Il y a à peu près quarante ans, à l’heure où j’écris ces lignes, que mon père, le capitaine Édouard Davys,commandant la frégate anglaise la Junon, eut la jambe emportée par un des derniers boulets partis du vaisseau le Vengeur, au moment où il s’abîmait dans la mer plutôt que de se rendre.
Mon père, en rentrant à Portsmouth, où le bruit de la victoire remportée par l’amiral Howe l’avait précédé, y trouva son brevet de contre-amiral ; malheureusement, ce titre lui était accordé à titre d’honorable retraite, les lords de l’amirauté ayant, sans doute, pensé que la perte d’une jambe rendrait moins actifs les services que le contre-amiral Édouard Davys, à peine arrivé à l’âge de quarante-cinq ans, pouvait rendre encore à la Grande-Bretagne, s’il n’avait point été victime de ce glorieux accident.
Mon père était un de ces dignes marins qui ne comprennent pas trop de quelle nécessité est la terre si ce n’est pour se ravitailler d’eau fraîche et y faire sécher du poisson. Néà bord d’une frégate, les premiers objets qui avaient frappé ses yeux étaient le ciel et la mer. Midshipman à quinze ans, lieutenantà vingt-cinq ans, capitaine à trente, il avait passé la plus belleet la meilleure partie de sa vie sur un vaisseau, et, tout aucontraire des autres hommes, ce n’était que par hasard, et presqueà son corps défendant, qu’il avait parfois mis le pied sur la terreferme ; si bien que le digne amiral, qui aurait retrouvé sonchemin, les yeux fermés, dans le détroit de Behring ou dans la baiede Baffin, n’aurait pu, sans prendre un guide, se rendre deSaint-James à Piccadilly. Ce ne fut donc point sa blessure enelle-même qui l’affligea, ce furent les suites qu’elle entraînaitaprès elle : c’est que, parmi toutes les chances qui attendentun marin, mon père avait souvent songé au naufrage, à l’incendie,au combat, mais jamais à la retraite, et la seule mort à laquelleil ne fût pas préparé était celle qui visite le vieillard dans sonlit.
Aussi la convalescence du blessé fut-ellelongue et tourmentée ; sa bonne constitution finit cependantpar l’emporter sur la douleur physique et les préoccupationsmorales. Il faut dire, au reste, qu’aucun soin ne lui manquapendant son douloureux retour à la vie : sir Édouard avaitprès de lui un de ces êtres dévoués qui semblent appartenir à uneautre race que la nôtre, et dont on ne trouve les types que sousl’uniforme du soldat ou la veste du marin. Ce digne matelot, âgé dequelques années de plus que mon père, avait constamment suivi safortune, depuis le jour où il était entré comme midshipman à bordde la Reine Charlotte jusqu’à celui où il l’avait relevé,avec une jambe de moins, sur le pont de la Junon ;et, quoique rien ne forçât Tom Smith à quitter son bâtiment,quoique lui aussi eut rêvé la mort d’un soldat et la tombe d’unmarin, son dévouement pour son capitaine l’emporta sur son amourpour sa frégate : aussi, en voyant arriver la retraite de soncommandant, il sollicita immédiatement la sienne, qui, en faveur dumotif qu’il faisait valoir, lui fut accordée, accompagnée d’unepetite pension.
Les deux vieux amis – car, dans la vie privée,la distinction des grades disparaissait – se trouvèrent donc tout àcoup appelés à un genre de vie auquel ils étaient loin d’êtrepréparés, et dont la monotonie les effrayait d’avance ;cependant il fallait en prendre son parti. Sir Édouard se rappelaqu’il devait avoir, à quelques centaines de milles de Londres, uneterre, vieil héritage de famille, et, dans la ville de Derby, unintendant avec lequel il n’avait jamais eu de relations que pourlui faire passer de temps en temps quelque argent dont il ne savaitque faire, et qui provenait de ses gratifications ou de ses parisde prise. Il écrivit donc à cet intendant de le venir joindre àLondres, et de se préparer à lui donner, sur l’état de sa fortune,tous les renseignements dont, pour la première fois, lescirconstances dans lesquelles il se trouvait lui faisaient sentirle besoin.
En vertu de cette invitation, M. Sandersarriva à Londres avec un registre sur lequel étaient inscrites,dans l’ordre le plus scrupuleux, les recettes et les dépenses deWilliams-house, et cela depuis trente deux ans, époque de la mortde sir Williams Davys, mon grand-père, lequel avait fait bâtir cechâteau et lui avait donné son nom. En outre, et par ordre dedates, étaient portées en marge les différentes sommes envoyéessuccessivement par le possesseur actuel, ainsi que l’emploi qui enavait été fait ; emploi qui, presque toujours, avait eu pourbut d’arrondir la propriété territoriale, laquelle, grâce aux soinsde M. Sanders, était dans l’état le plus florissant. Relevé fait del’actif, il se trouva que sir Édouard, à son grand étonnement,jouissait de deux mille livres sterling de rente, qui, jointes àson traitement de retraite, pouvaient lui constituer soixante-cinqà soixante et dix mille francs de revenu annuel. Sir Édouard avait,par hasard, rencontré un intendant honnête homme.
Quelque philosophie que le contre-amiral eutreçue de la nature et surtout de l’éducation, cette découverte nelui était pas indifférente. Certes, il eût donné cette fortune pourravoir sa jambe et surtout son activité ; mais, puisque forcelui était de se retirer du service, mieux valait, à tout prendre,s’en retirer dans les conditions où il se trouvait, que réduit à sasimple retraite : il prit donc son parti en homme derésolution, et déclara à M. Sanders qu’il était décidé à allerhabiter le château de ses pères. Il l’invita, en conséquence, àprendre les devants, afin que toutes choses fussent prêtes pour sonarrivée à Williams House, arrivée qui aurait lieu huit jours aprèscelle du digne intendant.
Ces huit jours furent employés, par sirÉdouard et par Tom, à réunir tous les livres de marine qu’ilspurent trouver, depuis les Aventures de Gulliver jusqu’auxVoyages du capitaine Cook. À cet assortiment derécréations nautiques, sir Édouard joignit un globe gigantesque, uncompas, un quart de cercle, une boussole, une longue-vue de jour etune longue vue de nuit ; puis, toutes ces choses emballéesdans une excellente voiture de poste, les deux marins se mirent enroute pour le voyage le plus long qu’ils eussent jamais fait àtravers terres.
Si quelque chose avait pu consoler lecapitaine de l’absence de la mer, c’était certes la vue du gracieuxpays qu’il traversait : l’Angleterre est un vaste jardin toutparsemé de massifs d’arbres, tout émaillé de vertes prairies, toutbaigné de tortueuses rivières ; d’un bout à l’autre du royaumese croisent en tous sens de grandes routes sablées, ainsi que lesallées d’un parc, et bordées de peupliers onduleux, qui se courbentcomme pour souhaiter aux voyageurs la bienvenue sur les terresqu’ils ombragent. Mais, si ravissant que fût ce spectacle, il nepouvait combattre, dans l’esprit du capitaine, cet horizon toujoursle même, et cependant toujours nouveau, de vagues et de nuages quise confondent, d’un ciel et d’une mer qui se touchent. L’émeraudede l’Océan lui paraissait bien autrement splendide que le tapisvert des prairies ; et, si gracieux que fussent les peupliers,ils étaient loin d’avoir, en se courbant, la mollesse d’un mâtchargé de toutes ses voiles ; quant aux routes, si biensablées qu’elles fussent, il n’y en avait pas qu’on pût comparer aupont et à la dunette de la Junon. Ce fut avec undésavantage marqué que le vieux sol des Bretons déroula aux yeux ducapitaine tous ses enchantements ; et c’est sans avoir faitune seule fois l’éloge des pays à travers lesquels il avait passé,pays qui sont cependant les plus beaux comtés de l’Angleterre,qu’il arriva au haut de la montagne du sommet de laquelle ondécouvrait, dans toute son étendue, l’héritage paternel dont ilvenait prendre possession.
Le château était bâti dans une situationcharmante ; une petite rivière, prenant sa source au pied desmontagnes qui s’élèvent entre Manchester et Sheffield, coulaittortueusement au milieu de grasses prairies, et, formant un lacd’une lieue de tour, reprenait sa course pour aller se jeter dansla Trent, après avoir baigné les maisons de Derby. Tout ce paysageétait d’un vert vivace et réjouissant ; on eut dit une natureéclose de la veille et toute virginale encore, échappée à peine desmains de Dieu. Un air de tranquillité profonde et de bonheurparfait planait sur tout l’horizon, borné par cette chaîne decollines aux courbes gracieuses qui prend naissance dans le pays deGalles, traverse toute l’Angleterre, et va s’attacher aux flancsdes monts Cheviots. Quant au château lui-même, il datait del’expédition du Prétendant ; il avait été élégamment meublé àcette époque, et les appartements, quoique déserts depuisvingt-cinq à trente ans, avaient été entretenus avec un tel soinpar M. Sanders, que les dorures des meubles et les couleurs destapisseries semblaient être sorties la veille des mains del’ouvrier.
C’était, comme on le voit, une retraite trèsconfortable pour un homme qui, lassé des choses de ce monde, l’eûtchoisie volontairement ; mais il n’en était pas ainsi de sirÉdouard : aussi toute cette nature calme et gracieuse luiparut-elle quelque peu monotone, comparée à l’éternelle agitationde l’Océan, avec ses horizons immenses, ses îles grandes comme descontinents et ses continents qui sont des mondes. Il parcourut ensoupirant toutes ces vastes chambres, sur le parquet desquellesrésonnait tristement sa jambe de bois s’arrêtant aux fenêtres dechaque face, afin de faire connaissance avec les quatre pointscardinaux de sa propriété, et, suivi de Tom, qui cachait sonétonnement à la vue de tant de richesses inconnues à luijusqu’alors sous un dédain superbe et affecté. Lorsquel’inspection, qui s’était faite dans le plus grand silence, futterminée, sir Édouard se retourna vers son compagnon, et, appuyantses deux mains sur sa canne :
– Eh bien, Tom, lui dit-il, que penses-tu detout cela ?
– Ma foi, mon commandant, répondit Tom pris àl’improviste, je pense que l’entrepont est assez propre ;reste à savoir maintenant si la cale est aussi bien tenue.
– Oh ! M. Sanders ne me paraît pas hommeà avoir négligé une partie aussi importante de la cargaison.Descends, Tom, descends, mon brave, et assure toi de cela. Je vaist’attendre ici, moi.
– Diable ! fit Tom, c’est que je ne saispas où sont les écoutilles.
– Si monsieur veut que je le conduise ?dit une voix qui parlait de la chambre voisine.
– Et qui es-tu, toi ? dit sir Édouard ense retournant.
– Je suis le valet de chambre de monsieur,répondit la voix.
– Alors, avance à l’ordre.
Un grand gaillard, vêtu d’une livrée simplemais de bon goût, parut aussitôt sur la porte.
– Qui t’a engagé à mon service ? continuasir Édouard.
– M. Sanders.
– Ah ! ah ! Et que sais-tufaire ?
– Je sais raser, coiffer, fourbir les armes,enfin tout ce qui concerne le service d’un honorable officier commel’est Votre Seigneurie.
– Et où as-tu appris toutes ces belleschoses ?
– Auprès du capitaine Nelson.
– Tu t’es embarqué ?
– Trois ans à bord du Boreas.
– Et où diable Sanders a-t-il été tedéterrer ?
– Lorsque le Boreas a été désarmé, lecapitaine Nelson s’est retiré dans le comté de Norfolk, et, moi, jesuis revenu à Nottingham, où je me suis marié.
– Et ta femme ?
– Elle est au service de Votre Seigneurie.
– De quel département est-ellechargée ?
– Elle a la surveillance de la lingerie et dela basse cour.
– Et qui est à la tête de la cave ?
– Avec la permission de Votre Seigneurie, M.Sanders a jugé le poste trop important pour en disposer en votreabsence.
– Mais c’est un homme impayable, que M.Sanders ! Entends-tu, Tom ? la direction de la cave estvacante.
– J’espère, répondit Tom avec un légermouvement d’inquiétude, que ce n’est pas parce qu’elle estvide ?
– Monsieur peut s’en assurer, dit le valet dechambre.
– Et, avec la permission du commandant,s’écria Tom, c’est ce que je m’en vais faire.
Sir Édouard fit signe à Tom qu’il lui donnaitcongé pour cette importante mission, et le digne matelot suivit levalet de chambre.
C’est à tort que Tom avait conçu descraintes : la partie du château qui était en ce moment l’objetde son inquiète curiosité avait été approvisionnée par le mêmeesprit prévoyant qui avait présidé à l’arrangement de toute lamaison. Dès le premier caveau, Tom, qui était expert en pareillematière, reconnut, dans la disposition des récipients, uneintelligence supérieure : selon que les qualités ou âge du vinl’exigeaient, les bouteilles étaient debout ou couchées ; maistoutes étaient pleines, et des étiquettes, écrites sur des carteset clouées au bout d’un petit bâton fiché en terre, indiquantl’année et le cru, servaient de bannières à ces différents corpsd’armée, rangés dans un ordre qui faisait le plus grand honneur auxconnaissances stratégiques du digne M. Sanders. Tom fit entendre unmurmure d’approbation, qui prouvait qu’il était digne d’apprécierces savantes dispositions ; et, voyant qu’auprès de chaque tasune bouteille était placée comme échantillon, il fit main basse surtrois de ces sentinelles perdues, avec lesquelles il reparut devantson commandant.
Il le retrouva assis devant une fenêtre del’appartement qu’il avait choisi pour le sien, et qui donnait surle lac dont nous avons déjà parlé. L’aspect de cette pauvre petiteétendue d’eau, qui brillait comme un miroir dans le vertencadrement de la prairie, avait rappelé au capitaine tous sesvieux souvenirs et tous ses regrets ; mais, au bruit que fitTom en ouvrant la porte, il se retourna, et, comme s’il eût étéhumilié d’être surpris ainsi pensif et les larmes aux yeux, ilsecoua vivement la tête en faisant entendre une espèce de toux quilui était habituelle, lorsqu’il prenait le dessus sur ses penséeset qu’il leur ordonnait, en quelque sorte, de suivre un autrecours. Tom vit, au premier coup d’œil, quelles sensationspréoccupaient son commandant ; mais celui-ci, comme s’il eûtété honteux d’être surpris, par son vieux camarade, dans desdispositions aussi mélancoliques, affecta, à sa vue, une libertéd’esprit dont il était bien éloigné.
– Eh bien, Tom, lui dit-il en essayant dedonner à sa voix un accent de gaieté dont celui auquel ils’adressait ne fut pas dupe, il paraît, mon vieux camarade, que lacampagne n’a pas été mauvaise, et que nous avons fait desprisonniers ?
– Le fait est, mon commandant, répondit Tom,que les parages d’où je viens sont parfaitement habités, et vousavez là de quoi boire longtemps à l’honneur futur de la vieilleAngleterre, après avoir si bien contribué à son honneur passé.
