Chapitre 1 LES SOUTERRAINS DE SAINT-MARC
En ce temps-là, le chef de la police vénitienne était un certain Gennaro – Guido de son prénom – homme d’une quarantaine d’années,brun de poil, énergique de tempérament, et, comme tous les fonctionnaires de cette république tourmentée par les révolutions d’antichambre et les batailles autour du pouvoir, doué d’un solide appétit d’ambitieux.
Guido Gennaro convoitait la place de Dandolo, comme Altieri convoitait la place de Foscari, comme Foscari convoitait de transformer la couronne ducale en couronne royale.
Il était, disons-nous, chef de la police visible et occulte de Venise, et n’avait au-dessus de lui comme supérieur direct que le grand inquisiteur. C’est assez dire que le personnage était redoutable.
Du reste, il exerçait son métier avec une sorte de conscience et n’avait d’autre passion que de flairer une bonne conspiration, de l’inventer au besoin de toutes pièces, pour avoir la joie et l’honneur de la déjouer. Il ne jouait pas, comme cela arrivait à maint seigneur qui se ruinait aux dés. Il ne faisait pas grandechère, et pourtant, recevait magnifiquement deux fois l’an, àPâques et à Noël. On ne lui connaissait ni femme ni maîtresse. Songrand plaisir était de se promener seul, le soir, dans Venise,déguisé tantôt en bourgeois, tantôt en marinier ; il frôlaitalors les groupes de promeneurs, entrait dans les cabarets, donttous les patrons étaient ses créatures. Maître Bartolo le Borgne,patron de l’Ancre-d’Or, était de ses amis. Le résultat de cespromenades était généralement que deux ou trois pauvres diablesétaient saisis dans leur lit au moment où ils s’y attendaient lemoins et se voyaient condamnés, les uns à deux ans de plombs, lesautres aux galères, les autres à cinq ou six ans de puits : lasinistre manne du tribunal était inépuisable. Alors le seigneurGuido Gennaro se frottait les mains. Il avait coutume de dire que,dans une ville policée, le principal monument, le seul vraimentutile, c’était la prison. Il était l’âme visible de la prison. Ilrêvait d’une prison gigantesque où il eut enfermé toute la ville,et d’une organisation sociale qui n’eût admis que deux catégoriesde citoyens : les prisonniers et les geôliers.
Le lendemain du jour où nous avons vu Bembo évoluer de l’Arétinà Sandrigo et de Sandrigo à Imperia, vers la nuit tombante, le chefde la police, Guido Gennaro, achevait de se grimer devant un grandmiroir.
Ayant achevé de travailler sa tête, il passa dans un cabinet oùétaient accrochés d’innombrables costumes, et choisit unhabillement complet de barcarol aisé dont il se revêtit, soigneuxdes détails et attentif au moindre accessoire.
« Hum ! grommelait-il tout en s’habillant, voicil’occasion ou jamais. Dandolo était fait pour être grandinquisiteur comme je suis fait, moi, pour être roi d’Espagne. Etencore !… Le voici sur les dents. Il me laisse tout le soin dela surveillance et ne veut même plus écouter mes rapports. Bienmieux, il disparaît, sous prétexte de soigner le mari de sa fille,blessé, dit-on… blessé par qui ? comment… Je donnerais bien unmois de mes appointements pour le savoir… Mais le palais Altieriest devenu une tombe où nul ne pénètre… Le diable n’y verraitgoutte… Toujours est-il que Dandolo n’est plus grand inquisiteurque de nom… et encore, d’après ce que j’ai cru comprendre, il netardera pas à résigner. Qui sera grand inquisiteur ?… Oui,Gennaro, mon ami, qui va s’emparer de ces magnifiques etredoutables fonctions ? »
En posant cette question, il se regardait dans le miroir etarrangeait un pli de son bonnet de marin.
« Pourquoi ne serait-ce pas moi ? fit-il tout à coup.Je ne suis point patricien ? La belle affaire ! Je suisen somme convenablement apparenté ! Je fais bonne figure. Etpuis, tous les grands inquisiteurs ont-ils été des patriciens desouche ? Et les doges ? Et les évêques ? Bembo estun rien du tout… Oui, oui, Gennaro, voici l’occasion oujamais ! »
Il s’assit dans un fauteuil, se replaça devant le miroir etdit :
« Si l’homme que je vois là dans ce miroir était le doge,voici ce que je lui dirais : « Monseigneur le doge, vousêtes dans une triste situation, et l’État court avec vous un grandpéril. Que suis-je, moi ? Simplement le premier sbire de larépublique. C’est quelque chose, certes. Un sbire, monseigneur,c’est une oreille ouverte sur le silence, un œil ouvert sur lanuit, une main qui tâte le néant, une ombre qui glisse dansl’ombre. Silence, nuit, néant et ombre lui révèlent leurs secrets.Il n’y a pas de secrets pour moi, monseigneur. Veuillez m’entendre.Vous avez culbuté la famille des Candiano. Le vieux doge, vousl’avez aveuglé, c’est parfait. Le diable sait ce qu’il est devenu.Malheureusement pour vous et pour l’État, le vieux loup a laissé unlouveteau qui a grandi. Gare au louveteau, monseigneur. Il amaintenant les crocs fort aigus. La grande erreur de votre règne,je vais vous la dire : il fallait laisser vivre le vieuxCandiano et aveugler Roland. Le vieux serait mort de douleur, etRoland serait impuissant. Mais on ne peut tout prévoir. Il eûtfallu prévoir que Roland Candiano percerait des murs épais de dixpieds et que le pont des Soupirs serait pour lui une simplepromenade comme peut l’être le Rialto pour tel jeune seigneurcourant parader devant sa belle. Passons. Venez avec moi,monseigneur. Entrons dans ces cabarets : vous y entendrezexalter la mémoire de Candiano. Parcourons le port, le Lido, lesquais ; partout, c’est la légende de force, de courage etd’intrépidité. Monseigneur, si vous voulez étouffer la légende deRoland le Fort, coffrez tout le peuple de Venise. C’est impossible,dites-vous ? Alors, emparez-vous de Roland !… Ah !ah ! c’est là que je vous attends !… Peste !s’emparer de Roland Candiano ? Diable ! Oh !oh ! voilà le chef-d’œuvre. Roland est à Venise. Il y estseul. Il brave archers et sbires. Il est où il veut. On croit letenir ? Il n’y est plus ! On cerne l’île d’Olivolo ?Il s’évanouit ! On envahit la maison du port ? Ils’envole en fumée. Diable d’homme… Eh bien, monseigneur, ceterrible Roland, qui s’est créé roi de la Montagne et duc de laPlaine, qui a derrière lui deux mille fanatiques, ce Roland que lesbarcarols chantent à voix basse, dont les femmes rêvent, et en quiespèrent les hommes, ce Roland, qui va vous pulvériser, le voici,je le tiens, je vous l’apporte, prenez-le !… Monseigneur, pourun tel service, faites-moi grand inquisiteur. »
Et Guido Gennaro s’inclina positivement devant le miroir.
En se redressant, il regarda autour de lui, comme si, en vérité,il eût été surpris de ne pas entendre la réponse du doge.
Il éclata de rire et se frotta les mains.
« Voilà, dit-il, voilà le discours que je tiendrai bientôtà maître Foscari, doge de Venise par la grâce du diable.Bientôt !… Qui sait ? Demain, peut-être !…Allons ! allons ! à l’œuvre !… Ce Roland estcertainement un être plein de ruse. Il eût été un chef de policepresque aussi fort que moi. Mais moi, je suis encore plus fort quelui. En effet, lui ne me devine pas, et moi, je le devine. Luis’imagine qu’il n’aime plus Léonore, et moi, dans tous ses actes,je vois éclater son amour. Lui est convaincu qu’il ne doit plusaller à l’île d’Olivolo, et moi je sais que c’est là qu’ilreviendra tôt ou tard ! Ah ! ah ! la belle Léonorequi était là et qui nous ordonnait de nous retirer ?Pourquoi ? Oui, pourquoi ?… Roland, mon bel oiseau bleu,tu reviendras au nid, c’est moi qui te le prédis… au nid, à lacage ! Allons visiter la cage !… »
Comme on peut s’en rendre compte, Guido Gennaro, pour un chef depolice, raisonnait raisonnablement.
Il se frotta encore les mains, c’était peut-être une manie chezlui, puis s’étant assuré par un dernier coup d’œil au miroir qu’ilétait méconnaissable, il sortit et se mit en route vers l’îled’Olivolo. Il n’y alla pas directement. Selon son habitude, ils’arrêta en deux ou trois cabarets et parvint ainsi àl’Ancre-d’Or.
Maître Bartolo le Borgne le reconnut aussitôt, malgré sondéguisement, et vint à lui avec un sourire qui montrait ses dentsaiguës. On eût dit un chacal rencontrant tout à coup un tigre ets’apprêtant à lui faire compliment.
« As-tu du nouveau ? demanda le chef de police.
– Le terrible Scalabrino, le bras droit de Roland Candiano,celui qui a démantelé le pont des Soupirs d’un seul coup de poing,dit-on…
– Eh bien, achève…
– Mort ! »
Le chef de police eut un éclair de joie dans les yeux.
« Si tu dis vrai, Bartolo, tu as gagné dix ducats pour lanouvelle. Mais la chose est-elle sûre ?
– C’est moi qui l’ai tué, seigneur.
– Toi !
– Moi-même. Il est venu ici, je l’ai grisé, il s’estendormi… pour ne plus se réveiller.
– Bartolo, passe chez moi demain matin ; desserviteurs comme toi doivent être récompensés.
– Ce n’est pas tout, seigneur ; Sandrigo…
– Ne me parle pas de celui-là ; c’est inutile.
– Il est donc pris ?
– Mieux : il a pris du service. »
Et laissant le Borgne stupide d’effarement, Guido Gennaros’élança au-dehors ; plus que jamais l’épiderme de ses mainseut à subir les rudes manifestations de sa joie.
« Scalabrino tué ! grommelait-il, cela est un coup demaître ! Roland, Roland, je te tiens !… »
Il était près de dix heures lorsque le chef de la police arrivaprès de l’île d’Olivolo. Il modéra alors sa course, s’éclipsa,rampa dans les zones d’ombre, pareil à une larve nocturne.
Il atteignit ainsi le mur d’enceinte du jardin Dandolo.
Quelques instants plus tard, il était dans l’intérieur. Entombant du haut du mur, il n’avait pas fait plus de bruit que n’enpeut faire une feuille sèche tombant d’un arbre.
Guido Gennaro demeura dix minutes à la place même où il étaittombé, ne respirant pas ; la nuit étant opaque, il avait ferméles yeux et concentré en ses oreilles toute sa forced’inquisition.
Aucun bruit suspect ne lui parvint.
Alors, lentement, il se redressa.
« De deux choses l’une, songea-t-il. Ou Roland est ici, etje cours chercher dix hommes ; alors, mort ou vif, il est ànous. Ou il n’y est pas, et je trouve le vieux Philippe. Il y alongtemps que je veux faire connaissance avec cet imbécile, il peutservir. Allons… »
Alors il rampa à travers les massifs dépouillés de leurfeuillage.
Parvenu vers le milieu du jardin, il s’arrêta net ; lamaison lui était visible. Et par les interstices d’un volet durez-de-chaussée filtrait un mince filet de lumière.
Le cœur du chef de police se mit à battre sourdement.
« De la lumière à cette heure-ci !… Le vieuxdomestique ne veille pas tout seul… Qui est là ?… Oh ! nepouvoir, d’ici, percer ces murs, voir l’homme qui est là ?Pourtant, il faut que je le voie !… Allons !… »
Il se remit à ramper et arriva contre la maison.
Voir était impossible. Gennaro se mit à écouter.
À genoux près du volet du rez-de-chaussée, l’oreille collée à lafente par où s’échappait le filet de lumière, pétrifié, statueinsensible à tout ce qui n’était pas la voix de l’intérieur, lechef de police eût provoqué l’admiration de l’observateur qui eûtpu l’examiner à ce moment.
Cinq minutes s’écoulèrent.
Gennaro se mit alors à reculer lentement.
À cet instant, le même observateur l’eût trouvé effroyable. Unrictus déformait sa bouche. Il était devenu plus souple encore, sipossible, dans son mouvement de retraite, il s’entourait de plus desilence et de nuit.
Voici les dernières paroles que le chef de police avaitnettement entendues :
« Monseigneur, passerez-vous la nuit ici ?
– Oui, Philippe. Je suis las. J’ai besoin d’une bonne nuitde repos, peut-être la trouverai-je ici. »
Gennaro avait reconnu les deux voix. La première était celle duvieux Philippe, la deuxième celle de Roland.
Un autre se fût trahi par quelque mouvement précipité.
Gennaro, qui avait mis un quart d’heure à gagner la maison, mitune demi-heure à retraverser le jardin.
Il atteignit le mur et se redressa. Et cette fois, sûr de lui,il murmura avec un indicible accent de joie folle :
« Je le tiens ! »
À ce moment, une ombre se dressa près de lui, une main s’abattitsur son épaule. Gennaro ne tressaillit pas, ne cria pas.
Toutes les forces de sa pensée se concentrèrent sur cettepensée : se débarrasser, sans faire de bruit, de cetassaillant quel qu’il fût.
La main de l’inconnu avait glissé de l’épaule à son bras gauchequ’elle serrait comme un étau.
Gennaro chercha son poignard à sa ceinture.
Mais il n’eut pas le temps de dégainer.
L’autre main de l’inconnu venait de s’abattre sur son brasdroit.
Le chef de la police se sentit paralysé. Tout mouvement luiétait impossible. Son sang-froid ne l’abandonna pas. D’une voixbasse qui ne tremblait pas, il dit :
« Mille ducats si tu me lâches ! »
Pour toute réponse, l’inconnu serra plus violemment ses mains defer dont les doigts s’incrustèrent dans les bras de Gennaro.
Le chef de police se sentit soulevé en l’air.
Le formidable inconnu qui venait de l’agripper se mit en marchesilencieusement. Alors Gennaro essaya une suprême défense.
Les doigts de fer s’incrustèrent plus tenaces, et cette fois, uncri de douleur échappa au chef de police.
L’inconnu, toujours portant le policier qui, maintenant,n’essayait plus aucune résistance, traversa rapidement le jardin,atteignit la maison et frappa du pied. La porte s’ouvrit, et, aujet de lumière, Gennaro reconnut son mystérieux et rudeadversaire.
« Scalabrino ! » murmura-t-il d’une voixétouffée.
Le géant déposa le chef de police dans la pièce durez-de-chaussée, où plus d’une fois déjà le lecteur a pénétré.C’était, on se le rappelle, l’ancienne salle à manger deDandolo.
Là se trouvaient Roland Candiano et le vieux Philippe.
Gennaro, libre de ses mouvements, se frotta l’un et l’autrebras.
« Pardieu, compère, dit-il avec une gaieté qui n’avait riend’affecté, je vous fais compliments sur les tenailles d’acier quivous servent de mains. »
Roland interrogea Scalabrino d’un coup d’œil.
« C’est bien simple, dit le colosse ; lorsque je suisparti, il y a une heure, j’ai eu l’idée de faire en flânant le tourdu mur. J’ai vu monsieur qui sautait. J’ai sauté après lui, je l’aisuivi pas à pas, et je l’ai saisi au moment où il allait s’en allerpar le même chemin.
– Vraiment ! s’écria le chef de police avecadmiration, les choses se sont-elles passées comme vousdites ?
– Puisque vous voilà !
– Eh bien, je vous félicite. Je ne pensais pas quequelqu’un fût capable de me suivre à la piste sans que mes yeux,mes oreilles ou mon nez m’avertissent.
– Qui êtes-vous ? demanda Roland.
– Un pauvre barcarol qui se confie à votre générosité. Vouspouvez, seigneur, me livrer aux sbires, et je serai condamné. Decinq ans peut-être, je ne reverrai plus la lumière du jour…
– Que veniez-vous donc chercher ici ? Parlezfranchement, je ne suis pas un homme à vous livrer auxsbires. »
Si maître de lui que fût Gennaro, il eut un mouvement comme pourse frotter les mains ; heureusement la douleur l’arrêtanet.
« Bon ! songea-t-il. La chose est limpide, maintenant.Il va me renvoyer en me donnant quelque pièce de monnaie. Dans unedemi-heure, je viendrai… la lui rendre. »
En même temps, il baissa la tête, comme honteux d’avoir à avouersa faute.
« Eh bien ? insista doucement Roland, parlez donc, etsurtout dites la vérité…
– C’est que cette vérité est dure à dire, seigneur, et jesuis d’autant plus honteux, maintenant, que vous m’avez promis dene pas me livrer.
– Je tiendrai ma promesse si tu me dis la vérité. Maissonges-y bien avant de parler ; tu n’es libre qu’à cettecondition. Si tu mens, je ne me croirai tenu à aucuneindulgence.
– Soit donc ! La vérité tout entière, je vais vous ladire. Depuis quelque temps mes affaires vont mal.
– Tes affaires de barcarol ? »
Gennaro sourit.
« Vous ne le pensez pas, seigneur. Je ne suis barcarolqu’en apparence et vous avez l’œil trop fin pour ne pas vous êtreaperçu que je porte un déguisement. De plus, je me suis vanté toutà l’heure de ne m’être jamais laissé prendre… excepté par ce dignecompagnon, ajouta-t-il en désignant Scalabrino. Non, non, monmétier n’est pas de pousser les gondoles le long des canaux, enchantant des poésies, et de ronfler sur les quais, les pieds ausoleil tout l’après-midi… Métier de paresseux, seigneur !
– Quel est donc le tien ?
– Vous l’avez deviné, j’en suis sûr ; c’est me glisserla nuit dans les maisons mal gardées, de les visiter en tout bientout honneur, sans réveiller personne, puis de me retirer poliment.Ces visites, je ne les fais qu’à des maisons dignes d’être vues, ettelle est en général mon admiration pour les choses que je vois,que je m’en vais rarement sans emporter un petit souvenir, quelquebijou précieux ou quelque argenterie, ou même quelque sac rempli deces médailles qu’on appelle des ducats et des écus. Vous ne pouvezvous figurer à quel point j’aime les médailles… »
Roland s’était assis et, le menton dans la main, regardaitGennaro avec une sorte de gravité.
« Bon, pensa le chef de police, il va me faire un cours devertu ; pourvu que cela ne dure pas troplongtemps ! »
« En un mot, dit Roland, vous exercez le métier devoleur ?
– Hélas ! Il faut bien faire quelque chose en cemonde. Or, comme je vous le disais, seigneur, mes affaires vont maldepuis quelque temps. Point d’aubaine. Plus de franche lippée. Lamisère ! Et ce soir, j’allais, vagabond, triste et morose,lorsque je vis cette maison. J’entrai dans le jardin, jem’approchai, j’entendis des voix, je vis une lumière et je meretirai fort désappointé. J’allais de nouveau enjamber le mur, mepromettant de revenir demain… vous voyez que je suis franc jusqu’aubout… lorsque je sentis s’abattre sur moi les tenailles de ce rudecompagnon… Vous savez tout, seigneur. »
Roland, comme nous avons dit, avait écouté gravement cettehistoire, et pas un signe extérieur ne put laisser croire à Gennaroqu’il en eût reçu une impression défavorable.
Le chef de police attendit pourtant sans trop d’inquiétude.
La connaissance qu’il avait du caractère de Roland lui donnaitune assurance qu’il n’eût certes pas eue devant un de sessbires.
À ce moment retentit dans le jardin un coup de sifflet doucementmodulé. Roland et Scalabrino tressaillirent. Gennaro dressa lesoreilles. Alors Roland se leva et, se dirigeant vers la porte,dit :
« Scalabrino, surveille étroitement pendant mon absence leseigneur Guido Gennaro, chef de la police vénitienne, qui veut biennous rendre visite. »
Et il sortit, laissant Gennaro foudroyé, hébété destupéfaction.
Dans le jardin, Roland marcha jusqu’au cèdre. Là, il répéta lecoup de sifflet qu’il avait entendu. Presque aussitôt, un homme sedressa près de lui et dit :
« Monseigneur, c’est pour cette nuit.
– Et tu peux nous conduire ?
– Oui, monseigneur, sans danger.
– C’est bien, attends-moi ici. »
Roland rentra dans la maison.
« Monsieur, dit-il à Gennaro, vous êtes monprisonnier. »
Le chef de police avait essayé d’employer ces quelques minutes àtrouver une issue au traquenard où il s’était jeté.
Mais cette fois il était pris de court.
« Vous êtes mon prisonnier, reprit Roland. Et je vais vousappliquer le traitement même que vous m’eussiez appliqué si lehasard m’avait fait votre prisonnier.
– Je ne feindrai pas plus longtemps, dit alors GuidoGennaro. Je suis en effet celui que vous dites. Je me borne donc àvous demander quel traitement vous prétendezm’appliquer ? »
Le chef de police avait repris tout son sang-froid.
« Je suis perdu, songea-t-il, mais je ne mourrai pas commeun imbécile. Montrons à cet adversaire que je suis digne de lui.Une suprême joute de ruse et d’audace n’est pas une banaleagonie. »
On conviendra que l’homme qui, en de si terribles circonstances,était capable de penser et de combiner avec une pareille lucidité,ne manquait pas de courage.
« Qu’auriez-vous fait de moi, si vous m’aviez pris ?demanda Roland.
– Je vous eusse livré au tribunal. Là s’arrêtait mamission.
– Et qu’eût fait de moi le tribunal ?
– Il vous eût livré au bourreau, répondit Gennaro.
– Et qu’eût fait de moi le bourreau ?
– Il vous eût tranché la tête à moins qu’il ne se fûtcontenté de vous aveugler. Mais je crois sincèrement que vousauriez eu la tête tranchée. J’ajoute qu’on n’eût pas attendu, cettefois. Pris maintenant, vous auriez été jugé cette nuit même, et dèsdemain matin, l’échafaud se fût dressé pour vous. »
Guido Gennaro avait tenu le langage qu’il croyait le plus propreà impressionner fortement Roland.
Il cherchait avidement sur la physionomie de Roland les tracesde cette émotion qu’il espérait provoquer.
Mais cette physionomie demeurait impénétrable, d’une froideurtelle que le chef de police, détournant son regard, sentit lepremier frisson d’angoisse mortelle grimper à sa nuque.
Il se répéta :
« Je suis perdu. »
Mais cette fois, aucune pensée de bravade ne vint leréconforter. Il attendit la parole qui allait tomber des lèvres deRoland.
Et cette minute de silence fut poignante.
Roland suivit d’un œil attentif les dégradations successives quifaisaient passer le regard de Gennaro de l’audace à la fermeté, dela fermeté à l’indécision, et de l’indécision à la terreur.
Ce fut quand il le vit dans cette dernière phase qu’ilprononça :
« Guido Gennaro, vous êtes venu m’attaquer chez moi sansque je vous aie jamais fait le moindre mal.
– Je voulais sauver l’État, c’était mon devoir.
– Dites que vous vouliez vous présenter au Conseil des Dixma tête à la main, et pour prix de cette tête que vous lui eussiezjetée, lui réclamer sans doute quelque faveur nouvelle. Me suis-jetrompé ?
– Eh bien, non ! Vous ne vous trompez pas, s’écriaGennaro, l’ambition m’a poussé en effet. »
Un rapide et insaisissable éclair de joie passa dans les yeux deRoland. Mais le chef de police ne s’en aperçut pas.
« Donc, reprit Roland, vous m’avez attaqué. Vous êtesvaincu. Vous m’auriez livré au tribunal de la république. Je vaisvous livrer au tribunal de la montagne qui vous jugera selon deslois plus justes que celles que vous m’auriez appliquées.
– Le tribunal de la montagne ? » murmura GuidoGennaro.
Il ne connaissait que trop cette redoutable institution quifonctionnait dans les montagnes de la Piave.
« Dites-moi tout de suite que vous voulez me fairetuer !
– Le tribunal jugera », répondit Roland.
À ce moment, on gratta au volet d’une façon spéciale.
« Entre ! » fit Roland.
L’homme que nous avons entrevu sous le cèdre du jardin se montradans l’entrebâillement de la porte et dit :
« Monseigneur, il est temps.
– C’est bien, partons », répondit Roland qui, d’uncoup d’œil, désigna le chef de police à Scalabrino.
Roland se mit en marche sans plus s’occuper de sonprisonnier.
Scalabrino, d’une main, avait empoigné Gennaro par le bras, etde l’autre avait tiré sa dague, en disant :
« Un cri, un geste, et vous n’aurez pas la peine d’êtrejugé.
– C’est bon, fit Gennaro, je me tairai. »
Au moment où Roland passa près de l’église, onze heuressonnèrent.
La petite troupe, Roland en avant, Gennaro entre ses deuxgardes, atteignit le canal. Parmi les gondoles amarrées à quai, uneseule avait encore son fanal allumé – un petit fanal rouge placé aubout recourbé de la proue.
Roland marcha jusqu’à cette gondole et fit entendre lesifflement modulé qui lui avait déjà servi de signal dans le jardind’Olivolo.
Presque aussitôt deux hommes surgirent de la tente, et l’und’eux, sautant à terre, le bonnet à la main, s’approcha endisant :
« Où faut-il vous conduire, monseigneur ?
– À Saint-Marc », dit Roland en prenant place dansl’embarcation.
Guido Gennaro fut invité à entrer sous la tente et à s’y tenirtranquille. Roland demeura près des rameurs.
La gondole se mit à filer le long des canaux, et une demi-heureplus tard, s’arrêta près de la place Saint-Marc.
Les quatre passagers débarquèrent, c’est-à-dire Roland, le chefde police, Scalabrino et son compagnon.
Celui-ci, dès lors, marcha le premier.
« Où me conduisent-ils ? » songea le chef depolice.
Il avait d’abord supposé que la gondole allait sortir de Veniseet qu’on allait le conduire dans la montagne. Cela lui laissait unjour de réflexion, et puis il comptait sur les hasards de laroute.
Or, on le faisait débarquer devant Saint-Marc.
Silencieusement, on longeait le pied du vaste et sombremonument.
Enfin, on s’arrêta devant une petite porte basse pratiquée surl’un des flancs de la cathédrale.
L’homme qui, depuis le jardin, servait de guide à Roland, sortitde ses vêtements une clef et ouvrit. Quelques instants plus tardils étaient dans l’intérieur de l’église, vaguement éclairée parquelques lumières placées en des chapelles latérales.
« Vite ! dit l’homme. Il va être trop tard. »
Il entraîna ses compagnons derrière le maître-autel, ouvrit uneautre porte et commença à descendre un escalier.
Au bout de trente marches, il s’arrêta.
Là, l’obscurité était complète. L’homme alluma une lanternesourde.
Gennaro constata qu’il se trouvait dans une des cryptes deSaint-Marc. C’était une salle assez vaste autour de laquelleétaient rangés des tombeaux.
L’homme se dirigea vers l’un de ces tombeaux, poussa un ressortet dérangea une dalle. Roland entra dans le tombeau.
Scalabrino l’y suivit, entraînant le chef de police.
Alors la dalle reprit sa place.
Au centre de cette dalle, un trou en losange avait été percé,sorte de fenêtre grillagée.
Par cette fenêtre, de l’intérieur du tombeau, on pouvait voir etentendre ce qui se passait et ce qui se disait dans la crypte.
« Regardez et écoutez ! fit Roland d’une voixgrave ; mais pas un mot, ou vous êtes mort. »
Scalabrino montra son poignard.
« Ne craignez rien », dit Gennaro frappéd’étonnement.
À ce moment, la faible lueur qui éclairait la cryptes’éteignit ; l’homme qui avait conduit Roland s’étaitéloigné.
Un quart d’heure s’écoula dans le plus profond silence.
Tout à coup, les sons lointains, graves et tristes du bronze sefirent entendre en haut, comme très loin. Gennaro compta douzecoups.
« Minuit ! » murmura-t-il.
Les dernières vibrations du bronze résonnaient encore sourdementlorsque la crypte s’emplit de lumière.
« Regardez bien », souffla Roland.
Et il se recula pour laisser place à Gennaro.
Le chef de police colla son visage au grillage de la minusculefenêtre du tombeau, et le spectacle qu’il eut sous les yeuxl’absorba au point qu’il oublia la situation où il se trouvait.
Une douzaine d’hommes venaient d’apparaître dans la crypte.
Ils portaient des torches. Et c’était la rouge lueur de cestorches qui venait d’éclairer soudain la crypte.
Ces hommes se rangèrent autour de la salle et fichèrent leurstorches, qui sur des dalles, qui sur le socle d’une statue.
Ils étaient douze.
Il y eut ainsi douze torches rangées symétriquement autour de lasalle. Chacun des hommes demeura debout près de sa torche.
Gennaro remarqua alors que cette disposition formait une sortede fer à cheval autour d’une estrade basse sur laquelle étaientplacés plusieurs sièges.
Un quart d’heure s’écoula encore.
Alors, des hommes descendant tous par le même escaliercommencèrent à apparaître dans la crypte. Ils arrivaient isolément,ou par groupes. Mais tous étaient masqués, tous étaientsilencieux ; chacun d’eux, en arrivant dans la salle, prenaitplace près de l’une des torches. Au bout de vingt minutes, il y eutainsi autour de chaque torche une dizaine de ces fantômes.
Gennaro comprit que les hommes aux torches devaient être deschefs de groupes.
À ce moment, il y avait en tout une centaine d’hommes dans lacrypte. Sur l’estrade, quatre avaient pris place et s’étaientassis.
« Qui sont ces hommes ? songeait le chef de policedont la stupéfaction grandissait. Que veulent-ils ? Sont-ilspour moi ?… Est-ce donc là le terrible tribunal de lamontagne ?… Mais non !… Roland Candiano serait avec euxet ne se cacherait pas !… Mais alors !… oh ! savoir…comment savoir !…
À cette minute, l’un des hommes qui se trouvaient sur l’estradese leva et s’avança jusqu’au bord de l’estrade.
Alors, il détacha son masque et le laissa tomber à sespieds.
Le chef de police retint à grand-peine un cri d’effarement.
Cet homme, qui venait de montrer son visage, cet homme quiparaissait être le chef de cette mystérieuse assemblée, c’était lecapitaine général de l’armée vénitienne.
C’était Altieri.
« Seigneurs, amis et frères, dit Altieri d’une voix calme,veuillez, selon l’usage à chacune de nos réunions, découvrir vosvisages, afin que la trahison ne puisse se glisser parminous. »
Tous les masques tombèrent à la fois.
Le chef de police était stupide d’étonnement. Avec une sorted’angoisse, il examinait les visages des gens qui venaient de sedémasquer. Et après avoir reconnu le capitaine général Altieri, ilreconnaissait des personnages de l’entourage du doge, des officierssupérieurs de la flotte vénitienne, des patriciens de marque.
Que faisaient là ces hommes ?… Quel était le but de cettemystérieuse réunion ?
Et surtout, oh ! surtout cela, pourquoi Roland qui pouvaitle tuer, Roland qui avait parlé de le livrer au tribunal de lamontagne, l’avait-il conduit dans les cryptes de Saint-Marc ?…Oui ! Pourquoi l’avait-il fait spectateur invisible de cettescène étrange ?
« Seigneurs, amis et frères, reprit Altieri qui paraissaitêtre le président de cette assemblée, je crois que nous sommes aucomplet. Tous vous avez compris que l’heure de l’action est proche,et je vous remercie d’être venus vous serrer autour demoi. »
Il parlait avec l’autorité d’un futur maître.
Et sans doute nul ne songeait à lui contester cette autorité,car un murmure général de sympathie accueillit l’exorde ducapitaine.
« Un seul d’entre nous manque à cette suprême et dernièreréunion, reprit Altieri, et non des moins importantes, c’estDandolo. »
Un silence inquiet indiqua à Gennaro que l’absence de Dandoloétait peut-être une grave déception pour ces hommes.
L’autorité personnelle du grand inquisiteur n’était pasconsidérable. Mais de par les hautes fonctions qu’il occupait, etsurtout de par le prestige du nom glorieux qu’il portait si mal etpour les forces policières dont il disposait, Dandolo étaitconsidéré comme un élément indispensable dans une entreprise de cegenre.
Altieri s’aperçut qu’on attendait de lui desexplications :
« Seigneurs et amis, continua-t-il aussitôt, le bras que jeporte en écharpe vous dit assez que j’ai été blessé. Je me suisbattu en effet, battu contre Dandolo. Oui, pour l’intérêt supérieurde notre cause, je n’ai pas hésité à tirer l’épée contre le père dela femme qui porte mon nom… Mais j’avoue que ma main atremblé ; c’est une faiblesse excusable. Dandolo n’a pas eupareille faiblesse, lui, et son épée a touché le mari de safille. »
Un silence haletant… Toute la salle suspendue aux lèvres duprésident…
« Pourquoi je me suis battu, le voici : Dandolo m’abrusquement annoncé qu’il ne voulait plus être des nôtres. Il m’adit avoir réfléchi, et que le bien de l’État exigeait que Foscaridemeurât au pouvoir, et que l’intérêt de Venise était de ne rienchanger dans la république. »
Les murmures menacèrent.
« Bref, toute la défaite d’un homme non pas décidé àtrahir, je me hâte de le dire, mais décidé à se retirer.
– Et qui prouve qu’il ne trahira pas ? »s’écrièrent plusieurs voix.
Altieri sourit :
« J’ai arraché à Dandolo sa parole d’honneur de ne rienrévéler de ce qu’il sait. Mais j’ai fait mieux : Dandolo estgardé à vue dans mon palais, et ce soir je l’ai obligé à signer ladémission de ses fonctions de grand inquisiteur. Nous n’avons rienà craindre de ce côté, j’en donne la formelle assurance. » Unhomme monta sur l’estrade.
« L’amiral des flottes ! murmura Gennaro quifrémissait dans toutes ses fibres et dans son instinct depolicier.
– Seigneurs et frères, dit l’amiral, ce qu’a fait notrecher compagnon, futur doge de la république, est tout ce qu’ilpouvait faire. Je conçois, vous concevez tous la douleur qu’il a dûéprouver de la défection de Dandolo. Oui, en y songeant, il nepouvait aller plus loin. Mais nous n’avons pas, nous, les mêmesmotifs de famille. Il faut que Dandolo périsse.
– Oui, oui, qu’il meure dès cette nuit !
– Dès cette nuit, c’est mon avis, reprit l’amiral. Voici ceque je propose. Le sort va désigner trois d’entre nous. Ces troisse rendront au palais Altieri où Dandolo est gardé à vue. Ils luiproposeront un loyal duel. S’il n’accepte pas, un coup de daguefera justice. S’il accepte, l’un des trois se battra, puis ledeuxième s’il le faut, puis le troisième, jusqu’à ce que Dandolosoit tué. »
Une acclamation prouva que l’assemblée acceptait cettesolution.
L’amiral descendit de l’estrade.
Un nuage passa sur le front d’Altieri.
On sait en quelles conditions Dandolo était installé au palaisAltieri ; on sait que loin d’être le prisonnier du capitainegénéral, c’était lui au contraire qui le menaçait et lui dictaitdes lois. Il n’y avait en somme de vrai dans le récit d’Altieri quela résolution de Dandolo de se retirer, et sa démission qu’il avaitsignée dans la soirée pour se consacrer plus sûrement àLéonore.
Qu’adviendrait-il de cette visite de trois desconspirateurs ?
À quelles extrémités Léonore, poussée par le désespoir, seporterait-elle ?
Altieri demanda le silence et parla ainsi :
« Seigneurs et frères, je combats la proposition qui vientde vous être soumise. Dandolo tué dans mon propre palais, commentexpliquerai-je cet événement ?… J’affirme que le père de mafemme est gardé à vue et qu’il ne sortira pas de mon palais. Sinous le tuons maintenant, nous éveillons des soupçons ; aucontraire, si nous attendons au lendemain de la réussite, Dandolomort ou vif demeure jusque-là inoffensif. Je demande donc que vousvous en rapportiez à moi seul de tout ce qui concerne le grandinquisiteur. »
Altieri parlait avec une visible émotion.
Cette émotion fut par tous attribuée aux sentiments que devaitéprouver le capitaine général, placé dans la nécessité de frapperle père de sa femme.
En outre, on avait en lui une confiance inébranlable.
Puisqu’il affirmait que Dandolo était gardé à vue, on pouvaits’en rapporter à lui. L’assemblée signifia sa volonté dans ce sens,et l’amiral lui-même déclara que la proposition du président étaitla plus raisonnable.
Gennaro vit le visage d’Altieri s’éclairer.
« Je ne savais pas, songea-t-il, que le capitaine généralaimât à ce point le grand inquisiteur. Il me semblait qu’aucontraire… Mais écoutons.
– Que les chefs de groupes, dit Altieri, nous communiquentleurs rapports, et nous prendrons ensuite les suprêmesrésolutions. »
Le chef de police vit alors les douze premiers conspirateurs quiétaient arrivés avec des torches se détacher l’un après l’autre etremettre à Altieri des listes sur lesquelles il darda vainement unregard de curiosité intense.
« Sans doute les listes complètes de tous lesconspirateurs ! » murmura Gennaro.
Altieri, cependant, aidé de deux ou trois assesseurs, parcouraitles papiers qui lui avaient été remis, puis les classait.
Quand ce fut fini, Altieri se dirigea vers l’un destombeaux.
Une douzaine de conspirateurs déplacèrent la dalle.
Les papiers furent placés là.
Puis la dalle fut remise en place.
Gennaro tressaillit de joie… Décidément, il oubliait Roland etScalabrino qui, derrière lui, assistaient à toutes les péripétiesde la réunion.
Un murmure confus régnait maintenant dans l’assemblée.
Altieri et les douze chefs de groupes conféraient surl’estrade.
La conférence dura une heure.
Au bout de ce temps, les chefs de groupes allèrent reprendreleurs places, chacun près de sa torche.
Le silence se rétablit, profond et solennel.
Les définitives paroles allaient être prononcées.
En effet, Altieri se plaça de nouveau au bord de l’escalier, etce fut d’une voix grave, qu’il parla :
« Seigneurs, amis et frères, nous avons avec nous tout cequi compte dans Venise ; tout ce qui porte un nom, tout ce quioccupe un rang honorable dans notre société est prêt à agir dans lesens que nous voudrons. Quant à la tourbe du peuple, ne nous enoccupons pas. Le peuple verra tomber avec joie Foscari qu’ilredoute, et me verra d’un œil indifférent prendre sa place. Lesfonctions que chacun de vous doit occuper dans le nouvel État quenous fondons sont connues dès longtemps.
« Seigneurs, en présence de vous tous, nos frères, enprésence des morts qui m’entendent peut-être, en présence de Dieuqui est dans ce temple, je jure de respecter fidèlement toutes nosconventions ; je jure de respecter les garanties que nousavons débattues et convenues ; je jure de donner à chacun, dèsle jour de la réussite, ce qui a été promis à chacun, honneur,argent ou places, chacun ayant demandé en toute liberté, et lademande de chacun ayant été discutée, adoptée par tous. Je jure enun mot de continuer à être votre président lorsque vous aurez placésur ma tête la couronne ducale. Que Dieu et les morts soienttémoins de mon serment de fidélité. De même, souvenez-vous que vousm’avez juré la même fidélité. »
Tous, d’un mouvement spontané, étendirent la main.
Pendant quelques secondes, on n’entendit que le bruit des voixrépétant la même formule sous les voûtes de la cryptemortuaire :
« Je jure… je jure !… »
Puis, à nouveau, le silence retomba sur les tombeaux muets.
Alors Altieri continua :
« Tout est prêt. Chacun de nous connaît son poste et cequ’il doit faire. Seul, le jour de l’action reste à fixer. C’est cedernier point que nous venons d’arrêter. »
Altieri s’arrêta une seconde, comme pour être plus sûr del’attention générale. Mais cette précaution était inutile. Lesvisages des assistants révélaient l’ardeur passionnée de leursesprits.
« Nous ne nous verrons plus, dit alors le capitainegénéral. Cette réunion est la dernière. Nous avons donc choisi unjour tel qu’il ne soit plus besoin de nous prévenir… Vous n’ignorezpas, seigneurs et frères, que le doge Foscari n’a pas encoreaccompli l’antique et traditionnelle cérémonie du mariage du dogeavec l’Adriatique. Il a de mois en mois et d’année en année reculécette cérémonie, qui devait le consacrer. Peut-être espérait-il uneautre cérémonie. Or, sur mes instances, et aussi d’après lemécontentement des mariniers, Foscari a résolu d’exécuter cetteannée la cérémonie. Elle doit avoir lieu bientôt, bien que le journ’en soit pas fixé encore. Seigneurs et frères, ce jour-là sera lenôtre. Le mariage du doge et de l’Adriatique sera aussi le mariagedu doge et de la mort… L’heure même où retentiront les bombardessera notre heure. Le signal de la fête sera le signal de l’actionpour chacun de nous. Tout cela vous convient-il ? »
Une longue acclamation éveilla encore une fois de sourds échosdans la crypte.
« Adieu donc ! proclama Altieri, jusqu’au jour dumariage du doge et de l’Adriatique !… »
Toutes les mains se tendirent vers Altieri qui, ému en apparenced’une puissante émotion, salua ses alliés, serra des mains,prononça des paroles de cordiale affection et se dirigea versl’escalier.
Un quart d’heure plus tard, tous les conjurés étaientpartis.
Les chefs de groupes reprirent leurs torches, et s’étantmasqués, s’éloignèrent à leur tour.
La crypte retomba dans une profonde obscurité.
Une demi-heure s’écoula, pendant laquelle le chef de policetourna et retourna mille fois cette question dans sonesprit :
« Pourquoi Roland Candiano m’a-t-il fait assister audernier acte de cette formidable conspiration ? »
Soudain, une faible lueur se montra.
L’homme qui avait conduit Roland apparut dans la crypte, unelanterne sourde à la main.
Comme il avait fait en arrivant, il poussa le ressort. La dallese déplaça. Roland sortit le premier, puis le chef de police, puisScalabrino. On remonta l’escalier, et on se retrouva dans la nef dela cathédrale.
Guido Gennaro, encore tout étourdi du spectacle auquel il venaitd’assister, palpitait d’une joie profonde : la joie del’artiste qui se trouve soudain en présence de l’œuvre parfaite.Jamais, dans ses rêves de policier, il n’avait osé concevoir uneaussi magnifique occasion, une conspiration parfaite, sur le pointd’aboutir, tous les fils dans sa main.
Il se surprit à se frotter les mains.
« Superbe ! proclama-t-il en lui-même ;admirable ! Depuis longtemps, Venise, le mystérieux réceptacledes conspirations, n’aura eu une pareille conspiration ! Lecapitaine général ! L’amiral ! Les grands dignitaires dupalais ! Tous en sont ! Tous… excepté moi ! moi quivais sauver l’État ! »
Comme il en était là, il s’aperçut que ses guides, ou plutôtceux dont il était le prisonnier, s’étaient arrêtés et quelui-même, machinalement, s’était arrêté aussi.
Il leva les yeux et regarda autour de lui.
Il vit qu’il se trouvait derrière le maître-autel de Saint-Marc,et que six hommes assis en demi-cercle, graves, immobiles, muets,semblaient l’avoir attendu.
Près de lui, Scalabrino.
À deux pas, Roland Candiano.
Trois cierges avaient été allumés et éclairaient cette scènebizarre.
« Quelle nouvelle scène se prépare ? »songea-t-il.
Lentement, il étudia les six hommes assis en demi-cercle.
Ils avaient des visages hâlés par la vie au grand air etportaient des costumes à demi guerriers. À leurs ceintures, il vitreluire des crosses de pistolets et des lames de poignardsnues.
« Qui sont ceux-là ? » se demanda-t-il.
Ses yeux se baissèrent, un peu hagards.
Aux pieds des six hommes, dans le demi-cercle, sur les dalles,il vit un objet long, une sorte de boîte oblongue.
« Qu’est-ce là ? demanda-t-il à haute voix, sans ysonger.
– Ton cercueil », répondit une voix.
Guido Gennaro sentit ce frisson mortel, qui des talons remonterapidement jusqu’à la nuque, le parcourir, et il devint livide.
« Chefs de la montagne, dit alors Roland, et sa voix, sousles voûtes de Saint-Marc, avait de sourdes sonorités, lerendez-vous que nous avions dans l’île d’Olivolo aura lieu ici.Nous y sommes en parfaite sûreté. Mais avant de nous occuper de nosaffaires, et puisque nous voilà réunis, je vous prie tout d’abordde vous constituer en tribunal pour juger cet homme.
– Anto nous a mis au courant, dit alors l’un des hommes,et, vous le voyez, maître, nous avons pris nos précautions pour lecas où celui-ci serait condamné. »
Du geste, il désignait successivement le cercueil etGennaro.
Anto, disons-le tout de suite, c’était l’homme qui avaitintroduit Roland dans l’église d’abord, puis dans les cryptes, puisdans le tombeau.
Celui qui venait de parler reprit :
« Qu’a fait l’accusé ? Qui l’accuse ?
– Moi, dit Roland.
– Parlez, maître. Nous écoutons, et, selon les lois de lamontagne, nous jugerons en toute équité, en toute indépendance.
– Mon accusation, dit Roland, tient dans un seul mot :cet homme est Guido Gennaro, le chef de la police deVenise. »
Les six juges regardèrent le faux barcarol sans curiositéapparente.
« La chose est-elle prouvée ? demanda celui qui avaitdéjà parlé.
– Il est venu ce soir même dans l’île d’Olivolo pourm’arrêter. Est-ce vrai, Guido Gennaro ?
– C’est vrai, dit le chef de police. Mais en cherchant àvous arrêter, je faisais mon devoir, je remplissais mesfonctions.
– L’aveu est formel, reprit le juge de sa même voix calmeet tranchante ; il est donc inutile d’insister davantage etnous n’avons qu’à appliquer la loi de la montagne. »
Il se leva.
« Guido Gennaro, poursuivit-il, votre fonction est de noustraquer, nous qui rêvons l’indépendance et la liberté pour tout unpeuple opprimé. Nous avons déclaré la guerre à la sociétévénitienne que vous représentez ici. Votre loi veut la mort pourquiconque d’entre nous vous prenez. Notre loi vous considère commeennemi et vous condamne à mort. Guido Gennaro, préparez-vous àmourir.
– Je demande pour l’accusé le droit de se défendre »,dit Roland.
Les six juges regardèrent Candiano avec étonnement.
« Soit ! qu’il parle, dit celui qui semblait lesprésider. Guido Gennaro, vous avez entendu ? Nous vousconsidérons comme ennemi parce que vous nous considérez commeennemis ; nous vous condamnons à mort parce que vouscondamneriez à mort celui de nous que vous prendriez. Notre cher etvénéré maître, celui qui nous a arrachés à l’ignorance et nous aenseigné le sens des choses et de la vie, celui-là veut que vouspuissiez vous défendre. Défendez-vous donc, si vous pouvez. Etessayez de nous convaincre que nous ne devons pas vous tuer. Sivous y parvenez, votre vie sera respectée. Parlez, car vous serezécouté en toute équité.
– Vous n’êtes pas des juges, dit Gennaro.
– Ceux qui nous condamnent le sont-ils davantage ?
– Oui, car ils jugent au nom de nos lois.
– Et nous jugeons au nom des nôtres. Vous jugez selon lemensonge et l’iniquité, vous frappez le faible et le pauvre, vousexaltez le riche et le puissant ; notre loi à nous, c’est lavie, le droit de vivre pour tout homme, le droit d’être heureuxpour tout ce qui vit. Vous instituez des juges. De qui entenez-vous le mandat, sinon de vous-mêmes ? Ne soyez donc passurpris que nous ayons institué des juges émanés denous-mêmes. »
Le chef de police écoutait avec stupéfaction ces parolesprononcées avec une sorte de fermeté qui ne manquait pas degrandeur.
« Soit, dit-il, vous êtes des juges. En toute équité, vousne pouvez me condamner pour avoir rempli mon devoir.
– Vous avez appelé votre devoir l’obligation de tuer vossemblables, ou de les saisir et de les livrer au bourreau.
– Non pas nos semblables, mais ceux qui attaquent l’ordresocial.
– C’est-à-dire ceux qui vous attaquent vous-mêmes. Notredevoir est donc de tuer qui nous attaque.
– En ce cas, dit Gennaro, vous qui vous vantez d’avoir despensées de plus de justice que nous, vous êtes en tout pointsemblables à nous-mêmes.
– C’est vrai ; bien que nos buts soient différents,nos moyens sont les mêmes. Ce sont les moyens de la guerre.
– En ce cas, c’est en vain que j’entreprendrais unedéfense. Je suis votre prisonnier après le combat, voilà tout.Faites de moi ce qu’il vous plaira. Je ne dirai plusrien. »
Gennaro baissa la tête. Si près de mourir, le courage quil’avait jusque-là soutenu commençait à l’abandonner…
À ces derniers mots, Roland répondit :
« Voilà, monsieur, ce que je voulais vous faire dire àvous-même, en vous laissant libre de présenter une défense. Vousêtes notre prisonnier après combat et nous devons vous traitercomme un ennemi acharné.
– Tuez-moi donc, puisque vous en êtes le maître. »
Le chef de police croisa les bras et attendit le coup fatal.
Roland Candiano s’approcha de lui et lui mit une main surl’épaule.
« Guido Gennaro, dit-il, au moment où vous allez mourir,écoutez-moi. Mon père vivait au palais ducal dans le respect deslois et de la liberté de tous. Son crime fut d’avoir pensé que ledernier des mariniers était devant la justice et la loi égal auplus hautain des patriciens. Par la traîtrise, félonie etbrigandage, mon père fut saisi et aveuglé ; ma mère mourut dedouleur, moi, je demeurai six ans dans les puits et ma vie futbrisée. Guido Gennaro, ceux qui accomplirent ces forfaitss’appellent Foscari, Bembo, Altieri. Ils sont tout-puissants. Vousconnaissiez leur crime. Vous saviez que leur puissance étaitcimentée de larmes et de sang. Et pourtant vous les serviezaveuglément !
– Ô justice ! murmura sourdement Gennaro.
– Pourquoi dites-vous que vous faisiez votre devoir envenant m’arrêter ce soir dans l’île d’Olivolo ?… Vous saviezque j’étais le justicier accomplissant une œuvre nécessaire ;comme Jean de Médicis, comme tant d’autres, vous pouviez choisirentre le crime et la justice. Vous avez servi le crime ! Jetezbas le masque. Mettez votre âme à nu. Dépouillez votre pensée desverbes sonores et mensongers dont vous voilez votre turpitude.Devoir ! Loi ! Justice !… Et remplacez tout cefatras par un seul mot qui résume tout ce que vous avez de penséeet de sentiment, vous et vos pareils : intérêt ! Intérêtsordide, calcul ignoble, ambition forcenée ! Alors, vous aurezdit la vérité.
– Ô justice ! » répéta Gennaro.
Et cette fois, comme sous la parole brûlante de Roland, unerévolution s’opérait dans son cœur, ses yeux s’emplirent delarmes.
« Guido Gennaro, reprit Roland, une seule larme rachètebien des erreurs. Méditez sur tout ce que vous avez entendu et vudans cette nuit sous les voûtes de Saint-Marc. Allez, vous êteslibre.
– Libre !… »
Ce fut une rauque exclamation qui s’échappa de la gorgeenflammée du chef de police.
Il répéta :
« Libre ! »
Et il tomba à la renverse, évanoui.
Lorsqu’il revint à lui, les personnages qui l’entouraientavaient disparu ; la nuit profonde l’entourait.
Affolé, bouleversé, il se leva et vit qu’il n’était plus dansl’église.
On l’avait transporté sur les bords du canal.
Le chef de police jeta un long gémissement et se mit à courir,éperdu.
Rentré chez lui, il se laissa tomber sur un fauteuil, mit satête dans ses deux mains, et sa longue méditation commença par cemot qui tomba sourdement de ses lèvres :
« Justice !… »
*
* *
Les décisions promptes jaillissent tout à coup d’un cerveauchargé de pensées comme la foudre jaillit soudain d’un cield’électricité. Roland Candiano, en allant à Saint-Marc, savait cequ’il allait y trouver. Dans la grande conspiration d’Altiericontre Foscari, peut-être avait-il joué un rôle actif, bienqu’occulte. Il est certain, en tout cas, que quelques-uns desconspirateurs lui étaient dévoués. Par eux, il était au courant desintentions du capitaine général.
L’idée de mettre ses deux ennemis en compétition était un traitde génie. Foscari ou Altieri succomberait sûrement. Quoi qu’iladvînt, lui, Roland, divisait l’adversaire et par conséquentl’affaiblissait. Il paraît prouvé que ce fut notamment sur sesinstances que l’amiral prit fait et cause pour Altieri.
Ainsi le doge et le capitaine général entraient en lutte sans sedouter que Roland les armait l’un contre l’autre.
Donc, le soir où Roland fut prévenu par une de ses créatures quela dernière réunion des conspirateurs allait se tenir dans lessouterrains de Saint-Marc, il connaissait d’avance le spectacle quil’attendait là. Ce fut à ce moment que le hasard lui livra le chefde police Guido Gennaro. Il l’entraîna avec lui.
Dès que, sous son déguisement de barcarol, il eut reconnu lechef de la police vénitienne, dès cet instant lui vint la penséeque Guido Gennaro devait être un élément actif dans le dispositifde ses forces et l’accomplissement de l’œuvre qu’il poursuivaitavec une terrible patience.
Instantanément, les deux idées de la conspiration et du chef depolice s’associèrent en lui.
Révéler à Guido Gennaro tout ce qui se tramait, et les noms desconspirateurs, et le chef de l’entreprise, tel fut le planimmédiatement conçu et exécuté comme on a vu.
Les conséquences de cette décision pouvaient êtreformidables.
Ce pouvait être la guerre civile entre les patriciens partagésen deux camps, c’est-à-dire l’extermination ou tout au moinsl’épuisement de tous ceux qui avaient intérêt à asservir le peupleet Venise.
Une fois Gennaro informé par le spectacle qu’il avait sous lesyeux, Roland lui faisait grâce ! Une fois le tigre armé dedents solides, il le lâcherait. C’était formidable commeconception.
*
* *
Guido Gennaro revint au bout de deux ou trois heures duprodigieux étonnement qui avait d’abord paralysé sa pensée. Peu àpeu, son émotion se calma aussi, et il se mit à réfléchir.
Mais, par une sorte d’étrange pudeur, toutes les fois que sesréflexions s’arrêtaient à Roland Candiano, il faisait effort poursonger à autre chose. Cependant, c’était à Roland qu’il revenaittoujours comme malgré lui. Et de ce côté, l’étonnementpersistait : étonnement de se voir encore vivant, étonnementde cette scène de la condamnation, qui se terminait par cettesecousse violente :
Roland lui disant : « Vous êtes libre… »
Il mit fin au trouble qui l’agitait en grognant :
« Mon devoir est de l’arrêter. Je l’arrêterai. Mais voyonsd’abord au plus pressé. »
Et tout son instinct de policier réveillé, il se mit à riresilencieusement, en songeant au vaste coup de filet qu’il allaitpréparer. Longuement, il se promena à pas lents, se frottant lesmains, continuant son effort.
« Cette fois, conclut-il, je crois que je serai grandinquisiteur… »
Puis, après un tressaillement soudain :
« Et quant à lui… oui… il faut que jel’arrête ! »
Juana était arrivée à Venise le lendemain du jour, où, dans lascène à laquelle elle avait assisté, elle avait dit adieu à Rolandet à Scalabrino. Elle n’eut pas un instant la pensée de se réfugierdans la vieille maison du port.
Elle choisit un modeste logement situé dans l’une des tortueusesruelles qui aboutissaient à la place Saint-Marc.
Elle n’avait aucun plan arrêté.
La pauvre fille n’avait qu’une idée fixe et précise :sauver Sandrigo, le sauver des coups de Roland.
Le problème était redoutable.
Elle voulait sauver Sandrigo, mais elle voulait avec non moinsde force empêcher Sandrigo de frapper Roland ou Scalabrino.
Elle se trouvait ainsi prise dans un tourbillon de pensées quitantôt la poussait d’un côté, tantôt la rejetait d’un autre,malheureuse épave s’en allant à la dérive du flot quil’emportait.
Il se passait en elle un étrange phénomène. Ce réveil soudaind’un amour qu’elle avait pu croire assoupi, sinon éteint,l’étonnait et la bouleversait.
Elle avait aimé Sandrigo avec toute la foi naïve, toute lapureté chaste de sa première jeunesse. Puis, Sandrigo disparupendant des années, elle avait fini par croire qu’elle ne leverrait plus jamais, et que sans doute elle l’oublierait à lalongue.
Le bandit avait soudain reparu dans sa vie.
Elle avait dès lors compris que l’homme aimé était toujoursprésent dans son cœur et qu’il était inutile de résister à cetamour.
Arrivée à Venise, elle se demanda tout d’abord comment elleretrouverait Sandrigo et fut obligée de convenir que le hasard seulpouvait la mettre sur la voie.
Pendant quatre jours, elle erra dans Venise, parcourut surtoutle port et les quais.
Le soir du quatrième jour, comme elle traversait la placeSaint-Marc, elle vit tout à coup Sandrigo à quelques pas d’elle, ets’arrêta stupéfaite, se demandant d’abord si c’était lui.
Sandrigo en officier des archers !
Sandrigo accompagnant le cardinal-évêque de Venise !
Lorsqu’elle revint de son étonnement, Sandrigo avait disparudans l’intérieur du palais de Bembo.
Elle alla se poster dans un coin, près de la Loggia, etattendit, tremblante, la tête pleine de bourdonnements confus,cherchant vainement à mettre un peu d’ordre dans ses pensées.
Sandrigo demeura une demi-heure environ chez Bembo.
Juana le vit sortir seul. Elle le suivit.
Sandrigo s’arrêta devant une maison de médiocre apparence.
C’est là qu’il demeurait. Il n’avait nullement remarqué qu’ilétait suivi, et d’ailleurs, sûr qu’il était de la forte positionqu’il avait conquise, il ne s’en fût pas autrement inquiété.
Il occupait au premier étage de cette maison un logis composé dedeux petites pièces. Il s’était logé là en attendant mieux. Et cemieux, dans son esprit, ne pouvait être que le palais qu’ilpourrait louer sur le Grand Canal lorsque la prise de RolandCandiano l’aurait enrichi.
Au moment où il poussait la porte de son logement, une mainlégère se posa sur son bras, et une voix tremblantemurmura :
« Sandrigo… »
L’officier se retourna brusquement déjà prêt à frapper. Maisdans la demi-obscurité, il reconnut Juana, et un sourire d’ironiedédaigneuse plissa ses lèvres.
« Toi à Venise ? fit-il.
– Oui, je suis venue pour te parler, Sandrigo.
– Entre donc, ma chère cara mia, entre. Tu voiscombien je suis heureux de ta visite. »
Avec sa politesse narquoise, il s’effaça. Juana entra, calme etgrave. Sandrigo entra après elle et referma la porte.
« Assieds-toi, petite Juana », dit-il.
La pauvre femme tressaillit. C’est ainsi qu’il l’appelait jadis,dans leurs longues conversations, alors qu’elle écoutait avec uneadmiration attendrie le récit de ses bienfaits, comme elle eûtécouté quelque belle légende.
Cependant, elle refusa d’un signe de tête l’invitation.
Son cœur battait fort, et maintenant qu’elle se trouvait enprésence de l’homme aimé, toute sa résolution s’évaporait.
« Tu as donc renoncé à ton métier de gardienne pourvieillards et petites filles ? demanda Sandrigo railleur. Jete félicite. Je ne comprends pas comment une belle fille comme toi,en plein éclat de jeunesse, en pleine maturité de beauté, tellequ’une grenade qui s’ouvre au soleil, ait pu consentir à s’enterrervive près de ce fou. Tu avais perdu la tête, petite Juana. Mais tevoilà, c’est bien. Que viens-tu faire à Venise ?… Si tu veux,je te trouverai une situation… Oui, je devine ta pensée. Turegardes mon modeste logis, et tu te demandes ce que je pourraisbien faire… Ne te fie pas aux apparences. D’ici peu, je serai unemanière de personnage indispensable, ayant acquis toutes sortes dedroits, et qui saura en user, je t’en réponds… Parle, petite Juana.Je t’ai conservé toute mon affection, bien que tu m’aies reçu unpeu fraîchement lors de la visite que je te fis à Mestre. Je fusmême obligé, si je m’en souviens, de te ficeler quelque peu et dete bâillonner. Mais j’espère que tu ne m’as pas gardé rancune,dis ? C’était de la politique, vois-tu, et la politique, machère, est un despote très exigeant. Ce jour-là, elle exigeait quetu fusses liée, bien que mon cœur saignât de cette exigence. Je tele répète, Juana, je puis, si je veux, te procurer une agréableposition ; avec ta beauté et ton intelligence, je ne doute pasque tu arrives à te débrouiller alors. Voyons, que dirais-tu d’unposte de première camériste dans une honnête et riche maison deVenise ? Je connais un de mes amis intimes qui va se marierprochainement, très prochainement, et qui, pour toutes sortes demotifs que je t’expliquerai plus tard, ne serait pas fâché deplacer près de sa jeune femme une fille dévouée, capable de toutcomprendre. Je puis te recommander à cet ami qui, j’en suis sûr,t’accueillera favorablement. Qu’en dis-tu ? Quepenses-tu ? Que rumines-tu ?…
– Sandrigo, dit Juana, je suis venue pour te sauver.
– Me sauver ? De qui donc ?
– De Roland Candiano. »
Sandrigo bondit ; il se leva si brusquement que l’escabeausur lequel il s’était assis se renversa. Cette teinte d’ironiequ’avait prise son visage fit place à une indicible expression dehaine.
« Encore cet homme ! gronda-t-il. Cet homme qui m’ahumilié, qui a infligé à mon orgueil une inguérissableblessure ! Oh ! je le hais de toute mon âme. Juana, tu esune bonne fille, et je te demande pardon de n’avoir pas toujoursété avec toi aussi fraternel que j’aurais dû l’être. Tu viensexprès à Venise pour me prévenir. C’est beau, sais-tu, ce que tufais là ! Car enfin, je t’ai bien maltraitée à Mestre. Donc,cet homme est à mes trousses ! Damnation, je donnerais dix ansde ma vie pour me trouver seul à seul avec lui ! Tu ne saispas ce qu’il m’a fait, Juana. Ah ! j’ai beau être officier desarchers de Venise, j’ai beau porter un costume que l’on salue, j’aibeau être admis dans la société vénitienne, j’ai beau avoir lagratitude de certains personnages comme l’évêque et le doge, jen’arrive pas à oublier les ivresses de la vie libre de la montagne…J’en ai été chassé, Juana ! Chassé comme un laquais, moi quien étais le roi redouté ! Un homme s’est trouvé qui m’avaincu, qui m’a fait crier de douleur et pleurer de rage devant nosbandes. J’ai fui honteusement. Mais ces larmes que j’ai dévorées,ce sont autant de gouttes de fiel qui sont tombée dans mon cœur…Ainsi donc, Roland Candiano vient sur moi ? Oh ! merci,petite Juana, d’être venue me prévenir !… Le misérable !Tu vas tout me dire, n’est-ce pas ? Tu as surpris sesintentions ? Tu sais sans doute où il se cache ?… Necrains rien, Juana ; dis-moi où je puis le rencontrer, et dansune heure, Roland Candiano aura vécu.
– Sandrigo, dit Juana, tu ne tueras pas RolandCandiano.
– Qui m’en empêchera ?
– Moi.
– Tu es folle ?
– Regarde-moi, fit-elle tristement, ai-je l’air d’unefolle ?
– Je ne te comprends pas. Tu dis que tu veux me sauver deRoland Candiano, et en même temps tu m’annonces que tu m’empêcherasde le frapper.
– J’ai dit ce que j’ai dit, Sandrigo. Écoute : siRoland te frappe, je mourrai de désespoir. Et c’est pourquoi jesuis venue te sauver. Mais avant que tu le frappes, toi, il faudraque tu me tues moi-même. »
Sandrigo éclata d’un rire violent :
« Que signifie cette polenta ? Tu veux et tu ne veuxpas…
– Je ne veux pas que tu meures, et je ne veux pas qu’ilmeure ; pardonne-moi, Sandrigo, de te dire si mal ce que jepense pourtant avec toute mon âme ; ne vois-tu pas combien jesuis troublée, et que tes regards de colère mebouleversent ?
– Tu ne veux pas qu’il meure, et tu prétends mesauver ? Ah ! çà, tu n’as donc pas entendu ce que je t’aidit ? Que je hais cet homme plus que tout au monde, que jel’exècre au point qu’il n’y aura pas de repos pour moi tant qu’ilvivra ? Que je l’aie à portée de ce poignard, une bonnefois ! »
D’un coup furieux, Sandrigo enfonça dans une table le poignardqui vibra pendant quelques instants.
Mais aussitôt, il songea que s’il effrayait Juana, il ne sauraitrien.
« Voyons, reprit-il d’une voix plus calme, puisque tu neveux pas que je touche à Roland Candiano, explique-moi comment tuprétends me sauver ?
– Je vais te le dire, Sandrigo. Venise est àMgr Roland. C’est son champ de bataille. Tu ne sais pas, tu nepeux savoir ce qu’il a souffert ; je le sais, moi ! Et jesais combien juste est l’œuvre qu’il poursuit. Eh bien, sache-le,il va passer ici comme passent les brûlants météores qui parfoisravagent la plaine, déracinent les arbres et renversent lesmaisons. Malheur à qui se trouve sur le passage des tempêtes et desjusticiers… Pourquoi te trouverais-tu sur ce passage,Sandrigo ? Va-t’en. Je sais qu’il ne te poursuivra pas. Jesais que tu ne seras point frappé si tu ne lui fais obstacle…
– Ah ! ah ! je commence à comprendre !ricana l’officier.
– Que veux-tu dire ?
– Que Roland Candiano t’a envoyée à moi. Il a donc bienpeur ?
– Tu te trompes, dit gravement Juana. Mgr Roland nem’a point parlé de toi. C’est moi qui ai parlé. Et j’ai lu dans sesyeux que tu serais épargné, pour l’amour de moi, si tu te retiresdu champ de bataille.
– C’est-à-dire si je quitte Venise ? »
Juana joignit les mains.
« Oui, dit-elle, c’est cela. Voilà le vrai. Partonsensemble, Sandrigo. Le veux-tu ? Je te suivrai. J’irai où tuvoudras. Je te servirai. Je serai ta servante, ta sœur ou tonamante. »
Une fois encore le rire terrible de Sandrigo retentit.
« C’est pour me proposer cela que tu es venue àVenise ?
– Oui !
– Eh bien, dit-il froidement, ta petite combinaison en vautune autre. Seulement, il y a un petit empêchement…
– Ta haine ? Oh ! si tu connaissais RolandCandiano…
– Allons, tais-toi ! gronda-t-il ; si jeconnaissais cet homme, ce serait pour le haïr davantage ! Maisce n’est pas la haine qui m’arrête, petit Juana.
– Qu’est-ce donc alors ?
– L’amour. »
Elle demeura étourdie sur le coup, toute blanche, souffrant àcette minute toutes les tortures qu’un cœur de femme est capable desubir sans se briser.
« Eh oui ! continua Sandrigo avec une volonté féroced’écraser la pauvre femme, j’aime, je suis aimé, et samedi, dansSaint-Marc, le lieutenant Sandrigo se mariera, aux yeux de Veniseassemblée pour cette belle cérémonie… Cela a l’air de t’étonner…Cela est, cependant. Maintenant, si tu tiens absolument à connaîtrema fiancée, je n’ai rien à te cacher : c’estBianca. »
Juana, qui jusque-là était demeurée debout, se laissa tomber surl’un des escabeaux qui garnissaient la chambre.
« Tu vois, acheva froidement Sandrigo, qu’il m’estimpossible de quitter Venise en un pareil moment… Allons, petiteJuana, il se fait tard, tu peux t’en aller, car à la nuit noire, tuserais exposée à de mauvaises rencontres… J’espère que tureviendras me voir ?… Et même, quand je serai installé dans lepalais que je dois habiter avec Bianca, tu seras toujours labienvenue… »
Depuis quelques minutes, et tout en parlant, le bandit avaitdiscuté avec lui-même s’il poignarderait Juana ou s’il laretiendrait prisonnière pour l’empêcher d’aller retrouver Roland.Mais il se dit qu’en la laissant partir, il saurait peut-être cequ’il voulait savoir, c’est-à-dire la véritable retraite de Roland.En effet, il ne doutait pas que Juana ne lui eût été envoyée parlui.
Quant à Juana, les dernières paroles de Sandrigo semblaientl’avoir privée de sentiment. C’était toute une vie de rêve quis’écroulait. Jusque-là, elle avait espéré vaguement, sans que sonespoir eût jamais pris une forme précise. Maintenant, tout étaitfini.
Elle se leva et se dirigea péniblement vers la porte.
« À bientôt », dit Sandrigo.
Elle balbutia quelques mots inintelligibles et s’en alla, siabattue, si courbée, qu’on l’eût cru soudainement vieillie. À peineeut-elle disparu dans l’escalier que Sandrigo s’élança à son touret se mit à la suivre de loin. Il la vit entrer dans une maisonqu’il nota soigneusement puis s’éloigna.
Une demi-heure plus tard, il reparaissait, accompagné d’unsbire.
« C’est là, lui dit-il. Il faudra savoir exactement où elleloge, de façon qu’on puisse entrer chez elle sans se tromper.
– Ce ne sera pas difficile.
– Bon. Vous monterez la garde devant la maison, jusqu’à ceque vous soyez relevé. Si elle sort, vous la suivrez. Si quelqu’unvient la voir, je devrai en être prévenu tout aussitôt.
– Les ordres de Votre Seigneurie seront exécutés de pointen point. »
Sandrigo rentra alors tranquillement chez lui.
Dans son pauvre logis, Juana sanglotait…
*
* *
Pendant que Juana se désespérait et pleurait, pendant qu’elle sepenchait, avec ce vertige particulier de l’affolement, sur lenouvel abîme qui s’ouvrait dans son cœur, et qu’elle se demandaitavec terreur si elle allait se mettre à être jalouse de Bianca,pendant ce temps, Sandrigo, rentré chez lui, faisait une toilettesoignée.
On venait de lui apporter un costume de grande tenue qu’ilallait endosser pour la première fois. Ce costume se composait d’unhaut-de-chausses violet, d’un pourpoint de velours de même couleur,d’un manteau court doublé intérieurement de soie violette et d’unetoque à plume blanche sur le galon de laquelle était brodé en or lelion de Venise. Un baudrier de soie brodée soutenait l’épée deparade, tandis qu’à la ceinture pendait un court poignard à manched’or, accroché à une chaînette d’or.
S’étant revêtu de ce costume, Sandrigo se regarda dans une glaceet murmura :
« Qui donc reconnaîtrait en moi le bandit Sandrigo ?Personne, je pense. »
Un nuage voila soudain le sourire qui avait éclairé saphysionomie.
« Non, personne… pas même mes anciens compagnons de lamontagne. »
Il avait fait tomber cette barbe un peu hirsute qu’il portaitjadis, et ses cheveux noirs bien peignés, naturellement ondulés,n’encadraient pas sans une sorte de grâce un visage qui, au repos,pouvait inspirer à des indifférents une certaine sympathie.
À ce moment, ce visage n’eût inspiré que de la terreur.
Les sourcils froncés, les dents aiguës à demi découvertes par unrictus de menace, les yeux durs, Sandrigo songeait :
« Cette bonne Juana ! Grâce à elle, je vais retrouvercelui qui m’a chassé, qui m’a volé la royauté de la montagne. Et cejour-là, malheur à lui ! Allons, petite Juana, va retrouverton cher protecteur Roland Candiano ; va ma fille, montre-nousle chemin… »
La sombre expression disparut soudain, et le visage sedétendit.
Sandrigo venait d’achever sa toilette en posant sa toque sur satête, et ses pensées prenant un autre cours, il murmura :
« Allons !… La conquête que je vais entreprendre cesoir est moins difficile ! »
Sandrigo se trompait. Semblable à tous les « beauxgarçons » il avait de lui-même trop bonne opinion, ou desautres trop mauvaise opinion, comme on voudra.
En réalité, il lui était peut-être plus aisé de tuer Roland,tout doucement, au détour de quelque ruelle, que de mener à bien laconquête de Bianca. Car c’est à cette conquête-là que songeaitSandrigo.
Il sortait de chez Bembo où Juana l’avait vu entrer.
Et Bembo lui avait assuré que tout serait prêt pour la cérémoniedu surlendemain ; on était au jeudi soir et le mariage dansSaint-Marc, avec bénédiction épiscopale, chants et hautbois, enprésence de la meilleure société de Venise, devait avoir lieu lesamedi.
Ce soir-là, Imperia donnait une grande fête à laquelle elleavait convié tout ce que Venise comptait de patriciens oud’artistes. Cette fête devait être une sorte de célébration desfiançailles. Le mariage, qui déjà faisait du bruit dans la ville,devait être officiellement annoncé. Sandrigo devait être présenté,ainsi que Bianca.
On comprend dès lors tout l’intérêt que cette soirée avait auxyeux de Sandrigo.
Mais il n’était pas le seul à s’intéresser à cette fête.
Dans la maison de l’île d’Olivolo, Roland et Scalabrino sepréparaient, eux aussi, à y assister.
Roland revêtait un costume pareil à celui qu’il portait danscette nuit à jamais mémorable en son existence où il avait délivréImperia sur les quais d’Olivolo.
Par bravade, peut-être, ou parce que cela rentrait dans sonplan, Roland ne changea rien à son visage et ne se livra à aucundéguisement de la tête. Mais il mit un loup noir. Dans Venise, citédu mystère, le loup était non seulement toléré, mais accepté commefaisant presque partie du costume. En plein jour, les joliesVénitiennes portaient un loup pour garantir leur visage contre lesardeurs du soleil, comme on met parfois des écrans devant certainespêches pour leur conserver leur duvet. Dans beaucoup de fêtes, leshommes portaient également un loup, soit pour ne pas être reconnus,soit simplement par cette passion du mystère qui caractérisait lesVénitiens. On aimait alors à « intriguer » dans lesfêtes, c’est-à-dire à faire chercher qui pouvait bien être tel beaucavalier qu’on ne reconnaissait ni à sa taille ni à son costume. Ilva sans dire que lorsqu’il s’agissait d’une fête chez unecourtisane telle qu’Imperia, la majeure partie des invitéscachaient soigneusement leurs visages. Seuls les jeunes gens etceux qui n’avaient rien à craindre de la médisance venaient àvisage découvert.
La fête devait commencer à dix heures pour se terminer à deuxheures du matin. On en parlait dans Venise depuis trois jours, etles initiés vantaient d’avance les merveilles grâce auxquellesImperia comptait éblouir Venise accourue chez elle.
Au moment où Roland acheva de s’habiller, il était onze heureset demie, c’est-à-dire que la fête de la courtisane devait battreson plein.
Roland descendit dans cette pièce du rez-de-chaussée où, laveille, Scalabrino lui avait amené – apporté si mieux l’on aime –Guido Gennaro, le chef de la police.
Là, plusieurs hommes étaient rassemblés.
Et si le même Gennaro se fût trouvé là, il eût précisémentreconnu ceux qui, derrière le maître-autel de Saint-Marc, l’avaientjugé et condamné.
Chacun de ces hommes avait sans doute reçu des instructionsantérieures, car Roland se contenta de leur dire.
« Vos hommes sont prêts ?
– Ils seront à leurs postes à deux heures, maître.
– Bien ; à deux heures et demi précises, je sortiraidu palais. Alors, c’est qu’il ne faudra rien faire. Si, aucontraire, je n’ai point paru, l’attaque commencera lorsque tinterala demie. »
Les chefs se levèrent, saluèrent gravement celui qu’ilsappelaient « maître » et sortirent sans bruit.
« Réussirons-nous, monseigneur ? » demanda alorsScalabrino d’une voix tremblante.
Roland sourit.
« Rassure ton cœur paternel, dit-il de cette voix douce,grave et tendre qui produisait une si profonde impression surScalabrino ; rassure-toi, mon brave compagnon ; noussommes deux cents pour cerner un palais et faire capituler unefemme…
– C’est vrai, monseigneur, pardonnez-moi. Je devrais avoirce soir la confiance sans limites que j’ai en vous. Je sais quevous me rendrez ma fille ; j’en suis sûr uniquement parce quevous me l’avez promis. Et pourtant… Je redoute je ne sais quelmalheur imprévu.
– Ce soir à huit heures, Bianca était encore dans sonappartement au fond du palais de sa mère ; je m’en suisassuré… »
Scalabrino garda un moment le silence.
« Monseigneur, reprit-il tout à coup, vous avez assigné àchacun son rôle excepté à moi. Que devrais-je faire ?
– Toi, rien. Tiens-toi sur le quai, en face la ported’entrée du palais Imperia. Et attends là jusqu’à l’heure convenue,c’est-à-dire jusqu’à la demie de deux heures.
– Pourquoi n’aurai-je rien à faire, moi ? » fitScalabrino. Roland plaça sa main sur l’épaule de Scalabrino.
« Parce que, pauvre père, ta pensée vacille, ton cœurfrémit ; ta main tremblerait ; songe qu’une hésitationpourrait tout compromettre. Crois-moi, laisse-nous faire, noscompagnons et moi. Ce qui a réussi une fois en de mauvaisesconditions, doit réussir ce soir où les conditions les plusfavorables sont réunies. »
Scalabrino s’inclina, vivement ému.
« Monseigneur, dit-il, j’admire avec quelle délicatessevous savez tout prévoir et tout dire. Vous avez raison… je me sensnerveux au point que j’aurai de la peine à ne pas me ruer dans cepalais… dans cette caverne, devrais-je dire.
– À deux heures et demie, songes-y !
– Soyez tranquille, monseigneur, je saurai mecontenir. »
C’est en effet la colère et l’emportement de Scalabrino, queRoland avait redoutés, plutôt que son hésitation.
Il sortit en faisant un dernier signe de la main àScalabrino ; une demi-heure plus tard, c’est-à-dire un peuaprès minuit, une gondole le déposait devant le palaisd’Imperia.
*
* *
Nous revenons maintenant à Juana.
La nouvelle du mariage de Sandrigo et de Bianca, apprise de labouche même de l’homme qu’elle aimait, l’avait tout d’abord commeassommée.
Juana était une nature impulsive.
Sa pensée du moment se traduisait aussitôt par l’acte quicondensait cette pensée.
Or, après la première crise de sanglots, sa pensée futcelle-ci :
« Il est impossible que Bianca épouse Sandrigo. »
Pourquoi impossible ? Elle le décrétait ainsi, et n’avaitd’ailleurs aucune idée de ce qu’il faudrait faire pour quel’impossibilité souhaitée fût une réalité.
Seulement, derrière cette affirmation sans bases, s’en dressaitune autre qui la dominait et qui, celle-là, était parfaitementsolide :
« C’est samedi qu’a lieu le mariage, et nous sommes à jeudisoir ! »
Le choc de ces deux éléments l’affola. Un instant, elle setordit les mains. Puis elle se dit qu’il était inutile de résisterà la destinée, et qu’elle n’avait plus qu’à disparaître.
Elle se vit marchant vers un canal quelconque et se laissantglisser dans l’eau noire. Un petit bouillonnement, et ce seraittout : elle aurait fini de souffrir.
Tout en songeant ainsi, Juana avait rafraîchi ses yeux mouilléspar les larmes, puis, presque inconsciente, sans trop savoir oùelle allait et ce qu’elle voulait, elle descendit et se mit àmarcher.
Le sbire que Sandrigo avait laissé à sa porte la suivit pas àpas.
Juana marcha pendant une demi-heure à l’aventure, se répétantavec cette morne obstination des idées fixes :
« Il est impossible que Sandrigo épouse Bianca… »
Tout à coup, elle s’arrêta, et vit qu’elle était sur le bord duGrand Canal. Quelques barcarols causaient et riaient, assis sur lesbords du quai, les jambes pendantes au-dessus de l’eau.
Juana toucha l’un deux à l’épaule.
« Voulez-vous, dit-elle, m’indiquer le palaisd’Imperia ? »
Le barcarol, sans répondre, allongea le bras.
Juana regarda dans la direction indiquée. À cent pas de là, dansun flamboiement de lumières enfermées en des verres de couleursdifférentes, elle vit resplendir une façade de marbre.
« Est-ce là le palais Imperia ? dit-elle, comme pourse donner le temps de réfléchir.
– C’est là, dit le barcarol. Le palais est en fête. Ilparaît que la grande courtisane a une fille et qu’elle marie cettefille. »
Juana avait tressailli. Toute pâle, elle s’éloigna vers lepalais qui, dans la nuit bleuâtre, élevait ses marbres baignés delumières.
Une petite foule stationnait non loin de l’entrée.
Des mendiants, des pauvresses, des gens qui venaient prendreleur part de la fête en admirant au passage les invités de lacourtisane ; les mendiants dans l’espoir de récolter quelqueaubaine, les petits bourgeois dans l’espoir de raconter à leursbourgeoises les merveilles entrevues.
Lorsque Juana s’arrêta dans cette foule, une gondole venaitd’accoster au pied du large escalier de marbre, et un homme vêtuavec une rare magnificence, escorté de trois laquais chamarrés,monta les marches avec une majestueuse emphase du geste et du pas.Comme cet homme avait le visage découvert, quelques-uns lereconnurent, et son nom circula dans la foule qui, béatd’admiration :
« L’Arétin ! L’illustrissime poèteArétin !… »
Presque au même moment, une autre embarcation très simpleaccosta près de la gondole superbe de l’Arétin, qu’un Nubien vêtud’une tunique de soie blanche avait manœuvrée.
L’homme qui en descendit et qui entra aussitôt dans le palaisétait masqué ; personne ne reconnut donc en lui lecardinal-évêque de Venise, le vénéré Bembo.
Une courtisane comme Imperia était un État dans l’État. Ellefaisait partie de l’organisme social. Loin d’être soumise aucaprice de l’amant qui paie, elle était au contraire le centred’attraction ; ce n’était pas un satellite empruntant sonéclat doré au prince ou au bourgeois ; c’était un astrebrillant de sa lumière et décrivant dans le ciel des existencesfastueuses un orbe volontaire. Les grands étaient ses tributaires.Son palais avait rang de cité comme le palais d’un Dandolo. Sesamants passaient dans sa vie comme des ombres. Il y avait à Venise,le doge, l’évêque, le grand inquisiteur, la courtisane, lecapitaine général. Elle exerçait une fonction, presque unsacerdoce.
Imperia, superbe par la beauté, éclatante par l’intelligence etles grâces de l’esprit, eût sans doute joué un rôle important si sanature violente ne l’eut livrée tout entière aux passions qui sesuccédaient dans son cœur et sa chair. Par là, elle fut inférieureà elle-même et à sa situation. Mère d’une adorable enfant, qui, parun charmant contraste, était toute pudeur, grâce et modestie, elleeût pu se rehausser de cette antithèse même ; la jalousieaffreuse que la passion soudainement déchaînée en elle fit écloredans son cerveau fut pour elle le pavé qui fait dévier le charmagnifique lancé sur une route bien droite.
Cette fête avait été décidée par Imperia le soir même où Bembolui avait indiqué le jour du mariage. Elle l’avait organisée entrois jours. Il lui avait suffi pour cela de dresser un programmeet de donner l’ordre à son intendant de l’exécuter de point enpoint.
Il y avait toute une petite population dans le vaste palaisqu’elle tenait de Jean Davila ; le nombre de ses femmes,caméristes, suivantes, lectrices, masseuses, femmes de chambre,s’élevait à quinze. Douze valets chamarrés n’avaient d’autresfonctions que de parader et de recevoir. Elle avait troissecrétaires, et sa correspondance était assez volumineuse pourjustifier ce nombre de scribes. Elle entretenait des joueurs deguitare et des poètes. Nous ne comptons pas les cuisinières, leslavandières, les barcarols attachés à ses gondoles luxueuses, enfintout le menu fretin de la domesticité. Ce monde était gouverné parun intendant qui, à la mort d’Imperia, se retira, dit-on, avec unefortune de cent mille ducats d’or.
Le jour de la fête arrivé, Imperia, suivie de son intendant, fitle tour de son palais à l’extérieur et à l’intérieur, critiquacertaines dispositions, fit déplacer une ou deux statues, un oudeux massifs de fleurs, modifier l’ordonnance desrafraîchissements, sorbets, confitures et vins, fit placer quelquestapis, et satisfaite enfin, rentra dans son appartement.
Elle paraissait nerveuse, riait hors de propos, puis tout à couppâlissait ou s’assombrissait sans motif apparent.
Vers cinq heures elle pénétra dans l’appartement réservé àBianca qui, comme on l’a vu, vivait presque en recluse dans le fonddu palais. Cette réclusion s’était même renforcée d’une activesurveillance depuis que Sandrigo avait ramené la jeune fille à samère. Dans les rares promenades qu’elle faisait avec Bianca, lacourtisane se faisait maintenant escorter de valets armés, et ellene sortait plus le soir comme jadis.
C’était donc une fort triste existence que menait Bianca auprèsde sa mère. Cette existence même se trouvait modifiée, et cettetristesse accrue par le sentiment intime qu’avait la jeune fillequ’un abîme inconnu venait de la séparer d’Imperia. Autrefois,c’étaient entre elles deux des effusions de tendresse, de longuescauseries, et Bianca n’avait aucune inquiétude : c’était cecôté mystérieux de la vie de sa mère qu’elle n’arrivait pas àéclaircir. Maintenant plus d’effusions, plus de causeries. De plusen plus, il semblait à Bianca que sa mère s’éloignait d’elle.
Les apprêts de la fête vinrent surexciter ses sourdesinquiétudes. Elle entendit les allées et venues ; ses femmeslui dirent qu’il s’agissait d’une grande surprise qu’on luiréservait.
Bianca frémit.
Pendant ces deux ou trois journées elle ne vit pas sa mère.
Lorsque Imperia entra dans sa chambre, elle lui vit unephysionomie dure et froide qu’elle ne lui avait jamais vue.
La jalousie se déchaînait en effet dans le cœur de lacourtisane.
Elle entra, suivie d’une femme qui portait une cassette.
« Déposez cela ici, dit Imperia, et allez chercher lereste. » La femme obéit et revint bientôt, portant une robe desoie blanche qu’elle déposa sur un canapé ; puis ce fut letour des autres menus objets de toilette, écharpe, ceinture,souliers de soie.
Bianca considérait ces apprêts avec presque de la terreur. Quandla femme fut sortie, Imperia appela près d’elle sa fille,l’embrassa au front, puis ouvrit le coffret.
Elle en sortit un collier de perles d’une inestimable beauté, unpeigne également orné de perles blanches, et une boucle de ceintureincrustée de perles. Enfin, une sorte de petite couronne composéed’un rang de diamants, d’un rang de rubis, le tout surmonté par uneperle monstrueuse.
« Que dis-tu de ces joyaux, mon enfant ? demanda lacourtisane.
– Ils sont admirables, ma mère.
– Ils seront plus admirables encore quand ils seront surtoi.
– Sur moi, mère ?…
– Oui, je veux voir, c’est un caprice ; tu peux bienme passer un petit caprice ? Je veux voir comment t’iront cesbijoux et cette robe blanche…
– Ma mère, que voulez-vous de moi ? s’écria la jeunefille. Oh ! dites-le, j’aime mieux savoir la vérité, siterrible qu’elle soit…
– Eh ! est-ce donc une chose si terrible qued’assister à la plus belle fête qui ait été de longtemps donnéedans Venise ?
– Ainsi, mère, c’est pour que j’assiste à la fête dont j’aientendu les préparatifs que vous avez fait venir cesbijoux ?
– Oui, mon enfant, je veux que tu sois belle, toi déjà sibelle ! Je veux que ce soit un étonnement, et que tuapparaisses à Venise comme un rêve de poète ou une madoned’artiste. Je veux être fière de toi. Écoute, mon enfant, tu n’espas d’âge à te renfermer comme tu fais ; les pensées de tasolitude finiront par te tuer. Or, je veux que tu vives, moi !Tu sais bien que je n’ai que toi au monde, que tu es mon seulamour… »
Ces paroles d’affection et de tendresse, Imperia les prononçaitavec une rage qui faisait violemment contraster le sens avec leton.
Elle s’arrêta soudain, regarda profondément sa fille, etmurmura :
« Oui, tu es belle !… Celui qui t’aimera, celui quisera à toi éprouvera en effet une passion définitive… tandis quemoi… »
Bianca épouvantée saisit les mains de la courtisane.
« Qu’avez-vous, ma mère ? s’écria-t-elle. Quesignifient ces étranges paroles que vous venez de prononcer ?Oh ! vous me faites peur, vous, ma mère ! »
Imperia fit un effort sur elle-même. Elle parvint à sourire et àrendre à son visage une physionomie apaisée.
« C’est vrai, dit-elle en riant, je suis folle ;pardonne-moi, mon enfant. Je suis un peu nerveuse… C’est la penséeque, pour la première fois, tu vas paraître dans unefête. »
Elle se tourna vers le canapé où la robe était déposée.
« Regarde, Bianca, dit-elle, continuant à sourire, cetterobe te siéra merveilleusement ; j’en ai moi-même surveillél’exécution, et une fois habillée, une fois parée de tes bijoux, tuseras comme une reine… que dis-je ! il n’y aura pas de reinequi ne t’envierait… Mais il va être temps, mon enfant… je veuxt’habiller moi-même, afin que pas un détail ne vienne détruirel’œuvre harmonieuse que j’ai rêvée pour toi…
– Ma mère, dit Bianca, je n’assisterai pas à cettefête. »
Imperia tressaillit, et quelque chose comme un rayon d’espoiréclaira sa physionomie convulsée. Pourtant, il fallait déciderBianca. La jalousie et l’amour maternel se livrèrent dans son âmeun combat acharné.
Bianca eût couru un danger, que sa mère, sans aucun doute, sansnulle hésitation, fût morte pour la sauver. Mais Bianca, aimée deSandrigo, devenait simplement une rivale. Et quelle rivale !Dans tout l’éclat de sa jeune beauté, plus belle encore, à cemoment, de l’animation qui mettait une flamme dans ses yeux et unevive rougeur sur ses joues toujours un peu pâles.
« Vous savez, reprit la jeune fille, l’horreur que lesfêtes données en ce palais m’ont toujours causée. Vous savezcombien j’en ai souffert, et les efforts que j’ai faits pour vousarracher à cette vie dont le côté mystérieux me pèse.
– Oh ! si elle pouvait me résister, songea ardemmentImperia ; si elle pouvait se dérober, ne pas venir… qu’il nela voie pas !…
– Que ferai-je parmi ces gens que je ne connais ni ne veuxconnaître ? continua la jeune fille.
– C’est nécessaire, mon enfant, dit Imperia d’une voixétouffée.
– Nécessaire ! Je ne comprends pas. Et c’est cela quime tue, qui hante mes pensées, qui affole mes nuits sans sommeil,c’est de ne pas comprendre ce qui se passe autour de moi. C’est dene pas comprendre, ma mère !
– Que veux-tu dire ? balbutia la courtisane.
– Écoutez ; depuis longtemps et surtout depuis monvoyage à Mestre, il y a des choses qui m’étouffent et qu’il fautque je vous dise. Je sens que l’heure est grave, et qu’il est tempsde parler. Ouvrons nos cœurs, ma mère, et tâchons de nousentendre. »
Bianca parlait avec une étrange fermeté.
Sa mère ne l’avait jamais vue ainsi. Elle l’admirait. Mais enmême temps, elle la redoutait davantage. L’affreux duel de l’amouret de la jalousie se précisait. Elle sentait que les coupsdéfinitifs allaient être portés.
« Parle donc, dit-elle, je te répondrai selon mon cœur,comme tu me le demandes.
– Eh bien, donc, avant tout, je veux savoir pourquoi maprésence à cette fête est nécessaire ; c’est vous qui avez ditle mot ; pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier ? pourquoivoulez-vous que je paraisse dans vos salons, alors que jusqu’icivous mettiez tous vos soins à ce que je n’en entende même pas lesbruits ?
– Parce que les temps sont changés, mon enfant : parceque… ne comprends-tu pas que tu arrives à l’âge où despréoccupations nouvelles doivent entrer dans l’esprit ? Hierencore enfant, aujourd’hui jeune fille, demain tu seras unefemme…
– Ce qui veut dire que vous songez à me marier ? fitBianca.
– C’est vrai !
– Vous avez déjà choisi l’homme que vous medestinez ?
– C’est encore vrai, dit Imperia en s’assombrissant.
– Et si je vous disais que je ne veux pas, que mon bonheurest de rester comme je suis, si je vous priais une fois encore dem’emmener loin de Venise, de partir avec moi ?
– Je te répondrais que ton mariage est nécessaire.
– Encore ce mot ! Nécessaire à qui ? Ah !parlez, mère, puisque vous avez commencé.
– À moi ! » fit sourdement Imperia.
Il y eut entre la mère et la fille un de ces silences quiprésagent l’orage. Imperia baissait la tête. Ses yeux lançaient deséclairs. Bianca, au contraire, cherchait le regard de sa mère, etbien que très émue elle-même, paraissait décidée à aller jusqu’aubout de l’entretien. La soudaine annonce de son mariage l’avaitbouleversée. Mais elle comprenait qu’il lui restait bien des chosesà apprendre et qu’il lui fallait conserver ses forces.
« Voilà, dit-elle lentement, ce qui m’épouvante, ma mère.Il y a en vous quelque chose d’obscur que je veux éclairer ;souvent, dans mes longues nuits où je laissais mes penséesenfiévrées m’emporter au gré de leurs tourbillons, je me suisdemandé pourquoi mon enfance s’est écoulée loin de vous ; jeme suis demandé pourquoi, m’ayant ramenée près de vous, vous avezmis un mur entre nos deux existences. Pourtant, je sens que vousm’aimez, et moi je vous aime… Il y a donc quelque chose qui noussépare !… Vous ne me faisiez sortir que le soir, à la nuittombée ; et vous aviez bien soin de voiler mon visage ;vous-même, on eût dit que vous vouliez être impénétrable ;ici, dans votre palais, dans votre maison, dans la demeurefamiliale où j’aurais dû être partout chez moi, je vivais retiréecomme dans une maison à part. J’ai bien souffert de cetteexistence, ma mère et ce qu’il y avait de plus terrible en toutcela, c’est que je comprenais que vous, de votre côté, vous enétiez aussi malheureuse que moi, et qu’il y avait, pour tant demystère, une raison plus puissante que vous !… Mais ce n’estpas tout. Je me suis demandé aussi pourquoi vous ne m’avez jamaisparlé de mon père.
– Ton père ! interrompit sourdement Imperia.
