Chapitre 1 LES IDÉES DE JUANA
Nous avons dit que Pardaillan, mettant à profit le temps, assez long, pendant lequel les conjurés se retiraient un à un, avait eu un entretien assez animé avec le Chico.
Pardaillan avait demandé au petit homme s’il n’existait pas quelque entrée secrète, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la grotte, par où lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir à son gré.
Le nain s’était d’abord fait tirer l’oreille. Pour lui, pénétrer seul et sans autre arme qu’une dague, dans cet antre, c’était une manière de suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur français, qui venait d’échapper par miracle à une mort affreuse,s’exposât ainsi, comme à plaisir. Son affection grandissante lui faisait un devoir de ne pas se prêter à un jeu qui pouvait être fatal à celui qui l’entreprenait.
Mais Pardaillan avait insisté, et comme il avait une manière à lui, tout à fait irrésistible, de demander certaines choses, le nain avait fini par céder et l’avait conduit dans un couloir où se trouvait, affirmait-il, une entrée que nul autre que lui ne connaissait.
On a vu qu’il ne se trompait pas, et qu’en effet, ni Fausta, ni les conjurés ne connaissaient cette entrée.
Pendant que Pardaillan était dans la salle, le nain,horriblement inquiet, se morfondait dans le couloir, la main poséesur le ressort qui actionnait la porte invisible, ne voyant etn’entendant rien de ce qui se passait de l’autre côté de ce mur,contre lequel il s’appuyait, se doutant cependant qu’il y auraitbataille, et attendant, angoissé, le signal convenu pour ouvrir laporte et assurer la retraite de celui qu’il considérait maintenantcomme un grand ami. Car Pardaillan, avec son naturel simple et bonenfant, profondément touché d’ailleurs par le sacrifice quasihéroïque du Chico, lui parlait avec une grande douceur qui étaitallée droit au cœur du petit paria sevré de toute affection, endehors de son adoration pour Juana.
Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coupsconvenus, le nain s’empressa d’ouvrir et accueillit le chevaliertriomphant avec des manifestations d’une joie aussi bruyante quesincère qui l’émurent doucement.
– J’ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant delà-dedans, dit-il, quand il se fut un peu calmé.
– Bah ! répondit Pardaillan en souriant, j’ai la peautrop dure, on ne m’atteint pas aisément.
– J’espère que nous allons nous en aller maintenant ?fit le Chico qui tremblait à la pensée que, pris de quelquenouvelle lubie, le Français ne s’avisât de s’exposer encore, bieninutilement, à son sens.
À sa grande satisfaction, Pardaillan dit :
– Ma foi, oui ! Ce séjour est peut-être agréable pourdes bêtes de nuit, mais il n’a rien d’attrayant et il est trop peuhospitalier pour d’honnêtes gens comme Chico. Allons-nous-endonc !
Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagné deson petit ami, le nain Chico, fit son entrée dans l’auberge deLa Tour.
Tout le personnel s’activait, frottant, lavant, balayant,nettoyant, mettant tout en ordre, car ce jour était un dimanche etla clientèle serait nombreuse.
Dans la vaste cheminée de la cuisine, un feu clair pétillait, etla gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l’habitude, maugréaitet bougonnait contre les jeunes maîtresses qui ne veulent en fairequ’à leur tête, et qui, après avoir passé la plus grande partie dela nuit debout, sont levées les premières et parées de leurs plusbeaux atours, gênent les serviteurs honnêtes et consciencieuxacharnés à leur besogne.
C’est qu’en effet la petite Juana était descendue la première,n’ayant pu trouver le repos espéré.
Elle était bien pâle, la petite Juana, et ses yeux cernés,brillants de fièvre, trahissaient une grande fatigue… ou peut-êtredes larmes versées abondamment. Mais si inquiète, si fatiguée et sidésorientée qu’elle fût, la coquetterie n’avait pas cédé le paschez elle. Et c’est, parée de ses plus riches et de ses plus beauxvêtements, soigneusement coiffée, finement chaussée – coiffure etchaussures, ses deux plus grandes coquetteries, en vraie Andalousequ’elle était – qu’elle allait et venait, par habitude, maisl’esprit absent, ne surveillant nullement les serviteurs, ayanttoujours l’œil et l’oreille tendus vers la porte d’entrée comme sielle eût attendue quelqu’un.
C’est ainsi qu’elle vit parfaitement, et du premier coup d’œil,entrer Pardaillan, flanqué de Chico, l’air triomphant. Et du mêmecoup le sourire s’épanouit sur la pourpre fleur de grenadierqu’étaient ses lèvres, ses joues si pâles rosirent, et ses yeuxinquiets, comme embués de larmes, retrouvèrent tout leur éclat,comme par enchantement.
Elle les vit parfaitement, mais il se trouva, comme par hasard,que juste à ce moment elle remarqua une négligence d’une servante àqui elle se mit à faire des reproches très vifs, des reprochesexagérés par rapport à la faute commise, ce qui parut surprendre etchagriner la servante, peu habituée sans doute à une tellesévérité.
Quand elle jugea que le seigneur français avait suffisammentattendu, Juana daigna remarquer sa présence, et avec un joli petitcri de surprise, admirablement jouée, et avec un air d’indifférencehypocrite :
– Ah ! monsieur le chevalier, vous voici deretour ? Savez-vous que vos amis, don Cervantès et don César,sont très inquiets à votre sujet ? dit-elle.
– Bon ! fit Pardaillan en souriant, je vais lesrassurer… dans un instant.
Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tôt,si vivement pressé le Chico de sauver le chevalier, s’il étaitpossible, Juana, qui avait prodigué des promesses sincères dereconnaissance et d’attachement, Juana ne dit pas un mot au nain,dont l’air triomphant se changea en consternation. Elle ne parutmême pas le voir ; ou plutôt, si. Elle lui jeta un coup d’œil.Mais un coup d’œil foudroyant, comme si elle eût eu à lui reprocherquelque trahison indigne.
Le pauvre Chico, qui s’attendait à des remerciements bienmérités, somme toute, demeura pétrifié, et son petit visage secrispa douloureusement : « Qu’a-t-elle donc ? Quelui ai-je fait ? »
Juana, sans plus s’occuper du nain, demandait :
– Seigneur, désirez-vous monter vous reposer desuite ? Désirez-vous prendre quelque chose avant ?
– Juana, ma jolie, je désire me restaurer d’abord.Faites-moi donc servir la moindre des choses, quelque tranche depâté, par exemple, avec deux bouteilles de vin de France.
– Je vais vous servir moi-même, seigneur, dit Juana.
– Honneur auquel je suis très sensible, ma belleenfant ! Pendant que vous y êtes, voyez donc, s’ils ne dormentpas, à rassurer sur mon compte MM. Cervantès et ElTorero.…
– Tout de suite, seigneur !
Vive et légère et heureuse, Juana s’élança dans l’escalier pourinformer les amis du seigneur français de son retour inespéré,après avoir fait signe à une servante de dresser le couvert.
Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chicoet, voyant dans ses yeux toujours la même interrogation, il se mità rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et comme lenain le regardait d’un air de douloureux reproche, il luidit :
– Tu ne comprends pas, hein ? C’est que tu ne connaispas les femmes !
– Que lui ai-je fait ? murmura le nain de plus en plusinterloqué.
Pardaillan haussa les épaules et :
– Tu lui as fait que tu m’as sauvé, dit-il.
– Mais c’est elle qui m’en a prié !
– Précisément !
Et comme le nain ouvrait des yeux énormes, il se mit à rire detout son cœur.
– Ne cherche pas à comprendre, dit-il. Sache seulementqu’elle t’aime.
– Oh ! fit le Chico incrédule, elle ne m’a pas dit unmot. Elle m’a foudroyé du regard.
– C’est précisément à cause de cela que je dis qu’ellet’aime.
Le nain secoua douloureusement la tête. Pardaillan en eutpitié.
– Écoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana estcontente de me voir vivant…
– Vous voyez bien…
– Mais elle est furieuse après toi.
– Pourquoi ?… Je n’ai fait que lui obéir.
– Justement !… Juana aurait bien voulu que je ne fussepas tué. Elle n’aurait pas voulu que ce fût toi qui, précisément,me sauvasses.
– Parce que ?
– Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n’admetpas qu’on ne soit pas jaloux d’elle. Si tu avais bien aimé Juana,tu eusses été jaloux d’elle. Jaloux, tu ne m’eusses passauvé ! Voilà ce qu’elle se dit. Comprends-tu ?
– Mais si je ne vous avais pas sauvé, elle m’eût tourné ledos. Elle m’eût traité d’assassin.
– Parfaitement !
– Alors ?
– Alors il vaut mieux que les choses soient comme ellessont. Ne t’inquiète pas. Juana t’aime… ou t’aimera, morbleu !As-tu confiance en moi ? Oui ou non ?
– Oui, tiens.
– Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airsd’amoureux transi. Tes affaires vont bien, je t’en réponds.
Ces paroles ne rassurèrent qu’à demi El Chico. Il avaitconfiance, certes, et puisque le seigneur Pardaillan disait que sesaffaires allaient bien, c’est que cela devait être. Mais un seulpetit sourire de Juana l’eût rassuré plus que toutes les assurancesde l’ami. Néanmoins, pour ne pas désobliger Pardaillan, ils’efforça de refouler son chagrin et de montrer un visage sinonsouriant, du moins un peu moins morose.
À ce moment, Juana redescendait et annonçait :
– Ces seigneurs s’habillent. Dans un instant ilsrejoindront Votre Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis,et si vous voulez prendre place, goûtez cet excellent pâté enattendant l’omelette qui saute.
Pardaillan s’approcha de la table et feignit un grandcourroux.
– Comment, un couvert seulement ? fit-il. Mais,malheureuse, ne savez-vous pas que je traite un brave ! Je disbien : un brave. Et je pense m’y connaître.
Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait être celuiqui avait l’honneur d’être qualifié de brave par le seigneurfrançais, le brave des braves :
– Vite ! ajouta Pardaillan, un second couvert pour cebrave, qui est aussi un ami que j’aime.
À dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico nel’était pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait être cetami dont parlait Pardaillan.
Quoi qu’il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, etcurieuse, comme toute fille d’Ève, elle attendit. Elle n’attenditpas longtemps, du reste.
Pardaillan, une lueur de malice dans l’œil, s’approcha de latable et, désignant l’escabeau au nain confus de cet honneur, augrand ébahissement de Juana qui n’en pouvait croire ses yeux ni sesoreilles :
– Ça, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi là, enface de moi, et soupons, morbleu ! Nous ne l’avons pas volé,que t’en semble ?
Chico commençait à considérer Pardaillan comme un êtreexceptionnel, plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tousceux qu’il avait appris à respecter. Non qu’on se fût donné lapeine de lui apprendre quelque chose, mais de voir et d’entendreautour de soi, on se forme sans s’en apercevoir. Pour lui, un désirde Pardaillan devenait un ordre à exécuter sans discuter, et séancetenante. En outre, il ne manquait ni de fierté ni de dignité, bienqu’on l’eût fort étonné sans doute en lui disant qu’il possédaitces qualités.
Pardaillan ayant dit : « Assieds-toi là », lenain s’assit et avec une aisance parfaite se mit à faire honneur àce festin improvisé. Pardaillan, d’ailleurs, paraissait se faire unplaisir de le traiter comme on traite un hôte de marque.
Sur ces entrefaites, Cervantès et le Torero étaient descenduset, assis à la même table, choquaient leurs verres contre lesverres de Pardaillan et de Chico.
Naturellement Cervantès et le Torero, s’ils furent surpris devoir le chevalier attablé avec le petit vagabond, se gardèrent biend’en laisser rien paraître. Et puisque Pardaillan traitait le Chicosur un pied d’égalité, c’est qu’il avait sans doute de bonnesraisons pour cela, et ils s’empressèrent de l’imiter. En sorte queJuana vit avec une stupeur qui allait grandissant ces personnages,qu’elle vénérait au-dessus de tout, témoigner une grandeconsidération à son éternelle poupée, cette poupée à qui ellecroyait faire un très grand honneur en lui permettant de baiser lebout de son soulier.
Elle ne disait rien, la petite Juana ; mais Pardaillan,amusé, lisait sur sa physionomie mobile et loyale toutes lesquestions qu’elle se posait sans oser les formuler tout haut. Etpour la renseigner indirectement, il feignit de s’en prendre àCervantès et à don César, à qui il se mit à faire, en l’arrangeantà sa manière, le récit de sa délivrance par le Chico.
– Croiriez-vous, dit-il à un certain moment, que ce petitdiable a osé lever la dague sur moi ? À telles enseignes queje me demande comment je suis encore vivant.
– Ah bah ! fit Cervantès sans railler, le petit estbrave ?
– Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dansla petite poitrine de cette réduction d’homme bat un cœur ferme etgénéreux Et je sais bien des hommes forts, réputés braves etgénéreux, qui n’auraient jamais été capables de montrer la moitiéde la grandeur d’âme et de courage de ce petit héros. Il n’est pasde bravoure comparable à celle qui s’ignore. Je vous expliquerai unjour peut-être ce qu’a fait cet enfant Pour le moment, sachez queje l’aime et l’estime, et je vous prie de le traiter en ami, nonpour l’amour de moi, mais pour lui-même.
– Chevalier, dit gravement Cervantès, du moment que vous lejugez digne de votre amitié, nous nous honorerons de faire commevous.
Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Ilétait heureux, certes, mais ces compliments de la part d’hommesqu’il regardait comme des héros, le plongeaient dans une gêne qu’ilne parvenait pas à surmonter. Cependant, nous devons dire qu’illouchait constamment du côté de Juana pour juger de l’effet produitsur elle par ces louanges qu’on faisait de sa petite personne. Etil avait lieu d’être satisfait, car Juana, maintenant, le regardaitd’un tout autre œil et lui faisait son plus gracieux sourire… Aussile cœur du nain s’épanouissait d’aise, et s’il avait osé, il auraitbaisé la main de Pardaillan en signe de soumission et de gratitude,car il était trop fin pour n’avoir pas deviné que toute la scèneavait été imaginée par le chevalier, à seule fin d’impressionnerJuana et la faire revenir de sa bouderie, réelle ou affectée. Etles résultats de cette comédie étaient très visibles pour lui, simodeste et si aveuglé par la passion qu’il fût.
Après avoir ainsi frappé indirectement l’esprit de la fillette,Pardaillan la prit à partie directement et, moitié plaisant moitiésérieux :
– C’est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cetabandonné, votre compagnon d’enfance. Par lui qui m’a sauvé, jevous suis redevable. Je ne l’oublierai pas, croyez-le. Mais unechose qu’il faut que vous sachiez, c’est que la femme qui aura lebonheur d’être aimée de Chico pourra compter sur cet amour jusqu’àla mort. Jamais cœur plus vaillant et plus fidèle n’a battu dansune poitrine d’homme.
Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue quisignifiait :
– Vous ne m’apprenez rien de nouveau.
Pardaillan se montra très sobre d’explications. C’était du resteassez son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu’il avaitsurpris concernant le Torero et ne dit que juste ce qu’il fallaitpour faire ressortir le rôle de Chico, qu’il prit plaisir àexagérer, sincèrement d’ailleurs, car il était de ces naturesd’élite qui s’exagèrent à elles-mêmes le peu de bien qu’on leurfait.
Ces explications données, il prétexta une grande fatigue, et surce point il n’exagérait pas, car tout autre que lui se fût écroulédepuis longtemps, et monta s’étendre dans les draps blancs quil’attendaient.
Pardaillan parti, Cervantès se retira. Le Torero remonta aupremier saluer la Giralda et le Chico resta seul.
Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole.Seulement, après avoir tourné et viré dans le patio, sûre qu’il nela quittait pas des yeux, elle se dirigea d’un air détaché vers unpetit réduit qu’elle avait arrangé à sa guise et qui était commeson boudoir à elle, boudoir bien modeste. Et en se retirant, lapetite madrée regardait par-dessus son épaule pour voir s’il lasuivait. Et comme il ne bougeait pas de sa place, elle eut une mouecomme pour dire : « Il ne viendra pas, lenigaud ! »
Et comme elle voulait qu’il vînt, elle tourna à demi la tête etl’ensorcela d’un sourire.
Alors le Chico osa se lever et, sans avoir l’air de rien, il larejoignit dans le petit réduit, le cœur battant à se briser dans sapoitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elleallait lui faire.
Juana s’était assise dans l’unique siège qui meublait la pièce,très petite. C’était un vaste fauteuil en bois sculpté, comme on enfaisait à cette époque, où l’on se fût montré fort embarrassé denos meubles étriqués d’aujourd’hui. Comme elle était petite, sespieds reposaient sur un large et haut tabouret en chêne, ciré,frotté à se mirer dedans comme le fauteuil, comme tous les meubles,car elle était, nous l’avons dit, d’une propreté méticuleuse, etveillait elle-même à ce que tout fût bien entretenu dans lamaison.
Le Chico se faufila dans la pièce et resta devant elle muet etl’air fort penaud. À le voir, on l’eût pris pour un enfant qui acommis quelque grave délit et attend la correction.
Voyant qu’il ne se décidait pas à parler, elle entama laconversation, et avec un visage sérieux, sans qu’il lui fûtpossible de discerner si elle était contente ou fâchée :
– Alors dit-elle, il paraît que, tu es braveChico ?
Ingénument, il dit :
– Je ne sais pas.
Agacée, elle reprit avec un commencement de nervosité :
– Le sire de Pardaillan l’a dit bien haut. Il doit s’yconnaître, lui qui est la bravoure même.
Il baissa la tête et, comme on avouerait une faute, ilmurmura :
– S’il le dit, cela doit être… Mais moi, je n’en saisrien.
Les petits talons de Juana commencèrent de frapper sur le boisdu tabouret un rappel inquiétant pour Chico, qui connaissait cessignes révélateurs de la colère naissante de sa petite maîtresse.Naturellement cela ne fit qu’accroître son trouble.
– Est-ce vrai ce qu’a dit M. de Pardaillan quecelle que tu aimeras, tu l’aimeras jusqu’à la mort ? fit-ellebrusquement.
On se tromperait étrangement si on concluait de cette questionque Juana était une effrontée ou une rouée sans pudeur ni retenue.Juana était parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait àelle seule à justifier ce qu’il y avait de risqué dans sa question.Rouée, elle se fût bien gardée de la formuler. En outre, il fautdire que les mœurs de l’époque étaient autrement libres que cellesde nos jours, où tout se farde et se cache sous le masque del’hypocrisie. Ce qui paraissait très naturel à cette époque feraitrougir d’indignation feinte tous les pères de la Morale de nosjours. Enfin il ne faut pas oublier que Juana, se considérant unpeu comme la petite madone du Chico, habituée à son adorationmuette, le considérant comme sa chose à elle, accomplissait trèsnaturellement certains gestes, prononçait certaines paroles qu’ellen’eût jamais eu l’idée d’accomplir ou de prononcer avec une autrepersonne.
Le Chico rougit et balbutia :
– Je ne sais pas !
Elle frappa du pied avec colère et dit en lecontrefaisant :
– Je ne sais pas !… Tu ne vois donc rien ? C’estagaçant. Pour qu’il ait dit cela, il a bien fallu pourtant que tului en parles.
– Je ne lui ai pas parlé de cela, je le jure, dit vivementle Chico.
– Alors comment sait-il que tu aimes quelqu’un et que tul’aimeras jusqu’à la mort ?
Et câline :
– Et c’est vrai que tu aimes quelqu’un, dis, Chico ?Qui est-ce ? Je la connais ? Parle donc ! tu resteslà, bouche bée. Tu m’agaces.
Les yeux de Chico lui criaient : « C’est toi quej’aime ! » Elle le voyait très bien, mais elle voulaitqu’il le dît. Elle voulait l’entendre.
Mais le Chico n’avait pas ce courage. Il se contenta debalbutier :
– Je n’aime personne… que toi. Tu le sais bien.
Vierge sainte ! si elle le savait ! Mais ce n’étaitpas là l’aveu qu’elle voulait lui arracher, et elle eut une mouedépitée. Sotte qu’elle était d’avoir cru un instant à la bravouredu Chico. Cette bravoure n’allait même pas jusqu’à dire deuxmots : « Je t’aime ! », Elle ne savait pas, lapetite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plusbraves. Elle était ignorante, la petite Juana, et habituée àdominer ce petit homme, elle eût voulu être dominée à son tour parlui, ne fût-ce qu’une seconde. Ce n’était pas facile à obtenir. Peupatiente, comme elle était, son siège fut fait. Pour elle, le Chicoserait toujours le bon chien fidèle, trop heureux de lécher le piedqui venait de le repousser.
Et dans son dépit, cette pensée lui vint, puisqu’il n’était bonqu’à cela, de l’humilier, de l’amener à se prosterner devant elle,de lui faire humblement lécher les semelles de ses petits souliers,puisque ce brave n’osait aller plus loin.
Et agressive, l’œil mauvais, la voix blanche :
– Si tu ne sais rien, si tu n’as rien dit, rien fait,qu’es-tu venu faire ici ? Que veux-tu ?
Très pâle, mais plus résolument qu’il ne l’eût cru lui-même, ildit :
– Je voulais te demander si tu étais contente.
Elle prit son air de petite reine pour demander :
– De quoi veux-tu que je sois contente ?
– Mais… d’avoir trouvé le Français… de l’avoir ramené.
Avec cette impudence particulière à la femme, elle se récriad’un air étonné et scandalisé :
– Eh ! que m’importe le Français ! Ça, perds-tula tête ?
Effaré, ne sachant plus à quel saint se vouer, ilbalbutia :
– Tu m’avais dit…
– Quoi ?… Parle !…
– De le sauver, de le ramener…
– Moi ?… Sornettes ! Tu as rêvé !
Du coup, le Chico fut assommé. Eh quoi ! avait-il rêvéréellement, comme elle le disait avec un aplomb déconcertant ?Il savait bien que non, tiens ! S’était-elle jouée delui ? Avait-elle voulu le mettre à l’épreuve ? Voir s’ilserait jaloux, s’il se révolterait ? Le seigneur dePardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire :la femme qui aime ne déteste pas, au contraire, qu’on se montrejaloux d’elle. Oui ! ce devait être cela. Mais alors, Juanal’aimerait donc aussi ? Un tel bonheur était-ilpossible ? Eh ! non ! il n’avait pas rêvé, elleavait pleuré cette nuit, devant lui, et ses larmes coulaient pourle Français. Il la voyait, il l’entendait encore !Alors ?… Alors il ne savait plus. Il était profondément peinéet humilié : pourtant l’idée d’une révolte ne lui venait pas.Il était à elle, elle avait le droit de le faire souffrir, de lebafouer, de le battre si la fantaisie lui en prenait. Son rôle àlui était de courber l’échine, de subir ses humeurs et sescaprices. Trop heureux encore qu’elle daignât s’occuper de lui,fût-ce pour le martyriser. Un sourire d’elle et tout seraitoublié.
Elle le guignait du coin de l’œil et jouissait délicieusement deson trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eût voulule piétiner, le faire souffrir, le meurtrir, l’humilier, oh !surtout l’humilier, lui qu’elle savait si fier, l’humilier aupossible, au-delà de tout… Peut-être alors se révolterait-il enfin,peut-être oserait-il redresser la tête et parler enmaître !
Est-ce à dire qu’elle était mauvaise et méchante ?Nullement. Elle s’ignorait, voilà tout. On ne passe pas impunémentde longues années d’enfance, celles où les impressions se graventle plus profondément, dans l’intimité complète d’un garçon – cegarçon fût-il un nain comme le Chico, et il ne faut pas oublierqu’il était de formes irréprochables et vraiment joli – on ne vitpas dans l’intimité d’un garçon sans éprouver quelque sentimentpour lui. Surtout lorsque ce garçon se double d’un adorateurpassionné dans sa réserve voulue.
Dire qu’elle était amoureuse de Chico serait exagéré. Elle étaità un tournant de sa vie. Jusque-là elle avait cru sincèrementn’éprouver pour lui qu’une affection fraternelle. Sans qu’elle s’endoutât, cette affection était plus profonde qu’elle ne croyait.
Il suffirait d’un rien pour changer cette affection en amourprofond. Il suffirait aussi d’un rien pour que cette affectionrestât immuablement ce qu’elle la croyait : purementfraternelle. C’était l’affaire d’une étincelle à faire jaillir.
Or, au moment précis où ces sentiments s’agitaientinconsciemment en elle, Pardaillan lui était apparu. Sur cecaractère quelque peu romanesque, il avait produit une impressionprofonde. Elle s’était emballée comme une jeune cavale indomptée.Pardaillan lui était apparu comme le héros rêvé. Trop innocenteencore pour raisonner ses sensations elle s’était abandonnée, lesyeux fermés. Pardaillan présent, elle avait soudain vu le Chico, cequ’il était en réalité : un nain. Un nain joli, gracieux,élégant, follement épris, mais un nain quand même, une réductiond’homme dont on ne pouvait faire un époux. Dans sa pensée, elledécida que le Chico ne pouvait être qu’un frère et resterait unfrère autant que cela lui conviendrait. Elle s’était livrée avectoute la fougue de son sang chaud d’Andalouse à son rêve d’amourpour l’étranger si fort et si brave. Elle n’avait rien vu desà-côtés de l’aventure dans laquelle elle s’engageait tête baissée.Et c’est ainsi que nous l’avons vue pleurer des larmes de désespoirà la pensée que celui qu’elle avait élu était peut-être mort.
Et voici qu’en faisant ses confidences au Chico, avec cettecruauté inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que leChico, sans se révolter, sans s’indigner, refoulant stoïquement sonamour et sa douleur, voici que le Chico, avec cette clairvoyanceque donne un amour profond, avait dit simplement, sans insister,sans se rendre un compte exact de la valeur de son argument, leChico avait dit la seule chose peut-être capable de l’arrêter surla pente fatale où elle s’engageait :« Qu’espères-tu ? »
Sans le savoir, sans le vouloir, c’était un coup de maître quefaisait le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venaitde l’échapper belle, car ses paroles, après son départ, Juana lestourna et les retourna sans trêve dans son esprit.
Elle était la fille d’un modeste hôtelier, un hôtelier dont lesaffaires étaient prospères, un hôtelier qui passait pour être mêmeassez riche, mais un hôtelier quand même. Et ceci, c’était une tareterrible à une époque et dans un pays où tout ce qui n’était pas« né » n’existait pas. Or, elle, fille d’hôtelier,hôtelière elle-même – hôtelière par désœuvrement, par fantaisie,pour rire si on veut, mais hôtelière quand même – elle avait jetéles yeux sur un seigneur qui traitait d’égal à égal avec sonsouverain à elle, puisqu’il était, lui, le représentant d’un autresouverain. Que pouvait-elle espérer ? Rien, assurément. Jamaisce seigneur ne consentirait à la prendre pour épouse légitime.Quant au reste, elle était trop fière, elle avait été élevée tropau-dessus de sa condition pour que l’idée d’une bassesse pûtl’effleurer.
Le résultat de ses réflexions avait été que son amour pourPardaillan s’était considérablement atténué. Or le terrain queperdait le chevalier, le Chico le regagnait sans qu’elle s’endoutât elle-même. Elle était donc combattue par deux sentimentscontraires : d’une part son amour tout récent, amour violent,en surface, pour Pardaillan ; d’autre part, son affectionlointaine, plus profonde qu’elle ne croyait, pour le Chico. Lequelde ces deux sentiments devait l’emporter ?
Et c’est à ce moment-là que Pardaillan revenait. Certes, ellefut heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa à sesyeux et reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui envoulait de s’être effacé et sacrifié. Dans sa logique spéciale,elle se disait que, elle, elle ne se serait pas sacrifiée et auraitdéfendu son bien du bec et des ongles. De là l’accueil frigidequ’elle fit au nain.
Or Pardaillan raconta que le nain s’était défendu comme un beaudiable et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, lesactions du Chico montèrent. Pourquoi rêver de chimères ? Lebonheur était peut-être là. Ne serait-ce pas folie de le laisserpasser ? De là le revirement en faveur du nain. De là cetête-à-tête. Il fallait que le Chico se déclarât. Et voilà qu’ellese heurtait à sa timidité insurmontable. Elle enrageait d’autantplus que malgré elle, tout en s’efforçant de l’amener àcomposition, elle ne pouvait s’empêcher de songer à Pardaillan, etil lui semblait que lui n’eût pas tant tergiversé. De là sa rage etsa colère contre le Chico, de là ce désir furieux de le maltraiter,de l’humilier.
Donc le Chico, au lieu de s’indigner devant son impudentedénégation, après être resté un long moment perplexe et silencieux,courba l’échine, accepta la rebuffade et parut s’excuser en disantdoucement :
– J’ai fait ce que tu m’as demandé, et Dieu sait s’il m’ena coûté ! Pourquoi es-tu fâchée ?
Ainsi voilà tout ce qu’il trouvait à dire. Ah ! si elleavait été à sa place, comme elle eût vertement relevél’impertinente prétention de celui qui eût voulu la faire passerpour une sotte et se fût gaussé à ce point d’elle. Décidément, leChico n’était pas un homme. Il resterait éternellement un enfant.Quelle aberration avait été la sienne de croire un instant qu’unenfant pourrait parler et agir comme un homme ! Et sa fureurs’accrut, d’autant plus qu’elle était peut-être encore plusmécontente d’elle même que lui. Et cette, pensée, fugitive qu’elleavait eue de l’amener à se prosterner, à lécher ses semelles, toutpareil a un chien couchant, cette pensée lui revint plus précise,prit la forme d’un désir violent, se changea en obsession tenace,tant et si bien qu’elle résolut de la réaliser coûte que coûte.
Pour réaliser cet impérieux désir, elle radoucit son ton en luidisant :
– Mais je ne suis pas fâchée.
– Vrai ?
– En ai-je l’air ? fit-elle en lui adressant unsourire qui l’affola.
En disant ces mots, tout à son projet, elle croisa négligemmentune jambe fine et nerveuse, moulée dans un bas de soie rose, surl’autre, et tout en lui souriant, elle agitait doucement son piedqui arrivait à hauteur de la poitrine du nain. Et elle regardait cepied complaisamment comme une chose qu’on trouve jolie, puis elleregardait le Chico, comme pour lui dire : « Embrasse-ledonc, nigaud ! »
Et ce petit pied, finement chaussé de mignons souliers en cuirde Cordoue souple et parfumé, richement brodés, tout neufs, cepetit pied se balançant mollement à quelques pouces de son visage,fascinait le petit homme et une envie folle lui venait de leprendre, de l’étreindre, de l’embrasser à pleine bouche. Et lepetit pied allait, venait, s’agitait, lui présentait la semelle,très blanche, à peine maculée, lui répétait dans son langagemuet : « Mais va donc ! va donc ! »
Si bien que le Chico ne put résister à la tentation, et commeelle souriait encore, preuve qu’elle n’était pas fâchée, il selaissa tomber sur les genoux.
Elle eut un sourire qu’il ne vit pas, un sourire où il y avaitla joie du triomphe assuré et aussi un peu de pitié dédaigneusetandis que dans son esprit elle clamait : « Tu yviendras ! Tu y viens ! ».
Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer levisage. Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si ellen’eût pas remarqué qu’ainsi agenouillé elle lui touchait la figure.Et toujours c’était la semelle qui se présentait à lui, qui luifrôlait le front, les joues, les lèvres, au hasard, comme pourdire : « C’est là que tu poseras tes lèvres, làoù c’est maculé, là seulement. »
Du moins c’est ce que traduisit le Chico. Mais c’était unincorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de toucher à cepetit pied sans son autorisation à elle ne lui venait même pas.Qu’eût-elle dit ? Tiens ! ; Il était bien loin de sedouter que s’il avait eu le courage de la prendre dans ses bras etde plaquer ses lèvres sur ses lèvres, elle lui eût probablementrendu son baiser, pâmée.
Mais comme la semelle passait encore un coup à portée de sabouche, comme la tentation était trop forte, il réunit tout soncourage, et d’une voix implorante :
– Si tu n’es pas fâchée, tu veux bien que…
Il ne put achever sa phrase. Brusquement la semelle s’étaitplaquée sur ses lèvres et les frottait avec une sorte de ragenerveuse, comme si elle eût voulu les écorcher, les fairesaigner.
Si naïf et si timide qu’il fût, le Chico comprit cette fois.Ivre de joie, il posa ses lèvres partout sur cette semelle sanss’inquiéter de savoir si elle était maculée ou non. Tiens ! ilavait bien baisé la terre où s’était posé le soulier ; ilpouvait, à plus forte raison, baiser le soulier lui-même.
Et comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir luirationner son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit deslèvres, se courbant davantage, jusqu’à poser sa face sur le bois dutabouret.
C’est là sans doute que voulait l’amener le petit pied, car ilcessa de se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec unsoupir de joie satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posasur la tête, d’un air dominateur qui semblait dire : « Tuseras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n’es bon qu’à cela.Je te dominerai toujours, toujours ! car tu es ma chose, àmoi ! »
Et elle le maintint longtemps ainsi, et il y serait bien restéplus longtemps encore, le pauvre diable, tant il était heureux. Etc’était en plus puéril, en plus sincère, avec la violence en moinset la grâce mutine en plus, la répétition du geste de Fausta avecCenturion.
Son impérieux désir enfin satisfait, contente d’être arrivée àses fins, elle éprouva soudain une gêne indéfinissable et comme dela honte aussi. Tout doucement, avec la crainte de lui faire mal,et explique cela qui pourra, avec le remords de le priver de cepauvre bonheur, elle retira ses pieds.
Lui, heureux d’avoir obtenu plus qu’il n’aurait osé espérer,plus qu’il n’en avait jamais obtenu, en tout cas, la laissa faire,ne chercha pas à prolonger son bonheur, redressa la tête, ettoujours agenouillé la contempla extasié.
Alors, toute rouge – de plaisir ? de honte ? deregret ? qui peut savoir ! – sans trop savoir ce qu’elledisait :
– Tu vois bien que je n’étais pas fâchée, dit-elle.
Et comme elle lui souriait doucement en disant cela, ils’enhardit un peu, se courba encore un coup, posa une dernière foisses lèvres sur le bout du pied, qui se cachait timidement, et sereleva enfin en disant très convaincu, avec un air de gratitudeprofonde :
– Tu es bonne ! Tiens, bonne comme la Vierge.
Elle rougit davantage encore. Non, elle n’était pas bonne. Elleavait été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier, il devraitla battre, elle l’avait bien mérité. En se morigénant ainsielle-même, elle voulut tenter un dernier effort, et, àbrûle-pourpoint :
– Est-ce vrai que tu as voulu poignarder leFrançais ?
À son tour il rougit comme si cette question eût été un reprochesanglant. Il baissa la tête et fit signe oui, d’un air honteux.
– Pourquoi ? fit-elle avidement.
Elle espérait qu’il allait répondre enfin :
– Parce que je t’aime et que je suis jaloux !
Hélas ! encore un coup le pauvre Chico laissa passerl’occasion. Il bredouilla :
– Je ne sais pas !
C’était fini. Il n’y avait plus rien à faire, rien à espérer. Denouveau le dépit déchaîna la fureur en elle. Elle se mit àtrépigner, et rouge, de colère cette fois, elle cria :
– Encore ! je ne sais pas ! je ne sais pas !Tu m’agaces ! Tiens, va-t’en ! va-t’en !
Cette explosion de colère subite, après sa gentillesse de tout àl’heure le stupéfia. Il ne comprenait plus. Qu’avait-elle donc, bonDieu ! et que lui avait-il fait encore ?
Comme il ne bougeait pas, dans son ébahissement, elle leva sonpetit poing et, le repoussant brutalement, le frappant avec rage,elle cria plus fort, en trépignant plus que jamais :
– Va-t’en ! va-t’en !
Il courba l’échine et se retira humblement.
Or, s’il fût revenu à l’improviste, il eût pu voir deux larmes,des perles brillantes, couler lentement sur les joues roses de samadone prostrée dans son fauteuil.
Mais le Chico n’aurait jamais eu l’audace de reparaître devantelle quand elle le chassait brutalement. Il s’en allait la mortdans l’âme, attendant que la tempête fût apaisée, et qu’elle luifît signe pour accourir de nouveau se prêter à ses caprices et àses humeurs.
Et puis, qui sait ? Même s’il avait vu ces deux larmes, leChico était si naïf – pour les choses de l’amour – il était si bienpersuadé qu’on ne pouvait éprouver un sentiment sérieux pour unbout d’homme tel que lui, qu’il se fût imaginé que ces larmescoulaient encore pour le Français.
Et pourtant !…
Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagné, après unejournée et une nuit aussi bien remplies, le Torero s’était renduauprès de sa fiancée, la jolie Giralda.
Don César ne cessait d’interroger la jeune fille sur ce que luiavait dit cette mystérieuse princesse, au sujet de sa naissance etde sa famille, qu’elle prétendait connaître. Malheureusement laGiralda avait dit tout ce qu’elle savait et le Torero, frémissantd’impatience, attendait que la matinée fût assez avancée pour seprésenter devant cette princesse inconnue, car il avait décidéd’aller trouver Fausta.
Vers neuf heures du matin, à bout de patience, le jeune hommeceignit son épée, recommanda à la Giralda de ne pas bouger del’hôtellerie où elle se trouvait en sûreté, sous la garde dePardaillan, et il sortit.
Sur le palier du premier étage, en passant devant la portederrière laquelle Pardaillan dormait à poings fermés, il eut uneseconde d’hésitation et il allongea la main vers le loquet pourentrer. Mais il n’acheva pas son geste, et, secouant latête :
– Non ! murmura-t-il, ce serait un crime de leréveiller pour si peu. Que me dirait-il d’ailleurs ?Laissons-le reposer, il doit en avoir besoin ; quoiqu’il ne sesoit guère expliqué, j’ai idée qu’il a dû passer une nuit plutôtmouvementée.
Et il continua son chemin sur la pointe des pieds, descenditl’escalier intérieur en chêne sculpté, dont les marches, cirées àoutrance, étaient reluisantes et glissantes comme le parquet d’unesalle d’honneur de palais, et pénétra dans la cuisine.
Un cabinet semblable à peu près au bureau d’un hôtel moderneavait été ménagé là, dans lequel se tenait habituellement la petiteJuana. De ce cabinet, à l’abri des regards indiscrets, la fille deManuel pouvait, par de grands judas, surveiller à la fois lacuisinière, la grande salle et le patio, sans être vueelle-même.
Le Torero pénétra dans ce retrait et, s’inclinant gracieusementdevant la jeune fille :
– señorita, dit-il, je sais que vous êtes aussi bonne quejolie, c’est pourquoi j’ose vous prier de veiller sur ma fiancéependant quelques instants. Voulez-vous me permettre de faire ensorte que nul ne soupçonne sa présence chez vous ?
Señorita ! La petite Juana, toujours parée comme une dame,gracieuse et avenante avec tous, savait néanmoins imposer lerespect. Peu de personnes, comme Pardaillan, se permettaient del’appeler Juana tout court ; bien moins encore, commeCervantès, la tutoyaient. Les serviteurs et les clients lasaluaient, pour la plupart, de ce titre de señorita, ou demoiselle,alors réservé aux seules femmes de noblesse.
Avec son plus gracieux sourire, Juana répondit :
– Seigneur César, vous pouvez aller tranquille. Je vaismonter à l’instant chercher votre fiancée, et tant que durera votreabsence, je la garderai près de moi, dans ce réduit où nul nepénètre sans ma permission.
– Mille grâces, señorita ! Je n’attendais pas moins devotre bon cœur. Vous voudrez bien aviser M. le chevalier dePardaillan, à son réveil, que j’ai dû m’absenter pour une affairequi ne souffre aucun retard. J’espère être de retour d’ici à uneheure ou deux au plus.
– Le sire de Pardaillan sera prévenu.
Le Torero remercia et, tranquille sur le sort de la Giralda, ilsortit après s’être incliné devant la fillette, avec autant dedéférence que si elle avait été une grande dame.
Une fois dehors, il se dirigea à grand pas vers la maison desCyprès, où il espérait trouver la princesse. À défaut, il pensaitque quelque serviteur serait à même de le renseigner et de luiindiquer où il pourrait la trouver ailleurs.
Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, grillerquelques hérétiques. Comme le roi honorait de sa présence sa bonneville de Séville, l’Inquisition avait donné à cette sinistrecérémonie une ampleur inaccoutumée, tant par le nombre des victimes– sept : autant de condamnés qu’il y avait de jours dans lasemaine – que par le faste du cérémonial.
Aussi le Torero croisait-il une foule de gens endimanchés quitous se hâtaient vers la place San-Francisco, théâtre ordinaire detoutes les réjouissances publiques. Nous disons réjouissances, etc’est à dessein. En effet, non seulement les autodafésconstituaient à peu près les seules réjouissances offertes aupeuple, mais encore on était arrivé à lui persuader qu’en assistantà ces sauvages hécatombes humaines, en se réjouissant de la mortdes malheureuses victimes, il travaillait à son salut. Le clergé,pour obtenir ce résultat, avait tout simplement prêché en chaireque chaque fidèle qui assisterait au supplice aurait droit à uncertain nombre d’indulgences.
La foule se rendait donc en masse à ces exécutions puisquec’était tout profit pour elle.
En dehors des autodafés, il y avait encore les corridas. Maisles corridas étaient plutôt rares. En outre, il ne faudrait pascroire que la corrida était ce qu’elle est devenueaujourd’hui : un spectacle accessible à tous, moyennantfinance. La corrida était alors, en Espagne, à peu près ce qu’étaitle tournoi en France : une distraction sauvage réservée à laseule noblesse. Pour descendre dans l’arène et combattre le fauve,il fallait être noble, à telles enseignes que le père de PhilippeII, l’empereur Charles Quint, n’avait pas dédaigné de le faire.Pour assister à la corrida il fallait encore être de noblesse.Certes on réservait une place au populaire qu’on parquait debout auplus mauvais endroit, mais la plus grande partie des places étaitréservée à la noblesse.
Pour les exécutions, il n’en était pas de même. Ces spectacless’adressaient surtout au peuple avec l’intention de le moraliser etde l’édifier. Naturellement on lui réservait la place d’honneur etil en était fier.
Parmi cette foule de gens pressés d’aller occuper les meilleuresplaces ou de jouer leur modeste rôle dans la fête, car toutes lesconfréries participaient à l’autodafé, il s’en trouvait qui,reconnaissant don César, le désignaient à leurs voisins enmurmurant sur un mode admiratif :
– El Torero ! El Torero !
Quelques-uns le saluaient avec déférence. Il rendait les salutset les sourires d’un air distrait et continuait hâtivement saroute.
Enfin il pénétra dans la maison des Cyprès, franchit le perronet se trouva dans ce vestibule qu’il avait à peine regardé la nuitmême, alors qu’il était à la recherche de la Giralda et dePardaillan.
Comme il n’avait pas les préoccupations de la veille, il futébloui par les splendeurs entassées dans cette pièce. Mais il segarda bien de rien laisser paraître de ces impressions, car quatregrands escogriffes de laquais, chamarrés d’or sur toutes lescoutures, se tenaient raides comme des statues et le dévisageaientd’un air à la fois respectueux et arrogant.
Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille ilcommanda, sur un ton qui n’admettait pas de résistance, au premiervenu de ces escogriffes, d’aller demander à sa maîtresse si elleconsentait à recevoir don César, gentilhomme castillan.
Sans hésiter, le laquais répondit avec déférence :
– Sa Seigneurie l’illustre princesse Fausta, ma maîtresse,n’est pas en ce moment à sa maison de campagne. Elle ne saurait enconséquence recevoir le seigneur don César.
« Bon ! pensa le Torero, cette illustre princesses’appelle Fausta C’est toujours un renseignement. »
Et tout haut :
– J’ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affairedu plus haut intérêt et qui ne souffre aucun retard. Veuillez medire où je pourrai la rencontrer.
Le laquais réfléchit une seconde et :
– Si le seigneur don César veut bien me suivre, j’aurail’honneur de le conduire auprès de M. l’intendant qui pourrapeut-être le renseigner.
Le Torero, à la suite du laquais, traversa une enfilade depièces meublées avec un luxe inouï, dont il n’avait jamais eul’idée.
« Oh ! oh ! songeait-il, je comprends lesexclamations admiratives de don Miguel. Il faut que cette princessesoit puissamment riche pour s’entourer d’un luxe pareil. Et quandje pense que ces trésors sont restés toute une nuit sans défense, àla portée du premier malandrin venu, je me dis qu’il faut que cetteprincesse soit singulièrement dédaigneuse de ces richesses… ouqu’un mobile très puissant, que je ne devine pas, la guide à monendroit, puisque c’est pour m’être agréable, pour me permettred’arriver jusqu’à Giralda, qu’elle a consenti à laisser cesmerveilles à l’abandon. »
En songeant de la sorte, il était parvenu au premier étage etétait entré dans une chambre confortablement meublée. C’était lachambre de M. l’intendant à qui le laquais expliqua ce quedésirait le visiteur et se retira aussitôt après.
M. l’intendant était un vieux bonhomme tout ridé, toutcourbé, tout confit en douceur, d’une politesse obséquieuse.
– Le laquais qui vous a conduit à moi, dit cet importantpersonnage, me dit que vous vous appelez don César. Je pense quececi n’est que votre prénom… Excusez-moi, monsieur, avant de vousconduire près de mon illustre maîtresse, j’ai besoin de savoir aumoins votre nom… Vous comprendrez cela, je l’espère.
Très froid, le jeune homme répondit :
– Je m’appelle don César, tout court. On m’appelle aussi leTorero.
À ce nom, l’intendant se courba en deux et tout confusmurmura :
– Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner… Jesuis au désespoir de ma maladresse ; j’espère que monseigneuraura la bonté de me la pardonner… La princesse est menacée dans cepays, et je dois veiller sur sa vie… Si monseigneur veut bien mesuivre, j’aurai l’insigne honneur de conduire monseigneur auprès dela princesse qui attend la visite de monseigneur avec impatience,je puis le dire.
Devant ce respect outré, sous cette avalanche de« monseigneur » inattendue, le Torero demeura muet destupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si ce discours nes’adressait pas un autre. Il se vit seul avec M. l’intendant.Alors il regarda celui-ci comme pour s’assurer s’il avait bien toutson bon sens. Et il dit doucement, comme s’il avait craint del’exciter en le contrariant :
– Vous vous trompez, sans doute. Je vous l’ai dit : jem’appelle don César, tout court, et je n’ai aucun droit à ce titrede monseigneur que vous me prodiguez si abondamment.
Mais le vieil intendant secoua la tête et, se frottant les mainsà s’en écorcher les paumes :
– Du tout ! du tout ! dit-il. C’est le titreauquel vous avez droit… en attendant mieux.
Le Torero pâlit et, d’une voix étranglée parl’émotion :
– En attendant mieux ?… Que voulez-vous doncdire ?
– Rien que ce que j’ai dit, monseigneur. La princesse vousexpliquera elle-même. Venez, monseigneur, elle vous attend et ellesera bien contente… oui, je puis le dire, bien contente.
– En ce cas, conduisez-moi auprès d’elle, dit le Torero quise dirigea vers la porte.
– Tout de suite ! monseigneur, tout de suite !acquiesça l’intendant qui se hâta de prendre son chapeau, sonmanteau et se précipita à la suite du Torero.
Hors la maison, l’intendant précéda don César et, trottinant àpas rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la placeSan-Francisco, déjà encombrée d’une foule bruyante, avided’assister au spectacle promis.
Si le pavé de la place était envahi par une masse compacte depopulaire, les tribunes, les balcons, les fenêtres qui entouraientla place n’étaient pas moins garnis. Mais là, c’était la fouleélégante des seigneurs et des nobles dames.
Tous et toutes, nobles et manants attendaient avec la mêmeimpatience sauvage.
Au centre de la place se dressait le bûcher, immense piédestalde fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place lessept condamnés. Autour du bûcher, un triple cordon de moinessinistres, immobiles comme des statues, la cagoule rabattue,attendaient, la torche à la main, que les victimes leur fussentlivrées pour communiquer le feu aux fascines. Et, en attendant, destorches allumées, une fumée âcre s’échappait en volutes épaisses,s’élevait en tourbillonnant et empestait l’air devenu difficilementrespirable.
Nul ne s’en montrait incommodé, au contraire. Cette fumée,c’était comme le prélude de la fête. Tout à l’heure, l’encensviendra se mêler à elle, les flammes s’élèveront claires etgigantesques et purifieront tout.
Face au bûcher se dressait l’autel construit sur la place même.En temps ordinaire cet autel s’ornait d’une croix sur laquelle unChrist de bronze ciselé tendait ses bras implorants, levait vers leciel des yeux vitreux qui semblaient le prendre à témoin de laméchanceté des hommes. Aujourd’hui l’autel est paré de richesdentelles, tendu de fine lingerie, d’une blancheur immaculée,enguirlandé, fleuri, illuminé comme pour une grande fête : etc’était en effet jour de grande fête.
Du haut de la grosse tour du couvent de San-Francisco, proche,sans discontinuer, le glas tombait lent, lugubre, sinistre,affolant. Il annonçait que la fête était commencée, c’est-à-direque les condamnés, les juges, les moines, les confréries, la cour,le roi, tout ce qui constituait l’abominable cortège, sortait de lacathédrale pour traverser processionnellement les principales voiesde la ville, toutes aussi encombrées de curieux, avant d’aboutir àla place où les victimes, du haut de leur bûcher, devaient assisterà la célébration de la messe, avant que les moines bourreaux nemissent le feu aux fascines. Il continuera de tinter, ce glas,jusqu’à la fin de la cérémonie, c’est-à-dire jusqu’à ce que le feuait accompli son œuvre en dévorant les corps des suppliciés.
Et les cris de joie, les interpellations, les grassesplaisanteries, les imprécations, les malédictions à l’adresse deshérétiques, les hurlements de fauves, les trépignementsd’impatience, les rires hystériques éclataient, fusaient,bourdonnaient, rebondissaient parmi cette foule endimanchée.
Oui, c’était une grande fête !
La haine, la fureur, l’impatience, la joie, une joie hideuse,tels étaient les sentiments qui éclataient sur toutes ces facesconvulsées. Pas un mot de pitié, pas une protestation.
Au surplus, il est juste de dire que celui qui eût été assez malinspiré pour faire entendre un murmure de réprobation, eût étéinfailliblement adjoint aux sept malheureux qu’on traînait, en cemoment, processionnellement, par les rues de la ville.
La pitié était soigneusement étouffée. Il fallait avoir unebonne dose de courage pour oser s’abstenir d’assister àl’effroyable spectacle, ou tout au moins se montrer sur le parcoursde la procession. L’abstention, trop fréquemment renouvelée,rendait suspect et le suspect ne tardait guère à être appréhendé.Les casas santas, ou prisons de l’Inquisition, lerecueillaient alors et il lui était loisible, dans la solitude ducachot, de méditer sur ce qu’il en coûte à paraître désapprouverles actes du Saint-Office. Encore devait-il s’estimer très heureuxqu’on ne s’avisât pas de lui faire jouer un rôle plus importantdans le sinistre drame, en l’envoyant achever ses méditations surle bûcher.
Derrière l’intendant de Fausta qui, au milieu de cette foulecompacte, se traçait un chemin avec une vigueur surprenante chez unbonhomme qui paraissait aussi cassé, le Torero parvint jusqu’auperron d’une des plus somptueuses maisons en façade sur laplace.
Contrairement à toutes les autres habitations, cette maisonn’avait pas un seul spectateur à ses nombreuses fenêtres, pas plusqu’à ses balcons.
Guidé par l’intendant, après avoir traversé un certain nombre depièces, meublées et ornées avec plus de magnificence encore que lessalles de la maison des Cyprès, ce qui lui eût paru choseimpossible avant d’avoir pénétré dans ce palais, don César futintroduit dans un petit cabinet, désert pour le moment.
L’intendant le pria d’attendre là un instant, le temps d’alleraviser sa maîtresse.
Le Torero acquiesça d’un signe de tête et, tandis quel’intendant se retirait, il demeura debout, l’air rêveur.
Dans le couloir où il s’engagea, le vieil intendant tout casséredressa soudain sa taille, et d’un pas alerte et vif il monta aupremier étage et pénétra dans un salon dont le balcon large etspacieux étalait sur la place le ventre rebondi de sa balustrade enfer forgé.
Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d’unegrande simplicité, blanc, depuis les pieds nonchalamment posés surun coussin de soie rouge merveilleusement brodé jusqu’à lacollerette très simple, sans un bijou, sans un ornement, Faustaattendait dans une pose méditative.
Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainementla vigueur d’un homme dans la force de l’âge, s’inclinaprofondément devant elle et attendit.
– Eh bien, maître Centurion ? interrogea Fausta.
Centurion, puisque c’était lui qui, adroitement grimé, venait dejouer le rôle d’intendant, Centurion réponditrespectueusement :
– Eh bien ! il est venu, madame.
Si Fausta fut satisfaite, elle n’en laissa rien paraître. Ellese contenta d’un léger signe de tête pour manifester sasatisfaction, et très calme, l’air presque indifférent :
– Vous l’avez amené ?
– Il attend votre bon plaisir en bas.
Fausta répéta le même signe de tête et parut réfléchir unmoment.
– Il ne vous a pas reconnu ? fit-elle avec unecertaine curiosité.
Centurion fit une grimace qui avait la prétention d’être unsourire :
– S’il m’avait reconnu, dit-il avec conviction, je n’auraispas l’honneur de l’introduire auprès de vous.
Fausta eut un mince sourire.
– Je sais qu’il ne vous affectionne pas précisément,dit-elle.
Centurion eut encore la même grimace et, piteusement :
– Dites qu’il me veut la male-mort, madame, et vous serezdans le vrai. Cela ne laisse pas de m’inquiéter beaucoup. Carenfin, si vos projets aboutissent et qu’il continue à me détester,c’en est fait de la situation que vous avez daigné me faireentrevoir.
Le sourire de Fausta se nuança d’une imperceptible raillerie. Etcomme Centurion attendait sa réponse avec une anxiétévisible :
– Rassurez-vous, maître, dit-elle gravement. Continuez à meservir fidèlement sans vous inquiéter du reste. Le moment venu, jeferai votre paix avec lui. Je réponds que le roi oubliera lesinjures faites à l’amoureux sans nom et sans fortune.
– J’avais besoin de cette assurance, madame, proféraCenturion, redevenu tout joyeux.
– Introduisez-le, continua Fausta ; et dès qu’il seraparti, revenez prendre mes ordres.
Centurion s’inclina et sortit immédiatement.
Quelques instants plus tard il introduisit le Torero auprès deFausta et, après avoir refermé la porte sur lui, il se retiraitdiscrètement.
En voyant Fausta, don César fut ébloui. Jamais beauté aussiaccomplie n’était apparue à ses yeux ravis. Avec une grâcejuvénile, il s’inclina profondément devant elle, autant pourdissimuler son trouble que par respect.
Fausta remarqua l’effet qu’elle produisait sur le jeune homme.Elle esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherché à leproduire, elle l’espérait. Il se réalisait au-delà de ses désirs.Elle avait lieu d’être satisfaite.
D’un œil exercé, elle étudiait le jeune prince qui attendaitdans une attitude pleine de dignité, ni trop humble ni trop fière,juste ce qu’il fallait. Cette attitude, pleine de tact, la mâlebeauté du jeune homme, son élégance sobre, dédaigneuse de touterecherche outrée, le sourire un peu mélancolique, l’œil droit, trèsdoux, la loyauté qui éclatait sur tous ses traits, le front largequi dénotait une intelligence remarquable, enfin la force physiqueque révélaient des membres admirablement proportionnés dans unetaille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup d’œil, et sil’impression qu’elle venait de produire était tout à son avantage,l’impression qu’il lui produisit, à elle, pour être prudemmentdissimulée, ne fut pas moins favorable.
Fausta accentua son sourire et, satisfaite, elle se dit que cejeune aventurier ferait un souverain très noble et très fier,susceptible de faire impression sur la foule, qui s’attachebeaucoup plus aux apparences qu’à la réalité ; enfin, placéprès d’elle, il ne serait pas écrasé. Au contraire, sa grâcejuvénile, son élégance naturelle seraient mises en relief par labeauté majestueuse de la femme, qui ressortirait davantageelle-même. Ils se feraient valoir mutuellement, et tous deux ilsconstitueraient ce que l’on est convenu d’appeler un couplemerveilleusement assorti.
De cet examen très rapide, qu’il soutint avec une aisanceremarquable, sans paraître le soupçonner, le Torero se tira tout àson avantage. Chez Fausta, la femme et l’artiste se déclarèrentégalement satisfaites. Évidemment, elle n’attachait qu’uneimportance relative à ces détails secondaires. Ce n’était pas unhomme qu’elle voulait conquérir, c’était la couronne que cet hommeétait à même de lui donner. Quand même elle était trop femme, tropéprise de beauté pour ne pas éprouver une réelle satisfaction enconstatant que cette couronne se poserait sur une tête noble etfière, assez mâle, assez forte pour ne pas fléchir sous lepoids.
Cette impression favorable lui était aussi d’une réelle utilitéen ce sens qu’elle allait lui faciliter, dans une certaine mesure,l’œuvre de séduction qui allait commencer.
Œuvre redoutable. Œuvre capitale.
Tout le plan de Fausta dépendait de la décision qu’allaitprendre le Torero. Cette décision elle-même dépendait de l’effetqu’elle produirait sur lui.
Qu’il se dérobât, qu’il refusât de renoncer à son amour pour laGiralda, et ses plans se trouvaient singulièrement compromis.
L’œuvre n’était pas irréalisable pourtant, du moins ellel’espérait. Et quant à sa difficulté même, pour une natureessentiellement combative, comme la sienne, c’était unstimulant.
Quant à la Giralda, qui pouvait être sa pierre d’achoppement, ona déjà vu qu’elle avait pris une décision à son égard. C’était trèssimple, la Giralda disparaîtrait. Si puissant que fût l’amour duTorero, il ne tiendrait pas devant l’irréparable, c’est-à-dire lamort de la femme aimée. Il était jeune, ce Torero, il seconsolerait vite. Et d’ailleurs, pour activer sa guérison, elleavait une couronne à lui donner, elle lui montrerait un royaume àprendre, un empire à conquérir. Quel esprit serait assez froid,assez puissant pour résister à pareil éblouissement ? Quelamour, quels regrets seraient assez forts pour se dérober à unaussi prestigieux dérivatif ?
Elle ne connaissait qu’un seul être au monde capable de resterfroid devant d’aussi puissantes tentations : Pardaillan.
Mais Pardaillan n’avait pas son pareil.
Oui, l’œuvre de séduction serait difficile, mais non pasimpossible.
Elle mit donc en œuvre toutes les ressources de son espritsubtil, elle fit appel à toute sa puissance de séduction, et decette voix harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elledemanda :
– C’est bien vous, monsieur, qu’on appelle donCésar ?
Et elle insista sur ces deux mots : qu’on appelle.
Le Torero s’inclina en signe d’assentiment.
– Vous aussi qu’on appelle El Torero ?
– Moi-même, madame.
– Vous ne connaissez pas votre véritable nom. Vous ignoreztout de votre naissance et de votre famille. Vous supposez êtrevenu au monde, voici environ vingt-deux ans, à Madrid. C’est biencela ?
– Tout à fait, madame.
– Excusez-moi, monsieur, si j’ai insisté sur ces menusdétails. Je tenais à éviter une erreur de personne, qui pourraitavoir des conséquences très graves.
– Vous êtes tout excusée, madame. Au surplus, si vous ledésirez, je n’ai qu’à me montrer à ce balcon. Je serais biensurpris si, parmi cette foule, il ne se trouvait pas quelques voixpour me donner ce nom d’El Torero, qui est devenu le mien.
Il dit cela gravement, sans arrière-pensée, désireux de laconvaincre, pas plus.
Gravement aussi, et d’un geste très doux, elle refusa en mêmetemps qu’elle disait :
– Veuillez vous asseoir.
De la main elle désignait un siège placé près de son fauteuil,presque vis-à-vis, et un gracieux sourire ponctuait le geste.
Le Torero obéit et elle admira la parfaite aisance de sesgestes, la souplesse de ses attitudes et, à part soi, ellemurmura : « Oui, c’est bien du sang royal qui coule dansses veines !… De cet aventurier, élevé à la diable, je feraiun monarque superbe et magnifique. »
À ce moment, des clameurs furieuses éclataient sur la place. Lecortège des condamnés approchait du lieu du supplice et la foulemanifestait ses sentiments par des hurlements féroces :
– À mort !… Mort aux hérétiques !…
Suivis de ces autres cris :
– Le roi !… Le roi !… Vive le roi !…
Seulement, les acclamations étaient moins nourries, moinsimposantes que les cris de mort. Il faut croire que la férocitéétait le sentiment dominant. Il est à remarquer, du reste, quelorsqu’une foule en liesse est réunie quelque part, elle ne trouverien autre à crier que : « Vivat ! » ou« À mort ! ».
Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfoiscomplètement, le Miserere, entonné à pleine voix par desmilliers et des milliers de moines, de pénitents, de frères de centconfréries diverses, se faisait entendre, encore lointain, serapprochant insensiblement, lugubre et terrible en même temps.
Et dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber,lente, funèbre, sinistre, sa note mugissante.
Tout cela : chants funèbres, clameurs, vivats, sonnerie dubronze pénétrait, par la baie largement ouverte, dans la salle oùFausta recevait le Torero, la remplissait d’un bourdonnementassourdissant.
Mais si les nerfs du jeune homme se trouvaient mis à une assezrude épreuve, Fausta ne paraissait nullement en être incommodée. Oneût dit qu’elle n’entendait rien de ces bruits du dehors qu’ellelaissait intentionnellement pénétrer chez elle.
Cependant dominant la gêne que lui causaient ces rumeurs,mettant tous ses efforts à surmonter le trouble étrange que labeauté de Fausta avait déchaîné en lui et qu’il sentait augmenter,le Torero dit doucement :
– Vous avez bien voulu témoigner quelque intérêt à unepersonne qui m’est chère. Permettez-moi, madame, avant toute chose,de vous en exprimer ma gratitude.
Et il était en effet très ému, le pauvre amoureux de la Giralda.Jamais créature humaine ne lui avait produit un effet comparable àcelui que lui produisait Fausta. Jamais personne ne lui en avaitimposé autant.
Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montraitintérieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, laconstance en amour, chez l’homme, était décidément une bien fragilechose. Cette petite bohémienne, à qui elle avait fait l’honneurd’accorder quelque importance, comptait décidément bien peu. Lavictoire lui paraissait maintenant certaine, et si une chosel’étonnait, c’était d’en avoir douté un instant.
Mais l’allusion du Torero à la Giralda lui déplut. Elle mitquelque froideur dans la manière dont elle répondit :
– Je ne me suis intéressée qu’à vous, sans vous connaître.Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous, uniquement pour vous. Enconséquence, vous n’avez pas à me remercier pour des tiers quin’existent pas pour moi.
À son tour, le Torero fut choqué du suprême dédain avec lequelelle parlait de celle qu’il adorait. En outre, il ne laissait pasque d’être surpris. Une pareille attitude ne correspondait pas àl’enthousiasme manifesté par la Giralda à l’égard de cetteprincesse qu’elle déclarait si bonne. Il y avait là quelque chosequi le déroutait.
Dès l’instant où cette princesse Fausta paraissait vouloirs’attaquer à l’objet de son amour, il retrouva une partie de sonsang-froid, et ce fut d’une voix plus ferme qu’il dit :
– Cependant, ce tiers qui n’existe pas pour vous, madame,m’a assuré que vous aviez été pleine de bonté et d’attentions à sonégard.
– Bontés, attentions – s’il y en a eu réellement – ditFausta d’un ton radouci et avec un sourire, je vous répète que toutcela s’adressait à vous seul.
– Pourquoi, madame ? fit ingénument le Torero, puisquevous ne me connaissiez pas. Oserai-je vous demander ce qui me vautl’honneur insigne d’attirer sur mon obscure personnalitél’attention, mieux, l’intérêt d’une princesse puissante et richecomme vous paraissez l’être, jeune et belle, d’une beauté sansrivale ?
Fausta laissa tomber sur lui un regard profond, empreint d’unedouceur enveloppante :
– Une nature chevaleresque comme celle que je devine envous comprendra aisément le mobile auquel j’ai obéi. Si vousappreniez, monsieur, qu’on prémédite d’assassiner lâchement uneinoffensive créature, si vous saviez que tel jour, à telle heure,de telle manière, on meurtrira cette créature qui vous estinconnue, que feriez-vous ?
– Par Dieu ! madame, dit fougueusement le Torero,j’aviserais cette créature d’avoir à se tenir sur ses gardes, et aubesoin je lui prêterais l’appui de mon bras.
À mesure qu’il parlait, Fausta approuvait doucement de la tête.Quand il eut terminé :
– Eh bien ! monsieur, dit-elle, c’est là tout lesecret de l’intérêt que je vous ai porté, sans vous connaître. J’aiappris qu’on voulait vous assassiner et j’ai cherché à vous sauver.La jeune fille dont vous parliez il y a un instant, devant être,inconsciemment, je me hâte de le dire, l’instrument de votre mort,j’ai fait en sorte que vous ne puissiez l’approcher. Quand j’ai crule danger passé, je vous ai facilité de mon mieux les voies et jevous ai fait conduire jusqu’à elle. Tout cela, monsieur, je l’aifait par humanité, comme vous l’auriez fait, comme aurait faittoute personne de cœur. Je ne pensais pas vous connaître jamais.Et, à vrai dire, je n’y tenais pas, sans quoi je vous eusse attenduchez moi, cette nuit. Certaines actions perdent tout mérite si l’onparaît rechercher un remerciement ou une louange. J’ignorais alorsbien des choses, vous concernant, que j’ai apprises depuis, et quim’ont fait désirer vivement vous connaître. Aujourd’hui que je vousai vu, je me félicite du peu que j’ai fait pour vous et je vousprie de me considérer comme une amie dévouée, prête à toutentreprendre pour vous sauver, et vous pouvez voir à mon air,monsieur, que je ne suis pas femme à promettre en vain et que leconcours que je vous offre n’est pas à dédaigner.
Toute la fin de cette tirade avait été débitée avec une émotioncommunicative qui fit une impression profonde sur le Torero.Profondément ému à son tour, il s’inclina gravement et, avec unaccent de gratitude très sincère :
– Vraiment, madame, vous me comblez, et je ne sais commentvous remercier.
Et avec un sourire plein d’insouciance :
– Mais, franchement, ne vous inquiétez-vous pas un peu à lalégère ? Suis-je donc si menacé ?
Très gravement, avec un accent qui fit passer un frisson sur lanuque du Torero, elle dit :
– Plus que vous ne l’imaginez. Je ne dirai pas que vosjours sont comptés ; je vous dis : vous n’avez quequelques heures à vivre… si vous vous complaisez dans cetteinsouciante confiance.
Si brave qu’il fût, le Torero pâlit légèrement.
– Est-ce à ce point ? fit-il.
Toujours très grave, elle fit signe que oui de la tête etreprit :
– Je n’ai qu’un regret : celui de vous avoir rapprochéde cette jeune fille. Si j’avais su ce que je sais maintenant,jamais, par mon fait du moins, vous ne l’eussiez retrouvée.
Un vague soupçon germa dans l’esprit du Torero. À son tour, ildevint froid, tout son calme soudain reconquis.
– Pourquoi, madame ? fit-il avec une imperceptiblepointe d’ironie.
– Parce que, dit Fausta, toujours grave et avec un accentde conviction impressionnant, parce que cette jeune fille causeravotre mort.
Le Torero la fixa un instant. Elle soutint son regard avec uncalme imperturbable. Dans ce regard clair et lumineux il ne lut queloyauté éclatante, sincérité absolue et, à ce qu’il lui sembla,sympathie manifeste.
Le commencement de soupçon imprécis qui l’avait effleuré sefondit instantanément sous le feu de ce regard. De nouveau il futrepris par ce trouble étrange qui l’avait agité et qu’il croyaitavoir maîtrisé.
– Mais enfin, madame, fit-il en passant à un autre ordred’idées, qui est donc cet ennemi mortellement acharné aprèsmoi ? Le savez-vous ?
– Je le sais.
– Son nom ?
– Son nom, je vous le dirai plus tard. Cependant il estnécessaire que vous sachiez qui vous poursuit de sa haine, nefût-ce que pour défendre vos jours menacés. Je vous dirai donc quecet ennemi, c’est…
Elle s’arrêta, comme si elle eût hésité à porter un coup qu’ellepressentait très rude. Et son accent était si majestueux, sitriste, si apitoyée sa physionomie, qu’étreint par une angoisseindéfinissable, il murmura machinalement, en passant sa main surson front moite :
– C’est ?…
– Votre père ! lâcha brusquement Fausta.
Et sous ses dehors apitoyés elle l’étudiait avec la froide etcurieuse attention du praticien se livrant à quelqueexpérience.
L’effet du reste fut foudroyant, dépassant au-delà tout cequ’elle avait imaginé.
Le Torero se dressa d’un bond et, livide, hagard, échevelé, ilgronda d’une voix qui n’avait plus rien d’humain :
– Vous avez dit ?…
Très ferme, elle répéta sur un ton énergique :
– Votre père !…
Le Torero la fixait avec des yeux qui n’avaient plus rien devivant, des yeux qui semblaient implorer grâce. Et de cette mêmevoix rauque, où l’on sentait gronder des sanglotsrefoulés :
– Mon père !… On m’avait dit pourtant…
– Quoi donc ?
Et de ses yeux, en apparence très doux, elle le fouillait avecune curiosité aiguë. Savait-il ? Ne savait-il pas ?
Non ! il ne savait pas sans doute, car il ditpéniblement :
– On m’avait dit qu’il était mort, voici vingt ans etplus…
– Votre père est vivant ! dit-elle avec une énergiecroissante.
– Mort sous les coups du bourreau, acheva le Torero.
Elle haussa les épaules.
– Histoire inventée à plaisir, dit-elle. Ne fallait-il paséloigner de vous tout soupçon de la vérité !
Et en disant ces mots elle le fouillait de plus en plus.Non ! décidément, il ne savait rien, car il reprit en sefrappant le front :
– C’est vrai ! Niais que je suis ! Commentn’ai-je pas songé à cela ?… c’est vrai, il fallaitéloigner…
Et changeant d’idée, frémissant d’une joie intense, oubliant cequ’elle venait de lui dire :
– Alors, c’est vrai ? dit-il d’une voix implorante, ilvit ?… Mon père vit ?… Mon père !…
Et il répétait doucement ce nom, comme s’il eût éprouvé unsoulagement ineffable à le prononcer.
Tout autre que Fausta eût été attendri, eût eu pitié de lui.Mais Fausta ne voyait que le but à atteindre. Peu lui importaientles moyens et si elle semait des cadavres sur sa route.
Froidement implacable sous ses airs doucereux, ellereprit :
– Votre père est vivant, bien vivant… malheureusement pourvous. C’est lui qui vous poursuit de sa haine implacable, lui qui ajuré votre mort… et qui vous tuera, n’en doutez pas, si vous nevous défendez énergiquement.
Ces mots rappelèrent le jeune homme au sens de la réalité,momentanément oubliée.
Mais que son père voulût sa mort, cela lui paraissaitimpossible, contre nature. Instinctivement il cherchait dans sonesprit une excuse à cette monstruosité. Et tout à coup il se mit àrire franchement et s’écria joyeusement :
– J’y suis !… Mordieu ! madame, l’horrible peurque vous m’avez faite ! Est-ce qu’un père peut chercher àmeurtrir son enfant, la chair de sa chair ? Eh ! non,c’est impossible ! Mon père ignore qui je suis. Dites-moi sonnom, madame, j’irai le trouver, et je vous jure Dieu que nous nousentendrons.
Lentement, comme pour bien faire pénétrer en son esprit chaqueparole, elle dit :
– Votre père sait qui vous êtes… C’est pour cela qu’il vousveut supprimer.
Le Torero recula de deux pas et porta sa main crispée à sapoitrine, comme s’il eût voulu s’arracher le cœur.
– Impossible ! bégaya-t-il.
– Cela est ! dit Fausta rudement. Que la foudrem’écrase si je mens ! ajouta-t-elle d’un ton solennel.
– Que maudite soit l’heure présente ! tonna le Torero.Pour que mon père veuille ma mort, il faut donc que je sois quelqueinavouable bâtard !… Il faut donc que ma mère, que l’enferla…
– Arrêtez ! gronda Fausta en se redressantfrémissante. Vous blasphémez !… Sachez, malheureux, que votremère fut toujours épouse chaste et irréprochable ! Votre mère,que vous alliez maudire dans un moment d’égarement que jecomprends, votre mère est morte martyre… et son bourreau, sonassassin pourrais-je dire, fut précisément celui qui vous repoussa,qui vous veut la male-mort aujourd’hui qu’il vous sait vivant,après vous avoir cru mort durant de longues années. L’assassin devotre mère, c’est celui qui vous veut assassiner aussi : c’estvotre père !
– Horreur ! Mais si je ne suis pas un bâtard…
– Vous êtes un enfant légitime, interrompit Fausta avecforce. Je vous en fournirai les preuves… quand l’heure seravenue.
Et tranquillement elle reprit place sur son fauteuil.
Lui cependant, à moitié fou de douleur et de honte, clamaitdouloureusement :
– S’il en est ainsi, c’est donc que mon père est un monstresanguinaire, un fou furieux !
– Vous l’avez dit, dit froidement Fausta.
– Et ma mère ?… ma pauvre mère ? sanglota leTorero.
– Votre mère fut une sainte, dit Fausta en levant l’indexcomme pour indiquer qu’elle devait être au ciel.
– Ma mère ! répéta le Torero avec une douceurinfinie.
– On venge les morts, avant de les pleurer ! insinuainsidieusement Fausta.
Le Torero se redressa, étincelant, et d’une voixfurieuse :
– Vengeance ! oh ! oui !vengeance !
Et tout à coup il s’écroula sur son siège, la tête entre sesdeux mains, et râla :
– Mon père ! Devrai-je donc frapper mon père pourvenger ma mère ?… C’est impossible !
Fausta eut un sourire sinistre qu’il ne vit pas. Elle étaitpatiente, Fausta ; c’était ce qui la faisait si forte et siredoutable. Elle n’insista pas. Elle venait de semer la graine demort, il fallait la laisser germer.
De sa voix douce, caressante :
– Avant de venger votre mère, il faut vous défendrevous-même. N’oubliez pas que vous êtes menacé. Votre vie ne tientqu’à un fil.
– Mon père est donc un bien puissant personnage ? fitamèrement le Torero, qui se souvint alors des« monseigneur » que lui avait prodigués l’intendant decette princesse qui voulait bien s’intéresser à lui.
– Puissant au-dessus de tout, répondit évasivementFausta.
Dans l’état d’esprit où il se trouvait, le Torero n’attachaqu’une médiocre importance à ces paroles.
– Madame, dit-il en regardant Fausta en face, j’ignore àquel mobile vous obéissez en me disant les choses terribles quevous venez de me dévoiler.
– Je vous l’ai dit, monsieur, j’ai obéi d’abord à un simplesentiment d’humanité. Depuis que je vous ai vu, je n’ai pas deraison de vous cacher que vous m’avez été sympathique. C’est àcette sympathie désintéressée, croyez-le, que vous devez le vifintérêt que je vous porte et que vous méritez. Je n’ai pas étélongue à deviner que vous étiez une noble nature, monsieur.
Le Torero s’inclina profondément trop troublé d’ailleurs pourremarquer ce qu’il pouvait y avoir d’étrange, d’audacieux, dans lesparoles de la princesse.
– Je ne doute pas de la pureté de vos intentions, à Dieu neplaise ! madame. Mais ce que vous venez de me révéler est siextraordinaire, si incroyable que – excusez-moi, madame – à moinsde preuves palpables, indéniables, je ne saurais y croire.
– Je vous comprends, monsieur, et je vous approuve, ditvivement Fausta. Je n’ai rien avancé que je ne sois en état deprouver d’irréfutable manière.
– Et vous me fournirez ces preuves ?
– Oui, dit nettement Fausta.
– Vous me nommerez mon… père ?
– Oui !
– Quand ? madame.
– Je ne puis dire encore :… Dans un instant peut-être.Peut-être dans quelques jours seulement…
– Bien, madame, je prends acte de votre promesse, et quoiqu’il advienne, soyez assurée de ma reconnaissance, ma vie vousappartient… : Vous pouvez en disposer ; à votregré !
– Il s’agit d’abord de la préserver, votre vie, dit Faustaavec un gracieux sourire.
– C’est ce que je m’efforcerai de faire, madame. Et tenezpour certain qu’on ne me réduira pas aisément, si puissant qu’onsoit.
« On » voulait dire son père.
– Je le crois aussi, dit Fausta d’un air entendu.
– Mais, reprit le Torero, pour me défendre il est certaineschoses que j’ai besoin de savoir ou de comprendre. Mepermettez-vous de vous poser quelques questions ?
– Faites, monsieur, et si je le puis, j’y répondrai entoute sincérité.
– Eh bien, donc, madame… comment, en quoi la jeune filledont nous parlions tout à l’heure, la Giralda en un mot et pour lanommer, pourrait-elle être la cause de ma mort ?
– À ce moment, les clameurs, les hurlements, les chantssacrés, éclatèrent avec plus de force sur la place. Évidemment lecortège venait de déboucher sur le lieu du supplice et la foulemanifestait ses sentiments par les mêmes vivats et les mêmes crisde mort.
Sans répondre à la question du Torero, Fausta se leva ets’approcha de son pas majestueux du balcon. Elle jeta un coup d’œilsur la place et vit qu’elle ne s’était pas trompée. Elle seretourna vers le Torero, qui la regardait faire non sans surprise,et très calme :
– Approchez, monsieur, venez voir, dit-elle.
De plus en plus étonné, don César secoua la tête et,doucement :
– Excusez-moi, madame, dit-il, j’ai horreur de ces sortesde spectacles. Ils me révoltent.
– Croyez-vous donc, monsieur, dit paisiblement Fausta,qu’ils ne me répugnent pas, à moi ? Croyez-vous que ce soitpar cruauté malsaine ou par férocité que je suis venue à ce balconet que je vous demande d’en approcher vous-même ?
Le Torero comprit qu’en effet elle devait avoir un intérêtpuissant à le faire assister à cette scène. Malgré sa répugnance,il se leva et la rejoignit.
Le cortège funèbre faisait lentement le tour de la place.
En tête caracolait une compagnie de carabins[1] ,l’arquebuse posée sur la cuisse. Derrière les cavaliers venait unedeuxième compagnie de gens d’armes, à pied. Cavaliers et fantassinsétaient chargés de refouler le populaire et de frayer un passage àla procession.
Derrière les soldats venait une longue théorie de pénitentsnoirs, la cagoule rabattue, un cierge à la main. En tête despénitents, un colosse, la tête couverte de la cagoule comme tousles autres, portait péniblement une immense croix de métal, surlaquelle un Christ doré, de grandeur presque naturelle, étendaitses bras encloués. C’était le Christ au nom duquel les septcondamnés allaient être suppliciés… Le Christ qui avait prêché lepardon, l’oubli des injures, l’amour du prochain…
Tous ces pénitents tonitruaient lamentablement le DeProfundis.
Après cette interminable théorie de pénitents venaient lesgardes de l’Inquisition : gardes à cheval, gardes à pied, etimmédiatement après le tribunal de l’Inquisition, grand inquisiteuren tête.
Derrière le tribunal, sous un dais rutilant, un évêque, enhabits sacerdotaux, portant à bras tendus le saint sacrement, etderrière, les sept condamnés, en chemise, pieds nus, la têtedécouverte, à seule fin que chacun pût les contempler et lesinsulter à loisir, un cierge énorme à la main.
Derrière les condamnés, d’autres juges. Puis des religieux,encore des religieux, toujours des religieux, des noirs, desrouges, des verts, des jaunes, tous le visage caché sous lacagoule. Et des prêtres, des évêques, des cardinaux, en habitspompeux, et tous, tous chantant, criant, hurlant les notes funèbresdu De Profundis.
Derrière la foule des prêtres et des moines, une triple rangéed’arquebusiers, à pied, et seul, la tête découverte, sombre,traînant la jambe, sinistre dans son somptueux costume noir, leroi, Philippe II.
À sa droite, un pas en arrière, son fils : l’infantPhilippe, héritier du trône. Et puis la foule des courtisans,seigneurs, grandes dames, dignitaires, tous en habits de cérémonie,et puis des moines, des moines et des pénitents.
Voilà ce que vit le Torero.
Le cortège s’arrêta devant l’autel de la place.
Un juge lut à haute voix la sentence de mort aux condamnés.
Un prêtre en habits sacerdotaux s’approcha de chaque condamné etlui donna un coup sur la poitrine, ce qui voulait dire qu’il étaitexpulsé de la communauté des vivants.
Ceci au milieu des cris, des menaces, des injures de la foule endélire.
Alors l’évêque monta à l’autel. En même temps les condamnésétaient hissés sur le bûcher, attachés au poteau. Et la messecommença.
Lorsque l’évêque prononça les dernières paroles de l’évangile,la fumée commença de s’élever en tourbillonnant, et en même tempsque la fumée, les hurlements éclatèrent :
– Mort aux hérétiques ! Mort aux hérétiques !
Alors, du haut du bûcher, une voix protesta.
C’était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, beau, noble,riche, ayant occupé une charge importante à la cour. Le Torero, quile connaissait de vue, le reconnut aussitôt.
Et le condamné clamait :
– Je ne suis pas un hérétique ! Je crois enDieu ! Que mon sang retombe sur ceux qui m’ont condamné !J’en appelle à…
On ne put en entendre davantage. Des milliers de moineshurlèrent furieusement le Miserere et couvrirent savoix.
En même temps les flammes commencèrent à s’élever, vinrentdoucement lécher les pieds nus des condamnés comme pour goûter à laproie qui leur était offerte. Et l’ayant trouvée à leur goût elless’élevèrent davantage encore, enlacèrent les victimes, lesétreignirent, les happèrent.
– Horrible ! horrible ! murmura le Torero enportant sa main devant ses yeux. Quel crime a donc commis cemalheureux que j’ai connu bon vivant et plein d’avenir ?
Il parlait pour lui-même. Il sursauta en entendant une voix quimurmurait à son oreille (la voix de Fausta qu’il avaitoubliée) :
– Il a commis le crime que tu rêves de commettre !… lecrime pour lequel tu seras condamné comme lui, exécuté comme lui…si je n’arrive pas à te persuader.
– Quel crime ? répéta machinalement le Torero.
– Il a entretenu des relations avec une hérétique qu’il aépousée.
– Oh ! je comprends !… la Giralda ! labohémienne !… Mais la Giralda est catholique !
– Elle est bohémienne, dit rudement Fausta, elle esthérétique… ou du moins notoirement connue pour telle ; celasuffit.
– Elle a été baptisée, se débattit le Torero.
– Qu’elle montre son acte de baptême… elle ne le pourra.Et, le pût-t-elle, elle a vécu en hérétique, cela suffit, tedis-je, et toi qui rêves d’unir ton sort au sien ; tu serastraité comme celui-ci.
Elle montrait le bûcher.
– Quel est donc l’infâme qui impose de telleslois ?
– Ton père.
– Mon père ! encore ! Mais qui est donc ce tigrealtéré de sang que la nature maudite me donna pour père ?
Comme il disait ces mots, il se fit un grand tapage au balcond’un des somptueux palais bordant la place. Ce balcon, comme celuide Fausta, était resté, jusque-là, inoccupé. Et voilà que leslarges portes-fenêtres, donnant accès au balcon, venaient des’ouvrir toutes grandes, et une foule de seigneurs, de noblesdames, de prêtres et de moines se montraient par les baies.
Un fauteuil unique fut traîné sur le balcon et un personnage,devant qui tous les autres s’effaçaient, parut sur le balcon,s’assit paisiblement, tandis que tous les assistants, restés àl’intérieur, se groupaient derrière le fauteuil. Et le personnage,le menton dans la paume de la main, le coude sur le bras dufauteuil, laissa errer distraitement sur le bûcher embrasé et surla foule hurlante un regard froid et acéré.
En réponse au cri de révolte et de fureur du Torero, Faustas’approcha de lui jusqu’à le toucher, et la face étincelante, ledominant du regard, impérieuse et fatale, elle lui jeta en pleinvisage, d’une voix tonnante :
– Ton père !… Tu veux savoir qui est tonpère ?…
Et elle apparut soudain si grandie, si superbement consciente desa force, si froide et si inexorable que le Torero eut l’intuitionrapide d’une révélation formidable, et affolé il bégaya :
– Oh !… Qu’allez-vous m’apprendre ?
Fausta se pencha davantage encore sur lui, le saisit au poignetet répéta :
– Tu veux connaître ton père ?… Eh bien !regarde !… le voici !…
Et son index tendu désignait le personnage qui, froidement, d’unair ennuyé, regardait se consumer les corps des septsuppliciés.
Le Torero fit deux pas en arrière, et les yeux hagards, lescheveux hérissés, le poing crispé sur le manche de sa dague, ilcria d’une voix où il y avait plus de douleur certes qued’horreur :
– Le roi !…
Un long moment, Fausta considéra silencieusement, avec unesombre satisfaction, le jeune homme qui paraissait accablé dedouleur.
Elle avait lieu d’être satisfaite. Elle avait mené toute cettepartie de son entretien avec une habileté infernale.
Sérieusement documentée, elle savait que le roi Philippe, quin’inspirait que la terreur à la grande majorité de ses sujets,était franchement abhorré par une minorité composée d’une élitedans laquelle tous les éléments de la société fraternisaient,momentanément unis dans la haine et l’horreur que leur inspirait lesombre despote.
Grands seigneurs aux idées libérales, artistes, savants,soldats, bourgeois, aventuriers, gens du peuple, on trouvait detout dans cette minorité. Pour tous ces opprimés, généralementd’intelligence plus ouverte et d’idées plus avancées que le commundu troupeau habitués à courber l’échine, la fureur religieuse duroi, qui l’incitait constamment à des répressions sanglantes, avaitfait de celui-ci, à leurs yeux, une sorte de monstre qu’il eût étélicite, au point de vue purement humain, de supprimer.
Nous ne parlons pas, bien entendu, d’une tourbe d’intrigants –il yen a et il y en aura toujours – qui ne voyaient dans lerenversement de l’ordre établi qu’une occasion de satisfaire leurspassions. Nous ne parlons que de ceux qui étaient sincères.
Quoi qu’il en soit, le mécontentement était assez général, assezprofond pour qu’un mouvement occulte fût tenté par quelques-uns,ambitieux ou illuminés dont le désintéressement ne pouvait êtresuspecté. Nous avons vu Fausta présider et diriger à son gré uneréunion de ces révoltés. Qu’un mouvement sérieux vînt à sedessiner, et une foule d’inconnus ou d’hésitants se joindraient àceux qui auraient donné le branle.
Fausta savait tout cela.
Elle savait encore que le Torero était au nombre de ceux pourqui le nom du roi était synonyme de meurtre, de fureur sanglante,et à qui il n’inspirait que haine et horreur. De plus, chez leTorero, la haine du tyran se doublait d’une haine personnelle pourcelui qu’il accusait d’avoir assassiné son père.
La haine du Torero pour le roi Philippe existait de longue date,farouche et tenace, et Fausta le savait. Si le Torero ne s’étaitpas affilié à ceux qui cherchaient, dans l’ombre, à frapper ou toutau moins à renverser le despote, ce n’était pas par prudence ou pardédain. Sa haine était personnelle, et il était résolu à l’assouvirpersonnellement. En outre, nature essentiellement droite et loyale,il avait horreur de tout ce qui était sombre, tortueux et caché.Résolu à frapper celui qu’il considérait comme un ennemi des siens,il était non moins résolu à agir franchement et au grand jour…dût-il être broyé lui-même.
Tels étaient les sentiments de don César à l’égard du roiPhilippe au moment où Fausta s’était dressée devant lui pour luicrier : « C’est ton père ! »
On comprend que le coup avait pu l’accabler.
Ce n’est pas tout : depuis qu’il avait l’âge de raisonner,don César, trompé par des récits – probablement intéressés – où lafiction côtoyait dangereusement la vérité, don César s’était compluà dresser, dans son cœur, un autel à la vénération paternelle. Cepère, qu’il n’avait jamais connu, il le voyait grand, noble,généreux, il le parait des qualités les plus sublimes, il luiapparaissait tel qu’un dieu.
Sur cette adoration muette, qu’il voyait toujours en lui, siloin qu’il remontât le cours de ses ans, Fausta avait soufflé. Etle dieu s’était écroulé. Ce dieu vénéré s’était mué en un monstresanguinaire, car toute haine personnelle mise à part, c’est ainsiqu’il considérait le roi. Il avait suffi à Fausta de dire :« Voici ton père ! » pour que cette vénérationardente, passionnée, croulât lamentablement.
Ceci, c’était le plus affreux. Tellement affreux que cela ne luiparaissait pas croyable.
Il se disait : « J’ai mal entendu… je suis fou. Le roin’est pas mon père… il ne peut pas être mon père puisque… je sensque je le hais toujours !… Non, non, mon père estmort !… »
Mais Fausta avait été trop énergiquement affirmative. Il n’yavait pas à douter : c’était cela, c’était bien cela, le roiétait bien son père. Alors il se raccrochait désespérément à sonidéal renversé, il cherchait des excuses à cet homme qu’on luidésignait pour son père. Il se disait que sans doute il l’avait maljugé et il fouillait furieusement les actes connus du roi pour ydécouvrir quelque chose, n’importe quoi, susceptible de le grandirà ses yeux.
Et désespéré, s’accablant d’injures et d’anathèmes, ilconstatait qu’il ne trouvait rien. Et son horreur, sa fureur contresoi-même allaient grandissant, car non seulement il ne trouvaitrien, mais encore il persistait à ne voir en lui que le monstrequ’il avait toujours vu. Et dans une révolte de tout son être, ilse disait : « C’est mon père, pourtant ! C’est monpère ! Est-il possible qu’un fils haïsse son père ?N’est-ce pas plutôt moi qui suis un monstredénaturé ? »
Alors sa pensée bifurqua : il pensa à sa mère.
On ne lui en avait parlé que fort peu. Pour cette raison, oupour toute autre que nous ignorons, sa mère n’avait jamais occupédans son cœur la place qu’y avait eue son père. Pourquoi ? Quipeut savoir ? Certes il avait pensé à elle souvent, chaquejour. Mais la première place avait toujours été pour son père. Etvoici que, par un de ces revirements qu’il ne cherchait pas às’expliquer, tout d’un coup la mère détrônait le père et prenait saplace.
Et il croyait comprendre : « Par Dieu !clamait-il dans son esprit éperdu, j’y suis ! Je continue àdétester mon père parce qu’on m’a dit qu’il a martyrisé et faitmourir ma mère. C’est cela !… »
C’était un peu cela en effet.
Et ceci c’était le chef-d’œuvre de Fausta qui avait lentement,savamment soufflé la haine dans son cœur, la haine contre son père,et qui soudain, pour excuser cette haine monstrueuse, pour lajustifier, pour la rendre plus profonde, plus tenace, plusnaturelle aussi, pour la sanctifier, en quelque sorte, avait faitintervenir sa mère.
Est-ce que la mère ne doit pas passer avant le père ? Etlorsque le père est assez lâche, assez infâme pour torturer et tuerlentement la mère, est-ce que le fils doit hésiter ? Nedoit-il pas la défendre, la venger ? Même contre sonpère !
Voilà qui expliquait tout. Voilà qui mettait sa consciencedéchirée en repos.
Et ç’avait été une idée magistrale que Fausta avait eue là.Maintenant le Torero, ballotté, déchiré entre ces sentimentsdivers, n’était plus qu’une loque humaine qu’elle pourrait arrangerà sa guise.
Le plus fort était fait, le reste ne serait qu’un jeu. LeTorero, le fils du roi, était à elle, elle n’avait qu’à tendre lamain pour le prendre. Elle serait reine, impératrice, elledominerait le monde par lui – car il ne serait jamais qu’uninstrument entre ses mains.
Et en attendant il fallait le lâcher sur celui qu’elle lui avaitdit être son père. Il fallait lui faire admettre l’idée d’unmeurtre régicide doublé de parricide, en le parant des apparencesd’une légitime défense.
Et comme le jeune prince demeurait toujours muet, les yeuxexorbités obstinément fixés sur le roi, doucement, de ses propresmains, Fausta poussa les battants de la fenêtre, laissa retomberles lourds rideaux ; dérobant à ses yeux une vue qui lui étaitsi pénible.
En effet, dès qu’il ne vit plus le roi, don César poussa un longsoupir de soulagement et parut sortir d’un rêve angoissant comme uncauchemar. Il jeta un regard trouble sur les splendeurs quil’environnaient comme s’il se fût demandé où il était et ce qu’ilfaisait là. Puis ses yeux tombèrent sur Fausta, qui l’observait ensilence, et la notion de la réalité lui revint tout à fait.
Fausta, voyant qu’il s’était ressaisi et qu’il était maintenantà même de continuer l’entretien, dit doucement d’une voix grave oùperçait une sourde émotion :
– Excusez-moi, monseigneur, de vous avoir si brutalementdévoilé la vérité. Les circonstances ont été plus fortes que mavolonté et m’ont emportée malgré moi.
Le Torero fut secoué d’un frisson qui le parcourut de la nuqueaux talons. Ce titre de « monseigneur » avait pris dansla bouche de Fausta une ampleur insoupçonnée. De plus, il semblaitlui dire qu’il n’était pas le jouet d’un rêve, que tout ce qu’ilavait vu et entendu jusque-là, si affreux, si douloureux que celalui parût, était bien une réalité.
En même temps, chose curieuse, ce titre lui causa une impressionpénible qu’il traduisit en répétant avec amertume et en secouant latête :
– Monseigneur !… :
– C’est le titre qui vous revient de droit, dit gravementFausta, en attendant mieux.
Une fois encore, le Torero reçut un choc dans la poitrine.
Que signifiait cet « en attendant mieux » ?L’intendant de la princesse avait, presque textuellement, prononcéles mêmes paroles. Que lui voulait-on, décidément ? Il résolutde le savoir au plus tôt, et comme Fausta, avec cette imposantenoblesse d’attitude qui la faisait si majestueuse qu’elle semblaittoujours dominer les têtes les plus haut placées, comme Fausta luiindiquait son siège en disant : « Daignez vousasseoir », le Torero s’assit, bien résolu à tirer au clairtout ce qui lui paraissait obscur et ténébreux dansl’extraordinaire aventure qui lui arrivait.
– Ainsi, madame, dit-il d’une voix très calme en apparence,vous prétendez que je suis le fils légitime du roiPhilippe ?
Fausta comprit qu’il cherchait à se dérober, et que si elle lelaissait faire il lui échapperait.
Elle le fouilla d’un regard pénétrant, et ne put s’empêcher derendre intérieurement hommage à la force d’âme de ce jeune hommequi, après des secousses aussi rudes, avait su se dominer au pointde montrer un visage aussi calme, aussi paisible.
« Décidément, songeait-elle, ce petit aventurier n’est pasle premier venu. Il a une dose d’orgueil vraiment royale. Toutautre, à sa place, eût accepté la révélation que je lui ai faite enexultant. Vraie ou fausse, un autre se fût empressé de la tenirpour valable. Celui-ci reste froid. Il ne se laisse pas éblouir, ildiscute, et je crois, Dieu me pardonne ! que son plus cherdésir serait d’acquérir la preuve que je me suistrompée. »
Et pour la première fois depuis le commencement de cetentretien, un doute commença de pénétrer sournoisement en elle et,avec une angoisse terrible, elle se posa la question :« Serait-il dénué d’ambition à ce point ? Après avoir eule malheur de me heurter à un Pardaillan, aurai-je cet autremalheur d’avoir mis la main sur un de ces désabusés, un de ces fouspour qui fortune, naissance, puissance, couronne même, ne sont quedes mots vides de sens ? »
En songeant ainsi, elle levait vers le ciel un regard chargéd’imprécations et de menaces, comme si elle eût sommé Dieu de luivenir en aide.
Mais c’était une rude jouteuse que Fausta, et elle n’était pasfemme à renoncer pour si peu. Ces réflexions avaient passé dans sonesprit avec l’instantanéité d’un éclair. Et quels que fussent sondoute et son angoisse, sa physionomie n’exprima rien que cetteimmuable sérénité qu’il lui plaisait de montrer.
Et à la question du Torero qui ne la suspectait paspersonnellement, elle répondit du tac au tac :
– Des documents, d’une authenticité indiscutable, que jepossède, des témoins, dignes de foi, prétendent que vous êtes filslégitime du roi Philippe. Et c’est pourquoi je le dis. Mais je neprétends rien, personnellement, croyez-le bien. Au surplus, je vousl’ai dit, un jour, très prochain, je mettrai toutes ces preuvessous vos yeux. Et vous serez bien forcé de convenir vous-même queje ne prétends rien qui ne soit l’expression de la plus absoluevérité.
Très doucement, le Torero dit :
– À Dieu ne plaise, madame, que je doute de vos paroles, nique je suspecte vos intentions !
Et avec un sourire amer :
– Je n’ai pas reçu l’éducation réservée aux fils de roi…futurs rois eux-mêmes. Tout infant que je suis – puisque vousl’assurez – je n’ai pas été élevé sur les marches du trône. J’aivécu dans les ganaderias, madame, au milieu des fauves que j’élèvepour le plus grand plaisir des princes, mes frères. C’est monmétier, madame, à moi, un métier dont je vis, n’ayant ni douaire,ni titres, ni dotations. Je suis un gardeur de taureaux, madame.Excusez-moi donc si je parle le langage brutal d’un gardien defauves, au lieu du langage fleuri de cour auquel vous êtesaccoutumée sans doute, vous, princesse souveraine.
Fausta approuva gravement de la tête.
Le Torero, s’étant excusé à sa manière, repritaussitôt :
– Ma mère, madame, comment s’appelait-elle ?
Fausta leva les sourcils d’un air surpris, et avecforce :
– Vous êtes prince légitime, dit-elle. Votre mères’appelait Élisabeth de France, épouse légitime de Philippe roi,reine d’Espagne, par conséquent.
Le Torero passa la main sur son front moite.
– Mais enfin, madame, dit-il d’une voix tremblante, medirez-vous pourquoi, puisque je suis fils légitime, pourquoi cetabandon ? Pourquoi cette haine acharnée d’un père contre sonenfant ? Pourquoi cette haine contre l’épouse légitime, hainequi est allée jusqu’à l’assassinat ?… Car vous m’avez biendit, n’est-ce pas, que ma mère était morte des mauvais traitementsque lui infligeait son époux ?
– Je l’ai dit et je le prouverai.
– Ma mère était donc coupable ?
Et il tremblait en posant cette question. Et ses yeux suppliantsimploraient un démenti qu’elle ne lui fit pas attendre car elledit, très catégorique :
– Votre mère, je l’ai dit et je le répète et je leprouverai, la reine, votre mère, votre auguste mère, était unesainte.
Évidemment, elle exagérait considérablement. Élisabeth deValois, fille de Catherine de Médicis, façonnée au métier de reinepar sa redoutable mère, pouvait avoir été tout ce qu’il lui auraitplu d’être, hormis une sainte.
Mais c’est au fils que parlait Fausta, et elle comptait sur sapiété filiale, d’autant plus ardente et aveugle qu’il n’avaitjamais connu sa mère, pour lui faire accepter toutes lesexagérations qu’il lui conviendrait d’imaginer.
Fausta avait besoin d’exaspérer autant qu’il serait en sonpouvoir le sentiment filial en faveur de la mère. Plus celle-ciapparaîtrait grande, noble, irréprochable aux yeux du fils, etplus, forcément, sa fureur contre l’époux, bourreau de sa mère, sedéchaînerait violente, irrésistible. Or il fallait que cette fureurarrivât à un point tel qu’il oubliât totalement que cet épouxc’était son père.
C’est pourquoi, pour les besoins de sa cause, Fausta n’hésitaitpas à canoniser, de sa propre autorité, la mère du Torero.
Celui-ci accueillit l’affirmation de Fausta avec une joiemanifeste. Il eut un long soupir de soulagement etdemanda :
– Puisque ma mère était irréprochable, pourquoi cetacharnement pourquoi ce long martyre dont vous avez parlé ? Leroi serait-il réellement le monstre altéré de sang que d’aucunsprétendent qu’il est ?
Il oubliait que lui-même l’avait toujours considéré comme tel.Maintenant qu’il savait qu’il était son père, il cherchaitinstinctivement à le réhabiliter à ses propres yeux. Il espérait,sans trop y compter, qu’elle dirait des choses qui ledisculperaient, comme elle en avait dit en faveur de sa mère.
Ceci ne pouvait faire l’affaire de Fausta. Implacable, ellerépondit :
– Le roi, malheureusement, n’a jamais eu, pour personne, unsentiment de tendresse. Le roi, c’est l’orgueil, c’est l’égoïsme,c’est la sécheresse de cœur, c’est la cruauté en personne. Malheurà qui lui résiste ou lui déplaît. Cependant, en ce qui concerne lareine, il avait un semblant d’excuse.
– Ah ! fit vivement le Torero. Peut-être fut-ellelégère, inconséquente, oh ! innocemment, sans levouloir ?
Fausta secoua la tête.
– Non, dit-elle, la reine n’eut rien à se reprocher. Sij’ai parlé d’un semblant d’excuse, c’est qu’il s’agit d’uneaberration commune à bien des hommes, indigne toutefois d’unmonarque qui doit être inaccessible à tout sentiment bas. Elleporte un nom, cette aberration spéciale, on l’appelle :jalousie.
– Jaloux !… Sans motif ?
– Sans motif, dit Fausta avec force. Et qui pis est, sansamour.
– Comment peut-on être jaloux de qui l’on n’aimepas ?
Fausta sourit.
– Le roi n’est pas fait comme le commun des mortels,dit-elle.
– Se peut-il que la jalousie, sans amour, aille jusqu’aucrime ? Ce que vous appelez jalousie, d’autres pourraient,plus justement peut-être, l’appeler férocité.
Fausta sourit encore d’un sourire énigmatique qui ne disait nioui ni non.
– C’est tout une histoire mystérieuse et lamentable qu’ilme faut vous conter, dit-elle, avec un léger silence. Vous en avezentendu parler vaguement, sans doute. Nul ne sait la vérité exacteet nul, s’il savait, n’oserait parler. Il s’agit du premier fils duroi, votre frère, de celui qui serait l’héritier du trône à votreplace, s’il n’était pas mort à la fleur de l’âge.
– L’infant Carlos ! s’exclama le Torero.
– Lui-même, dit Fausta. Écoutez donc.
Alors cette terrible histoire de son vrai père, Fausta se mit àla lui raconter, en l’arrangeant à sa manière, en brouillant lavérité avec le mensonge, de telle sorte qu’il eût fallu laconnaître à fond pour s’y reconnaître.
Elle la raconta avec une minutie de détails, avec des précisionsqui ne pouvaient ne pas frapper vivement l’esprit de celui à quielle s’adressait, et ceci d’autant plus que certains de ces détailscorrespondaient à certains souvenirs d’enfance du Torero,expliquaient lumineusement certains faits qui lui avaient parujusque-là incompréhensibles, corroboraient certaines parolessurprises par lui.
