Chapitre 1 SAINT-GERMAIN À L’ŒUVRE
À peu près vers l’heure où ces choses se passaient dans la maison des quinconces, c’est-à-dire vers quatre heures du matin,c’était le moment où, dans la mystérieuse maison de la ruelle aux Réservoirs, le comte du Barry songeait au meurtre du chevalier d’Assas.
Ainsi, tandis que la femme, dans cette étrange association,déployait toutes ses ruses et faisait des miracles pour conquérir les sens et peut-être le cœur du roi, l’homme s’apprêtait à tuer !…
Dans le début de cette soirée, lorsque la nuit venait de tomber,un homme soigneusement enveloppé de son manteau entrait dans la ruelle aux Réservoirs.
Il marcha directement, sans hésitation, vers la maison de M. Jacques.
Cet homme, c’était le comte de Saint-Germain qui, après la séance de magnétisme de Paris, était monté dans sa voiture.
Pendant tout le trajet de Paris à Versailles, il dormit, non pastranquillement, mais profondément.
Le comte s’était donné à lui-même l’ordre de dormir, – et ildormait !
Ce serait peut-être le moment de placer ici la théorie dumagnétisme : nous préférons simplement laisser à nos lecteursle droit de croire ou de ne pas croire et de consulter sur ce sujetles stupéfiants travaux qui s’accomplissent de nos jours : unevisite à un hôpital psychiatrique pourrait convaincre les plusincrédules.
Quant à nous, nous adoptons, sans plus, les récits qui nous sontparvenus sur cet homme extraordinaire qu’était le comte deSaint-Germain.
Et sans autre discussion, nous passons à l’exposé des faits.
Ils sont étranges, – ils sont probants…
Aux premières maisons de Versailles, le cocher avait réveilléSaint-Germain, puis continué à rouler.
Le comte avait arrêté sa voiture sur la place du château, ouplutôt sur l’esplanade qui est devenue ce qu’on appelle aujourd’huila place.
Et il avait gagné à pied la ruelle aux Réservoirs.
– Pourvu que j’arrive à temps ! – songeait-il avecangoisse.
Mais cette angoisse ne se traduisait nullement au dehors :Saint-Germain conservait cette apparence de froideur qu’il s’étaitimposée et qu’il conservait même quand il était seul.
Il alla frapper à la porte de la maison de M. Jacques.
Comme toujours, un judas s’ouvrit d’abord, puis la porte. Unlaquais parut.
– Que demandez-vous ? fit assez rudement le domestiqueen cherchant à dévisager l’inconnu.
– Je voudrais parler à M. le chevalier d’Assas, ditsimplement Saint-Germain.
– En ce cas, vous vous trompez, monsieur : la personneque vous dites ne demeure pas ici… voyez plus loin.
Le laquais repoussa la porte.
Brusquement, le comte de Saint-Germain tendit le bras vers cetteporte, mais sans la toucher.
Le laquais s’arrêta net dans le mouvement qu’il faisait pourfermer.
Une sorte d’horreur convulsait le visage de cet homme.
Il était comme paralysé…
– Qu’avez-vous donc, mon ami ? dit Saint-Germain.
– Je ne sais… je crois que… je meurs… j’étouffe…oh !…
– Allons, remettez-vous… et surtout ne criez pas… je puis,mieux que personne, vous guérir du mal foudroyant qui vient des’emparer de vous…
– Vous ?… ah !… à moi !… râla lemalheureux.
– Je suis médecin, dit Saint-Germain, un grand médecin…Voulez-vous que je vous peigne les symptômes de votre mal ?vous pourrez par là juger de ma science…
– J’étouffe… je… meurs… grâce !… à moi !…
– Voici : vous avez exactement l’impression d’uncercle de feu autour de votre tête…
– Oui, oui !… cela me brûle…
– Et, à la gorge, l’impression d’une main puissante quivous étranglerait…
– Oui, oui, j’étouffe…
– Vous ne pouvez faire aucun mouvement…
– Oui, oui… je me pétrifie…
– Je connais votre mal, et j’en ai le remède sur moi…
– Donnez ! Oh ! donnez !…
– Impossible… Dans un instant, vous ne pourrez plus mêmeparler ; dans cinq minutes, vous serez mort…
Le laquais voulut jeter un grand cri.
Mais comme le lui avait annoncé le terrible visiteur, il nepouvait plus !… Toutes les sensations qu’avait dépeintesSaint-Germain, il les avait éprouvées au fur et à mesure qu’il lesdécrivait.
Il ne douta plus qu’il ne fût sur le point de mourir.
– Conduisez-moi dans la maison, reprit alors Saint-Germain,faites en sorte que personne ne me voie, et je me charge de vousguérir : dans quelques instants, vous serez aussi vigoureuxqu’avant l’attaque. Voyons, hâtez-vous, car je n’ai pas de temps àperdre ici, puisque celui que je cherche n’y demeure pas. Mefaites-vous entrer ?
– Oui, répondit le laquais sans s’étonner que la voix luifût revenue.
– Conduisez-moi donc : voici ma main…
Et sans s’étonner non plus que la faculté du mouvement luirevînt aussi, le laquais prit Saint-Germain par la main et, ayantrefermé la porte, le conduisit dans le pavillon de gauche – celuiqu’habitait d’Assas.
– Là ! fit alors le comte, si M. Jacques vousdemande qui a frappé à la porte, vous répondrez que c’était unpassant qui se trompait de porte. N’est-ce pas, mon ami ?
– Oui, maître ! dit le laquais.
– Allez donc. Je vous attendrai ici.
Le laquais n’éprouva aucune surprise de ce que cet inconnu luiparlât de M. Jacques. Il trouva tout naturel que l’étrangerlui donnât des ordres. Il ne se souvenait plus de ce mal foudroyantqui venait de le saisir. Il ne se rappelait plus que ce médecin ousoi-disant tel devait le guérir.
Il obéissait passivement, mécaniquement.
Il se rendit dans le pavillon qui donnait sur la rue. Il ytrouva M. Jacques qui, en effet, l’interrogea, et il fit laréponse qui lui avait été indiquée.
Quelques minutes plus tard, M. Jacques sortait avec lecomte du Barry et Juliette pour se rendre à la maison desquinconces où nous les avons vus à l’œuvre l’un après l’autre.
Le laquais était revenu dans le pavillon à gauche de lacour.
– Comment t’appelles-tu ? demanda Saint-Germain.
– Lubin, maître, répondit le laquais.
Et il lui parut tout naturel d’appeler maître cet étranger.Aucune autre appellation ne se présenta à lui.
– Où est le chevalier d’Assas ? demandaSaint-Germain.
– Il est sorti, répondit Lubin qui n’avait plus le moindresouvenir d’avoir soutenu que le chevalier n’habitait paslà !
– Pour aller… où estMme d’Étioles ?
– Assurément. Il ne peut être que là !
– Et crois-tu qu’il parvienne à la voir ?
– Sans aucun doute. Les précautions du général sont tropbien prises…
– Quel général ?… Es-tu fou ?… Il n’y a queM. Jacques.
– C’est vrai, dit Lubin. Pardonnez-moi…
– Mais comment sais-tu des secrets de cette importance,toi ?… Allons, tu m’as menti… tu ne t’appelles pas Lubin…
– C’est vrai, maître… je ne m’appelle pas Lubin.
– Ton vrai nom, alors ?… parle… Il le faut !…
– Vicomte d’Apremont… dit Lubin qui suait à grossesgouttes.
– Bien. Je comprends. Au surplus, j’aime encore mieuxt’appeler Lubin. Je crois que de ton côté…
Le visage de Lubin, qui était convulsé par l’angoisse, redevintradieux.
– Allons, tu vois, reprit Saint-Germain ; je neconnais ici que Lubin… ton vrai nom, je ne veux pas le savoir, jene l’ai jamais su, tu entends ?
– Oui, maître ! fit Lubin rayonnant.
– Et que doit faire le chevalier d’Assas ? repritSaint-Germain.
– Il doit amener ici Mme d’Étioles.
– Ici même ?…
– C’est-à-dire dans le pavillon d’en face.
– Et alors, que doit-il arriver ?…
– Mme d’Étioles doit demeurer ici,prisonnière.
– Et le chevalier ?
– Du Barry s’en charge : il doit le tuer.
– Quand cela ?…
– Mais… dès que cela sera nécessaire ; peut-être danshuit jours, ou dans un mois…
– Ou peut-être dès ce soir… N’as-tu pas un peu pénétrél’intention secrète de du Barry ?…
Lubin parut faire un gros effort.
– Je crois, dit-il, haletant, que son intention estvraiment de le tuer ce soir !
– C’est-à-dire trop tôt !…
– C’est cela, maître, c’est bien cela !
– C’est-à-dire qu’il désobéira à M. Jacques.
– Oui ! fit Lubin avec une visible expressiond’épouvante.
– Lubin, dit le comte, il faut empêcher cela à tout prix.Tu comprends l’importance ?
– Comment faire ? balbutia Lubin en se tordant lesbras.
– Voyons ; je veux te tirer d’embarras. As-tuconfiance en moi ?
– Oh ! oui, maître… une confiance sans bornes…
– Es-tu décidé à m’obéir aveuglément ?
– Parlez… ordonnez… j’obéirai !
– Eh bien, cache-moi quelque part où je puisse surveiller àla fois du Barry et d’Assas !
Lubin se mit à trembler.
– Non, murmura-t-il, non, pas cela !… je ne peux pas…je ne veux pas !…
C’était un tour de force extraordinaire qu’avait accomplijusque-là le comte de Saint-Germain en imposant sa volonté au fauxlaquais sans le mettre en état de magnétisme.
Il entrait dans son plan de ne pas essayer ce moyen extrême. Eneffet, il fallait que Lubin gardât toute sa présence d’esprit, enemployant le mot présence dans son sens effectif et nonmétaphorique.
Devant la soudaine résistance de Lubin, le comte eut une minuted’angoisse. Il était livide de l’effort qu’il faisait succédant àla terrible dépense de forces qu’avait nécessitée l’interrogatoired’Eva.
– Vicomte d’Apremont, dit-il, vous voulez doncrésister ?
– Je ne suis pas le vicomte d’Apremont, dit le laquais avecdésespoir, je suis Lubin.
– Vicomte d’Apremont, reprit Saint-Germain, prenez garde,vous allez m’obliger à user de rigueur. Je vais être forcé de vousendormir, et alors, voyez ce qu’il peut en résulter pourvous ! M. Jacques ne pourra jamais croire que vous nel’avez pas trahi…
Lubin frissonna. Il voulut reculer, jeter un cri…
Mais déjà Saint-Germain avait marché sur lui, le bras tendu,esquissant les passes magnétiques par lesquelles il avaitl’habitude d’agir. Une minute, Lubin haleta, se débattit.
Saint-Germain suait à grosses gouttes.
Coûte que coûte, il ne voulait pas endormir Lubin.
Celui-ci, tout à coup, baissa la tête, vaincu.
– Je puis vous cacher, dit-il en poussant un effrayantsoupir.
– Bien, mon ami, fit Saint-Germain. Rassurez-vous sur mesintentions : je ne suis ici que pour empêcher un crime de secommettre… un crime que votre maître réprouverait… Le reste ne meregarde pas… Me croyez-vous ?…
– Oui, je vous crois… je vois en vous… et je n’y voisqu’une pensée généreuse…
– Vous savez de quel crime je veux parler ?
– Oui, le meurtre du chevalier d’Assas !…
– Moi seul puis l’empêcher. Vous êtes donc décidé à mecacher dans cette maison ?… Mais prenez bien garde, il fautque je puisse y rester au besoin plusieurs jours sans risquerd’être découvert…
Lubin sourit : il était tout à fait dompté.
– Venez ! dit-il simplement.
Et, suivi de Saint-Germain, il sortit du pavillon, traversa lacour et entra à droite, c’est-à-dire dans le pavillon où setrouvaient précédemment du Barry et Juliette, – où devaient venird’Assas et Jeanne.
Ce pavillon se divisait en deux parties : à droite,l’appartement tel que nous l’avons vu ; à gauche, une pièceunique.
C’est dans cette pièce que Lubin conduisit le comte deSaint-Germain.
Elle était sommairement meublée d’une table, de deux fauteuilset d’un grand canapé sur lequel on pouvait au besoin dormir.
La fenêtre, qui donnait sur la cour, était garnie d’épaisrideaux.
– Personne n’entre jamais ici, dit Lubin. Vous y serez enparfaite sûreté…
– Très bien. Et si j’ai besoin de vous appeler ?
Lubin lui désigna un cordon de sonnette dont le fil allait seperdre au dehors.
– Voici, dit-il : vous n’aurez qu’à secouer deux foisce cordon.
– Vous pouvez donc vous retirer, dit Saint-Germain enplongeant son regard dans les yeux de Lubin. Mais jusqu’à ce que jevous appelle, vous devez oublier que je suis ici… vous m’entendezbien ?
Lubin tressaillit, mais s’inclina.
– La précaution est bonne, murmura le comte. Il paraît quece digne Lubin songeait à me trahir.
Cependant, sur un geste de lui, Lubin était sorti.
Il traversa la cour comme un homme ivre et, rentrant dans lepavillon de droite, tomba sur un fauteuil.
Quelques minutes plus tard, il se redressait et jetait un regardétonné autour de lui.
– Ah çà ! fit-il en passant ses deux mains sur sonfront, j’ai donc bien dormi !… Oui, j’ai dormi sur cefauteuil… Et pourtant… voyons, que m’est-il arrivé ?… Il m’estdonc arrivé quelque chose ?…
Il s’interrogea, chercha à reconstituer l’heure qui venait des’écouler.
– J’ai rêvé, murmura-t-il en secouant la tête… Il faut bienque j’aie rêvé… J’ai profondément dormi… Il est étrange pourtantque je me sois endormi tout d’un coup ici et que je ne me souviennepas du moment où j’ai fermé les yeux…
Cela posé, nous reprendrons maintenant le chevalier d’Assas etJeanne au point même où nous les avons quittés.
On a vu que, rapidement, la conversation était devenue assezembarrassée entre ces deux êtres que séparait un abîme et quisemblaient pourtant avoir été créés l’un pour l’autre.
Ou, du moins, cet embarras existait chez le chevalierd’Assas.
En effet, de voir Jeanne si paisible, si confiante, alorsqu’elle se trouvait seule avec lui, cela lui prouvait que jamaiselle ne le considérerait comme un amoureux.
N’y avait-il pas même une sorte de cruauté dans la tranquillitéde la jeune femme ?
C’est possible, et nous ne prétendons pas la montrer meilleurequ’elle n’était.
Cruauté inconsciente, en tout cas. Et certes, elle était tropintelligente, d’esprit trop libre, pour feindre des craintesqu’elle n’éprouvait pas : le chevalier était pour elle unfrère – mais rien qu’un frère.
Pendant que d’Assas, infiniment heureux de se trouver en tête àtête avec Jeanne et infiniment malheureux de la sentir si loin delui par le cœur, se désolait, se rongeait, pâlissait et rougissaitcoup sur coup, Jeanne, de son côté, réfléchissait aux moyens desauver le roi, c’est-à-dire de l’empêcher de jamais retourner à lamaison des quinconces où, d’après les paroles de Julie (JulietteBécu), un si grave danger le menaçait.
Jeanne n’avait aucun motif de douter des paroles de laremplaçante de Suzon.
Oui, sûrement, il y avait un guet-apens organisé contre leroi.
Il fallait donc que Louis XV fût prévenu dès le matin quisuivrait…
Et par qui ?… Un moment, elle songea à se rendre elle-mêmeau château.
Mais comment parviendrait-elle auprès du roi ? Et neserait-ce pas, même, précipiter le dénouement redouté, si onl’apercevait au château ?…
Les gens assez puissants pour avoir organisé le traquenardn’arriveraient-ils pas à l’empêcher de parler au roi ?…
Alors, il lui faudrait crier, provoquer un scandale, sanscertitude d’aboutir…
Et pourtant, il fallait agir promptement ! La vie du roipeut-être dépendait d’elle en ce moment !
À cette idée, Jeanne se sentait pâlir et frissonner de tout soncorps.
Peu à peu, à force de regarder le chevalier d’Assas, elle finitpar se dire qu’il pouvait, qu’il devait aller trouver le roi.
Quoi !… Lui qui l’aimait !… C’est lui qu’elle allaitcharger de sauver un rival !…
Il fallait, ou que Jeanne eût une bien haute idée de lagénérosité du chevalier, ou qu’elle aimât bien profondément leroi !
Tout à coup cette pensée lui vint que Louis XV devait avoirconservé peut-être une rancune contre le chevalier.
Dès lors, avec son esprit alerte et prompt à saisir lessolutions les plus subtiles, elle entrevit le parti qu’elle pouvaittirer de la situation ! D’Assas était un pauvre officier sansautre avenir que celui que pouvait lui assurer son courage.
Il aurait toujours à lutter contre le mauvais vouloir du roiauquel il avait osé tenir tête sur la route de Versailles…
Sauver Louis XV et assurer du même coup la faveur du chevalier…Jeanne y pensa sur-le-champ.
C’était d’Assas qui devait aller trouver le roi.
C’était lui qui devait le sauver…
Alors, la reconnaissance royale lui était à jamais assurée…
Voilà le rêve naïvement pervers auquel se livrait Jeanne.
Cependant le repas était terminé depuis longtemps. La pendulemarquait une heure du matin. Les deux jeunes gens, placés dans unesi étrange situation, se taisaient.
Jeanne, toute à son plan, souriait, le visage animé.
– Madame, fit tout à coup le chevalier en se levant, jecrois que vous devez être fatiguée. Souffrez donc que je voussouhaite une bonne nuit et que je me retire…
– Êtes-vous si pressé de me quitter ? fit Jeanne.
Le chevalier sourit tristement : dans cette parole, il nevoyait qu’une politesse de grande dame, ou tout au plus un mot depitié.
– Je vous tiendrai compagnie autant que vous m’en donnerezl’ordre, dit-il ; mais je vous vois si préoccupée…
Elle le regarda franchement, de ses grands beaux yeux quifaisaient frémir le jeune homme.
– Eh bien ! oui, dit-elle, je suis préoccupée… j’aiquelque chose à vous dire… et je songe au moyen de m’assurer votregénéreux concours… car c’est un sacrifice que je vais vousdemander.
– Un sacrifice ? fit ardemment le chevalier. Ah !que ne me demandez-vous ma vie !…
– Chevalier, dit-elle gravement, c’est beaucoup plus quevotre vie que je vais vous demander. Si je ne connaissais votregrand cœur, je n’oserais me hasarder à vous supplier…
– Me supplier ! s’écria d’Assas violemment ému. Quoi,madame !… Vous pleurez !…
Elle pleurait, en effet. L’idée du danger couru par le roi letorturait.
Doucement, d’Assas se mit à genoux devant elle.
– Madame, dit-il, voyez le gentilhomme qui est à vos pieds.Dites-vous bien qu’il vous appartient corps et âme et que vousn’avez pas à le supplier ; un ordre suffit. Cet ordre seraexécuté, quel qu’il soit !…
– Relevez-vous, dit Jeanne troublée jusqu’à l’âme. Vousêtes un noble cœur. Et je suis bien malheureuse de ne pas vousavoir rencontrée plus tôt… Relevez-vous, chevalier : je nedirai rien de ce que j’avais dans l’esprit…
– Oh ! murmura le chevalier, c’était donc bienterrible pour moi, que vous n’osez plus le dire !…
– Je voulais vous prier de sauver le roi, dit Jeanne toutd’une voix.
Ce mot lui échappa pour ainsi dire, malgré la résolution trèssincère qu’elle venait de prendre de ne rien dire.
À peine eût-elle parlé qu’elle s’en repentit.
Le chevalier était devenu pâle comme un mort.
Elle comprit ou crut comprendre qu’elle l’avait gravementoffensé.
Elle baissa la tête et murmura :
– Pardonnez-moi… ne tenez pas compte de ce que je viens dedire…
D’Assas s’était relevé lentement. Une affreuse douleur luiserrait le cœur.
Il n’y avait plus d’espoir possible pour lui…
Jeanne, effrayée de l’effet qu’elle venait de produire, sedétestait d’avoir osé demander un tel sacrifice…
– Pardonnez-moi, reprit-elle, je vous ai fait du mal… jen’ai pas d’excuse… je savais que j’allais vous faire du mal, etpourtant j’ai parlé… Ah ! je ne sais ce que je donnerais pourque cette minute soit abolie dans mon souvenir et le vôtre…
– Dites-moi comment je puis sauver celui que vousaimez ? dit le chevalier d’une voix étrangement calme.
Jeanne tressaillit…
Tant d’abnégation, tant de dévouement, une telle pureté plusqu’humaine dans un tel amour, cela lui causait une sorted’admiration étonnée… mais hélas ! rien que del’admiration !
L’amour des femmes est cruel parce qu’il est exclusif.
Jeanne aimait le roi et n’aimait que lui !
Il est impossible de lui en faire un crime. Et si le chevalierétait vraiment à plaindre, vraiment à admirer, il n’y avait pasmoins de réelle grandeur d’âme chez celle qui, désespérément, avecune sorte d’entêtement farouche, ne perdait pas de vue un seulinstant qu’elle était là pour sauver celui qu’elleaimait !
D’un geste charmant dans sa grâce et son émotion débordante,elle saisit une main de d’Assas, se pencha et baisa cette main.
Ce fut pour le chevalier une impression d’une douceur infinie etd’une terrible douceur.
Cet hommage, il l’accepta, comme jadis le gladiateur qui allaitmourir dans le cirque acceptait le baiser que lui envoyaitl’impératrice romaine.
Et en effet, la pensée de la mort se présentait à lui à cemoment sans qu’il eût le courage de l’écarter.
Oui !… Sauver ce roi… cet homme que Jeanne aimait ! Lesauver pour qu’elle ne souffrît pas ! Prendre pour lui toutela douleur, tout le sacrifice, et ne lui laisser, à elle, quel’amour radieux… Peut-être alors, quand il ne serait plus,vivrait-il dans le souvenir attendri de Jeanne…
Et, le roi sauvé, disparaître ! mourir !
Telle fut, ces quelques secondes, la pensée qui se développadans le cœur de ce jeune homme.
Il se raidit pour dompter l’émotion qui l’étreignit.
Et quand il fut parvenu à affermir sa voix :
– Madame, dit-il, votre attitude me prouve que vous croyezà un grand sacrifice de ma part. Il y a sacrifice, jel’avoue ! Je vous aimais. Depuis cette minute adorable etfatale où, sur la clairière de l’Ermitage, j’eus le bonheur dem’interposer entre le comte du Barry et vous, je vous ai aiméefollement… C’était une folie ! Nous n’étions pas nés l’un pourl’autre. Cette folie, j’en puis venir à bout. Et puis, nous autressoldats, nous ne gardons pas longtemps les mêmes passions au cœur.La vie des camps, les hasards de la guerre sont la plus puissantedes distractions… Si je vous disais que je parviendrai à vousoublier, vous ne me croiriez pas. Mais je puis sincèrement vousassurer que je ne garderai aucun souvenir amer de cette rencontre,et que le sacrifice n’est peut-être pas aussi étonnant que vous lesupposez… Ainsi donc, parlez hardiment, et dites-moi comment jepuis sauver Sa Majesté notre roi.
– Ah ! cœur magnanime ! s’écria Jeanne au comblede l’émotion. Pensez-vous que je sois dupe, et que vous me vaincrezen générosité ? Chevalier, cessons de parler d’un sujet quivous est affreux et qui me deviendrait odieux à moi ! Oublionsce qu’un instant de folie m’a pu faire dire…
– Ainsi, madame, vous ne voulez plus me dire quel dangermenace le roi ?
– Non, chevalier, non, ami parfait que j’ai pu blesser detout mon égoïsme !…
– En ce cas, reprit d’Assas froidement, je vous jure que jevais de ce pas me rendre au château…
– D’Assas ! cria Jeanne palpitante.
– Faire réveiller le roi, et lui dire qu’il est menacé…
– Vous ne sortirez pas !…
– Et comme il me sera impossible d’expliquer le genre dedanger que je signalerai, il est certain que le roi prendra ombrageet défiance de ma démarche si étrange. Cela, joint à la scène de laroute de Versailles…
Jeanne jeta un cri de désespoir.
Elle entrevit que le dévouement de d’Assas allait aboutir à unecatastrophe.
– Vous le voulez donc ! fit-elle, bouleversée.
– Je le veux ! dit d’Assas fermement.
– Écoutez donc !…
Elle se recueillit quelques minutes, cherchant à apaiser lespalpitations de son sein. Livide, mais très calme en apparence,d’Assas attendait…
Alors, Jeanne, en quelques mots, raconta ce qui venait de luiarriver dans la maison des quinconces : le départ de Suzon,l’arrivée de la nouvelle femme de chambre, le récit de cette Juliesi mystérieuse, ses étranges aveux… enfin, à tout prix, il fallaitempêcher le roi de retourner dans cette maison où sûrement unguet-apens était organisé contre lui.
D’Assas avait écouté avec une profonde attention.
Il comprenait ou croyait comprendre ce qui se tramait.
La vérité se faisait jour peu à peu dans son cerveau :lui-même, inconsciemment, avait aidé à l’organisation de ceguet-apens !… Il était l’un des rouages de la formidablemachine que M. Jacques mettait en mouvement !…
Dès lors sa résolution fut prise, et rapidement, il fit sonplan.
– Madame, dit-il, je crois en effet que le roi estsérieusement menacé. J’ai encore plus de raisons de le croire quevous-même. Il faut que dans une heure Sa Majesté soit prévenue…Elle le sera !
– Comment vous remercier ? balbutia Jeanne.Hélas ! vous êtes de ceux que leur fierté met au-dessus detout remerciement…
– Quant à vous, madame, reprit le chevalier comme s’iln’eût pas entendu ces paroles, en sortant du château je reviendraivous prendre ici… il ne faut pas que vous y restiez… et je vousconduirai où bon vous semblera… pour vous dire un éternel adieu…Quant au roi…
À ces derniers mots, d’Assas s’arrêta court.
Il y eut dans son cœur comme un rugissement de douleur.
Mais à ce mot, aussi, une idée soudaine traversa l’esprit deJeanne.
Elle devint très pâle, et hésita un instant, comprimant de samain les battements de son sein.
Sans doute ces deux cœurs étaient vraiment dignes l’un del’autre.
Sans doute c’était un grand malheur que Jeanne eût été lentementet sûrement poussée par son entourage à aimer le roi.
Car cette pensée de générosité qui venait de se faire jour enelle était aussi grande, aussi belle, aussi pure qu’avait pu l’êtrele dévouement du chevalier…
Celui-ci, morne et froid en apparence, fit rapidement sesapprêts de départ.
Il jeta son manteau sur ses épaules.
Alors, les lèvres tremblantes, les yeux hagards, il se tournaune dernière fois vers Jeanne.
– Quant au roi… reprit-il.
Brusquement, Jeanne lui saisit les deux mains.
– N’achevez pas, dit-elle palpitante, et écoutez-moi… Vousparlez du roi. Je vois tout ce que vous souffrez. Je vois tout ceque vous imaginez. Eh bien, sachez-le, Louis XV n’est encore pourmoi que le roi de France !…
– Je le sais, madame… haleta d’Assas.
– Laissez-moi finir ! Je vous ai dit que vous ne mevaincriez pas en générosité. Je le prouve. Le roi, d’Assas, ehbien, oui, je l’aime !… Mais si le sentiment que j’ai pourvous n’est pas de l’amour, j’éprouve près de vous un je ne saisquel charme de jeunesse et de pureté qui rafraîchit mon âme… Ce quej’éprouve surtout en ce moment, c’est une insurmontable horreur àla pensée d’accepter votre sacrifice sans vous prouver que j’ensuis digne…
– Madame… je vous en supplie…
– Laissez-moi finir ! reprit Jeanne plus ardemment.Voici ce que je voulais vous dire, d’Assas, mon ami, mon frère…Allez sans crainte, allez paisible et confiant, ne redoutez rienpour l’avenir, ne craignez pas que Louis puisse jamais être autrechose pour moi que le roi de France !…
– Jeanne ! Jeanne ! balbutia le chevalier ébloui,chancelant.
– Je le jure, acheva-t-elle gravement : Louis XV nesera jamais mon amant !… Ni lui… ni personne !…
D’Assas tomba lourdement sur ses genoux et colla ses lèvres surles mains de Jeanne.
Toute pâle, toute fière, transfigurée par un souffle d’héroïsme,elle le regardait en souriant.
– Allez, fit-elle dans un souffle, allez, maintenant :vous pouvez sauver le roi !…
Le comte du Barry, son poignard solidement emmanché dans samain, était sorti du pavillon de gauche et avait traversé lacour.
Il était décidé à tuer d’Assas.
Dans la soirée, il avait préparé les serrures du pavillon dedroite de façon à pouvoir y entrer facilement et sans bruit. Sonplan était en effet de pénétrer dans le logis où il supposaitd’Assas endormi dans les bras de Jeanne. Si, malgré les précautionsqu’il avait prises, il ne pouvait pas entrer, il attendrait près dela porte, dans l’ombre du couloir d’entrée, et frapperait lechevalier au moment où celui-ci sortirait.
Du Barry entra donc dans le couloir.
Du bout de son poignard, il tâta la serrure de la porte.
Il était très froid, très maître de lui. Il n’éprouvait niémotion, ni remords, ni rien qui pût le troubler.
Tout de suite, il constata que la serrure ne tiendrait pascontre une pesée.
Il se pencha pour préparer la besogne.
À ce moment, il crut percevoir un bruit confus de voix…
Il écouta attentivement et bientôt reconnut que le chevalierd’Assas et Mme d’Étioles parlaient. Il cherchaalors à saisir quelques mots, mais il ne put y parvenir.
Cependant cet incident lui prouvait qu’il devait modifier sonplan.
Le chevalier était debout, réveillé : il faudraitbatailler ; d’Assas était de taille à se défendre et àvaincre… Or du Barry ne voulait pas un duel : il venait pourtuer !
Il se recula donc en grondant. Et alors toute son émotion luirevint, c’est-à-dire toute sa rage.
Allait-il être obligé de s’en aller, de remettre l’exécution àun moment plus propice ?…
Non, non !… Il attendrait là, voilà tout !
Et fût-ce en plein jour, il frapperait !… Ensuite, une foisl’irréparable accompli, il s’expliquerait avec M. Jacques,persuadé d’ailleurs qu’on ne lui tiendrait pas rigueur.
Tout à coup, il entendit à l’intérieur un bruit de pas qui serapprochait rapidement de la porte.
– C’est lui ! murmura-t-il. Il va sortir !… Levoici !… Je le tiens !…
D’un brusque mouvement, du Barry s’était rejeté en arrière.
Au moment où il entendit la porte s’ouvrir, son bras seleva.
Le poignard fulgura dans l’ombre…
La porte s’ouvrit !…
D’Assas apparut !…
Au même instant, il refermait la porte et faisait un pas vers lacour : alors, dans ses yeux, ce fut la soudaine, l’étrangevision de cet homme ramassé sur lui-même, le bras levé, prêt àfrapper…
D’un geste instinctif, d’Assas se mit sur la défensive…
Une seconde s’écoula… rapide comme un éclair, lente comme uneheure de cauchemar…
L’homme n’avait pas frappé !…
Il demeurait à la même place dans la même position, le poignardtoujours levé…
– Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? demanda lechevalier.
L’homme ne répondit pas, ne fit pas un mouvement !…
Cela tenait du délire. C’était comme une de ces imaginationsterribles qu’on a dans les mauvais rêves…
Et cette immobilité, ce silence épouvantaient d’Assas…
Il toucha le bras du sinistre inconnu… ce bras était raide… Ilvoulut le baisser : le bras résista comme s’il eût été enfer !…
D’Assas commençait à se sentir gagné par une surhumaineépouvante.
Cet homme était là comme un cadavre, mais un cadavre debout etmenaçant…
Le chevalier sentit une sueur froide pointer à ses cheveux.
Il allait reculer, fuir, s’élancer dans la cour lorsque la ported’en face s’entr’ouvrit ; un rayon de lumière éclaira en pleinl’homme au poignard.
– Le comte du Barry ! murmura d’Assas sans songer àregarder qui ouvrait cette porte, d’où venait cette lumière.
Ses cheveux se hérissaient à la vue de du Barry pétrifié, changéen statue.
Le comte avait les yeux ouverts.
Et ces yeux étaient convulsés, tout blancs comme ceux d’unmort.
Ses lèvres étaient aussi entr’ouvertes comme si un commencementde paroles s’y fût soudain figé.
Il gardait la même fixité, la même immobilité de marbre.
Aucun tressaillement n’indiquait en lui qu’il fût encorevivant…
Le chevalier le toucha à la poitrine du bout du doigt, puis ilappuya plus fort, puis de toutes ses forces :
Du Barry ne fit pas un mouvement, ne chancela pas…
– Oh ! murmura d’Assas, qu’est-ce que celasignifie ? J’aimerais mieux dix spadassins devant moi que cecadavre raidi dans cette attitude de meurtre…
Et il reculait lentement…
La porte, à ce moment, s’ouvrit tout à fait, un homme parut.
D’Assas le reconnut aussitôt :
– Le comte de Saint-Germain !…
Le mystère se compliquait. Tout, dans cette étrange maison,devenait fabuleux, invraisemblable, et pourtant c’étaient desréalités qui se trouvaient sous ses yeux.
Sans faire attention à d’Assas, le comte de Saint-Germains’avança sur du Barry, la main tendue, le regard rivé sur lui…
Alors d’Assas assista à un étrange spectacle…
Il vit le bras de du Barry qui, très lentement, par saccades,retombait et reprenait sa position normale. Il vit le comte semettre en mouvement, avec cette même lenteur saccadée…
Saint-Germain, le bras toujours allongé, continuait àmarcher.
Du Barry reculait…
Enfin, il se trouva dans la cour.
Au seuil de la cour, Saint-Germain s’arrêta, les yeux fixés surdu Barry.
Celui-ci, comme s’il eût obéi à une irrésistible impulsion,marchait, traversait la cour et regagnait enfin l’autre pavillon.D’Assas le vit entrer, disparaître, se confondre avec la nuit commeune apparition.
Pendant quelques minutes encore, Saint-Germain demeura à la mêmeplace, dans la même attitude.
Enfin, il se tourna vers le chevalier.
Il paraissait fatigué à l’excès.
Il fit signe à d’Assas de le suivre. Et le chevalier, affolé destupéfaction, pris d’une sorte de terreur qu’il ne pouvaitsurmonter, suivit docilement.
Dans la pièce où nous avons vu Lubin introduire Saint-Germain,le comte se laissa tomber sur un fauteuil en essuyant son visageruisselant de sueur…
– Asseyez-vous donc, chevalier, dit alors tranquillementSaint-Germain.
– Comte ! comte ! m’expliquerez-vous… murmurad’Assas.
– Bah ! à quoi bon les explications ?… Vous êteslà, devant moi, vivant… oui, pardieu ! vivant. Et je puiscomme Titus m’écrier : Je n’ai pas perdu ma journée !
– Vivant… cela vous étonne que je sois vivant…
– Moi, cela ne m’étonne pas trop. J’ai fait mieux que celaautrefois. Toutefois, j’avoue que la chose est assez surprenante,car vous devriez être mort et bien mort à cette heure !
– Comte, s’écria d’Assas hors de lui, tout ce que je vois,tout ce que j’entends…
– Vous apparaît comme un insondable mystère, je conçoiscela, mais si vous m’en croyez, vous ne chercherez pas à sonder cequi est insondable. Ouf !… M’avez-vous assez donné demal !… Allons, remettez-vous, que diable ! Il n’y a pasgrand-chose qui vaille la peine qu’on s’étonne comme vous le faitesen ce moment…
– Je vous en prie, comte… je veux savoir…
– C’est bien simple, cher ami : ce digne du Barry vousvoulait occire, je l’en ai empêché, voilà tout !
– Il voulait me tuer !…
– Dame ! Il me semble que l’attitude dans laquellevous l’avez surpris ne peut vous laisser aucun doute à cetégard.
– Mais pourquoi !… Nous nous sommes battus, nousdevions nous battre encore…
– Vous m’en demandez trop long. Seulement, vous voyez quevous avez des précautions à prendre et combien il peut êtrepernicieux pour vous d’habiter la même maison que du Barry.
– Je m’y perds ! fit d’Assas en passant une de sesmains sur son front.
– Enfant !… Laissez donc du Barry à ses songeriesmeurtrières, puisque vous échappez à ses griffes…
– Grâce à vous, comte ! fit d’Assas avec émotion.
– Oui, grâce à moi, dit simplement Saint-Germain.
– Mais comment ! oh ! comment !… Êtes-vousdonc vraiment l’homme tout-puissant que l’on dit ! Êtes-vouscet être de mystère qu’on affirme doué d’un pouvoirsurnaturel !
– Calmez-vous, mon cher enfant. Il me serait facile dejouer avec vous au mystérieux personnage. Contentez-vous de savoirque vous êtes un de mes amis… et que mes amis sont bien rares… etqu’à la disposition de mes amis je mets le peu de science que delongs et durs travaux ont pu me faire acquérir. Ce qui vous paraîtun rêve étonnant n’est pour moi qu’une vulgaire réalité. Maisbrisons là sur ce sujet. Vous voilà sain et sauf. Que comptez-vousfaire ?… Fuir au plus vite, je pense ?…
– Fuir !… quand ce misérable est là… dans la mêmemaison qu’elle !… Comte, écoutez-moi. Autant que j’ai pu voir,ce scélérat est plongé dans une sorte d’étrange sommeil.Pouvez-vous dire combien durera ce sommeil ?
– Je puis vous le dire à une minute près…
– Eh bien ! j’ai besoin de m’absenter d’ici une heure,deux heures peut-être… Puis-je compter que du Barry ne seréveillera pas avant sept ou huit heures du matin ?…
– Je vous donne ma parole qu’il ne bougera pas avantmidi.
– En êtes-vous sûr ?… Pardonnez-moi, comte… il y vapour moi d’intérêts si graves…
– Voulez-vous qu’il ne se réveille que dans deuxjours ? fit Saint-Germain en souriant.
– Vous en avez donc le pouvoir !… J’ai vu de mes yeux,comte… mais c’est si étrange !…
– Voulez-vous qu’il ne se réveille jamais ? repritSaint-Germain en plongeant son regard dans les yeux de d’Assas.
Et, cette fois, sa voix avait une vibration métallique etdure.
D’Assas frémit, tressaillit. Saint-Germain attendait sa réponseavec angoisse.
– Si le comte doit mourir par ma volonté, dit enfin lechevalier, ce sera parce que je l’aurai frappé en combat loyal, enplein jour, épée contre épée…
Saint-Germain poussa un soupir de soulagement et l’expression deses yeux redevint très douce.
– Si vous en avez le pouvoir, reprit d’Assas, faites quenul dans cette maison, ni moi, ni d’autres, n’ait quoi que ce soità redouter de du Barry jusqu’à midi…
– Je vous le répète donc : cet homme, jusqu’à l’heureque vous dites, sera aussi insensible qu’un cadavre.
– En ce cas, je puis agir… Comte, il faut que je m’éloignesur-le-champ…
– Je vous accompagne, dit Saint-Germain en jetant sonmanteau sur ses épaules.
En même temps, il secoua le cordon de sonnette que Lubin luiavait indiqué.
Quelques instants plus tard, le laquais apparut. Il ne semblapas apercevoir d’Assas.
– Fais-nous sortir, mon ami, dit Saint-Germain.
– Suivez-moi, maître… dit Lubin.
– Un instant. Moi dehors, tu oublieras que je suis venuici, tu entends ?
– J’entends. J’oublierai…
– C’est bien. Marche devant. Et prends garde qu’on ne noussurprenne ; car je suis bien fatigué.
À la stupéfaction de d’Assas, qui contemplait Saint-Germain aveceffroi, Lubin s’inclina dans une attitude de soumission absolue,puis, se mettant en marche, dirigea les deux hommes jusqu’à laporte qui donnait sur la rue.
Bientôt le comte de Saint-Germain et le chevalier d’Assas setrouvèrent dehors.
D’Assas prit aussitôt la direction du château.
– Où allez-vous, mon enfant ? demandaSaint-Germain.
– Au château : je veux voir le roi, répondit d’Assascomme si, dès lors, il n’eût rien de caché pour le comte.
Saint-Germain se contenta de hocher la tête. Sans doute, iln’entrait pas dans ses intentions de se mêler à l’intrigue quepourtant il avait percé à jour. Il savait que d’Assas venait dequitter Mme d’Étioles. Sans doute aussi nevoulait-il pas s’occuper de Jeanne.
Il était venu pour sauver le chevalier. Il l’avait sauvé.Peut-être voulait-il ignorer tout le reste.
Et, en effet, il ne posa aucune question au jeune homme sur cequ’il allait faire au château.
Seulement, lorsqu’il ne fut plus qu’à une centaine de pas de lagrande grille derrière laquelle se promenaient les gardes de leurpas lourd et régulier, il prit d’Assas par le bras, et luidit :
– Voyons… êtes-vous disposé, ce soir, à m’accorder quelqueconfiance ?
– Comte, je me ferais tuer pour vous !… dit d’Assasavec une profonde émotion.
– Ne vous faites pas tuer. Vivez au contraire ! Maispour vivre, il faut m’écouter… Ce farouche désespoir qui vouspoussait à vouloir mourir…
– Comte, ce désespoir n’est plus !… Je sais pourtantqu’elle ne m’aimera jamais ; mais elle m’a juré qu’elle neserait jamais ni au roi ni à personne !…
Il croyait inutile de nommer Jeanne. Et, en effet, c’étaitparfaitement inutile : le comte suivait pour ainsi dire lapensée du jeune homme pas à pas.
– Que comptez-vous donc faire, reprit-il, en sortant duchâteau ?
– Aller la rechercher là-bas, et la reconduire à Paris.
– Et ensuite ?…
– Je ne sais pas ! murmura d’Assas.
– Eh bien, je vais vous le dire, moi, et vous allez, vous,me donner votre parole de faire ce que je vais vous dire :Vous reconduirez Mme d’Étioles à Paris, puis vouspréparerez tout aussitôt votre portemanteau. Vous monterez àcheval, et vous regagnerez votre régiment à bonnes étapes…
D’Assas secouait la tête.
Saint-Germain lui prit les deux mains.
– Il est encore temps, continua-t-il. Vous pouvez encorevous sauver, vous refaire une autre existence, trouver peut-êtreune femme digne de vous, qui vous aimera, que vous aimerez… Vousn’avez plus rien à faire à Paris, puisque vous savez maintenant, àn’en plus douter, que Jeanne ne vous aimera jamais…
– C’est vrai ! murmura le jeune homme en étouffant unsoupir.
– Et puisqu’elle vous a juré de n’être à personne, continuaSaint-Germain en dissimulant un sourire, vous voilàtranquille ; plus d’amour, mais plus de jalousie, plus desouffrance…
– Comte, demanda avidement d’Assas, vous qui savez tout,qui prévoyez tout, qui devinez tout, dites-moi si elle tiendraparole ?…
– Je vous affirme qu’elle a parlé de bonne foi, avec uneprofonde sincérité…
– C’est vraiment ce que vous croyez ? fit d’Assas entressaillant de joie.
– C’est ce dont je suis absolument certain !…
– Eh bien !… Je vous écouterai ! Je vousobéirai !… Je m’en irai, emportant au fond de mon cœur cettepromesse apaisante !
– Ô nature humaine ! murmura Saint-Germain. Ai-jevotre parole ? reprit-il tout haut.
– Vous l’avez !… Vers midi je serai à Paris… dans lasoirée, je serai sur la grande route d’Auvergne.
– Adieu donc, mon enfant !… Loin de Paris, vousretrouverez ce bonheur dont vous êtes si digne. Ne secouez pas latête. L’amour passe. On croit que le cœur est mort. Et un beaujour, on s’aperçoit qu’un autre amour le fait revivre. Vousaimerez. Vous serez heureux… Adieu… Pensez quelquefois à moi dansvos jours de chagrin, et s’il vous survenait quelque catastrophe,n’hésitez pas à m’écrire… je puis beaucoup, d’Assas !
Allez, mon enfant, je ne vous perdrai pas de vue : là-bas,dans votre garnison, ou, plus tard, sur les champs de bataille,dites-vous bien que je veille sur vous…
D’Assas, au comble de l’émotion, se jeta dans les bras de cethomme étrange.
Le comte de Saint-Germain le serra sur sa poitrine, puis luifaisant un dernier signe, s’éloigna rapidement.
D’Assas se dirigea vers la grande porte de la grille duchâteau.
– Officier ! Message pour le roi ! cria lefactionnaire lorsque le chevalier lui eut expliqué ce qu’il venaitfaire au château à cette heure où tout le monde dormait.
Car il n’était encore que cinq heures et demie, et la nuit étaitprofonde.
Le cri fut répété par la sentinelle voisine et, de bouche enbouche, parvint jusqu’au poste des gardes.
Bientôt la porte de ce poste s’ouvrit. D’Assas vit sortir deuxgardes dont l’un portait une lanterne. En avant d’eux, enveloppédans son manteau, marchait l’officier qui commandait le poste.
Il vint s’arrêter près du chevalier.
– Vous avez un message pour le roi ? demanda-t-il àtravers la grille, et en cherchant à dévisager d’Assas.
– Oui, un message très pressé, répondit le chevalier endécouvrant son visage.
– Qui êtes-vous ? fit l’officier que ce geste nerassurait pas, et qui, d’ailleurs, ne faisait qu’exécuter saconsigne.
– Chevalier d’Assas, cornette au régiment d’Auvergne.
– De qui le message ?… Excusez-moi ; mais je nepuis vous laisser entrer sans le savoir.
Le chevalier demeura sans voix.
Il n’avait pas prévu la question.
Il hésita un instant, puis :
– Je ne puis le dire, fit-il.
– En ce cas, fit l’officier, donnez votre message, il seraremis à Sa Majesté en temps et lieu. Quant à vous, vous n’entrerezque lorsque les grilles seront ouvertes, c’est-à-dire à huitheures.
– Monsieur, dit d’Assas, le message que je porte est verbalet non écrit. Je ne puis vous le remettre. Mais je vous assure quec’est très grave et très pressé. Peut-être y va-t-il de la vie duroi…
L’officier demeurait perplexe.
Les derniers mots du chevalier l’avaient fait pâlir.
Mais sa consigne était formelle.
À ce moment précis, deux hommes qui venaient de s’approcher enlongeant extérieurement la grille du château apparurent près ded’Assas dans le rayon de lumière que projetait la lanterne.
– Le roi ! murmura l’officier.
Ces deux hommes, c’étaient en effet Louis XV et son valet dechambre Lebel. Ils arrivaient de la maison des quinconces. EtLouis, en approchant, avait entendu ces mots de d’Assas :
– Il y va de la vie du roi !
– Silence, monsieur ! dit Louis XV à l’officier qui,ayant reconnu le roi, s’apprêtait à crier un ordre pour que leshonneurs fussent rendus.
Et, sans reconnaître d’Assas, il ajouta :
– J’ai voulu voir par moi-même comment le château estgardé. Votre service est parfaitement organisé, monsieur, je vousfélicite.
Avec cette prudence qu’il tenait de famille Louis XV feignaitd’ignorer ce qui se passait, et de n’avoir pas entendu ces motsqui, pourtant, l’avaient fait pâlir, et l’avaient poussé à sedécouvrir.
L’officier, tressaillant d’une joie profonde, s’inclinaitjusqu’à terre.
Tout aussitôt, il repoussa le soldat qui s’apprêtait à ouvrir,et fit tomber lui-même les chaînes de la porte.
– Vous aurez soin de me faire savoir votre nom, monsieur,dit le roi en passant sans hâte ; j’aime les bons serviteurs.Viens, Lebel… je suis enchanté de ma petite excursion…
– Sire, fit alors l’officier, si Votre Majesté daigne lepermettre… je lui dirais…
– Parlez, monsieur.
– Eh bien, Sire, voici un gentilhomme qui vient d’arriver,porteur d’un message pressé pour le roi.
– Ah ! ah ! fit négligemment Louis XV en setournant vers d’Assas, qu’il feignit d’apercevoir pour la premièrefois. C’est vous, monsieur, qui avez un message à mecommuniquer ?
– Oui, Sire ! dit le chevalier.
Le roi tressaillit au son de cette voix qu’il crutreconnaître.
– Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il.
– Chevalier d’Assas… répondit le jeune homme en faisantdeux pas.
Cette fois, le roi frémit. Un flot de sang monta à sa tête.Après la conversation qu’il venait d’avoir avec Juliette, d’Assasn’était plus qu’un rival détesté.
Une seconde, il fut sur le point de jeter un ordred’arrestation.
La curiosité de savoir ce que le jeune homme pouvait avoir à luidire l’emporta.
– Et vous dites, reprit-il, que vous avez unmessage ?
– Oui, Sire : un message verbal que je doistransmettre au roi, – au roi seul.
– Suivez-moi donc, en ce cas, dit Louis XV. Monsieur,ajouta-t-il en se tournant vers l’officier, veuillez me faireescorte.
En même temps, il glissait quelques mots dans l’oreille de Lebelqui s’éloigna rapidement.
D’Assas était beaucoup trop loyal pour s’apercevoir que Louis XVen priant l’officier de l’escorter avait eu surtout pour but des’assurer un défenseur contre une attaque imprévue.
Le roi supposait-il donc le chevalier capable de se livrer àquelque tentative insensée ?…
C’est probable, car malgré la confusion de l’officier quis’efforçait de rester à sa place à quelques pas en arrière, Louisle fit marcher près de lui.
Le roi arriva à ses appartements et pénétra dans un petit salonoù Lebel l’attendait.
Le valet de chambre lui fit un signe que d’Assas, tout à sespensées, ne vit pas.
Ce signe voulait dire que les pièces voisines étaient gardées etque le roi pouvait être sans crainte.
Louis XV renvoya l’officier et Lebel, et s’assit derrière unelarge table qui pouvait au besoin lui servir de rempartimprovisé.
Et à haute voix, il demanda alors :
– Je vous écoute, monsieur, dit-il alors.
En même temps, il jouait avec un timbre qui se trouvait sur latable, à portée de ses mains. Au premier coup de timbre, vingthommes armés devaient accourir.
– Sire, fit d’Assas, je me suis chargé d’avertir VotreMajesté qu’il y a un grave danger pour elle à pénétrer dans lamaison qui se trouve dissimulée sous les quinconces, à droite duchâteau.
Le roi n’eut pas un geste qui prouvât à d’Assas que ce messagele surprenait, ou même qu’il l’eût entendu.
– Il s’agit, Sire, d’une jolie maison que connaît VotreMajesté et où on doit l’attirer sous le prétexte que le roi y estappelé par une… dame… que le roi connaît également.
D’Assas était fort pâle en parlant ainsi.
Quant au roi, voici exactement ce qu’il pensait :
– Voyons jusqu’où ira leur impudence. Évidemment cedamoiseau m’est envoyé par Jeanne pour me retirer toute idéed’aller là-bas pendant le temps de son absence… elle ne sait pasque je connais déjà cette absence !
Et à haute voix, il demanda alors :
– Pourriez-vous me dire, monsieur, de quel genre de dangerje suis menacé ?
– Je l’ignore, Sire. Mais je puis affirmer à Votre Majestéque le danger est grave.
– Ce danger… il existe… là ? dans cette maison ?…et non ailleurs ?…
– Précisément, Sire !
– Et, sans aucun doute, il est imminent ?
– Le mot est exact, Sire : imminent, c’est celamême.
– En sorte que si je m’étais rendu cette nuit même dans lamaison en question, peut-être n’en fussé-je pas sorti vivant…puisque vous disiez tout à l’heure que c’était une question de vieou de mort !
– Pardon, Sire, je répète que j’ignore si on en veut à lavie de Votre Majesté, bien que cela même soit à craindre. Je disseulement qu’un grave danger menace le roi s’il se rend dans cettemaison. Je dis que ce danger est imminent. Les gens qui en veulentau roi, et que je ne connais pas, attendent pour agir la premièreoccasion, ils l’eussent saisie cette nuit même, si elle s’étaitprésentée.
– C’est-à-dire, insista le roi, si je m’étais rendu cettenuit dans la maison des quinconces ?
– Oui, Sire, dit d’Assas.
Le roi eut un étrange sourire.
D’Assas, cependant, souffrait cruellement.
Il avait devant lui l’homme qu’aimait Jeanne.
Il remplissait loyalement sa mission, et ne songeait même pas às’inquiéter de cet air bizarre qu’avait le roi, de cettetranquillité qu’il affectait, de ces questions qu’il lui posait surun ton sec et nullement avec la gratitude qui eût dû accueillir unerévélation de cette importance.
Il jetait sur Louis XV des regards ardents où passait la flammede sa jalousie.
Et ces regards, le roi les notait, les interprétait à safaçon.
– En somme, reprit Louis XV, vous êtes venu tout exprès duchâteau à l’heure où tout le monde dort pour m’avertir de ne plusretourner à la maison des quinconces ?
– C’est cela, Sire ! Et si Votre Majesté eût étéendormie, j’eusse supplié qu’on la réveillât pour que je pusse luidonner cet avertissement. Car j’avais juré de prévenir le roi sansle moindre retard.
Louis XV garda le silence. En dessous, il jetait parfois lesyeux sur le chevalier qui, dans la plus correcte des attitudes,attendait d’être interrogé encore.
Tout autre à sa place eût pu réfléchir sur l’étrange froideur duroi et s’étonner de ne pas recevoir le moindre remerciement.
Mais d’Assas ne songeait à rien de tout cela.
D’Assas souffrait, voilà tout.
Il cherchait avidement sur le visage du roi les traces de cettebeauté qui avait pu séduire Jeanne. Et naïvement, il se disaitqu’en effet Louis XV était bien beau… plus beau que lui !
Ce sentiment de souffrance et de jalousie devint si vif, siintolérable, que le chevalier, voyant que le roi continuait àgarder le silence, oublia toute règle d’étiquette, et, s’inclinantprofondément :
– Maintenant que j’ai rempli ma mission, j’oserai supplierVotre Majesté de me donner congé et me permettre de me retirer…
– Un instant, monsieur, fit Louis XV d’une voix narquoise.Nous n’en avons pas fini. L’avertissement que vous nous apportezest vraiment trop important pour que je puisse le traiter à lalégère. J’ai donc diverses questions à résoudre et je compte surles lumières de votre dévouement si manifeste pour m’aider, pauvreroi que je suis, tout entouré d’embûches…
D’Assas tressaillit, et un peu de rouge monta à son front.
Cette fois l’ironie était si évidente qu’il n’y avait pas moyende n’en pas être frappé.
Mais le jeune homme se contenta de dire trèssimplement :
– Je suis prêt à répondre aux questions de Votre Majestéautant qu’il sera en mon pouvoir de le faire.
– Voici donc la première, monsieur. Si au lieu d’être leroi j’étais un officier comme vous, monsieur, et qu’un tel secrettombât en ma possession, voici ce que je ferais… en supposant, bienentendu, que je fusse un fidèle et loyal sujet du roi : jem’en irais tout droit trouver le lieutenant de police qui se chargede protéger la personne royale. Comment se fait-il donc, monsieur,que l’idée ne vous soit pas venue de courir tout d’abord chezBerryer ?
– C’est bien simple, Sire, dit d’Assas avec une glacialefroideur. C’est parce que je suis officier et non policier.
Le roi se mordit les lèvres.
Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et considéra lechevalier avec cette impertinente curiosité qu’il eût mise àconsidérer un phénomène. Mais ce regard, d’Assas le soutint avecune sorte de simplicité grave.
– Un policier, monsieur ! dit le roi dans la voixduquel la colère commençait à gronder. Quand il s’agit du servicedu roi, tout loyal sujet devient policier.
– Ce n’est qu’une affaire d’appréciation, Sire, ditfroidement d’Assas. Pour les uns, le service du roi consiste àfaire loyalement son devoir et au besoin à se faire tuer sur leschamps de bataille…
– Jusqu’ici, ricana Louis XV, vous êtes vivant et bienvivant.
– Pour d’autres, continua d’Assas imperturbable, le serviceconsiste à préparer des carrosses pour enlever des femmes. Cettemanière est celle des policiers. La première, c’est la mienne, – etje la préfère !
À ces mots, le roi se leva, blanc de colère.
Ses lèvres remuèrent comme s’il s’apprêtait à jeter unordre.
Mais, arrivant à dompter ce mouvement, sans doute parce qu’il nesavait pas tout ce qu’il voulait savoir, il se contenta de hausserles épaules, et laissa dédaigneusement tomber ces mots :
– Vous me paraissez, monsieur, peu au fait de la politessedes cours.
– En effet, Sire, riposta l’intraitable chevalier, je n’aijusqu’ici vécu que dans les camps.
– Peu importe, après tout. Gardez votre manière de voir etgardez-là si bien qu’on n’en entende plus parler. Répondez doncsimplement aux questions que j’ai encore à vous poser.
D’Assas s’inclina. Il sentait de la haine dans l’attitude etl’accent de ce roi qu’il venait sauver.
– Qui vous a prévenu du danger que je courais ? repritLouis XV.
Le chevalier garda le silence.
– Eh bien ! monsieur… m’avez-vous entendu ? ledanger, l’avez-vous découvert tout seul ?
– Non, Sire : je n’ai rien découvert, moi.
– Vous êtes donc envoyé par quelqu’un ?…
– Oui, Sire. Par quelqu’un qui m’a supplié de courir auchâteau sur l’heure même, pour sauver le roi… et qui m’a suppliéavec des larmes dans les yeux… quelqu’un qui mourrait sans doute siun malheur vous arrivait !
Le roi tressaillit.
Ces paroles, le ton mélancolique avec lequel elles furentprononcées, la loyauté qui éclatait sur le noble front duchevalier, la tristesse dont son regard était empreint, tout celalui donna le sentiment confus de son injustice.
Mais ce sentiment dura peu.
La jalousie furieuse qui grondait dans le cœur de Louis XVl’emporta.
– Quelle est cette personne qui s’intéresse si fort àmoi ? demanda-t-il.
– Pardonnez-moi, Sire. Votre Majesté m’en demande plus queje n’ai promis ! Je me suis engagé à prévenir le roi qu’undanger grave, imminent, le menaçait et qu’il ne doit plus jamaisretourner à la maison des quinconces. Je n’ai pas pris d’autreengagement. Je m’en tiendrai là !
Le roi fit un pas vers d’Assas.
– Et moi, dit-il, j’exige le nom de cettepersonne !…
– Le roi peut faire de moi ce que bon lui semblera :mais ce n’est pas moi qui prononcerai ce nom !
– C’est donc moi qui le prononcerai ! fit violemmentLouis XV. La personne qui vous envoie, c’estMme d’Étioles !
La foudre tombée aux pieds de d’Assas ne lui eût pas causé uneplus douloureuse stupéfaction.
Il demeura interdit, tout pâle, se demandant comment le roipouvait savoir un pareil détail !
Non, il n’avait pas voulu dire qu’il était l’envoyé deJeanne !
Cela était au-dessus de ses forces !
Qu’avait-il promis, en effet ?
De sauver le roi, de le prévenir – rien de plus !
Prononcer le nom de Jeanne, n’était-ce pas lui dire :
– Voyez à quel point elle vous aime !… Et faut-il queje sois assez à plaindre pour que moi, moi qui l’adore, moi votrerival, je vous dise cela !…
Et le roi savait ce qu’il n’avait pas voulu dire !…
Et c’était lui qui jetait ce nom !…
La stupéfaction du chevalier devenait ici plus intense : eneffet, ce n’était pas avec de l’amour et de la reconnaissance quele roi venait de prononcer le nom de Jeanne !
C’était avec de la haine !
Ou, tout au moins, il y avait une sourde menace dans sonaccent.
– Ah ! ah ! reprit le roi satisfait de l’effetqu’il avait produit et persuadé qu’il écrasait le chevalier, celavous étonne que je sache déjà la chose ?… Vous voyez que sivotre manière à vous de servir le roi vous paraît la meilleure…l’autre manière, celle des policiers… a du bon également,puisqu’elle me permet de savoir ce que vous refusiez de medire !
Et voyant que d’Assas gardait le silence :
– Voyons, monsieur, est-ce que je me trompe ? Est-cebien Mme d’Étioles qui vous envoie ?
D’Assas s’inclina : il ne voulait pas mentir.
– Bien ! reprit Louis XV. Il me reste à savoir à quelmobile Mme d’Étioles a obéi en vous envoyant… en mefaisant parvenir ce message… singulier.
D’Assas commença à entrevoir un abîme.
Il trembla, non pour lui, mais pour Jeanne.
Dès lors, il oublia sa jalousie.
– Sire, dit-il avec étonnement, j’entends vos paroles et jene les comprends pas !… Vous me demandez pourquoiMme d’Étioles a voulu vous sauver ?…
– Non pas, monsieur ! Ne confondons pas ! Je vousdemande pourquoi Mme d’Étioles veut m’empêcher deretourner là où elle devait m’attendre !
– C’est la même chose, Sire !…
– C’est votre avis, non le mien ! Parlez donc,monsieur ! Répondez, si vous l’osez !
– Si je l’ose ! gronda le chevalier en fixant sur leroi un regard flamboyant. Que soupçonne Sa Majesté ?…
– Par la mordieu ! cria le roi en frappant la table deson poing, voilà que vous m’interrogez maintenant au lieu derépondre ! Sur la route de Versailles, monsieur, j’ai cru quevous étiez fou ! Aujourd’hui je me demande si vous ne vousmoquez pas de moi ! Ça ! parlerez-vous !… Vous voustaisez !… Eh bien, soit !… Comme je vous ai dit le nom,je vous dirai le reste !… Mais cela vous coûteracher !
– Jeanne ! Jeanne ! songea le chevalier avec unhéroïque sourire, tu as voulu sauver le roi, mais tu ne savais pasqu’en même temps tu me perdais !
– C’est bien simple, continua le roi avec un furieux éclatde rire. Le roi devait venir dans la maison des quinconces, on atrouvé plaisant de le jouer et de recevoir à sa place un autreamant… vous, monsieur !… Ou bien encore, la dame aura étéretrouver son amant à quelque rendez-vous ! Et pour que le roine s’aperçoive pas de son absence, on invente un danger, on tâchede persuader à ce pauvre roi qu’il ne doit pas essayer de pénétrerdans la maison !… Et qui donc a l’audace de se charger dejouer la comédie jusqu’au bout ?… L’amant lui-même !…Vous, monsieur !…
D’Assas voulut protester…
La voix de Louis XV, d’abord tremblante d’une sorted’indignation concentrée, avait de plus en plus élevé son diapason.Et elle éclata, furieuse, lorsqu’il acheva par ces mots :
– Vous et Mme d’Étioles, vous vous êtestrompés : on ne se joue pas impunément du roi de France !Et vous allez vous en apercevoir tous les deux… vous d’abord, elleensuite !… Holà !…
À ce cri, deux portes s’ouvrirent.
D’Assas effaré, épouvanté de ce qu’il comprenait, vit des gardesà chacune d’elles.
Avant qu’il eût pu faire un geste, prononcer un mot, le roiavait tourné le dos et s’était élancé dans sa chambre.
À la place du roi, le chevalier aperçut devant lui le capitainedes gardes qui, très poliment, lui disait :
– Veuillez me remettre votre épée, monsieur…
Alors une sorte de rugissement monta aux lèvres de d’Assas. Uneminute, une sorte de coup de folie envahit son cerveau. La penséelui vint de résister, de se faire tuer sur place…
Tout serait ainsi fini !…
L’idée de se disculper, et surtout de disculper Jeanne, de lasauver de l’effrayant péril qu’il entrevoyait pour elle, le retintseule.
Il tira lentement son épée et la remit au capitaine qui la prit,en disant :
– Veuillez me suivre, chevalier.
Quelques gardes, aussitôt, entourèrent d’Assas.
La petite troupe se mit en marche le capitaine en tête.
On longea de longs couloirs on monta des escaliers ;finalement, une porte s’ouvrit, d’Assas entra et vit une chambreassez grande et convenablement meublée…
Seulement, à l’unique fenêtre de cette chambre, située autroisième étage, il y avait d’épais barreaux…
Cette chambre était une prison du château…
D’Assas entendit la porte se refermer, les forts verrousextérieurs glisser sans trop de bruit, en verrous bien élevés, etsurtout bien huilés…
Pour la deuxième fois, il était prisonnier !
Et cette fois, sans aucun doute, nul n’aurait aucun intérêt à letirer de prison !
Et cette fois, plus que jamais il avait besoin de la libertépour protéger Jeanne, la sauver au besoin !
Dans la maison de la ruelle aux Réservoirs, Jeanne demeuréeseule, était restée quelques minutes palpitante de la scène qu’ellevenait d’avoir avec le chevalier d’Assas.
En somme, elle venait de renoncer à son amour pour Louis XV.
Elle avait juré de ne jamais être ni au roi ni à personne.
Un profond soupir gonfla son sein.
Se repentait-elle donc déjà du sacrifice qu’elle venaitd’accomplir ?
Non… le chevalier lui paraissait en tout digne de cesacrifice : à sa générosité, elle avait répondu par une autregénérosité, voilà tout !…
Il est impossible de dire que Jeanne éprouvait le moindre amourpour d’Assas.
Mais on peut affirmer que le sentiment très particulier, un peuétrange, qu’il lui inspirait, était plus que de l’admiration, mieuxque de l’affection.
Elle ne l’aimait pas, uniquement parce qu’elle aimait leroi.
Mais elle regrettait de ne pas l’aimer.
En disant au chevalier qu’elle l’avait rencontré trop tard, elleavait prononcé une parole plus que vraie : profonde.
D’Assas lui apparaissait comme un de ces preux de la chevalerieantique, mais avec plus de charme gracieux. Il était la bravoureincarnée. Il était impossible de rêver plus rayonnante loyauté. Ilétait beau. Sa jeunesse en fleur était d’une exquise fraîcheur.
De sorte que d’Assas était comme un de ces Princes Charmantsqui, dans les tant jolis contes de M. Perrault, parcouraientle monde pour délivrer les princesses opprimées…
Voilà comment le chevalier apparaissait à Jeanne.
Le malheur pour lui – et pour elle – c’est qu’elle en aimait unautre.
Aucune comparaison n’était possible entre lui et l’autre.
Seulement, cet autre, c’était le roi ! La puissance, leprestige, la gloire, le rayonnement, tout ce miroir qui attirait sajolie âme d’alouette.
Et voilà pourquoi Jeanne ne regrettait pas le sacrifice d’amourqu’elle venait de faire.
Mais aussi voilà pourquoi elle soupirait en songeant à cesacrifice.
Bravement, elle résolut d’en prendre son parti, et bien qu’elleeût le cœur gros, bien qu’elle eût fort envie de pleurer, elle semit au clavecin sur lequel elle laissa errer ses doigtsdélicats.
Sa pensée, pourtant, s’en allait à l’aventure.
Parfois, une épouvante lui revenait de ce péril mystérieux quiavait menacé le roi. Mais aussitôt elle se disait que le roi seraitcertainement sauvé…
Sauvé par elle !… une sorte d’orgueil naïf et tendrel’envahissait alors. Son front s’empourprait. Ses doigts, sur leclavier, exécutaient une improvisation à la fois brillante etplaintive.
Car elle improvisait.
Rarement elle jouait des morceaux connus. La plupart du temps,elle laissait son imagination déborder en trouvaillesharmoniques.
Et presque toujours ces improvisations frêles, délicates,affectaient un rythme de danse… mais d’une danse faite pour desêtres aériens, pour des fées… ou pour des enfants…
C’est ainsi qu’un jour, dans une situation d’esprit à peu prèsanalogue, elle avait trouvé l’air si joli, si tendre, d’une gaietési mélancolique : Nous n’irons plus au bois…
Jeanne était résolue à ne pas s’endormir.
Toute fatiguée qu’elle était, elle prétendait attendre le retourdu chevalier et se faire par lui reconduire à Paris, une foisqu’elle aurait l’assurance formelle que le roi était sauvé.
Cette fatigue, d’ailleurs, elle ne la ressentait pas : sonorganisation, nerveuse à l’excès, lui permettait des résistancesprolongées qu’elle payait ensuite fort cher par des crises desanglots ou des abattements profonds.
Cependant les heures s’écoulaient, et le chevalier ne revenaitpas.
À un moment, le timbre se mit à tinter et la fit tressaillir.Elle regarda : il était sept heures du matin…
Aucune inquiétude pourtant ne lui venait encore.
Lentement, elle quitta le clavecin et se mit à inspecterl’appartement où elle se trouvait.
D’un signe de tête, elle approuva, elle qui s’y connaissait, aubon goût qui avait présidé à l’arrangement de ces pièces.
Évidemment, celui qui en avait disposé la décoration était unparfait connaisseur. Ce n’était pas absolument luxueux, mais d’uneheureuse disposition et d’un charme particulier.
En allant et venant, Jeanne arriva à la chambre à coucher, etl’inspecta du seuil.
Elle n’y entra pas !…
Elle se contenta de constater qu’elle était en harmonie avec lereste de l’appartement, et un vague sourire à la fois triste etmalicieux, – tout son cœur ! – erra sur ses jolies lèvrespâlies.
Elle revint au petit salon.
Mais qui avait arrangé ainsi cet appartement ?
Le chevalier d’Assas ?
Elle avait peine à le concevoir, puisque d’Assas était un pauvreofficier n’ayant guère que sa solde pour vivre. Et quellesolde !… Et encore n’était-elle pas toujours régulièrementpayée.
Quand le roi avait un peu trop dépensé pour ses menus plaisirs,quand il n’y avait pas moyen de lever un nouvel impôt pour boucherle trou, on en était quitte pour fermer pour un mois les caisses del’État.
Les officiers criaient. On les laissait crier, et d’ailleurs ilétait toujours entendu que, tôt ou tard, il y aurait un rappel desolde.
Huit heures du matin sonnèrent à la pendule en porcelaine deSaxe que, sur la cheminée de marbre, saluaient de part et d’autresd’adorables marquis en biscuit aux couleurs tendres.
Jeanne commençait à s’énerver.
L’atmosphère un peu lourde qui régnait dans ce salon luipesait.
Et elle alla à la fenêtre, pour laisser entrer un peu d’air etde lumière.
Les épais rideaux en lourde soie étaient hermétiquement fermés.Elle les tira. À l’extérieur, à travers les vitres, elle vit queles volets en chêne plein étaient rabattus.
Alors, elle voulut ouvrir. Avec étonnement, mais sansinquiétude, elle constata qu’à cette fenêtre, il n’y avait rienpour ouvrir… Bien mieux, la fenêtre paraissait fermée et peut-êtreclouée depuis longtemps.
Elle alla à la fenêtre de la salle à manger : mêmeimpossibilité !…
Elle courut à celle de la chambre à coucher : toujours mêmefermeture hermétique et mêmes volets pleins rabattus del’extérieur !
Alors, non encore de la terreur, mais une peur sourde s’emparad’elle.
Elle courut à la porte et voulut ouvrir : la porte étaitfermée à double tour !…
– Oh ! songea-t-elle affolée, que se passe-t-il ?où suis-je ?… Quelle est cette maison mystérieuse ?…Pourquoi suis-je enfermée ?…
Et dominant toutes ces question, une autre se dressa dans sonesprit, plus impérieuse :
– Qui m’a enfermée ?… Qui donc a eu intérêt àm’enfermer ? Aucune réponse possible !
Pendant une heure, dans l’espoir qu’elle découvrirait une issue,un moyen quelconque de sortir ou d’ouvrir, elle parcourut toutl’appartement en tout sens, ouvrit les placards, revint cent foisaux fenêtres et à la porte.
Elle dut se rendre à l’évidence…
Elle était prisonnière !…
– Mais de qui ? De qui donc ? se demandait-elleavec plus d’irritation encore que de terreur.
Et d’Assas ! pourquoi ne revenait-il pas ? que luiétait-il arrivé ?…
Pas un instant, d’ailleurs, elle ne le soupçonna d’être lecomplice de cette sorte de séquestration dont elle était lavictime.
Elle redouta que lui-même n’eût succombé à quelqueguet-apens.
Alors, tout à coup, une pensée terrifiante se fit jour dans sonesprit affolé.
Si d’Assas était prisonnier comme elle… eh bien… il n’avait puarriver jusqu’au roi ! Il n’avait pu le prévenir !…
Le roi était perdu !…
– C’est effroyable, songea-t-elle, mais je vois clairmaintenant ! L’horrible traquenard m’apparaît dans tous sesdétails !… Il est évident que les gens qui m’ont été signaléspar cette Julie avaient aposté des agents à eux près de la maison…il nous ont suivis, d’Assas et moi…
Ici, dans son raisonnement, il y avait un obstacle.
Ces gens avaient donc pu pénétrer dans la maison où elle setrouvait, où l’avait conduite d’Assas ?
Qu’ils eussent attendu le chevalier à la porte pour l’empêcherd’arriver au roi, cela était malheureusement trop probable, puisquedepuis deux heures déjà d’Assas eût dû être de retour !
Mais qu’ils eussent pénétré pour l’enfermer, elle !…C’était bien invraisemblable ! Et pourtant, ils l’avaientenfermée !
Oh !… il n’y avait à cela qu’une explication, une terribleexplication.
C’est que la maison où l’avait conduite d’Assas leur appartenaità eux !… C’est qu’ils n’avaient pas eu besoin d’ypénétrer ! C’est qu’au contraire, ils l’y avaientattendue !…
Mais alors… d’Assas… oh ! non, non ! mille foisnon !
Elle se fût arraché le cœur plutôt que de lesoupçonner !…
Brisée de fatigue et d’épouvante, la tête perdue dans cetinextricable fourré de mystères touffus comme une sombre forêt,Jeanne se laissa tomber sur un canapé et se prit à sangloter…
Presque aussitôt, elle se renversa sur le canapé :incapable de résister plus longtemps à la fatigue physique etmorale, elle ferma les yeux, peut-être évanouie ou peut-êtreendormie.
En tout cas, si elle s’évanouit, le sommeil succéda sanssecousse à l’évanouissement, et elle demeura plongée dans cettetorpeur jusque vers quatre heures de l’après-midi…
Vers ce moment-là, les yeux encore fermés, elle crut apercevoirle pas rapide et léger d’une femme qui allait et venait. Elleentendit le bruit de la vaisselle que l’on place sur une table, desverres qui se choquent.
Elle crut avoir rêvé !
Il lui sembla qu’elle n’avait pas quitté la maison desquinconces et que c’était sa femme de chambre qu’elleentendait.
– Suzon, murmura-t-elle, est-ce toi ?…
En même temps, elle ouvrit les yeux : ce n’était pas Suzon.Elle n’était pas dans la petite maison des quinconces…
Toute la réalité lui revint d’un coup.
La femme qu’elle avait entendue était une jolie soubrette quidisposait la table pour un déjeuner.
Jeanne se redressa. La soubrette s’en aperçut, se tourna verselle, sourit gentiment et dit :
– Je crois que madame a bien reposé…
– Qui êtes-vous ? demanda Jeanne.
– Comment ! madame ne me reconnaît pas ? Madame aencore l’esprit brouillé par le sommeil puisqu’elle ne reconnaîtpas Suzon, sa fidèle fille de chambre.
Jeanne frissonna. Une terreur nouvelle s’empara d’elle.
Est-ce qu’on allait chercher à la rendre folle !…
Elle fit bonne contenance pourtant, et jetant un regard demépris sur la soubrette :
– Je reconnais que vous n’êtes pas Suzon, dit-elle, à cesimple détail que Suzon n’eût jamais consenti au métier degeôlière !
L’inconnue toussa légèrement, comme embarrassée.
Puis elle reprit :
– Je puis assurer à madame que je m’appelle Suzon. Je luiaffirme de plus que je ne suis pas sa geôlière et que je suis icisimplement pour la servir. Ainsi, par exemple, si madame afaim…
Elle eut un geste engageant vers la table toute dressée.
C’était cette table même où elle avait soupé en face duchevalier !
– Mais on veut donc me garder ici prisonnière !s’écria Jeanne en frissonnant.
– Oh ! non, madame… pas prisonnière du tout ! fitla soubrette avec son même sourire. Madame peut m’en croire.
– Je puis donc sortir en ce cas ?… Je puis donc m’enaller ?…
– Pas aujourd’hui, madame !… Il y aurait du dangerpour madame si elle nous quittait aujourd’hui… Madame ferait biende ne pas se tourmenter et de se mettre à table.
Jeanne ne répondit pas à cette invitation.
Mais elle marcha rapidement à la soubrette et lui prit les deuxmains :
– Tu t’appelles Suzon ?…
– Oui, madame…
– Eh bien ! Suzon, écoute-moi… Veux-tu…
Elle s’interrompit, palpitante.
– Je suis toute disposée à faire tout ce qui pourra êtreagréable à madame, fit la soubrette.
– Veux-tu gagner vingt mille livres ? fit Jeanne toutà coup.
– Si je le veux, Seigneur ! Une pauvre fille commemoi !… Vite, que madame me dise ce qu’il faut faire !
– Ouvre-moi la porte, voilà tout !
– Oh ! s’écria la soubrette avec désespoir, madame semoque de moi !…
– Cinquante mille livres ! dit Jeanne.
– Quel malheur, mon Dieu, quel malheur que je nepuisse !…
– Cent mille livres !…
– Mais, madame, vous m’offririez un million que je nepourrais pas le gagner !
– Pourquoi ! Oh ! pourquoi ?
– Mais… parce que je suis enfermée avec madame, voilàtout !
– Cessez, madame, d’essayer de séduire cette fille :Suzon est incorruptible.
Ces paroles furent prononcées par une voix derrière Jeanne, surun ton calme et froid.
Jeanne se retourna vivement. Et elle vit un homme qui laconsidérait avec une attention aisée et polie.
Jeanne eut un mouvement de profonde terreur.
Cet homme, elle ne l’avait ni vu ni entendu entrer !…
Par où, comment, sans bruit, avait-il pénétré dans cettepièce !…
Qui était cet homme ?…
Stupéfaite, épouvantée, elle l’examina tandis qu’il faisait ungeste à Suzon, ou du moins à celle qui prétendait se nommerainsi.
La soubrette disparut aussitôt dans une pièce voisine dont laporte se referma.
L’homme, entre deux âges, avait une figure grave et fière. Ilportait avec une hautaine élégance le somptueux costume desseigneurs de l’époque.
Son épée de parade s’enrichissait de diamants à la poignée.
Il portait sous le bras son chapeau, et, dès que la soubrette sefut éloignée, il s’inclina respectueusement.
Cet homme qui apparaissait ainsi sous le costume d’un nouveaupersonnage, c’était M. Jacques.
Il n’avait plus cette physionomie modeste et même humble qu’ilprenait avec les vêtements bourgeois.
Lorsqu’elle eut fini d’examiner l’inconnu entré simystérieusement, Jeanne, si elle ne se sentit pas rassurée, perditdu moins en grande partie cette épouvante qui l’avait d’abordstupéfiée…
– Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-elle avec cetteharmonieuse dignité qui lui seyait si bien.
– Madame, dit M. Jacques, mon nom importe peu ici. Cequi importe, c’est que vous soyez rassurée sur mes intentions àvotre égard. Nous avons à causer, madame, et je voudrais que vouspuissiez me faire l’honneur de m’écouter et de me répondre avec unesprit libre de toute contrainte et de toute crainte… et surtoutavec impartialité…
– Pourtant, monsieur, je me vois ici prisonnière, au méprisde tout droit, de toute convenance même !…
– C’est ce dont je vais avoir à répondre, madame, etj’espère m’en tirer à mon honneur… Mais, je vous en supplie,procédons avec méthode. Si vous m’en croyez, et pour acquérir cetteliberté d’esprit dont je vous parlais, il conviendrait peut-êtreque vous prisiez quelque nourriture… Vous êtes à jeun, depuis lanuit dernière, et les vapeurs du jeûne sont redoutables dansl’esprit d’une jeune et frêle femme… même quand cette femme possèdetout le courage et l’esprit que chacun admire enMme d’Étioles… Voulez-vous me permettre de sonnervotre servante ?
– Inutile, monsieur, dit Jeanne en secouant la tête.
– Trempez au moins un biscuit dans ces deux doigts de vind’Espagne.
En même temps, avec une bonne grâce parfaite, M. Jacquesversait lui-même les sombres rubis liquides d’un vin généreux dansun verre de cristal qu’il présenta à Jeanne, avec une assiette debiscuits.
Jeanne repoussa l’assiette, mais saisit le verre qu’elle vidad’un trait.
Et en effet, elle se trouva toute réconfortée, un peu de rosereparut sur ses joues pâles.
– Je suis prête à vous entendre et à vous répondre.
– Je commence donc par m’excuser, madame, de la péniblenécessité où je me suis trouvé de vous garder ici malgré vous. Mepardonnerez-vous jamais ? Peut-être… si un jour vous savez quije suis et au nom de quels augustes intérêts j’agis… En tout cas,je vous donne l’assurance formelle que non seulement il ne voussera fait aucun mal, mais encore que vous redeviendrez libre avantpeu.
– J’attends donc, monsieur, que vous m’expliquiez pourquoivous me séquestrez. Je ne sais si je vous pardonnerai jamais. Je necrois pas… mais je voudrais au moins avoir une explication.
– L’explication est simple et compliquée à la fois. Aussi,je vous supplie de passer outre à certaines obscurités ou d’ysuppléer par votre vive intelligence. Je vous disais que jereprésente de graves intérêts… Malgré vous sans doute, mais avecune activité qui m’a maintes fois désespéré, vous êtes venue vousmettre à la traverse…
M. Jacques garda un instant le silence. Il semblaitému.
Quels étaient ces intérêts si graves dont il parlait ?
Jeanne se le demanda avec angoisse, et par une mystérieuseassociation d’idées la pensée du roi se présenta à elle.
Aussitôt, elle songea à d’Assas… à la mission qu’il avait sinoblement acceptée.
D’Assas n’était pas revenu !…
Était-il arrivé jusqu’auprès du roi ? Avait-il été arrêtéen route par le personnage qui était devant elle ?
Elle résolut de le savoir à tout prix, et tout d’abord.
– Un mot, monsieur ! fit-elle au moment oùM. Jacques s’apprêtait à reprendre la parole.
– Parlez, madame… trop heureux de vous répondre, si je lepuis !
– Vous le pouvez… sans aucun doute… Je suis arrivée icicette nuit avec un jeune homme…
– M. le chevalier d’Assas, dit tranquillementM. Jacques.
Et sur son visage, il n’y eut pas l’ombre d’un sourire indiquantqu’il pouvait souligner ce qu’il y avait eu de scabreux dans cetévénement…
Car enfin !… Mme d’Étioles et le chevalierd’Assas avaient passé la nuit ensemble.
– C’est cela ! fit Jeanne avec une joie qui fittressaillir son interlocuteur.
– Est-ce que vous vous intéresseriez à ce jeunehomme ? demanda-t-il vivement.
Et il semblait qu’un espoir le faisait follement palpiter.
– Oui, dit simplement Jeanne. Je m’intéresse à lui d’abordpour lui-même et ensuite pour une mission qu’il a juréd’accomplir…
– Une mission ! s’écria M. Jacques en pâlissant.Vous aviez donné une mission à M. d’Assas ?
– Oui ! répondit Jeanne, surprise de l’altération quise manifesta dans la voix de l’étrange personnage.
M. Jacques se leva, frappa dans ses mains et fit quelquespas.
Puis, paraissant reprendre son sang-froid, il revint àJeanne :
– Quelle est cette mission, madame ?… Il estindispensable que je le sache !…
Jeanne était née diplomate : elle vit parfaitement quel’homme qui était devant elle était habitué à la difficile etprofonde science de la dissimulation. Dans cette physionomie, elleavait lu l’indomptable volonté de n’être jamais pénétrée…devinée.
Et pourtant l’inconnu venait de laisser échapper des signesd’agitation et presque de terreur.
Il était donc bien grave pour lui que d’Assas eût une mission àremplir !…
Une mission venant d’elle !…
Elle sentit que là était le nœud du mystère.
Et, en véritable diplomate, elle résolut de dire la vérité. Caril n’y a rien qui déconcerte comme la vérité…
– Monsieur, dit-elle, je ne vous connais pas. Je ne sais devous qu’une chose : c’est que vous me détenez prisonnièrecontre tout droit. J’ai des raisons de croire que nous devons êtreennemis tôt ou tard, ouvertement, et que nous l’avons été jusqu’icisecrètement. Cependant, vous me demandez une preuve deconfiance.
– Dans votre intérêt, dit M. Jacques. Mettez, si vousvoulez, que c’est dans mon intérêt à moi ; mais je vous jurequ’en ce moment, votre intérêt est subordonné au mien… Parlez doncfranchement, si vous ne voulez qu’il arrive de grands malheurs auchevalier d’Assas et à d’autres.
Jeanne frémit…
À d’autres !… C’était du roi qu’on voulait parler sansdoute !…
– Je serai franche, dit-elle. J’ai habité ces quelquesjours derniers une maison qui se trouve sous les quinconces, àdroite du château.
M. Jacques ferma les yeux, soit pour recueillir, soit pourmettre un voile sur sa pensée.
– Dans cette maison, continua Jeanne, j’ai été prévenuequ’un guet-apens était organisé contre… une personne… à laquelle jetiens beaucoup… tenez… plus qu’à ma vie !…
M. Jacques leva lentement ses paupières, jeta un regard surJeanne, puis referma les yeux, songeant :
– Est-ce le roi qu’elle aime ? Ou d’Assas ? Outous les deux ?
– Pour sauver cette personne, reprit Jeanne, j’ai dûquitter la maison en question… Dehors j’ai rencontré M. lechevalier d’Assas qui m’a amenée ici… Or le guet-apens consistaiten ceci… On devait attirer… cette personne… dans la maison où je metrouvais, sous prétexte de me voir. Il me fallait donc la prévenirau plus tôt que je n’étais plus dans la maison : c’est ce dontM. d’Assas a bien voulu se charger.