– N’ai-je donc pas un père, moi ? Suis-je donc unefille sans nom ? »
La question jaillit des lèvres de Bianca avec la violence dusentiment longtemps comprimé qui se fait jour enfin.
Imperia s’était écroulée sur un fauteuil. Dans sa vie decourtisane, elle n’avait pas prévu que sa fille, un jour, sedresserait pour lui demander le nom de son père.
Ah ! pourquoi avait-elle une fille ! Pourquoiaimait-elle cette enfant ! Pourquoi ce sentiment s’était-ilglissé et peu à peu fortifié dans son misérable cœur !Pourquoi, ayant une fille, elle, la courtisane, fallait-il quecette fille fût un ange de pureté, un esprit droit et ferme, uneintelligence lucide, douée des plus nobles qualités !…
Imperia éprouvait à cette minute une mortelle angoisse.
Elle oubliait tout ! Sandrigo et Bembo et la fête et lemariage !
Une honte effroyable l’accablait.
« Tais-toi ! balbutia-t-elle. Tais-toi ! ôBianca, tu ne sais pas ce que tu remues de honte… »
À peine eut-elle prononcé ce mot que la hideur de sa vie luiapparut comme si un voile se fût soudain déchiré devant sesyeux.
Bianca avait saisi les deux mains de sa mère, et attachait sonregard brûlant sur ses yeux, comme si elle eût voulu lire jusqu’aufond de sa pensée.
« Des hontes ! murmura-t-elle d’une voix brisée, deshontes ! Ah ! ma mère, vous en dites trop ou troppeu…
– Je t’en supplie, Bianca. »
La jeune fille étreignait sa mère dans ses bras.
« Parle », dit-elle avec fermeté.
Imperia cacha son front dans le sein de la vierge, et ce futainsi, comme si les rôles eussent été intervertis et qu’elle eûtété la fille avouant une faute à sa mère, ce fut ainsi qu’elleparla :
« Tu le veux donc ?
– Oui, je le veux !
– Ma vie, pauvre enfant… une vie de hasard et deturpitudes… Sais-tu le nom que porte ta mère !… Tu parles deton père… un bandit qui ne t’a jamais vue, qui ignore même tonexistence…
– Horreur !… Terreur !…
– Oui, ma Bianca, horreur et terreur, voilà le secret quetu me demandes, puisque tu m’obliges à te dire que lorsque je passeet qu’on me reconnaît, les gens, avec une insultante admiration, sedisent entre eux : Voici Imperia, la célèbrecourtisane !… »
Bianca pâlit affreusement.
Mais elle contint ses larmes, elle mordit ses lèvres jusqu’ausang pour que la clameur de désespoir et de honte qui montait deson cœur ne franchît pas ses lèvres.
Et tandis qu’Imperia sanglotait, elle la berça dans sesbras.
Puis Bianca dit, d’une voix infiniment tendre :
« Plus jamais un mot de tout cela, mère, mère chérie ;ces paroles que je vous ai arrachées, je les oublie… plus jamais,oh ! jamais, ni ma pensée, ni mes paroles ne réveilleront envous ces souvenirs. Mort le passé, la vie s’ouvre devant nous,belle encore. Nous partirons ensemble, nous irons dans un pays oùnul ne nous connaîtra, où nous pourrons vivre à visage découvert,où je serai fière de dire de vous : « Celle-ci est mamère bien-aimée. »
Ces derniers mots opérèrent une révolution dans l’espritd’Imperia. Elle fit un effort, dompta, écrasa pour ainsi dire sonémotion.
Partir ! Quitter Venise ! Ne plus revoirSandrigo !
Cela lui sembla une monstruosité.
La mère avait un instant dominé : la courtisanereparaissait, avec ses passions foudroyantes qu’une heure suffisaità déchaîner, comme une heure parfois suffisait à les abattre, avecson tempérament de feu, avec son cynisme et son impudeur…
Ce qu’elle venait de dire l’avait simplement soulagée.
« Partir ! dit-elle, hélas ! ce serait monbonheur ; mais c’est impossible !
– Impossible ! s’écria Bianca stupéfaite de voir samère insister après l’effroyable aveu qui la faisait palpiter,elle, comme si son cœur eût été près d’éclater.
– Ne m’interroge pas davantage, reprit fiévreusement lacourtisane. Sache seulement que, de ma vie passée, descirconstances sont nées qui m’acculent au désespoir, et que je suisperdue si tu ne consens à me sauver.
– Parlez, ma mère, je suis prête.
– Eh bien, mon enfant, ce mariage… c’est ce mariage quipeut me sauver. Ne crois pas au moins que je veuille sacrifier tonbonheur. L’homme qui m’a avoué son amour pour toi – elle eut unecrispation des sourcils en parlant ainsi – cet homme occupe dansVenise une situation enviée. Il est fort, il est jeune, il estbeau… si beau que bien des jeunes filles voudraient être à taplace… Le lieutenant Sandrigo, Bianca, est destiné au plus belavenir. Près de lui, tu seras riche, considérée, estimée et ta mèremourra heureuse, te sachant heureuse. »
La courtisane éclata de nouveau en larmes.
Elle s’apitoyait sur elle-même à l’évocation de Sandrigo etadmirait vraiment le sacrifice qu’elle faisait à sa fille oubliantd’ailleurs ce qui était convenu avec Bembo.
« Ni celui-là, ni un autre, s’écria Bianca frémissante,jamais !
– Tu dois l’aimer, poursuivit Imperia, comme si elle n’eûtpas entendu, ne fût-ce que par reconnaissance, puisque c’est luiqui t’a sauvée et ramenée près de moi.
– Jamais !… oh ! celui-là surtout ! Je lehais !
– Pourquoi ? Que t’a-t-il fait ? »
Bianca rougit et pâlit coup sur coup.
« À moi… rien !
– À qui, alors ? Voyons, parle… »
La courtisane redoubla d’attention.
« À mon tour, ma mère, je vous en supplie, ne m’interrogezpas davantage, bégaya Bianca.
– Veux-tu que je te dise ce qui se passe en toi,Bianca ? »
La jeune fille frémit.
« Tu hais Sandrigo, parce que tu aimes.
– Moi !…
– Tu aimes celui qui hait Sandrigo ; tu aimes,malheureuse ! Tu aimes Roland Candiano !
– Roland Candiano ! fit Bianca avec un étonnementsincère. Je ne connais pas cet homme.
– Tu le connais ! C’est celui qui t’a enlevée d’ici,celui qui s’est présenté d’abord à moi comme médecin, celui qui secachait dans la maison de Mestre, celui qui a juré mon malheur etma mort ; celui que je hais, moi, tu l’aimes, tu aimes RolandCandiano. »
Bianca jeta un cri déchirant. Cette double révélation qui étaitfaite de son amour et du nom de l’homme qu’elle aimait, éclairatout à coup son cœur et son esprit d’une aveuglante lumière.
Elle se renversa en arrière, évanouie.
Imperia jeta sur sa fille étendue sans vie un regard où selevait la flamme de pensées confuses, encore inconnues d’elle-même,peut-être. Elle s’assit, méditative, le coude sur le genou, et lementon dans la main. Elle ne songea pas à secourir son enfant.
Bianca, toute blanche, les paupières fermées comme des voilesjetés sur des astres de douceur et d’amour, le sein immobile,paraissait morte aux pieds de sa mère.
Dans les dix minutes qui s’écoulèrent alors, la pensée de lacourtisane oscilla d’un pôle à l’autre du monde des passions.
Oui, c’était tout un monde de passions qu’elle roulait parmi lesnuées fuligineuses de ses désirs obscurs.
L’un de ces pôles s’appelait Sandrigo.
L’autre, Roland Candiano.
Et voici ce qui s’établit peu à peu dans son esprit où ellecherchait à ordonner tant de désordre et à classer tantd’incohérence :
Elle avait aimé Roland. Aussi loin qu’elle remontât dans lasuccession vertigineuse de ses amours, elle ne retrouvait pas lamême impression. Les princes, les cardinaux, les capitaines, lespatriciens, et, au hasard des caprices, les barcarols, leschevriers, les bandits, tous ces gens s’étaient succédé dans sonamour d’une année, d’un mois, d’un jour, d’une minute. Tous avaientemporté d’elle l’inépuisable sensation du désir. Tous, elle lesavait affolés. À tous, son étreinte douce ou rude, emportée oulanguissante, avait laissé ce souvenir que rien ne détruit. Oui,vraiment, elle les avait aimés tous. Mais aucun ne lui avaitlaissé, à elle, une trace dans le cœur ou l’esprit. Elle les avaitpris, puis rejetés, semant les désespoirs, traversant une sociétécomme un bolide enflammé traverse les airs, admiré, redouté,magnifique et effroyable.
Seul, Roland Candiano demeurait debout sur ces ruines.
Elle l’avait aimé, celui-là !
Elle l’aimait…
Or, un soudain caprice des sens l’avait jetée aux bras deSandrigo. Qu’était-ce que Sandrigo pour elle ? Une apparencede force brutale, un être semblable à elle-même pour lapensée ; beau, sans doute, non sans une sorte d’élégancephysique, sans scrupule, violent, narquois, le rire goguenard, leregard sauvage, quelque chose comme le mâle d’une Imperia. Elleavait trouvé là l’homme fait à sa mesure. Et ce caprice nouveau neressemblait pas à ses anciens caprices. Elle frémissait en songeantà lui… Oui, Sandrigo était plus que les autres ! Oui, sapassion pour lui était véritable.
Voilà ce qu’Imperia songea devant sa fille évanouie à sespieds.
Et elle comprit qu’il y avait autre chose encore, qu’il luifallait descendre plus profondément dans l’abîme, ou tout au moinsy jeter une torche pour tâcher d’y voir clair.
Pourquoi, songeant que Sandrigo aimait Bianca, était-ellefurieuse ?
Et en même temps, pourquoi la certitude que Bianca aimait RolandCandiano lui causait-elle une douleur inouïe ?
Tout à coup, la vérité lui apparut aveuglante :
Elle aimait Sandrigo de toute sa chair, et elle aimait Roland detout son cœur.
Sa passion réelle pour le bandit ne servait qu’à masquer sonamour impérissable pour Roland !
Elle était à Sandrigo et toutes les fureurs de la voluptéjalouse s’éveillaient en elle à la pensée que Sandrigo aimaitBianca.
Mais elle fût morte pour un sourire de Roland.
Et la pensée qu’une autre femme aimait Roland lui futintolérable. Et cette autre femme, c’était sa fille !
Peu à peu, à mesure qu’elle descendait dans sa pensée et qu’elley découvrait sa haine pour cette fille tant adorée jusqu’à ce jour,elle se penchait lentement vers elle.
Et elle se trouvait à genoux, son visage près du visage deBianca, lorsque d’affreuses conclusions se dressèrent sur sarêverie.
Bianca, à ce moment, revint à elle.
Ses paupières se soulevèrent. Elle vit. Elle entendit.
Elle vit un visage qu’elle ne reconnut pas tout d’abord ;elle entendit des paroles qui la glacèrent d’épouvante etd’horreur. Et ce visage convulsé par la haine, avec des yeuxflamboyants, des lèvres crispées, c’était celui de sa mère. Et lesparoles d’horreur, c’était Imperia, c’était sa mère quimurmurait :
« Oh ! si elle pouvait ne plus se réveiller… êtremorte !… »
Bianca referma les yeux, avec la foudroyante intuition que samère était peut-être sur le point de la tuer.
« Bianca ! » appela la courtisane.
La jeune fille attendit quelques instants, puis rouvrit lesyeux.
« Tu as eu un étourdissement, dit Imperia, mais ce ne serarien.
– Non, rien, j’en suis sûre.
– Tiens, bois, reprit Imperia en présentant à sa fille uncordial.
– Non, non, s’écria Bianca avec une terreur dont le senséchappa à sa mère.
– Tu ne veux pas boire ?
– C’est inutile, je me sens tout à fait remise, je vous lejure… Mais que disions-nous donc, au moment où cet étourdissementm’a prise ? Ah oui ! que vous donniez une grande fête,n’est-ce pas ?
– En effet, mon enfant ; nous disions aussi autrechose.
– Ne parlons de rien, je vous en supplie, de rien que decette fête.
– À laquelle tu refuses d’assister.
– Ai-je dit cela ?… Eh bien, je me suis trompée… Jeveux y assister, je veux voir…
– Vraiment ? s’écria Imperia stupéfaite.
– Oui, oui, vraiment… Allez… laissez-moi m’habiller… jeveux être belle, comme vous disiez. »
Imperia, étourdie, sortit sans avoir remarqué que Bianca neprononçait plus le nom de mère, qui d’habitude revenait àchaque instant sur ses lèvres, sans avoir remarqué non plus lavolubilité fiévreuse des paroles de sa fille. Elle était d’ailleurstrop préoccupée de ce qui se passait en elle-même. Et ce fut avectoute la rage des jalousies contradictoires qu’ellemurmura :
« Pourquoi a-t-elle changé d’avis ?… Pourquoimaintenant veut-elle se faire belle pour être à cettefête ?… »
Bianca demeurée seule commença par s’enfermer dans sachambre.
Et comme ses femmes frappaient à la porte pour venir l’aider às’habiller, elle leur signifia qu’elle s’habillerait elle-même, etqu’on eût à ne pas la déranger sous aucun prétexte.
Alors elle se mit à rassembler en un petit paquet quelques menusobjets auxquels elle tenait.
Elle se vêtit chaudement, enveloppa sa tête d’une cape, etentrouvrit la porte qui donnait sur le couloir où Bembo s’étaitmontré une fois. Ce couloir séparait l’appartement de Bianca dureste du palais. À droite, il aboutissait aux offices, cuisines etdivers logements domestiques. À gauche, il arrivait à un étroitescalier que Bianca connaissait bien ; c’est par là qu’ellesortait jadis le soir avec sa mère, pour ses promenades solitairesqui lui plaisaient tant, le long des quais du Lido.
Le couloir était désert.
La jeune fille, d’un pas léger et tremblant, s’engagea dans lecouloir, arriva à l’escalier, le descendit et se trouva devant uneporte basse qui était fermée en dedans d’énormes verrous. Biancan’eut qu’à pousser ces verrous et la porte s’ouvrit ;l’instant d’après, elle était dehors. Elle s’éloigna vivement, sansautre pensée, d’abord, que de mettre le plus de distance possibleentre sa mère et elle.
Il était à ce moment environ huit heures du soir, c’est-à-direqu’il faisait nuit, mais que les quais des canaux et les ruellesétaient encore inanimés.
Bianca s’arrêta à cinq cents pas du palais, dans une petite ruequi débouchait sur un canal qu’elle ne connaissait pas.
Alors seulement son cœur se mit à battre violemment et elleconnut l’horreur de sa situation.
Où aller ? Que faire ? Que devenir ?
Pas d’amis, plus de mère, plus de maison.
Seule, presque sans ressources, à part un peu d’argent etquelques bijoux qu’elle avait emportés.
L’angoisse la prit.
Un instant, elle fut sur le point de rétrograder, de rentrerdans le palais, quitte à braver sa mère, à lui tenir tête et à luirésister violemment. Mais l’affreux souvenir se présenta fortementà son esprit : le visage convulsé d’Imperia à deux pouces deson visage, et la terrible parole :
« Oh ! si elle pouvait être morte ! »
Alors, ce qui l’avait frappée dans le tourment de l’entretienacheva de lui apporter le surcroît d’alarme : qu’était-ce quesa mère ? Une courtisane ! Elle l’avait dit. Elle l’avaitaffirmé, avoué. Une courtisane ? Bianca avait entendu parlerde cela, et la notion de l’existence fastueuse et impure ne luiétait pas étrangère. Sa mère, une courtisane !…
Eh bien, cela eût glissé sans aucun doute sur son esprit. Avecquelle joie elle eût consolé sa mère ! Avec quel bonheur elleeût feint d’ignorer et d’oublier un tel passé. Mais sa mère,courtisane, agissait en courtisane.
Oh ! si elle pouvait être morte !
Bianca, éperdue, se sauva droit devant elle et parvintrapidement au canal. Elle s’approcha du premier gondolier qu’elleaperçut.
« Voulez-vous me faire passer la grande lagune ?
– Pas moi, signora ; ma gondole est trop petite, et ily a quelquefois des coups de vent. Il faut aller au Grand Canal,vous y trouverez ce qu’il faut.
– Le Grand Canal ? balbutia Bianca… Par où faut-ilpasser ?
– Si la signora le permet, dit le gondolier, avec cetteexquise politesse des gens du peuple vénitien, j’aurai l’honneur dela conduire. »
Bianca fit un signe de tête. Le barcarol se mit à marcher ;elle le suivit. Dix minutes plus tard, ils étaient sur le bord duGrand Canal, et Bianca tressaillit de terreur en apercevant à deuxcents pas la façade du palais Imperia que l’on commençait àilluminer.
« Ohé ! Pietro », cria le barcarol.
Un homme se leva d’une grande gondole à voiles.
« Qu’y a-t-il ?
– Une passagère pour toi.
– Bon, fit Pietro en sautant à terre. La signora veutvoyager ?
– Je veux traverser la grande lagune.
– Bon ; c’est mon affaire ; la Sirena vavous la faire passer comme une flèche, elle connaît le chemin. Sila signora veut s’embarquer ? »
Bianca se retourna pour récompenser d’une pièce de monnaie lebarcarol qui l’avait conduite, mais celui-ci avait disparu.
La jeune fille s’appuya au poing que le patron de laSirena lui tendait, et sauta dans l’embarcation. Déjà,maître Pietro avait réveillé deux matelots et un mousse endormis àl’avant ; les rames furent armées, et, Bianca installée sousla tente, la Sirena commença à voguer.
« Sur quel point du littoral faut-il déposer lasignora ?
– Sur quel point ?
– Oui, la lagune est large…
– Eh bien, près de la route de Mestre. »
Il était onze heures et demie lorsque la Sirena touchale sable, ayant traversé la grande lagune qui séparait Venise de laterre ferme.
Dix minutes plus tard, la gondole s’éloigna et Bianca, demeuréeseule sur la plage, la vit disparaître comme une silencieusehirondelle de mer qui s’enfonce dans la nuit. Le patron lui avaitoffert ses services pour l’accompagner ou la faire accompagner,mais la jeune fille avait préféré s’en aller toute seule, peut-êtredans la crainte d’une indiscrétion ou d’une trahison ; et puisl’idée d’être dans la nuit, avec un homme inconnu lui faisaitpeur.
Elle demeura donc seule. Tant que la gondole fut visible à sesyeux, elle s’applaudit de sa résolution ; mais lorsqu’il n’yeut plus autour d’elle que de la nuit, lorsqu’elle n’entendit plusles frémissements de la mer qui se lamentait sur les sables,lorsqu’elle ne vit plus au ciel que de grands nuages livides quicouraient, poussés par un vent froid, un soudain frisson la prit,et elle ressentit les premières atteintes de la terreur. Elles’éloigna du rivage pour éviter les embruns que le vent lui jetaitau visage ; la route de Mestre était là toute proche ;Pietro la lui avait indiquée d’un geste : elle s’y engagea etse mit à marcher d’un bon pas.
De chaque côté de la route, de grands cyprès se balançaienttristement et il lui sembla que de leurs noirs rameaux sortaientdes voix plaintives :
« Où vas-tu petite Bianca ? où vas-tu ainsi touteseule ? Quoi ? Toute seule, vraiment ? Tu n’as doncni père, ni mère, ni frère, ni mari, ni amant, rien au monde ?Toute seule, dans cette nuit terrible, si noire et sitriste… »
Et Bianca songeait avec ferveur :
« Là-bas, dans la petite maison de Mestre si calme et sidouce, je retrouverai une sœur, une mère : Juana, ma bonneJuana ; je retrouverai le vieillard paisible… je retrouverai…oh ! peut-être… il reviendra, lui… lui dont un seul regard meconsole, dont une seule parole me rend forte… »
Avec une pareille vision dans le cœur, Bianca marchacourageusement pendant une heure, au bout de laquelle elle setrouva à l’orée d’une forêt qui traversait la route.
Là, elle s’arrêta frissonnante.
Des masses d’ombres grises sur lesquelles flottaient des massesd’ombres noires, voilà comment se présenta la forêt aux yeux deBianca.
Des frémissements, des froissements, des glissements et deschuchotements mystérieux au fond de ces profondeurs.
Elle s’enfonça plus avant.
Peu à peu, les lueurs confuses qui tombaient des nuages lividess’effacèrent à leur tour. Bianca venait de pénétrer sous une voûtede branchages entrelacés et ce fut la nuit dans son horreur.
Tout à coup, sur sa gauche, retentit un appel rauque ettragique, où il y avait du bêlement exaspéré, du rugissement dufauve, un cri de férocité grave ; cela bêla, cela rugit, celamugit, et c’était d’une angoisse indéfinissable.
C’était un cerf qui bramait, là, tout près d’elle.
Si elle l’eût su, cela l’eût rassurée.
Elle ne savait pas. Et le déchaînement de la voix rude,violente, âprement rugissante, fut le signal du déchaînement de lapeur dans son âme. Elle se mit à courir.
Alors, sur sa droite, les mêmes clameurs de menaceretentirent ; puis, plus loin, de tous côtés, la nuit s’emplitde rugissements, ce fut la nuit elle-même qui se mit à rugir pardes bouches inconnues qui devaient être effroyables…
Bianca, trébuchante, les mains étendues devant elle, courut auhasard, ou crut courir.
Une pensée la talonnait.
C’est que l’homme brun des forêts venait sur elle.
Qui ? L’homme brun des forêts ?…
Une création fabuleuse, un type de légende, l’un de ces êtresinconsistants qui peuplent les ruines, les forêts, les mers, lesdéserts, tout ce qui est profond, immense et mystérieux.
Chaque forêt avait sa légende. Celle-ci avait la sienne.
Bianca la connaissait. Juana la lui avait racontée de cet airgrave des gens qui croient. À Venise, on la lui avait répétée.
Oui ! L’homme brun des forêts était sur ses talons.
Il la poursuivait, se rapprochait, s’éloignait pour mieuxl’affoler, pour se jouer d’elle… Et c’était lui qui hurlait,rugissait, tantôt tout près d’elle, tantôt au loin…
Et la légende tout entière se dressa dans son esprit affolé.
L’histoire véridique indiscutée, indiscutable de l’homme brundes forêts se présenta à son imagination.
Elle se la récita à elle-même, telle que Juana la lui avaitcontée.
L’homme brun des forêts !… Qui était-ce ?
Elle avait trébuché, était tombée sur ses genoux, et la têtecachée dans ses mains, attendait le coup fatal.
*
* *
La chose remontait aux premiers âges de la fondation de Venise.La légende, brouillant un peu les époques, et dédaigneuse d’unesavante chronologie – eût-elle été légende sans cela ? –plaçait un château fort au milieu de la lagune, en ces sièclesreculés où les premiers Vénètes eurent la pensée hardie d’établirune ville au milieu de la mer, ville toute militaire, probablementnid de pirates.
Donc, en ces temps-là, la grande lagune s’étendait beaucoup plusà l’Ouest et au Nord. Mestre n’existait pas, ni la forêt. Là oùs’élevaient les maisons de Mestre, c’étaient des écueils marins, etdes vagues échevelées roulaient sur l’emplacement des chênes, descyprès et des cèdres.
À peu près vers le milieu de ce qui était devenu la forêt,s’élevait donc un château fort flanqué de quatre tours, solidementconstruit sur une île, ou plutôt sur un rocher, comme un nid degoélands.
Là habitait un certain Catenaccio qui n’est pas sans avoirquelque accointance de physionomie avec notre Barbe-Bleue.
Catenaccio, qualifié baron par la légende, bien qu’il n’y eûtpas encore de baron à l’époque lointaine indiquée par la légendeelle-même, Catenaccio vivait dans son château avec cent hommesd’armes et avec ses domestiques.
De larges bateaux plats le transportaient avec ses hommes toutéquipés et à cheval, soit sur la terre ferme, soit sur la villenaissante qui devait devenir la reine des mers.
Chaque fois que, de loin, on apercevait les grands bateaux platsquitter le château fort, tout tremblait, les femmes pleuraient, leshommes se préparaient à une résistance désespérée. En effet, lebaron Catenaccio ne sortait de son repaire que pour piller, voler,incendier.
Et c’était surtout contre Venise naissante qu’il exerçait sesravages et sa rage. En effet, seul maître jusqu’alors de la grandelagune, ce n’était pas sans une fureur jalouse qu’il avait vus’établir près de lui dans les îles sablonneuses, ces voisinshardis qui venaient lui disputer l’empire des mers et de la terrecirconvoisine. Aussi, tous les trois ou quatre ans, il apparaissaitavec ses hommes d’armes, débarquait tout à cheval, bardé de fer, lalance au poing, et de grands massacres commençaient. Il détruisaitles pilotis sur lesquels s’édifiaient des maisons, inondait lespalais à peine élevés, tuait le plus qu’il pouvait, et finalementreprenait le chemin de son nid, emmenant en captivité les plusbelles d’entre les jeunes Vénitiennes.
Il est vrai qu’à chaque expédition, Catenaccio s’en revenaitmeurtri, ayant laissé sur le carreau un grand nombre de sescompagnons. Mais à peine rentré, il s’occupait de remplacer lesmorts ; quant aux blessés, il ne s’en inquiétait pas :une fois pour toutes, il avait donné l’ordre de les entasser sur unbateau que l’on conduisait à l’endroit qui devait être le canalOrfano, de sinistre mémoire ; et alors, tout simplement, oncoulait le bateau. Catenaccio, par ce système, avait persuadé seshommes qu’il était urgent de vaincre ou de mourir sur place. Lessurvivants étaient magnifiquement récompensés en or, en bijoux eten femmes. Pendant les quelques jours qui suivaient l’expédition,c’était dans le château une débauche effroyable. De loin, lesVénitiens entendaient les cris de leurs femmes qui essayaientencore de se défendre, et on conçoit que leur colère et leurterreur allaient en grandissant. Quant à Catenaccio, à peineavait-il reformé sa troupe de brigands qu’il montait sur la tour del’Est qui regardait Venise ; alors, pendant des journées, ilcontemplait avec rage les Vénitiens, qui bravement se remettaient àl’œuvre, et il préparait une nouvelle expédition.
Il y avait quatre tours au château, disait encore la légende.Chacune de ces tours était habitée par une femme, une de cellesqu’il avait emmenées en captivité. Chacune de ces femmes, à sontour, devait subir ses étreintes. Or, au retour de chaqueexpédition, voici ce qui se passait :
Dans la cour du château, Catenaccio choisissait dans le lot descaptives les quatre qui lui convenaient le mieux, et il avait soinde les choisir de beautés différentes ; puis il abandonnait lereste à ses soldats. Alors, il prenait par la main l’une des quatrequ’il s’était réservées, et la conduisait, la poussait plutôt versla tour de l’Est. Là, en présence de la femme qui y était déjà, ilcommençait par violer la nouvelle venue. Puis il saisissaitl’ancienne par les cheveux, et d’un seul coup, lui tranchait latête. Cette même opération, il la renouvelait dans les trois autrestours. C’est ainsi que Catenaccio procédait à l’installation de cesquatre nouvelles femmes, à chaque expédition.
Le voisinage d’un pareil gaillard était, dit la légende, unevéritable calamité. L’Homme Brun accumulait les forfaits sans qu’ilfût possible de prévoir la fin de ces désastres. L’Homme Brun,c’était Catenaccio, ainsi surnommé à cause de sa longue barbenoire.
Les Vénitiens tentèrent divers remèdes héroïques pour sedébarrasser du fléau. D’abord, ils voulurent entourer d’un rempartleur ville en fondation. Mais le rempart était détruit par l’HommeBrun au fur et à mesure qu’il se construisait. Puis ils essayèrentd’attaquer le château ; mais mal armés, mal équipés, ilsfurent repoussés et subirent des pertes terribles. Enfin, unearmée, réduite à une poignée, désespérée, ayant inutilement invoquésaint Pierre et saint Paul – lesquels d’ailleurs n’avaient pasencore vécu à cette époque – ils prirent la triste résolutiond’abandonner leurs îles et de se réfugier au loin.
Or, vivait alors dans Venise un jeune homme du peuple, quis’appelait Marc. Il était fiancé à une belle jeune fille qu’ilaimait de toute son âme, comme il en était aimé. La jeune fille futenlevée par Catenaccio et subit le sort commun à ses compagnes.Elle s’appelait Giovanna. Le désespoir de Marc fut immense. Maisloin de se répandre en gémissements inutiles comme sescompatriotes, il garda pour lui ses pensées, enferma sa désolationdans son cœur et songea à se venger. Mais comment ? Il étaitimpossible de pénétrer dans le château. Jamais Catenaccio n’ylaissait entrer un homme, refusant même de recevoir les pèlerinsqui, se rendant en terre sainte, venaient lui demanderl’hospitalité. Hâtons-nous de déclarer que la légende n’expliquepas comment il y avait une terre sainte et des pèlerins, à l’époqueindiquée, qui précède la vie du Christ. Il refusait donc jusqu’auxpèlerins, et quant aux prisonniers, on sait déjà qu’il n’en faisaitpas, ayant l’expéditive habitude de tuer tout.
Une année vint où Catenaccio, l’Homme Brun, prépara une nouvelledescente sur Venise.
On assure que dans la nuit qui précéda le départ, Satan, quiprotégeait Catenaccio, lui apparut et lui déconseilla fortementcette expédition.
« Pourquoi donc ? gronda l’Homme Brun ; pourquoin’irais-je pas renouveler cette fois une provision de belles femmespour mon lit, de bon vin pour mes caves, et d’or pour meshommes ?
– Je ne puis te le dire, répliqua Satan ; en effet,saint Marc me l’a expressément défendu. Et tu sais que saint Marc,qui a pris les Vénitiens sous sa protection, est un terrible saintqui m’exterminerait si je lui désobéissais.
– Bon ! au diable saint Marc et toi-même ! J’enferai à ma tête. »
Satan hocha la tête et se retira désolé, comme il avaitl’habitude de se retirer, c’est-à-dire en s’enfonçant sous terre aumilieu de la fumée et du bruit.
« A-t-on jamais vu un pareil capon ! » secontenta de grommeler Catenaccio qui, tout aussitôt, donna sesderniers ordres en vue de l’expédition projetée.
Au soleil levant, les hommes d’armes, à cheval, casqués,cuirassés, les brassards et les jambards de fer fixés par descourroies, la lance et la masse au poing, prirent place sur leslarges bateaux plats qui démarrèrent, les triples rangs de ramesfrappèrent l’eau en cadence, au chant des rameurs et des soldats,ce qui faisait une terrible musique.
Catenaccio et ses hommes, accueillis par une nuée de flèches,n’en débarquèrent pas moins ; une mêlée effroyable s’ensuivit,et bientôt les Vénitiens, vaincus, se mirent à fuir. Catenaccio,songeant aux conseils de son ami Satan, se mit à rire. Le pillagecommença et dura toute la journée et toute la nuit.
Le lendemain matin, les hommes du château, Catenaccio en têtequittèrent Venise incendiée, ruinée une fois de plus, emmenant unecinquantaine de femmes et de jeunes filles.
Dans la cour du château, l’Homme Brun passa les malheureuses enrevue, et selon sa coutume, en choisit quatre pour lui, qui étaientsinon les plus belles, du moins celles qui lui plaisaient.
Aussitôt, et toujours selon ses détestables mœurs, il en pritune par le bras et l’entraîna dans la tour de l’Est, celle quiregardait Venise.
Il entra dans une vaste salle où se tenait l’infortunée queCatenaccio allait égorger après avoir assouvi sa passion sur lanouvelle venue.
Cette malheureuse était dans un coin à genoux, un poignard à lamain. Dès qu’elle aperçut celle qui devait la remplacer, elletressaillit, et eut toutes les peines du monde à retenir uncri.
« Giovanna, gronda Catenaccio, écoute-moibien ! »
Ce fut au tour de la nouvelle prisonnière de tressaillir. Carcette nouvelle prisonnière n’était autre que Marc, le beau jeunehomme fiancé à Giovanna. Après la bataille, il s’était habillé enfemme, ayant conçu ce plan audacieux de pénétrer dans le châteaugrâce à ce subterfuge. Comment fut-il réellement pris pour unefemme ? Comment Catenaccio le choisit, lui premier, pourl’entraîner dans la tour de l’Est ? La légende, avec ce beaudédain des vulgaires vraisemblables qui caractérise toutes leslégendes, n’en dit pas un mot. Et comme nous ne faisons querépéter, nous ferons comme elle.
« Giovanna ! s’écria donc Catenaccio,écoute-moi ! Tu m’as résisté grâce à ce maudit poignard que tutiens de saint Marc, mais ta dernière heure est venue ; si jen’ai pu te violer, je pourrai du moins t’égorger ! »
Marc apprit ainsi, on peut penser avec quelle joie, que sa chèrefiancée était restée vierge.
Alors Catenaccio se tourna vers Marc :
« Et toi, femme, comment t’appelles-tu ?
– Tu vas le savoir ! » répondit Marc d’une voixéclatante.
En même temps, d’un tour de main, il se débarrassa de sa robe defemme et apparut avec une armure étincelante, une épée à lamain.
« Je m’appelle Marc, continua-t-il, et je suis envoyé parle saint dont je porte le nom, afin de te punir de tous tescrimes. »
Aussitôt, et avant que Catenaccio fût revenu de la stupéfactionet de l’effroi que lui causaient ce nom et cette apparitionsoudaine, Marc se précipita sur lui et lui enfonça son épée dans lagorge.
L’Homme Brun tomba dans une large mare de sang et Giovanna sejeta toute frémissante dans les bras de son fiancé devenu sonlibérateur.
À ce moment, Satan apparut et se pencha sur l’Homme Brun quirâlait, à l’agonie, en s’écriant :
« Que t’avais-je dit ?
– Tu avais raison, dit Catenaccio. Emporte-moi, puisquec’est convenu entre nous. »
Satan éclata d’un rire terrible, saisit Catenaccio par lescheveux et frappant les dalles qui s’ouvrirent, il s’enfonça dansles entrailles de la terre. Aussitôt, les murailles du châteaumaudit se disloquèrent avec un bruit épouvantable, et un instantplus tard, le château et le rocher qui le portait s’engloutirentdans les flots.
Marc et Giovanna se retrouvèrent, on ne sait par quel miracle,dans une barque qui vint atterrir à Venise. Les deux fiancés furentreçus en triomphe, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
Telle était la légende de l’Homme Brun des forêts que dans leschaumières de la haute Italie on raconte encore non sans frayeur,et non sans avoir au préalable fermé portes et fenêtres.
Voici ce qu’on ajoute :
L’âme de l’Homme Brun fut condamnée à errer à perpétuité sur lethéâtre de ses crimes. Aussi, tant que la grande lagune exista dansses proportions primitives, les pêcheurs, que leur mauvaise étoileentraînait jusque sur l’emplacement du château maudit,aperçurent-ils une sorte de barque fantôme d’où parfois montait uncri strident. Alors, ils fuyaient à toutes rames, car la barquefantôme les poursuivait, et l’Homme Brun cherchait à s’emparer desfemmes des pêcheurs.
Des siècles s’écoulèrent. Les sables firent leur œuvre, lalagune se combla en partie, des terres remplacèrent la mer là oùs’était élevé le rocher de Catenaccio ; les herbes, lesplantes poussèrent ; puis toute une forêt se dressa entre lerivage et Mestre, forêt qui a disparu elle-même aujourd’hui.
Mais qu’on ne croie pas que Catenaccio renonça pour si peu à sesmaléfices. Il avait été l’Homme Brun de la barque fantôme ; ildevint l’Homme Brun des forêts. Au lieu de naviguer à la poursuitedes pêcheurs, il courut à pied, voilà tout.
Et c’était toujours aux femmes, aux jeunes filles assezdépourvues de bon sens pour s’aventurer la nuit dans la forêt,qu’il s’en prenait.
Il les poursuivait, les traquait de fourré en fourré, de buissonen buisson, et malheur à elles quand il les atteignait.
On citait nombre de jeunes filles qui avaient disparu dans laforêt, et ces disparitions étaient mises au compte de l’HommeBrun.
*
* *
Bianca était un esprit ferme et droit. La superstition avait peude prise sur elle et elle avait d’ailleurs reçu une certaineéducation qui lui servait de palladium.
Mais si l’on prend une jeune fille dans l’état d’affolement oùse trouvait Bianca, éperdue, la raison vacillante, si on la placeen pleines ténèbres, au fond d’une forêt où les mugissements duvent prennent des allures de plaintes mystérieuses, où lesbramements des cerfs frappent l’oreille comme des clameurs de bêtesféroces, où l’obscurité indéchiffrable pour les yeux se peuple pourl’esprit de visions ondoyantes, si on éveille tout à coup dans lamémoire de cette enfant le récit maintes fois entendu d’une légendetelle que celle dont nous venons de nous faire le modesterestaurateur, on n’aura pas de peine à comprendre et à expliquerl’épouvante irraisonnée qui, fatalement, s’empara de son être toutentier.
Nous avons dit qu’elle était tombée à genoux, la figure cachéedans ses deux mains, et répétant d’une voix de terreur :
« L’Homme Brun des forêts !… L’Homme Brun est là quime poursuit !… »
Combien de temps passa-t-elle ainsi ?…
Il était peut-être deux ou trois heures du matin lorsque glacée,transie de froid, n’essayant plus de lutter contre la peur, elle seremit en route d’un pas vacillant, l’oreille aux écoutes, les yeuxdilatés, le corps agité de frissons rapides.
Tout à coup, derrière elle, elle entendit un pas.
Un pas rapide, furieux, lui sembla-t-il.
Et cette fois, ce n’était plus une illusion créée parl’épouvante. Cette fois, réellement, quelqu’un courait derrièreelle…
Bianca rassembla toutes ses forces.
Elle se mit à courir droit devant elle, sans nul espoird’échapper à l’Homme Brun des forêts, mais mue par un dernierinstinct.
Le cri aigre et strident d’une chouette déchira le silence. À cecri, signe de malheur, elle répondit par un cri de désespoir, etpour la deuxième fois, elle s’affaissa sur ses genoux, sentant déjàsur sa nuque l’haleine de l’Homme Brun des forêts.
En un instant l’homme, l’inconnu qui courait derrière elle,l’atteignit. De dessous son manteau, il sortit une lanterne sourdeet en dirigea le jet de lumière sur Bianca.
Un indéfinissable sourire passa alors sur les lèvres de cethomme.
Et si Bianca eut levé les yeux à ce moment, elle eût, avec plusde terreur encore que de se trouver en présence de l’ombre deCatenaccio, elle eût reconnu l’horrible figure du monstre penchésur elle.
Cependant, à dix heures, les invités d’Imperia avaient commencéà entrer dans le palais. Aussitôt les orchestres de guitares et dehautbois attaquèrent ces musiques douces, lascives, inspiratricesd’amour, comme on en jouait chez la courtisane, musicienneaccomplie elle-même. Plusieurs de ces airs avaient été composés parImperia ; les décors fastueux et tendres des grandes sallesinondées de lumières, car plus de trois cents flambeaux de cire ybrûlaient, les parfums répandus, les musiques, les fleurs àprofusion, la délicatesse des friandises et des rafraîchissements,tout concourait à faire des fêtes d’Imperia des réjouissances dehaut goût auxquelles on briguait l’honneur et la joie d’assister.Et à chaque nouvelle fête, la courtisane s’ingéniait à présenter àses invités un spectacle nouveau. Tantôt, c’étaient des danses depays lointains ; tantôt, des comédies pastorales, prétextes ànudités ; tantôt des pantomimes où les Éros, les Phœbé, lesAstarté, les Léandre, les Daphnis jouaient leurs rôles passionnelsen des costumes qui affolaient les spectateurs.
Mais ce soir-là Imperia avait prévenu ses hôtes qu’il s’agissaitd’une simple réunion, sans spectacle et sans danses.
Le but de cette réunion était en effet d’annoncer à Venise quela courtisane avait une fille, ce dont les amis intimes seuls sedoutaient, et que cette fille allait se marier, ce que tout lemonde ignorait. En outre, elle voulait présenter Sandrigo comme lefiancé de sa fille, et dès la première idée qu’elle avait eue decette présentation, elle avait songé en souriant :
« Parmi tant de spectacles que j’ai offerts aux Vénitiensétonnés, celui de Bianca, éblouissante de pierreries, traversantmes salons en s’appuyant à la main du lieutenant Sandrigo ne serapas le plus banal. »
On a vu que peu à peu cette idée s’était modifiée, et quellesjalousies avaient fini par se lever dans l’esprit de la courtisaneà l’heure même où la fête devait commencer.
Cette fête battait son plein ; nous y avons vu arriverSandrigo et Bembo, tandis que Roland Candiano se préparait à s’yrendre. Les invités d’Imperia, des hommes en majorité ; laplupart masqués, des femmes de grande beauté, rivales de la célèbrecourtisane, circulaient dans les vastes salons, et pourtant lacourtisane elle-même n’avait pas encore paru.
Voici, en effet, ce qui s’était passé :
En quittant sa fille, après la scène de violente émotion àlaquelle nous avons fait assister le lecteur, Imperia était rentréedans son appartement, en proie à toutes les fureurs de sa doublejalousie.
Jalousie, parce que Sandrigo aimait Bianca.
Jalousie, parce que Bianca aimait Roland Candiano.
Persuadée que sa fille s’habillait pour paraître à la fête, lacourtisane commença à s’habiller elle-même et bientôt se livra àl’espoir d’éclipser la beauté de sa fille à force d’art.
Trois ou quatre femmes l’entouraient. Elle les faisait manœuvrerd’un geste, d’un signe, d’un froncement de sourcils.
L’œuvre capitale fut la coiffure et la tête ; une multitudede brosses fines, une armée de flacons, de pots contenant descosmétiques de toutes nuances étaient étalés sur le marbre d’unetable immense, et tout cela était remué sans bruit par les femmesqui lui présentaient, sur un signe, l’arme dont elle avaitbesoin.
Ce long travail dura deux heures, au bout desquelles Imperia,debout devant un miroir qui occupait tout un panneau de la chambredepuis le plancher jusqu’au plafond, se regarda.
« Admirable », dit-elle lentement.
C’était vrai.
Imperia, telle qu’elle venait de se créer, avec sa chevelurerelevée à la mode grecque, sa robe simple aux formes flottantes,ses bras nus, sans un bijou, Imperia, d’une simplicité d’attitudeet de draperie qui la rendait pareille à une statue de beau marbre,Imperia, avec son sourire de perverse innocence et de tendressecraintive, c’était vraiment un chef-d’œuvre.
Sûre d’elle-même, Imperia se dirigea vers l’appartement de safille. Elle vit avec surprise que la porte du couloir étaitentrouverte et entra. Sur le canapé, la robe blanche était étalée.Sur la table le coffret aux bijoux rutilait.
« Pas habillée ! songea Imperia dont le cœur se mit àbattre. Elle ne viendra pas. »
Elle courut à la porte du fond qui ouvrait sur le logis desfemmes de Bianca : cette porte était fermée. Imperia appela.Les femmes lui répondirent de l’intérieur. Elle s’aperçut alors quela clef était sur la serrure et elle ouvrit.
« Où est Bianca ?
– Elle était là, signora.
– Eh bien, elle n’y est plus. »
Imperia s’efforça de donner à ces paroles un frémissementd’inquiétude. En réalité, c’est de joie qu’elle palpita. Il n’yavait aucun doute dans son esprit : Bianca était partie.
Les servantes se mirent à pousser les cris de surprisedramatique par lesquels tout bon domestique cherche à prouver lapart qu’il prend au malheur de ses maîtres.
Mais Imperia leur imposa silence.
« Pas un mot sur cette affaire », ordonna-t-elle.
Et pour plus de sécurité, elle fit comme avait faitBianca : elle enferma les servantes dans l’arrière-logement.Puis elle se retira chez elle, et s’examina dans un miroir.L’émotion n’avait nullement altéré ses traits. Seulement ses yeuxlui parurent briller d’un étrange éclat. Elle s’assit.
De loin, lui arrivaient des bouffées de musique. Et cela berçaitles sentiments subtils qui se heurtaient à ce moment dans sapensée.
Imperia aimait sa fille, cela est indiscutable et ses lettres enfont foi ; elle souffrait réellement de sa disparition, maisnon de la même manière que la première fois. Lorsque Bianca avaitété enlevée par Roland Candiano, elle n’avait été que mère, et elleavait pleuré en mère. Cette fois, certes, elle souffrit encore, etressentit au fond d’elle-même ce tourment qu’elle avait déjàéprouvé. Mais Sandrigo ne verrait pas Bianca… et la joie l’emportasur le tourment. La nature compliquée d’Imperia reçut le choc deces sentiments inverses sans que son visage en portât la trace.
Alors elle se décida à entrer dans les salles de la fête.
Elle apparut radieuse, éclatante, si jeune, si vraiment bellequ’une sorte d’acclamation enivrée l’accueillit. Imperia, dès lors,fut dans son véritable élément. L’admiration qui éclatait dans tousles yeux lui apporta cette plénitude de satisfaction qu’elle avaiteue parfois dans sa vie de grande amoureuse, toujours à larecherche du raffinement, dans la joie comme dans la douleur. Elleoublia tout, s’exalta de toute l’exaltation qui l’enveloppait, etd’un geste de reconnaissance émue envoya un baiser à cette foulequi la saluait et l’acclamait, se donnant toute à tous. Alors, cefut un délire d’enthousiasme qui ne se calma qu’au moment oùSandrigo lui offrit la main pour la conduire à un fauteuil, sortede trône couvert d’un dais de soie blanche.
Sandrigo s’assit près d’elle, répondit par des sourires, par desparoles, par des gestes aux compliments hyperboliques parmilesquels ceux de l’Arétin, plus empressé que tous.
Cependant, un homme s’inclinait devant elle, tout prèsd’elle.
Imperia tressaillit en reconnaissant cet homme malgré sonmasque. Elle se leva, faisant signe à Sandrigo de l’attendre.
L’homme masqué lui offrit la main que la courtisane accepta.
La première émotion calmée, la foule des invités cherchaitmaintenant à s’amuser, se formant par groupes, les uns écoutant lamusique, d’autres formant des cours d’amour.
Imperia, accompagnée de l’homme masqué, promena sa triomphalebeauté, tandis qu’un entretien à voix basse commençait.
« Où est Bianca ? demandait l’homme d’une voixsourde ?
– Elle ne paraîtra pas.
– Vous n’oubliez pas ce qui est convenu ? reprit-il,plus menaçant. Après le mariage, Bianca est à moi…
– Le mariage n’aura pas lieu… du moinsaprès-demain. »
Cette fois l’homme tressaillit. Sous son masque il devint trèspâle.
« Que voulez-vous dire ?… Elle refuse ?…
– Écoutez, Bembo, je vais vous apprendre une chose que jevais tenir secrète pour tous, même pour l’homme qui nous dévore desyeux, là-bas, se demandant ce que nous complotons. »
Bembo jeta un regard du côté de Sandrigo. Et, à travers lestrous du masque, ce regard darda une telle flamme que Sandrigo, lesdents serrées, se leva, et chercha à rejoindre le couple.
« Hâtez-vous donc, alors, dit Bembo, car ilvient !
– Bianca a disparu, il y a moins de deux heures, ditImperia. Ne frémissez donc pas ainsi… Je soupçonne qu’elle a dûchercher à rejoindre Roland Candiano dans la maison de Mestre.Voilà. Maintenant, agissez selon votre inspiration. »
Bembo porta la main à son front comme s’il eût été menacé d’unafflux de sang. Mais il se remit aussitôt, s’inclina profondémentdevant la courtisane, un peu pâle de ce qu’elle venait de faire, ets’éloigna au moment même où Sandrigo rejoignait Imperia.
La courtisane sourit de son sourire le plus enchanteur.
« Qui est ce mauvais oiseau ? demanda Sandrigo.
– Un de mes amis, qui deviendra le vôtre, j’espère ;un charmant seigneur de Venise. »
Sandrigo fut rassuré plus par le sourire que par la réponse.
Il n’avait pas imaginé qu’Imperia fût si belle, pût être d’unebeauté si différente de celle qu’il connaissait. Il était ivre devolupté. Ce fut d’un ton presque indifférent qu’ildemanda :
« Je ne vois pas encore Bianca ?
– Tout à l’heure, ami… »
Sandrigo se laissa entraîner…
Bembo avait fait le tour des salles de fête, sans se hâter,réfléchissant sur ce qu’il venait d’apprendre. Il atteignit deschambres désertes, puis le couloir ; à la porte del’appartement de Bianca, il écouta un instant, puis essaya d’ouvrircomme il avait fait une fois.
La porte s’ouvrit. La chambre était déserte. Bembo aperçut larobe et les bijoux…
« Elle a dit la vérité ! » murmura-t-il avec unfrisson de joie.
Quelques instants plus tard, il était dehors, et sautait dansune gondole en disant au patron :
« Au-delà de la grande lagune, route de Mestre, vite !je paie double. »
Bientôt la gondole s’élança.
Vers le milieu de la lagune, Bembo, assis à l’avant, entrevitune masse sombre qui s’avançait. Il la montra au patron.
« Une barque qui revient sur Venise », ditcelui-ci.
Bembo tressaillit, frappé d’une idée soudaine.
« Pouvez-vous parler aux gens de cette barque ?
– C’est facile, quand nous serons bord à bord. »
Et le gondolier gouverna pour ranger au plus près l’embarcationqui venait. Au bout de quelques minutes, les deux gondoles étaientdans les mêmes eaux, marchant à contre-bord.
« Ohé, de la barque ! cria le patron.
– Qu’y a-t-il ? répondit une voix dans la nuit.
– D’où venez-vous ? demanda Bembo impérieusement.Répondez, ou vous aurez affaire à la police du port.
– Nous venons de la route de Mestre ! répondit lavoix.
– Vous avez conduit une jeune femme ?
– C’est cela même, Excellence !
– C’est bien, vous pouvez continuer votre route, reprit lavoix sévère de Bembo ; mais si vous avez menti, prenezgarde ! Le nom de votre bateau ? »
Cette fois le patron de la Sirena se garda de répondre,et persuadé qu’il avait affaire à un policier, fit force de rameset de voiles.
La Sirena disparut au milieu de la nuit.
Bembo eut un instant l’idée de la poursuivre ; mais ilréfléchit qu’il perdrait un temps précieux, et qu’en somme ilsavait ce qu’il voulait.
Lorsque Bembo toucha terre, il ordonna au gondolier del’attendre et s’élança sur la route de Mestre.
Il était simplement armé du poignard qui ne le quittait jamaiset avait emprunté une lanterne sourde à la barque. Bientôt il fut àl’entrée de la forêt.
« Fou que j’ai été, grommelait-il tout en courant ; jevais arriver à Mestre, c’est bien ; mais sur quel point de laville devrai-je me diriger ? Précipitation imbécile !J’aurais dû me renseigner à Imperia… »
Et il courut plus vite, son seul espoir étant de rejoindreBianca avant qu’elle atteignît Mestre.
Quant à se tromper de chemin, il n’y avait pas moyen. La routeétait droite, et il était difficile de supposer que la jeune fille,en pleine nuit, eût essayé de prendre quelque chemin detraverse.
« Et si je l’atteins, que ferai-je ? »songea-t-il tout à coup.
La question fit battre ses tempes. Une sève de passion furieusemonta à sa tête, et il se vit saisissant Bianca, la renversant, laprenant là, sous la forêt, dans le mystère de la nuit et desprofondeurs, sous le coup de vent âpre qui faisait craquer lesbranches mortes comme le vent de folie passionnelle faisaitvaciller sa pensée.
Et puis après ?…
Après ? Il ne savait plus.
Irait-il à Mestre ? Retournerait-il à Venise ?
Bembo était parti du palais Imperia tout frémissant, poussé parune seule idée fixe : rejoindre Bianca, sans réfléchir, sansfaire de plan. Maintenant, les difficultés se présentaient. Ilfinit par se mettre en repos en grondant : Que jel’atteigne ! qu’elle soit à moi ! Et nous verrons bienaprès…
Il courait, les dents serrées, les yeux exorbités, cachantsoigneusement sa lanterne sous son manteau, ne la sortant parfoisque pour éclairer un instant la route lorsqu’il entendait un bruitdevant lui.
Tout à coup, il s’arrêta net, très pâle, secoué d’un soudainfrisson qui fit claquer ses dents.
Bianca était devant lui, à vingt pas.
L’émotion fut si violente qu’il demeura pétrifié, comme dans cescauchemars où l’on cherche vainement à s’élancer.
La résolution lui revint dès que la jeune fille eut à nouveaudisparu. Alors il se mit à courir, bondit, enfiévré, la têteperdue ; quelques secondes plus tard, il fut sur elle, et lavit agenouillée, râlant de terreur.
Un sourire de triomphe plissa ses lèvres.
Cette fois, elle était à lui !…
Roland Candiano, un peu après minuit, avait fait le tour dupalais Imperia pour s’assurer que chacun était à son poste. Lenouvel enlèvement de Bianca avait été préparé par lui avec le calmeet le soin méticuleux qui assurent la réussite aux entreprises lesplus difficiles. Or, celle-ci était relativement aisée. Roland,donc, en revenant à la façade du palais, sur le canal, et en yretrouvant Scalabrino qu’il avait laissé là, put affirmer à soncompagnon que deux heures plus tard, une fois la fête finie, Biancaserait en sûreté.
Scalabrino remercia d’un signe de tête.
Roland pénétra dans le palais.
D’un coup d’œil il fit le tour de la salle immense où il venaitd’entrer. Il vit Imperia souriante, admirablement belle, sous sondais de soie blanche, dans l’éclat des lumières douces querépandaient les cires parfumées ; près d’elle, il reconnutSandrigo ; le couple était entouré d’une petite cour quiadressait ses compliments autant à Sandrigo qu’à la courtisane.
Sandrigo, reconnu pour l’amant en titre de la belle Imperia,avait acquis du coup droit de cité dans la société vénitienne.
Le soir encore, simple lieutenant inconnu, il devenait tout àcoup un personnage par la toute-puissance de la magnifiquecourtisane.
Roland marcha de groupe en groupe, cherchant Bianca.
Il ne la vit pas.
Une sourde inquiétude commença à le gagner.
Certain que la jeune fille n’était pas dans cette fête qui étaitdonnée pour elle, il revint dans le salon où trônait Imperia.
Elle s’était levée de son siège, et s’était approchée avecSandrigo d’une fenêtre ouverte qui donnait sur le canal.
Roland, après l’avoir cherchée quelque temps, finit par ladécouvrir dans l’embrasure de cette fenêtre, à demi cachée par lesgrands rideaux de brocart qui retombaient lourdement.
Il s’approcha, s’assit contre le rideau.
Imperia et Sandrigo, accoudés à l’appui de velours, regardaientdans la nuit.
De loin en loin, ils échangeaient de vagues paroles.
« Ainsi, fit soudain Sandrigo, reprenant sans doute uneconversation que la courtisane avait laissé tomber, ainsi elle n’apas voulu assister à cette fête ?…
– Je l’ai vainement suppliée ; mais ne parlons pas decela, cher : laissez-moi pour ce soir encore tout monbonheur ; demain, vous penserez à Bianca ; ce soir, vousêtes tout à moi… voulez-vous ?
– Soit…
– Folie, si vous voulez, cher, très cher… mais cette fêtem’ennuie, je soupire après le moment où nous serons seuls…
– La nuit s’avance…
– Oui, et savez-vous ce que je voudrais, tout à l’heure,quand ce monde qui m’assomme sera parti ?
– Dites… »
Imperia, peu soucieuse d’être vue, avait entouré de ses deuxbras un bras de Sandrigo, et laissé tomber sa tête sur sonépaule.
« Eh bien, écoutez… J’ai fait préparer une gondole, magrande gondole de cérémonie ; la tente en est intérieurementrecouverte de satin ; des coussins de velours sur une peaud’ours blanc, cela fait un nid bien doux pour des étreintesd’amour… c’est là que je voudrais, tout à l’heure, dans le rêve dela nuit, dans le doux balancement des vagues, être toute à vous,toute à toi… »
Roland n’entendit plus rien qu’un murmure confus. Ils’éloigna.
« Bianca est renfermée chez elle, songea-t-il. La prévenirde ce que nous allons faire tout à l’heure ?… Oui, sans doute…Ce sera une grosse émotion évitée à cette enfant… Allons ! Lamère, triste mère, est occupée ici… allons ! »
Dix minutes plus tard, il avait constaté l’absence deBianca.
Roland rentra dans les salons.
Cette fois, Imperia causait en riant avec quelques jeunesseigneurs.
Dans un groupe, Pierre Arétin pérorait de sa voix tonitruante etcherchait à prouver que le Tasse n’avait aucun talent.
Roland le toucha à l’épaule et lui fit signe de le suivre.
L’Arétin, étonné, mais flairant, selon son habitude, quelqueaubaine, suivit cet homme masqué qu’il ne reconnaissait pas.
Mais dès qu’ils furent perdus dans la foule, par un mot, Rolandse fit reconnaître. L’Arétin frémit en songeant à toutes les hainesqui entouraient cet homme, et que le palais d’Imperia était à cemoment le foyer de ces haines.
« Allez dire à Imperia que vous avez une grave nouvelle àlui communiquer en secret, dit Roland.
– Quelle nouvelle ?
– Ne vous en inquiétez pas, et suivez simplement cettefemme où elle vous conduira. Le reste me regarde. »
L’Arétin s’élança.
Roland le vit manœuvrer pour s’approcher de la courtisane, luiparler à voix basse : et quelques minutes plus tard, il vitImperia, escortée de l’Arétin, quitter lentement les salles defête.
Il les suivait pas à pas.
Imperia traversa deux ou trois pièces désertes et parvint enfinà ce petit salon retiré, sorte de boudoir, où Roland avait déjàpénétré.
La courtisane entra. L’Arétin fit un pas pour la suivre.
Mais à ce moment, Roland le prit par le bras, l’arrêta, etfranchissant le seuil à la place du poète, referma la porte.
Imperia s’était assise en disant :
« Je vous écoute, mon cher, nous sommes seuls. »
En parlant ainsi, elle leva machinalement la tête et vit que cen’était pas l’Arétin qui était devant elle, mais un homme masquéqu’elle ne connaissait pas.
Elle bondit et voulut s’élancer vers la porte.
« Madame, dit froidement Roland, faites un pas, jetez uncri, et je vous tue. »
Au son de cette voix, Imperia tressaillit de terreur.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle.
Roland fit tomber son masque.
Elle recula, livide, hagarde, et alla retomber, palpitante, surle fauteuil qu’elle venait de quitter.
« Rassurez-vous, madame, reprit Roland en s’asseyant à sontour ; il me déplairait souverainement de voler au bourreau cequi lui appartient, et si vous consentez à m’écoutertranquillement, je ne vous toucherai pas.
– Parlez », dit Imperia.
Elle se remettait peu à peu.
Sa première épouvante se transformait en une ardente curiosité,et pour tout dire, elle se sentait instinctivement protégée par lagénérosité chevaleresque de son adversaire.
« Madame, dit alors Roland, vous avez organisé dans votrepalais une fête magnifique dont je viens d’admirer l’éclat et lasomptuosité ; mais, ou j’ai été trompé, ou c’est dans undessein bien précis que vous donniez cette fête.
– Que voulez-vous dire ?
– Ceci : on m’a affirmé, et je suis sûr del’exactitude du renseignement, que cette fête avait pour but deprésenter votre fille Bianca devant la société vénitienne. Est-cevrai ? »
Imperia tressaillit.
Cependant, ce fut d’une voix tranquille qu’ellerépondit :
« C’est vrai.
– Si mes renseignements continuent à être exacts, repritRoland, il ne s’agissait pas seulement d’une présentation, mais devéritables fiançailles entre votre fille Bianca et le lieutenantSandrigo.
– C’est encore vrai !
– Or, je viens, comme je vous le disais, de parcourir vossalons. J’y ai vu le fiancé. Mais j’y ai vainement cherché lafiancée. Et l’idée m’est venue de vous demander, madame :pourquoi Bianca n’est-elle pas présente à la fête que vous donnezpour elle ? »
Un frémissement agita la courtisane.
Elle comprit ou crut comprendre ce qui avait poussé RolandCandiano.
Roland aimait Bianca.
Et s’il était audacieusement venu à cette fête, lui, leproscrit, s’il risquait sa tête dans cette folle démarche, c’estqu’il était poussé par le désespoir et l’amour.
Elle comprit que si elle frémissait, c’était d’une jalousiefurieuse.
« En vérité, dit-elle d’une voix altérée, je pourrais vousdemander au nom de qui et de quoi vous venez me poser de pareillesquestions…
– Il me semble que nous avons eu déjà un entretien de cegenre et que je vous avais convaincue du droit que j’ai de voussurveiller, d’analyser vos actes, et enfin de vousinterroger. »
Roland avait prononcé ces mots avec une froideur pleine demenaces.
« Je vous répondrai donc, dit Imperia. Ma fille n’est pasprésente à cette fête parce qu’elle n’a pas voulu y assister.
– Vous mentez, madame », dit Roland avec le mêmecalme.
Sous l’insulte, Imperia baissa la tête.
Elle répondit avec une sorte d’humilité qui stupéfiaRoland :
« Épargnez-moi… Si je vous dis que ma fille n’a pas vouluassister à cette fête, c’est que je ne puis vous dire autrechose.
– Il faut cependant que vous parliez, reprit Roland avecune fermeté menaçante. Je veux, entendez-vous, je veux savoir ceque Bianca est devenue.
– Ah !… cria la courtisane, vous l’aimezdonc ! »
Toute sa jalousie fit explosion dans ce cri de douleur et derage. À ce moment, Bianca fût apparue soudain qu’elle se fûtpeut-être jetée sur elle.
Devant la révélation de ce sentiment, Roland demeura quelquessecondes frappé d’étonnement.
Imperia conçut ce silence comme un aveu, comme une proclamationde l’amour de Roland pour Bianca.
Dès lors, toutes les fureurs se déchaînèrent en elle.
Elle se leva, livide, le visage plaqué de taches bilieuses, etla magnifique beauté de cette femme parut s’évanouir dans une sortede décomposition spectrale.
« Tu l’aimes ! bégaya-t-elle d’une voix entrecoupée etsifflante, tu l’aimes ! bon ! nous allons rire !…Apprête-toi à subir la plus effroyable des tortures, la torturemême que tu m’as infligée ! Ah ! tu m’as dédaignée,méprisée, bafouée ! ah ! tu m’as condamnée au raresupplice de conquérir d’un seul coup d’œil tous les hommes, exceptéun seul, excepté toi, que j’aime !… Ah ! tu n’as eu nipitié ni miséricorde dans ton cœur pour la misérable qui se roulaità tes pieds… Et maintenant tu viens me dire que tu aimes à tontour ! Ce n’est plus Léonore, n’est-ce pas ? C’estBianca ?… Eh bien, sache d’abord une chose, que tu ignorespeut-être : c’est que Bianca t’adore ! Oui, la fillet’adore comme la mère t’a adoré ! »
Roland tressaillit.
Il ne douta pas un instant de la vérité qu’il avait déjàentrevue.
Un instant, ses poings se serrèrent.
Mais il se contint, voulant tout savoir.
Imperia, avec cette lucidité particulière qu’elle gardait jusquedans le déchaînement de ses passions, remarqua ces nuances ;elle vit Roland pâlir.
« Oui ! continua-t-elle avec plus de fièvre, tut’indignes de ce que j’ose parler ainsi de ta nouvelle idole, commetu t’indignas jadis quand je te parlai de Léonore… Ma bouche decourtisane profane la pureté de tes amours, n’est-ce pas, monsieurl’honnête homme ? »
Elle s’arrêta un instant, et comme Roland demeurait silencieux,sévère et grave, elle reprit en distillant ses paroles goutte àgoutte comme un poison corrosif :
« Sache donc d’abord ceci : Bianca t’aime. Ne lesavais-tu pas ? Tant mieux, car ce m’est une double joie de tel’annoncer. Mais ce n’est pas tout, acheva-t-elle dans un éclat derire délirant, ce n’est pas tout, mon cher ! Cette Bianca quetu aimes, un autre l’aime aussi. Tu le connais… c’est un de tesmeilleurs amis… c’est ton bon ami Bembo… à qui tu l’as disputée unefois… Eh bien, maintenant que tu sais tout cela, souffre comme undamné, apprends la fin… Sais-tu où est Bianca ? Sais-tu où estla chaste fille de la courtisane avilie ? Dans les bras deBembo où je l’ai jetée moi-même ! Cherche où ils sont, ettrouve si tu peux ! »
Elle se tut brusquement, et s’affaissa dans un fauteuil en proieà une crise nerveuse, secouée par cet éclat de rire qui fusait surses lèvres tordues.
Roland s’était levé. Une furieuse colère gronda en lui.
« La dernière heure de cette femme est venue ! »pensa-t-il. Et froidement, il tira son poignard.
Mais son bras levé ne s’abattit point.
Lentement, il remit le poignard au fourreau etmurmura :
« Non, ce n’est pas à moi à faire justice d’un telcrime ! »
Il jeta sur Imperia un regard glacial et sortit,songeant :
« Pauvre, pauvre petite Bianca ! Perdue !Ah ! la malheureuse enfant !… Trop tard ! Je suisarrivé trop tard !… »
Il sortit du palais, et courut à l’un des chefs qui étaientpostés aux environs.
« Prends vingt hommes, dit-il, cours au palais de l’évêque,entres-y de gré ou de force, fouille le palais tout entier, et siBembo y est, amène-le-moi dans Olivolo, mort ou vif… »
L’homme s’élança.
« Si Bembo y est ! songea tristement Roland.Hélas ! faible chance !… »
Un immense chagrin lui venait.
Quoi ! Bianca, cette hermine immaculée aux mains du hideuxBembo !
Quoi ! une telle profanation était possible, et c’était lamère de Bianca qui l’avait préparée !…
« Que meure donc cette misérable, gronda-t-il, puisque jene l’épargnais que pour son amour pour la pauvrepetite !… »
Il avait remis son masque et s’était enveloppé d’un manteau quile rendait méconnaissable.
Il revint alors vers la façade du palais.
Scalabrino était toujours à son poste, attendant avec unemortelle anxiété l’heure convenue.
« Pauvre père ! murmura Roland ; pauvre vieuxcompagnon de mes douleurs ! Oh ! suis-je donc vraimentmaudit que tout ce qui me touche et m’entoure est frappé comme jel’ai été moi-même ! »
À ce moment, Scalabrino aperçut Roland.
Il pâlit et s’avança vivement.
« Eh bien, maître ? demanda-t-il.
– Suis-moi », répondit Roland.
Il se mit à parcourir lentement les bords du canal, examinantattentivement les nombreuses gondoles amarrées qui avaient amenéles invités d’Imperia.
« Ma fille, maître ? interrogea sourdementScalabrino.
– Viens, viens… »
Il paraissait chercher quelqu’un ou quelque chose.
Enfin, il s’arrêta devant une belle gondole de cérémonie dont latente, d’une richesse inouïe, formait dans la nuit un daisscintillant et se terminait en haut par une couronne en or.
De lourdes tentures de soie remplaçaient les rideaux de cuirqu’on mettait à ces tentes. L’intérieur en était capitonné ;des coussins de velours s’empilaient pour le repos de la fastueusepropriétaire de cette gondole, à l’arrière de laquelle un homme,enveloppé d’un manteau pour se garantir de la fraîcheur attendait,assis.
« Tu vois cette gondole ? dit Roland.
– Oui, maître, répondit Scalabrino en frémissant ;mais Bianca…
– Patience… Cette gondole appartient à la courtisaneImperia, tu entends ?
– J’entends, maître !…
– Tout à l’heure, les invités d’Imperia vont seretirer ; le palais va devenir silencieux et muet ; maistu ne t’en iras pas. Tu attendras…
– Ici, maître ?…
– Ici… ou peut-être ailleurs, comme tu voudras, comme toncœur t’inspirera… Écoute, lorsque tout le monde sera parti, tuverras Imperia venir prendre place dans cette gondole, accompagnéede Sandrigo… comprends-tu ?…
– Oui, oui, maître !… Ma fille ! ma fille !…Qu’est-il arrivé ?
– Patience, encore une fois. Donc, Imperia et Sandrigo vonttout à l’heure se promener dans cette gondole. Je ne t’en dis pasplus en ce qui concerne cet homme et cette femme. Le reste teregarde… »
Scalabrino comprit qu’il allait apprendre le malheur qu’ilsentait dans l’air, selon son expression.
« Maintenant, reprit Roland, suppose unecatastrophe… »
Scalabrino poussa un gémissement.
« Ta fille, mon bon compagnon, ta fille, nous ne pouvons tela rendre ce soir.
– Oh ! j’aime mieux savoir la vérité, si horriblequ’elle soit ! Bianca est morte, n’est-ce pas ?
– Non ! pas morte ; du moins, je l’espère… Maisécoute… »
Roland saisit les deux mains de son compagnon, et longuement, àvoix basse, il lui parla, lui versant le mal avec le remède, luiprodiguant les consolations…
Lorsque Roland eut fini de parler, Scalabrino ne pleura pas, negémit pas. Il murmura :
« C’est bien, maître… »
Roland s’écarta doucement, mais il ne s’éloigna que de quelquespas et alla s’abriter dans un coin d’ombre d’où il ne perdit pas devue Scalabrino.
Le colosse, après quelques instants pendant lesquels la douleurle paralysa, pour ainsi dire, se secoua comme un sanglier qui vafoncer. Un rauque soupir, peut-être un sanglot, peut-être unrugissement, gonfla sa vaste poitrine.
Roland le vit s’approcher de la gondole qu’il lui avaitsignalée. Il l’entendit interpeller l’homme qui était assis àl’arrière. Et il murmura :
« Il a compris… Imperia est condamnée. »
Alors, il s’éloigna dans la direction du palais de Bembo.
*
* *
Ni Roland ni Scalabrino, tout entiers à la violentepréoccupation qui les obsédait, n’avaient remarqué une femme quis’était approchée d’eux.
Cette femme, d’abord confondue parmi les curieux qui admiraientla façade de ce palais derrière laquelle des gens s’amusaient,était peu à peu demeurée presque isolée. En effet, au moment oùRoland sortait du palais Imperia, les curieux s’étaient lassésd’examiner les lanternes de couleur, qui d’ailleurs s’éteignaientune à une, de détailler les richesses des gondoles, et de dévisagerau passage les invités qui commençaient à se retirer. Il ne restaitdonc plus sur le quai que quelques rares mendiants, semblables àceux qu’on voit à la porte des théâtres : de tout temps lemisérable a cherché quelque pécule en s’improvisant, pour uneseconde, domestique volontaire du riche qui passe ;aujourd’hui, c’est l’ouvreur de portières. Alors, sur les quais deVenise, c’était l’avertisseur, celui qui, dans la nuit, appelait legondolier du maître.
La femme que nous avons signalée avait remarqué Scalabrino dèsque celui-ci était arrivé. Bien que le colosse fût masqué etenveloppé d’un manteau, elle le reconnut à sa taille et à sonattitude.
Dès lors, elle ne le quitta plus des yeux.
Cette femme, c’était Juana.
*
* *
Scalabrino s’était approché de la gondole d’Imperia.
Généralement, cette gondole était conduite par un Nubien,habillé de soie blanche – somptuosité que maître Pierre Arétins’était empressé d’imiter. Mais lorsque la courtisane se promenaitla nuit, comme cela lui arrivait assez souvent, soit qu’elle allâtà un rendez-vous, soit simplement qu’un poétique capricel’entraînât – elle remplaçait son noir barcarol par un Vénitien dehaute taille, de force peu commune qui, le cas échéant, l’eûtdéfendue contre une attaque des malandrins qui pullulaient etétaient presque aussi nombreux que les sbires.
L’homme, comme on a vu, était assis à l’arrière de la gondole,dont la pointe était tournée vers le quai.
Il sommeillait, attendait le caprice de sa maîtresse qui l’avaitprévenu qu’elle ferait sans doute une promenade.
« Ho ! le barcarol ! » appela Scalabrinod’une voix ferme qui ne décelait aucune émotion.
L’homme se réveilla à demi et souleva la tête.
« M’entendez-vous ? reprit Scalabrino, tandis que deuxou trois mendiants s’approchaient, curieux.
– Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda le barcarold’Imperia.
– Un mot à vous dire de la part de la signoraImperia. »
L’homme se leva aussitôt, traversa la gondole et sauta sur lequai en disant :
« Qu’est-ce ?
– Je l’ignore ; une des femmes de la signora veut vousparler à la petite porte du palais.
– Que peut-elle me vouloir ?
– Le meilleur moyen de le savoir, c’est d’y aller.
– C’est juste. »
Le barcarol se dirigea indolemment vers la partie du palais quelui avait désignée Scalabrino. Celui-ci l’accompagnait.
La porte indiquée, c’était celle par où avait fui Bianca. Elledonnait sur une ruelle, à vingt pas de la façade.
« Il fait noir comme dans le four où le diable cuit sonpain, dit le barcarol. C’est une nuit à faire un bon coup.
– Oui, un bon coup, dit Scalabrino.
– Voici la porte. Mais je ne vois pas… »
L’homme n’eut pas le temps d’achever. Scalabrino l’avait saisi àla gorge ; en un tour de main, il le bâillonna. En même tempsil modula un coup de sifflet. Une dizaine d’ombres surgirent del’ombre et entourèrent le groupe formé par Scalabrino et lebarcarol qui se débattait furieusement.
L’homme fut réduit à l’impuissance.
« Vous le lâcherez demain matin », dit Scalabrino.
En parlant ainsi, il s’emparait du manteau et de la toque dubarcarol. Il s’en couvrit aussitôt, et tranquillement, sans pluss’inquiéter de ce qui se passait derrière lui, revint au quai.
Alors, il entra dans la gondole d’Imperia, s’assit à la placemême où tout à l’heure était assis le barcarol, laissant sa têteretomber sur ses genoux, il parut s’endormir.
Si Scalabrino ne dormait pas, il rêvait du moins.
Et sa rêverie était effrayante.
*
* *
Lorsque Imperia revint à elle, après cette sorte de crisenerveuse qui l’avait, pantelante, jetée sur son fauteuil, elle vitque Roland avait disparu.
« Il cherche Bianca, songea-t-elle. Oui, cherche, cherche,et tâche d’arriver avant Bembo ! Seulement Bembo connaît laroute, et tu ne la sais pas ! »
Pendant quelques minutes, elle s’enivra de cette joie horriblede penser que sa fille, à ce moment, succombait sans doute, et queRoland, le désespoir au cœur, courait Venise comme un insensé.
Mais elle n’était pas femme à s’attarder longtemps auxbagatelles. Elle se leva, se posta devant son miroir, répara ledésordre de sa toilette et de son visage, puis, vivement, reprit lechemin des salons où la fête commençait à être sur son déclin.
Alors elle songea que Roland était peut-être resté là, etqu’elle allait le faire arrêter. Mais elle rejeta aussitôt cettepensée comme contraire à toute vraisemblance. Et soudain, ce futcette question qui se présenta à son esprit :
« Pourquoi, lui ayant fait une telle blessure, ne m’a-t-ilpas tuée ? »
Elle frissonna de terreur :
« Est-il possible qu’il ait eu pitié de moi ? Ou bienmédite-t-il quelque vengeance ?… Mais non, pendant qu’il metenait à sa merci, il m’eût tuée… »
Elle entra dans les salons, et vit Sandrigo qui la cherchait.Elle alla à lui, plus belle peut-être, de toutes ces émotionsaccumulées qui, chez elle, provoquaient une surexcitationnerveuse.
Son amour pour Roland se fondait en une passion sensuelle plusviolente pour Sandrigo.
Celui-ci demeura ébloui. Certes, à ce moment, il avaitcomplètement oublié Bianca. Et lorsque Imperia, pour expliquer sonabsence, lui dit qu’elle venait de voir sa fille, Sandrigo luirépondit en frémissant :
« Demain, nous parlerons d’elle, chère âme. Vous avez dittout à l’heure que, ce soir, nous étions tout l’un àl’autre. »
Imperia vibra de passion.
Elle vit Sandrigo presque aussi surexcité qu’elle-même etcomprit que cet homme ne faisait que refléter l’intense et farouchevolupté qui se dégageait d’elle.
Comme ils virent qu’on les regardait, ils se reculèrent l’un del’autre, avec la crainte étrange, fantastique, de ne pouvoir serésister davantage et de se ruer dans leur frénésie devant toutecette foule, dans ces lumières, dans ces musiques.
Peu à peu, cependant, elle parvint à se maîtriser.
Un à un, ses invités prenaient congé d’elle. Elle les recevaitavec ce vague sourire que les hystériques ont dans l’hypnose, cesourire en dedans qui découvrait à demi ses dents brillantes ethumides, et soulevait sa gorge irréprochable.
Un peu après deux heures, Sandrigo et Imperia étaient seuls,accoudés à cette même fenêtre où Roland avait surpris leurentretien.
Le quai était sombre et désert.
Seul, le fanal bleuâtre d’une gondole amarrée devant le palaismettait une étoile pâle dans la nuit.
Là-haut, au ciel, des nuages bas couraient, fouettés,déchiquetés par un vent assez fort. Des frissons passaient. Ilfaisait froid et il faisait chaud. Du moins, Imperia éprouvaitcette sensation contradictoire. Sandrigo avait passé son brasautour de la taille de la courtisane. La volupté l’emportait luiaussi, et ses yeux ardents appelaient l’amour.
« Oui, balbutia Imperia, oui, ma chère âme… aimons-nous là,dans le balancement des flots… Viens…
– Viens », dit Sandrigo en l’enlaçant.
Ce fut ainsi qu’ils s’en allèrent, enlacés, vers la gondole.
Scalabrino les vit venir.
Et lui, dans son attitude, à demi penché en avant, la maincrispée sur le manche du poignard, sous le manteau, d’uneeffrayante immobilité, semblait les attirer, les magnétiser de sesyeux ardents, prunelles fixes, paupières dilatées, visage durci,pétrifié par la haine comme si lui-même n’eût été qu’une statueadaptée au décor.
Imperia et Sandrigo, en entrant dans la gondole, ne le virentpas.
Ils distinguèrent vaguement une ombre debout à l’arrière ;le barcarol de leur amour était là ; leurs regards ne firentque l’effleurer, puis s’enlacèrent de nouveau plus étroitement.
Seulement, Imperia, en pénétrant sous la tente, avaitdit :
« Va où tu veux…
– Bon ! » rugit en elle-même la statue dehaine.
Et Scalabrino, détachant les amarres, saisit la rame ;légère et rapide, la magnifique gondole glissa sur les eauxendormies.
À ce moment, la lune qui venait de jeter un regard sur ceschoses, disparut derrière les voiles des nuées, comme si elle eûtcraint d’assister à quelque effroyable spectacle.
*
* *
À ce moment, aussi, une barque fluette et misérable se détachadu quai et se mit à glisser dans le sillage de la superbe gondole.Sur cette barque il y avait une femme.
Elle était seule, et ramait sans bruit, les yeux dardés dans lanuit, vers la gondole qui emportait Imperia, Sandrigo,Scalabrino.
*
* *
La courtisane et son amant avaient pris place sous la tente.
Scalabrino, debout à l’arrière, poussait vigoureusement sa rameet ne perdait pas de vue la tente somptueuse dont les rideaux debrocart blanc s’étaient refermés sur le couple énamouré.
« Ô ma fille ! » songeait le colosse.
Et tandis que sa pensée sanglotait, tandis que des orages detendresse et de haine se déchaînaient dans son cœur, là, à troispas de lui, se déchaînait la tempête de passion, dont les râlesmontaient jusqu’à lui.
Et dans le sillage de la gondole, invisible, glissa la petitebarque où Juana songeait :
« Ô Sandrigo ! en vain je t’ai aimé. En vain cemisérable cœur t’aime encore… Bandit d’amour comme tu fus banditd’argent, te voilà dans les bras de la courtisane en attendant quela malheureuse Bianca te soit jetée en proie… Et je t’aimeencore ! »
Et ces quatre pensées éparses formaient un quatuor d’amour, depassion, de haine et de douleur.
Une heure s’écoula ainsi, une heure au bout de laquelle Sandrigorevint à lui, et avec son esprit positif, commença à calculer et àenvisager froidement la situation. La gondole se trouvaitmaintenant au bout du Grand Canal, non loin du port, c’est-à-direnon loin du vieux logis où était morte la dogaresse Sylvia, oùavait longtemps habité Juana, où Roland, enfin, avait failli êtrepris par Bembo.
« Rentrons au palais, dit alors Sandrigo.
– Encore un instant, ma chère âme, répondit Imperia.
– Il se fait tard…
– Cette heure ne vous enivre donc pas comme moi ?Qu’importe qu’il soit tard… Notre amour éclaire cette nuit, et lemoment est si harmonieux, d’une si parfaite beauté, que je voudraisle prolonger jusque dans l’éternité.
– C’est que…
– Dites toute votre pensée.
– Eh bien, je voudrais voir Bianca. »
Le mot était si imprévu, d’une si rare impudence en un telmoment, qu’Imperia tressaillit. Pendant quelques instants, la mèrese réveilla et se révolta en elle. Une étincelle de cet amourmaternel qu’elle avait étouffé s’aviva. Elle frémit…
Mais presque aussitôt, elle songea à la fuite de Bianca etqu’elle avait lancé Bembo sur les traces de la jeune fille. Tantd’événements et de pensées diverses qui s’entrechoquaient dans sonesprit lui donnèrent une étrange lassitude. Son cerveau, surexcitépar la scène de l’apparition de Roland, exaspéré par cette heure depassion délirante, vacilla, près de sombrer dans la folie.
« Bianca ! s’écria-t-elle avec un éclat de rirestrident.
– Oui, Bianca ! fit Sandrigo, stupéfait etinquiet.
– Tenez-vous beaucoup à la voir ?
– N’est-ce pas presque mon droit ?
– Mais la voir à cette heure… il faudrait donc laréveiller…
– Elle me pardonnera ce caprice de fiancé. Et puis, tenez,j’ai comme une inquiétude qu’elle ait refusé d’assister à cettefête donnée pour elle, je voudrais savoir…
– Les motifs ? interrompit Imperia avec ce rire defolie qui finissait par provoquer une sorte d’épouvante chezSandrigo… je puis vous les dire moi-même, mon cher. Bianca vousdéteste… Bianca a horreur de vous… Pourquoi songer à elle qui vousabhorre, quand vous êtes près de moi qui vous adore ?…Regardez-moi… Je le veux ! Je veux toute ta pensée, ô monamant, tout ton amour, je te veux tout entier… Tu veux donc que jesouffre ? Tu veux donc que de nouvelles jalousies viennentencore m’enfiévrer ? »
Elle s’exaltait, enlaçait Sandrigo de ses deux bras nus.
Mais Sandrigo, cette fois, la repoussait.
« Je veux la voir ! dit-il nettement.
– Tu veux la voir ! » s’exclama la courtisaned’une voix rauque.
Maintenant ses yeux étincelaient, sa gorge s’enflammait. Lafolie érotique prenait la forme de folie de rage, et l’hystériedevenait fureur. Son rire éclata, plus strident :
« Cours donc après elle, comme l’autre ! »
Sandrigo lui saisit les mains, devenu livide.
« Que veux-tu dire ?
– Qu’elle n’est plus à Venise ! râla-t-elle encherchant encore à enlacer son amant. Qu’elle s’est sauvée,entends-tu ! Et qu’en ce moment, l’évêque, le Bembo sordide ethideux, doit l’avoir atteinte… »
Sandrigo avait poussé un rugissement de rage et de désespoir. Ilse rua sur la courtisane, l’étreignit, la renversa.
« Tue-moi ! dit-elle dans un sourire de folle.
– Où est-elle ? Parle, misérable,parle ! »
Il serra les mains agrippées à la gorge.
Subitement l’instinct de vivre se réveilla chez Imperia.
« Je ne sais pas, dit-elle, je le jure !
– Et Bembo ? gronda l’homme.
– Route de Mestre…
– Route de Mestre ! Oh ! Je comprendstout ! »
Il se releva d’un bond.
« Au port ! hurla-t-il au barcarol, au port !vite ! vite ! »
Il ouvrit violemment les rideaux, les déchira, hagard, livide derage… Au même instant, un hurlement d’épouvante lui échappa :le barcarol était debout devant la tente, et dans ce barcarol, auxrayons de lune, comme dans un effroyable cauchemar, ilreconnaissait Scalabrino.
Scalabrino vivant !
Scalabrino sur la gondole d’Imperia !
Scalabrino qui avait été précipité dans la cave de l’Ancre-d’Oret de qui Sandrigo avait entendu les râles d’agonie !
« Spectre ! bégaya le bandit, spectrehorrible ! »
Scalabrino ne dit pas un mot. Son bras se leva et s’abattit dansun geste foudroyant. Le poignard entra jusqu’à la garde dans lesein du bandit, et Scalabrino dédaigna de l’en retirer.
Sandrigo se renversa en arrière, sans une plainte, et tomba dansla tente, replié sur lui-même, les yeux clos, et le manche dupoignard formant croix sur la poitrine.
Imperia avait assisté, glacée d’horreur, à cette scène decauchemar.
Elle ne s’évanouit pas et vit alors Scalabrino s’approcherd’elle.
« Le père de Bianca ! » râla-t-elle.
Scalabrino entendit.
« Oui ! dit-il d’une voix grave, le père deBianca ! »
Et il la saisit par les cheveux et l’entraîna à l’arrière de lagondole. Imperia n’opposa aucune résistance ; mais ses lèvrestuméfiées d’horreur murmurèrent :
« Addio l’amor, addio la vita !… Adieu l’amour, adieula vie ! »
Scalabrino l’empoigna, la souleva au-dessus de sa tête dans sesbras puissants, et, debout, sur l’étroit rebord de la gondole, criaun seul mot :
« Giustizia ! »
Au même moment, il laissa retomber dans l’eau la courtisane, quis’enfonça presque aussitôt et disparut dans un remous…
Le mouvement que Scalabrino imprima à la gondole fit chavirerl’embarcation et il tomba dans le canal.
À cet instant, à une vingtaine de pas, un cri retentit dans lanuit.
Scalabrino n’entendit pas ce cri. Il se mit à nagervigoureusement, atteignit bientôt le quai, et bientôt il eutdisparu.
Le cri qui venait de déchirer l’espace s’élevait de la petitebarque perdue dans la nuit, suivant le sillage de la gondole.
Juana, debout à l’avant, les bras tendus dans un geste dedésespoir et d’imprécation, avait assisté, impuissante, à laterrible scène qui venait de se dérouler en quelques secondes.
Que faisait-elle là ? Quelle pensée l’avait poussée ?Quel espoir ? pensée imprécise. Espoir incertain. Elle étaitvenue sans presque avoir conscience de ce qu’elle tenait,comprenant seulement qu’un drame se préparait et qu’elle était dansla main de la fatalité.
Juana, en quittant Mestre, en quittant Roland Candiano, enmarchant sur Venise, n’avait eu qu’une idée : sauver Sandrigo– mais le sauver en l’empêchant de se dresser contre Roland.
Juana, en apprenant de Sandrigo lui-même son amour pour Biancaet le proche mariage, Juana, en venant au palais d’Imperia, avaitconçu le projet d’entrer secrètement dans le palais, de voirBianca, de lui parler, sans se demander ce qui pourrait enrésulter.
On a vu qu’elle n’avait pas tardé à apercevoir Scalabrino.
Elle savait, d’autre part, que Sandrigo était dans lepalais.
Son projet se trouva bouleversé.
Elle eut la certitude immédiate que Scalabrino était là pourfrapper Sandrigo. Dès lors elle résolut de s’attacher à Scalabrino,de ne plus le perdre de vue. S’il y avait duel, combat, elle sejetterait entre eux.
Ainsi, cette pauvre femme était tourmentée à la fois par lajalousie et la terreur. Elle n’était plus maîtresse d’elle-même etn’agissait que sous la pensée d’impulsions au gré desquelles elles’en allait à la dérive.
Elle vit Scalabrino prendre place dans la gondole d’Imperia, etelle devina presque ce qui allait se passer.
Sans doute, Imperia et Bianca devaient se promener, accompagnéesde Sandrigo.
Elle se jeta dans une petite barque, à tout hasard, et attendit,comme Scalabrino attendait à quelques pas d’elle.
La fête se termina, les lumières s’éteignirent.
« C’est le moment ! » songea la malheureuse encherchant à comprimer d’une main les violents battements de soncœur.
Tout à coup, l’étrange spectacle de Sandrigo et d’Imperiadescendant, enlacés, les degrés de marbre du palais, frappa sonregard.
Une plainte sourde râla dans sa gorge.
Imperia aux bras de Sandrigo ! Celle-là aussi ! Lamère d’abord, la fille ensuite ! À ce moment, Juana souhaitasincèrement que Sandrigo fût frappé… Mais lorsque la gondole se miten marche, lorsqu’elle vit la haute taille de Scalabrino se dresserà l’arrière, elle frémit et, détachant rapidement la barque, se mità suivre.
Juana put se maintenir à sa distance ; ses pensées, danscette heure funeste, étaient comme affolées ; tantôt ellevoulait, d’un cri, prévenir Sandrigo ; tantôt le mal de lajalousie lui broyait le cœur ; il lui semblait que quelquesminutes à peine venaient de s’écouler, lorsque tout à coup elle vitdistinctement Scalabrino marcher sur la tente, le poignard à lamain.
Elle retrouva alors toute sa lucidité et, d’un mouvementdésespéré, poussa violemment sa barque…
Trop tard !
Le drame s’accomplit. Horrifiée, délirante, Juana vit la gondoleosciller, Imperia fut précipitée, la gondole chavira…
L’instant d’après, comme Scalabrino atteignait le quai, Juanaarrivait sur la gondole qui, renversée, la quille en l’air, sebalançait mollement.
« Sandrigo ! Sandrigo !… »
Aucune voix ne répondit à la clameur de la jeune femme, quitomba à genoux sur l’avant de sa barque, les yeux rivés sur ceseaux noires, d’une morne tranquillité, dans le silence que scandaitseulement le clapotis contre les flancs de la gondole.
« Mort ! râla-t-elle. Mort ! Mort monamour ! Morte ma vie ! »
Oui, en cet instant, la malheureuse oubliait ce qu’avait étél’homme qu’elle aimait et son amour seul surnageait.
Et comme, sans forces pour pleurer, elle continuait à fixer lecanal sinistre, une forme blanche flotta soudain devant elle, unerobe, un corps, une femme…
Imperia !
Elle se pencha, saisit la robe, et avec un déploiement de forceet d’adresse extraordinaire, parvint à soulever le corps et à ledéposer dans la barque.
Alors, avec une funeste avidité, avec l’âpre désir d’enfoncerses doigts dans cette gorge livide, ses ongles sur ce visage quigardait une tragique beauté, elle s’accroupit près d’Imperia…
Quelques minutes s’écoulèrent…
La barque voguait à l’aventure, de conserve avec la gondolechavirée qu’elle heurtait parfois avec un bruit sourd, comme deuxcercueils qui se choqueraient.
Juana détacha un moment ses yeux hagards d’Imperia, puis lesramena brusquement sur elle, craignant peut-être que ce corps nedisparût tout à coup.
Elle demeura accroupie, les coudes sur ses genoux, et dans sesmains, ses cheveux qu’elle tourmentait d’un geste mécanique, et cemême mot râlait par intervalles sur ses lèvresfrissonnantes :
« Mort mon amour ! Morte ma vie ! »
Elle grelottait…
Sa vie !… Pauvre existence !… Elle défilait maintenanten larges scènes rapides et, dans chacune de ces scènes, Juanaretrouvait un souvenir de celui qu’elle avait aimé.
Un mouvement du corps la fit tressaillir.
Mouvement dû à quelque secousse de la barque ? Non… Lagorge se gonflait sous l’effort d’un soupir, un léger battement despaupières indiquait que la courtisane revenait à la vie.
Hagarde, Juana assistait à ce réveil sans faire un geste.
Enfin, Imperia ouvrit les yeux et son regard se rencontra aveccelui de Juana.
Ces deux femmes se regardaient, échangeaient pour ainsi direleur double folie. Imperia, d’un effort, parvint à sesoulever ; elle s’assit et jeta autour d’elle un regard vaguequ’elle ramena ensuite sur Juana.
« Qui es-tu ? demanda-t-elle.
– Je l’aimais ! répondit Juana.
– Tu aimais… qui ?
– Sandrigo. »
Juana, maintenant, éprouvait de nouveau ce désir féroced’enfoncer ses ongles dans le visage de la courtisane.
Imperia éclata d’un rire strident et se dressa toute droite.
« Sandrigo ! clama-t-elle, Sandrigo !… Tiens,regarde ! »
Machinalement, Juana suivit des yeux la direction du bras tendu.Et, à son tour, elle se dressa, en proie à un paroxysme d’épouvanteet à un vertige de désespoir.
Là, sous ses yeux, à la surface des flots noirs, dans la clartéspectrale d’un rayon de lune, près de la gondole chavirée, sebalançait le cadavre de Sandrigo, avec le manche du poignardformant croix sur le sein.
« Sandrigo ! hurla Juana démente, mon amour,attends-moi !… »
En même temps, elle se laissa glisser dans l’eau ; d’ungeste convulsif, elle étreignit le cadavre.
Ses bras enlacèrent son cou.
Les deux corps, le vivant et le mort, s’enfoncèrent.
Bientôt les têtes seules surnagèrent.
Juana, avec l’infinie tendresse de son amour demeuré pur jusqu’àla mort, colla ses lèvres sur les lèvres glacées du cadavre.
Et tous les deux coulèrent à fond.
Scalabrino s’était jeté à l’eau au moment où la gondolechavirait.
Il nagea sans plus se préoccuper de ce qui se passerait derrièrelui. Ayant atteint le quai, il se dirigea vers l’île d’Olivolo oùil arriva grelottant, non pas tant du froid de cette nuit et del’eau dont ses vêtements étaient trempés, que de la fièvre desurexcitation.
Roland l’attendait.
Le premier mot du colosse en le voyant fut :
« Ma fille ?
– On n’en a pas de nouvelles ; nous avons inutilementfouillé le palais Bembo. »
Scalabrino hocha la tête.
« Courage ! dit Roland en lui serrant la main ;Bianca est forte, c’est un esprit ferme ; elle a résisté, j’enjurerais… nous la retrouverons pure, saine et sauve. »
Scalabrino s’était assis près de la cheminée où flambait un bonfeu et tendait ses mains.
« Sandrigo ? interrogea alors Roland.
– Je l’ai poignardé.
– Imperia ?