Et toujours, tout au long de cette histoire, elle faisaitressortir avec un relief saisissant le rôle odieux du roi, du père,de l’époux, cela sans insister, en ayant l’air de l’excuser et dele défendre. En même temps la figure de la reine se détachaitdouce, victime résignée jusqu’à la mort d’un implacablebourreau.
Quand le récit fut terminé, il était convaincu de la légitimitéde sa naissance, il était convaincu de l’innocence de sa mère, ilétait convaincu de son long martyre. En même temps il sentaitgronder en lui une haine furieuse contre le bourreau qui, aprèsavoir assassiné lentement la mère, voulait à tout prix supprimerl’enfant devenu un homme. Et il se sentait animé d’un désir ardentde vengeance.
Et une révolte aussi lui venait contre cet acharnement morteldont il était là victime. N’avait-il pas droit à la vie comme toutecréature ? N’avait-il pas droit à sa part de soleil comme toutce qui vit et respire ? Eh bien, puisqu’il se trouvait acculéà cette nécessité qui lui paraissait monstrueuse d’avoir à sedéfendre contre son propre père, il se défendrait, sang duChrist ! et s’il y avait crime, que le crime retombât surcelui qui avait attaqué le premier.
Ce n’était pas tout à fait ce qu’avait voulu Fausta. Quand mêmec’était un résultat très appréciable d’avoir fait pénétrer dans cetesprit une pensée de résistance, étant donné surtout qu’elle avaitcraint un moment qu’il ne se dérobât tout à fait. Avec un peu depatience elle l’amènerait où elle voulait. Pour passer de ladéfensive à l’offensive, que faut-il, le plus souvent ? Peu dechose. Un renfort, une arme, un mouvement d’audace ou de colère, iln’en faut pas plus pour amener à charger vigoureusement tel quijusque-là s’était contenté de parer les coups. Ces armes, ellesaurait les lui mettre dans les mains ; cette audace, ellesaurait la lui insuffler.
Quand elle eut terminé son récit, quand elle le vit dans l’étatd’exaspération où elle le voulait, elle l’attaqua résolument, selonsa coutume :
– Vous m’avez demandé, monseigneur, pourquoi je m’étaisintéressée à vous sans vous connaître. Et je vous ai répondu quej’avais répondu à un sentiment d’humanité fort compréhensible. J’aiajouté que depuis que je vous avais vu, ce sentiment avait faitplace à une sympathie qui s’accroît de plus en plus, au fur et àmesure que je vous pénètre davantage Chez moi, mon prince, lasympathie n’est jamais inactive. Je vous ai offert mon amitié, jevous l’offre encore.
– Madame, vous me voyez confus et ému à tel point que je netrouve pas de paroles pour vous exprimer ma gratitude.
Très gravement, avec une douceur enveloppante, avec un regardensorcelant, un sourire enivrant, elle dit :
– Attendez, prince, avant d’accepter ou de refuser…
– Madame, interrompit vivement le Torero, qui s’exaltaitsans s’en apercevoir, comment pouvez-vous me croire assez insensé,assez ingrat, pour refuser l’offre généreuse d’une amitié qui meserait précieuse au-dessus de tout ?
Elle secoua la tête avec un sourire empreint d’une doucemélancolie.
– Défions-nous des mouvements spontanés, prince. Ce qui estaccessible aux mortels ordinaires ne l’est pas pour nous, princes,désignés par Dieu pour conduire et diriger les foules.
Et avec une émotion intense qui fit frissonner délicieusement lejeune homme enivré :
– S’il nous était permis de suivre les impulsions de notrecœur, si je pouvais, moi qui vous parle, accomplir sans désemparerce que le mien me dicte tout bas, vous seriez, prince, un desmonarques les plus puissants de la terre, car je devine en vous lesqualités rares qui font les grands rois.
Très ému par ces paroles prononcées avec un accent de convictionardente, plus ému encore par ce qu’elles laissaient deviner desous-entendu flatteur, le Torero s’écria :
– Dirigez-moi, madame. Parlez, ordonnez, je m’abandonneentièrement à vous.
L’œil de Fausta eut une fugitive lueur. Elle eut un geste commepour signifier qu’elle acceptait de le diriger et qu’il pouvaits’en rapporter à elle. Et, très calme, très douce :
– Avant de dire oui ou non, je dois établir en quelquesmots nos positions respectives. Je dois vous dire qui je suis, ceque je peux, et ce que vaut cette amitié que je vous offre. Je doisaussi vous rappeler ce que vous êtes, j’entends au regard de tousceux qui vous connaissent, ce que vous pouvez faire, et où vousallez.
– Je vous écoute, madame, fit avec déférence le Torero.Mais quoi que vous disiez, d’ores et déjà, je suis résolu àaccepter l’amitié précieuse que vous voulez bien m’offrir. Et sivous ne me l’aviez offerte spontanément, sachez que je l’eussesollicitée avec ardeur. Il me semble, madame, que la vie meparaîtrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus l’éclairerde votre radieuse présence.
Ceci était dit avec cette galanterie outrée particulière àl’époque en général, et plus spécialement au tempérament, extrêmeen tout, de l’Espagnol. Néanmoins, Fausta crut démêler un accent desincérité indéniable dans la manière dont furent prononcées cesparoles. Elle en fut très satisfaite. Plus le Toreros’enflammerait, plus sa tâche en serait facilitée.
Elle reprit avec force :
– Vous êtes pauvre, sans nom, isolé, incapabled’entreprendre quoi que ce soit de grand, malgré votre popularité,parce que votre obscurité et surtout votre naissance douteuseviendraient se briser contré des préjugés de caste, plus puissantsdans ce pays que partout ailleurs. Si vous tentiez quelque hardicoup de main, nul ne vous suivrait, hormis quelques hommes dupeuple qui ne comptent pas. Si vous avez du génie, vous êtescondamné quand même à végéter, obscur et inconnu : votrenaissance vous interdit d’aspirer aux honneurs, aux emploispublics. Ce que je vous dis là, est-il vrai ?
– Très vrai, madame. Mais je ne désire ni gloire nihonneurs. Mon obscurité ne me pèse pas, et quant à la pauvreté,elle m’est légère. Au reste, vous savez peut-être que si je voulaisaccepter tous les dons que les nobles amateurs de corrida jettentdans l’arène à mon intention, je pourrais être riche.
– Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous :brave comme le Torero. On dit aussi : généreux comme leTorero. Cependant, maintenant que vous savez que vous êtes issu desang royal, vous ne pouvez continuer l’humble et obscure existencequi fut la vôtre jusqu’à ce jour.
– Pourquoi, madame ? fit naïvement le Torero. Cetteexistence a son charme, et je ne vois pas pourquoi je lachangerais. D’après ce que vous me dites, je ne serai jamais unprince royal. Pourquoi ne resterai-je pas ce que j’ai été jusqu’àce jour ?
Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces parolesdénotaient un manque d’ambition qui contrariait ses projets.Néanmoins elle ne laissa rien paraître et se garda bien decombattre ouvertement ces idées.
– Vous oubliez, dit-elle simplement, qu’il ne vous est paspermis de vivre, même obscur, pauvre, ignoré, dénué de biens etd’ambition. Vous oubliez que demain, quand vous paraîtrez dansl’arène, vous serez misérablement assassiné, et que rien, rien nepourra vous sauver… si je vous abandonne.
Le Torero eut un sourire de défi.
– Je vous entends, traduisit Fausta, vous voulez dire quevous ne vous laisserez pas égorger comme mouton à l’abattoir.
– C’est bien cela, madame.
Fausta eût un haussement d’épaules apitoyé.
– Vous oubliez encore, reprit-elle froidement, que celuiqui veut votre mort détient la puissance suprême, vous oubliez quecelui-là, c’est le roi. Pensez-vous qu’il s’arrêtera à desdemi-mesures et se contentera de lâcher sur vous quelquesmisérables coupe-jarrets ? Vous souriez encore et je vouscomprends. Vous vous dites que vous trouverez quelques hardiscompagnons qui n’hésiteront pas à tirer l’épée pour votre défense.Insensé que vous êtes ! Sachez donc, puisqu’il faut tout vousdire, que demain une armée sera sur pied à votre intention. Demaindes milliers d’hommes d’armes, avec arquebuses et canons, tiendrontla ville sous la menace. On espère, on compte qu’un incidentsurgira qui permettra de charger la canaille. Vous serez frappé lepremier et votre mort paraîtra accidentelle. Je vous dis que vousêtes condamné irrémédiablement. Que si, par impossible – il fauttout admettre, même un miracle – vous veniez à vous tirer sain etsauf de la bagarre, on en sera quitte pour recommencer. Si vouséchappez encore, on jettera le masque, vous serez ouvertementsaisi, jugé, condamné, exécuté.
Ces paroles, prononcées avec une violence croissante,produisirent impression sur le Torero. Néanmoins il ne se renditpas sur-le-champ.
– Pour quel crime me condamnerait-on ? fit-il.
Fausta étendit la main sur le balcon, et désignant le bûcher queles lourds rideaux dérobaient à leur vue :
– Le même crime de ce malheureux que vous avez entenduclamer son innocence.
C’était la deuxième fois qu’elle faisait une allusion détournéeà la Giralda, et cette fois encore l’allusion sous-entendait unemenace. Le Torero le comprit. Il pâlit légèrement.
– Ah ! fit-il avec angoisse, est-ce à cepoint ?
Sur un ton solennel, Fausta répondit :
– Je vous dis que rien ne peut vous sauver.
Si brave que fut le Torero, il sentait la terreur se glissersournoisement en lui et c’était ce que voulait Fausta.
– Eh bien, soit, fit-il après une légère hésitation, jefuirai. Je quitterai l’Espagne.
Fausta sourit.
– Essayez de franchir une des portes de la ville,dit-elle.
– J’ai des amis, je puis m’assurer les services de quelquesbraves résolus à tout, pourvu qu’on y mette le prix. Je passerai deforce.
– Il vous faudra donc, dit tranquillement Fausta, engagerune armée entière, car vous vous heurterez, vous, à une armée, àdix armées s’il le faut.
Le Torero la considéra un instant. Il vit qu’elle ne plaisantaitpas, qu’elle était sincèrement convaincue que le roi ne reculeraitdevant rien pour le faire disparaître. À son tour, il eut laperception très nette que sa vie, comme elle disait, ne tenait qu’àun fil. En même temps, il comprit que la lutte était impossible. Ileut une révolte intérieure. Il ne voulait pas mourir, mourir dumoins ainsi, stupidement assassiné, avant d’avoir goûté aux joiesde la vie. En même temps aussi, une voix intérieure lui disait quecette femme qui lui parlait était une force capable de luttercontre la puissance qui le menaçait, capable peut-être de battrecette puissance. Machinalement il demanda :
– Que faire alors ?
Cette question, Fausta l’attendait. Elle avait tout dit pour lalui arracher.
Très calme, elle reprit :
– Avant de vous répondre, laissez-moi vous poser unequestion : Voulez-vous vivre ?
– Si je le veux ! Mordieu ! madame, j’ai vingtans ! À cet âge, on trouve la vie assez bonne pour ytenir !
– Êtes-vous résolu à vous défendre ?
– N’en doutez pas, madame.
– Encore faudrait-il savoir jusqu’à quel point ?
– Par tous les moyens, madame.
– S’il en est ainsi, si vous m’écoutez, peut-êtreréussirai-je à vous sauver.
– Mort du diable ! madame, parlez, et s’il ne tientqu’à moi, je suis assuré de mourir de vieillesse !
– En ce cas, je puis répondre à votre question : vousne vous sauverez qu’en frappant votre ennemi avant qu’il vous aitmis à mal.
Ceci fut dit avec ce calme glacial que prenait Fausta encertaines circonstances. Il semblait qu’elle avait dit la chose laplus simple, la plus naturelle du monde. Malgré ce calmeeffroyable, elle appréhendait vivement l’effet de ses paroles, etce n’était pas sans anxiété qu’elle observait le jeune homme.
Le Torero, à cette proposition inattendue, s’était dressébrusquement, et livide, tremblant, il s’exclamait :
– Tuer le roi !… tuer mon père !… Vous n’y pensezpas, madame… Vous voulez m’éprouver sans doute ?
Fausta posa son œil noir sur lui. Elle vit qu’il n’était pasencore au point où elle le voulait. Cependant elle insista.
– Je croyais, dit-elle avec un léger dédain, que vous étiezun homme. Je me suis trompée. N’en parlons plus. Pourtant, moi quine suis qu’une femme, je ne laisserais pas la mort de ma mère sansvengeance.
– Ma mère ! dit le Torero d’un air égaré.
Impitoyable, elle poursuivait :
– Oui, votre mère ! Morte assassinée par celui quivous assassinera, puisque vous tremblez à la seule pensée defrapper.
– Ma mère, répéta le Torero en crispant les poings avecfureur. Mais le tuer, lui, mon père !… C’est impossible !J’aime mieux qu’il me tue moi-même.
Fausta comprit qu’insister davantage risquait de lui faireperdre le terrain gagné dans cet esprit. Avec une souplesseadmirable, elle changea de tactique, et avec un haussementd’épaules :
– Eh ! fit-elle avec une certaine impatience, qui vousparle de tuer ?
Depuis qu’il avait cru comprendre qu’elle lui proposait unparricide, le Torero, bouleversé, oubliant toute étiquette, allaitet venait d’un pas nerveux et saccadé dans l’immense salleencombrée de meubles précieux, de bibelots rares. Cet attentatcontre nature lui paraissait si monstrueux qu’il ne pouvait pastenir en place. Il s’arrêta net et, regardant Fausta en face, ildit vivement :
– Cependant vous avez dit…
– J’ai dit : il faut frapper. Je n’ai pas dit, je n’aipas voulu dire : il faut tuer.
Le Torero eut un soupir de soulagement d’une éloquence muette.Ses traits convulsés se rassérénèrent, et pour cacher son désarroi,il s’excusa en disant :
– Pardonnez ma nervosité, madame.
– Elle me paraît naturelle, dit gravement Fausta.
– Expliquez-vous, de grâce.
– Je vais donc parler clairement. Ce que le roi craintpar-dessus tout, c’est que l’on apprenne que vous êtes son filslégitime et l’héritier de sa couronne.
– Je comprends ceci qui est la conséquence logique de sonincompréhensible haine à mon égard.
Fausta approuva d’un signe de tête et reprit :
– Il eût pu employer la procédure usuelle. Cela lui eûtsimplifié la besogne en lui permettant de vous frapper plussûrement peut-être. Mais si secret que soit un jugement, si docilesque soient des magistrats, qui peut jurer qu’une indiscrétion nesera pas commise ? Sa terreur à ce sujet est telle qu’il apréféré s’engager dans des voies tortueuses, sacrifier descentaines d’innocents à seule fin que votre mort passât sinoninaperçue – vous êtes trop connu – du moins sans éveiller lessoupçons.
– Cependant vous disiez tout à l’heure que j’étais menacéd’une arrestation suivie d’une condamnation à mort,naturellement.
– Oui. Mais le roi ne se résoudra à cette extrémité quelorsqu’il lui sera dûment démontré qu’il ne peut vous atteindreautrement.
– Il n’aura pas cette peine, dit le Torero avec amertume.Que pourrais-je contre le roi, le plus puissant de laterre ?
– Vous pouvez plus que vous ne pensez. D’abord exploitercette terreur du roi au sujet de la divulgation de votrenaissance.
– Comment ? Excusez-moi, madame, je ne comprends pasgrand-chose à toutes ces complications. Puis, que vousdirais-je ? La pensée que je suis réduit à comploter bassementcontre mon propre père, cette pensée m’est aussi douloureusequ’odieuse, et j’avoue qu’elle m’enlève toute ma lucidité.Éclairez-moi donc, madame, vous dont le cerveau puissant se joue àl’aise au milieu de ces intrigues qui m’épouvantent.
– Je comprends vos scrupules et je les approuve. Encore nefaudrait-il pas les pousser à l’extrême. Hélas ! je conçoisque votre cœur soit déchiré, mais si douloureux pour vous, sipénible pour moi que cela soit, je dois insister. Il y va de votresalut. Je vous dis donc : Ne vous obstinez pas à voir le pèredans la personne du roi. Le père n’existe pas. L’ennemi seulreste ; c’est lui seul que vous devez voir, c’est lui seul quevous devez combattre. Ceci peut vous paraître monstrueux, anormal.Dites-vous bien que vous n’y êtes pour rien ; que tout le malvient de votre ennemi qui a tout fait, lui, et qu’au bout du compteVous êtes le champion d’un droit sacré : le droit à la vie,que possède toute créature qui n’a pas demandé à venir aumonde.
Le Torero demeura un moment songeur et, redressant le front ildit douloureusement :
– Je sens que ce que vous dites est juste. Cependant j’aipeine à l’accepter.
Fausta se fit glaciale. :
– Entendez-vous par là, dit-elle, que vous renoncez à vousdéfendre et que vous consentez à tendre bénévolement le cou pourmieux recevoir la mort ?
Le Torero réfléchit un long moment pendant lequel Faustal’examina avec une anxiété qu’elle ne pouvait surmonter. Enfin ilse décida.
– Vous avez cent fois raison, madame, dit-il, d’une voixsourde. J’ai droit à la vie comme tout le monde. Je me défendraidonc coûte que coûte. D’autant que, comme vous l’avez dit, il nes’agit pas de frapper mon père, mais de me défendre. Veuillez doncm’expliquer en quoi je pourrai exploiter cette terreur du roi dontvous parliez.
Fausta le vit bien décidé cette fois. Elle se hâta dereprendre :
– Prenez les devants. Le roi craint qu’un fâcheux hasard nefasse connaître votre naissance. Proclamez-la vous-même,hautement : Je vous remettrai les preuves irréfutables decette naissance. Ces preuves, étalez-les au grand jour. Que nul nepuisse suspecter vos dires. Il faut que, dans quelques jours, toutle royaume sache que vous êtes l’héritier légitime de la couronne.Il faut que l’on connaisse l’odieuse conduite du roi envers votresainte mère et envers vous. Quand on saura tout cela, quand chacun,du plus grand au plus petit, sera dûment convaincu par les preuvesque vous aurez produites, il s’élèvera un tel cri de réprobationunanime contre votre bourreau qu’il tremblera sur son trône. Voilàcomment vous pouvez le frapper, rudement, croyez-le. Vous voyezqu’il ne s’agit pas d’un assassinat, comme vous l’avez cru, et sije vous pardonne de m’avoir supposée capable d’un conseil aussibas, c’est que je comprends, je vous l’ai dit, vos déchirements. Ceque je vous dis de faire est juste et légitime. Le plus rigoristene pourrait trouver à y redire.
– C’est vrai, madame. Aussi ferai-je comme vous dites. Maislaissez-moi vous dire que vous vous trompez quand vous dites que jevous ai crue capable de me conseiller un assassinat. Il faudraitêtre aveugle pour ne pas voir qu’un front aussi pur que le vôtre nepeut receler que des pensées nobles et pures. Il faudrait êtresourd pour ne pas entendre qu’une voix suave comme la vôtre ne peutlaisser tomber que des paroles généreuses.
Fausta daigna sourire.
– Soit, dit-elle négligemment, n’en parlons plus.
– Vous pensez donc, madame, que j’échapperai à la hainemortelle du roi en proclamant moi-même ma naissance ?
– Sans doute. Le roi n’osera plus vous faire assassiner. Lavérité étant connue de tous, votre meurtrier serait incontinentdésigné par tous. Si puissant, si orgueilleux qu’il soit, le roireculera devant un tel défi jeté à la fureur de tout un peuple. Illui restera la ressource de vous traduire devant un tribunal. Là,vous réclamerez hardiment la reconnaissance publique de tous vosdroits. Et soyez tranquille, les preuves que vous fournirez seronttelles que le roi devra s’incliner. Vous serez proclamé, c’estvotre droit, héritier de la couronne. Vous n’aurez qu’à attendrequ’il plaise à Dieu de rappeler à son divin tribunal le meurtrierde votre mère pour régner à votre tour.
– Est-ce possible ! balbutia le Torero ébloui.
– Cela sera, dit Fausta avec une convictionimpressionnante. Cela sera beaucoup plus tôt que vous ne croyez. Leroi est vieux, usé, malade. Ses jours sont comptés. Avantlongtemps, il vous cédera la place sans aucune interventioncriminelle.
– Eh bien ! madame, dit généreusement le Torero, siextraordinaire que cela puisse paraître, je lui souhaite de mefaire attendre longtemps.
Fausta eut un mince sourire. Allons, décidément, elle l’avaittout doucement amené à accepter ses idées. Il restait maintenant àlui faire abandonner la Giralda. Sans qu’elle eût pu dire pourquoi,Fausta sentait que ce serait là le plus dur de sa tâche. Mais elleavait mené à bien des intrigues autrement scabreuses. L’avoir amenéà trouver tout naturel de monter sur un trône, c’était énorme.Quant au reste, la mort à bref délai de Philippe II, elle enfaisait son affaire. Qu’il le voulût ou non, une fois pris dansl’engrenage, il serait bien forcé d’aller jusqu’au bout. Et quant àla petite bohémienne, s’il se montrait irréductible sur ce point,elle aurait tôt fait de s’en débarrasser.
À l’exclamation du Torero, elle répondit gravement en levant sonindex vers le ciel :
– Nous sommes tous dans la main de Dieu.
– Ainsi, dit le Torero qui paraissait plongé dans un rêveéblouissant, ainsi je vous devrai une couronne ! Commentpourrai-je m’acquitter envers vous ?
– Nous parlerons de cela tout à l’heure, dit Fausta d’unair détaché. Pour le moment il faut mettre sur pied tous lesaboutissants de cette entreprise. Vous pensez bien que cela n’irapas sans quelques difficultés.
– Je m’en doute bien un peu, dit le Torero en souriant.
– Je vous ai offert mon amitié et mon aide, reprit Fausta.Avant d’accepter il faut que je vous dise ce que je peux faire pouraboutir à ce rêve qui vous éblouit.
– Madame…
– Je sais, interrompit vivement Fausta, vous acceptez sanssavoir. J’estime qu’il est nécessaire que vous sachiez.Écoutez-moi, donc.
Le Torero s’inclina respectueusement, reprit sa place sur sonsiège et dit :
– Je vous écoute, madame.
– D’abord la journée de demain. Je vous l’ai dit : unearmée entière tiendra la ville sous la menace. Il faut qu’il y aitbagarre, émeute, tel est le plan du roi, conseillé parM. d’Espinosa. Dans la lutte, vous serez tué : simpleaccident. Vous ne serez pas tué. J’en fais mon affaire, mesprécautions sont prises. À l’armée du roi, j’oppose une armée àmoi, que j’ai levée de mes deniers.
– Vous avez fait cela ? fit le Torero, émerveillé.
– Je l’ai fait.
– Mais pourquoi ?
– Je vous le dirai tout à l’heure, dit froidement Fausta. Àcette armée de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est à moi,qui a pour mission de veiller uniquement sur votre précieusepersonne, se joindra le populaire qui vous admire et vous aime. Parmes soins, l’or est répandu à pleines mains dans le but de raviverl’enthousiasme. Comme une traînée de poudre, le bruit se répandraque le Torero est menacé. De toutes parts les défenseurs surgiront.Ce n’est pas tout. En même temps le bruit se répandra que le Toreron’est autre que l’infant Carlos – c’est sous ce nom que vousrégnerez – disparu dès sa naissance, poursuivi sa vie durant par lahaine implacable autant qu’injuste de son père. L’infant Carlossera acclamé de tous. Le roi entendra ces acclamations et vouspouvez imaginer sa fureur, d’autant que ses troupes seront battues.Vous sortirez sain et sauf de la bagarre. Je l’ai décidé ainsi, mesmesures sont prises, cela sera. Ne revenons plus sur ce point.
– Je vous admire, madame, dit sincèrement le Torero.
Sans relever ces mots, Fausta reprit :
– Donc vous êtes sauf. Au milieu d’une armée qui vousacclame, je défie le roi de venir vous prendre. Demain, vous serezencore le Torero ; après-demain, vous serez l’infant Carlos.La ville tout entière est à vous. Vingt mille hommes d’armes, àvous, tiennent en respect les troupes royales. L’Andalousie entièrese soulève en votre faveur. Des émissaires à moi sont partis. Desmillions sont répandus de tous côtés. Si vous le voulez, avant lafin de la semaine, le roi est pris, détrôné, enfermé dans uncouvent et vous montez sur le trône à sa place.
Et comme le Torero ébauchait un geste de protestation, elleajouta vivement :
– Mais vous êtes généreux. Vous n’abuserez pas de votrevictoire. Vous allez trouver le roi, vous traitez avec lui d’égal àégal. Et il s’estime trop heureux, devant la rapidité foudroyantedu mouvement, de vous reconnaître publiquement pour l’héritier desa couronne. Et vous, en fils soumis et respectueux, vous luilaissez la vie et le pouvoir. Vous attendez votre heure, qui nesaurait tarder.
– Je rêve !… balbutia le Torero.
– Votre heure sonne. Vous voici roi de toutes les Espagnes,roi du Portugal, prince souverain des Pays-Bas ; empereur desIndes. Je vous donne mes états d’Italie avec ce que vous aurez enpropre par héritage, cela vous donne la moitié de l’Italie. Vousprenez le reste.
– Oh !
– Alors vous vous tournez vers la France. C’est le rêve devotre père, cela. Vous l’envahissez par les Pyrénées et par lesAlpes. En même temps vos armées descendent des Flandres. Unecampagne rapidement menée vous livre la France qui n’accepterajamais un roi huguenot. Alors vous remontez au nord et à l’est,vous envahissez l’Allemagne comme vous avez envahi la France, etvous reconstituez un empire plus grand que ne fut celui deCharlemagne. Vous êtes le maître du monde. Voilà ce que vous pouvezfaire, soutenu par la main que je vous offre.Acceptez-vous ?
Fausta s’était enflammée peu à peu à l’évocation de ses rêvesgigantesques. Sa parole chaude, ardente, son air illuminétransportèrent littéralement le Torero, qui, ne sachant s’il étaitéveillé ou s’il rêvait, s’écria :
– Il faudrait être frappé de folie pour ne pas accepter.Mais vous, madame, vous qui jetez avec une aussi prodigieusedésinvolture des millions dans cette entreprise, vous qui parlez deme donner vos états, vous enfin qui m’éblouissez par l’évocationd’une prestigieuse puissance, que me demandez-vous ? Quellesera votre part ?
Fausta prit un temps. Puis fixant ses yeux droit dans les yeuxde Torero, lentement, en égrenant chaque syllabe :’
– Je partagerai votre gloire, votre fortune, votrepuissance.
Sans hésiter, sans un regret, sous le coup de l’enthousiasme, ils’écria :
– Ce n’est pas trop, certes !
Fausta nota la manière parfaitement détachée avec laquelle ilavait souscrit à ses conditions.
– Trop désintéressé, songea-t-elle. À tout prendre, je lepréfère cependant ainsi.
Et tout haut, en le fixant toujours d’un regard aigu :
– Il reste à régler la façon dont se fera le partage.
Le Torero eut un geste de superbe insouciance qu’elle admira enconnaisseur.
– Il est nécessaire que vous sachiez, dit-elledoucement.
Très galamment, il répondit :
– Ce que vous ferez sera bien fait.
Tenace, elle reprit :
– Ce partage se fera de la manière la plus simple et laplus naturelle.
Elle le laissa en suspens un inappréciable instant etbrusquement elle porta le coup :
– Je serai votre épouse !
Le Torero bondit. Il s’attendait à tout, hormis à une prétentionsemblable, formée d’une manière si anormale, qui n’était pas sansle choquer quelque peu. Il tombait de très haut. Fini le rêveprestigieux, il se trouvait face à face avec la réalitébrutale.
Cette sorte d’exaltation factice qui s’était emparée de lui aucontact de Fausta s’était dissipée brusquement. Il la regardaitd’un air effaré et ne la reconnaissait pas. Il lui semblait que cen’était pas la même femme qu’il avait devant lui. Sous le coup del’emballement, cette incomparable beauté avait excité en lui ledésir. Maintenant il la voyait tout autrement. Toujours aussibelle, certes, mais cette beauté nouvelle, loin d’exciter en lui ledésir, le repoussait au contraire par il ne savait quoi de sombre,de fatal. Pour tout dire : elle lui faisait peur.
Dans sa stupeur, il ne put que bégayer :
– M’épouser ! Vous ! madame !vous !
Fausta comprit que c’était l’instant critique. Elle se redressade toute sa hauteur. Elle prit cet air de souveraine qui la faisaitirrésistible, et adoucissant l’éclat de son regard :
– Regardez-moi, dit-elle. Ne suis-je pas assez jeune, assezbelle ? Ne ferai-je pas une souveraine digne en tous points dupuissant monarque que vous allez être ?
– Je vois, dit don César, qui recouvrait toute sa lucidité,je vois que vous êtes, en effet, la jeunesse même, et quant à labeauté, jamais, je le crois sincèrement, nulle beauté n’égala lavôtre. Vous êtes déjà, madame, un modèle accompli de majestésouveraine, et près de vous les plus grandes reines paraîtraient desimples dames d’atours, Mais…
– Mais ?… Dites toute votre pensée, dit Fausta, trèsfroide.
– Eh bien, oui, je dirai toute ma pensée. Vous n’êtes pasune femme ordinaire, madame ; la franchise la plus absolue meparaît seule digne d’un caractère noble et fier tel que le vôtre.Je vous dirai donc en toute sincérité, sans fausse humilité, que jeme crois tout à fait indigne du très grand honneur que vous mevoulez faire. Vous êtes trop souveraine et pas assez… femme.
Fausta eut un sourire quelque peu dédaigneux.
– Si je suis trop souveraine, selon vous, vous ne l’êtespas assez de votre côté. Il serait temps de faire abstraction devotre ancienne personnalité et de bien vous pénétrer de cettepensée que vous êtes, dès maintenant, le premier personnage duroyaume après le roi. Demain, vous serez peut-être roi vous-même.Vous allez jouer un rôle important sur la scène du monde. Vous nevous appartenez plus. Les pensées, les sentiments qui pouvaientvous paraître très naturels quand vous n’étiez qu’un simplegentilhomme ne sont plus de mise avec votre nouvelle situation.Vous n’êtes plus un homme : vous êtes un roi. Il faut voushabituer à voir et à penser en roi. Auriez-vous commis cette erreurextravagante de penser qu’il pouvait être question d’amour entrenous ? Je ne veux pas le croire. Je suis et je dois restersouveraine avant d’être femme, de même que l’homme doit s’effaceren vous devant le souverain.
Le Torero hocha la tête d’un air peu convaincu :
– Ces sentiments vous sont naturels à vous qui êtes néesouveraine et avez vécu en souveraine. Mais moi, madame, je suis unsimple mortel, et si mon cœur parle, j’écoute ce qu’il me dit.
Audacieusement, elle dit :
– Et votre cœur est pris.
Très simplement, en regardant en face sans provocation, maisavec fermeté, il répondit en s’inclinant très bas :
– Oui, madame.
– Je le savais ; monsieur. Cela ne m’a pas retenue unseul instant. L’offre de ma main que je vous ai faite, je lamaintiens.
– C’est que vous ne me connaissez pas, madame. Lorsque moncœur s’est donné une fois, il ne se reprend plus.
Fausta haussa dédaigneusement les épaules.
– Le roi, dit-elle, oubliera les amours de l’aventurier. Ilne saurait en être autrement.
Et comme le Torero allait protester, elle l’interrompit vivementen ajoutant :
– Ne dites rien ! N’accomplissez pas l’irréparable.Vous réfléchirez, vous comprendrez. Vous me donnerez une réponse…tenez, après-demain. Les événements qui vont se dérouler demainvous feront comprendre mieux que tous les discours la valeur del’alliance que je vous offre. Ils vous feront comprendre aussi àquels périls vous seriez exposé si vous commettiez la folie derefuser mes ordres. Vous pourrez voir de vos propres yeux que cespérils sont tels que vous succomberez infailliblement si je retirela main que j’ai étendue sur votre tête.
Et sans lui laisser le temps de placer un mot, elle se leva et,plus doucement :
– Allez, prince, et revenez après-demain. Ne parlez pas,vous dis-je. J’attends votre retour avec confiance. Votre réponsene peut pas ne pas être conforme à mes désirs. Allez.
Et d’un geste doux et impérieux à la fois, elle le congédia sansqu’il eût pu dire ce qu’il avait à dire.
Le Torero parti, Fausta réfléchit longuement. Elle avait trèsbien compris ce qui s’était passé dans l’esprit du Torero. Elleavait vu dans son esprit que si elle le laissait parler, il allaitproclamer hautement son amour pour la petite bohémienne : misen demeure de choisir entre l’amour et la couronne qu’elle luifaisait entrevoir, le prince, sans hésiter, eût refusé la couronnepour conserver son amour. Fausta avait senti cela, et c’est enpensant à cela qu’elle avait dit : « N’accomplissez pasl’irréparable ».
Elle restait à sa place, très soucieuse. L’entrevue n’avait pastourné au gré de ses désirs. Le prince lui échappait. Tout n’étaitpas perdu cependant. Le seul obstacle venait de la Giralda :elle supprimerait l’obstacle, voilà tout. La Giralda morte,disparue, enlevée, déshonorée, elle ne doutait pas qu’il ne vînt àelle, soumis et obéissant.
Elle allongea la main et frappa sur un timbre.
À son appel, Centurion, dégrimé, ayant repris sa personnalité,parut avec son sourire obséquieux.
Fausta eut un long entretien avec lui au cours duquel elle luidonna des instructions détaillées concernant la Giralda, ensuite dequoi le bravo s’éclipsa sans doute pour procéder à l’exécutionimmédiate des ordres reçus.
Fausta demeura encore une fois seule.
Elle alla droit à un cabinet de travail merveilleux, ouvrit untiroir secret et en sortit un parchemin qu’elle considéralonguement avant de le cacher dans son sein en murmurant :
– Je n’ai plus de raisons de garder ce parchemin. Le mieuxest de le remettre à M. d’Espinosa. Je fais ainsi d’une pierredeux coups. D’abord, je me concilie l’amitié du grand inquisiteuret du roi. S’ils ont des soupçons au sujet de cette conspiration,je les endors. Je trouve sécurité et liberté d’action. Ensuite,tout ce que le roi Philippe entreprendra avec ce parchemin tourneraau profit de son successeur. Sans qu’il s’en doute il travaillerapour le bien et pour la gloire de mon futur époux – car le Toreroacceptera – partant, pour mon propre bien et ma propre gloire.
Elle réfléchit une seconde et : « Pardaillan !…Que dira-t-il quand il saura que j’ai remis ce parchemin àM. d’Espinosa ? Voilà sa mission manquée, lui qui apromis de rapporter ce parchemin à Henri de Navarre. Quisait ? Si d’Espinosa le manque, je me débarrasse peut-être enmême temps de Pardaillan. Avec ses idées spéciales, il est capablede se croire déshonoré ! »
Et avec un sourire terrible : « Lorsqu’un homme commePardaillan se croit déshonoré et qu’il ne peut laver son honneurdans le sang de son ennemi, il n’a qu’une ressource : le laverdans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer !…C’est à voir !… »
Elle demeura encore, un moment rêveuse, et ce nom de Pardaillanappela dans son esprit celui de son fils, et elle songea :« Myrthis ! Où peut bien être Myrthis ? Et mon fils,le fils de Pardaillan ? Il serait temps pourtant de recherchercet enfant. »
Elle réfléchit encore un moment et murmura :
– Oui, tout ceci sera liquidé rapidement, soit que jeréussisse, soit que j’échoue. Il sera temps alors de rechercher monfils.
Ayant pris cette résolution, elle frappa de nouveau sur untimbre et jeta un ordre à la suivante, accourue.
Quelques instants plus tard, la litière de Fausta s’arrêtaitdevant le vestibule d’honneur du grand inquisiteur, logé aupalais.
Fausta eut un long entretien avec d’Espinosa, à qui, en échangede certaines conditions qu’elle posa, elle remit spontanément lafameuse déclaration du feu roi Henri de Valois proclamant PhilippeII d’Espagne héritier de la couronne de France.
En quittant Fausta, le Torero s’était dirigé en hâte versl’auberge de La Tour, où il avait laissé celle qu’ilconsidérait comme sa fiancée confiée aux bons soins de la petiteJuana.
En cheminant par les rues étroites et tortueuses encoreencombrées du populaire en liesse, il se morigénait vertement. Ilse reprochait comme une trahison le très court et très fugitifinstant d’emballement qu’il avait eu devant la beauté deFausta.
Il allait d’un pas accéléré, sans se soucier des passants qu’ilbousculait, pris soudain d’un sinistre pressentiment qui luifaisait redouter un malheur. Il lui semblait qu’un danger pressantplanait sur la Giralda, et il se hâtait avec cette idée qu’ilallait apprendre une mauvaise nouvelle.
Chose étrange, maintenant qu’il n’était plus captivé par lecharme de Fausta, il lui paraissait que toute cette histoire de sanaissance qu’elle lui avait contée n’était qu’un roman imaginé envue d’il ne savait quelle mystérieuse intrigue.
Les offres de Fausta, ses projets, ce mariage qu’elle lui avaitproposé avec un superbe dédain des convenances, surtout, oh !surtout, cette couronne entrevue, ces rêves de conquêtesgrandioses, tout cela lui paraissait invraisemblable, faux,impossible, et il se raillait amèrement d’avoir prêté un moment uneoreille crédule à d’aussi chimériques propos.
« Quelle vraisemblance tout cela a-t-il ? se disait-ilen marchant. Rien ne concorde avec ce que je sais. Comment ai-jeété assez sot pour me laisser abuser à ce point ? C’est àcroire que cette énigmatique et incomparablement belle princesseest douée d’un pouvoir surnaturel, susceptible d’égarer la raison.Moi, fils du roi ? Allons donc ! Quelle folie ! Lebrave homme qui m’a élevé et qui m’a donné maintes preuves de saloyauté et de son dévouement m’a toujours assuré que mon père avaitété mis à la torture sur l’ordre du roi et que pour être bienassuré de la bonne exécution de cet ordre, il avait tenu à assisterlui-même à l’épouvantable supplice. Le roi n’est pas, ne peut pasêtre mon père. »
Et avec une sévérité qui n’avait d’égale que sa sincérité :« En admettant que le roi soit mon père, quel pouvoir magiquea donc cette princesse Fausta qu’elle ait pu m’amener aussiaisément à un degré d’aberration telle que j’ai pu, moi, misérable,envisager froidement la révolte ouverte contre celui qui serait monpère, et, qui sait, peut-être son assassinat. Puissé-je être dévorévivant par des chiens enragés plutôt que de descendre à un teldegré d’infamie. Quel qu’il soit, quoi qu’il soit et quoi qu’il aitfait, mon père doit rester mon père, et ce n’est pas à moi à lejuger. Que la malédiction du ciel s’abatte sur moi si l’idée mevient seulement de me faire complice des sombres projets de cetteFausta d’enfer ! »
Et avec une ironie féroce : « Un roi, moi, le dompteurde taureaux ! C’est une pitié seulement que j’ai pu m’arrêterun instant à pareille folie ! Suis-je fait pour êtreroi ! Ah ! par le diable ! serai-je plus heureuxquand, pour la satisfaction d’une stupide vanité, j’aurai sacrifiéma liberté, mes amis, mon amour et lié mon sort à celui deMme Fausta, qui fera de moi un instrument bon àtuer des milliers de mes semblables pour l’assouvissement de sonambition à elle ! Sans compter que je me donnerai là un maîtreredoutable devant qui je devrai plier sans cesse. Au diable, laFausta ; au diable, la couronne et la royauté. Torero je suis,Torero je resterai, et vive l’amour de ma gracieuse et tant douceet tant jolie Giralda ! Celle-là ne me demande que de l’amouret se soucie fort peu d’une couronne. Et s’il est vrai que le roime poursuit de sa haine et me veut la male mort, vive Dieu !je fuirai l’Espagne. Je demanderai à mon ami,M. de Pardaillan, de m’emmener avec lui dans son beaupays de France. Présenté par un gentilhomme de cette valeur, ilfaudra que je sois bien emprunté pour ne pas faire mon chemin,honnêtement, sans crime et sans félonie. Allons, c’est dit, siM. de Pardaillan veut bien de moi, je pars aveclui. »
En monologuant de la sorte, il était arrivé à l’hôtellerie, etce fut avec une angoisse, qu’il ne parvint pas à surmonter, qu’ilpénétra dans le cabinet de la mignonne Juana.
Il fut rassuré tout de suite. La Giralda était là, bientranquille, riant et jasant avec la petite Juana. Presque du mêmeâge toutes les deux, aussi jolies, de même condition, vives etrieuses, aussi franches, elles étaient devenues tout de suite unepaire d’amies.
Pardaillan, assis devant une bouteille de bon vin de Franceveillait avec son sourire narquois sur la fiancée de ce jeuneprince pour qui il s’était pris d’une soudaine et vive sympathie.Et c’était encore un spectacle peu banal et qui eût fait béerd’étonnement ses ennemis que de voir le terrible, le redoutable,l’invincible Pardaillan assis entre deux fillettes, écoutant ensouriant d’un sourire jeune et indulgent leurs innocents et futilespropos, et ne dédaignant pas d’y prendre part de temps entemps.
Lorsque Pardaillan s’était réveillé, après avoir dormi unepartie de la matinée, la vieille Barbara, sur ordre de Juana, luiavait fait part du désir exprimé par don César de le voir veillersur la Giralda. Sans dire un mot, Pardaillan avait ceint gravementson épée – cette épée qu’il avait ramassée sur le champ debataille, lors de sa lutte épique avec les estafiers de Fausta – etil était descendu, sans perdre un instant, se mettre à ladisposition de la petite Juana.
Il s’était placé de façon à barrer la route à quiconque eût étéassez téméraire pour pénétrer dans le cabinet sans l’assentiment dela maîtresse du lieu. Et à le voir si calme, si confiant dans saforce, les deux jeunes filles s’étaient senties plus en sûreté quesi elles avaient été sous la garde de toute une compagnie d’hommesd’armes du roi.
La petite Juana, en maîtresse de maison avisée, soucieuse desatisfaire son hôte, sans attendre que le chevalier le demandât,avait donné discrètement un ordre à une servante, laquelle s’étaitempressée de placer devant Pardaillan un verre, une assiette garniede pâtisseries sèches et une bouteille d’excellent Vouvray mousseuxet pétillant. Juana avait en effet remarqué que son hôte avait unfaible pour ce vin.
Pardaillan fut très sensible à cette attention ; il secontenta pourtant de remercier d’un sourire sa jolie hôtesse. Maisce sourire était si cordial, la joie qui pétillait dans son œilétait si évidente que Juana s’estima plus amplement récompensée quepar la plus alambiquée des protestations.
Le premier mot de Pardaillan fut pour dire :
– Et mon ami Chico ? Je ne le vois pas. Où est-ildonc ?
Avec un sourire malicieux, Juana demanda sur un ton assezincrédule :
– Est-ce bien sérieusement, monsieur le chevalier, que vousdonnez ce titre d’ami à un aussi piètre personnage que leChico ?
– Ma chère enfant, dit gravement Pardaillan, croyez bienque je ne plaisante jamais avec une chose respectable. Que le Chicosoit un piètre personnage, comme vous dites, peu me chaut. Je n’aipas, Dieu merci ! l’habitude de subordonner mes sentiments àlà condition sociale de ceux à qui ils s’adressent. Tel qui paraîtun grand et illustre personnage, chargé de biens et de quartiers denoblesse, m’apparaît parfois comme un triste sire, et inversementtel pauvre diable m’apparaît très noble et très estimable. Si jedonne ce titre d’ami au Chico, c’est qu’effectivement il l’est. Etquand je vous aurais dit que je suis extrêmement réservé dans mesamitiés, ce sera une manière de vous dire que le Chico mérite toutà fait ce titre.
– Mais enfin qu’a-t-il donc fait de si beau qu’un homme telque vous en parle de si élogieuse façon ?
Pardaillan trempa flegmatiquement un gâteau dans son verre, etfaisant mousser le vin en l’agitant, il dit avec un sourirenarquois :
– Je vous l’ai dit : c’est un brave. Que si vousdésirez en savoir plus long, je vous dirai un de ces jours ce qu’ila fait pour acquérir mon estime. Pour le moment, tenez pour trèssérieux que je le considère réellement comme un ami et répondez,s’il vous plaît, à ma question : comment se fait-il que je nele voie pas ? Je le croyais de vos bons amis à vous aussi, majolie Juana ?
Il sembla à Juana qu’il y avait une intention de raillerie dansla façon dont le chevalier prononça ces dernières paroles. Maisavec le seigneur français, il n’était jamais facile de se prononcernettement. Il avait une si singulière manière de s’exprimer, ilavait un sourire surtout si déconcertant, qu’on ne savait jamaisavec lui. Aussi ne s’arrêta-t-elle pas à ce soupçon, et avec unemoue enfantine :
– Il m’agaçait, dit-elle, je l’ai chassé.
– Oh ! oh ! quel méfait a-t-il donccommis ?
– Aucun, seigneur de Pardaillan, seulement… c’est unsot.
– Un sot ! le Chico ! Voilà ce que vous ne meferez pas croire. C’est un garçon très fin au contraire, trèsintelligent, et qui vous est, je crois, très attaché. J’espère quece renvoi n’est pas définitif et que je le reverrai bientôtici.
– Oh ! fit en riant Juana, il saura bien revenir sansqu’on ait besoin de l’y convier. Le Chico, monsieur le chevalier,quand je lui interdis la porte, il revient par la fenêtre, et toutest dit. Jamais je n’ai vu drôle aussi éhonté, aussi dépourvud’amour-propre.
– Avec vous, peut-être, dit Pardaillan, en riantfranchement de l’air dépité avec lequel elle avait dit ces paroles.Il ne faudrait pas trop s’y fier toutefois, et je crois que si toutautre que vous se permettait de lui manquer, le Chico ne selaisserait pas malmener aussi bénévolement que vous dites.
– Il est de fait qu’il a la tête assez près du bonnet. Etce n’est pas à sa louange, convenez-en.
– Je ne trouve pas.
Juana parut étonnée. Le sire de Pardaillan avait des manièresd’apprécier les choses qui étaient en contradiction flagrante avectout ce qu’elle entendait journellement formuler par la saintemorale représentée par son vénérable père, le digne Manuel. Et leplus fort, ce qui l’étonnait bien davantage encore et bouleversaittoutes ses idées acquises, c’est qu’elle se sentait portée à voir,à juger et à penser comme ce diable de Français. Elle en étaitsincèrement honteuse, mais c’était plus fort qu’elle.
– En attendant, reprit Pardaillan, voyant qu’elle restaitbouche close, en attendant il ne manque, à moi, le Chico. Quelleque soit sa faute, j’implore son pardon, ma jolie hôtesse.
Comme bien on pense, Juana aurait été bien en peine de refuserquoi que ce soit à Pardaillan. La grâce fut donc magnanimementaccordée. Bien mieux, on courut à la recherche du Chico. Mais ildemeura introuvable.
Pardaillan comprit que le nain avait dû se terrer dans son gîtemystérieux et il n’insista pas davantage.
Réduit à la seule conversation des deux jeunes filles, ilcommençait à trouver le temps quelque peu long lorsque le Torerovint le délivrer.
La Giralda se doutait bien que son fiancé avait dû se rendrechez cette princesse qui prétendait connaître sa famille et sedisait en mesure de lui révéler le secret de sa naissance. Maiscomme don César était parti sans lui dire où il allait, elle crutdevoir garder pour elle le peu qu’elle savait.
Cela d’autant plus aisément que Pardaillan, avec sa discrétionoutrée, s’abstint soigneusement de toute allusion à l’absence duTorero. Il pensait que pour que don César fût résolu à s’absenteralors qu’il croyait sa fiancée en péril, c’est qu’il devait y avoirnécessité impérieuse. De deux choses l’une : ou la Giraldasavait où était allé don César, et toute allusion à ce sujet eût pului paraître une amorce à des confidences qu’il n’était pas dans sanature de solliciter, ou elle ne savait rien, et alors desquestions intempestives eussent pu jeter le trouble et l’inquiétudedans son esprit. |
Le Torero lui avait fait demander de veiller sur safiancée : il veillait. Il se demandait bien, non sansinquiétude, où pouvait être allé le jeune homme, mais il gardaitses impressions pour lui. Pardaillan estimait que la meilleuremanière de témoigner son amitié était de ne pas assommer les genspar des questions. Lorsqu’il plairait au Torero de parler,Pardaillan l’écouterait d’une oreille complaisante etattentive.
Quoi qu’il en soit, l’arrivée du Torero lui fut très agréable àun double point de vue. D’abord parce que, n’étant pas sansinquiétude, il était content de voir qu’il ne lui était rien arrivéde fâcheux. Ensuite, parce que son retour le délivrait d’unefaction, qu’il eût endurée jusqu’à la mort sans murmurer, maisqu’il ne pouvait s’empêcher de trouver quand même un peufastidieuse.
Il accueillit donc le Torero avec ce bon sourire qu’il n’avaitque pour ceux qu’il affectionnait.
De son côté, le Torero éprouvait l’impérieux besoin de seconfier à un ami. Non pas qu’il hésitât sur la conduite à tenir,non pas qu’il eût des regrets de la détermination prise de refuserles offres de Fausta, mais parce qu’il lui semblait que, dansl’extraordinaire aventure qui lui arrivait, bien des points obscurssubsistaient, et il était persuadé qu’un esprit délié comme celuidu chevalier saurait projeter la lumière sur ces obscurités.
Résolu à tout dire à son nouvel ami, après avoir remercié lapetite Juana avec une effusion émue, après l’avoir voir assurée deson éternelle gratitude, il entraîna le chevalier dans une petitesalle où il lui serait possible de s’entretenir librement avec luiet sans témoin et en même temps de surveiller de près l’entrée ducabinet où il laissait la Giralda avec Juana. Une sorte d’instinctl’avertissait en effet que sa fiancée était menacée. Il n’aurait pudire en quoi ni comment, mais il se tenait sur ses gardes.
Lorsqu’ils se trouvèrent seuls, attablés devant quelques flaconspoudreux, le Torero dit :
– Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison oùnous nous sommes introduits cette nuit et où j’ai trouvé ma fiancéeappartient à une princesse étrangère ?
Pardaillan savait parfaitement à quoi s’en tenir. Néanmoins, ilprit son air le plus ingénument étonné pour répondre :
– Non, ma foi, J’ignorais complètement ce détail.
– Cette princesse prétend connaître le secret de manaissance. J’ai voulu en avoir le cœur net. Je suis allé lavoir.
Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verrequ’il allait porter à ses lèvres, et malgré lui s’écria :
– Vous avez vu Fausta ?
– Je reviens de chez elle.
– Diable ! grommela Pardaillan, voilà ce que jecraignais.
– Vous la connaissez donc ? demanda curieusement leTorero.
Sans s’expliquer autrement, Pardaillan se contenta dedire :
– Un peu, oui.
– Quelle femme est-ce ?
– C’est une jeune femme… Au fait, quel âge a-t-elle ?Vingt ans, peut-être, peut-être trente. On ne sait pas. Elle estjeune, elle est remarquablement belle, et… vous avez dû leremarquer, je présume, dit Pardaillan, de son air le plus ingénu,en fixant sur le jeune homme un regard aigu.
Le Torero hocha doucement la tête.
– Elle est jeune, elle est fort belle, et je l’ai remarquéen effet, dit-il. Je désire savoir quelle sorte de femme elleest.
– Mais… j’ai entendu dire qu’elle est colossalement riche,et généreuse en proportion de sa fortune. Ainsi un de mes amis m’aassuré l’avoir vue donner à un pauvre ménage de mariniers[2] , en remerciement d’une hospitalité d’uneheure accordée dans leur misérable cabane, une boucle de ceintureen diamants. La boucle valait bien cent mille livres.
– Cent mille livres ! s’exclama le Torero ébloui.
– Oui, elle a de ces générosités. On la dit très puissanteaussi. Ainsi le même ami, qui la connaît bien, m’a assuré qu’elledonnait ses ordres à ce pauvre duc de Guise, qui est mort simisérablement après avoir été à deux doigts de conquérir le trônede France, le plus beau du monde. C’est elle qui a renversé lepauvre Valois, mort misérablement, lui aussi. Elle fait tremblersur son trône le jouteur le plus terrible de cette époque, le papeSixte Quint. Et ici même, je ne serais pas surpris qu’elle réussîtà dominer votre roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sansvous fâcher, et M. d’Espinosa lui-même, qui me paraîtautrement redoutable que son maître.
Le Torero écoutait avec une attention passionnée. Il sentaitconfusément que le chevalier en savait, sur le compte de cetteprincesse, beaucoup plus long qu’il ne voulait bien le dire. Il lesoupçonnait fortement d’être lui-même cet ami bien renseigné sousle couvert duquel il donnait des bribes de renseignements. Et cequ’il disait, le ton grave avec lequel il le disait, faisait passersur sa nuque un frisson de terreur. Il eût bien voulu en savoirdavantage. Mais c’était une nature très fine que celle de Torero,et quoi qu’il ne connût le chevalier que depuis peu, il n’avait pasété long à remarquer que cet homme ne disait que ce qu’il voulaitbien dire. Il était parfaitement inutile de l’interroger,Pardaillan ne dirait que ce qu’il avait décidé de dire.
– Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demandesi on peut avoir confiance en elle.
– Ah ! très bien ! Que ne le disiez-vous tout desuite. Avoir confiance en Fausta ! Cela dépend d’une foule deconsidérations qu’elle est seule à connaître, naturellement. Sielle vous promet, par exemple, de vous faire proprement daguer dansquelque guet-apens bien machiné – et elle a parfois la franchise devous prévenir – vous pouvez vous en rapporter à elle. Si elle vouspromet aide et assistance, il serait peut-être prudent des’informer jusqu’à quel point aide et assistance lui serontprofitables à elle-même. Il serait au moins imprudent de comptersur elle dès l’instant où vous ne lui serez plus utile. Si ellevous aime, tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n’aurez été aussiprès de votre dernière heure. Si elle vous hait, fuyez ou c’en estfait de vous. Si vous lui rendez service, ne comptez pas sur sareconnaissance. Ainsi, tenez, le même ami m’a raconté qu’aprèsavoir sauvé la vie de Fausta, dans le temps même où il s’efforçaitde la conduire en lieu sûr, elle machinait un joli guet-apens danslequel il n’a tenu qu’à un fil qu’il laissât ses os. Après cela,fiez-vous donc à Fausta !
– C’est qu’elle m’a révélé des choses extraordinaires. Etje ne serais pas fâché de savoir jusqu’à quel point je dois prêtercréance à ses paroles.
– Fausta ne fait et ne dit jamais rien d’ordinaire. Elle nement jamais non plus. Elle dit toujours les choses telles qu’elleles voit à son point de vue… Ce n’est point sa faute si ce point devue ne correspond pas toujours à la vérité exacte.
Le Torero comprit qu’il ne lui serait pas facile de se faire uneopinion exacte tant qu’il s’obstinerait à procéder par questionsdirectes. Il jugea que le mieux était de conter point par point lesdifférentes parties de son entrevue.
– Mme Fausta, dit-il, m’a dit une choseinconcevable, incroyable. Tenez-vous bien, chevalier, vous allezêtre étonné. Elle prétend que je suis… fils de roi !
Pardaillan ne parut nullement étonné, et ce fut le Torero, aucontraire, qui fut ébahi de la tranquillité avec laquelle étaitaccueillie cette révélation qu’il jugeait sensationnelle.
– Pourquoi pas, don César ? J’ai toujours pensé quevous deviez être de très illustre famille. On sent qu’il y a de larace en vous, et malgré la modestie de votre position, vous fleurezle grand seigneur d’une lieue.
– Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier ;mais de là à être de sang royal, et qui mieux est, héritier d’untrône, le trône d’Espagne, avouez qu’il y a loin.
– Je ne dis pas non. Cela ne me paraît pas impossiblepourtant, et j’avoue, quant à moi, que vous feriez figure de roiautrement noble et impressionnante que celle de ce vieux podagrequi règne sur les Espagnes.
– Vous ajouteriez foi à de pareilles billevesées ? fitle Torero en scrutant attentivement la physionomie dePardaillan.
Mais les traits du chevalier n’exprimaient généralement que cequ’il voulait bien laisser voir. En ce moment il lui plaisait demontrer une froide assurance et son œil se fixait plus scrutateurque jamais sur son interlocuteur assez décontenancé.
– Pourquoi pas ? fit-il pour la deuxième fois.
Et avec une intonation étrange il ajouta :
– N’avez-vous pas ajouté foi à ces billevesées, comme vousdites ?
– Oui, dit franchement le Torero. J’avoue que j’ai eu uninstant de sotte vanité et que je me suis cru fils de roi. Maisj’ai réfléchi depuis, et maintenant…
– Maintenant ? fit Pardaillan, dont l’œil pétilla.
– Je comprends l’absurdité d’une pareille assertion.
– Je confesse que je ne vois rien d’absurde là, insistaPardaillan.
– Peut-être auriez-vous raison en ce qui concerne laprétention elle-même. Ce qui la rend absurde à mes yeux, ce sontles circonstances anormales qui l’accompagnent.
– Expliquez-vous.
– Voyons, est-il admissible que, fils légitime du roi etd’une mère irréprochable, j’aie été poursuivi par la haine aveuglede mon père ? Qu’on en ait été réduit, pour sauver les joursmenacés de l’enfant, à l’enlever, le cacher, l’élever – si on peutdire, car en résumé je me suis élevé tout seul – obscur, pauvre,déshérité ? Admettez-vous cela ?
– Cela peut paraître étrange, en effet. Mais étant donné lecaractère féroce, ombrageux à l’excès du roi Philippe, je ne vois,pour ma part, rien de tout à fait impossible à ce qui peut paraîtreun roman.
Le Torero secoua énergiquement la tête.
– Je ne vois pas comme vous, dit-il fermement. Lesconditions dans lesquelles j’ai été élevé sont normales,naturelles, je dirai mieux, elles me paraissent obligatoires s’ils’agit – et je crois que c’est mon cas – d’une naissanceclandestine, du produit d’une faute, pour tout dire. Ces mêmesconditions me paraissent tout à fait inadmissibles dans un casnormal et légitime… tel que la naissance de l’héritier légitimed’un trône.
Ayant dit ces mots avec une conviction évidemment sincère, leTorero demeura un moment rêveur.
Pardaillan, qui connaissait le secret de sa naissance, et quicontinuait de l’observer avec une attention soutenue, songea enlui-même : « Pas si mal raisonné que cela. »
Le Torero redressa sa tête fine et intelligente et, avec unaccent de mélancolie profonde, il dit :
– Il est d’autres raisons, toutes de sentiments, qui mefont repousser la version de la princesse Fausta. Vous savez,chevalier, qu’on m’a raconté que mon père avait été supplicié parordre du roi et en sa présence. Je vous ai dit quelle haine j’aivouée à l’assassin de mon père. Eh bien ! comment expliquerque je le hais toujours ? Sachant que le roi est mon père, lahaine n’aurait-elle pas dû fondre en mon cœur comme se fond laneige aux premiers rayons du soleil ? Or, je vous le dis, jele hais toujours. Vous voyez bien qu’il ne peut pas être monpère !
– Vous m’en direz tant ! fit Pardaillan qui neparaissait pas convaincu.
Et en lui-même il se disait : « Allez donc nier lavoix du sang. Ce garçon paraît doué d’une sorte de divination. Larude école du malheur en a fait un homme, la ruée des bassesambitions cherche à en faire un prince, un monarque. S’il se laissecirconvenir, c’en est fait des qualités que je voyais en lui. Selaissera-t-il tenter ? Il me paraît de caractère assez noblepour résister, et somme toute, il faut bien convenir que l’éclatd’une couronne est bien fait pour faire tourner bien descervelles. »
Cependant le Torero reprenait :
– Et quand bien même je serais le fils du roi, quand bienmême Mme Fausta étalerait à mes yeux les preuvesles plus convaincantes, ces fameuses preuves qu’elle détient,paraît-il, eh bien, voulez-vous que je vous dise ? Jerefuserais de reconnaître le roi pour mon père, je m’efforcerais derefouler ma haine et je disparaîtrais, je fuirais l’Espagne, jeresterais ce que je suis : obscur et sans nom.
– Ah bah ! et pourquoi donc ? fit Pardaillan dontles yeux pétillaient.
– Voyons, chevalier, si le roi, mon père, me tendait lesbras, s’il me reconnaissait, s’il s’efforçait de réparer le passé,ne serais-je pas en droit d’accepter la nouvelle situation qui meserait faite ?
– Si votre père vous tendait les bras, dit gravementPardaillan, votre devoir serait de le presser sur votre cœur etd’oublier le mal qu’il pourrait vous avoir fait.
– N’est-ce pas ? fit joyeusement le Torero. C’est bience que je pensais. Mais ce n’est pas du tout cela que l’onm’offre.
– Diable ! que vous offre-t-on !
– On m’offre des millions pour soulever les populations, onm’offre le concours de gens que je ne connais pas et en qui ilm’est bien permis de voir des ambitions et non du dévouement. On nem’offre pas l’affection paternelle. En échange de ces millions etde ces concours, on me propose de me dresser contre mon prétendupère. Mon premier acte de fils sera un acte de rébellion envers monpère. Mon premier geste sera un geste de violence, peut-être demort.
C’est à la tête d’une armée que je prendrai contact avec cepère, et c’est les armes à la main que je lui adresserai monpremier mot. Et quand je l’aurai humilié, bafoué, vaincu, je luiimposerai de me reconnaître officiellement pour son héritier. Voilàce que l’on m’offre, ce que l’on me propose, chevalier.
– Et vous avez accepté ?
– Chevalier, vous êtes l’homme que j’estime le plus aumonde. Je vous considère comme un frère aîné que j’aime et quej’admire. Je ne veux avoir rien de caché pour vous. Or, vous quim’avez témoigné estime et confiance, apprenez à me connaître etsachez que j’ai commis cette mauvaise action de songer àaccepter.
– Bah ! fit Pardaillan avec son sourire aigu, unecouronne est bonne à prendre. On peut la ramasser dans le sang etdans la boue, la foule reste toujours prête à s’aplatir devantcelui qui la porte.
– Je vous comprends. Quoi qu’il en soit, on m’avaitprésenté les choses de telle manière, je crois, Dieu me pardonne,que la raison m’abandonnait ; j’étais comme ivre, ivred’orgueil, ivre d’ambition. J’étais sur le point d’accepter.Heureusement pour moi, la princesse à ce moment m’a fait unedernière proposition, ou, pour mieux dire, m’a posé une dernièrecondition.
– Voyons la condition, dit Pardaillan, qui se doutait biende quoi il retournait.
– La princesse m’a offert de partager ma fortune, magloire, mes conquêtes – car elle escompte tout cela – en devenantma femme.
– Hé ! vous ne seriez pas si à plaindre, persiflaPardaillan. On vous offre la fortune, un trône, la gloire, desconquêtes prodigieuses, qui sait, peut-être la reconstitution del’empire de Charlemagne, et comme si cela ne suffisait pas, on yajoute l’amour sous les traits de la femme la plus belle qui soitet vous vous plaignez. J’espère bien que vous n’avez pas commisl’insigne folie de refuser des offres aussi merveilleuses.
– Ne raillez pas, chevalier, c’est cette dernièreproposition qui m’a sauvé. J’ai songé à ma petite Giralda qui m’aaimé de tout son cœur alors que je n’étais qu’un pauvre aventurier.J’ai compris qu’on la menaçait, oh ! d’une manière détournée.J’ai compris qu’en tout cas, elle serait la première victime de malâcheté, et que pour me hausser à ce trône, avec lequel on mefascinait, il me faudrait monter sur le cadavre de l’innocenteamoureuse sacrifiée. Et j’ai été, je vous jure, bien honteux.
« Amour, amour, songea Pardaillan, qu’on aille aprèscelle-là, nier ta puissance ! »
Et tout haut, d’un air railleur :
– Allons, bon ! Vous avez fait la folie derefuser.
– Je n’ai pas eu le temps de refuser.
– Tout n’est pas perdu alors, dit Pardaillan, de plus enplus railleur.
– La princesse ne m’a pas laissé parler. Elle a exigé quema réponse fût renvoyée à après-demain.
– Pourquoi ce délai ? fit Pardaillan en dressantl’oreille.
– Elle prétend que demain se passeront des événements quiinflueront sur ma décision.
– Ah ! quels événements ?
– La princesse a formellement refusé de s’expliquer sur cepoint.
On remarquera que le Torero passait sous silence tout ce quiconcernait l’attentat prémédité sur sa personne, que lui avaitannoncé Fausta. Est-ce à dire qu’il n’y croyait pas… Tout luifaisait supposer qu’elle avait dit vrai, au contraire. SeulementFausta avait parlé d’une armée mise sur pied, elle avait parléd’émeute, de véritable bataille, et sur ce point le Torero croyaitfermement qu’elle avait considérablement exagéré. S’il avait connuFausta, il n’eût pas eu cette idée et peut-être alors aurait-il misPardaillan au courant. Le Torero croyait donc à une vulgairetentative d’assassinat, et il eût rougi de paraître implorer unsecours pour si peu. Il devait amèrement se reprocher plus tard cefaux point d’honneur.
Pardaillan de son côté cherchait à démêler la vérité dans lesréticences du jeune homme. Il n’eut pas de peine à la découvrir,puisqu’il avait entendu Fausta adjurer les conjurés de se rendre àla corrida pour y sauver le prince menacé de mort. Il conclut enlui-même : « Allons, il est brave vraiment. Il sait qu’ilsera assailli, et il ne me dit rien. Il est de la catégorie desbraves qui n’appellent jamais au secours et ne comptent que sureux-mêmes. Heureusement, je sais, moi, et je serai là, moiaussi. »
Et tout haut il dit :
– Je disais bien, tout n’est pas perdu. Après-demain vouspourrez dire à la princesse que vous acceptez d’être son heureuxépoux.
– Ni après-demain, ni jamais, dit énergiquement le Torero.J’espère bien ne jamais la revoir. Du moins ne ferai-je rien pourla rencontrer. Ma conviction est absolue : je ne suis pas lefils du roi, je n’ai aucun droit au trône qu’on veut me fairevoler. Et quand bien même je serais fils du roi, quand bien mêmej’aurais droit à ce trône, ma résolution est irrévocablementprise : Torero je suis, Torero je resterai. Pour accepter, jevous l’ai dit, il faudrait que le roi consentît à me reconnaîtrespontanément. Je suis bien tranquille sur ce point. Et quant àl’alliance de Mme Fausta – remarquez, je vous prie,que je ne dis pas l’amour ; elle-même, en effet, a pris soinde m’avertir qu’il ne pouvait être question d’amour entre nous –j’ai l’amour de ma Giralda, et il me suffit.
Les yeux de Pardaillan pétillaient de joie. Il le sentait biensincère, bien déterminé. Néanmoins il tenta une dernièreépreuve.
– Bah ! fit-il, vous réfléchirez. Une couronne est unecouronne. Je ne connais pas de mortel assez grand, assezdésintéressé pour refuser la suprême puissance.
– Bon ! dit le Torero en souriant. Je serai donc cetoiseau rare. Je vous jure bien, chevalier, et vous me feriez injurede ne pas me croire qu’il en sera ainsi que je l’ai décidé :je resterai le Torero et serai l’heureux époux de la Giralda.N’ajoutez pas un mot, vous n’arriveriez pas à me faire changerd’idée. Laissez-moi plutôt vous demander un service.
– Dix services, cent services, dit le chevalier très ému.Vous savez bien, mordieu ! que je vous suis tout acquis.
– Merci, dit simplement le Torero ; j’escomptais unpeu cette réponse, je l’avoue. Voici donc : j’ai des raisonsde croire que l’air de mon pays ne nous vaut rien, à moi et à laGiralda.
– C’est aussi mon avis, dit gravement Pardaillan.
– Je voulais donc vous demander s’il ne vous ennuierait pastrop de nous emmener avec vous dans votre beau pays deFrance ?
– Morbleu ! c’est là ce que vous appelez demander unservice ! Mais, cornes du diable ! c’est vous qui merendez service en consentant à tenir compagnie à un vieux routiertel que moi !
– Alors c’est dit ? Quand les affaires que vous avez àtraiter ici seront terminées, je pars avec vous. Il me semble quedans votre pays je pourrai me faire ma place au soleil, sansdéroger à l’honneur.
– Et, soyez tranquille, vous vous la ferez grande et belle,ou j’y perdrai mon nom.
– Autre chose, dit le Torero avec une émotioncontenue : s’il m’arrivait malheur…
– Ah ! fit Pardaillan hérissé.
– Il faut tout prévoir. Je vous confie la Giralda.Aimez-la, protégez-la. Ne la laissez pas ici… on la tuerait.Voulez-vous me promettre cela ?
– Je vous le promets, dit simplement Pardaillan. Votrefiancée sera ma sœur, et malheur à qui oserait lui manquer.
– Me voici tout à fait rassuré, chevalier. Je sais ce quevaut votre parole.
– Eh bien ! éclata Pardaillan, voulez-vous que je vousdise ? Vous avez bien fait de repousser les offres de Fausta.Si vous avez éprouvé un déchirement à renoncer à la couronne qu’onvous offrait – oh ! ne dites pas non, c’est naturel en somme –si vous avez éprouvé un regret, dis-je, soyez consolé, car vousn’êtes pas plus fils du roi Philippe que moi.
– Ah ! je le savais bien ! s’écria triomphalementle Torero. Mais vous-même ! comment savez-vous ? Commentpouvez-vous parler avec une telle assurance ?
– Je sais bien des choses que je vous expliquerai plustard, je vous en donne ma parole. Pour le moment, contentez-vous dececi : vous n’êtes pas le fils du roi, vous n’aviez aucundroit à la couronne offerte.
Et avec une gravité qui impressionna le Torero :
– Mais vous n’avez pas le droit de haïr le roi Philippe. Ilvous faut renoncer à certains projets de vengeance dont vous m’avezentretenu. Ce serait un crime, vous m’entendez, un crime !
– Chevalier, dit le Torero aussi ému que Pardaillan, sitout autre que vous me disait ce que vous me dites, je demanderaisdes preuves. À vous je dis ceci : dès l’instant où vousaffirmez que mon projet serait criminel, j’y renonce.
Cette preuve de confiance, cette déférence touchèrent vivementle chevalier.
– Et vous verrez que vous aurez lieu de vous en féliciter,s’écria-t-il gaiement. J’ai remarqué que nos actions se traduisenttoujours par des événements heureux ou néfastes, selon qu’elles ontété bonnes ou mauvaises. Le bien engendre la joie, comme le malengendre le malheur. Il n’est pas nécessaire d’être un bien grandclerc pour conclure de là que les hommes seraient plus heureuxs’ils consentaient à suivre le droit chemin. Mais pour en revenir àvotre affaire, vous verrez que tout s’arrangera au mieux de vosdésirs. Vous viendrez en France, pays où l’on respire la joie et lasanté ; vous y épouserez votre adorable Giralda, vous y vivrezheureux et… vous aurez beaucoup d’enfants.
Et il éclata de son bon rire sonore.
Le Torero entraîné, lui répondit en riant aussi :
– Je le crois, parce que vous le dites et aussi pour uneautre raison.
– Voyons ta raison, si toutefois ce n’est pas être tropcurieux.
– Non, par ma foi ! Je crois à ce que vous dites parceque je sens, je devine que vous portez bonheur à vos amis.
Pardaillan le considéra un moment d’un air rêveur.
– C’est curieux, dit-il, il y a environ deux ans, et lachose m’est restée gravée là – il mit son doigt sur son front – unefemme qu’on appelait la bohémienne Saïzuma[3] , et qui enréalité portait un nom illustre qu’elle avait oublié elle-même, unesérie de malheurs terrifiants ayant troublé sa raison, Saïzuma doncm’a dit la même chose, à peu près dans les mêmes termes. Seulementelle ajouta que je portais le malheur en moi, ce qui n’était pasprécisément pour m’être agréable.
Et il se replongea dans une rêverie douloureuse, à en juger parl’expression de sa figure. Sans doute, il évoquait un passé, procheencore, passé de luttes épiques, de deuils et de malheurs.
Le Torero, le voyant devenu soudain si triste, se reprochad’avoir, sans le savoir, éveillé en lui de pénibles souvenirs, etpour le tirer de sa rêverie il lui dit :
– Savez-vous ce qui m’a fort diverti dans mon aventure avecMme Fausta ?
Pardaillan tressaillit violemment et, revenant à laréalité :
– Qu’est-ce donc ? fit-il.
– Figurez-vous, chevalier, que je me suis trouvé enprésence de certain intendant de la princesse, lequelintendant me donnait du « monseigneur » à tout propos etmême hors de tout propos. Rien n’était risible comme la manièreemphatique et onctueuse avec laquelle ce brave homme prononçait cemot. Il en avait plein la bouche. Parlez moi deMme Fausta pour donner aux mots leur véritablesignification. Elle aussi m’a appelé monseigneur, et ce mot, qui mefaisait sourire prononcé par l’intendant, placé dans la bouche deFausta prenait une ampleur que je n’aurais jamais soupçonnée. Elleserait arrivée à me persuader que j’étais un grand personnage.
– Oui, elle possède au plus point l’art des nuances. Maisne riez pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance,droit à ce titre.
– Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner dumonseigneur ? fit en riant le Torero.
– Je le devrais, dit sérieusement le chevalier. Si je ne lefais pas, c’est uniquement parce que je ne veux pas attirer survous l’attention d’ennemis tout puissants.
– Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existencemenacée ?
– Je crois que vous ne serez réellement en sûreté quelorsque vous aurez quitté à tout jamais le royaume d’Espagne. C’estpourquoi la proposition que vous m’avez faite de m’accompagner enFrance m’a comblé de joie.
Le Torero fixa Pardaillan et, d’un accent ému :
– Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois à manaissance mystérieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret.Comment l’étranger que vous êtes a-t-il pu, en si peu de temps,soulever le voile d’un mystère qui reste toujours impénétrable pourmoi, après des années de patientes recherches ? Ce secretn’est-il donc un secret que pour moi ? Ne me heurterai-je pastoujours et partout à des gens qui savent et qui semblent s’êtrefait une loi de se taire ?
Vivement ému Pardaillan dit avec douceur :
– Très peu de gens savent, au contraire. C’est par suited’un hasard fortuit que j’ai connu la vérité.
– Ne me la ferez-vous pas connaître ?
Pardaillan eut une seconde d’hésitation et :
– Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude seraitvraiment trop pénible. Je vous dirai donc tout.
– Quand ? fit vivement le Torero.
– Quand nous serons en France.
Le Torero hocha douloureusement la tête.
– Je retiens votre promesse, dit-il.
Et il ajouta :
– Savez-vous ce que prétendMme Fausta ?
Et devant l’interrogation muette du chevalier qui se tenait surla réserve :
– Elle prétend que c’est le roi, le roi seul qui est monennemi acharné, et veut ma mort. Et vous, vous me dites que lefrapper serait un crime.
– Je le dis et je le maintiens, morbleu !
Le Torero remarqua que Pardaillan évitait de répondre à saquestion. Il n’insista pas, et le chevalier demanda d’un airdétaché :
– Vous prendrez part à la course de demain ?
– Sans doute.
– Vous êtes absolument décidé ?
– Le moyen de faire, autrement ? Le roi m’a faitdonner l’ordre d’y paraître. On ne se dérobe pas à un ordre du roi.Puis il est une autre considération qui me met dans l’obligationd’obéir. Je ne suis pas riche, vous le savez… d’autres aussi lesavent. La mode s’est instituée de jeter des dons dans l’arènequand j’y parais. Ce sont ces dons volontaires qui me permettent devivre. Et bien que je sois le seul pour qui le témoignage desspectateurs se traduise par des espèces monnayées, je n’en suis pashumilié. Le roi d’ailleurs prêche l’exemple. À tout prendre, c’estun hommage comme un autre.
– Bien, bien, j’irai donc voir de près ce que c’est qu’unecourse de taureaux.
Les deux amis passèrent le reste de la journée à causer et nesortirent pas de l’hôtellerie. Le soir venu, ils s’en furent secoucher de bonne heure, tous deux sentant qu’ils auraient besoin detoutes leurs forces le lendemain.
À l’époque où se déroulent les événements que nous avonsentrepris de narrer, alancear en coso, c’est-à-dire jouterde la lance en champ clos, était une mode qui faisait fureur. Lestournois à là française était complètement délaissés et, du grandseigneur au modeste gentilhomme, chacun tenait à honneur dedescendre dans l’arène combattre le taureau. Car il va sans direque cette mode n’était suivie que par la noblesse. Le peuple neprenait pas part à la course et se contentait d’y assister enspectateur. On lui réservait à cet effet un espace où il separquait comme il pouvait, trop heureux encore qu’on lui permît decontempler, de loin, le spectacle.
Disons, une fois pour toutes, que la tauromachie telle qu’on lapratique aujourd’hui n’existait pas alors. Ce que lesaficionados ou amateurs de courses appellent unecuadrilla, composée de picadores, banderilleros,capeadores (acteurs importants), puntillero, monosabios,chulos, areneros (petits rôles ou comparses), sous ladirection du matador ou espada (grand premierrôle) ; le paseo, ou défilé initial ; la mise enscène ; les règles minutieuses de la lutte et de la mise àmort, en un mot tout ce qui constitue ce que les mêmes amateursnomment le toreo, tout cet ensemble combiné, qu’on appelleune corrida, ne date que du commencement du dix-neuvièmesiècle.
Le sire qui descendait dans l’arène – roi, prince ou simplegentilhomme – tenait donc l’emploi du grand premier rôle : lematador. En même temps, il était aussi le picador, puisque, commece dernier, il était monté, bardé de fer et armé de la lance. Là,du reste, s’arrête l’analogie avec le toréador de nos jours. Aucunrèglement ne venait l’entraver et, pourvu qu’il sauvât sa peau,tous les moyens lui étaient bons.
Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite ducombattant : gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus oumoins nombreux suivant l’état de fortune du maître ; ilsavaient pour mission de l’aider, de détourner de lui l’attention dutaureau, de le défendre en un mot.
Le plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot derubans ou un bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du boutde la lance ou de l’épée ce trophée. Très rares étaient les bravesqui se risquaient à ce jeu terriblement dangereux. La plupartpréféraient foncer sur la bête, d’autant que s’ils parvenaient à latuer eux-mêmes ou par quelque coup de traîtrise d’un de leurshommes, le trophée leur appartenait de droit et ils pouvaient enfaire hommage à leur dame.
Dans la nuit du dimanche au lundi la place San-Francisco, lieuordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à denombreuses équipes d’ouvriers chargés de l’aménager selon sanouvelle destination.
Mais de même que la manière de combattre n’avait rien de communavec la méthode usitée de nos jours, de même il ne pouvait êtrequestion d’établir une plaza de toros.
La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invitéspar le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façontoute rudimentaire.
C’est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour laconstruction de l’arène consistaient surtout en charrettes,tonneaux, tréteaux, caisses, le tout habilement déguisé etassujetti par des planches.
De nos jours encore, dans certaines bourgades d’Espagne et mêmeen France, dans certains villages des Landes, on improvise, àcertaines fêtes, au milieu de la place publique, des arènes qui nesont pas autrement construites.
La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que surl’invitation du roi. Nous avons dit que des gradins avaient étéconstruits à cet effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres etles balcons des maisons bordant la place étaient réservés à degrands seigneurs. Le roi lui-même prenait place au balcon dupalais. Ce balcon, très vaste, était agrandi pour la circonstance,orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes les apparencesd’une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se massaientderrière le roi.
Le populaire s’entassait sur la place même en des espaceslimités par des cordes et gardés par des hommes d’armes. Il pouvaitaussi se parquer sous les arcades où il avait le double avantaged’étouffer et d’écraser. En revanche, il y voyait très mal. C’étaitune compensation.
Le seigneur qui prenait part à la course faisait généralementdresser sa tente richement pavoisée et ornée de ses armoiries.C’est là que, aidé de ses serviteurs, il s’armait de toutes pièces,là qu’il se retirait après la joute, s’il s’en tirait indemne, ouqu’on le transportait s’il était blessé. C’était, si l’on veut, saloge d’artiste. Un espace était réservé à son cheval ; unautre pour sa suite lorsqu’elle était nombreuse.
Les installations étaient très primitives ; la noblesse quiparticipait à là course avait pris l’habitude de s’occuperelle-même de ces détails destinés à lui procurer tout le confortauquel elle croyait avoir droit. C’était une occasion d’éblouir lacour par le faste déployé, car chacun s’efforçait d’éclipser sonvoisin.
Pour ne pas déroger à cet usage, le Torero s’était rendu debonne heure sur les lieux, afin de surveiller lui-même soninstallation très modeste – nous savons qu’il n’était pas riche.Une toute petite tente sans oriflammes, sans ornements d’aucunesorte lui suffisait.
En effet, à l’encontre des autres toreros qui, armés de pied encap, étaient montés sur des chevaux solides et fougueux, revêtus ducaparaçon de combat, don César se présentait à pied. Il dédaignaitl’armure pesante et massive et revêtait un costume de cour d’uneélégance sobre et discrète qui faisait valoir sa taille moyenne,mais admirablement proportionnée. Le seul luxe de ce costumerésidait dans la qualité des étoffes choisies parmi les plus fineset les plus riches.
Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu’ilenroulait autour de son bras et dont il se servait pour amuser ettromper la bête en fureur[4] , et unepetite épée de parade en acier forgé, qui était une merveille deflexibilité et de résistance. L’épée ne devait lui servir qu’en casde péril extrême. Jamais, jusqu’à ce jour, il ne s’en était serviautrement que pour enlever de la pointe, avec une dextéritémerveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de luile vainqueur de la brute. Encore, parfois, poussait-il la bravadejusqu’à arracher de la main l’insigne convoité. Le Toreroconsentait bien à braver le taureau, à l’agacer jusqu’à la fureur,mais se refusait énergiquement à le frapper.
Sa suite se composait généralement de deux compagnons qui lesecondaient de leur mieux, mais à qui don César ne laissait passouvent l’occasion d’intervenir. Toutes les ruses, toutes lesfeintes de l’animal ne le prenaient jamais au dépourvu, et l’on eûtpu croire qu’il les devinait. En cas de péril, les deux compagnonss’efforçaient de détourner l’attention du taureau. Leur rôle sebornait à cela seul et il leur était formellement interdit dechercher à abattre la bête par quelque coup de traîtrise, commefaisaient couramment les gens des autres toreros.
En arrivant sur l’emplacement qui lui était réservé, le Toreroreconnut avec ennui les armés de don Iago de Almaran sur la tente àcôté de laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torerosavait parfaitement que Barba-Roja, pris d’un amour de brute pourla Giralda, avait cherché à différentes reprises à s’emparer de lajeune fille. Il savait que Centurion agissait pour le compte dudogue du roi, et que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis.On conçoit que ce voisinage, peut-être intentionnel, ne pouvait luiêtre agréable.
Malheureusement, ou heureusement, les différents acteurs de lacourse se trouvaient un peu dans la position d’officiers en servicecommandé. Il ne leur était guère possible de manifester leurssentiments, encore moins de se chercher querelle. En toute autrecirconstance, don César aurait infailliblement provoqué Barba-Roja.Ici, il fut contraint d’accepter le voisinage et de dissimuler samauvaise humeur.
Avant de se rendre sur la place San-Francisco, il y avait eu unegrande discussion entre la Giralda et don César. Sous l’empire depressentiments sinistres celui-ci suppliait sa fiancée des’abstenir de paraître à la course et de rester prudemment cachée àl’auberge de la Tour, d’autant plus que la jeune fille nepourrait assister au spectacle que perdue dans la foule.
Mais la Giralda voulait être là. Elle savait bien que le jeuauquel allait se livrer son fiancé pouvait lui être fatal. Ellen’eût rien fait ou rien dit pour le dissuader de s’exposer, maisrien au monde n’eût pu l’empêcher de se rendre sur les lieux où sonamant risquait d’être tué.
La mort dans l’âme, le Torero dut se résigner à autoriser cequ’il lui était impossible d’empêcher. Et la Giralda, parée de sesplus beaux atours, était partie avec le Torero pour se mêler aupopulaire. La présence de don César lui avait été utile en ce sensqu’elle lui avait permis de se faufiler au premier rang où elles’organisa de son mieux, pour passer les longues heures d’attentequi devaient s’écouler avant que la course commençât. Mais cela luiétait bien égal. Elle avait une place d’où elle pourrait voir tousles détails de la lutte de son amant contre le taureau ;c’était l’essentiel pour elle, peu lui importait le reste. Elleaurait la force et la patience d’attendre.
Naturellement, elle aurait préféré aller s’asseoir sur lesgradins tendus de velours qu’elle apercevait là-bas. Mais il eûtfallu être invitée par le roi, et pour être invitée, il eût falluqu’elle fût de noblesse. Elle n’était qu’une humble bohémienne,elle le savait, et sans amertume, sans regrets et sans envie, ellese contentait du sort qui était le sien.
Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda était aussiconnue, aussi aimée que le Torero lui-même. Or, parmi la foule oùelle se glissait à la suite du Torero, on la reconnaissait, onmurmurait son nom, et avec cette galanterie outrée, particulièreaux Espagnols, avec force œillades et madrigaux, les hommess’effaçaient, lui faisaient place. Que si quelque péronnelles’avisait de récriminer, on lui fermait la bouche endisant :
– C’est la Giralda !
C’est ainsi qu’elle était parvenue au premier rang. Et, chosebizarre, dans cette foule, car la place était déjà envahielongtemps avant l’heure, dans cette foule où se voyaient quantitéde femmes, le hasard voulut qu’elle se trouvât seule à l’endroit oùelle aboutit. Autour d’elle, elle n’avait que des hommes qui semontraient galants, empressés, mais respectueux.
Jusqu’aux deux soldats de garde à cet endroit qui luitémoignèrent leur admiration en l’autorisant, au risque de se fairemettre au cachot, à passer de l’autre côté de la corde, où elleserait seule, ayant de l’air et de l’espace devant elle, délivréede l’atroce torture de se sentir pressée, de toutes parts, à enétouffer.
Un escabeau, apporté là par elle ne savait qui, poussé de mainen main jusqu’à elle, lui fut offert galamment et la voilà assiseen deçà de l’enceinte réservée au populaire.
En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur sonescabeau, avec les deux soldats, raides comme à la parade, placés àsa droite et à sa gauche, avec ce groupe compact de cavaliersplacés derrière elle, elle apparaissait dans sa jeunesse radieuse,dans son éclatante beauté, sous la lumière éblouissante d’un soleilà son zénith, comme la reine de la fête, avec ses deux gardes et sacour d’adorateurs.
Peut-être, si elle avait regardé plus attentivement les galantscavaliers qui l’avaient, pour ainsi dire, poussée jusqu’à cetteplace d’honneur, peut-être eût-elle éprouvé quelque appréhension àla vue de ces mines patibulaires. Peut-être se fût-elle inquiétéedu soin avec lequel tous, malgré la chaleur torride, se drapaientsoigneusement dans de grandes capes, déteintes par les pluies et jesoleil. Et si elle avait pu voir le bas de ces capes relevé par desrapières démesurément longues, les ceintures garnies de dagues detoutes les dimensions, son étonnement et son inquiétude se fussentindubitablement changés en effroi.
Cet effroi lui-même se fût changé en affolement si elle avait puremarquer les signes d’intelligence que des hommes échangeaiententre eux et avec les deux complaisants soldats, raides etimmobiles, et les yeux ardents avec lesquels tous paraissaient lacouver, comme une proie sur laquelle ils allaient fondre !
Mais la Giralda, tout à son bonheur de se voir simerveilleusement placée, ne remarqua rien. Et quant au Torero, qui,lui, n’eût pas manqué de faire ces remarques et se serait empresséde la conduire ailleurs, il était, malheureusement, occupéailleurs.
Pardaillan était parti de l’hôtellerie vers les deux heures. Lacourse devant commencer à trois heures, il avait une heure devantlui pour franchir une distance qu’il eût pu facilement parcourir enun quart d’heure.
Derrière lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucierdu gentilhomme qui le précédait, trop occupé qu’il était à égrenerun énorme chapelet qu’il avait à la main. Seulement de distance endistance, principalement au croisement de deux rues, le moinefaisait un signe imperceptible tantôt à quelque mendiant, tantôt àun soldat, tantôt à un religieux, et le mendiant, le soldat ou lereligieux, après avoir répondu par un autre signe, s’élançaitaussitôt vers une destination inconnue et disparaissait en un clind’œil.
Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait letemps, que diable ! N’était-il pas invité directement par leroi en personne ? Il ferait beau voir qu’on ne trouvât pas uneplace convenable pour le représentant de Sa Majesté le roi deFrance !
Quant à se dire qu’après son algarade de l’avant-veille, où ilavait si fort malmené, dans l’antichambre du roi, le seigneurBarba-Roja, sous les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble,il avait parlé de façon plutôt cavalière ; quant à se direqu’après l’avertissement que lui avait donné Mgr d’Espinosa qui, deplus, l’avait fait passer par des transes qui lui donnaient encorele frisson quand il y pensait ; quant à se dire qu’il seraitpeut-être prudent à lui de ne pas se montrer à ces puissantspersonnages qui, sûrement, devaient lui vouloir la male mort,Pardaillan n’y pensa pas.
Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui,certainement, devait être furieuse d’avoir vu s’écrouler le joliprojet qu’elle avait formé de le faire mourir de faim et de soif,plus furieuse encore de l’avoir vu assommer à coups de banquetteles estafiers qu’elle avait lâchés sur lui et de le voir seretirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et narquois. Il nepensa pas davantage que Mme Fausta n’était pasfemme à accepter bénévolement sa défaite et que, sans doute, ellepréparait une revanche terrible.
Sans compter le menu fretin tel que le señor de Almaran, ditBarba-Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compterBussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline et cecardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti, sans comptertoute la prêtraille de l’Inquisition et toute la moineried’Espagne.
Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu’il avaitquelque peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu’il ignoraitcomplètement l’arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, etque tous deux, le duc et le cardinal réconciliés dans leur hainecommune de Pardaillan, attendaient impatiemment d’être remis deleurs blessures qui, pour le moment, les tenaient cloués, pestantet sacrant, sur les lits que le grand inquisiteur avait mis à leurdisposition.
Pardaillan ne se dit rien de tout cela. Ou s’il se le dit, ilpassa outre, ce qui revient au même.
Pardaillan ne se dit qu’une chose : c’est que le fils dedon Carlos, pour lequel il s’était pris d’affection, auraitsans : doute besoin de l’appui de son bras, et avec soninsouciance accoutumée il allait au secours de son ami, sanss’inquiéter des suites que sa générosité pourrait avoir pourlui-même.
Pardaillan allait donc sans se presser, ayant le temps. Maistout en avançant d’un pas nonchalant, sous le soleil qui dardaitâprement, il avait l’œil aux aguets et la main sur la garde del’épée.
De temps en temps il se retournait d’un air indifférent. Mais lemoine qui le suivait toujours, pas à pas, avait un air si confit endévotion qu’il ne lui vint pas à l’esprit que ce pouvait être unespion qui le serrait de près.
Toutefois nous n’oserions l’affirmer, car Pardaillan avait desmanières à lui de s’amuser à froid, qui étaient quelque peudéconcertantes et qui faisaient qu’on ne savait pas au juste à quois’en tenir avec ce diable d’homme.
Quoi qu’il en soit, il n’était pas depuis plus de cinq minutesdans la rue qu’il se mit à renifler comme un chien de chasse quiflaire une piste.
« Oh ! oh ! songea-t-il ; je sens labataille ! »
Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenirdes décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu’ilavait surprise, lui revint à la mémoire.
– Diable ! fit-il, devenu soudain sérieux, je pensaisqu’il s’agissait d’un simple coup de main. Je m’aperçois que lachose est autrement grave que je n’imaginais.
D’un geste que la force de l’habitude avait rendu tout machinal,il assujettit son ceinturon et s’assura que l’épée jouait aisémentdans le fourreau. Mais alors il s’arrêta net au milieu de larue.
– Tiens ! fit-il avec stupeur, qu’est-ce quecela ?
Cela, c’était sa rapière.
On se souvient qu’il avait perdu son épée en sautant dans lachambre au parquet truqué. On se souvient qu’en assommant leshommes de Centurion, lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé larapière échappée des mains d’un éclopé et l’avait emportée.
Chaque fois qu’un homme d’action, comme Pardaillan, mettaitl’épée à la main, il confiait littéralement son existence à lasolidité de sa lame. L’adresse et la force se trouvaient annihiléessi le fer venait à se briser. Les règles du combat étant loind’être aussi sévères que celles d’à présent, un homme désarmé étaitun homme mort, car son adversaire pouvait le frapper sans pitié,sans qu’il y eût forfaiture. On conçoit dès lors l’importancecapitale qu’il y avait à ne se servir que d’armes éprouvées et lesoin avec lequel ces armes étaient vérifiées et entretenues parleur propriétaire.
Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soinméticuleux à l’entretien des siennes. De retour à l’auberge ilavait mis de côté l’épée conquise, réservant à plus tard d’éprouverl’arme. Il avait incontinent choisi dans sa collection une autrerapière pour remplacer celle perdue.
Or Pardaillan venait de s’apercevoir là, dans la rue, que larapière qu’il avait au côté était précisément celle qu’il avaitramassée la veille et mise de côté.
– C’est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtantsûr de l’avoir prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait àce point ?
Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tiral’épée du fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna entout sens, et finalement la prit par la garde et la fit sifflerdans l’air.
– Ah ! par exemple ! fit-il, de plus en plusébahi, je jurerais que ce n’est pas là l’épée que j’ai ramasséechez Mme Fausta. Celle-ci me paraît pluslégère.
Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir :
– Non, je ne vois pas. Personne n’a pénétré dans machambre. Et pourtant… c’est inimaginable !…
Un moment il eut l’idée de retourner à l’auberge changer sonarme. Une sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvelexamen de la rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible,résistante, bien en main quant à la garde, très longue, comme illes préférait, il ne découvrit aucun défaut, aucune tare, ne vitrien de suspect.
Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant lesépaules et en bougonnant :
– Ma parole, avec toutes leurs histoires d’inquisition, detraîtres, d’espions et d’assassins, ils finiront par faire de moiun maître poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu !et ne perdons pas notre temps à l’aller changer, alors qu’il sepasse des choses vraiment curieuses autour de moi.
En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent puparaître naturelles à un étranger, mais qui ne pouvaient manquerd’éveiller l’attention d’un observateur comme Pardaillan, quiconnaissait bien la ville maintenant.
À l’heure qu’il était, la plus grande partie de la populations’écrasait sur la place San-Francisco, quelques quarts d’heure àpeine séparant l’instant où la course commencerait. Les ruesétaient à peu près désertes, et ce qui ne manqua pas de frapper lechevalier, toutes les boutiques étaient fermées. Les portes et lesfenêtres étaient cadenassées et verrouillées. On eût dit d’uneville abandonnée. Si vaste que fût la place San-Francisco, on nepouvait raisonnablement supposer qu’elle contenait toute lapopulation. Et la ville était autrement populeuse et importante quede nos jours.
Il fallait donc supposer que tous ceux qui n’avaient pu trouverde place sur le lieu de la course s’étaient calfeutrés chez eux.Pourquoi ? Quelle catastrophe menaçait donc la cité ?Quel mot d’ordre mystérieux avait fait se fermer hermétiquementportes et fenêtres et se terrer prudemment tous les habitants desrues avoisinant la place ? voilà ce que se demandaitPardaillan.
Et voici qu’en approchant de la place il vit des compagniesd’hommes d’armes occuper les rues étroites qui aboutissaient àcette place. Des soldats s’installaient dans la rue, des compagniespénétraient dans certaines maisons et ne ressortaient plus. Et aubout des rues ainsi occupées, des cavaliers s’échelonnaient,établissant un vaste cordon autour de cette place.
Et ces soldats laissaient passer sans difficulté tous ceux quise rendaient à la course et ceux, beaucoup plus rares, qui s’enretournaient, n’ayant pu sans doute trouver une place à leurconvenance.
Alors que faisaient là ces soldats ?
Pardaillan voulut en avoir le cœur net, et comme il avait encoredu temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes lespetites rues qui y aboutissaient.
Partout les mêmes dispositions étaient prises. C’étaient d’aborddes soldats qui s’engouffraient dans des maisons où ils setapissaient, invisibles. Puis d’autres compagnies occupaient lemilieu de la rue. Puis plus loin des cavaliers, et par-ci par-là,chose beaucoup plus grave, des canons.
Ainsi un triple cordon de fer encerclait la place et il étaitévident que lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, ilserait impossible à quiconque de passer, soit pour entrer soit poursortir.
En constatant ces dispositions, Pardaillan eut un claquement delangue significatif.
Mais ce n’est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour unhomme de guerre comme le chevalier, il n’y avait pas à s’yméprendre. Il venait d’assister à une manœuvre d’armée exécutéeavec calme et précision. Or il lui semblait que, en même temps quecette manœuvre, une contre-manœuvre, exécutée par des troupesadverses, il en eût juré, se dessinait nettement, sous les yeux destroupes royales, sans qu’on fît rien pour la contrarier.
En effet, en même temps que les soldats, des groupes circulaientqui paraissaient obéir à un mot d’ordre. En apparence, c’étaient depaisibles citoyens qui voulaient, à toute force, apercevoir un coinde la course. Mais l’œil exercé de Pardaillan reconnaissaitfacilement, en ces amateurs forcenés de corrida, descombattants.
Dès lors tout fut clair pour lui. Il venait d’assister à lamanœuvre des troupes royales. Maintenant il voyait lacontre-manœuvre des conjurés achetés par Fausta. Pour lui, il n’yavait pas de doute possible, ces retardataires, qui voulaient voirquand même, c’étaient les troupes de Fausta chargées de tenir têteà l’armée royale, de sauver le prétendant, représenté par leTorero, c’était la mise à exécution de la tentative derévolution.
Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pasune femme, ce qui était significatif, occupaient les mêmes ruesoccupées par les troupes royales. Sous couleur de voir lespectacle, des installations de fortune s’improvisaient à la hâte.Tréteaux, tables, escabeaux, caisses défoncées, charrettesrenversées s’empilaient pêle-mêle, étaient instantanément occupéspar des groupes de curieux.
Et Pardaillan qui avait vu les grands jours de la Ligue à Paris,lorsque le peuple s’armait, descendait dans la rue, acclamaitGuise, forçait le Valois à fuir, Pardaillan notait que cesprétendus échafaudages ressemblaient singulièrement à desbarricade[5] .
Et il se disait : « De deux choses l’une : oubien M. d’Espinosa a eu vent de la conspiration, et s’illaisse les hommes de Fausta prendre si aisément position, c’estpour mieux les tenir et qu’il leur réserve quelque joli coup de safaçon, dans lequel ils me paraissent donner tête baissée. Ou bienil ne sait rien et alors ce sont ses troupes qui me paraissent bienexposées. Dans ce cas, si habilement exécutée que soit la manœuvre,je ne comprends pas qu’il ne se trouve pas là un seul officiercapable de donner l’éveil à ses chefs. Quoiqu’il en soit, du diablesi je m’attendais à un combat aussi sérieux, et que la pestem’étrangle si je sais pourquoi je viens risquer mes os dans cettegalère ! »
Ayant ainsi envisagé les choses, tout autre que Pardaillan s’enfût retourné tranquillement, puisque, en résumé, il n’avait rien àvoir dans la dispute qui se préparait entre le roi et ses sujets.Mais Pardaillan avait sa logique à lui, qui n’avait rien de communavec celle de tout le monde. Après avoir bien pesté, il prit sonair le plus renfrogné, et par une de ces bravades dont lui seulavait le secret, il pénétra dans l’enceinte par la porte d’honneur,en faisant sonner bien haut son titre d’ambassadeur, invitépersonnellement par Sa Majesté. Et il se dirigea vers la place quilui était assignée.
À ce moment le roi parut, sur son balcon, aménagé en tribune. Unmagnifique vélum de velours rouge, frangé d’or, maintenu à sesextrémités par des lances de combat, interceptait les rayons dusoleil. En outre des palmiers, dans d’énormes caisses, étendaientsous le vélum le parasol naturel de leurs larges feuilles.
Le roi s’assit avec cet air morne et glacial qui était le sien.M. d’Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tintdebout derrière le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes deservice prirent place sur l’estrade, chacun selon son rang.
À côté d’Espinosa se tenait un jeune page que nul neconnaissait, hormis le roi et le grand inquisiteur cependant, carle premier avait honoré le page d’un gracieux sourire et le secondle tolérait à son côté alors qu’il eût dû se tenir derrière. Bienmieux, un tabouret recouvert d’un riche coussin de velours étaitplacé à la gauche de l’inquisiteur, sur lequel le page s’étaitassis le plus naturellement du monde. En sorte que le roi, dans sonfauteuil, n’avait qu’à tourner la tête à droite ou à gauche pours’entretenir à part, soit avec son ministre, soit avec ce page àqui on accordait cet honneur extraordinaire, jalousé par les plusgrands du royaume qui se voyaient relégués dans l’ombre par larigoureuse étiquette.
Ce mystérieux page n’était autre que Fausta.
Fausta, le matin même, avait livré à Espinosa le fameuxparchemin qui reconnaissait Philippe d’Espagne comme uniquehéritier de la couronne de France. Le geste spontané de Fausta luiavait concilié la faveur du roi et les bonnes grâces du ministre.Elle n’avait cependant pas abandonné la précieuse déclaration dufeu roi Henri III sans poser ses petites conditions.
L’une de ces conditions était qu’elle assisterait à la coursedans la loge royale et qu’elle y serait placée de façon à pouvoirs’entretenir en particulier, à tout instant, avec le roi et sonministre. Une autre condition, comme corollaire de la précédente,était que tout messager qui se présenterait en prononçant le nom deFausta serait immédiatement admis en sa présence, quels que fussentle rang, la condition sociale, voire le costume de celui qui seprésenterait ainsi.
D’Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour être certainqu’elle ne posait pas une telle condition par pure vanité. Elledevait avoir des raisons sérieuses pour agir ainsi. Il s’empressad’accorder tout ce qu’elle demandait. Quant au roi, mis au courant,il ratifia d’autant plus volontiers que toutes les autresconditions de Fausta concernaient uniquement Pardaillan contre quielle apportait une aide d’autant plus précieuse quedésintéressée.
Or le roi avait une dent féroce contre ce petit gentilhomme,cette manière de routier sans feu ni lieu, qui l’avait humilié,lui, le roi, et qui, non content de malmener ses fidèles, dans sapropre antichambre, avait eu l’audace de lui parler devant toute sacour avec une insolence qui réclamait un châtiment exemplaire. Leroi avait la rancune tenace, et s’il s’était résigné à patienter,reconnaissant la valeur des arguments fournis par Espinosa etFausta réunis, il ne renonçait pas pour cela à se venger. Bien aucontraire, c’était pour mieux assurer sa vengeance et la rendreplus terrible qu’il consentait à ronger son frein.
Dès que le roi parut au balcon, les ovations éclatèrent,enthousiastes, aux fenêtres et aux balcons de la place, occupés parles plus grands seigneurs du royaume. Les mêmes vivats éclatèrentaussi, nourris et spontanés, dans les tribunes occupées par desseigneurs de moindre importance. De là, les acclamationss’étendirent au peuple massé debout sur la place. La vérité nousoblige à dire qu’elles furent là moins nourries. L’aspect plutôtsinistre du roi n’était pas fait pour déchaîner l’enthousiasmeparmi la foule. Mais enfin, tel que, c’était, en somme,satisfaisant.