M. Jacques tressaillit d’étonnement et peut-êtred’admiration.
– D’Assas s’est chargé de cela ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur !…
– D’Assas s’est chargé de sauver… Louis XV ?…
Jeanne se dressa brusquement :
– Qui vous a dit qu’il s’agissait du roi ! fit-elle,haletante.
M. Jacques haussa les épaules.
– Mon enfant, dit-il en souriant, je connaissais toutevotre histoire de la maison des quinconces… Mais ceci n’a pasd’importance… Ainsi, c’est le chevalier d’Assas que vous avezenvoyé au roi ?… Et il a accepté ?…
– Oui ! dit Mme d’Étioles.
M. Jacques demeura pensif quelques minutes.
– Il est donc bien vrai, songea-t-il en poussant un soupir,que l’amour est capable d’héroïsme ?… Ah ! ces deuxenfants me donnent plus de mal avec leur sincérité que bien desministres avec leur fourberie !…
– Monsieur, reprit Jeanne d’une voix tremblante, je voustiendrai quitte de la violence que vous me faites, si vous pouvezme dire que M. d’Assas a vu le roi… qu’il l’aprévenu !…
– Vous l’aimez donc bien, ce roi ?…
– De toute mon âme, dit simplement Jeanne.
– Eh bien ! rassurez-vous, madame. J’ignore, à cetteheure, si M. d’Assas a pu voir le roi. Mais ce que je puisvous jurer sur le Christ, et j’ai rarement fait pareil serment,c’est que le roi ne court aucun danger.
– Le roi n’est pas en danger ! s’écria Jeannepalpitante de joie.
– Assurément ! même s’il retourne dans la maison quevous avez abandonnée !
– Oh ! murmura Jeanne en prenant son front de ses deuxmains, qu’est-ce que cela veut dire !…
– Cela veut dire, enfant, qu’il y a eu réellement unguet-apens ; seulement, il était dirigé non pas contre le roi,mais contre vous !…
– Contre moi !… Qui donc avait intérêt…
– Vous aimez le roi, n’est-ce pas ?
– De toute mon âme, je vous l’ai dit !
– Eh bien, une autre femme ne peut-elle aimer aussi leroi !…
– Une autre femme ! murmura Jeanne pâlissante, mordueau cœur, tandis que M. Jacques l’observait attentivement.
– Et si une autre éprouvait le même sentiment que vous,reprit celui-ci ; oui, si cette femme plus hardie, plusaudacieuse, plus volontaire, décidée à tout, avait entrepris de sesubstituer à vous ! Si elle était parvenue à gagner à prixd’or votre servante Suzon ! Si elle s’était présentée àvous !…
Jeanne poussa un cri terrible :
– Impossible !… oh ! impossible !… Ce seraitabominable !…
– Si cette femme, acheva M. Jacques, vous avaitpersuadé de fuir… Et si, tranquillement, elle s’est mise à attendrele roi !…
– Affreux ! affreux ! balbutia Jeanne.
– Bien mieux ! continua M. Jacques en saisissantses mains ; cette femme a fait prévenir le roi que vousl’attendiez !…
– Oh ! ma tête s’égare !…
– Et le roi, le roi ! entendez-vous, pauvre enfant, leroi y a été, croyant vous trouver ! Le roi s’est fâchéd’abord, en se voyant mystifié !… Puis…
– Achevez ! râla la malheureuse jeune femme.
– Puis, voyant la femme belle, tendre, amoureuse… il apardonné… et passé dans ses bras la nuit que vous avez passée,vous, à vous demander comment vous le sauveriez !…
– Impossible vous dis-je, impossible !…
– Et pourquoi ?…
– Parce que le roi m’aime !… cria Jeanne pantelante,rouge du cri plus qu’elle ne l’avait été de l’aveu de son propreamour, belle de toute sa confiance, de toute sa pureté d’âme.
M. Jacques parut hésiter quelques minutes. Peut-êtreéprouvait-il comme un regret d’artiste à briser ce joyau qu’étaitle cœur de Jeanne.
La terrible politique sans pitié l’emporta sans doute, car ilreprit :
– Ainsi, vous ne croyez pas que le roi a passé la nuit danscette maison ?
– Non, non !… j’aimerais mieux croire à ma propredéchéance !
– À plus forte raison, alors, ne devez-vous pas croirequ’il y retournera, surtout ayant été averti par M. d’Assasqu’un danger le menaçait dans cette maison ?… Eh bien, monenfant, attendez jusqu’à ce soir… c’est l’affaire de quelquesheures… Je me charge de vous convaincre que non seulement le roi nevous aime pas, ne vous a jamais aimée, mais encore qu’il aime cellequi vous a remplacée… la comtesse du Barry !…
À ces mots, M. Jacques, laissant Jeanne pétrifiée, s’élançanon pas vers la porte de sortie, mais vers la pièce voisine.
Pendant quelques secondes, Jeanne demeura étourdie, respirant àpeine…
– Oh ! murmura-t-elle en revenant à elle, il faut quecet homme parle !… qu’il dise tout !… Le roi ne m’aimepas !… Cette femme, cette Julie… c’est la comtesse duBarry !… Allons donc !… Je saurai bien le forcer à diretoute la vérité !
Elle courut à la pièce où était entré l’inconnu.
Et elle ne vit personne !…
Elle parcourut l’appartement en tous sens.
M. Jacques avait disparu !…
M. Jacques, comme bien on pense, n’était pas un êtrefluide, pouvant s’évanouir à travers des murailles :simplement, les murailles du pavillon étaient truquées, comme celase pratiquait dans bien des maisons de l’époque, et il y avait poury entrer des passages secrets qui fermaient hermétiquement.
M. Jacques, deux heures après l’entretien qu’il venaitd’avoir et qu’il était décidé à reprendre pour le pousser jusqu’aubout, savait trois choses importantes :
La première, c’est que d’Assas avait vu le roi.
La deuxième, c’est que le chevalier était arrêté.
La troisième, c’est que le roi était parfaitement décidé àretourner à la maison des quinconces.
Et il prit ses dispositions en conséquence.
Vers dix heures du soir, il reparut devant Jeanne, toujoursgrâce aux mêmes mystérieux procédés. Il apprit par la fille dechambre que la jeune femme avait consenti à prendre un peu denourriture et qu’elle n’avait fait que pleurer depuis.
En effet, il la vit pâle et le visage défait, avec des yeux quisemblaient demander grâce à la destinée.
Une ombre de pitié passa sur le visage de M. Jacques.
Mais, comme nous l’avons dit, il était décidé à aller jusqu’aubout.
– Madame, dit-il doucement, consentez-vous à mesuivre ?
– Je suis prête ! dit Jeanne avec plus de fermetéqu’on eût pu lui en supposer.
Elle s’enveloppa aussitôt de son manteau et s’encapuchonna. Celaparut sans doute insuffisant à M. Jacques, car il tendit à lajeune femme un loup de velours noir qu’elle appliqua sur son visagesans faire d’objection.
Lui-même se couvrit d’un vaste manteau et se masqua également levisage.
Il offrit alors son bras à Jeanne qui s’y appuya.
Quelques minutes plus tard, ils étaient dehors. La nuit d’hiverétait froide et claire. Le ciel était plein d’étoiles et la lunepresque dans son plein enveloppait toutes choses de sa lumièrebleuâtre.
Jeanne ne disait pas un mot.
Seulement lorsque, par moments, sa main glissait, elles’apercevait que son cavalier lui saisissait le bras et lamaintenait fortement. De toute évidence, l’inconnu craignaitqu’elle ne cherchât à lui échapper et la surveillaitétroitement.
Bientôt ils parvinrent sous les quinconces.
M. Jacques s’arrêta à quinze pas de la petite maison,presque en face la porte, derrière un gros tronc d’arbre.
Les yeux de Jeanne se fixèrent sur cette porte…
Maintenant, elle tremblait.
Des frissons convulsifs l’agitaient…
Une demi-heure se passa ainsi. Aux environs, personne. Toutétait silencieux. La petite maison apparaissait, vivement éclairéepar la lune.
– Attention ! murmura tout à coup M. Jacques.
Sur la terre durcie par la gelée, on entendait un bruit de pas…Presque aussitôt, deux hommes apparurent.
– Sa Majesté et son valet de chambre ! fitM. Jacques dans un souffle.
Jeanne frissonna longuement…
L’un des deux hommes s’arrêta, puis, retournant sur ses pas, seperdit dans l’ombre des arbres.
L’autre, vivement, s’approcha de la porte et saisit le marteauqu’il laissa retomber deux fois.
M. Jacques saisit une main de Jeanne et murmura :
– Regardez !… C’est le roi !…
Et il s’apprêtait à saisir la jeune femme, à lui mettre la mainsur la bouche pour l’empêcher de crier.
Mais Jeanne ne faisait pas un mouvement.
Seulement, elle avait d’un geste machinal retiré son loup…
Déjà Louis XV avait disparu dans la maison. La porte s’étaitrefermée.
Et Jeanne, la tête baissée, pleurait… pleurait… son beau rêved’amour pur et chaste à jamais évanoui…
Elle souffrait atrocement.
Oui ! c’était le roi !… c’était le Bien-Aimé !…C’était lui qui était entré là !…
Elle avait vu son visage un instant. Mais n’eût-elle pas aperçuses traits, qu’elle l’eût encore reconnu, rien qu’au pas, à ladémarche, à l’attitude !…
C’était fini !…
Une plainte d’enfant malade vagissait doucement sur seslèvres.
– Êtes-vous convaincue ?…
– Emmenez-moi, bégaya-t-elle, oh ! emmenez-moi… jesouffre trop !…
– Venez donc !… Car nous avons à causer !…
Il reprit son bras. Elle voulut le suivre…
Mais alors, il lui sembla que sa force l’abandonnait… que laterre se dérobait sous ses pas… et, levant vers cet inconnu quivenait de lui faire tant de mal le regard douloureux de la bicheaux abois, elle s’évanouit dans ses bras…
M. Jacques tira un sifflet de son sein et jeta dans lesilence un appel assourdi…
Quelques instants plus tard, une voiture qui s’était tenuedissimulée sous les arbres, à une centaine de pas, s’approchadoucement…
M. Jacques y déposa Jeanne évanouie et y montalui-même…
Une demi-heure après cette scène, Jeanne reposait dans un grandlit… au fond du mystérieux pavillon de la maison de la ruelle auxRéservoirs…
Près d’elle veillait la fille de chambre.
Et, à quelques pas du lit, sur une table, M. Jacquespréparait soigneusement une potion calmante.
La malheureuse jeune femme avait la fièvre…
Elle délirait… des paroles entrecoupées venaient à ses lèvresbrûlantes.
Et à travers ses paupières fermées, sur son visage pourpre, leslarmes continuaient à couler lentement…
Nous laisserons maintenant ces divers personnages dans lessituations respectives auxquelles ils ont été amenés :c’est-à-dire que le roi et Juliette Bécu – la fausse comtesse duBarry – continuent le duo d’amour si étrangement commencé ; lechevalier d’Assas est prisonnier au château de Versailles ; lecomte du Barry, revenu de son magnétique sommeil, se demande ce quilui est arrivé ; Jeanne lutte contre le délire ; etM. Jacques, enfin, attend à son chevet le moment où il pourracontinuer son œuvre…
Et nous prierons le lecteur de vouloir bien nous accompagner àParis où les faits et gestes de divers autres personnages qu’il n’apas oubliés, sans doute, sollicitent toute notre attention :nous voulons parler de M. de Tournehem, d’Henrid’Étioles, de Damiens, d’Héloïse Poisson…
Et enfin, des deux inséparables qui avaient nom : Crébillonet Noé Poisson.
Si le bienveillant lecteur y consent, c’est justement à ces deuxdignes amis que nous avons affaire pour le moment.
Donc, que devenaient Noé Poisson et Crébillon depuisl’enlèvement de Jeanne ?
Lorsque le carrosse emportant Mme d’Étioles autrot de ses deux vigoureux chevaux se fut ébranlé vers la route deVersailles, Noé Poisson, pâle, mais fier d’avoir aidé à sauvercelle qu’il appelait sa fille, avait dit à son amiCrébillon :
– La voilà sauvée !… Ouf !… Nous avons eu dumal !…
Le poète avait murmuré :
– Sauvée ? Qui sait ?…
Puis il était rentré dans son logis après avoir échangé unepoignée de main avec son ami Poisson.
Ce dernier, calme et tranquille comme le dieu de la sérénité,s’était éloigné de son côté.
Pendant quelques jours, le digne Noé se tint en repos dans sontaudis de la rue de la Huchette : il avait de l’argent. Maislorsque l’argent lui fit défaut, il se souvint tout à coup qu’ilavait quelque part une femme, sa chère et tendre Héloïse, qui lehouspillait un peu plus que de raison, mais qui consentiraitpeut-être à garnir son gousset vide, ce qui lui permettraitd’étancher la soif qui le talonnait et, par contre-coup, luirendrait toutes ses idées : en effet, Noé dégrisé ne sesentait plus dans son assiette et broyait du noir avec unepersistance qui l’inquiétait fort pour sa santé.
D’ailleurs il n’avait pas revu Crébillon et le poète luimanquait. Et puis… ne fallait-il pas recevoir les félicitations desa femme ? Si sa fille Jeanne était encore vivante, n’était-cepas à lui, Noé Poisson, à son intelligence, à son initiative, à sonactivité, qu’elle devait le salut ?
Tout cela ne méritait-il pas une récompense ? Et quelleplus belle récompense que quelques beaux louis d’or frappés àl’effigie du Bien-Aimé ? voire, à défaut, quelquesécus ?
Et si Héloïse, son acariâtre moitié, se montrait rétive, lui,Noé, irait trouver M. de Tournehem ouM. d’Étioles : que diable ! le père et le mari deJeanne ne refuseraient certes pas quelque reconnaissance monnayée àce bon Noé qui avait sauvé la femme de l’un, la fille del’autre.
Telles furent les réflexions de maître Poisson, lorsqu’ils’aperçut qu’il n’avait plus un sou vaillant.
Noé quitta donc la rue de la Huchette, et, sans tituber, étant àjeun, se dirigea incontinent vers le quai des Augustins,c’est-à-dire vers l’hôtel d’Étioles où Héloïse avait éludomicile.
Il fit une entrée qu’il pensait être imposante et majestueuse,ce qui n’empêcha nullement la matrone de lui faire un accueilplutôt rébarbatif : Héloïse, depuis la disparition de Jeanne,était sur les charbons ardents. Elle imaginait toutes sortes dechoses, en devinait une partie, mais, en somme, ne décoléraitpas.
– Te voilà ! s’écria-t-elle, ivrogne, sac à vin !D’où viens-tu ? Tu as bu tout ton argent et tu viens endemander d’autre ?
Noé se bourra le nez de tabac, se grandit, se gonfla, etrépondit, très calme :
– J’ai bu, en effet, tout l’argent que j’avais ; maissachez, madame, que tout ivrogne que je suis, vous me devez de laconsidération, je dirai même plus, du respect…
– Ouais !… grommela Héloïse, il faut que tu sois àjeun pour tenir des propos aussi dénués de sens.
– Je suis à jeun en effet, avoua en soupirant le tristeNoé, mais, je sais néanmoins ce que je dis, ma mie, et je maintiensce que j’ai avancé. Car enfin ce n’est pas vous, je pense, qui avezarraché notre fille Jeanne au terrible danger qu’elle courait.
Héloïse sursauta… Est-ce qu’elle allait enfin savoir…
– Un danger ? fit-elle palpitante. Jeanne ?… Queveux-tu dire ?…
– Simplement ceci : que Jeanne avait, paraît-il, desennemis qui en voulaient à sa vie, et que si elle est hors dedanger maintenant, c’est à moi Noé Poisson, son père, qu’elle ledoit. Voilà !
– Jeanne avait des ennemis !… Qui t’a dit cela ?…Voyons, parle !
– Qui ?… M. Berryer en personne : un bienestimable personnage, madame !
– M. Berryer t’a dit ?… Oh ! Oh ! pensala matrone, que veut dire ceci ? Et de quoi diable le Berryers’est-il mêlé ?
Puis, tout haut, elle ajouta :
– Et c’est toi qui as sauvé Jeanne ?…Explique-toi.
– Moi-même, ici présent, répondit l’ivrogne, avec unemodestie pleine de jactance.
– Comment ? Raconte-moi cela. Raconte vite et bien…N’oublie aucun détail si tu veux que je te garnisse tabourse !
Alors Noé fit à sa femme, dans tous ses détails, le récit del’enlèvement de Mme d’Étioles en ayant bien soind’insister sur le rôle que lui, Noé, avait joué dans cetteaffaire.
L’ivrogne pensait que plus il donnerait d’importance à sonintervention, plus forte serait la somme qu’il espérait arracher àsa femme.
Héloïse Poisson était une intrigante dénuée de tout scrupule,qui avait placé sur Jeanne des ambitions démesurées ; ellepoursuivait avec ténacité un but mystérieux, mais parfaitementarrêté.
Il est vrai qu’elle ne savait rien depuis la visite qu’elleavait faite à la tireuse de cartes à laquelle elle avait dictétoutes les réponses faites à Jeanne.
Il est vrai qu’elle avait vainement parcouru Paris en toussens.
Mais, maintenant, elle réfléchissait, et là où son imbécile demari n’avait rien vu, elle lisait, elle, à jeu ouvert.
Elle suivait, par la pensée, tout le complot auquel Noé avaitinnocemment prêté la main.
En rapprochant le récit de Noé de ses observations personnelles,de ses renseignements secrets, de ses menées tortueuses, ellearrivait à cette conclusion logique, irréfutable, que Jeanne avaitété tout bonnement enlevée par Berryer pour le compte du roi.
Et qui sait ? certains faits qui lui revenaient à la penséele lui faisaient croire, le roi lui-même avait peut-être prêté lesmains à cet enlèvement.
Le roi lui-même !…
La matrone tressaillit de joie à cette pensée.
Jeanne était à Versailles, puisque le roi y était ; Jeanne,à cette heure, était la maîtresse du roi qui, sans doute, – lesamoureux ne sont-ils pas tous les mêmes ? – cachait sonbonheur dans quelque nid discret.
Jeanne maîtresse du roi, c’était la porte grande ouverte à tousles appétits, et elle, Héloïse Poisson, se réservait la bonne, lameilleure place à la curée.
Jeanne, il est vrai, n’était encore que la maîtresse secrète,inavouée, du roi, mais, vive Dieu ! elle était là, elle !Et puisque le roi, ce timide, avait osé chose pareille, ellesaurait bien l’amener à se déclarer publiquement ; et, sesconseils aidant, sa fille deviendrait la favorite, car lamatrone ne doutait pas un instant que Jeanne n’eût cédé au roi…
Aussi la joie, l’orgueil l’étouffant, elle laissa éclater sonsecret et apprit à Noé, satisfait, roulant des yeux effarés,éblouis, ce qu’elle pensait être la vérité.
– Poisson, mon ami, ajouta-t-elle en terminant, notrefortune est assurée maintenant.
– Le roi !… c’était le roi !… murmurait Noé, etje l’ai aidé !…
– Sans t’en douter, il est vrai !
– Corbleu ! voilà qui va faire plaisir à Crébillon,songeait Noé ; je cours lui annoncer cette heureusenouvelle.
Et, avec l’insouciance des ivrognes, Noé, pas méchant homme aufond, mais cerveau obscurci et âme oblitérée, Noé, qui n’avaitguère le sens du fas et nefas, s’écria :
– C’est fort heureux pour nous, en effet, car j’espère bienmaintenant que tu ne me refuseras pas quelques louis.
Tout Noé était dans ces mots.
Héloïse, cette fois, se montra généreuse.
– Tiens, dit-elle, prends… et surtout pas un mot àpersonne !…
Et la matrone tendit à son époux une bourse gonflée que celui-ciengouffra prestement dans une de ses poches.
Ayant obtenu ce qu’il désirait, Noé s’éclipsa rapidement sansque sa femme, tout à ses rêves dorés, songeât à le retenir.
Dehors, l’ivrogne soupesait la bourse.
– Hé ! hé ! fit-il avec une évidentesatisfaction, voilà de quoi offrir pas mal de bouteilles de vind’Anjou à cet excellent ami… Pas un mot à personne… soit !Mais Crébillon, c’est moi… et moi, c’est Crébillon…
Noé n’avait donc pas mauvais cœur, puisque, dans sa joie, il necessait de songer au poète vers la demeure duquel il se dirigeait àgrandes enjambées.
Suant et soufflant, il atteignit le carrefour de Buci etcommença l’ascension des trois étages du poète aussi vite que lelui permettaient ses courtes jambes et son gros ventre.
Poisson entra comme une trombe.
Le poète travaillait à raturer le quatrième acte deCatilina.
À la vue du nouveau venu, la physionomie de Crébillons’éclaira ; il déposa la plume, repoussa le manuscrit ets’écria :
– C’est toi, Poisson ? M’apportes-tu del’argent ?
– De l’argent ? Fi donc ! fit le gros homme,rayonnant.
– Alors, que viens-tu faire ici ?…
Sans relever cette phrase peu hospitalière, tout à la joie quil’étranglait, Noé continua :
– Pas d’argent, mon ami, de l’or ! Tant que tu envoudras, tant que nous pourrons en boire… Du bel or trébuchant etsonnant !…
Ce disant, il montrait la bourse que sa femme venait de luiremettre et la vidait sur la table, côté du bureau.
– Oh ! oh ! fit simplement Crébillon, les yeuxécarquillés.
– Cent, quatre cents, cinq cents livres, comptaitjoyeusement Poisson ; deux cent cinquante livres chacun,ajouta-t-il en faisant deux parts, fraternellement égales.
– Oh ! oh ! répéta le poète. Faut-il ouvrirportes et fenêtres ?
– Pourquoi faire ? demanda naïvement Noé.
– Pour laisser entrer le Pactole qui me paraît vouloircouler ici.
– Je ne connais pas ce… ce gentilhomme.
– Le Pactole n’est ni gentilhomme, ni bourgeois, ditgravement Crébillon… Le Pactole, Noé, c’était un fleuve qui roulaitde l’or et qui parfois, bien rarement, se détournait de son courspour visiter les poètes… Salut, Pactole, roi desfleuves !…
Ce disant, Crébillon rafla sa part d’écus et de louis…
– Maintenant, reprit-il, conte-moi d’où te vient tout cetor ; explique-moi ces mots que tu as prononcés et que j’aientendus : « De l’or tant que j’en voudrai, tant que nouspourrons en boire », ou plutôt, attends, tes explicationsseront sans doute laborieuses, et si ta langue est sèche, je teconnais, tu ne t’en sortiras plus ; ne me dis encorerien : je cours chercher quelques flacons de champagne.
Et Crébillon s’élança vers la porte.
Mais Noé, très inquiet, lui criait déjà :
– Du champagne ! Ingrat ! Voilà donc ce que tuappelles le roi des fleuves !… Du vin d’Anjou, Crébillon, duvin d’Anjou !
– Que la peste m’étrangle si je touche seulement du doigt àcet ignoble liquide ! répondit Crébillon.
– C’est qu’il le ferait comme il dit, clama Noé, et ilboirait seul ?… Non ! je descends aussi.
Et Noé se rua dans l’escalier à la suite de Crébillon.
Quelques instants après, les deux inséparables remontaientchargés l’un d’un panier de champagne, l’autre de vin d’Anjou,puis, lorsqu’ils furent installés chacun devant sa bouteille, leverre en main :
– Là ! fit Crébillon, va, maintenant je t’écoute.
Et le poète, confortablement installé dans son fauteuil,contemplait amoureusement la mousse légère qui frangeait son verretout en bourrant consciencieusement sa pipe.
Car il avait profité de la course pour acheter aussi du tabac,avec l’argent qu’il tenait de la libéralité de son ami.
Noé commença ainsi :
– J’ai dit, Crébillon, que nous aurions de l’argent tantque nous en voudrons.
– J’ai bien entendu… mais comment ?… M’aurais-tutrouvé un généreux éditeur ?
– Non, dit Poisson, j’ai trouvé mieux que cela : tu ascru, comme moi, du reste, que nous avions sauvé Jeanne d’un granddanger ?
– Mme d’Étioles ?… Sans doute !C’est toi-même qui m’as…
– Eh bien ! nous nous sommes trompés.
– Plaît-il ? s’écria Crébillon au moment où ils’apprêtait à allumer sa pipe.
– Jeanne ne courait aucun danger… au contraire, repritPoisson.
– Quel est ce mystère ?… T’expliqueras-tu ? fitle poète qui, le sourcil froncé, réfléchissait avec un commencementd’inquiétude.
– Voilà ! Il paraît qu’un seigneur, un très grandseigneur, – et Noé baissa la voix, – très épris de Jeanne, n’auraitpas trouvé d’autre moyen pour se rapprocher d’elle, et l’auraittout bonnement enlevée, grâce à notre concours…
– Tout bonnement ! répéta machinalement Crébillon quiréfléchissait toujours, et qui reposa sur la table, sans y tremperses lèvres, son premier verre de champagne auquel il n’avait pasencore touché.
– Et grâce à nous, insista Noé.
– Un grand seigneur ? dit Crébillon. Voyons. Commentdis-tu ?…
– Je dis : un très grand seigneur… tu peux m’encroire !
– Un très grand seigneur pour qui le lieutenant de policese dérange en personne !… Ce très grand seigneur ne serait-cepas…
– Le roi, oui, Crébillon. Le roi lui-même !…
– Le roi ! Peste ! fit Crébillon qui pâlit etdéposa sur la table sa pipe non encore allumée. Et tu dis que leroi a enlevé Mme d’Étioles…
– Grâce à nous, reprit Noé en se rengorgeant.
– Tu l’as dit et répété, fit Crébillon de plus en plusfroid. Mais pourquoi le roi a-t-il enlevéMme d’Étioles… grâce à nous ? se hâta-t-ild’ajouter voyant que Poisson allait répéter pour la troisième foiscette phrase à laquelle il paraissait tenir beaucoup.
– Je t’ai dit que le roi était amoureux deMme d’Étioles.
– En sorte que ?… Achève, voyons, dignepère !…
– En sorte que, maintenant, Jeanne est la maîtresse duroi ! fit Noé avec son orgueilleuse inconscienced’ivrogne.
– La maîtresse du roi ? C’est bien cela que tu asdit ?…
– Oui ! Je sais bien… le roi se cache… Mais, je tel’ai dit, il est tout à fait pris. Jeanne est diantrement jolie,elle est adroite, intelligente, et Mme Poissonespère, croit, que grâce à ses conseils, le roi se déclareraouvertement, et que Jeanne d’ici peu sera…
– Reine de France ? fit ironiquement le poète.
– Oh ! non, dit modestement Noé, favoriteseulement.
– Ah ! elle croit cela, cette chèreMme Poisson… cette digne mère !
– Elle en est sûre ! Tu comprends bien que dans cesconditions, nous qui avons assuré le bonheur du roi et celui deJeanne, nous voilà à l’abri de tout ; nous pouvons demandertout ce que nous voudrons ! Qu’en dis-tu, Crébillon ?
– Oui… en effet… nous pouvons demander tout… nous qui avonsassuré le bonheur du roi… comme tu dis si bien, Poisson.
En parlant ainsi, Crébillon se leva. D’un geste brusque, ilsaisit la pipe toute bourrée, et, la laissant tomber sur lescarreaux, l’écrasa du talon.
– Tout ce que nous voudrons !… répéta Poisson envidant son sixième verre.
Crébillon, froidement, saisit le verre plein posé devant lui etl’envoya se briser dans la cheminée ; la bouteille dechampagne suivit le même chemin.
Et comme Noé le regardait avec inquiétude, le poète se fouilla,sortit de sa poche tout l’argent que son ami lui avait remis etd’un geste brutal posa le tout – louis et écus – devant l’ivrogneébahi…
– Ah ! nous avons fait cela, nous autres !s’écria rageusement le poète ; voilà une méchante action queje ne pardonnerai de ma vie !
– Tu dis ? fit Poisson abasourdi.
– Je dis, répondit Crébillon d’une voix que l’indignationfaisait trembler, je dis que tu peux reprendre ton argent !Car je préfère mourir de faim que mourir de honte !… Je disque je boirai de l’eau, de l’eau, entends-tu, – et ce mot semblaitlui écorcher les lèvres, – si je n’ai que cet argent-là pour payermon vin !…
– De l’eau ?… toi ? Crébillon ?…Oh !…
– Oui, moi !… De l’eau ! De l’eau jusqu’à la finde mes jours, plutôt que de me savoir infâme !…
– Et moi qui croyais t’apporter une heureusenouvelle ! gémit le gros homme épouvanté.
– Une heureuse nouvelle ! Ah ça ! mais tu n’asdonc rien là ? et le poète se frappait la poitrine.
– Je… je… ne comprends pas… bredouilla l’ivrogne.
– Corbleu ! je le vois bien. Sans quoi, tu ne seraispas venu me dire en face de telles infamies. Si je me doutais quetu eusses compris, je te jetterais par la fenêtre !
– Par la fenêtre ! Moi ! ton ami ! tonfrère ! larmoya Noé.
– Oui, morbleu ! Tu viens de me dire de simonstrueuses infamies que si je ne te connaissais pas aussiinconscient dans ton abjection, je t’aurais déjà passé mon épée autravers du corps ; car tu es trop lourd et ma fenêtre est tropétroite !
– Crébillon, tu m’assassines ! N’ai-je donc échappé àla pendaison ou à l’estrapade que pour mourir de ta main, moi… tonami !
– Il n’y a plus d’amis ici. Sortez !…
– Tu me chasses !… Crébillon… écoute-moi… s’écriaPoisson en versant des larmes sincères ; si je ne t’ai plus,que vais-je devenir ? avec qui boirai-je ?…
Crébillon, devant cette douleur naïvement grotesque mais vraie,laissa tomber sur son compagnon un regard de compassion et,haussant les épaules :
– Tu tiens donc bien à mon amitié ?
– Si j’y tiens ?… au point que, tiens, s’il lefallait, je boirais de l’eau avec toi… Ah !…
Une telle preuve d’amitié honorait-elle Crébillon ?Relevait-elle Poisson du degré d’infamie où l’ivrognerie l’avaitconduit ?
Le lecteur en jugera. Toujours est-il que le poète se sentitému.
– Eh bien ! s’il en est ainsi, dit-il, il faut m’aiderà défaire ce que nous avons fait, malheureux ! Il ne faut pasque Mme d’Étioles soit la maîtresse du roi… parnotre volonté, du moins !
– Je ferai ce que tu voudras : commande,j’obéirai ! assura Poisson avec fermeté.
– C’est bien, laisse-moi réfléchir…
– Crébillon ? interrogea l’ivrogne en voyant que sonami s’apaisait.
– Quoi ? Que veux-tu encore ?
– Si je consens à tout ce que tu voudras, prendras-tu tapart de cet argent ?
– Nous verrons plus tard ! Quand nous auronsréparé ! Quand cet or ne sera pas impur comme le plomb vildont parle le grand Racine.
– Au moins, soupira Noé, consentiras-tu à boire duvin ? Tu ne voudrais pas, Crébillon, boire de l’eau… de l’eau,songes-y, c’est terrible, cela !
– En effet, murmura le poète épouvanté à son tour.
– Tu vois !… Tu frémis… Promets-moi de ne pas boire del’eau.
– Soit, je te le promets, fit Crébillon magnanime, mais tuferas ce que je voudrai ?
– C’est juré ! Tu n’as qu’à parler !
– Alors, ramasse ton argent : nous en aurons peut-êtrebesoin. Et pour réparer le mal, il pourra servir… Et, maintenant,allons à l’hôtel d’Étioles.
– À l’hôtel d’Étioles ! qu’allons-nous yfaire ?
– Tu le verras : de là, nous irons à Versailles, s’ille faut…
– À Versailles ?… Je ne comprends pas !
– Imbécile ! Où est le roi ?
– À Versailles ! Tiens, c’est vrai !
– C’est donc là qu’il faut aller : puisque le roi s’ytrouve, Mme d’Étioles doit y être aussi. Maisd’abord, à l’hôtel d’Étioles !…
Et les deux hommes, redevenus plus amis, plus unis que jamais,descendirent bras dessus, bras dessous, Noé poussant de grossoupirs en songeant à ses rêves envolés, mais se consolant à lapensée que son ami Crébillon lui restait… et qu’ils ne boiraientpas d’eau.
Précédons à l’hôtel d’Étioles Crébillon et Noé Poisson, qui s’yrendent en toute hâte.
Henri d’Étioles se promène avec une certaine agitation dans unepièce de son appartement somptueusement meublée, à la fois boudoiret cabinet de travail.
La physionomie d’Henri, au moment où nous le retrouvons, sembleanimée par une grande satisfaction. Et cette joie intérieure quiéclaire ce visage pâle, qui anime ces traits fatigués et flétrispar les vices, la lueur qui brille parfois dans ces petits yeuxgris froids comme une lame d’acier, pourraient donner le frisson dela terreur.
Évidemment cet homme exulte ; on sent, on devine qu’iltouche à un but mystérieux, ardemment poursuivi et finalementatteint.
De toute cette joie triomphante qui émane de ce petit corpschétif, il se dégage une telle impression d’horreurqu’instinctivement on se sent angoissé et qu’on plie les épaules,attendant la catastrophe et cherchant celui qu’elle va frapper,avec la crainte aussi d’en être soi-même la victime.
Il y a des joies qui animent et font tout rayonner autourd’elles. Certains bonheurs, au contraire, glacent et terrifientceux qui les peuvent contempler et semblent être faits des deuilset des larmes d’innocentes victimes.
La joie de d’Étioles est de celles-là.
D’Étioles songe à Jeanne… à sa femme.
Et cet homme, ce mari qui devrait être l’appui, le soutien, leprotecteur de celle qui porte son nom ; cet homme, commela mère, Héloïse Poisson, est là, hypnotisé par cettepensée monstrueuse : sa femme aux bras d’un autre… et cettevision le plonge dans une joie hideuse.
Ah ! c’est que cet autre qui étreint sa femme, celle quidevrait être son bien, sa vie, cet autre : c’est le roi.
Le roi ! C’est-à-dire la fortune, latoute-puissance !
Le roi ! Suprême dispensateur de gloire, de titres, derichesses !
Et cet homme est jeune ! Et il est riche ! Il estpuissant, titré. Mais qu’importe ! Quand on a au cœur ce verrongeur qui s’appelle l’ambition, est-on jamais assez riche, assezpuissant, assez titré !…
Cette pensée qui a fait bondir d’indignation l’honnête hommequ’est ce pauvre poète : Crébillon, – un étranger, en somme,pour Jeanne –, cette pensée, lui, le mari, il la caresse, il lacouve comme un trésor !…
Car c’est là, c’est à cela que tendaient les menées souterrainesde cet homme digne en tout point de s’entendre avec laPoisson : jeter sa jeune femme, belle, innocente, aux bras duroi.
D’abord les honneurs !… Ensuite, on verra !
Qui sait ce que peut rêver ce gnome ! Qui sait lesvengeances qu’il a à assouvir !…
En attendant, déjà, il songe à menacer le roi…
– Car, vive Dieu ! songe d’Étioles, je ne suis pointun freluquet, moi ! Et si ma poitrine est étroite et chétive,le cœur qui bat là est fort et ses appétits sont vastes. Si on veutque je ferme les yeux, que je sois sourd, et muet, etaveugle ; si on veut que je sois le parfait modèle des mariscomplaisants, il faudra bien contenter ces appétits… sans cela,malheur à lui ! malheur à elle !…
D’Étioles n’a pas revu sa femme depuis quelques jours.
Mme d’Étioles est partie, disparue, évanouie. Oùpeut-elle bien être ?
Pardieu ! chez le roi. Ou du moins dans une de cesretraites que le roi, comme tous les roués et plus que tous lesgrands seigneurs, possède à Paris et à Versailles.
Mme d’Étioles est chez le roi. Henri en est sûr.N’a-t-il pas, avec une savante et infernale adresse, fait tout cequ’il a pu pour la pousser là ?
Non, il n’y a pas à douter, c’est le triomphe final, c’est lerêve réalisé.
Voyons, que va-t-il exiger de Louis XV pour prix de sacomplicité… occulte ?
D’abord une bonne et solide ferme. Il n’est encore quesous-fermier. Tournehem l’a écrasé de sa grandeur.
Il sait bien ce qu’un homme habile et intelligent comme lui peutpêcher dans l’eau trouble d’un tel vivier.
Ensuite un titre : un beau duché, avec une riche dotationet de solides apanages. Un hochet doublé d’un gâteau assez vastepour assouvir l’appétit le plus robuste.
Enfin, pour satisfaire ce besoin de domination qui l’étouffe,pour lui permettre d’écraser de sa toute-puissance, à lui chétif,les grands et les puissants qui raillaient sa laideur et safaiblesse, enfin un portefeuille, un ministère, modeste d’abord,plus tard la place de premier ministre !
C’est-à-dire le maître absolu, plus puissant, plus fort que leroi lui-même ; c’est-à-dire la France, ce pays si beau, sigrand, si riche, la France tout entière dans sa main maigre etcrochue, la France à mettre en coupe réglée, à dévorer morceau parmorceau.
Tel est le rêve éblouissant que fait Henri d’Étioles au momentoù un laquais vient lui demander si Monseigneur veut bien recevoirM. Jolyot de Crébillon et M. Poisson, qui ont, paraît-il,à l’entretenir de choses importantes.
Quoique fort contrarié d’être ainsi distrait dans ses rêves,M. d’Étioles fit signe au laquais d’introduire les deuxvisiteurs.
Henri connaissait le poète tragique : seul il ne l’eût pasreçu ; mais la visite de Poisson l’intriguait et un secretpressentiment lui disait qu’il allait être question de Jeanne, desa femme.
Peut-être allait-il apprendre du nouveau, quelque chose depositif qui le tirerait d’indécision et lui dicterait saconduite.
D’Étioles reçut donc ses deux visiteurs avec cette insolentebienveillance dont les grands financiers de cette époque, pareils àceux de tous les temps, se croyaient obligés d’user vis-à-vis despoètes, quel que fût leur talent, voire leur génie.
Seuls, les grands seigneurs savaient encore traiter d’égale àégale la puissance de l’artiste.
– Bonjour ! Poisson, bonjour ! Asseyez-vous,monsieur de Crébillon : je suis toujours content de recevoirchez moi un poète de valeur et d’esprit.
– Monsieur, répondit Crébillon, qui au fond étaitmédiocrement satisfait du ton et du sourire dont d’Étioles avaitaccompagné ses paroles de bienvenue, mais qui n’en laissait rienparaître ; monsieur, tout l’honneur est pour moi.
– Or çà ! mon cher poète, reprit d’Étioles toujoursavec une imperceptible nuance d’ironique dédain, que diable vientfaire un enfant des muses comme vous dans l’antre dePlutus ?
Et son petit œil gris et froid s’arrêtait légèrement narquoissur la mine plutôt dépenaillée du poète et sur les splendeurs quiencombraient la pièce qui les abritait.
– Ma foi, monsieur, tout au moins puis-je vous affirmer quesi je viens chez Plutus, ce n’est pas dans l’intention de lui fairerendre gorge.
Le poète avait dit ces mots avec une affectation d’enjouement etde bonne grâce bien jouée. Le ton de bonhomie parfaite de Crébillonfaisait passer l’injure sanglante qui se dissimulait dans lesous-entendu de sa phrase alambiquée.
La bonne face enluminée de Crébillon, ses habits fripés,endossés à la diable, portés avec un sans-façon tout particulier etqui paraissaient n’avoir jamais appartenu à aucune mode ; sesmanières de rondeur, simples, sans gêne comme sansforfanterie ; ses yeux surtout, ses yeux profonds, franchementfixés sur les yeux fuyants de son interlocuteur ; enfin, leton de parfaite égalité qui n’était pas dénué d’une certainegrandeur, tout cela indisposait étrangement d’Étioles contrelui.
De son côté, d’Étioles, avec sa face jaune, bilieuse ; sesyeux mi-fermés aux pupilles en perpétuel mouvement, évitant avecsoin de se poser sur son interlocuteur ; ses lèvres minces,pâles ; la richesse exagérée de son costume ; sesmanières hautaines, pleines d’une morgue qu’il s’efforçaitd’adoucir et d’atténuer ; la fausseté du sourire, tout cetensemble produisait sur Crébillon un effet à peu prèsidentique.
Seulement, là où Crébillon déplaisait sans plus à d’Étioles,d’Étioles non seulement déplaisait à Crébillon, mais encore luiinspirait un sentiment qui ressemblait à du dégoût mélangéd’effroi.
D’Étioles comprit-il que Crébillon, dans sa phrase qui, par leton, ressemblait à un compliment, faisait allusion à sesprévarications ?
On aurait pu le croire, car une lueur fugitive passa dans sonregard mauvais.
Néanmoins il répondit avec enjouement :
– Et vous avez tort, mon cher poète, car, foi degentilhomme, je suis un admirateur passionné de votre talent. Etlorsque Sa Majesté notre roi bien-aimé m’aura donné la ferme que jedésire, – ce qui ne saurait tarder –, souvenez-vous, monsieur deCrébillon, que si vous voulez bien de moi pour parrain, je seraiheureux de mettre à votre disposition la pension à laquelle vousdonne droit votre esprit. Et soyez tranquille, nous ferons cettepension assez large pour vous permettre de nous donner leschefs-d’œuvre que nous serons en droit d’espérer de vous lorsquevous serez débarrassé des soucis d’assurer votre existencematérielle.
L’offre était des plus séduisantes pour un pauvre diable depoète ayant un gosier toujours altéré. Noé Poisson, qui écoutait deses vastes oreilles largement ouvertes, telles deux grandes voilesau vent, Noé Poisson se réjouissait en son for intérieur et déjàsupputait le nombre de bouteilles de vin d’Anjou que cettebienheureuse pension promise allait lui permettre de vider avec sonami.
Pourtant il y avait dans le ton un je ne sais quoid’indéfinissable qui faisait que Crébillon se disait à partlui :
– Oui, oui, si tu n’as jamais que cette pension-là, cornesdu diable ! Crébillon, mon ami, tu risques de mourir desoif !…
D’Étioles, décidément, déplaisait de plus en plus à Crébillonqui, néanmoins, s’inclinait profondément, comme on doit devant unpuissant protecteur, et répondait avec une humilitéaffectée :
– Ah ! monsieur, que de grâces… Il ne me reste plusqu’à souhaiter que le roi vous baille le plus promptement possiblecette ferme… qui d’ailleurs est bien due à votre haut mérite.
– Alors, touchez-là, monsieur de Crébillon, car je vousl’ai dit : Sa Majesté ne tardera guère à nous octroyez ce quenous désirons : une bonne ferme… pour le moment.
– Pour le moment ? songea Crébillon. Peste !voilà un petit gringalet qui me paraît avoir un robuste appétit. EtDieu me pardonne, il dit nous de lui-même absolument commele roi ou le premier ministre. Est-ce que ce petit monsieuraspirerait… ce serait curieux…
Et tout haut :
– Une petite ferme n’est pas à dédaigner en attendant unportefeuille, une surintendance, que sais-je ?…
Ceci était dit avec une telle simplicité, avec une si bonnefigure réjouie, avec des yeux si remplis d’admiration et de désirs,que d’Étioles en fut dupe et répondit :
– Ma foi, vous voyez loin, monsieur de Crébillon, et si lapolitique vous tente, si vous désirez lui sacrifier le théâtre, jene dis pas que je ne vous mettrai pas à même de vous passer cettefantaisie quand je serai ministre… si toutefois je le deviensjamais, se hâta-t-il d’ajouter, craignant déjà de livrer sonsecret.
Mais il était trop tard.
Crébillon avait aperçu le bout de l’oreille.
– Eh ! eh ! songea le poète, je ne m’étais pastrompé ! Ce petit chafouin ambitionne la place de ministre et,par la mort-Dieu ! il en parle avec une désinvolture !…D’où lui vient donc cette assurance ? Bah ! ajouta-t-ilen haussant les épaules, après tout, qu’est-ce que cela mefait ?… lui ou un autre…
Mais tous ces compliments que les deux interlocuteurs – nousallions dire les deux adversaires – se faisaient mutuellementcommençaient à lasser Noé qui, d’ailleurs, avait soif et brûlait dudésir de s’éloigner de cet appartement où ne se voyait pas lemoindre flacon de vin.
Il jugea donc son intervention nécessaire pour rappeler àCrébillon l’objet de leur visite à l’hôtel d’Étioles, et le fitavec la grâce d’un éléphant qui s’inquiète peu de ce qu’il vaécraser.
– Jeanne, commença-t-il, ma pauvre petite Jeanne…
Crébillon, qui décidément, avait une idée qu’il poursuivait,écrasa de son pied l’orteil de Noé assis à côté de lui, et lamalencontreuse phrase s’étrangla en un hurlement de douleur quel’ivrogne ne put retenir.
– Oh ! pardon, cher ami, fit hypocritement le poète,vous ai-je fait mal ?
– Oui, par tous les diables ! c’est-à-dire non, non,ce n’est rien, larmoya Poisson interloqué par les yeux que luidardait Crébillon tout en s’excusant.
– Au contraire ! dit à son tour en souriant d’Étioles.Vous disiez, Poisson ?… Vous parliez de votre fille, jecrois ?
– Mon ami, répondit vivement Crébillon, allait, je crois,s’informer de la santé de Mme d’Étioles.
– Mais, répondit d’Étioles, je pense queMme d’Étioles va bien. Elle est absente depuisquelques jours… absente, ajouta-t-il en s’assombrissant,c’est-à-dire…
– Comment, absente déjà ? s’écria Crébillon. De jeunesmariés ?… Et la lune de miel ?…
– Ah ! la lune de miel !… fit d’Étioles quicherchait ce qu’il allait dire. Hélas ! mon pauvrepoète ! Hélas ! mon cher Poisson !… Tenez, vous êtestous deux dévoués à Jeanne… écoutez-moi… vous voyez en moi un hommeprofondément inquiet… Comment ! vous ne savez rien ?… Ehbien ! voici la triste vérité : depuis quelques jours,Mme d’Étioles a disparu et je ne sais ce qu’elleest devenue. Je suis dans des transes mortelles.
« Allons donc ! pensa Crébillon, si tu es inquiet, cen’est certes pas au sujet de ta femme ou je me trompefort. »
– Oui, continuait d’Étioles qui paraissait avoir enfintrouvé une attitude, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.Mme d’Étioles est introuvable pour moi et jecommence à craindre un malheur. Ah ! s’il était arrivé quelquechose à ma chère Jeanne, je ne sais ce que je deviendrais, car,voyez-vous, cela est ridicule, inavouable, mais cela est pourtant,j’aime ma femme de toutes mes forces, follement, comme un bonbourgeois. Je sais, vous dis-je, que cela est ridicule de la partd’un homme de mon rang, mais l’amour ne se commande pas, et riez demoi, monsieur de Crébillon, si vous voulez, mais vous voyez en moiun mari amoureux de sa femme.
– Mme d’Étioles a disparu, et vous n’avezpas idée de ce qu’elle est devenue ? interrogea le poète.
– Aucune ! dit d’Étioles en sondant le poète duregard.
– Voilà qui est étrange, dit Crébillon.
– J’ai fait fouiller Paris sans rien découvrir.
– Serait-il sincère ? pensait Crébillon. Pourtant,tout à l’heure…
Puis, tout haut :
– Pourtant une jolie femme ne disparaît pas ainsi… Est-ceque quelque amoureux ?…
– Que voulez-vous dire ?… Voyons, parlezhardiment : les poètes sont bons conseillers en matièred’amour.
– Hum ! Mme d’Étioles est si jolie… sijolie… et les amoureux si entreprenants, si téméraires.
– Eh bien ! s’écria d’Étioles sans témoigner lamoindre surprise, faut-il vous l’avouer ? J’y ai songé. Oui,je crains que Jeanne ne soit la victime d’un enlèvement…
– Ah ! ah ! Je crois que maintenant, vous vousrapprochez de la vérité, mon cher financier.
– Ah ! si cela était, continua d’Étioles, si jeconnaissais le ravisseur…
– Que feriez-vous ?
– Je le tuerais sans pitié, quel qu’il soit… si haut placéfût-il !
Crébillon demeura plus perplexe que jamais. Sans pouvoir rienpréciser, des soupçons lui venaient, encore vagues, indéterminés.Son instinct, plus que le raisonnement, lui faisait flairer quelquechose de faux et de louche dans l’attitude de ce mari qui seproclamait lui-même follement épris de sa femme.
Peut-être cette impression que ressentait Crébillon venait-elletout simplement de la physionomie de d’Étioles qui lui étaitsouverainement antipathique.
Quoi qu’il en soit, il sentait qu’il y avait quelquechose. Quoi ?… Il eût été bien embarrassé de le dire ;pourtant, un secret pressentiment lui disait qu’il devait se gardersoigneusement. Aussi toutes les facultés du poète étaient-elles enéveil, à l’affût, pour ainsi dire, et leur sensibilité développéeau plus haut point ; rien ne lui échappait, ni un regard, niun geste, ni une intonation. Tout ce que disait d’Étioles étaitpassé immédiatement au crible ; chaque phrase étaitinstantanément analysée, disséquée, et malgré cette tensiond’esprit, le poète gardait un sang-froid, une présence d’espritadmirables.
Cependant, il comprenait bien qu’il fallait parler et qued’Étioles attendait qu’on lui fît connaître le but de cette visite.Il prit donc un parti et aborda résolument la question avecd’autant plus de netteté et de vigueur qu’il s’était montréjusque-là inutilement loquace.
– Eh bien ! monsieur, dit-il brusquement, si je vousapprenais ce qu’est devenue Mme d’Étioles, quediriez-vous ?
– Vous ? s’écria d’Étioles avec une surprise qui cettefois n’avait rien de joué.
– Moi-même !
– Vous savez où est ma femme ?
– Vous dire exactement où elle est, cela je ne le puis, carje l’ignore moi-même. Mais si j’ignore l’endroit où se cacheMme d’Étioles, je puis vous dire du moins dansquelle ville elle se trouve, je puis vous dire comment elle a étéenlevée et par qui.
– Jeanne a donc été réellement enlevée ?
De la tête, Crébillon fit signe que oui.
– Mais par qui ? demanda vivement d’Étioles.
Crébillon réfléchit une seconde et répondit lentement :
– Cet enlèvement a été opéré pour le compte d’un personnagepar trois hommes, ses complices, conscients ou inconscients.
– Je rêve, fit d’Étioles en passant sa main sur son front.Quels sont ces trois hommes, le savez-vous ?
Crébillon, avec un sourire narquois, prit Noé par la main et, lemontrant à Henri stupéfait, tout en se désignantlui-même :
– J’ai l’honneur de vous présenter deux des complices…inconscients, dit-il, toujours souriant.
D’Étioles, abasourdi, se leva brusquement, envoyant roulerderrière lui le fauteuil dans lequel il était paisiblement assis.Il se demandait si cet homme qui lui souriait se moquait de lui etdans quel but.
Il était sûr, ou du moins il croyait être sûr de l’enlèvement desa femme par le roi, et il aboutissait à cet autre enlèvementridiculement imprévu. Mais pourquoi ?… pourquoi ?…Quoi ! alors qu’il pensait toucher à la réalisation de sesrêves, il échouait misérablement devant le geste d’un fou !…car Crébillon lui faisait l’effet d’un fou.
Un éclair terrible passa dans ses yeux glauques tandis que samain se crispait sur la poignée de son épée richement ciselée.
Et suffoqué, haletant, anéanti, la gorge sèche, incapable deproférer un son, pris d’une rage terrible qui le faisait trembler,il regardait d’un œil flamboyant, sans trouver un mot, ces deuxhommes qui venaient de renverser un échafaudage qu’il avait eu tantde mal à édifier et dont l’un, qui lui souriait là, venait de luiporter ce coup terrible, et il se demandait si ce n’était pas luiqui devenait fou.
Cependant Crébillon, devant le mutisme obstiné de d’Étioles, luidisait d’une voix toute confite en miel, avec son éternel souriregracieux sur les lèvres :
– La stupéfaction vous coupe la parole, je le vois,monsieur, car sans cela, vous m’auriez déjà demandé le nom dutroisième complice. N’oubliez pas, je vous prie, que je vous ai ditque nous avions opéré à trois.
– Le troisième complice !… répéta machinalementd’Étioles.
– Eh ! oui, cher monsieur, si je ne puis vous leprésenter celui-là, je peux du moins vous dire son nom.
– Quel est-il celui-là ? demanda d’Étioles toujoursanéanti.
Alors Crébillon laissa tomber lentement ce nom :
– Berryer !
Et son œil vif et profond se fixait, tenace, sur soninterlocuteur.
Ce mot, ce simple nom tombé nonchalamment des lèvres deCrébillon produisit sur d’Étioles l’effet d’un violentrévulsif.
Il était blême, affaissé, l’œil injecté de sang, et soudainl’œil s’éclaira, s’anima, reprenant avec la vie sa fugacitéhabituelle ; les pommettes se rosèrent vivement sous un affluxde sang.
Et Crébillon, toujours souriant, hochait doucement la tête commeun homme enchanté de lui-même, pendant que d’Étioles, que ce nom deBerryer rendait à l’espoir, répétait doucement avec une vagueinterrogation dans le ton :
– Berryer ?…
– M. le lieutenant de police en personne…
– Berryer ?… répéta d’Étioles comme n’en pouvantcroire ses oreilles ; Berryer ?… mais alors ?…
– Oui, fit Crébillon avec bonhomie, je vois ce que vousvoulez dire : vous avez les noms des trois complices et vousdésirez maintenant celui de l’auteur principal.
– Quel est celui-là ? fit d’Étioles en fermant lesyeux comme le condamné qui se demande anxieusement si on vient luiannoncer sa grâce, c’est-à-dire la vie, ou le rejet de son pouvoir,c’est-à-dire la mort.
– Dame ! vous pensez bien, cher monsieur, queM. le lieutenant de police ne se donne pas la peine de mettrela main à la pâte lui-même pour le premier venu. M. Berryer nese dérange que pour des grands personnages, répéta Crébillon enappuyant sur les mots.
Toutes ces circonlocutions ramenaient l’espoir dans l’âme ded’Étioles, et avec l’espérance, l’assurance lui revenait.
Maintenant qu’il attendait ce nom qu’il connaissait, ilretrouvait une attitude, et c’est d’une voix ferme qu’ildit :
– Ce très grand personnage, quel est-il ? Vous en aveztrop dit, monsieur de Crébillon, j’ai le droit de tout savoir.
Crébillon eut un geste qui indiquait qu’il ne songeait nullementà se dérober, et de sa voix la plus douce il dit :
– C’est le roi, monsieur. Je vous l’ai donné à entendreassez clairement.
– Le roi !… répéta d’Étioles qui tout en attendant cenom ne savait s’il devait croire ou douter.
Et le poète, qui l’observait attentivement, ne put démêler s’ily avait de la joie, de la colère, de la surprise ou de la terreurdans l’intonation de d’Étioles qui s’était définitivementressaisi.
Cependant Henri reprenait, sur le ton de quelqu’un qui ne saisitpas bien :
– Et pourquoi, s’il vous plaît, le roi aurait-il faitenlever Mme d’Étioles ?
– Parce qu’il en est amoureux, répondit laconiquementCrébillon.
– Le roi amoureux de Mme d’Étioles… allonsdonc !… Certes, Jeanne est jolie, mais la distance esttellement grande !…
– Les rois sont accessibles aux passions comme le commundes mortels, dit sentencieusement le poète. Et notre bon sire aprouvé plus d’une fois que sous ce rapport-là il était plus faibleque plus d’un de ses sujets. D’ailleurs, il n’y a pas de distancepour un roi ; lorsqu’un simple mortel est trop loin, le roil’élève jusqu’à lui et tout est dit.
– Soit ! j’admets un instant cette passion du roi pourJeanne, car, en effet, il faut bien qu’il y ait passion violentepour que le roi se soit abaissé à un acte que ne répudierait pas unécolier amoureux. – Et, ce disant, d’Étioles, malgré lui, laissaitpercer une imperceptible satisfaction. – Mais si amoureux que soitle roi, pensez-vous qu’il n’y aurait pas regardé à deux fois avantde faire un affront aussi sanglant à un de ses plus humbles maisaussi de ses plus fidèles et dévoués sujets ? Je ne suis pasun petit bourgeois et, je vous l’ai dit, corbleu ! j’aime mafemme, moi.
– Mettons, si vous voulez, que le roi y a regardé à quatrefois, mais… il a passé outre tout simplement. Ce qui prouve, commevous le faisiez fort judicieusement observer, que sa passion dominetout… même l’honneur d’un de ses plus soumis sujets.
– Oh ! oh ! fit d’Étioles, je rêve !… Quoi,il serait vrai ?… et vous avez trempé là-dedans, vous,monsieur le faiseur de vers, et vous avez l’audace de me le venirdire en face !… Vive Dieu ! savez-vous, maîtrerimailleur, que vous allez payer cher votre outrecuidance et qu’enattendant que je puisse frapper plus haut, votre échine pourraitbien faire connaissance avec le bâton de mes laquais ?
Devant cette sortie, prononcée d’un ton de fureur concentrée,Crébillon, toujours souriant, hochait doucement la tête commequelqu’un qui dit :
– Bien !… Bien !…
Cependant que Noé, terrifié, regardait avec inquiétude autour delui, cherchant un trou où se terrer, car il ne doutait pas qu’aprèsCrébillon, il ne fît à son tour connaissance avec les gourdins deslaquais.
– Ce serait parfaitement juste, en effet. Mais remarquez,je vous prie, que je vous ai dit tout d’abord que mon ami Poissonet moi n’avons été que des complices inconscients, répondit enfinCrébillon.
– Expliquez-vous, monsieur, fit Henri en se rasseyant del’air d’un juge qui attend pour prononcer son jugement.
– C’est fort simple. Mon ami Poisson va vous expliquer toutcela, dit Crébillon qui, se tournant vers Noé de plus en plusterrifié, pliant déjà l’échine devant les bâtons attendus,ajouta :
– Allons, Poisson, raconte à M. d’Étioles ce qui s’estpassé entre M. Berryer et toi.
Alors le triste Noé, qui se fût bien dispensé de cet honneur quelui faisait son ami, raconta en bredouillant commentM. Berryer lui avait signalé que Jeanne était menacée de mortpar des ennemis puissants et acharnés ; comment son amiCrébillon et lui, sur l’instigation et avec l’aide de Berryer,avaient machiné cet enlèvement qui devait mettre Jeanne à l’abrides coups qui la menaçaient.
– De sorte, fit d’Étioles lorsque Noé eut fini son récit,de sorte que vous avez cru rendre un grand service à ma femme enagissant comme vous l’avez fait. Je vous devrais en ce cas desremerciements, messieurs.
– Mon Dieu ! oui, fit Crébillon tandis que Noé,heureux de la tournure que prenaient enfin les choses, rayonnait,débarrassé de la menace des terribles gourdins.
– Mais, fit d’Étioles qui ne voulait pas paraître voir latrame de l’intrigue qu’il suivait cependant fort bien, mais je nevois pas ce que vient faire le roi dans tout cela ?
– Ceci est tout aussi simple, reprit Crébillon, et c’estencore mon respectable ami qui va vous expliquer les choses.
Noé alors, mais cette fois avec plus d’assurance, toute crainteétant évanouie, raconta, en l’arrangeant à sa manière, laconversation qu’il avait eue avec sa femme et dans laquellecelle-ci lui avait révélé la vérité.
Crébillon prit à son tour la parole et dit :
– En apprenant de la bouche de sa femme la vérité sur notreintervention commune dans l’enlèvement deMme d’Étioles, mon ami Poisson, qui est un honnêtehomme, ne fit qu’un bond chez moi et, dans son indignation, meraconta tout, me suppliant de faire appel à toutes les ressourcesd’intrigues auxquelles nous autres gens de théâtre sommesaccoutumés, pour soustraire sa fille au déshonneur, ajoutant dansson désespoir que si je ne réussissais à sauverMme d’Étioles, lui Noé, pour se punir d’avoir aidéinnocemment la perpétration de ce crime, s’irait tout droit pendrehaut et court à la plus solide branche du premier arbre qu’ilrencontrerait.
À ces mots prononcés très sérieusement, le malheureux Noéfaillit s’évanouir de peur, regardant Crébillon avec des yeuxarrondis par l’effroi, se demandant s’il ne venait d’échapper à labastonnade que pour être menacé de la hart et voyant déjà enimagination son corps se balancer froid et rigide au bout d’unelongue corde, perspective qui faisait claquer les dents du pauvreivrogne.
Crébillon, sans paraître remarquer le désespoir comique de soncompagnon, continuait imperturbablement :
– J’ai pensé, monsieur, que mon devoir était de venir toutdévoiler à vous, le mari de la victime, son défenseur naturel parconséquent. Et permettez-moi d’ajouter que mon ami Poisson et moinous nous mettons à votre entière disposition et nous voussupplions d’user de nous comme bon vous l’entendrez.
– Ah ! messieurs, fit d’Étioles, qui paraissaitviolemment ému, que d’excuses et que de remerciements je vousdois ! ajouta-t-il en tendant ses deux mains aux deuxamis.
« Soyez tranquille, mon brave Poisson, ajouta-t-il en setournant vers Noé angoissé d’espérance, vous ne vous pendrez pas,car j’en jure Dieu, je saurai bien sauver ma femme dudéshonneur.
« Messieurs, désormais je suis tout vôtre, c’est entre nousà la vie et à la mort. Et n’oubliez pas, s’il vous plaît, que mabourse et mon épée, mon crédit et ma personne, tout vousappartient. »
Les deux amis s’inclinèrent. Noé, rayonnant, exultant, supputantdéjà le nombre fantastique de bouteilles qu’il allait pouvoir videren puisant sans scrupule dans une bourse aussi bien garnie quel’était celle de M. d’Étioles ; Crébillon, avec unsourire narquois aux lèvres.
– Mais pourquoi, diable ! reprit d’Étioles qui gardaitau fond rancune au poète de l’avoir fait passer par des transes quilui avaient donné le frisson de la mort, mais pourquoi diable nem’avez-vous pas dit cela tout de suite ?
Crébillon pensa narquoisement :
– Ça, c’est une idée à moi, mon bonhomme… Maintenant, chermonsieur, reprit-il tout haut, en évitant de répondre à la questionde d’Étioles, permettez-moi de vous demander ce que vous comptezfaire ?
– Ce que je vais faire, répondit Henri en frappant sur untimbre : vous allez le voir.
Puis, se tournant vers un laquais accouru à son appel :
– Mon carrosse, mon habit de cérémonie, tout de suite.
Messieurs, reprit d’Étioles, lorsque le laquais eut disparu pourexécuter les ordres de son maître, je vais voir le roi àVersailles, et je vous jure Dieu que justice me serarendue !
– Disposez de nous, dit encore Crébillon.
D’Étioles eut l’air de réfléchir un instant, puis il dit, commese parlant à lui-même :
– Non. Pour ce que je vais faire, mieux vaut que je soisseul. Laissez-moi votre adresse, ajouta-t-il en se tournant versCrébillon ; si j’ai besoin de vous, je vous promets de faireappel à vous comme au plus dévoué des amis.
Les deux amis s’inclinèrent silencieusement.
D’Étioles alla à son bureau et griffonna quelques mots sur unfeuillet détaché d’un carnet qu’il tendit d’instinct à Noé, qui leprit machinalement et dont les yeux pétillèrent à la lecture de cechiffon de papier.
– Qu’est cela ? demanda Crébillon en désignant lepapier que tenait toujours Noé rayonnant.
– C’est un bon de cinq mille livres payables sur ma caisse,répondit d’Étioles.
Et, comme Crébillon, vivement, arrachait le papier des mains deNoé douloureusement stupéfait, et le tendait à d’Étioles :
– Ah ! je vous en prie, fit celui-ci non sans unecertaine dignité, pas de faux amour-propre, monsieur de Crébillon.Croyez-vous que j’ai eu l’intention de vous froisser ? Non,n’est-ce pas ? Mais je vais avoir besoin de vous, votreconcours va m’être aussi précieux qu’indispensable : qui saitoù vous allez être obligés de courir ?
Est-il juste que je vous fasse supporter les frais de démarchesaccomplies pour moi seul ? Et puisque ma caisse est,heureusement, bien garnie, il est juste et naturel que ces fraissoient à ma charge. Acceptez donc, je vous prie, uniquement pourm’obliger. Les poètes ne sont pas riches, monsieur de Crébillon, etqui sait si avant peu vous ne regretteriez pas, pour moi et pourJeanne, un mouvement de fierté excessive… que j’apprécie comme ilconvient d’ailleurs, ajouta-t-il.
– Ma foi, pensa Crébillon, il a raison… et c’est de bonneguerre. J’accepte donc, fit-il tout haut.
– Au revoir, messieurs, et encore une fois, merci.
Quelques minutes plus tard, d’Étioles, en habit de cérémonie,montait dans son carrosse pendant que le valet de pied disait aucocher :
– À Versailles !
Et tandis que le carrosse s’ébranlait vers la route deVersailles, Crébillon, qui avait assisté à ce départ, disait enprenant Noé par le bras :
– Allons vider une bouteille de champagne, compère, mesidées ne sont pas bien nettes quand je suis à jeun. Après, nousirons chez moi, assurer la pitance de mes enfants, – c’est-à-diredes animaux qu’il avait adoptés, – car je crois que nous allonsvoyager, mon ami.
– Voyager ! fit Noé effrayé. Et où allons-nous donc,bon Dieu ?
– À Versailles, d’abord, compère. Ensuite nous verrons.
– Et qu’allons-nous faire à Versailles ?
– Tu le verras, répondit laconiquement Crébillon qui del’œil suivait le carrosse emportant d’Étioles.
Crébillon ajouta encore quelques mots, mais si bas, si bas, queNoé, qui pourtant avait l’oreille fine, ne put rien saisir de ceque disait le poète.
Dans son impatience, Henri Le Normant d’Étioles a ordonné à soncocher de brûler le pavé ; et les chevaux, deux bêtes superbesde vigueur, fouaillés à tour de bras, bondissent sur la chaussée duroi.
Le financier est nerveux, agité, inquiet.
C’est que la partie qu’il va jouer est formidable.
Un mot, un geste, un clin d’œil mal calculé ou mal interprété,peut la lui faire perdre.
Et cette partie perdue, c’est l’anéantissement de tous sesrêves. Avec l’écroulement d’un plan habilement conçu,laborieusement échafaudé, mené à bien avec une lente et implacableténacité, ce peut être la ruine complète et absolue.
Une faute, une simple distraction peut lui coûter la vie, laliberté…
Car il va s’attaquer au roi, – c’est-à-dire à la toute-puissance–, lui chétif, sans titres, sans appui, sans autres armes que sesmillions, inutiles en l’occurrence, et les ressources de son espritinventif toujours en éveil.
Et un vaste soupir d’orgueil dilate sa maigre poitrine… car ilne doute pas du succès.
Un sourire de mépris lui vient aux lèvres en songeant àCrébillon…
Où diable l’honnêteté va-t-elle se nicher ?… et de quois’est-il mêlé, celui-là ?…
Et le sourire méprisant devient sinistre car les transes parlesquelles cet outrecuidant rimailleur l’a fait passer luireviennent à l’esprit, et il se promet bien de faire payer cher àson auteur son intempestive intervention.
– Heureusement, murmure-t-il, que m’en voilà débarrassé,sans quoi cet imbécile eût été capable de se jeter dans mes planset de les bouleverser…
Mais bah ! me voilà tranquille de ce côté… si altéré quesoit le gosier de ce maître ivrogne, cinq mille livres ne seboivent pas ainsi du jour au lendemain, et avant qu’il ait tout bu,mes affaires seront arrangées, et si le poète ivrogne veut semontrer méchant ou simplement importun…
Un geste sinistre compléta la pensée du ténébreux voyageur quisecoua les épaules comme quelqu’un qui se dit qu’il a bien d’autreschiens à fouetter pour le moment.
Le carrosse, lancé à une allure folle, approchait de Versailles,et d’Étioles rajustait sa toilette, calme, maître de lui, ayantreconquis tout son sang-froid et toute son astuce.
Devant le palais il descendit, donna un ordre à son valet depied qui partit vivement pour l’exécuter, et il entra avecassurance, la tête haute, le jarret tendu, redressant sa petitetaille, un sourire insolent aux lèvres… en véritableconquérant.
Et il se croyait tellement assuré du succès, toute la courdevait être tellement occupée – lui semblait-il – de l’honneurinsigne que le roi lui avait fait, à lui d’Étioles, en lui prenantsa femme, qu’il éprouvait un certain étonnement à constater que nulne faisait attention à sa personne et qu’il passait inaperçu aumilieu de l’indifférence de la foule des courtisans qu’ils’attendait, naïvement cynique, à voir se ruer au-devant de lui,lui faisant cortège, le flattant, l’adulant ainsi qu’il convient àun personnage à qui échoit une fortune inouïe autantqu’inespérée.
Aussi son teint, habituellement pâle, prenait une teinteverdâtre, son œil cauteleux et fuyant s’abaissait haineusement surceux qui l’environnaient et, dépité, il murmurait en grinçant desdents :
– Patience !… tout cela changera… bientôt !…
Cependant, une désillusion plus douloureuse encorel’attendait.
Hypnotisé par cette idée que Jeanne, étant la maîtresse du roi,lui le mari, devenait, de par le fait de ce caprice royal, unpuissant personnage, il avait cru naïvement mais sincèrement, qu’illui suffirait de donner son nom pour être admis immédiatementauprès du royal amant de sa femme.
Aussi sa déconvenue et sa rage furent terribles lorsqu’il seheurta à un huissier qui, fidèle observateur de l’étiquette,faillit presque rire au nez de ce petit traitant qui, ne doutant derien, émettait là, tout bonnement, cette prétention monstrueuse devoir le roi, tout de suite, en particulier, sans autresformalités.
D’Étioles eut beau insister, prier, se fâcher, l’huissier restaintraitable et il dut, la mort dans l’âme, se résigner à faire cequ’on lui demandait : c’est-à-dire une demande d’audienceparticulière rédigée en bonne et due forme.
Tout ce qu’il put obtenir, après avoir glissé sa bourse entreles mains du farouche gardien, ce fut la protection du laquais qui,après avoir soupesé la bourse et la jugeant sans douteconvenablement garnie, voulut bien lui promettre de s’employer àlui avoir un tour de faveur.
Et, tout déféré par cet obstacle inattendu, la tête en feu, larage au cœur, il dut s’éloigner, se perdre dans la cohue descourtisans, attendant avec une impatience fébrile d’être admisauprès de Sa Majesté.
Enfin, ce tour tant désiré arriva, grâce à la complaisance d’unlaquais – ô ironie ! – et pâle, tremblant d’espoir maisnéanmoins résolu, il fit son entrée dans le cabinet du roi et,selon l’étiquette, attendit que celui-ci voulût bien le voir et luipermît enfin de parler.
Le roi, lui, ne se pressait pas de lever la tête : ilréfléchissait.
Sans se l’avouer à lui-même, il était beaucoup plus épris qu’ilne le croyait et l’image de Jeanne revenait sans cesse à sonesprit, quelque effort qu’il fît pour l’en chasser.
En tant que roi, il n’était pas accoutumé à la résistance à sesdésirs ; comme homme et comme amoureux, cette résistance avaitexaspéré ses désirs et fait que ce qui n’eût été qu’un simplecaprice, la conquête de Jeanne avait été facile, était devenu unevéritable passion.
La disparition soudaine de Jeanne au moment précis où il croyaitenfin la posséder avait éveillé en lui des sentiments qu’il secroyait totalement incapable d’éprouver.
Le roi avait disparu chez lui, l’amoureux seul restait etl’homme souffrait, car il était jaloux.
Oui, le roi, convaincu que Jeanne l’avait méprisé, dédaigné pourd’Assas, grondait intérieurement de fureur jalouse ; maiscomme il voulait se faire illusion à lui-même, il jetaitvolontairement un voile sur sa jalousie et s’efforçait de sepersuader que l’amour-propre seul était en cause.
En outre, si le cœur était touché dans ses sentiments, l’homme àbonnes fortunes qu’il était se sentait humilié et souffrait encorede se voir préférer un autre plus jeune… et peut-être plus beau…puisqu’il était préféré.
Sentiments en somme assez complexes où il entrait une bonne partd’amour vraiment sincère, de vanité froissée, d’amour-propre piquéau vif et, brochant sur le tout, de dépit royal étonné de se voirdédaigné.
Le dépit seul avait poussé le roi dans les bras de la faussecomtesse du Barry.
En s’adonnant aux caresses d’une autre, il avait agiinstinctivement, comme tous les amoureux de tous les âges et detous les temps, qui, avec cette belle logique qui les caractérise,se vengent des dédains de l’ingrate aimée en se pendant au coud’une autre.
On conçoit aisément que, dans ces dispositions d’espritparticulières, le roi ne pouvait voir que d’un fort mauvais œilM. d’Étioles, c’est-à-dire le mari de l’ingrate, de la perfideJeanne, et que sa jalousie surexcitée au plus haut point devaitfatalement se détourner en partie sur la tête de celui qui, mari ouamant, avait eu le bonheur de presser entre ses bras la femmeaimée.
Mais, sentiment bizarre et humain, en même temps que le roisentait en lui une fureur jalouse contre ce mari, il éprouvait uneâpre satisfaction à se dire que cet homme, comme lui, quoique d’uneautre façon, était trompé et bafoué, et volontiers, si le rang nel’eût retenu, il eût serré la main de ce confrère en infortuneamoureuse, en lui disant sur un ton de condoléance :
– Mon pauvre ami !…
Toujours est-il que, pour ces raisons ou d’autres qui nouséchappent, l’accueil du roi fut glacial et donna le frisson aumalheureux d’Étioles.
Rassemblant tout son courage, le financier commença d’une voixqui tremblait un peu :
– Sire, je viens confier à mon roi un secret qui touche àmon honneur et plonge dans la douleur la plus profonde un dessujets les plus dévoués de Votre Majesté.
D’Étioles s’arrêta sur ce préambule.
Le roi ne fit pas un geste, ne dit pas un mot.
Toujours froid, impassible, l’air plutôt indifférent, ilattendit.
D’Étioles continua donc :
– Je me suis marié tout récemment et je dois avouer à VotreMajesté que j’ai la faiblesse d’adorer ma femme… fort jolie, dureste…
Toujours même mutisme obstiné de la part du roi.
– Or, reprit d’Étioles légèrement interloqué, or cettefemme, ma seule joie, mon honneur, ma vie ; cette femme objetde mon culte, – et des sanglots savamment gradués rythmaient cesmots –, cette femme sans qui la vie n’est plus rien pour moi, cettefemme, Sire… elle a disparu !
Si maître de lui que fût le roi, il tressaillitimperceptiblement.
Son œil se fixa plus attentivement sur d’Étioles, cherchant àpénétrer la pensée secrète de cet homme.
Mais de même que le tressaillement du roi avait échappé à Henri,de même la physionomie de celui-ci, empreinte d’une douleurprofonde, ne livra rien au roi qui, pourtant, rompit le silencequ’il avait gardé jusque-là et demanda sur un ton parfaitementindifférent :
– Ah ! mon Dieu ! serait-il arrivé malheur àMme d’Étioles ?
– Hélas ! non, Sire !
– Comment, hélas ?
– Que Votre Majesté pardonne à ma douleur… à mon émotion…je me suis mal exprimé… j’ai voulu dire queMme d’Étioles a été enlevée.
À son tour d’Étioles regardait fixement le roi.
Mais, au lieu du trouble qu’il s’attendait à voir sur saphysionomie, Louis XV répondit tranquillement :
– Enlevée !… Mme d’Étioles !… queme dites-vous là ?…
Et le ton sur lequel ces paroles étaient prononcées semblaientdire :
– Que voulez-vous que cela me fasse ?
Cependant le roi observait de plus en plus attentivement la faceinquiète de son interlocuteur.
Henri, de son côté, sentait la colère le gagner en constatant lepeu d’effet que ses paroles produisaient sur Louis XV.
Néanmoins il se contint et répondit sur un tonlarmoyant :
– La vérité, Sire !
– Eh bien ?… fit Louis XV, que voulez-vous que j’yfasse ?…
Et l’œil du roi se fixait, légèrement narquois, sur d’Étiolesqui frémissait, mais qui néanmoins réponditrespectueusement :
– Sire, j’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté quej’avais le malheur d’aimer follement ma femme, en sorte que… jetiens à la retrouver…
– Mais, fit le roi toujours goguenard, je n’y vois pasd’inconvénient… si c’est votre idée…
– Mais, pour retrouver Mme d’Étioles,encore faut-il que je sache où elle est…
– C’est assez juste, en effet, fit le roi… Eh bien !mais… savez-vous où elle est, cette chèreMme d’Étioles ?…
– C’est ce que je viens demander à mon roi, réponditfroidement d’Étioles qui pensait étourdir Louis XV par cetteaudacieuse réponse.
– Plaît-il ?… vous dites ?… fit le roi d’un airsouverainement hautain.
– Je demande humblement à Votre Majesté qu’il lui plaise deme dire en quel endroit est cachée ma femme… ma femme que j’aime…répéta fermement d’Étioles qui pensait :
« Tire-toi de là, maintenant. »
– Holà ! fit tranquillement le roi, êtes-vous fou, monmaître ?… le chagrin d’avoir perdu cette chèreMme d’Étioles que vous aimez tant vous a-t-iltroublé la raison à ce point ?… Vive Dieu ! suis-je doncchargé de la garde des femmes de mes sujets ?…
– Sire !… balbutia d’Étioles qui frémissait derage.
– Prenez garde, monsieur, fit le roi d’un ton d’autant plusterrible qu’il paraissait plus calme, prenez garde… vous jouez unjeu dangereux… terriblement dangereux… je vous enavertis !
D’Étioles était complètement dérouté par l’attitude imprévue duroi. Une rage froide s’était emparée de lui devant les obstaclesauxquels il se heurtait.
Il était convaincu que le roi jouait au plus fin, et comme iln’était pas disposé à se laisser jouer, il était formellementrésolu à employer les grands moyens et à accuser catégoriquement leroi, si celui-ci s’obstinait à feindre ne pas comprendre àdemi-mot.
Pourtant ce n’était là que le moyen suprême… bon à employer endernier ressort… lorsqu’il sentirait la partie perdue…
Jusque-là il fallait se maîtriser et s’efforcer d’atteindre sonbut en employant la fourberie et la persuasion tour à tour.
C’est pourquoi, devant l’avertissement du roi, il jugea prudentde battre en retraite et répondit hypocritement :
– Je vois que j’ai eu le malheur de déplaire à VotreMajesté !…
– Vous, monsieur !… allons donc !… fit le roiavec un mépris si évident que d’Étioles se sentit comme souffletéet devint blême. Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir ?reprit le roi.
– Si je me suis permis de m’adresser directement au roi,fit d’Étioles, c’est que je connais le ravisseur de ma femme…
Et d’Étioles dévorait littéralement le roi des yeux, s’efforçantde lui faire comprendre par une pantomime bien réglée que s’il nele disait pas, il savait du moins que le ravisseur de sa femme,c’était Louis XV lui-même.
Mais le roi resta impassible et répondit froidement :
– Au fait, monsieur, où voulez-vous en venir ? Quiaccusez-vous ? Que voulez-vous ?
Devant ces questions nettes et catégoriques, il n’y avait plus àtergiverser ; il fallait répondre nettement etcatégoriquement.
Accuser le roi lui-même !… il n’y fallait pas songer…c’était risquer bêtement sa tête, car l’assurance etl’impassibilité du roi étaient telles que le financier arrivait àse demander s’il n’avait pas fait fausse route et si le roi n’étaitpas vraiment étranger à l’enlèvement de Jeanne.
Mais alors ?…
Et les points d’interrogation se posaient multiples etprécipités dans la cervelle de d’Étioles qui s’affolait.
Alors, qu’étaient donc venus lui raconter ces deuxivrognes ?
Alors, pour qui Berryer avait-il enlevé sa femme ?…pourquoi ?… dans quel but ?…
Et si les deux ivrognes avaient rêvé ?… si toute cettehistoire n’était qu’une imagination, un conte trouvé dans lesfumées du vin ?…
Si Berryer, comme le roi, était étranger à cetenlèvement ?…
Alors, par qui sa femme aurait-elle été enlevée ?…
Car enfin, il ne rêvait pas… il ne devenait pas fou… sa femmeavait bien réellement disparu…
Toutes ces questions passèrent comme un éclair dans la tête dumalheureux.
Cependant, il fallait répondre au roi séance tenante et demanière à lui prouver péremptoirement qu’il n’était pas dupe… aucas où Louis XV jouerait une comédie.
Sans hésiter, il répondit :
– Ce que je demande, Sire ?… Justice !… Quij’accuse ?… Berryer !…
En faisant ces réponses avec une lenteur calculée, d’Étiolesobservait le roi et se disait :
– Puisqu’il faut mettre les points sur les i, en voilà…Maintenant, Sire, vous voyez bien que je sais tout et qu’il fautcompter avec moi.
Mais le roi, à cette accusation lancée contre Berryer, secontenta d’ouvrir des yeux où se lisait le plus completébahisse-ment et hochait la tête de l’air de quelqu’un qui se ditqu’il a affaire à un fou.
Et la mimique du roi était si expressive, sa tranquillité, sonassurance si complètes, si absolues, que d’Étioles sentit une sueurfroide lui mouiller l’épiderme.
Le roi, cependant, répéta, comme n’en pouvant croire sesoreilles :
– M. le lieutenant de police !… Ah !pardieu ! voilà qui est particulier.
Au même instant, et comme s’il eût été appelé par quelquemystérieuse voix, comme s’il eût assisté, invisible, à cetentretien, et qu’il eût jugé son intervention opportune, à cemoment précis, le lieutenant de police fit son entrée dans lecabinet du roi et s’arrêta à quelques pas du bureau de son maître,attendant dans une attitude pleine de calme et de dignité.
– Ah ! pardieu !… fit joyeusement le roi, vousarrivez bien, Berryer, vous allez apprendre une nouvelle…
Berryer s’inclina sans répondre un mot.
Mais le regard qu’il jeta au roi fut tel que celui-ci eut lasensation très nette que son lieutenant de police avait assistécaché à tout cet entretien et qu’il était parfaitement au courantde la situation.
D’Étioles, lui, ne vit rien ; seulement il sentit vaguementque la partie était perdue pour lui, et à cette pensée, il sentaitl’affolement le gagner.
Le roi continuait toujours en plaisantant :
– Savez-vous, Berryer, qu’on me demande votretête ?…
– Oh ! oh ! fit Berryer, mais c’est que j’ytiens, moi, à ma tête… Mon Dieu oui, ajouta-t-il en souriant, j’aicette faiblesse.
– Savez-vous de quoi on vous accuse ? reprit le roi enriant.
– On m’accuse… moi ?… fit Berryer en fronçant lesourcil.
Le roi fit signe que oui.
– Pardon, Sire, mais… qui m’accuse ?…
Toujours sans répondre, le roi montra d’Étioles.
Berryer alors se tourna vers le financier qu’il n’avait pas eul’air de voir jusque-là, et le toisant avec une suprêmeimpertinence, il laissa tomber dédaigneusement du bout deslèvres :
– Monsieur ?…
Et, outrant l’impertinence, il tourna le dos avec désinvolture,comme si ce monsieur eût été un trop infime individu pour que lui,Berryer, lui fit l’honneur de s’occuper de lui et de prêter lamoindre attention à ses accusations.
– Alors, fit-il au roi, je puis respirer tranquille… matête n’est pas près de tomber.
D’Étioles frémit sous l’outrage, et, malgré qu’il fût loind’être brave, il crut devoir faire un pas vers le lieutenant depolice qui se contenta de le regarder narquoisement en haussant lesépaules.
– Ne riez pas, Berryer, reprit le roi qui, ce disant,souriait ironiquement, ne riez pas… c’est fort grave.
Puis, se tournant vers d’Étioles qui s’enfonçait les ongles dansla paume des mains avec rage :
– Or çà, monsieur, voici M. le lieutenant depolice : répétez, je vous prie, ce que vous venez de nousdire.
D’Étioles se sentait perdu.
Néanmoins, faisant appel à toute sa volonté, il se campa devantBerryer d’un air arrogant et dit d’un ton ferme :
– Sire, je viens vous demander justice.
– Bien, monsieur, fit le roi gravement. Contrequi ?
– Contre… cet homme.
D’Étioles mit dans ces trois mots tout ce qu’il put trouver dedédain, pendant que sa main s’allongeait menaçante vers Berryerimpassible, le regardant fièrement avec un mépris nondissimulé.
– Cet homme, fit le roi en insistant sur les mots employéspar d’Étioles lui-même, cet homme, c’est M. le lieutenant depolice, monsieur, songez-y.
D’Étioles s’inclina en signe qu’il maintenait sonaccusation.
– Bien, monsieur !… Et vous accusez M. lelieutenant de police de… ?
– J’accuse M. Berryer d’avoir enlevé ou fait enleverJeanne Le Normant d’Étioles, ma femme, fit d’Étioles qui frémissaitde terreur mais néanmoins tenait bon jusqu’au bout, ne voulantrenoncer à la partie que lorsqu’il la jugerait irrémédiablementperdue.
– Ah ! ah ! monsieur Berryer, fit le roi enriant, je vous y prends là, mon maître… Qui aurait dit cela d’unhomme aussi grave que vous… Comme on se trompe, mon Dieu, sur lecompte des gens. Eh bien ! monsieur Berryer, ajouta-t-il trèsgravement, vous avez entendu l’accusation de… monsieur…Qu’avez-vous à répondre ?…
– Oh ! Sire, fit Berryer avec une indignation bienjouée j’espère bien que le roi ne me fera pas l’injure de m’obligerà me disculper d’une accusation aussi… ridicule.