– Je l’ai noyée. »
Roland demeura pensif, les yeux fixés sur le rude compagnon quiavec tant de simplicité lui annonçait une pareille tragédie.
*
* *
Scalabrino se trompait au moins sur un point : Imperian’était pas noyée.
Nous avons assisté à son réveil. Nous avons vu la courtisane –peut-être folle – revenir à elle, sauvée par Juana.
Lorsque fut accompli le dernier épisode du drame que nous venonsde raconter, Imperia demeura dans la barque sans faire unmouvement.
Ses yeux ne pouvaient se détacher de l’endroit où elle avait vuSandrigo et Juana s’enfoncer dans les flots.
Peut-être ne songeait-elle à rien.
La barque poussée, ramenée, repoussée par les ondulations desvagues, finit par aller choquer le quai où elle demeura.
Quant à la gondole, la magnifique gondole d’amour, elle futrepoussée vers le large et des pêcheurs la retrouvèrent quelquesjours plus tard dans les sables de la langue de terre qui fermaitle port du Lido.
Il faisait jour lorsque Imperia se réveilla de cette sorte deprostration à laquelle elle avait succombé.
Elle releva la tête. Et elle vit alors que plusieurs personnesassemblées sur le quai la regardaient avec curiosité.
Alors elle employa ce qui lui restait de forces à écarter lesouvenir de l’horrible nuit qu’elle venait de passer et àreconquérir un peu de sang-froid.
« La signora est tombée à l’eau ? demandait unefemme.
– Oui, tombée, répondit Imperia en claquant des dents. Ya-t-il un barcarol qui veuille bien me reconduire chezmoi ? »
Un homme sauta dans la barque en disant :
« On n’est pas barcarol, mais on sait nager tout de même.Où faut-il conduire la signora ?
– Palais Imperia », répondit la courtisane dans undernier souffle.
Et elle s’évanouit à demi.
Le nom d’Imperia circula avec une admirative curiosité dans lapetite foule qui s’était amassée. Mais déjà le gondolier volontairefaisait force de rames et, bientôt, il emboucha le Grand Canal.
Imperia revint promptement à elle, c’est-à-dire qu’elle revintau sentiment de ce qui l’entourait. Mais l’ébranlement cérébral detant de secousses la maintint dans un état de terreur quiparalysait sa pensée. La barque filait le long du canal. Les palaisse succédaient sous ses yeux, et elle n’avait plus que la force demurmurer :
« Oh ! je n’arriverai jamais… plus vite, monsieur,plus vite, par pitié, vous serez royalement récompensé.
– Madame, dit l’homme, le plaisir d’avoir vu de près labeauté que toute l’Italie célèbre est une suffisante récompense, etje n’en veux pas d’autre. »
Imperia regarda cet homme avec étonnement. Il était malvêtu : c’était évidemment un pauvre. Et alors ce qu’avait ditcet inconnu, l’orgueil de cette beauté que les plus riches et lesplus humbles encensaient, mit une flamme de vie dans ses yeux. Ellechercha ce qu’elle pourrait bien faire ou dire pour remercierl’homme. Soudain, elle détacha de ses cheveux le magnifique peigneenrichi de pierreries qui maintenait sa chevelure.
« Pour m’avoir conduit, je ne vous offrirai donc rien, maispour le plaisir de ce que vous venez de dire, prenez, en souvenirde moi. »
L’homme prit le bijou et dit :
« En souvenir de la plus belle parmi les plusbelles. »
Imperia fit un geste de lassitude et se remit à examiner lespalais qui défilaient sous ses yeux. Soudain elle se renfonça, setapit dans le fond de la barque en poussant un sourdgémissement.
« Elle ! »
La barque passait devant le palais Altieri.
Une des fenêtres de ce palais était ouverte.
Et à cette fenêtre, une femme pâle laissait errer sur le canalun regard mélancolique.
Cette femme, c’était Léonore.
Vit-elle Imperia ?
Il sembla du moins à la courtisane que son regard pesait surelle.
Elle joignit les mains avec force et murmura :
« Pardon ! oh ! pardon !… »
Déjà le palais Altieri demeurait en arrière et bientôt la barques’arrêta. Imperia vit qu’elle était arrivée. Elle se leva et,quelques instants plus tard, tomba, défaillante, dans les bras deses femmes.
On la mit au lit, on la frictionna, on la réchauffa.
La nature vigoureuse de la courtisane enraya le mal. Dansl’après-midi de ce jour, enveloppée chaudement, réconfortée par unbon déjeuner, elle se tenait, seule, dans cette sorte de boudoir oùelle avait reçu Roland Candiano, croyant y introduire PierreArétin.
De tant de secousses différentes, il ne lui restait qu’uneterreur : celle de voir tout à coup apparaître Roland ouScalabrino.
Le reste s’enfuyait déjà de son esprit.
Sa fille ?… Elle y songeait vaguement comme une personnequ’elle aurait connue jadis. Elle s’étonnait d’une seule chose,c’était d’avoir éprouvé pour elle une affection qu’elle necomprenait plus, et qui, d’elle-même, s’était desséchée dans soncœur comme une plante poussée en mauvais terrain.
Bembo ? Il était certes plus mort dans sa mémoire queSandrigo ne l’était en réalité.
Quant à Sandrigo lui-même, elle n’éprouvait, en songeant à lui,qu’un léger frisson, dernier reste de la grande tempête de passionde la nuit.
Et maintenant elle comprenait combien peu de place il occupaiten elle.
Mort l’homme, évanoui le plaisir ; elle rejetait Sandrigode son esprit, elle le chassait non pas de son cœur, mais de sessens.
Ainsi donc, Bianca, Bembo, Sandrigo n’étaient plus que desombres.
Mais ce qui demeurait vivant en elle, d’une vie plus puissante,comme si en lui s’étaient concentrées les vies de tous les autres,c’était Roland Candiano.
La courtisane pleura.
Elle comprit alors que depuis qu’elle était venue à Venise pourRoland, elle n’avait cessé de l’aimer. Tout le reste n’était quecomédie jouée avec plus ou moins de sincérité.
Elle avait aimé, elle aimerait toujours cet homme.
Elle eût donné sa vie pour voir Roland, pour lui crier encoreson amour et, en même temps, elle tressaillait de terreur aumoindre bruit.
La vision de Léonore à la fenêtre du palais Altieri avait achevéde l’épouvanter, comme si cette rencontre eût été préparée en signede fatal et suprême avertissement.
Voilà à quoi songeait Imperia retirée au fond de son palais,tandis que Roland et Scalabrino la croyaient morte.
Alors, une conclusion logique s’imposa à elle.
Elle était venue à Venise pour Roland.
Roland la méprisait, la haïssait, Roland la tuerait sûrement.Peut-être était-ce lui qui avait armé le bras de Scalabrino…
Il ne lui restait plus qu’à fuir.
Sans plus attendre, elle fit venir son intendant et eut avec luiun entretien de deux heures, au bout desquelles il se retira endisant :
« Tous vos ordres seront exécutés, signora, et je vousapporterai moi-même le produit de la vente du palais, des meubles,des tableaux…
– Excepté celui que je vous ai indiqué.
– Le portrait en question ; je n’oublie pas, signora.Il ne me reste plus qu’à apprendre en quel lieu de l’Italie jedevrai vous rejoindre.
– À Rome », dit Imperia.
L’intendant disparu, la courtisane rassembla ce qu’elle avait debijoux précieux, prit une somme en or, s’habilla comme pour un longvoyage, et, sans emmener aucune de ses femmes qui avaient l’ordrede la rejoindre à Rome, sortit à la nuit tombante de ce palais oùpendant près de huit années elle avait ébloui Venise de son luxe etde sa beauté.
La gondole qui l’attendait devant le palais lui fit traverser lagrande lagune.
En terre ferme, elle retrouva son intendant qui lui amenait unsolide carrosse de voyage.
Imperia traversa l’Italie à toute vitesse, semant l’or pouraller plus vite. Un matin enfin, elle s’arrêta devant un de sespalais de Rome.
« Maintenant, dit-elle, je suis sauvée !… »
Elle parcourut avec une joie folle, une joie de délivrance et devie nouvelle, ces salles du palais désert que deux serviteursavaient gardé et entretenu pendant son absence. Déjà elle donnaitdes ordres pour la réparation, la restauration de ses salons, déjàelle pensait à quelque somptueuse fête par laquelle elle eûtannoncé son retour à la société romaine, comme la fête qu’ellevenait de donner en son palais du Grand Canal devenait un adieu àla société vénitienne.
Avec sa prodigieuse activité, dès le jour même, elle avaitorganisé un train de maison ; le palais qui avait dormi huitans se réveillait ; des domestiques, des femmes de chambres’affairaient dans les vastes pièces.
Et le soir, lorsque la courtisane ferma les yeux dans ce grandlit qui était célèbre à Rome pour sa magnificence, elle murmuraavec la lassitude calme et délicieuse du repos reconquis :
« Ah ! Venise et ses sombres canaux ! Venise etses ruelles tortueuses où les sbires vous guettent ! Venise etses poignards et son épouvante, et tout ce qui m’accablait le cœuret me voilait le cerveau d’un nuage de terreur et d’horreur !Adieu à toute cette tristesse ! Vive Rome et le soleil deRome, vivent mes bons Romains qui déjà, apprenant mon retour, ontenvoyé me saluer… Là-bas je n’étais que la superbe courtisane, icije suis la reine. »
Et elle s’endormit en faisant des rêves de vie nouvelle.
Morte la pauvre Bianca, dans cette âme.
Mort Bembo ! Mort Sandrigo ! Mort RolandCandiano ! Oui ! morts, tous, depuis Jean Davilaassassiné au pied du grand portrait, jusqu’à Sandrigo tué dans sesbras !
Le retour d’Imperia produisit dans Rome le grand frisson qu’elleavait espéré et qui était plus que de la curiosité.
La fête rêvée par la courtisane eut lieu quatre jours après sonarrivée. Elle fut ce qu’étaient toutes les fêtes d’Imperia :magique par bon goût, rutilante par les lumières et les fleurs,exorbitante par le faste.
Sur la fin de la soirée, Imperia, radieuse, rajeunie, ivre dejoie et d’orgueil d’avoir reconquis Rome d’un seul coup, recevaitles adieux des seigneurs romains empressés autour d’elle.
Enfin, il n’y en eut plus qu’un seul.
Celui-là, demeuré le dernier, s’approcha à son tour, et fittomber le masque qui couvrait son visage.
Imperia jeta un cri de terreur :
« Bembo…
– Moi-même, carissima, fit le cardinal en s’inclinant, ondirait presque que ma présence vous effraie, ou, ce qui serait pisencore, qu’elle vous ennuie. »
Imperia pâlit.
C’était bien le cardinal-évêque de Venise, avec ses yeuxnarquois, sa parole d’une sinistre ironie.
C’était Bembo ! Et avec lui, ce qui la poursuivait à Rome,c’était tout le passé d’épouvante et d’horreur, c’étaient lesspectres de Jean Davila et de Sandrigo, c’était l’âme de sa filleabandonnée, c’était plus que tout cela, c’était le souvenir deRoland Candiano.
Bembo accouru à Rome !
Cela lui présagea quelque effroyable malheur.
« Qu’êtes-vous venu faire ici ? demanda-t-elle d’unevoix tremblante. Y a-t-il donc encore quelque chose de commun entrenous ?
– Certes ! fit Bembo.
– Quoi donc ? interrogea avec hauteur lacourtisane.
– Votre fille, madame ! » répondit Bembo de savoix terriblement tranquille.
Nous réservant de revenir à la courtisane au moment qui seraimposé par le développement logique d’événements dont il nous estimpossible de modifier la marche, nous nous voyons obligé deramener le lecteur à Venise, ou plutôt dans les environs de Venise,dans cette forêt qui s’élevait alors entre le rivage de la laguneet la petite ville de Mestre.
Au moment où Bembo atteignit Bianca, celle-ci se trouvait enproie à une terreur superstitieuse provoquée par la nuit noire, parles sifflements du vent, les craquements des branches mortes, lescris aigres des chouettes, les bramements des cerfs. Elle croyaitfermement que ce qui la poursuivait, c’était le fantastiquepersonnage de la légende qu’on lui avait maintes fois racontée.
Cependant, Bembo, haletant, la contemplait en silence. Ilsongeait :
« Maintenant, elle est à moi, et rien au monde ne peut mel’arracher. »
Et il éprouvait comme un étonnement de cette victoire.
Bianca, tout à coup, releva la tête, peut-être sous le coup decette terreur extrême qui fait enfin qu’on préfère envisager ledanger face à face. À l’instant même, elle reconnut Bembo.
D’un bond, elle se releva.
Une minute, l’Homme Brun et Bembo se confondirent dans sonimagination, et elle crut que depuis longtemps le personnage de lalégende avait pris les traits de l’évêque pour la guetter. Cetteimpression dura peu en présence de l’homme qu’elle haïssait, sesterreurs superstitieuses s’évanouirent pour faire place à uneterreur plus positive, mais qui lui laissait au moins la volonté dese défendre.
En se relevant, elle s’était acculée au tronc d’un cyprès.
Bembo déposa sur une saillie de roc sa lanterne sourde quiéclaira cette scène d’une pâle lueur presque fantastique, et il serapprocha de Bianca. Il ne se hâtait pas, certain qu’elle nepouvait lui échapper et que sans doute elle ne l’essaierait mêmepas.
« Qui êtes-vous ? » demanda Bianca.
Bembo, d’une voix basse, suppliante :
« Ne le savez-vous pas ?
– Oui, je vous ai déjà vu, je connais ce sourire affreux,ce visage bouleversé, ces yeux qui distillent je ne sais quelleépouvante ; mais qui êtes-vous ? »
Il soupira, respira profondément.
« Est-ce mon nom que vous voulez savoir ? Vous l’avezsûrement entendu prononcer avec respect. Car je suisquelqu’un ! ajouta-t-il en se redressant avec une sorte derage. Mon nom ? Je m’appelle Bembo. Qui je suis ? Un desgrands dignitaires d’État. Je suis le cardinal-évêque de Venise. Ungrand seigneur, comme vous voyez. Je suis riche. J’ai amassé desrichesses en or, en pierres précieuses, en œuvres d’art, entableaux. J’ai un palais qui se dresse presque en face du palaisducal, et lorsqu’on passe sur la place Saint-Marc, le peupleregarde du côté du doge avec effroi et du côté de l’évêque avecangoisse. Car chacun sait que le cardinal-évêque tient le doge danssa main, et que s’il veut les têtes tombent, et que s’il veut lesportes des prisons s’ouvrent. Bembo frappe qui il lui plaît defrapper, il pardonne, il distribue des grâces. Donc, richesse etpuissance, je possède ces deux choses enivrantes… »
Il s’arrêta, respira encore fortement.
« Que me voulez-vous ? demanda Bianca.
– Mettre puissance et richesse à vos pieds. Écoutez-moi,jeune fille. Je vous ai dit qui je suis. Je vais vous dire qui vousêtes. Vous vous nommez Bianca, et votre mère s’appelle Imperia.Vous êtes la fille de quelque caprice du hasard, de quelque amourde rencontre ; peu de chose en vérité, presque rien. Votremère, écoutez-moi sérieusement, votre mère s’appelle Imperia.Savez-vous ce que signifie ce nom ? Il signifie amour vénal,honteuses passions ; c’est le nom d’une femme qui est à toutle monde, à quiconque est assez riche pour la payer. Il n’y a pasde mépris que votre mère n’ait connu. Elle est la honte qui passe.La honte, vous entendez bien, toute la honte, la honte parfaite etdéfinitive, et vous, vous êtes la fille de toute cette honte, etquand on vous voit, nul ne songe à dire : « Voici unepauvre fille, une belle « fille » ; non, rien, quoique ce soit, on ne dit rien que ce mot : « Voici la filled’Imperia. » Et cela suffit pour dire que vous êtes la fillede la honte, et que vous êtes vous-même de la honte. Je crois quevous m’avez compris. Qu’en dites-vous ? »
Bianca ne répondit pas.
Mais son regard parla pour elle.
Sans doute, Bembo y lut plus que du mépris, plus que del’horreur, car il frémit.
« Quoi ! grinça-t-il, être insulté par la fille de lacourtisane, moi, Bembo, cardinal-évêque de Venise !…Heureusement, je la tiens ! »
Il continua :
« Maintenant, vous savez qui je suis, et vous qui vousêtes. Maintenant vous comprenez que ma richesse et ma puissance mefont maître des plus belles femmes si je les désire, et que vous,aucun homme ne vous regardera jamais avec des yeux d’amoursincère ; on n’aime pas les filles des courtisanes… on lesprend – comme leurs mères. Est-ce vrai ? Vous vous taisez,soit. Eh bien, je suis venu vous dire : Ma puissance et marichesse, c’est à vos pieds que je les mets.
– Comme il est laid ! » murmura Bianca.
Ce mot lui vint tout naturellement ; elle ne chercha mêmepas à le faire entendre de Bembo ; elle dit cela avec cefrisson involontaire qu’on a devant certaines hideuses bêtesrencontrées tout à coup.
Bembo comprit et grinça des dents.
Cependant il fit un effort encore pour se dompter, avec l’espoirqu’il arriverait à obtenir Bianca d’elle-même, et qu’elle sedonnerait à lui, lui à qui aucune femme ne s’était donnée devolonté.
« Je suis laid, c’est vrai, dit-il presque avec unsanglot ; mais qu’importe la laideur du visage si l’âme estbelle, si l’esprit est grand. Vous ne me connaissez pas toutentier ; vous ignorez que moi, le cardinal redouté, le granddignitaire de l’État vénitien, il y a quelques années j’étais moinsque le dernier des barcarols ; vous êtes intelligente,certes ; voyez ce qu’il m’a fallu de patience féconde,d’imagination violente, de volonté forcenée, de courage, descience, de tout ce qui ennoblit l’homme pour conquérir unepareille situation en si peu de temps ; voyez de quoi je suiscapable, et au chemin que j’ai fait, mesurez le chemin que je puisfaire. Je vous parle comme je n’ai jamais parlé à personne aumonde ; je vous parle comme j’ose à peine penser avecmoi-même.
« Écoutez-moi, enfant. Fille de courtisane, si vousdeveniez la compagne d’un pape ?… Quel rêve pour un êtred’intelligence !… Et pourquoi le cardinal Bembo, considérécomme une des lumières de l’Église, appelé depuis deux ans à Romepar les plus grands parmi les grands, ne mettrait-il pas la tiaresur sa tête alors que Bembo le rustre, Bembo le scribe, pis quetout cela Bembo le pauvre s’est coiffé du chapeau rouge !Soutenu dans mon ambition par la nécessité de plaire à une femmecomme vous, que ne puis-je entreprendre etréussir !… »
En parlant ainsi, Bembo cherchait à hausser sa taille. Ilessayait de mettre sur son visage un reflet d’ambition qui parvîntà l’embellir, et, en même temps, par une étrange contradiction avecle sens de son discours, sa voix était humble, suppliante, d’uneardente supplication.
Telle fut la déclaration d’amour du cardinal Bembo. Ayantachevé, il se taisait.
Il attendit un mot, un geste, un signe qui lui prouvât qu’ilavait touché une fibre, une seule, sinon dans le cœur, du moinsdans l’esprit de Bianca.
Rien ne vint éveiller en lui cette aube d’espoir.
« M’avez-vous entendu ? gronda-t-il sourdement.
– Non », dit Bianca.
Bembo fit un pas. Il haleta :
« Sois à moi… »
Et comme elle ne disait rien, soudain, avec une sorte derugissement, l’œil en feu, l’esprit en délire, il se rua surelle.
Au même instant, il bondit en arrière avec un cri dedouleur.
« Ah ! gueuse ! fille degueuse !… »
Les insultes maintenant se déchaînaient sur sa bouche convulsée,tandis qu’il tournoyait autour de Bianca en agitant sa main d’oùs’échappaient de larges gouttes de sang.
Ce que tenait Bianca dans ses mains crispées, c’était une daguetoute petite, toute mignonne, mais acérée, pointue, lame d’uncélèbre armurier de Milan, chef-d’œuvre mortel et gracieux.
Une fois encore Bembo s’élança et recula, frappé au bras.
Bianca, immobile, attentive, sans un souffle, glacée d’horreur,épouvantée par sa propre audace, ne faisait pas un gesteinutile ; un étrange sang-froid la soutenait ; sapuissance de vision décuplée par le danger lui faisait voir ouprévoir l’attaque.
Cette lutte silencieuse dura quelques instants.
Bianca comprenait que si Bembo parvenait à mettre la main surelle, elle était perdue.
Il n’y parvint pas.
À la troisième blessure qu’il reçut, il recula de quelques pas,souffla furieusement, et essuya son visage couvert de sueur, puisil étancha le sang qui coulait des éraflures que lui avait faitesla pointe de la dague.
« C’est bien, grogna-t-il enfin, c’est bien… tenez-vous aurepos… je ne vous toucherai pas… »
Il grondait comme un de ces dogues qui, après quelque bataille,lèchent leurs plaies en surveillant l’adversaire. Il cherchait enlui-même un dernier moyen de réduire Bianca.
Tout à coup, il demanda :
« Qu’allez-vous devenir ? Seule dans cette forêt, oùallez-vous ? Consentez au moins à revenir avec moi àVenise ? »
Cette fois Bianca ne répondit plus et se contenta de faire unsigne de la tête.
« Vous ne voulez pas revenir avec moi ? » repritBembo avec une tranquillité qui causa à la jeune fille une sorted’angoisse.
Elle fit le même signe.
« Eh bien, écoutez-moi une dernière fois. Après cela, jevous délivrerai de ma présence. Je veux vous ramener à Venise. Jele veux. Et cela sera. Je vous jure que pendant le voyage je nevous dirai pas un mot. Je ne chercherai pas à vous approcher.Comprenez-moi. Vous ne voulez pas être à moi : soit. Mais jene veux pas non plus que vous soyez à un autre. Est-ce que celavous étonne ? »
Et comme il comprenait qu’elle l’écoutait attentivement, ilreprit :
« Dans un instant, vous serez libre de m’accompagner àVenise, ou de vous en aller où vous voudrez. Pour le premier cas,vous serez respectée, j’en fais serment. Dans le deuxième cas, jeme vengerai d’une manière terrible. Pour que vous puissiez déciderlibrement de ce que vous allez faire, il est juste que je vous disece que sera ma vengeance…
« Je vous ai parlé tout à l’heure de votre mère. Vouscroyez peut-être qu’elle est simplement une courtisane. Méprisée,soit, mais c’est tout. Vous croyez cela, n’est-ce pas ? Jevais vous détromper. Votre mère habite à Venise un superbe palaisqui vaut à lui seul cinq cent mille écus. Vous ignorez, et tout lemonde ignore comment elle a été mise en possession de ce palais.Oh ! d’une manière bien simple. Le maître de ce palaiss’appelait Jean Davila. Il était du Conseil des Dix. C’était unpatricien. Or, Jean Davila est mort assassiné deux jours aprèsavoir fait un testament où il léguait son palais à votre mère, lacourtisane Imperia… Vous ne comprenez pas encore ?… C’estvotre mère qui a assassiné Jean Davila…
– Horreur ! gémit la jeune fille défaillante.
– Ah ! ah ! il paraît que je commence à vousintéresser ?… Maintenant, sachez aussi que j’ai les preuves etles témoins du meurtre, témoins irrécusables par leur caractère etleur haute situation. Qu’en dites-vous ?… Vous voustaisez ?… »
Il garda un instant le silence avant de frapper le dernier coup,tandis que Bianca, pantelante, faisait d’incroyables efforts pourne pas s’évanouir.
« Écoutez, acheva Bembo. Si vous m’accompagnez à Venise, jene dis rien. Si je rentre seul, dès mon arrivée, je fais madénonciation : votre mère est saisie au point du jour, sonprocès est instruit, et dans une quinzaine au plus tard, sa têteroule sous la hache du bourreau. »
Ayant dit, il tourna le dos en s’en allant paisiblement, à paslents, s’enfonça dans la nuit.
L’instant fut terrible pour Bianca : elle eut à choisirentre sa propre mort à elle, et la mort de sa mère. L’horreur futla plus forte de songer à sa mère saisie, jetée dans un cachot,puis traînée au supplice. Elle eut un grand frisson, puis calme,rejoignit Bembo et marcha derrière la petite lumière falote qui sebalançait à la main du cardinal.
Elle marchait, très pâle, avec une singulière dignité qui latransformait.
Bembo la sentit sur ses pas et ne tourna pas la tête.
Une joie sourde et profonde montait à sa tête, en même tempsqu’un orgueil farouche d’avoir dompté la rebelle et de l’entraînerainsi dans le sillage de sa petite lumière, étoile sinistre enmarche vers des crimes.
Il se remit en route.
Bientôt il atteignit les rivages de la lagune et retrouva sagondole.
Il la désigna du doigt à Bianca.
La jeune fille eut un suprême mouvement de recul, puis lasoudaine vision de sa mère traînée à l’échafaud la fitfrissonner : elle prit place dans la gondole.
L’arétin était comme le lièvre de la fable : un rien luidonnait la fièvre ; il avait peur de son ombre, il ne voyaitautour de lui que pièges, traquenards et embuscades. C’était untrembleur, mais un trembleur d’une espèce assez rare, puisqu’ilproclamait lui-même sa lâcheté, et qu’on sait du reste qu’engénéral il n’y a rien de vantard et de fanfaron comme unpoltron.
Pierre Arétin avait, en vertu de cette poltronnerie qu’il seplaisait à avouer hautement, quitté avec précipitation la fêted’Imperia au moment même où cette fête était dans tout son éclat,et où il eût pu, par conséquent, trouver plus d’une occasion deplacer ses poésies.
La cause de ce départ, qui ressemblait à une fuite, était unaccès de terreur que l’Arétin, qui se connaissait parfaitement,n’essaya même pas de surmonter.
On n’a pas oublié – ou si le lecteur l’a oublié, notre devoir ànous est de nous en souvenir – que pendant le cours de cette fête,et au plus beau moment, Roland Candiano avait suggéré à PierreArétin d’entraîner Imperia en quelque pièce déserte. Maître Pierreavait obéi ; au moment où il allait pénétrer avec Imperia dansle boudoir où elle le conduisit, Roland l’arrêta par le bras, entraà sa place, et l’Arétin se trouva le nez devant une portefermée.
Tout d’abord, il n’en éprouva nulle contrariété, et satisfaitd’avoir si bien réussi dans sa mission, il regagna les salles de lafête. Mais bientôt son esprit fertile en combinaisons terrifianteset son imagination prompte à s’alarmer se mirent en mouvement. Ilréfléchit qu’Imperia avait plus d’une cause de haine contre Roland.Il établit que si Roland avait voulu avoir un entretien avec lacourtisane dans des conditions aussi mystérieuses, c’était sûrementque quelque drame allait se passer.
Et sans aucun doute Imperia vaincue par Roland ferait retombersa fureur sur celui qui l’avait mystifiée, c’est-à-dire surl’Arétin. Or, cette fureur se traduirait par quelque bon coup depoignard à lui octroyé par quelqu’un des nombreux amis de lacourtisane.
Dès que cette pensée fut entrée dans son esprit, l’Arétin seconsidéra comme un homme mort. Il est vrai que Roland, fidèle à sontraité, lui avait évité force mauvaises aventures et l’avait sauvéde quelques bastonnades. L’Arétin avait donc en lui une confianceillimitée.
« Mais, ajouta-t-il, ce serait vraiment tenter le diableque de demeurer une minute de plus dans la maison de cette femmeque j’ai gravement offensée et qui sans doute en ce moment mêmecherche la vengeance qu’elle pourra bien tirer de moi. Qui saits’il n’est pas trop tard ! »
Le résultat de ces réflexions fut que l’Arétin traversa lessalles de fête le plus rapidement qu’il put et fendit le flot desinvités en surveillant étroitement les gestes des gens qu’ilcoudoyait. Parvenu dehors, il se jeta dans sa gondole comme unhomme qu’on poursuit, et lorsqu’il fut dans son palais, il se hâtad’en faire barricader les portes.
Les Arétines n’étaient point couchées encore.
En effet, elles avaient d’abord vainement supplié leur seigneuret maître de les emmener à la fête d’Imperia. Et comme PierreArétin leur avait fait comprendre qu’elles n’étaient après tout quedes servantes élevées secrètement à la dignité de maîtresses, ellesavaient demandé à passer au moins cette nuit en une fête intime, ceque l’Arétin leur avait généreusement accordé.
Ces charmantes filles étaient donc en pleine gaieté ; ellesavaient imaginé tout un scénario, une sorte de parodie de la fêtede la grande courtisane.
Perina représentait Imperia ; Margherita s’étaitmétamorphosée en Arétin ; les autres formaient la foule desinvités ; et tantôt buvant, tantôt grignotant des friandises,tantôt chantant des vers ou jouant de la guitare, les Arétinesavaient de leur mieux singé les splendeurs qu’il ne leur avait pasété donné d’entrevoir.
Ce fut au plus joli moment de cette scène qui ne manquait pasd’une grâce naïve que l’Arétin fit une rentrée précipitée, etordonna qu’on fermât les portes à triple verrou, et qu’on rabattîtsolidement les contrevents des fenêtres.
« Ah ! s’écria la Chiara, sommes-nous donc menacésd’un siège ?
– Ou plutôt notre maître est-il encore menacé d’êtrebâtonné comme il le fut un jour ?
– Silence, Pacofila ! gronda l’Arétin.
– Cependant, cher seigneur, vous paraissez tout troublé,dit Perina de sa voix douce.
– Buvez un doigt de ce vieux vin de Bourgogne », fitla Margherita en remplissant jusqu’aux bords un grand verre quemaître Arétin vida d’un trait.
Ayant claqué de la langue, il s’assit, réconforté, et lesArétines l’entourèrent, se disputant à qui serait assise sur sesgenoux.
« Là ! là ! grogna l’Arétin en défendant sabarbe, vous m’étouffez, brigandes !
– Étouffé de baisers, quelle mort, cher seigneur !
– La peste vous étouffe vous-mêmes, vociféra Pierre Arétin.Croyez-vous qu’il soit agréable d’entendre un tel souhait, guenonsfripées, alors que je viens d’échapper au plus effroyabledanger !
– Pauvre cher !
– Oh ! contez-nous cette aventure !
– Soit, asseyez-vous, et soyez sages », dit l’Arétin,qui, sans doute pour aiguiser sa mémoire, se versa une nouvellerasade de bourgogne.
Elles s’étaient assises, curieuses, frémissantes etfrétillantes.
« Je veux, commença l’Arétin, que mon sang coule comme cevin si je mens d’un iota et si je n’ai pas échappé au plus terriblepéril que puisse braver un homme seul contre dix…
– Contre dix !…
– J’ai peut-être mal compté ; peut-être bien qu’ilsétaient une vingtaine.
– Oh ! les malandrins !…
– Ce n’étaient pas des malandrins, reprit simplementl’Arétin ; sans cela, où serait le mérite que j’ai eu de lesmettre en fuite ?
– Des sbires, peut-être ?
– Non, mes petites lunes[1] , non, mespetites curieuses. Mais écoutez-moi, je vais tout vous dire depuisle commencement, ab ovo selon le précepte de l’un de mesconfrères nommé Horace.
– Et ce M. Horace fait aussi des vers ? demandala Margherita.
– Il en faisait ; il est mort. Mais revenons à monaffaire. Vous saurez donc que ce soir j’ai été particulièrementdistingué par l’illustre beauté à qui convient le nom d’Imperiacomme les rayons du soleil conviennent au ciel de mai. Allons,paix, friponnes, ne faites pas semblant d’être jalouses ; nesavez-vous pas que je connais toutes vos grimaces ? Honorédonc de l’évidente faveur de la dame qui me fit recommencer pardeux fois la récitation de mon magnifique poème sur le grandart d’amour, je ne fis pas attention à quelques noblesseigneurs qui se trouvaient relégués au second plan, éclipsés,j’ose dire, par ma présence. Je ne vis pas qu’ils complotaient jene sais quoi dans les coins… qu’est-ce ! n’a-t-on pas heurté àla grande porte ?
– Non, non, cher seigneur, rassurez-vous.
– Eh ! ventre de ma mère ! Ai-je besoin d’êtrerassuré ?… Vers une heure, donc, me sentant fatigué, je meretirai ; l’idée me vint de rentrer à pied.
– Quelle imprudence !
– Bah ! J’en ai vu bien d’autres ; jem’acheminais vers ce palais le plus paisiblement du monde !lorsque tout à coup… ah ! pour cette fois, onheurte !
– Mais non, c’est ce meuble qui a craqué.
– C’est justement ce que je pensais. Tout à coup, dis-je,dans l’ombre, je vois se dresser une trentaine de spadassins, parmilesquels je reconnus mes jaloux de tout à l’heure. Ils m’entourentet je me vois enveloppé d’épées. Alors, quefais-je ? »
Ici l’Arétin se leva, tira sa rapière et tomba en garde.
« Prompt comme l’éclair, je mets l’épée au vent, je paretierce, je pare quarte, je frappe d’estoc, je frappe de taille, jepousse des pointes, mon épée tourbillonne… si bien que, dix minutesaprès, mes quarante adversaires s’enfuyaient de toutesparts… »
En parlant ainsi, l’Arétin s’escrimait dans le vide, et, mimantson récit à grands coups d’épée, se démenait avec une furie que lesArétines, bouche bée, admirèrent de confiance. Car le bon Pierre,qui ne se faisait pas honte d’avouer sa poltronnerie à un hommecomme Roland ou Jean de Médicis, tenait absolument à passer pour unfoudre de guerre devant celles qu’il appelait ses petites lunes.C’était une faiblesse. Quel grand homme n’a les siennes ?
Ayant fini son récit, il s’arrêta soudain, la pointe de l’épéesur le bout de son soulier, et reçut modestement l’ovation que luifirent les Arétines enthousiasmées.
L’une d’elles remplit la coupe du maître et la lui présenta.
L’Arétin la saisit et la porta à sa bouche.
Mais ses lèvres ne s’étaient pas posées encore sur les bords duverre qu’un coup violent retentit à la porte du palais.
Convaincu qu’Imperia avait envoyé à sa poursuite, l’Arétindevint blême, la coupe trembla dans sa main, son épée tomba et ils’assit en bégayant :
« Je vous l’avais bien dit, coquines, qu’on heurtait à laporte du palais. Qu’on n’ouvre pas, surtout ! Ah !guenons perverses, vous voulez me faireassassiner ! »
À ce moment, le valet de confiance de l’Arétin entra.
« N’ouvre pas, misérable ! cria le poèteterrorisé.
– Monseigneur… c’est que j’ai déjà ouvert. »
Les Arétines, épouvantées, persuadées que les fameux quaranteallaient envahir le palais, prirent leur volée vers leurs chambresoù elles s’enfermèrent.
Quant à l’Arétin, il était plus mort que vif.
« C’est Mgr Bembo, dit enfin le valet à voixbasse.
– Et il est seul ?
– Accompagné d’une femme…
– Triple idiot, qu’attends-tu pour ouvrir ? Tu teferas bâtonner, poltron infâme ! ne t’ai-je pas donné l’ordred’ouvrir tout courant…
– Ne grondez pas cet homme, maître Arétin, dit une voix, ila été prompt à souhait. »
Bembo apparut sur le seuil de la salle à manger où venait de sedérouler la scène que nous avons racontée en peu de mots, mais,qui, en réalité, avait conduit l’Arétin jusque vers les quatreheures du matin.
« Vous, monseigneur ! s’écria Pierre en feignant lasurprise ; à pareille heure !… Mais que vois-je ?Blessé à la main… et si pâle… »
Sur un geste de Bembo, le valet s’était retiré.
En même temps que Bembo, blanche comme une morte, défaillante,se soutenant à peine, Bianca avait pénétré dans cette salle quisentait l’orgie. Elle tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur le siègeque l’Arétin s’empressait de lui avancer…
« Maître Pierre, dit Bembo, c’est un important secret queje confie à votre honneur. Cette enfant que vous voyez là doitdemeurer cachée quelques jours dans Venise. J’ai songé que nullepart mieux que chez vous elle ne serait aussi en sûreté ; quenulle part même sa timidité n’aurait moins à souffrir, puisque chezvous, c’est à vos filles qu’elle sera confiée. »
L’Arétin s’inclina devant la malheureuse, et, non sans une sortede pitié sincère que Bembo admira comme un effort decomédie :
« Puisque la signorina me fait l’honneur de chercher unabri dans ma maison, je puis l’assurer qu’elle y sera traitée commechez un père. Perina ! » appela-t-il en frappant sur latable.
Bianca avait levé sur l’Arétin un regard de gratitude.
Perina, la plus jeune, la moins effrontée des Arétines, enfantau doux visage et aux yeux rêveurs, apparut à l’appel de son maîtreet demeura stupéfaite.
« Approche, mon enfant, dit l’Arétin ; tu vois cettejeune fille ? Je la mets sous ta garde ; considère-lacomme une sœur tant qu’elle consentira à demeurer sous notre toit…Va, mon enfant… »
Cette scène eût été monstrueuse, si l’Arétin avait, comme lesupposait Bembo, joué la comédie. Mais l’Arétin était sincère. Laphysionomie de Bianca l’avait bouleversé de compassion.
Perina s’approcha de Bianca avec un charmant sourire.
La pauvre petite, que des émotions si diverses et si violentesavaient affolée depuis le début de cette soirée, vit cesourire : ses traits raidis se détendirent et ses larmescoulèrent enfin…
« Pauvre signorina, fit doucement Perina, venez, venez…tant que je serai près de vous, vous n’aurez rien àcraindre… »
Bianca serra convulsivement les mains que lui tendait Perina, seleva péniblement, et, appuyée sur l’Arétine, disparut bientôt sansavoir jeté un regard à Bembo, qui la suivit des yeux.
On a vu dans quelles conditions la jeune fille avait consenti àrevenir à Venise en compagnie de Bembo. Lorsqu’elle fut assise dansla gondole qui traversait rapidement la lagune, elle fut prise d’unimmense désespoir.
Rentrer dans le palais de sa mère, c’était retomber au pouvoirde Sandrigo, c’était le mariage, c’était l’horreur. L’idée seule,le souvenir de ce mariage que sa mère lui avait proposé lui causaitun singulier effroi qui devenait de l’épouvante lorsqu’ellesongeait à ce mot échappé à la courtisane sur sa filleévanouie :
« Oh ! si elle pouvait être morte ! »
Dans l’esprit de Bianca, le mot terrible s’associait fatalementà l’idée de mariage. Et sa mère lui donnerait à choisir entre lamort ou Sandrigo.
Pourtant une pensée plus sinistre encore, plus effroyable lafaisait palpiter : tout infâme qu’elle fût, Imperia l’avaitaimée, idolâtrée. Et cette mère, voilà qu’elle était menacée dubourreau…
Ah ! oui, que faire ? que devenir ?
Retourner au palais Imperia ! Jamais, oh !jamais !…
Alors ?…
Lorsque la gondole toucha le quai, lorsque Bianca se retrouvaseule avec Bembo, elle vit qu’elle se trouvait devant un palaisqu’elle ne connaissait pas. Le cardinal qui, fidèle à sa promesse,n’avait pas dit un mot pendant le retour, parla alors. Il parlad’une voix calme et volontaire :
« Nous voici arrivés, dit-il. Écoutez-moi encore, et puisce sera fini. Vous ne voulez pas être à moi, soit ! Je vousfais horreur, soit encore ! Mais je jure que vous ne serez àpersonne. Ce que j’ai dit, je le ferai à l’instant, j’en jure leChrist et le salut de mon âme. Si vous consentez à vous réfugierchez un ami éprouvé à qui je vais vous confier, votre mère n’a rienà craindre. Si vous reprenez votre liberté, ce que je ne chercheraipas à empêcher, dans une heure, la courtisane Imperia, assassin deJean Davila, sera arrêtée. Maintenant, suivez-moi ou retirez-vous,vous êtes seul juge ! »
Et comme il avait fait dans la forêt, il s’éloigna sans tournerla tête.
Bianca le suivit, comme on dit que des oiseaux suivent certainsserpents qui les attirent, les fascinent.
Oui, ce fut ainsi que Bianca suivit Bembo.
Il avait marché au palais devant lequel la gondole s’étaitarrêtée, et avait heurté rudement.
Bianca eut alors une minute de lucidité.
Elle préviendrait sa mère !
Et lorsque Imperia aurait fuit, elle, Bianca, fuirait à sontour…
Lorsque Bianca, soutenue par Perina, eut disparu, lorsque se futrefermée la porte, Bembo et l’Arétin se regardèrent.
« C’est la jeune fille dont je t’ai parlé, dit Bembo.
– Celle qu’il s’agit de…
– De dévergonder, oui, dit froidement le cardinal.
– Qui est cette enfant ?
– Ne te l’ai-je point dit ? ricana le cardinal. Lafille de la courtisane Imperia. Fille de courtisane, elle a du sangde courtisane, elle est elle-même déjà une courtisane, sinon enfait, du moins par l’ardeur de sa nature, par ses goûts de luxe,par la fièvre qui inquiète son imagination en attendant qu’elleinquiète ses sens… Qu’as-tu à dire ?
– Je la plains », dit l’Arétin.
Bembo sourit.
« Il faut donc que j’étouffe tes plaintes. Prête-moi tesoutils de travail, ton bon encrier d’où sort une encre si corrosiveet d’où je veux, moi, tirer une encre d’or, ta bonne plume qui faitde si cruelles blessures et avec laquelle je veux, moi, faire en tafaveur une nouvelle saignée au trésor de Venise… Si je saiscompter, mon maître, il te revient cinq mille écus sur le total dela somme que nous avions convenue. Donne, poète, donne encrier,plume et papier, donne que je signe le bon, donne, que j’étouffe tajuste plainte sous une pluie d’écus, et que je panse ta pitiéattendrie avec ce papier, baume souverain… donne, mais donne donc,par tous les diables !…
– C’est inutile, dit l’Arétin.
– Inutile ! gronda Bembo stupéfait.
– Oui. Garde tes cinq mille écus.
– Est-ce bien toi qui parles ? Ou est-ce que jerêve…
– Tu ne rêves pas », reprit l’Arétin avec unsoupir.
Bembo nota ce soupir qui, lui semblait-il, allait à l’adressedes cinq mille écus.
En effet, l’effort de l’Arétin était considérable. Refuser unbon de quinze mille livres environ était une sorte de travaild’Hercule. L’Arétin refusait, cependant, et la vérité nous oblige àdéclarer qu’au nombre des motifs qui lui faisaient une loi de cerefus, il s’en trouvait un ou deux d’avouables. D’abord, lajeunesse, la candeur de Bianca, son air si triste et si ingénu, sesregards chargés de désespoir, tout dans la jeune fille avaitprovoqué chez l’Arétin un commencement de pitié sincère. Et puis,Pierre Arétin, artiste à sa manière s’était dit que c’étaitvraiment un crime que de jeter une beauté aussi accomplie dans lesbras d’un homme aussi laid que Bembo.
Là s’arrête l’énumération des motifs honorables que nous avonsdû présenter aux lecteurs afin que la mémoire de l’Arétin, déjàchargée par l’histoire de malédictions fort exagérées et assezhypocrites, ne fût pas définitivement honnie grâce à nous.
Malheureusement, il y avait à ce refus étonnant d’empocher tantd’argent des motifs d’un autre ordre.
L’Arétin était encore sous le coup de la terreur que luiinspirait Imperia. Il avait la conviction que la courtisanechercherait à le faire tuer. Que serait-ce donc lorsque Imperiasaurait que sa fille était détenue chez l’Arétin !… À cetteseule idée, il blêmissait. Car, si fort qu’il tînt à l’argent, il yavait une chose à laquelle il tenait plus encore : c’était lavie.
Ce fut donc moitié en frémissant de terreur, moitié frémissantde pitié, un peu en soupirant de regret, et un peu en s’admirantsoi-même qu’il reprit :
« Tu ne rêves pas, Bembo. C’est bien moi, Arétin, quirefuse le bon de cinq mille livres que tu viens designer. »
En effet, le cardinal venait de prendre lui-même les objetsqu’il avait demandés, encrier, plume et papier, avait signé le bonet le poussait devant l’Arétin.
« Prends donc, compère, dit-il.
– Non ! » dit l’Arétin en jetant un flamboyantregard sur le bon.
Bembo se leva, s’approcha de Pierre Arétin etgrommela :
« Tu veux donc m’obliger à approfondir le mystère de tonvoyage auprès de Jean de Médicis et du meurtre de cesoldat ? »
Il disait cela au hasard, ayant simplement de vagues soupçonssur l’attitude de l’Arétin dans cette affaire. Mais l’Arétin futconvaincu que le cardinal en savait assez long pour l’envoyerpourrir dans quelque puits. Il fut frappé d’épouvante.
Et comme Bembo lui tendait à nouveau le précieux papier,l’Arétin, cette fois, le prit en faisant un grand geste quisignifiait :
« Après tout, de quoi vais-je me mêler là !
– Ainsi, dit alors le cardinal, tout demeure enl’état ?
– Eh ! oui, compère. J’ai eu, je l’avoue, une minutede pitié pour cette petite…
– De la pitié ! grinça Bembo. De la pitié, parce quec’est moi qui l’aime, n’est-ce pas ? Et que moi je suiscondamné à ne jamais aimer et à ne jamais l’être ! De lapitié, vraiment ! Parce que je veux élever jusqu’à moi cettefille de courtisane, parce que je veux faire sa fortune !Ah ! si le dernier des bavards à cheveux blonds bouclés et àfine moustache l’entraînait dans la misère avec accompagnement deguitare, tu n’aurais pas pitié d’elle ! Mais moi ! moi,il m’est défendu d’être un homme !… Et puis, que m’importe aufond ! Si je veux être ainsi, je le serai, le reste ne comptepas. »
Bembo s’apaisa soudain.
« Adieu, dit-il ; songe que je compte sur l’Arétin… etles Arétines. »
Pierre l’accompagna, le vit disparaître, et revint retomberméditatif, sur un fauteuil.
Mais bientôt, il murmura entre ses dents :
« Ah ! ça, mais je vais avoir la fièvre si jem’intéresse à ce point à une aussi vulgaire aventure d’amour. Partous les diables, j’en ai vu bien d’autres avec ce Jean de Médicis.Que Bianca devienne ce qu’elle peut. Que Bembo fasse ce qu’il veut.Or çà, l’heure de dormir est venue, il me semble. Voilà le jour quipoint… »
Et arrivé dans sa chambre à coucher, on entendit sesvociférations :
« Paolina ! Chiara ! Perina, Margherita !Chiennes d’enfer ! Mon lit n’est pas bassiné ! Mon feuest éteint ! Vous dormez, carognes, pendant que je travaille.Attendez ! Je vais vous réveiller à coups dematraque… »
Comme on vient de le voir par les paroles de Pierre Arétin, ilfaisait presque jour lorsque le cardinal Bembo, ayant quitté soncompère, se dirigea vers son palais. Sur le pas de la porteattendait son valet de chambre, qui se précipita vers lui aussitôtqu’il l’aperçut, en disant :
« Ah ! monseigneur, quelle nuit ! quellealerte !
– Silence ! fit Bembo en voyant que deux ou troispassants s’arrêtaient pour le dévisager. Quoi qu’il soit arrivé,apprends une bonne fois à éviter le scandale. Rentrons d’abord. Tut’exclameras ensuite. »
Le valet courba humblement la tête et suivit son maître.
Une fois arrivé dans son cabinet, Bembo commença par fairepanser les blessures de sa main qui le faisaient cruellementsouffrir.
« Maintenant, dit-il en s’asseyant, parle ; etsurtout, sois bref.
– Monseigneur, dit le valet, le palais a été envahi cettenuit.
– Envahi ? fit Bembo en fronçant le sourcil. Par desvoleurs ?
– Non, monseigneur, puisque ces gens n’ont touché à rien,ainsi que je m’en suis assuré après leur départ. »
Bembo commença à pâlir.
Le pillage de son palais par une bande de truands ne l’eût quemédiocrement surpris et affecté. Mais ces hommes qui n’avaient rienpris, qu’étaient-ils venus chercher ? Ce fut le valet qui sechargea de le lui apprendre.
« Donc, monseigneur, il était un peu moins de deuxheures ; les domestiques étaient couchés depuislongtemps ; mais je veillais, d’après l’ordre que vous m’enaviez donné. Tout à coup, on heurta à la grande porte. Nereconnaissant pas votre signal, je me garde d’ouvrir. On heurte ànouveau. Et comme je gardais le silence, j’entends qu’on détraqueles vantaux de la porte avec des barres de fer. Je me mets à crier.Les domestiques accoururent. Mais en même temps la porte s’ouvre,et une bande de démons fait irruption dans le palais. Lesdomestiques sont saisis et tenus en respect par quelques-uns desmalandrins, tandis que d’autres allument prestement des lumières.L’un d’eux, leur chef sans doute, demande qui est le valet dechambre du cardinal. Je me nomme. Alors il vient à moi, me place unpistolet sous le nez en me disant : « Conduis-moi à lachambre de ton maître. » Je veux résister ; il arme sonpistolet. Alors j’obéis ; je le conduis dans la chambre demonseigneur. Voyant que vous n’êtes pas là, il s’écrie :
– « Où est ton maître ?
– « En voyage.
– « Tu mens !
– « Non, par la Madone.
– « Fais-moi visiter le palais. »
« Alors, toutes les pièces, l’une après l’autre, sontfouillées par ces gens ; ils regardent derrière les rideaux,ouvrent les armoires, enfin accomplissent une perquisition qui duredeux heures. Après quoi, ils se retirent sans avoir fait d’autremal, et sans avoir rien emporté, comme je le disais àmonseigneur. »
Et le digne valet acheva :
« Vous m’en voyez encore tout saisi.
– Roland ! murmura Bembo livide… C’est bien,ajouta-t-il à haute voix, laisse-moi. J’ai besoin de repos. Tu meréveilleras dans trois heures exactement.
– Bien, monseigneur.
– Tu feras fermer partout, et tu iras toi-même chez le chefde police, le seigneur Guido Gennaro, en lui disant de ma part cequi est arrivé ici cette nuit ; prie-le de me venir trouveret, en attendant, d’envoyer une garde d’une vingtaine d’archerspour protéger le palais, puisqu’en ces temps malheureux la demeuredes fils de l’Église n’est pas à l’abri de l’audace des brigands.Va ! »
Le valet de chambre se hâta vers l’exécution de ces ordres queBembo avait donnés pour dépister les recherches de ses gens. Il necroyait nullement à un retour offensif en plein jour.
« Roland est sur moi ! songea-t-il avec accablement.Oui, il rôde dans Venise, imprenable, insaisissable, invisible. Envain tout ce qu’il y a de sbires dans cette ville est-il employé àle chercher ! Il échappe à tous les pièges ; et moi jen’échapperai pas à ses coups si je demeure ! Le cercle seresserre autour de moi. Je suis perdu si je reste. Je n’ai mêmeplus le temps d’exécuter ce que j’avais conçu… Il faut hâter mafuite. »
Ce que Bembo avait conçu, on se le rappelle.
Son plan, dans la ligne générale, était de quitter Venise enenlevant Bianca. Au moment où dans une nuit de terreur, il avaitrésolu de fuir, Sandrigo était vivant ; le mariage étaitconvenu pour le samedi. Le plan de Bembo avait été de tenir eneffet parole à Sandrigo ; mais après la cérémonie, il faisaitenlever Bianca et la faisait conduire chez l’Arétin, qui devait, aubout de quelques jours, faire sortir Bianca de Venise parmi lesArétines.
Une partie de ce plan était exécutée puisque, en suite desévénements de la nuit, Bianca se trouvait au pouvoir de Bembo etdéjà enfermée chez l’Arétin.
Bembo ignorait d’ailleurs la mort de Sandrigo.
Mais il n’avait plus à tenir parole en ce qui concernait lacérémonie du mariage, puisque Bianca avait fui le palais Imperia etque Sandrigo ignorait ce que la jeune fille était devenue.
Restait donc à exécuter la deuxième partie du plan.
D’abord, le travail des Arétines sur l’esprit de Bianca, quidevait demander une quinzaine de jours. Ensuite, le départ del’Arétin, accompagné de toutes ses Arétines, y compris Bianca.
C’était cette dernière partie qui se trouvait modifiée parl’événement que le valet de chambre venait de raconter à Bembo. Cen’était plus quinze jours qu’il fallait rester à Venise ! Ences quinze jours, Roland l’aurait sûrement frappé.
Bembo résolut d’agir au plus tôt.
« Il faut que, demain, je sois hors de Venise avecBianca ! »
Ayant convenu toute chose avec lui-même, le cardinal se couchaet s’endormit. Il se força à dormir. Il se commanda d’oublier toutau monde, afin que son esprit fût rafraîchi et son corps reposé parquelques heures de sommeil. Et telle était en effet la puissance decet homme sur lui-même qu’il parvint à s’endormirprofondément ; mais par un phénomène bien connu, il seréveilla à l’heure même qu’il avait indiquée à son valet. Ilachevait de passer une robe de chambre lorsque le valet frappa à laporte et annonça le chef de police Guido Gennaro.
Le cardinal reçut le chef de police avec un visage reposé etsouriant. Il lui indiqua un siège, et ordonna de faire entrer sonsecrétaire.
« Vous permettez, n’est-ce pas ? dit-ilaimablement.
– Je suis à vos ordres, monseigneur », réponditGennaro.
Le cardinal se fit présenter la liste des personnes qui luidemandaient audience.
« Veuillez dire que je recevrai demain seulement, fit-il. Àpropos, ajouta-t-il en compulsant la liste, dites à M. le curédes Saints-Anges de Rome que je le prie à déjeuner dimanche aprèsla grand-messe. Veuillez en outre annoncer à MM. les doyens etvicaires de Venise que je ferai une tournée la semaineprochaine ; je la commencerai mardi pour la finirvendredi ; je les préviens afin qu’ils puissent préparer lesrequêtes qu’ils auront à me présenter. À propos, n’oubliez pas quejeudi prochain je dois prêcher devant Mgr le doge ; vousferez mettre en état les fauteuils qui servent au doge et à sasuite en pareil cas. »
Il congédia le secrétaire.
« Vous aurez là une semaine bien remplie », dit alorsGuido Gennaro avec un sourire qui fit tressaillir Bembo.
En même temps, il s’apercevait que le chef de police avait lesyeux fixés sur sa main bandée de linges ; il la cacha sansaffectation et répondit :
« En effet, cher monsieur ; et je crois que la semainequi suivra sera plus chargée encore. Mais je ne m’en plains pas. Àquoi occuperais-je mon temps, sinon à remplir les fonctions de monministère pour le mieux de tous ? Cela n’empêche pas lepasteur d’être attaqué par les loups, d’ailleurs.
– Vous voulez parler, monseigneur, de l’audacieuse attaquequi a été dirigée cette nuit contre votre palais ?
– C’est cela même. Qu’en pensez-vous ? Je vous ai faitvenir pour vous demander votre avis là-dessus.
– Je pense que l’événement est d’autant plus grave qu’ilcoïncide avec un autre événement que Votre Éminence ne connaît sansdoute pas à l’heure qu’il est, et avec un autre événement qui netardera pas à s’accomplir.
– Que voulez-vous dire ? fit Bembo avec une sourdeinquiétude.
– Voici d’abord l’événement en question. On a retrouvé toutà l’heure dans le canal deux cadavres enlacés. C’était le cadavred’un homme et d’une femme. La femme s’appelait Juana. Ce nom nedit-il rien à Votre Éminence ?
– Non, fit sincèrement Bembo, étonné de la question.
– Cette femme, continua alors Guido Gennaro, nous l’avonslongtemps surveillée, puis elle avait disparu, et nous avionsacquis la conviction qu’elle servait les complots du fils del’ancien doge.
– Roland Candiano ! exclama sourdement lecardinal.
– Lui-même. Votre Éminence n’ignore pas qu’il n’a pasrenoncé à la prétention de prendre la succession de son père… Quantau cadavre de l’homme, nous l’avons également reconnu. C’étaitcelui d’un ancien bandit que, par une faveur tout à faitextraordinaire et dont plusieurs s’étonnaient ouvertement, on avaitrécemment créé lieutenant dans le corps des archers.
– Sandrigo ! »
Le cardinal poussa cette exclamation avec une véritable terreur.Il ne songea même pas à se réjouir de la disparition d’un aussiredoutable rival. Il frémit d’épouvante. Car la mort de Sandrigo,œuvre de Roland, à n’en pas douter, lui présageait lasienne !
Le chef de police sourit.
« Monseigneur le connaissait donc ? demanda-t-il.
– Je sais qu’il avait rendu de grands services, voilàtout… »
Et après un instant de rêverie, il ajouta :
« Ainsi, Sandrigo a été assassiné !
– Je ne l’avais pas dit à Votre Éminence. Mais elle adeviné juste. Le cadavre du lieutenant – puisqu’il étaitlieutenant ! – portait un poignard solidement enfoncé dans lesein. Celui qui a frappé ce coup-là, doit rarement manquer sonbut !
– Et que suppose-t-on ? demanda Bembo.
– On suppose, ou du moins je suppose, moi, dont c’est lemétier de voir clair dans tous les mystères, je suppose donc queSandrigo a été attiré par cette Juana dans un guet-apens, et frappépar Roland Candiano.
– Mais elle-même ?
– Elle a été tuée peut-être parce qu’elle trahissait enpartie… Mais je vois que ce récit frappe l’imagination de VotreÉminence beaucoup plus que je ne voudrais.
– Non, non ! Continuez… Seulement, de pareilleshorreurs sont bien faites pour émouvoir un homme aussi paisible quemoi…
– Je le comprends d’autant mieux, monseigneur, quemoi-même, j’ai été vivement frappé de ce double meurtre.
– Mais vous parliez aussi d’un autre événement…
– J’y arrive. Les deux cadavres ont été retrouvés dans lecanal, comme je le disais à Votre Éminence. Or, non loin de là, ona retrouvé une gondole chavirée ; belle gondole, par mafoi.
– Sans doute la gondole dans laquelle avaient pris placeces deux malheureux ?
– Peut-être ! Moi, je l’ai reconnue tout de suite.C’est la gondole de cérémonie d’une femme dont Votre Éminence apeut-être entendu parler, et dont je rougirais de prononcer ici lenom.
– Cette femme ? interrogea Bembo sans relever laphrase de Gennaro, et surtout sans vouloir approfondir l’ironie deson accent.
– Une courtisane célèbre, fit lentement le chef de police,la courtisane Imperia. »
Bembo se dressa tout droit :
« Quoi ! aurait-elle été tuée, elleaussi ? »
Le visage du cardinal s’était décomposé. Ses dents claquaient deterreur. Sandrigo frappé ! Imperia frappée ! Son tourallait venir !
« Non, monseigneur, fit tranquillement le chef depolice ; si vous portez quelque intérêt à cette femme, vouspouvez vous rassurer, elle n’est pas morte… »
Bembo se rassit, ou plutôt se laissa retomber sur son siège.
Guido Gennaro continua :
« La courtisane Imperia est dans son palais, je m’en suistout doucement assuré ; d’autant plus qu’une de mes premièresidées avait été que cette femme était l’assassin de Sandrigo et deJuana. Mais j’ai vite acquis la conviction qu’elle n’était pourrien dans ce double meurtre. Et cependant, elle doit, elle aussi,avoir quelque chose de ce genre à redouter. Car je sais qu’ellefait ses préparatifs de départ. Demain au plus tard, la courtisaneImperia aura quitté Venise pour se rendre à Rome. »
Bembo, maintenant, méditait profondément.
« Et quel rapport, demanda-t-il, voyez-vous entre la mortde Sandrigo et le départ de la courtisane, d’une part, et l’attaquede mon palais d’autre part ?
– Aucun rapport, monseigneur. J’ai dit seulementcoïncidence. Mais la coïncidence me semble curieuse ; et je medemande si les gens qui ont frappé Sandrigo, qui obligent Imperia àfuir, ne sont pas les mêmes qui ont, cette nuit, voulu s’emparer deVotre Éminence.
– Dans quel dessein, à votre avis ?
– Que sais-je, moi ? Vengeance personnellepeut-être…
– Vous supposez donc que Roland Candiano a une vengeance àexercer contre moi ? » s’écria Bembo.
Le cardinal n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles qu’il lesregretta. Le sourire qui se dessina sur les lèvres de Gennaro leconvainquit que le chef de police possédait bien des secrets.
« Que m’importe après tout ! songea-t-il avec rage.Demain, comme Imperia, je serai hors de ce cercle de fer que jesens se resserrer autour de moi. Demain j’aurai fui ! Demainje serai sauvé !
– Quoi qu’il en soit, reprit Guido Gennaro, d’ici peu dejours, je saurai la vérité sur cette attaque dont vous avez étévictime. Mais en attendant, si j’avais un bon conseil à donner àVotre Éminence…
– Donnez, donnez…
– Eh bien, à votre place, monseigneur, je ne coucherais pasici ce soir, ni demain, ni pendant un bon mois. »
Bembo se leva.
« Vous vous trompez ! dit-il gravement. Un évêque doitdemeurer dans son palais épiscopal. Dieu, qui m’a protégé cettenuit en m’envoyant courir au chevet d’un mourant à l’heure où jedevais être attaqué, me protégera encore. Ce soir, demain et lesjours suivants, je ne sortirai pas d’ici.
– J’admire le courage de Votre Éminence, fit Guido Gennaroen s’inclinant de telle sorte que Bembo ne pût voir son sourire.Mais je ferai mon devoir en vous protégeant. J’ai envoyé vingtarchers pour monter la garde devant ce palais. Ils y resteront enpermanence tant que tout danger sera possible.
– Cela, je l’accepte et vous en remercie », ditBembo.
Guido Gennaro prit alors congé du cardinal et se retira engrommelant à part lui, tout en se frottant les mains :
« Mes vingt archers monteront bonne garde, monseigneur, jevous en réponds !… Avant votre départ, il faut que je sache sioui ou non vous êtes resté fidèle à Altieri, si vous faites partiede la grande conspiration. Vous manquez à ma collection,monseigneur… »
Bembo, demeuré seul, se mit à rassembler activement des diamantsqui constituaient une importante fortune sous le plus petit volumepossible. Il les plaça dans une ceinture de cuir qu’il ceignitautour de ses reins sous ses vêtements.
Puis il brûla un certain nombre de papiers, et en serra d’autresdans une poche du justaucorps dont il s’habilla. Il acheva des’équiper comme un cavalier qui va voyager, suspendit à sonceinturon une bonne épée et une dague, puis enfin, jeta autour delui un long regard, non pour dire adieu aux choses familières quil’entouraient, mais pour se demander s’il n’oubliait rien.
Alors, il sortit de son palais par une porte dérobée, échappantfacilement à la surveillance des archers de Gennaro. Une foisdehors, Bembo respira fortement. Il marcha jusqu’au bord du GrandCanal où il causa assez longuement avec un gondolier à qui il finitpar donner de l’argent, sans doute le prix du passage de la lagunequ’il assurait par avance.
Cette dernière précaution prise, il se dirigea vers le palais del’Arétin, comme la demie de midi sonnait à Saint-Marc.
L’Arétin ne fut pas surpris de voir Bembo sitôt revenu chezlui.
« Il rôde autour de la petite », songea-t-il.
Et à haute voix :
« Parbleu, j’allais me mettre à table pour réparer lesémotions de cette nuit. Merci d’être venu me tenir compagnie, jevais appeler…
– N’appelle personne. J’accepte ton déjeuner, mais je neveux pas qu’on me sache ici.
– Cependant on t’a vu entrer.
– Ton valet, seul, qui m’a introduit. Tu vas l’enfermerquelque part jusqu’à demain matin.
– Ah ! ça, que se passe-t-il ?
– Fais toujours ce que je te dis, nous causerons àtable. »
L’Arétin sortit de sa chambre, où avait lieu cette conversation,et revint dix minutes plus tard en disant :
« Je n’ai pas enfermé le drôle, car il eût peut-êtrecrié ; je lui ai donné une commission urgente pour quelqu’unqui demeure à Trévise. En ce moment, il navigue et ne sera deretour que dans deux jours.
– C’est parfait ; maintenant, tu vas faire servir icile déjeuner et tu veilleras ensuite à ce qu’on nous laissetranquilles. »
En même temps qu’il parlait ainsi, Bembo se cachait dans uncabinet d’où il entendit son « compère » donner sesordres ; le déjeuner se trouva bientôt servi avec cetteremarquable promptitude que l’on mettait chez l’Arétin aux chosesde la table, affaire sérieuse entre toutes… Pierre ferma alors lesportes et appela Bembo qui sortit de sa cachette et se mit àtable.
Les deux hommes se mirent à manger en silence, chacun d’euxoccupé par ses pensées. Bembo, cependant, paraissait calme, tandisque l’Arétin devenait de plus en plus nerveux et inquiet. Àdiverses reprises, il essaya de faire causer le cardinal. Maiscelui-ci ne lui répondait que par monosyllabes.
Le repas terminé, Bembo s’installa près du feu dans un grandfauteuil et parut s’assoupir.
« Ah ! çà, grommelait l’Arétin qui, pendant ce temps,arpentait la chambre avec agitation, est-ce qu’il va prendre logischez moi ? Le voilà qui dort. Comment tout celafinira-t-il ? »
Bembo ne dormait pas : il réfléchissait et achevait decombiner son départ. En somme, il était là en sûreté pour quelquesheures ; si on essayait de l’attaquer, ce serait sûrement dansson palais. Il n’y avait plus qu’à attendre la nuit et à sortir deVenise.
Toute la question était de décider Bianca.
L’Arétin finit par se mettre dans une embrasure de fenêtre, àécrire sur une autre table qu’il avait tirée jusque-là.
De temps à autre, il jetait un coup d’œil sur Bembo, quiparaissait toujours dormir. Cependant, il observa que le cardinalétait parfois agité d’un violent tressaillement.
Peu à peu, l’obscurité envahit la chambre. Le soir tomba, puisla nuit vint.
L’Arétin, depuis longtemps, avait cessé d’écrire, et accoudé surla table, examinait Bembo avec une curiosité où il y avait uncommencement d’épouvante.
Tout à coup, il s’aperçut qu’il ne le voyait plus.
Le poète frissonna et grommela un juron ; il se leva et sedirigea vers la cheminée où il voulait allumer un flambeau de cire.Mais une main se posa sur son bras, et il entendit la voix deBembo :
« N’allume pas.
– Pourquoi ? fit l’Arétin en tressaillant.
– C’est inutile. Assieds-toi et écoute. »
Pourquoi Bembo ne voulait-il pas de lumière ? Peut-êtrecraignait-il de laisser voir ce qu’il avait pensé etconspiré ; peut-être craignait-il simplement que son rêve deténèbres ne s’évanouît…
L’Arétin s’était assis.
Bembo parla :
« Je t’avais demandé deux choses : la première,c’était de garder cette jeune fille chez toi pendant une quinzainede jours, et tu me répondais qu’au contact des Arétines, ce qu’ilpouvait y avoir chez Bianca de trop… jeune fille sedissiperait.
– C’est vrai, dit sourdement l’Arétin, j’ai promis cela…mais par tous les diables, j’aime encore mieux encourir la fureurd’un roi, et si tu n’avais payé…
– Tais-toi, interrompit Bembo. Tu m’avais en outre promisde faire sortir Bianca de Venise.
– C’est encore vrai.
– Eh bien, je te délivre de ces deux missions que je t’aipayées d’avance. »
L’Arétin fit un bond et, atterré, gronda :
« Il faut alors que je te rende…
– Non, rassure-toi ; tu ne me rendras rien, à unecondition.
– Parle…
– Voici : j’ai résolu de quitter Venise dès ce soir.Ne t’exclame pas, c’est inutile. Mon départ est nécessaire. Je veuxemmener Bianca avec moi. Ma gondole m’attend à quelques pas de tonpalais pour me faire traverser la lagune… Une fois là je suissauvé.
– Sauvé !…
– Je veux dire que le reste du voyage m’inquiète peu, voilàtout.
– Voyons la condition.
– Comment s’appelle celle de tes servantes à qui tu asconfié Bianca ?
– Perina.
– Tu vas l’appeler, de façon que Bianca demeure seule.Puis, tu m’indiqueras la chambre où elle se trouve. Il faut que jedécide cette enfant à me suivre.
– Que dira sa mère ? murmura l’Arétin terrifié.
– Nous allons justement la rejoindre. Ainsi, tes scrupulesn’ont pas de raison d’être, dit Bembo de ce ton de formidableironie qui était son genre d’insulte.
– L’argent que tu donnes coûte cher ! » ripostal’Arétin.
Bembo haussa les épaules et continua :
« Ainsi donc, tu appelles Perina, tu me montres la chambreoù est enfermée Bianca ; je la décide, et alors tu nous faissortir sans qu’on nous voie.
– C’est bien. Demeure ici une minute. »
L’Arétin s’éloigna.
Bembo s’était levé.
Il attendit, le cœur battant, le visage convulsé, tel enfinqu’il était apparu à Bianca dans les profondeurs de la forêt.
Quelques minutes plus tard, l’Arétin reparut et dit :
« Viens. »
Bembo frémit de tout son corps.
Il eut comme une hésitation. Puis, avec un geste de décisiontragique, il suivit l’Arétin.
Celui-ci le conduisit à travers diverses pièces toutes plongéesdans l’obscurité. Il s’arrêta enfin devant une porte etdit :
« C’est là ! »
On a vu, au commencement de la dernière scène que nous venons deraconter, que l’Arétin, sur la prière, ou plutôt sur l’ordre deBembo, s’était débarrassé de son valet, en l’envoyant au loin.
Bembo avait demandé que ce valet – le seul qui l’eût vu entrerdans le palais – fût enfermé jusqu’au lendemain matin. Mais ensomme, la commission lointaine répondait au but qu’ilcherchait.
Ce valet, sous les yeux de l’Arétin, s’embarqua dans unegondole, et le poète rentra rassuré dans son palais.
La gondole s’éloigna.
Mais, à cinq cents pas du palais, le valet la fit arrêter etsauta à terre. Il se dirigea rapidement vers l’île d’Olivolo enévitant de passer aux abords du palais Arétin.
Il ne tarda pas à arriver dans l’île et entra dans la maisonDandolo, sans hésitation, comme s’il y fût déjà venu plusieursfois.
Il était apparemment connu dans la maison, car le vieux Philippele salua amicalement d’un « bonjour, Gianetto ».
Ce valet, en effet, n’était autre que le jeune marin rencontréun jour à Mestre par Scalabrino.
Celui-ci avait proposé d’entrer au service de Roland Candiano.Il paraît que Gianetto avait trouvé des avantages positifs à passerau service de Bartolo le Borgne et de Sandrigo à celui de Roland,puisqu’il avait accepté.
Roland l’avait alors placé chez l’Arétin, soit pour surveillerle poète, soit pour être au courant de ce qui se passerait dans sonpalais.
« Le maître est-il là ? demanda Gianetto en arrivant àla maison de l’île d’Olivolo.
– Non. Il est venu cette nuit.
– Reviendra-t-il ?
– Ce soir, peut-être.
– Je l’attendrai donc. »
Et Gianetto attendit en effet, et passa la journée dans lamaison.
Cela dit, revenons maintenant à Bembo que nous avons laissédevant la porte de la chambre occupée par Bianca.
« C’est là ! » avait dit l’Arétin.
Bembo entra et vit Bianca assise près d’une table.
En le voyant, elle se leva toute droite, et d’un mouvementinstinctif, se plaça derrière la table qu’elle mit ainsi entre elleet le cardinal.
En face de la porte, il y avait une fenêtre avec desrideaux.
Bembo ferma la porte, mit la clef dans la poche de sonjustaucorps, et sans paraître avoir vu Bianca, alla à la fenêtre.Il l’entrouvrit, se pencha.
La fenêtre ne donnait pas sur la façade, c’est-à-dire sur lecanal.
Elle s’ouvrait sur une ruelle latérale.
Bembo constata que la ruelle était déserte et noire.
La fenêtre était au premier étage, c’est-à-dire environ vingtpieds au-dessus de la chaussée.
Ces constatations faites, Bembo se retourna vers Bianca, et illa vit armée de son petit poignard.
Il eut un sourire sinistre.
À ce sourire de Bembo, la jeune fille répondit par un regard sidroit, si ferme, qu’il semblait un flamboyant reflet d’audace.Forte comme une guerrière antique, elle attendit l’ennemi, avec lecalme farouche des extrêmes résolutions.
Au moment où Perina l’avait entraînée, Bianca, au bout de sesforces, ayant à peine conscience de ce qui se passait autourd’elle, brisée par l’effort énorme de sa lutte dans la forêt,s’était laissé emmener sans résistance. Bembo eût réussi à cemoment-là, s’il eût tenté un nouvel assaut.
Arrivée dans la chambre de Perina, elle perdit connaissance.
Le poignard qu’elle tenait à la main, véritable bijou, lameforgée par le célèbre armurier Ferrera, de Milan, tomba sur leparquet.
Perina vit l’arme.
Elle la ramassa, la contempla, méditative ; puis son regardse reporta sur Bianca. Elle hocha la tête en murmurant :
« Pauvre petite !… »
Elle avait compris !
Lorsque, grâce à ses soins, Bianca revint à elle, elle parutvivement chercher quelque chose autour d’elle. Et il y avait dansses yeux une telle angoisse que Perina en fut bouleversée.
« Voici ce que vous cherchez », dit-elle en luitendant la dague.
Bianca s’en saisit avidement. Alors, rassurée, elle examina sanouvelle compagne, et lui sourit, disant :
« Vous êtes une amie…
– Oui, fit Perina émue, une amie ; ne craignez rien demoi.
– Je ne crains rien à présent. »
Elles se regardèrent et, si jolies toutes deux, se tendirent lamain d’un même geste spontané.
« Où suis-je ? demanda alors Bianca.
– Dans le palais Arétin. »
Et comme Bianca avait un regard étonné…
« Vous ne connaissez pas l’Arétin ?… C’est un célèbrepoète, redouté pour ses satires, admiré pour sespoésies. »
Elle parlait avec un naïf orgueil.
« Il gagne beaucoup d’argent, continuait-elle. C’est unhomme qui crie beaucoup, mais qui n’est pas méchant. Nous qui leconnaissons bien, nous ne comprenons pas qu’on le redoute à cepoint. Il est très généreux et très bon pour nous…
– Pour vous ? »
Perina rougit tout à coup.
Dans ses suppositions, Bianca était une nouvelle servantequ’amenait l’Arétin. Elle ne savait que trop ce que devenaient lesservantes de Pierre d’Arezzo. Et, maintenant, elle se reprochaitcette sorte d’éloge qu’elle venait de décerner à son maître.
« Pour vous ? avait demandé Bianca.
– Nous… ses servantes…
– Vous êtes l’une des servantes du maître de cepalais ?
– Oui… nous sommes sept… »
Perina était si évidemment embarrassée que Bianca s’en aperçutet se demanda d’où venait cet embarras. Le nombre des servantes del’Arétin ne l’étonnait pas : au palais de sa mère, il y enavait bien davantage.
« Ainsi, reprit-elle, se rassurant de plus en plus, vousdites que le seigneur Arétin est un digne homme ?
– Oui… c’est-à-dire… il est bon, mais il faut vousdéfier.
– De lui ?… Pourquoi ?…
– Chère signorina ! Ne m’interrogez pas… je vois tantde candeur dans vos beaux yeux que je ne sais comment m’exprimer.Mais si vous voulez répondre franchement à mes questions, peut-êtrepourrai-je vous être utile… Car à votre air de grandeur etd’ingénuité, je vois que vous n’êtes pas destinée à devenir… ce quenous sommes devenues.
– Qu’êtes-vous donc devenues ? s’écria Biancaétonnée.
– Écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas l’Arétin,dites-vous. Est-ce lui qui vous fait venir dans son palais ?Enfin, vous engage-t-il comme une nouvelleservante ? »
Bianca frissonna.
« Non, non, dit-elle. L’homme qui m’a amenée ici, c’est…celui que vous avez vu.
– Bembo ?
– Oui, c’est ainsi qu’il s’appelle.
– Oh ! celui-là est un être pervers et méchant.Malheur à vous si vous êtes en son pouvoir. Mais que vousveut-il ? Comment êtes-vous venue ici aveclui ? »
Bianca raconta simplement et naïvement son histoire.
Perina apprit ainsi que Bianca était la fille de cette illustrecourtisane chez qui l’Arétin venait de passer la soirée. Et lorsqueBianca lui eut achevé le récit de la forêt, elle comprit l’horriblevérité.
« Je vous plains, dit-elle, sans pouvoir retenir seslarmes ; si jeune et si belle, au pouvoir d’un pareilmonstre !… Mais je vous sauverai. Toutes, mes compagnes etmoi, nous vous défendrons. L’Arétin lui-même vous protégeraitcontre les entreprises de cet homme. Et s’il était assez perverspour s’unir à Bembo contre vous, nous vous ferions sortir d’ici.Ainsi, rassurez-vous, et prenez des forces en mangeant un peud’abord, puis en dormant.
– Sortir d’ici ! s’écria Bianca en tordant ses mains,voilà justement ce qui est impossible !
– Pourquoi donc ? fit Perina stupéfaite.
– Parce que cet homme m’a menacée d’une effroyablecatastrophe ! Si je le quitte, ma mère… oh ! ma mère…
– Eh bien ?
– Elle est perdue ! Je sens que ce misérable ne menacepas en vain. J’ai compris qu’il disait vrai, et qu’il possède unabominable secret qui tuerait ma mère…
– Eh bien, donc, demeurez ici, puisqu’il le faut !Mais je vous jure que vous serez défendue par nous toutes !…Allons, ajouta-t-elle, voyant que le désespoir s’emparait à nouveaude Bianca, laissez-nous faire… Puisque ce n’est pas l’Arétin quivous fait venir ici, puisque c’est Bembo seul qui vous menace, noustrouverons bien le moyen de vous sauver. Calmez-vous… »
Sur les instances de Perina, qui lui jura de ne pas la quitterpendant son sommeil, Bianca consentit à s’étendre toute habilléesur le lit. Presque aussitôt, elle tomba dans un profond sommeilcoupé de rêves sinistres, mais qui, malgré tout, la reposa.
Sur le soir, elle se réveilla et vit Perina assise près du lit,qui lui souriait. Elle se laissa entraîner près de la table surlaquelle se dressait un repas tout préparé.
Le repas terminé, Perina s’apprêtait à reprendre l’entretien dumatin lorsque retentit la voix de l’Arétin qui l’appelait.
« Je vous laisse un instant seule, dit-elle, mais jereviendrai dès que mon maître m’aura parlé ; sans douteveut-il me donner des ordres pour vous. »
Quelques minutes plus tard, la porte se rouvrit et Bianca vitentrer Bembo. Elle se leva et s’apprêta à une nouvelle lutte.
Bembo, comme on a vu, avait été inspecter la rue, puis,refermant la fenêtre, s’était avancé vers Bianca.
« Je vois, dit-il avec son mortel sourire, que vous aveztoujours aux doigts ce joli joujou dont je porte lesmarques. »
Il montra sa main enveloppée de linges.
Et comme Bianca, suivant sa même tactique, gardait le silence etse contentait de serrer nerveusement le manche d’or de sonpoignard, il reprit :
« Vous tenez de famille. Imperia, votre mère, tua à coupsde poignard l’illustre Jean Davila, dont le Conseil des Dix n’a pasencore renoncé à trouver l’assassin. »
Bianca eut un frisson d’angoisse, et Bembo s’aperçut que sur ceterrain de conversation, il était vraiment le plus fort.
Il s’assit à une certaine distance de la jeune fille.
« Vous voyez, dit-il, vous n’avez pas à craindre que jeveuille employer la force, comme je l’ai fait sottement dans laforêt. Ainsi donc, écoutez-moi aussi tranquillement que je vousparle. Je dois quitter Venise cette nuit même. Mais avant de m’enaller, j’ai résolu que vous seriez à moi… Vous serez àmoi… »
Elle secoua violemment la tête et montra son poignard.
« Vous ne comprenez pas, continua sourdement lecardinal ; vous serez à moi de bon gré. Je vous aime ; jevous aime comme le dernier des insensés ; et vous, vous mehaïssez. Eh bien, nous accouplerons cette haine et cetamour. »
Et comme un regard de souveraine audace, un regard emplid’horreur et de courage tombait sur lui, il fut pris d’un accès derage. Sa parole devint pâteuse, ses gestes furent incohérents. Ilbégaya :
« Tu seras à moi, fille maudite, entends-tu… C’est toi-mêmequi vas te livrer à mes baisers ! »
Il haletait.
Ses yeux lançaient des éclairs.
Il râla :
« Écoute ! Assez d’hypocrisie, assez de violenceinutile et stupide. Je t’aime, et tu vas m’aimer. Je te donne àchoisir… toi dans mes bras, tout de suite, ou ta mère livrée dansune heure… »
Bianca poussa un cri déchirant. Elle recula jusque dans l’anglele plus obscur de la chambre. Bembo demeura où il était.
Il gronda :
« Viens !… »
Elle se renfonça dans son encoignure.
« Bonne fille ! ricana Bembo, qui livre sa mère aubourreau ! »
Un nouveau cri, plus faible, plus désespéré, jaillit des lèvresde Bianca. Bembo comprit que la victoire était à lui.
Il avança de deux pas.
« Ô ma mère ! cria Bianca en levant sur Bembo des yeuxrayonnant d’une étrange sérénité, ô ma mère, mourons donc toutesles deux, puisque la mort seule est notre dernierrefuge… »
En même temps, elle leva le bras et se frappa violemment ausein. Le sang jaillit à flots.
Elle tomba sur les genoux d’abord, puis à la renverse.
Bembo avait poussé un hurlement sauvage.
Il se rua sur la jeune fille, se jeta à genoux, et de ses deuxmains tremblantes, souleva la tête déjà livide.
Bianca ouvrit un instant les yeux, et ce même regard d’ineffablesérénité monta jusqu’à Bembo, ce regard chaste et timide, maisempli d’une assurance lointaine, comme si, dans son entrée parmiles mystères de la mort, elle eût trouvé enfin le refugeinviolable.
« Tu ne mourras pas, râla Bembo, je ne veux pas que tumeures… »
Les lèvres de la jeune fille s’agitèrent faiblement.
Bembo, hagard, à demi fou, se pencha pour recueillir la parolesuprême de la mourante – et il entendit :
« Adieu, mère… adieu, Roland… »
Bembo, avec un sourd gémissement, se rejeta en arrière et laissaretomber la tête qui frappa le parquet avec un bruit mat.
Il demeura ainsi accroupi sur lui-même, la main sur les yeux, etlorsqu’il regarda, il vit que Bianca était morte.
La fille de la courtisane, la vierge pure, morte en s’immolantsoi-même à la pudeur, semblait dormir dans une posegracieuse[2] .
Le cardinal contemplait ce spectacle de ses yeux dilatés parl’horreur.
« Morte ! grondait-il, est-il bien possible qu’ellesoit morte et qu’elle m’échappe ! Est-ce bien vrai ! Non,ce n’est pas possible… ce n’est pas vrai… elle dort… »
À ce moment, un bruit confus retentit dans le palais.
Bembo perçut ce bruit.
Violemment ramené au sens de la situation, il se redressa surles genoux, la tête dans les deux mains.
« Qu’est-ce ?… balbutia-t-il… Damnation !… Quivient là !… Oh ! on accourt !… C’est à moi qu’on enveut !… Cette voix ! cette voix !… Je suisperdu !
– Bianca ! Bianca ! rugissait une voixhaletante.
– Ici ! » répondait une voix de femme.
Le cardinal bondit.
Des coups furieux ébranlèrent la porte.
Bembo éclata d’un rire insensé, et, se ruant vers la fenêtre,l’ouvrit toute grande et sauta dans le vide, à l’instant où laporte s’ouvrait, ou plutôt tombait, ses gonds arrachés,éventrée.
Bembo avait sauté. Comment ne se tua-t-il pas ? Comment nefut-il pas blessé ?
Dans les circonstances anormales, le corps acquiert peut-êtreune souplesse et une adresse anormales.
Bembo sauta d’une hauteur de vingt pieds et retomba debout surses pieds. Sans perdre un instant, il se mit à courir, à bondiréperdument vers la gondole qui l’attendait. Il s’y jeta, et allarouler sous la tente, à demi évanoui.
La gondole se mit à filer.
Bembo ne sortit de sa prostration qu’au moment où elle toucha lesable, de l’autre côté de la lagune. Il sauta à terre sans dire unmot ; le gondolier était largement payé d’avance.
Le cardinal s’enfonça dans les terres et disparut bientôt. Ilpiqua droit devant lui, à travers les terres basses etsablonneuses, peut-être dans l’espoir de dépister les gens de lagondole, si ceux-ci, par hasard, cherchaient à voir dans quelledirection il partait – ou peut-être tout simplement sans but, encourant pour courir.
Il était en proie à une terreur folle qu’il avait cherchévainement à calmer pendant le trajet de la lagune. Il faut noterqu’il songeait à peine à Bianca morte. Bembo avait à peu près letempérament d’Imperia. La courtisane s’était brusquement détachéede sa passion sensuelle pour Sandrigo dès que celui-ci avait étépoignardé. La passion de Bembo était du même genre. Bianca morte,il se détachait de Bianca. Tant qu’il avait eu une ombre d’espoirde la posséder par ruse, menace ou violence, il avait âprementaimé. Maintenant que la mort mettait entre eux son infranchissablebarrière, il jugeait inutile de s’attarder à des rêves impossibles.Bembo était l’homme positif. Le rêve lui-même prenait chez lui laforme d’une réalité simplement éloignée. Mais si l’objet du rêvedisparaissait, le rêve s’évanouissait.
Le fait, pourtant, est remarquable et indique une force decaractère exceptionnelle. À mesure que le cardinal s’éloignait deVenise, la figure pâle et douce de Bianca semblait s’évaporer commeun fantôme.
Seule, la terreur le talonnait.
Et ce qui retentissait à son oreille, ce n’était pas la paroled’agonie de la vierge, c’était le cri de Roland appelantBianca.
Roland était sur lui, la chose lui paraissait incontestable.
Seulement, retrouverait-il sa trace ?
Là, Bembo commençait à se rassurer.
« L’Italie est vaste. Comment supposera-t-il que je meréfugie à Rome plutôt qu’ailleurs ? Et puis, même s’il apprendque je suis à Rome, aura-t-il intérêt vraiment à merejoindre ? Que voulait-il ? Se débarrasser de moi parceque je le gênais dans Venise. Eh bien, je cesse de le gêner,puisque je m’en vais ! Et puis encore, même s’il me poursuitde sa vengeance, Rome n’est pas Venise. Là-bas, je seraitout-puissant. Là-bas, le pape lui-même devra meprotéger… »
En raisonnant ainsi, il espérait se débarrasser de ce sentimentde terreur qui le poussait à courir. Mais il n’y arrivait pas, etquoi qu’il dît, il sentait en lui-même que Roland seraitimplacable.
« Fuyons toujours ! »
Il allait dans la nuit comme un insensé, l’oreille aux aguets,les yeux démesurément ouverts pour pénétrer l’obscurité,tressaillant à la vue d’un buisson, se jetant à plat ventre lorsquecraquait une branche derrière lui…
Au bout de deux heures de cette marche, il fit un brusquecrochet sur sa gauche et rejoignit la route de Padoue, route maltracée d’ailleurs, creusée d’ornières que les pluies avaientremplies d’eau, et que les cyprès indiquaient seuls d’une façonpositive.
Il faisait jour lorsque le cardinal entra dans Padoue.
Son premier soin fut d’acheter un bon cheval et un équipementcomplet de cavalier ; quant aux vêtements qu’il portait, il enfit un paquet qu’il jeta plus tard dans un endroit écarté.
« L’Arétin, grogna-t-il, peut bien avoir donné unedescription exacte de l’équipement que je portais. »
Ainsi transformé, et s’étant copieusement restauré dans unebonne auberge où il dormit deux heures, Bembo monta à cheval, versdix heures du matin, sortit de la ville et prit au grand trot laroute de Ferrare.
Il traversa rapidement la haute Italie, passant par Ferrare etBologne, et au bout de quelques jours, se trouva au pied desApennins qu’il lui fallait franchir pour continuer sa marche surRome.
Il arriva ainsi jusqu’au village de Firenzuola, dont le nomsignifie petite Florence. En effet, ce village se trouve sur leversant nord des Apennins, et Florence lui fait, pour ainsi dire,vis-à-vis sur le versant méridional.
À Firenzuola, il n’y avait qu’une auberge.
Bembo, jugeant suffisante la distance qu’il avait mise entre luiet Roland, se décida à y passer la nuit. En effet, la nuit tombaitau moment où il mettait pied à terre devant l’auberge, tandis quel’aubergiste empressé accourait pour lui tenir l’étrier.
Bembo dîna de très bon appétit dans la salle commune, puisappelant l’hôte.
« Votre auberge, dit-il, ne m’a pas l’air trèsfréquentée.
– Hélas ! monseigneur, à qui le dites-vous ? S’ilne m’arrivait de temps à autre un cavalier de bonne prise commeVotre Seigneurie, il y a longtemps que je serais à lamendicité.
– Ainsi, il n’y a personne dans l’auberge, en cemoment ?
– Personne autre que vous, monseigneur.
– Bien ; je désire passer la nuit ici.
– Nous avons des lits excellents. Votre Seigneurie n’aurajamais aussi bien dormi.
– C’est justement ce qu’il me faut. Montrez-moi donc un deces fameux lits.
– À l’instant même, monseigneur ! s’écria l’aubergisteen saisissant un flambeau. Si Votre Excellence daigne prendre lapeine de me suivre… »
L’hôte ouvrit une porte qui donnait sur la salle commune, aurez-de-chaussée de l’auberge, et suivi de Bembo entra dans unemisérable chambre, où il y avait un lit fort étroit.
« Parfait ! superbe ! s’écria Bembo.
– Ainsi, Votre Excellence passera la nuit ici ? fitl’hôte.
– Oui, mon cher, le lit me plaît, et la chambreaussi. »
L’aubergiste se retira, radieux.
Bientôt, le cardinal se jeta tout habillé sur le méchant lit, etse couvrit de son manteau. Il entendit l’hôte fermer la porte del’auberge ; il souffla son flambeau et ferma les yeux.
Le sommeil le gagna presque aussitôt.
Mais comme il était dans cet état de demi-somnolence qui précèdele sommeil complet, il lui sembla entendre un bruit de voix dans lasalle commune.
Il se souleva sur un coude et écouta.
Les voix étaient celles de deux voyageurs qui venaient sansdoute d’arriver à l’auberge pendant le premier sommeil ducardinal.
Bembo écouta, avec ce prodigieux intérêt du condamné à mort quientend des pas s’approcher soudain de sa cellule : peut-êtrela mort qui vient.
Tout à coup, il frissonna, agrippé par la fièvred’épouvante.
Ces voix… ces voix…
Il se jeta à bas du lit et, sur les genoux, pour éviter même uncraquement de botte, se traîna jusqu’à la porte.
Le trajet dura quelques secondes ; il parut à Bembo qu’ilavait duré une heure.
À la porte, il colla son oreille.
Alors, une abondante suée inonda son front, et ses cheveux sehérissèrent comme il arrive lorsque les nerfs sont portés parl’effroi à leur maximum de tension, phénomène rare, mais réel.
Il se mit à reculer, toujours sur les genoux.
En face de la porte communiquant avec la salle commune, il yavait une porte-fenêtre ouvrant de plain-pied sur les derrières dela maison.
Bembo les avait inspectés en arrivant.
À droite, il y avait une cour avec des écuries au fond ; àgauche, c’était un misérable jardinet où l’aubergiste cultivait deslégumes. Le tout était entouré en partie d’une haie, en partie d’unmur démoli faute de réparations et d’entretien.
Bembo, parvenu à la porte-fenêtre, entreprit cette œuvrepérilleuse et géante qui consiste à ouvrir quelque chose dans lanuit, sans faire crier une jointure, sans provoquer un grincement,alors que l’opérateur sait qu’au premier grincement, une maind’ennemi va s’abattre sur son épaule.
Il y parvint, et se trouva dehors.
Alors, il se dirigea vers l’écurie pour prendre son cheval. Maisà mi-chemin il s’arrêta court. Pour faire sortir la bête del’auberge, il n’y avait pas d’autre moyen que de la faire passersous une voûte qui aboutissait à la route et était fermée par unegrande porte charretière. En outre, seller son cheval, le brider,le faire sortir de l’écurie sans donner l’éveil, l’impossibilitéd’une pareille opération lui parut évidente.
Ses poings se crispèrent ; un sanglot de peur déchira sagorge.
Il écouta.
Dans l’auberge, il entendit les allées et venues de l’hôte et desa femme, empressés sans doute à préparer un repas aux nouveauxvenus.
Bembo gagna le mur et l’escalada facilement à un endroit où unéboulis avait formé une brèche à mi-hauteur d’homme.
« Je m’en irai à pied », gronda-t-il en lui-même.
Il se jeta alors à travers champs, dans une course éperdue,puis, toujours courant, regagna la route qui grimpait aux flancs del’Apennin.
Mais bientôt il réfléchit que ceux qui le poursuivaientprendraient évidemment cette route, et la sensation qu’ils étaientlà, derrière lui, qu’ils accouraient, qu’il allait les voir le fitse retourner brusquement, le pistolet à la main, le visageconvulsé, cherchant à percer la nuit de son regard flamboyant… Ilne vit rien.
Avec un grognement de menace, de rage et de terreur, il se remità courir, cette fois à travers les landes de bruyères, où, parplaces, des bouquets de châtaigniers et de chênes-liège dressaientleurs masses confuses.
Combien de temps dura cette course folle ? Quels rochersescalada le cardinal-évêque de Venise dans la nuit, alors que lesouffle de l’épouvante glaçait sa nuque ? Par quels sentiersabrupts, par quelles gorges profondes se rua-t-il ? Quelstorrents, quels abîmes barrèrent sa fuite éperdue, et commentparvint-il à les franchir ? Lui-même n’eût pu le dire.
Ce qui est certain, c’est qu’au soleil levant, un pâtre sortipour conduire ses chèvres sur les pentes de la montagne aperçut unhomme étendu au fond d’une gorge étroite, et descendit verslui.
L’homme était évanoui, mais non blessé.
Le pâtre prit sa gourde et versa sur les lèvres de cet inconnuquelques gouttes de la liqueur fermentée qu’elle contenait. L’hommeouvrit ses yeux, se releva précipitamment, et darda un tel regardque le chevrier raconta plus tard n’avoir jamais vu des yeux plushagards, plus effrayants.
« Qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? grondaBembo.
– Un pauvre berger, Excellence, dit le chevriertremblant.
