venir ici sesdeux élèves les plus distingués, l’ingénieur Paganot et lenaturaliste Roger Ravenel, et nous formons à nous quatre – etmaintenant que vous êtes là, à nous cinq – une vraie coloniescientifique en plein pays sauvage…
Après ces confidences que, dans sa confianteloyauté, M. de Maubreuil avait jugées nécessaires, lesdeux savants examinèrent le four électrique construit en briquesréfractaires et en plaques métalliques infusibles et qui pouvaitproduire les formidables températures de plusieurs milliers dedegrés, grâce auxquelles on peut obtenir la cristallisation desgemmes.
Le chimiste savait déjà que son nouveaucollaborateur connaissait très bien les questions ayant trait àl’électricité qu’il avait, affirmait-il, étudiée tout spécialementà Jorgell-City, une ville fondée en plein Far West, au pied mêmedes montagnes Rocheuses.
M. de Maubreuil, à ce propos,demanda naïvement à l’Américain quelles étaient les causes de sabrouille avec son père, le milliardaire.
– Elles sont toutes simples, réponditBaruch d’un air contraint. Mon père a engagé dans des spéculationsla fortune considérable qui me revenait de ma mère et il a sus’arranger pour ne pas me rendre des comptes. Nous avons eu uneviolente explication, j’ai refusé fièrement la maigre pension qu’ilm’offrait comme une aumône et je suis parti chercher fortune enEurope avec vingt mille dollars qui me restaient. Vous savez lereste.
M. de Maubreuil se contenta de cesexplications, pourtant assez vagues, et tous deux discutèrent lesconditions dans lesquelles devait se faire une nouvelle et capitaleexpérience sur la synthèse du diamant.
L’après-midi était fort avancée et ladiscussion technique entre les deux chimistes tirait à sa fin,lorsque Andrée parut, au seuil de la salle aux vitrines.
– Je crois, messieurs, dit-elle, qu’envoilà assez pour une première séance. Il ne faut pas vous surmener,et la cloche du dîner va sonner dans une demi-heure.
– Sans doute, approuvaM. de Maubreuil, un tour de jardin, en guise d’apéritif,me semble tout indiqué.
– Non pas, repartit Andrée ; j’aiquelque chose de très curieux à vous faire voir, ou plutôt ce n’estpas moi, c’est Oscar, mon page favori.
– De quoi s’agit-il donc ?
– Je ne puis pas le dire, c’est unesurprise.
Baruch ne perdit pas une si belle occasion dese renseigner sur les habitants du manoir.
– Cet Oscar, demanda-t-il, n’est-il pasle jeune homme qui m’a soigné au début de ma convalescence ?Il a l’air d’un serviteur très dévoué.
– Pardon, fit Andrée avec une certainevivacité, Oscar n’est pas un domestique, je le regarde presquecomme un parent.
– En réalité, expliquaM. de Maubreuil, ce petit bossu qui répond au singuliernom d’Oscar Tournesol est un enfant que nous avons trouvé un matinà demi-mort de froid à la porte de la maison que j’habitais alors àParis, quai des Tournelles. Nous l’avons gardé, il se montre trèsdévoué, très docile et je ne désespère pas un jour d’en faire unsavant.
– Oscar Tournesol, singulier nom, eneffet !
– Tournesol n’est qu’un surnom, ditAndrée, et notre protégé le doit à la couleur de ses cheveux quisont d’un jaune bizarre et certainement unique.
Baruch se mordit les lèvres. Il étaitsecrètement humilié de la ressemblance qu’il y avait entre sasituation présente et celle du gavroche recueilli, comme lui,Baruch, fils de milliardaire, par la charité du vieux savant. Dèscet instant, il voua à Oscar une haine mortelle, mais il dissimulason impression et demanda avec une feinte indifférence :
– Que faisait donc votre protégé avantd’avoir eu la chance de vous rencontrer ?
– Il avait, dit Andrée, poussé à ladiable sur le pavé parisien, criant des journaux à la terrasse descafés, vendant du papier d’Arménie ou des petits singes en peluchedans les fêtes foraines, ou colportant des olives dans un baquet decèdre.
– Je suis curieux de voir ce phénomène,et de l’étudier de plus près que je n’ai pu le faire pendant maconvalescence.
– Vous verrez que c’est un garçon trèssympathique et très intelligent.
Pendant ces explications on était sorti dulaboratoire et l’on était arrivé jusqu’à un large espace sablé quise trouvait à l’entrée du jardin.
Oscar s’y trouvait en compagnie du chienPistolet. Ce dernier, à la vue de Baruch, fit entendre un sourdgrognement ; il paraissait avoir pour l’Américain uneinstinctive antipathie, mais une caresse d’Andrée eut vite fait dele calmer.
– Eh bien ! demandaM. de Maubreuil, quelle est cette fameuse surprise quenous réserve maître Oscar ?
Le petit bossu – Oscar Tournesol avait seizeans mais on lui en eût donné tout au plus douze – eut un souriremalicieux, et montrant Pistolet qui se tenait maintenant immobileet attentif :
– J’ai tout simplement appris à lire àPistolet.
– Tu plaisantes, c’est impossible !Mais qui a pu te donner une pareille idée ?
Oscar tendit à M. de Maubreuil unvieux numéro de revue dont un entrefilet était encadré de crayonbleu.
– Voyez, dit-il simplement.
Le vieux savant lut à haute voix la notesuivante :
« Un savant anglais, Mr. Newcome,est arrivé à force de patience et d’ingéniosité à faire lire etcomprendre un certain nombre de mots à son chien, un griffonanglais d’une intelligence remarquable. Mr. Newcome a faitfabriquer un alphabet de bois à lettres mobiles et, grâce àbeaucoup de douceur et de morceaux de sucre, il est parvenu àassocier dans la mémoire de l’animal certaines idées à certainsmots. Ainsi quand le chien veut avoir quelque chose, du sucre, parexemple, il est obligé de former le mot sucre à l’aide delettres mobiles placées devant lui. Il en est de même pour tous lesobjets dont le chien peut avoir besoin. Mr. Newcome, qui aprésenté son élève au Royal Institut de Londres, ne désespère pasde parvenir à l’initier un jour aux idées abstraites. »
– Très curieux, fitM. de Maubreuil, Oscar a-t-il obtenu d’aussi beauxrésultats que le savant anglais ?
– Pas encore, répondit Andrée, maisPistolet fait de jour en jour des progrès.
– Vous allez juger de son savoir !fit orgueilleusement le bossu, en tirant d’une boîte vingt-quatrelettres de bois qu’il jeta pêle-mêle sur le sable de l’allée.Pistolet, que vas-tu manger ce soir à ton dîner ?
L’animal eut un aboiement bref, fronça sessourcils hérissés d’un air de gravité comique, puis, éparpillantles lettres avec ses pattes, choisit sans hésitation un V, puis unI, puis un A. En une minute, il eut aligné correctement sur lesable les six lettres du mot VIANDE.
– Non, Pistolet, fit Oscar, avec unemimique expressive, et en détachant nettement les syllabes desmots, tu ne mangeras pas de viande, tu mangeras de lasoupe.
Le chien poussa un grognement de mauvaisehumeur, dispersa d’un coup de patte le mot qu’il avait formé, puisse mit à aboyer sourdement, en tournant le dos aux spectateurs.
– Vous voyez, m’sieu, s’écriatriomphalement le bossu, il n’est pas content, mais ilcomprend ; il comprend même très bien.
– C’est merveilleux ! déclaraM. de Maubreuil. Pistolet justifie pleinement tout ce quel’on a écrit sur la psychologie des animaux. Tous mes compliments,Oscar, mais pour arriver à un pareil résultat tu as dû te donnerbeaucoup de mal.
– Pas tant que cela. Il y a un peu plusd’un mois que je m’occupe de Pistolet et que je lui fais la classedeux fois par jour.
– Connaît-il beaucoup de mots ?demanda Baruch.
– Environ sept ou huit, monsieur,répondit Oscar. Ce qu’il m’a été le plus difficile de faire entrerdans sa cervelle de chien, c’est l’idée de promenade. Il m’a fallubeaucoup de patience. J’avais observé que, lorsque je prenais macanne, Pistolet, devinant que j’allais sortir, se mettait à aboyerjoyeusement. Je l’ai donc habitué à former avec ses lettres le motpromenade chaque fois qu’il me voyait prendre ma canne. Jene lui permettais de venir avec moi que lorsqu’il avait aligné sansfaute les neuf lettres du mot. Il en est arrivé bien vite àcomposer de lui-même le mot quand il avait envie d’aller faire untour. Puis, peu à peu, je l’ai habitué à ne plus s’occuper de macanne. À l’heure qu’il est, Pistolet n’attache plus au motpromenade que son véritable sens dégagé de tout autreobjet.
Andrée était ravie des succès de Pistolet.Elle lui fit ordonner par Oscar de composer le mot sucreet elle lui en donna plusieurs morceaux qu’elle avait apportés àson intention.
À ce moment, la cloche du dîner retentit dansl’atmosphère tranquille du soir, et tout le monde, y compris lechien phénomène, se dirigea vers la salle à manger.
Chemin faisant, Baruch Jorgell essaya decaresser Pistolet, mais le chien se recula en montrant les dents eten aboyant d’un air furieux.
L’Américain lui était décidémentantipathique ; Andrée et son père en ressentirent del’étonnement, car ils avaient une certaine confiance dansl’instinct de Pistolet qui n’avait jamais agi de cette façon enversaucun de leurs amis. Le chien avait flairé en Baruch un ennemimortel, et, nous le verrons, son merveilleux instinct ne l’avaitpas trompé.
C’était ce soir-là que devait avoir lieul’expérience que M. de Maubreuil préparait depuis plusd’un mois. Comme tous les vrais savants, le vieux chimiste, à laveille de cette tentative décisive, n’était pas sans émotion.
Accoudé à la haute fenêtre du laboratoire, ilregardait tout pensif la nuit s’éteindre peu à peu sur la mer etsur la campagne d’où montaient des rumeurs mystérieuses.
– Réussirai-je enfin ? sedemanda-t-il pour la millième fois. Et, de mémoire, il refaisaitmentalement les calculs dont cette fois il supposait le résultatinfaillible.
Tout à coup le cri déchirant d’une trouped’oiseaux de mer qui cherchaient pâture dans les sables de la grèvetraversa le silence du soir.
Bien qu’exempt de toute superstition, lechimiste ne put s’empêcher de tressaillir, mais il surmonta bienvite cette impression de vague et maladive terreur.
– Allons ! murmura-t-il, il estl’heure.
Et rentrant dans la première pièce, ilappela :
– Baruch !
– Me voici, cher maître !
– Allumez les lampes électriques ;si vous le voulez bien, nous allons nous mettre au travail…
À ce moment, on heurta légèrement à la porteextérieure du laboratoire. Sans attendre qu’on lui eût donné lapermission d’entrer, Andrée fit irruption dans la salle auxvitrines et se jeta câlinement dans les bras du vieux savant.
– Bonsoir père ; je vais passer lasoirée chez Frédérique à la villa.
– Va, mon enfant, mais ne rentre pas troptard. Bien que la route ne soit pas longue, je n’aime pas à tesavoir errante par les landes et les grèves, comme une féebretonne. Nous allons travailler très tard ce soir et je ne seraipas couché quand tu rentreras.
– Quel nouveau prodige nous préparez-vousencore ?
– J’en suis toujours aux diamants, chèrepetite. Je n’ai pas encore obtenu ce que je voulais, mais, j’en aila ferme conviction, nous touchons au but. Demain peut-être, jepourrai te faire voir des brillants plus beaux que ceux de la reined’Angleterre ou de l’impératrice de Russie.
Andrée avait été élevée dans la haine despierreries.
– Vous savez bien, mon père, fit-elle,qu’à tous les bijoux je préfère les fleurs.
– Eh bien, nous aurons les plus bellesfleurs du monde et nous donnerons les diamants à ton amieFrédérique. Mais je te le recommande encore une fois, ne t’attardepas !
– Bonne chance, mais soyez sansinquiétude, je serai de retour de bonne heure. Ne suis-je pas,d’ailleurs, sous la protection de mon fidèle Oscar, armé de salanterne et de son bâton de houx ?
Et, du doigt, elle montrait en riant lachétive silhouette du bossu, dissimulé dans l’embrasure de laporte.
Pendant cette conversation, Baruch Jorgellétait rentré dans le second laboratoire, comme s’il eût tenu àéviter la présence de la jeune fille.
Depuis quelque temps, il régnait entre Andréeet le collaborateur de son père une secrète froideur. Malgré toutesa dissimulation, Baruch n’avait pu cacher le mécontentement et lajalousie que lui causaient les assiduités de l’ingénieur Paganotprès de la jeune fille.
Un moment, il avait caressé l’idée de devenirle gendre de M. de Maubreuil, et il était à la foisfurieux et humilié de l’indifférence polie que lui témoignaitAndrée, qui, avec sa clairvoyance féminine, avait deviné, sans biens’en rendre compte peut-être, dans le collaborateur de son père, unennemi d’autant plus dangereux qu’il était plus hypocrite.
M. de Maubreuil était le seul – avecson ingénuité de vieux savant, ignorant des trahisons de la vie – àprofesser à l’égard de Baruch une sympathie complète. N’ayant qu’àse louer de lui au point de vue du labeur scientifique, il prenaitla taciturnité de l’Américain pour de la mélancolie, et sasournoiserie pour du sérieux.
Cependant, Andrée avait déjà descendu quelquesmarches du monumental escalier de granit, à rampe de bois, lorsqueM. de Maubreuil lui cria du haut du palier :
– Mes amitiés à l’ami Bondonnat.Annonce-lui pour demain ma visite à l’heure du déjeuner. Si jeréussis, j’apporterai à Frédérique quelques brillants de mafabrication.
M. de Maubreuil rentra tout pensif,agité d’un vague et funèbre pressentiment.
Longtemps, le front appuyé au vitrail de lahaute fenêtre, il suivit des yeux la lueur de la lanterne qui,pareille à un ver luisant, paraissait et disparaissait sur lafalaise entre les ajoncs de la lande. Enfin la lueur se perdit dansl’espèce d’auréole phosphorescente qui planait au-dessus desjardins électriques de M. Bondonnat. Andrée était arrivée chezses amis.
– Allons ! s’écria le chimiste en seressaisissant, assez de rêvasseries, au travail !
– Tout est prêt, cher maître, réponditobséquieusement Baruch.
Sous la lueur des lampes électriques, lesgemmes des vitrines lançaient des feux étincelants ; on eûtdit de fulgurantes prunelles de démons, d’un rayonnement intense,presque vivantes dans leur immobilité.
M. de Maubreuil passa dans lelaboratoire et s’approcha de la grande table de porcelaine qui enoccupait le centre et qu’encombrait un fouillis de ballons, detubes, de matras et d’éprouvettes. Baruch ouvrait avec des pincesles lourdes portes du four électrique qui occupait tout un côté dela pièce et que protégeaient d’épaisses plaques de métal renforcéesde briques réfractaires.
La physionomie mélancolique deM. de Maubreuil s’était éclairée d’un sourire :
– Cette fois-ci, déclara-t-il, je croisau succès. Un échec est impossible ! Nous allons fabriquer degros diamants, de vrais diamants, en aussi grande quantité que nousvoudrons.
– Moissan, lui-même, le grand chimistefrançais, dit Baruch, n’en avait obtenu que de minuscules. Les plusgros étaient de la dimension d’une tête d’épingle et il lesdistribuait à titre de curiosité aux élèves de ses cours.
– C’est parce que, sans doute, il n’avaitpas opéré sur des masses assez considérables.
Baruch eut un sourire sardonique.
– Nous réussirons, je n’en doute pas,fit-il, mais ce sera tant pis pour les joailliers et lesactionnaires de mines de diamants.
– Je n’ai aucun scrupule à cet égard,répliqua tranquillement le chimiste. La disparition de la guerredans l’humanité ruinera aussi, un jour, les fondeurs de canons etles fabricants de mélinite, comme celle de la maladie feradisparaître les pharmaciens et les droguistes. À cela je ne voispas grand mal, l’activité du labeur humain se portera vers desobjets plus réellement utiles.
Baruch Jorgell ne répondit pas, son attentionvenait d’être attirée par un appareil métallique de forme carrée,accroché à la muraille qui faisait face au gigantesque fourélectrique.
– Tiens, fit-il, un microphoneenregistreur !
– Oui, répondit le chimiste, c’estmoi-même qui l’ai disposé ce matin, pour noter les bruits spéciauxqui se produisent dans la matière en fusion, au moment de lacristallisation. Il y a peut-être quelque chose à tirer de là.
– Peut-être, murmura le Yankee, devenusoucieux.
Maintenant, le silence régnait dans lelaboratoire. Baruch disposa sur la table de vastes creusets quifurent remplis de barres de métal, saupoudrées d’une poussière decarbone très dense. Dans d’autres, M. de Maubreuil introduisitdes blocs de graphite, et il ajusta les tubulures d’un appareil parlequel l’acide carbonique, porté à une haute température, devaitarriver au sein même de la masse en fusion.
Baruch se livrait avec une méthodique lenteurà la tâche qui lui était dévolue. Mais, quand il ne se croyait pasobservé du chimiste, ses regards étincelaient et son visage secrispait d’un affreux rictus.
M. de Maubreuil, lui, nageait, enplein enthousiasme. Ses traits avaient perdu leur expression terneet mélancolique. Ses longs cheveux gris, rejetés en arrière, sabarbe en désordre, il allait et venait dans une fièvre affairée etjoyeuse.
En moins d’une demi-heure, les dernierspréparatifs furent terminés. Les creusets, remplis et bouchés deleurs couvercles, s’alignèrent symétriquement sur la tablecentrale.
– Nous touchons au but ! s’écriaM. de Maubreuil avec exaltation. Nous allons réaliserenfin le rêve enfantin de la vieille humanité, éprise de cescailloux inutiles et brillants. Les pierres que nous fabriqueronsdépasseront de beaucoup le plat du roi Salomon, creusé, au dire desrabbins, dans une seule émeraude, et ce rubis géant qui, à ce quej’ai lu, est en ce moment la propriété du milliardaire Jorgell,votre père !
Baruch eut un regard chargé de haine.
– Ne me parlez jamais de mon père,balbutia-t-il d’une voix tremblante. Il n’y a plus rien de communentre nous. Vous savez de quelle manière il m’adépouillé ?
– Pardon de cette allusion, mon cherBaruch, dit affectueusement le vieillard, je n’ai pas eul’intention de vous froisser, j’oubliais que ces souvenirs voussont pénibles… Mais revenons à nos diamants. Il s’agit à présentd’enfourner les creusets.
Sans répondre un mot, l’Américain ouvrit denouveau les lourdes portes du four électrique, dans l’intérieurduquel il aligna les récipients infusibles.
Il n’y avait plus maintenant qu’à lâcher lecourant de plusieurs milliers de volts, assez puissant pourreproduire la cristallisation du carbone mélangé au métal descreusets.
Les portes furent hermétiquement closes.L’instant solennel était arrivé.
– Allez ! ordonna gravementM. de Maubreuil.
Baruch fit manœuvrer l’interrupteur,déchaînant ainsi le formidable courant.
Presque instantanément, une chaleur terriblese répandit dans les deux pièces ; les portes du gigantesquefour rougirent, les planchers et les meubles craquèrent et sefendillèrent, et sur la table, située cependant à plusieurs mètresdu four, des éprouvettes éclatèrent.
Inondés de sueur, la face congestionnée,quoiqu’ils ne fussent vêtus que de blouses de laboratoire en grossetoile, M. de Maubreuil et Baruch durent passer dans lasalle aux vitrines où la chaleur n’était guère moinsconsidérable.
Tous deux haletaient, à demi suffoqués.
De temps en temps Baruch rentrait dans lelaboratoire, consultait du regard les appareils situés à proximitédu four, puis revenait en hâte, à demi étouffé par l’intolérabletempérature de la pièce.
De rares paroles tombaient dans le grandsilence.
– Combien de degrés ?
– Trois mille.
– Bien.
Puis ce fut trois mille cinq cents, quatremille… quatre mille cinq cents.
L’atmosphère devenait irrespirable comme cellede la chaufferie d’un paquebot ; le parquet se recroquevillaitet se carbonisait à deux mètres du dallage de briques réfractairessur lequel était installé le four électrique, la charpente du vieuxmanoir semblait prête à se disloquer, une des vitres de la fenêtrese fendit avec un grincement aigu et déchirant, comme un crid’agonie.
– Cinq mille cinq ! annonçaBaruch.
– C’est assez, balbutiaM. de Maubreuil en s’épongeant le front. Il suffitmaintenant de maintenir cette température-là pendant unedemi-heure.
L’Américain alla manœuvrer le commutateur.Dans la rougeoyante clarté qui s’échappait des portesincandescentes, ses regards lançaient des éclairs. On eût dit que,dans cette atmosphère embrasée, il se trouvait à l’aise comme dansson élément.
– Je n’en puis plus, murmuraM. de Maubreuil, allons respirer un peu sur lepalier.
Ils sortirent, humèrent avec délicel’atmosphère moins chaude de l’escalier.
Le Manoir aux Diamants semblait endormi, ledomestique breton et l’électricien qui avait soin des machinesinstallées dans les sous-sols couchaient à l’autre extrémité duchâteau. Dans le silence, on n’entendait que les craquements dubois qui se recroquevillait, mêlés aux grondements de la mer, auxsifflements du vent dans la lande.
– J’ai peur qu’Andrée n’ait mauvais tempspour rentrer, dit tout à coup M. de Maubreuil.
– Ne soyez pas inquiet de cela, fitBaruch avec une étrange intonation.
– C’est vrai que l’ami Bondonnat laferait reconduire par un de ses collaborateurs ou mieux encore metéléphonerait qu’il la garde jusqu’à demain matin.
– Vous voyez bien.
– Je sais, mais cela me tracasse…J’aurais presque voulu que ma fille se trouvât là pour être témoinde notre triomphe ou de notre insuccès…
– Vous savez, dit tout à coup Baruch, enjetant un coup d’œil sur son chronomètre, que la demi-heure toucheà son terme.
– Remontons ! s’écria précipitammentle vieux savant, brusquement ramené à la préoccupation de sonexpérience.
Tous deux regrimpèrent en hâte jusqu’aulaboratoire et pénétrèrent de nouveau dans l’ardente fournaise.Baruch, à la minute précise, interrompit le courant, puis il ouvrittoutes grandes les portes et les fenêtres que protégeaient desolides barreaux de fer.
La fraîcheur humide d’un vent d’ouest lourd depluie vint rafraîchir délicieusement la suffocante atmosphère dulaboratoire. Le four perdit de son éclat fulgurant et commençalentement à se refroidir.
– Si nous ouvrions ? fitM. de Maubreuil avec une fébrile impatience.
– Essayons, approuva l’Américain avec nonmoins d’impatience.
Et, s’armant d’une longue pince d’acier, ils’approcha du four, mais la chaleur était intense : il fallutencore attendre.
Le vieux chimiste se contenait à peine. Ilarpentait à grands pas les deux pièces du laboratoire, répétantmachinalement des équations et des formules – les formules mêmes dela synthèse du diamant dont, maintenant que l’expérience touchait àsa fin, il arrivait à n’être plus aussi sûr.
– Pourvu, murmura-t-il, que je ne me soispas trompé !
Pendant ce temps, Baruch avait refermé lesportes et les fenêtres. Tous deux, comme cédant à une invincibleattraction, s’étaient rapprochés du four électrique.
– J’espère, dit M. de Maubreuilavec agitation, que cette fois le courant a accompli son œuvremystérieuse. La cristallisation doit être parfaite ou c’est àdésespérer de la chimie !
– C’est ce que nous allons voir àl’instant même ; maintenant on peut ouvrir.
Baruch avait repris ses pinces, les lourdsverrous métalliques furent poussés, sous la voûte profonde, lescreusets apparurent dans un nimbe de vapeur rose.
– Si nous avions échoué ! balbutiale chimiste, le cœur palpitant d’angoisse.
Baruch, les dents serrées, soulevait aveceffort chaque creuset avec ses pinces et venait le déposer sur latable de porcelaine ; bientôt tous s’y trouvèrent alignés.
Avec une pince plus petite, l’Américain essayad’ouvrir un des récipients encore brûlants, mais l’opération étaitmalaisée.
– Prenez un marteau et cassez-le !s’écria M. de Maubreuil, incapable d’attendre une minutede plus.
Baruch se saisit d’une lourde masse d’acier àmanche très court, et, d’un geste brutal, fit voler le creuset enéclats. Chaque fragment de terre réfractaire apparut tapissé d’unéblouissant revêtement de diamants. Ils étincelaient de mille feux,au milieu de l’acre vapeur qui s’exhalait encore.
L’Américain était demeuré muet de stupeur etd’émerveillement. La fortune qui s’étalait devant ses yeux étaitinestimable, il y avait là des cristaux bruts de la grosseur d’unepomme que les impératrices et les reines se seraient disputés àcoups de milliards.
M. de Maubreuil, très pâle,considérait les gemmes avec un extatique sourire.
– Les diamants, s’écria-t-il avec un rirenerveux, mais c’est fini ! Cela ne vaut plus rien. Qui enveut ? je vais en fabriquer par centaines, par milliers ;on en emplira des tombereaux ; on en chargera des wagons, onen couvrira les maisons, on en pavera les rues !… Ha !ha !
Il allait et venait, gesticulant à travers lelaboratoire, arrivé au summum de l’exaltation.
– Allons, Baruch ! s’écria-t-il d’unton impérieux, ne perdons pas une minute, il faut voir ce qu’il y adans les autres creusets.
Si M. de Maubreuil, tout à la joied’un triomphe longtemps attendu, avait en ce moment regardé BaruchJorgell, il eût été épouvanté de la transformation subite quis’était produite dans ses traits. De l’homme du monde, du correctYankee, toujours grave et même un peu triste, il ne restait plusrien. La mâchoire saillante, les dents crispées, les prunelles horsde la tête, Baruch avait pris en une seconde une physionomieeffrayante de cupidité et de férocité bestiales.
– Mais cassez donc ces creusets !répéta le chimiste qui, littéralement hypnotisé par les diamants,ne voyait rien, n’entendait rien, tout à la joie délirante dusuccès.
– Lequel ? demanda Baruch en levantsa masse d’acier.
– Celui-ci ! dit le chimiste en sepenchant pour montrer le plus grand des creusets.
La masse pesante s’abattit avec un bruitsourd. Frappé derrière la tête, M. de Maubreuil tombasans pousser un cri et alla heurter la paroi brûlante du fourélectrique.
– Meurs donc, vieux fou, rugitl’assassin, à moi le secret du diamant !
La face du malheureux chimiste s’était tout àcoup violacée. Ses prunelles s’étaient révulsées, sa physionomieconservait dans la mort une épouvantable expression de stupeur etd’angoisse.
Baruch contempla quelque temps avec unsang-froid plein de cynisme le cadavre défiguré de son bienfaiteur,puis il se détourna avec un haussement d’épaules.
– Maintenant, dit-il à voix haute, commes’il se fût adressé à un interlocuteur invisible, il ne faudraitpas s’attarder ici !
Avec une rapidité et une précision quidénotaient une abominable résolution, il brisa l’un après l’autretous les creusets, en arracha les plus gros diamants qu’ilamoncelait à mesure sur un coin de la table. L’étincelante pyramidemontait sans cesse, éblouissante de mille feux.
– Il y a là des millions ! balbutial’assassin, avec une sorte de ferveur cupide.
Et il demeurait à la même place extasié,oubliant l’heure, le lieu, le terrible péril qu’il courait.
Tout à coup, il tressaillit.
Il lui semblait que quelqu’un avait frappédoucement à la porte.
Il écouta, l’oreille anxieusement tendue auxbruits du dehors.
Le bruit se précisa.
C’était quelqu’un qui grattait, doucementcomme quand on redoute d’être indiscret.
– Andrée ! murmura-t-il d’une voixsourde, c’est elle qui vient voir le résultat de notre expérience…Tant pis !… Malheur à qui vient me surprendre en un pareilmoment !
Avec un farouche courage, il prit dans sapoche un browning de gros calibre et ouvrit brusquement laporte.
Il faillit être renversé par Pistolet qui,d’un bond, s’élança dans la pièce avec des aboiements furieux.
La rage de Baruch était à son comble.
– C’est donc ce misérable chien qui m’afait si peur ! grinça-t-il. Mais il va me payer mes sottesfrayeurs de tout à l’heure.
Et il tira presque à bout portant.
Pistolet tomba en râlant, une écume rose à lagueule.
Baruch était maintenant en proie à cetteespèce de panique qui s’empare immanquablement des meurtriers aprèsle crime.
Il avait fini de vider les creusets.Précipitamment, avec des gestes de folie, il se rua vers lesvitrines de la première salle, il rafla au hasard les plus bellesgemmes, négligeant les pierres de peu de valeur marchande, telles,par exemple, que les améthystes et les topazes, pour les rubis etles émeraudes dont le prix, dans certains cas, est inestimable.
Il joignit ce butin au monceau des diamants etempaqueta le tout dans sa blouse de laboratoire.
Il vint à bout de ce travail avec des gestessaccadés, s’interrompant de minute en minute pour consulter sonchronomètre.
– Elle doit être déjà rentrée,bégayait-il d’une voix basse et entrecoupée. Qu’elle n’ait pasl’idée de venir ! Mes mains se sont déjà trempées dans lesang !… J’irais jusqu’au bout !…
Il serrait d’un geste fébrile sonbrowning.
Tout à coup, il porta la main à son front avecun geste égaré.
– Il ne faut pas oublier l’essentiel,fit-il d’une voix sourde. Les formules !… J’allais partir sanscela…
Non sans une grimace d’horreur, il s’approchadu cadavre, il fouilla dans la poche du gilet où le chimisteserrait d’ordinaire un minuscule carnet. C’est là que setrouvaient, brièvement notées, les trouvailles quotidiennes lesplus importantes du savant.
Le carnet aux formules avait disparu.
Baruch regarda avec égarement autour de lui.Sur la plaque métallique du four, de niveau avec le sol, il aperçutun tas carré de cendre noire où subsistaient quelques traces dedorure ; c’était tout ce qui restait du carnet deM. de Maubreuil tombé de sa poche sur la plaque ardentede métal, au moment même où son assassin l’avait frappé.
– Tant pis ! grommela Baruch, avecune sorte d’abattement qui était déjà peut-être le commencement duremords. Je retrouverai les chiffres exacts avec quelquestâtonnements. Je n’ai plus maintenant que le temps de mesauver !…
L’assassin lava ses mains noircies, revêtit uncaban de gros drap et une casquette de voyage, serra hâtivement sonbutin dans une valise qu’il avait cachée la veille dans la salleaux vitrines et s’enfuit sans oser regarder derrière lui, sans mêmeéteindre les lampes électriques et sans refermer les portes.
Il put sortir du Manoir aux Diamants par lapetite porte qui donnait sur la grève. Il n’avait rencontrépersonne.
Baruch Jorgell était une de ces natures d’uneénergie presque animale, pour qui les scrupules et les remordsn’existent jamais longtemps. Une fois sur la grève que la maréemontante, poussée par un furieux vent d’ouest, envahissait avec unerapidité menaçante, il respira largement. La pluie qui tombait àlarges gouttes lui procurait un indicible soulagement,rafraîchissait son front brûlant de fièvre.
– Tous les événements de mon existence,jusqu’à cette minute même, s’écria-t-il, ne sont qu’un mauvaissonge, un hideux cauchemar ! Je veux les oublier… ne plusjamais m’en souvenir ! Je suis riche, maintenant. La viedésormais sera belle et la lutte intéressante ! Goahead !
Triomphalement, il soulevait à bout de bras lalourde valise qui contenait sa fortune sanglante.
Longeant la grève dans la direction opposée àla villa du naturaliste, il escalada la falaise par un sentier trèsraide. Au bout d’une demi-heure de marche, il parvint à unechaumière de pêcheurs aux murailles de granit et d’argile, au toitde chaume, près de laquelle, dans une anse étroite du golfe, deuxou trois barques se balançaient dans le remous du jusant.
La pluie s’était changée en une folleaverse ; le ciel se voilait d’épais nuages noirs frangésd’argent livide et pareils à des draps mortuaires emportés par lesouffle furieux des vents. Baruch, malgré son énergie, se sentitenvahi d’un malaise.
Ses oreilles bourdonnaient, des pas sonnaientderrière ses pas et il fuyait, toujours plus vite, n’osant seretourner.
Il reprit quelque assurance en apercevant latremblotante clarté qui brillait aux fenêtres de lamaisonnette.
Il heurta du poing la porte vermoulue.
– Holà ! Père Yvon, s’écria-t-il,vous êtes là ?
La porte s’ouvrit avec lenteur. Yvon – le mêmequi était venu solliciter de M. Bondonnat le secours de sesparagrêles – apparut en l’entrebâillement, dans l’auréole fumeused’une lampe à pétrole.
– Bien le bonsoir, m’sieu Jorgell,murmura-t-il.
Sans répondre aux salutations du vieillard,Baruch avait pénétré dans l’unique pièce. Haletant, ruisselantd’eau, il s’assit sur un escabeau, sa précieuse valise entre lesjambes, en face de l’âtre.
Brusquement, il avait dompté son agitation. Cefut d’une voix tranquille qu’il dit :
– Mauvais temps, aujourd’hui, mon braveYvon. Ma foi ! si j’avais su qu’il soufflât une pareillebrise, j’aurais remis mon voyage à plus tard.
– Monsieur veut plaisanter, fit levieillard en clignant de l’œil malicieusement, jamais je n’ai vu sibeau temps pour la contrebande ! Nous serons à Jersey avantqu’il soit jour pourvu que le vent ne change pas.
Baruch parut prendre son parti des événementsavec résignation.
– Eh bien, tant pis ! déclara-t-il,puisque le vin est tiré, comme on dit en France, il faut leboire ! Votre bateau est prêt ?
– Oui, tout est paré !
Une ou deux fois déjà, Baruch Jorgell avaitfait, en compagnie d’Yvon – et cela dans le plus grand mystère – levoyage de Jersey. Il avait eu l’art de persuader à l’honnêtepêcheur qu’il s’amusait à faire la contrebande sans queM. de Maubreuil et M. Bondonnat fussent au courantde ses agissements.
Le père Yvon – avec une apparence de raison,car il n’avait pas étudié les subtilités de la Morale – étaitpersuadé que voler l’État, ce n’est pas voler.
Baruch avait tout intérêt à laisser au vieuxloup de mer ses illusions, il feignit donc une certaine gêne à cemot de contrebande.
– Ne parlons pas de cela !murmura-t-il avec un embarras parfaitement simulé. Personne aumoins ne peut nous entendre, père Yvon ?
– Soyez tranquille.
– Que je fasse de la contrebande ou non,cela ne regarde personne. J’ai besoin d’aller à Jersey pour mesaffaires et voilà tout.
Baruch, d’un geste machinal, faisait tinterquelques pièces d’or dans son gousset.
– Compris, ricana le vieux loup de mer,ce n’est pas moi qui trouverais à redire qu’un honnête monsieurcomme vous aille chercher, chez nos bons amis les Angliches, dutabac ou de la dentelle pour Mlle Andrée, sansdéranger les gabelous.
À cette allusion àMlle de Maubreuil, Baruch était devenulivide.
Cette conversation, que le père Yvon n’eût pasdemandé mieux que de prolonger longtemps, l’agaçait au-delà detoute expression.
Écoutant à peine le vieux marin quis’exprimait avec lenteur, en tirant de méthodiques bouffées d’unepipe en terre, juteuse et noire, il prêtait l’oreille auxtambourinements de la pluie sur les vitres, à la plainte stridentedu vent qui faisait rage sur la lande, au sourd murmure du ressacsur les galets ; il lui semblait distinguer, à travers cesrumeurs confuses, des cris d’agonie, des appels déchirants, legalop précipité d’une poursuite.
– Allons, s’écria-t-il en se levant avecagitation, dépêchons-nous, père Yvon, nous allons manquer lamarée.
– Y a cor le temps, répondittranquillement le vieux pêcheur.
Baruch ne répondit pas.
Il se rendait compte que pour gagner du tempsil ne fallait pas donner la réplique au vieux bavard, mais ilpiétinait sur place. D’un moment à l’autre, il le savait, son crimepouvait être découvert. La minute était décisive.
Enfin, Yvon, après avoir bu, à petits coups,une bolée de cidre et allumé une nouvelle pipe, endossa lentementson paletot de toile cirée, son « cirage », se coiffa deson suroît et chaussa des bottes de mer qui lui montaient jusqu’àla ceinture.
– On y va, dit-il une fois cespréparatifs terminés.
– Ce n’est pas trop tôt !… grommelaBaruch, dont la patience était à bout.
Yvon donna un tour de clef à la porte de sacahute et passa le premier. Baruch le suivit, pliant presque sousle faix de la valise aux pierreries, sa casquette rabattue sur lesyeux, son caban remonté jusqu’aux oreilles.
Comme ils arrivaient à la lisière des sables,l’assassin, dans le murmure des vents et de la pluie, crutdistinguer un aboiement plaintif.
Il frissonna de tous ses membres.
Il lui tardait d’être loin du théâtre de soncrime.
Ce fut avec un soupir de soulagement qu’ilprit place dans la barque d’Yvon, que celui-ci avait halée jusqu’aurivage.
Autant le vieux marin paraissait, à terre,inerte et maladroit, autant une fois à bord, il déployait dedécision et d’agilité. En un clin d’œil l’appareillage futterminé.
La voile hissée, Yvon s’assit à l’arrière àcôté de son passager et, prenant la barre, mit le cap sur la passede la grande baie que signalent les feux de deux petits phares.
La barque de pêche fuyait à la crête deslames. Tant qu’on fut à l’abri des falaises qui bordent la côte, laforce des vagues, en dépit du vent et de la pluie, ne se fit pastrop sentir.
Baruch Jorgell voyait, avec une indiciblesatisfaction, se fondre dans les ténèbres la ligne grise du rivage,où, seules, les lumières de la villa du naturaliste et celles duManoir aux Diamants brillaient comme deux taches sanglantes.
Mais quand la barque, laRose-Adélaïde de Kérity, eut doublé la pointe et qu’elledéboucha en pleine mer, elle fut prise par une rafale. Une vaguel’emplit à moitié d’eau, elle pencha de façon inquiétante.
Yvon n’eut que le temps de larguer lagrand-voile, ne conservant que le foc, la petite voile triangulairede l’avant.
Trempé jusqu’aux os, cramponné au bancd’arrière, Baruch Jorgell était fou de peur. Ses dents claquaientcomme des castagnettes. Seul avec ce vieillard, dans cette barquefragile comme une coque de noix et déjà pleine d’eau, il sefigurait que la catastrophe finale n’était plus qu’une question deminutes. Il eût donné sa valise pleine de pierres précieuses pourse trouver à terre, en sûreté.
Yvon, lui, n’était nullement ému.
Aussi taciturne, une fois en mer, qu’il étaitbavard à terre, il tenait la barre d’une main ferme et nes’occupait plus de son passager.
Enlevée comme une plume par le souffle del’ouragan, la Rose-Adélaïdefaisait route avec uneeffrayante vélocité. Elle filait comme un météore. Déjà les pharesn’étaient plus que comme des petites prunelles clignotantes au fondde l’horizon.
Soudain un feu blanc apparut entre les hautesvagues, à bâbord, tout près de la Rose-Adélaïde.
– Mille tonnerres ! hurla le pèreYvon, c’est la patache de la douane ! Il n’y a qu’elle quipuisse être dehors par un temps pareil !
– Eh bien, tant pis ! bégayal’Américain qui venait d’être inondé par un paquet de mer des piedsà la tête. Hélez les douaniers, ils pourront peut-être nous ramenerà terre…
L’assassin calculait déjà que, ramené au portle plus proche, il aurait peut-être encore le temps de prendre letrain avant la découverte du crime.
Yvon, lui, n’était nullement disposé à appelerles habits verts à son secours.
– Pas de ça, mon cher monsieur,répliqua-t-il d’un ton quelque peu gouailleur, il fallait me direque vous aviez la venette, je ne vous aurais pas pris avec moi dansmon bateau. Pour mon compte, je ne tiens nullement à faireintervenir les gabelous dans mes affaires. Est-ce que je sais, moi,quelle marchandise vous avez dans votre valise ?
Baruch Jorgell demeura silencieux. Dans ledésarroi de la peur qui l’étreignait, il n’avait pas songé àcela.
– Allons, dit rudement Yvon, aidez-moi,si vous ne voulez pas boire à la grande tasse, prenez la barre uneminute et maintenez-la telle qu’elle est !
Baruch obéit, sans mot dire. Il était loin desoupçonner les intentions du vieux pêcheur.
Celui-ci, malgré les paquets de mer quiinondaient le frêle esquif, malgré les lames de fond qui lesoulevaient à la hauteur d’une montagne, pour le faire redescendrecomme dans un ravin, entre deux vagues énormes, s’était précipitévers l’écoute de la grand-voile.
S’arc-boutant entre les deux murailles de labarque, il halait de toutes ses forces sur le cordage.
La voile commença à se tendre avec un furieuxclaquement qui faillit faire chavirer l’embarcation.
– Arrêtez ! Qu’allez-vousfaire ? s’écria Baruch avec épouvante.
Yvon ne daigna même pas répondre. Il acheva dehisser la voile dont il amarra solidement l’écoute, puis, arrachantla barre des mains de son passager consterné, il vint reprendre saplace au gouvernail.
Le vent s’engouffra avec un hurlement sourddans la toile maintenant tendue à se rompre, enlevant d’un bondfurieux la Rose-Adélaïde qui, filant comme une mouette ausommet des vagues monstrueuses, s’enfonça avec une vitessevertigineuse en plein ouragan, en pleines ténèbres.
Une minute après le feu blanc avaitdisparu.
Baruch était retombé épuisé sur sonbanc ; maintenant, à la crête livide d’une lame écumeuse, illui semblait apercevoir le visage mélancolique deM. de Maubreuil.
Trois mois s’étaient écoulés depuis le crimequi avait mis en deuil le monde savant tout entier.M. de Maubreuil reposait maintenant dans le petitcimetière, sur la colline en face de la mer, à l’ombre des vieuxpommiers moussus.
En dépit d’une enquête sagace menée par lesmagistrats locaux avec l’aide des plus fins limiers de la Sûreté,en dépit même des sommes considérables promises parMlle de Maubreuil et par M. Bondonnatlui-même à qui fournirait un renseignement utile, l’assassin étaitdemeuré introuvable.
Le vieux naturaliste, qui avait accepté deservir de tuteur à Andrée, avait recueilli la jeune fille chez lui.Il avait même insisté pour se charger d’Oscar et il prétendaitdécouvrir chez le petit bossu les plus heureuses dispositions pourla Science.
Rien n’était changé dans la villa auxfantastiques jardins où M. Bondonnat et ses deuxcollaborateurs, l’ingénieur Paganot et le naturaliste RogerRavenel, transformaient au gré de leur caprice les spécimens lesplus divers du règne végétal. Comme naguère, les journéess’écoulaient paisiblement en expériences, en causeries et entravaux.
Le Manoir aux Diamants, dont les portes et lesfenêtres demeuraient closes, reprenait petit à petit son morneaspect d’édifice en ruine.
Comme autrefois, Andrée se promenait encore aubras de son amie Frédérique sur la grève et dans les jardins de lavallée ; mais maintenant, pâle, amaigrie, vêtue de noir, ellene souriait jamais plus. Le caractère de sa beauté s’étaittransformé, ses doux yeux bleus avaient pris une expression demélancolie pensive et sa physionomie s’était empreinte d’unegravité méditative.
Frédérique témoignait à son amie le plusfraternel dévouement, les deux jeunes filles ne se quittaient pasd’un instant. D’ailleurs, habituées par leur éducation à une viesédentaire et à des occupations sérieuses, elles ne s’ennuyaientjamais.
Toutes deux s’occupaient avec une infatigableactivité de rechercher le meurtrier de M. de Maubreuil.Chaque jour, elles rédigeaient une nombreuse correspondance.
En dépit de ces efforts, l’enquête ne faisaitaucun progrès.
On ne savait qu’une chose, c’est que BaruchJorgell avait gagné l’Amérique.
Le père Yvon, peu de jours après son retour deJersey, avait été pris de remords. Il était allé trouverM. Bondonnat et il lui avait franchement avoué comment,croyant n’avoir affaire qu’à un inoffensif contrebandier, il avaitfourni à l’assassin les moyens de s’échapper.
– Si j’avais su cela, murmurait le vieuxmarin avec regret et honteux de sa naïveté, j’aurais étranglé cettecrapule de mes propres mains.
M. Bondonnat, très triste, n’avait trouvéque cette réponse :
– Je ne vous en veux pas, je sais quevous êtes un honnête homme, mais quel malheur que vous ayez laisséfuir ce misérable !…
D’après les renseignements d’Yvon,M. Bondonnat avait aussitôt télégraphié au connétable deJersey, qu’il connaissait personnellement. C’est ainsi qu’on avaitpu savoir que Baruch avait réussi à atteindre New York. Le mandatd’amener transmis au chef de la police arriva trois jours troptard.
Mais Andrée avait juré que l’affaire ne seraitjamais « classée ». Elle multipliait en Amérique lesoffres de primes et les annonces alléchantes, et chaque jour, ellerecevait un véritable monceau de coupures de journaux.
Antoine Paganot et Roger Ravenel, ainsi queFrédérique, aidaient Mlle de Maubreuil dans letravail de classement.
Le naturaliste et l’ingénieur étaientprécisément occupés à ce labeur fastidieux, lorsque l’ingénieurPaganot poussa, tout à coup, une exclamation de surprise enmontrant la manchette d’un article du New York and ChicagoReview, qu’il était en train de feuilleter.
– Tiens, fit-il, voilà quelque chose quinous concerne : Le milliardaire Fred Jorgell et sonscélérat de fils. – Fred Jorgell and his criminalson.
– Malheureusement, répliqua RogerRavenel, je ne sais pas très bien l’anglais.
– Oh ! pour cela, je m’en charge,dit l’ingénieur.
Et il se mit à traduire le texte à livreouvert, en résumant les passages les moins intéressants.
Les premiers paragraphes de l’articlecontenaient des détails biographiques sur le milliardaire FredJorgell, son histoire était celle de beaucoup de ces empereurs dudollar.
D’abord barman dans un train de luxe de lagrande ligne du Pacifique, égorgeur de porcs à Chicago, crieur de« newspapers » à Boston, reporter, cow-boy, prospecteur,Fred Jorgell, grâce à son énergie, à son sens prodigieux desaffaires, était, d’échelon en échelon, devenu assez rapidement undes rois du maïs, objet de commerce très important car il sert à lafabrication du whisky.
La feuille américaine donnait des détailsprécis sur le trust qu’il avait récemment organisé pourl’accaparement des cultures dans le centre et le nord des États del’Union. Tous ses concurrents s’étaient trouvés promptement réduitsaux abois par ce formidable agioteur.
Enfin, tout récemment, il avait fondé, dansles solitudes de l’Ouest, une ville qu’il avait baptisée de sonnom, Jorgell-City, et sur laquelle couraient de sinistreslégendes.
La seconde partie de l’article était consacréeà des détails sur la personne et sur la vie privée dumilliardaire.
Quoique ayant dépassé la cinquantaine, ilétait encore en pleine force. Ne dormant que quelques heures parnuit, dictant des centaines de lettres tous les jours, menant defront plusieurs entreprises compliquées, il était, avec cela, d’unesobriété exemplaire, ne buvait que de l’eau, n’allait jamais authéâtre et vivait en toutes choses avec plus de simplicité que lemoindre de ses contremaîtres.
Quoique assez charitable, on le disait fermé àtoute expansion et à toute gaieté.
Il n’en avait pas toujours été ainsi ;mais cette misanthropie était due à une série de malheursdomestiques qui ne semblaient pas près de finir.
D’abord, il avait perdu sa femme qu’il adoraitet il était demeuré veuf après trois ans de mariage. L’affection desa fille, la charmante et distinguée miss Isidora, lui avaitapporté de précieuses consolations, mais son fils, Baruch, luiavait causé les plus grands ennuis.
Dès son enfance, il avait montré les penchantsles plus vicieux, il s’était révélé brutal, joueur et prodigue.Plus tard, à la suite d’événements demeurés obscurs, Fred Jorgellavait chassé de son toit le fils indigne dont on n’avait plusentendu parler en Amérique.
On savait maintenant qu’il s’était alorsréfugié en France où, recueilli et sauvé parM. de Maubreuil, il avait assassiné et volé sonbienfaiteur. Cette découverte, rendue publique par les démarchesdes consuls de France à New York et à Chicago, avait causé unscandale énorme dans le monde des Cinq-Cents.
Tous les détectives de l’Union étaientmaintenant lancés à la poursuite de Baruch.
Fred Jorgell, avec une énergie toute yankee,avait déclaré à plusieurs interviewers que, si son fils étaitcoupable, il ne ferait aucune démarche pour l’arracher auchâtiment, ni même pour lui trouver un défenseur ou adoucir lesrigueurs de sa prison.
Depuis que ces faits étaient connus enAmérique, de singuliers bruits commençaient à se répandre. Onaffirmait avec beaucoup de vraisemblance que Baruch était l’auteurd’une série d’assassinats mystérieux, dont Jorgell-City avait étéle théâtre et qui étaient demeurés inexplicables et impunis. Lefils du milliardaire se révélait maintenant comme un des plusredoutables bandits dont il eût été jamais question dans les fastesdu crime.
Enfin, on annonçait en dernière heure que,cédant à la poussée de l’opinion publique irritée, Fred Jorgellvenait de céder la part d’actions qui le rendait propriétaire deJorgell-City pour plus des quatre cinquièmes et de quitter laville. Nombre de notables habitants, parmi lesquels on citait lefameux docteur Cornélius Kramm, Fritz Kramm, son frère, etl’ingénieur Harry Dorgan, avaient suivi l’exemple du fondateur etétaient, comme lui, venus s’installer à New York.
L’ingénieur Paganot venait de terminer latraduction de cet article, qui jetait un jour nouveau sur lasinistre personnalité de Baruch Jorgell, lorsque Andrée etFrédérique, qui accompagnaient M. Bondonnat, entrèrent dans lesalon où se tenaient les deux jeunes gens. Tous trois sedisposaient à faire une promenade dans les jardins lorsque lecourrier était arrivé.
L’ingénieur recommença, pour les nouveauxvenus, la lecture de l’article du New York and ChicagoReview.
Il l’avait presque terminée lorsque Andrée deMaubreuil l’interrompit, ses beaux yeux animés d’une flammevengeresse.
– Oui, murmura-t-elle, ce que dit larevue américaine est parfaitement exact. Ces renseignementsconcordent de tout point avec ce que Baruch racontait à mon pauvrepère. Ce misérable parlait toujours de sa haine farouche contre lesmilliardaires. Je me souviens maintenant qu’il manifestait un grandembarras chaque fois qu’on lui posait quelque question au sujet deJorgell-City.
– M. de Maubreuil était sidiscret, fit observer Frédérique, jamais il ne nous avait rienappris des antécédents de son collaborateur.
– J’espère bien, s’écria Roger Ravenel,qu’il ne va pas tarder à être pincé.
– Je vais sans tarder, déclara le vieuxnaturaliste, écrire une lettre au consul de France à New York, quiest précisément un de mes amis personnels. Viens me trouver d’icidix minutes, ma chère Andrée, je te montrerai ce que j’auraiécrit.
M. Bondonnat s’enferma dans son cabinetde travail où, comme il avait été convenu, sa pupille ne tarda pasà venir le rejoindre.
Andrée trouva le vieux savant un tournevis etune clé anglaise aux mains ; il achevait le montage d’unmécanisme délicat.
– La lettre à mon ami le consul estterminée, fit-il, je vais t’en donner lecture ; un instantencore et je suis à toi.
– Ne vous dérangez pas… Mais quel est cegentil appareil, si coquettement nickelé ?
– Comment, tu ne connais pas lemicrophone ? Celui-ci est pourvu d’un dispositif perfectionné,inventé par ton ami Paganot.
Andrée avait rougi imperceptiblement, maisM. Bondonnat ne parut pas s’en apercevoir.
– Grâce à cet appareil, continua-t-il,l’histoire de la fée Fine-Oreille, qui entendait l’herbe pousser,ne sera bientôt plus un conte.
– Que comptez-vous en faire ? Je nevois pas trop à quoi peut vous servir un microphone dans vosexpériences de culture.
– Tu vas comprendre. Je vais en installerun dans chacune de mes serres. Ils seront pourvus d’appareilsenregistreurs et noteront les bruits presque imperceptibles qui seproduisent pendant le travail de germination et de floraison desplantes. Je tirerai de là de curieuses déductions, une loinouvelle, peut-être.
Andrée de Maubreuil réfléchissait.
– J’avais vu un semblable appareil entreles mains de mon père, murmura-t-elle en soupirant.
– Allons, ne t’attriste pas, ditM. Bondonnat avec émotion. Je t’ai promis que je ne négligerairien pour venger mon malheureux ami, je te tiendrai parole.
La physionomie de la jeune fille s’était faiteplus grave.
– Mon cher tuteur, j’ai une prière à vousadresser. Je voudrais visiter avec vous le Manoir aux Diamants, oùje n’ai pas osé retourner depuis le crime.
– Mon enfant, répondit le vieillard unpeu contrarié, ne crois-tu pas qu’il serait préférable de remettreà plus tard ce funèbre pèlerinage ? Tu vas raviver tonchagrin.
– Je veux qu’il demeure toujours aussivivace. Je veux que mon père soit vengé.
– Eh bien, soit, je comprends lesentiment qui te guide ; je ferai ce que tu voudras ;mais il est inutile, ce me semble, d’emmener avec nous Paganot etRavenel.
– Vous avez raison, Frédérique et Oscarseuls nous accompagneront.
– Nous allons partir tout de suite ;puisque la chose est décidée, il vaut mieux ne pas différer cettevisite.
M. Bondonnat se coiffa d’un feutre àlarges bords, prit sa canne à pomme d’ivoire et, un quart d’heureaprès, il se dirigeait, en compagnie des deux jeunes filles, versle Manoir aux Diamants.
Par un sentiment qu’Andrée de Maubreuilelle-même respecta, Oscar avait voulu emmener avec lui le chienPistolet, à peine remis des blessures qu’il avait reçues la nuit ducrime.
La matinée était radieuse, les bruyères d’unesombre couleur de pourpre et les genêts d’or n’étaient pas encoredéfleuris. La mer, calme et claire comme un miroir, venait mourirau pied des granits rose et bleu de la falaise. Des goélands et desmauves traçaient de grands cercles dans le bleu léger du ciel.
Par ce gai soleil, le vieux manoir, tapi entreles chênes centenaires de l’avenue qui l’ombrageaient, semblaitencore plus solennel et plus morose. Les vitres des larges fenêtresgothiques apparaissaient couvertes d’une poussière grise, pareillesà des regards sans pensée. La mousse avait poussé sur le seuil desportes, les herbes de mer et le chardon des grèves balançaientleurs têtes nimbées de duvet dans les plates-bandes du jardin.
M. Bondonnat prit dans sa poche unegrosse clef et essaya d’ouvrir la porte ; mais la serrurerouillée grinçait, et quand les lourds battants de chêne serabattirent enfin, avec un bruit sonore, répercuté par les échos duvestibule, Andrée frissonna en croyant entendre un long et plaintifgémissement.
Les deux jeunes filles, qui donnaient le brasà M. Bondonnat, se serrèrent instinctivement contre lui,toutes tremblantes.
L’atmosphère acre et funèbre des maisons videsles prenait à la gorge. De grosses araignées avaient tissé leurstoiles dans les angles. Des flocons de salpêtre scintillaient lelong des parois et des voûtes de granit.
Tous trois traversèrent en silence levestibule, grimpèrent l’escalier aux marches raides et massives,sans avoir prononcé une parole. Enfin ils arrivèrent à la porte dulaboratoire et entrèrent dans la salle aux vitrines.
La pièce était telle que l’avait laissée lafuite du meurtrier. Les gens de justice, dans leurs perquisitions,n’avaient rien dérangé. Les armoires mises au pillage demeuraiententrouvertes et portaient encore la trace des scellés. Dans laseconde pièce, les appareils métalliques étaient rouillés ouvert-de-grisés et, sur la table de porcelaine, les débris descreusets, broyés par le marteau de Baruch Jorgell, étincelaientencore de menues gemmes oubliées. Mais une fine poussière embuaittous les objets, comme une neige d’oubli qui serait tombée sur lepassé.
En pénétrant dans le laboratoire, Pistoletavait poussé un long et lamentable aboiement. Il furetait partoutavec inquiétude, il s’arrêta en face du four électrique, à la placemême où M. de Maubreuil était tombé sous les coups de sonassassin ; mais il revenait toujours à l’endroit – marqué parune flaque noire de sang desséché – où Baruch l’avait atteint dedeux coups de browning.
Andrée, qui, depuis quelques instants, secontenait à grand-peine, éclata brusquement en sanglots et se jetadans les bras de M. Bondonnat et de Frédérique.
– Pauvre père, murmura-t-elle à traversses larmes, avec quelle sollicitude, quelques heures avant detomber sous les coups d’un assassin, il me recommandait de ne pasm’attarder. Qui sait ?… peut-être qu’il serait encore vivantsi je n’étais pas sortie ce soir-là…
– Ne crois pas cela, dit le vieux savantavec autorité, nous savons maintenant que Baruch Jorgell n’en étaitpas à son premier meurtre et qu’il avait longuement prémédité soncrime. Si tu étais restée, il t’aurait tuée aussi !…
– Verser le sang de son bienfaiteur, decelui qui l’avait arraché à la mort, murmura la jeune fille avechorreur, c’est abominable !…
De nouveau, elle fondit en larmes ; lesilence régna.
Pendant ce temps, Oscar Tournesol avait furetéà droite et à gauche, se noircissant les doigts à la poussière quirecouvrait tous les objets.
– Monsieur Bondonnat ! s’écria-t-ilsoudain, regardez !
Il montrait du doigt, parmi une foule d’autresappareils, un microphone enregistreur semblable, à quelquesperfectionnements près, à celui qu’Andrée avait aperçu dans lecabinet de travail du vieux botaniste.
– Que veux-tu dire ? demandaFrédérique.
– Mais si !… moi, je comprends,s’écria M. Bondonnat, cet appareil devait fonctionnerparfaitement au moment du meurtre. Il est presque impossible qu’iln’ait pas enregistré les dernières paroles de mon malheureuxami !…
– Mon Dieu !… Si c’étaitpossible ! s’écria Andrée.
– Nous allons certainement trouver là unprécieux indice, ajouta Oscar, tout fier de l’idée qu’il avaiteue.
Sans perdre un instant, M. Bondonnatnettoya avec précaution le microphone enregistreur. Il constata queles organes en étaient intacts. Le mécanisme n’avait subi aucundommage.
– L’appareil fonctionne ! déclarasolennellement le vieux savant. Écoutez la voix d’un témoinincorruptible !
En proie à une émotion poignante, le petitbossu et les deux jeunes filles s’étaient rapprochées. Leurs cœursbattaient à grands coups.
Dans le silence profond du laboratoireabandonné, la voix nasillarde de l’appareil s’éleva. Les rouleauxde métal évoluaient lentement, reproduisant comme un écho lointainla voix de l’infortuné savant.
Andrée de Maubreuil se sentit remuée d’unindicible émoi en entendant cette voix qui semblait lui parlerpar-delà le tombeau.
– Les diamants ! murmural’appareil d’une voix lointaine et faible comme un souffle ;mais c’est fini ! Cela ne vaut plus rien !… Qui enveut ? Je vais en fabriquer par centaines, par milliers ;on en remplira des tombereaux, on en chargera des wagons ; onen couvrira les maisons, on en pavera les rues ! Ha !ha !
Rien n’était funèbre comme ce petit rirechevrotant du microphone, qui semblait venir des régions lointainesde la Mort.
Maintenant, l’appareil continuait à répéterles moindres bruits du laboratoire pendant la soirée du crime,reproduisant toutes les phases de l’expérience.
Tous écoutaient avec une anxiété fiévreuse cechuchotement, à peine perceptible, qui leur révélait la pluspoignante des tragédies.
Le microphone récita encore les formules queM. de Maubreuil s’était répétées à lui-même en sepromenant de long en large dans le laboratoire.
– Mais alors, s’écria M. Bondonnat,le secret de la synthèse du diamant n’est pas perdu.
– Eh ! qu’importe cela ? fittristement Andrée. Écoutons… le moment terrible approche.
Mais, à l’instant où l’appareil répéta lebruit sourd de la chute du corps de M. de Maubreuil surle parquet, le cri de triomphe de l’assassin et son affreuxricanement… c’était plus que ne pouvait en supporter Andrée :elle tomba évanouie dans les bras de Frédérique.
Quand elle revint à elle, le microphone nefonctionnait plus.
M. Bondonnat frictionna de vinaigre lestempes de la jeune fille, pendant que Frédérique lui faisaitrespirer des sels. Pistolet, les yeux humides, léchait doucementles mains de sa maîtresse. Oscar était allé en hâte chercher dusecours à la villa.
– Merci de vos bons soins, mes chersamis, balbutia Andrée avec un navrant sourire. Je n’ai pu soutenirjusqu’au bout cette cruelle épreuve. Je suis pourtant heureuse desavoir l’entière vérité. Maintenant, il faut que l’assassin soitchâtié.
Dès qu’elle eut achevé de se remettre, Andréede Maubreuil regagna la villa au bras de M. Bondonnat et de safille. Mais la secousse avait été trop forte. Elle dut s’aliter.Frédérique se constitua sa dévouée garde-malade.
Huit jours plus tard, le vieux naturalisterecevait une lettre de New York. Elle était signée du consul deFrance qui annonçait que, après s’être crus sur le point d’opérerl’arrestation de Baruch Jorgell, les détectives avaient tout à coupperdu sa trace. On supposait qu’il avait réussi à gagnerl’Australie. D’après d’autres renseignements, l’assassin seraitentré dans une association de malfaiteurs new-yorkais – la MainRouge – qui lui avait fourni les moyens de se cacher.
Le dîner tirait à sa fin à la table d’hôte du« family-house », dirigé par mistress Griffton, dans laTrentième avenue de New York.
La vénérable dame, après avoir dispensé d’unemain parcimonieuse le plum-cake et les marmelades, souleva lacloche de cristal qui recouvrait un capiteux fromage canadien, dontl’odeur violente eut pour effet de chasser la plupart des convivesdu côté du parloir, où l’on avait servi le thé.
Mistress Griffton s’apprêtait à les suivre età prendre une récréation bien méritée en se livrant à la lecturedes feuilles du soir, généralement remplies de faits diversémotionnants : lynchages de nègres enduits de pétrole etgrillés vifs, électrocutions mouvementées, incendies de maisons àtrente étages, arrestations sensationnelles de pickpockets oud’assassins milliardaires, lorsqu’un personnage minablement vêtu,et dont le nez long et un peu busqué était surmonté d’un lorgnonfumé, fit son entrée dans la salle à manger. Quand il ne se croyaitpas observé, il jetait autour de lui, par-dessus son lorgnon, unrapide coup d’œil.
– Vous voilà encore en retard, fitaigrement la dame, vous savez cependant qu’une des règles de monétablissement est une exactitude ponctuelle et, ajouta-t-elle aprèsun silence gros de menaces, une régularité parfaite dans lespayements.
Le nouveau venu baissa la tête humblement ets’assit devant un couvert pendant qu’un « steward », auveston râpé, rapportait un potage à la queue de bœuf et auxharicots (oxtail) et un gigantesque morceau de rosbif froid d’unrose appétissant.
– Mille pardons, mistress… très ennuyé àcause du retard que j’ai mis à solder ma petite note. Mais je suis,comme vous le savez, placier en produits chimiques et j’ai concluce soir une grosse affaire. Demain samedi, je toucherai descommissions qui s’élèvent à plus de cinquante dollars et monpremier soin sera de vous payer.
Mistress Griffton, une bonne Écossaise établieà New York depuis une dizaine d’années, parut entièrement rassuréepar les affirmations de son client.
– Je sais, fit-elle, que dans votrepartie les gains sont irréguliers et jusqu’ici vous avez fait ceque vous avez pu pour payer exactement…
Puis changeant de ton et déployant un largenuméro du New York Times :
– À propos, ajouta-t-elle, vous savez quel’on est sur la piste de Baruch Jorgell, le fils du milliardairequi a tué un vieux savant français pour lui voler sesdiamants ?
À ces mots, le convive rougit, ses yeuxbattirent derrière les verres de son lorgnon. Pourtant, ce fut avecune parfaite indifférence qu’il répondit :
– Baruch Jorgell ? Je ne connais pasce nom-là. Vous savez d’ailleurs que je suis si absorbé par lebusiness que je n’ai pas un moment pour lire les journaux.
– Tenez, insista mistress Griffton, voilàson portrait, et ce qu’il y a de plus amusant, fit-elle avec unrire sonore, c’est qu’il vous ressemble un peu.
– C’est bien possible, répondit ledîneur, non sans un imperceptible tressaillement.
Pour mettre fin à une conversation quisemblait l’agacer prodigieusement, il déploya lui-même un numéro duNew York Herald et s’absorba dans sa lecture. MistressGriffton en fit autant, puis bientôt, rappelée au sentiment de sesdevoirs professionnels, elle alla dans le parloir prendre sa placeaccoutumée entre le piano et la table à thé.
Son interlocuteur expédia son repas en hâte ets’empressa de sortir. Il semblait distrait, préoccupé. Dans la rue,il heurta un gros gentleman à favoris blancs qui sortait d’un bar àla devanture étincelante de glaces et de lumière électrique.
– Vous pourriez faire attention, fitjovialement le gros homme.
Et, regardant la physionomie alors vivementéclairée de celui qui l’avait heurté, il ajouta, persuadé qu’ilfaisait une excellente plaisanterie :
– Ce n’est pas parce que vous ressemblezà Baruch Jorgell, l’assassin milliardaire, qu’il faut faire le fieret bousculer les passants.
Il fut tout ébahi que l’interpellé ne répondîtà son trait d’esprit que par un juron et se hâtât de disparaîtredans la cohue.
La soirée s’avançait. Les cabs électriquesfilaient à toute vitesse dans les vastes avenues déjà désertes. Leclient de mistress Griffton, errant comme une âme en peine, sedirigea vers le quartier chinois.
Il se sentait si las, si désespéré, sitourmenté, qu’il lui vint à l’idée d’étourdir ses chagrins enallant fumer l’opium dans un bouge qu’il connaissait et quefréquentaient surtout les émigrants.
Chemin faisant, il tâta dans la poche de songilet l’unique dollar qui lui restait.
– Posséder des millions, grommela-t-ilavec rage, et ne pouvoir y toucher ! C’est à devenirfou !
Et il brandit le poing comme pour menacer unadversaire invisible.
Il était arrivé dans les environs du quartierchinois.
Il allait s’engager dans une allée sordide,gluante, à peine éclairée par un bec de gaz fumeux. Tout à coup,son attention fut attirée par un rassemblement, au milieu duquelévoluaient une douzaine de policemen armés de casse-tête.
Pris de curiosité, il se glissa dans la cohueet, s’adressant à un portefaix de taille herculéenne qui péroraitau milieu d’un groupe, il lui demanda de quoi il s’agissait.
– Rafle de police, répondit l’hommelaconiquement.
– On croit, ajouta un autre, que BaruchJorgell, l’assassin milliardaire, s’est réfugié dans le quartierdes Jaunes.
– Je vous remercie, murmura entre sesdents le pensionnaire de mistress Griffton.
Et il s’éloigna précipitamment du quartierchinois.
Il marchait à grands pas, se retournaitinstinctivement, comme pour voir s’il n’était pas poursuivi.
Il fit halte devant la salle d’uncinématographe où s’engouffrait une foule bruyante. Pendant quelquetemps, il suivit d’un regard distrait, sur le vaste transparent quioccupait toute la façade, les annonces en hautes lettres lumineusesqui se succédaient de cinq minutes en cinq minutes, avec desalternances d’obscurité profonde et de clarté aveuglante.
Tout à coup une phrase flamboya en lettressanglantes sur le fond des ténèbres :
BARUCH JORGELL
ASSASSIN D’UN ILLUSTRE CHIMISTE FRANÇAIS
RECONSTITUTION EXACTE DU CRIME
L’homme hésita un instant ! Un désirirrésistible de voir le film sensationnel s’était emparé delui ; il fit quelques pas vers l’entrée de la salle, maisarrivé en face du guichet où se distribuaient les billets, il fitune brusque volte-face et s’enfuit.
Pendant une heure, il marcha droit devant lui,traversant au hasard des rues, des avenues et des places qui luiétaient inconnues… Sur un quai où des centaines de dockerss’affairaient au déchargement d’un paquebot, il sembla prendre unesubite décision.
Il pénétra dans un bar et se commanda uncocktail au whisky, puis un second et un troisième ; quand ileut payé, il ne lui restait plus qu’un peu de menue monnaie.
L’alcool qui lui montait au cerveau enardentes bouffées semblait l’avoir momentanément apaisé. Ilrespirait avec délice l’air frais du soir.
– Bah ! murmura-t-il, il me viendrapeut-être une bonne idée.
Il regagna lentement le family-house demistress Griffton, où il occupait une petite chambre sous lestoits.
Il se leva de très bonne heure le lendemain,espérant sortir de l’établissement sans être vu ; mais ilavait compté sans son hôtesse. L’Écossaise avait été plus matinaleencore que son pensionnaire. Elle se trouvait déjà dans le parloirquand il y entra.
– Je vous souhaite le bonjour, luidit-elle aimablement.
– Bonjour, mistress Griffton, j’espèreque vous avez bien dormi ?
– Admirablement.
Puis changeant brusquement de ton :
– Alors, je compte sur vous pour cesoir ?
– C’est entendu. Vous pouvez apprêter mapetite note. Sitôt que j’aurai touché mes commissions, mon premiersoin sera de venir vous payer.
Rassurée par le ton de sincérité avec lequelcette promesse avait été faite, l’Écossaise prit congé de sondébiteur, qui gagna la rue au plus vite.
Dehors, il se mêla à la multitude destravailleurs qui se dirigeaient en hâte vers les bureaux et lesusines, mais il était visible, à sa démarche indolente, qu’iln’avait aucun but.
Avec les derniers sous qui lui restaient ilbut un verre de café et mangea un sandwich dans un bar en pleinvent, puis il se dirigea vers une petite bibliothèque publiquesituée près de Brooklyn et que ne fréquentaient guère qu’unedizaine de vieillards désœuvrés. Il s’assit dans le coin le plussombre et, la tête dans ses mains, de façon à ce qu’on observât sestraits le moins possible, il se plongea dans la lecture d’unetraduction de la chimie de Berthelot.
Il demeura ainsi toute la journée,complètement absorbé, en apparence, par l’étude des synthèses descorps organiques ; mais, vers six heures, on ferma labibliothèque, il se retrouva de nouveau dans la rue.
La nuit venait à grands pas, une pluie fines’était mise à tomber, tout au long des immenses avenues, leslignes étincelantes des globes électriques s’allumaient. L’hommegrelottait de froid dans son habit râpé, il avait faim.
– Fini, le crédit chez la mère Griffton,fit-il avec un ricanement amer, et plus un dollar !… J’auraispeut-être pu faire durer mon argent un jour de plus, mais à quoibon ?… Un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’importe…
Il grinça des dents avec rage.
– Ne pas pouvoir dépenser un« farthing » et crever de faim, quand on possède desmillions ! Quelle situation stupide !
Il continuait à marcher lentement. À sa colèresuccédait tout à coup un abattement profond.
– Où aller, maintenant ?murmura-t-il avec découragement. Je serai ramassé comme vagabond,identifié, fouillé, et alors…
À ce moment un crieur de journaux passa prèsde lui en hurlant à tue-tête l’édition du soir du New YorkAdvertiser. Machinalement, l’homme porta la main à la poche deson gilet. Ses doigts rencontrèrent une pièce d’un cent, c’étaittout ce qui lui restait.
– Je ne me croyais pas si riche,balbutia-t-il avec ironie.
Il jeta la pièce de cuivre au camelot, prit lenuméro de l’Advertiserqu’on lui tendait et se mit à leparcourir distraitement à la lueur d’un bec de gaz. Un titre énormeattira tout d’abord son attention : Nouveaux détails surl’assassin Baruch Jorgell.
Il haussa les épaules et il allait rejeter lejournal avec colère quand, au bas de la première page ses yeuxtombèrent sur l’entrefilet suivant, qu’il lut aussitôt avec uneattention suraiguë.