Le roi remercia de la main et aussitôt un silence solennel planasur cette multitude. Non par respect pour Sa Majesté, maissimplement parce qu’on attendait qu’Elle donnât le signal decommencer.
C’est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur lesgradins, cherchant à gagner la place qui lui était réservée. Card’Espinosa, conseillé par Fausta qui connaissait son redoutableadversaire, avait escompté qu’il aurait l’audace de se présenter,et il avait pris ses dispositions en conséquence. C’est ainsiqu’une place d’honneur avait été réservée à l’envoyé de S.M. le roi de Navarre.
Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant parconséquent toutes les autres personnes assises, s’efforçait deregagner sa place. Mais le passage au milieu d’une foule deseigneurs et de nobles dames, tous exagérément imbus de leurimportance, mécontents au surplus d’être dérangés au moment précisoù la course allait commencer, ce passage ne se fit pas sansquelque brouhaha.
D’autant plus que, fort de son droit, désireux de pousser labravade à ses limites extrêmes, le chevalier, qui s’excusait avecune courtoisie exquise vis-à-vis des dames, se redressait, lamoustache hérissée, l’œil étincelant, devant les hommes et neménageait pas les bravades quand on ne s’effaçait pas de bonnegrâce. Cette manière de faire soulevait sur son passage desgrognements qui s’apaisaient prudemment dès qu’on observait sa minerésolue, mais reprenaient de plus belle dès qu’il s’étaitsuffisamment éloigné.
Bref, cela fit un tel tapage qu’à l’instant les yeux du roi,ceux de la cour et des milliers de personnes massées là seportèrent sur le perturbateur qui, sans souci de l’étiquette, sanss’inquiéter des protestations, sans paraître le moins du mondeintimidé par l’universelle attention fixée sur lui, se dirigeaitvers sa place, comme on monte à l’assaut.
Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe. Il setourna vers d’Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre àtémoin du scandale.
Le grand inquisiteur répondit par un demi-sourire quisignifiait :
– Laissez faire. Bientôt nous aurons notre tour.
Philippe approuva d’un signe de tête et se retourna, de façon àtourner le dos à Pardaillan qui atteignait enfin sa place.
Or une chose que Pardaillan ignorait complètement, attendu qu’ilétait toujours le dernier renseigné sur tout ce qui le touchait etqu’il était peut-être le seul à trouver très naturelles les actionsqu’on s’accordait à trouver extraordinaires, c’est que son aventureavec Barba-Roja avait produit, à la cour comme en ville, unesensation énorme. On ne parlait que de lui un peu partout, et sil’on s’émerveillait de la force surhumaine de cet étranger quiavait, comme en se jouant, désarmé une des premières lamesd’Espagne, maté et corrigé comme un gamin turbulent l’homme le plusfort du royaume, on s’étonnait et on s’indignait quelque peu quel’insolent n’eût pas été châtié comme il méritait.
Son nom était dans toutes les bouches, et l’amour-proprenational s’en mêlant, sans s’en douter le moins du monde, il setrouvait qu’en rossant Barba-Roja, il s’était attiré la haine d’unefoule de gentilshommes qui, puisque le roi le laissait impuni,brûlaient de venger l’affront fait à un des leurs. Barba-Roja, quivivait solitaire comme un ours, ne s’était jamais connu autantd’amis.
Il ressort de ce qui précède que les gentilshommes, tant soitpeu heurtés au passage par Pardaillan, s’étaient demandé qui étaitce personnage qui les traitait avec un pareil sans-gêne. Comme unetraînée de poudre, son nom, prononcé par un quelconque témoin de lascène de l’antichambre, avait volé de bouche en bouche.
Lorsque Pardaillan parvint à sa place, il jeta un coup d’œilmachinal autour de lui et demeura stupéfait. Il ne voyait queregards haineux et attitudes menaçantes. N’eussent été le lieu etla présence du roi, il eût été provoqué séance tenante par vingt,cinquante énergumènes qu’il n’avait jamais vus.
Et comme notre chevalier n’était pas homme à se laisser défier,même du regard, sans répondre à la provocation, au lieu des’asseoir il resta un moment debout à sa place, promenant autour delui des regards fulgurants, ayant aux lèvres un sourire de méprisqui faisait verdir de rage les nobles hidalgos retenus par le soucide l’étiquette.
Et voici qu’au moment où il provoquait ainsi du regard cesennemis inconnus, voici que les trompettes lancèrent à toute volée,dans l’air lumineux, l’éclat aigu de leurs notes cuivrées.
C’était le signal impatiemment attendu par les milliers despectateurs. Mais s’il éclatait à ce moment, c’était par suited’une méprise déplorable : un geste du roi mal interprété.
Il n’en est pas moins vrai que les trompettes, sonnant au momentprécis où Pardaillan allait s’asseoir, paraissaient saluer l’envoyédu roi de France.
C’est ce que comprit le roi, qui, pâle de fureur, se tourna versEspinosa et laissa tomber un ordre bref, en exécution duquell’officier coupable d’avoir mal interprété les gestes du roi, etdonné l’ordre aux trompettes de sonner, fut incontinent arrêté etmis aux fers.
C’est ce que comprirent les furieux qui entouraient Pardaillanet qui firent entendre des protestations violentes.
C’est ce que comprit enfin le chevalier lui-même, car il fitcette réflexion dans son for intérieur : « Peste !on me rend les honneurs ! Ah ! mon pauvre père, quen’êtes-vous là pour voir votre fils ainsi honoré ! »
On se tromperait également si on croyait qu’il fut dupe del’erreur. Il n’était pas homme à se leurrer à ce point. Maisc’était un incorrigible pince-sans-rire que notre héros. Il trouvaplaisant de paraître accepter comme un hommage rendu ce qui n’étaitqu’un hasard fortuit. Et comme il n’avait pas le moindre souci durespect dû à une tête couronnée, surtout quand cette tête lui étaitantipathique, il résolut de « se la payer » à l’instantmême.
« Vive Dieu ! dit-il à part soi, une politesse en vautune autre. »
Et avec son sourire le plus naïvement ingénu, mais au fond del’œil l’intense jubilation de l’homme qui s’amuse prodigieusement,dans un geste théâtral qu’il était seul à posséder, il adressa à latribune royale un salut d’une ampleur démesurée.
Par comble de malchance, le roi, qui se retournait à ce momentpour jeter l’ordre d’arrêter l’officier qui avait fait sonner lestrompettes, le roi reçut en plein le sourire et le salut dePardaillan. Et comme c’était un sire profondément dissimulé, ildut, en se mordant les lèvres de dépit, répondre par un gracieuxsourire, à seule fin de ne pas contrarier le plan du grandinquisiteur, plan qu’il connaissait et approuvait.
C’était plus que n’espérait Pardaillan, qui s’assit alorspaisiblement en jetant des coups d’œil satisfaits autour de lui.Mais, comme si un enchanteur avait passé par là, bouleversant defond en comble les sentiments intimes de ses féroces voisins, il nevit autour de lui que sourires engageants, regards bienveillants.Et, avec aux lèvres, une moue de dédain, il songea que le sourireque le roi venait de lui accorder, moralement contraint et forcé,avait suffi pour changer la haine en adulation.
Pardaillan s’assit et, nouvelle coïncidence fâcheuse, résultantde la sonnerie des trompettes, mais qui n’en fit pas moins pâlir defureur le roi, le premier taureau fit son entrée dans la piste.
En sorte que Pardaillan, sur les gradins, salué par lestrompettes, faisant commencer le spectacle en s’asseyant,apparaissait comme le vrai président de la course, celui que lesamateurs de corridas modernes appellent l’ayuntamiento…comme la Giralda, placée en avant de la foule, assise entre deuxhommes d’armes, paraissait comme la reine de la fête.
Nous avons dit que le Torero s’était trouvé dans la désagréableobligation de dresser sa tente près de celle de Barba-Roja.
Sans qu’elle s’en doutât, ce voisinage déplaisant était dû à uneintervention de Fausta. Voici comment :
Le roi et son grand inquisiteur avaient résolu l’arrestation dedon César et de Pardaillan. Le roi poursuivait de sa haine, depuisvingt ans, son petit-fils. Cette haine sauvage, que vingt annéesd’attente n’avaient pu atténuer, était cependant surpassée par lahaine récente qu’il venait de vouer à l’homme coupable d’avoirdouloureusement blessé son incommensurable orgueil. Nous pouvonsmême dire que Pardaillan était devenu leur principalepréoccupation, et qu’à la rigueur ils eussent oublié le fils de donCarlos pour porter tout leur effort sur le chevalier.
Si le roi n’obéissait qu’à sa haine, d’Espinosa, au contraire,agissait sans passion et n’en était que plus redoutable. Iln’avait, lui, ni haine, ni colère. Mais il craignait Pardaillan.Chez un homme froid et méthodique, mais résolu, comme l’étaitd’Espinosa, cette crainte était autrement dangereuse et plusterrible que la haine. Un caractère fortement trempé, comme celuidu grand inquisiteur, peut céder à une impulsion, bonne oumauvaise. Il demeure inflexible devant une nécessité démontrée parla logique du raisonnement. Dès l’instant où il craignait unhommes, cet homme, quel qu’il fût, était inexorablement condamné.Il devait disparaître coûte que coûte.
De l’intervention de Pardaillan dans les affaires du petit-filsdu roi, d’Espinosa avait conclu qu’il en savait beaucoup plus qu’ilne paraissait ; que, par ambition personnelle, il se faisaitle champion et le conseiller d’un prince qui fût demeuré sans nomet peu redoutable sans ce concours inespéré.
L’erreur de d’Espinosa était de s’obstiner à voir un ambitieuxen Pardaillan. La nature chevaleresque et désintéressée au possiblede cet homme, si peu semblable aux hommes de son époque, lui avaitcomplètement échappé. Il ne pouvait en être autrement, ledésintéressement étant peut-être la seule vertu que les hommes onttoujours niée et nieront probablement longtemps encore.
En ce qui concerne Pardaillan, il se fût dit qu’ému del’acharnement avec lequel des personnages, disposant de latoute-puissance, poursuivaient un être pauvre et inoffensif, dansla bonté de son cœur il avait résolu de prêter l’appui de son brasà la victime menacée, comme on tente d’arracher aux mains d’unebrute, abusant de sa force, la créature trop faible qu’il est entrain d’assommer. Le geste du prince défendant sa vie était humain,celui de l’aventurier venant à son secours était aussi humain. Ilétait, de plus, généreux. Cette défense légitime n’impliquait pasforcément l’offensive.
D’Espinosa ne se dit rien de tout cela.
S’il eût mieux compris le caractère de son adversaire, il se fûtrendu compte que jamais Pardaillan n’eût consenti à la besognequ’on le soupçonnait capable d’entreprendre. Il est certain que sile Torero avait manifesté l’intention de revendiquer des droitsinexistants, étant données les conditions anormales de sanaissance, s’il avait fait acte de prétendant, comme on s’efforçaitde le lui faire faire, Pardaillan lui eût tourné dédaigneusement ledos. En condamnant un homme sur le seul soupçon d’une action qu’ilétait incapable de concevoir, d’Espinosa commettait donc lui-mêmeune méchante action. Rendons-lui du moins cette justice de direqu’il était sincère dans sa conviction. Tant il est vrai que nousne voulons prêter aux autres que les sentiments que nous sommescapables d’avoir nous-mêmes.
Ensuite, et nous passons ici du général au particulier,d’Espinosa n’était pas fâché de se défaire d’un homme à qui ilavait fait certaines confidences qui pouvaient, s’il lui prenaitfantaisie de les divulguer, le conduire droit au bûcher, tout grandinquisiteur qu’il fût. Mais ceci n’était que secondaire. S’iln’avait pu comprendre l’extraordinaire générosité de Pardaillan, ilne faut pas oublier que d’Espinosa était gentilhomme. Comme tel ilavait foi en la parole donnée et en la loyauté de son adversaire.Sur ce point il avait su justement l’apprécier.
Donc d’Espinosa et le roi, son maître, étaient d’accord sur cesdeux points : la prise et la mise à mort de Pardaillan et duTorero. La seule divergence de vues qui existât entre eux,concernant Pardaillan, était dans la manière dont ils entendaientmettre à exécution leur projet. Le roi eût voulu qu’on arrêtâtpurement et simplement l’homme qui lui avait manqué de respect.Pour cela que fallait-il : un officier et quelques hommes.Pris, l’homme était jugé, condamné, exécuté. Tout était dit.
D’Espinosa voyait autrement les choses. D’abord l’arrestationd’un tel homme ne lui apparaissait pas aussi simple, aussi facileque le roi le pensait. Ensuite, influencé, sans qu’il s’en rendîtcompte, par les appréhensions de Fausta qui, dans sa crise deterreur mystique, voulait voir en Pardaillan un être surhumain,qu’on ne pouvait atteindre comme le commun des mortels, il n’étaitpas sans inquiétudes sur ce qui pouvait advenir après cettearrestation. Enfin d’Espinosa était prêtre et ministre. Comme tel,oser manquer à la majesté royale était, à ses yeux, un crime queles supplices les plus épouvantables étaient impuissants à faireexpier comme il le méritait. D’autre part, des idées particulièresqu’il avait sur la mort lui faisaient considérer celle-ci comme unedélivrance et non comme un châtiment. Restait donc la torture. Maisqu’était-ce que quelques minutes de tortures comparées à l’énormitédu forfait ? Bien peu de chose en vérité. Avec un homme d’uneforce physique extraordinaire, jointe à une force d’âme peucommune, on pouvait même dire que ce n’était rien. Il fallaittrouver quelque chose d’inédit, quelque chose de terrible. Ilfallait une agonie qui se prolongeât des jours et des jours en destranses, en des affres insupportables.
C’est là que Fausta était intervenue et lui avait soufflé l’idéequ’il avait aussitôt adoptée, et pour l’exécution de laquelle ilsse trouvaient tous rassemblés sur la place, en vue de laquelle uneplace d’honneur avait été réservée à l’homme qu’il s’agissait defrapper. Car d’Espinosa avait réussi à faire accepter son point devue au roi, qui avait poussé la dissimulation jusqu’à adresser ungracieux sourire à celui qui l’avait bravé et bafoué devant toutesa cour.
Ce que devait être le châtiment imaginé par Fausta, c’est ce quenous verrons plus tard.
Pour le moment, toutes les mesures étaient prises pour assurerl’arrestation imminente de Pardaillan et du Torero. Peut-êtred’Espinosa, mieux renseigné qu’il ne voulait bien le laisser voir,avait-il pris d’autres dispositions mystérieuses concernant Faustaet qui eussent donné à réfléchir à celle-ci, si elle les avaitconnues. Peut-être !
Fausta était d’accord avec d’Espinosa et le roi en ce quiconcernait Pardaillan seulement. Le plan que le grand inquisiteurse chargeait de mettre à exécution était, en grande partie, sonœuvre à elle.
Là s’arrêtait l’accord. Fausta voulait bien livrer Pardaillanparce qu’elle se jugeait impuissante à le frapper elle-même, maiselle voulait sauver don César, indispensable à ses projetsd’ambition. Sur ce point, elle devenait l’adversaire de ses alliés,et nous avons vu qu’elle aussi avait pris toutes ses dispositionspour les tenir en échec.
Sauver le prince, lui déblayer l’accès du trône, le hisser surce trône, c’était parfait, à la condition que le prince devînt sonépoux, consentît à rester entre ses mains un instrument docile,faute de quoi toute cette entreprise gigantesque n’avait plus saraison d’être. Or le prince, au lieu d’accepter avec enthousiasme,comme elle l’espérait, l’offre de sa main, s’était montré trèsréservé.
À cette réserve, Fausta n’avait vu qu’un motif : l’amour duprince pour sa bohémienne. C’était là le seul obstacle,croyait-elle.
Fausta se trompait dans son appréciation du caractère du Torero,comme d’Espinosa s’était trompé dans la sienne sur celui dePardaillan. Comme d’Espinosa, sur une erreur elle bâtit un planqui, même s’il se fût réalisé, eût été inutile.
La Giralda étant, dans son idée, l’obstacle, sa suppressions’imposait. Fausta avait jeté les yeux sur Barba-Roja pour mener àbien cette partie de son plan. Pourquoi sur Barba-Roja ? Parcequ’elle connaissait la passion sauvage du colosse pour la joliebohémienne.
Dans la partie suprême qu’elle tentait, Fausta, prodigieuxmetteur en scène, avait assigné à chacun son rôle. Mais pour que laréussite fût assurée, il importait que chacun se tînt strictementdans les limites du rôle qui lui était dévolu.
Admirablement renseignée sur tous ceux qu’elle utilisait, ellesavait que Barba-Roja était une brute incapable de résister à sespassions. Son amour, violent, brutal, était plutôt du désir sensuelque de la passion véritable.
En revanche, à la suite de l’humiliation sanglante qu’il luiavait infligée, Barba-Roja s’était pris pour Pardaillan d’une haineféroce, auprès de laquelle celle de Philippe II pouvait passer pourbénigne. Si le hasard voulait que le colosse se trouvât là quand onprocéderait à l’arrestation du chevalier, il était homme à oubliermomentanément son amour pour, se ruer sur celui qu’il haïssait.
Or, la besogne de Barba-Roja était toute tracée. À lui incombaitle soin de débarrasser Fausta de la Giralda en enlevant la jeunefille. Il fallait, de toute nécessité ; qu’il s’en tînt aurôle qu’elle lui avait assigné.
Il va sans dire que le dogue du roi était un instrumentinconscient entre les mains de Fausta, laquelle avait prudemmentévité d’entrer en relations avec lui. Il ne fallait pas, en effet,que le prince pût la soupçonner d’être pour quelque chose dans ladisparition et la mort de sa fiancée. Du moins, pas tant que leprince ne serait pas devenu son époux. Après, la chose n’auraitplus d’importance.
Fausta n’avait pas hésité. L’intelligence de Barba-Roja étaitloin d’égaler sa force. Centurion, stylé par Fausta, était arrivéaisément à le persuader que Pardaillan était épris de labohémienne. Et avec cette familiarité cynique qu’il affectait quandil se trouvait seul avec le dogue du roi, il avait conclu endisant :
– Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serezlas, vous le lui renverrez… quelque peu endommagé. Croyez-moi,c’est là une vengeance autrement intéressante que le stupide coupde dague que vous rêvez. Ne voyez-vous pas d’ici sa douleur et sondésespoir en retrouvant flétrie, déshonorée, celle qu’iladore ?
Et Barba-Roja, donnant tête baissée dans le panneau, s’étaitécrié :
– Par la Vierge sainte ! ton idée est magnifique.Ah ! le Français du diable est féru d’amour pour la gentebohémienne ! Puisse ma carcasse être dévorée par les chiens sije ne lui enlève pas la belle à son nez et à sa barbe ! Etquand j’en serai las, je la lui renverrai, comme tu dis, mais nonpas vivante… il serait capable de s’en contenter. Je la luirenverrai avec six pouces de fer dans la gorge. Et j’espère bienque le ciel me donnera cette joie de le voir crever de rage et dedésespoir sur le cadavre de celle qui aura été la jolieGiralda !
Barba-Roja étant lancé sur cette piste, par surcroît deprécaution, Fausta lui avait fait donner l’ordre de prendre part àla course. Le roi s’était fait tirer l’oreille. Il n’avait paspardonné à son dogue une défaite qui lui paraissait tropfacile.
Mais d’Espinosa avait fait remarquer que ce serait là unemanière de montrer que les coups de Pardaillan n’étaient pas, audemeurant, si terribles, puisqu’ils n’empêchaient pas celui qui lesavait reçus de lutter contre le taureau, quarante-huit heuresaprès. Le roi s’était laissé convaincre, et c’est ainsi que leTorero s’était trouvé, à son grand déplaisir, avoir pour voisinl’homme qui convoitait sa fiancée.
Quant à Barba-Roja il ne se tenait pas de joie, et malgré queson bras le fît encore souffrir, il s’était juré d’estoquerproprement son taureau pour se montrer digne de la faveur royalequi s’étendait sur lui au moment où, précisément, il avait lieu dese croire momentanément en disgrâce. Car c’était une faveur d’êtredésigné par le roi pour alancear en coso.
Par cette dernière précaution, Fausta s’était sentie plustranquille. Barba-Roja, après avoir couru son taureau, seraitoccupé avec la Giralda. Une rencontre entre lui et Pardaillanserait ainsi évitée. Et comme Fausta prévoyait tout, au cas oùBarba-Roja, blessé par le taureau, ne pourrait participer àl’enlèvement de la jolie bohémienne, Centurion et ses hommesopéreraient sans lui et à son lieu et place. L’essentiel étant quela Giralda disparût, pour le reste, le colosse la retrouveraitquand il serait remis de ses blessures.
Puisque nous faisons un exposé de la situation des partis enprésence, il nous paraît juste, laissant pour un instant cespuissants personnages à leurs préparatifs, de voir un peu ce qu’onavait à leur opposer du côté adverse.
D’une part, nous trouvons une jeune fille, la Giralda,complètement ignorante des dangers qu’elle court, naïvementheureuse de ce qu’elle croit un hasard qui lui permet d’admirer, enbonne place l’élu de son cœur.
D’autre part, un jeune homme, El Torero. S’il avait desappréhensions, c’était surtout au sujet de sa fiancée. Un secretinstinct l’avertissait qu’elle était menacée. Pour lui-même, ilétait bien tranquille. Ainsi qu’il l’avait dit à Pardaillan, ilcroyait fermement que Fausta avait considérablement exagéré lesdangers auxquels il était exposé. Pour mieux dire, il n’y croyaitpas du tout.
Quelle apparence que le roi, maître absolu du royaume, eûtrecours à un assassinat alors qu’il lui était si facile de le fairearrêter ? Il restait persuadé qu’il était d’illustre famille.De là à se croire de Sang royal, il y avait loin. CetteMme Fausta le croyait décidément plus naïf qu’iln’était.
Cependant, il voulait bien admettre que quelque ennemi inconnuavait intérêt à sa mort. En ce cas, le pis qui pouvait lui arriverétait d’être assailli par quelques coupe-jarrets, et, Dieumerci ! il se sentait de force à se défendre vigoureusement.Et sur ce point, comme il n’était ni borgne ni manchot, il verraitvenir. D’ailleurs, on ne viendrait pas l’attaquer dans la piste,quand il serait aux prises avec le taureau. Ce n’est pas non plusdans les coulisses de l’arène, coulisses à ciel ouvert, sous lesyeux de la multitude, qu’on viendrait lui chercher noise. Donctoutes les histoires de Mme Fausta n’étaient que…des histoires.
S’il avait pu voir les mouvements de troupes surpris parPardaillan, il aurait perdu quelque peu de cette insouciantequiétude.
Enfin il y avait Pardaillan.
Pardaillan sans partisans, sans alliés, sans troupes, sans amis,seul, absolument seul.
Pardaillan, malheureusement s’était écarté de l’excavation paroù il entendait ce qui se disait et voyait ce qui se passait dansla salle souterraine où se réunissaient les conjurés, au moment oùFausta parlait à Centurion de la Giralda. Il ne croyait donc pasque la jeune fille fût menacée.
En revanche, il savait pertinemment ce qui attendait le Torero.Il savait que l’action serait chaude et qu’il y laisseraitvraisemblablement sa peau. Mais il avait dit qu’il serait là et lamort seule eût pu l’empêcher de tenir sa promesse.
Chose incroyable, l’idée ne lui vint pas que les formidablespréparatifs qui s’étaient faits sous ses yeux pouvaient tout aussibien le viser, lui, que le Torero. Non. Il crut que tout cela étaità l’adresse de son jeune ami. L’extravagante modestie, qui était lefond de son caractère, faisait qu’il n’avait jamais pu se résoudreà s’accorder à soi-même la valeur et l’importance que tous, grandset petits, lui accordaient.
Et quand, par hasard, une occasion se présentait où il lui étaitimpossible de ne pas s’apercevoir que l’admiration ou la terreurallait à lui, Pardaillan, et non à d’autres, il se trouvait« tout bête » et sincèrement ébahi. Il paraissaittoujours se demander : « Qu’ai-je donc fait de siextraordinaire ? »
L’extraordinaire était qu’il trouvait ses actes très naturels ettrès ordinaires.
De ce qu’il ne se croyait pas directement menacé, il ne s’ensuitpas qu’il s’estimait en parfaite sécurité au milieu de cette foulede seigneurs dont il sentait la sourde hostilité. Il se disait, aucontraire, avec cette franchise bougonne qui lui était particulièrequand il jugeait à propos de s’admonester soi-même :« Qu’avais-je besoin de venir me fourrer dans ceguêpier ? Du diable si M. d’Espinosa ouMme Fausta, dans la mêlée que j’entrevois, netrouvent pas l’occasion propice de m’expédier dans l’autre monde,ainsi qu’ils en grillent d’envie. Ce serait, par ma foi, bien faitpour moi, car enfin, je suis d’âge à me conduire raisonnablement,ou je ne le serai jamais. Or, mon pauvre père me l’a répété maintesfois : la raison commande de ne point se mêler de ce qui nevous regarde pas. Mais voilà ! avec ma sotte manie de faire lejoli cœur, il faut toujours que je m’aille fourrer là où je n’aique faire. Que la peste m’étouffe si cette fois-ci n’est pas ladernière ! »
Et avec son sourire railleur, il ajouta :
– Si toutefois j’en réchappe…
Mais après s’être ainsi libéralement invectivé, selon sonhabitude, il resta quand même. Et comme il sentait autour de luigronder la colère, comme il ne voyait que visages renfrognés oumenaçants, il se hérissa plus que jamais, toute son attitude devintune provocation qui s’adressait à une multitude.
Comme on le voit, la partie était loin d’être égale, et comme lepensait judicieusement le chevalier, il avait toutes les chancesd’être emporté par la tourmente.
Lorsque Pardaillan s’assit au premier rang des gradins, à laplace que d’Espinosa avait eu la précaution de lui faire garder,les trompettes sonnèrent.
C’était le signal impatiemment attendu annonçant que le roiordonnait de commencer.
Barba-Roja avait été désigné pour courir le premier taureau. Ledeuxième revenait à un seigneur quelconque dont nous n’avons pas ànous occuper ; le troisième au Torero.
Barba-Roja, muré dans son armure, monté sur une superbe bêtecaparaçonnée de fer comme le cavalier, se tenait donc à ce momentdans la piste, entouré d’une dizaine d’hommes à lui, chargés de leseconder dans sa lutte.
La piste était en outre envahie par une foule de gentilshommesqui n’y avaient que faire, mais éprouvaient l’impérieux besoin devenir parader là, sous les regards des belles et nobles damesoccupant les balcons et les gradins. Tout ce monde papillonnait,papotait, tournait, virait, riait haut, s’efforçait par tous lesmoyens d’attirer l’attention sur lui, s’efforçait surtout, nefût-ce qu’un centième de seconde, d’attirer l’attention du roi,toujours glacial dans sa pose ennuyée.
Nécessairement, on entourait et complimentait Barba-Roja, raidesur la selle, la lance au poing, les yeux obstinément fixés sur laporte du toril par où devait pénétrer la bête qu’il allaitcombattre.
En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et desareneros de Barba-Roja, il y avait tout un peupled’ouvriers chargés de l’entretien de la piste, d’enlever lesblessés ou les cadavres, de répandre du sable sur le sang, del’ouverture et de la fermeture des portes, enfin de mille et unpetits travaux accessoires dont la nécessité urgente se révélait àla dernière minute. Tout ce monde de travailleurs étaitnaturellement fort bousculé et fort gêné par la présence de cesimportuns gentilshommes, qui, d’ailleurs, n’en avaient cure.
Lorsque les trompettes sonnèrent, ce fut une débandade généralequi excita au plus haut point l’hilarité des milliers despectateurs et eut l’insigne honneur d’arracher un mince sourire àSa Majesté.
On savait que l’entrée du taureau suivait de très près lasonnerie et, dame ! nul ne se souciait de se trouver soudainface à face avec la bête. Aussi fallait-il voir comme les noblesseigneurs, confondus avec la tourbe des manants, jouaientprestement des jambes, tournaient le dos à la porte du toril, seruaient vers les barrières et les escaladaient avec uneprécipitation qui dénotait une frayeur intense. Il fallait entendreles lazzi, les quolibets, les encouragements ironiques, voir leshuées de la foule mise en liesse par ces fuites éperdues.
Ce bref intermède, c’était la comédie préludant au drame.
Les derniers fuyards n’avaient pas encore franchi la barrièreprotectrice, les hommes de Barba-Roja, qui devaient supporter lepremier choc du fauve, achevaient à peine de se masser prudemmentderrière son cheval, que déjà le taureau faisait son entrée.
C’était une bête splendide : noire tachetée de blanc, sarobe était luisante et bien fournie, les jambes courtes etvigoureuses, le cou énorme ; la tête puissante, aux yeux noirset intelligents, aux cornes longues et effilées, était fièrementredressée, dans une attitude de force et de noblesseimpressionnantes.
En sortant du toril, où depuis de longues heures il étaitdemeuré dans l’obscurité, il s’arrêta tout d’abord, comme éblouipar l’aveuglante lumière d’un soleil rutilant, inondant la place.Le taureau se présentant noblement, les bravos saluèrent sonentrée, ce qui parut le surprendre et le déconcerter.
Bientôt, il se ressaisit et il secoua sa tête entre les cornesde laquelle pendait le flot de rubans dont Barba-Roja devaits’emparer pour être proclamé vainqueur ; à moins qu’il nepréférât tuer le taureau, auquel cas le trophée lui revenait dedroit, même si la bête était mise à mort par l’un de ses hommes etpar n’importe quel moyen.
Le taureau secoua plusieurs fois sa tête, comme s’il eût voulujeter bas la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis son œil defeu parcourut la piste. Tout de suite, à l’autre extrémité, ildécouvrit le cavalier immobile, attendant qu’il se décidât àprendre l’offensive.
Dès qu’il aperçut cette statue de fer, il se rua en un galopeffréné.
C’était ce qu’attendait l’armure vivante, qui partit à fond detrain, la lance en arrêt.
Et tandis que l’homme et la bête, rués en une course écheveléefonçaient droit l’un sur l’autre, un silence de mort plana sur lafoule angoissée.
Le choc fut épouvantablement terrible.
De toute la force des deux élans contraires, le fer de la lancepénétra dans la partie supérieure du cou.
Barba-Roja se raidit dans un effort de tous ses musclespuissants pour obliger le taureau à passer à sa droite, en mêmetemps qu’il tournait son cheval à gauche. Mais le taureau poussaitde toute sa force prodigieuse, augmentée encore par la rage et ladouleur, et le cheval, dressé droit sur ses sabots de derrière,agitait violemment dans le vide ses jambes de devant.
Un instant on put craindre qu’il ne tombât à la renverse,écrasant son cavalier dans sa chute.
Pendant ce temps, les aides de Barba-Roja, se glissant derrièrela bête, s’efforçaient de lui trancher les jarrets au moyen delongues piques dont le fer, très aiguisé, affectait la forme d’uncroissant. C’est ce que l’on appelait la media-luna.
Tout à coup, sans qu’on pût savoir par suite de quelle manœuvre,le cheval, dégagé, retombé sur ses quatre pieds, fila ventre àterre, se dirigeant vers la barrière, comme s’il eût voulu lafranchir, tandis que le taureau poursuivait sa course en senscontraire.
Alors ce fut la fuite éperdue chez les auxiliaires deBarba-Roja, personne, on le conçoit, ne se souciant de rester surle chemin du taureau qui courait droit devant lui.
Cependant, ne rencontrant pas d’obstacles, ne voyant personnedevant elle, la bête s’arrêta, se retourna et chercha de tous lescôtés, en agitant nerveusement sa queue. Sa blessure n’était pasgrave ; elle avait eu le don de l’exaspérer. Sa colère était àson paroxysme et il était visible – toutes ses attitudes parlaientun langage très clair, très compréhensible – qu’elle ferait payercher le mal qu’on venait de lui faire. Mais, devenue pluscirconspecte, elle resta à la place où elle s’était arrêtée etattendit, en jetant autour d’elle des regards sanglants.
Dans sa pose très fière, dans sa manière de chercher autourd’elle, on pouvait deviner l’étonnement que lui causait ladisparition, inexplicable pour elle, de l’ennemi qu’elle croyaitcependant bien tenir au bout de ses cornes. Il y avait aussi lahonte d’avoir été bafouée, la douleur d’avoir été frappée.
Étant données les dispositions nouvelles de la bête, étant donnésurtout qu’elle se tenait sur ses gardes, maintenant il était clairque la deuxième passe serait plus terrible que la première.
Barba-Roja avait poussé jusqu’à la barrière. Arrivé là, ils’arrêta net et il fit face à l’ennemi. Il attendit un instant trèscourt, et voyant que le taureau semblait méditer quelque coup et neparaissait pas disposé à l’attaque, il mit son cheval au pas ets’en fut à sa rencontre en le provoquant, en l’insultant, commes’il eût été à même de le comprendre.
– Taureau ! criait-il à tue-tête, va ! Mais vadonc ! (Anda ! anda !) Lâche !couard ! chien couchant !… Attends un peu, je vais à toi,et gare le fouet !
Le taureau agitait son énorme tête comme pour dire :
– Non ! Tu m’as joué une fois… c’est une de trop.
Mais, sournoisement, il épiait les moindres gestes de l’hommequi avançait lentement, prêt à saisir au bond l’occasionpropice.
Au fur et à mesure qu’il approchait de l’animal, l’hommeaccélérait son allure et redoublait d’injures vociférées d’une voixde stentor. C’était d’ailleurs dans les mœurs de l’époque. Dans uncombat, les adversaires ne se contentaient pas de se porter descoups furieux. Par-dessus le marché, ils se jetaient à la têtetoutes les invectives d’un répertoire truculent et varié, auprèsduquel celui de nos actuelles poissardes, qui passe pourtant pourêtre joliment fleuri, paraîtrait singulièrement fade.
Naturellement, et pour cause, le taureau n’avait garde derépondre.
Mais les spectateurs, qui se passionnaient à ce jeu terrible, sechargeaient de répondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pourl’homme et criaient :
– Taureau poltron ! Va le chercher, Barba-Roja !Tire-lui les oreilles ! Donne-le à tes chiens !
D’autres, au contraire, tenaient pour la bête etrépondaient :
– Viens-y ! tu seras bien reçu ! Il va te mettreles tripes au vent ! Tu n’oseras pas y aller !
D’autres, enfin, se chargeaient d’avertir charitablementBarba-Roja et lui criaient :
– Méfie-toi, Barba-Roja ! Le toro médite unmauvais coup ! C’est un sournois, ouvre l’œil !
Et Barba-Roja avançait toujours, s’efforçant de couvrir de savoix les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue, quoiqueça, son dangereux adversaire, accélérant toujours son allure.
Quand le taureau vit l’homme à sa portée, il baissa brusquementla tête, visa un inappréciable instant, et, dans une détentefoudroyante de ses jarrets d’acier, d’un bond prodigieux, il futsur celui qui le narguait.
Contre toute attente, il n’y eut pas collision.
Le taureau, ayant manqué le but, passa tête baissée à une alluredésordonnée. Le cavalier, qui avait dédaigné de frapper, poursuivitsa route ventre à terre du côté opposé.
Barba-Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vitbondir, il obligea son cheval à obliquer à gauche. La manœuvreétait audacieuse. Pour la tenter il fallait non seulement être unécuyer consommé, doué d’un sang-froid remarquable, mais encore etsurtout être absolument sûr de sa monture. Il fallait, en outre,que cette monture fût douée d’une souplesse et d’une vigueur peucommunes. Accomplie avec une précision admirable, elle eut unsuccès complet.
Si le taureau avait chargé avec l’intention manifeste de tuer,il n’en était pas de même du cavalier, qui ne visait qu’à enleverle flot de rubans.
Effectivement, soit adresse réelle, confinant au prodige, soit –plutôt – chance extraordinaire, le colosse réussit pleinement et,en s’éloignant à toute bride, dressé droit sur les étriers, ilbrandissait fièrement la lance, au bout de laquelle flottaittriomphalement le trophée de soie dont la possession faisait de luile vainqueur de cette course.
Et la foule des spectateurs, – électrisée par ce coup d’audace,magistralement réussi, salua la victoire de l’homme par des vivatsjoyeux, et c’était toute justice, car ce coup était extrêmementrare, et pour se risquer à l’essayer, il fallait être doué d’uncourage à toute épreuve.
Mais Barba-Roja avait à faire oublier la leçon que lui avaitinfligée le chevalier de Pardaillan, il avait à se faire pardonnersa défaite et à consolider son crédit ébranlé près du roi. Iln’avait pas hésité à s’exposer pour atteindre ce résultat, et sonaudace avait été largement récompensée par le succès d’abord,ensuite par le roi lui-même, qui daigna manifester sa satisfactionà voix haute.
Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, après en avoir faithommage à la dame de son choix, se retirer de la lice. C’était sondroit, et le rigoriste le plus intransigeant sur le point d’honneuralors en usage n’eût pu trouver à redire. Mais grisé par sonsuccès, enorgueilli par la royale approbation, il voulut faire pluset mieux, et malgré qu’il eût senti son bras faiblir lors de soncontact avec la bête, il résolut incontinent de pousser la luttejusqu’au bout et d’abattre son taureau.
C’était d’une témérité folle. Tout ce qu’il venait d’accomplirpouvait être considéré comme jeu d’enfant à côté de ce qu’ilentreprenait. Ce fut l’impression qu’eurent tous les spectateurs envoyant qu’il se disposait à poursuivre la course.
Ce fut aussi l’impression de Fausta qui fronça les sourcils etjeta un coup d’œil inquiet du côté de la Giralda, enmurmurant :
– Ce niais de Barba-Roja oublie la bohémienne et s’avise defaire le bravache devant la cour, quand j’ai besoin de lui.Heureusement que mes précautions sont bien prises !
En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commencépar foncer au hasard, par instinct combatif. Dès la première passeil avait compris qu’il s’était trompé, et, si extravagant que celapuisse paraître, il avait apporté plus de circonspection, mis plusde méthode dans son jeu.
Chaque passe, dénuée de succès, était une leçon pour lui. Il lanotait soigneusement, et on pouvait être sûr qu’il nerecommencerait pas les mêmes fautes, si le cavalier, ne trouvantpas de ruses nouvelles, s’avisait de renouveler lesprécédentes.
Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sarage et sa fureur restaient les mêmes, mais il acquérait la rusequi lui avait fait défaut jusque-là. L’homme, inconsciemment,faisait son éducation guerrière et la bête en profitaitadmirablement.
Le premier choc avait eu lieu non loin de la barrière, presqueen face de Pardaillan. C’est là que le taureau avait éprouvé sapremière déception, là qu’il avait été frappé par le fer de lalance, là qu’il revenait toujours. C’était ce qu’en argottauromachique on appelle une querencia. Le déloger durefuge qu’il s’était choisi devenait terriblement dangereux.
Afin de permettre à leur maître de parader un moment enpromenant le trophée conquis, les aides de Barba-Roja s’efforçaientde détourner de lui l’attention de l’animal.
Mais le taureau semblait avoir compris que son véritable ennemic’était cette énorme masse de fer à quatre pattes, comme lui, quiévoluait là-bas. Et ce qu’il guignait le plus, dans cette masse,c’était cette autre masse, plus petite, qui s’agitait sur l’autre.C’était de là qu’était parti le coup qui l’avait meurtri. C’étaitcela qu’il voulait meurtrir à son tour.
Et comme il se méfiait maintenant, il ne bougeait pas du gîtequ’il s’était choisi. Il dédaignait les appels, les feintes, lesattaques sournoises des hommes de Barba-Roja. Parfois, comme agacé,il se ruait sur ceux qui le harcelaient de trop près, mais il necontinuait pas la poursuite et revenait invariablement à sonendroit favori, comme s’il eût voulu dire : c’est ici le champde bataille que je choisis. C’est ici qu’il faudra me tuer, ou queje te tuerai.
Barba-Roja n’en voyait pas si long. Ayant suffisamment paradé,il s’affermit sur les étriers, assura sa lance dans son poingénorme et, voyant que la bête refusait de quitter son refuge, ilprit du champ et fonça sur elle à toute vitesse.
Comme elle avait déjà fait une fois, la bête le laissa approcheret, quand elle le jugea à la distance qui lui convenait, ellebondit de son côté.
Maintenant, écoutez ceci : au moment d’atteindre letaureau, l’homme faisait obliquer son cheval à gauche, de tellesorte que la lance portât sur le côté droit. Deux fois de suiteBarba-Roja avait exécuté cette manœuvre. Deux fois le taureau avaitdonné dans le piège et avait passé par le chemin que l’homme luiindiquait.
Or, le taureau avait appris la manœuvre.
Deux leçons successives lui avaient suffi. Maintenant on nepouvait plus la lui faire.
Donc le taureau fonça droit devant lui comme il avait toujoursfait. Seulement, à l’instant précis où le cavalier changeait ladirection de son cheval, le taureau changea de direction aussi, etbrusquement il tourna à droite.
Le résultat de cette manœuvre imprévue de la bête futépouvantable.
Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Ilfut soulevé, enlevé, projeté avec une violence, une forceirrésistibles.
Le cavalier, qui s’arc-boutait sur les étriers, portant tout lepoids du corps en avant pour donner plus de force au coup qu’ilvoulait porter, le cavalier, frappant dans le vide, perditl’équilibre, la violence du choc l’arracha de la selle et, passantpar dessus l’encolure de sa monture, passant par-dessus le taureaului-même, alla s’aplatir sur le sable de la piste, proche de labarrière, où il demeura immobile, évanoui peut-être.
Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines desspectateurs haletants.
Cependant le taureau s’acharnait sur le cheval. Les aides deBarba-Roja se partageaient la besogne, et tandis que les unss’élançaient au secours du maître, les autres s’efforçaient dedétourner de lui l’attention de la bête ivre de fureur, rendue plusfurieuse encore par la vue du sang répandu. Car le cheval, malgréle caparaçon de fer, frappé au ventre, perdait ses entrailles parune plaie large, béante.
Relever un homme du poids de Barba-Roja n’était pas besogne sifacile, d’autant que le poids du colosse s’augmentait de celui del’armure. On en fût cependant venu à bout s’il avait aidé lui-mêmeceux qui se dévouaient pour lui. Mais le malheureux Barba-Roja,fortement ébranlé dans sa carapace de fer, était réellement évanouiet ne pouvait par conséquent s’aider en rien.
Il fallut donc renoncer à le relever et s’occuper incontinent dele transporter hors de la piste. La barrière n’était pas loin,heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien quetroublés par l’évolutions du taureau, seraient parvenus à le fairepasser de l’autre côté de l’abri, si le taureau n’avait eu une idéebien arrêtée et n’eût poursuivi l’exécution de cette idée avec uneténacité déconcertante.
Nous avons dit que la bête en voulait à cette masse de fer etsurtout à celle qui l’avait frappé.
Voici qui le prouve :
Le taureau avait atteint le cheval. Sans s’occuper de ce qui sepassait autour de lui, sans donner dans les pièges que luitendaient les hommes du cavalier, écrasé sur le sol, cherchant àl’éloigner de la monture, il s’acharna sur le malheureux coursieravec une rage dont rien ne saurait donner une idée.
Mais, tout en frappant et en broyant une partie de masse quil’avait bafoué, c’est-à-dire le cheval, il n’oubliait pas l’autrepartie qui l’avait blessé, c’est-à-dire l’homme étendu sur lesable.
Quand le cheval ne fut qu’une masse de chairs pantelantesencore, il le lâcha et se retourna vers l’endroit où était tombél’homme.
Et ce qui prouve bien qu’il suivait son idée de vengeance et lamettait à exécution avec un esprit de suite vraiment surprenant,c’est que toutes les tentatives des aides de Barba-Roja pour ledétourner échouèrent piteusement.
Le taureau, de temps en temps, se détournait de sa route pourcourir sus aux importuns. Mais quand il les avait mis en fuite, ilne continuait pas la poursuite et revenait avec acharnement aublessé, qu’il voulait, c’était visible, atteindre à tout prix.
Les serviteurs de Barba-Roja, voyant le taureau, plus furieuxque jamais, foncer sur eux, voyant l’inutilité des efforts de leurscamarades, se sentant enfin menacés eux-mêmes, se résignèrent àabandonner leur maître et s’empressèrent de courir à la barrière etde la franchir.
Un immense cri de détresse jaillit de toutes les poitrinesétreintes par l’horreur et l’angoisse. Déjà l’effroyable boucheriedu malheureux cheval avait ébranlé les nerfs de plus d’un qui secroyait plus résistant. Plus d’une noble dame s’était évanouie,plus d’une poussait de véritables hurlements, comme si elle se fûtsentie menacée elle-même.
La piste avait été envahie par une foule de braves, courageuxcertes, animés des meilleures intentions aussi, mais agissant sansordre, dans une confusion inexprimable, se tenant prudemment àdistance du taureau et ne réussissant, en somme, par leurs clameurset leur vaine agitation, qu’à l’exaspérer davantage, sipossible.
À moins d’un miracle, c’en était fait de Barba-Roja. Tous lecomprirent ainsi.
Le roi, dans sa loge, se tourna légèrement vers d’Espinosa et,froidement :
– Je crois, dit-il, qu’il vous faudra vous mettre en quêted’un nouveau garde du corps pour mon service particulier.
Ce fut tout ce qu’il trouva à dire en faveur de l’homme qui, àtout prendre, l’avait, durant de longues années, servi avecfidélité et dévouement.
Aussi froidement, d’Espinosa s’inclina pour manifester quec’était aussi son avis.
Cependant le taureau arrivait sur l’homme, toujours étalé sur lesol. La seule chance qui lui restait de s’en tirer résidaitmaintenant dans la solidité de son armure et dans la versatilité dela bête qui chargeait. Si elle se contentait de quelques coups,l’homme pouvait espérer en réchapper, fortement éclopé sans doute,estropié peut-être, mais enfin avec des chances de survivre à sesblessures. Si la bête montrait le même acharnement qu’elle avaitmontré pour le cheval, il n’y avait pas d’armure assez puissantepour résister à la force des coups redoublés qu’elle lui porterait.La bête ne le lâcherait que lorsqu’il serait réduit, comme lecheval, à l’état de bouillie sanglante.
Et maintenant quelques toises à peine la séparaient de sonennemi inerte…
Déjà plus d’un et plus d’une fermaient les yeux pour ne pas voirl’horrible massacre, les cris de terreur et d’effroi déchirèrentl’air, la confusion et l’agitation stérile redoublaient à distancerespectueuse de la bête près d’atteindre son but.
À ce moment un frémissement prodigieux, qui n’avait rien decommun avec le frisson de la terreur qui la secouait jusque-là,agita cette foule énervée par l’angoisse.
Sur les gradins, aux fenêtres, aux balcons, des hommes sedressaient, debout, hagards, congestionnés, cherchant à voir, àvoir malgré tout, sans s’occuper de gêner le voisin. Une immenseacclamation retentit dans les tribunes, gagna le populaire debout,qui se bousculait pour mieux voir, se répercuta jusque sous lesarcades de la place et dans les rues adjacentes :
– Noël ! Noël ! pour le brave gentilhomme.
Dans la tribune royale le même frisson de curiosité et d’espoirsecoua tous les dignitaires qui oublièrent momentanément la sévèreétiquette pour se bousculer derrière le roi, s’approcher de larampe du balcon pour voir.
Jusqu’au roi lui-même qui, déposant son flegme et sonimpassibilité, se dressa tout droit, les deux mains crispées sur levelours de la rampe de fer, se penchant hors du balcon, oubliant deremarquer et de relever, comme il convenait, comme il n’eût pasmanqué de le faire en toute autre circonstance, le manquement àl’étiquette de ses dignitaires, pour voir.
Le grand inquisiteur lui-même s’oublia au point de s’accoter àla rampe, tout comme le roi, pour voir.
Seule, au milieu de la fièvre générale, Fausta demeura froide,impassible, un énigmatique sourire se jouant sur ses lèvres, quitremblaient légèrement, seul indice de l’émotion qu’elle ressentaitintérieurement.
Le populaire voulait voir. Les nobles, aux gradins et auxfenêtres, voulaient voir. Le roi et le grand inquisiteur voulaientvoir. Tous, tous ils voulaient voir.
Voir quoi ?
Ceci :
Un homme venait de bondir dans la piste et seul, à pied, sansarmure ayant à la main une longue dague, hardiment, posément, avecun sang-froid qui tenait du prodige, venait se placer résolumententre la bête et Barba-Roja.
Et tout à coup, après le tumulte, le frémissement, l’acclamationspontanée, un silence prodigieux plana sur l’assembléehaletante.
Le roi, sans paraître choqué de voir d’Espinosa à côté de lui,lui dit à voix basse, avec un sourire livide :
– Monsieur de Pardaillan !
Il y avait dans la manière dont il prononça ces paroles de lastupeur et aussi de la joie, ce qu’il traduisit en ajoutantaussitôt :
– Par le Dieu vivant ! cet homme est fou !N’importe, je n’eusse jamais osé rêver une vengeance aussi complèteet il me donne là, gratuitement, une satisfaction que j’eusse payéetrop cher. Je crois, monsieur le grand inquisiteur, que nous voicidébarrassés du bravache sans que nous y soyons pour rien. J’en suisfort aise, car ainsi mon bon cousin de Navarre ne pourra mereprocher d’avoir manqué aux égards dus à son représentant.
– Je le crois aussi, sire, répondit d’Espinosa avec soncalme accoutumé.
– Vous croyez donc, sire, et vous, monsieur, que le sire dePardaillan va être mis à mal par ce fauve ? intervintdélibérément Fausta.
– Par Dieu ! madame, ricana le roi, je ne donneraispas un maravédis de sa peau.
Fausta secoua gravement la tête et, avec un accent prophétiquequi impressionna fortement le roi et d’Espinosa :
– Je crois, moi, dit-elle, que le sire de Pardaillan vatuer proprement cette brute.
– Qui vous fait croire cela, madame ? fit vivement leroi.
– Je vous l’ai dit, sire : le chevalier de Pardaillanest au-dessus du commun des mortels, même si ces mortels ont lefront ceint de la couronne. La mort qui frapperait inévitablementtout autre, la mort même s’écarte devant lui. Non, sire, lechevalier de Pardaillan ne périra pas encore dans cette rencontre,et si vous voulez le frapper il faudra recourir au moyen que jevous ai indiqué.
Le roi regarda d’Espinosa et ne répondit pas, mais il demeuratout songeur.
D’Espinosa, plus sceptique que le roi, ne fut pas moins frappéde l’accent de conviction profonde avec lequel Fausta avaitparlé.
– Nous allons bien voir, murmura-t-il à l’oreille duroi.
Si bas qu’il eût parlé, Fausta l’entendit.
– Voyez et soyez convaincu, dit-elle simplement.
Le taureau cependant, en voyant se dresser soudain devant luicet adversaire inattendu, s’était arrêté comme s’il eût été étonné.Et c’est pendant l’instant très court où il resta ainsi face à faceavec Pardaillan que le dialogue que nous venons de transcrire sedéroulait dans la loge royale.
Après cet instant de courte hésitation, il baissa la tête, visason adversaire, et presque aussitôt il la redressa et porta un coupfoudroyant de rapidité.
Pardaillan attendait le choc avec ce calme prodigieux qu’ilavait dans l’action. Il s’était placé de profil devant la bête,solidement campé sur les pieds bien unis en équerre, le coude levé,la garde de la dague, longue et flexible, devant la poitrine, latête légèrement penchée à droite, de façon à bien viser l’endroitoù il voulait frapper[6] .
Le taureau, de son côté, ayant bien visé son but, fonça têtebaissée, et vint s’enferrer lui-même.
Pardaillan s’était contenté de le recevoir à la pointe de ladague en effaçant à peine sa poitrine.
Enferré, le taureau ne bougea plus.
Et alors ce fut un instant d’angoisse affreuse parmi lesinnombrables spectateurs de cette lutte extraordinaire.
Que se passait-il donc ? Le taureau était-il blessé ?Était-il touché seulement ? Comment et pourquoi demeurait-ilainsi immobile ?
Et le téméraire gentilhomme qui semblait mué en statue !Que faisait-il donc ? Pourquoi ne frappait-il pas denouveau ? Attendait-il donc que le taureau se ressaisît et lemît en pièces ?
Des foules de points d’interrogation se posaient ainsi àl’esprit des spectateurs. Mais nul ne comprenait, nul ne savait,n’aurait pu donner une explication plausible.
Et le silence angoissant pesait lourdement sur tous. Lesrespirations étaient suspendues, et depuis le roi, jusqu’au plushumble des hommes du peuple, pour des faisons différentes, toushaletaient.
À vrai dire, le chevalier n’était guère plus fixé que lesspectateurs.
Il voyait bien que la dague s’était enfoncée jusqu’à la garde.Il sentait bien tressaillir et fléchir le taureau. Mais,diantre ! avec un adversaire de cette force, qui pouvaitsavoir ? La blessure était-elle suffisamment grave ?N’allait-il pas se réveiller de cette sorte de torpeur et lui fairepayer par une mort épouvantable le coup qu’il venait de luiporter ?
C’est ce que se demandait Pardaillan…
Mais il n’était pas homme à rester longtemps indécis. Il résolutd’en avoir le cœur net coûte que coûte. Brusquement, il retiral’arme qui apparut rouge de sang, et s’écarta, au cas, improbable,d’une suprême révolte de la bête.
Brusquement, le taureau foudroyé tomba comme une masse.
Alors ce fut une détente dans la foule. Les traits convulsésreprirent leur expression naturelle, les gorges contractées sedilatèrent, les nerfs se détendirent. On respira largement :on eût dit qu’on craignait de ne pouvoir emmagasiner assez d’airpour actionner les poumons violemment comprimés.
Sous l’influence de la réaction, des femmes éclatèrent ensanglots convulsifs ; d’autres, au contraire, riaient auxéclats, les unes et les autres sans savoir pourquoi, sans qu’illeur fût possible de réprimer leur accès. Des hommes qui ne seconnaissaient pas se congratulaient en souriant.
Ce fut un soulagement universel d’abord, puis un étonnementprodigieux et puis, tout à coup, la joie éclata, bruyante, animée,et se fondit en une acclamation délirante à l’adresse de l’hommecourageux qui venait d’accomplir cet exploit. N’eût été le respectimposé par la présence du roi, la foule, sans se soucier desgardes, qui d’ailleurs n’étaient pas les derniers à crier :Noël ! la foule eût envahi la piste pour porter en triomphe lechevalier de Pardaillan, vainqueur de la brute.
Pardaillan, sa dague sanglante à la main, resta un bon moment àcontempler d’un œil rêveur et attristé l’agonie du taureau que, parun coup de maître prodigieux à l’époque, il venait de mettre àmort.
En ce moment il oubliait le roi et sa haine, et sa cour dehautains gentilshommes qui l’avaient dévisagé d’un air provocant.Il oubliait Fausta et son trio d’ordinaires qui se pavanaient à unefenêtre proche du balcon royal, et Bussi-Leclerc, livide, dont lesyeux sanglants l’eussent foudroyé à distance s’ils en avaient eu lepouvoir, et d’Espinosa et ses hommes d’armes, et ses inquisiteurset ses nuées de moines espions. Il oubliait le Torero et lesdangers qui le menaçaient. Il oubliait tout pour ne songer qu’à labête à laquelle il venait de porter le coup mortel.
Après avoir longuement considéré le taureau expirant il murmuraavec un accent de pitié inexprimable :
– Pauvre bête !…
Ainsi, dans l’ingénuité de son âme, sa pitié allait à la bêtequi l’eût infailliblement broyé s’il n’eût pris les devants.
C’est que la bête, une vulgaire brute féroce, supérieure en celaaux hommes civilisés, nobles et puissants qui le considéraientencore en ce moment avec des visages convulsés par la haine, labête donc – la brute sauvage si l’on veut – l’avait, elle, dumoins, loyalement attaqué en face. La brute s’était comportéenoblement… Il est vrai que ce n’était qu’une ignoble brute.
En faisant ces réflexions plutôt désabusées, ses yeux tombèrentsur la dague qu’il tenait machinalement dans son poing crispé. Illa jeta violemment, loin de lui, dans un geste de répulsion et dedégoût.
Invinciblement son regard revint au taureau, maintenant raidi,plongé dans l’éternel repos, et son naturel insouciant reprenant ledessus : « En bonne foi, songea-t-il, il m’auraitproprement encorné, si je l’avais laissé faire. Après tout, j’aidéfendu ma carcasse. »
Et avec son sourire goguenard, il ajouta :
– Que diable, vaille que vaille, ma carcasse vaut biencelle d’un taureau !
Il aperçut alors le groupe des serviteurs de Barba-Roja quiemportaient leur maître toujours évanoui et machinalement ses yeuxallèrent alternativement du colosse qu’on emportait à la bête qu’ons’apprêtait déjà à traîner hors de la piste.
Ses traits reprirent leur première expression de rêveriemélancolique, tandis qu’il songeait : « Qui pourrait medire lequel est le plus féroce, le plus brute, de l’homme qu’onemporte là-bas ou de la bête que j’ai stupidement sacrifiée ?Qui sait si mon geste n’aura pas de conséquences funestes et si jene regretterai pas amèrement d’avoir sauvé cette brutehumaine ? »
Il secoua la tête comme pour chasser les idées qui l’obsédaientet bougonna :
– Je deviens mauvais, ma parole ! Allons,mordieu ! une vie humaine vaut bien le sacrifice d’une bête,au surplus condamnée d’avance et par d’autres que moi !
Et sa mauvaise humeur ayant besoin d’un dérivatif, selon sonhabitude il la fit retomber sur lui-même en s’admonestantvertement : « Tout ceci ne serait pas arrivé si j’avaissuivi les bons conseils de mon pauvre père, lequel ne cessait de merépéter qu’il ne faut point se mêler de ce qui ne vous regarde pas.Si le señor Barba-Roja avait été mis à mal par le taureau, c’estqu’il avait bien cherché, que diantre ! En quoi cela meregardait-il, moi, et qu’avais-je à y faire ? Tous ceshonorables hidalgos ont-ils éprouvé le besoin d’intervenir ?Non, cornes du diable ! Et pourtant c’était un compatriote, unami qui était en péril. Il a fallu que moi seul je fusse piqué del’impérieux désir de sauter dans la piste et que je vinsse icifaire la bravache ! Que la quartaine me tue de malemort ! Toute ma vie durant je resterai donc le même animalstupide et inconséquent ! J’ai beau prendre les résolutionsles plus honnêtes, les plus raisonnables, je ne sais quel démonmalfaisant habite en moi et me souffle les gestes les plusincongrus que je m’empresse de mettre à exécution. C’est àdésespérer ! Car enfin ; ne fut-ce que par respect pourla mémoire de monsieur mon père, je devrais au moins suivre sessages avis. Malheur de moi ! je finirai ! mal ;C’est certain. »
Qu’on n’aille pas croire qu’il se jouait à lui-même la comédiedu sentiment. Ce serait bien mal connaître notre héros que decroire qu’y n’était pas parfaitement sincère.
Et comme, nécessairement, on se ruait sur lui dans l’intentionde le féliciter, il s’éloigna à grandes enjambées furieuses, sansvouloir rien entendre, laissant ceux qui l’abordaient, la bouche encœur, tout déconfits et se demandant, non sans apparence de raison,si cet intrépide gentilhomme français, si fort et si brave, n’étaitpas quelque peu dément.
Sans se soucier de ce qu’on pouvait dire et penser, Pardaillans’en fut retrouver le Torero, sous sa tente, ayant résolu de ne pasréoccuper le siège qu’on lui avait réservé, mais ne voulant pascependant abandonner le prince au moment où il aurait besoin del’appui de son bras.
Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suiviavec un intérêt passionné les phases du combat. Mais alors quepartout ailleurs – ou à peu près – on souhaitait ardemment lavictoire du gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, nonmoins ardemment, sa mort. « On » s’applique spécialementà Fausta, à Philippe II et à d’Espinosa.
Toutefois si ces deux derniers croyaient fermement que lechevalier, non armé pour une lutte inégale, devait infailliblementsuccomber, victime de sa téméraire générosité, sous l’empire de lasuperstition qui lui suggérait la pensée que Pardaillan étaitinvulnérable, Fausta, tout en souhaitant sa mort, croyait aussifermement qu’il serait vainqueur de la brute.
Lorsque le taureau s’abattit, sans triompher, très simplement,elle fit :
– Eh bien ! qu’avais-je dit ?
– Prodigieux ! fit le roi, non sans admiration.
– Je crois, madame, dit d’Espinosa, avec son calmehabituel, je crois que vous avez raison : cet homme estinvulnérable. Nous ne pouvons le frapper qu’en utilisant le moyenque vous nous avez indiqué. Je n’en vois pas d’autre. Je m’entiendrai à celui-là, qui me paraît bon.
– Bien vous ferez, monsieur, dit gravement Fausta.
Le roi était l’homme des procédés lents et tortueux et desdissimulations patientes, autant qu’il était tenace dans sesrancunes.
– Peut-être, dit-il, après ce qui vient de se passer,serait-il opportun de remettre à plus tard la mise à exécution denos projets.
D’Espinosa, à qui s’adressaient plus particulièrement cesparoles, regarda le roi droit dans les yeux, et lentement,laconiquement, avec un accent de froide résolution et un gestetranchant comme un coup de hache :
– Trop tard ! dit-il.
Fausta respira. Elle, avait craint un instant que le grandinquisiteur n’acquiesçât à la demande du roi.
Philippe considéra à son tour un moment son grand inquisiteur enface, puis il détourna négligemment la tête sans plus insister.
Ce simple geste du roi, c’était la condamnation dePardaillan.
La course qui suit ne se rattachant par aucun point à ce récit,nous laisserons jouter de son mieux le noble hidalgo qui avaitsuccédé à Barba-Roja – sérieusement endommagé par sa chute,paraît-il – et nous suivrons le chevalier de Pardaillan.
Il pénétra dans le couloir circulaire, qui tournait sansinterruption autour de la piste, comme de nos jours.
Plus que de nos jours ce couloir était occupé par la suite desseigneurs qui devaient prendre part à une des courses et par unefoule d’aides et d’ouvriers.
Ceci était juste et légitime et, si nombreux que fût lepersonnel, s’il n’y avait eu que lui la circulation eût été assezaisée. Mais il y avait la multitude des gentilshommes désireux,comme toujours, de venir parader là où ils pouvaient être le plusencombrants.
Il y avait de plus la ruée de tous ceux que l’interventionimprévue du Français avait enthousiasmés et qui s’étaientprécipités dans le couloir qui les rapprochait du lieu de la luttemême.
Ce couloir faisait partie, en quelque sorte, des coulisses del’arène et, de tout temps, les coulisses ont exercé un attraitspécial sur les oisifs. Celui-ci, littéralement pris d’assaut parune multitude qui voulait être le plus près possible de la piste,était devenu impraticable ou à peu près.
La porte de la barrière franchie, la foule acclamant levainqueur et s’écartant complaisamment pour lui laisser passage,Pardaillan se trouva en face de celui qu’il cherchait, c’est-à-diredu Torero, à moitié déshabillé, tenant sa cape d’une main, son épéede l’autre, et, qui paraissait tout haletant comme à la suite d’ungrand effort longtemps soutenu.
Retiré sous sa tente où il procédait à sa toilette avec tout lesoin minutieux qu’on apportait à cette opération jugée alors trèsimportante, don César avait été un des derniers à avoirconnaissance de l’accident survenu à Barba-Roja.
Bien qu’il eût de très légitimes raisons de considérer lecolosse comme un ennemi, le Torero avait une trop généreuse naturepour hésiter sur la conduite à tenir en semblable occurrence. Sansprendre le temps d’achever de se vêtir, sauter sur sa cape et sonépée, partir en courant, tel fut son premier mouvement.
Il pensait atteindre la piste en quelques bonds et il espéraitarriver à temps pour sauver son ennemi en attirant l’attention dutaureau vers lui.
Mais il avait compté sans l’encombrement que nous avons signalé.Traverser une telle cohue n’allait pas tout seul. Il ne pouvaitavancer que lentement, trop lentement au gré de son impatientegénérosité.
Étroitement pressé dans la cohue, qu’il s’efforçait vainement detraverser, il apprit la foudroyante intervention du gentilhommefrançais.
On ne nommait pas ce gentilhomme. Mais le Torero ne pouvait s’ytromper. Pardaillan, seul, était capable d’un trait de bravoure etde générosité pareil. S’il s’était élancé, sans hésiter, pourapporter son aide à un ennemi, on conçoit les efforts désespérésqu’il fit pour voler au secours d’un ami qui lui était très cher.Pour lui, comme pour l’immense majorité des assistants, la mort dutéméraire était à peu près certaine.
Rien n’est plus féroce qu’une foule de badauds qui veulent voir,surtout lorsqu’ils ne peuvent arriver à satisfaire leur curiosité.La foule des inutiles qui encombrait le couloir, où ils n’avaientque faire, se chargea de lui démontrer péremptoirement la véracitéde ce que nous avançons.
Il eut beau se nommer, crier son intention de courir sus autaureau, jouer des coudes, frapper furieusement à droite et àgauche, on lui opposait une inertie souriante. On murmurait :« Le Torero ! ah ! le Torero ! » mais onne lui cédait pas un pouce du terrain.
C’est ainsi, pressé de toutes parts, écumant de rage et decolère, étreint par l’angoisse, qu’il dut, en se rongeant lespoings de désespoir, se contenter d’écouter le récit du combat faità voix haute, par ceux qui voyaient, répété et commenté de boucheen bouche par ceux qui ne voyaient pas, mais restaient enracinés àleur place, ce qui leur permettrait de dire plus tard :
– J’étais là. J’ai tout vu et tout entendu !
La formidable acclamation qui suivit la mort du taureau ne putle tirer d’inquiétude. Il savait, en effet, que dans leurengouement pour ces luttes violentes, les spectateurs électrisésacclamaient impartialement aussi bien la bête que l’homme,lorsqu’un coup excitait leur admiration.
Heureusement les commentaires qui suivirent vinrent lui apporterun peu d’espoir. Il n’eut qu’à prêter l’oreille pour entendre lesexclamations les plus diverses :
– Le taureau s’est écroulé comme une masse ! – Uncoup, un seul coup lui a suffi, señor ! – Et avec une méchantepetite dague ! – Splendide ! Merveilleux ! – Voilàun homme ! – Quel dommage qu’il ne soit pas Espagnol ! –Le plus admirable, c’est que c’est le même gentilhomme qui a,l’autre jour, administré la correction que vous savez à ce pauvreBarba-Roja, qui joue de malheur décidément ! – Quoi, lemême ? – C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, señor.L’autre jour il corrige Barba-Roja, aujourd’hui il s’exposebravement pour le secourir. C’est noble, généreux ! – Maisalors c’est le même qui, à ce qu’on dit, a osé parler à notre sirele roi, comme nous ne parlerions pas à un valet de chenil ! –C’est lui, certainement ! – Le même qui inspire une tellefrayeur à Mgr d’Espinosa qu’il en perd le sommeil, à ce qu’onprétend ! – Pas possible ! Le grand inquisiteur ? –Lui-même.
Et patati et patata.
En moins d’une minute, le Torero en apprit cent fois plus surles faits et gestes de Pardaillan, que celui-ci ne lui en avait ditdepuis qu’il le connaissait.
Malgré tout il n’était pas encore rassuré, lorsque le mouvementde la foule, s’écartant pour faire place au triomphateur, le mitface à face avec celui qu’il s’était vainement efforcé desecourir.
– Hé ! cher ami ! fit le chevalier, de son airrailleur, où courez-vous ainsi, demi-nu ?
Tout heureux de le retrouver sans l’apparence d’une blessure, leTorero s’écria en désignant de la main la foule qui lesentourait :
– Je voulais pénétrer dans la piste, mais j’ai été pris aumilieu de cette presse, et malgré tous mes efforts, je n’ai pu medégager à temps.
Pardaillan jeta un coup d’œil sur la masse de curieux qui sepressaient devant lui. Il fit entendre un sifflement admiratif.
– Il est de fait, dit-il, que l’entreprise n’était pasaisée au milieu d’une cohue pareille.
Puis il se retourna, et voyant que derrière lui la voie étaitdégagée :
– Mais, reprit-il avec flegme, vous pouvez passermaintenant. Le chemin est libre.
Quelque peu déconcerté, le Torero demanda :
– Pourquoi faire ?
Et Pardaillan, de son air le plus naïf, de répondre :
– Ne m’avez-vous pas dit que vous vous rendiez sur lapiste ? Je vous dis que le chemin est libre.
De plus en plus étonné, le Torero répéta :
– Pourquoi faire, puisque c’est pour vous que j’yallais ?
En tortillant sa moustache d’un geste machinal, Pardaillan jetaun coup d’œil sur la tenue sommaire du Torero, reporta ce coupd’œil sur l’épée nue qu’il tenait à la main, et de l’épée remonta àson visage, sur lequel, à travers l’étonnement qu’il exprimait ence moment, il sut trouver la trace des émotions violentes qu’ilvenait d’éprouver…
Tous ces détails, rapidement observés, amenèrent sur ses lèvresun sourire attendri. Et prenant amicalement le bras du jeune homme,il dit très doucement :
– Puisque c’est moi que vous cherchiez, il est en effetinutile d’aller plus loin. Venez, cher ami, nous causerons chezvous. Je n’aime pas, ajouta-t-il en fronçant légèrement le sourcil,avoir autour de moi autant d’indiscrets personnages.
Ceci dit à voix assez haute pour être entendu de tous, sur ceton froid qui lui était particulier quand l’impatience commençait àle gagner, souligné par un coup d’œil impérieux, fit s’écartervivement les plus pressants.
Lorsqu’ils se trouvèrent sous la tente :
– Ah ! chevalier, s’écria le Torero encore ému, quelleimprudence !… Vous venez de me faire passer les minutes lesplus atroces de mon existence !
Le chevalier prit son expression la plus naïvement étonnée.
– Moi ! s’écria-t-il ; et comment cela ?
– Comment ? Mais en vous jetant témérairement, commevous l’avez fait, au devant d’un adversaire terrible. Comment, vousne connaissez rien du caractère du taureau, vous ne savez rien desa manière de combattre, vous soupçonnez à peine la forceprodigieuse dont la nature l’a doté, et vous allez délibérémentvous jeter sur son chemin avec, pour toute arme, une dague à lamain ! Savez-vous que c’est miracle vraiment que vous soyezvivant encore ? Savez-vous que vous aviez toutes les chancesde ne pas en revenir ?
– Toutes moins une, fit paisiblement Pardaillan. C’estprécisément cette une qui m’a tiré d’affaire, tandis que la pauvrebête y a laissé sa vie. Et c’est grâce à vous, du reste.
– Comment, grâce à moi ? s’écria le Torero qui nesavait plus si le chevalier parlait sérieusement ou s’il était entrain de se moquer de lui.
Mais Pardaillan reprit, sur un ton au sérieux duquel il n’yavait pas à se méprendre :
– Sans doute. Vous m’avez, dans nos conversations, si biendépeint la bête, vous m’avez si bien dévoilé son caractère et sesmanières, vous m’avez si bien indiqué et ses ruses et la facilitéavec laquelle on peut la leurrer, vous m’avez si magistralementmontré l’anatomie de son corps, enfin vous m’avez indiqué de façonsi nette et si exacte l’endroit précis où il fallait la frapper,que je n’ai eu qu’à me souvenir de vos leçons, qu’à suivre à lalettre vos indications pour la tuer avec une facilité dont je suisà la fois étonné et honteux. Ce n’était vraiment pas la peine detant vanter – comme je l’entends faire autour de moi – la forceextraordinaire, et la ruse, et la férocité de cette pauvre bête. Jelaisse de côté son courage, qui est indéniable. Pour tout dire, encette affaire, je n’ai eu, quant à moi, qu’à garder un peu desang-froid. C’est peu, vous en conviendrez, pour faire de moi letriomphateur qu’on veut en faire. Tout l’honneur du coup, si tantest qu’honneur il y a, vous revient, en bonne justice.
Écrasé par la logique de ce raisonnement débité avec un sérieuximperturbable et, qui pis est, avec une sincérité manifeste, leTorero leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin desénormités qu’il venait d’entendre, et d’un air où il y avait autantd’effarement que d’indignation, il s’écria :
– Vous avez une manière de présenter les choses… tout àfait particulière.
Ceci était dit sur un ton tel que Pardaillan éclata franchementde rire. Et le Torero ne put s’empêcher de partager sonhilarité.
– Je présente les choses telles qu’elles sont, ditPardaillan en riant toujours. L’Évangile a dit : « Ilfaut rendre à César ce qui appartient à César. » Moi qui nesuis pas un croyant, il s’en faut, je mets cependant ce précepte enpratique. Et puisque don César vous êtes, il est juste que je vousrende ce qui vous revient.
Le Torero rit plus fort en entendant l’affreux jeu de mots duchevalier.
– Mais ; chevalier, dit-il quand son hilarité futcalmée, je vous retournerai ce précepte de l’Évangile que vousinvoquez et je vous dirai que le merveilleux, l’admirable, ce quifait vraiment de vous le triomphateur que vous vous refusez à être,c’est, précisément, d’avoir su garder assez de sang-froid pourmettre en pratique d’aussi magistrale manière les pauvresindications que j’ai eu le bonheur de vous donner. Savez-vous,chevalier, que moi qui vis depuis l’enfance au milieu des taureaux,moi qui les élève et les connais mieux que personne, moi quiconnais cent manières différentes de les leurrer, je n’oserais merisquer qu’à toute extrémité à tenter le coup que vous avez eul’audace d’essayer pour votre début.
– Mais vous le tenteriez quand même. Donc vous leréussiriez comme moi. Mais laissons ces fadaises et parlonssérieusement. Savez-vous, à votre tour que vous êtes en droit de megarder quelque rancune de ce coup qu’il vous plaît de qualifier demerveilleux ?
– Dieu me soit en aide ! Et comment ?Pourquoi ?
– Parce que sans ce coup-là, à l’heure qu’il est, je croisbien que le seigneur Barba-Roja aurait rendu son âme à Dieu.
– Je ne vois pas…
– Ne m’avez-vous pas dit que vous lui vouliez la malemort ? Je crois me souvenir vous avoir entendu dire qu’il nemourrait que de votre main.
En disant ces mots, Pardaillan étudiait de son œil scrutateur leloyal visage de son jeune ami.
– Je l’ai dit, en effet, répondit le Torero, et j’espèrebien qu’il en sera ainsi que je désire.
– Vous voyez donc bien que vous avez le droit de m’envouloir, dit froidement le chevalier.
Le Torero secoua doucement la tête :
– Quand je suis parti à peine vêtu, comme vous le voyez, jecourais au secours d’une créature humaine en péril. Je vous jurebien, chevalier, qu’en allant tenter le coup que vous avez si bienréussi, je n’ai pas pensé un seul instant que j’agissais au profitd’un ennemi.
L’œil de Pardaillan pétilla de joyeuse malice.
– En sorte que, dit-il, ce fameux coup, que vous nerisqueriez pour vous-même qu’à la toute dernière extrémité, si jene vous avais prévenu, vous l’eussiez tenté en faveur d’unennemi ?
– Oui, certes, fit énergiquement le Torero.
Pardaillan fit entendre à nouveau ce léger sifflement quipouvait exprimer aussi bien l’émerveillement ou la surprise.
Voyant qu’il se taisait, le Torero continua :
– Je hais le sire de Almaran, et vous savez pourquoi. Queje le tienne seulement au bout de mon épée, et malheur à lui !Mais si j’aspire ardemment à le frapper mortellement, il va de soique ce ne peut être qu’en loyal combat, face à face, les yeux dansles yeux. Je ne conçois pas l’assassinat, qui est bien la plus vileet la plus lâche des choses. Or, profiter d’un accident pourlaisser périr un ennemi, qu’un geste de moi pourrait sauver,m’apparaît comme une manière d’assassinat. Une idée aussi basse nesaurait m’effleurer et j’aime mieux quant à moi tirer mon ennemi del’embarras… quitte à lui dire après : « Dégainez,monsieur, il me faut votre sang. »
Tout en parlant, le jeune homme s’était animé. Pardaillan leregardait en silence et hochait doucement la tête, un léger sourireaux lèvres.
Le Torero remarqua ce sourire et il se mit à rire endisant :
– Je m’échauffe, et, Dieu me pardonne ! j’ai presquel’air de vous faire la leçon. Excusez-moi, chevalier, d’avoiroublié, ne fût-ce qu’un instant, que vous ne sauriez penserautrement sur ce sujet. À telle enseigne que vous n’avez pas hésiténon plus, et plus promptement que moi, vous avez, au péril de vosjours, sauvé la vie de ce Barba-Roja que vous avez, vous aussi, sij’en crois ce que j’ai entendu dire autour de moi, de bonnesraisons de détester cordialement.
Sans répondre à ce qu’il venait d’entendre, Pardaillan fitpaisiblement :
– Savez-vous à quoi je pense ?
– Non ! dit le Torero surpris.
– Eh bien, je pense qu’il est fort heureux pour vous quenotre ami Cervantès ne soit pas ici présent.
De plus en plus ébahi par ces brusques sautes d’espritauxquelles il n’était pas encore habitué, le Torero ouvrit des yeuxénormes et demanda machinalement :
– Pourquoi ?
– Parce que, dit froidement Pardaillan, il aurait eu, àvous entendre, une belle occasion de vous donner, à vous aussi, cenom de don Quichotte dont il me rebat les oreilles à tout bout dechamp.
Et comme le Torero demeurait muet de stupeur, ilajouta :
– Mais, dites moi, où avez-vous pris que je déteste leBarba-Roja ?
– Ma foi, je l’ai entendu dire dans le couloir où j’étaissi bien écrasé que je n’ai pu en sortir.
Pardaillan haussa les épaules.
– Voilà comme on travestit toujours la vérité, murmura lechevalier. Je n’ai pas de raisons d’en vouloir à Barba-Roja. C’estbien plutôt lui qui me veut la male-mort.
– Pourquoi ? fit vivement le Torero. Que lui avez-vousfait ?
– Moi ! dit Pardaillan avec son air ingénu, rien dutout. Ce Barba-Roja me fait l’effet d’avoir un bien mauvaiscaractère. Il s’est permis de vouloir me faire une bonneplaisanterie. Moi, j’ai très bien pris la chose. À sa plaisanterie,j’ai répondu par une plaisanterie de ma façon. Il s’est fâché.C’est un sot. Que voulez-vous que j’y fasse ?
« Singulier homme ! pensa le Torero. Bien fin seracelui qui lui fera dire ce qu’il ne veut pas dire. »
À ce moment, une main souleva la portière qui masquait l’entréede la tente et un personnage entra délibérément.
– Hé ! c’est mon ami Chico ! s’écria gaiementPardaillan. Sais-tu que tu es superbe ! Peste ! quelcostume ! Regardez donc, don César, ce magnifique pourpoint develours, et ces manches de satin bleu pâle, et ce haut-de-chausse,et ces dentelles, et ce superbe petit manteau de soie bleue, doubléde satin blanc. Bleu et blanc, ma parole, ce sont vos couleurs. Etcette dague au côté ! Sais-tu que tu as tout à fait grandair ? Et je me demande si c’est bien toi, Chico, que je voislà.
Pardaillan ne raillait pas, comme on pourrait croire.
Le nain était vraiment superbe.
Habituellement il affectait un dédain superbe pour la toilette.Il ne pouvait en être autrement, d’ailleurs, habitué qu’il était àcourir la campagne. Puis, pour tout dire, quand il allait implorerla charité des âmes pieuses, il était bien obligé d’endosser uncostume qui inspirât la pitié. Car il ne faut pas oublier que leChico était un mendiant, un simple et vulgaire mendiant. Au reste,à l’époque, la mendicité était un métier comme un autre. Nousdevons même dire que la corporation des mendiants avait des règlesassez sévères et qu’au surplus ne faisait pas partie qui voulait decette honorable corporation.
Le Chico donc était habituellement en haillons. Très propres, ilest vrai, depuis la leçon que lui avait infligée la petiteJuana ; mais des haillons, si propres qu’ils soient, sonttoujours des haillons. Le nain n’endossait de beaux habits quelorsqu’il allait voir Juana. Mais ces beaux habits eux-mêmesn’étaient que de la friperie, en comparaison du magnifique costume,flambant neuf, qu’il arborait ce jour-là.
Le Torero, qui achevait rapidement de s’habiller, se chargea derenseigner le chevalier.
– Figurez-vous, chevalier, dit-il, que le Chico, qui s’estmis dans la tête qu’il m’a de grandes obligations, alors qu’enréalité c’est moi qui suis son obligé, le Chico est venu medemander, comme une faveur, de m’assister dans ma course. Il a faitles frais de ce magnifique costume, aux couleurs de celui quej’endosse moi-même, comme vous l’avez fort bien remarqué, et dudiable si je sais avec quel argent il a pu faire ces fraisconsidérables ! Je ne pouvais vraiment pas lui refuser, aprèstant d’attentions délicates. Ce qui fait qu’on me verra dansl’arène avec un page portant mes couleurs.
– Oui-da ! fit Pardaillan, qui étudiait sans en avoirl’air le petit homme. Mais c’est très bien, cela ! Il vousfera grand honneur, j’en réponds.
Le Chico était heureux des compliments qu’il recevait, et il lelaissait ingénument voir.
– Tiens ! dit-il, j’ai voulu faire honneur à mon noblemaître. Puisque vous le dites, j’y ai réussi.
– Tout à fait, par ma foi. Mais pourquoi dis-tu : monnoble maître, en parlant de don César ? Sais-tu s’il est nobleseulement, puisque lui-même n’en sait rien !
– Il l’est, dit le nain avec conviction.
– C’est probable, c’est certain même. Mais enfin il serait,je crois, bien en peine de montrer ses parchemins.
Pardaillan avait sans doute une arrière-pensée en poussant ainsile nain sur une question qui avait alors une très grandeimportance. Peut-être, connaissant sa fierté, s’amusait-il toutbonnement à le taquiner.
Quoi qu’il en soit, le Chico répondit vivement :
– Ses parchemins, il doit les avoir, bien en règle,tiens !
– Ah bah ! fit Pardaillan, surpris à son tour.
Irrévérencieusement, le Chico haussa les épaules.
– Parce que vous êtes étranger, vous ne savez pas, dit-il.Don César est un ganadero (éleveur de taureaux). EnEspagne, c’est une profession qui anoblit.
– Tiens, tiens. Est-ce vrai ce qu’il dit là, donCésar ?
– Sans doute ! Ne le saviez-vous pas ?
– Ma foi non.
– C’est à ce titre seul que je dois le très grand honneurque veut bien me faire notre sire le roi, en m’admettant à courirdevant lui.
– Diable ! mais dites donc, je vous croyaispauvre ?
– Je le suis aussi, dit le Torero en souriant. Laganaderia que je possède m’a été léguée par celui qui m’aélevé et qui la tenait, sans nul doute, de mon père ou de ma mère.Mais elle ne me rapporte rien.
– Vous m’en direz tant…
Et profitant de ce que le Torero sortait pour donner desinstructions aux deux hommes qui, en outre du Chico, devaientl’assister dans sa course :
– Dis-moi, fit Pardaillan lorsqu’il se vit seul avec lenain, quelle mouche t’a piqué de venir précisément aujourd’huit’enrôler dans la suite de don César ?
Le Chico regarda fixement Pardaillan.
– Vous le savez bien, dit-il.
– Moi ! Le diable m’emporte si je sais ce que tu veuxdire !
Le Chico jeta un coup d’œil furtif sur la portière, et baissantla voix :
– Vous avez cependant entendu ce qui se disait dans lasalle souterraine, dit-il.
– Quel rapport ?…
– Vous savez bien que don César est en péril… puisque vousne le quittez pas d’une semelle.
– Quoi ! fit Pardaillan ému par la simplicité naïve dece dévouement. Quoi ! c’est pour cela que tu es venut’offrir ? C’est pour le défendre que tu as pris cette daguequi te donne un air si crâne ?
Et il considérait le petit homme avec une admirationattendrie.
Le nain cependant se méprit sur la signification de ce coupd’œil, et hochant tristement la tête, il dit, sansamertume :
– Je vous comprends. Vous vous dites que ma faiblesse et mapetite taille ne pourront apporter qu’une aide illusoire s’il y abataille. Peut-on savoir ? La piqûre d’un mosquito(moustique) suffit parfois pour détourner le bras qui allait porterle coup mortel. Je puis être ce mosquito, tiens !
– Je ne pense pas cela, dit gravement Pardaillan. Loin demoi la pensée de chercher à diminuer ton généreux dévouement. Mais,mon petit, sais-tu que la lutte sera terrible, la bagarreaffreuse ?
– Je le sais, tiens !
– Sais-tu que tu risques ta peau ?
– Pour ce qu’elle vaut, ce n’est vraiment pas la peine d’enparler. Et puis, si vous croyez que je tiens à la vie, vous voustrompez, ajouta le nain d’un ton désabusé.
– Chico, dit sincèrement Pardaillan, tu es tout petit parla taille, mais tu as un grand cœur.
– Tiens ! vous voulez bien le dire, et vous le croyezcomme vous le dites, et cela doit être, puisque vous le dites.Depuis que je vous connais, j’ai comme cela des idées que je necomprends pas très bien. On m’eût fort étonné en me disant que jepourrais concevoir de telles idées. C’est ainsi pourtant. Je nesais pas qui vous êtes, ce que vous voulez, où vous allez, ce quevous valez. Mais depuis que je vous ai vu, je ne suis plus le même.Un mot de vous me bouleverse, et pour mériter un compliment devous, je passerais sans hésiter à travers un brasier. C’est pourvous dire que si je me suis mis en tête de venir me ranger auxcôtés de don César menacé, c’est par affection pour lui, certes,mais surtout pour vous… Pour vous faire oublier certaines idéesmauvaises… que vous connaissez ; pour forcer votre estime,pour vous entendre me dire ce que vous venez de dire :« Chico, tu as du cœur… ». Et pourtant tout le monde nepense pas comme vous… D’aucuns même ne semblent pas se douter queje puisse seulement avoir un cœur. Je ne sais pas vous exprimer ceque je ressens. Je ne sais pas parler, moi, tiens ! et jecrois bien n’en avoir jamais dit aussi long d’un coup. Je suis sûrpourtant que vous me comprenez, dans ce que je dis si mal et mêmedans ce que je ne dis pas. Vous n’êtes pas un homme comme tous lesautres, vous !
Pardaillan, très ému par l’accent poignant du petit homme,murmura :
– Pauvre petit bougre !
Et tout haut, avec une douceur inexprimable :
– Tu as raison, Chico, je comprends admirablement ce que tudis et je devine ce que tu ne dis pas.
Et changeant de ton, avec une brusquerie affectée :
– Où t’étais-tu terré hier, Chico ? On t’a cherchévainement de tous côtés.
– Qui donc m’a cherché ? Vous ?
– Non pas, moi, cornes du diable ! Mais certainepetite hôtelière que tu connais bien.
– Juana ! dit le Chico qui rougit.
– Tu l’as nommée.
Le nain hocha la tête.
– Qu’est-ce à dire ? gronda Pardaillan. Douterais-tude ma parole ?
Le Chico eut une imperceptible hésitation.
– Non ! dit-il. Cependant…
– Cependant ? demanda Pardaillan qui souriaitmalicieusement.
– Elle m’avait chassé la veille… j’ai peine à croire…
– Qu’elle t’ait envoyé chercher le lendemain ? Celaprouve que tu n’es qu’un niais, Chico. Tu ne connais pas lesfemmes.
– Vous ne raillez pas ? Juana m’a envoyéchercher ? dit le nain devenu radieux.
– Je me tue à te le dire, mort-diable !
– Alors ?…
– Alors tu pourras aller la voir après la course. Tu serasbien reçu, j’en réponds… si toutefois tu tires tes chausses de labagarre.
– Je les tirerai, tiens ! s’écria le nain rayonnant dejoie.
– À moins que tu ne préfères te retirer tout de suite…hasarda le chevalier.
– Comment cela ? fit naïvement le Chico.
– En t’en allant avant la bataille.
– Abandonner don César dans le danger ! Vous n’ypensez pas ! Arrive qu’arrive, je reste, tiens !
Pardaillan eut un geste de satisfaction, et regardant le naindans les yeux :
– Tu restes ? C’est bien. Mais pas de bêtises,hein ! Il n’est plus question de mourir maintenant.
– Non, par la Vierge et les saints !
– À la bonne heure ! Silence, voici le Torero.
– Si vous voulez bien me suivre, chevalier, dit le Toreroen soulevant la portière, sans entrer, le moment approche.
– À vos ordres, don César.
Pendant que le Torero se dirigeait vers la piste, il se passait,dans la loge royale, un incident que nous devons relater ici.
Fausta avait obtenu que toute personne qui se réclamerait de sonnom serait admise séance tenante en sa présence.
Au moment où le Torero, accompagné de Pardaillan et de sa suite,laquelle se composait de deux hommes et du Chico, attendait dans lecouloir circulaire le moment d’entrer dans la piste, un courriercouvert de poussière s’était présenté à la loge royale, demandant àparler à Mme la princesse Fausta.
Admis séance tenante devant Fausta, le courrier avait, avant deparler, indiqué d’un coup d’œil discret le roi, qui le dévisageaitavec son insistance accoutumée.
Fausta, comprenant la signification de ce coup d’œil, ditsimplement :
– Parlez, comte, Sa Majesté le permet.
Le courrier s’inclina profondément devant le roi etdit :
– Madame, j’arrive de Rome à franc étrier.
D’Espinosa et Philippe II dressèrent l’oreille.
– Quelles nouvelles ? fit négligemment Fausta.
– Le pape Sixte V est mort, madame, dit tranquillement lecourrier à qui Fausta venait de donner le titre de comte.
Cette nouvelle, lancée à brûle-pourpoint, produisit l’effet d’uncoup de foudre.
Malgré son empire prodigieux sur elle-même, Fausta tressaillit.Elle ne s’attendait évidemment pas à semblable annonce.
Le roi sursauta et dit vivement :
– Vous dites, monsieur ?
– Je dis que Sa Sainteté le pape Sixte Quint n’est plus,répéta le comte en s’inclinant.
– Et je ne suis pas encore avisé ! grondad’Espinosa.
Le roi approuva l’exclamation de son ministre d’un signe de têtequi n’annonçait rien de bon pour le messager espagnol, quel qu’ilfût. En même temps, il foudroyait du regard le grand inquisiteur,qui ne sourcilla pas.
Fausta sourit imperceptiblement.
– Mes compliments, madame, fit le roi sur un ton glacial,votre police est mieux organisée que la mienne.
– C’est que, dit Fausta avec son audace accoutumée, mapolice n’est pas faite par des prêtres.
– Ce qui veut dire ?… gronda Philippe.
– Ce qui veut dire que si les hommes d’Église sontsupérieurs en tout ce qui concerne l’élaboration d’un plan, la miseà exécution d’une intrigue bien ourdie, on ne saurait attendred’eux l’effort physique que nécessite un tel voyage accompli àfranc étrier. En semblable occurrence, le plus savant et le plusintelligent des prêtres ne vaudra pas un écuyer consommé.
– C’est juste, dit le roi radouci.
– Votre Majesté, ajouta Fausta pour panser la blessurefaite à l’amour-propre du roi, Votre Majesté verra que son messageraura fait toute la diligence qu’il était permis d’attendre de lui.Dans quelques heures il sera ici.
– Savez-vous, monsieur, fit le roi, sans répondredirectement à Fausta, savez-vous quels sont les noms mis en avantpour succéder au Saint-Père ?
On remarquera que le roi ne demandait pas de quoi ni commentétait mort Sixte Quint. Sixte Quint, c’était un ennemi qui s’enallait. Et quel ennemi !
L’essentiel pour lui était d’être délivré du vieux et terriblejouteur. Peu lui importait comment. Ce qui lui importait, c’étaitde savoir qui pouvait être appelé à lui succéder.
Le nouveau pape serait-il un ennemi de la politique espagnole,comme le pape défunt, ou serait-il un allié ? Voilà ce quiétait important. Voilà pourquoi le roi posait sa question.
Le courrier de Fausta se tenait raide et très pâle. Il étaitvisible qu’il avait donné un effort surhumain et qu’il ne se tenaitdebout que par un prodige de volonté.
À la question du roi ; il répondit :
– On parle de S. Ém. le cardinal de Crémone, NicolasSfondrato.
– Bon, cela, murmura le roi avec satisfaction.
– On parle du cardinal de Santi-Quatro, JeanFachinetti.
Le roi fit une moue significative.
– On parle surtout du cardinal de Saint-MarcelCastagna.
La moue du roi s’accentua.
– Mais l’élection du nouveau pape dépendra en grande partiedu neveu du pape défunt, le cardinal Montalte. Il est certain quele conclave suivra docilement les indications que lui donnera lecardinal Montalte.
– Ah ! fit le roi d’un air rêveur, en remerciant d’unsigne de tête.
– Allez, comte, fit doucement Fausta, allez vous reposer.Vous en avez besoin.
Le comte accueillit l’invitation avec une satisfaction visibleet ne se la fit pas renouveler.
– Ce cardinal de Montalte, de qui dépend en partiel’élection du pape futur, n’est-il pas de vos amis, madame ?dit le roi lorsque le courrier fut sorti.
– Il l’est, dit Fausta avec un sourire énigmatique.
– Ainsi que le neveu du cardinal de Crémone, ce Sfondrato,duc de Ponte-Maggiore ?
– Le duc de Ponte-Maggiore est aussi de mes amis, ditFausta dont le sourire se fit plus aigu encore.
– Ne vous ont-ils pas suivie ici ?
– Je crois que oui, sire.
Le roi ne dit plus, rien, mais son œil se posa un instant surcelui d’Espinosa qui répondit par un imperceptible signe detête.
Fausta surprit le coup d’œil de l’un et le signe d’intelligencede l’autre. Elle comprit et elle, pensa :
« D’Espinosa va me débarrasser de ces deux hommes. Sans lesavoir et sans le vouloir, il me rend service, car ces deux fousd’amour commençaient à me gêner plus que je n’auraisvoulu. »
Et sa pensée se reportant sur Sixte Quint qui n’étaitplus :
« Le vieil athlète est donc mort, enfin ! Qui sait sije ne ferais pas bien de retourner là-bas ? Pourquoi nereprendrais-je pas l’œuvre gigantesque ? À présent que SixteQuint n’est plus, qui donc serait de force à merésister ? »
Et son œil se reportant sur le roi qui paraissait réfléchirprofondément :
« Non, dit-elle, fini le rêve de la papesse Fausta. Fini…momentanément. Ce que j’entreprends ici ne le cède en rien engrandeur et en puissance à ce que j’avais rêvé. Et qui sait si jen’arriverai pas ainsi plus sûrement à la couronnepontificale ? Puis il faut tout prévoir : si je paraisrenoncer à mes anciens projets, on me laissera tranquille. Mesbiens, mes États, sur lesquels le vieux lutteur avait mis la main,me seront rendus. En cas d’adversité je puis me retirer en Italie,j’y serai encore souveraine et non plus proscrite. Et mon fils, lefils de Pardaillan ! Je vais donc enfin pouvoir rechercher cetenfant sans crainte d’attirer sur lui l’attention mortelle de monirréductible ennemi. Le trésor que j’avais prudemment caché, etdont Myrthis seule connaît la retraite, échappera à la convoitisede celui qui n’est plus. Mon fils, du moins, sera riche. »
Et avec une sorte d’étonnement :
« D’où vient que je me sens prise de l’impérieux désir derevoir l’innocente petite créature, de la serrer dans mesbras ? Est-ce la joie de la savoir enfin à l’abri de toutdanger ?… Allons, le sort en est jeté. Que d’Espinosa envoieMontalte et Sfondrato à Rome, intriguer en vue de l’élection d’unpape qui sera favorable à sa politique ; moi, je reste ici, etd’ici j’arriverai sûrement là-bas. »
À l’instant précis où elle prenait cette résolution, d’Espinosadisait :
– Et vous, madame, que comptez-vous faire ?
Si haut placé que fût d’Espinosa, prince de l’Église, grandinquisiteur d’Espagne, la désinvolture avec laquelle il sepermettait de l’interroger sur ses projets ne laissa pas de lapiquer. Aussi, ne voulant pas se fâcher en présence du roi, elle sefit glaciale pour demander à son tour :
– À quel sujet ?
D’Espinosa n’était pas homme à se déconcerter pour si peu. Sansrien perdre de son calme imperturbable, comme s’il n’avait passenti l’irritation contenue, il répondit :
– Au sujet de la succession du pape Sixte V.
– Eh ! dit Fausta d’un air souverainement détaché, enquoi cette succession peut-elle m’intéresser, mon Dieu ?
D’Espinosa posa sur elle son œil lumineux, et lentement, avecune insistance lourde de menaces :
– N’avez-vous pas tenté certaine entreprise, dontl’insuccès vous a valu une condamnation à mort ? N’avez-vouspas, durant de longs mois, été la prisonnière de celui qui futvotre vainqueur et dont on vient de vous annoncer la mort ? Netrouverez-vous pas l’occasion propice et ne serez-vous pas tentéede reprendre vos projets momentanément abandonnés ?
– Je vous entends, cardinal, mais rassurez-vous. Cesprojets n’existent plus dans mon esprit. J’y renonce librement. Lesuccesseur de Sixte, quel qu’il soit, ne me verra pas me dressersur son chemin.
– Ainsi, madame, cette mort ne change rien à nosconventions ? Vous n’avez pas l’intention de regagnerl’Italie, Rome ?
– Non, cardinal. J’entends rester ici.
Et se tournant vers Philippe II qui, tout en paraissants’intéresser à là course, ne perdait pas un mot de cetteconversation :
– À moins que le roi ne me chasse, ajouta-t-elle.
Philippe II la regarda d’un air étonné.
Sans lui laisser le temps de placer un mot, d’Espinosa réponditpour lui :
– Le roi ne vous chassera pas, madame. N’êtes-vous pasl’astre le plus resplendissant de sa cour ? Le roi, comme leplus humble de ses sujets, ne saurait se passer du soleil qui nousréchauffe et nous éclaire. Vous êtes ce soleil. Aussi Sa Majesté,j’ose vous l’assurer, vous gardera près d’Elle aussi longtempsqu’Elle le pourra. Nous ne saurions plus nous passer de votreradieuse présence.
Ceci, ponctué d’un coup d’œil significatif à l’adresse du roi,était dit avec ce calme déconcertant qui n’abandonnait jamaisd’Espinosa, lequel quitta la loge royale aussitôt.
L’oreille la plus avertie n’aurait pu percevoir ni ironie ni lamenace dans ces paroles d’une galanterie raffinée en apparence.
Fausta ne s’y méprit pourtant pas, et en suivant d’un œil froidla haute stature du grand inquisiteur devant qui chacun se courbaitet s’effaçait, elle songeait, avec un imperceptible sourire auxlèvres :
« Va ! Va donner des ordres pour qu’on me gardeprisonnière à Séville jusqu’à ce que le pape de ton choix soitdésigné pour succéder à Sixte ! Sans t’en douter tu fais monjeu, comme tu l’as fait en me débarrassant de Montalte et deSfondrato. »
Cependant le roi, averti par le coup d’œil d’Espinosa, s’écriade son air le plus aimable :
– Hé quoi ! madame, vous songeriez à nousquitter ?
– Au contraire, sire, je manifestais mon intention deprolonger mon séjour à la cour d’Espagne. À moins que Votre Majesténe me chasse, ai-je ajouté.
– Vous chasser, madame ! Par la Trinité sainte !vous n’y pensez pas ! M. le cardinal vous le disait fortjustement, à l’instant : nous ne saurions plus nous passer devous. Il nous semble que si ce pays n’était plus embelli par votreprésence, le soleil nous paraîtrait froid et terne, les fleurs sansparfum et sans éclat. Nous entendons vous garder le plus longtempspossible. Que vous le vouliez ou non, madame, vous êtes notreprisonnière. Rassurez-vous cependant, nous ferons tout ce quidépendra de nous pour que cette captivité ne vous soit pas troppénible.
– Votre Majesté me comble ! dit sérieusementFausta.
En elle-même, elle songeait :
« Prisonnière, soit, ô roi ! Si tout marche au gré demes désirs, bientôt tu seras mon prisonnier à ton tour. »
Cependant la deuxième course venait de s’achever sans incidentremarquable, et les nombreux valets affectés à ce services’activaient au nettoyage de la piste. C’était comme un entr’acteen attendant la troisième course, celle du Torero.
Cette course, c’était le clou de la fête. Tout le mondel’attendait avec une impatience qui, chez certains, confinait àl’angoisse, pour des motifs différents, cela va de soi.
Dans le peuple, on trouvait deux catégories despectateurs : ceux pour qui elle constituait un spectacleempoignant, qui avait le don de les passionner au plus hautpoint.
Ceux-là, les plus nombreux, c’étaient les vrais spectateurs,ceux qui ne soupçonnaient rien de ce qui allait se passer et nepensaient qu’à jouir de leur mieux des sensations que le Toreroallait leur procurer. Tous étaient de fervents admirateurs del’homme qui avec une froide intrépidité faisait l’objet de leuradmiration.
En second lieu il y avait ceux qui savaient quelque chose, soitqu’ils fussent affiliés à la société secrète dont le duc de Castanaétait le chef nominal, soit qu’ils eussent été soudoyés avec l’orde Fausta. Ceux-là attendaient le signal qui, de simplesspectateurs qu’ils étaient, ferait d’eux des acteurs participant audrame. Ceux-là, quand ils se mettraient en mouvement,entraîneraient infailliblement ceux qui ne savaient rien mais qui,admirateurs enthousiastes du Torero, ne permettraient pas, sansprotester, qu’on touchât à leur héros.
Dans la noblesse, à part un nombre infime de privilégiés, fortavant dans la confiance du roi ou du grand inquisiteur, quisavaient tout – tout ce que le roi avait consenti à avouer, bienentendu – tout le reste savait qu’il était question del’arrestation du Torero et que la cour craignait que cettearrestation ne provoquât un soulèvement populaire.
Il va sans dire que tous ces gentilshommes, ceux qui en savaientle plus comme ceux qui en savaient le moins, étaient dévouésjusqu’à la mort. Le grand inquisiteur, en effet, n’avait adresséd’invitations qu’à ceux sur qui il savait pouvoir compter.
Cette connaissance qu’on avait de l’arrestation imminente duTorero explique en partie pourquoi les seigneurs qui obstruaient lecouloir circulaire avaient montré tant de mauvais vouloir à luiouvrir le passage. Nul ne se souciait de paraître favoriser l’hommequ’on savait condamné.
Enfin, en dehors de la noblesse et du peuple, il y avait lestroupes massées par d’Espinosa dans l’enceinte de la plaza et dansles rues environnantes.
Ces soldats, comme tous les soldats, obéissaient passivement auxordres de leurs chefs et ne cherchaient pas à savoir ce qu’on neleur disait pas. Mais la longueur de l’attente commençait de lesénerver, et sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cettecourse avec la même impatience, car ils savaient qu’elle serait leterme de leur interminable faction.
Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient etratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre,pesa sur la multitude. C’était le calme décevant qui précèdel’orage.
Philippe II était loin d’être un sentimental. La pitié, laclémence existaient pour lui en tant que mots mais non en tant quesentiment. Et c’était cela précisément qui faisait sa force et lerendait si redoutable. Il n’avait qu’une vertu : la foiardente, sincère. Et sa foi n’était pas que religieuse. Il croyaitaussi en la grandeur de sa race, en la supériorité de sadynastie.
De même qu’il croyait en Dieu, il se croyait d’une essencesupérieure à celle des autres hommes. Tous ses actes convergeaientvers ce double but : imposer la foi en Dieu, la foi en lasupériorité de sa race et, implicitement, son droit de dominationsur le monde. Tout le reste n’était qu’accessoire. Cruauté oupitié, rien n’existait plus. Il y avait un but qu’il s’étaitproposé d’atteindre, et il y marchait, inéluctable comme le Destin,sans s’occuper des cadavres tombés sur sa route, sans les voirpeut-être.
Eh bien, le silence qui pesa tout à coup sur cette foule,l’instant d’avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, était siimpressionnant qu’il impressionna le roi.
Philippe laissa errer son œil froid sur toutes ces fenêtresencadrant des têtes curieuses. Là, c’était la magnificence,l’élégance, la somptuosité des costumes et des robes d’unefabuleuse richesse. Là, c’était l’or qui rutilait sur les corsageset les pourpoints de satin, c’étaient les diamants, les perles, lesrubis qui croisaient leurs feux aux toques, aux cous, aux oreilles,aux doigts des dames et des hommes. Là, c’étaient l’insouciance, lasécurité absolue. Là, nul danger à courir.
Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas, s’arrêta auxtribunes.
Là, moins de somptuosité. Les dames, nombreuses là aussi,étalaient des costumes luxueux, piquaient de notes claires et gaiesla tenue sombre des hommes : tenue de combat et non de parade.Là encore, au moment voulu, les dames s’éclipseraient, semettraient à l’abri, et les hommes, restés seuls, se changeraienten combattants.
Et Philippe se posa la question :
« Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeuneshommes, braves, vaillants, pleins de force et de vie, figés là dansl’angoisse de l’attente ? Combien ?… »
Et son œil s’attarda sur les tribunes.
Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par delà lesbarrières et les palissades et les cordes, et les gardes, et lesarquebusiers, et les hommes d’armes.
Là, c’était la multitude des bourgeois et des hommes du peuple.Là, plus de colliers rutilants, plus de soieries, de satins, develours. Là, des pourpoints de drap aux couleurs vives ; là,des jupes rouges, jaunes, certes ; là, la tache pourpre d’unefleur dans les cheveux noirs, blonds, châtains. Là, des gens hisséssur des échafauds, des tréteaux, des chaises, et la fouleinnombrable de ceux s’écrasant, s’étouffant sur le pavé.
Là, point de retraite prudemment ménagée ; là, chaquespectateur pouvait devenir une victime, payer de sa vie lacuriosité satisfaite.
Et le roi Philippe, inaccessible à la pitié, ne put réprimer unlong frisson, et dans le désarroi de son esprit fulgura cette autrequestion, plus terrible encore que la première :
« Est-il juste de sacrifier tant d’existences ? Ai-jebien le droit d’envoyer à la mort tant de bravesgens ? »
Et son œil froid qui avait passé avec dédain sur les fenêtres,sur les balcons aux colonnes mauresques de marbre et de granit –comme le sien – son œil qui s’était attardé sur les tribunes, auxgradins recouverts de velours fripé, son œil ne put se détacher dela foule grouillante des pauvres diables entassés sur le pavé, surson pavé à lui, le roi.
Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, luiqui se croyait si fort au-dessus de l’humanité, vint estomperl’éclat de son regard si froid l’instant d’avant.
Et de la multitude son regard s’éleva vers l’éclatanteirradiation d’un ciel ardent, comme pour y chercher uneinspiration, et ne la trouvant pas à son gré, sans doute, s’abaissade nouveau sur le pavé, au loin.
Et voici que là-bas, au bout de la place, isolé dans l’espaceréservé aux combattants et à leurs suites, dans ce que nouspourrions appeler les coulisses de l’arène, lui apparut soudainl’autel en face duquel, la veille encore, on avait brûlé septhérétiques. Cet autel se dressait solitaire, entouré, de loin, parles tentes portant l’écu ou le fanion de l’occupant – nul ne se futavisé de l’approcher de trop près, il y allait de la vie –, cetautel se dressait non plus orné de fleurs éclatantes, paré dedentelles d’un prix fabuleux, étincelant des feux de mille ciergesallumés, comme la veille, mais nu, froid, morne, triste, abandonné.Et tout au haut de l’autel, sur sa croix de fer rouillé, le bronzedoré du Christ ciselé, flamboyant d’un éclat insoutenable sous lesrayons obliques d’un soleil couchant, qui le nimbaient d’uneauréole de feu, le Christ de bronze semblait tendre vers lui sesbras suppliants.
Et le roi Philippe II songea :
« Pourquoi ce massacre ? Qu’ai-je à craindre de cejeune homme ? (le Torero, son petit-fils). Sait-ilseulement ? Même s’il sait, que peut-il ? Rien !Pourquoi ne pas le laisser vivre ? Tout semble me sourire.Cette princesse Fausta m’a remis la déclaration qui me fait roi deFrance. Le Béarnais hérétique devra fuir devant la réprobation detous les catholiques de France… et si cette réprobation ne suffitpas, mes armées seront là pour un coup. Sixte Quint, l’ennemidéclaré de ma politique, n’est plus. Son successeur sera à moi… ouil disparaîtra de ce monde. Tout va donc au mieux de mes désirs.Pourquoi tuer ? Est-ce bien nécessaire ? Il y a, il estvrai, ce chevalier de Pardaillan ! Celui-là, il est condamné,et si je le laisse aller aujourd’hui, je pourrai toujours demainétendre ma main sur lui et le broyer. Allons, c’est dit ; jecrois vous avoir compris, ô divin Crucifié. Vous m’avez crié, duhaut de votre croix « Sois clément ! soisgénéreux ! » Non, cet horrible massacre n’aura paslieu. »
À cet instant précis, une voix murmura à son oreille :
– Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraientnous échapper. Tout à l’heure, dans un instant, ils seront en notrepouvoir et tout sera dit.
Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement.
Debout derrière lui, le grand inquisiteur d’Espinosa le couvraitde la pourpre de son costume de cardinal, comme une énorme tache desang qui s’étendait sur lui, l’enveloppait, le dominait, tache desang réclamant du sang, encore, toujours, avec l’assurance donnéeque ce sang répandu se confondrait avec elle, disparaîtrait enelle.
Et comme si la présence de cette ombre rouge planant sur lui eûtsuffi à faire vaciller ses résolutions, le roi qui, à l’instantmême, était décidé à faire grâce, le roi redevint flottant etirrésolu.
– Ne pensez-vous pas, monsieur, qu’après les nouvelles quinous sont parvenues, on pourrait surseoir à nos projets ? Toutbien pesé, en quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elleutile ? Ne pourrait-on l’exiler, l’envoyer en France ouailleurs, avec défense de rentrer dans nos États, à peine de lavie ?
D’Espinosa était loin de s’attendre à un pareil revirement.Néanmoins il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise nimécontentement. Il était sans doute accoutumé à lutter sourdementcontre son orgueilleux maître pour arriver à lui faire adoptercomme siennes propres les décisions qu’il avait prises, lui, grandinquisiteur. Son œil noir pesa lourdement sur celui de son maîtrecomme s’il eût voulu lui communiquer sa volonté.
– S’il n’y avait que ce jeune homme, on pourrait, en effet,s’en débarrasser à bon compte. Mais il y a autre chose, sire. Il ya le sire de Pardaillan.
Fausta frémit. Quel accès de générosité prenait donc leroi ? Allait-il faire grâce aussi à Pardaillan ? À sontour elle fixa le roi comme si elle eût voulu aider, de toute savolonté tenace, la volonté de d’Espinosa.
Mais Philippe ne songeait pas à étendre sa mansuétude jusque surle chevalier. Il répondit donc vivement :
– Pour celui-là, je vous l’abandonne. On pourrait toutefoisremettre à plus tard son exécution.
Rudement, d’Espinosa dit :
– Le sire de Pardaillan a trop longtemps attendu lechâtiment dû à son insolence. Ce châtiment ne saurait être différéplus longtemps. Il y va de la majesté royale, à laquelle, moivivant, nul ne pourra attenter sans payer ce crime de sa vie.
Le roi hocha la tête. Il ne paraissait pas très convaincu.
Alors d’Espinosa, faisant peser son œil scrutateur surFausta :
– Ce n’est pas tout sire. Mme la princesseFausta pourra vous dire que je n’invente ni n’exagère rien.
– Moi ! dit Fausta surprise. En quoi mon témoignagepeut-il vous être utile ?
– Vous allez le savoir, madame. Des traîtres, des fous sesont trouvés, qui ont fait ce rêve insensé de se révolter contreleur roi, de soulever le pays, de déchaîner la guerre civile et depousser sur le trône ce jeune homme précisément sur le sort duquelvous avez la faiblesse de vous apitoyer, sire.
– Par le sang du Christ ! cardinal, pesez bien vosparoles ! Vous jouez votre tête, monsieur ! dit le roipresque à voix haute.
– Je le sais, dit froidement d’Espinosa.
– Et vous dites ? Répétez ! grinça Philippe.
– Je dis, gronda d’Espinosa, qu’un complot a été fomentécontre la couronne, contre la vie peut-être du roi. Je dis que cecomplot doit éclater ici même, dans un instant. Je dis que cecimérite un châtiment exemplaire, terrible, dont il soit parlélongtemps. Je dis que toutes mes dispositions sont prises pour larépression. Et j’en appelle au témoignage de la princesse Faustaici présente.
Si maîtresse d’elle-même qu’elle fût, Fausta ne put s’empêcherde jeter autour d’elle ce regard du noyé qui cherche à quellebranche il pourra se raccrocher.
« D’Espinosa sait tout… songea-t-elle. Comment ? Parqui ? Peu importe. Il se sera trouvé parmi les conjurésquelque traître qui, pour un titre, pour un peu d’or, n’a pashésité à nous trahir tous. Je vais être arrêtée. Je suis perdue,irrémédiablement. Insensée ! Je me suis jetée, tête baissée,dans le piège que me tendait ce prêtre, car je n’en puis douter, sacondescendance, la facilité avec laquelle il a acquiescé à mesconditions, tout cela n’était qu’un piège pour m’inspirer confianceet m’amener à me livrer moi-même. Que n’ai-je amené mes troisbraves Français !… Du moins ne mourrais-je pas sanscombat ! »
Ces réflexions passèrent dans son esprit avec l’instantanéitéd’un éclair, et cependant son visage demeurait toujours calme etsouriant avec cette expression à demi étonnée qu’elle avait crudevoir prendre. Mais Fausta n’était pas qu’une terrible jouteuse,c’était aussi un beau joueur qui savait garder le même calme, lemême sang-froid devant la partie gagnée comme devant la partieperdue. Et comme le roi soupçonneux se tournait vers elle, ildisait :
– Vous avez entendu, madame ? Parlez ! Par leciel, parlez ! Expliquez-vous !
Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d’Espinosadroit dans les yeux :
– Tout ce que dit M. le cardinal est l’expression dela pure vérité.
D’une voix dure, le roi demanda :
– Comment se fait-il que sachant cela, madame, vous n’ayezpas cru devoir nous aviser ?
Fausta allait pousser la bravade au point qui pouvait lui êtrefatal. Déjà cette femme extraordinaire, dont le courage intrépides’était manifesté en mainte circonstance critique, tourmentait lapoignée de la mignonne dague qu’elle avait au côté ; déjà sonœil d’aigle avait mesuré la distance qui séparait le balcon du solet combiné qu’un bond adroitement calculé pouvait la soustraire audanger d’une arrestation immédiate ; déjà elle ouvrait labouche pour la suprême bravade et ployait les jarrets pour le sautmédité, lorsque le grand inquisiteur, d’une voix apaisée,déclara :
– J’en ai appelé au témoignage de la princesse, assuré quej’étais de l’entendre confirmer mes paroles. Mais je n’ai pas ditque je la suspectais, ni qu’elle fût mêlée en quoi que se soit àune entreprise folle, vouée à un échec certain (et il insista surces mots). Si la princesse n’a pas parlé, c’est qu’elle ne pouvaitle faire sans forfaire à l’honneur. Au surplus elle n’ignoraitapparemment pas que je savais tout et elle a dû penser, à justeraison, que je saurais faire mon devoir.
La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas deslèvres de Fausta, ses jambes prêtes à bondir se détendirentlentement, sa main cessa de tourmenter le manche de la dague, ettandis qu’elle approuvait d’un signe de tête les paroles du grandinquisiteur, elle pensait :
« Pourquoi d’Espinosa me sauve-t-il ? A-t-ilsimplement voulu me donner un avertissement ? Peut-être.Est-ce confiance démesurée en sa force ou dédain pour mapersonne ? Il faut savoir. Je saurai. »
Apaisé par la déclaration du grand inquisiteur, qu’il ne pouvaitsuspecter, le roi daignait s’excuser en ces termes :
– Excusez ma vivacité, madame ; mais ce que me ditM. le grand inquisiteur est si extraordinaire, siinconcevable, que je pouvais douter de tout et de tous.
Fausta se contenta d’agréer les excuses royales d’un signe detête d’une souveraine indifférence.
D’Espinosa se montra de moins bonne composition. Il est vrai quele roi ne lui avait encore donné aucune satisfaction. Après avoirdéchargé Fausta au moment où il paraissait vouloir l’accabler, ilreprit d’une voix grondante :
– Et maintenant, sire, que je vous ai dévoilé la vérité,maintenant que je vous ai montré ce que complotent les braves genssur le sort de qui il vous plaît de vous apitoyer, je vais, meconformant aux volontés du roi, annuler les ordres que j’ai donnés,leur laisser le champ libre, leur donner toutes les facilités pourl’exécution de leur forfait.
Et sans attendre de réponse, il se dirigea d’un pas rude etviolent vers la sortie.
– Arrêtez, cardinal ! cria le roi.
D’Espinosa attendait cet ordre ; il était sûr que sonmaître le lancerait. Sans hâte, sans joie, sans triompher, il seretourna posément, avec un tact admirable, ne montrant ni trop dehâte ni trop de lenteur, et, très calme, comme toujours, comme sirien ne s’était passé, il revint se placer derrière le fauteuil duroi.
– Monsieur le cardinal, dit Philippe d’une voix assez fortepour que tout le monde l’entendît dans la loge, vous êtes un bonserviteur, et nous n’oublierons pas le signalé service que vousnous rendez en ce jour.
D’Espinosa s’inclina profondément. Il avait obtenu la réparationqu’il espérait.
– Faites commencer la joute de ce Torero tant réputé,ajouta le roi. Je suis curieux de voir si le drôle mérite laréputation qu’on lui fait en Andalousie.
Le Torero était sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sacape de satin rouge ; dans sa main droite il tenait son épéede parade.
Cette cape était une cape spéciale, de dimensions très réduites.C’était, nous l’avons dit, le précurseur de ce qu’en langagetauromachique on appelle une muleta.
Quant à l’épée, dont, jusqu’à ce jour, il n’avait jamais faitusage, malgré les apparences, c’était une arme merveilleuse,flexible et résistante, sortie des ateliers d’un des meilleursarmuriers de Tolède, qui en comptait quelques-uns assez réputés,comme on sait.
Près de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tousles quatre étaient près de la porte d’entrée, le Toreros’entretenant avec Pardaillan, lequel avait manifesté son intentiond’assister à la course à cet endroit qui lui paraissait bien placépour intervenir, le cas échéant.
Près de cette porte d’entrée, le couloir était encombré par unefoule de gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreuxengagé pour la circonstance.
Ni Pardaillan ni le Torero ne prêtèrent la moindre attention àceux qui se trouvaient là et qui, sans aucun doute, avaient ledroit d’y être.
Le moment étant venu d’entrer en lice, le Torero serra la maindu chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face à laporte par où devait sortir le taureau dont il aurait à soutenir lechoc. Ses deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plusle quitter à compter de cet instant, se placèrent derrière lui.
Dès qu’il fut en place, comme la bête pouvait être lâchéebrusquement, tous ceux qui encombraient la lice s’empressèrent delui laisser le champ libre en se dirigeant à toutes jambes vers lesbarrières, qu’ils se hâtèrent de franchir, sous les quolibets de lafoule amusée. Cette fuite précipitée se renouvelait invariablementau début de chaque course, et chaque fois elle avait le dond’exciter la même hilarité, de déchaîner les mêmes grossesplaisanteries.
Les courtisans, habitués de longue date à lire sur le visage duroi et à modeler leurs impressions sur les siennes, n’étaientnullement gênés par sa présence. Il n’en était pas de même chez lesbourgeois et les hommes du peuple.
Ceux-là, amateurs passionnés de ce genre de spectacle, aimaientà manifester bruyamment leurs impressions et ils le faisaient avecune exubérance et un sans-gêne qui paraîtraient excessifs aux plusenthousiastes et aux plus bruyants amateurs de nos jours. Surceux-là cette présence pesait lourdement et les privait du meilleurde leur plaisir : celui de le crier à tout venant.
Il ne s’agissait pas, en effet, de commettre un impair quipouvait avoir les conséquences les plus fâcheuses. Les espions del’Inquisition pullulaient parmi cette masse énorme de gensendimanchés. On le savait. Un éclat de rire, une réflexion, uneapprobation ou une désapprobation tombant dans l’oreille d’un deces espions, considéré par lui comme attentatoire : il n’enfallait pas davantage pour attirer sur son auteur les pirescalamités.
Le moins qui pouvait lui arriver était d’aller méditer durantquelques mois dans les casas santas ou prisons del’Inquisition, lesquelles regorgeaient toujours de monde. Aussi lepeuple avait-il adopté d’instinct la tactique qui lui paraissait laplus simple et la meilleure : il attendait que les courtisans,généralement bien renseignés, lui indiquassent ce qu’il avait àfaire sans crainte de froisser la susceptibilité royale. Selon queles courtisans applaudissaient ou restaient froids, selon qu’ilsapprouvaient ou huaient, le peuple faisait chorus, en exagérant,bien entendu.
Les courtisans savaient que le Torero était condamné. Lorsque sasilhouette élégante se détacha, seule, au milieu de l’arène, aulieu de l’accueillir par des paroles encourageantes, au lieu del’exciter à bien combattre, comme on le faisait habituellement pourles autres champions, un silence mortel s’établit soudain.
Le peuple, lui, ignorait que le Torero fût condamné ou non. Ceuxqui savaient étaient des hommes à Fausta ou au duc de Castrana, etceux-là étaient bien résolus à le soutenir. Or, pour ceux quisavaient, comme pour ceux qui ne savaient pas, le Torero était uneidole. C’était lui surtout que depuis de longues heures ilsattendaient avec une impatience sans cesse grandissante.
Le silence glacial qui pesa sur les rangs de la noblessedéconcerta tout d’abord les rangs serrés du populaire. Puis l’amourdu Torero fut le plus fort ; puis l’indignation de le voir simal accueilli, enfin le désir impérieux de le venger séance tenantede ce que plus d’un considérait comme un outrage dont il prenait sapart.
Le Torero, immobile au milieu de la piste, perçut cette sourdehostilité d’une part, cette sorte d’irritation d’autre part. Il eutun sourire dédaigneux, mais, quoi qu’il en eût, cet accueil, auquelil n’était pas accoutumé, lui fut très pénible.
Comme s’il eût deviné ce qui se passait en lui, le peuple seressaisit et bientôt une rumeur sourde s’éleva, timidement d’abord,puis se propagea, gagna de proche en proche, s’enfla, et finalementéclata en un tonnerre d’acclamations délirantes. Ce fut la réponsepopulaire au silence dédaigneux des courtisans.
Réconforté par cette manifestation de sympathie, le Torerotourna le dos aux gradins et à la loge royale et salua, d’un gestegracieux de son épée, ceux qui lui procuraient cette minute de joiesans mélange. Après quoi, il fit face au balcon royal et d’un gestelarge, un peu théâtral, d’un geste à la Pardaillan – qui amena unsourire d’approbation sur les lèvres de celui-ci – il salua le roiqui, rigide observateur des règles de la plus méticuleuse desétiquettes, se vit dans la nécessité de rendre le salut à celuiqui, peut-être, allait mourir. Ce qu’il fit avec d’autant plus defroideur qu’il avait été plus sensible à l’affront du Torerosaluant la vile populace avant de le saluer, lui, le roi.
Ce geste du Torero, froidement prémédité, qui dénotait chez luiune audace rare, ne fut pas compris que du roi et de sescourtisans, lesquels firent entendre un murmure réprobateur. Il lefut aussi de la foule, qui redoubla ses acclamations. Il le futsurtout de Pardaillan qui, trouvant là l’occasion d’une de cesbravades dont il avait le secret, s’écria au milieu de l’attentiongénérale :
– Bravo, don César !
Et le Torero répondit à cette approbation précieuse pour lui parun sourire significatif.
Ces menus incidents, qui passeraient inaperçus aujourd’hui,avaient alors une importance considérable. Rien n’est plus fier etplus ombrageux qu’un gentilhomme espagnol.
Le roi étant le premier des gentilshommes, narguer ou insulterle roi, c’était insulter toute la gentilhommerie. C’était un crimeinsupportable, dont la répression devait être immédiate.
Or, cet aventurier de Torero, qui n’avait même pas un nom, dontla noblesse tenait uniquement à sa profession de ganaderoqui anoblissait alors, ce misérable aventurier s’était permis devouloir humilier le roi. Cette tourbe de vils manants quipiétinaient, là-bas, sur la place, s’était permis d’appuyer et desouligner de ses bravos l’insolence de son favori. Enfin cet autreaventurier étranger, ce Français – que faisait-il en Espagne,celui-là, de quoi se mêlait-il ? – était venu à larescousse.
Par la Vierge immaculée ! par la Trinité sainte ! parle sang du Christ ! voici qui était intolérable et réclamaitdu sang ! Les têtes s’échauffaient, les yeux fulguraient, lespoings se crispaient sur les poignées des dagues et des épées, leslèvres frémissantes proféraient des menaces et des insultes. Si unediversion puissante ne se produisait à l’instant même, c’en étaitfait : les courtisans se ruaient, le fer à la main, sur lapopulace, et la bataille s’engageait autrement que n’avait décidéd’Espinosa.
Cette diversion, ce fut le Chico qui, sans le vouloir, laproduisit par sa seule présence.
À défaut d’autre mérite, sa taille minuscule suffisant à lesignaler à l’attention de tous, le nain était connu de toutSéville. Mais si, sous ses haillons, sa joliesse naturelle etl’harmonie parfaite de ses formes de miniature forçaientl’attention au point qu’une artiste raffinée comme Fausta avait pudéclarer qu’il était beau, on imagine aisément l’effet qu’il devaitproduire, ses charmes étant encore rehaussés par l’éclat dusomptueux costume qu’il portait avec cette élégance native et cettefière aisance qui lui étaient particulières. Il devait êtreremarqué. Il le fut.
Il avait dit naïvement qu’il espérait faire honneur à son noblemaître. Il lui fit honneur, en effet. Et, qui mieux est, il conquitd’emblée les faveurs d’un public railleur et sceptique quin’appréciait réellement que la force et la bravoure.
Pour détourner l’orage prêt à éclater, il suffit qu’une voix,partie on ne sait d’où, criât : « Mais c’est ElChico ! » Et tous les yeux se portèrent sur lui. Etnobles et vilains, sur le point de s’entre-déchirer, oublièrentleur ressentiment et, unis dans le sentiment du beau, se trouvèrentd’accord dans l’admiration.
L’incident du salut du Torero fut oublié. Le Torero lui-même setrouva, un instant, éclipsé par son page. Le branle étant donné parla voix inconnue, le roi ayant daigné sourire à la gracieuseréduction d’homme, les exclamations admiratives fusèrent de toutesparts. Et les nobles dames qui s’extasiaient n’étaient pas lesdernières ni les moins ardentes. Et le mot qui voltigeait surtoutes les lèvres féminines était le même, répété par toutes lesbouches : « Poupée ! Mignonne poupée ! Poupéeadorable ! Poupée ! » encore, toujours.
Jamais le Chico n’avait osé rêver un tel succès. Jamais il nes’était trouvé à pareille fête. Car il était assez glorieux lepetit bout d’homme, et sur ce point il était, malgré ses vingt ans,un peu enfant. Faut-il lui jeter la pierre pour si peu ?
S’il était ainsi, et non autrement, nous n’y sommes pour rien etc’est tant pis pour lui s’il perd dans l’esprit du lecteur.
Aussi fallait-il voir comme il se redressait et de quel aircrâne il tourmentait la poignée de sa dague. Et cependant, dans sonesprit une seule pensée, toujours la même, passait et repassaitavec l’obstination d’une obsession :
« Oh ! si ma petite maîtresse était là ! Si ellepouvait voir et entendre ! Si elle pouvait comprendre enfinque je suis homme et que je l’aime de toutes les forces de mon cœurd’homme ! Si elle était là, la madone que j’adore, celle quiest toute ma vie et pour qui je donnerais jusqu’à la dernièregoutte de mon sang !… Si elle était là ! »
Elle était là pourtant, la petite Juana ; là, perdue dansla foule, et si le Chico ne pouvait la voir, elle, du moins, ellele voyait très bien.
Elle était là, et elle voyait tout et entendait tout ce qui sedisait, tous les compliments qui tombaient dru comme grêle sur sontrop timide amoureux. Et elle voyait les jolies lèvres des nobleset hautes et si belles dames qui s’extasiaient. Et elle voyait mêmetrès bien ce que ne voyait pas le naïf Chico, perdu qu’il étaitdans son rêve d’adoration, c’est-à-dire les coups d’œil langoureuxque ces mêmes belles dames ne craignaient pas de jeter effrontémentsur son pâtiras.
Ce jour-là, en vue de la course que pour rien au monde ellen’eût voulu manquer, en bonne Andalouse qu’elle était, la petite ettoute mignonne Juana avait endossé sa plus belle et sa plus richetoilette des grandes fêtes carillonnées. Et comme nous savonscombien elle était coquette, comme son digne père ne regardait pasà la dépense dès qu’il s’agissait de cette enfant gâtée, joie etprospérité de la maison, c’est dire si elle étaitresplendissante.
Parée comme une madone, elle avait rencontré le sire dePardaillan, lequel, sans paraître remarquer sa rougeur et saconfusion ni son émotion, pourtant très visible, l’avait doucementprise par la main, l’avait entraînée dans ce petit cabinet où elleétait chez elle et s’y était enfermé seul à seule.
Que dit Pardaillan à la petite Juana, qui paraissait si émuequand il l’entraîna ainsi ? C’est ce que la suite desévénements nous apprendra peut-être. Tout ce que nous pouvons direpour l’instant, c’est que l’entretien fut plutôt long et que lapetite Juana avait les yeux singulièrement rouges en sortant ducabinet.
Du moins la nourrice Barbara en jugea ainsi. Cette nourriceadorait sa maîtresse, ne la quittait pas d’une semelle et faisaittoutes ses volontés. Mais elle avait ceci de particulier, c’estque, quoi que dît ou fît Juana, les choses les plus futiles ou lesplus naturelles, Barbara grondait, grognait, en appelait auxSaintes et à la Vierge, et se refusait obstinément à admettre cequ’elle lui disait.
Juana paraissait-elle renoncer ou se rétracter, immédiatement lamatrone grondait de plus belle, se répandait en imprécations, envitupérations farouches, sans s’apercevoir qu’elle défendait avecacrimonie ce qu’elle avait combattu l’instant d’avant, ouinversement. Juana connaissait cette manie. Elle connaissait aussil’affection et le dévouement sincères de la brave femme. Ellesouriait doucement, laissait dire et agissait à sa guise.
Son entretien avec Pardaillan n’avait pas modifié son intentiond’assister à la course. Aussi, le moment venu, elle demanda àBarbara de l’accompagner. Aussitôt, celle-ci d’éclater :
– Aller à la course, vous, une demoiselle ! SainteBarbe, ma digne patronne, se peut-il que mes oreilles entendent unedemande aussi incongrue ! Est-ce la place, dites-moi, d’unejeune fille qui se respecte ! Si encore vous étiez admise surles gradins, parmi les dames de la noblesse, comme ce seraitjustice, au bout du compte, car enfin, j’en appelle à toutes lessaintes du paradis, se peut-il trouver une demoiselle de hautenoblesse plus frêle, plus mignonne que vous ? Votre placeserait là, ne dites pas non. Et même vous feriez bien à un desbalcons de la place, et même à celui du roi. Oui, dans la loge denotre sire le roi. Mais vous en aller dans la foule, vous fairepresser, écraser, étouffer peut-être par toute une multitude degens grossiers et malpropres… Sainte Vierge ! vous perdezl’esprit, je crois.
Sans se fâcher, Juana avait maintenu sa demande, ajoutant quepuisqu’elle n’avait pas droit aux places réservées, elle secontenterait de se mêler à la foule, et que si Barbara refusait del’accompagner, elle irait seule. À quoi la matrone ne manqua pas demaugréer :
– Aller seule dans la foule ! À quoi servirait-il doncd’avoir des serviteurs encore robustes, Dieu merci ! capablesde faire respecter leur jeune maîtresse et de la défendre aubesoin ! Suis-je donc si vieille, si impotente que je nepuisse vous protéger ! Jour de Dieu ! j’irai avec vous ouvous n’irez pas. Et si quelqu’un vous manque, je lui ferai voir dequel bois se chauffe votre nourrice Barbara, que vous jugez tropvieille pour vous accompagner.
C’est ainsi que, la vieille escortant la jeune, elles étaientallées se placer au milieu de la cohue. Juana, moins favorisée quela Giralda, n’avait pu pénétrer jusqu’au premier rang. Elle n’avaitpas de siège pour s’asseoir, pas le moindre petit banc pours’exhausser, elle qui était si petite. Elle ne voyait rien. Elle neconnaissait les péripéties des différentes courses que par ce qu’onen disait tout haut autour d’elle, mais elle était là.
C’est ainsi qu’elle avait vu – si nous pouvons ainsi dire – latéméraire intervention de Pardaillan, et son cœur avait battu àcoups précipités. Mais au souvenir des paroles qu’il lui avaitdites le matin même, elle avait hoché douloureusement la tête commepour dire :
« N’y pensons plus. »
Lorsque la voix inconnue cria : « Mais c’est ElChico ! », son petit cœur se remit à battre comme ilavait battu pour Pardaillan. Pourquoi ? elle ne savait pas.Elle avait voulu voir. Mais elle avait beau avoir de grands talons,elle avait beau se hausser sur la pointe des pieds, sauter surplace, elle ne parvenait pas à apercevoir le nain.
Et cependant elle entendait les acclamations qui s’adressaientau Chico. Au Chico ! Qui lui eut dit cela quelques minutesplus tôt l’eût bien surprise. Et les acclamations et lescompliments et l’admiration l’eussent rendue heureuse et fière sansdoute, si les enthousiasmes les plus effrénés n’étaient venusprécisément de belles dames de la plus haute noblesse, auprès dequi elle, Juana, se jugeait bien peu de chose.
Alors elle voulut voir le Chico à tout prix. Ce Chico qu’ontrouvait si beau, si brave, si mignon, si crâne dans son superbe etluxueux costume – du moins, ainsi le dépeignaient tant de noblesdames – il lui semblait que ce n’était pas son Chico à elle, sapoupée vivante qu’elle tournait et retournait au gré de soncaprice. Il lui semblait que ce devait être un autre, qu’il y avaiterreur. Et nerveuse, angoissée, colère, sans savoir pourquoi nicomment, avec des envies folles de rire et de pleurer, ellecria :
– Mais prends-moi donc dans tes bras que je puissevoir !…
D’une voix tellement changée, sur un ton si violent, que lavieille Barbara, stupéfaite, oublia pour la première fois de sa viede ronchonner, la prit doucement dans ses bras et, avec une rigueurqu’on ne lui eût pas soupçonnée, augmentée peut-être parl’inquiétude, car elle sentait confusément que quelque chosed’anormal et d’extraordinaire se passait dans l’âme de son enfant,elle la souleva et la maintint au-dessus de la foule, assise sur sarobuste épaule.
C’est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sasplendeur. Elle le regarda de tous ses yeux, comme si elle ne l’eûtjamais vu, comme si ce ne fût pas là le même Chico avec qui elleavait été élevée, le même Chico qu’elle s’était plu,inconsciemment, à faire souffrir, le considérant comme sa chose,son jouet à l’égard de qui elle pouvait tout se permettre.
C’était cependant toujours le même. Il n’avait rien de changé,si ce n’est son costume et un petit air crâne et décidé qu’elle nelui connaissait pas. Si le Chico était toujours le même, si rienn’était changé en lui et que, néanmoins, il lui apparaissait commeun être inconnu, c’est donc que quelque chose qu’elle nesoupçonnait pas était changé en elle. Peut-être !…
Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et commeà ce moment le mot poupée fleurissait sur les lèvres pourpres detant de jolies dames, sans savoir ce qu’elle disait, avec un regardde colère et de défi à l’adresse des nobles effrontées, elle criarageusement :
– C’est à moi, cette poupée ! à moi seule !
Et comme elle avait l’habitude de trépigner dans ses moments degrandes colères, ses petits pieds, si coquettement chaussés,ballant dans le vide, se mirent à tambouriner frénétiquement leventre de la pauvre Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait,sans lâcher prise toutefois, se mit à beugler :
– Ho ! ha ! hé là ! notre maîtresse !pour Dieu, qu’avez-vous ? Que vous arrive-t-il ?Calmez-vous, enfant de mon cœur, ou vous allez crever le ventre devotre vieille nourrice !
Mais l’enfant de son cœur n’entendait pas. Comme elle avait criébrutalement : « Prends-moi dans tes bras ! »,elle cria de même, en la bourrant de coups de talonfurieux :
– Mais descends-moi donc ! Je ne veux pas les voir ceséhontées ! Elles me rendraient folle !
Et la vieille, éberluée, ahurie, médusée, ne put qu’obéirmachinalement, sans trouver un mot, tant son saisissement étaitgrand, et elle considéra un moment avec une inquiétude affreuse sonenfant qui, en effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison.
Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui luirestait, Juana ne fut pas plutôt à terre que, saisissant la matronepar la main, elle l’entraîna violemment, en disant d’une voixcoupée de sanglots :
– Viens ! allons-nous en ! partons ! Nerestons pas une minute de plus ici ! Je ne veux plus voir, jene veux plus entendre !
Et avec une inconscience qui assomma littéralement la nourrice,elle ajouta :
– Maudite soit l’idée que tu as eue de me conduire à cettecourse !
Et Barbara, qui ne savait plus ce qu’elle devait penser, suivitcomme un chien fouetté, non sans grommeler entre ses dents, pourelle-même, car elle se rendait bien compte que, dans l’état defureur exaltée où elle se trouvait, sa maîtresse ne pouvaitl’entendre :
– La peste soit des jeunes maîtresses qui veulent venir àla course et puis veulent s’en retourner, sans qu’on sachepourquoi, au moment le plus intéressant ! Sainte Barbe noussoit en aide ! ma maîtresse est devenue démente ! Sansquoi se serait-elle avisée de tambouriner le ventre de sa nourriceà coups de talon, comme on fait d’une peau d’âne !
Le tout accompagné de force signes de croix, de patenôtres, degestes d’exorcisme, destinés à mettre en fuite le malin esprit quis’était, sans conteste, introduit dans le corps de son enfant.
C’est ainsi que la petite Juana n’assista pas à la fin de lacourse. C’est ainsi que, sans s’en douter, elle échappa à labagarre qui devait suivre et dans laquelle elle courait le risquede perdre la vie ; c’est ainsi qu’elle échappa à la mort quiplanait sur cette multitude de curieux.
Le Chico ne vit pas Juana. Il ne sut rien par conséquent del’accès de frénésie qui s’était emparé d’elle. Et qui sait, ilétait si naïf que peut-être n’eût-il pas compris s’il eût vu etentendu. Et Juana elle-même était si inconsciente de ce qui sepassait en elle que peut-être, dans sa crise furieuse, l’eût-ellebattu, jeté à terre, piétiné et meurtri à grands coups de sesgrands talons effilés.
Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d’abord, comme presque toujours, ébloui par la lumièreéclatante, succédant sans transition à l’obscurité d’où il sortait,il s’arrêta, indécis, humant l’air, frappant ses flancs de saqueue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis, il fitquelques pas à sa rencontre, l’excitant de la voix, lui présentantsa cape déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l’invite. Ce morceau de satinécarlate qu’on lui présentait lui tira l’œil tout de suite, et ilfonça droit sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d’indicible émotion parmi ceux qui nesouhaitaient pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoignépar la tragique grandeur de cette lutte inégale, suivait avec uneattention passionnée les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc,sans bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allaitdonner son coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, letaureau suivit le morceau d’étoffe qu’il frappa. En passant, ilfrôla le Torero.
La seconde d’après, les spectateurs haletants virent don Césarqui, la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d’aisanceet de tranquillité qu’il eût pu en montrer dans son intérieurpaisible.
Un tonnerre d’acclamations salua ce coup d’audace exécuté avecun sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisansoublièrent tout pour applaudir. Le roi, d’ailleurs, n’avait pudissimuler un geste émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n’avoir frappé que le vide, se rua denouveau sur l’homme. Celui-ci s’enroula dans sa cape en la tenantpar les extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il semit à marcher paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra quel’étoffe. Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero,par une série de balancements du corps, évitait les coups et luiprésentait toujours l’étoffe. Puis il se mit à décrire desdemi-cercles, et le taureau suivit la tangente de ces demi-cerclessans jamais pouvoir toucher autre chose que ce leurre qu’on luiprésentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d’un airdédaigneux et ne murmurent pas ! Mais ce Torero prodigieuxn’accomplit en somme que les exploits que le dernier des capéadoresexécute sans sourciller aujourd’hui.
Qu’on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chosecomme trois siècles avant que ne fussent créées et mises enpratique les règles de la tauromachie moderne.
Ce qui paraît très naturel aujourd’hui, paraissait, et en faitétait réellement prodigieux, à une époque où nul encore ne s’étaitavisé de risquer sa vie avec un si superbe dédain. Est-il biennécessaire d’ajouter que, pour se risquer à tenter des coups d’uneaudace aussi folle, il fallait connaître à fond le caractère de labête combattue.
Quoi qu’il en soit, les passes de notre Torero, inconnues àl’époque, retrouvées plusieurs siècles plus tard, avaient tout lecharme de la nouveauté et pouvaient, à juste raison, susciterl’enthousiasme de la foule.
Le taureau, surpris de voir qu’aucun de ses coups ne portait,s’arrêta un moment et parut réfléchir. Puis il pointa ses oreilles,gratta rageusement la terre, frôla le sol de son mufle et reculapour prendre son élan.
Le Torero déploya sa cape toute grande, un peu en avant et endehors de la ligne de son corps. En même temps, il vint se placerdroit devant le taureau, le plus près possible, et avançant unpied, il provoqua la bête.
Au moment où le taureau, après avoir visé en baissant la tête,se disposait à porter son coup, il baissa brusquement la cape, enlui faisant décrire un arc de cercle. En même temps, il se mettaithors d’atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexiondu buste, sans bouger les pieds.
Et le taureau passa, en le frôlant, lancé sur la cape trompeuse.Le Torero fit alors un demi-tour complet et se présenta de nouveaudevant la bête.
Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son épée leflot de rubans qu’il avait lentement cueilli au passage.
Alors, la foule, jusque-là haletante et muette de terreur etd’angoisse, laissa éclater sa joie, et à la considérer, hurlante etgesticulante, on eût pu croire qu’elle venait soudain d’être prisede folie. Les uns criaient, d’autres applaudissaient, ici onentendait des éclats de rire, là des sanglots convulsifs.
Partout, on voyait des faces congestionnées, convulsées, desrictus grimaçants, des yeux exorbités. De tous côtés, on percevaitle souffle rauque des respirations trop longtemps contenues.
Sur les gradins une dame avait saisi à deux mains le cou d’unseigneur assis devant elle, et inconsciente de ses gestes, enpoussant des cris inarticulés, elle serrait de ses mainsnerveusement crispées la gorge du pauvre sire qui déjà râlait ettirait la langue.
Toutes ces manifestations diverses et violentes étaient lerésultat de la réaction qui se produisait. C’est que, pendant toutle temps où le Torero, après avoir provoqué sa fureur, attendaitl’assaut de la bête sans reculer d’une semelle, avec un calmesouriant, l’angoisse étreignait les spectateurs à un degré telqu’on pouvait croire que la vie était suspendue et se concentrait,toute, dans les yeux hagards, striés de sang, qui suivaientpassionnément les mouvements violents de la brute qui, seule,attaquait, tandis que l’homme, en la bravant, se soustrayait à sescoups, à l’ultime seconde où ils étaient portés.
Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celuiqui lui rappelait son déshonneur d’époux, le roi, pendant tout cetemps, trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoireset par une pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s’empêcherde frémir en songeant qu’un faux pas, un faux mouvement, uneseconde d’inattention pouvait provoquer la mort de ce jeune hommeen qui reposait l’espoir de ses rêves d’ambition.
Seul d’Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste dene pas dire que pendant les instants mortellement longs où l’homme,impassible, subissait l’attaque furieuse de la brute, tous ceux dela noblesse, qui savaient cependant qu’il était condamné, faisaientdes vœux pour qu’il échappât aux coups qui lui étaient portés.
Puis, cette espèce d’accès de folie, qui s’était emparé de lafoule, se transforma, en admiration frénétique, et l’enthousiasmedéborda, délirant, indescriptible.
Mais ce n’était pas fini.
Le Torero avait cueilli le trophée. Il était vainqueur. Ilpouvait se retirer. Mais on savait que s’il ne tuait jamais labête, il s’imposait à lui-même de la chasser de la piste, seul, parses propres moyens.
Tout n’était pas dit encore. Par des jeux multiples et variés,semblables à ceux qu’il venait d’exécuter avec tant de succès, illui fallait acculer la bête à la porte de sortie. Pour cela,lui-même devait se placer devant cette porte et amener le taureau àfoncer une dernière fois sur lui.
Lorsqu’il recevait, sans reculer d’un pas, le choc de la bruteleurrée par la cape, il était au milieu de la piste. Il avaitl’espoir derrière lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, touteretraite lui était impossible. Il ne pouvait que s’effacer à droiteou à gauche.
Que le comparse chargé d’ouvrir la porte par laquelle, emportépar son élan, devait passer le taureau, hésitât seulement uncentième de seconde, et c’en était fait de lui. C’était l’instantle plus critique de sa course.
Et notez qu’avant d’en arriver là, il lui faudrait risquer unnombre indéfini de passes pendant lesquelles sa vie ne tiendraitqu’à un fil. Ce pouvait être très bref, ce pouvait êtreeffroyablement long. Cela dépendrait du taureau.
La multitude savait tout cela. On respira longuement, on repritdes forces, en vue de supporter les émotions violentes de la fin decette course.
Lorsque le taureau serait chassé de la piste, le Torero auraitle droit de déposer son trophée aux pieds de la dame de sonchoix ; pas avant. Ainsi en avait-il décidé lui-même.
Cette satisfaction, bien gagnée, on en conviendra, devaitcependant lui être refusée, car c’était l’instant qui avait étéchoisi précisément pour son arrestation.
Aussi, pendant qu’il risquait sa vie avec une insouciantebravoure, uniquement pour la satisfaction d’accomplir jusqu’au boutla tâche qu’il s’était imposée de mettre le taureau hors de lapiste, pendant ce temps les troupes de d’Espinosa prenaient lesdernières dispositions en vue de l’événement qui allait seproduire.
Le couloir circulaire était envahi. Non plus, cette fois, par lafoule des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses desoldats, armés de bonnes arquebuses, destinées à tenir en respectles mutins, si mutinerie il y avait.
Toutes ces troupes se massaient du côté opposé aux gradins,c’est-à-dire qu’elles prenaient position du côté où était massé lepopulaire. Et cela se conçoit, les gradins étant occupés par lesinvités de la noblesse, soigneusement triés, et sur lesquels, parconséquent, le grand inquisiteur croyait pouvoir compter : iln’y avait nulle nécessité de garder ce côté de la place. Il étaitnaturellement gardé par ceux qui l’occupaient en ce moment et quiétaient destinés à devenir, le cas échéant, des combattants.
Tout l’effort se portait logiquement du côté où pouvait éclaterla révolte, et là officiers et soldats s’entassaient à s’écraser,attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenufût fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ debataille.
S’il y avait révolte, le peuple se heurterait à des massescompactes d’hommes d’armes casqués et cuirassés, sans compter ceuxqui occupaient les rues adjacentes et les principales maisons enbordure de la place, chargés de le prendre par derrière. Par cedispositif, la foule se trouvait prise entre deux feux.
Les hommes chargés de procéder à l’arrestation n’auraient doncqu’à entraîner le condamné du côté des gradins où ils n’avaient quedes alliés. Rien ne devait les distraire de leur besogne biendélimitée et ils devaient laisser aux troupes le soin de tenirtête, s’il y avait lieu, à la populace.
Ces mouvements de troupes s’effectuaient, nous venons de ledire, pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait endétournant l’attention des spectateurs concentrée sur les passesaudacieuses qu’il exécutait en vue d’amener le taureau en face dela porte de sortie.
Parmi ceux qui ne savaient rien, bien peu prêtèrent attention àces mouvements de troupes ; ils étaient passionnémentintéressés par le spectacle pour détacher, ne fût-ce qu’uneseconde, leurs yeux de lui. Ceux qui les remarquèrent n’yattachèrent aucune importance.
Ceux qui connaissaient les dessous de l’affaire, au contraire,les remarquèrent fort bien. Mais comme ceux-là avaient une consigneet savaient d’avance ce qu’ils avaient à faire, ils firent commeceux qui n’avaient rien vu et ne bougèrent pas.
Pardaillan se trouvait du côté des gradins, c’est-à-dire qu’ilétait du côté opposé à celui que les troupes occupaient peu à peu.Il vit fort bien le mouvement se dessiner et ébaucha un sourirerailleur.
Au début de la course du Torero, il n’avait autour de lui qu’unnombre plutôt restreint d’ouvriers, d’aides, d’employés aux bassesbesognes qui avaient quitté précipitamment la piste au moment del’entrée du taureau et s’étaient postés là pour jouir du spectacleen attendant de retourner sur le lieu du combat pour y effectuerleur besogne.
Tout d’abord il n’avait prêté qu’une médiocre attention à cesmodestes travailleurs. Mais au fur et à mesure que la course allaitsur sa fin, il fut frappé de la métamorphose qui paraissaits’accomplir chez ces ouvriers.
Ils étaient une quinzaine en tout. Jusque-là, ils s’étaienttenus, comme il convenait, modestement à l’écart, armés de leursoutils, prêts, semblait-il, à reprendre la besogne. Et voici quemaintenant ils se redressaient et montraient des visagesénergiques, résolus, et se campaient dans des attitudes quitrahissaient une condition supérieure à celle qu’ils affichaientquelques instants plus tôt.
Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d’où,envahissaient peu à peu cette partie du couloir, se massaient prèsde la porte où il se tenait, se mêlaient à ces ouvriers qu’ilscoudoyaient et avec qui ils semblaient s’entendre à merveille.
Bientôt la porte se trouva gardée par une cinquantaine d’hommesqui semblaient obéir à un mot d’ordre occulte.
Et, tout à coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutréde plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces étrangesouvriers s’occupaient à scier les poteaux de la barrière.
Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop étroite,pratiquaient une brèche dans la palissade, tandis que les autress’efforçaient de masquer cette bizarre occupation.
Il dévisagea plus attentivement ceux qui l’environnaient, etavec cette mémoire merveilleuse dont il était doué, il reconnutquelques visages entrevus l’avant-veille à la réunion présidée parFausta. Et il comprit tout.
« Par Dieu ! fit-il avec satisfaction, voici la garded’honneur que Fausta destine à son futur roi d’Espagne, ou je metrompe fort. Allons, mon petit prince sera bien gardé, et je croisdécidément qu’il se tirera sain et sauf du guêpier où il s’est jetéinconsidérément. Ces gens-là, le moment venu, jetteront bas lapalissade qu’ils viennent de scier, et au même instant ilsentoureront celui qu’ils ont mission de sauver. Tout vabien. »
Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-être dûse demander si tout allait aussi bien pour lui-même. Il n’y pensapas.
À l’inverse de bien des gens, toujours disposés à s’accorder uneimportance qu’ils n’ont pas, notre héros était peut-être le seul àne pas connaître sa valeur réelle. Il était ainsi fait, nous n’ypouvons rien.
L’idée ne l’effleurait même pas qu’il pouvait être visé lui-mêmeet qu’il se trouvait en position mille fois plus critique que celuidont il se préoccupait.
« Tout va bien ! » avait-il dit-en songeant auTorero. Ayant jugé que tout allait bien, il se désintéressa enpartie de ce qui se passait autour de lui pour admirer les passesmerveilleuses d’audace et de sang-froid de don César, arrivé àl’instant critique de sa course, c’est-à-dire adossé à la porte desortie où il avait fini par attirer le taureau qui, dans uninstant, foncerait pour la dernière fois sur lui et iraits’enfermer lui-même dans l’étroit boyau ménagé à cet effet.
À moins que le Torero ne pût éviter le coup et ne payât de savie, au moment suprême d’en finir, sa trop persistantetémérité.
C’était, en effet, la fin. Quelques minutes encore et toutserait dit. L’homme sortirait vainqueur de sa longue lutte outomberait frappé à mort.
Aussi les milliers de spectateurs haletants n’avaient d’yeux quepour lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regardaattentivement.
Et tout à coup, averti par quelque mystérieuse intuition, il seretourna et aperçut à quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avecun sourire mauvais, le regardait comme une proie couvée.
« Mort Dieu ! murmura Pardaillan, il est fortheureux pour moi que les yeux de ce Leclerc ne soient pas despistolets ; sans quoi, pauvre de moi ! je tomberaisfoudroyé. »
Mais les événements les plus futiles en apparence avaienttoujours, aux yeux de Pardaillan, une signification dont ils’efforçait de dégager la cause séance tenante.
« Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quittéla fenêtre où il se prélassait pour venir ici ? Ce n’est pas,je pense, dans l’unique intention de me contempler. Viendrait-il medemander cette revanche après laquelle il court infructueusementdepuis si longtemps ? Ma foi ! devant toute la courd’Espagne réunie, il ne me déplairait pas de lui infliger unedernière défaite. Après ce coup-là, mon Bussi-Leclerc mourra derage et j’en serai délivré. »
Ayant ainsi monologué, de ce coup d’œil sûr et prompt quin’était qu’à lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et duspadassin son coup d’œil rejaillit sur ceux qui l’entouraient etalors il tressaillit.
« Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourirenarquois, ce brave Bussi-Leclerc vient à la tête d’une compagnied’hommes d’armes… C’est ce qui lui donne cette assuranceimprévue. »
Presque aussitôt il eut un léger froncement de sourcils et ilajouta en lui-même :
« Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il à la tête d’unecompagnie de soldats espagnol ? Est-ce que par hasard ilviendrait m’arrêter ? »
En même temps, d’un geste machinal, il assurait son ceinturon,dégageait sa rapière, se tenait prêt à tout événement.
Comme on le voit, il avait été long à s’apercevoir qu’il étaiten cause autant et plus que le Torero. Maintenant son esprittravaillait et il s’attendait à tout.
À cet instant, un tonnerre de vivats et d’acclamations éclata,saluant la victoire du Torero.
Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernièrefois par la cape prestigieuse et, croyant atteindre celui quidepuis si longtemps se jouait de lui avec une audace rare, il étaitallé s’enfermer lui-même dans le box ménagé à cet effet, et laporte, se refermant derrière lui, lui interdisait de revenir dansla piste.
Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d’acclamationsdélirantes, la salua de son épée et se dirigea vers l’endroit où ilavait, dès le début de la course, aperçu la Giralda, avecl’intention de lui faire publiquement hommage de son trophée.
Au même instant, la barrière, près de Pardaillan, tombait sousune poussée violente et les cinquante et quelques gentilshommes etfaux ouvriers, qui n’attendaient que cet instant, envahirent lapiste, entourèrent de toutes parts le Torero, comme s’ils étaientpoussés par l’enthousiasme de sa victoire, mais en réalité pour luifaire un rempart de leurs corps.
À ce moment aussi les soldats, massés dans le couloircirculaire, quittaient leur retraite, se portaient sur la piste etse massaient en colonnes profondes, la mèche de leurs arquebusesallumée, prêt à faire feu devant les rangs serrés du populairesurpris de cette manœuvre imprévue.
En même temps, un officier à la tête de vingt soldats, sedirigeait à la rencontre du Torero.
Mais celui-ci était débordé par ceux qui avaient jeté bas labarrière et qui, malgré sa résistance acharnée, car il necomprenait pas encore ce qui lui arrivait, l’entraînait dans ladirection opposée à celle où il voulait aller.
En sorte que l’officier qui pensait se trouver en face d’unhomme seul, qu’il avait mission d’arrêter, l’officier qui avaittrouvé quelque peu ridicule qu’on l’obligeât à prendre vingt hommesavec lui, commença de comprendre que sa mission n’était pas aussiaisée qu’il l’avait cru tout d’abord et se trouva ridiculemaintenant d’être obligé de courir après un groupe compact, deuxfois plus nombreux que ses hommes, et qui lui tournait le dos avecles allures décidées de gens qui ne paraissent pas disposés à selaisser faire.
Voyant que celui qu’il avait mission d’arrêter allait luiglisser entre les doigts, l’officier, pâle de fureur, ne sachant àquel expédient se résoudre pour mener à bien sa mission, persuadéque tout le monde devait avoir, comme lui, le respect de l’autoritédont il était le représentant, l’officier se mit à crier d’une voixde stentor :
– Au nom du roi !… Arrêtez !
Ayant dit, il crut naïvement qu’on allait obtempérer et qu’iln’aurait qu’à étendre la main pour cueillir son prisonnier.
Malheureusement pour lui, les gens qui se dévouaient ainsiqu’ils le faisaient n’avaient pas le sens du respect de l’autorité.Ils ne s’arrêtèrent donc pas.
Bien mieux, à l’invite brutale de l’officier, qui s’arrachait dedésespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils répondirentpar un cri imprévu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent,le roi qui assistait, impassible, à cette scène :
– Vive don Carlos !
Ce cri, que nul n’attendait, tomba sur les gens du roi comme uncoup de masse qui les effara.
Et comme si ce cri n’eût été qu’un signal, au même instant desmilliers de voix vociférèrent en précisant plusexplicitement :
– Vive le roi Carlos ! Vive notre roi !
Et comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effarés etsurpris que les gens de noblesse, comme une traînée de poudre,volant de bouche en bouche, le bruit se répandit qu’on voulaitarrêter le Torero. Mais Carlos ! qu’était-ce que ce roi Carlosqu’on acclamait ? Et on expliquait : Carlos, c’était leTorero lui-même.
Oui le Torero, l’idole des Andalous, était le propre fils du roiPhilippe qui le poursuivait de sa haine. Allons ! un effort,par la Trinité sainte, et le roi cafard et ses moines seraientemportés comme fétu dans la tourmente et on aurait enfin un roihumain, un roi qui, ayant vécu et souffert dans les rangs dupeuple, saurait comprendre ses besoins, connaîtrait ses misères etsaurait y compatir ; mieux, remédier.
Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foulel’apprenait en un moment inappréciable. Et rendons-leur cettejustice, la plupart de ces hommes du peuple n’entendaient et necomprenaient qu’une chose : on voulait arrêter le Torero, leurdieu !
– Qu’il fût fils de roi, qu’on voulût faire de lui un autreroi, peu leur importait. Pour eux c’était le Torero. Cela disaittout.
Ah ! on voulait l’arrêter ! Eh bien ! par le sangdu Christ ! on allait voir si les Andalous étaient gens à selaisser enlever bénévolement leur idole !
Les prévisions du duc de Castrana se réalisaient. Tous ceshommes, bourgeois, homme du peuple, caballeros, venus en amateurs,ignorants de ce qui se tramait, devinrent littéralement furieux, sechangèrent en combattants prêts à répandre leur sang pour ladéfense du Torero.
Comme par enchantement – apportées par qui ? distribuéespar qui ? est-ce qu’on savait ! est-ce qu’on s’enoccupait ! – des armes circulèrent, et ceux qui n’avaientrien, sans savoir comment cela s’était fait, se virent dans la mainqui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui un pistoletchargé.
Et au même instant, tel un cyclone foudroyant, la ruée en massesur les barrières brisées, arrachées, éparpillées, la prise decontact immédiate avec les troupes impassibles.
Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales,eut un éclair de pitié devant la lutte inégale qui s’apprêtait.
– Que personne ne bouge, cria-t-il d’une voix tonnante, ouje fais feu !
Une voix résolue, devant l’inappréciable instant d’hésitation dela foule, cria, en réponse :
– Faites ! Et après vous n’aurez pas le temps derecharger vos arquebuses !
Une autre voix entraînante hurla :
– En avant !
Et ils allèrent de l’avant.
Et le vieil officier mit à exécution sa menace.
Une décharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurschasses de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglantsainsi qu’une gerbe de coquelicots rouges.
Dans ces secondes de cauchemar effrayant, les plus froids, lesplus méthodiques, perdent souvent le sens de l’à-propos. Et c’estfort heureux en somme, car un oubli de leur part évite parfois quela catastrophe ne prenne les proportions d’un désastreirréparable.
Si les officiers qui commandaient là avaient pris la précautionélémentaire d’échelonner le feu, leurs troupes ayant le temps derecharger les arquebuses – opération assez longue – pendant qued’autres auraient fait feu, le massacre eût tourné aussitôt à laboucherie, et étant donné surtout les rangs serrés de la foule quin’avait que des poitrines et non des cuirasses à opposer auxballes.
Les officiers ne songèrent pas à cela. Ou s’ils y songèrent, lessoldats ne comprirent pas et n’exécutèrent pas l’ordre. La déchargefut générale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avaitprédit se réalisa : ayant déchargé leurs arquebuses, lessoldats durent recevoir le choc à l’arme blanche.
La partie devenait presque égale en ce sens que si les soldatscasqués et cuirassés de buffle ou d’acier offraient moins de priseaux coups de leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux lasupériorité du nombre.
Et le corps à corps se produisit, opiniâtre et acharné de partet d’autre.
Pendant ce temps, le Torero était entraîné par ses partisans,entraîné malgré ses protestations, ses objurgations, ses menaces,malgré sa défense désespérée.
Ils étaient cinquante qui l’avaient entouré et enlevé. En moinsd’une minute, ils furent cinq cents. De tous les côtés il ensurgissait.
C’est que, en effet, soustraire le roi Carlos – comme ilsdisaient – aux vingt soldats chargés de l’appréhender n’était rien.Il fallait passer sur le ventre des gentilshommes, qui nemanqueraient pas de leur barrer la route.
Fausta éclairée par le duc de Castrana, qui connaissaitadmirablement le champ de bataille sur lequel il devait évoluer,Fausta avait minutieusement et merveilleusement organisél’enlèvement. Car c’était, en somme, un véritable enlèvement qui sepratiquait là.
L’itinéraire à suivre était tracé d’avance. Il devait être, etil était en effet, rigoureusement suivi.
Il s’agissait d’entraîner le Torero, non pas vers une sortie oùl’on se fût heurté à des troupes de gentilshommes et de soldats,mais vers les coulisses de l’arène. Ces coulisses se trouvaient,nous l’avons dit, dans l’enceinte même de la plaza, c’est-à-diresur la place même.
D’Espinoza, qui calculait tout, ne pouvait pas prévoir que leTorero serait entraîné là, puisqu’il n’y avait pas de sortie.Toutes les rues étaient barrées par ses soldats. Il avait doncnégligé d’occuper ces coulisses. C’était précisément sur quoicomptait Fausta.
Ces coulisses, elle les avait occupées, elle. Partout desgroupes d’hommes à elle étaient postés. On se passa le Torero demain en main jusqu’à ce qu’il fût amené devant une maison quiappartenait à l’un des conjurés.
Malgré lui, on le porta dans cette maison, et sans savoircomment, il se trouva dehors, dans une rue étroite, derrière destroupes nombreuses qui gardaient cette rue, avec mission d’empêcherde passer quiconque tenterait de sortir de la place.
Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaientscrupuleusement ce qui était devant eux et ne s’occupaient pas dece qui se passait sur leurs derrières.
L’obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant à Fausta setrouvaient échelonnés de distance en distance, dans des abris sûrs,et le Torero, écumant, fut conduit ainsi en un clin d’œil hors dela ville et enfermé, pour plus de sûreté, dans une chambre quiprenait toutes les apparences d’une prison.
Pourquoi le Torero s’était-il efforcé d’échapper aux mains deceux qui le sauvaient ainsi malgré lui et malgré sa résistancedésespérée ?
C’est qu’il pensait à la Giralda.
Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n’avait songéqu’à elle. Tout le reste n’avait pour ainsi dire pas existé pourlui. Et en se débattant entre les mains de ceux qui l’entraînaient,dans son esprit exaspéré, cette clameur retentissait sanscesse :
– Que va-t-elle devenir ? Dans l’effroyable bagarreque je pressens, quel sort sera le sien ?
Ce qui était arrivé à la Giralda, nous allons le dire en peu demots :
Lorsque les troupes royales s’étaient massées devant la foule,qu’elles tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda,au premier rang, se trouvait une des plus exposées, et, à moinsd’un hasard providentiel, elle devait infailliblement tomber à lapremière décharge.
Très étonnée, mais non effrayée, parce qu’elle ne soupçonnaitpas la gravité des événements, elle s’était dressée instinctivementen s’écriant :
– Que se passe-t-il donc ?
Un des galants cavaliers, qui l’avaient poussée à cette placeprivilégiée, répondit, obéissant à des instructionspréalables :
– On veut arrêter le Torero. C’est une opération quirencontrera quelques difficultés, car ils sont là des milliersd’admirateurs résolus à l’entraver de leur mieux. Notre sire leroi, qui prévoit tout, a pris des mesures en conséquence. Si vousvoulez m’en croire, demoiselle, vous ne resterez pas un instant deplus ici. Il va pleuvoir des horions dont beaucoup serontmortels.
De tout ceci, la Giralda n’avait retenu qu’une chose : onvoulait arrêter le Torero.
– Arrêter César ! s’écria-t-elle. Pourquoi ? Quelcrime a-t-il commis ?
Et n’écoutant que son cœur amoureux, sans réfléchir, elle avaitvoulu s’élancer, courir au secours de l’aimé, lui faire un rempartde son corps, partager son sort quel qu’il fût.
Mais tous ceux qui l’environnaient, y compris les deux soldatsen sentinelle à cet endroit, étaient placés là uniquement à sonintention à elle.
Tous ces hommes étaient les acolytes de Centurion, renforcéspour la circonstance. Leur besogne leur avait été clairementexpliquée et ils savaient par conséquent ce qu’ils avaient à direet à faire pour la mener bien.
La Giralda ne put même pas faire un pas. D’une part les deuxsoldats se jetèrent en même temps devant elle pour lui barrer lechemin ; d’autre part, le même cavalier empressé la saisit aupoignet d’une main robuste et l’immobilisa sans peine. En mêmetemps, pour expliquer et excuser la cruauté de son geste, lecavalier disait, sur un ton qu’il s’efforçait de rendrecourtois :
– Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriezinutilement.
– Laissez-moi ! cria la Giralda en se débattant.
Et prise d’une inspiration soudaine, elle se mit à crier detoutes ses forces :
– À moi ! On violente la Giralda… la fiancée duTorero !
Cet appel ne faisait pas l’affaire des sacripants qui avaientmission de l’enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaireque celui du Torero, la Giralda, se réclamant de son titre defiancée en semblable occurrence, avait des chances d’ameuter lafoule contre les hommes de Centurion, qui n’étaient pas précisémenten odeur de sainteté aux yeux du populaire.
Le galant chevalier, qui était le sergent de Centurion et commetel commandait en son absence, comprit le danger. Il eut à son tourune inspiration, et la lâchant aussitôt, il dit en faisant desgrâces qu’il croyait irrésistibles :
– Loin de moi la pensée de violenter l’incomparableGiralda, la perle de l’Andalousie. Mais, señorita, aussi vrai queje suis gentilhomme et que don Gaspa Barrigon est mon nom, vousiriez au devant d’une mort aussi certaine qu’inutile en courant parlà. Voyez plutôt vous-même. Montez sur cet escabeau. Voyez-vous lespartisans du Torero qui l’enlèvent au nez et à la barbe des soldatschargés de l’arrêter ? Voyez l’officier qui s’arrache lamoustache de désespoir !
– Sauvé ! s’écria la Giralda, qui avait obéimachinalement à don Gaspar Barrigon, puisque tel était son nom.
Et sautant lestement à terre, elle ajouta :
– Il faut que je le rejoigne à l’instant.
– Venez, señorita, s’empressa de dire Barrigon ; sansmoi vous ne passerez jamais à travers cette multitude. Etcroyez-moi, ne perdons pas une seconde. Dans un instant un ouragande balles va s’abattre ici, et je puis vous assurer qu’il ferachaud.
La Giralda eut un geste d’impatience à l’adresse de l’importun.Mais voyant ses efforts se briser devant l’impassibilité descompagnons qui l’entouraient et qui ne bougeaient – pour cause –elle eut un geste de déception douloureuse.
– Suivez-moi, demoiselle, insista don Gaspar. Je vous jureque vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis un admirateurpassionné du Torero et suis trop heureux de prêter l’appui de monbras à celle qu’il aime.
Il paraissait sincère devant les bourrades qu’il ne ménageaitpas à ses hommes ; ceux-ci se hâtaient de lui livrer passage.La jeune fille n’en chercha pas plus long. Elle suivit celui quilui permettait de se rapprocher de son fiancé.
Quelques instants plus tard, elle était hors de la foule, dansune des petites rues qui bordaient la place. Sans songer àremercier celui qui lui avait frayé son chemin et dont l’aspectrébarbatif ne lui disait rien, elle voulut s’élancer.
Alors, elle se vit entourée d’une vingtaine d’estafiers qui,loin de lui faire place, se serrèrent autour d’elle. Alors ellevoulut crier, appeler à l’aide ; mais sa voix fut couverte parle bruit de l’arquebusade qui éclata comme un tonnerre à cetinstant précis.
Avant d’avoir pu se ressaisir, elle était saisie, enlevée, jetéesur l’encolure d’un cheval, deux poignes vigoureuses la happaient,paralysaient toute résistance, la maintenaient immobile, tandis quela voix railleuse du cavalier murmurait :
– Inutile de résister, ma douce colombe. Cette fois-ci, jete tiens bien, et tu ne m’échapperas pas.
Elle leva son œil où se lisait une détresse qui eût apitoyé toutautre et considéra celui qui lui parlait sur ce ton à la foisgrossier et menaçant, et, elle reconnut Centurion. Elle se sentitperdue. D’autant mieux qu’autour d’elle, elle ne voyait que cescavaliers à mine patibulaire qui l’avaient si galamment poussée aupremier rang de la foule, ces mêmes cavaliers qui l’avaient ensuiteescortée jusque-là et qui, maintenant, riant haut, avec d’ignoblesplaisanteries à son adresse, enfourchaient les chevaux que desacolytes gardaient dans ce coin de rue en prévision de l’événementqui se produisait.
Le guet-apens, soigneusement ourdi, adroitement exécuté, luiapparut dans toute son horreur, et elle se demanda, trop tard,hélas ! comment elle avait pu être aveugle au point de n’avoireu aucun soupçon à la vue de ces mufles de fauves qui suaient lecrime.
Il est vrai que toute à la joie du triomphe escompté de sonbien-aimé César, elle n’avait pas même songé à les regarder à cemoment-là, et Dieu sait si elle regrettait maintenant.
Alors, comme un pauvre petit oiseau blessé qui replie ses aileset s’abandonne en tremblant à la main cruelle qui s’abat sur lui,frissonnante d’horreur et d’effroi, elle ferma les yeux ets’évanouit.
La voyant immobile et pâle, les bras ballants, comme un corpssans vie, le familier comprit et, cynique et satisfait, ilgouailla :
– La tourterelle est pâmée. Tant mieux ! Voilà quisimplifie ma besogne.
Et d’une voix de commandement, à ses hommes :
– En route, vous autres !
Il se plaça, avec son précieux fardeau, au centre du peloton,qui s’ébranla et partit à toute bride.
Nous avons raconté, en temps et lieu, comment Bussi-Leclercavait échoué dans sa tentative d’assassinat sur la personne duchevalier de Pardaillan. Nous avons expliqué à la suite de quelscombats et quels déchirements intérieurs Bussi, qui était brave,s’était abaissé à cette besogne que lui-même, dans sa conscience,stigmatisait avec une violence de langage qu’il n’eût, certes, pastolérée chez un autre.
Bussi-Leclerc, voyant Pardaillan, l’épée à la main, s’avancermenaçant sur lui, avait cru qu’il allait être encore une foisdésarmé, et dans un geste de folie, il avait jeté son épée loin delui, pour s’éviter cette humiliation, qui avait le don de lui faireperdre la tête.
Fuyant la voix, plus attristée qu’indignée du chevalier qui luidisait, suprême honte : « Je vous faisgrâce ! » Bussi-Leclerc était rentré chez lui en courantet s’était enfermé à double tour, comme s’il eût craint qu’on nedevinât son déshonneur, rien qu’en le voyant.
Car le spadassin qui avait fait triompher tout ce qui, dansParis, savait manier une épée, s’était sincèrement cru déshonoré lejour où Pardaillan lui avait, comme en se jouant, fait sauter desmains son épée, jusqu’à ce jour invincible.
Après avoir vainement essayé de reprendre sa revanche endésarmant à son tour celui pour qui il sentait la haine gronder enlui, il en était venu à se dire que sa mort, à lui Bussi, ou cellede son ennemi pouvait seule laver son déshonneur. Et par unesubtilité au moins bizarre, ne pouvant l’atteindre en combat loyal,il s’était résigné à l’assassinat.
On a vu comment l’aventure s’était terminée. Bussi-Leclercécumant, pleurant des larmes de honte et de rage impuissante,Bussi-Leclerc tournant comme un fauve en cage à grands pas furieuxdans la solitude de la chambre où il s’était enfermé, n’était pasencore revenu de la stupéfiante mésaventure dont il avait été letriste héros.
Toute la nuit, cette nuit que Pardaillan passait dans lessouterrains de la maison des Cyprès, toute cette nuit, Bussi lapassa à tourner et retourner comme un ours dans sa chambre, àramasser sans trêve son humiliante aventure, à se gratifiersoi-même des injures les plus violentes et les plus variées.
Lorsque le jour se leva il avait enfin pris une résolution qu’iltraduisit à haute voix en grognant d’une voix qui n’avait plus riend’humain :
– Par le ventre de ma mère ! puisque le mauditPardaillan, protégé par tous les suppôts d’enfer, d’où il estcertainement issu, est insaisissable et invincible, puisque moi,Bussi-Leclerc, je suis et resterai, tant qu’il vivra, déshonoré, àtelle enseigne que je n’aurais pas le front de me montrer dans larue, puisqu’il en est ainsi et non autrement et que je n’y puisrien, il ne me reste plus qu’un moyen de laver mon honneur :c’est de mourir moi-même. Et puisque l’infernal Pardaillan me faitgrâce, comme il dit, je n’ai plus qu’à me tuer moi-même. Ainsi nepourra-t-on plus se gausser de moi.
Ayant pris cette suprême résolution, il retrouva tout son calmeet son sang-froid. Il trempa son front brûlant dans l’eau fraîche,et, très résolu, très maître de lui, il se mit à écrire une sortede testament dans lequel, après avoir disposé de ses biens enfaveur de quelques amis, il expliquait son suicide de la manièrequi lui parût la plus propre à réhabiliter sa mémoire.
La rédaction de ce factum l’amena sans qu’il s’enaperçût jusque vers une heure de l’après-midi.
Ayant ainsi réglé ses affaires, sûr de n’avoir rien oublié,Bussi-Leclerc choisit dans sa collection une épée qui lui parut lameilleure, plaça la garde par terre, contre le mur, appuya lapointe sur la poitrine, à la place du cœur, et prit son élan pours’enferrer convenablement.
Au moment précis où il allait accomplir l’irréparable geste, onfrappa violemment à sa porte.
Bussi-Leclerc était bien résolu à en finir. Néanmoins, lasurprise l’empêcha d’achever le geste mortel.
– Qui diable vient chez moi ? grommela-t-il avec rage.Par Dieu ! j’y suis. C’est l’un quelconque des trois mignonsque j’ai placés chez Fausta. Peut-être tous les trois. Ils ont ététémoins de ma mésaventure, et sans doute ils viennent s’apitoyerhypocritement sur mon sort. Serviteur, messieurs, je n’ouvrepas.
Comme si elle avait entendu, la personne qui frappait cria àtravers la porte :
– Ho ! monsieur de Bussi-Leclerc ! Vous êtes là,pourtant ? Ouvrez, que diantre ! De la part de laprincesse Fausta !
– Tiens ! pensa Bussi, ce n’est pas la voix deMontsery, ni celle de Chalabre, ni celle de Sainte-Maline.
Et tout rêveur, mais sans bouger encore :
– Fausta !…
L’inconnu se mit à tambouriner la porte et à faire un vacarmeétourdissant en criant à tue-tête :
– Ouvrez, monsieur ! Affaire de toute urgence et depremière importance.
– Au fait, songea Bussi, qu’est-ce que je risque ? Cebraillard expédié à la douce, je pourrai toujours achevertranquillement ce qu’il vient d’interrompre. Voyons ce que nousveut Fausta.
Et il alla ouvrir. Et Centurion entra.
Que venait faire là Centurion ? Quelle proposition fit-il àBussi-Leclerc ? Que fut-il convenu entre eux ? C’est ceque nous apprendrons sans doute par la suite.
Il faut bien croire cependant que ce que l’ancien bachelier ditau spadassin était de nature à changer ses résolutions, puisquenous retrouvons, le lendemain, Bussi-Leclerc à la corridaroyale.
Nous devons cependant dire tout de suite que les propositions oules conseils de Centurion devaient être particulièrement louches,puisque Bussi-Leclerc, qui avait glissé jusqu’à l’assassinat,commença par se fâcher tout rouge, allant jusqu’à menacer Centurionde le jeter par la fenêtre pour le châtier de l’audace qu’il avaitde lui faire des propositions qu’il jugeait injurieuses et indignesd’un gentilhomme.
Il faut croire que le familier factotum de Fausta suttrouver les mots qui convainquent, ou que la haine aveuglaitl’ancien gouverneur de la Bastille au point de lui faire accepterles pires infamies, car après s’être indigné, après avoir menacé,après s’être gratifié soi-même des plus sanglantes injures, ilsfinirent par se quitter bons amis et Bussi-Leclerc ne se suicidapas.
Donc, sans doute comme suite à l’entretien mystérieux que nousvenons de signaler, nous retrouvons Bussi-Leclerc, dans le couloircirculaire de la plaza, semblant guetter Pardaillan, à la têted’une compagnie de soldats espagnols, comme l’avait fort bienremarqué le chevalier.
Lorsque la barrière tomba sous la poussée des hommes à la soldede Fausta, Pardaillan, sans hâte inutile, puisque le danger ne luiparaissait pas immédiat, se disposa à les suivre, tout ensurveillant l’ancien maître d’armes du coin de l’œil.
Bussi-Leclerc, voyant que Pardaillan se disposait à entrer dansla piste, fit rapidement quelques pas à sa rencontre, dansl’intention manifeste de lui barrer la route.
Il faut dire qu’il était suivi pas à pas par les soldats quisemblaient se guider sur lui, comme s’il eût été réellement leurchef.
En toute autre circonstance et en présence de tout autre,Pardaillan eût probablement continué son chemin sans hésitation,d’autant plus que les forces qui se présentaient à lui étaientassez considérables pour conseiller la prudence, même àPardaillan.
Mais, en l’occurrence, il se trouvait en présence d’un homme quile haïssait de haine mortelle, bien que lui-même n’éprouvât aucunsentiment semblable à son égard.
Il se trouvait en présence d’un ennemi à qui il avait infligéplusieurs défaites qu’il savait être très douloureuses pourl’amour-propre du bretteur réputé.
Dans sa logique toute spéciale, Pardaillan estimait que cetennemi avait, jusqu’à un certain point, le droit de chercher àprendre sa revanche et que lui, Pardaillan, n’avait pas le droit delui refuser cette satisfaction.
Or, cet ennemi paraissait vouloir user de son droit puisqu’illui criait d’un ton provocant :
– Hé ! monsieur de Pardaillan, ne courez pas si fort.J’ai deux mots à vous dire.
Cela seul eût suffi à immobiliser le chevalier.
Mais il y avait une autre considération qui avait à elle seuleplus d’importance encore que tout le reste : c’est que Bussi,manifestement animé de mauvaises intentions, se présentait à latête d’une troupe d’une centaine de soldats. Se dérober dans detelles conditions lui apparaissait comme une fuite honteuse, commeune lâcheté – le mot était dans son esprit – dont il étaitincapable.
Ajoutons que, si bas que fût tombé Bussi-Leclerc dans l’espritde Pardaillan, à la suite de son attentat de l’avant-veille, ilavait la naïveté de le croire incapable d’une félonie.
Toutes ces raisons réunies firent qu’au lieu de suivre lesdéfenseurs du Torero, comme il eût peut-être fait en un autremoment, il s’immobilisa aussitôt, et glacial, hérissé, d’autantplus furieux intérieurement que, du coin de l’œil, il remarquaitqu’une autre compagnie, surgie soudain du couloir, se rangeait enligne de bataille, de l’autre côté de la barrière, et sans sesoucier de ce qui se passait autour d’elle, sur la piste, semblaitn’avoir d’autre objectif que de le garder, lui, Pardaillan. Parcette manœuvre imprévue, il se trouvait pris entre deux troupesd’égale force.
Pardaillan eut l’intuition instantanée qu’il était tombé dans untraquenard d’où il ne lui semblait pas possible de se tirer, àmoins d’un miracle.
Mais tout en se rendant compte de l’effroyable danger qu’ilcourait, tout en s’invectivant copieusement, selon son habitude, eten se traitant de fanfaron et de bravache, allant, dans sa fureur,jusqu’à s’adresser lui-même ce nom de Don Quichotte que luiprodiguait habituellement son ami M. de Cervantès, il sefût fait tuer sur place plutôt que de paraître reculer devant laprovocation qu’il devinait imminente.
À l’appel de Bussi-Leclerc, d’une voix éclatante qui domina letumulte déchaîné et fut entendue de tous, avec cette terriblefroideur qui chez lui dénotait une puissante émotion, ilrépondit :
– Eh ! mais… je ne me trompe pas ! C’estM. Leclerc ! Leclerc qui se prétend un maître en faitd’armes et qui est moins qu’un méchant prévôt… un écoliermédiocre ! Leclerc qui profite bravement de ce que Bussid’Amboise est mort pour lui voler son nom et le déshonorer enl’accolant à celui de Leclerc. Outrecuidance qui lui vaudrait labastonnade, bien méritée, que ne manquerait pas de lui faireinfliger par ses laquais le vrai sire de Bussi, s’il était encorede ce monde.
En abordant Pardaillan dans des circonstances aussi anormales,après sa tentative d’assassinat si récente et sa honteuse fuite,Bussi-Leclerc s’attendait certes à être accueilli par une bordéed’injures comme on savait les prodiguer à une époque où tout sefaisait avec une outrance sans bornes.
Comme il importait à la bonne exécution de la tâche qu’ils’était donnée de garder tout son sang-froid, il s’était bienpromis d’écouter, sinon avec un calme réel, du moins avec uneindifférence apparente, toutes les aménités de ce genre dont ilplairait à son ennemi de le gratifier.
Tout de même, il ne s’attendait pas à être touché aussiprofondément. Ce démon de Pardaillan, devant tous cesgentilshommes, ces officiers, ces soldats espagnols, qui, sansdoute, riaient de lui sous cape, du premier coup le frappaitcruellement dans ce qu’il y avait de plus sensible en lui : savanité de maître invincible, jusqu’à sa première rencontre avecPardaillan, sa réputation de brave des braves, consacrée par ce nomde Bussi, généralement accepté, et qu’il avait fini par considérercomme le sien.
Fidèle à la promesse qu’il s’était faite à lui-même, ilaccueillit les paroles du chevalier avec un sourire qu’il croyaitdédaigneux et qui n’était qu’une grimace. Il souriait, mais ilétait livide. Son amour-propre saignait à vif, et il semeurtrissait la poitrine de ses ongles pour s’obliger à garder uneapparence de calme et de dédain.
Mais la colère grondait en lui et il attendait l’heure de larevanche avec une impatience fiévreuse.
Cependant l’apostrophe de Pardaillan appelait une réponse du tacau tac, et Bussi, égaré par la rage, ne trouvait rien qui lui parûtassez violent. Il se contenta de grincer :
– C’est moi, oui !
– Jean Leclerc, reprit la voix impitoyable de Pardaillan,la longue rapière qui vous bat les mollets est-elle aussi longueque celle que vous avez jetée vous-même lorsque vous tentâtes dem’assassiner ? Car c’est un fait étrange vraiment que lorsque,par aventure, vous n’êtes pas désarmé par votre adversaire, vouséprouvez le besoin de vous désarmer vous-même.
Les bonnes résolutions de Bussi-Leclerc commençaient à chavirersous les sarcasmes dont l’accablait celui qu’il eût voulupoignarder à l’instant même. Il tira la longue rapière dont onvenait de lui parler, et la faisant siffler il hurla, les yeux horsde l’orbite :
– Misérable fanfaron !
Avec un suprême dédain, Pardaillan haussa les épaules etcontinua :
– Vous m’avez demandé, je crois, où je courais tout àl’heure… Ma foi, Jean Leclerc, je conviens que si j’avais vouluvous attraper, quand vous avez fui devant mon épée, il m’auraitfallu, non pas courir, mais voler, plus rapide que le tourbillon.Par Pilate ! quand vous fuyez, vous avez, tel le Mercure de lamythologie, des ailes aux talons, mon maître. Et j’y songemaintenant, vous vous croyez un maître et vous l’êtes eneffet : un maître fuyard. Jean Leclerc, vous êtes un maîtrefuyard, un maître poltron.
Tout ceci n’empêchait pas Pardaillan de surveiller du coin del’œil le mouvement de troupes qui se dessinait autour de lui.
En effet, cependant que Bussi-Leclerc s’efforçait de faire bonnecontenance sous les douloureux coups d’épingle que lui prodiguaitPardaillan, comme s’il n’était venu là que pour détourner sonattention en excitant sa verve, les soldats, eux, prenaientposition.
Il en sortait de partout. C’était à se demander où ils s’étaientterrés jusque-là. Et ici, nous sommes obligés de faire unedescription sommaire des lieux.
Pardaillan se trouvait dans le couloir circulaire, large de plusd’une toise. Il avait à sa gauche la barrière qui avait été jetéebas, en partie. Par-delà la barrière, c’était la piste. En face delui, c’était le couloir qui tournait sans fin autour de lapiste.
– En allant par là, droit devant lui, il eût abouti àl’endroit réservé au populaire. Derrière lui, c’était toujours lemême couloir, ayant en bordure des gradins occupés par les gens denoblesse. Enfin à sa droite il y avait un large couloir aboutissantà l’endroit où se dressaient les tentes des champions.
Or, tandis qu’il accablait Bussi-Leclerc de ses sarcasmes, surla piste, à sa gauche, une deuxième, puis une troisième compagnieétaient venues se joindre à la première et s’étaient placées là enmasses profondes…
Environ quatre cents hommes se trouvaient là. Quatre centshommes qui, l’épée ou l’arquebuse à la main, attendaientimpassibles, sans s’occuper de ce qui se passait autour d’eux,quatre cents hommes qui semblaient être placés là uniquement pourlui et semblaient dire : « Tu ne passeras pas parlà. »
Et de fait, un boulet seul eût pu traverser les dix ou douzerangs de profondeur qu’avait cette agglomération de forcesfantastique, si l’on songe qu’elle ne visait qu’un homme, seul,armé seulement de son épée.
Devant lui, derrière lui, dans cette espèce de boyau qu’était lecouloir circulaire, c’était un grouillement fantastique d’hommesd’armes.
Bien qu’ils fussent moins nombreux là que sur la piste, lessoldats paraissaient, au contraire, être en nombre plusconsidérable. Cela tenait à ce que les troupes, manquant de frontpour se déployer, s’étendaient en profondeur.
Essayer de se frayer un chemin, à travers les vingt ou trenterangs de profondeur, eût été une entreprise chimérique, au-dessusdes forces humaines, qui ne pouvait être tentée, même par unPardaillan.
Enfin, à sa droite où il eût pu, comme sur la piste, trouverassez d’espace pour non pas tenter une défense impossible, maisessayer de battre en retraite en se défilant parmi les tentes, lesbarrières, mille objets hétéroclites qui eussent pu, à la rigueur,faciliter cette retraite, de ce côté-là, on n’eût pas trouvé unespace long d’une toise qui ne fût occupé. Et là, comme sur lapiste, comme dans le couloir, pas un homme isolé. Partout desmasses compactes.
Cet envahissement s’était effectué avec une rapiditéfoudroyante. Ces troupes, longtemps et habilement dissimulées,ayant des instructions claires, données d’avance, avaient manœuvréavec un ordre et une précision parfaits.
En moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l’expliquer,l’encernement était complet, et Pardaillan se trouvait pris aucentre de ce cercle de fer, composé de près d’un millier desoldats.
Il avait fort bien observé le mouvement, et si Bussi-Leclerc nes’était placé d’un air provocant sur sa route, il est à présumerqu’il ne se fût pas laissé acculer ainsi. Il eût tenté quelque coupde folie, comme il en avait réussi quelques-uns dans sa vieaventureuse, avant que la manœuvre fût achevée et que la retraitelui eût été coupée.
Et c’était là une invention de Fausta qui s’était dit que lemeilleur moyen de l’immobiliser, de l’amener en quelque sorte à selivrer lui-même, c’était de le placer dans la nécessité de choisirentre se faire prendre ou paraître fuir.
Ah ! comme elle le connaissait bien ! Comme ellesavait que son choix serait vite fait ! C’est ce qu’il avaitfallu faire comprendre et accepter à Bussi-Leclerc qui, maintenantque les prévisions de Fausta se réalisaient, ne regrettait plusd’avoir eu à supporter les sarcasmes de celui qu’il haïssait.
Pardaillan, donc, dès l’instant où Bussi l’interpella, résolutde lui tenir tête, quoi qu’il dût en résulter. Il ne se croyaitpas, nous l’avons dit, directement menacé. L’eût-il cru que sarésolution n’eût pas varié.
Il pensait toujours que tous ces soldats étaient mis sur pied enprévision des événements que l’arrestation du Torero devait fairesurgir. Mais comme, tout en invectivant Bussi-Leclerc, ilsurveillait attentivement ce qui se passait autour de lui, il nefut pas longtemps à comprendre que c’était à lui qu’on envoulait.
Jamais il ne s’était trouvé en une passe aussi critique, et ense redressant, hérissé, flamboyant, terrible, il jugeait lasituation telle qu’elle était, avec ce sang-froid qui nel’abandonnait pas, malgré qu’il sentit le sang battre ses tempes àcoups redoublés, et il songeait :
– Allons, c’est ici la fin de tout ! C’est ici que jevais laisser mes os ! Et c’est bien fait pour moi !Qu’avais-je besoin de m’arrêter pour répondre à ce spadassin quej’eusse toujours retrouvé ! Je pouvais encore gagner au large.Mais non, il a fallu que la langue me démangeât. Puisse le diableme l’arracher ! Me voici bien avancé maintenant. Il ne mereste plus qu’à vendre ma vie le plus chèrement possible, car pourme tirer de là, le diable lui-même ne m’en tirerait pas.
Pendant ce temps, l’orage éclatait du côté du populaire. Lessoldats, après avoir déchargé leurs arquebuses avaient reçu le chocterrible du peuple exaspéré. La piste était envahie, le sangcoulait à torrents.
De part et d’autre on se portait des coups furieux, accompagnésd’injures, de vociférations, d’imprécations, de juronsintraduisibles Pendant ce temps, le Torero, cause involontaire decette effroyable boucherie, était enlevé par les hommes deFausta.
Chose étrange, qui dénotait la parfaite discipline des troupesde d’Espinosa, tandis que, là-bas, la bataille se déroulait avecses clameurs assourdissantes, son tumulte indescriptible, avec lechoc des armes, les plaintes des blessés, les râles des agonisants,ici, comme si rien ne se fût passé si près, c’était l’ordreparfait, le calme et le silence lourd, étouffant, qui précèdel’orage. Et cela faisait un contraste frappant.
Bussi-Leclerc avait dégainé et s’était campé devant Pardaillan.Autour de celui-ci, le cercle de fer s’était rétréci, etmaintenant, il n’avait plus qu’un tout petit espace de libre.
Partout, devant, derrière, à droite et à gauche, aussi loin quesa vue pouvait aller, il voyait des hommes impassibles qui, le fernu à la main, attendaient un ordre pour se ruer sur lui et lemettre en pièces.
Bussi-Leclerc ouvrait la bouche pour répondre à la dernièreinsulte de Pardaillan. Une main fine et blanche se posa sur sonbras et, d’une pression à la fois douce et impérieuse, lui imposasilence. En même temps, une voix que Pardaillan reconnut aussitôtdit avec un accent grave :
Eh bien ! Pardaillan, crois-tu pouvoir échapper ?Regarde autour de toi, Pardaillan. Vois ces centaines d’hommesarmés qui te serrent de près. Tout cela, c’est mon œuvre à moi.Cette fois-ci je te tiens, je te tiens bien. Nulle puissancehumaine ou infernale ne peut t’arracher à mon étreinte. Tu tedisais invulnérable, et j’avais presque fini par le croire.« Mon heure n’est pas venue, disais-tu, parce que vous êtesvivante et qu’il est écrit que Pardaillan doit tuer Fausta ».Je suis vivante encore, Pardaillan, et toi, tu es en mon pouvoir etton heure est enfin venue !
– Par Dieu ! madame, gronda Pardaillan, j’ai rencontrécelui-ci – d’un geste de mépris écrasant il désignait Bussi, lividede fureur – j’ai vu celui-ci que j’ai connu geôlier autrefois, quis’est fait assassin et, ne se jugeant pas assez bas, s’est faitsbire et pourvoyeur de bourreau ; j’ai vu ceux-là – ildésignait les officiers et les soldats qui frémirent sous l’affront– ceux là qui ne sont pas des soldats. Des soldats ne se fussentpas mis à mille pour meurtrir ou arrêter un seul homme. J’ai vu sedessiner le guet-apens, s’organiser l’assassinat, j’ai vu lesreptiles, les chacals, toutes les bêtes puantes et immondess’avancer en rampant, prêtes à la curée, et je me suis dit que pourcompléter la collection, il ne manquait plu qu’une hyène. Etaussitôt, vous êtes apparue. En vérité, je vous le dis, madame, unefête pareille ne pouvait se passer sans Fausta, organisatriceincomparable qui ne pouvait rester dans l’ombre.
Impassible, elle essuya la violente diatribe sans sourciller.Elle ne daigna pas discuter. À quoi bon ? Elle parut mêmeaccepter ce qu’il avait dit, en assumer la responsabilité en disantavec un hochement de tête approbateur :
– Oui, tu l’as dit, je ne pouvais manquer d’assister à lafête organisée par moi, car, sache-le, c’est par mon ordre que cessoldats sont ici, c’est par mon ordre queM. de Bussi-Leclerc s’est présenté devant toi. Je savais,Pardaillan, que tu ne saurais pas résister à ta frénésie de bravadeet que, pendant ce temps, moi, je pourrais tendre mon filet entoute quiétude. Et il en a été ainsi que je l’avais prévu. Etmaintenant, tu es pris dans les mailles du filet, dont rien nepourra te défaire, et c’est pour te dire cela que je suisvenue.
Et, se tournant vers un officier qui rongeait rageusement samoustache, honteux qu’il était du rôle qu’on leur faisait jouer,sur un ton de suprême autorité, en désignant Pardaillan de lamain :
– Arrêtez cet homme !
L’officier allait s’avancer lorsque Bussi-Leclercs’écria :
– Un instant, mort-diable !
Cette intervention soudaine de Bussi-Leclerc n’était pasconcertée avec Fausta, car elle se tourna vivement vers lui et,sans cacher le mécontentement qu’elle éprouvait :
– Perdez-vous la tête, monsieur ? Que signifiececi ?
– Eh ! madame, fit Bussi, avec une brusquerieaffectée, le sire de Pardaillan, qui se vante de m’avoir désarmé etmis en fuite, me doit bien une revanche, que diable ! Je nesuis venu ici que pour cela, moi !
Fausta le considéra une seconde avec un étonnement qui n’avaitrien de simulé. Bussi-Leclerc, qui s’était toujours laissé désarmerdans toutes ses rencontres avec Pardaillan, choisissait le momentoù celui-ci était enfin pris pour venir le provoquer. Trèssincèrement, elle le crut soudainement frappé de démence. Ellebaissa d’instinct le ton pour lui demander d’un air vaguementapitoyé :
– Vous voulez donc vous faire tuer ? Croyez-vous que,dans sa situation, il poussera la folie jusqu’à vous faire grâce dela vie, une fois de plus ?
Bussi-Leclerc secoua la tête avec un entêtement farouche, etsur, un ton d’assurance qui frappa Fausta :
– Rassurez-vous, madame, dit-il. Je comprends ce que vousdites… et même ce que vous n’osez me dire en face, de peur de mecontrister. Le sire de Pardaillan ne me tuera pas. Je vous en donnel’assurance formelle.
Fausta crut qu’il avait inventé ou acheté quelque botte secrète,comme on en trouvait tous les jours, et que sûr de triompher, iltenait à le faire devant tous ces soldats qui seraient les témoinsde sa victoire et rétabliraient sa réputation ébranlée de maîtreinvincible. Il paraissait tellement sûr de lui qu’une autreappréhension vint l’assaillir, qu’elle traduisit engrondant :
– Vous n’allez pas le tuer, j’imagine ?
– Peste non ! madame. Je ne voudrais ni pour or nipour argent le soustraire au supplice qui l’attend. Je ne le tueraipas, soyez tranquille.
Il prit un temps pour produire son petit effet avec plus deforce et, avec une insouciance affectée :
– Je me contenterai de le désarmer.
Fausta demeura un moment perplexe. Elle se demandait si elledevait le laisser faire. Non qu’elle s’intéressât à lui à ce point,mais tant elle craignait de voir Pardaillan lui échapper. C’estqu’elle était payée pour savoir qu’avec le chevalier on ne pouvaitjamais jurer de rien.
Elle allait donc donner l’ordre de procéder à l’instant à laprise de corps de celui qu’on pouvait considérer commeprisonnier.
Bussi-Leclerc lut sa résolution dans ses yeux.
– Madame, dit-il d’une voix tremblante de colère contenue,j’ai fait vos petites affaires de mon mieux et moi seul sais cequ’il m’en a coûté. De grâce, je vous en prie, laissez-moi faireles miennes à ma guise… ou je ne réponds de rien.
Ceci était dit sur un ton gros de sous-entendus menaçants.Fausta comprit que le contrarier ouvertement pouvait êtredangereux.
Qui pouvait savoir à quelles extrémités pourrait se livrer cethomme que la haine rendait fou furieux ? Au surplus, enconsidérant les troupes formidables qui entouraient le chevalier,elle se rassura quelque peu.
– Soit, dit-elle d’un ton radouci, agissez donc à votreguise.
Et en elle-même, elle ajouta :
« S’il se fait tuer, s’il reçoit une suprême et sanglantehumiliation, après tout, tant pis pour lui. Que m’importe, àmoi. »
Bussi-Leclerc s’inclina, et froidement :
– Écartez-vous donc, madame, et ne craignez rien. Iln’échappera pas au sort qui l’attend.
Et se tournant vers Pardaillan qui, un sourire dédaigneux auxlèvres, avait attendu patiemment la fin de cet entretienparticulier :
– Holà ! monsieur de Pardaillan, fit-il à haute voix,ne pensez-vous pas que l’heure est bien choisie pour donner aumauvais écolier que je suis une de ces prestigieuses leçons dontvous seul avez le secret ? Voyez l’admirable galerie de bravesqui vous entoure. Où trouver témoins plus nombreux et mieuxqualifiés de la défaite humiliante que vous ne manquerez pas dem’infliger ?
Pardaillan savait bien, quoi qu’il en eût dit, que Bussi-Leclercétait brave. Il savait bien que la mort ne l’effrayait pas. Mais ilsavait aussi que ce que le spadassin appréhendait par dessus tout,c’était précisément de se voir infliger devant témoins la défaitedont il parlait en raillant.
Or, jusqu’ici, l’insuccès de ses diverses tentatives était faitpour lui faire plutôt éviter une rencontre avec celui qu’il étaitbien forcé de reconnaître pour son maître en escrime.
D’où venait donc que Bussi-Leclerc osait l’appeler en combatsingulier devant cette multitude de soldats qui seraient témoins deson humiliation ? Car il ne pouvait se leurrer à ce point decroire qu’il serait vainqueur.
Il eut l’intuition que cette superbe assurance cachait quelquecoup de traîtrise. Mais quoi ? Quelques instants plus tôtcette pensée ne lui serait pas venue de suspecter la bonne foi del’ancien membre des Seize[7] . Maisdevant son attitude louche, devant sa complicité hautementproclamée, par Fausta, et non démentie, il sentait les soupçonsl’envahir.
Il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire comme pours’assurer qu’on n’allait pas le charger à l’improviste, parderrière.
Mais non, les soldats attendaient, raides et immobiles, qu’onleur donnât des ordres, et les officiers, de leur côté, semblaientse guider sur Bussi. Il secoua la tête pour chasser les pensées quil’importunaient, et de sa voix mordante :
– Et si je vous disais que, dans les conditions où il seproduit, il ne me convient pas d’accepter votre défi ?
– En ce cas, je dirai, moi, que vous vous êtes vanté enprétendant m’avoir désarmé. Je dirai – continua Bussi en s’animant– que le sire de Pardaillan est un fanfaron, un bravache, unhâbleur, un menteur. Et s’il le faut absolument, pour l’amener à sebattre, j’aurai recours au suprême moyen, celui qu’on n’emploiequ’avec les lâches, et je le souffletterai de mon épée, ici, devantvous tous qui m’entendez et nous regardez.
Et, ce disant, Bussi-Leclerc fit un pas en avant et leva sarapière comme pour en cingler le visage du chevalier.
Et il y avait dans ce geste, dans cette provocation inouïe,adressée à un homme virtuellement prisonnier, quelque chose de baset de sinistre qui amena un murmure de réprobation sur les lèvresde quelques officiers.
Mais Bussi-Leclerc, emporté par la colère, ne remarqua pas cetteréprobation.
Quant à Pardaillan, il se contenta de lever la main, et cesimple geste suffit pour que le maître d’armes n’achevât pas lesien. D’une voix blanche qui fit passer un frisson sur la nuque duprovocateur :
– Je tiens le coup pour reçu, dit froidementPardaillan.
Et faisant deux pas en avant, plaçant le bout de son index surla poitrine de Bussi :
– Jean Leclerc, dit-il, avec un calme effrayant, je voussavais vil et misérable, je ne vous savais pas lâche. Vous êtescomplet maintenant. Le geste que vous venez d’esquisser, vous lepaierez de votre sang. Tiens-toi bien, Jean Leclerc, je vais tetuer.
En disant ces mots, il se recula et dégaina.
Alors ses yeux tombèrent sur le fer qu’il avait à la main ;C’était cette épée qui n’était pas à lui, cette épée qu’il avaitramassée au cours de sa lutte avec Centurion et ses hommes, cetteépée qui lui avait paru suspecte au point qu’il avait discuté unmoment avec lui-même pour savoir s’il ne ferait pas bien deretourner la changer.
Et voilà qu’en se voyant ce fer à la main, ses soupçons luirevenaient en foule, et une vague inquiétude l’envahissait. Et illui semblait que Bussi-Leclerc le considérait d’un air narquois,comme s’il avait su à quoi s’en tenir.
Tour à tour, il regarda sa rapière et Bussi-Leclerc comme s’ileût voulu le fouiller jusqu’au fond de l’âme. Et la mine inquiètedu spadassin ne lui dit sans doute rien de bon, car il revint à sonépée.
Il saisit vivement la lame dans sa main et la fit ployer etreployer. Il avait déjà fait ce geste dans la rue et n’avait riendécouvert d’anormal. Cette fois encore, l’épée lui parut à la foissouple et résistante. Il ne découvrit aucune tare.
Et, cependant, il flairait quelque chose, quelque chose quigisait là, dans ce fer, et qu’il ne parvenait pas à découvrir,faute du temps nécessaire à l’étudier minutieusement, comme il eûtfallu.
Bussi-Leclerc, sur un ton qui sonna d’une manière étrangementfausse à ses oreilles, peut-être prévenues, bougonna d’une voixrailleuse :
– Que de préparatifs, mort Dieu ! Nous n’en finironspas.
Et aussitôt, il tomba en garde en disant d’un airdétaché :
– Quand vous voudrez, monsieur.
Autant il s’était montré emporté jusque-là, autant il paraissaitmaintenant froid, merveilleusement maître de lui, campé dans uneattitude irréprochable.
Pardaillan secoua la tête, comme pour dire :
« Le sort en est jeté ! »
Et les yeux dans les yeux de son adversaire, les dents serrées,il croisa le fer en murmurant :
– Allons !
Et il lui sembla, peut-être se trompait-il, qu’en le voyanttomber en garde, Bussi-Leclerc avait poussé un soupir desoulagement et qu’une lueur triomphante avait éclairé furtivementson regard.
– Mort du diable ! songea-t-il, je donneraisvolontiers cent pistoles pour savoir au juste ce que peut bienmanigancer ce scélérat !
Et, sous cette impression, au lieu d’attaquer avec sa fougueaccoutumée, il tâta prudemment le fer de son adversaire.
L’engagement ne fut pas long.
Tout de suite, Pardaillan laissa de côté sa prudente réserve etse mit à charger furieusement.
Bussi-Leclerc se contenta de parer deux ou trois coups etsoudain, d’une voix éclatante :
– Attention ! hurla-t-il triomphalement, Pardaillan,je vais te désarmer !
À peine avait-il achevé de parler qu’il porta successivementplusieurs coups secs, sur la lame, comme s’il eût voulu la briseret non la lier. Pardaillan d’ailleurs le laissait fairecomplaisamment, espérant qu’il finirait par se trahir et découvrirson jeu.
Dès qu’il eut porté ces coups bizarres qui n’avaient rien decommun avec l’escrime, Bussi-Leclerc glissa prestement son épéesous la lame de Pardaillan comme pour la soutenir, et d’un gestesec et violent il redressa son épée de toute sa force.