– Et tu es seul ?
– Seul, comme Votre Seigneurie peut voir. »
Bembo regarda autour de lui, souffla fortement, puis ramena surle pâtre un regard plus rassuré, donc moins terrible.
« J’ai aperçu Votre Seigneurie, reprit le pâtre, et croyantqu’elle était blessée, je me suis approché et lui ai versé dans labouche un peu de ma gourde. »
Bembo fouilla dans sa ceinture de cuir et tendit une pièce d’orau chevrier ébloui.
« Prends.
– Monseigneur… c’est plus que je ne gagne en six mois, enun an, peut-être…
– Prends, mais à une condition. Si des gens passent parici, et s’ils te demandent si un homme a traversé la montagne, tudiras que tu n’as vu personne.
– Oui, monseigneur, dit le pâtre en prenant le ducatd’or.
– Tu m’as compris ?
– Oui, Excellence, mais il était inutile de me payer pourcela ; nous autres, bergers de la montagne, nous n’avons pasl’habitude de trahir les fugitifs. »
Bembo jeta un profond regard au chevrier et baissa la tête,pensif. Puis il reprit :
« Maintenant, où suis-je ?… Loin deFirenzuola ?
– Loin ? Je crois bien. Firenzuola est de l’autre côtéde l’Apennin. Ici vous êtes dans le versant de Borgo.
– Borgo ?
– Oui, Borgo, près Florence. »
Bembo tressaillit de joie. Il avait traversé l’Apennin, et ilétait maintenant sur le chemin de Florence, c’est-à-dire sur laroute directe de Rome, c’est-à-dire la route du refugeassuré !
« Et pour aller à Borgo ? fit-il.
– Que Votre Seigneurie monte en haut de ce ravin jusqu’àcette roche, dit le chevrier, qu’elle prenne ensuite le sentier quiserpente vers une hutte accrochée aux flancs de la montagne, cesentier-là conduira à une route qui descend vers Borgo. Mais siVotre Seigneurie désire que je l’accompagne ?
– Non, non. Adieu, berger, et rappelle-toi ce que je t’aidit. »
Le berger étendit fièrement le bras, soit dans un geste deserment, soit pour montrer à Bembo la direction qu’il devaitprendre.
Bembo se mit à escalader la ravine, trouva le sentier indiqué,rejoignit la route et parvint à Borgo dans l’après-midi.
Là, il racheta un cheval et s’élança sur la route de Florence oùil arriva dans la nuit.
À partir de Florence, Bembo commença à se rassurer. Il voyagea àpetites journées ; les routes devenaient plusfréquentées ; des cavaliers et des carrosses de postepassaient ; cela créait un mouvement et une animation quil’arrachaient à ses sombres pensées.
Lorsqu’il eut traversé Siena et qu’il parvint sur les bords dulac de Bracciano, il eut la conviction pleine et entière qu’ilétait sauvé.
Le lendemain, il entrait dans la campagne de Rome, vaste plainearide, brûlée par le soleil en été, marécageuse en hiver.
Le même jour, il parvint à une auberge qui n’était qu’à quelquespetites lieues de Rome, et qui s’appelait l’Auberge de la Fourcheparce que la route, à cet endroit, bifurquait en effet.
Le patron de l’Osteria della Forca assura SonExcellence qu’elle serait parfaitement tranquille dans sonhôtellerie, et qu’on lui servirait un dîner dont elle garderaitlongtemps le souvenir.
Le cardinal s’installa donc près du feu dans la salle àmanger.
Le somptueux repas annoncé par l’hôte parut sur la table sousforme d’une omelette, d’une tranche de pâté et d’un poulet étique,le tout arrosé d’un mauvais petit vin que l’aubergiste déclara êtredu véritable Chianti supérieur.
Bembo était gourmand, on l’a vu.
Cependant, il ne fit aucune grimace et paya sans compter, ce quilui valut de passer du rang d’Excellence à celui d’IllustrissimeSeigneurie.
« Or çà, songeait le cardinal, est-ce une folie qui m’apris là-bas dans cette auberge de Firenzuola ?… Maintenant queje suis de sang-froid, pourrais-je bien jurer que c’était la voixde Roland Candiano ?… Certes, sur le moment, j’ai bien cru lareconnaître. »
Bembo frissonna à ce souvenir.
« Mais voyons, reprit-il, quelle apparence que Candianom’eût poursuivi jusqu’à Firenzuola et qu’il eût perdu mapiste ? Dans les huit journées de marche qui viennent des’écouler, ai-je seulement entrevu quoi que ce soitd’inquiétant ?… Rien !… Non, ma folle terreur m’atrompé ! Non, ce n’était pas Candiano !… Fou que j’ai étéde risquer cent fois de me briser les os au fond de quelqueprécipice dans cette nuit épouvantable. »
Il demeura rêveur pendant longtemps.
Puis, il se leva, alla à la fenêtre, et murmura :
« C’est fini… ne pensons plus à ce cauchemar… Rome est là àdeux pas… Rome ! le port ! le salut !… »
À Bianca, à la petite vierge morte là-bas dans le palais Arétin,pas une pensée de regret ou même simplement de souvenir.
Plus rien en lui que la joie d’être sauvé.
À Rome, il retrouverait Imperia !
Et Imperia était un merveilleux instrument de fortune qu’ilavait appris à apprécier et dont il comptait bien jouersavamment.
Comme le soir tombait, il demanda son cheval.
L’hôte le lui amena, lui tint respectueusement la bride tandisque la fille d’auberge lui présentait le coup de l’étrier.
Bembo but d’un trait, sourit à la fille, fit un geste à l’hôteet, piquant son cheval, s’éloigna grand trot dans la direction deRome.
*
* *
Il y avait un quart d’heure à peu près que Bembo avait disparu,lorsque deux cavaliers, dont l’un était une sorte de colosse, auvisage douloureux, mirent pied à terre devant l’Osteria dellaForca.
Comme, pas plus que le lecteur, nous n’avons le don d’ubiquité,et que de graves événements – parallèles à ceux dont nous venons defaire le récit – se sont écoulés à Venise, force nous estd’abandonner ces deux cavaliers que nous signalions à l’auberge dela Fourche, d’abandonner aussi Bembo qui se dirige sur Rome où ilva retrouver Imperia. Nous engageant donc seulement à bientôtramener ces personnages sur notre scène, c’est sur d’autres scènesque nous levons le rideau.
Nous prierons le lecteur de revenir à cette nuit de fête etd’amour et de mort où la courtisane Imperia, dans une minute defolie et de fureur jalouse, livra sa fille au cardinal, en luiindiquant par un mot le chemin qu’elle avait dû prendre. Nous leprierons de reconstituer la scène de la gondole, la mort deSandrigo et de Juana, et de se reporter à ce moment où Imperia,dans cette petite barque ballottée au gré des flots, accostait auquai. Un rassemblement se formait. Un homme s’offrait pourreconduire la courtisane. Cependant on a vu que Scalabrino avaitannoncé à Roland qu’il avait poignardé Sandrigo et noyéImperia.
Roland, après avoir donné différents ordres, s’était éloigné, àl’aube, de la maison de l’île d’Olivolo. Scalabrino, sur sesindications, était parti dans une autre direction à la recherche deBembo. Il ne resta dans la maison que le vieux Philippe, et on a vuque Gianetto, le valet de l’Arétin, était arrivé trop tard pourinformer Roland de l’arrivée de Bembo chez son maître.
Roland, donc, s’était mis en route, seul.
Il était, lui, sur une double piste : celle de Bianca, etcelle de Juana. Après le départ de cette dernière de la maison deMestre, il ne l’avait pas perdue de vue. Il avait attaché un de sescompagnons à la jeune femme, avec mission de la surveillersecrètement, de la protéger.
« Pauvre fille ! songeait-il. Son amour pour Sandrigola pousse peut-être à quelque catastrophe. Pour cet amour, cemisérable l’eût tuée, si cette nuit, Scalabrino… Mais le voilàmort !… Que devient-elle ?… Il faut que ce soit dans lesbras fraternels qu’elle puisse pleurer ; il faut qu’elletrouve un cœur pour la consoler. Puissé-je trouver moi-même lesparoles qui rendront un peu de paix à ma sœur… Ô ma mère quen’es-tu là, toi pour qui ce cœur sublime consentit le sublimedévouement que tu ne connus pas, toi qui l’appelais tafille. »
L’esprit ainsi préoccupé, tantôt de ce qu’il dirait à Juana,tantôt de la disparition de Bianca, il cheminait le long des quais,se dirigeant vers le logis de Juana dont il avait su l’adresseexacte dès le premier jour. Il se heurta presque à un rassemblementd’hommes et de femmes du peuple qui regardaient quelque chose quidevait être extraordinaire, car Roland, ayant levé les yeux,reconnut Imperia dans la barque, Imperia, avec son costume de fête,Imperia transie de froid, blême de terreur.
Une sourde imprécation éclata sur les lèvres de Roland.
Ainsi, Imperia vivait !
Ainsi, précipitée dans le canal par Scalabrino, ellereparaissait !
Roland demeura songeur devant cette apparition.
« Pourquoi ne l’ai-je pas tuée cette nuit ? »gronda-t-il.
Comme dans une vision de cauchemar, il vit un homme se détacherdu groupe, et entrer dans la barque qui s’éloigna.
Depuis quelques minutes, le rassemblement s’était dissipé déjà,et Roland demeurait à la même place, frappé d’étonnement, etpresque d’horreur. Une sorte de colère grondait en lui.
Enfin, un profond soupir gonfla sa poitrine, et il allait seretirer lorsqu’on le toucha au bras. Il se retourna et vit un hommequi s’inclinait devant lui, un homme vêtu en barcarol aisé.
« Qui êtes-vous ? demanda Roland.
– Si vous voulez me suivre, je vous le dirai, réponditl’homme.
– C’est inutile. Je vous reconnais maintenant. Vous êtesGuido Gennaro, chef de police. »
Et Roland, jetant un rapide regard autour de lui, s’assuraqu’ils étaient seuls et se mit en garde contre une attaqueprobable.
« Rassurez-vous, monseigneur, dit Guido Gennaro. Vous avezle souvenir de la voix humaine, puisque voilà la deuxième fois quevous me reconnaissez au seul son de ma voix. Mais moi, monseigneur,j’ai le souvenir des actes.
– Ce qui veut dire ?
– Que vous n’avez rien à craindre de moi, tant que je seraivotre débiteur.
– Expliquez-vous…
– J’ai eu l’avantage de vous proposer de me suivre. Ici,nous serons épiés.
– Où voulez-vous me conduire ?
– N’importe où, pourvu que nous puissions causertranquillement dix minutes. Dans cette église, parexemple. »
Roland jeta un coup d’œil investigateur sur l’église.
« Monseigneur, dit le chef de police en s’inclinant, jevous jure sur mon âme qu’il n’y a dans cette église aucun sbirecaché pour vous arrêter. D’ailleurs, si vous préférez que nousallions dans un autre endroit, je suis prêt à vous suivre.
– Entrons », dit Roland.
L’église était en effet solitaire, et Roland, dès son entrée,put se convaincre que Guido Gennaro ne l’avait pas trompé. Ils sedirigèrent vers une chapelle latérale. Roland s’assit et, d’ungeste, invita le chef de police à prendre place près de lui.
« Je vous écoute, dit-il.
– Monseigneur, reprit Guido Gennaro après une minute desilence, il faut d’abord que je vous prévienne d’une chose :c’est que j’aurais pu vous arrêter cette nuit à la fête de lacourtisane Imperia, et que je n’ai pas voulu le faire.
– Il fallait essayer, dit Roland, c’est votre métier.
– Oui, et je crois que j’eusse réussi, malgré les forcesque vous aviez amenées dans un dessein que j’ignore.
– Je vois que vous êtes bien renseigné.
– C’est mon métier, dit le chef de police en reprenant lemot dont s’était servi Roland.
– Alors, pourquoi avez-vous hésité ?
– Je vais vous le dire, monseigneur. Vous m’avez fait grâcede la vie, et je considère que vous m’êtes sacré… jusqu’au jour oùje vous aurai rendu un service égal à celui que vous m’avezrendu.
– C’est-à-dire jusqu’au jour où vous m’aurez sauvé lavie…
– Ou quelque chose d’équivalent : par exemple la vied’une personne qui vous serait aussi chère que vous-même, sinonplus.
– De quelle personne voulez-vous parler ?
– Un peu de patience, monseigneur. Laissez-moi d’abordachever ce que je voulais vous dire. J’avais donc l’honneur de vousinformer que vous m’êtes inviolable tant que je n’aurai pas payé madette. Mais dès que je me croirai quitte envers vous, je vouspréviens que tous mes efforts tendront à votre arrestation, parceque ce n’est pas seulement mon devoir de vous arrêter, mais aussimon intérêt. »
Roland fit un geste hautain.
« Et quand vous croirez-vous dégagé de toutereconnaissance ?
– Dans dix minutes, monseigneur.
– Ce qui veut dire que dans un quart d’heure, vousessaierez de m’arrêter…
– Non, monseigneur, dit simplement Guido Gennaro, jen’entreprendrai rien avant trois jours. J’ai la prétention d’agiren adversaire loyal, et j’espère que si la fortune ne m’était pasfavorable, monseigneur me ferait la grâce de ne pas l’oublier…
– Soyez tranquille », dit Roland.
Alors Guido Gennaro parut se recueillir comme s’il eût cherchéen quels termes il devait parler.
« Monseigneur, dit-il tout à coup, je vous disais tout àl’heure que mon métier est de tout savoir. Ce métier, j’en ai faitune science profonde. Je ne me contente pas de savoir ce qui sepasse, je cherche à savoir ce qui se pense, et souvent jeréussis. »
Roland ne broncha pas et garda son impénétrable figure destatue. Guido Gennaro lui ayant jeté un coup d’œil en dessous,reprit, comme en aparté :
« C’est ce qui fait que je serais vraiment un grandinquisiteur digne de ce nom, le jour où un doge intelligent… maispassons. »
Roland ne fit pas un geste, pas un signe d’approbation oud’improbation. Le chef de police esquissa une grimacedésappointée.
« Vous comprenez bien, monseigneur, que dès le jour où j’aieu à m’occuper de vous, et cela date du jour même de cette évasionformidable qui demeurera célèbre dans les fastes de Venise, dès cemoment, donc, j’ai tâché de savoir non seulement ce que vousfaisiez, mais encore ce que vous pensiez. En d’autres termes, j’aiessayé de saisir la pensée dominante qui inspirait vosactes… »
Ici, Guido Gennaro, par une vieille manie, se frotta lesmains.
« Vos actes ! J’en ai su fort peu de chose. C’est quevous êtes un rude jouteur ! Voilà des mois et des mois quevous tenez en échec la police la plus puissante de l’Italie etpeut-être du monde. Ah ! monseigneur, laissez-moi vous payerle tribut de ma sincère admiration, laissez-moi vous dire que cesera la mort dans l’âme que j’exécuterai mon devoir lorsque je vousarrêterai… Si je n’ai pas connu vos actes, j’ai deviné partout,dans les événements de ces derniers mois, votre main terrible etpesante. J’ai flairé votre voie dans le palais de la courtisaneImperia, dans le palais du capitaine général Altieri (si maître delui que fût Roland, il frissonna à ce nom, et Guido Gennaro nota cefrisson), dans le palais de l’évêque Bembo, et jusque dans lepalais de mon chef direct le grand inquisiteur Dandolo ; j’oseajouter encore : jusque dans le palais ducal. J’ai vu Foscari,le terrible, l’impitoyable Foscari, regarder autour de lui avecinquiétude quand votre nom était prononcé ; j’ai vu Altieriblêmir, j’ai vu Dandolo trembler, j’ai vu l’évêque frissonnerd’épouvante. J’ai recueilli ces impressions fugitives, j’ai notéles actions mystérieuses qui semblent former autour de cespersonnages puissants un cercle de fer qui va se resserrant de plusen plus, et j’ai compris l’émouvante, la passionnante bataille quevous aviez entrepris de livrer à vous tout seul contre tantd’éléments divers. Et si vous demeurez insaisissable, si vos gestess’enveloppent d’un impénétrable mystère, je n’en ai pas moins lapossibilité d’étudier les effets de votre pensée, et de vous suivreà la trace comme un météore qui passe sans qu’on le voie, mais donton constate le passage par les cataclysmes qu’il laisse derrièrelui. Ces cataclysmes je les vois, je les note. Bembo et Altieriautrefois amis sont ennemis. Pourquoi ? Foscari et Altieriétaient deux frères. Et l’un organise contre l’autre uneconspiration si savante, formée avec tant d’art, de prudencelointaine et de volonté formidable, que seule une conception degénie a pu inventer une œuvre pareille… Connaissez-vousl’inspirateur invisible, monseigneur ? Connaissez-vous la mainqui tient le fil conducteur de ce labyrinthe où Foscari, Altieri,Bembo, Dandolo s’enfoncent et s’égarent ?… Moi, je croisconnaître cet inspirateur, je crois avoir reconnu cette main. Entout cas, je sais que la même catastrophe menace ces hommes et estsuspendue sur Venise entière. Je sais que la foudre s’estlentement, savamment amassée, et que le tonnerre va éclater,pulvérisant les uns, stupéfiant les autres jusqu’à la folie… àmoins toutefois…
– Achevez, dit froidement Roland.
– À moins que je ne parvienne à arrêter RolandCandiano. »
Un pâle sourire contracta les lèvres de Roland, et GuidoGennaro, à haute voix, traduisit ainsi ce sourire :
« Peut-être est-il trop tard ? »
Il interrogeait directement, et peut-être, cette fois, Rolandeût-il répondu. Il n’en eut pas le temps.
Un homme qui venait d’entrer dans l’église s’arrêtait à quelquespas de Guido Gennaro et toussait légèrement, comme pour appeler sonattention. Le chef de police se retourna, vit l’homme, et selevant, alla vivement à lui.
À tout hasard, Roland tira son poignard de sa gaine, cacha lalame sous son manteau, et attendit avec cette impassibilitésouveraine qui était une de ses forces.
Cependant l’homme qui venait d’entrer parlait rapidement àGennaro et semblait lui faire un rapport. Quand ce rapport futterminé, le chef de police renvoya d’un geste le sbire qui venaitde lui apporter quelque émouvante nouvelle.
« Le lieutenant Sandrigo poignardé ! » murmuraGuido Gennaro.
Et pensif, il jeta un profond regard sur Roland.
« Je vais savoir ! » ajouta-t-il.
Il revint s’asseoir auprès de Roland.
« Monseigneur, dit-il, voulez-vous interrompre quelquesminutes cet entretien que nous reprendrons ensuite, avec plusd’intérêt peut-être ! »
Roland interrogea d’un regard son interlocuteur.
« Je voudrais vous montrer quelque chose, un spectacle quivous paraîtra curieux, j’en suis convaincu. »
Et tout à coup, prenant un parti :
« Au surplus, je puis vous dire de quoi il s’agit. On vientde retrouver dans le Lido le cadavre d’un homme que vous devezconnaître. Il a été poignardé de main de maître et porte encore ausein la lame profondément engagée entre deux côtes.
– Inutile de vous déranger pour cela, mon cher monsieur,dit Roland avec cette politesse qui glaçait les gens jusqu’auxmoelles. Ce cadavre est celui du bandit Sandrigo, récemment créélieutenant d’archers en récompense de je ne sais quelletrahison. »
Guido Gennaro demeura un instant stupéfié.
« En ce cas, monseigneur, peut-être pourrez-vous me direaussi le nom de la femme…
– Quelle femme ? fit Roland en se levantsubitement.
– Une femme… dont le cadavre enlacé à celui deSandrigo… »
Une sourde imprécation éclata sur les lèvres blêmies de Roland,et se précipitant au-dehors, il arriva au bord du quai au momentoù, d’une barque, on enlevait le cadavre d’une femme qu’on plaçaitsur les dalles près du cadavre de Sandrigo.
D’un geste violent, Roland écarta les gens qui entouraient lefunèbre groupe, se jeta à genoux, palpa, ausculta le sein de lajeune femme, comme si un dernier espoir eût palpité en lui…
Vain espoir !
Roland laissa échapper un gémissement. Et des larmes brûlantescoulèrent de ses yeux déshabitués de pleurer.
« Ô Juana, murmurait-il d’une voix étouffée, Juana, fleurde dévouement, cœur d’ange, incarnation de la bonté, te voilà doncau bout de ton calvaire !… Pauvre victime dont la vie ne futque souffrance et abnégation, tu as donc cessé de souffrir !…Ô Juana, ma sœur vénérée, tu n’as donc pas voulu de la paix, sinondu bonheur que je te préparais !… tu as accompli jusqu’au boutta triste destinée, et ton rêve, pauvre courtisane, si chaste et sipure, ton rêve t’a tuée !… Adieu donc, Juana… dors dans lapaix éternelle de ce rêve d’ange, pendant que moi, je poursuisl’accomplissement de ce rêve de damné… »
Il se pencha, souleva la tête livide, et sur le front déposa unlong et pieux baiser fraternel.
Puis il se leva.
Il jeta un dernier regard sur le corps de Juana, puis seretourna brusquement, et la foule étonnée s’ouvrit sur sonpassage.
Roland chercha des yeux le chef de police.
Il le vit à quelques pas de lui.
« Monsieur, lui dit-il, vous vouliez disiez-vous, me rendreun grand service !
– En effet, monseigneur.
– Eh bien, je vais vous en fournir l’occasion ; aprèsquoi, je vous tiendrai quitte de toute reconnaissance, puisque vousavez de la reconnaissance.
– Parlez, monseigneur.
– Je prévois que je ne m’appartiendrai pas de toute lajournée… il faut que je m’occupe des vivants… les morts, monsieur,n’ont plus besoin de rien. Cependant, je désire que des funéraillessoient faites à cette infortunée… »
Roland tira de sa ceinture une poignée d’or. Guido Gennarorefusa du geste.
« Prenez, dit Roland avec autorité ; c’est moi quidésire ces funérailles ; c’est moi, moi seul qui dois lespayer. »
Le chef de police prit l’argent, s’inclina et dit :
« Vos ordres seront exécutés, monseigneur. Cettefemme aura des funérailles comme une fille de patriciens.
– Je vous remercie. Maintenant, laissez-moi…
– Monseigneur…
– Quoi donc ?…
– Je vous jure que ce que j’avais à vous dire est de laplus haute importance. »
Guido Gennaro étendit le bras vers le cadavre de Juana.
« En voici une qui est morte, murmura-t-il. Peut-être y ena-t-il d’autres à sauver.
– Venez ! » dit brusquement Roland.
À ce moment, le sbire qui était entré dans l’église toucha GuidoGennaro au bras. Le chef de police s’arrêta, tandis que Roland,plongé dans une sombre rêverie, continuait sa marche versl’église.
Le sbire, d’un geste, indiqua Roland qui disparaissait derrièrela porte.
« Vous ne le reconnaissez pas ?
– Non, répondit froidement Guido Gennaro.
– Eh bien, moi, fit le sbire rayonnant de joie, je lereconnais : c’est Roland Candiano !… »
Le chef de police se tourna vers une demi-douzaine de sbiresqui, en tout temps, le suivaient.
Le dénonciateur songea : « Ma fortune estfaite. »
Guido Gennaro lui mit la main au col, et le jetant dans les brasdes sbires accourus :
« Conduisez cet homme chez moi, dit-il, mettez-le ausecret, et veillez sur lui, c’est un conspirateur. »
Au même instant, le dénonciateur fut entraîné, blême deterreur.
« Imbécile ! murmura Gennaro, imbécile qui allait mefaire manquer toute ma combinaison ! »
En se frottant les mains, il entra dans l’église où il rejoignitRoland qui, adossé à un pilier, le regard perdu, évoquait dans sapensée le terrible spectacle qu’il venait d’avoir sous les yeux. Etremontant le cours du temps, il évoquait aussi cette scène où Juanalui avait raconté comment, pour sauver sa mère mourante, elles’était procuré l’argent nécessaire.
L’apparition de Guido Gennaro l’arracha à sa muette et sombrecontemplation. Il secoua violemment la tête, comme pourdire :
« Je n’ai pas le droit de m’abandonner… Douleurs, joies,tout doit glisser autour de moi… je n’ai pas le droit de m’arrêtersur la route pour rire ou pleurer… »
Il fit un geste pour inviter le chef de police à parler…
« Monseigneur, reprit alors Guido Gennaro, je crois vous enavoir assez dit tout à l’heure pour vous faire comprendre que j’aipu reconstituer votre pensée et suivre pas à pas, sinon toutes vosdémarches, du moins votre volonté. Enfin, si je n’ai pasconnaissance de vos actes, j’ai connaissance de vos intentions. Ledernier incident qui vient de se produire fait partie de la série…et je m’explique la mort de Sandrigo, bien que je sois un peudérouté par la mort de cette jeune femme…
– Passez ! gronda Roland, dont le visage se contractasous l’effort qu’il faisait pour dompter sa douleur.
– Je passe, monseigneur. Et j’arrive à la conclusion detout ce que j’ai eu l’honneur de vous exposer. Ma conclusionlogique, irréfutable dans mon esprit, c’est que tous vos actes,toute votre volonté évoluent autour d’une personne… d’une femme queje ne nommerai pas… que vous avez devinée déjà.
– Léonore ! murmura Roland qui ne put retenir ce cride sa pensée, mais qui parla si bas que Gennaro ne l’entenditpas.
– Autour de cette femme évoluent ou ont évolué lespersonnages mêmes auxquels vous avez déclaré la guerre formidabledont je vous parlais tout à l’heure. J’en conclus, monseigneur, quel’illustre signora en question vous tient au cœur par des lienspuissants, et que si je vous mets en mesure de lui sauver la vie,c’est réellement comme si j’avais sauvé la vôtre… »
Le chef de police garda un instant le silence, puis ildit :
« Monseigneur, je vous ai parlé avec toute la loyauté dontje suis capable. J’attends que vous m’indiquiez par un mot, par unsigne, que j’ai exposé une situation juste, que je ne me suis pastrompé enfin… sans quoi ce que j’ai à vous dire encore n’auraitaucun sens. »
Roland était en proie à une de ces terribles émotions comme ilen avait éprouvé quelques-unes déjà. Et ce phénomène dedésorganisation morale survenait au moment où la vue soudaine deJuana morte avait déjà porté un coup à cette âme si vibrante.
Guido Gennaro connaissait évidemment que quelque grave dangermenaçait Léonore.
Devait-il la sauver ?… Lui ! Sauver Léonore !…Pourquoi ?… En quoi méritait-elle qu’il s’occupâtd’elle ?… Trahi par cette femme, son amour bafoué, précipitédu sommet de son idéal où il la plaçait avec lui, que luidevait-il ?
Il lui pardonnait… Bien… Mais la défendre !…
Lui pardonner ! Lui accorder la charité d’un pardon,oui ! Ne pas s’occuper d’elle, oui ! Oublier même qu’elleexistât, oui !
« Elle est en danger ! gronda-t-il au fond delui-même, tandis que des soupirs atroces déchiraient sa gorge etqu’il enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains, elle esten danger ! Que m’importe, à moi ! S’est-elle occupée desauver ma mère agonisante de misère et de douleur ! S’est-elleoccupée de sauver mon père vivant de la charité publique, commedisait l’horrible magistrat de Nervesa ! S’est-elle occupée deme sauver, moi, pendant que je râlais au fond de mon tombeau !Elle a empêché mon arrestation dans la maison Dandolo… la belleaffaire ! Mon arrestation nouvelle l’eût troublée, inquiétée…elle n’a pas osé me dire un mot, alors. C’est elle qu’elle gardaiten me gardant !… Oh ! jadis, quand j’accourais à l’îled’Olivolo, celui qui m’eût dit que Léonore n’était pas la puretémême de l’amour, l’abnégation et le dévouement réalisés dans uneâme magnifique, celui-là, je l’eusse tué ! Et tandis que jecreusais ma mine pour me rapprocher d’elle, tandis que mes ongless’ensanglantaient sur la pierre, tandis que je hurlais dedésespoir, elle songeait à remplacer l’amour défunt par un autreamour ! Ah ! la pauvre fiancée fidèle et chaste !Elle est en danger ? Eh bien ! n’est-ce pas la punitionqui vient ; et pourquoi irais-je me placer entre elle et lechâtiment que lui a préparé la fatalité sans que je m’enmêle ?… »
Toutes ces pensées, que la parole retrace trop longuementfulgurèrent en quelques instants.
Il souffrit atrocement. Des sanglots râlèrent en lui, tandis queson visage pétrifié ne laissait voir qu’une rêverie…
Et tout à coup se produisit l’aveuglante lueur.
« Malheureux ! je l’aime encore ! Je l’aimeéperdument ! Je n’ai cessé de l’adorer ! Et moi qui n’aijamais tremblé, je tremble à la seule pensée qu’un danger lamenace !… »
Par degrés d’efforts il se calma, se dompta.
Et à la question que Gennaro venait de lui poser, il réponditd’une voix basse, presque humiliée – une voix de vaincu :
« Quel est ce danger qui menace la fille deDandolo ?…
– Monseigneur, fit vivement Gennaro, c’est vous qui l’aveznommée. Eh bien, oui, c’est d’elle qu’il s’agissait… Sachez donc,monseigneur, que j’ai eu l’idée d’utiliser le tombeau des cryptesde Saint-Marc. Bien que la réunion à laquelle il vous a plu de mefaire assister d’une si étrange façon fût la dernière, je pensais àcertains indices que quelques-uns des conspirateurs auraient l’idéede s’y réunir encore secrètement, c’est-à-dire à l’insu des autresconjurés, et surtout du capitaine général Altieri… En effet, vousn’avez pas oublié la discussion qui eut lieu au sujet de Dandololorsque les conspirateurs surent que celui-ci se retirait. C’estici que j’aborde au point délicat de mon rapport… de notreentretien, veux-je dire !… »
Et Guido Gennaro s’arrêta un instant comme pour juger de l’effetde ce lapsus volontaire ou non.
Mais sur la physionomie fermée de Roland, il ne lut qu’uneprofonde attention.
Il continua donc, affectant d’ailleurs de donner à son récit latournure d’un véritable rapport de police :
« M’étant donc, dès le lendemain soir, caché dans letombeau en question, je vis arriver vers onze heures du soir unequinzaine d’entre les conjurés. Ces seigneurs reprirent entre euxla discussion qui avait eu lieu la veille en présence d’Altieri,chef de la conspiration. Ils décidèrent qu’il y avait lieu de sedébarrasser au plus tôt de Dandolo, à cause de l’extrême dangerqu’il y avait à laisser la vie à un homme qui, connaissant toute laconspiration, s’en retirait sans motif appréciable. Ce pointarrêté, l’un de ces seigneurs se leva et fit remarquer que leseigneur Dandolo, depuis quelque temps vit renfermé avec sa fille,la signora Altieri. Il ajouta qu’il tenait de source certaine quela signora était au courant de la conspiration et qu’elle avaitmenacé son mari de la dénoncer.
« Ce récit produisit une profonde impression sur l’espritdes conjurés présents. À la suite d’une discussion rapide, la mortde la signora Altieri fut décidée, et on tira au sort pour savoirqui frapperait Dandolo et qui frapperait sa fille… »
Guido Gennaro s’arrêta encore et examina Roland.
Cette fois, il était sûr d’avoir produit son effet.
Une pâleur livide s’était étendue sur le visage de Candiano qui,peut-être pour étouffer quelque cri, se mordait les lèvres à telpoint qu’elles saignaient. Et cette tache rouge dans ce visagelivide était effrayante.
« Monseigneur, poursuivit Gennaro, voulez-vous le nom del’homme qui doit frapper Dandolo ?…
– Non, répondit sourdement Roland.
– Le nom de l’homme qui doit frapper la signoraAltieri ? »
Les yeux de Roland flamboyèrent.
« C’est Grimani, dit tranquillement Gennaro ; Grimanile jeune. Voici comment il doit s’y prendre : la signora, deuxfois par semaine, à des jours fixes fait une promenade engondole…
– Je sais, dit Roland, d’une voix rauque.
– Toujours la même, continua Gennaro : elle vajusqu’au pont des Soupirs, s’y arrête un moment, puis rentre dansson palais…
– Je sais, répéta Roland, et sa voix eut un accentdésespéré.
– Eh bien, le seigneur Grimani doit profiter de l’une deces occasions. J’ai fini, monseigneur. Je me permets simplement devous demander si j’ai bien tenu parole, et si j’ai réellement payéla dette que j’avais contractée vis-à-vis de vous.
– Oui ! dit Roland.
– En ce cas, monseigneur, et dans trois jours, prenez gardeau chef de police dont c’est le devoir d’assurer votrearrestation. »
Guido Gennaro s’inclina et se retira.
On a remarqué qu’au courant de toute cette conversation, le chefde police avait appelé Roland « Monseigneur ».
On a remarqué aussi qu’à deux ou trois reprises différentes, ilavait presque ouvertement fait entendre que Roland serait doge unjour prochain et qu’il lui demandait la place de grand inquisiteur.Roland était demeuré impénétrable.
Une fois dehors, Guido Gennaro, selon sa vieille habitude, sefrotta énergiquement les mains, en grommelant :
« Je lui ai payé ma dette, oui, certes. Mais c’est lui,maintenant, qui est mon débiteur. Or çà, je crois que j’ai assezbien travaillé. Que se passe-t-il ? Les conspirateurs sont enpleine sécurité. Le doge a désigné le jour de la grande cérémoniedu mariage avec l’Adriatique. C’est ce jour-là que doit éclater laconjuration. Or moi, d’ici là, je prends position. Si les chosestournent contre Candiano, je dénonce la conspiration, et en mêmetemps, j’arrête Candiano. Du coup, je suis grand inquisiteur. Siles choses, au contraire, tournent en faveur de Candiano, je laissefaire les conspirateurs qui ne se doutent guère de ce qui lesattend. Et alors, Roland Candiano, doge me fait grand inquisiteur.Bref, que ce soit Foscari ou Candiano qui l’emporte, moi, j’aiassuré ma victoire. Pas mal, monsieur Gennaro, futur grandinquisiteur de Venise !… »
À la porte de l’église, le chef de police avait fait signe à unhomme de s’approcher.
L’homme était un de ses agents secrets.
« Il y a là quelqu’un, dit Gennaro.
– J’ai vu, Excellence.
– Avez-vous reconnu ?
– Non.
– Et je vous défends de reconnaître.
– Que faut-il faire, alors ?
– Simplement suivre le quelqu’un, ne pas le perdre de vueun seul instant, et venir ce soir me dire ce qu’il aura fait.
– Très bien, Excellence.
– Si le quelqu’un a une altercation avec quelqu’un de laville…
– Avec qui, par exemple ?
– Avec quelque jeune seigneur, comme le fils de Grimani,par exemple. Eh bien, si cette altercation se produit, et s’il y al’un ou l’autre des combattants qui meure, il sera inutile decontinuer la surveillance et vous viendrez me prévenir àl’instant.
– Compris, Excellence ! »
Guido Gennaro s’éloigna alors. Et l’agent secret, prenantposition en face du portail de l’église, attendit la sortie du« quelqu’un » avec cette patience, qui distingue lessbires.
Quant à Guido Gennaro, à peine rentré chez lui, il reçut lavisite d’un envoyé de Bembo, qui le priait de passer à son palais,ajoutant que la demeure du cardinal-évêque avait été envahiependant la nuit par un fort parti de malandrins.
« Bon ! pensa le chef de police, le cercle, le fameuxcercle de fer dont je parlais au futur doge de Venise se resserred’un cran ! »
Et s’étant débarrassé de son déguisement, il se rendit toutcourant au palais de Bembo.
Le lecteur a assisté à l’entretien qui eut lieu entre ces deuxpersonnages, Bembo cherchant à démontrer par son attitude qu’iln’avait nulle envie de quitter Venise, et Guido Gennaro cherchant àfrapper l’esprit de l’évêque pour essayer de surprendre uneparcelle de vérité dans quelque exclamation.
On a vu que chacun d’eux avait réussi :
Bembo avait pu sortir de Venise sans avoir éveillé le moindresoupçon…
Et le chef de police avait acquis la certitude définitive queBembo était condamné par Roland Candiano.
Un seul point demeurait obscur :
Pourquoi Roland n’avait-il pas englobé l’évêque dans cette vasteconspiration qui était comme la fournaise ardente où il élaboraitquelque œuvre d’effroyable vengeance ?
Roland sortit de l’église sans remarquer l’agent que GuidoGennaro avait aposté. Il est probable, d’ailleurs, que même s’ill’eût remarqué il ne s’en fût pas autrement inquiété. Il était dansune de ces dispositions d’esprit où les événements gravesdeviennent des événements médiocres, et où toute la pensée d’unhomme s’absorbe sur un fait unique.
Le fait, le grand fait, l’unique événement dans l’âme de Roland,c’était l’étrange et puissante émotion en présence du danger quecourait Léonore.
Nous dirons même que le danger passait au second plan dans lapréoccupation de Roland. Ce qui l’étonnait, ce qui lui semblaitd’une exceptionnelle gravité, c’est qu’il éprouvât tant d’émotion.C’était, au fond, l’indéniable preuve que son amour pour Léonoreétait demeuré le même que jadis, quand elle était sa fiancée, quandon les appelait les Fiancés de Venise, quand il accourait au jardind’Olivolo et, plus tard, quand du fond de sa prison le nom deLéonore montait comme une prière désespérée. Il ne l’aimait pasdavantage. Il ne l’aimait pas moins. Il l’aimait, voilà tout.
Il comprit qu’après tant de malheurs et de souffrances, ilne vivait encore que parce que Léonore vivait encore.
Elle morte, il mourrait.
Elle vivante, il vivait.
Il pouvait la charger de son mépris et de sa haine, ou desentiments qu’il croyait être du mépris et de la haine. Le faitsuprême qui l’épouvantait presque, c’est qu’il avait confondu savie avec celle de Léonore.
Dès lors, dans cette journée, tout le reste devint secondaire.Il n’y avait plus, il ne pouvait plus y avoir qu’unequestion :
Sauver Léonore.
Cette journée fut une des plus affreuses qu’il eût encoreconnues, si l’on en excepte celle où il apprit la trahison deLéonore – ou du moins ce qu’il appelait sa trahison.
Comment la passa-t-il ?
Sans doute, il erra assez longuement dans Venise, conduitsimplement par la pensée qui veillait en lui. Il est certain qu’àun moment de la journée, il fut aperçu près du palais Altieri, etl’agent que Guido Gennaro avait mis à sa surveillance le vits’arrêter, vers cinq heures du soir, près du palais Grimani.
Nous le retrouvons, nous, à la nuit tombante, non loin du pontdes Soupirs. Avec son esprit analytique et sa faculté de déduction,Roland avait fini par se dire que là devait être le centre de sonopération, que là devait certainement se préparer et s’accomplir ledrame.
Il avait placé un loup noir sur son visage, et attendait, postéà l’avant d’une petite gondole. Il avait ainsi, à sa droite, laligne des quais du Grand Canal, avec la place Saint-Marc.
À sa gauche, au tournant du palais ducal, il voyait le pont desSoupirs.
*
* *
Tout à coup, il vit venir à lui, du fond du canal, une barque defaible dimension que manœuvrait un homme seul. Et la vue de cethomme le fit tressaillir. Il le reconnut à l’instant même. C’étaitGrimani.
La barque fila devant lui et alla s’embusquer un peu en avant dupont. Il y avait là une masse d’ombres accumulées par les masses dela prison, du palais et du pont des Soupirs.
La barque de Grimani se rangea contre les flancs de laprison.
Ainsi placée, elle devenait invisible de toutes parts.
Mais Roland la voyait, lui ! Ses yeux flamboyants s’étaientattachés à l’homme et il ne le perdait plus de vue.
Quelques minutes s’écoulèrent.
À ce moment, Roland entendit un clapotis de rames.
Il se retourna vivement dans la direction de la placeSaint-Marc, et aperçut une gondole qui, elle aussi, mais sans hâte,avec une sorte de nonchalance, venait vers le pont des Soupirs.
Cette fois, Roland n’eut pas un tressaillement.
Seulement, un peu de sang monta à ses yeux, et son visage quiétait livide l’instant d’avant se colora d’une légère rougeur.
Puis, ses mains furent agitées d’un léger tremblement, et tout àcoup, il redevint très pâle. La gondole s’avançait lentement, sonbarcarol à l’avant, silencieux et indolent.
Non sous la tente, mais à l’arrière, Léonore était assise.
La tête enveloppée d’une écharpe noire, les épaules couvertesd’un manteau, elle se laissait aller au balancement de sabarque.
Pourquoi ses seules promenades régulières la conduisaient-ellesdeux fois par semaine sous le pont des Soupirs ?
Quelles méditations, quels remords, ou quels espoirs venait-elley chercher ?
Qui sait ? Peut-être les gémissements des prisonniers qui,parfois, troublaient le silence de ce coin sinistre…
Peut-être voulait-elle savoir comment il avaitsouffert !…
Roland, à la vue de Léonore, avait éprouvé cette émotionexceptionnelle qui brise les membres, qui laisse le cerveauvide.
D’un puissant effort, il se remit.
Et comme la gondole n’était plus qu’à quelques brasses de lui,il coupa l’amarre de la petite barque où il attendait, et donna uncoup de rame.
La gondole de Roland vint se ranger flanc à flanc contre lagondole de Léonore.
Léonore le vit… Elle le reconnut.
Et sans voix, sans force, défaillante, elle attendit.
Et cette fois encore, malgré les forces d’amour qui lesattiraient l’un vers l’autre, malgré la magnifique irradiation deleurs yeux qui s’appelaient, de leurs regards qui se fondaient eninconscientes étreintes, cette fois encore, ils ne se dirent riendes choses essentielles qui palpitaient dans leurs âmes.
Roland appela à lui toutes les puissances de sa volonté pourétouffer dans sa gorge le cri de sa passion ravie etdouloureuse.
Et le miracle, en un tel moment, fut qu’il put parler… parlerfroidement, d’une voix qui retentit en lui-même :
« Fuyez… rentrez en votre palais… pour rien au monde nevous montrez plus dans Venise avant un mois… »
Léonore entendit-elle ?
Elle entendit la voix.
Mais comprit-elle le sens des paroles ?
C’est peu probable.
Ce qui est sûr, c’est que la gondole de Léonore vira de bordavec précipitation et s’éloigna en toute hâte vers le palaisAltieri.
Le barcarol avait entendu, lui !
Lui aussi avait reconnu Roland Candiano. Et cet avertissementjeté soudain l’avait fait frissonner de la tête aux pieds.
Ce barcarol jeta sur Roland un étrange regard d’effroi, dereconnaissance et de pitié.
Et il se mit à fuir vers le palais Altieri.
Et si Roland n’avait pas eu les yeux invinciblement attachés surLéonore, s’il avait un instant examiné le barcarol, il eût reconnuen lui Dandolo, le père de Léonore.
La gondole disparut.
La poitrine de Roland se gonfla, il y eut un râle dans sa gorge,et ses bras qui se tendaient dans la nuit vers celle qu’il adorait,retombèrent dans un geste découragé.
Mais presque aussitôt, il tressaillit ; son regard,machinalement, venait de se porter vers le pont des Soupirs, etcontre les flancs de la morne prison, il distingua la barque deGrimani.
Il se dirigea aussitôt vers elle et l’atteignit en quelquescoups de rame. Grimani vit avec étonnement arriver vers lui cettegondole que conduisait un homme qui n’était pas un barcarol. Ilsupposa d’abord que c’était un de ces promeneurs solitaires qui,parfois, venaient rôder aux abords de la prison.
Il rangea donc sa barque contre la muraille moisie de salpêtreet s’accrocha à un crampon de fer, décidé à laisser passer lepromeneur. Il n’avait d’ailleurs pas compris la scène rapide quivenait de se passer. Il avait vu venir la gondole de Léonore, puisl’avait vue virer de bord subitement.
« Ce ne sera pas pour ce soir », avait-il simplementgrommelé.
Mais lorsqu’il vit la gondole de Roland se ranger près de lasienne, il commença à ressentir la vague appréhension d’un dangerinconnu.
« Holà ! cria-t-il, passez au large, s’il vousplaît ! »
Roland, pour toute réponse, prononça :
« Venise et Saint-Marc. »
C’était le dernier mot de passe des conjurés.
Grimani fut aussitôt rassuré.
Roland, enjambant les bordures des deux barques, se trouvadebout dans celle de Grimani et repoussa du pied sa propre gondolequi s’en alla au fil de l’eau.
Alors, il se dirigea vers l’avant et amarra la barque au cramponde fer auquel s’était accroché Grimani.
Puis il s’assit, et dit tranquillement :
« Veuillez vous asseoir, seigneur Grimani, nous avons àcauser. »
Grimani avait assisté sans trop de surprise à tous cespréparatifs, persuadé qu’il avait affaire à quelque conjuré.
Aux derniers mots de Roland, il s’assit vis-à-vis de lui sur unebanquette, et demanda :
« Qui êtes-vous, monsieur ? »
Roland retira son masque, et Grimani tressaillit deterreur : car cet homme qui venait de lui donner le mot depasse, il ne l’avait jamais vu parmi les conjurés. Cependant, laconspiration étendait de telles ramifications dans Venise qu’ilétait possible, entre tant d’hypothèses qui lui traversèrent lecerveau, que cet homme lui eût été envoyé par un des chefs.
« Monsieur, dit-il d’une voix calme, je distingue votrevisage, et je vois que vous m’êtes inconnu ; cependant, vousavez prononcé un mot…
– Qui vous prouve que je fais partie de la grandeconjuration. »
Grimani s’inclina, mais observa un silence prudent.
« Eh bien, dit alors Roland, vous vous trompez, je neconspire pas, je ne suis pas des vôtres, et si j’ai employé le motde passe des cryptes de Saint-Marc, c’est que je voulais vousaborder tranquillement, ayant à causer avec vous. »
Grimani pâlit. Un juron éclata sur ses lèvres et il se dressasubitement, le poignard à la main. Il n’avait pu faire un geste quedéjà, Roland, avec cette souplesse et cette force prodigieuse queles exercices violents dans la montagne et peut-être plus encoreson travail dans les puits avaient décuplées, Roland saisit lepoignet de son adversaire, qui, sous cette étreinte, poussa unhurlement de rage et laissa échapper son arme.
Roland ramassa le poignard et le tendit à Grimani.
Celui-ci, stupide d’étonnement, le saisit, etbalbutia :
« Que voulez-vous donc ?
– Vous allez le savoir, si vous voulez prendre la peine dem’écouter quelques minutes avec tranquillité. Mais asseyez-vous, jevous prie, les mouvements que vous faites finiront par nous fairechavirer. »
Grimani, dompté, obéit.
« Je vous écoute, dit-il.
– Monsieur, reprit Roland, je vois que vous ne meconnaissez pas. Il faut donc que vous sachiez qui je suis. Voussouvient-il d’une certaine soirée chez la courtisane Imperia où,après avoir insulté le scribe Arétin, vous fûtes saisi par unlaquais et jeté dehors ? »
Grimani, à ce souvenir, grinça des dents.
« Je vois que vous vous souvenez, dit Roland. Depuis, partrois fois, vous avez cherché à vous venger de ce pauvre Arétin,croyant que c’était lui qui vous avait fait jeter à la porte. Et àchaque fois, par une incroyable fatalité, votre vengeance amisérablement avorté au bon moment. »
Grimani, stupéfait et terrifié, fixait sur cet inconnu qui luiparlait ainsi un regard de fureur et de curiosité passionnée.
« Monsieur, poursuivit Roland, c’est moi qui ait faitavorter vos vengeances. C’est moi qui me suis dressé entre vous etPierre Arétin. Je ne voulais pas que le poète fût frappéinjustement. Je dis injustement, car c’est par mon ordre et non parle sien que vous avez été saisi et porté dehors, aux yeux de tousvos amis.
– Malédiction ! rugit Grimani. Qui es-tudonc ?
– Vous allez le savoir… Est-ce que votre père, le vieuxGrimani, n’a pas fait partie du Conseil des Dix, en l’an1509 ? »
Grimani tressaillit violemment, et un frisson, avant-coureur del’épouvante, parcourut sa chair à fleur de peau.
« Est-ce que, continua Roland, votre père ne fut pas un deceux qui condamnèrent le vieux Candiano à avoir les yeuxcrevés ?… Je vais vous apprendre une chose que vous ignorez.Le vieux doge aveuglé fut abandonné sur une route et vécut six ansde la charité publique, c’est-à-dire de la misère la plus misérableque puisse connaître un être humain. Et maintenant, vous qui êtesle fils de l’un des juges, sachez que je suis, moi, le fils ducondamné…
– Roland Candiano ! gronda Grimani.
– Oui, dit Roland dont la voix devenue rauque et duresemblait faire vaciller son adversaire comme un vent d’orage faitvaciller un arbre ; oui, Roland Candiano… Votre père commitune lâcheté, monsieur ; il savait, lui, que le mien n’étaitcoupable d’aucun attentat contre la loi ; le vieux Grimanicondamna le vieux Candiano, en bon père qu’il était ; car s’ilcommit cette effroyable lâcheté, ce fut pour assurer votre avenir.Cet avenir fut en effet assuré : et pendant que libre,insoucieux, vous promeniez votre jeunesse du Rialto au Lido, parmiles sourires de femmes, moi, au fond de ces puits, je sanglotais enme demandant quel était mon crime, je sanglotais… tenez, commesanglotent les voix que nous entendons en ce moment. »
En effet, à ce moment, des gémissements sourds montaient desentrailles du sombre monument et passaient sous le pont des Soupirscomme une rafale de la douleur humaine.
« Patience ! dit Roland en étendant la main vers lesmurs couverts de salpêtre, patience, l’heure de la délivrance estproche… patience, condamnés, mes frères !… »
Roland se calma par degrés.
« Monsieur, reprit-il d’une voix plus calme, les fils nesont pas responsables des crimes de leurs pères. Le vôtre est mort,et j’ignore si, à la minute suprême, il n’a pas expié son crime parquelque pensée de terreur et de repentir. Si donc, je vous airappelé ce passé qui pèsera sur toute ma vie, c’est que je voulaisvous faire comprendre le droit que j’ai d’intervenir dans votrevie, à vous, et me dresser entre vous et ceux que vous voulezfrapper. »
Grimani, maintenant, se remettait. De tout ce que Roland venaitde dire, il ne retenait que deux points essentiels pour lui ;d’abord, Roland Candiano, malgré les derniers mots qu’il venait deprononcer, avait contre lui de graves motifs de haine ;ensuite, fait plus essentiel encore, Roland connaissait évidemmentla conspiration. À ce double point de vue il était redoutable.
Grimani était homme de courage et de sang-froid.
La première émotion passée, il concentra toutes ses ressourcesde réflexion rapide et de forces sur ce seul point :
Tuer Roland Candiano.
« Monsieur, dit-il froidement, vous avez voulu me parler,et vous voyez que je vous écoute avec patience, attendant qu’ilvous plaise de m’expliquer ce que vous attendez de moi. »
Roland dédaigna de retenir l’ironie voulue de l’accent.
« Je suis venu, répondit-il froidement, vous proposer dechoisir entre la vie et la mort. »
Grimani tressaillit.
« Voici ce que je vous propose, reprit Roland, n’ayantcontre vous aucun motif de haine. Vous quitterez Venise à l’instantmême, et vous n’y rentrerez pas avant un mois.Acceptez-vous ?
– Je pourrais vous dire que j’accepte, quitte àdemeurer ! »
Roland sourit : « Rassurez-vous ; si vousacceptez de partir, je vous démontrerai la nécessité qu’il y a pourvous de tenir parole.
– Tout au moins, reprit Grimani, me permettrez-vous de vousdemander pourquoi il est nécessaire que je sorte de Venise en unmoment où je tiens fort à y rester ?
– Parce que, répondit Roland, il est nécessaire que vous necommettiez pas, comme votre père en commit une, quelque lâchetédont je pourrais avoir à souffrir… Je vous prie de remarquer,monsieur, que je ne m’intéresse nullement à votre état moral. Soyezun lâche, soyez un piètre et misérable bravo tant que vous voudrez– pourvu que je ne vous trouve pas sur mon chemin. Je vous prie enoutre d’observer que c’est avec une entière patience que je vousdonne toutes les explications qu’il vous paraît utile de medemander. »
Grimani fit un signe de tête, en forme d’ironique remerciement.Il lui parut évident que Roland Candiano le ménageait, ou tout aumoins n’avait pas de mauvaise intention immédiate contre lui. Cettecertitude lui laissa une liberté d’esprit suffisante pour étudierson coup.
La position était exactement celle-ci :
La gondole amarrée au crampon contre le mur de la prison,presque au-dessous du pont, s’était, sous la poussée de l’eau,rangée contre la muraille même.
À l’avant, était assis Grimani, ayant le crampon de fer à sagauche, et Roland devant lui, sur une banquette.
Au moment où Roland lui avait tendu son poignard, Grimanil’avait rengainé.
Toute la question, pour lui, était donc de dégainer sans queRoland s’en aperçût. Alors, de la main gauche, il tireraitviolemment sur le crampon pour donner une secousse à la barque et,en même temps, profitant du mouvement instinctif que ferait Rolandpour se maintenir en place, il le frapperait à la poitrine.
Tel fut le plan de Grimani, homme de sang-froid, comme nousavons dit. Mais pour réussir, il fallait dégainer sans attirerl’attention de Roland.
« Qui vous dit, reprit-il, que je veuille me transformer enbravo ?
– Que faites-vous ici ? dit Roland. N’êtes-vous pas àvotre embuscade ? N’attendez-vous pas celle que vous devezfrapper ? Votre père, pour la réussite d’une conjuration,condamna un homme à être aveuglé et un autre à mourir lentementdans les puits. Vous, plus expéditif, voulez employer le poignard.Pour la réussite d’une conjuration, vous aussi, c’est-à-dire pourvous assurer votre part dans les dépouilles de Foscari vaincu, vousavez accepté d’attendre ici la fille de Dandolo et del’assassiner. »
Grimani, d’un mouvement insensible, venait de réussir à ramenercomplètement son manteau sur ses genoux, c’est-à-dire que ses mainsétaient cachées – et libres d’agir !
Roland n’avait rien remarqué. Il continua :
« Comment, seigneur Grimani, vous êtes jeune, vous êtesbeau, vous êtes intelligent, la vie s’ouvre devant vous, souriante,et alors qu’on pourrait vous croire occupé de nobles pensées, vousméditez, vous, un meurtre sur une femme, pour assouvir je ne saisquelle pauvre ambition ?… Allez, Grimani, j’oublierai cettesoirée, j’oublierai votre crime, j’oublierai que vous avez vouluêtre du parti des oppresseurs contre les opprimés ;j’oublierai tout cela, parce que vous êtes jeune, parce que je vouscrois égaré, et que peut-être une grande leçon comme celle-ci ferade vous un homme. Allez, jurez-moi de quitter Venise dès ce soir,et revenez me trouver dans un mois… »
Pour toute réponse, Grimani eut un éclat de rire funeste :il se leva, imprima à la barque une violente secousse, et rejetantson manteau, se laissa tomber de tout son poids sur Roland…
L’instant d’après, Grimani se trouva dans le canal, aveuglé,suffoqué, terrifié, son poignard disparu, et quelque chose autourdu cou, comme un carcan de fer.
Que s’était-il passé ?
Ceci : que Roland n’avait pas perdu de vue un seul de sesgestes, qu’il avait pour ainsi dire suivi sa pensée pas à pas,qu’il s’était levé en même temps que Grimani, et que, loin dechercher à conserver son équilibre, il avait achevé de chavirer labarque.
Il en résultat que Grimani, au lieu de tomber sur Roland, futprécipité dans le canal ; l’instinct lui fit ouvrir les mainspour se soutenir dans l’eau, et il lâcha sa dague.
Roland avait sauté en même temps.
D’une seule brasse, d’une seule ruée, pourrait-on dire, ilatteignit Grimani, et ses deux mains formèrent autour de son cou cecarcan de fer dont Grimani eut l’impression.
La lutte fut courte.
Il y eut quelques soubresauts ; l’eau fut violemmentagitée, puis les deux hommes disparurent sous les flots…
*
* *
Quelques secondes s’écoulèrent.
Puis il y eut un remous des eaux.
Une tête pâle se montra… c’était celle de Roland… Il semaintenait sur l’eau attendant…
Des minutes se passèrent dans un silence terrible, que troublaseul un sourd gémissement venu du fond des prisons.
Tout à coup, à vingt brasses de lui, Roland aperçut une formenoire qui se balançait à la surface de l’eau, plongeait mollement,puis se montrait encore.
Il se mit à nager vigoureusement, et atteignit la formenoire…
C’était le cadavre de Grimani, avec sa face violette, ses yeuxexorbités, sa bouche tordue par un rictus, comme si cet éclat derire funeste qu’avait entendu Roland se fût perpétué sur les lèvresdu mort…
Roland sortit du canal aux abords de la place Saint-Marc.L’exécution qu’il venait d’accomplir ne laissait aucun trouble dansson esprit. Chose étrange, ce duel épouvantable dans l’eau, cettemort terrible de son adversaire disparaissaient déjà de son esprit.Ce n’était qu’un incident dans la bataille qu’il avait entreprise.À peine sorti de l’eau, il se dirigea vers l’un des dix ou douzerefuges qu’il avait dans Venise, disséminés un peu partout, et sehâta de changer ses vêtements mouillés contre un vêtement decavalier.
Alors, il prit le chemin de l’île d’Olivolo, devenue levéritable centre de ses opérations.
Son entretien avec Gennaro l’inquiétait peu.
Il avait percé à jour l’âme de ce chef de police, et avaitacquis la conviction que Guido Gennaro ne tenterait pas del’arrêter avant un bon mois.
En effet, la cérémonie traditionnelle du mariage du doge Foscariavec l’Adriatique était fixée à un mois, et c’était ce jour-là quedevait éclater, en même temps que la conjuration, le coup de foudrelonguement préparé par Roland.
Coup de foudre qui devait frapper – du moins selon sesprévisions – Altieri, Dandolo, Bembo et Foscari, tous les quatreexpiant ensemble le crime qu’ils avaient combiné ensemble.
En passant devant Sainte-Marie-Formose, il fut rejoint parScalabrino. Ses propres douleurs disparurent, dans cette âmegénéreuse, devant la douleur qu’il voyait peinte sur le visage deson vieux compagnon…
« Quelles nouvelles ? demanda-t-il.
– Mauvaises, maître.
– Comment cela ? As-tu appris quelque chose ?
– Rien, maître, rien ! Et c’est cela qui me désespère.Impossible de retrouver la moindre trace de Bembo ou deBianca. »
Scalabrino poussa un profond soupir.
Roland méditait tout en continuant à avancer vers l’anciennemaison Dandolo.
« Soit ! dit-il enfin, puisqu’il n’y a rien dansVenise, nous allons battre les alentours ; je connais à peuprès les endroits où Bembo aura l’idée de se réfugier ; nouslaisserons un service de surveillance autour de son palais, et,tous tant que nous sommes, dès cette nuit, nous fouillerons lacampagne de Venise ; nous deux, nous partirons dans ladirection de Padoue, et quant aux autres… viens, je vais donner lesindications nécessaires.
– Puissions-nous arriver à temps ! fit Scalabrino.
– Deux cents cavaliers vont battre la campagne ; je tejure qu’avant trois jours la piste de Bembo sera retrouvée, et unefois que je tiendrai cette piste, sois tranquille… »
Ils arrivèrent à la maison et entrèrent.
Roland fut frappé par la vue de Gianetto, qui l’attendait.
« Que se passe-t-il chez l’Arétin ? »demanda-t-il, résolu d’ailleurs à abandonner pour cette fois lepoète.
C’était en effet Gianetto qui venait le prévenir toutes les foisque Pierre Arétin s’était mis dans quelque mauvaise passe. AlorsRoland prenait ses dispositions pour sauver le poète, selon sontraité qu’il exécutait scrupuleusement.
« Maître, dit Gianetto, le seigneur Arétin a voulum’envoyer à Trévise.
– Pourquoi cela ?
– Pour m’éloigner, parce que j’ai vu l’évêque entrer chezlui.
– Bembo ! s’écrièrent à la fois Roland etScalabrino.
– C’est moi qui l’ai introduit, dit Gianetto.
– Courons, maître, oh ! courons ! s’écriaScalabrino.
– Une minute ! fit Gianetto ; l’évêque étaitaccompagné d’une jeune femme… ou d’une jeune fille, je ne sais pasau juste. »
Roland et Scalabrino échangèrent un regard flamboyant de joie,et sans en demander davantage, s’élancèrent au-dehors.
Quelques minutes plus tard, ils étaient dans une gondole queScalabrino faisait voler sur les eaux.
Un quart d’heure après, elle s’arrêta devant le palaisArétin.
L’instant d’après, ils étaient tous les deux devant la porte.Elle était fermée !
Roland heurta rudement. Il entendit à l’intérieur un bruitd’allées et venues effarées : c’était l’Arétin qui, toujoursconvaincu qu’Imperia allait envoyer une vingtaine de spadassins àses trousses, prenait des mesures de défense.
Roland heurta plus fort.
« Ouvrez donc, par l’enfer ! » gronda-t-il.
Sa voix fut sans doute reconnue, car presque aussitôt, Roland etScalabrino entendirent le ferraillement des énormes verrousderrière lesquels Pierre Arétin se croyait à peine en sûreté.
Roland aperçut l’Arétin qui s’avançait à sa rencontre.
« Quoi ! c’est vous, maître !
– Où est Bembo ? demanda Roland d’une voix si rude quel’Arétin se mit à trembler et murmura à part lui :
– Ohimé ! Je tombe de Charybde en Scylla. Bembo,maître ?… »
Roland secoua le bras du poète :
« Pour chaque seconde perdue, je t’arracherai une dent àcoups de tenailles. Réponds, misérable ! Où est Bembo ?Où est Bianca ?
– Venez, gémit l’Arétin, mais le ciel m’est témoin qu’enleur donnant à tous deux l’hospitalité, je ne croyais pas encourirvotre colère. »
Il se mit à marcher rapidement.
À ce moment, il perçut un bruit de voix, un gémissement.
« Bianca ! Bianca ! rugit-il en poussantl’Arétin.
– Ici ! » répondit la voix de Perina, qui semontra aussitôt et du doigt désigna une porte.
Scalabrino se rua sur cette porte, et de ses puissantes épaulespesa sur elle.
Quelques secondes terribles s’écoulèrent, puis le bois vola enéclats, la serrure sauta, la porte s’abattit et les deux hommes seruèrent dans la chambre.
On sait l’affreux spectacle qui les attendait…
Le premier coup d’œil de Roland fut pour la fenêtre ouverte parBembo. Et cette fenêtre grande ouverte le fit tressaillir.
« Malédiction ! Il se sauve… ill’enlève ! »
Un sourd gémissement de Scalabrino le fit se retourner.
Alors, dans le coin le plus sombre de la pièce, il vit Biancaétendue. Près d’elle, le colosse était tombé sur ses genoux. Iln’osait ni la toucher, ni prononcer un mot.
Roland s’approcha vivement.
Tout de suite, il vit que Bianca était morte.
Ses poings se serrèrent, et de ses yeux levés au ciel, commepour jeter à la fatalité une malédiction suprême, deux larmesroulèrent. Il toucha Scalabrino à l’épaule.
Celui-ci leva la tête.
« Elle n’est pas morte, n’est-ce pas ? Oh ! ceserait atroce ! Oh ! maître, dites-moi qu’elle n’est pasmorte… Bianca ! ma fille !… Tu m’entends, n’est-cepas ?… C’est moi… c’est ton père… Oui, ton père. Regarde-moi,ouvre les yeux seulement… Si tu trouves que je ne mérite pas d’êtreton père, si cela ne te convient pas d’être ma fille, je m’en irai…mais ouvre tes yeux un peu, pour me voir, toi qui n’as jamais vuton père… Je ne le savais pas, moi ! J’avais une fille, laplus belle de Venise, la plus pure, et je ne le savais pas. Mais jesais maintenant… Et comme ma vie a changé du jour où je l’aisu ! je n’ai plus pensé qu’à toi… toi, mon enfant… mafille !… Quoi ! morte !
« Je ne suis réuni à elle que pour la voir morte !Allons donc ! Elle vivra, vous dis-je ! Bianca !…Écoute-moi, puisque je suis ton père… regarde-moi un instant, unseul instant… »
Roland secoua l’épaule de son compagnon avec rudesse.
« Debout, dit-il d’une voix rauque, debout, moncompagnon !
– Donc, bégaya le géant, elle est morte !
– Morte ! » dit Roland avec une solennitéd’accent qui fit que tous, l’Arétin, la Margherita et la Paolina,et toutes les Arétines accourues, et derrière elles, les valets,tous courbèrent la tête.
Perina sanglotait doucement.
Pierre Arétin se mordait les lèvres jusqu’au sang.
« Maître, dit-il humblement, j’ose espérer que…
– Silence ! » répondit Roland de cette même voixsolennelle.
Scalabrino s’était levé. Il ne pleurait pas. Mais ses yeuxs’étaient comme injectés de sang.
« Morte ! répéta-t-il… Maître, il ne me reste doncplus qu’à mourir moi-même.
– Tu vivras, dit Roland.
– Que voulez-vous que je fasse à présent ?…
– La venger !
– La venger ! murmura sourdement Scalabrino, dontl’œil, un moment, flamboya pour s’éteindre aussitôt.
– Retrouver le misérable qui a tué ta fille, et lui rendresouffrance pour souffrance, mort pour mort…Viens !… »
Il saisit Scalabrino par un bras et l’entraîna.
Le colosse se laissa faire comme un enfant.
Mais sur le seuil de la porte, il eut une résistance et tournala tête vers le cadavre de Bianca.
« Tu veux donc que Bembo nous échappe ! gronda Rolandet qu’arrivés trop tard pour sauver ta fille, nous arrivions troptard pour la venger ! »
Ces mots galvanisèrent Scalabrino. Une malédiction éclata surses lèvres, ses poings fermés se levèrent dans un geste de menace,et, entraîné par Roland, il se précipita hors du palais Arétin.
*
* *
Dehors, l’immense étonnement de Scalabrino se fondit. Cettesorte de stupeur hébétée qui l’avait d’abord paralysé se dissipa.Une furieuse colère contre l’injustice du destin lui fit rugir desparoles insensées… puis ses sanglots éclatèrent. Il voulait rentrerdans le palais, la revoir une dernière fois, se convaincre quel’horrible vérité n’était pas une illusion de cauchemar, maisRoland l’entraînait toujours…
Roland n’avait qu’un indice : la fenêtre laissée ouvertepar Bembo qui donnait sur une ruelle qui aboutissait au canal.
Ce fut donc sur le canal qu’il porta ses investigations,toujours entraînant ce géant qui pleurait comme un enfant.
Sur le canal, à la nuit venue, les gondoles étaient rangéesméthodiquement, flanc à flanc, amarrées à des poteaux enfoncés dansl’eau. Roland se mit à marcher le long de la ligne des quais,inspectant les gondoles, avec la prescience que Bembo avait dû ledeviner puisqu’il avait fui !… et qu’il avait dû, toutd’abord, songer à quitter Venise.
Tout à coup, il vit une place vide.
Il sauta dans la gondole voisine, et souleva les rideaux de latente :
« Malédiction ! Personne !
– Ohé ! mon cavalier, fit une voix qui venait d’unebarque. Vous cherchez une gondole pour une promenade au clair delune ? »
Roland, sans répondre, enjamba les cordages, se trouva en facedu marinier qui venait de parler, sortit son poignard etdit :
« Ce poignard dans ton ventre si tu mens d’unesyllabe ; cent écus d’argent si tu dis la vérité. Quechoisis-tu ? »
Au ton de la voix, le marinier comprit qu’il ne s’agissait pasd’une plaisanterie, et instantanément son choix fut fait.
« Je choisis les cent écus, par la Madone.
– Bien. La gondole qui manque… là… depuis quand est-ellepartie ?
– Dix minutes à peine. Je m’apprêtais à m’endormir sous matente, et je l’ai vue faire force de rames.
– Qui emmène-t-elle ?
– Un homme seul, habillé en cavalier, avec un manteaunoir.
– D’où venait l’homme ?
– De là ! fit le marinier en étendant le bras vers lepalais Arétin…
– Cet homme… avait-il l’air tranquille ?
– Tranquille ? Comme un sanglier qui entend lameute ! Il se retournait à chaque pas, et s’est jeté sous latente comme s’il eût eu tous les sbires de Venise à sestrousses.
– C’est lui !… tu entends, c’est lui ! » ditRoland.
Scalabrino fit un signe de tête. Roland reprit :
« Où la gondole allait-elle ?
– Vers la lagune.
– Te charges-tu de la rattraper ?
– On peut essayer !
– Embarque ! » fit Roland.
Scalabrino qui était demeuré sur le quai embarqua. Le marinierréveilla deux matelots qui dormaient dans les gondoles voisines, etbientôt l’embarcation se mit à voler sur les flots.
Scalabrino et Roland avaient pris place sous la tente, soit pourne pas gêner la manœuvre, soit que Roland eût à parler à soncompagnon.
Il lui parla, en effet, pendant la traversée, tenant ses mainsdans les siennes, lui versant les consolations, sans doute, que soncœur trouvait et que le géant écoutait en continuant de sangloterdoucement.
Roland s’éloignait de Venise en un moment terrible.
Non seulement Léonore pouvait être menacée encore sans qu’il fûtlà pour la sauver encore, mais cette absence pouvait faire avortertous les projets de Roland.
Mais pas un instant, il ne songea à renoncer à la poursuitequ’il entreprenait.
Comme la gondole allait atterrir, Roland sortit de la tente etalla se poster à l’avant.
« La terre est là ! dit bientôt le marinier.
– Comment n’avons-nous pas rencontré la gondole que nouspoursuivons ?
– La lagune est large. Nous l’avons traversée en lignedroite ; ils ont pu obliquer à gauche ou à droite… Mais non…tenez…
– Silence, dit Roland, j’ai vu. »
À cent brasses, les vagues déferlaient : le rivage étaitlà ; et, dans l’obscurité, Roland venait d’apercevoir un feupâle.
« Nagez ferme ! » commanda-t-il.
Quelques minutes plus tard, Roland et Scalabrino sautaient àterre. Et là, sur le rivage, deux ou trois mariniers apparurent.Roland se dirigea vers eux.
« Que faites-vous là ? demanda-t-il d’un tond’autorité.
– Excellence, répondit l’un des mariniers, nous attendonsque le vent s’abatte un peu pour regagner Venise.
– Qu’est devenu l’homme que vous avez conduit ici ? Unhomme vêtu en cavalier, manteau noir ? Répondez ! Il y vade la vie. »
Les mariniers se consultèrent du regard : sans doute, ilsvirent qu’ils n’étaient pas de force à résister, car le patronreprit :
« Ma foi, l’homme dont vous parlez nous a grassement payéspour lui faire passer la lagune, mais il ne nous a pas payés pournous taire…
– Et moi je paie quand on parle », dit Roland entendant une pièce d’or au marinier qui se courba en deux, et, toutà fait convaincu de la force des arguments de son interlocuteur,ajouta :
« L’homme en question a pris par là, tout droit. »
Il étendait la main dans la direction de Padoue.
« Il y a longtemps ? fit Roland.
– Cinq minutes.
– L’avez-vous reconnu ?
– Non, Excellence. »
Roland comprit que le marinier avait dit tout ce qu’il pouvaitdire, et qu’il n’en tirerait pas un mot de plus.
Il se tourna vers le gondolier qui l’avait amené et qui avaitsauté à terre en même temps que lui.
« Peux-tu me fournir de quoi écrire ? »
L’homme entra dans la gondole, fit signe à Roland de le suivre,décrocha le fanal de l’avant, et pénétra sous la tente. Là, ilouvrit une sorte de layette ou petite armoire adaptée sous labanquette ; elle contenait deux ou trois flacons de vin, dupain, du poisson salé, et, en outre, une écritoire.
Roland s’assit et se mit à écrire, tandis que le gondolierl’éclairait. Quand il eut fini, il plia le papier, et n’ayant pasle cachet ni de cire, demeura embarrassé.
« Sais-tu lire ? » demanda-t-il brusquement enmettant sa lettre sous les yeux du gondolier, tandis que son regardle dévisageait attentivement.
L’homme secoua la tête.
« Alors, fais lire par un de tes hommes.
– Ils en savent autant que moi, Excellence. »
Roland eut un soupir de satisfaction. Il savait maintenant qu’ilpouvait confier sa lettre sans qu’elle fût lue.
« C’est, dit-il, que je ne retourne pas à Venise, et que jen’ai pas sur moi les cent écus que je t’ai promis. »
Le gondolier eût pu lui répondre qu’il lui avait semblé entendretinter de l’or en quantité dans la ceinture de Roland lorsquecelui-ci avait tendu à son confrère de la gondole voisine une piècequi devait être un beau ducat.
Mais ce gondolier était un homme de bon sens qui se dit aussitôtque son passager, capable de donner un ducat pour un simplerenseignement en apparence insignifiant, était incapable de ne paslui tenir parole quant aux cent écus.
« J’ai confiance en vous, dit-il simplement. Vous mepaierez à votre retour.
– Non ; la lettre que voici est un ordre de te payer,non pas cent écus, mais cent vingt. C’est pour cela que je voulaiste la faire lire.
– C’est comme si je l’avais lue, puisque Votre Excellenceme dit ce qu’elle contient. »
Pensif, Roland fit un signe de tête approbateur. Mais un nouveausoupçon traversa son esprit.
« Puisque tu ne sais pas lire, dit-il, en dévisageant ànouveau le gondolier, c’est donc que tu ne sais pasécrire ?
– En effet, Excellence, fit en souriant le dignemarinier.
– D’où vient donc que tu emportes une écritoire dans tagondole ?
– C’est bien simple, Excellence. Vous avez sans douteremarqué que je stationne à deux pas du palais Arétin. »
Roland tressaillit et son regard se fit plus aigu pour fouillerla physionomie du marinier.
« Eh bien ? fit-il. Qu’a de commun le palaisArétin…
– Eh bien, il arrive souvent que l’Arétin, qui est trèsménager de sa belle gondole, emploie la mienne pour sepromener.
– Ah ! ah !…
– La première fois que cela est arrivé, il m’a demandé toutà coup une plume, de l’encre et du papier ; nous étions enplein Lido ; et comme je n’avais rien de ce qu’il medemandait, il se mit à jurer comme un vrai païen, en criant que jelui faisais manquer une magnifique inspiration et qu’il perdaitplus de mille écus par ma faute. Depuis ce temps, j’ai toujours uneécritoire près de mon vin, et s’il faut tout dire, le seigneurArétin fait autant usage de l’un que de l’autre. »
En un autre moment, Roland eût peut-être souri du naïf récit dubrave gondolier.
« C’est bien, dit-il. Voici la lettre. Tu sais ce qu’ellecontient, et combien elle est précieuse pour toi.
– Pas de danger que je l’égare… et encore moins de dangerque je la lise. Tenez, Excellence, lors même que je saurais lirecomme l’évêque lui-même (le gondolier ne s’aperçut pas que soninterlocuteur pâlit), vous pourriez être tranquille.
– Allons, pars donc à l’instant et fais en sorte que cettelettre soit remise par toi-même, avant l’aube, à celui à qui elleest destinée.
– Et qui s’appelle ?
– Pierre Arétin. Tu le connais ; donc pas d’erreurpossible.
– Il n’y en aura pas. Avant le jour, maître Pierre Arétinaura la lettre.
– Et il te comptera cent vingt écus d’argent », ditRoland qui, en même temps, redescendit à terre.
Le gondolier fit aussitôt ses préparatifs de départ, et Rolandvit bientôt disparaître dans la nuit l’embarcation qui l’avaitamené.
Quant à l’autre – celle qui avait amené Bembo, il la retintpendant une demi-heure en interrogeant son patron sur des sujetsquelconques ; si bien que ce gondolier, qui n’était pas plusbête que son camarade, finit par lui dire :
« Excellence, vous m’avez donné un ducat pour un mot ;si vous m’en donnez un autre, je vous jure sur le Christ et saintMarc que je ne m’en irai pas d’ici avant le jour. »
Roland lui en donna deux, et désormais tranquille, se tournavers Scalabrino, qui avait assisté à toute cette scène avec unesombre indifférence. Il le prit par le bras, et tous deuxs’enfoncèrent dans les terres, vers Padoue.
*
* *
Quant à ce que contenait la lettre écrite par Roland, quantaux instructions, aux recommandations ou aux ordres qu’il donnait,nous ne tarderons pas à le savoir.
*
* *
À Padoue, Roland retrouva la trace directe de Bembo. Il fitexactement ce qu’avait fait l’évêque-cardinal ; c’est-à-direqu’il acheta une bonne monture pour lui et son compagnon, et se mitaussitôt en route.
De Padoue à Ferrare, et de Ferrare à Bologne, il suivit lefugitif, sans presque perdre le terrain, excepté le temps qu’il luifallait pour interroger, s’orienter, retrouver la piste quand ellevenait à lui manquer.
Il arriva à Firenzuola deux heures après Bembo et commel’auberge où il s’était arrêté était la seule du village, il futcertain d’obtenir tous les renseignements qu’il voulait.
Tout en mangeant le maigre dîner qu’on leur avait servi, il fitdonc causer l’hôte. Dès les premiers mots il acquit la convictionque Bembo était dans l’auberge. Il échangea un rapide regard avecScalabrino comme pour lui dire :
« Tiens-toi prêt ! Nous le tenons ! »
Le voyage, la rapidité de la course, les multiples incidents quinaissent à chaque pas de cette poursuite et que nous ne rapportonspas de peur de lasser la patience du lecteur, tout cela avaitproduit l’effet ordinaire sur l’esprit de Scalabrino.
La haine devenait plus forte que la douleur.
Lorsqu’il apprit soudainement par l’entretien de l’hôte et deRoland qu’il tenait enfin l’assassin de sa fille, il poussa unvaste soupir, et se leva brusquement de la table où il étaitassis.
Roland le contint d’un regard, et acheva son repas avectranquillité. Le repas achevé, il dit à l’hôte :
« Mon compagnon et moi, n’aimons pas beaucoup à êtredérangés la nuit. Or, il y a des voyageurs qui ne se gênent paspour faire du bruit, vous le savez. Le cavalier qui est arrivéavant nous…
– Oh ! un seigneur bien tranquille, je vous jure.
– Possible ; mais mettez-nous loin de sa chambre. Oùest-il, lui ?
– Là » fit l’hôte en baissant la voix.
Il désignait une porte donnant sur la salle commune.
Roland eut ce rapide battement de cils qui, chez lui, indiquaitune colère ou une inquiétude.
Son plan avait été d’attendre que l’hôte fût couché et depénétrer sans esclandre chez Bembo. Mais lorsque l’aubergiste luieut indiqué la porte, il reconnut aussitôt cette évidence :qu’il était impossible que Bembo ne l’eût pas entendu.
Alors, il se leva, et faisant signe à Scalabrino, il dit àl’hôtelier :
« Au surplus, il faut que je parle sur-le-champ à cecavalier ; veuillez frapper à la porte.
– Mais… » commença l’aubergiste abasourdi.
Scalabrino ne lui laissa pas le temps d’achever ; il lesaisit par un bras et l’entraîna devant la porte. L’aubergistetremblant obéit alors et frappa. Aucune réponse ne vint.
« Enfonce, dit Roland.
– Arrêtez ! s’écria l’aubergiste, on peut entrer sansrien détériorer, venez. »
Roland fit signe à Scalabrino de demeurer en surveillance où ilse trouvait, et lui-même suivit l’hôte qui le conduisit dans lacour de derrière.
La porte-fenêtre laissée ouverte par Bembo frappa aussitôt leregard de l’aubergiste qui se précipita dans la chambre.
« Parti ! gémit-il ; parti sanspayer !… »
Mais aussitôt il fit réflexion qu’il eût dû entendre ouvrir laporte charretière, et courut à l’écurie où la vue du cheval et duharnais changea instantanément son désespoir commercial enjubilation.
Roland se rendit compte des pensées de Bembo. Évidemment lecardinal l’avait entendu et avait fui à pied. Il rentra pensif dansla salle commune.
« Eh bien ? fit Scalabrino.
– Enfui… à pied.
– Courons, il est à nous !
– Inutile. Le cardinal est à pied. Son itinéraire de Veniseà Firenzuola m’indique aussi sûrement que s’il me l’avait expliquéle but de sa course. Bembo va à Rome. Voici ce qu’il va faire. Ilva, à pied, traverser la montagne, puis gagner Florence, et, parSienne, la campagne romaine. Nous le retrouverons donc, soit àFlorence, soit à Sierra, soit à Rome.
– Pourquoi ne pas le saisir dès cette nuit ? fit lecolosse dont la voix tremblait légèrement.
– Parce qu’il vaut mieux ne l’atteindre qu’à Rome.
– Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Bembon’est pas parti seul de Venise. Je veux voir… »
Ils passèrent donc la nuit dans l’auberge de Firenzuola, etfranchirent l’Apennin le lendemain ; ils passèrent ensuite parFlorence et Sierra. Puis ils contournèrent le lac de Bracciano etparvinrent enfin à l’auberge de la Fourche le soir du onzième jourde leur voyage.
À la Fourche, Roland sut que Bembo ne les précédait que d’unquart d’heure. Le soir même, ils entraient dans Rome…
*
* *
« Maître, dit Scalabrino, lorsqu’ils furent installées dansune chambre de modeste auberge, savez-vous que ce cardinal est unrare sacripant ? »
Roland interrogea des yeux le rude compagnon qui parlait ainsi,avec d’étranges sonorités dans sa voix.
« Savez-vous, reprit Scalabrino, qu’il a vraiment méritéquelque effroyable châtiment comme on dit qu’en a imaginé pour lesdamnés un poète qu’on appelle Dante ? »
Roland sourit. Cette fois, il comprenait où son compagnonvoulait en venir. Il se croisa les bras, pencha sa belle têtepensive sur sa poitrine et parut écouter avec une profondeattention.
Seulement, il murmura d’une voix sourde qui eût fait frissonnerScalabrino s’il eut entendu.
« Dante lui-même eût reculé d’horreur devant le suppliceque j’imagine, moi ! »
Scalabrino arpentait la chambre à pas saccadés. Parfois unsanglot convulsait sa figure et, à d’autres moments, ilrugissait.
« Savez-vous, reprit-il en serrant ses poings énormes,tandis que ses yeux s’injectaient de sang, savez-vous que cet hommefut l’inspirateur du crime qui rendit votre père aveugle etfou ?… »
Roland se tut.
« Savez-vous qu’après s’être fait le bourreau de votrepère, il infligea à votre mère la mort la plus affreuse, la mortpar la misère et la faim… et que, las de la torturer, il acheva del’assassiner en inventant votre mort ?… Savez-vous que, parlui, vous avez souffert, pleuré, sangloté au fond des puits tout cequ’un homme peut souffrir, pleurer et sangloter ? »
Il ne regardait pas Roland. Il parlait pour parler. Il étouffaitet écumait. Roland paraissait ne pas entendre.
« Savez-vous qu’il s’est emparé de ma fille, repritScalabrino, savez-vous qu’il l’a pourchassée comme le tigrepourchasse une gazelle, et que cette enfant, cette pure et nobleenfant dont un seul regard eût désarmé le bourreau, cette enfant,ma fille, maître, ma fille, mon sang, ma vie… »
Le colosse s’assit sur un fauteuil, saisit sa tête à pleinesmains et sanglota. Roland alla à lui, et lui mit la main surl’épaule.
Scalabrino redressa la tête.
« Achève, dit froidement Roland.
– Je voulais vous dire ceci : que cet homme, assassinde votre père, assassin de votre mère, assassin de ma fille, jel’ai condamné, moi ! Et que cette nuit même, les deux mainsque voilà…
– Non ! dit nettement Roland.
– Non ? fit Scalabrino avec une sorte de révolte. Quevoulez-vous dire ?
– Que l’homme dont tu parles ne doit pas mourir purement etsimplement ; et qu’il faut pour le raffinement de cette âmemonstrueuse un supplice raffiné…
– Et ce supplice ? » haleta Scalabrino.
Roland eut un nouveau sourire livide. Cette fois Scalabrino levit. Et ce sourire lui fit dresser les cheveux sur la tête.
Roland lui dit alors :
« Attends-moi ici. Une heure, deux heures peut-être. À monretour, que je trouve un carrosse de voyage, prêt à partir, unsolide carrosse, tu m’entends, avec deux bons chevaux. »
Scalabrino fit signe qu’il obéirait, et Roland, s’étantenveloppé dans son manteau, sortit de l’auberge.
Roland, une fois dehors, marcha droit devant lui, comme auhasard. Il connaissait Rome pour y avoir séjourné un mois lors del’embuscade dont il avait été chargé par le Conseil des Dix auprèsdu pape. Qu’il y avait longtemps de cela !
Il semblait à Roland que toute une éternité le séparait del’heureux temps où il avait fait ce voyage, prodiguant l’or et lesfolies de sa jeunesse ardente, assistant à une fête donnée aupalais Imperia. Il n’y avait guère que neuf années écoulées.
C’était là, dans cette fête, que la célèbre courtisane l’avaitvu ! C’était là qu’elle s’était éprise de lui, d’une fougueusepassion qui devait aller jusqu’au crime !…
Et ce fut vers ce palais que Roland se dirigea alors…
Comme il longeait une rue obscure, il fut rejoint par deux outrois jeunes seigneurs qui, accompagnés de leurs laquais, porteursde torches, faisaient grand bruit et riaient très fort.
Roland s’approcha du groupe, salua poliment et dit :
« Messieurs, veuillez excuser la curiosité d’un étrangerqui voyage pour son agrément. Est-il vrai qu’une dame, fameuse poursa beauté et nommée Imperia, soit de retour dans Rome ?
– Imperia la magnifique ! Imperia la glorieuse !Imperia la divine ! s’écria le plus jeune des seigneurs quiparaissait ivre. Mais, monsieur, on ne parle que de cela dansRome ! D’où sortez-vous ?
– Ainsi, Imperia est bien à Rome ?
– À telles enseignes que nous allons de ce pas à sapremière fête.
– La cruelle rentra il y a quatre jours.
– Après nous avoir sevrés d’amour pendant de longuesannées. »
Ces exclamations se croisèrent.
« Merci, messieurs », dit Roland en saluant.
Le groupe s’éloigna. Mais le plus jeune, au milieu des éclats derire, se retourna tout à coup et lança cette question :
« Or çà, seigneur étranger, seriez-vous amoureux de ladivine Imperia, vous aussi ?…
– Peut-être ! » dit Roland de sa voix calme etglaciale qui figea tous les rires sur les lèvres des jeunesfous.
Tout le groupe se hâta et disparut silencieusement, tandis queRoland, à pas lents, continuait à marcher dans l’ombre.
Près du pont des Quatre Têtes, une vive lueur éclairait soudainla rue. Et dans le cercle de lumière, des carrosses, des chaises,des laquais, des mendiants, toute cette foule qui apparaît auxabords de toutes les fêtes, domestiques, chevaux et misérables,apparut aux yeux de Roland dans une rumeur confuse.
Il vit la façade du palais qui ruisselait de lumières. Et cepalais, en effet, c’était celui d’Imperia qui, arrivée à Rome, endistançant Bembo de quatre journées, faisait ainsi dans la vie deRome, dans l’orgie, la débauche et la splendeur d’une fêtefastueuse, ce qu’on appelle aujourd’hui une rentréesensationnelle.
Roland se glissa à travers les groupes.
Dix minutes plus tard il était dans l’intérieur du palais.
Qu’y fit-il ? Une heure plus tard, il sortait du palaissans avoir été autrement remarqué dans la cohue grandissante, et,en toute hâte, reprenait le chemin de l’auberge où il avait laisséScalabrino.
À ce moment, il était un peu plus de onze heures et demie.
Roland trouva Scalabrino dans la rue, devant l’auberge ferméedepuis longtemps.
« Le carrosse ? » demanda-t-il.
Scalabrino, du doigt, lui désigna une masse sombre arrêtée àquelques pas. Roland s’en approcha, examina les chevaux, s’assuraque les mantelets du carrosse étaient solides.
« Tu conduiras, dit Roland.
– Oui. Quelle route ?
– Celle que nous avons suivie. Maintenant,viens. »
Scalabrino saisit l’un des chevaux par la bride, et le carrosses’ébranla. Les deux hommes marchèrent à pied.
Roland se dirigea vers le pont des Quatre-Têtes.
Ils ne se disaient rien.
À vingt pas du palais Imperia, Roland tourna à gauche dans uneruelle, puis encore à gauche. Enfin, il s’arrêta.
Il était sur les derrières du palais. La rue était obscure.
Dans l’intérieur du palais, on entendait les bruits confus de lafête. Roland s’était arrêté devant une porte basse.
Dans le renfoncement de cette porte, un homme attendait.
« Tu es toujours décidé ?
– Pour la même somme, oui, monseigneur, dit l’homme.
– Mille ducats que tu voudras toucher.
– À Venise, oui, monseigneur.
– C’est bien. Tu vas nous conduire, puis tu reviendras icisurveiller le carrosse et tenir les chevaux.
– Venez », dit l’homme.
C’était l’un des valets du palais d’Imperia.
Il se mit à monter un escalier très raide, suivi de Roland et deScalabrino. Puis il longea des couloirs, redescendit un escalierétroit et pénétra enfin dans une petite pièce éclairée par unflambeau. Il y avait trois portes à cette pièce.
« Ici, dit le valet, c’est la chambre de la signora ;ici, c’est un salon. »
Il désignait successivement la porte de gauche et celle dedroite. Quant à la troisième, c’était celle par où ils venaientd’entrer.
« Vous ne vous tromperez pas pour le retour ? demandal’homme.
– Sois tranquille. Va prendre ton poste aucarrosse. »
Le valet s’éloigna. Roland éteignit le flambeau.
Ils demeurèrent alors dans une profonde obscurité.
À leur gauche, tout était silencieux.
Sur leur droite, au contraire, ils entendaient les musiques, lebruit des conversations, les éclats de rire.
Peu à peu, cependant, tous ces bruits s’apaisèrent.
Roland entendit la voix d’Imperia répondant aux adieux de sesinvités. Puis, il y eut un silence.
Scalabrino saisit la main de Roland. À cette pression, Rolandrépondit par une autre. Et cela pouvait se traduireainsi :
« Est-ce enfin le moment ?…
– Attends !… »
Scalabrino, tout à coup, perçut distinctement le son de deuxvoix. Il les reconnut aussitôt.
Ces deux voix, c’étaient celles de Bembo et d’Imperia.
Imperia qu’il avait précipitée dans le canal.
« Oh ! murmura-t-il, est-ce un cauchemar ?
– Eh bien, fit Roland d’une voix faible comme un souffle,mais qui gardait toute son autorité, qu’as-tu donc ?…
– Cette voix, maître !…
– C’est celle d’Imperia. Tu as cru l’avoir noyée… Tu t’estrompé, voilà tout…
– Oh !… Je rêve…
– C’est Imperia, te dis-je, Imperia qui a livré sa fille…la tienne, à Bembo… de quoi te plains-tu ?… »
Roland plaça vivement sa main sur les lèvres du colosse pourétouffer le cri de fureur qui montait à ses lèvres.
« Tais-toi !… Écoute… »
*
* *
Nous avons vu Imperia arriver à Rome, s’installer dans sonpalais, et préparer sa première fête avec une fébrile activité.Nous l’avons vue, à la fin de cette fête, demeurer seule en l’un deses salons, avec un homme qui venait de se démasquer et en qui ellereconnaissait Bembo.
À la vue du cardinal, Imperia avait tremblé.
Elle croyait si bien avoir laissé derrière elle tout ce qui serattachait à un passé maudit !
Mais se remettant bientôt, elle demandait :
« Qu’êtes-vous venu faire ici ? Qu’y a-t-il donc decommun entre nous, désormais ?…
– Votre fille, madame, répondit Bembo avec un calme qui fitfrissonner la courtisane.
– Ma fille, répéta-t-elle.
– Oui, j’ai pensé qu’il vous serait peut-être agréabled’apprendre ce qu’elle est devenue, et j’ai fait tout exprès levoyage pour vous l’apprendre. »
Il y avait dans la voix du cardinal une si amère ironie, detelles vibrations sinistres, qu’Imperia fut toute secouée.
« Ma fille ! reprit-elle. Eh ! monsieur, ma fillen’est plus ma fille, vous le savez. Réellement, elle était tropvertueuse pour moi. Et comme sa vertu manquait de modestie, elle sedressait devant moi comme un vivant reproche… Pourtant, Dieu saitsi je l’ai aimée… Mais pourquoi son regard me poursuivait-il d’unesorte de mépris ?…
– Et surtout, dit Bembo, pourquoi a-t-elle eu le malheurd’aimer le même homme que vous ?
– Taisez-vous ! gronda-t-elle. Cet homme, n’en parlezjamais devant moi, jamais !
– On dirait que cela vous fait peur ?…
– Cela ou autre chose. Passons. Qu’avez-vous à medire ? »
Le souvenir de Roland, ainsi éveillé tout à coup en elle,l’agitait d’une extraordinaire émotion.
Bembo notait tous ces détails, et échafaudait un plan.
« Chère amie, dit-il, reportez-vous à cette soiréesemblable à celle-ci, où vous m’avez dit : « Bianca s’estsauvée. Vous la rejoindrez sur la route de Mestre. »
– Eh bien ?
– Eh bien, je n’ai fait qu’un bond jusqu’à la route deMestre, j’ai eu la chance de rencontrer votre fille, je l’aidécidée, par persuasion ou autrement, à me suivre à Venise, etalors… elle s’est tuée sous mes yeux d’un coup depoignard. »
Si pénible que soit cette obligation, nous devons donner à cettescène hideuse toute sa signification, en notant que ce fut sans lemoindre tressaillement de sa chair, de son cœur ou de son cerveauque Bembo prononça ces paroles.
« Ainsi, balbutia Imperia pâlissant, Bianca est morte…
– Morte », dit Bembo.
Imperia, peut-être, éprouva, à ce moment, un retour de cesentiment maternel qu’elle avait étouffé.
Mais, si elle eut vraiment quelque regret, si dans l’âmeinsondable de cette créature, chef-d’œuvre d’impureté, se manifestaune seconde quelque repentir, si la nature voulut pousser en elleun cri de détresse, rien au-dehors n’apparut de cesmanifestations.
Il est probable qu’en Imperia la mère était bien morte.
La courtisane seule vivait.
« Il vaut mieux qu’il en soit ainsi », murmura-t-elle,pensive.
Et ce fut toute l’oraison funèbre de la pauvre petite Bianca,morte pour avoir voulu sauver sa mère.