Sir Édouard tendit machinalement un verre,avala, sans y goûter, quelques gouttes d’un vin de Bordeaux digned’être servi au roi Georges, siffla un petit air ; puis, selevant tout à coup, fit le tour de la chambre, regardant sans lesvoir les tableaux qui la décoraient ; enfin, revenant à lafenêtre :
– Le fait est, Tom, dit-il, que nous seronsici aussi bien, je crois, qu’il est permis d’être à terre.
– Quant à moi, répondit Tom voulant, par leton de détachement qu’il affectait, consoler son commandant, jecrois qu’avant qu’il soit huit jours, j’aurai tout à fait oublié laJunon.
– Ah ! la Junon était une bellefrégate, mon ami, reprit en soupirant sir Édouard, légère à lacourse, obéissante à la manœuvre, brave au combat. Mais n’enparlons plus, plutôt ou plutôt parlons-en toujours, mon ami. Oui,oui, je l’avais vue construire depuis sa quille jusqu’à ses mats deperroquet ; c’était mon enfant, ma fille… Maintenant, c’estcomme si elle était mariée à un autre. Dieu veuille que son mari lagouverne bien ; car, s’il lui arrivait malheur, je ne m’enconsolerais jamais. Allons faire un tour, Tom.
Et le vieux commandant, ne cherchant pluscette fois à cacher son émotion, prit le bras de Tom et descenditle perron qui conduisait au jardin. C’était un de ces jolis parcscomme les Anglais en ont donné le modèle au reste du monde, avecses corbeilles de fleurs, ses massifs de feuillage, ses alléesnombreuses. Plusieurs fabriques, disposées avec goût, s’élevaientde place en place. Sur la porte de l’une d’elles, sir Édouardaperçut M. Sanders ; il alla à lui ; de son côté,l’intendant, voyant approcher son maître, lui épargna la moitié duchemin.
– Pardieu ! monsieur Sanders, lui cria lecapitaine sans même lui donner le temps de le joindre, je suis bienaise de vous avoir rencontré pour vous faire tous mesremerciements ; vous êtes un homme précieux, sur ma parole.(M. Sanders s’inclina.) Et, si j’avais su où vous trouver, jen’aurais pas attendu si longtemps.
– Je remercie le hasard qui a conduit VotreSeigneurie de ce côté, répondit M. Sanders visiblement très réjouidu compliment qu’il recevait. Voici la maison que j’habite, enattendant qu’il plaise à Votre Seigneurie de me faire connaître savolonté.
– Est-ce que vous ne vous trouvez pas biendans votre logement ?
– Au contraire, Votre Honneur ; voilàquarante ans que j’y demeure ; mon père y est mort, et j’ysuis né ; mais il se pourrait que Votre Seigneurie lui eûtassigné une autre destination.
– Voyons la maison, dit sir Édouard.
M Sanders, le chapeau à la main, précéda sirÉdouard, et l’introduisit, avec Tom, dans le cottage qu’ilhabitait. Cette demeure se composait d’une petite cuisine, d’unesalle à manger, d’une chambre à coucher et d’un cabinet de travail,dans lequel étaient rangés, avec un ordre parfait, les différentscartons renfermant les papiers relatifs à la propriété deWilliams-house ; le tout avait un air de propreté et debonheur à faire envie à un intérieur hollandais.
– Combien touchez-vous d’appointements ?demanda sir Édouard.
– Cent guinées, Votre Honneur. Cette sommeavait été fixée par le père de Votre Seigneurie à mon père ;mon père est mort, et, quoique je n’eusse alors que vingt-cinq ans,j’ai hérité de sa place et de son traitement ; si VotreHonneur trouve que cette somme est trop considérable, je suis prêtà subir telle réduction qu’il lui conviendra.
– Au contraire, répondit sir Édouard, je ladouble, et vous donne au château le logement que vous choisirezvous-même.
– Je commence par remercier, comme je le doisVotre Honneur, reprit M. Sanders en s’inclinant ; cependant jelui ferai observer qu’une augmentation aussi considérable detraitement est inutile. Je dépense à peine la moitié de ce que jegagne, et, n’étant pas marié, je n’ai pas d’enfant à qui laissermes économies. Quant au changement de demeure…, continua enhésitant M. Sanders.
– Eh bien ? reprit le capitaine voyantqu’il n’achevait pas.
– Je me conformerai, pour cela comme pour toutle reste, aux volontés de Votre Seigneurie, et, si elle me donnel’ordre de quitter cette petite maison, je la quitterai ;mais…
– Mais quoi ? Voyons, achevez.
– Mais, avec la permission de Votre Honneur,je suis habitué à ce cottage, et lui est habitué à moi. Je sais oùtoute chose se trouve, je n’ai qu’à étendre le bras pour mettre lamain sur ce que je cherche. C’est ici que ma jeunesse s’estpassée ; ces meubles sont à une certaine place où je les aitoujours vus ; c’était à cette fenêtre que s’asseyait ma mère,dans ce grand fauteuil ; ce fusil a été accroché au-dessus decette cheminée par mon père ; voilà le lit où le dignevieillard a rendu son âme à Dieu. Il est présent ici en esprit,j’en suis sûr ; que Votre Honneur me pardonne, mais jeregarderais presque comme un sacrilège de rien changervolontairement à tout ce qui m’entoure. Si Votre Honneur l’ordonne,c’est autre chose.
– Dieu m’en garde ! s’écria sirÉdouard ; je connais trop, mon digne ami, la puissance dessouvenirs, pour porter atteinte aux vôtres ; gardez-les avecreligion, monsieur Sanders. Quant à vos appointements, nous lesdoublerons comme nous avons dit, et vous vous arrangerez avec lepasteur pour que cette augmentation profite à quelques pauvresfamilles de votre connaissance… À quelle heure dînez-vous, monsieurSanders ?
– À midi, Votre Honneur.
– C’est mon heure aussi, monsieur, et voussaurez, une fois pour toutes, que vous avez votre couvert mis auchâteau. Vous faites de temps en temps votre partied’hombre[1], n’est-ce pas ?
– Oui, Votre Honneur ; quand M. Robinsona le temps, je vais chez lui, ou il vient chez moi, et alors c’estune distraction qu’après une journée bien remplie, nous croyonsqu’il nous est permis de prendre.
– Eh bien, monsieur Sanders, les jours où ilne viendra pas, vous trouverez en moi un partenaire qui ne selaissera pas battre facilement, je vous en préviens, et, les joursoù il viendra, vous l’amènerez avec vous, si cela peut lui êtreagréable ; et nous changerons l’hombre en whist.
– Votre Seigneurie me fait honneur.
– Et vous, vous me ferez plaisir, monsieurSanders. Ainsi, c’est chose convenue.
M. Sanders s’inclina jusqu’à terre ; sirÉdouard reprit le bras de Tom, et continua sa route.
À quelque distance de la maisonnette de sonintendant, le capitaine trouva celle du garde-chasse, qui cumulaitcette fonction avec celle de conservateur de la pêche. Ce dernieravait une femme et des enfants, et c’était une famille heureuse. Lebonheur s’était, comme on le voit, réfugié dans ce coin de terre,et tout ce petit monde, qui craignait que l’arrivée du capitaine nechangeât quelque chose à sa vie, fut bientôt rassuré par saprésence. Le fait est que mon père, qu’on citait dans la marineanglaise pour sa sévérité et son courage, était, dès qu’il nes’agissait plus du service de Sa Majesté Britannique, l’homme leplus doux et le meilleur que j’eusse jamais connu.
Il rentra au château un peu fatigué de sacourse, car c’était la plus longue qu’il eût encore faite depuisson amputation, mais aussi content qu’il pouvait l’être avec leregret éternel qu’il nourrissait au fond du cœur. Sa mission étaitchangée : maître et arbitre encore du bonheur de sessemblables, il passait seulement du commandement au patriarcat, etil résolut, avec la promptitude et la régularité qui lui étaientfamilières, de soumettre dès ce jour l’emploi de son temps auxrègles adoptées à bord de sa frégate.
C’était un moyen de ne point amener dedérangement dans ses habitudes. Tom fut prévenu de cettedécision ; Georges s’y conforma d’autant plus facilement qu’iln’avait point encore oublié la discipline du Boreas ;le cuisinier reçut ses ordres en conséquence, et, dès le lendemain,toutes choses furent établies sur le pied où elles étaient à bordde la Junon.
Au lever du soleil, la cloche, remplaçant letambour, devait donner à tout le monde le signal du réveil ;une demi-heure était laissée, depuis le moment où elle avait sonnéjusqu’à celui où chacun devait se mettre au travail, pour faire unpremier déjeuner, usage tout à fait en honneur sur les bâtiments del’État, et fort approuvé par le capitaine, qui n’avait jamaissouffert que ses matelots affrontassent, l’estomac vide, lebrouillard morbifique[2] du matin.Le déjeuner fini, au lieu de procéder au lavage du pont, on devaitse mettre au frottage des appartements ; du frottage, onpassait au fourbissage : cette occupation à bord desbâtiments, comprend le nettoyage de tout ce qui est cuivre. Or, lesserrures, les boutons des portes, les anneaux des pelles etpincettes et les devants de feu nécessitaient, pour que le châteaude Williams-house fût confortablement tenu sous ce rapport,l’application d’une discipline aussi sévère que celle qui régnait àbord de la Junon. Aussi, à neuf heures, le capitainedevait-il passer l’inspection, suivi de tous les domestiques, etceux-ci avaient été prévenus, avant de s’engager, qu’en cas demanquement au service, ils subiraient les peines militaires enusage sur les bâtiments de l’État. À midi, tout exercice devaitêtre interrompu par le dîner ; puis, de midi à quatre heures,tandis que le capitaine se promènerait dans le parc, comme il avaitl’habitude de le faire sur sa dunette, on devait s’occuper desréparations à faire aux vitres, aux charpentes, aux meubles, aulinge ; à cinq heures précises, la cloche sonnait pour lesouper. Enfin, la moitié des serviteurs, traités comme l’équipageen rade, devait aller se coucher à huit heures, abandonnant leservice de la maison à la moitié qui était de quart.
Cependant cette vie n’était, si l’on peut ledire, que la parodie de celle à laquelle sir Édouard étaithabitué : c’était toute la monotonie de l’existence maritime,moins les accidents qui en font le charme et la poésie. Le roulisde la mer manquait au capitaine comme manque à l’enfant quis’endort le mouvement maternel qui l’a bercé si longtemps. Lesémotions de la tempête, pendant lesquelles l’homme, comme lesgéants antiques, lutte avec Dieu, laissaient par leur absence soncœur vide, et le souvenir de ces jeux terribles, où l’individudéfend la cause d’une nation, où la gloire est la récompense duvainqueur, la honte la punition du vaincu, rendait à ses yeux touteautre occupation mesquine et frivole : le passé dévorait leprésent.
Cependant le capitaine, avec cette force decaractère qu’il avait puisée dans une existence où sans cesse ilétait forcé de donner l’exemple, cachait ses sensations à ceux quil’entouraient. Tom seul, chez lequel les mêmes sentiments, quoiqueportés à un degré moins vif, éveillaient les mêmes regrets, suivaitavec inquiétude les progrès de cette mélancolie intérieure, donttoute l’expression était de temps en temps un regard jeté sur lemembre mutilé, suivi d’un soupir douloureux, auquel succédaitordinairement autour de la chambre une évolution rapide,accompagnée d’un petit air que le capitaine avait l’habitude desiffloter pendant le combat ou la tempête. Cette douleur des âmesfortes, qui ne se répand pas au dehors, et qui s’alimente de sonsilence, est la plus dangereuse et la plus terrible : au lieude filtrer goutte à goutte par la voie des larmes, elle s’amassedans les profondeurs de la poitrine, et ce n’est que lorsque lapoitrine se brise que l’on voit le ravage qu’elle a produit. Unsoir, le capitaine dit à Tom qu’il se sentait malade, et, lelendemain, il s’évanouit lorsqu’il essaya de se lever.
L’alarme fut grande au château :l’intendant et le pasteur, qui, la veille encore, avaient fait leurpartie de whist avec sir Édouard, ne comprenaient rien à cetteindisposition subite, et la traitaient en conséquence ; maisTom les prit à part et rectifia sur ce point leur jugement, enassignant à la maladie le caractère et l’importance qu’elle devaitavoir. Il fut donc convenu que l’on ferait prévenir le médecin, etque, pour ne pas donner au capitaine la mesure des inquiétudes quel’on avait conçues, le docteur viendrait le lendemain, comme parhasard et sous le prétexte de demander à dîner au maître duchâteau.
La journée se passa ainsi que d’habitude. Avecle secours de son énergique volonté, le capitaine avait surmonté safaiblesse ; seulement, il mangea à peine, s’assit de vingt pasen vingt pas pendant sa promenade, s’assoupit au milieu de salecture, et deux ou trois fois compromit par des distractionsincroyables les intérêts du digne M. Robinson, son partenaire auwhist.
Le lendemain, le docteur arriva comme il étaitconvenu : sa visite tira pour un moment, par une distractioninattendue, le capitaine de son marasme ; mais bientôt ilretomba dans une rêverie plus profonde que jamais. Le docteurreconnut les caractères du spleen, cette terrible maladie du cœuret de l’esprit contre laquelle tout l’art de la médecine estimpuissant. Il n’en ordonna pas moins un traitement ou plutôt unrégime, qui consistait en boissons toniques et en viandesrôties ; le malade devait essayer, en outre, de prendre leplus de distractions possibles.
Les deux premières parties de la prescriptionétaient faciles à suivre : on trouve partout des jus d’herbes,du vin de Bordeaux et des biftecks ; mais la distraction étaitchose rare à Williams-house. Tom avait, sur ce point, épuisé toutesles ressources de son imagination ; c’était toujours lalecture, la promenade et le whist, et le brave matelot avait beauretourner ces trois mots, comme la phrase du BourgeoisGentilhomme, il changeait la place et l’heure, voilàtout ; mais il n’inventait rien qui put tirer son commandantde la torpeur qui le gagnait de plus en plus. Il lui proposa bien,comme moyen désespéré, de le conduire à Londres ; mais sirÉdouard déclara qu’il ne se sentait pas la force d’entreprendre unsi long voyage, et que, puisqu’il ne pouvait pas mourir dans unhamac, il aimait encore mieux accomplir cette dernière etsolennelle action dans un lit que dans une voiture.