Alors Fausta, stupéfaite, les officiers et les soldats,émerveillés, virent ceci :
La lame de Pardaillan, arrachée, frappée par une forceirrésistible, suivit l’impulsion que lui donnait l’épée de Bussi,s’éleva dans les airs, décrivit une large parabole et alla tomberdans la piste.
– Désarmé ! rugit Bussi-Leclerc. Nous sommesquittes.
Au même instant, fidèle à la promesse faite à Fausta de lelaisser vivant pour le bourreau, il se fendit à fond, visant lamain de Pardaillan, voulant avoir la gloire de le toucher, portason coup et, comme s’il eût craint que, même désarmé, il ne revintsur lui, il fit un bond en arrière et se mit hors de sa portée.
Il rayonnait, il exultait, le brave spadassin. Il triomphait surtoute la ligne. Là, devant ces centaines de gentilshommes et desoldats, spectateurs attentifs de cet étrange duel, il avait eu lagloire de désarmer et de toucher l’invincible Pardaillan.
Nous avons dit à dessein que la lame de Pardaillan était alléetomber sur la piste.
En effet, on se tromperait étrangement si on croyait sur paroleBussi-Leclerc criant qu’il a désarmé son adversaire.
La lame avait sauté, la lame, préalablement limée, habilementmaquillée, mais la poignée était restée dans la main duchevalier.
En résumé, Bussi-Leclerc n’avait nullement désarmé sonadversaire et la piteuse comédie qu’il venait de jouer là (comédiesuggérée et mise à exécution, dans sa tâche la plus délicate,savoir la substitution de l’arme truquée à la rapière du chevalier)cette comédie était de l’invention de Centurion, qui avait vu là lemoyen d’obtenir de Bussi ce que Fausta l’avait chargé de luidemander et de se venger en même temps, par une humiliationpublique, de celui qui l’avait corrigé vertement en public.
Bussi-Leclerc pouvait triompher à son aise, car, de loin, on nepouvait voir la poignée restée dans la main crispée de Pardaillan,et comme tout le monde, en revanche, avait pu voir voler la lame,pour la plupart des spectateurs le doute n’était paspossible : l’invincible, le terrible Français avait trouvé sonmaître.
Pour compléter la victoire de Bussi-Leclerc, il se trouva queson épée, alors qu’il s’était fendu sur son adversaire désarmé parun coup de traîtrise, son épée avait éraflé un doigt assezsérieusement pour que quelques gouttes de sang jaillissent etvinssent tacher de pourpre la main de Pardaillan.
Ce n’était qu’une piqûre insignifiante. Mais de loin, ce sangpermettait, de croire à une blessure plus sérieuse.
Malheureusement pour Bussi, les choses prenaient un tout autreaspect vis-à-vis de ceux qui, placés aux premiers rangs, purentvoir de près, dans tous ses détails, la scène qui venait de sedérouler et celle qui suivit.
Ceux-là distinguèrent le tronçon d’épée resté dans la main duchevalier. Ils comprirent que s’il était désarmé, ce n’était pas dufait de l’adresse de Bussi, mais par suite d’un fâcheux accident.Et même, à la réflexion, cet accident lui-même leur parut quelquepeu suspect.
Quant à Pardaillan, il avait eu une seconde d’effarement biencompréhensible en voyant sa lame s’envoler dans l’espace. Luiaussi, il avait cru naïvement à un accident.
Et pourtant, dès l’instant où il avait été provoqué del’outrageante manière que l’on sait, sa défiance avait été mise enéveil. Mais, dans son idée, il ne pouvait être question que dequelque passe d’arme inconnue, de quelque botte secrète, déloyale,indigne d’un gentilhomme.
Jamais l’idée ne lui serait venue que la frénésie haineuse pûtoblitérer le sens de l’honneur et même le simple bon sens d’unhomme réputé brave et intelligent, jusqu’à ce jour, au point del’assassiner jusqu’à ourdir une machination aussi lâche, aussicompliquée et aussi niaise car en résumé, qui espérait-il abuseravec cette grossière comédie ?
Mais, devant le cri de triomphe de Bussi, force lui avait étéd’admettre qu’une perfidie semblable était possible. Et cela luiavait paru si pitoyable, si grotesque, si risible, que malgré lui,oubliant tout, il était parti d’un éclat de rire formidable,furieux, inextinguible.
Et c’était si imprévu, en un pareil moment, on sentait simanifestement gronder la fureur dans cet éclat de rire qui n’avaitplus rien d’humain, que les spectateurs de cette scène, soudainglacés, se considérèrent avec effarement, plus impressionnés certesque par le spectacle, cependant tragique, de la bataille qui sedéroulait autour d’eux.
Et Bussi-Leclerc, si brave qu’il fût, sentit un frisson leparcourir de la nuque aux talons, et, tout en se rencoignant dansles rangs pressés des soldats espagnols, comme s’il ne se fût passenti en sûreté, il commença de regretter amèrement d’avoir suivisi scrupuleusement les perfides conseils de Centurion et il euthonte du rôle odieux qu’on l’avait amené à jouer dans cetteaffaire.
C’est que au fur et à mesure que le rire se déchaînaitirrésistiblement, le chevalier sentait une colère violente,furieuse, comme il en avait rarement ressenti de pareille,l’envahir tout entier, au point que lui qui savait si bien garderson sang-froid dans les passes les plus critiques, il était tout àfait hors de lui, et se sentait incapable de se modérer, encoremoins de raisonner ses impressions.
Il ne voyait qu’une chose, et c’est ce qui déchaînait en lui ceterrible accès de fureur : c’est que Bussi, par des moyensdéloyaux, l’avait, pour ainsi dire, livré au bourreau, pieds etpoings liés. Car, et c’est ce qui l’enrageait le plus, par suite del’intervention du spadassin, il se voyait irrémédiablement perdu.Et dans son esprit il clamait :
– Eh quoi ! se peut-il que, pour une misérableblessure faite à son amour-propre, un homme s’avilisse à cepoint ! Par Pilate ! je ne connaissais pas ceBussi-Leclerc ! C’est un dangereux scélérat. Qu’il aitorganisé cette ridicule comédie, pour la satisfaction de sa vanité,passe encore… Encore que je croie que nul n’en sera dupe ; cequi est odieux, intolérable, impardonnable, incroyable, ce quipasse toute mesure, c’est qu’il m’ait froidement immobilisé icisachant que j’allais être pris comme un goujon dans un filet ;c’est qu’il m’ait lâchement provoqué, traîtreusement désarmé, aumoment précis où il savait ma vie en péril. Que n’a-t-il essayé deme tuer loyalement, puisque décidément il me veut lamalemort ! Mais non, il a fallu qu’il s’abaissât à pareillebesogne, sachant le sort qui m’est réservé, et qu’il se fît,sciemment, volontairement, méchamment, pourvoyeur de bourreau.
Car je l’ai entendu dire à Fausta qu’il ne voulait pas, en metuant, me soustraire au supplice qui m’est réservé. Et quelsupplice ? Heu ! sur ce point je puis m’en rapporter à lafertile imagination de la damnée papesse. Mort du diable ! ilfaut que ce scélérat soit châtié sur l’heure, et je vaisl’étrangler de mes propres mains, puisque je n’ai pas d’arme. Ouplutôt non ; puisque les blessures d’amour-propre sont lesseules qui aient réellement prise sur ce sacripant, je vais luiinfliger une de ces humiliations sanglantes dont il gardera àjamais le cuisant souvenir, si tant est qu’il soit assez pleutrepour consentir à vivre après la correction que je vais luiadministrer, et qui me paraît la seule digne de son abominablefélonie.
Et en songeant de la sorte, sa fureur, sans cesse grandissante,bouleversait ses traits habituellement si fins, si railleurs, aupoint de le rendre méconnaissable.
Livide, hérissé, exorbité, effrayant, avec ce rire extravagantqu’il ne paraissait plus pouvoir réfréner, avec des gestesbrusques, saccadés, inconscients, un inappréciable instant il euttoutes les apparences d’un fou furieux.
Cette impression ne fut pas éprouvée que par les comparses decette scène, car il entendit vaguement Fausta dire d’une voix quel’espoir et la joie faisaient trembler :
– Oh ! serait-il devenu fou ? Déjà !…
Et une autre voix impassible – celle de d’Espinosa –répondit :
– Notre besogne serait terminée, avant que d’avoir étéentreprise.
– Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi. Je n’eussejamais cru qu’un esprit qui paraissait si ferme, sombrerait avectant de facilité.
– C’est qu’il s’est vu irrémissiblement perdu. Cet hommeest un orgueilleux. Sa défaite a été un coup insupportable pourlui. Je commence à croire, princesse, que vous aviez raison quandvous disiez que nous ne pourrions l’abattre qu’en le faisantsombrer dans la folie.
– Et c’est lui qui m’a indiqué le seul point sur lequel ilne se sentait pas invulnérable.
– Comme Samson le fit à Dalila. N’importe, je confesse quej’eusse été curieux de voir si les différentes épreuves parlesquelles nous avions résolu de le faire passer eussent obtenu cerésultat que nous n’osions espérer et que, sans le vouloir, nousavons atteint si aisément.
– Silence ! cardinal, gronda Fausta, qui étudiaitpassionnément les traits convulsés du chevalier. N’allez pas luidonner l’éveil par des paroles inconsidérées.
– Eh ! madame, regardez-le donc ! il ne nousentend même pas. C’en est fait de ce terrible fier-à-bras.
– Avec Pardaillan, on ne sait jamais. Il nous entendpeut-être, si bas que nous parlions.
– En ce cas, fit dédaigneusement d’Espinosa, dans l’état oùle voilà, il est incapable de nous comprendre.
Dans sa crise nerveuse poussée jusqu’à la frénésie, Pardaillanne les voyait pas. Ils étaient assez loin de lui et ils parlaientbas, d’après le propre aveu de Fausta, et pourtant il perçutnettement toutes ces paroles. En lui-même, en faisant des effortsdésespérés pour retrouver un peu de calme, il grommelait :
– Or ça, j’ai donc l’air d’un fou ? Peut-être lesuis-je en effet. Je sens ma tête qui semble vouloir éclater. Il meparaît que ma folie, si elle persistait, serait singulièrementagréable à la douce Fausta et à son digne ami d’Espinosa. Quesignifient ces paroles qu’ils viennent de prononcer ? Medonner l’éveil !… En quoi ? Et moi qui les oubliais cesdeux-là !
Il se secoua furieusement et grogna :
– Morbleu ! je ne veux pas devenir fou, moi !Peste ! ils seraient trop contents ! Ah ! c’est moiqui lui ai dit que…
Et par un effort de volonté surhumain, il réussi à se maîtriser,à retrouver, en partie, sa lucidité.
En même temps, il se mit en marche, allant droit àBussi-Leclerc, impérieusement poussé par cette idée qui dominait enlui : châtier séance tenante le scélérat.
Et, chose singulière, dès. L’instant où il s’ébranla pour uneaction déterminée, tout le reste disparut et son calme lui revintpeu à peu. En même temps, par un phénomène bizarre que nous ne nouschargeons pas d’expliquer, les paroles qu’il venait d’entendre etqui l’avaient amené à réagir, ces paroles il lui sembla les avoirperçues dans un songe, elles s’estompèrent, s’effacèrent, nelaissèrent aucune trace dans sa mémoire.
En le voyant se diriger vers Bussi avec cette résolution froidequ’il avait dans l’action, Fausta murmura en le désignant du coinde l’œil à d’Espinosa :
– Que vous disais-je ? Avec lui on ne sait jamais. Ila surmonté la crise. Fasse le ciel qu’il n’ait pas entendu vosimprudentes paroles !
D’Espinosa ne répondit rien. Avec une attention soutenue ilétudiait Pardaillan qui, tout son sang-froid revenu, venait depasser sans les regarder. Et le résultat de cet examen fut qu’ilhocha la tête en disant :
– Non ! Il n’a pas entendu.
– Je le crois aussi. Et c’est fort heureux. Sans quoi, c’enserait fait de nos projets, dit Fausta.
D’Espinosa observait toujours Pardaillan et, le voyant sediriger vers Bussi-Leclerc, d’un pas rude, dans une attitude qui nelaissait aucun doute sur ses intentions, il eut un soupçon desourire, et :
– Je crois, dit-il froidement, que tout désarmé qu’il estle chevalier de Pardaillan va faire passer un moment pénible à cepauvre M. de Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet hommeextraordinaire soit contre nous ! Que n’aurions-nous puentreprendre s’il avait été à nous !
Fausta approuva gravement de la tête, avec un geste quisignifiait : ce n’est pas de notre faute s’il n’est pas ànous. Puis, curieusement, elle porta ses yeux sur Pardaillanavançant, l’air menaçant, sur Bussi-Leclerc qui reculait au fur età mesure en jetant à Fausta des regards qui criaient :
– Qu’attendez-vous donc pour le faire saisir ?
Mais elle n’eut pas l’air de voir le spadassin et, se tournantvers d’Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froidque le sien :
– En effet, je ne donnerais pas un denier de l’existence deM. de Bussi-Leclerc, dit-elle.
– Si vous le désirez, princesse, nous pouvons faire saisirM. de Pardaillan sans lui laisser le temps d’exécuter cequ’il médite.
– Pourquoi ? dit Fausta avec une indifférencedédaigneuse. C’est pour son propre compte et pour sa propresatisfaction que M. de Bussi-Leclerc a machiné de longuemain son coup de traîtrise. Qu’il se débrouille tout seul.
– Pourtant, nous-mêmes…
– Ce n’est pas la même chose, interrompit vivement Fausta.Nous voulons la mort de Pardaillan. Ce n’est pas notre faute si,pour atteindre ce but, nous sommes obligés d’employer des moyensextraordinaires, tous les moyens humains ordinaires ayant échoué.Nous voulons le tuer, mais nous savons rendre un hommage mérité àsa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons royalement qu’il estdigne de notre respect. La preuve en est que, au moment où votremain s’appesantit sur lui, vous ne lui marchandez pas l’admiration.Nous voulons le tuer, c’est vrai, mais nous ne cherchons pas à ledéshonorer, à le ridiculiser. Fi ! ce sont là procédés dignesd’un Leclerc, comme dit le sire de Pardaillan. Ce misérablespadassin a attiré sur sa tête la colère de cet hommeredoutable ; encore un coup, qu’il se débrouille comme ilpourra. Pour moi, je n’esquisserai pas un geste pour détourner delui le châtiment qu’il mérite.
D’Espinosa eut un geste d’indifférence qui signifiait que luiaussi il se désintéressait complètement du sort de Bussi.
Cependant, à force de reculer devant l’œil fulgurant duchevalier, il arriva un moment où Bussi se trouva dansl’impossibilité d’aller plus loin, arrêté qu’il était par la massecompacte des troupes qui assistaient à cette scène. Force lui futdonc d’entrer en contact avec celui qu’il redoutait.
Que craignait-il ? À vrai dire il n’en savait rien.
S’il se fût agi d’échanger des coups mortels, quitte à resterlui-même sur le carreau, il n’eût éprouvé ni crainte ni hésitation.Il était brave, c’était indéniable.
Mais Bussi-Leclerc n’était pas non plus l’homme fourbe ettortueux que son dernier geste semblait dénoncer. Pour l’amener àaccomplir ce geste qui le déshonorait à ses propres yeux, il avaitfallu un concours de circonstance spécial. Il avait fallu que letentateur apparût à l’instant précis où il se trouvait dans un étatd’esprit voisin de la démence, pour lui faire agréer uneproposition infamante. Or, il ne faut pas oublier que Bussi allaitse suicider au moment où Centurion était intervenu.
Dans un état d’esprit normal, Bussi n’eût pas hésité à luirentrer dans la gorge, à l’aide de sa dague, ses conseilsinsidieux. Encore ce n’avait pas été sans lutte, sans déchirements,et sans s’adresser à lui-même les injures les plus violentes qu’ilavait accepté de jouer le rôle qu’on sait.
Maintenant que l’irréparable était accompli, Bussi avait hontede ce qu’il avait fait, Bussi croyait lire la réprobation sur tousles visages qui l’environnaient, Bussi avait conscience qu’ils’était dégradé et méritait d’être traité comme tel. Et c’est cequi l’enrageait le plus de se juger lui-même indigne d’être traitéen gentilhomme.
Sa terreur provenait surtout de ce qu’il voyait Pardaillan, sansarme, résolu néanmoins à le châtier. Que méditait-il ? Quellesanglante insulte allait-il lui infliger devant tous ces hommesrassemblés ? Voilà ce qui le préoccupait le plus.
Et lui, lui Bussi-Leclerc, serait-il acculé à cette suprêmehonte de se servir de son épée contre un homme qui n’avait d’autresarmes que ses mains ? Et s’il avait le courage de sesoustraire à cette dernière lâcheté, qu’arriverait-il ? Ilconnaissait la force peu commune de son adversaire et savait qu’ilne pèserait pas lourd dans ses mains puissantes.
Pour lui, le dilemme se réduisait à ceci : se déshonorer ense laissant frapper par un homme désarmé, ou se déshonorer en seservant de son arme contre un homme qui n’en avait pas à luiopposer. Le résultat était toujours le même, et c’est cette penséequi le faisait blêmir et trembler, qui lui faisait maudirel’inspiration qu’il avait eue de suivre les conseils de ceCenturion de malheur, de ce ruffian de bas étage, plus frocard quebravo, qui l’avait fait reculer au fur et à mesure que sonadversaire avançait.
Maintenant, il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour delui des regards sanglants, cherchant instinctivement dans quel trouil pourrait se terrer, ne voulant pas se laisser châtierignominieusement – ah ! cela surtout, jamais ! – et nepouvant se résoudre à faire usage de son fer pour se soustraire àla poigne de celui qu’il avait exaspéré.
Pardaillan, voyant qu’il ne pouvait plus reculer, s’était arrêtéà deux pas de lui. Il était maintenant aussi froid qu’il s’étaitmontré hors de lui l’instant d’avant. Il fit un pas de plus et levalentement la main. Puis, se ravisant, il baissa brusquement cettemain et dit d’une voix étrangement calme, qui cingla lespadassin :
– Non, par Dieu ! je ne veux pas me salir la main surcette face de coquin.
Et, avec la même lenteur souverainement méprisante, avec desgestes mesurés, comme s’il eût eu tout le temps devant lui, commes’il eût été sûr que nulle puissance ne saurait soustraire auchâtiment mérité le misérable qui le regardait avec des yeuxhagards, il prit ses gants, passés à sa ceinture, et se gantafroidement, posément.
Alors, Bussi comprit enfin ce qu’il voulait faire. Si Pardaillanl’eût saisi à la gorge, il se fût sans doute laissé étrangler sansporter la main à la garde de son épée. C’eût été pour lui unemanière comme une autre d’échapper au déshonneur. Tripes dudiable ! il avait bien voulu se suicider ! Mais cela… cegeste, plus redoutable que la mort même, non, non, il ne pouvait letolérer.
Il eut une suprême révolte et, dégainant dans un gestefoudroyant, il hurla d’une voix qui n’avait plus riend’humain :
– Crève donc comme un chien ! puisque tu leveux !…
En même temps, il levait le bras pour frapper.
Mais il était dit qu’il n’échapperait pas à son sort.
Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue,saisit son poignet d’une main et de l’autre la lame par le milieu.Et tandis qu’il broyait le poignet dans un effort de ses musclestendus comme des fils d’acier, d’un geste brusque il arrachaitl’arme aux doigts engourdis du spadassin.
Ceci fut rapide comme un éclair. En moins de temps qu’il n’enfaut pour le dire, les rôles se trouvèrent renversés, et c’étaitPardaillan qui maintenant se dressait, l’épée à la main, devantBussi désarmé.
Tout autre que le chevalier eût profité de l’inappréciable forceque lui donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer duguêpier ou, tout au moins, de vendre chèrement sa vie. MaisPardaillan, on le sait, n’avait pas les idées de tout le monde. Ilavait décidé d’infliger à Bussi la leçon qu’il méritait, il s’étaittracé une ligne de conduite sur ce point spécial, et il la suivaitimperturbablement sans se soucier du reste, qui n’existait pas pourlui, tant qu’il n’aurait pas atteint son but.
Il verrait après.
Se voyant désarmé une fois de plus, mais pas de la même manièreque les fois précédentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sapoitrine et, retrouvant sa bravoure accoutumée, d’une voix qu’ils’efforçait de rendre railleuse, il grinça :
– Tue-moi ! Tue-moi donc !
De la tête, furieusement, Pardaillan fit : non ! etd’une voix claironnante :
– Jean Leclerc, tonna-t-il, j’ai voulu t’amener à cettesuprême lâcheté de tirer le fer contre un homme désarmé. Et tu y esvenu, parce que tu as l’âme d’un faquin. Cette épée, avec laquelletu menaçais de me souffleter, tu es indigne de la porter.
– Et d’un geste violent, il brisait sur son genou la lameen deux et en jetait les tronçons aux pieds de Bussi-Leclerc,livide, écumant.
Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle qued’Espinosa murmura :
– Orgueil ! orgueil ! Cet homme est toutorgueil !
– Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C’est unfou qui ne raisonne pas ses impulsions.
Ils se trompaient tous les deux.
Pardaillan reprenait de sa voix toujours éclatante :
– Jean Leclerc, j’ai tenu ton soufflet pour reçu. Jepourrais t’étrangler, tu ne pèses pas lourd dans mes mains. Je tefais grâce de la vie, Leclerc. Mais pour qu’il ne soit pas ditqu’une fois dans ma vie je n’ai pas rendu coup pour coup, cesoufflet, que tu as eu l’intention de me donner, je te lerends !…
En disant ces mots, il happait Bussi à la ceinture, le tirait àlui malgré sa résistance désespérée, et sa main gantée, largementouverte, s’abattit à toute volée sur la joue du misérable qui allarouler à quelques pas, étourdi par la violence du coup, à moitiéévanoui de honte et de rage plus encore que par la douleur.
Cette exécution sommaire achevée, Pardaillan s’ébroua commequelqu’un qui vient d’achever sa tâche, et du bout des doigts, avecdes airs profondément dégoûtés, il enleva ses gants et les jeta,comme il eût jeté une ordure répugnante.
Ceci fait avec ce flegme imperturbable qui ne l’avait pas quittédurant toute cette scène, il se tourna vers Fausta et d’Espinosaet, son sourire le plus ingénu aux lèvres, il se dirigea droit sureux.
Mais sans doute ses yeux parlaient un langage très explicite,car d’Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avaniesemblable à celle de Bussi qu’on emportait hurlant de désespoir, sehâta de faire le signal attendu par les officiers qui commandaientles troupes.
À ce signal, longtemps attendu, les soldats s’ébranlèrent enmême temps, dans toutes les directions, resserrant autour duchevalier le cordon de fer et d’acier qui l’emprisonnait.
Il lui fut impossible d’approcher du groupe au milieu duquel setenaient Fausta et le grand inquisiteur. Il renonça à lespoursuivre pour faire face à ce nouveau danger. Il comprenait quesi la manœuvre des troupes se prolongeait, il lui serait bientôtimpossible de faire un mouvement, et si la poussée formidablepersistait aussi méthodique et obstinée, il risquait fort d’êtrepressé, étouffé, sans avoir pu esquisser un geste de défense. Ilgrommela, s’en prenant à lui-même de ce qui lui arrivait, comme ilavait l’habitude de faire :
« Si seulement j’avais la dague que j’ai stupidement jetéeaprès avoir estoqué ce taureau ! Mais non, il a fallu que jefisse encore le dégoûté pour un peu de sang. Décidément, monsieurmon père avait bien raison de me répéter sans cesse que cettesensibilité excessive qui est la mienne me jouerait, tôt ou tard,un mauvais tour. Si j’avais écouté ses sages avis, je ne serais pasdans la situation où me voilà. »
Il eût aussi bien pu regretter l’épée de Bussi qu’il venait debriser à l’instant même. Mais il n’avait garde de le faire, et encela il était logique avec lui-même. En effet, cette épée, il nel’avait conquise que pour se donner la satisfaction d’en jeter lestronçons à la face du maître d’arme. C’était une satisfaction quilui coûtait cher, mais tout se paye. L’essentiel était qu’il eûtaccompli jusqu’au bout ce qu’il avait résolu d’accomplir.
Cependant, malgré ses regrets et les invectives qu’il sedispensait généreusement, il observait les mouvements de sesassaillants avec cette froide lucidité qui engendrait chez lui lespromptes résolutions, instantanément mises à exécution.
Se voyant serré de trop près, il résolut de se donner un peud’air. Pour ce faire, il projeta ses poings en avant avec unerégularité d’automate, une précision pour ainsi dire mécanique, uneforce décuplée par le désespoir de se voir irrémédiablement perdu,pivotant lentement sur lui-même, de façon à frapper alternativementchacune des unités les plus rapprochées du cercle qui se resserraitde plus en plus.
Et chacun de ses coups était suivi du bruit mat de la chairviolemment heurtée, d’une plainte sourde, d’un gémissement, parfoisd’un juron, parfois d’un cri étouffé. Et à chacun de ses coups unhomme s’affaissait, était enlevé par ceux qui venaient derrière,passé de main en main, porté sur les derrières du cercle infernaloù on s’efforçait de le ranimer.
Et pendant ce temps l’émeute déchaînée se déroulait comme untorrent impétueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur lepavé de la place, dans les rues adjacentes, c’étaient des soldatsaux prises avec le peuple excité, conduit, guidé par les hommes duduc de Castrana.
Partout c’était le choc du fer contre le fer, les coups de feu,le halètement rauque des corps à corps, les plaintes des blessés,les menaces terribles, les jurons intraduisibles, les cris detriomphe des vainqueurs et les hurlements désespérés des fuyardset, par-ci par là, couvrant l’effroyable tumulte, tantôt sur unpoint, tantôt sur un autre, une formidable clameur éclatait, à lafois cris de ralliement et acclamation :
– Carlos ! Carlos ! Vive le roi Carlos !
Tout de suite Pardaillan remarqua qu’on le laissait patiemmentuser ses forces sans lui rendre ses coups. Les paroles deBussi-Leclerc à Fausta lui revinrent à la mémoire et, en continuantson horrible besogne ; il songea :
« Ils me veulent vivant !… J’imagine que Fausta et sondigne allié, d’Espinosa, ont dû inventer à mon intention quelquesupplice inédit, savamment combiné, quelque chose de bien atroce etde bien inhumain, et ils ne veulent pas que la mort puisse mesoustraire aux tortures qu’ils ont résolu de m’infliger. »
Et comme ses bras, à force de servir de massues, sans arrêt nirepos, commençaient à éprouver une raideur inquiétante, ilajouta :
« Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommerpassivement jusqu’à ce que je sois à bout de souffle. Il faudrabien qu’ils se décident à rendre coup pour coup. »
Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence etil lui apparaissait que le mieux qui pût lui advenir c’était derecevoir quelque coup mortel qui l’arracherait au supplice qu’onlui réservait.
Il ne se trompait pas dans ses déductions. Les soldats, eneffet, commençaient à s’énerver. Aux coups méthodiquement assénéspar Pardaillan, ils répondirent par des horions décochés au petitbonheur. Quelques-uns, plus nerveux ou moins patients, allèrentjusqu’à le menacer de la pointe de leur épée. Il eût, sans nuldoute, reçu le coup mortel qu’il souhaitait si une voix impérieusen’avait arrêté net ces tentatives timides, en ordonnant :
– Bas les armes, drôles !… Prenez-le vivant !
En maugréant, les hommes obéirent. Mais comme il fallait enfinen finir, comme la patience a des limites et que la leur était àbout, sans attendre des ordres qui tardaient trop, ils exécutèrentla dernière manœuvre : c’est-à-dire que les plus rapprochéssautèrent, tous ensemble, d’un commun accord, sur le chevalier quise vit accablé par le nombre.
Il essaya une suprême résistance, espérant peut-être trouver labrute excitée qui, oubliant les instructions reçues, lui passeraitsa dague au travers du corps. Mais soit respect de la consigne,soit conscience de leur force, pas un ne fit usage de ses armes.Par exemple, les coups de poing ne lui furent pas ménagés, pas plusqu’il ne ménageait les siens.
Un long moment, il tint tête à la meute, en tout pareil ausanglier acculé et coiffé par les chiens. Ses vêtements étaient enlambeaux, du sang coulait sur ses mains et son visage étaiteffrayant à voir. Mais ce n’étaient que des écorchuresinsignifiantes. À différentes reprises, on le vit soulever desgrappes entières de soldats pendus à ses bras, à ses jambes, à saceinture. Puis, à bout de souffle et de force, écrasé par le nombresans cesse grandissant des assaillants, il finit par plier sur sesjambes et tomba enfin à terre.
C’était fini. Il était pris.
Mais les bras et les jambes meurtris par les cordes, ilapparaissait encore si terrible, si étincelant que, malgré qu’illui fût impossible d’esquisser un geste tant on avait multiplié lesliens autour de son corps, une dizaine d’hommes le maintenaient, deleurs poignes rudes, par surcroît, cependant que les autresformaient le cercle autour de lui.
Il était debout cependant. Et son œil froid et acéré se posaitavec une fixité insoutenable sur Fausta, qui assistait impassible àcette lutte gigantesque d’un homme aux prises avec des centaines decombattants.
Quand elle vit qu’il était bien pris, bien et dûment ficelé despieds jusqu’aux épaules, réduit enfin à l’impuissance, elles’approcha lentement de lui, écarta d’un geste hautain ceux qui lemasquaient à sa vue, et s’arrêtant devant lui, si près qu’elle letouchait presque, elle le considéra un long moment en silence.
Elle triomphait enfin ! Enfin elle le tenait à samerci ! Cette prise longuement et savamment préparée, cetteprise ardemment souhaitée, était enfin effectuée. De ce long ettragique duel, qui datait de sa première rencontre avec lui, ellesortait victorieuse. Il semblait qu’elle dût exulter et elles’apercevait avec une stupeur mêlée d’effroi qu’elle éprouvait uneimmense tristesse, un étrange dégoût et comme le regret du faitaccompli.
En la voyant s’approcher, Pardaillan avait cru qu’elle venaitjouir de son triomphe. Malgré les liens qui lui meurtrissaient lachair et comprimaient sa poitrine au point de gêner la respiration,malgré la pesée violente de ceux qui le maintenaient avec lacrainte de le voir leur glisser entre les doigts, il s’étaitredressé en songeant :
« Mme la papesse veut savourer toutes lesjoies de sa victoire… Jolie victoire !… Un abominableguet-apens, une félonie, une armée lâchement mise sur pied pours’emparer d’un homme !… Vraiment joli… et comme il y a de quoiêtre glorieux ! Je ne lui donnerai certes pas la satisfactionde lui montrer un visage abattu ou inquiet. Et si la langue luidémange, comme elle a oublié de me faire bâillonner, je luiservirai quelques vérités qui la piqueront au vif, ou je nem’appelle plus Pardaillan. »
En secouant frénétiquement la grappe humaine pendue à sesépaules, il s’était redressé, avait levé la tête, l’avait fixéeavec une insistance agressive, une pointe de raillerie au fond dela prunelle, la narguant de toute son attitude en attendant qu’ellelui donnât l’occasion de lui décocher quelqu’une de ces mordantesrépliques dont il avait le secret.
Fausta se taisait toujours.
Dans son attitude rien de provoquant, rien du triomphe insolentqu’il s’attendait à trouver en elle. Autant il était hérissé etprovocant, autant elle paraissait simple et douce. On eût dit qu’ilétait, lui, le vainqueur arrogant ; elle, la vaincuedésemparée et humiliée.
Dans ses yeux, qu’il s’attendait à voir brillants d’une joieinsultante, Pardaillan déconcerté ne lut qu’indécision ettristesse. Et l’impression qu’il ressentit fut si forte que sonattitude se modifia, sans même qu’il s’en rendit compte, et qu’ilmurmura :
« Pourquoi, diable, m’a-t-elle poursuivi avec tantd’acharnement, si elle devait éprouver une peine aussi vive de sonsuccès ! Car il n’y a pas à dire, elle est vraiment peinée deme voir en si fâcheuse posture. La peste étouffe les femmes aucaractère compliqué que je ne saurais comprendre ! Il sera ditque celle-ci, jusqu’au bout, trouvera moyen de me déconcerter. Etmaintenant qu’elle s’est donné un mal inouï pour s’emparer de moi,va-t-elle défaire ces cordes de ses blanches mains et me rendre laliberté ? Hou ! Elle en est, ma foi, bien capable !Mais non, je me suis trop hâté de lui croire un cœur accessible àla générosité. Voici la tigresse qui reparaît. Mordieu !j’aime mieux cela, du moins je reconnais ma Fausta.
Il fallait en effet que Fausta fût extraordinairement troubléepour s’oublier au point de laisser lire en partie ses impressionssur son visage qui n’exprimait habituellement que les sentimentsqu’il lui plaisait de montrer.
C’est que ce qui lui arrivait là dépassait toutes sesprévisions.
Sincèrement elle avait cru que la haine, chez elle, avait tuél’amour. Et voici que, au moment où elle tenait enfin l’hommequ’elle croyait haïr, elle s’apercevait avec un effarementprodigieux que ce qu’elle avait pris pour de la haine c’étaitencore de l’amour. Et dans son esprit éperdu elle râlait :
« Je l’aime toujours ! Ce que j’ai cru de la hainen’était que le dépit de me voir dédaignée… car il ne m’aime pas… ilne m’aimera jamais !… Et maintenant que je l’ai livrémoi-même, maintenant que j’ai préparé pour lui le plus effroyabledes supplices, je m’aperçois que s’il disait un mot, s’ilm’adressait un sourire, moins encore : un regard qui ne soitpas indifférent, je poignarderais de mes mains ce grand inquisiteurqui me guette et je mourrais avec lui, si je ne pouvais ledélivrer. Que faire ? Que faire ? »
Et longtemps elle resta ainsi désemparée, reculant pour lapremière fois de sa vie, devant la décision à prendre.
Peu à peu son esprit s’apaisa, ses traits se durcirent – etc’est ce qui fit dire à Pardaillan : « La tigressereparaît » – puis sa résolution étant irrévocablement prise,ses traits retrouvèrent enfin ce calme souverain qui la faisait siprestigieuse.
Elle recula de deux pas, comme pour marquer qu’ellel’abandonnait à son sort, et d’une voix extrêmement douce, commelointaine et voilée, elle dit seulement :
– Adieu, Pardaillan !
Et ce fut encore un étonnement chez lui qui s’attendait àd’autres paroles.
Mais il n’était pas hommes à se laisser démonter pour sipeu.
– Non pas adieu, railla-t-il, mais au revoir.
Elle secoua la tête négativement et, avec la même intonation dedouceur inexprimable, elle répéta :
– Adieu !
– Je vous entends, madame, mais, diantre ! on ne metue pas si aisément. Vous devez en savoir quelque chose. Vous avezvoulu me faire tuer je ne sais combien de fois, je ne les compteplus, ce serait long et fastidieux, et cependant je suis encorebien vivant et bien solide, quoique je sois en position plutôtprécaire, j’en conviens.
Avec obstination, elle fit doucement non, de la tête, et répétaencore :
– Adieu ! Tu ne me verras plus.
Une idée affreuse traversa le cerveau de Pardaillan.
« Oh ! songea-t-il en frissonnant, elle a dit :« Tu ne me verras plus. » Ne pouvant parvenir à me tuer,l’abominable créature aurait-elle conçu l’infernal projet de mefaire aveugler ? Par l’enfer qui l’a vomie, ce serait trophideux ! »
De sa voix toujours dolente et comme lointaine, ellecontinuait :
– Ou plutôt, je m’exprime mal, tu me verras peut-être,Pardaillan, mais tu ne me reconnaîtras pas.
« Ouais ! pensa le chevalier. Que signifie cettenouvelle énigme ? Je la verrai : donc j’ai des chances dene pas mourir et de ne pas être aveuglé, comme je l’ai craint uninstant. Bon ! Je suis moins mal loti que je ne pensais. Maisje ne la reconnaîtrai pas. Que veut dire ce : « Tu ne mereconnaîtras pas » ? Quelle menace se cache sous cesparoles insignifiantes en apparence ? Bah ! je le verraibien. »
Et tout haut, avec son plus gracieux sourire :
– Il faudra donc que vous soyez bien méconnaissable !Peut-être serez-vous devenue une femme comme toutes les femmes…avec un peu de cœur et de bonté. S’il en est ainsi, je confessequ’en effet vous serez si bien changée qu’il se pourrait que je nevous reconnaisse pas.
Fausta le considéra une seconde, droit dans les yeux. Il soutintle regard avec cette ingénuité narquoise qui lui étaitparticulière. Comprit-elle qu’elle n’aurait pas le dernier mot aveclui ? Était-elle lasse du violent combat qui s’était livrédans son esprit ? Toujours est-il qu’elle se contenta de faireun signe de tête et revint se placer auprès de d’Espinosa, quiavait assisté, muet et impassible, à cette scène.
– Conduisez le prisonnier au couvent San Pablo, ordonna legrand inquisiteur.
– Au revoir, princesse ! cria Pardaillan, qu’onentraînait.
Le couvent de San Pablo (disparu depuis longtemps), oùd’Espinosa avait donné l’ordre de conduire Pardaillan, était situési près de la place San Francisco qu’autant vaudrait dire qu’ildonnait sur cette place même.
En temps ordinaire, Pardaillan et son escorte eussent été pourainsi dire tout rendus. Il ne faut pas oublier qu’on se battaittoujours sur la place, et un homme froid et méthodique, commed’Espinosa, ne pouvait commettre l’imprudence de faire traversercette place à son prisonnier en pareil moment.
Pardaillan était encadré de deux compagnies d’arquebusiers. Nonpas que le chevalier, ligoté comme il était, inspirât des craintesau grand inquisiteur. Mais précisément ces précautions, qui eussentpu paraître ridicules en temps normal, devenaient nécessaires, sil’on songe que le prisonnier et son escorte pouvaient avoir àpasser au milieu des combattants. Dans la mêlée, le prisonnierpouvait recevoir quelque coup mortel, et nous savons que d’Espinosatenait essentiellement à le garder vivant. Il pouvait encore – cequi eût été plus fâcheux encore – être délivré par les rebelles quipouvaient le prendre pour l’un des leurs. La nécessité d’uneimposante escorte se trouvait donc amplement justifiée.
Par surcroît de précautions, le chef de l’escorte fit faire à satroupe une infinité de détours par des petites rues quiavoisinaient la place, évitant avec soin toutes celles où ilpercevait les bruits de la bagarre. En outre, comme le chevalier,entravé par des liens très serrés, ne pouvait avancer qu’à toutpetits pas, il se trouva qu’il fallut une grande heure pour arriverà ce couvent San Pablo qu’on eût pu atteindre en quelquesminutes.
En ce qui concerne l’émeute, nous dirons qu’elle tournarapidement en lamentable échauffourée et qu’elle fut réprimée aveccette impitoyable cruauté que Philippe II savait montrer quand ilétait sûr d’avoir le dessus.
Et ce fut là une des plus grandes erreurs de Fausta, chefocculte de cette vaste entreprise qui échoua piteusement et futnoyée dans le sang.
Les troupes dont elle disposait étaient nombreuses, bien armées,et bien organisées. À ces troupes disciplinées s’ajoutait la masseimposante du populaire qui sans savoir, suivait docilementl’impulsion qui lui était donnée.
Si Fausta avait poussé les choses, avec cette vigueur et cetterapidité d’action qu’elle montrait en de certaines circonstancesgraves, elle eût pu mettre les troupes royales en fâcheuse posture,obliger le roi et son ministre à compter avec elle et – quisait ? – avec un peu de décision, sans leur laisser le tempsde se reconnaître et de s’organiser, acculer le roi à uneabdication. C’eût été le triomphe complet, la réalisation assuréede ses rêves d’ambition.
Ce plan, qui consistait à pousser activement les événementsjusqu’au succès final, avait été primitivement le sien. Il pouvaitréussir. Malheureusement pour elle, Fausta devant les hésitationsdu Torero, de celui qui, pour elle, était le prince Carlos, Faustaavait commis la faute impardonnable de modifier son plan.
Elle se croyait sûre de voir le prince venir à elle résolu à luidonner son nom et à partager avec elle le trône pourvu qu’elle lehissât sur ce trône. Elle se croyait sûre de cela. Elle n’en eûtpas juré cependant. C’est alors qu’elle eut cette idée malheureuse,qui devait consommer la ruine de ses ambitions, de modifier sesidées premières.
Que lui servirait-il de pousser son succès à fond et deconsommer la ruine de Philippe II si le prince dédaignait sespropositions ? Elle pensait bien que le prince ne pousseraitpas la folie jusque-là. C’était possible, après tout.Qu’arriverait-il alors ?
Ceci simplement : que n’ayant pas un prince royal espagnolà présenter aux mécontents, ses partisans auraient tôt fait de seséparer d’elle et de se retourner vers leur ancien roi, dansl’espoir de se faire pardonner leur trahison.
Il arriverait que le roi déchu se retrouverait comme parenchantement à la tête de partisans d’autant plus dévoués qu’ilsavaient plus à se faire pardonner, à la tête aussi de troupesnombreuses et aguerries, et que l’effort gigantesque qu’elle auraitfait deviendrait inutile et vain.
Non. Mieux valait n’agir qu’à bon escient et, puisqu’elle avaitun doute sur les intentions du prince, la prudence commandaitd’agir comme si elle ne devait pas compter sur lui.
Fallait-il renoncer ?
Non pas. Mais au lieu d’aller de l’avant et de s’engager à fond,il fallait montrer à ce prince de quoi elle était capable et dequelles forces elle disposait. Nul doute que lorsqu’il aurait vu etcompris, il ne revînt humble et soumis. Alors il serait tempsd’entreprendre en toute assurance l’action définitive.
Ce plan ainsi modifié fut exécuté à la lettre. Le Torero futenlevé par ses partisans sans qu’il fût possible aux troupesroyales de l’approcher. Et l’émeute se déchaîna dans toute sonhorreur.
Le but que Fausta se proposait se trouva atteint. Alors leschefs du mouvement, qui étaient dans la confidence, firent circulerl’ordre de la retraite et s’éclipsèrent bientôt, suivis de leurshommes.
Alors, il ne resta plus en présence des troupes royales que lebon populaire, celui qui ne savait rien des dessous de cetteaffaire et qui – pour employer une expression de son cru – « yallait bon jeu bon argent ».
Alors aussi ce fut la boucherie pure et simple, car lesmalheureux n’avaient, pour la plupart, que quelques méchantscouteaux à opposer aux armes à feu des soldats et, pour cuirasses,que leur large poitrine.
Néanmoins, ils tinrent bon et se laissèrent massacrer bravement.C’étaient des fanatiques du Torero. Ils ne savaient pas, eux, quelétait ce prince Carlos qu’on acclamait. Ils ne savaient qu’unechose : on voulait leur enlever leur Torero et, par le Christcrucifié, cela ne se ferait pas.
Tout a une fin cependant. Bientôt ceux-là aussi apprirent que leTorero était sain et sauf, hors d’atteinte de la griffe royale quiavait voulu s’abattre sur lui. Comment ? Par qui ? peuimporte. Ils le surent, et dès lors il devenait inutile des’exposer plus longtemps.
Et ce fut la débandade générale et il ne resta plus sur la placeet dans les rues que les soldats triomphants… et aussi,hélas ! les cadavres qui jonchaient le sol et les blessés plusnombreux encore qu’on enlevait à la hâte.
Cependant, Pardaillan et son escorte arrivaient enfin au couventSan Pablo. Et voici qu’au moment de franchir le seuil de sa prison,il aperçut là, au premier rang, qui ? le nain Chico enpersonne.
Mais dans quel état, grand Dieu !
Ah ! il était joli le somptueux costume flambant neufquelques heures plus tôt, ce fameux costume qui l’avantageait sibien et qui lui avait valu auprès des nobles dames de la cour cemirifique succès qui avait paru si fort contrarier la gentillepetite Juana !
D’abord plus de toque empanachée et plus de manteau. Ensuite,fripés, déchirés, maculés, les soies et les satins de ce qui avaitété un pourpoint. Des accrocs larges comme la main à ces chaussesresplendissantes. Et par-ci, par-là, des taches rouges quiressemblaient singulièrement à du sang.
Ah ! il était propre ! Et si la petite Juana l’avaitvu dans cet état, quelle réception elle lui eût fait, SainteVierge !
La vérité nous oblige à confesser que le Chico ne paraissaitnullement se soucier des détails de sa toilette. Haillons ousomptueux habits, il savait tout porter avec la même désinvoltefierté. Il se redressait tout comme il le faisait sur la pistelorsque les murmures d’admiration bourdonnaient autour de lui, etil ne perdait pas une ligne de sa taille d’homoncule.
Et puis, tiens ! s’il était si mal arrangé, lui le Chico,le seigneur français, son grand ami, celui qui lui apparaissaitcomme un dieu, n’était guère mieux arrangé que lui, et de le voirainsi, entouré de gardes, ficelé comme un jambon, que c’en étaitune pitié, couvert de poussière et de sang, le pauvre Chico enétait tout saisi et il en eût pleuré de chagrin si son grand ami nelui avait appris précisément qu’un homme ne doit pas pleurer.
Comment le Chico avait-il pu se faufiler jusque-là ?Évidemment, sa petite taille l’avait utilement servi. Pourquoiétait-il là ? Pour Pardaillan. Celui-ci n’en douta pas un seulinstant.
Il ne disait rien, le petit homme, mais son regard, rivé sur lesyeux du prisonnier, parlait pour lui. Et ce regard trahissait unepeine si sincère, une affection si ardente, un dévouement siabsolu, une si naïve admiration à le voir si fier au milieu de sesgardes qu’il paraissait diriger que ce grand sentimental qu’étaitle chevalier de Pardaillan se sentit doucement ému, délicieusementréconforté, et qu’il eut à l’adresse de son petit ami un de cessourires d’une si poignante douceur qui avaient le don debouleverser le petit paria.
Le premier mouvement de Pardaillan fut d’adresser quelques motsau nain. Mais il réfléchit que dans les circonstances présentes ilrisquait fort de le compromettre. Un mot de lui pouvait êtrefuneste à son petit ami. Il eut l’affreux courage des’abstenir.
Cependant, comme il avait la rage de s’oublier toujours poursonger aux autres, il aurait bien voulu savoir ce qu’était devenuson autre ami, don César, sur qui il s’était promis de veiller etpour qui il s’était si imprudemment exposé qu’il se trouvait pris.Il adressa donc, en passant, un regard d’une muette éloquence aunain attentif.
Le Chico n’était pas un sot. Il s’était senti largementrécompensé par le sourire de Pardaillan et il avait parfaitementcompris à quel mobile il obéissait en paraissant ne pas leconnaître. Seulement, tandis que Pardaillan se disait : Neperdons pas ce pauvre petit bougre par une marque de sympathie, lenain de son côté se disait : N’ayons pas l’air de leconnaître. Tiens ! on ne peut pas savoir, moi libre, jepourrai peut-être lui être utile.
Ainsi la même pensée de désintéressement se manifestait en mêmetemps chez ces deux hommes, véritables antithèses vivantes. Qu’onaille s’étonner, après cela, de la sympathie subite qui avaitattiré cette force qu’était Pardaillan vers cette faiblesse quereprésentait le Chico.
Donc le nain comprit parfaitement la signification du coup d’œilde Pardaillan qui criait :
– Don César est-il sauf ?
Dans le même langage muet il répondit à l’instant et il futcompris comme il avait compris lui-même.
La tête était la seule partie de son corps qu’il pouvait remuerà son aise, attendu qu’il n’avait pas été possible de l’enchaînercomme le reste. Pardaillan manifesta donc sa satisfaction par unimperceptible signe de tête et il passa de ce pas lourd, lent etmaladroit que lui imposaient ses entraves.
Il s’aperçut alors que le Chico, favorisé par l’exiguïté de sataille, se faufilait parmi les soldats, d’ailleurs indifférents,s’attachait obstinément à ses pas et trouvait moyen de marcher à sahauteur, comme s’il avait eu quelque chose à lui communiquer.
Si Pardaillan était la force et la bravoure personnifiées, ilétait aussi intelligence et la bonté. C’était un grand sentimentalet un solitaire, qui, sa vie durant, n’avait jamais compté que surlui-même pour se tirer d’affaire, et qui y avait bien réussijusque-là, donnant ainsi un éclatant démenti aux paroles del’Ecclésiaste : Vae soli ! C’était un simple quisuivait son chemin tout droit.
S’il rencontrait sur sa route un faible ou un malheureux, sonpremier mouvement était de lui tendre une main secourable, sans sesoucier des conséquences que ce geste pouvait avoir pour lui.
S’il rencontrait un fauve – et il en avait rencontré – il secontentait de s’écarter. Non par dédain ou prudence, mais parinsouciance. Si le fauve lui montrait les crocs, dame alors,Pardaillan exhibait les siens, et provoqué il ne lâchait plusprise. Si le fauve s’attaquait lâchement à plus faible que lui,Pardaillan n’attendait pas alors la provocation et ne savait pasrésister à la tentation de s’interposer, s’exposant lui-même pourdéfendre un inconnu.
Bien des gens réputés braves et raisonnables eussent estimé quec’était le moment ou jamais de s’écarter. Pardaillan pensaitautrement.
Ceci est pour dire que précisément parce qu’il avait consciencede sa force, précisément parce qu’il était toujours maître de luiet habitué à ne compter que sur lui, le grand sentimental qu’ilétait ne pouvait être insensible à une marque d’amitié ou dedévouement, bien qu’il eût une manière à lui de marquer sessentiments qui pouvait passer aux yeux de ceux qui ne leconnaissaient pas pour de la raideur et de l’orgueil.
L’humble geste de cette faiblesse, représentée par le nainChico, se dévouant naïvement à cette force, représentée parPardaillan, l’émut, le remua jusqu’au fond des entrailles.
Il remarqua alors que le nain serrait dans son poing crispé lemanche de sa minuscule dague et qu’il jetait sur les hommes de sonescorte des regards chargés de colère qui les eussentinfailliblement jetés bas s’ils avaient été des pistolets. Il neput s’empêcher de penser à part lui :
« Ah ! le brave petit homme. Si sa force égalait sabravoure et sa volonté, comme il chargerait ces soldats à qui l’onfait jouer un si triste rôle ! »
Et il souriait doucement, chaudement réconforté par cette amitiésincère qui se manifestait en un moment si critique pour lui. Etson naturel railleur et enjoué reprenant le dessus, comme si lenain eût été à même de l’entendre, il ajoutait en jetant un coupd’œil narquois à la dague, guère plus grande qu’une aiguille àtricoter :
– Laisse ton aiguille ! Vois-tu, petit, ils sonttrop !
Ceci visait l’escorte formidable qui l’encadrait.
Cependant, il se trouvait maintenant devant la grande porte ducouvent. Porte monumentale, massive, rébarbative, pesante,sournoise par les guichets visibles ou dissimulés, humble par lacouleur neutre et effacée, arrogante et menaçante par les clous etles peintures et les innombrables verrous et serrures, et froide,triste, triste comme ces bâtiments d’aspect lugubre et sinistre,sans physionomie précise, caserne ou prison, temple ou géhenne, onne savait pas au juste, qu’on apercevait dominant les hautesmurailles blanches qui les ceinturaient.
On dut attendre que les verrous énormes fussent tirés avec desgrincements sinistres, que les serrures géantes fussent ouvertes àl’aide de clés que le nain Chico eût eu bien de la peine àsoulever. Il y eut forcément un temps d’arrêt assez long.
Le Chico profita de cet instant, qu’il avait peut-être prévu,pour se livrer à une mimique expressive que Pardaillan, qui ne leperdait pas de vue, on le conçoit, comprit aisément et qui eût labonne fortune de passer inaperçue, les gardes du chevalier,satisfaits de voir leur corvée enfin terminée, plaisantant etbavardant entre eux.
– Je viendrai ici tous les jours, disaient les gestes dupetit homme.
Et les yeux de Pardaillan répondaient :
– Pourquoi faire ?
Un haussement d’épaules, des yeux levés au ciel, des mainsremontant jusqu’à la tête et retombant mollement,signifiaient :
– Est-ce qu’on peut savoir, tiens ! Vous serezpeut-être bien aise de communiquer avec le dehors.
Une moue accentuée, un hochement de tête, un regard circulairesur ses gardes, répondait :
– Heu ! Tu perdras ton temps. Je serai bien gardé,va !
Et le Chico d’insister :
– Qu’est-ce que cela peut vous faire ? On peuttoujours essayer.
Et Pardaillan de répondre :
– Soit. J’accepte ton dévouement.
Et d’un sourire, il remerciait.
Maintenant, la porte était ouverte. Avant qu’elle se fermâtlourdement sur lui – peut-être pour toujours – il tourna unedernière fois la tête et adressa un dernier adieu au nain dont laphysionomie intelligente et mobile semblait lui crier :
– Ne désespérez pas. Soyez prêt à tout. Je ne vousabandonnerai pas, moi, et, qui sait ? peut-être vous serai-jeutile.
Pardaillan disparut sous la voûte sombre ; les soldatsressortirent et s’éloignèrent allègrement, et le Chico demeuraseul, dans la rue déserte, ne pouvant se décider à s’éloigner decette porte qui venait de se fermer sur le seul homme qui lui eûttémoigné un peu d’amitié et lui eût parlé comme on parle à unhomme, sur cet homme dont la parole chaude et colorée avait éveilléen lui tout un monde de sensations inconnues qui sommeillait sansqu’il s’en doutât.
Le soleil s’éteignait lentement à l’horizon ; bientôt sonorbe rouge disparaîtrait complètement, la nuit succéderait aujour ; il n’y avait plus rien à espérer. Le Chico poussa ungros soupir et s’éloigna lentement, tristement, à regret.
Il ne remarqua pas le silence pesant qui semblait écraser laville. Il ne remarqua pas que, hormis les patrouilles quisillonnaient les rues, il ne rencontrait aucun passant dans cesrues habituellement si animées à cette heure, où la fraîcheur dusoir qui tombait invitait les habitants à descendre respirer un peude cette fraîcheur vivifiante.
Il ne remarqua pas les boutiques soigneusement fermées, lesportes verrouillées, les volets hermétiquement clos Il ne remarquarien. Il allait doucement, tout pensif, et parfois il sortait deson sein un parchemin qu’il considérait attentivement et leremettait vivement dans sa poitrine, comme s’il eût craint qu’on nele lui volât :
Disons tout de suite que ce parchemin, auquel le nain paraissaitattacher un grand prix, n’était autre que ce blanc-seing queCenturion avait obtenu de Barba-Roja et qu’il avait vendu àFausta.
On se souvient peut-être que Fausta était descendue dans lecaveau truqué de la maison des Cyprès pour y brûler la capsuledestinée à empoisonner l’air. En fouillant dans son sein pour yprendre l’étui contenant le poison qu’elle destinait à Pardaillan,elle avait laissé tomber ce blanc-seing, sans y prendre garde.
Quelques instants plus tard, Pardaillan avait trouvé ce papier,et ne pouvant le lire dans l’obscurité, il l’avait passé à saceinture. Or, en rampant sur les dalles pour épier El Chico, lechevalier, sans s’en apercevoir, avait à son tour laissé tomber cepapier.
De retour à l’auberge de La Tour, il n’avaitplus pensé à ce chiffon de papier, dont il ignorait la valeur. Lenain l’avait, à son tour, trouvé, et comme il savait lire, comme,dans son réduit, il avait de la lumière, il s’était rendu compte dela valeur de sa trouvaille et l’avait soigneusement mise de côté.Son intention était de remettre ce parchemin au seigneur français,à qui il appartenait sans doute, et qui, en tout cas, saurait,mieux que lui, faire usage de ce document. Les événements quis’étaient précipités l’avaient empêché de réaliser sonintention.
C’était donc ce blanc-seing que nous l’avons vu étudier dans larue. Que voulait-il en faire ? À vrai dire, il n’en savaitrien. Il cherchait. Vaguement, il entrevoyait qu’il pourraitpeut-être s’en servir en faveur de Pardaillan. Mais comment ?C’est ce qu’il s’efforçait de trouver.
Une chose l’inquiétait : c’est qu’il n’était pas très sûrque sa trouvaille eût réellement la valeur qu’il lui attribuait.Nous avons dit qu’il savait lire et même écrire. Il faut entendrepar là qu’il pouvait annoncer péniblement et griffonner, encoreplus péniblement, les mots les plus usuels ; c’est tout.
Pour l’époque, c’était beaucoup, et il pouvait passer pour unsavant aux yeux de la masse des illettrés. Aujourd’hui un enfant desix à sept ans en sait davantage. On voit que tout est relatif.
Ce qu’il y a de certain, c’est que le Chico se rendaitparfaitement compte du peu de valeur de son instruction et n’avaitqu’une confiance très limitée en sa prétendue science. Quevoulez-vous, il n’était pas prétentieux ! Nous le savions déjàtimide, le voilà donc avec un défaut de plus. Ce n’est pas notrefaute s’il était ainsi et non autrement.
Donc, se méfiant de ses capacités, il n’était pas très sûr de lavaleur du document trouvé. Ah ! s’il avait été aussi savantque la petite Juana, laquelle, sur les tablettes qu’elle avait dansson cabinet de surveillance, savait résoudre les comptes les pluscompliqués, en moins de temps qu’il n’en faut pour vider un verrede bon vin !
Oui, s’il avait été aussi savant qu’elle, il eût été vite fixé.De là à se dire que la « petite maîtresse » pouvait seulele tirer d’embarras, il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi.Il résolut donc d’aller soumettre le précieux parchemin à lacompétence de son amie qui saurait bien lui dire, elle, ce qu’il enétait au juste. Ayant décidé, il prit aussitôt le chemin del’auberge de La Tour.
Notez que Juana l’avait chassé et que son splendide costumeétait en loques. Deux raisons qui l’eussent fait reculer en touteautre circonstance. En effet, quel accueil lui serait fait s’ilosait se présenter devant elle sans avoir été mandé ? Quelaccueil, surtout, s’il se présentait ainsi ? Il n’y pensa pasun seul instant. Il s’agissait peut-être du salut de son grand ami,ceci primait toute autre considération, et il se mit résolument enroute.
Il trouva l’auberge à peu près vide de clients, et cela n’étaitpas fait pour le surprendre après les événements sanglants del’après-midi. Les quelques personnes attablées étaient desmilitaires qui, pour la plupart, ne faisaient qu’entrer serafraîchir et s’en allaient aussitôt.
La petite Juana trônait dans ce petit réduit attenant à lacuisine, et qui était comme le bureau de l’hôtellerie. Elle avait,naturellement, gardé la superbe toilette qu’elle avait endosséepour aller à la corrida, et ainsi parée, elle était séduisante aupossible, jolie à damner un saint, fraîche comme une rose à peineéclose, et dans son riche et élégant costume qui lui seyait à raviron eût dit une marquise déguisée.
En la voyant si jolie dans ses atours des fêtes carillonnées, leChico sentit son cœur battre la chamade, ses yeux brillèrent deplaisir et une bouffée de sang lui monta au visage.
Mais il n’était pas venu pour la bagatelle et le petit homme eutle courage de refouler la tentation qui l’agrippait. Résolu à nes’occuper que de choses graves, à ne songer qu’à son ami, il arrivaceci, qu’il n’aurait jamais prévu : c’est qu’il se présentaavec une assurance qu’elle ne lui avait jamais vue.
Nous n’oserions pas jurer que la mignonne Juana n’avait pasescompté un peu cette visite de son timide amoureux. Il est même àprésumer que c’est dans cette attente qu’elle avait décidé degarder la magnifique toilette qui la faisait si adorable, et quiétait digne, en tous points, de rivaliser avec le superbe costumedu Chico.
Elle avait dû penser que, la course terminée, il ne résisteraitpas au désir de venir se faire admirer, et elle avait dû arrangerd’avance la réception qu’elle lui ferait.
On conçoit combien l’attitude si nouvelle et si imprévue dupetit homme la piqua au vif. La fine mouche avait cependantremarqué sa rougeur et l’éclat soudain de son regard quand ill’avait aperçue. Mais qu’était-ce que cela comparé à seshabituelles adulations ?
Le Chico, comme tous les Espagnols, avait le complimentfacilement hyperbolique quand il s’agissait de celle qu’il aimait.Avec cette poésie naturelle qu’il ne soupçonnait pas, il avait sutrouver les mots tendres et câlins qui bercent autant que descaresses. Il avait toujours pour elle, de ces attentions délicatesqui ne la laissaient jamais indifférente, bien que, par habitudecontractée de longue date, elle affectât d’accueillir le tout avecdes airs de petite souveraine qui l’intimidaient toujours unpeu.
Cette fois-ci, rien de tout cela. Pas un mot aimable, pas uncompliment, à peine un coup d’œil distrait à sa plus belletoilette. Et cette froide assurance qu’elle ne lui connaissaitpas ?…
Quoi ! était-elle devenue subitement affreuse ? Oubien, grisé par le succès qu’il avait remporté auprès des noblesdames, le Chico, se prenant pour un personnage important,faisait-il fi d’elle ? Son dépit était si violent qu’elle enaurait pleuré… si elle n’avait craint de redoubler son orgueil enparaissant attacher tant de prix à ses attentions.
Cependant, comme elle était femme et coquette, elle sut cacherses impressions, si bien qu’il ne soupçonna rien de ce qui sepassait en elle, et ce fut avec son air le plus agressif, de sonton le plus grondeur qu’elle lança :
– Comment oses-tu reparaître ici quand je t’aichassé ? Et dans quel état encore, Vierge sainte !N’es-tu pas honteux de te présenter ainsi devant moi ?Non ! tu ignores la honte, tu ne connais quel’impudence !
Pour la première fois de sa vie le Chico accueillit cetteviolente sortie avec une indifférence qui accrut son indignation.Il ne rougit pas, il ne baissa pas la tête, il ne s’excusa pas. Illa regarda tranquillement en face et, comme s’il n’avait pasentendu, il dit simplement et très doucement :
– J’ai besoin de t’entretenir de choses sérieuses.
La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait changé sapoupée. Où prenait-il cette tranquille audace ? La vérité estque le Chico n’avait pas conscience de son audace. Il ne songeaitqu’à Pardaillan et tout s’effaçait devant cette pensée. Ce qu’elleprenait pour de l’audace n’était que de la distraction. Ilentendait vaguement ce qu’elle disait, mais il pensait à touteautre chose, il ne saisissait qu’imparfaitement le sens de sesparoles qui, dès lors, perdaient toute leur portée.
Juana, étourdie, feignit alors de remarquer ce qu’elle avait vudu premier coup d’œil et s’écria :
– Mais tu es couvert de sang ! Tu t’es doncbattu ?
– Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville ?
– Comment ne le saurais-je pas ? On dit qu’il y a eurébellion, tout est à feu et à sang, il y a des morts par milliers…du moins l’ai-je entendu dire aux rares clients que nous avons eusen ce jour de malheur.
Et son inquiétude perçant malgré elle, avec une inflexion devoix dont il ne perçut pas la tendresse :
– Tu es donc blessé ?
– Non. J’ai été éclaboussé dans la bagarre. Peut-être ai-jebien quelque écorchure par-ci, par-là, mais ce n’est rien. Ce sangn’est pas le mien. C’est celui des malheureux que j’ai vu tuerdevant moi.
Dès l’instant qu’il n’était pas blessé, elle reprit son airgrondeur et dit :
– C’est là que tu t’es fait arranger de la sorte ?Qu’avais-tu besoin, mécréant, de te mêler à la bagarre ?
– Il le fallait bien.
– Pourquoi le fallait-il ? Et quand je pense que jesuis allée à cette course et que je serais peut-être morte àl’heure qu’il est si j’étais restée jusqu’à la fin !
Ce fut à son tour de pâlir de crainte :
– Tu es allée à la course ?
– Hé oui ! Heureusement la Vierge me protégeait sansdoute, car une subite indisposition de Barbara, qui m’accompagnait,m’a fait quitter la plaza après que le sire de Pardaillan eût sibrillamment dagué le taureau. Aussi demain irai-je faire brûler uncierge à la chapelle de Notre-Dame la Vierge !
Elle mentait effrontément, on le sait. Mais pour rien au mondeelle n’eût voulu lui donner cette satisfaction de lui dire qu’ellel’avait vu dans son triomphe et que c’était ce qui l’avait faitquitter sa place.
Lui ne vit qu’une chose : c’est que, par bonheur, elleavait pu regagner paisiblement sa demeure sans se trouver dans lamêlée, où elle eût pu, en effet, recevoir quelque coup mortel.
– Tu ne sais rien, dit-il avec un air de mystère. Onvoulait assassiner le Torero. C’est pour lui qu’on s’est battu.Heureusement ses partisans l’ont enlevé, et maintenant, bien caché,il est hors de l’atteinte de ses ennemis.
– Sainte Vierge ! que me dis-tu là ? fit-elle,vivement intéressée.
– Ce n’est pas tout. La rébellion dont tu as entenduparler, c’était en faveur de don César. On dit qu’il est le fils duroi ; c’est lui qui est, paraît-il, le légitime infant etc’est lui qu’on voulait placer sur le trône à la place de son père,le roi Philippe, lui qu’on acclamait sous le nom de roi Carlos.
Il paraissait très fier de savoir tout cela, fier surtout deconnaître personnellement un homme qu’on prétendait fils duroi.
Elle, du coup, en oublia et sa feinte colère et son réel dépit,et joignant ses petites mains :
– Don César, fils du roi ! s’exclamait-elle. Eh bien,à dire vrai, cela ne m’étonne pas. J’ai toujours pensé qu’il devaitêtre de très haute naissance. Tout de même je n’aurais pas cruqu’il fût de sang royal. Et tu dis qu’il est l’infantlégitime ? Qui donc osait attenter à sa vie ?
– Le roi… son père, dit le Chico en baissant la voix.
– Son père ! Est-ce possible ? fit-elleincrédule. Il ne savait pas, sans doute.
– Il savait, au contraire. C’est même pour cela qu’ilvoulait le faire meurtrir. Tout le monde ne sait pas ça, mais moije le sais. Il y a bien des choses que je sais, tiens ! etpersonne ne s’en doute.
– Mais pourquoi ? C’est horrible, cela, qu’un pèreveuille faire tuer son fils !
– Ah ! voilà ! Ceci, c’est ce qu’on appelle« la raison d’État ». Je sais cela aussi.
Malgré elle, elle eut un coup d’œil admiratif à l’adresse dupetit homme. C’est vrai, tout de même, qu’il savait des choses quenul ne soupçonnait. Comment s’arrangeait-il pour savoir ?
Il reprit, très sérieux :
– Je servais de pago à don César dans sa course. Tu n’aspas pu savoir, puisque tu étais partie quand nous sommes entrés surla piste.
Elle savait très bien. Elle l’avait très bien vu. N’importe,elle feignit d’être surprise. Lui continua :
– Tu comprends que je devais savoir où on le conduisait. Jel’ai suivi. C’est là que j’ai été si mal arrangé.
Et avec un soupir de regret :
– J’avais un si beau costume… tout neuf. Si tu m’avaisvu ! Regarde donc dans quel état on l’a mis.
Oui, oui, elle voyait. Elle comprenait aussi. Il ne pouvait plusêtre question de gronder. Il avait fait son devoir en suivant sonmaître, le petit homme ; c’était bien.
– Ce n’est pas tout, reprit tristement le Chico. J’aiencore une nouvelle à t’apprendre… une mauvaise nouvelle,Juana.
– Parle… Tu me fais frémir.
Il disait cela pour la préparer doucement et elle ne soupçonnaitpas où il voulait en venir. Alors il lâchaprécipitamment :
– On a arrêté le sire de Pardaillan.
Il était persuadé qu’elle allait s’effondrer à cette nouvelle.Pas du tout, elle reçut le coup avec un calme qui le déconcerta.Oh ! évidemment elle parut affectée, mais enfin ce n’était pasle désespoir auquel il s’attendait. Voyant qu’elle se taisait, ildit doucement :
– Tu as du chagrin ?
– Oui, dit-elle simplement.
– Tu l’aimes toujours ?
Elle le considéra avec un étonnement qui n’était pas joué.
– Oui, dit-elle, je l’aime, mais pas comme tu penses.
– Oh ! fit-il tout saisi, pourtant tu m’as dit…
– J’aime le sire de Pardaillan, interrompit-elle, comme unbon et brave gentilhomme qu’il est. Je l’aime comme un frère aîné,mais pas plus. N’oublie pas cela, Chico. Ne l’oublie plusjamais.
– Tiens ! fit-il rayonnant, et moi qui mefigurais…
– Encore ! dit-elle avec un commencement d’impatience.Comment faut-il donc te dire les choses pour que tu lescomprennes ?
Il se mit à rire de bon cœur. Il eût été complètement heureuxs’il avait su Pardaillan hors de danger. Il dit :
– Oh ! je comprends va. Alors, si tu aimes le seigneurde Pardaillan comme un frère, tu voudras bien m’aider à le tirer desa prison.
– De tout mon cœur, fit-elle spontanément.
– Bon ; c’est l’essentiel.
– Mais pourquoi l’a-t-on arrêté ? Comment ?
– Pourquoi ? Je n’en sais rien. Comment ? Je lesais. J’étais là, j’ai tout vu. Je l’ai suivi, lui aussi, jusqu’àsa prison. On l’a enfermé au couvent San Pablo.
– Tu l’as suivi ! Pourquoi faire ?
– Pour savoir où on l’enfermait, tiens ! Pour tâcherde le délivrer.
– Tu veux le délivrer ? Toi ? Tu l’aimesdonc ?
– Oui, je l’aime. Le seigneur de Pardaillan, pour moi,c’est plus que le Seigneur Dieu. Je donnerais mon sang goutte àgoutte pour le tirer des griffes qui l’ont frappé. C’est que tu nesais pas, Juana, quel homme c’est. Si tu les avais vus !Sais-tu combien ils se sont mis pour l’arrêter ? Descompagnies et des compagnies. Partout il y en avait et ils étaienttous là pour lui. Et Mgr d’Espinosa aussi, et la princesseétrangère aussi, que j’ai bien reconnue, malgré qu’elle eût prisdes habits d’homme. Ils étaient mille peut-être pour l’arrêter, luitout seul. Et il était désarmé. Et il en a assommé, à coups depoing. Si tu avais vu !… Et ils l’ont pris et ils l’ontenchaîné. Et même tout enchaîné, incapable de faire un mouvement,tant ils l’avaient ligoté des pieds à la tête, même réduit àl’impuissance, il leur faisait peur. Ils en avaient peur, je tedis !
Voilà maintenant que le Chico, si peu loquace habituellement,parlait, parlait sans s’arrêter, et s’enthousiasmait et s’exaltait.Et ce n’était pas à son sujet, à elle, qui, jusqu’à ce jour, avaitété l’unique et constante préoccupation du petit homme, elle lesavait bien. Aussi la petite Juana allait de surprise ensurprise.
Décidément, il y avait quelque chose de changé chez sa poupée,et elle se demandait, non sans inquiétude, jusqu’où il irait etquelle nouvelle surprise déconcertante il lui réservait.
Et elle récapitulait dans son esprit : le Chico, si timide,s’était présenté devant elle avec une impudente audace ; lui,si sensible à tout ce qui lui venait d’elle, il avait accueilli sesreproches avec la plus complète indifférence ; lui qui n’avaitd’yeux que pour elle, qui la comblait de délicates prévenances, luiqu’elle croyait si passionnément épris, il n’avait pas eu le pluspetit mot aimable, pas la plus petite attention, et c’est à peines’il avait daigné l’honorer d’un coup d’œil distrait.
C’était à croire qu’elle n’existait plus pour lui. C’étaitl’abomination, la désolation, l’immolation, la fin des fins,quoi ! À qui se fier, bonne Vierge ! après pareilletrahison !
Pour l’amener à se départir de cette inconvenable froideur, elleavait mis en œuvre tout l’arsenal compliqué et redoutable de sespetites ruses puériles de coquette ingénue, elle avait eu recoursaux mille et un stratagèmes, qui, d’ordinaire, lui réussissaient sibien : attitudes penchées, regards provocants ou alanguis,gestes lents et câlins de ses mains fines et blanches, grâcesmutines, sourires ensorceleurs. Tout cela en pure perte.
D’un geste machinal, elle avait enlevé la fleur posée dans sescheveux. Elle avait joué distraitement avec, l’avait portée, àdifférentes reprises, à ses lèvres, comme pour en respirer leparfum, et finalement l’avait laissée tomber… par mégarde. Iln’avait pas bronché. Naïvement, elle pensa qu’il ne voyaitpeut-être pas la fleur qu’elle lui jetait.
Sans en avoir l’air, elle l’avait poussée du bout du piedjusqu’à ce qu’elle fût bien en évidence. Et lui qui, autrefois,n’eût pas manqué d’implorer la faveur d’emporter cette fleur, ouqui l’eût sournoisement ramassée et cachée précieusement dans sonsein, il l’avait laissée où elle l’avait poussée. Assurément, c’estqu’il ne voulait pas la ramasser, le mécréant ! Quellehumiliation !
Il avait un culte spécial pour le pied d’enfant de sa petitemaîtresse. Il aimait à s’accroupir devant elle et, tabouret vivant,il plaçait ses petits pieds sur lui et, tandis qu’elle babillait,il écoutait gravement, les caressant doucement, en des gestesfrôleurs, avec l’appréhension vague de les abîmer, et quelquefoisil s’oubliait jusqu’à poser dévotement ses lèvres dessus, au hasardde la rencontre.
Elle le laissait faire. Parfois, par des roueries innocentes,elle stimulait sa timidité naturelle, afin de l’amener, sans enavoir l’air, à ce jeu qu’elle partageait avec un plaisir réel,quoique dissimulé, très sensible qu’elle était, sous son apparenceindifférente, à cette adoration spéciale.
C’est que, sans le vouloir et sans le savoir, c’était elle-mêmequi avait jeté en lui le germe de cette préférence, peut-êtrebizarre, trouvera-t-on, et qui l’avait entretenu et cultivé aupoint d’en faire une passion.
En effet, elle avait toutes les coquetteries innées. Mais ellen’eût pas été l’Andalouse de pure race qu’elle était, si ellen’avait eu par-dessus tout la coquetterie, la fierté, pourrait-ondire, de son pied, réellement très petit, très joli.
Ce faible marqué pour ses extrémités, elle le lui avait faitpartager. Dès lors, elle ne pouvait être que satisfaite de le voirrenchérir sur elle-même.
Ceci fera peut-être sourire le lecteur.
En notre siècle de prosaïsme, de concurrence vitale effrénée,d’activité intense, on a quelque peu perdu le culte de la femme etde tout ce qui fait sa beauté. Ils sont rares, aujourd’hui, ceuxqui savent apprécier en connaisseurs les charmes de la femme etpour qui la vue d’un joli pied, finement chaussé, est un véritablerégal des yeux.
Autrefois, on ignorait la vapeur et les aéroplanes. On avait letemps de détailler et de savourer en fin gourmet tout ce que la vienous offre de bon et de beau.
Remarquez, lecteur, que nous ne critiquons pas. Nous constatons,voilà tout.
En Espagne, surtout, où, il n’y a pas bien longtemps encore, onpouvait voir, en pleine rue, le galant étaler, en un geste large,sa mante à terre devant l’amoureuse de son choix, et celle-ci,légère et pimpante, reins cambrés, souriante et gracieuse, mollettendu, cheville fine et dégagée, fouler de son pied mignon le tapisimprovisé. Après quoi, le majo se drapait fièrement danssa mante, étalant avec orgueil aux yeux de tous la trace trèsapparente des pas de la salada, non sans avoir, aupréalable, baisé cette trace à pleines lèvres.
Quoi qu’il en soit, faible prononcé, vice ou passion, quel quesoit le nom qu’on voudra donner à cette coquetterie spéciale, lapetite Juana l’avait au plus haut point et l’avait fait partager auChico, qui l’avait si bien adoptée que, sur ce point, il semontrait plus intransigeant, plus ardent, plus admiratif, plusdifficile et plus coquet qu’elle encore, ce qui n’était pas peudire.
Ayant vu échouer toutes ses petites ruses, elle avait eu recoursà ce suprême moyen qu’elle avait tout lieu de croire infaillible,et ses jambes fines et nerveuses, moulées dans des bas de soiebrodée, comme en portaient les grandes dames, ses petits pieds àl’aise dans de mignons et minuscules souliers de satin, s’étaientmis à s’agiter et se trémousser, s’efforçant d’attirer à euxl’attention du récalcitrant. Et comme il ne paraissait pas voir,elle s’était décidée à repousser petit à petit le tabouret surlequel elle posait ses pieds.
Il était bien grand et bien lourd, en chêne massif, ce diable detabouret. N’importe, elle avait réussi à le pousser si bien quetoute petite dans son immense fauteuil, elle se trouva bientôt lesjambes pendantes sans un point d’appui où poser ses extrémités.Elle espérait ainsi amener le Chico à remplacer le tabouret.
En toute autre circonstance, le nain se fût empressé de profiterde l’aubaine. Mais il avait autre chose de plus sérieux en tête, etil sut résister héroïquement à la tentation.
Hélas ! une fois de plus la petite Juana échouapiteusement. Elle dut, puisque décidément il se montrait rebelle àtoute tentative détournée, se résigner à recourir à la provocationdirecte, et d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme etindifférente, sur un ton qu’elle croyait propre à le piquer, elledit :
– Es-tu distrait à ce point, ou te soucies-tu si peu de moique tu ne vois point que me voici les jambes ballantes, sans lemoindre appui où poser mes pieds ?
Ceci, manifestement, voulait dire : Niais !qu’attends-tu pour prendre la place du tabouret que j’airejeté ? Et comme si ce n’était pas assez qu’elle eût étécontrainte à cette humiliation, voici que, suprême humiliation, leChico, au lieu de profiter de l’invitation directe, se contentaitde remettre sous ses pieds le lourd tabouret de bois qu’elles’était donné tant de peine à repousser.
Et comme s’il eût voulu bien marquer son intention d’êtreinaccessible à toute tentation et de rester de glace, il se hissasur un escabeau placé assez loin d’elle.
À ce dernier et insupportable outrage, Juana faillit se livrer àun des gros accès de colère qui s’emparaient d’elle quand il lacontrariait ou qu’elle ne parvenait pas à lui faire deviner etexécuter ce qu’elle désirait et n’osait demander ouvertement. Ellefaillit le chasser, le battre, l’égratigner, pour le punir de soninsolente froideur.
Mais elle réfléchit que, dans l’état d’esprit où elle le voyait,il était capable de se fâcher à son tour pour la première fois desa vie. Non pas qu’elle eût peur de lui, mais c’est qu’elle tenaità connaître les détails des importantes nouvelles qu’il apportait,et si elle le rudoyait, dame ! elle courait le risque de nerien savoir. La curiosité, plus forte que le dépit, lui conseilladonc de garder une attitude calme et digne et de paraître ne pasavoir été touchée par l’affront ; car pour elle c’était unaffront sanglant qu’il venait de lui faire.
Et c’était à ce moment-là que le Chico, si peu bavardd’habitude, ne tarissait pas de s’émerveiller sur le compte du sirede Pardaillan, son grand ami, pour qui il délaissait et paraissaitdédaigner celle qui, jusqu’à ce jour, avait seule existé pourlui.
Or, comme il s’agissait du salut de Pardaillan, Juana ne savaitplus si elle devait s’indigner du changement d’attitude du nain ousi elle devait s’en montrer ravie. Elle ne savait plus si elledevait le féliciter ou l’accabler de reproches et d’injures.
En effet, malgré le calme apparent avec lequel elle avaitaccueilli la nouvelle de l’arrestation de Pardaillan, si le Chicoavait été moins préoccupé, il aurait remarqué sa pâleur soudaine etl’éclat trop brillant de ses yeux.
Est-ce à dire qu’elle aimait Pardaillan ? Peut-être, toutau fond de son cœur, gardait-elle encore un sentiment très tendrepour lui ? Peut-être ! Ce qu’il y a de certain, c’estque, après l’entretien mystérieux qu’elle avait eu avec lechevalier, elle avait sincèrement renoncé à cet amourromanesque.
Très sincèrement encore, sous l’influence des conseilsfraternels de Pardaillan, elle s’était tournée vers le Chico, avecl’espoir de trouver en lui ce bonheur qu’elle savait insaisissableet impossible avec l’autre.
Ce qui est non moins certains, c’est que, en laissant toutsentiment amoureux de côté, elle ne pouvait pas rester indifférenteau sort de Pardaillan. Elle avait dit le mot exact quand elle avaitdit au Chico qu’elle aimait Pardaillan comme un frère aîné.
Dans ces conditions, comme le nain, elle devait être disposée àtenter l’impossible, même à sacrifier sa vie au besoin, pour lesecourir. Et c’était encore une chose admirable que Pardaillan, surqui s’acharnaient les forces coalisées des plus puissants duroyaume à commencer par le roi, ne devait trouver, pours’intéresser à son sort, pour s’ingénier à le tirer des serrespuissantes qui l’avaient saisi, prêts à faire le sacrifice de leurvie, que ces deux faiblesses représentées par une miniature d’hommeet une fillette frêle et mignonne habituée à être choyée et adulée.C’était admirable et touchant.
Malheureusement, ceci se produisait à un moment qui pouvait êtrefuneste au Chico et à Juana. Tous deux couraient le risque d’êtrevictimes d’un malentendu sentimental.
Pour le Chico, les entretiens qu’il avait eus avec Pardaillanavaient complètement dissipé cette jalousie furieuse qui avait faitde lui le complice de Fausta. Il savait que Juana ne serait jamaisqu’une petite amie pour le chevalier. S’il avait gardé le moindredoute à cet égard, les paroles de Juana lui disant qu’elleconsidérait Pardaillan comme un frère eussent fait tomber cedoute.
Malheureusement pour lui, influencé sans doute par ce qu’ilavait accoutumé d’entendre sur son compte, vivant sans cesse dansla solitude, il s’exagérait outre mesure son inférioritéphysique.
Tout ce que Pardaillan avait pu lui dire sur ce sujet n’étaitpas parvenu à l’ébranler. Il restait immuablement convaincu quejamais aucune femme, fût-elle petite et mignonne comme Juana, nevoudrait de lui pour époux.
Ayant cette idée bien ancrée dans la tête, pour qu’il osâtavouer son amour, il eût fallu qu’il fût sur le pointd’expirer ; ou bien que Juana elle-même, renversant les rôles,parlât la première. Mais ceci n’arriverait jamais, n’est-cepas ? Il savait bien que Juana ne l’aimait que comme un frère.Celui qu’elle aimait, quoi qu’elle en dît, c’était Pardaillan.
De même que lui savait que Juana ne serait jamais à lui, elledevait savoir, elle, qu’elle ne serait jamais à Pardaillan. Cen’était pas au moment où il pensait qu’elle devait éprouver unepeine affreuse qu’il trouverait le courage de dire ce qu’il n’avaitjamais osé dire jusqu’à ce jour. De là cette réserve excessive queJuana prenait pour de la froideur et de l’indifférence.
D’autre part, il pensait que le meilleur moyen de témoigner sonamour était de ne paraître s’occuper que de Pardaillan, à qui, sansnul doute, elle pensait exclusivement. Et comme sur ce point ilétait en outre poussé par son amitié ardente, il n’avait pasbeaucoup de peine à rester dans le rôle qu’il s’était dicté. De làson insistance à ne parler que de Pardaillan, insistance quiexaspérait la jeune fille, malgré ses sentiments. De là cetteassurance qu’il prenait pour de l’audace.
Du côté de Juana les choses s’embrouillaient davantage en cesens que, femme, elle était plus complexe, accessible à dessentiments contradictoires qu’elle-même ne parvenait pas àconcilier, qui la tiraillaient en des sens opposés, sans qu’il luifût possible de prendre une détermination ferme, attendu qu’elle nese rendait pas parfaitement compte de ce qu’elle éprouvait et nesavait pas au juste ce qu’elle voulait.
Nous avons expliqué dans un précédent chapitre que son cœurhésitait entre Pardaillan et le Chico. L’entretien qu’elle avait euavec Pardaillan avait fait pencher la balance en faveur de sonpetit compagnon d’enfance.
Consciente de la distance qui la séparait de Pardaillan, ramenéeau sens de la réalité par des paroles douces, mais fermes, éclairéepar la logique d’un raisonnement serré, elle avait compris qu’illui fallait renoncer à un rêve chimérique. Son amour pourPardaillan n’avait pas encore des racines telles qu’elle ne pûtl’extirper sans trop de douleur. Elle s’était résignée.
Forcément elle devait se tourner vers le Chico. Elle le devaitd’autant plus que Pardaillan, qu’elle admirait déjà, par quelquesconfidences discrètes et avec ce tact qu’il puisait dans la bontéde son cœur, avait su lui imposer un sentiment respectueux qu’elleignorait avant.
Or, Pardaillan, qu’elle respectait et admirait, lui avait dit leplus grand bien du Chico. Or, elle savait qu’un tel hommen’adressait pas un compliment qui ne fût pleinement mérité. De ceciil était résulté que si Pardaillan avait gagné son respect, lesaffaires amoureuses du nain, grâce à lui, avaient fait un progrèsconsidérable.
En réalité, elle aimait le nain plus qu’elle ne le croyait. Maisson amour n’était pas encore assez violent pour l’amener à fouleraux pieds la pudeur de la jeune fille en la faisant parler lapremière. Mettre tout en œuvre pour lui arracher sa timidité, oui.Parler elle-même, cela non, elle ne le pouvait pas… pas encore dumoins.
Or, avec un timide de la force du Chico, elle n’avait pasd’autre alternative pour liquider la question. S’il avait fait unepartie du chemin, s’il l’avait bercée de mots doux comme il entrouvait parfois, s’il avait eu cette attitude et ces caresseschastes qui troublent néanmoins, peut-être il eût pu l’affoler aupoint de lui faire oublier sa retenue.
Mais voilà que par malheur le Chico s’avisait, bien mal àpropos, de résister à toutes ses avances et de se tenir sur uneréserve qui pouvait lui paraître de la froideur. Alors qu’elle eûtvoulu ne parler que d’eux-mêmes, voilà qu’il ne parlait, lui, quede Pardaillan. C’était désespérant : elle l’eût battu si ellene se fût retenue.
Notez que si le petit homme avait paru oublier Pardaillan pourne songer qu’à lui-même, il eût obtenu probablement ce mêmerésultat de l’exaspérer. Alors ? direz-vous. Alors ceci prouveque lorsque l’amour est en jeu, il n’y a pas à finasser, ni àraisonner. Il n’y a qu’à suivre les impulsions de son cœur. Sil’amour est vraiment fort et sincère, il trouvera toujours moyen detriompher.
Au bout du compte, naïvement, sans malice et sans calculd’aucune sorte, peut-être le Chico avait-il trouvé, sans lechercher, le meilleur moyen de forcer le cœur de celle qui, de soncôté, sans s’en douter assurément l’aimait peut-être autant qu’elleen était aimée.
Peut-on jamais savoir avec les femmes, surtout quand elless’avisent, comme la petite Juana, de vouloir jouer au plus fin avecl’amour ! Il arrive toujours un moment où elles sont les pluspunies de leur inutile malice.
Ayant vu ses petites ruses échouer les unes après les autres,Juana se résigna à ne pas sortir du sujet de conversation qu’ilplaisait au Chico de lui imposer, espérant bien se rattraper aprèset reprendre, avec succès, elle l’espérait, ses efforts interrompuspour l’amener à se déclarer.
Pour être juste, nous devons ajouter que la certitude qu’elleavait qu’il ne serait question que de Pardaillan, jointe à lavolonté bien arrêtée de le sauver, si c’était possible, aidèrentpuissamment à la faire patienter. Mais il fallait bien que ce fûtpour Pardaillan, et le sacrifice qu’elle faisait était en sommeméritoire.
– Seigneur Dieu ! dit-elle, avec une pointed’amertume, comme tu en parles ! Que t’a-t-il donc fait que tului es si dévoué ?
– Il m’a dit des choses… des choses que personne ne m’avaitjamais dites, répondit énigmatiquement le nain. Mais, toi-même,Juana, n’es-tu pas résolue à le soustraire au supplice quil’attend ?
– Oui, bien, et de tout mon cœur. Je te l’ai dit.
– Tu sais qu’il pourrait nous en cuire de mettre ainsinotre nez dans les affaires d’État. Le moins qui pourrait nousarriver serait d’être pendu haut et court. C’est une grâce quenotre sire le roi n’accorde pas facilement. Et je crois bien quenous ferions préalablement connaissance avec la torture.
Il disait cela avec un calme extraordinaire. Pourquoi le luidisait-il ? Pour l’effrayer ? Pour la fairereculer ? Non, car il était bien résolu à se passer d’elle età ne pas la compromettre. Il voulait bien risquer sa vie et même latorture pour son ami. Mais l’imposer à elle, la voir mourir !Allons donc ! Est-ce que c’était possible, cela !
Tout ce qu’il voulait d’elle, c’était d’être renseigné sur lavaleur de sa trouvaille. S’il lui avait fait entrevoir les suitesprobables de leur ingérence dans les affaires de l’État, comme ildisait, c’était pour peser en quelque sorte son dévouement à elle,et régler le sien propre.
Et puis, après tout, il lui paraissait juste et légitime qu’elleconnut la valeur exacte du sacrifice qu’il faisait. Il n’avait quevingt ans, il avait bien quelques raisons de tenir à la vie. Ets’il en faisait l’abandon, de cette vie, il tenait à ce qu’ellen’ignorât pas qu’il l’avait fait à bon escient.
Il était si petit, elle était depuis si longtemps habituée à leconsidérer comme un enfant que cette idée pouvait lui venir decroire qu’il avait agi sans discernement et que s’il avait su àquoi il s’exposait, il se serait certainement abstenu. Cette idéeque sa mort pouvait passer pour le fait d’une inconséquence luiétait insupportable.
Elle, en entendant parler de pendaison et de torture, n’avait puréprimer un long frisson. Dame ! qu’on se mette à saplace ! Elle était à l’aube de la vie. Elle ne connaissaitrien. En dehors de sa maison, qui était son domaine à elle, elleignorait le reste de l’univers.
En dehors de son père, du Chico et de ses serviteurs qui étaientses seuls amis, elle ne connaissait personne. Mais le peu qu’ellesavait de la vie n’était pas si dédaignable et, à tout prendre, sonpère, notable bourgeois, avait su mettre de côté de quoi luiassurer sa vie durant une aisance large qui à l’époque pouvaitpasser pour de l’opulence. Quitter tout cela pour un homme qu’elleconnaissait depuis quelques jours était bien fait pour donner àréfléchir.
Mais tout se tient et s’enchaîne et tout n’est qu’entraînement.Peut-être, sans le savoir, avait-elle, comme le Chico, une âmevaillante ? Peut-être le romanesque relevé par un dangermortel avait-il un attrait particulier pour elle ?
Peut-être aussi l’aventure périlleuse à tenter seprésentait-elle à une heure où elle était dans l’état d’espritqu’il fallait pour la lui faire accepter ? Nous pencherionsplutôt pour cette raison.
En réalité l’amour était apparu à son cœur vierge sous lesapparences de deux hommes qui étaient deux antithèsesvivantes : Pardaillan qui, au moral sinon au physique, luiapparaissait comme un géant, et le Chico qui, au physique comme aumoral, était une réduction d’homme infiniment gracieuse.
Longtemps elle avait hésité entre ces deux hommes, attirée parla force de l’un presque autant que sollicitée par la faiblesse del’autre. Brusquement, raisonnée par l’un au profit de l’autre, elles’était décidée à choisir. Et voici que maintenant que son choixétait fait en faveur du plus faible, elle se trouvait menacée deles perdre tous les deux à la fois.
Celui qui n’avait pas voulu d’elle, condamné par un pouvoirredoutable entre tous : l’Inquisition. Celui qu’elle avaitaccepté, ne pouvant avoir l’autre, se dévouant inutilement au salutdu premier. Tout l’univers pour elle se résumait en ces deuxhommes. Eux morts, que ferait-elle dans la vie ?
Ne valait-il pas mieux qu’elle partît avec eux ? N’ayant puêtre ni à l’un ni à l’autre, ils seraient unis tous trois dans lamort. Voilà ce que se dit la petite Juana.
Si nous passons à la question d’entraînement dont nous parlonsplus haut, nous voyons qu’il se trouva que l’attitude du Chico pesafortement sur sa décision. Pour elle, comme pour tout le monde,demeuré enfant par la taille, le nain devait être resté enfant parla force physique et par le moral.
Et voici que tout à coup il se révélait à elle comme un vraihomme, sinon par la taille et la force, du moins par le cœur, parle courage et par le sang-froid.
Le Chico s’ignorait lui-même, comment aurait-elle pu le deviner.Il avait fallu pour cela l’œil pénétrant de Pardaillan.
Le petit homme ne s’était pas rendu compte de la froideintrépidité avec laquelle il avait envisagé le sort qui pouvaitêtre le sien s’il se lançait dans l’aventure qu’il méditait.
Comme il n’était pas sot, il raisonnait avec une logique serréeque lui eussent enviée bien des hommes réputés habiles. D’ailleurs,dans cette existence de solitaire qu’il menait depuis de longuesannées, il avait contracté l’habitude de réfléchir longuement et dene parler et d’agir qu’à bon escient.
Pour lui, la question était très simple : il l’avait assezméditée… Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plusformidable qui existât. Évidemment lui, pauvre, solitaire, faible,d’intelligence médiocre – c’est lui qui parle – ne disposantd’aucune aide, d’aucune ressource, il serait infailliblement battu.Or, la partie perdue pour lui, c’était sa tête qui tombait.Tiens ! ce n’était pas difficile à comprendre cela !
Tout se résumait donc à ceci : fallait-il risquer sa têtepour une chance infime ? Oui ou non ? Il avait décidé quece serait oui. Partant, il avait fait le sacrifice de sa vie et sejugeait condamné.
Il aurait été bien embarrassé de dire si c’était de la bravoureou non. Les choses étaient ainsi et non autrement, et puisqu’ildécidait de tenter l’aventure, il lui paraissait logique d’enenvisager les conséquences.
Ainsi avait-il fait, et c’est ce qui lui avait permis de parleravec cette tranquillité qui avait si fort impressionné sa petiteamie.
Si le Chico n’avait pas conscience de son héroïsme, Juana, enrevanche, s’en rendait fort bien compte. Il se révélait à elle sousun jour qui lui était complètement méconnu.
Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutumé detourner au gré de son humeur avait disparu. Disparu aussi l’enfantqu’elle se plaisait à couvrir de sa protection.
Ce Chico, inconnu jusqu’à ce jour, par la force de son esprit,lui paraissait de taille à se passer désormais de son faible appuiet, qui mieux est, à la protéger à son tour. C’était un vrai hommequi pouvait devenir son maître.
Tout ceci, exagéré et embelli par son imagination, faisait quele Chico lui apparaissait maintenant comme une manière dehéros.
Elle ne doutait pas qu’il ne réussît à sauver une fois encorecelui qu’il appelait son grand ami. Et plus le nain grandissaitdans son esprit, plus elle sentait l’appréhension l’envahir. Ellequi jusqu’à ce jour s’était crue bien supérieure à lui, elle quil’avait toujours dominé, elle courbait la tête, et dans unehumilité sincère, étreinte par les affres du doute, elle sedemandait si elle était digne de lui.
Au moment où elle reconnaissait sa supériorité intellectuelle,elle éprouvait un déchirement douloureux en voyant que lui, dontelle se croyait si sûre, il paraissait se détacher d’elle, carcomment expliquer autrement qu’il eût résisté à toutes ses avances,qu’il ne parut prêter aucune attention à sa personne. Comme elleétait excessive en tout, elle se disait :
– Certainement, il se rend compte de sa valeur. Que suis-jepour lui, comparée à ces nobles dames qui lui faisaient les yeuxdoux ? Une petite fille insignifiante, qui ne mérite pas autrechose que le dédain. Il ne m’aime plus, c’est certain… si tant estqu’il m’ait jamais aimée.
Et par un revirement naturel, plus elle croyait sentir qu’il luiéchappait, et plus elle tenait à lui, plus elle s’apercevait aveceffroi qu’il tenait dans son cœur une place plus considérablequ’elle n’avait cru.
Cet état d’esprit chez elle, cette résolution ferme où il étaitde ne se laisser distraire en rien dans les combinaisons qu’iléchafaudait pour la délivrance de son ami français, amenèrent unchangement radical dans leurs attitudes respectives.
C’était elle qui, maintenant, tremblait et rougissait, elle,dont les yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, unecaresse, elle qui se montrait douce, soumise et résignée ; luiqui, en apparence, se montrait indifférent, très calme, très maîtrede soi et qui donnait là une preuve d’énergie extraordinaire dansun si petit corps, car son cœur battait à se rompre dans sapoitrine, et il avait des envies folles de se jeter à ses pieds, debaiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui semblaientappeler ses lèvres.
Aussi, à l’avertissement charitable qu’il lui donnait, bienpersuadée, d’ailleurs, qu’il était de force à surmonter tous lesobstacles, avec un regard voilé de tendresse, avec un sourire à lafois soumis et provocant, elle répondit, sans hésiter :
– Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avectoi.
Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son idée, il lui semblaitqu’on ne pouvait pas dire plus clairement : Je t’aime assezpour braver même la torture, si c’est avec toi.
Malheureusement, il était dit que le malentendu se prolongeraitentre eux et les séparerait implacablement. Le Chicotraduisit : « J’aime le sire de Pardaillan assez pourrisquer la torture pour lui. » Il sentit, son cœur se serreret il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur qui letenaillait tandis qu’il clamait dans sa pensée :
« Elle l’aime toujours, d’un amour qui n’a rien defraternel quoi qu’elle en dise. Allons, c’est dit, je tenterail’impossible, et du diable si je n’y laisse ma peau. Aussi bien lavie m’est-elle insupportable. Mais toi, du moins Juana, tu ne seraspas exposée, et tu ne sauras jamais combien le Chicot’aimait. »
Et tout haut, d’une voix qui tremblait un peu, avec une grandedouceur et reprenant ses propres paroles :
– Que t’a-t-il donc fait que tu lui es sidévouée ?
Et l’horrible malentendu s’accentua encore.
Elle eut une lueur de triomphe dans son œil doux. Le Chico étaitjaloux, donc il l’aimait encore. Sotte qui s’était fait tant demauvais sang ! Alors, avec un sourire malicieux, croyantl’amener à se déclarer enfin, elle minauda :
– Il m’a dit des choses… des choses que nul ne m’avaitjamais dites avant lui.
À son tour, elle reprenait les propres paroles du Chico, et elleles disait en badinant, croyant faire une plaisanterie et excitersa jalousie.
Le nain comprit autre chose.
Pardaillan lui avait dit et répété :
– Je n’aime pas et je n’aimerai jamais ta Juana. Mon cœurest mort, il y a longtemps.
Il avait encore dans l’oreille le ton douloureux sur lequel cesparoles avaient été dites. Il ne doutait pas qu’elles ne fussentl’expression de la vérité. Il ne redoutait rien de Pardaillan, uninstinct sûr lui assurait que le seigneur français était la loyautémême. Pardaillan avait ajouté :
– Ta Juana ne m’aime pas, ne m’a jamais aimé.
Et là, le doute le reprenait. Tant que son grand ami ne parlaitque de lui-même, il pouvait s’en rapporter à lui et le croire surparole. Mais lorsqu’il parlait des autres, il pouvait se tromper.D’après les paroles de Juana, il croyait comprendre que Pardaillanavait dû lui parler, la moraliser, lui faire entendre qu’ellen’avait rien à espérer de lui. Cependant Juana ne reculait pasdevant l’évocation terrifiante de la torture et revendiquait, avecun calme souriant, son droit à participer au sauvetage de celuiqu’elle aimait encore et malgré tout. Pour lui, c’était clair etlimpide : Juana aimerait, sans espoir et jusqu’à la mort, lesire de Pardaillan, comme lui il aimerait Juana jusqu’à la mort etsans espoir. Dès lors, à quoi bon vivre ? Sa résolution devintirrévocable. Il se condamnait lui-même.
Telle était la conclusion qu’il tirait des paroles imprudentesde la jeune fille. Ah ! si elle avait pu deviner ce qui sepassait dans sa tête ! Mais comment aurait-elle pu devinerdevant son impassibilité !
Car, il avait la force de rester impassible. Et c’était encoreune des bizarreries du caractère de cet étrange personnage. Il sedisait que Juana s’était donnée à Pardaillan, il n’avait plus ledroit lui, le Chico, de la traiter comme il faisait autrefois.
Il pouvait la considérer toujours comme une amie, mais il devaitrenoncer à la conquérir. S’il se fût agi d’une liaison matérielle,peut-être la jalousie l’eût-elle poussé à lutter. Mais il nedoutait pas un instant qu’il ne fût question que d’une liaisonchastement platonique.
Jamais Juana n’appartiendrait physiquement à Pardaillan,puisqu’il n’en voulait pas. Elle devait bien le savoir puisqu’ellepréférait la mort. Alors, lui, il eût considéré comme une bassessede chercher à l’attendrir.
Ces réflexions firent que, de réservé qu’il avait été jusque-là,il se fit glacial, mettant tout son orgueil à paraître impassibleet y réussissant assez bien pour la déconcerter tout à fait.Peut-être, si elle avait été plus lucide, eût-elle pu remarquerl’étrange pâleur du nain et l’éclat fiévreux de son regard. Maiselle était trop troublée elle-même pour s’arrêter à autre chosequ’aux apparences frappantes.
Et le malentendu qui s’était élevé entre eux acheva de lesséparer.
Le Chico se contenta d’acquiescer d’un signe de tête à cequ’elle venait de dire et, tirant de son sein le blanc-seingtrouvé, il dit avec une froideur sous laquelle il s’efforçait decacher ses véritables sentiments :
– Toi qui es savante, regarde ce parchemin, dis-moi ce quec’est et ce qu’il vaut.
La petite Juana sentit une larme monter à ses yeux. Elle avaitespéré le faire parler et voici qu’il se montrait plus froid, pluscassant qu’il n’avait été depuis le début de cet entretien.
Ah ! décidément, il ne l’aimait pas, elle s’était trompée.Puisqu’il en était ainsi, elle ne lui donnerait pas cette joie dela voir pleurer. Elle se raidit pour refouler la larme prête àjaillir, elle prit tristement le parchemin qu’il lui tendait etl’étudia en s’efforçant d’imiter son attitude glaciale.
– Mais, fit-elle, après un rapide examen, je ne vois rienlà que deux cachets et deux signatures, sous des formulesinachevées.
– Mais les signatures, les cachets, les connais-tu,Juana ?
– Le cachet et la signature du roi, le cachet et lasignature de monseigneur le grand inquisiteur.
– En es-tu bien sûre ?
– Sans doute ! Je sais lire, je pense : Nous,Philippe, par la grâce de Dieu, roi… mandons et ordonnons… à tousreprésentants de l’autorité religieuse, civile, militaire… Et plusbas : Inigo d’Espinosa, cardinal-archevêque, grand inquisiteurd’État. N’as-tu pas vu ces cachets au bas de l’ordonnance ? Cesont bien les mêmes. Nul doute n’est possible.
– C’est bien ce que j’avais pensé. Ceci, c’est ce qu’onappelle un blanc-seing. On remplit les blancs à sa guise et on setrouve couvert par la signature du roi… et tout le monde doit obéiraux ordres donnés en vertu de ce parchemin.
– Où t’es-tu procuré cela ?