UN NOUVEAU MIRACLE DU DR CORNÉLIUS KRAMM
« Depuis que l’éminent praticien qu’on asurnommé, à juste titre, le « sculpteur de chairhumaine » a quitté Jorgell-City pour s’installer à New York,dans son somptueux établissement de la Dixième avenue, il ne sepasse pas de jour qu’il n’opère quelque guérison quasi miraculeuse.Voici la dernière de la série :
« Tout le monde a lu dans nos colonnes lerécit des exploits de l’honorable colonel Mac Dolmar, lors de ladernière expédition américaine aux îles Philippines. On sait quecet héroïque soldat avait dû prendre sa retraite, à la suite d’uneblessure particulièrement grave. Un shrapnell lui avait emporté lenez et la moitié de la joue droite, en le défigurant atrocement.Les princes de la science avaient été unanimes à déclarer qu’ilétait impossible de remédier à une pareille mutilation. Le colonelMac Dolmar était réduit à porter une sorte de demi-masque en argentdu plus disgracieux aspect et il avait dû se résigner à demeurerainsi défiguré pour le restant de ses jours.
« Ces temps derniers, sur le conseil dequelques amis, le colonel eut l’idée d’aller consulter le docteurCornélius Kramm, et sur les formelles assurances que lui donna cedernier, il se confia entièrement à ses soins.
« Au bout d’un mois de traitement, lerésultat a dépassé toute espérance. De l’effrayante mutilation, ilne reste plus qu’une légère cicatrice blanchâtre de formecirculaire. L’illustre docteur est arrivé à refaire complètement lenez et la joue absents. Une fois de plus, il a justifié le bizarreet glorieux surnom de sculpteur de chair humaine.
« Le colonel Mac Dolmar, si bien guériqu’il est actuellement fiancé à une jeune et charmante héritière, arécompensé le docteur Kramm de ses soins par le don d’un chèqued’une valeur considérable. »
L’homme relut une seconde fois cette habileréclame et tout de suite sa résolution fut prise.
– J’irai ! s’écria-t-il. C’est leseul espoir qui me reste ! Cornélius Kramm est le seul hommequi puisse me sauver… s’il le veut.
L’inconnu plia soigneusement le numéro duNew York Advertiser et d’un pas délibéré prit le chemin dela Dixième avenue.
Au bout d’une demi-heure de marche, il faisaithalte devant une luxueuse propriété entourée de hautes murailles etfermée par une monumentale grille de fer forgé.
Au moment d’appuyer sur le bouton de lasonnerie électrique, le nocturne visiteur eut un instinctifmouvement de recul. Il avait la vague sensation qu’il allaitpénétrer dans l’antre de quelque bête féroce, d’où peut-être il nesortirait plus jamais.
– Allons, murmura-t-il, il lefaut !
Il sonna.
Un lad, vêtu de noir, chaussé de molleton,d’une correction glaciale, ouvrit la porte et toisa le nouveau venud’un air soupçonneux.
– Que désirez-vous ?demanda-t-il.
– Je voudrais voir M. le docteurCornélius Kramm.
– Impossible, monsieur, il faut demanderd’avance une audience par lettre.
Le visiteur parut extrêmement contrarié.
– C’est que, balbutia-t-il, il s’agitd’une affaire grave, d’une affaire qui ne souffre pas deretard…
– Je regrette, mais ma consigne estformelle.
– Attendez ! s’écria l’inconnu avecune sorte de désespoir. Je suis un ami du docteur ! Il fautabsolument que je lui parle. Veuillez lui remettre ce mot de mapart et je suis sûr qu’il me recevra !
Il avait arraché une feuille de son carnet, ily griffonna quelques lignes et les tendit au domestique toujourshésitant.
– Voilà, vous donnerez cela audocteur.
L’Irlandais avait pris la feuille de papier demauvaise grâce. Il guida le visiteur obstiné jusqu’à un petit salond’attente où il le laissa. Il revint quelques minutes après, lamine surprise.
– M. le docteur, dit-il d’un tonbeaucoup plus respectueux, a dit qu’exceptionnellement ilconsentait à recevoir Monsieur. Que Monsieur veuille bien mesuivre.
Il précéda le visiteur jusqu’à un luxueuxsalon orné de tableaux de maîtres, de statues de bronze et garni demeubles Louis XIV d’une magnificence imposante.
L’Irlandais avait disparu. Presque aussitôtune petite porte, dissimulée dans la boiserie d’ébène, s’ouvritsilencieusement. Un personnage à face osseuse, aux yeux fixes etcruels, comme ceux des oiseaux de proie, derrière de largeslunettes à branches d’or, entra lentement.
Les deux hommes se regardèrent quelque tempsen silence. On eût dit que chacun d’eux hésitait à prendre laparole le premier.
– Baruch Jorgell, dit enfin le docteurd’une voix grave, pourquoi êtes-vous ici ?
Et comme l’assassin se taisait, devenu tout àcoup mortellement pâle :
– Baruch Jorgell, répéta le docteur de lamême voix solennelle, pourquoi êtes-vous venu vous réfugier chezmoi ?
– Et où voulez-vous que j’aille ?s’écria Baruch avec l’énergie du désespoir. En quel autre lieu unmisérable tel que moi trouverait-il asile ? Rappelez-vousqu’autrefois…
Cornélius lui imposa silence d’un geste.
– Autrefois n’est pas aujourd’hui,fit-il. Il n’y a rien de commun entre nous. Vous pouvez me causerde graves ennuis.
– Je suis sans argent, sans asile, chasséde partout, traqué comme une bête fauve.
– On peut vous avoir filé jusqu’ici. Lespolicemen sont peut-être là, dehors, qui vous attendent. Je mecompromettrais sans vous sauver. Allez-vous-en !
– Vous ne me chasserez pas ainsi !C’est impossible !…
Et il ajouta vivement :
– D’ailleurs, je suis en état derétribuer le service que vous allez me rendre !
– Oui, fit l’autre sarcastique, je devinede quelle manière. Avec les diamants du chimiste français, n’est-cepas ?
– Regardez ! dit simplementBaruch.
Déboutonnant son pardessus, retroussant sonveston, il détacha de ses reins une pesante ceinture de cuir. Il endéboucla les agrafes et il en vida le contenu sur le tapis de latable.
Des diamants énormes, des rubis, des émeraudess’éparpillèrent. Ce fut un éblouissement.
Cornélius regardait les gemmes d’un œil deconvoitise.
– Vous voyez cela, reprit Baruch d’unevoix incisive. Eh bien ! j’en possède encore autant dans lespoches secrètes de mon pardessus et de mon veston !
– Une vraie fortune, en effet, fitCornélius avec une raillerie mordante… Malheureusement, ce doitêtre difficile à négocier, surtout dans la situation où vous voustrouvez. C’est une situation assez originale que de mourir de faim,quand on a dans ses poches de pareilles pierres.
– Écoutez, ne vous moquez pas de moi. Jevous ai fait voir mon butin. Vous me connaissez. Je suis à votremerci !…
– C’est assez mon opinion, ricana ledocteur.
– Je suis réduit aux pires extrémités,désespéré, tellement à bout de force, tellement las de vivred’expédients avec des millions dans ma ceinture que je suis résignéà tout. J’en suis presque arrivé à dire : « Livrez-moi àla justice et gardez mes diamants… » Tout plutôt que decontinuer une pareille existence.
– Eh bien, non ! s’écria tout à coupCornélius dont la face squelettique grimaça une sorte de sourire.Ce n’est pas à moi qu’il appartient d’être votre juge… Et nonseulement je ne vous livrerai pas, mais je vous donnerai asile etje vous associerai à des entreprises grandioses ! Vous vousrendez compte maintenant, n’est-ce pas, que votre sort est entremes mains ?
– Pas tant de phrases, répliqua BaruchJorgell d’un ton bourru. Je suis à votre merci, je le sais…
– Sans doute, murmura le docteur dont lesprunelles d’oiseau nocturne étincelèrent. (Et il continua d’unevoix radoucie 🙂 Je n’abuserai pas de la situation, mais jeveux que vous compreniez qu’il est de votre intérêt de faire ce queje vous dirai. Nous devons être des collaborateurs et non descomplices.
– J’obéirai, j’y suis forcé, mais de quois’agit-il ?
– Je n’en sais rien moi-même exactement.Je veux seulement trouver une utilisation aux qualités d’énergie,d’audace, de sang-froid et d’intelligence que vos dernièresaventures ont mises en relief. Dans quelques mois, dans quelquesjours peut-être, j’aurai trouvé la bonne idée que je cherche.
Baruch poussa un profond soupir ; il sesentait délivré d’un poids immense.
– Et les diamants ? demanda-t-ilaprès un silence.
– N’ayez aucune inquiétude à cet égard.Les diamants vont être taillés par des ouvriers hollandais, dansles ateliers de mon frère Fritz Kramm, puis ils seront sertis dansdes montures anciennes et vendus tout leur prix, croyez-lebien ! Mon frère les écoulera petit à petit dans sessuccursales d’Europe.
– Mais que me reviendra-t-il, àmoi ?
– Je pourrais vous répondre : rien.La vie sauve et l’impunité valent mieux que les plus beaux diamantsde l’univers ; mais rassurez-vous. Je vous le répète, je neveux pas abuser de la situation. Je vous tiendrai compte exactementde toutes vos pierreries, le prix de vente sera partagé entre vous,moi et mon frère. Cela est assez naturel, je pense.
Tout en parlant, Cornélius Kramm s’amusait àramasser une à une les gemmes éparpillées et à en former une sortede pyramide qui étincelait à la lueur des becs électriques, mais ils’interrompit brusquement de cette occupation, et se tournant versBaruch Jorgell qui demeurait pensif :
– Vous devez avoir besoin d’argent ?fit-il.
– Je vous ai déjà dit qu’il ne me restaitpas un dollar.
– Voici une bank-note de mille dollars,mais il est probable que d’ici longtemps vous n’aurez pasl’occasion d’en faire usage.
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’il est indispensable à votresécurité même que vous ne sortiez pas d’ici jusqu’à nouvel ordre.Il faut qu’on vous oublie et que votre personnalité même soitcomplètement modifiée…
Cornélius n’acheva pas, un bruyant éclat derire venait de retentir à l’autre extrémité du salon. Baruch et ledocteur se retournèrent d’un même mouvement. Vers eux s’avançait ungentleman élégamment vêtu, à la physionomie cordiale et souriante.C’était Fritz Kramm, le célèbre marchand de tableaux, le frère dudocteur.
– Pour ce qui est de modifier lapersonnalité des gens, dit en riant le nouveau venu, cela rentredans la spécialité de mon frère.
Et saluant Baruch avec une aisanceparfaite :
– Enchanté de vous voir, master Jorgell,fit-il.
Baruch soupira. Il se sentait le cœur serrépar l’angoisse. Depuis qu’il était entré dans la demeure dusculpteur de chair humaine, il comprenait que sa destinée n’étaitplus entre ses mains.
Les deux frères s’entretinrent quelque tempsensemble, à voix basse, puis le docteur, s’avançant vers Baruch,lui dit simplement :
– Maintenant, vous êtes ici chez vous. Àdemain. Ce soir je suis obligé de sortir. Je vais donner auxdomestiques des ordres à votre sujet.
Les deux frères se retirèrent.
Un quart d’heure après, Baruch Jorgell,complètement rassuré, dormait à poings fermés dans une confortablechambre donnant sur les jardins.
Il était sûr que la police new-yorkaise neviendrait jamais le chercher là.
Huit hommes aux barbes hirsutes, à la minepatibulaire, étendus paresseusement autour d’un grand feu debroussaille, fumaient en silence de courtes pipes de terre bleuependant qu’un mouton, embroché d’une longue baguette posée enéquilibre sur deux branches fourchues, achevait de se dorer devantla flamme.
L’endroit où ils se trouvaient était une gorgesauvage de la sierra californienne, qu’entouraient de toutes partsdes amoncellements de rocs abrupts couverts d’une maigrevégétation. D’une caverne s’échappait un mince filet d’eau vive,près duquel étaient entassés pêle-mêle des bouteilles de grèspleines de vin et de whisky, des carabines, des sabres, des piocheset des pelles, des cordages et toutes sortes d’objetshétéroclites.
On n’eût pu savoir de prime abord si l’on setrouvait en présence d’un campement de chercheurs d’or ou d’unrepaire de bandits.
C’était la seconde hypothèse qui se fûttrouvée exacte. Le « Black-Cañon » – c’était le nom dontle ravin avait été baptisé à cause de la sombre couleur de sesrochers de basalte – servait depuis longtemps de retraite à unebande de ces rôdeurs que l’on appelle des « tramps ».
Les tramps sont les trimardeurs du NouveauMonde, errant sans cesse d’État en État, travaillant quelquessemaines dans les mines ou dans les grandes exploitations agricolespour repartir ensuite au hasard, suivant le gré de leurcaprice ; mais, en France, les chemineaux sont presquetoujours des vagabonds inoffensifs, ne se livrant qu’à des rapinesinsignifiantes. Il n’en est pas de même en Amérique où les villessont souvent à une énorme distance l’une de l’autre, et où ilexiste d’immenses espaces déserts, et les tramps formentfréquemment des troupes d’audacieux voleurs de grand chemin.
L’autorité centrale se trouve à peu prèsdésarmée contre eux. Ils arrêtent les trains, pillent et incendientles fermes isolées, détroussent les voyageurs, et dans les immensessolitudes de l’Ouest constituent un redoutable péril. Quelquefoismême, ils forment des associations parfaitement organisées quiterrorisent et rançonnent toute une région.
C’était à une de ces associationsqu’appartenaient les huit personnages en ce moment groupés dans leBlack-Cañon.
Tous portaient le même costume : chapeaude feutre à larges bords, veste et culotte flottantes de velours àcôtes ou de gros drap et fortes bottes montant jusqu’au genou, sansoublier des ceintures de couleurs voyantes dans lesquelles étaientpassés des revolvers de gros calibre et de longs couteaux appelés« bowie-knife ».
Tous semblaient attendre avec impatience quele rôti fût à point.
– Je crois que nous pouvons nous mettre àtable, déclara tout à coup un des tramps, un homme de carrureathlétique et dont la barbe grise lui descendait jusqu’à laceinture ; pour mon compte, je me sens une faim de tous lesdiables !
Donnant l’exemple, Slugh – c’est ainsi que senommait l’homme à la longue barbe – tira son bowie-knife, se taillaune large tranche de mouton saignant qu’il étala sur un morceau debiscuit, et se mit à manger à belles dents. Les autres l’imitèrentet bientôt le corps de l’animal ne présenta plus qu’une carcassepresque aussi bien nettoyée que si les grands vautours roux, qu’onvoyait tournoyer au-dessus des cimes, s’étaient chargés de labesogne.
Quand tout le monde se fut rassasié et que labouteille de whisky eut circulé de main en main, on ralluma lespipes, chargées de ce dur tabac de bûcheron qu’on appelle le« log-cabin », et l’on causa :
– Je crois, dit Slugh en observant leciel où s’amassaient de gros nuages cuivrés, qu’avant ce soir iltombera une fameuse averse ; ce serait une veine.
– Pourquoi cela ? fit un jeune trampaux cheveux rouges, qui répondait au nom de Jackson.
– Parce qu’une bonne pluie doublerait noschances, répondit Slugh sentencieusement. S’il pleut seulement deuxheures, la fondrière du défilé deviendra impraticable.
– Alors, c’est pour aujourd’hui le grandcoup ? demanda un autre, tu as reçu des ordres ?
– Oui, fit Slugh en tirantorgueilleusement de sa poche un papier graisseux couvert de signeshiéroglyphiques, voici une lettre qu’un cow-boy m’a remise ce matinpendant que je faisais ma tournée dans la montagne. Elle est signéede la « Main Rouge » et elle émane du chef.
Il y eut à ces mots un profond silence, faitde respect et de curiosité. Les sept tramps s’étaient rapprochés deSlugh, impatients de savoir.
– De quoi s’agit-il exactement ?demanda Jackson.
– Hier et ce matin même, reprit Slughgonflé de son importance, je n’aurais rien pu vous dire ;aujourd’hui, c’est différent, je vais vous donner tous les détails.Vous avez vu passer, il y a une quinzaine de jours, un chariotattelé de quatre chevaux et escorté par une douzaine de cow-boysarmés et de policemen à cheval.
– Oui, répondit Jackson, et nous noussommes demandé pourquoi tu nous défendais de l’attaquer ; pourque ce chariot fût ainsi escorté, il devait contenir quelque chosede précieux.
– Il ne contenait rien du tout ;seulement, aujourd’hui, il repasse par le même chemin, dans ledéfilé au pied du Black-Cañon, et aujourd’hui – suivez-moi avecattention – il est chargé d’or !…
Les prunelles des bandits étincelèrent deconvoitise sous leurs sourcils embroussaillés.
– Oui, reprit Slugh, il contient leproduit des fermages des trois grands domaines situés de l’autrecôté de la sierra et qui appartiennent, vous le savez, aumilliardaire William Dorgan, celui qui partage avec le fameux FredJorgell les trusts du maïs et du coton. Oh ! je suisrenseigné, je sais même que c’est un des fils de W. Dorgan qui està la tête de l’escorte…
– Quant à celui-là ! fit un desbandits en faisant le geste d’épauler une carabine.
– Eh bien, non, c’est ce qui te trompe,s’écria Slugh avec vivacité ; il faut faire en sorte que JoëDorgan ne reçoive pas la moindre blessure. Il doit être prisvivant, il paraît que sa capture est la partie la plus importantede l’expédition. Il vaudrait même mieux laisser partir l’argent etles policemen que ne pas s’assurer de sa personne. Est-cecompris ?
Les sept tramps firent de la tête un signed’assentiment, mais ils demeuraient songeurs.
À ce moment même, quelques larges gouttesd’eau volèrent dans l’air, et bientôt une grosse pluie d’orage semit à tomber. Les tramps durent chercher un refuge dans la grottequi leur servait de magasin.
Là, les carabines et les revolvers furentminutieusement vérifiés et chargés, et Slugh s’assura par lui-mêmeque chacun de ses hommes possédait une provision suffisante decartouches.
La pluie était devenue torrentielle. Du feu,il ne restait plus que quelques tisons noircis que les cascades,tombées du haut du rocher, emportaient vers le bas de lavallée.
Slugh se frottait les mains.
– Toute cette eau-là, s’écria-t-il, vas’amasser dans les fondrières du défilé, le chariot ne sortirajamais de là…
Tout à coup, dominant le bruit de la rafale,trois coups de carabine retentirent, longuement répercutés par leséchos de la montagne.
Slugh était devenu légèrement pâle.
– Le signal des chefs, murmura-t-il, ilfaut que je m’en aille !
– Quand reviendras-tu ? demandaJackson quelque peu ému, lui aussi.
– Je ne sais pas !…Attendez-moi ! Ne faites rien avant mon retour…
En un clin d’œil, il avait mis en bandoulièresa carabine, jeté sur ses épaules un ample manteau mexicain etavait rabattu son chapeau sur ses yeux. Puis il se glissa dansl’entrebâillement des rocs basaltiques et disparut.
Restés seuls et regardant tomber la pluie quiembuait d’un voile grisâtre le paysage désolé, les trampsdemeurèrent silencieux, en proie à une vague inquiétude.
Chacun d’eux éprouvait le besoin de parler etnul n’osait prendre la parole le premier. À la fin, un vieux tramp,nommé Bishop, dit d’une voix lente :
– J’ai connu, il n’y a pas bien desannées, un Dorgan qui était aussi le fils d’un milliardaire, maisil ne se nommait pas Joë, il s’appelait Harry.
– Ce n’est pas le même, fit Jackson,c’est son frère. Je sais, moi, que le milliardaire William Dorgan adeux fils, Harry et Joë.
– C’est Harry que j’ai connu,l’ingénieur. Il dirigeait à ce moment l’usine électrique deJorgell-City où j’ai travaillé. C’était un brave gentleman. Celam’ennuierait qu’il arrivât malheur à son frère.
– Puisque, précisément, il est ordonné dene pas lui faire le moindre mal… Tu peux dormir tranquille…
La conversation en resta là et personnen’essaya de la ranimer. La nuit commençait à venir et la pluie necessait pas. Les tramps se demandaient avec un étrange malaise cequ’était devenu leur chef, et leur inquiétude allait croissant,lorsque Slugh parut. Il était ruisselant de pluie des pieds à latête, mais il avait la mine radieuse.
– Tout va bien, s’écria-t-il, mais nousn’avons pas de temps à perdre. Il faut pourtant casser la croûte,l’attente peut être longue. Défoncez une boîte de conserve, mangezun morceau de bœuf sur le pouce, un coup de whisky, et enroute.
Slugh fut ponctuellement obéi. En un clind’œil les tramps furent restaurés, équipés, prêts à partir. Leretour de leur chef et la bonne humeur dont il faisait preuve lesavaient animés d’une nouvelle ardeur, cependant personne n’avaitosé lui poser des questions.
Dans l’eau jusqu’à mi-jambes, les huit banditssuivirent quelque temps la pente raboteuse du Black-Cañon que lapluie avait rendue semblable au lit d’un torrent ; ilsfranchirent un amas de rochers bizarrement tourmentés etdébouchèrent dans un défilé, bordé à droite et à gauche pard’imposantes murailles de basalte.
– Il n’y a pas d’autre chemin, déclaraSlugh, ils sont obligés de passer par le défilé, et là, nous lestenons ! Quand ils se seront engagés dans la fondrière, je lesdéfie de faire un pas de plus !… C’est ce moment-là qu’il fautattendre pour attaquer. Alors vous ouvrirez le feu en tirantd’abord sur les chevaux.
– Well, fit Jackson, maiscomment reconnaîtrons-nous Joë Dorgan, il pourrait bien arriver quesans vouloir le faire exprès…
– Jamais ! s’écria Slugh embarrasséde l’objection. Je ne vois pas trop comment faire. Il faudraittâcher de le reconnaître à son costume !
– Il me semble qu’il y a un moyen biensimple, c’est de tirer d’abord sur les policemen ; il n’y apas moyen de se tromper à cause des uniformes.
– Oui, c’est cela… Ah ! encore unechose que j’oubliais. Deux envoyés de la Main Rouge prendrontpeut-être part à l’affaire ; il faudra faire en sorte de nepas tirer sur eux.
Slugh répéta plusieurs fois à chacun de seshommes en particulier ces minutieuses recommandations, puis il lesdisposa lui-même chacun dans une anfractuosité du roc où, à traversla profonde obscurité, encore augmentée par la pluie, il étaitimpossible de les apercevoir.
Une heure s’écoula lentement ; dans lestrous où ils étaient embusqués, les tramps sentaient la fatigue etl’engourdissement s’emparer d’eux. Slugh était prodigieusementénervé, il remarquait avec colère que la pluie tombait un peu moinsfort.
– Quelle guigne, grommelait-il entre sesdents, pour peu que le convoi tarde encore, il fera clair de luneet l’eau aura eu le temps de s’écouler !…
L’impatience commençait à le gagner quand,tout à coup, il distingua le bruit sourd d’un galop de chevaux.
Un quart d’heure encore s’écoula, le bruit serapprochait, une masse sombre, flanquée de deux lueurs rougeâtresqui étaient celles des lanternes, se silhouetta dans la brume.
Le chariot était devenu nettement visibleainsi que les douze policemen à cheval qui l’escortaient. Leconducteur, jurant et maugréant contre cette route impossible, fitentrer ses chevaux dans l’ornière que la pluie avait renduesemblable à une mare, mais quand le chariot eut atteint l’endroitle plus profond, ses lourdes roues s’embourbèrent, il futimpossible de le faire avancer.
– Nous ne sortirons pas de là, grommelale conducteur, nous sommes dans la vase jusqu’aux moyeux !
Comme si cette phrase eût été un signal, huitcoups de feu éclatèrent simultanément, trois des policemenroulèrent à terre, le crâne traversé d’une balle, d’autres étaientplus ou moins grièvement blessés.
– Les tramps ! Les bandits de laMain Rouge ! Au secours ! Nous sommes perdus !
Tous ces cris éclatèrent confusément, il y eutquelques instants d’un terrible désarroi qu’augmentaient encore leshennissements d’un cheval blessé à mort.
Mais une voix vibrante domina le tumulte.C’était celle d’un cavalier qui s’était tenu jusqu’alors derrièrele chariot.
– Courage, mes amis ! criait-il, sinous faiblissons, nous serons exterminés jusqu’au dernier ;retranchons-nous derrière la voiture et ripostonsvigoureusement.
Les bandits firent à ce moment une secondedécharge, mais les policemen, suivant le conseil du cavalier, quin’était autre que Joë Dorgan, avaient eu le temps de se réfugierderrière le chariot, aucun d’eux, cette fois, ne fut atteint.
Les policemen tirèrent à leur tour dans ladirection d’où étaient partis les coups de feu des bandits. Un cride douleur répondit à l’explosion des carabines : c’était levieux Bishop qui, frappé en plein cœur, venait de dégringoler dutrou de rocher où il était embusqué.
– Un de moins ! dit. Joë Dorgan,tenez bon ! Nous finirons par avoir le dessus, ils sont moinsnombreux que nous.
La bataille se continua furieusement, mais lestramps qui, sur l’ordre de Slugh, demeuraient toujours cachésavaient sur leurs adversaires un avantage considérable, ilsvisaient à coup sûr tandis que les policemen ne tiraient qu’au jugéet n’osaient quitter le rempart protecteur qu’était pour eux lechariot.
La lutte aurait cependant pu se prolonger siSlugh ne s’était avisé d’une tactique nouvelle.
Un tramp, c’était Slugh lui-même, bondit toutà coup du fond des ténèbres et plongea son bowie-knife jusqu’aumanche dans la gorge d’un des policemen, et presque aussitôt ilbrûla presque à bout portant la cervelle d’un autre. Puis il serejeta en rampant vers le rocher.
– Mes amis, s’écria Joë Dorgan,abandonnons l’argent et battons en retraite !
Les hommes de l’escorte ne demandaient certespas mieux que d’obéir, mais tous leurs chevaux avaient été tués oublessés, et la fuite, dans ces conditions, était presqueimpossible.
Ils la tentèrent pourtant.
À ce moment, ils n’étaient plus que cinq, encomptant Joë Dorgan. Dès le début du combat, les lanternes avaientété cassées, la scène du drame n’était plus éclairée que par lalueur livide et intermittente des coups de carabine. Les fugitifsespéraient s’échapper à la faveur des ténèbres.
Deux d’entre eux, passant les premiers, seglissèrent hors de l’abri protecteur du chariot. Ils n’avaient pasfait deux pas qu’ils roulaient à terre, frappés d’une balle enplein front.
– En avant ! cria Slugh, ils ne sontplus que trois.
Les tramps, à cette injonction, dégringolèrentde leurs trous, le bowie-knife d’une main, le revolver del’autre.
En un clin d’œil les fugitifs furentcernés ; deux coups de revolver retentirent. C’était Jacksonqui venait de brûler la cervelle aux deux policemen.
Joë Dorgan était demeuré seul.
Le browning au poing, il se battait comme unlion. Il tua un des tramps qui essayait de le saisir àbras-le-corps et il blessa Jackson à l’épaule.
Mais il était fatal qu’il succombât sous laforce du nombre. Dix mains robustes lui saisirent les bras etl’immobilisèrent ; son browning lui fut arraché et on leligota solidement.
– Misérables assassins ! hurlait-ilen se débattant, tuez-moi donc si vous l’osez !
On ne daigna pas lui répondre.
– Maintenant, s’écria Slugh, la batailleest gagnée. Qu’on donne quelques bons coups de bowie-knife auxblessés pour leur ôter l’envie de témoigner en justice contrenous.
– C’est déjà besogne faite, grommela unvieux tramp à barbe grise dont les mains dégouttaient de sang.Maintenant, il s’agit d’éventrer le coffre aux dollars !
Les bandits entouraient déjà le chariot,lorsque deux cavaliers surgirent brusquement au milieu du défilé. Àla clarté de la lune, qui, la pluie maintenant passée, se dégageaitd’entre les nuages, les tramps virent que les deux nouveaux venusavaient le visage recouvert d’un masque.
Respectueusement, Slugh s’était précipité àleur rencontre et tenait la bride de leurs chevaux.
– Les ordres de la Main Rouge ont étéfidèlement exécutés, dit-il d’un ton plein d’humilité.
– C’est bien, fit un des hommes, et ildonna à voix basse quelques ordres à Slugh, en même temps qu’il luiremettait un paquet assez volumineux.
Slugh défit le paquet. Il contenait un flaconcarré et un tampon d’ouate.
Slugh imbiba soigneusement le tampon duliquide contenu dans le flacon, puis, s’approchant sournoisement,il l’appliqua sur le visage du prisonnier. Joë Dorgan poussa ungémissement sourd ; l’odeur fade de chloroforme montait à sesnarines. Il perdit connaissance.
Aussitôt Slugh et un des hommes masquésl’emportèrent avec précaution et l’attachèrent solidement sur uncheval que les émissaires de la Main Rouge avaient eu soin d’ameneravec eux et qu’ils avaient laissé un peu en arrière.
Tout cela s’était fait avec une rapiditéextraordinaire, sous les regards stupéfaits des tramps, siintimidés par la présence des « grands chefs » qu’ils enavaient oublié le chariot aux dollars.
Les deux hommes masqués s’apprêtaient àremonter à cheval lorsque Slugh crut devoir demander des ordres ausujet du chariot.
– Sotte question ! fit avecimpatience un des inconnus. Que le partage ait lieu suivant lesrègles ordinaires. Nous ferons prendre en temps voulu ce quirevient à la Main Rouge. Et surtout pas d’erreurs dans les comptes.Nous connaissons le chiffre exact !
Les inconnus étaient remontés en selle ;plaçant au milieu d’eux le cheval sur lequel était attaché le corpsinerte de Joë Dorgan, ils disparurent au grand galop parl’extrémité nord du défilé.
Après avoir chevauché trois heures de suitedans le plus profond silence par les chemins défoncés de lamontagne, ils atteignirent enfin une route régulièrement empierréeet munie de bornes hodométriques et de poteaux indicateurs.
Leurs chevaux étaient blancs d’écume quand ilsmirent pied à terre devant une misérable auberge construite avecdes troncs d’arbre mal équarris. Un valet silencieux vint prendreleurs chevaux après les avoir aidés à transporter le corps de JoëDorgan sur un banc de pierre près de la porte.
Aucune lumière ne paraissait aux fenêtres dela bicoque. Les deux hommes qui, maintenant, avaient retiré leursmasques faisaient les cent pas dans la cour en causant à mi-voix.Une heure s’écoula.
Les émissaires de la Main Rouge commençaient àdonner des signes d’impatience quand le bruit d’une auto se fitentendre dans le silence de la nuit.
Dix minutes après, une superbe cent chevaux, àla luxueuse carrosserie, aménagée pour de longs voyages, stoppaitdevant l’auberge, tous phares allumés.
De même que le domestique qui avait pris soindes chevaux, le chauffeur ne prononça pas une parole. Ce futsilencieusement que les deux bandits et leur prisonnier, toujoursinanimé, furent installés dans l’intérieur de la voiture, quipartit aussitôt en quatrième vitesse.
Trois jours après, la même auto mystérieuse,maintenant couverte d’une épaisse couche de boue et de poussière,entrait dans New York un peu avant minuit et, après avoir parcouruà petite allure la Dixième avenue, stoppait devant une luxueusepropriété entourée de hautes murailles et fermée par une grille defer ouvragé. Sur une des colonnes qui soutenaient la grille étaitscellée une plaque de marbre noir avec cette inscription en lettresd’or : Dr Cornélius Kramm.
Le chauffeur donna trois coups de tromperégulièrement espacés, la grille s’ouvrit aussitôt à deux battantset l’auto s’engouffra dans l’intérieur de la propriété.
Le lendemain, la nouvelle du drame dont ledésert du Black-Cañon avait été le théâtre éclatait comme un coupde foudre à New York où le milliardaire William Dorgan et ses filsétaient particulièrement estimés.
Nous reproduisons, à titre de document, un desnombreux articles que publia le New York Herald à cetteoccasion.
« Un effroyable attentat vient de jeterla consternation dans l’État de Californie et de mettre en deuil lafamille d’un de nos honorables concitoyens, Mr. WilliamDorgan. Son plus jeune fils, Joë, a disparu dans des circonstancestragiques et tout porte à croire qu’il a été victime des bandits dela Main Rouge.
« Mr. Joë Dorgan, qui, bien qu’âgéseulement de vingt-six ans, a déjà fait preuve de brillantesqualités d’administrateur et de financier, avait été chargé par sonpère de recouvrer des sommes importantes dues par les fermiers desimmenses domaines que possède le milliardaire dans la province deCalifornie. Cette région offre encore des parties entièrementdésertiques privées de routes et de chemins de fer et où lesservices publics ne sont encore organisés que de la façon la plusdéfectueuse.
« Mr. Joë Dorgan, qui avait terminéheureusement sa tournée, revenait avec son escorte composée dedouze policemen à cheval. L’argent recueilli se trouvait dans un deces robustes chariots qui seuls peuvent circuler par les cheminsrocailleux de la sierra. C’est en traversant un défilé, que lesorages de ces temps derniers avaient rendu presque impraticable,que le convoi fut attaqué.
« Des cow-boys qui se rendaient à une desfoires de la région ont retrouvé les cadavres atrocement mutilésdes douze policiers, près du chariot défoncé et des chevauxéventrés.
« Détail horrible, chaque cadavre portaitsur la joue l’empreinte d’une main grossièrement dessinée avec dusang. Les bandits de la Main Rouge avaient laissé leur sinistreestampille.
« Malgré toutes les recherches, le corpsdu malheureux Joë Dorgan n’a pu être retrouvé. On n’ose espérerqu’il ait été fait prisonnier ; on suppose que les trampsauront précipité son cadavre dans un des gouffres de la sierra. Uncorps de police montée fait en ce moment une battue dans cesrégions désertiques, mais jusqu’ici toutes les recherches n’ontabouti qu’à découvrir, dans un ravin sauvage nommé le Black-Cañon,un des repaires de la bande tragique où se trouvaient en abondancedes armes, des munitions et des provisions de toutes sortes. Lachasse aux bandits continue, dirigée avec une activité infatigablepar l’ingénieur Harry Dorgan, le frère de la victime, immédiatementaccouru sur les lieux.
« Nous profitons de cette occasion pourdonner quelques détails sur la Main Rouge, cette vaste associationde malfaiteurs, qui, depuis plusieurs années déjà, terrorise lesÉtats de l’ouest et du centre de l’Union. La Main Rouge,puissamment organisée et possédant, assure-t-on, des ramificationsdans le monde entier, n’a qu’une ressemblance de nom avec lacélèbre association italienne. Ceux qui la composent sont presquetous de nationalité américaine, allemande ou irlandaise. Ellecompte dans ses rangs des alliés appartenant à toutes les classesde la société et, paraît-il, même des banquiers, des négociants,des médecins, des officiers et jusqu’à des chefs de la police denos grandes cités. C’est ce qui explique l’impunité inconcevabledont ont bénéficié jusqu’ici la plupart de ses membres.
« Tous les efforts tentés pour exterminerces misérables ont piteusement échoué, mais véritablement la mesureest comble. L’attentat que nous venons de relater et qui dépassetous les autres en audace et en horreur doit ouvrir les yeux auxpouvoirs publics. Nous espérons qu’une loi spéciale va être votéepar le Sénat de Washington et que des crédits extraordinaires vontêtre mis à la disposition de la direction de la police pour traquerdans leurs repaires les affiliés de la Main Rouge. »
Le Dr Cornélius Kramm était un des médecinsles plus à la mode de New York et son établissement n’était guèrefréquenté que par des milliardaires, ou tout au moins desmultimillionnaires. Sa physionomie énigmatique et narquoises’étalait en bonne page dans les revues spéciales, aussi bien quedans les quotidiens à gros tirage. Ses brochures :L’Esthétique rationnelle de l’être humain, Moyens scientifiquesde prolonger la jeunesse chez l’homme et chez la femme,étaient ardemment lues et commentées par les savants et les gens dumonde ; il était universellement apprécié.
D’ailleurs, Cornélius Kramm n’était pas unmédecin ordinaire. Il laissait à ses confrères le vulgaire souci deguérir les maladies ; il ne s’occupait que des gens bienportants, mais qui étaient affligés de quelque imperfectionphysique. Dans cet ordre d’idées il avait opéré de véritablesmiracles.
Entre cent autres, on citait particulièrementle cas du brave colonel Mac Dolmar qui, atteint d’un shrapnellpendant la guerre des Philippines, avait été totalement défiguré,privé du nez et de la moitié du visage. Le Dr Cornélius avait sibien restauré cette physionomie démantelée que c’est à peine s’ilrestait trace de l’épouvantable mutilation. Ainsi le Dr CornéliusKramm n’était désigné que sous le surnom de rajeunisseur ou de« sculpteur de chair humaine ».
On affirmait, sans doute avec quelqueexagération, qu’il eût pu d’une vieille miss borgne, édentée, ridéeet jaune faire une jeune fille fraîche et rose ; beaucoupétaient persuadés que son pouvoir était sans bornes.
Le docteur, qui avait quelque temps habité uneville neuve du Far West, s’était définitivement installé à New Yorkoù il possédait une académie de beauté, un « estheticinstitute », comme on dit en Amérique, aménagé selon lesdernières données de la science et les suprêmes raffinements duconfort moderne. Cornélius Kramm vivait seul et n’avait pour toutefamille qu’un frère un peu plus jeune que lui, Fritz Kramm, quifaisait en grand le commerce des tableaux et des objets d’art.
Depuis plusieurs semaines, le docteur avaitpour pensionnaire un jeune Américain d’allure taciturne etmisanthropique qui ne suivait – en apparence du moins – aucuntraitement, car il était doué d’une robuste constitution et d’uneexcellente santé. Il occupait au deuxième étage d’une aile del’hôtel, complètement isolée et donnant sur les jardins, unechambre à part. Il n’en sortait jamais dans la journée. Le soirseulement il descendait fumer un cigare en faisant une longuepromenade sous les ombrages du jardin presque aussi vaste qu’unparc. Parfois aussi, il allait rejoindre le docteur dans un de seslaboratoires et avait avec lui de longs entretiens.
Le personnage qui menait cette existencepresque érémitique paraissait d’ailleurs parfaitement satisfait desa situation. Quand il était seul, il se plongeait avec une ardeurextraordinaire dans l’étude des traités les plus récents de chimieet de physiologie ; ce travail possédait pour lui un telattrait qu’il ne s’ennuyait pas un seul instant et ne prenait quejuste l’exercice nécessaire à sa santé.
Autre trait bizarre de cette existence dereclus : chaque matin un vieil Italien, nommé Léonello, depuisde longues années au service du docteur, venait dans la chambre dureclus et prenait de lui une ou plusieurs photographies ; ilen avait ainsi accumulé une centaine dans toutes les attitudespossibles, de face, de profil, assis ou debout, nu ou habillé.
Cette formalité n’était guère du goût de celuiqui en était l’objet et il avait vainement cherché à savoirpourquoi on multipliait ainsi son image sous les aspects les plusdivers. À toutes les questions, Léonello répondait par des phrasesévasives. Une fois, le jeune homme voulut refuser de poser, mais levieil Italien n’eut qu’à dire fort courtoisement que c’étaitl’ordre du docteur, et le photographié récalcitrant n’insista pluset posa de bonne grâce devant l’objectif d’un appareil de fortcalibre qui donnait des clichés grandeur nature et d’une nettetéparfaite.
Un soir que l’étrange pensionnaire del’académie de beauté se promenait lentement sous les alléesombreuses du jardin, contemplant d’un œil pensif le cielfourmillant d’étoiles, il crut entendre quelqu’un marcher derrièrelui, mais il fut vite rassuré en se trouvant en face deLéonello.
– Vous faites, comme moi, un petit tourde promenade ? dit-il à l’Italien.
– Non pas, répondit celui-ci avec unobséquieux sourire, je vous cherchais.
– Le docteur désire me voir ?
– Précisément.
– J’en suis enchanté, je cours lerejoindre ; dites-moi seulement où il est, dans son cabinet ouau laboratoire ?
– Je vais vous conduire, il est bien dansson laboratoire, mais pas dans celui que vous connaissez.
– Indiquez-moi le chemin.
– Inutile, vous ne sauriez pas trouversans moi, il est préférable que je vous accompagne.
– C’est bien, je vous suis.
– Remarquez que le laboratoire où je vousconduis est rigoureusement consigné à tout le monde, même auxmeilleurs amis du docteur qui en ignorent jusqu’à l’existence.C’est une grande faveur qu’il vous fait en vous y admettant.
Tout en parlant, Léonello et son compagnonétaient entrés dans le bâtiment principal et s’étaient engagés dansun long couloir dallé de marbre que des lampes à vapeurs de mercureéclairaient d’une douce lueur azurée. Ils firent halte devant lacage d’un ascenseur.
– Le laboratoire du docteur ne se trouvedonc pas au rez-de-chaussée ? demanda l’inconnu avecsurprise.
– Non, dit tranquillement l’Italien,c’est un laboratoire souterrain.
Et il appuya sur le bouton de commande.
L’ascenseur se mit en marche et s’arrêta dansune sorte de vestibule aux parois de céramique d’une absoluenudité, sur lequel s’ouvraient d’épaisses portes battantesrembourrées de cuir. Un bruit rythmique de pistons et de biellesmontrait que ce sous-sol devait renfermer de puissantesmachines.
– Nous sommes arrivés, dit Léonello, et,poussant une des portes battantes, il s’effaça pour laisser passerson compagnon le premier.
Au sortir de la demi-obscurité du vestibule,le pensionnaire du docteur eut comme un éblouissement.
Il se trouvait dans une vaste salle voûtée endôme et dont les parois étaient entièrement revêtues de plaques deporcelaine blanche. Sous l’aveuglante lumière de l’électricité, unamas confus d’appareils étranges s’entassait à perte de vue.C’était sur des piédestaux des écorchés de grandeur naturebarbarement coloriés, des cages montées sur des plateaux de verred’après la méthode d’Arsonval, qui devaient permettre d’entourer unmalade d’un faisceau de rayons électriques, des fauteuils munis decrics, grâce auxquels on pouvait immobiliser ou distendre lesmembres, et dans une vitrine un groupe d’automates de cire coloriésavec tant d’art qu’ils donnaient l’illusion de la vie. Enfin, dansun coin, sur des dalles de marbre, des cadavres à demi disséquésétaient étendus, dans un état de conservation parfait, dû sansdoute à de puissants antiseptiques.
L’atmosphère de ce fantastique laboratoireétait saturée d’une odeur extraordinairement balsamique quisemblait singulièrement vivifiante et dont l’absorption faisaitsans doute partie intégrante du traitement auquel étaient soumisles malades.
En apercevant le nouveau venu, le Dr CornéliusKramm avait déposé une éprouvette dans laquelle il était en trainde décanter le contenu d’un ballon et était accouru, souriant aussiaimablement que cela lui était possible avec sa sinistrephysionomie.
– Bonsoir, mon cher monsieur BaruchJorgell, dit-il en désignant un siège, vous me voyez enchanté devotre visite ; je me suis permis de vous déranger ce soir, carj’ai besoin de causer très sérieusement avec vous.
– Vous avez là, murmura Baruch plus émuqu’il ne voulait le paraître, un splendide laboratoire.
– Oui, n’est-ce pas ? repritnégligemment le docteur, cela m’a coûté assez cher ;d’ailleurs, comme installation, ce laboratoire a ceci d’avantageux,c’est que j’y suis parfaitement tranquille. Je pourrais, s’il m’enprenait la fantaisie, écorcher vif un de mes clients et le laisserhurler tout à son aise. Là-haut, on n’entendrait pas un bruit.
– Cela est commode, en effet, murmuraBaruch, de moins en moins rassuré.
Le docteur s’était aperçu du trouble de soninterlocuteur ; un sourire narquois retroussa ses lèvresminces, ses yeux arrondis et sans cils, comme ceux des oiseaux deproie, étincelèrent derrière ses lunettes d’or.
– Rassurez-vous, ricana-t-il, je ne melivre que bien rarement à des expériences de vivisection, etencore, est-ce toujours dans l’intérêt de la science.
– De quoi s’agit-il donc ?
– J’y arrive. Vous vous rappelez, moncher Baruch, dans quelle situation vous vous trouviez quand vousêtes arrivé ici ?
– Je m’en souviens et j’ai de bonnesraisons pour cela. Je suis votre obligé et je ne l’oublieraijamais, mais inutile de parler du passé.
– C’est fort utile, au contraire. Jecomprends que certains souvenirs vous soient pénibles, mais il estindispensable qu’il n’y ait entre nous aucune espèce demalentendu.
– Parlez, murmura Baruch, qui ne puts’empêcher de pâlir.
– Lorsque vous êtes venu me demanderasile, vous étiez accusé d’avoir assassiné un chimiste français,M. de Maubreuil, que vous aviez dépouillé de sesdiamants ; vous étiez traqué de toutes parts ; votresignalement était affiché, votre tête mise à prix et des centainesde détectives étaient à vos trousses.
– C’est exact, répliqua l’assassin quiavait eu le temps de recouvrer son sang-froid. Vous m’avez sauvé,je ne cherche pas à le nier. Vous avez même parlé à ce moment d’uneassociation entre nous et votre frère, qui pourrait amener desrésultats « grandioses », c’était votre mot ; mais,depuis, il n’a plus été question de rien.
– Eh bien ! le moment est venu devous faire connaître ces projets qui, je vous l’ai dit, sontgrandioses, je ne retire pas le mot. Je vais aborder carrément laquestion. Voyons, entre nous, tenez-vous beaucoup à conserver votrephysionomie actuelle ?
– Ma physionomie ?
– Oui, j’entends par là votre nuance decheveux, l’expression de votre visage, la couleur de votre peau, enun mot, tout ce qui constitue votre personnalité physique.
– Je n’y tiens nullement ; à ce queje vois, vous voulez me teindre, me maquiller, me rendreméconnaissable.
Le Dr Cornélius eut un haussementd’épaules.
– Vous teindre, vous maquiller, quelleplaisanterie !
Et il ajouta d’une voix grave :
– Il ne s’agit pas de cela, le changementqui se produira en vous sera tellement radical, tellement profond,que vous serez véritablement un autre homme.
– Impossible !
– C’est très possible ; certes,l’expérience est hardie, mais elle ne comporte aucun dangersérieux. Fritz, mon frère, vous expliquait l’autre jourquelques-uns des moyens que j’emploie pour arriver à mes fins, vousavez pu constater qu’ils sont très ingénieux et d’une extrêmesimplicité.
– Mais pourquoi cette transformationcomplète ? murmura Baruch Jorgell, le cœur étreint d’une vagueangoisse. Est-ce que quelques retouches ne seraient passuffisantes ?
– Non, pas de retouches ! Je voisqu’il faut que je complète ma pensée. Un soir, comme aujourd’huipar exemple, vous vous endormez dans la peau de Baruch Jorgell,criminel notoire, recherché par les polices du monde entier, etquand vous vous réveillez, vous êtes devenu, par la magie de laScience, un des plus brillants gentlemen de l’aristocratie, desCinq-Cents, heureux fils d’un père milliardaire.
Baruch crut un instant que le docteur étaitdevenu fou.
– C’est un rêve, un abominable rêve,murmura-t-il, la science ne peut pas, ne pourra jamais opérer unepareille métamorphose !
– Ah ! ah ! ricana Cornélius,vous vous figurez cela, vous ignorez les ressources de la« carnoplastie », une science que j’ai créée de toutespièces. Ce n’est pas pour rien, croyez-le, qu’on m’a surnommé lesculpteur de chair humaine !
Baruch Jorgell tremblait de tous ses membres,il se croyait déjà voué à quelque atroce expérience, disséqué toutvivant.
– J’aime encore mieux rester tel que jesuis, balbutia-t-il d’une voix étranglée par la peur.
Le docteur s’était redressé, la facerayonnante d’orgueil.
– Je pourrais, fit-il, me passer de votrepermission, mais j’aime mieux n’employer que le raisonnement pourvous convaincre ; quand j’aurai parlé, vous comprendrez quelssont vos véritables intérêts.
Et il ajouta brusquement :
– Vous connaissez Joë Dorgan, le fils dumilliardaire ?
– Très bien, répondit Baruch avecsurprise ; nous avons même fait une partie de nos classesensemble, à Boston. Depuis, je l’ai perdu de vue ; je connaisbeaucoup mieux son frère, l’ingénieur Harry Dorgan ; ildirigeait, vous le savez, l’usine de force électrique deJorgell-City et il courtisait ma sœur Isidora ; celui-là, jele déteste mortellement…
– Il ne s’agît pas de lui, interrompit ledocteur d’un ton sec, il s’agit de son frère Joë. Apprenez unechose, c’est que vous avez avec Joë Dorgan une certaineressemblance. C’est presque la même taille et la même corpulence.C’est cette ressemblance que je me charge, moi, de rendre aussicomplète que possible ; au bout de quelques semaines detraitement, elle sera définitive.
– Même en y comprenant levisage ?
– Même le visage.
– Alors, il existera deux JoëDorgan ?
– Nullement, parce que, toujours grâce àla science, le vrai Joë Dorgan aura pris exactement l’aspectphysique du trop fameux Baruch Jorgell. Comprenez-vous,maintenant ? Vous repassez, comme on fait d’une fausse pièce,votre personnalité un peu tarée à un voisin complaisant qui vousdonne la sienne en échange, c’est très simple.
Baruch était littéralement abasourdi.
– C’est effarant !s’écria-t-il ; ce serait trop beau si c’était possible ;mais je vois mille difficultés, et tout d’abord Joë Dorgan nevoudra pas endosser ma fâcheuse personnalité ; il se débattracomme un beau diable ! il demandera une enquête ! Lavérité se découvrira !…
Cornélius eut un ricanement bref.
– Voilà une éventualité, dit-il, qui nese produira jamais. Je vous donne ma parole, moi, que Joë Dorgann’élèvera pas la moindre réclamation et cela pour une bonne raison,c’est qu’il aura complètement perdu le souvenir de toutes leschoses passées…
– Et quand même cela serait, répliquaBaruch avec énergie, quand même encore j’arriverais à revêtirl’apparence exacte de Joë Dorgan, je ne pourrais m’assimiler ni savoix, ni ses gestes, ni ses opinions, ni sa pensée.
– Tout cela est possible, poursuivit ledocteur avec enthousiasme, j’ai les moyens faciles de vous donnerla voix et la démarche,les gestes mêmesde Joë ; vous connaîtrez les moindres souvenirs de son passéet ses pensées les plus secrètes. Vous posséderez son âme autantque cela est réalisable.
Baruch Jorgell eut un geste d’épouvante, sesdents claquaient de terreur ; il comprenait que Cornélius nementait pas et que ce qu’il avait annoncé, il le réaliserait endépit de toute résistance.
– Mais quel homme êtes-vous donc ?balbutia-t-il avec égarement.
– Oh ! rien qu’un simple savant, untrès modeste savant, je vous assure. Il n’y a aucune sorcelleriedans les procédés que j’emploie. J’ai simplement perfectionnécertaines formules d’un usage courant. Quand j’aurai publié levolume que je prépare sur la carnoplastie, les prodiges quej’accomplis et qui excitent tant d’étonnement deviendront à laportée de tous les médecins.
En dépit de toute l’éloquence de Cornélius,Baruch demeurait hésitant.
– Eh bien, non ! dit-il brusquement,je refuse !
– À votre aise, ricana le docteur ;vous êtes bien libre, après tout, de ne pas accepter maproposition. Seulement, vous comprenez que, puisque vous allez àrencontre de mes projets – et de vos propres intérêts même –, je nepuis plus vous garder chez moi. Vous sortirez d’ici aujourd’huimême, et vous savez, une fois dehors, ce qui vous attend : laprison et l’infâme fauteuil des électrocutions.
Baruch grinça des dents comme un loup pris aupiège.
– Je vous obéirai, murmura-t-il aveceffort, je suis à votre discrétion… Ah ! je savais bien quevous me feriez payer chèrement le service que vous m’avezrendu…
– Je suis enchanté de vous voir devenuplus raisonnable, mais, je vous le répète, c’est bien à tort quevous vous alarmez. Votre vie n’est pas en danger et vousn’éprouverez aucune souffrance… Vous serez le premier, quandj’aurai réussi, à me combler de bénédictions.
– J’en doute fort, mais puisqu’il fautque je serve de sujet dans cette épouvantable expérience, commencezle plus tôt possible. J’en ai pris mon parti !
– Je sais que vous êtes courageux, nouscommencerons donc ce soir même ; je suis heureux de constaterque vous êtes dans un parfait état de santé, car cette nuit va êtreemployée par nous à des opérations qui demandent, de votre part,une certaine force d’endurance.
– Je suis prêt, murmura l’assassin d’unair résigné, mais où est donc celui dont je dois prendre laplace ?
Cornélius Kramm appuya sur un ressort. Unrideau glissa sur sa tringle, découvrant un renfoncement dulaboratoire où se trouvait un lit de repos entouré d’un faisceau defils électriques.
Sur le lit était étendu un jeune homme à peuprès de la même taille que Baruch, mais dont la physionomien’avait, avec celle de ce dernier, aucune ressemblance, mêmelointaine. Il semblait dormir d’un paisible sommeil, ses paupièresétaient closes et un vague sourire errait sur ses lèvres.
Tout en dormant, il racontait à mi-voix deschoses qui offraient sans doute un intérêt capital, car unphonographe enregistreur était placé près de son chevet sur unguéridon.
– J’ai l’honneur de vous présenterl’honorable Joë Dorgan, railla Cornélius. Comme vous le voyez, ilest admirablement disposé et se soumettra à l’expérience que nousallons tenter.
– Mais comment se trouve-t-il ici ?demanda Baruch avec une secrète épouvante.
– Ne vous inquiétez pas de cela, ditCornélius. Ce qu’il y a d’intéressant pour vous à savoir, c’estque, depuis plus d’une semaine, Joë Dorgan est plongé dans lesommeil de l’hypnose. Je lui ai donné l’ordre de se rappeler tousses souvenirs d’enfance et de les raconter avec les détails lesplus circonstanciés et les plus minutieux. Tout cela estscrupuleusement noté, afin que vous en fassiez votre profit entemps voulu.
Baruch Jorgell, à mesure que Cornéliusl’initiait aux moyens pratiques de réaliser son plan audacieux, seremettait peu à peu de ses terreurs.
– Faudra-t-il donc, demanda-t-il, que jevous expose aussi, en détail, mes souvenirs et mesprojets ?
– Pas du tout. Ce serait complètementinutile. Ne vous ai-je pas dit que Joë Dorgan perdrait toutsouvenir de sa vie passée ? Lorsque la plastique chirurgicalelui aura donné exactement votre ressemblance extérieure, il mesuffira d’une petite opération sur le larynx pour lui donner votrevoix, puis une légère piqûre au cerveau le débarrassera de samémoire.
– Pourquoi ne pas le faire disparaîtrepurement et simplement ?
– Fritz me disait la même chose, mais jene veux pas. D’abord, l’existence d’un faux Baruch est une garantiede sécurité pour vous. Puis, j’ai mon amour-propre de savant. Il meplaît de jouer la difficulté et de mener à bien une doubletransformation que tout le monde regarde comme invraisemblable,comme impossible.
– Vous avez peut-être raison ; quandle pseudo-Baruch aura été bel et bien électrocuté, comme assassinde M. de Maubreuil, personne ne s’avisera d’aller mechercher sous la peau de Joë Dorgan.
– N’oubliez pas d’ailleurs que, grâce àmoi, vous allez devenir l’héritier de William Dorgan. On peut direque vous êtes né sous une heureuse étoile. Repoussé par FredJorgell, vous retrouvez immédiatement un autre père, non moinsmilliardaire que le premier, en la personne de William Dorgan.
Et Cornélius Kramm ajouta d’un airsarcastique :
– D’ici peu, mon cher Baruch, vous allezvous trouver à même de prouver votre reconnaissance à vos amis deroyale façon.
– Et je n’y manquerai pas, soyez-ensûr.
– Si vous y manquiez, d’ailleurs, repritle docteur avec de sourdes menaces dans la voix, ce serait fortimprudent de votre part ; ni moi ni mon frère ne sommes desgens dont on se moque impunément.
– Je n’ai jamais eu pareilleintention ! protesta Baruch avec véhémence.
– Allons, calmez-vous. Nous avons en vousla plus entière confiance, sans quoi, vous pensez bien qu’il nouseût été facile de choisir un autre que vous. Mais cela suffit. Nousavons perdu beaucoup de temps en explications. Nous allons nousmettre au travail immédiatement.
– Je suis à vos ordres, dit Baruch aveccalme.
Et après avoir contemplé une dernière fois,dans la haute glace qui était appendue au mur, ses propres traitsqu’il ne devait plus revoir, il s’assit intrépidement dansle grand fauteuil métallique que lui désignait Cornélius.
Celui-ci prit un flacon dans une armoire etl’approcha des narines de Baruch qui tomba aussitôt dans un profondsommeil.
Les opérations longues et délicates, grâceauxquelles le Dr Cornélius Kramm prétendait mener à bien l’étrangemétamorphose, durèrent plusieurs jours et furent menées avecméthode.
Tout d’abord, avec l’aide de Léonello, ledocteur prit un moulage des deux sujets, et les deux moulagesdressés sur deux socles furent revêtus, grâce à la photographie,des couleurs, des teintes exactes de la vie. À l’aide d’injectionsde paraffine chaude, faites sous l’épiderme, il pourvut le facièsun peu maigre de Baruch des rondeurs que possédait le visage deJoë ; par une habile résection des cartilages, il rectifia laforme du nez. La ressemblance des deux physionomies commença às’accuser de façon frappante.
Ses bras squelettiques retroussés jusqu’auxcoudes, Cornélius travaillait avec une ardeur fébrile. Taillant enpleine matière vivante, ajoutant et retranchant suivant le besoin,c’était vraiment alors qu’il méritait son surnom de sculpteur dechair humaine.
Quand il eut terminé, à l’aide du scalpel etde la seringue à injections hypodermiques, la première ébauche, ils’arma du microscope. Grâce à des pigments bistres et roses ilobtint les nuances de la carnation, avec des tatouages ilreproduisit les taches les plus minimes de l’épiderme. Jamaisartiste ne mit autant de soin à parachever son œuvre.
La chevelure et la barbe demandèrent à ellesseules un laborieux travail. Les cheveux évalués au centimètrecarré furent épilés électriquement, un par un, aux endroits où ilsétaient trop touffus. Dans ceux où ils l’étaient moins, Léonello seservit d’une aiguille spéciale pour en repiquer en nombre voulu,comme font les coiffeurs dans les cas d’inguérissable calvitie.
Pour les dents, l’opération ne présenta aucunedifficulté ; des empreintes à la cire furent prises sur lesdeux patients et Cornélius, à l’aide de quelques coups de lime etde quelques implantations, obtint un résultat parfaitementsatisfaisant. La nuance des cheveux fut donnée par une teintureindélébile. Le docteur avait fait des études spéciales sur lesalcaloïdes qui ont la propriété de modifier la couleur des yeux, ildécida que, pour doter Baruch des yeux noirs de Joë, un traitementinterne était indispensable.
Ces travaux une fois terminés, Cornéliusdemeura quelque temps en contemplation devant son œuvre.
– La ressemblance est parfaite,s’écria-t-il orgueilleusement ; il est impossible de fairemieux. Maintenant, la preuve en est faite, je possède le secret depétrir à mon gré la face humaine, mes doigts modèlent la chair vivecomme de l’argile !
Léonello l’arracha à cet enthousiasmelyrique.
– Maître, demanda-t-il, l’œuvre peut êtreregardée comme presque terminée en ce qui concerne Baruch,cependant il est encore beaucoup plus corpulent que Joë.
– Il est facile de remédier à cetteimperfection. En soumettant le sujet à un courant électrique àhaute tension, il se produira une transpiration abondante. De mêmeque certains jockeys, à la veille d’une course, Baruch va maigrirpour ainsi dire instantanément, en quelques heures. Occupez-vous decela.
Le traitement singulier indiqué par Cornéliuseut d’ailleurs un succès complet.
Quand Baruch revint à lui, il éprouvait uneétrange et douloureuse sensation ; il lui semblait avoir dormipendant des années. Il ressentait par tout le corps une douleursourde, il était faible comme un enfant.
Il ouvrit les yeux et reconnut avec une sortede stupeur qu’il se trouvait dans sa chambre.
Peu à peu, il reprenait conscience delui-même. Il se rappelait sa visite dans le laboratoire souterrain,l’étrange pacte qu’il avait conclu, puis il y avait comme une brumesur ses souvenirs.
Il essaya de faire un mouvement.
Il ne put bouger, tout son corps étaitemprisonné dans des bandages aux puissants ressorts et dans desmoulages qui l’immobilisaient. Son visage était recouvert d’unmasque d’acier qui lui tirait douloureusement les paupières et lescoins de la bouche.
Il fit un mouvement pour essayer de s’arracherà l’espèce d’étau qui l’enserrait de toutes parts, il ne put yréussir. Il poussa un gémissement douloureux. C’est alors qu’ilaperçut, à quelques pas de lui, la face obséquieuse du préparateurLéonello.
– Ne bougez pas, dit l’Italien. Je suisheureux de vous annoncer que l’expérience tentée par mon illustremaître, le Dr Cornélius Kramm, a brillamment réussi. Dans quelquessemaines vous serez en voie de complète guérison. Dès que vous ireztout à fait bien, que vous serez en état de vous lever, vouspourrez regagner le palais de votre père, Mr. William Dorgan,qui est inconsolable de votre perte.
Baruch eut un saisissement, un vertige envahitson cerveau anémié. Ainsi donc le sculpteur de chair humaine avaitréalisé de point en point son effarante promesse. Il fut pris d’uneirrésistible envie de voir son visage. Il ne pouvait arriver àcroire que Léonello eût dit la vérité.
– Oh ! un miroir !balbutia-t-il, je voudrais un miroir.
Mais il se tut brusquement, saisi d’uneterreur folle. Ce n’était plus sa voix qu’il entendait ; iln’en reconnaissait plus les intonations.
– Soyez calme, s’écria Léonello avecvivacité. Le docteur a bien recommandé que vous ne parliez pas, quevous demeuriez complètement immobile. Il vous est même, pourquelque temps encore, interdit de manger. Je vous nourrirai,moi-même, à l’aide d’aliments liquides.
Baruch poussa un gémissement étouffé, dontLéonello comprit la signification :
– Rassurez-vous, fit-il, cela ne durerapas très longtemps et vous serez bien soigné. Je ne quitterai pasle chevet de votre lit. Nuit et jour je serai là, prêt à deviner dequoi vous pouvez avoir besoin. Je comprends ce que vous désirez.Vous voudriez voir votre nouvelle physionomie, c’est un vœu, ensomme, bien légitime, et que je veux contenter tout de suite. Jevais – mais pour un instant seulement – vous délivrer.
Léonello, avec d’infinies précautions,desserra les ressorts du masque, l’enleva et approcha une glace duvisage du patient.
Baruch Jorgell poussa un cri de stupeur.
La face étonnée et mélancolique qui leregardait du fond de la glace n’était plus la sienne. Il avaitdevant lui les traits du jeune homme qu’avant sa métamorphose ilavait vu endormi dans le laboratoire souterrain, les traits de JoëDorgan.
Il ne put supporter longtemps la contemplationde cette physionomie qui était, pourtant, désormais saphysionomie.
Il ferma les yeux ; il lui semblait qu’ilvenait d’apercevoir un spectre.
– Vous avez vu ? fit ironiquementl’Italien. J’espère que vous êtes content de votre nouveauvisage ; maintenant je vais vous remettre votre masque.
Baruch ne protesta par aucun geste, il selaissa faire docilement, il sentait la folie envahir soncerveau ; il essaya de dormir pour ne plus penser. Grâce, sansdoute, aux drogues stupéfiantes qu’on lui avait fait absorber, iltomba dans un profond sommeil.
En s’éveillant le lendemain, il éprouva, maisà un degré moindres les pénibles sensations de la veille. Mais,pendant le temps qu’il resta éveillé, il fut en proie à un ennuimortel. Ce jour-là, il reçut la visite du Dr Cornélius. Il étaitaccompagné de Fritz Kramm, qui, lui, s’extasia franchement sur lemerveilleux résultat.
– C’est inouï, déclara-t-il, je n’auraijamais cru qu’on pût atteindre à une telle perfection dans laressemblance. Cela tient vraiment du prodige.
– Seulement, ricana Cornélius Kramm, cen’est pas très, agréable pour celui qui subit une pareilleopération : de cela je me rends parfaitement compte.
Et comme un éclair de haine passait dans lesprunelles du convalescent, toujours réduit au silence et àl’immobilité, il ajouta sous forme de palliatif :
– Mais aussi quel triomphe après la findu traitement !
– Il faudrait, en effet, qu’un détectivefût véritablement rusé pour aller dénicher Baruch Jorgell sous lapeau de Joë Dorgan que son sosie a endossée comme un completneuf…
– Et qui lui sied à ravir.
– Il est certain que je le trouve plusjeune.
– Plus élégant !
– Plus distingué !
– On ne l’est jamais trop quand on estfils d’un milliardaire. Baruch, auquel il était défendu d’ouvrir labouche, était mis à la torture par ces consolations ironiques.
Léonello, cependant, ne négligeait rien pourfaire prendre au convalescent son mal en patience. Il luiexpliquait chaque jour les progrès que faisait sa guérison et ilavait pour lui des attentions dévouées.
Les jours passaient. Baruch Jorgell étaitdévoré d’ennui et d’impatience.
Enfin, peu à peu, les blessures serefermèrent, les chairs violemment rapprochées se soudèrent et, lesuns après les autres, les appareils furent retirés. Baruch put selever, absorber des aliments solides.
Ce fut pour l’assassin, ainsi miraculeusementmétamorphosé, une vraie joie lorsque le docteur lui permit dedescendre dans le jardin, appuyé au bras de Fritz et deLéonello.
Certes, il était complètement guéri, iln’éprouvait plus aucune extrême faiblesse, mais d’étrangessensations l’assaillaient. Il était dépaysé dans sa nouvelleenveloppe physique ; son corps, retouché pour ainsi dire etrepétri par le sculpteur de chair humaine, le gênait comme unvêtement trop étroit ; ses jambes vacillaient, ses gestesétaient mal assurés, sa voix hésitante, et il ressentait, en toutesa personne, l’étrange engourdissement de quelqu’un qui sortiraitpar miracle du cercueil.
– Vous n’êtes pas encore accoutumé àvotre nouvelle enveloppe, dit le docteur qui l’observait avecattention, il vous reste encore une certaine gaucherie, unecertaine lourdeur de gestes et d’attitudes qui disparaîtrarapidement. J’ai grande hâte, d’ailleurs, que vous soyez guéri.
– Pourquoi cela ?
– Il va falloir vous mettre autravail.
Et comme Baruch manifestait un certainétonnement :
– Vous ne vous souvenez donc plus de ceque je vous ai dit ? C’est déjà beaucoup, évidemment, deposséder la ressemblance physique de Joë Dorgan, mais ce n’est pastout. Vous avez déjà la voix, il vous faut les phrases, lespensées, les gestes, les tics, les manies, tout ce qui constitueenfin la personnalité.
– Mais comment y réussir ? demandaBaruch qui, dans le désarroi moral où il se trouvait, n’avait pasencore eu le temps de réfléchir à cela.
– J’y ai songé. Il y a dans monlaboratoire souterrain quelques milliers de rouleauxphonographiques que Joë a eu la complaisance de dicter lui-même etqui contiennent tout ce qui nous manque. Il faudra fairecomplètement abstraction de votre ancien moi, et vous habituer àcertaines phrases, à certains mots. Vous avez une bonnemémoire ?
– Pas mauvaise.
– Alors, tout ira bien.
– Permettez-moi encore une question, fitBaruch émerveillé. Pour les phrases et les idées, tout ira bien,mais les gestes ? la démarche ?
– Tout est prévu, rien n’a été laissé auhasard ; j’ai eu soin de faire cinématographier Joë Dorgandans toutes les attitudes, debout, en marche, couché, assis,mangeant ou lisant. Vous n’aurez qu’à vous figurer pendant quelquetemps que vous êtes acteur, et qu’à étudier votre personnageconsciencieusement.
– Je suis sûr de réussir, s’écria Baruch,j’y mettrai tout le temps qu’il faudra, mais je veux quel’adaptation soit parfaite.
Ainsi que l’avait prévu Cornélius, Baruchavait oublié, en quelques jours, ses souffrances et sa réclusion,et il était fier d’être sorti vivant et vainqueur d’une aussifantastique expérience. Il montrait autant d’enthousiasme qu’ilavait eu d’abord d’hésitations.
Dès le lendemain, il descendit de bonne heureau laboratoire souterrain et il y demeura jusqu’au soir,travaillant avec une sorte de rage à graver dans sa mémoire, d’unefaçon indélébile, les attitudes et les pensées même de savictime.
Le lendemain et les jours suivants,inlassablement, il recommença.
Pendant que la voix très calme du phonographeredisait les phrases gaies ou tristes, plaisantes ou sérieusesarrachées à Joë Dorgan sous l’empire du pouvoir hypnotique, Baruchrépétait patiemment mot par mot, s’efforçant de prendrel’intonation exacte. D’autres fois, en face d’un appareilcinématographique, que surveillait Léonello, il s’étudiait àreproduire les gestes habituels et les expressions de physionomiede son sosie involontaire.
C’était quelque chose de terrible que cefantôme phonographique se démenant tout noir sur la toile blanche,pendant que Baruch, la face crispée, s’évertuait à reproduireexactement toutes ses attitudes.
De temps en temps, les frères Kramm faisaientsubir à leur complice une sorte d’examen. Le docteur se frottaitles mains, de jour en jour plus satisfait.
– Cela va bien, faisait-il, c’est presqueparfait. Encore quelques jours de travail consciencieux et vousserez complètement Dorganifié.
Baruch Jorgell était un coquin dénué de touteespèce de scrupules, il n’avait jamais de remords et il avaitconsenti sans hésitation à commettre un nouveau crime, mais, àmesure qu’à l’aide des conversations phonographiées qu’il étaitobligé d’apprendre par cœur il pénétrait plus avant dans l’intimepensée de sa victime, il ressentait une sorte de gêne, comme uncommencement de honte.
Joë Dorgan avait eu une jeunesseexemplaire : sitôt qu’il eut terminé ses études au collège deBoston, en même temps que son frère, l’ingénieur Harry Dorgan, plusjeune que lui de deux ans, il était devenu pour son père unprécieux collaborateur.
Très charitable, très sobre, très travailleur,Joë n’avait aucun vice, c’était une âme loyale et franche.
En constatant toutes ces qualités, qu’il étaitobligé bon gré mal gré de s’assimiler, l’assassin était en proie àune rage froide.
– Pourquoi, s’écria-t-il avec colère,suis-je obligé de jouer cette terrible partie ? Cornélius estun misérable ! On dirait que c’est avec intention qu’ils’amuse à me faire jouer ce rôle d’hypocrite et de petit saint.Mais patience ! Le temps approche où je pourrai me dédommagerde cette abominable contrainte !
Grinçant des dents, forcé de singer l’honnêtehomme, Baruch se remettait au travail, et, chaque jour, sonexaspération allait croissant.
Mais bientôt un autre phénomène seproduisit.
Passant toute la journée dans le laboratoiresouterrain, rempli de machines étranges, de mannequins grimaçantset de cadavres à demi disséqués, l’assassin devenait sujet àd’effrayants cauchemars. Son sommeil était peuplé de masquesbariolés. L’atmosphère saturée d’électricité, chargée de gaz auxodeurs pénétrantes, influait petit à petit sur sa cervelle. Il serendait compte que, si son séjour se prolongeait dans cet endroitmaudit, il deviendrait complètement fou.
Quand, avec le soir, se produisaient lesénervements de la fatigue et qu’il lui arrivait de se regarder dansla glace, il se rejetait en arrière avec épouvante.
– C’est terrible, bégayait-il enfrissonnant de tous ses membres. Je suis devenu moi-même le proprefantôme, le spectre vivant de ma victime !
Quelquefois, au crépuscule, ou dans lapénombre du matin, ce n’était plus le visage de Joë que luirenvoyait la glace, c’était une face grave et triste sous la longuechevelure grise qui la couronnait, la face vengeresse deM. de Maubreuil, le chimiste français qu’il avaitassassiné pour lui voler ses diamants.
– Arrière, fantôme ! s’écria-t-il enclaquant des dents.