Ce qui inquiétait Tom, surtout, c’est que lecapitaine, au lieu de continuer à rechercher, comme il l’avait faitjusqu’alors, la société de ses amis, commençait à s’éloigner d’eux.Tom lui-même semblait maintenant lui être à charge. Le capitaine sepromenait bien encore, mais seul ; et, le soir, au lieu defaire sa partie comme d’habitude, il se retirait dans sa chambre endéfendant qu’on le suivît. Quant aux repas et, à la lecture, il nemangeait plus que juste ce qu’il fallait pour vivre, et ne lisaitplus du tout ; il était, d’ailleurs, devenu intraitable sousle rapport des jus d’herbes, et, depuis que sa répugnance pour cessortes de boissons avait été poussée au point qu’il avait jeté aunez de Georges une tasse de ce liquide que le pauvre valet dechambre voulait, dans une bonne intention, le forcer d’avaler,personne ne s’était plus hasardé à reparler d’infusions amères, etTom les avait remplacées par du thé dans lequel il étendait, aulieu de crème, une cuillerée et demie de rhum.
Cependant toutes ces rebellions contrel’ordonnance du docteur laissaient prendre au mal une intensitéchaque jour plus grande ; sir Édouard n’était plus que l’ombrede lui-même : toujours solitaire et sombre, à peine si l’onpouvait tirer de lui une parole qui ne fût pas accompagnée d’unsigne visible d’impatience. Il avait adopté, dans le parc, uneallée écartée, au bout de laquelle était un berceau ou plutôt unevéritable grotte de verdure formée par l’entrelacement desbranches : c’était là qu’il se retirait et demeurait desheures entières, sans que personne osât le déranger ; c’étaitinutilement que le fidèle Tom et le digne Sanders passaient etrepassaient, avec intention, à portée de son regard ; ilsemblait ne pas les voir, pour n’être pas obligé de leur adresserla parole. Ce qu’il y avait de pis dans tout cela, c’est que chaquejour ce besoin de solitude était plus grand, et que le temps que lecapitaine passait hors de la compagnie des commensaux du châteauétait plus considérable ; de plus, on allait atteindre lesmois nébuleux, qui sont, comme on le sait, aux malheureux attaquésdu spleen, ce que la chute des feuilles est aux phthisiques, ettout faisait présager qu’à moins d’un miracle, sir Édouard nesupporterait pas cette époque fatale : ce miracle, Dieu le fitpar l’intermédiaire d’un de ses anges.
Un jour que sir Édouard, dans sa retraiteaccoutumée, était en proie à une de ses rêveries mortelles, ilentendit, sur le chemin qui conduisait à la grotte, le froissementdes feuilles sèches sous un pas inconnu. Il leva la tête, et vitvenir à lui une femme qu’à la blancheur de ses vêtements et à lalégèreté de sa démarche, il pouvait, dans cette allée sombre,prendre pour une apparition ; ses yeux se fixèrent avecétonnement sur la personne qui ne craignait pas de venir ainsi letroubler, et il attendit en silence.
C’était une femme qui paraissait âgée de vingtcinq ans, mais qui devait avoir un peu plus que cela, belle encore,non de cette première et éclatante jeunesse, si vive mais sipassagère, en Angleterre surtout, mais de cette seconde beauté, sil’on peut s’exprimer ainsi, qui se compose d’une fraîcheur mouranteet d’un embonpoint naissant. Ses yeux bleus étaient ceux qu’unpeintre eût donnés à la Charité ; de longs cheveux noirs quiondulaient naturellement s’échappaient d’un petit chapeau quisemblait trop étroit pour les contenir ; son visage offraitles lignes calmes et pures particulières aux femmes qui habitent lapartie septentrionale de la Grande-Bretagne ; enfin soncostume simple et sévère, mais plein de goût, tenait le milieuentre la mode du jour et le puritanisme du XVIIèmesiècle.
Elle venait solliciter la bonté bien connue desir Édouard en faveur d’une pauvre famille, dont le père était mortla veille, après une longue et douloureuse maladie, laissant unefemme et quatre enfants dans la misère. Le propriétaire de lamaison qu’habitaient cette malheureuse veuve et ces pauvresorphelins voyageait en Italie, de sorte que, pendant son absence,l’intendant, strict observateur des intérêts de son maître,exigeait le payement de deux termes arriérés ; on menaçaitmère et enfants de les mettre à la porte. Cette menace étaitd’autant plus terrible que la mauvaise saison s’avançait :toute cette famille avait donc tourné ses regards vers le généreuxcapitaine, et avait choisi pour intermédiaire celle qui venaitsolliciter le bienfait.
Ce récit fut fait avec une telle simplicité degestes et d’une voix si douce, que sir Édouard sentit ses yeux semouiller de larmes ; il porta la main à sa poche, en tira unebourse pleine d’or qu’il donna à la jolie ambassadrice sans dire unmot ; car, ainsi que le Virgile de Dante, il avait désapprisde parler à force de silence. De son coté, la jeune femme, dans unpremier moment d’émotion dont elle ne fut pas maîtresse, en voyantsa mission si promptement et si dignement remplie, saisit la mainde sir Édouard, la baisa, et disparut sans lui adresser d’autresremerciements, pressée qu’elle était d’aller rendre la sécurité àcette famille, qui était loin de penser que Dieu lui enverrait desi promptes consolations.
Resté seul, le capitaine crut qu’il avait faitun rêve. Il regarda autour de lui ; la blanche vision avaitdisparu, et, n’eût été sa main, encore émue de la douce pressionqu’elle venait d’éprouver, et la bourse absente de son gousset, ilse serait cru le jouet d’une apparition fiévreuse. En ce moment, M.Sanders traversa par hasard l’allée, et, contre son habitude, lecapitaine l’appela. M. Sanders se retourna étonné. Sir Édouard luifit de la main un signe qui confirma par la vue le témoignageauriculaire auquel il avait peine à croire, et M. Sanderss’approcha du capitaine, qui lui demanda, avec une vivacité dont savoix avait perdu depuis longtemps l’habitude, quelle était lapersonne qui venait de s’éloigner.
– C’est Anna-Mary, répondit l’intendant, commes’il n’était pas permis d’ignorer quelle était la femme qu’ildésignait par ces deux noms.
– Mais qu’est-ce que Anna-Mary ? demandale capitaine.
– Comment ! Votre Seigneurie ne laconnaît pas ? répondit le digne M. Sanders.
– Eh ! pardieu ! non, répliqua lecapitaine avec une impatience du meilleur augure ; je ne laconnais pas, puisque je vous demande qui elle est.
– Qui elle est, Votre Honneur ? LaProvidence descendue sur la terre, l’ange des pauvres et desaffligés. Elle venait solliciter Votre Seigneurie pour une bonneaction, n’est-ce pas ?
– Oui, je crois qu’elle m’a parlé demalheureux qu’il fallait sauver de la misère.
– C’est cela, Votre Honneur ; elle n’enfait jamais d’autres. Toutes les fois qu’elle apparaît chez leriche, c’est au nom de la charité ; toutes les fois qu’elleentre chez le pauvre, c’est au nom de la bienfaisance.
– Et qui est cette femme ?
– Sauf le respect que je dois à VotreSeigneurie, elle est encore demoiselle ; une digne et bonnedemoiselle, Votre Honneur.
– Eh bien, femme ou fille, je vous demande quielle est.
– Personne ne le sait précisément, VotreHonneur, quoique tout le monde s’en doute. Il y a une trentained’années, oui, c’était en l764 ou 1766, son père et sa mère vinrents’établir dans le Derbyshire ; ils arrivaient de France, où,disait-on, ils avaient suivi la fortune du Prétendant ; ce quifait que leurs biens étaient confisqués, et qu’ils ne pouvaients’approcher de soixante milles de Londres. La mère était enceinte,et, quatre mois après son établissement dans le pays, elle donnanaissance à la petite Anna-Mary. À l’âge de quinze ans, la jeunefille perdit ses parents à quelque intervalle l’un de l’autre, etse trouva seule avec une petite rente de quarante livres sterling.C’était trop peu pour épouser un seigneur, c’était trop pour êtrela femme d’un paysan. D’ailleurs, le nom que probablement elleporte, et l’éducation qu’elle avait reçue, ne lui permettaient pasde se mésallier ; elle resta donc fille, et résolut deconsacrer sa vie à la charité. Depuis lors, elle n’a point failli àla mission qu’elle s’était imposée. Quelques études médicales luiont ouvert les portes des pauvres malades, et, là où sa science nepeut plus rien, sa prière est, dit-on, toute-puissante ; carAnna-Mary, Votre Honneur, est regardée par tout le monde comme unesainte devant Dieu. Il n’est donc pas étonnant qu’elle se soitpermis de déranger Votre Seigneurie, ce que personne de nousn’aurait osé faire ; mais Anna-Mary a ses privilèges, et un deses privilèges est de pénétrer partout sans que les domestiques sepermettent de l’arrêter.
– Et ils font bien, dit sir Édouard en selevant, car c’est une brave et digne créature. Donnez-moi le bras,monsieur Sanders ; je crois qu’il est l’heure de dîner.
C’était la première fois, depuis plus d’unmois, que le capitaine s’apercevait que la cloche était en retardsur son appétit. Il rentra donc, et, comme, au moment où il l’avaitarrêté, M. Sanders retournait chez lui pour se mettre a table, lecapitaine le retint au château. Le digne intendant était tropheureux de ce retour à la sociabilité pour ne pas accepter àl’instant même ; et, jugeant par les questions que sir Édouardlui avait adressées qu’il était, contre son habitude, endisposition de parler, il profita de l’occasion pour l’entretenirde plusieurs affaires d’intérêt que la maladie l’avait forcé delaisser en suspens. Mais, soit que l’esprit de loquacité ducapitaine fût passé, soit que l’intendant touchât des sujets qu’ilcroyait indignes de son intérêt, le malade ne répondit mot ;et, comme si les paroles qu’il entendait n’étaient qu’un vainbruit, il retomba dans sa taciturnité habituelle, dont, pendanttout le reste de la matinée, aucune distraction ne put letirer.
La nuit se passa comme de coutume, et sans queTom s’aperçût d’aucun changement dans l’état du malade ; lejour se leva triste et nébuleux. Tom essaya de s’opposer à lapromenade du capitaine, craignant l’effet pernicieux desbrouillards de l’automne ; mais sir Édouard se fâcha, et, sansécouter les représentations du digne matelot, s’achemina vers lagrotte. Il y était depuis un quart d’heure à peu près, lorsqu’ilvit apparaître au bout de l’allée Anna-Mary, accompagnée d’unefemme et de trois enfants : c’étaient la veuve et lesorphelins que le capitaine avait tirés de la misère, et quivenaient le remercier.
Sir Édouard, en apercevant Anna-Mary, se levapour aller au-devant d’elle ; mais, soit émotion, soitfaiblesse, à peine eut-il fait quelques pas, qu’il fut forcé des’appuyer contre un arbre : Anna vit qu’il chancelait, etaccourut pour le soutenir ; pendant ce temps, la bonne femmeet les enfants se jetaient à ses pieds et se disputaient ses mains,qu’ils couvraient de baisers et de larmes. L’expression de cettereconnaissance si franche et si entière toucha le capitaine aupoint que lui-même se sentit pleurer. Un instant il voulut secontenir, car il regardait comme indigne d’un marin de s’attendrirainsi ; mais il lui sembla que ses larmes, en coulant, lesoulageaient de cette oppression qui, depuis si longtemps, luipesait sur la poitrine, et, sans force contre son cœur, resté sibon sous sa rude enveloppe, il se laissa aller à toute son émotion,prit dans ses bras les bambins qui se cramponnaient à ses genoux,et les embrassa les uns après les autres, en promettant à leur mèrede ne pas les abandonner.
Pendant ce temps, les yeux d’Anna-Marybrillaient d’une joie céleste. On eût dit que l’envoyée d’en hautavait accompli sa mission de bienfaisance, et, comme le conducteurdu jeune Tobie, s’apprêtait à remonter au ciel : tout cebonheur était son ouvrage, et l’on voyait que c’était à de telsspectacles, souvent renouvelés, qu’elle devait la douce etimpassible sérénité de son visage. Dans ce moment, Tom vint,cherchant son maître, décidé à lui faire une querelle s’il nevoulait pas rentrer au château. En voyant plusieurs personnesautour du capitaine, il sentit redoubler sa résolution, car ilétait certain qu’elle serait appuyée ; aussi commença-t-il,moitié grondant, moitié priant, un long discours dans lequel ilessaya de démontrer au malade la nécessité de le suivre ; maissir Édouard l’écoutait avec une telle distraction, qu’il étaitvisible que l’éloquence de Tom était perdue. Cependant, si lesparoles qu’il avait dites avaient été sans puissance sur lecapitaine, elles n’avaient point été sans effet sur Anna :elle avait compris la gravité de la situation de sir Édouard,qu’elle avait cru jusque-là seulement indisposé ; aussi,jugeant comme Tom que l’air humide qu’il respirait pouvait lui êtrenuisible, elle s’approcha de lui, et, lui adressant la parole avecsa douce voix :
– Votre Honneur a-t-il entendu ? luidit-elle.
– Quoi ? répondit sir Édouard entressaillant.
– Ce que lui a dit ce brave homme, repritAnna.
– Et qu’a-t-il dit ? demanda lecapitaine.
Tom indiqua, par un mouvement, qu’il allaitreprendre son discours ; mais Anna lui fit signe de setaire.
– Il a dit, continua-t-elle, qu’il étaitdangereux pour vous de rester ainsi à cet air froid et pluvieux, etqu’il fallait rentrer au château.
– Me donnerez-vous le bras pour m’yreconduire ? demanda le capitaine.
– Oui, sans doute, répondit Anna en souriant,si vous me faites l’honneur de me le demander…
En même temps, elle tendit son bras ; lecapitaine y appuya le sien, et, au grand étonnement de Tom, qui nes’attendait pas à le trouver si docile, il reprit le chemin duchâteau. Au bas du perron, Anna-Mary s’arrêta, renouvela sesremerciements, et, saluant sir Édouard avec une grâce parfaite,elle se retira, accompagnée de la pauvre famille. Le capitainedemeura immobile où elle l’avait laissé, la suivit des yeux tantqu’il put la voir ; puis, lorsqu’elle eut disparu derrièrel’angle du mur, il poussa un soupir, et se laissa conduire jusqu’àsa chambre, docile comme un enfant. Le soir, le docteur et le curévinrent faire leur partie de whist, et le capitaine avait commencéà jouer avec assez d’attention, lorsque, tandis que Sanders battaitles cartes, le docteur dit tout à coup :
– À propos, commandant, vous avez vuaujourd’hui Anna-Mary ?
– Vous la connaissez ? demanda lecapitaine.
– Certainement, répondit le docteur ;elle est mon confrère.
– Votre confrère ?
– Sans doute, et confrère fort à craindremême : elle sauve plus de malades avec ses douces paroles etses remèdes de bonne femme, que je n’en sauve avec toute mascience. N’allez pas me quitter pour elle, commandant ; carelle serait capable de vous guérir.
– Et moi, dit le curé, elle me ramène plusd’âmes par son exemple que je n’en gagne par mes sermons ; etje suis sûr, commandant, que, si endurci pécheur que vous soyez, sielle se le mettait en tête, elle vous conduirait tout droit enparadis.
À partir de ce moment, M. Sanders eut beaubattre et distribuer les cartes, il ne fut plus question qued’Anna-Mary.