Et Berryer foudroyait d’Étioles atterré d’un coup d’œilinsolent, pendant que celui-ci, rassemblant tout son courage,grondait, menaçant :
– Monsieur !…
– Holà ! fit le roi paisiblement, tout doux, monsieurle traitant…
Puis, se tournant vers Berryer :
– Faites entrer, dit-il simplement.
Berryer transmit l’ordre du roi à un officier de service et lesportes, s’ouvrant aussitôt, le cabinet du roi se remplit decourtisans. Alors lorsque le roi vit là sous sa main tous lestémoins qu’il désirait pour la leçon qu’il voulait infliger àd’Étioles, il se tourna vers lui et, fort gravement, luidit :
– Il nous plaît, monsieur, de mettre sur le compte de ladouleur qui vous égare les propos irrévérencieux que vous aveztenus ici et nous voulons bien les oublier. Mais, ajouta-t-il surun ton menaçant, n’y revenez pas, mon maître… il y en a quipourrissent à la Bastille pour moins que cela… ne l’oubliezpas !…
Puis, se tournant vers Berryer pendant que le malheureuxd’Étioles foudroyé sentait se jambes se dérober sous lui :
– Monsieur Berryer, ajouta le roi, vous voudrez bien, jel’espère, oublier les propos incohérents de ce… malheureux, – dudoigt il désignait d’Étioles, livide, anéanti.
– Sire, fit Berryer, le roi me donne l’exemple en oubliantlui-même.
– Mais ce n’est pas tout, continua le roi qui, se tournantvers d’Étioles, lui dit : Par égard pour le malheur qui vousfrappe, nous voulons faire quelque chose pour vous… Berryer, ilfaudra aider ce malheureux époux à retrouver la femme qu’ilaime.
– Sire, je suis aux ordres de Votre Majesté, réponditlaconiquement Berryer.
– Très bien ! fit le roi d’un air satisfait.
Puis, se tournant vers d’Étioles :
– Allez, monsieur, allez en paix, époux infortuné…M. le lieutenant de police est un habile homme et il saurabien retrouver celle que vous aimez.
Et pendant que d’Étioles écrasé se retirait en chancelant, sanstrouver un mot, le roi, avant que le malheureux eût quitté lapièce, dit aux courtisans qui l’entouraient, avec une commisérationadmirablement jouée :
– Messieurs, plaignez M. d’Étioles… On vient de luienlever sa femme… sa femme qu’il adore… et je crains bien que ladouleur n’ait égaré la raison de ce pauvre homme.
Tout aussitôt les courtisans s’écartèrent devant d’Étioles commes’il eût la peste, et le cynique personnage, la tête bourdonnante,les yeux vagues, effaré, livide, ayant vraiment l’air d’un fou,comme le roi l’avait donné à entendre, roulant déjà dans sa têtedes projets de vengeance terrible, sortit en vacillant comme unhomme ivre.
Alors le roi, se tournant vers les courtisans :
– Messieurs, dit-il, l’audience est levée… Monsieur lelieutenant de police, restez… nous avons à travailler.
Aussitôt le cabinet se vida.
– M’est avis, fit le roi, lorsqu’il fut seul avec Berryer,que ce qui désole le plus l’honnête mari qui sort d’ici, c’est queje ne sois pas l’auteur de l’enlèvement de sa femme.
– C’est ce que je pensais aussi, Sire ! dit froidementBerryer.
La nécessité où nous sommes de raconter les événements qui sedéroulent dans cette histoire dans leur ordre chronologique nous aobligé pendant quelque temps à laisser dans l’ombre un personnageimportant, que le lecteur n’aura sans doute pas oublié.
Nous voulons parler de cet homme sombre, triste, terriblementénigmatique : François Damiens.
Depuis qu’il est entré au service du sous-fermier, Damiens estresté constamment inoccupé : ses fonctions consistant, ainsique le lui a dit son nouveau maître, à ne rien faire.
Damiens n’ignorait pourtant pas que cette inaction qui luipesait pouvait cesser brusquement ; il savait qu’il devait setenir prêt pour l’action… Quelle action ?… Il ne savait pasencore. Ce qu’il savait, par exemple, c’est que le jour où sonmaître ferait appel à ses services, son intervention devrait êtreterrible.
Et, sombre, farouche, replié en lui-même… il attendait…
Mais si le corps restait, chez lui, inactif, il n’en était pasde même de l’esprit.
Un monde de pensées, tantôt douces, tantôt cruelles :pensées d’amour humble et soumis, de haine formidable, dedévouement inébranlable, d’abnégation sublime… se croisaient, seheurtaient dans son cerveau surchauffé…
Un travail lent, mais tenace, continu, se faisait dans cettetête étrange, aux yeux d’une profondeur insondable, aux lèvrescrispées par un rictus amer… Une tension d’esprit extraordinairetenait cette intelligence hautaine en perpétuel éveil.
Damiens se souvient toujours de la nuit horrible – et douceaussi – où d’Étioles le prit par la main pour le conduire jusqu’àsa porte à elle…
Le malheureux frissonne encore lorsqu’il songe aux heures detortures qu’il a passées là.
Ses dents grincent de fureur lorsqu’il se remémore l’abominabletentation à laquelle il a été exposé…
Mais une fierté lui vient – et alors il lève haut la tête, sonœil s’illumine – lorsqu’il songe qu’il a pu pénétrer à temps lapensée cynique de son sinistre maître et que, prêt à devenircriminel, l’intelligence, chez lui, dominant la matière, il a surésister à la tentation… pénétrer un dessein d’une horreurinsondable et s’arrêter à temps…
Et qui sait ?… en ne commettant pas l’abominable forfaitauquel on le poussait, il a peut-être entravé pour plus tard il nesait quel ténébreux projet qui échouera par le fait de sonhonnêteté…
Une joie ineffable, à cette pensée consolante, transfigurecomplètement cette face ravagée qui devient alors presquebelle…
Et une infinie douceur repose ces traits tourmentés, cettefigure habituellement sombre et fatale, lorsqu’il songe à la douce,à l’inoubliable minute où il a osé, lui… le misérable paria…s’agenouiller humblement, respectueusement, devant l’idole, etbaiser dévotieusement le bas de sa robe blanche… blanche commel’âme pure et candide de la vierge traîtreusement endormie etlivrée à lui comme une proie… et qu’il a su respecter.
Damiens n’était ni un philosophe ni un penseur profond.
Nous l’avons entendu avouer lui-même son ignorance à Henrid’Étioles.
Mais il avait d’instinct le sentiment de ce qui est beau, bon,juste, loyal…
Damiens avait été sur le point de succomber ; et il sereprochait cette scène de défaillance avec autant d’âpreté etd’amertume que s’il eût réellement accompli la faute.
Une passion ardente s’était emparée de ce solitaire qui, jusqu’àce jour, n’avait, pour ainsi dire, vécu que dans la compagnied’idées étranges, trop lourdes pour son cerveau inculte.
Dès l’instant où Jeanne lui était apparue, elle était entréedans son cœur en souveraine maîtresse et sa vie avait étéfixée.
Certes, le malheureux se rendait compte de la distanceinfranchissable qui le séparait de celle qu’il adorait en secret…mais quoi ?… peut-on empêcher l’humble fleur des champs detourner son calice odorant vers le soleil rayonnant ?
Damiens n’attendait rien, n’espérait rien de celle qu’il aimaitd’un amour immense, le premier, le seul amour que cet êtreénigmatique eût jamais éprouvé ; néanmoins son âme volait verselle comme vers la source dispensatrice de chaleur, de lumière etde vie.
Il n’espérait rien… et pourtant sa passion était violente… etplus violente encore sa jalousie.
Qui savait si ce sentiment ne le pousserait pas un jour jusqu’àvouloir la mort de quiconque aurait à ses yeux déflorél’idole !
Cette profonde jalousie n’avait pas échappé à l’œil perçantd’Henri d’Étioles, et nous avons pu voir le sous-fermier l’exciterjusqu’à la fureur avec une habileté diabolique.
Tel était l’amour de Damiens pour Jeanne jusqu’au moment où nousl’avons vu résister à l’atroce tentation au-devant de laquelled’Étioles l’avait précipité…
Plus tard, sous l’empire de l’horreur ressentie, se condamnantlui-même au châtiment et à la réparation, cet amour, tout enrestant aussi complet, aussi vivace que par le passé, cet amourdevait changer de face, s’affiner, se purifier, s’immatérialiserpour ainsi dire.
Pour se châtier d’une action basse et vile qu’il avait faillicommettre, cet homme, doué d’un caractère de fer, d’une volontéinébranlable, eut la force d’arracher de son cœur tous lessentiments mauvais et mesquins – et pourtant, combienhumains ! – qui flottaient à la surface de son amour comme desscories dans un métal précieux en ébullition.
Et ainsi dégagé de toutes les scories de la passion, il ne restadans ce cœur qu’un amour fait de dévouement, d’abnégation,d’immolation ; un sentiment d’une beauté inaccessible auxseules natures d’élite ; un joyau plus transparent que lediamant… et plus solide aussi.
Dans les hauteurs sereines où il s’était élevé, Damiens pouvaitmaintenant se dire, avec fierté, qu’il cachait dans sa pensée unrêve d’une incomparable pureté.
Et Jeanne ne se doutait pas qu’elle avait à côté d’elle, vivantdans son ombre, un être prêt aux abnégations surhumaines… capable,sur un signe d’elle, de se sacrifier pour l’homme qu’elle eût aimé…et, dût son cœur en saigner, dût-il en mourir, capable de trouverla force de sourire au bonheur de Jeanne… ce bonheur lui fût-ilapporté par un autre !
Mais si l’amour de cet homme pour Jeanne s’était élevé à ceshauteurs, en revanche il avait été pris d’une haine farouche contred’Étioles.
Son instinct, – son amour plutôt –, lui disait que celui-làétait l’ennemi direct, le plus terrible et le plus acharné de lajeune femme, et par ce fait qu’il sentait que d’Étioles en voulaitau bonheur de Jeanne, il haïssait d’Étioles de toutes ses forces…presque autant qu’il aimait Jeanne.
La disparition de Jeanne ne lui avait pas échappé.
La sérénité parfaite avec laquelle d’Étioles acceptait cettedisparition lui faisait craindre un danger pour elle, et sa hainecontre son maître s’exaspérait encore davantage en même temps ques’augmentait sa soif de sacrifice.
Et lui qui, quelque temps avant, savamment excité par lesous-fermier, se fût dressé farouche et le couteau à la main entreJeanne et le roi, il se sentait maintenant capable, si le bonheurde Jeanne en dépendait, de se faire l’esclave du roi !
Ainsi le financier, qui croyait par la toute-puissance de son orde par les ressources de son esprit astucieux, s’être attaché unauxiliaire précieux, avait, au contraire, un ennemi formidable,d’autant plus dangereux qu’il était dans son entourage immédiat,mis sur ses gardes par une expérience acquise et lisant courammentdans le jeu de d’Étioles tandis qu’il dissimulait le sien.
Telle était l’état d’âme de Damiens lorsque le laquais, à quid’Étioles en avait donné l’ordre en descendant de carrosse devantle palais du roi, vint l’avertir de se tenir prêt, le maître ayantbesoin de lui.
Damiens avait frissonné antérieurement et s’était préparé pourla lutte imminente contre d’Étioles qui, décidément, jouait demalheur, car en prévenant ainsi Damiens, il lui donnait le temps dedresser ses batteries.
Damiens attendit donc son maître le cœur battant d’espérance àla pensée qu’il allait enfin apprendre ce qu’elle étaitdevenue.
Cependant d’Étioles avait quitté le palais, assommé, anéanti parl’écroulement de ses rêves, n’ayant plus même la force depenser.
Il s’était jeté dans son carrosse, n’ayant qu’undésir :
Fuir ces lieux où il avait subi la plus sanglante deshumiliations.
D’une voix rauque, il avait crié au cocher :
– À l’hôtel, à Paris !
Et il s’était laissé choir sur les coussins de la voiture.
Longtemps il resta hébété, anéanti, la cervelle vide, n’ayantmême pas une idée.
Peu à peu il se ressaisit et essaya de voir clair dans lacatastrophe qui le frappait.
– Joué !… je suis joué !… grondait-il… Il estévident que le roi n’est pour rien dans l’enlèvement de ma femme…et je suis allé stupidement… Mais alors, si le roi n’a rien à voirdans cette affaire, quel conte ces deux ivrognes sont-ils venus mefaire ?… Je m’y perds… Pourtant leur attitude était sincère…D’autre part, le roi m’a paru de bonne foi… et puis, s’il étaitcoupable, il n’aurait jamais osé… Alors, que signifie cettehistoire d’une intervention de Berryer ?… Berryer aurait-ilsimplement prêté la main à un autre larron ?… ce n’est guèreprobable… et pourtant… Ce qu’il y a de clair, c’est que Jeanne adisparu… et que le roi n’est pour rien dans cette disparition… Maisalors qui ?… Oh ! je saurai !… je trouverai,dussé-je remuer ciel et terre et jeter l’or à pleines mains… etalors, malheur à celui qui m’a enlevé ma femme… celui-là, je veuxle tenir pantelant sous mon talon… Et si tout cela n’était qu’uneinvention de Jeanne elle-même ?… Si Jeanne en aimait unautre ?… Si elle était allée librement retrouver celui-là,forgeant cette histoire de Berryer et du roi pour me donner lechange ?… Oh ! alors, malheur à lui ! et malheur àelle !… Mais non, je suis fou, Jeanne aime le roi… Alors,quoi ?… Oh ! je trouverai… je trouverai… Et ce roi, cetinsolent Berryer, comme ils se sont joués de moi !… comme ilsm’ont écrasé, humilié… Ah ! je me vengerai… je me vengeraid’une manière terrible !…
Et un sourire effrayant lui venait aux lèvres, car, songeant àDamiens qui l’attendait sur son ordre, il songeait :
– De ce côté-là, du moins, je tiens mavengeance !…
Et un geste de menace complétait la pensée de cet homme haineuxqui, maintenant maître de lui, échafaudait des plans de campagne,prêt à lutter encore.
Mais son esprit inquiet revenait toujours au ravisseur inconnude sa femme.
Ah ! celui-là !… celui-là !…
D’Étioles voulait bien, – il avait même fait tout ce qu’il avaitpu pour cela – que sa femme devint la maîtresse du roi parce que leroi seul pouvait lui donner ce qu’il n’avait pas, ce qu’il désiraitpar-dessus tout : les honneurs et les dignités…
Mais à un autre, non !… Jamais !…
Et toujours il pensait au misérable qui lui avait ravi cetteJeanne… et il cherchait sans trêve comment il se vengerait de lui…sans rien risquer pour sa précieuse personne.
Nous avons dit qu’il était lâche. Sa lâcheté en cette occurrences’étalait dans toute sa hideur.
À force de ressasser dans son esprit comment il pourrait sevenger sans risques pour lui, un nom finit par lui traverser lecerveau :
D’Assas !…
Eh ! oui, parbleu !… le cadet le vengerait…Pardieu ! il paierait ce qu’il faudrait pour cela et toutserait dit…
Peut-être même, en y réfléchissant, n’aurait-il pas besoin dedélier les cordons de sa bourse pour cette besogne… Non qu’il fûtladre, il était prodigue ; mais il se rendait bien compte quele chevalier n’accepterait pas une pareille mission pour tout l’ordu monde.
Voilà pourquoi il se disait que ce qu’il ne pouvait espérer ded’Assas en le payant, il l’obtiendrait sans doute pour rien… enrusant.
Oui ! oui ! tout cela s’arrangeait petit à petit…
Damiens pour le roi et Berryer aussi peut-être…
D’Assas pour l’autre…
Lui-même se chargerait de Jeanne !…
Allons ! allons ! il n’était pas aussi perdu qu’onvoulait le croire, qu’il l’avait cru lui-même !
Avec un peu de patience, de la ruse, de l’astuce et de l’orrépandu, il prouverait avant peu qu’il n’était pas à mépriser…qu’il fallait au contraire compter avec lui.
Il allait se mettre à l’œuvre tout de suite.
Et rasséréné, maître de lui, sachant encore une fois ce qu’ilvoulait et où il allait, il descendit dans la cour de sonhôtel.
Sitôt qu’il fut dans son cabinet, il se composa un maintien, etdonna l’ordre d’introduire Damiens.
Celui-ci entra, pâle, résolu à tout, et attendit dans uneattitude digne, sans morgue comme sans déférence exagérée.
Enfin, d’Étioles leva la tête et regarda la figure ravagée parl’anxiété, les yeux cerclés de bistre, fatigués par les insomnies,et qui sait ?… peut-être par les larmes, de celui quiattendait son bon plaisir, et d’une voix doucereuse ildit :
– Asseyez-vous, mon maître, nous avons à causer.
Damiens, sans répondre, prit un siège et s’assit comme on le luiordonnait.
– Vous savez, fit d’Étioles à brûle-pourpoint, que ma femmea disparu.
Les yeux de Damiens clignotèrent, dénotant l’émotion qui lebouleversait, et d’une voix blanche, lasse, il répondit :
– Oui, monsieur, je sais…
– Mais savez-vous aussi où elle se trouve en cemoment ?…
– Non, monsieur ! Comment voulez-vous que je sachecela ?
– Je vous avais pourtant recommandé de veiller surelle !…
– C’est vrai, monsieur, mais vos ordres étaient desurveiller madame chez elle !… je ne devais pas quitterl’hôtel et m’y tenir constamment à votre disposition.
– C’est juste, fit d’Étioles… Aussi ne vous ferai-je pas dereproches… Enfin, ajouta-t-il en soupirant et en observant Damiensen dessous, ce qu’il y a de certain c’est qu’elle a disparu.Qu’est-elle devenue ?… Où est-elle ?…
Il prononçait ces derniers mots comme s’il se fût parlé àlui-même.
– Vous êtes-vous demandé où elle pouvait être ?reprit-il.
– Non, monsieur, répondit Damiens rougissantimperceptiblement à ce mensonge.
– Vous n’êtes pas curieux, mon maître, fit ironiquementd’Étioles à qui cette rougeur n’avait pas échappé.
Il ajouta en fixant Damiens :
– Il faudra donc que je vous l’apprenne… Car je ne veuxavoir aucun secret pour vous, puisque vous devez connaître un jourtoute ma pensée, toutes mes espérances et toutes meshaines !
Damiens tressaillit violemment, mais ne dit rien.
– Eh bien ! sachez donc que ma femme a été enlevée…Oui. Et ce que je vous dis, à vous, c’est à peine si j’oserais lerépéter à mon propre confesseur !
– Enlevée ?… balbutia Damiens.
– Mon Dieu ! oui, tout bonnement. En sorte queMme d’Étioles, en ce moment, file tranquillement leparfait amour… Oh ! mais je me vengerai !…
Damiens ne dit pas un mot, mais il devint très pâle. Il futsaisi d’un tremblement nerveux et il était visible que cet hommefaisait un effort violent pour se contenir.
– Et le ravisseur vous le connaissez, maître Damiens, c’estce seigneur que vous avez vu dans le petit salon de l’Hôtel deVille… c’est le roi… Je vous l’avais bien dit à ce moment que mafemme avait un amant… Je vous avais recommandé de veiller…ah ! mon instinct ne me trompait pas…
Et d’Étioles, distillant ses paroles lentement, cacha son visagedans ses deux mains comme s’il avait été accablé par la honte et ladouleur.
En réalité, l’astucieux personnage laissait couler entre lesdoigts un regard aigu, étudiant âprement l’effet produit par sesparoles sur le visage de son confident.
– Vous m’aviez promis de veiller, Damiens, reprit-il aprèsun court silence, et voilà où nous en sommes. Vous m’aviez promisaussi de me venger… Manquerez-vous aussi à cette promesse… commevous avez manqué de vigilance ?…
Damiens fit un effort comme pour s’arracher à un songe, et d’unevoix lente répondit :
– Vous m’avez pris à votre service ; vous m’avez payélargement pendant que je ne faisais rien pour gagner l’argent quevous me donniez : tout cela, monsieur, en prévision du momentoù vous auriez besoin de moi… en prévision, aussi, du moment oùvous feriez appel à mon bras… Ce bras, – ajouta-t-il d’un airfarouche, – je l’ai vendu, vous l’avez acheté ; il vousappartient… Le moment est-il venu de frapper ?… parlez sanscrainte… sans feinte… Je suis prêt… Ah ! vous n’avez pasbesoin d’exciter ma haine, contre… celui que vous savez… Cettehaine, vous ne pourrez pas l’augmenter… car elle a atteint sonpoint culminant… Oui ! je le hais, cet homme, je le hais parcequ’il…
– Parce que ?… demanda d’Étioles, qui frémissaitdevant cette explosion, en voyant que Damiens s’arrêtait au momentoù son secret allait peut-être lui échapper.
Mais Damiens s’était ressaisi.
Ce fut donc très naturellement qu’il répondit :
– Je le hais parce qu’il vous a fait du mal, à vous… et quevous me payez pour aimer ceux que vous aimez et haïr ceux que vousdétestez.
D’Étioles hocha la tête comme quelqu’un qui dit :
– Il y a autre chose aussi.
– Vous m’avez reproché mon manque de vigilance, monsieur…Si le moment est venu d’agir, ordonnez… je vous réponds que vousn’aurez pas de reproches à me faire de ce côté-là !
– Vive Dieu ! fit d’Étioles que l’air de résolutionfarouche répandu sur toute la personne de Damiens remplissaitd’aise ; vive Dieu ! vous êtes un terrible homme, monmaître, et il vaut mieux, je le vois, être de vos amis que de vosennemis.
– Je le crois aussi, fit Damiens, sur un ton singulier, quieût donné la chair de poule au sous-fermier s’il avait pu démêlerla menace qui se cachait sous ces paroles d’apparence banale.
– Allons, fit d’Étioles, avec un jouteur de votre force ilest inutile de finasser et le meilleur est d’aller directement aubut.
Damiens fit un signe de tête qui signifiait que c’était aussison avis.
– Voici donc ce que j’attends de vous, repritd’Étioles.
Et d’Étioles parla longtemps.
Ce qu’il dit, ce qui fut arrêté entre ces deux hommes, lesévénements futurs se chargeront de nous l’apprendre.
Mais lorsque Damiens, muni des instructions du sous-fermier, sefut éloigné, d’Étioles, le visage illuminé d’une joie ardente,laissa tomber ces mots dans le silence de son cabinet :
– Le roi est mort.
Et, s’enveloppant d’un vaste manteau, il quitta l’hôtel en sedisant :
– Maintenant, allons voir d’Assas… Ce cher chevalier menéglige trop décidément…
Pendant ce temps, Crébillon, en compagnie de Noé, après avoirtouché à la caisse du sous-fermier le bon de cinq mille livresqu’il devait à la libéralité reconnaissante ou, pour être plusjuste, à un habile calcul d’Henri d’Étioles, Crébillon était rentréchez lui, avait mis ordre à ses affaires et confié sesenfants à une voisine complaisante qui, moyennant unelégère rétribution, voulut bien se charger de donner la pitance àtout ce petit monde.
Puis, rassuré sur le sort de ses pensionnaires, toujours escortéde Poisson qu’il ne perdait pas de vue, il s’était mis en quêted’un véhicule qui les conduisit à Versailles.
Arrivés à destination, Crébillon, qui connaissait parfaitementla ville, tandis que Noé, au contraire, n’y avait jamais mis lespieds, se fit conduire dans une modeste hôtellerie où il avait logéautrefois et qui, précisément, était située à égale distance duChâteau et des Réservoirs.
L’hôtelier les conduisit, sur leur demande, à une chambre à deuxlits assez spacieuse et les quitta après avoir apporté une tablegarnie de plats nombreux et variés, et flanqués d’un nombrerespectable de flacons poudreux.
Crébillon endossa un costume tout flambant neuf pendant que Noé,pour se mettre en appétit, débouchait un flacon et vidaitonctueusement quelques verres d’excellent vin tout en suivant desyeux les détails de la toilette minutieuse à laquelle se livraitson ami.
Lorsque la toilette du poète fut terminée, il se trouva que Noéavait achevé de vider la bouteille.
Les deux amis s’assirent en face l’un de l’autre avec une égalesatisfaction et, bravement, avec une ardeur non moins égale, ilsdonnèrent l’assaut au monceau de bouteilles et de victuailles quiencombraient la table.
Lorsque ce repas fut terminé, Crébillon contempla quelquesinstants Noé Poisson qui, contre son habitude, avait usé de quelquesobriété.
– Tu sais, dit alors le poète, que je vais voir Berryer…Nous ne savons pas ce qu’il adviendra de cette démarche… mais tum’as formellement promis de ne pas bouger d’ici… et de ne pas tegriser.
– Crébillon, je te le jure…
– Alors je puis partir tranquille ?… tu ne te griseraspas ?… Songe qu’il y va pour nous d’intérêts trèsgraves !… dit Crébillon en quittant la table.
– Crébillon, ton manque de confiance m’offenseoutrageusement, fit Noé avec dignité.
– C’est bien, nous verrons si tu tiens ta promesse… Jepars.
– Que la fièvre quarte m’étouffe si je bouge d’ici !…que la peste m’étrangle si je vide plus d’une bouteille ent’attendant !…
– Allons !… à la garde de Dieu… ou du diable !fit le poète qui sortit, laissant Noé Poisson en face de quelquesflacons.
– Va ! va-t’en tranquille !… crial’ivrogne ; un disciple de Bacchus, comme tu dis, n’a qu’uneparole !… J’ai juré de ne pas boire plus d’une bouteille, jetiendrai ma promesse.
Crébillon se dirigea rapidement vers le château, se disantqu’après tout son absence ne serait pas très longue sans doute etque Noé n’aurait pas le temps de se griser au point de perdre laraison.
Crébillon, tout comme Poisson, avait besoin d’une demi-ivressepour jouir de la plénitude de ses facultés… seulement, ce quin’était qu’une demi-ivresse chez cet homme habitué à absorber desquantités effrayantes de liquide, eût fait rouler par terre unbuveur ordinaire.
Le poète, mieux que personne, savait la dose de liquide qui luiétait nécessaire. Voilà pourquoi, sur le point de tenter, près deBerryer, une démarche qu’il jugeait scabreuse et même dangereuse,il s’était fait servir un copieux repas qu’il avait arrosésuffisamment pour se monter l’imagination.
Voilà pourquoi, aussi, il craignait tant une ivresse complète dela part de son compère et pourquoi il lui avait recommandé siinstamment de ne pas bouger de l’hôtellerie tant que durerait sonabsence.
Au cas où il ne rentrerait pas, Noé avait besoin du peud’intelligence que le ciel lui avait départi pour exécuter sûrementet surtout sainement les instructions détaillées que le poète luiavait données.
Après de longues heures d’antichambre, Crébillon fut enfinintroduit auprès de M. le lieutenant de police.
Berryer se demandait, non sans curiosité, quel était le but decette visite inattendue de l’auteur de Rhadamiste.
Néanmoins, l’impression qu’il avait emportée de sa visite, sousle nom de Picard, au carrefour Buci, avait été plutôt favorable aupoète.
Aussi l’accueil qu’il lui fit fut-il très affable.
Sans finasseries, sans circonlocutions, celui-ci dit nettementce qui l’amenait.
Pourquoi Mme d’Étioles avait-elle étéenlevée ?… Quel était ce danger pressant, dont avait parléM. Picard, qui la menaçait ?…
Pendant que le poète s’expliquait et posait des pointsd’interrogation, Berryer réfléchissait à ce qu’il allait dire etfaire.
Berryer était un habile courtisan. En cette qualité il flairaittoujours d’où venait le vent pour orienter sa barque.
Lorsqu’il avait cru s’apercevoir que le roi éprouvait pourJeanne un sentiment beaucoup plus vif qu’il ne le croyait lui-même,il n’avait pas hésité à s’entremettre, se disant, non sans raison,que la reconnaissance du roi serait acquise à celui qui seraitassez adroit ou assez heureux pour jeter dans ses bras la femmeaimée.
La disparition subite et mystérieuse de Jeanne était venuebouleverser les plans du lieutenant de police.
Berryer, qui croyait à l’amour du roi pour Jeanne avait penséque l’attitude de Louis XV vis-à-vis de la fausse comtesse du Barryne tarderait pas à se modifier et qu’il reviendrait plus épris versMme d’Étioles… qu’il saurait bien trouver quand ilserait nécessaire.
Mais, contre toute attente, le roi paraissait persister dans sessentiments nouveaux pour la comtesse du Barry et ne parlait pasplus de Jeanne que si elle n’eût jamais existé.
La scène entre le roi et d’Assas que Louis, aveuglé par lajalousie et le dépit, lui avait racontée, en l’arrangeant à samanière de voir, avait fait pénétrer en lui cette conviction, déjàfortement enracinée dans l’esprit du roi : d’Assas étaitl’amant de Mme d’Étioles !
Dès lors la conduite du lieutenant de police était toutetracée.
Berryer, connaissant le roi comme il le connaissait, se disaitque jamais Louis, frappé dans son amour-propre, ne pardonnerait auchevalier et à Jeanne ce qu’il appelait leur trahison.
L’accueil fait à d’Étioles venant réclamer sa femme était venuconfirmer le lieutenant de police dans ses résolutions et chasserde son esprit toute hésitation.
Le roi paraissant persister dans son caprice pour la comtesse duBarry, Berryer jugea prudent de changer immédiatement d’attitude etde faire sa cour à celle qui pouvait devenir une favorite.
Le roi persistant dans son mutisme au sujet de Jeanne, Berryerpensa qu’il serait imprudent à lui d’évoquer des souvenirsdangereux ; car le roi, piqué au vif dans son orgueil, étaitparfaitement capable de faire retomber sa mauvaise humeur sur latête du malencontreux ami qui, de par son intervention malheureuse,l’avait exposé à une pareille déconvenue.
Aussi Berryer n’hésita-t-il pas à sacrifier Jeanne et à sefaire, par convenance personnelle, l’auxiliaire inconscient maisprécieux des menées de M. Jacques.
Voilà quelle était la situation d’esprit du lieutenant de policeau moment où Crébillon lui parlait.
– Mon cher monsieur de Crébillon, fit Berryer, je n’aiaucune raison de vous cacher pourquoi Mme d’Étiolesa été enlevée et quel danger la menaçait. Voici donc la véritéexacte sur cet événement… auquel vous avez pris part. Vous savezque Mme d’Étioles fut très remarquée par le roi aubal de l’Hôtel de Ville.
De son côté, l’attitude de Mme d’Étiolesvis-à-vis du roi donna à supposer que cette dame était loin d’êtreindifférente aux galanteries de celui-ci. Or, il entrait dans lesvues de certaines personnes puissantes de pousser le roi vers uneautre personne… Mme d’Étioles, dans ces conditions,devenait un danger vivant qu’il fallait écarter à tout prix… lamort de Mme d’Étioles fut décidée.
– La mort !… sursauta le poète indigné.
– Il y a de la politique là-dessous, monsieur de Crébillon,et la politique – vous ignorez cela, vous, heureux homme de théâtre–, a parfois des nécessités terribles… Or, j’étais au courant detoute cette intrigue… Comment ?… c’est un secret que je nepuis divulguer… J’eus pitié de cette jeune femme si spirituelle etsi belle et… je résolus de la sauver… Mais me heurter à cespersonnages très puissants, je vous l’ai dit, c’était dangereux… jerisquais d’être broyé moi-même… pourtant, en y réfléchissant,j’arrivai à cette solution : Que désirent ces gens ?…écarter Mme d’Étioles du chemin du roi !… Pourcela, ce n’est pas besoin de supprimer une ravissante créature… ilsuffit de l’éloigner momentanément…
Plus tard, lorsque les plans de ces puissants personnages aurontabouti, Mme d’Étioles pourra reparaître sans dangerpour elle, n’étant plus elle-même un danger pour les autres, etmême, en y regardant de plus près, il était probable que lareconnaissance de ces gens serait acquise à celui qui les auraitaidés dans leurs projets tout en empêchant un crime inutile.Comprenez-vous ?
– Mais c’est affreux, ce que vous me dites-là ! fitCrébillon tout pâle.
– La politique ! monsieur, la politique !…
– Mais pourquoi n’avoir pas signalé le danger àMme d’Étioles ?
– Pourquoi ?… Parce que si ce qu’on disait était vrai…si Mme d’Étioles avait un faible pour le roi, enlui apprenant la vérité, je risquais de l’éblouir… Or, je laconnais, Mme d’Étioles ! Sous une apparencefrêle, elle cache une énergie rare et un courage indomptable… Quisait si, éblouie, fascinée par ce qu’on lui aurait fait entrevoir,elle n’aurait pas volontairement risqué sa tête et non seulementrefusé de s’éloigner, mais encore mis tout en œuvre pour conquérirle roi !
– C’est un peu vrai, ce que vous me dites-là,monsieur ; Jeanne est assez romanesque !… fit Crébillonque le ton de sincérité de Berryer ébranlait fortement, mais quipourtant ne pouvait se résigner à admettre tout ce que lui disaitle lieutenant de police.
– Vous voyez bien, fit simplement Berryer.
– Alors il s’agissait d’éloigner Jeanne du roi ?…
– J’ai eu l’honneur de vous le dire.
– Mais pourquoi ne m’avoir pas dit cela, à moi… lors de lavisite de M. Picard ?…
– Mon cher monsieur de Crébillon, il est des secrets quituent plus sûrement qu’un bon coup d’épée si on commet l’imprudencede les confier… même à son bonnet de nuit.
– Oh ! oh ! fit Crébillon qui frémit tantl’accent de Berryer avait été juste et sincère. Mais alors,pourquoi parlez-vous aujourd’hui ?
– Parce que les personnages en question n’ont plus rien àcraindre pour leurs projets.
– Ah ! ils ont réussi ?…
– Au contraire… ils ont échoué… et renoncent à lapartie.
– Je ne comprends plus, fit Crébillon.
– Vous allez comprendre… Pendant que ces personnesluttaient contre Mme d’Étioles qu’elles croyaientêtre un danger…
– Eh bien ?… interrogea Crébillon voyant que Berryers’arrêtait.
– Eh bien ! un troisième larron est survenu qui a mistout le monde d’accord en confisquant à son profit l’objet dulitige.
– Oh ! oh ! fit Crébillon en se grattantfurieusement le nez. Et l’objet du litige, comme vous dites, c’estle…
– Chut ! fit Berryer, ne nommons personne.
– Et moi qui croyais… fit Crébillon de plus en plusébranlé.
– Quoi donc… cher monsieur ?
– Ma foi, monsieur Berryer, vous me faites l’effet d’ungalant homme. Je vais être sincère avec vous et je vous dirai toutnet que je vous ai soupçonné d’avoir enlevéMme d’Étioles pour le compte du roi.
– Pour le roi ! fit Berryer en éclatant de rire ;mais, mon cher monsieur, d’où sortez-vous donc ?… On voit bienque vous n’êtes pas homme de cour… sans quoi vous sauriez…
– Quoi donc ?…
– Pardieu ! répondit Berryer, il n’y a aucuninconvénient à ce que je vous dise ce que le premier gentilhommevenu du palais pourra vous apprendre comme moi… Le roi… monsieur deCrébillon, mais il n’est occupé que de Mme duBarry… tout le monde sait cela au château… bien qu’on ne le disepas tout haut.
– Ah bah ! dit Crébillon qui se grattait de plus enplus le nez… Alors ma supposition… ?
Berryer haussa les épaules comme quelqu’un qui dit :
– Vous radotez.
– Me donneriez-vous votre parole, monsieur le lieutenant depolice ?… Pardonnez-moi si j’insiste… mais c’est que,voyez-vous, j’ai trempé dans cet enlèvement, moi… et, mort de mavie ! fit le poète en s’animant, si j’avais commis, mêmeinconsciemment, cette abominable action de jeter entre les bras duroi cette enfant pour qui j’ai toujours eu autant d’affection quede respect, je ne me le pardonnerais jamais !
– Pardieu ! pensa Berryer, voilà un honnêtehomme !
Et tout haut, sincèrement ému par l’indignation qu’il voyait surles traits de cet homme, il dit :
– Foi de magistrat, monsieur, je vous donne ma parole quele roi ne voit pas Mme d’Étioles, qui n’est pas,qui n’a jamais été sa maîtresse !…
– C’est bien, monsieur, je vous crois… Encore une question,je vous prie, et je n’abuserai plus de votre bienveillantepatience.
– Je suis à vos ordres, monsieur, dit civilementBerryer.
– Puisque Mme d’Étioles n’est pas chez leroi, avec le roi, où est-elle ?… le savez-vous ?…pouvez-vous me le dire ?…
– Je l’ignore complètement… Si je le savais, ajouta-t-il,voyant que Crébillon esquissait un geste, je me ferais un devoir devous l’apprendre, monsieur, car je vous tiens pour un parfaitgalant homme… Je dis ce que je pense !… Et la preuve, c’estque si je ne puis vous dire où se trouveMme d’Étioles, puisque je l’ignore, je puis aumoins vous nommer quelqu’un qui pourra, je le crois vous renseignerà ce sujet.
– Quelle est cette personne ?
– M. le chevalier d’Assas.
– Le chevalier d’Assas ! fit Crébillon abasourdi.Comment le chevalier, que j’ai du reste l’honneur de connaître,peut-il savoir ce que vous ignorez, vous, monsieur le lieutenant depolice ?…
– Par la raison très simple, fit Berryer en souriant, quele chevalier a rejoint Mme d’Étioles, lors de sonenlèvement sur la route de Versailles, et que, depuis lors, tousdeux sont introuvables… de sorte que, ne vous y trompez pas, sij’ai l’air de vous rendre un service en vous désignant lechevalier, en réalité je ne vous aide en rien, puisque le chevalierd’Assas, comme Mme d’Étioles, est disparu,évanoui.
– Disparus !… ensemble !… le chevalier etJeanne !… Est-ce que… ?
– Dame, mon cher monsieur, dit Berryer toujours souriant,Mme d’Étioles n’a pas encore vingt ans, lechevalier les a depuis si peu de temps… l’un rejoint l’autre surune route… tous deux disparaissent ensemble… concluezvous-même.
– Corbleu ! fit Crébillon, j’aimerais mieux ça !…Voyez-vous, fit-il, répondant à l’interrogation muette de Berryer,ce qui m’enrageait, ce n’est pas tant que Jeanne fût la maîtressedu roi, – la pauvre enfant est bien libre de ses actes et de sessentiments, – mais bien qu’elle le fût par ma faute !… Alorsvous comprenez que du moment que je n’y suis plus pour rien,Mme d’Étioles peut faire ce qui lui plaira… dudiable si je m’en mêle !
Là-dessus, Crébillon prit congé de Berryer qui sedisait :
– Cherche d’Assas… si tu le trouves, tu viendras me ledire !
Et tout comme d’Étioles, songeant à la bonne face d’ivrogne deCrébillon, à ses manières dénuées d’élégance, il dit :
– Où diable l’honnêteté va-t-elle se nicher !…
Noé Poisson, pendant que Crébillon discutait avec le lieutenantde police, était sagement resté dans la chambre où nous l’avonslaissé.
Confortablement installé dans un vaste fauteuil, il étaitfortement excité par ses copieuses rasades. Noé, moins sage queCrébillon, n’avait pas eu la prudence de s’arrêter à temps dans sesamples libations.
L’ivrogne avait une idée fixe qui s’était emparée de son cerveaudéjà plutôt obtus dans son état normal, et, en ce moment, de plusobstrué par les fumées de l’ivresse.
On aurait pu l’entendre grogner des phrases commecelles-ci :
– Je ne sortirai pas !… c’est juré.
Je ne boirai pas plus d’une bouteille !… Je l’aipromis.
C’était là son idée fixe, idée d’ivrogne, qui, lentement,s’emparait de lui et chassait toute autre pensée, toute autrepréoccupation.
Or, il restait quatre flacons sur la table.
Il y avait longtemps que Crébillon était parti, longtemps que lapremière bouteille était vidée… longtemps que Noé avait soif.
L’ivrogne pourtant résista à la tentation.
Mais lorsque cette résistance eut duré un temps raisonnable, NoéPoisson, dont le visage s’éclaira soudain d’un large sourire,modifia tout à coup son refrain et s’écria :
– Je ne boirai pas plus d’une bouteille… à lafois !…
Et, enchanté de cet arrangement, il se répéta :
– À la fois !… à la fois !… mais du moment que jene bois qu’une bouteille à la fois, je tiens mapromesse… donc je puis boire tant que je voudrai… pourvu que je neboive pas plus d’une bouteille à la fois.
Et Noé, convaincu par cette logique écrasante, s’empressa dedécoiffer un deuxième flacon.
Crébillon ne revenant toujours pas, un troisième, puis unquatrième flacon suivirent.
Et, chose curieuse, à mesure qu’il buvait, son esprit, –tranquillisé sans doute par cette excuse qu’il avait ingénieusementtrouvé d’un flacon à la fois, – son obsession prenait une autreforme, et il se disait :
– Tu ne sortiras pas !…
Tant et si bien que, ne tenant plus sur ses jambes que par unmiracle d’équilibre, sans s’en rendre compte, sans savoir comment,tout en répétant : « Tu ne sortiras pas, » Noé setrouva dehors.
Le soir commençait à tomber, mais il faisait cependantsuffisamment jour.
Pourtant, si solide que fût notre ivrogne, si habitué qu’il fûtà des beuveries monstres, la dose de liquide qu’il venaitd’absorber était effroyable et dépassait toute mesure.
Il allait comme un automate, ouvrant des yeux énormes, commes’il eût voulu s’emplir la vue de choses que seul il voyait.
Mais il n’alla pas loin : la réaction produite par l’airfrais du dehors lui produisit l’effet d’un coup de poing sur lecrâne et il tomba comme une masse… vaincu peut-être par l’ivresse…frappé peut-être par une congestion.
Combien resta-t-il de temps affalé à l’entrée d’une ruelleétroite et sombre ?… Que lui arriva-t-il ?… Comment sereleva-t-il ?… Comment retrouva-t-il son chemin ?… Autantde mystères qui vont s’élucider pour nous.
Toujours est-il que, sans savoir comment, comme il était sorti,Noé rentra au logis, guidé sans doute par cet instinct merveilleuxdes bons buveurs.
Il réintégra sa chambre sans se rendre compte de rien, il selaissa choir sur le parquet et s’endormit.
Lorsque Crébillon rentra, tard dans la soirée, il le trouva là,ronflant comme un bienheureux.
Le poète eut beau lui parler, le secouer, le traiter d’ivrogneet même lui administrer force bourrades, il n’en put rien tirer quedes ronflements sonores.
Découragé, Crébillon finit par le laisser cuver son vin en paix,mais un cri d’indignation lui échappa en constatant que toutes lesbouteilles étaient vides.
– Ah ! traître ! s’écria le poète, tu as bu monvin de Champagne… et tu prétends ne pas l’aimer, scélérat !…Fiez-vous donc aux amis !… Heureusement que me voilà sain etsauf, pensa le poète, car si l’intervention de ce bélître dePoisson avait été nécessaire à mon salut, où serais-je !… Lemalheureux ! dans quel état il s’est mis, fit-il, non sans unepointe d’admiration. Enfin, tout est bien qui finit bien, et je nepuis trop lui en vouloir, puisqu’en somme de deux choses qu’ilavait promises il en a tenu une et n’est pas sorti !
Sur ce Crébillon, parfaitement tranquille, se coucha avec lasatisfaction du devoir accompli et ne tarda pas à s’endormir.
Le lendemain matin, d’assez bonne heure, Crébillon fut réveillépar la voix dolente de Noé qui lui disait :
– Comment, tu es là, Crébillon ?… Je ne t’ai pasentendu rentrer… je dormais… ce voyage m’avait fatigué…
Et Noé, toujours étendu par terre, se mit péniblement sur sonséant, huma une forte prise pour dégager son cerveau, considéraavec un orgueil non dissimulé le nombre effrayant des flacons qu’ilavait vidés dans ce mémorable après-dîner, et, finalement, laissatomber sur un ton de stupéfaction profonde :
– Je me suis peut-être grisé !…
– Comment, peut-être !… interrompit le poète indigné…Tu as bu jusqu’à mon champagne… mon champagne,entends-tu ?…
– En tout cas, fit Poisson, interrompant son ami pourdétourner l’orage ; en tout cas, si je me suis grisé, du moinsje ne suis pas sorti. Sur ce point j’ai tenu ma parole.
– Je n’en suis pas sûr ! fit Crébillon qui ne pensaitpas si bien dire.
– Crébillon, ce doute est outrageant !… Maisécoute : figure-toi que j’ai fait un rêve… un rêveétrange : j’étais dans une petite rue que je n’avais jamaisvue et que je vois encore comme si j’y étais… à preuve qu’il y al’entrée une boutique de droguiste, avec des tas d’herbes et deplantes sèches pendus à une enseigne… et sur cette enseigne, ungrand pavot en argent massif qui brillait tellement que j’en étaisébloui…
– Allons, dit Crébillon, tu as mal à la tête, mon pauvreNoé. Couche-toi et dors…
Mais Noé était tenace. De plus, son rêve l’avait sans doutevivement frappé et il tenait à le raconter. Aussi, sans tenircompte de la recommandation du poète, continua-t-ilimperturbablement :
– J’étais très fatigué et je m’étais assis sur une bornerenversée à deux pas d’une porte… Tout en soufflant un peu, jeregardais le marteau de cette porte qui était cassé ;figure-toi, Crébillon, que ce marteau était un cercle en fer forgédont il manquait la moitié… Or, comme je regardais ce cercle brisé,la porte s’ouvrit et je vis trois hommes. L’un d’eux avait l’allured’un gentilhomme et portait l’épée, le deuxième paraissait être unbon bourgeois et, le troisième, un valet. Celui qui avait l’aird’un gentilhomme dit au bourgeois :
– Alors, docteur, l’état de cette dame estinquiétant ?
– Très inquiétant, monsieur, répondit le bourgeois, aussije ne saurais trop vous recommander de faire exécuter dès demainmatin, à la première heure, l’ordonnance que je vous ai laissée. Lemoindre retard pourrait être fatal à la malade.
– Soyez tranquille, docteur, vos instructions serontsuivies à la lettre dès demain matin.
Là-dessus, le petit bourgeois s’était éloigné rapidement et lesdeux autres étaient restés sur le pas de la porte.
Crébillon s’était enfui dans la ruelle n’entendant que vaguementle récit de Noé qui, d’ailleurs, paraissait parler autant pourlui-même que pour son ami.
– Alors, reprit Poisson, le valet dit augentilhomme :
– Morbleu ! il ne manquait plus que d’avoir cettepetite Mme d’Étioles malade sur les bras !
Au nom de Jeanne, Crébillon tressaillit et malgré lui prêta uneoreille moins distraite au récit de l’ivrogne quicontinua :
– Ne trouves-tu pas que c’est curieux, Crébillon ?…Mais le plus curieux encore c’est que ce valet ajouta :
– Ne trouvez-vous pas, mon cher comte, que M. Jacquesa des exigences inconcevables ?
Vois-tu, Crébillon, ce valet qui appelle familièrement ungentilhomme : mon cher comte !… il n’y a que dans lesrêves qu’on voit de ces choses-là ! Et le comterépondait :
– Que voulez-vous, mon cher, notre maître a des desseinsprofonds qu’il n’est pas tenu de nous dévoiler et mieux est de luiobéir sans discuter.
– D’accord ! mais il n’en est pas moins vrai que lemétier que je fais ici n’est pas très drôle et commence à me peser,et puisque cette petite d’Étioles…
– Chut ! mon cher, pas de noms, je vous prie.
– Puisque cette petite est gravement malade… sans que noussoyons pour rien dans cette maladie… il eût peut-être été plusprudent de la laisser se débattre… sans la secourir.
– C’est ce que j’ai dit aussi. Mais le maître prétend quecette dame n’étant plus à craindre pour nous… celui que vous savezne songeant plus à elle… la laisser mourir sans lui venir en aideserait un crime inutile. »
Crébillon, de plus en plus intéressé par l’étrange récit que luifaisait Noé, s’était assis sur son séant et écoutait maintenanttrès attentivement son ami qui, flatté de cette attention soudaine,continuait :
« Le valet répondit :
– Excusez ma question, mon cher comte, mais depuis que jesuis enfermé dans cette sorte de prison, je suis plus ignorant deschoses de la cour que le plus provincial des hobereaux… Alors c’estbien vrai ?… le roi est tout occupé de lacomtesse ?… »
Ici, Noé parut faire un effort de mémoire.
– C’est bizarre, reprit-il, le nom de cette comtesse ne merevient pas… je l’ai sur le bout de la langue… il y a du vin dansce nom-là… baril… barrique…
– Du Barry ! fit Crébillon qui trouvait extraordinairecette corrélation qu’il découvrait soudain entre les proposentendus dans un rêve par son ami et ce que lui avait dit lelieutenant de police.
– Du Barry !… C’est bien cela ! fit Noérayonnant, tu as deviné du premier coup, toi.
– Continue ! répondit Crébillon qui semblait réfléchirprofondément. Après, que s’est-il passé… dans ton rêve ?
– Après ?… Le gentilhomme a poussé un juron formidableet il a vertement relevé le laquais parce qu’il prononçait touthaut le nom du roi et de cette comtesse.
– Ensuite ?
– Ensuite le gentilhomme qui était dans l’intérieur estsorti vivement, suivi du laquais ; ils ont inspecté la rue etm’ont découvert sur ma borne.
– Et alors que s’est-il passé ?
– Le gentilhomme est venu à moi ; il m’a secoué… jecrois même qu’il a dû me bâtonner quelque peu, car je me sens moulucomme si vraiment on m’avait battu cette nuit… Quel rêve !…Mais attends, Crébillon, ce n’est pas fini… Après m’avoir rossé deson mieux, le gentilhomme dit au laquais :
– Il n’y a rien à craindre pour ce coup-ci, ce n’est qu’univrogne qui cuve son vin. Mais une autre fois, mon cher, soyez plusprudent.
Là-dessus il est parti pendant que le valet tout penaud rentraitet fermait la porte sur lui. Mais ne voilà-t-il pas un rêveextraordinaire ?
– Extraordinaire, en effet, répondit Crébillon qui sauta àbas du lit et qui, tout en s’habillant vivement, songeait :Tellement extraordinaire que je jurerais que mon sacripant de Noéest sorti et que ce rêve prétendu pourrait bien être une belle etbonne réalité. Je connais, du reste, cette boutique de droguiste,ce pavot d’argent… Où diable ai-je vu tout cela ?…
Tout en songeant ainsi, Crébillon s’était approché de Noé qu’ilinspectait de très près – ce qu’il avait négligé de faire jusque-là– et il constatait que les vêtements de son ami étaient maculés deboue comme s’il avait roulé dans un ruisseau.
Cette découverte confirmait les soupçons qui venaient de sefaire jour dans l’esprit du poète qui, répondant à une idée qu’ilparaissait suivre obstinément, s’écria soudain, au grandébahissement de Noé :
– J’y suis !… je sais où est ce pavot d’argent !…Par la mort Dieu ! j’en aurai le cœur net.
Et comme Noé le regardait avec un ahurissement profond, puisantmachinalement dans sa tabatière de fortes doses de tabac qu’il sefourrait dans les narines, le poète ajouta sur un tonimpératif :
– Allons ! leste ! debout !… noussortons !
– Crébillon, fit la voix dolente de Noé, je suis bienmalade… et j’ai bien soif pour sortir maintenant.
– Tu boiras et tu te soigneras en rentrant… Dépêche-toi,nous n’avons pas de temps à perdre.
Le ton impératif du poète, sa mine grave et soucieuse donnèrentsans doute à réfléchir à maître Noé, car sans plus rechigner, maisnon sans pousser force soupirs, il se mit péniblement sur sesjambes vacillantes.
Alors le poète saisit une valise contenant des effets derechange qu’ils avaient emportés, en sortit un costume completappartenant à Noé et, le lui tendant :
– Habille-toi ! fit-il toujours laconique.
Et, pour aller plus vite, lui-même se mit à dévêtir son amipièce à pièce.
– Tiens ! remarqua Crébillon, ton habit estdéchiré.
– Pourtant, hier il ne l’était pas…
– Regarde toi-même, reprit le poète en mettant sous lesyeux de Noé l’habit maculé qu’il venait de lui enlever.
– C’est ma foi vrai, fit Noé étonné, le galon est arrachéaux revers… Pourtant hier…
– Arraché est le mot, pensa le poète. On diraiteffectivement que ce galon a été arraché brutalement… Enfin, nousallons bien voir…
Aidé par Crébillon, Noé Poisson eut bientôt changé de costume,et les deux amis sortirent.
Sans hésitation, Crébillon prit le chemin des Réservoirs etentra dans la ruelle de ce nom, en se disant toujours toutbas :
– Nous allons bien voir.
Lorsqu’ils furent dans la ruelle, Crébillon s’arrêta devant ladeuxième maison à droite, et comme il levait le nez en l’air,paraissant chercher quelque chose, machinalement Noé fit de même etresta bouche bée, les yeux écarquillés.
– Crébillon ?… fit-il. Oh ! comme c’estbizarre !…
– Quoi donc ? fit Crébillon qui l’observait du coin del’œil.
– Cette enseigne, continua Noé, ces paquets d’herbes, cepavot d’argent… ils ressemblent étrangement à ceux que j’ai vusdans mon rêve !… Comme c’est bizarre !…
– C’est un reste de ton ivresse d’hier, répondit Crébillonqui continua son chemin, entraînant Noé qu’il tenait toujours parle bras.
Mais quelques pas plus loin, nouvelle exclamation de l’ivrognequi venait de reconnaître la borne renversée qu’il avait vue dansson rêve.
Et comme Crébillon haussait les épaules avec incrédulité, Noéreconnut aussi le marteau de porte cassé, bien mieux, il trouva etramassa un morceau de galon qui traînait par terre et quiressemblait diantrement au galon de l’habit déchiré qu’il venait dequitter.
Mais comme l’ivrogne poussait des exclamations intempestives,répétant toujours :
– Oh ! comme c’est bizarre !…
Crébillon lui dit en se croisant gravement les bras et de sonair le plus sévère :
– Ceci vous prouve, monsieur Poisson, que non seulementvous vous êtes grisé hier, mais encore que vous êtes sorti… malgréle serment solennel que vous aviez fait… sans vous soucier de cequ’il pourrait advenir de moi, votre ami… en sorte que s’il m’étaitarrivé malheur, vous n’auriez pu me venir en aide, comme il étaitconvenu… et si j’étais mort… car je pouvais être tué… arrêté… quesais-je ?… de quelle utilité m’auriez-vous été ?…d’aucune !… et je serais mort par votre faute, assassiné parvous… mon ami !…
À cette verte mercuriale, à cette évocation de son ami mort parsa faute, le pauvre Noé, tout honteux, sentit des larmes lui monteraux yeux, et d’une voix humble et soumise il murmura :
– Pardonne-moi, Crébillon… mon ami !…
Le poète secoua douloureusement la tête comme pour dire :Je n’ai plus d’ami !
– Que faut-il faire pour réparer… parle !
– Écoutez, monsieur Poisson, les dangers que j’ai courushier et auxquels j’ai échappé je vais les courir encore… Ce soirvotre ami Crébillon sera peut-être enfermé dans quelque cul debasse fosse… Vous seul pourrez peut-être me tirer de là… Aurez-vousla volonté nécessaire pour rentrer à l’hôtellerie, n’en pas bouger…ne pas boire ?…
Et tout en parlant, Crébillon s’était éloigné sans affection dela fameuse porte au marteau brisé, emmenant, naturellement, Noéavec lui.
Noé, sincèrement ému, répondit avec un empressement qui prouvaitque son affection pour le poète était profonde etsincère :
– Je rentre à l’instant, Crébillon, et cette fois, si tu neme retrouves pas tranquille et à jeun, passe-moi ton épée autravers du corps… je l’aurai mérité.
Et après avoir broyé énergiquement la main de son ami, Noépartit rapidement, sans tourner la tête, en secouant son grosventre.
Crébillon, débarrassé de Noé, avisa une sorte de cabaret borgnequi se trouvait presque en face la porte au marteau, y entra,demanda une bouteille de vin et s’installa de façon à ne pas perdrede vue la mystérieuse maison.
Tout en buvant lentement son vin et en surveillant la porte, lepoète songeait à Noé et reconstituait par la pensée ce qui avait dûse passer la veille pendant qu’il était chez le lieutenant depolice.
– Pardieu ! se disait le poète, le drôle s’est enivré,puis il est sorti. Il se sera affalé devant cette porte… c’est cequ’il appelle s’être reposé sur une borne… Il aura ainsi, à demiassommé par l’ivresse, assisté à la conversation de ces mystérieuxpersonnages… Découvert, il a été saisi à la gorge par celui qui estcomte ; brutalement secoué, le galon de son habit est restéentre les mains de celui qui le tenait et qui, voyant dans quelétat se trouvait l’homme qu’il voulait étrangler, l’aura laisséretomber lourdement sur la chaussée… c’est ce que Noé appelle avoirété roué de coups. Le malheureux ne se doute pas qu’il l’a échappébelle… à moins que tout le reste ne soit réellement qu’un rêve.
Tout en soliloquant, Crébillon poursuivait patiemment sasurveillance.
Neuf heures du matin sonnèrent et il y avait bien deux heuresque le poète était aux aguets.
Il commençait à perdre patience lorsque soudain iltressaillit.
La porte d’en face venait de s’ouvrir et un minois de soubretteéveillée se montrait dans l’entrebâillement.
Crébillon aussitôt se leva, paya et sortit.
Sans affection il suivit de loin la soubrette qui venait dequitter la maison et ne cherchait nullement à se cacher. Il la vitentrer chez le droguiste.
Le cœur de Crébillon battit violemment.
– Est-ce que le rêve de Noé serait vrai jusqu’aubout ? songea-t-il.
Et, se dissimulant dans une encoignure, il attendit.
Au bout de quelques instants, la soubrette reparut chargée depetits paquets et de fioles, et se dirigea rapidement vers lafameuse porte qui s’ouvrit devant elle et se referma sansbruit.
Alors Crébillon, à son tour, entra chez l’herboriste et,moyennant l’achat de quelques pastilles et d’un sirop souverainpour la toux, à ce que prétendait le droguiste, grâce à quelquescompliments adroitement faits, il apprenait que la soubrette venaitainsi chez ce droguiste depuis quelque temps, presque tous lesjours, et que la personne malade était une dame qui recevaitl’hospitalité chez les maîtres de la soubrette.
Il n’y avait plus de doute à avoir : Noé n’avait pasrêvé…
Restait à savoir si la dame malade était réellement Jeanne.
En quittant le lieutenant de police, le poète s’était dit quepuisque Jeanne filait le parfait amour avec le chevalier d’Assas,il ne voyait pas pourquoi il irait les importuner.
Car Crébillon ne doutait pas que l’histoire que lui avait contéeBerryer ne fût vraie.
Débarrassé du remords d’avoir livré Jeanne au roi, il s’étaitdit que le meilleur était de rentrer tranquillement à Paris ;ce qu’il aurait fait le matin même, si Noé ne l’avait arrêté par lerécit de son rêve.
La conversation entre ces étrangers, surprise par l’ivrogne dansson ivresse, était venue confirmer au poète la sincérité des diresdu lieutenant de police.
Mais de deux choses l’une : ou Noé avait puisé dans lesfumées de l’ivresse l’histoire qu’il avait racontée et, alors,cette coïncidence d’une femme malade précisément dans la maisonreconnue par l’ivrogne n’était qu’une coïncidence extraordinaire,sans plus, ou le tout était vrai.
Alors la malade pouvait fort bien êtreMme d’Étioles… ce qui ne lui était pas encoreprouvé.
En tout cas, ce qui ressortait de plus clair pour le poète, detout cet imbroglio, c’est que Jeanne courait un danger réel…qu’elle avait des ennemis puissants qui paraissaient s’acharner àsa perte, sinon à sa vie.
Dès lors, le devoir du poète lui paraissait touttracé :
Découvrir Jeanne et l’arracher à ses persécuteurs.
Et puisque Berryer, qui n’avait pas menti sur tant de points siimportants, prétendait que le chevalier d’Assas pouvait donner laclef de cette énigme : rechercher et trouver coûte que coûtele chevalier.
Telles étaient les réflexions de Crébillon tandis qu’ilréintégrait la chambre de l’hôtellerie où l’attendait Noé.
Et le poète, qui le matin comptait rentrer à Paris, étaitmaintenant fermement résolu à ne pas quitter Versailles tant qu’iln’aurait pas découvert la retraite de d’Assas et celle de Jeanne,tant qu’il n’aurait pas reçu l’assurance que rien ne menaçait cettedernière, et, enfin, tant qu’il ne saurait pas d’une manière exactequelle était cette femme de qualité, malade dans la mystérieusemaison de la ruelle aux Réservoirs.
Nous laisserons, provisoirement, les différents acteurs de cettehistoire évoluer suivant qu’ils sont poussés par les événements,leurs passions ou leurs intérêts, et nous reviendrons, si lelecteur le veut bien, à un personnage qu’il nous est impossible delaisser plus longtemps dans l’ombre : nous voulons parler deM. de Tournehem.
Armand de Tournehem avait contracté l’habitude de venir, chaquejour, voir sa fille à l’hôtel d’Étioles, voisin de son proprehôtel.
Lors de l’enlèvement de Jeanne, Henri d’Étioles étant en voyage,M. de Tournehem était dans l’ignorance des événements quivenaient de s’accomplir.
La matrone, pour gagner du temps, affirma àM. de Tournehem que Jeanne, mandée par d’Étioles, avaitdû quitter l’hôtel en toute hâte pour rejoindre son mari.
Jeanne et Henri étaient nouveaux mariés. Devant Armand ilsaffichaient des sentiments passionnés ; l’excuse était doncplausible et fut admise par le père qui se consola en se disant quesa fille était heureuse et pardonna en songeant que le bonheur estégoïste.
Mais l’absence de Jeanne se prolongeait, contre touteattente.
En outre, elle gardait un silence inexplicable.
Enfin, d’Étioles était rentré seul.
Héloïse, fort inquiète et agitée, ne savait plus que penser ni àquel saint se vouer.
L’angoisse et l’inquiétude du père ne faisant que croître,Héloïse et Henri durent se résigner à lui apprendre une partie dela vérité.
Devant cet aveu tardif de la disparition de sa fille, la douleurdu père s’exhala en reproches violents à l’adresse de la Poisson etde son neveu.
Mais les deux fins matois s’excusèrent en disant que l’intérêtqu’ils lui portaient les avait seul incités à lui cacher la véritéet qu’ils n’avaient eu d’autre but que de lui épargner une douleurqu’ils savaient devoir être profonde ; d’ailleurs, d’Étiolesespérait retrouver rapidement sa femme avant même que son oncle aitpu concevoir la moindre inquiétude.
Que répondre à une pareille excuse ?… Rienévidemment !… au surplus Héloïse et Henri paraissaientsincères !…
Le malheureux père dut donc se résigner et, le désespoir dansl’âme, entreprit les démarches nécessaires pour retrouver sa fillebien-aimée.
Mais comme on s’était bien gardé de parler devant lui duroi ; comme on l’avait, au contraire, poussé à effectuer sesrecherches dans Paris même, le résultat fut naturellement négatif,malgré que le financier n’eût épargné ni ses démarches, ni son or,ni son crédit, qui était considérable.
Jeanne était restée introuvable.
Devant le malheur qui le frappait, le désespoir du père devintimmense et confina à la folie. En quelques jours le malheureuxavait vieilli de dix ans.
Il errait, corps sans âme, dans les vastes pièces de son hôtel,cherchant vainement quelle démarche il pourrait tenter, à quellepersonne il pourrait s’adresser, en quel endroit il pourrait courirpour retrouver sa Jeanne, sa fille, son trésor…
Et des réflexions sombres étaient venues l’envahir ; despensées sinistres hantaient son cerveau… et, plus d’une fois déjà,l’idée d’en finir par un bon coup de poignard était venue leharceler…
Mais il avait repoussé cette idée de suicide.
Son amour paternel lui criait que sa fille avait besoin de lui,qu’il n’avait pas le droit de faillir à ses devoirs de père, etque, d’ailleurs, il aurait toujours le temps de trancher lui-mêmeune existence qui lui devenait odieuse depuis qu’il était privé dusourire de son enfant… lorsque tout espoir serait irrémédiablementperdu.
Une autre considération l’avait arrêté dans cette voie dusuicide où il s’était engagé : il s’était dit que cettedouloureuse épreuve qu’il subissait, c’était peut-être le châtimentqui s’appesantissait sur lui, que c’était peut-être là lecommencement de l’expiation du crime qu’il avait commis autrefois…et qu’il était puni dans ce qu’il avait de plus cher aumonde : son enfant, du lâche abandon dont il s’était renducoupable envers la mère.
La douleur et le désespoir le rendant quelque peu fataliste, ilse disait aussi que ce châtiment était juste et mérité et qu’iln’avait pas le droit de s’y soustraire par la mort.
Mais dans ses longues heures d’angoisse il avait repasséminutieusement tous les événements écoulés depuis le mariage de safille. Les moindres faits, le plus petit mot avaient étésoigneusement étudiés, et cette conviction qu’il avait, enconsentant à ce mariage, fait le malheur de sa fille s’étaitancrée, tyranniquement tenace, dans son cœur déchiré d’amersregrets.
Que soupçonnait-il au juste ?… Il n’en savait trop rienlui-même.
Qu’avait-il à reprocher à son neveu Henri ?… Il ne voyaitpas.
Mais un secret pressentiment lui disait que tous les maux de safille, et, par conséquent, son malheur à lui, venaient etviendraient de ce mariage.
Jusque-là, le lecteur s’en souvient peut-être, il n’avait eu quede vagues soupçons rapidement étouffés par les assurances de safille qui s’appliquait de son mieux à les chasser de sonesprit.
Maintenant ses soupçons étaient changés en certitude et ildevinait confusément il ne savait trop quelle souterraine trameourdie contre le bonheur de son enfant… et dont ce mystérieuxenlèvement n’était, sans doute, que le premier pas dans la mise àexécution.
Néanmoins, il continuait opiniâtrement ses recherches, toujourssans succès.
Tous les jours aussi, il se rendait à l’hôtel d’Étioles dansl’espoir d’y apprendre enfin du nouveau… et chaque jour amenait unenouvelle désillusion.
C’est ainsi que son neveu Henri, qui suivait à son égard un plannettement tracé, lui avait appris qu’il s’était, en désespoir decause, adressé au roi, lequel l’avait reçu très affablement etl’avait renvoyé au lieutenant de police qui, sur l’ordre formel duroi, avait promis de remuer ciel et terre pour retrouver ladisparue ainsi que le ou les coupables.
Il faut dire ici que d’Étioles avait hésité un moment, sedemandant s’il ne ferait pas bien de pousser son oncle à rendrevisite au lieutenant de police, qui n’aurait pu se dérober devantl’importance d’un tel solliciteur.
Mais là où M. de Tournehem ne voyait que pièges etembûches tendus contre le bonheur de sa fille… et peut-être sa vie,d’Étioles, lui, restait fermement convaincu qu’il ne s’agissait qued’une aventure d’amour.
Et il se disait que, dans ces conditions, il saurait bienretrouver tout seul les traces de sa femme et de son ravisseur… Uneaide fournie par un homme comme son oncle pouvant devenir uneentrave au moment précis où il aurait besoin de toute sa libertéd’action pour tirer du ravisseur et peut-être de Jeanne elle-mêmela vengeance éclatante qu’il rêvait, il n’avait pas hésité et, sanspitié pour la douleur profonde de cet homme, il l’avaitimpitoyablement poussé dans de fausses directions, lancé sur defausses pistes, leurré de chimériques espoirs.
Quant à Héloïse Poisson, qui d’un mot aurait pu rassurer lemalheureux père sur le sort de sa fille, elle gardait aussi unsilence obstiné, aussi intéressé que celui de d’Étioles, quoiquepour d’autres causes.
Depuis qu’elle avait appris de la bouche de Noé que Jeanne avaitété enlevée par le roi, elle était sans nouvelles. Elle avaithabilement mis en branle toutes les personnes susceptibles de luiapporter un renseignement, mais vainement…
Elle aussi, comme d’Étioles, comme Tournehem, était plongée dansune cruelle indécision et dans des angoisses profondes. Elle sedemandait avec un commencement d’inquiétude ce que pouvait biencacher ce silence persistant de Jeanne, ainsi que cette disparitionobstinément prolongée.
Mais elle se rassurait en se disant :
– Bah ! les amoureux brûlent leur chandelle par lesdeux bouts… Ils l’useront ainsi plus vite. Il viendra toujours bienun moment où ils seront las de leur mystérieux tête-à-tête… etalors !…
La matrone se consolait ainsi elle-même et s’efforçait de seraccrocher à cette douce conviction que Jeanne était bien lamaîtresse du roi… ce dont elle arrivait à douter parfois quand elleconstatait le néant qui couronnait ses recherches et le silenceinquiétant de ceux qu’elle s’obstinait néanmoins à appeler les deuxamoureux : le roi et Jeanne.
Telle était à peu près la situation d’esprit de ces différentspersonnages au moment où nous les retrouvons.
M. de Tournehem était, ce jour-là, dans son cabinet,occupé, comme toujours, à se demander quelle démarche il pourraittenter pour retrouver sa fille lorsqu’un valet vint lui annoncerque M. de Bernis, secrétaire intime de M. lelieutenant de police, sollicitait l’honneur d’être reçu, séancetenante, pour affaire de la plus haute gravité.
Tournehem connaissait vaguement ce Bernis, qui se faufilait danstous les mondes. Mais peut-être ne l’eût-il pas reçu si la qualitéde secrétaire du lieutenant de police, que le visiteur avaitdéclinée, peut-être sciemment, n’était venue éveiller en lui unsecret espoir.
Aussi donna-t-il l’ordre d’introduire immédiatement le visiteurannoncé qui fit son entrée avec cette grâce et cette aisanceparticulière aux hommes de cour.
Après les compliments d’usage, qui furent d’autant plus longs etcérémonieux que les deux hommes paraissaient s’étudier mutuellementavec une attention soutenue, Bernis se décida à aborder le sujetqui l’amenait, non sans une imperceptible émotion, car le grand airdu financier, son mâle et noble visage ravagé par la douleur lui enimposaient malgré lui.
– Monsieur, fit de Bernis, je suis, vous le savez, lesecrétaire intime de M. le lieutenant de police, qui veut bienm’honorer d’une confiance telle, qu’il n’a pas de secrets pour moi.Cette situation exceptionnelle me met à même, parfois, d’être utileà mes amis et quelquefois, plus rarement, à quelque galant hommeconnu seulement de réputation et dont je m’honorerais de devenirl’ami… sans pour cela trahir en rien la confiance de M. lelieutenant de police.
Tournehem s’inclina poliment. Mais le désir ardent qu’il avaitde savoir si ce visiteur lui apportait des nouvelles de sa fille,primant toute autre préoccupation, ce fut d’une voix étranglée parl’angoisse et par l’émotion qu’il interrogea :
– M. le lieutenant de police vous envoie-t-il pourm’apporter des nouvelles de mon enfant ?… Savez-vous enfin cequ’elle est devenue ?… où elle est ?…
– Hélas ! non, monsieur, répondit Bernis, qui ajoutavivement, voyant que le père infortuné laissait échapper malgré luiun geste qui signifiait qu’en dehors de son enfant le reste lelaissait indifférent : Mais je viens pourtant vous entretenirde votre fille.
– Vais-je enfin apprendre quelque chose ? murmuraTournehem.
– Peut-être, monsieur, répondit énigmatiquementBernis ; en tous cas, je vous le répète, c’est deMme d’Étioles que je vais avoir l’honneur de vousentretenir. De madame et, surtout, de M. d’Étioles,ajouta-t-il lentement et en insistant sur ses dernièresparoles.
– Parlez, monsieur, et pardonnez à mon impatiencepaternelle, mais… je vous en conjure… soyez bref.
– Je le serai autant que faire se pourra, monsieur. Voicidonc : J’ai eu accidentellement entre les mains des papiersqui prouvaient qu’un fermier royal… de vos amis, était atteint etconvaincu de prévarication.
– Un de mes amis prévaricateur !… Allons donc,monsieur ! s’exclama Tournehem avec indignation.
– Permettez-moi d’insister, monsieur, j’ai eu les pièces enmains… elles sont accablantes, plus que suffisantes pour envoyerleur auteur, la corde au cou, en chemise, faire amende honorable enplace de Grève… Mais je n’ai pas dit que ce fermier, votre ami, fûtcoupable… il y a eu complot ourdi contre votre ami et ce complot aété si habilement machiné que s’il prenait fantaisie à son auteurd’envoyer quelques-unes des pièces que j’ai lues au roi… votre amiserait irrémédiablement perdu.
– Mais c’est horrible, ce que vous m’apprenez-là !
– Plus que vous ne le supposez, monsieur, car il ne s’agitpas d’un de vos amis comme je vous l’ai dit tout d’abord, mais biende vous-même.
– Moi ?… fit Tournehem que l’émotion étranglait.
– Vous-même, monsieur.
– Oh ! murmura le financier en passant la main sur sonfront ruisselant de sueur, j’entrevois un abîme… Voyons,voyons ! ajouta-t-il en essayant de retrouver tout sonsang-froid. Expliquez-vous, de grâce !
– C’est cependant très clair ! continua Bernis. Votresignature s’étale au bas des pièces qui prouvent clair comme lejour qu’il y a eu vol cynique et impudent au préjudice du trésorroyal. Qu’une de ces pièces soit mise au jour et votre condamnationest certaine, inévitable, car, à moins que vous ne puissiez fairela preuve probante, irréfutable, d’une imitation parfaite de votresignature, jamais vous n’arriverez à prouver au roi ou à vos jugesque le signataire de ces pièces accablantes en ignorait le contenu…et c’est pourtant la vérité… je le sais. En deux mots votre bonnefoi a été surprise : on a, par des moyens tortueux et infâmes,capté votre confiance…
Vous avez, vous honnête homme incapable de soupçonner un piègeaussi vil, commis l’imprudence d’apposer votre signature sur despièces en blanc… Or, ces pièces, on les a, après coup, rempliesd’instructions tellement précises, d’une nature si délicate, sispéciale, que le moindre doute en votre faveur est impossible.
En outre, les ordres que vous aviez signés en blanc ont étéexécutés avec une précision et une adresse telles que, en cas deprocès, vingt personnes surgiraient pour attester, avec preuves àl’appui, qu’elles ont agi sur votre ordre exprès.
– C’est monstrueux !… murmura de Tournehem qui sedemandait s’il n’était pas le jouet d’un affreux cauchemar. Et quelest le misérable qui… le savez-vous, monsieur ?
– Oui, monsieur, et je vais vous dire son nom si vous ytenez… Cependant il me semble que ce nom est très facile à trouverpar vous-même… Une seule personne, dans votre entourage immédiat,étant en mesure de présenter à votre signature des pièces en blanc,une seule personne possédant toute votre confiance…
– Quoi ! ce serait Henri !… mon neveu !… luiqui me doit tout !… Horreur !… Mais non, c’est insensé,vous vous trompez… Et pourquoi ? dans quel but cette horriblemachination ?…
– Remarquez, je vous prie, que vous avez nommé vous-mêmeM. d’Étioles… parce qu’en effet lui seul était à même deperpétrer une action aussi vile… Il vous doit tout,dites-vous ?… Eh ! monsieur, c’est peut-être bien à causede cela…
Chez certaines natures spécialement pétries, le bienfait évoquela haine… et M. d’Étioles me fait l’effet d’être de cesnatures-là !… Dans quel but il aurait agi ?… je n’en saisrien, mais tenez pour certain que lui seul est l’instigateur del’abominable complot dont vous seriez victime un jour ou l’autre…si je n’avais pensé qu’il était de mon devoir d’honnête homme devous prévenir à temps.
– Non ! non !… c’est impossible ! Henri estincapable d’une pareille infamie !… Je ne doute ni de vosintentions ni de votre bonne foi… mais ce que vous me dites est sihorrible, si monstrueux, que mon esprit se refuse à admettre uneingratitude aussi noire, une aussi odieuse perversité !
Et le financier, qui s’était levé, arpentait son cabinet avecune agitation fébrile.
De Bernis, qui l’observait attentivement, haussa les épaules etmurmura :
– Incrédule !… Pensez-vous donc que je serais venubénévolement jeter le trouble dans la conscience d’un galant hommevers qui je me sens attiré par une respectueuse sympathie…pensez-vous que je serais venu lancer à la légère une accusationaussi effroyable ?…
– Avez-vous donc des preuves ? demanda Tournehem avecvivacité.
– Positives, matérielles, non… morales, oui… et elles sontconcluantes… Vous allez en juger vous-même : c’étaitl’avant-veille du jour où fut célébré le mariage deMme d’Étioles. Un homme se présenta à l’hôtel de lalieutenance de police, demandant à parler à M. Berryerlui-même. M. Berryer étant absent, je reçus l’homme qui aprèsbien des hésitations, sur l’assurance formelle que je lui donnaique le lieutenant de police me l’enverrait à moi, son secrétaireintime, se décida enfin à dévoiler l’objet de sa visite.
Cet homme me dit alors qu’il pouvait fournir les preuves de volsnombreux commis au préjudice du Trésor par un personnage hautplacé, et qu’il se chargeait de livrer ces preuves si je donnais maparole d’honneur de souscrire à certaines conditions qu’il me fitconnaître et qui étaient les suivantes : l’homme avait en sapossession des papiers compromettant le personnage non encoredésigné ; il manquait à ces papiers la preuve décisive,irréfutable des vols dont on l’accusait… cette preuve, il sefaisait fort de l’avoir sous trois jours…
Pour me prouver qu’il ne s’agissait pas d’une accusation vague,il s’offrait à me laisser les papiers qu’il possédait et à lalecture desquels je me convaincrais que son accusation étaitsérieuse et fondée, mais en échange je prenais l’engagementd’honneur d’attendre trois jours, de ne donner aucune suite àl’affaire jusqu’à ce que le délai qui m’était imposé fût expiré,enfin, de restituer purement et simplement les papiers confiés à maprobité au cas où, par extraordinaire, la preuve irréfutable qu’ilespérait posséder dans un délai très rapproché venant à luimanquer, il viendrait lui-même me redemander ces papiers.
Si, au contraire, il m’apportait la preuve convoitée, je seraislibre de garder le tout, de donner à l’affaire telle suite qu’ellecomportait, à la condition unique de ne jamais dévoiler le nom dudélateur.
Cette sorte de marché qu’on me proposait était expliqué par lesconsidérations suivantes : l’homme qui me parlait était unpauvre diable obscur. Le personnage qu’il accusait était aucontraire riche et puissant.
Si les preuves fournies étaient jugées insuffisantes, si lepersonnage se tirait indemne de l’aventure, lui le pauvre diableétait perdu et serait impitoyablement broyé par son puissantadversaire… S’il réussissait, si le personnage était convaincu,condamné, exécuté, alors surgissait un autre danger pourl’homme…
Le personnage, en effet, avait une famille, des complicestout-puissants, qui même, en cas de condamnation du principalcoupable, n’hésiteraient pas, dans un esprit de vengeance, àsacrifier impitoyablement le délateur… d’où nécessité pour lui derester inconnu, dans une ombre prudente… En un mot, l’homme voulaitbien dénoncer, mais sans risques pour sa personne…
C’était assez logique ; je n’hésitai donc pas et engageaima parole, souscrivant pleinement aux conditions qui m’étaientimposées et qu’en bonne justice j’étais forcé de reconnaîtrerigoureusement nécessaires à la sécurité personnelle dudélateur.
De Bernis s’arrêta un instant, autant pour reprendre haleine quepour étudier l’effet produit par son récit surM. de Tournehem qui écoutait avec une attention profondeet s’était rassis machinalement.
Satisfait sans doute de son examen, le secrétaire de Berryerpuisa dans une élégante tabatière en or une prise de tabac qu’ilhuma avec une satisfaction manifeste, secoua d’un geste gracieux lejabot sur lequel nul grain n’était tombé, et reprit :
– Pendant qu’il parlait, j’observais l’homme trèsattentivement : il me parut sincère dans l’accomplissement desa tâche répugnante. Mais j’ai le bonheur d’être doué d’une mémoireextraordinaire et il me semblait que j’avais déjà vu quelque partcet homme qui, pour des raisons que je n’avais pas à rechercher,accomplissait cette lâcheté qu’est une délation…
Où l’avais-je vu ?… je ne pouvais arriver à préciser ;pourtant cette physionomie ne m’était pas inconnue… L’homme parti,emportant ma parole, assez intrigué je me mis à parcourir lespapiers qu’il m’avait laissés et je vis alors que le personnage misen cause, c’était vous, monsieur de Tournehem.
– Et ces papiers étaient probants ? interrogea lefermier royal qui haletait.
– Accablants, monsieur !… Il y avait là des preuvesirréfutables en quantité plus que suffisante pour faire tombervotre tête… et je me demandai tout aussitôt quelle preuve autrementconvaincante mon inconnu pouvait bien rechercher, quand je tenaislà dans mes mains des pièces aussi terribles.
Mais à force de chercher pourquoi cet homme ne s’en tenait pas àces papiers plus que suffisants, – je ne saurais trop vous lerépéter, – à force de voir votre nom s’étaler au bas de pages dontla plus insignifiante pouvait tuer le signataire plus sûrementqu’un solide coup de poignard, le voile qui couvrait ma mémoire sedéchira soudain et je reconnus le misérable qui venait de vouslivrer…
– Ah ! fit vivement M. de Tournehem, quiest-ce ?
– C’était une sorte de factotum, de secrétaire, de valet,qui devait être depuis peu au service de M. d’Étioles, maisqui depuis deux jours ne quittait pas plus que son ombre votreneveu qui se montrait partout toujours inévitablement flanqué de ceserviteur dont il paraissait s’être entiché… Je m’enquisdiscrètement et j’appris que mon homme s’appelait…
– Damiens ? fit de Tournehem.
– Damiens, c’est cela même ; qu’il était entré depuispeu au service de M. d’Étioles, auprès duquel il remplissaitdes fonctions vagues, indéfinies, qu’il était apparu soudainementsans que personne pût dire comment, ni qui il était réellement,d’où il venait, ce qu’il voulait…
– Étrange !… murmura le financier.
– Alors, continua Bernis, à force de réfléchir, de tourneret retourner les renseignements que j’avais recueillis, j’arrivai àcette conclusion : que ce Damiens n’était qu’un instrument quiagissait pour le compte d’un autre qui se tenait prudemment dans lacoulisse, que tout ce qu’il m’avait débité n’était qu’une leçonrépétée par cœur, qu’enfin il ignorait très probablement le contenudes papiers qu’il m’avait remis sans les avoir lus… si toutefoiscet homme savait lire… et finalement que le véritable auteur decette tragédie où l’on m’avait assigné un rôle ne pouvait être quele nouveau maître de ce Damiens, votre propre neveu,M. d’Étioles lui-même.
– Mais pourquoi ?… pourquoi ?…
– Un peu de patience, monsieur, tout s’élucidera, jel’espère. Je continue : les fonctions que j’exerce à la courme permettent de connaître bien des gens et, très répandu, je suisparfaitement renseigné sur la valeur morale de bien des personnesqui ne me connaissent même pas.
C’est ainsi, monsieur, que, bien que n’ayant pas l’honneurd’être de vos amis, je savais cependant que le titulaire de laferme de Picardie était considéré par tous comme l’honneur et laprobité même et que Sa Majesté elle-même l’avait en très hauteestime… Ce n’est pas un compliment que je vous fais, monsieur, jevous répète simplement l’opinion de tous ceux qui vous ont approchéet j’essaie de vous expliquer pourquoi et comment mon attention futéveillée…
Vous tenant pour un parfait honnête homme, je vous laisse àpenser quelle fut ma stupeur à la lecture des pièces quiprouvaient… le contraire. Mais si je suis doué d’une bonne mémoire,je le suis aussi d’un instinct qui m’a rarement trompé… Or cetinstinct me disait que vous aviez le visage, les manières etsurtout les idées d’un homme qui était sûrement l’opposé dumisérable qui se révélait à moi à la lecture des papiers enquestion…
Vous avez sans doute oublié que j’eus l’honneur de vous êtreprésenté chez Mme de Rohan, et que j’eus là unassez long entretien avec vous… Je me flatte d’être physionomiste…L’impression que vous aviez produite sur moi, jointe à votreréputation bien établie, fit que je vous fus acquis dès l’abord etque je résolus de réserver mon jugement sur votre compte… jusqu’àce que les renseignements que je faisais recueillir adroitement dedifférents côtés fussent venus confirmer ou détruire cetteimpression qui vous était favorable…
– Ah ! monsieur, fit Tournehem en prenant la main deBernis, que de grâces je vous dois !
– Attendez, fit Bernis en souriant, vous me remercierezaprès. Mes observations personnelles, jointes à mes renseignementsparticuliers, me donnèrent la certitude que ce Damiens n’était quel’instrument inconscient de M. d’Étioles…
Je fis en outre cette remarque qui me frappa que ces papiers –qui constituaient une sorte d’épée de Damoclès suspendue sur votretête – m’étaient confiés justement l’avant-veille du mariage ded’Étioles avec votre fille : c’est-à-dire à un moment où plusque jamais vous deviez être sacré pour lui…
Cette coïncidence me parut plutôt bizarre… Mais ce qui me frappadavantage encore, ce fut que le lendemain même de ce mariage, ceDamiens qui devait revenir m’apporter une preuve plus terrible queles autres revint en effet… mais pour m’annoncer qu’il avait échouédans ses recherches et me réclamer les papiers qu’il avait confiésà mon honneur et que je lui rendis… à regret, je l’avoue.
Et malgré moi cette idée me vint, tenace, obstinée, que cespapiers étaient retirés de mes mains, que l’orage qui s’amoncelaitsur votre tête était écarté parce que le mariage de d’Étioles avecvotre fille était consommé, et que si cette union à la veilled’être conclue s’était brisée par une cause fortuite, on seraitvenu m’apporter une pièce absolument inutile avec une mise endemeure de faire mon devoir : c’est-à-dire remettre ces piècesentre les mains du roi… et alors vous étiez perdu… l’orage éclataitsur votre tête et vous broyait comme un fétu…
– Horrible ! horrible ! murmurait Tournehemanéanti et qui suait à grosses gouttes.