Et, blême d’épouvante, il s’empressait decouvrir la glace ou de la tourner contre le mur.
Quelques mois avant la disparition de JoëDorgan, l’excellente mistress Griffton, qui dirigeait, à New York,une pension de famille honorablement achalandée, avait éprouvé uneamère déconvenue.
Un placier en produits chimiques – du moins,il se donnait comme tel – avait réussi, grâce à de fallacieusespromesses, à obtenir du crédit pendant quelques semaines. Puis,brusquement, un samedi, précisément le jour où il devait régler sanote, il avait disparu et, depuis, personne n’avait plus eu de sesnouvelles.
Pendant toute une semaine, mistress Grifftonavait rempli de ses lamentations le parloir du family-house.
– Quel escroc ! s’écriait-elle, avecindignation, en parlant de son pensionnaire, c’est une honte,tromper ainsi ma confiance, c’est indigne d’un loyalYankee !
Et elle concluait d’un ton dolent :
– Je viens de recevoir là une leçon dontje profiterai ; jamais plus je ne ferai crédit à personne,j’en fais le serment solennel.
Mistress Griffton se serait peut-être résignéeà ce mécompte si quelques-uns de ses clients n’avaient mis unemaligne insistance à lui rappeler que le mauvais payeur en fuiteoffrait une indéniable ressemblance avec le fameux Baruch Jorgell,assassin d’un chimiste français. Et on étalait devant elle, comme àplaisir, les numéros des journaux et des revues qui reproduisaientla photographie du meurtrier.
– Voyez-vous, mistress, lui répétait-on,vous avez manqué là une occasion superbe de toucher une prime deplusieurs milliers de dollars.
– Alors, vous croyez que ce jeune hommesi paisible est bien l’assassin de M. de Maubreuil et levoleur des diamants ?
– Nous en sommes parfaitement sûrs,clamait le chœur des pensionnaires, voyez plutôt son portrait.
Et, de fait, il y avait entre le célèbremeurtrier et le débiteur indélicat une ressemblance parfaite…
Après de longues réflexions, elle se décida àse rendre au Police-Office et à y faire une déclaration en règle.Elle s’attendait à recevoir des compliments pour son zèle. Ellefut, à sa grande surprise, assez mal accueillie par le chef desdétectives.
– Mistress, s’écria-t-il furieux, vousauriez aussi bien fait de ne pas vous déranger. Ce n’est pasaujourd’hui qu’il fallait venir. À quoi pensez-vous donc ?Vous avez tous les jours, à votre table, un coquin dont la têtevaut son pesant d’or, vous remarquez même naïvement qu’il ressembleau portrait publié dans tous les journaux, et vous n’avez l’idée devenir me trouver que lorsque l’oiseau s’est envolé ? Vraiment,c’est impardonnable !
– Mais je ne savais pas ! Vouspensez bien, master, que si j’avais pu prévoir… Je lui ai même faitcrédit…
– Vous êtes stupide ! Et,naturellement, il ne vous a pas payée ?
– Non, master !
– Vous êtes aussi par trop naïve ;il a bien fait, vous n’avez que ce que vous méritez. À l’heurequ’il est, l’assassin est en route pour l’étranger ou s’est terrédans quelque coin perdu, nous ne le retrouverons plus !
Le détective ajouta, en reconduisant ladirectrice du family-house, d’un air fort peu gracieux :
– La piste est perdue, bien perdue cettefois, et par votre faute. Au plaisir de vous revoir,mistress !
Elle était de fort méchante humeur quand elleregagna le family-house.
Cependant, la démarche de mistress Griffton nefut pas entièrement inutile.
Sa déposition fut publiée par divers journaux,ce qui amena au family-house une nuée de reporters, désireux deconnaître les menus du fameux Baruch Jorgell, ses habitudes, sesjeux favoris et la marque de son tabac préféré.
Avides d’informations exactes, les journauxpublièrent le portrait en pied de mistress Griffton et laphotographie du parloir et de la salle à manger commune.
Après les reporters et les détectivesamateurs, vinrent les curieux. Ce fut un défilé ininterrompu debadauds, enchantés de visiter la chambre du fameux criminel et des’asseoir à la place même où il avait pris ses repas. Lefamily-house ne désemplissait pas.
Depuis que le succès était venu, Mme ladirectrice avait pris à ses propres yeux une importance nouvelle.Dans le parloir où elle présidait chaque soir aux distractions deses pensionnaires, elle se campait dans son fauteuil, à côté dupiano, avec la mine d’une vraie grande dame ; maintenant, cen’est qu’après s’être fait longtemps prier, qu’elle consentait àraconter aux nouveaux pensionnaires l’histoire cent fois ressasséede l’assassin Baruch Jorgell, sans doute venu pour la tuer.
– En somme, concluait-elle, je n’aiéchappé à la mort que grâce à la protection de la Providence.
Et tout l’auditoire de frémir en songeant aupéril qu’elle avait couru.
Pour elle, le moment solennel de la journéeétait celui qu’elle consacrait à la lecture des newspapers oùs’étalaient de passionnants comptes rendus de crimes, de suicideset de lynchages dans lesquels la riche imagination des reportersn’avait pas ménagé les invraisemblances.
Mais il était écrit que mistress Griffton netarderait pas à jouer elle-même un rôle capital dans une de cestragédies policières qui exerçaient sur elle une si puissanteattraction.
Un soir, mistress Griffton trônait à sa placehabituelle entre le piano et la table à thé, elle venait de donnerlecture d’un long article consacré précisément à Joë Dorgan dont lecadavre n’avait encore pu être découvert, lorsque la sonnerieélectrique de la porte extérieure retentit à coups précipités.
– Toby, ordonna mistress Griffton austewart qui venait de servir le thé et les gâteaux secs, allezouvrir. Faites entrer dans le bureau, pourvu, toutefois, que lapersonne ait des allures respectables.
– Bien, mistress !
– Je ne sais, ajouta-t-elle, qui peut seprésenter à pareille heure.
Toby s’était élancé.
Il revint presque aussitôt, le visage blême,tout le corps agité d’un tremblement d’horreur.
– Qu’y a-t-il donc ? demandamajestueusement mistress Griffton.
– Mistress, mistress !… bégaya lestewart d’une voix inarticulée.
– Qu’y a-t-il donc ?
– Mistress…, répéta Toby avecépouvante.
Le pauvre diable était tellement terrifiéqu’on ne put en arracher autre chose.
Mistress Griffton était plus émue qu’elle nevoulait le paraître.
– Il se passe quelque chosed’extraordinaire, murmura-t-elle, il faut que j’aille voir moi-mêmequel intrus a pu causer une pareille frayeur à Toby.
Lentement, pour montrer qu’elle possédait toutson sang-froid, elle replia son journal, assura son pince-nez etmarcha d’un air délibéré vers la porte.
Elle n’eut pas le temps de passer dans lapièce voisine ; elle fut presque renversée par un personnage,à l’air égaré, aux vêtements sales et fripés, qui pénétra en coupde vent dans le parloir. Il jeta autour de lui un regard chargé desupplications et d’horreur.
Le nouveau venu avait relevé la tête etbalbutiait des paroles incompréhensibles ; son visage osseux,émacié, apparut en pleine lumière.
Mistress Griffton, et avec elle toutes lespersonnes présentes, avait jeté un long cri d’épouvante. Unevieille dame s’évanouit, d’autres se barricadèrent derrière lepiano ; quant à Toby, il avait déjà disparu sous unetable.
– Baruch Jorgell ! s’écriait-on aumilieu d’un vacarme indescriptible. C’est bien lui !… Commentose-t-il venir ici ?… Il va nous tuer tous !… Ausecours !… À l’assassin !…
Mistress Griffton était demeurée un instantcomme figée de stupeur, mais dans la panique générale, ce fut ellequi reprit courage la première et qui comprit avec un sang-froidadmirable les nécessités de la situation.
– Ladies et gentlemen !commanda-t-elle d’une voix tonnante, qu’on ferme les portes etqu’on mette l’assassin hors d’état de nuire, avant qu’il ait eu letemps de faire usage de ses armes.
D’ailleurs, disons-le, Baruch Jorgell neparaissait nullement redoutable. Il continuait à regarder autour delui d’un air inconscient et vague comme s’il fût tout à coup tombéde la lune dans le parloir du family-house.
À la voix mâle et réconfortante de mistressGriffton, les plus poltrons avaient repris courage. En un clind’œil, Baruch, qui n’avait pas fait un geste pour se défendre, futempoigné par dix bras vigoureux.
On le renversa par terre, on le garrottasolidement avec des embrasses de rideau et on le déposa sur unfauteuil, sans qu’il eût cessé de rouler autour de lui des yeuxhébétés et mornes.
Toute l’assemblée, après cette brillantecapture, fit retentir un hurrah triomphal.
Mistress Griffton était rayonnante de joie etd’orgueil.
– Maintenant, Toby, dit-elle avec uneadmirable simplicité, veuillez aller chercher deux policemen.
« Je vais prendre vaillamment marevanche, songeait-elle. Quand je suis allée lui apporter desrenseignements, il m’a fort mal reçue. Nous allons voir maintenantce qu’il dira. »
Elle couvait des yeux comme un trésor lemisérable étendu dans le fauteuil et dont les yeux étaientmaintenant gonflés de larmes.
– C’est pourtant bien lui,murmura-t-elle, je le reconnais, mais on dirait qu’il a perdu sonbon sens ; il a l’air idiot ; c’est une punition de Dieu,c’est sans doute le remords qui lui a tourné la cervelle.
Les pensionnaires du family-house formaientmaintenant un grand cercle autour de l’assassin qu’ilscontemplaient avec des yeux écarquillés. C’était donc là le rusébandit, l’assassin couvert de crimes qui avait mis sur les dentsles polices des deux mondes ! Un profond silence régnait dansle parloir.
Malgré la gravité des circonstances, mistressGriffton dissimulait avec peine un sourire de satisfaction.
Comme la laitière dont parle le fabuliste,elle s’énumérait à elle-même tous les profits et tous les avantagesqui allaient résulter pour elle d’une capture de cetteimportance.
D’abord la prime, qui allait faire tomber danssa caisse un épais matelas de bank-notes, puis la réclamegrandissante et naturellement gratuite dont allait bénéficier lefamily-house ; encore tout cela n’était-il que peu de chosesau prix de la gloire d’avoir débarrassé la société d’un criminel decette envergure. Elle voyait déjà, par avance, son portrait figureren bonne place à côté de celui de Baruch Jorgell.
À la réflexion, elle pensa qu’en vue desinterviews futures il serait peut-être bon de procéder à un premierinterrogatoire, avant que les reporters et les détectives eussentdéfloré un sujet si sensationnel.
– Ladies et gentlemen, dit-elle avecautant de gravité que si elle eût présidé une cour de justice, nevous semble-t-il pas qu’il est absolument indispensable de poserquelques questions à l’assassin ?
– Mais oui, il le faut, c’est absolumentnécessaire, s’écrièrent d’une voix tous les pensionnaires.
Baruch Jorgell, dont la face lamentable étaitbaignée d’un torrent de larmes, jeta autour de lui des regards debête traquée.
– Infâme coquin, dit-elle, est-ce pourm’assassiner – moi que tu as déjà indignement escroquée, en abusantde ma bonté – que tu es revenu dans cette honnête maison ?
– Cela ne fait pas de doute, répliquaToby, qui était sorti de dessous la table où il s’étaitréfugié.
– Silence ! fit mistress Griffton,laissez répondre l’accusé.
Mais Baruch Jorgell ne sortait pas de sonaccablement stupide.
Aux questions réitérées de la directrice dufamily-house, il ne répondait que par des mots sans suite.
– Oui, oui… Je ne sais pas… Non,bégayait-il, comme un homme qui fait un incroyable effort demémoire.
Ce fut d’abord tout ce qu’on put en tirer.Cependant, à force de le tourmenter de questions multiples etréitérées, mistress Griffton finit par comprendre que des inconnus– des complices sans nul doute – avaient conduit l’assassin jusqu’àla porte de la maison de famille et s’étaient enfuis après avoirappuyé sur le bouton de la sonnerie électrique.
– Les tramps, balbutiait-il, la MainRouge !… oui.
– Il veut nous faire comprendre, ditmistress Griffton, qu’il fait partie des bandits de la Main Rouge.C’est sans doute à cause de cela qu’il a échappé si longtemps auxrecherches.
– C’est à n’y rien comprendre, fit un despensionnaires, on dirait qu’il est devenu idiot, complètementidiot.
– Tous les assassins finissent ;comme cela, ils boivent du gin ou de l’éther pour échapper auremords et ils finissent par perdre la raison.
Et elle continua d’un ton plein desagacité :
– Voulez-vous que je vous dise ce quis’est passé, ce n’est pas difficile à deviner. Pourchassé de toutesparts, il a dû trouver asile chez les malfaiteurs de la Main Rougeet ils ont dû se payer de leur hospitalité en lui volant sesdiamants. Une fois dépouillé, ils s’en sont débarrassés en lereconduisant ici.
– Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ?demanda quelqu’un.
– Cela s’explique très bien, on a lu madéposition dans les journaux. En l’amenant ici, ceux qui lui ontpris ses diamants étaient sûrs qu’il se ferait arrêter, ce qui estsans doute pour eux le moyen le meilleur de s’en débarrasser.
– Peut-être a-t-il encore sesdiamants ? hasarda Toby.
– Mais, au fait, c’est juste, répliquamistress Griffton, nous n’avons pas eu l’idée de le fouiller.
– C’est que, fit observer timidement undes pensionnaires, nous n’en avons peut-être pas ledroit ?
– Avec cela ! riposta un autre. Dumoment que l’opération de la fouille a lieu en présence de témoinshonorables, c’est très légal.
– Tout ce qu’il y a de plus légal.
– Fouillons-le !
– C’est cela…
Cette motion adoptée à l’unanimité, mistressGriffton ordonna à Toby d’explorer les poches du captif.
Le stewart improvisé détective se mit àl’œuvre, sous les regards anxieux de l’assistance. Il déposait aufur et à mesure ses trouvailles sur le rebord du piano : unbowie-knife de taille respectable, un browning, une blague à tabacet divers autres objets furent saisis les uns après les autres,enfin on découvrit un portefeuille qui renfermait quelquesbank-notes et des papiers au nom de Baruch Jorgell.
– Vous voyez, s’écria mistress Griffton,il n’y a pas de doute possible, c’est bien l’assassin deM. de Maubreuil !
Mais les assistants n’étaient pas encore aubout de leurs émotions. Toby tira tout à coup de la doublure dugilet plusieurs pierres incolores et transparentes.
– Je puis vous affirmer, dit un despensionnaires qui exerçait la profession de courtier en pierresprécieuses, que ce sont là les plus beaux diamants bruts qu’ilm’ait été donné de voir.
Ces investigations intéressantes allaient sansdoute continuer lorsque deux policemen firent brusquement irruptiondans le parloir.
Après de brèves explications, ils mirent lesmenottes à Baruch Jorgell et l’emmenèrent en le soutenant chacunpar un bras, car il paraissait incapable de se tenir debout. Toutesles personnes présentes furent en même temps invitées à se rendreau Police-Office pour y faire leur déposition.
Chemin faisant, une terrible discussions’éleva entre mistress Griffton, qui prétendait toucher la totalitéde la prime, et ses pensionnaires, qui affirmaient avoir droitchacun à une part. Le chef de la police, à qui le cas fut soumis,déclara que mistress Griffton serait d’abord indemnisée de l’argentqui lui était dû et qu’elle toucherait, en outre, la plus grossepart. Cet arrangement à l’amiable fut agréé de tous.
Baruch Jorgell fut enfermé dans une cellulesolidement grillée, et, la déposition de chacun une fois faite, onregagna le family-house où mistress Griffton, en l’honneur d’un simémorable événement, offrit un bol de punch à tous sespensionnaires.
L’arrestation de l’assassin deM. de Maubreuil eut un retentissement considérable enAmérique et même dans le monde entier. De nouveau, on vit paraîtredans les quotidiens et dans les revues le portrait de BaruchJorgell, flanqué, cette fois, de celui de mistress Griffton et detous ses pensionnaires.
L’événement produisit une telle sensationqu’on en oublia presque l’enlèvement de Joë Dorgan, qui demeuraittoujours enveloppé d’un mystère impénétrable.
Baruch avait désormais pris rang parmi lescriminels illustres, et sa biographie se vendait en petitsfascicules illustrés de dessins barbares.
Pendant quelque temps, il fut à la mode, l’onvit son portrait, monté en broches et en bracelets, exposé à lavitrine des bijoutiers. Mais l’enthousiasme des badauds se changeaen un véritable délire, lorsqu’on s’aperçut, après les premiersinterrogatoires, que Baruch contrefaisait d’une façon admirable lafolie ou tout au moins la stupidité.
Les juges les plus rusés, les détectives lesplus retors ne parvenaient à lui arracher que des lambeaux dephrases, des mots sans suite, dont l’ensemble ne présentait riend’intelligible.
– Quel admirable comédien !s’écriaient les badauds avec admiration. Les a-t-il roulés, lesjuges ? Hein ? Vous verrez qu’il sera impossible de luiarracher aucun aveu et que le jury sera obligé de l’acquitter. Iln’y a pas à dire, il faut venir en Amérique pour trouver descriminels de cette force !
Après avoir perdu beaucoup de temps, le juged’instruction chargé de cette affaire sensationnelle fut obligé dereconnaître que l’accusé ne possédait pas une mentalité intacte. Onfit appeler, à titre d’experts, les plus éminents spécialistes del’Union. Après un examen très sommaire, ils déclarèrent àl’unanimité que Baruch Jorgell, atteint de graves lésionscérébrales, était complètement irresponsable.
Cette constatation produisit dans le publicune profonde déception. On répéta partout que le père del’assassin, le milliardaire Fred Jorgell, avait payé les médecinspour sauver la vie de son indigne rejeton. La prison fut assailliepar une foule qui ne parlait de rien moins que de lyncher lemeurtrier : il fallut deux détachements de police montée pourrétablir l’ordre.
D’ailleurs, il était absolument faux que FredJorgell eût payé les médecins chargés de l’expertise ; lemilliardaire, ainsi qu’il l’avait hautement déclaré, n’avait rienvoulu tenter pour arracher son fils au châtiment : pourtant,il fut heureux, à cause de sa fille miss Isidora, que Baruch ne fûtpas condamné au dernier supplice ; puis il préférait croireque son fils avait agi sous l’empire de la folie que de le supposerentièrement conscient des crimes monstrueux qu’il avait commis.
La loi américaine s’oppose à la condamnation àmort d’un aliéné. En présence des déclarations formelles desmédecins, le jury rendit un verdict « non coupable »,comme ayant agi sans discernement, et le tribunal décida qu’ilserait enfermé au « Lunatic-Asylum » ; c’est ainsiqu’on appelle, de l’autre côté de l’Atlantique, les maisons defous.
Il sembla, dès lors, que tout le monde eûthâte de faire le silence sur cette affaire qui demeurait enveloppéed’un profond mystère.
Bientôt Baruch Jorgell, qui avait été conduitau Lunatic-Asylum de Greenaway, fut complètement oublié.
Non pas de tous, cependant : il existaitencore une personne qui s’intéressait au misérable dément, c’étaitsa sœur, miss Isidora Jorgell.
Sitôt après le procès, la jeune fille avaitfait parvenir au directeur de l’asile le premier quartier d’unepension qu’elle devait verser mensuellement, afin que son frère fûtsoigné à part et ne subît aucune privation.
Miss Isidora, qui possédait une fortunepersonnelle qu’elle avait héritée de sa mère et qu’elle géraitelle-même, n’avait pas prévenu son père de ses intentions ;elle savait que le milliardaire ne pardonnerait jamais à Baruch,même au lit de mort, et qu’il avait défendu qu’on prononçât devantlui le nom du fils indigne.
Miss Isidora, en cela différente de beaucoupde jeunes filles de la société des Cinq-Cents, uniquement occupéesde toilettes fastueuses et de bijoux nouveaux, consacrait unegrande partie de ses loisirs à des lectures sérieuses.
Fred Jorgell adorait sa fille et il avait dansson jugement une telle confiance qu’il n’entreprenait aucuneopération importante sans l’avoir consultée. Il était sans exempleque miss Isidora eût conseillé à son père une mauvaisespéculation.
Précisément, à cette époque, Fred Jorgellsoutenait – d’ailleurs courtoisement – une bataille financièrecontre William Dorgan. Après s’être partagé longtemps le trust descotons et des maïs, chacun d’eux voulait devenir l’unique maître dumarché.
C’était grâce à miss Isidora que la lutteentre les deux trusteurs n’avait pas pris un caractère plus aigu.Miss Isidora avait été fiancée à l’ingénieur Harry Dorgan. Ledépart de Baruch, chassé par son père à la suite de crimesmystérieux dont l’ingénieur avait découvert l’auteur, avait faitremettre à plus tard l’union projetée.
L’énorme retentissement de l’assassinat deM. de Maubreuil avait fait reculer de nouveau le mariageà une date indéfinie. En dépit de l’insistance d’Harry Dorgan, missIsidora n’avait pas voulu donner son consentement. Lors du mariagedes milliardaires, il est de règle, en Amérique, de publier lesportraits des jeunes époux, et miss Isidora voyait déjà, par lesyeux de la pensée, réunis sur la première page de quelque quotidienà gros tirage, le portrait de l’assassin et celui de la sœur del’assassin.
– Attendons, avait-elle dit àl’ingénieur.
Docilement, Harry Dorgan s’était rendu à cesraisons et il attendait.
Cette demi-rupture n’empêchait pas qu’une viveet profonde affection existât entre les deux jeunes gens, qui serencontraient fréquemment dans les salons des Cinq-Cents.
Puis, après la tapageuse publicité donnée àl’assassinat de M. de Maubreuil, miss Isidora s’étaitretirée dans une solitude absolue.
Pendant des après-midi entières elle sepromenait, en méditant silencieusement, dans les longues alléesbordées d’orangers du parc paternel. Elle se plaisait à s’isolersous un bosquet de cèdres vénérables, au-dessous duquel se trouvaitun banc de marbre couvert de mousse.
Miss Isidora tombait souvent dans d’étrangesrêveries. À force de réfléchir, elle avait été frappée desobscurités et des contradictions qui entouraient le crime et lecriminel. Elle flairait là un mystère ; elle trouvait que lajustice s’était beaucoup trop hâtée. Elle s’était intimementconvaincue que la vérité, dans ce sinistre drame, était beaucoupplus complexe que les détectives et les reporters, pressés detrouver une explication vraisemblable, ne se l’étaient imaginé.
Avec une anxiété douloureuse, la jeune filleavait lu les interrogatoires des shérifs, les rapports desaliénistes et les comptes rendus des interviewers ; ceslectures l’avaient laissée très perplexe.
Certes, elle le savait, Baruch était dénué detoute espèce de scrupules, et même de tout sens moral, mais ilétait d’une santé intellectuelle très robuste et d’une énergiepuissante.
– Il y a là, songeait-elle, une énigmeinconcevable. Si mon misérable frère avait perdu complètement lamémoire, il ne se serait jamais rappelé le chemin du family-house,il ne lui serait resté aucun souvenir. Pourquoi aussi n’a-t-iljamais voulu reconnaître mistress Griffton, n’a-t-il témoigné,d’aucune façon, qu’il l’eût jamais connue ? Autreénigme : qu’étaient devenus les diamants ? Comment sefaisait-il qu’il n’en restât de trace nulle part ?
Les gemmes qui dépassent un peu la tailleordinaire sont parfaitement connues des joailliers. Dès qu’undiamant d’un poids inusité arrive sur le marché, il estimmédiatement signalé par des publications spéciales éditées àLondres et à Paris. Il fallait donc que ces diamants fussent entreles mains de quelqu’un, d’un complice, ou de plusieurscomplices ? Alors, s’il en était ainsi, pourquoi la police nerecherchait-elle pas ces complices ?
Ce problème devenait pour elle une lancinanteobsession. Il fallait à tout prix qu’elle connût la vérité. Elleprit une résolution désespérée. Accompagnée de sa gouvernanteécossaise, mistress Mac Barlott, elle se rendit au Lunatic-Asylumsitué dans la banlieue, à quatre miles de New York.
Comme presque tout ce que l’on rencontre enAmérique, l’asile des fous offrait le contraste d’un luxueuxconfort et d’une sauvage négligence.
Toute une partie des bâtiments étaitconstruite en marbre et en céramiques polychromes avec des« window-bow » aux vitraux éclatants.
C’était là qu’étaient installésl’administration, les docteurs aliénistes et quelques richesclients, anciens spéculateurs pour la plupart, dont la cervelleavait été anémiée par le surmenage. Les fous pauvres étaient exilésdans des cahutes en planches mal jointes, d’où s’élevaient toute lajournée des lamentations et des hurlements.
En franchissant la solide grille aux lancesdorées qui servait d’entrée à ce pandémonium, la gouvernante ne putréprimer une vague appréhension, et c’est à peine si le directeurparvint à la rassurer par son accueil empressé. Le docteur Johnson,un Yankee d’une gravité funèbre, n’ignorait pas qu’il se trouvaiten présence de miss Isidora Jorgell, la fille du milliardaire, etil se mit entièrement à sa disposition.
Le directeur de l’asile ressentait en lui-mêmeun certain orgueil de posséder dans son établissement un personnageaussi notoire que ce Baruch Jorgell, dont les crimes avaient occupéle monde entier.
– Mr. Jorgell, déclara-t-il, est entouréici des soins les plus dévoués ; il reçoit la visite decélèbres aliénistes, parmi lesquels je citerai le Dr CornéliusKramm. Il était encore ici avant-hier.
– Pense-t-il, demanda miss Isidora avecémotion, que l’on puisse conserver quelque espoir, sinon deguérison complète, au moins d’amélioration dans l’état dumalade ?
– Je veux être franc avec vous, miss, ledocteur ne conserve aucun espoir. Mr. Baruch Jorgell estatteint d’amnésie complète, et MM. les aliénistes sontd’accord que cette amnésie a dû être causée par un choc violent quia produit une lésion certainement inguérissable… à moins d’unmiracle.
Miss Isidora poussa un profond soupir etsuivit silencieusement le directeur par une allée sablée bordéed’arbustes en caisse.
– Vous pouvez constater, reprit-il, queles travaux d’aménagement sont poussés avec l’activité la plusfiévreuse. D’ici peu de mois nous aurons sous la main tout ce quel’on a trouvé de mieux pour la guérison des maladiesmentales ; vastes jardins pour les cures de plein air etd’exercice physique, salles de chirurgie, bains électriques, bainsde radium et bains solaires, sans oublier une salle defrigothérapie, indispensable dans le traitement de l’hypocondrie etde la neurasthénie aiguë.
S’apercevant que miss Isidora et sagouvernante l’écoutaient d’une oreille distraite :
– Peut-être, ajouta-t-il avec un sourireplein de promesses, désireriez-vous voir quelques-uns de nosmalades ? C’est une faveur que je n’accorde pas souvent etnous avons ici des sujets bien intéressants !
– Je vous remercie, monsieur, réponditfroidement la jeune fille.
– Je vous assure que vous avez tort,reprit-il avec insistance ; nous avons ici, par exemple,l’aviateur Nelson qui se croit changé en aéroplane et qu’on doitgarder à vue pour qu’il ne monte pas sur les toits afin des’envoler ; l’homme automobile qui se promène toute la journéeemmailloté de pneumatiques et qu’on a toutes les peines du monde àempêcher de boire du benzonaphtol ; l’homme chat qui refusetoute autre nourriture que du lait et du foie cru ; il passeson temps à miauler, à ronronner et à s’effiler les ongles sur uneplanchette. Nous avons encore…
– Je ne doute pas, interrompit lagouvernante, que tous ces malades ne soient fort intéressants, maismiss Isidora n’est nullement soucieuse de voir ces malheureux dontla vue ne pourrait que l’attrister profondément. Elle est venuepour rendre visite à son frère, uniquement pour cela !
– Fort bien, murmura le directeurlégèrement vexé du peu de cas qu’on faisait de ses offres ; jecroyais vous être agréable, mais puisqu’il en est ainsi, n’enparlons plus… Je suis malheureusement obligé de vous quitter pourun rendez-vous urgent ; mais voici le surveillant en chef quivous servira de guide.
Et le Dr Johnson, après un salut cérémonieux,confia les deux femmes aux soins d’un athlétique personnage, vêtud’un uniforme jaune à boutons de métal et coiffé d’un bizarrecasque de cuir bouilli ; c’était le surveillant en chef.
Miss Isidora lui posa quelques questions surla situation de son frère, mais il avait des instructions précisessur la façon de répondre aux parents des clients riches.
– Mr. Jorgell, dit-il d’un tonobséquieux, se porte aussi bien que le permet son état. Nousn’avons qu’à nous féliciter de sa conduite. Quant aux soins dont ilest entouré, vous savez, miss, que la devise de la maisonest : douceur, humanité, confort.
L’homme à l’uniforme jaune se garda bien deparler de la camisole de force, des douches glacées et du fouetdont il ne se faisait aucun scrupule de faire usage quand lesmalades se montraient tant soit peu turbulents.
On était arrivé devant une haute muraille danslaquelle s’ouvrait une petite porte de fer munie d’un judas.
Le surveillant prit à sa ceinture un trousseaude clefs et introduisit les visiteuses dans un enclos dont le sol,recouvert d’un maigre gazon, nourrissait quelques arbres chétifs.C’était là, sans doute, songea miss Isidora avec un serrement decœur, les vastes jardins, propices aux cures de plein air etd’exercices physiques, dont avait parlé le directeur.
Une trentaine de malades payants étaient là,les uns en proie à un morne abattement, les autres se promenantd’un pas saccadé, avec force gesticulations, sous le regard tour àtour fixe et mobile de quatre gardiens – ce regard spécial desgeôliers qui s’attendent toujours à être attaqués àl’improviste.
Ce fut à grand-peine que miss Isidora reconnutson frère.
Elle contemplait avec épouvante ce regardterne et sans chaleur, cette face amaigrie et ravagée par leremords et la maladie et ces lèvres décolorées comme celles d’unvieillard. Un être peureux, voûté, sans âge précis, aux membresagités d’un perpétuel tremblement, c’était tout ce qui restait durobuste, de l’énergique Baruch.
– Je ne puis me faire à la pensée que cesoit là mon frère, murmura la jeune fille avec une tristessepoignante.
– Cependant, c’est bien lui, dit lagouvernante, mais combien déprimé, il n’est plus que l’ombre delui-même !
Miss Isidora prit la main du dément et s’assità côté de lui.
– C’est moi, votre sœur Isidora, dit-elleen s’efforçant de sourire, comment allez-vous ?
Baruch leva vers la jeune fille un regard d’oùla pensée était absente et retira sa main d’un geste craintif.
– Baruch ! dit miss Isidora, avecune douceur obstinée, voyons, faites un effort !Regardez-moi !… Isidora, ce nom ne vous rappelle-t-ilrien ?
– Rien, grommela-t-il d’une voixrauque.
Il considérait maintenant la jeune fille d’unregard un peu moins éteint, où tout à coup venait de passer commeun fugitif éclair de pensée ; puis il porta la main à sonfront avec un geste lamentable.
– Je ne me souviens plus, bégaya-t-il, jene sais plus… Que me voulez-vous ? Je suis trèsmalheureux ! oh, oui ! très malheureux !…
Miss Isidora se détourna pour cacher leslarmes qui lui montaient aux yeux ; elle était à bout decourage. Elle tenta cependant un suprême effort ; elle nevoulait pas s’en aller sans emporter un peu d’espoir.
– Dites-moi votre nom ?demanda-t-elle.
– Je ne sais pas…
Il cacha sa tête dans ses mains et il futimpossible à miss Isidora d’en tirer autre chose.
Pendant cette scène affligeante, lagouvernante était demeurée silencieuse. Elle était invinciblementattirée par les grimaces d’un vieux gentleman qui rôdait dans levoisinage en marchant à quatre pattes et en faisant le gros dos.C’était précisément celui qui se figurait être changé en chat. Toutà coup, il se mit à miauler de si lugubre façon que l’honorablemistress fut terrifiée malgré la présence des gardiens.
– Miss Isidora, dit-elle, je crois qu’ilvaut mieux que nous nous en allions. Les mines hagardes de tous cesmalheureux me glacent le sang dans les veines… Notre présence lesagace peut-être. Allons-nous-en.
– Vous avez raison, murmura tristement lajeune fille.
– Allons-nous-en, répéta peureusementl’Écossaise en se rapprochant de sa maîtresse, ce gentleman me faitpeur avec ses miaulements.
Elle montrait le fou, arrêté à quelques pasd’elle.
– Nous partons, dit miss Isidora, mais ilvaut peut-être mieux, après tout, que Baruch ait perdu toutsouvenir du passé…
Toutes deux se hâtèrent de quitter le sinistrejardin et de sortir de cet asile de douleurs. Elles remontèrentdans l’auto qui les attendait et qui les emporta rapidement dans ladirection de New York.
Miss Isidora fut longtemps à se remettre de laterrible émotion qu’elle venait d’éprouver.
– C’est étrange, murmura-t-elle, je nepuis m’imaginer que ce soit mon frère Baruch que je viens de voir.Il me semble que c’est lui et que ce n’est pas lui ; que lemalheureux que nous venons de quitter n’est qu’une caricaturegrotesque et pitoyable du Baruch d’autrefois.
– Certes, dit la gouvernante, la maladiel’a beaucoup changé.
– Puis, il y a des choses que je n’arrivepas à m’expliquer. À certains moments je me demande si mon frèreest vraiment coupable de tous les crimes dont on l’a convaincu… Onne peut pas dire qu’il soit fou, et il n’est pas idiot non pluspuisqu’il se rend compte de sa situation et qu’il en souffre… Cettevisite m’a brisé le cœur.
Miss Isidora regagna tristement le palais deson père, mais sa mélancolie et ses préoccupations s’étaientaccrues. Elle se renferma, dès lors, dans une retraite plusprofonde que jamais.
Chaque mois, courageusement, elle se rendaitau Lunatic-Asylum et elle constatait avec désespoir que l’état deBaruch ne se modifiait en aucune manière ; son intelligence etsa mémoire demeuraient plongées dans les ténèbres du néant.
Jusqu’au jour où son fils Joë avait étéenlevé, et sans doute assassiné par les tramps de la Main Rouge,William Dorgan aurait pu être considéré comme un des milliardairesles plus favorisés par la chance de tous les États de l’Union.
Très prudent, il ne s’était jamais risqué qu’àcoup sûr dans la grande bataille des dollars, et sa fortunes’augmentait d’année en année, sans à-coups, avec une sage lenteur.Il suffisait qu’il s’intéressât à une entreprise pour en décider lesuccès. Il était aussi heureux au point de vue du bonheur familialque sous le rapport des affaires. Ses deux fils lui donnaientpleine satisfaction. Il était sûr de laisser derrière lui deshéritiers dignes de sa fortune et de sa réputation de probité.
William Dorgan était d’origine anglaise et,comme tel, il adorait le confortable et la bonne chère. Il n’étaitpas de ces milliardaires qui travaillent seize ou dix-huit heurespar jour sans s’accorder la moindre distraction, et vivent plusmisérablement que le dernier de leurs employés. Il était laborieux,mais de façon raisonnable, et il eût fallu qu’il se produisît unecatastrophe extraordinaire pour le forcer à retarder l’heure de sondîner. Son cuisinier était célèbre et tous ceux qui avaient eul’honneur de s’asseoir à sa table déclaraient que William Dorganétait un bon vivant, un loyal compagnon et un excellent homme.
Au physique, le milliardaire offrait une mineréjouie, une large face rubiconde qu’encadraient des cheveux blancset bouclés. Ses traits respiraient la bonté et un perpétuel sourires’épanouissait sur ses lèvres charnues, la gentillesse pétillaitdans ses yeux d’un gris clair, aussi vifs et aussi brillants queceux d’un écolier espiègle. Très simple dans ses manières, trèslibéral et très gai, William Dorgan s’attirait immanquablement lessympathies de ceux qui avaient affaire à lui.
La disparition de Joë avait éclaté comme uncoup de foudre.
En quelques jours, William Dorgan avait perdul’appétit, il avait maigri, il négligeait ses affaires, rien nel’intéressait plus. Un espoir lui restait, pourtant, c’est quel’ingénieur Harry retrouvât son frère.
Harry, en effet, en dépit de l’inutilité deses recherches, ne s’était pas découragé. À la tête d’une trouped’élite, il continuait à battre les défilés et les cavernes de lamontagne, asiles ordinaires des tramps. Comme il l’avait expliqué àson père, il lui semblait inadmissible que des bandits aussiintelligents, aussi pratiques que les compagnons de la Main Rouge,eussent assassiné stupidement un homme dont la rançon représentaitune valeur colossale.
William Dorgan avait fini par partager laconviction de l’ingénieur, il avait même fait publier dans tous lesjournaux qu’il s’engageait à payer n’importe quelle somme, pourvuque son fils lui fût rendu. Mais ces promesses, aussi bien que lesbattues d’Harry Dorgan, n’avaient amené aucun résultat.
Le temps passait sans qu’aucun fait nouveau seproduisît. William Dorgan était tombé dans un état de neurasthénieou, comme on disait naguère encore, de spleen accablant. Il nesortait plus, se promenant de long en large pendant des nuitsentières dans son cabinet de travail, comme un fauve dans sacage.
La demeure du milliardaire, au n°299 de laTrentième avenue, était un luxueux édifice d’une prétentieusearchitecture, copiée sur celle de certains châteaux du sud del’Angleterre, construits sous le règne d’Elisabeth. Ce n’étaitpartout que tourelles, clochetons, arcades fleuries desculptures ; cette demeure plaisait tellement à sonpropriétaire qu’il n’avait jamais voulu la quitter, bien qu’elles’élevât dans un quartier des moins aristocratiques. Elle était, eneffet, entourée de trois côtés par d’immenses docks dont les unsrenfermaient des balles de coton et les autres des bois deconstruction appartenant à divers trusts.
Pendant la nuit, ces docks étaient sous lasurveillance de six gardiens qui se relayaient d’heure en heurepour faire une ronde de vigilance.
Or, ce soir-là – c’était précisément un samediet les ouvriers s’étaient retirés de très bonne heure – vers dixheures, deux des gardiens, dont c’était le tour de ronde, sortirentde la cabane qu’ils occupaient dans la cour des docks etpénétrèrent dans le magasin aux cotons, munis d’une lanternegrillagée et armés chacun d’un browning.
Dans le silence le plus profond, les deuxhommes s’avancèrent jusqu’au milieu de l’immense entrepôt.
Tout autour d’eux, les balles de cotonformaient des cubes réguliers entre lesquels étaient ménagésd’étroits passages.
– Je crois, Slugh, dit tout à coup un deshommes à voix basse, que c’est pour aujourd’hui.
– Tu crois ? fit l’autre avec unbizarre sourire.
– Oui, j’ai comme un pressentiment, puis,certains indices…
– Ton pressentiment ne t’a pas trompé,regarde.
Et il tira de sa poche un billet où étaientgriffonnées quelques lignes en caractères hiéroglyphiques et quiavait pour signature une main grossièrement tracée à l’encrerouge.
Il y eut quelques moments de silence.
– C’est étonnant, murmura le premierinterlocuteur d’une voix mal assurée, j’aimerais autant me trouverdans le désert du Black-Cañon, ma carabine au poing, avec nos amisles tramps, que faire le métier qu’on nous fait faire.
– Que veux-tu, je suis de ton avis, mais,avant tout, il faut obéir aux chefs. D’ailleurs, j’ai reçu desinstructions précises ; nous ne courons aucune espèce dedanger.
– Les bidons sont là ?
– Oui, depuis hier ; la Main Rougeles a introduits ici sans que personne ne s’en aperçoive ; jeserais moi-même bien embarrassé de dire comment. Et maintenant, àl’œuvre, dix minutes de retard pourraient tout compromettre.
Slugh – le chef des tramps qui avaientassassiné l’escorte de Joë Dorgan – s’était baissé ; ildéplaça quelques balles de coton, et il mit au jour une dizaine debidons semblables à ceux qui servent à renfermer le pétrole.
– Tu vois, fit Slugh, tout ce que nousavons à faire, c’est de verser le contenu de ces bidons sur lesballes…
– Puis d’y mettre le feu ?
– Pas du tout… Cela s’allumera toutseul.
– Pas possible !
– On m’a expliqué que c’est un composéchimique qui contient du phosphore. Quand le liquide s’est évaporé,tout flambe !
– C’est terrible, dépêchons-nous, il mesemble que nous allons être grillés tout vivants.
Slugh ne répondit rien, mais il commença àasperger les balles de coton du liquide contenu dans les bidons,avec une hâte qui prouvait qu’il partageait les craintes de soncomplice.
En moins d’un quart d’heure, les deux banditseurent terminé leur œuvre criminelle. Ils se glissèrent alorsprécipitamment hors des docks, traversèrent la cour tout d’unehaleine et gagnèrent la rue, non sans avoir pris la précaution derefermer derrière eux la porte extérieure.
– Ouf ! dit Slugh une fois dehors,je suis content que ça soit fini. Je n’aime pas ces manigances-là.J’aimerais mieux me battre contre dix policemen à cheval que derecommencer ce que nous venons de faire.
– Où allons-nous ?
– Suis-moi, on nous attend, il faut quenous rendions compte de notre expédition.
Les deux bandits, qui semblaient pressés des’éloigner du théâtre de leurs exploits, se dirigèrent au pas decourse vers le centre de la ville et ne tardèrent pas à se perdredans la cohue des noctambules du samedi.
Au moment même où les tramps achevaient devider sur les balles de coton le dernier bidon du liquideincendiaire, William Dorgan se promenait avec agitation dans sachambre à coucher, située au deuxième étage de l’hôtel. Il tenait àla main une lettre qu’il venait de recevoir une heure auparavant deson fils l’ingénieur Harry.
Le jeune homme annonçait à son père quel’enquête n’avait pas fait un pas, bien que les battues despolicemen à cheval eussent été poussées jusqu’à la frontière duMexique. Aucune piste sérieuse n’avait pu être relevée, en dépit del’or prodigué à pleines mains. Le ton de la lettre exprimait unprofond découragement.
– Je suis désespéré, murmura lemilliardaire avec accablement ; si mon fils Harry lui-mêmeperd tout espoir, c’est qu’il n’y a plus de ressource. PauvreJoë !…
Le vieillard ne put retenir un longsanglot ; la lettre de l’ingénieur s’échappa de ses mains.
Un domestique était entré sur la pointe despieds et avait déposé sur un guéridon une masse de correspondanceet de télégrammes. William Dorgan l’avait vu faire d’un regarddistrait, comme absent.
– Y a-t-il du courrier de l’État de SanFrancisco ? demanda-t-il anxieusement.
– Non, sir, vous avez eu une lettre deMr. Harry à la dernière levée, il ne peut pas y en avoird’autre aujourd’hui.
Le milliardaire congédia l’homme d’un gestevague et se replongea dans ses mélancoliques méditations.
– Mon pauvre Joë, mon pauvre enfant,balbutia-t-il, la gorge serrée par l’angoisse.
Les sanglots contenus l’étouffaient, il alla àla fenêtre, l’ouvrit toute grande, respira avec soulagementl’atmosphère glacée de la nuit.
Devant lui, New York s’étalait sous le cielinondé des rayonnements cruels de l’électricité, avec sesmonstrueuses perspectives de ponts géants et de gratte-ciel àtrente et quarante étages ; une rumeur menaçante, comme legrondement lointain de milliers de bêtes fauves, montait del’énorme ville.
William Dorgan demeura immobile, détournémalgré lui de sa douleur par le spectacle de l’immense panorama detoute l’activité humaine.
– À quoi bon ce monstrueux progrèsmatériel ? soupira-t-il. Trouvera-t-on jamais le moyend’empêcher l’homme de souffrir…
Mais sa phrase s’acheva en un cri de stupeuret d’épouvante.
Brusquement, avec la soudaineté d’uneexplosion, une immense gerbe de flammes livides avait jailli,montant jusqu’aux nuages, éclairant d’une lueur violente tout unvaste horizon de monuments et de maisons.
– Le feu est aux docks !… s’écria lemilliardaire terrifié.
Mais presque au même instant une secondecolonne de flammes, aussi haute que la première, monta vers leciel.
La seconde d’après, un troisième foyerd’incendie éclatait avec la même soudaineté, la même inexplicableviolence ; c’était maintenant une véritable mer de feu, avecdes vagues rougeâtres et des écumes de fumées rousses, qui ondulaitformidablement sous la brise du soir, et l’hôtel du milliardaire,cerné de tous côtés, était comme un récif perdu au milieu de cetocéan embrasé. Les tourelles gothiques, les balcons sculptés sedécoupaient crûment sur un fond d’apocalypse. Une minute à peineavait suffi au déchaînement du cataclysme. C’était tout un pâté demaisons, tout un quartier qui brûlait.
William Dorgan s’était reculé de la fenêtre,rejeté en arrière par le souffle ardent de l’incendie ; déjàles vitres de l’hôtel éclataient avec un pétillement sec, lacharpente brûlait déjà.
La tête perdue, obéissant plutôt à un instinctde bête affolée qu’à un raisonnement, le milliardaire se précipitahors de la chambre. L’escalier était déjà rempli de fumée et lacage de l’ascenseur était comme la gueule ardente d’un four.
– Au secours ! s’écria-t-il d’unevoix qui ressemblait à un hurlement. Au secours ! ausecours !
Mais une acre fumée le prit à la gorge, il dutse réfugier dans la chambre dont les peintures craquaient ets’effritaient sous l’action de la chaleur, et dont le parquetdisjoint laissait déjà échapper de minces jets de vapeur.
Il était aveuglé par la réverbération desflammes, à demi suffoqué par l’atmosphère brûlante tout autour dela pièce pour chercher une issue. Il comprit qu’il était perdu.
Cependant, une immense clameur de désolationmontait de la grande cité, arrachée à ses plaisirs par larougeoyante horreur de l’incendie qu’on apercevait à dix milles enmer. Les pompes à vapeur accouraient par douzaines sur le théâtredu sinistre, se frayant à grand-peine un passage au milieu de lacohue que contenaient malaisément deux bataillons de policemen àcheval.
Mais on s’aperçut bientôt que tous les effortsseraient inutiles pour conjurer le fléau qui se déchaînait dansd’aussi vastes proportions. Il eût fallu verser un fleuve entiersur ce brasier alimenté par des millions de quintaux de matièresultra-combustibles. Il y avait des gratte-ciel de quinze étages quibrûlaient et le jet des pompes les plus puissantes n’était pascapable de monter au-dessus du huitième étage. Les sauveteurs nesongeaient plus qu’à une chose : faire la part du feu,sacrifier complètement le quartier attaqué, pour préserver lesautres ; encore cette tâche leur paraissait-elle hérisséed’insurmontables difficultés.
Bientôt, une rumeur sinistre circula dans lafoule.
– La Main Rouge ! C’est la MainRouge qui a mis le feu !
– Tout New York vabrûler !…
– On dit que deux banques ont étépillées.
– La police est d’accord avec lesbandits !… Nous sommes perdus !…
Ce fut une panique, beaucoup se hâtaient derentrer chez eux et les habitants d’une même maison s’organisaienten groupes armés de revolvers et de casse-tête pour défendre leursdomiciles contre les incendiaires.
Un peu partout, des troupes de courageuxsauveteurs se précipitaient dans les flammes pour en arracher lesfemmes, les enfants et les malades. La foule les encourageait pardes hurrahs retentissants.
Ce ne fut que le lendemain qu’on s’aperçut quetoutes les maisons visitées par ces intrépides citoyens avaient étécomplètement dévalisées.
Dans d’autres endroits, la panique avaitproduit de terribles bousculades ; des spectateurs, des femmessurtout, avaient été piétinés, foulés aux pieds. Les nombreuxcadavres que l’on retrouva le lendemain avaient tous été dépouillésde leurs bijoux et de leurs valeurs.
En face de l’hôtel de William Dorgan, lesbadauds affluaient. Ce n’est pas un spectacle banal de voir unmilliardaire grillé tout vif dans son palais ; chacun tenait àassister à un pareil spectacle.
Beaucoup des amis de William Dorgan étaientaccourus avec des échelles articulées et d’autres appareils desauvetage, mais personne n’osait se risquer dans la fournaise.D’ailleurs, on n’était pas sûr que le milliardaire n’eût pas déjàsuccombé.
Tout à coup un groupe d’hommes fendit lafoule ; parmi eux on remarquait le Dr Cornélius Kramm, Fritzson frère, et un jeune homme qui paraissait en proie à une violenteémotion.
Ces trois personnages paraissaient avoir surla multitude une grande autorité.
En quelques minutes, sous leur direction, unegrande échelle de fer fut appliquée le long de la façade del’hôtel, dont les fenêtres vomissaient maintenant des torrents defumée, mêlée de flammèches.
Le jeune homme se tordait les bras avecdésespoir.
– Mon Dieu ! répétait-il, faitesvite ! Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !…
Et il stimulait, à l’aide de bank-notesinsoucieusement distribuées, le zèle de tous ceux quil’entouraient.
Rapidement, il endossa un costume d’amiantecomplètement incombustible. Il se coiffa d’un de ces casques munisde lames de mica à la place des yeux et dont font usage lespompiers de certaines villes d’Amérique.
Puis il serra la main des frères Kramm ets’élança sur l’échelle de fer.
En quelques enjambées, il atteignit un desbalcons de l’hôtel, et poussant la fenêtre d’un coup de poing, ilpénétra dans la fournaise.
La foule avait poussé un long cri d’admirationet d’épouvante, puis elle était redevenue silencieuse. Tous lescœurs palpitaient d’une même angoisse.
Une minute s’écoula, longue comme un siècle.Le jeune homme ne reparaissait pas.
– Je crains, murmura Fritz à l’oreille deson frère, que nous n’ayons attendu trop longtemps.
– Non, répondit le docteur, toutes mesprécautions sont prises, je réponds du succès…
Une fois qu’il eut atteint le balcon, lemystérieux sauveteur, qui semblait connaître parfaitement l’hôtelde William Dorgan, alla droit à la chambre à coucher.
Il y arriva au moment où le milliardaireaffolé, les cheveux brûlés, à demi asphyxié, venait de se réfugierdans un cabinet adjacent qui – par un hasard qui semblaprovidentiel plus tard – avait été peu de temps auparavantentièrement doublé de tôle épaisse, car c’est là que se trouvaientrangés une foule de papiers importants. William Dorgan se trouvaitlà comme s’il eût été dans l’intérieur d’un vaste coffre-fort.Désormais, il ne courait plus le risque d’être brûlé vif, mais ilne devait s’écouler qu’un laps de temps très minime avant qu’il fûtcomplètement étouffé.
L’homme vêtu d’amiante ouvrit la porte ducabinet, saisit le vieillard dans ses bras et l’emporta jusqu’aubalcon sur lequel était appuyée l’échelle de fer.
Là, il reprit haleine ; le plus difficilede la besogne était accompli.
– Qui êtes-vous ? bégaya lemilliardaire d’une voix faible.
L’inconnu souleva le masque d’amiante quirecouvrait ses traits.
– Mon fils ! Mon cher Joë !balbutia le milliardaire.
Mais, après tant d’émotions violentes, lasecousse était trop forte, William Dorgan s’évanouit dans les brasde ce fils si miraculeusement sorti de sa captivité pour lesauver.
La foule poussa un long applaudissement, toutefrissonnante du drame qui venait de se jouer sous ses yeux dansl’espace de quelques minutes.
Pendant ce temps, Joë Dorgan avait attaché sonpère sous les bras avec une corde solide, grâce à laquelle levieillard, toujours inanimé, fut descendu avec précaution jusqu’ausol de la rue.
Il venait à peine de l’atteindre lorsque, avecune sourde explosion, l’hôtel s’écroula dans les flammes.
Quand William Dorgan revint à lui, il setrouvait dans un des plus confortables appartements del’Atlantic-Hotel. Le docteur Cornélius et Joë Dorgan luitamponnaient le front avec une eau révulsive et lui faisaientrespirer des sels.
En ouvrant les yeux, son premier regardrencontra celui de son fils et tout aussitôt son visage s’éclairad’un sourire. Le contentement est le plus puissant desremèdes ; l’instant d’après, il était en état de parler.
– Mon Joë est retrouvé, s’écria-t-il,tout le reste m’est égal. Viens dans mes bras, mon fils, que je teserre sur mon cœur.
– Mon père, murmura le jeune hommeprofondément ému, je suis heureux d’être arrivé assez à temps pourvous arracher à la mort !
Le père et le fils s’embrassèrent avectendresse.
– Mon pauvre enfant, répétait lemilliardaire, si tu savais comme nous t’avons pleuré. Ton frèreHarry a été admirable. À l’heure qu’il est, il te cherche encoredans les gorges sauvages de la sierra mexicaine.
– Ce cher Harry, comme il sera heureux deme revoir sain et sauf !
– Tu nous raconteras tes aventures, maispeut-être faudrait-il prendre des mesures pour que ce qu’il restede l’hôtel ne soit pas pillé.
– Ne vous occupez pas de cela.Mr. Fritz Kramm s’est chargé de faire le nécessaire. Lesruines de l’hôtel doivent être, à l’heure qu’il est, entourées d’uncordon de policemen qui ne laisseront approcher personne. Pour êtresûr de leur vigilance, j’ai fait remettre cinquante dollars àchacun des hommes, en leur promettant une pareille somme pourdemain.
– Tout est alors pour le mieux ;reprit le milliardaire. Mes dossiers les plus importants sont dansdes caisses blindées qui n’auront nullement souffert du feu. Mafortune est déposée à la banque d’État. Quant à la perte del’hôtel, je la considère comme insignifiante. J’en serai quittepour en faire reconstruire un plus luxueux. Ne songeons donc plusqu’à nous réjouir de ton retour ; qu’on fasse venir unebouteille de vieux porto et, pendant que nous la dégusterons, tunous feras le récit de tes aventures ; c’est, en ce moment, cequi m’intéresse le plus.
Joë Dorgan – ou plutôt Baruch Jorgell déguisésous les traits de Joë Dorgan – commença alors un récit dont lesmoindres détails avaient été soigneusement concertés entre lui etses deux complices.
– Vous vous rappelez, mon père, dit-il,qu’en allant faire ma tournée annuelle dans vos propriétés del’État de Californie, je devais rapporter une somme considérable,d’un transport particulièrement difficile dans une contrée sansroutes et sans police, puisqu’elle se composait surtout de piastreset de barres d’argent. Suivant votre recommandation, je m’étaisfait escorter par une troupe de douze policemen à cheval.
– Ce n’était pas suffisant, interrompitle docteur Cornélius Kramm.
– C’est vrai, dit le narrateur, maisc’est tout ce qu’il y avait de disponible, puis on m’avait affirméque le pays, depuis de longs mois, était tranquille. Pendant toutema tournée, je ne remarquai rien d’inquiétant ; comme on mel’avait dit ; la contrée paraissait jouir d’une sécuritéabsolue. Ce ne fut qu’en traversant le sinistre défilé duBlack-Cañon que je m’aperçus, alors qu’il était trop tard pourreculer, combien mon erreur avait été lourde. En pleine nuit, parune terrible pluie d’orage, le chariot qui portait l’argent setrouva embourbé dans un étroit passage entouré de tous côtés pardes murailles de rocher, du haut desquelles un seul homme auraitpresque pu s’opposer au passage de toute une armée. C’était unendroit fait à souhait pour un guet-apens. Les tramps, qui devaientnous guetter là depuis plusieurs jours, tuèrent un à un tous meshommes à coups de carabine. Bientôt, malgré une résistancedésespérée, je me trouvai seul. Les bandits me garrottèrent, puistout à coup, je sentis l’odeur fade du chloroforme, un tampon glacése posa sur mes narines et je perdis connaissance. Quand je revinsà moi, je me trouvais dans un ravin désolé entouré de toutes partspar des précipices et qui devait être le cratère d’un volcanéteint. On me fit manger un peu de viande grillée, boire une gorgéede whisky, puis je fus de nouveau attaché sur un cheval et l’on seremit en marche…
– Comment se fait-il, demanda tout à coupWilliam Dorgan, que les recherches de ton frère Harry, qui a battutoute une vaste région buisson par buisson, pour ainsi dire,n’aient amené aucun résultat ? Voilà ce que je ne m’expliquepas ?
– C’est, au contraire, fort explicable.Mes geôliers paraissaient admirablement renseignés. Pendant que monfrère Harry bornait ses recherches à la contrée avoisinant leBlack-Cañon, les tramps, franchissant à marches forcées plusieurscentaines de miles, avaient remonté très loin vers le nord encôtoyant les montagnes Rocheuses où ils sont toujours sûrs detrouver un abri en cas d’alerte. J’ai pu me convaincre, au cours dece voyage forcé, de la puissance de la Main Rouge. Partout lestramps trouvaient des vivres, des guides, parfois même nousrecevions l’hospitalité dans des fermes d’apparence très honnête.Enfin, nous fîmes halte définitivement dans un vallon boisé où l’onne pouvait accéder que par un étroit sentier qui aboutissait à untorrent furieux sur lequel un tronc de sapin était jeté en guise depont.
William Dorgan écoutait de toutes ses oreillesce récit fantaisiste.
– Mais, enfin, comment as-tu put’échapper ? demanda-t-il avec impatience.
– J’y arrive. Le chef des tramps, unvieux bandit plusieurs fois condamné à mort, avait décidé que jevous écrirais moi-même pour vous demander de payer cent milledollars pour ma rançon.
– Il fallait écrire.
– Jamais ! Les tramps auraientdoublé leurs prétentions et ne m’auraient pas relâché, une fois lasomme encaissée ; puis il n’entre pas dans mon tempérament decéder à une menace, quelle qu’elle soit ! Furieux de ce refus,les tramps décidèrent de me dompter par la famine, ils me mirent aurégime du biscuit sec et de l’eau, pendant qu’à côté de moi ilss’empiffraient effrontément de bœuf et de mouton volés aux« squatters » de la prairie, et qu’ils arrosaient delarges rasades de whisky et même de vin. Bien des fois, les narineschatouillées par le parfum d’une grillade, je fus sur le point decéder.
– Mon cher Joë, s’écria le vieillard, tut’es conduit d’une façon admirable !
Et tout attendri par cet héroïsme, il saisitla main de celui qu’il prenait pour son fils et l’étreignit avecémotion.
– Cependant, continua Baruch, les banditsne s’entendaient plus. Suivant le procédé classique, certainsvoulaient que l’on me coupât les oreilles pour vous les expédier, àdéfaut de lettre, et hâter ainsi l’envoi des fonds ; d’autrespréféraient attendre encore ; il en résulta maintes bataillesà coups de browning et de bowie-knife. C’est au cours d’une de cesrixes sanglantes que je réussis à couper mes liens sans qu’il yparût. La nuit venue, je franchis la passerelle, non sans avoirpris soin de l’envoyer ensuite rouler dans le torrent. Les banditsne pouvaient plus me poursuivre. J’entendis leurs cris de rage, lesballes de leurs carabines sifflèrent à mes oreilles. Enfin, jegagnai sans encombre la clairière où paissaient les chevaux de latroupe ; je sautai sur le meilleur après avoir chassé lesautres vers l’intérieur du bois et j’atteignis, après trois joursde galopade, une petite station perdue en pleine prairie. Je sautaidans le premier train à destination de New York. Là, deuxgentlemen, qui avaient vu mon portrait dans les journaux,m’avancèrent gracieusement de quoi payer mon billet et prendrequelque nourriture au wagon-restaurant. À une station où il y avaitun arrêt suffisant, je vous envoyai un télégramme.
– J’ai dû le recevoir, murmura lemilliardaire, mais j’étais dans un tel état de chagrin et deprostration que je n’ai pas eu le courage de décacheter les lettreset les dépêches qui me sont parvenues un peu avant le moment où aéclaté l’incendie.
– Peu importe, puisque me voici ;arrivé à New York, je sautai dans un taxi-auto et, j’arrivai aumoment même où l’hôtel était enveloppé d’un linceul de flammes.Vous savez le reste, mais je dois reconnaître que si j’ai pu aussipromptement me procurer les appareils nécessaires au sauvetage,c’est à MM. Fritz et Cornélius Kramm que je le dois. Je lesconnaissais à peine pour les avoir rencontrés autrefois dans lessalons de Fred Jorgell ; mais ils se sont souvenus de moi etse sont mis à ma disposition avec un réel dévouement.
Le milliardaire remercia chaleureusement ledocteur, en lui assurant que, désormais, il ne voulait avoird’autre médecin que lui.
Baruch Jorgell était rayonnant de joie et sonadmiration grandissait pour ce Cornélius dont il n’avait étéjusqu’alors que le docile instrument. Désormais, grâce à l’habilemise en scène de l’incendie, il était impossiblequeWilliam Dorgan n’eût pas la conviction absolue qu’il avait retrouvéson fils Joë.
Pendant que le véritable Joë languissait auLunatic-Asylum, l’assassin de M. de Maubreuil et sescomplices allaient pouvoir se partager les milliards de WilliamDorgan.
Appuyées au bras l’une de l’autre, deux jeunesfilles se promenaient lentement dans les jardins créés àKérity-sur-Mer, en Bretagne, par le fameux naturaliste AntoinePaganot. Lorsqu’elles furent arrivées à l’extrémité d’unemajestueuse allée de rhododendrons, elles s’assirent sur un bancrustique qu’ombrageait un tilleul au feuillage épais. Toutes deuxdemeuraient silencieuses, toutes deux paraissaient en proie à unesombre préoccupation.
– Ma chère Andrée, dit tout à coup cellequi paraissait la plus âgée, je t’assure que tu as tort de ne paste montrer plus franche avec moi qui t’aime autant que si tu étaisma vraie sœur. Je suis sûre que tu me caches quelque chose.
– Mais non, Frédérique, répondit Andréed’un air contrarié, tu te trompes, je n’ai rien à te cacher.
Cette phrase avait été prononcée sur un ton decontrainte et de mauvaise humeur dont sa sœur adoptive ne fut pasdupe.
– Crois-tu donc que je ne me sois pasaperçue de ta pâleur, de ta tristesse ? reprit-elle avecvivacité. Depuis quelque temps tu as considérablement changé, et ily a une autre personne que moi qui a constaté ce changement.
– Qui donc ? demanda Andrée, dont lefront se couvrit d’une fugitive rougeur. M. Bondonnat,peut-être ?
– Tu sais bien que mon père, toujourspréoccupé par ses expériences sur les végétaux, est l’hommedistrait par excellence. Ce n’est pas de lui que je parle, c’estd’un de ses collaborateurs et tu n’as pas besoin de me demanderlequel, n’est-ce-pas ?
Et comme Andrée baissait la tête en rougissantde plus belle :
– Tu n’ignores pas que M. RogerRavenel doit devenir mon mari à une date plus ou moins éloignée, jene m’en cache pas, je ne suis pas une sournoise comme toi ; ettu n’ignores pas non plus que M. Paganot a pour toil’admiration la plus respectueuse.
– C’est donc M. Paganot qui t’achargée de me soutirer mon secret ?
– Tu vois bien, petite cachottière, quetu as un secret !
– Oh ! un triste secret, murmuramélancoliquement Andrée.
– N’importe ! Tu en as un, aieconfiance en moi, parle en toute sincérité et je trouverai moyen derassurer M. Paganot sans te trahir.
Andrée s’était jetée au cou de sa sœuradoptive.
– Tu as raison, ma chère Frédérique,fit-elle, tu es ma seule amie, ma véritable sœur, et je me repensd’avoir cherché à te cacher quelque chose.
– Il n’est jamais trop tard pour bienfaire, dit Frédérique en souriant. Allons ! je suis toutoreilles.
– L’histoire que je vais te raconter estbien triste, elle est même terrible !
La jeune fille était devenue subitementpâle.
Elle frissonnait de tous ses membres.
– Je suis obligée, reprit-elle enbaissant la voix involontairement, de te reparler de la catastropheabominable qui a causé la mort de mon père.
– Parle, si pénible que soit pour moi lesouvenir de la mort de M. de Maubreuil.
– Tu n’as pas oublié que c’est un samedique mon père fut assassiné lâchement par un Américain qu’il avaiteu l’imprudence de prendre comme préparateur.
– Ce misérable Baruch Jorgell, maintenantenfermé dans un asile d’aliénés.
– Eh bien ! j’en ai maintenant laconviction, mon père n’a pas été vengé. Je doute même que ce soitle vrai Baruch Jorgell qui soit enfermé au Lunatic-Asylum. Chaquesamedi, à l’heure même où mon père a dû être frappé, je suistourmentée par un effroyable cauchemar !… Et ce n’est pas làdu cauchemar ordinaire, je suis bien forcée de reconnaître qu’il ya là quelque chose de mystérieux, d’inexplicable.
Le visage d’Andrée, en prononçant ces paroles,exprimait la plus vive, la plus intense terreur. Frédérique n’étaitguère moins émue que son amie. Elle attendait anxieusement la suitede l’étrange récit.
– Le plus extraordinaire, continuaMlle de Maubreuil, c’est que dans mon rêve jevois des personnages qui me sont inconnus et qui sont cependanttoujours les mêmes. C’est d’abord un vieillard à la mine rose etréjouie, aux cheveux blancs bouclés, puis deux jeunes gens qui sontsans doute ses fils. Tous trois s’entretiennent amicalement, maisje devine pourtant qu’il existe entre les deux frères une animositésecrète…
– Jusqu’ici, dit Frédérique, il n’y arien de bien terrible, il m’est arrivé souvent, à moi aussi, devoir dans mes rêves des visages inconnus.
– Attends un peu, c’est ici que lecauchemar devient effrayant. Je revois celui que j’ai appelé lefrère aîné. À cette période de mon rêve, il est seul dans unechambre luxueuse dont je pourrais presque te décrire l’ameublement,tant elle m’est apparue de fois. Il est seul et il se regarde dansune grande glace et ce ne sont pas ses traits qui se reflètent dansla glace, ce sont ceux de Baruch Jorgell, l’assassin. Etpeu à peu le visage de l’homme qui est là, grimaçant de peur,devient pareil au reflet qui l’épouvante. C’est Baruch que j’aidevant les yeux comme si, tout à coup, le gentleman correct, lefrère aîné que j’avais vu tout d’abord, avait changé de visage.
– Mais tu deviens folle, ma pauvreAndrée ! s’écria Frédérique toute remuée par ce récitfantastique.
– Ce n’est pas tout, poursuivitMlle de Maubreuil avec un geste d’horreur, il fautensuite que je sois témoin de l’assassinat de mon père et c’estbien ainsi qu’il a dû se passer. J’assiste à toutes les phasesdu drame, je vois mon père rayonnant du bonheur d’avoir enfinrésolu le problème de la synthèse du diamant. Il se penche vers uncreuset et c’est alors que l’assassin le frappe d’un coup demarteau… Je me réveille baignée d’une sueur glacée, frissonnant detous mes membres. C’en est fait de mon sommeil pour le restant dela nuit. Je crois que je tomberai malade, que je mourrai si cetteaffreuse hantise continue à peser sur moi…
Andrée se tut et ses yeux égarés gardaientcomme un reflet de l’horreur de ces visions.
– Et c’est chaque samedi ? demandaFrédérique, devenue pensive.
– Chaque samedi. Et ce rêve est toujoursidentique et, pour ainsi dire, divisé en trois parties, comme jeviens de te le raconter.
– C’est épouvantable ! Je nem’étonne plus maintenant de ta tristesse, de ta pâleur. Il fauttâcher de trouver un remède à cela, mais comment ?
– Je dois dire, reprit Andrée, que depuisquelque temps le cauchemar a perdu beaucoup de son intensité, il seproduit toujours, mais il m’arrive de ne plus me réveiller glacéede peur comme au début. Ce n’est qu’au matin que je me souviensd’avoir rêvé. C’est comme si une voix secrète venait me répéterchaque samedi : N’oublie pas !
– Sais-tu ce qu’il faut faire ? ditgravement Frédérique, il faut aller raconter tout cela à monpère.
– J’en ai bien eu l’idée, je n’ai jamaisosé : il croira que je suis folle !
– Pas du tout. Il a étudié de très prèstous les phénomènes télépathiques ; il ne nie de parti prisaucun fait avant de l’avoir observé lui-même. Il expliquera d’unefaçon toute naturelle la hantise qui te tourmente.
– Eh bien ! je préfère cela, dit lajeune fille, prenant brusquement son parti ; il me semble quej’éprouverai un grand soulagement quand je serai débarrassée de cetobsédant secret.
– S’il en est ainsi, mets ton projet àexécution immédiatement. Le premier mouvement est le bon. N’attendspas que l’hésitation s’empare de toi.
Les deux jeunes filles traversèrent lesjardins, passèrent près des serres aux vitraux étincelants oùM. Bondonnat expérimentait l’influence de la lumière coloréesur le développement de la végétation, et elles entrèrent dans lavilla.
La demeure de M. Bondonnat, bâtie au bordde la mer dans un renfoncement de la falaise, était citée comme unmodèle de confortable scientifique et de modernisme bien compris.Les murs de toutes les pièces étaient revêtus de larges plaques decéramique, grès flammé ou porcelaine, dont toutes les teintesavaient été harmonieusement assorties et qui ne laissaient aucunrefuge aux microbes.
Chez M. Bondonnat, on n’employait auchauffage ni bois, ni charbon, ni gaz, mais, de place en place, desradiateurs électriques ornés de délicates arabesques étaientdisposés ; il suffisait de pousser une poignée pour que latempérature de la pièce s’élevât. En été, des ventilateursinvisibles répandaient à profusion l’air glacé et aromatisé. Dansla salle à manger, de menues nappes d’eau glissaient en murmurantle long des murailles de porcelaine et répandaient une fraîcheurdélicieuse.
Andrée et Frédérique trouvèrent le vieuxsavant dans son cabinet de travail, d’où l’on apercevait laperspective des jardins que bornait une haute falaise, dont lesommet était couronné par des canons paragrêles et d’autresmachines compliquées et singulières qui servaient àM. Bondonnat dans ses expériences. Au loin, on distinguait unchâteau au toit effondré, aux tourelles en ruine. C’était là queM. de Maubreuil avait été assassiné, et les gens du pays,qui s’en détournaient avec épouvante, affirmaient, qu’il étaithanté par le spectre de la victime.
M. Bondonnat, qui était occupé à examinerau microscope de menues parcelles de tissu végétal, interrompit sontravail en voyant entrer les deux jeunes filles et leur demandagaiement pourquoi elles venaient le troubler dans ses « chèresétudes ».
Mais il devint subitement grave quand Andréelui eut fait connaître le but de leur visite, et il écouta dans unsilence attentif le récit deMlle de Maubreuil. Il demeura perplexe,cherchant vainement à expliquer pourquoi le terrifiant cauchemar seproduisait avec une périodicité si parfaite.
– Il y a là, dit-il enfin, un cas detélépathie extraordinaire et je suis de l’avis de Frédérique.Baruch n’est pas fou, et ce ne doit pas être lui qui est enfermé auLunatic-Asylum. Quand donc, ma chère enfant, ajouta-t-il, avez-vousété pour la première fois victime de ce cauchemar ?
– Le jour même où nous avons apprisl’arrestation de l’assassin dans une pension de famille de NewYork.
– Tiens, voilà qui prouverait que vousn’avez pas été victime d’une hallucination ordinaire. Puis il fautvous dire que j’ai suivi avec la plus grande attention lespéripéties du procès de Baruch et la manière dont il a été arrêtéest toujours demeurée inexplicable pour moi. Il doit s’être passélà-bas, en Amérique, tout un drame que nous ignorons. J’ai besoinde réfléchir beaucoup sur cette affaire.
– Mais croyez-vous, mon père, demandaFrédérique, qu’Andrée va continuer à être obsédée par cetteeffrayante vision ?
– Je pense que le cauchemar du samedi lapoursuivra longtemps encore, mais, comme les faits semblentl’indiquer, sa violence s’atténuera peu à peu. Qu’Andrée ait assezde courage pour ne plus s’en effrayer, pour le considérer seulementcomme un avertissement de je ne sais quels événementsmystérieux.
– Il y a une chose tout à faitincompréhensible dans mon rêve, dit Andrée dont l’émotion secalmait petit à petit, c’est cette transformation de l’homme quichange brusquement de visage.
– Il n’y aurait qu’une façon del’expliquer, c’est de supposer que l’assassin à réussi à modifiercertains traits de son visage grâce à la chirurgie. Le fait s’estquelquefois produit. Alors quand l’assassin se trouve seul, ilrevoit sa vraie physionomie ; mais voilà une hypothèse bienhasardeuse et bien vague.