Ce soir-là, le capitaine non seulement écouta,mais encore parla comme il ne l’avait pas fait depuislongtemps ; il y avait un mieux sensible dans son état. Cetteapathie profonde, de laquelle il semblait que rien désormais ne pûtle tirer, disparut tant qu’Anna-Mary fut le sujet de laconversation. Il est vrai qu’aussitôt que M. Robinson eut changé dethème, pour raconter les nouvelles de France qu’il avait lues dansle journal du matin, quoique ces nouvelles fussent de la plus hauteimportance politique, le capitaine se leva et se retira incontinentdans sa chambre, laissant M. Sanders et le docteur chercher sanslui un moyen d’arrêter les progrès de la révolution française,recherche à laquelle ils se livrèrent une heure encore après laretraite du capitaine sans que leurs savantes théories, on a pu levoir, aient d’une manière efficace traversé le détroit.
La nuit fut bonne ; le capitaine seréveilla plus préoccupé que sombre : il semblait attendrequelqu’un et se retournait à chaque bruit qu’il entendait.
Enfin, comme on prenait le thé, Georgesannonça miss Anna-Mary ; elle venait demander des nouvelles ducapitaine, et lui rendre compte de l’emploi de ses fonds.
À la manière dont sir Édouard reçut sa bellevisiteuse, il fut clair pour Tom que c’était elle qu’il attendait,et sa docilité de la veille fut expliquée par le salut plein devénération avec lequel il l’accueillit. Après quelques questionsfaites sur sa santé, que sir Édouard assura s’améliorersensiblement depuis deux jours, Anna-Mary entama l’affaire de lapauvre veuve. La bourse que lui avait donnée le capitaine contenaittrente guinées : dix avaient été consacrées à payer les deuxtermes en retard ; cinq à acheter à la mère et aux enfants lesobjets de première nécessité dont ils manquaient depuis bienlongtemps ; deux avaient payé pendant un an l’apprentissage dufils aîné chez un menuisier, qui, en échange de cette petite sommeet de son temps, lui donnait le logement et la nourriture ; lapetite fille était entrée, moyennant deux autres guinées, dans uneécole où elle devait apprendre à lire et à écrire ; quant audernier enfant, qui était un garçon, il était demeuré près de samère, étant trop jeune encore pour qu’elle pensât à s’en séparer.Restait donc à la pauvre femme onze guinées avec lesquelles, à lavérité, elle pouvait vivre quelque temps, mais qui, une foisépuisées, si elle ne trouvait pas quelque place pour utiliser sabonne volonté, la laisseraient dans la même misère qu’auparavant.Cette place, le capitaine l’avait justement disponible : ilfallait à la femme de Georges une aide dans son double service. SirÉdouard offrit de prendre chez lui mistress Denison, et il demeuraconvenu que, le lendemain, elle et le petit Jack seraient installésau château.
Soit reconnaissance pour sa protégée, soitinstinct que sa présence était agréable, Anna-Mary resta près dedeux heures avec le capitaine, et ces deux heures passèrent pourlui comme une minute. Au bout de ce temps, elle se leva et pritcongé de lui, sans que sir Édouard osât la retenir, quoiqu’il eûtdonné tout au monde pour que la belle visiteuse ne le privât pas sitôt de sa compagnie. En sortant, elle trouva Tom qui l’attendaitpour lui demander une recette ; Tom s’était informé dans levillage, il avait été édifié sur les connaissances médicalesd’Anna-Mary, et d’après ce qu’il avait vu la veille et le jourmême, il ne doutait pas qu’elle ne réussît merveilleusement, pourpeu qu’elle voulût bien entreprendre cette cure, que, trois joursauparavant, il regardait comme désespérée. Anna-Mary elle-même nese dissimulait pas la gravité de la situation de sir Édouard :les maladies chroniques, du genre de celle dont était attaqué lecapitaine, pardonnent rarement, et, à moins d’une diversionviolente et soutenue, s’acheminent avec obstination vers unrésultat mortel. Le docteur et le curé ne lui avaient point cachél’influence qu’avait eue sa visite et l’attention inaccoutumée aveclaquelle le malade avait écouté ce qu’on disait pendant tout letemps qu’il avait été question d’elle. Anna-Mary ne s’en étaitpoint étonnée ; elle avait, comme le racontait la veille ledocteur, guéri plus d’une fois par sa présence ; et, dans cegenre de maladie surtout, dont la distraction est le seul remède,elle comprenait parfaitement l’influence que peut avoirl’apparition d’une femme : elle était donc revenue, étaitrestée deux heures près du capitaine, et avait pu juger par ellemême de l’effet que sa présence avait produit sur le malade ;cette présence, elle était disposée à l’accorder au pauvrecapitaine, sans y mettre d’autre importance que celle qu’ilplairait à Dieu d’y attacher pour sa guérison. Aussi, comme larecette qu’elle donna à Tom était exactement pareille àl’ordonnance du docteur, auquel Anna-Mary avait servi plus d’unefois de pieux complice, et que le digne matelot manifestait quelquecrainte au sujet du jus d’herbes, Anna-Mary promit de revenir lelendemain pour présenter elle-même le remède à sir Édouard.
Ce jour-là, ce fut le capitaine qui parla lepremier, et à tout le monde, de la visite qu’il avait reçue. Àpeine eut-il appris que mistress Denison était installée auchâteau, qu’il la fit monter, sous prétexte de lui donner sesinstructions, mais, en effet, pour avoir occasion d’entendre parlerd’Anna-Mary. Il ne pouvait pas mieux s’adresser : mistressDenison, outre sa disposition naturelle à utiliser le don que Dieului avait fait de la parole, était, cette fois, poussée par unsentiment profond de reconnaissance ; elle ne tarit donc pointen éloges sur la sainte, car c’est ainsi que, dans cevillage, on appelait, par anticipation, Anna-Mary. Ce bavardageconduisit sans qu’il s’en aperçut, le capitaine jusqu’à l’heure dudîner. En passant à la salle à manger, il y trouva le docteur.
L’effet que ce dernier avait attendu étaitvisiblement produit : sir Édouard commençait à dérider sasévère physionomie ; aussi, voyant qu’il entrait dans la bonnevoie, le docteur donna au capitaine le conseil de faire mettre leschevaux à la voiture et de sortir, en sa compagnie, après le dîner.Il avait quelques malades à visiter au petit village qu’habitaitAnna, et, si le capitaine consentait à diriger sa promenade de cecôté, il serait enchanté qu’il voulut bien l’y conduire, le poneysur lequel il faisait habituellement ses courses étant gravementindisposé.
Aux premiers mots de cette offre, sir Édouardcommençait à froncer le sourcil ; mais il n’eut pas plus tôtentendu que la promenade proposée devait avoir pour but le villageoù demeurait Anna, qu’il fit donner au cocher l’ordre de se tenirprêt, et qu’à partir de ce moment, ce fut lui qui pressa ledocteur ; il en résulta que celui-ci, qui aimait à dînertranquillement, se promit, à l’avenir, de ne plus donner depareilles ordonnances qu’au dessert.
La distance qui séparait le château du villageétait de quatre milles : les chevaux la franchirent en vingtminutes ; et cependant le capitaine se plaignit, pendant toutce temps, de la lenteur avec laquelle ils avançaient. Enfin, ilsarrivèrent, et la voiture s’arrêta devant la maison dans laquellele docteur avait affaire ; par hasard, c’était juste en facede cette maison qu’était située celle d’Anna, et, en descendant devoiture, le docteur la fit remarquer au capitaine.
C’était une jolie maisonnette anglaise, àlaquelle des contrevents verts et des tuiles rouges donnaient unair de propreté et de joie charmant à voir. Pendant tout le tempsque le docteur consacra à sa visite, sir Édouard ne détourna pointles yeux de la porte par laquelle il espérait toujours voir sortirAnna ; mais son attente fut trompée, et le docteur, après savisite faite, le retrouva en contemplation.
Le docteur monta sur le premier pliant dumarchepied puis, s’arrêtant là, il proposa à sir Édouard comme unechose toute simple, de rendre à Anna-Mary la visite qu’elle avaitfaite au château. Le capitaine accepta avec un empressement quidénotait un progrès toujours croissant dans le retour dessensations, et tous deux s’acheminèrent vers la petite porte. Lecapitaine avoua, depuis, que, pendant ce court trajet, il avaitsenti son cœur battre plus fort qu’au premier branle-bas qu’ilavait entendu.
Le docteur frappa à la porte, et une vieillegouvernante, que les parents d’Anna avaient ramenée de France, etqui avait été son institutrice, vint ouvrir. Anna n’était point àla maison ; on l’avait envoyé chercher pour un enfant atteintde la petite vérole, et qui demeurait dans une chaumière isolée, àun mille du village ; mais, comme le docteur était un ami demademoiselle de Villevieille, il n’en proposa pas moins aucapitaine d’entrer pour visiter l’intérieur du petit cottage, dontla gouvernante s’offrit complaisamment à faire les honneurs. Ilétait impossible de voir quelque chose de plus frais et de pluscharmant que cet intérieur : le jardin semblait une corbeille,et les appartements, quoique d’une simplicité extrême, étaientcependant décorés avec un goût exquis ; un petit atelier depeinture, d’où étaient sortis tous les paysages qui ornaient lesmurailles, un cabinet d’étude, dans lequel on voyait un piano toutouvert, et une bibliothèque choisie de livres français et italiens,indiquaient que les rares moments que la charité laissait à lamaîtresse de cette demeure étaient employés à des distractionsartistiques ou à des lectures instructives. Cette petite maisonétait la propriété d’Anna, ses parents l’ayant achetée et la luiayant laissée avec les quarante livres sterling de rente qui, ainsique nous l’avons dit, formaient toute sa fortune. Le capitaine,pris d’une curiosité qui fit grand plaisir au docteur, la visitadepuis l’office jusqu’au grenier, à l’exception cependant de lachambre à coucher, ce sanctum sanctorum des maisonsanglaises.
Mademoiselle de Villevieille, sans riencomprendre à cette investigation, sentit cependant que ceux quil’avaient faite, et surtout le capitaine, devaient avoir besoin dese reposer. Arrivée au salon, elle offrit donc aux visiteurs des’asseoir, et sortit pour préparer le thé. Resté seul avec ledocteur, sir Édouard retomba dans le silence qu’il avait interrompupour faire à mademoiselle de Villevieille une foule de questionsrelatives à Anna ou à ses parents. Mais, cette fois, le docteur futsans inquiétude, car ce silence était de la rêverie et non dumutisme. Le capitaine était plongé au plus profond de sesréflexions, lorsque la porte par laquelle était sortie mademoisellede Villevieille se rouvrit ; mais, au lieu de la gouvernante,ce fut Anna qui entra, portant d’une main une théière, et del’autre une assiette de sandwichs ; elle était revenue àl’instant, et, ayant appris qu’elle avait des hôtes sur lesquelselle était loin de compter, elle avait voulu leur faire elle mêmeles honneurs de la maison.
En l’apercevant, le capitaine se leva avec unmouvement visible de plaisir et de respect, et salua la bienarrivée. Celle-ci commença par déposer sur la table à thé cequ’elle apportait, puis rendit au capitaine, en échange de sonsalut, une révérence française et un bonjour anglais. Anna-Maryétait charmante en ce moment : la course qu’elle venait defaire lui avait donné ces vives couleurs de la santé qui succèdent,par moments et dans certaines occasions, à cette première fraîcheurde la jeunesse qui disparaît si vite. Ajoutez à cela un certainembarras de trouver chez elle deux personnes étrangères, joint àune volonté grande de leur rendre cette courte visite agréable, etl’on comprendra qu’en face d’elle le capitaine eut une loquacitéque, depuis bien longtemps, le digne docteur ne lui avait pas vue.Il est vrai que cette loquacité ne fut peut-être pas strictementrenfermée dans les règles des convenances, et qu’un rigideobservateur des formes eût peut-être trouvé que les éloges tenaientdans la conversation de sir Édouard une trop grande place. Mais lecapitaine ne savait dire que ce qu’il pensait, et il pensaitbeaucoup de bien d’Anna-Mary. Cependant sa préoccupation ne fut passi grande qu’il ne s’aperçut que la théière et l’argenterieportaient des armoiries surmontées d’un tortil[3] debaron. Sans qu’il se rendît compte de la cause, cela fit plaisir àson vieil orgueil aristocratique. Sir Édouard aurait été humilié detrouver une telle supériorité chez une fille du peuple ou de labourgeoisie.
Ce fut le docteur qui se vit forcé de rappelerau capitaine que sa visite durait depuis deux heures. Sir Édouardeut quelque peine à reconnaître la vérité de cette assertion ;mais à peine lui fut-elle démontrée par un coup d’œil jeté sur samontre, à laquelle il en appelait, qu’il comprit toutel’inconvenance d’une plus longue station. En conséquence, il pritcongé d’Anna en lui faisant promettre de venir, le lendemain, avecmademoiselle de Villevieille, prendre, à son tour, le thé auchâteau. Anna promit en son nom et au nom de sa gouvernante, et lecapitaine remonta en voiture.
– Pardieu ! docteur, dit le capitaine enrentrant au château, vous avez parfois d’excellentes idées, et jene sais pourquoi nous ne faisons pas tous les jours une pareillepromenade, au lieu de laisser engorger les jambes de meschevaux.
Le lendemain, le capitaine se leva une heureplus tôt que d’habitude, et parcourut le château, donnant lui-mêmeles instructions qu’il croyait nécessaires à la grande solennitéqui s’apprêtait. L’ordre et la propreté avec lesquels était tenuela petite maison d’Anna-Mary avaient séduit sir Édouard, et ilavait résolu que désormais Williams-house serait mis sur le mêmepied ; en conséquence, outre le cirage des parquets et lefrottage des meubles, il ordonna, par extraordinaire, ledébarbouillage des tableaux. Il en résulta que les ancêtres ducapitaine, qui étaient couverts d’une véritable couche depoussière, semblèrent reprendre une nouvelle vie, et regarder d’unœil plus vif ce qui allait se passer dans ces vieux appartementsoù, depuis vingt-cinq ans, si peu de choses se passaient. Quant audocteur, il suivait le capitaine, qui semblait avoir retrouvé, pources préparatifs, tout le feu de ses belles années, en se frottantles mains avec un air de parfaite satisfaction. M. Sanders arrivasur ces entrefaites, et, voyant tout le monde à l’œuvre avec tantd’empressement, demanda si c’était que le roi Georges allaitvisiter le Derbyshire ; et son étonnement ne fut pas médiocre,lorsqu’il apprit que tout ce remue-ménage se faisait à l’occasiond’une tasse de thé qu’Anna-Mary devait venir prendre au château.Quant à Tom, il était tombé, depuis trois jours, dans lastupéfaction la plus profonde, et, à mesure que ses craintess’évanouissaient au sujet du spleen, elles se tournaient du côté dela folie ; le docteur seul paraissait marcher hardiment danscette voie obscure pour tous et suivre un plan arrêté dans sonesprit. Quant au digne M. Robinson, il voyait l’état de sir Édouardamélioré, et c’était tout ce qu’il demandait, habitué qu’il était às’en remettre à la Providence des moyens, et à rendre grâces à Dieudes résultats.