– Peu importe. L’essentiel est que je l’ai. Je sais ce queje voulais savoir. Je vais te quitter. Il ne faudra dire à âme quivive que tu m’as vu en possession de ce parchemin.
– Pourquoi ? Que veux-tu en faire ?
– Ce que je veux en faire ! Je n’en sais rien encore.Je cherche. Et à force de chercher je finirai bien par trouver.Pourquoi ? Parce que je compte me servir de ce blanc-seingpour délivrer le seigneur de Pardaillan. Tu comprends, Juana, si onsavait que cet ordre ne m’appartient pas et qu’il a été rempliarbitrairement, ce serait ma mort certaine, ce qui ne tirerait pasà bien grande conséquence, je le sais. Ce serait aussi la perte deM. de Pardaillan, et ceci est beaucoup plus important.Voilà pourquoi je te prie de me garder le secret le plus absolu. Ily va du salut de celui que nous voulons sauver tous les deux.
Il se donnait bien du mal pour lui faire comprendre qu’elledevait se taire pour l’amour de Pardaillan. Il ne se doutait pasqu’il avait donné la meilleure de toutes les raisons endisant : « Ce serait ma mort certaine », et qu’ileût pu se dispenser d’ajouter un mot de plus.
Juana avait frémi. Mais ce qui l’impressionna le plusdouloureusement, ce fut le ton désabusé, le ton d’amertume à peinevoilée sur lequel il avait dit que sa mort, à lui, était sansimportance.
Pourquoi lui disait-il ces choses horribles ? Il voulaitdonc mourir, Seigneur Dieu ? Comment ne pensait-il pas à lapeine affreuse qu’il lui faisait ? La gorge serrée parl’émotion qui la poignait, elle murmura en joignant les mains dansun geste implorant.
– Tu peux être tranquille. L’on me tuera plutôt que dem’arracher une parole sur ce sujet.
Doucement, sans dépit, avec un pâle sourire :
– Oh ! je sais, dit-il. Tu garderas le secret.
Et, très las, écrasé par l’effort qu’il faisait pour secontenir, il s’inclina devant elle et murmura :
– Adieu, Juana !
Et, sans ajouter un mot, sans un geste, il se dirigea vers laporte.
Alors son cœur, à elle, éclata. Comment, il s’en allait ainsi,sans un mot d’amitié, après un adieu sec et froid, un adieusinistre qui semblait sous-entendre qu’elle ne le reverraitplus ! Pâle et défaillante, elle se dressa toute droite surson grand tabouret de bois, et l’esprit chaviré, un seul mot, unnom jaillit de ses lèvres frémissantes, comme un appeléperdu :
– Chico !
Ce nom ainsi lancé, c’était un aveu.
Remué jusqu’au fond des entrailles, il se retourna brusquement.Dans un geste machinal, elle lui tendait les deux mains. Elle avaità peu près perdu conscience de ses actes. Si le Chico s’était jetésur ses mains pour les baiser, elle l’eût certainement saisi dansses bras, l’eût soulevé et pressé sur son cœur, et c’eût été enfinle dénouement radieux de cette fantastique idylle.
Mais sous son apparence frêle, il faut croire que le naincachait une volonté de fer ; à son appel, il s’arrêta et fitdeux pas vers elle. Mais il n’alla pas plus loin. Il ne dit pas unmot, ne fit pas un geste, et, impassible, il attendit qu’elles’expliquât.
Elle passa sa main sur son front brûlant, comme si elle eûtsenti sa raison l’abandonner, et les yeux noyés de larmes, ellebalbutia machinalement :
– Tu t’en vas ?… Tu me quittes ? Ainsi ?…N’as-tu donc rien d’autre à me dire ?
Et comme ses yeux parlaient en posant cette question ! Ilfallait être aveugle et fou comme le Chico pour ne pas voir et nepas comprendre. Brusquement, il se frappa le front comme quelqu’unqui se souvient tout à coup.
– Et la Giralda ? s’écria-t-il.
Du coup, elle sentit la colère l’envahir. Quoi ! pas unmot, pas un geste ? Toujours la même indifférenceglaciale ? Il pensait à tout le monde, hormis à elle. C’enétait trop. Ses bras, qu’elle tendait vaguement vers lui,s’abaissèrent lentement, son œil se fit dur, un pli amer arqua salèvre pourpre, et elle gronda, agressive :
– Tu t’intéresses bien à elle !… T’aurait-elle ditaussi des choses que nulle ne t’a dites ?
Il la regarda d’un air étonné, et gravement :
– C’est la fiancée de don César ! dit-il. Ne suis-jepas le page du Torero ?
Elle comprit le sens de ces paroles. Elle eut honte de son accèsde jalousie, et elle baissa la tête en rougissant.
– C’est vrai, balbutia-t-elle.
Et passant de nouveau sa main sur son front de ce même gestemachinal, elle ajoute, en elle-même :
– Je deviens folle.
– Ne l’as-tu pas vue ? continua d’interroger le Chico.Elle était à la corrida. Don César a été enlevé au moment où il sedirigeait vers elle pour lui faire hommage du flot de rubansconquis sur le taureau. Elle a dû se trouver prise dans la mêlée.Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur !
– Peut-être a-t-elle pu se sauver à temps. Je la verraisans doute avant la nuit. C’est ici qu’elle viendra sûrements’enquérir de son fiancé.
Le nain hocha la tête d’un air pensif.
– Elle ne viendra pas, dit-il.
– Qu’en sais-tu ?
– Elle était entourée de cavaliers qui me paraissaientsuspects. J’ai cru reconnaître dans le tas la gueule de loup de cesacripant de don Gaspar Barrigon.
– Qu’est-ce que ce don Gaspar Barrigon ?
– Comme qui dirait le sergent de Centurion. La Giralda, jele crains, a dû être victime de quelque tentative d’enlèvementcomme celle que j’avais déjà surprise. Centurion est tenace et,pour moi, il y a du Barba-Roja là-dessous. Quel malheur que lechevalier de Pardaillan se soit avisé de lui sauver la vie àcelui-là !
– Dans tous les cas, dit Juana, si elle revient, tu peuxêtre tranquille. Je la cacherai ici et je veillerai sur elle. Jel’aime comme une sœur. Elle est si bonne, si tendre, sijolie !
Dès l’instant où sa jalousie n’était pas en cause, elle savaitrendre à chacun la justice qui lui était due.
Le Chico approuva gravement de la tête et :
– Je sais où est enfermé M. de Pardaillan,dit-il ; j’ai vu où l’on a conduit don César. Il faut que jesache maintenant ce qu’est devenue la Giralda ; et si elle aété enlevée, comme je le crois, il faut que je découvre où on l’aenfermée. Demain peut-être don César quittera sa retraite, et jeveux être à même de le renseigner. Je n’ai donc pas un instant àperdre. Est-ce tout ce que tu avais à me dire, Juana ?
Elle eut une seconde d’hésitation et murmurafaiblement :
– Oui !
– En ce cas, adieu, Juana !
– Pourquoi adieu ? s’écria-t-elle, emportée malgréelle. C’est la deuxième fois que tu prononces ce mot qui me serrele cœur. Pourquoi pas au revoir ? Ne te reverrai-je doncplus ?
– Si fait bien.
Elle le regarda fixement. Il lui semblait qu’il lui cachaitquelque chose. Son sourire et ces paroles sonnaient faux.
– Quand ? insista-t-elle en le tenant sous sonregard.
Évasivement, il répondit :
– Je ne peux pas dire, tiens ! Peut-être demain,peut-être dans quelques jours. Cela dépendra des événements.
Alors, comme il paraissait uniquement préoccupé des autres etnon d’elle, elle crut bien faire en disant :
– N’est-il pas entendu que je dois t’aider dans ladélivrance du chevalier de Pardaillan… Il faut bien que tu medises, quand le moment sera venu, en quoi je pourrai t’êtreutile.
Et lui, il comprit que c’était surtout cela : la délivrancede Pardaillan, qui lui tenait à cœur. Mais il était bien résolu àse passer d’elle. Pour rien au monde il n’eût voulu la mêler à uneaventure qu’il devinait devoir lui être fatale. Il se fût plutôtpoignardé sur l’heure.
Néanmoins, comme il ne fallait pas lui laisser soupçonner sesintentions, il répondit avec une assurance qui la tranquillisa unpeu :
– C’est convenu, tiens ! Mais pour que je te dise enquoi tu pourras m’aider, encore faut-il que je sache exactement ceque je veux faire. Je te jure qu’en ce moment je n’en sais rien. Jecherche. Puis il y a la Giralda à retrouver. Tout cela serapeut-être long. Dès que mon plan sera établi, je te le feraiconnaître. C’est promis.
Comme il parlait avec assurance ! Qui lui eût dit que cepetit être si faible avait une tête si bien organisée et savaitagir avec tant de décision ! Aveugle, trois fois aveuglequ’elle avait été de l’avoir si longtemps méconnu !
Cependant, il avait promis de revenir. Tout n’était pas encoredit. Il reviendrait certainement, il tenait toujours ce qu’il luipromettait. Elle pouvait encore espérer. Très doucement, avec unregard chargé de tendresse, elle dit :
– Va donc, Luis, et que Dieu te garde !
Il se sentit doucement ému. Luis, c’était son prénom. Trèsrarement – autant dire jamais – elle ne l’avait appelé par sonpetit nom. Et quelle inflexion, douce comme une caresse, elle avaitmise dans ce mot ! C’était tout son cœur qu’elle avait mis là,la pauvre petite Juana.
Vaguement, un inappréciable instant, il eut l’intuition que tousdeux ils faisaient fausse route. Un mot, un seul, dit en ce moment,pouvait dissiper le malentendu qui les séparait. Il eut peur de setromper, il eut peur de la froisser, il eut peur surtout deparaître abuser de son désarroi et de ce que les événements luidonnaient une certaine importance pour lui manquer de respect. Ilse raidit donc et surmonta encore une fois cette dernièretentation.
Elle, cependant, le dévisageait de son œil limpide, et toute sonattitude était un cantique d’amour. Il ne vit rien. Il ne compritrien. Comme il avait déjà fait, il s’inclina devant elle et dit eninsistant sur les mots :
– Au revoir, Juana !
Et comme il ébauchait un mouvement de retraite :
– Tu ne m’embrasses pas avant de partir ?
Le cri lui avait échappé. Ç’avait été plus fort qu’elle. Et ellelui tendait les mains en disant ces mots.
Cette fois-ci, il n’y avait plus à douter ni à reculer.
Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigtsqu’elle lui tendait et s’enfuit précipitamment.
Un long moment elle resta debout, regardant fixement la portepar où il venait de sortir. Et elle songeait :
« Il m’a à peine effleuré du bout des lèvres. Autrefois ilse fût prosterné, eût couvert mes pieds, le bas de ma basquine etmes mains de baisers fous. Aujourd’hui, il s’est incliné comme ungalant qui sait les usages fleuris. Il ne m’aime pas… il nem’aimera jamais, alors. »
Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tête dans sesdeux mains et se mit à pleurer doucement, longuement, secouée depetits sanglots convulsifs, comme un tout petit à qui on vient defaire une grosse peine.
Pardaillan s’attendait à être jeté dans quelque cul de bassefosse. Il se trompait.
La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes,chargés de sa surveillance, était claire, propre, spacieuse,confortablement meublée d’un bon lit, d’un vaste fauteuil, d’uncoffre à habits, d’une table, et munie de tous les objetsnécessaires à une toilette complète.
Sans les épais barreaux croisés qui garnissaient la fenêtre,sans les doubles verrous extérieurs qui fermaient la porte massive,avec son judas très large percé au milieu, il eût pu se croireencore dans sa chambre de l’hôtellerie de La Tour.
Les moines-geôliers l’avaient débarrassé de ses liens ets’étaient retirés en annonçant que, sous peu, le souper lui seraitservi.
Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait été de serendre compte de la disposition des lieux, et il s’était vitepersuadé de l’inutilité d’une tentative de fuite par la porte ou lacroisée. Alors, comme il était couvert de sang et de poussière, ilavait renvoyé à plus tard de rechercher les moyens de se tirer delà et s’était empressé de procéder à un nettoyage dont il avaitgrand besoin. Cela lui permit d’ailleurs de constater avecsatisfaction qu’il n’avait que des écorchures insignifiantes.
Le souper qui lui fut servi était aussi plantureux que délicatet des vins des meilleurs crus de France et d’Espagne y figurèrentavec une profusion royale.
En fin gourmet qu’il était il y fit honneur avec ce robusteappétit qui ne lui faisait jamais défaut, même dans les passes lesplus critiques. Mais tout en vidant les plats, tout en entonnantfortes rasades, avec une conscience où il entrait certes plus deprévoyant calcul que d’appétit réel, il réfléchissaitprofondément.
Tout d’abord, il remarqua que sur cette table somptueusementdressée, les mets, servis dans des plats d’argent massif, étaientpréalablement découpés, et il n’avait à sa disposition, pour lesporter à sa bouche, qu’une petite fourche en bois mince etflexible. Pas un couteau, pas une fourchette, rien qui pût, à larigueur, devenir une arme.
Cette précaution extrême, les soins dont on paraissait vouloirl’entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait,lui paraissaient étrangement suspects. Il sentait uneindéfinissable inquiétude l’envahir sournoisement.
Tout de suite après ce succulent souper il se sentit la têtelourde et il fut pris d’une irrésistible envie de dormir.
Il se jeta tout habillé sur le lit en murmurant dans unbâillement :
– C’est bizarre ! D’où me vient cet impérieux besoinde sommeil ? Mordieu ! je n’ai pourtant pas bu outremesure ! La fatigue, sans doute…
Lorsqu’il se réveilla, le lendemain matin, la tête plus lourdeencore que lorsqu’il s’était couché, les membres brisés, ilconstata avec stupeur qu’il était complètement déshabillé et couchéentre les draps.
– Oh ! fit-il, me serais-je grisé à ce point ! Jesuis sûr pourtant de ne pas m’être déshabillé !
Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se dérober sous lui.Il éprouvait une lassitude comme il n’en avait jamais éprouvé depareille, même après ses plus rudes journées.
Il se traîna, plutôt qu’il n’alla, vers le bassin de cuivredestiné à sa toilette, vida l’aiguière dedans et plongea sa figuredans l’eau fraîche. Après quoi il alla à la fenêtre qu’il ouvrittoute grande. Il sentit un mieux sensible se manifester en lui. Sesidées lui revinrent plus lucides et, tout en grommelant, il pritses vêtements pour s’habiller.
– Tiens ! tiens ! sourit-il, on a eu l’attentionde remplacer mon costume en loques par celui-ci, tout neuf, mafoi !
Il examina et palpa les différentes pièces du costume enconnaisseur.
– Drap fin, beau velours nuance foncée, simple et solide.On connaît mes goûts apparemment, murmurait-il en faisant cetteinspection.
Instinctivement, il chercha ses bottes et les aperçut à terre,au pied du lit. Il s’en empara aussitôt et les examina comme ilavait fait du costume.
– Ah ! Ah ! voilà la clé du mystère ! fit-ilen éclatant de rire. C’est pour cela qu’on m’a fait prendre unnarcotique.
C’étaient bien ses bottes qu’on avait jugées en assez bon étatpour ne pas les remplacer, ses bottes qu’on avaitconsciencieusement nettoyées. Seulement on avait enlevé leséperons. Ces éperons consistaient en une tige d’acier longue etacérée, maintenue sur le coup-de-pied par des courroies.
En un moment, effroyablement critique, de son existenceaventureuse, alors qu’il était enfermé avec son père dans une sortede pressoir de fer où ils devaient être broyés[8] , lechevalier avait détaché des éperons semblables, en avait donné un àson père, et tous deux, pour se soustraire à l’horrible supplice,avaient froidement résolu de se poignarder avec cette armeimprovisée. Depuis lors, en souvenir de cette heure, de cauchemar,il avait continué à dédaigner l’éperon à mollette. Or, c’étaientces éperons qui pouvaient constituer à la rigueur un poignardpassable qu’on avait eu la précaution de lui enlever pendant sonsommeil.
Tout en s’habillant, Pardaillan songeait :
– Diable ! il me paraît que j’ai affaire à desadversaires qui ne livrent rien au hasard ! D’Espinosa ?Fausta ? ou ces moines ?
Et avec un froncement de sourcils :
– Que veut-on de moi, enfin ? A-t-on craint que je meservisse de ces éperons pour frapper mes geôliers enfroqués ?N’a-t-on voulu plutôt me mettre dans l’impossibilité de mesoustraire par une mort volontaire au supplice qui m’estréservé ?… Quel supplice ?… De cette association del’ancienne papesse avec ce cardinal inquisiteur, quelle inventioninfernale surgira, créée à mon intention ?
Et avec un sourire terrible :
– Ah ! Fausta ! Fausta ! quel compteterrible nous aurons à régler… si je sors vivant d’ici !
Et tout à coup :
– Et ma bourse ?… Ils l’ont emportée avec mon costumedéchiré… Peste ? M. d’Espinosa me fait payer cher lecostume qu’il m’impose !
Au même instant, il aperçut sa bourse posée ostensiblement surla table. Il s’en empara et l’empocha avec une satisfaction nondissimulée.
– Allons, murmura-t-il, je me suis trop hâté de mal juger…Mais, mordiable ! je ne vais plus oser boire ni mangermaintenant, de crainte qu’on ne mélange encore quelque drogueendormante à ma pitance.
Il réfléchit un instant, et :
– Non ! fit-il en souriant, ils ont obtenu ce qu’ilsvoulaient. Il est à présumer qu’ils ne chercheront pas à m’endormirde nouveau. Attendons. Nous verrons bien.
Comme il l’avait prévu, il put boire et manger sans éprouveraucun malaise, sans qu’aucune drogue fût mêlée à ses aliments.
Pendant trois jours, il vécut ainsi, sans voir d’autrespersonnes que les moines qui le servaient et le gardaient en mêmetemps, sans jamais se départir d’un calme absolu, sans jamais luidire une parole.
Il avait voulu les interroger, savoir, s’informer. Les religieuxs’étaient contentés de le saluer gravement et profondément, ets’étaient retirés sans répondre à ses questions.
Le matin de ce troisième jour, il allait et venait dans saprison, marchant d’un pas nerveux et saccadé pour se dérouiller,cherchant et combinant dans sa tête une foule de projets, qu’ilrejetait au fur et à mesure qu’ils naissaient. Il avait laissé safenêtre grande ouverte, comme il faisait tous les jours du reste,et il passait et repassait devant cette fenêtre.
Tout à coup, il entendit un bruit sourd. Il se retourna vivementet aperçut une balle grosse comme le poing qui venait d’êtreprojetée par la croisée ouverte. Avant même que de ramasser cetteballe, il se précipita à la fenêtre et il aperçut une silhouetteconnue qui lui fit un signe furtif en traversant vivement le jardinsur lequel il avait vue.
« Le Chico ! clama Pardaillan dans son esprit !Ah ! le brave petit homme !… Comment diable a-t-il pus’introduire ici ? »
Il alla ramasser la balle, non sans s’assurer au préalable qu’iln’était pas épié par le judas percé au milieu de sa porte. Le judasétait fermé… ou du moins il paraissait l’être.
Il alla se placer à la fenêtre, tournant ainsi le dos à laporte, et contempla l’objet qui venait de lui être jeté. C’était unassez gros paquet de laine enroulé autour d’un corps dur. Il ledéfit rapidement et trouva un feuillet enroulé autour d’une pierre.Il déplia le feuillet et lut :
« Ne mangez rien, ne buvez rien de ce qu’on vousservira. On veut vous empoisonner. Avant trois jours j’aurai réussià vous faire évader. Si j’échoue il sera temps pour vous de prendrele poison qui doit vous foudroyer. Patientez donc ces trois jours.Courage. Espoir. »
– Trois jours sans boire et sans manger, songea Pardaillanen faisant la grimace, diable ! À ce compte-là, je ne saiss’il ne vaudrait pas mieux me résigner au poison tout de suite…Oui, mais si le Chico réussit ?… Hum !… Que veut-ilfaire ?… Bah ! après tout je ne mourrai pas pour troisjours de jeûne, tandis que je mourrai fort proprement du poison…d’autant que ces trois jours se réduisent à deux, attendu qu’il mereste de mon souper d’hier de quoi me nourrir aujourd’hui. Puisquej’ai mangé de ces provisions hier soir et que je ne suis pas encoremort, j’ai tout lieu de penser qu’elles ne sont pas empoisonnées.En conséquence, je puis encore en manger.
Ayant ainsi décidé, il prit les provisions qui lui restaient, enfit deux parts, et attaqua bravement la première. Quand il ne restaplus miette de la ration qu’il s’était accordée, il prit ladeuxième part et alla l’enfermer dans le coffre à habits. Et ilattendit.
Il paraissait très calme en apparence, mais de l’effort qu’ilfaisait pour se maîtriser il sentait la sueur perler à son front.En effet, savait-il si on n’avait pas profité de son sommeil pourmêler à ces restes le poison qui devait le foudroyer, disait lebillet de Chico. Si brave et si maître de lui qu’il fût, Pardaillanpassa là deux heures d’angoisse sans nom, au bout desquelles il sesentit rassuré.
Entre temps, on lui avait apporté son déjeuner. Les moines quile servaient avaient paru s’étonner de la disparition des restes dusouper de la veille. Mais comme le prisonnier avait refusé detoucher au déjeuner qu’ils apportaient, ils avaient dû penser que,pris d’une fringale subite, il avait préféré se contenter de cesrestes et que maintenant, il n’avait plus faim. Ils avaient donclaissé la table servie et s’étaient retirés, toujours sans ouvrirla bouche.
Certain maintenant de ne pas être empoisonné – pour le moment,du moins – il se mit à réfléchir. Il pensait au Chico et se sentaitprofondément touché par le dévouement du petit homme. Est-ce à direqu’il comptait sur le nain ? Pardaillan ne comptait que surlui-même.
Mais l’esprit toujours en éveil, plus que quiconque il savaitprofiter des incidents les plus futiles en apparence, et les fairetourner à son avantage. Qui sait si l’intervention inespérée deChico ne ferait pas surgir un de ces incidents dont il sauraitprofiter ?
En attendant, la plus élémentaire prudence conseillait de tenircompte de l’avis reçu en ne s’exposant pas de propos délibéré à lamort qu’on lui destinait.
À vrai dire, il s’étonnait un peu que Fausta et d’Espinosan’eussent pas trouvé quelque supplice plus long, plus raffiné.Mais, somme toute, savait-il quel genre de poison lui seraitadministré ? Savait-il si ce poison foudroyant ne le feraitpas souffrir, durant quelques minutes, plus que la plus cruelle destortures ? Puis, quoi ? Il n’y avait pas à douter, ilavait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement lejardin et lui faire un geste amical. Donc le billet était bien dunain, donc son avis devait être exact, donc il avait bien fait dele suivre.
Il fut interrompu dans ses réflexions par l’arrivée soudaine dugrand inquisiteur.
« Enfin ! songea Pardaillan, je vais savoir quelquechose. »
Et il se hérissa, prêt à lutter, car il devinait que l’entrevueavec un tel adversaire ne pouvait être qu’une sorte de duel.
D’Espinosa avait son immuable visage calme, indifférent,pourrait-on dire. Dans son attitude aisée, correcte, pas l’ombre dedéfi, pas la moindre manifestation de satisfaction de son succès.On eût dit d’un gentilhomme venant faire une visite courtoise à unautre gentilhomme.
Dès que Pardaillan avait été emmené par ses hommes, d’Espinosas’était rendu, directement à la Tour de l’Or. C’est là, si on nel’a pas oublié, que le cardinal Montalte et le duc dePonte-Maggiore, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan,étaient soignés, sur l’ordre de d’Espinosa, par un moinemédecin.
D’Espinosa avait décidé de le faire partir pour Rome et de seservir de leur influence réelle pour peser sur les décisions duconclave, à l’effet de faire élire un pape de son choix. Sans douteavait-il des moyens à lui d’imposer ses volontés, car, après unerésistance sérieuse, le cardinal et le duc, vaincus, durent serésigner à obéir. Cependant Ponte-Maggiore qui, n’étant pas prêtre,n’avait rien à espérer personnellement dans cette élection, s’étaitmontré plus rebelle que Montalte qui, lui, prince de l’Église,était éligible et pouvait espérer succéder à son oncle SixteQuint.
D’Espinosa sentit que, pour vaincre définitivement la résistancede ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leurprouver qu’ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien à redouterde Pardaillan. Il n’avait pas hésité un seul instant.
Très faibles encore, leurs blessures à peiné cicatrisées, il lesavait conduits au couvent San Pablo, les avait fait pénétrer dansla chambre de Pardaillan et le leur avait montré, profondémentendormi, sous l’influence du narcotique puissant qui avait étéversé dans son vin. Et il leur avait dit ce qu’il comptait enfaire. Et sans doute, ce qu’il leur révélait était au-dessus detout ce que leur haine eût pu concevoir, car ils se regardaient,très pâles, les dents serrées, la respiration rauque.
Et ils étaient partis, sûrs que, désormais, Pardaillann’existait plus. Quant à Fausta, leur mission remplie, ilssauraient bien la retrouver et, en attendant, délivrés du cauchemarde Pardaillan, ils se surveillaient mutuellement, très étroitement,repris par leur haine jalouse, l’un contre l’autre.
– Monsieur le chevalier, dit doucement d’Espinosa, commes’il se fût excusé, vous me voyez désespéré de la violence que j’aiété contraint de vous faire.
– Monsieur le cardinal, répondit poliment Pardaillan, votredésespoir me touche à un point que je ne saurais dire.
– Convenez du moins, monsieur, que j’ai tout fait pour vouséviter cette fâcheuse extrémité. Je vous ai loyalement prévenu quele mieux que vous aviez à faire était de retourner chez vous, enFrance.
– Je confesse volontiers qu’en effet vous m’avez avertiloyalement. Quoique, à vrai dire, je cherche vainement cette mêmeloyauté dans la manière spéciale dont vous vous êtes emparé de mapersonne. Peste ! monsieur, un régiment entier mis sur piedpour s’assurer de ma modeste personnalité ! Convenez à votretour que c’est un peu excessif.
– Ceci doit vous prouver, dit gravement d’Espinosa, etl’importance que j’attachais à m’assurer de votre personne et lahaute estime que je professe pour votre force et votrevaillance.
– L’honneur n’est pas mince, j’en conviens, fit Pardaillan,avec son plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de merassurer pleinement sur l’avenir de mon pays. Jamais votre maîtrene régnera chez nous. Il lui faut renoncer à ce rêve.
– Pourquoi cela, monsieur ? demanda malgré luid’Espinosa.
– Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingénu, s’il fautmille Espagnols pour arrêter un Français, convenez que je peux êtrebien tranquille. Jamais S. M. Philippe d’Espagne n’aura assezde troupes pour s’emparer de la plus mince portion de la pluspetite de nos provinces !
– Il vous plaît d’oublier, monsieur, que tous les Françaisne valent pas M. de Pardaillan. Je doute fort même qu’onen puisse trouver un seul de votre valeur, dit sérieusementd’Espinosa.
– Paroles précieuses, venant d’un homme tel que vous,répondit Pardaillan, en s’inclinant. Mais, prenez garde, monsieur,avec de telles paroles, vous allez m’inciter à pécher parorgueil !
– S’il en est ainsi, je suis prêtre, vous le savez, et nevous refuserai pas l’absolution. Mais je suis venu ici m’assurer sivous ne manquez de rien et si, durant cette longue semaine dedétention, on a bien eu pour vous tous les égards auxquels vousavez droit. J’espère que mes ordres ont été obéis. En tout cas, sivous avez quelque plainte à formuler, n’hésitez pas. Je ferai toutce qui sera en mon pouvoir pour vous rendre ce séjour aussiagréable que possible.
– Mille grâces, monsieur. Je suis on ne peut mieux traité.C’est à tel point que, lorsqu’il me faudra quitter ces lieux – caril faudra bien que je m’en aille – j’éprouverai un véritabledéchirement. Mais, puisque vous êtes si bien disposé à mon égard,tirez-moi, je vous prie, de l’incertitude où je suis plongé parsuite de vos paroles.
– Parlez, monsieur de Pardaillan.
– Eh bien, vous venez de dire que j’ai passé une longuesemaine de détention en ce lieu qui serait un véritable paradis… sij’y avais plus d’air et d’espace. Vous l’avez bien dit, n’est-cepas ?
– Sans doute.
– Quel jour sommes-nous donc ?
– Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas ? fitd’Espinosa avec surprise. Vous êtes entré ici lundi. Je n’exagèredonc pas trop en disant, que vous y êtes depuis une semaine.
– Pardonnez-moi d’insister, monsieur. Vous êtes bien sûrque c’est aujourd’hui samedi ?
D’Espinosa le considéra une seconde avec une surprisegrandissante et une inquiétude qu’il ne cherchait pas à dissimuler.Pour toute réponse, il porta à ses lèvres un petit sifflet d’argentet fit entendre une modulation stridente. À cet appel, deux moinesparurent aussitôt – preuve qu’ils se tenaient derrière la porte,remarqua Pardaillan – s’inclinèrent, profondément et, sans faire unpas, attendirent qu’on les interrogeât.
– Quel jour sommes nous ? demanda d’Espinosa.
– Samedi, monseigneur, répondirent les moines d’une mêmevoix.
D’Espinosa fit un geste impérieux. Les deux moinesrecommencèrent leur profonde révérence et sortirent sans ajouter unmot de plus.
– Vous voyez, dit alors d’Espinosa en se tournant versPardaillan qui songeait :
– Ainsi donc j’aurais dormi sans m’en douter deux jours etdeux nuits. Bizarre ! Quelle drogue maléficieuse ce prêtrecafard m’a-t-il fait absorber ? Où veut-il en venir et quelsort me réserve-t-il ?
Voyant qu’il se taisait, d’Espinosa reprit avec une sollicitudeque trahissait l’attention soutenue avec laquelle il ledévisageait :
– Se peut-il que vous ayez été impressionné à ce point quevous avez perdu la notion du temps ? Depuis combien de tempspensiez-vous être ici ?
– Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en lefouillant de son clair regard.
– Seriez-vous malade ? dit d’Espinosa qui paraissaittrès sincère. Et remarquant alors le déjeuner encoreintact :
– Dieu me pardonne ! vous n’avez pas touché à votrerepas. Ce menu ne vous convient-il pas ? Les vins ne sont-ilspas de votre goût ? Commandez ce qui vous plaira le mieux. Lesrévérends pères qui vous gardent ont l’ordre formel de contentertous vos désirs, quels qu’ils soient… Hormis de vous ouvrir laporte et de vous laisser aller, bien entendu. Il n’est jamais entrédans ma pensée d’imposer des privations à un homme tel quevous.
– De grâce, monsieur, quittez tout souci à mon sujet. Vousme voyez vraiment confus des soins et des prévenances dont vousm’accablez.
S’il y avait une ironie dans ces paroles, elle était si bienvoilée que d’Espinosa ne la perçut pas.
– Je vois ce que c’est, dit-il d’un air paternel. Vousmanquez d’exercice. Oui. Évidemment, un homme d’action comme vouss’accommode mal de ce régime sédentaire. Une promenade au grand airvous fera du bien. Vous serait-il agréable de faire, avec moi, untour dans les jardins du couvent ?
– Cela me sera d’autant plus agréable, monsieur, que leplaisir de la promenade se doublera de l’honneur de votrecompagnie.
– Venez donc, en ce cas.
De nouveau, d’Espinosa fit entendre un appel de son siffletd’argent. De nouveau les deux moines reparurent et se tinrentimmobiles.
– Monsieur le chevalier, dit d’Espinosa en écartant lesmoines d’un geste, je passe devant vous pour vous montrer lechemin.
– Faites, monsieur.
Et il passa devant les moines qui ne sourcillèrent pas.Seulement, dès que Pardaillan et d’Espinosa se furent engagés dansle couloir, les deux moines rejoignirent deux autres moines quiétaient restés dehors et tous les quatre ils se mirent à suivresilencieusement leur prisonnier, se maintenant toujours à quelquespas derrière lui, s’arrêtant quand il s’arrêtait, reprenant leurmarche dès qu’il se remettait à marcher.
D’ailleurs de tous côtés, dans les embrasures, aux détours descouloirs, sur les paliers, dans les cours, à l’ombre des grandsarbres du jardin, partout Pardaillan voyait surgir des frocs, pardeux, par trois et par quatre, qui allaient, venaient ens’inclinant devant le grand inquisiteur, mais restaient constammentà portée de sa voix.
En sorte que Pardaillan, qui avait accepté cette promenade avecle vague espoir qu’une occasion inespérée se présenterait peut-êtrede fausser compagnie à son obligeant guide, dut s’avouer à lui-mêmeque ce serait une insigne folie de tenter quoi que ce soit dans cesconditions.
Et quand bien même il serait parvenu à se défaire du grandinquisiteur, ce qui lui eût été relativement facile, malgré qued’Espinosa parût faire plein de force et de vigueur, comment eût-ilpu forcer les innombrables portes, gardées par de véritables postesde moines, qui semblaient fonctionner militairement, ces portes quise déverrouillaient pour leur livrer passage et se reverrouillaientimmédiatement après ?
Comment fût-il sorti de ce dédale de couloirs larges et clairs,étroits et obscurs, sans cesse sillonnés en tous sens par desgroupes de religieux ? Comment enfin eût-il pu franchir leshautes murailles qui ceinturaient cours et jardins de touscôtés ? À moins d’être oiseau, il ne voyait pas.
Il estima que le mieux était de ne rien tenter pour le moment.Mais tout en marchant posément à côté d’Espinosa, tout enparaissant écouter avec une attention souriante les explicationsqu’il lui donnait complaisamment sur les nombreuses et bizarresaffectations de ce couvent, ainsi que sur les occupations variéesdes membres de la communauté, il se tenait sur ses gardes, prêt àsaisir la moindre occasion propice qui se présenterait.
Et à les voir passer d’un pas lent et désœuvré, à les voirs’entretenir aussi paisiblement, presque affectueusement, on n’eûtjamais pu soupçonner que l’un de ces deux hommes était une victimeaux mains de l’autre qui s’apprêtait à le torturer et qui, enattendant, par un raffinement de cruauté digne de ce Torquemadadont il était un des successeurs, se délectait à jouer avec savictime impuissante comme le chat avec la souris, avant de luibriser les reins d’un coup de dents.
Pardaillan se disait que d’Espinosa n’était pas homme à luifaire faire une promenade dans les jardins, d’ailleurs admirables,uniquement par humanité. Il pensait, non sans raison, que le grandinquisiteur avait une idée bien arrêtée qu’il finirait parexprimer.
Mais d’Espinosa continuait à parler de choses indifférentes etPardaillan attendait patiemment qu’il lui plût de se décider, bienpersuadé qu’avant de le quitter d’Espinosa lui porterait le coupqu’il méditait.
Cependant, le grand inquisiteur, toujours accompagné dePardaillan franchit une dizaine de marches et s’engagea dans unelarge galerie.
Cette galerie s’étendait sur toute la longueur du corps debâtiment où ils se trouvaient en ce moment. Tout un côté étaitoccupé par de minces colonnettes dans le style mauresque, reliéesentre elles par un garde-fou qui était une merveille de mosaïque etde sculpture.
Cela constituait une longue suite de larges baies par où lalumière entrait à flots. Le côté opposé était percé, de distance endistance, de portes massives : cellules sans doute.
Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, quiparaissaient les attendre, les entourèrent silencieusement.Pardaillan remarqua la manœuvre. Il remarqua aussi que ces moinesétaient taillés en athlètes.
– Bon ! songea-t-il avec un mince sourire, nousapprochons du dénouement. Mais diantre ! il paraît que ce queM. d’Espinosa veut faire ne laisse pas que de l’inquiéter,puisqu’il me fait garder de près par ces dignes révérends qui meparaissent taillés pour porter la cuirasse et la salade plutôt quele froc. Sans compter ceux qui, sans avoir l’air de rien,sillonnent cette galerie et me font l’effet d’être placés là pourm’empêcher d’approcher de la balustrade. Tenons nous bien,mordieu ! c’est le moment critique.
En effet, la galerie, comme l’avait remarqué Pardaillan, étaitsillonnée, en tous sens, par une infinité de moines quiparaissaient surtout garder les baies.
D’Espinosa s’arrêta devant la première porte qu’ilrencontra.
– Monsieur le chevalier, dit-il d’une voix sans accent, jen’ai personnellement aucun sujet de haine contre vous. Mecroyez-vous ?
– Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous mefaites l’honneur de me le dire, je ne saurais en douter.
D’Espinosa opina gravement de la tête et reprit :
– Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles,et quand je suis dans l’exercice de ces fonctions, l’homme que jesuis doit s’effacer, céder complètement la place au grandinquisiteur, c’est-à-dire à un être exceptionnel, inaccessible àtout sentiment de pitié, froidement implacable dansl’accomplissement des devoirs de la charge. En ce moment, c’est legrand inquisiteur qui vous parle.
– Eh ! morbleu ! monsieur, ce que vous avez àdire est donc si difficile ! Que redoutez-vous ? Je suisseul, sans armes, à votre merci. Grand inquisiteur ou non, videzvotre sac un bon coup et n’en parlons plus.
Ceci était dit avec une ironie mordante qui eût fait bondir toutautre que d’Espinosa. Mais il l’avait dit lui-même : iln’était pas un homme, il était la vivante incarnation de la pluseffroyable et la plus implacable des institutions. Il reprit donc,sans paraître s’émouvoir :
– Vous avez insulté à la majesté royale. Vous êtescondamné. Vous devez mourir.
– À la bonne heure ! Voilà qui est franc, net,catégorique. Que ne le disiez-vous tout de suite ? Je suiscondamné, je dois mourir. Peste ! il faudrait êtred’intelligence fort obtuse pour ne pas comprendre ! Reste àsavoir comment vous comptez m’assassiner.
Avec la même impassibilité, d’Espinosa expliqua :
– Le châtiment doit être toujours proportionné au crime. Lecrime que vous avez commis est le plus impardonnable des crimes.Donc le châtiment doit être terrible. Il faut aussi que lechâtiment soit proportionné à la force morale et physique ducoupable. Sur ce point, vous êtes une nature exceptionnelle. Vousne vous étonnerez donc pas que le châtiment qui vous sera infligésoit exceptionnellement rigoureux. La mort n’est rien, enelle-même.
– C’est la manière de la donner. Ce qui revient à dire quevous avez inventé à mon intention quelque supplice sans nom.
Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquaitses émotions lorsqu’elles étaient, comme en ce moment, à leurparoxysme et qu’il méditait quelque coup de folie comme il en avaittenté quelques-uns dans sa vie si bien remplie.
Fausta, qui le connaissait bien, ne s’y serait pas trompée.D’Espinosa, si observateur qu’il fût, devait s’y laisser prendre.Il ne vit que l’attitude, qu’il admira d’ailleurs en connaisseur,et ne soupçonna pas ce qu’elle cachait de menaçant pour lui. Ilrépondit donc, sans ironie aucune :
– J’ai, du premier coup d’œil, reconnu votre hauteintelligence. Je ne suis donc pas étonné de la facilité aveclaquelle vous savez comprendre à demi-mot. Pourtant, en ce quiconcerne le supplice dont vous parlez, je dois à la vérité de direque j’ai été puissamment aidé par les conseils deMme la princesse Fausta, laquelle, je ne saispourquoi, vous veut la malemort.
– Oui, je le savais, gronda Pardaillan d’une voix blanche.J’espère bien avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deuxmots que j’ai à lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vousêtes un dangereux reptile ? Savez-vous que l’envie me démangefurieusement de vous étrangler, pendant que je voustiens ?
Il avait abattu sa main sur l’épaule d’Espinosa, et d’une voixbasse il lui jetait ces paroles menaçantes dans la figure.
Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un gestepour se soustraire à son étreinte. Ses yeux ne se baissèrent pasdevant le regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de sonimpassibilité, comme s’il n’eût pas été en cause :
– Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n’en ferez rien.Vous devez bien penser que je ne suis pas homme à m’exposer à votrefureur sans avoir pris mes petites précautions. Si j’avais cruavoir quoi que ce soit à redouter de vous, vous n’auriez pas lesmains libres.
Pardaillan jeta un coup d’œil rapide autour de lui et il vit quele cercle des moines s’était resserré autour de lui. Il compritqu’en effet il n’aurait pas le temps de mettre sa menace àexécution, la meute des frocards serait à l’instant sur lui et leréduirait à l’impuissance. Une fois encore il serait écrasé par lenombre. Il secoua furieusement la tête et, sans lâcher prise,appuyant plus lourdement sa main sur l’épaule de sonennemi :
– Je vous entends, dit-il d’une voix sifflante. Ceux-citomberont sur moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, quisait si…
– Non, interrompit d’Espinosa sans rien perdre de soncalme, ce que vous espérez ne se réalisera pas. Avant que vous ayezpu me frapper, vous serez saisi par les révérends pères. Remarquez,je vous prie, qu’ils sont assez nombreux et assez robustes pourvous réduire à l’impuissance. Vous en assommerez quelques-uns, jel’admets volontiers, mais moi, vous ne m’atteindrez pas et ils selaisseront assommer passivement sans vous rendre le coup que voussouhaitez, parce qu’il faut que vous soyez livré vivant au supplicequi vous est réservé. Savez-vous ce que vous gagnerez à latentative désespérée que vous méditez ? C’est que je seraicontraint de vous faire enchaîner. Bien que ce procédé me répugneparce qu’il est inutile, je m’y résoudrai cependant si vous m’yobligez.
Par un effort surhumain, Pardaillan réussit à maîtriser lacolère qui grondait en lui. Les moines qui l’entouraient n’avaientpas fait un geste. Les yeux fixés sur le grand inquisiteur, ilsattendaient, immobiles et muets, qu’il leur donnât, d’un signe,l’ordre d’agir. Et cette impassibilité absolue dénotait clairementla confiance qu’ils avaient en leur force – la force du nombre – etaussi leur soumission passive aux ordres de leur supérieur.
En un éclair de lucidité, Pardaillan entrevit tout cela, ilcomprit les conséquences irréparables que son geste pourrait avoiret qu’il était à la merci de son redoutable adversaire. Les mainslibres, il pouvait encore espérer. Couvert de chaînes, c’en étaitfait de lui.
Il lui fallait donc conserver à tout prix la liberté de sesmouvements, puisque cela seul lui permettrait de mettre à profit lachance si elle se présentait. Lentement, comme à regret, ildesserra son étreinte et gronda :
– Soit, vous avez raison.
Les moines n’avaient toujours pas bougé. Quant à d’Espinosa, ilmontra le même calme indifférent qu’il avait montré devant lamenace. Comme s’il eût jugé l’incident définitivement clos, il setourna vers la porte devant laquelle il s’était arrêté, et cetteporte s’ouvrit à l’instant même.
À l’instant même aussi, les moines se reculèrent, agrandirentleur cercle, comme s’ils avaient compris que leur interventiondevenait inutile. Mais, de loin comme de près, ils surveillaientattentivement les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdrede vue pour cela leur prisonnier.
La porte qui venait de s’ouvrir donnait accès sur une étroitecellule. Il n’y avait là aucun meuble et la petite pièce nerecevait le jour que par la porte qui venait de s’ouvrir.
Les murs de la cellule étaient blanchis à la chaux, le sol étaitrecouvert de dalles blanches. Tout autour couraient de petitesrigoles destinées à l’écoulement des eaux. Mais quelles eaux,puisqu’il n’y avait rien là dedans ?
Par-ci, par-là, sur les murs, des tâches brunâtres, suspectes.Sur les dalles, des petites flaques de même teinte et de mêmeapparence. C’était froid et sinistre, sinistre surtout. Qu’était-cedonc que cette cellule ? Un cachot ? Une tombe ?Quoi ?…
Et cependant, ce lieu qui suintait l’horreur était habité. Etvoici ce que les yeux exorbités de Pardaillan virent :
Au milieu de la pièce, face à la porte qui venait de s’ouvrirtoute grande, un homme – une loque humaine – était solidementattaché sur une sorte de chaise de bois dont les pieds étaientrivés au sol par de solides crampons de fer.
Les jambes de l’homme étaient enchaînées aux pieds de lachaise ; son buste était maintenu droit contre le dossier debois par une infinité de cordes ; la tête, maintenue par uncarcan de fer, ne pouvait pas faire un mouvement ; presquesous le menton, une épaisse traverse de bois, percée de deux trous,pressait la poitrine de l’homme, et dans ces deux trous, ses mainsemprisonnées pendaient mollement.
À côté du patient, un moine robuste, le froc relevé jusqu’à laceinture, les larges manches retroussées laissant nus des bicepspuissants, maniait de ses pattes énormes de minuscules et bizarresinstruments qu’il examinait attentivement sans paraître se soucierle moins du monde de la victime qui, les traits contractés parl’horreur et l’angoisse, le regardait faire avec des yeux oùluisait une épouvante qui confinait à la folie.
Le moine obéissait sans doute à des ordres préalablement donnés,car, sans jeter un coup d’œil sur les spectateurs de cette scènefantastique, il se mit à l’œuvre dès qu’il eut terminé l’inspectionde ses instruments.
Il saisit le pouce du condamné dans une petite pince qu’il avaitprise. Aussitôt, malgré les liens qui l’enserraient de toutesparts, l’homme eut une secousse terrible, à faire croire qu’ilallait briser ses cordes ; en même temps un hurlement long,lugubre, terrifiant, s’échappa de ses lèvres contractées.
Le moine, impassible, secoua son outil. Quelque chose de blancet de rouge tomba sur les dalles, tandis que, du bout du doigtqu’il venait de lâcher, une petite pluie rouge tombait goutte àgoutte sur le sol et l’ensanglantait : le moine venaitd’arracher l’ongle. Posément, méthodiquement, avec une lenteureffroyable, le moine bourreau saisit l’index comme il avait saisile pouce. Le supplicié se tordit comme un ver, une expression desouffrance atroce s’étendit sur sa face convulsée ; le mêmehurlement qui n’avait plus rien d’humain se fit entendre à nouveau,suivi de la même petite pluie sanglante, du même geste indifférentdu bourreau jetant négligemment à terre l’ongle auquel adhéraientdes lambeaux de chair.
Au troisième doigt, l’homme s’évanouit. Alors le bourreaus’arrêta. Il prit dans une trousse posée à terre différentsingrédients, apportés pour ce cas prévu, et se mit, non pas àpanser les plaies affreuses qu’il venait de faire, mais à rappelerl’homme à lui avec le même soin, la même froide impassibilité qu’ilavait mis à le torturer.
Quand le malheureux, sous l’action des remèdes énergiques quilui étaient administrés, reprit ses sens, le moine replaçasoigneusement ses ingrédients à leur place, reprit ses outils etrecommença son horrible besogne.
Pardaillan, livide, les ongles incrustés dans la paume des mainspour ne pas crier son horreur et son dégoût, Pardaillan, sedemandant s’il n’était pas en proie à quelque hideux cauchemar,remué d’une pitié immense, sentant son cœur se souleverd’indignation, dut assister, impuissant, à cette scène atroce.
Lorsque le cinquième ongle tomba, les hurlements du patients’étaient changés en râles étouffés, et le bourreau, toujourseffroyablement insensible et méthodique, se disposait à passer à ladeuxième main.
– Horrible ! horrible ! murmura le chevalier,malgré lui, sans savoir ce qu’il disait, peut-être.
Froidement, d’Espinosa formula :
– Ceci n’est rien !… Passons !
Et ils passèrent en effet. Et Pardaillan s’éloigna en frémissantde la sombre porte qui venait de se refermer. Et en contemplantcette immense galerie, si large, si claire, si gaie, avec sesvastes baies par où le soleil entrait à flots rutilants, en voyant,par-delà les baies, les parterres fleuris, les cimes verdoyantesdes orangers et des grenadiers, il put croire un instant qu’ilavait rêvé.
– Le crime de cet homme, disait d’Espinosa d’une voixpaisible, n’est rien comparé à celui que vous avez osécommettre.
Pardaillan comprit le sens déguisé de ces paroles, quisignifiaient évidemment que le supplice qui lui serait infligé àlui, Pardaillan, dépasserait ce qu’il venait de voir. Il se raiditpour combattre l’épouvante qui se glissait sournoisement enlui.
Il se rendait d’ailleurs parfaitement compte que cette épouvanteprovenait surtout de l’ébranlement nerveux qu’il venait d’éprouver,et il se disait non sans angoisse que si d’Espinosa s’avisait de lefaire assister coup sur coup à des spectacles de ce genre, celaamènerait chez lui une dépression morale qu’il n’était pas sûr depouvoir surmonter.
Ils franchirent ainsi silencieusement, quelques mètres pendantlesquels Pardaillan s’efforça de maîtriser ses nerfs mis à une rudeépreuve.
Au bout d’une vingtaine de pas, deuxième porte : deuxièmearrêt. Pardaillan frémit.
Comme la première cette porte s’ouvrit d’elle-même. Comme lapremière elle démasqua une cellule en tous points semblable à laprécédente, occupée par un moine-bourreau et par un condamné.Celui-ci, comme le premier, était maintenu assis sur un siège debois. Seulement celui-ci avait les bras attachés en croix et letorse, nu, bien à découvert, ne supportait aucune entrave qui eûtprobablement gêné le tortionnaire. Comme le premier, ce moinebourreau commença son effroyable besogne dès que la porte se fûtouverte.
Muni d’un instrument à lame fine et acérée il pratiqua uneincision sur toute la largeur de la poitrine du patient et se miten devoir de le dépouiller tout vif. Comme précédemment, deshurlements affreux se firent entendre, suivis de plaintes et derâles étouffés, au fur et à mesure que l’horrible besognes’avançant, le patient perdait de plus en plus ses forces.
Le bourreau, avec une adresse remarquable, avec une sorte dedélicatesse épouvantable, tirait sur la peau, qui se détachait, larabattait, fouillait de son scalpel les chairs pantelantes, mettaità nu les veines, les artères, les nerfs.
Et de temps en temps, d’un geste sinistre dans son indifférence,il prenait une poignée de sel pilé et l’étendait doucement sur cespauvres chairs sanglantes, et alors les hurlements redoublaient,perçaient le cerveau de Pardaillan comme des lames rougies àblanc.
Et de cet amas sans nom, qui avait été une poitrine humaine, desfilets de sang s’écoulaient lentement, tombaient sur les dalles quirougissaient, allaient se perdre dans les rigoles que nous avonssignalées et dont Pardaillan, affolé, comprenait maintenantl’utilité.
– Passons, dit d’Espinosa sur le même ton bref etindifférent.
Et comme il l’avait déjà fait, d’Espinosa répéta avec uneinsistance grosse de menaces sous-entendues :
– Le crime de cet homme n’est rien, comparé à celui quevous avez commis.
Et ils passèrent encore, comme disait le grand inquisiteur avecson sinistre laconisme. Seulement cette deuxième porte ne sereferma pas comme la première, en sorte que Pardaillan, ens’éloignant d’un pas qu’il allongeai inconsciemment, délivré del’horrifiante vision, continua d’être poursuivi par les plaintessourdes, alternant avec les hurlements de douleur, quis’échappaient de cette porte restée ouverte et emplissaient lagalerie de leurs lugubres sons. Et tout en fuyant – car il fuyaitlittéralement – il se disait avec une fureur qui allaitgrandissant :
« Mordieu ! voilà donc ce que me réservait cetabominable prêtre ! Vais-je être obligé de contemplerlongtemps d’aussi sauvages spectacles ? Par Pilate ! cemisérable a donc juré de me rendre fou ! »
Or, voici que ce mot éclata dans sa tête comme un coup detonnerre.
Une lueur aveuglante se fit dans son esprit et, comme si ce moteût déchiré le voile qui obscurcissait sa mémoire, tout à coup ilse rappela les paroles échangées entre Fausta et d’Espinosa lors deson algarade avec Bussi-Leclerc, et il crut comprendre le sensmystérieux de l’adieu de Fausta : « Tu me reverraspeut-être, mais tu ne me reconnaîtras pas ». Et il clama danssa pensée :
« Oh ! ces deux misérables ont-ils donc réellementprémédité de me faire sombrer dans la folie ! Et c’est Faustaqui a inventé cela ! Eh ! je me souviens maintenant,c’est moi-même qui, en raillant, lui ai conseillé de me frapperdans mon intelligence. La diabolique créature m’a pris au mot… Jecroyais la connaître et je suis forcé de m’avouer que je ne l’eussejamais supposée capable d’une telle scélératesse. Ah !Seigneur Dieu ! que l’ancienne papesse et ses suppôtsinvoquent sans cesse, si vous existez, faites que je puisse metrouver seul avec elle, seulement quelques minutes… je me charge dureste. »
Ayant deviné, ou ayant cru deviner à quoi tendait l’épouvantablespectacle que lui présentait d’Espinosa, il souffla bruyamment,comme quelqu’un qui se trouve déchargé du lourd fardeau quil’oppressait, cuirassa son cœur pour le rendre momentanémentinsensible, commanda à ses nerfs de se maîtriser et, très calme enapparence, il suivit son sinistre guide, résolu à tout voir et toutentendre, sans se laisser dominer par la pitié et l’épouvante,comme il avait failli le faire un moment.
À la troisième porte, troisième arrêt. Là, c’était un malheureuxqu’on tenaillait avec des fers rougis à blanc. Et le moinetortionnaire, avec une insensibilité égale à celle des deux autres,se penchait sur un récipient placé sur un réchaud, y puisait unecuillerée d’un liquide blanchâtre vaguement mousseux et vidaitlentement la cuiller dans le trou béant que les tenailles venaientde faire dans la chair. Ce qu’il versait ainsi sur les plaies,c’était un mélange d’huile bouillante, de plomb et d’étain fondu.Et le malheureux qui subissait cet effroyable supplice, effrayant àvoir, poussait des hurlements qui n’avaient plus rien d’humain, etd’une voix de dément – peut-être devenu subitement fou –rugissait : « Encore !… Encore !… »
Et ses clameurs se mêlaient aux plaintes de l’écorché vivant quele moine-bourreau continuait de travailler.
Sous l’œil froid et investigateur de d’Espinosa, Pardaillan seraidissait pour ne rien laisser paraître de ses impressions. Et auxyeux de d’Espinosa, il pouvait passer pour très calme, parfaitementmaître de lui. Mais pour quelqu’un qui l’eût bien connu, la fixitéétrange du regard, la teinte terreuse répandue sur ses joues, uneimperceptible crispation des lèvres très pâles ou trop rouges,parce qu’il venait de les mordre, eussent été autant d’indicesvisibles de l’émotion qui l’étreignait et de l’effort surhumainqu’il faisait pour la surmonter.
Une fois encore, d’Espinosa prononça son glacial :« Passons ! » Une fois encore il ajouta que le crimedu misérable qui râlait et hurlait tour à tour n’était rien comparéau crime de Pardaillan.
Et l’affolante, l’hallucinante promenade se poursuivit à traversl’interminable galerie pleine maintenant des rugissements, desplaintes, des sanglots, des supplications, des menaces et desblasphèmes des malheureux que le délire sanguinaire del’inquisiteur soumettait à des supplices que nous avons peine àconcevoir aujourd’hui.
Après l’homme tenaillé vivant, ce fut l’homme à qui l’on brisales membres à coups de masse de fer, puis celui à qui l’on crevales yeux, et celui à qui l’on arracha la langue, en passant par lesupplice du chevalet, celui de l’eau, sans compter celui à qui l’onenferma les mains dans des peaux humides contenant du sel, qu’onfaisait sécher en les exposant à la flamme d’un réchaud.
La porte d’une de ces cellules ne s’ouvrit pas. Un moine poussaun guichet et Pardaillan vit une demi-douzaine de chats qu’on avaitrendus hydrophobes en les privant de boisson, se ruer sur un hommeentièrement nu et le mettre en pièces à coup de leurs griffesacérées.
Tout ce que l’imagination la plus déréglée peut concevoir desupplices infâmes, de raffinements de torture inouïs, passa là sousses yeux, et de toutes ces portes demeurées ouvertes jaillissaientsans répit les cris et les plaintes, un vacarme à faire chavirer lecœur le plus endurci, des gémissements et des supplications quieussent attendri un tigre.
Et à chaque porte d’Espinosa répétait son immuable :« Passons ! » toujours suivi de la comparaison ducrime du malheureux qui agonisait et qui n’était toujours riencomparé au crime de Pardaillan.
Enfin, la fin de la fantastique galerie arriva. Pardaillan secrut délivré de l’effrayant cauchemar qu’il vivait depuis uneheure. Malgré ses efforts, malgré son stoïcisme, il sentait saraison chanceler. Et la pitié qu’il ressentait pour cesmalheureuses victimes, dont il ignorait le crime, était telle qu’iloubliait que cette effrayante série de supplices sans nom qu’onfaisait défiler sous ses yeux n’avait qu’un but : lui rappelerque tout ce qu’il voyait là d’horrible et d’affreux n’était rien,comparé à ce qui l’attendait, lui.
À l’extrémité de l’horrible galerie, il y avait un escalier dequelques marches, et, sur la droite, un mur, très haut, continuaitcette galerie. L’escalier aboutissait à un jardinet. Le murséparait ce jardinet du grand jardin.
En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante del’éclatant soleil, Pardaillan respira à pleins poumons. Il luisemblait sortir d’un lieu privé d’air et de lumière. Et en faisantpeser sur d’Espinosa, toujours impassible à son côté, un regardlourd de menaces, il pensa :
« Je ne sais ce que machine contre moi ce prêtre scélérat,mais, mordieu ! il était temps que l’infernal supplice qu’ilvient de m’infliger prît fin. »
Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d’horreur, ilvoulut les poser sur les fleurs qui embaumaient l’air et qu’ilrespirait avec délices. Alors il tressaillit et murmura :
– Ah ! quel diable de jardin est-ce là !
Ce qui motivait cette exclamation c’était la dispositionspéciale du jardinet. Voici :
De l’escalier, par où il venait de descendre, jusqu’à un corpsde bâtiment composé d’un rez-de-chaussée seulement, et en mauvaisétat, ce jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix à douze mètresenviron.
Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeaitla galerie et le séparait du grand jardin, jusqu’à un autre corpsdu bâtiment, composé aussi d’un seul rez-de-chaussée, il mesuraitenviron une trentaine de mètres. De sorte que ce jardinet setrouvait enfermé entre trois bâtisses (en y comprenant le bâtimentplus important où se trouvait la galerie) et une hautemuraille.
Mais ce n’était pas là ce qui étonnait Pardaillan. Ce quil’étonnait, c’est que ce jardinet était coupé, au milieu et danstoute sa longueur, par un parapet surmonté d’une haute grille dontles barreaux étaient très forts et très rapprochés.
En outre, d’autres barreaux, aussi forts et aussi rapprochés,partaient du toit d’un de ces corps de bâtiment, et venaients’encastrer sur la grille verticale. De sorte que cela constituaitune cage monstrueuse.
Des plantes grimpantes, s’enlaçant aux barreaux, montaientjusqu’au faîte de cette étrange cage, y formaient un dôme deverdure et masquaient en partie ce qui s’y passait.
Conduisant Pardaillan, toujours surveillé de près par sonescorte de moines geôliers, d’Espinosa tourna à gauche, sedirigeant tout droit vers le bâtiment qui occupait la largeur dujardinet.
Or, chose étrange, et qui glaça Pardaillan, dès que le bruit deleurs pas se fit entendre sur le gravier de l’allée, il perçutcomme une galopade furieuse de l’autre côté du rideau de verdurequi masquait la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, unbruit de branches froissées, des faces humaines hâves, décharnées,des yeux luisants ou mornes, se montrèrent de-ci de-là entre lesbarreaux, et une plainte déchirante, monotone, s’élevasoudain :
– Faim !… Faim !… Manger !…Manger !…
Et presque aussitôt une voix rude cria :
– Attendez, chiens, je vais vous faire retourner à laniche !
Puis le claquement sec d’un fouet, suivi du bruit flou d’unelanière cinglant un corps, suivi à son tour d’un hurlement dedouleur. Ensuite, une fuite éperdue et la même voix rudeaccompagnant chaque coup de fouet de ce cri, toujours lemême :
– À la niche ! À la niche !
Voilà ce qu’entrevit Pardaillan en une vision rapide comme unéclair. Et en jetant un coup d’œil angoissé sur la cagefantastique, il songea :
« Quelle abominable surprise me réserve encore ce maîtrebourreau ? »
D’Espinosa s’arrêta devant le corps de bâtiment. Un moine sedétacha du groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaientextérieurement un fort volet de bois. Le volet ouvert tout granddémasqua une ouverture garnie d’épais barreaux croisés.
Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le solfangeux de cette fosse, au milieu d’immondices innommables, àmoitié nu, un homme était accroupi. Aveuglé par le flot de lumièresuccédant sans transition à l’obscurité profonde dans laquelle ilétait plongé, il demeura un instant immobile, les yeux clignotants.Puis il se dressa brusquement, déchira l’air d’un hurlement lugubreet bondit sur les barreaux, cherchant à agripper ceux qui leregardaient du dehors.
Voyant qu’il ne pouvait y parvenir, il se mit à mordre lesbarreaux de fer, sans arrêter ses hurlements. Alors, du plafond dela fosse une trombe d’eau s’abattit sur le forcené. Il lâcha lesbarreaux, se rejeta dans sa fosse et se mit à courir dans tous lessens, cherchant à se soustraire à l’avalanche liquide qui lepoursuivait partout.
Bientôt, les hurlements se changèrent en plaintes confuses,puis, le malheureux suffoqua et s’abattit pantelant au milieu de safosse, pendant que l’eau tombait, implacablement et à torrents, surlui.
Brusquement, l’abominable pluie cessa. Alors, une portes’ouvrit ; un moine, armé d’une discipline, entra et attenditpatiemment que l’homme, à moitié suffoqué, reprît ses sens.
Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, il aperçut le moine quil’observait. Sans doute savait-il ce qui l’attendait car, avantmême que le moine eût fait un geste, il se redressa d’un bond, etse mit à tourner autour de la fosse, sans s’arrêter de hurler.Froidement, sans hâte, en relevant d’une main sa robe qui eût putraîner dans la boue, le moine se mit aussi en marche. Seulement àchaque pas qu’il faisait, il levait la discipline et la laissaittomber à toute volée sur les épaules de l’homme qui bondissait àtort et à travers, mais ne cherchait pas à entrer en lutte avec leterrible moine.
On eût dit d’un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaçant,mais n’ayant pas le courage de se jeter, gueules et griffesouvertes, sur son bourreau.
Très rapidement la victime, épuisée déjà par les jets d’eaureçus, tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moinecontinua de la fustiger jusqu’à ce qu’il vît qu’elle étaitévanouie. Alors, il attacha sa discipline à sa ceinture, retroussasa robe et, sans s’inquiéter de l’homme, il sortit posément, commeil était entré.
Tandis que le moine, qui avait déjà ouvert le volet, s’occupaità le refermer, d’Espinosa expliquait avec une froideindifférence :’
– Ceci est un supplice plus terrible peut-être que tousceux que vous venez de voir. L’homme que nous quittons, de sonvivant était duc et grand d’Espagne. Le crime qu’il a commisméritait un châtiment spécial. Il ne pouvait être questiond’employer la procédure ordinaire. L’homme a été discrètementenlevé et conduit ici… comme vous. On lui a fait boire d’unecertaine potion préparée par un révérend père de ce couvent. Cebreuvage agit sur le cerveau qu’il engourdit. Au bout d’un certaintemps, celui qui a eu le malheur d’en avaler une dose suffisantesent son intelligence s’obscurcir. Alors nous soumettons lecondamné à un régime spécial.
« Tout d’abord, on l’enferme dans un cachot que je n’ai puvous faire voir, attendu qu’il n’y en a aucun d’occupé en cemoment. Au bout de quelques jours, le condamné est à peu près fou.Quelques-uns sortent de là complètement fous et inoffensifs.D’autres, au contraire, ont parfois encore des éclairs de luciditéet sont dangereux. Alors, nous les mettons dans le cachot que vousvenez de voir et, quand ils ont subi durant quelques semaines letraitement de ce pauvre duc, c’est fini. Ils sont irrémédiablementfous. Alors, ils ne connaissent plus que leur gardien, dont ils ontune peur incroyable, et nous pouvons, sans crainte, adoucir un peuleur sort en les laissant vivre en commun et au grand air dans lacage que vous voyez.
Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calmequi lui était habituel, d’Espinosa conduisait Pardaillan, secouéd’indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visagefroid et intrépide, vers la cage de fer.
Les moines firent une trouée dans le feuillage et Pardaillan putvoir. Il y avait là une vingtaine de malheureux à peine couverts deloques ignobles, maigres comme des squelettes, pâles, avec desbarbes et des chevelures embroussaillées. Les uns se tenaientaccroupis à terre, en plein soleil. D’autres tournaient etretournaient comme des fauves en cage. Les uns riaient, d’autrespleuraient. Presque tous s’isolaient.
Dès qu’ils virent les visiteurs, tous, sans exception, seruèrent sur les barreaux. Non point menaçants, comme le duc, maissuppliants, les mains jointes, et de leurs pauvres lèvres crispéestombaient ces mots terribles que Pardaillan avait entendus :« Faim ! Manger ! » Un des moines prit dans uncoin un panier préparé d’avance, et en vida le contenu à traversles barreaux.
Et Pardaillan, le cœur soulevé de dégoût et d’horreur, vit quece que l’exécrable moine venait de vider ainsi était toutsimplement un panier d’ordures. Et le plus horrible, c’est que lesmalheureux fous, qu’on laissait lentement mourir de faim, sejetèrent à corps perdu sur ces immondes ordures, se les disputèrenten grondant et que chacun, dès qu’il avait pu happer un morceau den’importe quoi, s’enfuyait avec sa proie, de peur qu’on ne vînt lalui arracher.
– Horrible ! répéta encore une fois Pardaillan qui eûtvoulu s’enfuir et ne pouvait détacher ses yeux de cet écœurantspectacle.
– Tous les hommes que vous voyez ici étaient jeunes, beaux,riches, braves et intelligents. Tous ils étaient de la plus hautenoblesse. Voyez ce qu’en ont fait le breuvage inventé par un de nospères et le régime auquel on les a soumis. Que dites-vous de cesupplice-là, chevalier ? Ne pensez-vous pas, ainsi que je vousle disais tout à l’heure, qu’il est peut-être plus terrible encoreque tout ce que vous avez vu dans la galerie ?
– Je pense, dit Pardaillan d’une voix sans accent, je penseque ce sont là des inventions en tout point dignes d’inquisiteursqui s’en vont prêchant au nom d’un Dieu de miséricorde et debonté.
Et fixant d’Espinosa, avec cet air d’ironie et d’insouciance quimasquait sa physionomie, il ajouta sur un ton détaché, quiémerveilla le grand inquisiteur :
– Mais, me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suispas curieux, à quoi riment ces écœurantes exhibitions ?
Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvresd’Espinosa.
– J’ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bienpénétré de cette pensée qu’irrémissiblement condamné tout ce quevous venez de voir n’est rien auprès de ce qui vous attend. J’aifait pour vous ce que je n’aurais fait pour nul autre. C’est unemarque d’estime que je devais à votre caractère intrépide, quej’admire plus que quiconque, croyez-le bien.
Pardaillan eut une légère inclination de la tête qui pouvaitpasser pour un remerciement. Et, très calme en apparence, il ditsimplement :
– Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Etmaintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot… ou ailleurs… Àmoins que vous n’en ayez pas fini avec les spectacles du genre deceux que vous venez de me montrer.
– C’est tout… pour le moment, fit d’Espinosaimpassible.
Et se tournant vers les moines :
– Puisqu’il le désire, reconduisez M. le chevalier dePardaillan à sa chambre. Et n’oubliez pas que j’entends qu’il soittraité avec tous les égards qui lui sont dus.
Et revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grandesollicitude :
– Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez.Mangez et buvez… Ne faites pas comme ce matin, où vous n’avez rienpris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu’on voussert n’est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vousdésirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu,mangez !
– Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer del’étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je feraide mon mieux. Mais j’ai un estomac fort capricieux. C’est lui quicommande, et je suis bien obligé de lui obéir.
– Espérons, dit gravement d’Espinosa, que votre estomac semontrera mieux disposé que ce matin.
– Je n’ose trop y compter, dit Pardaillan en s’éloignant aumilieu de son escorte de moines geôliers.
Lorsqu’il se retrouva quelques instants plus tard dans sachambre. Pardaillan se mit à marcher de long en large avecagitation.
– Pouah ! songeait-il, la venimeuse bête que ceprêtre ! Comment ai-je pu résister à la tentation del’étrangler de mes mains ?
Et avec un sourire qui eût donné le frisson au grand inquisiteurs’il l’avait vu :
– Bah ! il l’a bien dit : il était gardé de près.Je n’aurais pas eu le temps de l’atteindre. Et j’y aurais gagné deme voir enchaîner. Mes mains restent libres. Qui sait si uneoccasion ne se présentera pas ? Alors…
Et son sourire se fit plus aigu.
Las de s’agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit àréfléchir profondément, repassant dans son esprit les scènes quivenaient de se dérouler, jusque dans leurs plus petits détails,évoquant les moindres gestes, les coups d’œil les plus furtifs, serappelant les paroles les plus insignifiantes en apparence, ets’efforçant de tirer la vérité de ses observations et de sesdéductions.
Deux moines lui apportèrent son dîner. Avec des yeux luisants deconvoitise, ils étalèrent amoureusement les provisions sur latable, alignèrent respectueusement les flacons aux formes diverses,et, au lieu de se retirer, comme ils faisaient d’habitude, ilsrestèrent en contemplation devant la table, semblant attendre quele chevalier fît honneur à ce repas soigné. Voyant qu’il ne sedécidait pas, un des deux moines demanda :
– Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger ?
Surmontant la répulsion que lui inspiraient ses deux gardiens,Pardaillan répondit doucement :
– Tout à l’heure, peut-être… Pour le moment, je n’ai pasfaim.
Les deux moines échangèrent un furtif coup d’œil que Pardaillansurprit au passage.
– Monsieur le chevalier désire-t-il qu’on lui fasse autrechose ? insista le moine.
– Non, mon révérend, je ne désire rien qu’une chose…
– Laquelle ? fit le moine avec empressement.
– Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.
Les deux moines échangèrent encore le même coup d’œil furtif quePardaillan surprit encore, puis ils contemplèrent une dernière foisles mets appétissants dont la table était chargée, levèrent lesyeux au ciel comme pour le prendre à témoin de la folie de ceprisonnier qui faisait fi de si succulentes choses, passèrent leurlangue sur leurs lèvres en caressant du regard les bouteillesrangées en bon ordre, et sortirent enfin en étouffant un grossoupir.
Dès qu’ils furent dehors, Pardaillan s’assura d’un coup d’œilque le judas de la porte était bien fermé. Il s’approcha alors dela table et contempla les plats nombreux et variés qui lagarnissaient. Il en prit quelques-uns au hasard et se mit à lessentir avec une attention soutenue.
– Je ne sens rien d’anormal, se dit-il en posant les platsà leur place. En revanche, mordieu ! je sens que j’étrangle defaim et de soif !…
Il prit un flacon.
– Hermétiquement bouché ! dit-il. Mais qu’est-ce quecela prouve !
Il le déboucha et le flaira comme il avait flairé les mets.
– Rien ! je ne sens rien !
Et lentement, à regret, il reposa le flacon sur la table.
– Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a ditle billet du Chico. Poison foudroyant… Mordiable ! je puisbien patienter.
Mais les provisions abondantes et délicates le tentaient.C’était le supplice de Tantale. Il tourna le dos à la table pours’arracher à la tentation et s’en fut vers le coffre où il avaitenfermé le reste de ses provisions de la veille. Il fit une piteusegrimace et grommela :
– C’est maigre !
Résolument, il prit une tranche de pâté et la porta à sa bouche.Mais il n’acheva pas le geste.
– Qui me dit, songea-t-il, qu’on n’a pas pénétré icipendant la promenade que m’a fait faire cet inquisiteur que lafoudre écrase !… Qui me dit que ces mets, inoffensifs hiersoir, ne sont pas mortels maintenant ?
Il replaça la tranche où il l’avait prise et referma le coffre.Il traîna le fauteuil devant la fenêtre et s’assit, le dos tourné àla table tentatrice. En même temps, pour se donner la force derésister, il murmura :
– Je n’ai plus guère que deux jours et demi à patienter.Que diable ! deux jours sont bientôt passés ! L’essentielest de ne pas s’énerver et de garder des forces suffisantes pourfaire face aux événements… N’y pensons plus.
Et par un puissant effort de volonté, il réussit à se soustraireà cette obsession et se mit à repasser tout ce que lui avait ditd’Espinosa.
Des bribes de phrases lui revenaient plusparticulièrement : « On lui fait boire une potion… Cebreuvage agit sur le cerveau qu’il engourdit… Il sent sonintelligence s’obscurcir… Toutefois, ce n’est pas encore lafolie. »
Et un détail, que nous avons omis de signaler, lui revenaitobstinément à la mémoire : au premier repas qu’il avait faitdans cette chambre, à ce même repas où il avait absorbé unnarcotique qui devait le tenir endormi plusieurs jours, il avaittout de suite remarqué sur la table une bouteille de vieux vin deSaumur, pour lequel il avait un faible, et l’avait mise de côté, laréservant pour la bonne bouche. Or, à la fin de son repas,lorsqu’il voulut attaquer la bonne bouteille, il s’était senti prisd’un subit malaise. C’était le narcotique qui faisait soneffet.
Cela avait été très passager. Mais il n’en fallait pas plus pouréveiller ses soupçons. Avant de vider le verre qu’il venait deremplir, il le porta à ses narines et le flaira longuement.
Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigtdans le verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide léger etmousseux sur sa langue et se mit à le déguster avec tout le soind’un parfait connaisseur qu’il était. Le résultat de cettedégustation avait été qu’il avait déposé le verre sur la table,sans y toucher davantage. Son repas était achevé. Il n’avait plusni faim ni soif.
Tout à coup une inspiration soudaine lui était venue. Il s’étaitlevé et était allé vider le verre et tout le contenu de labouteille de ce Saumur, qui lui paraissait suspect, dans le bassinde cuivre qui contenait encore l’eau sale, rougie de son sang,qu’il y avait laissée après s’être convenablement débarbouillé.Puis, il était revenu s’asseoir à table, reposant la bouteille etle verre à leur place. Quelques instants plus tard, la tête lourde,pris d’un sommeil irrésistible, il s’était endormi aussitôt.
Pourquoi avait-il agi ainsi ? Il n’aurait su le dire.Pourquoi ce détail qu’il avait presque oublié lui revenait-ilmaintenant obstinément à la mémoire ? Pourquoi rapprochait-ilcet incident des paroles prononcées par d’Espinosa ? Pourquoile dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, parlant de sa folie,ce dialogue qui lui était tout à coup revenu à là mémoire dans cequ’il appelait déjà sa « galerie des supplices »,pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau à lamémoire ?
Quelles conclusions tirait-il de l’incident de la bouteille devin de Saumur vidée dans une cuvette d’eau sale, des parolesd’Espinosa, des paroles de Fausta, de la vision de la cage desfous ? C’est ce que nous ne saurions dire. Mais toujoursest-il que peu à peu il s’assoupit dans son fauteuil et que, dansson sommeil agité, il avait aux lèvres un sourire narquois, et detemps en temps, il bredouillait des mots sans suite, parmi lesquelsrevenait fréquemment celui-ci : FOLIE.
Le soir venu, les moines, consternés de voir qu’il n’avait pastouché au dîner, non plus qu’au déjeuner, lui servirent un souperplus soigné encore que les précédents repas. Malgré leurinsistance, Pardaillan refusa de manger.
Les moines durent se retirer sans être parvenus à le décider et,dès qu’il se vit seul, il se hâta de se mettre au lit pour sesoustraire à la tentation de la table étincelante. Et il fautconvenir qu’il lui fallut une force de volonté peu commune, car lafaim se faisait cruellement sentir. Peut-être l’eût-il moins senties’il avait pu détacher complètement son esprit de cette pensée.
Mais les moines revenaient obstinément avec leur table chargéede mets appétissants. Et sous prétexte que, peut-être, plus tard,il voudrait faire honneur à ce repas, ils laissaient devant luicette table et tout ce qu’elle supportait de bonnes choses. Or, siPardaillan réussissait, à force de volonté, à chasser la faim, unregard tombant par hasard sur la table suffisait à réveiller sonestomac qui se mettait aussitôt à hurler famine.
Le lendemain, le même supplice se renouvela, avec aggravation derepas augmentés. En effet, les moines impitoyables lui servirent unpetit et un grand déjeuner, un dîner, une collation et unsouper.
Cinq fois dans la même journée, il eut à résister à l’abominabletentation d’une table qui se faisait de plus en plus recherchée, deplus en plus abondante et délicate, de plus en plus chargée descrus les plus rares et les plus renommés.
Le troisième jour, Pardaillan, la gorge sèche, la tête en feu,sentant ses jambes se dérober sous lui, se disait pour se donner ducourage :
– Plus que ce jour à passer. Par Pilate ! il se passeracomme les deux autres ! Et après ?… Bah ! nousverrons bien. Arrive qu’arrive ?
Il cherchait toujours un moyen de s’évader. Il ne trouvait rien.Et maintenant, peut-être par suite de la faiblesse qu’il éprouvaitet qui le privait d’une partie de ses moyens, maintenant il enarrivait à compter sur le Chico, à espérer que peut-être ilréussirait à le tirer de là, et il passait la plus grande partie deson temps à guetter par la fenêtre, espérant toujours apercevoir lafine silhouette du petit homme, espérant recevoir un nouveau billetde lui. Mais le Chico ne se montra pas, ne donna pas signe devie.
Ce jour-là, ses deux gardiens se montrèrent particulièrementaffectés de son obstination à refuser toute nourriture. Jusqu’aujour de la visite de d’Espinosa, ces deux moines avaient gardé unsilence si scrupuleux qu’il eût pu les croire muets.
À date de la visite de leur chef suprême, ils se montrèrentaussi bavards qu’ils avaient été muets jusque là. Et comme leurgrande préoccupation était de voir que le prisonnier confié à leurssoins ne voulait rien prendre, les dignes révérends n’ouvraient labouche que pour parler mangeaille et beuverie.
L’un recommandait particulièrement tel plat, dont il donnait larecette, l’autre prônait tel entremets sucré, délicieux, disait-il,à s’en lécher les doigts.
Quelquefois, ils se trouvaient en désaccord complet au sujet desmérites de tel cru ou de tel mets. Alors ils discutaientvéhémentement et s’emballaient au point de se dire les choses lesplus désobligeantes du monde, et ils se couvraient mutuellementd’injures, d’anathèmes et d’imprécations. Pour un peu ils enfussent venus aux mains. Et comme ni l’un ni l’autre ne voulait endémordre, il arrivait qu’au repas qui suivait, le plat où le vin,cause de cette dispute violente, figurait sur la table et les deuxmoines recommençaient à se chamailler, l’un sommant le chevalier degoûter au mets qu’il vantait et de le déclarer exquis, l’autrel’adjurant de n’en rien faire, jurant par la Vierge et par tous lessaints que goûter à cette pitance c’était s’exposer bénévolement àun empoisonnement certain.
Ces disputes devant un homme qui se laissait lentement mourir defaim avaient quelque chose de hideux et grotesque à la fois.
Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards etles prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. MaisPardaillan était persuadé que les deux moines jouaient uneabominable comédie, pour l’amener à absorber le liquide oul’aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.
Il était persuadé que s’il avait voulu les chasser, les moinesn’eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés àle harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n’y avait qu’àse résigner.
Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaientnullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C’étaient deuxpauvres diables de moines, ignorants comme… des moines, d’espritplutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ilsétaient chargés qu’à leur force herculéenne, qui avait été jugéesuffisante pour résister victorieusement à une entreprise duchevalier, si la fantaisie lui avait pris de se révolter et de lesvouloir malmener.
Ce à quoi il ne pensait guère, sachant bien que les deux moinesréduits à l’impuissance, la porte n’en resterait pas moinssolidement fermée, attendu que lorsqu’ils voulaient sortir, sesdeux gardiens étaient obligés de se faire ouvrir de l’extérieur pardeux autres moines, qui attendaient patiemment dans le couloir.Donc ces deux moines n’étaient que des comparses ignorants du dramequi se déroulait sous leurs yeux, ne soupçonnant rien des projetsde leurs supérieurs.
On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avaitordonné d’accéder à tous ses désirs, et hormis de lui ouvrir laporte et de le laisser aller, d’obéir à ses ordres.
On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs effortspour l’amener à prendre un peu de nourriture. Ils s’acquittaienttrès consciencieusement de leur tâche et n’en cherchaient pas pluslong.
Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestantnullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sousmenace des châtiments les plus exemplaires, d’accepter quoi que cefût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d’eau. Et commeils n’ignoraient pas que dans leur couvent, plus que partoutailleurs, les murs avaient des yeux et des oreilles, ils seseraient bien gardés de ne pas obéir, connaissant, pour en avoirfait la douloureuse expérience, les peines cruelles qui lesattendaient en cas de désobéissance.
Enfin – et ceci montre que d’Espinosa ne laissait rien au hasardet savait habilement utiliser les passions de ceux qu’il employait– on leur avait dit que s’ils amenaient leur prisonnier à goûter àun seul des innombrables plats dont la table était garnie, àavaler, ne fût-ce qu’une gorgée de vin ou d’eau, les restes de lamagnifique table leur reviendraient intégralement et qu’ilspourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en roulerpar terre, ayant d’avance absolution pleine et entière. Si, aucontraire, le prisonnier s’obstinait à ne rien prendre, c’estqu’ils n’auraient pas su le persuader, et alors, en punition deleur maladresse, le succulent dîner leur passerait sous le nez, etils devraient se contenter de leur maigre ordinaire.
Cela seul suffit à expliquer l’acharnement qu’ils mettaient àamener leur prisonnier à goûter à un seul de ces mets qui lesfaisaient ouvrir les narines toutes grandes. Cela explique aussileur air piteusement désespéré lorsqu’ils voyaient qu’ils avaientéchoué encore une fois. Simplement, les deux gourmands se disaient,navrés, qu’il leur fallait faire leur deuil des choses succulentesqui fleuraient si délicieusement, dont ils avaient espéré pouvoirse régaler.
Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, àdifférentes reprises, et pour avoir le cœur net, il avait placédevant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-mêmerempli à ras bord un verre d’un vin généreux et :
– Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux deme voir manger, dites-vous… Eh bien ! goûtez une bouchéeseulement de ce plat, et je vous jure que j’en mangerai aprèsvous ; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat etje vous promets de vider la bouteille ensuite.
En disant ces mots, il scrutait attentivement les deux gourmandset notait soigneusement leurs mines piteuses, les regards deconvoitise qu’ils jetaient sur le plat ou le verre. Sans le savoiril leur infligeait ainsi un cruel supplice, tant il est vrai quetout se paye.
– Impossible de vous satisfaire, disait d’un air navré undes moines.
– Pourquoi ? demandait Pardaillan.
– Hélas ! mon frère, on nous a formellement interditd’accepter rien de vous.
– Sous peine de la discipline, ajoutait l’autre.
– La discipline et autres châtiments corporels, etl’in-pace[9] , et la diète forcée et…
– N’en parlons plus, interrompait Pardaillan.
Et en lui-même il ajoutait :
– Pardieu ! ils n’auraient garde d’y goûter : lessacripants savent que ces mets sont empoisonnés.
Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias(pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moinesgardiens ?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectéset furieux ; navrés, parce qu’ils enrageaient de voir tant desi succulentes choses, tant de vins fameux leur passerinexorablement sous le nez sans pouvoir seulement tremper un doigtdans une sauce ou s’humecter la langue d’une larme de ce liquidedoré, chaud et velouté, qui étincelait dans les flaconsintacts ; furieux, parce qu’ils n’étaient pas éloignés decroire que leur prisonnier s’obstinait ainsi uniquement pour leurfaire pièce. Or, voici qu’à l’heure du dîner, les deux moines seprésentèrent devant Pardaillan comme d’habitude. Seulement, au lieude dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, quiparaissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonçad’une superbe voix de basse :
– Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire,nous aurons l’honneur de lui servir le dîner.
Pardaillan fut ébahi de cette annonce. Que signifiait cettefantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piègedissimulait-elle ?
À voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, àleurs sourires entendus, aux coups d’œil malicieux qu’ilséchangeaient, il crut comprendre qu’il se tramait quelque chose delouche contre lui. Il répondit donc sèchement :
– Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que jene voulais point manger. Vous n’aurez donc pas l’honneur de meservir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bougerd’ici.
Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna ledos.
Les deux moines se regardèrent consternés. Leur nez s’allongead’une manière inquiétante, leur large bouche se crispa en un rictuslarmoyant, de leur vaste poitrine jaillit un soupir capable derenverser un jeune arbrisseau.
Dans leur déception, d’autant plus cuisante que plus imprévue,ils étaient affreux et parfaitement grotesques. Si Pardaillan avaitcru à leur sincérité réelle, et qu’il les eût vus en ce moment, iln’eût pu s’empêcher de rire. Mais comme il croyait à une comédie,il eût, certes, admiré ce qu’il eût pris pour un art consommé.
Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient desdeux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit unetentative désespérée, et sur un ton qui n’admettait pas deréplique :
– Il faut venir cependant, trancha-t-il.
Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressaaussitôt, et avec un sourire narquois, il goguenarda :
– Il faut !… Pourquoi ?
– C’est l’ordre, dit plus doucement frère Zacarias.
– Et si je refuse d’obéir à l’ordre ? raillaPardaillan.
– Nous serons forcés de vous porter.
Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n’avait rienpris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu’il étaitencore de force à mettre facilement à la raison les deux insolentsfrocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avantlorsqu’une réflexion subite arrêta le geste ébauché :
– Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je netrouverai pas l’occasion cherchée de fausser compagnie à tous cesmoines, que l’enfer engloutisse ! Dans tous les cas, j’aiintérêt à connaître le plus possible les tours et détours de cecouvent. On ne peut pas savoir…
Le résultat de cette réflexion fut qu’au lieu de frapper commeil en avait eu l’intention, il répondit paisiblement avec son plusgracieux sourire :
– Soit ! j’irai donc de plein gré, à seule fin de vouséviter la peine de me porter.
Les deux moines eurent une grimace de satisfaction. Ilsconnaissaient la force redoutable de leur prisonnier et, bienqu’ils fussent parfaitement résolus à obéir aux ordres reçus, bienqu’ils eussent pleine confiance dans leur propre force, ils étaientde tempérament pacifique et ne tenaient pas autrement à éprouver àleurs dépens, peut-être, la vigueur de celui qu’ils avaient missionde garder.
– À la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frèreBautista, vous voilà raisonnable. Et par saint Baptiste, mon vénérépatron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faireconnaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons !
– Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c’estl’ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vouspréviens : cette fois-ci, pas plus que les autres, vous neréussirez pas à me faire absorber la moindre nourriture.
Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d’œilinquiet, tandis que leur front se rembrunissait.
– Bah ! fit frère Bautista, allons toujours. Nousverrons bien si vous aurez l’affreux courage de vous dérober devantles délices de la table qui vous attend.
Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moinesrobustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu’à laporte du réfectoire, située dans le même couloir.
L’escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deuxgardiens ordinaires. Derrière lui, il entendit grincer les verrous.Il jeta autour de lui ce regard investigateur qui embrassait d’unseul coup jusqu’aux moindres détails et demeura tout émerveillédevant le spectacle réjouissant qui s’offrait à ses yeux.
La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste dedimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui larecouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient devéritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatretapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle etreprésentaient les quatre saisons. Mais si le décor de chacune deces tapisseries variait, suivant la saison qu’il représentait, dansune intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le mêmepartout.
C’était une profusion de fruits, de victuailles variées, deflacons, que des personnages, hommes et femmes, engloutissaientgloutonnement.
Dans l’Été, les personnages, de grandeur presque nature, étaiententièrement nus. Dans le printemps, ils étaient un peu pluscouverts. En revanche, les poses et les gestes étaient tels qu’ilnous faudrait recourir au latin pour les décrire. On nes’effarouchait pas pour si peu à cette époque.
Notez que, tout, en accomplissant ces gestes que nous nesaurions décrire, les personnages en question n’arrêtaient pas des’empiffrer avec des grimaces de jubilation. Évidemment, l’artistequi avait conçu ce panneau s’était inspiré de ces paroles del’Évangile : « Que votre main droite ignore ce que faitla gauche. » De-ci, de-là, quelques tableaux.
Et toujours le même sujet, varié seulement dans les détails desgens mangeant et buvant avec des mines béates. La seule vue de cespanneaux et tableaux était faite pour réveiller l’appétit le plusprofondément assoupi.
Une cheminée monumentale occupait à elle seule les deux tiersd’un côté. L’intérieur de cette cheminée était garni d’arbustes, deplantes rares, de fleurs aux parfums très doux, rangés en corbeilleautour d’une vasque de marbre dont le jet d’eau retombait en pluiefine, avec un murmure caresseur, et rafraîchissant l’air, saturé deparfums. Deux fenêtres aux rideaux de velours hermétiquementclos ; dix fauteuils de dimensions colossales s’espaçaient lelong des boiseries ; deux bahuts se faisaient vis-à-vis. Bienqu’il fît grand jour au dehors, aux quatre angles, quatre torchèresénormes, chargées de cire rose et parfumée, qui se consumaientlentement et dont les volutes de fumée bleuâtre répandaient dans lasalle ce parfum spécial qu’on y respirait.
Voilà ce que vit Pardaillan d’un coup d’œil.
Tout, dans cette salle, semblait avoir été aménagé en vue de laglorification de la gourmandise. Tout semblait avoir été conçu envue de l’inciter à faire comme les personnages des tableaux ettapisseries, c’est-à-dire à bâfrer sans retenue.
Au centre de la salle, une table était dressée, autour delaquelle vingt personnes eussent pu s’asseoir à l’aise. Une napped’une blancheur éblouissante et d’une finesse arachnéenne ;des chemins de table en dentelles précieuses, des surtouts d’argentmassif, des cristaux enchâssés de métal précieux, une vaisselled’or et d’argent, des flambeaux aux cires allumées et des jonchéesde fleurs. Tel était le décor prestigieux destiné à encadrerdignement les innombrables plats, les fruits savoureux, lesentremets, les pâtisseries, les compotes et les gelées etl’escadron des flacons de toutes formes et de toutes dimensions,rangés en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues,vénérablement poussiéreuses.
Au milieu de cette table, surchargée de provisions qui eussentsuffi à rassasier vingt personnes douées du plus solide appétit, uncouvert, un seul, était mis. Et devant cet unique couvert, un vastefauteuil semblait tendre ses bras rigides à l’heureux gourmet àl’intention duquel on avait fait cette débauche de richessesgastronomiques.
Voilà ce que désignaient de la main les frères Zacarias etBautista, avec des airs de vénération profonde comme ils n’enavaient peut-être pas devant le saint sacrement. Et leurs yeuxclignotants, leur énorme bouche qui s’arrondissait en cul de poule,leurs larges narines qui reniflaient non les parfums répandus dansla salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie,tout dans leur attitude semblait dire que tout cela était leurœuvre à eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leurrefusa pas.
– Admirable ! dit-il simplement d’un air trèsconvaincu.
– N’est-ce pas ? rayonna frère Bautista. Et quedirez-vous, mon frère, quand vous aurez goûté aux délicieuseschoses qui figurent sur cette table !
Les deux moines se regardaient d’un air triomphant. Leurs yeuxse disaient clairement :
« Enfin ! il va goûter à ces mets, et nous, noustoucherons enfin la récompense de nos efforts persévérants. À nousla plus grande partie de ces bonnes choses… Il ne saurait mangertout cela. »
Et la langue passée sur les lèvres lippues semblaitrépondre :
« L’eau m’en vient à la bouche, rien que d’ypenser. »
Hélas ! la joie des vénérables frères fut de courte durée,car Pardaillan ajouta aussitôt :
– Merveilleux ! Mais vous vous êtes donné beaucoup depeine bien inutilement, car je ne toucherai à rien des merveillesentassées là.
La consternation des moines confina au désespoir. Pour un peu,ils l’eussent battu.
– Ne blasphémez pas, dit sévèrement frère Bautista.Asseyez-vous plutôt dans ce moelleux fauteuil qui vous tend lesbras.
– Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre…Rien, entendez-vous ?
– C’est l’ordre ! dit doucement frère Zacarias.
Pardaillan lui jeta un coup d’œil de côté.
– Vous l’avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vousne variez pas souvent vos formules.
– Puisque c’est l’ordre ! répéta naïvement frèreZacarias.
– Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pourl’amour de nous… Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nosefforts.
Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère ?Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureuxobservateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne luilaisseraient aucun répit, tant qu’il ne se serait pas assis à cettetable somptueuse ? Nous ne saurions dire, mais toujours est-ilque de son air railleur il condescendit :
– Eh bien, soit. Pour l’amour de vous, je veux bienm’asseoir là… Mais vous serez bien fins si vous réussissez à mefaire ingurgiter la moindre des choses.
Et il s’assit brusquement, avec un air qui eût donné fort àréfléchir aux dignes moines s’ils avaient été plus physionomistesou s’ils avaient mieux connu leur prisonnier.
– Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colère le gagner,allons, faites en conscience votre métier de bourreau.
Les deux moines le regardèrent avec stupéfaction. Ils necomprenaient pas. Machinalement ils regardèrent autour d’eux, commesi les paroles ne pouvaient s’adresser à eux. Et d’un communaccord, ils levèrent les yeux au ciel comme pour se dire :« Il divague ».
Dès que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, unorchestre, qui semblait être dissimulé derrière la cheminée, se mità jouer des airs tour à tour tendres et languissants, joyeux etcapricants, tantôt sur des rythmes lents et berceurs, tantôt surdes rythmes endiablés de vitesse et d’originalité. Et les sons desinstruments à cordes, auxquels se mêlaient les sons plus aigus desflûtes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voilés,mystérieux, comme très lointains, évocateurs de rêves mélancoliquesou joyeux.
Cette mise en scène savante, cette musique lointaine, cesfleurs, ces parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, lefumet des plats, l’arôme capiteux des vins tombant en pluie derubis et de topaze dans des coupes de pur cristal, au long pied demétal précieux, chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, il y avait là plusqu’il n’en fallait pour affoler l’esprit le plus fermé et le pluslucide. Malgré sa force de caractère peu commune, Pardaillan étaitpâle de l’effort surhumain qu’il faisait pour se maîtriser.
Avait-il donc réellement peur du poison dont il étaitmenacé ? Peur au point de se condamner lui-même à se laissermourir lentement de faim devant cet amoncellement de mets délicatsou substantiels ?
Ceci mérite une explication. Nous la donnerons aussi brève quepossible :
Non, Pardaillan n’avait pas peur du poison. Menacé à motscouverts des supplices les plus horribles, il est facile decomprendre qu’entre une torture savamment dosée pour là faire durerdes heures et des jours, peut-être et un poison foudroyant, lechoix était tout fait. N’importe qui, à sa place, n’eût pas hésitéet eût pris le poison.
Ce n’était pas la mort elle-même, non plus, qui l’effrayait. Endescendant au fond de sa conscience, on eût peut-être trouvé que lamort eût été accueillie par lui comme une délivrance. Depuis quemortes étaient ses seules affections, mortes aussi ses haines,Pardaillan ne pouvait plus guère tenir à la vie.
Alors ?
Alors il y avait ceci : Avec ses idées spéciales,Pardaillan se disait qu’ayant accepté du roi Henri une mission deconfiance, il n’avait pas le droit de mourir, lui Pardaillan, avantque cette mission fût accomplie.
La mort, dit-on, délie de tout. Il faut croire qu’il ne pensaitpas ainsi, puisqu’il se fût cru sincèrement déshonoré enn’accomplissant pas ce qu’il avait promis d’accomplir, même sic’était la mort qui l’arrêtait.
Orgueil, dira-t-on ? C’est possible. Nous ferons remarquerque nous ne faisons pas de psychologie. Nous présentons notre hérostel qu’il était, sans chercher à le grandir où à le diminuer,laissant ce soin à ses gestes seuls.
Ayant décidé qu’il n’avait pas le droit de mourir avant d’avoirmené à bien sa mission, entre le poison qui devait le foudroyer etla mort lente, Pardaillan choisissait la mort lente et se dérobaitdevant le poison, parce qu’il se disait très justement que, tombantraide mort sur le parquet, tout serait fini. Tandis que, fût-ilentre les mains du bourreau, râlant et à l’agonie, tant qu’il luirestait un souffle de vie, l’événement imprévu pouvait se produirequi le rendrait à la vie et à la liberté, et lui permettraitd’accomplir sa tâche.
On voit qu’il était rigoureusement logique. Seulement,dame ! pour mettre en pratique une logique de ce genre, ilfallait être doué d’une énergie peu commune, d’une dose de volonté,d’un courage et d’un sang-froid qu’il était peut-être seul capabled’avoir.
Tout ceci avait été longuement et mûrement pesé, calculé etfinalement résolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir parles tentatives désespérées de ses gardiens, Bautista et Zacarias,qu’il suivait avec une inébranlable rigueur la ligne conduite qu’ils’était tracée.
Une chose qu’il avait aussi décidée, et que nous devons faireconnaître, c’est qu’il courait le risque de l’empoisonnement enprenant la nourriture qu’on lui présenterait, le quatrième jour àpartir de la réception du billet du Chico.
Pourquoi ce quatrième jour ? Comptait-il donc sur lenain ? Pas plus sur le nain que sur autre chose, autant surlui que sur n’importe qui. C’était précisément ce qui faisait saforce, de ne compter en tout et pour tout que sur lui-même, et, enmême temps, d’utiliser adroitement et surtout fort à propos tousles atouts qui se présentaient dans son jeu lorsqu’il engageait unepartie semblable à celle qu’il jouait en ce moment.
Or, le Chico, à ses yeux, était une carte dans ses mains. Pourle moment, cette carte n’était pas à dédaigner plus qu’une autre.Elle pouvait être bonne, elle pouvait être mauvaise, il ne savaitpas encore. Cela dépendrait du jeu qu’abattrait son adversaire.
Il s’était fixé ce terme de quatre jours simplement parce qu’ilse disait que les forces humaines ont une limite et que, s’ilvoulait être en état de profiter des événements favorables quipouvaient toujours se produire, il lui fallait, de toute nécessité,réparer ses forces affaiblies par un long jeûne.
Évidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sursa tête. Mais quoi ? Il fallait cependant bien en finir d’unemanière ou d’une autre. C’était un risque à courir, il le savaitbien : il le courrait, voilà tout. S’il succombait, il auraitdu moins la satisfaction de se dire qu’il avait lutté autant qu’illui avait été possible de le faire.
Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination,d’Espinosa ne renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.En y réfléchissant bien, c’était probablement ce qui arriverait.Donc ce point était bien réglé dans son esprit, comme les autres,et sa résolution irrévocablement prise.
Qu’on veuille bien nous pardonner cette digression, qui nousparaissait nécessaire, et ceci dit, revenons à notre histoire,comme dit l’autre.
Lorsqu’ils eurent enfin amené leur prisonnier à s’asseoir devantson couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort étaitfait et que cet homme extraordinaire, qui avait le courage derester indifférent devant les choses les plus appétissantes, nesaurait, cette fois, résister aux tentations accumulées sur cettetable.
Certainement, il succomberait devant tel plat ou tel cru, et,dès l’instant qu’il aurait goûté à l’une ou l’autre desinnombrables merveilles culinaires entassées là à son intention,peu leur importait qu’il continuât ou s’arrêtât. Leur but seraitatteint, leur mission glorieusement accomplie, et ils auraientenfin droit à la récompense promise : c’est-à-dire qu’ilspourraient, à leur tour, se régaler de toutes ces bonnes choses,s’empiffrer jusqu’à en éclater, entonner les liquides jusqu’àrouler ivres-morts sous la table. Car, c’était cela uniquement quiles travaillait et pas autre chose.
Aussi, sans s’arrêter à ses paroles plutôt dures, et d’ailleursimméritées – nous avons expliqué qu’ils n’étaient que desinstruments inconscients du rôle odieux qu’on leur faisait jouer –le cœur débordant d’espoir, ils s’empressèrent à le servir.
Avec des précautions minutieuses, avec un respect attendri, ilssaisirent chacun un flacon et versèrent, l’un d’un certain vin deBeaune que les années de bouteille avaient pâli à tel point que durouge initial, il était passé au rose effacé : l’autre, d’uncertain Xérès qui, dans le cristal limpide, ressemblait à de l’oren fusion. Et en faisant cette opération avec toute la dévotiondésirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens altérés. Quandles deux verres furent pleins, ils les saisirent doucement par lepied, les soulevèrent béatement, dévotieusement, comme ils eussentsoulevé l’hostie consacrée, et tendirent chacun le sien.
– C’est du velours, dit onctueusement Bautista en clignantdes yeux.
– Du satin, ajouta Zacarias d’un air non moins pénétré.
– Mes dignes révérends, fit tranquillement Pardaillan,croyez-moi, le mieux est de cesser cette lamentable comédie.
– Comédie ! protesta Bautista ; mais, mon frère,ce n’est point une comédie.
– C’est l’ordre, comme dit si bien frère Zacarias.Oui ?… En ce cas, allez-y, harcelez-moi… Mais je vous aiprévenus : je ne toucherai à rien de ce que vousm’offrirez.
– Qu’à cela ne tienne ! s’écria vivement Bautista qui,tout borné qu’il fût, ne manquait pas d’à-propos. Choisissezvous-même.
En disant ces mots, il posait délicatement le verre sur la tableet d’un geste large, il désignait les flacons rangés en bonordre.
– Mordieu ! fit Pardaillan impatienté ; gardezvotre piquette ; je n’en ai que faire.
– Piquette ! s’étrangla le moine indigné,piquette !…
Et s’emparant à nouveau du verre il l’éleva lentement jusqu’àson œil, le contempla un instant avec amour et vénération et, lebrandissant en un geste qui anathématisait, il tonitrua :
– Blasphème !… profanation !…
Puis baissant le verre jusqu’à ses larges narines, les yeuxluisants de désir, il se mit à le renifler avec des grimaces dejubilation et, finalement, levant les yeux au ciel, il dit d’un airde commisération profonde :
– Pardonnez-lui, Seigneur, il ne sait pas ce qu’ildit !
Et s’indignant à nouveau, il ajouta aussitôt :
– Mais, malheureux, goûtez-y, seulement, et vous me direzensuite si ce n’est pas là du soleil en bouteille !
Pardaillan le considéra un instant avec une attention aiguë. Cetenthousiasme lui paraissait suspect. ; À ses yeux, ainsi qu’ill’avait dit l’instant d’avant, le moine jouait une lamentablecomédie. Et comme le frère Bautista soutenait son regard avec lapaisible assurance d’une conscience qui n’a rien à se reprocher,comme il ne cherchait pas à dissimuler la pitié dédaigneuse que luiinspirait ce profane qui prenait pour de la piquette des vinsvénérables par leur vieillesse et leur noblesse authentique,Pardaillan, poursuivant son erreur, prit cette expression de pitiédédaigneuse pour une sinistre ironie. Et pour montrer qu’il n’étaitpas dupe, il lui dit d’un air narquois :
– Hé ! mon révérend, si c’est là du soleil, que n’engoûtez-vous un rayon ? Je prends l’engagement de vider, aprèsvous, ce qui restera de soleil dans ce flacon. Est-cedit ?