– Mais tout ce que je vous dis là, reprit Bernis, n’étaitque présomptions… Le mariage de votre fille, annoncé à grand fracaspar d’Étioles, avait fait marcher les langues qui se demandaientcomment une personne aussi charmante, aussi accomplie, pouvaitconsentir à une union avec un homme aussi peu assorti… présomption…l’évanouissement de la jeune épousée en pleine église après lacérémonie… présomption encore…
Certes tout cela me frappait étrangement, mais devais-je pourcela me laisser entraîner à bâtir une intrigue aussi noire ?…Je continuai mes recherches et c’est ainsi que j’appris qued’Étioles lui-même, dans un moment d’expansion, avait annoncé sonmariage très prochain à une… jeune personne… qui parfois a quelquesbontés pour votre serviteur…
Cette personne, par hasard, connaissait de vue la futureMme d’Étioles. Elle ne put s’empêcher de rire aunez de votre neveu, lui disant avec une franchise évidente, quoiquecruelle, que jamais une charmante enfant ne consentirait à unir sajeunesse et sa beauté à un être aussi laid que lui.
Cette appréciation parut piquer au vif d’Étioles, qui s’oubliajusqu’à déclarer textuellement « qu’il voulait cette charmanteenfant pour lui et que de gré ou de force ill’aurait… que d’ailleurs ses précautions étaient prises et que sid’aventure sa cousine se montrait rebelle, elle déchaîneraitsur la tête d’une personne qui lui était chère unecatastrophe si épouvantable qu’elle n’aurait plus assez de sesjours pour pleurer le malheur irréparable qu’elle aurait causé…mais qu’il était bien tranquille là-dessus, que sa cousine étaittrop intelligente pour ne pas comprendre les choses, et filletrop aimante et dévouée pour hésiter un seul instant àsacrifier son propre bonheur à la vie de son père et peut-être plusqu’à la vie ».
Vous comprenez, monsieur, que ces paroles, qui m’étaientrépétées sans y attacher autrement d’importance, furent pour moicomme un éclair qui me fit voir clairement toute la trameténébreuse qui avait été ourdie contre vous et votre fille.
– Ah ! malédiction sur moi ! rugitTournehem ; moi aussi, je vois, je comprends… Ma fille, mapauvre enfant s’est sacrifiée pour moi… pour sauver mon honneur etma vie menacés… et je n’ai rien vu, rien compris, rien deviné,misérable père que je suis !…
– De grâce, monsieur, fit Bernis effrayé par cetteexplosion soudaine ; de grâce, calmez-vous, remettez-vous…
– Ah ! je vais… reprit violemment Tournehem qui seleva et se dirigea vivement vers la porte.
Mais, rapide comme l’éclair, Bernis s’était placé devant et luidisait sur un ton d’autorité dont on ne l’aurait jamais supposécapable :
– Où allez-vous ?… Que voulez-vous faire ?…
– Ce que je veux faire ? répondit Tournehem avec unrire qui sonnait la folie ; tuer le misérable qui…
– Des folies ! répondit froidement Bernis en haussantles épaules ; vous allez commettre… un acte irréparable… quiattirera sur votre tête et sur celle de votre enfant la foudre quis’est écartée pour un moment.
À ces mots prononcés avec une conviction profonde et unesouveraine gravité, Tournehem s’arrêta, balbutiant, interdit.
Sans lui laisser le temps de se remettre, Berniscontinua :
– Écoutez-moi, monsieur, je vous en prie… Voyons, vous medevez bien cela, ajouta-t-il, voyant que Tournehem qui grondait defureur hésitait encore.
À cette allusion directe au service qui venait de lui êtrerendu, le financier s’arrêta net comme le cheval qui sent le morslui broyer la bouche, et faisant un effort violent pour secalmer :
– Pardonnez-moi, monsieur de Bernis, je n’ai même pas songéà vous remercier…
– Ne parlons pas de cela, fit vivement Bernis…Asseyez-vous… écoutez-moi… Vous pensez bien, cher monsieur, que jene suis pas venu uniquement pour vous signaler un dangereffroyable, et que l’homme qui a su pénétrer une aussi odieusemachination peut être de bon conseil…
– C’est vrai ! fit Tournehem. Ma tête se perd dans cedédale d’infamies.
– Je le vois, pardieu ! bien… Vous avez donc besoind’un ami sûr et dévoué qui voie clair pour vous et vous indique lavoie à suivre. Ce que je viens de faire pour vous vous prouve que,cet ami, je le suis.
– C’est vrai ! fit Tournehem dans un élan.
Et il ajouta :
– Monsieur de Bernis, le jour où il vous plaira de medemander ma vie, souvenez-vous qu’elle vous appartient.
– Laissons cela, je vous en prie, répondit Bernis que cetteeffusion reconnaissante paraissait gêner… Je suis amplementrécompensé par la satisfaction que j’éprouve à rendre service à ungalant homme comme vous… et tout le profit est encore pour moi,puisqu’en accomplissant mon devoir de gentilhomme, je me fais unami dévoué…
– Jusqu’à la mort ! acheva Tournehem en serrant lamain de Bernis.
– Votre situation est très claire pour moi et je vais larésumer en quelques mots : pour des raisons que j’ignore,votre neveu avait un intérêt puissant à devenir votre gendre… Laid,chétif, contrefait, il a pensé que ce mariage ne se ferait sansdoute pas sans tiraillements. Comme cet homme est un misérable, ila abusé de la confiance que vous aviez en lui pour vous fairesigner des papiers horriblement compromettants…
Lorsqu’il s’est senti suffisamment armé, il s’est adressé àvotre fille et lui a donné à choisir : ou devenir sienne etvous étiez épargné, ou bien refuser de lui appartenir et alorsc’était la mort et, pis encore, le déshonneur… Votre fille n’a pashésité à se sacrifier pour vous.
– Ma pauvre enfant ! sanglota Tournehem.
– Le danger qui vous menaçait, continua Bernis, me paraîtécarté momentanément… mais qui sait s’il ne reparaîtra pas plusmenaçant que jamais ?… Qui peut savoir la réalisation de quelsplans machiavéliques poursuit M. d’Étioles ?… Qui sait sicet homme n’aura pas demain un intérêt quelconque à vousbriser ?…
– Alors, je suis perdu ! dit Tournehem accablé.
– Non, mordieu !… Il faut vous redresser, tenir tête àl’orage, vous défendre…
– Je vais me jeter aux pieds du roi, lui tout raconter,implorer son aide…
– Mauvais moyen ! fit Bernis en hochant la tête ;le roi est faible, léger, versatile ; qui sait si, adroitementcirconvenu, il ne vous sacrifiera pas…
– Que faire alors ?… Et ma pauvre enfant… quedeviendra-t-elle ?…
– Il faut, dit Bernis lentement, employer les mêmes armesque votre ennemi… car, ne vous y trompez pas, votre neveu est votreennemi mortel, acharné… Il faut, comme lui, user de ruse, paraîtreconfiant, être patient et tenace…
Et tenez, j’y songe, vous cherchez partout votre fille sanspouvoir la retrouver… Pendant ce temps que faitM. d’Étioles ?… qui nous dit que ce n’est pas lui qui aséquestrée sa femme ?…
Je prévois votre question : dans quel but ?… Eh !si je le savais, je ne serais pas si inquiet pour vous… et pourelle…
– Alors, que faire ?… répéta une deuxième foisTournehem.
– À mon avis, il faut dissimuler… Montrez la même confianceque précédemment à votre gendre… seulement attachez-vous à ses pas,soyez constamment dans son ombre, connaissez ses moindres actions,ses plus insignifiantes démarches, ses pensées si possible…cherchez et réunissez le preuves de la machination ourdie contrevous, de telle sorte que le jour où on voudra vous accabler parcette accusation infamante, vous puissiez en démontrervictorieusement l’inanité… car c’est là qu’est le danger le plusgrave pour vous…
Quand vous aurez ces preuves en main, vous pourrez démasquer lefourbe sans crainte et frapper à votre tour impitoyablement… Mais,je vous le répète, pour en arriver à ce résultat il ne faut pasperdre de vue un seul instant d’Étioles, avoir l’œil constammentfixé sur lui, la nuit comme le jour, et peut-être aussi serait-ilprudent de surveiller ce Damiens qui ne m’inspire que médiocreconfiance…
Croyez-moi, monsieur de Tournehem, votre tranquillité, lebonheur de votre fille sont probablement au bout… et peut-êtrequ’en surveillant étroitement d’Étioles vous retrouverez plus tôtque vous ne croyez votre fille…
– Peut-être avez-vous raison, murmura Tournehem.
Alors, Bernis, le voyant ébranlé, entassa les arguments, lespreuves morales, les faits probants pour le convaincre, et parlalongtemps… longtemps…
Lorsque Bernis quitta l’hôtel de Tournehem, il avait sans douteréussi à accomplir une tâche difficile, car un sourire desatisfaction errait sur ses lèvres.
D’un pas délibéré il se rendit tout droit rue du Foin où il futadmis immédiatement auprès de M. Jacques.
Celui-ci l’attendait sans doute impatiemment et attachait, sansdoute aussi, une grande importance à la démarche de Bernis, car dèsqu’il le vit il demanda vivement :
– Eh bien ?
– Eh bien, monseigneur, c’est fait !… À partir de cemoment, il ne lâchera pas d’une seconde la personne que vous savez…et je vous réponds que nous avons là un surveillant dont lavigilance ne sera jamais en défaut.
– C’est très bien, mon enfant, je suis content de vous.
Bernis s’inclina respectueusement, attendant de nouveauxordres.
– Maintenant, mon enfant, reprit M. Jacques,reposez-vous quelques jours, vous l’avez bien mérité… puis ensuite,à l’œuvre… Il faut absolument savoir ce que veut ce Damiens… Jecompte sur votre intelligence pour arriver à ce résultat… Moi, jevais m’occuper de nos deux ivrognes… Allez, mon enfant.
Et M. Jacques tendit sa main blanche que Bernis, un genouen terre, effleura respectueusement du bout des lèvres.
Puis, se relevant, il sortit à reculons.
Bernis parti, M. Jacques prit un monceau de notes et derapports qu’il se mit à étudier attentivement.
Crébillon se creusait vainement la cervelle à chercher par quelmoyen il pourrait pénétrer dans la maison des Réservoirs ets’assurer de visu si la dame malade était bienMme d’Étioles.
Le prétendu rêve de Noé s’était trouvé conforme à la réalité surtant de points que le poète avait fini par se persuader que lamystérieuse malade et Jeanne ne pouvaient être qu’une seule et mêmepersonne.
Pourtant il pouvait se tromper ; l’étrange aventure del’ivrogne, si rigoureusement exacte sur tant de points, pouvaitêtre fausse sur ce point si important. De là nécessité impérieusede pénétrer coûte que coûte dans cette maison et de se rendrecompte par lui-même de l’identité de cette malade.
Mais comment ?… Par quel moyen ?… Voilà ce que lepoète, malgré tous ses efforts d’imagination, n’arrivait pas àtrouver.
Il avait d’abord songé à se présenter lui-même ouvertement,franchement, à la maison des réservoirs, à demander le maître decette maison et, une fois mis en sa présence, à lui expliquerloyalement qui il était, ce qu’il voulait et ce qu’il attendait delui. Mais il avait vite rejeté ce moyen très simple en effet, maisaussi très aventureux.
De deux choses l’une : ou bien Jeanne se cachait ou bien onla séquestrait.
Dans le premier cas, ayant ses raisons pour se dissimuler et neplus donner signe de vie, – et il était évident que ces raisonsdevaient être capitales, – Jeanne avait dû certainement prendre sesprécautions en conséquences et ne se découvrirait pas elle-même…sinon quand elle le jugerait à propos.
Dans le deuxième cas, c’était plus grave : en effet,s’adresser bénévolement à ces inconnus, c’était se livrer naïvementsoi-même, les mettre sur leurs gardes, leur donner le temps deprendre telles mesures convenables…
Qui sait même si cette démarche qui paraissait de prime abord sisimple ne serait pas un danger pour celle qu’onrecherchait ?
Qui sait si ces mystérieux personnages, ayant un intérêtpuissant à garder leur proie, se sentant devinés, surveillés, ne laferaient pas tout simplement disparaître… pour toujours ?…
Décidément le moyen était mauvais dans le premier cas et pouvaitêtre mortel dans le second : il fallait donc y renoncer,trouver autre chose.
La franchise pouvait être dangereuse pourMme d’Étioles séquestrée ; la violence, s’ill’employait, pouvait être fatale à Crébillon et sans profit pour saprotégée… Restait donc la ruse.
Le poète se disait qu’il fallait de toute nécessité pénétrerdans cette maison par ruse… mais comment ?…
Cette question demeurait obstinément sans réponse.
Crébillon, cependant, ne restait pas inactif pour cela. Le soirmême de ce fameux jour où il s’était rendu compte que Noé n’avaitnullement rêvé, il s’était dirigé, à la tombée de la nuit, vers laruelle et avait minutieusement inspecté les lieux. Il avait vitereconnu qu’une escalade nocturne était pour ainsi direimpossible.
La maison n’avait pas d’autre entrée apparente que celle donnantsur la ruelle ; elle était encadrée à droite et à gauche dedeux maisons à peu près semblables ; le derrière donnait surun terrain vague qui venait aboutir au mur de la maison.
De ce côté là, pas de portes, pas de fenêtres ; deux outrois ouvertures étroites et basses étaient percées dans lamuraille, encore ces ouvertures étaient-elles garnies de deuxsolides barreaux en forme de croix et situées presque au faîte dela maison. Rien à tenter par là.
Pour entrer il fallait de toute nécessité se ménager desrelations dans la place, soit en y achetant une complicité, soit enbernant un des habitants pour en tirer une aide inconsciente.
S’il avait eu vingt ans de moins, Crébillon n’eût pas hésité àcourtiser la petite soubrette et à tenter quelque chose de cecôté-là. Mais il s’avouait franchement à lui-même que son âge, saface luisante de bon ivrogne, ses manières dénuées d’élégance, toutcela lui interdisait formellement d’user de ce stratagème qui eûtfatalement abouti à un échec lamentable.
Le seul moyen pratique qui lui restât était donc l’achat d’unecomplicité. Et, dès lors que l’argent entrait en ligne comme moyend’action, il retrouvait toute son assurance : le poète étaittrop philosophe et désabusé pour ne pas savoir que rien ne résisteà ce levier puissant et, d’autre part, il était assuré de trouver,le cas échéant, la somme nécessaire, si considérable fût-elle.
En effet, Crébillon s’était demandé s’il n’était pas de sondevoir de mettre M. de Tournehem au courant de sesprojets en lui exposant ses soupçons et ses craintes. Mais, aprèsmûre réflexion, il s’était décidé pour la négative.
Non pas qu’il eût, de ce côté, les mêmes répugnances, les mêmesdoutes intuitifs qu’il avait eus devant d’Étioles, par exemple.Bien au contraire, le caractère élevé du véritable père de Jeannelui inspirait une vive et respectueuse sympathie. Mais, connaissantl’immense tendresse qui se dissimulait sous l’abord grave et sévèredu financier, il concevait aisément dans quel désespoir immense ildevait être plongé, et la crainte d’apporter une fausse joie suivied’une déconvenue douloureuse l’avait seul arrêté.
Mais s’il se faisait scrupule d’éveiller un espoir qui pouvaitcrouler aussitôt entrevu, il n’en était plus de même en cas denécessité impérieuse, et il était fermement résolu à faire appel àla bourse du père si le besoin s’en faisait sentir.
D’ailleurs, il n’en était pas là, puisqu’il était riche :il lui restait, en effet, la plus grande partie des cinq millelivres de d’Étioles, et il ne faut pas oublier que cette sommeétait considérable pour l’époque.
Le poète cherchait donc un moyen d’entrer en relations avec undes habitants de la maison des Réservoirs et, guettant l’occasion,il passait la majeure partie de son temps dans cette auberge borgneoù il était entré une fois, et où il avait élu domicile, yétablissant son observatoire.
Noé, de son côté, avait reçu, pour consigne sévère, l’ordre dene jamais approcher de la ruelle sous aucun prétexte ; laruelle étant solitaire et fort peu fréquentée, le poète craignaitde donner l’éveil aux habitants de la maison au cas où, par unhasard malencontreux, l’ivrogne serait reconnu comme étant le mêmequi avait surpris la conversation des deux nocturnes causeurs.
De son poste d’observation, Crébillon avait vu le premier jour,de bon matin, la soubrette sortir et se diriger vers la boutique del’herboriste d’où elle était revenue presque aussitôt chargée,comme la veille, de menus paquets, et avant même que le poète, prisà l’improviste, eût trouvé un prétexte plausible pour l’aborder,elle était rentrée, refermant la porte vivement.
Dépité d’avoir laissé échapper cette occasion, Crébillon s’étaitgratifié lui-même de quelques épithètes injurieuses et s’étaitpromis d’avoir plus de décisions et d’à-propos la prochainefois.
Le lendemain matin, la soubrette sortit encore, et cette fois lepoète se lança sur ses pas, prêt à l’aborder quand elle sortiraitde chez le droguiste.
Mais, cette fois encore, il en fut pour ses frais, car lasoubrette ressortit presque aussitôt… en compagnie d’un vieillardaux allures paisibles, habillé tout de noir comme un clerc,s’appuyant sur une canne à pomme d’ivoire, les yeux abrités par desbesicles et qui, tout en trottinant aux côtés de la soubrette,paraissait approuver de hochements de tête significatifs lesexplications qui lui étaient données avec volubilité par la jeunefemme.
La soubrette et son compagnon marchaient assez vite, comme desgens pressés, mais rien dans leur attitude ne décelait qu’ilseussent quoi que ce fût à dissimuler. La soubrette parlait mêmeassez haut pour que Crébillon pût entendre distinctement qu’elledonnait à son compagnon le titre de docteur.
Quoi qu’il en fut, ce tiers inattendu entravait toute tentativede la part de l’infortuné poète qui, tout furieux, grommelant devagues invectives à l’adresse du malencontreux docteur, réintégrason observatoire en se disant qu’il serait peut-être plus favoriséla prochaine fois, tandis que soubrette et docteur entraient deleur côté dans la maison d’en face.
Au bout d’une heure environ, la porte s’ouvrit à nouveau etCrébillon, de son poste, put apercevoir le docteur qui s’éloignaitde son pas menu et trottinant, pendant que la soubrette refermaitla porte après avoir fait une gracieuse révérence.
Ce fut tout pour ce jour-là.
Le lendemain matin la porte s’ouvrit encore et la soubrette, lestraits bouleversés, sortit précipitamment et s’élança en courantvers le droguiste, oubliant de refermer la porte derrière ellecomme elle avait coutume de le faire.
Aussitôt, Crébillon sortit de son côté, mais comme il avaitremarqué la figure décomposée de la soubrette et ce manque deprécautions anormal, il se demandait avec angoisse si quelquemalheur imprévu n’était pas survenu à la malade qui l’intéressaittant.
Hésitant, se demandant s’il ne fallait pas profiter de cet oubliet se faufiler par la porte entrebâillée, il restait sur placeassez indécis lorsque, soudain, un grand cri déchira l’espace.
Instinctivement, il se tourna du côté d’où était parti ce cridouloureux et vit la soubrette étalée par terre.
Sans hésiter un seul instant, il s’élança et en quelquesenjambées fut sur la jeune fille qui se lamentait.
– Mordieu ! pensait le poète, voilà un petit accidentqui arrive fort à propos pour me mettre en relations avec cettecharmante enfant.
Et, tout aise, il s’empressait de prendre dans ses bras et derelever la jeune fille qui, rougissante et confuse, le remerciaiten souriant gentiment.
Crébillon, tout en la relevant, s’apprêtait à lui décocher unmadrigal aussi galamment tourné que si elle eût été une duchessepour le moins ; mais il n’en eut pas le temps, car la gentillesoubrette ayant essayé de faire un pas, soutenue par Crébillon,laissa échapper un nouveau cri douloureux et, devenant toute pâle,s’abandonna défaillante dans les bras de son cavalier, fortembarrassé, et qui, perdant la tête, lui disaitpiteusement :
– Hé là !… tout doux, mademoiselle !… là !…là !… je vous en prie, ne vous trouvez pas mal !… chèremademoiselle !…
Comme si elle eût entendu cette prière pressante, comme si elleeût deviné l’embarras de son cavalier, la soubrette ouvrit les yeuxet murmura d’une voix mourante :
– Le pied !… le pied !… oh ! je souffrehorriblement !… Je vous en conjure, monsieur, posez-moi parterre, je ne puis rester debout !…
Crébillon s’empressa de faire ce qu’on lui demandait, prodiguantles paroles de consolation, se mettant à la disposition de lablessée, très sincèrement ému malgré lui par l’air de souffranceréelle répandu sur ce frais et gracieux minois.
La soubrette, cependant, pleurait à chaudes larmes etgémissait :
– Quel malheur ! mon Dieu ! quelmalheur !
– Là ! là ! mademoiselle, calmez-vous… ce ne serarien… une petite foulure sans doute… un rien…
– Hé ! monsieur, gémit de plus belle la soubretteéplorée, il s’agit bien de moi… Madame !… cette pauvremadame !… elle est prise d’un terrible accès… le médecinl’avait bien prévu… et moi, sotte, qui vais me blesser stupidement…alors qu’une minute perdue peut être fatale à madame… Quelmalheur !… je ne pourrai jamais aller jusque chez ledroguiste… Que faire, mon Dieu ?… que faire ?… Et monmaître qui est absent… S’il arrive malheur à madame, je seraichassée…
Et, faisant un effort violent, la courageuse enfant se redressa,essaya de marcher, mais ses forces la trahirent ; elle poussaun sourd gémissement et retomba en sanglotant :
– Je ne pourrai jamais…
– Mais, mademoiselle, fit Crébillon, je vous en conjure, nevous désolez pas ainsi. Dites-moi plutôt ce qu’il faut faire chezce droguiste, et j’y vais de ce pas, puisque vous ne pouvezmarcher.
– Quoi, monsieur, vous consentiriez ?… Oh ! c’estla providence qui vous a placé sur mon chemin !…
– Allons ! allons ! disposez de moi, ma belleenfant… Et, puisque le danger est pressant, dites-moi vite ce queje dois faire.
– C’est très simple… et puisque vous avez la bonté de mevenir en aide… allez chez le droguiste, dites-lui que vous venezchercher le médicament pour la crise prévue… il doit être prêt…peut-être trouverez-vous le docteur… il avait promis de venirsurveiller lui-même l’exécution de son ordonnance… alors vous leramènerez avec vous…
– C’est bon, fit Crébillon sans en écouter davantage, j’ycours !…
Et laissant là la soubrette qui gémissait toujours, il prit sesjambes à son cou et gagna en quelques enjambées l’herboristerie oùil se heurta effectivement au petit vieillard qu’il avait vu laveille avec la jeune camériste.
En quelques mots, il lui raconta l’accident survenu ainsi que ledanger pressant que courait la malade.
Le vieux médecin le suivit aussitôt en poussant des exclamationsémues.
Tous deux revinrent à la blessée, qui, voyant le docteur,s’écria en joignant les mains :
– Vite ! vite ! docteur, madame est trèsmal !… courez !
– Mais, ma chère enfant, répondit le médecin, je ne puisvous laisser ainsi…
– Oh ! docteur, je vous en prie, ne vous occupez pasde moi… allez, allez… s’il arrivait un malheur en l’absence demonsieur, je ne me le pardonnerais pas… il est si bon,monsieur !… quel chagrin pour lui !…
– Non pas, fit le docteur, nous ne sommes pas à une minuteprès, Dieu merci !… Allons, faites voir ce peton… Oh !oh ! comme il est enflé !… Vous ne pouvez rester ici,reprit le vieillard avec autorité.
Et se tournant vers Crébillon :
– Monsieur, reprit-il, puisque le hasard vous a mis si fortà propos sur notre route, mettez le comble à vos bontés… aidez-moi,je vous en prie, à transporter cette enfant jusqu’à la maison, là,tout près… à deux pas…
– Mais de grand cœur ! répondit le poète qui sebaissant aussitôt, enleva dans ses bras encore robustes ce légerfardeau et, précédé du médecin, se dirigea vers la fameuse maison,rayonnant de joie à la pensée qu’il allait pouvoir y pénétrer d’unemanière aussi simple.
Le médecin pendant ce temps grommelait à l’adresse de la jeunefille :
– Petite imprudente !… une foulure, ça peut être trèsgrave, savez-vous ?…
– Docteur ! docteur ! gémit la petite imprudente…aïe, que je souffre !… Je vous en prie, occupez-vous demadame !…
– Mais oui… tenez-vous en repos… je suis là, moi… sac àjujube !… Il ferait beau voir qu’un malade osât trépasser sansmon consentement… Ne vous agitez donc pas ainsi !…
Cependant les trois personnages étaient entrés et se trouvaientdans un couloir assez étroit.
– Où faut-il déposer mademoiselle ? demanda lepoète.
– Par ici, s’il vous plaît, répondit le médecin qui sedirigeait vers une porte.
Mais la blessée s’écria vivement :
– Non ! non ! pas ici, docteur… là-haut !…là-haut !… dans la chambre de madame !…
– Mais puisque je vous dis que je suis là, reprit ledocteur, qu’il n’y a rien à craindre…
– N’importe ! je veux être là… je veux voir… je vousen supplie, monsieur, montez-moi là-haut… dans la chambre demadame !…
– Ah ! la petite entêtée, murmura le docteur enrefermant la porte qu’il avait déjà ouverte. Allons, monsieur,reprit-il en s’adressant à Crébillon, je suis confus d’abuserainsi… un tout petit étage… Ah ! les femmes ! lesfemmes !
– Oh ! fit le poète dont le cœur battait violemment,car il sentait qu’il touchait au but. Oh ! disposez de moi… jemonterai où vous voudrez.
Arrivé au premier, le vieux médecin qui marchait le premier,ouvrit une porte et s’effaça pour laisser entrer Crébillon et sonfardeau.
Le poète se trouvait dans une chambre à coucher faiblementéclairée par une veilleuse, car les volets étaient poussés et lesrideaux tirés pour éviter que le jour n’incommodât la malade quireposait là.
Le docteur approcha un fauteuil dans lequel Crébillon déposa lajeune carriériste qui répétait toujours stoïquement :
– Madame !… voyez madame !…
Mais le docteur, très calme, sans se presser, prit une chaise,la plaça devant la jeune fille, et malgré ses protestations neconsentit à s’occuper qu’après avoir déposé les jambes de la petiteentêtée, comme il répétait sans cesse, allongées sur la chaise.
Alors seulement il s’approcha d’un grand lit et tira lesrideaux.
Les yeux de Crébillon se portèrent de ce côté-là.
Dans le lit reposait une dame d’une cinquantaine d’années, pâle,défaite, les joues creuses, rigide. On eût juré un cadavre si unspasme léger qui soulevait de temps en temps la poitrine n’eûtdémontré que toute vie ne s’était pas encore retirée de ce corpsamaigri.
Les yeux étaient fermés et des lèvres pincées s’échappait unmince filet de salive sanguinolente. La malade ne gémissait pas etparaissait être évanouie. Le vieux docteur souleva leslèvres : les dents, dessous, étaient nerveusement serrées.
Toujours très calme, méthodiquement, sans se presser, le docteurprit un instrument dans une trousse qu’il sortit de sa poche enmême temps qu’un minuscule flacon, versa quelques gouttes dans unecuillère et, s’adressant au poète :
– Monsieur, dit-il, si j’osais…
– Dites, monsieur, je suis à vos ordres, réponditCrébillon, voyant qu’il hésitait.
– Voici, reprit le docteur, pendant que je vais desserrerles dents de la malade, auriez-vous l’extrême obligeance de verserles quelques gouttes que voici dans sa bouche.
– Mais très volontiers, répondit le poète qui s’approcha,prit la cuillère que lui tendait le docteur et se tint prêt à fairece qu’on lui demandait, tout en songeant : Corbleu ! j’aifait fausse route !… c’était bien la peine de me donner tantde mal pour arriver à un résultat aussi piteux… Allons, décidément,il me faut rechercher et retrouver à tout prix ce chevalierd’Assas… puis que lui seul pourra me faire retrouver Jeanne.
Cependant la malade avait ingurgité les quelques gouttes que lepoète avait introduites dans sa bouche. Elle eut un soubresautviolent, ouvrit et referma les yeux à plusieurs reprises, puis sestraits crispés se détendirent, les spasmes disparurent, larespiration s’égalisa et elle parut s’endormir doucement.
– Là ! fit le docteur en se redressant, tout irabien.
– Docteur, madame est sauvée, n’est-ce pas ?interrogea anxieusement la soubrette.
– Ma foi, mon enfant, je ne réponds de rien ;toutefois nous avons de grandes chances de nous en tirer.Maintenant, à nous deux, petite entêtée.
– Oh ! docteur, il ne faudrait pas abuser de lacomplaisance de monsieur.
Et la gentille soubrette désignait Crébillon.
Celui-ci, fort déçu, furieux d’avoir trouvé une étrangère là oùil s’attendait à voir Mme d’Étioles, ne demandaitpas mieux que de partir, aussi saisit-il la balle au bond pour seretirer.
Le docteur cependant avait sonné et donnait l’ordre à un valetaccouru de reconduire le poète déconfit, s’excusant de ne pasl’accompagner lui-même, la petite entêtée ayant besoin de soinsimmédiats.
Crébillon se retira donc, reconduit par le valet, non sans avoirreçu les remerciements du docteur et de la petite soubrette quiavait insisté pour que ce galant inconnu laissât son nom et sonadresse, affirmant que son maître à son tour tiendrait à lui porterses remerciements lui-même, car il avait, par son heureuseintervention, peut-être sauvé la vie de la malade qui était uneparente très affectionnée.
Le poète rentra donc à son hôtellerie, où l’attendait Noé fidèleau poste, de fort méchante humeur, furieux d’avoir perdu un tempsprécieux à courir une piste illusoire, et se disant qu’il fallaitmaintenant retrouver à tout prix le chevalier d’Assas.
Deux jours après il recevait la visite d’un homme d’un certainâge, très simplement mis, de manières affables et très douces, qui,parlant avec un fort accent tudesque, se disait le maître de lamaison des Réservoirs, lui annonçait que sa parente était hors dedanger grâce à son aide généreuse, lui adressait de vifsremerciements, lui faisait force politesses, le priant de faireétat de lui et de lui faire l’honneur de le venir visiter ainsi quesa parente, et se retirait enfin en lui laissant un nom barbare quele poète ne pouvait arriver à prononcer.
Et tout en rendant politesse pour politesse, Crébillon sedisait :
– Que la peste m’étrangle si je remets jamais les piedschez toi, Teuton de malheur !
Le poète était rancunier ; il ne pardonnait pas à cetinconnu d’avoir perdu trois jours à surveiller inutilement samaison, alors qu’il avait de si sérieuse besogne à accomplir.
Il était furieux aussi contre Noé qui avait sottement mêlé lerêve à la réalité, et furieux surtout contre lui-même qui avaitaccepté bénévolement, pour de bonnes réalités, les billevesées d’univrogne. Et il se disait pour s’excuser lui-même :
– Mais aussi, comment n’être pas frappé par descoïncidences aussi extraordinaires !
Pourtant, si le pauvre Crébillon avait connu toute la vérité, ileût été bien plus furieux encore… mais pour d’autres causes.
Cette vérité, nous la connaissons, nous, et nous allons ladévoiler au lecteur, s’il veut bien.
Nous reprendrons M. Jacques où nous l’avons laissé :au chevet de Jeanne, attendant patiemment que la jeune femme fût enétat de reprendre l’entretien qu’il voulait avoir avec elle.
Jeanne avait la fièvre et délirait, mais M. Jacques étaitbien convaincu que son état n’avait rien d’alarmant.
La potion calmante, qu’il avait soigneusement préparé lui-même,devait procurer à la malade quelques heures d’un repos réparateursuffisant, croyait-il, sinon à la remettre sur pied, du moins à luirendre une partie de ses forces et à chasser la fièvre.
Certes la secousse avait été effroyable, surtout pour une natureaussi fine et délicate que celle de Jeanne, et de longs jourss’écouleraient sans doute avant qu’elle fût remise complètement dutrouble occasionné par l’écroulement de ses rêves secrets et par laperte de ses illusions les plus chères.
Longtemps encore la douleur étreindrait cette âme subtile etraffinée, troublerait cette intelligence souple et déliée… Maiscela importait peu à cet homme terrible que rien ne pouvaitdétourner du but poursuivi. Au contraire, l’affaiblissement moralde la jeune femme arrivait à point nommé pour servir ses desseins…il pourrait ainsi plus facilement pétrir à son gré cet espritvolontaire et hautain qui, dans la plénitude de ses moyens, lui eûtsans doute échappé !
Tout étant pour le mieux, M. Jacques s’était retiréattendant un mieux qu’il espérait très prochain.
Mais le coup avait été trop rude, au-dessus des forces de lajeune femme.
Le lendemain, au lieu du mieux espéré, l’état avait gravementempiré : la fièvre avait redoublé d’intensité et le délirepersistait, tenace et effrayant.
Assez inquiet, M. Jacques dut se résigner à faire venir unmédecin qui fut d’ailleurs choisi parmi les affiliés de laredoutable compagnie dont il était le chef suprême.
Ce médecin ne cacha pas que l’état de la malade, qu’on ne luiavait pas nommée, était des plus graves et qu’il ne pouvaitrépondre de la sauver.
M. Jacques resta fort perplexe à cet aveu tout franc ettout net que le docteur venait de lui faire sur son ordre même.
Alors le comte du Barry était intervenu.
L’âme de cet homme, pétrie de fange et de fiel, s’était dévoiléelà dans toute sa hideur. Et, cyniquement, il avait déclaréouvertement que, selon lui, le mieux était de profiter de lamaladie qui venait de se déclarer si fort à propos : laisserla patiente se débattre seule contre le mal, ne lui apporter aucuneaide de façon à ce qu’elle succombât infailliblement.
C’était tout bellement un assassinat que le comte proposait là,mais il colorait l’infamie de l’action proposée par ce raisonnementspécieux : Mme d’Étioles serait morte ainsinaturellement sans que personne y eût prêté la main.
Les raisons qu’il donnait pour justifier sa proposition étaientque : le roi n’était pas suffisamment épris de lacomtesse ; qu’un retour vers Mme d’Étiolesétait toujours à craindre surtout si le roi, d’aventure, apprenaitdans quel état fort alarmant sa conduite avait mis la belleénamourée ; bref… la malade étant un danger vivant, le mieuxétait de profiter de l’occasion et de la laisser disparaître, car,ajouta-t-il en terminant :
– Morte la bête, mort le venin !
Telles étaient les raisons que le comte du Barry avait donnéestout haut.
Mais il en avait d’autres qu’il gardait par devers lui et quiétaient les suivantes :
Le chevalier d’Assas était féru d’amour pour cette péronnellequi, décidément, tournait la tête à tout le monde ; or,puisqu’à la suite d’il ne savait encore quelle étrange aventure, ilavait sottement manqué ce d’Assas qu’il croyait si bien tenir,quelle plus belle vengeance pouvait-il rêver que celle de se donnerl’immense satisfaction d’aller annoncer lui-même au beau jouvenceaudésarmé la mort de sa donzelle.
Voilà ce que dans sa haine féroce il avait trouvé.
M. Jacques avait écouté froidement les raisons invoquéespar le comte pour motiver la nécessité de ce meurtre.
Nous ne voulons pas faire cet homme plus mauvais qu’il n’était,nous devons le présenter impartialement en laissant à la consciencedu lecteur le soin de prononcer un jugement.
M. Jacques n’était pas une brute sanguinaire comme le comtedu Barry.
Il était plutôt d’un naturel doux et paisible ; il nefaisait pas le mal pour le mal ; il n’avait ni amis niennemis : c’était, pour ainsi dire, une entité vivante.
Le mal ou le bien, pour lui, c’était ce qui secondait ouparalysait les intérêts de sa société. Il n’avait ni haine niamour, ni pitié ni méchanceté. Il n’avait qu’un but qu’il devaitatteindre ; au-devant de ce but, des obstacles ; autourde lui, des concours plus ou moins dévoués ou désintéressés.
Les concours, il les récompensait suivant leur mérite, sansjoie, sans gratitude, uniquement par nécessité, la récompense étantobligée si on veut faire durer les concours.
Les obstacles, il les brisait sans faiblesse, sans remords, maissans haine, uniquement par nécessité aussi. Si l’obstacle était uneexistence humaine, il essayait d’abord de l’écarter de son chemin.S’il ne réussissait pas, alors, mais alors seulement, il frappait.Mais, même en frappant, inexorable comme le destin, il n’était pasincapable d’un sentiment de pitié ou d’admiration si l’obstaclesupprimé était digne de l’une ou de l’autre.
Il avait donc écouté sans broncher et sans indignation le comtedu Barry, calculant froidement de quelle utilité la mort deMme d’Étioles pourrait lui être, soupesant, parcontre, quelle gêne et quelles entraves elle pourrait apporter àses desseins s’il la laissait vivre. Et le résultat de sesréflexions avait été que cette mort ne pouvait lui être d’aucuneutilité, tandis que Jeanne vivante pouvait encore lui servir àl’accomplissement de ses desseins.
Il déclara donc que l’existence de Jeanne était indispensable àla réussite de ses plans et qu’il entendait que chacun fitl’impossible pour la tirer du danger qu’elle courait.
Et, comme il avait démêlé une intention haineuse dans lesparoles du comte, il eut soin de lui faire comprendre qu’ilentendait être obéi ponctuellement.
Le comte, comprenant la menace qui se dissimulait sous lesparoles de ce maître qu’il craignait de jour en jour davantage,s’était incliné, promettant de bonne foi d’obéir.
Jeanne était donc sauvée momentanément de ce côté-là !
Nous disons momentanément : en effet, M. Jacquesn’avait pas donné sa pensée tout entière. Fidèle à ses principes,il s’était dit qu’il serait toujours temps de recourir à un meurtreplus tard… si le besoin s’en faisait sentir.
En attendant, le mal subit dont la jeune femme venait d’êtreatteinte servait et contrariait, tout à la fois, les projets de cethomme redoutable.
Il les servait en ce sens que la maladie inattendue de sa rivalelaissait le champ libre à la comtesse du Barry.
Il les contrariait en ce sens qu’il lui était impossibled’arracher à la malade les renseignements dont il avait besoin pourétayer ses plans futurs, de même qu’il lui était impossible defaire son œuvre de pression sur elle pour l’engager dans la voie oùil la voulait voir.
Mais il était dit que cet homme aurait, dans cette affaire, tousles bonheurs et qu’il verrait les atouts s’accumuler dans son jeucomme à plaisir.
Il advint que, le délire persistant malgré des soins énergiqueset intelligents, Jeanne lui en apprit plus long dans sesdivagations qu’il n’eût jamais osé espérer lui en faire dire sielle eût eu sa raison.
La malheureuse ne cessait de parler du roi, et son amour vibrantet sincère s’exhalait en plaintes déchirantes. Et cette passiondébordante était si pure, si dégagée de tout sentiment mesquin, siardemment dévouée que M. Jacques se sentait pris d’unerespectueuse admiration pour sa victime et frémissait enrecueillant avidement les pensées les plus intimes de cette âmedouloureuse et aimante que la fièvre arrachait à ce corps gracileet tant joli.
Son respect et son admiration allaient à ce sentiment si pur etsi désintéressé, tandis que ses craintes s’éveillaient sourdement,car il connaissait trop le cœur humain pour ne pas pressentir quelsmiracles un tel amour était capable d’accomplir ; ilconnaissait trop le roi pour ne pas sentir quelle flamme superbeune passion aussi ardente et communicative était susceptibled’allumer dans le cœur léger et foncièrement égoïste de Louis.
En effet, si on se rappelle avec quelle facilité Louis XVs’était laissé prendre à une comédie habilement jouée par cettecomédienne incomparable qu’était la comtesse du Barry, qui avait susimuler des sentiments qui chatouillaient délicatementl’amour-propre de ce caractère personnel mais timide, impertinentmais faible… si on songe que le roi était d’une ténacité rare dansses habitudes qui lui tenaient lieu d’affections, on comprendra quele danger le plus grave résidait tout entier dans cet amour,capable par sa sincérité de faire une impression profonde surl’esprit du roi et de faire pénétrer dans son cœur sec et hautaindes sentiments inconnus jusque-là et susceptibles de s’élever auniveau de cette passion.
De toutes ces considérations il ressortait pour M. Jacquesqu’il fallait à tout prix laisser tout le monde dans l’ignorance dela retraite de Mme d’Étioles et cacher non moinssoigneusement l’état alarmant de sa santé.
Qu’un hasard malencontreux apprit à un de ses amis le lieu decette retraite, que cet ami, à son tour, apprit au roi que cellequ’il croyait traîtresse et parjure se mourait d’amour pour lui, etle roi, immensément flatté de cette preuve d’amour évidente, lesyeux enfin dessillés, accourait aussitôt, était obligé de se rendreà l’évidence.
Il serait impossible alors de lui faire croire que la pauvrecréature qu’il voyait, là, si douloureusement frappée de sonabandon, pouvait être infidèle et traîtresse.
L’odieuse calomnie qui consistait à faire de Jeanne la maîtressedu chevalier d’Assas, habilement entretenue dans l’esprit de Louispar tout un monde de complices volontaires ou inconscients, tombaitd’elle-même devant la matérialité des faits. Avec elle tombaitaussi la jalousie aveugle et féroce qui avait poussé et maintenu,plus que tout autre sentiment, le roi dans les bras de la comtessedu Barry… et c’en était fait des plans si laborieusementéchafaudés, tout croulait… Et Mme d’Étioles sortaitalors de cette lutte souterraine triomphante et toute puissante… Etcouverte par l’affection sincère du roi, elle échappait à toutetentative ultérieure… était placée si haut que les coups ne lapouvaient plus atteindre.
Il fallait donc louvoyer prudemment jusqu’au rétablissementcomplet de la malade, qui ne serait, alors, plus à craindre.
D’abord, parce que, d’ici là, le roi aurait eu le temps dechanger sa liaison éphémère avec la comtesse du Barry en unehabitude déjà assez profondément enracinée pour que cette habitudelui tînt lieu d’affection et qu’un changement répugnât à sa natureindolente et quelque peu bourgeoise…
Ensuite, parce que, rétablie, Mme d’Étiolesperdait le meilleur de son prestige et de son charme et qu’ons’arrangerait alors de manière à fournir au roi des preuves de saliaison avec d’Assas, tellement irréfutables qu’elle seraitsûrement et infailliblement battue d’avance et qu’il lui seraitimpossible d’approcher le roi, d’essayer de le convaincre.
Voilà pourquoi, un meurtre inutile répugnant à sa nature,raffinée et délicate par certains côtés, M. Jacques avaitordonné qu’on donnât à la malade les soins les plus minutieux etles plus vigilants. Voilà pourquoi aussi il avait recommandé lesprécautions les plus grandes pour que nul ne soupçonnât la présencede Mme d’Étioles, gravement malade, dans lamystérieuse demeure de la ruelle aux Réservoirs.
Mais si Jeanne, dans son délire, avait mis son âme à nu en cequi concernait son amour pour le roi, elle avait donné aussi desindications précieuses à son ennemi qui en avait habilement profitéet avait tout aussitôt dressé ses batteries en conséquence.
C’est ainsi qu’elle avait parlé de son père,M. de Tournehem, de d’Étioles, de Damiens, quil’effrayait sans qu’elle sût trop pourquoi, de bien d’autres…
La fièvre lui avait donné une sorte de divination de tout ce quise machinait contre le roi et elle avait parlé sans cesse,apportant la lumière sur bien des points restés obscurs dansl’esprit de M. Jacques, lui forgeant des armes qui devaient seretourner contre elle.
C’était elle qui avait éclairé d’un jour brutal les agissementsde d’Étioles et mis ainsi en garde l’esprit toujours aux aguets deM. Jacques qui, jusqu’à ce jour, n’avait fait que soupçonnerle sous-fermier et qui, sans elle, allait commettre la faute dedédaigner cet adversaire qui, maintenant, lui apparaissait commeredoutable et digne de retenir toute son attention.
C’était elle encore qui avait raconté dans tous ses moindresdétails à la suite de quelle effroyable pression elle avait dûconsentir à ce mariage qui lui répugnait ; elle, toujours, quiavait dit l’horrible machination ourdie par son misérable cousincontre son oncle, son père à elle.
Nous avons vu, dans un précédent chapitre, commentM. Jacques avait mis à profit ces révélations importantes etqu’il avait dépêché de Bernis auprès de M. de Tournehemsans perdre de temps.
De Bernis avait fait au père de Jeanne un récit où il entraitautant de fiction que de réalité, et il avait habilement réussi àcapter la confiance du financier et à faire de ce galant homme unespion inconscient attaché à la personne de d’Étioles.
Par Tournehem, de Bernis était assuré de connaître les moindresactions du mari de Jeanne, M. Jacques ayant un intérêt capitalà être renseigné sur les actes de ce personnage qu’il savait,maintenant, capable de se jeter à la traverse de ses projets et delui occasionner des tracas qu’il jugeait plus prudent deprévenir.
C’était sur ces entrefaites que le valet Lubin et le comte duBarry, accompagnant le docteur mandé en toute hâte auprès deMme d’Étioles, avaient commis l’imprudenced’échanger sur le pas de la porte les quelques paroles surprisespar Noé dans son ivresse.
Le vicomte d’Apremont, ou, pour lui laisser le nom qu’il tenaità garder lui-même, Lubin, s’était oublié, dans un accès de mauvaisehumeur, jusqu’à prononcer des noms propres. Or, par fatalité, lemalheur voulait qu’un ivrogne se fût trouvé dans cette ruelle, oùne passaient pas dix personnes dans la journée, juste à point nommépour surprendre une conversation qui n’aurait jamais dû être tenuedans cet endroit et cela juste au moment où le maître venait derecommander la plus grande prudence, la plus étroite vigilanceautour de Mme d’Étioles. C’était vraiment jouer demalheur !
Lubin, furieux contre lui-même, n’en avait pas dormi de la nuit.Il était à peu près certain que cet ivrogne n’avait rien entendu,rien compris ; n’importe ! quelle diantre de mouchel’avait piqué là d’aller bavarder comme une vieille commère sur lepas d’une porte !
Oh ! le comte avait bien eu tort de ne pas étrangler tout àfait ce maudit ivrogne qui avait eu la malencontreuse idée de sevenir vautrer devant leur porte juste au moment où lui, Lubin,avait la sottise de lâcher son caquet imprudent.
Ah ! si le maître apprenait la chose, Lubin ne donneraitpas deux liards de sa peau. Il fallait à tout prix racheter cetoubli impardonnable par une surveillance incessante.
Dans ces dispositions d’esprit, le valet était descendu lelendemain de grand matin, se postant derrière le judas de la porte,surveillant la rue.
Le raisonnement de Lubin était très simple ; il s’étaitdit :
– Si mon ivrogne est un ivrogne véritable amené là par unhasard fatal, il est certain que je ne verrai rien d’anormal. Si,au contraire, l’homme était un faux ivrogne, ou si mêmevéritablement il a surpris quelques mots et qu’il veuille en avoirle cœur net, il est non moins certain qu’il viendra rôder par ici…Alors je le verrai, je le reconnaîtrai, je le devinerai… et jeverrai ce que j’aurai à faire.
Ce raisonnement était assez juste. En tout cas il devait êtrecouronné de succès.
Au bout de quelques heures d’une faction patiente et tenace,Lubin était récompensé de sa peine en voyant Crébillon et Noé quis’arrêtaient devant la porte.
Dire que Lubin reconnut Noé, non. Il n’avait fait quel’entrevoir dans l’obscurité, et nous avons vu que le poète avaiteu l’idée de lui faire endosser un autre costume.
En outre, Crébillon avait eu la prudence de s’éloigner le plusvite possible de la fameuse porte, entraînant à sa suite Noé, dansla crainte qu’il avait que celui-ci ne fût reconnu.
Malheureusement cette prudente retraite avait été effectuée troptard. Le valet, derrière sa porte, avait eu le temps de lesdévisager et, toute sa prudence étant déjà en éveil, il ne lesavait pas perdus de vue.
Malheureusement aussi, les exclamations bruyantes de l’ivrogneen reconnaissant tour à tour la borne et le marteau brisé, et enretrouvant le galon de son habit, ses jeux de physionomie, trèssignificatifs, suffirent amplement à le trahir, à donnerl’assurance au valet qu’il avait été bien inspiré, qu’il avait làdevant lui son ivrogne de la veille et que cet ivrogne avaitcertainement surpris quelque chose puisqu’il revenait là le matinmême avec ce compagnon à face d’ivrogne et qui lui étaitinconnu.
Lubin, tout en continuant sa surveillance, se demandait ce qu’ilallait faire, mais ne trouvait rien.
Cependant son ivrogne repassait devant la porte, retournant sansdoute d’où il venait ; quant à son compagnon, il le vit entrerdans la petite auberge, presque en face, et un sourire desatisfaction lui vint aux lèvres à cette constatation.
Lubin quitta aussitôt son poste d’observation, grimpa quatre àquatre les degrés qui conduisaient à l’étage supérieur, monta plushaut, jusqu’au grenier, s’approcha avec précaution d’une lucarne,fit entendre une sorte de modulation bizarre produite en soufflantdans un minuscule instrument qu’il avait sorti de sa poche, etattendit.
Quelques instants plus tard la même modulation bizarre, venantde la maison d’en face, parvint à ses oreilles.
Alors il s’écarta de la lucarne, et, ayant accompli sans douteune besogne importante, car il paraissait très content de lui-même,il s’assit dans un coin, sans se soucier de la poussière, et se mità réfléchir.
Lubin n’était sans doute pas très inventif ou bien ce qu’ilvoulait faire était peut-être très difficile, car au bout d’unquart d’heure il se redressait, n’ayant rien trouvé ; puis,prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il redescendait,et, tout penaud, se présentait devant le maître :M. Jacques.
Une fois en présence de son supérieur, Lubin se mit humblement àgenoux et confessa sa faute avec une entière franchise, n’omettantpas, bien entendu, de faire valoir ce qu’il avait fait depuis lematin pour racheter sa faute.
C’était là tout ce que l’infortuné Lubin, terrifié à l’idée ducourroux qu’il allait déchaîner et du châtiment exemplaire quiallait s’abattre sur sa tête, avait trouvé.
Et s’il avait pu voir le coup d’œil terrible de son maîtrependant qu’il parlait la tête basse, s’il avait pu voir lacrispation de ses doigts fins et aristocratiques sur le velours dufauteuil, il eût été bien plus terrifié encore.
Mais, tandis qu’il parlait, M. Jacques réfléchissait et,après avoir maudit intérieurement la sotte imprudence de cesous-ordre, il en avait vite pris son parti et dressé tout unplan.
Aussi, quand il eut fini, au lieu des reproches sanglantsauxquels il s’attendait, Lubin fut-il tout surpris d’entendre lemaître qui lui demandait avec douceur :
– Avez-vous songé à prévenir en face, mon enfant ?
– Oui, monseigneur. L’homme, depuis qu’il est entré, est enobservation. Pas une de ses paroles, pas un de ses gestes ne nouséchappera. Quand il sortira, il sera suivi et nous saurons qui ilest, où il demeure, et quels sont les moyens dont il dispose.
– Bien, mon enfant, c’est parfait ! Relevez-vous.
Lubin, qui était resté tout ce temps à genoux, se releva, sedemandant s’il rêvait.
– Mon enfant, reprit M. Jacques, je devrais vous punirsévèrement, car vous avez commis une faute… une grave faute… malgrémes ordres formels… mais à tout péché il y a miséricorde…D’ailleurs, votre repentir sincère, l’aveu rapide et franc de votrefaute m’incitent à la clémence… Allez donc en paix, mon enfant,vous êtes pardonné… pour cette fois-ci… Mais, reprit-il avec uncalme et une douceur plus terribles qu’une menace, mais ne péchezplus !… Allez !… j’ai besoin de réfléchir.
Lubin, abasourdi par cette clémence à laquelle il était loin des’attendre, sortit, enchanté, au fond, d’en être quitte à si boncompte et se promettant bien, à l’avenir, de veiller sur sa langueet de racheter ce moment d’oubli par une soumission aveugle.
Quelques instants plus tard, la soubrette, munie d’instructionsprécises, sortait ostensiblement pour aller chercher desmédicaments et remettait au droguiste un billet plié d’une façonparticulière que celui-ci prenait des mains de la fille de chambreet dépliait avec un respect manifeste.
Ce billet contenait des instructions à l’adresse du droguistequi était un affilié et qui, après avoir lu, le brûlait devant lajeune femme, en disant simplement :
– Dites que les ordres seront exécutés.
La soubrette réintégrait la maison et Crébillon avait à peinequitté l’herboristerie que M. Jacques recevait deux rapportssuccincts émanant l’un de l’aubergiste, l’autre du droguiste, etdans lesquels les paroles, les faits et gestes du poète étaientminutieusement relatés.
Le soir même, un autre rapport, plus détaillé, dévoilait àM. Jacques les noms de Crébillon et de Noé Poisson, l’endroitoù ils habitaient, quand ils étaient arrivés à Versailles et cequ’ils y avaient fait depuis leur arrivée. La visite de Crébillon àBerryer y était signalée.
M. Jacques aussitôt faisait appeler de Bernis et luidonnait ses instructions.
Dans la nuit même, de Bernis lui racontait par le détail laconversation que Crébillon avait eue avec le lieutenant de policeet qu’il n’avait pas eu de peine à lui arracher, tant Berryer avaitété frappé de l’attitude si extraordinaire – pour le courtisan – dece pauvre diable de poète qui se permettait d’être un honnêtehomme.
M. Jacques était fixé. Il savait ce que voulait cet hommeet ce qu’il cherchait. Il était tranquille. Celui-là, du moins,s’il cherchait Mme d’Étioles, ce n’était pas dansl’intention de la pousser dans les bras du roi.
Et un certain respect lui venait pour ce brave homme de poète,plus honnête dans sa pauvreté que tous les seigneurs fringants maisvils qu’il voyait autour de lui se ruer à la curée, et aussi commeune gêne, comme un ennui de le trouver sur son chemin et, quisait ?… d’être obligé de le briser peut-être.
Car, pour les raisons que nous avons expliquées, il ne fallaitpas que le poète retrouvât Mme d’Étioles. Etpuisque la faute d’un inférieur, secondée par un hasard vraimentextraordinaire, l’avait mis sur la piste de celle qu’il avait unintérêt si grand à ne pas laisser découvrir, il fallait prouveradroitement à ce Crébillon qu’il s’était trompé, qu’il avait faitfausse route, que tout ce que son ami lui avait raconté, ou dumoins tout ce qui concernait Mme d’Étioles, n’étaitqu’une imagination d’ivrogne puisée dans les fumées del’ivresse.
On a vu comment il y était arrivé et comment le poète avait étéberné par la soubrette, adroitement stylée et secondée par quelquescomparses qui avaient joué chacun le rôle qui lui était dévolu avecun naturel parfait.
Nous revenons à la petite maison des quinconces où le roi,accompagné du seul Lebel, son valet de chambre et ordonnateursuprême de la galante retraite, se rend mystérieusement toutes lesnuits.
Le roi continue très régulièrement le duo d’amour si étrangementcommencé, sans que Juliette, qui l’étudié très attentivement,puisse savoir si elle a avancé dans le cœur de son royal amant.
Louis lui-même ne pourrait dire à quel sentiment il obéit.
Presque chaque nuit il vient là, mais sans plaisir, sansentrain, parfois même comme à regret, avec des velléités derebrousser chemin et de rentrer au château.
Plusieurs fois déjà, Lebel, qui semble obéir à des instructionsmystérieuses, a dû user de toute sa diplomatie pour rappelerdiscrètement au roi qu’il était attendu ; plusieurs fois déjà,le valet de chambre a dû prendre sur lui de tout préparer pourl’équipée nocturne, sans en avoir reçu l’ordre de son maître, et,sans ces interventions adroitement déguisées, la comtesse eût,souvent, vainement attendu Louis qui, néanmoins, obéissant à sanature timide et irrésolue, se résignait en bâillant, cédait engrommelant à l’habile et secrète pression de son serviteur etallait à ces bizarres rendez-vous d’amour comme à la plus charmantedes corvées.
Mais si, par faiblesse et par habitude déjà contractée, il serésignait assez facilement à ces entrevues nocturnes, le roi enrevanche s’obstinait aux précautions les plus méticuleuses pourcacher cette liaison naissante et s’était, jusque-là, dérobé àtoute tentative faite pour l’amener ouvertement à la petite maison,ce qui eût été un acheminement rapide à la reconnaissanceofficielle de la situation de la comtesse du Barry.
Malheureusement pour lui, M. Jacques avait pris sesdispositions en conséquence, et nous avons pu voir que Louisprenait là une peine bien inutile, puisque son secret, qu’ilcroyait bien gardé, était, grâce à d’habiles indiscrétionscolportées de bouche en bouche, comme celui de polichinelle, connude tout le monde au château.
Il ne faudrait pas conclure de tout ceci que les entrevues deLouis et de Juliette fussent maussades pour cela. Loin de là, et lafausse comtesse n’avait nullement lieu de désespérer del’avenir.
Lorsqu’il arrivait à la petite maison, le roi ne laissait rienvoir de sa contrainte et de son ennui, uniquement pargalanterie.
Mais la comtesse opérait sur lui un charme bizarre etdéconcertant.
Insensiblement, sans qu’il s’en rendit compte, les proposgalants dictés au roi par cette politesse dont il ne se départaitjamais devant une femme, prenaient, sous l’empire de ce charme, unetournure plus passionnée, plus vibrante, presque sincère.
C’est que la comtesse était d’une beauté remarquable ; sesmanières aisées étaient d’une élégance rare ; sa conversation,tour à tour enjouée et mélancolique, savait effleurer tous lessujets avec un tact parfait ; enfin, aux heures intimes, ellesavait jouer la comédie de la passion avec une fougue et unemportement doublés d’une science incomparable de toutes les chosesde l’amour, science qu’elle devait à son ancien métier de fillegalante.
Par sa beauté et sa conversation fine et spirituelle, ellecommençait à fondre la glace dont se blindait l’esprit duroi ; par ses baisers savants et raffinés, elle achevait sonœuvre de conquête en s’emparant de ses sens qui vibraient alors,exacerbés.
Et c’était là, tout à la fois, sa force et son pointfaible : elle réussissait facilement à s’emparer des sens etde l’esprit du roi, mais son cœur sec et froid échappaitconstamment à toute emprise.
Et ce qu’il y avait de dangereux pour elle dans cette situationbizarre, c’est que Louis, aussi habile comédien qu’elle-même, parune prudence toute instinctive, parvenait aisément à lui dissimulerl’état réel de son cœur.
Or, comme elle voyait le roi tout vibrant près d’elle, ellecommettait cette faute de prendre pour une réelle passion ce quin’était en réalité qu’un état d’éréthisme particulier ; lafibre purement sentimentale, jamais effleurée, restait immuablementmorne, sans vibrations. En sorte qu’elle se croyait beaucoup plusavancée qu’elle ne l’était en réalité.
C’était là une erreur qui pouvait avoir des conséquencesfunestes, aussi bien pour elle que pour ceux qui la guidaient et lapoussaient.
Ceci explique pourquoi Louis, après s’être livré aux baisers decette charmeresse avec une fougue qui le surprenait lui-même, sedétachait sans effort de son étreinte morale lorsque ses sensétaient rassasiés, et s’en retournait comme il était venu… las etmécontent, se jurant à lui-même de briser cette liaison qui lelaissait indifférent et glacé, – dès lors qu’il était loin de lacomtesse, – et… y retournant le soir-même, quoi qu’il en eût etmalgré son serment.
C’était généralement au retour d’une de ces expéditionsamoureuses que la pensée de Jeanne s’imposait tenace à son espritet que quelque chose comme un remords venait l’étreindre. Maisalors, il revoyait l’élégante et fière tournure d’un de sesofficiers, et cette évocation du chevalier était comme un dérivatifqui faisait enfuir la tant douce image de l’aimée, ouvrait toutesgrandes les écluses de la jalousie, chassait tout remords etfaisait grincer ses dents de fureur.
Au moment où nous la retrouvons, la comtesse du Barry était dansle grand salon-atelier du premier étage, assise devant une toile àpeine ébauchée.
Cette toile représentait un portrait de Louis XV, que Juliettes’efforçait de faire de mémoire, pensant toucher le cœur du roi parcette délicate attention et lui prouver ainsi que les heurespassées loin de sa présence, elle les employait à penser à lui.
Le portrait, sur son chevalet, était devant elle, mais lespinceaux et la palette gisaient, dédaignés, à terre.
La comtesse tenait sur ses genoux un grand carton sur lequels’étalait une feuille blanche ; elle paraissait observerfixement un modèle absent qu’elle voyait en imagination et ellecrayonnait fébrilement. Mais, chose étrange, le portrait qu’elledessinait ainsi avec une attention profonde ne ressemblait en rienau roi.
Sur la feuille de papier se détachait nettement une élégantesilhouette d’officier… et cet officier ressemblait d’une manièrefrappante au chevalier d’Assas.
À cette heure de la journée où elle était sûre de n’êtresurprise par personne, – le roi ne venant que la nuit et nul ne lavenant visiter, – elle délaissait le portrait du roi à peineébauché et dessinait avec amour celui du modeste officier defortune. Car, elle avait fini par se l’avouer à elle-même, cetofficier si jeune, si loyal, si chevaleresquement brave, ellel’aimait d’un amour pur et sincère, ardent et passionné, elle, lacourtisane, la maîtresse du roi…
Il était né, cet amour, de la pitié.
Sans le connaître, elle avait entendu parler autour d’elle de ced’Assas beau comme un Antinoüs, brave comme un preux, loyal commeson épée, fier comme un roi, amoureux, avec ça, comme un page, etelle s’était intéressée à lui.
Plus tard, elle l’avait vu alors qu’il occupait, dans la ruelleaux Réservoirs, le pavillon en face du sien. Et, de le voir siimpatient, si agité, si triste, si vibrant de passion pour uneautre, l’intérêt qu’elle lui portait s’était changé en compassionen même temps que, sans s’en rendre compte, elle enviait sourdementl’heureuse femme qui avait su s’emparer de ce cœur et y régner ensouveraine maîtresse.
Puis elle avait été mise au courant de ce qui se tramait contrele chevalier, et une immense pitié s’était emparée d’elle ;elle s’était dit qu’elle le sauverait.
Et, en effet, nous l’avons vu risquer sa vie pour aller lemettre sur ses gardes.
Lorsqu’elle dut, autant pour obéir à ceux qui la poussaient qu’àsa propre ambition, passer aux actes décisifs, l’émotion violentequ’elle ressentit pendant tout le temps que dura sa substitution àMme d’Étioles ne lui laissa pas le loisir de songerà lui et de se demander ce qu’il était devenu.
Mais lorsque, après le départ du roi, elle crut la partiegagnée, toute son inquiétude lui revint, et à l’agitation quis’était emparée d’elle, elle dut reconnaître que le sentimentqu’elle éprouvait pour d’Assas n’était plus de l’intérêt simple,mais bel et bien de l’amour.
Certes, elle n’accepta pas sans combat ce sentiment nouveau pourelle et qui constituait un danger mortel, si par malheur il venaità être découvert de du Barry, de M. Jacques ou du roi. Mais cedanger, très réel, fut un attrait de plus.
Le mal, du reste, était beaucoup plus avancé qu’elle ne lepensait, et elle dut constater avec un trouble effarant, maisdélicieux, que renoncer à son amour, à l’espoir de se faire aimer,lui était aussi impossible que de renoncer à la lumière dujour.
Alors, le cœur étreint par une indicible angoisse, elles’informa habilement, avec une adresse rare, et apprit que celuiqu’elle aimait était prisonnier au château, et cette nouvelle, quipourtant n’avait rien de rassurant en soi, lui causa une très vivejoie.
Dieu merci, le chevalier avait échappé aux coups de du Barry, ettant qu’il serait prisonnier, il n’aurait rien à redouter de cetennemi qu’elle savait haineux et traîtreusement acharné. Le mieuxétait donc de le laisser sous ces verrous protecteurs… Plus tard,elle verrait à le tirer de là.
Plus tard !… que de rêves elle édifiait avec ces deux motspour point de départ !…
D’abord le roi ignorait qu’elle connût le chevalier. Il luiserait donc facile de lui arracher sa grâce sans éveiller sajalousie plus tard… quand elle le tiendrait bien : ellen’était pas suffisamment sûre de son empire pour le moment.
Puis, quand elle l’aurait tiré de là, devenue toute puissante,elle l’élèverait si haut, si haut, – là où il méritait d’être, –qu’il serait grand parmi les grands. Elle le placerait tellementau-dessus des autres hommes, elle l’entourerait de tant dedévouement, elle aurait tant d’amour pour lui, qu’elle finiraitbien par lui arracher du cœur l’image de cette petite d’Étioles etpar s’y implanter à sa place.
Après tout, elle valait bien cette petite mijaurée !… Elleavait bien su la supplanter dans le cœur du roi !… Et si elleavait réussi ce tour de force alors qu’elle n’était guidée que parl’ambition, de quoi ne serait-elle pas capable lorsqu’elle seraitguidée par son amour ?… Là où le roi avait succombé, quelleapparence que le chevalier résistât ?… Allons donc ! elleétait sûre d’elle-même ! elle était trop sincèrement éprisepour n’être pas assurée du triomphe définitif, et d’Assas serait àelle… elle le voulait, elle l’aurait !
En attendant, il fallait à tout prix prévenir le prisonnier, lerassurer, le tranquilliser, en lui faisant connaître que quelqu’unde puissant veillait sur lui, qu’il n’était pas seul et abandonné,qu’il y avait quelque part un cœur ardemment épris qui prenait sapart de ses joies et de ses peines…
Comment arriverait-elle à ce résultat ? Elle ne savait pasencore, mais elle y arriverait certainement, dût-elle pour celajeter l’or à pleines mains, dût-elle se donner elle-même…
Et puis cette entreprise hasardeuse qu’elle méditait de tenterla tirerait de l’énorme ennui et de la morne solitude qui pesaientlourdement sur elle dans cette sorte de claustration à laquelleelle était peut-être condamnée pour de longs jours encore.
Tout en échafaudant des plans qui convergeaient tous à prévenird’Assas, à tenter de le voir au besoin, la comtesse continuait sondessin avec une attention tellement profonde, qu’elle tressaillitviolemment en entendant la voix de la camériste qui, à quelques pasderrière elle, disait :
– Que madame veuille bien m’excuser. J’ai frappé plusieursfois… madame ne répondait pas… je commençais à être inquiète…
– J’étais très actionnée, dit Juliette sans quitter sontravail que la fille de service ne pouvait voir de l’endroit oùelle était.
Ceci était dit avec un mouvement de tête qui expliquait lesilence de la maîtresse, en même temps qu’il signifiait quel’indiscrétion de la servante était excusée. Puis elleajouta :
– Qu’y a-t-il donc, ma fille ?
– Madame, c’est un homme… une sorte de petit bourgeois quin’a pas voulu donner son nom, affirmant qu’il était inconnu demadame… Il a tellement insisté pour être admis auprès de madame quej’ai cru devoir…
– Un bourgeois ? fit avec humeur la comtesse. Si c’estpour des offres de services, voyez vous-même, Nicole. Je n’ai pasle temps.
– Bien, madame !
Sans plus s’occuper de la soubrette elle s’était remise à sontravail, lorsqu’une voix douce et humble dit derrière sondos :
– Daignez excuser mon indiscrète insistance, madame.L’affaire qui m’amène est très importante et je puis vous assurerque vous ne regretterez pas de m’avoir entendu.
La foudre tombant sur elle à l’improviste n’eût pas produit uneffet plus saisissant que ces quelques paroles tombant sur la têtede la jeune femme.
Elle demeura pétrifiée, la tête tournée vers son interlocuteur,les yeux hagards, les doigts convulsivement crispés sur le cartonétalé sur ses genoux.
L’homme, pourtant, n’avait rien de bien effrayant.
C’était un bon petit bourgeois, d’aspect bonasse, tout souriantet respectueusement courbé en deux, ce qui lui permettait decontempler de plus près le dessin qui s’étalait à deux pouces deson visage.
L’homme s’était redressé et son œil s’était posé un instant surla soubrette, qui tout aussitôt s’était éclipsée, comme si ceregard eût contenu un ordre muet.
Maintenant, la comtesse était agitée d’un tremblement nerveuxtrès apparent et, pâle comme une morte, son carton à la main, setenait debout, dans l’attitude d’un coupable pris sur le fait.
Ce paisible bourgeois, qui entrait ainsi chez elle comme dans unmoulin, et juste à point pour la surprendre dans une besognesecrète ; ce bourgeois qui, chez elle, paraissait plus à sonaise qu’elle-même ; ce bourgeois enfin qui, devant elle,donnait des ordres muets si promptement exécutés, c’étaitM. Jacques lui-même.
Lorsqu’il se fut assuré que Nicole était bien partie,M. Jacques prit un fauteuil, s’assit tranquillement, et d’unton très calme, comme s’il eût été désormais le maître dans cettemaison, il dit avec douceur :
– Remettez-vous, mon enfant, je vous en conjure. C’est mavisite qui vous trouble : vous craignez que la domesticité nes’en empare et ne la dévoile au roi… Rassurez-vous, mes précautionssont bien prises. Je suis pour tout le monde ici un joaillier quiveut vous offrir quelques pierres précieuses. Ces pierres, lesvoici, je vous les donne, et tout à l’heure, en sortant, jeremettrai à votre camériste quelques centaines de livres pour larécompense d’avoir mis l’honnête artisan que je suis à même detraiter une affaire importante avec vous. Car ces pierres, je vousles ai vendues, bonne affaire pour moi, vous pourrez le dire au roien les lui montrant… Vous voyez donc bien que vous n’avez rien àcraindre.
Et ce disant, toujours calme et souriant, M. Jacquessortait de sa poche un écrin contenant un collier de toute beautéqu’il déposait sur un meuble.
En l’écoutant parler, Juliette se reprenait peu à peu. Mais lemalencontreux dessin qu’elle avait à la main la gênait terriblementet elle ne savait comment faire pour le dissimuler sans avoir l’airde le cacher.
Enfin, ayant reconquis tout son sang-froid, elle se décida àposer très naturellement le carton debout contre un meuble, enayant soin de placer le dessin du côté du meuble.
Mais alors M. Jacques, avec un naturel parfait,dit :
– Vous dessiniez, je crois, mon enfant ?
– Oh ! fit Juliette, qui sentit la sueur lui perler àla racine des cheveux. Oh ! quelques ébauches informesseulement.
– Bien, bien, mon enfant, mais je vous en prie, reprenezvotre place, continuez votre travail… Vous comprenez, ajouta-t-ilavec bonhomie, on pourrait trouver étrange qu’une aussi grande dameque vous se dérangeât pour un pauvre diable d’artisan comme moi.Reprenez donc vos occupations… il le faut.
La comtesse, devinant l’ordre formel dissimulé sous ces parolesprononcées d’un ton paternel, dut se résigner.
Elle reprit donc sa place et le malheureux carton, sentant bienque le meilleur parti était de paraître montrer ostensiblement cequ’elle ne pouvait cacher.
M. Jacques cependant s’était approché et considérait letravail presque entièrement achevé d’un air où il eût étéimpossible à l’observateur le plus attentif de démêler la moindresignification.
Même, après avoir dit par pure politesse :
– Vous permettez ?
Il prit le dessin des mains de Juliette qui attendait, calme enapparence, mais le cœur bondissant dans la poitrine. Il leconsidéra longuement en hochant la tête d’une manière approbativeet le rendit en disant, toujours très calme, sans laisser paraîtrela moindre trace de contrariété :
– C’est bien, c’est parfait ! la ressemblance estfrappante… Je vous fais mes compliments, ma chère enfant ; sivous réussissez aussi bien le portrait du roi que celui de ce petitd’Assas, Sa Majesté aura lieu d’être satisfaite.
Ce fut tout.
M. Jacques se rassit, joua machinalement avec une modestetabatière en argent, y puisa une prise et finalement la remit danssa poche avec le geste de quelqu’un qui dit qu’il est venu pour deschoses autrement importantes, et demanda à la comtessestupéfaite :
– Eh bien, où en sommes-nous, mon enfant ?… quedites-vous ?…
– Je dis, monsieur, que le roi ne se déclare pas vite, queje m’ennuie à mourir ici, et que ce n’est pas là l’existence quevous m’aviez fait entrevoir.
Comme on le voit, Juliette employait la tactique familière àtoutes les femmes. Craignant des reproches qu’elle sentait mérités,elle prenait les devants et se faisait agressive.
Placidement, M. Jacques répondit :
– Patience ! patience ! tout cela va changerd’ici peu.
– Patience ?… cela vous va bien à dire, à vous. Enattendant, moi, je suis séquestrée ici, il m’est interdit desortir, puisque selon vos instructions, j’ai fait croire au roi quej’avais écrit au comte du Barry qu’étant malade il m’étaitimpossible de venir le rejoindre à Versailles et qu’il fallait detoute nécessité renvoyer mon départ à une date indéterminée. Jecomprends parfaitement qu’il fallait sauver les apparences aux yeuxdu roi, qui eût pu s’étonner de voir le comte, que je lui ai donnécomme fort jaloux de ma personne, rester paisiblement ici sanss’inquiéter de moi alors qu’il avait annoncé lui-même au roi monarrivée pour le lendemain ou le surlendemain.
J’ajoute même que Louis a paru se divertir beaucoup de ce qu’ila appelé un bon tour à jouer à ce pauvre comte, et qu’il a promisde faire en sorte, de son côté, de retenir le comte au cas oùcelui-ci aurait eu des velléités de venir s’assurer par lui-même del’état de ma santé. Tout cela est très bien, mais il n’en est pasmoins vrai que je suis prisonnière ici, que je ne puis sortir, quenul, en dehors du roi, ne vient me voir, et que je m’ennuie, jevous le répète, à mourir !
– Tout ce que vous me dites là est parfaitement juste et jecomprends en effet que cette sorte de claustration pèsedouloureusement à une aussi jolie femme que vous. Mais je venaisjustement vous annoncer que cette prudente réserve qui nous étaitimposée par les circonstances n’avait plus sa raison d’être. Noustouchons au but, ma chère enfant ; d’ici peu cette solitudequi vous pèse tant cessera. Peut-être même recevrez-vous tant devisites intéressées que vous la regretterez alors, mais ceci ne meregarde pas. En attendant, puisqu’il vous serait si doux d’aller etde venir, sortez, ma chère enfant, sortez tant qu’il vousplaira.
– Quoi ! fit Juliette étonnée d’obtenir si facilementune chose à laquelle elle tenait pour de toutes autres raisons quecelles qu’elle donnait, quoi ! vous permettez ?…
– Mais certainement, ma chère enfant. Si le roi vous yautorise toutefois… en prenant des précautions pour ne pas êtrereconnue, vous pourrez sortir tant que vous voudrez… Dès ce soir sivous voulez.
– Ah ! vous êtes bon ! s’écria la comtesse dansun élan de gratitude qui lui venait du cœur, car elle songeait que,libre d’agir à sa guise, libre de sortir enfin de cette cage doréeoù elle étouffait, elle allait pouvoir s’approcher enfin ded’Assas, tenter quelque chose pour lui.
– Je ne suis pas bon, je suis juste simplement et je vousveux voir heureuse. Maintenant, mon enfant, que nous sommesd’accord, contez-moi par le menu où vous en êtes avec le roi.
Juliette lui fit alors un récit très exact de sa situation etdes espérances qu’elle concevait, se basant sur l’attitude du roi àson égard.
M. Jacques écouta très attentivement, prenant mentalementdes notes, corroborant les dires de la jeune femme avec sesrenseignements particuliers et triant du tout des conclusions quiapprochaient de plus près la réalité que celles de la comtesse.
Lorsqu’elle eut terminé, M. Jacques approuvapleinement.
– Nous approchons du but, je vous l’ai dit. Le roi esttravaillé de différents côtés ; d’ici peu, je l’espère, vousserez présentée officiellement à la cour d’abord, à la reineensuite… j’en fais mon affaire… De votre côté, il ne seraitpeut-être pas mauvais que vous poussiez un peu le roi. Donc à daterde maintenant, au lieu de la prudente réserve que je vous avaisrecommandée, au lieu de la résignation, témoignez quelqueimpatience, faites sentir que cette solitude vous pèse, réclamez legrand jour, tout cela graduellement bien entendu, avec toute ladiscrétion désirable ; je me charge du reste.
Et, avec une précision remarquable, il continua de donner desinstructions détaillées à la jeune femme qui écoutait trèsattentivement.
Quand il eut terminé, M. Jacques se leva pour se retirer etinstinctivement la comtesse se redressa pour le reconduire ;mais il dit vivement :
– Vous n’y songez pas, ma chère enfant ! reprenezvotre travail. N’oubliez pas que je ne suis qu’un modeste joaillierpour qui une femme de votre rang ne se dérange pas. Et à propos, jevous rappelle que vous pouvez montrer sans crainte le joyau que jevous ai apporté au roi et lui avouer que vous en avez faitl’acquisition… et ne craignez pas d’annoncer un prix élevé, car cebijou vaut toute une fortune. Maintenant je me retire ;appelez, je vous prie, votre camériste… Ah ! attendez…décidément ce portrait du petit d’Assas est vraiment fort bien…Mais j’y songe, Mme d’Étioles, dans ses heures decaptivité ici, a dû, comme vous, se distraire en faisant de lapeinture, du dessin, que sais-je ?… A-t-elle laissé quelquestoiles, quelques feuilles ébauches ou autres ?
– Mais oui, fit Juliette assez surprise, il y en a là toutun carton.
– Ah ! ah ! voulez-vous me montrercela ?
– Tenez, le voici, fit-elle en apportant un carton àdessin.
M. Jacques le prit et le compulsa assez attentivement. Il yavait là quelques esquisses, des ébauches, des dessins représentantdifférents sujets, mais presque tous inachevés.
Cependant, dans le tas, M. Jacques découvrit un ou deuxdessins plus poussés et portant pour toute signature un J soulignéd’un paraphe très simple. Il les garda quelques instants dans lamain et demanda :
– Le roi a-t-il vu ce carton ?
– Non, pas que je sache… Mais pourquoi ?…
À cette question, l’énigmatique personnage répondit par uneautre :
– Tenez-vous beaucoup, ma chère enfant, à signer vos œuvresvous-mêmes ?
– Moi ?… je ne sais ! Je ne comprends pas !…Pourquoi ?…
– Parce que si, par fortune, vous n’étiez pas douée d’unamour propre d’auteur excessif, vous mettriez au bas de ceremarquable portrait du petit d’Assas un J et un paraphe semblablesà ceux-ci… voyez comme ils sont faciles à imiter… Vous placeriezensuite ce dessin dans ce carton, au milieu des autres, et vousvous arrangeriez ensuite de manière à ce que le roi fouillât dansce carton et vit surtout ce portrait signé d’un J.
– Je comprends, interrompit Juliette ; le roi croiraitque ce portrait a été fait par Mme d’Étioles quiserait alors…
– Irrémédiablement perdue… Vous êtes très intelligente, machère enfant, fit M. Jacques avec une imperceptible pointed’ironie…
– Et comme mon nom commence aussi par un J, poursuivitJuliette qui avait son idée, on ne pourrait pas m’accuser d’avoirfait un feux. Eh bien, reprit-elle avec une pointe d’hésitation oùperçait une évidente satisfaction, eh bien, faut-il vousl’avouer ?…
– Avouez, ma chère enfant, dit M. Jacques en fixantson œil clair sur celui de la jeune femme qui ne broncha pas.
– Eh bien, ce portrait, je l’avais fait dans cetteintention.
Pendant quelques secondes l’homme fixa étrangement la femme quisupporta ce regard aigu en souriant, impénétrable.
Ne parvenant pas à lui faire baisser les yeux ni à pénétrer sapensée, il s’inclina en disant :
– Alors j’ajouterai : Vous êtes forte !… trèsforte !
Sûre d’elle-même, certaine de l’avoir convaincu, elle frappa surun timbre, reprit paisiblement son ouvrage et dit à Nicoleaccourue :
– Reconduisez monsieur.
Lui, de son côté jouant son rôle jusqu’au bout, sortit àreculons en faisant force révérences et se confondant enremerciements.
Mais quand la porte fut fermée, M. Jacques se redressa, lefront barré par une ride profonde, l’air très soucieux.
La camériste le reconduisant jusqu’à la porte de sortie, avantde franchir le seuil il glissa une bourse à la fille en lui disantquelques mots à l’oreille.
Celle-ci fit disparaître prestement la bourse, exécuta unegracieuse révérence et répondit à voix basse :
– Soyez sans inquiétude, monsieur, vous serez content demoi.
M. Jacques sortit sur ces mots et se rendit directement auchâteau où nous le retrouverons bientôt.
Le château de Versailles n’était nullement aménagé pour servirde prison. Cependant, à cette époque du « bon plaisir »,la prison était comme le complément nécessaire, obligé pour ainsidire, de toute demeure royale, et on eût plutôt oublié chambres etsalons que cet accessoire indispensable.
Donc, sans avoir de prison au sens strict du mot, le châteaun’en possédait pas moins ses locaux disciplinaires parfaitementaménagés pour cet usage particulier.
À cet effet, on avait distrait un certain nombre de pièces dudernier étage, on avait mis de solides barreaux aux fenêtres, deforts verroux aux portes, et on s’était ainsi trouvé en possessiond’un certain nombre de cellules qui, pour n’avoir rien de communavec le traditionnel cachot garni de paille humide, n’enconstituaient pas moins une retraite sûre où l’on pouvait méditertout à son aise sur les inconvénients d’avoir déplu au roi ou, plussimplement, d’avoir manqué à la discipline militaire, mais d’où ilétait superflu de songer à s’évader, car le tout était sérieusementgardé et à l’abri des tentatives de messieurs les prisonniers, gensgénéralement fort inventifs et ingénieux, surtout quand il s’agitde reconquérir cette chose illusoire qui s’appelle la liberté etqu’on n’apprécie jamais mieux que lorsqu’on en est privé.
Ces cellules étaient tout uniment des chambres à coucher assezvastes, confortablement meublées, et ceux qui les occupaient yétaient fort convenablement traités aux frais du roi :d’abord, parce que le séjour y était en général de courte durée,soit que le prisonnier fût élargi, soit qu’il fût transféré dansune habitation plus propice, comme la Bastille ou le donjon deVincennes ; ensuite, parce que ces prisonniers étaienttoujours des gens de qualité à qui on ne ménageait pas les égardsdus à leur rang.
Ces chambres servaient aussi de locaux de discipline, réservésaux officiers condamnés aux arrêts de rigueur pour un temps plus oumoins long.
Il avait été établi, par surcroît de prudence, une sorte decorps de garde occupé par une dizaine de soldats et un sergentcommandés par un officier auquel on avait réservé un petitappartement.
Officier et soldats étaient relevés tous les quinze jours decette garde, considérée comme une assommante corvée, car il leurétait formellement interdit de quitter le château, pendant tout cetemps, en sorte que les gardiens se trouvaient, de ce fait, presqueaussi prisonniers que ceux dont ils avaient la garde.
La corvée était encore supportable quand les cellules étaientinoccupées, ce qui arrivait le plus souvent ; mais dès qu’il yavait un seul occupant, elle devenait lamentable, car la consigneétait impérieuse et formelle.
Dans ce cas-là, à moins d’ordres spéciaux, le commandant deposte s’enfermait avec son prisonnier et tous deux se tenaientmutuellement compagnie.
Lorsque le prisonnier était un officier comme lui, le chef deposte se mettait en quatre pour le camarade appelé peut-être unjour ou l’autre à lui rendre le même service. Il mangeait à satable, faisait son jeu s’il le désirait, se chargeait volontiers deses menues commissions s’il avait une maîtresse, allant mêmejusqu’à autoriser la visite de quelques camarades, se bornant àassister à ces entrevues qui se terminaient en général par un repasbruyant et animé où l’on vidait force coupes à la libérationprochaine du détenu.
Bref, il s’efforçait, par tous les moyens compatibles avec ladiscipline, d’adoucir les rigueurs de la captivité à un camarade,ne lui demandant que sa parole de ne pas chercher à fuir.
Il est juste de dire que le même officier, qui se montrait siconciliant et de si bonne composition, n’eût pas hésité à tuerimpitoyablement son prisonnier à la moindre tentative de fuite. Ilest vrai, aussi, qu’un gentilhomme avait au plus haut degré lerespect de la parole donnée et que par suite d’un hasard ou d’unecomplicité, les portes de sa prison se fussent-elles ouvertestoutes grandes devant lui, il eût stoïquement refusé de profiter del’occasion plutôt que de faillir à sa parole.
L’engagement d’honneur pris par un détenu constituait donc pourl’officier de service une garantie morale des plus sérieuses ;mais en dehors de cette garantie, il y en avait d’autres, purementmatérielles, qui n’étaient nullement à dédaigner et, ici, unedescription des lieux très succincte s’impose.
Les prisons étaient situées au fond d’un vaste couloirimmédiatement au-dessous des combles. Toutes les pièces étaient enenfilade et séparées les unes des autres par des cloisons épaisses.Il y avait d’abord le corps de garde, vaste pièce où se tenaienttoujours les hommes au complet. Au fond du corps de garde une porteen chêne massif, avec de solides verrous et percée au centre d’uneouverture de vingt centimètres de côté environ et munie elle-mêmede deux barreaux épais disposés en forme de croix. Cette portedonnait sur un étroit couloir éclairé, sur la gauche, par troisvastes fenêtres garnies de solides barres de fer trèsrapprochées ; sur la droite, sept portes de chêne plein dontsix agrémentées de forts verrous ; au milieu, une petiteéchelle raide aboutissant à une trappe.