« Décidément, nous allons nous entendre », grondaBembo.
En effet, ils étaient bien pareils.
Bembo s’assit tranquillement, et dit :
« Voilà, chère amie, ce que je suis venu vous dire. Il m’asemblé tout naturel qu’une pareille nouvelle vous fût apportée parmoi.
– Je vous remercie, dit Imperia.
– Mais ce n’est pas tout, reprit le cardinal, j’aidifférents projets à vous soumettre, des projets que vousapprouverez, j’en suis certain, si vous tenez non seulement àgarder à Rome la belle situation que vous y avez acquise, maisencore à…
– Oh ! interrompit Imperia presque avec violence, pasde menaces, mon cher ! C’était bon à Venise où je tremblaisdevant vous, pour un pauvre coup de poignard donné à ce Davila…
– Aussi, n’est-ce pas avec ce souvenir que je compte vousfaire trembler », dit Bembo d’une voix rauque.
Bembo avait pris l’attitude d’un dompteur qui doit sortirvainqueur de la cage des fauves où il est entré.
Imperia était assise face à la porte du cabinet.
Bembo tournait le dos à cette porte.
« Il est d’autres souvenirs, reprit Bembo de sa voix rude.On dirait vraiment que vous oubliez quel pacte nous lie ; cen’est pas seulement le crime, c’est notre commune défense… or, quivous défendra, sinon moi !
– Me défendre ! bégaya Imperia. Contre quidonc ?…
– Vous le savez !… Je n’ai pas besoin de dire sonnom ! Qui sait s’il ne viendra pas un jour à Rome !…
– Taisez-vous ! Taisez-vous !…
– Vous voyez bien, madame !… Je vous disaisdonc : Qui sait si, un beau soir, Roland Candiano que vousavez fait condamner, que vous avez jeté dans les puits, ne vouspoursuivra pas de sa vengeance !… Qui sait si tout à coup, ilne vous apparaîtra pas, ici même… Mais qu’avez-vous donc,madame ?… »
Imperia, livide, le visage décomposé, les yeux exorbités,regardait quelque chose que le cardinal n’apercevait pas.
Bembo tourna instinctivement la tête. Il vit RolandCandiano…
Un râle d’effroi monta aux lèvres du cardinal et il demeura à saplace, pétrifié, incapable d’un geste. Seulement, comme Rolandavançait, ses yeux le suivirent pas à pas. Cette scène muette entreces trois personnages avait on ne sait quoi de terrifiant. Rolands’était avancé jusqu’à Imperia. Il semblait ne pas voir Bembo. Etun instant, celui-ci éprouva cet espoir insensé que Roland nevenait pas pour lui.
Mais tout à coup, en cette même seconde, il eut un soubresautterrible. Une main formidable venait de s’abattre sur son épaule,et le cardinal, redressant la tête, vit à deux doigts de son visagele visage de Scalabrino. La clameur d’épouvante qui monta du plusprofond de son être fut étouffée net : Scalabrino venait debâillonner l’évêque. Une fois Bembo bâillonné, le géant le saisit àbras-le-corps, et il l’emporta hors du salon.
Imperia, à demi folle, avait assisté à cette scène rapide sanspouvoir prononcer un mot. Scalabrino et Bembo disparus, il se fiten elle comme une détente.
Elle considéra Roland dont la physionomie lui apparut grave etpresque triste, mais non sévère et impitoyable.
« Ah ! balbutia-t-elle alors avec un sourirecontraint, j’avoue que j’ai eu peur… un moment… j’ai cru… quec’était à moi… que vous en vouliez… J’étais folle… n’est-cepas ? Vous ne voudriez pas de mal à une femme… je le sais… Sigrand, si généreux… vous ne voudriez pas vous amoindrir… par unmeurtre…
– Madame, dit Roland, vous allez mourir. »
Elle recula, effarée, roulant autour d’elle des yeux defolle.
« Mourir !… Pourquoi ? Pourquoidonc ?… »
Roland déposa sur une table un minuscule flacon.
« Voici, reprit-il, un poison qui ne vous fera passouffrir. Vous avez tué Davila, madame, et cela ne me regarde pas.Vous avez tué votre fille, et c’est cela qui fait que vous êtes unevivante horreur. Bianca est morte. Mourez aussi. »
Elle éclata de rire.
« Me tuer ! s’écria-t-elle en grinçant des dents. Metuer quand la vie s’offre devant moi si belle ! Vous êtes fou,monsieur !
– La vie, dit Roland, s’offrait belle aussi pour Léonoreque vous avez condamnée ; pour Bianca que vous avezassassinée ; pour moi que vous avez voué au malheur. Necomprenez-vous pas que voilà assez de catastrophes et decrimes ? Et que votre vie à vous, c’est la mort de tout ce quivous approche ? Allons, madame, vous avez une minute pour vousdécider…
– Oh ! fit-elle, vous êtes fou, vous dis-je !…Moi, me tuer !… Tuez-moi, si vous voulez… si vouspouvez !… »
À ce moment, Scalabrino reparut et se planta devant laporte.
« Assassins ! rugit-elle. Mais ne pensez pas que jevais me laisser frapper sans résistance… Je vais appeler… àmoi ! à moi !… »
Au même instant, Roland fut sur elle. Il la saisit par unpoignet et l’entraîna jusque devant la table où il avait déposé leflacon.
« Madame, dit-il froidement, choisissez entre ce poison etle bourreau de Venise.
– Le bourreau ! bégaya-t-elle.
– Je ne sais qui vous a dénoncée, madame, mais le jour oùj’ai quitté Venise, une somme de cinq cents écus était promise àqui pourrait indiquer au Conseil des Dix en quel lieu avait fuiImperia, la meurtrière de Jean Davila.
– Le bourreau ! répéta-t-elle, égarée. Non ! non,pas cela !… Je me tuerai… je vous le jure… mais laissez-moivivre une heure encore…
– Une voiture est à la porte de votre palais qui nousattend. Si vous voulez vivre un mois encore, venez !
– Non ! non ! oh non ! Grâce, je suis sijeune ! Grâce ! Je t’ai aimé, Roland !… Je t’aimeencore… »
Les gémissements de cette femme devinrent atroces àentendre.
Roland se sentit bouleversé.
Et peut-être allait-il faire grâce en effet !…
Scalabrino eut-il l’intuition de ce qui se passait dans l’âme decelui qu’il appelait son maître ?…
Qui sait ?…
Mais, au moment où Imperia se jetait à genoux et tendait sesbras raidis par le désespoir, le colosse, d’un pas pesant et calme,s’avança et saisit le flacon de poison. Puis il marcha sur Imperia,qui le vit venir, horrifiée ; il la prit par les cheveux, luirenversa la tête en arrière, et, comme la courtisane allait jeterune dernière clameur, il versa dans sa bouche le contenu duflacon.
Un spasme terrible et rapide comme l’éclair secoua violemment lecorps d’Imperia. Puis elle se tint immobile, toute raide…
Alors, Scalabrino se releva, le visage convulsé :
« À l’autre, maintenant !… » prononça-t-il d’unevoix rauque.
Roland avait assisté à cette exécution sans faire un geste pourintervenir. Oui, à la dernière minute, il avait eu pitié ! Lescris de la courtisane avaient remué ses entrailles. Mais le père deBianca ne lui avait jamais paru plus terrible, avec une sorte degrandeur farouche, qu’au moment où il saisit Imperia par lescheveux.
Il fut le justicier dans toute la force du terme.
Si l’on songe à ce qu’avait été Scalabrino autrefois, si l’on sedit que cet homme, sevré de toute affection pendant toute sa vie,avait senti éclore dans son âme en toute sa force le sentiment del’affection paternelle, si l’on songe aussi que Bianca qui était safille, qu’il s’était mis à adorer de loin, représentait pour luiune vie nouvelle, des joies inconnues, et qu’Imperia avaitfroidement livré cette enfant à Bembo, alors, on ne verra dans sonacte qu’une manifestation de cette chose mystérieuse et souverainequ’on nomme la justice.
Imperia gisait, morte, au milieu de ce salon qui, une heureavant, était plein de ses adorateurs.
Ce fut là qu’on la retrouva le lendemain matin.
Rome lui fit des funérailles splendides, porta son deuil et luiérigea un monument sur une de ses places publiques.
Quant à Roland, il avait, suivi de Scalabrino, quitté aussitôtle funèbre salon, et avait rejoint le carrosse qui l’attendait.
C’est dans ce carrosse que Scalabrino avait porté Bembo.
Il l’avait solidement ligoté, avait fermé à clef les manteletsdu carrosse et était remonté, comme on a vu.
Roland prit place dans la voiture, ayant le cardinal devant lui.Scalabrino monta sur le siège, et bientôt le lourd véhicule, étantsorti de Rome, courut au galop de ses deux chevaux sur la route deFlorence… sur la route de Venise !
Bembo, saisi par Scalabrino et entraîné dans le carrosse,s’était dit :
« Voici ma dernière minute. Je vais mourir. »
Dans le carrosse, il s’évanouit.
Lorsqu’il revint à lui, ce qu’il éprouva d’abord, ce fut unétonnement d’être là, dans cette prison roulante.
Puis, au bout de quelques heures, comme il voyait qu’on ne luifaisait aucun mal, il reprit peu à peu possession de ses esprits.Où l’entraînait-on ? Que lui voulait-on ?
Questions insolubles. Ce qu’il y avait de plus clair, c’estqu’on ne le tuait pas, et que l’homme assis en face de lui, calmeet silencieux, ne paraissait pas lui vouloir de mal.
Cet homme, c’était Roland. Bembo l’examina longtemps, l’étudiaen détail et finit par se dire :
« Il est impossible que cet homme m’ait condamné à mort.Mais que veut-il ? »
Alors l’idée de la Grotte-Noire lui revint, et finit pars’imposer à lui.
Oui, c’était cela : Roland voulait le jeter à nouveau dansquelque cachot. Il frissonna.
Mais on sort des cachots les mieux gardés !
La première nuit, la voiture roula sans que Bembo eût prononcéun mot. On lui avait ôté son bâillon pendant son évanouissement, eton l’avait même débarrassé de ses liens.
À un moment, Bembo, avec d’infinies précautions, essaya de voirs’il ne pourrait ouvrir le mantelet rabattu sur la portière. Ilreconnut alors que, des deux côtés, les mantelets étaientsolidement verrouillés.
Le lendemain, vers midi, il y eut une halte.
Une portière fut ouverte, Roland descendit.
Une demi-heure plus tard, la portière fut rouverte.
Bembo vit que la voiture était arrêtée en pleine campagne.
Scalabrino se présenta, et dit, sans regarder Bembo :
« Voulez-vous manger ?
– Non, merci », répondit le cardinal, espérant par sonair dolent apitoyer ceux qui l’entraînaient.
Roland remonta alors, et la voiture se remit à galoper. Bembosentait une sorte de joie profonde l’envahir. De plus en plus laconviction lui venait qu’il n’était pas condamné à mort.
Dans cette journée, il essaya de savoir.
« Monsieur… », dit-il, d’une voix qui suppliait.
Roland ne répondit pas, ne tourna pas les yeux vers lui.
Rien que le silence absolu, glacial.
Bembo se rencoigna, frissonnant.
Mais, dans la nuit, lorsque la voiture s’arrêta encore et queScalabrino, comme la première fois, lui demanda s’il voulaitmanger, il répondit affirmativement.
Lorsque la voiture se remit en route, Bembo, presque rassuré,commençait à prendre son parti de l’aventure.
« Il me tient, songeait-il. Il va me jeter dans un cachot.C’est entendu. Mais j’en sortirai, dans six mois, dans un an, sanscompter l’imprévu. Et alors ce sera mon tour. Mais moi, ce n’estpas dans un cachot que cette fois je le jetterai ! »
Toutes ses pensées convergeaient maintenant vers cette époqueimprécise où, redevenu libre, il s’emparerait de Roland.
Il forgeait des supplices dans sa tête.
Le retour de Rome à Padoue dura huit jours. Pendant ces huitjournées, Roland ne dit pas un mot au cardinal.
À Padoue, la voiture, au lieu d’obliquer sur les lagunes, filadirectement sur Mestre. Bembo ignorait complètement où il setrouvait. Il supposait seulement que Roland l’entraînait versquelque caverne pareille à la Grotte-Noire et que ce repaire nedevait pas être fort éloigné de Venise.
À Mestre, le carrosse fit une assez longue station. Pendant cetarrêt, Roland descendit et fut remplacé par Scalabrino.
Puis la route fut reprise, sans que Roland eût reparu.
Bembo songea :
« Nous devons être arrivés. Je ne le verraiplus… »
Cependant, s’il ne pouvait rien voir au-dehors, il pouvaitentendre, et il comprit qu’à partir du dernier arrêt une troupe decavaliers assez nombreuse escortait la voiture.
Qu’était devenu Roland ?
Il s’était dirigé vers la maison qu’il avait louée et qu’avaienthabitée Juana, Bianca et le vieux doge Candiano.
Roland pénétra dans le jardin. À ce moment, la nuit tombait.
À la porte de la maison, Roland frappa d’une façon spéciale etaussitôt on ouvrit. Un homme au visage un peu effaré parut.
Cet homme, c’était Pierre Arétin.
À la vue de Roland, l’Arétin poussa un profond soupir desatisfaction et grommela à part lui :
« Enfin !… Trois jours encore de cette faction, et,par le ventre de Pocofila, je devenais fou, moi…
– Vous avez suivi mes instructions ?
– De point en point, répondit l’Arétin. Venez, et vousverrez. »
Roland suivit l’Arétin, qui ouvrit une porte et pénétra dans unepièce voisine. Là, un étrange spectacle s’offrait à la vue.
La pièce était éclairée par la lumière pâle et jaune de deuxflambeaux posés de chaque côté d’une sorte de table basse dresséesur des tréteaux.
Sur cette table, un objet de forme allongée et oblongue étaitdéposé ; il était recouvert d’un drap blanc dont les plis, enretombant, marquaient les tréteaux de bois qui supportaient latable – sorte d’échafaud provisoire, de forme rectangulaire.
À l’un des bouts de la salle, une jeune femme était assise dansune attitude de méditation attristée.
« C’est Perina, dit l’Arétin à voix basse. Elle a le diableau corps et a voulu absolument m’accompagner. Sur ce seul pointvous n’avez pas été obéi, puisque je devais être seul. Mais ladrôlesse a tellement insisté… »
Roland interrompit l’Arétin par un geste.
Il marcha à la table et souleva entièrement le drap blanc.
L’objet oblong que cachait ce drap apparut alors.
C’était un cercueil.
Sur le couvercle de chêne, une inscription avait été tracée aumoyen de clous à tête noire, plantés tête à tête :
Voici cette inscription :
Bianca
fille d’Imperia
morte à seize ans
assassinée
par le cardinal-évêque
Bembo
Roland laissa lentement retomber le drap. Et l’Arétin, quis’était incliné, se dressa alors en murmurant :
« Selon vos ordres, j’ai fait placer la pauvre petite dansun triple cercueil ; le premier est en cèdre, le deuxième enmétal et le troisième en chêne ; j’ai eu beaucoup de peine àtracer moi-même l’inscription que m’indiquait votre lettre ;j’ai encore eu plus de mal à faire transporter ici le cercueil. Parle diable ! plutôt que de recommencer une opération pareille,j’aimerais mieux me retrouver dans une de ces mêlées comme Jean deMédicis m’en fit voir jadis.
– Les hommes qui ont transporté le cercueil ?…
– N’ont rien su. Aidé de mes valets, j’avais placé le toutdans une grande caisse.
– C’est bien, dit Roland. Vous pouvez maintenant retournerà Venise. »
Et, se tournant vers Perina :
« Mon enfant, c’est bien vous qui m’avez indiqué la porte,dans le palais de votre maître, la porte derrière laquelles’accomplissait le meurtre ?
– C’est elle ! dit l’Arétin. C’est bien elle qui cria,au moment où j’allais crier moi-même. ».
Roland sortit de la chambre funéraire, suivi de l’Arétin et dePerina qui, avant de s’éloigner, appuya ses lèvres sur le drap, ensigne d’adieu suprême…
« Et vous avez tenu à accompagner ici le corps de la pauvreenfant ? reprit alors Roland.
– Je ne l’ai vue que quelques heures, dit Perina, et jel’aimais pourtant.
– Mon enfant, écoutez-moi et comprenez-moi bien. Êtes-vousheureuse à Venise, dans le palais de votre maître ?… Si celan’est pas, dites-le-moi sans crainte… L’Arétin consentira, j’ensuis sûr, à se séparer de vous, et je me chargerai alors de votrevie et de votre bonheur.
– Elle est libre, s’écria l’Arétin, qui ne put s’empêcherde pâlir, elle est libre, par tous les saints ! »
Perina regarda l’Arétin, et ses yeux se voilèrent. Ellemurmura :
« Que deviendrait-il si je le quittais ?… Qui lesoignerait comme moi quand il est malade ? Et qui essuieraitses yeux quand il pleure ? »
L’Arétin demeura un instant tout étourdi.
« Ainsi, dit-il d’une voix étranglée par une sincèreémotion, ainsi, Perina, tu ne veux pas me quitter ?… Ceseigneur que tu vois est tout-puissant. Il te fera riche comme ildit, car jamais il n’a menti…
– Partons, maître », dit simplement Perina de sa voixdouce.
Des larmes roulèrent alors sur les joues de Pierre Arétin.
« Je suis donc aimé, moi aussi ! fit-il. Ô Perina,Perina, perle de douceur, ô Perina plus tendre que la lune, je veuxque ton nom passe à la postérité la plus reculée. Et en attendant,le rôle de servante est désormais indigne de toi. Viens… tu serasl’épouse de l’Arétin !
– Maître Pierre, dit Roland, ce jour-là, vous viendrez medemander les trente mille écus que j’attribue en dot à cetteenfant. Allez… allez, maintenant.
– Maître, s’écria l’Arétin enthousiasmé, vous êtes grand etjuste… »
Quelques minutes plus tard, Pierre Arétin et Perina quittaientla maison et se rendaient au Soleil-d’Argent, cette auberge oùjadis l’Arétin avait vendu deux chevaux à Roland.
Le lendemain matin, ils sortaient de Mestre, et le soir, ilsarrivaient au palais Arétin, où nos lecteurs les retrouverontbientôt.
Le carrosse qui entraînait Bembo, en sortant de Mestre, avaitpris la route de Trévise, et, escorté par une douzaine decavaliers, était arrivé aux gorges de la Piave, puis s’était enfinarrêté devant la Grotte-Noire.
Le cardinal, dans cette dernière partie de son voyage, avaitrecouvré à peu près sa tranquillité d’esprit. En ces huit jours, ilavait échafaudé plans sur plans et avait fini par sedire :
« Voyons d’abord où il me mettra ; jusque-là, rien àfaire. »
Sa haine contre Roland n’avait pas grandi, parce que cette haineétait déjà poussée aux dernières limites. Mais un phénomène assezbizarre s’accomplissait dans l’esprit du cardinal. Roland qui,pendant si longtemps, lui avait inspiré une terreur folle, cessaitd’être à ses yeux le vengeur terrible et implacable qu’il s’étaitfiguré.
Lorsque la voiture s’arrêta et qu’on le fit descendre, d’unrapide coup d’œil il examina le paysage et, bien qu’il fît nuit, ille reconnut.
« La Grotte-Noire, songea-t-il. Je m’en doutais… »
Scalabrino l’avait pris par un bras et l’avait entraîné.
Une porte fut ouverte.
Scalabrino le poussa et entra derrière lui.
À sa stupéfaction, Bembo se vit non pas dans le fameux cachot,mais dans une sorte de chambre convenablement meublée.
Scalabrino avait fermé la porte à triple verrou et s’était assissur une chaise, sans prononcer une parole. Ses tempes qui, parmoments, gonflaient leurs veines, ses yeux injectés de sang, etparfois un rapide frémissement, indiquaient seuls quelle tempêtedevait se déchaîner dans l’âme du colosse.
Bembo s’assit dans un fauteuil.
La pièce était éclairée par un flambeau.
« Est-ce ici que je dois être enfermé ? » songeale cardinal.
Les heures s’écoulaient. Un profond silence régnait auxalentours. À un moment, il sembla à Bembo que son gardien s’étaitendormi. Il se leva, le cœur battant, et fit un pas vers laporte.
Scalabrino plaça sa chaise devant cette porte et s’y adossa.
Le cardinal feignit de faire quelques pas et alla se rasseoirdans son fauteuil.
« Fou ! songea-t-il. Trop de précipitation !…Mais je prévois que les occasions vont être nombreuses… »
Il finit par s’endormir sur son fauteuil.
Il dormit longtemps d’un sommeil agité. L’impression soudaineque quelqu’un près de lui le regardait l’éveilla en même temps quela sensation d’un courant d’air froid.
Il ouvrit les yeux et vit que la porte était ouverte.
Sur la table, le flambeau achevait de se consumer lentement.
Devant lui, Roland debout. Le cardinal se dressa, effaré.
« Venez », dit Roland.
Et il sortit de la pièce, laissant la porte ouverte.
Bembo demeura quelques secondes cloué à sa place par uneinexprimable terreur. Puis une bouffée d’espoir monta tout à coup àson cerveau, et il franchit la porte.
Il se trouva alors dans une sorte de couloir désert.
À droite tout était sombre, vers le fond de la grotte ; àgauche, une lumière jetait d’indécises lueurs.
Bembo frémit d’une joie folle. À pas de loup, il tourna àdroite.
Qu’espérait-il en s’enfonçant dans la grotte ? Peut-êtretrouver une autre issue pour fuir, ou peut-être se cacher…
Mais au bout de dix pas, il se heurta à trois hommes qui, sansun mot, le repoussèrent, le refoulèrent vers l’entrée de lagrotte.
Bembo alors précipita sa course. Ayant constaté que les troishommes ne le suivaient pas, il fit ce plan de se ruer au-dehors, defoncer tête baissée contre tout ce qui essaierait de l’arrêter. Enquelques bonds il fut dehors, sur cette plate-forme qui s’étendaitdevant l’entrée de la grotte et qui se terminait brusquement par lacoupée à pic de l’abîme au fond duquel mugissait la Piave.
Là, il s’arrêta soudain, et une imprécation jaillit de sa boucheécumante ; autour de lui, une centaine d’inconnus armésformaient un cercle sur un triple rang d’hommes. Le cercle étaitétroit, hérissé de poignards. Bembo comprit qu’il était perdu et,le vertige s’emparant de lui une seconde, il vacilla sur sesjambes. Mais, par un dernier effort, il se remit et regarda autouret au-dessus de lui.
Autour, c’étaient les visages impassibles des compagnons deRoland ; au-dessus, c’était le ciel pâle où se mouraient lesdernières étoiles et où l’aube naissante jetait la blancheur de sonéveil.
Cependant, derrière les rangs du cercle qui l’entourait, Bemboentendait des coups de pioche frappant le granit, comme si desouvriers assez nombreux se fussent livrés à une besogne mystérieuseet pressée.
« Ah ! çà, rugit-il en jetant autour de lui desregards enflammés de haine, que me veut-on ici ?…
– Je vais vous le dire ! » dit une voix qui fitfrissonner Bembo.
Roland apparut dans le cercle, s’approcha de lui et lui mit lamain sur l’épaule.
Le cardinal fléchit sous cette main pesante.
« Autrefois, dit Roland d’une voix calme, vous étiez unpauvre diable que tout le monde repoussait et méprisait. Vousinspiriez une sorte de méfiance instinctive, et chacun s’écartaitde vous. Un seul homme se trouva pour avoir pitié de votreisolement, de votre détresse matérielle et morale, et, vous ayantreconnu de l’intelligence et de la volonté, fit de vous son ami,vous introduisit dans le foyer de son père, vous admit à sa table,et vous mit enfin sur le chemin de la fortune. Voici comment vousm’avez récompensé : vous avez fait aveugler mon père, vousavez tué ma mère, et moi, vous m’avez condamné à mourir dans lespuits. »
Bembo éclata d’un rire terrible.
« Je te haïssais ! gronda-t-il, plus que tout aumonde, et je te hais encore de toutes mes forces.
– Soit. Une première fois, je vous saisis, et vous enfermaiici.
« J’espérais ainsi que, dans la solitude, vous vousrepentiriez du mal que vous aviez fait, et qu’un jour viendrait oùje pourrais pardonner. Délivré, vous avez continué dignement lasérie de vos crimes en assassinant une jeune fille. Que vousavait-elle fait, elle ? »
Bembo serra les poings et rugit :
« Je l’aimais. J’avais juré qu’elle serait à moi, à moiseul. Et si elle vivait !… ah ! si ellevivait !…
– Vous la tueriez ?
– Non ! ricana Bembo la bouche tordue par un rictus dedéfi, non, mais je serais plus habile, et je la posséderais avantde lui laisser le temps de se poignarder comme elle afait ! »
À cette révélation soudaine, Roland devint livide. Ainsi, lamalheureuse enfant avait dû se tuer pour échapper à l’impureétreinte !
Ainsi, l’assassinat de Bembo se compliquait de cette horriblecirconstance que Bianca avait dû se frapper soi-même !
Un gémissement, près de Roland, un rauque sanglot s’éleva.
« Patience ! dit-il, prends patience, père deBianca ! »
Le même rire insensé éclata sur les lèvres de Bembo.
« Vous triomphez ! hurla-t-il avec un blasphème,tandis que ses poings se levaient vers le ciel où fulguraient lespremiers rayonnements de l’aurore, vous triomphez, mais si jemeurs, je meurs vengé d’avance, puisque celle que vous aimiez, vousaussi, est morte ! Morte tuée par mon amour ! Morte pourn’avoir pas voulu être à moi ! Tuez-moi, si vous voulez, jemeurs, content du mal que je vous ai fait… Roland Candiano,écoute : je t’ai détesté, et je te déteste. Écoute-moi. SiBianca était là, si tous les trésors du monde étaient étalés devantmoi, je renoncerais à Bianca, je renoncerais aux trésors pour lajoie unique de te faire souffrir encore… Frappe, maintenant,puisque je lis dans tes yeux que tu m’as condamné ! »
Roland se tourna vers ceux qui l’entouraient :
« Frères, dit-il de sa voix calme et puissante, cet hommemérite-t-il de vivre ?
– Qu’il meure ! répondirent-ils dans un sourd murmured’imprécations.
– Cet homme mérite-t-il de mourir sanssouffrance ? » reprit Roland.
Et le murmure implacable répondit :
« Qu’il soit damné dans son agonie ! »
Alors, Bembo fut saisi par deux hommes et entraîné à quelquespas de là. Un peu en arrière du plateau, le rocher venait d’êtrecreusé, et cela formait comme une étroite cellule.
En avant de l’entrée de cette cellule, le cercueil de Biancaétait déposé à terre. Bembo le vit, il lut l’inscription quifulgura devant ses yeux, et il eut un violent mouvement derecul.
Mais il fut solidement maintenu.
Comme en un rêve formidable, il vit une vingtaine d’hommessoulever le cercueil et le transporter dans la cellule où il futdéposé sur une sorte de banquette pratiquée sur les flancs duroc.
Hagard, chancelant, les cheveux hérissés, Bembo regardaitardemment dans l’intérieur de la cellule devenue une tombe, etfaisait d’inutiles efforts pour détacher ses yeux du cercueil de lavictime.
Alors, la voix solennelle de Roland s’éleva de nouveau etprononça ces étranges paroles :
« Bembo, maintenant que vous êtes mort, recevez mon pardonet celui du père de Bianca. Reposez en paix !…
– Maintenant que je suis mort ! bégaya Bembo enclaquant des dents. Oh ! Qu’est-ce à dire !… Non… Je sensma raison qui m’abandonne !… Mort !… Moi mort !… quia dit cela ?… Non !… Laissez-moi !… Enfer !… Oùm’entraînent-ils !… »
Le reste se perdit dans un rugissement d’épouvante.
Et voici ce qui se passait :
À peine Roland eut-il fini de parler que les hommes quimaintenaient Bembo l’avaient poussé dans la cellule, dans la tombede Bianca, et aussitôt les ouvriers commencèrent à maçonnerl’ouverture qui servait d’entrée.
Bembo, écumant, épouvantable à voir, faisait des bondsdésordonnés dans le tombeau. Des gens de Nervesa assurèrent plustard qu’ils avaient entendu avec horreur des clameurs insensées quitombaient de la montagne. C’étaient les cris de Bembo.
Le travail de la fermeture au moyen de blocs cimentés dura uneheure. Lorsque le mur fut à hauteur d’homme et qu’il n’y eut plusque quelques pierres à placer, un éclat de rire effroyable fitpâlir les cent hommes qui assistaient à cette exécution…
Bembo était devenu fou !
*
* *
Avant de placer la dernière pierre, l’un des ouvriers quitravaillaient à cette macabre besogne eut l’idée de jeter un coupd’œil dans l’intérieur de la tombe, et il vit le cardinal étendusans vie en travers du cercueil de Bianca.
*
* *
Lorsque l’ouverture eut été entièrement fermée, des blocs derochers furent entassés là, les uns sur les autres.
Dans les interstices, on jeta de la terre végétale. Dans cetteterre, on planta des pousses de lentisques et autres arbustessauvages.
Ces pousses prirent pied… En sorte qu’au bout de quelques jours,nul au monde n’eût pu supposer que cet entassement de rocherscachait la tombe de Bianca, fille de la courtisane Imperia, et deBembo, cardinal-évêque de Venise.
*
* *
Après l’exécution, Roland laissa à la Grotte-Noire un poste devingt hommes chargés de surveiller la tombe pendant un mois.
Puis, accompagné de Scalabrino, il descendit la montagne, montaà cheval, gagna Mestre, puis les bords de la lagune, et le soir,vers dix heures, il arrivait à la maison de l’île d’Olivolo. Lepremier soin de Roland fut de s’assurer que rien de fâcheux n’étaitarrivé à son père pendant son absence.
Le vieux doge dormait comme un enfant, selon l’heureux privilègede quelques cas de folie. Roland le contempla quelques minutes aveccette émotion spéciale de l’homme qui vient d’être mêlé à quelquetragédie et qui éprouve une joie rassurante à retrouver des êtresqui lui sont chers.
Ce n’est pas que Roland Candiano ressentît une inquiétude, unremords de l’épouvantable supplice qu’il avait infligé, à Bembo.Mais il était ému de cette sourde trépidation cérébrale qui suitles actions anormales.
Saisir un homme et le murer vivant dans un tombeau, avec lecercueil de sa victime, cet homme eût-il été un abominablecriminel, pourra paraître à quelques personnes un acte d’excessivejustice. Sans vouloir prendre parti, et tout en nous cantonnantdans notre modeste rôle de conteur, il nous est difficile de ne pasfaire observer que les morales se modifient avec les siècles.
L’époque violente et grandiose dont nous avons entrepris endivers ouvrages de tracer une esquisse, comportait toutnaturellement de ces excès. L’Italie d’alors, champ de bataillesanglant, éclairée par les lueurs des incendies, ravagée par lesbandes de partisans et les armées, hérissée de poignards, rouge desang, sillonnée d’espions et de reîtres, l’Italie en pleinefournaise de luttes géantes, de débauches fastueuses, étonnait lemonde par ses excès. Le crime s’appelait Borgia ; mais l’art,plus excessif encore que le crime, portait ce nom formidable :Michel-Ange ! C’était un pandémonium, où rugissaient lesconquérants, où les vaincus poussaient des cris de détresse qui onttraversé les siècles, où chantaient des poètes incomparables, oùapparaissaient en troupeaux sublimes des génies que l’art modernecopie encore !
Oui, tout était excès.
La vengeance de Candiano doit être ainsi éclairée, si on la veutde bonne foi.
Quoi qu’il en soit, Roland n’avait éprouvé aucune pitié pourBembo, puisqu’il ne lui avait pas fait grâce. L’exécution terminée,il n’en eut point de remords.
Aussi, lorsque Roland redescendit dans la salle du bas oùScalabrino l’attendait, Roland montrait une physionomieapaisée.
Lui qui, depuis longtemps, considérait l’ancien bandit, l’anciencondamné à mort, comme son unique ami, causa quelques minutes avecScalabrino, comme il faisait tous les soirs.
Pas un mot ne fut dit ni de Bianca, ni d’Imperia, ni de Bembo,ni de l’effrayante tragédie du matin.
Puis Roland se retira.
Alors Scalabrino sortit de la maison et s’éloigna de l’îled’Olivolo, se dirigeant vers les vieux quais du Lido. Il marchaitlentement, ruminant peut-être un projet qui devait lui êtrepersonnel, car il n’en avait pas soufflé mot à Roland.
Dans cette nature farouche, violente, il y avait en effet uneétrange timidité. Il paraissait d’ailleurs paisible, et les trèsrares passants qu’il rencontra durent le prendre pour un bonbourgeois regagnant son logis après quelque fête.
Scalabrino parvenu à l’encoignure d’un large canal, s’arrêta,inspecta les maisons qu’il avait devant lui, et murmura :
« C’est là… »
C’était une maison basse et pauvre, à face lépreuse. Au-dessusde la porte et au-dessous de la fenêtre du premier, une sorted’enseigne en fer découpé s’avançait, soutenue par une barre defer. Cette enseigne représentait une ancre qui jadis avait dû êtredorée.
C’était en effet le cabaret de l’Ancre-d’Or, tenu par le digneBartolo, que ses clients nommaient de préférence le Borgne.
Scalabrino vit qu’un filet de lumière passait à travers lesbarreaux de fer qui protégeaient l’entrée. Il supposa que desbuveurs se trouvaient encore dans le cabaret et il attendit.
On se souvient peut-être qu’à côté de la porte qui ouvraitdirectement sur le cabaret, s’entrouvrait une autre porte donnantsur un couloir par lequel on pouvait également pénétrer dansl’intérieur de la taverne.
Il y avait environ une demi-heure que Scalabrino attendait,lorsque la porte du couloir s’ouvrit, et deux hommes sortirent.
Scalabrino reconnut aussitôt l’un d’eux à sa taille et à sadémarche : c’était Bartolo le Borgne. Quant à l’autre, quis’enveloppait soigneusement d’un manteau, il ne le reconnutpas.
Les deux hommes ayant laissé la porte entrouverte s’avancèrentd’une dizaine de pas, comme s’ils eussent achevé un entretiencommencé dans l’intérieur.
Scalabrino se glissa le long du mur et pénétra dans le couloir.Là, il trouva la porte qui donnait sur le cabaret : il lapoussa et jeta un coup d’œil à l’intérieur : la taverne étaitvide.
Scalabrino entra, passa tranquillement dans la petite salle dufond, s’assit et attendit.
*
* *
Il n’est pas sans intérêt de connaître l’homme qui accompagnaitBartolo et de savoir ce qu’il faisait là.
Revenant donc en arrière d’environ une heure, nous entrons dansle cabaret en même temps que cet inconnu qui, étant passé par lecouloir comme un habitué du lieu, s’assit à une table au momentmême où le patron de l’Ancre-d’Or renvoyait ses derniersclients.
Dès que le dernier des buveurs eut disparu, l’inconnu laissaretomber le manteau dont jusqu’ici il avait à demi couvert sonvisage, et la figure du chef de police Guido Gennaro apparut.
Bartolo se dirigea vers lui en multipliant les salutations.
« Si monseigneur voulait accepter de se rafraîchir, dit-il,je possède dans ma cave quelques bouteilles d’un certain vin deFrance…
– Va pour le vin de France ! » fit Gennaro en sefrottant les mains.
Le Borgne se précipita et revint deux minutes plus tard avec unebouteille de vin de Saumur qu’il déposa sur la table avec toutesles marques de la vénération. Gennaro remplit son gobelet et avalad’un trait la pétillante boisson.
« Oui, approuva-t-il, ces Français ont les premiers vins dumonde… Eh bien, maître Bartolo, quelles nouvelles ?
– Très importantes, monseigneur.
– Bah ! fit Gennaro d’un air narquois.
– Monseigneur va en juger : Roland Candiano n’est plusà Venise.
– Diable ! Et sait-on ce qu’il est devenu ?
– Ses fidèles affirment qu’il est à Milan.
– Très bien, Bartolo. Mais ce n’est pas de cela qu’ils’agit. Que dit-on sur le port ?
– Monseigneur, on ne parle que de lui. Depuis qu’il s’estmontré à quelques marins, depuis qu’il leur a dit que bientôt degrandes choses s’accompliraient dans Venise, le Lido est commefanatisé. Ce soir encore, dans mon cabaret, les gens disaient deshorreurs de notre vénéré doge Foscari et juraient qu’ils n’avaientplus peur et que bientôt Roland Candiano délivrerait la république.Voilà ce qu’on dit, monseigneur.
– Et penses-tu réellement que le peuple de Venise seraitpour ce Candiano du diable ?
– Eh bien, je crois que Roland Candiano n’aura qu’àparaître pour que le peuple de Venise se soulève en sa faveur.Heureusement, nous avons une bonne armée, et surtout une bonnepolice…
– Oui, fit vivement Gennaro, mais en attendant, tu suisbien mes instructions ?
– À la lettre, monseigneur ! Je fais semblant d’êtreacharné contre Foscari et je pleure quand on raconte devant moicomment le vieux doge fut aveuglé.
– Très bien ! » fit Gennaro satisfait, sans qu’ilfût possible à Bartolo de deviner d’où venait cettesatisfaction.
Il y eut un assez long silence. Puis Gennaro, comme rêveur,reprit :
« Ainsi, tu penses que Roland Candiano n’est plus àVenise ?
– Je pense, dit Bartolo, non sans finesse, que VotreExcellence doit le savoir mieux que moi.
– Et son compagnon ? fit tout à coup le chef de lapolice.
– Scalabrino ? fit Bartolo avec un souriresinistre.
– C’est bien ainsi qu’il s’appelle…
– Eh bien, je crois que pour celui-là, Votre Excellencefera bien de ne plus s’en inquiéter.
– Pourquoi donc ? Il me paraît être un redoutablecompère…
– Il l’était…
– Que veux-tu dire ?
– Que si Roland Candiano est à Milan comme on dit,Scalabrino est parti depuis longtemps pour un pays d’où jamais nuln’est revenu, et c’est moi-même qui ai eu l’honneur de le mettresur la route.
– Diable ! tant mieux, tant mieux, car la dernièrefois que je le vis, il y a une vingtaine de jours… »
Bartolo bondit, pâlit et s’écria :
« Vous dites, monseigneur, que vous avez vu Scalabrino il ya vingt jours ?
– Vu de mes yeux, et le gaillard semblait se porter assezbien pour un homme qui a fait le voyage dont tu parlais. »
Gennaro jeta sur le Borgne un regard malicieux.
« Allons, allons, ajouta-t-il en se levant, tout cela nesignifie rien. L’essentiel, maître Bartolo, est que tu continues àexciter tes amis… oui, cela est essentiel… Il faut que le nom deRoland Candiano inspire vraiment une confianceillimitée. »
Et avec un sourire énigmatique :
« J’y tiens… cela rentre dans mon plan. »
En parlant ainsi, Guido Gennaro sortit, suivi de Bartolo toutétourdi, comme assommé par le coup qu’il venait de recevoir.
Dehors, le chef de police renouvela ses instructions à son agentet finit en lui disant :
« C’est surtout au 1er février prochain qu’ilfaudra crier plus fort que jamais.
– Pourquoi au 1er février ? demanda leBorgne.
– Il faut, ce jour-là, que notre vénéré doge ait unecérémonie digne de lui… Je veux dire que le triomphe lui serad’autant plus sensible que le danger aura été d’apparence plussérieuse.
– Je comprends, Excellence.
– À propos, acheva le chef de police d’un tond’indifférence, plus tard, si quelqu’un te demande quellesinstructions je t’avais données en vue de la cérémonie, tu diras lavérité, toute la vérité… »
Gennaro s’éloigna sur ce mot.
« Il comprend ! grommela-t-il, c’est bientôt dit.J’ose pourtant me flatter d’avoir si bien brouillé les choses quele diable, qui passe pour être très malin, n’y comprendrait rien.Mais je ne suis pas le diable, moi. Et il suffît que je sois seul àcomprendre… »
Bartolo était demeuré un instant sur le quai, tout pensif.
C’était un des principaux agents secrets du chef depolice ; il exerçait une réelle influence sur le monde duport ; des affaires de toute nature se traitaient dans lemisérable cabaret ; tel seigneur d’importance y venait à lanuit pour donner des ordres à telle proxénète, des Juifs, marchandsd’or, y discutaient les intérêts du prêt qu’ils consentaient à teljeune écervelé : Bartolo écoutait tout ; et bien qu’ilfût borgne, voyait tout.
C’était donc un redoutable espion. Guido Gennaro en faisaitgrand cas, et l’employait en maintes circonstances.
Bartolo le Borgne s’était arrêté sur le quai, après le départ duchef de police. Mais il ne songeait guère aux ordres que GuidoGennaro venait de lui apporter. C’était Scalabrino qui lepréoccupait. Que le chef de police ait vu de ses yeux Scalabrinovivant, voilà ce qu’il ne pouvait se résigner à croire.
« Sûrement, il s’est trompé, finit-il par conclure. À moinsqu’il n’ait vu l’ombre de Scalabrino, ce qui est encore bienpossible ! »
Il faut noter que maître Bartolo ne plaisantait pas, comme onpourrait le supposer. Après mûres réflexions, certain, d’une part,qu’un homme comme Gennaro se trompait rarement et, d’autre part,que Scalabrino pourrissait au fond de sa cave, il admit trèsvolontiers cette hypothèse que le diable était pour quelque chosedans cette apparition. Il rentra alors dans l’allée, refermasoigneusement la porte, et pénétra dans son cabaret où il se mit àcompter la recette de la journée – recette fructueuse, selonl’ordinaire.
Cette besogne achevée, il pénétra dans l’arrière-salle ets’arrêta près de la trappe.
« Est-ce bien possible ? » songea-t-il.
Il se pencha en frissonnant, comme s’il eût redouté d’entendremonter jusqu’à lui quelque gémissement.
Puis il souleva la trappe, la rabattit, se mit à genoux, etplongea son regard dans le trou noir. Les eaux s’étaient lentementécoulées.
Mais il en restait au fond une hauteur de quelques piedsencore.
Bartolo se penchait, un peu pâle, cherchait à voir… cherchait lecadavre… Et comme il ne voyait rien, il se releva, se retourna pourprendre son flambeau, décidé à descendre.
À ce moment, il demeura cloué sur place, les yeux agrandis parl’épouvante, les cheveux hérissés.
Là, assis dans un angle obscur, assis près d’une table àlaquelle il était accoudé, Scalabrino le regardait !…
« Je rêve ! murmura le Borgne.
– Eh bien, fit tranquillement Scalabrino, est-ce ainsi quetu reçois un ancien ami ?
– Je vois !… J’entends !… balbutia le cabaretier…Est-ce bien moi qui suis là ?… Est-ce bien lui qui est devantmoi ?…
– Je comprendrais, reprit Scalabrino, que tu offres quelqueboisson raffinée, comme il y en a dans tes caves… »
Il se leva et marcha sur Bartolo.
Le Borgne reculait à mesure que Scalabrino avançait.
« Justement, dit celui-ci, la trappe est ouverte… Tu n’asplus qu’à descendre. Ton excellent compère Sandrigo t’attendailleurs et doit s’impatienter… »
Scalabrino parlait non pas avec ironie, mais d’une voixgrave.
L’ironie était dans le sens de ses paroles, sans qu’il lacherchât. Il disait ces choses simplement et sincèrement.
Bartolo, arrivé au mur, s’y adossa, les mains en avant, commepour conjurer un spectre. Scalabrino était près de lui. Le géanttressaillait. Ses instincts violents se réveillaient. Il tourmentaun instant le manche de son poignard, avec, dans les yeux, lavision de Bartolo étendu sanglant à ses pieds.
Mais il se contint. L’égorgement de cet être vacillant et lividelui inspira une sorte de répugnance.
Bartolo, à ce moment, reprit un peu de courage.
« Si tu veux boire, ami, je suis prêt à te servir,bégaya-t-il.
– Bon ! fit Scalabrino avec un terrible éclat de rire,l’eau du canal ? Merci, merci…
– Ce n’est pas moi qui t’ai précipité. Je te jure, je nevoulais pas, c’est Sandrigo ; je lui ai bien dit, va, il n’arien voulu entendre ; moi, je ne te veux aucun mal, tu saisbien, voyons…
– Moi non plus, dit Scalabrino.
– Alors… que veux-tu ?… Qu’es-tu venu faireici ?
– Je suis venu te tuer, Bartolo.
– Non, tu ne feras pas cela, allons, tu plaisantes… Diablede Scalabrino, tes plaisanteries ont toujours été un peu tristes…Me tuer ! Moi qui ne t’ai rien fait ! Moi qui parlais detoi tout à l’heure encore !
– Pauvre Bartolo, comme tu as peur de lamort ! »
Le cabaretier, en effet, claquait des dents ; une abondantesueur ruisselait sur son visage blême.
« Tu me fais pitié, reprit Scalabrino.
– Oui, oui, je sais que tu as bon cœur… tu ne me tueraspas. Tiens, veux-tu que je te demande pardon àgenoux ? »
Bartolo tomba à genoux.
« Relève-toi », dit Scalabrino.
Le colosse était parfaitement décidé à tuer Bartolo. L’entretienqu’il avait entrepris à ce moment n’était pas chez lui une façond’infliger une agonie, encore moins une façon de jouer avecBartolo. Les choses qu’il disait, il les pensait, et croyait devoirles dire. Mais venu pour tuer Bartolo, il éprouvait une sorte deregret farouche à ne trouver qu’une victime là où il pensaitrencontrer un adversaire, et c’est pourquoi cette scène bizarre,bien digne du temps et du cadre où elle se trouvait placée, nous aparu ne devoir pas être omise.
Bartolo s’était relevé. Il respira bruyamment. Et ilsupplia :
« Tu me pardonnes, n’est-ce pas ? Allons, un bonmouvement, que diable ! Quand je te dis que c’est Sandrigo quia tout fait ! »
Scalabrino gardait le silence.
« Que médite-t-il ? songeait le cabaretier. De mepoignarder ? Non, le voilà qui croise les bras. Peut-êtrequ’il va m’étrangler… »
« Écoute, Bartolo, dit le colosse ; tu passes pour undes hommes les plus forts de Venise. Je veux te tuer, parce que tuas voulu me tuer, toi, et surtout à cause des malheurs qui sontarrivés, et dont tu es en partie responsable. Tu es une vilainebête, et tu ne mérites pas de vivre. Mais enfin, j’ai pitié de toi,comme je te le disais.
– Ah ! tu vois bien…
– Oui, et alors, écoute-moi. Je te propose une lutte à nousdeux. Je ne t’attaquerai pas à la dague ; mes mainssuffiront ; que les tiennes te suffisent. Allons,défends-toi ! »
Ces paroles ranimèrent Bartolo.
Son œil unique s’enflamma d’une sombre lueur. Ilgronda :
« Laisse-moi donc un peu de place en ce cas. »
Scalabrino se recula de deux pas, en disant :
« Attention, Borgne, je vais te précipiter dans tacave ! »
Au même instant, Bartolo, se ruant sur son adversaire, luiarracha le poignard qu’il portait à la ceinture et lui en porta uncoup terrible. Scalabrino bondit de côté, mais l’arme l’atteignitau bras, déchira l’étoffe et balafra les chairs.
En même temps, Bartolo recevait sur la tête un coup de poing quile fit chanceler et l’étourdit.
Il lâcha la dague. Scalabrino le repoussa du pied, et ses deuxmains s’abattirent sur les épaules de Bartolo. Un moment, les deuxhommes, presque aussi forts l’un que l’autre, demeurèrentenlacés.
Scalabrino avait saisi le Borgne ; il le souleva et le tintétroitement sur sa vaste poitrine. Ses mains se nouèrent derrièrele dos du cabaretier, et ses bras, lentement, commencèrent à opérerune formidable pression.
Bartolo, hagard, à bout de souffle, se débattait, cherchait àmordre, à labourer de ses ongles le visage de son adversaire.
La pression augmenta… Les os de Bartolo craquèrent…
Il eut un hoquet, et brusquement sa tête retomba mollement surson épaule gauche. Il était mort. Scalabrino alors le lâcha. Lecadavre tomba. Du pied, le colosse le poussa dans la trappe. Ilentendit la chute du corps et referma tranquillement la trappe.
Tel fut le duel de Scalabrino et de Bartolo le Borgne. Et ce futainsi que Guido Gennaro perdit l’un de ses meilleurs agents, sur letémoignage duquel il comptait pour le lendemain de la cérémonie enpréparation – que ce fût Candiano ou Foscari qui l’emportât.
Quelques jours avant les événements que nous venons de raconter,une scène moins violente par les gestes, mais non moins tragiquepar la fatalité qui pesait sur elle, s’était déroulée au palaisducal.
Dans ce vaste et somptueux cabinet de travail, en même tempssalle de réception, que connaissent nos lecteurs, le doge Foscariet le chef de police étaient seuls, le premier assis dans son grandfauteuil au dossier de bois sculpté, le deuxième debout dans uneattitude respectueuse.
Pour la centième fois depuis une quinzaine, le doge relisait unelettre qu’il avait sous les yeux. Cette lettre était ainsiconçue :
Monseigneur et ami,
Des circonstances tout à fait imprévues et qui neme laissent aucun répit m’obligent à quitter Venise sans avoirl’heur de vous voir.
J’espère, oui, j’espère fermement que bientôt je pourrairevenir prendre auprès de vous mon poste d’ami fidèle etdévoué.
Vous suppliant donc de pardonner ce départ précipité, j’aivoulu tout au moins vous dire que, au loin comme auprès, jedemeure
Votre très fidèle, très reconnaissant et très humbleami.
BEMBO,
Par la grâce de Dieu, évêque deVenise.
Un dernier avis sincère et important : agissez avecpromptitude et sévérité contre ceux que vous savez. Quant à l’hommequi a fait manquer vos négociations avec Médicis, si votrepolice est impuissante à le retrouver bientôt, de grands malheurssont à redouter.
Cette lettre, Bembo l’avait écrite avant son départ et l’avaitfait parvenir au doge par une voie sûre, le jour même où il étaitrentré à Venise avec Bianca, dans le palais Arétin.
Le doge avait relu ce billet qui, depuis quinze jours,l’empêchait de dormir. La signification des dernières lignes luiapparaissait de plus en plus menaçante.
« Eh bien ? dit-il en levant les yeux sur le chef depolice, avez-vous quelque nouvelle du cardinal ? Avez-vousabouti dans vos recherches ?
– Monseigneur, dit Guido Gennaro, je crois en effet savoiren quel lieu son Éminence a dû se retirer. Je prie Votre Excellencede remarquer tout d’abord que je ne sais rien de positif, que mesespions lancés de toutes parts sont revenus sans le moindre indice,et qu’enfin en tout cela je procède par hypothèse et induction.Seulement, mes hypothèses, à moi, s’appuient sur des faitstangibles.
– Que supposez-vous donc ?
– Que le cardinal a pris peur tout à coup.
– Peur, monsieur ! Et de quoi ce haut dignitaire denotre république pouvait-il avoir peur ?
– Monseigneur, dit Gennaro en s’inclinant très bas, pourêtre cardinal, on n’en est pas moins homme. Et si haut placé quesoit un homme, on peut, en fouillant son passé, trouver le fantômequi hante ses nuits, évoquer le geste ou la parole qui pèsentensuite sur toute une existence…
– Et vous avez trouvé ce fantôme ? fit sourdementFoscari.
– Oui, monseigneur : il s’appelle RolandCandiano. »
Le doge fit un effort pour réprimer le frisson quil’agita ; mais il pâlit, et cette pâleur ne put échapper auchef de police.
Gennaro songeait :
« Voilà le moment ou jamais de placer mon grand discours audoge. Je l’ai assez répété devant ma glace pour que je sache ce quej’ai à dire.
– Vous pensez donc, reprit le doge, que Bembo a eu peur deRoland Candiano ?
– Je ne le pense pas, monseigneur, j’en suis sûr. Je n’aipas besoin de rappeler à Votre Excellence le coup terrible qui, enpleine prospérité, frappa la famille Candiano. Ce n’est pas pour enfaire un reproche à qui que ce soit, mais le coup fut frappé demain de maître. Ce fut un désastre inouï. Or, Roland Candiano estdevenu libre, monseigneur.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai toutes sortes de raisons de penser que lecardinal Bembo fut l’un des auteurs de la catastrophe en question.Je crois que Roland Candiano doit avoir contre le cardinal uneeffroyable haine, et que le cardinal n’ignore pas cette haine. Ilest parti, parce qu’il a eu peur…
– Et vos hypothèses, dit Foscari en fixant son regardd’aigle sur le chef de police, vous indiquent-elles que d’autrespersonnages peuvent avoir aussi peur ?…
– Non, monseigneur. Car les personnages auxquels VotreExcellence fait allusion tiennent tête et triomphent. Je pense queje n’ai pas besoin de les nommer. »
Le doge demeura pensif un moment. Puis, avec unsourire :
« Vous êtes un habile homme, Gennaro.
– Monseigneur me comble, fit le chef de police, quis’inclina plus bas encore que la première fois.
– Et où croyez-vous que Bembo se soit réfugié ?
– Son Éminence a fui à Rome, dit le chef de policeen appuyant sur les mots que nous soulignons.
– À Rome ! Pourquoi Rome plutôt que Milan, ouFlorence, par exemple ?
– Votre Excellence a sans doute entendu parler d’unecourtisane romaine qui, installée chez nous, a mené ces dernièresannées grand train de luxe et de fêtes ?
– Imperia ! fit le doge, qui de nouveau pâlit.
– C’est cela même, Excellence. Eh bien, si je ne me trompepas, il y avait entre la courtisane et le cardinal certainesaccointances mystérieuses que j’ai pu tirer au clair et qui mepermettent de supposer que Bembo a de graves intérêts à se trouverlà où se trouve Imperia. Or, la courtisane est partie pour Rome. Lecardinal a quitté Venise le même jour : Votre Excellence peutconclure. »
Le doge se leva. Gennaro fit un mouvement pour se retirer, commes’il eut compris que Foscari lui donnait congé.
Mais le doge le retint d’un geste et d’un mot :
« Asseyez-vous.
– Monseigneur…
– Je le veux. Vous êtes un assez grand personnage pourrester assis devant le doge. Et puis, qu’importent les questionsd’étiquette. Vous êtes un homme intelligent, énergique, dévoué,trois qualités qui se font rares… Et cela tient lieu de tous lestitres. »
Gennaro s’était assis.
Le doge se promena quelques instants avec agitation.
Puis, reprenant place dans son fauteuil :
« Ne parlons plus du cardinal. Il reviendra, s’il veut…
– S’il peut !
– Comment cela ?… dit Foscari, qui frissonna.
– Je veux dire, monseigneur, que ma conviction est que lecardinal Bembo ne reviendra jamais à Venise, ni autre part, etqu’il a entrepris le grand voyage dont on ne revient pas. Tenez,monseigneur, puisque je suis le chef de la police de la république,laissez-moi parler en chef de police… bien que, dans la réalité, cene soit pas moi qui devrait être ici en ce moment, à dire ce que jedis…
– Et qui donc ?
– Mais mon chef direct, il me semble : je veux dire legrand inquisiteur.
– Eh ! vous savez bien que le grand inquisiteur s’estdémis… Et d’ailleurs, qu’attendre de Dandolo, poursuivit amèrementle doge, Dandolo, pauvre loque humaine, triste rejeton d’une raceillustre, incapable d’une décision ferme… Parlez doncnettement.
– Oui, fit lestement Gennaro, la place de grand inquisiteurest vacante par malheur. Car, en ce moment, il faudrait à ce posteun homme résolu…
– Comme vous, par exemple ! dit le doge.
– Ah ! monseigneur, je suis indigne d’un telhonneur !
– Non pas ! C’est moi qui vous le dis, Gennaro.Servez-moi dans les circonstances que nous traversons, ou plutôtservez l’État comme ferait un grand inquisiteur digne de ce nom, etne craignez pas d’avoir conçu une chimérique espérance.
– Monseigneur, dit Gennaro en se levant, parlons donc net.Voilà longtemps que j’attendais les paroles que vient de prononcerVotre Excellence. J’étouffe, moi, dans cette position subalterne dechef de police. Que suis-je ? Le premier des sbires, voilàtout. Si vous pensez que je vaille mieux, que cette intelligence,cette énergie, ce dévouement dont vous parliez méritent des’exercer sur un théâtre plus vaste, le moment est venu,monseigneur.
– C’est-à-dire que vous me demandez la place de grandinquisiteur ?
– Oui, monseigneur, dit nettement Gennaro.
– Eh bien, je vous la promets : gagnez-la !
– J’y tâcherai, monseigneur, dit Gennaro, qui eut assez depuissance sur lui-même pour cacher son désappointement.
– Ne croyez pas, reprit le doge, que je vous fasse unepromesse illusoire. Prenons une date et retenez bien ceci :venez le 2 février me rappeler ma promesse, et je tiendraiparole.
– C’est tout ce que je voulais, monseigneur, et jecomprends admirablement vos conditions. Soyez sûr, d’ailleurs, queje n’ai pas attendu la promesse que vous daignez me faire pourprendre toutes les mesures nécessaires en vue de la cérémonie du1er février. »
Le doge fit un signe de la main pour ratifier ce qui venaitd’être dit. Puis il reprit :
« Vous disiez donc que Bembo ne reviendra plus àVenise ?
– Je disais, monseigneur, que selon toutes probabilités, lecardinal est tombé sous les coups de Roland Candiano.
– Voilà de quoi je voulais parler, s’écria le doge, enreprenant sa promenade. Car j’en suis là, que l’on conspire contremoi, presque sous mes yeux, que je ne sais plus à qui me fier, etque deux cents arrestations opérées depuis quinze jours ne metranquillisent pas.
– C’est qu’on n’a pas arrêté ceux qu’il fallait,monseigneur !
– Je le crois !… Mais procédons avec ordre. Comment sefait-il que vous soyez si bien instruit des faits et gestes deRoland Candiano et que vous ne puissiez mettre la main surlui ? La police de la république est-elle à ce point dégénéréequ’un seul homme puisse la tenir en échec pendant desmois ?
– Monseigneur, la question que vous me posez làm’embarrasse quelque peu, je l’avoue… non pour moi… mais il esttoujours pénible d’achever la disgrâce de quelqu’un. »
Gennaro parlait et pensait en ce moment avec une sorte desincérité ironique et de scepticisme dédaigneux.
« Parlez… parlez… et ne ménagez personne.
– Eh bien, tant que Dandolo fut grand inquisiteur, j’eussepu à trois reprises différentes ; mais par suited’inexplicables coïncidences, les ordres me furent toujours donnéstrop tard, et les mesures que je pris furent détruites par desmesures prises ailleurs.
– Et depuis que Dandolo s’est démis ?
– Depuis, Roland Candiano est absent de Venise,monseigneur.
– Vous êtes sûr ?
– Monseigneur, je ne me trompe jamais parce que jamais jen’avance que ce que j’ai constaté moi-même… »
Le visage du doge montra un visible soulagement.
« Je ne croyais pas, songea Gennaro, que Foscari pût avoirpeur à ce point ! »
Le doge reprit en s’efforçant de garder la froideur quiconvenait à sa dignité :
« Il est indispensable que Roland Candiano soit saisi etjugé. Il s’est mis hors la loi. Il a accepté de commander unevéritable armée de bandits. Cet homme en liberté est un dangerpermanent pour la République… Malheureusement, je crains qu’il nesoit éloigné pour toujours et qu’ainsi il ne parvienne à échapper àla justice de la république.
– Votre Excellence peut se rassurer, dit Gennaro d’une voixqui vibra étrangement : Roland Candiano reviendra.
– En ce cas, vous agirez ; je vous donne pleinspouvoirs.
– Faites attention, monseigneur, que vous me confiez là uneredoutable puissance… momentanée, il est vrai, et que le pleinpouvoir peut obliger jusqu’au capitaine général à m’obéir.
– Je sais, – et je confirme. »
Le doge saisit un parchemin, écrivit quelques lignes, signa,apposa son sceau, et tendit la feuille à Gennaro qui tressaillit dejoie.
« Maintenant, monseigneur, dit alors le chef de police,parlons de la conspiration qui vous préoccupe. Je vous disais qued’inutiles arrestations avaient été opérées.
– Qui fallait-il donc arrêter ? » demanda le dogefrémissant.
À ce moment l’huissier de service entra et annonça :
« Monsieur le capitaine général Altieri demande à êtreintroduit. »
Le doge donna l’ordre de le faire attendre.
Gennaro, comme s’il eût pris une résolution soudaine, s’avançaauprès de Foscari et lui dit à voix basse :
« Je crois que Votre Excellence ferait bien de recevoirimmédiatement le capitaine général. »
Foscari jeta sur le chef de police un profond regard, puis,faisant un signe à l’huissier qui s’éloigna, il se leva, soulevaune tenture, et dit à Gennaro :
« Entrez là. Nous avons à continuer cet entretien.
– C’est mon avis », dit froidement Gennaro.
Le doge laissa retomber la tenture, et reprit sa place au momentmême où Altieri entrait dans le cabinet.
Altieri s’inclina devant le doge en disant :
« Je croyais trouver ici le chef de police.
– Il vient de partir à l’instant, mon cher ami. Cependant,si besoin est, je puis le faire rappeler.
– Inutile », dit le capitaine général qui, sur unsigne de Foscari, prit place sur un siège.
Altieri paraissait un peu vieilli. Des fils blancs se mêlaientsur ses tempes à sa rude chevelure noire. Les lignes générales duvisage s’affaissaient ; mais ses yeux brillaient toujours d’uninsoutenable éclat sous ses sourcils touffus, et dans les rides dufront, plus dures, se voyait l’expression d’une volontéfarouche.
De terribles inquiétudes agitaient l’âme de cet homme.
La conspiration qu’il avait préparée était sur le pointd’aboutir.
Et pourtant, il n’était pas satisfait. Or, ce n’était pasl’issue de cette aventure qui l’inquiétait. Certains détails de lapréparation elle-même l’effrayaient. D’abord, cette conspiration,il s’y était trouvé mêlé presque malgré lui ; puis il en étaitdevenu le chef sans qu’il l’ait réellement souhaité ; puisenfin toutes les destinées de cette grave tentative s’étaienttrouvées concentrées en lui.
Certes, son ambition déchaînée y trouvait son compte.
Certain de devenir doge en un temps où cette dignité armaitcelui qui en était investi d’une puissance souveraine, Altieriavait comme tant d’autres rêvé une puissance plus souveraineencore. Comme d’autres, il songeait à transformer en royauté lamagistrature dictatoriale dont il allait se saisir.
Et l’orgueil faisait battre ses tempes, la passion du pouvoir etde la domination le transportait lorsqu’il se disait que bientôt,des empereurs et des rois comme Charles Quint et FrançoisIer seraient obligés de compter avec lui.
Mais pourquoi les choses se présentaient-elles sifacilement ? Pourquoi tels personnages de la républiqueétaient-ils venus spontanément s’offrir à lui, alors qu’ilredoutait de les avoir pour adversaires ? Il y avait bien despoints obscurs dans l’organisation de sa tentative ; il luisemblait parfois qu’un génie inconnu et propice s’occupait de sagloire.
D’autres fois, il s’imaginait que Foscari savait tout depuislongtemps, que Foscari jouait avec lui, le laissait en pleinesécurité pour le frapper au dernier moment. Alors une volonté plusforte se développait en lui, avec un furieux besoin debataille.
Et tout cela se compliquait de sa passion pour Léonore.
Comme on va le voir, cette passion était demeurée aussi violentequ’aux jours lointains où Altieri négociait avec Dandolo.
Mais elle s’était comme murée en lui-même.
Léonore lui faisait peur, et il y avait des moments où ilcroyait la haïr. Sa conviction était que la jeune femme seraitéblouie lorsqu’il poserait sur sa tête la couronne ducale.
« C’est une descendante de doges, songeait-ilparfois ; peut-être qu’elle aimait Roland parce que toutes lesprobabilités étaient pour qu’il fût doge ; peut-être aussim’aimera-t-elle lorsqu’elle verra que nul dans la république nepeut m’égaler en courage et en puissance ! »
Ainsi, c’était donc une double conquête que le capitaine généralvoyait dans l’aboutissement de la conspiration. Conquête dupouvoir, conquête de la femme aimée…
Tel était Altieri le jour où il se présenta devant le doge qu’ilétudia tout d’abord d’un regard aigu, prêt peut-être à lepoignarder si un soupçon eut traversé son esprit.
« Vous avez bien fait de venir, dit le doge ; votreprésence, ami, est une des choses qui me font le plus deplaisir ; et laissez-moi vous en faire le reproche, vosvisites deviennent rares.
– J’ai travaillé pour vous, Foscari.
– Je vous reconnais là, ami fidèle. Oui, continua le dogeavec une sorte d’agitation, ami… je n’ai plus guère que vous d’ami,depuis le départ de Bembo. »
Quelle que fût l’attention d’Altieri, il ne put recueillir dansla voix ou l’attitude de Foscari aucun indice qui lui permît desupposer que le doge n’était pas sincère.
« Je vous apporte, dit-il, une nouvelle liste. »
Le doge eut un geste de lassitude.
« Encore des proscriptions ! Encore desarrestations !
– Votre puissance est à ce prix.
– La république est décimée, dit le doge ; une foulede patriciens ont fui ; les prisons regorgent ; il y a euquinze exécutions capitales en deux mois. Lorsque je me hasardedans Venise, je marche dans un silence accablant, alors que jadisles acclamations retentissaient sur mon passage. Et il me sembleque des voix lointaines m’accompagnent seules pour me crier :Assez de sang ! Assez de larmes ! Assez dedeuils !…
– Un dernier acte d’énergie est nécessaire. Après cela,vous pourrez, en toute sécurité, vous rendre à la cérémonie du1er février, et je vous jure que ce jour-là lesacclamations ne manqueront pas.
– Il faut donc que je me montre encoreimpitoyable ! »
Et Foscari ouvrit brusquement le papier que lui tendaitAltieri !
Son regard s’enflamma, ses narines se dilatèrent, et l’homme quivenait de prononcer des paroles d’apaisement eut un sourireeffroyable en parcourant la liste tragique.
Cependant, Altieri l’entendait murmurer :
« Quoi ! même celui-ci ! Il me protesta hier deson dévouement… Et celui-là ! Oh ! Celui-là, sondévouement ne m’étonne pas… »
Ainsi, pour chaque nom, Foscari jetait une observationrapide.
Il conclut en disant :
« Trente-huit noms !… Je craignais qu’il n’y en eûtdavantage.
– Non, c’est tout, fit Altieri. Le reste des Vénitiens vousest dévoué.
– Le reste des Vénitiens ! »
Altieri, en prononçant ces mots, eut un sourire sinistre.
« Dans trois jours, dit-il, je vous apporterai le détaildes dispositions que j’ai prises pour échelonner les gardes et lesarchers de façon que vous soyez continuellement entouré…
– Ami ! Cher et fidèle ami !… » répéta ledoge en accompagnant le capitaine général jusqu’à la porte.
En se retournant, il vit Guido Gennaro qui sortait de derrièresa tenture.
« Monseigneur, dit le chef de police, vous me demandieztout à l’heure par qui il fallait commencer les arrestations. Jevous réponds maintenant : par celui qui sort d’ici…
– Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous sur l’heure, carje me demande vraiment si j’ai bien entendu ! »
Foscari était devenu livide, non d’effroi, mais de fureur. Unede ces colères blanches qui étaient bien rares chez lui, maisd’autant plus violentes, faisait trembler ses joues.
Avant que Gennaro eût le temps de répondre à sa dernièrequestion, le doge avait violemment frappé sur sa table avec unmarteau qui lui servait à appeler. Le marteau léger en argent sebrisa.
« Que faites-vous, monseigneur ? s’écria Gennaro en sejetant devant la porte pour empêcher d’entrer.
– Arrêter le capitaine général…
– Non, monseigneur !
– Je vous fais arrêter vous-même. Holà ! lesgardes ! Misérable, place !… »
Foscari s’avança menaçant sur Gennaro, le poing levé.
« Monseigneur, dit rapidement le chef de police, il importepeu que je sois arrêté, moi, et même que je meure ! Mais sivous touchez à Altieri aujourd’hui, tout est perdu…Écoutez-moi, de grâce… »
Foscari recula en passant ses mains sur son front.
Et comme les gardes du palais accouraient et entraient, d’uneffort de volonté puissante, il se composa un visageimpassible.
« Eh bien, dit-il à l’officier accouru au bruit, qu’ya-t-il donc, monsieur ?…
– Pardon, monseigneur, nous avions cru entendre…
– Vous avez mal cru… Qu’on me laisse ! »
Les gardes se retirèrent effarés.
« Parlez, maintenant, dit Foscari au chef de police.
– Monseigneur, dit Gennaro, je tiens toute la conspirationdans mes mains. Je sais que le capitaine général en est le chef.Or, vous connaissez assez Altieri pour supposer qu’en unecirconstance aussi grave, il a commencé par s’assurer la fidélité,le dévouement des archers et des arquebusiers. Seule, peut-être, lacompagnie des hallebardiers lui échappe ; mais elle seraitbalayée comme un fétu de paille par la tempête. Or, si vous arrêtezAltieri aujourd’hui, et je suis prêt à le faire si vous m’enréitérez l’ordre, dans deux heures, vous aurez sur les bras uneterrible révolte de soldats. Altieri sera délivré, votre palaisenvahi… et le diable sait ce qui arrivera alors ! Or,monseigneur, il est facile, au contraire, de laisser les conjurésdans une sécurité trompeuse, et de tout disposer pour uneimpitoyable répression. »
Une sombre flamme s’allumait dans les yeux de Foscari ;l’ardeur de la bataille proche lui fouettait le sang ; car demême que chez la plupart des aventuriers de cette violente époque,il était dénué de ce qu’on appellerait aujourd’hui le sens moral,mais doué d’une bravoure physique extraordinaire.
« Si vous me permettiez un conseil, insinua Gennaro.
– Parlez ; vous me rendez aujourd’hui un service quivous donne le droit de conseiller.
– Eh bien, monseigneur, à votre place, je commencerais parfaire mettre en liberté toutes les personnes arrêtées d’après leslistes qui vous ont été remises. »
Le doge hésita un instant.
« Non ! dit-il d’une voix sombre. Puisque ceux-là sonten prison, qu’ils y restent ; c’est plus sûr.
– Mais la plupart de ces malheureux étaient vos amis.
– Ils sont devenus mes ennemis, puisque je les aifrappés ; libres, ils se joindraient aux conjurés ;lorsque j’aurai triomphé, il me sera possible de les relâcher l’unaprès l’autre, et ce sera alors de la magnanimité, tandis que ceserait aujourd’hui de la faiblesse. »
Gennaro s’inclina, pour dissimuler son désappointement.
« J’admire le génie de Votre Excellence, dit-il.
– C’est bien ; vous devez avoir la liste des gens quise sont unis à Altieri ? »
Gennaro dicta alors une trentaine de noms.
Le doge les écrivait lui-même sans faire aucun signe de surpriseou d’indignation. Et pourtant, il était atterré.
« Que veulent-ils ? demanda-t-il alors.
– Ce que veulent en général les gens qui renversent ungouvernement pour prendre sa place : des honneurs, des grades,des emplois, le tout bien rétribué, bien entendu.
– Et Altieri ?
– Il veut être vous, monseigneur ! »
Le doge demeura longtemps pensif.
« Comment et quand avez-vous découvert tout cela ?
– Quand ? Cette nuit même, monseigneur, puisque c’estaujourd’hui que je vous apporte mon rapport. Comment ? Par deshypothèses, des inductions, de vagues indices qui m’ont enfin amenéà assister sans être vu à une réunion des conjurés.
– Où cela ?
– À bord du vaisseau amiral.
– Parfait ! admirable ! Ah ! nous allons endécoudre !…
– Et pour quel jour la chose ?
– Pour le 1er février, monseigneur !
– La date qui m’a été indiquée par Altieri comme la plusfavorable !…
– Nous avons quelques jours devant nous pour faire avortertoute cette misérable émotion d’ambitieux vulgaires. Monseigneur,puisque vous daignez me laisser mon franc-parler, voici comment jeverrais l’affaire : le 1er février au matin, vousferiez monter la compagnie des archers et celle des arquebusierssur le vaisseau amiral qui est désigné pour la cérémonie. Deuxautres vaisseaux choisis par moi et montés par des hommes à moi,viendront accoster l’amiral au bon moment et menaceront de lecouler. Vous, monseigneur, entouré de vos gardes et de voshallebardiers, vous irez jusqu’au Lido pour vous embarquer. Mais auquai, sur un signe de moi, Altieri et les conjurés qui serontautour de vous seront saisis. Sans troupes ils ne pourront faireaucune résistance, et vous n’aurez qu’à rentrer au palais pourassembler le Conseil et juger, séance tenante les coupables. Maisd’ici-là, le plus grand silence, la plus grande sécurité pour lesconjurés. Voilà mon plan.
– Je l’adopte », fit le doge.
Gennaro se redressa.
« Monseigneur, dit-il, lorsque vous serez rentré au palaisducal et que les accusés se trouveront devant le Conseil, quiprononcera le réquisitoire ? Qui établira laculpabilité ?
– Le grand inquisiteur : c’est sa fonction.
– Il n’y a pas de grand inquisiteur.
– Ce jour-là, il y en aura un, Gennaro. Mon premier acte,en entrant au palais, sera de désigner le successeur de Dandolo… Jen’ai pas besoin de vous le nommer, je pense. »
Gennaro s’inclina profondément.
« Allez, dit le doge d’une voix calme ; allez, mais àtoute heure de jour et de nuit, vous entrerez chez moi avec ce seulmot : pont des Soupirs, que vous donnerez à mon valetde chambre. Complétez vos renseignements, achevez votre liste, ayezl’emplacement exact choisi pour chaque groupe de conjurés, sachezle rôle réservé à chacun, et venez m’informer à mesure, sans perdreun instant. Allez, Gennaro… songez que vous tenez dans vos mains mafortune… et la vôtre. »
Et comme Gennaro allait se retirer :
« Un mot encore… Vous me disiez tout à l’heure que RolandCandiano doit, selon vous, revenir à Venise ?
– C’est mon opinion, monseigneur, dit Gennaro entressaillant.
– Pensez-vous qu’il revienne avant le 1erfévrier ? »
Le chef de police parut réfléchir.
« En saurait-il plus qu’il ne veut en dire ? »pensa-t-il.
« Eh bien ? Vous ne répondez pas ?
– Je confrontais des hypothèses, monseigneur. Franchement,je ne crois pas que cet homme puisse être de retour avant le 12 oule 15 février. »
Gennaro se retira sur ce mot en songeant :
« Pare celle-là, si tu peux ! Ah ! tu hésites àme donner ce que je te demande, alors que je t’apportais lavie !… Roland Candiano ne marchandera pas, lui !… Et puismaintenant, quoi qu’il arrive, mon affaire est claire… bonjour,monsieur le grand inquisiteur. »
Le doge, après le départ de Gennaro, était retombé accablé dansson grand fauteuil. Les deux mains sur ses genoux, les sourcilsfroncés, les yeux ardents et le visage décomposé, il semblaitévoquer quelque terrible spectacle.
Et qui se fût trouvé près de lui l’eût entendumurmurer :
« Qu’est-ce que toute cette conspiration auprès de lavengeance que médite Candiano ?… Où est-il ?… Commentva-t-il me frapper ?… »
Par ces mots, on peut mesurer l’épouvante que Roland Candianoinspirait à Foscari.
Il se releva pourtant, se composa un visage serein et mêmesouriant, puis, frappant pour appeler l’huissier, il fit ouvrir àdeux battants la porte de son cabinet, et après s’être assuré d’ungeste rapide que sa cotte de mailles était bien en place sous lepourpoint, que son poignard fonctionnait bien dans sa gaine, ilentra dans le grand salon. Il vit Altieri. Il vit les principauxdes conjurés qui s’avançaient vers lui.
Un instant, ses yeux lancèrent des éclairs, et il regarda soncapitaine des gardes, prêt peut-être à lui donner un ordre.
Mais la vision de Gennaro, debout dans un coin, les yeux fixéssur lui, le rappela au sang-froid. Ses traits se détendirent.
Et il se mit à sourire aux compliments empressés.
« Monseigneur, disait Altieri, le jour du mariage du dogeavec l’Adriatique est proche. Tous les détails de la cérémonie sontréglés, excepté un point : nous ne savons pas quel vaisseaumontera Votre Excellence…
– Mais le vaisseau amiral, cher ami… n’est-ce pointl’usage ?… »
Altieri s’inclina avec un sourire de triomphe.
« Je crois maintenant que je puis m’en aller », se ditGennaro qui, effectivement, disparut en se frottant les mains.
« À propos de cette cérémonie, reprit le doge, je désire,mon cher Altieri, que vous vous teniez près de moi, non que jecraigne la moindre émotion populaire, mais je désire vous fairehonneur… ainsi qu’à vous tous, messieurs ; je compte que vousserez près de moi… »
Et le doge, souriant regagna ses appartements, en passant,impassible, dans la double haie des conjurés inclinés…
Plaise à nos lecteurs de se reporter maintenant à cette nuittragique où Bianca se tua dans le palais Arétin, où Bembo s’enfuitde Venise pour courir à Rome, où Roland et Scalabrino se mirent àsa poursuite. On se souvient sans doute que quelques heures avantces divers événements, Imperia elle-même avait quitté Venise, et onn’a pas oublié que la courtisane était partie en ordonnant à sonintendant de vendre tout ce qu’elle possédait, excepté le grandportrait encadré d’or qui se trouvait dans le mystérieux réduit oùnous avons pénétré au début de ce récit.
Pierre Arétin avait assisté, avec un effroi facile à concevoir,à la scène émouvante qui venait de se dérouler dans sonpalais : Roland et Scalabrino survenant en tempête, la portede la chambre de Perina enfoncée par le colosse, Bianca étenduemorte, la fuite de Bembo, le désespoir de Scalabrino…
Lorsque Roland eut entraîné son compagnon, Pierre Arétin vit quela chambre de Bianca avait été envahie par ses domestiques et sesservantes accourus.
Il jeta un regard de compassion sur le corps de la pauvreBianca, puis la terreur reprenant ses droits, il se tourna vers sesdomestiques, leur ordonna de tout barricader, de s’armer depistolets et d’arquebuses, et de faire bonne garde, ajoutant qu’iltuerait de sa propre main quiconque aurait l’audace d’ouvrir uneseule porte avant le grand jour venu.
Pendant ce temps, Perina, aidée de ses compagnes, transportaitsur un lit le corps de Bianca, puis, faisant le tour desappartements, elle s’emparait de toutes les fleurs qui y étaienttoujours à profusion et venait en couvrir la pauvre petitemorte.
L’Arétin approuva d’un signe de tête ; puis il ordonna àtout le monde de se retirer et rentra lui-même dans sa chambre,fort agité.
Au lieu de se coucher et de tempêter selon son habitude, il semit à arpenter sa chambre à pas précipités, tantôt essuyant unelarme, tantôt pestant à demi-voix.
« Ce Bembo est un brutal, grommelait-il. Je ne voudrais pasêtre dans sa peau. Je crois qu’il va passer un mauvais moment. Maisquel démon l’a poussé à choisir ma maison pour y frapper cetteenfant ! Me voilà avec ce cadavre sur les bras… Que vais-je enfaire ?… Cette petite Bianca ne pouvait-elle aller mourir plusloin ! Tout cela m’apprendra, dans l’avenir, à être moinsbon… »
Maître Arétin raisonnait, comme dit l’autre, en subtilpersonnage.
Il finit par se coucher et ne laissa pas que de dormir le restede la nuit, quoique d’un sommeil un peu agité de rêves.
Le lendemain matin, de bonne heure, il manda l’un de ses valets,et lui ordonna de s’occuper des funérailles de Bianca :funérailles qui consistaient à placer le corps dans un cercueil, lecercueil sur la gondole des morts, et à conduire la gondolejusqu’au canal Orfano où l’on jetait les corps des criminels et despauvres.
L’Arétin achevait de prendre ces dispositions lorsqu’il reçut lavisite du gondolier que lui envoyait Roland avec une lettre.
On a vu que le poète se conformait scrupuleusement auxinstructions que lui donnait Roland Candiano. Ce fut alors qu’ilsortit pour s’occuper lui-même des trois cercueils dans lesquels ilfallait renfermer le corps de Bianca pour le conserver jusqu’à ladate indiquée par Roland, puis pour le transporter à Mestre.
Dans l’après-midi, après s’être entendu avec un menuisier,l’Arétin assombri par ces divers événements, rentrait à son palaisen gondole, et passa nécessairement devant le palais Imperia.
Il eut soin de se mettre sous la tente pour éviter d’êtrevu ; mais comme l’Arétin était un peu femme par letempérament, et que la curiosité contrebalançait en lui la peur, ilrisqua un coup d’œil à travers les rideaux au moment où sa gondolepassait devant le palais et vit un rassemblement devant laporte.
« Pourquoi tout ce monde ? demanda-t-il à songondolier.
– Votre Seigneurie ne le sait pas ? Il n’est bruit quede cela depuis ce matin dans Venise : la signora Imperia estpartie.
– Tu es sûr ?
– On vend son mobilier… voyez ! »
Maître Pierre, alors, n’hésita plus et, sortant bravement de latente, ordonna au barcarol de le déposer au quai.
Quelques minutes plus tard il entrait dans le palais, non sanss’être fait confirmer l’étonnante nouvelle ; il se rappelad’ailleurs que la veille, Bembo, à l’instant où il pénétrait dansla chambre de Bianca, lui avait dit :
« Rassure-toi… nous allons rejoindre sa mère. »
Le palais Imperia était plein de monde. Une foule de jeunesseigneurs y causaient avec animation du grand événement : cedépart d’Imperia, cette vente de ses meubles, de ses bijoux, de sesœuvres d’art.
Il y avait là aussi des bourgeois qui négociaient avecl’intendant, et des femmes qu’une curiosité irrésistible avaitpoussées dans ce palais dont elles avaient tant entenduparler ; c’étaient d’honnêtes femmes, et l’on sait assezl’attrait vertigineux qu’exercent, sur les honnêtes femmesl’intérieur, les mœurs, les bijoux des courtisanes.
L’Arétin, salué par les uns, saluant les autres, fendit la fouleet finit par atteindre l’intendant. Le digne homme était en trainde tout vendre à vil prix, bien décidé à prendre un chemindirectement opposé à celui de Rome.
L’Arétin fit emplette de quelques objets d’art, et les ayantexpédiés chez lui, assista curieusement à la fin de la vente,conseillant l’intendant, lui indiquant la réelle valeur deschoses.
Sur le soir, il n’y eut plus que quelques acheteurs, et enfin,le palais demeura désert, à moitié dépouillé de son fastueuxmobilier, ce qui restait demeuré en désordre, avec une physionomiede tristesse et d’abandon qui faisait rêver le poète.
Pierre ne manqua pas alors de faire remarquer à l’intendant quegrâce à ses conseils, le prix de cette première journée de ventes’était sensiblement élevé.
L’intendant connaissait l’Arétin et l’avait étudié comme lesdomestiques savent étudier les gens qui fréquentent une maison.
Il lui répondit donc rondement :
« Je le sais, per Bacco ! je le sais,monsieur. Et croyez bien que ma gratitude ne se bornera pas à desparoles. »
Et, désignant d’un grand geste la débandade dessalons :
« Choisissez. »
L’intendant eut ce rire d’aise de l’honnête négociant quiaccorde le bon courtage, alors qu’il ne lui en coûtera pas unsou.
Quant à l’Arétin, il n’attendit pas une nouvelle invitation, etsans fausse honte, se mit à parcourir le palais, tandis quel’intendant l’accompagnait, un flambeau à la main.
Tout à coup, il entra dans une étroite pièce et tomba en arrêtdevant un magnifique portrait.
« Lui ! murmura-t-il. Son portraitici !… »
Il y avait peu de temps que l’Arétin savait le nom de RolandCandiano. Mais ce temps, il l’avait mis à profit, et il en savaitmaintenant assez long sur l’homme avec qui, dans la Grotte-Noire,il avait fait l’étrange marché que l’on sait.
« Savez-vous qui représente ce portrait demanda-t-il.
– C’est le fils de l’ancien doge Candiano.
– Votre maîtresse le connaît donc ?…
– Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que le peintrequi fit ce travail l’a achevé en quatre mois, y travaillantassidûment tous les jours.
– Mais, Roland Candiano fréquentait donc alors cepalais ?
– Non ; le peintre a travaillé de mémoire.
– Je ne connais qu’un homme capable d’un tel tour de force,et capable aussi d’une pareille magnificence de coloris, songeal’Arétin. Savez-vous le nom de ce peintre ? ajouta-t-il àhaute voix.
– Il s’appelait Titien.
– Je prends cette peinture », grommela le poète.
L’intendant fit la grimace.
« Le cadre est tout en or, dit-il.
– Eh ! pauvre cervelle, qui te parle du cadre !Décloue-moi la toile, c’est tout ce que je te demande pour prix demes services.
– À l’instant même ! » s’écria l’intendantrasséréné.
Voilà comment le portrait de Roland Candiano par Titien devintla propriété de l’Arétin. Il rentra chez lui, fixa la toile dans unnouveau cadre, et se mit à l’étudier.
« Hum !… Admirable, par tous les diables… admirablecomme tout ce que fait Titien… Quelle puissance de vie dans leregard ! Quelle douceur dans le sourire ! »
Ayant ainsi fait l’éloge mérité du portrait et de l’auteur,l’Arétin ajouta :
« Oui, mais que vais-je faire de cela, moi ? Sij’étais riche, je le garderais… mais positivement, je ne suis pasassez riche… »
Pendant quelques jours, l’Arétin rumina s’il vendrait leportrait à Roland Candiano lui-même. Mais une sorte de pudeurl’arrêtait ; maître Pierre était cynique, mais il avait lecynisme intelligent.
Un matin, après avoir étudié et rejeté une foule de combinaisonsil s’écria :
« J’ai trouvé !… Idée superbe ! Idée de génie,digne de moi !… Margherita, mon déjeuner ! Paola, monpourpoint de satin rose et mon manteau fourré d’hermine !Chiara, ma toque à plumes blanches ! »
Les Arétines accoururent, et aussitôt le remue-ménage commença,les unes se ruant à la cuisine pour préparer le déjeuner du maître,les autres se hâtant de sortir des armoires ses vêtements decérémonie. Pendant vingt minutes, on entendit des vociférations quiremplirent le palais, puis soudain, il y eut un grandsilence :
L’Arétin venait de se mettre à table !…
La mauvaise humeur et l’appétit du poète s’étant calmés, ildonna ordre de préparer sa belle gondole que dirigeait un Nubienvêtu d’une tunique blanche, comme il avait vu faire àImperia ; la courtisane, en effet, avait été un modèle naturelpour l’Arétin.
Puis il s’écria :
« Je ne vois pas Perina !
– Elle est auprès de la morte, dit Margherita. Elle feraitmieux de s’occuper des vivants…
– Tais-toi, Pacofila ! – c’était sa grande insulte –Perina a plus d’esprit dans le bout de son soulier que toi danstoute la tête. Allons, c’est bien… ne pleure pas, tu me romps latête… Et si je réussis, je te paierai une belle écharpe d’Orient,et à vous toutes. Silence ! là où habite la mort, on doitparler bas. »
Il faut noter d’ailleurs que l’Arétin tonitruait ces paroles.Ayant dit, il se dirigea vers sa gondole et fit placer sous latente le portrait qu’il avait acquis, après avoir eu soin de lefaire envelopper.
La gondole de l’Arétin s’arrêta devant le palais Dandolo. Maisle palais semblait désert. Un valet de Dandolo annonça à PierreArétin que son maître habitait depuis quelque temps le palaisAltieri.
Quelques minutes plus tard, maître Pierre entrait dans la maisondu capitaine général, insistait longuement pour être admis auprèsdu seigneur Dandolo, et suivi de deux hommes portant le grandportrait, fut enfin introduit dans une pièce du premier étage.
Autant le rez-de-chaussée bruyant, encombré d’officiers, donnaitl’impression de la vie et de la force, autant le premier étageparaissait triste et silencieux.
« Diable ! pensa l’Arétin. Est-ce que la mort habiteaussi cette demeure ? »
Comme il réfléchissait ainsi, une porte s’ouvrit, et un homme àla barbe grisonnante, aux cheveux blanchis avec l’âge,s’avança.
« Quoi ! pensa l’Arétin, ce serait là le grandinquisiteur !
– Monsieur, dit Dandolo en montrant un siège avec ce gestede haute et froide politesse des patriciens de Venise, vous avezsouhaité parler au grand inquisiteur ? »
Et Dandolo jetait un regard perçant sur l’Arétin.
Dandolo vivait dans une retraite absolue. Mais l’insistance duvisiteur, son nom, et certaines vagues intuitions lui avaient faitespérer – et redouter – que ce visiteur venait de la part de RolandCandiano. Il l’étudiait donc avec angoisse. L’Arétin s’étaitincliné, un peu impressionné par cette atmosphère de tristesse etde mystère.
« Je dois vous prévenir que j’ai résigné mes fonctions…cependant…
– Monseigneur, fit l’Arétin, je regrette pour Venise quevous ne soyez plus grand inquisiteur. D’ailleurs, c’estpersonnellement au seigneur Dandolo que je voulais parler.
– Ah ! dit faiblement Dandolo, il s’agit donc d’uneaffaire qui me serait… personnelle ?
– Votre Excellence pourra en juger… Je la supplie d’abordde me pardonner si je me suis trompé. En venant ici, je croisréellement vous être agréable…
– Parlez donc sans crainte en ce cas.
– Voici : je ne sais trop pourquoi, mais j’ai dansl’idée que vous ou quelqu’un des vôtres… devez avoir gardé unprofond souvenir d’un homme dont j’ai l’honneur d’être l’amiintime : Roland Candiano. »
À peine l’Arétin eut-il prononcé ces mots dans toute lasimplicité de son ignorance, qu’il en fut comme épouvanté.
« Je viens de dire une terrible bêtise »,songea-t-il.
En effet, Dandolo s’était brusquement levé, tout blême.
« Qui vous permet de supposer cela ? gronda-t-il àvoix basse. Que venez-vous me dire ?… Venez-vous de sapart ?… Est-ce lui qui vous envoie ?… Mais parlezdonc !
– Nullement, s’écria Pierre tout effaré, je viens de monpropre mouvement… mais puisque ce nom vous produit une telleimpression… c’est que je me suis trompé ! Je me retire donc,je me retire…
– Demeurez, monsieur ! »
Dandolo fixait sur l’Arétin un ardent regard. Des gouttes desueur perlaient à son front. Il put enfin se dominer, et ce futd’une voix calme qu’il reprit :
« Asseyez-vous, monsieur, et parlez franchement.Qu’avez-vous à me dire au sujet de… RolandCandiano ? »
Il prononça ce nom avec un effort visible.
« Monseigneur, dit l’Arétin, je crois que Roland Candiano adû autrefois faire partie de votre famille ? »
Dandolo frissonna, et un instant l’Arétin put redouter d’avoirajouté une bêtise plus terrible encore à la première. Mais le pèrede Léonore, agité de sentiments où dominait la terreur, voulaittout savoir, maintenant. Il se contint donc, et essuyant la sueurqui coulait sur son visage, demanda d’une voix presquepaisible :
« Comment le savez-vous ?
– Eh ! monseigneur, s’écria l’Arétin rassuré,l’histoire court les rues de Venise. Savez-vous qu’on appelleencore sur le port Léonore Dandolo et Roland Candiano : lesAmants de Venise ?…
– Non, monsieur, fit sourdement Dandolo, je ne saispas…
– Enfin, et ceci est pour expliquer ma démarche, le bruitpublic veut que vous ayez gardé une profonde affection à RolandCandiano… Et que vous l’aimiez encore comme un fils quand descirconstances tragiques vous ont séparé malgré vous…
– On dit cela ? reprit Dandolo en devenant pluspâle.
– On le dit, monseigneur. Mais peut-être setrompe-t-on ? »
Et comme Dandolo gardait le silence :
« En tout cas, ce sont ces bruits que j’ai recueillis, quim’ont donné l’idée de faire ce que j’ai fait. Quoi qu’il advienne,je ne m’en repens pas.
– Qu’avez-vous donc fait ? râla Dandolo.
– Je me suis promené dans le palais Imperia », ditl’Arétin avec un sourire.
Dandolo fut dès lors convaincu qu’il avait devant lui unémissaire de Roland, et que cet homme jouait avec d’effroyablessouvenirs pour le frapper d’épouvante.
Mais déjà l’Arétin, tout entier à son idée,poursuivait :
« J’ai visité le palais Imperia au moment où l’on vendaitses meubles et objets d’art… Or, parmi ces objets, j’en ai vu unque des gens se disputaient à prix d’or. Il en valait la peine, carc’est un merveilleux chef-d’œuvre de notre admirable Titien. Vouscomprendrez que j’aie été ému, que j’aie voulu arracher ce tableauaux indifférents qui l’entouraient, vous comprendrez que j’aie toutde suite pensé à vous l’apporter, quand vous saurez que ce tableaun’est autre que le portrait de Roland Candiano… un portraitsublime, monseigneur, une œuvre où Titien a mis toute sa grâcegénéreuse, toute sa magnificence de couleur, toute sa délicatessede dessin… Quel regret, me disais-je, qu’un pareil tableau doivepasser à des mains inconnues et indifférentes ! Non,non ! Et dussé-je y perdre les deux cents doubles ducats d’orque je le paie, je tenterai de remettre ce portrait à des mainsamies… »
En parlant ainsi, l’Arétin développait le portrait qu’on avaitdéposé sur un grand fauteuil. Aux derniers mots, il fit tomber lestoiles qui le recouvraient. Il se retourna soudain, s’écarta et,réellement enthousiasmé, s’écria :
« Regardez, monseigneur ! »
Dandolo, livide, frissonnant, pétrifié, regardait eneffet ; ses yeux hagards ne pouvaient se détacher de la toile…Et ce n’était plus un portrait qui était devant lui ! C’étaitRoland lui-même qui lui apparaissait tel que jadis. Une sorte degémissement râla dans sa gorge, et brusquement, se couvrant lesyeux de ses deux mains, il éclata en sanglots, tandis qu’une voixlointaine, la voix de Roland Candiano clamait dans sonâme :
« Qu’as-tu fait de mon bonheur ? Qu’as-tu fait dubonheur de ta fille ? »
Et l’Arétin ne voyait rien. Lyrique, le geste théâtral et lavoix en clairon, il s’extasiait sur l’œuvre qu’il avait payée sicher…
C’était une tragédie burlesque, une comédie poignante, que lemélange inextricable de ces deux situations : l’Arétin nesongeant qu’à enlever le marché ; Dandolo épouvanté, brisé, sedisant qu’une pareille scène avait dû être sûrement imaginée parRoland !…
Enfin, d’une voix rauque, violente, comme s’il eût défiéCandiano, le père de Léonore cria :
« Recouvrez ce tableau, monsieur,recouvrez-le !… »
L’Arétin, avec une sincère stupéfaction, se retourna versDandolo. Et il allait s’exclamer, mais il se tut, frappéd’étonnement : la porte du fond venait de s’ouvrir, une femmed’une éclatante beauté, d’une beauté sombre, avec quelque chose defatal, apparaissait, et cette femme, d’une voix qui ne tremblaitpas, disait :
« Mon père, j’achète ce portrait… »
L’Arétin se courba en deux avec une admiration que Léonore eûtjugée insolente si elle eut daigné jeter un regard sur lepoète.