Découragés et désolés, les deux moines posèrent leurs verres surla table et, avec un gémissement, de regret :
– C’est impossible, larmoya l’un.
– On nous l’a défendu, geignit l’autre.
– Parbleu ! ricana Pardaillan.
Voyant que les vins ne réussissaient pas à le décider, ils setournèrent du côté des provisions et, avec une patience, uneténacité dignes d’un meilleur sort, ils placèrent devant lui, et envantant les mérites respectifs de chaque mets, tour à tour potagesonctueux, hors-d’œuvre excitants, poissons, langoustes, entrées,relevés, rôts, gibier, venaison, entremets, fruits naturels etconfits. Ils n’oublièrent rien, parce qu’ils espéraient toujoursarriver à l’ébranler. Pardaillan ne leur répondait même plus. Ilfermait les yeux, se bouchait les narines et disait non de la têteà chaque tentative.
Ce supplice infernal dura plus d’une heure. Pardaillan suait àgrosses gouttes. Les moines aussi, d’ailleurs, seulement ce n’étaitpas pour les mêmes raisons. Et au fur et à mesure que le supplicetirait à sa fin, Pardaillan, satisfait d’avoir résisté à latentation, reprenait son air insouciant et enjoué. Les moines, aucontraire, qui voyaient s’envoler leur dernier espoir, prenaientdes mines lugubres et faisaient des nez longs d’une aune. Enfin,lorsque le dernier plat eut subi le sort de tous les autres,Bautista, ne sachant plus à quel saint se vouer, larmoyapiteusement en joignant les mains :
– Bonté divine ! vous avez donc résolu de vous laissermourir de faim ?
– Eh ! je ne dis pas non, railla Pardaillan. J’aiparfois des idées bizarres.
Les deux moines faillirent se trouver mal. Ce coup lesassommait. C’est que, en cherchant à l’exciter, les pauvres diabless’étaient excités eux-mêmes outre mesure. Plus leurs efforts sebrisaient devant la froide résolution de leur prisonnier et plusleur désir gourmand s’exaspérait.
Et voici que maintenant, cet homme cruel et extraordinaireparlait de se laisser mourir de faim ! s’il le faisait commeil le disait – et il paraissait bien capable de le faire,hélas ! – il leur faudrait donc renoncer à satisfaire leurrêve de gourmandise. La déception était d’autant plus cruellequ’ils s’étaient crus près d’atteindre leur but.
De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortitvainqueur, mais anéanti, brisé, et dès qu’il eut réintégré sacellule il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journée defatigues physiques les plus dures l’eût moins fatigué que l’effortmoral énorme qu’il venait de faire.
Il ne faut pas oublier qu’il y avait trois longs jours qu’iln’avait pris de nourriture et il se trouvait dans un état defaiblesse compréhensible mais qui ne laissait pas que del’inquiéter. L’estomac eût été ce qui l’eût fait le moins souffrir,si on ne lui avait infligé ce raffinement de supplice incroyable defaire défiler sous ses yeux les mets les plus capables de réveillercet estomac engourdi.
En effet, les tiraillements douloureux des premiers tempss’espaçaient de plus en plus et il est à présumer qu’ils eussentcomplètement disparu si on n’avait pris soin de les réveiller parce moyen. Si l’estomac ne le tracassait pas trop, en revanche lafièvre le minait et la soif, l’horrible soif qui contractait sagorge en feu et tuméfiait ses lèvres desséchées, le faisaitcruellement souffrir.
Il avait des bourdonnements qui, à la longue, devenaientexaspérants, et, ce qui était plus grave, des éblouissementsfréquents qui le laissaient dans un état de prostration quiressemblait singulièrement à l’évanouissement. Et ceci, surtout,l’inquiétait. S’il avait plu à l’inquisiteur de le faire saisirdans un de ces moments, il eût été tout à fait incapabled’esquisser un geste de défense. Enfoncé dans son fauteuil, ilgrondait en songeant aux deux moines :
– Les scélérats, m’ont-ils assez assassiné !… Vit-onjamais acharnement pareil ?… Ils ne m’ont pas fait grâce duplus petit plat. Comment ai-je pu résister à la faim qui metenaille ? car j’ai faim, mordieu ! j’enrage de faim etde soif… Et leur assommante, leur énervante musique !… VraiDieu ! j’aime la musique, mais pas dans de semblablesconditions… Et ces fleurs !… ces parfums !… cestableaux ! Ah ! Fausta ! d’Espinosa ! pour lesraffinements de torture que vous m’infligez, que serai-je en droitde vous faire, moi, le jour où je vous tiendrai à ma merci ?…Enfin, demain verra la fin de cet horrible supplice. Demain, sitoutefois on ne m’oublie pas, je réparerai mes forces… ou je seraimort… Ah ! par ma foi ! j’ai fait ce que j’ai pu !Arrive qu’arrive, demain je mangerai.
Le lendemain, l’heure du petit déjeuner arriva, et les moines neparurent pas.
– Diable ! songea Pardaillan déçu, aurais-je tropattendu ? M. d’Espinosa aurait-il changé d’idée et,renonçant au poison, voudrait-il me prendre par la faim ?Enfin, attendons. Peut-être n’est-ce qu’un retard ?
Et il attendit sans trop de regret, ce petit déjeuner étant unrepas frugal, très léger, qui n’eût pu le satisfaire après le longjeûne qu’il venait d’endurer.
L’heure du grand déjeuner arriva à son tour. Et les moines neparurent toujours pas.
Cette fois, Pardaillan commença de s’inquiéter pour de bon.
– Il n’est pas possible que ce soit un oubli, songeait-ilen arpentant nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelquechose… Mais quoi ?… D’Espinosa aurait-il deviné qu’aujourd’huij’étais résolu à affronter son poison ?… C’est impossible. Etpuis, s’il en était ainsi, ce serait le moment, plus que jamais, deme servir ce fameux poison… Le Chico aurait-il fait quelquetentative imprudente ?… Se serait-il laissé prendre ?… Sije m’informais ?…
Il se dirigea vers la porte. Mais au moment de frapper au judas,il s’arrêta, indécis.
– Non, fit-il en s’éloignant lentement, je ne veux pas leurlaisser voir que j’attends ma pitance avec impatience… quoique, àtout prendre… Patientons encore.
L’heure de la collation passa. Puis l’heure du dîner vint à sontour, Les moines demeurèrent invisibles. Enfin, l’heure du soupervint et passa sans amener les moines.
– Morbleu ! fit rageusement Pardaillan, je veux savoirà quoi m’en tenir !
Résolument il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvritaussitôt.
– Vous avez besoin de quelque chose ? fit une voixdoucereuse qui n’était pas celle de ses gardiens ordinaires.
– Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. À moins quevous n’ayez résolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vousprierai de me le faire savoir.
– Vous voulez manger ! fit la voix sur un ton desurprise manifeste. Et qui vous en empêche ? N’avez-vous pastout ce qu’il vous faut dans votre chambre ?
– Je n’ai rien, mort de tous les diables ! Et c’estpourquoi je vous demande de me dire si vous avez résolu de melaisser périr de faim !
– Vous laisser mourir de faim, bonté divine ! Ypensez-vous ? Les frères Zacarias et Bautista ont dû garnirvotre table, je présume.
– Je n’ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui sedemandait si on ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceaude pain, pas une goutte d’eau.
– Ah ! mon Dieu !… les deux étourdis vous ontoublié !
La voix paraissait sincèrement navrée. Quant à étudier laphysionomie pour se rendre compte si on ne jouait pas la comédie,il ne fallait guère y songer. À travers les étroites lamelles decuivre et dans la demi-obscurité d’un couloir éclairé par quelquesveilleuses, l’œil perçant de Pardaillan lui-même ne percevait guèreque des contours indécis.
– Enfin, s’écria-t-il, comment se fait-il que je ne les aipas vus aujourd’hui ?
– Ils ont demandé et obtenu la permission de sortir ducouvent. Oh ! pour la journée seulement ! Mais on pensaitqu’ils auraient eu la précaution de vous fournir les provisionsnécessaires à la journée avant de s’absenter. Ah ! simonseigneur apprend de quelle négligence ils se sont renduscoupables… je ne voudrais pas être à leur place… Mais vous,monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps ? Pourquoin’avoir pas prévu dès le déjeuner ? On vous aurait servi àl’instant… Tandis que, à présent…
– À présent ? fit Pardaillan.
– À présent, tout dort au couvent, le père pitancier commeles autres. Impossible de vous donner la moindre des choses. Quelmalheur !
– Bah ! fit Pardaillan, qui commençait à se rassurer,un jour d’abstinence de plus ou de moins, je n’en mourrai pas. Sij’avais seulement un peu d’eau pour humecter mes lèvres. Enfin,n’en parlons plus. J’attendrai jusqu’à demain… si toutefois il estbien vrai qu’on n’ait pas décidé de me laisser mourir de faim.
– Oh ! monsieur le chevalier ! Commentpouvez-vous nous croire capable de pareille cruauté !N’avez-vous pas entendu monseigneur nous ordonner formellementd’avoir les plus grands égards pour votre personne ?… Lesseuls coupables sont les frères Bautista et Zacarias… Aussi puis-jevous assurer que le châtiment qui leur sera infligé…
– Ceci ne réparera rien, interrompit Pardaillan, et puisquevous m’assurez que demain j’aurai un repas confortable…
– Soyez tranquille, monsieur, on fera en sorte de réparerle mal qui vous a été fait.
– Bon ! Et puisque les frères Bautista et Zacarias nesont coupables que de négligence, je leur pardonne de grand cœur etje demande instamment qu’aucune punition ne leur soit infligée àcause de moi.
Et, sans vouloir écouter la voix qui célébrait la générosité dece pardon chrétien, il alla se jeter sur son lit, où il demeura unlong moment songeur, avant de s’assoupir.
Le lendemain, à l’heure du petit déjeuner, toujours pas demoines. Et Pardaillan se demanda si, après l’avoir assommé deprévenances, après l’avoir accablé d’une profusion de metsdélicats, alors qu’il était résolu à ne rien prendre, on n’allaitpas maintenant, lui laisser indéfiniment tirer la langue. Enfin, àl’heure du grand déjeuner, les deux gardiens parurent, et avec desmines lugubres annoncèrent que « les viandes de monsieur lechevalier étaient servies ».
Pardaillan commençait à si bien désespérer qu’il leur fitrépéter l’annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repasl’attendait, et qu’avec ce repas, son sort serait définitivementréglé, il retrouva son calme et son assurance. Souriant de la minepiteuse des deux moines, qui, pensait-il, avaient dû être vertementtancés, il bougonna :
– Comment se fait-il que, devant vous absenter toute lajournée, vous n’ayez pas eu la précaution de me munir des alimentsnécessaires ?
– Mais… puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons,s’écria naïvement Bautista.
– Est-ce une raison ?… Hier, précisément, j’étaisdisposé à manger.
– Est-ce possible !…
– Puisque je vous le dis.
– Et aujourd’hui ? haleta Zacarias.
– Aujourd’hui, comme hier, j’enrage de faim et de soif… Sivotre table est aussi bien garnie qu’elle l’était avant-hier soir…je me sens assez d’appétit pour la mettre à sec.
– Seigneur Dieu ! s’écria Bautista, ravi, quel plaisirvous nous faites !… Venez vite, monsieur.
Et ils entraînèrent vivement leur prisonnier qui se laissaitfaire avec complaisance. Quand ils furent devant la table, aussisomptueusement garnie que l’avant-veille, le moine Zacarias s’écriaen désignant d’un clignement d’œil significatif l’énorme profusionde plats chargés de victuailles :
– Je vous défie bien de la mettre à sec !
– Il est de fait, confessa Pardaillan, qu’il y a là de quoisatisfaire plusieurs appétits robustes.
Et il s’assit résolument devant l’unique couvert. Et commel’avant-veille, l’orchestre invisible se fit entendre mystérieux etlointain, tandis que les moines s’empressaient à le servir, pleinsde prévenances et d’attentions, les yeux luisants, la faceépanouie, heureux de penser qu’enfin ! ils allaient réaliserleur rêve de gourmands.
Pardaillan, très froid, attaqua les hors-d’œuvre. Et, à le voirsi calme, si admirablement maître de lui, on n’eût, certes, pusoupçonner le drame effroyable qui se passait dans son esprit.
En effet, à chaque bouchée qu’il avalait, quoi qu’il en eût,cette question revenait sans cesse à son esprit :
– Est-ce celle-ci qui va me foudroyer ?
Et chaque fois qu’il passait à un autre plat, il sedisait :
– Ce n’était pas celui qu’on enlève… ce sera peut-être pourcelui-ci.
Au commencement du repas, il avait goûté avec circonspectionchaque bouchée, chaque gorgée, analysant, pour ainsi dire,l’aliment ou le liquide qu’il avait dans la bouche avant del’avaler. Puis cette lenteur l’avait impatienté, son naturelinsouciant avait repris le dessus, et il s’était mis à boire et àmanger comme s’il avait été sûr de n’avoir rien à redouter ;ce qui, d’ailleurs, ne l’empêchait nullement de constater qu’aucundes mets qu’il absorbait ne trahissait aucune saveur suspecte.
Dans le formidable menu qui lui était servi, il avait choisi uncertain nombre de plats à son goût et s’en était tenu à ceux-làseuls. Il avait fait de même pour les vins et les aliments qu’ilavait choisis ; il les avait ingérés avec une résolutionadmirable en semblable circonstance. Bref, il mangea comme quatreet but comme six, non par gourmandise, comme il eût pu faire entoute autre circonstance, mais parce qu’il estimait que c’étaitnécessaire.
Quant aux moines, ce qu’ils demandaient, c’était qu’il goûtât àl’un quelconque de ces plats, à seule fin que le reste pût leurrevenir, comme on le leur avait promis. Ceci étant obtenu, peu leurimportait qu’il mangeât peu ou beaucoup. Les reliefs de la tableétaient tels qu’ils étaient assurés de pouvoir satisfaire leurgourmandise durant plusieurs repas. Tranquille sur ce point, leseul qui importât à leurs yeux, ils se montrèrent des servantsempressés, adroits et discrets.
Ce repas, qui ne fut peut-être pas apprécié comme il leméritait, bien que Pardaillan fût un fin gourmet, s’acheva enfin etil regagna sa chambre où il se jeta dans son fauteuil.
– Ouf ! fit-il, me voilà rassasié… et vivant encore.Voyons, le billet disait : un poison foudroyant… Oui, mais onpeut avoir changé d’idée… on peut avoir mis un poison lent…Attendons. Nous verrons bien.
Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil.Il paraissait assoupi mais il ne dormait pas. Suivant sonexpression, il attendait et en même temps, il réfléchissait. Aubout de ce temps, il se leva et se mit à se promener lentement, unsourire aux lèvres.
– Je commence à croire que, décidément, il n’y avait pas lemoindre poison dans les aliments que j’ai absorbés. D’Espinosaaurait-il changé d’idée, comme je le prévoyais… ou tout ceci neserait-il qu’une comédie admirablement machinée et dont j’ai étésottement dupe ?… Peut-être ! Attendons encore. Voici quel’heure de la collation est passée et je n’ai pas encore aperçu mesdignes gardiens.
En effet, les moines ne reparurent pas, ni à l’heure du dîner,ni à l’heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusementdéjeuné, à une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivaitune idée qu’il avait résolu d’élucider. Il se dirigea donc vers lejudas et appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce futle frère Zacarias qui lui répondit.
– Eh ! mon digne révérend, fit-il de son air figue etraisin, l’heure du dîner est passée, celle du souper aussi… on neme sert donc plus de ces magnifiques festins ?… Mordieu !je commençais à y prendre goût, moi.
– Finis, les mirifiques festins, mon frère, fit le moined’une voix pâteuse et infiniment triste. Finis… hélas !
– Ah ! ah ! fit Pardaillan, dont l’œil pétilla.Mais dites-moi, pourquoi cet « hélas ! » Vous vousintéressez donc à moi ?
Avec une franchise qui eût été du cynisme si elle n’eût été del’inconscience, le moine répondit :
– Non, mon frère. Seulement, il paraît que vous avez commisje ne sais quelle faute, en punition de laquelle nos supérieurs ontdécidé de vous priver de nourriture pendant quelque temps. Et commefrère Bautista et moi avions droit aux restes de ces mirifiquesrepas, que nous regrettons plus que vous, croyez-le, il se trouveque la punition dont vous êtes frappé nous atteint autant, si cen’est plus, que vous.
– Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion.En sorte que vous vous êtes régalés des reliefs de mon succulentdéjeuner ?
– Sans doute !… Et il était même si succulent quenotre regret de voir supprimer ces merveilles n’en est que pluscuisant… Ah ! mon frère, pourquoi vous êtes-vous obstiné silongtemps à refuser tout ce que nous vous offrions ! Ah !nous pouvons dire que nous n’avons pas eu de chance avec vous. Tantde si bonnes choses perdues, pour nous, et dont se régalaient nosvénérables frères.
– Pourquoi vos frères et pas vous ? Ceci ne me paraîtpas juste, dit Pardaillan, qui paraissait s’apitoyer fort sur lesort du moine.
– Mgr d’Espinosa tenait essentiellement à ce que vousfussiez traité magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repasconfectionnés à votre intention. Pour nous punir de vos refusobstinés, dont nous étions tenus pour responsables, on nous privaitde ces merveilles culinaires, qui nous fussent revenues de droit,si vous aviez consenti à en goûter tant soit peu. Et pour rendre lapunition plus sensible, on les distribuait aux autres.
– C’est donc cela que vous mettiez tant d’insistance à mefaire goûter à ces mets ?
– Dame !… puisque les restes devaient nousrevenir !
– Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? Je ne suis pasmauvais diable. Si vous m’aviez averti, je me fusse laissé faire,uniquement pour vous être agréable.
– Hélas ! on l’avait prévu. Aussi nous avait-onformellement interdit de vous prévenir.
– Pourquoi avez-vous refusé de goûter à ces mets avant moi,ainsi que je vous l’ai offert à différentes reprises ?… C’eûtété autant d’attrapé.
– Ceci surtout nous était défendu, par-dessus tout. Nousn’aurions eu garde de nous laisser tenter, puisque, ce faisant,nous eussions été privés du reste… sans compter le châtiment sévèrequi nous était promis.
– Ah ! vous m’en direz tant ! fit Pardaillan qui,ayant tiré du moine ce qu’il en voulait, le quitta sans façon.
Quand il vit que le judas s’était refermé, il éclata d’un riresilencieux et murmura :
– Bien joué, ma foi ! Je me suis laissé berner commeun sot !… Le souvenir du séjour que je fis dans certain caveaudes « morts-vivants » et des péripéties qui leprécédèrent et le suivirent aurait dû cependant me mettre en gardecontre les procédés de M. d’Espinosa. La leçon ne sera pasperdue.
Le lendemain, il se leva à son heure habituelle, il avait adoptéune embrasure de sa fenêtre. Il y poussait le fauteuil, et là,abrité par le renfoncement de la fenêtre, caché par le large ethaut dossier du fauteuil, il était à peu près certain d’échapper àla surveillance occulte qu’il sentait peser sur lui.
Ce fut là qu’il se réfugia et qu’il resta de longues heures,immobile, paraissant sommeiller et réfléchissant profondément. Etsans doute croyait-il avoir percé le but mystérieux poursuivi parle grand inquisiteur, car parfois une lueur malicieuse brillait aufond de ses prunelles, un sourire narquois errait sur ses lèvres.Il savait qu’il était condamné à jeûner durant quelque temps,puisque le frère Zacarias l’avait prévenu la veille ; donc ilpensait que ses gardiens ne pénétreraient pas dans sa chambre. Ilne se trompait pas. La matinée se passa sans qu’on lui apportât lamoindre nourriture. Vers une heure de l’après-midi, il se levalanguissant et s’en fut au coffre à habits, d’où il tira un petitpaquet qu’il cacha dans son pourpoint, s’enveloppa soigneusementdans les plis de son manteau qu’il ne quittait pas depuis quelquetemps, et péniblement, car il se sentait très faible, il regagnason fauteuil où il disparut.
Que fit-il là ? Nous ne saurions dire au juste. Mais ilremuait les mâchoires comme quelqu’un qui mastique un aliment.Peut-être avait-il imaginé ce moyen de tromper la faim.
Pendant trois jours, on le laissa ainsi seul, sans lui apporterun morceau de pain, un verre d’eau. Il était devenu d’une faiblesseextrême, il paraissait avoir une grande peine à se tenir debout etil lui fallait de longs et pénibles efforts pour arriver à traînerle fauteuil dans son coin favori.
Car, chose bizarre, il s’obstinait à se réfugier là. Il y avaitexactement treize jours qu’il était enfermé dans ce couvent-prisonet il n’était plus reconnaissable. Hâve, les traits tirés, unebarbe naissante envahissait ses joues et son menton, les yeuxbrillant d’un éclat fiévreux, il n’était plus que l’ombre delui-même. Il passait la plus grande partie de son temps dans lefauteuil où il restait prostré de longues heures.
Le quatrième jour, au matin, ses gardiens lui apportèrent uneboule de pain noir et un alcarazas rempli d’eau en lui recommandantde ménager ces maigres provisions, attendu qu’on ne lui endonnerait d’autres que dans deux jours.
C’est à peine s’il parut entendre ce qu’on lui disait. Il fautcroire cependant qu’il avait entendu et compris, car deux heuresplus tard le pain était diminué de moitié et l’alcarazas s’étaitvidé dans les mêmes proportions. Il faut croire aussi qu’il étaitsurveillé de près, car peu de temps après les moines reparurent etle prièrent de les suivre.
Le maigre repas qu’il venait de faire lui avait rendu un peu deforces, car il se leva sans trop de difficulté. Mais ce qui étonnales deux gardiens, c’est qu’il ne paraissait pas très biencomprendre ce qu’ils disaient.
Voyant cela, Bautista le prit par un bras, Zacarias par l’autreet ils l’entraînèrent doucement. On lui fit traverser quelquescouloirs et descendre deux étages. Une porte s’ouvrit, les moinesle poussèrent, et il obéit docilement au geste et pénétra dans lenouveau local qui lui était assigné. Les moines posèrent par terrece qui restait de pain et d’eau, qu’ils avaient eu la précautiond’emporter, et se retirèrent silencieusement. Bautista s’en futdroit chez le supérieur du couvent.
– Eh bien ? fit laconiquement ce personnage.
– C’est fait, répondit non moins laconiquement le frèreBautista.
– Il n’a pas fait de difficultés ?
– Aucune, révérendissime père. D’ailleurs, je ne sais sic’est l’effet du jeûne prolongé, mais il ne paraît pas avoir toutesa conscience. Ah ! ce n’est plus le fringant cavalier qu’ilétait lorsqu’il est entré ici !
– Est-il réellement si bas ? Faites attention, monfrère, que ceci est d’une importance capitale.
– Révérendissime père, je crois sincèrement que si on lesoumet encore quelques jours à un régime aussi dur, il perdra laraison… à moins qu’il ne tombe d’inanition.
– Nous enverrons le père médecin vérifier sans qu’il puisses’en douter. Vous êtes bien sûr qu’il avait avalé le contenu de labouteille de saumur que nous vous avions recommandé de placer bienen évidence le jour de son entrée au couvent ?
– Absolument… Il ne restait pas une goutte de vin au fondde la bouteille. Frère Zacarias et moi nous nous en sommesassurés.
Le prieur eut un sourire sinistre :
– S’il en est ainsi, il doit être, en effet, à point.N’importe, pour plus de sûreté, j’enverrai le médecin. Allez, monfrère. Vous voilà déchargé de votre prisonnier. Vous avez accomplivotre mission avec zèle et intelligence, monseigneur sera contentde vous. Allez.
Bautista s’inclina profondément devant son supérieur et sortit,fier du témoignage de satisfaction reçu.
La cellule dans laquelle on venait de conduire Pardaillanpouvait avoir environ dix pieds de long et autant en largeur. Elleétait parfaitement obscure. Il n’y avait aucun meuble, pas unsiège, pas même une botte de paille, et le chevalier, qui,décidément, n’avait plus de forces, dut s’accroupir sur leplancher, le dos appuyé à une des cloisons de son cachot.
Combien de temps resta-t-il ainsi accroupi ? Des heures oudes minutes ? Il n’aurait su dire, car il paraissait avoirperdu conscience de l’état misérable dans lequel il setrouvait.
Il est probable que le temps qu’il passa ainsi fut assez long,car il eut faim, et, en un geste machinal, il finit la miche depain et vida presque entièrement la provision d’eau.
À ses tortures vint s’en ajouter une nouvelle : la chaleur.Cette chaleur allait sans cesse en augmentant et paraissaitprovenir du plafond de son cachot. Il lui semblait qu’un immensebrasier était allumé au-dessus de sa tête et laissait tomber surlui des bouffées de chaleur intolérable, et sans doute sous l’effetde cette chaleur anormale, l’air se faisait de plus en plus rare,et sa respiration devenait plus pénible.
Il était ruisselant de sueur et il haletait. Par là-dessus unsilence de tombe, une obscurité compacte à tel point que si lacruche, à laquelle il se désaltérait de temps en temps, n’avait étésous sa main, il n’aurait pu la retrouver.
Et voici que le milieu de ce brasier insupportable queparaissait être le plafond s’ouvrit soudain, un flot de lumièreinonda le cachot et vint l’aveugler de son éclat insoutenable.
C’était à croire qu’on venait d’allumer brusquement, au-dessusde sa tête, un soleil dont les éclats fulgurants lui brûlaient lesyeux. Et en même temps, par un phénomène inexplicable, la chaleurdiminuait, une douce fraîcheur lui succédait. Mais cette fraîcheurne fit que s’accentuer et se changea rapidement en un froidglacial. Si bien que, après avoir été en nage, il grelottait dansson coin.
Avec le froid intense succédant à la chaleur torride, un autrephénomène se produisit : des émanations délétères envahirentson cachot, une puanteur insupportable vint le suffoquer. Ettoujours cet infernal soleil qui lardait ses prunelles de milliersde coups d’épingle atrocement douloureux chaque fois qu’il serisquait à ouvrir les paupières.
Pardaillan, asphyxié, à demi terrassé peut-être par lacongestion, avait roulé sur le sol. Le délire s’était emparé delui, un râle étouffé coulait sans interruption de ses lèvresglacées, et parfois un gémissement plaintif alternait avec le râle.Et les heures s’écoulèrent douloureusement, mortelles, sans qu’ilen eut conscience.
Brusquement, l’éclat du soleil s’atténua. Le cachot fut encorevivement éclairé, mais cette lumière, du moins, était trèssupportable. En même temps, un déplacement d’air violent, tel quele produit un puissant ventilateur, balaya les mauvaises odeurs quiinfectaient le cachot, et l’air redevint respirable. Puis aussitôtdes bouffées de chaleur attiédirent l’atmosphère, pendant que desbouffées de parfums très doux achevaient de chasser ce qui pouvaitrester de miasmes épars dans l’air.
Rapidement ce cachot, où il avait failli être terrassé tour àtour par la chaleur et le froid, par l’asphyxie et la congestion,ce cachot, où il avait failli être aveuglé par les éclats puissantsd’un soleil factice, redevint habitable. Il éprouva aussitôt lesbienfaisants effets de cet heureux changement. Le délire fit placeà une sorte d’engourdissement qui n’avait rien de douloureux, lesrâles cessèrent, la respiration redevint normale. Il ressentit unbien-être relatif, qui, après les prodigieuses secousses qu’ilvenait d’endurer, dut lui paraître délicieux. Peu à peu cette sorted’engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirableintelligence qui le faisait supérieur à ceux qui l’entouraient,mais un vague embryon de conscience.
C’était peu. C’était cependant une amélioration notable,comparée à l’état où il se trouvait avant.
Nous avons dit qu’il avait roulé par terre. C’est sur sonmanteau que nous aurions dû dire.
En effet, malgré la chaleur – on était au gros de l’été – parsuite d’on ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout à coup, ils’était enveloppé dans son manteau et n’avait plus voulu s’enséparer. Cette fantaisie remontait au jour de ce fameux et uniquerepas qu’il avait fait dans cette merveilleuse salle à manger,aménagée à son intention.
Pendant ce repas, il avait gardé son manteau, et depuis, il nel’avait plus quitté, ni jour ni nuit.
Les dignes frères Bautista et Zacarias avaient fort bienremarqué cette bizarrerie, sans y attacher d’importance d’ailleurs.Comme on a pu s’en rendre compte par le rapport de Bautista à sonsupérieur, pour eux, leur prisonnier n’avait plus bien sa tête àlui. Cette obstination à s’envelopper ainsi, ils l’avaient mise surle compte d’une lubie de dément. C’est ce qui explique quelorsqu’ils vinrent chercher Pardaillan pour le conduire à sonactuel cachot, celui-ci était parti avec son manteau, et comme ilsétaient habitués à le voir constamment avec, ils n’y avaient prêtéaucune attention.
D’ailleurs, on ne leur avait donné aucune instruction au sujetde ce vêtement. Il est vrai qu’ils avaient négligé de signaler cedétail sans importance à leurs supérieurs.
Donc, Pardaillan avait roulé à terre dans son manteau. Il seredressa lentement. Sa manie étant passée, sans doute, il enleva cemanteau, le plia proprement, et comme il n’y avait pas de sièges,il s’assit dessus et s’appuya au mur. Il jeta autour de lui unregard qui n’était plus ce regard si vif d’autrefois, mais où neluisait plus cette lueur de folie qu’on y voyait l’instant d’avant.Il vit près de lui un pain entier et une cruche pleine d’eau.
Ceci fait supposer que son supplice avait duré un jour, deuxjours peut-être, puisqu’on avait renouvelé ses provisions sansqu’il s’en fût aperçu. Il prit le pain sec et dur et le dévorapresque en entier. De même, il vida aux trois quarts la cruche.
Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forcesamenèrent une nouvelle amélioration dans son état mental. Il eutplus nettement conscience de sa situation. Il s’accota au mur leplus commodément qu’il put et se remit à regarder attentivementautour de lui, avec ce regard étonné d’un homme qui ne reconnaîtpas les lieux où il se trouve.
À ce moment, à son côté gauche, il perçut un bruit sec,semblable à un ressort qui se détend. Il y regarda. Une lame largecomme une main, longue de près de deux pieds, tranchante comme unrasoir, pointue comme une aiguille, ressemblant assez exactement àune faux, venait de surgir de la muraille, là, à son côté, à lahauteur du sein. Le tranchant, placé horizontalement et tourné deson côté, l’avait frôlé en passant ; quelques lignes de plus àdroite, et c’en était fait de lui : la lame le perçait de parten part.
Le Pardaillan au cœur de diamant qu’il était, il y avaitquelques jours à peine, eût considéré cette dangereuse apparitionavec étonnement, peut-être – et encore n’est-ce pas bien sûr – entout cas sans manifester le moindre émoi. Hélas ! cePardaillan n’était plus. Les intolérables tortures qu’il enduraitdepuis bientôt deux semaines, quelque drogue infernale qu’on avaitréussi à lui faire absorber, avaient fait de lui une loque humaine.Il n’était peut-être pas tout à fait fou, il était bien près de ledevenir.
De l’homme fort, sain, vigoureux qu’il était, la faim, la soif,les abominables supplices qu’on lui infligeait avaient fait de luiun être faible, sans énergie, sans volonté. Et ceci n’était rien.Ce qui était le plus affreux, c’est que la drogue, l’horribledrogue, non contente de dévorer cette intelligence si lumineuse quiétait la sienne, de l’aventurier hardi, entreprenant, intrépide etvaillant, avait fait un être pusillanime qu’un rien effarouchait etqui ressemblait à un poltron. Pardaillan le brave, finissant dansla peau d’un lâche !… Quel triomphe pour Fausta !
En voyant cette faux qui l’avait frôlé de si près que c’étaitmiracle qu’elle ne l’eût pas transpercé, le nouveau Pardaillan futsecoué d’un tremblement nerveux, et hagard, sans songer às’écarter, il cria : Ho ! en regardant la faux d’un airhébété. Au même instant, du côté opposé, il perçut le même bruitprécurseur d’une apparition nouvelle et il se replia, se tassa,avec une expression de terreur indicible, et un hurlement long,lugubre, pareil à celui d’un chien hurlant à la mort, jaillit deses lèvres crispées. Une nouvelle lame venait de jaillir de soncôté droit ; et, comme la première, il s’en fallait d’un filqu’elle ne l’eût atteint.
Un inappréciable instant, il resta ainsi entre ces deuxtranchants qui débordaient des deux côtés de sa poitrine, pareilsaux deux branches énormes de quelque fantastique et menaçantecisaille prête à se refermer et à le broyer. Et aussitôt, justeau-dessus de sa tête, une troisième faux parut, dont le tranchantplacé dans le sens vertical paraissait vouloir le couper en deux,de haut en bas.
Par quel miracle cette troisième faux l’avait-elle manqué dequelques lignes ? L’ancien Pardaillan n’eût pas manqué de seposer cette question dès la première apparition.
Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et enmême temps plus plaintivement. Seulement, cette fois, guidé sansdoute par l’instinct de la conservation, il s’écarta précipitammentde l’infernale muraille. Et les deux faux horizontalesl’enserraient si étroitement que, dans le mouvement qu’il fit, iltaillada son pourpoint. Il eût pourtant cette suprême chance de nepas déchirer ses chairs en même temps.
Sorti de la dangereuse position où il se trouvait, il se hâta dese mettre hors d’atteinte et, accroupi au milieu du cachot, encontinuant d’émettre des gémissements, comme fasciné, il regardaitles trois faux d’un air stupide.
Alors, les deux faux horizontales, placées exactement sur lamême ligne, se mirent automatiquement en branle, se refermant àfond l’une sur l’autre, comme les deux branches d’une paire deciseaux. Puis elles s’ouvrirent, et ce fut alors la faux verticalequi s’abaissa pour se relever dès que les autres se rapprochaientpour se croiser.
Ce mouvement, commencé avec lenteur, s’accéléra insensiblement,acquit bien vite une certaine rapidité et la conserva sansdéfaillir, comme si les faux étaient actionnées par quelquemachine.
Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu régulierde trois monstrueux hachoirs, alternant, avec une précisionmécanique, à coups carrément rythmés, malgré leur rapidité. Etchaque fois qu’une des faux se fermait à fond où s’ouvrait toutegrande, cela produisait, sur la cloison, un bruit sec qui éclataitcomme le bruit d’une baguette frappant un tambour. En sorte que,avec la rapidité acquise, ces bruits, d’abord espacés, sechangèrent en un roulement continu qui remplit le cachot d’unbourdonnement sonore.
Lorsque le mouvement de ces trois faux fut régulièrement établi,à côté, une deuxième série de trois faux fit son apparition, et,comme la première, elle se mit en mouvement automatiquement. Et leroulement devint plus fort. Enfin une troisième, une quatrième etune cinquième série apparurent et se mirent en branle.
Alors, d’une extrémité à l’autre de la cloison diabolique,Pardaillan ne vit plus que l’éclat fulgurant de l’acier tombant etse relevant avec une rapidité prodigieuse. Il était interdit des’approcher de cette cloison, sous peine d’être happé par les fauxet haché menu comme chair à pâté. Et le roulement devintassourdissant.
Pardaillan, hors de l’atteinte des faux, ne pouvait détacher sesyeux exorbités de ce spectacle fantastique. Et la même plaintelugubre fusait de ses lèvres, sans répit.
Tout à coup, il tressaillit. Il venait de sentir le planchers’écrouler sous lui. Tout d’abord il crut s’être trompé. Il pensaque ce qu’il venait de percevoir n’était que l’effet d’unetrépidation produite par cet insupportable roulement qui devaitébranler toute la pièce.
La peur – car il avait une peur affreuse, peur de mourir hachépar ces horrifiantes lames, il avait peur, lui !Pardaillan ! – la peur, donc, lui donnait une lueur delucidité qui lui permettait d’observer et de raisonner.
Mais comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vitbientôt qu’il ne s’était pas, malheureusement, trompé. En effet, iln’y avait pas à en douter, le plancher s’inclinait dans ladirection de la machine à hacher.
C’était le nom que, d’instinct, il avait spontanément donné,dans son esprit, à cette effroyable invention. Il s’inclinait sibien, même, que sous chacun de ces groupes, qui était comme unepièce dont le tout constituait la machine, une quatrième fauxvenait d’apparaître.
La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait.Ainsi, le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges.Seulement, tandis que les trois faux primitives continuaient leurperpétuel mouvement de hachoir, la quatrième restait immobile,paraissant attendre et guetter, sournoise et menaçante. Et lemouvement d’inclinaison du plancher se poursuivait lentement, avecune régularité terrifiante.
Alors, Pardaillan remarqua ce qu’il n’avait pas encore remarquéjusque-là : que le plancher de son cachot paraissait être uneénorme plaque d’acier, lisse, glissante sans une rainure, sans unesoudure visibles, sans la moindre protubérance à quoi il eût pus’accrocher. Il se sentit doucement, mais irrésistiblement, glissersur ce plancher, et il comprit qu’il allait rouler infailliblementjusqu’à l’un de ces cinq hachoirs qui le mettrait en pièces.
Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sansnom qui lui rongeait le cerveau achevèrent l’œuvre dissolvante,poursuivie avec une ténacité féroce durant quinze jours de torturesvariées, longuement et froidement préméditées, accumulées avec unart diabolique et destinées à faire sombrer cette raison si solide,si lumineuse.
Le but visé par Fausta et d’Espinosa était atteint. Pardaillann’était plus.
C’était un pauvre fou qui, maintenant, hagard, échevelé,écumant, hurlait son désespoir et sa terreur. Et ce fou, d’une voixqui s’efforçait de couvrir le tonitruant roulement de la machine àhacher, criait de toutes ses forces, déjà épuisées :
– Arrêtez !… Arrêtez !… Je ne veux pasmourir !… je ne veux pas !…
Mais on ne l’entendait pas sans doute. Ou peut-être l’implacablevolonté de l’inquisiteur avait-elle décidé de pousser l’expériencejusqu’au bout.
Car le plancher continuait de s’abaisser avec une régularitédésespérante. Maintenant, ce n’étaient plus cinq losanges, mais dixqui fonctionnaient simultanément, avec la même rapidité, avec lemême roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit detonnerre.
L’instinct de la conservation, si puissant, à défaut duraisonnement, à jamais aboli, peut-être, fit que Pardaillandécouvrit l’unique chance qui lui restait de sauver cette vie àlaquelle il tenait tant maintenant. Voici quelle était cettechance :
Ce plancher mobile était maintenu d’un côté par des charnièrespuissantes. Ces charnières n’étaient pas placées contre le mur quisoutenait le plancher. Elles étaient sous le plancher même.C’est-à-dire que, du côté opposé à la pente, on avait posé uneforte traverse de métal.
C’est sur cette traverse qu’étaient vissées les charnières. Sicette traverse avait eu quelques centimètres de plus dans salargeur, Pardaillan eût pu à la rigueur se poser là-dessus etattendre aussi longtemps que ses forces le lui eussent permis.Malheureusement, la traverse était trop étroite. Mais s’il n’étaitpas possible de se poser là-dessus, on pouvait du moins s’yaccrocher et s’y maintenir en se couchant à plat ventre, suspendupar le bout des doigts. Le fou – nous ne voyons pas d’autre nom àlui donner – avait vu cela.
C’était, tout bonnement, une manière de prolonger son supplicede quelques secondes. Il était évident qu’il ne pourrait semaintenir longtemps dans cette position et même, en admettant quele mouvement de descente s’arrêtât, la pente était déjà assez raidepour rendre la chute inévitable.
Le fou ne raisonna pas tant. Il vit là une chance de prolongerson agonie et désespérément, il s’accrocha à ce rebord sauveur. Ily gagna du moins qu’il ne vit plus les épouvantables hachoirs quiavaient le don de l’affoler.
Le plancher continuait sa descente. Bientôt, l’extrémitédescendante irait s’appuyer sur le sol de la pièce qui devait êtreau-dessous… en admettant qu’il y eût une pièce au-dessous. Sinon lapente se changerait insensiblement en ligne verticale et alors ceserait la chute dans quelque mystérieux abîme.
Maintenant, la cloison était tapissée du haut en bas et danstoute sa largeur de faux qui continuaient immuablement leurmouvement de hachoir et semblaient appeler la proie convoitée.
Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forcesl’abandonner de plus en plus ; ses doigts, gonflés parl’effort, s’engourdissaient ; la tête lui tournait et, malgréson état, il comprenait que bientôt, dans un instant, il lâcheraitprise, et ce serait fini : il roulerait là-bas se faire hacherpar la hideuse machine, qui semblait l’appeler de son ronronnementformidable.
Il râlait, et cependant son désir de vivre était siprodigieusement tenace qu’il trouvait encore, et malgré tout, laforce de crier presque sans discontinuer :
– Arrêtez ! Arrêtez !…
Bientôt, il fut à bout de force. Sa main gauche glissa, lâchaprise. Il se maintint un instant de sa seule main droite. Lesdoigts de cette main, à leur tour, le trahirent un à un. Deuxdoigts seuls restèrent désespérément incrustés dans le métal etsupportèrent le poids de son corps un inappréciable instant.
Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine,un cri terrible, un cri de bête qu’on égorge jaillit de ses lèvrestuméfiées, et il roula, roula là-bas sur les hachoirs qui lesaisirent.
Or, Pardaillan n’était pas mort.
La machine à hacher était une sinistre comédie imaginée parFausta, de concert avec d’Espinosa.
La papesse et le grand inquisiteur avaient décidé de pousserPardaillan à la folie, non à la mort. Sur ce point, ils s’étaienttrouvés tout de suite d’accord. Quant aux raisons qui les avaientpoussés à adopter cette manière de tuer le chevalier – la folien’est-elle pas comme une mort anticipée ? – ces raisons quechacun avait gardées par devers lui n’étaient pas les mêmes chezFausta que chez d’Espinosa.
Fausta avait adopté ce genre de supplice parce que, ayant essayésans y parvenir de tuer Pardaillan par tous les moyens humainementconnus, fataliste, sombre illuminée, elle s’était persuadée que cethomme était invulnérable et que, pour l’abattre, il fallaitchercher autre chose que la mort.
D’Espinosa n’avait pas du tout ces idées. Grand inquisiteurd’Espagne, il estimait que son devoir était de poursuivre sanspitié l’hérésie et d’imposer par les moyens les plus violents oules plus odieux la foi en ce Dieu qu’il servait, le respect etl’amour de ce Dieu. Offenser ce Dieu, c’était commettre un crimepour l’expiation duquel les tortures les plus effroyables étaientencore insuffisantes.
Or, le roi était considéré comme un être d’une essenceexceptionnelle. Le roi, c’était le représentant de Dieu. Mieux,c’était une émanation directe de Dieu. Offenser le roi, c’étaitcomme si on offensait Dieu. Nul châtiment n’était assez violent,assez douloureux pour faire expier ce crime.
Or, Pardaillan l’avait commis ce crime. Non seulement il avaitbafoué, insulté ce roi, considéré à l’égal de Dieu, mais encore ilavait émis la prétention de s’opposer à l’exécution de ses vastesprojets.
Ce crime méritait un châtiment d’autant plus extraordinaire quecelui qui l’avait commis était un homme extraordinaire.
Fausta lui avait indiqué un moyen qui, dans son infernalebarbarie, lui avait paru le meilleur. Il l’avait adopté etperfectionné dans les détails. On serait venu lui en indiquer unautre qui lui eût paru supérieur, il aurait renoncé à celui deFausta pour adopter celui-là.
Il poursuivait la mise à exécution de son plan avec une rigueurd’autant plus inexorable qu’elle était froidement raisonnée. Ilagissait pour un principe – et c’est ce qui le faisait si terrible,si redoutable – non pour l’assouvissement d’une haine personnelle.Il n’avait pas menti lorsqu’il l’avait dit à Pardaillan.
Cette incroyable et abominable invention de la machine à hacherétait donc destinée non à broyer le chevalier, mais à achever deporter l’épouvante dans son esprit déprimé par les tortures de lafaim et de la soif.
Et cette épouvante, amenée à son paroxysme par une graduationdosée avec un art infernal, avait été initialement préparée par unstupéfiant, et en même temps devait compléter l’œuvre dévastatricede ce poison.
En conséquence, les premières faux apparues étaient réellementde bel et de bon acier ; elles étaient parfaitementtranchantes et acérées. Mais les hachoirs du bas, ceux quePardaillan n’avait pu voir, attendu que, étendu à plat ventre surle plancher, cramponné à la traverse, il leur tournait le dos, ceshachoirs du bas, sur lesquels, grâce à la déclivité du plancher,son corps devait rouler, étaient placés là comme un leurre ets’étaient repliés comme du caoutchouc sous le poids du corps qu’ilsauraient dû hacher.
Pardaillan, lorsqu’il avait lâché prise, était à moitié évanoui.Lorsqu’il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, ildemeura étendu à terre, sans connaissance.
Longtemps, il resta ainsi privé de sentiment. Petit à petit, ilrevint à lui et jeta autour de lui un regard sans vie.
Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement égales àcelles de la chambre d’où il venait d’être précipité. Le plancherd’acier était remonté automatiquement et constituait le plafond desa nouvelle cellule.
Ici, comme à l’étage supérieur, il n’y avait aucun meuble, pasd’issues visibles autres qu’une porte de fer dûment verrouillée.Seulement, ici le sol était en terre battue, les murs étaient épaiset couverts d’une couche de moisissure et de salpêtre, l’air chaudet fétide.
Pardaillan regarda tous ces détails d’un œil sans expression etne vit rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roulé aveclui, il se mit à le tortiller comme un enfant qui, d’un chiffon,s’amuse à fabriquer une poupée, et il éclata de rire.
Longtemps, avec cette gravité particulière aux tout petits etaux grands dont l’intelligence s’est éteinte, il s’occupa à cettedistraction enfantine.
Comme un enfant il parlait à la poupée, que ses doigtstortillaient inlassablement ; il lui disait des chosespuériles qui n’avaient aucun sens, il la pressait dans ses bras, larepoussait, la grondait avec des airs courroucés, puis lareprenait, la berçait, la consolait et, fréquemment, sans motifapparent, il laissait échapper le même éclat de rire sansexpression.
D’autres fois, il paraissait lui faire des confidencesimportantes, il la prenait à témoin des malheurs imaginaires, et ilse lamentait doucement, avec de petits sanglots convulsifs. Etc’était infiniment triste. Ce jeu dura des heures sans qu’il parûtse lasser ; il n’avait plus conscience du temps.
La porte s’ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et unecruche d’eau. Mais sans doute craignait-on un retourd’intelligence, une crise de révolte et de fureur, car ce moine,solidement bâti, tenait un fouet à la main.
Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut même pas regarderle prisonnier. Sa présence seule suffit. Dès qu’il aperçut cemoine, Pardaillan poussa un cri de détresse, se blottit dans uncoin et, cachant son visage dans son bras replié – le geste d’unenfant qui veut se garer de la taloche – il hoqueta d’une voixsuppliante :
– Ne… me… battez pas !… Ne me battez pas !
Le moine posa tranquillement à terre le pain et la cruche et leregarda un instant curieusement. Lentement, il leva le bras armé dufouet.
– Grâce ! gémit Pardaillan, sans chercher d’ailleurs àéviter le coup.
Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha latête en le regardant, toujours avec la même attention curieuse, etmurmura :
– Il est inutile de le prévenir que je lui apporte sapitance d’un jour : il ne comprendrait pas. Il est inutile dele frapper, c’est un enfant inoffensif.
Et il sortit.
Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin où ils’était réfugié. Peu à peu, il se risqua, écarta son bras, et nevoyant plus personne, rassuré, il reprit son jeu avec le pan de sonmanteau.
Deux fois le moine se présenta ainsi pour renouveler sesprovisions. Chaque fois la même scène se produisit. La troisièmefois, le moine était accompagné d’Espinosa. Et, cette fois encore,Pardaillan montra la même terreur enfantine.
– Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c’est toujoursainsi. Le sire de Pardaillan n’existe plus, c’est maintenant unenfant faible et peureux. De toutes les secousses qu’il a reçues,et aussi grâce à mon philtre, il ne reste plus qu’un sentimentvivant en lui : la peur. Son intelligence remarquable :abolie. Sa force extraordinaire : détruite. Regardez-le !Il ne peut même pas se tenir debout. C’est miracle vraiment qu’ilsoit encore vivant.
– Je vois, dit paisiblement d’Espinosa. Je connaissais lapuissance dévastatrice de votre poison. J’avoue cependant que jeredoutais qu’il ne produisît pas tout l’effet désirable. C’est quele sujet sur lequel nous avions à l’appliquer était doué d’uneconstitution exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouvé làquelque chose de vraiment remarquable.
Le moine s’inclina profondément sous le compliment et, avec lamodestie d’un savant qui connaît toute la valeur de sadécouverte :
– Oh ! fit-il, le régime auquel on l’a soumis, lesdifférentes épreuves par où on l’a fait passer ont puissamment aidéà le mettre dans l’état où vous le voyez.
Pendant cet entretien, Pardaillan, réfugié dans son coin, levisage enfoui dans ses bras, secoué de tremblements convulsifs,gémissait doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savantparlaient et agissaient devant lui comme s’il n’eût pas existé.
– Pour ce que j’ai à lui dire, reprit d’Espinosa, après unsilence passé à considérer froidement le prisonnier del’Inquisition, j’ai besoin qu’il retrouve un moment l’intelligencenécessaire pour me comprendre.
– J’étais prévenu, dit le moine avec une paisibleassurance, j’ai apporté ce qu’il faut. Quelques gouttes de laliqueur contenue dans ce flacon vont lui rendre ses forces et sonintelligence. Mais, monseigneur, l’effet de cette liqueur ne sefera sentir guère plus d’une demi-heure.
– C’est plus qu’il n’en faut pour ce que j’ai à luidire.
Le moine, sans s’attarder davantage, s’approcha du prisonnierqui redoubla de gémissements, mais ne fit pas un geste pour éviterl’approche de celui qui l’effrayait à ce point.
Avec autorité, le moine saisit le coude, écarta le bras, mit levisage de Pardaillan à découvert, sans que celui-ci opposât lamoindre résistance, fît autre chose que de continuer à gémirdoucement. Le moine écarta les lèvres et approcha son flacon. Ilallait verser la liqueur, préalablement dosée, lorsque, posant samain sur son bras, d’Espinosa l’arrêta en disant :
– Faites attention, mon révérend père, que je vais resteren tête à tête avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre savigueur, dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je soisexposé. Je suis, certes, de taille à me défendre et j’ai pris soinde me munir d’une dague. Mais malgré ma force, je ne pèserai paslourd entre les mains de cet homme s’il retrouve ses forces, et sil’idée lui vient de les utiliser contre moi. Il importe que legrand inquisiteur sorte vivant de ce cachot ; il ne doit pasdisparaître avant d’avoir accompli la tâche qu’il a entreprise pourle plus grand bien de notre sainte mère l’Église.
– Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement lemoine, le prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueurprimitive. Mais son intelligence sera à peine galvanisée. Il necomprendra que vaguement ce que vous avez à lui dire, et cettelueur d’intelligence ne durera, je vous l’ai dit, guère plus d’unedemi-heure. L’idée ne lui viendra pas de faire usage de sa forceredoutable. Il restera, malgré cette force retrouvée, ce qu’il estmaintenant : un enfant craintif. J’en réponds.
Et sur un geste d’autorisation, il vida le contenu d’unminuscule flacon entre les lèvres du prisonnier, qui d’ailleursn’opposa aucune résistance, et se redressant :
– Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera enétat de vous comprendre… à peu près, dit-il.
– C’est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez laporte à l’extérieur et remontez sans m’attendre.
Le moine eut un mouvement d’hésitation.
– Et monseigneur ? dit-il respectueusement.
– Ne vous inquiétez pas de moi, sourit d’Espinosa, je saisle moyen de sortir de ce cachot sans passer par cette porte.
Sans plus insister, le moine s’inclina devant son chef suprêmeet obéit passivement à l’ordre reçu. D’Espinosa, sans manifester niinquiétude ni émotion, entendit les verrous grincer à l’extérieur,avec ce calme qui ne l’abandonnait jamais. Il se tourna versPardaillan et, à la lueur blafarde d’une lampe que le moine avaitposée à terre, il se mit à étudier curieusement l’effet produit parla liqueur qu’on lui avait fait absorber, et qui devait être à lafois un stimulant énergique et un reconstituant puissant. Galvanisépar le remède violent, le prisonnier parût retrouver une vienouvelle.
Tout d’abord, il fut secoué d’un long frisson, puis son torseaffaissé se redressa lentement. Comme s’il avait été, jusque-là,oppressé jusqu’à la suffocation, il respira longuement, bruyamment,le sang afflua à ses pommettes livides, l’œil morne, éteint,retrouva une partie de son éclat, laissa percevoir une vague lueurd’intelligence. Et il se redressa, se mit sur ses pieds, s’étiralonguement, avec un sourire de satisfaction.
Il regarda autour de lui avec un étonnement visible et aperçutd’Espinosa. Alors, comme un effrayé, il se recula vivement jusqu’aumur, qui l’arrêta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne criapas, il ne gémit pas. Évidemment, il y avait une améliorationsensible dans son état.
Cependant, il considérait d’Espinosa avec une inquiétudemanifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de sonregard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jetaautour de lui ce regard de la bête menacée qui cherche le trou oùelle pourra se terrer. Et ne trouvant rien, ne pouvant plusreculer, il effectua le seul mouvement possible : il s’écarta.Et en exécutant ce mouvement, il surveillait attentivement le grandinquisiteur, qu’il ne paraissait pas reconnaître.
Visiblement, il paraissait redouter une attaque soudaine de lapart de cet inconnu qui venait le troubler dans sa retraite. Sonattitude trahissait la crainte et l’inquiétude, tandis que, avantl’absorption du remède, elle eût dénoté une frayeur intense.
D’Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassuré. Non qu’ileut peur : il était brave, la mort ne l’effrayait pas. Mais ill’avait dit, il avait une tâche à accomplir et il ne voulait paspartir en laissant son œuvre inachevée.
C’était là l’unique raison pour laquelle il évitait des’exposer, pour laquelle il redoutait la force peu commune de sonprisonnier, ou pour mieux dire : du prisonnier del’Inquisition.
Sous l’action énergique du remède, ce prisonnier retrouvait peuà peu ses forces et il devait les garder, avait dit le moinesavant, quelques minutes. Or, pendant l’instant très court qu’ilallait passer en tête à tête avec lui, il suffirait d’un éclair delucidité, d’un retour fugitif d’énergie, pour que le prisonnier seruât sur lui et l’étranglât tout net.
Si vigoureux qu’il fût, l’inquisiteur savait qu’il ne pourraittenir tête victorieusement à un adversaire de cette force. C’estpourquoi la pusillanimité que montrait Pardaillan était faite pourle rassurer. Il s’approcha donc de lui avec assurance et, de savoix très calme, presque douce :
– Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vouspas ?…
– Pardaillan ? répéta le chevalier, qui paraissaitfaire des efforts de mémoire prodigieux pour fixer les souvenirsconfus que ce nom évoquait dans son esprit.
– Oui, Pardaillan… C’est toi qui es Pardaillan, repritd’Espinosa en le fixant.
Pardaillan se mit à rire doucement et murmura :
– Je ne connais pas ce nom-là.
Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlaitavec une inquiétude manifeste. D’Espinosa fit un pas de plus et luimit la main sur l’épaule. Pardaillan se mit à trembler, etd’Espinosa, sous son étreinte, le sentit chanceler, prêt às’abattre. Pour la deuxième fois, il eut ce même sourire livide, etavec une grande douceur il dit :
– Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire demal.
– Vrai ? fit anxieusement le fou.
– Ne le vois-tu pas ? dit l’inquisiteur qui se fitpersuasif.
Pardaillan le considéra longuement avec une méfiance visible et,peu à peu, convaincu sans doute, il se rasséréna et finalement semit à sourire, d’un sourire sans expression. Le voyant tout à faitrassuré, d’Espinosa reprit :
– Il faut te souvenir. Il le faut… entends-tu ? Tu esPardaillan.
– C’est un jeu ? demanda le fou d’un air amusé. Alorsje veux bien être Par… dail… lan… Et vous, qui êtes-vous ?
– Je suis d’Espinosa, fit lentement le grand inquisiteur endétachant chaque syllabe.
– D’Espinosa ? répéta le fou qui cherchait à sesouvenir. D’Espinosa !… Je connais ce nom-là…
Et tout à coup, il parut avoir trouvé.
– Oh ! s’écria-t-il, en donnant tous les signes d’unevive terreur. Oui, je me souviens !… D’Espinosa… c’est unméchant… prenez garde… il va nous battre !
– Ah ! gronda d’Espinosa, tu commences à te souvenir.Oui, je suis d’Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l’amide Fausta.
– Fausta ! dit le fou sans hésitation ; j’aiconnu une femme qui s’appelait ainsi. C’est une méchantefemme !…
– C’est bien cela, sourit d’Espinosa. La mémoire te revienttout à fait.
Mais le dément avait une idée fixe et la suivait sans défaillir.Il se pencha sur d’Espinosa et, sur un ton confidentiel :
– Vous me plaisez, dit-il. Écoutez, je vais vous dire, ilne faut pas jouer avec d’Espinosa et Fausta. Ce sont des méchants…Ils nous feront du mal.
– Misérable fou ! grinça d’Espinosa, impatienté. Je tedis que d’Espinosa c’est moi. Regarde-moi bien.Rappelle-toi !
Il l’avait pris par les deux mains et, penché sur lui, à deuxpouces de son visage, il fixait sur lui son regard ardent commes’il avait espéré lui communiquer ainsi un peu de cetteintelligence qu’il s’était acharné à abolir. Et soit pur hasard,soit qu’il eût réussi à lui imposer sa volonté, le fou poussa ungrand cri, se dégagea d’une brusque secousse, se rencogna dans unangle du cachot, et d’une voix qui haletait, il râla :
– Je vous reconnais… Vous êtes d’Espinosa… Oui… Je mesouviens… C’est vous qui m’avez fait saisir… J’étais alors, il mesemble, un autre homme… Qui étais-je ?… Je ne sais plus… maisje vois… j’étais fort, vaillant… Vous m’avez fait souffrir… Oui,j’y suis… la faim, l’horrible faim et la soif… et cette galerieabominable où l’on suppliciait tant de pauvresmalheureux !…
– Enfin ! tu te souviens !
– N’approchez pas !… hurla le fou au comble del’épouvante. Je vous reconnais… Que voulez-vous ? Venez-vouspour me tuer ?… Allez-vous-en ! je ne veux pasmourir !…
– Cette fois tu me reconnais bien. Oui, tu l’as dit,Pardaillan, tu étais un homme fort et vaillant, et maintenantqu’es-tu ? Un enfant qu’un rien épouvante. Et c’est moi quit’ai mis dans cet état. Tu me comprends un peu, Pardaillan ;une vague lueur d’intelligence illumine en ce moment ton cerveau.Mais tout à l’heure la nuit se fera de nouveau en toi et turedeviendras ce que tu étais à l’instant : un pauvre fou.
« Et sais-tu qui m’a donné l’idée de t’infliger lestortures qui devaient faire sombrer ton intelligence ? Tonamie Fausta. Oui, c’est elle qui a eu cette idée que je n’auraispas eue, je l’avoue. Oui, tu l’as dit : je vais te tuer.Oh ! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer d’un coup depoignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu mourraslentement, dans la nuit, muré dans une tombe. Tu achèveras demourir par la faim, l’horrible faim, comme tu disais tout àl’heure. Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.
En disant ces mots, d’Espinosa avait sans doute actionné quelqueinvisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieud’une des parois du cachot.
D’Espinosa prit la lampe d’une main, alla chercher Pardaillan etle saisit de l’autre, et, sans qu’il opposât la moindre résistance,car le malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentaitde gémir, il le traîna jusqu’à cette ouverture, et élevant sa lampepour qu’il pût mieux voir :
– Regarde, Pardaillan, répéta-t-il d’une voix vibrante.Vois-tu ? Ici, pas de lumière, autant dire pas d’air. C’estune tombe, une véritable tombe où tu te consumeras lentement par lafaim. Nul au monde ne connaît ce tombeau ; nul que moi.
« Et sais-tu ? Pardaillan, tiens, je vais te le dire àseule fin que ton supplice soit plus grand – si toutefois tu tesouviens de mes paroles – ce tombeau qui tout à l’heure sera letien, il a une issue secrète que, seul, je connais.
« Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te feraune occupation qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veuxpas mourir maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi nesaurait la trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d’ici pourne plus y revenir. Mais avant de sortir, je vais te pousser là ettoi, en posant le pied sur cette dalle que tu vois là, devant toi,tu actionneras toi-même le ressort de la porte de fer qui doit temurer vivant là-dedans.
– Grâce ! gémit le malheureux fou qui se raidit. Je neveux pas mourir ! Grâce !
– Je le sais bien, reprit d’Espinosa avec son calmeterrible. Et cependant tout à l’heure tu entreras là, et à compterde cet instant, tu n’existeras plus. Mais il était nécessaire quetu susses que toutes les tortures que tu as endurées, y compris lesupplice de la faim que tu t’imposais volontairement, grâce àcertain petit billet que je te fis parvenir, tout cela est monœuvre, combinée avec le concours de Fausta.
« Et maintenant que tu sais tout cela et ce qui t’attend,il faut que tu saches pourquoi, n’ayant pas de haine contre toi, jel’ai fait : parce que les hommes de ta trempe, s’ils neviennent pas à nous, s’ils ne sont pas avec nous, sont un dangerpermanent pour l’ordre de choses établi par notre sainte mèrel’Église. Parce que tu as insulté à la majesté royale de monsouverain. Parce que tu t’es dressé menaçant devant lui et que tuas voulu faire avorter ses vastes projets.
« Il fallait que le châtiment qui te serait infligé fût siterrible qu’il fît trembler et reculer ceux qui, comme toi,seraient tentés de se dresser contre l’autorité de l’Église. Etmaintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vasmourir, il faut que tu meures désespéré de savoir que tu as échouédans toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ceparchemin que tu es venu chercher de si loin, il est en mapossession !
– Le parchemin !… bégaya Pardaillan.
– Tu ne comprends pas ? Il faut que tu comprennescependant. Tiens, regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu ?C’est la déclaration du feu roi Henri troisième qui lègue leroyaume de France à mon souverain. Regarde-le bien, ce parchemin.C’est grâce à lui que ton pays deviendra espagnol.
Un instant, d’Espinosa laissa sous les yeux du fou le parcheminqu’il avait sorti de son sein. Puis voyant que l’autre le regardaitd’un air hébété, sans comprendre, il haussa doucement les épaules,replia le précieux document, le remit où il l’avait pris, etabattant sa main robuste sur l’épaule de Pardaillan, il le tirafacilement à lui, car l’autre n’opposait qu’une faible résistance,et sur un ton impératif :
– Maintenant que je t’ai dit ce que j’avais à te dire,entre dans la mort.
Et il abattit son autre main sur l’autre épaule de Pardaillan etle poussa rudement jusqu’au seuil de l’ouverture béante, enajoutant :
– Voici ta tombe.
Alors une voix narquoise qu’il connaissait bien, une voix qui lefit frémir de la nuque aux talons, tonna soudain :
– Mordieu ! mourons ensemble !
Et avant qu’il eût pu faire un mouvement, une main de fer lesaisissait à la gorge et l’étranglait.
D’Espinosa lâcha l’épaule de Pardaillan. Sa main alla chercherla dague dont il avait eu la précaution de s’armer. Il n’eut pas laforce d’achever le geste. La main de fer resserra son étreinte etle grand inquisiteur fit entendre un râle étouffé. Alors,Pardaillan lâcha la gorge, et le saisissant à bras le corps, il lesouleva, l’arracha de terre, le tint un instant suspendu à bout debras et le lança à toute volée dans ce qui devait être satombe.
Posément, Pardaillan ramassa la lampe que d’Espinosa avaitreposée à terre, alla prendre son manteau – ce fameux manteau dontil ne pouvait plus se séparer et avec lequel il s’était amusé àfabriquer des embryons de poupée – et sa lampe à la main, ilfranchit le seuil de l’ouverture mystérieuse, en ayant soin deposer fortement le pied sur la dalle qui actionnait le ressortfermant la porte, et qu’il avait, il faut croire, bien remarquéelorsque d’Espinosa la lui avait montrée.
En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que lemur avait repris sa place. Il n’y avait plus là d’ouverturevisible.
Pardaillan venait de s’enfermer lui-même dans ce trou noir qui,comme l’avait dit d’Espinosa, étendu sans connaissance sur le sol,ressemblait assez à une tombe. Pardaillan venait de s’enfermer danscette tombe, mais il y avait d’abord jeté son puissant etimplacable adversaire.
Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans cetombeau, comme dans les deux précédents cachots où il venait deséjourner, il n’y avait aucun meuble ; pas de fenêtres, pas deporte. Il lui eût été difficile de retrouver l’emplacement de laporte secrète, qui s’était refermée d’elle-même.
Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. Lafacilité avec laquelle il avait à demi étranglé son ennemi etl’avait projeté dans ce trou prouvait que ses forces lui étaientrevenues.
Ce n’était d’ailleurs pas le seul changement survenu dans sapersonne. En même temps que la vigueur, l’intelligence paraissaitlui être revenue.
Il n’avait plus cet air morne, hébété, peureux qu’il avaitquelques instants plus tôt. Il avait ce visage impénétrable,froidement résolu, et cependant nuancé d’ironie, qu’il avaitautrefois, lorsqu’il se disposait à accomplir quelque coup defolie.
Il se dirigea vers d’Espinosa, le fouilla sans hâte, prit leparchemin, qu’il étudia attentivement, et ayant reconnu que cen’était pas une copie, mais l’original parfaitement authentique, ille plia soigneusement et, à son tour, il le mit dans son sein.
Ceci fait, il prit la dague, qu’il passa à sa ceinture, ets’assura que d’Espinosa n’avait pas d’autre arme cachée, ni aucunpapier susceptible de lui être utile, le cas échéant, et, n’ayantrien trouvé, il s’assit paisiblement à terre, près de la lampe etdu manteau, et attendit avec un sourire indéchiffrable auxlèvres.
Assez promptement, le grand inquisiteur revint à lui. Ses yeuxse portèrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie quiavait retrouvé son expression d’audace étincelante, il hochagravement la tête, sans dire un mot.
Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide qui était lesien. Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme etassuré que s’il avait été dans le palais, entouré de gardes et deserviteurs. Il ne montra ni étonnement, ni crainte, ni gêne.Seulement son œil de feu ne cessait pas de scruter Pardaillan avecune attention passionnée.
Il se disait qu’il avait encore une chance de salut, puisque leremède, grâce à quoi son prisonnier avait retrouvé assez delucidité pour essayer de l’entraîner dans la mort avec lui,perdrait toute sa force stimulante au bout d’une demi-heure.
Il s’agissait donc de se dérober à une nouvelle attaque duprisonnier jusqu’à ce que, le stimulant n’ayant plus d’action, ilredevînt ce qu’il était avant, ce qu’il resterait jusqu’à samort : un enfant inoffensif et peureux.
En somme, lui, d’Espinosa, était vigoureux et adroit. Il nechercherait pas à lutter contre son adversaire ; tous sesefforts se borneraient à éviter un corps à corps dans lequel ilsavait bien qu’il serait battu. Il fallait gagner quelques minutes.Toute la question se résumait à cela. Car, chose incroyable, l’idéene lui venait pas que le prisonnier, ayant peut-être pénétré sonprojet, pouvait avoir eu assez de force, d’adresse et d’habiletépour jouer une longue et macabre comédie, à laquelle sessubordonnés, jusques et y compris le moine chimiste qui avaitcomposé la drogue atrophiante se seraient laissé prendre.
Et comment admettre que le prisonnier eût pu résister à l’effetdu poison expérimenté toujours avec un succès sur d’autressujets : ces malheureux qu’il avait montrés à Pardaillanparqués comme des bêtes dans une cage ?
Et en admettant même que la constitution extraordinairementrobuste du condamné l’eût mis à même de résister plus longtempsqu’un autre à l’action dissolvante, comment admettre qu’il eût purésister à l’effroyable jeûne qui lui avait été imposé ? Siexceptionnellement doué qu’il fût, ceci était inadmissible. Etc’est pourquoi cette pensée d’une comédie admirablement jouée nel’effleura pas.
Coûte que coûte, il gagnerait donc les quelques minutesnécessaires. Et si le prisonnier devenait trop menaçant, il s’endébarrasserait d’un coup de dague. Il abrégerait ainsi sonagonie ; mais à tout prendre, il pouvait se déclarer satisfaitdes tourments qu’il lui avait fait endurer.
Voilà ce que disait le grand inquisiteur en étudiant Pardaillan,cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu’ilavait cachée. Alors seulement il s’aperçut qu’il n’avait plus cettearme sur laquelle il comptait en cas de suprême péril.
Il sentit la sueur de l’angoisse perler à la racine de sescheveux. Mais il montra le même visage impassible, le même regardaigu qui n’avait rien perdu de son assurance. Et comme il croyaittoujours que Pardaillan, en le saisissant à la gorge, avait obéi àun mouvement tout impulsif, non raisonné, il pensa que dans sachute la dague s’était peut-être détachée de sa ceinture et qu’ellegisait à terre, peut-être tout près de lui. Il fallait la retrouverà l’instant. Et du regard il se mit à fureter partout.
Alors, avec cet air d’ingénuité aiguë, sur un ton narquois, leprisonnier lui dit :
– Ne cherchez pas plus longtemps, voici l’objet.
Et en disant ces mots, il frappait doucement sur la poignée dela dague passée à sa ceinture et il ajoutait avec un sourirerailleur :
– Je vous remercie, monsieur, d’avoir eu l’attention desonger à m’apporter une arme.
D’Espinosa ne sourcilla pas. C’était un lutteur digne de semesurer avec le redoutable adversaire qu’il avait devant lui.
Au même instant une idée lui traversa le cerveau comme un éclairet, d’un geste instinctif, il porta les mains à son sein où ilavait caché le fameux parchemin.
Une teinte terreuse, à peine perceptible, se répandit sur sonvisage. Le coup lui était, certes, plus sensible que la perte del’arme qui devait le sauver.
Alors, seulement, il commença de soupçonner la vérité et qu’ilavait été joué de main de maître par cet homme vraimentextraordinaire qui avait su déjouer la surveillance d’une nuéed’espions invisibles ; cet homme qui avait pu tromper lesmoines médecins qui avaient passé de longues heures à l’étudier età l’observer ; cet homme, enfin, qui avait su si bien jouer lerôle qu’il s’était donné qu’il en avait été dupe, luid’Espinosa.
Il jeta sur celui dont il était le prisonnier – par unrenversement de rôles inouï d’audace – un regard d’admirationsincère en même temps qu’un soupir douloureux trahissait ledésespoir que lui causait sa défaite, l’écroulement de ses vastesdesseins, sa perte inévitable avant d’avoir pu accomplir lesgrandes choses qu’il avait rêvées pour la plus grande gloire del’Église.
Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulleraillerie, avec une pointe de commisération que l’oreille subtilede d’Espinosa perçut nettement et qui l’humiliaprofondément :
– Le parchemin que vous cherchez est en ma possession…comme votre dague. Ce précieux document, que j’étais venu chercherde si loin, qui, devait donner un royaume à votre maître et fairede mon pays une province espagnole, je n’eusse jamais cru que jen’aurais qu’à tendre la main pour m’en emparer Je suis vraimenthonteux du peu de difficulté que j’ai rencontré dansl’accomplissement de la mission qui m’était confiée.
« Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avecune étourderie sans égale. Trop d’assurance nuit parfois, et s’ilsied d’avoir confiance en soi, il ne faut cependant pas forcer lamesure sous peine de tomber dans la présomption et de consommer laruine d’entreprises qu’on s’est donné bien du mal à mettre surpied. Vous en faites la triste expérience. À force de vouloirpousser les choses à l’excès, à force de présomption, vous avezfini par perdre la partie que vous aviez si belle. Convenez qu’ellen’était pourtant pas égale cette partie, et que vous aviez tous lesatouts dans votre jeu. Convenez aussi que je ne vous ai pas pris entraître, et vous ne sauriez en dire autant… soit dit sans vousoffenser.
D’Espinosa avait écouté jusqu’au bout avec une attentionsoutenue. Il ne manifestait ni dépit, ni crainte, ni colère. Et àles voir : Pardaillan parlant avec simplicité sans éclats devoix intempestifs, avec des gestes mesurés : d’Espinosaécoutant gravement, approuvant parfois d’un hochement de têtesignificatif, on n’eût, certes, pu soupçonner le drame mortel quise jouait entre ces deux hommes, en apparence si calmes, sipaisibles.
– Ainsi, fit d’Espinosa, vous avez pu résister à lapuissance du stupéfiant qu’on vous a fait boire ?
Pardaillan se mit à rire doucement du bout des dents.
– Mais, monsieur, fit-il avec son air ingénument étonné,quand on veut faire prendre un stupéfiant pareil à celui dont vousparlez, encore faut-il s’arranger de manière à ce que ce stupéfiantne trahisse pas sa présence par un goût particulier. Voyons, c’estélémentaire, cela.
– Cependant, vous avez absorbé le narcotique.
– Eh ! précisément, monsieur. Raisonnablement,pouvez-vous penser qu’un homme comme moi se sentira terrassé par unsommeil invincible pour une ou deux malheureuses bouteilles qu’ilaura vidées, sans que ce sommeil suspect éveille sa méfiance ?Cette méfiance a suffi pour me faire remarquer que votre stupéfiantavait changé – oh ! d’une manière imperceptible – le goût dusaumur que je connais fort bien. Cela a suffi pour que le contenude la bouteille suspecte s’en allât se mélanger aux eaux sales demes ablutions.
– Cela tient, dit gravement d’Espinosa, à ce que, meméfiant de votre vigueur exceptionnelle, j’avais recommandé deforcer un peu la dose du poison. N’importe, je rends hommage à ladélicatesse de votre odorat et de votre palais, qui vous a permisd’éventer le piège auquel d’autres, réputés délicats, s’étaientlaissé prendre.
Pardaillan s’inclina poliment, comme s’il était flatté ducompliment. D’Espinosa reprit :
– En ce qui concerne le poison, la question est élucidée.Mais comment avez-vous pu deviner que mon dessein était de vousacculer à la folie ?
– Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant lesépaules, il ne fallait pas dire, devant moi, certaines parolesimprudentes que vous avez prononcées et que Fausta, plus experteque vous, vous a reprochées incontinent. Fausta elle-même n’auraitpas dû me dire certaines autres paroles qui ont éveillé monattention. Enfin, il ne fallait pas, ayant commis ces écarts delangage, me faire admirer avec tant d’insistance cette jolieinvention de la cage où vous enfermez ceux que vous avez faitsombrer dans la folie. Il ne fallait pas m’expliquer, sicomplaisamment, que vous obteniez ce résultat en leur faisantabsorber une drogue pernicieuse qui obscurcissait leurintelligence, et que vous acheviez l’œuvre du poison en lessoumettant à un régime de terreur continu, en les frappant à coupsd’épouvante, si je puis ainsi dire.
– Oui, fit d’Espinosa, d’un air rêveur, vous avezraison ; à force d’outrance, j’ai dépassé le but. J’aurais dûme souvenir qu’avec un observateur profond tel que vous, ilfallait, avant tout, se tenir dans une juste mesure. C’est uneleçon ; je ne l’oublierai pas.
Pardaillan s’inclina derechef, et de cet air naïf et narquoisqu’il avait quand il était satisfait :
– Est-ce tout ce que vous désiriez savoir ? dit-il. Nevous gênez pas, je vous prie… Nous avons du temps devant nous.
– J’userai donc de la permission que vous m’octroyez sicomplaisamment, et je vous dirai que je reste confondu de la forcede résistance que vous possédez. Car enfin, si je sais biencompter, voici quinze longs jours que vous n’avez fait que deuxrepas. Je ne compte pas le pain qu’on vous donnait : il étaitmesuré pour entretenir chez vous les tortures de la faim et nonpour vous sustenter.
En disant ces mots, d’Espinosa le fouillait de son regard aigu.Et encore une fois, Pardaillan déchiffra sa pensée dans ses yeux,car il répondit en souriant :
– Je pourrais vous laisser croire que je suis en effetd’une force de résistance exceptionnelle qui me permet de résisteraux affres de la faim, et là où d’autres succomberaient, deconserver mes forces et ma lucidité. Mais comme vous paraissezfonder je ne sais quel espoir sur mon état de faiblesse, je jugepréférable de vous faire connaître la vérité.
Et allongeant la main, sans se déranger, il attira à lui cefameux manteau dont il ne pouvait plus se séparer, et aux yeuxétonnés de d’Espinosa, il en tira un jambon de dimensionsrespectables, un flacon rempli d’eau et quelques fruits.
– Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festinque me firent faire mes deux moines geôliers, je mangeai et busassez sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l’état dedélabrement dans lequel m’avaient mis cinq longs jours de jeune.Mais si je mangeai peu je profitai de ce que mes gardiens n’avaientd’yeux que pour les provisions accumulées sur ma table et je fisdisparaître quelques-unes de ces provisions, plus deux flacons debon vin, plus quelques fruits et menues pâtisseries.
« Ces provisions me furent d’un grand secours et c’estgrâce à elles que vous me voyez si vigoureux. Les dignes moines quiavaient mission de me surveiller n’étaient pas, il faut croire,très perspicaces, car ils n’ont rien vu. Quand mes deux flacons devin furent vides, j’eus soin de les remplir de l’eau claire,quoique pas très fraîche, qu’on me distribuait. Je ne savais pas,en effet, si un jour on ne me priverait pas complètement denourriture et de boisson.
« Or je tenais à prolonger mon existence autant qu’ilserait en mon pouvoir de le faire. J’espérais, pour ne point vousle céler, que vous commettriez cette suprême faute de vous enfermeren tête à tête avec moi. L’événement a justifié mes prévisions etbien m’en a pris d’avoir agi en conséquence. »
– Ainsi, fit lentement d’Espinosa, vous aviez à peu prèstout prévu, tout deviné ? Cependant, les différentes épreuvesauxquelles vous avez été soumis étaient de nature à ébranler uneraison aussi solide que la vôtre : La « machine àhacher » notamment, avec ses hachoirs, son soleil àl’insoutenable éclat, cette succession de froid et de chaud, cetair empuanti, tout cela n’a pas réussi à vous déprimer ?
– J’avoue que cette invention de la machine à hacher, avecles différents incidents qui l’agrémentent, est une assez hideuseinvention. Mais quoi ? Je savais que je ne devais pas mourirencore, puisque je ne vous avais pas revu, et au surplus, teln’était pas votre but. Je pensai donc que les hachoirs, le chaud,le froid, le soleil ardent, l’asphyxie, tout cela disparaîtraitsuccessivement en temps voulu. C’était un moment fort désagréable àpasser. Je me résignai à le supporter de mon mieux puisque, aussibien, il ne m’était pas possible de l’éviter.
D’Espinosa le considéra, longuement sans mot dire, puis, avec unlong soupir :
– Quel dommage, fit-il, qu’un homme tel que vous ne soitpas à nous ! Que ne serions-nous en droit d’entreprendre, avecsuccès, si vous étiez à nous ?
Et voyant que Pardaillan se hérissait :
– Rassurez-vous, reprit-il, je ne prétends pas essayer devous soudoyer. Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommesde votre trempe se dévouent à une cause qui leur paraît belle etjuste… mais ne se vendent pas.
Et il demeura un moment songeur sous l’œil narquois dePardaillan, qui l’observait sans en avoir l’air et respectait saméditation. Enfin il redressa la tête, et regardant son adversaireen face, sans trouble apparent, sans provocation, avec une aisanceadmirable :
– Et maintenant que je suis votre prisonnier – car je suisvotre prisonnier, insista-t-il – que comptez-vous faire ?
– Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naïf et commes’il disait la chose la plus naturelle du monde, je compte vousprier d’ouvrir cette fameuse porte secrète, et que vous êtes seulau monde à connaître, et qui nous permettra de sortir de ce lieu,qui n’a rien de bien plaisant.
– Et si je refuse ? demanda d’Espinosa sanssourciller.
– Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec unefroide résolution.
– Soit, dit d’Espinosa avec non moins de résolution,mourons ensemble. Au bout du compte, le supplice sera égal pourtous les deux, et si la vie mérite un regret, vous aurez ce regretau même degré que moi.
– Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplicene sera pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j’ai ici desprovisions qui dureront quelques jours, en les rationnantconvenablement. Il est clair que vous succomberez par la faim et lasoif. J’ai tâté de ce genre de supplice, je puis vous assurer qu’ilest assez affreux. Quand vous ne serez plus qu’un cadavre, moi,avec le fer que voici, je pourrai abréger mon agonie.
Si fort, si maître de lui qu’il fût, d’Espinosa ne put réprimerun frisson. Le ton sur lequel Pardaillan disait ces mots prouvaitqu’il avait longuement médité son acte et que nulle puissancehumaine ne l’empêcherait d’exécuter les choses comme il les avaitarrangées.
– Nous n’aurons pas les mêmes regrets en face de la mort,continua Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regretque j’éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m’en aller, dire deuxmots à Mme Fausta. C’est une satisfaction quej’aurais voulu me donner, je l’avoue. Mais bah ! on ne faitpas toujours comme on veut. Je partirai donc sans regret, avec lasatisfaction de me dire que j’ai accompli, avant, jusqu’au bout, lamission que je m’étais donnée : arracher au roi Philippe cedocument qui lui livrait la France, mon pays. Vous, monsieur,êtes-vous sûr qu’il en soit de même pour vous ?
– Que voulez-vous dire ? haleta d’Espinosa, qui seredressa comme s’il avait été piqué par un fer rouge.
– Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même : legrand inquisiteur ne saurait mourir avant d’avoir mené à bien latâche qu’il s’est imposée pour le plus grand profit de notre saintemère l’Église.
– Démon ! rugit d’Espinosa, douloureusement atteintdans ce qui lui tenait le plus au cœur.
– Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable,que nous ne sommes nullement logés à la même enseigne. Je m’en iraisans regret. Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisservotre œuvre inachevée. Ceci dit, monsieur, j’attendrai que vousreveniez vous-même sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à neplus vous en parler. Quand vous serez décidé, vous me le direz.Bonsoir !
Et Pardaillan, sans plus s’occuper de d’Espinosa s’accota contrele mur, s’arrangea le mieux qu’il put avec son manteau et paruts’endormir.
D’Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. Lapensée de sauter sur lui à l’improviste, de lui arracher la dague,de le poignarder avec et de s’enfuir ensuite l’obsédait. Mais il sedit qu’un homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendreaussi aisément. Il comprit que le sommeil du chevalier n’était pasaussi profond qu’il voulait le laisser croire et que, s’il se ruaitsur lui, il viendrait certainement se jeter sur la pointe de ladague qu’il lui présenterait.
Il renonça donc à cette idée, qu’il reconnaissait impraticable.Mais en écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi neprofiterait-il pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pourouvrir la porte secrète et d’un bond se mettre hors de touteatteinte ? En y réfléchissant bien, ceci lui parut peut-êtreréalisable. C’était une chance à courir. Que risquait-il ?Rien. S’il réussissait, c’était sa délivrance et la mort certainede Pardaillan.
Que fallait-il pour cela ? Ramper un instant dans unedirection opposée précisément à celle où se trouvait Pardaillan.Celui-ci ne pourrait pas croire à une agression soudaine etpeut-être le laisserait-il approcher suffisamment de l’endroit oùétait placé le ressort qui ouvrait la porte.
Ayant décidé de tenter l’aventure, avec des précautions infiniesil se mit en marche. Il avait avancé de quelques pieds etcommençait à espérer qu’il pourrait mener à bien sa tentative,lorsque Pardaillan, sans bouger de sa place, lui dittranquillement :
– Je sais maintenant dans quelle direction il me faudrachercher la sortie… quand vous aurez cessé de vivre. Mais,monsieur, votre compagnie m’est si précieuse que je ne saurais m’enpasser. Veuillez donc venir vous asseoir ici près de moi.
Et sur un ton rude :
– Et n’oubliez pas, monsieur, qu’au moindre mouvementsuspect de votre part, je serai obligé, à mon grand regret, de vousplonger ce fer dans la gorge. Nous sortirons d’ici ensemble, et jevous ferai grâce de la vie, ou nous y resterons ensemble jusqu’àvotre mort. Alors je chercherai à me tirer de là. Maintenant que,grâce à vous, je sais où doivent se porter mes recherches, ilfaudrait que je joue vraiment de malheur pour ne pas trouver.
D’Espinosa se mordit les lèvres jusqu’au sang. Une fois de plus,il venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire unmot, sans essayer une résistance qu’il savait inutile, il vints’asseoir près de Pardaillan, ainsi que celui-ci l’avait ordonné,et muet, farouche, il se plongea dans ses pensées.
La situation était terrible. Mourir pour lui n’était rien, et ilétait résolu à accepter la mort plutôt que délivrer Pardaillan.Mais ce qui lui broyait le cœur, c’était la pensée de laisser sonœuvre inachevée.
Tant de vastes projets, tant de grandes entrepriseslaborieusement amorcées devraient donc rester en suspens, parce quelui, ministre tout-puissant, lui, grand inquisiteur, chef redoutéde la plus redoutable des institutions, qui faisait trembler mêmele pape sur son trône pontifical, lui, d’Espinosa, s’était laisséjouer, bafouer, berner à ce point par un misérable aventurier,gentilhomme obscur, sans feu ni lieu ! Et ceci n’étaitrien : tout au plus piqûre d’amour-propre blessé.
Ce qui était terrible, lamentable, grotesque, c’est qu’ils’était laissé prendre comme un écolier et qu’il était entièrementà la merci de cet aventurier qu’il croyait pousser dans le néant.C’est que, par un incroyable et fabuleux renversement de rôles,lui, le chef suprême, dans ce couvent où tout était à lui :choses et gens, où tout lui obéissait au geste, il était leprisonnier de cet aventurier qu’il croyait tenir dans sa mainpuissante et qui pouvait d’un geste détruire, avec sa vie, tout cequ’il représentait de puissance, de richesse, d’autorité,d’ambition.
Oui, ceci était lamentable et grotesque. Quel effarement dans lemonde religieux lorsqu’on apprendrait que Inigo d’Espinosa,cardinal-archevêque de Tolède, grand inquisiteur, avaitmystérieusement disparu au moment où, un nouveau pape devant êtreélu, tous les yeux étaient tournés vers lui, attendant qu’ildésignât le successeur de Sixte Quint. Quelle stupeur lorsque l’onsaurait que cette disparition coïncidait avec une visite faite à unprisonnier, dans un des cachots de ce couvent San Pablo où tout luiappartenait !
Quel éclat de rire lorsqu’on apprendrait enfin que le profondpolitique, le diplomate consommé qu’on le croyait, s’était laisséniaisement saisir, jeter dans une oubliette et finalement tuer. Parqui ? Par un aventurier étranger, enfermé à triple tour dansun cachot des sous-sols du couvent, et, qui pis est, débilité parle supplice de la faim. Sa mémoire qu’il eût voulu laisser grande,et sinon respectée du moins redoutée, serait un objet de riséeuniverselle.
Telles étaient les pensées que ressassait d’Espinosa dans soncoin.
Pardaillan ne paraissait pas s’occuper de lui. Mais d’Espinosasavait qu’il ne le perdait pas de vue, qu’au moindre mouvement ille verrait se dresser devant lui.
Il n’avait d’ailleurs aucune velléité de résistance. Ilcommençait à apprécier son adversaire à sa juste valeur et sentaitconfusément que le mieux qu’il eût à faire était de s’abandonner àsa générosité : il en tirerait certes plus d’avantages qu’àtenter de se soustraire par la force ou par la ruse.
Il était bien forcé de s’avouer que sur ces deux terrains, commesur tous les autres, il serait infailliblement battu par cet hommedont il reconnaissait la supériorité. Et il se replongea dans sespensées.
Après s’être dit qu’il consentirait à la mort pourvu quePardaillan mourût avec lui, il avait fait le compte de ce que luicoûterait cette satisfaction, et en ressassant les pensées que nousavons essayé de traduire plus haut, il avait trouvé que, toutcompte fait, la mort de Pardaillan lui coûterait cher. C’était unpetit pas vers la capitulation.
Pour un esprit froid, méthodique comme le sien, le sentiment necomptait pas, tout se pesait, se calculait à sa juste valeur et,suivant les avantages à en retirer, sa conduite se trouvait toutetracée. Il ignorait le dépit, le faux amour-propre et la crainte del’humiliation, qui font que, tout en le déplorant, tout en pestantintérieurement, on s’obstine néanmoins dans une voie qu’on saitsans issue.
D’Espinosa était un homme trop supérieur pour ne pas s’éleverau-dessus de ces mesquineries excusables chez le commun desmortels. Après s’être dit que la mort de Pardaillan entraînant sapropre mort ne pouvait lui être d’aucune utilité, il voulutenvisager la question sous une autre face et se posa ce pointd’interrogation : « Est-il bien sûr que, moi mort, ilmourra aussi ? »
Il n’était pas éloigné de partager l’avis de Fausta, quiprétendait que Pardaillan était invulnérable. Il se disait que cetêtre exceptionnel était de force à attendre patiemment qu’il fûtmort de faim, lui d’Espinosa, ainsi qu’il l’en avait menacé, aprèsquoi il chercherait et trouverait la porte secrète.
Il avait commis l’impardonnable faute de limiter ses recherches.Certes la découverte du ressort caché n’était pas besogne facile.Elle n’était cependant pas impossible. Pour un observateur sagacecomme cet aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.
Évidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. D’Espinosasavait quels obstacles rendaient la route infranchissable pour quine savait pas comment les surmonter. L’instant d’avant, la penséeque quelqu’un, perdu dans les souterrains qu’il faudrait franchirpour arriver au jour, saurait tourner toutes les difficultés, l’eûtfait sourire.
Maintenant il croyait Pardaillan capable de renverser tous lesobstacles. Il le voyait libre et joyeux, chevauchant avecinsouciance vers la France, rapportant à Henri de Navarre, ceprécieux parchemin qu’il avait conquis de haute lutte. Et lui,d’Espinosa, aurait accepté la mort, ce qui n’était rien, auraitabandonné le pouvoir avant d’avoir assuré à jamais la suprématie del’Église, ce qui était tout à ses yeux, ce qui seul comptait, pourarriver à ce résultat.
Serait-il dément à ce point ? Non, cent fois non !Mieux valait le prendre lui-même par la main et le conduire hors decette tombe, mieux valait au besoin lui donner une escorte pour leconduire hors du royaume, et s’il l’exigeait, pour sa sécurité,l’accompagner lui-même, mais rester vivant et continuer l’œuvreentreprise. Sa résolution prise, il ne différa pas un instant lamise à exécution et, s’adressant à Pardaillan :
– Monsieur, dit-il, j’ai réfléchi longuement et s’il vousconvient d’accepter certaines conditions, je suis tout prêt à voustirer d’ici à l’instant.
– Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joieni surprise, je ne suis pas pressé, nous pouvons causer un peu, quediable ! Moi aussi, j’ai mes petites conditions à poser. Nousallons donc, s’il vous plaît, les discuter, avant les vôtres… queje devine, au surplus.
D’Espinosa avait peut-être pensé que Pardaillan bondirait dejoie à la pensée de sa mise en liberté immédiate. S’il en étaitainsi, il dut s’avouer qu’avec ce diable d’homme, il n’était paspossible d’avoir le dernier mot.
Il montrait si peu d’empressement que, après avoir si longtempshésité à lui rendre la vie et la liberté, il sentait naître en luiune nouvelle inquiétude. Est-ce que cet homme, qui ressemblait sipeu aux autres hommes, allait se raviser ? Est-ce qu’il allaitdire que, sûr de sortir de là par ses propres moyens, il ne s’enirait que lorsque lui, d’Espinosa, serait bel et bientrépassé ?
À tout prendre, il comprenait qu’il fût animé d’un désir devengeance bien légitime. Cette pensée lui donna le frisson de lamalemort. Mais il ne laissa rien paraître de ses appréhensions, etce fut de sa voix calme et assurée qu’il demanda :
– Voyons vos conditions ?
– Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, étant accomplie,je quitterai l’Espagne… aussitôt que j’aurai terminé certainespetites affaires que j’ai à régler. Vous voyez, monsieur, que jesouscris une des deux conditions que vous vouliez m’imposer.
Si maître de lui qu’il fût, d’Espinosa ne put réprimer un gestede surprise. Pardaillan eut un léger sourire et continua avec cetair glacial qui dénotait une inébranlable résolution :
– Pareillement, je souscris à votre seconde condition et jevous engage ma parole d’honneur que nul ne saura que j’ai tenu legrand inquisiteur d’Espagne à ma merci et que je lui ai fait grâcede la vie.
Pour le coup d’Espinosa fut assommé par cette pénétration quitenait du prodige et il le laissa voir.
– Quoi, balbutia-t-il, vous avez deviné !
Encore une fois, Pardaillan eut un sourire énigmatique etreprit :
– Je ne vois pas que vous ayez d’autres conditions à meposer. Si je me suis trompé, dites-le.
– Vous ne vous êtes pas trompé, fit d’Espinosa qui s’étaitressaisi.
– Et maintenant voici mes petites conditions à moi.Premièrement, je ne serai pas inquiété pendant le court séjour quej’ai à faire ici et je quitterai le royaume avec tous les honneursdus au représentant de Sa Majesté le roi de France.
– Accordé ! fit d’Espinosa sans hésiter.
– Secondement, nul ne pourra être inquiété du fait d’avoirmontré quelque sympathie à l’adversaire que j’ai été pour vous.
– Accordé, accordé !
– Troisième enfin, il ne sera rien entrepris contre le filsde don Carlos, connu sous le nom de don César El Torero.
– Vous savez ?…
– Je sais cela… et bien d’autres choses, dit froidementPardaillan. Il ne sera rien entrepris contre don César et safiancée, connue sous le nom de la Giralda. Il pourra, avec safiancée, quitter librement l’Espagne sous la sauvegarde del’ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne que lepetit fils d’un monarque puissant vécût pauvre et misérable àl’étranger, il lui sera remis une somme – que je laisse à votregénérosité le soin de fixer – et avec laquelle il pourra s’établiren France et y faire honorable figure. En échange de quoi j’engagema parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne etignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.
À cette proposition, évidemment inattendue, d’Espinosa réfléchitun instant ; et fixant son œil clair sur l’œil loyal dePardaillan, il dit :
– Vous vous portez garant que le prince n’entreprendra riencontre le trône, qu’il ne tentera pas de rentrer dans leroyaume ?
– J’ai engagé ma parole fit Pardaillan glacial. Celasuffit, je pense.
– Cela suffit, en effet, dit vivement d’Espinosa. Peut-êtreavez-vous trouvé la meilleure solution de cette grave affaire.
– En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vouspropose est humain… je ne saurais en dire autant de ce que vousvouliez faire.
– Eh bien ! ceci est accordé comme le reste.
– En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous resteplus qu’à quitter au plus tôt ce lieu. L’air qu’on y respire n’estpas précisément agréable.
D’Espinosa se leva à son tour, et au moment d’ouvrir la portesecrète :
– Quelles garanties exigez-vous de la loyale exécution dupacte qui nous unit ? dit-il.
Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux, ets’inclinant avec une certaine déférence :
– Votre parole, monseigneur, dit-il très simplement, votreparole de gentilhomme.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, d’Espinosa se sentitviolemment ému. Qu’un tel homme, après tout ce qu’il avait tentécontre lui, lui donnât une telle marque d’estime et de confiance,cela l’étonnait prodigieusement et bouleversait toutes sesidées.
Pardaillan, avec cette intuition merveilleuse qui le guidait,avait trouvé le meilleur moyen de le forcer à tenir sesengagements. Il savait très bien que des promesses s’oublient,qu’un serment perd sa valeur lorsque celui qui le fait est unprince de l’Église qui peut se délier lui-même, enfin qu’un ordrede ministre s’annule par un autre du même ministre et tout est dit.En faisant appel au gentilhomme, en s’en rapportant à sa foi, ilavait fait preuve d’une habileté consommée.
Quoi qu’il en soit, d’Espinosa, sous le coup de l’émotionsoutint le regard de Pardaillan avec une loyauté égale à celle deson ancien ennemi et, aussi simplement que lui, il lui ditgravement :
– Sire de Pardaillan, vous avez ma parole degentilhomme.
Et aussitôt, pour témoigner que lui aussi il avait pleineconfiance, il ouvrit la porte secrète sans chercher à cacher où setrouvait le ressort qui actionnait cette porte. Ce que voyant,Pardaillan eut un sourire indéfinissable.
Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillanse trouvaient sur le seuil d’une maison de modeste apparence. Pourarriver là, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrètes.Et toujours d’Espinosa avait dévoilé sans hésiter le secret de cesouvertures, alors qu’il lui eût été facile de le dissimuler.
Remontant à la lumière, ils avaient traversé des galeries, descours, des jardins, de vastes pièces, croisant à tout instant desmoines qui circulaient affairés.
Aucun de ces moines ne s’était permis le moindre geste desurprise à la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, ets’entretenant familièrement avec le grand inquisiteur. Et au seinde ce va-et-vient continuel, à d’Espinosa qui l’observait du coinde l’œil, Pardaillan montra le même visage calme et confiant, lamême liberté d’esprit qui lui permettait de se maintenir sanseffort apparent au niveau de la conversation. Seulement,dame ! lorsqu’il se vit enfin dans la rue, le soupir qu’ilpoussa en dit long sur les transes qu’il venait d’endurer. Encoreeut-il la force de s’arranger de manière à ce que d’Espinosa nesurprît pas ce soupir. Au moment où Pardaillan allait le quitter,d’Espinosa demanda :
– Vous comptez continuer à loger à l’auberge de LaTour jusqu’à votre départ ?
– Oui, monsieur.
– Bien, monsieur.
Il eut une imperceptible hésitation, et brusquement :
– J’ai cru comprendre que vous portiez un vif intérêt àcette jeune fille… la Giralda.
– C’est la fiancée de don César pour qui je me sens unevive affection, expliqua Pardaillan qui fixait d’Espinosa.
– Je sais, fit doucement celui-ci. C’est pourquoi je pensequ’il vous importe peut-être de savoir où la trouver.
– Il m’importe beaucoup, en effet. À moins, reprit-il enfixant davantage d’Espinosa, à moins qu’on ne l’ait arrêtée… avecle Torero, peut-être ?
– Non, fit d’Espinosa avec une évidente sincérité. LeTorero n’a pas été arrêté. On le cache. J’ai tout lieu de croireque maintenant que vous voilà libre, ceux qui le séquestrentcomprendront qu’ils n’ont plus rien à espérer puisque nous sommesd’accord et que vous emmenez le prince avec vous, en France. Enconséquence, ils ne feront pas de difficulté à lui rendre laliberté. Si vous tenez à le délivrer, orientez vos recherches ducôté de la maison des Cyprès.
– Fausta ! s’exclama Pardaillan sur un ton qui eûtfait frissonner l’ancienne papesse, si elle avait pul’entendre.
– Je ne l’ai pas nommée sourit doucement d’Espinosa.
Et, sur un ton indifférent, il ajouta :
– Ce vous sera une occasion toute trouvée de lui dire cesdeux mots que vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui direavant votre départ pour l’éternel voyage. Mais je reviens à cettejeune fille. Elle aussi, elle est séquestrée. Si vous voulez laretrouver, allez donc du côté de la porte de Bib-Alzar, passez lecimetière, faites une petite lieue, vous trouverez un château fort,le premier que vous rencontrerez. C’est une résidence d’été denotre sire le roi qu’on appelle le Bib-Alzar, à cause de saproximité de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant onzeheures, devant le pont-levis du château. Attendez là, vous netarderez pas à voir paraître celle que vous cherchez. Un derniermot à ce sujet : il ne serait peut-être pas mauvais que vousfussiez accompagné de quelques solides lames, et souvenez-vous quepassé onze heures vous arriverez trop tard.
Pardaillan avait écouté avec une attention soutenue. Quand legrand inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur quicontrastait étrangement avec le ton narquois qu’il avait eujusque-là :
– Je vous remercie, monsieur… Voici qui rachète bien deschoses.
D’Espinosa eut un geste détaché, et avec un mince sourire, ildit :
– À propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vousaboutirez à la place San Francisco, c’est votre chemin. Mais sur laplace, détournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devantl’entrée du couvent San Pablo… vous y trouverez quelqu’un qui,j’imagine, sera bien content de vous revoir, attendu que tous lesjours il vient là passer de longues heures… je ne sais troppourquoi.
Et sur ces mots, il fit un geste d’adieu, rentra dans la maisonet poussa la porte derrière lui.
Tant qu’il s’était trouvé avec d’Espinosa, Pardaillan étaitresté impassible. Et cette impassibilité d’un homme qui venaitd’échapper à une mort hideuse, en passant par les plus effroyablestortures, avait accru l’admiration du grand inquisiteur, passionnéde caractères énergiquement trempés.
Mais lorsqu’il se vit seul dans la ruelle déserte, sous lesrayons obliques d’un soleil brûlant – il était environ cinq heuresde l’après-midi – il aspira l’air chaud avec délice et, ens’éloignant à grandes enjambées dans la direction que lui avaitindiquée d’Espinosa, il laissait éclater sa joieintérieurement.
– Ouf ! songeait-il en souriant, jusqu’au derniermoment j’ai cru qu’une nuée de frocards allaient fondre sur moi.J’avais beau me dire que M. d’Espinosa ne faillirait pas à saparole de gentilhomme, il n’en reste pas moins que j’ai passé unquart d’heure… plutôt pénible. Après toutes les secousses que jeviens de subir, je m’en serais fort bien passé. Enfin le cauchemarest fini maintenant ! D’Espinosa tiendra sa parole.
Et levant la tête, contemplant avec des yeux émerveillés l’azuréclatant d’un ciel sans nuages :
– Mordieu ! il fait bon respirer un air autre quel’air fétide d’un cachot : il fait bon contempler cette voûteazurée et non une voûte de pierres noires, humides et froides. Ettoi, rutilant soleil !… Salut ! soleil, soutien etréconfort des vieux routiers tels que moi ! tu m’as souventranimé de ta bienfaisante chaleur, mais jamais, je crois, je nereçus ta caresse avec autant de plaisir… bien que tu chauffesdiablement en ce moment… C’est curieux comme on s’aperçoit que lavie a du bon quand on a passé quinze jours en tête-à-tête avec lagrande faucheuse !…
Et changeant d’idée, avec un sourire terrible :
– Ah ! Fausta ! je crois que l’heure est enfinvenue de régler nos comptes !
En songeant de la sorte, il était arrivé sur la place SanFrancisco.
– Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourireattendri. Pauvre bougre ! c’est qu’il a tenu parole… il n’apas quitté la porte de ma prison. Et s’il n’a rien fait pour moi,ce n’est pas la bonne volonté qui lui a manqué… Ah ! petitChico ! si tu savais comme ton humble dévouement me réchauffele cœur !… Il est donc vrai que si l’on veut trouver unsentiment éclatant de pureté, c’est en bas qu’il fautchercher ?