La première porte, la seule qui ne fût pas munie de verrous,ouvrait sur l’appartement du chef de poste composé d’une minusculeantichambre, d’un salon et d’une chambre à coucher.
Les quatre suivantes donnaient chacune sur une chambre à couchertrès confortablement meublée et dont le lit très vaste occupait àlui seul une bonne moitié.
Les deux dernières, enfin, donnaient chacune sur un petitappartement composé d’un salon et d’une chambre à coucher, le toutréservé aux personnages de marque, les seigneurs de moindreimportance devant se contenter d’une chambre seulement.
Chaque pièce était aérée par une fenêtre soigneusement garnied’épais barreaux.
La trappe située au milieu de ce couloir aboutissait à une sortede terrasse située au faîte du toit et sur laquelle les détenusavaient le droit de venir respirer et se promener deux heures lematin et deux heures le soir.
Le tout était situé sur les derrières du château et donnait surla campagne.
Par cette disposition, on voit qu’il était difficile des’échapper. La seule issue aboutissait au corps de garde où il eûtfallu passer sur le corps à onze hommes solidement armés. Laterrasse était à une hauteur telle que sauter de là eût étés’exposer à une mort certaine. Restaient les planchers, mais lesétages du dessous étaient occupés par une multitude d’officiers etde gentilshommes de service, en sorte que le moindre bruit insoliteeût infailliblement attiré l’attention et donné l’éveil.
L’officier commandant le poste, enfermé comme ses prisonniers,surveillait ses hommes par l’étroite ouverture pratiquée à ceteffet dans la porte du corps de garde et, lorsqu’il voulait sortir,était obligé de se faire reconnaître pour se faire ouvrir, ce quirendait une substitution de personne impossible. On comprend quedans ces conditions il pouvait sans grands risques se montreraccommodant et humain.
Tels étaient les lieux dont le chevalier d’Assas était l’uniqueoccupant et où il avait été enfermé à un moment où il eût toutdonné pour être libre et protéger Jeanne.
On lui avait donné la chambre située à côté du logement del’officier et qui portait le numéro 1.
Le roi n’ayant donné aucune indication spéciale concernant cedétenu qui avait grade d’officier, le commandant du poste, ungentilhomme nommé de Verville, en inféra naturellement que cecamarade était puni pour quelque manquement à la disciplinemilitaire et qu’il sortirait de là après quelques semaines deréclusion. Aussi lui fit-il un accueil très franc, très cordial, lepria de lui faire l’honneur de dîner à sa table, de considérer sonappartement comme le sien propre, se mit à son entière dispositionet laissa toutes les portes ouvertes, à part, bien entendu, celledu corps de garde qui restait soigneusement verrouillée.
Il lui fit visiter les locaux, admirer le joli point de vue donton jouissait sur la terrasse, et, après cette visite, qu’il appelaplaisamment le tour du propriétaire, descendit se mettre à tableavec son prisonnier dont la mine franche et loyale lui avaitinspiré une vive sympathie dès le premier abord.
Pendant ce premier dîner, de Verville, devinant la tristesseprofonde du chevalier, lui versa rasade sur rasade pour l’étourdir,débitant mille sottises, lui conta cent anecdotes scandaleuses pourle distraire et, avec ce tact et cette délicatesse quicaractérisaient les vrais gentilshommes, évita avec soin touteallusion à la situation présente de son convive ainsi qu’à la fautequi lui avait valu cette situation.
Cependant, malgré tous ses efforts, le chevalier, tout enrendant politesse pour politesse, n’arrivait pas toujours àdissimuler le voile de tristesse qui pesait lourdement sur lui, etson hôte, qui s’en apercevait, de plus en plus persuadé que d’Assasn’était qu’un officier aux arrêts pour quelque vétille, s’imaginaittout bonnement que cette tristesse provenait de quelque liaisonamoureuse brutalement interrompue par ces arrêts intempestifs,redoublait d’amabilités, renouvelait avec une engageante cordialitéses offres de services que le chevalier déclinait tout enremerciant chaleureusement, demandant comme grâce de faire passerun mot à son ami le comte de Saint-Germain, ce qui lui étaitaccordé sans difficulté.
Vers la fin du repas, le chef de poste annonça incidemment, etsans y attacher autrement d’importance, qu’il comptait sur laparole du chevalier de ne tenter aucune évasion, seule garantiequ’il réclamait pour accorder sans scrupules et sans soucis toutesles petites privautés que pourrait réclamer ce gentil compagnon quidécidément lui plaisait de plus en plus.
Mais, à sa grande stupéfaction, le prisonnier refusa net cequ’on lui demandait.
Et comme l’officier se récriait, disant que c’était une folie,et insistait vivement, le chevalier, avec cette loyauté qui lecaractérisait, le tira de son erreur, avouant qu’il n’était pas leprisonnier sans importance que son hôte croyait, mais qu’il avaitbel et bien la garde d’un prisonnier d’État qui ne sortiraitprobablement de là que pour aller à la Bastille, à moins qu’on nele livrât au bourreau.
Ces paroles dites sans jactance, avec une mâle tranquillité,firent blêmir le malheureux officier qui murmura :
– Diable ! diable !… C’est si grave quecela ?… Je comprends maintenant pourquoi vous êtes sisoucieux !… Mais une évasion ici !… allonsdonc !…
Et il haussa les épaules, tant cette idée lui paraissaitabsurde.
D’Assas, très calme, attendait que son gardien prît unedécision.
Celui-ci s’était levé et se promenait avec agitation enmarmottant :
– Diable ! diable !… ça change les choses, toutcela.
Machinalement il avait ouvert la porte et allait dans lecouloir ; en passant et repassant il inspectait ses hommes,considérait les barreaux des fenêtres, mesurait même du regard ladistance qui les séparait du sol, comme s’il eût voulu seconvaincre que son prisonnier ne pourrait surmonter tous cesobstacles.
Enfin, après avoir bien réfléchi, il prit un parti, revint versd’Assas et, avec une certaine émotion, lui dit :
– Écoutez, chevalier, vous avez un air qui me revient toutà fait. Parole d’honneur ! je me sens porté d’amitié pour vouset, mordieu ! je veux vous le prouver. On ne m’a pas donnéd’instructions spéciales sur votre compte. À moins d’ordrescontraires, vous êtes et resterez pour moi un prisonnierordinaire ; je ne changerai donc rien à ce qui était convenuet vous resterez libre d’aller et de venir dans cet espace.Seulement, dans ces conditions, il m’est impossible de vous laissercommuniquer avec le dehors ; vous comprenez, n’est-cepas ?… Quant à fuir d’ici, croyez-moi, renoncez-y… car à moinsde voler comme un oiseau… c’est de la folie !…
D’Assas, très ému, serra la main de ce brave homme et, aprèsl’avoir remercié, ajouta avec sa franchise coutumière :
– N’oubliez pas que non seulement je ne m’engage pas, maisencore que je ferai l’impossible pour fuir… si je peux… Ainsi donc,cher ami, faites ce que votre conscience vous dictera.
– Ce qui est convenu est convenu et je ne me dédis pas.Mais puisque vous vous obstinez, n’oubliez pas de votre côté qu’àla moindre tentative de votre part je serais forcé de vous passermon épée au travers du corps et, mordieu ! je ne mepardonnerais jamais votre meurtre, car vous êtes un trop gentilgarçon… Mais je suis bien tranquille… Vous échapper d’ici…heu !… cela me paraît bien difficile !
Les deux officiers ne revinrent plus sur cette conversation,mais en revanche se lièrent d’amitié, ce qui n’empêchait pasd’Assas de chercher continuellement un moyen d’évasion et sonnouvel ami de le surveiller de très près, tout en faisant de sonmieux pour le distraire.
À quelque temps de là, de Verville annonça qu’il allait êtrerelevé d’ici peu et qu’il passait la garde au baron de Marçay quiétait, d’après lui, un chafouin doucereux et papelard duqueld’Assas devait se défier comme de la peste ; puis ilajouta :
– Maintenant, cher ami, si je puis vous être utile, faitesétat de moi.
D’Assas demanda pour la deuxième fois de faire connaître àSaint-Germain le lieu de sa détention, ce que son nouvel ami luipromit de faire le jour même.
Le chevalier ne savait pas lui-même quel secours il espérait ducomte de Saint-Germain ; mais sans pouvoir dire pourquoi, ilse sentait plus calme, plus sûr de lui, depuis qu’il avaitl’assurance que le comte saurait prochainement qu’il était arrêtéet détenu provisoirement au château de Versailles.
Les scènes que nous narrons s’étant déroulées à des endroitsdifférents et presque simultanément, nous sommes obligé d’aller del’un à l’autre lieu et de suivre les différents acteurs de cettehistoire dans leurs multiples évolutions qui, alors même qu’ellesparaissent le plus étrangères les unes aux autres, n’en sont pasmoins reliées entre elles par un lien solide, quoique secret, ainsique le lecteur pourra s’en rendre compte s’il veut bien nous suivreet nous prêter une bienveillante attention.
Nous retournons donc à la maison de la ruelle auxRéservoirs.
C’était le jour même où le brave Crébillon était magistralementmystifié par cet incomparable metteur en scène qu’étaitM. Jacques.
Le valet de chambre Lubin était occupé à mettre en ordre lesaffaires du chevalier, qui avait quitté précipitamment le pavillonpour aller rôder autour de la maison des Quinconces.
Maître Lubin, en accomplissant consciencieusement ses fonctionsde valet de chambre, avait mis la main sur un mouchoir de finebatiste fleurant encore la verveine.
Depuis qu’il avait commis une grave imprudence qui aurait pu luicoûter cher, si, grâce à son initiative aidée par un peu de chance,il n’avait pu réparer à temps sa bévue, Lubin s’était juré d’êtreprudent à l’avenir et de racheter par un zèle inlassable la fautecommise.
Dans tout autre moment il n’eût probablement attaché aucuneimportance à cette trouvaille. Mais au moment où elle seproduisait, son esprit soupçonneux toujours en éveil avait unetendance à voir des périls partout et à grossir démesurément lemoindre fait qui prenait à ses yeux les proportions d’unévénement.
La découverte de ce mouchoir, qui ne ressemblait en rien à ceuxdu chevalier, le plongea donc dans un abîme de réflexionsprofondes. Et le résultat de ces réflexions fut qu’il s’en allatout droit porter sa trouvaille à son maître. On a déjà pu voir quedans un cas embarrassant il n’avait trouvé que ce moyen de se tirerd’affaire. Cela lui ayant réussi une fois, il n’hésita pas àemployer une deuxième fois ce même moyen qui pouvait être encorebon.
M. Jacques, après l’avoir congédié et remercié, se mit àétudier attentivement ce mouchoir qu’il n’eut pas de peine àreconnaître attendu qu’il était de tout point semblable à ceuxqu’il avait achetés lui-même lorsqu’il s’était donné la peine deconstituer le trousseau de Juliette Bécu, future comtesse duBarry.
Alors il s’était posé à lui-même une foule de pointsd’interrogation, auxquels il avait répondu de son mieux, si bienque, de question en réponses, il était arrivé à cette conclusionlogique :
Ce mouchoir avait appartenu à la comtesse, il le reconnaissaitformellement, il portait d’ailleurs ses initiales surmontées de lacouronne comtale. Il avait conservé un reste de parfum à laverveine : or lui-même avait conseillé à la comtesse d’adopterce parfum qui était préféré du roi en ce moment.
Mais comment et pourquoi ce mouchoir se trouvait-il chezd’Assas ?
M. Jacques était un profond penseur. Il savait que rienn’est si fragile et si dur tout à la fois, rien n’est si romanesqueet si indéchiffrable au monde que le cœur d’une femme. Il savaitaussi qu’un imperceptible grain de sable suffit pour faire croulerun édifice laborieusement échafaudé. Aussi avait-il pris depuislongtemps l’habitude de ne dédaigner et de ne négliger aucundétail, si futile qu’il parût de prime abord.
Dans la situation de Juliette Bécu cherchant à conquérir dehaute lutte les faveurs du roi, aidée de ses conseils à lui,l’hypothèse la plus folle, la plus inadmissible était de penser quecette femme, intelligente et énergique pourtant, risquât decompromettre une situation merveilleuse, d’entraîner dans une chutemortelle et stupide – puisque recherchée comme à plaisir – ceux quila poussaient, la portaient pour ainsi dire vers un but splendide,en s’amourachant sottement d’un jeune homme obscur et pauvre.
Plus cette hypothèse lui paraissait folle et inadmissible, plus,lui semblait-il, il devait la croire possible.
Juliette Bécu, comtesse du Barry, sur le point de devenirfavorite d’un roi puissant et redouté ; Juliette Bécu, il eneût juré, était amoureuse de qui ?… du chevalier d’Assas.
Sans cela, comment admettre la trouvaille de ce mouchoir chez lechevalier qui ne la connaissait pas ?
Juliette était donc allée chez d’Assas ?
Comment ?… pourquoi ?… Peu importait !
L’essentiel était de savoir qu’il y avait là un dangerformidable, imminent ; que cette femme, en l’énergie et larare intelligence de laquelle il avait placé des espérancesdémesurées, venait subitement d’être prise d’un coup de folie quipouvait avoir pour lui des conséquences effroyables et qu’ilfallait, coûte que coûte, l’arrêter dans cette voie fatale où elleparaissait vouloir s’engager.
Mais ne se trompait-il pas ? Hardiment il eût répondu non.Il était prudent toutefois de s’assurer de la réalité du fait et deprendre immédiatement des mesures urgentes pour parer à unecatastrophe.
M. Jacques fit donc appeler le comte du Barry, et, quandcelui-ci fut devant lui, demanda :
– Mon cher comte, vous qui vous intéressez au chevalierd’Assas, pourriez-vous me donner quelques explications sur le lieuoù ce jeune homme est détenu et sur les mesures qui sont priseshabituellement pour garder les prisonniers du château ? Vousdevez savoir cela ?
Du Barry, à ces paroles du maître redouté, – car le comte étaitdécidément maté – se troubla, se demandant où l’autre voulait envenir.
Mais M. Jacques, à qui ce trouble n’avait pas échappé, fitun geste d’impatience, et très sèchement reprit :
– Ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce qu’ily a en réalité, et répondez-moi… mon temps est compté.
Le comte alors fit connaître à son maître les détails que nousavons rapportés dans le précédent chapitre.
Lorsqu’il eut terminé, M. Jacques, qui avait écouté trèsattentivement, dit :
– En sorte que ce jeune homme passe son temps à boire, àmanger et à jouer avec son gardien, c’est parfait !… Et pasd’espoir de réussir une évasion ?…
– Oh ! fit du Barry avec un sourire sinistre, de cecôté-là… je suis tranquille.
– Bien !… Je m’en rapporte à vous… Quand la gardeactuelle sera-t-elle relevée ?
– Après-demain.
– Parfait !… Eh bien, mon cher comte, il faut, – et ilinsista sur ces deux mots, – il faut que l’officier quiprendra la prochaine garde soit le baron de Marçay…Allez !
– Monseigneur ?
– Allez, vous dis-je… Il n’y a pas un instant à perdre… Aureste, vous pouvez être tranquille, il ne s’agit pas cette fois-cide tirer le chevalier de sa geôle.
Rassuré sur ce point auquel il attachait sans doute une grandeimportance, le comte partit aussitôt pour exécuter l’ordre qu’ilvenait de recevoir.
Quant à M. Jacques, il se rendit immédiatement à la petitemaison des Quinconces, où il arriva à point pour surprendreJuliette, occupée à dessiner de mémoire le portrait de d’Assas etoù nous l’avons vu à l’œuvre.
En quittant la comtesse du Barry, M, Jacques s’était rendudirectement au château.
Il trouva, comme par hasard, en arrivant à la grille, le comtedu Barry qui le conduisit aussitôt jusqu’à la porte extérieure ducorps de garde des prisons, où il le laissa, sa mission consistantà piloter son supérieur et surtout à faire tomber les consignesdevant lui.
M. Jacques frappa à la porte et, au soldat qui s’informaità travers un petit guichet qu’il tenait entrebâillé, demanda fortpoliment à parler au baron de Marçay.
Le soldat, après avoir toisé ce petit bourgeois qui lui parutsans doute un personnage sans importance, pirouetta sur ses talonssans daigner répondre un mot, alla à la porte qui donnait sur lecouloir intérieur, frappa trois coups sonores du pommeau de sonsabre et cria d’une voix retentissante à traversl’ouverture :
– Officier !… Une visite !
À cet appel, le nouveau commandant du poste, qui avait pris sonservice le matin même, sortit de son appartement, se fitreconnaître de son subordonné, qui lui ouvrit aussitôt, traversa lecorps de garde d’un pas las, ennuyé, en coulant des regards furtifssur ses hommes immobiles qu’il n’avait pas l’air de voir. Arrivé àla porte opposée, ayant reconnu d’un coup d’œil oblique la tenueplus que modeste et l’allure humble de celui qui le dérangeait, illaissa tomber dédaigneusement du bout des lèvres :
– C’est vous qui me demandez ?… Quevoulez-vous ?…
Une voix blanche et doucereuse répondit de l’autrecôté :
– Monsieur l’officier, j’ai l’honneur de solliciter de vousla faveur d’un entretien particulier.
L’officier considéra un instant le solliciteur avec un dédain deplus en plus accentué, et sans doute allait-il le congédier avecimpertinence, lorsqu’il remarqua avec étonnement que, tout enparlant, cet importun esquissait rapidement quelques signesmystérieux.
Il considéra alors plus attentivement ce visiteur, qui lui parutsans doute digne d’une certaine considération, car il fit un signeà un soldat qui s’empressa d’ouvrir serrures et verrous.
Toujours dédaigneux, l’officier dit laconiquement :
– Venez, monsieur, et tourna le dos avec désinvolture, levisiteur n’étant décidément qu’un infime personnage.
Sans se déconcerter, celui-ci entra courbé en deux, et suivit,comme on le lui avait ordonné, non sans faire force révérence àdroite et à gauche aux soldats qui le considéraient d’un airgouailleur.
Arrivé chez lui, le baron ferma prudemment toutes les portes,laissa tomber les portières et conduisit, toujours sans mot dire,le petit bourgeois jusque dans sa chambre qui lui paraissait sansdoute une retraite plus sûre. Là, il se laissa choir nonchalammentdans l’unique fauteuil, et, sans offrir un siège à cet humblevisiteur, il demanda en esquissant à son tour quelques signescabalistiques :
– Vous avez des instructions à me transmettre ?…Parlez, mon ami.
Mais avant de répondre, M. Jacques traça rapidement dansl’air quelques signes mystérieux.
À cette vue, la morgue hautaine du gentilhomme tomba comme parenchantement. Il se redressa aussitôt avec déférence et dit, cettefois fort poliment :
– Un supérieur !… Excusez-moi, monsieur, votre airmodeste… D’ailleurs les signes que vous avez ébauchés avantd’entrer dénotaient un inférieur… alors…
– Vous êtes tout excusé, mon ami, fit à son tourM. Jacques, qui s’assit tranquillement dans le fauteuil quevenait de quitter le baron, lequel resta debout, attendant que cesingulier visiteur voulût bien s’expliquer.
– Mon ami, commença M. Jacques après s’être recueilliun instant, le rang modeste que j’occupe dans la hiérarchie laïquede notre ordre ne me permet pas de connaître les desseins profondsdes pères vénérés qui nous dirigent. Comme vous, je ne suis qu’uninstrument passif et dévoué aux ordres du conseil supérieur – quiest la tête d’un corps formidable dont nous sommes les bras actifset résolus, – et de notre saint et vénéré général – qui est, lui,le cerveau puissant et fécond de cette tête et à qui je souhaitelongue et brillante vie pour la plus grande gloire de Dieu.
– Amen ! répondit onctueusement le baron qui, suivantl’exemple de M. Jacques, se signa dévotement.
– Notre ordre, mon ami, a un intérêt puissant à ce que leprisonnier actuellement confié à votre garde ne puisse s’enfuir etdisparaisse à tout jamais, et une partie de ma mission consiste àm’assurer auprès de vous si quelque danger est à redouter de cecôté-là ?
L’officier eut un sourire de confiance et répondit :
– Vous pouvez rassurer nos supérieurs… Je vous réponds que,tant que je serai là, mon prisonnier sera bien gardé !
– Il faut tout prévoir !… et en cas de tentative defuite, l’ordre formel est de tuer impitoyablement leprisonnier.
Froidement, le baron répondit :
– L’ordre sera exécuté le cas échéant… d’autant plus qu’ilconcorde parfaitement avec les prescriptions de la consignemilitaire que je suis chargé de faire exécuter ici… Si c’est là leseul but de votre visite, on peut être tranquille.
– Comprenez-moi bien… Le conseil ne veut pas la mort de cechevalier d’Assas… Qu’il disparaisse à tout jamais, cela suffit…Cependant, sans rien tenter pour amener cette mort… si une occasionqu’on n’aurait pas cherchée se présentait… il faudrait êtreprêt…
– Je comprends… Je veillerai.
– Bien ! Le conseil compte sur votre vigilance.J’arrive maintenant à la deuxième partie des instructions que jesuis chargé de vous transmettre.
– J’écoute, monsieur.
– Le conseil a lieu de croire que des tentatives vont êtrefaites… dans un temps très rapproché… pour arracher le prisonnier àvotre surveillance… Il faudra favoriser ces tentatives de toutvotre pouvoir.
– Je ne comprends plus, fit l’officier étonné.
– Il est inutile que vous compreniez… l’essentiel est quevous obéissiez, mon ami.
– Cependant, fit le baron choqué par cette appellationdoucereuse de : mon ami, qu’affectait à son égard cet inconnud’un rang peu important quoique supérieur au sien, cependant, maresponsabilité…
– Hé ! mon ami, il ne s’agit pas de laisser aboutirces tentatives… il s’agit simplement de les favoriser… quitte à lesarrêter net quand le moment sera venu… Ce moment, on vous le feraconnaître en temps utile.
– Ah ! ah !… Je commence à deviner.
– Mon ami, fit froidement M. Jacques, vous chercheztrop à pénétrer la pensée de vos supérieurs… ce défaut vous feratort dans leur esprit, je vous en avertis… Je me résume : àdater de maintenant vous allez vous lier intimement avec votreprisonnier, vous vous ferez son ami, son confident si possible, eten outre, vous lui accorderez tout ce qu’il vous demandera… tout,vous m’entendez ?… S’il veut écrire, vous vous chargerez defaire parvenir ses billets à leur adresse… si on lui écrit par unmoyen détourné, vous fermerez les yeux et laisserez faire… Il sepourrait que plusieurs personnes, hommes ou femmes, femmes surtoutà ce que l’on croit, sollicitassent de vous la faveur decommuniquer avec le prisonnier… Vous accorderez cette faveur en lajustifiant à leurs yeux par un mobile qu’on vous laisse le soin detrouver.
– Et, fit ironiquement l’officier que le ton autoritaire dece petit bourgeois choquait de plus en plus, et si le prisonnier medemande de lui ouvrir la porte de sa prison, faudra-t-il le laisserpartir ?
– Hormis cela, vous accorderez tout ce qu’on vousdemandera, répondit froidement M. Jacques.
Le baron de Marçay grommelait quelques mots que l’autre feignitde ne pas entendre, continuant imperturbablement de ce tonautoritaire qui humiliait et froissait tant degentilshommes :
– J’arrive maintenant à la partie la plus importante, laplus délicate aussi de ma mission auprès de vous. Je n’ai pasd’instructions spéciales à vous donner concernant les hommes quipourraient intervenir dans cette affaire. On a lieu de croiretoutefois qu’un homme seul se présentera à vous. Cependant, on nesait jamais et il vaut mieux tout prévoir ; que vous ayezaffaire à un ou plusieurs hommes, peu importe ; vousaccorderez ce qu’ils vous demanderont sous différents prétextes.Voilà tout pour le côté masculin. Reste le côté féminin ; lesfemmes – elles seront deux probablement, – nécessitent desinstructions spéciales. Si vous avez affaire à quelque fille dechambre, vous agirez comme pour les hommes, mais si vous avezaffaire à la personne que voici, ce sera tout différent.
Sur ces mots, M. Jacques sortit de sa poche une ravissanteminiature qu’il tendit au baron de Marçay en disant :
– Regardez attentivement ce portrait. Gravez ces traitsdans votre mémoire de façon à reconnaître au premier coup d’œill’original de ce portrait, qui se présentera sans doute à vous sousun déguisement quelconque. Est-ce fait ?…
Le baron rendit la miniature en disant :
– Je reconnaîtrai cette dame, quel que soit le déguisementqu’elle aura choisi.
– Bien, dit M. Jacques en faisant disparaître leportrait. Voici ce que vous aurez à faire en ce qui concerne cettedame.
Et alors le redoutable personnage, baissant la voix, donna desinstructions mystérieuses.
Mais sans doute ce qu’il demandait était d’une nature trèsdélicate, car le baron de Marçay, qui s’était penché pour entendreles paroles qu’on lui chuchotait à l’oreille, se redressa trèspâle, la sueur au front, et murmura :
– C’est une infamie que vous me demandez là… je n’obéiraipas à cet ordre…
L’œil de M. Jacques lança un éclair et, tourmentant lechaton de la bague qu’il avait au doigt, il réponditimpérieusement :
– Vous obéirez !… il le faut !…
– Excusez-moi, monsieur, ma conscience m’interdit…
– N’est-ce que cela ? fit dédaigneusementM. Jacques.
– Je ne pourrais obéir à un tel ordre que s’il m’étaitdonné…
– Par qui ?… interrogea M. Jacques voyant qu’ilhésitait et tournant déjà insensiblement le chaton de sa bague endehors.
– Par un père, répondit le baron. Un religieux seul pourratranquilliser ma conscience et m’absoudre d’avance… Or, vous êteslaïque comme moi.
Un pâle sourire de satisfaction passa sur les lèvres minces deM. Jacques. Il rentra tout à fait en dedans le chaton de labague et répéta pour la deuxième fois :
– N’est-ce que cela ?… que ne le disiez-vous plus tôt,mon fils ?… Voyez !…
Ce disant, il découvrait sa poitrine et montrait au baronstupéfait, saisi de respect, un minuscule insigne d’or, suspendu àune chaîne de même métal et portant gravé au centre quelques signescabalistiques.
Le baron de Marçay, depuis qu’il s’était trouvé en présence dece visiteur inconnu, avait passé tour à tour de la morgue la plusinsolente à une sorte de déférence, de la déférence à l’impatience,à l’ironie, puis finalement à la révolte. Maintenant il témoignaitle respect le plus profond et le plus sincère. À la vue de cejoyau, il tomba à genoux et, baissant la tête, joignant les mains,il dit humblement, avec contrition :
– Absolvez-moi, mon père ! car… je vaispécher !
– M. Jacques, en le voyant à ses pieds, se redressa ettransfiguré, méconnaissable, avec un geste d’une indicible majesté,il prononça la formule sacerdotale :
– Ad majorem Dei gloriam !… Absolvo te in nommePatris et Filii et Spiritus Sancti.
– Amen ! répondit le baron en se frappant lapoitrine avec une contrition parfaite.
– Maintenant, mon enfant, il me reste à vous faire deuxrecommandations importantes : la première, c’est d’oublier queje suis un père de notre sainte mère l’Église et de ne voir en moique le modeste bourgeois que je parais être.
– Bien, monsieur, vous serez obéi, répondit le baron en serelevant.
– La deuxième, c’est de ne jamais reconnaître plus tard lapersonne dont je viens de vous entretenir. Quel que soit l’endroitoù vous la retrouviez, en quelque circonstance que ce soit… et sihaut placée qu’elle soit… vous ne la connaissez pas, vous ne l’avezjamais vue… à moins d’ordre contraire… Jurez-le, monenfant ?
– Je le jure ! fit le baron.
– C’est bien, je n’ai plus rien à faire ici, je me retire…N’oubliez pas que je ne suis qu’un pauvre bourgeois, traitez-moi enconséquence dès maintenant, fit M. Jacques qui se leva etreprit son petit air modeste.
– Encore un mot, monsieur, je vous prie, fit l’officierdécidément vaincu et maté. Devrais-je surveiller la correspondanceet les entrevues du prisonnier ?
– C’est inutile, mon enfant, je sais à qui il pourra écrireet ce qu’on pourra lui dire. Adieu, mon enfant.
Le baron se dirigea vers la porte, appela un de ses hommes, et,de son air dédaigneux, laissa tomber :
– Laissez passer cet homme !
M. Jacques sortit comme il était entré, en faisant forcerévérences.
À l’étage du dessous, il retrouva du Barry qui l’attendaitimpatiemment.
– Mon cher comte, fit M. Jacques en le voyantconduisez-moi vers… – ici un nom murmuré à l’oreille de du Barry. –Vous serez libre ensuite.
Docilement, le comte le conduisit jusqu’à la porte du personnagedésigné où il le laissa entrer, et se retira définitivement.
Le personnage que M. Jacques venait visiter ainsi avait legrade de lieutenant-général dans les armées du roi. Il avait deplus un poste à la cour puisqu’il occupait un appartement auchâteau. Ce personnage reçut pourtant son visiteur avec les marquesd’un respect évident.
M. Jacques pourtant ne lui dit que quelques mots qu’illaissa tomber comme un ordre :
– Marquis, vous avez sous vos ordres le baron de Marçay. Cejeune homme me paraît avoir des scrupules… Surveillez-le de trèsprès… Vous me répondez de lui.
Sur cet ordre bref, le mystérieux bourgeois quitta à son tour lechâteau.
Après le départ de M. Jacques, la comtesse du Barry étaitrestée plongée dans une angoisse profonde.
Elle avait appris à connaître le maître redoutable qu’elles’était donné par ambition, et maintenant qu’elle n’avait plus qu’àétreindre solidement le but qu’elle touchait déjà, cette tutelleocculte, mais formidable, qui ne la laissait même pas maîtresse deses pensées, lui pesait lourdement, l’obsédait comme un cauchemaraffreux et la plongeait parfois dans des crises de rageimpuissante.
Le calme apparent de cet homme passé maître dans l’art de ladissimulation n’était pas fait pour la rassurer et elle n’en avaitpas été dupe complètement.
Elle était trop intelligente pour ne pas s’être rendu un compteexact des dangers que sa passion pour le chevalier pouvait luifaire courir. Et si l’amour qui la possédait était assez violentpour lui faire oublier toute autre considération, elle comprenaitparfaitement, en revanche, qu’il n’en était pas de même pour ceuxqui la faisaient agir et qui, n’ayant pas à attendre de cet amourles mêmes satisfactions qu’elle, ne devaient voir que le périlimminent auquel il les exposait et devaient nécessairement lutterde toutes leurs forces pour le contrarier en supprimant au besoincelui qui en était l’objet.
Le calme parfait de M. Jacques l’effraya donc beaucoup plusque ne l’eussent pu faire colères et menaces. Elle sentaitconfusément qu’il n’avait pas cru un mot de l’explication qu’ellelui avait fournie en affirmant qu’elle ne faisait le portrait ded’Assas que pour l’attribuer à Mme d’Étioles, dansl’intention de la perdre irrémédiablement dans l’esprit du roi. Etelle eut l’intuition vague qu’il allait se tramer contre elle etd’Assas quelque ténébreuse machination où, si, par intérêt, elleétait ménagée, il serait, lui, l’innocent, infailliblementbroyé.
Cette pensée la révolta et elle résolut d’agir sans perdre uneminute.
Personnellement, elle ne craignait pas grand’chose. Elle sesentait trop indispensable à la réalisation des projets de sonténébreux protecteur pour se croire menacée ; d’ailleurs leroi, pensait-elle, saurait bien la protéger, le cas échéant.
Toutes ses appréhensions étaient pour d’Assas qui, seul etprisonnier, allait être exposé à des coups redoutables qu’il seraitimpuissant à parer.
C’était une femme énergique et résolue que Juliette Bécu, on apu s’en rendre compte ; elle résolut de lutter opiniâtrementet de tenter l’impossible pour arracher celui qu’elle aimait auxcoups qui le menaçaient.
En ce moment, M. Jacques ne lui inspirait plus ni respectni terreur. Elle se sentait prise d’une haine violente, implacablecontre cet homme qui, non content de la tenir en son pouvoir, sedressait comme une menace vivante entre elle et le seul êtrequ’elle eût aimé au monde.
En attendant, l’arrivée soudaine de M. Jacques bouleversaittoutes ses résolutions.
Il ne s’agissait plus de tergiverser. Elle connaissait trop sonadversaire pour savoir qu’il ne perdrait pas de temps, lui. Il luifallait donc agir aussi promptement, mais comment ?… dans quelsens ?…
S’adresser directement au roi, lui arracher la grâce duchevalier ?… c’était un moyen qu’elle ne pourrait employer queplus tard, quand le courroux du roi serait apaisé et quand sonpouvoir à elle serait solidement assis. Mais, pour le moment,c’était bien chanceux !… et il n’y avait pas de temps àperdre.
La seule solution possible était de faire fuir le chevalier.
Certes, ce n’était pas là chose aisée, mais avec de l’argent, –ses bijoux représentaient une fortune –, de l’intelligence et de laruse ; avec, par là-dessus, le charme tout-puissant d’unebeauté comme la sienne, il lui semblait que ce n’était pasimpossible.
Indépendamment de ces ressources dont elle appréciait la valeur,elle possédait une arme puissante qu’elle ne faisait pas entrer enligne de compte, parce qu’elle était latente en elle, sans qu’elles’en rendît compte : c’était l’absence complète, maisinconsciente, de tout préjugé et de sens moral. Car il ne faut pasoublier que Juliette Bécu, lorsque M. Jacques était venu laprendre par la main, exerçait la profession de fille galante, et cepassé ignominieux n’était pas encore assez loin pour qu’elle eût pus’abstraire de certaines tares inhérentes à sa profession, s’éleverjusqu’à la compréhension de choses vaguement entrevues, et encoremoins à l’assimilation de délicatesses insoupçonnées.
Le danger couru par d’Assas lui paraissait certain et imminent.Décidée à l’arracher aux griffes des ennemis qu’elle avaitelle-même déchaînés sur lui, elle passa le reste de la journée etune partie de la nuit à dresser son plan.
Le lendemain matin elle appela sa camériste, Nicole, dont elleavait résolu d’acheter le concours, n’ayant qu’une confiance trèslimitée dans le dévouement de cette fille dont elle avait dûacheter la complicité lorsqu’elle s’était introduite dans lamaison.
Afin de sauver les apparences, elle raconta une histoire danslaquelle le chevalier, qu’elle ne nommait pas, du reste, devenaitson propre cousin, était aimé d’une de ses amies qui se désolait dene pouvoir correspondre avec lui, et dans laquelle elle devenaitelle-même la fée bienfaisante qui s’était chargée de permettre auxdeux amoureux de correspondre entre eux. Mais pour arriver à cerésultat, il lui fallait le concours intelligent et, sinon dévoué,du moins intéressé d’une personne qui pût aller partout sanséveiller des soupçons.
Lorsque la soubrette lui eut affirmé qu’elle pouvait compter surelle, lorsqu’elle crut avoir suffisamment excité la cupidité decette fille pour être certaine de ne pas être trahie, elle sedécida à parler plus ouvertement, avec prudence, et en ne disantque ce qu’il était indispensable de dire pour la réalisation de sonplan :
– Voici, ma fille : il s’agit de M. le chevalierd’Assas, actuellement détenu au château. Il faudrait t’informerdiscrètement, et savoir où sont exactement les prisons, commentelles sont gardées, par qui, et s’il ne serait pas possible defaire passer quelques billets à ce pauvre garçon qui doit biens’ennuyer. Tu vois que ce n’est ni très difficile ni trèscompromettant… L’essentiel est que nul ne devine pour le compte dequi tu prends ces informations… Quand tu auras ces renseignements,j’aviserai.
– Madame, je sors à l’instant, et à mon retour j’aurai tousles détails que madame désire.
– Comment t’y prendras-tu ?
– Que madame ne s’inquiète pas !… Il y a desmilitaires au château… on n’est point trop laide ni trop sotte… lesamoureux ne manquent pas et… il faut bien qu’ils se rendent utiless’ils veulent gagner quelques douceurs.
– Bien, ma fille !… Je ne te demande pas tes petitssecrets, fit Juliette en souriant des mines conquérantes de sacamériste. Va donc, et n’oublie pas que, si tu me sers avec…discrétion, tu sers récompensée royalement.
– Madame sera contente de moi. Je puis le lui affirmer.
Quelques minutes plus tard, Nicole sortait, enveloppée d’unemante foncée, et, d’un pas rapide et léger, se dirigeait vers lechâteau en se retournant de temps en temps pour s’assurer qu’ellen’était pas suivie, car c’était une fille très prudente et quisuivait à la lettre les recommandations de sa maîtresse.
Mais, arrivée au château, au lieu d’y pénétrer, elle en fit toutsimplement le tour et, par des voies détournées, vint aboutir dansla ruelle aux Réservoirs.
Là, elle jeta un dernier coup d’œil derrière elle, et sanshésiter, elle entra dans cette fameuse droguerie dont le pavotd’argent avait si fort impressionné notre ami Noé, l’incorrigibleivrogne.
Au droguiste qui s’empressait, elle dit :
– Je désire un baume pour un mal de dents que j’ai. Le plusvite possible, car je souffre beaucoup.
– Quel baume désirez-vous, ma belle enfant ? nous enavons de toutes sortes.
– Celui de M. Jacques… On m’a dit qu’il étaitsouverain.
– En effet, c’est le meilleur. Entrez là un instant, jevais vous le préparer de suite.
Le droguiste en parlant ouvrait une porte et faisait entrerNicole dans une sorte de réduit encombré d’herbes et demédicaments.
La camériste s’assit et attendit.
Au bout de cinq minutes, une porte qui se trouvait à l’opposé decelle par où elle était entrée s’ouvrit et M. Jacques lui-mêmeparut.
Nicole lui raconta mot pour mot tout ce que sa maîtresse venaitde lui dire, ainsi que la mission dont elle s’était chargée.
Quand elle eut fini, M. Jacques lui donna des instructionstrès précises et la congédia.
Comme elle allait sortir, après une imperceptible hésitation quin’échappa pas à l’œil pénétrant de cet homme qui semblait douéd’une sorte de divination, il l’arrêta et demanda :
– À propos, combien ta maîtresse a-t-elle promis de tedonner quand tu lui apporteras les renseignements qu’elledésire ?
– Cinq mille livres, monsieur, répondit impudemment lasoubrette.
– C’est peu ! fit dédaigneusement M. Jacques.Voici des valeurs qui représentent le double de cette somme…Va ! et n’oublie pas mes recommandations.
Nicole empocha les papiers qu’on lui tendait du bout des doigts,fit une révérence qui ressemblait à une génuflexion et sortit en sedisant :
– Ma fortune est faite, si ce jeu dure quelque temps dansles mêmes conditions.
Et faisant des rêves dorés dans lesquels elle se voyait vivantgrassement, à l’abri du besoin, libre de toute contrainte et detoute attache grâce à cet argent honnêtement acquis, elle reprit lechemin de la petite maison des Quinconces où nous lalaisserons.
M. de Verville, commandant le poste des prisons aumoment où d’Assas y était entré, était un homme de trente-cinq ansenviron ; il était de petite noblesse et n’avait, pour toutefortune, que sa solde d’officier. D’ailleurs, soldat dans l’âme etrien que soldat, il n’avait rien du courtisan et était de ce fait –il le savait bien – destiné à végéter dans les grades inférieurs,ce dont il avait philosophiquement pris son parti depuislongtemps.
Ce loyal soldat s’était pris d’une franche et solide amitié pource jeune camarade confié à sa garde.
D’Assas ne lui avait pas dit pourquoi il était prisonnier et,par discrétion, ne voulant pas forcer une confidence qu’on ne luifaisait pas spontanément, il n’avait rien demandé. Mais pendant lesquinze jours qu’il avait passés en tête à tête avec le chevalier,il avait pu apprécier l’énergie rare de ce compagnon qui, à lafougueuse impétuosité de ses vingt ans, savait allier une prudenceet une réserve fort au-dessus de son âge, et il s’était dit que,pour qu’un tel homme jugeât sa situation présente comme il lefaisait, il fallait en effet que celle-ci fût des plus graves.
D’autre part la loyauté évidente, la chevaleresque franchise deson prisonnier parlaient trop haut en sa faveur pour qu’il ne fûtpas convaincu qu’il n’avait rien fait pour mériter son infortuneactuelle et qu’il était victime des circonstances, si ce n’était dela méchanceté des hommes.
Quoi qu’il en fût, de Verville se sentait vivement attiré versd’Assas et il eût donné beaucoup pour le tirer du mauvais pas où ilétait, ou, tout au moins, pour lui venir en aide.
Dans ces dispositions, il avait été vivement frappé del’importance que d’Assas paraissait attacher à ce que le comte deSaint-Germain connût son arrestation et le lieu où il étaitincarcéré.
De là à conclure que ce comte de Saint-Germain pouvait apporterà son jeune ami une aide puissante, sans doute, il n’y avait qu’unpas qui fut vite franchi.
Si bien qu’après avoir donné sa parole, de Verville en vintrapidement à se dire qu’exécuter la commission dont il s’étaitchargé serait bon, mais que l’exécuter le plus promptement possibleserait meilleur.
De sorte qu’après avoir remis la garde à son successeur, cebaron de Marçay qui lui déplaisait tant, après s’être assuré qu’iln’avait aucun service commandé pour ce jour-là, il se rendit toutdroit aux écuries, se fit seller un cheval et partit aussitôt pourParis où il arriva à l’heure du dîner, c’est-à-dire vers deuxheures de l’après-midi.
De Verville se rendit dans une auberge où il se fit servir àdîner, se disant qu’il serait incongru de se présenter chez cecomte à l’heure où il allait se mettre à table, lui aussi, tandisqu’en y allant sur le coup de trois heures et demie, il avait deschances de le trouver avant son départ pour la promenade ou lespectacle.
Son modeste repas achevé il se dirigea pédestrement vers l’hôteldu comte de Saint-Germain, situé place Louis-XV, et sans doute lecomte avait-il donné des ordres en conséquence, car il futintroduit séance tenante auprès de celui-ci, dès qu’il eut ditqu’il venait de la part du chevalier d’Assas.
Après les civilités et congratulations alors obligatoires entregens de qualité, de Verville s’acquitta avec force détails de lacommission dont il s’était chargé, ajoutant :
– Le chevalier m’a paru attacher une importance si grande àce que vous fussiez averti que, sitôt mon service terminé, je suisaccouru vers vous.
Le comte avait écouté attentivement sans manifester ni surpriseni émotion. On eût dit qu’il s’attendait à ce que l’officier venaitde lui dire.
Il répondit donc tranquillement, mais en accentuant lacordialité du sourire et du regard en faveur de cet inconnu qui luiplaisait probablement :
– En attendant que ce pauvre chevalier puisse vousremercier lui-même de l’empressement que vous avez mis à l’obliger,je vous prie d’agréer mes remerciements personnels et de me fairel’honneur de me compter au nombre de vos amis.
– Comte, répondit Verville en s’inclinant, tout l’honneurest pour moi.
– Et comme j’ai l’habitude de ne pas me gêner avec mesamis, continua Saint-Germain, je vous demanderai la permission dem’absenter quelques instants.
– Comment donc, comte ? fit Verville en se levantvivement.
– Non pas, restez, je vous prie… Je vous dirai à mon retource que je compte faire… En attendant, cette maison est la vôtre.Vous voilà mon prisonnier ! ajouta Saint-Germain en riant, paspour longtemps d’ailleurs…
Avant de sortir le comte sonna et commanda à son valetd’apporter des rafraîchissements et du café – fort à la mode en cemoment – et ne se retira que lorsqu’il se fut assuré que son hôtene manquerait de rien pendant son absence.
C’était à peu près vers ce moment que M. Jacques se rendaitaux prisons, où il devait avoir avec le baron de Marçay l’entretienque nous avons relaté.
Au bout d’une heure, le comte vint retrouver de Verville quil’attendait patiemment.
Il était toujours aussi calme et souriant, seulement ilparaissait très fatigué.
– Mon cher monsieur de Verville, dit Saint-Germain, je vousemmène au spectacle, nous souperons ensemble, vous coucherez ici etdemain matin, à la première heure, nous partirons ensemble pourVersailles. Vous voudrez bien me conduire, j’espère jusqu’auxprisons, où je prierai le farouche de Marçay de me laissercommuniquer avec notre ami.
– Oh ! oh ! fit de Verville en hochant la tête,je doute fort que ce maître cafard vous accorde cette faveur.
– Allons toujours ! dit Saint-Germain en souriant avecassurance. Dites-moi seulement où vous avez laissé votrecheval ; un de mes laquais ira le chercher, à seule fin quevous le retrouviez demain matin.
Et bras dessus, bras dessous, comme deux amis, ilssortirent.
Le lendemain matin, vers dix heures, Saint-Germain frappait à laporte de garde et demandait à voir le prisonnier au baron de Marçayqui, après avoir fait quelques objections pour la forme, leconduisait dans la chambre de d’Assas qui tomba dans ses bras ensanglotant comme un enfant.
Discrètement le baron avait voulu se retirer, mais Saint-Germains’y était opposé vivement, disant :
– Songez donc, baron, si le chevalier réussissait às’évader, vous pourriez croire que c’est moi qui, profitant devotre absence et de votre gracieuse autorisation, en ai abusé pourlui en faciliter les moyens. Je tiens trop à votre estime pourm’ex-poser à un tel soupçon.
Sans se faire prier, de Marçay était donc resté, tandis que lepauvre d’Assas lançait à Saint-Germain un coup d’œil chargé dereproches que celui-ci n’eut pas l’air de remarquer.
Le comte cependant, avec une aisance parfaite, s’était assis et,coupant court aux expansions qu’il devinait sur les lèvres du jeunehomme, sortait une feuille de papier qu’il tendait au chevalier endisant :
– Chevalier, je vous rapporte le plan de votre invention,que vous m’aviez communiqué. Elle est admirable, votre invention,d’une simplicité enfantine ; elle ne nécessite pas de frais,quelques accessoires seulement, et elle présente cet avantageconsidérable de pouvoir être utilisée par tout le monde sans dangeraucun, à la seule condition d’être doué d’un peu de sang-froid etde volonté. Mes compliments sincères, chevalier, c’est trouvé.
Tout en parlant, Saint-Germain appuyait sur le pied de d’Assaspour lui faire comprendre qu’il devait se taire et approuver.
– Baron, reprit-il en riant, je ne vous montre pas cettefeuille de papier, c’est le secret du chevalier, mais vous pouvezvous assurer qu’elle ne contient ni échelle de corde, ni lime, nipoignard, ni aucun engin susceptible d’aider à l’évasion d’unprisonnier… Et, cependant, n’en doutez pas, mon cher baron, cettesimple feuille de papier, c’est la liberté de notre prisonnierqu’elle contient… Mon Dieu oui !… car le roi ne pourra fairemoins qu’accorder sa liberté à l’inventeur… Mais, mon Dieu,qu’avez-vous donc, baron ?…
– Je… je ne sais… un malaise…
– Ah ! mon Dieu !… vite, chevalier… un peud’eau…
Ce disant, Saint-Germain ne quittait pas des yeux le baron deMarçay qui se renversait, défaillant, dans son fauteuil, et commele chevalier effaré lui tendait un verre d’eau :
– Inutile, fit-il simplement, il dort… Maintenant, vite,mon cher enfant, vous avez entendu, vous avez compris ce que j’aidit au sujet de la feuille de papier que je vous ai remise… laliberté est là… À l’œuvre, d’Assas, marchez sans crainte… jeréponds du succès… Surtout, mon cher enfant, défiez-vous de cethomme qui est là… gardez-vous de lui comme du pire de vos ennemis…vous m’entendez ?… Ah ! j’oubliais !… à daterd’aujourd’hui, il y aura constamment deux chevaux frais qui vousattendront derrière le château, et quand vous serez libre,rappelez-vous que vous ne trouverez nulle part une retraite aussisûre que chez moi… Ne perdez pas de temps, agissez promptement, etsurtout pas de défaillance, pas de vertige… vous m’avezcompris ?… Dans quelques jours il serait trop tard !…
Et pour couper court à des remerciements et à des explications,le comte passa sa main sur le front du baron de Marçay quiparaissait évanoui, et aussitôt celui-ci ouvrit les yeux endisant :
– Merci ! comte, cette eau fraîche m’a fait du bien.C’est bizarre, ce singulier malaise !
– Allons ! allons ! fit Saint-Germain, ce ne serarien que cela…
– Oh ! je suis complètement remis… mais vraiment jesuis confus !…
– Allons ! je vous laisse… À propos, baron, lechevalier aura sans doute besoin pour des expériences de quelquesmenus objets… oh ! un rien !… quelques bouts de bois… uneou deux cordes… soyez tranquille, très courtes… trop courtes pourtenter la descente d’ici à terre… Aurez-vous l’obligeance…
– Mais comment donc !… J’ai eu l’honneur de me mettreà la disposition du chevalier, j’espère qu’il voudra bien s’ensouvenir.
Saint-Germain eut un coup d’œil vers d’Assas comme pourdire : « Vous voyez ?… profitez de cette bonnevolonté ! » À quoi d’Assas eut un geste résolu quisignifiait : « Soyez tranquille ! » Et touthaut :
– Mille grâces, baron ! J’userai de votre gracieusebonne volonté… sans en abuser.
– Usez et abusez, chevalier, sans quoi vous medésobligeriez.
– Vous verrez, baron, l’invention du chevalier… quellemerveilleuse invention !… Et puis, entre nous, ce sera unegrande satisfaction, pour un homme de cœur comme vous, de vous direque vous aurez contribué à rendre la liberté à ce pauvre chevalierqui est bien le meilleur et le plus inoffensif garçon de laterre…
Allons, adieu, chevalier !… Baron, je dépose à vos piedsl’expression de ma vive gratitude… ne vous dérangez pas, je vous enprie.
Et tout confit en douceurs et en politesses, le comte sortit enlaissant le baron assez intrigué de cette visite en apparence siinsignifiante et si banale, et le chevalier bouillant d’impatiencede déplier et d’étudier cette feuille de papier si fragile qui,pourtant, à ce que prétendait Saint-Germain, contenait un trésorinestimable : la liberté.
Dans l’après-midi du même jour, le chevalier reçut une autrevisite.
Cette fois, c’était de Bernis qui s’était présenté à la porte ducorps de garde et avait demandé au baron de Marçay la permission detenir compagnie quelques instants à son prisonnier.
Obéissant aux ordres qu’il avait reçus, cet officier, non sanss’être fait prier comme il avait fait le matin même pourSaint-Germain, consentit enfin à autoriser cette seconde visite et,de même que pour Saint-Germain, se retira discrètement.
Mais, à l’opposé du comte qui avait gracieusement insisté pourqu’il assistât à son entretien avec le chevalier, de Bernis laissale baron se retirer sans rien faire pour le retenir, et attenditmême prudemment qu’il fût rentré dans son appartement, pour entamerla conversation.
– Chevalier, fit de Bernis après les complimentsd’usage ; chevalier, j’ai appris votre arrestation et j’aivainement essayé d’arriver jusqu’à vous. Ce diable de Vervilleétait un cerbère plus farouche à lui seul que tous les cerbères dela mythologie… Enfin ! heureusement que de Marçay est demeilleure composition… car j’ai des choses très graves à vousapprendre.
– Je vous écoute, monsieur, répondit d’Assas avec unepointe de froideur.
En effet, le chevalier se sentait pris de soupçons vagues. DeVerville était un soldat qui exécutait strictement sa consigne,mais en même temps, c’était un ami, de fraîche date il est vrai,qui n’en était pas moins sincère et dévoué. La preuve en était dansl’empressement qu’il avait mis à prévenir Saint-Germain dès qu’ilavait été libéré de toute entrave et de toute contrainte vis-à-visde son ex-prisonnier.
Or, de Verville, un ami, avait, paraît-il, refusé quelquesfaveurs qu’il jugeait incompatibles avec la consigne reçue, alorsque ce de Marçay accordait, dès le premier jour, tout ce quel’autre avait cru devoir refuser.
Pourquoi ?… dans quel but ?…
D’une part, de Verville, l’ami nouveau, lui avait conseillé dese défier de ce Marçay. Jusqu’à quel point y avait-il lieu de tenircompte de cette recommandation ?… Un secret pressentiment luidisait que cet ami était sincère et que son avis, très sérieux,n’était pas à dédaigner…
D’autre part, Saint-Germain, qui lui avait sauvé la vie, en quiil avait une confiance aveugle, lui répétait le même avertissementen termes presque identiques ; c’est donc qu’il y avaitréellement quelque chose et que la confiance qu’il se sentaitdisposé à accorder à de Verville était méritée.
S’il en était ainsi, que venait faire là ce petit poète avec sesinsinuations ?…
Bernis, il est vrai, lui avait rendu un service très grand. Maisen y réfléchissant bien, ce service n’était-il pas plus apparentque réel ?… Car, enfin, il semblait que ce Bernis l’avaitamené à Versailles juste à point pour le remettre aux mains de ceténigmatique M. Jacques qui s’était servi de lui comme d’uninstrument inconscient, travaillant à sa propre perte pour le plusgrand profit de projets ténébreux dont il sentait confusément queMme d’Étioles et lui-même étaient les premièresvictimes.
Ce Bernis avait-il été sincère en lui dévoilant la retraite deJeanne ?… ou bien avait-il été un adroit complice ?…
Longtemps il avait cru à cette sincérité et voilà que tout àcoup des soupçons lui venaient parce que son visiteur se montraitbienveillant à l’égard d’un homme dont il devait se méfier.
Le chevalier se tenait donc sur ses gardes, cependant que Bernisqui l’observait se disait, de son côté, qu’il allait falloir jouertrès serré avec cet adversaire prévenu et disposé à la plus grandeméfiance.
C’est pourquoi, pendant que le premier se tenait dans uneprudente réserve, le second redoublait de cordialité.
– Ah ! quel malheur, chevalier, que je n’aie pasappris plus tôt tout ce que je sais maintenant… vous ne seriez pasici, mon pauvre chevalier !…
– Comment cela ?… Expliquez-vous, de grâce !
– Vous souvenez-vous de cette petite Suzon dont je vous aiparlé et dont je suis acoquiné, du diantre si je sais pourquoi, parexemple ?… C’est elle qui m’a tout appris, pour son malheur etle mien !
– Mais enfin, monsieur, que vous a-t-elle appris cetteSuzon ?… et de quel malheur voulez-vous parler ? fit lechevalier impatienté.
– Chevalier, je veux parler des événementsincompréhensibles qui ont amené votre arrestation ; je veuxparler des ennemis puissants qui sont attachés à votre perte… et àla mienne aussi… en sorte qu’il se pourrait qu’avant peu je fusseincarcéré comme vous… Ah ! les femmes ! lesfemmes !…
– Voyons, je vous en prie, parlez clairement, monsieur deBernis. Je ne suis qu’un soldat et j’avoue ne rien comprendre àtoutes les finesses du beau langage. Venez au fait, s’il vousplaît.
– Vous êtes-vous demandé, reprit imperturbablement Bernis,pourquoi vous étiez ici ?
– Pardieu !… Je ne fais même que me poser cettequestion depuis que j’y suis.
– Et vous n’avez pas trouvé ?… Je comprends cela… Ehbien ! je vais vous éclairer… Vous êtes ici tout bonnementparce que le roi a cru que vous aviez voulu vous jouer de lui.
– Moi ?… Allons donc !… Je suis allé, aucontraire, vers Sa Majesté, pour lui signaler un danger auquel…
– Précisément… le danger en question n’existait pas… le roile savait et voilà pourquoi il a cru que vous vous moquiez de lui…Le roi avait, en outre, un motif plus grave d’être furieux contrevous…
– Comment, fit d’Assas au comble de l’étonnement ;comment, le danger n’existait pas ?… Pourtant…
– Mme d’Étioles l’a cru ?… Elle s’esttrompée ou plutôt on l’a trompée… Et, de très bonne foi, elle vousa fait partager l’erreur dans laquelle on avait su habilement lafaire tomber… En sorte que c’est elle qui, sans le vouloir, vous aenvoyé au-devant d’une arrestation certaine, inévitable… surtoutaprès la scène de la route de Versailles.
– Mais pourquoi ?… comment ?… Je ne comprendspas.
– Savez-vous d’où venait Sa Majesté lorsque vous l’avezrencontrée à la porte du château ?
– Non ! Comment voulez-vous que je sache ?…
– Le roi venait paisiblement, sans avoir couru l’ombre d’undanger, de cette maison des Quinconces où vous veniez l’avertir dene pas mettre les pieds parce qu’il y serait exposé à un périlgrave, lui disiez-vous. Il en revenait à l’instant même, sain etsauf… Comprenez-vous ?…
– Je commence à comprendre, en effet… Et je me souviensmaintenant que Sa Majesté a particulièrement insisté sur ce point,à savoir si elle aurait été exposée à un danger pour le cas où ellese serait rendue cette nuit-même dans la maison en question… Ensorte, si je vous comprends bien, que le roi aura cru que jevoulais l’effrayer par la perspective d’un péril imaginaire…peut-être même a-t-il cru que j’avais un intérêt personnel àl’empêcher d’aller là…
– C’est cela ! c’est cela même !… et lesévénements se sont chargés de confirmer le roi dans cetteconviction puisque… depuis votre avertissement, il y est retournétous les soirs… toujours sans courir aucun risque.
– Et dans quel but aurais-je voulu empêcher le roi d’allerlà où il lui plaisait ?…
– C’est ici que nous abordons le point le plus délicat etque nous aboutissons à ce motif qu’avait Sa Majesté d’être furieusecontre vous et dont je vous parlais tout à l’heure… Le roi, moncher chevalier, vous croyait, et vous croit encore l’amant deMme d’Étioles…
– Moi ?… fit le chevalier indigné, moi ?… maisc’est une infamie !…
– Attendez, réservez votre indignation, vous en aurezbesoin tout à l’heure, car vous n’êtes pas au bout… Vous comprenez,n’est-ce pas, que, certain que vous étiez l’amant deMme d’Étioles, le roi a cru que cette histoire quevous lui racontiez était inventée à plaisir pour l’empêcher devenir troubler votre tête-à-tête amoureux et que, furieux d’avoirété ainsi joué par Mme d’Étioles et par vous, il aordonné votre arrestation immédiate, en attendant…
– Mais c’est odieux !… Qui peut faire croire au roique je sois…
– L’amant de Mme d’Étioles ?… SaMajesté ne le croit pas, elle en est sûre… on lui en a fourni lespreuves matérielles, indéniables.
– Je m’y perds ! murmura le chevalier anéanti. Quellespreuves peut-on avoir donné de ce qui n’est pas ?
– Vous êtes naïf, chevalier, fit Bernis en haussant lesépaules. Lorsque Mme d’Étioles a quitté la maisondes Quinconces, qui a-t-elle trouvé l’attendant à la porte ?Vous… Qui l’a emmenée ? vous encore… Avec qui a-t-elle passécette nuit-là ? Avec vous toujours ! Vous êtes jeune etamoureux, Mme d’Étioles est jeune et jolie à rendrejalouses les beautés les plus réputées de la cour… À qui ferez-vousaccroire que vous avez passé une nuit en tête à tête sans… surtoutlorsque vingt témoins affirment le contraire !… et que celui àqui ils affirment cela, le roi, est dans un état de fureur jalousequi lui ferait accueillir, les yeux fermés, un indice moinsplausible ?
– Le roi est-il donc si jaloux de moi ? dit d’Assasavec amertume.
– Vous avez ce dangereux honneur.
– En tout cas j’espère que le roi, si aveuglé par lajalousie qu’il soit, n’hésiterait pas entre la parole d’un loyalgentilhomme comme moi et les dires de quelques misérables fauxtémoins, valets ou filles de chambre sans doute.
– Erreur ! erreur grave !… D’abord le roi n’a pashésité en effet… puisqu’il vous a fait arrêter séance tenante sansvous demander d’explications… Ensuite qui vous dit que ceux quivous accusent ne sont pas gentilshommes comme vous ?…
– Allons donc !… un gentilhomme s’abaisserait à mentiraussi vilement…
– Eh ! mon cher, le même gentilhomme qui ne recule pasdevant un assassinat, et vous devez en connaître de cette force,n’hésitera pas devant un petit mensonge, s’il doit perdre unennemi… croyez-moi !
D’Assas tressaillit violemment à ces paroles qui lui rappelaientla sinistre vision de du Barry pétrifié par la toute-puissance deSaint-Germain, dans la pose d’assassin aux aguets.
Et, tout en se demandant comment de Bernis pouvait connaître undétail qui n’avait pas eu de témoin apparent, il commençait àattacher une importance plus considérable aux propos de soninterlocuteur et à se croire sérieusement pris dans les mailles dequelque ténébreuse intrigue qui le menaçait autant queMme d’Étioles.
Mais dès l’instant qu’il crut voir que Jeanne était menacéeautant, sinon plus, que lui, il retrouva toute sa lucidité d’espritet tout son sang-froid, et résolut de tout mettre en œuvre pourpénétrer la pensée secrète de son visiteur et lui arracher parn’importe quel moyen les renseignements dont il avait besoin pourétayer son plan de défense, car il était fermement résolu à luttersinon pour lui, du moins pour Jeanne.
Aussi ce fut avec un calme parfait qu’il dit :
– Si je vous comprends bien, nous serions,Mme d’Étioles et moi, les victimes d’unemachination habilement préparée ?
– Hélas !
– Bien !… Mais par qui et pourquoi ?… Je ne voispas…
– C’est cependant très simple. Je réponds à votrequestion : Pourquoi ? Parce queMme d’Étioles était un danger pour la réussite decertains projets et qu’il fallait l’écarter à tout prix.
– Comment Mme d’Étioles était-elle undanger ?
– Mme d’Étioles, vous le savez mieux quepersonne, avait été remarquée par le roi… Elle-même, – je vousdemande pardon, chevalier, – avait paru n’être pas insensible auxattentions du roi… Or, certains personnages avaient décidé decapter les faveurs de Sa Majesté… Mme d’Étiolesparaissant aller sur leurs brisées avec des chances de succès, cespersonnages se sont dit qu’il fallait écarter ce danger à toutprix… Vous me suivez ?…
– Allez !… Allez !…
– Un assassinat eût été dangereux…
– Comment, un assassinat !… fit d’Assas ensursautant.
– Oh ! vous ne connaissez pas les gens à qui vous avezaffaire… Je dis donc : un assassinat eût été dangereux, en cesens qu’il eût peut-être éveillé l’attention du roi… On chercha etvoici ce qu’on trouva : on fit parvenir au roi un billet danslequel on lui disait que Mme d’Étioles s’ennuyaitdans la petite maison. Ce qui était une manière déguisée de luidire d’accourir… On s’arrangea de manière à ce que le roi ne putêtre là qu’à minuit, et, avant son arrivée, une femme – celle quiétait poussée et soutenue par ces personnages, la rivale deMme d’Étioles en un mot – s’introduisit dans lamaison, joua une comédie savamment préparée et réussit à persuaderMme d’Étioles qu’un danger très grave menaçait leroi s’il mettait les pieds dans la maison… Or, Sa Majesté pouvaitarriver d’un instant à l’autre… Craignant pour les jours du roi,Mme d’Étioles partit immédiatement… c’était cequ’on voulait. Elle laissait ainsi le champ libre à sa rivale quidevait recevoir le roi en son lieu et place.
– Je commence à comprendre, murmura d’Assas qui écoutaitattentivement.
– D’autre part, on s’était arrangé de façon à vous fairetrouver devant la porte juste à point nommé pour vous permettre derencontrer Mme d’Étioles ; de façon aussi àvous mettre dans l’obligation de lui offrir l’hospitalité dans unemaison expressément préparée à cet effet… En sorte que lorsque SaMajesté se présenta à la petite maison, croyant y trouverMme d’Étioles, elle fut reçue par l’autre dame quilui apprit que Mme d’Étioles était partie quelquesheures plus tôt avec le chevalier d’Assas… dans une maison qu’ondésignait et où dix personnes dignes de foi les avaient vusensemble… Par dépit, le roi resta avec cette dame, fort belled’ailleurs… Quant à vous et à Mme d’Étioles, vousne deviez pas sortir vivants de votre retraite… ce qui était lameilleure manière de vous empêcher d’apporter un démenti à cettetrame soigneusement ourdie.
– Je comprends, fit le chevalier en passant sa main sur sonfront ruisselant de sueur… Et Jeanne ?… Mon Dieu !pourvu…
– Rassurez-vous, chevalier, Mme d’Étiolesest vivante, bien vivante !…
– Ah ! vous me rendez la vie !… Elle est doncsortie de là saine et sauver ? On a donc fait un miracle pourelle, comme pour moi ?…
– Un miracle ?… Que voulez-vous dire ?…
– Comment ! vous ignorez que j’ai failli êtreassassiné dans cette maison, cette nuit même où j’y suis entré avecJeanne ?… Vous… si bien renseigné !
– Parole d’honneur ! je l’ignorais, fit Bernis avecémotion. Ah ! ce cher comte a essayé !…
– N’avez-vous pas dit tout à l’heure que je ne devais passortir vivant de cette maison ?…
– Oui. Mais vous sachant vivant quoique prisonnier, j’avaispensé qu’au dernier moment on avait reculé devant unassassinat…
– On a bel et bien tenté de m’assassiner et je ne m’en suistiré que par miracle, je vous l’ai dit.
– Comment cela ?… Racontez-moi cela.
– Plus tard… l’essentiel est que me voilà bien portant…Revenons à Mme d’Étioles… Vous m’affirmez qu’elleaussi a échappé aux coups qui la menaçaient ?
– Sur mon honneur, je vous jure qu’elle est vivante… Maisoù est-elle ?… voilà ce que je ne sais… enlevée, disparue,séquestrée… je ne sais, mais vivante j’en réponds !
– C’est l’essentiel ! Je saurai bien la retrouver, fitle chevalier avec une superbe confiance, et alors malheur à ceuxqui ont osé… Mais qui vous fait supposer qu’elle soit saine etsauve ?
– Pour plusieurs raisons que je vous ferai connaître tout àl’heure… mais vous pouvez être rassuré sur ce point, mesrenseignements sont exacts.
– Ainsi, reprit d’Assas comme se parlant à lui-même, le butde toute cette infernale machination était d’empêcherMme d’Étioles d’être la… la… maîtresse du roi pourpermettre à une autre de prendre sa place !…
– C’est cela même !… J’ajoute, si cela peut vousintéresser, que cette autre a pleinement réussi… et que nousaurons, demain ou après-demain, une favorite officiellementaffichée.
– Mais alors je…
– Je vous comprends, fit vivement de Bernis ; vousvous dites que ces gens-là vous ont finalement rendu service enempêchant… ce que vous craigniez tant de la part deMme d’Étioles, n’est-ce pas ?…
– C’est vrai, fit d’Assas en rougissant ; sans levouloir, ils m’ont rendu là un service qui compense une partie dumal qu’ils ont voulu me faire.
– Mon pauvre chevalier… comme vous êtes jeune ! Cesgens-là, d’Assas, n’ont qu’une crainte : c’est que vousarriviez à prouver que vous avez été injustement accusé.
– Moi ?… Et pourquoi essaierai-je de prouver cela auroi ?… pour le faire renaître à l’espoir ?… pour lelancer bénévolement à la recherche de celle que j’aime et qu’il medispute ?…
– Non, chevalier, non, pas pour cela… mais pour échapper àla Bastille où vous serez transféré d’ici peu… pour échapper aubourreau à qui vous serez peut-être livré…
D’Assas frissonna, mais néanmoins répondit presquegaîment :
– Bah ! que m’importent la Bastille et le bourreau,pourvu que…
– Pourvu que le roi n’ait pas Jeanne ?… c’est biencela, n’est-ce pas ?… Mais, naïf que vous êtes, si on vousjette dans un cachot, si on fait tomber votre tête, à vous qui êtesle moins à craindre… songez-vous à ce qu’on pourra lui faire, àelle ?… elle autrement dangereuse que vous, surtoutquand vous ne serez plus là pour la protéger… de toutes lesfaçons…
– C’est vrai, fit d’Assas ébranlé, je n’avais pas songé àcela !
– Vous voyez bien qu’il faut vous défendre avecacharnement… car en vous défendant, c’est elle que vous sauvez… etmême si vous donnez au roi des espérances qu’il a perdues… voussaurez bien, j’imagine, défendre votre bien plus tard.
– Vous avez raison. J’étais fou… Mais comment ?… Ilfaudrait sortir d’ici !…
– Nous y aviserons, fit énigmatiquement de Bernis ;l’important est que vous soyez armé… que vous connaissiez bien vosennemis… Où ils vont, ce qu’ils veulent, cela, vous le savezmaintenant. Ce qu’ils peuvent, qui ils sont, je vais vous ledire.
– Vous le savez donc aussi ? fit vivement d’Assas.
– Parbleu !…
– Qui est-ce ?…
– Les ennemis ou, pour mieux dire, l’ennemie, – car c’estune femme qui est à la tête de toute cette affaire ténébreuse, –l’ennemie qui vous a accablés de ses coups, vous etMme d’Étioles, c’est la comtesse du Barry,aujourd’hui encore maîtresse occulte du roi et demain probablementfavorite proclamée devant toute la cour… La comtesse, aidée en celapar son très digne époux, le comte du Barry.
– Lui ! lui que j’ai surpris un poignard à la main,embusqué comme un assassin !… Ah ! j’aurais dû m’endouter !… Et si je sors d’ici, malheur à eux !
– Vous en sortirez, chevalier. Mais vous voilà prévenu… Sivous les trouvez sur votre route, elle ou lui, croyez-moi,écrasez-les sans pitié… elle surtout, car tant que cette femme-làvivra, il n’y aura pas de tranquillité possible pour vous etsurtout pour Mme d’Étioles qu’elle tient en sonpouvoir, cachée dans une retraite que j’ignore, mais que nousdécouvrirons bien un jour ou l’autre… Ah ! cette femme !…cette misérable !… quand je songe qu’hier encore c’était unefille galante, vendant ses faveurs au plus offrant et dernierenchérisseur, et que demain elle nous gouvernera tous par le roiqu’elle tient… tenez, on sent le vertige vous envahir !…
– Eh quoi !… que dites-vous là ?… quem’apprenez-vous ?…
– Je dis ce que plus d’un sait à la cour… et ailleurs… Lacomtesse du Barry, maîtresse du roi, s’appelait, avant d’être lafemme du comte, si tant est qu’elle le soit, Juliette Bécu, ditel’Ange, et trafiquait de son corps dans son taudis situé rue desBarres. Voilà ce que je dis et ce que plus d’un sait comme moi.
– Et c’est une pareille créature qui…
– Qui séquestre Mme d’Étioles, qui menaceson existence et la vôtre aujourd’hui, et demain régneradespotiquement sur tous en notre pays de France… oui,chevalier.
– Mais comment savez-vous tout cela, vous ? demandad’Assas qui était frappé par les apparences de réalité qu’il avaitrelevées dans toutes les assertions du pseudo-poète, mais quinéanmoins conservait quelques vagues soupçons.
– Oh ! d’une façon toute simple : je vous ai ditque j’étais amoureux d’une soubrette attachée à la personne deMme d’Étioles dans la petite maison…
– Suzon !… oui, je me souviens.
– Suzon, c’est cela… Le concours de Suzon étant nécessaireà la du Barry, elle essaya de l’acheter… Suzon est une fine mouche,elle feignit d’accepter et, par ce qu’on lui dit, par ce qu’elleput surprendre à droite et à gauche, enfin par ce qu’elle devina,elle put reconstituer toute cette histoire qu’elle me raconta toutau long. Naturellement, je l’engageai vivement à refuserénergiquement son concours à une telle infamie, et je me promis decourir immédiatement vous informer de ce qui se tramait contre vouset Mme d’Étioles… Malheureusement, cette confidencearrivait trop tard, j’ignorais où vous étiez logé à Versailles… etle lendemain j’apprenais au château votre arrestation… qui meprouvait tout au moins que vous aviez échappé aux coups qui vousétaient destinés ; j’apprenais la disparition deMme d’Étioles et, ce qui me fut plus douloureux,vous comprenez, cher ami, la disparition subite de ma petiteSuzon…
– Comment, cette enfant a disparu aussi ?…
– Hélas ! oui… Vous comprenez : la comtessevoyant qu’on lui refusait un concours précieux et craignant uneindiscrétion, a jugé prudent de faire disparaître un témoin gênant…Et je ne vous cache pas que, devant les agissements de cette femme,je suis loin d’être rassuré… car si Suzon laisse échapper un seulmot me concernant, je suis perdu… j’aurai tôt fait de venir voustenir compagnie.
– Et c’est pour moi !… fit d’Assas ému. Mais si cetteenfant vous aime, elle sera prudente et ne prononcera pas votrenom…
– Ah ! chevalier, je le sais bien… on n’arrachera pasun mot à Suzon… mais il y a les imprudences dans le genre decelle-ci, par exemple.
Ce disant, de Bernis sortit un papier froissé, chiffonné,maculé, et le montra à d’Assas en disant :
– Lisez.
Le chevalier le prit et lut à haute voix les lignessuivantes :
« Je suis bien portante en compagnie deMme d’E… On nous conduit vers une destinationinconnue… Sommes très surveillées, mais avec égards… je vousinformerai du lieu de notre retraite dès que je le pourrai.
« Signé : S… »
– Maintenant, fit Bernis, voyez la suscription. D’Assasretourna le billet et lut :
« À monsieur de Bernis, secrétaire de M. le lieutenantde police, au château de Versailles. Cinq louis de récompense à quiremettra ce billet. »
Le tout était écrit au crayon.
– Vous comprenez, reprit de Bernis en remettant le billetdans son portefeuille, la petite Suzon a griffonné ces lignes enroute, dans un carrosse sans doute, – vous avez remarqué quel’écriture était tremblée, incorrecte, – et elle a laissé tomber cepapier par la portière, à la garde de Dieu… Mais je frémis quand jesonge qu’il pouvait aussi bien tomber entre les mains de sesgardiens… je frémis quand je songe que le prochain ne m’arrivera,peut-être pas aussi heureusement… Enfin, vous comprenez pourquoij’ai pu vous affirmer tout à l’heure queMme d’Étioles était saine et sauve… il n’y a pasplus de quatre jours que j’ai reçu ces lignes.
– Ah ! cher ami, je ne sais comment vousremercier !…
– Ne parlons pas de cela, fit Bernis, nous verrons celaplus tard… car j’espère que vous allez agir de façon à ne pasmoisir ici… Vous n’avez pas, je suppose, l’intention de laisserlongtemps Mme d’Étioles aux mains d’une femme commela du Barry et de son digne acolyte le comte ?… Songez que jesuis intéressé à vous voir libre… En retrouvantMme d’Étioles, vous retrouverez du même coup macharmante Suzon.
– Soyez tranquille, je ferai en sorte de ne pas moisir ici,comme vous dites… Quant au comte du Barry et à sa… compagne, nousavons un compte terrible à régler ensemble et je vous réponds qu’ille sera…
Les deux jeunes gens causèrent encore longtemps ensemble,d’Assas demandant toutes sortes de détails et de renseignements queBernis lui donnait avec une complaisance remarquable, accumulantles faits probants, les détails précis, les preuves les plusirréfutables de la sincérité de ses dires et réussissant une foisde plus dans ses ténébreux projets, parvenant enfin à faire croireau chevalier que la comtesse était la seule coupable, qu’elle seuleavait tout fait et qu’à elle seule devaient aller son mépris et sahaine.
Cependant, au moment où il allait sortir, un reste de soupçonfit que le chevalier demanda malgré lui, en fixant attentivementson interlocuteur :
– Suzon ne vous a pas parlé d’un certainM. Jacques ?
De Bernis ne sourcilla pas. Il eut l’air de chercher un instantet répondit avec un naturel admirablement joué :
– Un M. Jacques ?… non !… pourquoi ?…qu’est-ce que c’est que ça ?…
– Rien, fit d’Assas, une idée à moi.
Là-dessus, les deux jeunes gens échangèrent une dernière poignéede main, et de Bernis, reconduit par le baron de Marçay, quitta lechevalier avec un sourire de satisfaction qui dénotait qu’une foisde plus il avait heureusement rempli une mission difficile etdélicate.
Après le départ de Bernis, le chevalier dit au baron :
– Baron, pourriez-vous me procurer quelques menus objetsqui me sont nécessaires pour une expérience que je veux faire.
– Ah ! oui, votre fameuse invention !…volontiers… Que vous faut-il ?
– Quatre portants en bois très solides de deux mètres delong environ, deux cordes assez fortes de quatre mètres de long etdeux autres de même grosseur et de trois mètres de longueur… c’esttout… Ah ! je vous demanderai la permission de prendre un drapau lit d’une des chambres qui avoisinent la mienne.
– Faites donc !… Vous aurez vos accessoires dans lecourant de la soirée… Si ce n’était indiscret, je vous demanderaisla permission d’assister à vos expériences… cette inventionm’intrigue, je l’avoue…
– Mais comment donc, baron ! très volontiers…seulement je vais être obligé de réinstaller pendant quelque tempssur la terrasse… je ne puis dans ma chambre, faute d’espace…
– Bon ! qu’à cela ne tienne : nous monterons surla terrasse.
– Entendu, baron !…
– Dès que j’aurai les objets que vous m’avez demandés, jeviens vous chercher.
– Baron, vous êtes le plus aimable et le plus charmantgardien que j’aie jamais connu.
La soubrette Nicole était rentrée à la petite maison desQuinconces où sa maîtresse l’attendait avec impatience.
C’était à peu près vers le même moment que de Bernis était enconférence avec le chevalier d’Assas.
Avec force détails, qui dénotaient chez elle une imaginationféconde, Nicole rendit compte de la mission dont elle s’étaitchargée.
Mais sans doute les renseignements qu’elle apportait à lacomtesse n’étaient pas du goût de celle-ci, car, après avoircongédié la soubrette élevée au rang de confidente, elle restalongtemps songeuse et indécise.
Sans doute il résultait de ces renseignements la nécessité d’uneaction scabreuse, dangereuse peut-être, que la comtessen’envisageait pas sans une certaine appréhension qui ressemblaitpresque à une révolte intérieure, car elle passa le reste de lajournée et une partie de la nuit dans une perplexité et uneagitation extrêmes.
Le lendemain matin, son parti paraissait bien arrêté, car, aprèsavoir sonné la femme de chambre, elle donna ses ordres sanshésitation, avec une sorte de résolution farouche.
Sans manifester la moindre surprise, Nicole l’habilla des piedsà la tête, et quand elle sortit des mains de la fille de chambre,la comtesse était costumée exactement comme une soubrette de bonnemaison.
Elle n’avait eu besoin que de reprendre ce fameux costume copiésur celui de Suzon, et qu’elle avait conservé, pour arriver à cerésultat.
Elle s’enveloppa soigneusement dans une vaste mante, sortitrésolument avec un air de bravade répandu sur toute sa personne et,sans hésiter, prit le chemin du château.
Immédiatement, sur ses talons pour ainsi dire, Nicole sortit àson tour et se dirigea rapidement du côté des Réservoirs.
Comme nous savons quelle tâche de trahison allait accomplir laservante, nous la laisserons pour suivre sa maîtresse.
La comtesse arriva sans encombre jusqu’aux prisons, grâce à lacomplaisance d’un jeune sergent, à l’allure conquérante, que lehasard – ou plutôt une puissance occulte qui paraissait ne négligeraucun détail – avait placé sur son chemin, comme exprès pour laguider sûrement dans le dédale des escaliers innombrables duchâteau.
Le galant sergent la quitta à la porte du corps de garde, enréclamant pour récompenser un baiser qu’on lui laissa prendre dansle cou.
Le cœur lui sautant dans la poitrine, elle frappa à la porte ettraversa le corps de garde, sous le feu des prunelles allumées dessoldats qui retroussaient frénétiquement leurs moustaches, enenviant sournoisement leur officier qui n’allait certes pass’ennuyer avec un beau brin de fille comme cette splendidecréature.
Introduite immédiatement dans l’appartement de l’officier par deMarçay lui-même, qui était venu la reconnaître selon l’usage, elleparla de suite avec volubilité, s’efforçant de prendre le ton etles manières du personnage dont elle avait pris le costume.
Ce qu’elle dit, ce que répondit le baron, quelles conditions ilimposa inexorablement, suivant l’ordre qu’il avait reçu deM. Jacques, cela, nous n’avons pas à le dire ici.
Toujours est-il qu’environ une heure plus tard, le baron sortaitde son appartement en une tenue plutôt débraillée, se dirigeaitrapidement vers la chambre de d’Assas, et, après avoir frappé, sansentrer toutefois, disait :
– Chevalier, passez donc chez moi, je vous prie, j’aiquelque chose à vous communiquer.
Sans attendre de réponse, de Marçay faisait demi-tour etréintégrait son appartement, suivi de très près par d’Assas assezintrigué.
Cependant le chevalier était entré et, ne voyant personne dansle salon, se dirigeait tranquillement vers la chambre à coucherdont la porte, d’ailleurs, était grande ouverte.
Mais il s’arrêta sur le seuil, cloué sur place à la fois parl’étonnement et par un cri de surprise indignée qui venait deretentir à deux pas de lui.
Au milieu de la pièce, le lit défait montrait ses draps et sesoreillers ravagés. Debout devant une glace, à moitié nue, serhabillant avec une précipitation maladroite, dans le soin qu’elleprenait à cacher son visage, était une jeune et fort bellefemme : celle qui venait de pousser le cri qui avait arrêtéd’Assas. Assis dans son fauteuil dans une tenue équivoque, souriantd’un sourire contraint, dans une pose qu’il s’efforçait de rendrenarquoise et conquérante, mais qui, en réalité, était atrocementgênée, était le baron.
L’inconnue cependant, rouge de honte et de confusion, criait àd’Assas :
– Par grâce, monsieur, n’entrez pas !…
Et à de Marçay, avec un accent de fureur indignée :
– Misérable ! c’est indigne ce que vous faites là…abuser ainsi de la confiance d’une femme… lâche !…lâche !…
Voilà ce que d’Assas vit d’un coup d’œil rapide, voilà ce qu’ilentendit.
Le chevalier, devant la prière insistante de cette jeune femme,avait vivement reculé de deux pas et, avec une grâce qui donnait uncharme tout particulier à ses paroles, il dit doucement :
– Mademoiselle, je vous prie d’agréer mes très humblesexcuses !…
Puis au baron, d’un ton sec et tranchant :
– Je m’étonne, baron, que vous vous permettiez d’appellerquelqu’un chez vous quand vous avez l’honneur d’y recevoir unedame… Ce sont là procédés de manant et non de gentilhomme.
Et sans attendre de réponse, laissant de Marçay interdit ettremblant de rage sous l’affront, il pirouetta sur ses talons etsortit.
Mais dans l’antichambre il fut rejoint par l’officier quis’était élancé d’un bond furieux et qui, pâle de fureur, les dentsserrées, lui dit en plein visage :
– Holà ! monsieur le donneur de leçons, vous partezbien vite !… Pardieu, monsieur, je serai assez curieux desavoir si vous oseriez répéter à deux pouces de mon épée ce quevous venez de me dire là ?… si vous étiez libre, bienentendu !
– Si j’étais libre, monsieur le malappris, vous auriez déjàreçu la correction que vous méritez… non avec une épée, mais avecun bon bâton, puisque c’est ainsi qu’on châtie les laquais etqu’aussi bien vous agissez comme un vil laquais en insultant unefemme.
Le baron paraissait être dans un état d’énervement extrême. Oneût dit qu’il cherchait une querelle comme un dérivatif susceptiblede calmer par une action violente une exaspération produite par laconscience qu’il avait du rôle indigne qu’on lui faisait jouer.
Aux dernières paroles que le chevalier venait de prononcer avecun calme parfait, de Marçay eut un geste instinctif pour chercheret tirer son épée, et ne la trouvant pas à son côté, il leva lamain.
Mais avant que cette main se fût abattue sur lui, le chevalierl’avait saisie, happée au passage ; en même temps, ilempoignait l’autre main du baron et les broyait, les tordait dansune robuste étreinte, sans un tressaillement de ses musclespuissamment tendus, parfaitement maître de lui, et le gesteinachevé se changea en un sourd gémissement que la douleurarrachait au baron.
D’Assas, cependant, redoublait son effort, resserrait sonétreinte jusqu’à ce que de Marçay vaincu s’abattit lourdement surles genoux.
Lorsqu’il le tint dans la position humiliante où il le voulait,sans lâcher prise, sans colère, un léger sourire aux lèvres, il luidit :
– Avec la vilenie d’un laquais, il était clair que vousdeviez en avoir aussi la lâcheté… Vous menacez un prisonnier… unhomme qui est en votre pouvoir… fi donc ! monsieur… allez, jevous fais grâce de la correction que vous mériteriez !…
Et, d’un geste brusque, il l’envoya rouler à deux pas.
À ce moment la soubrette, qui s’était rhabillée tant bien quemal, parut, et, d’une voix grave et profonde que l’émotion faisaittrembler légèrement, dit :
– Voilà au moins un vrai gentilhomme !… Merci,chevalier !
Ces paroles étaient dites sur un ton de dignité qui contrastaitétrangement avec l’humble, quoique coquet costume que portait cellequi les prononçait et qui ajouta, en se tournant vers le baron,avec un mépris écrasant :
– J’ai rigoureusement exécuté les… conditions que vousm’aviez imposées, monsieur ; en retour puis-je compter quevous tiendrez votre promesse ?…
Le doute qui perçait à travers ces paroles était comme unsoufflet administré sur la face livide de de Marçay…
Cependant l’officier s’était ressaisi. La rude leçon que venaitde lui infliger son prisonnier avait agi sur lui comme une douched’eau glacée venant le rappeler à une plus saine appréciation deses actes et de ses paroles. Il répondit donc avec un reste de gênehonteuse :
– Vous avez ma parole, mademoiselle, vous pouvez donc avoiravec monsieur l’entretien que vous sollicitiez… s’il y consenttoutefois.