Léonore ne voyait pour ainsi dire pas l’Arétin.
Elle ne regardait pas non plus le portrait.
Elle attachait ses yeux sur son père avec une volontédésespérée, comme si elle eût redouté de les lever sur cette toileoù souriait l’homme de son pur et constant amour.
Dandolo comprit sans doute ce qui se passait dans l’âme de safille : pas une objection ne monta à ses lèvres.
Il fit signe à l’Arétin de le suivre.
Et le poète eut, lui aussi, l’impression que toute parolesonnerait faux, qu’il n’y avait rien à dire à cette femme,splendidement belle, qui paraissait une idéale personnification dela douleur.
Seulement, comme après une nouvelle et profonde inclination, ilse retirait sur la pointe des pieds, il murmura :
« J’ai vu à Rome la maquette que fait Michel-Ange pour sonPensieroso… Que n’a-t-il vu, lui, cettePensierosa !… »
Parvenu dans une pièce voisine, Dandolo s’arrêta, ouvrit uncoffre et en tira deux cents doubles ducats qu’il posa sur un coinde la table.
L’Arétin rafla la somme.
« Monseigneur, dit-il, je suis heureux que cette belleœuvre de mon ami Titien soit en vos mains. »
Il se retira alors, escorté de Dandolo.
Comme il allait franchir la porte, Dandolo l’arrêta par lebras.
« Jurez-moi, dit-il, jurez-moi que ce n’est pas RolandCandiano qui vous envoie, que tout cela n’est pas une affreusecomédie…
– Monseigneur, dit l’Arétin avec une évidente sincérité, jevous jure que je vous ai dit l’exacte vérité. Puissé-je êtrefoudroyé si je mens d’une syllabe. D’ailleurs, je n’ai jamais mentiqu’en vers… »
Sur ce mot extraordinaire, l’Arétin s’éloigna et regagna sagondole.
*
* *
Deux jours plus tard, l’Arétin partait, escorté de Perina, pouraller attendre Roland Candiano à Mestre.
On a vu qu’il emportait avec lui le cercueil de Bianca, surlequel, pendant la nuit, il avait tracé une inscription au moyen declous enfoncés l’un près de l’autre.
Lorsque l’Arétin et Dandolo furent sortis, Léonore demeuraquelques minutes encore immobile ; puis, lentement, sa tête setourna vers le portrait posé sur un grand fauteuil.
Entre la double retombée des lourds rideaux de brocart, passaitun rayon un peu pâle et comme attendri.
Et ce rayon s’en venait frapper en plein le portrait, tandis quele reste de la pièce demeurait dans une demi-obscuritémystérieuse.
Léonore s’avança. Et elle-même apparut en pleine lumière.
Léonore Dandolo était, à cette époque, en plein épanouissementde sa beauté, si toutefois le mot épanouissement n’éveille pasl’idée d’un développement trop paisible. Elle était grande, avecune taille flexible ; son visage, auquel on aurait pureprocher sa perfection même, si cette perfection n’eût été commeadoucie et tempérée par les attitudes de la physionomie, ce visageeût fait le désespoir des peintres – si Léonore eût jamais consentià poser. Mais jamais, même à Titien, elle n’avait accordé cettefaveur. On rapporte même que Titien l’ayant suppliée à genoux, elleavait répondu que seul son fiancé la posséderait en corps et enimage. Ce qui rendait surtout cette figure admirable, au pointqu’il était impossible de l’oublier quand une fois on l’avait vue,c’était le regard, mélangé de fermeté, de grâce, de force et detimidité, regard qui bouleversait, regard qui jadis avait fait direà un ambassadeur étranger :
« J’emporte de Venise trois souvenirs que rien ne pourraeffacer de ma mémoire : l’intérieur de Saint-Marc, le cielétoilé des nuits d’ici, et le regard de Léonore Dandolo. »
De la race dont elle descendait, elle avait gardé la fiertéhautaine, le courage et la noblesse de sentiment qui avaient sisingulièrement faibli chez son père. Il en résultait que son genrede beauté eût pu paraître un peu grave et sévère si de toutes sesattitudes, de ses gestes, de sa voix, ne se fût exhalée une grâcetimide, et, eût-on dit, un peu sauvage. Elle avait la démarcheonduleuse, le geste rare et presque hiératique.
Quant à son cœur, il était tout pitié, tout amour. À Venise, onl’avait autrefois surnommée la Madone des pauvres.
Remise de la fièvre qui avait failli l’enlever, Léonoreapparaissait un peu amincie, un peu plus féminisée, plus douce etplus douloureuse : peut-être un travail d’apaisements’était-il fait dans son esprit. Ou du moins peut-être lepensait-elle, mais il semblait qu’elle eût peur de regarder ceportrait, peur de réveiller tout ce qui dormait en elle.
Ce portrait que l’Arétin avait apporté, ce portrait vers lequelelle s’avançait en tremblant, remettait tout en question dans sonâme. L’oubli qu’elle espérait sans le chercher devenaitimpossible.
… Pourtant, qui eût vu Léonore à ce moment, n’eût pu sedouter des sentiments qui venaient l’assaillir de toutes partscomme les vagues échevelées par la tempête assaillent quelque rochesolitaire au milieu de l’océan. Elle regardait avidement ceportrait qui semblait vivre et palpiter sous ses yeux.
Elle lui parlait doucement, non pas qu’un délire passager se fûtemparé d’elle, mais par ce sentiment si naturel, si vrai, sihumain, qui nous pousse à croire que quelque souffle de l’être aimépalpite peut-être dans son image.
Elle disait :
« Te voilà donc près de moi encore… Roland, ô mon cheramant, si tu pouvais réellement m’entendre, si tu pouvais écoutertout ce que mon cœur t’a dit depuis l’affreuse journée de notreséparation !… Et si je pouvais, moi, pénétrer un instant danston cœur et connaître le jugement que tu as porté sur moi !…J’ai bien souffert, ô mon Roland… j’ai souffert comme je ne pensaispas qu’on pût souffrir sans en mourir… Et pourtant, il suffit queton image soit devant moi pour que je souhaite de souffrir plusencore… pour toi… par toi… »
Elle ne pleurait pas. Elle parlait doucement et lentement.
Elle s’était assise dans un fauteuil, en face du portrait, et lecoude sur le bras du fauteuil, la tête appuyée à sa main, elleplongeait son regard dans les yeux qui la regardaient.
Dandolo rentra.
Il vit sa fille assise devant le tableau et s’approchad’elle.
« Qui sait, dit-il, si tu n’as pas eu tort, Léonore… à quoibon ce portrait ici ?… »
Elle secoua la tête.
« Ton intention est donc de le garder ?
– Oui, mon père… je n’avais rien de lui…
– Au moins, qu’il soit placé de façon à ne pas êtreconstamment sous tes yeux…
– Je désire au contraire l’avoir toujours près demoi… »
Dandolo se mit à se promener lentement dans la pièce, la têtepenchée, évitant de regarder le portrait de Candiano et sa fille,comme si la conjonction de ce portrait et de son enfant eût éveilléen lui d’insupportables pensées.
Depuis quelque temps, Dandolo se flattait de l’espoir que lesouvenir de Roland Candiano s’était évanoui, du moins très affaiblidans l’esprit de sa fille. Un événement étranger était venuconfirmer en lui cette croyance. Léonore, en effet, depuis sonrétablissement, avait pris l’habitude de sortir deux fois parsemaine, et aux mêmes jours, presque aux mêmes heures.
La première fois qu’elle était sortie du palais, le capitainegénéral l’avait suivie de loin, avec la sombre curiosité de savoiroù elle allait, ce qu’elle faisait. Mais à son retour au palais,comme il voyait Léonore rentrer dans ses appartements sans l’avoirmême remarqué, il se plaça résolument devant elle.
Léonore s’arrêta comme surprise.
« Que voulez-vous ? » demanda-t-elle.
Toute la résolution d’Altieri s’évanouit devant cette glacialefroideur.
« Vous dire…, balbutia-t-il, qu’il est imprudent… pourvous, de sortir le soir… je vous donnerai une escorte.
– Je ne sortirai donc plus », dit-elle.
Il eut un geste de rage.
« Au moins, reprit-il, choisissez un autre but depromenade…
– Ce but me plaît… il n’éveille en moi aucunremords. »
Altieri se retira, et dès lors cessa de la suivre.
Quant à Dandolo, il accompagnait sa fille toujours ; etsouvent même, c’était lui qui faisait office de gondolier. Ce butde promenade qui avait fait rêver Altieri, c’était le pont desSoupirs. Léonore allait jusque-là, à la tombée de la nuit, puisrevenait au palais.
Or, un soir, quelques jours avant la scène que nous venons deretracer, en arrivant près du pont des Soupirs, la gondole deDandolo s’était presque heurtée à une barque.
Dans cette barque, il y avait un homme.
Et cet homme, Dandolo l’avait reconnu !
C’était Roland Candiano !
Il avait parlé à Léonore ! On se rappelle l’avis suprêmeque Roland était venu jeter à la fille de Dandolo.
Celui-ci avait aussitôt viré de bord et avait fui vers le palaisAltieri, en proie à un trouble extraordinaire.
Roland Candiano surveillait donc sa fille !
Que pensait-il ? Que voulait-il ?
Il étudia Léonore et la vit très calme en apparence.
En rentrant au palais, il lui demanda :
« Tu l’as reconnu ?
– Oui, mon père !… »
Dandolo n’avait pas insisté ; mais il avait tressailli dejoie à voir sa fille aussi peu émue.
Oui, il était probable qu’elle n’aimait plus Roland, sinon parune sorte d’affection invétérée.
Le projet qu’il mûrissait depuis le jour où il s’était battuavec Altieri et où il s’était installé près de sa fille pour lasurveiller, la protéger encore au besoin, ce projet allait doncpouvoir se réaliser…
Mais ce matin-là, à voir sa fille si contemplative devant leportrait de Roland, il recommença à douter…
« Ainsi, reprit-il après un long silence, tu tiens àconserver près de toi ce tableau ?
– Oui, mon père, répondit-elle avec cette brièveté dontelle avait pris l’habitude depuis qu’elle vivait concentrée enelle-même.
– Tu ne crains donc pas, continua-t-il, que cette vue net’attriste en réveillant peut-être en toi des souvenirs…
– Quels souvenirs ? »
Et son regard clair et ferme se posait sur Dandolo.
Il y eut un nouveau silence.
Léonore se leva pour se retirer dans sa chambre.
« Écoute-moi, mon enfant », dit alors Dandolo.
Léonore se rassit.
« Sais-tu bien, dit alors Dandolo, que de graves événementsse préparent à Venise… Ces secrets que je dois garder, mais quisont parvenus jusqu’à toi, te prouvent qu’une révolution estimminente…
– Eh bien, mon père ?
– N’as-tu jamais songé que Venise, c’est la ville où nousavons souffert, où tout nous rappelle des douleurs qu’un mot, unincident comme celui de ce portrait qui nous est tout à coupapporté, peut réveiller ?
– J’y ai souvent songé, en effet…
– Sais-tu ce que j’ai fait ? dit-il alors à voixbasse.
– J’attends que vous me le disiez, mon père.
– Eh bien, j’ai fait vendre ce que je possède à Venise.Oui, le palais Dandolo lui-même n’est plus à nous. Les objets d’artque nous possédions, je les ai secrètement fait vendre aussi, un àun… J’ai ainsi réalisé en or notre fortune sans avoir essuyé detrop grosses pertes… Un homme à moi, fidèle et sûr, a transportécet or à Milan et nous y attend… Tu ne comprends pas ?…
– Vous voulez fuir ?
– Oui, ensemble. Écoute : une gondole rapide et légèrestationne depuis huit jours devant le palais. Elle est montée partrois habiles matelots qui me sont dévoués. Quand tu le voudras,dès cette nuit, si cela te convient, nous pouvons fuir. J’ai pristoutes mes précautions… Nous n’aurons pas besoin de nous faireouvrir la porte. Je me suis procuré une excellente échelle decorde. À onze heures, quand le palais est fermé et que tout dort,nous pouvons descendre facilement sans que personne ait riensoupçonné. Acceptes-tu de fuir cette nuit ?
– Non, mon père. Jamais !
– Jamais ! répéta Dandolo atterré. Mais tu necomprends donc pas ?…
– Mon père, interrompit Léonore en se levant, si vouscroyez devoir fuir pour votre sûreté personnelle, faites-le sansremords : je vous jure que je me défendrai ici toute seule.Qu’ai-je à craindre, d’ailleurs ? Qu’Altieri triomphe ou non,il n’y aura rien de changé dans ma vie…
– Mais moi ! Mais moi que guettent les conjurés !Moi qui serai frappé par Foscari ou par Altieri !…
– Vous avez raison, mon père… vous devez fuir…
– Sans toi !… Oh !…
– Ne craignez rien pour moi, mon père. Et tenez…laissez-moi vous parler franchement. Je songeais moi-même à vousparler de ces choses. Je voulais vous engager à quitter Venise… jeprévoyais que vous me demanderiez de vous accompagner… Mais cela,mon père, est au-dessus de mes forces. Jamais, jamais je ne merésoudrai à m’éloigner d’ici… C’est déjà trop que je vive loind’Olivolo. Mais vous, au contraire, je crois que vous serez délivréde bien des pensées lorsque vous serez loin de Venise… »
Elle parlait avec une sorte d’indulgente pitié.
On ne peut dire qu’il y avait du mépris dans sa pensée.
Mais il est certain que, depuis longtemps, Léonore étaitentièrement détachée de son père… Cela remontait au jour où elleavait appris que Roland était vivant.
Elle supportait donc Dandolo près d’elle, s’efforçait même delui laisser croire qu’elle avait tout oublié !
Peut-être si un danger eût menacé son père loin de Venise,peut-être eût-elle consenti à fuir avec lui.
Mais loin de là : Dandolo, en s’éloignant, s’écartait detout péril, tandis que le séjour de Venise ne tarderait pas à luidevenir mortel. En effet, comme l’avait fort bien expliqué Dandololui-même, il était perdu – que Foscari ou Altieri triomphât à lafin. Rendons en passant cette justice à Dandolo que pas un instantsa faiblesse naturelle ne lui suggéra d’aller se faire auprès deFoscari une arme des secrets qui lui avaient été confiés quand ilétait entré dans la conjuration.
Il avait attentivement écouté sa fille.
« Jamais je ne consentirai à m’éloigner de toi, dit-il.
– J’espère que vous réfléchirez », dit simplementLéonore.
Dandolo rentra dans sa chambre tandis que Léonore regagnait lasienne. Ces deux chambres n’étaient séparées que par uncabinet.
Avec la pièce où était entré l’Arétin, et qui servait de salon,avec une autre qui servait de salle à manger, c’était l’appartementréservé dans le palais Altieri à Dandolo et à sa fille, –appartement isolé du reste du palais grâce aux multiplesprécautions de l’ancien inquisiteur.
Léonore avait complètement renoncé à l’appartement qu’elle avaitoccupé jadis.
Depuis la scène violente qui avait eu lieu entre son père etAltieri, elle vivait confinée dans ce coin d’où elle ne sortait quedeux fois par semaine et où elle n’avait d’autre compagnie quecelle de Dandolo et de deux femmes dont elle se défiait.
Pourquoi avait-elle refusé de suivre son père loin deVenise ?
Était-ce quelque espoir secret qui la retenait ?
Non… Elle était simplement attachée à Venise par un doublesentiment : d’abord par cette sorte d’affection maladive qu’ona pour les paysages où l’on a aimé, – même en souffrant.
Et ensuite, sentiment affreux, par la conviction que bientôtelle aurait cessé de vivre…
Quant à Dandolo, une fois qu’il se fut retiré chez lui, ilsongea :
« Non, certes, je ne puis fuir sans elle… je ne le feraipas… Et pourtant !… Si les événements se précipitaient… nepourrais-je m’éloigner… au moins pour quelquesjours ? »
Le lendemain matin du jour où Roland Candiano, après la mortterrible du cardinal Bembo, rentra à Venise, ce matin-là, vers huitheures, le chef de police Guido Gennaro recevait dans son cabinetles rapports de ses principaux agents secrets. Il était assis prèsd’un bon feu et enveloppé dans une robe de chambre.
Guido Gennaro faisait consciencieusement son métier. Tous lesmatins, il travaillait ainsi, concentrait chez lui les nouvelles detoute nature, faisait des unes son profit personnel et employaitles autres à l’exécution de son métier qui était ostensiblement deprotéger la vie et la fortune des citoyens de Venise.
Ce matin-là, 27 janvier, il paraissait d’assez mauvaise humeur,et posait à tous ses agents une question qui demeurait toujourssans réponse. Alors, d’un geste bref, il renvoyait l’agent etcriait :
« Ensuite ! »
En effet, les espions du chef de police, au nombre d’unevingtaine, attendaient dans une vaste antichambre, les uns assissur des banquettes, les autres debout causant entre eux pargroupes.
Deux ou trois valets de Guido Gennaro, eux-mêmes espions de cesespions, allaient et venaient constamment dans cette antichambre,recueillant un mot, un geste, un clignement d’yeux pour ensuitealler raconter à leur maître ce qu’ils avaient surpris. Et celaformait un deuxième rapport, que Gennaro appelait son petitlever.
Le rapport officiel des agents, c’était son grand lever.
Chacun d’eux, en entrant, refermait soigneusement la porte.Puis, son rapport achevé, il s’en allait, la laissant ouverte pourque le suivant, au cri de « Ensuite ! » la refermâtà son tour. Cela se faisait régulièrement, cela fonctionnait commeune machine.
Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de Gennaro,celui-ci, le coude appuyé sur sa table, les yeux rêveurs fixés surla fenêtre, écoutait l’un de ses agents.
« Excellence, le bijoutier Molina qui demeure sur le Rialtoa été dévalisé cette nuit. Les voleurs sont entrés par la petiteallée, ont démoli une porte et fait main basse sur quantité debijoux. Les archers du guet sont arrivés une demi-heure aprèsl’affaire, aux cris de Molina et de sa femme.
– Bon, pour les consoler, dites-leur que nous sommes sur lapiste des voleurs et qu’ils seront infailliblement arrêtés cetteannée ou une autre. En attendant, qu’il mette une porte plus solideà son magasin, que diable ! C’est tout ?
– Oui, Excellence. »
Gennaro mâchonna quelques sourdes paroles :
« Vraiment, ces bourgeois n’ont pas le sens commun !où veut-il que je prenne ses voleurs, ce Molina ?… Et puis, ilétait trop riche, cela le soulagera… Dites-moi : personne deremarquable n’est entré à Venise depuis trois ou quatrejours ?
– Non, Excellence ; des marchands, des marins, voilàtout. »
Gennaro étouffa un juron. C’était la troisième fois qu’il posaitcette question et qu’il recevait la même réponse.
Il congédia l’agent qui se retira, et cria :
« Ensuite ! »
Un autre espion entra.
« Quoi de neuf ? demanda Gennaro avec cette brusquejovialité qu’il affectait vis-à-vis de ses agents.
– Votre Excellence saura que j’ai fait hier une tournéedans les cabarets du port.
– Et tu t’y es enivré, hein ?
– Oh ! Excellence !…
– Eh bien, qu’as-tu entendu ?
– Des histoires extraordinaires, Excellence.
– Bah !…
– Que le fils de l’ancien doge Candiano est à Venise, qu’ilse prépare à s’emparer du palais ducal, qu’il délivrera le peuple,qu’il punira la tyrannie de Foscari…
– Tu es sûr ?… Tu devais être ivre…
– Non, Excellence. Et on ne se faisait pas faute decrier : vive Roland Candiano ! Déjà on l’appelle le Dogedu peuple.
– Bah ! bah ! Sornettes…
– Excellence, je vous assure…
– Assez ! Un bon espion ne doit pas s’enivrer. Retenezbien cela !… Maintenant, continue ce soir ta tournée, etn’oublie pas de me dire exactement ce que tu auras entendu.
– Même ce que je crois entendre quand je suis ivre ?fit l’espion.
– Oui, surtout cela. »
Et Gennaro posa son éternelle question :
« Il n’est entré à Venise personne d’intéressant ?
– Non, Excellence.
– Ensuite ! » cria Gennaro.
L’agent fut aussitôt remplacé par un de ses camarades quiattendit d’abord que son chef l’autorisât à parler, par unequestion.
« Eh bien, fit Gennaro, vide ton sac…
– Votre Excellence saura qu’à la suite de certaines idéesqui m’étaient venues, je me suis mis cette nuit en surveillancedevant l’Ancre-d’Or. »
Gennaro tressaillit.
On se rappelle la visite qu’il avait faite cette même nuit àBartolo le Borgne, patron de ce cabaret.
« Qu’as-tu vu ? demanda-t-il vivement.
– J’ai vu Bartolo sortir avec quelqu’un que je n’ai pasreconnu. »
Gennaro respira.
« À quoi es-tu bon ? grogna-t-il.
– Là n’est pas l’intérêt de mon affaire, Excellence…Pendant que Bartolo le Borgne causait sur le quai avec cequelqu’un, je surveillais, moi, un troisième individu qui seglissait dans l’allée du cabaret.
– Un voleur ?
– Non, Excellence. Il n’en avait pas la tournure. Unvoleur, je flaire ça à cent pas, moi !
– Oui, je sais ton habileté ; continue…
– Eh bien, Excellence, Bartolo rentra à son tour. Alors,j’allai coller mon oreille à la porte, et j’entendis comme un bruitde dispute… et je crus reconnaître la voix de l’inconnu.
– Ah ! ah !…
– Votre Excellence va voir que c’est réellementintéressant. Après le bruit de dispute, j’entendis clairement lebruit d’une lutte. Puis il y eut un long silence, puis l’homme s’enalla enfin.
– Tu l’as suivi ? Reconnu ?…
– Votre Excellence va voir. J’ai suivi l’homme avecd’autant plus de curiosité qu’il m’avait semblé reconnaître sa voixd’abord, et qu’ensuite je reconnus positivement sa démarche et sastature. L’homme se rendit à l’île d’Olivolo… »
Le chef de police bondit :
« Et c’était ?
– C’était Scalabrino, Excellence. Je sais maintenant où ilgîte, et nous le prendrons quand vous voudrez.
– Pas un mot de tout cela, tu entends ?
– Oui, Excellence ; mais ce n’est pas tout… Je me suisnaturellement demandé ce que Scalabrino avait été faire chez leBorgne, – et je sors de l’Ancre-d’Or.
– Et qu’as-tu appris ? fit Gennaro avec une certaineinquiétude.
– Lorsque je suis arrivé, le cabaret était fermé, contreses habitudes. Nombre de buveurs habitués du lieu frappaient dupoing à la porte. Je leur suggérai l’idée qu’un crime s’étaitpeut-être commis dans la maison. Aussitôt on court chercher lesarchers. Ils arrivent, frappent en vain, et finalement enfoncent laporte. Tout le monde entre. Dans la salle, rien. Dansl’arrière-salle, je vois la trappe d’une cave. J’y descends. Etqu’est-ce que je vois ? Le cadavre de Bartolo à demi plongédans de l’eau, qui a filtré sans doute du canal et quicroupissait.
– Bartolo assassiné !…
– Par Scalabrino, oui Excellence. »
Guido Gennaro se leva, se promena quelque temps d’un airrêveur.
« C’est bien, finit-il par dire. Tu n’as parlé à personnede cette affaire ?
– Pas de danger, Excellence.
– Oui, tu es discret. Eh bien, il est inutile d’en parler.Il est même utile que le plus grand silence soit observé sur toutceci pendant… voyons… pendant cinq ou six jours… jusqu’au 2février, par exemple, tu m’as entendu ?
– Oui, Excellence. »
L’agent se retira. Les autres espions entrèrent successivement,et Gennaro écouta d’une oreille distraite leurs rapports.
Quand le dernier eut disparu, il cria :
« Ensuite ! »
Un homme entra, que Gennaro ne reconnut pas.
« Mes compliments, dit le chef de police. Je ne tereconnais pas moi-même. Qui es-tu ? »
L’homme fit tomber ses cheveux et sa barbe et dit :
« Peut-être me reconnaîtrez-vous maintenant, monsieurGennaro. »
Le chef de police se leva précipitamment.
« Monseigneur Candiano ! exclama-t-il d’une voixétouffée.
– Si vous criez ainsi mon nom, fit Roland, vous allez êtreobligé de m’arrêter… à moins que je ne sois forcé de vous arrêtervous-même.
– Excusez-moi, monseigneur, dit-il ; je m’attendais sipeu à l’honneur de vous recevoir ici…
– Pourquoi donc, monsieur ? N’avons-nous pas desintérêts communs, et n’est-il pas nécessaire que nous puissionsnous voir ? Quant à moi, c’est ma conviction. Et la preuvec’est que, rentré à Venise depuis hier, ma première visite est pourvous. Je viens vous demander si l’occasion vous paraît enfinpropice pour vous saisir de ma personne et me livrer au Conseil desDix… »
Guido Gennaro avait écouté ces paroles avec une certainestupéfaction. Que lui voulait Candiano ?…
On a vu que le chef de police était l’homme des résolutionsrapides. En un instant, il envisagea tout le parti qu’il pourraittirer d’une arrestation : Foscari sauvé.
Venise frappée de terreur par une exécution à grandspectacle.
Et alors, lui, Gennaro devenait l’homme providentiel etindispensable. Et il obtenait tout ce qu’il voulait.
Mais, non moins rapidement, et avec la même netteté, lacontrepartie de ce projet lui apparut.
« Monseigneur, dit-il en se levant et prenant une attituderespectueuse, j’ai renoncé à vous arrêter.
– Je serais curieux de savoir pourquoi ? fitRoland.
– C’est bien simple : d’abord par reconnaissance.
– Vous m’avez largement payé votre dette de gratitude.Ainsi, n’en parlons plus.
– Ensuite, continua Gennaro, parce que je crois décidémentque la justice est de votre côté.
– Motif insuffisant, monsieur. Un homme comme vous ne doitconsidérer qu’en dernier ressort la justice ou l’injustice de sesactes. Non, ce n’est pas cela. Et puisque vous manquez de franchiseà mon égard, je vais être franc pour vous.
– J’attends, monseigneur », dit Gennaro avec uneapparente froideur.
En réalité, le chef de police tremblait.
« C’est donc moi, continua Roland, qui suis obligé de vousapprendre pourquoi vous ne m’arrêtez pas… Écoutez : si vousm’arrêtez ce matin, Foscari, dans deux heures, vous nomme grandinquisiteur, ce qui est le rêve de toute votre vie.
– Vous voyez bien, monseigneur, que la justice seule…
– Attendez… Ah ! monsieur le chef de police, je vouscroyais plus patient. Donc, vous m’arrêtez, vous devenez grandinquisiteur. Et alors, que se passe-t-il ? Le 1erfévrier prochain je ne suis plus là, moi, puisque vous vousempressez de me faire exécuter. La bataille est donc circonscriteentre Foscari et Altieri. Vous savez que toutes les chances sontpour Altieri. Venise exècre Foscari. Le doge ne peut tenir contreun coup de force. Il est perdu, Altieri triomphe, et son premiersoin est de jeter dans les puits les créatures du doge déchu, parmilesquelles, en première place, le digne Guido Gennaro, grandinquisiteur. Voilà pourquoi, maître Gennaro, vous ne m’arrêtez pas.Qu’en dites-vous ?
– Je dis que je me rends, monseigneur.
– Vous auriez dû commencer par là, dit Candiano, et ne pastenter de m’arracher votre nomination en essayant de me fairecroire que vous n’aviez pas les qualités essentielles d’un bon chefde police : c’est-à-dire la ruse impitoyable et la force derésistance contre les mouvements du cœur.
– Est-il trop tard, monseigneur ? fit Gennaro.
– Vous rendez-vous à discrétion ?
– Oui, Excellence ! dit le chef de police sanshésiter.
– Vous êtes à moi sans réticence ?
– Sans restriction mentale… Seulement, je supplie VotreExcellence de se rappeler un jour qu’en somme j’eusse pu être pourelle un sérieux obstacle.
– Ce qui revient à dire que vous demandez la place de grandinquisiteur ? »
Gennaro s’inclina.
« Eh bien, mon cher monsieur, dit Roland, j’ai le regret devous annoncer que j’ai l’intention de supprimer cettecharge. »
Le chef de police pâlit. C’était un coup dur pour lui :l’écroulement d’une espérance longuement caressée.
Il y eut un moment de révolte en lui.
Gennaro regarda vers la porte. Roland suivait tous sesmouvements et notait les fluctuations de sa physionomie.
Au moment où le chef de police allongeait le bras vers unmarteau qui se trouvait sur la table, Roland se leva, alla à lafenêtre, et dit :
« Maître Gennaro, je veux vous éviter une sottise inutile.Avant que vous appeliez, venez un peu à cette fenêtre.
– Monseigneur, bégaya Gennaro à la fois furieux et dominé,croyez bien que…
– Venez toujours ! »
Gennaro obéit.
« Regardez, dit Roland. Que voyez-vous ? »
Gennaro, attentif, examina le quai sur lequel s’ouvrait lafenêtre de son cabinet. Et comme il gardait le silence…
« De combien d’hommes pouvez-vous disposer pourm’arrêter ? reprit Roland.
– Si j’appelle, dit Gennaro, dans trois minutes, j’auraicent sbires ou archers à ma disposition… mais je ne veux pasappeler ! »
Il se recula.
« Vous avez raison, dit Roland en laissant retomber lerideau qu’il avait soulevé. Cette foule insolite de barcarols,d’ouvriers qui vont et viennent, de marins, ce sont des hommes àmoi ; il y en a trois cents sur le quai ; il y en aautant dans les rues avoisinantes. Si vous voulez livrer bataille,maître Gennaro, je suis votre homme.
– Monseigneur, je vous ai dit que je me rendais.
– C’est bien, veuillez vous asseoir : nous avons àcauser assez longuement. J’ai quelques questions à vous poser ausujet de la grande fête du 1er février… À quelle heurele doge sortira-t-il du palais ducal ?
– À neuf heures du matin très précises.
– Vous me remettrez l’itinéraire exact que doit suivre lecortège pour se rendre au Lido. Qui formera la garde ?
– Les hallebardiers du palais. La compagnie des archers etcelle des arquebusiers seront embarquées de bonne heure sur levaisseau amiral sous le prétexte de protéger et d’honorer ledoge.
– Quelle sera la place du capitaine général ?
– Près du doge dès le départ du palais.
– Honneur dû à un ami si fidèle. Je reconnais votre maindans ces arrangements, maître Gennaro, et vous en félicite.Maintenant, que savez-vous de neuf en ce qui concerne lesconjurés ?
– Rien que vous ne sachiez, monseigneur. Vous connaissezmieux que moi le plan de la conspiration. Ce que je puis ajouter,c’est que le capitaine général a accepté avec enthousiasme l’idéed’embarquer ses archers et ses arquebusiers sur le vaisseau amiral.En effet, d’après le plan, c’est sur ce vaisseau, au moment même dela cérémonie, qu’Altieri doit arrêter le doge. Pendant ce temps, àterre, un fort parti marche sur le palais à peu près vide de seshallebardiers. Le sonneur de Saint-Marc a l’ordre de sonner letocsin, les autres églises lui répondront. Alors les archers et lesarquebusiers débarqueront pour occuper différents points de laville.
– Voyons maintenant la contre-mine de Foscari.
– Elle est très simple : le cortège arrive sur le quaidu Lido. Alors le doge, au lieu d’embarquer sur la gondole qui doitle conduire au vaisseau amiral, frappe Altieri qui se trouve prèsde lui. En même temps les principaux chefs de la conjuration sontfrappés chacun par un officier du palais à qui il sera désigné le1er février au matin. Quant au vaisseau amiral, à cemême moment, il est pris entre deux vaisseaux qui l’accostent etmenacent de le couler.
– Simple comme toutes les bonnes idées. Mais vous ne meparlez pas des sbires…
– Mes hommes seront un peu partout dans Venise. Ils doiventcrier : vive Foscari ! et entraîner le peuple… mais onpeut tout aussi bien leur faire pousser un autre cri.
– C’est inutile, dit froidement Candiano, laissez-lescrier : vive Foscari ! tant qu’ils voudront. J’aime mieuxcela… Eh bien, mais il ne faut rien changer à votre plan, maîtreGennaro ; quant à celui des conjurés, il ne sera pas modifiénon plus.
– Il ne me reste donc plus qu’à attendre le 1erfévrier ?
– Aussi paisiblement que j’attendrai moi-même, dit Rolandqui se leva. Du moins, je vous le souhaite. »
Roland se dirigea vers la porte.
« Un dernier mot, monseigneur, dit Gennaro. S’il survientun incident imprévu et remarquable, où dois-je vous faireprévenir ?
– Mais à la maison de l’île d’Olivolo, répondit Roland sansl’ombre d’une hésitation, mais en fixant sur le chef de police unregard qui le fit pâlir… J’y suis seul toutes les nuits.
– Seul, monseigneur ! C’est de l’imprudence…
– Seul avec mon vieux père aveugle et fou », insistaRoland dont la voix devint rauque et dure, tandis qu’une flammesombre jaillissait de ses yeux.
Le chef de police s’était incliné plus profondément.
Lorsqu’il se releva, il vit Roland qui traversait sonantichambre et s’en allait paisiblement. Il murmura,rêveur :
« Seul !… avec son vieux père aveugle etfou… »
Roland avait disparu depuis longtemps que Guido Gennaro était àla même place, réfléchissant, les sourcils froncés sous l’effort desa méditation. Il finit par se jeter dans son fauteuil.
Et qui se fût trouvé près de lui à ce moment l’eût entendu direpresque à haute voix :
« Pourquoi supprime-t-il la place de grandinquisiteur ? Tant pis pour lui !… Oui… mais est-il vraiqu’il soit seul la nuit dans cette maison ?… Attention,Gennaro, la décision que tu vas prendre est grave… »
Longtemps, Gennaro parut rêver. Tout à coup, il parut avoir prisune résolution, car il frappa sur la table avec un petitmarteau.
Un de ses valets apparut à l’instant. Gennaro le regardafixement, comme s’il eût pesé à ce moment ce que valait cet hommeen qui pourtant il avait une grande confiance.
« Tu vas aller… » commença-t-il.
Puis il s’arrêta. Le valet attendait.
« Non, reprit soudain Gennaro, c’est inutile… tu peux teretirer. »
L’homme obéit.
Gennaro, alors, commença une de ces longues et minutieusestoilettes qui le transformaient complètement.
« Moi seul puis faire une expédition pareille ! »murmura-t-il.
Lorsque Guido Gennaro se trouva prêt, la nouvelle combinaisonqui venait de s’échafauder dans sa tête se trouvait prête aussi –du moins à son sens. Voici ce que pensait le chef depolice :
S’il laissait marcher les choses, Roland Candiano seraitvainqueur. Il n’y avait pas de doute dans son esprit sur ce point.Or, Candiano venait de lui annoncer sa formelle intention desupprimer la charge de grand inquisiteur.
Et Gennaro voulait être grand inquisiteur. Il avait si longtempsconvoité ce poste qui équivalait à celui de nos gardes des sceaux,avec quelque chose de plus formidable, de plus absolu – il avait silongtemps fixé les yeux sur ce rêve de sa vie que son désirtournait à la monomanie. Peut-être le chef de police placé entre letitre de grand inquisiteur et celui de doge eût-il hésité ! Eneffet, ce n’est pas seulement la puissance honorifique et quasiroyale qu’il souhaitait si ardemment, c’était le pouvoir effectif,mystérieux, la jouissance de faire trembler Venise du fond de soncabinet, de tout savoir, de surprendre tous les secrets, etd’arranger tout à sa guise.
Guido Gennaro n’était pas méchant. Il n’était pas ambitieux.
Guido Gennaro était le type parfait du policier, et il rêvaitd’être le policier définitif…
La suppression de la charge de grand inquisiteur l’eût laissémorfondu, même si on lui eut offert une situation plus brillante enapparence. Plus de grand inquisiteur ! Qu’eût-il fait dans lavie, lui ! À quoi se fût-il raccroché !…
Pour éviter cette véritable catastrophe, il n’y avait qu’unmoyen :
Supprimer Roland Candiano lui-même !
Oui !… Mais là, le raisonnement de Gennaro se bifurquaitsur deux routes.
D’abord, s’il se décidait à frapper Roland, il fallait lefrapper à coup sûr. Avec un adversaire de cette envergure, il nefallait pas s’y prendre à deux fois. S’il manquait Roland, Rolandne le manquerait pas, lui ! Et sa vengeance seraitterrible.
Ce fut alors que Gennaro eut l’idée subite qui illumine uncerveau : il ne frapperait pas Roland Candiano. Mais il leferait frapper !
Guido Gennaro, songeant à celui qu’il avait choisi,murmura :
« S’il réussit… s’il tue Candiano, tout va bien. C’est moiqui l’aurai prévenu, c’est moi qui lui aurai indiqué la chose doncje suis en droit de compter sur sa reconnaissance… S’il ne réussitpas, Candiano ne saura jamais la vérité. »
Or, celui que choisissait Gennaro pour frapper Candiano, c’étaitle capitaine général Altieri !
On voit toutes les ressources que cet esprit inventif dont nousavons peine à suivre les tortueux méandres pouvait tirer d’unepareille idée.
Le second point du raisonnement de Gennaro portait sur laconspiration elle-même. Si Altieri triomphait, Gennaro lui prouvaitqu’il connaissait depuis longtemps la conspiration, et qu’ill’avait servi secrètement. Sans compter qu’il l’aurait mis à mêmede se débarrasser de Candiano.
Si Foscari, au contraire, rentrait vainqueur au palais ducal,Gennaro triomphait en même temps que lui. Et n’avait-il pas lapromesse du doge !…
Ayant achevé ce plan que nous avons exposé pour donner une idéede cette époque de mines et contremines, Gennaro se rendit toutdroit au palais Altieri. Il ne manqua pas d’ailleurs l’occasion deséjourner longuement dans les antichambres où personne, grâce à laperfection de ses déguisements, ne le reconnut.
Gennaro ouvrit toutes grandes ses oreilles à tous les mots, etses yeux à tous les gestes. Pas un murmure, pas un sourire ne luiéchappa.
Les nombreux officiers qui attendaient là causaient de lacérémonie du 1er février. Et Gennaro, au courant de toutce qui se tramait, comprenait à merveille les sous-entendus qui, àchaque instant, amenaient des éclats de rire. Ces gens faisaientcliqueter leurs épées avec cette insolence particulière auxmilitaires lorsqu’ils se croient certains d’un prochaintriomphe.
Altieri, c’était l’armée…
Dans tout cela, le peuple ne comptait pas plus qu’il ne compteaujourd’hui. Le peuple ne compte que lorsqu’il se met à rugir et àmontrer les dents. Mais ces occasions sont rares : l’histoireles enregistre avec étonnement… et passe outre.
Un valet aperçut enfin Guido Gennaro qui se faisait tout mincedans un coin et lui demanda non sans brutalité ce qu’il faisaitlà.
« Je viens faire une commission à Son Excellence lecapitaine général, dit Gennaro.
– De quelle part ?
– De mon maître, le chef de police Guido Gennaro.
– C’est bon. Attendez là. »
Une heure plus tard, Gennaro était introduit dans le cabinet ducapitaine général.
« Vous venez de la part de Gennaro ? demanda Altierinon sans une sourde inquiétude.
– Je ne veux pas vous intriguer, dit le chef de police…c’est moi qui suis Gennaro.
– Je vous reconnais maintenant… mais pourquoi…
– Ce déguisement ? Vieille habitude… Et puis, je nevoulais pas qu’on me vît entrer ici. J’ai quelque chose de secret àvous confier.
– Voyons ! » dit Altieri en désignant un siège àGennaro.
En même temps, il tira son poignard et se mit à jouermachinalement avec la lame acérée. Gennaro sourit.
Altieri attendait avec une inquiétude grandissante, décidé àpoignarder le chef de police au premier soupçon.
« Que diriez-vous, fit brusquement Gennaro, si j’arrêtaiscette nuit Roland Candiano ? »
Altieri frissonna. Un flux de sang monta à sa tête. Ses yeuxflamboyèrent. Gennaro eut un nouveau sourire et continua :
« Je n’ai pas voulu accomplir un acte aussi grave, d’oùdépendent tant d’intérêts divers, sans vous en parler.
– En avez-vous parlé au doge ? interrogea vivementAltieri.
– Pas encore. J’ai pensé que vous, le premier, deviez êtremis au courant. »
Altieri jeta un sombre regard sur le chef de police.
Il savait que Gennaro était dévoué au doge, ou du moins il lesupposait. Sa grande préoccupation depuis longtemps étaitd’échapper aux investigations de cet homme… Que lui voulait-ilmaintenant ?… Venait-il l’espionner ?… Pourquoi ce nom deCandiano lui était-il jeté tout à coup comme une amorce ?
« Pourquoi, demanda-t-il avec une sorte de froide violence,venez-vous me parler de cela à moi plutôt qu’à un autre ?Suis-je donc chargé de la police de la république ?… Ah !monsieur, laissez-moi vous le dire : si j’en étais chargéeffectivement, il y a longtemps que Roland Candiano serait exécuté.Traître, rebelle, chef de rebelles, il a osé venir àVenise !…
– Et il ose y revenir, dit tranquillement Gennaro.
– Que veut-il ? Que vient-il faire ? grondaAltieri en tourmentant sa dague.
– Vous voyez bien que vous avez un intérêt à connaître lesort de Roland Candiano… Vous venez de me parler d’une façon telleque je devrais me lever et me retirer… mais je suis trop votreami.
– Vous ! mon ami ?…
– Oui. Cela vous étonne ?… Cela est pourtant…Croyez-moi, je sais bien des choses…
– De quelle nature ? s’écria Altieri en pâlissant.
– Mais… en ce qui concerne Roland Candiano… Je saisnotamment qu’une haine personnelle et justifiée vous anime contrelui. Soyons francs. La preuve de ma franchise, à moi, c’est quej’ai besoin de vous… Je vous dirai plus tard pourquoi…
– Quand ? haleta le capitaine général.
– Dans un mois… dans quinze jours… D’ici là, je vais êtreobligé de m’absenter de Venise… Ce qui s’y passera pendant ce tempsje veux l’ignorer… qu’on arrête Candiano… qu’on le laisse libre,qu’on fasse… autre chose… je ne le saurai pas !
– Vous partez de Venise ?… Peut-on savoirpourquoi ?
– Uniquement pour ceci : que je ne veux me mêler derien de ce qui va se passer, que je veux tout ignorer… »
Altieri se leva brusquement. Il était convaincu maintenant quele chef de police connaissait la conspiration.
Il s’approcha de lui.
« Si je dis un mot de trop, pensa Gennaro, je suis un hommemort. »
« Que pensez-vous donc qu’il va se passer ? grondaAltieri.
– Je vous le dis depuis dix minutes : l’arrestation deCandiano. »
Altieri respira. Il reprit sa place.
« Et pourquoi ne voulez-vous pas vous en mêler ?demanda-t-il d’une voix moins rude, déjà à demi dompté.
– Voici : j’ai par deux fois essayé d’arrêterCandiano, et je n’ai pas réussi. Un troisième échec me coûteraitcher. Or, j’ai la conviction que la troisième fois, pas plus queles deux premières, je ne réussirai… je ne sais si vous mecomprenez bien !
– Je vous comprends ; allez toujours !
– J’ai vu cet homme si terrible, si indomptable, que j’ensuis arrivé à le redouter, moi qui ne redoute rien. Et j’ai penséque décidément l’arrestation de Candiano n’était pas une affaire depolice… mais une affaire de famille…, une affaire de duel, si vousvoulez. J’ai pensé qu’il y a des gens à Venise qui ont un intérêtpuissant à savoir, par exemple, que Roland Candiano sera seul, cesoir dans sa maison. »
À ces mots, Altieri fut agité d’un violent tressaillement.
Mais il se contint et, sourdement, demanda :
« De quelles gens parlez-vous ?
– Vous, par exemple, dit Gennaro avec une sorte de naïveté,admirable effort de son art de la ruse. Vous, Altieri… Voyons, jevous ai dit que je serais franc. Je le serai jusqu’au bout, dût mafranchise vous paraître offensante… Ne sais-je pas que vous etRoland, vous avez eu… la même idole !… Ne sais-je pas que lavie de cet homme est un obstacle à votre bonheur ! Au fond, laprise de Roland m’est indifférente, à moi !… Pourvu que jel’empêche de rien tenter contre la république, j’aurai fait mondevoir… Mais vous, c’est autre chose. Je vous l’abandonne.Oh ! ne vous étonnez pas. Vous m’avez écarté de vous parce quevous m’avez cru aveuglément dévoué aux intérêts… d’un autre… Maismoi j’ai suivi vos efforts… avec sympathie. Je me suis affligé dene pas vous voir dans la situation qui vous conviendrait… Je mesuis affligé surtout de vos chagrins. »
Il y eut un long silence.
« Qui trahit-il ? » se demandait Altieri.
Mais bientôt il lui parut évident que Gennaro était de bonnefoi. S’il savait la conspiration, s’il était dévoué à Foscari, quil’empêchait de l’arrêter dans le palais ducal où il se rendaitmaintenant presque tous les jours ?… Il jeta un regard sur lechef de police impassible.
Et Gennaro lut dans ce regard que sa cause était gagnée.
Le chef de police se leva.
« Je crois, dit-il, avoir accompli une sorte de devoirmoral en venant ici. Je vous laisse… Quoi qu’il arrive,souvenez-vous que j’ai agi envers vous en véritable ami. »
Altieri garda le silence, mais se leva aussi pour accompagnerGennaro jusqu’à la porte de son cabinet. Au moment où ce dernierallait la franchir :
« Vous dites, demanda Altieri d’une voix basse, vous ditesque Roland Candiano sera dans sa maison, ce soir ?…seul ?…
– Oui, seul… avec son vieux père. »
Gennaro s’éloigna sur ces mots, et rentra rapidement chezlui.
Il se regarda dans un miroir et s’écria :
« Ô grand homme ! Comme tous ces gens pèsent peu dansta main ! Doges, capitaines, conspirateurs, chefs de parti etchefs de bande, saluez votre maître, et honorez en moi la plusredoutable et la plus magnifique institution du mondecivilisé : la police !… »
Ayant dit, Gennaro éclata de rire, se frotta les mains, etappela. Ce valet qui s’était déjà présenté entra.
« Tu connais l’île d’Olivolo ? » demanda le chefde police.
Le valet sourit.
« Tu sais qui y demeure en ce moment ?
– L’homme qui a rendu visite à Votre Excellence après lerapport.
– Ah ! ah ! Tu l’as doncreconnu ? »
Nouveau sourire du valet.
« Eh bien, tu vas, ce soir, t’installer dans le jardin. Tuy passeras la nuit. Quoi qu’il arrive dans la maison ou le jardin,tu ne t’en mêleras pas. Seulement, tu verras tout, et demain matin,tu me rendras compte. Dix écus si tu réussis. Dix coups de bâton sion aperçoit seulement le bout de ton oreille. »
Le valet s’inclina profondément et disparut.
Altieri, demeuré seul, était resté debout dans son cabinet,comme si une dernière hésitation eût balancé en lui la résolutionviolente.
Enfin, il se décida, et appelant un domestique :
« Envoyez-moi Castruccio », dit-il d’un ton bref.
Quelques minutes plus tard, un homme d’une trentaine d’années,portant le costume d’officier des arquebusiers, se présenta.
« Castruccio, lui dit-il, veux-tu m’accompagner ce soirdans une expédition dangereuse ?
– Vous savez bien que je suis toujours prêt à risquer mavie pour vous.
– Bon. Trouve-toi donc ici ce soir, à dix heures, avec tesamis Romani et Ghiberto, avec de bonnes dagues.
– On y sera. »
L’officier se retira. Altieri eut un sourire. Pour la premièrefois depuis des années, un peu de calme descendit dans cette âmetourmentée par les passions. En effet, de la visite du chef depolice, une conviction lui restait : c’est que Gennaro n’étaitpoint contre lui. C’était un point capital. Bien que le succès dela conspiration lui parût alors assuré, même au cas où elle seraitdécouverte avant l’heure, un homme aussi résolu et aussi subtil quele chef de police pouvait tout faire manquer. Pour des raisons quilui demeuraient inconnues, la neutralité, sinon la bienveillance deGennaro, lui semblait acquise. Donc Altieri triomphait : ilserait doge !
Enfin, Roland mort, c’était en peu de temps la conquête deLéonore. Que Léonore eût voué une fidélité farouche, inébranlable àCandiano vivant, cela se concevait… Mais cette fidélité avait duréhuit ans. Continuerait-elle envers la mort ?…
C’était chose improbable, inadmissible…
La fille si fière des antiques doges serait heureuse de sontitre de dogaresse. Son orgueil serait flatté dans toutes sesfibres.
Léonore capitulerait par orgueil… puis l’amourviendrait !
Oui, depuis bien longtemps, Altieri n’avait senti de pareillesespérances gonfler son cœur.
Aussi, très calme, songea-t-il dès lors à organiser pour le soirl’assassinat de Roland Candiano… Et ce fut ce terme d’assassinatqui se présenta tout naturellement à son esprit sans même qu’il enéprouvât une surprise.
Il sortit de son cabinet, calme, presque souriant.
Mais sans traverser ses antichambres, par un escalier dérobé, ilmonta à l’étage supérieur où se trouvait l’appartement de Dandoloet de sa fille. Il espérait vaguement rencontrer Léonore.
Et s’il la rencontrait, la braver pour ainsi dire, la dompterd’un regard de triomphe anticipé, lui faire comprendre que degrandes choses se préparaient.
Il ne vit ni Léonore, ni Dandolo, et redescendit dans soncabinet, entra dans les antichambres, causa gaiement avec plusieursofficiers.
Jamais Altieri n’était apparu à ses fidèles et à ses courtisansavec un visage de joie. On l’avait toujours vu sombre.
Ce fut un étonnement chez les uns, et presque une inquiétudechez les autres. Car les courtisans d’Altieri, semblables à tousles courtisans, ne se réjouissaient ou ne s’inquiétaient qued’après l’impression que leur renvoyait le visage du maître.
Altieri avait sa cour, comme Bembo avait la sienne, comme ledoge Foscari avait encore la sienne.
Seulement les courtisans d’Altieri portaient tous le costumemilitaire. Son palais ressemblait à un corps de garde où lessoldats eussent tous été des officiers de rang.
Dans l’après-midi, comme le soir commençait à venir, Altierisortit de son palais. Il était seul et s’enveloppait d’un vastemanteau qui lui couvrait en partie le visage.
Altieri fit de longs détours dans Venise. Et comme bientôt lanuit allait remplacer le soir, il arriva dans un des quartiers lesplus tristes et aussi les plus mal famés de Venise.
Que venait y chercher le capitaine général ?
Là vivaient les marins de basse catégorie, là vivaient aussi lesfilles galantes, les malheureuses que la misère poussait, alorscomme aujourd’hui, à vendre leurs baisers pour un morceau depain.
Là vivaient enfin les mendiants de toute sorte, ceux qui, lejour venu, s’en allaient chanter en s’accompagnant de la guitare,ou ceux qui allaient exhiber sur la place publique une plaie ou uneinfirmité pour attirer la pitié et gagner une pièce de monnaie.
Mais peut-être d’autres gens que des misérables, des mendiants,habitaient-ils ce triste quartier…
Altieri entra dans une sombre ruelle.
Il marcha courageusement, bien qu’il fût seul.
Nous disons courageusement…
En effet, dans l’ombre s’agitaient des choses confuses, desêtres qui sans doute devaient jouer au poignard aussi facilementqu’à la morra, et du fond de la nuit, des yeux luisants lesuivaient à la piste, semblables à des yeux de fauves enchasse.
Peut-être la démarche assurée et l’air tranquille d’Altieri lesauvèrent-ils ; peut-être aussi fut-il reconnu et inspira-t-ilune terreur salutaire aux êtres qui grouillaient des deux côtés dela ruelle et à travers lesquels il passa paisible, hautain.
Il s’arrêta enfin devant une maison basse, derrière laquelleclapotait l’eau d’un canal. La maison n’avait qu’un rez-de-chausséesurmonté d’un toit que perçait une lucarne. Et cette lucarneentrouverte avait l’air d’un œil de borgne qui guette.
En bas, il y avait une porte et une fenêtre.
La fenêtre était éclairée. Altieri chercha à jeter un coup d’œilà l’intérieur, à travers les vitraux ; mais non seulement cesvitraux, enchâssés dans les mailles de plomb, étaient fort épais,mais ils étaient couverts d’une couche de poussière qui formait unrideau hideux mais excellent contre les indiscrets.
Résolument, Altieri frappa à la porte. Une femme vieille,sordide, édentée, le chef branlant, les yeux clignotants, apparutbientôt, levant au-dessus de sa tête, pour reconnaître l’inconnu,une de ces petites lampes à huile qui s’accrochaient à un clou.
La vieille jeta un coup d’œil sur le visiteur, parut satisfaitede l’examen et attendit silencieusement, comme une sibylle.
« C’est ici que demeure Spartivento ? demandaAltieri.
– Ici, seigneur, tout à votre service », dit lavieille en reculant, avec un sourire qui avait la prétention d’êtreengageant et qui, sur cette bouche aux lèvres entrouvertes sur desgencives sans dents, n’était qu’un affreux paradoxe.
La porte libre, Altieri entra. La vieille femme refermasoigneusement, et désigna à son serviteur un escabeau de bois.
Il refusa d’un signe de tête.
Cet intérieur situé en contrebas de la route, et où l’onarrivait par trois ou quatre marches branlantes, était un rêve defantaisie, le modèle achevé du capharnaüm. On y voyait des animauxempaillés suspendus au plafond, une nichée de chats noirs qui sepromenaient à pas furtifs, le dos en rond et la queue hérissée, despièces d’étoffes précieuses, des bocaux renfermant des poudresbizarres, des épées, des dagues, des bijoux de prix et desverroteries, des images de madones et des sachets de parfumeriesérotiques, des alambics, des ustensiles de cuisine posés sur desfauteuils de valeur, le tout enseveli sous d’épaisses couches depoussière.
Au fond, il y avait une porte et une fenêtre ; la portes’ouvrait sur un escalier par lequel on montait au grenier. Lafenêtre vermoulue s’ouvrait sur le canal dont l’eau noire clapotaitdoucement, avec des glissements soyeux et sinistres.
Un homme moins brave qu’Altieri eût frémi.
Il jeta sur toutes ces choses un regard circulaire pleind’indifférence et de mépris, puis ramena ce regard sur la vieillequi continuait à sourire. Elle se mit à parler avec volubilité, àvoix basse :
« Est-ce pour mon fils que vous venez, seigneur, ou pour mafille, ou pour moi ? C’est que ce n’est pas la même chose,voyez-vous !… Voulez-vous savoir la bonne aventure, connaîtrele passé, le présent, l’avenir, savoir si vous serez aimé, etcomment vous devez vous y prendre pour l’être ? Alors, c’estmoi qui vais vous répondre. Voulez-vous des poudres de jeunesse,des eaux de vie, des secrets d’enchantement et de charme,voulez-vous glisser dans les veines de la femme indifférente etfroide comme un marbre tous les feux de la passion dévorante ?C’est encore moi qui vais vous répondre… Voulez-vous quelque poisonsubtil ne laissant aucune trace, endormant tout à la douce le rivaldétesté qui vient jouer de la guitare sous les fenêtres de votrebelle ? C’est encore moi, seigneur, qui aurai l’honneur devous servir… Voulez-vous au contraire pour cette nuit une bellecompagne, robuste, bien faite, ardente et savante à tous les jeuxde l’amour ? C’est ma fille qui va vous l’amener dans uninstant. Vous n’avez qu’à dire comment vous la voulez : brunecomme la nuit, blonde comme Vénus, Allemande, Française, Espagnole,Nubienne ?… Parlez, seigneur !… Voulez-vous enfin vousdéfaire de quelque mari jaloux ou de quelque amant brutal,voulez-vous que d’un bon coup de dague celui dont vous devezhériter s’en aille chez ses aïeux, c’est mon fils que j’appellerai…Choisissez, seigneur : la mère, le fils ou la fille ?
– C’est Spartivento que je suis venu voir, réponditAltieri.
– Mon fils ! Il est justement là, tout à votreservice. On eût dit qu’il attendait votre visite. Car il devaitaller en expédition, et on lui avait même promis dix écus ;mais il est resté, le cher garçon. Sûrement, quelque chose lui adit…
– Allons, la vieille, tais-toi, et appelle tonfils !
– Montez, seigneur », dit la vieille en ouvrant laporte du fond.
Altieri vit l’escalier noir et puant.
Il eut une seconde d’hésitation, puis, s’étant assuré que sadague ne l’avait pas quitté, il monta d’un pas ferme, pendant quela vieille, avec un bâton, frappait deux coups au plafond.
Altieri, au haut de l’escalier, se trouva dans une pièce vaste,mais basse de plafond, dont un angle était éclairé par la lumièretriste d’une petite lampe, tandis que tout le reste demeurait dansl’ombre. Ce grenier paraissait désert.
Il n’y avait là qu’un mauvais lit dressé dans un coin, quelquesescabeaux autour d’une table, une bouteille et des verres sur cettetable, une douzaine d’épées pendues à de gros clous, et un hommelong et maigre qui se courbait en deux, la toque à la main – unetoque dont la plume balayait le plancher.
« Spartivento pour vous servir », dit cet homme en seredressant.
Spartivento méritait à coup sûr son nom[3] , ou sonsurnom.
Il était mince, tout en angles aigus, avec une figure en lame,un nez en arête vive, une bouche serrée, avec on ne sait quoi degrave. Il était vêtu de noir et portait à la ceinture, pour toutearme, une courte dague enfoncée dans une gaine de veloursrouge.
C’était le bravo célèbre, le tueur à gages.
Et maintenant, il attendait que son visiteur se décidât, habituéqu’il était à les voir tous hésiter avant de lui confier leursprojets de ténèbres. Altieri fit comme les autres.
Il paya un dernier tribut à cette chose complexe, fuyante,toujours si formidablement présente, qu’on appelle laconscience.
Brusquement, il se décida… comme les autres !
« Mon maître, dit-il, j’ai entendu parler de ton adresseparticulière à manier l’épée ou la dague.
– Je tue assez proprement mon homme. »
Spartivento dit cela avec la réelle modestie de l’homme qui saitsa valeur au plus juste.
« Qui te dit qu’il s’agit de tuer ? fit Altieri.
– Pourquoi êtes-vous ici ? dit le bravo, sincèrementétonné. La mère s’est donc trompée ? »
Et déjà il se dirigeait vers l’escalier, les sourcilsfroncés.
« Arrête, fit Altieri, et écoute. »
L’homme revint, s’inclina et attendit.
« Tu as deviné, mon maître, reprit Altieri. Il s’agit detuer quelqu’un.
– Es-tu prêt à faire ce que je te commanderai ?
– Vous connaissez mes prix ?
– Peu importe ton prix. Je te paierai ce que tu voudras,pourvu que tu ne manques pas ton homme. Écoute…
– C’est vingt écus pour un patricien ordinaire.
– Bon. L’homme que je vais te désigner est terrible, jet’en préviens, et je t’engage…
– C’est cinquante écus pour un membre du haut clergé, ouquelqu’un qui tient au gouvernement.
– Au diable ! Quand je te dis…
– La moitié payée d’avance », acheva Spartivento dontla toque, en un nouveau salut, balaya le plancher.
Altieri fouilla dans sa ceinture, en sortit une poignée d’or etdéposa les pièces rutilantes sur le coin de la table.
« Oh ! oh ! dit Spartivento simplement.
– M’écouteras-tu maintenant ?
– Parlez.
– Es-tu prêt à tuer ?
– C’est mon métier.
– L’homme est très fort, je t’en préviens. Il serait bond’emmener avec toi quelques camarades…
– Seul je suffis.
– Je te dis que l’homme est dangereux…
– Il mourra, fût-il brave et fort comme un vrai bravo.
– Et si je voulais, tu agirais dès cette nuit ?
– Dans une heure.
– Et tu frapperas au bon endroit ? L’homme n’enreviendra pas ?… »
Spartivento décrocha une rapière, en tâta le bout, la ceignit àsa ceinture, s’enveloppa d’un manteau et dit :
« Où est-ce ?
– En l’île d’Olivolo… mais, un instant, mon maître. Il nefaut pas y aller tout de suite.
– Et quand ?
– À dix heures… Pas avant ! À dix heures et demie,quand tu auras fini, tu passeras devant le portail deSainte-Marie-Formose. Tu y verras quatre hommes. Je serai l’un desquatre. Et j’aurai sur moi autant d’or que je viens de t’endonner.
– Bon ! à dix heures donc ! »
Spartivento raccrocha sa rapière à un clou et se débarrassa deson manteau.
« L’endroit exact ? demanda-t-il.
– La vieille maison Dandolo. Tu connais ?
– Je connais.
– L’homme sera à l’intérieur avec un vieux. C’est le jeunequ’il faut frapper, tu entends ?
– J’entends bien.
– Je puis donc m’en aller tranquille ?
– Allez en paix. À dix heures et demie, l’homme aura reçuson coup, et moi je serai sous le portail deSainte-Marie-Formose.
– J’ai ta parole », dit Altieri qui alors s’enveloppade son manteau et se dirigea vers l’escalier.
Spartivento l’arrêta d’un geste et dit :
« Vous avez oublié une chose.
– Quoi donc ?
– Le nom de l’homme.
– Que t’importe ? dit Altieri en tressaillant.
– Je sais toujours qui je frappe.
– Tu veux savoir ? reprit Altieri d’une voixsombre.
– C’est indispensable… Sinon je ne frappe pas. »
Altieri demeura rêveur une minute, puis il dit :
« C’est un homme très redoutable, qui a accompli de grandeschoses, qui est sorti de la tombe où on l’avait muré, qui a frappédéjà plusieurs de ses ennemis, qui commande aux bandes qui tiennentla montagne et la plaine.
– Son nom ?
– Roland Candiano, dit brusquement Altieri.
– Comment avez-vous dit ?
– J’ai dit : Roland Candiano.
– C’est Roland Candiano que je dois frapper ce soir enl’île d’Olivolo ?… C’est bien cela que vous dites ?
– C’est bien cela : Roland Candiano. »
Le bravo alla à la table où il avait laissé la poignée d’or qu’yavait jetée Altieri. Et il dit :
« Reprenez votre argent.
– Hein ? Quoi ? gronda le capitaine général.
– Je dis : reprenez votre argent.
– Pourquoi ? pourquoi ? grinça Altieri.
– Parce que je ne frapperai pas Roland Candiano. »
Altieri saisit violemment le bras de Spartivento etgronda :
« Misérable, tu veux donc que je te fasse saisir demain etjeter sous les plombs ? Ta hideuse industrie n’est toléréequ’à condition que tu puisses rendre quelque service à l’État…
– Et moi, je ne reconnais pas l’État, pas de maître. Nemenacez pas, seigneur, croyez-moi. Écoutez… !qu’entendez-vous ? Les eaux du canal qui gémissent parmi lespilotis de cette maison ?… Ce sont peut-être les gémissementsde ceux qui, comme vous, m’ont menacé. »
Le bravo se redressa, sa taille mince parut s’allonger, et ildit :
« On ne me menace pas, moi ! »
Altieri regarda autour de lui avec un commencement deterreur.
Spartivento reprit :
« Que pouvez-vous me reprocher ? Je vous dis dereprendre votre argent ; le marché ne me plaît pas ; maisje ne vous vole pas. Qu’avez-vous à dire ?
– Cet or… je te le laisse. Mais voyons, je ne menace plus.Tu es un brave. Dis-moi au moins pourquoi tu ne veux pas frapperRoland Candiano ? »
Et espérant exaspérer l’amour-propre du bravo, ilricana :
« Mais qu’ai-je besoin de te le demander ! Tu as peur,voilà tout ! Je dirai partout demain que Spartivento a eupeur.
– Nul ne vous croira ; et puis, peu importe, fitgravement le bravo, je vous ai dit que j’ignore la peur.
– Allons donc, poltron ! Tu trembles au seul nom deCandiano !
– Quand cela serait, ce serait permis. Nul n’a jamaistouché à Roland le Fort sans s’en repentir amèrement. Mais moi, jene crains pas la mort.
– Pourquoi, alors ! pourquoi ! parle donc !…Ah ! tu parleras, par tous les diables, tu ne sais pas à quitu as affaire !
– Pardon, seigneur capitaine général, je le sais, dittranquillement Spartivento.
– Et sachant qui je suis, tu oses me tenir tête ?
– Pourquoi pas ?… Je vous redoute si peu que je neprendrai même pas la précaution de vous jeter auxpoissons. »
Altieri pâlissait et rougissait coup sur coup ; il grinçaitdes dents ; mais il est sûr que la contenance du bravo, sonattitude paisible et grave lui inspiraient tout au moins de laprudence.
« Quant à vous dire pourquoi je ne veux point frapperRoland Candiano, reprit Spartivento, c’est facile. Voyez-vous,seigneur Altieri, je suis un bravo, mais je ne suis pas unsbire ; chacun son métier, que diable ! Mon métier, moi,c’est de rendre service aux bons bourgeois qui ne connaissent pasle maniement de l’épée. Je leur prête mon bras pour de l’argent.Mais je ne me charge pas des affaires de l’État. Il y a à Venise undoge, un suprême conseil, un tribunal inquisitorial, un chef depolice et une nuée de sbires. C’est leur affaire et non la miennede pourchasser, de saisir et de frapper les ennemis de l’État.Roland Candiano est rebelle, en révolte contre la force juridiqueet la force armée. À ce titre de rebelle, vous pouvez le saisir.Mais à ce titre, il m’est sacré, à moi ! »
Altieri s’était croisé les bras et écoutait avec une sombreamertume ces paroles qui lui prouvaient la profonde puissance deCandiano. Spartivento continua :
« Je ne sais si vous me comprenez… je crois que vous nedevez pas me comprendre. J’ai encore à vous dire ceci : je neparle pas trop pour moi. Je suis une exception, moi, un être àpart ; j’ai tué, je suis couvert de sang ; peut-être bienque je serai tué un jour ; peut-être que le bourreau comptedéjà quel prix il tirera de ma tête, comme j’ai compté le prix queje tirerai de certains coups de dague. C’est tout naturel,parbleu ! Donc, ne parlons pas de moi. Mais il y a dans Venisedes milliers d’hommes et de femmes qui n’ont pas volé, qui n’ontpas tué, qui remplissent avec zèle leur office de bons citoyens etexercent avec art leur métier ; par eux Venise est prospère,forte, riche et respectée. Vous ignorez tout cela sans doute ?Eh bien, vous devez ignorer aussi les malédictions qui montent dece monde-là. Il semble vraiment que le travail, ce soit l’enfer.Non, messieurs les patriciens, vous exagérez vraiment le droit quevous avez de tourmenter les pauvres gens. C’est pour ceux-là que jeparle, seigneur capitaine général. Cela vous étonne ? C’estpourtant vrai. Ces gens n’espèrent qu’en Roland Candiano. Il doitles délivrer. Il l’a dit. Il le fera. Ce rebelle parle de larévolte comme d’un acte nécessaire. Il me plaît ainsi. Et si je letuais, il me semble que je serais ensuite forcé de me tuermoi-même, tellement je me jugerais méprisable ! »
Ainsi parla le bravo.
Il parla simplement, sans emphase, et probablement sanscomprendre bien clairement le sens profond de son réquisitoire. Cequi était sûr, c’est que ce bravo, sorte de rebelle formidable, enmarge de toute morale, écarté de toute société, sinistre champignonpoussé dans le sang et la corruption d’une époque inouïe, cespadassin, dont la profession était de tuer sans pitié, avait pitiédes misères qui grouillaient autour de lui.
Spartivento avait dit à Altieri :
« Je ne sais si vous me comprenez… »
Altieri ne comprit pas. Mais il eut l’intuition qu’il seheurtait là à quelque chose de profond, de terrible etd’ignoré.
Il demeura pensif et plein de rage froide.
Ainsi partout, chez lui, dans son palais, dans la chambre de safemme, sur la place publique, et jusque dans les bas-fonds deVenise, Candiano se dressait devant lui et le défiait !
Alors une sorte de fureur insensée s’empara d’Altieri. Il euthonte d’avoir voulu employer le bravo alors que, plein de force etde courage, il pouvait, il devait se mesurer avec Roland…
Sans mot dire, il s’enveloppa dans son manteau, et descenditl’escalier, tandis que Spartivento, du haut de son grenier, criaità la vieille :
« Ouvre et laisse passer en paix… »
Altieri sortit de cette tanière, s’achemina vers son palais et yarriva comme neuf heures sonnaient. Une heure plus tard, les troisofficiers à qui il avait donné rendez-vous se trouvaient dans soncabinet.
Altieri les examina avec satisfaction.
Tous les trois, armés de solides rapières et de dagues, le lourdpistolet à la ceinture, cuirassés de buffle, larges d’épaules,solides, vigoureux et tranquilles, apparaissaient invincibles,formidables…
Romani et Ghiberto étaient dévoués jusqu’à la mort à Castruccioqui, riche et bien en cour, les soutenait de son crédit et de sonargent. Castruccio, lui, était dévoué à Altieri qui lui avaitpromis un haut grade.
Il en résultait que ces trois hommes formaient, dans la garde ducapitaine général, une garde particulière.
Castruccio, en entrant dans le cabinet d’Altieri, dit :
« Nous voici, fidèles au rendez-vous.
– Prêts à tout ! » ajoutèrent ses deux compagnonsen saluant leur capitaine général.
Altieri, cependant, songeait :
« Ils sont résolus, courageux, adroits, vigoureux. Et nousserons quatre. Mais à nous quatre nous ne valons pas la dague dubravo. Ah ! celui-là me paiera cher sa trahison…
– Où allons-nous ? demanda Castruccio.
– Écoutez, dit Altieri. Le grand jour approche. Toutes leschances sont pour nous. Tout est prêt maintenant. Chacun a son rôledésigné, et son poste… Mais moi, moi qui porte le poids de toutesles inquiétudes d’une pareille aventure, je dois me préoccuper desobstacles qui peuvent surgir à la dernière heure. J’en ai écartébeaucoup déjà. Il en reste un, le plus terrible, qui peut faireavorter le grand projet, m’envoyer à l’échafaud et vous sous lesplombs. C’est cet obstacle que nous allons supprimer cettenuit. »
Les trois hommes écoutaient attentivement.
Altieri reprit :
« Vous savez sans doute que Roland Candiano est àVenise ?
– Ah ! ah ! s’écria Castruccio, c’est de luiqu’il s’agit ?
– On dit que les marins du port sont prêts à se souleverpour lui, ajouta Romani.
– Dans les tavernes, les cabarets, la plèbe, les filles dejoie, les portefaix du Lido ne parlent que de lui, dit aussiGhiberto.
– Oui, reprit dédaigneusement Castruccio, mais pas unpatricien, pas un officier, pas un homme ayant un nom dans Venisene ferait un pas pour l’arracher au bourreau qui le guette. CeRoland Candiano ne compte pas.
– Tu te trompes, dit Altieri. Candiano a peut-être formédes projets que nous ne connaissons pas.
– Ces projets n’auront pas le temps d’aboutir, puisque dansquelques jours, nous serons maîtres de Venise.
– Je le crois, je l’espère… Pourtant, il faut tout prévoir.Nous aurons assez de besogne le jour du grand combat sans que nousayons à combattre aussi la plèbe. Candiano peut nous gêner cejour-là. C’est pourquoi j’ai décidé que nous le supprimerions.
– Supprimons-le ! fit Castruccio.
– Mais, demanda Ghiberto, pourquoi cet homme n’est-il pasarrêté depuis longtemps ? Il est rebelle, en somme…
– Ne nous occupons pas des lâchetés de la police de Venise.Agissons en hommes et pour notre compte. »
Altieri se gardait bien d’ajouter que la police avait vainementessayé de s’emparer de Candiano, et encore moins d’avouer qu’ilavait essayé d’envoyer un bravo contre lui.
Il se leva et dit simplement :
« Partons ! En route, nous combinerons notreaction. »
Nous devancerons, dans la maison de l’île d’Olivolo, lecapitaine général et ses trois acolytes.
Il était environ neuf heures et demie. Roland venait de monterdans la chambre où habitait son père.
Le vieux Philippe s’y trouvait. C’était lui qui, tous les soirs,déshabillait le pauvre fou et l’aidait à se mettre au lit.
Cela se passait généralement vers huit heures du soir.
Mais ce soir-là, Philippe n’avait pas encore déshabillé le vieuxdoge. Roland lui avait donné l’ordre d’attendre. Lorsqu’il entradans la chambre du vieillard, Roland le trouva endormi paisiblementdans un vaste fauteuil.
Il le considéra un instant avec une gravité attendrie.
Puis il le toucha à l’épaule, et doucement l’éveilla.
Le vieillard ouvrit ses yeux blancs et regarda fixement dans levide, comme regardent les aveugles.
« Que me veut-on ? murmura-t-il.
– C’est moi, mon père », dit Roland.
Il l’appelait toujours ainsi, bien que ce nom de père n’eûtencore éveillé aucun écho dans l’esprit du dément.
Il lui parlait en général comme si son père eût pu lecomprendre.
« Mon père, dit Roland, cette maison va être envahiepeut-être cette nuit. Je suis obligé de vous conduire hors de votrechambre dans un endroit où vous serez en sûreté… Venez… »
Et, passant son bras sous celui du vieux Candiano, ill’entraîna.
Parvenu au rez-de-chaussée, Roland trouva Scalabrino quil’attendait. Il lui fit signe de le suivre.
Le vieux Philippe suivait également.
Il sortit dans le jardin et se dirigea vers le cèdre qui setrouvait au milieu de l’enclos. Peut-être n’a-t-on pas oublié quel’énorme tronc de cet arbre était creux et que l’intérieur avaitété aménagé par Philippe comme une sorte de chambre.
« L’échelle ! » dit Roland, lorsqu’il fut arrivéau pied du cèdre.
Scalabrino approcha l’échelle, que sans doute il avait apportéelà lui-même. Il monta le premier et atteignit le sommet du tronc,écarta les ronces et les broussailles qui formaient une espèce deplancher, puis il dit :
« Vous pouvez monter, monseigneur. »
Roland saisit son père dans ses bras. Et pareil à Énée emportantson père Anchise, il monta avec son fardeau sur l’épaule.
Scalabrino s’était laissé glisser au fond du trou que formait lecreux du tronc.
Roland saisit alors son père sous les deux aisselles et le fitdescendre jusqu’à Scalabrino qui le saisit dans ses bras.
Alors Roland sauta à son tour. Il étendit le vieillard sur unecouche sommaire qui avait été préparée dans la journée, puis lecouvrit de quelques bonnes couvertures de laine.
L’aveugle s’endormit presque aussitôt.
Alors Roland et Scalabrino regagnèrent le sommet du tronc, etPhilippe, à son tour, se laissa tomber dans cette sorte de chambreoù il devait passer la nuit près du vieux doge.
Quelques instants plus tard, Roland et Scalabrino, ayant enlevél’échelle, avaient regagné la maison.
« Maintenant, dit Roland, nous allons voir jusqu’à quelpoint Gennaro est capable de trahison. »
On se souvient de l’entretien qui avait eu lieu dans la mâtinéeentre Roland Candiano et le chef de police. On se souvient qu’enquittant Candiano le chef de police avait demandé :
« S’il survient un incident grave, où dois-je vous faireprévenir ? »
Et que Roland fixant Gennaro, avait répondu :
« À la maison de l’île d’Olivolo où je serai seul… avec monvieux père. »
Roland avait pénétré le chef de police jusqu’à l’âme.
Il s’attendait à être attaqué.
On vient de voir qu’il avait pris ses mesures pour mettre sonpère en sûreté.
Quant à ce qui le concernait lui-même, il était résolu àattendre simplement les événements, et à agir en conséquence.
Il avait raconté à Scalabrino sa conversation avec le chef depolice et avait ajouté :
« Il est inutile de prévenir nos compagnons. Une actionbruyante, en ce moment, compromettrait bien des choses. »
Scalabrino avait approuvé d’un signe de tête, et avaitdit :
« À nous deux, nous suffirons. »
Lorsqu’ils furent rentrés dans la maison, après avoir mis levieux Candiano en sûreté, Scalabrino dit :
« Il n’y a qu’un chemin pour venir ici : ceux qui nousattaqueront, s’ils viennent, sont obligés de longer l’église. Jevais donc me mettre en surveillance à Sainte-Marie, afin que noussoyons prévenus à temps. S’ils sont trop nombreux, monseigneur, jene vous laisserai pas faire la folie de rester ici.
– Va, dit Roland. Je t’attends. »
Scalabrino s’élança aussitôt au-dehors.
Roland laissa la porte entrouverte.
Il éteignit les deux flambeaux, puis il s’assit dans unfauteuil.
Et dans l’obscurité, il attendit, rêveur.
À quoi songeait-il à ce moment où avec une sorte d’insouciance,ou plutôt avec une folle témérité où perçait son désir de mort, ilrisquait sa vie ? Était-ce à Gennaro, qu’il avait dompté, etdont il voulait peut-être connaître la vraie pensée ?
Était-ce à ceux qui avaient déjà succombé, englobés dans sonœuvre de vengeance ?
Revoyait-il les fantômes de Jean de Médicis, de Sandrigo, deBembo, de Grimani, d’Imperia, de tous ces morts qui semaient laroute qu’il parcourait ?
Songeait-il à la fin si triste et si touchante de la petiteBianca, ou au dévouement de la pauvre Juana ?
Sa pensée, au contraire, courait-elle au-devant de ceux qu’ildevait frapper encore ? Dandolo… Foscari… Altieri… ?
Ou plutôt, évoquait-il, dans son amour désespéré, l’image decette Léonore qu’il n’avait cessé d’adorer depuis le jour silointain de leur première rencontre ?
Qui pourrait le dire ?
Tout à coup, une ombre se glissa dans la pièce obscure et, prèsde lui, Scalabrino murmura :
« Ils viennent !…
– Combien sont-ils ? demanda Roland.
– Quatre.
– As-tu reconnu parmi eux Guido Gennaro ?
– Non… et même il me semble que ces hommes ne sont pas dessbires ordinaires. On dirait des officiers. »
Roland demeura silencieux.
Les nouvelles rapportées par Scalabrino le déconcertaient.
« Peut-être ne viennent-ils pas ici ? »murmura-t-il.
À ce moment, il entendit distinctement crisser le sable dujardin sous des pas furtifs. Rapidement, il glissa quelques mots àl’oreille de son compagnon, qui répondit à voix basse :
« Bon, j’ai compris… »
Alors ils se postèrent de chaque côté de la porte et attendirenten silence. Scalabrino avait saisi un lourd tabouret en chêne, armeredoutable dans sa main.
Quant à Roland, très calme, il avait dégainé sa dague.
Ceux qui venaient, c’étaient Altieri et ses troiscompagnons.
En sortant du palais du capitaine général, ils s’étaient faitconduire en gondole jusqu’à l’île d’Olivolo.
« Or çà, dit alors Castruccio qui avait son franc-parler,il me semble que si ce Candiano du diable est réellement seul, und’entre nous aurait suffi. »
Altieri haussa les épaules avec impatience.
« Le gibier est trop précieux, dit-il, pour qu’on risque dele laisser échapper. La maison est vaste, et nous ne serons pastrop de quatre.
– Oui, mais aucun de nous ne connaît la maison.
– Je la connais, moi, et cela suffit. Voici notre ordre debataille : nous pénétrons dans le jardin et nous nousapprochons de la maison. Au rez-de-chaussée, il y a deux grandessalles, dont l’une servait de salle à manger. C’est par cette piècequ’on montait en haut. C’est donc là que nous devons tenterd’entrer sans bruit.
– Sans bruit… ce sera difficile.
– J’ai une clef, dit froidement Altieri, il y a eu unmoment où j’étais maître dans cette maison… »
Altieri prononça ces mots avec un frémissement de rage…
Et ses trois amis songèrent que cette maison où ils allaientavait été habitée par Dandolo, par Léonore, la femme de leurcapitaine… et que Léonore avait été la fiancée de RolandCandiano.
Ils comprirent alors qu’ils ne servaient pas seulement la causede leur conjuration.
Mais, nous l’avons dit, ces trois hommes étaient dévoués. Etpuis, c’étaient des soldats : ils suivaient le chef, etétaient prêts à obéir.
Les quatre hommes débarquèrent, longèrent Sainte-Marie-Formose,et arrivèrent à la porte du jardin qu’Altieri ouvrit aussitôt.
Puis, à pas étouffés, ils se dirigèrent sur la maison.
Tout y était obscur et silencieux.
« Il est réellement seul, songea Altieri, sans cela, nousserions déjà signalés et attaqués. »
Puis une idée soudaine traversa son esprit :
« Qui sait s’il est encore là ! qui sait si Gennaro nes’est pas trompé !… »
Alors il se hâta d’ouvrir, presque sans prendre deprécautions.
Comme celle du jardin, cette porte n’opposa aucunerésistance.
« À gauche », dit Altieri à voix basse.
Castruccio entra le premier, avec Ghiberto.
Tous deux avaient leur dague à la main.
Derrière eux, Romani.
Altieri, pendant ce temps, refermait la porte.
Castruccio et Ghiberto, selon la recommandation que venait deleur faire le capitaine général, se tournèrent vers la gauche et,de la main étendue, Castruccio toucha la porte qui donnait dans lasalle à manger. Elle était entrouverte et céda à la légèrepression.
Les deux hommes entrèrent. Castruccio murmura :
« Il faut allumer un flambeau. »
À ce même instant, deux cris de souffrance et d’agonieretentirent dans la nuit : Ghiberto venait de tomber comme unemasse, le crâne fracassé par le tabouret de Scalabrino.
En même temps, Castruccio s’affaissait : la dague de Rolandvenait de pénétrer dans l’épaule gauche.
Altieri et Romani s’étaient arrêtés, pétrifiés par la surpriseet l’épouvante.
La porte de la salle à manger s’ouvrit toute grande, etScalabrino démasqua une lanterne sourde dont le jet de lumièreinonda Altieri.
Celui-ci eut ce grincement terrible du fauve acculé à lamort ; le tabouret de Scalabrino se leva sur sa tête… Toutcela n’avait duré que deux secondes.
Le tabouret allait retomber à toute volée sur le crâned’Altieri, comme il était tombé sur celui de Ghiberto.
Roland s’élança, saisit le bras du colosse…
« Arrière, gronda-t-il, cet homme est àmoi ! »
Et Altieri, qui n’avait pas frissonné sous le coup terriblequ’il voyait venir, frissonna sous ces paroles.
« Je me rends », dit Romani jetant son poignard.
Roland recula dans la salle à manger, les yeux fixés surAltieri.
« Venez », dit-il d’une voix rauque.
Altieri, comme hypnotisé, obéit machinalement.
Quant à Romani, Scalabrino l’enferma dans la pièce voisine.
Lorsque Altieri fut entré, Roland referma la porte. Au moyen dela lanterne sourde de Scalabrino, il ralluma les deuxflambeaux.
Puis, s’adressant à son compagnon :
« Laisse-nous. Et quoi que tu entendes, n’entre que lorsqueje t’appellerai. »
Scalabrino sortit.
Altieri s’était assis dans un fauteuil, les bras croisés.
Roland se tourna vers Altieri.
Son visage, convulsé l’instant d’avant, avait repris une sortede calme farouche. Il demanda :
« Vous veniez pour me tuer ?
– Oui », dit nettement Altieri.
Le capitaine général était doué de cette bravoure physique quivient de la longue habitude des armes et des combats.
Il avait eu peur un instant.
Maintenant, sûr de ne pas être surpris, sûr qu’il n’auraitaffaire qu’à deux adversaires, tout l’effort de son esprit tendaità combiner sa défense et à disposer le combat qu’il prévoyait.
« Voilà assez longtemps que nous nous cherchons, dit-ilavec un rictus de haine et de défi.
– Je ne vous ai pas cherché, Altieri, dit Roland. Si jevous avais cherché, je vous eusse trouvé depuis longtemps, commej’ai trouvé Bembo, votre ami, et Imperia, votre instrument decrime. »
Altieri tressaillit.
« Mais puisque vous voilà, continua Roland, il ne me paraîtpas inutile de vous dire certaines de mes pensées…
– C’est cela ! Expliquons-nous donc, avant de nousentr’égorger. Car vous mourez d’envie de m’assassiner, et moi jevous avoue que, sans grande émotion, je vous ouvrirais le ventre àcoups de dague.
– Il n’y a pas d’explication entre nous, Altieri. Vous êtesdans l’erreur. Je veux simplement vous dire ce que je pense. Voussouvenez-vous du soir de mes fiançailles ? »
Altieri secoua violemment la tête, et dit :
« Non, je ne me souviens pas.
– Je me souviens, moi. Vous vous êtes approché de moi. Vousm’avez tendu votre main loyale, et vous m’avez dit :« Soyez heureux, Roland Candiano… » Vous avez fait cela,vous avez dit cela. Une demi-heure plus tard, vous me faisiezarrêter. »
Roland se tut un instant.
Une rougeur envahissait son front dont les veines segonflaient.
« Voilà, continua-t-il, comment vous vous êtes défait del’homme que vous haïssiez. Eh bien, Altieri, cette parole que vousm’avez dite en me tendant la main, je l’ai eue dans l’espritpendant des années. Et j’ai cherché longtemps à quelle race vousapparteniez… Je ne pouvais pas vous considérer comme un hommed’épée ; en effet, ayant à vous défaire d’un rival, nousn’aviez pas osé employer le fer. »
Altieri fit un mouvement de rage.
« Écoutez-moi froidement, puisque je vous parle froidement…Donc, vous n’étiez pas un soldat, malgré votre costume. J’ai penséun instant que vous aviez peut-être l’âme d’un bravo ; mais cene pouvait être cela, puisqu’un bravo m’eût poignardé, et vous,vous n’avez pas osé… Alors, je me suis demandé si vous n’étiez passimplement un sbire… Mais j’ai vu que vous étiez plus bas qu’unsbire, car un sbire m’eût arrêté, ou eût essayé de m’arrêter, maisne m’eût pas tendu la main.
– Misérable ! rugit Altieri, ce sera là ta dernièreinsulte ! »
En même temps, il voulut se lever pour se ruer surCandiano ; mais il ne put faire ni un mouvement ni ungeste ; Roland, d’un geste plus prompt que la pensée, avaitsaisi les deux bras d’Altieri et il le maintenait cloué sur sonfauteuil, écumant et livide.
Progressivement, il le lâcha.
« Je vous ai dit de m’écouter froidement, reprit-il.D’ailleurs, j’aurai vite fini… Donc, vous n’étiez ni un hommed’épée, ni un bravo, ni un sbire. Et ce que vous venez de faire,cette attaque à quatre, me prouve encore que je ne m’étais pastrompé en vous plaçant enfin dans la catégorie deslâches. »
Altieri, dompté une première fois, bondit sousl’outrage :
« C’est vous qui êtes le lâche, puisqu’ici vous êtes leplus fort ! »
Roland haussa les épaules.
« Nous sommes seuls dans cette salle ; vous avez unpoignard à la main, et moi je n’en ai pas, le mien est resté plantéau cœur de votre ami Castruccio. »
En parlant ainsi, Roland se croisa les bras.
Altieri, debout, frémissant, livide, leva la main. Une seconde,la vie de Roland ne fut plus qu’une affaire de hasard.
Il ne broncha pas, maintint sur Altieri un regard de mépris.
Altieri, tout à coup, jeta violemment son poignard.
« Je savais bien que vous n’oseriez pas, dit Roland. Vousavez peur.
– Tu mens ! grogna le capitaine général.
– Vous avez peur. Vous vous dites que si vous me frappez,mon compagnon ne vous épargnera pas.
– Démon ! rugit Altieri.
– C’est tout ce que je voulais vous dire, Altieri :que vous êtes non pas un lâche, mais la lâcheté même. Je vais doncvous traiter comme les lâches qu’il est impossible de toucher. Jevous tiens en mon pouvoir : allez, Altieri, je vous fais grâcede la vie.
– Cela vous coûtera cher, bégaya Altieri.
– Non, puisque vous êtes lâche ; vous ne pouvez riencontre moi ; libre, demain, dans un mois, dans un an, jamaisvous n’oserez vous mesurer à moi, puisque vous êtes lâche ;allez, Altieri, je ne m’inquiéterai pas plus de vous dans l’avenirque je ne m’en suis inquiété dans le passé ; vous n’existezpas, puisque vous êtes lâche… »
Roland avait ouvert la porte.
Il vit Scalabrino qui attendait, et il dit :
« Laisse passer cette guenille humaine ; rien,Scalabrino… pas même un soufflet… Laisse passer ce lâche… Je legracie… »
Altieri haletait. Une abondante sueur ruisselait sur son front.Il connaissait la honte absolue.
Il s’avança vers la porte, titubant, et tourna autour descadavres de Castruccio et de Ghiberto, puis recula épouvanté.
« Tu vois, Scalabrino, dit Roland, il n’ose pas enjamberles corps de ces deux hommes qui étaient des bêtes féroces, maisnon des lâches. Tu vois, il est si lâche qu’il ne peut supporter lavue de la mort… Mais qu’attend-il pour s’en aller, puisque je legracie… »
Altieri jeta une sorte de rugissement rauque.
D’un bond insensé, il franchit les deux corps.
L’instant d’après, il était dans le jardin.
Roland l’avait suivi. Il l’accompagna jusqu’à la porte.
Et comme le capitaine général la franchissait…
« Ne ferme pas, dit Roland ; ne ferme pas,Scalabrino ; laisse toutes les portes ouvertes. Touteprécaution contre le lâche serait infamante… Laisse-le… il estgracié… »
Altieri s’enfuit, ivre de honte, hébété de rage, et si abattu,si tremblant qu’avec un cri de terreur il se demanda :
« Oh ! vraiment, est-ce que je suis devenulâche !… »
Depuis le jour où Pierre Arétin avait apporté au palais Altierile portrait de Roland Candiano, le père de Léonore menait une vieplus triste, plus agitée de terreur, plus retirée aussi. Il sentaitbien que tout lien était brisé entre sa fille et lui.
En lui-même, d’ailleurs, les ressorts vitaux, qui l’avaientsoutenu, qui l’avaient fait criminel, s’étaient détendus. Plusd’ambition.
Venise lui faisait horreur. Il rêvait d’achever sa vie enquelque coin ignoré, d’y oublier le passé, et jusqu’à sa fille, etjusqu’à ce nom de Dandolo qui l’écrasait de son antiquegrandeur.
L’approche des événements qu’il redoutait, la conspiration dontil avait fait partie prête à éclater, Altieri sans doute bientôtdoge, sa fille installée au palais ducal, ces choses l’effrayaient.Que deviendrait-il en tout cela, lui ! Le vide de sa vie luiapparaissait comme un abîme que rien ne peut combler.
Parfois, il se disait que peut-être, à la longue, uneréconciliation se ferait entre sa fille et Altieri. Cette idéequ’il avait suscitée lui-même, il la fortifiait peu à peu :elle lui servait en effet d’excuse à sa fuite.
Dandolo avait résolu de quitter Venise pour ne plus jamais yrevenir. Il prépara tout en conséquence.
On a vu qu’il avait fait transporter une grosse somme en or àMilan et qu’une gondole, montée par trois marins qui lui étaientdévoués, attendait en permanence devant le palais Altieri.
Trois jours après la scène que nous avons racontée dans leprécédent chapitre, Dandolo entra chez sa fille.
Il ne la voyait plus que rarement.
Le prétexte de la défendre, de la protéger n’existait plusguère, et toutes les fois qu’il l’invoquait, Léonore luirépondait :
« Rassurez-vous, mon père, je ne suis plus malade, et jevous jure que je me défendrais si le capitaine général avaitquelque mauvais dessein contre moi ; mais il n’en a aucun… ilne peut plus me faire de mal. »
Cependant, lorsque Dandolo venait chez sa fille, ellel’accueillait en s’efforçant de lui laisser croire qu’elle avaitoublié le passé. Mais sous ce masque, le père voyait clairement lafroideur et peut-être la répulsion de sa fille.
Ce jour-là, il entra chez Léonore, décidé à faire une dernièretentative pour l’emmener avec lui. Et puis peut-être avait-ilencore autre chose à dire à sa fille, car, en entrant chez elle, ilmurmura :
« Il faut qu’elle sache ce détail… qui sait si cela ne laramènera pas à moi ! »
Léonore s’occupait à filer au rouet. C’était alors le travaildes femmes du peuple et des paysannes. Les patriciennes occupaientleurs doigts à des besognes plus relevées, comme de faire despièces de dentelle pour orner leurs voiles ou leurs écharpes.
Mais Léonore aimait ce travail. Le bruit doux et monotone durouet la calmait, tandis que sa pensée pouvait suivre ses rêves quise formaient lentement pour se dissiper tout à coup, pareils à cespaysages aériens que forment les nuages.
Léonore salua son père d’un signe de tête, et ses doigts agilescontinuèrent à faire tourner le fuseau.
« Mon enfant, commença Dandolo, as-tu réfléchi à cetteproposition que je te fis il y a quelques jours ?…
– Laquelle, mon père ?
– De quitter ensemble Venise et de nous retirer dans telleville ou village qui te conviendrait…
– Je vous ai répondu, mon père.
– Oui, c’est vrai ; tu m’as dit ta volontéimpitoyable…
– Pourquoi impitoyable, mon père ?
– Parce que cette volonté de demeurer ici, même si je m’enallais, moi, m’indique clairement que je n’ai plus defille… »
Léonore garda le silence.