Et éclatant d’un rire clair et railleur :
– Ma parole, je deviens élégiaque !… j’entends d’icile « Don Quichotte ! » de mon ami Cervantès. Allonsjouir de la surprise de mon autre ami Chico.
Et dans une pensée gamine, plus touché qu’il ne voulait sel’avouer à lui-même par la fidèle amitié et le dévouement tenace dunain, il s’enveloppa soigneusement dans son manteau, malgré lachaleur accablante, afin d’arriver aussi près que possible du Chicoet de le mieux surprendre. Il était maintenant dans la rue SanPablo – du nom du couvent – et il approchait de la porte de cetteextraordinaire prison où il venait de passer quinze jours quieussent anéanti tout autre que lui. Il cherchait des yeux le Chicoet ne parvenait pas à le découvrir. Il commençait à se demander sid’Espinosa ne s’était pas trompé, ou si, entre temps, le nain nes’était pas éloigné, lorsqu’il entendit une voix, qu’il reconnutaussitôt, lui dire mystérieusement :
– Suivez-moi !
Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain :ce fut lui qui fut surpris. Il se retourna et aperçut le Chico qui,d’un air indifférent, s’éloignait vivement de la porte du couvent.Il le suivit cependant sans rien dire, en se demandant quels motifsil pouvait bien avoir d’agir de la sorte.
Le nain, sans se retourner, d’un pas vif et léger, contourna lemur du couvent et s’engagea dans un dédale de ruelles étroites etcaillouteuses. Là, il s’arrêta enfin, et saisissant la main dePardaillan étonné, il la porta à ses lèvres en s’écriant avec unaccent de conviction touchant dans sa naïveté :
– Ah ! je, savais bien, moi, que vous seriez plus fortqu’eux tous ! Je savais bien que vous vous en iriez quand vousvoudriez ! Vite, maintenant, ne perdons pas de temps !Suivez-moi !
Déjà le petit homme cherchait à s’éclipser. Mais Pardaillanl’arrêta.
– Un instant, que diable ! fit-il en souriant. Tu m’asdonc reconnu tout de suite ?… J’étais pourtant bienenveloppé.
Le Chico sourit d’un air futé.
– Je vous reconnaîtrai toujours, dit-il, si bien enveloppéet sous quelque costume que vous soyez. Si mes yeux peuvent setromper, ceci (il désignait son cœur) ne se trompe pas… Mais, pourDieu ! venez vite. Ne restons pas là.
Pardaillan, doucement ému, le considérait avec un inexprimableattendrissement.
– Où diable veux-tu donc me conduire ? dit-ildoucement.
Le Chico se mit à rire :
– Je veux vous cacher, tiens ! Je vous réponds qu’ilsne vous trouveront pas là où je vous conduirai.
– Me cacher !… Pourquoi faire ?
– Pour qu’ils ne vous reprennent pas, tiens !
À son tour, Pardaillan se mit à rire de bon cœur.
– Je n’ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille,ils ne me reprendront pas.
Le Chico n’insista pas ; il ne posa aucune question, il netémoigna ni surprise ni inquiétude.
Pardaillan avait dit qu’il n’avait pas besoin de se cacher etqu’on ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petitcœur débordait de joie, il saisit une deuxième fois la main dePardaillan, et il allait la porter à ses lèvres, lorsque celui-ci,se penchant, l’enleva dans ses bras, en disant :
– Que fais-tu, nigaud ?… Embrasse-moi !…
Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraîches etveloutées du petit homme, qui rougit de plaisir et renditl’étreinte de toute la force de ses petits bras.
En le reposant à terre, il dit, avec une brusquerie destinée àcacher son émotion :
– En route, maintenant ! Et puisque tu veux absolumentme conduire quelque part, conduis-moi vers certaine hôtellerie deLa Tour où nous serons tous deux, je le crois du moins,admirablement reçus par la plus jeune, la plus fraîche et la plusgente des hôtesses d’Espagne.
Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entrée dans lepatio de l’auberge de La Tour, à peu près désert en cemoment, et où Pardaillan commença de mener un tel tapage que cequ’il avait voulu amener se produisit : c’est-à-dire que lapetite Juana se montra dans le cadre de la porte pour voir quiétait ce client qui faisait un tel vacarme.
Elle était bien changée, la mignonne Juana. Elle paraissaitdolente, languissante, indifférente. Ses joues avaient perdu cetteteinte rose qui les faisaient si appétissantes, pour faire place àune pâleur diaphane qui la rendait on ne peut plus intéressante etaffinait idéalement sa beauté déjà si fine, si naturellementdistinguée. Ses grands yeux noirs, brûlants de fièvre, étaiententourés d’un large cercle bleuâtre.
On eût ; dit qu’elle relevait de maladie. Et pourtant,malgré cet état inquiétant, malgré un air visiblement découragé etcomme détaché de tout, Pardaillan, qui la détaillait d’un coupd’œil prompt et sûr, remarqua qu’elle était restée aussi coquette,plus coquette que jamais, même. Elle était vêtue de ses plus beauxhabits des plus grandes fêtes carillonnées.
On eût dit qu’elle s’était parée en vue de quelque visiteimportante, à ses yeux. Depuis les mignons et fins souliers desatin, les bas de soie brodés, bien tirés, en remontant à labasquine surchargée d’ornements et de broderies d’or fin, letablier de soie, orné de riches dentelles, en passant par lecorsage de soie claire qui moulait harmonieusement sa taille fineet souple, la casaque de velours garnie de galons, de tresses et dehoupettes, jusqu’à la chevelure artistement ébouriffée, avec saraie cavalièrement jetée de travers, et la tache pourpre de lafleur du grenadier piquée au-dessus de l’oreille, tout, dans cetteélégante et riche toilette, trahissait le désir violent de plairecoûte que coûte.
Plaire à qui ? et quelle visite attendait-elle donc ?Voilà ce que se demanda Pardaillan. Et sans doute se fit-ilune-réponse plausible, car il guigna du coin de l’œil, en souriantmalicieusement, le Chico qui béait d’admiration.
En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina sesyeux languissants, une bouffée de sang rosa ses joues si pâles, et,joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait àun gémissement, elle fit :
– Sainte Marie !… Monsieur le chevalier…
Et après ce petit cri d’oiseau blessé, elle chancela et seraittombée si, d’un bond, Pardaillan ne l’avait saisie dans ses bras.Et chose curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan,elle avait crié : « Monsieur le chevalier ! »et c’est sur le Chico que ses yeux s’étaient portés, c’est enregardant le Chico qu’elle s’était évanouie.
Pardaillan l’enleva comme une plume et, la posant délicatementsur un siège, il lui tapota doucement les mains endisant :
– Là, là, doucement, ma mignonne… Ouvrez ces jolisyeux.
Et au Chico pétrifié, plus pâle, certes, que la gracieusecréature évanouie :
– Ce n’est rien, vois-tu. C’est la joie.
Et avec un redoublement de malice :
– Elle ne s’attendait pas à me revoir aussi brusquement,après ma soudaine disparition. Je n’aurais jamais cru que cettepetite eût tant d’affection pour moi…
L’évanouissement ne fut pas long. La petite Juana rouvritpresque aussitôt les yeux et, se dégageant doucement, confuse etrougissante, elle dit avec un délicieux sourire :
– Ce n’est rien… C’est la joie…
Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu’endisant ces mots, ses yeux étaient braqués sur le Chico, son sourires’adressait à lui.
– C’est bien ce que je disais à l’instant même : c’estla joie, fit Pardaillan, de son air le plus naïf.
Et aussitôt il ajouta :
– Or ça, ma mignonne, puisque vous revoilà solide etvaillante, sachez que j’enrage de faim et de soif et de sommeil.Sachez que voici quinze jours que je n’ai ni mangé, ni bu, nidormi.
– Quinze jours ! s’écria Juana, terrifiée. Est-cepossible ?
Le Chico crispa ses petits poings et, d’une voixsourde :
– Ils vous ont infligé le supplice de la faim ? fit-ild’une voix qui tremblait. Oh ! les misérables !…
Ni lui ni elle ne doutèrent un instant des paroles dePardaillan. L’idée ne leur vint pas que ce pouvait être là unemanière de parler.
Puisqu’il avait dit quinze jours, c’est que c’était quinzejours. Et s’il paraissait encore si robuste, si merveilleux deforce et de vie, c’est que c’était le seigneur Pardaillan,c’est-à-dire un être exceptionnel, une manière de dieu, au-dessusdes faiblesses humaines, puisque plus fort, plus audacieux, plussavant que le troupeau des humains.
Et Pardaillan qui comprit cela, doucement chatouillé par ce naïfet sincère hommage, les regarda un instant avec une douce pitié.Mais Pardaillan, qui était homme de sentiment, avait précisémenthorreur de manifester ses sentiments. Il s’écria donc, avec labrusquerie qu’il affectait en ces moments :
– Oui, mordieu ! quinze jours ! C’est vous dire,ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vousallez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel jecompte m’étendre aussitôt après. Car j’ai besoin de toutes mesforces pour demain. Seulement, comme j’ai besoin de m’entreteniravec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises parnulle oreille humaine – à part les vôtres, si petites et si roses –je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je soissûr de ne pas être entendu.
– Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vousservirai moi-même, s’écria gaiement Juana, qui paraissait renaîtreà la vie.
Et, gamine qu’elle était, saisissant Pardaillan d’une main, leChico de l’autre, elle les entraîna en riant, d’un rire un peu tropnerveux peut-être, mais incontestablement heureuse de les revoir,heureuse de les avoir à elle, chez elle, rien que pour elle.
Lorsqu’elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui étaitpersonnel, elle voulut sortir pour donner ses ordres, maisPardaillan l’arrêta et, avec une gravité comique :
– Petite Juana, dit-il – et sa voix avait des inflexionsd’une douceur pénétrante – je vous ai dit que vous seriez unepetite sœur pour moi. Si j’en juge d’après la joie que vous avezmontrée en me voyant de retour sain et sauf, vous avez pour moil’affection qu’on doit avoir pour un grand frère. N’est-ce donc pasl’usage ici, comme en France, que frère et sœur s’embrassent aprèsune longue séparation ?
– Oh ! de grand cœur ! fit Juana, sans manifesterni trouble ni embarras.
Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues surlesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi,avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers leChico et, le désignant à Juana :
– Et celui-ci ? fit-il. N’est-il pas… un peu plusqu’un frère pour vous ? Ne l’embrassez-vous pasaussi ?
Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement,ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à laproposition d’embrasser le Chico, rougit jusqu’aux oreilles. Elledemeura muette et immobile baissant les yeux et tortillant le coinde son tablier d’un air embarrassé.
Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cetembarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing surla table à laquelle il s’appuyait, ses jambes se dérobant sous lui,et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.
Et Pardaillan qui ne les quittait pas du regard, tortillant samoustache d’un doigt machinal, murmurait à part lui :
– Sont-ils assez gentils !… Sont-ils assezdélicieusement bêtes !…
Et avec un léger haussement d’épaules :
– Pauvres petits !… Heureusement que je suis là, sansquoi ils n’en sortiront jamais.
Une chose dont Pardaillan ne se rendait pas compte, par exemple,c’est qu’il était lui-même tout bonnement admirable.
En effet, il fallait être Pardaillan, il fallait avoir soninépuisable bonté de cœur pour s’oublier soi-même, comme il lefaisait, et ne songer qu’au bonheur de deux enfants qui s’adoraientsans oser se le dire, alors que lui-même aurait eu si grand besoinde soins, de repos et de fortifiants.
Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeuxbaissés, l’air embarrassée, tortillant de plus en plus nerveusementle coin de son tablier ; comme le Chico, de son côté, plusembarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n’osait faire unmouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda :
– Mordieu ! qu’attendez-vous, avec vos airseffarouchés ? Ce baiser vous serait-il si pénible ?
Et poussant le Chico par les épaules :
– Va donc ! niais, puisque tu en meurs d’envie… etelle pareillement.
Poussé malgré lui, le nain n’osa pas encore s’exécuter.
– Juana ! fit-il dans un murmure.
Et cela signifiait : Tu permets ?
Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenueset gazouilla avec une tendresse infinie :
– Luis !
Et cela signifiait : Qu’attends-tu donc ? Ne vois-tupas comme je suis malheureuse ?
Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillanbougonna !
– Morbleu ! que de manières pour un pauvre petitbaiser !
Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l’unde l’autre.
Oh ! ce fut le plus chaste des baisers ! Les lèvres duChico effleurèrent à peine le front rougissant de la jeune fille.Et comme il se reculait respectueusement, brusquement elle enfouitson visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer doucement.
– Juana ! cria le nain bouleversé.
Ce fut Pardaillan qui intervint encore et qui, le saisissant parles épaules, le poussa aux pieds de la jeune fille. Si bien que leChico s’enhardit jusqu’à lui saisir les mains et, d’une voixangoissée, prêt à pleurer lui-même, il demanda :
– Pourquoi pleures-tu ?
Ce n’était pas ce qu’avait espéré Pardaillan, qui haussa lesépaules avec une pitié dédaigneuse et grommela :
– Le niais ! le sot !… Il n’en sortira pas !Grands ou petits, les amoureux sont tous aussi stupides !
Juana s’était laissée aller dans ce vaste fauteuil de chêne quiétait son siège préféré. Le Chico s’était agenouillé sur letabouret de bois, haut et large comme une petite estrade. Pressécontre ses genoux, il tenait ses mains dans les siennes et lacontemplait avec cette adoration fervente qu’elle connaissait, quila flattait autrefois et qui aujourd’hui la faisait rougir deplaisir et lui ensoleillait le cœur.
Et si jeunes tous les deux, si frêles, si délicats, sidélicieusement jolis, ainsi campés : elle, légèrement penchéesur lui, lui souriant à travers les perles humides quijaillissaient encore sous la frange joyeuse de ses longscils ; lui, la tête levée vers elle, ses traits fins etdélicats bouleversés par l’inquiétude, ses yeux de velours noirfixés sur elle avec une extase de dévot adorant la Vierge, ilsconstituaient un tableau d’une grâce juvénile, d’une fraîcheurincomparable, que Pardaillan, artiste raffiné et délicat, ne selassait pas d’admirer.
– Méchant !… murmura Juana d’une voix qui ressemblaitau gazouillis d’un oiseau. Méchant ! voici quinze grands joursque je ne t’ai vu !
« Voilà donc où le bât te blessait, petite Juana !songea Pardaillan, qui souriait intérieurement. Voilà donc lesecret de cette pâleur intéressante, de ces airs dolents etdésabusés, de ces pâmoisons et de ces larmes ! »
Le Chico n’en pensa pas si long. L’affreux malentendu secontinuait, s’acharnant à les séparer. Dans son incurable timidité,dans sa modestie poussée à l’extrême, le petit amoureux s’imaginaitque sourires, larmes, pâmoisons, douces paroles, reproches voilés,tout cela qui s’adressait à lui, en apparence, n’était pas pourlui, que tout cela, passant par-dessus sa tête, était à l’adressede celui qui les contemplait en souriant d’un bon sourirefraternel.
Les paroles de Juana avaient pour lui un sens caché qu’iltraduisait ainsi :
« Méchant, tu m’as laissée quinze jours sans m’apporter deses nouvelles. Nous devions coopérer ensemble à sa délivrance et tuas agi seul, et je n’ai pas eu la joie de participer à cettedélivrance. Nous devions mourir ensemble pour lui et tu m’aslaissée à l’écart au moment du danger. »
Voilà ce que se disait le malheureux. Et c’est pourquoi ilbaissa la tête comme un coupable et balbutia :
– Ce n’est pas ma faute… Je n’ai pas pu…
– Dis plutôt que tu n’as pas voulu !… N’était-il pasconvenu que nous devions agir de concert… le délivrer ensemble, oumourir ensemble, avec lui ?
« Oh ! oh ! songea Pardaillan qui prit ce visagehermétique qu’il avait dans ses moments d’émotion violente, voicidu nouveau, par exemple. »
Et avec un frémissement :
« Quoi ! cette chose affreuse aurait pu seproduire ? Ma mort eût été la condamnation de ces deuxadorables enfants ? Par Pilate ! je ne pensais pas qu’entravaillant à sauver ma peau, je travaillais en même temps pour lesalut de ces deux innocentes créatures… Qui sait si ce n’est paspour cela que j’ai si bien réussi ?… »
Le Chico avoua dans un souffle :
– Je ne voulais pas que tu meures !… je ne pouvais pasaccepter cela… non, je ne le pouvais pas.
– Tu préférais mourir seul ?… Et moi, méchant, queserais-je devenue ?… Ne serais-je pas morte aussi si…
Elle n’acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tête,à nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalité qu’ellen’eût pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui laconsidéra un moment avec une ineffable tendresse, hochant la têted’un air apitoyé, acheva ainsi la phrase : « Je seraismorte aussi… s’il était mort ». Et le regard douloureux etcependant toujours affectueusement dévoué qu’il jeta surPardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairementcette pensée que celui-ci, emporté malgré lui, lui cria :
– Imbécile !…
Le Chico le regarda d’un air effaré, ne comprenant rien à cetteexclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand amiparaissait si fort en colère contre lui.
Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolongerindéfiniment sans amener le dénouement qu’il voulait. Il n’avaitpas de temps à perdre, ayant fort à faire et sentant qu’il luifallait, de toute nécessité, quelques heures de repos. Il renonçadonc, momentanément, à son projet au sujet des deux naïfs amoureux,et de sa voix bougonne coupa court en s’écriant :
– Morbleu ! ma gentille Juana, vous oubliez décidémentque j’enrage de faim et de soif et que je tombe de sommeil. Ça,vivement, deux couverts ici, pour mon ami Chico et moi. Et neménagez ni les victuailles ni les bons vins !
– Ah ! mon Dieu ! s’écria Juana en bondissant, etmoi qui oubliais que, depuis quinze jours, vous n’avez rienpris !
Et aussitôt, l’instinct de bonne ménagère et de bonne hôtessequ’elle était reprenant le dessus, elle s’échappa, gracieuse etlégère, peut-être pas tout à fait satisfaite de son explicationavec le Chico, mais le cœur débordant de joie, parce qu’elle avaitcru comprendre qu’elle était toujours son adoration, sa madone, laseule qu’il eût jamais aimée et qu’il aimerait jusqu’à son derniersouffle.
Et Pardaillan qui souriait, d’un sourire presque paternel,l’entendit crier d’une voix qui s’efforçait d’être bougonne, maisoù perçait, quoi qu’elle en eût, le ravissement de son cœur :« Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet… lecouvert de grande cérémonie. Laura, à la cave, ma fille, et montezles plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s’il ne reste pasquelques bouteilles de vouvray, montez-en deux… et deux de beaune,et du xérès, de l’alicante, du porto. Enfin voyez, remuez-vous, mafille. Isabel, choisissez la volaille la plus grosse et la plusdodue, saignez-la, plumez-la proprement et portez-la vivement à monpère. »
Et à son père, qui trônait, de blanc vêtu, dans la cuisinereluisante, entouré de ses marmitons, gâte-sauce, aides etapprentis :
– Vite, padre, aux fourneaux, et préparez un de ces dînersfins comme vous en feriez pour Mgr d’Espinosa lui-même !
Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui répondait :
– Eh ! bon Dieu ! fillette, quel client illustreavons-nous donc à satisfaire ? Serait-ce pas quelque infant,par hasard ?
– Mieux que cela, mon père : c’est le seigneur dePardaillan qui est de retour !
Et l’accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elleprononçait ces simples paroles en disaient plus long que le pluslong des discours. Et il faut croire qu’elle n’était pas seule àpartager cet enthousiasme, car le digne Manuel lâcha aussitôt sesfourneaux pour aller faire son compliment à cet hôte illustre.
C’est que Pardaillan ignorait que son intervention à la corridaet la manière magistrale dont il avait estoqué le taureau l’avaitrendu populaire.
On savait qu’il avait risqué sa vie pour sauver celle deBarba-Roja – qu’il avait cependant des motifs de ne pas aimerpuisqu’il lui avait infligé une de ces corrections qui comptentdans la vie d’un homme et dont la cour et la ville s’étaiententretenues plusieurs jours durant. On connaissait son arrestationet la manière prodigieusement inusitée qu’il avait fallu employerpour la mener à bien.
Enfin – mais ceci on le chuchotait tout bas – on savait qu’ils’était attiré l’inimitié du roi en prenant énergiquement ladéfense du Torero menacé. Or, le Torero était la coqueluche,l’adoration des Sévillans en particulier et de tous les Andalous engénéral.
Tout ceci faisait que Pardaillan était également admiré et de lanoblesse et du peuple. Seulement, malgré cette admiration, on n’eûtpas trouvé un courtisan qui n’eût été heureux de se couper la gorgeavec lui. En revanche, dans le peuple et la bourgeoisie, on n’eûtpeut-être pas trouvé un seul homme qui n’eût été fier de se fairehacher comme chair à pâté pour lui.
Tandis que la vieille Barbara, aidée de la servante Brigida,toute ronchonnant – pour ne pas en perdre l’habitude – se hâtait demettre le couvert « de grande cérémonie », comme avaitordonné Juana, Pardaillan dût subir le compliment, d’ailleurs trèssincère, du père Manuel qui, ce devoir accompli, se rua à sesfourneaux en jurant que le « seigneur de Pardaillan aurait unde ces fins dîners comme il en avait rarement fait de pareil, mêmeen France, pays réputé pour sa cuisine ».
Enfin, le couvert fut dressé, les premiers plats furent posés àcôté des hors-d’œuvre, rangés en bon ordre. Juana, idéale servante,aussi jolie et agréable à contempler que discrète, vive, adroitedans ses manières, commença son service, seule, ainsi que l’avaitdemandé Pardaillan.
Le dîner de Manuel n’était peut-être pas l’incomparablechef-d’œuvre qu’il avait pompeusement annoncé, mais les vinsétaient authentiques, d’âge respectable, onctueux et veloutés àsouhait, les pâtisseries, fines et délicates, les fruits délicieux.Et le gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant,Pardaillan, qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse biendes dîners plantureux et délicats, put compter celui-ci parmi lesmeilleurs.
Il convient de rappeler que les circonstances particulières danslesquelles il le faisait aidaient bien un peu à le lui fairetrouver parfait.
Mais tout en mangeant avec ce robuste appétit qui était le sien,tout en veillant à ce que le Chico fût copieusement servi, aveccette délicate sollicitude qu’il avait pour tous ses hôtes, quelsqu’ils fussent, il ne perdait pas de vue ce qu’il avait encore àfaire et n’arrêtait pas de poser question sur question au petithomme, qui, avec ce laconisme qui lui était particulier, mais avecune intelligence et une précision appréciées de Pardaillan,répondait à toutes ses questions.
De cette sorte d’interrogatoire serré, il résulta que : leChico ayant trouvé un blanc-seing – qu’il remit à Pardaillan enassurant que c’était lui qui l’avait perdu – avait eu l’idée deremplir ce blanc-seing, de façon à pénétrer dans le couvent, et, envertu de l’ordre dont il aurait été le possesseur, à le faireélargir immédiatement.
Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-même le rôle dupersonnage qu’impliquait la possession d’un tel document. Il avaitdonc pensé à don César. Mais il n’avait pu approcher le Torero.Tout ce qu’il avait pu faire, c’était de surprendre qu’on l’avaittiré de la maison où il était gardé pour le transporter de nuit àla maison des Cyprès. Il avait immédiatement conçu le projet dedélivrer le Torero, à seule fin qu’il pût à son tour délivrer lechevalier.
En le transportant dans cette maison, dont il connaissait àmerveille toutes les caches, comme il disait, on lui facilitaitsingulièrement la besogne.
Mais il avait vainement fouillé les sous-sols de la maison sansy découvrir celui qu’il cherchait.
Il avait pensé que le prisonnier devait être gardé en haut, dansles appartements. Il savait bien comment pénétrer là, ce n’étaitpas cela qui l’eût embarrassé ; mais en haut, au milieu degardes et de serviteurs il ne pouvait plus être question d’unesurprise.
L’aventure tournait au coup de main et ce n’était pas lui,faible et chétif, qui pouvait le tenter. Il avait essayé cependant.Il avait failli se faire surprendre et n’avait rien trouvé. Alors,en désespoir de cause, il avait pensé à don Cervantès.
Par fatalité, le poète, employé au gouvernement des Indes, avaitété envoyé en mission à Cadix et il avait dû se morfondre.
Une fois, cependant, dans les commencements de la détention duchevalier, il avait eu une surprise agréable. Un révérend père luiavait adressé la parole. Il lui avait raconté il ne savait plusquelle histoire, ensuite de quoi le père l’avait fait entrer aucouvent. Il avait eu la joie d’apercevoir son grand ami ; maisse sentant épié de tous côtés il n’avait osé ébaucher qu’un gested’encouragement.
Hélas ! le père ne s’était plus trouvé sur son chemin et iln’avait pu pénétrer à nouveau dans le couvent.
À ce détail, Pardaillan s’était contenté de sourire. Il savait,lui comment et pourquoi le nain avait vu s’entre-bâiller la portede la sombre prison.
En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantôtCenturion, tantôt son sergent Barrigon, découvrir le lieu de saretraite.
Elle était enfermée au château de Bib-Alzar. Et le terrible pourelle, c’est que Barba-Roja, qui avait été assez sérieusement blessépar le taureau, Barba-Roja était maintenant sur pieds, complètementremis, et certainement il ne tarderait pas à l’aller chercher pourl’emmener chez lui.
Barba-Roja, en effet, quelle que fût l’autorité que lui donnaitses fonctions spéciales auprès du roi, quelle que fût la faveurdont l’honorait son maître, ne pouvait pourtant perpétrerl’attentat qu’il méditait dans une résidence royale.
C’eût été là une inconvenance que l’étiquette rigoureuse auraitpu qualifier de crime de lèse-majesté et qui eût pu, parconséquent, lui coûter très cher. En conséquence, bientôt, demainpeut-être, il irait enlever la Giralda pour la transporter dans unlieu où il aurait sa liberté d’action et toute facilité pouraccomplir son monstrueux forfait.
Tels étaient, résumés, les renseignements que le nain fournit àPardaillan attentif.
Au reste, il n’était pas seul à écouter le petit homme.
Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avecune évidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien, tandisque le nain, qui venait de prouver par le récit de ses faits etgestes qu’il était doué d’une assez jolie dose d’observation et depénétration, ne le remarqua cependant pas.
Une chose que Pardaillan remarqua aussi, c’est que le nainaffectait maintenant une singulière indifférence vis-à-vis de lajeune fille, qui, elle, au contraire, n’avait d’yeux etd’attentions que pour lui et le traitait avec une douceur déférenteà laquelle il ne paraissait pas prêter attention, bien qu’elle fûttoute nouvelle pour lui et dût lui paraître très douce.
– Sais-tu, dit Pardaillan très sérieusement, lorsque lenain eut terminé son récit, sais-tu que tu es un hardi et déliécompagnon ? J’en connais qui passent pour fort habiles et quine t’arrivent pas à la cheville.
Le compliment, venant de lui, n’avait pas de prix. Le Chico etla petite Juana en devinrent écarlates de plaisir et d’orgueil.Seulement, alors que la jeune fille semblait approuver hautementces paroles par une mimique expressive, le petit homme eut un gesteconfus qui voulait dire : Ne vous moquez pas de moi.
On a dû le remarquer, ce petit nain était indécrottable. Devantson geste, Pardaillan insista :
– Puisque je te le dis… Je m’y connais un peu, il mesemble. Quel dommage que tu n’aies pas plus de forces qu’un oiseletchétif ! Mais j’y songe !… À tout prendre, c’est unmalheur facilement réparable… et je veux le réparer… Comment n’yai-je pas songé plus tôt ?… Je veux t’apprendre à manier uneépée…
À cette offre inespérée, quoique secrètement désirée sans doute,le nain bondit, et les yeux brillants de joie, joignant ses petitesmains, il s’écria :
– Quoi !… Vous consentiriez ?… Vous ne voulez pasrire ?…
– Cela te ferait donc bien plaisir ? dit Pardaillantrès sérieux.
– Oh !
– Par Pilate ! comme disait monsieur mon père, je neme dédis jamais, tu sauras cela, mon Chico ! Et la preuve,c’est que je vais te donner ta première leçon… à l’instantmême.
Le nain se mit à sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse quelui, battit des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fonditcomme neige au soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d’unair très détaché :
– D’autant que pour l’expédition que nous allonsentreprendre ce soir et celle de demain matin, le peu que je vaist’enseigner en une leçon te sera peut-être utile…
Et sans paraître remarquer la soudaine pâleur de la jeune fille,ni le regard de douloureux reproche qu’elle attachait sur lui, ilajouta :
– Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambredeux épées… sans oublier les boutons que vous trouverez dansquelque poche d’habit pendu au mur.
Et tandis que la triste Juana, courbant la tête, sortait pourchercher les épées demandées, s’adressant au nain qui, dans sa joieexubérante, gambadait comme un fou :
– Tu n’as pas peur, au moins ? fit-il en souriant.
– Peur ?… fit le Chico étonné, peur dequoi ?…
– Dame ! fit Pardaillan de son air le plus ingénu, ilva y avoir des horions à donner et à recevoir !
– On tâchera de les donner… et de ne pas les recevoir, fitle Chico en riant. Et puis, vous serez là, tiens ?
– Tu ne me demandes pas où je veux te conduire ?
– Tiens ! comme c’est difficile à deviner ! fitle Chico en haussant les épaules d’un air entendu. J’imagine quenous allons, ce soir, à la maison des Cyprès et demain matin auchâteau de Bib-Alzar. Le château, vous le trouverez bien sans moi,n’importe qui vous l’indiquera. Mais les caches de la maison desCyprès, il faut bien que je sois là pour vous les montrer…
Pardaillan approuva de la tête en souriant, et en lui-même, ilsongeait, en observant le nain du coin de l’œil :
– Intelligent, adroit, brave, loyal, attaché, il ne luimanque qu’un peu de force… Mordieu ! j’en ferai un homme… ouje ne serai plus Pardaillan !
Juana avait apporté les épées et les boutons, que le chevalierajusta à la pointe des lames, et la table poussée dans un coin,dans le petit cabinet même, la leçon commença, sous l’œil apeuré deJuana.
Les épées de Pardaillan étaient de longues et lourdesrapières.
Tout d’abord, le Chico éprouva quelque peine à les manier. Maisil était nerveux et souple, il avait surtout la volonté bienarrêtée de réussir et de contenter le maître extraordinaire que sabonne étoile avait placé sur son chemin.
Peu à peu, le poignet s’entraîna et il ne sentit plus le poidsde la rapière, plus longue que lui de près d’un pied.
La leçon se poursuivit jusqu’à ce que la nuit fût tombée tout àfait, avec une patience inaltérable de la part du maître, une bonnevolonté que rien ne rebutait de la part de l’élève.
Lorsque Pardaillan jugea que la soirée était assez avancée etque l’heure était venue, il arrêta la leçon et déclara gravementqu’il était content ; le Chico avait des dispositions et il enferait un escrimeur passable, ce qui transporta d’aise le petithomme et fit plaisir à Juana, qui avait assisté à la leçon.
Le moment étant venu, Pardaillan ceignit son épée, choisit danssa collection une dague assez longue, légère et résistante, quoiqueflexible, et la ceignit lui-même à la taille du nain, très fier devoir cette épée – car pour sa taille c’était une longue épée – quilui battait les mollets. Juana, que Pardaillan guignait du coin del’œil, assistait à ces préparatifs inquiétants pour son cœurd’amoureuse.
Quand elle vit qu’ils se disposaient à sortir, elle fit unetentative désespérée et demanda timidement :
– Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vousreposer ?…
Et la rusée mâtine ajouta aussitôt :
– Je vous ai fait préparer un lit douillet à faire envie àun moine.
– Misère de moi ! gémit Pardaillan, voilà bien mamalchance… Mais, ma mignonne, j’utiliserai ce lit douillet à monretour et ferai de mon mieux pour rattraper le temps perdu.
– Et si vous… ne revenez pas ? dit faiblementJuana.
– Pourquoi ne reviendrai-je pas ? s’étonnaPardaillan.
– Puisque vous dites que… l’expédition est… dangereuse…vous pourriez… être… blessé… (et elle couvait le Chico de ce regardinquiet d’une mère qui appréhende les pires catastrophes pour sonenfant).
– Impossible ! assura Pardaillan.
– Pourquoi ? demanda Juana, qui sentit l’espoirrenaître en elle.
– Parce qu’une expédition – autrement dangereuse, celle-là– m’attend demain matin. Et comme il n’y a que moi qui puisse lamener à bien, il est clair que je reviendrai pour l’accomplir. Vousvoyez donc bien, petite Juana, que vous pouvez quitter touteinquiétude à mon sujet… Je suis d’ailleurs, croyez-le bien, on nepeut plus touché de la fraternelle sollicitude que vous metémoignez.
Et riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juanaécrasée par cette bizarre logique et plus inquiète qu’avant. Carenfin, au bout du compte, le seigneur de Pardaillan avait parlépour lui et de lui, mais n’avait soufflé mot de celui qui était,par-dessous tout, l’objet de son inquiète sollicitude.
Pardaillan, guidé par le Chico, pénétra dans les sous-sols de lamystérieuse maison des Cyprès. Était-il venu là pour tenterd’enlever don César ? Était-il venu faire une simplereconnaissance et préparer une action ultérieure ? C’est ceque nous ne saurions dire.
Toujours est-il qu’au bout de deux heures environ, Pardaillan etle nain sortirent, comme ils étaient entrés, sans avoir étédécouverts, sans qu’il leur fût arrivé la moindre mésaventure. Maisils sortaient à deux comme ils étaient entrés.
Pardaillan avait-il réussi ou échoué dans ce qu’il était venutenter ? C’est ce que nous ne saurions dire non plus.
Tout ce que nous pouvons dire pour le moment, c’est qu’ilmontrait un visage impénétrable et marchait d’un pas assuré, un peutrop allongé peut-être pour le Chico, qui trottinait à son côté et,en marchant, sifflait un air de chasse du temps de Charles IX.
Il était un peu plus de onze heures lorsqu’ils rentrèrent àl’hôtellerie. Ils n’eurent pas la peine de frapper ; la petiteJuana les attendait sur le seuil de la porte.
La jeune fille avait passé tout le temps qu’avait duré leurabsence à guetter leur retour, dans des transes mortelles. Elleavait perçu le bruit de leurs pas et avait couru ouvrir. Du premiercoup d’œil, elle avait constaté qu’ils étaient, tous les deux, enparfait état. Un long soupir de soulagement avait gonflé son seinet ses beaux yeux noirs avaient aussitôt retrouvé leur éclatjoyeux.
Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toutedressée et chargée de victuailles appétissantes. Mais Pardaillanavait déclaré qu’il avait besoin de repos et il avait fait un signeimperceptible au Chico, lequel, répondant par un signe de têteaffirmatif, déclara que, lui aussi, avait besoin de repos et seretira incontinent, au grand dépit de Juana qui aurait bien voulule garder un moment.
Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire à sa chambre, seglissa entre les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce litdouillet, préparé expressément à son intention, et dormit toutd’une traite jusqu’à six heures du matin.
Il se leva et s’habilla en un tour de main. Frais et dispos, ilsortit aussitôt et s’en fut droit chez un armurier où il choisitune mignonne petite épée qui avait les apparences d’un jouet, maisqui était une arme parfaite, flexible et distante, en dur acierforgé et non trempé. C’était le présent qu’il voulait faire auChico.
Son acquisition faite, il revint à l’hôtellerie. Son absencen’avait pas duré une demi-heure, et le nain, qu’il attendait,n’étant pas encore arrivé, il fit préparer un déjeuner substantielpour lui et son compagnon.
Enfin le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan,il dit :
– Barba-Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze,parmi lesquels Centurion et Barrigon. Ils vont là-bas… je les aisuivis un moment pour être sûr.
– Tout va bien ! s’écria joyeusement Pardaillan. Tu esun adroit compère… C’est un plaisir de travailler avec toi.
Le nain rougit de plaisir.
– Tu n’es pas trop fatigué ? Tu pourras m’accompagnerlà-bas ? reprit Pardaillan avec sollicitude.
– Je ne suis pas fatigué… j’ai dormi.
– Diable !… Et s’il était sorti pendant cetemps ?
– Je dormais d’un œil… je guettais de l’autre,tiens !
Pardaillan se mit à rire. Le petit homme avait de ces manièreset de ces réponses qui l’enchantaient.
Il était à ce moment un peu plus de sept heures et demie.Pardaillan calcula qu’il avait du temps devant lui et résolut, pourtuer une heure, de donner une deuxième leçon à son petit ami.
Le nain accepta avec un empressement et une joie quitémoignaient du vif désir qu’il avait de profiter de sa bonneaubaine et d’arriver à un résultat appréciable. Mais sa joie devintdu délire et il se montra ému jusqu’aux larmes lorsqu’il vit lasuperbe petite épée que Pardaillan était allé acheter à sonintention.
Pour couper court à son émotion et à ses remerciements,Pardaillan expliqua :
– Tu comprends que tu ne peux pas t’armer comme tout lemonde. De ce fait, tu seras toujours en état d’infériorité, quelque soit l’adversaire que tu auras devant toi. Il te faut donccompenser par une habileté, une adresse et une vivacité supérieuresl’inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès maintenant,t’habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma rapière dudouble plus longue.
La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme laveille, l’élève montra la même ardeur, la même application, ce qui,joint à son adresse et à sa vivacité naturelles, rendit la tâchemoins ardue et pour le maître et pour l’élève. Comme la veille, leprofesseur se déclara satisfait et assura que l’élève deviendraitun escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillanvoulait dire redoutable.
Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui lesattendait, et sans s’occuper des mines désespérées de Juana, quid’ailleurs – il faut lui rendre cette justice – ne tenta pas deretenir son petit amoureux, Pardaillan et le Chico se mirent enroute, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.
*
* *
Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juanase remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tantqu’elle put les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans soncabinet et se mit à pleurer doucement. Mais c’était une fille detête que la petite Juana. Obligée par les circonstances de dirigerune maison bien achalandée à un âge où l’on n’a guère d’autre soucique se livrer à des jeux plus ou moins bruyants, elle avait apprisà prendre de promptes résolutions, suivies de mise à exécutionimmédiate. En conséquence, après avoir pleuré un moment, elleréfléchit.
Le résultat de ses réflexions fut qu’elle alla tout droittrouver un de ses domestiques nommé José, lequel José détenait lesimportantes fonctions de chef palefrenier de l’hôtellerie, et luidonna ses ordres.
Un petit quart d’heure plus tard, José sortit de l’aubergeconduisant par la bride un vigoureux cheval attelé à une petitecharrette. Dans la charrette, étendues sur des bottes de paille,bien enveloppées dans de grandes mantes noires dont les capuchonsétaient rabattus sur la figure, étaient la petite Juana et sanourrice Barbara. Et le palefrenier José, marchant d’un bon pas àcôté du cheval, prit le chemin de la porte de Bib-Alzar…
Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.
*
* *
Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue,véritable nid de vautours, remontait à l’époque des grandes luttescontre les Maures envahisseurs.
Suivant les règles du temps, concernant l’art de lafortification, il était bâti sur une éminence. Ses tours crénelées,dressées menaçantes vers le ciel étaient dominées par la massecentrale du donjon, lequel était surmonté, au nord et au midi, dedeux échauguettes en poivrière : yeux monstrueux ouverts surl’horizon qu’ils scrutaient avec une vigilance de tous lesinstants.
Présentement, par suite de l’anéantissement complet et définitifde la domination arabe, le château fort était devenu résidenceroyale, que le souverain n’honorait pas souvent de sa présence.
Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petitegarnison et de nombreux serviteurs. Les uns et les autressaisissaient avec empressement toutes les occasions de se rendre àla ville proche.
Ceux qui ne pouvaient s’offrir cette distraction s’efforçaientde tuer le temps en buvant et en jouant.
C’était la vie de garnison morne et ennuyeuse, sans aucun desimprévus du temps de guerre qui du moins tiennent le soldat enhaleine et font passer le temps, et il y avait beau temps que leséchauguettes n’avaient abrité le moindre veilleur.
En ce moment surtout, grâce à la présence du roi à Séville,l’ennui pesait plus que jamais sur la garnison, attendu qu’il étaitinterdit sous peine de mort de sortir du château, sous quelqueprétexte que ce fût, à moins d’un ordre formel du roi ou du grandinquisiteur.
Cette défense, bien entendu, ne concernait que les officiers etsoldats, et non les serviteurs.
La grand’route passait au pied de l’éminence que dominait lechâteau. Là, elle bifurquait et un sentier, assez large pourpermettre à la litière royale de passer, mieux aménagé et entretenuque la route même, grimpait en serpentant le long de l’éminence etaboutissait au pont-levis. C’était le seul chemin visible quipermettait d’aboutir du château à la route.
Il devait certainement y avoir d’autres voies souterraines quipermettaient de gagner la campagne, mais personne ne lesconnaissait, à part le gouverneur, et encore n’était-ce pas biensûr.
Telles étaient les explications que Chico avait données àPardaillan. Lorsqu’ils arrivèrent au pied de l’éminence, il étaitun peu plus de dix heures.
Pardaillan était donc en avance de près d’une heure sur l’heureque lui avait indiquée d’Espinosa. Mais il avait jugé plus prudentde se trouver sur les lieux un peu plus tôt, afin de les étudierd’abord, ensuite pour parer à toute éventualité.
D’un coup d’œil expert il eut tôt fait de se rendre compte de ladisposition et vit avec satisfaction que toute personne quisortirait de la forteresse devait passer forcément devant lui. Doncil était impossible qu’on emmenât la Giralda sans qu’il la vît.
Il savait que Barba-Roja ne tenterait rien contre la fiancée dedon César tant qu’elle se trouverait dans la royale demeure. Ilétait bien tranquille à ce sujet.
Il n’avait donc qu’à attendre patiemment la sortie du colosse etsi, par suite de circonstances imprévues, cette sortie nes’effectuait pas, il était résolu à aller appeler au pont-levis etpénétrer dans la place. Là, il verrait.
En attendant, il plaça le Chico en sentinelle, derrière unquartier de roche, dans un endroit assez éloigné de la ported’entrée.
Il n’avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit,mais il tenait à ce que le petit homme qui, en tant que combattant,ne pouvait lui être d’aucune utilité, ne se trouvât pas exposéinutilement.
C’est pourquoi il le plaçait là, en lui recommandantformellement de ne pas bouger tant qu’il ne l’appellerait pas.
Après quoi, tranquille de ce côté, il vint se poster à quelquestoises du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l’herbequi poussait, haute et drue, sur les côtés, bordant les fossés dela petite esplanade qui s’étendait devant l’entrée du château fort.Et il attendit.
Il commençait à se demander si quelque malencontreuxcontre-temps, en empêchant Barba-Roja de sortir, n’allait pasl’obliger à pénétrer dans la place, lorsqu’il entendit le bruit deschaînes qui se déroulaient et il vit le pont-levis s’abaisserlentement.
Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mitl’épée à la main.
Il n’y avait cependant pas de quoi se montrer si satisfait. Ilest même à présumer que tout autre que lui se fût, au contraire,montré plutôt inquiet et se fût prudemment tenu caché dans leshautes herbes.
En effet, c’était bien Barba-Roja tenant dans ses bras laGiralda endormie ou évanouie.
Mais le colosse était entouré d’une troupe d’hommes d’armes dontles sinistres physionomies étaient, à elles seules, un épouvantailcapable de mettre en fuite le plus résolu des chercheursd’aventures. Et en tête de la troupe, qui pouvait bien se composerd’une quinzaine de sacripants, tous gens de sac et de corde,soigneusement triés sur le volet, immédiatement derrière Barba-Rojavenaient l’ex-bachelier Centurion et son sergent Barrigon.
Pardaillan ne prêta qu’une médiocre attention à cette bande demalandrins armés de formidables rapières, sans compter la daguequ’ils avaient tous, pendue au côté droit.
Il ne vit et ne voulut voir que Barba-Roja et celle qu’il tenaitdans ses bras. Il laissa la troupe tout entière sortir de la voûteet s’engager sur la petite esplanade.
Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre quetoute la bande était sortie, il se redressa doucement et, sanshâte, il alla se camper au milieu du chemin. Et d’une voix terribleà force de calme et de froide résolution, il cria, comme unofficier commandant une manœuvre :
– Halte !… On ne passe pas !
Et c’était si imprévu, si extraordinaire, si inimaginable, cetordre froid lancé par un seul homme à toute une troupe despadassins redoutables, qu’effectivement Barba-Roja crut que,derrière cet extravagant audacieux, devait se trouver une troupe aumoins égale à la sienne et qu’il s’arrêta net, immobilisant seshommes derrière lui.
Alors seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu’il était seul,parfaitement seul, au milieu du chemin.
Il eut un sourire terrible.
Par Dieu ! la partie était belle. Ce jour-là était un jourheureux pour lui. Grâce à l’incroyable fanfaronnade de son ennemi,qui venait stupidement se jeter dans ses bras, sa vengeance seraitplus complète qu’il n’eût jamais osé l’espérer.
Par le Christ ! c’était très simple. Il allait s’emparer delui, l’emmener proprement ficelé, l’obliger à assister audéshonneur de la donzelle qu’il aimait, après quoi un coup depoignard bien appliqué le débarrasserait à tout jamais du Françaismaudit.
Tel fut le plan qui germa instantanément dans la cervelle ducolosse, et de la réussite duquel il ne douta pas un instant,attendu qu’il n’était pas possible de penser – en admettant qu’ilosât attaquer – qu’un homme seul viendrait à bout des quinzediables à quatre qu’il sentait derrière lui.
Peut-être eût-il montré moins d’assurance s’il avait pu lire cequi se passait dans l’esprit de ses diables à quatre. En effet, enexceptant Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnesraisons de lui rester fidèles, les treize autres ne paraissaientpas montrer cet entrain qui décide de la victoire… surtout quand ona pour soi le nombre.
C’est que ces treize-là avaient déjà eu affaire àPardaillan ; ces treize-là étaient ceux qui avaient été sifort malmenés dans la fameuse grotte de la maison des Cyprès.
Depuis cette lutte homérique où ils avaient été si complètementmis en déroute, ceux-là avaient pour leur vainqueur un respect quifrisait la terreur. Joignez à cela que, comme tout le monde, ilsavaient entendu conter les exploits extraordinaires de cet hommequi osait leur barrer la route, et on comprendra que leur ardeurs’était singulièrement refroidie dès l’instant où ils avaientreconnu, eux aussi, à qui ils avaient affaire.
Malheureusement pour lui, Barba-Roja ne se rendit pas compte decet état d’esprit qui pouvait faire avorter son dessein des’emparer de Pardaillan.
Il se crut sincèrement le plus fort, assuré de la victoire, etrésolût de s’amuser un peu, tel le chat qui joue avec la sourisavant de l’abattre d’un coup de griffe. Il mit tout ce qu’il putmettre d’ironie et de mépris dans sa voix pour s’écrier :
– Ça, que veut ce truand ?… Si c’est une bourse qu’ilcherche, qu’il prenne garde de trouver les étrivières… en attendantune bonne corde.
– Fi donc ! répliqua la voix très calme de Pardaillan.Votre bourse, mon petit Barba-Roja, si je l’avais voulue, jel’aurais prise ce jour où je dus, pour sauver votre carcasse,mettre à mal une pauvre bête, assurément moins brute que vous.
Barba-Roja avait espéré s’amuser aux dépens de Pardaillan. Ilaurait dû cependant se souvenir de la scène de l’antichambre royaleet savoir qu’à ce jeu-là, comme aux autres, il n’était pas de forceà se mesurer avec lui.
Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendantPardaillan lui rappeler que, somme toute, il lui avait sauvé lavie, il étrangla de honte et de fureur. Il ne chercha plus àrailler et à s’amuser, et il grinça :
– Misérable mécréant ! c’est bien pour cela que mahaine pour toi s’est encore accrue… ce que je n’aurais pas crupossible…
– Parbleu ! dit froidement Pardaillan, le contrairem’aurait étonné !
Et de sa voix mordante, il continua :
– Quant aux étrivières, on les applique aux petits garçonsmalappris tels que vous. Je ne sais ce qui me retient de vous lesappliquer séance tenante… ne fût-ce que pour voir si vous sauteztoujours aussi bien… Vous souvenez-vous, mon petit ?
Rien ne saurait traduire l’accent avec lequel Pardaillanprononçait ces mots : mon petit et petit garçon. Barba-Rojaécumait. Il acheva de perdre la tête et, sans trop savoir ce qu’ildisait, cria :
– Ça, que veux-tu ?
– Moi ? fit Pardaillan de son air le plus naïf. Jeveux simplement te débarrasser du fardeau de cette jeune fille… Tuvois bien qu’elle est trop lourde pour tes faibles bras… Tu vas lalaisser choir, mon petit.
– Place ! par le Christ ! hurla le colosse.
– On ne passe pas, répéta Pardaillan en lui présentant lapointe de sa rapière.
À ce moment-là, il n’avait qu’une crainte : c’est que lecolosse ne s’obstinât à garder la jeune fille dans ses bras, ce quil’eût fort embarrassé.
Heureusement, l’intelligence du colosse était loin d’égaler saforce. Exaspéré par les paroles de Pardaillan, il posa rudement lajeune fille à terre et se rua tête baissée, l’épée haute.
En même temps que lui, Centurion, Barrigon et les autresattaquèrent. Pardaillan eut devant lui un cercle d’acier quicherchait de toutes parts à l’atteindre. Il dédaigna de s’enoccuper.
Il porta toute son attention sur Barba-Roja, pensant, non sansraison, que le chef atteint, les autres ne compteraient plus. Etd’un coup droit, foudroyant, presque au jugé, il se fendit àfond.
Barba-Roja, traversé de part en part, leva les bras, laissatomber son épée et se renversa comme une masse en rendant des flotsde sang.
Un instant, il talonna le sol à coups furieux, puis, il se tintimmobile : il était mort.
Alors Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait quecelui-là, comme Barba-Roja, agissait pour son compte personnel.Celui-là avait aussi une haine à satisfaire.
Ce ne fut pas long. D’un coup de pointe, il atteignit Centurionà l’épaule, d’un coup de revers il enleva une partie de la joue deBarrigon, qui le serrait de trop près.
Il y eut un double hurlement suivi d’une double chute, etPardaillan n’eut plus devant lui que les treize, lesquels, sebattant uniquement pour gagner honnêtement l’argent qu’on leurdonnait, étaient loin de montrer la même ardeur que les trois chefsqui venaient d’être mis hors de combat.
D’ailleurs, nous avons expliqué que ceux-là étaient battusd’avance, démoralisés qu’ils étaient de se trouver aux prises avecun adversaire qu’ils n’étaient pas éloignés de prendre pour lediable en personne.
– À qui le tour ? lança Pardaillan d’une voixtonnante. Qui veut tâter de « Giboulée » ?
Et aussitôt deux hurlements attestèrent que deux hommes avaienttâté de Giboulée.
Les treize, en effet, avaient eu cette suprême pudeur de tenterpour la forme – une illusoire résistance. Lorsqu’ils entendirent ledouble hurlement de douleur de deux des leurs, ils étaient déjàprêts à lâcher pied.
Pour comble de malchance, voici qu’à cet instant précis, desglapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelquechose, ils ne savaient quoi, un étrange petit animal, quelque petitdémon, suppôt de ce grand diable, sans doute, qui n’arrêtait pas depousser des cris perçants qui leur déchiraient les oreilles, seglissa entre leurs jambes et, partout où cette fantastique etinsaisissable petite bête se faufilait ainsi, un combattant atteintsoit au mollet, à la cuisse ou au ventre, jamais plus haut,poussait un hurlement où la terreur superstitieuse tenait autant deplace que la douleur réelle, et, sans demander son reste, leblessé, réunissant toutes ses forces, se hâtait de tirer au large,se défilant de son mieux le long des bas-côtés du sentier.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le décrire, la place setrouva déblayée.
Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre deBarba-Roja et les corps évanouis, ou morts de Barrigon et deCenturion, tombés non loin de la Giralda.
Alors Pardaillan partit d’un long éclat de rire, et s’adressantà ce diablotin qui avait semé la panique dans la troupe desspadassins, et continuait à pousser des clameurs aiguës,entrecoupées d’éclats de rire sardoniques, et se démenait enbrandissant une longue aiguille à tricoter et contrefaisait lescontorsions et les grimaces des vaincus blessés et fuyant, tels deslièvres :
– Bravo Chico ! cria-t-il enthousiasmé.
Mais aussitôt, il se reprit et, très sévère :
– Est-ce ainsi que tu obéis à mes ordres ?… Net’avais-je pas expressément recommandé de ne sortir de ton abriqu’à mon appel ?
La joie qui animait la tête fine et intelligente du nain tombasoudain.
Piteusement, il expliqua qu’il avait bien compris l’intention dePardaillan et qu’il serait mort de honte s’il avait poussé lapoltronnerie jusqu’à demeurer spectateur impassible de l’inégalelutte.
– Imbécile ! fit Pardaillan en dissimulant un sourirede satisfaction. La lutte était inégale, en effet… mais pas à leuravantage… puisqu’ils sont en fuite.
– C’est vrai, tout de même, avoua le nain.
– Malheureux ! Et si tu avais été tué ?… Jen’aurais jamais osé me représenter devant certaine hôtesse que tuconnais.
Et pour couper court à l’embarras du Chico, il se dirigea versla Giralda, évanouie et non endormie, s’accroupit devant elle et,du tranchant de son épée, se mit à couper les cordes qui liaientses pieds et ses mains. À ce moment, il entendit la voix étrangléedu Chico crier :
– Gardez-vous !
En même temps, il perçut comme un glissement sur son dos, ettout de suite après, un grand cri suivi d’un râle. Il se redressad’un bond, l’épée à la main, et vit d’un coup d’œil ce qui s’étaitpassé.
Centurion, qu’il avait cru mort ou évanoui, n’avait pas perduconnaissance malgré sa blessure.
Or, Pardaillan s’était accroupi à quelques pas du bravo et luitournait le dos. Alors, celui-ci s’était dit que s’il pouvaitramper jusqu’à lui, sans attirer son attention, il pourrait, d’uncoup de dague donné dans le dos, assouvir sa haine. Et il s’étaitmis en marche, avec des précautions infinies, étouffant de sonmieux les gémissements que chacun de ses mouvements lui arrachait,car sa blessure le faisait cruellement souffrir.
Au moment où il se redressait péniblement pour porter le coupmortel à l’homme qu’il haïssait, le nain l’avait aperçu et s’étaitjeté devant le bras levé.
Le pauvre petit homme avait reçu le coup de dague en pleinepoitrine, et c’était lui qui avait poussé ce grand cri qui avaitfait frissonner Pardaillan. Mais, en même temps, il avait eu lasatisfaction de plonger sa petite épée, jusqu’à la garde, dans lagorge du misérable qui avait fait entendre ce râle étouffé ets’était abattu la face contre terre.
Fou de douleur à la vue du nain qui perdait des flots de sang,Pardaillan, pris d’une de ses colères terribles, cria :
– Ah ! vipère !
Et levant le pied, d’un coup de talon furieux, il broya la têtedu misérable qui se tordit un moment et demeura enfin immobile àjamais.
Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espéré, grâce àl’appui de Fausta, devenir un puissant personnage.
– Chico, mon pauvre petit Chico ! râla Pardaillan, quiprit doucement le nain dans ses bras.
Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le dévouementet toute l’affection dont son petit cœur était rempli ; unsourire très doux erra sur ses lèvres, et il murmura :
– Je… suis… content !
Et il s’abandonna, évanoui, dans les bras qui lesoutenaient.
Pâle de douleur et de désespoir, se couvrant déjà demalédictions et d’injures variées, se reprochant amèrement la mortde son petit ami, Pardaillan défit rapidement le pourpoint et semit à vérifier la blessure avec la compétence d’un chirurgienconsommé. Alors un immense soupir s’exhala de sa poitrineoppressée, et avec un sourire radieux, il s’écria touthaut :
– C’est un vrai miracle !… La lame a glissé sur lescôtés… Dans huit jours, il sera sur pied, dans quinze il n’yparaîtra plus… C’est égal, j’ai eu peur !
Tranquillisé sur le sort de son petit ami, son naturelinsouciant et railleur reprit le dessus, et il songea :
– Me voilà bien loti !… une femme évanouie et unenfant blessé sur les bras !… Que vais-je en faire ?… Sij’allais demander l’hospitalité à ce château fort ?…Hum !… ce serait, je crois, me jeter bénévolement dans lagueule du loup ! Ne tentons pas le diable. Il est déjà assezsurprenant que ces gens-là ne songent pas à me tomber sur le dos…Hé ! mais… morbleu ! voici mon affaire.
Ce qui motivait cette exclamation, c’était la vue d’unecharrette qui s’était arrêtée en bas, sur la route, et dont leconducteur, qui se tenait à côté du cheval, semblait se demander cequ’il devait faire : ou continuer par la grand’route ougrimper par le sentier.
Pardaillan jeta un coup d’œil sur les deux corps étendus àterre, puis il porta ce coup d’œil sur la forteresse. Et sarésolution fut prise. Il cria à pleins poumons aucharretier :
– Hô ! l’homme !… Si vous êtes chrétien, attendezun moment !
Il faut croire qu’il fut entendu et compris, car il vit unesilhouette féminine se dresser debout dans la charrette, descendreprécipitamment et se ruer à l’assaut du sentier.
– Bon ! songea Pardaillan, tout va bien.
Et se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et leChico et se mit à descendre doucement, sans paraître gêné par sondouble fardeau. Au fur et à mesure qu’il descendait, la silhouettequi montait à sa rencontre précipitait sa marche, et bientôt,malgré la mante qui la recouvrait, il la reconnut.
– Par ma foi, c’est la petite Juana ! se dit-il,enchanté au fond de la rencontre. Pour une fois, voici donc unefemme qui sait arriver à propos… Sa charrette va me tirer fortheureusement d’embarras.
Et avec, ce sourire malicieux qu’il avait lorsqu’il se disposaità jouer quelque tour de sa façon :
– Oui, par Dieu ! vous survenez à propos, petiteJuana, et du diable si, cette fois, je n’arrive pas à mesfins !
En effet, c’était la petite Juana qui grimpait précipitamment lesentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant…et pestant, à son ordinaire.
À la vue de Pardaillan, seul sur l’esplanade, elle avait sentiune angoisse mortelle l’étreindre ; en l’entendant appeler,elle avait compris qu’un malheur était arrivé.
Elle en avait le pressentiment douloureux puisque c’est ce quil’avait décidée à tenter cette démarche plutôt risquée.
Elle avait bondi hors de la charrette et s’était mise à courir àla rencontre du chevalier. Et, tout en courant, elle cherchaitvainement à se persuader que cet appel de Pardaillan était en vuede la Giralda délivrée et ne concernait pas le Chico.
En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans sesbras deux corps qui semblaient privés de vie.
Un affreux sanglot déchira sa gorge contractée. Le malheurpressenti était arrivé, le Chico était blessé.
Malgré tout, tant l’espoir est tenace au cœur des humains,malgré tout, elle se refusa à accepter l’idée d’une mortpossible, voire d’une blessure grave.
Hélas ! en approchant plus près encore de Pardaillan, samine désolée et bouleversée, son embarras évident à sa vue, toutlui cria que cette hypothèse qu’elle avait obstinément écartéeétait la cruelle réalité : le Chico était mort ou mourant.
Sans forces, elle s’arrêta, plus pâle peut-être que le blesséque Pardaillan tenait dans ses bras, et elle râla :
– Il est mort, n’est-ce pas ?
Comme s’il avait la tête égarée par la douleur, Pardaillanrépondit d’une voix sourde :
– Pas encore !
Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terriblequ’il venait de porter, se dirigeant vivement vers lacharrette.
La petite Juana n’eut pas un cri, pas une plainte, pas unelarme. Seulement, de pâle qu’elle était, elle devint livide, etlorsque Pardaillan passa près d’elle, il courba la tête d’un airhonteux sous le regard de douloureux reproche qu’elle luidécocha.
Et elle se mit à le suivre du pas raide, saccadé d’unautomate.
Près de la charrette, Pardaillan déposa la Giralda dans les brasde la duègne en disant d’un air bourru :
– Occupez-vous de celle-ci.
Et, se baissant, il étendit doucement le blessé sur l’herberoussie qui bordait la route.
En voyant son compagnon d’enfance, son petit jouet vivant,livide, couvert de sang, ses paupières mi-closes laissantapercevoir le blanc de l’œil révulsé la petite Juana sentit unaffreux déchirement dans tout son être et s’abattit sur lesgenoux.
Elle prit doucement dans ses bras la tête si pâle de son ami, etsans rien voir autour d’elle, non plus que Pardaillan, quiparaissait horriblement gêné par le spectacle de ce désespoirmorne, elle se mit à le bercer doucement, dans un geste maternel,tandis qu’elle balbutiait, avec une tendresse infinie :
– Chico !… Chico !… Chico !…
Et sous cette caresse tendrement berceuse, l’amour quiemplissait le cœur fidèle du petit homme, l’amour puissant, naïf etsincère montra une fois de plus quel était son pouvoir : leblessé reprit ses sens.
Tout de suite, il vit dans quels bras adorés il était blotti,tout de suite, il reconnut son grand ami qui se penchait aussi surlui, et il leur sourit, les enveloppant dans le même sourire.
Il n’avait pas du tout conscience de son état. Il était bien… sibien, là, dans ces bras. Il ne se rendait pas compte de son état,mais le morne désespoir de celle qu’il aimait, mais surtout l’aircontraint et si triste de celui qu’il considérait comme un dieu,lui firent comprendre que cet état était grave.
Et il voulut savoir et d’un regard d’une éloquence muette, ilinterrogea son grand ami, qui détourna les yeux d’un airembarrassé.
– Je voudrais savoir, pourtant… insista le blessé.
– Hélas !… murmura Pardaillan.
Et il comprit. Il eut une contraction douloureuse de ses traitsfins.
Mais ce ne fut qu’un nuage fugitif qui passa aussitôt. Il repritvite possession de lui et retrouva avec sa sérénité son bon sourirede chien dévoué, à l’adresse des deux seuls êtres qu’il eût aimésau monde, et il murmura :
– Oui, il vaut mieux qu’il en soit ainsi.
Juana aussi avait compris, et alors, seulement, les larmesjaillirent à flots pressés de ses yeux endoloris. Très doucement,il demanda :
– Pourquoi pleures-tu, Juana ?
– Ô Luis !… Luis !… peux-tu bien me demandercela ?
Il la considéra un moment avec une adoration éperdue,et :
– Il ne faut pas pleurer, insista doucement le blessé.Vois-tu, il vaut mieux que je m’en aille… J’aurais été une gênepour toi… et moi… j’aurais été très malheureux !
– Luis !… Luis !…
– Car, vois-tu, je puis bien te le dire maintenant… puisqueje vais mourir…
Et comme s’il eût voulu être bien sûr avant de dire ce qu’ilavait à dire, il insista en fixant Pardaillan :
– Car je vais mourir, n’est-ce pas ?
Et il faut croire que le pauvre Pardaillan, dans son désespoir,n’avait plus toute sa présence d’esprit, car, au lieu de leréconforter par des paroles d’espoir, comme le lui commandaitl’humanité la plus élémentaire, il cacha sa tête dans ses mains,pour dissimuler ses larmes, sans doute, et en même temps de latête, il disait frénétiquement : « Oui !Oui ! »
Sans remarquer cette insistance féroce, le nain continuatoujours avec la même douceur :
– Puisque je vais mourir… je puis bien te le dire, Juana…je t’aimais… je t’aimais bien.
– Hélas ! moi aussi, gémit la jeune fille.
– Mais-moi, fit le blessé avec un triste sourire, moi,Juana, je ne t’aimais pas comme une sœur… j’aurais… voulu faire detoi… ma… ma femme !
Ainsi, jusqu’au bout, l’extravagant amoureux se refusait àcroire qu’il pût être aimé autrement que comme un frère !
– Il ne faut pas m’en vouloir, reprit le blessé, je net’aurais jamais dit cela… mais je vais mourir… ça n’a plusd’importance. Rappelle-toi Juana… je t’aimais… bien !…bien !…
– Chico ! sanglota la petite Juana, éperdue,Chico ! tu me brises le cœur… Ne vois-tu donc pas que moiaussi je t’aime… et pas comme un frère.
– Oh ! murmura le blessé, ébloui, qui trouva la forcede redresser sa petite tête, oh !… dis-tu vrai ?…
– Luis ! clama la petite Juana, qui pressa tendrementcette tête chère dans ses bras. Luis, je t’aimais aussi !… jet’ai toujours aimé !…
Une expression de joie céleste se répandit sur les traits dunain ; il fit un grand effort et, saisissant la tête baignéede larmes de sa maîtresse dans ses deux petites mains, plongeantses yeux dans ses yeux comme s’il eut voulu y puiser laconfirmation de ces paroles que ses oreilles se refusaient àcroire :
– Tu m’aimais ?…
– Je n’ai jamais aimé que toi !
Alors d’un accent de regret désespéré :
– Oh !… trop tard… fit-il dans un souffle, je… vaismourir.
– Luis ! cria Juana à demi folle, ne meurs pas… Jet’aime !… Je t’aime !…
– Trop… tard !… fit encore une fois le nain.
Et il se renversa, évanoui.
Et elle, qui le crut mort, sur un ton de reprocheindicible :
– Oh !… Dieu n’est pas juste !…
– Eh ! mordieu ! éclata Pardaillan, ne pleurezpas, petite Juana !… Il n’est pas mort… Il ne mourrapas !
– Oh ! monsieur, fit la petite Juana en secouantdouloureusement la tête et sur un ton de dignité déconcertant, nejouez pas avec ma douleur… Je vous jure qu’elle estsincère !…
– Eh ! morbleu ! je le sais bien ! Maisregardez-moi, ma mignonne, ai-je l’air d’un homme qui joue avec unechose aussi respectable qu’une douleur sincère ?
– Que voulez-vous dire ? haleta la jeune fille, qui nesavait plus ce qu’elle devait croire.
– Rien que ce que j’ai dit. Le Chico n’est pas mort… Voyez,il s’agite… Et il ne mourra pas !
– Juana, fit le blessé, dans un cri de joie délirante,puisqu’il le dit… c’est que c’est la vérité… Je ne mourraipas !…
Et avec une inquiétude navrante :
– Mais… si je ne meurs pas… m’aimeras-tu quandmême ?
– Oh ! méchant… peux-tu faire pareillequestion ?
Et pour cacher son trouble :
– Mais, monsieur le chevalier, pourquoi cette comédielugubre ?… Savez-vous, soit dit sans reproche, que vous pouvezme tuer ?
– Que non, ma mignonne… Pourquoi cette comédie,dites-vous !… Eh ! par Pilate ! parce que je n’aipas vu d’autre moyen d’amener cet incorrigible timide à prononcerces deux mots si terribles et si doux : Je t’aime !
– Ainsi, c’était pour cela ?
– M’en voulez-vous ? fit doucement Pardaillan en luiprenant les deux mains.
– Je suis bien trop heureuse pour vous en vouloir…
Et avec un accent de gratitude infinie :
– Il faudrait que je fusse la plus ingrate des créatures…Ne vous devrai-je pas mon bonheur ?
Alors se penchant sur elle, désignant le Chico du coin de l’œil,Pardaillan lui dit tout bas :
– Ne vous avais-je pas prédit que vous finiriez parl’aimer ?
– C’est vrai, fit-elle simplement. Tout ce que vouspromettez arrive.
Pardaillan se mit à rire, de son bon rire si clair.
– Et maintenant, fit-il, savez-vous ce que je vousprédis ?
– Quoi donc ?
– C’est que votre premier enfant sera un garçon…
Juana rougit et, considérant la petite taille du nain, secoua latête d’un air de doute.
– Un garçon, reprit Pardaillan en riant toujours, que vousappellerez Jean en souvenir de moi… et qui deviendra plus grand quemoi… et qui sera solide comme un chêne.
– Je le crois, dit gravement Juana, puisque vous le dites,et je vous promets de lui donner le nom de Jean en souvenir devous. Mais, monsieur le chevalier, quand on a eu l’honneur de vousconnaître et de vous apprécier, comme nous, soyez assuré qu’on nesaurait vous oublier jamais.
– Chansons ! murmura Pardaillan, embarrassé.
Quant au Chico, il ne disait rien, il ne pensait à rien.
Il croyait faire un rêve délicieux et ne souhaitait qu’unechose : ne se réveiller jamais.
Le premier soin de Juana, en arrivant à l’hôtellerie, fut,naturellement, de faire appeler un médecin.
Pardaillan, bien qu’il fût à peu près sûr de ne pas s’êtretrompé, attendit impatiemment que le savant personnage, après unminutieux examen de la blessure, se fût prononcé.
Il arriva que le médecin confirma de tous points ses propresparoles. Avant huit jours, le blessé serait sur pied… C’étaitmiracle qu’il n’eût pas été tué roide.
Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgré la chaleur,s’enveloppa dans son manteau et s’éclipsa à la douce, sans riendire à personne. Dehors, il se mit à marcher d’un pas rude dans ladirection du Guadalquivir, et avec un sourire terrible ilmurmura :
– À nous deux, Fausta !
Fausta, après l’arrestation de Pardaillan et l’enlèvement de donCésar, était rentrée chez elle, dans cette somptueuse demeurequ’elle avait sur la place San Francisco.
Pardaillan aux mains de l’Inquisition, elle s’efforça de lerayer de son esprit et de ne plus songer à lui.
Toutes ses pensées se portèrent sur don César et, parconséquent, sur les projets ambitieux qu’elle avait formés et quiavaient tous pour base son mariage avec le fils de don Carlos.
Les choses n’étaient peut-être pas au point où elle les eûtvoulues ; mais, à tout prendre, elle n’avait pas lieu d’êtremécontente.
Pardaillan n’était plus. La Giralda était aux mains de donAlmaran qui avait eu la stupidité de se faire blesser par letaureau, mais qui, tout blessé qu’il fût, ne lâcherait pas saproie. Le Torero était dans une maison à elle, chez des gens àelle.
En ayant la prudence de laisser oublier les événements quis’étaient produits lors de l’arrestation projetée du Torero, ens’abstenant surtout de se rendre elle-même dans cette maison, elleétait à peu près certaine que d’Espinosa ne découvrirait pas laretraite où était caché le prince.
Plus tard, dans quelques jours, lorsque l’oubli et la quiétudeseraient venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison decampagne et elle saurait bien le décider à adopter ses vues. Plustard, aussi, lorsque cette vaste intrigue serait bien amorcée, elles’occuperait de son fils… le fils de Pardaillan.
Un seul point noir : d’Espinosa paraissait êtreadmirablement renseigné au sujet de cette conspiration, dont le ducde Castrana était le chef avéré et dont elle était, elle, le chefocculte.
D’Espinosa devait, par conséquent, connaître son rôle, à elle,dans cette affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais soufflémot et toutes les tentatives qu’elle avait faites pour amener legrand inquisiteur à dévoiler sa pensée étaient venues se briserdevant le mutisme absolu de cet homme impénétrable.
Une chose aussi l’agaçait. Elle sentait planer autour d’elle etmême chez elle une surveillance occulte qui, à la longue, devenaitintolérable.
Un jour, elle avait eu la fantaisie d’aller faire un tour horsde la ville. À la porte de la Macarena, où le hasard l’avaitconduite, sa litière fut arrêtée. Un officier vint la reconnaîtreet, sans s’opposer le moins du monde à sa sortie, en termes fortpolis, déclara qu’il aurait l’honneur d’escorter Sa Seigneurie. Etaussitôt, dix hommes d’armes, bien montés, entourèrent la litière.Sans se départir de son calme habituel, Fausta fit remarquerqu’elle avait ses trois gentilshommes et que cette escorte luisuffisait. À quoi l’officier, toujours très poliment, fit observerque c’était l’ordre formel de S. M. le roi, qui tenait àhonorer tout particulièrement Sa Seigneurie.
Fausta avait compris. Somme toute, elle était prisonnière. Celane l’inquiétait pas autrement. Elle savait que lorsqu’elle levoudrait elle saurait fausser compagnie à son terrible allié :d’Espinosa. Mais cela l’énervait. Et elle se demandait, sanspouvoir se faire une réponse satisfaisante, quelles étaient lesintentions du grand inquisiteur à son égard.
Tout ceci avait été cause que pendant les quinze jours qu’avaitduré la détention de Pardaillan, elle s’était tenue sur une extrêmeréserve.
Tous les jours, elle allait voir d’Espinosa et s’informait dePardaillan. D’Espinosa lui rendait compte de l’état du prisonnieret de ce qui avait été fait ou se préparait.
Elle écoutait gravement, approuvait ou désapprouvait, donnait unconseil, soufflait une idée. Après quoi, pour clore l’entretien,elle s’informait immuablement de l’état de don Almaran.
La veille de ce jour, où nous avons vu Pardaillan arracher laGiralda aux griffes de Barba-Roja, elle était allée, dans lasoirée, faire sa visite au grand inquisiteur. À ses questions,d’Espinosa, sur un ton étrange, avait répondu :
– Les tourments du sire de Pardaillan sont terminés.
– Dois-je comprendre qu’il est mort ? avait demandéFausta.
Et le grand inquisiteur, sans vouloir s’expliquer davantage,avait répété sa phrase :
– Ses tourments sont terminés.
En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que,complètement remis, il avait projeté d’aller le lendemain auchâteau de Bib-Alzar, où l’appelait il ne savait quelleaffaire.
Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle était cetteaffaire qui appelait Barba-Roja à la forteresse de Bib-Alzar. Etelle était rentrée chez elle.
Or, ce jour, une heure environ après le moment où nous avons vuPardaillan s’éloigner en murmurant : « À nous deux,Fausta ! », la princesse se trouvait dans ce petitoratoire de sa maison de campagne qui, on ne l’a pas oublié sansdoute, communiquait par une porte secrète avec les sous-solsmystérieux de la somptueuse demeure.
Au moment où nous pénétrons dans cette petite pièce, trèssimplement meublée, Fausta terminait un long entretien qu’ellevenait d’avoir avec le Torero.
– Madame, disait le Torero d’une voix très triste, croyantm’amener à accepter vos propositions et levant certains scrupulesque j’avais, vous avez eu la cruauté de me faire connaître ladouloureuse et sombre vérité sur ma naissance. Peut-être eût-il étéplus humain de me laisser ignorer cette fatale vérité !…N’importe, le mal est fait, il n’y a plus à y revenir… Mais votrebut n’est pas atteint. À quoi bon vous obstiner inutilement ?Je ne suis pas le frénétique ambitieux que vous avez souhaité. Jen’éprouve aucune jouissance malsaine à la pensée de dominer messemblables et, maintenant plus que jamais, je suis résolu à ne pasme dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi… pasautre chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beaupays de France avec mon ami M. de Pardaillan, et detâcher de me faire ma place au soleil. Le rêve de ma vie est definir mes jours avec la compagne que j’ai choisie. Celle-là n’a pasvotre incomparable beauté, elle n’a ni titres ni richesses, ellen’a même pas un nom à elle… Mais je l’aime… et cela suffit.
– Oh ! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujourscette cruelle déception, croyant m’adresser à des hommes, de nerencontrer que des femmes… de misérables et faibles femmes, qui nevivent que de sentiments !… Pourquoi ne suis-je pas un hommemoi-même ?…
– Eh ! madame, ne faites pas fi du sentiment. Il nousaide diantrement à trouver la vie supportable.
Comme si elle n’avait pas entendu, Fausta continua :
– Ce Pardaillan que tu veux suivre, misérable insensé, cePardaillan, l’homme du sentiment par excellence, sais-tu seulementce qu’il est devenu ?
– Que voulez-vous dire ? s’exclama le Torero quiignorait l’arrestation du chevalier.
– Mort ! dit Fausta d’une voix glaciale. Mort, cePardaillan dont la pernicieuse influence t’a soufflé ta stupiderésistance. Mort fou… fou furieux… Ah ! ah ! ah ! unfou furieux était tout désigné pour servir de modèle à cet autrefou que tu es toi-même ! Et c’est moi, moi Fausta, qui l’aiacculé à la folie, moi qui l’ai précipité dans le néant.
– Par le Christ ! madame, si ce que vous dites estvrai, votre…
D’un geste violent, Fausta l’interrompit.
– Tu m’écouteras jusqu’au bout, gronda-t-elle. Et n’oubliepas qu’au moindre geste que tu feras, tu tomberas pour ne plus terelever… Ces murs ont des yeux et des oreilles… et je suis biengardée… César… puisque tu t’appelles César. Quant à ta bien-aimée…cette misérable bohémienne pour qui tu refuses le trône que jet’offre… eh bien !… sache-le donc, misérable fou, elle estmorte… morte, entends-tu ?… morte déshonorée, salie par lesbaisers de Barba-Roja… Sois donc fidèle à son souvenir… Peut-être,toi aussi, à l’imitation de Pardaillan le fou, as-tu résolu devivre éternellement fidèle au souvenir d’une morte… une mortesouillée !
D’un bond le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, etavec des yeux de dément, il lui cria dans la figure :
– Répétez, répétez ces infâmes paroles… et, j’en jure Dieu,votre dernière heure est venue… Vous ne pourrez plus jamais vousvanter d’avoir assassiné personne.
Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas à se dégager de sonétreinte. Seulement, la main libre alla fouiller dans son sein eten sortit un mignon petit poignard.
– Une simple piqûre de ceci, dit-elle froidement, et tu esmort. La pointe de ce stylet a été plongée dans un poison qui nepardonne pas.
Et profitant de sa stupeur, elle se dégagea d’un geste brusque,et s’adossant à la cloison, de sa voix implacable, ellereprit :
– Je répète : Pardaillan est mort fou… et c’est monœuvre… Ta fiancée est morte souillée !… et c’est encore monœuvre… Et toi tu vas mourir désespéré… et ce sera mon œuvre,encore, toujours !…
En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait laporte secrète et, sans se retourner, elle fit un bond enarrière.
Elle se heurta à une poitrine humaine. Un homme était là…derrière cette porte secrète qu’elle croyait être seule àconnaître… Un homme qui avait entendu, peut-être, ce qu’elle venaitde dire. Qui était cet homme ? Peu importait :L’essentiel était qu’il disparût. Elle leva le bras armé dupoignard empoisonné et l’abattit dans un geste foudroyant.
Sa main fut happée au passage par une autre main, une tenaillevivante qui lui broya le poignet et l’obligea à lâcher l’armemortelle, ensuite de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet,cependant qu’une voix narquoise qu’elle reconnaissait enfindisait :
– J’entends parler de mort, de poison, de folie, detorture, que sais-je encore ! J’imagine queMme Fausta doit avoir un entretien d’amour… Toutesles fois que Fausta parle d’amour, elle prononce le mot :mort.
À ces paroles, à cette apparition inattendue, un double cri,jeté sur un ton différent, retentit :
– Pardaillan !…
– Moi-même, madame, fit Pardaillan, qui resta devant laporte secrète comme pour en interdire l’approche à Fausta.
Et de cette voix blanche qu’il avait dans ses moments de colèreterrible, il reprit :
– Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portentassez bien, Dieu merci !… Et quant à la folie furieuse dontvous parliez tout à l’heure… peut-être suis-je fou, en effet, maisc’est du désir impérieux de vous écraser comme une bête venimeuseque vous êtes… Puissé-je être foudroyé sur l’heure plutôt qued’injurier et menacer une femme !… Mais vous, madame, j’ai eubeau m’opiniâtrer à voir en vous une femme et vous traiter commetelle, vous vous êtes acharnée à me prouver, de mille et unemanières, que vous étiez un monstre vomi par l’enfer… Il me fautbien me rendre à l’évidence et vous traiter en conséquence.
– Pardaillan !… vivant… répéta Fausta.
– Vivant, morbleu ! bien vivant, madame… Aussi vivantque cette jolie Giralda que vous aviez condamnée et qui n’a pas étésouillée par l’illustre Barba-Roja, attendu que la main que voicil’a proprement expédié dans un autre monde… avant qu’il eût puconsommer l’attentat odieux que vous aviez prémédité… N’avez-vouspas proclamé que tout cela était votre œuvre ?…
– Vivante !… Giralda est vivante ? haleta leTorero.
– Tout ce qu’il y a de plus vivante, mon prince… Et soyeztranquille, nul n’a frôlé même le bout de son doigt.
– Oh ! Pardaillan ! Pardaillan !… commentpourrais-je…
– Laissez donc… J’ai bien d’autres chiens à fouetter pourl’heure ! interrompit Pardaillan avec cette brusquerie qu’ilaffectait quand il voulait couper court à un attendrissement.
Cependant, Fausta s’était ressaisie. Cette femme extraordinaireavait lu sa condamnation dans les yeux de Pardaillan.
– Si je ne le tue… il me tue, se dit-elle avec ce calmesurhumain qu’elle avait. Mourir n’est rien…, mais je ne veux pasmourir de sa main… à lui… Tentons l’ultime chance.
Et d’un geste prompt comme l’éclair, elle saisit un petitsifflet d’argent qu’elle avait suspendu à son cou et le porta à seslèvres.
Pardaillan vit le geste. Il eût pu l’arrêter. Il dédaigna de lefaire.
Mais en même temps que Fausta appelait, lui, d’un geste plusrapide encore, tira d’un même coup sa dague et son épée, et tendantla dague à don César, désarmé, avec une physionomie hermétique, unevoix étrangement calme :
– Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j’aifait pour vous ? Je vais vous le dire : Prenez ceci… etgardez-moi madame… gardez-la moi précieusement… Vous m’en répondezsur votre vie… Au moindre geste suspect de sa part, abattez-la sanspitié… comme un chien enragé.
Et avec un accent d’irrésistible autorité :
– Faites, ce que je vous demande… pas autre chose… et nousserons quittes, mon prince.
Et le prince, subjugué par l’irrésistible ascendant de cethomme, prit silencieusement la dague qu’on lui tendait et se plaçaprès de Fausta, avec un visage si froidement résolu que Pardaillanse sentit rassuré sur ce point et remercia d’un mince sourire.
Cependant, la porte s’était ouverte. Quatre hommes, l’épée nue àla main, se montrèrent sur le seuil. Et sans doute nes’attendaient-ils pas à trouver là cet adversaire car ilss’arrêtèrent indécis et se consultèrent du regard avant d’attaquer.Et Pardaillan, voyant leur hésitation, de sa voix narquoise,railla :
– Bonsoir, messieurs !… Monsieur de Chalabre, monsieurde Montsery, monsieur de Sainte-Maline, enchanté de vousrevoir !
– Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluantgalamment, tout l’honneur est pour nous.
Chalabre et Montsery exécutèrent la plus impeccable desrévérences de cour que Pardaillan leur rendit très poliment, enajoutant :
– Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre à malle sire de Pardaillan… S’il ne m’était si cher, et pour cause, jevous souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs.
– Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery.
– À vrai dire, ce n’est pas vous que nous pensions trouverici, ajouta Chalabre.
– Et malgré la sympathie que nous avons toujours eue pourvous – du diable si nous savons pourquoi ! – nous ferons denotre mieux pour que cette fois-ci soit la bonne, répliquaSainte-Maline.
Le quatrième personnage qui accompagnait les trois ordinairesn’était autre que Bussi-Leclerc.
Sa stupeur avait été telle, en reconnaissant Pardaillan, qu’ilétait encore là, sans parole, immobile, les yeux exorbités, commepétrifié.
Pardaillan l’avait tout de suite aperçu, mais suivant unetactique qui avait le don d’exaspérer le célèbre bretteur, ilfeignait de ne pas le voir.
Jusqu’ici, il avait répondu aux trois gentilshommes avec cettepolitesse raffinée qui était d’usage alors, comme si Bussi-Leclercn’eût pas existé pour lui.
Cependant, il ne le perdait pas de vue. Au compliment deSainte-Maline, il s’écria tout à coup avec un air de surpriseindignée :
– Mais, que vois-je ?… Mais oui, c’est JeanLeclerc !… Comment des gentilshommes aussi accomplispeuvent-ils se commettre en semblable compagnie ! Fi !messieurs, vous me chagrinez !… Comment des braves tels quevous peuvent-ils s’accommoder de la présence de ce lâche… Maisregardez-le donc !… Voyez, sur sa joue, la trace de la mainque voici, et qui s’abattit sur sa face suant la peur, est encoreapparente… Fi donc !
Ces paroles produisirent l’effet qu’il en attendait. Sans direun mot, les dents serrées, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerccoupa court aux compliments alambiqués en se ruant, l’épée haute,et les autres bondirent à la rescousse.
Pendant un moment, qui parut mortellement long à Fausta gardée àvue par le Torero, on n’entendit, dans le petit cabinet, que lefroissement du fer et le souffle rauque des combattants quis’escrimaient en silence.
La pièce était petite ; si simplement meublée qu’elle fût,les quelques meubles qu’elle renfermait diminuaient encore l’espaceet gênaient les mouvements.
Les quatre bravi se gênaient mutuellement plus qu’ils nes’aidaient.
Pardaillan était plus libre de ses mouvements qu’eux. Il étaitresté le dos tourné à la porte secrète ouverte derrière lui.
Fausta avait immédiatement remarqué ce détail. Elle se disaitque si Pardaillan avait voulu il aurait pu l’entraîner avec lui,bondir par cette ouverture, repousser la porte et il se seraitainsi dérobé à la lâche agression des quatre. Il ne l’avait pasfait : donc il ne l’avait pas voulu.
Pourquoi ? Parce qu’il était sûr de battre ses bretteurs,se répondait Fausta.
Et un morne désespoir lentement s’emparait d’elle. Elle voyait,elle sentait que Pardaillan serait vainqueur.
Et elle ?… Elle aurait donc, et toujours inutilement,essayé de l’atteindre par un coup de traîtrise !… Pardaillanse déferait sans peine des quatre assassins et elle se trouveraitalors irrémédiablement à sa merci.
Les quatre s’animaient ; ils frappaient d’estoc et detaille, ils bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient enavant, rompaient d’un bond de fauve, s’écrasaient sur le parquetpour se relever aussitôt, et maintenant les injures, les menacesles plus effroyables sortaient de leurs bouches crispées.
Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Iln’avançait pas encore, mais il n’avait pas rompu d’une semelle.
Il semblait s’être interdit de franchir cette porte ouvertederrière lui et il se tenait parole. Son épée seule agissait. Elleétait partout à la fois, parant ici, frappant là, se multipliantavec une telle rapidité qu’on eût pu croire que, tel leBriarée[10] de la mythologie, il disposait deplusieurs bras armés de glaives étincelants.
Cependant, Pardaillan aussi commençait à s’échauffer, et il sedisait surtout qu’il était temps d’en finir.
Alors, il se mit en marche, attaquant à son tour avec uneimpétuosité irrésistible.
Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devaitarriver arriva. Pardaillan se fendit dans un coup foudroyant etBussi tomba comme une masse.
Or, pendant tout le temps qu’avait duré cette lutte inégale,Bussi n’avait eu qu’une crainte, si tenace, si violente, qu’elle leparalysait et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussise disait : « Il va me désarmer… encore ! » Sibien que lorsqu’il reçut le coup en pleine poitrine, il eut unsourire de satisfaction intense, et en rendant un flot de sang, ilexhala sa satisfaction dans ce mot :
– Enfin !…
Et il demeura immobile… à jamais.
Alors, Pardaillan s’occupa sérieusement des trois qui restaient.Et aussi paisiblement que s’il eut été sur les planches d’une salled’armes, il dit très sérieusement :
– Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vousme fîtes un jour que vous me croyiez dans l’embarras, je vousferais grâce de la vie…
Et avec un froncement de sourcils :
– Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me voisobligé de vous condamner à l’inaction… pour un bout de temps.
Il achevait à peine que Sainte-Maline, la cuisse traversée,s’écroulait en poussant un cri de douleur.
– Un !… compta froidement Pardaillan.
Et presque aussitôt :
– Deux !
C’était Chalabre qui était atteint à l’épaule.
Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son épée etdit doucement.
– Allez-vous-en !
– Fi ! monsieur, s’écria Montsery, rouged’indignation, je ne mérite pas l’injure que vous me faites.
Et il se rua à corps perdu.
– C’est vrai ! confessa gravement Pardaillan enparant, je vous demande pardon… Trois !
– À la bonne heure, monsieur ! cria joyeusementMontsery, en secouant son poignet droit traversé de part en part.Vous êtes un galant homme… Merci !
Et il s’évanouit.
Pardaillan considéra un moment, avec une inexprimable pitié, lesquatre corps étendus sans mouvement, et avec un mouvement d’épaulescomme pour jeter bas le fardeau d’une obsédante pensée :
– J’ai défendu ma peau, murmura-t-il. Au surplus, ils enseront quittes pour garder la chambre un bon mois. Quant à celui-ci(Bussi-Leclerc) Dieu m’est témoin que j’ai agi sans haine vis-à-visde lui… À toutes nos rencontres il a voulu me tuer… Finalement,j’ai perdu patience et cela lui a porté malheur.
Telle fut l’oraison funèbre de Bussi-Leclerc, spadassinredoutable, maître incontesté en fait d’armes… qui avait enfintrouvé son maître.
Après avoir ainsi médité, Pardaillan se tourna vers Fausta, etd’une voix cinglante comme un coup de fouet, il dit en montrant laporte par où les bravi avaient fait irruption :
– Si vous avez d’autres assassins apostés par là… ne vousgênez pas… usez encore un coup de ce joli sifflet d’argent quipendille sur votre sein…
Morne, désemparée pour la première fois de sa vie, peut-être,Fausta fit : non ! d’un signe de tête farouche.
– Eh ! quoi ! fit Pardaillan avec une ironieméprisante, plus insultante que la plus sanglante des injures,eh ! quoi ! quatre pauvres petits assassins seulement,autour de Fausta ?… Voyons, en cherchant bien !
– À quoi bon ! confessa Fausta d’un air profondémentdécouragé.
– Ah ! je me disais aussi !… ricana Pardaillan.Alors, puisque vous refusez mon offre pourtant séduisante,permettez que je prenne mes précautions pour qu’on ne vienne pasnous déranger.
En disant ces mots, il alla fermer la porte à clef, poussa leverrou intérieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, ilretourna lentement vers Fausta, et son visage, jusque-là railleuret dédaigneux, avait pris une expression de menace si terrible queFausta, affolée, clama dans son esprit :
– C’est fini !… Il va me tuer !… lui !…lui !…
Pardaillan, sans prononcer une parole, s’approcha d’elle avecune lenteur effroyable.
Et elle, pétrifiée, avec des yeux sans expression, le regardaits’approcher sans faire un mouvement.
Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sansdesserrer les dents, avec un regard effrayant, d’un éclatinsoutenable, avec la même lenteur calculée, il leva les mains etles abattit sur ses épaules qui ployèrent. Puis les mainsremontèrent, s’arrêtèrent au cou qu’elles agrippèrent, et lesdoigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton, commencèrentd’exercer l’inévitable et mortelle pression.
Alors, d’un geste animal, Fausta rentra la tête dans lesépaules. Ses yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si,calmes, si clairs, se levèrent sur lui, effarés, suppliants, etdans un gémissement, elle implora :
– Pardaillan !… ne me tue pas !…
– Ah ! éclata Pardaillan, avec un éclat de rire pluseffrayant que sa colère de tout à l’heure, ah ! c’est doncvrai !… Tu as peur !… peur de mourir !… Fausta apeur de la mort !… Ah ! ceci te manquait, Fausta !…Jusqu’ici je t’ai vue froidement féroce, ambitieuse insatiable,tortionnaire géniale, fanatique, forcenée, pratiquant l’assassinatsous toutes ses formes, mais du moins je ne te savais pas lâche…Oui, vraiment, ceci te manquait !… Fausta a peur demourir !…
Devant cette violente sortie, Fausta se redressamajestueusement. Le calme prodigieux, qui l’avait abandonnée uninstant, lui revint comme par enchantement, et avec un accent desouveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux :
– Je n’ai pas peur de la mort… et tu le sais bien,Pardaillan.
– Allons donc ! ricana le chevalier, tu aspeur !… Tu as demandé grâce… là… à l’instant.
– J’ai demandé grâce, c’est vrai !… Mais je n’ai paspeur… pour moi.
Et d’un geste prompt comme la foudre, profitantde l’inattention du Torero qui suivait cette scène fantastique avecun intérêt passionné, elle lui arracha la dague qu’il tenaitmachinalement, déchira d’un geste violent son corsage, et appuyantla pointe de la dague sur son sein nu, avec un accent de froiderésolution :
– Répète que Fausta a peur… et je tombe foudroyée à tespieds… Et toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t’aidemandé grâce.
Pardaillan comprit qu’elle ferait comme elle disait.
Il était d’ailleurs trop loyal pour ne pas admirer le gestesuperbe. Puis, ces mots : « Tu ne sauras jamais pourquoije t’ai demandé grâce ! » avaient éveillé sa curiosité.Que voulait-elle dire ? Quelle dernière surprise – terriblepeut-être – lui ménageait-elle encore ?
Il voulut savoir. Il inclina légèrement la tête, et de sa voixglaciale :
– Soit, dit-il. Je ne répéterai pas… J’attendrai, pour meprononcer que vous vous soyez expliquée… Car enfin, vous ne saurieznier que vous avez demandé grâce !
Lentement, sans émotion apparente, elle abaissa son bras armé,et de cette voix chaude et prenante, avec un accent de sincéritémanifeste, avec un air de dignité impressionnant :
– Oui, je t’ai demandé grâce… et je le ferai encore… Maisécoute, Pardaillan, il m’a fallu mille fois plus de courage pourt’implorer qu’il n’en faudrait pour me percer de ce fer… Enimplorant ta pitié, je t’ai donné la plus belle, la plus complètepreuve d’amour qu’il était en mon pouvoir de te donner.
Et comme il la regardait d’un air étonné, cherchant à comprendrele sens de ses paroles :
– Écoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras.
Et elle continua en s’animant peu à peu :
– Oui, j’ai voulu te tuer, oui, j’ai cherché à t’atteindrepar les moyens les plus horribles, j’en conviens, oui, j’ai étéfroidement cruelle et sans cœur… mais je t’aimais, Pardaillan… jet’ai toujours aimé… et toi, tu m’as dédaignée… Comprends-tu ?…Mais si j’ai été implacable et odieuse dans ma haine, qui était del’amour, entends-tu ? Pardaillan, je n’ai pas voulu –ah ! cela, jamais ! – je n’ai pas voulu qu’un jour tonfils pût se dresser devant toi et te demander :
« – Qu’avez-vous fait de ma mère ? »
« Je n’ai pas voulu que cette chose horrible arrivât… parceque je suis la mère de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoije t’ai demandé grâce ? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mèrede ton enfant ?’
En entendant ces paroles, qu’il était à mille lieues de prévoir,le sentiment qui domina chez Pardaillan fut l’étonnement, unétonnement prodigieux.
Eh ! quoi ! il était père ?… Il avait un fils,lui, Pardaillan ?… Et c’était dans des circonstances aussiextraordinaires qu’on lui annonçait cette paternité !…
On conçoit que cela n’était pas fait pour éveiller en lui lafibre paternelle…
Cependant, avec un sentiment de la force de Pardaillan, on nepouvait jurer de rien.
Qui pouvait prévoir jusqu’où le conduirait plus tard cetterévélation qui le laissait momentanément indifférent, du moins enapparence ?
Néanmoins on comprend qu’il voulut savoir à quoi s’en tenir surla naissance de ce fils et il interrogea Fausta qui lui fit lerécit des événements que nous avons relatés dans les premierschapitres de cette histoire. Pardaillan écouta ce récit avec uneattention soutenue, et quand elle eut terminé :
– En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-être, àl’heure qu’il est, à Paris, sous la garde de votre suivanteMyrthis… Et vous, digne mère, vous n’avez su trouver le temps devous occuper de cet enfant… Il est vrai que vous aviez fort àfaire… et de si graves choses… Enfin, ce qui est fait est fait.
Fausta courba la tête.
– Que comptez-vous faire ? fit-elle.
– Mais… je compte rentrer à Paris… puisque aussi bien mamission est terminée.
– Vous avez le document ?
– Sans doute !… Et vous, quelles sont vosintentions ?
– Je n’ai plus rien à faire non plus ici… Sixte Quint estmort. Je compte me retirer en Italie, où on me laissera vivretranquille… Je l’espère, du moins.
Ils se regardèrent un moment fixement, puis ils détournèrentleurs regards. Ni l’un ni l’autre ne posa nettement la question ausujet de l’enfant. Peut-être chacun avait-il à part soi son idéebien arrêtée, qu’il tenait à ne pas dévoiler.
Pardaillan se leva et, s’inclinant légèrement :
– Adieu, madame, fit-il froidement.
– Adieu, Pardaillan ! répondit-elle sur le mêmeton.
En rentrant à l’auberge de La Tour avec le Torero,Pardaillan trouva un dominicain qui l’attendait patiemment :dom Benito, un des secrétaires d’Espinosa, ce même moine qui avaitsi adroitement enfermé Fausta dans le cabinet truqué du grandinquisiteur pour lui soustraire le fameux parchemin que Pardaillanlui fit restituer.
Le moine venait de la part de Mgr le grand inquisiteur annoncerà Sa Seigneurie que S. M. le roi recevrait en audienced’adieux M. l’ambassadeur le dernier jour de la semaine. Enmême temps, le moine remit à Pardaillan un sauf-conduit en règlepour lui et sa suite, plus un bon de 50 000 ducats d’or[11] au nom de don César el Torero, payablesà volonté dans n’importe quelle ville du royaume, ou à Paris, ouencore dans n’importe quelle ville du gouvernement desFlandres.
Le roi reçut fort aimablement M. l’ambassadeur et l’assuraque l’Espagne ne ferait aucune difficulté pour reconnaître SaMajesté de Navarre comme roi de France le jour où Elle seconvertirait à la religion catholique.
D’Espinosa pria l’ambassadeur de bien vouloir accepter unsouvenir que le grand inquisiteur lui offrait personnellement,comme au plus brave, au plus digne gentilhomme qu’il eût jamais euà combattre.
Ce souvenir, que Pardaillan accepta avec une joie visible, étaitune épée de combat, une longue, solide et merveilleuse rapière,signée d’un des meilleurs armuriers de Tolède.
Pardaillan l’accepta d’autant plus volontiers que ce n’était paslà une arme de parade, mais une bonne et solide rapière trèssimple. Seulement, en rentrant à l’auberge, il s’aperçut que cetterapière si simple avait sa garde enrichie de trois diamants dont leplus petit valait pour le moins cinq à six mille écus.
Le Chico, qui se remettait à vue d’œil, grâce à la constantesollicitude de « sa petite maîtresse », se vit doter, parla générosité reconnaissante du Torero, d’une somme de cinquantemille livres, ce qui ne contribua pas peu à le faire bien voir dubrave Manuel, lequel n’avait pas consenti sans faire la grimace aumariage de sa fille, la jolie et riche Juana, avec ce bout d’homme,gueux comme Job de biblique mémoire.
Pardaillan voulut assister au mariage du nain, estimant qu’illui devait bien cette marque d’amitié.
D’ailleurs on peut dire sans exagérer que ce mariage fut unvéritable événement et que tout ce que la ville comptait de huppéset même de gens de la cour eut la curiosité d’assister à cetteunion qualifiée d’extravagante par plus d’un. Mais quand on vitl’adorable couple qu’ils formaient, un concert de louanges et debénédictions s’éleva de toutes parts.
Il va sans dire que, dès que le petit homme avait été en état dele faire, Pardaillan avait repris consciencieusement ses leçonsd’escrime et se montrait surpris et émerveillé des progrès rapidesde son élève.
Enfin Pardaillan reprit la route de France, emmenant avec lui leTorero et sa fiancée, la jolie Giralda, lesquels avaient résolu des’unir en France même.
Un mois environ après son départ de Séville, Pardaillanapportait à Henri IV le précieux document conquis au prix de tantde luttes et de périls, et lui rendait un compte minutieux del’accomplissement de sa mission.
– Ouf ! s’écria le Béarnais en déchirant en millemiettes, avec une satisfaction visible, le fameux parchemin.Ventre-saint-gris ! monsieur, je vous devrai deux fois macouronne… Ne dites pas non… J’ai bonne mémoire. Ça, voyons,demeurerez-vous intraitable et ne pourrai-je rien pourvous ?
– Ma foi, sire, répondit Pardaillan avec son sourire bonenfant, voici qui tombe à merveille. J’ai précisément une faveur àdemander à Votre Majesté.
– Bon ! fit joyeusement le roi. Voyons la faveur… etsi vous n’êtes pas trop exigeant…
Et en lui-même il se disait :
– Tu y viens, comme tous les autres !…
Et Pardaillan se disait de son côté :
– … Si vous n’êtes pas trop exigeant !… Tout leBéarnais est dans ces mots.
Et tout haut :
– Je demanderai à Votre Majesté la faveur de lui présenterun ami que j’ai ramené d’Espagne.
– Comment, c’est tout ?…
– Je demanderai pour lui un emploi honorable dans lesarmées du roi.
Et saisissant la grimace imperceptible du roi, il ajoutafroidement :
– Un emploi honorifique… cela va de soi… Mon ami est assezriche pour se passer d’une solde.
– Bon ! Du moment que…
Pardaillan sourit de l’aveu et reprit, toujoursfroidement :
– Votre Majesté voudra bien, en souvenir de la haute estimedont elle veut bien m’honorer, s’intéresser particulièrement à monami et lui faciliter les occasions de se produire à sonavantage.
– Diable ! fit le roi surpris.
– Enfin Votre Majesté voudra bien ériger en duché la terreque cet ami compte acheter en France.
– Ho ! diable !… diable !… un duché !…comme cela… d’un coup… à quelque croquant… Cela ferahurler !
– Vous laisserez hurler, sire !… Mais mon ami n’estpas un croquant… Il est de noblesse authentique… et de très bonnenoblesse.
– Si vous en répondez ! fit le roi hésitant.
– J’en réponds, sire… Enfin, est-ce oui, est-cenon ?
– C’est oui, diable d’homme !… Vous ne trouverezcependant pas excessif que je sache à qui doit s’adresser cettefaveur ?
– Du moment qu’elle est accordée, non, fit Pardaillan, quiavait repris son air bon enfant.
Et, en quelques mots, il expliqua qui était le Torero pour quiil demandait ces faveurs qui avaient paru excessives au roi.
– Eh ! Ventre-saint-gris ! que ne l’avez-vous dittout de suite ?
– J’avais mon idée, sire, répondit Pardaillan ensouriant.
Le roi le regarda un moment dans les yeux, puis il éclata derire en levant les épaules. Il avait deviné à quel mobile avaitobéi Pardaillan.
Alors, lui prenant la main avec une émotion réelle :
– Et pour vous ?… Ne me demanderez-vousrien ?
– Mais je n’ai besoin de rien, sire, fit Pardaillan de sonair le plus naïf. Ou plutôt si… j’ai besoin de quelque chose…
– Ah ! vous voyez bien !…
– J’ai besoin, continua Pardaillan imperturbable, d’avoirtoute ma liberté à moi.
– Ah ! fit le roi déçu, quelque aventureextraordinaire, sans doute ?
– Mon Dieu ! non, sire… une aventure bien banale… Unenfant à rechercher.
– Un enfant ? fit le roi très étonné. En quoi cetenfant peut-il bien vous intéresser ?
– C’est mon fils ! répondit Pardaillan ens’inclinant.