Les deux jeunes filles se taisaient.M. Bondonnat lui-même était retombé dans le silence. En dépitdes explications rassurantes qu’il venait de donner, il se trouvaittrès embarrassé. Jamais il ne s’était trouvé en présence d’un cassemblable.
Mais tout à coup sa physionomie se dérida, etce fut avec un sourire d’une malicieuse bienveillance qu’il dit àsa fille :
– Ma petite Frédérique, veux-tu me fairele plaisir de nous laisser seuls un instant, Andrée et moi ?Nous avons à causer ensemble.
– C’est bon, je m’en vais, dit la jeunefille, je n’ai pas besoin de connaître vos secrets.
Et elle s’esquiva.
– Mon enfant, dit le vieux savantlorsqu’il se trouva seul avec sa pupille, il y a longtemps que j’aienvie de te parler sérieusement. J’ai eu hier un long entretienavec mon collaborateur, M. Antoine Paganot, et il m’a demandéofficiellement si tu voulais consentir à devenir sa femme.
– Qu’avez-vous répondu ? balbutiaAndrée, tout émue, et rougissante.
– C’est moi qui, en ma qualité de tuteur,d’ami, de père adoptif, remplace près de toi ce pauvreMaubreuil ; je crois avoir parlé comme il l’aurait faitlui-même. J’estime beaucoup M. Paganot, qui est un honnêtehomme et un savant de haute valeur. Je lui ai donc répondu que,pour ma part, je favoriserais cette union de tous mes vœux, maisqu’avant de lui donner une réponse définitive je devais consulterla principale intéressée. Tu me connais trop pour ne pas savoir queje ne ferai rien pour l’influencer.
– J’estime M. Paganot autant quevous, murmura la jeune fille avec embarras. Il a de grandesqualités…
– Je vois que nous nous entendrons, ditle vieillard en souriant.
– Je sais que mon père appréciaitbeaucoup M. Paganot. C’est une raison pour moi de ratifier lechoix que vous avez fait.
– Je puis donc annoncer à moncollaborateur que sa demande est agréée ?
– Certainement.
– Mais, poursuivit M. Bondonnat,j’espère que ce n’est pas seulement par respect pour la volonté deton père et par déférence pour moi que tu donnes tonconsentement ?
– Non, j’ai pour M. Paganot une trèsvive sympathie, répliqua Andrée avec vivacité, et je n’aurai pasd’autre mari que lui.
Puis, un peu honteuse de cet élan spontané oùelle avait montré le fond de son cœur, elle baissa les yeux, touteconfuse.
– Fort bien, s’écria le vieux savant, tuas parlé franchement, je t’en félicite. Je suis certain, de cettefaçon, que tu ne te marieras pas à contrecœur.
La jeune fille ne répondit que par un sourireplus éloquent que toutes les paroles.
– Ce mariage me plaît d’autant mieux,continua le naturaliste, que j’ai, de mon côté, décidé d’accorderla main de Frédérique à M. Ravenel. Les deux noces se ferontle même jour, et de cette façon je ne me séparerai pas de mes deuxcollaborateurs les plus chers, nous continuerons à vivre en famillecomme par le passé. Embrasse-moi, mon enfant, je suis heureuxaujourd’hui, vraiment très heureux !
Andrée s’était jetée dans les bras de sontuteur.
– Comment m’acquitterai-je jamais enversvous ? murmura-t-elle.
– J’oubliais encore une chose,interrompit tout à coup le vieillard. Sitôt que tu seras mariée, jeveux que nous allions en Amérique.
– Je ferai tout ce que vous voudrez.
– Le voyage est indispensable. Je tiens àconnaître la vérité sur Baruch, je veux faire moi-même sur placeune enquête sérieuse. J’ai pour principe d’aller au fond deschoses. C’est en Amérique seulement que nous aurons l’explicationdéfinitive de ce cauchemar du samedi qui t’a causé tant detourments. Je te recommande seulement une chose, c’est de ne pasparler de ce voyage avant que je ne te le dise.
À ce moment, Frédérique rentra dans le cabinetde travail.
– Les confidences sont terminées, ditgaiement le naturaliste.
– Ce n’est pas trop tôt !
– Andrée te mettra elle-même au courantdu secret. C’est une bonne nouvelle que je veux lui laisser leplaisir de t’annoncer elle-même. Allez continuer votre promenade.Il faut que je me remette au travail.
Les deux jeunes filles se retirèrent brasdessus, bras dessous, et quelques minutes plus tard les jardins dela villa retentissaient de leurs voix joyeuses.
Joë Dorgan venait de regagner sa chambre aprèsavoir mis à jour une volumineuse correspondance, lorsque lasonnerie du téléphone placé au chevet de son lit retentitbruyamment.
– Allô ! Allô !
– Allô.
– C’est vous, master JoëDorgan ?
– Parfaitement. Qui êtes-vous ?
– Dr Kramm !…
– Très bien, je vous écoute.
– Pouvez-vous disposer d’une heure oudeux ce soir ?
– Oui.
– Alors, je vous attends. Nous avons àcauser. Fritz sera là.
– À tout à l’heure.
Le jeune homme raccrocha les récepteurs, unpeu inquiet de cette communication si tardive, mais le docteurCornélius était un de ses meilleurs amis, un homme auquel iln’avait rien à refuser.
Joë Dorgan endossa un « overcoat »en drap de Suède, se coiffa d’un feutre à larges bords et glissadans sa poche le browning dont il ne se séparait jamais ; enmême temps, il insérait dans son portefeuille un respectable paquetde bank-notes.
Ces préparatifs terminés, il sortit de sachambre et prit place dans l’ascenseur qui le déposa au seuil dugrand vestibule du rez-de-chaussée.
Dans la vaste cour sablée, deux autosélectriques étaient là, tous phares allumés, Joë Dorgan monta dansl’une d’elles.
– Vous stopperez à l’entrée de laTrentième avenue, dit-il au chauffeur.
– Well, sir, répondit l’hommeobséquieusement.
L’auto démarra, franchit la grille qui,silencieusement, venait de s’ouvrir au coup de trompe du chauffeur,et fila à toute vitesse à travers les longues avenues désertes deNew York.
Un quart d’heure plus tard, Joë Dorgan mettaitpied à terre, et, après avoir ordonné au chauffeur de l’attendre,remontait à pied la Trentième avenue, le chapeau sur les yeux, lecollet de son overcoat remonté jusqu’aux oreilles, rasant les murscomme un homme qui craint d’être reconnu.
Chemin faisant, il remarqua que de rarespassants, emmitouflés comme lui jusqu’aux yeux et prenant les mêmesprécautions pour n’être pas remarqués, se hâtaient dans unedirection pareille à la sienne.
Après avoir marché pendant une vingtaine deminutes, il fit halte en face d’une propriété bordée de hautesmurailles et fermée d’une grille de fer forgé. Sur l’une descolonnes qui soutenaient la grille était encastrée une plaque demarbre noir sur laquelle on lisait en lettres d’or : DrCornélius Kramm.
Le jeune milliardaire sonna et fut aussitôtintroduit par un vieillard d’aspect souriant, sévèrement vêtu denoir des pieds à la tête, qui le salua avec toutes les marques duplus profond respect.
– Bonsoir, Léonello, fit négligemmentJoë. Le docteur se porte bien ?
– À merveille. Il vous attend.
– Où cela ?
– Venez avec moi.
– C’est loin ?
– À deux pas.
Guidé par Léonello, Joë Dorgan traversa lejardin, franchit une petite porte à demi cachée par les lierres etse trouva dans une ruelle déserte, bordée de masures sordides.
Ils cheminèrent silencieusement pendantquelques minutes, puis Léonello fit halte et frappa quatre coups àla porte d’une masure en planches que bordait un terrain vagueentouré d’une palissade.
Une porte s’entrebâilla, les deux hommes seglissèrent silencieusement dans une salle basse qu’éclairait àpeine de sa lueur tremblotante une lampe à huile toute rouilléesuspendue au plafond par un fil de fer.
– Voici M. le docteur et son frère,dit Léonello en montrant à Joë deux hommes assis à une petite tablecouverte de papiers et qui n’avaient pas même levé la tête enentendant la porte s’ouvrir.
Le vieillard avait disparu.
Joë faillit jeter un cri de stupeur.
Les deux personnages qui se trouvaient en facede lui avaient le visage recouvert d’un masque de caoutchouc percéà la place des yeux, mais assez mince pour ne dissimuler qu’à demiles jeux de la physionomie.
– C’est bien vous, Cornélius etFritz ? demanda le jeune homme d’une voix anxieuse.
– Nous-mêmes, répondit un des deux hommesavec un rire sarcastique, mais rassurez-vous, ce n’est pas à votreintention que nous nous sommes déguisés.
– Je respire ! Vous êtes hideux avecces masques. Mais pourquoi cette convocation tardive. Se serait-ilproduit quelque incident grave ?
– Non ; si nous vous avons faitvenir, c’est pour vous donner une preuve de plus de notre entièreconfiance…
À ce moment quatre coups régulièrement espacésfurent frappés à la porte extérieure.
– On vient ! murmura Cornélius, ilne faut pas qu’on vous voie en notre compagnie. Passez par ici,dépêchez-vous… Écoutez et regardez, vous allez connaître un de nosplus importants secrets…
Cornélius avait entraîné le jeune homme versun angle sombre de la pièce. Avant que Joë Dorgan fût revenu de sasurprise, il se trouvait enfermé dans une étroite cachette à peineplus spacieuse qu’une armoire ; à la hauteur de ses yeux, destrous avaient été ménagés de façon à ce qu’il pût voir etentendre.
Le panneau qui fermait la cachette avait àpeine eu le temps de se refermer que Fritz Kramm allait ouvrir. Unhomme en haillons pénétra dans la salle basse. Il paraissait trèsintimidé, et tenant respectueusement sa casquette à la main, iljetait des regards apeurés sur les deux frères.
– Milords, balbutia-t-il,voici !
Et il tira de sa poche un carré de papier surlequel étaient tracés quelques signes hiéroglyphiques. Au bas sevoyait une main grossièrement dessinée à l’encre rouge et dansl’angle gauche du papier une main plus petite.
Cornélius et Fritz examinèrent avec soin lepapier, pendant que l’homme attendait humblement.
– C’est deux cents dollars, dit enfinCornélius.
– Deux cents dollars, répéta Fritz.
Et il tira d’une boîte, placée à côté de lui,un petit rouleau d’or. L’homme le prit et gagna la porte sans motdire, en saluant à reculons.
Une minute s’était à peine écoulée depuis sondépart qu’un autre visiteur fut introduit. C’était un homme entredeux âges, assez bien vêtu et dont les manières annonçaient unecertaine éducation. De même que le miséreux qui venait de sortir,il paraissait mal à l’aise et pénétré d’une terreurrespectueuse.
Tête nue et silencieusement, il présenta àCornélius un carré de papier exactement semblable à l’autre etportant les deux mains dessinées à l’encre rouge.
– Cinq cents dollars, dit Cornélius Krammd’une voix blanche et sans timbre, comme effacée.
– Cinq cents dollars, répéta Fritz.
L’homme prit les bank-notes qu’on lui tendaitet se retira sans avoir prononcé une parole.
À peine avait-il disparu qu’il fut remplacépar un policeman en uniforme qui toucha mille dollars, puis ce futune élégante mondaine qui en toucha sept cents, un ministre qui eneut deux mille. Pendant deux heures, ce fut un défilé ininterrompude personnages appartenant à toutes les classes de la société etqui tous encaissaient une somme plus ou moins considérable. Lescarrés de papier qui portaient le double cachet de la Main Rougeformaient maintenant un paquet volumineux à côté de Cornélius et laboîte qui contenait les espèces était presque vide.
Du fond de sa cachette, Joë Dorgan ouvrait degrands yeux. Il avait approximativement calculé qu’en cette soiréeprès de deux cent mille dollars venaient d’être distribués. Unesorte de vertige s’emparait de lui ; c’est à peine,maintenant, s’il regardait les figures plus ou moins bizarres quise succédaient dans la salle basse et qui s’effaçaient comme dansun rêve, avec des gestes presque identiques.
Mais, tout à coup, son attention fut attiréepar une sorte d’hercule aux épaules carrées, aux poings énormes,qui venait de pénétrer dans la salle avec une sorte d’arrogance. Ilregardait autour de lui d’un air de curiosité plein d’impertinence.Il avait gardé sa casquette sur sa tête et sifflotait entre sesdents.
– Il est d’usage de se découvrir devantles Lords de la Main Rouge, dit gravement Cornélius.
L’homme ôta sa coiffure, impressionné malgrétoute son audace.
– Je n’aime pas beaucoup ces fameux lordsque personne n’a jamais regardés en face, ricana-t-il. Mais je m’enmoque, pourvu qu’on me donne ce qui m’est dû…
Et comme ceux qui l’avaient précédé, il tenditson carré de papier, timbré de deux mains rouges.
– Cinq cents dollars, dit froidementCornélius.
– Cinq cents, répéta Fritz en tendant unebank-note.
L’hercule la prit rageusement et la froissaentre ses doigts avant de la glisser dans la poche de son gilet. Saface s’était empourprée, les veines de son front se gonflaient.
– Cinq cents dollars ! s’écria-t-ilen donnant sur la table un coup de poing qui fit craquerlamentablement les ais vermoulus. Et c’est là tout ce qui merevient pour avoir risqué cent fois ma peau, en déménageant lescoffres-forts des banquiers pendant le grand incendie !… Jeveux dix mille dollars au moins, entendez-vous ? Le travailvaut cela ! Et je ne m’en irai pas sans les avoir ! JackSimpson n’a peur de personne, non, pas même des Lords de la MainRouge. Ce n’est pas avec des masques et des comédies que l’onm’intimide ! Allons, mon argent, et plus vite queça !
– Jack Simpson, répondit Cornélius d’unevoix très calme, tu viens d’insulter gravement les Lords de la MainRouge. Ce n’est pas la première fois que pareille chose t’arrive ettu en seras puni.
– Moi ! railla le bandit, c’est ceque nous allons voir. Je n’en crains pas une demi-douzaine commevous deux ! On ne me la fait pas, à moi. Mes dollars ou jetire !
Joignant le geste à la parole, Jack Simpsonbrandissait un énorme browning et visait au front Cornélius.
Le docteur demeura impassible, mais déjà, sansque l’athlète s’en aperçût, il avait pressé fortement du pied unpiton de cuivre fixé dans le parquet.
Joë Dorgan, du fond de sa cachette, avaitsuivi toutes les péripéties de cette scène et il s’apprêtait àvoler au secours des frères Kramm, lorsque subitement deux hommesaussi robustes que Jack Simpson bondirent sur lui avec la rapiditéde l’éclair. L’un d’eux broya de ses doigts le poignet qui tenaitle browning tandis que l’autre saisissait l’athlète à la gorge.
– Chiens maudits ! hurla JackSimpson en se débattant désespérément.
Mais toute résistance était inutile ; enune seconde, le colosse fut terrassé, garrotté et bâillonné.
Les deux hommes avaient disparu aussirapidement qu’ils étaient venus.
Cornélius et Fritz se concertèrent quelquetemps à voix basse.
– Jack Simpson, dit enfin le docteur dela même voix tranquille, tu as insulté les Lords de la Main Rouge.Apprête-toi à subir le châtiment que tu as encouru.
Le colosse se tordit dans ses liens comme pourdemander grâce et son visage exprima une indicible terreur. Cetteface crispée par une muette supplication était d’une éloquence àdonner le frisson.
Cornélius appela :
– Slugh ! Jackson !
Les deux hommes reparurent.
– Emportez cette brute, ordonna-t-il,mettez-le en lieu sûr ; demain je vous ferai connaître ladécision des Lords de la Main Rouge à son sujet.
Slugh et Jackson enlevèrent avec effort lecolosse sur leurs épaules et l’emportèrent dans une pièce latérale,puis le défilé des visiteurs continua.
Enfin, Fritz Kramm déclara en bâillant que laséance était terminée, et il alla tirer Joë Dorgan de sa cachette.Le jeune milliardaire paraissait très impressionné de ce qu’ilavait vu et entendu pendant ces deux heures.
– L’organisation de la Main Rouge est unemerveille ! déclara-t-il avec enthousiasme. Malgré tout ce quevous m’aviez dit, je n’aurais jamais cru qu’on pût atteindre, dansune société de ce genre, à une précision aussi administrative.
– Vous n’avez encore rien vu, mais, avecles drôles que nous avons sous nos ordres, il faut quelquefois dela poigne. Vous venez d’en avoir un exemple.
– Mais ils ignorent votre vraiepersonnalité à tous deux ?
– Nous serions perdus s’ils lasoupçonnaient. Tous se figurent que les Lords de la Main Rouge sontnombreux et nous nous arrangeons de façon à ce qu’ils persistentdans cette croyance.
– Mais vos retraites doivent êtreconnues ? Ainsi cette maison ?
–… a été louée pour quinze jours seulementsous un faux nom et nous n’y reviendrons jamais. Le prochainpartage trimestriel aura lieu dans un autre quartier de NewYork.
– Vous donnez donc des dividendes tousles trois mois comme les grandes maisons de banque ?
– Mais oui, cela est nécessaire.Aujourd’hui, j’ai réparti les bénéfices provenant du grand incendieallumé par la Main Rouge et qui a consumé, comme vous le savez,tout un quartier de New York…
– Il me semble, interrompit tout à coupFritz Kramm, que nous serions beaucoup mieux ailleurs qu’ici pourcauser.
– C’est juste, approuva le docteur, nousn’avons plus rien qui nous retienne dans cette masure et il seraitmême imprudent d’y séjourner plus longtemps.
Fritz et Cornélius enlevèrent leurs masques decaoutchouc, rangèrent soigneusement les carrés de papier quidevaient sans doute leur servir à établir leur comptabilité, et sepréparèrent à sortir.
– Encore une question, demanda le jeunemilliardaire. Que va devenir ce Jack Simpson, qui a eu l’audaced’insulter les Lords de la Main Rouge ?
– Son affaire est claire, grommelaCornélius. J’ai appris, par ailleurs, qu’il avait des accointancesavec le Police-Office, il faut en faire un exemple.
– Mourra-t-il ?
– Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Onretrouvera demain son cadavre dans quelque avenue déserte, la jouemarquée de la main sanglante qui est la signature del’Association.
Le jeune homme ne put s’empêcher defrissonner.
– Ce sont des exemples nécessaires,continua le docteur, comme s’il eût pénétré la pensée de soninterlocuteur. Si nous n’agissions pas ainsi, il y a longtemps quenous aurions été vendus à la police et que l’Associationn’existerait plus. J’ai tenu à vous faire voir cela, maintenant quevous êtes, vous aussi, un Lord de la Main Rouge. Vous verrezbientôt qu’il y a quelque plaisir à exercer ce formidable etmystérieux pouvoir. C’est, en somme, une royauté comme uneautre.
Tout en parlant, les trois bandits étaientarrivés à la petite porte du jardin, que leur ouvrit le silencieuxLéonello.
– C’est assez causer de la Main Rouge,dit brusquement Fritz Kramm, nous allons maintenant nous occuperdes affaires de notre ami qui sont, d’ailleurs, un peu lesnôtres.
– Et pour cela, ajouta le docteur, nousserons beaucoup plus à l’aise dans mon laboratoire souterrain.
Ils entrèrent dans le luxueux bâtiment quis’élevait au milieu des jardins et prirent place dans un ascenseurélectrique qui s’engouffra dans les profondeurs du sol.
Quelques minutes après ils mettaient pied àterre dans une pièce aux murailles revêtues de céramique.
C’était le vestibule du laboratoire.
Les frères Kramm et leur complice setrouvaient maintenant dans une vaste pièce voûtée qu’éclairaient denombreuses lampes électriques et où s’entassaient une foule demachines étranges et d’appareils aux destinations inconnues.
Ils prirent place dans de confortablesfauteuils, autour d’un guéridon sur lequel l’officieux Léonellodéposa une bouteille d’extra-dry et trois coupes de cristal, enmême temps qu’une boîte de trabucos de la manufacture de LaHavane.
– Ce laboratoire, fit le Dr Cornélius,dont les prunelles d’oiseau de proie étincelèrent derrière lesverres de ses lunettes d’or, doit vous rappeler quelquessouvenirs.
Le jeune homme était devenu blême.
– Oui, murmura-t-il, c’est ici que j’aiéprouvé les émotions peut-être les plus poignantes de monexistence.
– J’espère que vous ne regrettez pas devous être confié à mes soins. Quand vous êtes entré ici, vous étiezBaruch Jorgell, recherché pour l’assassinat d’un savant français,M. de Maubreuil ; quand vous en êtes sorti, vousvous nommiez Joë Dorgan, fils d’un milliardaire honorablementconnu. Grâce à la chirurgie, à la carnoplastie, dont je suis lepromoteur, vous aviez complètement changé de physionomie. J’airenouvelé pour vous le miracle des magiciens qui opéraient latransmutation des âmes d’un corps dans un autre. Qui sait si aufond de ces légendes il n’y a pas une parcelle de vérité ?Plus tard, la véridique histoire de Baruch Jorgell devenu JoëDorgan passera peut-être pour une légende.
– Pourquoi me rappeler ce souvenir ?murmura Baruch.
– Parce que, dit Fritz, mon frère estlégitimement fier d’une opération si bien réussie. Il faut luipasser cette faiblesse. Puis, dans ce laboratoire, personne ne peutnous entendre, nous sommes ici absolument chez nous…
– Parlons sérieusement, interrompitCornélius ; nos intérêts à tous les trois sont maintenantcomplètement associés et il importe absolument que je sache dequelle façon – depuis trois semaines que William Dorgan a retrouvéson fils – Baruch a joué le rôle de Joë.
– Admirablement, l’ingénieur Harrylui-même y a été trompé. Personne n’a le moindre soupçon.D’ailleurs, je fais tout ce qu’il faut pour entretenir cetteillusion. Je continue dans le plus grand secret le traitementinterne qui doit rendre définitifs les changements que le docteur asi rapidement opérés dans ma personnalité. J’affiche les mêmesgoûts et les mêmes opinions que mon sosie involontaire, je joue auxmêmes jeux…
– Et pour ce qui est des souvenirsd’enfance ? demanda Cornélius.
– J’en use discrètement, je place àpropos une anecdote et jusqu’ici je suis sûr de n’avoir commisaucune erreur. Par exemple, une chose qui m’agace terriblement,c’est d’être obligé de rééditer, partout où je vais, le récit de maprétendue captivité. J’ai raconté cette anecdote au moins deuxcents fois.
– Tout s’est donc passé selon nosprévisions, s’écria Fritz ; maintenant il faudrait peut-être,d’ores et déjà, étudier quelle est, pour nous, la meilleure manièrede tirer parti de la situation.
– J’y ai déjà réfléchi et mon plan estfait. Nous ne pourrons rien entreprendre sur les milliards deWilliam Dorgan tant que l’ingénieur Harry – mon soi-disant frère –sera là à me surveiller. Il faut donc avant tout le brouiller avecson père.
– Cela sera peut-être difficile, grommelaCornélius.
– Difficile, oui, mais non impossible.L’ingénieur est très fier, très personnel, il ne supporte pas lacontradiction. À la moindre remontrance de son père, qu’il aimecependant beaucoup, je suis sûr qu’il ferait un coup de tête etirait chercher fortune ailleurs. Mais pour en arriver là, il mefaudra un certain temps. Pour le moment, je fais du zèle, jetravaille énormément, j’ai reconnu que c’était le vrai moyen degagner la confiance du vieux Dorgan.
– Continuez dans cette voie. J’aimeraismieux que nous réussissions de cette façon qu’en employant desmoyens violents, dit Fritz. Il sera toujours temps d’yrecourir.
Les trois bandits demeurèrent quelque tempsdans leurs réflexions, ils se demandèrent combien de temps encoreil leur faudrait attendre avant de mettre la main sur les milliardsde William Dorgan. Ce fut Baruch qui rompit le premier lesilence.
– Vous avez parlé tout à l’heure demoyens violents, dit-il brusquement, si vous m’en croyez, vous n’enemploieriez jamais de semblables.
Les frères Kramm échangèrent un coup d’œilrapide.
– Pourquoi cela ? demandaCornélius.
– J’ai beaucoup réfléchi : nousavons maintenant des capitaux assez puissants pour agirouvertement. Évitons de nous compromettre par des crimesinutiles.
– On dirait vraiment, railla Fritz, qu’enrevêtant la physionomie de Joë Dorgan vous avez aussi hérité de sesvertueuses théories.
– Voulez-vous que je sois franc ?continua Baruch sans répondre à cette ironie. Eh bien ! vousdevriez abandonner cette Main Rouge qui vous jouera tôt ou tard unmauvais tour.
– C’est impossible en ce moment, répliquasérieusement cette fois Cornélius. C’est la Main Rouge qui nousprocure le plus clair de nos ressources. C’est grâce à ses affidésque les magasins de mon frère sont remplis des tableaux et desobjets d’art volés dans tous les musées de l’Europe. C’est la MainRouge qui me fournit les sommes énormes dont j’ai besoin pour mesexpériences. Je ne suis pas encore assez riche pour pouvoir m’enpasser.
– Puis, ajouta Fritz, n’est-ce rien quede commander à une armée d’audacieux malfaiteurs qui mettent encoupe réglée tous les États de l’Union ? Grâce à la MainRouge, j’ai une police qui me tient au courant de tout, il n’estrien que je ne puisse entreprendre. Vous avez pu en juger parvous-même. Je puis, avec l’impunité la plus complète, brûler lesvilles, piller les banques, mettre les riches à rançon…
– Vous serez trahi un jour oul’autre.
– Je saurai me retirer à temps, mais ilfaudra pour cela que mon frère et moi possédions chacun notremilliard solidement placé.
– Cela viendra peut-être très vite, grâceà Baruch, dit Cornélius ; jusqu’ici l’affaire a étéadmirablement conduite. À la santé de Baruch.
Les trois bandits choquèrent leurs coupes etles vidèrent d’un trait, puis de nouveau le silence régna dans lelaboratoire ; tous trois étaient retombés dans leursréflexions.
– Je crois, murmura Cornélius, qu’ilserait temps de se séparer. Il me semble que nous n’avons plus rienà nous dire.
– Pardon, fit Baruch avec une certainehésitation, encore un mot, s’il vous plaît. Je vous ai montré toutà l’heure le beau côté de ma situation, mais je ne vous ai pas misau courant de mes propres souffrances…
Cornélius Kramm haussa les épaules.
– Bah ! fit-il, ce n’est rien. Votrenouvelle personnalité vous gêne sans doute aux entournures, commeun habit neuf, mais cela se fera, cela s’assouplira avec le temps.À force de répéter votre rôle, vous le saurez tellement bien qu’ilfera partie intégrante de vous-même. Vous en arriverez même, j’ensuis persuadé, à oublier complètement que vous vous êtes appeléBaruch Jorgell.
– Oh ! pour cela, jamais ! J’aide terribles raisons de croire que je ne perdrai jamais la mémoiredu passé.
– Que voulez-vous dire ?
– Dussiez-vous me considérer comme unfaible d’esprit, comme une cervelle débile, je dois vous avouer queje suis hanté par d’horribles visions, par des cauchemars atroces.Si je croyais au remords…
– La science ne connaît pas cela, ricanale docteur, vous êtes tout simplement victime d’hallucinations,dont le temps, l’exercice physique et quelques calmants viendrontfacilement à bout. Voulez-vous que je vous rédige uneordonnance ?
– Attendez… C’est que ces hallucinations,comme vous les nommez, sont d’un genre très particulier. D’abord,elles se traduisent par la peur des miroirs, j’éprouve en leurprésence des souffrances intolérables. Je suis pareil à cet hommedont parlent les contes fantastiques et qui avait vendu son reflet.Je suis attiré d’une façon invincible par les glaces, et quand jem’y contemple, il me semble voir grimacer, à travers la physionomiede Joë Dorgan, mon vrai visage, le visage de Baruch… Etcette attirance, je le sens, a son danger ; car il y a desmoments où mes traits actuels, sous les crispations de la peur,reprennent un peu de leur ancien aspect !… Et pourtant, ilfaut bien que chaque matin je m’étudie soigneusement pour voir siaucune modification ne s’est produite dans mes traits, si jeressemble toujours bien à Joë Dorgan !… C’est terrible !…Les glaces m’attirent et j’ai peur du reflet qu’elles merenvoient…
– Tout cela n’est pas grave, dit ledocteur. Je vois là seulement un peu de nervosité, causée par lesurmenage, par la fatigue.
– S’il n’y avait que cela, je serais devotre avis, mais mon mal est plus compliqué, plus terrible aussi.Chaque samedi – et c’est un samedi que j’ai tuéM. de Maubreuil (la voix de l’assassin n’avait pastremblé en prononçant cette phrase), chaque samedi, l’hallucinationprend une forme aiguë.
– Voyons cela, fit Cornélius, devenusubitement attentif.
– Cela commence, toujours de la mêmefaçon, reprit Baruch, et cela comporte trois phases toujourspareilles. Chaque samedi, quand je suis à prendre le thé avecWilliam Dorgan et son fils, – en famille –, je vois devant moil’image très nette, le « living phantasm[1] »de Mlle de Maubreuil ; elle me regarde d’un air à lafois désespéré et menaçant. D’abord, elle n’est qu’une sorte debrouillard vaporeux, une tache indécise de lumière, mais à mesureque je la regarde – et il m’est impossible de ne pas la regarder –ses traits s’accentuent, elle se corporise, il me semble que jen’ai que la main à étendre pour la toucher, je tremble qu’elle nes’avance vers moi, et cependant elle reste toujours debout derrièrela chaise de William Dorgan. L’hallucination en vient à un teldegré qu’il m’est impossible de suivre la conversation. Je suisobligé de m’excuser d’une façon quelconque et de m’enfuir…
– Vous avez dû être amoureux de cettejeune fille ?
– C’est vrai, mais elle m’a brutalementrepoussé, et c’est peut-être pour cela aussi que j’ai étéimpitoyable pour son père.
– Cela est de la suggestion à distance,expliqua Cornélius Kramm, sans conviction d’ailleurs ; vouspensez à elle et elle pense à vous, pourvu qu’on ait une certaineforce d’objectivité… Avez-vous lu le livre Les Fantômes desvivants ?
– Non, et je ne veux pas le lire… Maisceci est la première phase.
– Voyons la seconde, dit Fritz avec unenégligence affectée, cela est prodigieusement intéressant.
– Je m’enfuis, je me réfugie dans machambre, et là je suis obligé, entendez-vous ? obligé de meplacer devant la grande psyché, et ce n’est plus le reflet de JoëDorgan qui grimace en face de moi, c’est celui de Baruch Jorgell,de Baruch l’assassin !… À ce moment, je le sens, mon visageest redevenu lui-même… le masque est tombé…
L’assassin avait pris un instant de repos, ilessuyait son front couvert d’une sueur froide.
– Voilà qui est ennuyeux, grommelaCornélius ; si de pareilles hallucinations vous prenaientsouvent, cela pourrait compromettre la ressemblance si péniblementobtenue, détériorer mon chef-d’œuvre.
– Pourquoi aussi, objecta Fritz Kramm,Baruch rentre-t-il dans sa chambre ? À sa place, j’irais authéâtre, au bar, n’importe où, et je ne rentrerais qu’au petitjour, ce serait le moyen d’échapper à toutes ces visions.
– Je l’ai bien essayé, répliqua Baruchavec humeur, mais à l’heure dite, quoi que je fasse, une forceinvincible me ramène devant le miroir maudit en face duquel je suiscontraint de demeurer et bientôt – c’est là quelque chosed’épouvantable – je vois s’estomper lentement, dans la buéechangeante des reflets, le visage mélancolique deM. de Maubreuil avec sa chevelure grisonnante et sonfront ridé par les insomnies. Il est revêtu de sa blouse delaboratoire toute souillée par les acides, il est tel que je le visla dernière fois !…
Baruch avait prononcé ces derniers mots d’unevoix creuse, ses yeux se révulsaient, il étendait les bras enavant, comme si, en cet instant même, l’apparition vengeresse sefût dressée devant lui ; les frères Kramm le regardaient, enproie, eux aussi, à une secrète épouvante.
– Je vois que, chez vous, fit Cornéliusavec un ton doctoral, le système nerveux est déprimé, largementdéphosphoré ; vous prendrez du phosphoxyl, un remèdemerveilleux qui tonifie puissamment les cellules cérébrales… Maisj’espère que vous en avez fini avec tous vos fantômes ?
– Non, dit Fritz plus calme, il faut quenous connaissions la troisième phase.
– C’est peut-être la plus terrible,reprit Baruch en frissonnant. Voici ce qui arrive : cettelutte atroce contre le spectre qui hante les profondeurs de laglace prend fin brusquement. Je m’arrache à la hantise et je mejette sur mon lit tout habillé. Je suis brisé de fatigue,physiquement et moralement, et je m’endors aussitôt, presqueinstantanément, d’un sommeil de plomb. Mes yeux sont à peine fermésque l’obsession prend la forme du cauchemar, je me revois dans lelaboratoire de M. de Maubreuil, je réassiste à lasynthèse du diamant…
– Et sans nul doute, ajouta Cornéliusavec un rire horrible, au trépas inattendu deM. de Maubreuil. Je devine que vous attendez sans aucuneimpatience la soirée du samedi.
– C’est mon épouvante de toute lasemaine. Et pourtant, ajouta Baruch avec une sorte de rage, j’ai dela volonté, moi, je suis un homme d’énergie, vous le savez, etjamais personne, n’est arrivé à me suggestionner ou àm’hypnotiser !…
– Ce qu’il y a de plus clair dans tout ceque vous venez de nous raconter, déclara le docteur, c’est que vousêtes très malade ; et, dans notre intérêt à tous, il ne fautpas laisser la névrose vous envahir. Si vous ne résistez pascourageusement, vos fantômes ne vous quitteront plus. Vous verrez,comme Banquo[2], le spectre de votre victime s’asseoir àtable ; à votre place. Shakespeare a d’ailleurs fort biendécrit ces sortes d’hallucinations. Et depuis quand souffrez-vousde cette névrose ?
– Depuis le jour de l’arrestation de JoëDorgan – déguisé sous mon apparence – dans un family-house de NewYork. L’obsession a débuté par un simple rêve qui, de samedi ensamedi, a pris une acuité plus térébrante.
– C’est que la névrose a grandi et s’estexacerbée de semaine en semaine, expliqua Cornélius Kramm, maispourquoi ne m’avoir pas prévenu plus tôt ?
– J’espérais parvenir à me dominermoi-même, mais j’ai reconnu que c’était impossible.
Le docteur avait tiré de sa poche un carnet etgriffonnait rapidement une ordonnance.
– Voici, fit-il, phosphoxyl, lécithine,valérianate de fer, privation absolue de liqueurs alcoolisées,promenades au grand air, long sommeil, exercice modéré. Il faudrasuivre ce régime avec opiniâtreté et je suis sûr que d’ici peu voscauchemars du samedi auront complètement disparu.
– Je le souhaite… mais si le traitementétait inefficace ?
– Il faudrait m’en prévenir, alors nousessayerions autre chose…
– Comment ! s’écria Fritz Kramm enjetant un coup d’œil sur son chronomètre, déjà deux heures, il estgrand temps de partir.
Les trois complices se hâtèrent versl’ascenseur ; cinq minutes plus tard, Baruch et Fritzfranchissaient ensemble la grille de l’établissement.
– À propos, dit tout à coup le marchandd’objets d’art en tendant à Baruch une lourde enveloppe, j’aiquelque chose à vous remettre.
– Qu’est-ce que cela ?
– Quelques bank-notes, votre part de Lordde la Main Rouge dans le dernier partage.
– Je ne vois pas en quoi j’ai mérité…,balbutia le jeune homme.
– N’importe, prenez toujours. Vous êtesLord de la Main Rouge, cela suffit. Rappelez-vous que ce ne sontpas toujours ceux qui récoltent et qui sèment le blé qui mangent lepain.
Baruch n’insista pas. Il serra distraitementla main de son interlocuteur et regagna son automobile, dont lechauffeur l’avait patiemment attendu à l’angle de la Trentièmeavenue.
Les milliardaires américains – rois del’acier, du pétrole ou du coton – sont presque tous à la tête d’untrust. Le trust est l’accaparement dans tout un pays et, s’il sepeut, dans l’univers entier, d’une denrée de premièrenécessité.
Le fonctionnement de cette redoutable machinefinancière – d’ailleurs interdit par les lois dans toute autrecontrée que l’Amérique – est des plus simples.
Prenons un exemple : supposons qu’ils’agisse du pétrole. Plusieurs spéculateurs signent un traitéd’association et mettent en commun de gigantesques capitaux, puisils achètent, à n’importe quel prix, les mines, les distilleries,les entrepôts, et quelquefois même les lignes de chemin de fer quidonnent accès dans les régions pétrolifères.
Comme on peut le supposer, il y a despropriétaires qui résistent, qui refusent de vendre, même au prixfort, leurs usines et leurs exploitations. Alors le trust a recoursà un autre moyen ; il inonde le marché de pétrole à bas prix.Les industriels isolés ne peuvent les fournir à d’aussi bonnesconditions, ils sont ruinés et obligés de capituler.
Les plus glorieux milliardaires yankeesseraient, en France, considérés comme de simples malfaiteurs etcondamnés à de longues années de prison, mais en Amérique cebrigandage est admis et devenu d’une pratique courante.
Il finit par arriver un moment où le trust estpropriétaire de toute la production du pays. Maître alors dumarché, il double, triple ou quadruple les prix à sa guise etréalise, au détriment du consommateur qui ne peut se défendre, desbénéfices fantastiques.
Le but du trust que dirigeait William Dorganétait l’accaparement du coton et du maïs, les deux principauxobjets de la production agricole aux États-Unis.
Mais Fred Jorgell, le père de l’assassinBaruch, avait formé un contre-trust, et comme les capitaux en lutteétaient à peu près égaux de part et d’autre, les deux milliardairesn’avaient pas jusqu’alors osé entamer une lutte à outrance ;ils se partageaient le marché du coton et du maïs, et leurantagonisme maintenait un certain équilibre dans les prix.
L’arrivée de Baruch chez William Dorgan, quivoyait en lui son fils Joë, vint brusquement modifier cet état dechoses.
Jusque-là, le milliardaire avait redouté unebataille décisive qui pouvait tout aussi bien le ruiner quedécupler ses capitaux. Contrairement à l’avis de l’ingénieur Harry,qui était pour la modération, Baruch eut l’art de persuader àWilliam Dorgan qu’il fallait aller de l’avant et entamer une lutteà outrance.
– Mon frère Harry n’y entend rien,répétait-il ; d’ailleurs, ce n’est un secret pour personnequ’il est passionnément épris de miss Isidora, la fille de notreadversaire.
Baruch eût voulu ruiner son véritable père,Fred Jorgell, auquel il avait voué une haine mortelle et, dans sarancune, il n’oubliait aucun argument pour décider WilliamDorgan.
– De l’audace, répétait-il, toujours del’audace. N’attendez pas que Fred Jorgell prenne l’offensive. Jesuis sûr qu’il n’affiche autant de modération que parce qu’il vousprépare un piège.
– Ce n’est pas ce que dit ton frèreHarry.
– Harry, je le répète, a tout intérêt àménager celui qu’il croit être son futur beau-père, mais je sais debonne source que Fred Jorgell n’accordera jamais la main de missIsidora au fils de son adversaire financier.
– D’ailleurs, répliquait le milliardaire,je ne tiendrais pas beaucoup à ce que mon fils prît pour femme lasœur d’un assassin.
Petit à petit, Baruch s’emparait de l’espritde William Dorgan, et l’ingénieur Harry, presque toujours en voyageou occupé à installer des usines pour le compte du trust, ne setrouvait pas là pour défendre ses idées.
Le milliardaire, d’abord hésitant, avait finipar se persuader que Baruch avait raison et, insensiblemententraîné, il était entré dans la voie dangereuse de la lutte àoutrance. Les achats de terrains et de récoltes sur pied sesuccédaient rapidement.
D’abord, Fred Jorgell, sans défiance, neriposta pas ; mais, brusquement tiré de la sécurité trompeuseà laquelle il se laissait aller, il riposta vigoureusement etrendit coup pour coup. Il se mit aussi à acquérir, à coups debank-notes, tous les terrains et toutes les récoltes disponibles.En même temps, il abaissait d’une façon presque dérisoire les prixdu sac de maïs et de la balle de coton. Les deux concurrentsachetaient cher pour revendre bon marché et leurs capitaux et ceuxde leurs commanditaires décroissaient avec rapidité.
Au bout de quelques semaines de ce duelacharné, la situation ne semblait pas s’être modifiée. WilliamDorgan et Fred Jorgell arrivaient, comme on dit à certains jeux,manche à manche.
William Dorgan commençait à se repentird’avoir suivi les conseils de son fils. Il devenait soucieux etperdait l’appétit ; son visage, naguère frais et rose,pâlissait et se sillonnait de rides.
– J’aurais dû écouter mon fils Harry, sedisait-il souvent, c’est lui qui avait raison ; maismaintenant que j’ai passé le bras dans l’engrenage, il faut quej’aille jusqu’au bout.
À l’égard de l’ingénieur Harry, Baruch avaitfait preuve d’une habileté diabolique. Comme le jeune hommeparaissait surpris de l’allure outrancière qu’avait prise lalutte :
– Ce n’est pas de la faute de notre père,avait répondu hypocritement l’assassin ; c’est Fred Jorgellqui nous a attaqués le premier, nous avons bien été forces de nousdéfendre.
– Cela m’étonne, murmurait l’ingénieur,très perplexe, je ne croyais pas Fred Jorgell aussi âpre augain.
– Tu peux constater par toi-même que lamodération de notre ennemi n’était qu’une habile tactique.
– Il faudra que je tire cela auclair : il est impossible que le caractère et les projets deFred Jorgell se soient modifiés aussi brusquement, sans qu’il y aitune raison…
Baruch redoutait par-dessus tout que Harry nedécouvrît la vérité et il s’arrangeait toujours pour quel’ingénieur, appelé par une brusque dépêche, fût obligé de partiren hâte, dans le sud ou dans l’ouest, installer un moulin à vapeurou quelque autre exploitation agricole, dont la surveillance leretenait loin de New York.
Pendant ce temps, Baruch était le seul maîtrede la situation.
Il avait pris sur son père un empireabsolu ; c’est à peine si le vieillard, entraîné dans untourbillon qu’il ne pouvait plus maîtriser, osait faire quelquetimide objection aux audacieux projets de ce fils en l’intelligenceduquel il avait une foi aveugle.
Malgré cette faiblesse, le milliardairen’était cependant pas sans éprouver de terribles angoisses à lapensée de la ruine totale qui pouvait, d’un jour à l’autre,s’abattre sur lui.
Il comprenait que, malgré toutes les bellesparoles de Baruch, la situation allait en s’aggravant et ne pouvaitaboutir qu’à une catastrophe.
Mais Baruch, qui, en dépit des hallucinationsqui le tourmentaient, déployait une activité et un zèleextraordinaires, avait préparé dans le plus grand mystère unvéritable coup de théâtre.
Un matin, après une nuit anxieusement passée àcompulser les dossiers des plantations et les mercuriales desmarchés, William Dorgan alla trouver Baruch.
– Mon cher Joë, lui dit-ilmélancoliquement, jusqu’ici j’ai suivi aveuglément tes idées. J’aicru comme toi au triomphe définitif et j’ai dépensé les millionssans compter.
– Il le fallait ! répliqua Baruch,dont les prunelles étincelèrent d’une sauvage énergie.
– À quoi avons-nous abouti ?répliqua le vieillard.
– Attendez !
– Je n’ai que trop attendu. Chaque jour,tu me répètes que Fred Jorgell est sur le point de capituler.
– Je crois fermement qu’il ne peut plustenir bien longtemps.
– C’est possible, mais il tiendra assezlongtemps pour assister à ma ruine ; sais-tu que mes réservessont épuisées et que les siennes semblent presque intactes ?Que n’ai-je écouté ton frère Harry ! Je me repens amèrementaujourd’hui de n’avoir pas suivi ses conseils. Devine combien il mereste de disponible en ce moment ?
Le milliardaire avait parlé d’une voixtremblante d’émotion, Baruch, lui, demeurait parfaitement calme, lamine souriante et presque ironique.
– Je ne sais pas au juste, mon père,répondit-il avec une négligence affectée, maisqu’importe !
– Comment, qu’importe ? Mais,malheureux, c’est à peine si nous avons encore vingt millions dedollars comme disponible, tout juste de quoi continuer la bataillependant un mois !…
– Vingt millions de dollars, oui, c’est àpeu de chose près le chiffre de l’évaluation que j’ai faite.
– Je ne comprends rien à ta tranquillité,s’écria le milliardaire avec un commencement de colère ;sais-tu que nous courons droit à une catastrophe, à uneirrémédiable culbute ?
– Je crois, mon père, répliqua Baruch,qui ne s’était pas départi un instant de son calme, que vousexagérez un peu le danger.
– Je n’exagère nullement !… Je voisles choses comme il faut les voir… Combien je regrette amèrementd’avoir suivi tes conseils, de m’être abandonné à tesinspirations !…
– Elles étaient pourtant excellentes etelles le sont encore…
– Ne me parle pas ainsi. Sais-tu ce queje vais faire ? Je vais télégraphier immédiatement à tonfrère, l’ingénieur Harry, qu’il revienne d’urgence, et nous allonstâcher ensemble de faire la part du feu, de proposer à Fred Jorgellune transaction, si toutefois il veut bien y consentir.
Baruch s’était levé, le regard étincelant d’unfeu sombre :
– Vous ne ferez pas cela, mon père !déclara-t-il impérieusement.
– Et ce sera toi qui m’enempêcheras ? Mais tu as donc juré ma ruine ?
– Écoutez-moi, répliqua gravement lebandit ; avant de me faire d’aussi sanglants reproches, ilserait bon d’examiner si je les mérite. Dès le début, je savaisfort bien que nous ne pourrions soutenir très longtemps une lutteaussi gigantesque.
– Tu le savais ? et tu m’as laissém’embourber jusqu’au cou…
– Vous allez me comprendre. Nos réserves,qui ne se montent plus qu’à vingt millions de dollars, ne nouspermettent plus de tenir que pendant un mois au plus, c’est exact.Mais que diriez-vous si j’avais les moyens de résistervictorieusement pendant six mois, un an et peut-êtredavantage ?
– Ah ! si tu pouvais direvrai ! Ce serait la victoire assurée, l’écrasement complet deFred Jorgell… Mais est-il possible que tu aies pu trouver descapitaux ?
– Rien n’est plus vrai ; c’est unesurprise que je vous ménageais depuis longtemps. J’ai exposé notresituation à nos excellents amis Fritz et Cornélius Kramm, et ilsont consenti à s’intéresser à votre trust. Le docteur est à peinemillionnaire, mais le marchand de tableaux est très riche ;enfin ils ont des amis qu’ils ont su persuader. Il est entenduqu’ils doivent faire un premier versement de dix millions dedollars, qui sera réitéré, s’il y a lieu.
– Mais c’est magnifique ! s’écriaWilliam Dorgan avec enthousiasme. Fred Jorgell est perdu, c’est unhomme à la mer ! Nous allons triompher, sur toute laligne.
– Vous voyez que vous avez eu raison dene pas écouter mon frère Harry. Avec son système de modération àtout prix, c’était nous qui succombions.
– Mon cher Joë, s’écria le vieillard avecémotion, je n’ai jamais douté de tes talents de spéculateur. Jet’ai suivi jusqu’au bout, et je suis fier de n’avoir pas douté detoi !
Puis il ajouta, au bout d’un instant, avec unreste de défiance :
– J’espère que tu as pris tesprécautions, que tu ne t’es pas contenté de promessesverbales ?
– Pas du tout, fit Baruchorgueilleusement ; tout est en règle, le traité est signé parle groupe de commanditaires à la tête desquels se trouvent lesfrères Kramm ; le versement aura lieu sitôt que nous levoudrons. Je vous ai gardé jusqu’au dernier moment le secret surmes démarches pour ne pas vous donner de faux espoirs.
– Me voilà débarrassé de tous mes soucis,s’écria gaiement le milliardaire, dont toute la bonne humeur étaitrevenue. Tu as fait là un coup de maître, et je t’en félicite biensincèrement. Je vieillis, vois-tu, et je crois qu’il faudra bientôtque je prenne ma retraite pour te laisser la direction desaffaires. Quant à ton frère Harry, il est vraiment trop timide, iln’entend rien à la spéculation, il aura grand besoin de tes leçonss’il veut réussir…
– Je ne demande qu’à lui donner de bonsconseils ; nous en reparlerons, quoiqu’il ne se montre guèredocile… Mais je vous quitte, Cornélius et Fritz Kramm doiventdéjeuner avec nous, et je n’ai que le temps de prendre mon tub etde m’habiller pour être prêt à l’heure…
Le milliardaire et son prétendu fils seséparèrent aussi satisfaits l’un que l’autre de l’heureux événementqui venait de modifier en leur faveur les chances du combat qu’ilslivraient à Fred Jorgell.
Ce n’était pas sans peine que Baruch avaitdécidé les frères Kramm à devenir les commanditaires bénévoles deWilliam Dorgan, mais ils avaient fini par comprendre que leurvéritable intérêt se trouvait là et ils s’étaient arrangés de façonà ne courir aucun risque dans l’opération.
Grâce à des renseignements minutieusementvérifiés, ils savaient que le milliardaire Fred Jorgell était àbout de ressources et qu’il avait vainement essayé de trouver denouveaux capitaux. Ses commanditaires étaient las d’aventurer sanscesse de nouvelles sommes en vue d’un résultat que l’énergie de sesadversaires rendait problématique.
Fred Jorgell, bien qu’il cachât sa situation,était réduit aux abois, et jouer contre lui, c’était jouer gagnantpresque à coup sûr. De plus, les crimes de Baruch et la réprobationqui entourait le nom du misérable avaient peu à peu fait le videautour du milliardaire et avaient éloigné de lui certains amis qui,autrefois, n’eussent pas manqué de le secourir.
Baruch avait démontré à ses complices que leseul moyen de mettre la main sur les milliards de William Dorgan,c’était de le soutenir ostensiblement, de façon à lui enlever toutedéfiance. L’influence de l’ingénieur Harry Dorgan, jadistoute-puissante sur son père, allait ainsi se trouver complètementneutralisée et Baruch ne désespérait pas d’amener, à très brefdélai, une brouille complète entre le père et le fils.
Enfin, la majeure partie des capitaux que lesfrères Kramm mettaient à la disposition de William Dorgan nesortait pas de leur caisse ; ils avaient trouvé descommanditaires complaisants parmi les riches clients du sculpteurde chair humaine et parmi les milliardaires, acheteurs de tableauxde maîtres, avec lesquels Fritz se trouvait en relationsjournalières.
La somme fournie par les deux frères provenaitde la vente d’une partie des diamants volés àM. de Maubreuil. Ces diamants avaient été taillés par desouvriers hollandais à la solde du marchand de curiosités, puissertis dans d’anciennes montures et fort habilement vendus à diverspotentats européens.
Fritz, en cette circonstance, avait même uséd’un truc inédit ; les journaux avaient raconté qu’un pauvreterrassier de Philadelphie avait découvert dans les fondationsd’une ancienne maison un trésor d’une valeur inestimable, composéde toutes sortes de bijoux ornés de diamants d’une beauté et d’unegrosseur extraordinaires. Les archéologues consultés déclarèrentque les bijoux avaient dû être cachés là au temps de la guerre del’Indépendance, peut-être même à l’époque des pirates flibustiers.On apprit bientôt que le célèbre marchand d’objets d’art, FritzKramm, s’était rendu acquéreur de ce trésor d’orfèvrerie anciennepour une somme fabuleuse.
Comme on peut le deviner, le terrassier dePhiladelphie était un complice de Fritz, un affilié de la MainRouge, et la découverte du trésor n’était qu’une mise en scènehabilement truquée et dont le monde fut la dupe. Désormais, lesdiamants volés avaient une origine avouable et l’habile réclamefaite autour de leur découverte leur fit atteindre des prixinespérés.
Telle était donc l’origine des sommes engagéespar les trois bandits dans le trust de William Dorgan.
Ce dernier était rayonnant. Sauvé de lacatastrophe par une chance qu’il ne s’expliquait pas, il allaitaudacieusement de l’avant, achetant chaque jour de nouvellesplantations de coton et de maïs. En même temps, ces deuxmarchandises de première nécessité subissaient une formidablebaisse.
Suivant un antique proverbe, un bonheur nevient jamais seul, le milliardaire en eut la preuve, les actionsqu’il possédait dans les mines de cuivre du Colorado se trouvèrentsubitement en hausse et il toucha une somme considérable del’expropriation d’un terrain qu’il possédait dans la banlieue deNew York.
En outre, les récoltes des acréages de cotonet de maïs s’annonçaient plus abondantes qu’elles ne l’avaientjamais été, et les demandes du marché mondial étaient presquedoubles de celles des années précédentes. Lorsque William Dorganserait le maître absolu du marché et qu’il pourrait produire lahausse à sa fantaisie, c’était par millions de dollars que devaientse traduire les bénéfices.
La défaite de Fred Jorgell était regardéecomme certaine dans les milieux financiers bien informés, et lescommanditaires les mieux disposés n’eussent pas aventuré centdollars dans l’entreprise qu’il dirigeait.
Baruch triomphait. Il allait donc pouvoirenfin satisfaire ses rancunes. Il voyait avec bonheur approcher lemoment où ce père, qui l’avait maudit et chassé de son toit, seraitcomplètement ruiné.
Le milliardaire Fred Jorgell pressentaitdepuis longtemps la catastrophe qui le menaçait, mais il comprenaitque tous ses efforts n’aboutiraient à rien et il s’était d’avancerésigné à sa ruine.
D’ailleurs, depuis le crime commis par sonfils Baruch, après une série d’autres méfaits demeurés impunis, lecaractère du spéculateur s’était brusquement modifié. En quelquessemaines, il avait vieilli de plusieurs années : ses cheveux,déjà grisonnants, avaient complètement blanchi, sa face amaigries’était encore allongée et ses yeux, au fond de ses orbites caves,brillaient d’une, flamme inquiétante. Son affection pour sa fille,la toute bonne et charmante miss Isidora, était le seul sentimentqui pût encore amener de temps en temps un mélancolique sourire surses lèvres.
L’arrestation et le jugement de Baruch avaientété pour lui comme deux coups de poignard en plein cœur, il ne s’enétait jamais remis et son énergie et son intelligence s’étaientressenties du terrible chagrin qu’il avait éprouvé.
Depuis ce jour néfaste, rien ne lui avaitréussi, il semblait que la malchance se fût acharnée après lui.Quoiqu’il possédât au suprême degré le sens des affaires et lesconnaissances spéciales nécessaires au lancement et à la directiondes grandes entreprises, toutes les spéculations qu’il entreprenaitse soldaient par un déficit plus ou moins grand. Il voyait avecdésespoir que le trust des cotons et maïs, l’affaire sur laquelleil comptait le plus, allait se terminer, lui aussi, par uncataclysme. Vainement, il avait essayé de trouver descapitaux ; les portes se fermaient devant lui, comme en vertud’un mystérieux mot d’ordre.
Fred Jorgell continuait la lutte, par unesorte de point d’honneur, comme pour se faire illusion à lui-même,mais il sentait qu’il était perdu. D’un tempérament naturellementorgueilleux, il ne voulait faire part à personne de sesappréhensions. Toute la journée, à la Bourse, en présence despersonnages de son entourage, il affirmait hautement que toutallait bien, il simulait même la gaieté, parlait des réservesconsidérables qu’il possédait dans diverses banques de l’Union etparvenait ainsi à faire encore illusion à certaines gens.
Mais le soir, une fois seul dans son cabinetde travail, il se laissait tomber dans un fauteuil avecaccablement, n’ayant plus le courage de calculer, de combiner,s’efforçant même de ne plus penser.
C’était l’heure où il goûtait dans satristesse une sorte de tranquillité pareille, à peu de chose près,à celle du condamné à mort dans sa cellule.
Mais c’était l’heure aussi où le milliardairerecevait la visite de sa chère Isidora. Souriante, consolatrice, lajeune fille entrait sur la pointe des pieds et venait mettre unsilencieux baiser sur le front de son père, puis une conversations’engageait.
– Quelles nouvelles ? demandait missIsidora qui, seule, était dans la confidence des chagrinspaternels.
– Cela ne peut aller plus mal, répondaitle milliardaire. William Dorgan ne me laisse ni trêve ni merci.D’ici peu je ne pourrai plus continuer la lutte ; je suisvaincu d’avance…
– Je n’y comprends rien ; ne m’as-tupas répété cent fois que tu n’avais rien à craindre de cet Anglaisque tu regardais comme parfaitement loyal ?
– William Dorgan n’est plus le même. Ilest tout à coup devenu intraitable, déloyal et perfide ; je nele reconnais plus.
– Quelle a pu être la cause de cechangement ?
Fred Jorgell eut un geste de colère.
– La cause est facile à trouver,s’écria-t-il, c’est Joë Dorgan qui excite son père contre moi. Cen’est que depuis son retour que tout s’est gâté. Il m’a voué unehaine mortelle et je ne puis en deviner la cause.
Miss Isidora réfléchissait.
– Si nous avons contre nous Joë Dorgan,dit-elle au bout d’un instant, nous savons que l’ingénieur Harrynous est entièrement dévoué.
– Oui, mais malheureusement l’influenced’Harry sur son père est maintenant à peu près nulle ; Joë apris sur William Dorgan un tel ascendant que l’ingénieur ne comptepour ainsi dire plus.
– En tout cas, reprit la jeune fille avecinsistance, l’ingénieur Harry s’est toujours montré parfaitementcorrect. Je sais qu’il est personnellement désolé que la lutte aitpris ce caractère d’intransigeance et d’âpreté entre toi et sonpère.
– Parbleu ! Je n’ignore pas qu’ilnous est tout acquis, et il n’est pas difficile de devinerpourquoi.
Miss Isidora se détourna en rougissant.
– Tu fais sans doute allusion,murmura-t-elle d’une voix faible, au projet d’union dont il avaitété question entre moi et Mr. Harry. Je ne te cacherai pas quej’ai toujours pour lui une sincère affection, c’est un grandmalheur pour moi que de terribles circonstances aient empêché cetteunion…
Fred Jorgell s’était levé un peu ému.
– Je vois que tu l’aimes comme au premierjour.
Miss Isidora fit un signe de tête affirmatif,ses yeux étaient gonflés de larmes.
– Tous ces malheurs sont causés par cetinfâme coquin de Baruch, s’écria le milliardaire avec fureur. Sanslui, tu t’appellerais depuis longtemps mistress Dorgan, les deuxtrusts auraient fusionné et je ne serais pas à deux doigts de laruine… Tu dois bien comprendre que maintenant ce mariage ne se ferajamais…
– Qui sait ? balbutia la jeune filled’une voix tremblante. Les circonstances peuvent changer.
– Ne te berce pas d’un vain espoir. Mêmesi Harry Dorgan – et je l’en crois capable – consentait à accepterpour femme la sœur d’un assassin – j’appelle brutalement les chosespar leur nom, moi –, je serais le premier à refuser ta main au filsde l’homme qui est en train de me dépouiller de mes derniersdollars !
Et il ajouta avec un rire amer :
– D’ailleurs, je n’aurais pas de dot àt’offrir ; tu n’es plus un parti sortable pour un fils demilliardaire !
– La catastrophe est-elle donc à ce pointimminente ?
– Nous en sommes là !
– Père ! s’écria courageusement lajeune fille, je suis prête à tout supporter pourvu que je ne mesépare pas de toi. Mais donne-moi du moins cette suprême marque deconfiance de me dire à quelle date doit se produire l’inévitablecatastrophe. Il faut que j’aie le temps de m’y préparer.
Le milliardaire était devenu blême, ilsemblait hésiter.
– Ma pauvre Isidora, articula-t-il enfinpéniblement, nous avons encore un mois devant nous, un mois, sansplus.
– Mais c’est beaucoup ; qued’événements ne se produisent pas en un mois ! En ce courtespace de temps la face des événements peut changer.
– Je n’ai plus aucun espoir.
– Il n’y a donc nul moyen d’éviter laruine ?
– Si, il y en aurait un, mais pour enuser il faudrait que j’aille implorer la pitié de William Dorgan etde son fils – que je déteste tous les deux – et cela, je ne leferai jamais.
– Quel serait ce moyen ?
– Il faudrait que, dès maintenant, jevende toutes mes propriétés, toutes mes usines, tout le stock demarchandises de mon trust. De cette façon, je ne perdrais guère quela moitié de ma fortune et il m’en resterait encore assez pouressayer autre chose. Si je ne vends pas immédiatement, le bruit serépandra – il commence même déjà à se répandre en dépit de toutesmes précautions – que j’ai eu le dessous dans ma lutte contreWilliam Dorgan. Alors, on en profitera pour acheter mesmarchandises et mes terrains à vil prix et il ne me restera, de mescapitaux, que des épaves, à peine de quoi ne pas mourir defaim…
Miss Isidora était atterrée.
– Père, murmura-t-elle, vous m’avezappris de bonne heure à ne pas craindre la pauvreté. Si vous êtesruiné, vous en serez quitte pour recommencer la lutte.
– Il est bien tard pour moi, fit lemilliardaire d’un air sombre.
– Il n’est jamais trop tard, ne mel’avez-vous pas répété cent fois vous-même ? Je regretteseulement que vous n’ayez pas cru devoir me prévenir de lavéritable situation des affaires.
– Mon enfant, il vaut mieux que j’aie agicomme je l’ai fait, je t’ai épargné bien des larmes inutiles.
Miss Isidora demeura silencieuse. Elle sedemanda anxieusement comment elle pourrait bien s’y prendre pourconjurer la ruine imminente.
– Si seulement, songeait-elle, j’avais puvoir Harry Dorgan, peut-être m’aurait-il indiqué le moyen de toutarranger ; précisément, les journaux d’avant-hier annonçaientle départ de Joë Dorgan et de ses inséparables, les frères Kramm,pour une longue tournée d’inspection dans le Sud et dans l’Ouest.Momentanément libéré de la néfaste influence de Joë, William Dorganserait peut-être plus accessible…
Tout entière à ses préoccupations, Isidoraquitta son père plus tôt que de coutume. Énergique et têtue, envraie Yankee qu’elle était, elle s’était promis de mettre tout enœuvre pour sauver son père.
Mais lorsqu’elle en vint à songer aux moyenspratiques de mettre à exécution ses projets, elle se trouva dans ungrand embarras ; elle savait que son père ne lui eût jamaispardonné une visite à William Dorgan, et elle n’osait écrire àHarry, ce qui eût été une démarche tout à fait« impropre ».
Elle ne put fermer l’œil de la nuit ; cene fut qu’au petit jour qu’elle s’endormit d’un mauvais sommeil,sans avoir pu trouver la solution de l’angoissant problème.
Elle fut réveillée par sa dame de compagnie,mistress Mac Barlott, que, malgré son dévouement reconnu, ellen’avait pas mise au courant de ses ennuis.
– Bonjour, miss, dit gaiementl’Écossaise, j’espère que vous avez bien dormi ?
– Pas trop bien, murmura la jeune filledont le visage pâli gardait les traces de l’insomnie et dont lesbeaux yeux étaient entourés d’un cerne violet.
– Ma chère enfant, s’écria mistress MacBarlott avec sollicitude, je vois que vous avez passé une mauvaisenuit, vous me paraissez très nerveuse… Suivez mon conseil, prenezun bain électrisé, qui vous défatiguera, puis nous sortirons encanot automobile, sur l’Hudson. Le temps est magnifique, le grandair vous fera du bien…
– Je vais suivre votre conseil, murmurala jeune fille avec un léger bâillement ; la brise marine meremettra les nerfs en place. D’ici trois quarts d’heure je seraiprête… À tout à l’heure, mistress…
En descendant de l’auto qui les avaitrapidement transportées jusqu’au quai de l’Hudson, miss Isidora etsa dame de compagnie prirent place dans le canot électrique quiservait à leurs habituelles promenades sur le fleuve. C’était uneélégante embarcation entièrement construite en bois de teck et aucentre de laquelle se dressait une sorte de cabine assez semblable,comme disposition, à celles que l’on voit sur les gondolesvénitiennes.
Les deux femmes s’assirent sur les coussins develours bouton d’or, pendant que le chauffeur s’installait àl’arrière.
Presque sans bruit, le canot glissa entre lesnombreux navires ancrés dans l’immense estuaire et qui portaientles pavillons de toutes les nations du monde. De grands clippers,chargés de bois et venus du Canada, ferlaient leurs voiles géantes.Des paquebots de fer lançaient des torrents de fumée noire, tandisqu’un peuple de dockers, appartenant à toutes les races del’univers, s’affairait dans le tapage des sirènes à vapeur et lessifflets des usines. On eût dit l’activité d’une monstrueusefourmilière.
Mais bientôt, le canot électrique eut dépasséles faubourgs industriels, bordés d’usines noires de suie, crachantjusqu’aux nuages, avec une éructation presque douloureuse, leursvapeurs nauséabondes ; les rives de l’Hudson apparurentbordées de villas et de jardins.
Miss Isidora aspirait avec délice l’atmosphèrerafraîchie par la brise et elle écoutait, avec un sourire distrait,le bavardage de l’Écossaise.
Comme beaucoup de vieilles filles, mistressMac Barlott avait une manie, manie d’ailleurs tout à faitinoffensive. Elle collectionnait les portraits des acteurs et desactrices célèbres. Sa galerie, qui comptait plusieurs milliers dephotographies – et même des coupures de journaux illustrés –,passait pour avoir une réelle valeur documentaire.
– J’attends de Rome et de Paris,dit-elle, un lot important qui va compléter ma collection…
Miss Isidora, dont la pensée était ailleurs,s’apprêtait à répondre par quelque phrase polie, lorsque, tout àcoup, elle remarqua avec épouvante que le canot électrique venaitde s’engager dans un bras du fleuve resserré entre deux îles ;à l’entrée de cette espèce de canal, une large pancarte portait cetavertissement en lettres rouges et noires :
THIS CHANNEL IS RESERVED FOR EXPERIENCES OF
– ENGINEER HARDISON –
DANGEROUS[3]
Le chauffeur n’avait pas aperçu la pancarte etle canot continuait à filer à toute vitesse sous l’ombrage desgrands arbres qui bordaient la rive des deux îles.
– Retournez, ordonna la jeune fille enmontrant d’un geste le dangereux avertissement.
Le chauffeur s’aperçut alors de l’imprudencequ’il avait commise, par la faute de sa négligence. Il essaya devirer de bord. Impossible, le canal ne présentait pas une largeursuffisante.
Miss Isidora était devenue pâle, mais ellen’avait pas perdu son sang-froid. Sans savoir au juste quel dangerpouvaient lui faire courir les expériences de l’ingénieur Hardison,elle pensa que le plus simple serait d’accoster sur la rive la plusproche.
– Abordez ! ordonna-t-elle avecimpatience.
Le chauffeur voulut obéir, mais il ne putamortir assez promptement l’élan de l’embarcation qui avança encored’une dizaine de mètres en vertu de la vitesse acquise. Uneestacade, jusque-là masquée par un bouquet d’arbres, apparutbrusquement. Il s’y trouvait cinq personnes qui, à la vue du canot,donnèrent tous les signes d’une violente terreur.
– Retournez vite, criaient-ils engesticulant, ou vous êtes perdus !
– Trop tard ! cria quelqu’un d’unevoix déchirante.
À ce moment même, une gerbe de liquide s’élevade la surface du canal avec le bruit d’une sourde détonation,chavirant le canot et ceux qui le montaient.
L’ingénieur Hardison, bien connu en Amériquepar ses découvertes sur les explosifs, était précisément en traind’expérimenter une nouvelle torpille chargée d’une poudre de soninvention ; la malchance avait voulu que le chauffeurn’aperçût pas la pancarte qui avertissait du danger et que le canotarrivât à l’instant précis où la torpille allait faireexplosion.
Mais déjà un des témoins de cette scène, sansmême prendre la peine d’enlever ses vêtements, s’était jeté àl’eau, et après avoir plongé deux fois avait ramené miss Isidoraévanouie sur la berge.
C’était l’ingénieur Harry Dorgan que, par uneétrange coïncidence, l’inventeur Hardison avait invité la veille àassister à ses expériences ; c’était lui qui avait poussé uncri d’angoisse en constatant le péril que courait la jeunefille.
Pendant ce temps, l’inventeur Hardison et sesamis avaient sauté dans une yole et ils avaient repêché, assezaisément, mistress Barlott et l’imprudent chauffeur du canotautomobile.
Les trois victimes furent étendues sur lapelouse de gazon qui se trouvait en face des ateliers del’ingénieur, et des soins énergiques leur furent prodigués :application de révulsifs puissants, respiration artificielle,massages.
Ce fut l’Écossaise qui reprit connaissance lapremière sitôt qu’on eut approché de ses narines un flacon derevigoratif « lavander salt ». Le chauffeur, au boutd’une demi-heure de soins, fut également rappelé à l’existence.
Seul l’état de miss Isidora demeuraitinquiétant. Le front de la jeune fille avait porté sur le bordagenickelé du canot, sa tempe était barbouillée de sang et son visageoffrait une lividité cadavérique.
L’inventeur Hardison était consterné.
– C’est encore une chance, bégayait-il,presque aussi pâle lui-même que les victimes de l’accident, quel’effet de ma torpille se produise entièrement dans le sens de laverticale ! Autrement, le canot aurait été littéralementpulvérisé.
À genoux près de celle qui avait été safiancée, l’ingénieur Harry avait pansé la légère blessure de latempe et il venait de constater, avec une joie infinie, que le cœurbattait encore faiblement. La rapidité avec laquelle miss Isidoraavait été secourue avait été telle que l’asphyxie n’avait pas mêmeeu le temps de commencer son œuvre. Il fallait attribuerl’évanouissement de la jeune fille à la contusion assez gravequ’elle avait reçue et, sans doute aussi, au saisissement de lapeur.
D’abord rassuré par cette idée, Harryretombait dans les transes en s’apercevant que, malgré tous lessoins, Isidora ne revenait pas à elle.
– Elle est morte ! s’écria-t-il avecun immense désespoir, et c’est moi qui suis un des auteurs de samort…
C’est à ce moment que mistress Mac Barlott,qu’un verre de whisky venait de remettre complètement sur pied,s’avança tragiquement vers le corps inanimé de sa maîtresse, ets’écria d’une voix lamentable :
– Vous venez de tuer miss Isidora !Que vais-je répondre à Fred Jorgell, mon maître, mon bienfaiteur,qui avait confié à ma garde son unique enfant ?
Mais, tout à coup, elle reconnut l’ingénieuret se précipita vers lui.
– Comment, c’est vous, mister HarryDorgan ! murmura-t-elle d’un air de tristesse et de reproche,c’est vous qui placez des torpilles sur notre passage… Ah ! jen’aurais jamais cru cela de votre part ! Je m’imaginais, commetout le monde, que vous aviez pour miss Isidora une ancienne etsincère affection… Ainsi, le père essaye de nous ruiner, et lefils…
Harry Dorgan était à la fois furieux etdésespéré.
– Mais je ne suis pour rien dansl’accident, répliqua-t-il, c’est moi, au contraire, qui viensd’arracher miss Jorgell à la mort !
La jeune fille ouvrit languissamment les yeux,regarda autour d’elle d’un air d’accablement profond, puis,reconnaissant Harry Dorgan, elle eut un faible sourire et esquissale geste de tendre la main au jeune homme.
– Elle vit, nous la sauverons !s’écria mistress Mac Barlott. Un médecin ! Il faudrait unmédecin !
Presque au même moment, un personnage grave ettout vêtu de noir s’avança à pas comptés ; c’était le docteursi impatiemment attendu. Il activa d’ailleurs son allure sitôtqu’il fut informé que la cliente pour laquelle il était appeléétait la fille d’un milliardaire.
Après avoir procédé à un examen rapide, ildéclara pédantesquement :
– Certes, l’état général est inquiétant,la dépression nerveuse est considérable, des accidents ultérieurssont peut-être à redouter du côté du cœur ; cependant, jusqu’ànouvel ordre, je ne crois pas que la vie de la malade soit endanger…
Et il ajouta au milieu du silence et del’attention générale :
– La première chose à faire est detransporter la malade dans un endroit où je puisse lui prodiguermes soins.
– J’ai mon auto ! s’écria HarryDorgan.
Isidora fut aussitôt déposée avec précautionsur les coussins de la voiture ; le docteur et mistress MacBarlott prirent place à ses côtés, pendant que l’ingénieur Harrys’asseyait en face d’elle.