– Un entretien avec moi ?… fit d’Assas étonné.
La soubrette très émue, n’ayant pas la force de parler, fit unsigne affirmatif de la tête.
– Je suis à vos ordres, mademoiselle, reprit le chevalieren s’effaçant pour la laisser passer.
– Un instant, monsieur, s’il vous plaît ! dit à sontour de Marçay. Je me suis oublié tout à l’heure ; de cela, decela seul, je vous fais mes excuses… Pour le reste, nous avons uncompte à régler dont j’irai vous réclamer la liquidation le jour oùvous sortirez d’ici… si toutefois vous en sortez, ce que jesouhaite maintenant fort vivement, croyez-le.
– À la bonne heure, baron !… De mon côté je vouspromets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour sortir d’icile plus promptement possible, à seule fin de ne pas trop vous faireattendre ce règlement de compte auquel je tiens autant quevous.
– Oh ! fit de Marçay en s’inclinant, je m’en rapporteà vous.
– Mademoiselle, dit d’Assas à la soubrette qui attendait,si vous voulez bien me suivre…
Et tous deux gagnèrent la chambre du chevalier pendant que lebaron réintégrait la sienne.
Une fois dans sa chambre, d’Assas s’assit, désigna un siège à lasoubrette, et demanda en souriant :
– Or çà, ma belle enfant, qu’avez-vous donc de si importantà me dire ?…
Le ton et les manières du chevalier, sans impertinence, étaientnéanmoins plutôt cavalières, et à ceux qui pourraient s’étonner dece changement dans l’attitude de cet homme qui, l’instant d’avant,témoignait du respect à cette inconnue pour laquelle il s’était misinsouciamment un duel sur les bras, nous rappellerons qu’à cetteépoque le domestique était un être inférieur qui ne comptait paspour un homme de qualité.
Pourtant, cette nuance à peine perceptible n’échappa pas à lafausse soubrette qui répondit sur un ton de reproche :
– Ah ! chevalier, vous me méprisez sans doute à causede… ce que vous avez vu tout à l’heure !…
– Et où prenez-vous cela, ma belle enfant ?
– À vos manières, chevalier, qui ne sont pas les mêmes quetout à l’heure.
– C’est que, répondit franchement le chevalier, tout àl’heure vous étiez une femme qu’un malappris outrageait et, vousvenant en aide, vous aviez droit, naturellement, à mon respect.Tandis que maintenant…
– Maintenant je redeviens ce que je suis, une humbleservante, et je n’ai plus droit qu’à la banale politesse qu’unhomme de votre rang accorde à une personne de ma condition… C’estbien cela, n’est-ce pas, chevalier ?
– Mais… j’avoue que oui, fit le chevalier assez étonné desexigences de cette personne qu’il venait de surprendre dans uneposture qui ne lui permettait pas d’avoir une haute opinion de savertu, et qui, de plus, remarqua alors, pour la première fois, quecette étrange soubrette négligeait de faire précéder son titre dechevalier du mot « monsieur », tout comme s’il eût étéson égal.
– Les apparences sont souvent trompeuses, repritl’inconnue.
– En ce cas, si vous n’êtes pas ce que vous paraissez être,et si vous tenez, de ma part, aux égards qui sont dus à un rangsupérieur à celui que vous affichez, dites-le franchement.
– Eh bien ! oui, je ne suis pas ce que je parais être.Mais…
– Madame, fit vivement le chevalier qui tout aussitôt seleva, il suffit… Je ne vous demande pas de trahir l’incognito qu’ilvous a plu de garder. Vous agirez à ce sujet comme bon voussemblera… Toutefois, je tiens à vous dire que vous pourrez vousconfier en toute assurance à ma loyauté et à ma discrétion.
– Je le sais, aussi n’hésiterai-je pas à me faireconnaître… quand le moment sera venu.
Le chevalier se contenta de s’incliner, attendant patiemmentqu’il plût à l’inconnue de s’expliquer.
– Ce qui me paralyse maintenant, reprit la soubrette commese parlant à elle-même, c’est l’humiliante posture dans laquelle cemisérable officier m’a placée.
Ceci était dit avec un accent douloureux si sincère que lechevalier, ému malgré lui, s’écria :
– Parlez sans contrainte, madame ! je vous jure quej’ai oublié pour toujours le délicat incident auquel vous faitesallusion… je ne vous ai jamais vue… je ne vous connais que depuisque vous m’avez fait l’honneur de pénétrer ici.
– Merci, chevalier… Vous êtes brave, loyal et… bon… tel queje vous concevais… Pourtant, quelle que soit ma honte, il faut bienque je vous dise que c’est pour vous que j’ai été exposée à cetoutrage.
– Pour moi ? s’exclama le chevalier.
– Eh ! oui… pour vous !… Il fallait que je vousvisse, il le fallait coûte que coûte, et ce misérable en a abusépour m’imposer… Oh ! mais celui-là, je le retrouverai, etalors, malheur à lui !…
Ces dernières paroles étaient dites avec un accent de hainefarouche si terrible que d’Assas frissonna.
Cependant un tel aveu fait avec cette impudeur cynique – ouinconsciente – le plongeait dans un état de malaise irritant, enmême temps que, sans le vouloir, sans même s’en rendre compte, sonvisage prenait une expression de froideur caractérisée.
– Hé ! bon dieu ! madame, qu’aviez-vous donc desi urgent et de si important à me dire qui valût un tel… sacrificede votre part ?
– Fallait-il donc vous laisser mourir ?… Vous ignorezsans doute que vous avez des ennemis puissants acharnés à votreperte ?
– J’entends bien, reprit d’Assas très calme et de plus enplus froid… mais le sacrifice que vous avez fait n’est pas banal…et je ne m’explique pas à quel sentiment vous avez obéi en…
– En vous faisant le sacrifice de mon honneur ?… enfoulant aux pieds toutes les pudeurs ?… en me livrant passiveà l’étreinte d’un inconnu ?… Hé ! monsieur, demandez-moidonc aussi à quel sentiment j’ai obéi en risquant ma vie pour venirvous avertir de ne jamais mettre les pieds dans le petit pavillonsitué en face du vôtre dans cette mystérieuse demeure de la ruelleaux Réservoirs ?… car le fantôme masqué qui vous a apparu unenuit…
– C’était vous ? s’écria d’Assas stupéfait.
– Oui, c’était moi !… Est-il besoin de vous diremaintenant quel est le sentiment qui m’a guidée ?… ne ledevinez-vous pas ?… Faut-il vous dire que l’amour quej’éprouve pour vous est tellement absolu, tellement au-dessus detout que ni la mort ni l’infamie n’ont pu me fairereculer ?
– Ah !… pauvre femme ! fit le chevaliersincèrement ému.
– Vous me plaignez ?… et moi je suis heureuse et fièred’avoir fait ce que j’ai fait pour vous !… Je vous aime… jevous aime ardemment, vous le savez, vous le sentez maintenant…
Je vous ai aimé dès le moment que je vous ai vu, si jeune, siloyal, si beau, entouré d’embûches et de pièges, pris dans unmystérieux et infernal réseau où vous pouviez, où vous deviezlaisser vos jours…
Et cet amour fait d’abnégations et de sacrifices, – je vous lejure, d’Assas, – cet amour est entré si avant dans mon cœur que moiqui, comme vous, suis aussi entourée de dangers terribles, moi quisuis dans la main de gens sans scrupules et doués d’un pouvoirimmense, moi qui pourrais être brisée comme un verre si onsoupçonnait seulement l’intérêt que je vous porte, je n’ai pashésité à tout braver pour vous sauver…
Ah ! je le sais, votre cœur est pris ailleurs… maisqu’importe ! Regardez-moi, d’Assas, moi aussi, je suis jeune,je suis belle… et puis, qu’est-ce que je vous demande, moi ?…rien !… Vivez d’abord, sortez de la tombe anticipée où l’onveut vous ensevelir, nous verrons bien après…
Je sais bien qu’un cœur comme le vôtre, lorsqu’il s’est donné,ne se reprend pas aisément… mais je vous aime tant… Voyez si j’aihésité à me sacrifier… et puis, je saurai si bien vous envelopperde tendresse et de dévouement… je serai si humble, si soumise, jetiendrai si peu de place dans votre vie… je vous ferai si grand, sienvié, je vous entourerai si bien de tous les bonheurs, de toutesles joies, qu’il faudra bien qu’un rayon de pitié, pour l’esclaveque je serai, pénètre en votre âme…
Qu’est-ce que je vous demande en échange de ce sacrificeconstant que je vous offre ?… rien… que le bonheur de vousvoir de temps en temps, de vous exprimer mon amour… rien qu’un peud’amitié et de reconnaissance pour la pauvre femme dévouée que jesuis… Le reste viendra après… plus tard, longtemps plus tard… quandvous aurez enfin oublié l’autre… et vous m’aimerez alors… car vousm’aimerez, d’Assas… vous m’aimerez, il le faut… je le veux… Votreamour, c’est toute ma vie !…
Pendant toute cette tirade décousue mais vibrante de passionsincère, d’abord ému, puis pris d’un soupçon qui s’enracinait enlui au fur et à mesure que la femme parlait, le chevalier étaitdevenu d’une froideur de glace, et, avec un mépris qu’il ne cherchamême pas à dissimuler, comme si ses soupçons se fussent changés encertitude, il s’écria sur un ton sourdement menaçant :
– Vous êtes la comtesse du Barry ?
– Je suis la comtesse du Barry, en effet, répondit Juliettesans remarquer le ton singulièrement menaçant de cette questionposée avec un calme glacial et surprise seulement de se voirreconnue.
– La maîtresse du roi ?… La favorite de demain ?insista le jeune homme comme s’il eût voulu ne conserver aucundoute, et sur un ton cinglant comme un coup de cravache.
Mais la comtesse était trop absorbée par sa propre passion et dureste, nous l’avons dit, était trop inconsciente de l’abjection deson état pour ce qu’il y avait de souverainement méprisant dansl’intonation du chevalier pût la frapper.
Au contraire, elle crut produire une impression favorable surlui en se parant de ce titre de favorite du roi qui était alorssynonyme de grandeur et de toute-puissance.
Ce fut donc avec une sorte d’orgueil inconscient dans soncynisme qu’elle répondit :
– Oui, je suis la favorite du roi !… Comprenez-vousmaintenant, chevalier, que ce que je vous promettais tout à l’heuren’était pas un leurre ?… Je vous aime et je veux vous voir aurang que vous méritez, je vous veux au-dessus de tous… je vousferai grand parmi les plus grands.
Ce que je vous promets, je puis le tenir… le roi n’a rien à merefuser… et il faudra bien, tôt ou tard, qu’il m’accorde votregrâce entière… il faudra bien qu’il vous couvre de ses faveurs…
En attendant, c’est la liberté que je vous apporte… la libertéavec la vie – car si vous restez ici, vous êtes perdu, vos ennemisl’ont décidé et ils sont puissants et adroits puisqu’ils ont sudéchaîner la colère du roi contre vous. Prenez donc ce que je vousdonne en attendant la vie de splendeurs, de gloire et detoute-puissance que mon amour saura vous créer… et, en échange,accordez-moi un peu d’amitié… l’amour viendra par la suite etalors, chevalier, je vous le jure, vous serez l’homme le plusheureux et le plus envié de la terre.
Comme s’il n’eût pas entendu une seule de ces paroles, lechevalier répéta sur un ton étrange et qui aurait donné le frissonà la comtesse si, moins aveuglée par ses propres sentiments, moinsdistraite par les rêves qu’elle faisait tout haut, elle avait pudonner une attention plus grande aux paroles de son interlocuteuret étudier plus froidement les jeux variés de cette physionomieloyale sur laquelle se réfléchissaient, comme en un miroir, toutesles sensations éprouvées intérieurement :
– Ah ! vous êtes la favorite du roi ?…Enfin ! je vous tiens !…
Une fois encore la comtesse se méprit au sens de ces paroles etcrut l’avoir ébloui par ses offres. Elle dit donc très doucement,sincèrement convaincue :
– Oui ! je vois que vous doutez de mon pouvoir, vouscraignez que ce que je vous ai dit ne soit qu’un jeu… Mais regardezdans mes yeux, vous y lirez l’amour immense que je ressens pourvous… Et si vous doutez de mes promesses, parlez, dites quellesgaranties vous demandez… je ferai ce que vous désirez.
– Allons donc ! madame, éclata enfin d’Assas, peut-ily avoir rien de commun entre vous et moi ?… Vous êtes lamaîtresse du roi, madame, et vous osez vous parer de ce titrehonteux comme d’un titre de gloire… vous qui n’avez même pasl’excuse d’aimer ce roi à qui vous appartenez… Favorite !courtisane !… la première des courtisanes de France,soit : courtisane quand même… Restez ce que vous êtes etcessez de m’injurier par des propositions que je vous aurais déjàrentrées dans la gorge si vous étiez un homme !
La comtesse fut pétrifiée par cette explosion subite. Elledevint pâle comme une morte : elle s’était levée dansl’animation des paroles qu’elle avait dites ; elle duts’appuyer au dossier d’une chaise, ses jambes se dérobant souselle, et d’une voix éteinte, où il y avait plus de surprisedouloureuse que d’indignation, elle gémit :
– Vous m’insultez !… vous ?… vous ?…Oh ! ! !
– Vous insulter, vous ! est-ce possible ? repritle chevalier avec une véhémence grandissante ; vous insulter,vous ?… la comtesse du Barry ?… vous qui avez aidé lecomte, votre soi-disant époux, dans l’accomplissement de sa tâched’assassin ?… Car il a voulu m’assassiner, et Dieu seul saitpar suite de quel miracle j’ai pu échapper à son couteau !…car vous l’avez aidé dans l’accomplissement de cette tâchehomicide, si toutefois vous ne l’avez pas guidé et poussévous-même ?…
– D’Assas !… Vous oubliez que j’ai risqué ma vie pourvenir vous crier de vous tenir sur vos gardes ! clama lamalheureuse, sans se rendre compte qu’elle avouait tacitement sacomplicité dans cette tentative d’assassinat qu’on lui jetait à laface.
– C’est, pardieu ! vrai, madame. Vous avez essayé detrahir votre complice, et ceci vous complète… mais il était bientemps ; j’étais alors en son pouvoir pieds et poings liés…grâce à vous, grâce à votre aide, à votre instigationpeut-être.
– Ce n’est pas vrai !… c’est faux !… jamais jen’ai été l’instigatrice d’un aussi monstrueux forfait… Vous faireassassiner, moi ! moi !… mais, mon Dieu, je donnerais mavie pour vous !… car je vous aime !…
Elle avait lancé cette protestation avec une telle énergie etune sincérité si évidente que d’Assas la crut.
– Soit, fit-il très froidement, instigatrice non ;mais complice oui. Cela, vous ne le niez pas, j’espère ?
Honteuse, mais franche, elle baissa la tête, accablée.
– Et cela n’est rien, cela, je vous le pardonneraisvolontiers… Mais vous avez osé tramer je ne sais quelle odieusemachination contre cette enfant si pure, si candide :Mme d’Étioles… que j’aime, entendez-vous ?…Vous avez osé l’attirer dans un guet-apens où elle devait laissersa vie et son honneur, vous détenez encore l’un et l’autre dansvotre main et vous n’ouvrez pas cette main ?… et vous osezparler d’insultes, vous… vous qui avez par des moyens tortueux etinfâmes capté la confiance et la faveur du roi ?… Allonsdonc !… tenez, vous me faites rire !
Et d’Assas, en effet, éclata d’un rire furieux.
Elle cependant sentait la colère la gagner. Elle s’étaitattendue à de la résistance : elle rencontrait la violence et,sinon l’injure elle-même, du moins, ce qui était plus terribleencore, des accusations plus injurieuses que des épithètesviolentes, d’autant plus sanglantes qu’elle devait les reconnaîtrevraies et fondées.
Cette véhémente colère du chevalier l’irritait ; sesaccusations si nettes la fouillaient dans son orgueil de favoritede fraîche date : son amour-propre de jolie femme souffraitaussi de ce mépris écrasant, de cet aveu dédaigneusement fait d’unamour pour une autre.
Ce n’était pas une nature sentimentale que celle de JulietteBécu. C’était, au contraire, une nature violente et désordonnée,doublée d’un certain sens positif.
Autant elle s’était sentie attirée vers d’Assas par un amourd’autant plus violent qu’il était le premier, et vraiment sincèreet désintéressé ; autant elle eût accepté les pireshumiliations pour cet amour si un espoir, si vague fût-il, de lefaire partager lui était apparu, autant elle était capable derenier cet amour devant la résistance aussi opiniâtre ; autantle mépris et le dédain qu’on lui montrait pouvaient changer cetamour en une jalousie féroce qui n’eût rien épargné, même l’objetde cet amour lui-même, la jalousie poussée à de certaines limitesatteignant les apparences de la haine la plus violente.
Elle était toute prête pour la révolte franche et ouverte, pourla lutte violente et acharnée, mais une lueur de raison la retint,un espoir vague lui conseilla la douceur et la résignation, carelle sentit nettement qu’une parole de colère pouvait amenerl’irréparable et qu’une fois lâchée, elle-même ne saurait plus secontenir, et tout serait irrémédiablement perdu.
Elle eut donc la force de se maîtriser et de refouler en elleles paroles de révolte et de menaces qui lui venaient auxlèvres.
Lui, cependant, continuait de sa voix stridente :
– Et vous osez venir me parler de votre amour !… Vousosez m’offrir je ne sais quelles garanties !…
– Il doute encore de mon amour, après ce que j’ai fait pourlui !… Mais si cela ne vous suffit pas, parlez, d’Assas,quelle preuve réclamez-vous ?… je suis prête à vous ladonner.
– Vous voulez que je crois à votre amour ? fit-il enla saisissant par le poignet ; vous voulez que je vous demandeune preuve de cet amour que vous proclamez ?
Elle eut une lueur d’espoir et, haletante, le cœur bondissant,les mains jointes, elle implora :
– Oh ! oui… parle… demande… quelle que soit cettepreuve, je te la donnerai !… peut-être alors mecroiras-tu.
– C’est bien, fit-il très calme, rendez la liberté àMme d’Étioles… défaites le mal que vous avez fait…alors je croirai à votre sincérité… alors je vous promets sinonl’amour que vous espérez… mon cœur est pris et ne se reprendrajamais… du moins je puis vous promettre le pardon et l’oubli.
– Vous rendre Mme d’Étioles ? fit-ellehagarde, comme folle ; voilà ce que vous medemandez ?…
– Pas autre chose… décidez-vous… j’attends !…
– Jamais !… cria-t-elle dans une révolte de tout sonêtre, jamais !… J’aimerais mieux m’arracher le cœur là, devantvous, que de vous rendre cette rivale que je hais… oui, que je haisautant que je vous aime !
– Vous voyez bien ! fit-il avec mépris, en laissantretomber sa main qu’il tenait encore.
Juliette aurait pu dire qu’elle ne pouvait rendre la liberté àMme d’Étioles, par la raison toute simple que cettedernière n’était pas en son pouvoir comme le chevalier paraissaitle croire. Elle aurait pu dire la vérité sur ce point capital auxyeux de d’Assas et, qui mieux est, prouver cette vérité.
Elle ne voulut pas le faire.
Elle devinait confusément que la partie était perdue pour elle,qu’elle n’avait rien à espérer de la résolution farouche du jeunehomme, que son cœur était pris à jamais par cette rivale et que,quoi qu’elle dît ou fît, elle n’arriverait jamais à en forcerl’entrée ; et elle éprouvait une âpre satisfaction, une joiesauvage à le laisser dans son erreur, à lui faire croire qu’elletenait sa rivale dans sa main, et du même coup faire saignerhorriblement ce cœur tout à une autre et qui lui étaitréfractaire.
Voilà pourquoi elle n’essaya pas de le détromper et ce fut unefaute de sa part, car si elle eût parlé, si elle eût fourni despreuves, peut-être fût-elle parvenue à convaincre d’Assas de sasincérité et, sans réussir à capter son cœur, peut-être eût-ellepu, en disant la vérité, rompre les mailles du filet dans lequell’avait prise M. Jacques, secondé par de Bernis et deMarçay ; peut-être eût-elle ainsi évité les paroles haineuses,les menaces inoubliables ; peut-être enfin eût-elle puconquérir une partie de l’estime et de la reconnaissance duchevalier, à défaut de sentiments plus vifs.
Au lieu de se disculper sur ce point précis, comme elle eût pule faire aisément, elle confirma le chevalier dans sa croyance, enrépondant :
– Demandez-moi tout ce que vous voudrez, mais pascela !… Comment voulez-vous que je vous rende cette femmequand je vous dis que je vous aime ?… Je vous aime,entendez-vous ?… et je vous veux !…
D’Assas se mit à rire. Et son rire était plus terrible que laplus véhémente colère, plus insultant qu’une injure sanglante et,avec une ironie formidable, il dit :
– Vous m’aimez ?… Vous me voulez, quand je vous disque mon cœur est à une autre ?… oui-da !… Ah ça !madame, me prenez-vous pour le roi de France ?…
– Que voulez-vous dire ? balbutia Julietteinterdite.
– Ceci simplement : que du chevalier d’Assas, simplecornette, à Juliette Bécu, dite l’Ange, exerçant naguère encorel’honorablemétier de fille galante, rue des Barres, ladistance est trop grande…
Un roi peut élever une Juliette Bécu jusqu’à lui… mais moi, jesuis un trop mince personnage… il me faudrait descendre pour allerjusqu’à vous… et descendre si bas, si bas, dans un cloaquetellement fangeux, que toute l’eau de la Seine serait impuissante àme laver d’un tel contact… et je tiens à rester propre.
Voilà ce que je dis !…
La foudre tombant aux pieds de la comtesse n’eût pas produit uneffet plus saisissant que ces paroles.
Folle de terreur et d’épouvante, elle hoqueta :
– Qui vous a dit ?… qui vous a appris ?…
– Peu importe ! fit dédaigneusement d’Assas, je sais,et cela suffit, je pense, pour vous faire comprendre que vousn’avez rien à espérer ici… que vous n’avez rien à y faire…
Car, lors même que mon amour pour Mme d’Étiolesviendrait à s’éteindre, soyez assurée que mon cœur n’irait jamais…jamais à vous… car le mépris et le dégoût sont incompatibles avecl’amitié ou l’amour…
Voilà ce que j’avais à vous dire… et remerciez le ciel que jen’ai point trop oublié que vous êtes, malgré tout, une femme… Quantà votre acolyte… le comte du Barry, il ne perdra rien pourattendre… il recevra la correction qu’il mérite.
Ayant dit, d’Assas se recula de deux pas, croisa ses bras sur sapoitrine et attendit, très calme, dans l’attitude de quelqu’un quientend montrer sa volonté de briser un entretien qui lui pèse.
Juliette était écrasée. Une rage folle l’envahissait ; undésespoir sans fin, lui semblait-il, l’étreignait.
Ainsi, tous les rêves d’amour qu’elle avait faits aboutissaientà cela… à ce résultat imprévu !… Ainsi l’amour qu’elle offraitétait outrageusement dédaigné !… Elle avait consentiinutilement à une complaisance abjecte, elle s’était exposéebénévolement à la perte d’une situation qui avait été le rêve detant d’années de misère, exposée aussi aux coups d’un maîtreredoutable et puissant, pourquoi ?… pour aboutir àquoi ?…
À se voir bafouée, dédaignée, méprisée irrémédiablement par leseul être l’estime duquel elle eût tenu !…
À se voir dédaigneusement jeter à la face des véritésinfamantes, plus outrageantes dans leur sinistre et douloureuseréalité que les plus sanglantes injures…
Et c’était d’Assas qui lui jetait ainsi l’opprobre et lemépris ; d’Assas – elle le savait bien, et son cœur ensaignait – un des très rares gentilshommes qui avaient au plus hautpoint le respect infini de cet être de faiblesse et de charme quiest une femme.
Était-elle donc réellement tombée si bas pour qu’il eût putrouver la force de lui dire les affreuses choses qu’il avaitdites ?
Fallait-il donc que la seule femme au monde, peut-être,susceptible d’être outragée et méprisée de lui, ce fût elleprécisément ?… Ah ! misère !…
Jusqu’à la fatalité qui s’était tournée contre elle et sonamour… la fatalité aveugle et stupide qui, grâce à la complicitéd’un soudard ivre sans doute, sinon de vin, du moins de vanitéoutrée à la vue de la conquêtequ’il venait de faire, avaitvoulu qu’un incroyable hasard amenât juste à point pour lasurprendre dans l’accomplissement d’une besogne honteuse, celui-làmême pour qui cette besogne était accomplie, celui précisément quiseul eût dû l’ignorer toujours : d’Assas… Ah !malheur !
Car il faut dire que l’idée ne lui vint pas, ne pouvait pas luivenir, d’une machination dont M. Jacques était le promoteur,habilement exécutée par de Bernis et de Marçay, et dont elle étaitla victime désignée d’avance.
Maintenant c’en était fait, l’irréparable était accompli :plus d’espoir, plus de but !…
Ou plutôt si, un but, mais non le but radieux et clair del’amour reposant et régénérateur, mais le but sombre et tortueux dela haine et de la vengeance, avec son cortège d’embûchessournoises, de vilenies et… qui sait ?… de remordspeut-être…
Maintenant rien… rien que les affres de la jalousie effrénée,instigatrice des pires résolutions, incitatrice aux plusdégradantes besognes.
Voilà à quoi elle aboutissait.
Que dire ?… Que faire ?…
Rien ! Elle le comprit en voyant le visage de glace et lapose dédaigneuse et méprisante de celui vers qui elle était venuele cœur débordant d’amour.
Aussi, sans rien dire, ramassa-t-elle vivement sa mante qu’elleavait jetée sur une chaise, elle s’en enveloppa dans une hâtefiévreuse et se dirigea vers la porte sans qu’il eût dit un mot,fait un geste.
Mais, avant de sortir, elle se retourna, et d’une voix rauqueque la colère et la déconvenue faisaient trembler, elledit :
– Chevalier d’Assas, j’étais venue à vous la main tendue,le cœur ouvert ; vous avez repoussé l’une et dédaigné l’autrequi s’offrait ; j’étais venue à vous des paroles d’amour auxlèvres, et vous m’avez répondu par des injures, vous le preux… àmoi une femme !… C’est bien !…
J’étais une amie pour vous, maintenant c’est une ennemie quisort d’ici… une ennemie acharnée qui ne vous lâchera pas… et c’estvous qui l’avez voulu, bien voulu, dites-vous cela… Gardez-vousbien, car je serai implacable, je me vengerai d’une manièreterrible de vos outrages et de vos dédains… Malheur à vous,chevalier d’Assas !… à vous et à elle !…
– Allons donc ! fit le chevalier en haussant lesépaules, allons donc, madame !… je vous préfère ainsi… VraiDieu ! la menace et la haine vont mieux à Juliette Bécu… et,en tout cas, m’honorent plus que les paroles d’amour et les offreshonnêtes qu’elle me faisait cyniquement tout à l’heure !
Elle le regarda un instant avec des yeux flamboyants, eut unmouvement de tête résolu, comme pour se dire encore unefois :
– Vous le voulez ?… Soit !…
Elle répondit simplement :
– Adieu ! chevalier d’Assas… au revoir !… Etsortit.
– Allons, allons ! murmura le chevalier une fois seul,il n’y a pas de temps à perdre maintenant… Cette furie va sedéchaîner contre Jeanne… il faut que ce soir je sois horsd’ici.
Il monta aussitôt sur la terrasse et résolument se mit àl’œuvre.
Quelle besogne hâtive il accomplit ? À l’exécution de quelengin dont le plan lui avait été remis par Saint-Germain ilprocéda ? À quoi devait servir cette mystérieuse invention quele comte lui attribuait ?
C’est ce que le lecteur apprendra par la suite.
Après avoir quitté d’Assas, la comtesse avait reprisprécipitamment le chemin de la petite maison des Quinconces.
Elle était dans un état de surexcitation extrême qui ne luilaissait pas la faculté d’envisager sainement la situation danslaquelle elle s’était mise elle-même et encore moins de se rendreun compte exact des sentiments réels qu’elle éprouvait.
Ce qui dominait en elle, c’était une sorte de stupeurdouloureuse devant l’écroulement de rêves longtemps caressés.
C’était aussi un étonnement effaré produit par l’attitudeincroyable de ce petit officier qui repoussait comme une insulte ceque de hauts et puissants seigneurs eussent accepté avecempressement et reconnaissance, et qui se mêlait d’avoir des idéeset des sentiments incompréhensibles, qui la déroutaientcomplètement.
Mais ceci n’était que le côté sentimental, et, bien qu’elle luipayât un large tribut, bien que son cœur se fondît à la pensée quecelui qu’elle aimait ne l’aimerait jamais, était à jamais perdupour elle, il y avait aussi plusieurs autres côtés plus matérielsqui la touchaient plus directement et qui primaient tous lesautres, étouffaient toute velléité de faiblesse ou de générosité,et chassaient toute idée de renoncement à des projets devengeance.
L’amour-propre avait reçu un rude coup et elle n’arrivait pas às’expliquer comment on avait pu résister au charme de sa beautéréelle, comment on avait pu résister au désir de presser entre sesbras ce corps merveilleux qui s’offrait, et, dans son humiliationprofonde de cet échec, elle en arrivait à se croire laide.
D’autre part, le milieu spécial dans lequel elle avait vécuayant oblitéré chez elle, le sens de la délicatesse, elle nepouvait comprendre pourquoi et comment un jeune homme de vingt ans,pauvre, n’ayant pour fortune que son épée, avait pu refuser lesoffres qu’elle lui faisait et qui eussent ébloui de plus riches, deplus blasés et de plus haut placés que lui.
Elle se demandait sincèrement si d’Assas n’était pas fou ou s’iln’était pas victime d’un sort jeté parMme d’Étioles.
Enfin, et par-dessus tout cela, le chevalier paraissaitadmirablement renseigné sur son compte, et cela était plus graveque tout le reste, car elle ne songeait pas un instant à renoncerau roi, l’amour, chez elle, marchant de pair avec l’ambition sansqu’elle eût pu dire elle-même lequel de ces deux sentiments eût étéle plus fort le cas échéant.
Cette connaissance de son passé, proche encore, que possédaitd’Assas l’inquiétait sourdement pour l’avenir, à cause du roi, enmême temps qu’elle l’exaspérait et l’humiliait dans le présent.
Envisageant la question à ce point de vue, il était clair qued’Assas était un danger vivant pour elle. De là à conclure à lasuppression du danger, il n’y avait qu’un pas.
Ce pas, le franchirait-elle ?
Voilà ce qu’elle se demandait elle-même non sans angoisse.
Et c’est ici qu’entraient en lutte les deux sentiments dont nousavons parlé : l’amour et l’ambition.
Lequel des deux l’emporterait ?
Sous le coup de l’humiliation récente et de l’échec douloureux,il lui semblait qu’elle n’hésiterait pas et sacrifieraitimpitoyablement l’amour à l’ambition. Mais cette résolutions’affirmerait-elle par la suite, quand le sang-froid lui seraitrevenu ?
Voilà ce qu’elle n’aurait su dire.
Pour le moment, elle ne rêvait que vengeance.
Son cœur, profondément humilié, étreint par une jalousie féroce,lui semblait brisé à tout jamais ; l’amour s’était enfui,impitoyablement frappé par celui-là même qui en étaitl’objet ; la haine, seule, maintenant, l’occupait toutentier.
De même qu’on l’avait repoussée, méprisée, frappée dans sonamour, de même elle repousserait toute pitié, rendrait haine pourmépris, frapperait à son tour férocement, son intérêt, à défaut detout autre sentiment, lui commandant impérieusement d’êtreinexorable.
Voilà ce qu’elle se disait, s’excitant elle-même à la haine,pendant qu’elle regagnait sa demeure, et, croyant être parvenue àse convaincre, elle ruminait des tas de projets de vengeance dontla première victime était toujours Jeanne, sa rivale exécrée.
S’ensuit-il que son amour avait réellement fait place à lahaine ?
Non pas, certes !
Mais elle le croyait et ne se rendait pas compte quel’exaltation seule la guidait.
En ce moment elle eût étranglé de ses propres mains sa rivale sielle l’eût rencontrée, elle eût aveuglément frappé d’Assas s’il sefût dressé entre elle et cette rivale.
En serait-il de même plus tard, après quelques jours de calme etde réflexion, lorsque toute cette agitation serait enfincalmée ?
C’est ce que l’avenir nous apprendra sans doute.
Elle rentra chez elle dans cet état d’esprit.
Nicole s’empressait autour d’elle avec un zèle hypocrite, ladéshabillait et la rhabillait lestement, tout en s’informantsournoisement du résultat de ses démarches et en observant lestraits décomposés, l’air morne et farouche de celle qu’elle étaitchargée de surveiller, tout en la servant.
– Madame a-t-elle réussi ? Ses deux protégéspourront-ils se donner mutuellement de leurs nouvelles ?…
Juliette avait bien envie d’imposer brutalement silence à cettefille qui l’obsédait de son caquet, mais elle réfléchit qu’elle luidevait un mot d’explication, sinon de remerciement. Somme toute, safille de chambre l’avait aidée et ce n’était pas de sa faute à ellesi elle avait échoué.
Puis, qui sait si, plus tard, elle n’aurait pas besoin de faireappel de nouveau aux services intéressés de cette fille.
Elle se contraignit donc et répondit :
– Non, ma fille… J’ai échoué… honteusement, fit-elle avecamertume en songeant à d’Assas.
– Ah ! les pauvres jeunes gens !… Queldommage !… Alors M. de Marçay a étéintraitable ?… Fi ! le vilain homme !… J’avaisprévenu madame des exigences de ce baron… un paillard, lebaron !… je pensais bien que madame ne consentirait jamais àdes exigences pareilles à celles de ce monsieur… Mais c’estvraiment dommage pour les deux amoureux.
Au nom de Marçay, l’œil de la comtesse jeta un éclair et se posasoupçonneux sur la soubrette qui supporta d’autant mieux le regardde sa maîtresse qu’elle parlait au hasard, sans savoir au juste,M. Jacques lui ayant donné une leçon à répéter sans entrerdans des explications, comme bien on pense.
Heureusement la toilette de la comtesse était terminée et elleput enfin se débarrasser de sa camériste après lui avoir donné,pour la remercier de son concours, une bague garnie de brillants,qui valait bien deux ou trois mille livres, et que Nicole prit avecforce protestations de dévouement et de grands remerciements,cependant que la fille rapace songeait à part soi que le petitbourgeois de la ruelle aux Réservoirs était plus généreux.
Enfin Nicole se retira, laissant la comtesse libre de penser àla vengeance qu’elle rêvait de tirer des affronts du chevalier, cequi était en ce moment son idée fixe.
Longtemps elle resta ainsi à dresser des plans qu’elledétruisait à mesure, pleurant des larmes brûlantes sans qu’elle eûtpu dire si c’était la douleur ou la honte qui la faisait ainsipleurer.
Soudain, son œil se fixa sur les cartons à dessins placés sur unmeuble ad hoc.
La vue de ces cartons lui rappela le portrait du chevalierqu’elle avait dessiné de mémoire et, du même coup, elle se souvintaussi des paroles de M. Jacques lui suggérant l’idéed’attribuer ce dessin à Mme d’Étioles pour acheverde la perdre dans l’esprit du roi.
Elle se leva, prit le portrait du chevalier ainsi que le cartoncontenant les dessins de Jeanne, se mit à étudier le monogramme,très simple du reste, qui se dissimulait en un coin de page dequelques-uns de ces dessins.
Jusqu’à ce jour elle avait hésité à montrer au roi ces dessinset ce portrait, ainsi qu’on le lui avait conseillé, non qu’ellevoulût épargner Mme d’Étioles, non que ce moyen luirépugnât, mais simplement parce que la crainte que le roi ne fitretomber sa colère sur la tête du modèle autant que sur celle dupeintre l’avait arrêtée.
Maintenant elle revenait à ce moyen à portée de sa main et sedisait qu’elle n’avait qu’à imiter un J semblable à ceux qu’elleavait sous les yeux, mettre carton et portrait sous les yeux duroi, exciter la jalousie jusqu’à la fureur et qu’avant peu, grâce àce stratagème, elle serait probablement vengée des dédains ded’Assas, débarrassée à tout jamais de cette petite d’Étiolesmaudite.
Oui, c’était très simple et très facile…
Pourtant elle hésitait…
Signerait-elle ?… ne signerait-elle pas ?
Voilà la question qu’elle se posait en contemplant tour à tourle portrait du chevalier et la signature de sa rivale.
Elle ne savait à quel parti se résoudre et serait restée sansdoute longtemps encore indécise si Nicole n’était entrée soudainpour dire :
– Madame, c’est le même petit bourgeois de l’autre jour quisollicite l’honneur d’être reçu.
M. Jacques !… C’était M. Jacques !… Quevenait faire ce démon à cette minute suprême ?
Telle était la question qu’elle se posait.
Si elle consignait sa porte ?…
Mais non, c’était impossible… il serait entré quand même.
Elle se résigna passivement, fit signe d’introduire. Seulement,cette fois, elle ne songea pas un instant à dissimuler le portraitde d’Assas qu’elle avait à la main et qu’elle garda ostensiblement,comme par bravade.
M. Jacques fit donc son entrée, en jouant le rôle de boncommerçant qu’il s’était assigné lui-même, avec sa prudenceaccoutumée.
Puis, lorsqu’il se fut assuré que nulle oreille indiscrèten’était à portée de sa voix, il dit de son petit air doucereux etpaternel :
– Eh bien, mon enfant, avez-vous satisfait votredésir ?… êtes-vous sortie, ces jours-ci, comme vous en brûliezd’envie ?
Ce disant, il observait attentivement la jeune femme, comme sila réponse qu’elle allait faire eût eu une grand importance à sesyeux.
Celle-ci, dans la crise effrayante qu’elle subissait, ne songeanullement à mentir, et, d’un geste las de la tête, elle fit signeque oui.
Cette réponse, l’air morne et accablé de Juliette, ses yeuxencore bouffis de larmes, tout cela avait sans doute un motifsecret d’être du goût de M. Jacques, car il eut, à son tour,un geste de satisfaction, sans qu’il fût possible de dire si cettesatisfaction provenait de l’état lamentable où il la voyait, et quiétait sans doute conforme à ses désirs, ou, tout simplement,s’appliquait à la réponse elle-même.
Hochant doucement la tête, puisant, par contenance, denombreuses prises dans sa tabatière qu’il ouvrait et refermait d’ungeste machinal, il reprit, toujours avec douceur :
– Le comte du Barry a reçu l’ordre de vous présenter à lacour. Cette présentation aura lieu incessamment… le roi vous enparlera sans doute lui-même cette nuit. Vous voilà enfin assurée dutriomphe définitif…
Vous allez sortir de cette prison qui vous pesait tant ;vous allez être libre, riche, puissante ; vous régnerez ensouveraine sur cette cour, la plus brillante de l’Europe… Voustouchez enfin à la réalisation de vos rêves, mon enfant, et cerésultat éblouissant vous le devez à votre intelligence, à votreénergie et surtout à la patience que je n’ai cessé de vousprêcher…
Vous voyez que tout vient à point à qui sait attendre et quej’aurai tenu plus que je n’avais promis… Vous allez donc êtreheureuse… comme vous l’entendez.
La comtesse eut un éclair de joie, mais ce fut tout.
Elle resta muette, indifférente en apparence à cette nouvellequi, un jour plus tôt, l’eût transportée de joie.
Il était impossible de ne pas paraître frappé de cet accablementet de cette indifférence ; M. Jacques le comprit et ditavec sollicitude :
– Mais qu’avez-vous donc, mon enfant ? Vous paraisseztriste, soucieuse ; cette nouvelle que je vous apporte semblevous laisser indifférente… Seriez-vous malade ?… Vousserait-il arrivé quelque chose ?…
– En effet, répondit tristement Juliette, il m’est arrivéun malheur… un très grand malheur…
– Ah ! mon Dieu ! fit M. Jacques avec uneindifférence parfaite, est-ce que votre petite sœur ?…Juliette fit non, de la tête.
– Bon, reprit l’énigmatique personnage avec flegme, je voisce que c’est, alors. Vous êtes sortie, m’avez-vous dit ; vousêtes allée voir d’Assas… le petit chevalier s’est montréintraitable… il vous a chassée, peut-être… c’était prévu, monenfant… Vous êtes encore sous le coup des émotions diverses par oùvous a fait passer ce petit officier sans fortune : honte,douleur, révolte, colère, jalousie, haine… que sais-jeencore ?… Cela se calmera, mon enfant.
Pendant que M. Jacques parlait ainsi en adoucissant le plusqu’il pouvait son regard et son sourire, la comtesse le regardaitd’un œil hagard et, bouche bée, muette de saisissement, hébétée,stupide d’étonnement et de terreur, elle restait pétrifiée,semblable à la statue de la stupéfaction.
Et dans son cerveau qui, sous les coups violents et répétés dontil était accablé depuis le matin, lui semblait prêt à éclater, unecrainte superstitieuse se glissait sournoisement, s’étalait,s’emparait de toutes ses facultés mentales près de sombrer.
En même temps, à son oreille retentissait encore, enimagination, la voix de du Barry disant, avec une nuance de respectet de terreur frappante chez cet homme qui ne respectait rien et nereculait devant rien :
– Il sait tout… Il voit tout… Il entend tout…
Et, comme s’il eût deviné précisément ce qui se passait danscette tête exaspérée par la violence des passions, M. Jacques,de sa voix douce et autoritaire à la fois, disait justement au mêmeinstant :
– Cela vous surprend que je sache une chose que vouscroyiez si bien cachée ?… Mais dites-vous bien, mon enfant,que je sais tout, je vois tout, j’entends tout.
Ces paroles, tombant à cet instant précis, furent comme le coupde grâce, l’assommoir définitif qui la lui livra docile, vaincue,incapable de tenter l’ombre d’une résistance ; et il lecomprit bien, car il reprit en donnant une inflexion plus douce àsa voix :
– Voyez où votre manque de confiance en moi vous aconduite, à quel échec lamentable, à quelles humiliations… quellesinsultes peut-être… il vous a fait aboutir !… Si vous aviez euconfiance, si vous m’aviez tout avoué, comme à un père… ou unconfesseur… je vous eusse avertie, conseillée… Je vous aurais ditque vous n’aviez rien à espérer du chevalier, je vous aurais prouvéqu’il ne pouvait pas vous accueillir autrement qu’il a fait… vousm’auriez cru, – car tout ce que je vous aurais dit, je vousl’aurais prouvé, – et vous vous seriez évité une déconvenuehumiliante… vous ne seriez pas dans l’état de désespoir violent oùje vous vois.
Elle écoutait, comme bercée par cette voix douce, par cesintonations caressantes, gagnée aussi par son air de pitié profondeet sincère.
Et il lui semblait en effet qu’il avait raison, qu’il étaitcomme un père qui l’eût protégée et défendue contre elle-même, etun besoin immense, irrésistible, lui venait de confier sa peine, depleurer ouvertement, de crier son désespoir et son humiliation.
Et, lorsqu’il dit :
– Allons, mon enfant, courage… racontez-moi tout… le maln’est peut-être pas aussi irréparable que vous le croyez.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil en vagissant comme unpetit enfant, et en paroles précipitées, entrecoupées de sanglots,elle dit tout.
Lorsqu’elle eut fini, à son tour il prit la parole, et avec uneadresse admirable, une habileté incomparable, tout en ayant l’airde la consoler et de la plaindre, il appuya impitoyablement sur laplaie saignante de son cœur meurtri, il excita la jalousie jusqu’àla fureur, raviva le feu de l’ambition qui paraissait vouloir céderle pas à l’amour, souffla sur la haine près de capituler devant lepardon et la pitié, la secoua, la galvanisa pour ainsi dire.
Lorsqu’il s’arrêta, elle n’était plus la même.
Ses yeux brillaient d’un feu sombre, toute son attitudedégageait un air de résolution farouche ; plus d’hésitations,plus de larmes, plus d’anéantissement !
Le germe de haine, le désir de vengeance timide et irrésolu, quivoulait mais n’osait et reculait instinctivement devant l’action,les sentiments mauvais et malsains, encore à l’état embryonnaire,brillaient en elle, telle une faible étincelle que le moindresouffle peut emporter au loin.
Cette étincelle, il sut la découvrir, avec une adresse infernaleil sut l’aviver, l’agrandir, en faire un brasier ardent qui ladévorait.
Qu’avait-il dit ?… Quelles fibres secrètes avait-il faitvibrer ?… Quel avenir prestigieux avait-il faitentrevoir ?…
Peu importe ici.
Ce qu’il y a de certain, c’est que son but était atteint ;et maintenant c’était une autre femme, pétrie à sa volonté, quiétait là devant lui, et cette femme, c’était une furie déchaînée,prête à marcher résolument dans la voie où il l’avait engagée.
Ce portrait de d’Assas devant lequel elle avait hésité silongtemps, elle le prit résolument et d’un coup de crayon ferme etdécidé apposa au bas le monogramme de Jeanne parfaitementimité.
Le chevalet supportant le portrait du roi, qu’elle avaitsoigneusement caché jusqu’à ce jour – pour lui en faire la surprisequand il serait achevé – fut placé par elle-même, avec sa toileinachevée, au milieu du salon, en pleine évidence ; lescartons à dessins furent adroitement distribués, de manière àforcer l’attention du roi quand il viendrait, et celui contenantles dessins de Mme d’Étioles, habituellement mis decôté, de façon à ce qu’il fût ouvert un des premiers sans qu’il fûtpossible de soupçonner qu’il avait été mis là tout exprès.
Et quand cette sorte de mise en scène, agencée avec art, futterminée, bien certain que cette fois-ci elle ne reculerait plus,M. Jacques se leva et sortit, un sourire de satisfaction auxlèvres.
La nuit commençait à tomber quand il rentra chez lui.
Il s’assit devant un bureau, griffonna quelques lignes au basdesquelles il apposa un cachet mystérieux et qu’il enferma dans uneenveloppe portant le même cachet, puis il glissa le tout dans unedeuxième enveloppe ne portant aucun signe apparent.
Ceci fait, il sonna, et, au valet accouru :
– Eh bien ! baron, êtes-vous allé où je vous avaisdit ? Le valet à qu’il donnait le titre de baronrépondit :
– Oui, monseigneur, et M. de Crébillon a été sibien convaincu qu’il quitte Versailles. Demain matin il rentrera àParis.
– Le poète n’a pas soupçonné en vous le vieux médecin del’autre jour ?
– Oh ! fit le valet en souriant, j’étais si biendéguisé l’autre jour… et aujourd’hui je lui ai mâché un françaisagrémenté d’un accent tudesque… qui faisait frémir ses oreilles…Bref, le résultat est qu’il part demain matin.
– C’est parfait !… J’aime mieux cela… pour lui, pensaM. Jacques qui reprit tout haut :
– Vous pouvez faire cesser la surveillance de ce côté.
– Je l’avais bien pensé… j’ai donné des ordres enconséquence.
M. Jacques eut un signe de tête approbatif, puis ildemanda :
– Le comte est-il là ?
– Il vient d’arriver, monseigneur.
– Veuillez me l’envoyer, je vous prie.
Quelques instants plus tard, le comte du Barry était introduitauprès de son redoutable maître.
– Mon cher comte, dit celui-ci en lui tendant la lettrequ’il venait de cacheter, faites parvenir ceci au baron de Marçay,séance tenante.
Et comme du Barry donnait des signes d’inquiétude, comme celalui arrivait toujours chaque fois qu’il était question directementou indirectement de d’Assas, il ajouta en sortant :
– Soyez tranquille… Je recommande tout spécialement votreprotégé au baron à qui je donne l’ordre de le surveillerétroitement… le temps des douceurs et des privautés est passé pourlui… il ne faut pas que le chevalier recouvre sa liberté et je vousréponds qu’il n’échappera pas maintenant.
Le comte prit la missive avec un rictus de satisfaction ets’empressa d’aller porter au château ces instructions siimportantes à ses yeux.
Lorsqu’il y arriva, la nuit était tout à fait venue.
Du Barry avait sans doute des raisons particulières de ne pasporter lui-même au baron les ordres de son supérieur, car il sedirigea tout droit du côté des communs et, avisant un palefrenierqui bayait aux corneilles, lui donna un écu et le chargea d’allerporter au corps de garde des prisons la lettre qu’il lui remit.
Le palefrenier s’empressa d’empocher l’écu et partitaussitôt ; ce que voyant, le comte, tranquille et satisfait,quitta la cour et rentra chez lui.
Mais le hasard voulut que le commissionnaire improvisérencontrât deux camarades à qui il s’empressa de montrer l’écuqu’on venait de lui remettre et de conter la commission dont ilétait chargé.
Les deux camarades, aussitôt, s’empressèrent de lui démontrerpar toutes sortes d’arguments irrésistibles que la commissionserait bien mieux faite après qu’elle aurait été préalablementarrosée.
Ces arguments parurent frapper vivement le palefrenier, qui sedit qu’après tout un verre était tôt vidé et qu’il serait toujourstemps de porter sa lettre après. En sorte que les trois compèress’en furent séance tenante changer le fameux écu, et que de verreen verre, de bouteille en bouteille, il y passa tout entier.
Si bien que la soirée était fort avancée lorsque le peuscrupuleux palefrenier se décida enfin à s’acquitter de lacommission pour laquelle il avait été payé d’avance.
Mais alors un autre incident imprévu surgit à son tour.
Le corps de garde étant endormi lorsque le palefrenier titubantvint frapper à la porte, le soldat qui prit la lettre se demandas’il était bien utile d’aller réveiller son officier pour la luiremettre et, n’osant se prononcer lui-même, s’en fut tout droitréveiller le sergent à qui il la remit en lui contant comment ellelui était parvenue.
Le sergent, à son tour, considéra l’enveloppe, et, ne voyantaucun sceau, aucun cachet officiel, le porteur étant un modestepalefrenier, il en conclut que cette lettre ne concernait en rienle service, provenait probablement d’un camarade ou d’une amie deson officier et qu’en conséquence il n’y avait pas nécessité de leréveiller et que la lettre serait tout aussi bien remise lelendemain matin.
Et, ayant ainsi arrangés les choses, sergent et soldat serecouchèrent, la conscience tranquille.
Et voilà comment, ainsi que le lecteur pourra s’en rendre comptepar la suite, l’ivrognerie d’un misérable valet d’écurie etl’attention trop zélée de deux soldats vinrent détruire brutalementce que M. Jacques avait eu tant de mal à édifier, et renverserun plan savamment conçu et lentement exécuté.
Dans la nuit de ce même jour, la comtesse travaillait, toutesles bougies allumées, à son fameux portrait du roi, et c’est ainsioccupée que Louis la trouva.
Naturellement, le roi se répandit en remerciements pour cetteagréable surprise, et en compliments sur la ressemblance parfaite,sur la finesse du dessin et sur le talent de l’auteur qui,disait-il, pouvait rivaliser avec M. Boucher, et protestantgalamment parce qu’on lui avait caché ce talent si longtemps.
La comtesse accueillit les remerciements avec une faussemodestie charmante. Et, désignant d’un signe de tête les cartonsqu’elle avait savamment disposés à cette intention quelques heuresplus tôt, elle dit :
– Puisque vous voulez bien me dire que mes modestesébauches ne sont pas trop mal, voyez là, mon roi, si vous trouvezquelque chose qui vous plaise.
Louis prit un carton et se mit à le compulsercomplaisamment.
Penchée sur lui, le bras nonchalamment appuyé sur son épaule,ses fins cheveux effleurant sa joue, dans une pose pleine de charmeet d’abandon, elle le guidait dans ses recherches, passantrapidement d’un dessin à un autre et, sous prétexte qu’il necontenait que des ébauches informes, elle ferma brusquement lecarton et en prit vivement un autre qu’elle ouvrit devant lui,disant :
– Vous verrez, Louis, il y a des choses dont je ne suis pastrop mécontente là-dedans… Tiens !… mais, qu’est cela ?Ah ! folle que je suis, je me suis trompée.
Elle dit cela en riant, avec un naturel parfait, et, tout enparlant et riant comme pour s’assurer qu’il y avait bien réellementerreur, elle feuilletait vivement jusqu’à ce que le portrait ded’Assas fût sous les yeux du roi.
Elle lui laissa le temps de bien le reconnaître et, s’étantassurée du coin de l’œil que son attention se portait sur cedessin, elle fit un geste pour fermer le carton.
Mais alors Louis l’arrêta et, prenant le portrait pour le voirde plus près, il dit en s’efforçant de rester calme :
– Mais il est très bien, ce portrait… Un de mes officiers…je le reconnais… la ressemblance est frappante… Tous mescompliments, comtesse… décidément, vous réussissez à ravir leportrait.
– Fi, le vilain taquin ! fit-elle avec une moueadorable de mutinerie, le méchant roi qui veut m’humilier en mefaisant des compliments qui s’adressent à l’œuvre d’une autre… Cen’est pas bien, Louis, vous gâtez tout mon bonheur… Je vous ai ditque je m’étais trompée : ce carton ne m’appartient pas.
– Plaît-il ? fit le roi qui peut-être n’avaitréellement pas entendu ; vous dites que ce carton ne vousappartient pas… À qui est-il donc ?
Et le roi ne lâchait toujours pas le portrait qu’il dévorait desyeux.
Et comme la comtesse baissait la tête avec confusion, évitait derépondre tout en essayant vainement de lui enlever le dessin, ilreprit, impatienté, sur un ton d’autorité et avec une froideurglaciale :
– Je vous ai demandé, madame, à qui appartenait ce cartonet ce… portrait… N’avez-vous donc pas entendu ?
– Sire, répondit-elle en prenant avec affectationl’attitude respectueuse que l’étiquette imposait devant le roi,puisque Votre Majesté l’ordonne !… ce carton appartient à… àMme d’Étioles.
Elle avait savamment gradué l’embarras, de façon à lui fairecomprendre la répugnance qu’elle éprouvait à parler de la rivaledélaissée et à lui laisser deviner un reste de jalousie.
Lui, cependant, demanda, sans paraître remarquer ni cet embarrasni l’insistance avec laquelle elle appuyait sur les formulesd’étiquette :
– En êtes-vous bien certaine ?
– Votre Majesté n’a qu’à voir la signature… elle seraconvaincue.
Et sa gêne s’accentuait de plus en plus, et l’attitude de plusen plus raide et compassée protestait tacitement contre lacontrainte qu’il lui imposait.
Louis, sans se soucier d’elle, cherchait dans le tas, comparaitles signatures, et quand il se fut bien assuré qu’elle ne setrompait pas, qu’elle ne mentait pas, il s’exclama :
– C’est, pardieu ! vrai…
Et comme il n’ajoutait plus rien, paraissant réfléchirprofondément, elle prit une pose qui disait clairement :
« Fidèle observatrice des lois de l’étiquette, j’attendsqu’il plaise à Votre Majesté de m’autoriser à parler. »
Cette scène muette se prolongea pendant quelques minutes quileur parurent, à elle longues comme des heures, à lui rapides commeun éclair.
Enfin, le roi se ressaisit non sans effort. Il remit le portraitdans le carton qu’il ferma tranquillement, et adoucissant sonsourire, il dit avec un calme apparent :
– Ma foi, comtesse, je vous fais mes excuses, vos dessinssont incontestablement supérieurs à ceux de cette… petited’Étioles.
Ce fut tout.
Et comme elle s’inclinait silencieusement et cérémonieusement,il reprit, en souriant gracieusement et comme pour se fairepardonner sa brusquerie :
– Allons, Chiffon, ne boudez pas ainsi ou sinon… je ne vousdis pas une nouvelle qui va faire caqueter la cour en même tempsqu’elle fera plaisir à une belle personne… qui n’est pas loin… etqui serait bien attrapée si je me taisais.
Moitié souriante, moitié boudeuse encore, elledemanda :
– Quelle nouvelle ?… dites.
– Mais, fit malicieusement le roi, je veux parler de laprésentation officielle à son roi d’une certaine comtesse du Barryde ma connaissance, et qui aura lieu avant la fin de la semaine… leroi ayant donné des ordres formels ce matin.
– Vrai ?… s’écria la comtesse en frappant des mainsavec joie. Vrai ? Ah ! Louis, que je vousembrasse !… et comme je vous aime !…
Le premier soin du roi, en rentrant au château, fut de dire àson capitaine des gardes :
– Monsieur, vous ferez transférer à la Bastille, dans lamatinée, M. le chevalier d’Assas, actuellement détenu auchâteau. Le prisonnier sera mis au secret… Allez,monsieur !
Le lendemain matin le sergent remit au baron la lettre apportéela veille au soir, en lui expliquant comment elle était parvenue etpour quelles raisons il ne l’avait pas remise immédiatement.
De Marçay, croyant comme son subordonné que cette lettred’apparence banale provenait d’un camarade, fit un mouvement detête approbatif et se retira dans sa chambre pour la lire.
Mais quand il eut déchiré l’enveloppe et reconnu le cachet quis’étalait au bas de cette missive qui lui avait paru insignifiante,il pâlit légèrement ; quand il eut lu les instructions qu’ellecontenait, qui lui recommandaient de surveiller de très près sonprisonnier et de le garder enfermé dans sa chambre en attendantl’ordre de transfert, signé du roi, qui ne pouvait tarder, il neput retenir une exclamation furieuse à l’adresse du sergent à quiil n’avait rien dit l’instant d’avant.
Cependant il ne concevait aucune inquiétude et sa mauvaisehumeur provenait uniquement de n’avoir pu exécuter immédiatementles ordres qui lui étaient transmis ; il se tranquillisa doncen se disant que, somme toute, il obéissait dès la réception del’ordre et qu’il n’était pas responsable du retard apporté dans lacommunication de cet ordre.
Il prit donc le temps de brûler entièrement cette missivecompromettante et se dirigea, sans se presser vers la chambreoccupée par d’Assas, dans l’intention de lui faire connaître qu’ilvenait de recevoir des instructions formelles lui prescrivant demettre son prisonnier au secret, et le prier de l’excuserpersonnellement de la rigueur de ces ordres qui n’émanaient pas delui et qu’il était simplement chargé de faire exécuter.
Après avoir vainement frappé, il se décida à ouvrir la porte etconstata que le chevalier n’était pas là ; en outre, dupremier coup d’œil, il remarqua que le lit n’était pas défait.
Sans trop savoir pourquoi, il se sentit pris de soupçons et,vaguement inquiet, il se rua vers la terrasse :
Personne !
Commençant à craindre une fuite extraordinaire, la sueur del’angoisse au front, il redescendit plus précipitamment qu’iln’était monté et se mit à visiter une à une toutes les pièces,appelant de temps en temps :
– Chevalier !… chevalier d’Assas !…
Point de réponse… Personne nulle part !…
Le chevalier avait disparu.
Désespéré, anéanti, ne songeant même pas à donner l’alarme, ilse laissa tomber lourdement sur un siège, se demandant s’il nedevenait pas fou, tant cette fuite le déconcertait.
Il fut tiré de cette prostration passagère par les appelsréitérés d’un soldat qui lui criait que le capitaine des gardes deSa Majesté avait un ordre à lui communiquer et demandait à levoir.
Pâle comme un marbre, flageolant sur ses jambes comme un hommeivre, il reçut le capitaine qui venait réclamer d’Assas, et dut luiavouer une évasion à laquelle il ne pouvait se résoudre àcroire.
Le capitaine, le voyant dans cet état lamentable, tortillaitnerveusement sa moustache et dit enfin laconiquement :
– Diable ! diable !… justement le roi paraîts’intéresser tout particulièrement à ce chevalier d’Assas… Mauvaiseaffaire pour vous, mon cher !
Et laissant le baron toujours hébété et anéanti, il s’en futrendre compte de sa mission et prendre les ordres du roi.
Si le lecteur veut bien le permettre, nous reviendrons, pourquelques instants, à l’auteur de Rhadamiste et deCatilina, le poète Crébillon, et, par conséquent, à soninséparable, l’ivrogne Noé Poisson. En sortant de la maison desRéservoirs, où il avait été si magistralement joué par cetincomparable metteur en scène qu’était M. Jacques, le poèteétait rentré à son hôtellerie où Noé l’attendait, fidèle auposte.
Le poète, connaissant mieux que personne le degré d’intelligencede son compère, avait dédaigné de lui fournir une explication. Maisil s’était livré devant lui à une sorte de monologue où revenaittoujours, comme un obsédant refrain, la phrase que voici :
– Il faut trouver à tout prix ce diable ded’Assas !
Pourquoi fallait-il trouver ce d’Assas ?… Noé ne lecomprenait pas très bien ; mais comme il avait conscience dela supériorité intellectuelle de son ami et que celui-ci, de touteévidence, attachait une importance considérable à la découverte dulieu où se cachait ce d’Assas que tous deux connaissaient à peine,pourtant, Noé, de confiance, en hochant la tête d’un air entendu,répétait comme un écho :
– Évidemment, il faut trouver ce d’Assas.
Crébillon s’était mis, sans perdre de temps, à explorerVersailles et ses environs, en pure perte d’ailleurs.
Versailles était, à cette époque, nous l’avons dit, une sorte degros bourg que le poète, en une seule journée, put facilementfouiller dans tous ses coins et recoins.
Noé, très consciencieusement, l’aidait dans ses recherches.
Seulement, tandis que Crébillon s’évertuait en pas et démarchesparfaitement raisonnés quoique obstinément infructueux, Noé, lui,se grisait outrageusement et, quand il était abominablement ivre,il sortait, déambulait au hasard dans la campagne ou bayait auxcorneilles dans les rares rues de la ville, en se répétant, avec unair profondément soucieux et convaincu :
– Il faut cependant trouver à tout prix ce diable ded’Assas. Voilà comment Noé aidait son ami.
Il y avait surtout un endroit où Noé allait de préférence quandil sortait chercher d’Assas, comme il disait. Cet endroit étaitsitué derrière le château, en pleine campagne, et notre ivrogne ycuvait son vin avec délices.
Pourquoi là plutôt qu’ailleurs ?… Mystère !…
Simple prédilection d’ivrogne sans doute. À moins que cetteprédilection ne vint tout bonnement de la découverte qu’il avaitfaite d’une sorte de hutte à l’orée du bois et dans laquelle, àl’abri du vent et de la pluie ou du soleil, étendu sur un lit defeuilles sèches, il pouvait dormir sans crainte d’être dérangé ourêver à son aise en contemplant par l’étroite ouverture la masse depierres du château.
Au bout de deux jours de recherches vaines, Crébillon s’étaitdit qu’il n’était pas possible que d’Assas fût à Versailles ;que, s’il était vrai qu’il filât le parfait amour avec Jeanne dansquelque retraite soigneusement cachée, cette retraite ne pouvaitpas être là ; que les deux amoureux devaient être toutsimplement à Paris et que, par conséquent, c’était à Paris qu’ildevait retourner et effectuer ses recherches.
Après le départ du sous-ordre de M. Jacques, venusoi-disant pour le remercier de son intervention à laquelle saparente devait la vie, il avait donc annoncé à Noé que tous deuxrentreraient le lendemain matin à Paris.
Poisson, qui voyait son ami de plus en plus soucieux, se disaitavec amertume que tous ces ennuis, tous ces va-et-vient provenaientde cet introuvable d’Assas que la peste aurait dû étrangler.
Et tout en songeant mélancoliquement, il vidait bouteilles surbouteilles, si bien que, lorsqu’il fut ivre à rouler par terre, ilse leva et, de ce pas raide et automatique qu’il avait dans cesmoments-là, il sortit en marmottant avec force soupirs :
– Allons ! cherchons cet introuvabled’Assas !
Une fois dehors, machinalement il prit une fois encore sonchemin de prédilection et bientôt fut à proximité de la hutte qu’ilavait adoptée pour y cuver à l’aise son vin.
Mais au lieu d’y entrer directement, il pénétra sous bois ets’approcha, en prenant toutes sortes de précautions, d’une petiteclairière où l’on apercevait au loin les derrières du château.
Attachés à un arbre, broutant paisiblement, étaient deux chevauxtout sellés, deux bêtes superbes, et pas de gardien, visible dumoins. L’une de ces deux bêtes avait le portemanteau de voyage, desfontes garnies et une solide rapière pendue à l’arçon de laselle.
La vue de ces deux magnifiques bêtes parut plonger notre ivrognedans une perplexité profonde.
Il se laissa choir doucement sur le gazon, masqué par un grostronc d’arbre, sortit sa tabatière et se bourra frénétiquement etcoup sur coup le nez de tabac à priser, ce qui était chez luil’indice de réflexions graves et soutenues, et il murmura tout enfixant les deux chevaux avec des yeux arrondis par lacuriosité :
– C’est bizarre !… les chevaux sont là… et personnepour les garder… C’est bizarre ! ! !
Et dans sa faible cervelle, affaiblie encore par les fumées del’ivresse, la présence de ces deux bêtes, banale en somme, prenaitles proportions d’un événement mystérieux qui retenait sonattention et le clouait sur place, uniquement occupé à regarderavec des yeux ahuris, ayant l’air de réfléchir profondément et… nepensant à rien.
Et, sans songer à dormir, pendant des heures il resta assis à laplace même où il s’était laissé choir, retenant son souffle etrépétant de temps en temps, avec un ahurissement intense :
– C’est bizarre !…
Cependant la nuit venait insensiblement et Noé ne s’enapercevait pas, dévorant toujours des yeux les deux bêtespaisibles.
Soudain, il tressaillit.
Un homme en livrée très simple et de nuance indécise s’étaitapproché avec précaution des deux chevaux, les avait détachés et,les prenant par la bride, les emmenait en prenant toutes sortes deprécautions pour étouffer le bruit de leurs pas et éviter unhennissement.
Comme s’il eût été mû par un ressort, Noé se leva et suivit àson tour, de plus en plus intrigué.
L’homme, à l’entrée du bois, attacha de nouveau les deux bêteset sortit de son abri, se dirigeant vers le château, courbé endeux, rasant le sol pour ainsi dire, s’efforçant d’avancer sansattirer l’attention et, le nez en l’air, paraissant regarderattentivement quelque chose de très intéressant qui se passait dansles nuages.
Sa curiosité excitée au plus haut point, sans hésiter Noé lesuivit de loin, en marmottant à part lui :
– Tiens ! ce n’est pas un voleur puisqu’il laisse leschevaux… alors, qu’est-ce que c’est ?… Que diantreregarde-t-il ainsi en l’air ?… Je ne vois rien, moi.
Noé, en effet, regardait attentivement en l’air de soncôté ; mais, comme la nuit était venue, il n’apercevait rien,si ce n’est comme une sorte de grande aile blanche qui paraissaitplaner et s’agiter là-bas, au loin, sur le toit du château.
– Je ne pense pas que ce soit cette voile qu’il regardeainsi, pensait Noé ; elle n’a rien d’extraordinaire, cettevoile… du moins je ne vois rien, moi… Tiens !… tiens !…qu’est-ce cela ?… Oh ! comme c’estbizarre ! ! !…
Voici ce qui motivait les exclamations de l’ivrogne :
En approchant du château, malgré la nuit qui s’épaississait, Noéremarquait que la voile, comme il disait, était accrochée au hautd’une perche.
Comme si elle eût été portée par un être invisible, la perche,ayant sa voile à son sommet, s’était trouvée soudain plantée àl’extrême bord du toit.
Alors Noé, renversé de stupéfaction, se frottant les yeux, sedemandant s’il rêvait ou veillait, avait vu, avait cru voir unhomme, un être mystérieux se dresser debout au bord du toit, leverles bras au ciel et, soudain, la voile détachée, tomber, descendre,doucement, obliquement, en pente très sensible, emportant avec ellece fantôme, cet être, cet homme qui planait, volait comme unoiseau.
Et à ce moment précis, comme si c’eût été là ce qu’il attendait,le valet, se redressait et courait au-devant de cette voile blanchequi descendait rapidement… semblait venir à sa rencontre.
Et de plus en plus stupide d’un étonnement auquel se mêlait unesorte de terreur superstitieuse, comme poussé par une forcesupérieure, Noé se redressait à son tour et, sans plus songer à secacher, se lançait, lui aussi, et derrière le valet, à la rencontrede cette fantasmagorique apparition.
Car il n’y avait plus de doute possible maintenant.
La voile, la machine extraordinaire s’approchait de plus enplus. Noé distinguait nettement un corps humain suspendu à descordes au-dessous de cette chose étrange, inimaginable… quivolait.
Après le départ de la comtesse du Barry, d’Assas, avons-nousdit, était monté sur la terrasse réservée aux prisonniers ets’était mis résolument à l’œuvre.
Il y avait, sur cette terrasse, préparées d’avance, une perchesolide, longue de deux mètres environ, quatre traverses de bois surlesquelles était solidement appliqué un drap de lit ; plus, degrosses cordes de différentes longueurs.
En un clin d’œil le chevalier attacha solidement les quatrecordes aux quatre angles de ce bizarre appareil et les réunitautour d’un fort piquet.
Ceci fait, il fixa son engin au sommet de la perche au moyend’une corde assez forte pour supporter le tout, assez faible pourêtre aisément cassée grâce à une secousse énergiquement appliquée,et assujettit la perche au bord de la balustrade de laterrasse.
La machine, ainsi suspendue au-dessus du vide, affectait laforme d’un trapèze, et la longueur inégale des cordes quipendaient, supportant le piquet court et gros, lui imprimait unelégère inclinaison vers la terre.
Lorsque tout fut prêt à son idée, d’Assas monta résolumentdebout sur la balustrade, le dos tourné au vide ; il saisit àdeux mains le piquet qui pendait, brisa d’une violente saccade lacorde qui maintenant l’appareil au haut de la perche, en même tempsque d’un solide coup de pied il s’écartait de la muraille, et selaissa tomber en arrière, suspendu à ce fragile appareil par laforce des poignets, en murmurant, à cette minute suprême, un mot,un nom :
– Jeanne !…
La machine fila d’abord très rapidement en suivant uneinclinaison très sensible qui l’éloignait de plus en plus duchâteau.
Puis le centre de gravité se fixa, elle acquit une sorte destabilité, plana pendant quelques secondes et, enfin, reprenant sonmouvement de descente avec lenteur, conservant toujours une penteinclinée de plus en plus accentuée, alla toucher terre assez loindu château.
Tel était l’appareil dont le plan lui avait été donné parSaint-Germain, et grâce auquel le chevalier put recouvrer fort àpropos, et au moment où il était le plus menacé, une liberté quilui était si nécessaire pour protéger celle qu’il aimait.
Cependant le valet s’était précipité au-devant de la machinevolante et arrivait à temps pour saisir le chevalier et l’aider àse débarrasser de son appareil qui menaçait de lui tomberdessus.
Tout en l’aidant adroitement et prestement, le mystérieuxdomestique demandait respectueusement :
– C’est bien monsieur le chevalier d’Assas que j’ail’honneur d’aider ?
Et comme d’Assas le regardait d’un œil soupçonneux sansrépondre, il ajouta vivement :
– Depuis deux jours j’attends monsieur le chevalier avecdeux bons chevaux, sur l’ordre de mon maître, Mgr le comte deSaint-Germain.
D’Assas, tout étourdi encore par la prodigieuse descente qu’ilvenait d’effectuer si heureusement, se demandait déjà quel était cecomplaisant inconnu qui lui venait obligeamment en aide, si c’étaitun ami ou un ennemi ; si une indiscrétion, un appelmalencontreux n’allait pas attirer l’attention sur lui.
Les paroles de cet inconnu le rassurèrent et il respira pluslibrement, tout en adressant un bref remerciement, car on conçoitqu’il avait hâte de s’éloigner.
Au reste, le valet l’entraînait déjà vers les chevaux et luidisait, tout en marchant très vite.
– J’ai reçu l’ordre de mon maître de me mettre à l’entièredisposition de monsieur le chevalier pour tout ce qui lui plaira deme commander.
– Allons d’abord jusqu’à ce bois… nous verrons là !fit d’Assas qui, malgré toute son énergie et son courage, n’avaitpas toutes ses idées bien nettes et avait en effet besoin de seressaisir.
À ce moment, tout en marchant très vite, les deux hommesperçurent dans l’obscurité une masse de chair bedonnante etroulante qui accourait à leur rencontre, les bras au ciel etpoussant des exclamations étonnées. C’était Noé que, dans leur hâteet l’émotion qui les étreignait, ils n’avaient pas remarquéjusque-là.
D’Assas s’arrêta net en crispant les poings ; le valet sefouilla précipitamment, sortit de sous ses vêtements un poignard etun pistolet, et les lui tendit en disant laconiquement :
– Il est chargé, monsieur le chevalier, j’en ai un autretout pareil pour moi.
D’Assas prit le pistolet qu’il passa à sa ceinture et mit lepoignard dans sa poche en disant à demi voix :
– Laissez-moi faire… Cet homme est seul, il n’y a pasbesoin d’armes ici, puisque lui-même ne paraît pas en avoir.
Puis à haute voix, d’un ton ferme, il cria :
– Qui va là ?…
Une voix essoufflée, sur un ton de joyeux étonnement,répondit :
– Hé ! bon Dieu !… mais on dirait que c’est…
– Passez au large ! interrompit le chevalier.
– Mais oui, mais oui, répondit la voix, c’est ce diable ded’Assas !… Oh ! comme c’est bizarre !
– Au large ou je fais feu ! cria d’Assas qui, dansl’obscurité toujours croissante, essayait vainement de découvrir levisage de cet inconnu qui le connaissait.
À cette brève menace, la voix répondit avec un tremblement quidénotait la terreur :
– Holà ! chevalier, de grâce, ne tirez pas… c’est unami qui vous parle.
D’Assas n’avait parlé que pour intimider celui qu’il pensaitêtre un assaillant. Le pistolet dont il le menaçait était restétout bonnement à sa ceinture, à portée de la main.
Cependant Noé s’était tout à fait approché de lui et disait avecétonnement :
– Comment ! vous ne me reconnaissez pas ?
– Qui êtes-vous ? demanda plus doucement d’Assas quicherchait à se remémorer où il avait vu cette face d’ivrognepacifique.
– Poisson… Noé Poisson… le père deMme d’Étioles.
– Ah ! mon Dieu ! s’exclama d’Assas ému.
– Ah ! vous me remettez maintenant, fit triomphalementl’ivrogne. Vrai Dieu ! chevalier, vous nous en avez donné dumal… il y a assez longtemps que nous vous cherchons.
– Vous me cherchiez, moi ?…
– Mais oui, vous-même… et penser que vous tombez comme çasubitement du ciel… Comme c’est bizarre !…
– Monsieur, fit le valet qui paraissait être un hommeprudent, si nous nous mettions à couvert ?
Et, de la main, il désignait le bois tout proche.
– Vous avez raison, répondit d’Assas qui compritl’opportunité du conseil.
Précédés du valet, d’Assas et Noé gagnèrent le bois en quelquesenjambées et bientôt furent à l’abri de tout regard indiscret, àcôté des deux chevaux qui avaient tant intrigué l’ivrogne et que levalet détacha immédiatement et prit par la bride.
Une fois là, d’Assas interrogea avidement :
– Vous disiez que vous me cherchiez, monsieur ?
– Ah ! oui, nous vous cherchions !
– Qui ça, nous ? demanda le chevalier avec le secretespoir d’entendre parler de Jeanne et surtout d’être l’objet de sasollicitude.
– Mais, fit Noé avec étonnement, car il s’imaginaitnaïvement que, de même que Crébillon et lui ne rêvaient que ded’Assas, ce dernier, de son côté, ne devait rêver et parler qued’eux ; mais… Crébillon et moi !
D’Assas ne put retenir un geste de désappointement à cetteréponse qui était si loin de celle qu’il espérait. Néanmoins, assezintrigué, il demanda :
– Et pourquoi M. de Crébillon et vous mecherchiez-vous ?
– Ah ! ça… je ne sais pas… répondit naïvementPoisson.
– Comment, vous ne savez pas ? fit d’Assas stupéfaitet se demandant déjà s’il n’avait pas affaire à un fou.
– Je ne sais pas, continua Noé ; mais Crébillon lesait bien et il vous le dira… car vous allez venir avec moi.
Le chevalier, pendant ce temps, réfléchissait, et comme il nepouvait soupçonner une bêtise aussi inconcevable, l’attitude de cepersonnage commençait à lui paraître louche. Aussi ce fut avec uneironie, qui d’ailleurs échappa complètement au bon Noé, qu’ilrépondit :
– Je vais vous suivre… là… comme cela ?…
– Oui, répondit simplement Noé, sans malice aucune ;il paraît que Crébillon a des choses très graves, très importantes,concernant ma fille, Mme d’Étioles, à vousapprendre… C’est pour cela qu’il vous cherche partout depuis deuxjours…
Le mon de Jeanne produisit son effet accoutumé et d’Assas, qui,l’instant d’avant, se montrait circonspect et soupçonneux, oubliatoute prudence et toute réserve dès lors qu’on lui faisait espérerdes nouvelles de celle qui était plus que sa vie.
D’ailleurs, la bonne face réjouie de Noé, ses manières pleinesd’une naïve rondeur, ses petits yeux de bon ivrogne, où se lisaitun perpétuel ahurissement, tout cet ensemble bonasse et immensémentbébête écartait l’idée même d’un soupçon.
Or, d’Assas eût volontiers affronté mille morts pourJeanne ; à plus forte raison devait-il suivre les yeux fermésce personnage d’apparences si pacifiques.
Au surplus, rien ne l’empêchait de se tenir sur ses gardes, desurveiller de très près son homme et, au moindre geste suspect, del’étourdir d’un coup de poing, de le mettre hors d’état de nuire etde tirer au large ensuite.
Son parti fut vite pris et ce fut résolument qu’ilrépondit :
– Soit ! conduisez-moi donc… Je vous suis.
Pendant qu’il s’entretenait avec Noé, le valet avait défaitl’épée suspendue à la selle d’un des chevaux et dégrafé un vastemanteau de nuance sombre.
Le chevalier s’enveloppa prudemment dans l’un et ceignit l’autreavec une satisfaction visible, non sans s’être assuré de la finesseet de la solidité de la lame.
Alors le valet lui tendit une bourse convenablement garnie enlui disant :
– De la part de M. le comte, mon maître… Leportemanteau de monsieur le chevalier contient deux autres boursespareilles.
D’Assas, très ému, enfouit la bourse en murmurant :
– Ah ! Saint-Germain ! Saint-Germain !… amifidèle et dévoué !…
Puis, tout haut, à Noé :
– Allons, monsieur, je vous suis.
– Où plaît-il à monsieur le chevalier que j’aillel’attendre ? demanda respectueusement le valet en voyant qued’Assas s’apprêtait à le quitter sans lui donner ses ordres.
Celui-ci s’arrêta assez interdit et ne sachant trop quedécider.
– Mais, fit Noé avec tranquillité, l’hôtellerie où noussommes, loge à cheval. Il y aura donc de la place pour ces deuxpauvres bêtes.
– Au fait, murmura d’Assas… suivez-nous de loin, dit-ilalors au valet, entrez là où vous nous verrez entrer, mais, jusqu’ànouvel ordre, vous ne me connaissez pas… vous attendez votremaître… Vous me comprenez ?
– Monsieur le chevalier peut-être tranquille.
Sur cette assurance, guidé par Noé, d’Assas se mit en route,suivi de loin par le valet qui conduisait les deux chevaux.
Noé Poisson, accompagné de d’Assas reprit, tout joyeux, lechemin de son hôtellerie.
En passant devant la grille du château, le chevalier put serendre compte que tout y paraissait calme et qu’aucune animationinaccoutumée à cette heure tardive ne dénotait qu’un événementimprévu se fût produit.
– Bon ! pensa d’Assas, on ne s’est encore aperçu derien. Jusqu’à demain me voilà tranquille.
Et sans rien laisser paraître de ses pensées, il suivit Noé qui,dans sa hâte joyeuse, courait plus qu’il ne marchait.
Aussitôt arrivé, Noé, suant et soufflant, grimpa vivementjusqu’à la chambre qu’il occupait avec le poète, ouvrit la porte encoup de vent et cria d’une voix de stentor :
– Le voilà !… je te l’amène !…
Crébillon, surpris au moment où il s’occupait tranquillement àboucler leur valise commune, sursauta et regarda son compère pours’assurer s’il ne perdait pas le peu de raison que le ciel luiavait départi.
Mais, sans remarquer la vague inquiétude de son ami, l’ivrogneajouta triomphalement :
– Je savais bien, moi, que je le trouverais, ton chevalierd’Assas !…
– Plaît-il ?… fit Crébillon stupéfait ; tudis… ?
– Je dis que je t’amène M. d’Assas, répondit Noéradieux. Arrivez donc, chevalier… par ici… Tiens levoilà !…
En effet, d’Assas qui avait suivi posément Noé qui, dans sajoie, montait les marches quatre à quatre, d’Assas faisait sonentrée dans la chambre.
– Monsieur d’Assas ! fit le poète joyeusement ;pardieu ! monsieur, soyez le bienvenu, car je vous réponds quevous étiez bien désiré.
– Et si tu savais où je l’ai trouvé ! reprit Noé quise gonflait à en éclater… Il m’est tombé du ciel dans les bras,pour ainsi dire… N’est-ce pas, monsieur d’Assas ?
D’Assas, pendant les quelques instants qu’ils venaient de passeren compagnie de l’ivrogne, avait pu se convaincre de sa sincéritéet, s’il avait eu quelques vagues soupçons, ils s’étaient évanouisdevant son calme imperturbable et ses manières communes, maisempreintes d’une bonne et grosse cordialité.
Aussi ce fut avec un léger sourire qu’il répondit :
– Chut ! monsieur, ne criez pas mon nom sihaut !…
Et comme Crébillon d’un coup d’œil expressif, semblait demanderle pourquoi d’une réserve aussi prudente ; comme Noé, ainsiqu’il faisait toutes les fois qu’il ne saisissait pas bien ce quise disait, roulait des yeux effarés, le chevalier, répondant à lamuette interrogation du poète, ajouta sans donner plusd’explications :
– C’est que, voyez-vous, je sors d’un endroit où je netiens nullement à retourner… ce qui pourrait m’arriver, si votreami s’obstinait à prononcer mon nom aussi haut qu’il le faisaittout à l’heure.
– Diable ! fit le poète qui, croyant deviner, regardafixement d’Assas.
Celui-ci du reste, n’eut pas l’air de remarquer l’insistanceavec laquelle Crébillon le regardait et, dans sa hâte d’amener laconversation sur le seul sujet qui l’intéressât, ildemanda :
– Vous avez à m’apprendre, m’a dit monsieur, des chosestrès graves et très importantes concernantMme d’Étioles ?
– Mais, fit Crébillon, c’est moi qui, au contraire, comptesur vous pour avoir des nouvelles de Jeanne… C’est uniquement danscet espoir que je vous ai cherché partout.
– M. Poisson m’a déjà dit que vous me cherchiez depuisquelque temps. Vous me dites, vous, que vous attendez de moi desnouvelles de Mme d’Étioles, c’est bien cela,n’est-ce pas ?
– C’est cela même.
– Mais qui vous fait supposer que je sois à même de vousdonner les nouvelles que vous espérez… alors que moi-même je nesuis venu ici que dans l’espérance d’y trouver les renseignements…que vous attendez de moi ?
Crébillon se gratta vigoureusement le nez, ce qui, chez lui,était l’indice de réflexions sérieuses, et s’adressant à Noé quiécoutait très attentivement, il lui dit :
– Voyez donc, cher ami, s’il n’y a pas par là quelquesbouteilles pleines accompagnées de quelques provisions… Il estl’heure où les honnêtes gens soupent et M. d’Assas voudrabien, je l’espère, nous faire l’honneur de partager notreen-cas.
Et comme le chevalier esquissait un geste de refus, ilajouta :
– Les explications que nous allons avoir à nous donner tousles deux, monsieur, seront longues… je le crois… laborieuses… je lecrains… Or, à mon avis, rien ne facilite un échange de vues etd’impressions comme une table bien garnie et quelques flacons devieux vin… Acceptez donc sans façon ce qui vous est offert de grandcœur.
Le chevalier, gagné par la cordialité des manières et par lafranchise du regard du poète, s’inclina en signe d’acceptation.
Noé, pendant ce temps, avec un empressement et une célérité quiprouvaient combien la proposition de son ami lui agréait, tiraitd’un placard des provisions de réserve qu’il disposait prestementsur une table, en les flanquant d’un nombre respectable de flaconspoudreux.
Lorsqu’ils se furent installés commodément et que le premierappétit commença d’être satisfait, le poète, reprenant laconversation, dit :
– Si je vous ai bien compris monsieur, vous ignorez où setrouve Mme d’Étioles, vous ne savez pas ce qu’elleest devenue et vous comptiez sur moi pour vousl’apprendre ?
– Je l’avoue. C’est du reste ce que M. Poisson m’avaitfait espérer en me disant que vous aviez des nouvelles importantesà me communiquer à ce sujet.
– Bien ! bien !… Moi, de mon côté, j’ignorecomplètement ce qu’il est advenu de la personne qui nous occupe etqui a disparu, et… je comptais sur vous pour me l’apprendre.
– J’entends bien, monsieur… Et j’ai déjà eu l’honneur devous demander ce qui vous faisait croire que j’étais à même de vousdonner ces renseignements ?
– Mais, fit Crébillon en fixant d’Assas, n’avez-vous pasrejoint Mme d’Étioles sur la route deVersailles ?
– Sans doute… Mais je ne vois pas…
– Or, Jeanne a disparu à dater de cet instant, et depuiselle est introuvable.
– Pardon ! vous faites erreur…Mme d’Étioles, après que je l’eus quittée sur laroute de Versailles où je l’avais rejointe en effet, a acceptél’hospitalité qui lui était offerte par… quelqu’un qui se trouvaitdans son carrosse, dans une petite maison que je connais, où elleest restée plusieurs jours, d’où elle est sortie librement pourêtre conduite par moi dans une autre maison de ma connaissance, etc’est à dater de ce moment seulement qu’elle a disparue et que, parsuite de circonstances indépendantes de ma volonté, je me suistrouvé dans l’impossibilité de veiller sur elle.