Dandolo reprit avec une émotion qu’il chercha vainement àdissimuler :
« Pourtant, ma fille, je fus peut-être moins coupable queje ne parais… Ma faute… Ah ! laisse-moi parler, Léonore, jecrois vraiment que c’est nécessaire… ma faute me fut inspirée parmon amour pour toi.
– Je le sais, mon père, dit Léonore généreusement, je lesais : votre faute fut une erreur de votre amourpaternel ; je le sais, sans quoi, je ne serais pas ici près devous…
– Ce n’est pas seulement cela que je veux dire,Léonore. »
Elle leva sur son père un profond regard que Dandolo ne putsupporter, car il détourna les yeux.
« Écoute, reprit-il, je veux que tu connaisses cetincident, il le faut ; il te prouvera au moins que si… RolandCandiano avait pu être sauvé, il l’eût été par moi… Il faut donc,mon enfant, que tu te reportes à cette nuit effroyable…
– Mon père, dit Léonore en se levant, tandis qu’une pâleursoudaine envahissait son visage, quel nom prononcez-vous !Quels souvenirs osez-vous éveiller en moi !
– Un nom que ton cœur prononce encore à chaque instant deta vie ! s’écria Dandolo ; des souvenirs qui m’accablentencore plus qu’ils ne te désespèrent… Et pourtant, il faut que tum’écoutes… car je ne veux pas, si je meurs, si je disparais,emporter l’affreuse certitude que ma fille me maudit…
– Je ne vous maudis pas, mon père, fit doucement Léonore endétournant la tête.
– Soit. Tu me pardonnes. Mais tu gardes la conviction, quedans cette tragédie, j’ai été du commencement à la fin traître àmes devoirs. En cela tu te trompes, et, quelque peine que cela tecause, il faut que je rétablisse l’exacte vérité. Cela estnécessaire à mon repos… aujourd’hui plus que jamais. »
Léonore reprit sa place à son rouet que, machinalement, elle miten mouvement, et, baissant la tête :
« Si cela est nécessaire à votre repos, parlez, monpère…
– Sache d’abord, avant que je n’aborde le fait essentiel,sache que si Roland Candiano n’a pas été arrêté dix fois depuis sonévasion, c’est que le grand inquisiteur de Venise n’a pas vouluqu’il le fût… Savais-tu cela ?
– Non, mon père, dit Léonore d’une voix étouffée.
– Sache encore ceci… Quelques jours après l’évasion, unsbire vint me dire qu’il connaissait la retraite de Candiano. Cethomme disait vrai… Alors, je le conduisis au milieu du Lido, etlorsque nous fûmes seuls, loin de tout témoin, seuls dans notregondole, je lui demandai de ne pas dénoncer le fugitif… Le sbirerefusa… Sais-tu ce que je fis ?… Je poignardai l’homme et jejetai son cadavre à la mer : ainsi Roland Candiano futsauvé. »
Léonore frissonna. Mais elle demeura penchée sur son rouet.
« Je comprends, fit amèrement Dandolo. Tout cela n’étaitqu’une tardive réparation… Mais écoute encore… ce que j’ai à tedire maintenant remonte plus haut… à la veille même de la nuitterrible… Écoute… »
Léonore, palpitante, le front penché, souffrait amèrement :la lie affreuse de ces souvenirs ainsi remuée par son père luicausait d’intolérables vertiges. Mais son père avait dit :
« Il est nécessaire à mon repos que je parle. »
Et l’enfant, généreuse jusqu’au bout, acceptait ce derniersacrifice.
Dandolo se recueillit. Il s’était mis à marcher à pas lents.
Soudain, comme il arrivait au fond de la chambre, ses yeuxtombèrent sur le portrait de Roland. Léonore l’avait fait placerlà.
D’ailleurs, elle le regardait rarement. Elle craignait plutôt dele contempler ; mais il lui semblait que de l’avoir ainsi prèsd’elle, c’était un peu de Roland qui veillait sur son âmeendolorie.
« Sais-tu, demanda Dandolo, en quel lieu ce portrait a étéacquis ?
– Oui, mon père, dit Léonore : au palais de lacourtisane Imperia.
– Et tu ne t’es pas demandé, reprit-il, comment et pourquoiun portrait de lui se trouvait en un tel lieu ?
– À quoi bon ?…
– Je puis te renseigner sur ce point : cette femme afait exécuter cette peinture par Titien qui l’a faite de mémoire…Ce portrait, Léonore, me ramène à ce que je voulais te dire… Jel’ai vu une fois déjà, dans le palais Imperia…
– Vous, mon père !
– Souviens-toi, Léonore, la veille de tes fiançailles…Roland vint, selon son habitude, en notre vieille maison de l’îled’Olivolo. Vous étiez dans le jardin, tous deux…
– Mon père, dit Léonore d’une voix étouffée, par pitié,épargnez-moi…
– Je ne te dirai que le strict nécessaire… Venise était enfête. Et moi, écoutant les bruits lointains des vivats, songeant àton bonheur, mon enfant, j’étais heureux, oui, bien heureux. Maisd’autres pensées de joie mauvaise se mêlaient à cette joie si pure…et c’est là que fut mon crime… Je songeais que la décadence de lamaison Dandolo allait prendre fin… et je sentais de sourdesambitions monter à mon cerveau… J’étais dans la salle à manger dontla fenêtre était ouverte, et j’allais, je venais, tantôt laissanterrer mon regard vers ce cèdre sous lequel vous aimiez à vousréfugier, tantôt écoutant les bouffées d’harmonie qui montaient deVenise… Ce fut la plus belle soirée de ma vie… le dernier beausoir… »
Léonore avait cessé de filer sa laine.
Elle avait mis une main sur ses yeux, et des larmes brûlaientses paupières.
Le dernier beau soir ! Hélas ! pour elleaussi !…
« Il pouvait être onze heures et demie, reprit Dandolo.Tout à coup, j’entendis marcher dans le jardin. Je crus d’abord quec’était toi… Je m’approchai de la fenêtre et je visAltieri. »
Un sourd gémissement échappa à Léonore.
« Oui, reprit Dandolo, c’était Altieri. Je n’aimais pas cethomme. Et je savais qu’il ne m’aimait pas. Sa venue à pareilleheure me causa une impression de malaise… Pourtant, je luidis :
– « Soyez le bienvenu, Altieri. »
« Il entra, et alors seulement je remarquai que son visageétait bouleversé. Il était pâle et paraissait tremblant :
Il me dit :
– Dandolo, je suis venu vous parler d’une affaired’importance.
– Je vous écoute, lui répondis-je.
– Pas ici…
– Où donc ?
– Venez place Saint-Marc, au pied du lion.
– Quoi ! à pareille heure ?
– Oui, Dandolo. À une heure après minuit, je vousattendrai, au pied du lion. J’ajoute que si vous ne venez pas, degrands malheurs sont à craindre…
– Je viendrai », lui dis-je alors.
Il n’en entendit pas davantage, me salua d’un signe de tête etsortit. Dans le jardin, il s’arrêta un instant, et je vis qu’iltremblait convulsivement, comme si quelque accès de fureur l’eûtagité. Puis, il s’en alla en courant… »
À ce moment de son récit, Dandolo respira péniblement comme s’ileût fait effort pour continuer.
« Cette étrange visite, reprit-il, ce rendez-vous plusétrange encore m’avaient frappé de pressentiments sinistres. Aussilorsque tu rentras dans la maison, ayant accompagné ton fiancéjusqu’au bout du jardin, tu me demandas pourquoi j’étais sitroublé…
– Je me souviens, mon père, dit Léonore en frissonnant. Jeme souviens de ces instants jusque dans le moindre détail.
– Je te répondis que la joie de ton proche bonheur mecausait une émotion presque insupportable.
– Oui, mon père, et je vous dis que moi-même j’étais enproie à un trouble pareil, et que je redoutais des catastrophes…Hélas !…
– Je suis heureux, mon enfant, que tu aies gardé unsouvenir exact de cette minute. Car tu peux ainsi me suivre pas àpas…
– Je vous suis, je vous suis, mon père ! dit Léonoreavec une émotion plus violente.
– Eh bien, tu te souviens que nous causâmes ensemblejusqu’à minuit et demi, heure à laquelle tu te retiras dans tachambre de jeune fille… Alors, je songeai à tenir parole à Altieri.Je sortis, et un peu après une heure du matin, j’arrivais sur laplace Saint-Marc… Altieri m’y attendait. Il m’aperçut le premier etvint au-devant de moi. Je vais tâcher, Léonore, de te retracerexactement l’entretien très court que nous eûmes. Altieri,d’ailleurs, paraissait calmé. Il m’aborda en me prenant la main eten me disant :
« – Merci d’être venu, Dandolo, c’est un bon signe.
– Mais pourquoi, dis-je à mon tour, pourquoi avez-vousvoulu me parler ici plutôt que chez moi ? »
Altieri devint très sombre et me dit :
« – Parce que chez vous, je me sentais comme fou ;parce que ma présence… et celle… d’un autre dans votre maisonconstituait une monstruosité…
– Je ne vous comprends pas, Altieri, m’écriai-je.
– Et puis, reprit-il, parce que j’ai par ici un rendez-vousqui sera ou ne sera pas, selon ce que vous allez me dire.
– Parlez, en ce cas… »
Altieri hésita quelques secondes qui me parurent trèslongues.
Et tout à coup, il me dit :
« – Le mariage de votre fille avec Roland Candiano est-iltout à fait décidé ?…
– Vous le savez bien, Altieri !
– Rien ne peut le rompre ?
– Rien, Altieri ! Un Dandolo et un Candiano ne peuventforfaire la parole engagée.
– Et si je vous disais que ce mariage ne peut sefaire !
– Je crois que vous voulez m’insulter, Altieri.
– Non !… Je vous dis simplement : voulez-voususer de votre autorité pour rompre ce mariage ?
– Pourquoi ? Donnez-moi des raisons…
– Peu importent les raisons… Répondez-moi,Dandolo ?
– Eh bien, je vous réponds : non, Altieri.
– Ainsi, vous laisserez s’accomplir demain lesfiançailles ?
– Oui. Demain, Léonore Dandolo et Roland Candiano serontfiancés devant le patriciat de Venise.
– Rien au monde ne saurait révoquer votrerésolution ?
– Rien au monde, Altieri… »
Il demeura comme frappé par la foudre. Et moi, insensé, je nevis pas clair dans l’âme de cet homme. Je ne compris pas qu’ilt’aimait… Je crus qu’il s’agissait de quelque négociation politiqueet qu’on voulait marier le fils du doge à quelque jeune fille plusriche !… Aussi, lorsque Altieri me demanda d’une voixfrémissante si c’était mon dernier mot, je répondis :
– Altieri, une parole de plus dans ce sens seraitconsidérée par moi comme une grave offense. »
« Alors il s’éloigna rapidement en laissant échapper unesourde imprécation. Et moi, mû, poussé en avant par je ne sais quelpressentiment, je me mis à le suivre… Je ne le perdis pas de vue…Je le vis entrer… où ?… dans le palais de la courtisaneImperia ! »
Léonore, maintenant suspendue aux lèvres du narrateur,palpitante, comprenant qu’elle allait avoir la clef d’un horriblemystère, attendait en frémissant.
« Il faut ici que je reprenne mes esprits, mon enfant. Carmaintenant encore, après tant d’années, je me demande si j’ai rêvéou si j’ai réellement vu la scène affreuse… Je t’ai dit que j’avaisvu Altieri entrer dans le palais Imperia. J’y arrivai presque enmême temps que lui. Je frappai sans trop savoir ce que je faisais…on m’ouvrit… Un valet me dit :
– Entrez, seigneur Foscari. On n’attend plus quevous. »
« Mon manteau me couvrait en partie le visage. Ce valetm’avait pris pour Foscari, alors grand inquisiteur… Je fus sur lepoint de m’écrier que je n’étais pas Foscari… Mais j’étais sibouleversé que je me tus, et ayant fait un signe au valet, je lesuivis. Il me fit entrer dans un vaste salon, et me dit :
« – Ouvrez la porte du fond… moi, il m’est interdit d’allerplus loin… »
« Alors, il me laissa, et je demeurai seul dans cettegrande pièce déserte, n’osant faire un pas, me disant que j’avaisindignement abusé de l’erreur de ce valet, et que je pénétrais dessecrets qui n’étaient pas les miens. Mais Altieri avait prononcéton nom, celui de Roland Candiano ! Altieri était entrélà !… Je restai, décidé à savoir ce qui se tramait… Jem’approchai de la porte que le valet m’avait indiquée… Mais à cemoment, s’éleva un gémissement plaintif et sourd… comme celui dequelqu’un qui va mourir… »
Dandolo, suffoqué par l’émotion que ces souvenirs déchaînaienten lui, s’arrêta de nouveau. Léonore glacée, paralysée, n’avaitplus de vivant en elle qu’un sentiment d’horreur et d’effroi.
« Ce gémissement, continua Dandolo, ce gémissement quej’avais entendu venait d’une pièce voisine. J’étais pétrifié. Je medemandais quel terrible mystère s’accomplissait dans ce palais. Jen’osais plus aller vers cet inconnu qui se mourait sans doute, nivers la porte que m’avait indiquée le valet… Te dire avec quellesprécautions je parvins à l’ouvrir serait chose impossible. Car dansce moment tous mes sens me paraissaient surexcités. Ce qu’il y a desûr, c’est que j’arrivai enfin à ouvrir, ou plutôt à entrebâillercette porte. Une tenture me cachait encore l’intérieur de cettepièce. Je la soulevai juste assez pour glisser un regard et, autourd’une table, je vis deux hommes et une femme. La femme, c’était lacourtisane Imperia ; les deux hommes, c’étaient Altieri etBembo… celui qui devint évêque et cardinal… Et maintenant, Léonore,voici ce qui se disait entre ces trois êtres :
« – C’est bien simple, disait Bembo, voici la dénonciationécrite ; madame n’a qu’à la signer, et je me charge de lafaire parvenir ; je la jetterai moi-même dans le tronc…
« – Oui, oui, reprenait Altieri d’une voix fiévreuse. Tonidée est admirable, Bembo… Oui… l’assassin, c’estlui !… C’est lui qui sera accusé. C’estlui qui sera condamné.
« – Mais, disait froidement Imperia, je serai appeléedevant le Conseil des Dix ?…
« – Ce n’est pas certain, s’écriait Altieri. Et moi, j’enfais mon affaire. Vous ne serez pas appelée… signez sanscrainte…
« – Il y a erreur, reprenait Bembo. Il faut au contraireque madame comparaisse devant le suprême conseil. Il faut que sontémoignage écrase à jamais cet homme. »
Dandolo s’arrêta encore, respira bruyamment et essuya la sueurqui coulait de son front. Léonore entrevoyait l’horriblevérité…
Dandolo poursuivit :
« Lorsque Bembo eut ainsi parlé d’un ton d’autorité, il yeut chez la courtisane une sorte de révolte. Elles’écria :
« – Et si je refuse ! Si je ne veux pas apporter cetémoignage ! »
« Je vis Altieri tourmenter son poignard.
« Mais Bembo lui fit un signe, et il dit, paisible,sinistre :
« – En ce cas, madame, c’est nous qui viendrions apporternotre témoignage. Et nous dirions la vérité… il faut une tête aubourreau, madame. La vôtre ou celle de cet homme…choisissez ! »
« En même temps, il tendait une plume à la courtisane.
« Il me semble voir encore cette femme.
« Elle était livide, et alors seulement, je remarquai quesa main droite et une partie de son bras étaient rouges desang…
« Elle prit la plume et signa !
« Je compris que c’était la condamnation de quelquemalheureux, mais j’étais à cent lieues de supposer l’effroyablevérité.
« Je vis Bembo s’emparer avidement de la feuilledénonciatrice.
« J’en savais assez ; je reconstituais cette tragédie…Imperia avait assassiné quelqu’un, et c’est un autre qu’on allaitfaire passer pour l’assassin !… Doucement, je me reculai,tandis que Bembo, Altieri et Imperia continuaient à causer à voixbasse… Il me reste à te dire le plus terrible… »
Et Dandolo, ayant prononcé ces mots d’une voix étouffée, se tutencore, comme si vraiment la force lui eût manqué pour raconter lereste… Léonore n’avait pas dit un mot.
Ce reste que son père hésitait à dire, elle ne le comprenait quetrop ! Elle eût assisté à la place de Dandolo à ce dramequ’elle l’eût maintenant reconstitué aussi bien.
Quelques minutes pleines d’angoisse se passèrent, la fille et lepère évitant de se regarder.
Enfin Dandolo, d’une voix sourde, reprit :
« J’en savais assez… je me reculai !… j’arrivaijusqu’au milieu du salon… À ce moment, une nouvelle plainte parvintjusqu’à moi… Cet homme ! quel était cet homme qui agonisaitlà, à trois pas de moi ! Je voulais le savoir à tout prix,dussé-je être entendu, dussé-je être surpris et poignardé moi-même.Sans hésitation, j’ouvris une porte ; je me trouvai dans uncouloir obscur, au fond duquel il y avait une autre porte. C’est delà que venaient les gémissements…, j’entrai dans une étroite pièceviolemment éclairée… Sur le panneau du fond, il y avait un portraitsur lequel mes yeux tombèrent du premier coup, et ce portrait,Léonore, c’était celui-ci !… Et à terre, baigné dans son sang,un homme râlait… Je me baissai, je reconnus Davila !… Je luipris la main, il ouvrit les yeux…
« – Davila, m’entendez-vous ?
« – Oui !, répondit-il dans un souffle.
« – Qui vous a frappé ?…
« – Imperia !
« – Écoutez, Davila… savez-vous ce qui se trame près devous ? M’entendez-vous ?
« – Parlez !
« – Eh bien, on complote de dénoncer comme votre assassinun malheureux…
« – Oh !
« – J’ai tout entendu.
« – Qui ?
« – Je ne sais pas !
« – Oh !… râla Davila… cela ne sera pas… je vais…j’irai… au Conseil…
« – Bien !… Puis-je quelque chose pour vous en cemoment ?
« – Non…
« – Je vais prévenir vos gens ?
« – Non ! non !
« – Pourquoi ?
« – Parce qu’elle… se douterait… elle… m’achèverait… allez…allez-vous-en…
« – Adieu, Davila.
« – Adieu… Allez… vite !… »
Je me relevai, je m’enfuis, je retrouvai le valet, j’eus laprésence d’esprit de me couvrir le visage ; il m’accompagnajusqu’à la porte du palais, et une heure plus tard j’étais ici… Lelendemain…
« Le lendemain, mon père, dit alors Léonore d’une voixbrisée, Imperia venait témoigner que Roland avait assassinéDavila !
– Mais Davila ! Davila ! Il ne vint doncpas ?…
– Il vint !…
– Il ne parla donc pas ?
– Il voulut parler : la mort ferma sabouche… »
Il y eut une minute de silence pesant et sinistre.
Puis Léonore se leva. Lentement, elle alla jusqu’auportrait.
« Oh ! Roland, dit-elle avec une sorte de solennitédouloureuse, pourquoi mon père a-t-il tant attendu pour me direl’horrible vérité que j’apprends ?…
– Léonore ! Léonore ! s’écria Dandolo. N’étais-tupas assez malheureuse ! Fallait-il encore t’infliger cesupplice ! Je ne me suis décidé à te raconter ces choses queparce qu’un pressentiment m’avertit que nous allons être à jamaisséparés !
– Oh ! Roland, continua Léonore, si j’avais su !…Depuis longtemps tu serais vengé… Mais va, mon cher amant, soistranquille, tu le seras ! L’homme dont je porte le nom mourrade cette main que j’étends vers toi en signe de suprêmeserment ! »
Ayant ainsi parlé, Léonore revint prendre sa place.
« Léonore ! » murmura Dandolo.
La jeune femme s’était couvert les yeux de ses deux mains.
« Léonore ! » répéta le père.
Elle fit signe qu’elle écoutait.
« Écoute ma prière, mon enfant… Ne veux-tu pas fuir cettecité maudite où tu vis parmi des fantômes sanglants ?…
– Jamais, mon père ! répondit-elle sourdement.
– Je t’en supplie… Viens… partons ensemble… fuyons…
– Maintenant moins que jamais. Quoi ! J’ai donc parléen vain ! Ou bien n’avez-vous pas entendu le serment que jeviens de faire !… »
Elle se dressa toute droite, terrible.
« Altieri mourra, reprit-elle, à moins… que quelqu’un ne leprévienne !… »
Dandolo poussa un gémissement. Il recula, hagard, tremblant,livide, trouva la porte et s’y cramponna.
« Adieu, Léonore… murmura-t-il.
– Adieu, mon père… »
Il disparut, s’en alla, titubant, ivre de honte…
Ainsi ce récit, qui devait convaincre sa fille, n’avait serviqu’à creuser encore l’abîme qui le séparait d’elle !
Ainsi, c’était fini ! Il n’avait plus de fille…
Oh ! fuir, maintenant ! Ne plus jamais revoir sa filletelle qu’il venait de la voir, debout, pâle, un remordsvivant !
Il parvint jusqu’à sa chambre et, en toute hâte, s’occupa derassembler quelques objets auxquels il tenait. Puis il ramassa despapiers en tas, les jeta pêle-mêle dans la cheminée sans lesexaminer et y mit le feu.
Puis il se couvrit d’un épais manteau, et but un verre de vincapiteux qui ramena un peu de sang à ses joues décolorées.
Alors, comme un voleur, il sortit de l’appartement qu’iloccupait avec sa fille. L’escalier était désert. Il s’y engagea, etput gagner la porte du palais sans avoir été remarqué par lesdomestiques.
Dehors, sur le quai, il respira longuement. Il se tourna vers lafaçade du palais… vers la fenêtre de Léonore, et répéta :
« Adieu ! adieu, ma fille ! »
À ce moment, comme pour répondre à l’adieu du triste père, lafenêtre de Léonore s’éteignit subitement.
Il pouvait être dix heures du soir.
Dandolo demeura quelques minutes à la même place, frappé destupeur. Puis il murmura :
« Allons, tout est fini… la gondole est là…fuyons… »
Il se tourna vers le canal et demeura pétrifié :
Un homme était là, devant lui, enveloppé d’un manteau.
« Qui êtes-vous ? » demanda Dandolo enfrémissant.
Car cet homme, cet inconnu immobile et silencieux, luiapparaissait comme un spectre.
« Qui êtes-vous ? répéta-t-il.
– Vous ne me reconnaissez pas, Dandolo ?… Tantmieux ! Cela évitera des complications. »
Dandolo respira, soulagé.
Il avait redouté que cet homme ne fût Roland Candiano.
Non, ce n’était pas lui ! Sans doute quelque seigneur deVenise qui, le rencontrant, avait à lui faire quelque confidence.Et cette pensée se fortifia lorsqu’il demanda :
« Que me voulez-vous ? »
L’homme répondit poliment :
« Vous dire quelque chose en secret, Dandolo… mais pas ici…on pourrait nous guetter… Consentez-vous à me suivre ?
– Soit ! »
L’inconnu se mit en marche. Dandolo l’accompagnait, sans trop depréoccupation, ennuyé seulement de retarder son départ.
Ils arrivèrent non loin du palais Arétin. Il y avait là unesombre ruelle, et le quai lui-même était entièrement désert.
L’homme fit quelques pas dans la ruelle. Puis il s’arrêta.
« Dandolo, demanda-t-il, avez-vous votre dague ?
– Elle ne me quitte jamais, fit Dandolo avec hauteur.
– Très bien. En cas que vous fussiez désarmé, j’en avaisapporté une qui devient inutile. Je la jette, pour que je n’aie passur vous l’avantage d’être deux fois armé. »
L’homme, en effet, jeta au loin un poignard.
En même temps, il se débarrassa de son manteau.
« C’est donc un duel que vous êtes venu me proposer ?fit Dandolo.
– Vous l’avez dit.
– Je ne me battrai pas contre un inconnu.
– En ce cas, je serai forcé de vous égorger. Le mieux donc,pour vous, est de vous défendre… Maintenant, avant de vousattaquer, je vous dois une explication.
– J’attends, monsieur.
– Savez-vous, Dandolo, que nous sommes aujourd’hui le 29janvier ? La question vous paraît oiseuse ? Elle voussemblera naturelle quand j’aurai ajouté qu’en conséquence nousserons dans deux jours au 1er février. »
Dandolo tressaillit.
« Je vois que nous commençons à nous entendre, repritl’inconnu. Je n’ai pas besoin de vous rappeler ce qui se passera le1er février. Mais je dois vous rappeler que vousconnaissez tous nos secrets, et que vous avez volontairement quitténotre association. Je dois également vous apprendre que votre morta été également décidée… ainsi que celle d’une personne qui voustient de près…
– Léonore !… murmura sourdement Dandolo.
– Enfin, pour terminer, je vous apprendrai que j’ai étédésigné pour vous tuer, et que voilà quinze jours que je vousguette. Vous devez donc me remercier de ce que je vous offre uncombat à armes égales, au lieu de vous poignarder simplement, ceque j’eusse pu faire vingt fois depuis dix minutes.
– Je vous remercie en effet, dit gravement Dandolo. Mais jene vois pas la nécessité de ce duel… je parle à votre point de vue,notez-le ; au point de vue de vos intérêts et des intérêts devos compagnons. Je comprendrais la nécessité de ma mort si j’étaiscapable de trahir…
– L’homme est faible, Dandolo… Il peut surgir tellecirconstance qui vous oblige à dire ce que vous savez.
– Si j’avais voulu trahir, il y a longtemps que ce seraitfait.
– Il y a encore deux jours, Dandolo. C’est plus qu’il n’enfaut.
– Je quitte Venise dès cette nuit.
– Un messager est vite envoyé… La vie de mille hommespeut-être dépend de la vôtre… Quoi qu’il en soit, Dandolo, j’aireçu une mission, je l’ai acceptée, je l’exécuterai, avec cetteseule atténuation qu’un assassinat me fait horreur, et que j’aiconfiance dans l’issue du duel que je vous propose. »
L’inconnu parlait avec une gravité solennelle.
Dandolo comprit qu’il n’avait plus qu’à essayer de défendre savie. Il jeta son manteau, tira sa dague et se mit en garde.
L’inconnu en fit autant.
L’instant d’après, les deux adversaires marchaient l’un surl’autre, et la lutte dans la nuit, au fond de cette ruelle obscure,commença, sans bruit, sans ce cliquetis qui anime les duels àl’épée, avec seulement le sourd halètement des deux hommes.
Cela dura cinq minutes.
Tout à coup, Dandolo se rua sur son adversaire.
Il y eut un corps à corps, une étreinte féroce…
Un corps tomba.
L’adversaire demeuré debout se pencha, tâta son poignardprofondément enfoncé dans l’épaule gauche et murmura :
« Il en a pour dix minutes… »
Alors le survivant ramassa son manteau, s’en enveloppa ets’éloigna sans hâte.
Ce soir-là, maître Pierre Arétin était rentré dans son palaisvers huit heures, de fort méchante humeur.
En effet, invité à un dîner que devait suivre une fête, l’Arétins’était rendu à l’heure prescrite au palais de l’amphitryon.
Bon appétit, surtout ! Maître Pierre n’en manquaitjamais.
Il adorait ces sortes d’agapes : d’abord parce qu’il dînaitplantureusement sans bourse délier ; ensuite parce que dansces fêtes, il risquait toujours de se lier avec quelque généreuxMécène à qui, moyennant finances, il dédiait une de ses poésies,avec quelque patricien féru de gloriole dont il écrivait labiographie.
Pour ces biographies, l’Arétin avait établi des tarifs dont iltenait compte scrupuleusement, en honnête commerçant.
Telle épithète valait un écu, tel éloge en valait dix. Il fautbien gagner sa pauvre vie.
Et d’ailleurs, on aurait tort de trop blâmer le pauvre Arétin,qui avait au moins pour excuse de vivre à une époque où le mot« morale » n’avait pas du tout le même sens que de nosjours.
Or donc, ce soir-là, maître Pierre, invité comme nous l’avonsdit, avait trouvé le palais de l’amphitryon fermé. On lui avaitannoncé que fête et dîner étaient remis à plus tard.
Il était donc rentré de fort méchante humeur, et on pense bienque les Arétines durent essuyer des bordées d’injures, sauftoutefois Perina, pour qui, depuis la scène de Mestre, ilprofessait une sorte de tendresse étonnée.
« Que diable se passe-t-il à Venise ? grommelaitmaître Pierre Arétin en achevant de dîner, solitaire, à sa table.On ne voit que visages inquiets, mines longues d’une aune, regardsqui louchent, gens qui parlent à voix basse. Si cela continue, jecesserai d’embellir Venise de ma présence, et je m’en irai. Voyons…où pourrais-je bien m’en aller ?… À Rome ? Diable !le cardinal Rospoli m’a fait bâtonner… À Paris ? François deFrance est assez brutal pour me faire pendre… Je réfléchirai à lachose… mais il est certain que Venise devientinsupportable. »
Sur ce, l’Arétin gagna sa chambre à coucher, fit arranger le feudans la cheminée, bassiner son lit, et finalement, s’étant couché,commença bientôt à rêver qu’il arrivait à Paris et que François1er venait au-devant de lui en le suppliant d’accepterun coffre rempli d’or.
« Monseigneur ! monseigneur ! » dit près delui la voix de ses valets.
En effet, l’Arétin se faisait donner du Monseigneur ou tout aumoins de l’Excellence par ses gens. Il s’éveilla ensursaut :
« Qu’y a-t-il ? Le feu est-il au palais ?
– Non, monseigneur, mais il y a sous nos fenêtres, du côtéde la ruelle, un homme qui gémit à l’agonie.
– Maraud ! Pantoufle ! En quoi cela meregarde-t-il ?… Tu oses me réveiller parce qu’un ivrognepleure sous mes fenêtres !
– Pardonnez-moi, monseigneur, ce n’est pas un ivrogne.C’est un homme de condition, blessé à mort, et qui demande à vousparler.
– Tu l’y as donc été voir ?
– Oui, monseigneur. Ayant entendu des gémissements dans laruelle, nous nous armâmes tout à l’heure de lanternes et de dagueset nous fûmes voir… Un homme était là, étendu et perdant son sangpar une affreuse blessure. Il nous vit. Nous lui demandâmes si nouspouvions lui être utiles. Et lui nous demanda si ce palais étaitbien celui de Pierre Arétin. Sur notre réponse affirmative, il noussupplia de le transporter auprès de vous.
– Quel est cet homme ? Comments’appelle-t-il ?
– Nous l’ignorons, monseigneur.
– Au diable soit le blessé ! Que la gangrène étouffece mourant qui trouve moyen de déranger les gens pour mourir.Eh ! par tous les diables, ne saurait-on dormir en paix sansque tous les agonisants de Venise viennent vous tirer par lespieds ! »
Ayant dit, l’Arétin donna l’ordre d’aller chercher le blessé, etde le transporter dans le palais avec tous les ménagements quecomportait son état.
« C’est ce que nous avons fait, dit le valet.
– Et où l’as-tu mis, fieffé coquin ! Tu penses donc deton propre chef que ma maison est un hôpital ?
– Monseigneur, nous l’avons mis dans la chambre du bas oùil y a un bon lit. Et j’ai envoyé chercher un chirurgien.
– C’est bon ! Va-t’en !… »
Le valet disparut. L’Arétin sauta à bas de son lit et s’habillapromptement, tout en continuant d’ailleurs à grommeler :
« Qui diable peut encore avoir eu cette idée de venirmourir chez moi ! J’enrage de voir que ma maison devient unrefuge de moribonds… Et pourtant, il faudrait être Turc pour ne pasentrebâiller sa porte à qui pleure !… Allonsvoir !… »
Il se hâta de descendre dans la chambre du bas où avait étédéposé le blessé sur un lit.
Le moribond venait de perdre connaissance.
L’Arétin s’approcha et le reconnut aussitôt.
« Dandolo ! murmura-t-il. Dandolo à qui j’ai vendu leportrait de Roland Candiano ! »
Et ces deux noms combinant une association d’idées, PierreArétin tressaillit.
« Hum ! fit-il. Il me semble bien que celui qui adonné ce rude coup pourrait s’appeler… »
À ce moment, le blessé rouvrit les yeux et son regard se fixasur l’Arétin.
« Courage, monsieur, dit le poète, courage ! Unchirurgien va venir… Vous serez sauvé, sur ma parole… bien que jerisque de m’attirer certaines colères… »
Le blessé fit un signe. L’Arétin se pencha.
« Que désirez-vous ?… Pouvez-vous parler ?…
– Le chirurgien ! fit Dandolo avec effort.
– Il va venir… il vous sauvera… courage !…
– Non !… je vais… mourir… »
L’Arétin allait renouveler ses encouragements lorsque la portes’ouvrit, et le chirurgien entra. Il s’approcha aussitôt du blessé,et vit que le poignard était resté dans la plaie. Il en examina laposition sans le toucher, et se releva.
Dandolo fixait sur lui un regard calme et désespéré.
« Je sais… que je suis perdu… murmura-t-il. Dites-moiseulement quand… je dois mourir…
– Prenez confiance, dit évasivement le chirurgien.
– Parlez… je le veux… Je ne crains pas… la mort…
– Eh bien, dit le chirurgien… quand on retirera le poignardde la plaie, il est possible que vous ayez alors à redouter… maisce n’est pas sûr… Prenez courage !…
– J’ai compris, fit Dandolo. Pouvez-vous me donner uncordial… pour me… permettre de parler ?
– Facilement », dit le chirurgien avecempressement.
Et il se hâta de fouiller dans une petite boîte qu’il avaitapportée avec lui. Il y prit un flacon et en versa tout le contenudans la bouche de Dandolo.
Un peu de sang vint mousser aux bords de la blessure, autour dela lame profondément enfoncée ; mais en même temps, les joueslivides du blessé reprirent un peu de couleur.
« Je me sens mieux, dit-il… Merci… vous pouvez vousretirer… je n’oublie pas ce que vous m’avez dit… »
L’Arétin accompagna le chirurgien jusqu’à l’antichambre.
« Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il.
– Cet homme mourra dans une heure ; il mourrait toutde suite si on enlevait la dague… »
L’Arétin fit une grimace de commisération et s’empressa derevenir auprès du blessé.
« Tout va bien, dit-il, le chirurgien a bon espoir…
– Il ne s’agit pas de cela, dit Dandolo avec une certainefermeté dans la voix. Répondez-moi vite et franchement. Dans unedemi-heure peut-être sera-t-il trop tard…
– Parlez, et soyez tranquille sur ma franchise. Je nevoudrais pas mentir à…
– À un mourant… Bien… Vous m’avez dit l’autre jour queRoland Candiano était de vos amis ?
– C’est-à-dire… écoutez… je me suis peut-être un peuvanté. »
Les yeux de Dandolo se remplirent de désespoir.
« Ainsi, dit-il, vous ne pourriez lui remettre une missivesecrète… je ne pourrais vous confier une chose qui le touche deprès ?
– Pardon ! fit vivement Pierre. Au contraire, pour cessortes de choses, je suis plus que personne en situation de vousaider. Je puis voir Candiano. Il vient ici. Je puis tout entendresur lui. Car je suis plus que son ami… Je suis son obligé.
– Ainsi donc, vous pourriez lui remettre unelettre ?
– Je m’en charge.
– Et cette lettre, vous consentiriez à l’écrire sous madictée ?
– Très volontiers.
– Et vous me jurez d’oublier ensuite ce que vous aurezécrit ?
– Je le jure de tout mon cœur. Soyez sans nulle crainte surtous ces points. Si j’ai un peu menti en disant que Candiano étaitde mes amis, je puis du moins vous assurer que je lui suis dévoué.Dictez donc, mon cher seigneur, dictez sans crainte… Et enfin, pourvous ôter un dernier souci de la tête, ne dictez que le strictnécessaire, je me charge de transcrire ensuite votre lettre avecles ornements poétiques nécessaires… Je suis habitué à cesbesognes », ajouta l’Arétin non sans fierté.
En même temps, il avait approché une table du lit, placé uneécritoire et du papier sur cette table ; puis il s’était assisen saisissant une plume. Dandolo avait suivi ces préparatifs d’unœil d’angoisse et d’impatience mortelle.
« Écrivez », dit-il.
Et il dicta :
« Roland,
« Je vais mourir. Frappé à mort, rien ne peut me sauver.C’est donc la parole d’outre-tombe qui va vous parvenir.Considérez-la comme une vérité sacrée.
« Roland, j’ai été lâche. Une faiblesse me fit commettre uncrime. De ce crime, vous avez souffert.
« Et s’il ne s’agissait que de vous, peut-être meconsolerais-je…
« Car je ne saurais oublier que votre père le doge melaissa végéter dans la pauvreté, à l’écart du gouvernement de larépublique, moi le fils des Dandolo… Mais il y a quelqu’un au mondequi souffre aussi, plus que vous, peut-être.
« C’est ma fille. Elle souffre injustement.
« Elle est punie d’une faute qu’elle n’a pas commise.
« Voici les faits exacts, Roland, exacts je le jure sur monsang qui coule, je le jure sur la mort… »
Dandolo s’arrêta un instant, respirant avec difficulté.
« Est-ce que vous ne pensez pas, dit l’Arétin, que toutcela est un peu sec et précipité, et que je devrais orner la nuditéde ces phrases de quelques littéraires épithètes ?… L’Art,monsieur, l’Art !… L’Art a des droitsimprescriptibles… »
Le bon cuistre brandissait sa plume.
« Je vous supplie de ne pas changer un mot à tout cela…Monsieur, êtes-vous homme d’honneur ?
– Certes, mais l’Art… Ah ! l’Art… Enfin, je vouspromets de respecter ces proses, bien qu’elles me semblent sècheset pauvres… »
Dandolo fit un signe de remerciement et continua :
« Ma fille, Roland, est digne de vous. Son grand cœur,héritier futur de nos aïeux, a accepté un terrible sacrifice…Écoutez…
« Vous étiez dans les cachots. Altieri me menaça de laruine complète, de la mort des suspects si je ne lui obéissais.
« Je fus lâche… J’obéis. Sur son ordre, je dis à Léonoreque vous aviez fui, l’abandonnant, renonçant à son amour.
« Ensuite, je lui dis que vous étiez mort. Enfin, je luidis que seul son mariage avec Altieri pouvait me sauver, moi, sonpère…
« Léonore consentit à porter le nom d’Altieri.
« Elle consentit cet abominable sacrifice qui lui brisaitle cœur…
« Mais elle ne consentit que cela !…
« Me comprenez-vous, Roland ?… M’entendez-vous ?…Avez-vous foi dans la parole d’outre-tombe qui monte jusqu’àvous ?…
« Léonore porte le nom d’Altieri…
« Et jamais Léonore n’a été la femme d’Altieri…
« Vous croyant mort, elle vous a voué le deuil éternel desveuves antiques qui demeuraient fidèles à leur époux, par-delà letombeau…
« Et lorsqu’elle a su que vous étiez vivant, cetteconstante fidélité du cœur le plus tendre, de l’âme la plus purevous est demeurée acquise… Voilà ce que je voulais vous dire…
« Je meurs… je ne puis vous dire la vie infernale queLéonore a consenti à vivre près d’Altieri pour vous demeurerfidèle. Fidèle ! constante ! Toute la vie de cette fillese condense dans ce mot.
« Serez-vous unis un jour ?… Je l’ignore…
« Je ne le crois pas… Les événements qui se préparent mesemblent d’un triste présage pour ma fille.
« Je crois donc que vous êtes à jamais séparés… Mais, deloin, Roland, n’ayez plus une pensée mauvaise pour cette enfant…Vénérez-la. Admirez-la… C’est une victime, une martyre… victime desa constance et de ma lâcheté, martyre par la fidélité…
« Adieu, Roland… Adieu, Léonore… Adieu, vous que jadis onappelait les Amants de Venise…
« Je meurs en signant…
« Donnez-moi la plume », dit Dandolo d’une voixferme…
L’Arétin plaça le papier devant le blessé, et lui mit la plumedans la main. Dandolo signa.
Puis, d’un geste lent, apaisé, comme si cette confession suprêmelui eût rendu enfin la paix du cœur si longtemps cherchée, ilarracha le poignard de la plaie et, l’instant d’après, ilexpira…
L’Arétin ne vit rien de cette fin suprêmement poignante dans sasilencieuse et tragique simplicité.
Comme la comédie côtoie toujours le drame dans la vie, comme uneironique divinité semble avoir décrété que la mort elle-même doittoujours s’environner de gestes grotesques, l’Arétin avait saisi lalettre qu’il venait d’écrire, aussitôt que Dandolo l’eutsignée.
Sans plus faire attention au blessé, il se mit à relire à voixbasse, en s’approchant du flambeau qui était sur la table. Avecforce grimaces désapprobatives, il grommelait des mots sans suite.Puis il reprenait sa lecture ininterrompue. Finalement, il eut unhaussement d’épaules et murmura :
« Enfin ! on ne peut exiger de cet homme ce qu’on eûtpu exiger d’un artiste… de moi par exemple. Il ignore l’Art, lemalheureux. »
Il prononçait « l’Art » en mettant un accentcirconflexe sur l’A, en levant les yeux au ciel.
Au fond, il n’y croyait guère.
Mais il avait pris cette habitude une bonne fois, afin qu’àforce de l’entendre parler de grand art on pût dire autour delui :
« Quel artiste !… »
En cela, il ne se trompait pas : on le disait eneffet !
Et c’était macabre, fantastique, cet homme que dominait le soucidu cabotinage, tandis que l’autre mourait…
Ayant fini ses remarques, observations, critiques et haussementsd’épaules, l’Arétin se tourna vers Dandolo et dit, persuadé que leblessé avait suivi toute cette mimique avec admiration :
« Monsieur, je vous ai juré de respecter votre prose ;ainsi ferais-je, mais vraiment… tiens… il est mort… »
Avec une certaine terreur et une pitié plus sincère qu’il n’eûtvoulu – car cela fait encore partie du grand art, que de ne pas selaisser émouvoir par les spectacles simples et forts – il considérale cadavre.
Dandolo tenait dans sa main crispée le poignard qu’il venaitd’arracher de la plaie. Son visage, si tourmenté alors qu’ilvivait, avait pris une sorte de sérénité reposée.
Et quelque chose comme un sourire se jouait sur ses lèvres.Ayant payé son tribut à cette rêverie spéciale qui s’empare del’esprit de tout être vivant devant la mort, l’Arétin murmura avechumeur :
« Me voilà encore avec un cadavre sur les bras !… Quevais-je en faire ?… Pourvu que je ne sois pas obligé derecommencer le voyage que j’ai fait avec la pauvre Bianca !…Pour mille écus… hum ! pour mille écus, peut-être jerecommencerais… mais pas pour moins !… Je frémis encore quandj’y songe ! Cette nuit passée à enfoncer des clous noirs surun cercueil pour tracer une inscription… Heureusement, Perinam’aidait. Brave petite Perina !… Or çà, voyons si le défuntn’avait pas sur lui quelque recommandation suprême… »
Il s’approcha, défit le pourpoint, et, dans une pocheintérieure, trouva en effet un papier qu’il ouvrit vivement.
Ce papier contenait ces lignes :
« Moi, Dandolo, j’entreprends ce jourd’hui un voyage horsde Venise. Je sais que j’ai des ennemis nombreux et acharnés.
« Il est donc possible qu’un malheur arrive en route.
« Si cela est, si je suis tué, au nom des sentimentshumains les plus sacrés, je supplie celui qui trouvera mon cadavrede se conformer à ma volonté dernière qui est :
« 1° Que ma mort soit annoncée avec tous les ménagementspossibles à ma fille Léonore qui demeure à Venise au palais de sonépoux, le capitaine général Altieri.
« 2° Que mon corps soit ramené à Venise et placé avec unepompe décente dans le tombeau des Dandolo, mes pères…
« 3° Que l’on se rende à Milan, via degli Bastori,dans l’avant-dernière maison à gauche en allant vers le Campo Santode la ville. On descendra dans les caves. On creusera dans l’anglenord de la dernière cave, et on trouvera un coffre contenant…
« Hein ! tonna l’Arétin. Je lis mal ! J’ai laberlue ! Voyons, voyons… soyons calme. »
Il se rapprocha du flambeau. Le papier tremblait dans sesmains.
Il passa ses mains sur ses yeux et, alors, reprit salecture : « … un coffre contenant cinquante milleécus de six livres (cinquante mille écus ! oui, oui !c’est écrit !)… dix mille ducats d’or… (oh ! je deviensfou !) et enfin des pierreries et des bijoux pour une valeurd’environ vingt-cinq mille écus…
L’Arétin faillit s’évanouir et poussa un grand cri.
Des valets accoururent. Il bondit, furieux :
« Que voulez-vous, ivrognes, voleurs,coquins ? »
Il y eut une fuite de valets.
L’Arétin ferma soigneusement la porte, et revint s’asseoir prèsdu cadavre dont le visage s’était immobilisé dans un pâlesourire.
« Oh ! fit-il d’une voix sourde, j’ai bien lu !Je lis bien ! Je ne rêve pas ! On a bien apporté iciDandolo blessé ! Il est bien mort sous mes yeux ! C’estbien moi qui ai défait les aiguillettes de ce pourpoint ! Etc’est bien une lettre, un papier que je tiens dans ma main !Une fortune !… Une fortune complète ! Plus de vers !Plus d’Art ! Plus d’éloges ! Plus de critique ! Lavie assurée, large et princière !… Oh ! revoyons…relisons… ne nous trompons pas… il y a bien vingt-cinq mille écusde bijoux… dix mille ducats d’or… cinquante mille écus de sixlivres… et tout cela se trouve bien… à Milan… via degliBastori, l’avant-dernière maison à gauche… en allant vers leCampo Santo !. Par le ventre de ma mère, morte de misère àl’hôpital d’Arezzo !… Riche ! riche ! Je suisriche !… Patriciens, cardinaux, scribes, poètes, artistes,tous, tous, saluez Pierre l’Arétin, qui vient enfin de trouver lechef-d’œuvre que le monde a toujours honoré, que tout le mondehonore, que tout le monde honorera dans les siècles des siècles… larichesse !… »
Il se mit à se promener à grands pas, froissant convulsivementle papier, murmurant avec fièvre :
« J’épouserai Perina, et de ce chef Roland Candiano m’apromis trente mille écus de trois livres… J’ai environ dix-huitmille écus dans mes coffres… Comptons bien… au total, me voilàpossesseur de près de huit cent mille livres… Je me retire de moncommerce… Je vis en grand seigneur, tantôt à Venise, tantôt à Milanou à Florence, tantôt à Parme ou à Modène, pas à Rome… le pape meferait assassiner pour hériter de moi… et, à mon tour, je paie despoètes, de pauvres Arétins pour chanter ma gloire, ma magnificence,ma vertu, mon courage, mon génie, tout ce que je voudrai !ah !… »
Un peu calmé, il déplia le papier qu’il avait froissé.
« Voyons s’il n’y a pas autre chose »,murmura-t-il.
Brusquement, il pâlit et bégaya :
« Diavolo ! diavolo ! »
Et il ajouta :
« Si je ne lisais pas la fin ?… Voyons ! quim’oblige à lire la fin ?… Ce papier ne peut-il être tombé aufeu juste au moment où j’allais lire la fin ?… Quediable ! Non, non, je n’ai pas lu, je ne veux pas lire lafin !… »
Malheureusement, il l’avait bien lue, cette fois !
Et il avait beau fermer les yeux, elle flamboyait dans sonesprit :
Or, voici ce qu’elle disait cette fin :
« … Que si ce papier tombe dans les mains d’un patricien,d’un poète, d’un artiste, enfin d’un homme de cœur, je ne lui feraipas l’injure de lui offrir une récompense…
« Que si mon corps est trouvé par un voleur, je croisnéanmoins avec fermeté qu’il respectera les dernières volontés d’unmort et qu’il se contentera de quatre mille écus pour sa part…
« Que si, enfin, mon corps est trouvé par un pauvre, jel’autorise à distraire des sommes sus-indiquées cinq cents ducatsd’or pour le payer de sa peine… Quel que soit l’homme qui lira ceslignes, volonté suprême d’un mourant, je le conjure de faire deuxparts égales de ce qu’il trouvera dans le coffre de Milan.
« Une pour Roland Candiano que l’on retrouvera à Venise, ouaux gorges de la Piave, non loin du village de Nervesa.
« L’autre pour ma fille Léonore, épouse d’Altieri,capitaine général de Venise.
« Et je signe… »
Suivait la signature près de laquelle Dandolo avait apposé sonsceau et qu’il accompagnait de son titre d’ancien grand inquisiteurde la république.
L’Arétin jeta un regard d’inexprimable reproche sur lecadavre.
« Pourquoi m’avoir donné cette joie ! »murmura-t-il.
Et il reprit sa promenade, mais, cette fois, lente et les yeuxbaissés.
« Voyons, réfléchit-il, je ne puis pas décemment meconsidérer comme un voleur ; par conséquent la part des quatremille écus n’est pas pour moi… Je suis forcé d’avouer que je suisdans la catégorie des poètes, c’est-à-dire à qui on ne fait pasl’injure d’offrir des récompenses… »
Il ajouta amèrement :
« L’injure ! L’injure ! Je l’eusse acceptée, moi,l’injure ! »
Et tout à coup, se frappant le front :
« Mais, per Bacco ! Je puis bien me mettredans la catégorie des pauvres !… Pauvre, je le suis ! Quil’est plus que moi ?… Voyons… relisons… combien laisse-t-il àcelui qui serait pauvre ?… Deux mille ducats d’or, jecrois ?… Non… non, hélas ! c’est cinq cents ducats… Siseulement c’étaient des doubles ducats !… Arétin, pauvreArétin, combien pauvre, il faudra te contenter de cinq centsducats… Un beau denier, certes ! À ce prix, je voudrais bientous les jours qu’il me pleuve des cadavres à lamaison ?… »
Un peu consolé, l’Arétin sortit de la chambre du mort, aprèsavoir soigneusement plié et caché dans son pourpoint les deuxpapiers.
Alors, il regagna sa chambre, appela les Arétines à grands criset, tout geignant, se fit faire de la tisane, et comme Perina luidemandait quel était son mal…
« Un grand mal, ma fille, répondit-il. J’ai failli devenirriche !… »
Ayant bu sa tisane calmante, maître Arétin renvoya tout lemonde, non sans pousser force gémissements, et, une fois dans sonlit, il récapitula ce qu’il avait à faire.
D’abord prévenir la signora Altieri du malheur qui lafrappait.
Ensuite, s’occuper des funérailles de Dandolo, si toutefois lecapitaine général lui laissait ce soin. Puis se rendre à Milan eten rapporter le fameux coffre en n’en distrayant, hélas ! quecinq cents pauvres ducats – une petite fortune.
Et enfin, remettre à Roland la lettre dictée par Dandolo.
Il ne nous paraît pas inutile de corroborer d’un mot uneréflexion que le lecteur a dû faire certainement.
L’Arétin ne songea pas un instant à garder pour lui la fortuneentière de Dandolo. L’idée ne lui en vint même pas. Sansdiscussion, il accepta de se conformer aux vœux du mort.
Cela est à la louange du poète tant honni et conspué.
La peur des morts, la croyance qu’ils venaient se venger desvivants était pour beaucoup dans la probité de maître Arétin.
C’est ce qu’il exprima, au moment de s’endormir, enmurmurant :
« Diable ! Je lui obéirai de point en point… je n’aipas envie qu’il vienne me tirer par les pieds… »
Le lendemain matin, de bonne heure, ayant fait une toilette dedemi-deuil et pris une figure de circonstance, l’Arétin se préparaà accomplir la première partie de sa mission.
Il avait caché dans la doublure de son pourpoint les deuxpapiers. Celui qui avait été écrit de la main de Dandolo et quel’Arétin comptait remettre plus tard à Léonore… Celui qui avait étédicté pour Candiano.
« Dois-je parler à la signora de ce que contient cepapier ? se demandait l’Arétin. Évidemment, elle auraitintérêt à le connaître. Mais qui sait quelles complications enrésulteraient dans l’intérieur de cette famille si troublée…d’après la missive même de Dandolo ?… Et qui sait si toutesces haines et ces désespoirs que j’entrevois ne finiraient pointpar former un nuage qui crèverait sur ma tête ?… De quoi mesuis-je chargé ? De remettre à Roland Candiano la lettre quej’ai là dans mon pourpoint. Voilà tout… »
En descendant, il entra dans la chambre du mort comme pour biense convaincre qu’il n’avait pas rêvé, que les étranges événementsde la nuit s’étaient bien déroulés chez lui. Dandolo était dans lamême position, sa main toujours crispée sur le poignard.
L’Arétin donna l’ordre de déshabiller le corps et de l’ensevelirconvenablement, en attendant que, selon la coutume, on le vînthabiller dans ses habits de fête.
Alors, il se rendit au palais Altieri et, après diverspourparlers, obtint d’être admis en présence de la signoraLéonore.
Léonore avait passé une nuit terrible.
La dernière révélation de son père sur le rôle exact joué parAltieri dans l’arrestation de Roland avait bouleversé sa douleur etl’avait transformée en une sorte de colère froide.
« Altieri mourra de ma main ! » avait-elle dit àDandolo.
Elle l’avait dit sincèrement, elle le pensait, et était résolueà exécuter son projet. Pourtant, elle savait que ce meurtre laséparait définitivement de Roland.
S’il restait encore une lueur d’espoir, cette lueur seraitéteinte du même coup qui frapperait Altieri. En effet, Léonore,esprit libre, mais soumis encore à toutes les lois sociales del’époque, était trop fière pour encourir la réprobation quientacherait le nom de Dandolo dont elle avait la garde.
Et sûrement, tout Venise crierait qu’elle avait tué Altieri pourse rapprocher de Roland Candiano.
Léonore envisagea donc ce meurtre comme une séparationirrémédiable avec l’homme qu’elle aimait.
Est-il à dire qu’elle avait gardé un espoirquelconque ?
Quoi ?… Elle ne savait… Elle n’espérait ni la mort de sonmari, ni que Roland saurait un jour sa fidélité, ni que son amourconstant verrait luire une fois encore les beaux jours dejadis…
Elle espérait, voilà tout.
Donc, en prenant la résolution de tuer Altieri, elle prenait enmême temps la résolution d’entrer dans le désespoir définitif.
C’est-à-dire qu’à l’instant même où elle résolut de frapperl’homme dont elle portait le nom, elle comprit qu’elle devraitaussi se frapper soi-même. Cette pensée de suicide ne s’étaitjusqu’ici que vaguement présentée à l’esprit de Léonore. Dès cemoment, au contraire, cette pensée domina sa vie.
Cette nuit où Dandolo fut tué, elle la passa à arranger l’actesuprême qu’elle envisageait. Ainsi, tandis que le père mouraitmisérablement dans le palais de l’Arétin, la fille, au même moment,prenait des dispositions pour mourir à son tour.
Cette malheureuse famille donnait ainsi un spectacle pareil àcelui que les Atrides, jadis, durent offrir au monde, alors que lafatalité armait le bras d’Oreste contre ses proches.
Le meurtre d’Altieri n’était pas chose facile.
Après avoir débattu et rejeté bien des projets avec ce calmeeffrayant que donnent les résolutions irrévocables, Léonore finitpar s’en remettre au hasard du soin de lui fournir une occasionfavorable. Elle guetterait nuit et jour, voilà tout.
Et dès qu’elle le pourrait, elle frapperait Altieri.
Elle frapperait sans pitié, et, lui semblait-il, sansémotion.
L’existence du capitaine général lui apparaissait, en effet,comme un défi, une anomalie, un crime qui se perpétuait.
Quoi ! tant de bonheur détruit, tant de malheur entassé,tant de souffrance et de deuil, uniquement parce qu’il avait plu àcet homme de la vouloir pour femme !
Ce fut à tourner et à retourner ces idées qu’elle passa la nuit,après l’adieu de son père.
Au matin seulement, elle trouva quelques heures d’un reposfiévreux, entrecoupé de rêves affreux.
Lorsqu’on vint lui annoncer que maître Pierre Arétin demandaitla faveur de l’entretenir, elle refusa d’abord de l’admettre.
Puis, comme le poète insistait, elle se souvint que le portraitde Roland Candiano avait été apporté par cet homme ; elleimagina qu’il avait peut-être encore quelque précieux souvenir àvendre, et, avec une curiosité maladive, ordonna del’introduire.
L’Arétin, comme la première fois, commença par admirer ensilence Léonore, dont la beauté, en ces jours d’angoisse,paraissait avivée plutôt qu’abattue.
La fièvre donnait un éclat singulier à ses grands yeux. Sesjoues ordinairement pâles se teintaient de rougeurs fugitives,tandis que l’incarnat de ses lèvres semblait presque violent.
« Madame, dit l’Arétin avec une émotion dont il ne fut pasmaître et que nous portons à son actif, je suis porteur denouvelles qu’il m’était impossible de ne pas vous communiquer…c’est pourquoi vous me pardonnerez d’avoir tant insisté… »
Léonore fit un geste de vague politesse, et l’Arétin, trèsembarrassé, reprit :
« Ces nouvelles concernent votre illustre père… »
Il s’attendait à une explosion de questions.
Mais Léonore demeura silencieuse.
« J’ai vu le noble Dandolo, cette nuit, reprit l’Arétin… Jel’ai vu dans mon palais… où il est venu…involontairement… »
Et comme Léonore continuait à le regarder fixement :
« Je veux dire qu’on l’a porté chez moi…
– Porté ? demanda cette fois Léonore avec un calme quidéconcerta l’Arétin.
– Porté, je dis bien cela, madame. Et cela, je pense, vouslaisse supposer que votre illustre père était blessé…
– Il m’appelle près de lui, n’est-ce pas ? partons,monsieur ! » dit Léonore, résolue à accomplir jusqu’aubout son devoir filial.
Elle se levait, jetait déjà une écharpe sur ses épaules.
« Madame, s’écria l’Arétin, daignez m’écouter. Le nobleDandolo ne vous appelle pas… il est blessé dangereusement…mortellement…
– Mon père est mort ! », dit sourdementLéonore.
L’Arétin apprêtait déjà une dénégation évasive ; maisl’attitude de Léonore le stupéfia. Elle ne pleurait pas ! Lacrise de larmes attendue ne se produisait pas ! Ce genre dedouleur dérouta complètement le scribe. Il lui parut évident queLéonore ne souffrait pas, qu’elle demeurait indifférente. Et,abandonnant aussitôt la grimace apitoyée dont il avait cru devoirorner son visage, il s’écria tout d’une haleine :
« Eh bien, oui, il est mort… On l’a transporté agonisantdans mon palais où je l’ai recueilli malgré le grave dérangementque cela me causait, et il n’a eu que le temps de me prier de vousavertir. Ce que je fais, madame, en vous assurant… »
De la main, Léonore lui demanda le silence.
Cette nouvelle la stupéfiait et l’atterrait.
Lorsque son père lui avait dit adieu, elle avait compris qu’ilallait pour toujours quitter Venise.
Et elle n’en avait éprouvé qu’une faible émotion. Depuislongtemps, les liens d’affection qui l’unissaient à son pères’étaient dénoués. Les derniers s’étaient brisés en cette scènemême où Dandolo raconta comment et pourquoi il l’avait livrée àAltieri.
Mais la mort a l’effrayant privilège d’effacer les haines.
En cet instant, Léonore se rappela seulement que Dandolo étaitson père. La chair, en elle, cria…
En outre, elle se vit désormais seule au monde.
Elle n’avait pas d’amis. Elle eut peur…
Et, chose triste, ce fut seulement la pensée de son prochainsuicide qui la rassura.
Qu’avait-elle à craindre, puisqu’elle allait mourir !
Tout était fini pour elle !
Et ce fut avec le même calme qu’elle demanda :
« Vous dites que mon père a été blessé ?
– Oui, signora, d’un maître coup de poignard. Le nobleDandolo a du être attaqué par quelque bravo. La chose s’est passéedans la ruelle qui longe le côté gauche de mon palais. Nous avonsentendu des cris. Je me suis aussitôt jeté dehors dans l’intentionde porter secours à celui qui gémissait. Hélas ! Il était troptard. Le malandrin avait fait son coup. J’ai trouvé votre illustrepère baigné dans son sang et je n’ai pu que le faire transporterdans mon palais, où un chirurgien, appelé en toute hâte, m’adéclaré que le blessé n’en avait plus que pour quelques minutes. Etc’est bien ce qui est arrivé, hélas ! »
Léonore avait écouté sans un tressaillement ce récit agrémentéde quelques légers mensonges.
« Je vous remercie, monsieur, dit-elle à la fin, je vousremercie de tout ce que vous avez fait.
– Mon devoir simplement, dit l’Arétin. Mais ce n’est pastout. Le noble Dandolo m’a chargé de veiller à ses funérailles…
– C’est moi que ce soin regarde, dit Léonore.
– Je devrai donc faire transporter ici le corps ? fitl’Arétin avec empressement.
– C’est à quoi je vais m’employer moi-même, réponditLéonore. Veuillez, jusqu’à l’endroit où repose mon père, me servirde cavalier…
– Je suis tout vôtre, madame », dit Pierre ens’inclinant profondément, frappé de respect et devinant sous lecalme apparent de Léonore quelque terrible orage.
Du palais Altieri au palais Arétin, le chemin était court.
Il se fit silencieusement. Léonore songeait que son père avaitdû être frappé par Altieri ou par l’un de ses hommes.
Son horreur contre lui ne s’en augmentait pas.
Qu’Altieri eût fait assassiner Dandolo, c’était dansl’ordre…
Il allait payer ses crimes d’un seul coup…
Léonore, conduite par l’Arétin, entra dans la chambre où gisaitle corps de Dandolo. L’Arétin la laissa seule.
À la vue de son père, cette force factice qui soutenait Léonorefaillit l’abandonner. Elle sentit des sanglots monter à sagorge…
Mais, surmontant cette faiblesse, elle s’approcha du cadavre etlui prit la main en signe de pardon suprême.
En ce moment, la porte s’ouvrit violemment et un homme entraavec précipitation…
En effet, tandis que Léonore s’approchait du lit où son pèreavait été étendu, une scène presque sinistre et presque burlesquese passait à la porte du palais. Un homme enveloppé d’un manteauavait monté les marches du palais moins d’une minute après l’Arétinet Léonore.
Il pénétra brusquement dans l’antichambre, y aperçut maîtrePierre, et, le saisissant violemment par le bras :
« Où est la femme que vous avez conduite ici ?Menez-moi à l’instant près d’elle ?
– Holà ! cria l’Arétin, êtes-vous fou, monmaître ! Ou bien voulez-vous être bâtonné par mesvalets !…
– Misérable, gronda l’homme, je t’éventre si tun’obéis !…
– Ohimé, bégaya l’Arétin, blême de terreur. Vous abusez,monsieur ! Cette dame est là… remplissant un pieux devoir… etvous devriez avoir honte… »
L’homme n’en écouta pas davantage. Il se dirigea vivement versla porte que l’Arétin venait de lui indiquer d’un geste, etentra…
Léonore, au bruit, à cette haleine rauque qu’elle sentit sur sanuque, se retourna et vit Altieri.
« Vous m’espionnez, maintenant ? dit-elle avec unsourire livide ; vous êtes complet !… »
Altieri, à la vue du cadavre de Dandolo, s’était découvert, etreculait lentement.
Il avait vu Léonore sortir du palais. Où allait-elle !…
Roland était dans Venise… Un rendez-vous, sans doute !
Ou bien, elle fuyait.
Il s’était jeté alors dans une gondole et était arrivé au palaisArétin presque en même temps que Léonore.
« Vous avez voulu vous assurer que votre nouvelle victimeavait bien succombé ? reprit Léonore.
– Ma victime ! balbutia le capitaine général…J’ignorais cet événement, madame… je vous le jure… Dandoloavait trahi assez de gens dans Venise… Je le haïssais,pour ma part, continua-t-il d’une voix plus ferme. Cet homme ne m’afait que du mal… mais il était votre père !… Non, non, madame,ce n’est pas moi qui l’ai frappé… Cherchez parmi ceux qu’il atrahis… comme il m’a trahi moi-même… comme il vous a trahie…Je me retire, madame… Si j’avais su où vous alliez… je ne seraispas venu vous déranger… »
À ce moment, les yeux de Léonore tombèrent sur le poignard qu’onn’avait pas encore retiré de la main crispée du cadavre.
Mais avant qu’elle eût pu faire un geste pour s’en saisir,Altieri s’était retiré et avait disparu aussi brusquement qu’ilétait entré.
Léonore demeura immobile, frappée d’une horreur nouvelle.
Les paroles d’Altieri bourdonnaient dans ses oreilles :
« Dandolo avait trahi assez de gens dans Venise… Cherchezparmi ceux qu’il a trahis… »
Qui donc avait été, par Dandolo, plus trahi queRoland !…
Cette pensée soudaine s’ancra avec force dans son esprit.
C’était son amant qui avait frappé son père !…
Et si cela était !… Pouvait-elle se plaindre et leblâmer ? Non, non, une terrible fatalité armait l’un contrel’autre ceux qui jadis s’étaient tant aimés…
Il n’y avait qu’à courber la tête sous cette fatalité !
Cependant, au milieu de ces tragédies qui bouleversaient sonâme, Léonore gardait son sang-froid. Le souci du bon renom de lafamille la soutenait encore, tant les lois factices de l’existenceen société ont de force et d’emprise.
Il fallait que le chef de la famille Dandolo eût des funéraillesdignes de la haute situation qu’il avait occupée.
Ainsi, cette fille étonnante, dans les circonstances dramatiquesoù son cœur avait tant souffert, avait toujours songé à sauvegardersa dignité et celle des siens.
C’est ainsi que nous l’avons vue, dans les premiers temps de sonmariage avec Altieri, et tant qu’elle ignora la vérité surl’arrestation de Candiano, faire en sorte que nul ne soupçonnâtquel abîme la séparait de l’homme accepté pour époux.
Sur ses indications claires et précises, le corps de son pèrefut porté par des valets dans la sente d’une gondole, et une heureplus tard, Dandolo reposait sur son lit, dans sa chambre, habilléde son costume de cérémonie de grand inquisiteur.
Personne dans Venise ne sut quelle avait été la fin tragique deDandolo.
Altieri avait assisté de loin au départ de Léonore sortant dupalais Arétin et il l’avait suivie jusqu’au moment où elle rentradans son appartement, escortant le corps de son père.
Alors elle donna elle-même des ordres pour les funéraillesqu’elle fixa au surlendemain, 1er février.
Et, vaillante jusqu’au bout, elle se mit à veiller le mort…
La journée se passa, morne et sans incidents pour Léonore.
Mais si elle avait été moins préoccupée par les funèbres penséesqui l’assaillaient, elle eût été sans doute frappée du mouvementextraordinaire qui régnait dans le palais Altieri.
Des officiers entraient et sortaient. Des gens à mine louchevenaient aussi à chaque instant, puis repartaient après avoir étéreçus par l’un des officiers d’Altieri, qui leur donnaitprobablement des ordres au nom du capitaine général.
La nuit vint. De longues heures s’écoulèrent sans doute.
Léonore n’en avait pas conscience.
Ni le temps ni les circonstances extérieures n’existaient pluspour elle. Elle s’enfonçait, avec une joie mauvaise, dans despensées de suicide.
Et ce qui la préoccupait surtout, c’était le moyen de mettre àexécution son projet. Peut-être finit-elle par trouver une solutionsatisfaisante, car ses traits se détendirent enfin, et elle se levadu fauteuil où elle était assise, au pied du lit sur lequel Dandolodormait son éternel sommeil.
Alors seulement, elle vit que quelqu’un était là qui laregardait, et que ce quelqu’un était son mari.
« Madame, dit sourdement Altieri, voilà trois longuesheures que je suis ici… et vous ne vous êtes pas aperçue de maprésence… J’ai attendu patiemment que votre regard vînt à tombersur moi… Oh ! je sais nos conventions… Moyennant votre silencesur mes projets, je m’étais engagé à ne jamais entrer ici, à nejamais vous parler… Cependant, aujourd’hui, il le faut… car ce quej’ai à vous dire est grave, et je ne sais si je pourrai parlerencore sous peu…
– Qu’avez-vous à me dire ? » demanda Léonore.
Altieri tressaillit d’une joie profonde.
Il n’y avait ni colère ni répulsion dans la voix de Léonore.
Elle ne le repoussait pas violemment !…
« Oh ! fit-il d’une voix tremblante, vous consentezdonc à m’écouter !…
– Puisque vous avez rompu notre pacte, déchirez-le jusqu’aubout. Parlez, je vous écoute. »
Il est bon de remarquer qu’en consentant à recevoir Altieri et àlui parler, Léonore était parfaitement logique avec elle-même.
Tant qu’Altieri n’avait été que le mari dont elle avait horreur,elle s’était arrangée pour s’épargner sa présence.
Maintenant qu’elle était résolue à se faire la meurtrière ducapitaine général, il devenait un ennemi avec qui il fallaitprendre contact au plus tôt. Cette situation d’ennemi qu’elleallait combattre relevait pour ainsi dire Altieri à ses yeux.
Altieri reprit :
« J’ai voulu vous parler devant la mort, devant ce qu’il ya de plus sacré pour nous autres Vénitiens. Votre père que jehaïssais de son vivant n’est plus maintenant qu’un témoin impartialde l’effort suprême que je veux tenter. Je jure sur ce mort de vousparler selon la vérité que contient mon cœur… », ajouta-t-ilétendant la main.
Elle demeura silencieuse, immobile et froide.
« Madame, dit alors le capitaine général, vous savez quelsgraves événements se préparent… Vous êtes au courant de laconspiration du patriciat vénitien contre le doge Foscari ;vous savez que c’est moi qui suis désigné pour le remplacer…Après-demain, à midi, j’aurai mis sur ma tête la couronne ducale deVenise. Rien ne peut sauver Foscari à l’heure présente, et rien nepeut m’empêcher de prendre un titre que nul n’oserait mecontester… »
En parlant ainsi, Altieri étudiait attentivement Léonore,espérant, dans un geste, dans un signe, surprendre sa pensée.
« Vous occuperez donc, reprit-il, une situation qui estpresque celle d’une reine, situation en tout cas égale à celle desprincesses italiennes… Et rien ne prouve que ce titre de dogaressequi a ébloui tant de femmes de haute noblesse ne puisse pas un jourse transformer en celui de reine… »
Léonore garda la même impassibilité.
« Si près du moment solennel où les destinées de Venise meseront confiées, continua Altieri, j’ai regardé autour de moi, j’aiscruté l’avenir… et je me demande si mon foyer sera désert dans lepalais ducal comme il l’est ici… Pour la gloire de l’État, il estnécessaire que l’union soit parfaite entre le doge et ladogaresse ; il est indispensable que celle-ci s’occupe deplaire à la haute société au sein des fêtes, pendant que le doges’occupe des affaires de l’État… Me comprenez-vousmadame ?
– Je vous entends.
– Je vous demande quelle attitude vous voulez prendrevis-à-vis de moi lorsque je vous aurai fait entrer dans ce palaisoù vos aïeux, jadis, furent maîtres…
– L’attitude d’une femme qui a été vendue, que vous avezachetée, l’attitude d’une esclave qui hait son maître… Envoyez-vous une autre possible pour moi ? »
Altieri frémit. Il avait parlé avec une sourde confiance.
Il avait espéré que Léonore était enfin lasse de pleurer dans lasolitude, et que l’ambition satisfaite, la gloire de briller aupalais ducal achèverait ce que la lassitude avait peut-êtrecommencé.
La réponse de Léonore l’écrasa, non pas tant par le senspourtant définitif des paroles que par le ton de la voix calme,indiquant une inébranlable résolution. Jamais, jamais Léonore neconsentirait à remplir auprès de lui son rôle de dogaresse.
Il étouffa un grondement, et changea aussitôt son dispositif debataille.
« Écoutez-moi encore, dit-il d’une voix plus ardente. Vousrejetez cette couronne que je vous offre, soit ! Vous nevoulez pas être la princesse la plus enviée de l’Italie, c’estbien… J’accepte aveuglément et sans discussion votre arrêt.Maintenant, laissez-moi vous dire ceci : savez-vous, madame,qui a organisé, lentement, patiemment, cette conspiration qui doitéclater demain ? Savez-vous pourquoi, après-demain, des hommesvont s’égorger, pourquoi une révolution va ensanglanterVenise ?… C’est pour vous, madame ? La conspiration,c’est moi ! Et le but de cette révolution, de tout ce sangrépandu, de ces larmes, de ces deuils qui vont s’abattre surVenise, c’était votre conquête !… Je m’étais dit qu’en vousélevant si haut, peut-être ne pourriez-vous plus voir ce quis’était passé en bas… J’avais imaginé que la princesse Léonorefinirait par oublier les haines de la signora Altieri. C’est pourvous, dis-je, pour vous seule que, depuis des années, j’aitravaillé, combiné, cherché, acheté les uns, frappé les autres,terrorisé les adversaires, réchauffé les tièdes, exalté les amis.Pour vous, ce travail énorme qui m’a coûté des nuits et des nuitssans sommeil ; pour vous, cette entreprise formidable oùpendant quatre ans j’ai risqué ma vie, et dormi la tête sur lebillot du bourreau… »
Il souffla un instant, puis il dit :
« Je renonce. Puisque vous ne voulez pas être princessedans le palais ducal, il ne m’est plus utile d’y être ledoge ! »
Léonore ne fit pas un geste.
« Je vous offre ceci, continua Altieri en s’exaltant ;nous quitterons Venise ; nous irons où vous voudrez, nousvivrons comme vous voudrez… Nous partirons dès demain.J’abandonnerai mes compagnons et, comme pour vous j’aurais étéhéros, pour vous, je serai lâche. Est-ce là ce que vousvoulez ? Dites ? Acceptez-vous ?
– Dites-moi, Altieri, est-ce vous qui avez mis au tronc desdénonciations la lettre d’Imperia ?
– Que voulez-vous dire ? balbutia le capitaine.
– Vous m’avez entendue, je crois ?… Imperia écrivit auConseil des Dix pour lui dire que Roland Candiano avait assassinéJean Davila. Est-ce vous qui avez dicté la lettre,Altieri ?…
– Mensonge ! Mensonge ! Je ne suis pas capabled’une telle infamie ! gronda Altieri.
– Ô mon père ! dit Léonore en étendant la main. Vousl’entendez ?… Il a pourtant juré de dire la vérité… La lettreécrite, Altieri, qui de vous l’a mise au Tronc ? Car vousétiez plusieurs à comploter l’assassinat de Candiano.
– Mensonge ! Mensonge ! rugit Altieri dont lescheveux se hérissèrent de terreur. Jamais je ne conseillai rien àImperia ; il n’y eut pas de lettre jetée au Tronc…
– Altieri, qui donc avait donné rendez-vous à mon père surla place Saint-Marc, quelques minutes avant la réunion desassassins au palais Imperia !… Parlez, parlez, mon père !s’écria Léonore en saisissant la main du cadavre et en l’agitantfurieusement. Réveillez-vous, mon père ! Parlez ! Dites àAltieri ce que vous avez vu ! Refaites-lui le récit que vousm’avez fait à moi !…
– J’avoue ! J’avoue ! clama Altieri dans un crid’angoisse tel qu’on eût dit le cri d’un homme qu’on égorge. C’estvrai ! Tout est vrai ! Tout ! Je fus criminel !Je fus scélérat ! C’est moi que Bembo entraîna le soir où duhaut du palais ducal j’entendais avec une frénésie de jalousie lepeuple de Venise acclamer les noms de Roland et de Léonoreunis ! C’est moi qui fis auprès de Dandolo une suprêmetentative ! C’est moi qui entrai chez la courtisane, quiapprouvai la lettre dénonciatrice et qui la fis jeter auTronc ! C’est moi, Léonore, c’est moi ! Je fuscriminel ! Eh bien, sache-le… S’il fallait, pour t’empêcherd’appartenir à Roland, être plus odieux, plus lâche et plus vilencore, s’il fallait ouvrir l’enfer et me mettre à la tête de sesdémons pour menacer le Ciel, Léonore, je le ferais ! Descrimes ! Pour que tu sois à moi, pour que tu ne sois pas àl’homme exécré, des crimes, j’en commettrai. Je noierai Venise dansl’horreur, et je changerai ses canaux en fleuves de sang, maisj’atteindrai ton Roland ! Il m’a vaincu déjà ! Il m’abafoué ! Il m’a souffleté de son mépris ! Il a fait crieren moi les fibres les plus secrètes de mon orgueil… Mais tout celan’est rien, vois-tu ! Que Roland m’écrase de sa pitiéinsultante, qu’il m’accable de sa grâce, qu’il m’insulte, tout celane compte pas ! Ce qui compte et ce qui le condamne, ce quifait que, pour mieux l’atteindre, je révolutionne Venise, ce quifait que je lui ouvrirai moi-même les entrailles et que je merepaîtrai de son cœur maudit, c’est que tul’aimes !… »
Haletant, la gorge en feu, les yeux sanglants, Altieri, à cesmots, marcha sur Léonore. Elle ne broncha pas.
Une main appuyée au dossier d’un fauteuil, elle garda ses yeuxfixés sur le cadavre, funèbre témoin de cette scène violente.
Les deux poings d’Altieri se levèrent, comme pour écraserLéonore. Alors, seulement, elle tourna un peu la tête de soncôté.
« Achevez donc, dit-elle d’une voix basse et pénétrante,achevez votre œuvre. Quand vous m’aurez tuée, il ne restera pluspersonne à assassiner autour de vous. »
Dans un geste de rage exaspéré, Altieri laissa retomber sesbras. Il recula.
« Adultère ! » gronda-t-il.
L’insulte, maintenant, se pressait sur ses lèvres blêmies.
Un tressaillement agita Léonore.
« Oui, adultère ! continua-t-il. Adultère par lapensée, adultère par cet amour que vous n’osez ni avouer ni renier.Moi, je suis franc, au moins ? Je vous aimais. Je vous aimetoujours en véritable insensé. Eh bien, j’ai fait ce que je devaispour vous avoir toute à moi ! Mais vous, vous qui en aimiez unautre, vous avez accepté de porter mon nom. On aime la trahison,dans votre famille ! Vous vous transmettez cela de père enfille !… Mais répondez donc !
– J’ai à dire que je vous fais grâce…
– Vous !… Vous… me faites grâce ! haletaAltieri.
– Ne m’avez-vous pas dit que Roland vous avaitgracié ?… Une femme doit se conformer en tous points à lapensée de l’homme qu’elle aime. »
Altieri saisit ses cheveux à pleines mains.
« Oh ! rugit-il, pouvoir la tuer !l’écraser ! Mais non… je suis trop lâche… je l’aimetrop !…
– Allez, Altieri, acheva Léonore, je vous fais grâce… commelui vous a fait grâce !… »
Il recula jusqu’à la porte, tendit le poing et gronda :
« Soyez maudite ! »
Et il s’enfuit. Léonore retomba dans son fauteuil.
« Non, murmura-t-elle, il n’a pas osé me tuer… Je seraidonc obligée de me tuer moi-même… »
Cette parole de désespoir indique la pensée qui avait guidé lamalheureuse femme en essayant de surexciter Altieri comme ellel’avait fait. En vain son mépris avait été jusqu’à la cruauté…
Elle était vivante encore !… alors qu’elle avait espéréqu’Altieri la délivrerait de l’affreuse obligation du suicide.
Quant à cette grâce dont elle avait parlé, elle étaitsincère.
Léonore, résolue à frapper Altieri, renonçait à ce meurtre.Pourquoi ?
Était-ce, comme elle l’avait dit, pour se conformer à la penséede Roland Candiano ? Ou plutôt, une aube de pitié ne selevait-elle pas tout au fond de son cœur pour cet homme qui s’étaitfait criminel et vil pour l’amour d’elle ?
Il est probable que les deux sentiments la guidèrent à la fois,bien qu’ils fussent en elle obscurs et indistincts.
Ce qu’il y avait de plus positif, ce qui dominait toute sapensée, c’était une lassitude énorme. Elle avait assez de la vie,et, à part l’horreur instinctive qu’elle éprouvait du suicide, elleallait au-devant de la mort avec un véritable soulagement.
Les dernières dispositions s’arrêtèrent dans son esprit. Elleconduirait, à l’heure dite, au jour convenu, les funérailles de sonpère.
Une fois que Dandolo aurait pris sa place immuable dans letombeau de la famille, elle se tuerait.
Voici ce qu’elle convint à ce sujet :
Le tombeau de la famille Dandolo se trouvait dans l’îled’Olivolo, derrière Sainte-Marie-Formose.
De là à la vieille maison des Dandolo, il n’y avait que quelquespas. Elle s’y rendrait, bien que la maison appartînt maintenant àRoland Candiano.
« Il peut me donner cette hospitalité »,songea-t-elle.
Alors, dans la maison, elle s’enfermerait dans ce qui avait étésa chambre de jeune fille, et se revêtirait du costume de viergequ’elle portait la veille de ses fiançailles. Ce n’était pas unevaine mise en scène qu’elle cherchait en convenant de redevenirvierge par le costume comme elle l’était dans la réalité.
Avec son esprit sérieux, positif, et logique, elle trouvainjuste que l’on pût croire qu’elle avait été follement mourir horsde la maison de son mari.
Nous retrouvons là cette préoccupation de sa dignité qui nel’abandonna jamais.
Il fallait que la société vénitienne sût que si elle étaitsortie du palais Altieri pour mourir, c’est qu’elle en avait ledroit.
Peut-être aussi songea-t-elle que Roland comprendrait alors cequ’elle était trop fière pour lui dire :
Qu’elle n’avait jamais été la femme d’Altieri.
Une fois vêtue, elle s’empoisonnerait.
Ces différents détails, Léonore les discuta froidement avecelle-même, et les adopta l’un après l’autre, tandis que, seule,dans la chambre funéraire, la tête penchée, les mains sur sesgenoux, immobile, elle veillait le corps de son père.
Et il lui semblait par moments que c’était sa propre veilléefunèbre qu’elle accomplissait.
*
* *
Le lendemain matin, Dandolo fut mis au cercueil, revêtu de seshabits de cérémonie, selon l’usage.
L’usage voulait également que le cercueil ne fût pas fermé. Onpromenait les morts illustres à découvert avant de les descendre autombeau.
Mais le corps n’ayant pas été embaumé, le cercueil fut fermédans cette matinée du 31 janvier et placé sur une sorte d’estradedrapée de noir autour de laquelle des pénitents gris et des moinesvinrent à tour de rôle réciter les prières du rite catholiqueauquel appartenait le défunt.
*
* *
Cette journée s’écoula, morne et lente.
Léonore s’était retirée dans sa chambre et, succombant à lanature, s’était endormie d’un sommeil pesant.
Elle se réveilla dans la nuit et revêtit les habits de deuilqu’elle devait porter pendant les funérailles.
Elle paraissait très calme.
Les personnes qui la virent dans cette nuit dirent que seuleelle semblait avoir conservé son sang-froid au milieu del’agitation extraordinaire qui se manifestait dans le palaisAltieri.
Cette agitation ne venait certes pas de la cérémonie desfunérailles qui s’apprêtait.
Dans le grand salon du rez-de-chaussée, Altieri, pâle et résoluau milieu de ses officiers vêtus en guerre, donnait ses derniersordres…
L’aube se leva, froide et claire. L’aube du 1erfévrier…
À huit heures du matin, lorsque les douze porteurs, lesconfréries, les prêtres se présentèrent pour faire la levée ducorps, il n’y avait dans le palais que Léonore et quelques parentséloignés venus pour escorter le descendant des Dandolo.
Altieri et ses officiers avaient disparu…
Les événements que nous allons maintenant raconter se condensentdans la seule journée du 1er février.
Lorsqu’il veut étudier un corps, gaz, liquide ou solide, lesavant est obligé d’en faire l’analyse, c’est-à-dire de séparer leséléments combinés qui constituent ce corps, de les étudier l’unaprès l’autre.
Après quoi, il peut faire la synthèse, c’est-à-dire lareconstitution exacte du corps avec des éléments connus.
Qu’on nous passe cette comparaison, mais elle nous paraît assezjuste. Un événement dramatique, pour être compris, doit être étudiédans ses divers éléments.
Nous serons donc obligé de prendre l’un après l’autre lesépisodes qui concoururent, qui aboutirent tous fatalement à cettejournée du 1er février, bien que venus de sourcesdifférentes.
Nous ferons l’analyse et le lecteur fera lasynthèse.
Donc, ce matin du 1er février, vers cinq heures, lechef de police Guido Gennaro était encore debout.
Il avait passé la nuit en conciliabules avec ses principauxagents.
Ayant dormi deux heures dans un fauteuil, il venait de déjeunersobrement, mais en arrosant son repas d’une bouteille de vieux vinpour prendre des forces.
Après quoi, il ouvrit sa fenêtre et regarda au-dehors.
Tout était silencieux, grave et calme dans Venise endormie.
Les étoiles brillaient encore dans un ciel d’un bleu sombre, et,à l’horizon, par-delà les flèches, les aiguilles, les dômes, lesarchitectures byzantines, la lune en son dernier croissantdescendait lentement.
Ce silence, ce calme étaient saisissants.
Mais ce n’est pas à cela que songeait Guido Gennaro.
« La matinée est fraîche, murmura-t-il en refermant safenêtre, mais tout à l’heure, il fera chaud… Tout dort dans Venise.Dans quelques heures, le réveil sera terrible. »
Alors, il passa dans ce qu’on pourrait appeler son cabinet detoilette, et qui était chez lui une pièce d’une extrêmeimportance.
Des costumes de toute nature s’y trouvaient soigneusementcatalogués, des perruques, des barbes, des cosmétiques, enfin toutce qui est nécessaire à un bon comédien et à un bon policier.
Gennaro apportait toujours un grand soin à s’habiller. Sonorgueil était de se déguiser assez bien pour que ses fidèles mêmene pussent le reconnaître.
Mais ce matin-là, ce fut plus que des soins qu’il apporta à satoilette.
Il procéda en véritable artiste.
Si bien que lorsqu’il fut habillé, il ne put retenir un petitrire d’admiration.
Le fait est qu’il ne se reconnaissait pas lui-même.
Il avait adopté le costume des huissiers du palais ducal, afinque, sans être remarqué, il pût se tenir constamment près dudoge.
Et il s’était fait la tête d’un vieil huissier solennel, guindé,très fier de ses fonctions.
« Holà ! monseigneur, fit-il avec un souriresardonique, je vous présente le plus fidèle, le plus indispensable,le plus intelligent, le plus huissier des huissiers de votrepalais. »
Ayant dit, le chef de police quitta sa maison par une portebasse qui ne servait qu’à lui.
Quelques minutes plus tard, il arrivait aux abords du palaisducal devant lequel, déjà, une compagnie de hallebardiers suissesavait pris position.
Gennaro franchit non sans peine la ligne des soldats, entra aupalais, et grâce au mot de passe que le doge lui avait donné, futaussitôt introduit dans le cabinet de Foscari.
Ce mot était, on ne l’a peut-être pas oublié : pont dessoupirs.
Le cabinet était désert.
« Or çà, grommela-t-il, récapitulons un peu nos petitesaffaires. Il me semble qu’elles ne sont pas en trop mauvais état…C’est aujourd’hui le grand jour, Gennaro… La traditionnelle etauguste cérémonie va s’accomplir !… Mariage du doge et del’Adriatique… Seulement, qui sera doge ce soir ?…Altieri ? Foscari ? Candiano ? Quel que soit letriomphateur, je triomphe, moi !… Si je considère Foscari, jevois que je lui suis indispensable, et d’ailleurs il a formellementpromis… Le premier acte qu’il signera en rentrant au palais, c’estma nomination de grand inquisiteur… Bon… Voyons Altieri,maintenant. Je lui ai rendu un immense service en le prévenant queCandiano était seul dans la maison d’Olivolo… Il n’a pas réussi,tant pis… mais le service n’en est pas moins rendu. En outre, ilest démontré dans l’esprit d’Altieri que je connaissais laconspiration. Au besoin, je lui en donnerais des preuvesindéniables. Or, je ne l’ai pas dénoncé puisque les choses ontsuivi leur cours. Donc, je lui étais secrètement dévoué. Et à cedévouement qui a seul assuré la réussite de son entreprise, il fautune haute récompense : la charge de grand inquisiteur. De cecôté-là tout va bien, bene, benissime. Reste Candiano. Jel’ai mis au courant de ce que faisait Foscari, et de ce quepréparait Altieri. En outre, je me suis constamment refusé àl’arrêter alors que c’était mon devoir. De ce côté aussi, mondévouement est clair et irréfutable. Il est vrai que Candiano parlede supprimer la charge de grand inquisiteur… mais la chose n’estpas faite, et je saurai lui prouver par quelque bon petitguet-apens dont je le tirerai à temps qu’un grand inquisiteur estnécessaire à Venise… Le résumé de tout cela, c’est que je vois fortembrouillées les affaires des trois ennemis qui vont batailleraujourd’hui, tandis que les miennes sont resplendissantes. Parmieux, deux au moins succomberont, et quelque soit le troisièmelarron, il faut qu’il partage avec moi. N’est-ce pas le comble del’art ?… Ah ! Gennaro, si le Ciel était juste, si leshommes n’étaient pas aveugles, ton génie serait… »
Le chef de police fut interrompu dans ces riantes réflexions parl’entrée soudaine de Foscari.
Il ne le reconnut pas d’abord.
« Pourquoi ce déguisement ? demanda-t-il lorsqu’il futcertain que cet huissier grisonnant et correct n’était autre que lechef de police.
– Monseigneur, dit Gennaro, j’ai fait dire à Altieri que jem’absentais de Venise. Il ne faut donc pas qu’il me reconnaisse.Sous ce costume, je pourrai me tenir constamment près de VotreExcellence, et le capitaine général n’aura garde de suspecter lebrave huissier qui marchera sur vos talons.
– Mais pourquoi Altieri est-il prévenu que vous quittezVenise ?
– Votre Excellence ne comprend pas ? Les conjurés,jusqu’à la dernière minute, pouvaient se défier de moi et changerleur dispositif de bataille. Moi absent, ils sontrassurés… »
Foscari admira.
Le doge paraissait d’ailleurs de bonne humeur.
Ses hésitations avaient disparu. Ses craintes semblaient s’êtreévanouies. La bataille proche lui rendait toute son énergie.
Foscari était l’homme des coups d’audace et des entreprisespérilleuses, lui qui avait arrêté un évêque de Venise sur l’autelmême de Saint-Marc, lui qui avait arrêté Candiano en pleine fête,dans son propre palais.
Bataille !… La situation était claire, au moins.
Depuis longtemps, il vivait dans la continuelle terreur d’undanger inconnu.
Par où allait-on le frapper ? Et qui devaitfrapper ?
L’incertitude l’avait assombri.
Le danger connu, précisé, avec des noms, des dates, descirconstances, n’était plus un danger.
Foscari était sûr du triomphe.
Dans cette sérénité, pourtant, il y avait un point noir.
« Toujours pas de nouvelles de Roland Candiano ?demanda-t-il.
– Aucune, Excellence.
– Donc, il n’est pas à Venise ?
– Je puis vous affirmer qu’il n’y était pas encore hier,dit Gennaro sans mentir – on verra pourquoi.
– Donc, reprit le doge, il ne sera pas là… tout àl’heure ?
– Sur ce point, monseigneur, je me contenterai deprobabilités et d’hypothèses.
– Voyons…
– Vous savez avec quelle rapidité cet homme se déplace. Onle croit à Venise, il est à Rome, qui tue Imperia. On le croit àRome, il est aux gorges de la Piave, où il se livre à des besognessuspectes… Nous le croyons aux gorges… il sera peut-être au Lidodans une heure.
– Et que viendra-t-il y faire ? s’écria le doge.
– Votre Excellence remarquera qu’il s’agit seulementd’hypothèses. L’hypothèse, c’est mon fort. Eh bien, je suppose… Jedis : je suppose… que Candiano a été prévenu de ce qui seprépare.
– Par qui l’aurait-il été ?
– Est-ce qu’on sait ! Ce ne sont là que dessuppositions. Mais enfin, s’il est prévenu, il est certain qu’ilvoudra être là. De cette façon, acheva mentalement Gennaro, lorsqueFoscari apercevra Candiano, s’il le voit… eh bien, je n’en auraique plus de mérite !…
– Et quelles seraient ses intentions, reprit le doge qui,comme on le voit, même en cette matinée où sa couronne et sa vieétaient en jeu, se préoccupait plus encore de Candiano que de laconjuration.
– Ses intentions ?… Encore des hypothèses, ou plutôtdes probabilités, cette fois. Candiano déteste Altieri ; il lehait d’une haine mortelle. Il me semble que son intérêt serait defaire échouer le capitaine général… en sorte que bon gré mal gré,il serait aujourd’hui votre auxiliaire…
– Oui, fit le doge rêveur, pour n’avoir ensuite qu’unennemi à combattre… cela me paraît évident.
– Juste, monseigneur, très juste !… Mais tout celan’existe qu’au cas où Candiano sait ce qui doit se passeraujourd’hui, et ce cas n’est qu’une hypothèse…
– Nous verrons bien », dit Foscari en reprenant cetair de sérénité digne et calme, dont il s’était fait comme unmasque.
Ce jour-là, pourtant, cette sérénité était réelle.
« Toutes vos dispositions sont prises ?
– Oui, monseigneur. Sur vos ordres, la place Saint-Marc estdéjà occupée par les Suisses. Mes agents et mes espions sont à leurposte, disséminés le long de la route que suivra le cortège. Au furet à mesure que vous avancerez, ils se placeront autour de vous, ensorte qu’en arrivant au quai tout ce qu’il y a de sbires dansVenise sera concentré sous mes ordres. Chacun d’eux porte unpoignard et cachera un pistolet tout chargé. Avec les Suisses,c’est une force de mille hommes à toute épreuve…
– Très bien, Gennaro… très bien combiné…
– Je crois en effet que la jonction successive de mesagents au cortège est une heureuse trouvaille en ce sens que, parce moyen, je protège l’itinéraire et je finis par avoir tout monmonde sous la main. Ce n’est pas tout, monseigneur. Depuis troisjours, nous avons distribué pas mal d’écus dans le peuple, et ilfaut compter qu’au moins un écu sur trois sera une voix pour crieren votre honneur…
– Très bien, Gennaro, très bien…
– Enfin, reprit le chef de police en s’inclinantmodestement, j’ai disposé d’une compagnie partagée en un certainnombre de postes de quarante hommes. Ces postes, à partir de dixheures, occuperont tout à coup les points importants de Venise.Puis, à un signal que je donnerai et qui partira du clocher deSaint-Marc, tous les postes détacheront une troupe de vingt hommes.Ces diverses troupes se mettront en marche à la même minute, encriant en votre honneur, en bousculant la populace si elle s’émeut,et convergeront vers le palais ducal où elles arriveront en mêmetemps que Votre Excellence.