Quelques minutes plus tard, on fit halte enface d’une pharmacie où le docteur fit exécuter, sous ses yeux, unepotion cordiale dont il fit avaler deux cuillerées à sa cliente.L’effet de cet élixir fut immédiat. Isidora reprit de nouveauconnaissance et l’auto put repartir à toute allure. Le docteur sefrottait les mains sans essayer de dissimuler la satisfaction qu’ilressentait.
– C’est bien ce que je pensais,murmura-t-il d’un ton important, la phase de prostration estterminée, l’évanouissement se dissipe, la pâleur même s’effacepetit à petit. Quant à la blessure de la tempe, rien de grave. Jeme fais fort, au bout d’une ou deux semaines de traitement, deremettre complètement sur pied la charmante miss Jorgell…
Le docteur continuait à pérorer pendant quel’auto traversait les faubourgs de New York.
Tout à coup, elle stoppa devant un édifice auxtourelles gothiques, aux sculptures luxueuses et compliquées.
C’était la demeure de William Dorgan que lemilliardaire avait fait reconstruire, dans une situation moinsdangereuse, aussitôt après le grand incendie qui l’avait détruite.Dans son émotion, l’ingénieur Harry n’avait donné aucune adresse àson chauffeur et celui-ci était tout naturellement revenu chez sonmaître.
Mais mistress Mac Barlott s’était levée.
– Vous devez comprendre, dit-elle àl’ingénieur, que miss Isidora, quelle que soit la gravité de sonétat, ne peut recevoir l’hospitalité chez l’adversaire le plusacharné de son père.
– Cependant…, balbutia l’ingénieurHarry.
– C’est impossible, vous dis-je,absolument impossible !…
Mais à ce moment, soit que l’effet de lapotion qui l’avait momentanément ranimée se fût dissipé, soit quel’émotion que lui avait causée la vue de la demeure de son ancienfiancé eût été trop vive, miss Isidora poussa un profond soupir, serenversa dans les bras de sa dame de compagnie et perdit de nouveauconnaissance.
– Laissons là les questions deconvenances, s’écria Harry avec énergie, il faut avant tout songerau salut de miss Isidora. Ce serait exposer sa vie que d’aller plusloin.
– Que dit le docteur ? demandal’Écossaise, tout interloquée.
– Après cette nouvelle syncope, déclaragravement le praticien, je ne réponds de rien si la malade doitêtre soumise de nouveau aux cahots du transport.
Mistress Mac Barlott se tut ; l’autoritétoute-puissante de la Faculté n’était pas à mettre en balance avecles nécessités du protocole. Quelques minutes plus tard, Isidoraétait déposée avec précaution, sur le lit d’une spacieuse chambrelaquée de bleu pâle et de vert tendre, dont le décor printanierconvenait parfaitement à celle qui allait, pendant quelques jours,en devenir l’habitante.
Pendant que le docteur, plus inquiet qu’il nevoulait le paraître, faisait prendre à miss Isidora une nouvelledose de la potion, l’Écossaise s’était précipitée au téléphone etprévenait Fred Jorgell.
Le milliardaire laissa échapper une série dejurons bien yankees en apprenant l’accident arrivé à safille ; mais sa colère ne connut plus de bornes quand ilapprit qu’Isidora avait précisément trouvé asile chez son ennemiWilliam Dorgan.
– By God ! rugissait-ildans l’appareil, vous êtes stupide, mistress ! Vous n’auriezpas dû laisser faire une pareille chose !… Me voilà,maintenant, forcé d’aller remercier un homme que jedéteste !…
– Il le fallait, sir, s’excusait mistressMac Barlott… Le médecin…
– Taisez-vous !… Vous mériteriez queje vous renvoie en Écosse !
Mistress Mac Barlott n’entendit plusrien ; Fred Jorgell avait raccroché violemment le récepteur del’appareil.
Dix minutes après, il se présentait, enpersonne, chez William Dorgan, très calmé, ne pensant plus qu’à unechose, au péril que courait son enfant.
Quand Isidora revint à elle, elle constataavec surprise qu’elle se trouvait dans une chambre qui lui étaitinconnue ; et ce fut avec non moins de stupeur qu’elle aperçutà son chevet William Dorgan, Harry Dorgan et son père, quiparaissaient s’entretenir à voix basse avec une certainecordialité.
Elle crut rêver, elle voulut parler, maisHarry mit, en souriant, un doigt sur ses lèvres, pendant quemistress Mac Barlott lui présentait une potion. Elle but à petitesgorgées sans essayer de comprendre une aussi étrangesituation ; presque aussitôt après elle tombait dans unpaisible sommeil.
– Maintenant, déclara le docteur qui,discrètement, s’était tenu à l’écart, tout va bien ; demain,miss Jorgell sera presque remise de cette terrible secousse. Saguérison ne sera plus qu’une question de petits soins.
– Et je vous promets, mister Jorgell,qu’elle n’en manquera pas ici, s’écria Harry Dorgan avecénergie.
Les deux milliardaires ne purent s’empêcher desourire ; ils sortirent ensemble et William Dorgan reconduisitcérémonieusement Fred Jorgell jusqu’à son auto.
Au moment de se séparer, ils se serrèrent lamain.
– Je vous suis infiniment reconnaissantde ce que vous avez fait pour Isidora, dit Fred Jorgell d’un air unpeu contraint.
– Ma conduite est toute naturelle, ce mesemble, répliqua William Dorgan, mon fils n’est-il pas un desauteurs de l’accident ?…
– Ne parlez pas ainsi, c’est lui-même quil’a sauvée ; c’est une chose que je n’oublierai jamais,quelles que soient nos rivalités financières.
Le dialogue se poursuivit pendant quelquetemps sur ce ton de courtoise froideur, puis les deux milliardairesprirent congé l’un de l’autre. Le lendemain, comme l’avait préditle docteur, miss, Isidora allait beaucoup mieux ; elle putprendre quelques aliments légers et reçut la visite de son pèrequi, cette fois, se retira complètement rassuré. Ce jour-là lesdeux milliardaires s’entretinrent plus longtemps que laveille ; tous deux étaient foncièrement sympathiques l’un àl’autre, tous deux éprouvaient un secret remords à l’animosité quiles divisait.
L’ingénieur Harry passa une grande partie del’après-midi dans la chambre de miss Isidora, que l’Écossaisen’avait pas quittée un instant et soignait avec un admirabledévouement.
Harry avait apporté une masse de journauxillustrés et de livres nouveaux, et malgré l’opposition de mistressBarlott, qui prétendait que l’on empiétait sur ses attributions, ilvoulut faire lui-même la lecture à la charmante convalescente. Puistous deux se laissèrent aller à une causerie pleine de charme. Ilssavaient qu’il ne leur était plus permis de faire des projetsd’avenir, mais ils s’abandonnaient à la joie des souvenirs.
– Isidora, dit Harry après un longsilence, vous rappelez-vous comme nous étions heureuxautrefois ?…
La jeune fille poussa un profond soupir, sonbeau visage s’empourpra.
– Hélas ! murmura-t-elle, pourquoifaut-il que nos rêves de jadis soient devenusirréalisables ?
– Pourquoi seraient-ilsirréalisables ? Le serment que je vous ai fait, de n’avoird’autre femme que vous, je le tiendrai, je vous le jure de nouveau,et cela même si vous en épousiez un autre.
– Je suis résolue à ne pas me marier.
– Vous ne m’aimez donc plus,Isidora ?
La jeune fille avait les yeux gonflés delarmes.
– Mon cœur n’a point changé,balbutia-t-elle d’une voix presque imperceptible, mais lescirconstances ont rendu ce mariage impossible. Pourquoi faut-il quemon frère soit un misérable ?…
– Qu’il ne soit pas question de lui.C’est comme s’il n’avait jamais existé.
– Et cette rivalité qui fait de nos pèresdeux ennemis acharnés, deux rivaux irréconciliables…
Miss Isidora était dans un de ces moments oùle cœur déborde, comme une coupe trop pleine, où les secretsparaissent trop lourds aux plus discrets ; elle savait que leloyal Harry n’était pas capable de trahir sa confiance.
– Écoutez, dit-elle, prenant brusquementson parti, sans, souci de la mine effarée de sa dame de compagnie,il vaut mieux que vous sachiez tout. Mon père est à deux doigts dela ruine et cela à cause de la guerre acharnée que lui fait depuisquelques mois Mr. Dorgan.
Et sans essayer de rien dissimuler, elledépeignit la vraie situation de Fred Jorgell.
L’ingénieur avait écouté cette confidence lamine sombre et les yeux baissés.
– Vous devez bien supposer, Isidora,répondit-il, que je ne suis pour rien dans tout ceci. Mon père estmal conseillé par mon frère Joë et aussi par les frèresKramm ; ils lui inspirent toutes sortes de résolutionsdéloyales ou excessives et, je ne sais comment la chose s’estfaite, je n’ai plus maintenant assez de pouvoir sur mon père pourcontrebalancer cette néfaste influence.
Harry demeura quelque temps perdu dans sesréflexions. Il semblait hésiter.
– Isidora, dit-il enfin, j’ai tropd’affection pour vous pour ne pas tenter un suprême effort enfaveur de votre père.
– Avez-vous quelque chance deréussir ? demanda la jeune fille toute palpitante d’uneangoisse qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.
– Je ne sais ; mais, en ce moment,il se présente une occasion favorable qui ne s’offrira peut-êtrepas d’ici longtemps… Nos ennemis, les frères Kramm et mon frèreJoë, dont la haine acharnée a causé tout le mal, sont absents deNew York pour une longue tournée dans les plantations de coton etde maïs que possède le trust. Mon père est pour quelque tempsaffranchi de leurs pernicieux conseils… Je vais faire une démarche.Mais je ne puis rien vous dire de plus aujourd’hui…
Miss Isidora n’osa demander d’explications àl’ingénieur, mais elle avait repris courage ; elle savaitqu’Harry, pour lui être agréable, était prêt à tout entreprendre.Une voix mystérieuse lui disait que le banal accident, qui l’avaitmise de nouveau en relations avec William Dorgan et son fils,aurait peut-être d’inattendues et de providentiellesconséquences.
Ce soir-là, elle se coucha moins tourmentéepar le souci de l’avenir ; si faible qu’il fût, elle avait unespoir.
En quittant miss Isidora, Harry Dorgan étaitmonté directement chez son père, il l’avait trouvé de fort méchantehumeur, tenant en main une masse de lettres et de télégrammes qu’ilfroissait avec dépit.
Harry s’informa timidement des raisons dumécontentement paternel.
– Je suis furieux, dit WilliamDorgan ; certes, je le reconnais, ton frère Joë, depuis qu’ilnous est revenu de sa captivité chez les bandits de la Main Rouge,se montre en affaires d’une supériorité écrasante.
– Sans doute.
– Oui, c’est un financier de premierordre, un spéculateur génial, c’est entendu, mais il en prendvraiment un peu trop à son aise avec moi… Il ne daigne même plus meconsulter pour conclure des achats considérables ; c’est àpeine s’il a la politesse de me prévenir une fois l’affairefaite.
– Il est vrai, répliqua l’ingénieur, nonsans ironie, qu’il a derrière lui, pour le conseiller, le docteurCornélius Kramm et Fritz, son frère, qui sont certainement forthabiles…
– Trop habiles ! beaucouptrop ! s’écria le milliardaire avec fureur ; leur succèspersistant et beaucoup trop rapide dans toute espèce despéculations commence à me donner des inquiétudes. Puis, enfin,est-ce les frères Kramm ou moi, William Dorgan, qui dirigeons letrust ? Maintenant, je ne compte plus… Je vois venir le momentoù ces messieurs me mettront au rancart, comme une vieille baderne,si je n’y mets vigoureusement le holà.
Harry Dorgan trouvait son père dans de tropheureuses dispositions pour ne pas essayer d’en profiter.
– Vous savez, mon père, dit-il, que nousn’avons pas, Joë et moi, la même façon de voir. Vous n’avez qu’unmoyen de prouver aux Kramm et à mon frère que vous êtes toujours lemaître.
– Et lequel ?
– Traitez avec Fred Jorgell ; jesais qu’il est prêt à vous céder son trust avec un bénéfice énormepour vous.
William Dorgan eut un geste de surprise.
– Mais, fit-il, je sais qu’il est auxabois, ne vaut-il pas mieux attendre encore un peu pour l’écraserdéfinitivement ?
– Erreur, mon père. Fred Jorgell peut –comme vous l’avez fait vous-même – retrouver, au dernier moment,des commanditaires ; dans ce cas, la bataille serait àrecommencer. En traitant avec lui maintenant et sans le conseil depersonne, vous réalisez un bénéfice moins élevé, mais plus sûr. Et,en somme, vous avez atteint le résultat que vous vous proposiez, endevenant l’unique propriétaire du trust.
William Dorgan ne répondit rien, mais il avaitété vivement frappé de ces raisons.
– Il y a du vrai dans ce que tu dis,murmura-t-il, j’y réfléchirai.
Et il prit congé de l’ingénieur, sans vouloircontinuer la discussion.
Dans la matinée du jour suivant, Harry allarendre visite à miss Isidora, dont le mieux s’était accentué. Lajeune fille avait pu se lever et aller s’asseoir dans la vérandaornée de plantes grimpantes qui se trouvait jointe à sachambre.
Sa première parole fut pour demander àl’ingénieur s’il avait vu son père.
– Oui, dit Harry perplexe, mais je n’aiencore aucune solution et je ne puis rien vous promettre. Demain,peut-être, ou même ce soir, j’espère être complètement fixé.
Miss Isidora n’insista pas, mais toute sa joieétait tombée, le ton dubitatif de l’ingénieur l’avait replongéedans ses cruelles anxiétés.
Dans l’après-midi, Fred Jorgell se présentachez sa fille, où bientôt William Dorgan ne tarda pas à venir lerejoindre.
Comme les jours précédents, les deuxmilliardaires engagèrent une courtoise conversation.
– Je suis heureux de constater, dit FredJorgell, que, grâce à vos bons soins, Isidora va maintenant tout àfait bien. Je crois qu’elle est désormais très transportable etqu’elle pourra, ce soir même, regagner la maison paternelle.
– Vous voulez donc déjà nous priver d’unesi charmante compagnie ? répliqua William Dorgan.
– Il le faut bien, il me reste à vousremercier encore…
– Cela suffit, vous m’avez déjà remercié.Tout le monde, d’ailleurs, eût agi de même à ma place… Maislaissons cela, j’ai à vous dire quelques mots en particulier.
Fred Jorgell eut un geste de surprise, mais ilsuivit silencieusement son interlocuteur.
Une fois qu’ils furent seuls dans le cabinetde travail gothique aux sculptures précieuses, William Dorgan ditsans transition :
– Je vais vous parler carrément. Je saisque vous êtes au bout de vos dollars.
– C’est vrai, fit Fred Jorgell d’un airsombre ; mais où voulez-vous en venir ?
– Attendez. Vous allez être forcé devendre votre trust ?
– À quoi bon cacher ce que je serai forcéd’avouer à tout le monde dans quelques jours ?
– Eh bien ! si vous voulez fairepreuve d’un peu de bonne volonté, nous pouvons, encore nousentendre, et cela à votre complète satisfaction.
Fred Jorgell ouvrait de grands yeux, ilretrouvait son adversaire tel qu’il l’avait connu autrefois,c’est-à-dire accommodant et loyal. Les pourparlers commencés d’unefaçon aussi nette et aussi catégorique devaient forcément aboutirsans le moindre retard. Le père de miss Isidora eut la satisfactionde voir qu’en acceptant les conditions qui lui étaient faites ilsauvait encore presque deux tiers de sa fortune.
Les Yankees vont vite dans les transactions dece genre. Après deux heures de discussion, les traités définitifsfurent signés par les deux contractants. William Dorgan étaitdésormais en possession de tout le stock de coton et de maïs quiavait appartenu à Fred Jorgell, et ce dernier avait reçu, pour prixde cette cession, plusieurs chèques d’une valeur considérable surles banques les plus solides de l’Union.
Miss Isidora était fière d’avoir sauvé sonpère, mais elle était presque aussi heureuse d’avoir obtenu cerésultat grâce à l’entremise de l’ingénieur Harry.
En prenant congé l’un de l’autre, les deuxjeunes gens s’étaient promis de se revoir de temps en temps.
C’était comme un tacite aveu que ni l’un nil’autre n’avaient renoncé à leurs plus chères espérances.
Baruch et ses deux complices, les frèresKramm, étaient fermement persuadés que les milliards de WilliamDorgan, encore augmentés par la spéculation, étaient sur le pointde tomber entre leurs mains, ils les regardaient déjà comme àeux.
En partant en tournée d’inspection, tous lestrois dans une automobile que pilotait Léonello, le préparateur deCornélius, ils avaient le sentiment que les immenses étendues demaïs et de coton qu’ils traversaient étaient leur propriétépersonnelle.
Le milliardaire William Dorgan, ils ne lecomptaient plus pour rien ou pour presque rien, et c’est à peine si– par un dernier souci des formes à garder – ils daignaientl’informer par lettre ou par télégramme des marchés plus ou moinsavantageux qu’ils concluaient chemin faisant.
Si les frères Kramm gardaient la secrètearrière-pensée de se défaire de Baruch, une fois qu’ils se seraientservis de lui comme d’un docile instrument, rien dans leur façond’agir n’eût pu le faire soupçonner. Tout dans leurs actions, dansleurs paroles, tendait à prouver au faux Joë Dorgan que ses deuxcomplices l’avaient franchement associé à leurs projets comme àleurs ressources les plus secrètes. Baruch n’avait conservé enverseux aucune défiance et il s’enorgueillissait presque de compter aunombre des trois Lords qui commandaient en maîtres aux sanglantscompagnons de la Main Rouge.
Au cours du voyage, d’ailleurs, Fritz etCornélius semblaient prendre à tâche de mettre leur nouveaucollègue au courant des ressources secrètes de la mystérieuseassociation.
Une fois, sur la lisière d’une forêt,l’automobile, dont Léonello remplaçait un pneu, fut brusquementattaquée par deux bandits armés d’énormes brownings.
Fritz, au lieu de répondre aux menaçantesobjurgations des deux drôles, se contenta de tirer du sifflet devermeil qu’il portait en breloque deux ou trois notes stridentes,modulées sur une gamme spéciale, et les deux tramps s’enfuirent àtoutes jambes.
Il n’était pas de jour que les frères Kramm nedonnassent à Baruch une preuve nouvelle et inattendue de l’étenduede leur pouvoir et du nombre de leurs affiliés. C’était unevéritable armée de malfaiteurs, savamment organisée, qu’ils avaientà leurs ordres.
Mais autant Fritz s’appliquait à mettre enrelief les innombrables et puissantes ramifications de la MainRouge, autant le docteur paraissait y attacher peu d’importance. Unjour même, il alla jusqu’à dire :
– Je suis presque de l’avis de Baruch,pourquoi ne pas laisser peu à peu de côté toute cette organisationromanesque, dont la direction demande beaucoup de mal et expose àbeaucoup de dangers ?
– Certes, répliqua vivement Fritz, lerôle de Lord de la Main Rouge n’est pas une sinécure ; maisnous ne le quitterons que quand nous serons assez riches.
Et le marchand de tableaux imposa, d’un geste,silence à son frère ; il ne lui plaisait pas qu’une discussionde ce genre s’engageât en présence de Baruch qui, au fond, étaitsur ce sujet du même avis que le docteur.
Un jour – un samedi précisément – l’autotraversait un océan de moissons verdoyantes qui, toutes, à perte devue, appartenaient au trust.
Baruch sentait des bouffées d’orgueil luimonter au cerveau, à la vue de cette richesse de la terre, de cetteopulence visible et palpable.
– Vous devez convenir, dit-il aux frèresKramm, que vous êtes arrivés dans le trust – il n’osa pas dire dans« mon trust » – au moment le plus opportun ;l’entreprise était complètement installée, les gros capitauxavaient été déboursés, et maintenant, grâce à votre apport, vousallez recueillir la majeure partie des bénéfices. Fred Jorgell estacculé aux pires expédients. Sa défaite n’est plus qu’une questionde semaines, de jours peut-être…
– Je sais cela aussi bien que vous,murmura Cornélius hypocritement ; je sais même que lacharmante miss Isidora s’en montre très affectée. Dame, je croisqu’il sera très dur pour cette élégante jeune fille de se trouverréduite à l’indigence.
Baruch eut une crispation nerveuse. Sa sœurIsidora était peut-être la seule personne au monde pour laquelle ileût conservé une sorte d’affection.
– Ne vous occupez pas d’Isidora,grommela-t-il d’un ton mécontent. Je saurai, s’il le faut, luivenir en aide.
– C’est, d’ailleurs, une fort bonnepersonne, reprit le docteur avec une atroce ironie. On m’a conté, àma dernière visite au Lunatic-Asylum, qu’elle faisait une pension àson frère « Baruch Jorgell », ce malheureux dément, dontvous ne pouvez ignorer l’histoire.
Baruch grinçait des dents.
– Pas un mot de plus là-dessus !rugit-il.
– Oui, dit Fritz avec un bon sourire,c’est une pénible histoire ; parlons plutôt de notre trust. Jepensais précisément qu’il serait facile – grâce à la Main Rouge –d’amener rapidement l’honorable Fred Jorgell à capituler. Quelquesincendies allumés, comme par hasard, dans ses docks ou dans sesplantations pourraient accélérer l’inévitable dénouement.
Le docteur eut un haussement d’épaules.
– Fritz, fit-il, vous avez lapréoccupation continuelle de la Main Rouge, vous vous faitesillusion sur la puissance des tramps, qui sont, au fond, devulgaires malfaiteurs. Quand donc voudrez-vous comprendre qu’il y aderrière nous un terrible et sanglant passé, avec lequel ilfaudrait rompre le plus tôt possible ?
– La Main Rouge triomphe !
– D’accord, mais cela ne durera pastoujours. Il faut laisser de côté ces sortes de moyens. Je veux,moi, devenir un des dominateurs du monde. Toute autre ambition estmesquine, et, pour atteindre un pareil but, ce sont des milliardsqu’il faut et non quelques dollars volés sur le grand chemin pardes crève-misère.
– Le docteur a raison, s’écria Baruchavec orgueil, pas de mesquines ambitions, pas de petits moyens, cene sont pas des miséreux ou des niais, ce sont des gens de monénergie et de mon intelligence qu’il vous faut commecollaborateurs, entendez-vous ?
– Nous aurions pu nous dispenser de votrecollaboration, répliqua Fritz un peu railleusement.
– Non, s’écria le docteur avec vivacité,Baruch a fait ses preuves. Il aura sa part dans nos triomphes, maisune condition essentielle du succès, c’est que notre bonne ententene soit jamais troublée.
– Notre union fera notre puissance, fitBaruch enthousiaste ; qu’aucune querelle ne vienne troublernotre alliance. La Main Rouge, la Science et la Spéculation réuniesdoivent nous donner la maîtrise du monde. Mais je vous ménage unesurprise aujourd’hui même. Je vais vous donner la preuve que j’aitenté quelque chose pour l’œuvre commune.
– De quoi s’agit-il ? demanda Fritz,en échangeant avec Cornélius un regard étonné.
– J’ai tout simplement trouvé un procédé,grâce auquel on peut décupler la puissance de production de nosacréages de maïs et de coton.
Cornélius réfléchit un instant.
– Parions, fit-il, que vous avez employéquelques-uns des procédés du Français Bondonnat, le seul homme queje regarde comme mon égal en science ; Bondonnat, l’ami deMaubreuil.
– À quoi bon ramener ces souvenirs,déclara Baruch sans colère, tout cela est du passé. Vous le savez,j’ai connu de très près le naturaliste français, et je crois m’êtreapproprié quelques-uns de ses procédés les plus étonnants pouraugmenter la puissance de la végétation.
– Et quand verrons-nous cela ?demanda Fritz Kramm un peu sceptique.
– Aujourd’hui même, dit Baruch, quiretomba dans le silence.
L’auto filait à toute vitesse entre les hautsfeuillages de maïs que, de temps en temps, la brise faisait bruireavec de bizarres crissements de soie froissée. Il faisait unechaleur accablante. Le ciel, d’un blanc de plomb, avait çà et làdes tons roux et jaunâtres qui annonçaient l’imminence d’un violentorage.
Léonello augmenta encore la vitesse ; lavoiture aux nickelures éclatantes fuyait comme un météore, au rasdes verdures coupées çà et là par quelques bouquets de palmiersélancés.
Enfin, des maisonnettes couvertes de feuillesde maïs ou de tuiles rouges apparurent au versant d’une colline quidominait la plaine.
Au-dessus des maisonnettes se dressaientd’étranges appareils métalliques, canons paragrêles, mâtsélectriques qui reproduisaient, à peu de chose près, ceux qu’avaitinventés le naturaliste Bondonnat, et grâce auxquels il faisaitrégner dans ses jardins un printemps perpétuel.
L’auto avait stoppé devant la plus vaste deschaumières, et bientôt une armée de serviteurs noirs ou mulâtres seprécipita au-devant de messieurs les propriétaires du trust et lesguida jusqu’à une salle blanchie à la chaux où un confortable lunchétait servi.
Le menu était de ceux qu’on trouve fréquemmentdans le Sud des États-Unis : un ragoût de crabes de rivière aupiment des plus appétissants, un cochon de lait rôti et entouré debananes frites, des hérissons assaisonnés au ravensara et d’unechair aussi blanche et aussi savoureuse que celle de jeunespoulets.
Pendant que les trois bandits faisaienthonneur à cette collation, le ciel était devenu d’un noir d’encre.Baruch se hâta de donner des ordres aux Noirs qui devaient fairefonctionner ses appareils tout récemment installés.
Tout à coup, l’orage éclata avec cettesoudaineté qui est particulière aux climats tropicaux.
De grands éclairs bleus, verts, violetsdéchiraient le manteau des nuages, le vent soufflait en tempête,faisait craquer lamentablement les cases des Noirs, comme s’il eûtvoulu les arracher de leurs pilotis, les maïs se courbaient ets’étalaient sous l’orage et leurs feuillages tourbillonnaient commela vague autour des écueils.
Le tonnerre grondait majestueusement dansl’étendue.
Baruch demeurait silencieux ; il semblaitbeaucoup moins sûr qu’une heure auparavant de l’effet de sesappareils ; les frères Kramm attendaient, dans un silencepatient, l’expérience annoncée.
À ce moment, les canons paragrêles retentirentmais leurs détonations n’arrivaient pas à dominer le fracas de lafoudre ; ils demeuraient sans effet contre le terrible pouvoird’un orage tropical.
Baruch, furieux, comprit, mais trop tard, queses appareils n’étaient pas en proportion avec l’effet qu’il enattendait. Ce qui était suffisant sous le ciel clément du pays deFrance devenait inefficace dans cette contrée torride.
Rageusement, il donna l’ordre aux Noirs decesser le feu contre les nuées victorieuses. Poliment, Cornélius etFritz essayèrent de le consoler de sa déconvenue. Baruch setaisait, contenant à grand-peine sa rage et sondésappointement.
L’orage, cependant, redoublait de fureur commes’il eût été attiré par les appareils installés sur la colline. Unmoment, des centaines d’éclairs se déployèrent comme le bouquetd’un gigantesque feu d’artifice ; les paratonnerres étaientcouronnés de hautes flammes livides.
Il y eut un formidable craquement.
La foudre venait de tomber sur la case voisinede celle où se trouvaient les trois complices.
Les nègres s’enfuyaient en hurlant, criant quedeux d’entre eux venaient d’être tués.
Baruch et les frères Kramm restaient plongésdans un silence épouvanté. Mais déjà les nuages déchiquetés par lafoudre crevaient en une averse diluvienne, en une torrentiellepluie qui glissait des hauteurs voisines avec la rapidité d’uneavalanche liquide, noyait les cultures, menaçait de changer en unlac la plaine fertile.
– Lamentable échec, murmura Baruch avecaccablement.
– C’est un véritable hasard que nousn’ayons pas été foudroyés, ajouta le docteur avec ce malicieuxsang-froid dont il ne se départait jamais.
– Il faut espérer, dit Fritz à son tour,que M. Bondonnat obtient avec ses appareils de meilleursrésultats…
– Et c’est ce dont je suis profondémenthumilié. Je ne suis qu’un ignorant, auprès de ce vieillard qui saittransformer, à son gré, les saisons, faire des végétaux tout cequ’il lui plaît…
Et Baruch, dans une crispation de la face quilui rendait pour un instant sa vraie physionomie, versaitdes larmes de rage.
– Consolez-vous, dit Cornélius,M. Bondonnat est un des météorologistes, un des naturalistesles plus illustres qui soient dans le monde entier. Vous ne pouvezpas prétendre l’égaler. Ah ! si nous l’avions comme associé,avec quelle facilité il décuplerait, centuplerait même le rendementde nos trusts.
– Pourquoi ne pas le faire venir ?proposa Fritz, c’est une idée.
– Il n’accepterait pas, murmura Baruch ensecouant la tête.
– Mais en le payant très cher ?
– Il est riche.
– Alors, dit Cornélius en ricanant,enlevons-le, séquestrons-le, il sera bien obligé de travailler pournous.
Les trois complices se regardèrent, le projetleur souriait, précisément à cause de son audace et de sesdifficultés.
– Nous en reparlerons, murmura Cornélius,je vais creuser l’idée ; pour le moment, je crois qu’il seraittemps d’aller nous coucher.
Tous trois s’apprêtaient à regagner leurschambres, lorsque la sonnerie du téléphone retentitfurieusement.
– Allô !
– Allô ! Qui me parle ?
– Ton père, William Dorgan. C’est toi,mon cher Joë ?
– Oui. Qu’y a-t-il donc ?
– Bonne nouvelle ! Nous triomphonssur toute la ligne.
– Fred Jorgell estvaincu ?
– Entièrement, il m’a tout cédé, stockset domaines. Nous sommes les maîtres, demain nos actions vontmonter…
Baruch était exaspéré.
– C’est stupide, songeait-il, traiter aumoment où Fred Jorgell allait sombrer. Encore une fois ma vengeancem’échappe. Aussi, c’est de ma faute. Je n’aurais pas dû m’absenter.Harry Dorgan en a profité, c’est lui, certainement, qui a combinétout cela !… Mais j’y songe, si les signatures ne sont paséchangées, il est peut-être encore temps !…
Mais, non, il n’y avait plus rien à faire etWilliam Dorgan lui téléphona, d’un air de triomphe, que tout étaiten règle et que la cession, si avantageuse pour le trust, étaitdésormais un fait accompli.
Baruch dut faire un immense effort surlui-même pour balbutier dans l’appareil une phrase de banalesfélicitations.
– Mauvaise journée, dit-il aux frèresKramm qui avaient tout entendu, mais je me demande comment mes deuxpères, le faux et le vrai, ont pu trouver un terrain d’entente.Harry Dorgan me payera tout cela une bonne fois !
Fritz et Cornélius ne partageaient nullementla mauvaise humeur de leur complice. Ils n’avaient pas les mêmescauses de haine que Baruch contre le milliardaire Fred Jorgell,puis, somme toute, l’affaire était excellente pour eux, et lescapitaux qu’ils avaient engagés ou fait engager dans le trust setrouvaient largement rémunérés.
Baruch leur souhaita le bonsoir et gagna sachambre en maugréant.
Il se disait, en entrant dans l’étroite pièceoù une haute glace semblait l’attendre, que sa nuit ne serait pastranquille. Après cette journée pourtant si agitée, il s’attendaità la terrible visite du cauchemar qui venait chaque samedi hanterson sommeil.
C’était fête ce soir-là chezM. Bondonnat, le fameux naturaliste français. La villa qu’ilpossédait à Kérity-sur-Mer retentissait des joyeux apprêts d’unbanquet familial. Le vieux savant célébrait les fiançailles de safille Frédérique et de son collaborateur, le naturaliste RogerRavenel, en même temps que celles d’Andrée de Maubreuil et del’ingénieur Antoine Paganot, autre collaborateur deM. Bondonnat.
Ce double mariage, qui réalisait un des vœuxles plus chers du vieux savant, avait été fixé au mois de septembreet l’on n’était encore qu’à la fin de juin. Une circonstance aussisolennelle créait dans la villa tout un remue-ménage, depuis leschambres à coucher, où les jeunes filles déballaient avec forcecris d’admiration les robes, les lingeries et les chapeaux arrivésde Paris, jusqu’à la cuisine où les pêcheurs de la baie apportaientdes homards monstrueux et des soles géantes.
De son cabinet, M. Bondonnat entendait legai cliquetis de la vaisselle et les éclats de rire des jeunesfilles et il ne pouvait s’empêcher de sourire.
Près de lui un adolescent, quelque peu bossu,mais à la mine espiègle et malicieuse, s’occupait à nettoyer lesverres d’un grand microscope, mais il paraissait aussi distrait queson maître.
– Allons, Oscar, dit tout à coupM. Bondonnat, il est cinq heures, nous avons assez travaillécomme cela, aujourd’hui. Je vais faire un tour sur la falaise et,si tu le veux, tu m’accompagneras.
– Bien volontiers, cher maître, murmurale jeune homme.
Et en un clin d’œil, il eut rangé les livreset les papiers, remis en place les instruments de physique et demathématiques, pendant que le naturaliste se coiffait d’un feutre àlarges bords et s’armait de sa solide canne de jonc à pommed’ivoire.
M. Bondonnat était au comble de la joie,il nageait en pleine félicité. Le fiancé d’Andrée, aussi bien quecelui de Frédérique, étaient tous deux des hommes de grand cœur etde haute intelligence. Le naturaliste était assuré qu’avec de telsmaris les deux jeunes filles seraient heureuses.
– Si Maubreuil était ici, pensa-t-il, ilapprouverait le choix que j’ai fait, certainement.
M. Bondonnat, que suivait Oscar àquelques pas, descendit dans les jardins dont les feuillages et lesfleurs chatoyaient d’un éclat presque fantastique dû aux courantsélectriques, aux gaz stimulants où baignaient leurs racines etleurs tiges. Il passa près des serres aux vitrages de couleur quiservaient aux expériences sur l’influence de la lumière et ilouvrit la porte de l’ascenseur qui permettait d’accéder au sommetde la falaise.
À ce moment, un barbet noir à longs poils vinten aboyant joyeusement rejoindre le maître et le disciple.
– Nous emmenons Pistolet ? demandaOscar.
– Certainement, il sera ravi de sedégourdir les jambes en courant à travers la lande.
Le chien avait sauté dans l’ascenseur qui, enune minute, eut atteint le sommet du roc qui formait là une sortede chemin de ronde dominant les jardins et bordé par une hautemuraille. C’était là que se dressaient les appareils compliquésqu’avait inventés le météorologiste pour capter l’électricitéambiante, condenser l’ozone et l’azote qui existent en grandequantité dans l’atmosphère des orages et qui sont les principauxfacteurs de la fertilité du sol. C’étaient ces appareils que BaruchJorgell, en Amérique, avait vainement essayé d’imiter pouraugmenter le rendement du trust. Comme on l’a vu, la contrefaçongrossière qu’il avait tentée avait échoué piteusement.
Mais au moment où Pistolet sautait hors de lacage vitrée, il se mit tout à coup à aboyer avec fureur, engrattant de ses pattes la petite porte qui faisait communiquer lalande déserte et le chemin circulaire.
– Voilà qui est étrange, fit Oscar, je nel’ai jamais vu ainsi.
L’adolescent ouvrit la porte. AussitôtPistolet, toujours aboyant, se rua à travers la lande.
– Il faut le suivre, déclaraM. Bondonnat, l’attitude de cet animal, que je regarde commedoué d’une intelligence quasi humaine, me semble tout à faitextraordinaire.
Oscar, qui suivait à distance le naturaliste,s’élança à la poursuite du chien.
L’adolescent avait à peine fait quelques pasqu’il aperçut deux hommes, d’allure étrangère, qui se défendaient àgrands coups de canne contre Pistolet qui, l’œil sanglant, lalangue pendante, cherchait à mordre l’un d’eux.
L’inconnu, vêtu d’un complet verdâtre et d’unecasquette de cycliste, avait déjà son pantalon déchiré par lescrocs du chien ; son visage maigre et rasé était blême depeur. Enfin, au moment où M. Bondonnat arrivait sur le lieu dudrame, l’homme parvint à se reculer, tira de sa ceinture unbrowning et mit en joue l’animal.
– Ne touchez pas à mon chien !s’écria M. Bondonnat.
Déjà Oscar avait saisi Pistolet par l’anneaude son collier et le tirait fortement en arrière tout en bégayantde vagues excuses à l’adresse de l’étranger.
Mais ce dernier – d’une voix étrange etrauque, qui fit tressaillir M. Bondonnat et Oscar lui-même –répliqua froidement :
– Cette bête est enragée.
Et, au risque de blesser Oscar, il tira.
– Monsieur, dit le naturaliste, je vousfais toutes mes excuses, je suis prêt à vous indemniser… cet animalest un peu sauvage… pourtant je vous serais reconnaissant de ne pasle tuer, nous y tenons beaucoup.
Mais, sans l’écouter, l’inconnu s’apprêtait àtirer de nouveau, et cette fois à bout portant, lorsque soncompagnon lui dit quelques mots à mi-voix. Aussitôt, l’homme remitson browning dans sa gaine et tous deux s’éloignèrent en hâte sansprêter la moindre attention à M. Bondonnat et à Oscar.
– Singulières gens, murmura lenaturaliste, des touristes, sans doute, je les croisaméricains.
– Ce sont des coquins ! s’écriaOscar avec indignation ; avez-vous entendu la voix de celuiqui voulait tuer Pistolet ? Elle ressemble à celle de Baruch,l’assassin !
– J’y avais songé, fit M. Bondonnaten frissonnant malgré lui.
– Puis, ce pauvre Pistolet n’aboie jamaisaprès personne…
– Il y a quelque chose d’inexplicablelà-dessous ; ces étrangers ont pris la fuite bienpromptement.
Tous deux demeurèrent pensifs. Oscar s’étaitempressé de mettre au chien une longue et solide chaîne ;précaution indispensable, car Pistolet continuait à hurler avecrage et ne paraissait pas près de se calmer.
Le naturaliste et son compagnon finirentcependant par oublier l’incident qui, en somme, était de ceux quipeuvent arriver tous les jours, et ils continuèrent leur promenadeà travers la lande jusqu’à un endroit que l’on nommait le cercledes Fées.
Là s’étendait un vaste espace complètementstérile et couvert d’un sable aussi fin que si on l’eût égalisé aurâteau. Les paysans assuraient que c’est en cet endroit désert queles fées, les poulpiquets et les esprits de la lande se livraient àleurs jeux et à leurs danses.
Le vieux savant se reposa quelque temps sur unbloc de grès, puis, regardant le soleil qui paraissait sur le pointde disparaître à l’horizon dans un nuage couleur de sang :
– Il est temps de rentrer, déclara-t-il,il est indispensable de se montrer exact un pareil jour.
– Je vais vous montrer un nouveau tour dePistolet, dit Oscar en tirant de sa poche une boîte qui renfermaitun alphabet de lettres mobiles.
– Nous savons que ton élève forme desmots entiers et qu’il lit presque couramment.
– Oui, mais cette fois, je lui ai apprisun compliment aux fiancés, une surprise…
Il n’acheva pas ; le chien, le cou tenduvers le ciel, s’était remis à aboyer.
Tous deux levèrent la tête et ils aperçurentbientôt ce qui causait la fureur de l’animal.
Dans le ciel, un aéroplane de fort tonnagetraçait de grands cercles, comme s’il eût voulu atterrir au sommetde la falaise.
– C’est l’aéroplane qui fait peur àPistolet, dit M. Bondonnat, il faut le tenir solidement, cediable d’animal nous causerait quelque ennui.
– Mais, regardez, s’écria Oscar avecangoisse, l’aéroplane tombe maintenant comme du plomb, on diraitqu’il dégringole directement sur nous.
Le vieux savant se recula d’un mouvementinstinctif, mais au même instant deux hommes – les mêmes quiavaient voulu tuer Pistolet – s’élançaient de derrière un fourréd’ajoncs, renversaient M. Bondonnat en le menaçant de leursbrownings.
– Au secours ! s’écria Oscar en seprécipitant courageusement pour défendre son maître.
Mais un coup de crosse renversa l’enfant qui,le front ensanglanté, roula sur le sol, le crâne fendu.
Au même moment, l’aéroplane prenait terre surla piste sablée que formait le cercle des Fées.
– Vite, Baruch ! cria la voix dupilote.
– Pas de noms, pas de bruit, ripostal’autre avec mauvaise humeur.
Et il empoigna brutalement M. Bondonnat àdemi mort de saisissement et le jeta dans un des baquets del’appareil, qui était à quatre places.
Mais tout à coup Pistolet, qu’Oscar avaitlâché dès le début de l’action, sauta d’un bond sur les genoux duvieux savant, au moment même où l’appareil se remettait enmarche.
Déjà l’aéroplane, dont les moteurs ronflaientvertigineusement, s’élevait dans les airs, vers le ciel où lespremières étoiles commençaient à s’allumer.
Bientôt ce ne fut plus qu’un point blanc quidisparut dans la direction de la-haute mer.
Il était deux heures du matin.
Les clients du Lapin Rouge, uncabaret situé près des Halles centrales et fréquenté seulement parla lie de la population parisienne, se pressaient tumultueusementdans la grande salle du rez-de-chaussée. L’absinthe et le vin blanccoulaient à flots sur le comptoir de zinc autour duquel sebousculaient, confusément mêlés, les souteneurs aux cravatesvoyantes, au regard oblique et luisant, et les honnêtestravailleurs qui s’occupent chaque nuit du déchargement des légumeset des primeurs.
Il y avait là des chiffonniers dont lacarriole attelée d’un âne étique attendait dans la rue, desramasseurs de bouts de cigare à la besace de toile gonflée de« mégots », des camelots chargés d’un pesant rouleau dejournaux du soir, des Arabes et des nègres, marchands d’olives, depistaches ou de bijoux en toc, des mendiants qui comptaient dans uncoin les sous de la recette quotidienne ; race nocturne etfantastique qui ne sort de ses tanières qu’après le soleil couchéet qui ne se trouve à l’aise que dans les ténèbres.
Trognes rubicondes ou faces blafardes, tout cemonde riait, chantait, sifflait, faisait tapage, aux accents de laguitare qu’une musicienne en guenilles faisait bourdonnervaguement, en dépit des défenses du patron ; tout ce mondeaussi mangeait de grand appétit des saucisses arrosées de vinaigre,de cornets de frites ou des portions de rosbif chevalin d’un roseappétissant. C’était un vacarme étourdissant, une cohue grouillantequi faisait songer aux antiques sabbats.
Du seuil de la porte, un personnage, dont lamaigreur se drapait dans une ample pèlerine à carreaux jaunes etbleus et que coiffait un feutre cavalièrement relevé sur l’oreille,contempla quelque temps ce tableau avec le sourire d’un philosophe,mais un sourire jeune pourtant et naïf encore, malgré ses longscheveux gris et sa barbe broussailleuse. Mais il aperçut sous unauvent une marchande de soupe en plein vent fort occupée à servirsa guenilleuse clientèle et, machinalement, il se prit à fredonnerles couplets d’une vieille chanson du Quartier latin[4] :
Lorsque le matin aux Halles on se rue
Et qu’on sent monter des graisseux pavés
L’odeur de lilas, l’odeur de morue,
Vers ton grand banquet, ô soupe à deux sous,
Nous débarquons tous, nous, les décavés !
L’inconnu secoua mélancoliquement la têtecomme pour chasser des souvenirs importuns, puis après un momentd’hésitation – et non sans avoir vérifié la présence d’une pièce decinq francs dans la poche de son gilet –, il pénétra dans le bouge,se fraya un passage à travers la malodorante cohue et allas’asseoir à une des poisseuses tables de marbre qui occupaient lefond de la salle.
– Je commence à avoir une faim de tousles diables, murmura-t-il en aparté, et, se penchant par l’huisentrebâillé de la cuisine, il appela d’une voix forte :
– Émile !
Un garçon aux épaules d’athlète, au front bas,au cou de taureau, se montra chargé de bouteilles et de plats.
– Voilà, monsieur, que faut-il servir àmonsieur ?
– Vous me donnerez un rosbif biensaignant, des pommes frites, une chopine et deux sous de pain.
– Et une serviette ?
– Bien sûr.
L’inconnu, aussitôt servi, se mit à manger degrand appétit.
À ce moment, une auto de haut luxe s’arrêtadevant l’assommoir ; il en descendit un gentleman d’uneimpeccable correction, le monocle à l’œil, une orchidée à laboutonnière, qui, silencieusement, alla s’asseoir à côté de l’hommeà la pèlerine.
Le nouveau venu offrait une physionomie d’unerégularité parfaite, sa face entièrement rasée avait le pur profild’une médaille antique, mais il était d’une pâleur mortelle ;ses yeux verts ne jetaient que de ternes lueurs, et ce beau visageexprimait une profonde indifférence ; il semblait figé dansune impassibilité marmoréenne que rien ne devait être capabled’émouvoir.
Avec des ricanements où il y avait pourtantquelque chose qui ressemblait à du respect, les miséreux s’étaientécartés en murmurant :
– Tiens, milord Bamboche !
Et ils regardaient avec des yeux allumés decupidité ses doigts chargés de bagues et les grosses perles qui luiservaient de boutons de chemise.
Un silence impressionnant régna quelque tempsdans le cabaret, puis, à voix basse, les conversations reprirentpeu à peu.
Celui qu’on avait appelé milord Bambochen’avait pas paru un seul instant se douter de l’attention dont ilétait l’objet. Émile, le garçon, sans attendre qu’on lui en donnâtl’ordre, apporta respectueusement une bouteille de champagne quel’étrange consommateur se mit à déguster à petites gorgées, aprèsavoir allumé un havane bagué d’or qu’il tira d’une boîte enrichiede pierres précieuses.
Le dîneur solitaire ne put s’empêcher de jeterun regard curieux sur ce voisin inattendu qui paraissait aussi àl’aise, aussi tranquille dans ce bouge, où les meurtres n’étaientpas rares, que s’il se fût trouvé dans le fumoir du château que –sans nul doute – il devait posséder quelque part. Milord Bambochecontemplait tranquillement la foule des loqueteux qui reniflaientavidement l’odorant parfum du régalia.
– Drôle de type ! grommela l’homme àla pèlerine ; quelque excentrique, sans doute.
Son modeste repas était terminé ; ilappela le garçon et lui remit négligemment son unique pièce de cinqfrancs.
Émile avait derrière son oreille un bout decrayon et additionnait sur le marbre de la table.
– Soixante de portion, dix de pain, dixde serviette, trente de vin, ça fait vingt-deux sous !
Émile, pour rendre la monnaie, avait pris lapièce entre ses dents, mais, d’un geste brutal, il la rejeta sur lemarbre où elle rendit un son mat.
– Vieux farceur, ricana-t-il, elle est enplomb, la thune, et moi qui ne me méfiais pas… C’est qu’il a faillime faire le coup !
L’homme était devenu blême.
– C’est que, monsieur Émile, bégaya-t-ilen baissant la tête, je n’ai pas d’autre argent… je… j’ai ététrompé tout le premier.
– Y a pas de m’sieu Émile ! Tout ça,c’est des blagues. Aboule tes vingt-deux ronds ou j’appelle lesergot qui est au coin. Quand on n’a pas de galette, on ne croûtepas ; moi, je n’connais que ça…
Le malheureux, dont la bonne foi étaitévidente, paraissait en proie à un tremblement convulsif. Il jetaitautour de lui des regards suppliants et désespérés d’un chien quise noie, mais il ne rencontrait autour de lui que des faceshostiles, implacables, des miséreux : tous prenaient partipour le garçon.
– Émile a raison, bien sûr,murmuraient-ils. Le vieux ira finir sa nuit au poste, c’est bienfait !…
Le patron, qui trônait derrière le zinc, lançad’une voix bourrue :
– Allons, oust, finissons-en ; ceshistoires-là, ça arrête la consommation. Émile, allez chercher unagent et vivement !
À ce moment, milord Bamboche, qui avaitobservé toute cette scène sans qu’un muscle de son visagetressaillît, jeta un louis sur la table.
– Payez-vous, fit-il, et laissez cegentleman tranquille.
Personne ne broncha. Émile rendit la monnaieavec un sourire obséquieux, pendant que milord Bamboche, imposantsilence d’un geste aux remerciements de son obligé, lui disait desa voix blanche, éteinte et comme lointaine :
– Inutile de me remercier, monsieur, ceque je fais est tout simple, il peut arriver à tout le monde derecevoir une fausse pièce.
– Monsieur, balbutia l’homme dont levisage s’était couvert d’une rougeur de honte, je suis confus decette aventure…
– N’insistez pas, répliqua milordBamboche avec le même geste impérieux. Garçon, du champagne et unecoupe pour monsieur… (Et il répéta interrogativement 🙂 Pourmonsieur ?
– Agénor Marmousier.
– Le poète ?
– Lui-même.
Milord Bamboche manifesta, cette fois, quelqueétonnement.
– Extraordinaire ! fit-il. Je menomme, moi, lord Astor Burydan.
– Le millionnaire excentrique ?
– Yes. Le même que la canaillefrançaise a surnommé milord Bamboche… Mais, pardonnez ma franchise,comment se fait-il que je vous rencontre dans un état de fortune sipeu digne de votre talent ? En Angleterre, vous seriezpoète-lauréat, avec une pension royale !
Très simplement, très dignement aussi, Agénorexpliqua qu’en France, les poètes étant fort mal payés, la gloireet la richesse marchaient rarement de pair. Ses vers étaientadmirés, mais il restait pauvre. Il reconnut, d’ailleurs, avecfranchise, que c’était un peu de sa faute s’il n’avait pas sumonnayer son génie ; il manquait de cette habileté pratique,de cet entregent qui est l’apanage des médiocres ; puis ilétait fier et, aussi, il en convint, ami du loisir.
Milord Bamboche, toujours impassible, l’avaitécouté jusqu’au bout, réfléchissant.
– Confidence pour confidence, luirépondit-il, mon cher poète ; moi, je me suis toujours ennuyéet je m’ennuie toujours et partout. J’ai vainement essayé de medistraire par toutes sortes d’excentricités, rien n’y a fait.
– Les excentricités, c’est toujoursintéressant, c’est une des formes de la poésie lyrique, ensomme !
– Le lendemain du jour où je fus mis enpossession de ma fortune, je donnai un thé sous-marin, dans unecloche à plongeur ; le jour suivant, je conviai à un banquetdeux cents vidangeurs et leurs épouses ; la tenue de rigueurétait, pour les hommes, le smoking et les bottes de travail, pourles dames, le décolleté.
– Pas mal ! fit le poète ensouriant.
– Le banquet eut un certainretentissement. Le lendemain, j’épousai en aéroplane une princessenègre. J’avais exigé que le ministre qui devait bénir notre unionse tînt à la dernière plate-forme du clocher de son église,brillamment illuminée pour la circonstance.
– De mieux en mieux.
– Cette union eut aussi un certainretentissement, continua lord Bamboche d’un air ennuyé. Le joursuivant, je pénétrai avec ma jeune épouse dans la cage d’un liond’Abyssinie que j’abattis à coups de revolver après une lutteémouvante, puis, séance tenante, en présence d’une fouleenthousiaste, j’écorchai l’animal et transformai sa chair ensaucissons appétissants que je distribuai gratis auxspectateurs.
– C’était là une véritable leçon dechoses.
– Le lendemain, j’avais à assister auxobsèques d’une de mes tantes, lady Esther Burydan. Je suivis soncercueil en pleurant. J’avais revêtu pour cette solennité familialeun maillot de soie noire, semé de larmes blanches. Vingt de mesdomestiques de confiance me suivaient, également costumés enclowns, et couronnés de funèbres violettes…
Le poète Agénor Marmousier eut un éclat derire sonore.
– Vous êtes vraiment, milord,s’écria-t-il, un homme admirable ! Je vous dédierai une de mespoésies. En attendant, permettez-moi de boire à votresanté !
– Je vous rase, murmura lord Burydan d’unton maussade.
– Pas du tout, je vous assure. Vosexcentriques trouvailles me causent une véritable joie. Continuez,je vous en prie ; il y a longtemps que je n’ai ri d’aussi boncœur !…
– Vous êtes fort indulgent. Peu de tempsaprès, j’organisai les dîners automobiles et musicaux à l’usage desprolétaires et des déshérités de la fortune. À midi moins un quart,sept énormes automobiles partaient de la cour de mon hôtel. Lapremière contenait trente musiciens jouant à tour de bras leGod save the King, le Sweet Home, le RuleBritannia et d’autres mélodies classiques chères à tous lescœurs anglais. La seconde était chargée de trois mille kilogrammesde rosbif saignant, la troisième était constituée par unegigantesque marmite renfermant de l’oie aux navets et aussi grossequ’une locomotive.
– Je vous suis avec l’attention la pluspalpitante…
– La quatrième auto offrait de vastesbaquets de pommes de terre fumantes, et le chauffeur était en robede chambre. La cinquième supportait un plum-pudding gros comme unemaison, que flanquaient deux laquais armés de sabresd’abordage !
– Pour servir ?
– Parbleu ! L’auto qui suivait étaitchargée de fromages de Chester, et la dernière de superbes pommesdu Canada.
– Ce devait être un cortègeappétissant ?
– Tout ce qu’il y a de plusapéritif ! À chaque carrefour, la musique exécutait un airnational, puis la foule s’approchait et chacun recevait sa part dece lunch, somme toute très confortable. Puis, nouvelle aubade etdépart pour un autre carrefour.
– Cela devait coûter gros ?
– Une bagatelle. Je suis très riche. J’aiessayé déjà de me ruiner. J’y ai renoncé !…
– Et comment ont fini les banquetsautomobiles et musicaux ?
– Mal ! La populace a pillé meschars culinaires et j’ai été moi-même, une fois, presque lapidé parles pommes du dessert et les « potatoes » toutes chaudesqui accompagnaient le rosbif que j’avais payé… Après l’écheclamentable de cette tentative, je me suis fait enterrer vivant,puis j’ai donné un bal de croque-morts et de nourrices, le noir etle blanc, la Vie et la Mort !… C’était superbe !… Etmaintenant je m’ennuie !…
Lord Bamboche bâilla comme un tigre, puiscommanda une troisième bouteille de champagne.
– Je crains que ma faible cervelle,balbutia le poète Agénor, ne puisse supporter…
Mais milord ne l’écoutait plus, il venait derappeler le garçon, et, de son air éternellement las etennuyé :
– Émile, dit-il nonchalamment,apportez-moi cent mètres de boudin.
Émile crut avoir mal entendu et se redressatout effaré.
– Vous dites ? bégaya-t-il.
– Parfaitement, cent mètres de boudin,qualité supérieure ; je paie comptant, seulement je tiens àune chose, c’est que le boudin soit d’un seul morceau.
– Mais, milord…
– Arrangez-vous ! Faites desstoppages à la peau des boudins, employez s’il le faut unraccordeur de boudins ! Mais si, dans dix minutes, je ne suispas servi, je ne remettrai plus les pieds dans cettebaraque !
Émile, après s’être concerté quelque tempsavec le patron tout aussi effaré que lui, s’était élancé au-dehorscomme s’il eût eu le diable à ses trousses.
Un grand silence s’était fait dans la taverne.Très calme, milord Bamboche avait pris un autre havane bagué d’or,puis, ayant placé son chronomètre à côté de lui, il attendait.
Le poète Agénor se sentait rajeuni de vingtans ; jamais il n’avait été à pareille fête.
La neuvième minute ne s’était pas écouléequ’une gigantesque rumeur s’éleva. Dans la brume du matin une filed’hommes s’avançaient, jeunes et joufflus comme de vrais garçonscharcutiers qu’ils étaient, et portant sur les épaules uninterminable câble noir. En tête, Émile s’avançait la facerayonnante d’un juste orgueil.
– Milord est servi, dit-ilsimplement.
– Bien, donnez-moi un couteau.
Gravement milord coupa un minuscule morceau deboudin et le goûta, au milieu d’un profond silence.
– Il n’est pas mauvais !prononça-t-il, et maintenant…
Au-dehors, on entendait les rumeurs d’unemultitude sans cesse accrue et que trois escouades de sergents deville, accourus au pas de gymnastique, n’arrivaient pas àdissiper.
– Maintenant, reprit l’Anglais, Émiledistribuera, à toutes les personnes qui en feront la demande,vingt-cinq centimètres de boudin et une coupe de champagne.Avez-vous un double décimètre, Émile ?
– Vive milord Bamboche ! hurla lafoule.
La distribution commença dans le plus grandordre, mais à ce moment un commissaire de police, ceint de sonécharpe, entra dans la salle. Il avait l’air furieux.
– Milord, commença-t-il, vous m’aviezpourtant promis d’être sage. Vous causez une véritable émeute. Jevais me voir forcé de vous mettre en état d’arrestation.
L’Anglais le prit de très haut.
– Je ne commets là, monsieur, aucundélit, déclara-t-il d’un ton rogue, je veux seulement donner au bonpeuple de Paris une preuve – comestible – des sympathiesbritanniques ! Je veux resserrer l’entente cordiale, et sicent mètres ne suffisent pas, eh bien ! qu’on en fasse venirdeux cents !
Après de longs pourparlers, le commissaire serésigna à faire établir un service d’ordre et la distributioncontinua au milieu des vivats d’une foule idolâtre.
Mais déjà milord Bamboche s’était levé, avaitjeté au garçon deux ou trois billets bleus, puis se tournant versAgénor :
– Allons-nous-en, partons, fit-il, jem’ennuie.
Le poète, qui croyait vivre quelque rêveabsurde et merveilleux, suivit sans mot dire son nouvel ami. Tousdeux, grâce à la protection des agents, purent monter dans l’autoqui attendait à quelque distance et qui partit en quatrièmevitesse.
Ils avaient déjà laissé derrière eux l’Opéra,la Trinité et descendaient l’avenue de Clichy avec la rapidité d’unbolide, lorsque Agénor demanda timidement où on allait.
– Chez moi, répondit l’Anglais d’un airabsent.
L’auto venait de franchir l’enceinte desfortifications.
– C’est que…, murmura le poète un peuinquiet.
– Soyez sans crainte. Voici laproposition que je vous fais. Vous êtes un poète et, comme tel,vous êtes homme d’imagination.
– Eh bien ?
– Empêchez-moi de m’ennuyer, trouvez-moides sensations neuves, placez-moi dans des situationsextraordinaires et périlleuses, en un mot, soyez l’auteur de lapièce dont je serai l’acteur et qui sera ma vie. Tâchez de réaliserpour moi l’impossible…
– Mais comment pourrai-je ?
– Je vous ouvre un crédit illimité. Vouspourrez dépenser autant qu’il vous plaira pourvu que vous arriviezà mettre en fuite le hideux fantôme de la Neurasthénie. D’ailleurs,vous fixerez vous-même le chiffre de vos appointements.
– Mais si je ne réussis pas ?
– Eh bien, tant pis ! mais je suissûr que vous réussirez.
Agénor était violemment tenté. Quelles fêtesmagnifiques, quelles admirables solennités artistiques nepourrait-il pas organiser grâce aux millions de cet excentrique,qui semblait tombé du ciel, uniquement pour réaliser ses rêves lesplus fous.
L’auto traversait en coup de vent les ruesendormies de Clichy.
– Est-ce conclu ? demanda l’Anglaisavec impatience.
– Eh bien, soit ! dit Agénor,j’accepte, mais j’entends avoir toute liberté dans le choix desmoyens que j’emploierai ; il ne faudra vous étonner derien.
– Entendu !
– Je vous promets que vous aurez desémotions, soyez tranquille. Ah ! j’oubliais, j’ai laisséquelques manuscrits dans la chambre de l’hôtel que j’habite, prèsdu Panthéon…
– On ira chercher vos manuscrits… onpayera vos dettes si vous en avez, mais à partir de maintenant vousêtes en fonctions. Voici un carnet de chèques en blanc, et surtoutne regardez pas à l’argent, j’ai horreur de la parcimonie.
L’auto avait stoppé brusquement sur les bordsde la Seine. Le long du quai, la fine silhouette d’un yacht seprofilait dans la pénombre matinale.
– Vous êtes chez moi, dit milord Bambocheen aidant son hôte à franchir la passerelle. Bonne nuit et tâchezde trouver quelque idée neuve.
– Bonne nuit, milord, soyez sans crainteà ce sujet.
Un domestique bien stylé conduisit le poètejusqu’à une luxueuse cabine et se retira après lui avoir demandérespectueusement s’il n’avait besoin de rien.
Agénor se jeta tout habillé sur la couchetted’érable et de mahony et ne tarda pas à dormir à poings fermés.
Quand il se réveilla le lendemain, il eutquelque peine à se rendre compte de l’endroit où il se trouvait,ses idées étaient encore brouillées par les fumées du champagne etil se pinçait jusqu’au sang pour se prouver à lui-même qu’il nerêvait pas. À mesure qu’il se rappelait toutes les scènes quis’étaient déroulées dans le cours de la nuit précédente, ilpoussait des exclamations d’émerveillement.
Sa surprise fut au comble quand il aperçut,bien en vue sur le guéridon de la cabine, la serviette de maroquinqui contenait ses poésies inédites et qui, magiquement, avait étéapportée là.
À ce moment, le domestique entra, portant uncomplet de gentleman qui allait parfaitement à la taille d’Agénor,des chemises de tussor, des bottines de peau de porc, tout unattirail élégant, sans oublier un portefeuille de cuir de Russiequi renfermait le fameux carnet de chèques en blanc.
Le poète n’en revenait pas ; il serésigna pourtant à prendre son parti de sa fantastique aventure.Après avoir fait une assez longue station dans la salle de bainsqui attenait à la cabine, il se revêtit du complet bleu-marine,délaissant sans regret sa pèlerine à rayures jaunes et bleues, etil monta sur le pont.
Là, il demeura ébahi. Pendant qu’il dormait,le yacht avait fait route, les clochers étincelants de la ville deRouen se dessinaient dans le lointain et les rives de la Seineapparaissaient, verdoyantes, avec leur décor de châteaux et deruines pittoresques.
Le poète contempla quelque temps avecrecueillement l’admirable paysage. Il lui semblait qu’une âmenouvelle était entrée en lui ; des chansons lui montaient auxlèvres, il aspirait avec délice l’air pur, embaumé d’une odeur defeuillage et d’eau fraîche, et son cœur était pénétré d’uneprofonde reconnaissance pour le lord neurasthénique qui, tout àcoup, était entré dans son existence humble et besogneuse, comme ungénie des contes de fées.
– Lord Burydan, songea-t-il, est, malgréses airs lugubres, un brave compagnon ; il a eu là une fameuseidée. Il s’agit maintenant de lui montrer de quoi je suis capable.Il veut avoir des sensations extraordinaires. Eh bien ! il enaura…
Le poète se frotta les mains, les idéesoriginales lui venaient en foule, il se sentait inspiré ; à cemoment, un stewart, cérémonieux et correct comme un vieuxdiplomate, vint lui annoncer que le lunch était servi.
Agénor descendit joyeusement à la salle àmanger du yacht, où déjà son hôte l’avait précédé.
Six mois s’étaient écoulés ; le poèteAgénor avait réalisé – et au-delà – les espérances de lord Burydandont l’existence était maintenant une véritable séried’enchantements, tantôt terrible comme un drame, tantôt bouffonnecomme une farce de carnaval. Le metteur en scène de toutes cespéripéties déployait une imagination inépuisable et, semant l’or àpleines mains, arrivait aux plus fantastiques résultats.
L’Anglais était forcé de reconnaître qu’il nes’ennuyait plus une minute. Chaque jour c’était quelque surprisedéconcertante. Avec un génie véritablement shakespearien, Agénorfaisait traverser à son ami toutes les contrées du globe, toutesles époques de l’histoire – même celles de l’avenir –, tous lesdrames et toutes les comédies.
Il arriva à lord Burydan de se réveillersolidement ligoté au paratonnerre d’une haute cathédrale, ouenfermé dans un tonneau voguant en pleine mer, ou ficelé dans uneboîte de cul-de-jatte à la porte d’une église, ou chevauchant uncheval de race, en pleine bataille. Jamais l’esprit inventif dupoète ne se trouvait à court, et il se passionnait pour son œuvre,répétant sans cesse que les aventures de milord Bamboche étaient leplus beau poème qu’il eût jamais composé.
L’Anglais avait pour lui autant d’amitié qued’admiration.
– Dépensez, lui disait-il, dépensez, nousayons encore des millions dans les banques ! Ce n’est quedepuis que vous avez pris la direction de mes divertissements queje suis vraiment heureux
Lord Burydan répétait cette phrase pour lamillième fois peut-être, accoudé à la balustrade d’un train de luxequi emportait les deux amis à travers les solitudes grandioses del’ouest de l’Amérique.
Agénor Marmousier était maintenantcomplètement transformé. Nul n’eût reconnu le bohème aux cheveuxgris, que nous avons vu dévorer timidement une portion dans uncabaret infâme, dans le brillant gentleman à la face rose et fraisrasée, à la mine robuste et jeune, qui savourait nonchalamment leparfum d’un panatella de premier choix, aux côtés du fameux lordBurydan. En lutte chaque jour avec le drame de la vie, le poèteavait rajeuni de vingt ans.
– Je crois, fit-il, que je me montresuffisamment prodigue, mais si vous y tenez, on peut fairemieux…
– Faites ce qu’il vous plaira, je vousl’ai dit, une fois pour toutes, je vous donne carte blanche.
– Il ne faudrait pas me mettre audéfi…
Lord Burydan rentra dans l’intérieur duwagon-salon.
– Je parie, dit-il après un silence, quecette fois notre voyage s’accomplira paisiblement jusqu’à SanFrancisco – ce « Frisco » cher aux Yankees.
– Il ne faut jurer de rien, répliqua lepoète avec un sourire ambigu.
– Bah ! vous avez trop bon goût pourme régaler d’un vulgaire accident de chemin de fer. D’ailleurs nousavons vu cela cinq ou six fois.
– Qui sait ?
– Moi, je sais parfaitement que, malgrétout votre génie, il ne se passera rien aujourd’hui.
Lord Burydan sonna le barman et se fitapporter un sherry-gobler qu’il dégusta lentement à l’aide d’unelongue paille. Agénor imita cet exemple, seulement ce fut unjulep-mint qu’il savoura à lentes gorgées.
Les deux amis en étaient à leur deuxièmecigare lorsque le chef de train pénétra dans le wagon-salon, lamine bouleversée.
– Que se passe-t-il donc ? demandalord Burydan.
– Une chose terrible, gentleman, lechauffeur et le mécanicien sont ivres morts, ils ronflent à poingsfermés… Une épouvantable catastrophe est inévitable !…
– Mais, répliqua tranquillement Agénor,il me semble que cela vous regarde ! Nous avons payé pour êtretransportés, en toute sécurité et sans retard, à San Francisco,faites le nécessaire.
– Cela est aisé à dire !
– Manœuvrez les freins, proposa lordBurydan.
– À quoi cela mènera-t-il, répliqua lechef de train, à rester en panne en pleine prairie ; lescow-boys et les bandits de la Main Rouge auraient eu vite fait denous assassiner tous, à dix miles de toute habitation !… Puis,il y a un autre rapide dans une demi-heure !…
– Diable ! c’est grave, grommelalord Burydan, vaguement effrayé, vous n’aviez pas prévu cela, moncher Agénor, et voilà un danger qui n’était pas dans leprogramme.
Le poète réfléchissait.
– Il y a un moyen, dit-il enfin.
– Lequel ?
– Je sais conduire une locomotive ;dans ma prime jeunesse, je fus trois ans aide-mécanicien à la garedu Nord. Milord, si vous consentez à me servir de chauffeur, jeréponds de tout !
Le chef de train soupira, profondémentému.
– Gentlemen ! fit-il, il y a dans ceconvoi quatre-vingt-douze voyageurs, leur existence est entre vosmains !
– Soyez tranquille.
– C’est qu’il n’y a pas une minute àperdre ! je n’ai encore rien dit aux autres voyageurs pourn’effrayer personne. Suivez-moi.
– Très amusant, déclara lordBurydan ; vous voyez, mon cher poète, que malgré toute votreimagination le hasard est encore notre maître à tous.
Agénor sourit sans répondre et tous deux,circulant de voiture en voiture, grâce aux passerelles mobiles,atteignirent le fourgon aux bagages, situé à l’autre extrémité duconvoi. De là, il leur fut facile de se hisser dans le tender quifait immédiatement suite à la locomotive.
– Bonne chance ! leur cria le chefde train ; si cela devenait urgent, agitez le signal et jeferai manœuvrer les freins.
Lord Burydan et Agénor repoussèrent dans uncoin les corps inertes du chauffeur et du mécanicien, ivres mortstous les deux et, remontant jusqu’aux oreilles le col de leurspelisses de fourrure, qu’ils n’avaient eu garde d’oublier, ils semirent courageusement à l’œuvre.
Manœuvrant la roue d’adduction de la vapeur,Agénor réussit à modérer un peu l’effroyable vitesse, pendant quelord Burydan précipitait dans le foyer ardent des monceaux dehouille grasse. Tous deux étaient en sueur, malgré la bise glacialequi leur fouettait le visage.
La nuit venait à grands pas, le train fuyaitcomme un fantôme à travers l’immense plaine déserte oùretentissaient au loin les beuglements mélancoliques des troupeauxsauvages.
Le train marchait à raison de cent vingtkilomètres à l’heure.
Une heure se passa ainsi. Pas un bruit nevenait de l’intérieur du train. Les voyageurs, maintenant, devaientdormir à poings fermés dans les couchettes des sleeping-cars.Malgré lui, lord Burydan se sentait ému.
Il faisait maintenant nuit noire ; ontraversa en coup de vent une petite station dont les lumièresapparurent l’espace d’un éclair pour s’effacer aussitôt dans lesténèbres mouvantes.
Les puissants phares électriques placés entête de la locomotive montraient un pays cultivé ; on traversades villages endormis ; des feux de gardes-barrières parurentet moururent, la ligne était depuis un quart d’heure séparée deschamps par une sorte de clôture.
– Courage, mylord, dit le poète, nousapprochons ! Dans une demi-heure, nous atteindrons la stationde Jorgell-City.
Lord Burydan, à la fois grillé par le foyerincandescent et gelé par la bise, répondit en grommelant :
– Jorgell-City, cette ville fondée par unmilliardaire, dont le fils a tué un savant français ?
– C’est bien cela ; on dit que c’estune ville maudite ; il y a eu, au début, une séried’assassinats que personne n’a pu expliquer.
Lord Burydan se sentit frissonner et retombadans le silence. Le cadran de l’appareil enregistreur indiquaitcent dix kilomètres.
Tout à coup, Agénor eut une sourdeexclamation. Du doigt, il montrait, à quelques centaines de mètres,un lourd chariot attelé de huit chevaux et qui venait à peine des’engager sur la voie qu’il obstruait complètement.
– Machine en arrière ! balbutial’Anglais dont les dents claquaient.
– Trop tard !
– Qu’allez-vous faire ?
– Tant pis, je risque tout !
Nerveusement, Agénor avait tourné la roue, lavapeur s’engouffra dans les tiroirs, les plaques grincèrent, leconvoi atteignait l’effroyable vitesse de cent soixante kilomètresà l’heure. Il filait comme un météore sur les rails.
Lord Burydan ferma les yeux au moment où lechariot, chargé de lourds blocs de granit, apparut en pleinelumière : il s’attendait à la mort.
Il y eut un choc, mais à peine sensible ;des hennissements d’agonie se perdirent dans la nuit. La masseénorme du chariot et l’attelage avaient été culbutés, rejetés surle côté de la voie. Le train passait, brûlant les stations dans unfracas de tonnerre.
– C’est égal, murmura le poète, nousl’avons échappé belle !
Lord Burydan, lui, s’épongeait le front,incapable de prononcer une parole. Mais déjà, le fond de l’horizons’embrasait.
– Jorgell-City, fit Agénor ; il estgrand temps de ralentir.
Il manœuvra vigoureusement la roue, la vitessevertigineuse se modéra jusqu’à l’allure paisible (soixantekilomètres à l’heure) d’un train omnibus. Quelques minutes après,le convoi stoppait sous le hall vitré de la grande gare, autrefoisconstruite par l’ingénieur Harry Dorgan.
Le chauffeur et le mécanicien furent portéssur un lit de camp, la locomotive, dont tout l’avant étaiteffondré, fut dirigée vers les ateliers et remplacée par uneautre.