Pendant qu’il parlait, Crébillon observait attentivement lechevalier, et sa physionomie ouverte et loyale l’impressionnaitsans doute favorablement, car il répondit :
– Tenez, chevalier, nous nous défions mutuellement l’un del’autre et nous avons tort, car vous êtes, je le sens, aussi loyalque moi. Le meilleur moyen que nous ayons d’arriver à nous entendreest d’être francs et sincères vis-à-vis l’un de l’autre. Je vaisdonc vous donner l’exemple et je jouerai cartes sur table avecvous… Vous verrez ensuite ce que vous aurez à faire.
Alors le poète raconta par le détail comment il avait pris partà l’enlèvement de Jeanne et tout ce qui était arrivé à la suite decet événement.
Il répéta tout ce que le lieutenant de police lui avait dit lorsde la visite qu’il lui fit et enfin narra dans tous ses détails parquel hasard bien heureux il put pénétrer dans la maison de laruelle aux Réservoirs et s’assurer de ses propres yeux que Jeannen’y était pas.
Il n’omit aucun détail, n’oublia aucun nom et parla, comme ill’avait dit, avec la plus entière franchise, ajoutant, en manièrede conclusion :
– Vous savez, maintenant, pourquoi je vous ai tant cherchéet pourquoi j’espérais de vous des nouvelles positives deMme d’Étioles.
Pendant tout ce récit assez long, d’Assas avait écouté trèsattentivement, et au fur à mesure que Crébillon lui donnait toutessortes de détails précis, il se rendait compte qu’il pourrait sanscrainte se confier à ce poète ivrogne, assuré qu’il était detrouver en lui sinon un ami prêt à lui venir en aide au besoin, dumoins un galant homme incapable d’une trahison ou d’une vilenie, etpeut-être même de trouver en lui un auxiliaire précieux, puisquetous deux, pour des motifs différents, poursuivaient le même but,qui était d’arracher Mme d’Étioles à la griffe desennemis puissants qui s’acharnaient à sa perte.
Les renseignements que Crébillon lui donnait concordaient detous points avec ceux qui lui avaient été fournis par deBernis.
Il lui apparaissait de plus en plus clair et évident quel’ennemi le plus redoutable de Jeanne, c’était encore et toujourscette comtesse du Barry qui, quelques heures plus tôt, s’offraitcyniquement à lui.
Enfin, la visite infructueuse que le poète avait faite de lamystérieuse maison de la ruelle aux Réservoirs apportait une preuvede plus aux dires de de Bernis qui lui avait affirmé que Jeannen’était plus dans cette retraite, d’où elle avait été enlevée surl’ordre de la comtesse du Barry pour être transportée vers unedestination inconnue.
À défaut de tout autre sentiment, son intérêt, celui de Jeannelui conseillaient donc d’être franc et sincère à son tour et de seconfier entièrement à ce poète qui pouvait devenir une sorted’associé sûr et fidèle.
À son tour, il raconta point par point tout ce qui lui étaitarrivé depuis la scène de la route de Versailles jusqu’à sonévasion si heureusement menée à bonne fin.
Malheureusement, de même que Crébillon ne s’était pas attaché àdécrire les lieux, se bornant à raconter les événements, et àrépéter les paroles ayant trait à Mme d’Étioles, demême d’Assas oublia de décrire au poète la mystérieuse retraitequ’il avait habitée et où il avait conduit Jeanne.
Cet oubli de part et d’autre, ou pour mieux dire, ce peud’importance qu’ils attachaient à la description d’une maison quetous deux avaient reconnue pour la même dès les premiers mots,devait leur faire perdre un temps précieux en les laissants’embourber dans une erreur matérielle que le moindre détail précissur ce point, dont l’importance leur échappait, eût faittomber.
Il est clair, en effet, que si d’Assas avait parlé des quatrepavillons dont se composait cette retraite, Crébillon, qui n’avaitvu que le premier qui servait de façade apparente aux trois autres,eût été frappé de ce fait.
Il est clair qu’il en eût aussitôt fait la remarque à d’Assas etque, de détail en détail, ils n’eussent pas été aussi pleinementconvaincus et se fussent demandé si Mme d’Étiolesn’était pas tout simplement cachée dans un des trois pavillonsintérieurs, pendant qu’on laissait complaisamment visiter lepremier en façade.
Sans deviner précisément la manœuvre de M. Jacques, desdoutes leur seraient venus sans doute et, avant de renoncer à toutesurveillance de ce côté, il est probable qu’ils eussent voulus’assurer, avant de se tourner d’un autre côté, si Jeanne ne setrouvait pas plus dans les autres pavillons que dans lepremier.
Malheureusement, cette idée ne leur vint ni à l’un ni à l’autreet peut-être cet oubli fut-il un bien pour d’Assas, qui n’eûtpeut-être pas hésité à aller frapper à la porte du redoutablegénéral des jésuites, ce qui eût été comme une manière de seconstituer prisonnier, car il est certain que M. Jacques eûtaussitôt pris ses dispositions pour que le chevalier, qui, libre,pouvait contrarier ses plans, ne sortît pas de cette mystérieuseretraite.
Sans compter que c’était s’exposer bénévolement au poignard ducomte du Barry, traîtreusement embusqué dans quelque coin de lasombre demeure.
Quoi qu’il en soit, ce point important leur échappacomplètement.
Mais, à part cette erreur, les explications franches et nettesqu’ils se donnèrent mutuellement eurent pour effet de créer un liende sympathie entre ces deux hommes qui se connaissaient à peine etdont l’âge, les goûts et les manières semblaient ne devoir jamaiss’accorder.
Aussi, lorsque d’Assas eut fini de parler, Crébillon avec cetterondeur de manières qui lui était particulière, résuma-t-il leurcommune impression par ces mots :
– Vous voyez, monsieur, que le meilleur moyen que nousavions de nous entendre était de parler à cœur ouvert, comme ilconvient, du reste, à d’honnêtes gens.
– Certes !… Je ne vous contredirai point là-dessus,car si je possède une seule qualité, c’est la franchiseprécisément.
– Vous êtes trop modeste… Vous n’avez pas que cettequalité, je le vois à votre mine qui, d’ailleurs, me revient tout àfait. Aussi, je vous dis tout net que vous pouvez faire état de moicomme d’un ami.
– J’accepte cette amitié en échange de la mienne que jevous offre de grand cœur.
– Voilà qui est au mieux. En attendant quedécidons-nous ?… Me voici débarrassé du remords d’avoir livréJeanne au roi, ce qui me chiffonnait terriblement ; mais,d’autre part, de ce que je savais moi-même et de ce que vous venezde m’apprendre, il appert manifestement que cette enfant est enpéril, et l’affection que j’ai pour elle ne me permet pas de resterpassif tant qu’elle ne sera pas hors de danger.
– Mon opinion, dit d’Assas, est que nous devons effectuernos recherches à Paris.
– C’est aussi mon avis répondit Crébillon. Le mieux estdonc de partir demain matin, avant que votre fuite soit connue auchâteau, car vous allez avoir la maréchaussée à vos trousses.
– Non pas, s’il vous plaît. Avant de quitter Versailles,j’ai deux mots à dire à quelqu’un de ma connaissance.
– Diable !… ce n’est peut-être pas très prudent,cela ?…
– Bah ! laissez donc… ce sera vite fait… Au surplus,peut-être vaudrait-il mieux rester ici quelque temps… on va mechercher tout droit à Paris et je gagerais qu’on n’aura pas un seulinstant l’idée que j’ai pu rester tout bonnement ici, à deux pas duchâteau.
– C’est peut-être vrai ce que vous dites là… pourvu quevous ne fassiez pas d’imprudences, répondit Crébillon, que le tonde d’Assas, lorsqu’il avait dit qu’il voulait dire deux mots àquelqu’un avant son départ, inquiétait vaguement.
– Je vous promets d’être raisonnable.
– À la garde de Dieu ! dit Crébillon en secouant latête, car il devinait dans l’attitude du chevalier la résolutionbien arrêtée de ne partir qu’après avoir accompli une besognetracée d’avance.
Sur ces mots, comme la soirée était très avancée, que l’hôteétait couché et que les deux nouveaux amis jugeaient prudent de nepas attirer son attention sur l’évadé, il fut décidé que NoéPoisson céderait son lit au chevalier et s’arrangerait de son mieuxdans un fauteuil.
L’ivrogne, ainsi qu’on a pu le remarquer, avait assisté àl’entretien de Crébillon et de d’Assas sans y prendre une partactive.
Le poète ayant constamment négligé de prendre l’avis de sonvieux compagnon, d’Assas, d’instinct, avait imité cet exemple.
Noé, de son côté, confiant dans la supériorité de Crébillon,l’avait laissé sagement diriger l’entretien à sa guise, secontentant, pour toute intervention, de pousser quelquesgrognements approbatifs de-ci de-là, ne comprenant pas toujours cequi se disait et n’ayant, manifestement, qu’un souci : veillerattentivement à remplir les verres au fur et à mesure qu’on lesvidait.
Il va sans dire qu’il ne s’oubliait pas lui-même, tant et sibien que, lorsque les deux interlocuteurs eurent fini des’expliquer, un ronflement sonore vint leur révéler que l’excellentNoé était parti pour le pays des songes.
Et voilà pourquoi il fut décidé que d’Assas occuperait le lit del’ivrogne, qu’on laissa tranquillement cuver son vin dans lefauteuil où il s’était endormi, sans plus s’inquiéter de lui,Crébillon ayant déclaré que son ami avait l’habitude de ces sortesde situations et qu’il dormirait là jusqu’au matin aussi bien quedans son lit.
Le lendemain matin, le chevalier déclara au poète qu’il allaitsortir, qu’il ne resterait probablement pas longtemps absent, et lepriait d’attendre son retour.
Crébillon répondit :
– Vous êtes bien décidé ?… N’allez-vous pas fairequelque folie ?… commettre quelque imprudenceirréparable ?…
– Rassurez-vous, je ne cours aucun risque… D’ailleurs, ille faut… je ne partirai pas d’ici avant d’avoir eu avec quelqu’un…l’explication que je désire.
– Allez donc, répondit Crébillon, voyant que touterésistance serait inutile et que le chevalier était buté dans sonidée et fermement résolu à la mettre à exécution ; allez donc,mais, pour Dieu ! prenez des précautions.
– Soyez tranquille, dit d’Assas en souriant, je ne tiensnullement à redevenir le pensionnaire du baron de Marçay… et jem’arrangerai en conséquence… À propos n’auriez-vous pas une canne àme confier ?…
– Une canne ?… répéta le poète assez étonné ;mais…
– Voici la mienne, chevalier, dit Noé qui écoutait sansrien dire suivant son habitude… Vous convient-elle ?…
Ce disant, il tendait sa canne que d’Assas prit et examinaattentivement.
C’était une canne très simple, très modeste, qui n’avait rien decommun avec les chefs-d’œuvre de la Popelinière où de SamuelBernard, qui valaient jusqu’à dix mille écus.
Mais si le bâton était très simple, en revanche, il était fortsolide et cela se conçoit aisément, puisqu’il était destiné àsupporter le poids de la précieuse personne de Noé, poids qui étaitdes plus respectables.
La canne parut convenir au chevalier, qui la prit en remerciant,et dit en se tournant vers Crébillon :
– Vous m’avez recommandé la prudence, voyez si je suisvotre conseil… Nous sommes à peu près de la même taille,n’auriez-vous pas un costume de rechange à me prêter ?… celuique je porte est peut-être signalé à l’heure qu’il est… J’abuse devotre obligeance, cher monsieur, mais ne vous en prenez qu’àvous-même et à vos conseils que je suis strictement.
– Comment donc, chevalier, fit Crébillon avec unesatisfaction visible, je serais désolé que vous fissiez des façonsavec moi… Voici le costume que vous demandez… je ne l’ai mis encorequ’une fois, le jour où je fis à M. Berryer la visite que jevous ai narrée.
– Il est de nuance sombre, dit d’Assas en examinant lecostume, il conviendra parfaitement… Avec ce vêtement je ne risquepas d’attirer l’attention.
Tout en parlant, d’Assas s’habillait rapidement.
Il se trouva que le costume allait à peu près.
Tel que, le chevalier le déclara parfait, en ajoutant :
– Avec ce manteau de nuance indécise, je passerai inaperçu,et nul ne pourra remarquer que le costume n’est pas tout à fait àma taille.
Crébillon opinait doucement de la tête, tout en s’habillantlui-même, pendant que Noé, pour se remettre les idées, et aussipour ne pas rester inactif, débouchait un flacon de vin blanc etremplissait les verres.
Lorsque la toilette de d’Assas fut achevée, il ceignit l’épéeque lui avait remise la veille le valet de Saint-Germain, passa lesdeux pistolets chargés à sa ceinture, s’enveloppa dans son manteau,et, la canne de Noé à la main, il sortit après avoir serré la mainde ses deux compagnons.
À peine avait-il fermé la porte que Crébillon dit àNoé :
– Je sors… Ne bouge pas d’ici… attends mon retour.
Sur le pas de la porte, il vit le chevalier qui s’éloignait d’unpas assuré.
À côté de lui, le valet mis par Saint-Germain aux ordres ded’Assas le regardait s’éloigner aussi avec une vagueinquiétude.
Crébillon lui dit rapidement quelques mots, que le valet parutaccueillir avec une satisfaction visible, car il se dirigea versl’écurie pour exécuter sans doute des instructions que le poètevenait de lui donner.
Crébillon, pendant ce temps, le manteau lui cachant une partiede la figure, se mit à suivre de loin d’Assas, et quelques instantsplus tard le valet, enveloppé, lui aussi, dans un vaste manteau,tenant un cheval par la bride, sortait à son tour et suivait lepoète de loin, réglant son pas sur le sien.
Cependant d’Assas se dirigeait tranquillement vers lesRéservoirs.
Il était en ce moment environ neuf heures du matin et, tout enmarchant sans hâte, comme un flâneur, d’Assas songeait, avec unsourire ironique sur les lèvres, qu’à cet instant précis,peut-être, le quartier des prisons du château était révolutionnépar sa disparition et que, sans doute, on se lançait de tous côtésà sa poursuite.
Comme il approchait de la maison de M. Jacques, iltressaillit violemment : la porte venait de s’ouvrirbrusquement et un homme, la face convulsée par une violenteémotion, s’élançait en courant, le bousculant au passage sanss’excuser, se dirigeant dans la direction du château.
Cet homme, c’était le comte du Barry.
D’Assas l’avait reconnu du premier coup d’œil, sa main s’étaitnerveusement crispée sur la pomme de sa canne.
Mais sans doute il n’entrait pas dans son plan d’arrêter lecomte en cet endroit, car il resta impassible, maîtrisant cepremier mouvement de colère qui l’avait poussé en avant.
Sans même relever, comme il l’eût fait en toute autrecirconstance, la grossièreté du comte qui avait failli le renverseren courant et qui, pour toute excuse, avait jeté en passant cesmots dits avec une sorte de rage :
– La peste soit du badaud !
… Il fit prestement demi-tour et suivit du Barry quicourait plus qu’il ne marchait.
Le comte s’approchait du château. Il était arrivé sur la placeet se dirigeait vers la grille, ayant pris une allure plus modérée,toujours suivi, sans qu’il s’en doutât, du chevalier qui, lui-même,était suivi par Crébillon, pestant en son for intérieur contrel’imprudence du chevalier qui paraissait vouloir entrer auchâteau.
– Mort de ma vie ! songeait le brave poète, ferait-ilcette folie d’entrer au château ?… Ah çà, mais… il veut doncse faire rouer vif ?…
La place commençait à être sillonnée de carrosses, de cavaliers,de gentilshommes, d’officiers, de valets, toute une foule bigarrée,bariolée, allant à la demeure royale ou en sortant.
C’était là, sans doute, ce que désirait d’Assas, car il allongeale pas en serrant nerveusement sa canne et, en quelques enjambées,rejoignit du Barry au moment où il était à peu près sur le milieude la place.
D’Assas posa sa main sur l’épaule du comte, en disant avec uncalme effrayant :
– Hé ! bonjour, monsieur le comte… Où courez-vous sivite ?…
Le comte s’arrêta net, cloué sur place en reconnaissant cettevoix, et sans que le chevalier eût besoin d’accentuer son étreintepour le retenir.
Il se retourna tout d’une pièce, pâle comme un mort, les yeuxflamboyants, les lèvres tremblantes de fureur, la main crispée surla garde de son épée, et, stupide d’étonnement, n’en pouvant croireses yeux, il ne trouva que ces mots qu’il hoqueta d’une voixrauque :
– Le chevalier d’Assas !…
– Moi-même, monsieur, répondit d’Assas toujours souriant,en chair et en os.
– Le chevalier ! répéta du Barry qui n’arrivait pas àse ressaisir.
– Oui, oui, je comprends, dit d’Assas avec une ironiecinglante, la dernière fois que j’eus le déplaisir de vous voirvous étiez traîtreusement embusqué dans l’ombre, le poignard à lamain, prêt à m’occire… à m’assassiner… car le poignard est l’armedes assassins et non celle d’un gentilhomme… le savez-vous monsieurle comte ?… Vrai Dieu, la vilaine figure que vous aviez à cemoment-là… tenez… presque aussi vilaine que celle que vous avez ence moment.
D’Assas avait élevé la voix et déjà l’attention commençait à seporter sur eux.
– Oui, continua le chevalier d’une voix de plus en pluséclatante ; oui, vous me vouliez assassiner lâchement,monsieur ; mais, mordieu ! on échappe à votre poignardtout comme on tire sa révérence aux geôliers chargés de garder unhomme dont on se veut défaire, et on se présente, comme je le fais,devant l’assassin, au moment où il croit vous tenir, pour luiadministrer la correction qu’il mérite… ce que je vais faire avectous les égards qui sont dus à votre rang… monsieurl’assassin !…
Le comte cependant était revenu de sa stupeur, mais une colèreterrible, une fureur terrible l’envahissait.
Il recula d’un pas et tira son épée, en disant avecrage :
– Par le diable ! ce coup-ci tu n’échapperaspas !
Mais la voix claironnante de d’Assas, son calme imperturbable enprésence de la face hideuse de fureur du comte, l’épée qui brillaitau soleil et menaçait cet homme qui gardait dédaigneusement lasienne au fourreau, tout cela attirait de plus en plus l’attentionsur eux et faisait pester Crébillon qui ne perdait rien de cettescène rapide.
On s’arrêtait on se groupait autour d’eux.
D’un carrosse qui s’approchait un cri était parti, un busteavait surgi de la portière, un ordre avait été lancé au cocher quiavait arrêté ses chevaux.
Du Barry, de plus en plus aveuglé par la colère, oubliant lelieu où il se trouvait, oubliant qu’il n’avait qu’à s’approcher dela grille, appeler et faire arrêter celui qu’il haïssait, n’ayantqu’un désir : celui d’en finir là, sur place, à l’instant, parun bon coup d’épée ; du Barry, ivre de fureur, fonça l’épéehaute sur le chevalier, en criant pour la forme, car l’attaqueprécédait traîtreusement l’avertissement :
– En garde, monsieur, ou je vous tue !…
Le coup était porté avant que l’avertissement fût achevé.
Mais d’Assas surveillait de très près son ennemi.
Alors, les assistants, qui, déjà faisaient cercle virent avecune stupeur mêlée d’admiration que les coups furieux de cette épéetraîtresse et qui cherchait à être mortelle était dédaigneusementparée… avec une canne, pendant que la voix vibrante et sonore ded’Assas disait avec un calme terrifiant :
– Salir mon épée contre la vôtre !… fi donc !… unbon bâton, voilà ce qu’il faut à un homme comme vous, monsieurl’assassin !…
Le comte était connu et cordialement détesté… d’Assas était uninconnu pour tous. La crânerie de son attitude lui attira lasympathie et l’admiration de tous.
Un officier, dans un groupe, dit à haute voix :
– Morbleu !… voilà un homme !…
D’Assas eut un sourire à l’adresse de celui qui avait parlé et,entre deux parades, la canne traça dans l’air un salut dans cettedirection.
Des murmures admiratifs éclatèrent. Pour un peu, on eûtapplaudi.
La passe d’armes, si on peut dire, dura, du reste, fort peu detemps. Un coup sec, vigoureusement appliqué, brisa l’épée dans lamain du comte.
Rapide comme l’éclair, d’Assas saisit le poignet de sonadversaire le broya, le tordit jusqu’à ce que le tronçon d’épéeéchappât à ses doigts endoloris.
Du pied il repoussa les deux tronçons qui disparurentinstantanément, saisis, happés au passage, jetés loin de là par desmains inconnues, car, devant cette lutte inégale d’une épée et d’unbâton la foule sentait, devinait que le lâche qui avait osésoutenir un tel combat était de force à se servir de la lame briséepour poignarder son trop loyal adversaire, et d’instinct elleprenait parti pour le plus brave.
Alors d’Assas d’une main, saisit du Barry au collet et del’autre laissa retomber à coups précipités la canne sur sesépaules.
Le comte, écumant de rage, essaya de se soustraire à l’étreinteformidable qui le matait ! il essaya de mordre, de griffer…peine perdue… l’étreinte restait la même, les coups pleuvaient drucomme grêle sur ses épaules et la foule enlevée criait :Bravo !
Du Barry perdit alors complètement la tête ; la honte, larage, la douleur l’agrippant, l’étouffant, il se mit à crier,appelant à l’aide, sommant les assistants d’arrêter son bourreauqui était, d’après lui, un criminel, un prisonnier d’Étatévadé…
La foule amusée férocement, se mit à rire, criant auchevalier :
– Hardi !… Hardi !…
Et d’Assas frappait toujours.
Et les cris de rage, les objurgations de du Barry, se changèrenten hurlements de douleur et la folie envahissait son cerveau.
Alors d’Assas le lâcha et, fou de douleur, ne sachant plus cequ’il faisait, le comte s’enfuit… mais d’Assas le poursuivit lacanne haute, le chassant devant lui, frappant sans trêve, et lafoule faisait cercle, empêchait le malheureux de s’échapper,l’obligeait à tourner comme sur une piste, toujours poursuivi parla terrible canne qui s’abattait constamment sur ses épaulesmeurtries.
Enfin, haletant, les yeux exorbités, les vêtements en lambeaux,couvert de sang, il tomba comme une masse et alors seulement lacanne s’arrêta de frapper.
D’Assas, essuyant son front ruisselant de sueur, se fraya unpassage parmi les assistants qui lui faisaient une ovation.
Il fut rejoint alors par Crébillon qui, sur un ton de reproche,lui dit :
– Mordieu !… C’est là ce que vous appelez êtreprudent ?… N’importe, ajouta-t-il en riant, voilà une bellevolée de bois vert, une magistrale correction !…Tudieu !… chevalier, vous n’y allez pas de mainmorte !…
– Je m’étais promis de lui administrer cettecorrection ! dit simplement d’Assas.
– Eh bien ! vous êtes satisfait maintenant ?Oui !… Alors, croyez-moi, tirons au large.
À ce moment, du carrosse qui s’était arrêté, un personnagedescendit et vint à eux, les bras ouverts.
– Enfin, chevalier, je vous trouve !… dit lepersonnage.
– Monsieur d’Étioles, dit d’Assas, non sans une gênesecrète.
– Moi-même, chevalier ; montez dans mon carrosse… VraiDieu ! chevalier, il ne fait pas bon être de vos ennemis…Quelle poigne !… Ce pauvre comte ! comme vous l’avezarrangé !… Montez, je vous prie… Au reste, c’est pain bénit etil n’a pas volé la correction que vous lui avez administrée… J’enrirai longtemps… mais montez donc !
D’Assas allait refuser, s’excuser, mais à ce moment un momentinaccoutumé parut se produire dans la cour du château. Une sonnerieretentit, des hommes couraient, des chevaux étaient sortis desécuries ; l’œil perçant de Crébillon vit tout cela.
Sans hésiter, il poussa le chevalier vers le marchepied endisant :
– Leste !… montez, chevalier, montez, pourDieu !
Machinalement, d’Assas monta ; d’Étioles le suivit etCrébillon, après avoir fait un geste au valet qui suivait toujours,son cheval à la main, monta à son tour, après avoir crié au cocher,comme s’il eût été le maître du carrosse :
– Tourne à gauche et fouette… crève tes chevaux s’il lefaut, mais marche… marche vite !
Puis, se tournant vers d’Étioles stupéfait, Crébillon le mit enquelques mots au courant de la situation, pendant que le cocher dufinancier, subjugué par le ton impérieux du poète, lançait seschevaux à toute allure.
En un clin d’œil, Crébillon eut dressé un plan pour la réussiteduquel le concours de d’Étioles était nécessaire.
Celui-ci, nous l’avons raconté en temps et lieu, avait besoin ded’Assas pour la réalisation de ses projets. Il promit donc sonconcours sans arrière-pensée très heureux, au contraire de rendreun service qui devait lui attirer la reconnaissance duchevalier.
Le carrosse avait prit le chemin des Quinconces, lorsqu’unetroupe de chevaliers sortit du château pour se mettre à lapoursuite du chevalier, ainsi que Crébillon l’avait deviné aumouvement inaccoutumé qu’il avait remarqué.
En arrivant sur la place, l’officier qui commandait la troupes’arrêta, assez embarrassé du chemin à suivre.
Qui se trouva là, juste à point nommé, pour lui raconter lascène homérique qui venait de se dérouler ?…
Quel misérable bavard lui donna le signalement d’ailleurs assezvague, du chevalier : manteau marron foncé, tricorne noirgarni de plumes noires, brodé d’un galon d’argent ?
Qui lui dit que le chevalier était monté dans un carrosse et ladirection prise par ce carrosse ?
Quelque passant inoffensif, sans doute !
Un de ces doux badauds qui voient tout, entendent tout, et qui,dès que l’autorité surgit, éprouvent le besoin impérieuxde dire ce qu’ils ont vu et entendu et même, parfois ce qu’ilsn’ont ni vu ni entendu.
Un de ces êtres anonymes qui passent et qui laissent tomber uneparole.
Seulement, cette parole peut causer d’irréparables malheurs.
Toujours est-il que l’officier, à la tête de sa troupe, se lançaà la poursuite du carrosse qui n’avait qu’une faible avance.
La direction prise par le carrosse signalé tournait le dos à laville de Paris, ce qui ne laissait pas que de surprendrel’officier, qui pensait que celui qu’il poursuivait devait avoirpris le chemin de la capitale.
Au bout de quelques minutes d’une poursuite enragée, la troupeaperçut enfin le carrosse.
Seulement ce carrosse s’en allait à une allure paisible etn’avait nullement l’air de fuir une poursuite.
À la première sommation de l’officier, le cocher, en fidèleobservateur des lois de son pays, arrêta ses chevaux pendant que lemaître du carrosse se montrait à la portière et demandaitpaisiblement ce qu’il y avait.
L’officier s’approcha et dit ce qu’il cherchait.
Alors le propriétaire du carrosse ouvrit la portière toutegrande, descendit, montra l’intérieur de la voiture complètementvide et dit :
– Je suis M. Le Normant d’Étioles, sous-fermier de laferme de Picardie, et je n’ai nullement donné asile à la personneque vous cherchez, ainsi que vous pouvez en convaincre.
L’officier, dépité, s’excusa et demanda si d’aventureM. d’Étioles n’aurait pas vu l’homme dont il donnait lesignalement.
– Un manteau marron foncé ?… mais en effet il mesemble que j’ai été dépassé par un cavalier qui répondait assezexactement au signalement que vous me donnez.
– Pouvez-vous m’indiquer le chemin pris par cecavalier ?
– Mais… droit devant nous.
– Merci, monsieur, et veuillez agréer mes excuses.
Et l’officier, laissant là le carrosse qui reprenaitpaisiblement son chemin, se lança, suivi de ses hommes, à lapoursuite de ce cavalier qu’il atteignit enfin.
Cette fois-ci, il n’y avait pas d’erreur, c’était bien lemanteau et le chapeau signalés.
De même que le cocher de M. d’Étioles, ce cavalier s’arrêtaà la première sommation.
Mais, lorsque l’officier, s’approchant, dit :
– Chevalier d’Assas, au nom du roi, je vous arrête…Remettez-moi votre épée ! le cavalier tourna vers soninterlocuteur un visage stupéfait et répondit avecrespect :
– Faites excuse, monsieur l’officier, je ne suis pas celuique vous dites… Je m’appelle Jean Dulong et je suis au service deM. le comte de Saint-Germain.
Ce disant le cavalier, entr’ouvrant son manteau, laissait voirune livrée discrète et montrait son côté vierge de l’épée qu’on luidemandait de rendre.
L’officier étouffa un juron.
Il n’y avait d’ailleurs pas à se tromper, l’homme qui luiparlait là avait bien le physique et les allures d’un valet debonne maison et ne répondait en rien, à part le manteau et lechapeau, au signalement du chevalier d’Assas, officier du roi.
Du reste cet homme approchait la quarantaine et l’officier qu’ilétait chargé d’arrêter avait vingt ans.
Comme il l’avait fait auprès de d’Étioles l’officier s’informaauprès de cet homme.
Seulement, comme cette fois il n’avait pas affaire à un homme dequalité, ses questions prirent la tournure d’un véritableinterrogatoire.
Jean Dulong répondit, sans se départir du respect qu’un homme desa condition devait à un officier du roi :
– J’ai assisté à une partie de la scène qui s’est dérouléeplace du château… mais on vous a mal renseigné, monsieurl’officier, le jeune gentilhomme dont vous me parlez a pris laroute de Paris… Vous lui tournez le dos… et comme il était bienmonté, il doit avoir maintenant une belle avance.
Sans dire un mot de remerciement à ce personnage d’aussi minceimportance, l’officier, furieux, fit volte face et s’élança à fondde train sur la route de Paris, à la poursuite de ce fugitif qui,décidément, n’était pas le premier venu puisqu’il venait, aprèss’être évadé la veille même braver le roi en assommant à moitié unde ses gentilhommes devant la grille même du château, ets’évanouissait, disparaissait sans laisser de traces, une fois cebel exploit accompli.
Voici ce qui s’était passé :
Le cocher de d’Étioles, du haut de son siège, avait assisté à lascène qui venait de se dérouler : il avait parfaitementreconnu d’Assas montant dans le carrosse, et lorsque Crébillon luijeta l’ordre de brûler le pavé, il comprit facilement qu’ils’agissait de soustraire, par une retraite rapide, ce jeunegentilhomme à une poursuite possible devant ce scandale occasionnésous les fenêtres du roi.
Il enleva donc vigoureusement ses bêtes et partit à fond detrain, pendant que le poète, en quelques paroles brèves, expliquaitsuccinctement la situation du chevalier au financier étonné.
Pendant ce temps le valet de Saint-Germain, Jean, avait rattrapéle carrosse et galopait à la portière en attendant les ordres qu’onpourrait lui donner.
La vue du valet, à qui il avait fait signe de suivre à touthasard, fit surgir une idée dans la cervelle inventive du poète quidit à d’Assas :
– Il est fort probable qu’on vous a vu monter dans cecarrosse et qu’on va se lancer à votre poursuite ; passez-moivotre manteau et votre chapeau.
Assez étonné, d’Assas obéit néanmoins.
Crébillon se pencha alors à la portière et cria àJean :
– Passe-moi ton manteau et ton chapeau et prends ceux-ci enéchange.
L’échange eut lieu rapidement sans que le valet, pas plus que nel’avait fait d’Assas, songeât à perdre de temps en demandant desexplications intempestives.
Lorsque le chevalier se fut enveloppé dans le manteau du valetet que celui-ci eut à son tour endossé celui que le poète venait delui passer, Crébillon dit :
– Voilà : nous allons profiter de ce que nous sommessous ces arbres, nous allons descendre tous les deux et nousglisser d’arbre en arbre ; pendant ce temps le carrossecontinuera son chemin à petite allure. Si on nous poursuit, il estprobable qu’on ne fera guère attention à nous et qu’on s’archarneraaprès le carrosse. Vous, monsieur d’Étioles, vous vous laisserezrattraper et si on vous demande des explications, vous direz quevous croyez que le fugitif poursuivi vous a dépassé et galopedevant vous.
Puis, se penchant une fois encore à la portière, il dit àJean :
– Cours devant. Si on te poursuit, laisse-toi faire ettâche de dire que le chevalier a pris la route de Paris. Si on telaisse tranquille, tu viendras nous rejoindre après à l’hôtellerie.Si on t’arrête, tu te réclameras de ton maître, qui te tirera delà.
Sans demander d’autres explications Jean avait piqué des deux,et on a pu voir qu’il avait joué son rôle avec succès et sans êtreinquiété.
Crébillon avait alors dit au cocher :
– Ralentis l’allure, sans arrêter.
Le cocher ayant obéi, Crébillon aussitôt avait sauté à terre,suivi de près par d’Assas, et bientôt tous les deux se perdirentsous les arbres des quinconces, pendant que le carrosse continuaitsa route à une allure modérée, emportant d’Étioles bien décidé àagir en faveur de d’Assas et à lui rendre un service capital quidevait, pensait-il, le lui attacher sérieusement par les liens dela reconnaissance.
On a vu que d’Étioles, comme Jean, avait bien joué son rôle etpleinement réussi.
Pendant ce temps d’Assas et Crébillon, sans courir, ce qui eûtpu attirer l’attention sur eux, marchait sous les arbres, d’un pasallongé.
Malheureusement, il leur fallait marcher droit devant eux, ensorte qu’en cas de poursuite ils devaient fatalement êtreaperçus.
C’était leur liberté et peut-être leur vie qu’ils jouaient surun coup de dés, car de deux choses l’une, ou les poursuivants neferaient pas attention à eux et chercheraient uniquement àrattraper le carrosse, et alors ils étaient sauvés ; ou ilsinterpelleraient les deux soi-disant promeneurs, et alors ilsétaient pris.
Dans ce dernier cas, ils avaient encore à choisir : ou serendre, ou en découdre et se rebeller ouvertement, chose fort graveà l’époque et qui donnait fort à réfléchir à l’excellent Crébillonqui, néanmoins, était bien décidé à ne pas abandonner son jeuneami.
Les deux fugitifs n’avaient pas fait cent pas sous les arbresqu’ils entendirent derrière eux le galop d’une troupe.
– Les voilà sur notre piste ! dit Crébillon,navré.
– Laissez donc, dit d’Assas, ils ne me tiennent pasencore ! Et, tout en parlant, il s’assurait que la poignée deson épée était bien à la portée de sa main et que les deuxpistolets étaient toujours à sa ceinture.
– Allez-vous donc résister ? demanda Crébillon de plusen plus inquiet.
– Dame !… Vous pensez bien que je n’ai pas risqué deme rompre les os, en descendant de la terrasse du château, pour melaisser reprendre aussi stupidement… Non, mordieu, et puisqu’il lefaut… eh bien, bataille !… Mais vous qui n’avez pas les mêmesmotifs de craindre que moi, tirez au large pendant qu’il en esttemps.
– J’entends bien ; mais dites-moi : si j’étais àvotre place et que vous fussiez à la mienne, me laisseriez-vous medébrouiller tout seul ?
– Oh !… qu’allez-vous chercher là ?… fit d’Assasassez embarrassé.
– Bon ! vous voyez bien… Donc, je reste avec vous.
– Songez, dit d’Assas très ému, que je suis décidé à vendrechèrement ma vie… Partez, il en est temps encore.
– Bien ! bien !… puisque vous êtes décidé, moiaussi, je le suis… on ne meurt qu’une fois, après tout… Et puis,qui sait, peut-être passeront-ils sans faire attention ànous ?
– Ah ! vous êtes un brave homme et un brave… Monsieurde Crébillon, c’est désormais, entre nous, à la vie, à la mort,répondit d’Assas en serrant énergiquement la main du poète, qui,pour cacher son émotion, bougonna :
– Des sornettes !… Ce que je fais pour vous, vous leferiez pour moi… alors ?… Corbleu ! si les cheveuxblanchissent, le cœur est toujours jeune…
Cependant ils allongeaient le pas et le galop derrière eux serapprochait de plus en plus.
En se retournant, ils virent les soldats qui lespoursuivaient.
– Ils sont une vingtaine, dit d’Assas en souriant, ce seradur.
Et tout en continuant d’avancer en s’abritant le plus possiblederrière les troncs d’arbres, il tira son épée et prit unpistolet.
La troupe s’approchait de plus en plus.
Les soldats tenaient le milieu de la route ; les deuxfugitifs longeaient le mur d’une propriété qui devait être assezimportante, à en juger par la longueur de ce mur ; mais si lessoldats, à découvert, étaient parfaitement visibles, eux,heureusement, sous les arbres, ne pouvaient pas être aperçus, etsi, au lieu de ce diable de mur, il y avait eu là un fossé, en secouchant au fond ils auraient eu des chances de passerinaperçus.
Malheureusement il n’y avait rien à espérer et la troupe étaitmaintenant à cinquante mètres derrière eux.
– Attention, murmura d’Assas, c’est le moment… ils vontnous voir !…
Ils se trouvaient à ce moment à deux pas d’une porte percée dansle mur de la propriété qu’ils longeaient. Or, comme ils arrivaientdevant cette porte, elle s’ouvrit soudain et un jardinier, attirésans doute par le bruit de cette cavalcade, montra dansl’entrebâillement se face curieuse.
Rapide comme l’éclair, Crébillon saisit d’Assas par le bras, letira, repoussa le jardinier ahuri dans l’intérieur et refermavivement la porte.
Il était temps : quelques secondes plus tard la cavalcadepassait à fond de train devant la porte, lancée à la poursuite ducarrosse qui lui avait été signalé.
Pendant ce temps les deux fugitifs surveillaient de très près lejardinier dans la crainte qu’un cri poussé par lui n’attirâtl’attention des soldats.
Mais le brave homme avait été trop saisi par la soudaineté decette irruption, et en outre Crébillon avait achevé de l’anéantiren lui disant sur un ton menaçant :
– Si tu dis un mot, je te tue !
En sorte que, lorsqu’il retrouva ses esprits et l’usage de salangue que la surprise et la terreur avaient collée à son palais,la troupe était déjà loin et tout danger était momentanémentécarté.
Crébillon alors épongea son front ruisselant de sueur pendantque d’Assas remettait son épée au fourreau avec un calme parfait etcomme si rien d’anormal ne s’était passé.
– Ouf ! fit le poète en respirant à pleins poumons, ilétait temps !… Corbleu ! j’aime mieux que la chose aittourné ainsi, car je crois bien que vous alliez faire des bêtises…et moi aussi…
– Bêtises ou non, répondit d’Assas, j’étais bien décidé àne pas me rendre.
– Je l’ai, pardieu ! bien vu, répondit le poète quiajouta : Mais voilà un homme dont la curiosité est arrivéejuste à point pour nous tirer d’un bien mauvais pas.
– C’est parfaitement juste, dit le chevalier, et m’est avisque cela vaut bien une récompense.
Ce disant, d’Assas sortit sa bourse et la tendit au jardinier,en lui disant :
– Mon brave homme, prenez ceci et ne craignez rien :nous ne sommes pas des malfaiteurs.
Le premier mouvement du jardinier fut d’allonger la main pourprendre la bourse qu’on lui tendait et qui lui tirait l’œil.
Mais une réflexion vint sans doute arrêter ce premier mouvement,car il repoussa la bourse et dit d’un ton agressif :
– Je n’ai que faire de votre argent…
– Vous avez tort de refuser, mon ami, fit tranquillement lepoète ; cet argent que nous vous offrons n’est que la justerécompense du service que vous nous avez rendu en ouvrant cetteporte si fort à propos.
– Je ne vous ai point rendu de service et n’ai point derécompense à accepter par conséquent… je ne vous connais point…vous vous êtes introduit ici par surprise et il pourrait vous encuire… Vous ne savez pas où vous êtes… Allez-vous-en, c’est tout ceque je demande… je ne voudrais point perdre ma place pour vous…partez…
Le ton du jardinier était de plus en plus agressif et il élevaitla voix, tout en essayant d’écarter les deux hommes placés devantla porte.
En entendant la réponse de ce farouche gardien, d’Assas, dont lapatience n’était pas la qualité dominante, avait esquissé un gestede menace et ouvrait déjà la bouche pour le tancer vertement,lorsque Crébillon, le devançant, répondit avec son inaltérabledouceur :
– Partir ?… Mais nous ne demandons que cela !…Seulement, vous comprenez, nous avons des raisons particulières decouper au plus court… Il doit y avoir ici une autre sortie quecelle-là… Conduisez-nous donc et vous serez débarrassé de notreprésence.
– Ouais !… comme vous y allez !… Pensez-vous queje vais vous faire entrer dans la maison ?… C’est pour le coupque je serais sûrement chassé !
D’Assas et Crébillon se trouvaient dans un jardin assez vaste etqui pouvait même passer pour un petit parc, tant il étaithabilement distribué et merveilleusement entretenu, et ilsapercevaient au loin, à travers les arbres, un pavillon fortcoquet, quoique de dimensions modestes.
Tout cela leur dénotait que le hasard les avait fait entrer dansla propriété de quelque riche seigneur.
Mais Crébillon réfléchissait et se disait que si son planréussissait, si d’Étioles et le valet Jean jouaient bien leursrôles respectifs, la troupe lancée à leur poursuite ne tarderaitpas à repasser devant la petite porte pour regagner la route deParis.
Sortir par là en ce moment, c’était s’exposer bénévolement à undanger auquel ils venaient d’échapper par miracle, et le poète, quine manquait pas de prudence, se souciait médiocrement d’aller sejeter étourdiment entre les jambes des chevaux de ceux qui lespoursuivaient.
Non que le brave poète craignît quelque chose pour luipersonnellement.
Ce n’était pas à lui qu’on en avait, il le savaitpertinemment.
Mais il craignait par-dessus tout une rencontre qu’il estimaitfâcheuse pour d’Assas qu’il voyait décidé aux pires extrémitésplutôt que de se laisser reprendre.
Aussi tous ses efforts tendaient-ils à éviter à son jeune amicette rencontre qui pouvait avoir des conséquences terribles pourtous les deux, car il était fermement résolu à ne pas abandonner lechevalier, quoi qu’il pût advenir.
Voilà pourquoi il discutait avec le jardinier en poursuivant undouble but qui était soit d’obtenir le passage libre par un cheminqui le mettait hors de la route suivie par les soldats, soit degagner du temps sur place jusqu’à ce que la troupe ayant repassé,ils pussent sortir sans risques sur ses derrières.
Voilà pourquoi aussi, devinant l’énervement de d’Assas, il luiavait fait signe de le laisser arranger seul cette affaire et decontenir son impatience.
Aussi ce fut avec le même calme et la même urbanité qu’ilrépondit :
– Je vois bien que nous sommes ici chez un riche seigneuret même ce petit parc est admirablement entretenu… Si c’est làvotre ouvrage, je vous en félicite… Mais nous sommes gens dequalité, mon brave homme, et si riche que soit votre maître, il nerefusera pas, j’en suis sûr, de venir en aide à deux honnêtesgentilshommes.
– Mon maître est plus puissant encore qu’il n’est riche… onne le dérange pas ainsi… d’ailleurs il est absent… et c’est fortheureux pour vous, car il n’est point de ces seigneurs qui peuventtendre la main à ceux qui, comme vous, évitent avec tant de soinles soldats du roi…
– Drôle !… éclata d’Assas, va dire à ton maître, sipuissant qu’il soit, que deux gentilshommes désirent avoirl’honneur de l’entretenir un instant.
– Si vous saviez chez qui vous êtes, mon gentilhomme, jevous jure que vous ne demanderiez pas à voir le maître de cettemaison et que vous fuiriez séance tenante.
– Ah çà ! où sommes-nous donc ici ?… demandad’Assas en examinant attentivement les lieux.
– Vous êtes chez… tenez, partez, messieurs, partez vite,c’est ce que vous avez de mieux à faire… Allez-vous-en, ou,morbleu ! j’appelle et nous verrons bien alors si…
– Ah çà ! Gaspard, qu’y a-t-il donc ?… Après quien avez-vous ainsi ?…
Ces deux questions, venant interrompre le fidèle jardinier aumoment où il allait s’emporter à son tour, paraissaient venir d’uneallée proche et, bien qu’on ne pût voir encore – car c’était unevoix féminine qui venait de se faire entendre – qui les avaitproférées, le jardinier ôta précipitamment son large chapeau et ditavec respect :
– Madame !…
Au même instant, au tournant de l’allée, apparut une femme d’uneincomparable beauté rehaussée savamment par un somptueux déshabilléde soie rose, enrichi de merveilleuses dentelles. Elle s’approchaitavec une majestueuse lenteur, juchée sur les hauts talons rouges demignons souliers de satin rose, et s’appuyant nonchalamment sur unemagnifique canne à pomme d’or sertie de brillants et enguirlandéed’un flot de rubans roses comme sa toilette.
C’était là, sous ces arbres, une apparition de charme et debeauté, d’une grâce et d’une poésie qui eussent inspiré un peintregénial.
Pourtant, cette suave et vaporeuse apparition produisit surd’Assas l’effet d’une Méduse.
Il saisit la main de Crébillon, et, la lui serrant nerveusement,il laissa tomber un nom qui produisit une violente impression surle poète, car il marmotta entre haut et bas, en coulant un regardde côté sur le jardinier figé dans sa pose respectueuse :
– Ah ! diable… je commence à croire que Gaspard,puisque Gaspard il y a, avait raison… Nous aurions mieux fait del’écouter et de tirer au large… quitte à en découdre avec messieursde la maréchaussée !…
Cependant la femme s’approchait et répétait sa question d’unevoix grave et douce :
– Qu’y a-t-il donc ?…
Mais alors elle se trouva en face des deux intrus : elledevint pâle comme une morte et s’arrêta pétrifiée, s’appuyant desdeux mains sur la haute canne, en proie à une émotion tellementviolente que ses jambes chancelaient et qu’il sembla à Crébillonqu’elle allait défaillir.
Et cette femme, c’était la comtesse du Barry !
Ce parc miniature, ce pavillon coquet, c’était la petite maisondu roi.
La fatalité avait voulu que d’Assas, poursuivi par les soldatsdu roi, sur l’ordre direct du roi sans aucun doute, trouvât un abrimomentané dans la galante retraite du roi et se trouva ainsi prisau moment précis où il se croyait hors d’atteinte et face à faceavec celle qu’il considérait comme une mortelle ennemie et qui sansdoute allait le livrer.
Que faire en cette occurrence ?… Se résigner.
C’est ce que faisait d’Assas, le désespoir dans l’âme, car pourlui la comtesse était une femme malgré tout, et l’idée ne luivenait même pas d’user de violences envers un être faible.
Le trouble visible de la comtesse ne leur échappa point. Ilsembla même à Crébillon, qui l’étudiait plus attentivement et plusfroidement que d’Assas, qu’elle avait les yeux rouges comme si elleavait pleuré.
Seul le jardinier, Gaspard, ne remarqua rien et, uniquementpréoccupé de dégager sa responsabilité à la question qui lui étaitposée par celle qui, pour le moment, était pour lui la maîtresse deces lieux, il répondit avec volubilité et avec une profusion dedétails sur l’intrusion de ces deux étrangers qui refusaient de seretirer et émettaient la prétention de voir et de parler au maîtrede céans.
Le récit détaillé du serviteur donna à la comtesse le temps dese ressaisir.
Elle n’avait d’ailleurs, de tout ce fatras d’explications,retenu qu’une chose : c’est que le chevalier paraissait fuiret s’était momentanément réfugié dans ce jardin.
Mais comment se trouvait-il libre au moment même où, grâce à lascène qu’elle avait habilement jouée la veille au roi, elle étaitsûre que celui-ci avait dû donner l’ordre de faire transférer leprisonnier à la Bastille ?
Comment se trouvait-il là, chez elle, devant elle, poursuivi, àce qu’elle avait pu comprendre, mais, somme toute, libre pour lemoment ?
Telles étaient les questions qu’elle se posait sans pouvoir lesrésoudre.
Le jardinier avait achevé son récit et attendaitrespectueusement les ordres de sa maîtresse.
Les deux intrus n’avaient pas dit un mot, fait un geste.
Eux aussi attendaient évidemment la décision qu’allait prendrela jeune femme, pour régler leur attitude.
La comtesse se décida et dit avec douceur :
– C’est bien, Gaspard, vous avez fait votre devoir, je suiscontente de vous… vous pouvez vous retirer… et puisque cesmessieurs désiraient parler au maître de céans, en son absence, ilsvoudront peut-être bien me dire à moi ce qu’ils avaient à dire…Allez !…
Le jardinier se courba en deux et se retira à reculons enmurmurant un :
– Madame est trop bonne !…
Juliette attendit qu’il se fût complètement éloigné et,lorsqu’elle se fut assurée qu’il avait disparu, elle se tourna versles deux hommes qui attendaient toujours, et contempla longuementd’Assas sans paraître remarquer son compagnon et sans dire unmot.
Instinctivement d’Assas avait pris une pose hautaine, et lesbras croisés sur la poitrine, l’œil fixé sur son ennemie, une mouedédaigneuse aux lèvres, il semblait dire :
– Qu’attendez-vous pour me livrer ?…
Crébillon, lui, était en apparence parfaitement calme etfroid ; seulement ses petits yeux, où pétillaient une lueurmalicieuse, ne perdaient pas de vue les traits fatigués etdécomposés de la jeune femme, et se reportaient de temps en tempsavec une pointe d’ironie moqueuse sur son jeune compagnon.
Et le poète, qui était un profond observateur et dont l’espritinquiet était toujours en éveil, se disait intérieurement avec unesatisfaction manifeste :
– Voilà donc l’ennemie mortelle de cette pauvre Jeanne etde ce joli garçon… Mordieu ; la splendide créature ! etsi j’avais seulement vingt ans de moins, je donnerais beaucoup pourêtre regardé par elle comme elle regarde en ce moment ce granddadais de chevalier qui me fait l’effet, en amour, de ne voir pasplus loin que le bout de son nez… Ah ! les jeunes gensd’aujourd’hui !… nous valions mieux que cela de mon temps…Enfin, cette cruelle ennemie ne nous a pas encore livrés… c’estétrange !… et même, Dieu me damne ! elle a évité deprononcer le nom du chevalier devant le farouche Gaspard qui nous arendu un fieffé service… Que la peste l’étrangle… est-ceque ?…
Cependant la comtesse, d’une voix que l’émotion faisaittrembler, disait à d’Assas :
– Vous ?… Vous ?… Ici !…
Et Crébillon aux aguets trouvait que, pour une farouche ennemie,cette simple exclamation était poussée avec une étrangedouceur.
– Vous êtes donc libre ?… reprenait la comtesse.
Et Crébillon, à part lui, songeait :
– Ouais !… elle dit cela comme elle dirait :« Que je suis donc heureuse de vous voir libreenfin !… » Étrange !… étrange !…
– Comment êtes-vous libre ? continuait la comtesse,alors que je sais que, ce matin même, le roi a ordonné que vousfussiez transféré à la Bastille ?
– Vous savez cela, vous, madame ?… demanda sèchementd’Assas. Pour être si bien renseignée, sans doute êtes-vous pourquelque chose dans cet ordre donné par le roi ?
Juliette rougit.
Crébillon remarqua cette rougeur et se mit à tousser violemment,en coulant un regard de travers sur d’Assas et engrommelant :
– La peste soit du maladroit qui ne voit rien !…
– Comment êtes-vous ici ? demanda encore Juliette.Avant que d’Assas eût répondu un mot, Crébillon s’avança avec unegrâce galante, le jarret tendu, et dit en s’inclinantprofondément :
– Souffrez, madame, puisque mon ami, M. le chevalierd’Assas, n’ose le faire, que je vous présente moi-mêmeM. Prosper Jolyot de Crébillon, humble nourrisson des Muses àqui des esprits, évidemment égarés par une trop bienveillanteindulgence, veulent bien reconnaître quelque talent.
Le poète, nous l’avons dit déjà, ne payait pas de mine.
De son côté, Juliette avait eu le temps de se façonner au grandair d’alors en se frottant journellement à des personnages d’unepolitesse raffinée, servie d’ailleurs en cela par des dispositionsnaturelles et des dons de premier ordre.
Devant cette présentation incorrecte faite sur un ton emphatiqueet en termes théâtraux, elle laissa tomber sur le poète un regardde dédain écrasant, qui eût intimidé tout autre que notre braveivrogne.
Celui-ci, sans paraître rien remarquer, avec une aisancesouriante, continua imperturbablement :
– Vous nous faisiez, je crois, l’honneur de nous demandercomment nous nous trouvions ainsi chez vous, madame ?…M. d’Assas, évidemment subjugué par la splendeur de voscharmes, restant bouche bée, muet d’admiration devant vous,permettez à un homme de mon âge, un ami dévoué, madame, de vousdonner l’explication que vous êtes en droit d’attendre de nous.
Tout en s’adressant à la jeune femme, Crébillon décochait àl’adresse de d’Assas un coup d’œil suppliant comme pour le prier dese taire et de le laisser faire.
Celui-ci comprit du reste parfaitement la signification de cecoup d’œil, et comme il lui répugnait souverainement de s’expliqueravec la comtesse, ce fut avec une satisfaction visible qu’il laissason nouvel ami se charger de ce soin.
La jeune femme, de son côté, voyant que le chevalier paraissaitdécidé à s’opiniâtrer dans une prudente réserve à son égard, maisdésirant néanmoins être fixée, se décidait à répondre à cepersonnage qui lui paraissait quelque peu ridicule, mais qui, dumoins, à ses yeux, avait l’avantage de paraître disposé à raconterce qu’il savait et qui l’intéressait, elle, au plus hautpoint :
– Parlez donc, monsieur, je vous écoute.
– M. d’Assas, reprit Crébillon, a l’heur d’être sinonde vos amis, du moins connu de vous. Vous saviez, madame, qu’ilétait incarcéré au château puisque vous disiez tout à l’heure quele roi avait donné, ce matin même, l’ordre de le faire transférer àla Bastille. Mais saviez-vous pourquoi il était arrêté et quelcrime il avait commis ?
– Non, monsieur, j’ignore ce détail.
– Sachez donc, madame, que ce brave garçon a eu lamalencontreuse idée d’aller trouver le roi pour lui rendre unservice signalé… Or les grands, vous le savez, ou vous ne le savezpas, madame, n’aiment pas qu’on leur rendre certain service quandils ne l’ont pas demandé… Notre bien-aimé souverain a octroyé auchevalier, ici présent, la récompense que méritait son intempestiveintervention… en le faisant arrêter séance tenante.
Mais quand on a l’âge de M. d’Assas et son physique, lesquatre murs d’une cellule n’ont rien de bien attrayant et l’onsonge obstinément à se soustraire à une réclusion contraire àl’hygiène… C’est ce qu’il a fait et, à défaut d’autre moyen, lechevalier s’est tranquillement laissé choir de la terrasse duchâteau.
– Du haut de la terrasse ?… Quelle folie !… vouspouviez vous tuer.
– Je crois bien, madame, songez donc… Quatre-vingts etquelques pieds de hauteur…
– Ah ! mon Dieu !…
– C’est effrayant, fit narquoisement Crébillon ; ilest vrai que monsieur était suspendu à une sorte d’engin inconnu…mais si fragile… que vraiment c’est miracle qu’il ne se soit pasrompu les os !…
– Vous avez fait cela ?… interrogea Juliettehaletante.
– Comme j’ai l’honneur de vous le dire… Bref, monsieurs’est tiré de là sain et sauf, et j’ai eu l’avantage de lui offrirl’hospitalité en une modeste hôtellerie où je suis descendu…
Mais, madame, le croiriez-vous ?… le lendemain matin,c’est-à-dire ce matin même, à une heure où l’alarme devait êtredonnée au château et où certainement on devait le rechercher detous côtés, M. d’Assas a commis une folie autrementtéméraire.
– Qu’avez-vous donc fait encore ? demanda la comtesseen joignant les mains avec angoisse.
– Figurez-vous que monsieur prétendait avoir uneexplication à demander à un gentilhomme du roi… un certain comte duBarry, je crois…
Juliette tressaillit et regarda attentivement tour à tourd’Assas toujours muet et impassible et Crébillon toujours souriantet satisfait comme si l’intérêt évident que montrait la jeune femmes’adressait à lui.
– Or, savez-vous en quoi consistait cette soi-disantexplication ?… Je vous le donne en mille, madame… Ne cherchezpas, vous ne trouveriez pas… Monsieur que voici, de la propre mainque voilà, a tout bellement administré à ce… comte du Barry…décidément c’est bien ainsi qu’il s’appelle… la plus bellebastonnade que j’ai vue appliquer de ma vie…
– La bastonnade ?… au comte ? Oh !…
– Oui, madame, et si magistralement appliquée que ce comteen est resté sur le carreau en assez piteux état, je croisbien…
– Malheureux !… Qu’avez-vous fait ?…
– Ah ! ces jeunes gens !… quelsimprudents !… Mais le plus beau, c’est que cette correction aété administrée sous les fenêtres du roi… à une heure où la placefourmillait de gentilshommes et de seigneurs se rendant au lever duroi…
– Ah ! mon Dieu !… mon Dieu !…
– Je vois ce que vous voulez dire, madame, fitnarquoisement Crébillon, quelle honte pour ce pauvre comte duBarry !… Mais, ma foi… il paraît qu’il ne l’avait pas volé…car croiriez-vous que ce comte… un gentilhomme, fi !… avaitvoulu bellement occire monsieur par un traîtreuxassassinat !…
– Oh ! !…
– C’est indigne d’un gentilhomme, n’est-ce pas,madame ? et vous pensez comme moi que cette bastonnade étaitbien méritée ?…
Malheureusement, ce scandale sous les fenêtres du roi avaitattiré l’attention des gens du château, en sorte que la troupe selança incontinent à la poursuite de ce jeune téméraire qui eût étéinfailliblement repris si votre jardinier Gaspard, attiré par lacuriosité, n’avait ouvert la petite porte que voici et si votretrès humble valet n’en avait profité pour s’introduire illicitementdans votre propriété… ce dont je vous prie d’agréer nos trèshumbles excuses…
– Malheureux !… malheureux enfant !… répétaJuliette qui s’adressait toujours à d’Assas.
– Maintenant, madame, reprit Crébillon avec une gravité quicontrastait étrangement avec le ton railleur et léger qu’il avaiteu jusque-là, sur mon honneur, M. d’Assas n’a pas commisd’autre crime que celui d’avoir voulu rendre service à son roi, ense sacrifiant lui-même. Vous pouvez le sauver comme vous pouvez leperdre, d’un mot, et tenez… entendez-vous ?… voici les soldatsqui le cherchent et qui reviennent ; dans quelques secondesils seront ici ; ouvrez cette porte, dites un mot, faites unsigne, et il est repris… et cette fois ce n’est plus la Bastillequi l’attend, c’est le bourreau… des mains duquel on ne revient pasvivant… Décidez, madame…
Juliette écouta et entendit, frémissante, le sol qui tremblaitsous les sabots sonores de chevaux lancés à toute allure.
Et le galop se rapprochait de plus en plus, et d’Assas, toujoursmuet et impassible, attendait comme s’il se fût agi d’un autre quede lui, et Crébillon dardait des yeux flamboyants sur la jeunefemme qui se demandait avec angoisse ce qu’elle allait faire… sielle allait écouter les conseils de son cœur qui lui criait desauver celui qu’elle aimait, ou de sa haine qui sournoisement luisuggérait l’idée féroce d’ouvrir cette porte et d’appeler…cependant qu’à son cerveau endolori résonnaient encore les parolesdu poète :
– Cette fois, c’est le bourreau !…
Et la galopade se rapprochait toujours et bientôt passa commeune trombe devant la porte, qui resta close, et se perdit auloin.
Alors un soupir gonfla la poitrine atrocement contractée de lajeune femme, et deux larmes, deux perles brûlantes, glissèrentlentement sur ses joues fatiguées.
Et quand le bruit des chevaux se fut complètement éteint,Crébillon, devant d’Assas qui regardait la comtesse avec des yeuxoù se lisait une stupéfaction immense, Crébillon s’approcha de lajeune femme, saisit sa main et, la baisant avec respect, il ditavec émotion et une douceur touchante chez ce railleursempiternel :
– Vous êtes un brave cœur, mon enfant… Croyez-en un vieuxbarbon qui pourrait être votre père… Vous n’êtes pas faite pour lerôle qu’on vous fait jouer ici… Fuyez, mon enfant… s’il en esttemps encore… réalisez ce que vous possédez… partez dans quelquecoin ignoré… au pays où vous êtes née… vivez modestement maishonnêtement… vous trouverez là le bonheur et l’estime des honnêtesgens, ce qui vaut mieux, croyez-moi, que la vie que vous rêvez etpour laquelle vous n’êtes pas faite…
Sans répondre, car elle était trop émue, Juliette se dirigeavers la porte, l’ouvrit toute grande et dit dans unsanglot :
– Je crois que plus rien ne vous menace… partez… et queDieu vous garde !…
Et d’un geste douloureux elle montrait la route libre, tandisque ses yeux brillants de larmes contenues se fixaient comme ceuxd’un chien aimant sur ceux de d’Assas qui, très ému lui-même, netrouvant pas un mot de consolation ou de remerciement devant cettedouleur si visible, devant cette abnégation si indéniable, sedécouvrit vivement et s’inclina profondément.
Alors le poète prit son jeune ami par le bras, et faisant à lajeune femme un geste d’adieu énigmatique, il entraîna d’Assaspendant que, sur le seuil de la porte, donnant enfin un libre coursà ses larmes trop longtemps contenues, la comtesse les regardaittristement s’éloigner, serrant dans sa main crispée quelque choseque Crébillon venait d’y glisser sans qu’elle s’en fût mêmeaperçue.
– Voici une étrange créature, dit d’Assas en s’éloignant,et ce qu’elle vient de faire me déconcerte complètement… Je ne saisplus que penser…
– Vous avez cru qu’elle allait appeler et vouslivrer ? répondit Crébillon avec un sourire goguenard.
– J’en étais bien convaincu… je l’avoue… après ce qui s’estpassé entre nous…
– Eh bien, vous voyez que vous vous trompiez.
– Cette générosité me confond.
– Pourquoi cela ?
– N’avez-vous pas entendu ce que cette femme a dit ?Le roi a donné, ce matin même, l’ordre de me faire conduire à laBastille.
– Eh bien ?
– Cela ne vous surprend pas qu’elle soit si bieninformée ?
– Écoutez donc, puisqu’elle est la maîtresse du roi, il n’ya rien d’étonnant à ce qu’elle connaisse les projets de son royalamant… Le roi, à ce qu’on dit, aime assez parler de ses petitesaffaires avec ses favorites… Au fond, c’est un bon petit bourgeoispotinier que notre cher sire Louis XV…
– Vous pensez donc comme moi, dit vivement d’Assas, que leroi et la comtesse ont parlé de moi… cette nuit mêmevraisemblablement ?
– C’est probable, en effet.
– Vous voyez bien que j’avais raison, alors !
– En quoi ?
– En ceci : hier, j’ai reçu la visite de la comtessedu Barry… elle m’a quitté fort mécontente de l’accueil que je luifis… Or, ce matin, le roi estime que la Bastille est un séjoursuffisamment bon pour moi et m’y veut faire conduire…
– D’où vous concluez ?…
– Que la comtesse, furieuse ; la comtesse, qui m’aquitté avec des paroles de menaces, ne l’oubliez pas, a dû pousserle roi à cette détermination entièrement dénuée d’attraits pourmoi.
– Vous avez peut-être raison… Je dirai même mieux :comme à vous, cela me paraît presque certain.
– Ceci étant, dit d’Assas stupéfait, vous n’êtes passurpris de ce qu’elle vient de faire ?… Vous ne voyez pas làune contradiction… bizarre ?…
– Eh ! mon cher, je pourrais vous dire que la femmeest pétrie de contradictions… Je préfère ne pas philosopher sur cesujet qui nous entraînerait trop loin, et vous dire simplement que,comme le pécheur dont parle l’Évangile, vous avez des yeux et nevoyez pas !… ce qui, d’ailleurs, prouve combien vous êtesmodeste…
– Que voulez-vous dire ?
– Que la comtesse du Barry est profondément et sincèrementéprise de votre personne, ô jeune et naïf Adonis !
– Vous croyez à la sincérité de cet amour ?
– Mordieu ! pouvez-vous en douter… après ce qu’ellevient de faire pour vous ?…
– Soit !… Mais alors comment expliquez-vous qu’elleait excité la colère du roi contre moi ?
Crébillon haussa les épaules et répondit :
– C’est cependant très facile à deviner… N’avez-vous pasremarqué les yeux rougis de larmes et les traits fatigués,décomposés presque, de cette jeune femme ?
– J’avoue n’avoir pas remarqué, en effet.
– Pardieu !… Vous êtes toujours dans lesnuages !… Mais moi j’ai fait cette remarque… et bien d’autresencore… et j’ai compris aisément que la comtesse, après l’accueilque vous lui avez fait, sous le coup de l’humiliation, de la colèreet du dépit, n’a pas reculé devant une de ces petites infamiesassez coutumières aux amoureux violents et, pour se venger, vous achargé de son mieux devant le roi qui n’est que trop indisposécontre vous… Le roi parti, la colère tombée, les regrets et lesremords ont pris la place de la fureur… L’amour seul est restémaître de ce cœur tourmenté et vous avez bénéficié de cerevirement.
– Peut-être avez-vous raison ! dit d’Assas songeur. Entout cas, cette générosité me met en bien vilaine posture… Enadmettant que ce que vous me dites au sujet de cet amour que lacomtesse ressentirait pour moi soit exact, il n’en reste pas moinsacquis qu’elle poursuit Mme d’Étioles de sa haine…Après le service qui vient de m’être rendu, quelle sera ma conduitevis-à-vis de cette femme ?… Agir contre elle serait uneingratitude qui répugne à ma délicatesse… Lui abandonnerMme d’Étioles est tout aussi impossible… Me voilàdans une cruelle perplexité !
– C’est en effet très délicat… Mais bah !… qui sait ceque nous réserve l’avenir ?… vous aurez peut-être l’occasionde rendre à votre tour, à la comtesse, un service qui vous dégageravis-à-vis d’elle. Et puis, qui sait ? un cœur vraiment éprisest capable de tous les héroïsmes… et la comtesse me paraîtprofondément éprise… Espérons donc !
– Qu’espérez-vous ?
– À vous dire vrai, je n’en sais rien moi-même.
Tout en devisant ainsi, les deux hommes étaient arrivés sansencombre à leur hôtellerie.
Il fut décidé que d’Assas y resterait prudemment enfermé pendantquelques jours, dans l’espérance qu’on ne songerait pas à lechercher si près du château.
Ils devaient rentrer à Paris lorsque l’activité des recherchesauxquelles on se livrait en ce moment serait calmée, et d’Assasétait résolu à demander l’hospitalité au comte de Saint-Germainqui, d’ailleurs, la lui avait offerte en lui apportant le plan dela machine grâce à laquelle il avait pu mener son évasion à bonnefin.
La raison qui avait le plus pesé dans la détermination duchevalier était qu’il espérait amener Saint-Germain à user dupouvoir occulte dont il était doué pour se faire dévoiler laretraite de Jeanne.
Mais comme il n’était pas sûr d’obtenir ce qu’il désirait, commeil n’était pas dit non plus que Saint-Germain pourrait lesatisfaire, il avait décidé de ne rien dire à Crébillon, pour nepas éveiller en lui un espoir qui risquait d’être déçu sitôtconçu.
En réintégrant leur chambre, ils avaient constaté l’absence deNoé Poisson.
– Bon ! avait murmuré Crébillon, voilà mon sac à vinenvolé encore une fois !… Pourvu qu’il n’aille pas commettrequelque irréparable sottise ?…
Noé, lorsqu’il était ivre, éprouvait l’impérieux besoin dedéambuler au hasard dans la campagne ou aux alentours du château,où pullulaient des cabarets borgnes dans lesquels l’ivrogne faisaitde fréquentes stations et achevait de noyer en de copieuses rasadesle peu de lucidité qui lui restait.
Le poète, au courant des habitudes de son ami, accoutumé à cesfugues quotidiennes ne fut donc pas autrement surpris de sonabsence et ne manifesta pas trop d’inquiétude à son sujet, certainqu’il était de le voir apparaître à l’heure du dîner, marchant dece pas raide et lent de l’ivrogne accoutumé aux beuveries monstres,et mettant sa dignité et toute son attention à marcher droit sansparaître tituber.
Cependant, le valet, Jean, était rentré aussi et, après avoirmis son cheval à l’écurie avec la placidité de quelqu’un qui vientde faire une excellente promenade, il avait trouvé moyen de sefaire voir du poète à qui il avait fait un signe comme pour direque tout avait marché à souhait pour lui et qu’il se tenait prêt àexécuter les nouveaux ordres qu’on lui donnerait.
Crébillon avait répondu à ce langage muet en faisant comprendreque, pour le moment, il ne s’agissait que de veiller prudemment etde signaler l’approche d’un danger.
À quoi Jean, par une mimique expressive, avait répondu qu’ilcomprenait et veillerait.
Enfin, l’heure du dîner était venue et Noé ne rentrait pas.
On l’avait d’abord attendu, puis on s’était décidé à se mettre àtable et le repas s’était achevé sans que l’ivrogne fût rentré.
Crébillon commençait à s’inquiéter de cette absence prolongée,et plus le temps s’écoulait, plus son inquiétude augmentait.
Enfin, la soirée était venue, puis la nuit et toujours pas deNoé !
Le lendemain matin, comme Noé n’était pas rentré, Crébillon,mortellement inquiet, se mit à sa recherche après une vivediscussion avec d’Assas qui voulait l’accompagner et qu’il euttoutes les peines du monde à convaincre que sa sécurité exigeaitimpérieusement qu’il restât prudemment enfermé et qu’il sauraitbien effectuer seul les recherches nécessaires.
Il lui fallut, pour décider le chevalier à rester tranquille,lui faire comprendre que sa compagnie serait plus gênante qu’utileen l’occurrence, et, enfin, comme argument décisif, lui rappelerqu’il pouvait être reconnu, arrêté, et sans doute Crébillon aussi,en même temps que lui, et que du coup Jeanne se trouvait livrée àses ennemis et privée des deux seuls défenseurs qui luirestaient.
Cet argument ayant produit son effet, Crébillon, de même qu’ilavait fait quelques jours plus tôt pour d’Assas, recommença àbattre le pavé de Versailles. Seulement, comme cette foi-ci ilconnaissait sur le bout du doigt celui qu’il recherchait, il s’enfut tout droit visiter les cabarets de la ville les uns après lesautres.
Il retrouva la trace de Noé dans une sorte de cantine fréquentéepar la valetaille du château où il apprit que la personne dont ildonnait le signalement avait passé là quelques instants, la veille,et était sortie pour se mêler à un rassemblement sur la place.
Mais là il perdit la trace de celui qu’il cherchait : cefut tout ce qu’il put apprendre et on conviendra que c’étaitpeu.
Le poète avait une réelle affection pour son vieux compagnon.Cette disparition mystérieuse l’inquiétait et le chagrinait plusqu’il ne voulait bien l’avouer.
D’une part il commençait à craindre sérieusement que son vieilami n’eût reçu quelque mauvais coup dans une de ses promenadesqu’il effectuait au hasard dans les environs ; d’autre part,comme il connaissait mieux que personne l’intelligence plutôtbornée et la loquacité effrénée de Noé qui, comme tous lesivrognes, lorsqu’il était ivre, bavardait à tort et à travers avecle premier venu et parfois monologuait à haute voix dans la rue, ilcraignait que quelque parole imprudente échappée à l’ivrogne nevînt mettre sur la trace de d’Assas ceux qui le cherchaient.
Une indiscrétion pouvait en effet être fatale non seulement auchevalier, mais à Crébillon lui-même qui, coupable d’avoir donnéasile à un prisonnier d’État, courait le risque d’être arrêté etjeté dans quelque cachot de la Bastille, perspective qui était loinde sourire au brave poète.
Néanmoins, malgré ses appréhensions, il ne pouvait se décider àquitter Versailles et continuait des recherches dont le néant luidonnait de plus en plus la triste conviction que son malheureux amidevait être victime de quelque détrousseur qui, après l’avoirdévalisé proprement, l’avait sans doute bellement assassiné.
Or, voici tout simplement ce qui s’était passé :
Lorsque Crébillon l’avait quitté le matin en lui recommandantd’attendre son retour, Noé, selon son habitude, était restétranquille, décidé de bonne foi à obéir à la recommandation de sonami.
Mais il n’avait pas tardé à s’ennuyer lourdement et, pour sedistraire, il s’était mis à boire, en sorte que Crébillon tardant àrentrer, de verre en verre, de bouteille en bouteille, Noé ne tardapas, lui, à se griser.
Quand il fut raisonnablement gris, l’ivrogne, tenace dans seshabitudes, oublia naturellement les recommandations de son ami, seleva et sortit.
Après avoir erré quelque temps au hasard, il se sentit fatiguéet, tout naturellement encore, ce fut dans un cabaret qu’il entrapour se reposer… et vider une autre bouteille.
Arrivé sur la place du château, Noé, déjà ivre à rouler parterre, se sentit encore une fois fatigué et entra dans la cantineoù Crébillon retrouva sa trace. Là il se reposa encore… et buttoujours.
C’était à ce moment-là que d’Assas administrait devant la grilledu château, au comte du Barry, la magistrale et humiliantecorrection dont nous avons parlé.
Noé, trop sérieusement occupé à l’intérieur de la cantine, nevit et ne remarqua rien. Seulement, quand il se sentit reposé,c’est-à-dire lorsqu’il eut achevé une bouteille encore, il se levaaprès avoir payé, et sortit raide comme un automate, ne tenant surses jambes que par un prodige d’équilibre.
Sur la place, après le départ de d’Assas, quelques assistantss’étaient décidés à porter secours au comte qui était resté évanouisur le carreau, assommé, étranglé par la rage et la honte plusencore que par la douleur.
Un rassemblement s’était aussitôt formé et le hasard voulut quenotre ivrogne se trouvât au premier rang, bien placé pour tout voiret tout entendre, et qu’il n’eût garde de manquer une si bonneoccasion de bayer aux corneilles.
Le comte ne revenant pas de son évanouissement, de plus ayant levisage ensanglanté et les vêtements en lambeaux, quelques âmescharitables se trouvèrent qui le prirent qui par les jambes, quipar les bras, et se mirent en quête d’une droguerie où l’on pûtdonner à ce seigneur les soins immédiats que nécessitait sonétat.
Le cortège se mit en marche et, comme bien on pense, Noé suivitavec persévérance, sans même sentir les bourrades qu’il recevait dedroite et de gauche, trop occupé qu’il était de conserver unéquilibre qui lui échappait de plus en plus.
La première droguerie qui se présenta sur le chemin des porteursfut précisément cette droguerie du Pavot d’argent que nos lecteursconnaissent.
Les porteurs y déposèrent le comte, et Noé, sans savoir commentni ce qu’il faisait, entra avec eux, poussé uniquement par cettecuriosité patiente et ingénue que nous lui avons vue la veille,alors que pendant des heures il resta en contemplation devant deuxchevaux attachés à un arbre.
Le droguiste, les lecteurs ne l’ont peut-être pas oublié, étaitaffilié à la même société que le comte, et c’était, sans doute, unpersonnage marquant dans cette compagnie dont M. Jacques étaitle chef suprême, car il reconnut le blessé qu’on lui amenait et lefit tout aussitôt transporter dans une chambre à coucher contiguë àce cabinet où nous avons déjà pénétré à la suite de Nicole, lacamériste de la comtesse.
C’était une chambre à coucher sévèrement meublée et dont toutl’ameublement paraissait dater du siècle dernier.
Naturellement, toujours, Noé suivit et, avisant un immensefauteuil, s’y assis tranquillement et s’y endormit d’un sommeil deplomb sans que personne fît attention à lui, entièrement dissimuléqu’il était par le haut dossier de ce vieux siège où il étaitlittéralement enfoui.
Pendant ce temps le droguiste déclarait à haute voix que l’étatdu blessé qu’on venait de lui amener lui paraissait très grave,qu’il avait besoin de solitude et de repos, et congédiaitpromptement tout le monde. Débarrassé des importuns et des curieux,le droguiste, après avoir verrouillé la porte et sans pluss’occuper du comte, se dirigea droit à une vaste armoire de chênequi tenait un côté de la chambre, et l’ouvrit.
Cette armoire était entièrement remplie de vêtements accrochés àdes portemanteaux fixés au fond du meuble.
Le droguiste saisit à pleines mains la tête du premierportemanteau placé à sa droite et le tira violemment, comme s’ileût voulu l’arracher.
Un déclic se fit entendre et le fond de l’armoire pivota surlui-même, démasquant un étroit passage.
L’homme prit alors sur un meuble une chandelle qu’il alluma et,son flambeau à la main, disparut par l’ouverture qu’il venait demettre à jour.
Quelques minutes plus tard il était de retour, accompagné deM. Jacques qu’il était allé chercher par ce chemin mystérieuxqui aboutissait à la retraite des quatre pavillons.
M. Jacques se dirigea tout droit au lit sur lequel le comteavait été déposé, et, après l’avoir considéré un instant,dit :
– Il est encore évanoui.
– Ce n’est rien, monseigneur, j’ai pris le soin d’examinerle comte, il n’a aucune blessure grave… Je vais lui faire prendrequelques gouttes d’un cordial qui le fera revenir à lui.
– Faites le plus promptement possible.
Ce disant, M. Jacques cherchait des yeux un siège oùs’asseoir, et le droguiste, devinant le désir du maîtres’empressait d’avancer un fauteuil.
Mais alors un cri de surprise lui échappa, car dans ce fauteuilil venait d’apercevoir Noé commodément installé et qui paraissaitdormir aussi paisiblement que s’il eût été dans son lit.
À ce cri M. Jacques se retourna et vit à son tour cetintrus.
– Qu’est-ce cela ? demanda-t-il en fronçant lesourcil.
– Ma foi, monseigneur, fit le droguiste stupéfait, je n’ensais rien… mais nous allons bien voir.
Vivement, il referma l’armoire qui était restée ouverte, etsaisissant le dormeur par le bras il le secoua rudement, endisant :
– Holà ! hé ! l’ami… debout !… quefaites-vous ici ?…
Le dormeur ainsi interpellé et secoué ne broncha pas, ne fit pasun mouvement, et lorsque le droguiste lâcha le bras qu’il tenait,ce bras retomba comme une chose inerte.
– D’où sort cet homme ? demanda M. Jacques.
– Je pense qu’il est entré ici avec les porteurs qui m’ontapporté le comte, répondit le droguiste, qui tout en parlantexaminait attentivement cet inconnu dont le sommeil si robuste luiparaissait étrange.
– Il me semble avoir vu déjà cette face d’ivrogne !murmura M. Jacques, qui ajouta : Maître André, voyezdonc, je vous prie, ce que signifie cet étrange sommeil ?
Maître André, puisque ainsi se nommait le droguiste, n’avait pasattendu cet ordre et déjà visitait soigneusement cet intrus.
Après quelques minutes d’un examen très attentif, il se redressaet dit :
– Cet homme ne dort pas, monseigneur ; voyez, ses yeuxne sont pas complètement fermés, la pupille en est fixe et dilatée…Il est tout simplement assommé par l’ivresse… Il faut que cet hommesoit d’une constitution extrêmement robuste, car la dose de liquidequ’il a dû absorber est effroyable et il risquait d’être foudroyé…C’est un cas fort curieux et extrêmement rare… Voyez,l’insensibilité est complète.
Ce disant, maître André secouait violemment l’ivrogne et lepinçait au sang sans lui arracher même un tressaillement.
– Cet homme voit-il ? entend-il ?… Au fait, je leremets maintenant, c’est cet ivrogne fieffé qui accompagne partoutson ami le poète Crébillon… c’est le père deMme d’Étioles… Poisson je crois… Il est vraimentétrange que cet ivrogne ait pu pénétrer jusqu’ici… Ce sommeilbizarre ne cacherait-il pas quelque ruse ?…
Le droguiste secoua la tête :
– Non, monseigneur, je vous réponds que nous ne sommes pasen présence d’un simulateur… Cet homme lorsqu’il retrouvera sesesprits, si toutefois la congestion ne le foudroie pas dans l’étatoù il est, cet homme serait certainement fort embarrassé de dire oùil est et comment il y est venu.
– Mais enfin entend-il ?… voit-il ?… et s’ilvoit, s’il entend, gardera-t-il souvenance de ce qu’il aura vu etentendu ?
– Je crois qu’il ne voit ni entend… Toutefois je n’oseraisrien affirmer… c’est un cas tellement spécial…
Sans rien dire, M. Jacques prit un pistolet dans un meubleet, appuyant le canon sur la tempe de Noé, il arma froidement, endisant impérieusement :
– Debout, l’homme… ou vous êtes mort !…
Noé ne broncha pas.
– Je vous l’ai dit, monseigneur, insensibilité complète… Jecrois que cet homme n’entend rien et ne voit rien.
– N’importe, dit M. Jacques, puisque la fatalité aamené cet ivrogne ici, il sera bon, pour plus de sûreté, des’assurer de sa personne… Maître André, vous le ferez transporterdans la pièce isolée du petit pavillon… vous aurez soin qu’il nepuisse échapper et vous le traiterez convenablement… Il seraitpeut-être bon d’entretenir chez lui une ivresse persistante, àseule fin de lui faire perdre le souvenir de ce qu’il aura pu voiret entendre… Lorsqu’il en sera temps, je vous le ferai savoir, onle grisera de nouveau et on le déposera nuitamment loin de lamaison, sur la route, afin de lui laisser croire, quand il sortirade son ivresse, qu’il a rêvé… Jusque-là, veillez à ce qu’il nepuisse échapper.
– Vos ordres seront exécutés, monseigneur… Quant às’échapper… hum !… cela me paraît difficile… la pièce enquestion n’a pas d’issue visible et il faudrait que cet ivrogne fûtdoué d’un flair tout particulier pour découvrir le ressort quiouvre la porte secrète…
– Il faut tout prévoir… veillez quand même… Mais en voilàassez sur le compte de cet imbécile… Occupons-nous du comte duBarry.
Quelques instants plus tard, grâce à des soins énergiques, lecomte revenait à lui et constatait avec satisfaction qu’à part ladouleur produite par la quantité de coups de canne reçus, iln’avait rien de cassé et serait vite remis sur pied.
Aux questions de M. Jacques, il répondit qu’il n’avait puexécuter l’ordre qu’il avait reçu et qu’au moment où il allaitentrer au château afin d’y recueillir des détails sur l’évasion dece misérable d’Assas, que le baron de Marçay, dans une noteéplorée, venait de signaler à ses supérieurs, il avait été arrêtépar ce démon de d’Assas lui-même, qui l’avait mis dans le piteuxétat où il était présentement.
Le comte termina ce récit douloureux pour son amour-propre endisant avec un accent de haine farouche :
– Cette fois-ci, que vous le vouliez ou non, si jerencontre cet homme, je le prends… il me le faut… Je veux, avant dele tuer, lui faire souffrir mille morts… Vous ferez de moi ce quevous voudrez après, mais je veux ma vengeance, et je l’auraiterrible, éclatante…
– Allons, allons, calmez-vous, mon cher comte, et puisquevous tenez tant à cette vengeance, eh bien… je vous abandonne ced’Assas… vous en ferez ce que vous voudrez… Là ! êtes-voussatisfait ?…
– Ah ! merci, monseigneur !…
– Remettez-vous vite, car je vais avoir besoin de vous…
– Soyez tranquille, j’ai autre chose à faire qu’à resterdans mon lit… Je vous réponds, monseigneur, que je ne moisirai pasici, répondit le comte avec un sourire de joie hideuse.
– Bien, bien… je m’en rapporte à vous… Toutefois, dansvotre intérêt, ne commettez pas d’imprudence… Maintenant, je vousquitte… j’ai des ordres pressés à donner… Maître André, je vousrecommande encore une fois cet ivrogne… suivez ponctuellement mesinstructions à ce sujet…
Là-dessus, M. Jacques se dirigea vers la fameuse armoire etdisparut.
Un quart d’heure plus tard, Noé était transporté dans une pièceassez confortablement meublée, mais ne possédant ni porte nifenêtre apparentes.
La pièce était faiblement éclairée par une veilleuse.
L’ivrogne avait été déposé dans un vaste fauteuil et, sur unpetit guéridon, un en-cas et de nombreux flacons poudreux étaientdisposés, de manière à attirer l’attention de l’ivrogne à sonréveil, et les flacons avaient été choisis d’apparence vénérable,de manière à rendre la tentation irrésistible.
Voilà tout bonnement où se trouvait Noé Poisson, tandis que sonami Crébillon, qui le croyait mort, se désolait tout en continuantdes recherches infructueuses.
Après le départ d’Assas et de Crébillon la comtesse du Barryétait restée longtemps songeuse devant la porte par où venait des’éloigner celui qu’elle avait élu et qui emportait son cœur. Untravail lent, mais tenace, se faisait dans cette tête si jeune etsi belle.
Des pensées qu’elle n’avait jamais eues, qu’elle ne soupçonnaitmême pas, venaient l’envahir et ouvraient à son esprit étonné deshorizons nouveaux.
Des pudeurs inconnues, des délicatesses raffinées lui venaienttout à coup et elle se prenait à rougir à la pensée de ce qu’elleavait été, de ce qu’elle avait fait, de ce qu’elle étaitencore.
Pourquoi ces hontes soudaines ?… Pourquoi ces penséesnouvelles qui la prenaient et la charmaient tout à lafois ?…
C’est que l’amour pur et sincère mettait son emprise souverainesur ce cœur qui n’avait jamais battu ; c’est que l’amourrégénérateur sortait vainqueur dans l’effroyable combat que luilivraient l’ambition, la haine, tous les sentiments vils et bas quiluttaient désespérément contre lui ; c’est que toutes lesscories de ce cœur vierge encore se fondaient, se purifiaient aucontact de ce maître incontesté.