À l’heure dite, Anna-Mary et mademoiselle deVillevieille arrivèrent, sans se douter que leur visite avaitoccasionné tant de préparatifs. Ce fut, à son tour, le capitainequi fit les honneurs de son château. À le voir si alerte et siaffairé, quoique encore pâle et faible, il était impossible decroire que ce fût le même homme qui, huit jours auparavant, setraînait dans ces mêmes appartements, lent et muet comme une ombre.Pendant qu’on prenait le thé, le temps, ordinairement si brumeux aumois d’octobre, dans les contrées septentrionales de l’Angleterre,s’éclaircit tout à coup, et un rayon de soleil glissa entre deuxnuages comme un dernier sourire du ciel. Le docteur en profita pourproposer une promenade dans le parc ; les visiteusesacceptèrent. Le docteur offrit son bras à mademoiselle deVillevieille, et le capitaine le sien à miss Anna ; il futd’abord un peu embarrassé de ce qu’il allait dire dans cette espècede tête-à-tête ; mais Anna-Mary était en même temps si simpleet si gracieuse, que cet embarras disparut au premier mot qu’elleprononça. Anna avait beaucoup lu, le capitaine avait beaucoupvu ; entre gens pareils, la conversation ne peut tomber :le capitaine raconta ses campagnes et ses voyages, comment deuxfois il avait manqué de périr enfermé dans les glaces polaires, etcomment il avait fait naufrage dans les mers de l’Inde ; puisvint l’histoire de ses onze combats, et du dernier, le plusterrible de tous, où, une cuisse emportée, il s’était relevé sur lepont pour battre des mains en voyant s’abîmer un vaisseau dontl’équipage tout entier avait mieux aimé périr que de se rendre, ets’était enfoncé dans la mer, son pavillon cloué à son grand mât, etaux cris de : « Vive la France ! », « Vivela République ! », Anna avait commencé à écouter parcomplaisance ; puis, peu à peu, l’intérêt était venu, tant ilest vrai que, si inexpérimenté que soit le narrateur, il y atoujours une éloquence puissante dans le récit des grandes choses,fait par celui qui les a vues. Le capitaine avait cessé de parler,qu’Anna écoutait encore, et la promenade avait duré deux heuressans que le capitaine eût éprouvé la moindre fatigue ni Anna lemoindre ennui. Ce fut mademoiselle de Villevieille, que laconversation du docteur préoccupait le moins, à ce qu’il paraît,qui vint rappeler à sa jeune maîtresse qu’il était temps deretourner au village.
L’absence d’Anna-Mary ne se fit pas sentirimmédiatement après son départ, son apparition avait rempli toutela journée de sir Édouard ; mais, lorsque, le lendemain, ilpensa qu’il n’y avait aucune raison pour qu’elle vînt au château,et que lui n’avait aucun prétexte pour aller au village, il luisembla que la matinée dans laquelle il entrait n’aurait pas de fin,et Tom le trouva aussi triste et aussi abattu qu’il l’avait vu, laveille, alerte et joyeux.
Le capitaine était arrivé jusqu’à l’âge dequarante cinq ans avec un cœur vierge de tout amour. Entré auservice de Sa Majesté Georges III, au moment où il sortait à peinede l’enfance, la seule femme qu’il eut connue était sa mère. Sonâme s’était ouverte d’abord aux grands spectacles de lanature ; les instincts tendres y avaient été étouffés par leshabitudes sévères, et, tant qu’il avait été à bord de son bâtiment,il avait considéré une moitié de la création comme une chose deluxe que Dieu avait semée sur la terre, ainsi qu’il a fait desfleurs qui brillent et des oiseaux qui chantent. Il faut conveniraussi que celles de ces fleurs ou ceux de ces oiseaux qu’il avaitrencontrés n’avaient rien de séduisant. C’étaient quelquesmaîtresses de cabaret, tenant les hôtels les plus achalandés desdifférents ports où il avait relâché, des négresses de la côte deGuinée ou de Zanguebar, des Hottentotes du Cap ou des Patagones dela Terre de Feu. L’idée que sa race s’éteindrait avec lui n’étaitjamais venue au capitaine, ou, dans le cas contraire, ne lui avaitpas causé, sans doute, une inquiétude bien grande. Grâce à cetteindifférence passée, il était probable que la première femme un peujeune, un peu jolie, un peu spirituelle qui croiserait le chemin ducapitaine, le ferait changer de route ; à bien plus forteraison surtout si cette femme, comme Anna Mary, était remarquablesous tous les rapports. Or, comme on l’a vu, ce qui devait arriverarriva. Le capitaine, qui ne pensait pas à être attaqué, ne s’étaitpas occupé de la défense, si bien qu’il avait été mis hors decombat et fait prisonnier à la première escarmouche.
Le capitaine passa la journée comme un enfantqui a égaré son plus beau jouet et qui refuse de se distraire avecles autres. Il bouda Tom, tourna le dos à M. Sanders, et ne parutreprendre quelque bonne humeur qu’en apercevant le docteur, qui, àl’heure accoutumée, venait faire sa partie. Mais ce n’était pasl’affaire du capitaine ; il laissa Tom, M. Sanders et le curéchercher un quatrième partenaire, et emmena le docteur dans sachambre, sous un prétexte aussi maladroit que s’il n’eût eu quedix-huit ans. Là, il lui parla de tout, hors de ce qu’il avaitvéritablement à lui dire, lui demanda des nouvelles du malade qu’ilavait au village, lui offrit de l’y conduire le lendemain :malheureusement, le malade était guéri. Sir Édouard chercha alorsune querelle au digne Esculape qui guérissait tout le monde,excepté lui, qui, ce jour-là, s’était mortellement ennuyé. Ilajouta qu’il se sentait plus malade que jamais, et déclara qu’ilétait perdu s’il passait seulement encore trois jours comme celuiqui venait de s’écouler. Le docteur ordonna au capitaine les jusd’herbes, les biftecks et la distraction. Le capitaine envoyapromener le docteur, et se coucha plus maussade qu’il ne l’avaitjamais été, mais sans avoir osé prononcer une seule fois le nomd’Anna-Mary. Le docteur se retira en se frottant les mains ;c’était un drôle d’homme que le docteur.
Le lendemain, ce fut bien autre chose ;sir Édouard n’était pas abordable. Une seule pensée vivait dans sonesprit, un seul désir animait son cœur : voir Anna-Mary… Maiscomment la voir ? Le hasard les avait rapprochés la premièrefois ; la reconnaissance avait ramené Anna le lendemain ;le capitaine avait fait une visite de convenance ; miss Annaavait rendu sa visite au capitaine : tout s’arrêtait là ;et il aurait fallu une imagination plus féconde en expédients quene l’était celle de sir Édouard, pour le tirer de la situationperplexe où il se trouvait. Le capitaine n’avait plus d’espoir quedans les veuves et les orphelins ; mais il ne meurt pas unpauvre diable tous les jours, et ce pauvre diable fût-ilmort ? peut-être Anna-Mary n’eût-elle pas osé venir renouvelersa demande au capitaine. C’eût été un tort : sir Édouardétait, à cette heure, en disposition de placer toutes les veuves etd’adopter tous les orphelins du monde.
Le temps était pluvieux, ce qui ne permettaitpas au capitaine d’espérer qu’Anna-Mary viendrait au château ;en conséquence, il ordonna de mettre les chevaux à la voiture,résolu qu’il était de sortir lui même. Tom demanda s’il devaitaccompagner le capitaine, mais le capitaine répondit brusquementqu’il n’avait pas besoin de lui, et, lorsque le cocher, voyant sonmaître installé dans le carrosse, vint lui demanderrespectueusement où il fallait le conduire, celui-ci, à qui touteroute était indifférente parce qu’il n’osait pas indiquer la seulequ’il désirait prendre, lui répondit :
– Où tu voudras.
Le cocher réfléchit un instant ; puis,remontant sur son siège, il partit au galop. La pluie tombait partorrents, et il était évident qu’il était pressé lui même d’arriverquelque part. En effet, au bout d’un quart d’heure, il s’arrêta. Lecapitaine, qui jusque-là, plongé dans ses réflexions, était restécouché au fond de sa voiture, mit le nez à la portière : ilétait à la porte de l’ex-malade du docteur, et, par conséquent, enface de la maison d’Anna-Mary. Le cocher s’était rappelé que, ladernière fois qu’il était venu au même endroit, son maître étaitresté deux heures en visite, et il espérait que, si le capitainefaisait cette fois ainsi que l’autre, la pluie passerait pendantces deux heures, et qu’il aurait du beau temps pour le retour. Lecapitaine tira le cordon attaché au bras du cocher ; celui-cidescendit et ouvrit la portière.
– Que diable fais-tu ? dit lecapitaine.
– Eh bien, je m’arrête, Votre Honneur.
– Et où t’arrêtes-tu ?
– Ici.
– Et pourquoi ici ?
– Est-ce que ce n’est pas ici que Votreseigneurie voulait venir ?
Hélas ! le pauvre diable avait devinéjuste sans s’en douter. En effet, c’était bien là que sir Édouardvoulait venir ; aussi ne trouva-t-il rien à dire à cetteréponse.
– Tu as raison, dit le capitaine ;aide-moi à descendre.
Le capitaine descendit et frappa à la porte del’ex malade, dont il ne savait pas même le nom. Ce fut leconvalescent lui-même qui vint lui ouvrir. Le capitaine prétextal’intérêt que lui avait inspiré le cas grave où se trouvait lemalade lorsqu’il avait lui même, quatre jours auparavant, amené ledocteur, et ajouta qu’il était venu en personne pour prendre de sesnouvelles. L’ex-malade, qui était un gros brasseur qu’uneindigestion, prise au dîner des noces de sa fille, avait forcé derecourir à la science du docteur, fut très sensible à la visite ducapitaine, le fit entrer dans sa plus belle chambre, le supplia delui faire l’honneur de s’asseoir, et apporta devant lui tous seséchantillons de bière.
Le capitaine plaça sa chaise de manière àpouvoir, tout en causant, regarder dans la rue, et se versa unverre de porter pour avoir le droit de rester tant que le verre neserait pas bu. Quant au brasseur, il entra, pour satisfaire àl’intérêt que lui avait témoigné le capitaine, dans tous lesdétails de l’indisposition dont il venait d’être victime, et quin’était aucunement due à l’intempérance, mais à l’imprudence qu’ilavait faite de boire deux doigts de vin, liqueur pernicieuse s’ilen fut jamais. Le brasseur profita de cette occasion pour faire sesoffres au Capitaine, et le capitaine fit prix pour deux tonneaux debière. Puis, comme ce marché avait établi une certaine familiaritéentre le brasseur et le capitaine, le brasseur se hasarda à luidemander ce qu’il regardait dans la rue.
– Je regarde, reprit le capitaine, cettepetite maison à contrevents verts qui est en face de la vôtre.
– Ah ! fit le brasseur, la maison de lasainte.
Nous avons déjà dit que c’était sous ce nomque l’on désignait généralement Anna-Mary.
– Elle est jolie, dit le capitaine.
– Oui, oui, c’est un beau brin de fille,répondit le brasseur, qui croyait que le capitaine parlait de savoisine, mais surtout c’est une brave créature ; tenez,aujourd’hui, malgré le temps qu’il fait, elle est allée, à cinqmilles d’ici, soigner une pauvre mère qui avait déjà six enfants detrop et qui vient d’accoucher de deux autres. Elle allait partir àpied, parce que rien ne l’arrête quand il s’agit d’une bonneaction ; mais je lui ai dit : « Prenez ma carriole,miss Anna, prenez ma carriole. ». Elle ne le voulaitpas ; je lui ai dit : « Prenez-la ! » Etelle l’a prise.
– Tenez, j’y pense, dit sir Édouard, vousm’enverrez quatre tonneaux de bière au lieu de deux.
– Que Votre Seigneurie songe bien, pendantqu’elle y est, s’il ne lui en faut pas davantage, répondit lebrasseur.
– Non, non, dit en souriant le capitaine. Maisje ne parlais pas de miss Anna ; je parlais de lamaison : je disais que la maison est jolie.
– Oui, oui, pas mal ; mais c’est tout cequ’elle possède avec une petite rente de rien, dont les mendiantslui enlèvent encore la moitié ; ce qui fait qu’elle ne peutpas même boire de bière, pauvre fille ! et qu’elle boit del’eau.
– Vous savez que c’est l’habitude desFrançaises, dit le capitaine, et miss Anna a été élevée parmademoiselle de Villevieille, qui est française.
– Écoutez, Votre Honneur, reprit le brasseuren secouant la tête, il n’est pas naturel de boire de l’eau quandon peut boire de la bière. Oui, je sais bien que c’est l’habitudedes Françaises de boire de l’eau et de manger dessauterelles ; mais miss Anna est Anglaise, et de la vieilleAngleterre même, fille du baron Lampton, un brave homme, que monpère a connu du temps du Prétendant, et qui s’est battu comme undiable à Preston-Pans, ce qui fit qu’il perdit toute sa fortune etfut longtemps exilé en France. Oh ! voyez-vous, Votre Honneur,non ! non ! ce n’est pas par goût, c’est par nécessité,qu’elle boit de l’eau ; et cependant, si elle avait voulu,elle aurait pu boire de la bière, et de la fameuse, tout le restede sa vie.
– Et comment cela ?
– Parce que mon fils aîné avait fait la foliede s’amouracher d’elle et qu’il voulait absolument l’épouser.
– Et vous vous y êtes opposé ?
– Tant que j’ai pu, mon Dieu !Comment ! un garçon qui aura dix mille bonnes livres sterlingen mariage, et qui pouvait trouver le double et le triple, épouserune fille qui n’a rien ! Mais il n’y a pas eu moyen de luifaire entendre raison, et il m’a fallu consentir.
– Et alors ? dit le capitaine d’une voixtremblante.
– Alors, c’est elle qui a refusé.
Le capitaine respira.
– Et cela, voyez-vous, par orgueil et parcequ’elle est de noblesse. Ah ! tous ces nobles ! VotreHonneur, je voudrais que le diable…
– Un instant, dit le capitaine en se levant,j’en suis, moi.
– Oh ! Votre Honneur, répondit lebrasseur, je ne parle que de ceux qui ne boivent que de l’eau ou duvin ; je ne peux pas dire cela pour Votre Honneur qui m’ademandé quatre tonneaux de bière.
– Six, répondit le capitaine.
– Oui, six ! s’écria le brasseur ;c’est moi qui me trompais. C’est tout ce qu’il faut à VotreSeigneurie ? continua le brasseur en suivant sir Édouard lechapeau à la main.
– C’est tout. Adieu, mon brave homme.