Chaudement félicités, Agénor et lord Burydanpurent regagner leur sleeping, ce qu’ils firent, mais non sanss’être réconfortés d’un grog brûlant.
Le lendemain, vers midi, ils arrivaient à SanFrancisco.
Lord Burydan prit plaisir à visiter cetteville étonnante, détruite tant de fois par les tremblements deterre, reconstruite en acier, et où se pressent toutes les races del’univers.
Le lendemain de leur arrivée, ils sepromenaient sur le quai, après un excellent déjeuner à l’hôtel deFrance et d’Albion, et ils admiraient le port rempli denavires.
– Quel temps magnifique, dit tout à coupAgénor, le Pacifique est calme comme un lac ; pas un soufflede vent, pas une vague…
– Si nous faisions une promenade en mer,proposa lord Burydan. Vu de la rade, le panorama de la ville estsplendide.
– Comme il vous plaira ; voicijustement une embarcation qui fera tout à fait notre affaire.
Et le poète montrait une baleinière aux formesélancées, dans laquelle deux matelots assis à califourchon jouaientnonchalamment aux cartes en fumant leur pipe. Le marché fut viteconclu ; Agénor et lord Burydan prirent place à l’arrière, lesmarins empoignèrent leurs avirons et la légère embarcations’éloigna du rivage. La promenade s’annonçait sous les plus heureuxauspices.
Après avoir traversé le port encombré denavires, on remonta dans la direction du nord, en longeant une côtedéserte. Le ciel continuait à être d’une limpidité parfaite et lamer aussi unie, aussi étale que la surface d’un étang.
La ville de San Francisco était déjà loinlorsque lord Burydan s’avisa que la promenade avait peut-être assezduré.
– Si nous voulons être de retour avant lanuit, fit-il, il serait temps de virer de bord.
Et il ajouta :
– Je puis dire, par exemple, que c’estune des plus belles promenades que j’ai faites. Mais je vois que,si j’en faisais une pareille tous les jours, je commencerais àm’ennuyer. Et, tenez, je m’ennuie déjà.
Et lord Burydan étouffa un longbâillement.
– C’est vraiment fort regrettable,répondit Agénor avec un singulier sourire.
Et il donna l’ordre aux deux marins de virerde bord pour regagner San Francisco.
Mais, à ce moment même, une pirogue sortitd’une petite baie marécageuse et se dirigeait vers la haute mer.L’aspect de cette embarcation excita tout d’abord la surprise delord Burydan. La coque effilée était d’un seul morceau, creusée àmême le tronc d’un gigantesque cèdre ; elle était ornée d’uncoloriage barbare, rouge, orangé, noir et bleu, et montée par huitPeaux-Rouges portant le costume classique de leur race, et armés delongues pagaies à la pointe effilée.
Les faces de ces sauvages étaient hideuses,grâce aux tatouages et aux peintures de guerre dont ils étaientcouverts. Ils portaient de hauts diadèmes de plumes d’aigle, etleurs manteaux de peaux d’opossum flottaient au vent. Ils avaient àla ceinture le couteau et le tomahawk, mais l’arc et les flèchesétaient remplacés par des carabines Winchester et une tripleceinture de cartouches. Lord Burydan les admira naïvement.
– Ils sont magnifiques, dit-il ;mais je croyais que leur race était à peu près détruite oucantonnée dans le territoire indien.
– Détrompez-vous, répondit Agénor. Ilexiste encore, dans les montagnes Rocheuses et sur toute la côtequi s’étend au nord de San Francisco quelques tribus indomptables,farouches, et qui ont voué aux hommes blancs une haine implacable.Je crains bien que ceux-ci n’appartiennent à quelque tribuinsoumise.
– Diable ! murmura lord Burydan avecinquiétude.
Enlevée par les huit robustes pagayeurs, lapirogue s’approchait d’instant en instant avec une rapidité quitenait du prodige. Elle semblait glisser comme un oiseau à lasurface des flots tranquilles. Vainement, les deux matelotsaméricains faisaient force de rames. En moins de trois minutes, lapirogue était venue se ranger le long de la baleinière.Brusquement, deux des Peaux-Rouges lâchèrent leur pagaie, etépaulèrent leur carabine. Lord Burydan comprit que toute résistanceétait impossible.
– Nous en serons quittes pour payer unerançon, dit-il avec beaucoup de sang-froid.
– Si, toutefois, ils y consentent,murmura le poète d’un ton mal assuré.
Mais déjà deux des Peaux-Rouges avaient sautédans la baleinière, et, sans vouloir entendre aucune explication,avec une dextérité de prestidigitateurs, ils avaient garrotté defines cordelettes d’écorce les deux touristes et les matelots.Alors, méthodiquement, ils dépouillèrent Agénor et lord Burydan deleur porte-monnaie, de leur montre, de leur portefeuille, et mêmede leurs cigares et de leur mouchoir de poche ; tout enperpétrant cet acte de déprédation, ils faisaient de hideusesgrimaces et se livraient à une pantomime simiesque.
Tout à coup, ils saisirent lord Burydan, ledévêtirent complètement, et, après lui avoir passé sous lesaisselles une corde solide, ils le précipitèrent dans la mer. Lacorde était amarrée au banc d’arrière de la pirogue. Sur un signede leur chef, les pagayeurs recommencèrent à manœuvrer en cadence,la pirogue reprit sa course furieuse, en traînant derrière elle lemalheureux lord, qui se comparait, in petto, à la reineBrunehaut attachée à la queue d’un cheval sauvage.
La situation, en effet, était tout aussipénible et presque aussi périlleuse. Les liens d’écorce luientraient dans les chairs, et c’est à grand-peine qu’essoufflé,haletant, il arrivait à tenir sa bouche hors de l’eau. Dans soneffarement, il se rendait compte qu’au bout de quelques minutes dece sport diabolique il n’aurait plus le courage de faire lesefforts nécessaires pour respirer, qu’il serait noyé à petitscoups, qu’il périrait de la mort la plus odieuse et la plus lente.Agénor, inerte et garrotté au fond de la pirogue, ne pouvait luiêtre d’aucun secours. Un moment, lord Burydan eut la sensation queces sauvages, aux faces de démon, l’entraînaient tout vivant dansquelque enfer maritime insoupçonné de Dante.
Cinq minutes s’écoulèrent ainsi, cinqsiècles.
La course folle de la pirogue s’étaitvaguement ralentie. Lord Burydan respira. Il se reprit à espérerque le supplice qu’il endurait n’était qu’une brutale plaisanterie,qui, peut-être, prendrait bientôt fin. Mais, tout à coup, sa moellese figea dans ses os et ses cheveux se hérissèrent sur satête ; à travers les eaux limpides et bleues, il venaitd’apercevoir une grande ombre, une silhouette aiguë et noire, quise rapprochait de lui insensiblement.
– Un requin ! s’écria-t-il. Agénor,au secours ! au secours !
Le poète ne répondit à cet appel désespéré quepar un gémissement sourd. Le squale se rapprochait de seconde enseconde, battant l’eau de sa formidable queue. Lord Burydanentrevit sa gueule armée d’une triple rangée de dents, son petitœil féroce et malin. Les Peaux-Rouges avaient cessé de ramer, etils contemplaient ce spectacle avec autant de satisfaction paisibleque s’ils eussent assisté à une séance de boxe, ou à un combat debouledogues contre des rats.
Lord Burydan n’avait plus une goutte de sangdans les veines. Avec cette netteté suraiguë de sensationqu’éprouvent tous ceux qui se trouvent exposés à un péril imminent,il suivait les mouvements du requin. Il le vit se retourner pour lehapper, et il perdit connaissance.
Mais, à ce moment, un des Indiens, sedébarrassant prestement de sa carabine, de son tomahawk et de sonmanteau d’opossum, se précipita à la mer en brandissant un longcoutelas. Au moment précis où le squale, en se retournant, mettaiten évidence son ventre d’un blanc sale, l’Indien l’atteignait enplein cœur. L’eau se teignit de sang, et rapidement, sur un ordrebref du courageux Peau-Rouge, les Indiens halèrent à bord le corpsinerte de lord Burydan.
Un peu plus loin, le squale se débattait dansles derniers sursauts de l’agonie.
Quand lord Burydan revint à lui, il setrouvait dans la baleinière aux côtés du poète Agénor, qui luifrictionnait vigoureusement les tempes avec du vinaigre desQuatre-Voleurs. Les Peaux-Rouges et leur pirogue avaientdisparu ; seul celui qui avait tué le requin étaitpaisiblement assis à l’arrière. Les deux matelots américains,délivrés de leurs liens, ramaient paisiblement, comme si riend’extraordinaire ne se fût passé. Il faisait alors presque nuit,et, à une encablure de là, on apercevait la coque d’un vapeur demédiocre tonnage, qui semblait avoir stoppé pour attendre labaleinière.
– Où suis-je ? balbutia lord Burydand’une voix faible.
– Vous êtes en sûreté, lui réponditAgénor. Les Peaux-Rouges ont été mis en fuite par l’arrivée dupaquebot que vous voyez ici et où nous allons prendre passage toutà l’heure.
– Mais cet Indien ? demanda le lorden jetant un regard encore apeuré sur le Peau-Rouge impassible.
– C’est celui qui vous a sauvé. J’ai crubien faire en l’attachant, à prix d’or, à votre service. Il senomme Kloum. Il parle fort bien l’anglais ; et il a étélongtemps employé dans une usine électrique de Jorgell-City. Maisbuvez cela, milord, cela vous remettra complètement.
Agénor offrait à son ami un petit gobeletrempli de vieux whisky. Lord Burydan but, et se sentit mieux.Brusquement, il eut un large éclat de rire.
– Agénor, s’écria-t-il, vous êtes unhomme merveilleux ! Car, j’en suis bien sûr maintenant ;c’est vous qui avez préparé et réglé, comme un metteur en scènehabile, l’attaque des Peaux-Rouges. Le requin devait être quelqueanimal mécanique, quelque automate comme j’en ai vu au théâtre deCovent-Garden, à Londres.
Agénor se contenta de sourire sans donneraucune explication.
– Il est possible, fit-il, que je soispour quelque chose dans tout ceci, mais le hasard a aussi collaboréà ce petit drame. Ne cherchez pas à en savoir davantage. Êtes-voussatisfait ?
– Infiniment.
– Alors, c’est l’essentiel.
Pendant cette brève conversation, on étaitarrivé près du navire à vapeur ; des amarres furent jetées, etbientôt lord Burydan, Agénor et l’impassible Kloum mettaient lepied sur le pont de la Ville-de-Frisco,un paquebot en ferde sept cents tonneaux, dont le capitaine, Mr. Hopkins, se mitgracieusement à la disposition de ses passagers.
Tout le monde se rendit à la salle à manger dubord, où un confortable repas était servi. Le capitaine, avec saface écarlate, ses sourcils touffus et son nez bourgeonnant,ressemblait plutôt à un pirate qu’à un honnête commerçant. Ilportait aux oreilles de petits anneaux d’or, et il avaitcontinuellement à sa portée un gobelet d’étain rempli d’un mélangede whisky et de soda-water. D’après des conventions antérieures, ilavait été entendu entre Agénor et Mr. Hopkins que celui-ciramènerait le lord et son secrétaire à San Francisco. Ces derniersgagnèrent donc leurs cabines respectives, où ils ne tardèrent pas àtomber dans un profond sommeil.
Mais, en montant sur le pont, le lendemainmatin, ils éprouvèrent une violente surprise en constatant que lacôte avait disparu ; de quelque côté qu’ils se tournassent,c’était la mer immense et sans limites. Agénor alla immédiatementtrouver le capitaine Hopkins pour lui demander des explications. Levieux loup de mer ne paraissait d’ailleurs nullement ému.
– Je le regrette vivement, déclara-t-ild’un ton péremptoire, mais il n’y a pas moyen de rentrer à SanFrancisco.
– Cependant, fit Agénor, il étaitconvenu…
– C’est possible. Mais on ne fait pastoujours comme l’on veut. Sachez que mon navire est exclusivementchargé de cercueils de Chinois décédés en Amérique et qui ontexprimé la volonté, comme tous les Chinois, d’aller reposer dans laterre natale. Or, c’est là un genre de marchandise qu’il estinterdit de transporter, et j’ai appris au dernier moment quej’avais été dénoncé !
– De sorte que ?… interrompit lordBurydan avec impatience.
– De sorte qu’il m’est impossible derentrer dans le port avant de m’être débarrassé de ma cargaison, ceque je ne puis faire qu’à Nangasaki. Maintenant, si vous ledésirez, je vous déposerai à l’île de Pâques, ou dans l’archipeldes Marquises, où je compte faire relâche.
– Vous nous avez odieusementtrompés ! s’écria Agénor.
– Ce n’est pas ma faute. D’ailleurs, jesuis prêt à vous rendre votre argent.
Le poète était consterné. C’était là unincident qu’il n’avait pas prévu. Lord Burydan fut le premier àprendre gaiement son parti de cette situation bizarre.
– Ma foi, tant pis ! déclara-t-il.Puisqu’il en est ainsi, nous irons jusqu’à Nangasaki avecMr. Hopkins, et nous tâcherons de nous ennuyer le moinspossible pendant la traversée.
– Aussi, c’est de ma faute, murmuraAgénor. J’aurais dû me renseigner.
– Ne vous faites aucun souci à cet égard.Je ne regrette nullement ce voyage forcé ; et nous avons làune occasion unique de visiter les îles océaniennes.
– D’ailleurs, expliqua le capitaine,enchanté de voir les choses s’arranger si facilement, laVille-de-Frisco est abondamment pourvue de vivres, etc’est un navire de premier ordre.
En cela, l’honorable capitaine exagéraitlégèrement ; la Ville-de-Frisco était une antiquecarcasse dévorée par la rouille, et dont la machine, vingt foisréparée, ne donnait, dans les meilleures conditions, qu’une vitessede huit à dix nœuds à l’heure. D’ailleurs, par économie,Mr. Hopkins ne brûlait que des escarbilles et des déchets decharbon, et il hissait des voiles de fortune chaque fois que levent était favorable. Pour la rapidité du transport, son navireétait à peu près ce que serait, à un train éclair, une ancestralediligence.
Vingt-quatre heures ne s’étaient pas écouléesque lord Burydan était retombé dans sa neurasthénie. Malgré touteson imagination, Agénor n’arrivait pas à le distraire. Seull’Indien Kloum, qui avait troqué son costume éclatant contre unesimple vareuse de matelot, paraissait parfaitement à l’aise. Ilfaisait ses quatre repas avec un appétit magnifique, et, le restedu temps, se promenait sur le pont, du même pas égal et cadencé, enfumant son calumet de terre noire.
Le second jour, la mer devint grosse. LaVille-de-Frisco n’avançait plus qu’avec une extrêmelenteur ; et, quoique le capitaine déclarât avec une assuranceimperturbable que son navire était d’une solidité à toute épreuve,personne n’était rassuré.
Vers le soir, le vent souffla en tempête. Levieux paquebot, dont les foyers avaient été éteints par mesure deprécaution, était désormais le jouet des lames. Il roulait ettanguait lourdement, et les boulons de sa carcasse disjointegrinçaient de façon lamentable. Bientôt, on apprit que legouvernail avait été emporté par une vague.
Avec une impudence remarquable,Mr. Hopkins avait d’abord déclaré que ce n’était qu’un grain.Mais il dut bientôt en rabattre de cet aplomb. Vers dix heures dusoir, une voie d’eau se déclara. Tout le monde se mit aux pompes,sans en excepter lord Burydan, le poète Agénor et le Peau-Rouge. Ontravailla toute la nuit sans résultat appréciable. Au matin, latempête n’était pas calmée, et on constatait une seconde voied’eau.
Déjà, deux matelots avaient été noyés. Lecapitaine Hopkins, qui était monté sur la dunette, fut lui-mêmeemporté par un coup de mer. La situation était désespérée. Encorequelques minutes, et la Ville-de-Frisco, dont la membrureétait complètement disloquée, allait couler à pic.
Aidés de Kloum, Agénor et lord Burydandescendirent dans la baleinière, laissant au reste de l’équipage lagrande chaloupe. Ils venaient d’y prendre place lorsque, sous lapoussée d’une vague plus forte, le vieux steamer s’entrouvrit avecun craquement sinistre ; la mer se couvrit de cercueils deChinois et de débris flottants de toutes sortes.
Une minute encore, et, à la place de laVille-de-Frisco, il n’y eut plus qu’un grand remous quifaillit faire chavirer la baleinière.
Toujours silencieux et impassible, l’IndienKloum avait pris les rames, pendant qu’Agénor s’emparait de labarre du gouvernail. La frêle embarcation était soulevée comme uneplume à la crête de vagues énormes, pour dégringoler ensuite en desabîmes écumants ; à chaque instant, des paquets de merl’emplissaient d’une eau que lord Burydan vidait tant bien que malavec son chapeau.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé depuisle naufrage du steamer que les trois passagers de la baleinièrevoyaient passer à côté d’eux la grande chaloupe qui flottait,renversée, la quille en l’air.
À ce moment, une des rames que tenait lePeau-Rouge se cassa aussi nettement que si elle eût été de verre.La baleinière tournoya, se mit à danser comme un bouchon, et lasoudaineté du choc fit perdre l’équilibre au poète Agénor, qu’unelame gigantesque emporta.
Lord Burydan eut un geste de désespoir. Ileût, certes, sacrifié volontiers sa vie pour sauver son ami ;mais, au milieu d’un tel cataclysme, il était impossible de portersecours au pauvre poète qui, déjà, avait disparu dans la tourmente.Lord Burydan, une fois de plus, comprit l’inutilité de sesmillions, et, refoulant un sanglot, il vint s’asseoir à la placeque lui désignait Kloum, qui ne s’était pas départi un seul instantde son sang-froid. Se servant, en guise de godille, de l’uniquerame qui lui restait, le vieil Indien parvint à empêcherl’embarcation de chavirer. Mais le vent les emportait à une vitessefurieuse. Ils étaient trempés jusqu’aux os. Ils avaient froid etils avaient faim. Ils se cramponnaient désespérément aux bancs dela baleinière, par une impulsion presque inconsciente.
Vers midi, il se produisit une accalmie. Kloumen profita pour vider l’eau dont la baleinière était remplie, et iloffrit à lord Burydan la moitié d’une gorgée de whisky qui restaitau fond de sa gourde.
L’après-midi, la mer s’apaisa complètement,Kloum parvint à pêcher une brassée de grandes algues sous lesfeuilles desquelles étaient attachés de petits coquillagesbivalves. Ce chétif repas réconforta les deux hommes. Mais ilstombaient de sommeil. Ils convinrent de dormir alternativementchacun deux heures, et c’est ainsi qu’ils atteignirent la nuit, enproie aux plus terribles craintes, car le vent s’était levé denouveau, et les vagues se gonflaient, déjà presque aussi furieusesque la veille.
Lord Burydan était à bout de courage.
– Nous sommes perdus ! murmura-t-il.J’ai envie de me jeter à l’eau tout de suite, pour en finir plusvite.
– Ne faites pas cela, milord, répliquavivement le vieux Peau-Rouge. Kloum a deviné que nous ne sommes pasloin de la terre.
– Comment as-tu pu devinercela ?
– Écoutez !…
Lord Burydan prêta l’oreille. À travers leshurlements du vent, il perçut une sorte de croassement funèbre.
– C’est des cris des oiseaux de mer,expliqua Kloum ; et quand il y a des oiseaux, la terre n’estpas loin.
– Qu’importe ? murmura l’Anglais,complètement démoralisé. Je tombe de fatigue, et je meurs de froid.Je sens que je n’aurai pas la force de rester cramponné à mon banc…La première vague m’emportera…
– Il ne faut pas, milord. Et tenez, il ya un moyen : je vais vous attacher.
Et il se servit de la corde de l’ancre pourfixer solidement son compagnon à son banc.
La nuit s’écoula dans les transes. Le ventétait un peu tombé, mais il faisait un froid glacial. Enfin, lejour parut. Quand les premiers rayons d’un pâle soleil eurentéclairci le brouillard, Kloum discerna, dans l’éloignement, unegrande masse sombre, qui était sans doute un cap formé de falaisesrocheuses.
– Sauvés ! s’écria l’Indien.
Il réveilla lord Burydan, que la vue du rivageput à peine arracher à l’espèce de torpeur où il avait été plongé.Kloum avait oublié sa fatigue. Il manœuvrait avec dextérité labaleinière à travers le semis de petits écueils qui défendaient lesabords de cette terre inconnue. Le brouillard s’était complètementdissipé. Les naufragés reconnurent en face d’eux une haute muraillegranitique qui semblait n’offrir aucune solution de continuité. Aubas de la falaise s’étendait une plage de galets, en ce momentviolemment secoués par le ressac.
Kloum tenta d’aborder ; mais l’entrepriseétait pleine de difficultés. Chaque fois qu’il essayait, la vaguele rejetait vers la ceinture de brisants qu’il avait eu tant depeine à franchir.
Tout à coup, des hommes à longue barbe, vêtusde cuir et chaussés d’immenses bottes, sortirent d’uneanfractuosité de la falaise. Ils étaient armés de gaffes, degrappins et de crocs. En quelques minutes, ils eurent halé sur lerivage la baleinière ; lord Burydan et son compagnons’apprêtaient déjà à les remercier, lorsqu’un des hommes tira de saceinture un browning, et les mit en joue.
– Dis donc, Slugh, fit-il en se tournantvers un autre personnage à longue barbe, qui paraissait être lechef, faut-il leur faire sauter le caisson ?
– Ma foi, fit Slugh avec hésitation, jene sais pas trop.
– Tu n’ignores pas que les ordres desLords sont formels. Pas d’étrangers, pas d’espions.
À ce moment, un coup de canon se fit entendredans le lointain, bientôt suivi d’un second, puis d’un troisième.Slugh avait changé de visage :
– C’est le yacht de la Main Rouge,balbutia-t-il avec respect. C’est aux Lords seuls qu’il appartientde décider du sort des prisonniers !
La terre où les naufragés venaient d’aborderest une île située un peu au sud des îles Aléoutiennes, à centkilomètres environ de l’île Sakhaline. Elle fut découverte auXVIIIe siècle par des navigateurs allemands, quil’appelèrent l’île Saint-Frédérik. Depuis, comme elle ne se trouvesur le passage d’aucun navire, elle a été complètement oubliée, nonseulement par les marins, mais par la plupart des géographes. À unmoment donné, elle fut l’objet d’une discussion entre la Russie etles États-Unis. Mais ce territoire glacé paraissait si peuintéressant que la question ne fut réglée qu’en 1901. À cetteépoque, elle fut officiellement attribuée à l’Amérique ; et,presque aussitôt, elle fut vendue à un riche marchand de tableauxnommé Fritz Kramm, qui, disait-il, voulait y faire une tentatived’élevage des phoques à fourrure.
Depuis, on ne parla plus de cette île, quetous les gens pratiques regardaient comme un bloc de glaceinutilisable et stérile. Les gens pratiques, en cela, avaient grandtort : l’île Saint-Frédérik était intéressante à un grandnombre de points de vue. Entourée de tous côtés par de hautesfalaises qui l’abritaient contre les vents glacés du pôle, elleoffrait, en son centre, de fertiles prairies, où pullulaient lesrennes, les élans, les bœufs musqués, les castors et les renards àfourrure ; elle était traversée par des ruisseaux d’eau viveremplis de saumons et de truites ; les crustacés et la morueétaient abondants sur ses côtes ; enfin, une plage basse avaitété aménagée pour l’élevage des phoques à fourrure qui, n’étant pasinquiétés, y étaient extrêmement nombreux. Sur les sommets desfalaises, on recueillait les nids de l’eider, dont le plumageconstitue une véritable richesse.
Le propriétaire de l’île y avait faitconstruire, à l’insu de tous, de vastes et solides bâtiments quiabritaient un nombre assez considérable d’habitants.
C’est dans un de ces édifices, aménagé avec uncertain luxe et entouré d’un double chemin de ronde queparcouraient sans cesse des sentinelles à mine patibulaire, que setrouvaient maintenant lord Burydan et Kloum le Peau-Rouge. On leuravait donné pour fonction de servir d’aides et de serviteurs à unétrange vieux savant, à l’intention duquel un superbe laboratoireétait installé. Mais, jusqu’alors, ils n’avaient pu échanger que derares paroles avec ce vieillard aux vénérables favoris blancs. Toutce qu’ils savaient, c’est qu’il était français.
Tous trois se trouvaient dans une sallespécialement disposée pour des expériences sur l’acidefluorhydrique, lorsque, tout à coup, le vieux savant françaiséclata de rire, et, après avoir poussé d’un geste rapide lesverrous des portes de communication :
– Mes amis, dit-il à ses deux compagnons,vous devez avoir été surpris de mon mutisme. Mais il faut vous direque, si je ne me suis pas montré plus poli à votre égard, c’est quej’avais des raisons pour cela. Nous étions espionnés. Ici, toutesles murailles sont munies de microphones enregistreurs. Chacune denos paroles était recueillie. Mais j’y ai mis bon ordre. Lesmicrophones ne marchent plus, et ils ne marcheront pas d’icilongtemps. Nous pouvons donc causer en toute tranquillité. Etd’abord, qui êtes-vous ?
Lord Burydan et le Peau-Rouge senommèrent.
– Je me nomme Bondonnat, reprit levieillard, et je suis météorologiste.
– Comment ! s’écria l’Anglais avecsurprise, c’est vous dont la disparition mystérieuse a fait tant debruit, il y a bientôt six mois ?
– C’est moi-même, murmura le vieillard,dont le visage exprima une profonde tristesse. La façon dont on m’atraité est abominable !…
Lord Burydan était devenu attentif.
– Ce qu’il y a de plus étrange, repritM. Bondonnat, c’est que je sais à peine ce qu’on me veut aujuste, et pourquoi on m’a ainsi arraché brutalement à mes amis, àmes enfants !… Non, vraiment, je n’aurais pas cru qu’un pareilattentat fût possible !…
Lord Burydan l’interrompit :
– Mais, enfin, où sommes-nous ?demanda-t-il avec anxiété.
– Je n’en sais rien… J’ai été amené ici,après quarante-sept jours de voyage. Mais une chose dont je suissûr, c’est que cette île est le repaire principal, la capitale,pour ainsi dire, d’une troupe de redoutables bandits. Malgré laséquestration où l’on me tient, j’ai fini, à la longue, parsurprendre bien des choses.
– Avant tout, reprit l’Anglais,apprenez-nous comment vous vous trouvez ici.
– Vous me connaissez de nom,milord ; vous le savez, j’avais toujours mené l’existencecasanière de l’homme qui a consacré sa vie à la science.Personnellement, il ne m’était jamais arrivé, jusqu’ici, aucuneaventure. Le seul drame dans ma tranquille existence a étél’assassinat de mon ami Maubreuil par un Américain, à l’heureactuelle enfermé dans un asile de fous. Andrée de Maubreuil et mafille, Frédérique, étaient amies, presque sœurs. Je les aimaisautant l’une que l’autre, et j’avais résolu de les marier à deux demes collaborateurs, deux jeunes savants pour lesquels j’avaisautant d’estime que d’amitié.
– Et ce double mariage n’a pas eulieu ?
– Un peu de patience !… Le soir mêmedes fiançailles, je me promenais paisiblement, à un kilomètre àpeine de chez moi, quand un aéroplane est venu atterrir sur lalande ; des hommes sont descendus, m’ont jeté dans un desbaquets, après avoir assommé, assassiné peut-être, un enfant quim’avait suivi dans ma promenade. Mon chien Pistolet s’était élancéprès de moi. Je l’ai tellement bien défendu qu’ils n’ont pas osé letuer.
En entendant son nom, un chien barbet de fortetaille, à la toison noire et bouclée, se leva de dessous une destables et se rapprocha de son maître qu’il regardait de ses grandsyeux humides, expressifs comme ceux d’un être humain.M. Bondonnat caressa l’animal qui se coucha aussitôt à sespieds avec un grognement de plaisir.
– Après une heure à peine de vol, repritle vieux savant, l’aéroplane me déposa sur le pont d’un yacht et jefus aussitôt enfermé avec mon chien dans une cabine. Je n’en suissorti que pour changer de prison ; je suis gardé à vue dans celaboratoire, et je sais qu’à la première tentative que je feraispour prendre la fuite je serais fusillé sans miséricorde par lessentinelles qui se relayent d’heure en heure.
– Voilà, murmura l’Anglais avec une sortede satisfaction, quelque chose de plus étrange que tout ce quim’est arrivé à moi.
Et il ajouta :
– Avez-vous pu enfin, cher maître,deviner le but de cette extraordinaire séquestration ?
– Je n’ai pas tardé à l’apprendre.J’avais pris possession, depuis deux jours à peine, de la maison debois confortable, presque luxueuse, qui me sert de prison,lorsqu’un matin un homme est entré, le visage couvert de ce masqueen caoutchouc mince qui déguise tous ceux qui ont affairedirectement à moi. À son accent, à sa mentalité même, j’ai reconnuun Yankee : « Monsieur Bondonnat, m’a-t-il ditbrutalement, vous êtes un grand savant, nous n’en voulons pas àvotre vie, mais nous exigeons que vous nous fassiez connaîtretoutes vos découvertes, toutes, et que vous vous mettiezentièrement à notre disposition pour d’autresinventions. »
– Naturellement, répliqua lord Burydan,vous avez protesté ?
– Avec indignation. Alors l’Américain –je suis sûr que c’est un Américain – m’a répondutranquillement : « Comme il vous plaira ; seulement,dans ce cas, vous pouvez vous considérer comme prisonnier àperpétuité ; vous ne reverrez jamais ni votre fille, ni votrepupille, ni vos amis ; au contraire, si vous mettez votreintuitif génie à notre service, vous serez royalement récompensé etvous serez mis en liberté sitôt que nous n’aurons plus besoin devous. Enfin, vous pourrez – sous certaines restrictions – fairesavoir à vos filles que vous êtes encore vivant, et vous aurez detemps en temps de leurs nouvelles. Ah ! j’oubliais encorequelque chose : si vous faites la mauvaise tête, votre chiensera abattu, ce sera la première mesure de rigueur que nousprendrons contre vous. »
– Et vous avez accepté ?
– Oui, murmura M. Bondonnat enbaissant la tête. J’ai eu peur pour ma fille, pour mes filles, carje regarde Andrée de Maubreuil comme mon enfant ; j’ai craintque ces misérables, qui paraissent tout-puissants, ne s’en prennentà ces innocentes enfants ou à leurs fiancés ; je me suis misau travail.
Lord Burydan serrait les poings avec unegénéreuse colère.
– Monsieur Bondonnat, s’écria-t-il, jesuis riche, je suis puissant, moi aussi, je vous jure qu’une foissorti d’ici je tirerai de ces gens-là une vengeanceterrible !…
– À quoi bon la vengeance ? murmurale vieillard mélancoliquement ; je ne veux de mal à aucun demes ennemis. Puis, ces bandits, qui se croient très habiles,servent peut-être sans s’en douter la cause éternelle de ceProgrès, toujours en marche, qui s’avance infatigablement, àtravers mille avatars, vers un avenir meilleur, vers une sociétéplus parfaite.
– Que voulez-vous dire ?
– On a précisément exigé de moi lesformules qui permettent de doubler, de décupler le rendement descultures. Ce que j’avais réalisé en petit dans mes jardins, ondoit, à l’heure actuelle, le réaliser en grand dans les plantationsde coton et de maïs. Il m’aurait fallu des millions peut-être pourvulgariser mes découvertes ; les bandits – milliardairescertainement – qui m’ont séquestré se chargent de cette besogne…Ils ont cru me voler, ils travaillent malgré eux à l’œuvre que j’airêvée : la production intensive, à vil prix, de toutes lessubstances nutritives, la disparition de la Misère et de la Faimdans l’univers !…
Lord Burydan demeurait silencieux etpensif ; la parole du vieux savant lui ouvrait sur l’avenir delumineuses fenêtres.
– Mais pourquoi, reprit-il au bout d’uninstant, me disiez-vous que cette île était un repaire debandits ? Que des milliardaires, les directeurs d’un trustquelconque, vous aient enlevé pour vous voler vos découvertes, celaest vraisemblable, mais des bandits ?
– Attendez donc, répliqua le vieillard,je ne vous ai pas tout dit. Il avait été convenu, dès le premierjour de mon arrivée, que les substances, les appareils et lepersonnel nécessaires à mes expériences me seraient fournis ennombre illimité ; on m’a tenu parole. Je n’ai qu’un mot à direpour que les métaux les plus rares, les machines les plus coûteusessoient mis à ma disposition ; on m’a donné comme aidesd’athlétiques gaillards à longue barbe, d’une docilité parfaitemalgré leur mine de bandits ; mais ces aides ont bavardé, etvoici ce que j’ai fini par apprendre…
– La Main Rouge ! murmura l’IndienKloum qui, jusqu’alors, était demeuré immobile et silencieux.
– Oui, reprit M. Bondonnat enbaissant la voix, la Main Rouge. Il existe aux États-Unis uneassociation de pickpockets et de meurtriers extrêmement puissante,et cette île est leur place de sûreté, leur capitale !Savez-vous comment ils l’appellent entre eux ? L’île despendus.
– Pourquoi ?
– C’est ici que se réfugient, paraît-il,en attendant qu’on les ait oubliés, tous les malfaiteurs,véritablement exécutés, mais que les médecins affiliés àla Main Rouge ont réussi à arracher à la mort. La pendaison, c’estun fait très connu, n’est pas mortelle si l’on a soin de prendre,avant le supplice, certaines précautions. Ce nom, d’ailleurs, doitdéjà être ancien et remonter à l’époque où l’électrocution n’étaitpas encore adoptée en Amérique pour les exécutions capitales. Ensomme, cette île est peuplée de gens dont l’acte de décès a étérédigé en bonne forme.
– Il me semble faire un mauvais rêve,balbutia l’Anglais en frissonnant, mais que vont-ils faire de moiqui ne suis pas, comme vous, un grand savant ?
– Vous êtes riche, répliquaM. Bondonnat, ils se contenteront sans doute d’exiger de vousune forte rançon ; ils n’attenteront pas à votre vie, ilsl’auraient déjà fait ; ils semblent ici d’ailleurs, dans cetteîle des pendus, tellement sûrs de l’impunité, tellementchez eux, qu’ils n’ont pas de raison de se montrer inutilementcruels.
À ce moment. Pistolet se dressa brusquement etse mit à aboyer avec rage.
– On vient, murmura le vieux savant, nonsans un peu d’émotion.
Presque aussitôt, les portes du laboratoires’ouvrirent à deux battants, livrant passage à un inquiétantcortège. En tête marchaient deux hommes de taille herculéenne,entièrement vêtus de rouge et armés de haches de bûcheron. Leurslarges feutres gris, relevés sur le côté, étaient décorés d’unemain rouge ; derrière eux venaient trois personnages engoncésdans de luxueuses pelisses de renard noir, ils ne portaient aucunearme ; leurs bonnets de fourrure étaient entourés d’un cercled’or d’où s’élevaient une multitude de petites mains de rubis, defaçon à former une véritable couronne. Leur visage rasé étaitrecouvert d’un masque de caoutchouc mince qui, tout en ledissimulant complètement, laissait deviner les jeux de laphysionomie. L’un d’entre eux portait des lunettes d’or.
Six hercules, à la barbe longue et hirsute,formaient l’arrière-garde, armés de carabines et debrownings ; ils étaient coiffés du chapeau gris orné de lamain rouge, mais leurs vêtements étaient de cuir noir et ilsétaient chaussés de bottes qui leur montaient jusqu’au genou.
Les huit hommes de l’escorte se rangèrent endemi-cercle près de la porte, pendant que les trois personnagesmasqués s’avançaient auprès de M. Bondonnat qu’ils saluèrentd’un orgueilleux signe de tête. Le vieux savant comprit qu’il setrouvait en présence des chefs des bandits, de ces redoutablesLords de la Main Rouge, qui, depuis tant d’années, tenaient enéchec la police et le gouvernement de l’Union.
Pistolet, à la fois épouvanté et furieux,s’était réfugié près de son maître, d’où il continuait à aboyersourdement contre les nouveaux venus.
– Monsieur Bondonnat, dit un des hommesmasqués d’une voix railleuse, vous êtes ingénieux et rusé,seulement vous avez oublié de détraquer quelques-uns desmicrophones, et nous avons eu le plaisir, à l’instant même,d’assister à votre conversation. Prenez garde de devenir trop bieninformé en ce qui concerne cette île et ses habitants, celapourrait devenir dangereux pour vous.
Et comme le vieux naturaliste demeuraitsilencieux :
– Tout d’abord, continua l’homme aumasque, nous allons vous priver des services de lord Burydan ;il pourrait résulter de votre entente avec lui de dangereusesconspirations. L’honorable lord, en attendant que nous ayons régléla question de sa rançon, ira travailler dans le parc des phoques àfourrure, où la besogne ne manque pas. M. Bondonnat, enattendant mieux, se contentera, comme préparateur, de ce bravePeau-Rouge, cet honnête Kloum, que je ne crois capable d’aucunmauvais dessein.
Lord Burydan voulut protester :
– C’est indigne ! s’écria-t-il, dequel droit ?…
Mais déjà deux des bandits à longue barbel’avaient emmené en dehors du laboratoire.
– Cela dit, continua imperturbablementl’homme au masque en tirant de dessous sa pelisse un portefeuilleoù il prit une liasse de bank-notes, voici, comme premier acomptesur ce qui vous a été promis, une somme de cent mille dollars.
– Je n’en veux pas ! s’écria lenaturaliste avec colère ; je n’ai, en vous livrant mesdécouvertes, cédé qu’à la violence, je n’ai rien de commun avecvous, vous êtes des coquins, un peu plus riches seulement, un peuplus hardis que d’autres ! Gardez votre argent…
– Je laisse là les bank-notes. Vous aveztrop de bon sens pour ne pas vous décider à les garder, après yavoir un peu réfléchi.
– Jamais !
– À votre aise. J’ai encore décidé ceci,d’accord avec mes collègues (les deux autres Lords de la Main Rouges’inclinèrent) : vous renoncerez désormais aux questions demétéorologie agricole.
M. Bondonnat eut un geste deprotestation.
– C’est comme cela. Nous allons donner unautre but à vos efforts. Vous allez étudier les moyens de détruirerapidement des navires de fort tonnage ; tâchez de trouverquelque chose de mieux que les banales torpilles.
– Vous voulez donc faire de moi uncomplice de vos pirateries ? s’écria le vieux savant avecindignation ; jamais, vous m’entendez bien, jamais je nemettrai mon savoir au service d’un pareil banditisme !…. Jesuis votre prisonnier, faites de moi ce que vous voudrez, ma vieest entre vos mains, mais je ne tenterai pas la moindreexpérience !
– Vous réfléchirez, reprit le Lord de laMain Rouge avec un calme effrayant ; seulement, si d’ici troisjours vous ne nous donnez pas une réponse favorable, votre chiensera abattu ; et si, au bout de huit jours, vous n’êtes pasencore décidé, c’est à Mlle Frédérique Bondonnat età Mlle Andrée de Maubreuil que nous nous enprendrons.
Le vieillard était devenu blême ; ilbaissait la tête, accablé. Mais tout à coup sa physionomies’éclaira d’un demi-sourire.
– C’est bien, fit-il, je me soumets, jesuis le moins fort, je ferai ce que vous exigez de moi. Demain, jecommencerai à étudier la question…
Les trois Lords de la Main Rouge seregardèrent avec un certain étonnement : ils avaient attendu,de la part du vénérable savant, une plus longue résistance.
– Surtout, reprit l’un d’eux, celui quiportait des lunettes d’or ; n’essayez pas de nous tromper,monsieur Bondonnat ; vous avez affaire, sachez-le bien, à dessavants qui sont, dans leur spécialité, aussi forts que vous.
– Messieurs, fit le naturaliste avec unebonne grâce parfaite, vous me verrez à l’œuvre.
Une fois sortis de l’enceinte de palissadesqui entourait le laboratoire, les trois Lords de la Main Rougecongédièrent leur escorte, enlevèrent leurs masques et pénétrèrentdans une maison de bois et de briques à un seul étage, d’apparencepresque coquette ; elle était entourée d’un jardin où l’onavait réuni tous les végétaux capables de résister à la rigueur duclimat ; il y avait là des sorbiers, des pins, des saulesarctiques, autour desquels étaient ménagées des plates-bandes debruyère et de plantes alpestres.
Les trois Lords entrèrent dans un salonchauffé par un gros poêle de porcelaine et confortablement meubléde fauteuils de cuir et d’armoires de pitchpin et de hêtre verni.Un samovar d’argent exhalait l’odorante vapeur du thé jaune. Despiles de sandwiches au caviar s’entassaient sur des assiettes devieux Saxe.
– Messieurs, dit l’homme aux lunettesd’or, ce vieux savant français me paraît rusé en diable ; jecrois qu’il faut se méfier.
– Mon cher docteur Cornélius, répliqua unautre, celui-là même qui s’était fait le porte-parole de ses deuxcollègues près de M. Bondonnat, je crois que vous avez tort.Le Français craint pour ses filles ; avec cet argument-là,nous ferons de lui tout ce que nous voudrons.
– Ce n’est pas sûr.
– Si, fit le troisième interlocuteur,Baruch a parfaitement raison, Bondonnat adore ses filles ;d’ailleurs, il nous a donné des gages sérieux. L’application de sesprocédés a décuplé le rendement de nos acréages de maïs et decoton.
– C’est possible, mon cher Fritz, repritCornélius, mais ce que nous lui demandons maintenant heurte sespréjugés, et il a eu un sourire singulier… je n’ai pasconfiance.
Baruch leva le poing.
– Que Bondonnat le veuille ou non,s’écria-t-il, il nous obéira. Nous le tenons, et nous le tenonsbien !
– N’empêche, fit Cornélius avecobstination, qu’il a eu un bizarre sourire… Il a accepté bienfacilement de s’occuper d’une invention qu’il doit regarder commeune œuvre abominable. Ce vieux renard nous jouera quelque mauvaistour, j’en ai le pressentiment et je ne me trompe guère…
Baruch haussa les épaules.
– Bah ! fit-il, je ne vois pas ceque ce pauvre Bondonnat, tenu comme il l’est, peut entreprendrecontre nous !…
– Au besoin, dit Fritz Kramm, on lesupprimerait.
– Jamais de la vie ! s’écria Baruchavec emportement. J’aime beaucoup Mlle Andrée deMaubreuil, et je suis persuadé que, sous mon nouveau visage, je luiplairai !
– Malgré le crime, s’écrièrent à la foisFritz et Cornélius stupéfaits.
– Peut-être à cause du crime…
Il y eut un silence.
– Soit, murmura Cornélius avec un rirediabolique, nous respecterons la vie de votre beau-père… Laissonsce sujet de côté.
– Oui, approuva Fritz, notre yacht partce soir ; il est bon que nous employions les heures qui nousrestent à une dernière et sévère tournée d’inspection. N’oublionspas que cette île, la capitale de la Main Rouge, la légendaire îledes pendus dont parlent, sans y croire, tous les tramps, est unatout capital dans la partie que nous jouons. C’est notreréserve ; notre entrepôt, notre laboratoire secret, notreforteresse !
– Je vous admire, fit-il, vous parlez envrai poète ; un chevalier du Moyen Age n’eût pas autrementfait l’éloge de son donjon. Aujourd’hui, tout est changé.
– Comment cela ?
– Oui : qu’il vienne en vue de l’îleun croiseur cuirassé, un simple torpilleur même, et vous verrezvotre arsenal réduit en miettes, vos soldats, vos tramps conduits àfond de cale, menottes aux pouces…
– Cela ne se passerait pas si facilementque cela, interrompit Cornélius ; d’abord, l’île des pendusest entourée d’une ceinture de torpilles et de minesflottantes ; aucun navire ; fût-ce un cuirassé de premierrang, un « dreadnought », n’en approcherait sans couler àpic ; cette ceinture protectrice existe encore dans un rayonde trois milles au large de l’île. Souvent, des naufrages ont lieuen pleine mer, on ne se les explique pas dans ces parages…Comprenez-vous ? Il faudrait toute une flotte pour s’emparerde l’île des pendus. C’est la ville de la Main Rouge. C’est notrecapitale à nous !
Baruch se taisait. Cornélius continua avec uneverve enthousiaste :
– Croyez-vous même que, si un détachementde matelots arrivait à débarquer, la victoire lui seraitassurée ? Pas du tout Nous avons des haies de barresélectrisées qui foudroieraient celui qui essaierait de lesfranchir, des fosses à dynamite capables de réduire en poudre unrégiment ; enfin, nos hommes qui, tous condamnés à mort, n’ontrien à espérer que la mort se battront jusqu’à la dernière gouttede sang.
– Si le gouvernement de l’Union était aucourant de cet état de choses…, murmura Baruch.
– Parbleu ! dit Fritz, mais notreforce réside précisément en ceci qu’on nous ignore, qu’on nousdédaigne. Pour tout le monde, l’île des pendus n’est qu’un rocherglacé, bon seulement à servir de parc aux phoques à fourrure…
– Avez-vous remarqué, interrompit tout àcoup Baruch, comme le chien du vieux Français me déteste ? Ilne se trompe pas, lui. Il reconnaît parfaitement Baruch Jorgellsous les traits de Joë Dorgan.
– Qu’importe, fit Cornélius, ce chienreste dans l’île, et vous n’avez pas souvent l’occasion d’yrevenir.
– Cela m’eût fait plaisir de l’abattremoi-même, comme j’ai essayé de le faire autrefois.
– Impossible, dit Fritz. Bondonnat a pourcet animal une très grande affection, sa crainte de le voir périrest un de nos moyens d’action sur le Français.
– Soit, grommela Baruch en se levant eten regardant l’heure à son chronomètre. Mais il se fait tard, nousn’avons que le temps de procéder à notre tournée d’inspection.
Tous trois remirent leurs masques, endossèrentleurs pelisses et sortirent de la maison. En dehors du jardin, ilsretrouvèrent les bandits qui leur servaient de gardes du corps.
Ils visitèrent d’abord la région nord de l’îlequi était entièrement abandonnée aux phoques et qui comprenait unevaste baie parsemée d’îlots rocheux. Les animaux, que personne nemolestait, n’étaient nullement farouches ; on les voyait pargroupes de cinq ou six se chauffer au soleil, étendus sur le sable,ou jouer entre eux, avec cette espèce de cri guttural qui ressembleà un aboiement. Une demi-douzaine d’Esquimaux étaient chargés deles surveiller et de les approvisionner en poissons. À côté de lahutte des Esquimaux, il y avait un hangar pour la préparation despeaux ; c’est là que lord Burydan devait être employé jusqu’àce que les Lords de la Main Rouge eussent pris une décision à sonégard.
Baruch et ses complices ne jetèrent qu’un coupd’œil distrait sur cette installation. De là, ils passèrent auxmagasins qui formaient une sorte de village au centre de l’île etqui renfermaient en abondance les vivres, les vêtements, les armeset les munitions nécessaires à la garnison composée d’une centainede bandits.
Ceux-ci occupaient une sorte de caserne tenueavec beaucoup de propreté et où régnait une discipline sévère.
Quand les Lords entrèrent dans la salleprincipale qui servait de réfectoire, les bandits s’alignèrent surdeux files, tête nue, observant un respectueux silence. Tous ceshommes avaient le même aspect physique, la mine sauvage, la barbelongue, les épaules larges et les mains rugueuses. Tous portaientle même costume de cuir, avec le chapeau de feutre relevé sur lecôté et orné d’une main rouge. Dans le fond de la salle, il y avaitun râtelier d’armes où des carabines Winchester et des brownings,parfaitement entretenus, étaient alignés symétriquement.
Cornélius se tourna vers un des bandits vêtusde rouge, uniforme qui distinguait les chefs de cette armée demalfaiteurs.
– Capitaine Slugh, fit-il, nous sommessur notre départ ; n’avez-vous aucune communication spéciale àfaire aux Lords de la Main Rouge ?
– Non, Votre Honneur, répondit le banditavec une profonde salutation. J’espère que les Lords sontsatisfaits de la tenue et de la discipline.
– Très satisfaits ; aussi,désormais, j’autorise tous les samedis la double ration de whisky.Dans le courant du mois, le yacht de la Main Rouge viendra chercherles hommes dont la présence est redevenue possible dans les Étatsde l’Union. La situation est-elle toujours bonne au point de vuesanitaire ?
– Excellente, sauf que Jackson, depuisqu’il a été électrocuté, est toujours agité d’un tremblementnerveux qui ne guérira sans doute jamais. Quant à Moller, il a étési brutalement pendu, au Canada, que son cou, en dépit de tous lesmassages, ne redeviendra jamais droit. Berval, qui avait étélynché, à demi grillé sur un monceau de fagots enduits de pétrole,a dû subir l’amputation du bras. À part cela, il n’y a pas demalades.
– J’irai moi-même à l’infirmerie, ditgravement Cornélius ; quant à Berval, je le ferai rapatrierdès qu’on lui aura fabriqué des papiers, et il touchera la pensionà laquelle il a droit. Les Lords de la Main Rouge, ajouta-t-il aumilieu d’un profond silence, n’abandonnent jamais ni leurs amis nileurs ennemis.
Ensuite, Cornélius passa dans les rangs,adressant quelques mots à chacun des bandits.
– Pourquoi es-tu ici ? demanda-t-ilà l’un.
– Électrocuté, répondit l’homme, etrappelé à la vie dans l’amphithéâtre par un docteur appartenant àl’association.
– Et toi ?
– Évadé du pénitencier.
– Et toi ?
– Pendu.
– Et toi ?
– Électrocuté.
– Et toi ?
– Pendu.
– Et toi ?
– Pendu.
Les réponses étaient invariables ; tousces misérables avaient subi le dernier supplice et ils y avaientsurvécu, grâce aux complicités que la Main Rouge se ménageaitpartout. La sinistre capitale n’avait pas volé son nom d’île despendus.
De tous les bandits présents, deux seulementn’avaient été ni pendus, ni électrocutés, ni lynchés ; l’unavait été « garrotté » en Espagne, l’autre s’étaitéchappé des mines de vert-de-gris de Sibérie après avoir subi lapeine du knout.
Cornélius, arrivé à l’extrémité de la salle,s’était arrêté en face d’un vieux bandit à longue barbeblanche.
– Eh bien, père Marlyn, lui demanda-t-il,la santé est toujours bonne ?
– Oui, Votre Honneur, je vais sur mesquatre-vingt-deux ans ; pourtant, cela ne m’empêche pasd’avoir de l’appétit et de trouver que le whisky est une bonnechose.
Fritz Kramm s’était penché vers Baruch.
– Vous voyez ce vieillard, lui dit-il àl’oreille, c’est un véritable patriarche, le doyen des tramps sansnul doute. Dès sa plus tendre enfance, il attaquait les gens surles grand-routes, il a été pendu deux fois et lynché en tantd’occasions qu’il ne s’en rappelle même plus le nombre exact. Il atoujours eu la chance de s’en tirer sain et sauf. Il est célèbredans toute l’Amérique, il a encouru plus de cent ans de prisonqu’il n’a jamais faits.
Cette sorte de revue termina la visite. Lecapitaine Slugh fit rompre les rangs, et les trois Lords, aprèsavoir franchi une haute palissade, pénétrèrent dans la troisièmesubdivision de l’île, qui ne comprenait que cinq ou six maisons debois disséminées au bord d’un cours d’eau.
L’intérieur d’une de ces habitations évoquaitvaguement l’idée d’une étude de notaire ou d’avoué. Tous les mursen étaient couverts de cartons disposés avec beaucoup d’ordre. Aucentre de la pièce, deux hommes recopiaient un document à en-tête,qui paraissait être un acte de naissance.
– Vous ne connaissez pas nos bureaux, diten riant Fritz à Baruch. C’est ici que se fabriquent tous les fauxpapiers dont les membres de l’association ont besoin lorsqu’il leurdevient nécessaire de changer d’identité. Nous possédons unassortiment de textes officiels et d’imprimés, une collection detimbres et de cachets, des encres de toutes les couleurs, desproduits chimiques dans le genre de l’hypochlorite de chaux et del’eau oxygénée pour des changements de date.
– Vous êtes, à ce que je vois, ditBaruch, admirablement outillés.
– Rien ne nous manque. En une heure, jepuis avoir un acte de décès ou de naissance, un certificatquelconque, présentant toutes les marques de l’authenticité.
Les deux faussaires s’étaient levés àl’arrivée des Lords et restaient silencieux et tête nue.
– Asseyez-vous, dit Cornélius ; nousne voulons pas vous déranger de votre besogne.
Le docteur avait pris sur la table quelquespièces au hasard ; il les montra à Baruch qui ne puts’empêcher d’admirer la perfection du travail.
– Ce n’est pas mal, n’est-ce pas ?dit Fritz ; la Main Rouge a gagné bien des procès, même aucivil, grâce à ces habiles artistes. Maintenant, si vous le voulezbien, nous irons voir la fabrique de fausses bank-notes.
– Elle ne fonctionne pas en ce moment,objecta Cornélius, nos coffres sont pleins et nos ateliers chôment,mais je puis toujours vous faire contempler Julian et Johnie, deuxgraveurs d’un véritable talent qui se sont fait une spécialité dereproduire, à s’y méprendre, les billets de banque de toutes lesnations civilisées.
Tout en conversant, ils étaient arrivésjusqu’auprès d’un long bâtiment que surmontait une cheminée enbrique. Ils traversèrent deux ou trois salles où se trouvaient despresses typographiques, puis Cornélius fit halte devant une portepercée d’un judas grillé.
– Regardez, dit-il en baissant lavoix.
Baruch se pencha et faillit jeter un cri desurprise.
Il venait d’apercevoir deux hommesstudieusement occupés à graver une planche ; mais l’un de ceshommes ressemblait trait pour trait au docteur Cornélius lui-même,tandis que le second, dans sa physionomie, offrait l’image exactede Fritz Kramm.
Le docteur avait doucement refermé lejudas.
– Que pensez-vous de cela ?fit-il.
– Je suis émerveillé.
– Vous devez comprendre, mon cher Baruch,que dans la vie on est quelquefois très heureux de posséder unsosie ; ne fût-ce que pour établir victorieusement un alibidans quelque fâcheuse circonstance.
– Ces deux honnêtes graveurs, expliquaFritz, avaient avec nous une certaine ressemblance. Le docteurs’est contenté de parachever délicatement l’œuvre de lanature : une fois de plus, il a montré qu’il était bien le« sculpteur de chair humaine ».
Baruch demeurait silencieux ; il étaitépouvanté, et en même temps émerveillé, du pouvoir que sescomplices paraissaient avoir sur tout ce qui les entourait.
Le reste de la tournée d’inspection dans l’îledes pendus s’acheva sans qu’il se produisît aucun incident digne deremarque.
Le lendemain, dès l’aube, des drapeaux noirsportant au centre une main sanglante étaient arborés au-dessus detoutes les constructions de l’île. Le pavillon officiel de la MainRouge se balançait aussi à la corne d’artimon du yacht ancré dansla baie, en face même de la caserne des tramps.
Les trois Lords traversèrent, pours’embarquer, une double haie d’hommes en armes, et lorsqu’ilseurent mis le pied sur le pont du yacht, la batterie de canonsinstallée sur les hauteurs les salua d’une salve de onze coups,auxquels les tramps répondirent par trois hurrahs, comme eussent pule faire des marins réguliers de n’importe quelle nation.
Le yacht avait levé l’ancre ; d’abord, ilévolua prudemment entre les mines flottantes qui garnissaient lesabords de l’île ; puis, la zone dangereuse franchie, il forçade vapeur. Bientôt, ce ne fut qu’une tache blanche sur la mer griseet verte.
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En entendant les coups de canon qui luiannonçaient le départ des Lords de la Main Rouge, M. Bondonnatavait eu un soupir de soulagement, et se tournant vers l’IndienKloum :
– À nous deux, maintenant, mon brave, luidit-il, il s’agit de rester le moins longtemps possible dans cettemaudite île des pendus que le diable confonde !
– À nous trois, plutôt, répondit l’Indienen montrant le chien Pistolet, qui regardait son maître en cemoment avec des yeux si intelligents et si profonds qu’on eût juréqu’il avait compris ce qu’il venait de dire.
Une goélette anglaise, la Perle Rose,venant d’Australie avec un chargement de coprah[5] et serendant à San Francisco fit, deux jours avant son arrivée dans legrand port américain, une macabre rencontre. Un matin, les hommesd’équipage aperçurent l’océan couvert à perte de vue de caissesoblongues, la plupart coloriées en rouge ou en bleu clair,quelques-unes même couvertes d’inscriptions dorées.
Le capitaine de la goélette croyait avoir faitune riche capture : il ordonna aussitôt de mettre une chaloupeà la mer et de pêcher quelques-unes de ces caisses si élégammentpeintes. On lui obéit avec ardeur, mais quels ne furent pas lacolère et le dégoût du matelot qui, le premier, fit sauter lecouvercle d’une belle boîte dorée, en constatant qu’elle nerenfermait qu’un cadavre jaune et ratatiné, le cadavre d’un vieuxChinois.
Une seconde, puis une troisième et unequatrième caisse furent examinées, mais leur contenu à toutes étaitidentique. La Perle Rose naviguait au milieu d’unvéritable cimetière flottant.
Le capitaine, furieux de cette déconvenue,venait d’ordonner à la chaloupe de regagner le bord sans pluss’occuper des cadavres chinois, lorsque les marins aperçurent unnaufragé évanoui, mort peut-être, il demeurait attaché à l’un descercueils et l’on reconnut bientôt qu’il y était lié par une cordequi faisait le tour de sa ceinture. La corde coupée, l’homme hisséà bord, on constata qu’il ne donnait plus signe de vie ; lesextrémités étaient glaciales et le cœur ne battait plus.
Le capitaine allait ordonner de le rejeter àla mer lorsqu’un médecin, qui se trouvait par hasard à bord enqualité de passager, eut l’idée d’appliquer la respirationartificielle et les tractions rythmées de la langue. Au bout detrois heures de soins énergiques, le naufragé donna quelquesfaibles signes d’existence. Quand on atteignit San Francisco, ilétait encore dans le coma, mais le docteur avait déclaré qu’il enréchapperait ; ne sachant que faire de lui, le capitaine lefit transporter à l’hôpital français où il demeura un moisentier.
Il avait déclaré se nommer Agénor Marmousier,poète français ; mais quand il raconta qu’il était au serviced’un lord millionnaire, près duquel il n’avait d’autre fonction quede trouver des idées extraordinaires et d’inventer des situationspérilleuses et dramatiques, on crut que les souffrances qu’il avaitéprouvées lui avaient tourné la cervelle, et on ne crut pas un motde ses récits merveilleux.
Le directeur de l’hôpital s’en débarrassa enlui donnant une lettre de recommandation pour le consul de France.Ce dernier s’était, par hasard, trouvé en relation avec lordBurydan, le fameux excentrique, le milord Bamboche, donts’entretenaient encore les chroniques des feuilles parisiennes. Ilfut touché de pitié en voyant à quelle triste situation se trouvaitréduit le poète, privé de son seul protecteur et vieilli de dix anspar les souffrances et la maladie. Il le réconforta par de bonnesparoles et lui remit un viatique suffisant pour gagner New York et,de là, s’embarquer pour la France.
Agénor ne connaissait pas New York, qu’iln’avait traversé que rapidement dans ses précédents voyages. Ilrésolut d’y passer trois jours, aussi bien pour se reposer que pourse faire une opinion sur la ville monstrueuse où les maisons àtrente étages, les gratte-ciel, semblent jeter un défi aux sublimesarchitectures de l’Égypte, de l’Inde et du Moyen Age gothique – NewYork où le combat pour l’existence revêt une forme si inexorable etsi sauvage.
Agénor se promit d’abréger son séjour danscette ville où il ressentait un indicible malaise moral, et ils’informa des jours de départ du paquebot de la Compagnietransatlantique, à bord duquel il voulait retenir son passage.Comme il suivait les quais de Brooklyn afin d’aller remplir cetteindispensable formalité, son pied buta contre un objetvolumineux ; il fit un faux pas et faillit s’étaler de toutson long. L’obstacle qui avait failli le faire choir simalencontreusement n’était autre qu’un portefeuille.
Le poète le ramassa.
– Tiens, murmura-t-il en examinantcurieusement sa trouvaille, c’est de la peau de crocodile avec desinitiales en or, F. J. Cela doit appartenir à quelque richard…
Agénor ouvrit le portefeuille et demeuralittéralement ébloui : il était bondé de bank-notes de cinqcents et de mille dollars.
– Il y a là une vraie fortune, fit-il.Quel dommage que cela ne soit pas à moi !
Malgré sa pauvreté, il ne lui vint pas un seulinstant la pensée de s’approprier la somme ; il n’eut qu’unsouci : découvrir le nom de celui qui en était lepropriétaire. La chose, d’ailleurs, lui fut aisée ; en mêmetemps que les bank-notes, le portefeuille contenait plusieurslettres adressées à Mr. Fred Jorgell, un richissimespéculateur, très connu à New York et même dans toute l’Amérique,et dont Agénor avait entendu parler souventes fois. Aussitôt lepoète sauta dans un cab électrique et, posant sur ses genoux saprécieuse trouvaille, il jeta au chauffeur l’adresse dumilliardaire.
Fred Jorgell ne se trouvait pas chezlui ; ce fut un homme de confiance, un vieil Irlandais nomméPaddock, qui reçut le vieux poète et qui, en apprenant le but de savisite, le félicita cordialement.
– Vous méritez d’autant mieux d’êtrecomplimenté, dit-il, que vous eussiez pu garder ces bank-notes sansque mon maître fît aucune recherche pour en découvrir le détenteur.Pour lui, une pareille somme est tout à fait insignifiante…
Agénor interrompit brusquement le majordomeirlandais.
– Il me semble, fit-il, que le fait derapporter à son légitime propriétaire un objet trouvé ne mérite pasdes éloges aussi exagérés. Au revoir, monsieur, je suis un peupressé.
Le poète avait fait un pas vers laporte ; l’honnête Paddock lui barra le passage.
– Vous ne vous en irez pas ainsi !s’écria-t-il ; Mr. Jorgell me réprimanderait sévèrementsi je vous laissais partir sans vous avoir remis une récompenseproportionnée à l’importance de la somme.
– Je ne veux rien accepter, déclaraAgénor en rougissant, ce n’est pas l’usage dans mon pays.
Agénor allait se retirer, en dépit de tous lesefforts de l’Irlandais, lorsque la porte du salon d’attentes’ouvrit brusquement : une jeune fille à la démarcheharmonieuse, au visage d’une beauté grave et sereine, apparut.
– Qu’y a-t-il donc, Paddock ?demanda-t-elle, il me semble avoir entendu le bruit d’unediscussion.
– Miss Isidora, répliqua le vieilIrlandais, c’est ce gentleman français qui vient de rapporter leportefeuille plein de bank-notes que votre père avait perdu hier etqui ne veut accepter aucune récompense.
– C’est bien, dit la jeune fille aprèsavoir entendu les explications du majordome, laissez-nous, monbrave Paddock, cette affaire me regarde.
Et indiquant, d’un geste gracieux, un siège aupoète décontenancé, elle lui dit, en employant la langue française,qu’elle parlait de façon admirablement correcte :
– Asseyez-vous, monsieur, il fautpardonner à Paddock, dont l’intention était excellente, il nesavait pas à qui il avait affaire. Je suis heureusement un peumoins ignorante que lui des choses de la France. En entendantprononcer votre nom, quelques-uns des beaux vers que vous avezécrits ont chanté dans mon souvenir.
– Miss, balbutia Agénor très ému etrougissant – de confusion, cette fois –, merci de votreindulgence.
– J’espère que maintenant, ajouta lajeune fille avec un charmant sourire, vous n’allez pas nous quittersi promptement ; vous ne refuserez pas d’accepter une coupe dechampagne en ma compagnie.
L’entretien, commencé sur ce ton decordialité, prit bientôt une tournure tout à faitconfidentielle ; miss Isidora fit à son hôte une foule dequestions, sur la France d’abord, puis sur lui-même. Agénor, que lafranchise de la jeune milliardaire avait mis très à son, aise, nese fit pas prier pour raconter par le menu les plus intéressantesde ses dernières aventures. Le récit n’en était pas encore terminé,lorsque Fred Jorgell entra ; il était ce soir-là d’excellentehumeur, car il venait de conclure un marché des plus avantageux.Rapidement, miss Isidora le mit au courant et lui présenta lepoète.
– By God ! s’écria lemilliardaire avec un gros rire, permettez-moi de vous serrer lamain.
Et il gratifia le poète d’un shake-hand àfaire craquer les os et les jointures.
– Ce n’est pas tous les jours,continua-t-il, qu’on a le plaisir de serrer la main d’un honnêtehomme. Mais, j’y pense, vous allez me faire le plaisir de partagernotre dîner.
Entraîné, séduit par ces façons un peubrutales mais pleines de franchise, Agénor dut accepter cetteinvitation. Un quart d’heure après, il se trouvait installé entreFred Jorgell et miss Isidora dans la luxueuse salle à manger, où,sans qu’on vît aucun domestique, le service était faitautomatiquement. D’ingénieux appareils électriques faisaientcirculer les plats et enlevaient la desserte ; on se fût crudans quelque demeure enchantée.
Quoiqu’il mangeât pour son compte trèssobrement d’ordinaire, le milliardaire avait voulu que le menu fûtdigne de sa fortune. Entre autres raretés gastronomiques, Agénorsavoura une exquise soupe à la tortue, des huîtres frites, despattes d’ours truffées et une langouste à la javanaise, qui étaittout simplement une merveille.
– Que pensez-vous de ma cuisine ?demanda tout à coup le milliardaire en se tournant vers le poète,qui, avec un appétit de convalescent, avait fait honneur à tous lesplats.
– Délicieuse, répondit Agénor, ilfaudrait être vraiment difficile pour ne pas la trouver telle.
– Alors elle vous plaît ?
– Dites qu’elle m’enthousiasme !
– Alors c’est parfait. Voilà déjà unpoint important de réglé, je suis sûr que nous allons nousentendre.
– Je vous avoue que je ne comprends pasencore où vous voulez en venir.
– Vous allez être au fait en deux mots.Je sais que vous n’avez plus en France ni famille ni amis…
– J’ai bien encore des amis, mais…
– Ne m’interrompez pas. J’ai besoin, moi,d’un homme de confiance, d’un secrétaire particulier, parlant bienle français et l’anglais. Vous me conviendriez tout à fait. Labesogne ne serait pas écrasante ; vous auriez deux milledollars par mois…
– Et, bien entendu, interrompit missIsidora en riant, vous mangeriez à notre table.
– Cela va de soi, reprit Fred Jorgell.Acceptez-vous ma proposition ?
Agénor était effaré de cette promptitude àtraiter les affaires.
– Votre offre est des plus séduisantes,répondit-il, mais je vous avoue que vous me prenez un peu àl’improviste…
– C’est que nous autres Yankees, répliquale milliardaire, nous ne perdons pas de temps à hésiter et àtergiverser comme vous autres gens du Vieux Monde. Allons,décidez-vous. Je vous donne cinq minutes pour réfléchir.
Et le terrible homme tira son chronomètre etle posa sur la table en face de lui.
– C’est un grand service que vous rendrezà mon père et à moi, ajouta miss Isidora.
– Eh bien, soit ! j’accepte, murmurale poète, tout interdit.
– Alors c’est entendu, on va vousdésigner votre appartement ; demain, vous entrerez enfonctions, après avoir touché un premier trimestre d’avance.
C’est ainsi que, de la façon la plusinattendue, le poète Agénor Marmousier devint le secrétaireparticulier du milliardaire Fred Jorgell.
Il n’eut d’ailleurs qu’à se louer de ladécision qu’il avait prise. Il était considéré par miss Isidora etpar son père bien plus comme un ami que comme un employé ordinaire,et le travail de correspondance dont il était chargé n’était nicompliqué ni difficile. Sans le chagrin que lui causait la mort del’excentrique lord Burydan, Agénor se fût considéré commeparfaitement heureux dans la maison du milliardaire.
Fred Jorgell avait longtemps partagé laroyauté du maïs et celle du coton avec le spéculateur WilliamDorgan, mais ce dernier l’avait, comme on sait, emporté dans lalutte. Fred Jorgell s’était vu obligé de liquider le stock dont secomposait son trust et de le céder à perte à son adversaire. Il eûtmême peut-être été complètement ruiné sans l’intervention del’ingénieur Harry Dorgan, qui avait décidé son père à modérer sesexigences.
Harry avait été autrefois fiancé à missIsidora ; mais, quoique leur mariage eût été ajourné jusqu’àune date indéfinie, les deux jeunes gens avaient conservé l’un pourl’autre un sincère attachement.
Un matin, Agénor revenait du bureau de posteoù il venait d’expédier quelques chargements pour le compte de FredJorgell, lorsqu’il se trouva tout à coup en face d’Harry Dorgan.Les deux hommes se connaissaient, ils se saluèrentcourtoisement.
– Miss Isidora se porte toujoursbien ? demanda l’ingénieur.
– À merveille. Mais vous paraissezpréoccupé, mister Harry ?
– Oui, je suis de très méchante humeur.Je viens d’avoir une discussion violente avec mon frère Joë.Décidément, nous ne pouvons pas nous entendre. Il faudra que celafinisse…
Agénor allait continuer son chemin sansinsister, par discrétion, lorsque l’ingénieur le rappelabrusquement.
– Il faut que je vous prie de me rendreun service, lui dit-il, je sais que vous êtes au mieux avecmistress Barlott.
Le poète rougit, car on prétendait qu’ilfaisait une cour discrète à la dame de compagnie de missIsidora.
– Tout à votre service, répondit-il, quedésirez-vous de moi ?
Harry Dorgan tira une lettre de sa poche.
– Je vous serais très reconnaissant defaire remettre ceci à miss Isidora, à elle-même.
– C’est entendu, répondit Agénor ensouriant, votre commission sera fidèlement exécutée.
Et il prit congé de l’ingénieur.
Un quart d’heure plus tard, miss Isidora, nonsans un peu d’émotion, brisait le cachet de la lettre d’HarryDorgan.
« Ma chère Isidora, écrivait-il, je vousai déjà tenue au courant de tous les ennuis que m’a causés monfrère Joë, mais depuis quelque temps son animosité contre moi s’estexaspérée, et ses mauvais procédés deviennent intolérables. Il nem’a jamais pardonné la part que j’ai prise dans l’arrangement quiest intervenu entre votre père et le mien au sujet de laliquidation du trust.
« Je dois le dire, Joë est fort malconseillé par les frères Kramm, le docteur Cornélius, le« sculpteur de chair humaine », et Fritz, son frère, lemarchand de curiosités ; ces deux hommes ont pris sur lui, jene sais comment, un ascendant extraordinaire. Il a fait, en leurcompagnie, deux ou trois voyages mystérieux et, depuis, sa hainecontre moi semble s’être augmentée ; c’est à peine s’ilm’adresse la parole.
« Je croyais un moment avoir reconquisquelque influence sur mon père ; avec sa loyauté native, ilavait été heureux de mon initiative dans l’affaire de laliquidation du trust. Joë a eu bien vite fait de regagner leterrain qu’il avait perdu. À force d’insinuations malveillantes, ilen vient à me faire presque détester par mon père ; mon avisn’est plus écouté, et, quand il s’agit d’une affaire un peusérieuse, on ne se donne même plus la peine de me consulter avantde prendre une décision.
« Mon père – j’en suis certain – a pourmoi, au fond du cœur, la même affection qu’autrefois, mais il a dûêtre abusé par des mensonges, et cela est visible par la contraintequ’il me montre, au lieu de la franche expansion d’autrefois et denaguère encore.
« Vous savez, ma chère Isidora, combienje suis énergique et même brutal chaque fois que je me trouve enprésence d’une injustice – que ce soit moi ou un autre qui ensoient victimes ; je n’ai pu m’empêcher de dire à Joë, et defaçon très verte, ce que je pensais, et j’ai, en présence de monpère lui-même, qualifié sévèrement les procédés malhonnêtes dontvotre père a été victime dans le trust agricole.
« De toute façon la vie est devenueintenable pour moi dans la maison paternelle.
« Je veux mettre fin à cettesituation.
« Au moment même où vous lirez cettelettre, j’aurai demandé à mon père l’autorisation de vous épouser.Que cette autorisation me soit accordée ou refusée, je ne passeraipas un jour de plus près d’un frère qui me déteste et près d’unpère qui me dédaigne et ne tient plus aucun compte ni de ma loyauténi de mes efforts.