Et rêveuse, délicieusement alanguie, elle revoyait parl’imagination cette soirée, ce bal de l’Hôtel de Ville où pour lapremière fois elle s’était produite sous ce nom d’emprunt decomtesse du Barry, et à son oreille retentissaient les paroles deSaint-Germain qui d’une voix douce et grave lui disait :
– Vous n’êtes pas, vous ne serez jamais la comtesse duBarry… Il en est temps encore, partez, vivez modestement, maishonnêtement, dans votre pays… là-bas… à Vaucouleurs… et soyez ainsiassurée que vous trouverez ainsi le bonheur.
Et voilà que, chose étrange, cet inconnu qui accompagnaitd’Assas, ce poète au ton railleur, à l’œil ironique, aux manièrescommunes et emphatiquement théâtrales, venait de lui répéter là,avec la même douceur dans la voix et le regard, la même chose entermes presque identiques.
Et cet inconnu qui paraissait l’avoir devinée, tout commeSaint-Germain naguère, avait parlé du rôle qu’on lui faisaitjouer.
Il savait donc ?
Et il savait, comme Saint-Germain, pourquoi cette même douceur,pourquoi cette pitié qu’elle avait lue clairement dans son regard,tandis que lui, l’aimé, restait immuablement froid et dédaigneux,presque méprisant ?
Toutes ces choses la frappaient étrangement, et dans son espritsimple, enclin à la superstition, cette idée qu’elle étaitfatalement destinée à échouer dans la tâche qu’elle avait assumée,s’incrustait tenace et tyrannique.
Et elle se demandait s’il ne valait pas mieux se donner lebénéfice de renoncer soi-même, librement, plutôt que d’échouerhonteusement.
Au moins, par son abandon volontaire, se concilierait-elle dessympathies, forcerait-elle l’estime de ceux qui lui tenaient tant àcœur, tandis qu’en persistant en allant à un échec qu’un secretpressentiment lui montrait certain, elle verrait tout le monde setourner contre elle, même et surtout ceux qui l’avaient pousséejusque-là.
Et son imagination allant de Saint-Germain à Crébillon, ellerépétait machinalement les paroles du poète :
– Vous n’êtes pas faite pour le rôle qu’on vous fait jouerici.
Et elle se demandait avec angoisse, stupéfaite elle-même devantles tiraillements de sa propre conscience, si ce poète n’avait pasraison, et si elle ne devait pas écouter sa voix qui luiconseillait de renoncer à la lutte, de réaliser ce qu’ellepossédait et, avec cette petite fortune, de se retirer dans sonpays, d’y vivre honnêtement en élevant sa petite sœur.
Cette fortune, d’ailleurs, qui lui paraissait aujourd’hui trèsmodeste, ne lui apparaissait-elle pas, lorsqu’elle exerçait sonmétier de fille galante, comme un rêve doré qui ne se réaliseraitjamais ?
Elle sortit de ces pensées comme d’un songe et s’aperçut alorsqu’elle tenait dans sa main crispée un papier que Crébillon y avaitglissé avant de partir.
Elle ouvrit le billet et lut.
Il ne contenait pas autre chose que le nom d’une hôtellerie etles indications d’étage et de porte.
L’adresse de d’Assas sans doute.
Cet inconnu pensait donc qu’il pouvait lui être utile deconnaître cette adresse ?… Il pensait donc qu’elle pouvaitavoir l’idée de retourner voir d’Assas ?
Pourquoi ?… Après ce qui s’était passé entre eux auxprisons du château, quelle nouvelle tentative pourrait-ellefaire ?…
Qu’espérait d’elle ce poète ?
Et de plus en plus songeuse, elle allait rentrer chez elle,lorsque l’idée lui vint que le jardinier allait peut-être bavarderet raconter comment les deux fugitifs s’étaient introduits dans lejardin.
Personnellement, cela lui importait peu. Elle était tellementlasse et découragée qu’il lui indifférait complètement que le roiet M. Jacques lui-même apprissent qu’elle avait laissé fuir lechevalier.
Mais elle comprenait fort bien aussi qu’une indiscrétion pouvaitlivrer celui qu’elle aimait malgré tout et elle ne voulait pasmaintenant le voir en prison.
Elle fit donc un détour et, ayant trouvé le jardinier qui selivrait consciencieusement à son travail quotidien, elle luidit :
– Ces deux gentilhommes sont enfin partis… Une autre fois,Gaspard, soyez plus prudent… Je veux bien, pour cette fois, vouspromettre de laisser ignorer cet incident au roi… mais songez quesi pareille aventure se renouvelait et que le roi vint à le savoir,vous seriez impitoyablement chassé… et vous avez de la famille, jecrois… Dans votre propre intérêt, veillez à ce que cela ne serenouvelle plus…
Gaspard, à ces paroles, avait pâli, dans la crainte de perdre saplace, et avait répondu d’un ton soumis :
– Je vous jure, madame, que j’ai fait tout ce que j’ai pupour empêcher ces gentilhommes d’entrer et, une fois entrés, pourles faire sortir… le jeune m’a même offert sa bourse que j’airefusée… et cependant j’ai de la famille en effet… Si madame veutbien me promettre de ne rien dire, je lui affirme que pareil faitne se présentera plus… mais, je vous en prie, faites que le roi nesache rien…
– Je vous ai promis de ne rien dire, je tiendrai mapromesse… le roi ne saura rien… à moins que vous-même ne commettiezl’imprudence de parler…
– Oh ! madame peut être tranquille… je n’irai pas mevendre moi-même.
Et en disant ces mots, le brave homme paraissait gêné.
Sans remarquer cette gêne, la comtesse reprit :
– En attendant, vous avez bien fait de refuser la boursequ’on vous offrait… mais comme je ne veux pas qu’il soit dit quevous avez perdu quelque chose en cette occurrence… voici la mienne…vous pouvez la prendre, celle-là… j’espère qu’elle ne sera pasmoins bien garnie que celle que vous avez refusée…
Et coupant court aux paroles du brave homme qui se confondait enbénédictions et en remerciements, elle rentra chez elle pendant queGaspard soupesait la bourse avec une évidente satisfaction et segrattait furieusement l’oreille, en murmurant :
– Et moi, triple niais, qui n’ai pas su garder ma langue etsuis allé sottement raconter la chose àMlle Nicole… Pourvu que cette brave demoisellen’aille pas faire comme moi et bavarder… Madame est bonne, elleveut bien oublier… mais M. Lebel lui, ne badine pas… c’est queje serait impitoyablement chassé… Et mes pauvres enfants, qu’est-cequ’ils deviendraient ?… Il faudra que je prieMlle Nicole de ne rien dire.
Pendant ce temps, la comtesse, qui était rentrée dans sonboudoir, se disait :
– Allons, ce brave Gaspard a trop peur de perdre sa place,il ne parlera pas… me voici tranquille.
Et ayant allumé une cire rose, elle brûla avec précaution lebillet de Crébillon, dans la crainte que ce chiffon de papiervenant à s’égarer, l’adresse qu’il contenait ne tombât entre lesmains de quelque malintentionné et ne mît sur la trace dufugitif.
À la suite de cet incident la comtesse resta pendant deux joursen proie à une agitation intérieure violente, sans cesse harceléepar les idées nouvelles qui jaillissaient dans son cœur et dans soncerveau, mais ne trouvant pas malgré tout la force de prendre unedétermination ferme.
Elle paraissait agacée, nerveuse, d’une sensibilité extrême quila faisait éclater, sans raison apparente, en rires désordonnés ouen sanglots déchirants.
Tout le monde dans la petite maison subit le contre-coup decette crise qu’elle traversait.
Le roi lui-même dut en subir les effets, ce qui le refroiditsensiblement sans que la jeune femme parût le remarquer.
Enfin, au bout de deux jours, n’y tenant plus, elle se fithabiller très simplement d’une toilette noire et prévint Nicolequ’elle sortait.
Elle se rendit tout droit à l’adresse que lui avait donnéeCrébillon, monta directement sans rien demander à personne etfrappa à la porte qui lui avait été désignée, d’avance le cœurétreint par une indicible angoisse.
Ce fut Crébillon qui vint lui ouvrir.
Le poète ne parut pas autrement surpris de cette visite mais enrevanche d’Assas tressaillit violemment.
Elle vit ce tressaillement et, croyant qu’il voulait la chasser,elle joignit les mains dans un geste suppliant.
Crébillon les regardait tous les deux avec une attentionsoutenue. Il paraissait très calme, seulement ses doigts battaientnerveusement un rappel frénétique sur le dossier d’une chaise qu’ilavait saisi machinalement.
D’Assas cependant s’était levé et de sa voix fraîche et sonore,la regardant bien en face pendant qu’elle restait muette, trop émuepour parler, il dit doucement, avec une déférencevisible :
– Madame, lorsque vous me fîtes l’honneur de me venirvisiter dans ma prison, je me suis oublié jusqu’à vous dire deschoses qu’un homme ne doit pas dire à une femme… quelle qu’ellesoit… ce faisant, j’ai manqué au respect que tout homme bien nédoit à une femme… je vous en demande pardon…
Elle leva sur lui des yeux brillants, se demandant si elleentendait bien, si elle ne rêvait pas, et ne trouvant pas un mot àdire elle éclata en sanglots, tomba à genoux et, avant qu’il eût pufaire un mouvement, saisit sa main et la baisa.
Vivement, d’Assas confus la releva en murmurant :
– Oh ! madame !… que faites-vous ?…
Et le pauvre chevalier éperdu regardait Crébillon comme pourimplorer son secours.
Celui-ci, non moins ému, ne se fit d’ailleurs pas tirerl’oreille. Il approcha vivement un fauteuil dans lequel la jeunefemme se laissa tomber, la tête enfouie dans ses deux mains,toujours secouée par d’affreux sanglots.
Le poète fit au chevalier un signe qui recommandait de se taireet de respecter cette douleur sincère, et posant doucement sa mainsur la tête de la jeune femme avec une douceur infinie qu’onn’aurait jamais soupçonnée dans ce grand corpsdégingandé :
– Pleurez, mon enfant, pleurez… les larmes sont bonnes, leslarmes sont saintes parce qu’elles sont régénératrices… pleurez…parce que, avec les larmes de vos yeux tombent en même temps toutesles mauvaises pensées qui étouffaient votre cœur… pleurez, parceque ces larmes purifient ce cœur qui se dégagera pur et radieux…pleurez, mon enfant…
Et, comme une mère qui berce son enfant, l’excellent homme, endes paroles émues, laissait parler son cœur de poète et endormaitla douleur dans ce cœur meurtri, pendant que d’Assas contemplait cespectacle et écoutait avec une émotion qu’il n’essayait pas decacher.
Enfin, la jeune femme parut se calmer.
Elle essuya ses yeux et dit avec un sourire triste etdoux :
– C’est fini !…
Et comme ses yeux se fixaient sur d’Assas en prononçant cesmots, Crébillon esquissa un mouvement de retraite que le chevaliervit avec inquiétude, car il se demandait ce que venait faire lacomtesse, et un tête-à-tête avec cette femme, qui, décidément,était de plus en plus étrange et extraordinaire, l’effrayait.
Juliette vit-elle cette inquiétude ?… Comprit-elle ce quise passait dans l’esprit de d’Assas ?
Nous ne saurions le dire.
Toujours est-il qu’elle dit à Crébillon qui déjà gagnait laporte :
– Restez, monsieur, je vous prie… Vous pouvez entendre ceque je suis venue dire à M. d’Assas…
Crébillon s’inclina, satisfait au fond d’assister à cetentretien qui l’intriguait, devinant que sa présence pouvait êtreutile, tandis que d’Assas, de son côté, respirait plus à l’aise,satisfait de voir un tiers entre lui et cette femmedéconcertante.
Juliette reprit, s’adressant à d’Assas, cette fois :
– Vous avez eu, tout à l’heure, la générosité de medemander pardon pour les vérités un peu dures peut-être que vousm’avez dites l’autre jour. Ces vérités, je les avais méritées partoutes les… sottises que je vous ai dites… dont je rougisaujourd’hui, et c’est moi, d’Assas, qui vous demande pardon…
– Oh ! madame, je ne souffrirai pas !…
– Écoutez-moi, je vous prie… Oui, je vous demande pardon devous avoir, par mes folles paroles, par mes actes méprisables et,je le sens aujourd’hui, indignes d’un cœur honnête, mis dans lacruelle nécessité de me dire des choses que vous vous reprochezdans la bonté de votre cœur… alors que je reconnais maintenant etque je déclare hautement, devant monsieur qui m’entend, qu’ellesétaient fort au-dessus de ce que je méritais.
– Je vous en conjure, madame, dit d’Assas, ne parlons plusde cela… j’ai tout oublié pour ma part… et… je serais heureux,croyez-le, si vos paroles et vos actes futurs me permettaient de neme souvenir que du service que vous m’avez rendu l’autre jour et devous remercier autrement que par de vaines paroles, comme je lefais en ce moment…
La comtesse le regarda avec une pointe d’attendrissement étonnéet murmura, pour elle-même :
– Il serait donc vrai… ?
Puis, secouant sa tête charmante d’un air résolu, ellerépondit :
– Peut-être avez-vous raison… mais ce que j’ai à vous direme ramènera forcément à parler de ce qui s’est passé entre nous…Rassurez-vous pourtant, j’éviterai autant qu’il me sera possible derappeler des souvenirs qui me sont aujourd’hui plus pénibles etplus odieux qu’ils ne peuvent l’être pour vous… et si certains deces souvenirs que je serai forcée d’évoquer devantM. de Crébillon sont humiliants pour moi… eh bien, cesera ma punition… le commencement de l’expiation que je me suisimposée… uniquement pour mériter un peu de votre estime.
D’Assas s’inclina en signe d’assentiment.
La comtesse se recueillit quelques secondes et reprit :
– Pourtant, il est une chose que je veux vous répéterencore une fois… Je vous aime ardemment… de toutes les forces demon être… Vous êtes le premier, le seul qui ait fait battre moncœur, et ce cœur s’est donné pour toujours… il ne se reprendrajamais… quoi qu’il puisse advenir…
Je sais que je suis indigne de votre amour… vous ne pouvezdescendre jusqu’à moi. Hélas ! quoi que je fasse, je nepourrai jamais m’élever jusqu’à vous, car rien au monde ne pourraeffacer l’odieux et méprisable passé qui fut le mien.
Je n’espère donc rien… je ne demande rien… pas même votreamitié… mais il m’est doux de vous dire encore une fois que moncœur vous appartient tout entier… que la misérable femme que jesuis sera toujours heureuse de sacrifier sa vie et son bonheur àvotre propre bonheur… Dites-vous bien cela, d’Assas, et nel’oubliez jamais, car plus jamais maintenant je ne vous parlerai decet amour.
Vous disiez tout à l’heure que vous attendiez mes actes et mesparoles pour me juger… En attendant les actes, vous allez pouvoirle faire tout de suite, car je vais parler avec une entièrefranchise et ce que je vais vous dire, c’est ma confession pleineet entière… si humiliante qu’elle puisse être pour moi… Plus tard,d’Assas, vous verrez que mes actes seront d’accord avec mesparoles.
– Je ne souffrirai pas, madame, que vous vous humiliiez…Tout ce que vous venez de dire, ce que vous avez fait pour moi medonne à penser que vous valez mieux qu’on ne vous a dépeinte à mesyeux, et je commence à croire qu’on vous a calomniée… Qui que voussoyez, quoi que vous ayez été, il y a certainement en vous desélans généreux qui ne demandent qu’à se développer… Je croisfermement que, si vous suivez les impulsions de votre cœur, vosactes seront tels qu’ils vous réhabiliteront aux yeux des honnêtesgens… Il est donc inutile de vous humilier, répondit d’Assas.
La comtesse hocha la tête comme quelqu’un qui est bien décidé,tandis que Crébillon disait :
– Laissez dire, madame… Les paroles comme les larmes sontparfois un soulagement…
– Vous avez raison, monsieur… ce me sera un soulagementimmense de pouvoir découvrir mon âme devant deux hommes d’esprit etde cœur.
Les deux hommes s’inclinèrent.
La comtesse reprit :
– Vous disiez tout à l’heure qu’on m’avait dépeinte à vouset sans doute calomniée… On vous a donc parlé de moi ?…
– Oui, madame, je l’avoue… mais…
– Oh ! rassurez-vous, je ne vous demande pas le nom dela personne qui vous a parlé de moi… ce nom, au surplus, je croisle connaître… Est-ce la même personne qui vous a dit mon vrai nomet… ce que j’avais été ?…
– La même, oui, madame, répondit d’Assas qui tout aussitôtajouta vivement :
Cette personne aurait-elle menti ?
– Non, pas sur ce point-là… Je sais bien ce qu’on vous adit que j’étais, répondit Juliette en baissant la tête… Mais si onvous a dit que j’étais pour quelque chose dans la séquestration deMme d’Étioles, on a menti… Je n’ai rien fait, jevous le jure, contre cette jeune femme, si ce n’est de prendre saplace dans la petite maison du roi… cela et une… méchante actionque j’ai commise il y a deux jours, et que je vous confesserai,voilà les deux seules choses que j’aie à me reprocher ;encore, de ces deux choses, tout au moins êtes-vous le dernier quipuisse me reprocher la première puisque, en prenant sa place, j’aiempêché Mme d’Étioles de devenir ce que je suisdevenue… Me croyez-vous ?…
– J’attends… répondit évasivement d’Assas qui, malgré toutela pitié qu’il ressentait pour cette jeune femme, répugnait à unmensonge.
– Vous attendez des preuves, n’est-ce pas ?… c’estjuste, au fond… pourquoi me croiriez-vous sur parole ?…
– Je ne dis pas cela.
– Mais vous le pensez… On vous a dit que je poursuivaisMme d’Étioles de ma haine… que je l’avais faitenlever, séquestrer, que sais-je encore ?… tout cela est faux…et la preuve en est que je vais vous dire où elle se trouve…
– Vous feriez cela ? dit d’Assas dans une explosion dejoie.
– Je ferai cela… pour vous… répondit tristementJuliette.
– Parlez !… parlez vite !…
– Vous l’aimez donc bien ? demanda Juliette en fermantinstinctivement les yeux devant le coup au-devant duquel elleallait.
– De toute mon âme ! répondit d’Assas sans se rendrecompte du coup qu’il portait.
– Ah ! fit douloureusement la jeune femme en pressantdes deux mains son cœur qui bondissait dans sa poitrine.
Crébillon fut pris soudain d’une quinte de toux, comme s’il eûtvoulu couvrir les paroles de d’Assas et lui faire sentir la cruautéd’une telle franchise.
Juliette s’était remise et, regardant le chevalier avecmansuétude, elle dit simplement avec un accent de maternelletendresse :
– Pauvre petit !…
– Que voulez-vous dire ?
– Vous le saurez toujours assez tôt… Je vous dirai donc oùse trouve Mme d’Étioles et vous ne croirez plusainsi que je suis le bourreau de cette jeune femme, vous verrezainsi qu’on vous a menti sur ce point-là… Mais avant que vouspuissiez comprendre et sinon excuser, du moins atténuer laresponsabilité de certains de mes actes, je dois vous dire qui jesuis, et comment j’ai vécu jusqu’à ce jour… Peut-êtretrouverez-vous, quand vous saurez tout, que je suis plus digne depitié que de mépris…
– Un mot, je vous en prie, madame… Si on m’a menti surcertains points, on peut avoir menti sur d’autres…Mme d’Étioles est vivante, n’est-ce pas ?…
– Oui… cela, je vous l’affirme.
– Vivante et… bien portante ?…
Avant de répondre à cette question, la comtesse regardaattentivement le jeune homme comme pour s’assurer qu’il aurait laforce de supporter le coup qu’elle allait être forcée de luiporter.
D’Assas vit parfaitement cette hésitation et sentit le frissonde l’angoisse l’étreindre.
D’une voix étranglée, il interrogea :
– Elle est malade ?… dangereusement peut-être… parlez…je suis fort.
– Mme d’Étioles en effet est malade…gravement malade… répondit enfin Juliette.
– En danger de mort peut-être ? dit d’Assas, voyantqu’elle hésitait et devinant d’instinct qu’elle voulait leménager.
– Non, dit vivement Juliette, plus maintenant… mais sonétat est grave… il exige des soins assidus, des précautionsminutieuses… Une émotion dans l’état où elle se trouve pourrait latuer net… néanmoins le docteur espère la sauver maintenant… maiselle sera longtemps à se remettre…
– Ah ! fit d’Assas d’une voix rauque… Enfin, pour lemoment, tout péril imminent a disparu ?…
– Elle est en bonne voie… et s’il ne se produit aucunincident, aucune complication, elle est sauvée… Je vous jure que jevous dis la vérité.
– C’est bien, je vous crois… Oui, je vois que vous êtessincère… et bien que les nouvelles que vous me donnez ne soient pasprécisément ce que je voudrais qu’elles fussent… je vous remerciedu sacrifice que vous faites… je vous remercie des ménagements quevous avez mis à me communiquer cette nouvelle douloureuse… Encoreun mot, je vous prie… je vous tiendrai quitte après… l’état danslequel se trouve Mme d’Étioles ne proviendrait-ilpas de mauvais traitements ?…
– Non, non, dit vivement Juliette, ne croyez pas cela…Mme d’Étioles a été traitée avec tous les égardsqu’elle méritait…
– Peut-être alors la séquestration qu’on lui imposait…
– Ce n’est pas cela non plus… Elle n’a pu se rendre comptede rien… le mal l’a foudroyée pour ainsi dire.
– C’est donc un mal subit qui s’est abattu surelle ?
– Je vous l’ai dit… un mal foudroyant.
– Résultat d’une émotion violente ? dit à son tourCrébillon.
La comtesse fit de la tête un signe affirmatif. Ce geste futaccompagné d’un coup d’œil expressif comme pour dire au poètequ’elle ne s’expliquait pas plus clairement afin d’éviter unedouleur cuisante au jeune homme.
D’Assas, plongé dans des réflexions douloureuses, n’avait rienremarqué, et poursuivant son idée il demanda encore unefois :
– De quand date cette maladie foudroyante ?…
– Mme d’Étioles a été terrassée par le malle lendemain du jour où vous l’avez quittée.
– Ah ! fit d’Assas dont l’œil s’illumina soudain,est-ce que… ?
Juliette devina ce qu’il pensait et, pour la deuxième fois, ellemurmura avec un accent de commisération profonde :
– Pauvre petit !…
– Ce n’est pas cela ! dit d’Assas très naturellementet comme s’il avait exprimé tout haut sa pensée, tant il était sûrqu’elle avait compris. Quelle est donc alors la cause de ce malsubit ?… Car, enfin, si ce n’est le résultat d’un crime, ildoit y avoir une cause réelle… si vous la connaissez, parlez sanscrainte… je vous répète que je suis fort… je peux toutentendre.
– Vous le voulez donc ?…
– Je vous en prie.
– Eh bien, Mme d’Étioles est tombéefoudroyée dès l’instant où on lui a prouvé que… le roi… rendaitvisite nuitamment à… une autre femme.
– Ah ! fit sourdement d’Assas, qui à son tourétreignit sa poitrine à deux mains.
Juliette le regardait avec une commisération infinie, pendantque Crébillon grommelait :
– Diable ! diable !… voilà que les choses segâtent pour mon jeune amoureux.
D’Assas cependant s’était remis et, bien que le coup eût étérude et imprévu, il avait pu, par un prodige de volonté, retrouverson calme et son impassibilité.
Aussi ce fut d’une voix où ne perçait nulle émotion qu’il dit àson tour :
– Quoi qu’il en soit, Mme d’Étioles esthors de danger pour le moment… c’est l’essentiel…
Maintenant, madame, nous vous écoutons et, quoi que ce soit quevous ayez à nous dire, soyez assurée que vous avez acquis desdroits à ma reconnaissance et que vous trouverez en moi un auditeurdisposé à se montrer aussi indulgent que vous vous êtes montréedoucement maternelle dans vos abnégations.
Ces paroles produisirent sur la comtesse une impression douce etencourageante dont elle avait besoin sans doute, car elle leva surcelui qui lui parlait un regard vaguement étonné où se lisaitcependant une infinie tendresse et une reconnaissance sansbornes.
Et d’une voix brisée, baissant la tête pour cacher sa rougeur,elle raconta toute son existence, depuis ses premières années, enpassant par la vie de débauches et d’expédients qu’elle menait ruedes Barres.
Elle raconta comment M. Jacques était venu la chercher là,quel avenir prestigieux il avait fait luire à ses yeux éblouis, etcomment il avait su l’entraîner par ses offres merveilleuses, parses tentations savantes, comment elle avait succombé à cestentations, comment elle était devenue comtesse du Barry et commentelle avait débuté dans ce rôle, au bal de l’Hôtel de Ville, ainsique les paroles prophétiques prononcées par Saint-Germain danscette soirée inoubliable pour elle.
Elle dit la conspiration ourdie contreMme d’Étioles et comment en achetant la complicitéde Suzon, de Nicole et des filles de service de la petite maison duroi, elle put s’introduire dans la place, éloigner sa rivale,prendre sa place et la supplanter dans les faveurs du roi ;comment elle fut de nouveau tentée par le diaboliqueM. Jacques à son retour de la prison ; comment cet hommesut souffler sur la colère qui bouillonnait en elle, attiser lahaine et la jalousie ; se servir, en les poussant à leurparoxysme, de tous les sentiments mauvais qui fermentaient dans soncœur pour l’amener à commettre la mauvaise action qui devait perdreirrémédiablement et du même coup d’Assas etMme d’Étioles dans l’esprit du roi.
Elle fit le récit de la nuit épouvantable qu’elle passa à lasuite de cette mauvaise action.
Elle dit le chagrin ressenti, les remords dont elle étaitenvahie au moment où d’Assas lui était apparu et comment sa vuefixa toutes ses irrésolutions et la décida à sauver coûte que coûtecelui qu’elle avait voulu perdre la veille ; comment lesexhortations du poète frappèrent vivement son esprit et comment,ces exhortations lui rappelant les paroles du comte deSaint-Germain, elle résolut de tenter la démarche qu’elle faisait,de renoncer à la lutte dans laquelle on l’avait engagée, de partir,de se faire oublier et de racheter ses fautes passées en sesacrifiant elle-même à son amour, en consacrant enfin sa modestefortune à élever dignement sa petite sœur.
– Maintenant que vous savez tout, dit-elle en terminant,jugez-moi… et ne soyez pas trop sévère… Il me reste encore à vousapprendre où se trouve Mme d’Étioles et…
À ce moment la porte s’ouvrit violemment et Jean fit irruptiondans la pièce en disant d’une voix étranglée :
– Alerte !… monsieur le chevalier, on vient vousarrêter !…
Ces paroles produisirent l’effet d’un coup de foudre.
La comtesse devint pâle comme une morte et fut saisie d’untremblement nerveux.
D’Assas et Crébillon échangèrent à son adresse un rapide etsignificatif coup d’œil.
Le poète murmura entre haut et bas :
– Ah ! les femmes !… les femmes !… quellescomédiennes !… Celle-ci paraissait pourtant bien sincère… etje crois, corbleu ! qu’elle avait réussi à m’émouvoir…
D’Assas, lui, dit tout haut à Juliette qui le regardait avec desyeux démesurément hagards :
– Mes compliments, madame… vous avez admirablement jouévotre rôle… Je me disais aussi : Est-il possible qu’unecréature humaine ait tant de dévouement et d’abnégation ?Évidemment c’est trop beau…
– Que voulez-vous dire, balbutia Juliette éperdue.
– Que, n’ayant pas voulu me livrer lorsque je me trouvaischez vous, pour des raisons qui m’échappent, vous êtes venue jouerici une infâme comédie, pour donner le temps à votre acolyte, lecomte du Barry, de venir me saisir…
– Le comte du Barry ? interrogea la malheureuse quisentait la folie l’envahir…
– Lui-même, madame, lui qui commande les soldats quiviennent ici… Voyez plutôt !
D’Assas, en parlant, s’était approché de la fenêtre et avait puvoir le comte qui paraissait, sinon commander, du moins diriger unetroupe de soldats sous les ordres d’un officier.
D’un bond la jeune femme fut près de lui et s’assura parelle-même qu’il ne se trompait pas.
Elle passa sa main sur son front où perlait une sueur froide etmurmura, terrifiée :
– Le comte !…
– En personne, madame… mais, vrai Dieu ! il ne metient pas encore, et puisque la correction que je lui aiadministrée ne lui suffit pas…
– Et vous croyez que c’est moi qui l’ai amené ici ?…moi ?… dit Juliette avec une douloureuse indignation.
Sans répondre, d’Assas tourna le dos et alla chercher son épéeet ses pistolets posés sur une chaise.
La comtesse ne trouva pas un mot de protestation.
Cette accusation imprévue l’assommait littéralement.
Elle sentait vaguement, du reste, que cette extraordinaireintervention de celui dont elle portait le nom, au moment précis oùelle se trouvait chez d’Assas, devait paraître louche et qu’il luiétait impossible de se justifier pour le moment.
Que dire, en effet ?
Par un sentiment de délicatesse qui se tournait maintenantcontre elle, elle avait, dans le long et douloureux récit qu’ellevenait de faire, volontairement omis de citer aucun nom.
Elle voulait bien renoncer à la lutte, mais elle ne voulait pasparaître dénoncer et livrer ceux qui l’avaient engagée et soutenuedans cette lutte.
Écrasée de honte et de douleur devant cette soudaine etirréfutable accusation, elle poussa un soupir douloureux ets’affaissa évanouie sur le parquet.
Sans s’occuper d’elle, d’Assas examinait froidement sesarmes.
Mais le valet, Jean, qui paraissait trépigner d’impatience, luidit :
– Vite, monsieur le chevalier, suivez-moi…
– Et où cela, mon ami ? demanda le chevalier assezétonné.
– Vous le verrez… mais, pour Dieu, dépêchons,monsieur ; dans quelques secondes il sera trop tard… Monsieurde Crébillon, tâchez de gagner quelques minutes, je réponds detout…
Jean parlait avec une telle assurance que le poète, gagné parcette confiance, répondit :
– Allez, chevalier, allez vite… Je me charge de retenirpendant quelques instants ceux qui vous cherchent.
– Venez, monsieur, suivez-moi, reprit Jean.
– Soit, répondit d’Assas, qui, sans plus discuter, s’élançaà la suite du valet de Saint-Germain qui lui montrait lechemin.
Quelques instants plus tard, le poète entendait des pas nombreuxdans l’escalier, et la voix de l’hôtelier, qui, tremblant defrayeur, disait, d’ailleurs avec la plus entière bonne foi, car iln’avait jamais vu d’Assas :
– Mais, monsieur l’officier, je vous jure que la personneque vous cherchez ne loge pas chez moi.
– C’est ce que nous allons voir, répondait une voix… Jevais fouiller la maison, je verrai bien si vous dites vrai…
– Ah ! Seigneur ! quelle aventure !…geignait l’hôtelier.
Crébillon n’en écouta pas davantage et, jugeant le moment venud’intervenir, il ouvrit la porte et demanda avec son plus gracieuxsourire :
– Qu’y a-t-il donc ?… D’où vient tout cevacarme ?
L’officier s’avança et dit, après avoir consulté d’un coup d’œille comte du Barry, qui répondit par un signe de têtenégatif :
– Monsieur, nous recherchons M. le chevalier d’Assaspour l’appréhender au corps… J’ai reçu l’ordre de fouiller cettemaison… Permettez-nous donc de pénétrer chez vous et de nousassurer que celui que je cherche n’y est pas…
J’ajoute, d’ailleurs, qu’au cas où cette visite ne vousconviendrait pas, je me verrais contraint, à mon grand regret, deme passer de votre permission…
– À Dieu ne plaise, monsieur, qu’il me vienne à l’idéed’empêcher un loyal officier de Sa Majesté d’exécuter sa consigne…Celui que vous dites n’est pas chez moi… Entrez, monsieur, etassurez-vous-en par vous-même… accomplissez votre mission…
L’officier, voyant que cet inconnu s’exprimait comme un homme dequalité et en sujet docilement soumis aux ordres de son roi,s’inclina très poliment, et sans doute avait-il des instructionsprécises, car il s’effaça devant du Barry qui entra le premier.
Pendant ce temps, la comtesse, remise de son évanouissement,s’était traînée vers un fauteuil dans lequel elle s’était assise,ses jambes refusant de la soutenir.
La première personne que du Barry vit en mettant le pied dans lachambre, fut donc la comtesse, qui le regardait s’approcher avecdes yeux où se lisaient la terreur et l’angoisse.
À la vue de la comtesse, du Barry tressaillit violemment et,sans dire un mot, s’approchant d’elle vivement, il se plaça devantelle de façon à la masquer le plus possible.
De son côté, la jeune femme, soit par crainte réelle, soitqu’elle eût compris l’intention du comte, avait enfoui son visagedans son mouchoir et pleurait silencieusement.
En sorte qu’il eût été impossible à l’œil le plus perçant depénétrer les traits de la femme qui pleurait dans ce fauteuil.
L’officier, à qui cette manœuvre avait échappé, avait du premiercoup d’œil aperçu la jeune femme et il en avait conclu que savisite intempestive venait interrompre un duo d’amour.
Aussi, jetant sur le poète un coup d’œil égrillard, il dit avecun sourire entendu et un furtif coup d’œil à l’adresse de lacomtesse :
– Excusez-moi, monsieur, mais ma consigne est rigoureuse etformelle… Néanmoins, j’abrégerai autant qu’il sera en mon pouvoiret vous laisserai continuer votre… entretien…
Crébillon s’inclina à son tour et, toujours aimable,répondit :
– Faites ce que vous avez à faire.
Discrètement, l’officier, pendant que ses hommes fouillaientpartout, affecta de ne pas remarquer la présence de cettefemme.
La visite terminée, l’officier allait se retirer, lorsque duBarry s’approcha de lui et lui dit à voix basse quelques mots quiparurent le surprendre.
Néanmoins, il s’inclina devant l’ordre qu’on venait de luidonner, et, s’adressant à Crébillon, il dit :
– Encore une fois, monsieur, excusez la rigueur des ordresque je suis chargé de faire exécuter… Je dois laisser deuxsentinelles dans cette chambre, pendant que nous continueronsailleurs nos recherches… Jusque-là, vous êtes mon prisonnier… Maisrassurez-vous, cette détention sera de courte durée…
Assez étonné et vaguement inquiet, le poète répondit néanmoinsavec un calme apparent :
– Je suis à vos ordres, monsieur.
L’officier, après avoir fait un signe à deux hommes, sortit,suivi de du Barry et de toute sa troupe, et pendant qu’ils sefaisaient ouvrir toutes les portes par l’hôte toujours geignant,pendant qu’ils visitaient minutieusement toutes les pièces,sondaient les matelas, regardaient sous les lits, fouillaient lesarmoires, et enfin inspectaient les combles et les caves dans tousleurs coins et recoins, les deux soldats restés dans la chambres’étaient placés, l’arme au bras, l’un devant la porte, l’autredevant la fenêtre, et par leur présence empêchaient touteconversation entre le poète et Juliette.
Enfin, après avoir fouillé la maison de fond en comble,Crébillon entendit l’officier qui disait :
– Rien !… Vous aurez été mal renseigné, mon chercomte !…
Demi-tour ! ajouta-t-il sur un ton de commandement. Aurevoir, comte, envoyez-moi les deux hommes que j’ai laissés là-hautet rendez la liberté à ce brave homme que nous avons dérangé bienmalencontreusement, à ce qu’il me paraît.
Crébillon respira.
Le chevalier avait donc pu fuir encore une fois.
Cependant une vague inquiétude le tenait encore et il sedemandait ce que pouvait bien avoir à faire encore le comte duBarry, lorsque la porte s’ouvrit et celui-ci parut.
Sans dire un mot au poète, le comte fit signe aux deux soldatsde partir et, s’approchant de Juliette défaillante, il ditsimplement en lui offrant son bras :
– Venez, madame.
Machinalement elle obéit à l’injonction, se leva, prit le brasqu’on lui offrait et suivit du Barry, qui sortit comme il étaitentré, sans dire un mot, sans un salut, aux yeux ébahis deCrébillon tout déferré par cette attitude.
Lorsque le comte, emmenant Juliette, eut disparu, le braveCrébillon, revenu de sa stupeur, exhala sa mauvaise humeur par desretentissants jurons et de violentes invectives à l’adresse decelui qui venait de sortir.
– Que la fièvre quarte t’étouffe en route ; oiseau demalheur, toi et ta traîtresse compagne !… Traîtresse ?…Heu !… Est-ce bien sûr ?… Pouvait-elle pas dire qued’Assas venait de fuir ?… Elle ne l’a pas fait pourtant…pourquoi ?…
Oui, mais qui sait si, maintenant que je ne suis plus là, ellene parlera pas ?… Pourtant elle paraissait sincère… Le diableemporte les femmes… Qui donc oserait rien affirmer avec cetteengeance ?…
Peut-être serait-il plus prudent de déguerpir… et de déménagertout doucement, jusqu’à ce que j’aie des nouvelles de d’Assas queje ne puis abandonner ainsi… En attendant, me voilà tout seul et nesachant que faire… mordieu !…
À ce moment même la porte s’ouvrit encore une fois et Jean fitune entrée discrète.
Nous laisserons l’adroit et fidèle valet de Saint-Germainexpliquer au poète comment il avait mené à bonne fin la tâche qu’ilavait assumée de faire fuir le chevalier et nous suivrons le comteet sa pseudo-femme, après avoir expliqué toutefois, en quelquesmots, l’intervention soudaine de du Barry accompagné d’une troupede soldats chargés d’arrêter d’Assas.
Lorsque le jardinier de la petite maison des Quinconces,Gaspard, avait été congédié par la comtesse se trouvant soudain enface de d’Assas et de Crébillon, il avait rencontré la soubretteNicole qui, par hasard avait éprouvé, elle aussi, lebesoin de prendre l’air dans le jardin.
Sous le coup de l’effarement produit par cet événementextraordinaire, le brave jardinier, sans réfléchir, sans songer àmal, d’ailleurs adroitement interrogé par la camériste, avaitcomplaisamment raconté, avec force détails, l’intrusion soudaine etimprévue de ces deux inconnus qui fuyaient si précipitamment devantles soldats du roi.
La rusée fille de chambre s’était aussitôt dissimulée derrièreles arbres et avait assisté de loin à toute la scène, rapided’ailleurs, qui s’était déroulée entre sa maîtresse et ces deuxinconnus.
Au jeu des physionomies, elle avait deviné une partie de ce quise disait et, en tout cas, parfaitement compris la significationdes gestes lorsque le poète signalait l’approche de la troupe quipassait au galop devant la porte.
Qui étaient ces deux inconnus ?
L’espionne ne le soupçonnait pas, mais elle comprenaitparfaitement qu’ils étaient poursuivis, qu’ils adjuraient cellequ’elle était chargée de surveiller de ne pas les livrer et quecelle-ci accédait à leur prière ou à leurs menaces, puisqu’elle neleur ouvrait la porte qu’après que le galop de la troupe lancée àleur poursuite s’était perdu au loin.
Voyant là un événement bon à signaler et susceptible de luirapporter une somme rondelette, car celui qu’elle continuait àprendre pour un paisible bourgeois, M. Jacques, payaitroyalement, elle avait opéré une prudente retraite et était rentréedans l’intérieur du pavillon avant sa maîtresse.
Puis, prétextant une commission à exécuter, elle s’était renduetout droit à l’herboristerie du Pavot d’argent et avait demandéM. Jacques, à qui elle avait raconté tout au long ce quivenait de se passer.
Celui-ci, qui l’instant d’avant avait quitté le comte du Barryamené, comme on sait, dans cette même droguerie, informé d’autrepart des recherches que l’on effectuait en vue de ressaisir lechevalier en fuite, n’avait pas eu beaucoup de peine à deviner lenom de ce fugitif que la comtesse venait de laisser échapper.
Quant à ce personnage qui accompagnait d’Assas, M. Jacquesne devinait pas qui il pouvait être et, au reste, cela luiimportait peu.
Vivement contrarié de voir que la comtesse s’opiniâtrait dansson amour et continuait de le trahir malgré tous ses efforts pourl’amener à suivre docilement ses instructions, le ténébreuxpersonnage avait aussitôt dressé son plan, donné ses ordres, etcongédié la délatrice avec des instructions précises.
Lorsque la comtesse du Barry se fit habiller pour se rendreauprès de d’Assas, Nicole la suivit de loin, la vit entrer dansl’hôtellerie et se rendit tout droit ruelle aux Réservoirs signalerla maison où venait d’entrer sa maîtresse.
Aussitôt le comte s’était rendu au château, où des instructionsétaient données sans doute en prévision de cet événement, car ilobtint sans difficulté de diriger cette expédition.
Et voilà comment, M. Jacques ayant deviné que si lacomtesse connaissait la retraite de d’Assas elle ne résisterait pasau désir de le voir, et s’étant dit qu’ainsi, par elle, il mettraitla main sur le fugitif, le comte du Barry avait pu, accompagné desoldats, envahir l’hôtellerie de Crébillon.
Malheureusement pour lui, Jean faisait bonne garde, il avait vupoindre la troupe qui paraissait se diriger vers leur demeure ettout aussitôt avait donné l’alarme.
Ces explications données, revenons au comte et à la comtesse duBarry.
En descendant l’escalier de l’hôtellerie, du Barry, quiparaissait en proie à une colère froide, terrible, avait dit sur unton impérieux, à sa compagne :
– Enveloppez-vous de votre mante et baissez soigneusementle capuchon… que nul ne puisse vous reconnaître pendant le trajetque nous allons effectuer.
Sans trop savoir ce qu’elle faisait, celle-ci avait obéi à cetordre et suivi docilement son guide.
Elle se demandait encore comment du Barry avait été renseigné etcomment il était arrivé si inopinément que c’était vraiment unmiracle que d’Assas eût pu échapper.
Elle éprouvait une douleur atroce à la pensée que celui-ci,trompé par les apparences, avait fui en emportant cette convictionqui paraissait plausible d’une complicité de sa part dans cetteapparition aussi soudaine qu’imprévue de gens chargés del’arrêter.
Et elle se disait que toutes les apparences étaient contre elle,qu’elle ne pouvait lui en vouloir, qu’à sa place elle eût pensécomme lui et suspecté à juste raison l’auteur d’une démarcheinterrompue si brusquement et d’une façon aussi dangereuse pourcelui auprès de qui elle était faite.
Et elle se demandait ce qu’elle pourrait dire et faire plus tardpour se disculper.
Ainsi plongée dans ses pensées, elle suivait le comte sans serendre compte du chemin qu’elle faisait.
Ce ne fut qu’arrivée à destination qu’elle s’aperçut que soncompagnon l’avait conduite dans la maison de la ruelle auxRéservoirs, alors qu’elle pensait qu’il allait la reconduire dansla petite maison des Quinconces.
Elle fut surprise, mais non inquiète…
Quelle crainte pouvait-elle avoir ?
Que pouvait-on tenter contre elle ?
Elle se savait indispensable.
En effet, qu’on la fît disparaître ou qu’elle se retirâtvolontairement de la lutte, et tout croulait pour du Barry commepour M. Jacques.
Elle pensait donc non sans raison qu’elle était à l’abri detoute violence parce qu’on avait trop besoin d’elle, et la mort, ausurplus, ne l’effrayait pas, tant elle avait de douleur et dedésespoir au fond du cœur.
Mais si elle supposait qu’on ne tenterait aucune violence à sonégard, elle comprenait en revanche qu’elle allait essuyer un rudeassaut et, sans doute, être durement réprimandée par le comte ou,ce qui l’effrayait davantage encore, par M. Jacques.
Non pas qu’elle eût vis-à-vis de ce maître la même terreur, lamême crainte superstitieuse qu’elle avait précédemment…
Mais elle ne se sentait pas assez sûre d’elle-même, elle ne sesentait pas suffisamment affermie dans ses résolutions.
Et, ayant appris à connaître la force de persuasion de ceterrible maître qui broyait une âme et façonnait une volonté à saguise, elle craignait que par des moyens inconnus il n’arrivât à lapersuader, à la faire renoncer à ses projets et à la ramener docileet obéissante dans la voie où il la voulait.
Cette pensée lui faisait courir des frissons le long del’épiderme.
Du Barry l’avait fait entrer dans le pavillon du milieu, celuiqui était occupé par M. Jacques et où nous n’avons eu querarement l’occasion de pénétrer.
Après avoir traversé une antichambre déserte et simplementgarnie de quelques sièges, le comte l’avait fait entrer dans unepièce assez spacieuse et élégamment meublée.
Cette pièce possédait une vaste fenêtre dont les rideaux étaientsoigneusement tirés et, en outre de la porte par où ils venaient depénétrer, presque en face, une portière rabattue dissimulait uneporte qui donnait dans une autre pièce ainsi masquée.
Le comte, après avoir fermé la porte derrière lui, lui fit signede s’asseoir, et elle eut un soupir de soulagement en constatantque celui en face de qui elle craignait de se trouver,M. Jacques, n’y était pas.
Mais à peine s’était-elle assise que la portière dont nous avonsparlé se soulevait et que M. Jacques entrait paisiblement.
M. Jacques s’approcha d’un pas égal et lent, s’assitconfortablement, sortit sa tabatière de sa poche, huma une priseet, de l’œil, interrogea du Barry qui, en réponse à cette questionmuette, répondit avec une rage concentrée :
– Rien, monseigneur.
D’un coup sec, M. Jacques ferma la tabatière avec laquelleil jouait machinalement.
Ce fut, d’ailleurs, la seule manière dont se manifesta sacontrariété, et il demanda avec un calme absolu :
– Êtes-vous arrivé trop tard ?… Ou bien nosrenseignements étaient-ils inexacts ?
– Je ne saurais dire… Suivant vos instructions je n’ai poséaucune question à madame… Quant au reste, j’ai vainement fouillé defond en comble la maison signalée… C’est à n’y rien comprendre.
– Bien ! fit M. Jacques, qui, se tournant alorsvers la comtesse, lui dit avec beaucoup de calme et d’un airpresque dégagé, comme s’il n’eût attaché aucune importance à ce quivenait de se passer :
Eh bien, mon enfant, malgré mes avertissements réitérés, malgrémes conseils salutaires, malgré tout enfin, vous avez donc voulurevoir ce petit d’Assas ?
– Oui, monsieur, répondit Juliette avec fermeté etrésolution.
– Vous avouez !… dit du Barry pâle de colère.
Juliette le toisa d’un air méprisant et, sans lui répondre unseul mot, fit pirouetter le fauteuil dans lequel elle était assise,de manière à lui tourner complètement le dos, manifestant ainsiclairement sa ferme résolution de ne pas discuter avec cet allié dela veille qu’elle considérait maintenant comme un adversaire.
En même temps, elle faisait face à M. Jacques, résolue àlutter énergiquement et au besoin à prendre une vigoureuseoffensive.
– Madame… hurla le comte exaspéré par cette impertinenteattitude.
Mais un froncement de sourcils du maître calma cette colèrecomme par enchantement et arrêta sur ses lèvres la menace prête àjaillir.
– Vous avez, il y a quelques jours, reprit M. Jacquestoujours impassible en s’adressant à la jeune femme, vous avezlaissé fuir ce d’Assas qui s’était introduit chez vous pouréchapper à ceux qui le poursuivaient…
– Vous savez cela ? demanda Juliette avec un calmeparfait.
– Je vous ai déjà dit une fois que je savais tout… Vousavez commis là, mon enfant, une lourde faute.
– Il fallait donc le livrer alors qu’il s’était réfugiéchez moi ?…
– Oui ! dit nettement M. Jacques… On sedébarrasse d’un ennemi dangereux par n’importe quel moyen…
– M. d’Assas n’est pas mon ennemi.
– C’est le nôtre, dit du Barry qui ne se possédait plus etque la colère étouffait.
– Le vôtre peut-être, reprit froidement la comtesse, maisvos ennemis ne sont pas les miens.
– Le pacte qui nous lie, reprit violemment du Barry, vousimpose de considérer comme…
Pour la deuxième fois M. Jacques intervint et, interrompantle comte, il dit :
– Vous avez aggravé cette première faute en essayant derevoir celui que vous aviez laissé échapper… Si cette démarche, quevous avez tenté inconsidérément, je veux le croire, venait à êtreconnue du roi, tout serait perdu…
– Eh ! que m’importe !
– Mais il nous importe beaucoup à nous, dit du Barry qui nepouvait se maîtriser.
La comtesse haussa dédaigneusement les épaules.
– Si encore vous aviez réussi à trouver ce d’Assas, repritM. Jacques toujours aussi calme que du Barry était exaspéré,mais non… le comte a vainement fouillé la maison sans le trouver…Vous vous êtes donc exposée inutilement…
– Qu’en savez-vous ?
– Auriez-vous vu le petit chevalier ?
– Oui, dit nettement Juliette en le regardant bien en face.M. Jacques jeta sur du Barry un coup d’œil qui fit frémircelui-ci malgré toute son audace.
– Cette femme ment assurément, dit-il… J’ai fouilléminutieusement la maison et je réponds…
– Cela prouve, dit Juliette avec un calme déconcertant, quecelui que vous cherchiez n’y était plus… tout simplement.
– Ah ! je vais… dit le comte simplement.
La comtesse encore une fois haussa les épaules.
M. Jacques, qui ne la quittait pas des yeux, dit :
– Inutile, mon cher comte, il doit être loinmaintenant…
– En effet, reprit froidement Juliette, vous perdrezinutilement votre temps… M. d’Assas est maintenant àl’abri…
– Mais enfin, reprit M. Jacques, qu’espérez-vous de ced’Assas… après l’accueil qu’il vous a fait une fois déjà.
– Je n’espère rien… Je l’aime…
– Aimez qui bon vous semble, interrompit encore du Barry,mais observez les conditions du contrat qui nous lie… si vousvoulez que nous les observions de notre côté… et la première de cesconditions est l’obéissance passive aux ordres qui vous sontdonnés…
– J’aime M. d’Assas, reprit imperturbablement la jeunefemme, et je ne veux pas qu’on touche à un cheveu de sa tête… je neveux pas qu’il soit inquiété d’aucune façon…
– Vous ne voulez pas ? dit lentementM. Jacques en appuyant sur chaque syllabe.
– Je ne veux pas, répéta de nouveau Juliette eninsistant à son tour.
– Ah ! fit froidement M. Jacques.
Et, pour se donner le temps de réfléchir, il reprit sa tabatièredans laquelle il puisa machinalement. Puis il reprit :
– Et, dites-moi, quel était le but de votrevisite ?
– Prévenir M. d’Assas de ce qui se trame contre lui,le mettre sur ses gardes… en lui disant tout.
– Vous avez fait cela ? dit M. Jacques dont l’œillança un éclair.
– Je l’ai fait !…
– Misérable !… hurla du Barry au comble del’exaspération…
– En sorte, reprit M. Jacques, qu’à l’heure actuellece petit d’Assas nous connaît tous…
– Entendons-nous bien, dit Juliette ; j’ai prévenuM. d’Assas qui maintenant se gardera soigneusement… mais jen’ai nommé personne… je ne suis pas une délatrice…
M. Jacques respira, car il ne doutait pas de la sincéritéde cette femme qui lui tenait si résolument tête.
Il reprit pourtant :
– Et vous n’avez pas craint de vous mettre contre nous ennous trahissant ainsi que vous l’avez fait ?…
– Je n’ai fait que suivre votre exemple, dit vivementJuliette… Qui donc a été circonvenir M. d’Assas avant ladémarche que j’ai faite près de lui au château ?…Vous !
Qui m’a dépeinte à lui comme une ennemie mortelle etacharnée ?… Vous encore !
Qui lui a fait accroire que j’étais le bourreau de… de…Mme d’Étioles ?… Vous, toujours, toujoursvous !
Et tenez, maintenant que j’y réfléchis… ce baron de Marçay degarde aux prisons… ce misérable qui a exigé de moi que je melivrasse à lui pour m’autoriser à voir le prisonnier… ce lâche quis’est arrangé de manière à me faire surprendre chez lui, dans unetenue qui ne pouvait laisser aucun doute sur ce qui venait de sepasser… qui me dit qu’il n’a pas agi aussi vilement sur vos ordresà vous ?… car je sais bien que vous détenez un pouvoirimmense.
Et pourquoi vous acharnez-vous ainsi après d’Assas ?…
Parce que je l’aime… parce que vous craignez que cet amour queje proclame ne me fasse renoncer au rôle honteux que j’aipassivement joué jusqu’à ce jour.
Parce que, si cela était, ce serait l’écroulement de projetsténébreux, mais que je devine formidables et que je serais chargée,moi votre créature, de faire aboutir.
Parce que vous vous êtes dit qu’en supprimant d’Assas, voussupprimeriez mon amour et que je resterais ce que j’ai étéjusqu’ici : un instrument docile dans votre mainpuissante.
Voilà pourquoi vous avez essayé d’abord de faire sombrer cetamour dans la haine, par le désespoir et la jalousie, en memontrant vil et méprisable aux yeux de celui que j’aimais.
Ah ! sur ce point vous avez pleinement réussi !…Jamais pauvre créature ne fut aussi méprisée que je le suis decelui que j’aime.
Mais, malgré tout, mon amour a résisté et subsiste encore plusfort que tout… et alors vous vous êtes dit que, puisque le mépriset les injures même de celui que j’aime n’arrivaient pas à ledéraciner de mon cœur, il n’y avait qu’à supprimer l’objet de cetamour.
Eh bien, moi, je le défends, celui que j’aime… et je défendsqu’on y touche, et ne me parlez pas de trahison, puisque vous-mêmem’avez trahie tout le premier.
M. Jacques avait écouté cette sorte de réquisitoire avec unétonnement qui allait croissant et aussi une sorte d’admirationpour cette passion sincère.
Du Barry, au contraire, ne s’était contenu que sur les signesimpératifs que lui faisait le maître qui se décida enfin à répondrepar une question :
– Après une déclaration aussi nette et aussi franche, jevous demanderai, néanmoins, si vous consentirez à me dire où s’estréfugié d’Assas ?
– Vous me tueriez que je ne parlerais pas… d’ailleursj’ignore où s’est réfugié le chevalier.
– Oui… je pensais bien que vous ne parleriez pas… maquestion n’a été posée que pour la forme… En sorte que votre amourest profond et sincère et que vous lui sacrifierez tout ?…
– Sans hésiter !…
– Eh bien, ma chère enfant, puisqu’il en est ainsi, aimezdonc librement… je ne m’y oppose pas…
Du Barry, à ces mots, dressa l’oreille et regarda son maîtreavec inquiétude.
Juliette, devenue méfiante, attendait que son adversaires’expliquât nettement.
– Oui, continua M. Jacques, aimez et faites-vousaimer… si vous pouvez… Je renonce à inquiéter M. d’Assas et jevous promets formellement de ne plus m’occuper de lui… Il vivralibre et en paix… à une seule et unique condition…
– Voyons la condition, dit Juliette toujours sur sesgardes.
– C’est que vous obéirez comme par le passé aux ordres queje vous donnerai…
– Et si je refuse ?…
– Alors, ma chère enfant, dit froidement M. Jacques,je me verrai contraint de faire parvenir entre les mains du roicertaine déclaration que vous avez écrite entièrement de votre mainet dans laquelle vous reconnaissez quel est votre nom, quel futvotre métier et avouez que ce fut par suite d’un vol de papiers quevous avez pu vous faire passer pour une dame de noblesse.
Juliette haussa légèrement les épaules et répondit :
– Vous ne ferez pas cela.
– Je ne le ferai pas ?… Qui m’en empêchera ?…
– Votre propre intérêt… Si vous me dénoncez, le roi mechasse honteusement, il est vrai… mais vos projets à vous… cesprojets que je n’ai pu encore faire aboutir, car je ne suis pasfavorite toute-puissante… vos projets tombent du même coup… tousvos plans sont détruits…
Vous voyez donc bien que vous ne ferez pas cela… Cette menacearrive trop tôt… je ne vous ai pas encore rendu les services quevous attendez de moi.
– Soit, dit M. Jacques, qui se mordit les lèvres envoyant que décidément il avait affaire à forte partie ; soit,je renoncerai à mes projets… je chercherai un autre instrument,s’il le faut… mais vous, vous serez perdue…
– Ah ! si vous saviez combien il m’importepeu !…
– Songez-y, ce n’est pas seulement la perte d’une situationunique… c’est peut-être l’échafaud qui vous attend… Qui saitcomment le roi prendra la mystification que vous lui aurezinfligée…
– L’échafaud ne m’effraye pas… j’ai fait le sacrifice de mavie…
– Vous renoncez à la faveur du roi ?
– Je renonce à tout… Si vous m’aviez laissée parler, jevous aurais dit que je veux reprendre ma liberté… que je renonce àce titre de maîtresse du roi… que vous ne devez plus compter surmoi pour continuer le rôle que j’ai joué jusqu’à ce jour… que jeveux désormais vivre modestement, ignorée de tous dans un coinobscur… Vous vous seriez évité l’ennui d’une menace inutilepuisqu’elle est sans effet.
– Vous renoncez à tout ?… même quand je vous dis queje ne m’oppose pas à votre amour pour ce d’Assas, pourvu…
– Je n’obéirai plus à vos ordres… Je ne serai plus lamaîtresse du roi, parce que la maîtresse du roi est méprisée decelui que j’aime et que je ne peux pas, je ne veux pas supporter cemépris… À défaut de tout autre sentiment, je veux du moinsconquérir l’estime… dussé-je sacrifier ma vie pour cela.
– C’est autre chose, en effet… Eh bien, vous aviez raison,j’ai menacé prématurément… Aimez ou n’aimez pas M. d’Assas,peu m’importe… Je réitère mon offre… continuez le rôle que vousavez joué jusqu’à ce jour… servez-moi fidèlement etdocilement ; en échange je tiendrai toutes les promesses queje vous ai faites et M. d’Assas ne sera plus inquiété, je vousle jure… Acceptez-vous ?…
– Non !… Je vous l’ai déjà dit, je suis lasse…j’aspire à vivre modestement, oubliée de tous…
– Eh bien, écoutez :
Il ne me convient pas, après tous les sacrifices que j’ai faits,que vous désertiez votre poste… Vous m’obéirez donc… je le veux… ousinon… j’en jure Dieu… avant huit jours M. d’Assas est unhomme mort…
Choisissez : obéir, et j’épargne celui que vousaimez ; désobéir, et je le sacrifie implacablement… J’admetsque vous ayez fait le sacrifice de votre vie… nous verrons bien sivous irez jusqu’à sacrifier aussi bénévolement l’existence de celuique vous dites aimer.
Juliette frémit, tant ces paroles avaient été dites avec unefroide et terrible résolution.
Néanmoins, elle se raidit et tint tête :
– M. d’Assas est en lieu sûr et il échappera à voscoups… Quant à moi, je suis en votre pouvoir… faites de moi ce quevous voudrez…
– Eh ! il s’agit bien de vous… que m’importe à moivotre vie ou votre mort, si vous ne m’êtes utile… Réfléchissez… jevous donne deux jours… Si d’ici là vous n’avez fait votresoumission, d’Assas sera sacrifié… et c’est vous qui l’aureztué…
– Jamais… Je vous dis, moi, qu’il échappera à voscoups…
– Misérable folle ! dit M. Jacques d’une voixterrible… tu crois cela ?… Et je te dis, moi, que je n’ai qu’àfermer cette main que voilà pour l’écraser…
En disant ces mots, il avait, dans un mouvement de colèred’autant plus effrayant qu’il contrastait étrangement avec sesallures, généralement calmes et paisibles, saisi la jeune femme parle poignet et serrait ce poignet à le briser.
Ils étaient là : du Barry, le visage apoplectique, couleurlie de vin, tourmentant nerveusement la poignée de son épée.
Elle, pâle et défaillante, les traits convulsés par ladouleur.
M. Jacques, la face contre sa face, l’œil terrible etflamboyant, lui broyant le poignet qu’il tenait toujours, sansqu’elle tentât d’échapper à l’étreinte.
À ce moment précis, comme la foudre tombant au milieu de cestrois personnages, une voix jeune et claironnante ditsoudain :
– Eh bien, fermez donc cette Main puissante… voici celuiqu’elle doit écraser… mais, en attendant, ouvrez celle que voici etlaissez cette femme que vous maltraitez…
Les trois personnages restèrent quelques secondes pétrifiés pardes sentiments différents.
Celui qui venait d’apparaître d’une manière aussi imprévue, aumoment même où sa vie se jouait, et qui déjà parlaithaut :
C’était d’Assas lui-même.
D’Assas, avons-nous dit, avait suivi Jean.
Celui-ci, d’après les instructions de Saint-Germain, son maître,à qui il était dévoué jusqu’à la mort, veillait fidèlement et avaitpréparé les voies en cas d’alerte.
Il conduisit d’Assas droit au grenier et par une petite lucarnele fit passer sur le toit d’un corps de bâtiment contigu et de làdans le grenier de ce corps de bâtiment.
De ce grenier ils purent voir les soldats qui s’éloignaientbredouilles, et quelques instants plus tard du Barry lui-même quiemmenait la comtesse.
Aussitôt d’Assas avait dépêché Jean vers Crébillon pour lerassurer, tandis que lui-même s’élançait sur les traces ducomte.
C’est ainsi qu’après avoir mis Lubin, qui était venu lui ouvrir,hors d’état de nuire, il put pénétrer dans l’antichambre déserte,surprendre une bonne partie de la scène qui se déroulait entreJuliette, M. Jacques et du Barry, et enfin intervenir aumoment opportun.
En reconnaissant celui qui lui parlait avec cette tranquilleassurance, M. Jacques avait lâché le poignet de la comtesse ets’était vivement reculé de deux pas, ce qui le rapprochait de laporte masquée par une portière.
Du Barry, d’un geste de fauve, avait instantanément mis l’épée àla main.
La comtesse avait joint les mains avec terreur, car elle pensaitque le chevalier ne sortirait pas vivant de ce repaire où il avaiteu la témérité de s’engager.
Tous les trois, avec des intonations différentes, lancèrent lamême exclamation :
– D’Assas !
– Moi-même, messieurs, dit d’Assas en souriantironiquement ; vous parliez de moi, je crois… Vous disiez deschoses fort intéressantes… Continuez, je vous prie… Quoi ! maprésence vous trouble à ce point ?…
M. Jacques fit encore quelques pas qui le rapprochèrent dela portière.
Du Barry tourmentait son épée, mais comme d’Assas avait unpistolet dans chaque main, il n’osait intervenir.
Seule, la comtesse n’avait pas bougé et murmurait :
– Le malheureux !… il est perdu !…
– Rassurez-vous, madame, dit d’Assas qui avaitentendu ; ces messieurs ne me tiennent pas encore !
Puis à M. Jacques qui se rapprochait toujours de laportière et qu’il surveillait du coin de l’œil :
– Monsieur, je vous prie, ne bougez pas… nous avons à nousexpliquer ensemble… et il me paraît que vous semblez vouloir fuircette explication… ne bougez pas… si vous faites un pas de plusvers cette portière, je vous abats proprement… avant que vous ayezpu fermer cette main qui doit m’écraser… Quant à vous, comte, netourmentez pas ainsi votre épée… je vous avertis charitablementqu’au moindre mouvement suspect de votre part je tire… et je passepour un assez bon tireur…
Cependant M. Jacques s’était remis.
À l’avertissement de d’Assas, il répondit avec un calmeapparent :
– Vous vous trompez, jeune homme, je ne cherche pas à fuir…Cette pièce, derrière cette portière, n’a pas d’autre issue quecelle-ci… il me serait donc impossible de fuir par là… vous pouvezvous en assurer vous-même…
– Oui-da !… voyez-vous cela… Madame, vous à qui jedois tant déjà, oserai-je vous prier de tirer cette portière etvous assurer si ce que monsieur dit est vrai ?… pas un geste,pas un mouvement, messieurs ou je tire…
Juliette s’était levée, avait tiré la portière comme on le luidemandait, était entrée dans la pièce et en ressortait presqueimmédiatement en disant :
– C’est vrai… pas d’autre porte que celle-ci…
– Parfait !… je vous rends mille grâces, madame… Etavant de m’occuper de ces messieurs, laissez-moi vous demanderpardon, encore une fois, de vous avoir soupçonnée… mais mettez-vousà ma place… j’ai tout entendu, madame… pour le moment je ne puisvous dire qu’une chose :
Comptez désormais sur le chevalier d’Assas comme sur unfrère !
– Ah ! merci !… dit Juliette dans un élan degratitude infinie.
– Mettez-vous derrière moi et ne craigniez rien… je répondsde vous.
Juliette obéit docilement comme si celui qui parlait eût été leseul maître ayant le droit d’élever la voix et de commander.
Du Barry cependant, qui s’était contenu à grand’peine jusque-là,disait d’une voix que la colère faisait trembler :
– Voilà bien des manières… et le brave chevalier d’Assasn’est brave qu’à la condition d’avoir un pistolet au poing… uneépée lui fait peur…
– Vous savez bien que non, monsieur le comte… contre uneépée comme la vôtre un bâton me suffit… vous ne devez pas l’avoiroublié, j’imagine…
– Lâche ! gronda le comte écumant, jette donc tonpistolet et mesure toi contre cette épée…
– La leçon que je vous ai donnée l’autre jour ne voussuffit donc pas ?…
– Lâche !… lâche !… hoquetait du Barry fou derage.
– Eh bien ! soit, je suis bon prince… puisque vousvoulez vous battre, je suis votre homme… seulement je vous avertisque cette nouvelle leçon que je vais vous donner vous coûteracher.
Puis, se tournant vers M. Jacques impassible spectateur, ildit :
– Monsieur, veuillez nous faire place… ce sera vite fait…nous nous expliquerons ensuite…
Vivement M. Jacques s’éloigna de la fameuse portière etdans le mouvement qu’il fit, s’approcha de du Barry à qui il ditrapidement quelques paroles à voix basse. Du Barry tressaillit.
D’Assas n’avait rien vu, mais Juliette avait sinon entendu, dumoins vu. Elle dit :
– Méfiez-vous, d’Assas, ils vont vous jouer quelque méchanttour.
Le comte lança à la jeune femme un coup d’œil haineux.
D’Assas regarda M. Jacques avec défiance et dit d’un toncinglant :
– Est-ce que ce brave aurait l’intention de m’attaquer parderrière pendant que je serais occupé avec monsieur ?
Devant cette supposition plus insultante qu’un soufflet,M. Jacques devint livide.
Néanmoins il ne bougea pas et resta debout près de la cheminée,où il s’était placé.
– Je ne sais, dit Juliette, mais tenez-vous sur vosgardes…
– Bien… Prenez ces pistolets, madame, braquez-les sur cerespectable M. Jacques… parfait… Au moindre mouvement suspectqu’il fera pendant que j’expédierai M. le comte, tuez-le commeun chien… Je vous demande pardon, messieurs, mais vous parlieztranquillement de me faire assassiner tout à l’heure… avec desassassins on ne saurait prendre trop de précautions.
M. Jacques, livide et toujours muet, s’était appuyédédaigneusement contre la muraille, une main derrière son dos,l’autre fourrageant son jabot, et dans cette pose, il regardaitfixement Juliette qui, ses deux pistolets aux poings, ne le perdaitpas de vue comme on le lui avait recommandé et semblait bienrésolue à l’abattre sans pitié au moindre mouvement de sa part.
– Quand vous voudrez ! rugit du Barry qui toutaussitôt tomba en garde.
– À vos ordres, monsieur, dit d’Assas qui tira son épée etcroisa le fer.
Soit hasard, soit intentionnellement, du Barry était placé àdeux pas de la fameuse portière à laquelle il tournait le dos,tandis que d’Assas était au milieu de la pièce.
Il en fit la remarque et, tout en ferraillant, dit à sonadversaire :
– Vous êtes bien mal placé, monsieur… Vous ne pourrez pasrompre.
– Bon, grogna du Barry, défendez-vous et ne vous occupezpas de moi… je ne vous ménagerai pas.
– Ce que j’en dis, c’est pour l’acquit de ma conscience…Comme je vais vous tuer, je ne voudrais pas vous laisser croire quej’ai profité sciemment d’un avantage.
– Que de scrupules !… répondit du Barry.
Tout en parlant, les deux adversaires se portaient des coupsrapides.
Pour mieux dire, d’Assas seul portait coup sur coup ; duBarry n’attaquait pas et se contentait de parer.
Au premier coup à fond que lui porta d’Assas, du Barry fit unbond en arrière et se trouva placé au milieu du chambranle de laporte qui était derrière lui, et se trouvait ainsi fort mal àl’aise.
– Bon, dit d’Assas en se fendant, vous reculez déjà. Vousêtes encore plus mal placé que tout à l’heure.
De même qu’il avait évité les coups précédents en reculant parbonds, du Barry évita ce nouveau coup par un bond en arrière, ensorte qu’il se trouva dans la seconde pièce tandis que d’Assas, àson tour, tenait le milieu du chambranle.
– Ah ! dit du Barry toujours uniquement préoccupé deparer sans jamais attaquer, c’est vous qui maintenant avez lamauvaise place…
– Pas pour longtemps, répondit d’Assas qui se fendait àfond…
Pour la troisième ou quatrième fois, du Barry fit un bond enarrière pendant que d’Assas avançait d’autant en disant :
– Vous reculez toujours… prenez garde, vous allezrencontrer la muraille et je serai forcé de vous y clouer comme unscorpion…
En effet, ils étaient entrés tous deux tout à fait dans cetteseconde pièce où d’Assas occupait le milieu, tandis que du Barryétait presque acculé à la muraille.
– Allons, dit d’Assas, vous ne pouvez plus reculer… vousêtes un homme mort.
Ce disant il se fendit encore une fois et porta un coup quidevait transpercer son adversaire.
Mais alors un bruit sec, pareil au déclic d’un ressort, se fitentendre et la muraille derrière du Barry s’entr’ouvrit.
Celui-ci avait sans doute entendu le bruit avertisseur, car aucoup porté par d’Assas il bondit une dernière fois en arrière et setrouva de l’autre côté de cette fantastique muraille qui venait des’entr’ouvrir miraculeusement.
D’Assas, qui croyait avoir cloué son ennemi au mur, vit avecstupeur un trou noir devant lui…
Il se précipita tête baissée et son épée se brisa comme du verresur une cloison de métal.
La muraille venait de se refermer instantanément sur du Barry, àl’abri derrière.
Désarmé, commençant à craindre quelque effroyable piège, il fitdemi-tour et se rua vers la porte par où il venait d’entrer…
Mais il s’arrêta, les cheveux hérissés, se demandant s’il nedevenait pas fou !
Il n’y avait plus de porte…
Au même instant il entendit une double détonation suivie d’uncri de douleur, suivi lui-même d’un double éclat derire !…
Il était dans une obscurité complète.
Il avait vaguement aperçu, en ferraillant, des rideaux defenêtre ; il chercha en tâtonnant et trouva.
Les rideaux s’écartèrent aisément sous sa main, mais…
Il n’y avait pas de fenêtre non plus.
Il cria.
L’écho lui renvoya le son de sa voix avec des vibrationsmétalliques comme s’il avait été enfermé dans une énorme cuve defer.
Le pavillon de M. Jacques était truqué comme un décor dethéâtre.
Lorsqu’il avait vu que d’Assas acceptait le duel que luiproposait le comte, il avait, en quelques mots brefs, donné sesinstructions à celui-ci, qui avait manœuvré de façon à attirer lechevalier dans la pièce à côté.
Pendant ce temps, M. Jacques suivait les phases de la luttedans un miroir habilement disposé à cet effet, et quand il avaitjugé le moment opportun, de sa main placée derrière son dos, ilavait pressé le bouton secret qui actionnait les portes secrètes dece réduit.
Lorsqu’il vit que la porte secrète se refermait, il portavivement à ses lèvres un petit sifflet d’argent qui rendit un sonstrident et prolongé.
En même temps, il se jetait à plat ventre sur le tapis.
Au même instant Juliette lâchait presque en même temps les deuxcoups de ses pistolets.
Les balles allèrent se perdre dans la boiserie, à l’endroit mêmeoù se dressait M. Jacques qui ne devait son salut qu’à sonhabile manœuvre.
Ayant tiré ses deux balles, Juliette se trouva désarmée.
Alors d’un bond M. Jacques se redressa et fut sur la ported’entrée dont il tira les verrous que d’Assas avait poussés enentrant.
Aussitôt plusieurs hommes armés, accourant à l’appel du sifflet,firent irruption dans la pièce et entourèrent Juliette qui restaitpétrifiée, ses pistolets fumants dans chaque main.
D’Assas, se voyant pris, était tout d’abord resté anéanti.
Combien de temps resta-t-il ainsi, en proie au désespoir le plusviolent ?
Il n’aurait pu le dire.
Ruisselant de sueur, brisé, haletant, il s’était jeté sur uncanapé et fixait un meuble, une sorte de bibliothèque qu’ilapercevait vaguement dans l’obscurité.
Soudain il lui sembla que ce meuble s’enfonçait dans le mur,tournait, disparaissait.
Il crut d’abord à une hallucination produite par la faim qui letenaillait, mais bientôt il vit avec stupeur une faible lueur àl’endroit où se dressait ce meuble.
D’un bond il fut sur pied, replié sur lui-même, prêt à bondir,et il allait s’élancer… mais il resta cloué sur place.
Dans le rayon lumineux, une ombre venait d’apparaître et unevoix peu rassurée disait :
– Pour Dieu, chevalier, pas de bêtises… c’estmoi !…
Il venait de reconnaître Noé Poisson.
L’instant d’après, il était dans la cellule occupée parl’ivrogne et, tout en dévorant à belles dents les provisions queNoé venait de lui servir, il écoutait un long et fantaisiste récitdans lequel Noé racontait comment il se trouvait enfermé à côté ded’Assas.
L’ivrogne, dans l’état spécial où il se trouvait quandM. Jacques l’avait découvert chez l’herboriste, avait tout vuet entendu, malgré qu’il fût dans l’impossibilité de bouger.
Il avait ainsi pu surprendre le secret de plusieurs ressorts quiouvraient différentes portes secrètes.
Malheureusement il lui avait été impossible de voir comments’ouvrait la porte du souterrain dans lequel on l’avait descendupour l’amener à la chambre qu’il occupait.
Mais ce souterrain était aménagé de telle sorte qu’on entendaitparfaitement, de l’escalier, tout ce qui se disait de l’autre côtéde la muraille.
Grâce à ces dispositions, l’ivrogne avait surpris uneconversation très édifiante entre M. Jacques et du Barry.
Lorsque son appétit fut satisfait et qu’il fut au courant detous ces détails, d’Assas voulut aussi descendre dans le fameuxsouterrain et tous deux cherchèrent longtemps et vainement lebouton secret.
Or, comme ils allaient réintégrer leur chambre, las de leursrecherches infructueuses, ils virent un faible rayon de lumière quis’avançait.
Ils s’arrêtèrent, et pendant que Noé, tremblant de terreur,s’aplatissait contre la muraille, d’Assas se tenait prêt àagir.
Cependant la lumière s’avançait toujours et bientôt ils purentdistinguer une ombre qui, une lanterne à la main, se dirigeaitdroit vers eux.
L’ombre allait et venait d’un pas hésitant, et parfoiss’arrêtait comme quelqu’un qui cherche quelque chose, et, en toutcas, ne paraissait pas soupçonner la présence des deuxprisonniers.
Profitant d’un moment où l’ombre, arrêtée, promenait sa lanternesur la paroi de la muraille, d’Assas, prudemment suivi par Noé,s’était approché doucement et allait bondir sur l’inconnu,lorsqu’un mouvement de la lanterne éclaira en plein le visage dumystérieux explorateur.
– Mais c’est Monsieur Damiens ! s’écria Noé.
C’était en effet Damiens qui, de son côté, reconnut Poisson.
Noé immédiatement expliqua avec force détails sa situation,tandis que Damiens gardait un silence prudent et que d’Assassurveillait de très près cet homme dont les allures luiparaissaient bizarres.
Lorsque Noé eut terminé, Damiens, avec une tranquillitéparfaite, répondit :
– Il est fort heureux pour vous que vous m’ayez rencontré,messieurs… vous ne seriez pas sortis vivants de cette demeure…Suivez-moi ; dans quelques instants vous serez libres…
L’énigmatique personnage avait sans doute trouvé ce qu’ilcherchait, car il appuya sa main sur la muraille et aussitôtcelle-ci s’ouvrit devant eux, démasquant un petit escalier qui lesconduisit dans une pièce que d’Assas reconnut sur-le-champ :il était dans le petit pavillon mis à sa disposition parM. Jacques.
Au même moment ils entendirent, du côté de la rue, des rumeursviolentes, et des coups sonores qui ébranlaient la porteextérieure.
À ce bruit, Damiens devint livide et, comprimant son cœur à deuxmains, il dit avec un accent de haine intraduisible :
– Le roi !… il tient parole !…
Puis, se tournant vers les deux hommes stupéfaits :
– Messieurs, il va se passer ici des choses qui ne vousregardent pas… profitez du brouhaha… fuyez !
Et avant que d’Assas eût pu faire un mouvement, il s’élança etdisparut.
Plus intrigué que jamais, d’Assas, toujours suivi de Noé,s’élança à sa poursuite, mais à peine avait-il fait quelques pasdans la cour intérieure qu’il s’arrêta, médusé :
Un homme, nu-tête, les vêtements en désordre, entrait dans lacour, courait, volait plutôt vers le pavillon d’en face, précédépar Damiens qui semblait le guider, et derrière lui, la cour étaitaussitôt envahie par une multitude d’officiers et de soldats qui,l’arme au poing, gardaient toutes les issues.
Cet homme, c’était le roi.
– Oh ! rugit d’Assas, que se passe-t-il doncici ?… Je veux le savoir.
Et à son tour il bondit derrière le roi et entra dans le petitpavillon à sa suite.
Le roi venait d’entrer comme un fou dans une pièce, négligeantde pousser les portes derrière lui.
D’Assas suivit toujours et, comme il allait entrer à son tour,il s’arrêta foudroyé sur place par le tableau suivant :
Dans un grand lit, pâle, défaite, amaigrie, mais toujours jolie,avec un je ne sais quoi de mélancolique et de langoureusementrésigné dans le regard, transfigurée par une joie inouïe, étaitJeanne.
À genoux devant elle, baisant ses mains amaigries, le roi.
Jeanne laissait tomber sur Louis des regards chargés d’amour etlanguissamment murmurait :
– Louis !… oh ! Louis ! vous voilà doncenfin !…
– Oui, me voici, répondait le roi, me voici, chère âme, etje vous jure que plus rien au monde ne pourra vous enlever à monamour.
Louis était sincère, évidemment.
– Ah ! que c’est bon, que c’est doux, de se savoiraimée ! disait Jeanne… Si tu savais, Louis, ce que j’aisouffert…
– Oui, répondait Louis en la regardant avecattendrissement ; oui, je sais, on m’a tout dit… maismaintenant tout est fini… Je t’aime, Jeanne… Ah ! lesmisérables qui t’ont mise dans cet état, je veux…
– Chut ! Louis, il faut leur pardonner… je leur doiscette minute inoubliable.
– Holà ! cria le roi en se redressant, holà !… iln’y a donc personne ici… Nous allons partir… je t’emmène, tu ne mequitteras plus…
– Vous m’emmenez, Louis… où cela ?…
– Au château, pardieu !
Jeanne secoua douloureusement la tête, car le serment fait àd’Assas lui revenait à la mémoire et, d’une voix brisée, ellesanglota :
– C’est impossible !
– Impossible ? se récria Louis, ne pouvant deviner àquel mobile elle obéissait. Impossible ?… ah !pardieu ! malheur à celui qui osera seulement murmurer… Vousêtes à moi, je vous veux garder moi-même jusqu’à votrerétablissement ! Holà ! reprit-il en élevant la voix. Ilne viendra donc personne ?…
– Hélas ! Louis, répéta Jeanne, c’est impossible… j’aijuré…
– Vous avez juré ?… fit le roi soudain angoissé ;qu’avez-vous juré ?…
Jeanne laissa tomber sa tête dans ses mains et pleurasilencieusement.
– Vous pleurez ?… tu pleures ! s’écria Louiséperdu.
À ce moment, un sanglot terrible retentit derrière lui ; ilse retourna et aperçut un homme, le visage convulsé par la douleur,qui s’avançait en chancelant comme un homme ivre.
C’était d’Assas qui, s’approchant du lit, s’inclina profondémentet dit à voix basse :
– Allez, Jeanne, où votre cœur vous dit d’aller… Vous êteslibre… je vous rends votre parole…
L’effort qu’il faisait était surhumain et digne de l’admirationde celle pour qui il se sacrifiait ainsi et qui, néanmoins, tantl’amour est égoïste, laissa échapper un cri de joie entendant sesbras à Louis, s’écria :
– Louis, emmenez-moi… emmenez-moi ! Mais, Louis,regardez cet homme, ne soyez plus jaloux, mon roi, c’est mon frèreet… vous lui devrez votre bonheur.
Louis se retourna alors vers d’Assas :
– Je sais, monsieur, que nous avons des torts à réparer àvotre endroit… nous avons été injustes, sur la foi de rapportsmensongers… Nous rachèterons tout cela. Vous êtes capitaine auxgardes, je crois ?…
– Cornette, Sire, cornette au régiment d’Auvergne.
– Vous faites erreur, monsieur, j’ai dit capitaine auxgardes… Allez, capitaine, et envoyez-nous du monde.
D’Assas, égaré, fou de douleur, sortit en chancelant, suivi parun regard reconnaissant de celle à qui il venait de sesacrifier.
Il allait sortir, oubliant la commission dont le roi l’avaitchargé, mais Noé Poisson, qui avait fidèlement suivi et reconnu,avec des yeux stupides d’étonnement, Jeanne dans les bras du roi,Noé n’eut garde d’oublier et, quelques instants plus tard, Jeanne,transportée dans un carrosse, se dirigeait vers le château,escortée par la troupe et ayant Louis à ses côtés, la main dans lamain.
Notre intention étant d’écrire une page de la jeunesse de cellequi fut la Pompadour, notre tâche se trouve terminée.
Nous devons cependant quelques explications à nos lecteurs ausujet de certains de nos personnages.
M. Jacques, on s’en souvient peut-être, avait chargé deBernis de surveiller Damiens et de lui arracher son secret.
De Bernis avait, par des moyens personnels et secret appris quele roi était plus épris de Mme d’Étioles qu’il nevoulait le laisser voir, et s’était dit que celui qui arriverait àréunir ces deux amoureux aurait sa fortune assurée.
Il n’hésita pas à trahir une seconde fois son maître et, avecune habileté incomparable, sut mettre en avant Damiens à qui ildonna tous les renseignements utiles et révéla tous les secrets dela mystérieuse retraite.
Damiens, emporté par sa sauvage passion, dévoré d’un besoinardent de sacrifice, n’hésita pas et marcha bravement del’avant.
Grâce à la protection occulte de de Bernis qui lui aplanit lesobstacles, il réussit à approcher Louis XV à qui il révéla tout lecomplot dont Mme d’Étioles était la victime, lelieu de la retraite où on la séquestrait et l’état où elle setrouvait.
Le roi, devant les preuves qu’on lui donnait, comprit qu’ilavait été berné en même temps qu’il sentait son amour qu’il croyaitmort se réveiller plus vivant que jamais.
On a vu à quelle résolution il s’était arrêté.
De Bernis avait admirablement réussi.
Jeanne, devenue marquise de Pompadour, après l’avoir fait nommerambassadeur à Venise, en fit plus tard un ministre d’État.
Quant à Damiens, il s’effaça et disparut, cachant en lui sonamour pour Jeanne et sa haine violente contre le roi. Il futécartelé en 1757, pour avoir donné un coup de canif au roi, ce queVoltaire devait appeler « une piqûre d’épingle ».
Henri d’Étioles vit tous les plans qu’il avait laborieusementéchafaudés s’écrouler.
Il dut consentir à une séparation de corps et se contenter d’uneferme générale.
M. de Tournehem, aveuglé par son amour paternel,accepta de devenir quelque chose comme le surintendant de safille.
M. Jacques, fortement compromis et voyant sa qualité percéeà jour, dut se réfugier auprès de son protecteur, Frédéric dePrusse.
Noé Poisson, ivrogne crapuleusement inconscient, fut couvert depensions et de titres, et devint seigneur de Marigny.
La fausse comtesse du Barry, redevenue ce qu’elle était enréalité Juliette Bécu, se réfugia avec une petite fortune dans sonpays natal, emportant avec elle son amour pour d’Assas, heureuse etfière de l’amitié fidèle et dévouée que lui témoignait lechevalier.
Crébillon accepta un logement au Louvre et une place debibliothécaire.
La marquise de Pompadour paya l’édition définitive des œuvres dupoète, dont elle grava elle-même les frontispices.
Berryer devint ministre de la Marine.
Quant à d’Assas, après avoir refusé titres, grades et emplois,il partit rejoindre son régiment avec son grade de cornette.
Il devait être tué à l’affaire de Clostercamp, pendant lesguerres du Hanovre.
Il ne fut d’ailleurs pas seul, car le sergent Dubois, inconnu dela masse, cria avec lui et tomba à ses côtés.
Du Barry, tombé à la plus dégradante débauche, devait reparaîtreplus tard, ayant épousé une fille publique qui devint la du Barry,favorite du roi, et gouverna la France.
Quant à Jeanne, après avoir consenti aux plus basses et plusdégradantes besognes, pour assurer son empire sur Louis, elle finitemportée par une maladie d’estomac qui ne lui laissa pas un instantde répit pendant ses dernières années.
Le jour de son enterrement, il pleuvait.
Louis XV, derrière une vitre, voyant la pluie tomber,dit :
– Mme la marquise aura aujourd’hui un bienmauvais temps pour son voyage.
Ce fut là l’oraison funèbre que ce roi sec, égoïste et corromputrouva pour celle qui avait été sa compagne.
FIN