– Adieu, Votre Honneur.
Le capitaine remonta en voiture.
– Au château ? dit le cocher.
– Non, chez le docteur, répondit lecapitaine.
Il pleuvait à verse. Le cocher reprit engrommelant place sur son siège, et mena le capitaine ventre àterre. Au bout de dix minutes, il était arrivé. Le docteur n’étaitpas chez lui.
– Où faut-il conduire Votre Honneur ? ditle cocher.
– Où tu voudras, répondit le capitaine.
Cette fois, le cocher profita de la permissionet rentra au château ; quant au capitaine, il remonta dans sachambre sans parler à personne.
– Il est fou ! dit le cocher à Tom, qu’ilrencontra sous le vestibule.
– Eh bien, veux-tu que je te dise, mon pauvrePatrice, répondit Tom, j’en ai peur !
En effet, une si grande agitation avaitsuccédé à l’apathie du capitaine, et cela d’une manière si subiteet si inattendue, qu’il était permis aux deux braves serviteurs,qui en ignoraient la cause véritable, d’avoir conçu l’opinion unpeu hasardée qu’ils venaient d’exprimer à demi-voix ; aussifût-ce celle qu’ils transmirent, le soir même, au docteur,lorsqu’il arriva à son heure accoutumée.
Le docteur les écouta avec la plus grandeattention, les interrompant de temps en temps par des « tantmieux ! » plus ou moins accentués ; puis, lorsqu’ilseurent fini, il monta à la chambre de sir Édouard en se frottantles mains. Tom et Patrice le regardèrent en secouant la tête.
– Ah ! dit le capitaine du plus loinqu’il aperçut le docteur, venez, mon pauvre ami ; je suis bienmalade, allez !
– Vraiment ? répondit le docteur. Ehbien, mais c’est déjà quelque chose que de vous en apercevoir.
– Je crois que, depuis huit jours, j’ai lespleen, continua le capitaine.
– Et moi, je crois que, depuis huit jours,vous ne l’avez plus, reprit le docteur.
– Je m’ennuie de tout.
– De presque tout.
– Je m’ennuie partout.
– Presque partout.
– Tom m’est insupportable.
– Je comprends cela.
– M. Robinson m’assomme.
– Dame, ce n’est pas son état d’êtreamusant.
– M. Sanders me crispe.
– Je le crois bien, un intendant honnêtehomme !
– Eh ! tenez, vous-même, docteur, il y ades moments…
– Oui ; mais il y en a d’autres…
– Que voulez-vous dire ?
– Je m’entends.
– Docteur, nous nous brouillerons !
– Je chargerai Anna-Mary de nousraccommoder.
Sir Édouard devint rouge comme un enfant prisen faute.
– Parlons franchement, capitaine, continua ledocteur.
– Je ne demande pas mieux, répondit sirÉdouard.
– Vous êtes-vous ennuyé le jour où vous êtesallé prendre le thé chez Anna-Mary ?
– Pas une minute.
– Vous êtes-vous ennuyé le jour où Anna-Maryest venue prendre le thé chez vous ?
– Pas une seconde.
– Vous ennuieriez-vous, si vous aviez, chaquematin, la certitude de la voir ?
– Jamais.
– Et, alors, Tom vous serait-ilinsupportable ?
– Tom ! mais je l’aimerais de toute monâme.
– M. Robinson vous assommerait-ilencore ?
– Il me semble que je le chérirais.
– M. Sanders vous crisperait-iltoujours ?
– Je le porterais dans mon cœur.
– Et seriez-vous tenté de vous brouiller avecmoi ?
– Avec vous, docteur, ce serait à la vie et àla mort.
– Vous ne vous sentiriez plusmalade ?
– J’aurais vingt ans, docteur.
– Vous ne vous croiriez plus attaqué duspleen ?
– Je serais gai comme un marsouin.
– Eh bien, rien n’est plus facile que de voirAnna-Mary tous les jours.
– Que faut-il faire, docteur ? Dites,dites.
– Il faut l’épouser.
– L’épouser ? s’écria le capitaine.
– Eh ! pardieu ! oui,l’épouser : vous savez bien qu’elle n’entrera pas chez vouscomme fille de compagnie.
– Mais, docteur, elle ne veut pas semarier.
– Chanson de jeune fille.
– Elle a refusé des partis très riches.
– Des marchands de bière. La fille du baronLampton faisant les honneurs d’un comptoir, c’eût étéjoli !
– Mais, docteur, je suis vieux.
– Vous avez quarante-cinq ans, et elle en atrente.
– Mais il me manque une jambe.
– Elle vous a toujours vu comme cela, elledoit y être habituée.
– Mais, docteur, je suis d’un caractèreinsupportable.
– Vous êtes le meilleur homme du monde.
– Vous croyez ? dit le capitaine avec undoute d’une naïveté parfaite.
– J’en suis sûr, répondit le docteur.
– Il n’y a, dans tout cela, qu’unedifficulté.
– Laquelle ?
– C’est que jamais je n’oserai lui dire que jel’aime.
– Eh ! où est la nécessité que ce soitvous qui le lui disiez ?
– Qui s’en chargera à ma place ?
– Moi, pardieu !
– Docteur, vous me sauvez la vie.
– C’est mon état.
– Et quand irez-vous ?
– Demain, si vous voulez.
– Pourquoi pas aujourd’hui ?
– Mais, aujourd’hui, elle n’est pas chezelle.
– Vous attendrez qu’elle y rentre.
– Je vais faire seller mon poney.
– Prenez ma voiture, plutôt.
– Faites atteler, alors.
Le capitaine sonna à casser la sonnette.Patrice accourut tout effrayé.
– Mettez les chevaux, dit le capitaine.
Patrice sortit plus convaincu que jamais quele capitaine avait perdu la tête. Derrière Patrice, entraTom ; le capitaine lui sauta au cou. Tom poussa un grossoupir ; il n’y avait pas de doute, le capitaine étaitcomplètement fou. Un quart d’heure après, le docteur partait, munide ses pleins pouvoirs.
La visite eut le résultat le plus satisfaisantpour sir Édouard et pour moi : pour sir Édouard, en ce que,six semaines après, il épousa Anna-Mary ; pour moi, en ce que,dix mois après qu’il l’eût épousée, je vins heureusement aumonde.
Je ne me rappelle rien autre chose des troispremières années de ma vie, si ce n’est que ma mère m’a toujoursdit que j’étais un enfant charmant.
Au plus loin que mes regards puissent sereporter en arrière, je me vois roulant sur une vaste pelouse degazon qui s’étendait en face du perron, et au milieu de laquelles’élevait un massif de lilas et de chèvrefeuilles, tandis que mamère, assise sur un banc peint en vert, levait de temps en tempsles yeux de dessus son livre ou de dessus sa tapisserie pour mesourire et m’envoyer des baisers. Vers les dix heures du matin,après avoir lu les journaux, mon père paraissait sur leperron ; ma mère courait à lui ; je la suivais sur mespetites jambes, et j’arrivais au bas des marches en même tempsqu’elle les redescendait avec lui. Alors nous faisions une petitepromenade, qui avait presque toujours pour but l’endroit qu’onappelait la grotte du Capitaine ; nous nous asseyions sur lebanc où sir Édouard était assis la première fois qu’il aperçutAnna-Mary. Georges venait nous dire que les chevaux étaient à lavoiture ; nous allions faire une course de deux ou troisheures, une visite, soit à mademoiselle de Villevieille, qui avaithérité des quarante livres sterling de rente et de la petite maisonde ma mère, soit à quelque famille malade ou pauvre, à laquelle lasainte apparaissait toujours comme un ange gardien etconsolateur ; puis, du meilleur appétit du monde, nousrevenions dîner au château. Au dessert, je devenais la propriété deTom, et c’était mon heure de joie : il m’emportait sur sonépaule, et m’emmenait voir les chiens et les chevaux, me dénichaitdes nids au plus haut des arbres, tandis que je lui tendais lesmains d’en bas en criant : « Prends garde de tomber, monami Tom ! ». Enfin, il me ramenait écrasé de fatigue etles yeux à demi fermés par le sommeil ; ce qui ne m’empêchaitpas de faire très mauvaise mine à M. Robinson, dont l’arrivée étaitpresque toujours le signal de ma retraite. En cas de trop granderésistance de ma part, c’était encore à Tom qu’on avaitrecours ; alors il entrait dans le salon, et avait l’air dem’emporter malgré tout le monde ; je sortais en grommelant, etTom me couchait dans un hamac qu’il balançait en me contant toutessortes d’histoires qui m’endormaient ordinairement à la premièresyllabe ; puis ma bonne mère venait et me transportait duhamac dans mon lit. Qu’on me pardonne tous ces détails : àl’heure où j’écris ces lignes, mon père, ma mère ni Tom, n’existentplus, et je me retrouve seul, à l’âge où mon père y est revenu, ence vieux château, dans le voisinage duquel il ne reste plusd’Anna-Mary.
Je me rappelle le premier hiver qui vint,parce qu’il fut pour moi la source de nouveaux plaisirs ; iltomba beaucoup de neige, et Tom inventa mille moyens, fourchettes,trappes, filets, etc., pour prendre les oiseaux qui, manquant denourriture dans les champs, se rapprochaient des maisons pour entrouver. Mon père nous avait abandonné un grand hangar que Tomavait fait fermer par un treillage assez fin pour que les pluspetits oiseaux ne pussent point passer au travers : c’est dansce hangar que nous enfermions tous nos prisonniers, qui ytrouvaient ample nourriture et bon abri dans trois ou quatre sapinsen caisse que Tom y avait fait transporter. Je me rappelle qu’à lafin de l’hiver le nombre des captifs était incalculable. Tout montemps se passait à les regarder ; je ne voulais plus pour rienau monde rentrer au château, à peine pouvait-on m’avoir aux heuresdes repas. Ma mère s’inquiétait d’abord pour ma santé ; mais,lorsque mon père lui montrait, en les pinçant entre ses doigts, mesgrosses joues rouges, elle se rassurait et me laissait retourner àma volière. Au printemps, Tom m’annonça que nous allions lâchertous nos pensionnaires. Je jetai d’abord les hauts cris ; maisma mère me démontra, avec cette logique du cœur qui lui était sinaturelle, que je n’avais pas le droit de garder de force depauvres oiseaux que j’avais pris par surprise. Elle m’expliqua quec’était injuste de profiter de la détresse du faible pour leréduire en esclavage ; elle me montra les oiseaux, auxpremiers bourgeons qui reparurent, essayant de passer à travers letreillage pour se répandre au milieu de cette nature qui revenait àla vie, et ensanglantant leurs petites têtes aux barreaux de fil defer qui les retenaient captifs. Pendant une nuit, un d’euxmourut : ma mère me dit que c’était le chagrin de ne pas êtrelibre. Le même jour, j’ouvris la cage, et tous mes prisonnierss’envolèrent en chantant dans le parc.
Le soir, Tom vint me prendre, et, sans me riendire, me conduisit à ma volière : ma joie fut grande, lorsqueje la vis presque aussi peuplée que le matin ; les troisquarts de mes petits commensaux s’étaient aperçus que le feuillagedu parc n’était pas encore assez touffu pour les garantir du ventde la nuit, et ils étaient revenus chercher l’abri de leurs sapins,où ils chantaient leurs plus doux chants, comme pour me remercierde l’hospitalité que je leur donnais. Je revins tout joyeuxraconter cet événement à ma mère, et ma mère m’expliqua ce quec’était que la reconnaissance.
Le lendemain, lorsque je me réveillai, jecourus à ma volière, et trouvai tous mes locataires déménagés, àl’exception de quelques moineaux francs, qui, plus familiers queles autres, faisaient, au contraire, toutes leurs dispositions pourprofiter du local que leur abandonnaient leurs camarades. Tom meles montra transportant à leur bec de la paille et de la laine, etm’expliqua que c’était pour faire leurs nids. Je sautai de joie enpensant que j’allais avoir des petits oiseaux que je pourraisregarder grossir sans prendre la peine de grimper au haut d’unarbre, comme je l’avais vu faire à Tom.
Les beaux jours arrivèrent, les moineauxpondirent, et les œufs devinrent des moineaux. Je les suivis dansleur développement avec un bonheur que je me rappelle encoreaujourd’hui, lorsque, après quarante ans passés, je me retrouve enface de cette volière toute brisée. Il y a pour l’homme un si grandcharme dans tous ces premiers souvenirs, que je ne crains pas defatiguer mes lecteurs en m’appesantissant un peu sur les miens,tant je suis sûr qu’ils se trouveront en contact avec quelques-unsdes leurs. D’ailleurs, il est permis, lorsqu’on a un long voyage àfaire à travers des volcans enflammés, des plaines sanglantes etdes déserts glacés, de s’arrêter un instant au milieu des vertes etdouces prairies que l’on rencontre presque toujours au commencementdu chemin.
L’été vint, et nos promenades s’agrandirent.Un jour, Tom me mit, comme d’habitude, sur son épaule ; mamère m’embrassa plus tendrement que de coutume ; mon père pritsa canne et vint avec nous. Nous traversâmes le parc, nous suivîmesles bords de la petite rivière, et nous arrivâmes au lac. Ilfaisait très chaud. Tom ôta sa veste et sa chemise ; puis,s’approchant du bord, il éleva les mains au-dessus de sa tête, fitun bond pareil à celui que j’avais vu faire parfois aux grenouillesque mon approche faisait fuir, et disparut dans le lac. Je poussaiun grand cri et voulus courir au bord, je ne sais dans quelleintention, mais peut-être pour m’élancer après lui : mon pèreme retint. Je criais du plus profond de mon cœur, en trépignant dedésespoir : « Tom ! mon ami Tom ! »,lorsque je le vis reparaître. Alors je le rappelai à moi avec detelles instances, qu’il revint aussitôt ; je ne fus rassuréque lorsque je le vis dehors.
Alors mon père me montra les cygnes quiglissaient à la surface de l’eau, les poissons qui nageaient àquelques pieds au-dessous d’elle, et m’apprit qu’en combinant sesmouvements d’une certaine manière l’homme était parvenu, malgré sonpeu de dispositions naturelles pour cet exercice, à resterplusieurs heures dans l’élément des poissons et des cygnes.Joignant alors le précepte à la démonstration, Tom redescendit toutdoucement dans le lac, et, cette fois, sans disparaître ; ilnagea sous mes yeux, me tendant les bras de temps en temps, et medemandant si je voulais venir avec lui. J’étais combattu entre lacrainte et le désir, lorsque mon père, voyant ce qui se passait enmoi, dit à Tom :
– Ne le tourmente pas davantage, il apeur.
Ce mot était un talisman avec lequel on mefaisait faire tout ce qu’on voulait. J’avais toujours entenduparler, à Tom et à mon père, de la peur comme d’un sentiment siméprisable, que, tout enfant que j’étais, je rougis à l’idée qu’onpouvait supposer que je l’éprouvais.
– Non, je n’ai pas peur, dis-je, et je veuxaller avec Tom.