« Si je vous disais tout le fond de mapensée, chère Isidora, mon frère Joë n’est plus le même depuis sacaptivité chez les bandits de la Main Rouge. Ses idées, sa manièred’être sont complètement changées, il y a des moments où je medemande si c’est bien lui qui s’exprime de cette façonarrogante, impérieuse et brutale.
« Je n’ai plus qu’un espoir, c’est dansla loyauté de mon père, il faut qu’il consente à notreunion. Votre estime et votre cœur, dont je suis sûr,m’encouragent.
« Votre,
« Harry Dorgan. »
Miss Isidora lut et relut avec une profondeémotion ces lignes fiévreuses, griffonnées sous le coup d’unegénéreuse colère, mais elle n’osa confier son secret ni à FredJorgell, ni au poète Agénor, ni même à sa dame de compagnie, ladévouée mistress Mac Barlott.
Comme celle-ci s’inquiétait du silence de missIsidora, dont elle avait remarqué la mine préoccupée, la jeunefille eut un mouvement d’impatience.
– Je suis un peu nerveuse aujourd’hui, machère Mac Barlott, murmura-t-elle en guise d’excuse. Je sens quej’ai besoin de prendre l’air. Voulez-vous que nous fassions un touren auto ?
– Bien volontiers, miss, acquiesçarespectueusement la gouvernante, je vais donner des ordres auchauffeur.
Un quart d’heure plus tard, les deux femmesfilaient à toute allure dans la superbe cent chevaux que FredJorgell avait fait construire tout spécialement en France pour lespromenades de sa chère Isidora.
Pendant que la jeune milliardaire cherchaitainsi dans la promenade un dérivatif à sa mortelle inquiétude, unescène violente avait lieu dans le cabinet de William Dorgan entrecelui-ci et son fils, l’ingénieur Harry.
Le jeune homme s’était promis d’exposerfranchement, loyalement, sans tergiversation aucune, son projetd’union ; William Dorgan, très froid, le laissa parler sansl’interrompre mais, à peine eut-il achevé d’expliquer sesintentions sur miss Isidora que le vieux milliardaire donna librecours à sa colère.
Son visage se congestionna, ses poings secrispèrent, les veines de son front se gonflèrent à éclater.
– Harry, bégaya-t-il avec fureur, tonfrère Joë avait raison, quand il me disait naguère encore de medéfier de toi ! Tu trahis mes plus chères espérances, tu medéshonores, tu fais cause commune avec mes piresennemis !…
Et comme l’ingénieur essayait deprotester :
– Tais-toi, tu me déshonores ;jamais tu n’épouseras la sœur de l’assassin Baruch ! ou cesera malgré moi !
– Mon père !
– Jamais, entends-tu, tu ne deviendras legendre d’un homme dont ma seule pitié a empêché l’irrémédiableruine !
Harry Dorgan faisait des efforts inouïs pourdemeurer calme.
– Mon père, répliqua-t-il lentement,posément, j’épouserai miss Isidora !
– Je te le défends.
– Quoi qu’il m’en coûte, je serai obligéde vous désobéir ; miss Isidora a ma parole, et c’est de votrepropre consentement même qu’autrefois…
– Quand j’ai consenti à cette union, àJorgell-City, Baruch n’avait encore assassiné personne, je nepouvais pas prévoir…
– Miss Isidora, qui est un exemple devertu et de dévouement filial, ne saurait après tout être rendueresponsable des crimes de son misérable frère !
– Oh ! je sais que tu as pour missJorgell un amour insensé ; déjà, grâce à tes ruses, j’aisacrifié les intérêts de notre trust à ta passion pour la sœur dumeurtrier ! Mais tu ne l’épouseras pas, je le jure.
Harry Dorgan se taisait.
– Je te défends de me reparler de cemariage, rugit le vieux milliardaire, je te défends de prononcerdevant moi le nom de miss Isidora ! Si jamais tu l’osais, jete maudirais, je te chasserais, tu n’aurais pas un dollar de monhéritage !…
– Eh bien, soit ! s’écrial’ingénieur, furieux à son tour, je saurai me passer de vous et devos milliards ! Mon frère Joë et ses affidés, les frèresKramm, pourront se les partager sans conteste ! À partird’aujourd’hui, je suis résolu à ne plus vous être à charge. Jesaurai me créer une fortune, et cela, sans faire de tort àpersonne, sans employer de moyens malhonnêtes !
– Alors je suis un malhonnêtehomme ? s’écria le milliardaire au comble de la rage. Tu m’asinsulté ! Tu es un misérable, bien digne d’entrer dans lafamille de Baruch l’assassin. Va-t’en ! Que je ne te revoiejamais plus !
– Je vous en supplie, mon père !
– Pas un mot de plus. Va-t’en et emporteavec toi ma malédiction ! Ah ! ton frère Joë t’avait biendeviné, tu es un scélérat !
L’ingénieur Harry Dorgan sortit exaspéré et,en franchissant le seuil de la maison paternelle, il se jura àlui-même de n’y plus jamais rentrer. Dans la rue, il héla un cab etjeta au chauffeur l’adresse de Fred Jorgell.
Harry était encore sous le coup de la terriblescène qu’il venait d’avoir avec son père quand il pénétra dans lecabinet du milliardaire. En quelques phrases il mit celui-ci aucourant des faits, ne lui cachant même pas que son projet d’unionavec miss Isidora avait été la principale cause de la brouille.Fred Jorgell écouta le jeune homme jusqu’au bout dans le plus grandsilence.
– Tout cela est très regrettable, moncher Harry, dit-il enfin, mais quels sont vos projets ? Enquoi puis-je vous être agréable ?
– Je vais vous dire très franchement,déclara l’ingénieur, que j’ai pensé trouver dans quelqu’une de vosentreprises une occupation qui m’assure l’indépendance. Quoiquefils de milliardaire, je me crois capable de gagner ma viehonorablement. Je ne suis – on le sait – ni un paresseux ni unincapable !
– Je le sais, répondit Fred Jorgell ensouriant ; je vous ai vu à l’œuvre et j’ai la plus favorableopinion de vos talents et de votre énergie. Votre collaboration mesera certainement précieuse.
Expéditif, comme il l’était toujours, FredJorgell assigna tout d’abord à l’ingénieur des appointements d’unchiffre respectable, puis il le mit au courant de la nouvelleaffaire dans laquelle il se lançait avec une ardeur toute juvénile– le trust des cotons et maïs se trouvant désormais aux mains deWilliam Dorgan et de Cornélius et Fritz Kramm, ses associés ;il s’agissait d’une entreprise de navigation comprise de façontoute nouvelle. Les paquebots que Fred Jorgell avait en chantierdevaient aller du Havre à New York en moins de quatre jours.
Harry Dorgan écoutait avec une profondeattention, entrant du premier coup dans les détails du projet etentrevoyant déjà des aménagements possibles. Quand il prit congé dumilliardaire, il était résolu à se mettre au travail sans perdre uninstant.
L’ingénieur venait à peine de se retirerlorsque miss Isidora parut, la physionomie encore agitée parl’inquiétude.
– Devine qui je viens de quitter ?fit le milliardaire presque joyeusement.
– C’est Mr. Harry Dorgan, réponditla jeune fille sans essayer de dissimuler son émotion. Je rentred’une promenade en compagnie de mistress Mac Barlott et dans lecouloir j’ai entendu la fin de votre conversation.
– Alors tu sais que Mr. Dorgan, siinvraisemblable que cela puisse paraître, est maintenant un de mescollaborateurs ?
– Je le sais, mais…
– Quoi ? Je parie que tu meursd’envie de me questionner.
Miss Isidora rougit sans répondre.
– Je devine ce qui te tourmente, repritle milliardaire affectueusement ; tu voudrais savoir commentWilliam Dorgan a accueilli le projet de mariage entre son fils ettoi ?
– Oui, mon père, murmura la jeune filletremblante, d’émotion.
– Je suis par principe l’ennemi de toutedissimulation et je n’ai aucune raison pour te cacher la véritédans une affaire qui t’intéresse, en somme, plus que qui que cesoit. William Dorgan a menacé son fils de sa malédiction s’ilt’épousait et la discussion qui s’est élevée entre eux à ce sujet aété tellement violente qu’ils sont maintenant brouillés à mort.
Miss Isidora était devenue mortellementpâle.
– Naguère encore, poursuivit lemilliardaire, sans paraître remarquer le trouble de la jeune fille,j’aurais fort mal pris un tel affront et j’aurais défendu ma porteà l’ingénieur, mais j’ai beaucoup réfléchi.
– Eh bien ? demanda Isidora avecanxiété.
– Harry m’a rendu, pour l’amour de toi,de grands services dans l’affaire du trust ; je sais que tupartages son affection et je ne me reconnais pas le droit – malgréla tache sanglante que le misérable Baruch a imprimée sur notre nom– de te priver du bonheur que tu mérites.
– Ainsi donc, s’écria la jeune fille,dont le beau visage s’illumina d’un rayonnement de joie, vousconsentez à notre union ?
– N’allons pas si vite en besogne, dit lemilliardaire, plus ému lui-même qu’il ne voulait le paraître. Je neme suis encore engagé en rien envers Mr. Dorgan. Je luiaccorderai ta main, mais à une condition, c’est qu’il lamérite.
– Que voulez-vous dire ? fit Isidorade nouveau reprise d’inquiétude !
– J’ai très bonne opinion de l’ingénieurHarry, mais je veux qu’il ait pour ainsi dire fait sespreuves ; je n’ai accepté ses services que pour être à même del’étudier de plus près. Je te l’ai souvent répété, ma chère enfant,je n’accorderai ta main qu’à l’homme ayant assez d’énergie etd’intelligence pour défendre, après moi, mes milliards.
– Je suis certaine ; répliqua lajeune fille souriante et rougissante, que mon cher Harry réaliseratoutes les espérances que vous avez fondées sur lui !
– Je le crois aussi, mais ne brusquonsrien ; ce que je viens de te dire doit demeurer jusqu’à nouvelordre entre nous deux. N’oublie pas que je n’ai donnémon consentement à ton mariage que sous la condition expresse queMr. Dorgan me donnerait pleine satisfaction.
Câlinement, miss Isidora jeta les bras autourdu cou de son père, son cœur débordait de gratitude et debonheur ; maintenant elle était sûre que rien ne l’empêcheraitde devenir la femme de l’ingénieur. Après le départ de son père,obligé de retourner à ses chantiers de construction, Isidoraremonta à sa chambre pour y relire les lettres de son fiancé etpour y savourer d’avance tout le bonheur qu’elle entrevoyait dansun proche avenir.
Après la terrible discussion qu’il avait eueavec son fils, William Dorgan avait eu un terrible accès de colère.Ce n’est que le soir qu’il avait retrouvé un peu de calme ;les reproches de l’ingénieur avaient blessé au vif son amour-propreet il imposa plusieurs fois silence de rude façon à Joë, qui avecson hypocrisie habituelle faisait mine de prendre la défense de sonfrère.
– Ne me parle jamais d’Harry, lui dit-il,c’est un insolent, un orgueilleux, un ingrat et je ne veux jamaisle revoir.
Mais, le lendemain, après une nuit deréflexion, le milliardaire était loin de se trouver dans d’aussifarouches dispositions. Il se rendait compte des torts qu’il avaiteus lui-même envers l’ingénieur et, sans lui donner raison pourcela, il en arrivait à regretter la scène de la veille.
Tout le reste de la journée, William Dorganfut inquiet, agité ; en lui-même il en arrivait à plaider àses propres yeux la cause de l’absent, et il commençait à déplorerle mouvement de vivacité irréfléchie qui l’avait porté à le chasserdu toit paternel.
– Je me suis montré aussi jeune, aussicoléreux et aussi têtu que lui, songeait-il ; Harry estpourtant, au fond, je le sais, très loyal et très bon…
Le milliardaire, quand il n’était pas sousl’influence immédiate de l’hypocrite Joë, avait pour l’ingénieurHarry une affection très réelle. Il se demandait maintenant cequ’allait devenir le jeune homme, et il songeait aux moqueries desautres milliardaires, quand ils connaîtraient la brouille survenueentre le père et le fils. Vingt fois William Dorgan fut sur lepoint de donner des ordres pour envoyer à la recherche dufugitif ; vingt fois l’amour-propre le retint. Il allait sansdoute triompher de cette mauvaise honte, lorsque Joë – ou plutôtcelui qu’il prenait pour tel – pénétra dans son cabinet, un souriregouailleur aux lèvres :
– J’ai réfléchi, dit le vieillard avec unpeu d’hésitation, ne te semble-t-il pas, comme à moi, que je mesuis montré un peu dur envers ton frère ? Je serais désoléque, pour une minute d’emportement, il se trouvât réduit à gagnerson pain de quelque manière indigne de lui et de moi.
Joë eut un sourire méphistophélique.
– Vous voyez bien, mon père, ricana-t-il,qu’hier c’était moi qui étais dans le vrai, en vous prêchantl’indulgence.
– Ma foi, j’en conviens…
– Seulement, poursuivit Joë de sa voixironique et mordante, soyez sûr que mon frère Harry n’est pas enpeine de savoir comment se débrouiller ; il a eu vite fait deretrouver une situation.
– Tu as des nouvelles ? demandaprécipitamment le milliardaire.
– De toutes fraîches. Je quitte àl’instant notre excellent ami le docteur Cornélius Kramm, qui m’acomplètement renseigné.
– Eh bien ?
– Harry, comme il fallait s’y attendre, atrouvé asile chez notre ennemi, je veux dire chez le père de lacharmante Isidora. Je comprends que l’ex-fiancé ait été accueilli àbras ouverts ; une jeune fille dont le frère est un assassinnotoire ne trouve pas toujours aisément à se marier…
William Dorgan avait changé de couleur :toute sa colère lui était revenue, il asséna sur la tablette de sonbureau un formidable coup de poing.
– C’est trop fort ! s’écria-t-il.Aller se réfugier chez Fred Jorgell dont, sans doute, il épouserala fille ! Ce malheureux Harry nous déshonore !…
– Vous voyez, insista perfidement Joë,que vous aviez grand tort de vous faire des inquiétudes au sujet demon frère ! Je vous ai toujours dit qu’il était d’accord avecMr. Jorgell. Rappelez-vous sa conduite dans l’affaire dutrust…
William Dorgan ne l’écoutait plus, ilarpentait furieusement son cabinet de long en large, un monde depensées contradictoires se pressaient dans sa cervelle surchauffée.Joe le suivait des yeux, bien persuadé que, cette fois, la brouilleentre le père et le fils était irrémédiable.
Mais tout à coup un brusque revirement se fitdans l’esprit, du milliardaire, il s’arrêta net, devenu subitementcalme et dit à Joë stupéfait :
– Évidemment Harry a eu tort, mais il ajusqu’à un certain point une excuse, il est amoureux. Je ne luidonne pas raison, mais d’un autre côté je ne veux pas qu’il soitdit que mon fils ait eu besoin pour vivre de recourir à la charitéd’un de mes ennemis…
Joë était exaspéré.
– Alors vous allez céder !s’écria-t-il ; ce serait la dernière des faiblesses, ce seraitmême agir contre le véritable intérêt de mon frère dont l’orgueil abesoin d’être sévèrement châtié. En faisant le premier des avances,vous vous rendez ridicule ! Laissez-le donc où il est, vousverrez qu’il sera le premier à revenir, humble et repentant ;je le connais assez pour savoir qu’il a trop peur d’être déshéritépour se brouiller complètement avec vous.
– Ma décision est prise, répliquafroidement William Dorgan, rien ne la modifiera.
Joë vit que ses insinuations perfides seraientcomplètement inutiles et n’insista pas.
– Puisqu’il en est ainsi, dit-il, je vaisme mettre à la recherche de mon frère et lui apporter vosexcuses.
– Je n’ai pas dit cela, répliqua lemilliardaire avec impatience. Voici ce que tu as à faire toutsimplement : retrouver Harry, lui remettre de ma part unchèque de quatre cents dollars et lui dire qu’il recevra tous lesmois pareille somme. Tu tacheras enfin de lui faire comprendre queje ne lui en veux pas et que je ne demande qu’à me laisser fléchir.Je suis persuadé qu’Harry sera touché de mon procédé généreux.
– Je vais suivre vos instructions depoint en point, murmura Joë avec un mauvais sourire. Espérons quele résultat sera conforme à votre désir. Je vais, sans perdre uninstant, me mettre à la recherche de mon frère.
Ces recherches, disons-le, ne furent paslongues. En sa qualité de Lord de la Main Rouge, Joë avait à sadisposition des espions qui, depuis longtemps, surveillaientjalousement toutes les démarches de l’ingénieur. Joë Dorganconnaissait déjà l’adresse de l’appartement meublé qu’Harry avaitloué à peu de distance du palais de Fred Jorgell.
Ce fut Harry lui-même qui vint ouvrir la porteà son frère. Dès le seuil, tous deux échangèrent un regard chargéde haine.
– Que désirez-vous ? demandal’ingénieur. Que venez-vous faire ici ?
– Ce n’est pas pour mon propre compte queje viens ; répliqua Joë avec un sourire goguenard, je suisenvoyé par notre père.
– Mon père m’a chassé de sa demeure, nousn’avons plus rien de commun, à moins toutefois, ajouta-t-il d’unton radouci, qu’il ne veuille bien reconnaître qu’il a été un peuloin dans sa colère. Je conviens moi-même que je me suis laisséemporter…
Joë eut un ricanement sinistre.
– Ha ! ha ! fit-il, vous êtesbien naïf si vous vous figurez que je viens pour tenter Uneréconciliation. Vous commencez à regretter votre insolenteconduite, et vous vous apercevez, mais un peu tard, que vous avezfait une sottise. Mon père n’a nullement changé d’avis à votresujet.
– Alors que me voulez-vous ?répliqua l’ingénieur qui sentait la colère l’envahir.
– Patience. Mon père vous a chassé, maiscomme il ne tient pas à vous voir mendier par les rues de New York,il m’a chargé de vous apporter une aumône, un petit secours quivous sera renouvelé mensuellement.
Joë tendait à Harry le chèque dont il s’étaitmuni.
– Sachez, s’écria l’ingénieur à demisuffoqué par l’indignation et par la fureur, que je n’ai besoinpour vivre ni de vos aumônes ni de celles de mon père.Allez-vous-en ! Je vous renie pour mon frère. Sortez, ou jeserais capable de faire un malheur !
Harry d’un geste brutal avait déchiré lechèque que lui tendait Joë du bout des doigts et en avait piétinéles fragments, puis d’une brusque poussée, il bouscula son frère etle força à battre en retraite sur le palier.
Joë, dont toutes les paroles étaient calculéespour exaspérer son interlocuteur, conservait un sang-froidabsolu.
– De mieux en mieux, ricana-t-il, je vaisrendre compte à mon père de la façon aimable et de l’exquisepolitesse avec lesquelles vous accueillez ses libéralités. Je vouspréviens, par exemple, que c’est la dernière fois que je tente prèsde vous une semblable démarche. Un jour viendra, je vous le prédis,où vous vous mordrez les doigts de votre arrogance !…
– Allez-vous-en ! ma patience est àbout, cria l’ingénieur au comble de l’exaspération. Allez audiable ! Vous n’êtes pas mon frère !
À ce cri jailli des lèvres d’Harry, sans qu’ilse rendît bien compte lui-même du sens de ses paroles, Joë étaitdevenu blême.
– C’est bon, grommela-t-il entre sesdents, je m’en vais, mais nous nous retrouverons, vous me payerezcher toutes ces injures.
Il descendit précipitamment l’escalier etregagna l’auto qui l’attendait devant la porte.
– Je ne suis pas son frère, serépétait-il anxieusement, qu’a-t-il voulu dire par là ? Harrysoupçonnerait-il la diabolique métamorphose qui, grâce au génialsculpteur de chair humaine, a fait de l’assassin Baruch Jorgell lemilliardaire Joë Dorgan ? Ah ! si je croyais qu’il eût leplus faible pressentiment de la vérité, il n’aurait pas longtemps àvivre.
Le bandit finit par se rassurer enréfléchissant que, si Harry Dorgan avait eu entre les mains unearme si terrible, il y a longtemps qu’il en eût fait usage, mais ildemeura songeur. Il n’aimait pas à supposer, même pour un instant,que sa vraie personnalité pût jamais être découverte.
En descendant d’auto, il trouva William Dorganqui l’attendait dans le petit salon du rez-de-chaussée.
– Eh bien ! demanda le vieillardavec anxiété, as-tu retrouvé ton frère ?
– Très facilement, il n’y avait pour celaqu’à chercher dans les environs du palais de Fred Jorgell et c’estce que j’ai fait.
– Tu l’as vu ? Tu lui as remis lechèque ?
Joë prit une mine contrite.
– Il m’en coûte de vous affliger, dit-il,mais mon frère m’a accablé d’insultes, il a déchiré devant moi lechèque que vous lui adressiez, et il m’a jeté à la porte en hurlantcomme un forcené qu’il n’avait besoin ni de vous ni de personne. Jene m’étais pas trompé, Harry est désormais perdu pour nous.
William Dorgan demeura quelque temps plongédans un silence plein d’accablement. Joë jugea convenable de luiprodiguer des consolations hypocrites.
– Ne vous désolez pas, mon père ;murmura-t-il, Harry est en ce moment plein d’arrogance, parce qu’ilse sent soutenu par Fred Jorgell, mais il y a gros à parier que cedernier n’a accueilli mon frère que pour vous vexer. Quand il sauraqu’Harry n’a plus à compter sur votre héritage, il aura vite faitde le jeter à la porte ; alors le fugitif reviendra vers noushumble et repentant, et je suis sûr que vous aurez encore lafaiblesse de lui pardonner.
William Dorgan ne répondit à cette exhortationque par un profond soupir ; le départ de son cher Harryl’atteignait en plein cœur.
En dépit de tous les efforts de Joë, delongues semaines se passèrent sans que le milliardaire se consolâtde l’absence de son fils ; il lui écrivit même deux fois encachette, en lui promettant un pardon complet s’il consentait àrevenir. Malheureusement les lettres furent interceptées par Joë,dont la diabolique vigilance ne se relâchait pas un instant. Voyantque son fils ne daignait même pas répondre à ses affectueusesmissives, William Dorgan sentit renaître ses préventions ets’efforça de bannir pour toujours le fils ingrat de sonsouvenir ; il lui garda d’autant plus de rancune qu’il avaiteu plus de chagrin de sa fuite.
Le milliardaire aurait été singulièrementétonné s’il avait pu savoir que l’ingénieur Harry Dorgan regrettaitamèrement d’être brouillé avec lui et se reprochait chaque jour saviolence et son manque de respect envers son père. S’il eût osé, lejeune homme eût essayé un raccommodement ; ce qui l’enéloignait, c’était la pensée de se retrouver en rapports avecJoë ; il avait compris une fois pour toutes que son frère etlui ne s’entendraient jamais, et il ne pouvait s’empêcher de haïrl’hypocrite auquel il attribuait, non sans raison, tous sesennuis.
D’ailleurs, Fred Jorgell était enchanté desservices de son nouvel ingénieur et il le traitait déjà, en maintescirconstances, comme s’il eût été son propre fils.
La Compagnie des paquebots Éclair, c’était lenom que Fred Jorgell avait donné à son entreprise de navigation,était en pleine prospérité. À demi ruiné par la liquidation dutrust des cotons et maïs, sa spéculation triomphait de nouveau. Lessteamers à grande vitesse qu’il avait lancés faisaient, comme ill’avait annoncé, le trajet du Havre à New York en moins de quatrejours. Les passagers de luxe les avaient adoptés et y retenaientleurs cabines bien longtemps à l’avance.
Comment Fred Jorgell était-il arrivé à cetteabréviation presque incroyable du temps de parcours ? Toutsimplement en diminuant le poids des navires dans des proportionsconsidérables en même temps qu’il usait de machines beaucoup pluspuissantes, tout en accordant beaucoup moins de place aucombustible.
Avec l’aide de l’ingénieur Dorgan, lemilliardaire avait résolu ce triple problème, en remplaçant, dansla construction des coques, l’acier ordinairement employé par unalliage extra-solide et léger de nickel et d’aluminium ; ilavait renoncé au charbon et n’employait pour ses machines que dupétrole ou de l’huile de naphte, combustible beaucoup moinsencombrant et qui permettait l’emploi de générateurs beaucoup plusvastes.
Joë prenait un haineux plaisir à tenir chaquejour William Dorgan au courant de tous ces faits et à aiguillonnersa rancune endormie.
– Savez-vous, mon père, ce qui va sepasser ? lui disait-il. Pourvu que ce succès aille enaugmentant, Fred Jorgell ne tardera pas à truster les compagnies denavigation, et alors nous serons obligés de nous soumettre à sestarifs pour le transport de nos maïs et de nos cotons. La lutterecommencera entre nous plus vite et plus acharnée qu’autrefois,car vous aurez devant vous, comme adversaire, votre fils qui vousdéteste, qui vous abandonne et qui vous a trahi.
– En quoi Harry m’a-t-il trahi ?demanda timidement le milliardaire.
– Vous me le demandez ? Mais s’iln’avait pas, en mon absence, intercédé pour Fred Jorgell dansl’affaire du trust, nous en aurions fini depuis longtemps avec ceredoutable adversaire. J’avais raison, cette fois encore, en vousconseillant de ne pas céder. Vous vous en apercevez maintenant.
Un matin, Joë se présenta devant son père levisage illuminé d’une joie mauvaise. Il brandissait un numéro duHerald.
– Eh bien ! cria-t-il, dès qu’ilaperçut le milliardaire, c’est complet ! Mes prévisions lesplus pessimistes se réalisent. Harry épouse dans un mois missIsidora Jorgell. La nouvelle est officielle. D’ici peu, vous aurezle bonheur d’être le beau-père de la sœur de l’assassinBaruch !
– Mais es-tu bien sûr de ce que tuavances ? demanda le vieillard avec tristesse.
– Il n’est bruit que de ce mariage dansNew York, tous les journaux en parlent et publient les portraitsdes futurs époux. Voyez plutôt !
William Dorgan ne répondit pas, ce derniercoup l’atteignait en plein cœur.
L’information, d’ailleurs, était parfaitementexacte, le mariage de miss Isidora et d’Harry Dorgan était unechose décidée.
Quelques jours avant que la nouvelle n’éclatâtdans le public, Fred Jorgell avait fait venir l’ingénieur Harrydans son cabinet et lui avait dit simplement :
– Mon cher Harry, vous remplacez près demoi le fils que j’ai perdu ; vous m’avez prouvé, et au-delà,que vous étiez capable de conserver et même d’augmenter une fortuneaussi considérable que la mienne. Je n’ai plus aucune raison deretarder votre mariage avec Isidora, qui, je le sais, vous aimeautant que vous l’aimez.
Trop ému pour assurer, comme il l’eût voulu,Fred Jorgell de son dévouement et de son énergie, Harry Dorganserra la main que lui tendait le milliardaire.
Le jour même, les fiançailles des deux jeunesgens furent solennellement célébrées au cours d’un banquetsplendide, auquel assistaient le poète Agénor, l’intendant Paddocket mistress Mac Barlott, embellie et comme rajeunie elle-même parle bonheur de sa jeune maîtresse.
Dans l’hospitalière demeure de Fred Jorgell,Agénor avait enfin trouvé le repos et la sécurité. Une seule chosefaisait ombre à son bonheur, la mort de son ami et bienfaiteur lordBurydan, dont il ne parvenait pas à se consoler.
Bien que le Grizzly-Club eût installé seslocaux au trente-deuxième et dernier étage d’un gratte-ciel toutrécemment édifié, ceux qui en faisaient partie avaient lajouissance d’un magnifique parc que l’on eût pu, à certains égards,comparer aux jardins suspendus de Babylone, construits par la reineSémiramis. Ce parc avait été, en effet, installé sur le toit même,disposé en terrasse et recouvert d’une épaisse couche debitume.
Pendant des semaines les ascenseurs avaienthissé des caisses pleines de terre végétale. Enfin, à forced’argent et de patience, d’ombreux bosquets s’épanouissaientmaintenant au-dessus des pelouses d’un vert tendre que séparaientdes allées sablées. Une source vive fuyait en serpentant à traversles gazons d’où s’élevaient des massifs de rhododendrons, decamélias et d’orangers.
Dans ce jardin, magiquement éclos au faîte dumonstrueux édifice de brique et d’acier, il régnait, même aux plusbrûlantes journées de la canicule, une exquise fraîcheur.Nonchalamment étendus dans leurs rocking-chairs, ou vautrés dansdes fauteuils de rotin colorié, les membres du club pouvaient, dansl’encadrement verdoyant des feuillages, admirer le vaste panoramade la baie de New York, les gigantesques édifices de la ville,l’Hudson couvert de navires et la grandiose statue de la Libertédont le flambeau s’allume au crépuscule.
Mais c’était surtout le soir, quand lesmassifs s’éclairaient de milliers de petites lampes électriquesbleues et vertes, que le parc du Grizzly-Club présentait un aspectféerique ; accoudés aux balustrades en marbre, les clubmenpouvaient alors admirer les titaniques amoncellements d’édificesdont les silhouettes se détachaient sur un fond de lumière crue,tandis qu’au loin les vagues de l’immense Atlantique étincelaientdoucement aux rayons de la lune, et que l’innombrable flotte ancréeprès du rivage balançait, au gré de la brise nocturne, la forêt desmâtures illuminée de fanaux multicolores.
Aux attraits de ce panorama unique au mondes’ajoutaient d’autres tentations moins poétiques. Des barmen, vêtusde blanc et graves comme des diplomates, faisaient circuler, surdes plateaux d’argent au chiffre du club, toute la redoutablepharmacie des boissons américaines, les mint-julepparfuméscomme un bouquet de fleurs sauvages, le traîtreuxmilk-mother (lait maternel), le prairy-oister(huître de prairie), providence des ivrognes, et l’infaillible etdéfinitif nigh-cap (bonnet de nuit).
Tel était l’endroit que fréquentait de tempsen temps le milliardaire Fred Jorgell, directeur de la Compagniedes paquebots Éclair.
Ce soir-là, il s’y était rendu en compagnie deson secrétaire particulier, un Français célèbre dans son pays commepoète, et qui, après de nombreuses aventures, avait fini parattacher définitivement sa fortune à celle du milliardaire.
Fred Jorgell avait dans Agénor Marmousier laplus entière confiance et il le traitait beaucoup plus en ami qu’enemployé.
Tous deux s’étaient installés sous unmagnolia, en face d’un petit guéridon de marbre et, tout ensavourant une coupe d’extra-dry, faisaient une partie de damier. Cejeu méditatif était le seul auquel le milliardaire se fût jamaislivré ; il trouvait dans ses combinaisons simplistes undérivatif aux fatigants calculs que nécessitaient sesspéculations.
D’ailleurs, Fred Jorgell et le poète étaientd’égale force et arrivaient quelquefois à prolonger une seulepartie pendant une durée presque indéfinie.
Ils jouaient déjà depuis près d’une heure,tout en savourant la beauté de cette tiède soirée, lorsqu’unesoudaine agitation se manifesta parmi les clubmen installés ça etlà sous les ombrages du parc.
Fiévreusement, ils se passaient de main enmain un numéro d’un journal du soir.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda FredJorgell à l’un des barmen accouru à l’appel du timbreélectrique.
– Sir, c’est encore un nouvel exploit deschevaliers du chloroforme.
Le milliardaire ne put s’empêcher detressaillir.
– Vous pouvez me procurer lafeuille ? dit-il au barman.
– À l’instant même, sir.
Il revint bientôt après avec un numéro duNight. Le poète s’en empara et lut à haute voix le faitdivers qui causait tant d’émotion aux membres duGrizzly-Club :
UNE HÔTELIÈRE ASSASSINÉE
« Au moment où nous mettons sous presse,nous apprenons qu’un assassinat vient d’être commis dans demystérieuses circonstances sur la personne de l’honorable mistressGriffton, qui, depuis plus de dix années, dirigeait un family-houseinstallé au N° 93 de la Trentième avenue.
« Après avoir, comme chaque soir, pris lethé en compagnie de ses pensionnaires dont elle était très estimée,mistress Griffton, qui était d’origine écossaise, alla chercherdans sa chambre quelques cartes postales représentant des vuesd’Édimbourg, qu’elle voulait montrer à une amie. Comme elle neredescendait pas, ses pensionnaires craignirent qu’il ne lui fûtarrivé quelque accident et se décidèrent à aller voir ce qu’elledevenait. Ayant longtemps frappé sans obtenir de réponse, ilsenfoncèrent la porte et c’est alors qu’un horrible spectacles’offrit à eux.
« Mistress Griffton était étendue touthabillée sur son lit, le visage couvert d’un masque de caoutchouc,et ne donnait plus signe de vie. L’écœurante odeur de chloroformequi remplissait la pièce ne laisse subsister aucun doute sur lafaçon dont le crime a été commis. Le célèbre docteur CornéliusKramm, dont la demeure n’est pas éloignée, fut appelé en toutehâte, mais ses soins furent inutiles ; il ne put que constaterle décès.
« Cette affaire présente bien des côtésmystérieux et ce n’est pas de sitôt, sans doute, que la policenew-yorkaise mettra la main sur les coupables. Le corps de lavictime ne portait aucune trace de lutte ou de violence ;personne n’a entendu entrer ou sortir l’assassin et ne peut fournirle moindre renseignement sur son compte ; enfin les meubles dela chambre n’ont pas été fracturés et aucun objet précieux nesemble avoir été dérobé. Policiers et magistrats se perdent enconjectures sur les mobiles de cet audacieux assassinat.
« Une seule hypothèse, à notre avis,serait vraisemblable. Nos lecteurs se souviennent que c’est dansl’établissement dirigé par mistress Griffton que fut arrêté lecélèbre assassin Baruch Jorgell, que l’on a longtemps supposéappartenir à l’association de la Main Rouge ; il n’y aurait,selon nous, rien d’extraordinaire à ce que la mort de l’honorablemistress fût une vengeance de la redoutable société secrète.
« Ce meurtre au chloroforme est letroisième commis depuis un mois ; la population de notrecapitale est terrorisée ; elle désigne déjà sous le nom dechevaliers du chloroforme les membres de cette bandemystérieuse, dont aucun n’a encore pu être capturé.
« Rappelons, en terminant, que BaruchJorgell, en ce moment interné dans un asile d’aliénés, est le filsdu milliardaire bien connu et le frère de la charmante missIsidora, dont nous avons publié le portrait il y a quelques jourset qui doit prochainement épouser le distingué ingénieur, HarryDorgan. »
Pour ne pas froisser Fred Jorgell, Agénoravait sauté le dernier paragraphe, mais le milliardaire lutpar-dessus l’épaule du poète et dévora l’affront jusqu’au bout.
Son visage devint d’une pâleur livide, sesmains tremblèrent ; il froissa violemment le numéro du journalet le jeta à terre.
– On parlera donc toujours de cemisérable Baruch ! s’écria-t-il avec désespoir. Pourvuqu’Isidora et Harry ne voient pas cela ; ils en auraient lecœur transpercé !
– Mr. Dorgan est tellement occupé ence moment qu’il n’a guère le temps de lire, et je m’arrangerai defaçon à ce que miss Isidora ne trouve pas ce malencontreux journal,ou d’autres semblables.
– Merci, répondit tristement lemilliardaire, je compte sur vous, n’est-ce pas ?…
Il y eut quelques minutes d’un péniblesilence.
– Continuons-nous notre partie ?demanda enfin Agénor.
– Non, je n’ai plus l’esprit aujeu ; ce maudit fait divers m’a gâté ma soirée… D’ailleurs ilest tard.
– Minuit et quelques minutes.
– Voulez-vous que nousrentrions ?
– Comme il vous plaira.
Une minute plus tard, ils prenaient place dansl’ascenseur électrique qui venait aboutir au centre même du parcaérien et qui les déposa à quelques pas du coupé électrique dumilliardaire.
Le chauffeur, respectueusement, ouvrit laportière, mais Fred Jorgell le congédia d’un geste.
– Il fait si beau ce soir, dit-il, que jepréfère rentrer à pied, cela dissipera mon mal de tête ; àmoins toutefois que Mr. Agénor ne préfère revenir envoiture.
– Nullement, répliqua le poète avec sacourtoisie ordinaire, je vous accompagnerai.
Tous deux se mirent en chemin d’un pastranquille et suivirent une large avenue où la foule desnoctambules se faisait déjà clairsemée.
Ils n’avaient pas marché depuis un quartd’heure qu’Agénor, en se retournant, crut apercevoir des ombressuspectes.
– Il me semble, dit-il au milliardaire,que nous sommes suivis.
Fred Jorgell haussa les épaules ensouriant.
– Vous avez probablement raison,expliqua-t-il, il est bien rare que je n’aie pas quelques espions àmes trousses, mais j’y suis tellement habitué que je n’y fais plusaucune attention.
– Des espions ?
– Parfaitement. Je n’ignore pas que mesadversaires financiers font surveiller tous mes faits et gestes pardes agences spéciales. J’avoue, d’ailleurs, que j’agis de même pourcertains d’entre eux. William Dorgan et son fils Joë, par exemple.De plus, comme c’est l’usage pour nous autres milliardaires, jeverse chaque année à la police de New York une certaine quantité dedollars pour être spécialement protégé. Enfin, quant auxmalfaiteurs de profession, aux spécialistes de l’attaque nocturne,je n’en ai pas peur. Je suis un homme d’action, moi, et je me suissouvent frayé un chemin dans la vie à coups de browning et même àcoups de poing !…
Comme on le voit, une pointe de fatuité semêlait à la bravoure bien réelle du milliardaire. Agénor ne puts’empêcher de sourire.
Tous deux continuèrent leur route en causantde choses et d’autres. Fred Jorgell semblait avoir complètementoublié le mouvement de mauvaise humeur qu’il avait eu en lisantl’article du Night. Cependant, il n’en était rien.
Tout à coup un camelot s’élança d’une ruedéserte et traversa l’avenue en criant :
– Demandez la quinzième édition duNight ! Demandez son curieux numéro. Nouveaux détailssur l’assassinat de mistress Griffton !…
– Par ici ! par ici ! cria lemilliardaire.
Mais l’homme n’avait pas entendu ets’éloignait rapidement.
– Soyez donc assez aimable pour couriraprès lui, mon cher Agénor, et tâchez de le rattraper. J’ai beaufaire, ce crime m’intéresse. Je vais suivre tout doucementl’avenue, vous n’aurez pas de peine à me rejoindre.
Le poète se lança à la poursuite du crieur dejournaux et s’engagea à sa suite dans une ruelle mal éclairée.
Mais il eut à peine le temps de faire quelquespas de plus. Sans qu’il eût vu personne, un masque se posa sur sonvisage et il roula à terre, foudroyé, sans avoir pu pousser uncri.
L’assassin, une sorte d’hercule à longuebarbe, se pencha ensuite vers le corps de sa victime et, avec unesûreté de main qui dénotait une longue habitude, il lui planta sonpoignard dans le cœur, enleva le masque et disparut, non sanss’être emparé d’un portefeuille.
Cette scène d’horreur s’était passée avec larapidité de l’éclair. Quelques secondes avaient suffi pour faire dujoyeux, de l’intelligent et loyal poète un cadavre anonyme,abandonné, au pied d’une borne, le front dans le ruisseau, dans unevenelle déserte.
Fred Jorgell, cependant, continuait lentementsa route ; mais, quand au bout d’un quart d’heure il ne vitpas revenir son compagnon, il commença à s’inquiéter, etbrusquement, revint sur ses pas.
– Je suis stupide aussi, murmura-t-il,d’avoir chargé Agénor d’une pareille commission ! Stupideaussi de n’être pas revenu en auto !… Je serais déjà de retourchez moi et j’aurais envoyé un domestique me chercher tous lesjournaux du soir !…
Le milliardaire revint jusqu’à l’endroit oùAgénor l’avait quitté et, à son tour, il s’engagea dans le lacisdes petites rues adjacentes. À mesure qu’il avançait, il constataitque ce quartier lui était inconnu et que toutes choses ypossédaient un caractère étrange.
Des lanternes de papier se balançaientau-dessus d’échoppes bariolées de couleurs vives, des chiens sansqueue et de gras rats, occupés à fouiller les tas d’immondices,fuyaient dans toutes les directions, et les maisons offraient unaspect sordide, lépreux, que Fred Jorgell n’avait jamais vu autrepart qu’en Orient. D’ailleurs, toutes les boutiques étaient closes,c’est à peine si, de loin en loin, un rai de lumière filtrait dusoupirail d’une cave ou de l’interstice de volets mal clos.
En passant devant une allée obscure au fond delaquelle scintillait la lueur rougeâtre d’un lampion fumeux, FredJorgell se sentit pris aux narines par une odeur acre, nauséeuse etbizarre. C’était comme un parfum puissant qui eût senti trèsmauvais. Il connaissait cette puanteur qui signale au loin lesbouges où se débite le poison noir.
– L’opium, murmura-t-il avec un geste dedégoût, cela pue l’opium, je suis dans le quartier chinois…
Cependant, il ne retrouvait nulles tracesd’Agénor et il commençait à être sérieusement inquiet. Il explorasans résultat tout un pâté de bâtisses branlantes, suant la crasseet la misère. Agénor demeurait introuvable.
– Il faut, songea le milliardaire, que cediable de Français ait appris quelque nouvelle qui nécessitât unedécision rapide. Il s’est peut-être rendu aux bureaux de quelquejournal, sans m’en prévenir, afin de mettre un terme aux insultantsarticles que l’on publie sur mon compte… Je vais sans doute leretrouver en rentrant.
Après trois quarts d’heure d’inutilesrecherches, Fred Jorgell se décida à regagner son hôtel, trèsmécontent et, au fond, plus alarmé qu’il ne voulait se l’avouer àlui-même de la disparition de son secrétaire.
Il revint donc dans la direction de l’avenuequ’il avait quitté, enfilant au petit bonheur les rues et lesvenelles ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’étaitpas dans la bonne voie ; plus il marchait, plus le quartierdevenait sombre, empuanti et hideux.
– Je crois, by Jove !grommela-t-il, que je me suis égaré ! Ce quartier chinois estcomme un labyrinthe d’où il me semble que je ne sortirai jamais.Bah ! le plus simple est de marcher en droite ligne, jefinirai bien par arriver à une avenue où je trouverai une stationde cabs et des policemen pour me renseigner !
Après s’être assuré, à deux reprisesdifférentes, que personne ne le suivait et avoir constaté que sonbrowning se trouvait bien à portée de sa main dans la poche de sonpardessus, il se remit en marche d’un pas élastique et cadencé.Fred Jorgell n’avait nullement peur, il était seulement furieuxd’avoir perdu tant de temps et vexé de s’être égaré comme un simple« cockney » fraîchement arrivé par le paquebot.
Il eût été beaucoup moins rassuré s’il eûtaperçu un malandrin de taille gigantesque qui s’attachaitobstinément à ses pas, rampant le long des façades muettes, sedérobant dans les angles sombres où il demeurait immobile chaquefois que le milliardaire se retournait. Ce suiveur acharné était lemême bandit qui venait d’assassiner le malheureux Agénor.
Fred Jorgell, dont la mauvaise humeur allaitcroissant, commençait à ressentir une certaine fatigue de cettelongue marche par des ruelles mal pavées, lorsqu’il parvint àl’entrée d’une rue où brillaient les devantures encore éclairées dequelques bars ouverts toute la huit.
Des gens en guenilles allaient et venaient surle trottoir bu se bousculaient à la porte des assommoirs.
– Enfin, s’écria le milliardaire, mevoici dans un quartier plus civilisé ! Je vais donc pouvoirtrouver quelqu’un qui me renseigne.
Il pressa joyeusement le pas et entradélibérément dans le premier bar qu’il rencontra et se commanda unverre de whisky.
Un grand silence s’était fait, à son entrée,dans le clan des miséreux rangés autour du comptoir ou juchés surde hauts tabourets. Tous contemplaient avec des prunelles luisantescet étranger si bien mis qui ne craignait pas de s’aventurer àpareille heure dans un tel endroit. Mais Fred Jorgell avait l’airsi calme, si sûr de lui, si parfaitement à l’aise dans cetteatmosphère empestée de tabac et d’alcool, qu’on le prit pourquelque haut dignitaire de la police. Personne ne bougea et lesconversations reprirent leur cours, comme avant son arrivée.
Sans même tremper ses lèvres dans lanauséabonde liqueur qu’on venait de lui servir, il demanda d’unevoix tranquille le chemin le plus court pour atteindre la Dixièmeavenue ; un hercule barbu qui venait d’entrer dans le barpresque immédiatement après lui le renseigna fort obligeamment.
Il paya, sortit sans qu’aucun incident fâcheuxse fût produit, et il se remit en route, impatient d’en avoir finiavec cette excursion forcée dans un quartier malodorant.
Il ne tarda pas à s’apercevoir que, dans larue où il s’était engagé, sur les indications de l’homme à lalongue barbe, tous les becs de gaz avaient été cassés à coups depierre ; il régnait une obscurité profonde, mais il n’accordaque peu d’importance à ce détail qui n’avait rien que de trèsordinaire dans un tel quartier.
Arrivé au milieu de la rue, il se retourna ets’aperçut alors qu’il était suivi par l’homme qui, précisément,venait de le renseigner et qui ne se donnait même pas la peine dese cacher.
– Ce drôle suit peut-être, après tout, lemême chemin que moi, se dit le milliardaire.
Et il continua à marcher, mais plus lentementet la main sur la crosse de son browning. Mais tout à coup, ilpoussa une exclamation de fureur et de désappointement. La voiequ’on lui avait donnée pour une rue et que, naïvement, il avaitprise pour elle, se terminait en cul-de-sac.
– By God ! gronda-t-il, ceschenapans m’ont pris comme un rat dans une ratière !… Maisnous allons bien voir !…
Il fit brusquement volte-face, le browning aupoing.
Le géant à la longue barbe, planté au milieude la rue, lui barrait le passage, tenant en main la lame nue d’unbowie-knife presque aussi long qu’un de ces immenses coutelas quiservent à dépecer les baleines. Un autre bandit, surgi on ne saitd’où, se tenait derrière le premier, prêt à venir à larescousse.
Fred Jorgell, heureusement, n’était pas noviceen de pareilles aventures ; il ne perdit pas une seconde sonimperturbable sang-froid, et, d’un geste sûr et précis, sansattendre qu’on l’attaquât, il leva son browning, visa, et tira.
Le géant barbu roula sur le pavé en hurlant,la jambe cassée net.
– J’ai tiré trop bas, murmura froidementle milliardaire.
Il chercha des yeux le second bandit ; ilavait disparu.
– Ces coquins sont d’une lâchetésingulière, dit en souriant Fred Jorgell. Sitôt qu’on leur tienttête, plus personne !
Sans autre émotion, il se disposait àcontinuer sa route, quand une poigne vigoureuse le saisitpar-derrière et lui serra le cou jusqu’à l’étrangler.
– Tue-le ! cria d’une voix rauquel’homme tombé à terre, tu sais que c’est l’ordre des Lords.
– Hurrah pour la Main Rouge !répliqua le second avec enthousiasme.
En même temps, il porta à Fred Jorgell unfurieux coup de poignard, heureusement amorti par le carnet dechèques que le milliardaire portait habituellement dans la pocheintérieure de son veston.
D’un élan désespéré, le milliardaire sedégagea, et, à demi étranglé, le sang aux yeux, fit feu trois foisde suite.
– Tue-le donc ! répéta, cette foissur un mode presque menaçant, la voix du blessé.
Au même moment, Fred Jorgell, renversé par unterrible coup de tête dans l’estomac, roulait à terre et laissaitéchapper son browning. Il était perdu.
– Coupe-lui la gorge, c’est lemieux ! dit encore le blessé qui était parvenu à se dressersur son séant et qui paraissait être le chef de l’expédition.
Fred Jorgell ne se sentait plus une goutte desang dans les veines ; l’assassin lui avait mis le genou surla poitrine, c’en était fait de lui.
Il vit briller devant ses yeux un éclaird’acier ; la lame du poignard fut un instant arrêtée parl’épaisseur du col qui, selon la mode de cette année-là, était trèshaut et fermé, le tranchant grinça contre le gros diamant quiornait l’épingle de cravate.
En cette seconde, le milliardaire avait vécuun siècle d’angoisse.
Le blessé, malgré sa jambe cassée, serapprochait en rampant.
– Dépêche-toi donc ! hurlait-il.Va-t-il falloir que ce soit moi qui le tue !… Les policemenvont venir !… Les fenêtres s’ouvrent !… Et je perds monsang ; ma jambe me fait souffrir comme un damné !…
– Mais, monsieur Slugh, balbutia l’autre,je me dépêche…
Il ne put en dire davantage.
Un quatrième personnage, brusquement sortid’une allée obscure, venait de lui fracasser le crâne d’un coup degourdin. Il tomba comme une masse sur le corps de Fred Jorgell,deux ruisseaux de sang aux narines.
Le nouveau venu était petit, contrefait, etlégèrement bossu ; il était bizarrement vêtu d’une vieillevareuse de matelot et d’une casquette de jockey, orange et verte.Il s’empressa aussitôt d’aider Fred Jorgell à se relever.
– Eh bien, sir, lui dit-il en mauvaisanglais, j’espère que vous n’êtes pas tout à fait mort et que jesuis arrivé à temps ?
– Très à temps, répondit le milliardaire,qui respirait maintenant à pleins poumons.
– Vous n’êtes pas blessé ?
– Non, j’ai seulement le cou entamé unpeu par le couteau de ce coquin, puis j’ai reçu un grand coup detête dans l’estomac.
– Alors cela ne sera rien. Voulez-vousque nous allions chez un pharmacien ?
– Oui, mais il y a encore cet assassin –et il désignait le blessé – qui paraît être le chef de labande.
Fred Jorgell ramassa son browning, etméthodiquement, en homme qui accomplit un devoir, il tira deux foissur Slugh. Après quoi, il remit son arme dans sa poche et tenditgracieusement la main à son sauveur.
– Vous êtes un digne garçon,dit-il ; voulez-vous prendre un verre de vin avecmoi ?
– Volontiers, sir, répondit le bossu,mais ne voulez-vous pas, auparavant, aller chez le pharmacien, ou,comme on dit ici, chez le chemist, il y en a unprécisément à deux pas d’ici, dont l’officine reste ouverte toutela nuit.
– Je veux bien, car je m’aperçois que jecrache du sang, le coup de tête de ce bandit m’a démolil’estomac.
Tous deux se mirent en route et atteignirent,sans autre aventure, l’officine du « chemist etdruggist » qui se trouvait à deux pas de là et que signalaientde loin des bocaux flamboyants.
Il y avait un rassemblement d’une vingtaine depersonnes devant la boutique et Fred Jorgell apprit qu’on venaitd’y transporter un blessé trouvé par des policemen à l’angle d’unerue.
Le « chemist », comme dans tous lespays anglo-saxons, était en même temps « physician »,c’est-à-dire médecin. C’était un personnage à lunettes bleues et àlongues moustaches d’un blond fade. Il pansa l’éraflure que lecouteau de l’assassin avait faite au cou du milliardaire et luiassura que, moyennant certaines précautions qu’il indiqua, le coupde tête qu’il avait reçu n’aurait pas de suites sérieuses.
Fred Jorgell, qu’un funeste pressentimentvenait tout à coup d’envahir, demanda ensuite quelques détails auchemist sur le blessé que les policemen venaient d’apporter chezlui et, pour justifier sa question, il raconta brièvement sespropres aventures.
– Voulez-vous visiter le blessé ?proposa obligeamment le docteur, vous verrez tout de suite si cen’est pas votre ami.
Fred Jorgell accepta et passa dans une secondepièce, au fond de laquelle, sur un lit de repos, un homme étaitétendu, veillé par un policeman. Le milliardaire eut un geste dedouloureuse surprise : il venait de reconnaître le poèteAgénor, immobile et blême, ne donnant plus signe de vie.
– J’espère qu’il n’est pasmort ?
– Il est très gravement blessé. Depuisqu’il est ici, il n’a pas repris connaissance.
– Reste-t-il de l’espoir ? demandeFred Jorgell avec angoisse.
– Je ne puis encore me prononcer ;cependant, le cœur n’est pas atteint.
En proie à une violente émotion, lemilliardaire allait et venait dans la pièce, d’un pas saccadé.
– Docteur, dit-il avec agitation, je suisFred Jorgell, le milliardaire. Ce blessé est un de mes amis,sauvez-le et je vous récompenserai royalement.
– J’essayerai.
– Je le confie à vos bons soins, mais,d’heure en heure, vous m’adresserez téléphoniquement un bulletin deson état, et, dès qu’il sera transportable, vous me ferez prévenir,afin que je le fasse conduire chez moi…
– Well, sir.
– J’allais oublier… Voici un acompte survos honoraires.
Le docteur prit la bank-note que lui tendaitFred Jorgell, en s’inclinant profondément, et reconduisit avecrespect son illustre visiteur.
Le milliardaire allait monter dans un cabélectrique que le bossu était allé quérir en hâte, mais auparavantil tint à mettre au courant des événements un des policemen qui setrouvaient dans l’officine.
Ceux-ci partirent en toute hâte vers l’endroitoù avait eu lieu l’agression. Ils n’y trouvèrent que deux largesflaques de sang. Les cadavres des bandits avaient disparu, sansdoute emportés par leurs complices.
D’un geste autoritaire, Fred Jorgell avaitfait monter le bossu déguenillé à ses côtés, sur les coussinspneumatiques du taxi-cab, qui partit aussitôt en troisième vitessedans la direction du centre de la ville.
– Tu es un courageux garçon, dit tout àcoup le milliardaire à son bizarre compagnon ; tu m’as sauvéla vie, mais je te jure, foi de Fred Jorgell, que ce soir tu n’aspas perdu ton temps et d’abord, comment te nommes-tu ?
– Oscar Tournesol.
– Tu n’es pas américain ?
– Non, sir, je suis français, et mêmeparisien de naissance.
– Et quel est ton métier ?
Oscar Tournesol baissa la tête enrougissant.
– Je suis cireur de bottines, répondit-ilun peu honteux d’une si humble profession.
– Il ne faut pas avoir honte de sonmétier, répliqua sévèrement Fred Jorgell, il n’est jamais honteuxde travailler ; moi qui te parle, j’ai bien ciré les souliersdes matelots pendant longtemps, sur les quais de San Francisco, etpourtant, je suis, à l’heure qu’il est, milliardaire.
Et comme Oscar ouvrait de grandsyeux :
– C’est comme cela, mon garçon ;mais d’abord, raconte-moi comment tu as eu l’idée de venir à monsecours ?
– C’est tout simple. Je loge, à raison dedeux dollars par semaine, dans une sorte de cave qui donneprécisément sur l’impasse où vous avez été attaqué. Il n’est pasrare que j’entende des coups de revolver dans le voisinage, mais jen’ai jamais pu m’habituer à ce bruit-là. Quand vous avez tiré surl’homme à la longue barbe, je me suis réveillé en sursaut, j’aisauté en bas de ma couchette et je me suis habillé en deux temps ettrois mouvements…
– Tu as bien fait de te dépêcher, murmurale milliardaire avec une grimace de frayeur rétrospective, maiscontinue…
– J’ai regardé par le soupirail de lacave et quand j’ai vu qu’il ne s’agissait pas d’une bataille entreapaches, mais d’un assassinat véritable, je n’ai pas hésité, j’aipris un bâton, la seule arme que j’eusse à ma disposition, et je mesuis embusqué dans le corridor en attendant le bon moment pourintervenir.
– Mais tu aurais pu avoir le dessous…
– Ma foi, je n’ai pas réfléchi àcela ; puis, si j’avais laissé égorger quelqu’un sous mesyeux, comme cela, j’en aurais eu du remords toute ma vie, ilm’aurait toujours semblé que j’étais complice.
À ce moment, le taxi-cab stoppa devant unédifice à la façade brillamment illuminée.
– Nous sommes arrivés, déclara lemilliardaire, c’est ici le restaurant Delmonico ; j’airéfléchi que cela nous ferait du bien à tous deux de prendrequelque chose de substantiel, après une pareille alerte.
– C’est que, balbutia Oscar, je ne suisguère présentable, on dira que vous avez invité un tondeur dechiens, ou – comme c’est l’exacte vérité – un cireur de bottines àsouper avec vous.
– Voilà qui m’est fort égal, s’écria FredJorgell avec une désinvolture superbe ; sache que j’ai lemépris le plus complet de ce que peuvent dire les gens.
Tout en parlant, il poussait devant lui Oscar,tout confus, dans la vaste salle au plafond d’or, aux tablesétincelantes de fleurs, de vermeil et de cristaux.
À la vue du cireur, la caissière et le gérantavaient échangé un regard ahuri, quelques rires discretscirculèrent parmi l’assistance, mais ce fut tout. Le milliardaireétait connu et personne ne se fût avisé de lui faire uneobservation. Bien plus, certains soupeurs trouvèrent cette attituded’une excentricité de bon aloi et très crâne, le jour même où lenom de Baruch revenait sur l’eau avec les sanglantes allusions desjournaux.
Fred Jorgell et Oscar Tournesol prirent placeà une petite table isolée, et tout de suite, le milliardaire fit lacarte.
– Il nous faut, déclara-t-il à Oscar quine protestait nullement, des mets simples et réconfortants ;en conséquence, voici le menu que je décrète :
« Kankal-oysters, troisdouzaines ;
« Salade de homards avec des cœurs decéleri et quelques vagues truffes…
« Poulet du Kentucky, saucetrust ;
« Et, comme tu es français :escargots de France, vanillés au sucre ;
« Desserts, café, whisky,canadian-club.
« Cela te va-t-il ?
– C’est admirable, et cela tombe d’autantmieux que j’ai mangé très sobrement aujourd’hui ; j’ai ladent, et comment !…
– Quelle dent ?
– C’est une expression française pourdire que j’ai très bon appétit.
– Very well ! Tu bois duvin ?
– Avec plaisir, surtout quand il est demon pays, monsieur le milliardaire.
– Tu seras satisfait.
Pendant que Fred Jorgell réclamait au« waiter » une carte spéciale, Oscar se promit inpetto de ne pas toucher aux escargots vanillés ausucre, qu’il considérait, sans en avoir tâté, comme uneabomination inventée par les Yankees pour déshonorer laBourgogne.
Bientôt le souper fut servi ; le bossudévorait comme un loup affamé, le milliardaire le regardaitnettoyer les plats et torcher la sauce avec son pain dans unvéritable ravissement. Il se garda bien de troubler son invité pardes questions inopportunes et le laissa d’abord se rassasier tout àson aise. Ce ne fut qu’au dessert qu’il prit la parole en cestermes :
– Maintenant, mon brave Oscar, je tiens àconnaître par le menu ton existence passée, et, si tu en es digne,comme c’est ma ferme conviction, je te promets de te créer d’icipeu une très enviable situation.
– Sir, répondit le bossu, je n’ai aucuneraison de vous cacher mes antécédents, et vous allez entièrementles connaître. Comme je vous l’ai dit, je suis né à Paris, mon pèreétait un pauvre ouvrier ébéniste du faubourg Saint-Antoine. J’avaiscinq ans lorsque mes parents, à quinze jours de distance l’un del’autre, furent emportés par une épidémie de fièvre typhoïde. Lesvoisins voulaient me confier à l’Assistance publique, mais j’avaissi peur d’être enfermé que je réussis à m’enfuir, muni d’unevingtaine de sous que m’avait donnés ma pauvre mère quelques joursavant sa mort. Depuis lors, je vécus, au hasard de la rueparisienne, de tous les petits métiers de ceux qui n’en ontpas.
– Tu étais camelot, précisa lemilliardaire.
– C’est cela, je criais les feuilles dusoir, je vendais des décorations tricolores les jours de fêtenationale, du papier d’Arménie et des singes en peluche dans lesfêtes foraines, j’offrais des olives dans un petit baquet de cèdreà la terrasse des cafés, je ramassais des bouts de cigare, j’aidaisà décharger les voitures de fruits et de légumes. Je ne me rappellejamais ce temps-là sans tristesse. Que de fois je dus coucher sousles ponts ou dans les maisons en construction ! Puis tout lemonde se moquait de moi à cause de ma bosse et de mes cheveuxjaunes. J’avais quinze ans passés et on ne m’en eût pas donnédouze, tant j’étais chétif et malingre.
– Pauvre diable ! murmura FredJorgell ; alors tu es sans doute venu en Amérique pour fairefortune ?
– Attendez un peu, nous n’y sommes pasencore. Une nuit qu’il gelait à pierre fendre, j’étais sans asile,sans le sou, je n’avais pas mangé depuis la veille ; à demimort de faim et de froid, je me réfugiai sous l’auvent d’une portecochère, quai de la Tournelle. C’est là qu’on me retrouva lelendemain matin ; évanoui et à moitié gelé. Le propriétaire dela maison, un savant célèbre, eut pitié de moi, me soigna, me fitmanger et, finalement, me garda chez lui.
– Quel était le nom de ce dignegentleman ? demanda Fred Jorgell puissamment intéressé.
– Il se nommaitM. de Maubreuil.
En entendant ce nom qui lui rappelait de siterribles souvenirs, Fred Jorgell changea de visage, et reposa surla table sans y toucher le verre qu’il allait porter à ses lèvres.Il eut besoin de toute sa force de caractère pour ne pas laisserdeviner ce qui se passait en lui.
– Continue, dit-il d’une voix sourde àOscar qui, tout à son récit, ne s’était aperçu de rien.
– M. de Maubreuil et sa fille,Mlle Andrée, furent pour moi d’une grande bonté ; ils metraitèrent presque aussi bien que si j’eusse été leur enfant. Lemalheur semblait fini pour moi. Je fus habillé, nourri, instruitmême comme un vrai fils de famille. QuandM. de Maubreuil, dégoûté de Paris, alla s’installer enBretagne, il m’emmena avec lui dans son château qu’on appelait leManoir aux Diamants. J’y serais sans doute encore si, par malheur,un Américain nommé Baruch n’était venu s’installer chez nous…
– Je connais cette histoire, interrompitbrusquement le milliardaire, tous les journaux l’ontracontée ! Et que devins-tu, après la mort de tonprotecteur ?
– J’allai habiter, ainsi queMlle Andrée, chez un vieil ami deM. de Maubreuil, M. Bondonnat.
– Le fameux naturaliste ?
– Précisément. Mais voyez madéveine ! Mon second protecteur a eu presque le même sort quele premier.
– Assassiné ?
– Non, mais enlevé par des inconnus, enaéroplane, sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il étaitdevenu ; c’était le jour même où allaient être célébrées lesfiançailles de la fille de mon maître,Mlle Frédérique, et celles aussi deMlle Andrée de Maubreuil. J’étais allé, enattendant le repas, faire un tour sur la lande en compagnie de monvieux maître. Nous étions absolument sans défiance, et en cela nousavions tort, car il rôdait dans le pays des étrangers – Anglais ouAméricains – d’allure suspecte, qui avaient déjà essayé de tuernotre chien de garde Pistolet.
– Cela aurait dû vous donner l’éveil.
– Sans doute, mais nous étions à millelieues de supposer qu’un pareil attentat fût possible.M. Bondonnat s’amusait à regarder le chien auquel j’avaisappris des exercices surprenants, lorsque, tout à coup, unaéroplane s’est abattu sur la lande, comme un vautour qui se laissetomber sur sa proie ; deux Américains en sont descendus – lesmêmes qui avaient essayé de tuer Pistolet ; le browning aupoing, ils ont renversé M. Bondonnat et l’ont jeté dans un desbaquets de l’aéroplane. J’ai essayé de défendre mon vieux maître etj’ai été renversé d’un coup de crosse qui m’a fendu le crâne…Depuis, il m’a été impossible de savoir ce qu’était devenuM. Bondonnat ; il doit être encore vivant. S’ils avaientvoulu le tuer, cela leur eût été facile.
– Voilà une étrange histoire, murmura lemilliardaire tout pensif ; mais toi, qu’es-tudevenu ?
Oscar montra une large cicatrice blanche quilui barrait le front.
– Ils n’y allaient pas de main morte, lescanailles, dit-il. Je suis resté plus d’un mois entre la vie et lamort. Mlle Andrée etMlle Frédérique m’ont soigné avec un dévouementinouï, mieux peut-être que si c’eût été mes vraies sœurs. Maisquand j’ai commencé à pouvoir me lever, que l’on m’a regardé commehors de danger, quelle tristesse et quel crève-cœur ! La villade M. Bondonnat, naguère si joyeuse, était triste, silencieusecomme une maison où il y a un mort. Pâles, mélancoliques, vêtues dedeuil, Mlle Andrée etMlle Frédérique me semblèrent toutes changées. Lebeau jardin botanique, livré à lui-même, ressemblait à un hallier,les appareils que mon maître a inventés et qui changent à volontél’ordre des saisons, se rouillaient sur la falaise… C’était unedésolation !
– Mais les fiancés des deux misses ?demanda Fred Jorgell, que ce récit passionnait de plus en plus.
– M. Ravenel et M. Paganot,pour des raisons de convenance, avaient, d’accord avec cesdemoiselles, ajourné le mariage à plus tard ; ils étaientrepartis pour Paris, en attendant qu’on fût fixé sur le sort deM. Bondonnat. C’était une situation sans issue. Pour comble demalheur, le médecin qui me soignait reconnut en moi les premiersgermes de la tuberculose. Je n’ai jamais été bien solide, cettelongue maladie m’avait porté un coup sérieux…
La voix d’Oscar se troubla, on eût dit qu’ilessayait de refouler les larmes qui lui montaient aux yeux.
– Je ne pouvais plus rester à la villa,Mlle Frédérique m’envoya dans un sanatorium, àBerck-sur-Mer, où je fus très bien soigné, et chaque semaine, cesdemoiselles m’écrivaient une bonne lettre réconfortante, toujoursaccompagnée de quelque cadeau ou d’un mandat. J’étais bien heureuxdes attentions qu’elles avaient pour moi, mais je m’ennuyais àmourir. Enfin, après deux mois de traitement, le médecin en chef medéclara complètement guéri…
– Et tu retournas à la villa ?
– Eh bien, non ! Pendant mes longuesheures de solitude, j’avais eu le temps de réfléchir. Que seraitmon avenir près de deux jeunes filles plongées dans lechagrin ? Était-il digne d’un homme de cœur de demeurer prèsd’elles, quand j’avais un si impérieux devoir à remplir !M. Bondonnat, après M. de Maubreuil, a été monbienfaiteur ; je me suis juré à moi-même de le retrouver, dele ramener sain et sauf à sa fille.
– C’est très bien cela, mon petitbonhomme, murmura le milliardaire sincèrement apitoyé, mais tu neme parais guère armé pour réussir une chose aussi difficile.
– Cela dépend, sir, je me suis déjàprouvé à moi-même, que j’étais capable de quelque chose. Je suisvenu à New York sans payer mon passage.
– Comment as-tu fait ?
– J’avais soigneusement économisé lespetites sommes que m’envoyaient mes bienfaitrices. Sitôt guéri,j’ai pris le train pour Le Havre ; le transatlantique LaTouraine était en partance ; en rôdant autour du navire,j’ai eu la chance de rencontrer un jeune marin que j’avais connu enBretagne ; grâce à lui, j’ai pu me faire embaucher comme aidede cuisine, ou, pour être exact, comme laveur de vaisselle, commeplongeur. C’est dans ces conditions que je suis arrivé à NewYork.
– Mais, objecta Fred Jorgell pris deméfiance, on n’a pas dû te laisser débarquer puisqu’on réclame àtous les émigrants qui ne peuvent justifier d’un moyen d’existencele dépôt d’une somme de cinq cents francs ?
Oscar Tournesol cligna de l’œil avecmalice.
– Permettez, fit-il, j’étaisprévenu ; aussi me suis-je bien gardé de dire que je neconservais pas mon emploi de plongeur à bord du paquebot. J’étaisporté sur le rôle d’équipage ; on m’a laissé débarquer ;c’était tout ce que je voulais, une fois dans les rues de New Yorkoù la police n’est pas des plus tracassières, bien malin qui eût pume retrouver. Je me suis établi bravement comme cireur de bottineset j’ai commencé aussitôt mon enquête.
– Et tu as découvert quelquechose ?
– Rien du tout, hélas ! fit le bossuavec un profond découragement. Je m’aperçois que la tâche que j’aientreprise est remplie de difficultés.
– Serais-tu déjà découragé ?
– Non pas ! J’irai jusqu’au bout. Jeme le suis juré et je l’ai promis à Mlle Andrée età Mlle Frédérique.
Le milliardaire demeurait silencieux. Malgrétoute la sympathie que lui inspirait Oscar Tournesol, il hésitaitentre divers partis ; un grand combat se livrait en lui-même.Enfin, en dépit de son orgueil, il se décida.
– Sais-tu qui je suis ? dit-ilbrusquement au bossu.
– Non, sir, vous n’avez pas encore jugé àpropos de me faire connaître votre nom.
– Je suis Fred Jorgell, lemilliardaire.
Oscar avait changé de couleur.
– Le père de Baruch ?
– Oui, reprit le milliardaire dont latristesse et l’humiliation secrète se dissimulaient sous un masquede glaciale indifférence, je suis le père de ce misérable, cela, ilfallait bien que je te l’apprenne, mais qu’il ne soit plus jamaisquestion de lui dans nos conversations. Je n’ai plus de fils, c’estcomme si je n’avais jamais eu de fils !
Oscar gardait le silence, tout interloqué decette révélation inattendue.
– Tu m’as sauvé la vie, poursuivit FredJorgell, et de plus tu es un garçon énergique et honnête ;c’est une double raison pour que je m’intéresse à ton avenir ;il ne dépendra que de toi qu’il soit aussi brillant que possible,et de plus je te promets que je ferai tout ce qui sera en monpouvoir pour retrouver M. Bondonnat.
Oscar, émerveillé du bizarre enchaînement desévénements qui allaient sans doute faire du père de l’assassinBaruch le bienfaiteur d’Andrée et de Frédérique, se confondit enremerciements, mais le milliardaire coupa court aux expressionsémues de sa gratitude.
– C’est bien, fit-il. Il est tard, il esttemps, pour toi aussi bien que pour moi, d’aller nous reposer.Parlons pratiquement. Voici une bank-note de cinq centsdollars ; elle t’appartient, c’est un premier acompte, enattendant que je voie ce que je puis faire de sérieux pour toi.Demain, tu t’habilleras un peu plus décemment et tu te présenterasaux bureaux de la Compagnie de navigation dont je suis lepropriétaire et dont voici l’adresse. Là, on t’assignera un emploiconvenablement rétribué en attendant que j’aie réfléchi auxmeilleurs moyens à employer pour retrouver M. Bondonnat. Celate convient-il ?
– Beaucoup. C’est plus que je n’auraisosé espérer.
– Alors, nous allons partir, tu monterasen auto avec moi et je te déposerai à la porte de quelque hôtelconvenable.
Fred Jorgell jeta une bank-note auwaiter et, sans se soucier des sourires malins quis’évanouissaient sur les lèvres de quelques soupeurs à la vue deson étrange compagnon, il sortit du restaurant Delmonico, etremonta dans un taxi-cab.
Une demi-heure plus tard, Oscar Tournesol, quin’en revenait pas encore de ses aventures de la nuit, étaitinstallé dans une confortable chambre du Preston-Hotel –électricité, chauffage central, ascenseur, téléphone, etc. Un motde Fred Jorgell avait changé en obséquieuses salutations les minesarrogantes du gérant de l’établissement, qui avait d’abord hésité àaccueillir un client aussi mal couvert.
Avant de se mettre au lit, le bossu s’accoudaquelques instants au balcon de sa chambre qui donnait sur laTrente-troisième avenue, complètement déserte.
En ce moment une auto descendait l’avenue àune assez vive allure. À la lueur d’un des phares électriques,Oscar distingua nettement trois personnages qui, à en juger par lavivacité de leurs gestes, étaient plongés dans une discussion desplus animées.
Mais, tout à coup, il faillit laisser échapperun cri de surprise.
Dans l’un des trois personnages, il venait dereconnaître un homme dont la physionomie était gravée de façonindélébile dans sa mémoire, l’homme qui l’avait blessé presquemortellement d’un coup de crosse de revolver sur la lande bretonne– l’homme qui avait voulu tuer le chien liseur –, un des troisbandits qui avaient coopéré à l’enlèvement de M. Bondonnat enaéroplane.
Oscar eût voulu s’élancer à sa poursuite, lefaire arrêter, mais déjà l’auto avait disparu comme un météorenocturne, et ses phares éblouissants n’étaient plus que deuxpetites taches de lumière presque effacées déjà, à l’autreextrémité de l’immense avenue.
Depuis la disparition de M. Bondonnat,les magnifiques jardins qu’il avait créés à Kérity-sur-Mertombaient presque dans le lamentable état des terres incultes.