– Très bien, Gennaro, très bien…
– Quant à ce qui doit se passer sur le quai du Lido, il estconvenu qu’une barque d’importance, dorée et pavoisée, doit vousprendre pour vous conduire au vaisseau amiral où M. lecoadjuteur de l’évêque absent doit dire la messe. Levaisseau amiral se trouvera à cinq ou six encablures du quai. Lesdeux compagnies d’Altieri s’y embarquent en ce moment. Et voussavez que là est le nœud de la conjuration : une fois à bord,vous êtes prisonnier d’Altieri… Mais, en arrivant au quai,monseigneur, au lieu d’embarquer, vous donnez le signal. Mes deuxvaisseaux découvrent leurs canons qu’ils braquent sur l’amiral. Aumême instant, les principaux conjurés qui n’ont cessé de vousentourer tombent mortellement frappés par mes hommes. Le reste serend, vous déclarez que la cérémonie est remise, et vous reprenezaussitôt le chemin du palais ducal tandis que le tocsin sonne àtoute volée et que le peuple vous acclame.
– Très bien, Gennaro, admirable…
– Monseigneur, mon devoir est d’avoir de l’intelligencelorsqu’il en faut… À vous le courage et la présenced’esprit… »
Foscari ne releva pas ces mots qui étaient un conseil et qui,par conséquent, semblaient mettre en doute ce courage dont Foscariétait justement si fier.
« Attendez-moi ici, dit le doge, je vais me fairehabiller. »
Foscari devait en effet revêtir le costume de grande cérémonieet poser sur sa tête la couronne ducale.
Le palais, à ce moment, était en rumeur.
Les grands dignitaires civils et ecclésiastiques, les officiers,les membres du Conseil des Dix, du tribunal secret, tous lesfonctionnaires d’État se trouvaient rassemblés, et déjà le grandmaître des cérémonies assignait à chacun la place qu’il devaitoccuper dans le cortège.
Altieri était là, lui aussi.
Il était l’un des rares qui, dans cette foule aux visagesinquiets, eût conservé tout son sang-froid.
Altieri jouait en désespéré sa dernière carte.
Et cela lui donnait la même intrépidité qu’à Foscari.
Il faisait maintenant tout à fait jour.
Conjurés et amis du doge s’étudiaient, s’examinaient du coin del’œil tout en causant de choses indifférentes.
Il se faisait de brusques silences, pareils à ces inquiétantssilences de la nature au moment où l’orage va éclater.
Puis, soudain, les conversations reprenaient, plus vives, plusfiévreuses, avec des rires qui décelaient des angoisses.
Et c’était le même aspect de foule qu’au soir des fiançailles deLéonore et de Roland.
Sous les mêmes étincelants costumes brillaient les mêmescuirasses entrevues ; sous les soies aux couleurs vives, lesmêmes cottes de mailles ; sous le même air de fête, les mêmessourdes menaces.
Seulement, au-dehors, le peuple se taisait.
Mais ce silence ajoutait encore à l’angoisse générale.
Soudain, une grande porte, celle qui menait à la salle duconseil, s’ouvrit.
C’est par cette porte même que Roland Candiano avait disparujadis en jetant à Léonore un dernier sourire confiant.
Le doge Foscari apparut, en grand costume, couronne en tête,manteau ducal sur les épaules, et au côté la lourde épée à lapoignée si étincelante de pierreries qu’on l’eût dite taillée dansun seul diamant.
Deux valets de cérémonie portaient la queue de l’immensemanteau.
Le maître des cérémonies marchait en tête.
Derrière lui, six huissiers.
Et immédiatement derrière Foscari, six autres huissiers. Lesdignitaires de la maison du doge, encadrés eux-mêmes d’huissiers,venaient ensuite.
Et enfin, quarante hallebardiers gigantesques fermaient lamarche.
Ce fut dans cet ordre que ce groupe entra dans l’immense salledes Doges, sous le regard des anciens doges de Venise fixés dansleurs cadres, sous les mille regards aussi des dignitaires,patriciens, fonctionnaires et officiers réunis.
Foscari s’avança d’un pas majestueux.
Aussitôt douze hérauts sonnèrent une courte fanfare.
L’entrée de Foscari ainsi encadré de costumes d’une richesseinouïe, la main rudement appuyée à la garde de son épée, la têtehaute, les yeux étincelants, produisit un effet indescriptible.
Les amis du doge poussèrent d’enthousiastes acclamations.
Les conjurés se turent.
Mais Altieri, d’une voix forte, cria :
« Vive le doge ! »
Et la masse des conjurés comprenant que leur chef évitait ainside donner une marque de sympathie à Foscari, tout en feignant del’acclamer, poussèrent un immense cri de : Vive ledoge !…
Foscari comprit.
Car les yeux de tous ces hommes qui criaient ainsi étaienttournés vers le capitaine général.
Les hérauts sonnèrent encore, le coude levé, la trompettehaute.
Puis le maître des cérémonies fit un geste solennel, et un lourdsilence plana sur cette assemblée.
Les membres du Conseil des Dix s’avancèrent alors vers le dogeet le saluèrent.
« Salut à vous, répondit Foscari, gardiens vigilants de noslois, vous, espoir des fidèles, terreur des traîtres… »
Il avait prononcé ces mots d’une voix si vibrante qu’Altieri,qui s’avançait à son tour, eut une hésitation et pâlit légèrement,tandis que, dans le groupe compact des conjurés, les mainscherchaient la garde des poignards.
Peu s’en fallut que la collision n’éclatât dès ce moment.
Mais déjà Altieri, se remettant, parlait à voix haute etdistincte.
« Mes officiers et moi, disait-il, nous sommes heureuxd’assister Votre Magnanime Excellence dans la belle cérémonie quise prépare…
– La cérémonie, dit Foscari, sera aussi belle qu’on pouvaitla souhaiter puisque vous en serez. Je vous remercie, monsieur lecapitaine général, vous et vos officiers… »
Les membres du clergé se présentant aussitôt firent oublier uninstant ce que les paroles échangées pouvaient avoir desous-entendus menaçants.
Après le clergé, les différentes institutions d’État,représentées par leurs membres les plus éminents, saluèrent tour àtour Foscari.
À mesure que ces formalités s’accomplissaient, le maître descérémonies composait le cortège et plaçait chacun à son rang.
Mais pour Altieri, il y eut une exception. Le doge indiquaformellement sa volonté de l’avoir près de lui.
Au moment où ces préparatifs se terminaient, les cloches deSaint-Marc se mirent à sonner à toute volée.
C’était le signal du départ.
Au-dehors, on entendait la confuse rumeur d’une foule qui seplace pour voir un spectacle.
Alors le cortège s’ébranla et descendit l’escalier desgéants.
Au moment où ils débouchèrent sur la place Saint-Marc, leshérauts vêtus de soie pourpre et galonnés d’or entonnèrent unemarche triomphale, les trois cents prêtres, vicaires, chanoines,coadjuteur en tête, attaquèrent des chants liturgiques, la fouleénorme poussa des acclamations enthousiastes et dans toute cettepompe, dans tout cet apparat théâtral, Foscari marchait d’un paspesant, la tête haute, les yeux durs, la main prête à tirerl’épée.
L’un des deux huissiers qui portaient son manteau jetait desregards inquiets tantôt sur la foule, tantôt sur Foscari, tantôtsur Altieri.
Cet huissier, c’était Guido Gennaro, le chef de police.
La moitié du trajet du palais ducal au Lido s’accomplit sansincident.
La foule criait.
Altieri échangeait des coups d’œil expressifs avec sesprincipaux lieutenants.
Foscari rayonnait.
Le peuple était pour lui. Il ne pouvait plus en douter.
Soudain, la tête du cortège fut arrêtée.
Foscari, à ce moment, se trouvait sur l’un des innombrablesponts qui coupent les canaux.
Le pont était à deux pentes.
Le doge se trouvait au sommet du pont au moment où le cortèges’arrêta.
C’est-à-dire qu’on le voyait de loin.
Et lui voyait aussi au loin.
Devant lui, en travers, c’était un quai noir de monde. Del’autre côté du quai, c’étaient deux rues étroites faisant leurjonction devant le port et formant ainsi une étroite place oùs’était entassée une foule, tandis qu’à toutes les fenêtrespavoisées de pièces d’étoffe de toutes couleurs apparaissaient desspectateurs.
« Pourquoi s’arrête-t-on ? » murmura Foscari.
Soudain, un grand silence se fit sur la petite place, dans lafoule, et sur le pont, parmi le cortège, aux costumes magnifiques,immobilisé.
Toutes les têtes, dans la foule, se découvrirent.
Foscari pâlit. Et Altieri devint livide.
Ce qui arrêtait l’étincelant cortège du doge, c’était un autrecortège qui le coupait, en vertu des droits imprescriptiblesaccordés à la mort.
C’était un convoi funèbre. Douze valets en deuil portaient àbras un lourd cercueil sur lequel étaient jetés les insignes degrand inquisiteur.
Immédiatement derrière le cercueil venait une femme toute seule.Elle était vêtue de noir.
Et un immense voile noir l’enveloppait tout entière de la têteaux pieds.
« Léonore ! » murmura sourdement Altieri.
Elle passa sans peut-être voir l’étincelant spectacle quil’entourait.
Les prêtres et les confréries, cierge en main, défilèrent…
Les voix tristes psalmodiant les chants funérairess’éloignèrent…
Et le cortège du doge se remit en route…
À ce moment, les yeux de Foscari et d’Altieri serencontrèrent.
Les deux hommes se virent également pâles, chacun d’euxparaissant se dire :
« Qui de nous deux a subi le mauvais œil de cetterencontre !… À qui de nous deux le cortège funèbre a-t-illancé la jettatura !… »
*
* *
Aujourd’hui encore, la jettatura est une chose redoutable. Sidans Venise, dans Milan, dans Rome ou dans Florence, il vousarrive, à la tombée du jour, de croiser quelque vieille femme auvisage livide, dont la tête s’encapuchonne de noir,fuyez :
C’est peut-être une jettatura.
Si, dans la campagne, au détour d’un chemin solitaire, toutbrûlé de soleil, vous apparaît un vieux berger immobile, vousregardant de loin de son œil louche, fuyez :
C’est peut-être une jettatura.
Ces rencontres sont surtout mortelles sous le coup de midi,alors que dans la campagne alourdie pèse le silence du mystère, ousous le coup de minuit, alors que seuls les stryges, les vampires,tous les êtres maléficieux sont dehors, guettant des proies…
Et lorsque vous avez fait l’une de ces rencontres, malheur àvous !
Peut-être allez-vous vous casser la jambe contre un tas decailloux inoffensif en apparence, peut-être allez-vous apprendreque votre femme se meurt ; ou bien, en rentrant chez vous,saurez-vous que votre banquier est en fuite ; ou bien quelquefièvre violente se déclarera…
En tout cas, n’hésitez pas, et faites les exorcismesnécessaires.
Puissantes encore, ces superstitions étaient alors dans touteleur vigueur.
Le cercueil de Dandolo croisant le cortège du doge, c’était pourlui un signe menaçant.
Et Altieri, de son côté, était profondément troublé.
C’étaient pourtant tous deux des hommes d’esprit vigoureux…
Mais lorsque le cortège reprit sa route un instant interrompue,tous les deux murmuraient :
« Est-ce sur moi qu’est tombée lajettatura ?… »
Dans la nuit du 30 au 31 janvier, les gorges de la Piave et lesabords de la Grotte-Noire présentaient un étrange spectacle.
Le sombre passage, les rochers abrupts s’éclairaient de torchesdont la lueur pénétrait dans les abîmes au fond desquels roulait lefleuve en grondant.
Autour de ces torches, les premiers plans en pleine lumière, lesarrière-plans noyés d’ombre, une foule était assemblée.
Il y avait là cinq cents hommes environ.
Ils portaient tous le costume des montagnards.
C’étaient des rudes figures, des physionomies abruptes comme lesrochers de ce paysage.
Ces hommes, appuyés sur leurs arquebuses, le pistolet et lepoignard au ceinturon, composaient une assemblée formidable.
Sur la plate-forme qui s’étendait devant l’entrée des grottes,ils formaient un cercle serré.
Ceux qui n’avaient pu prendre place dans ce cercle s’étaientplacés comme ils avaient pu, les uns grimpés sur des rochers, lesautres accrochés à quelque arbuste…
En dedans du cercle, dans l’espace vide que les torcheséclairaient violemment, un homme parlait.
Il était monté sur un échafaud, qui avait été rapidementconstruit.
Le silence était profond.
On n’entendait que la voix de l’homme.
Ceux qui l’entouraient ne manifestaient ni approbation niimprobation.
Mais à leurs ardents regards, à leurs physionomies tendues versle chef qui parlait, il était facile de voir que chacune de sesparoles éveillait en eux une indestructible sympathie.
L’homme, c’était Roland Candiano.
Au moment où nous nous approchions de ce groupe fantastique, ilachevait :
« Maintenant, vous êtes des hommes, puisque vous avezcompris que le grand devoir des hommes n’est pas seulement deprotéger les faibles, mais encore d’attaquer et de détruire lesforts…
« Qu’est-ce en effet que la protection donnée aux faibles,si, par lâcheté, on tolère que les forts subsistent ?
« Les révolutions des opprimés seront à recommencer tantque ce principe n’apparaîtra pas comme évident.
« Le moyen le plus sûr, le plus honnête et le moinssanguinaire de protéger les opprimés, de les arracher àl’esclavage, c’est de s’attaquer aux puissants.
« En vain vous affirmera-t-on qu’il est des puissantsanimés de bons sentiments.
« Un homme est dangereux, mauvais, par le seul fait de sapuissance. Plus d’oppresseurs, donc plus d’opprimés…
« Voilà ce que vous avez admis, et c’est pourquoi vous êtesdes hommes.
« C’est pourquoi, aussi, moi qui pense ces choses, jen’accepterai pas le pouvoir que vous voulez me confier.
« Si nous triomphons, je prendrai pour six mois la conduitedes affaires publiques et, doge par le nom, mais non par l’esprit,je m’efforcerai d’enseigner au peuple de Venise que la liberté estle plus précieux des biens, et qu’il n’a pas besoin de maîtres,surtout de bons maîtres, pour être heureux… Après quoi, je vousdirai adieu pour toujours… »
Roland se tut.
Nous ne nous chargeons pas d’établir ici une critique des idéesétranges qu’il exposait. Laissant ce soin au lecteur, nous nousobstinons dans notre rôle de narrateur.
Sans doute, les hommes qui entouraient Candiano étaient de sonavis, puisque aucun d’eux n’essaya de le faire revenir sur sadétermination de ne garder le pouvoir ducal que pour six mois.
L’avenir, d’ailleurs, l’avenir de Venise ménageait des surprisesà ces hommes et à Roland Candiano lui-même.
Ce qui est certain, c’est que Roland parlait sincèrement.
Mais les motifs d’ordre général et philosophique invoqués parlui n’avaient pas été les seuls à lui dicter sa résolution.
La vérité, c’est que Roland était atteint d’un malterrible : il s’ennuyait dans la vie.
Sa passion pour Léonore, loin de s’abattre, se fortifiait dejour en jour.
Or, Léonore ne pouvait plus jamais être sienne.
Dès lors, à quoi bon s’intéresser au monde, à la vie d’un peuplemême qui le considérait comme le messie sauveur patiemmentattendu !
« Oui, songeait-il, si je suis vainqueur, prendre lepouvoir pour écraser à tout jamais les oppresseurs ; enseignerà ce peuple comment on devient libre, puis m’en aller n’importe où,et tout sera fini pour moi. »
Voilà ce que pensait à ce moment-là Roland Candiano.
Lorsque Roland eut fini de parler, il descendit de l’échafaudqui avait été dressé afin que chacun pût le voir et l’entendre. Ilentra dans la Grotte-Noire.
Là, les chefs se réunirent autour de lui.
Roland donna à chacun d’eux des instructions précises pour lejour du 1er février.
Chaque chef devait partir dans la nuit même avec ses hommes etse diriger sur Venise, les uns par mer, les autres par lalagune.
Depuis huit jours, mille hommes étaient déjà partis et setrouvaient à Venise.
En tout, Roland disposait d’une force un peu inférieure à deuxmille hommes. Nous parlons ici des combattants.
Car, dans le peuple même de Venise, parmi les marins, lesbarcarols, les débardeurs du port, les ouvriers et même parmi lesmarchands, l’immense majorité faisait secrètement des vœux pourlui.
Altieri avait les soldats.
Foscari avait les fonctionnaires de toute nature.
Une fois que ce suprême et dernier conseil se fut tenu dans laGrotte-Noire, des bandes commencèrent à descendre silencieusementla montagne.
Roland se disposa à gagner Venise et chercha des yeux son fidèlecompagnon.
« Me voici, maître, dit Scalabrino.
– Partons, fit Roland.
– Je voudrais d’abord vous parler, maître », ditScalabrino. Roland l’interrogea des yeux.
« Tout à l’heure, acheva le colosse, quand tous nos frèresseront partis… »
Les dernières bandes se mirent en mouvement, chacune conduitepar son chef.
Il faut remarquer que ces hommes marchèrent sur Venise avec unesorte de gravité calme, non comme des soldats ivres d’enthousiasmepour la bataille, mais comme des citoyens d’une idéale républiquesachant qu’ils vont risquer leur vie pour l’accomplissement d’unebesogne nécessaire.
Quelques années auparavant, la plupart de ces hommes étaient desbrigands ; mais ils avaient en eux une lumière qui finit paréclairer les consciences les plus obscures : l’amour de laliberté.
Ces explications et celles que nous avons données dans le courtchapitre précédent étaient nécessaires pour faire comprendre legrand drame qui allait se jouer à Venise.
« Parle ! dit Roland lorsqu’il se vit seul sur laplate-forme avec Scalabrino.
– Maître, dit le colosse avec une profonde tendresse, jevais vous dire adieu.
– Que veux-tu dire ? fit Roland.
– Ceci : vous avez distribué à chacun son rôle,excepté à moi…
– Mais toi, tu restes près de moi, tu ne me quittespas…
– Laissez-moi finir, maître, reprit Scalabrino avec la mêmeprofonde tendresse. Je me suis donné un rôle à moi-même… et je vousdemande en grâce de ne pas m’interroger là-dessus. Pour l’exécutionde ce que j’ai médité, il faut que je vous quitte dèsmaintenant…
– Scalabrino !…
– Monseigneur…
– Jure-moi que tu ne vas pas te tuer ! »
Ce fut au tour de Scalabrino de tressaillir.
Mais il garda le silence.
Roland prit la main du colosse :
« Ainsi, c’est bien vrai ! La vie t’est devenueinsupportable !
– Monseigneur, oseriez-vous affirmer qu’elle vous estsupportable ? J’étais une matière impure. Vous m’avez animé,vous m’avez appris à penser, et par conséquent à souffrir. Lorsquej’ai connu Bianca, j’ai cru que le paradis s’ouvrait pour moi.Pauvre homme qu’aucune affection n’avait jamais éclairé au fond deson enfer… J’avais une fille… Mon tort fut de me mettre à l’adorer,à l’idolâtrer, et maintenant qu’elle n’est plus, oui, c’est vrai,maître, la vie m’est insupportable. Mais ne croyez pas que jeveuille me tuer… Vous êtes, vous, ma grande affection, et cela seulsuffirait pour me réconcilier avec la vie… Je vous jure, maître,que je ne vais pas au suicide… Seulement, ce que j’entreprends… cesera peut-être ma mort… et c’est pourquoi j’ai voulu vous direadieu… comme si j’allais mourir…
– Qu’est-ce donc que tu entreprends ?
– Maître… Je vous ai prié… de ne pasm’interroger… »
Roland garda quelques minutes un silence plein d’angoisse.
« Et si tu en réchappes, dit-il, me jures-tu de revenir metrouver sans attenter à toi-même ?
– Oui, maître, dit gravement Scalabrino, je vous lejure !… Et maintenant, comme la chose est pressée, comme ilfaut que j’arrive à temps… je vous dis adieu, maître. »
Pour la première fois, Scalabrino tendit le premier sa main.
Roland ouvrit ses bras tout grands.
Ces deux hommes s’étreignirent avec la joie immense de sentirdans leur cœur le même dévouement, et la douleur de comprendre que,sans doute, ils se voyaient pour la dernière fois.
Un sanglot déchira la gorge de Scalabrino.
Puis, s’arrachant à l’étreinte, il s’enfuit, disparut derrièrel’entassement des rochers.
Roland descendit seul la montagne au pied de laquelle il trouvaun de ses hommes qui l’attendait avec un cheval.
Et, mortellement triste, il prit le chemin de Mestre.
Scalabrino, après avoir franchi la ligne des rochers, s’étaitarrêté. Il vit Roland s’éloigner, et revint sur la plate-forme dela Grotte-Noire.
Tant qu’il put distinguer la silhouette de Roland qui descendaitles rampes de la montagne, il la suivit des yeux dansl’obscurité.
Mais bientôt il la perdit de vue.
Un soupir gonfla alors sa vaste poitrine, et, à pas lents, il sedirigea vers l’entassement des rochers qui se trouvait sur lagauche de la grotte.
C’est là qu’une tombe avait été creusée pour Bianca.
Déjà des touffes sauvages croissaient là : des lentisquesaux parfums pénétrants, un myrte qui fleurirait au printempsprochain.
Longuement, Scalabrino regarda ces choses, tournant autour desrocs, arrangeant les arbustes, redressant le myrte qui sepenchait.
C’est ainsi qu’il faisait ses adieux à Bianca.
Jamais plus il ne reviendrait arroser ces plantes sauvages… maisl’eau du ciel s’en chargerait…
Il ne parlait pas ; sa pensée muette ne lui suggéraitaucune parole à l’adresse de la morte.
Mais brusquement, comme il avait fini d’arranger à sa guise lesplants que le hasard avait fait pousser de terre, il se laissatomber à genoux, puis se coucha en travers des rochers, et la têtedans les deux mains, se prit à sangloter.
L’obscurité se dissipa soudain au moment où la lune, en sondernier quartier, se dégagea des nuages et versa sur la plateformeune lueur pâle.
Scalabrino se releva, parut hésiter un instant encore, puis sedétournant, commença à descendre la montagne sans retourner la têtevers les rochers sous lesquels sa fille dormait à jamais.
Il marcha à pied jusqu’à Trévise, probablement pour étourdir ledésespoir qu’il portait en lui.
Mais à Trévise, où il arriva dans la matinée, une fatigueinsurmontable s’empara de lui.
Il fréta une voiture qui le conduisit à Mestre.
De Mestre à la lagune, il fit encore le trajet à pied,traversant cette forêt où Bembo avait poursuivi Bianca.
Enfin, il arriva à Venise le soir du 31 janvier.
Il se rendit droit au port du Lido et entra dans une auberge, oùil se fit servir un repas sommaire.
Il y toucha d’ailleurs à peine.
Évidemment, il avait simplement voulu se donner unecontenance.
Son repas terminé, une bouteille devant lui, il attendit, lecoude sur la table, les yeux fixés sur la porte.
À neuf heures, un homme entra dans la taverne, l’aperçut et vints’asseoir en face de lui.
Il portait le costume de marin.
« Me voici à l’heure, dit cet homme en s’asseyant.
– C’est bien, fit Scalabrino. Vous êtes prêt ?
– Oui, et vous, vous avez la somme ? »
Scalabrino toucha du doigt sa ceinture de cuir.
La figure du marin s’éclaira.
« Venez donc, en ce cas », dit-il.
Scalabrino paya sa dépense et sortit, accompagné du marin.
« Comment allez-vous faire ? demanda le colosse unefois dehors.
– Venez, vous allez voir. »
Ils marchèrent en silence le long des vieilles maisons duquai.
Dans la rade, les navires de l’État apparaissaient confusément,les lignes de leurs mâts et de leurs cordages enchevêtrés sur lefond du ciel, leurs châteaux de poupe alignant leurs fenêtreséclairées qui renvoyaient dans l’eau des reflets mobiles,semblables à des feux follets voltigeant à la surface de lamer.
Le marin entra dans une maison, monta au premier étage, ouvritune porte et entra dans une chambre où il alluma une lanterne.
Sur un escabeau, il y avait un paquet enveloppé dans une grandetoile. Il le montra du doigt à Scalabrino, et dit :
« J’ai apporté ça hier. »
Scalabrino ouvrit le paquet.
Il contenait un costume complet de marin à sa taille.
Aussitôt, il commença à s’en revêtir, se dépouillant au fur et àmesure des vêtements qu’il portait.
Lorsqu’il retira sa ceinture de cuir, il la jeta au marin endisant :
« Voyez si le compte y est. »
L’homme s’en saisit avidement, l’ouvrit et se mit à compter avecsoin.
« Le compte y est, ma foi ! » s’écria-t-ilbientôt.
À ce moment, Scalabrino était complètement habillé et transforméen marin de la république vénitienne.
Il demanda :
« À quelle heure embarque-t-on les soldats ?
– À la pointe du jour, répondit l’homme.
– Bon. Comment allons-nous faire ?
– Ne vous inquiétez de rien. Seulement, en accostant, siquelqu’un vous parle, dites comme moi… ou plutôt ne dites rien…Là-dessus, en route ! car après onze heures l’opérationdeviendrait impossible. »
Le marin cacha la ceinture pleine d’or sous les carreaux de lacheminée qu’il avait dû desceller dans la journée, puis sortit enrefermant la porte à triple tour.
Dehors, ils se remirent à suivre la ligne des quais.
Le marin s’arrêta devant une embarcation.
Il y prit place, et Scalabrino y sauta à son tour.
Aussitôt le marin se mit à ramer, se dirigeant droit vers laligne des vaisseaux d’État.
Au bout de dix minutes, il montra une masse sombre à Scalabrino,et dit :
« Voici le vaisseau amiral. Nous accostons. »
Scalabrino mit alors sa main sur l’épaule de son conducteur.
« Voulez-vous un conseil, l’ami ?
– Donnez toujours…
– Eh bien, après m’avoir fait monter à bord, regagnez laterre, si vous pouvez… et ne revenez plus sur levaisseau. »
L’homme se mit à rire silencieusement.
« Merci du conseil, dit-il… j’en profiterai d’autant mieuxque c’était justement le conseil que j’étais en train de me donnerà moi-même… Croyez-moi, j’ouvre l’œil, et j’y voisclair… »
La petite embarcation filait à ce moment sous le châteaud’arrière du vaisseau amiral. Puis elle se glissa le long du géantassoupi sur les flots et atteignit l’avant.
Là, le marin siffla doucement.
Un coup de sifflet pareil au sien, signe de reconnaissance desmarins entre eux, lui répondit du bord.
Alors il attacha son embarcation aux flancs du vaisseau, etsaisit une corde à nœuds.
« Saurez-vous monter par un tel chemin ? demanda-t-ilinquiet. C’est qu’on s’apercevrait vite…
– Je monterai », dit Scalabrino.
Le marin s’élança avec légèreté. Au moment où il franchissait lebordage et sautait sur le pont, Scalabrino arrivait lui aussi.
« C’est un ancien marin », songea l’homme.
Le pont était désert, à peine éclairé par les pâles reflets deslanternes suspendues de distance en distance aux cordages.
Seules, les sentinelles veillaient : il y en avait trois àbâbord et trois à tribord.
C’est auprès de l’une de ces sentinelles que Scalabrino venaitde sauter. Il se dirigea aussitôt vers le grand mât, comme s’il eûtparfaitement connu le pont de ce navire.
En même temps, le marin parlementait avec la sentinelle.
« C’est toi, Giuseppo ?
– Oui. Tu rentres en retard. Qui est avec toi ?
– Veux-tu gagner deux écus ? fit le marin sansrépondre à cette question.
– Si je le veux ! Moi qui n’ai pas une baïoque depuisdes semaines !
– Eh bien, en voici déjà un… prends… mais à unecondition : tu ne signaleras pas que nous sommes rentrés enretard, le camarade et moi.
– Ça va… Et l’autre écu ?
– Écoute. Je vais signaler au maître de couchage que jesuis là ; puis je m’éclipserai. J’ai fait une conquête… tucomprends ?
– Oui, oui… mais qui sera mis aux fers demain matin ?C’est moi !
– Imbécile ! À quatre heures du matin, je serairentré.
– Tu le jures ?
– Par la madone. C’est dit ? Tu me laissesfiler ?…
– Et tu me donnes l’autre écu ?
– En enjambant le bord !…
– Tu es donc devenu riche tout à coup ?
– Ma conquête… tu comprends ?… »
Le marin s’éloigna, laissant la sentinelle émerveillée, etrejoignit Scalabrino immobile au pied du grand mât.
« Le plus difficile est fait ! murmura-t-il.
– Ne vous inquiétez pas du reste, dit Scalabrino. Lasentinelle ?
– Ne dira rien.
– C’est bon. Vous pouvez me laisser ici.
– Ah ! ça ! vous connaissez donc lenavire ?
– Oui.
– Et, sans indiscrétion, que voulez-vous faire !…Voyons… quelque coup de poignard à un chef ?… Hein ?…Vous avez dû être matelot sur quelque navire…
– Eh bien, c’est vrai ! dit Scalabrino. J’ai serviautrefois… Un officier m’a mis injustement aux fers et m’a faitfouetter… J’ai su qu’il était maintenant à bord de l’amiral…
– Bon, bon… je comprends… mais je serais pendu à la grandevergue, moi, si on savait…
– Puisque vous vous sauvez… Vous êtes riche maintenant.
– C’est vrai. Allons, bonne chance !… Moi aussi, j’aiété fouetté et mis aux fers, et je voudrais bien me venger… mais jen’ai pas votre courage… Bonne chance, camarade !
– Merci !… »
Le marin revint à la sentinelle, et lui tendit son écu.
« Passe ! Mais sois ici à quatre heures… sans quoi, jete signale comme absent de toute la nuit…
– Sois donc tranquille ! » fit le marin enenjambant le bord et en se laissant glisser le long de la cordejusqu’à son embarcation qui, aussitôt, démarra et fila vers lequai.
Vers le milieu de la rade, il croisa une grosse embarcation qui,à toutes rames, se dirigeait vers le vaisseau amiral.
*
* *
Scalabrino, demeuré seul, s’approcha de la grande écoutillecentrale.
Il se pencha, et écouta un instant…
L’intérieur du navire était sombre, silencieux…
Scalabrino leva les yeux vers le ciel, contempla une minute lesétoiles qui scintillaient là-haut, puis, lentement, il s’enfonçadans les flancs du vaisseau amiral.
L’embarcation que nous venons de signaler croisant celle dumarin fugitif au milieu de la rade atteignit rapidement le vaisseauamiral.
Celui qui la conduisait héla alors les gens du navire.
Il y eut des allées et venues sur le pont.
Un officier interrogea la barque.
Et sur les réponses qui lui furent faites, une échelle futjetée.
Alors, tandis que rameurs et patron demeuraient à leur place, unhomme saisit l’échelle, quitta la barque et se mit à monter avecune rapidité qui prouvait sinon son adresse, du moins sa force etsa volonté.
« Menez-moi à l’amiral », dit cet homme d’un ton brefen touchant le pont du vaisseau.
L’officier comprit, sans doute, que cet inconnu avait le droitde lui donner des ordres, car il ne fit aucune objection, leconduisit au château d’arrière, frappa à une porte et s’effaça.
La porte s’ouvrit et se referma aussitôt sur l’inconnu.
Mais si vite que ce mouvement se fut fait, si peu qu’eut duré lerayon de lumière venu de l’intérieur, l’officier eut le tempsd’apercevoir le visage du visiteur.
« Le capitaine général ! murmura-t-il. Diable !le moment approche… »
C’était Altieri en effet.
Il demeura vingt minutes dans la chambre de l’amiral, puissortit et, escorté par le commandant du bord jusqu’à l’échelle,regagna son embarcation.
Au moment où il avait franchi le bordage, l’amiral lui avaitdit :
« Je commence la manœuvre dans un instant. »
Dès qu’Altieri eut disparu, l’amiral réunit dans sa chambre lesofficiers de son bord et leur exposa la manœuvre qui devait sefaire à l’instant même et sans bruit.
Aussitôt, les matelots furent réveillés ; un étrangemouvement se produisit sur le pont du navire ; dansl’obscurité, silencieusement, pieds nus, les marins obéissaient auxcommandements qui leur étaient transmis à voix basse… des chaloupesmises à la mer allèrent du vaisseau à la terre, transportant unlong câble… puis les ancres du vaisseau furent halées, et bientôtl’énorme masse se mit en mouvement, lentement tirée vers lequai…
À quatre heures du matin, le vaisseau amiral était amarré auquai sans que les autres navires de guerre se fussent aperçus de samanœuvre.
Sur le quai, les deux compagnies d’Altieri, celle des archers etcelle des arquebusiers étaient alignées.
Les soldats commencèrent aussitôt à s’embarquer.
À cinq heures, cette dernière manœuvre était terminée.
On a vu que le cortège de Foscari s’était croisé avec le cortègefunèbre de Dandolo.
Cette rencontre, qui avait si vivement impressionné le doge etle capitaine général, n’avait pas été voulue par Léonore.
Le hasard seul l’avait faite – le hasard, ou plutôt ladisposition particulière des rues de Venise.
Il n’y avait, en effet, dans la cité des eaux que peu de voiespraticables par terre pour une nombreuse réunion ; il étaitpresque fatal que les deux cortèges devaient se rencontrer.
Léonore, d’ailleurs, si elle s’aperçut de cette rencontre, n’yprêta qu’une médiocre attention.
Mais peu à peu, à mesure qu’elle avançait, cette attention futviolemment sollicitée par ce qui se passait autour d’elle.
Des bandes parcouraient la ville silencieusement, mais avec uneallure et des attitudes menaçantes.
Toutes les maisons, toutes les boutiques étaient fermées.
Une heure environ après la rencontre du cortège Foscari, degrandes clameurs s’élevèrent au loin, du côté du Lido.
Les bandes que Léonore avait remarquées, et qui étaientsilencieuses, criaient maintenant :
« Altieri !… Altieri !… »
« Altieri est vainqueur », songea Léonore.
Que lui importait, après tout !
Elle-même l’avait dit : que ce fût le capitaine général oule doge régnant qui triomphât, ses préoccupations, à elle, étaientailleurs.
Les rumeurs augmentaient d’intensité.
Des coups de feu éclataient.
Puis une formidable détonation ébranla les airs…
Il y eut comme une accalmie d’un instant.
Puis les clameurs recommencèrent.
Toutes les églises sonnaient le tocsin.
Ce fut dans l’indescriptible tumulte d’une ville en révolutionque Léonore marchait derrière le cercueil de son père.
« Altieri est vainqueur », songeait-elle.
Et une plus grande hâte d’en finir lui venait.
Lorsque le convoi funèbre entra dans l’île d’Olivolo, le calmesoudain qui l’enveloppa lui fit lever la tête et regarder autourd’elle.
Voyant qu’on arrivait enfin, elle sourit.
Le tombeau des Dandolo était adossé à Sainte-Marie-Formose.
Les prêtres et les confréries s’arrêtèrent devant la petiteconstruction entourée d’une grille.
Les porteurs entrèrent seuls.
Dehors, en hâte, les prêtres récitèrent les prières, effarés,épouvantés par l’énorme tumulte qui grondait au loin…
Puis, le tombeau, la grille furent fermés.
Les quelques parents éloignés qui avaient escorté Léonores’approchèrent d’elle et lui proposèrent de la reconduire au palaisDandolo.
Elle refusa, disant qu’elle allait se retirer pour quelquesjours dans l’ancienne maison Dandolo.
Puis elle ajouta :
« En d’autres temps, cousins, j’eusse rempli les devoirs del’hospitalité en vous offrant le repas des funérailles. Mais voussavez ce qui se passe, peut-être… ma maison estdésorganisée… »
Avec empressement, ils acceptèrent la liberté que leur rendaitLéonore, curieux d’aller voir quel trouble étrange agitait laville, et pourquoi, le jour du mariage du Doge et de l’Adriatique,ils avaient rencontré des bandes menaçantes qui criaient :
« Altieri ! Altieri !… »
Alors, Léonore se dirigea accompagnée de deux serviteurs vers lamaison Dandolo.
Devant la porte de la maison, elle renvoya les serviteurs qui seretirèrent au palais Altieri.
Elle entra, gagna la maison et sur le seuil rencontra le vieuxPhilippe qui, avec angoisse, écoutait les bruits lointains de labataille.
« Vous, signora ! s’écria le vieillard en joignant lesmains.
– Oui, moi… Peux-tu me confier la clef de la chambre quej’habitais quand j’étais jeune fille ?
– Vous confier…
– Mais oui, dit-elle avec un sourire qui était calme et quitraduisait des idées terrifiantes, oui, puisque la maison n’estplus à nous…
– Oh ! signora… chère signora… tout est bouleversé defond en comble… venez… la maison est à vous… vous le savez bien,puisqu’elle est à lui. »
Léonore tressaillit violemment, ouvrit la bouche pour répondre…mais aucune parole ne lui vint.
Elle fit seulement un signe de tête et entra.
« Voici la clef de votre chambre, signora, dit le vieuxPhilippe. Elle a été respectée et rien n’y a été changé.
– Merci », dit-elle faiblement.
Une minute elle regarda autour d’elle, s’emplissant les yeux dece décor qui, jadis, avait encadré son bonheur.
Le vieillard comprit sans doute que quelque chosed’extraordinaire et de solennel s’accomplissait dans l’âme de samaîtresse.
Il la regarda avec anxiété, sans dire un mot.
Il la vit qui montait lentement l’escalier de bois ets’enfonçait dans la pénombre, comme un fantôme qui s’évanouit.
Soudain, il poussa une exclamation, comme s’il eût deviné.
« Advienne que pourra ! murmura-t-il. Mais lui seulpeut… »
Et il se mit à courir à toutes jambes vers le grand cèdre qui setrouvait au milieu du jardin.
Dix minutes plus tard, il en revenait, entraînant avec lui ledoge Candiano qu’il venait de faire sortir de la cachette où Rolandl’avait fait descendre pour la journée.
Il l’installa dans la salle à manger.
« Attendez-moi, monseigneur », dit-il…
L’aveugle, indifférent, s’était laissé faire.
Le vieux Philippe monta rapidement l’escalier.
Il frappa à la porte de Léonore, ayant soin de crier :
« C’est moi, signora… »
Léonore vint ouvrir.
« Que veux-tu ? » demanda-t-elle doucement.
En même temps, elle cachait dans son corsage un flaconminuscule.
Ce mouvement ne put échapper au vieux serviteur.
« Voilà ce que je redoutais ! », songea-t-il.
« Que veux-tu ? demanda encore Léonore, trèsdoucement.
– Signora ! Signora ? pourquoi avez-vous remisvos vêtements de jeune fille ! s’écria le vieillard enjoignant les mains.
– Est-ce là ce qui t’inquiète ?… Un caprice…
– Signora ! Signora ! pourquoi venez-vous decacher du poison dans votre sein ? »
Elle détourna la tête et, pour la troisième fois, demanda avecla même douceur :
« Que veux-tu ?…
– Signora… un homme est là, en bas, dans la salle à manger,qui veut vous parler…
– Un homme ?…
– Oui… quelqu’un que vous connaissez… un noble vieillardque jadis vous aimiez comme un père…
– Comme un père ! dit sourdement Léonore.
– Signora, si cinquante années de bons services passéesdans la maison Dandolo méritent une récompense, si vous n’avez pasoublié que je guidai vos premiers pas dans ce jardin, que vousfûtes toujours ma constante adoration, consentez à voir cet hommequi vous attend… »
Deux larmes coulaient sur ses joues ravagées par la vieillesseet les chagrins.
Une puissante émotion étreignit le cœur de Léonore.
« Soit ! dit-elle faiblement. Descendons… »
Qu’espérait donc le vieux Philippe en entraînant Léonore auprèsdu père de Roland ?
Avait-il surpris chez ce pauvre dément quelque lueur d’un réveild’intelligence ?
Léonore, au moment de descendre, demanda :
« Quel est cet homme ?
– Vous l’allez voir, signora », répondit Philippe ens’élançant.
Elle descendit plus lentement.
Elle avait revêtu le costume qu’elle portait la veille del’arrestation de Roland Candiano, costume conservé non seulementavec le soin qu’on accordait alors aux objets d’usage familial,mais encore avec toute la piété du souvenir.
Lorsque Léonore entra dans la salle à manger, elle vit un hommeseul, assis dans un fauteuil, le visage tourné vers la lumière.
Philippe avait disparu.
Léonore s’avança et reconnut aussitôt le vieux doge.
« Le père de Roland ! » murmura-t-elle.
Et tout d’abord, elle recula avec une sorte d’effroi.
« Non ! oh ! non ! balbutia la malheureusejeune femme. Je ne veux pas qu’il me voie… »
Mais tout aussitôt, elle se souvint que le doge avait subil’affreux supplice de l’aveuglement.
Alors elle s’avança doucement et contempla le vieillard.
Et elle songeait :
« Comme les années et le malheur l’ont peu changé !…Il me semble le voir encore tel que je le vis le soir où il vintici, dans cette salle même, et me prenant la main, me dit ensouriant : « Je ne pouvais souhaiter une fille plus belleni plus sage… » Comme j’étais heureuse alors ! Comme monpauvre cœur battait tandis qu’il me parlait ainsi !… Et puisil ajoutait que son fils ne parlait que de moi, qu’il en étaitcomme fou, et qu’il fallait le morigéner d’importance pour qu’ilvaquât à ses affaires au lieu de passer son temps à me faire desvers… Il me disait tout cela en riant… »
Léonore, à ce souvenir, se prit à sourire.
« Quel bon vieillard c’était !… Lorsque j’allais aupalais ducal, et qu’il m’admettait avec mon père à sa tablefamiliale, il ne voulait pas qu’il fût question d’étiquette ;lui-même me plaçait auprès de Roland, et il me grondait en riantpour l’appeler monseigneur, me disant que le titre de père dans mabouche lui paraissait bien plus beau. Oui, il rayonnait de bonté…Comme j’étais heureuse !… »
Et cette fois, ce fut un sanglot qui déchira sa gorge.
« Maintenant, c’est fini, murmura-t-elle… je vais mourir…mourir désespérée, seule, sans un regard d’affection autour demoi… »
« Qui est là ? » demanda tout à coup le vieuxdoge.
Il avait perçu le léger bruit du sanglot et, instinctivement,étendait ses mains en avant.
Léonore était demeurée immobile, frémissante, éperdue.
« Qui est là ? reprit le vieillard. Est-ce toi,Philippe ?… »
Léonore était dans une de ces minutes d’émotion suprême où l’onvit une vie anormale, où l’âme ballottée comme une épave perd lesens de la direction, où il semble que le cœur va éclater…
Elle allait se tuer.
Quelques minutes encore, et elle ne serait plus.
Déjà l’amertume de la mort était en elle.
Et ce besoin si absolu, si profondément humain, d’épancher sadésolation, s’empara d’elle.
Elle se laissa tomber à genoux, près du vieux Candiano, saisitsa main et, sanglotante, laissa parler sa douleur :
« Celle qui est là est une pauvre fille que vous ne voyezpas, mais que vous avez vue jadis, monseigneur doge… Vousrappelez-vous encore Léonore Dandolo ? Vous souvenez-vouscomme vos yeux brillaient et comme votre cœur se dilataitlorsqu’elle vous tendait son front ? Vous souvenez-vous qu’unjour vous avez dit : Cette enfant est née pour le bonheur… Ehbien, monseigneur doge, la malheureuse qui pleure à vos pieds,c’est Léonore Dandolo…
– Qui m’appelle doge !… Je suis donc le doge ?…Moi !… Quelle plaisanterie !… »
Léonore n’entendit pas ces paroles du fou.
Elle continua son lamento parmi des sanglots :
« Ô mon père ! Vous ne savez pas l’affreux malheur quis’est abattu sur moi… On a aveuglé vos pauvres yeux… Moi, on m’aaveuglé l’âme… On a brûlé vos paupières… Moi, on m’a broyé le cœuret on m’a défendu d’aimer… Vous ne savez pas le supplice atroce quecela est ! Aimer de toute son âme, et savoir qu’il me méprise,sans que je puisse lui prouver que je suis digne de lui. Ma seulefaute fut de vouloir sauver mon père… Oh ! monseigneur doge,c’est tout de même trop injuste, cela ! Je vais mourir, etavant de m’en aller à jamais, je veux vous crier mon innocence eten appeler à votre justice ! »
Le vieillard avait pâli. Ses mains tremblaient légèrement.
Il murmura :
« Qui pleure donc ainsi ?… Qui donc a assez souffertpour que de tels accents puissent déchirer des oreilleshumaines ?…
– Léonore, monseigneur doge, votre Léonore ! Celle quevous appeliez votre petite Léonore !… Léonore Dandolo… Vousl’avez donc oubliée[4] ?…Quoi ! Encore cette douleur, alors que j’attendais pour mourirla bénédiction qui allait tomber de vos lèvres !
– Léonore !… Léonore Dandolo ! murmura le fou entâtonnant dans les ténèbres éternelles de ses yeux. Il me semble,en effet… oui… une belle fille… belle et sage… oui… j’ai dû laconnaître… Et vous dites que Léonore Dandolo a beaucoupsouffert ? »
La malheureuse eut un cri de désespoir farouche :
« Je dis qu’elle sanglote à vos pieds, et qu’elle semeurt ! Voilà ce que je dis, monseigneur doge ! Je disque le ciel et la terre sont des abîmes d’iniquité, puisque desinnocents peuvent être condamnés comme je l’ai été, puisque belle,jeune, éprise de vie, je suis poussée à la mort par le crime desautres !
– Léonore Dandolo ! murmurait le vieillard d’une voixétrange. Attendez… ne venait-elle pas jadis, il y a longtemps, bienlongtemps… dans un palais… près d’un canal… un palais plein de gensmagnifiques ?…
– Votre palais, monseigneur doge !… Quoi !auriez-vous donc souffert, vous aussi, au point de perdre lamémoire !… Ah ! que maudits soient les auteurs de tant demalheurs !
– Il est trop tard pour les maudire ! » grondaune voix rude, rauque, haletante.
Léonore se releva d’un bond, se retourna :
Altieri était devant elle !
Mais Altieri, poudreux, déchiré, le visage ensanglanté,terrible, les yeux convulsés, les cheveux en désordre, les musclesde la face tordus par d’effroyables passions déchaînées. Il fit unpas vers Léonore.
« Tu veux mourir ! rugit-il. Viens ! Mouronsensemble ! Mais avant de mourir, j’aurai tes baisers… tu serasà moi… »
Léonore recula.
En reculant, elle se heurta au vieux doge qui venait de sedresser tout debout, et qui la saisit dans ses bras.
« Ô mon père ! clama-t-elle, je veux mourir… mais nonsubir la honte de mourir avec lui… Protégez-moi !Défendez-moi ! Réveillez-vous, monseigneur doge !… À monsecours !… »
Le cortège du doge Foscari, un moment arrêté par le cortègefunèbre de Dandolo, reprit sa marche vers les quais du Lido.
À mesure qu’il avançait, Foscari sentait de sourdes inquiétudesmonter en lui.
Aux abords du palais ducal, sur la place Saint-Marc, on avaitbeaucoup crié en son honneur, soit que Guido Gennaro eût placé làun plus grand nombre de ses hommes, soit que les curieux, noninitiés à ce qui se préparait, se fussent portés de préférence surcette place.
Or, une foule indifférente est toujours prête à acclamer lespectacle d’un riche cortège où chatoient les costumes, où éclatentles fanfares, où brillent les armures.
Le peuple enthousiasmé, avait donc crié : « ViveFoscari ! » sans trop savoir pourquoi et uniquement parcequ’il lui fallait à tout prix traduire l’émotion que le spectaclemettait en lui.
Mais peu à peu, malgré les cloches de toutes les églises sonnantà toute volée, malgré les fanfares des hérauts, malgré cette sourderumeur qui monte des foules profondes, le doge s’était sentienveloppé d’un silence plein de menaces…
Et cela avait duré jusqu’au moment de la rencontre des deuxcortèges.
À partir de cet endroit, au silence commencèrent à succéder denouveaux cris.
Mais si l’on entendait encore des « Foscari !Foscari ! », les clameurs en l’honneur d’Altieridominaient.
« Vive le général ! Vive le sauveur de laRépublique ! »
Dans certaines ruelles, partisans de Foscari et partisansd’Altieri en venaient aux mains… le sang coulait déjà…
Altieri marchait près de Foscari qui ne le perdait pas devue.
Au début, le capitaine général avait voulu se placer trois pasen arrière du doge, par respect, disait-il. Mais le doge avaitabsolument voulu honorer son capitaine général en le faisantmarcher près de lui.
Comme les « Vive Altieri ! » redoublaient…
« Il me semble qu’on vous acclame fort, dit le doge.
– Monseigneur, répondit Altieri, le peuple se trompequelquefois. »
Comme on approchait des quais, Foscari se retourna et vit GuidoGennaro qui, imperturbable dans son rôle d’huissier, continuait àporter un pan de son manteau.
Il lui fit signe d’approcher.
Insensiblement, l’huissier gagna du terrain et se trouva presquecôte à côte avec le doge.
D’ailleurs, à ce moment, l’étiquette de la cérémonie semblaits’être singulièrement relâchée.
Les rangs s’étaient rompus. Dans le cortège même, plusieursofficiers, impatients d’engager la bataille, encourageaient lesbandes qui criaient pour Altieri.
Les hallebardiers suisses, pourtant, tenaient bon contre lespoussées de plus en plus violentes de la foule.
Ils s’étaient massés autour du groupe dont Foscari et Altieriétaient le centre, et de temps à autre croisaient leurs hallebardescontre les émeutiers qui alors reculaient en grand tumulte.
Guido Gennaro avait rejoint le doge.
« Eh bien, fit celui-ci non sans amertume, me répondez-voustoujours que je vais rentrer vainqueur au palais ?
– Oui, monseigneur, j’en réponds sur ma vie si vousdemeurez jusqu’au bout d’un aussi admirable sang-froid.
– Sur votre vie ?
– Sur ma vie ! » répéta audacieusement Gennaroqui en lui-même se disait :
« Je ne donnerais pas un écu de la couronne de Foscari etpas une baïoque de sa peau. »
Foscari reprit :
« Les deux compagnies d’Altieri ?
– Sont embarquées sur l’amiral. Tout va bien de cecôté.
– Mais si elles tentent un débarquement ?
– Impossible ! L’amiral est à huit ou dix encabluresdu quai, et s’il essaie un mouvement, il sera coulé bas.
– Vous en répondez ?
– Sur ma vie ! » dit Gennaro pour la troisièmefois.
À ce moment, le cortège débouchait sur le quai.
Une immense clameur de haine et de malédiction accueillitFoscari.
Livide, le doge jeta un suprême regard sur la rade pours’assurer que le vaisseau amiral était bien surveillé.
Un cri de fureur, de rage et de désespoir éclata sur seslèvres.
Il venait de voir le vaisseau amarré au quai, auquel il sereliait par un large pont en planches.
Et sur le pont du vaisseau, noir de monde, les deux compagniesd’Altieri agitaient leurs armes.
« Monseigneur, dit Altieri d’une voix vibrante d’ironie etde triomphe, nous avons voulu vous éviter la peine de vous rendrejusqu’au vaisseau amiral. C’est lui qui est venu à vous.
– Trahison ! trahison ! » hurla Foscari qui,d’un geste frénétique, tira sa dague.
*
* *
Or, tandis que Foscari, Altieri, tout le clergé de Venise, lehaut patriciat, le conseil, les dignitaires d’État, pendant quetout ce cortège s’avançait sur les quais, d’étranges mouvementss’accomplissaient en silence.
Au fur et à mesure que le cortège avait dépassé un pointimportant, soit quelque pont, soit quelque carrefour, ce pointétait aussitôt occupé par une bande.
Chacune de ces bandes, qui prenaient ainsi position dans laville et semblaient avoir pour objectif de couper toute retraitevers le palais ducal, se composait d’hommes qu’on ne connaissaitpas dans Venise, et qui, sur un costume qui laissait libres tousles mouvements, portaient une cuirasse de cuir fauve. Aussi lepeuple les appela-t-il sur-le-champ : les cuirassesjaunes.
Ces hommes étaient solidement armés, chacun d’eux ayant, outreson poignard, une bonne arquebuse et un pistolet.
Ces bandes étaient de plus en plus fortes à mesure que le pointoù elles se plaçaient était plus rapproché du palais ducal. Ellesne se composaient que de quinze hommes vers le Lido, elles encomprenaient cinquante au milieu de la ville, et enfin, aux abordsde la place Saint-Marc, il y en avait trois qui se composaientchacune de cent hommes.
Sur la place elle-même, cinq cents de ces combattants s’étaientsilencieusement rangés.
En même temps, une bande forte de trois cents hommes marchaitsur le palais ducal, désarmait en un clin d’œil les quarantesuisses qu’on y avait laissés et occupait aussitôt la salle desDoges.
Alors cinq de ces hommes entraient dans la salle du Conseil etprenaient place sur les sièges.
Trois autres se rendaient dans la salle des séances du tribunalsecret.
Tout cela s’était fait avec une rapidité, une audace et unensemble qui prouvaient deux choses :
D’abord, que ces gens étaient décidés à mourir sur place.
Ensuite, que le mouvement combiné avait été longuementétudié.
Ces bandes, c’étaient celles de Roland Candiano.
Son plan était d’une extrême simplicité :
Laisser Altieri et Foscari en venir aux mains sur les quais duLido, et se détruire ou tout au moins s’affaiblir mutuellement…
Puis, lorsque le vainqueur, quel qu’il fût, chercherait àregagner le palais ducal, l’attaquer à son tour, par des assauts deplus en plus violents, et s’il arrivait jusqu’à la placeSaint-Marc, lui livrer bataille à cet endroit :
Roland Candiano lui-même, escorté de cinq ou six de sescompagnons qui le suivaient à distance, se montra dans la ville dèsque Foscari et Altieri eurent atteint le Lido.
Il avait revêtu le costume qu’il portait jadis avant d’êtrearrêté. Aucun déguisement ne masquait sa mâle figure, empreinted’une étrange audace qui se voilait de mélancolie.
Pour toute arme, il avait au côté son épée de parade.
Roland était sorti d’une maison qui avoisinait le Lido, et sedirigeait vers le palais ducal.
Une femme du peuple le reconnut la première.
Elle le désigna à quelques commères que la curiosité avaitpoussées dehors.
Ces femmes se mirent à le suivre en criant :
« C’est Roland Candiano ! Il est revenu ! Ilvient nous délivrer ! »
Alors ce nom se répandit comme une traînée de poudre :
« Roland Candiano !… Roland le Fort ! »
Au bout d’un quart d’heure, Roland avait autour de lui une fouledélirante qui lui tendait les mains. Des jeunes filles à qui onavait raconté l’histoire de ses amours avec Léonore pleuraient.
De vieux marins, des barcarols qui jadis l’avaient conduit, àqui il avait donné des poignées de main et des poignées d’or,sanglotaient et disaient :
« Venise est sauvée ! Voici Roland leFort ! »
Des milliers de mains se tendaient vers lui. On s’écrasait, ons’étouffait autour de lui. Et pourtant, le chemin du palais ducallui demeurait libre. Des clameurs de joie furieuse montaient de cespoitrines haletantes.
Au loin, sur le Lido, les coups de feu éclataient, la bataillerugissait.
Et des gens, se précipitant dans les églises qu’ilsrencontraient en chemin, se mettaient à sonner le tocsin.
Roland arriva à un carrefour.
En un clin d’œil, au moyen de tonneaux vides sur lesquels onposa une porte qui fut arrachée de ses gonds, une estrade futimprovisée.
Des centaines de bras se tendirent vers lui. Il fut saisi, portésur l’estrade.
« Parle ! parle ! criaient les femmes.
– Sauve-nous ! À nous, Roland ! » hurlaientles hommes.
Et comme il faisait un signe, un silence terrible plana tout àcoup sur cette foule.
D’une voix forte, Roland demanda :
« Voulez-vous l’esclavage ou la liberté ? »
Ce fut une clameur, un hurlement indescriptible :
« Liberté ! Liberté !…
– Voulez-vous me confier la garde de votreliberté ? »
Et la clameur s’éleva, plus furieuse, plus intense :
« Oui, oui, Roland ! Roland le Fort ! Le doge dupeuple !… »
Roland fit signe qu’il acceptait ce que le peuple acceptait.
Ce fut ainsi que fut conclu, dans le tumulte de l’émeute, parmiles bruits de la bataille, le pacte entre Roland Candiano et lepeuple de Venise.
Roland descendit de l’estrade et continua à marcher vers lepalais ducal.
*
* *
Maintenant, voici ce qui se passait dans les flancs du vaisseauamiral au moment où Foscari et son cortège débouchaient sur lesquais du Lido.
Au moment où Scalabrino avait commencé à descendre l’escalier dela grande écoutille, tout dormait dans le vaisseau.
L’heure de mettre les matelots au courant de ce qui allait sepasser n’était pas encore venue pour l’amiral de la flotte.
Scalabrino put donc descendre sans avoir été vu par qui que cefût.
Il descendit deux ponts, puis se trouva enfin dans le dernierpont qui le séparait de la cale.
Alors, sûr qu’on ne viendrait pas le chercher là, il tira de sesvêtements de marin une petite lanterne sourde et l’alluma.
Puis il chercha le trou d’homme qui permettait de descendre à lacale.
C’était, au milieu du pont, une écoutille hermétiquement fermée,le couvercle maintenu par de solides cadenas.
Scalabrino regarda autour de lui et, dans un coin, aperçut unebarre de fer.
Avec cette barre, il fit sauter les cadenas.
Puis il leva le couvercle et posait déjà le pied sur le premieréchelon de fer lorsqu’un étrange mouvement se manifesta au-dessusde sa tête, dans le vaisseau.
Il s’arrêta court, et prêta l’oreille.
Il entendait de sourdes rumeurs, des grincements de chaînes, desordres jetés d’une voix étouffée.
Alors, il referma soigneusement l’écoutille, éteignit salanterne et remonta d’un étage.
Là, il écouta encore, immobile, l’esprit tendu, cherchant àcomprendre ce qui se passait.
Des voix parvinrent jusqu’à lui.
Un balancement plus prononcé du navire lui indiqua que lesancres venaient d’être levées.
Au bout d’une heure de cette attente dans les ténèbres,Scalabrino sourit.
Il avait compris…
Alors, il regagna l’écoutille de la cale et, cette fois, s’yenfonça sans hésiter…
Le fond de la cale était divisé en deux vastescompartiments.
Celui qui s’étendait sous l’avant renfermait des boulets de fer,des balles d’arquebuse, des piques, des sabres d’abordage. Celuiqui s’étendait sous l’arrière contenait la poudre placée dans unequinzaine de tonneaux. Chacune de ces chambres était fermée par uneporte solide.
Avec sa barre de fer, Scalabrino fit sauter la serrure des deuxportes.
Et il visita les deux compartiments.
Il besognait sans se hâter, avec méthode et précision.
Il commença par rapprocher les tonneaux l’un de l’autre.
Puis il pratiqua dans le tonneau central une entaille avec sonpoignard.
Un peu de poudre s’égrena.
Scalabrino introduisit alors dans l’entaille l’extrémité d’unemèche qu’il tira de sa cotte de marin.
La mèche était assez longue.
« Il faudra à peu près une minute », calcula-t-il.
Alors, il posa sa lanterne sourde près de l’extrémité de lamèche demeurée au-dehors et l’ouvrit.
Puis il se mit à genoux.
Et il attendit.
Soudain, en haut, sur le pont, des clameurs retentirent.
Quelques minutes s’écoulèrent.
Scalabrino, à genoux, sa lanterne ouverte à la main,écoutait.
Les clameurs se turent tout à coup, et des ordres brefsretentirent :
« En avant ! à terre ! à terre !… »
Alors, il saisit le bout de la mèche et le plaça sur la flammede sa lanterne.
La mèche se mit à pétiller et se tordit comme un serpent defeu.
Scalabrino se releva, laissant là sa lanterne.
« Je lui ai juré de ne pas me tuer »,murmura-t-il.
Et d’un pas tranquille, sans hâte, il se mit à remonter.
« Trahison ! trahison ! » tonna Foscari enapercevant le vaisseau amiral amarré au quai.
En même temps, il se retourna vers Guido Gennaro et lui porta unfurieux coup de dague à la poitrine.
Gennaro tomba en criant :
« Je suis mort ! »
Et la face contre terre, il ne bougea plus.
Mais si quelqu’un eût eu la curiosité de s’approcher de lui trèsprès, il l’eût peut-être entendu qui murmurait :
« Décidément, maître Molina est le premier armurier dumonde ; ses cottes de mailles sont deschefs-d’œuvre. »
Et ce curieux eût vu le mort entrouvrir un œil à la façon deschats et regarder ce qui se passait autour de lui.
Au cri de Foscari, Altieri et les conjurés avaient tirél’épée.
« À moi, les Suisses ! hurla le doge. À moi,sénateurs, on étrangle la loi, on assassine la liberté !…
– Non pas, tonna Altieri de son côté, c’est vous seul qu’onveut tuer si vous ne vous rendez… Rendez-vous,Foscari ! »
Le doge jeta autour de lui des yeux sanglants. Il vit lesconjurés se ruer sur les Suisses qui tinrent bon.
« Courage ! courage ! » leur cria-t-il en sejetant au milieu d’eux.
Les deux bandes en présence se précipitèrent l’une surl’autre ; les coups de pistolet, les arquebusades, leshurlements de fureur, les gémissements des blessés se heurtèrent,formèrent un chaos de bruits étranges et formidables.
« À terre ! rugit Altieri en faisant signe à ses deuxcompagnies.
– Je suis perdu ! » gronda le doge.
Du haut du vaisseau amiral, des clameurs répondirent à laclameur d’Altieri, et ses soldats se ruèrent sur le large pont deplanches.
À ce moment, une détonation inouïe ébranla les airs.
Le vaisseau amiral s’ouvrit comme un volcan.
Une immense colonne de flammes surmontée d’un panache de fuméenoire s’éleva toute droite.
Puis une pluie de feu, débris embrasés, membres déchiquetés, semit à tomber en mer et sur le quai.
Un instant de stupeur épouvantée suspendit l’ardentebataille.
Puis il y eut un silence lugubre.
Le vaisseau amiral avait disparu, et, avec lui, les deuxcompagnies d’Altieri, et la plupart des conjurés qui s’étaientembarqués.
Alors on entendit un hurlement féroce.
Et Foscari, levant son épée, ivre de joie, se précipita,entraînant non seulement les Suisses, mais tous les patriciens quijusqu’à ce moment avaient hésité.
Ce fut une tuerie affreuse.
En quelques instants, deux cents cadavres jonchèrent le sol.
Altieri, avec une dizaine de ses amis, se battait encorelorsqu’un Suisse gigantesque, d’un coup de hallebarde, brisa sonépée.
Altieri, alors, jeta sur Foscari un regard de folie.
Il saisit ses cheveux à pleines mains, et un lamentable sanglotéclata sur ses lèvres tuméfiées.
« Qu’on le saisisse ! » tonna le dogevainqueur.
D’un bond, Altieri se mit hors de portée.
On le vit s’enfuir, disparaître au tournant d’une ruelle. Et ledoge, dans l’ivresse du triomphe, dédaigna de le fairepoursuivre.
« Au palais ducal ! » cria-t-il.
Et comme la foule des sénateurs et des patriciens s’ébranlaitacclamant Foscari, celui-ci se prit à demander :
« On sonne le tocsin ! Pourquoi sonne-t-on letocsin ?
– Au palais ! au palais ! lui crièrent quelquessénateurs.
– On crie là-bas… Pourquoi ces clameurs ?… »
Cependant, il se mit en route.
Dans la bataille, cent cinquante de ses Suisses étaient tombés.Mais il avait encore autour de lui une force imposante.
Autour de lui, on criait : « Foscari !Foscari !… »
Après une heure de marche lente où l’on avançait de trois paspour reculer de deux, marche arrêtée à chaque instant par desbandes du peuple, Foscari atteignit le carrefour dellaCroce, étroit embranchement de plusieurs ruelles.
« Prenons par les canaux ! lui dit un des Dix.
– Non ! répondit le doge, le peuple croirait que j’aipeur de lui ! »
Mais du carrefour, une arquebusade soudaine éclata. Quinzehommes rangés en bataille, quinze inconnus, venaient de lâcherensemble leur coup d’arquebuse et se repliaient aussitôt dans ladirection du palais ducal en criant :
« Liberté ! Liberté !…
– Candiano ! Roland Candiano ! répondit legrondement du peuple.
– Roland Candiano ! » murmura Foscari enpâlissant.
L’arquebusade avait tué quatre hommes et en avait blessé sept ouhuit.
« En avant ! » cria le capitaine des Suisses.
Et on avança.
Mais la foule, maintenant, clamait :
« Candiano ! Candiano !… »
Et à distances régulières, on se heurtait à des bandes de plusen plus nombreuses qui lâchaient leur arquebusade et se retiraienten criant :
« Liberté ! Liberté !… »
Aux maisons, les femmes, de toutes les fenêtres,criaient :
« Liberté ! Candiano ! »
Du haut des toits, une foule de projectiles tombait sur lecortège du doge, pots de fleurs, tuiles, pavés…
Livide, Foscari s’avançait. À chaque pas, il voyait tomber l’undes siens. Et la clameur se faisait plus violente, l’enveloppaitd’un formidable tourbillon :
« Liberté ! Liberté !…
– Oh ! rugissait le doge, tenir le pouvoir huit joursencore ! Seigneur, je ne demande que huit jours et je réduiraien cendres cette ville de rebelles !
– Liberté ! Liberté !… »
La clameur menaçante l’affolait. La parole enflammée lesouffletait. Liberté !… Il eût mieux aimé entendre crier samort…
« Liberté ! Liberté !… »
L’ardente, l’inextinguible clameur montait comme le souffle desnations ! Ce n’était plus seulement Venise, c’était l’Italie,c’était la France, l’Espagne, l’Europe, le monde qui rugissait,sanglotait son éternelle aspiration…
« Liberté ! Liberté !…
– Rebelles ! tonnait le doge.
– Liberté ! Liberté !… »
C’était le peuple de Venise qui s’exaltait, s’enivrait de saclameur ; c’était le cri des générations antiques, desmilliers de générations qui avaient, pendant des siècles, travaillépour le riche, produit pour ceux qui ne faisaient rien, enfantédans la douleur le patrimoine humain que se disputent les corbeauximpurs…
« Liberté ! Liberté !… »
C’était l’âme de l’humanité qui faisait explosion, vomissait sahaine inassouvie des menteurs, des oppresseurs, des rois, desmaîtres qui déguisent l’immonde soif de despotisme sous tous lesnoms, sous tous les masques…
« Liberté ! Liberté !… »
C’était un tel hurlement, une telle joie, une si effroyabledécharge d’âmes que Foscari, doge, sénateurs, fonctionnaires,patriciens, dignitaires, prêtres, soldats en frémissaient jusqu’aufond de leurs entrailles. Et cela les couvrait comme d’une écume,cela les emportait comme les grandes vagues de l’Océan démontéemportent les épaves, cela les faisait vaciller comme vacillent lesarbres sous le souffle infiniment pur, infiniment auguste destempêtes qui nettoient la terre…
« Liberté ! Liberté !…
– Esclaves ! Rebelles ! hurlaient lessénateurs.
– Liberté ! Liberté !… »
Le cortège en désordre, habits déchirés, faces blêmes, regardsen folie, le cortège hérissé, ballotté, poussé, repoussé, débouchasur la place Saint-Marc.
« Enfin !… Au palais !… » rugit le doge, foufurieux d’épouvante et de haine.
À l’instant même, une troupe de plus de huit cents hommess’avança.
Candiano était à sa tête.
Il avait laissé au fourreau son épée de parade.
Et ce fut, pareil au rugissement de mille lions en rut, ce futdans Venise une clameur qui dut ébranler le vieux monde sur sesantiques assises :
« Liberté ! Liberté ! Liberté ! »
Le doge regarda autour de lui et vit la plupart des sénateurss’enfuir. À ses côtés, il n’y avait plus guère qu’une cinquantainede Suisses ; les membres du clergé avaient disparu depuislongtemps ; seuls, trois membres du Conseil des Dix tenaientferme.
Cette petite troupe se trouva en quelques instants entourée detous côtés par les hommes de Candiano.
Foscari vit venir Roland comme il eût vu venir la mort.
Son épée qu’il tenait lui échappa des mains.
Et ce fut comme le signal de sa déchéance : les Suissesrendirent leurs armes.
L’instant d’après, Roland et Foscari étaient face à face.
Foscari, livide, les yeux exorbités, effrayant d’immobilité,murmura le mot qu’il avait lu dans la lettre de l’Arétin sur lamort de Jean de Médicis :
« Voici le justicier qui vient…
– Foscari, dit Roland, employant les termes mêmes dont ledoge s’était servi contre lui neuf ans auparavant, Foscari, je vousdéclare traître et rebelle, et je vous arrête. »
Foscari tira sa dague et voulut s’en frapper ; vingt brasle saisirent aussitôt et le désarmèrent.
Quelques minutes plus tard, il était dans le palais ducal etgardé à vue. On dit qu’au moment où il commençait à monterl’escalier des géants, il saisit sa couronne et la jeta à terred’un geste violent, ce même geste qu’il avait vu faire au vieuxCandiano la nuit des terribles fiançailles.
Au-dehors, la grande rafale des clameurs populaires portait trèshaut, dans une large envolée, le nom de Roland. Et toujours, lemême cri passionné, délirant, se déchaînait en tempête :
« Liberté ! Liberté !… »
Roland, pâle et calme, donna alors des ordres pour faire garderles principaux points de Venise. Une centaine de patriciens qu’ilaccueillit froidement accoururent l’assurer de leur bonne volonté.Ce qui restait de sénateurs vint aussi faire sa soumission.
Telle fut cette révolution qui se termina en quelques heures etqui fut semblable à toutes les révolutions de Venise, à cela prèsque le peuple y joua le grand rôle.
Tandis que les divers mouvements indiqués par Rolands’accomplissaient, tandis que tous les papiers étaient saisis dansle palais, que les portes des puits et des plombs s’ouvraientdevant les prisonniers extasiés, que les chefs de la flotteaccouraient prêter serment au nouveau doge et que des chantsd’allégresse emplissaient la ville, tandis que des fêtess’improvisaient partout et que les prisonniers de Foscari étaientportés en triomphe, tandis que tout s’activait dans le peuple desbarcarols pour une illumination générale des canaux, Roland sedirigeait vers le pont des Soupirs, descendant l’escalier qu’ilavait descendu jadis.
Une puissante émotion étreignait son cœur…
Il était doge, ses ennemis étaient tous tombés l’un aprèsl’autre.
Il tenait le dernier, le plus terrible dans sa main.
Mais tout cela lui rendait-il le bonheur perdu… l’amour…Léonore !…
« Que va-t-elle devenir, hélas !… Comment va-t-ellesupporter le coup qui frappe l’homme qu’elle avaitchoisi !… »
Il atteignit le pont.
Il était entouré des principaux de ses compagnons de la montagnequi tous connaissaient son histoire et le rôle joué jadis parFoscari. Ils étaient graves comme des juges qui vont accomplir uneœuvre terrible et nécessaire.
Foscari était attaché sur la chaise de pierre, la terriblechaise où jadis on avait assis le vieux Candiano pourl’aveugler.
Roland s’avança vers lui, et dit :
« Foscari, nous sommes ici pour vous juger et délibérer survos actes passés : j’entends seulement le crime que vous avezcommis sur le doge Candiano… car pour moi, je vouspardonne ! »
*
* *
Il faut, pour quelques instants, nous transporter au palaisArétin. Là, tout est fermé, cadenassé, barré de chaînes ; auxfenêtres on a placé des matelas. Il semble que la révolution n’aitd’autre but que d’épouvanter maître Pierre.
Posté au centre de son palais, dans la pièce la mieux abritée,enfermé à triple verrou, l’Arétin tremble, grelotte, sue etblêmit.
Il n’a même pas la consolation d’avoir autour de lui sesArétines, qui toutes ont été se poster à une fenêtre que, malgréles menaces apocalyptiques de maître Pierre, elles ont refusé dematelasser.
Elles veulent voir. Et penchées à tomber, elles regardent…
Seul un valet de confiance est auprès de Pierre ; tous lesautres ont reçu l’ordre de se placer devant la porte d’entrée,armés de pistolets, d’arquebuses.
« Faites-vous tuer jusqu’au dernier pour que j’aie le tempsde m’enfuir ! » a clamé l’Arétin.
Son valet de confiance, Gianetto – cet ancien marin que Rolandavait placé près de Pierre Arétin – Gianetto, donc, s’efforce envain de rassurer son maître.
Tout à coup, des cris retentissent.
Ah ! cette fois, c’est bien l’extermination finale :c’est dans le palais même que ces cris éclatent.
« Ohimé ! gémit l’Arétin aplati sous son lit. Je suismort ! mort sans rémission !… »
On frappe à grands coups à la porte de la chambre.
« Grâce ! hurle l’Arétin. Je n’ai rien fait, par lamadone !… »
La porte a été ouverte par Gianetto et… et ce sont les Arétinesqui entrent à la débandade, en frappant des mains et encriant :
« Candiano ! Candiano ! C’est Roland Candiano quil’emporte !…
– Grâce ! Grâce ! clame l’Arétin d’une voix qu’ilcroit plaintive et qui demeure tonitruante.
– Candiano ! Candiano ! répètent lesArétines.
– Hein ? » s’exclama Pierre.
Et de dessous le lit apparaît sa tête effarée que les joliesfilles saluent d’un éclat de rire.
« Coquines ! vocifère l’Arétin, qu’avez-vous à rire,quand j’ai risqué cent fois d’être tué ! »
Les Arétines, alors, le rassurent, l’aident à sortir de dessousle lit, le frictionnent, l’embrassent, et finalement lui racontentla victoire de Candiano.
« La lettre ! murmure l’Arétin en se frappant lefront. La lettre de Dandolo !… Comment la lui faire parvenirsans risquer d’être tué !… »
Ses yeux tombent sur Gianetto.
Il lui parle à voix basse.
Il lui remet la lettre. Gianetto part en courant.
*
* *
Scalabrino, après avoir mis le feu aux poudres du vaisseauamiral, était remonté sur le pont. Dans le tumulte et le désarroi,nul ne fit attention à lui. Il portait d’ailleurs le costume demarin du vaisseau.
Il atteignit le pont au moment où, répondant aux cris d’Altieri,les officiers poussaient leurs soldats vers le pont enplanches.
Ce fut vers le bord opposé à ce pont que Scalabrino se dirigea,jouant des coudes, se frayant un passage à coups de poing.
Ce mouvement, il l’exécuta d’ailleurs sans hâte, avec peut-êtrel’espoir qu’il n’atteindrait pas à temps le bordage.
Il l’atteignit pourtant !…
« Allons ! murmura-t-il, il paraît qu’il faut que jevive encore ! »
Et enjambant le bordage, il plongea du haut du pont.
Deux secondes plus tard, le vaisseau s’ouvrait comme uncratère.
Scalabrino demeura plus d’une minute entre deux eaux : lamanœuvre lui était familière.
Lorsqu’il atteignit le quai, d’un coup d’œil il vit qu’Altieriétait perdu. Il le vit fuir…
Et il s’élança à sa poursuite.
« Celui-là ne m’échappera pas », songea-t-il.
Altieri atteignit en courant son palais. En quelques bonds ilmonta à l’appartement de Léonore et enfonça la porte d’un coup depied, parcourut les pièces.
« Partie ! Partie ! » hurla-t-il.
Brusquement, il se ressouvint que Léonore avait suivi lecercueil de son père…
Des serviteurs rentraient…
« Où est la signora ? gronda-t-il.
– À l’île d’Olivolo », répondirent-ils, épouvantés devoir leur maître sanglant, déchiré, les yeux égarés.
Altieri reprit sa course éperdue.
Vingt minutes plus tard, il atteignit la maison, se jeta dans lejardin, étourdit d’un coup de poing le vieux Philippe qui luibarrait le passage, et fit irruption dans la salle à manger.
Léonore, dans les bras du vieux doge, cria :
« Protégez-moi, mon père ! Réveillez-vous, monseigneurdoge ! À mon secours !… »
D’un geste violent et doux à la fois, le vieillard entouraLéonore d’un de ses bras et étendant l’autre en avant :
« Qui vient là ?… Quel est le bravo qui fait ainsitrembler la femme ?
– C’est moi !… Moi, Altieri !…
– Que réclamez-vous ?
– Ma femme !
– Votre femme ! » fit le vieux Candiano avecl’étonnement infini d’un homme qui se réveille d’un longsommeil.
Oui… ces brusques secousses, ces clameurs lointaines, les appelsde Léonore, sa voix déchirante, alors que prosternée à ses piedselle lui disait son malheur, ces émotions violentes avaientaccompli dans l’âme du vieillard une révolution dernière, achevantde lui rendre la raison que les paroles de son fils et les soins dePhilippe avaient commencé à éveiller…
« Ma femme ! répéta violemment Altieri. Allons,arrière, vieillard ! Et rends grâce au Ciel que ta folie teprotège ! Mais par l’enfer ! elle ne te protégera paslongtemps, si… »
Altieri ne put en dire davantage.
Une main lourde venait de s’abattre sur son épaule.
Il se retourna avec un cri de rage…
Scalabrino était devant lui.
« Que me voulez-vous ? demanda Altieri d’une voixrauque.
– Vous tuer ! » dit Scalabrino.
En même temps, il bondit vers une panoplie, en arracha deuxpoignards, en jeta un aux pieds d’Altieri et garda l’autre dans samain.
Altieri le ramassa.
Par une soudaine et prompte manœuvre, Scalabrino se plaça entrele capitaine général et le groupe formé par Léonore etCandiano.
Le vieux doge avait repris sa place dans le fauteuil, et sonregard vide se fixait droit devant lui, comme s’il eût voulu noterles coups qui allaient se porter.
Léonore, agenouillée, cachait sa tête sur les genoux duvieillard, pour ne pas voir…
Altieri avait ramassé le poignard.
Alors seulement, il vit bien Scalabrino, avec sa staturecolossale, son œil terrible, sa figure calme, ses cheveux collés aufront par l’eau de mer.
Altieri eut un mouvement brusque comme pour se précipiter surlui.
Mais ce mouvement ne s’acheva pas.
Peut-être le formidable aspect de Scalabrino noya-t-il son âmeen quelque découragement mortel.
Il se tourna vers Léonore, et, tragique, secoué d’un tremblementconvulsif, d’une voix éteinte, il dit :
« Je meurs ; soyez heureuse puisque votre bonheur serafait de ma mort !… Mais en mourant, je vous maudis… soyezheureuse… soyez damnée ! »
En même temps, il eut un regard désespéré, et, levant lepoignard, il s’en frappa violemment.
Un instant encore, il demeura debout, dardant sur Léonore desyeux de haine atroce.
Puis, brusquement, il tournoya sur lui-même, et s’abattit, sansun souffle.
Ses yeux demeurèrent ouverts et une étrange expression de menaceparut s’y cristalliser, comme si Altieri mort eût été encore agitédes mêmes sentiments violents qui avaient conduit sa vie.
Scalabrino jeta son poignard et s’approcha de Léonoreprosternée, anéantie…
« Signora… dit-il doucement, tout est fini… vous êtesdélivrée…
– Qui êtes-vous ? demanda le vieux Candiano.
– Un ami de Mgr Roland Candiano… un ami de la signora…un de vos amis…
– Roland ! fit le vieillard d’une voix où vibrait unedouleur – donc, une intelligence ! Roland !… Oùest-il ?… Où est mon fils ?…
– Votre fils ! s’exclama Scalabrino haletant. Vousdites bien : Votre fils !… Vous savez donc !… Vouscomprenez donc !… »
Deux larmes coulèrent lentement sur les joues flétries du vieuxdoge qui baissa la tête…
« Mieux eût valu pour moi que je ne recouvre jamais lamémoire… Je me souviens, hélas !… Et dans la mémoire qui selève au fond de ma nuit comme une aube livide, je ne vois quedouleurs, deuils et épouvante… Mon fils ! Mon fils !continua-t-il avec un sanglot. Sans doute, il se désespère au fondd’un cachot !… Mon fils !… Roland, Roland, oùes-tu ?… »
Scalabrino allait parler, dire tout ce qu’il savait, l’évasion,la longue lutte, la révolution dans Venise…
À ce moment, deux hommes entrèrent dans la salle.
L’un était le vieux Philippe.
L’autre, Gianetto.
Celui-ci vint droit à Scalabrino, et lui dit :
« Il est urgent que je voie le maître…
– Pourquoi ?
– Cette lettre…
– Donne ! »
Scalabrino saisit la lettre – la lettre écrite par l’Arétin sousla dictée de Dandolo à son lit de mort. Il la parcourut d’un trait,étouffa une sorte de rugissement…
« Vous deux, dit-il à Gianetto et à Philippe, veillez surla signora… empêchez-la de sortir… ne la laissez passeule… »
Puis, saisissant le vieux Candiano par le bras :
« Vous voulez savoir où est votre fils ! Vous voulezle toucher, le voir avec vos mains, avec vos baisers… puisque vousne pouvez le voir avec vos yeux… Eh bien, venez avecmoi !…
– Mon fils ! Mon fils ! haleta le doge.
– Venez ! venez !…
– Mon père ! ne m’abandonnez pas ! sanglotaLéonore.
– Venez ! Venez ! » répéta Scalabrino enentraînant le vieillard, tandis que d’un coup d’œil, ilrecommandait encore la vigilance à Philippe et à Gianetto.
Léonore, toujours agenouillée, laissa tomber sa tête sur lefauteuil, et, à bout de forces, sa vaillante nature brisée, se prità pleurer… pleurer sans fin.
Philippe, avec une force et une promptitude décuplées parl’émotion, saisit le cadavre d’Altieri et l’entraîna au-dehors…
Nous revenons maintenant sur le pont des Soupirs.
Foscari avait été enchaîné sur la chaise de pierre où neuf ansauparavant il avait fait enchaîner le doge Candiano pour luiinfliger l’horrible supplice de l’aveuglement.
Mais même à ce moment il n’avait pas abdiqué son orgueil.
Son regard, empreint d’une sauvage expression de haine, sefixait sur Candiano.
Ce masque de sérénité majestueuse dont pendant si longtemps ilavait recouvert sa physionomie, ce masque était tombé.
Maintenant qu’il n’était plus besoin de dissimuler, son âprenature d’ambition forcenée apparaissait en relief.
L’orgueil dominait dans ses traits fortement accentués.
Son œil d’aigle ne se baissa pas sous le regard de Roland.
Et il y avait dans l’attitude du doge vaincu, enchaîné, unegrandeur farouche qu’elle n’avait jamais eue tandis qu’il exerçaità Venise la puissance royale.
Mais l’attitude de Roland, dans sa simplicité forte et sereine,dominait encore celle de Foscari.
Le juge et l’accusé étaient dignes l’un de l’autre.
« Foscari, dit Roland, les paroles seraient vaines. Jereprésente ici un homme que, pour satisfaire votre soif dedespotisme, vous avez brisé en plein bonheur. Je suis ici le filsde Candiano saisi par vous, aveuglé par vous, jeté par vous, seul,pauvre, sur une route solitaire, condamné par vous à la misère,poussé par vous à la folie. Comprenez-moi : Je ne suis pas untribunal. Je suis un fils. Qu’avez-vous à dire ?
– Que vous faites bien de venger votre père, ditFoscari.
– Foscari, je vous hais, en effet, comme l’homme qui a faitle malheur d’un vieillard inoffensif… Ma volonté est de vous fairesouffrir ce que mon père a souffert pour vous…
« Foscari, regardez-moi bien. C’est mon visage que vousverrez dans la nuit de vos remords… Foscari, dans quelquesinstants, vous ne verrez plus. Car vous allez être aveuglé comme lefut mon père, jeté sur une route solitaire comme le fut mon père,livré à la risée et à la mendicité comme le fut monpère !… »
Foscari eut un long frisson.
Une seconde, cette âme s’amollit.
Mais il retrouva aussitôt son orgueil et leva sur Roland unregard clair, empli de haine.
Les yeux de Roland flamboyèrent.
Il fit un signe.
Un homme s’approcha…
« Le bourreau ! murmura Foscari. Adieu, lumière dujour !… »
À ce moment, un grand cri retentit à l’entrée du pont, leshommes qui entouraient Roland s’écartèrent, et un vieillard soutenupar un colosse, le vieux doge Candiano guidé par Scalabrino,apparut, les mains tendues, frémissant, et si terrible dans sonémotion, avec des accents si déchirants que tous ces rudesmontagnards tremblèrent et se prirent à pleurer.
Le bourreau s’était reculé de Foscari.
« Mon fils ! mon fils ! appelait le vieillard.Mon fils ! Je t’entends ! Je te retrouve ! Monfils ! Mon fils !… »
L’instant d’après, Roland, à demi fou, ivre d’une joiesurhumaine, tombait dans les bras de son père.
Leur étreinte fut longue, entrecoupée de mots sans suite…
Ils oubliaient tout en ce moment. Roland ne se demandait pascomment son père avait recouvré la raison. Le vieux doge necherchait pas à savoir pourquoi son fils était maître dans lepalais ducal…
Une main toucha enfin Roland au bras.
Roland se retourna, comme éveillé d’un rêve.
Le montagnard qui l’avait touché lui montra Foscari, et luidit :
« Il ne faut pas prolonger son agonie… »
Roland tressaillit, saisit violemment son père par le bras,l’amena devant Foscari, et, d’une voix haletante :
« Mon père, ici est l’homme qui vous a aveuglé !
– L’homme qui m’a aveuglé ! fit sourdement le vieuxdoge.
– Rappelez-vous, mon père !… Celui qui vous a faitsaisir pendant la nuit maudite…
– Foscari !…
– Celui qui vous a fait enchaîner sur cette chaise depierre…
– Foscari !…
– Celui qui vous a condamné à la nuit éternelle…
– Foscari !… »
Foscari, cette fois, baissa la tête et, dans ses liens, eut unmouvement de recul instinctif.
Lui qui n’avait pas tremblé sous le regard de Roland, trembladevant ce regard vide, car cette épouvantable physionomie ravagée,c’était sa propre physionomie qu’il voyait par avance !
« Il est là, mon père, continua Roland d’une voix quigronda en sourds accents. Il est là ! Dites, mon père !Parlez vous-même ! Que faut-il faire de cet homme ?
– Foscari ! répéta l’aveugle en étendant les mains. Oùest-il ! Fais que je le touche, mon fils ! après la joiede toucher ce que j’aime le plus au monde… toi ! Donne-moi lajoie de toucher ce que je hais par-dessus tout,Foscari ! »
Roland saisit les mains de son père et les plaça sur la tête del’homme enchaîné.
« Foscari, reprit le vieux doge, êtes-vous là ? Est-cebien vous qui êtes là, sur la chaise de pierre où l’on attache lestraîtres ?
– Oui, Candiano, répondit le doge déchu d’une voix calme etorgueilleuse… c’est moi ! moi… sur la chaise du pont desSoupirs où je vous ai fait attacher…
– Mon père ! mon père ! cria Roland, prononcez lacondamnation…
– Vaincu, je l’attends d’une âme invincible ! ditFoscari.
– Parlez, parlez, mon père !
– Oui, mon fils ! » dit le vieux Candiano.
Ses mains s’imposèrent fortement sur la tête du doge vaincu et,d’une voix auguste, le front radieux de sérénité, tandis que lessouffles impurs des prisons qui balayaient le pont des Soupirsagitaient sa barbe blanche et ses longs cheveux d’argent, ilprononça :
« Foscari, je vous pardonne… Allez, mon fils, et, si vousle pouvez, vivez en paix avec votre conscience ! »
Alors, on dit que Foscari baissa la tête et pleura.
Cet homme de fer s’avouait vaincu !…
Et tandis qu’on le détachait, tandis qu’il s’en allaitlentement, le dos courbé, le front pensif, comme s’il eût interrogécette conscience que la parole du vieillard avait évoquée, Rolandse laissait tomber à genoux, collait ses lèvres aux mainstremblantes de son père, et balbutiait :
« Ô mon père, vous êtes grand parmi les grands… Car vousm’apprenez en ce jour que la plus terrible des vengeances, la plussûre et la plus accablante, réside en la magnanimité duPardon… »
Léonore était demeurée à genoux dans la salle à manger del’antique maison Dandolo, en île d’Olivolo.
Lorsque le vieux Candiano fut parti avec Scalabrino, elle eut lasensation que tout était fini pour elle.
De suprêmes et mortelles pensées s’agitèrent confusément au fondde son âme, dans l’adieu qu’elle disait à toutes choses : lavie, le ciel bleu, les rêves de sa jeunesse, la vieille maison oùelle avait aimé… adieu, tout cela !
Adieu le sourire enchanteur de son amour !
Adieu, Roland !
Et ce nom résumait, formulait la synthèse de ses dernièrespensées.
Elle voulait mourir avec ce nom sur les lèvres.
Elle le prononçait avec cette ferveur et ce désespoir qui luirévélaient à elle-même la profondeur de son amour.
Peut-être fut-ce le moment de sa vie où elle eut pleineconscience de ce qu’il y avait de pur, de définitif, de sublimedans son cœur.
Toute son existence, toute sa pensée, tout le sentiment de soncœur, tout en elle prenait sa source dans son amour. Elle aimaitcomme on respire. Elle n’était que par Roland. Séparée de lui, savie devenait une anomalie.
Quelle heure effroyable et touchante elle passa alors à parler àRoland du fond de son âme, à lui dire ce qu’elle avait souffert, etquelle était sa désespérance, et qu’elle ne l’avait pas trahi, etqu’elle était toute fidélité, tout amour !…
Elle se releva enfin.
Vit-elle Gianetto et le vieux Philippe qui lasurveillaient ?
Il est probable qu’elle ne vit que son rêve suprême.
« Roland, murmura-t-elle, je t’aimais… je t’aime… adieu,Roland… »
Elle porta la main à son corsage et en tira le flacon qu’elle yavait caché.
Ses yeux que troublait déjà l’horreur instinctive de la mort sefixèrent par la fenêtre grande ouverte dans l’espace gazé de brumeslégères.
Une dernière fois, elle murmura :
« Roland !…
– Léonore !… cria de loin, du fond du jardin, une voixdélirante, une voix qui la fit palpiter, tressaillir des pieds à latête comme d’une violente secousse.
– Roland ! répéta-t-elle éperdue de mille angoisses,transportée soudain dans le domaine de l’irréalisable.
– Léonore ! » gémit Roland en apparaissant auseuil de la porte.
Pendant une minute longue comme un siècle, ils demeurèrent ainsien présence l’un de l’autre.
Aucune explication ne fut nécessaire entre eux.
Léonore comprit que Roland connaissait sa constanceimmuable.
Roland comprit qu’il était aimé comme il aimait…
Ce fut pour eux un des ces terribles instants où il semble quele cœur s’arrête, que l’âme entre dans le néant, que les forces del’être seront impuissantes à supporter l’effroyable fardeau de lajoie poussée au-delà des limites humaines.
Leurs bras se tendirent.
De leurs yeux, des larmes s’échappèrent, amères, brûlantes…
Et ce fut ainsi, les bras tendus l’un vers l’autre, vaillants,enivrés, sublimes de leur amour, ce fut ainsi qu’ils marchèrent, cefut ainsi qu’ils se rejoignirent, ce fut ainsi qu’ils échangèrentdans cette étreinte convulsive leurs âmes, leurs cœurs, leurspensées, leurs amours…
Et, comme si toute la douleur du passé se fût enfuie avec deslarmes bénies, ils se regardèrent alors et, doucement, d’un sourireinfiniment doux, d’un sourire extasié, ils se sourirent.
*
* *
Ce sourire termine cette histoire que nous venons de raconter denotre mieux.
Nous osons espérer que le lecteur y aura trouvé quelqueenseignement, et qu’il nous aura suivi sans trop de déplaisir.
*
* *
Cinq mois après les événements que nous venons de retracer, lemariage de Léonore Dandolo et de Roland Candiano fut célébré engrande pompe.
Par une pensée toute naturelle qui consistait à enchaîner leprésent au passé – au point où leur rêve de bonheur avait été sibrusquement interrompu – Roland voulut que l’union fût couronnée le6 juin, jour anniversaire de leurs fiançailles.
La veille, Roland Candiano, élu doge par le peuple le1er février précédent, fit afficher des tablettes où,selon sa promesse, il se démettait du pouvoir et conseillait aupeuple de Venise de vivre en liberté.
Hélas ! l’heure de la liberté n’avait pas sonné pourVenise.
Pendant un an ou deux, le peuple vécut libre et sans maître.Mais bientôt l’ambition, la soif de despotisme de quelques-uns, lesvices des autres devaient replonger la cité dans de nouveauxmalheurs.
Mais cela déborde le cadre de notre récit…
Disons simplement que Scalabrino, qui avait refusé obstinémentle poste de capitaine général, assista Roland et se tintconstamment à ses côtés pendant la cérémonie du mariage.
Il devait d’ailleurs le suivre dans le long voyage à traversl’Italie et le monde, que Roland Candiano voulait entreprendre.
L’Arétin composa un épithalame qu’il déclara lui-même magnifiqueet glorieux comme le soleil, de crainte que ses auditeurs nefussent pas assez empressés à le glorifier.
Guido Gennaro, un mois après la chute de Foscari, s’étaitprésenté au palais ducal et avait demandé à être réintégré dans sesfonctions de chef de police.
« Il n’y a plus de chef de police, lui aurait ditRoland ; mais je vous nomme aux fonctions de rechercher et deme signaler les infortunes des quartiers pauvres, et j’augmente vosappointements. »
C’est à cet usage, en effet, que fut employée la fortune deDandolo, bravement restituée par l’Arétin.
Gennaro accepta cette police nouvelle et y déploya des qualitésqui l’étonnèrent lui-même.
Quant à la fête qui suivit le mariage et qui fut présidée par levieux Candiano, nous n’en parlerons pas.
Disons seulement que ce fut la fête de Venise tout entière.
Et comme, le soir venu, le peuple délirant acclamait les Amantsde Venise, Léonore et Roland apparurent sur l’escalier des Géants,dans la lumière d’un embrasement du vieux palais ducal.
Et ce fut, dans la gloire des acclamations, dans la splendeurdes maisons illuminées, dans la griserie chaude des chansons quimontaient des gondoles pavoisées, dans cette impalpable poussièrede joie sublime qui s’élevait de cette foule enivrée, ce fut commeune triomphante apothéose de la Liberté, de la Constance et del’Amour.