Tom revint à terre. Mon père me déshabilla, memit sur le dos de Tom, autour du cou duquel j’enlaçai mesbras ; Tom se remit à l’eau en me recommandant de ne pas lelâcher. Je n’avais garde !
Tom dut sentir, à la pression de mes bras, quemon courage n’était pas si grand que je voulais le faire croire. Aupremier moment, le froid de l’eau m’étouffa ; peu à peu,cependant, je m’y habituai : le lendemain, Tom m’attacha surune botte de joncs et nagea près de moi en m’indiquant lesmouvements ; huit jours après, je me soutenais seul ; àl’automne, je savais nager.
Ma mère s’était réservé le reste de monéducation ; mais elle savait entourer les leçons qu’elle medonnait de tant d’amour, et ses ordres d’une si douce raison, queje confondais mes heures de récréation avec mes heures d’étude, etque l’on n’avait aucune peine à me faire quitter les unes pour lesautres. Nous étions à l’automne, le temps commençait à serefroidir ; les promenades au lac me furent interdites, etcela me fit d’autant plus de chagrin, que j’eus bientôt lieu desoupçonner qu’il se passait de ce côté quelque chosed’extraordinaire.
En effet, j’avais vu arriver à Williams-housedes figures inconnues ; mon père s’était longtemps entretenuavec ces étrangers ; enfin, ils avaient paru tomber d’accord.Tom était sorti avec eux par la porte du parc qui donnait sur laprairie ; mon père était allé les rejoindre, et, à son retour,il avait dit à ma mère : « Tout sera prêt pour leprintemps prochain. » Ma mère avait souri comme d’habitude, cen’était donc pas une chose inquiétante ; mais, quel qu’il fût,ce mystère n’en piquait pas moins ma curiosité. Chaque soir, ceshommes revenaient souper et coucher au château et il ne se passaitpas de jour que, de son coté, mon père n’allât leur faire unevisite.
L’hiver vint, et avec lui la neige. Cettefois, nous n’eûmes pas besoin de tendre des trappes et des filetspour attraper les oiseaux ; nous n’eûmes qu’à ouvrir lesportes de la volière : tous nos pensionnaires de l’annéeprécédente revinrent, et avec eux beaucoup d’autres à qui, sansdoute, ils avaient vanté, dans leur langage, la bonne hospitalitéqu’ils avaient reçue. Ils furent les bienvenus tous tant qu’ilsétaient, et retrouvèrent leur chènevis, leur millet et leurssapins.
Pendant les longues heures de cet hiver, mamère avait achevé de m’apprendre à lire et à écrire, et mon pèreavait commencé à me donner les premiers éléments de géographie etde marine. J’étais très ardent amateur de tous les récits devoyages. Je savais par cœur les Aventures de Gulliver, etje suivais sur un globe les entreprises de Cook et de La Pérouse.Mon père avait sous verre, sur la cheminée de sa chambre, un modèlede frégate qu’il me donna, et bientôt je sus le nom de toutes lespièces qui composent un bâtiment. Au printemps suivant, j’étais unthéoricien fort remarquable, auquel il ne fallait plus que de lapratique ; et Tom prétendait que, comme sir Édouard, je nepouvais manquer d’arriver au grade de contre-amiral ; opinionqu’il n’avançait jamais, du reste, sans que ma mère portât aussitôtles yeux sur la jambe de bois de son mari, et n’essuyât une larmequi venait mouiller le coin de sa paupière.
L’anniversaire de la naissance de ma mèrearrivait ; elle était née au mois de mai, et, chaque année,cette fête revenait, à ma grande joie, avec le beau temps et lesfleurs. Ce jour-là, je trouvai, au lieu de mes habits ordinaires,un costume complet de midshipman. Ma joie fut grande, comme on peutle penser, et je descendis au salon, où je trouvai mon père enuniforme. Toutes nos connaissances étaient venues, commed’habitude, passer la journée au château. Je cherchai Tom :lui seul était absent.
Après le déjeuner, on parla de faire unepromenade au lac : la proposition fut adoptée à l’unanimité.Nous partîmes, mais sans suivre la route accoutumée ; celle dela prairie était plus courte, mais celle du bois plus jolie ;je ne m’étonnai donc point de ce changement dans notre itinérairehabituel. Je me rappelle encore ce jour comme si c’était hier.Ainsi que tous les enfants, je ne pouvais m’astreindre au pas graveet mesuré du reste de la compagnie, et je courais devant, cueillantdes pâquerettes et des muguets, quand tout à coup, en arrivant à lalisière du bois, je restai comme pétrifié, les yeux fixés sur lelac, sans avoir la force de dire autre chose que : Père, unbrick !…
– Il a, pardieu, distingué d’une frégate etd’une goélette ! s’écria mon père au comble de la joie. Viensici, John, que je t’embrasse !
En effet, un charmant petit brick, pavoisé auxarmes d’Angleterre, se balançait gracieusement sur le lac. À saproue était écrit : l’Anna-Mary, en lettres d’or. Lesouvriers inconnus, qui, depuis cinq mois, habitaient le château,étaient des charpentiers venus de Portsmouth pour le construire. Ilavait été achevé le mois d’auparavant, lancé à l’eau et gréé sansque j’en susse rien. En nous apercevant, il fit feu de toute sonartillerie, qui se composait de quatre pièces. J’étais au comble dela joie.
À l’anse du lac la plus proche du petit boispar où nous devions sortir, était la yole, montée par Tom et parsix matelots : toute la compagnie y descendit. Tom se plaça augouvernail, les rameurs se courbèrent sur leurs avirons, et nousglissâmes légèrement sur le lac. Six autres matelots, commandés parGeorges, attendaient le capitaine à bord, pour lui rendre leshonneurs dus à son rang, honneurs qu’il reçut avec toute la gravitéque comportaient les circonstances. À peine sir Édouard fut-il surle pont, qu’il prit le commandement. Nous virâmes sur l’ancrejusqu’à être à pic, on déferla les huniers, puis toutes les voiless’abaissèrent successivement, et le brick commença de marcher.
Je ne puis exprimer le ravissement quej’éprouvais à voir ainsi, de près et en grand, cette machinemerveilleuse que l’on nomme un bâtiment. Quand je le sentis semouvoir sous mes pieds, je battis des mains, et des larmes de joiecoulèrent de mes yeux. Ma mère aussi se mit à pleurer ; maisce fut en pensant, elle, qu’un jour je monterais sur un véritablenavire, et qu’alors ses songes, jusqu’alors si doux et sipaisibles, seraient pleins de tempêtes et de combats. Au reste,chacun acceptait franchement le plaisir que mon père avait eul’intention de nous donner. Le temps était superbe, etl’Anna-Maryobéissait à la manœuvre comme un cheval dressé.Nous fîmes d’abord le tour du lac, puis nous le traversâmes danstoute sa longueur ; enfin, à mon grand regret, on jetal’ancre, on cargua les voiles. Nous descendîmes dans la yole, quinous reconduisit à terre ; puis, au moment où nousdisparaissions pour nous acheminer vers le château, où le dînernous attendait, une seconde salve d’artillerie salua notre départcomme elle avait salué notre arrivée.
À compter de ce jour, je n’eus plus qu’unepensée, qu’une récréation, qu’un bonheur : c’était le brick.Mon pauvre père était ravi de me voir une vocation aussi prononcéepour la marine ; et, comme les ouvriers constructeurs, quinous avaient jusqu’alors servi d’équipage, nous quittaient pourretourner À Portsmouth, il engagea six matelots de Liverpool, afinde les remplacer. Quant à ma mère, elle souriait mélancoliquement àcet apprentissage maritime, et se consolait en songeant que j’avaisencore sept ou huit ans à passer auprès d’elle avant de m’embarquerréellement. Ma pauvre mère oubliait le collège, cette premièreséparation si pénible, mais qui a l’avantage de préparer doucementà une seconde séparation plus sérieuse, qui la suit presquetoujours.
Comme on l’a vu, je connaissais déjà le nomdes différentes pièces qui composent un bâtiment ; peu à peuj’en appris l’usage. À la fin de l’année, je commençais à exécutermoi-même de petites manœuvres ; Tom et mon père se relayaienttour à tour pour être mes instructeurs. L’autre partie de monéducation s’en ressentait ; mais on l’avait renvoyée àl’hiver.
Depuis que j’étais monté à bord du brick, etque j’avais revêtu un uniforme, je ne me croyais plus unenfant ; je ne rêvais que manœuvres, tempêtes et combats. Uncoin du jardin fut destiné à une cible ; mon père me fit venirde Londres une petite carabine et deux pistolets de tir. SirÉdouard, avant de permettre que je touchasse à ces instruments dedestruction, voulut que j’en connusse parfaitement tout lemécanisme. Un armurier de Derby vint, deux fois par semaine, auchâteau, m’apprendre a monter et à démonter chaque pièce de labatterie ; puis, lorsque je pus, quoique séparées les unes desautres, les désigner toutes par leur nom, il consentit enfin à ceque j’en fisse usage. Tout l’automne fut employé à cet amusement,et, lorsque vint l’hiver, je commençais à me servir assezhabilement de mon arsenal.
Le mauvais temps n’interrompit pas nosmanœuvres nautiques ; il vint, au contraire, en aide à monpère pour compléter mon éducation. Notre lac se permettait d’avoirdes tempêtes comme une véritable mer, et, lorsque les vents du nordsoufflaient, ils soulevaient sur sa surface, ordinairement si calmeet si pure, des vagues qui ne laissaient pas que de donner aubâtiment un roulis très convenable. Alors je montais avec Tomprendre des ris aux plus hautes voiles, et ces jours-là étaient mesjours de fête ; car, rentré au château, j’entendais raconter àtout le monde, par mon père et par Tom, les prouesses de lajournée, et mon amour-propre me grandissait presque à la hauteurd’un homme.
Trois ans se passèrent ainsi dans ces travaux,dont on avait su faire pour moi des amusements. Non seulementj’étais, au bout de ce temps, un excellent marin, habile et hardi àla manœuvre, mais je connaissais la manœuvre au point de lacommander. Quelquefois mon père me remettait un petit porte voix,et, de matelot, je devenais capitaine ; à mon commandementalors, l’équipage exécutait sous mes yeux les mouvements que jevenais d’exécuter avec lui, et je pouvais juger les fautes quej’avais commises, en voyant de plus savants que moi parfois lescommettre. Le reste de mon éducation avait, il est vrai, suivi unprogrès plus lent ; cependant j’étais aussi fort en géographieque peut l’être un enfant de dix ans ; je savais un peu demathématiques, mais pas du tout de latin. Quant à mes exercices dutir, j’y faisais merveille, à la grande satisfaction de tout lemonde, excepté de ma pauvre mère, qui ne voyait dans cela qu’uneétude de destruction.
Le jour fixé pour mon départ de Williams-housearriva. Mon père avait choisi, pour m’y faire faire mes études, lecollège d’Harrow-sur-la-Colline, rendez-vous scolastique de toutela jeune noblesse de Londres. C’était ma première séparation d’avecmes bons parents ; elle fut douloureuse, quoique chacun denous fît ce qu’il put pour cacher son chagrin aux autres. Tom seuldevait m’accompagner ; il reçut de mon père une lettre pour ledocteur Butler, dans laquelle étaient indiquées les partiesd’éducation dont il désirait que l’on prit un soinparticulier : la gymnastique, l’escrime et la boxe y étaientsoulignés. Quant au latin et au grec, sir Édouard en faisait assezpeu de cas ; cependant il ne défendit point qu’on m’apprît ceslangues. Je partis avec Tom, dans la voiture de voyage de mon père,non sans avoir fait des adieux presque aussi tendres à mon brick età mon équipage qu’à mes bons parents. La jeunesse estégoïste ; elle ne distingue pas les affections desplaisirs.
Tout sur la route était nouveau etextraordinaire pour moi. Malheureusement, Tom, qui n’avait jamaisfait un pas dans l’intérieur des terres jusqu’au moment où il étaitvenu à Williams-house, et qui, depuis qu’il était venu àWilliams-house, n’avait pas quitté le château un instant, setrouvait fort peu en mesure de satisfaire ma curiosité. À chaqueville un peu grande que nous rencontrions sur notre route, jedemandais si c’était Londres. Enfin, il était impossible d’êtreplus naïf que moi sur tous les points où je n’étais pas fortinstruit.
Nous arrivâmes enfin au collège d’Harrow. Tom,me conduisit aussitôt chez le docteur Butler ; il venait desuccéder au docteur Dury, qui était fort aimé, et son avènement auprofessorat avait amené dans le collège une émeute, qui était àpeine calmée. Cette circonstance donna une solennité plus grande àma présentation. Le docteur me reçut, assis dans un grand fauteuil,lut la lettre de mon père, fit un signe de tête pour m’annoncerqu’il consentait à me recevoir au nombre de ses élèves, et,indiquant du doigt une chaise à Tom, il commença à me faire subirun interrogatoire en me demandant ce que je savais. Je lui répondisque je savais manœuvrer un vaisseau, prendre hauteur, monter àcheval, nager et tirer à la carabine. Le docteur Butler me crutfou, et renouvela sa question en fronçant le sourcil mais Tom vintà mon secours en assurant que c’était la vérité, et que je savaistout cela.
– Ne sait-il rien autre chose ? demandale docteur avec un air de dédain qu’il ne se donna même pas lapeine de dissimuler. Tom resta tout ébahi ; il croyait monéducation fort avancée, et avait toujours regardé comme chose fortinutile que l’on m’envoyât au collège, où, selon lui, je n’avaisplus rien à apprendre.
– Pardonnez-moi, repris-je : je sais trèsbien le français, passablement la géographie, un peu demathématiques, et pas mal l’histoire.
J’oubliais le patois irlandais, que, grâce àmistress Denison, je parlais comme un véritable fils de l’antiqueÉrin.
– C’est quelque chose, murmura le professeur,étonné de voir un enfant de douze ans qui paraissait ne rien savoirde ce que les autres enfants savent à cet âge, et qui connaissaitbeaucoup de choses qu’ils n’apprennent ordinairement que dans unâge plus avancé ; mais n’avez-vous pas reçu les premierséléments du latin et du grec ? continua-t-il.
Je fus forcé d’avouer que j’étais parfaitementignorant sur ces deux langues. Alors le professeur Butler prit ungrand registre et écrivit dessus :
« John Davys, arrivé au collèged’Harrow-sur-la-Colline, le 7 du mois d’octobre 1806, entré dans ladernière classe. »
Et, comme il répéta cette inscription touthaut après qu’il l’eut écrite, j’entendis parfaitement la phrasehumiliante qui la terminait. J’allais me retirer, la rougeur sur lefront, lorsque la porte s’ouvrit et donna passage à un élève.C’était un jeune homme de seize à dix-sept ans, au visage pâle, auxtraits fins et aristocratiques et au regard hautain ; ilportait des cheveux noirs et bouclés, rejetés d’un côté de sa têteavec beaucoup plus de soin que n’en prend ordinairement de cettepartie de sa toilette un enfant de cet âge il avait, en outre, etcontre les habitudes des collégiens, les mains blanches et poteléescomme des mains de femme ; à l’une d’elles était une bague deprix.