Au milieu de cette tristesse et de cet abandonde la villa, autrefois si joyeuse, deux jeunes filles voyaients’écouler leurs journées dans le désespoir et dans les larmes.
Frédérique et Andrée, par une sorte desuperstition, n’avaient pas voulu quitter le logis où le malheurs’était abattu au moment même où tout un heureux avenir leurapparaissait. Toutes deux s’étaient confinées dans une profonderetraite. Elles ne voyaient personne, sauf leurs fiancés,l’ingénieur Paganot et le naturaliste Roger Ravenel, qui mettaienttout en œuvre pour les consoler, pour atténuer autant que celaétait possible leur immense douleur.
Ce jour-là, le temps était sombre ; leciel, voilé de grands nuages funèbres, barré d’une pluie fine,ajoutait sa mélancolie à la tristesse de Frédérique etd’Andrée.
– Il me semble, murmuraMlle de Maubreuil, que ma vie est finie, quemalgré l’amour de mon fiancé je ne serai jamais heureuse. La mortde mon père, si cruellement assassiné, m’a porté un coup dont je neme relèverai jamais. J’ai essayé d’oublier, je n’ai pas pu. Et ladisparition de mon pauvre cher tuteur est venue rendre encore mapeine plus amère. Quant à toi, heureusement, chère Frédérique, lemalheur t’a moins gravement atteinte. Tu peux espérer un jourrevoir ton père.
– Je n’ose plus y croire. Je m’efforcemême de n’y plus penser, car si j’y réfléchis quelque peu, je medemande avec angoisse si mon père n’a pas eu le même sort que letien.
– Ne crois pas cela. Ne te fais pasd’idées noires.
Et la jeune fille ajouta après un moment desilence :
– Ne t’ai-je pas dit que chaque samedi,comme autrefois, je suis tourmentée par un cauchemar. J’assiste àla scène du meurtre, je revois le misérable Baruch. Sais-tu ce queje crois ? C’est que je ne serai délivrée de ces apparitionseffrayantes que lorsque l’assassin…
– Ne parlons plus de cela. Nous n’avonsque trop souvent traité ce terrible sujet de conversation et jet’ai dit ma pensée là-dessus. Sais-tu à qui je songeais tout àl’heure ?
– Je parie que tu pensais à Oscar.
– Tu ne te trompes pas. Où est-il, àl’heure qu’il est, le pauvre garçon ? Faible et malade, sansargent, il a eu le courage d’aller seul à la recherche de monpère.
– Peut-être le retrouvera-t-il. J’ai laconviction, ma chère Frédérique, que, si on séquestreM. Bondonnat, ce n’est pas pour lui faire du mal. On veut sansdoute essayer de lui voler ses découvertes, je l’ai toujourspensé.
– Pour moi, ça ne fait pas l’ombre d’undoute ; mais il arrivera bien un jour où tout se découvrira.M. Paganot et M. Ravenel sont au courant des travaux demon père ; le jour où l’on voudra utiliser une de sesdécouvertes, ils le sauront.
– Oui, c’est vrai, mais d’ici là, il peutse passer beaucoup de temps.
Un violent coup de sonnette arracha les deuxamies, à leurs mélancoliques réflexions. De la fenêtre près delaquelle elles étaient assises, elles aperçurent Benjamin, lefacteur du village, qui glissait une lettre dans la boîte adossée àla haute grille de fer forgé qui se trouvait un peu en avant duprincipal corps de bâtiment de la villa.
Frédérique constata tout de suite quel’enveloppe portait le timbre de New York. Et Andrée s’écria que cedevait être une lettre d’Oscar.
Elle ne s’était pas trompée ; la missiveétait du petit bossu, et Frédérique en fit la lecture à hautevoix.
« Mesdemoiselles,
« Excusez-moi d’être resté si longtempssans vous écrire, mais il m’est arrivé depuis quelque temps unefoule d’aventures plus ou moins bizarres dont quelques-unes trèsheureuses. D’ailleurs, je me porte très bien et je suis devenu leprotégé d’un riche Américain auquel, par hasard, j’ai eu le bonheurde sauver la vie tout en roulant ma bosse au pays des milliardaireset des bandits.
(Ici, Oscar faisait un récit détaillé de lafaçon dont il avait arraché à la mort Fred Jorgell, mais cependant,pour des raisons faciles à comprendre, il ne nommait pasl’Américain 🙂
« La seule chose qui me contrarie,continuait-il, c’est de n’avoir aucune bonne nouvelle à vous donnerau sujet de M. Bondonnat. Cependant je dois vous signaler deuxfaits intéressants.
« Le premier, c’est que mon patron, lemilliardaire, m’a promis de s’employer à faire des recherchessérieuses dans toute l’Amérique ; le second, c’est que j’aicru reconnaître, dans une auto qui passait à une allure folle, lesauteurs du rapt qui nous a tous plongés dans la désolation.
« La police ici est très active, àcondition, bien entendu, qu’elle soit grassement payée et, pour peuque la chance nous favorise, nous serons bientôt sur la trace desbandits qui vous ont causé tant de chagrin.
« Pour en finir, il serait peut-être bonque vous vous décidiez à faire le voyage de New York et que vousveniez me rejoindre en compagnie de M. Ravenel et deM. Paganot. »
La lettre se terminait par diversesindications relatives aux heures des trains et des paquebots, et àl’hôtel où le vaillant bossu engageait ses amis à descendre dèsleur arrivée en Amérique.
– Oscar a raison, ditMlle de Maubreuil, nous n’avons pas le droitd’hésiter plus longtemps.
– Oui, nous devons partir, ajoutaFrédérique avec un geste énergique. Oscar nous montre l’exemple etnous trace notre devoir. Ce n’est pas à ce pauvre bossu, si dévouéqu’il soit, d’aller seul à la recherche de mon père, c’est àmoi.
– Et moi, ta meilleure amie, ta sœuradoptive, je dois être à tes côtés et partager les dangers et lesfatigues de ton voyage.
– Mais, dit Frédérique avec unmélancolique sourire, ne serait-il pas bon de prévenir ceux quinous aiment ? Ne décidons rien avant de leur avoir demandéconseil.
– Tu as raison, s’écria Andrée en jetantun manteau sur ses épaules.
– Je cours trouver M. Paganot à sonauberge de la Tête-de-Pie, il n’est certainement pas encore sorti.Je te laisse le soin de lire la lettre d’Oscar et de faire part denotre détermination à M. Ravenel qui ne tardera pas à venir,comme il le fait tous les jours.
Après un affectueux baiser, les deux jeunesfilles se séparèrent. Frédérique n’eut pas longtemps à attendre. Unquart d’heure s’était à peine écoulé que le naturalisteapparaissait à la grille d’entrée, chargé d’une gerbe de fleurs deschamps qu’il apportait à sa fiancée, ainsi qu’il en avait coutumechaque matin.
– Eh bien, dit-il, ma chère aimée,avez-vous quelque bonne nouvelle à m’apprendre ?
– Non, Roger, pas encore. Cependant, j’aireçu une lettre d’Oscar. Lisez-la et dites-moi ce que vous enpensez.
Le naturaliste parcourut la missive d’un coupd’œil, mais il s’arrêta plus longuement à la dernière phrase.
– Frédérique, murmura-t-il, je vous aimetant que tout mon bonheur doit venir de vous. Je ne suis heureuxque quand vous souriez. Je ferai tout ce que vous voudrez. Allonschercher votre père puisque vous le désirez.
Dans un grand élan d’enthousiasme, il entraînala jeune fille vers la terrasse qui dominait la mer. Et le brasétendu dans un geste vers les horizons lointains, ils’écria :
– C’est là-bas que nous irons. C’estlà-bas que nous retrouverons votre père, c’est là-bas que nouspourrons nous aimer sans arrière-pensée, sans tristesse.
– Oui, c’est là-bas, murmura derrière luiune autre voix.
C’était celle de l’ingénieur Paganot quiaccourait en compagnie d’Andrée.
– Le sort en est jeté, dit-il. Nousallons partir pour New York. Une voix secrète me dit que nous ysommes attendus avec impatience.
Une profonde émotion s’était emparée des deuxjeunes filles. Elles contemplaient leurs fiancés d’un regardextasié. Comme ils leur semblaient beaux, les deux jeunes hommes,dans l’enthousiasme du dévouement ! Andrée et Frédériquesentaient qu’elles étaient tendrement aimées. Leurs fiancés nepouvaient leur donner une plus grande marque d’attachement qu’enabandonnant ainsi leurs travaux, leurs études, leur pays même, pourles suivre sur une terre étrangère où peut-être ils allaient êtreexposés à bien des dangers.
L’ingénieur Paganot avait déjà fait un certainnombre de fois la traversée de l’Atlantique. Il connaissait lesmeilleurs moyens de locomotion et les tarifs les moins dispendieux.Ce fut lui qui se chargea d’établir le bilan des frais de route etl’itinéraire du voyage.
Grâce aux renseignements puisés dans lesannuaires et les indicateurs, il décida que le plus simple était departir dès le lendemain pour Paris où l’on passerait une journéepour faire les achats indispensables à une longue traversée.
Andrée et Frédérique se couchèrent tard cesoir-là. Ayant de quitter la maison familiale, elles tenaient àranger soigneusement les objets qui leur étaient les plus chers etles souvenirs les plus précieux ; puis il fallut faire lesmalles. Le bagage, quoique très simplifié, était encoresuffisamment volumineux.
Dès le matin, elles se mirent en quête d’unbon voiturier et se rendirent chez un vieux serviteur deM. Bondonnat, Éric Marsouan, qu’elles chargèrent de veillerpendant leur absence sur la demeure qu’elles allaient quitter.
À midi, tout le monde était réuni dans lavilla, où les colis furent chargés sur un camion qui les transportaà la gare la plus proche, et deux heures plus tard, les quatrevoyageurs, installés dans un wagon de première classe, filaientvers Paris d’où ils devaient s’embarquer pour Cherbourg par letrain transatlantique.
Le voyage de Paris à Cherbourg ne fut marquépar aucun incident et les quatre jeunes gens prirent place dans lescabines qu’ils avaient retenues télégraphiquement à bord duKaiser-Wilhelm qui, bientôt, sortit de la rade et cinglavers la haute mer.
La traversée fut assez pénible pour les jeunesfilles, auxquelles le mal de mer ne fit pas grâce, et quand, sixjours après, elles prirent pied sur les quais de New York, ellesétaient d’une telle pâleur que leurs fiancés s’en alarmèrent, maiselles eurent vite fait de reprendre leurs couleurs.
Oscar Tournesol, qui était venu au-devantd’elles et qui se chargea de les conduire à Preston-Hotel, trouvaseulement que le chagrin les avait fait maigrir.
Depuis qu’il était en Amérique, le bossun’avait pas éprouvé d’émotion plus vive que celle que lui causa lavenue de ses amis.
– Je vous ai écrit de venir àPreston-Hotel parce que c’est un établissement que je connais et jesais que vous y serez très confortablement.
Malgré les assurances d’Oscar, les quatreFrançais furent quelque peu surpris de l’organisation de l’hôtelaméricain.
À l’entrée, une dame installée dans une cagevitrée remit à chacun d’eux un carton sur lequel était inscrit unnuméro, celui de sa chambre. Un ascenseur électrique les déposa auseuil même de leurs portes, qui avaient accès toutes les quatredans le même couloir.
Ce qui surprit les voyageurs, ce futd’apercevoir dans chacune des pièces un immense cadran émaillé,placé juste au-dessus de la cheminée, en face de la fenêtre ;au centre se trouvait une poignée de nickel actionnant une longueaiguille dorée.
Ils purent alors lire, en guise d’heures, surcet étrange disque qui scintillait à la lueur de l’électricité, desmots répétés en plusieurs langues et indiquant tout ce dont ilspouvaient avoir besoin, comme : cirage, brosses, peigne, eauchaude, eau froide, café, chocolat, thé, masseur, médecin,sage-femme, poulet, gigot, dîner, déjeuner, douche, pantoufles,garçon, femme de chambre, etc.
Il suffisait de pousser l’aiguille sur le motdésignant l’objet désiré pour être servi avec une rapiditémerveilleuse.
Andrée et Frédérique, qui toutes deux un peupeureuses avaient résolu d’habiter la même chambre, firent pivoterl’aiguille afin d’avoir à dîner. Elles furent servies à laminute ; le repas était copieux et délicat, mais laphysionomie des deux garçons qui les servirent leur parutsouverainement antipathique, pour ne pas dire inquiétante.
À un moment donné, pendant qu’elle tendait àl’un d’eux son assiette, Andrée tressaillit, intimidée parl’effronterie de deux prunelles jaunes comme celles des chats, etelle crut remarquer sur les lèvres de l’homme un méchantsourire.
Frédérique, de son côté, avait eu la mêmeimpression.
La table une fois desservie, les deux jeunesfilles se firent part de l’impression qu’elles avaientressentie.
– As-tu remarqué, Frédérique, ces minespatibulaires. Je ne sais si c’est parce que je ne suis pas habituéeencore aux gens de ce pays, mais cet individu m’a fait peur. Il m’asemblé qu’il me menaçait, qu’il me voulait du mal…
– Ma pauvre Andrée, je suis aussi peurassurée, que toi. Cet hôtel a beau être luxueux, je ne m’y senspas à l’aise… Je puis être dans l’erreur, mais ces deux garçons, unsurtout, ont des faces de bandit.
– Allons, rassure-toi, reprit Andrée.Après tout, pourquoi veux-tu qu’on nous menace et qu’on nous enveuille ? Nous arrivons à peine et personne ne nousconnaît.
– Oui, il faut être raisonnables.N’oublions pas que nous avons à remplir une tâche sacrée. Nousn’avons pas le droit de manquer de courage. D’ailleurs, Oscar nousa affirmé que l’établissement était honorable. Couchons-nous. Lerepos nous est nécessaire et, dès demain, nous nous mettrons encampagne.
Les deux jeunes filles se mirent au lit et,malgré leurs craintes, reposèrent paisiblement ; c’était lapremière nuit qu’elles passaient sur le sol de l’Amérique.
Cependant, leur instinct ne les avait pastrompées. Les deux garçons qui leur avaient fait si grand-peurn’étaient autres que deux suppôts de la Main Rouge.
Cependant cette impression fâcheuse se dissipapetit à petit les jours suivants. Les deux jeunes filles étaienttout au plaisir de connaître un monde nouveau qui ne ressemblait enaucun point à l’Europe.
Les quatre jeunes gens, après avoir fait lesvisites indispensables au consulat de France et aux personnages lesplus notoires de la colonie française, se mirent en devoir derecueillir les renseignements qui devaient faciliter leurtâche ; mais leurs recherches étaient vaines ; l’enquêtequi devait leur faire retrouver M. Bondonnat ne faisait pas unpas, et cela en dépit du zèle que déployait Oscar Tournesol.
– Savez-vous ce qu’il faudraitfaire ? dit un jour le bossu à Frédérique. Il faudrait aller àla maison de fous où Baruch est enfermé.
– Non, murmura la jeune fille, c’estimpossible.
– Pourquoi cela ?
– J’ai horreur de ce misérable.
– Il faut surmonter votre répugnance.Vous savez de quel mystère ont été entourées la condamnation etmême l’arrestation de l’assassin ; personne n’a jamais pu voirclair dans cette sinistre affaire. Et je suis sûr qu’il y a unecorrélation évidente entre les deux faits, l’assassinat deM. de Maubreuil et la disparition de son ami…
– C’est aussi l’avis de mon amie Andrée,murmura Frédérique, devenue songeuse.
– Et je suis sûr, reprit Oscar, queBaruch, qu’il soit complètement fou ou qu’il lui reste quelqueslueurs de raison, pourra nous fournir de précieux indices.
– Vous avez peut-être raison.
– Je suis sûr que j’ai raison et jeparierais que M. Paganot et M. Ravenel, si on lesconsultait, seraient de mon avis.
Oscar Tournesol ne s’était pas trompé,l’ingénieur et son ami trouvèrent l’idée excellente, et il futdécidé que tout le monde se rendrait au Lunatic-Asylum de Greenawayoù Baruch se trouvait détenu.
Le directeur du Lunatic-Asylum, sous sesapparences inoffensives et débonnaires, était un véritable bandit.L’association de la Main Rouge, qui comptait des affiliés dans lesplus hautes sphères de la société américaine, avait en lui le plusdévoué des serviteurs, le plus fidèle des agents.
Très lié avec le docteur Cornélius, quifaisait au Lunatic-Asylum la pluie et le beau temps, Johnsonignorait pourtant que le sculpteur de chair humaine fût le chef desLords de la Main Rouge, le grand maître de la terrible association.Cornélius savait ce qu’il faisait quand il avait abandonné, dansune rue de New York, le pseudo-Baruch, c’est-à-dire Joë Dorgan, lefils du milliardaire.
Cornélius savait que le malheureux viendraitfatalement échouer dans l’établissement que dirigeait le docteurJohnson et que là, sous les yeux d’un pareil chef, il seraitcertainement bien gardé. Et en effet, sous prétexted’expérimentations, c’était Cornélius qui dirigeait lui-même letraitement du malade, l’on peut supposer de quelle manière…
Ce jour-là le docteur Johnson se trouvait defort mauvaise humeur. Il lui arrivait une aventure assezdésagréable et qu’il prévoyait devoir lui occasionner une fouled’ennuis. En effet, moyennant une jolie liasse de bank-notes, ilavait consenti à recevoir au Lunatic-Asylum un riche négociant deChicago, Mr. Hirchmann, dont les héritiers tenaient à sedébarrasser.
Le négociant était mort deux mois après, mais,malheureusement pour le docteur Johnson, de fâcheuses rumeursn’avaient pas tardé à circuler sur cet étrange et trop rapidedécès. On parlait de séquestration et d’assassinat, et les journauxavaient annoncé que la police allait être saisie de l’affaire.
Le directeur était en train de réfléchir aumeilleur parti à prendre dans une circonstance aussi épineuse,quand on frappa à la porte de son cabinet.
Il alla ouvrir et se trouva en présence d’undes surveillants de l’établissement, un ancien forçat qui, de mêmeque son directeur, était affilié à la Main Rouge.
– Qu’y a-t-il donc, Stop, demanda ledocteur Johnson, pour que vous veniez me déranger de si bonneheure ?
– Excusez-moi, monsieur le directeur, jevoulais seulement vous dire que Baruch Jorgell, cet aliéné que l’onnous a recommandé de surveiller tout spécialement, donne depuishier des signes manifestes de logique et de bon sens.
– Voilà qui est singulier, murmura ledocteur Johnson, devenu pensif.
– Oui. En le prenant par la douceur, j’airéussi à le faire causer. Et voici, parmi ses phrases, une decelles qui m’ont le plus frappé : « Quelles que soientles difficultés contre lesquelles j’aurai à lutter, je sortiraicoûte que coûte de cette infernale prison ! »
– Il a dit cela ?
– Oui, monsieur le directeur. D’ailleurs,il vous est facile de vous en assurer par vous-même.
– Oui, cela m’intéresse.
Mr. Johnson se levait déjà, quand laporte livra passage au docteur Cornélius Kramm qui, précisément,venait s’informer de l’état du malade. Les deux médecinséchangèrent une cordiale poignée de main.
– Savez-vous, dit enfin Johnson, que lessoins que vous prodiguez à l’un de nos pensionnaires, le fameuxBaruch, semblent sur le point d’être couronnés de succès ?
Cornélius sursauta :
– Allons donc ! fit-il, j’en seraisbien surpris.
– C’est comme j’ai l’honneur de vous ledire. Baruch est en pleine voie de guérison, n’est-ce pas,Stop ?
Le gardien répondit d’un mouvement de têteapprobatif à la question de son chef.
Le visage ordinairement pâle de Cornéliusdevint plus pâle encore, mais il ne laissa rien deviner de sontrouble, et ce fut d’une voix tranquille qu’il répondit :
– Tiens, ce que vous me dites là est trèsintéressant. Je vais aller par moi-même m’assurer de l’état denotre malade.
– À votre aise. Voulez-vous que je vousaccompagne ?
– C’est tout à fait inutile. À tout àl’heure, mon cher confrère.
– À tout à l’heure, cher maître.
Cornélius, qui connaissait les moindresrecoins de l’établissement, n’eut besoin d’aucun guide pour serendre à la chambre assez vaste et bien éclairée qu’occupait savictime. Joë, assis près de la fenêtre, la tête dans ses mains,semblait plongé dans de profondes réflexions. Il faisait desefforts désespérés pour renouer la chaîne interrompue de ses idéeset de ses raisonnements. Il salua poliment Cornélius, aux visitesduquel il était habitué.
– Eh bien, comment cela va-t-il ?demanda le sculpteur de chair humaine d’un ton plein debienveillance.
– Mais, beaucoup mieux, monsieur. Il mesemble que ma mémoire se dégage lentement d’un brouillard.J’arrive, avec beaucoup d’efforts, à me rappeler certainsfaits.
– Lesquels, par exemple ? demandaCornélius, non sans un peu d’émotion.
– Ainsi je me rappelle très nettementavoir pris part à un combat sanglant avec des bandits, puis, je mesouviens de mon frère, de mon père. Ce sont les noms que jen’arrive pas à mettre sur tout cela.
– Cela viendra, mais ne vous fatiguezpas, faites le moins d’efforts possible. Je constate aujourd’huidans votre état un mieux très sensible. Vous avez conscience quevous avez perdu la mémoire, c’est déjà un grand point.
– Oui, et j’ai même conscience, trèsnettement, du retour très lent, mais progressif et régulier, decette mémoire disparue.
Et il ajouta avec une naïveté qui arracha àCornélius un ricanement nerveux :
– Je suis sûr que si vous me disiez monnom et celui de mes parents, si vous me racontiez dans quellescirconstances je suis venu ici, cela fixerait mes idées et hâteraitbeaucoup ma guérison complète.
– Je me garderai bien de vous donner cerenseignement, répliqua le sculpteur de chair humaine en levant sondoigt d’un air doctoral. Il est indispensable que ce soit votrecerveau qui fasse tout seul ce travail de reconstitutionmnémotechnique ; c’est là un effort nécessaire.
Tout en amusant sa victime par toutes sortesde raisonnements captieux, Cornélius réfléchissait. Un violentcombat se livrait en lui. Il constatait, à sa grande humiliation,que l’opération délicate qu’il avait tentée sur le cerveau de JoëDorgan n’avait qu’incomplètement réussi et que, si on laissait leschoses suivre naturellement leur cours, le malade ne tarderait pasà recouvrer la mémoire en même temps que la raison. Les cellulesdétruites s’étaient reconstituées, les circonvolutions disjointess’étaient ressoudées, la guérison était imminente.
– Nous serons forcés de le fairedisparaître, pensa-t-il ; puis il se ravisa, se révoltantcontre cette idée.
– Non, reprit-il, ce Joë, c’est monchef-d’œuvre ; j’y tiens. Je ne veux pas le détruire !D’ailleurs, n’est-ce pas la preuve vivante que je conserve de laculpabilité de Baruch, pour le cas où il s’aviserait de trahir laMain Rouge ? Non, décidément, il ne faut pas le tuer, mais ilfaut enrayer la guérison et cela, c’est facile.
Tout en parlant, Cornélius tâtait dans lapoche de côté de son pardessus un écrin qui renfermait une seringuede Pravaz.
– Mon cher ami, dit-il à Joë de son tonle plus cordial, je suis précisément venu aujourd’hui pour vousfaire une piqûre d’un sérum céphalique qui produira dans votre étatune amélioration excessivement rapide.
– Ah ! si vous pouviez direvrai !
– Soyez-en certain. Vous avez puconstater par vous-même l’efficacité de mon traitement.
Cornélius avait ouvert l’écrin et, après avoirrempli la seringue d’un liquide incolore contenu dans un flacon, ilajusta une aiguille neuve à l’instrument, puis il pria Joë depencher un peu la tête.
– Car, dit-il, pour que la piqûre soitefficace, il faut qu’elle soit pratiquée derrière l’oreille.
Le jeune homme obéit et supportacourageusement la légère douleur de la piqûre.
– Voilà, c’est fait, murmura Cornéliusavec un rire sardonique. Maintenant, je réponds du résultat.
Joë ne répliqua pas un mot. L’effet du sérum,ou plutôt du poison, avait été foudroyant. Déjà, les yeux du maladeredevenaient vagues et hagards et il penchait la tête avecaccablement. Puis, il porta les mains à son front dans un gesteéperdu et s’écroula comme une masse sur son lit en poussant ungémissement étouffé.
– Bon, fit Cornélius, en voilà un quinous laissera tranquilles pour longtemps, j’espère.
Et il essuya la pointe de sa seringue, laremit soigneusement en place dans son écrin et sortit de la chambred’un pas tranquille pour aller rejoindre le directeur quil’attendait dans son cabinet.
Le docteur Johnson, après quelqueshésitations, et bien qu’il ignorât, comme on le sait, que Cornéliusfît partie de la Main Rouge, se hasarda à lui confier ce qu’ilappelait son imprudence dans l’affaire de séquestration etd’assassinat du malheureux Hirchmann.
Les deux bandits étaient faits pour s’entendreà demi-mot. Cornélius rassura Johnson, lui souffla ce qu’il auraità dire en cas d’enquête et finalement l’assura de sa hauteprotection.
Le directeur du Lunatic-Asylum commençait à serassurer, lorsque des éclats de voix et des cris le firent se leverd’un bond et se précipiter vers la porte.
– Au nom de la loi, ouvrez, et quepersonne ne sorte !
Ces mots retentirent pendant que celui qui lesprononçait et qui n’était autre que Mr. Steffel, le chef de lapolice new-yorkaise lui-même, faisait irruption dans la pièce,suivi d’une troupe de détectives armés jusqu’aux dents.
Il marcha droit au docteur Johnson, qui étaitdevenu blanc comme un linge.
– Monsieur le directeur, lui dit-ilrudement, plainte a été déposée contre vous. Vous êtes accuséd’avoir illégalement séquestré et lâchement assassiné l’honorableMr. Hirchmann, de son vivant marchand de peaux. Au nom de laloi, je vous arrête.
Trois détonations retentirent. Deux balles,sifflèrent aux oreilles de Mr. Steffel. Et la troisièmetraversa le casque de cuir bouilli d’un policeman. C’était Johnsonqui venait de faire usage de son browning et qui cherchait à gagnerla porte. Mais plusieurs mains vigoureuses l’avaient empoigné et,en un clin d’œil, il fut mis hors d’état de nuire.
Cornélius, qui ne s’était pas départi un seulinstant de son sang-froid, s’approcha du prisonnier.
– Monsieur Johnson, dit-il, si ce dont onvous accuse est exact, vous êtes la honte de notre corporation.
Mais, devant la mine effarée de Johnson, ilajouta aussitôt d’un ton plus doux :
– Pourtant, ce n’est pas une raison,parce qu’on vous arrête, pour que vous soyez coupable. Cesmessieurs avoueront eux-mêmes qu’à New York, comme à Paris ou àLondres, la justice n’est pas toujours infaillible. Si vous êtesinnocent, comme je l’espère, vous avez eu grand tort de fairerésistance aux agents de l’autorité.
Cornélius s’était approché du chef de lapolice qu’il salua en disant :
– Mes compliments, monsieur Steffel, ledocteur Cornélius Kramm ne vous est sans doute pas inconnu.
– Ma foi non, j’ai lu plusieurs desbrochures intéressantes qu’il a publiées, et notammentl’Esthétique rationnelle de l’Être humain.
– Eh bien, vous avez devant vous ledocteur Kramm en personne.
Le médecin donna sa carte au policier qui lesalua respectueusement en s’excusant de ne l’avoir pas plus tôtreconnu, car il avait eu souvent l’occasion de voir son portraitdans les journaux.
S’approchant ensuite du directeur duLunatic-Asylum qui faisait piteuse mine entre deux policemen, illui dit à l’oreille :
– Soyez discret. Et je ferai de mon mieuxpour vous tirer d’affaire.
Puis à haute voix :
– Mon cher confrère, je ne veux pascroire que vous êtes coupable. Nous autres savants ayons trop dehautes préoccupations pour nous laisser agiter par les passionsmesquines qui conduisent au crime le commun des hommes. Voici mamain, je vous la tends sans arrière-pensée, car je vous croisinnocent.
Il gratifia Johnson d’un vigoureux shake-hand,à la faveur duquel il lui glissa un mince flacon que le directeurdu Lunatic-Asylum fit disparaître avec dextérité dans une de sespoches.
Puis, Cornélius s’éloigna tranquillement,après avoir pris congé de Mr. Steffel.
Au moment où, après l’avoir quitté, iltraversait le parloir de l’asile, il fut abordé par un jeune hommequi se détacha d’un groupe au milieu duquel se trouvaient deuxjeunes filles en deuil.
– Nous venons de France, dit le visiteur,qui n’était autre que Paganot accompagné de Ravenel, deMlle de Maubreuil et de la fille dunaturaliste, et nous désirerions voir, si c’est possible à cetteheure, un des malheureux qui sont enfermés ici : BaruchJorgell.
Cornélius eut un petit sursaut en entendant cenom, et ayant jeté un coup d’œil sur les personnages quil’entouraient, il eut tôt fait d’être renseigné sur leurcompte.
Il comprit qu’il s’agissait des parents etamis de M. Bondonnat. Dans un prompt éclair de pensée, ilentrevit le danger d’une visite à Joë et, pour l’empêcher d’avoirlieu, dit froidement :
– Je suis le directeur de cet asile.Baruch est à tout jamais privé de raison. Il est devenu trèsdangereux et je ne peux permettre aucune visite.
Puis, il s’éloigna en laissant consternés lesquatre jeunes gens qui avaient fondé beaucoup d’espoir sur cetteentrevue.
Cornélius avait pris place dans l’automobilequi attendait devant la porte du Lunatic-Asylum et il ordonna à sonpréparateur Léonello, qui lui servait de chauffeur ce jour-là, dele reconduire à son domicile. Mais tout à coup, il se ravisa, ets’installant à la place de Léonello :
– Je vais conduire moi-même ; luidit-il ; tu vois ces gens qui sortent de l’asile ?
Et il désignait les deux jeunes filles etleurs compagnons :
– Tu vas les filer. Il faut absolumentque tu saches où ils demeurent.
L’Italien s’inclina respectueusement, pendantque Cornélius s’acheminait à toute vitesse vers le postetéléphonique le plus voisin.
Le soir du jour où avait eu lieu l’arrestationdramatique du Lunatic-Asylum, le docteur Cornélius attendait, dansune attente fébrile, son frère Fritz et le faux Joë Dorgan – lesinistre Baruch – qu’il avait mandés par téléphone.
À eux trois, ils formaient le grand conseildirecteur de la Main Rouge. Il était nécessaire qu’à la veilled’engager un périlleux combat, au moment où surgissaient de toutesparts des adversaires à redouter, le cynique trio tînt sesassises.
Plusieurs coups discrètement frappés à laporte annoncèrent l’arrivée de ceux qu’il attendait.
– Eh bien ! s’écria Fritz qui entrale premier, il paraît que le directeur du Lunatic-Asylum est sousles verrous ?
– Oui, depuis quelques heures.
– On a donc des preuves de saculpabilité ? fit Baruch, apparaissant à son tour. Il ne vapas, je suppose, commettre d’indiscrétions ? On ne sait jamaisce qu’un homme peut dire quand il est cuisiné par la police.
– La situation peut se compliquer, ajoutaFritz, et, d’un moment à l’autre, la Main Rouge peut être mise encause.
– Cette affaire, dit Cornélius, n’est pasla cause unique de la pressante convocation que vous avez reçue.Vous croyez que le docteur Johnson « cassera lemorceau », vous vous trompez. Sûr qu’il est de notre appui,car je le lui ai promis en présence même de Mr. Steffel, lechef de la police, il restera muet à l’endroit de la Main Rouge,quels que soient les moyens inventés par la police pour le faireparler.
– Évidemment, conclut Fritz, Johnsonn’est pas un imbécile.
– Cependant, il s’est fait pincer, repritBaruch, et cela n’indique pas de sa part de bien grandes qualitésintellectuelles.
– Laissons pour l’instant Johnson, ditCornélius. Encore une fois, ce n’est pas de ce côté que je voispoindre le danger. Il faudrait, pour se faire une idée exacte de lasituation, pénétrer dans un luxueux hôtel du centre de New Yorkdont Fred Jorgell est un des gros actionnaires.
– Preston-Hotel ?
– Vous l’avez dit.
– Mon père y fait des siennes ?
– Non, pas lui, le cher homme. Sesaffaires l’obligent par trop à nous oublier pour qu’il songe auxvôtres.
– Alors ?
– Alors, dans cet hôtel se trouventquatre nouveaux voyageurs dont la seule présence à New York doitêtre pour nous significative. Je vous dirai tout d’abord que cesont, comme dans la chanson, des oiseaux qui viennent deFrance.
– De France ?
– De ce charmant village où vous avezlaissé dans certain manoir des souvenirs plutôt sanglants.
– Mlle de Maubreuilest ici avec son fiancé ?
– Oui, le couple a traversé l’Atlantiquepour venir chercher cet excellent M. Bondonnat.
– Et ils ne sont pas seuls ? s’écriaFritz qui commençait à éprouver une légère inquiétude.
– Vous pensez bien que la fille dunaturaliste accompagne son amie. Et comme ces demoiselles nevoyagent pas sans protecteurs, inutile de vous dire queM. Ravenel n’a pas laissé partir sans lui ses amies etl’ingénieur Paganot.
– Ce qui porte à quatre le nombre de nosennemis, dit Baruch.
– Cela fait un peu plus d’un pour chacunde nous, ajouta philosophiquement Fritz Kramm.
– Oh ! ce sont des jeunes gens quisont prompts à la besogne. Arrivés hier par leKaiser-Wilhelm, ils ont déjà franchi le seuil duLunatic-Asylum.
– Ils ont vu le fou ? dit Baruch enouvrant de grands yeux inquiets.
– Non, pas encore.
– Tant mieux. Car on ne sait jamais, avecles fous, ce qui peut arriver.
Cornélius reprit :
– Ma foi, vous avez raison. On ne saitjamais. La preuve en est que, pas plus tard que ce matin, notredément commençait à raisonner d’une façon assez sensée.
– Il a recouvré la raison ?
– Ne dites pas il a, mais il allaitpeut-être ; d’ailleurs, j’ai essayé sur lui une injectionanesthésique et stupéfiante qui nous débarrassera de lui pourlongtemps, je vous en réponds.
– Mon cher, je vous admire.
– Moi aussi, Cornélius, je vous admire,ce qui ne m’empêche pas de me trouver à l’heure présente très mal àl’aise dans la nouvelle enveloppe que vous m’avez si gracieusementoctroyée.
– Apprenez, Baruch, que l’on ne doitjamais se trouver mal à l’aise dans un épiderme offert par lemystérieux docteur Cornélius. Ma science vous a débarrassé de celuiqui nous faisait obstacle, ma science vous délivrera aujourd’huimême de ces quatre pions qui, dans la grande partie d’échecsengagée, barrent la route que nous voulons franchir.
– Et vous avez, dit le cadet des Kramm,le pouvoir de nous débarrasser, sans trop d’inconvénients, de cesgênants personnages ?
Se levant lentement du siège qu’il occupait,le chef des Lords de la Main Rouge se dirigea vers une armoire enacajou dans laquelle, derrière les vitrines, on apercevait desbocaux, des cornues, des seringues de verre et de multiples objetsdestinés à des usages problématiques. La légère porte du meuble eutun petit grincement. Le docteur passa sa main dansl’entrebâillement et s’empara d’un objet qu’il vint aussitôtmontrer à ses complices.
– Voyez, messieurs, dit-il, c’est cetappareil très simple qui va nous aider à déblayer le chemin dusuccès.
– Mais c’est un vaporisateur, s’écriaBaruch.
– En effet, ce n’est pas autre chosequ’une sorte de pompe à bicyclette. Je ne vous souhaite cependantpas d’avoir à vous en servir pour votre usage personnel.
– D’un maître tel que vous, il faut toutattendre.
– Même la mort, ou plutôt le sommeil.
– C’est un soporifique ?
– Oui, messieurs, de cette pointe aiguëde métal, dont les parois sont intérieurement garnies de verre, ilsort à volonté du demi-sommeil, du sommeil et de la mort. Vousfaites manœuvrer cette poignée et immédiatement ceux qui hument legaz qui se dégage de ce tube s’endorment lentement, lentement et,suivant la dose, se réveillent ou ne se réveillent pas.
– Et peut-on savoir quel est l’étrangeproduit dont vous emplissez le tube ?
– C’est tout bonnement du« chloronal ».
Et le docteur Cornélius, comme s’il eût faitun cours à la Faculté, fournit toutes les explications désirablessur le dangereux produit. Il expliqua la fabrication de ce liquide,se laissant aller à des détails très étendus sur l’application desdoses et les différents procédés employés pour leur donner plusd’efficacité, et finit par dire qu’il s’agissait purement etsimplement d’un puissant succédané du chloroforme.
– Voyez-vous, conclut-il, c’est lechloroforme réduit à son meilleur état de volatilité, lechloroforme auquel j’ai pu enlever sa révélatrice et pénétranteodeur. Je n’ai pas besoin de vous expliquer ses applications. Vousavez vous-mêmes deviné que, ce soir même, l’hôtel Preston recevrala visite d’hommes dévoués à la Main Rouge, qui introduiront dansles serrures la pointe métallique de ce minuscule appareil. Quandon se trouve en présence de quatre adversaires, il faut une arme dequadruple efficacité.
– Mais comment pourront-ils pénétrer dansl’hôtel ? fit Baruch.
– Comme on s’introduit dans une maisondont on vous ouvre les portes.
À ce moment la porte s’ouvrit et Léonellos’avança vers ses maîtres.
– Je viens de voir Burman et Gelstone auPreston-Hotel, fit-il, ils m’ont dit que tout était prêt, mais,qu’il fallait user de beaucoup de précautions car les jeunes femmesqu’ils ont servies eux-mêmes dans leurs chambres ont déclaréqu’elles lui trouvaient un air singulier et ont demandé à êtreservies par d’autres.
– Ces esclaves de la Main Rouge sontstupides ! s’écria Cornélius en frappant la table du poing.Leur maladresse est insigne et d’ici vingt-quatre heures ils serontpunis de leur maladresse. Léonello, tu vas te rendre immédiatementsur les lieux et tu feras en sorte que tous les renseignementsutiles te soient fournis sur la situation. Le savant Bondonnat està nous, on ne nous le ravira pas. La Main Rouge, qui étend sesgriffes sur les plus belles terres de l’Amérique, ne succombera pasaux menées d’une poignée de Français.
Le docteur, généralement si calme, si pondérédans son enthousiasme, avait, pris une physionomie exaltée etfarouche dont l’aspect ne fut pas sans inquiéter ses auditeurs. Sepromenant de long en large dans le laboratoire, on eût dit unconférencier terroriste en train de pérorer.
– La Main Rouge, c’est toute votrevie ; toute ma vie, s’écria-t-il, nul audacieux ne doitimpunément la braver ! La Main Rouge a édifié sa fortune dansle sang, la Main Rouge continuera de créer de la vie et de la mort,suivant ma volonté. Que tout le monde soit prêt ce soir. Vousentendez ? Fritz et Baruch, ce n’est pas un brin de paille quidoit faire dévier le grand fleuve d’or sur lequel nous naviguonspour conquérir l’univers.
Peu à peu, le docteur Cornélius recouvra soncalme et son sang-froid. Il serra successivement la main de sescompagnons et les quitta sur ce mot :
– La soirée sera décisive !… Soyonsà la hauteur de notre tâche.
Depuis l’arrivée à New York d’Andrée deMaubreuil, de Frédérique et des fiancés des jeunes filles, le cœurd’Oscar Tournesol nageait dans la joie ; il y avait longtempsque le bossu ne s’était senti aussi heureux. Il se trouvait réuni àceux qui constituaient sa véritable ou, pour mieux dire, sa seulefamille, puis il était fermement persuadé que M. Bondonnat nepouvait manquer d’être bientôt retrouvé et délivré.
Ce soir-là, Andrée et Frédérique s’étaientretirées de bonne heure, encore mal reposées des fatigues d’un longvoyage ; l’ingénieur Paganot et le naturaliste Raveneln’avaient pas tardé à leur tour à regagner leur chambre.
Oscar ne se sentait nullement sommeil, il eutl’idée d’aller respirer le frais sur la terrasse de l’hôtel, qui,sans être aussi somptueusement aménagée que celle du Grizzly-Club,était décorée d’orangers et de lauriers en caisse, à l’ombredesquels des bancs de jardin avaient été disposés.
Dédaignant de faire usage d’un des ascenseurs,le bossu monta par l’escalier les trois étages qui le séparaient dela terrasse et se trouva bientôt dans ce parterre aérien qui étaitalors absolument désert.
Il s’installa sur un banc et se mit àcontempler tranquillement le panorama de la ville géante.
Il était à peine là depuis cinq minuteslorsqu’il entendit s’ouvrir la porte de l’ascenseur.
– Qui donc peut venir ici à pareilleheure ? se demanda-t-il anxieusement.
Et, d’un mouvement irréfléchi, il se dissimuladerrière une haute caisse où se trouvait planté un laurier-rose, etdemeura immobile. Deux hommes entièrement vêtus de blanc étaientsortis de l’ascenseur, c’étaient sans nul doute des employés del’hôtel, garçons de chambre ou stewards.
– Personne, dit l’un d’eux ; nousserons très bien pour causer à cette heure-ci, à moins qu’il nefasse de très fortes chaleurs, il n’y a pas un chat sur laterrasse, tous les voyageurs sont couchés.
L’autre, sans répondre, jeta autour de lui uncoup d’œil circonspect, puis rassuré par cet examen :
– Non, dit-il à son tour, il n’y apersonne, d’ailleurs j’ai surveillé l’ascenseur, il n’est pas montéun seul voyageur depuis une heure, tout le monde dort.
– Les Français aussi ?
– Oui, il y a longtemps qu’il n’y a plusde lumière dans leurs chambres.
Oscar dressa l’oreille, il savait qu’il n’yavait pas dans l’hôtel d’autres Français que les deux jeunesfilles, leurs fiancés et lui-même ; en quoi cela pouvait-ilintéresser ces deux employés de l’hôtel que les Français fussent ounon endormis ?
– Le bossu dort-il aussi ? reprit lepremier interlocuteur.
– Oh oui ! il doit dormir, il n’y apas de lumière chez lui et je l’ai entendu souhaiter le bonsoir auxautres. Ils sont tous chacun chez eux. Je crois que le momentserait bon.
– Alors, c’est pour ce soir ?demanda l’autre en baissant la voix.
– Oui, mon vieux Tom, j’ai reçu desinstructions des Lords de la Main Rouge, et j’ai l’instrument toutchargé.
Maintenant, Oscar était fixé, il savait qu’ilse trouvait en présence de deux bandits en train de comploterquelque sinistre dessein contre ses amis les plus chers et contrelui-même. Au risque d’être découvert, il avança la tête un peu endehors de sa cachette pour voir de quel genre était cet instrumenttout chargé que les deux coquins examinaient au clair de lune.
À sa grande surprise, il vit un appareilmétallique assez semblable à une pompe de bicyclette et terminéd’un côté par une poignée de bois, de l’autre par une pointeaiguë.
– Tu vois, expliqua à son complice celuiqu’on avait appelé Tom, c’est simple et commode, voici la meilleuremanière d’opérer. Tu regardes d’abord s’il n’y a pas de lumièredans la chambre, tu écoutes au besoin pour t’assurer que lespersonnes sont endormies, puis tu introduis dans la serrure lapointe qui est percée d’un tas de petits trous, comme une pommed’arrosoir, puis tu pompes doucement, jusqu’à ce que le manque derésistance t’avertisse que le tube est vide.
– Et c’est tout ?
– Cela suffit, le tube est chargé d’unesorte de poison qui endort pour toujours ceux qui le respirent, etqui n’a pas d’odeur et ne laisse pas de traces.
– C’est merveilleux. Et c’est pour celaqu’on nous appelle les « chevaliers duchloroforme » ?
– Oui, avec cette différence que ceci estbien supérieur au chloroforme que l’on employait auparavant, et quia une odeur très violente sans posséder un effet aussi prompt. Ilparaît que c’est une invention des savants de la Main Rouge.
Et il ajouta d’un ton pénétré derespect :
– Ce sont des gens puissants, ceux-là, ilvaut mieux être avec eux que d’être contre eux.
– Pour sûr… Alors tous les Français vonty passer !
– Non, les deux jeunes filles seulement…c’est l’ordre. Par exemple, la Main Rouge tient beaucoup à ce qu’onait l’air d’avoir pillé la chambre, à ce que l’on ait fouillé dansles bagages, pour faire croire à un vol ordinaire.
Les deux bandits continuèrent quelque tempsleur conversation, réglant d’avance les moindres détails du crimequ’ils se préparaient à commettre, en gens habitués à de semblablesexpéditions. C’est ainsi qu’Oscar apprit que, sitôt leur forfaitaccompli, ils devaient sortir sans bruit de l’hôtel et gagner uneauto qui les attendait prête à tout événement dans une ruevoisine.
Derrière sa caisse, le bossu, plus mort quevif, se demandait comment il allait s’y prendre pour empêcherl’assassinat. Il eut bien la pensée de se jeter à l’improviste surles bandits et de les effrayer, mais il réfléchit qu’il était sansarme, et les deux scélérats étaient d’une stature herculéenne. Lepauvre Oscar était en proie à une inexprimable angoisse, il avaitle cœur serré, il étouffait ; chaque seconde qui s’écoulaitlui paraissait longue comme un siècle.
Enfin, les deux affidés de la Main Rouge, dontle plan était maintenant concerté, s’installèrent paisiblement dansl’ascenseur. Ils avaient à peine disparu qu’Oscar s’élança de sacachette et se précipita vers la porte de l’escalier.
Il poussa une exclamation de rage et dedésespoir, la porte était fermée à clef. Les bandits avaient-ilsentendu du bruit, ou était-ce de leur part une simple mesure deprudence ; mais le fait brutal était là. Pendant qu’onassassinerait Andrée et Frédérique, l’adolescent serait forcé dedemeurer sur cette terrasse d’où personne ne pourrait entendre sescris d’appel.
– Que vais-je devenir ? s’écria-t-ilavec fureur. Et il s’enfonçait les ongles dans la chair jusqu’ausang. J’aurais dû me faire tuer, mais ne pas laisser descendre cesmisérables… trouver un moyen de donner l’alarme.
Mais tout à coup une idée se fit jour dans soncerveau enfiévré. Il venait d’apercevoir, dans la pénombre, lamasse grise d’une tente de coutil où les clients de l’hôtelvenaient s’abriter contre l’ardeur du soleil. En un clin d’œil, ils’empara des cordes qui servaient à maintenir la tente, il les noual’une au bout de l’autre, et il allongea encore le câble ainsiimprovisé à l’aide d’une longue bande de coutil qu’il réussit àdéchirer.
Sans vouloir songer un instant à lavertigineuse hauteur à laquelle il se trouvait, il attacha soncâble à la balustrade de la terrasse.
Il savait que les chambres situées à troisétages au-dessous étaient munies de balcons assez spacieux, et sonprojet, hardi jusqu’à la témérité la plus insensée, était de selaisser glisser jusqu’à l’un de ces balcons, au risque de se romprevingt fois le cou.
– Une fois sur un des balcons, se dit-il,je frapperai à la fenêtre et il faudra bien que celui ou celle quioccupe la chambre vienne m’ouvrir !… Le pis qui puissem’arriver est d’être pris moi-même pour un malfaiteur et d’attraperquelques balles de browning ! Tant pis, je n’ai pas le choixdes moyens…
Haletant d’anxiété, tremblant d’arriver troptard, Oscar essaya une dernière fois la solidité du nœud quirattachait son câble à la balustrade et se laissa glisser, non sanss’écorcher cruellement les mains et les cuisses. Enfin il mit piedà terre sur un balcon.
– Pourvu que cette chambre soit habitée,se dit-il repris d’inquiétude, ce serait le comble de la guigned’avoir accompli un pareil tour de force pour atteindre une chambrevide !…
Les volets n’étaient heureusement pas poussés,il frappa rudement au carreau. L’habitant de la chambre, sans doutepeu soucieux d’une visite à pareille heure, étant donné surtout quecette visite lui arrivait par la fenêtre, protesta avec la plusgrande énergie, et, tournant rapidement le commutateur del’électricité, apparut à Oscar en simple caleçon et en chemise dehuit, le browning au poing.
Oscar poussa un cri de joie ; sa bonneétoile ne l’avait décidément pas tout à fait, abandonné. Dans levoyageur qui s’avançait vêtu ainsi sommairement, il avait reconnul’ingénieur Antoine Paganot, le fiancé deMlle de Maubreuil.
À la vue d’Oscar, l’ingénieur manifesta unevive surprise, mais, comprenant, aux gestes impérieux du bossu,qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, il se hâtad’ouvrir la fenêtre.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-ildès qu’Oscar eut pénétré dans la pièce.
– Vite, hâtons-nous, donnez-moi unrevolver, une arme quelconque, on est en train de tuerMlle Andrée et son amie !…
En trois phrases rapides il expliqua lasituation à l’ingénieur, dont le visage se couvrit d’une sueurfroide.
L’instant d’après, ils ouvraient la porte ets’élançaient dans le couloir le browning au poing, en appelant ausecours de toute la force de leurs poumons.
Dérangés au milieu même de leur criminelleopération, les deux bandits, déchargeant leurs brownings au hasard,se précipitèrent vers l’ascenseur et disparurent.
Déjà, au bruit des cris et des détonations,les portes s’ouvraient, les clients du Preston-Hotel, arrachésbrusquement à leur sommeil, apparaissaient, les uns furieux, lesautres effrayés. Roger Ravenel, le fiancé de Frédérique, accourutaussitôt vers Oscar, dont il avait reconnu la voix, et celui-ci eutvite fait de le mettre au courant.
– Tenez, lui dit-il d’une voix haletanted’émotion en montrant un bizarre instrument, une sorte de pompe àbicyclette qu’il venait d’arracher à la serrure de la chambre oùreposaient les deux jeunes filles, voilà l’outil meurtrier dont seservent les « chevaliers du chloroforme » !
Cependant, les trois Français ne perdaient pasun instant. Ils avaient rudement frappé à la porte de la chambre etn’avaient reçu aucune réponse ; maintenant ils essayaient deforcer la porte.
– Je tremble que nous arrivions troptard, balbutiait l’ingénieur dont tous les membres étaient agitésd’un tremblement convulsif.
– Il faut entrer à tout prix, rugit lenaturaliste.
Et d’un formidable coup d’épaule il enfonça laporte dont les ais craquèrent lamentablement et il pénétra dansl’intérieur de la pièce.
La rosace électrique du plafond montra lesdeux jeunes filles, dont le visage apparaissait d’une pâleurlivide, étendues immobiles, les yeux clos, dans leur lit.
– Elles sont mortes ! s’écria lebossu avec un sanglot.
– Ouvre la fenêtre, ordonna l’ingénieur,la première chose à faire est de renouveler cette atmosphèreempoisonnée ! Hâte-toi ! Si nous respirions cinq minutesde plus cet air vicié, nous serions nous-mêmes intoxiqués.
Oscar s’empressa d’obéir, puis il courutchercher le médecin de l’hôtel. Pendant ce temps, l’ingénieurhumectait d’eau froide les tempes deMlle de Maubreuil et lui faisait respirer dessels, et Roger Ravenel prodiguait les mêmes soins àFrédérique ; mais ces révulsifs, ordinairement très efficaces,ne produisaient aucun effet. Les deux jeunes filles, dont le poulsne battait plus que d’une façon imperceptible, gardaient leurimmobilité et leur alarmante pâleur.
– C’est à devenir fou ! grommelal’ingénieur, rien n’y fait ! Le cœur bat de moins en moinsfort !…
– Le temps passe et le médecin ne vientpas, ajouta Roger Ravenel en réprimant avec peine un sanglot…
– Si nous l’attendons, ajouta-t-il, ellessont perdues, nous ne devons compter que sur nous-mêmes.
– Vous avez raison, dit l’ingénieur quidéjà avait arraché une feuille de son carnet et griffonnait uneordonnance. Tenez, Roger, courez vite, ne perdez pas uneseconde.
Antoine Paganot, nous avons omis de le dire,avait terminé de façon brillante ses études médicales et ce n’estque depuis peu qu’il avait abandonné la pratique pour la sciencepure.
Le naturaliste s’était élancé au-dehors.
Il venait de sortir lorsque le bossu revint,accompagné d’un personnage à la mine cauteleuse qui n’était autreque le médecin. Ce personnage avait fait preuve d’une évidentemauvaise volonté ; Oscar avait dû employer presque la menacepour le décider à se lever et à venir.
– Il n’y a pas eu d’empoisonnement,déclara-t-il d’abord d’un ton péremptoire, je ne constate iciaucune odeur de chloroforme, nous sommes en présence d’une syncopetoute naturelle et qui se dissipera d’elle-même.
– Ce que vous dites n’a pas le senscommun ! s’écria l’ingénieur avec emportement.
– Je vous ai dit mon opinion, répliqua leYankee avec insolence, il ne me reste plus qu’à me retirer.
– Oui, allez-vous-en ! repritl’ingénieur en serrant les poings. Je ne sais ce qui me retient devous infliger une verte correction ; car de deux chosesl’une : ou vous ne savez pas votre métier et vous êtes unignorant, ou vous êtes complice des « chevaliers duchloroforme » !
Cette dernière phrase, que l’ingénieur avaitprononcée au hasard dans le feu de la colère, parut produire unegrande impression sur le médecin.
– Je ne sais pas ce que c’est que leschevaliers du chloroforme, balbutia-t-il en changeant de visage,mais je suis prêt à essayer de quelque révulsif pour faire revenirà elles ces charmantes misses.
– Inutile, monsieur, retirez-vous, jen’ai plus besoin de vos services, mais prenez garde que demain jene porte plainte contre vous.
Le Yankee s’éclipsa sans mot dire, au momentmême où Roger Ravenel rentrait chargé de flacons et de boîtes depharmacie.
Avec une hâte fébrile, l’ingénieur pratiquaaussitôt sur les deux malades une piqûre de caféine dont l’effetfut immédiat ; elles ouvrirent les yeux presque aussitôt, enregardant autour d’elles avec stupeur, mais elles n’avaient pasencore conscience de ce qui se passait autour d’elles, ellesn’étaient qu’à demi échappées à l’emprise du mystérieux poison.
Ce ne fut qu’après des inhalations d’oxygènepur et de nouvelles piqûres qu’elles reprirent enfin complètementconnaissance. Alors elles rougirent et se troublèrent en setrouvant en simple toilette de nuit et couchées dans leurs lits enprésence de leurs fiancés.
– Mesdemoiselles, expliqua Roger Ravenelen souriant, vous excuserez notre intrusion, mais vous couriez ungrave danger, et sans le sang-froid et le courage de notre amiOscar, je n’ose penser à ce qui serait arrivé.
– Que s’est-il donc passé ? demandaAndrée avec une ardente curiosité.
– Nous vous raconterons cela quand vousirez mieux, quand vous serez tout à fait remises de cettealerte.
– Nous sommes prêtes à tout entendre,répliqua Frédérique ; je devine déjà qu’il ne s’agit pas d’unaccident ordinaire, nous avons dû être victimes de quelquetentative criminelle.
– Cela n’a d’ailleurs riend’extraordinaire, ajouta Andrée ; notre présence doitcertainement alarmer les misérables qui ont enlevéM. Bondonnat et les pousser à de nouveaux crimes. Parlez,monsieur Ravenel, nous sommes prêtes à tout entendre…
Avec des phrases prudentes, de façon à ne pastrop inquiéter Andrée et Frédérique, le naturaliste raconta ledrame de la nuit, en insistant sur l’héroïsme réel qu’avait déployéOscar Tournesol en cette occasion.
– Savez-vous, monsieur Ravenel, ditFrédérique, une fois que le récit fut terminé et que le bossu eutreçu sa juste part de remerciements et d’éloges, que ce qui nousarrive est plutôt encourageant.
– Comment cela ?
– Mais oui, si les ravisseurs de mon pèrene tremblaient pas d’être découverts, ils n’auraient rien entrepriscontre nous. Ils veulent se débarrasser de nos personnes, c’estdonc que nos recherches les gênent, les inquiètent, et que noussommes bien près, peut-être, d’aboutir à un résultat.
– Mais qui nous dit, objecta Andrée, quenous n’avons pas eu affaire à des vulgaires malfaiteurs ?
– Non, ma chère Andrée, ce que notrebrave Oscar a entendu sur la terrasse est, je crois, assezexplicite.
– Remarquez, d’ailleurs, ajoutal’ingénieur, qu’il n’y a pas longtemps, mistress Griffton – lapropriétaire du family-house où Baruch fut arrêté – a été, elleaussi, victime des chevaliers du chloroforme ; lerapprochement de ces faits est, ce me semble, assez significatif.Il se pourrait bien que nous ayons d’ici peu l’explication dusanglant mystère qui nous entoure…
L’ingénieur Paganot, qui jusqu’alors étaitdemeuré silencieux, se leva brusquement.
– Je crois aussi, s’écria-t-il, que noussommes près d’aboutir à une solution… Mais avant toutes choses, ilfaut que j’analyse le redoutable liquide contenu dans l’enginqu’ont abandonné, dans leur fuite, les chevaliers duchloroforme.
– Je l’ai déposé là, sur le guéridon, ditOscar.
– Il n’y est plus.
On chercha dans tous les recoins de la pièce,l’engin avait disparu.
Évidemment, les bandits possédaient, dansl’hôtel même, d’étranges complicités. L’ingénieur secrètementépouvanté eut la sensation que les bandits étaient là, lesentourant et assistant invisibles à toutes les conversations.
D’ailleurs, il est à peine besoin de le dire,toutes les recherches faites pour retrouver les deux malfaiteursdemeurèrent sans résultat.
Pendant que sa fille et ses amis se livraientà d’infatigables et périlleuses recherches, la situation du savantnaturaliste Prosper Bondonnat – toujours vivant et bien portant,heureusement – était des plus singulières, et, bien souvent,l’illustre vieillard en venait à se demander s’il ne rêvait pastout éveillé, ou s’il n’était pas subitement devenu fou.
Ce qu’à présent les Lords de la Main Rougeattendaient de lui, c’était, on s’en souvient, des torpilles d’unnouveau modèle, des engins capables de détruire de grands naviressans laisser de traces par des remous formidables artificiellementcréés.
Obligé de céder à la contrainte,M. Bondonnat feignit de consentir à ce qu’on lui demandait,mais il s’était promis in petto que les appareilsconstruits d’après ses plans présenteraient, une fois réalisés, detels inconvénients qu’ils ne pourraient jamais devenir d’uneutilité pratique pour les bandits qui avaient voulu le rendrecomplice de leurs pirateries.
En apparence, il faisait preuve de la plusgrande docilité. Sa féconde imagination enfantait projets surprojets. Chaque semaine, des ballots d’épures étaient remis aureprésentant de la Main Rouge qui les expédiait aussitôt auxateliers du continent.
Les bandits étaient très satisfaits de leurprisonnier ; il était arrivé à les éblouir, à les amuser, àleur inspirer confiance, et il comptait dans peu de temps lesdécider à la construction d’un appareil qui pût servir safuite.
Entre-temps, il se distrayait en apprenant lefrançais au Peau-Rouge Kloum, sur lequel il croyait pouvoircompter, et qui lui témoignait un attachement et une confianceextraordinaires. Kloum, avec l’adresse et la patience de ceux de sarace, était parvenu, en dépit des sentinelles, à scier deuxplanches de la palissade et chaque nuit il s’échappait dans l’îleet rapportait à M. Bondonnat de précieux renseignements.
C’est dans une de ces courses nocturnes qu’ilput parvenir jusqu’à lord Burydan qui, par suite de la positionisolée du parc aux phoques, était surveillé beaucoup moinssévèrement. Dès lors, une correspondance régulière s’établit entrel’Anglais et M. Bondonnat.
L’excentrique lord s’ennuyait à périr. Obligéde servir des hommes brutaux et grossiers, il devenaitneurasthénique, et, dans chacun des billets écrits au crayon qu’ilconfiait à Kloum, il annonçait son prochain suicide àM. Bondonnat, si ce dernier ne trouvait pas à brève échéanceun moyen d’évasion.
Le vieux savant l’exhortait à la patience, luirépétant que le projet de fuite qu’il avait conçu ne tarderait pasà aboutir, mais le temps s’écoulait sans amener, en apparence,aucun changement dans la situation des prisonniers.
M. Bondonnat, d’un caractère naïf etsentimental, comme beaucoup de savants de génie, puisait unecertaine consolation dans l’amitié de son chien Pistolet. Levieillard s’était amusé à tailler dans une planchette de boistendre les vingt-quatre lettres de l’alphabet ; il continuaitpatiemment l’éducation du barbet, si brillamment commencée enFrance par Oscar Tournesol.
Cependant, en présence des résultats obtenuspar les travaux de M. Bondonnat, les bandits de la Main Rouges’étaient quelque peu relâchés dans leur surveillance ; unjour, le savant mit la main sur une armoire d’instruments dephysique qu’on lui avait jusqu’alors soigneusement cachés, et ildécouvrit un équatorial et un sextant.
– Maintenant, s’écria-t-il joyeusement,je vais savoir où je suis. Avec ma montre à secondes, en voilàassez pour relever exactement la latitude et la longitude del’île !
Il fit immédiatement le point et ses calculslui donnèrent 47° de longitude nord et 161° de latitude ouest.
– Par conséquent, réfléchit-il, l’île despendus se trouve entre les îles Aléoutiennes et le port deVancouver. Nous entrons dans la belle saison, le moment serait bienchoisi pour une évasion.
Il ne dit rien de sa découverte à Kloum pourqui les mots de longitude et de latitude n’offraient aucun sensprécis ; mais, par une bizarre fantaisie – vrai caprice desavant –, il s’amusa patiemment à apprendre à Pistolet, et à luifaire composer avec ses lettres mobiles, la précieuse formulegéographique qui ne devait sans doute être jamais d’aucune utilitépour le pauvre quadrupède.
D’ailleurs, grâce à ces leçons journalières,le barbet avait fait de surprenants progrès, il connaissaitmaintenant plus d’une cinquantaine de mots et ne se trompait jamaissur leur exacte signification.
À quelque temps de là, l’émissaire habituel dela Main Rouge, un personnage taciturne et grave qui répondait aunom de Sam Porter et possédait de réelles connaissances enmécanique et en chimie, demanda à M. Bondonnat s’il ne seraitpas capable de donner les plans d’un aéroplane supérieur à tousceux que l’on avait construits jusqu’alors.
Le savant réfléchit une seconde ; laquestion du bandit lui ouvrait d’inattendues perspectives.
– Il y a mieux qu’un aéroplane, fit-il,je puis vous fournir les épures d’un appareil volant qui réunit lesavantages du dirigeable et ceux de l’aéroplane, je l’ai nomméaéronef.
Le bandit ne pouvait s’empêcher d’être surprisde la bonne volonté que semblait mettre le savant à se dépouillerd’une découverte aussi importante.
– Donnez-nous le plan de votre aéronef,répondit-il, et je vous promets que vous en serez récompensé.
– Me rendrez-vous enfin laliberté ?
– Pas encore, mais je m’engage à faireparvenir à vos filles une lettre de vous, pourvu, toutefois, bienentendu, qu’elle ne contienne aucun renseignement de nature à nouscompromettre ni à faire connaître l’endroit où vous voustrouvez.
– Eh bien, soit ! acquiesça lesavant, j’y consens, bien que je n’aie pas une énorme confiancedans la façon dont ma lettre arrivera à destination. Seulement, monaéronef est une délicate machine et il faudra que le montage et lesessais aient lieu sous mes yeux.
– Vous n’espérez pas, peut-être, vous enservir pour vous échapper, reprit Sam Porter en jetant à traversles trous de son masque de caoutchouc un regard aigu sur levieillard.
– Soyez tranquille, soupirahypocritement M. Bondonnat, vexé au fond de voir deviner sapensée ; ce n’est pas à mon âge que l’on se met à faire del’aviation.
– D’ailleurs, je serai là pour vous enempêcher.
Trois jours après, M. Bondonnat remettaitles épures de son aéronef, qui excita chez les Lords de la MainRouge un réel enthousiasme.
Voici en peu de mots ce qu’était l’aéronef deM. Bondonnat :
Qu’on se figure de gigantesques matelas, l’unhorizontal et l’autre vertical, tous deux gonflés d’hydrogène. Despoints de suture solidement cousus empêchaient les enveloppes de sedistendre et de reprendre une forme ovoïdale. La section del’appareil eût donné une croix à branches égales. Maintenu par unecarcasse d’aluminium à charnières et à poulies, le plan verticalpouvait se rabattre sur le plan horizontal et réciproquement.
Cet ingénieux dispositif, que complétaientdeux hélices, permettait d’assurer pratiquement la direction del’appareil. Dans un courant d’air favorable, il se présentaitverticalement et filait comme une voile gonflée. Fallait-illouvoyer ? Il redevenait horizontal et progressait en volplané.
À l’arrière pendait un câble relié àl’armature et où étaient accrochées cinq petites nacelles, dontl’une renfermait un puissant moteur électrique. C’est dans lesquatre autres que devaient prendre place les passagers, un parun.
Par la combinaison des angles, des plans et dugouvernail, l’aéronef évoluait comme un véritable oiseau, suivantou remontant les courants, s’élevant ou s’abaissant contre levent.
Sam Porter fût tellement satisfait des plansde cet appareil qu’il autorisa M. Bondonnat à écrire à sesfilles en lui promettant que la lettre parviendrait àdestination.
Dans cette lettre, dont le bandit épluchasoigneusement tous les termes, M. Bondonnat expliquaitsimplement qu’il était vivant et en bonne santé, mais détenu pardes capitalistes qui le retenaient prisonnier pour que rien ne pûttranspirer des inventions secrètes auxquelles ils le faisaienttravailler. Sans pouvoir fixer la date exacte de son retour, ill’annonçait pour une époque très prochaine.
M. Bondonnat se sentit plus calme aprèsavoir remis cette lettre à Sam Porter. Il n’avait, on le pensebien, qu’une confiance très relative dans les promesses du bandit,et pourtant il se disait que l’on ne lui eût sans doute pas faitécrire cette lettre si l’on n’avait pas eu l’intention de la faireparvenir à son adresse.
La construction de l’aéronef fut poussée avecune activité fiévreuse. Chaque semaine, le yacht de la Main Rougeapportait des pièces détachées qui étaient aussitôt montées, sousla direction de M. Bondonnat, par Kloum assisté de quatrerobustes bandits.
Un mois, jour pour jour, après la remise deses plans, M. Bondonnat eut la satisfaction de voir l’aéronefse balancer légèrement au souffle de la brise, retenu par un solidecâble d’acier, amarré à un tourniquet placé en dehors du doublechemin de ronde.
Une sentinelle, armée d’une carabine, montaitla garde nuit et jour à proximité du câble.
Le vieux savant résolut de ne pas attendre lejour où devaient avoir lieu les épreuves décisives et il fitsavoir, par Kloum, à lord Burydan qu’il eût à se tenir prêt à toutévénement.
– Mon brave Kloum, dit un jourM. Bondonnat, c’est ce soir que nous quittons l’île despendus. Les accumulateurs sont chargés, les nacelles pourvues devivres, et le fonctionnement des hélices, comme je l’ai vérifié cematin, est excellent.
Kloum, si grave d’ordinaire, manifesta sa joiepar une foule de grimaces et de contorsions bizarres. Et Pistoletlui-même s’associa par de joyeux aboiements à la satisfaction deson vieux maître.
Vers dix heures du soir, comme de coutume, lesbandits, armés de lanternes, firent une ronde, puis les lumièress’éteignirent et dans le silence de l’île endormie on n’entenditplus que le grondement des vagues et le pas cadencé dessentinelles.
– Kloum, dit tout à coupM. Bondonnat au Peau-Rouge qui l’avait suivi dans sa chambre,voici l’heure. Tu vas sortir et tu vas aller chercher lordBurydan.
– Bien, monsieur.
– Quand il aura réussi à sortir sansencombre du parc des phoques, vous vous dirigerez sans bruit versla sentinelle placée à côté du câble et…
Kloum, très taciturne de sa nature, fit durevers de sa main le geste de couper la gorge à quelqu’un.
– Non, pas cela !… protestasévèrement le vieillard. Je ne voudrais pas acheter ma liberté auprix de l’existence d’un homme. Que lord Burydan se contented’étourdir le bandit d’un coup de poing sans lui laisser le tempsde pousser un cri. Cela fait, vous traiterez de la même façonl’homme qui monte la garde dans le chemin de ronde. Puis vousviendrez me chercher et nous partirons.
M. Bondonnat répéta deux fois sesrecommandations pour être sûr que l’Indien les avait biencomprises. Enfin, Kloum se glissa silencieusement hors del’habitation et se perdit dans les ténèbres.
Une demi-heure s’écoula, M. Bondonnatétait violemment ému. Il lui semblait déjà que Kloum mettait biendu temps à revenir. Mais, tout à coup, Pistolet se dressa commes’il eût flairé quelque ennemi. Et le vieillard, palpitantd’angoisse, crut à ce même moment distinguer dans le lointain lespiétinements d’une lutte et comme un râle assourdi. Puis toutrentra dans le silence.
L’instant d’après, Kloum et lord Burydanpénétraient en coup de vent dans la pièce. Leurs vêtements étaientsouillés de boue et un peu de sang se voyait aux poignets del’excentrique lord.
– Vous êtes blessé ? demandavivement M. Bondonnat.
– Oh ! rien, fit l’Anglais, unesimple égratignure… Un de ces coquins qui a voulu me gratifier d’uncoup de bowie-knife pour m’empêcher de lui tordre le cou, mais j’aiserré un peu fort et je crains bien de l’avoir étranglé pour debon.
– Partons vite, murmura le vieux savant.C’est dans une demi-heure qu’on relève les sentinelles, nousn’avons pas une minute à perdre.
Tous trois, ou plutôt tous quatre, car onn’eut garde d’oublier Pistolet, sortirent du laboratoire et seglissèrent avec précaution par l’étroite issue que Kloum leur avaitménagée en sciant quelques planches de la palissade. Ils arrivèrentsans encombre jusqu’à l’endroit du rivage où était amarrél’aéronef, que l’on voyait se balancer dans le ciel, à la clarté dela lune, comme un fantasque oiseau de rêve. Réunissant leursefforts, les trois fugitifs firent manœuvrer le treuil et l’aéronefse rapprocha lentement de la surface du sol.
Dès qu’il eut pris contact, l’embarquementcommença. Pistolet fut placé le premier dans la nacelle la plusélevée. Kloum monta dans la seconde et lord Burydan dans latroisième.
M. Bondonnat s’était réservé laquatrième, car c’était lui qui, à l’aide d’une hache solide dont ils’était muni, devait couper le câble métallique.
– Accélérons le mouvement, déclara lordBurydan. Il me semble voir aller et venir des lumières à l’autreextrémité de l’île.
M. Bondonnat se mit à frapper à coupsredoublés sur le câble dont le métal sonore vibrait tumultueusementdans la nuit comme la corde d’une harpe éolienne.
À ce vacarme, des coups de feu éclatèrent danstoutes les directions. Des fanaux électriques s’allumèrent,montrant deux escouades de bandits qui accouraient au pas degymnastique.
M. Bondonnat continuait à frapperdésespérément sur le câble qui, fabriqué avec des fils d’aciervanadié de première qualité, ne se laissait entamer quedifficilement ; il n’était encore qu’à moitié coupé lorsqueSam Porter apparut, essoufflé et furieux, à la tête de seshommes.
– Ah ! ah ! ricana-t-il,M. Bondonnat voulait nous fausser compagnie. Mais on ne quittepas comme cela l’île des pendus.
Et en même temps il saisissait le vieillard àbras-le-corps et essayait de l’arracher de la nacelle au rebord delaquelle il se cramponnait éperdument. Mais cette lutte ne dura pasdix secondes. Tout à coup, il y eut un craquement sec de métal quise brise, et l’aéronef s’enleva d’un bond formidable vers lesnuages, vainement salué par les bandits d’une salve de coups decarabine.
M. Bondonnat et Sam Porter, qui nel’avait pas lâché, avaient roulé à terre, culbutés par la violencedu choc.
L’audacieuse tentative était manquée. Levieillard demeurait pour longtemps, pour toujours peut-être,prisonnier des bandits de la Main Rouge.