– Vous m’avez fait appeler, monsieurButler ? dit-il de la porte avec un accent de hauteur quiperçait jusque dans ses paroles les plus indifférentes.
– Oui, milord, répondit le professeur.
– Et pourrais-je, sans indiscrétion, savoir cequi me procure cet honneur ?
Il prononça ces deux derniers mots avec unsourire qui n’échappa à aucun de nous.
– Je voudrais savoir, milord, pourquoi, àl’expiration du terme, qui a eu lieu hier, vous n’êtes point,malgré mon invitation, – et à son tour le professeur appuya sur cesmots, – venu dîner chez moi avec les autres élèves ?
– Dispensez-moi de vous répondre,monsieur.
– Malheureusement, milord, je ne lepuis : vous avez commis hier une infraction à toutes leshabitudes du collège, et je vous répète que je désire en connaîtrela cause, si toutefois cependant vous en avez une, murmura leprofesseur en haussant les épaules.
– J’en ai une, monsieur.
– Laquelle ?
– Eh bien, docteur Butler, dit le jeune hommeavec la plus impertinente tranquillité, si vous passiez dans monvoisinage, lorsque je prends mes vacances en mon château deNewstead, je ne vous inviterais certes pas à dîner ; je nedois donc pas recevoir de vous une politesse que je ne suis enaucune façon disposé à vous rendre.
– Je dois vous prévenir, milord, reprit leprofesseur la flamme de la colère sur le front, que, si vouspersistez dans ces manières de faire, vous ne pouvez rester aucollège d’Harrow.
– Et moi, monsieur, je viens vous prévenir queje le quitte demain pour le collège de la Trinité, de Cambridge, etvoici la lettre de ma mère qui vous donne connaissance de cettedétermination.
À ces mots, il tendit la lettre, mais sansapprocher.
– Eh ! mon Dieu ! dit le professeurButler, venez donc, milord ; on sait bien que vous boitez.
Ce fut le tour du jeune homme d’êtreprofondément blessé ; mais, au lieu de rougir comme avait faitle professeur, il devint affreusement pâle.
– Tout boiteux que je suis, monsieur réponditle Jeune pair en froissant la lettre qu’il tenait à la main, tâchezde me suivre où j’irai : c’est ce que je vous souhaite. James,dit-il en se retournant vers un domestique en livrée, qui, sansdoute, avait apporté la lettre, faites seller mes chevaux, nouspartons.
Et il ferma la porte sans prendre autrementcongé du professeur Butler.
– Allez à votre classe, monsieur Davys, me ditcelui-ci après un moment de silence, et prenez exemple de cetimpertinent jeune homme pour ne pas lui ressembler.
En traversant la cour, nous vîmes celui donton m’avait recommandé de ne pas suivre les traces au milieu de sescompagnons, qui prenaient congé de lui. Un domestique, déjà montésur son cheval, en tenait un autre en bride. Le jeune lord sautalégèrement en selle, salua de la main, partit au galop, se retournaune fois encore pour envoyer un dernier adieu à ses amis, etdisparut à l’angle d’un mur.
– Voilà un lascar qui ne me paraît pashonteux, murmura Tom en le regardant s’éloigner.
– Demande donc son nom, dis-je à Tom, presséde la plus vive curiosité.
Tom alla à un écolier, lui parla etrevint.
– Il s’appelle Georges Cordon Byron, medit-il.
J’entrai donc au collèged’Harrow-sur-la-Colline le jour où lord Byron en sortit.
Le lendemain, Tom repartit pour Williams-houseaprès avoir recommandé surtout qu’on soignât les partiesessentielles de mon éducation, c’est-à-dire la gymnastique,l’escrime et la boxe. Je me trouvai seul pour la première fois dema vie, perdu au milieu de mes jeunes compagnons, comme je l’auraisété dans une forêt dont je n’eusse connu ni les fleurs ni lesfruits, et n’osant goûter à rien de ce qui m’entourait, de peur demordre dans l’amertume. Il en résulta qu’en classe je ne levai pasla tête de dessus mon papier, et qu’aux heures des récréations,pendant deux ou trois jours, je restai caché dans un coin del’escalier, au lieu de descendre dans la cour avec les autres. Cefut dans ces quelques heures de méditation forcée que la douce viede Williams House, entourée de l’affection de mes bons parents etde Tom, m’apparut dans tout son charme et toute sa sainteté :mon lac, mon brick, mon tir, mes lectures de voyage, mes coursesavec ma mère chez les pauvres ou chez les souffrants, tout celarepassa tour à tour dans ma mémoire et devant mes yeux, et je mesentis pris d’un découragement profond ; car, d’un côté de mavie, tout était lumière et joie, tandis que, de l’autre, je nevoyais encore que ténèbres. Ces pensées, qui pesaient sur moi d’unpoids d’autant plus lourd qu’elles étaient d’un autre âgem’accablèrent au point que, le troisième jour, je m’assis dans lecoin du palier et me mis à pleurer. J’étais plongé au plus profondde ma douleur, mes deux mains sur mes yeux et revoyant tout monDerbyshire à travers mes larmes, lorsque je sentis qu’on me posaitla main sur l’épaule ; je fis, sans lever la tête et sanschanger de position, un de ces mouvements d’impatience familiersaux écoliers qui boudent ; mais celui qui s’était arrêté prèsde moi ne se tint pas pour battu, et, d’une voix grave en mêmetemps qu’affectueuse :
– Comment se fait-il, John, me dit-il, que lefils d’un brave marin comme sir Édouard Davys pleure ainsi qu’unenfant ?
Je tressaillis, et, comprenant que pleurerétait une faiblesse, je relevai la tête, des larmes sur les joues,mais les yeux secs.
– Je ne pleure plus, dis-je.
Celui qui m’adressait la parole était ungarçon de quinze ans, à peu près, qui, sans être encore dans lesseniors n’était déjà plus dans les fags. Il avaitl’air plus calme et plus sérieux qu’on ne pouvait l’attendre de sonâge et je n’eus besoin de jeter qu’un seul coup d’œil sur lui poursentir qu’il m’était entièrement sympathique.
– Bien ! me dit-il ; tu seras unhomme. Maintenant, si quelqu’un te cherche dispute et que tu aiesbesoin de moi, je m’appelle Robert Peel.
– Merci, lui dis-je.
Robert Peel me tendit la main et remonta danssa chambre. Je n’osai pas le suivre ; mais, comme j’eus hontede rester où j’étais, je descendis dans la cour ; les écoliersmettaient à profit la récréation et jouaient à tous les jeux enhonneur dans les collèges. Un grand jeune homme de seize à dix-septans s’approcha de moi.
– Personne ne t’a encore pris pourfag ? me dit-il.
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire,répondis-je.
– Eh ! je te prends, moi, continua-t-il.À compter de cette heure, tu m’appartiens ; je m’appelle PaulWingfild. N’oublie pas le nom de ton maître… Allons…
Je le suivis sans résistance ; car je necomprenais rien à ce que j’entendais, et cependant je voulais avoirl’air de comprendre pour ne point paraître ridicule ;d’ailleurs, je croyais que c’était un jeu. Paul Wingfild allareprendre sa partie de balle interrompue ; quant à moi,pensant que j’étais son partenaire, je me plaçai près de lui.
– Derrière, me dit-il, derrière.
Je crus qu’il me réservait le fond, et je mereculai. En ce moment, la balle, renvoyée vigoureusement par sonadversaire, força Paul. J’allais la reprendre et la renvoyer,lorsque je l’entendis me crier :
– Ne touche pas à cette balle, petit drôle, jete le défends !
La balle était à lui, il avait le droit dem’empêcher d’y toucher, et mes notions du juste et de l’injusteétaient d’accord avec sa défense. Cependant, comme il me semblaqu’il aurait pu m’exposer son droit de propriété d’une manière pluspolie, je me retirai.
– Eh bien, où vas-tu ? me dit Paul.
– Je m’en vais, répondis-je.
– Mais où cela ?
– Où il me plaît.
– Comment, où il te plaît ?
– Sans doute ; puisque je ne suis pas devotre jeu, je puis aller où il me convient. Je croyais que vousm’aviez invité à jouer avec vous ; il paraît que je m’étaistrompé. Adieu.
– Va me chercher cette balle, dit Paul enmontrant du doigt l’objet qu’il me demandait et qui avait été rouléau fond de la cour.
– Allez-y vous-même, répondis-je ; je nesuis le valet de personne.
– Attends, dit Paul, je vais te faire obéir,moi.
Je me retournai, et je l’attendis. Sans doute,il comptait que j’allais prendre la fuite ; aussi fut-il unpeu déconcerté de mon attitude. Il hésita, ses camarades se mirentà rire ; aussitôt le rouge de la honte lui monta à la figure,et il vint à moi.
– Va me chercher cette balle, me dit-il uneseconde fois.
– Et, si je n’y vais pas,qu’arrivera-t-il ?
– Il arrivera que je te battrai jusqu’à ce quetu ailles.
– Mon père m’a toujours dit, répondis-jetranquillement, que quiconque battait un plus faible que lui étaitun lâche. Il paraît que vous êtes un lâche, monsieur Wingfild.
À ces mots, Paul ne se posséda plus, et medonna de toute sa force un coup de poing au milieu du visage. Jefus près de tomber, tant le choc avait été violent. Je mis la mainsur mon couteau ; mais il me sembla que la voix de ma mère mecriait à l’oreille : « Assassin ! » Je retiraidonc ma main de ma poche, et, comprenant, à la taille de monadversaire, que je chercherais inutilement une vengeance, si je mebornais à repousser la force par la force, je luirépétai :
– Vous êtes un lâche, monsieurWingfild !
Ces mots allaient peut-être me valoir uneseconde gourmade[4] plus violente encore que lapremière ; mais deux des amis de Paul, nommés Hunzer etDorset, l’arrêtèrent. Quant à moi, je me retirai.
J’étais, comme on a pu le voir par le récitque je viens de faire de mon entrée dans le monde, un singulierenfant. Cela tenait à ce que j’avais toujours vécu avec des hommes.Il en résultait que mon caractère avait, si je puis le dire, ledouble de mon âge. Paul avait donc frappé, sans s’en douter, unjeune homme, quand il n’avait cru battre qu’un enfant. Aussi, àpeine eus-je reçu le coup, que je me rappelai mille histoiresracontées par mon père et par Tom, où, dans une circonstancesemblable, l’offensé avait été demander à l’offenseur satisfactionles armes à la main. C’était, dans ce cas, avait souvent dit monpère, une exigence de l’honneur ; et quiconque recevait unsoufflet sans en tirer vengeance était déshonoré. Or, comme iln’était jamais venu dans l’idée, à mon père et à Tom, de fairedevant moi une ligne de démarcation entre l’homme et l’enfant, nide me dire à quel âge cette susceptibilité devait naître, je pensaique, si je ne demandais pas raison à Paul, j’étais déshonoré.
Je montai donc lentement à mon dortoir, et,comme, en partant de Williams-house, j’avais eu soin de mettre mespetits pistolets de tir au fond de ma malle, croyant que lesrécréations qui m’attendaient étaient pareilles a celles que jevenais de quitter, je tirai ma malle de dessous mon lit, je mis mespistolets sous ma veste, de la poudre et des balles dans mespoches, et je me dirigeai vers la chambre de Robert Peel. Lorsquej’entrai, il était occupé à lire ; mais, entendant le bruitque faisait la porte en s’ouvrant, il leva la tête.
– Grand Dieu ! me dit-il, John, monenfant, qu’avez-vous ? Vous êtes tout en sang !
– J’ai, lui répondis-je, que Paul Wingfild m’afrappé au milieu du visage ; et, comme vous m’avez dit que, siquelqu’un me cherchait dispute, je devais venir à vous, mevoilà.
– C’est bien, me dit Peel en se levant ;sois tranquille, John, il va avoir affaire à moi.
– Comment, affaire à vous ?
– Sans doute ; ne viens-tu pas me prierde te venger ?
– Je viens vous prier de m’aider à me vengermoi-même, répondis-je en posant mes petits pistolets sur latable.
Peel me regarda avec étonnement.
– Quel âge as-tu donc ? me dit-il.
– J’ai bientôt treize ans, répondis-je.
– Et à qui sont ces armes ?
– Elles sont à moi.
– Depuis quand t’en sers-tu ?
– Depuis deux ans.
– Qui t’a montré à t’en servir ?
– Mon père.
– Pour quelles occasions ?
– Pour les occasions pareilles à celle où jeme trouve.
– Toucherais-tu cette girouette ?continua Peel en ouvrant la fenêtre de sa chambre et en me montrantune tête de dragon qui tournait, en grinçant, à la distance devingt-cinq pas, à peu près.
– Je le crois, répondis-je.
– Voyons un peu, reprit Peel.
Je chargeai un des pistolets, je visai avecattention le but qui m’était offert, et je mis une balle dans latête du dragon, à côté de l’œil.
– Bravo ! s’écria Peel ; son brasn’a pas tremblé ; il y a du courage dans ce petit cœur.
À ces mots, il prit les pistolets, les déposadans le tiroir de sa commode et en mit la clef dans sa poche.
– Et maintenant, dit-il, viens avec moi,John.
J’avais une telle confiance dans Robert, queje le suivis sans faire d’observations. Il descendit dans la cour.Les écoliers étaient réunis en groupe ; ils avaient entendu lecoup de pistolet et cherchaient de quel côté venait le bruit.Robert alla droit à Paul.
– Paul, lui dit-il, savez-vous d’où est partice coup de pistolet que vous avez entendu ?
– Non, répondit Paul.
– De ma chambre. Maintenant, savez-vous quil’a tiré ?
– Non.
– John Davys. Enfin, savez-vous où est alléela balle ?
– Non.
– Dans cette girouette ; regardez.
Tous les yeux se tournèrent vers la girouette,et chacun put se convaincre que Robert disait la vérité.
– Eh bien, après ? demanda Paul.
– Après ? dit Robert. Après, vous avezfrappé John ; John est venu me trouver, parce qu’il voulait sebattre avec vous ; et, pour me prouver que, tout petit qu’ilest, il pouvait vous mettre une balle au milieu de la poitrine, ila mis une balle au milieu de cette girouette.
Paul devint très pâle.
– Paul, continua Robert, vous êtes plus fortque John, mais John est plus adroit que vous. Vous avez frappé unenfant qui a le cœur d’un homme ; c’est une erreur dont vousporterez la peine. Ou vous vous battrez avec lui, ou vous lui ferezdes excuses.
– Des excuses à un enfant ! s’écriaPaul.
– Écoutez, dit Robert en se rapprochant de luiet en lui parlant à demi-voix, aimez-vous mieux autre chose ?Je suis du même âge que vous ; je suis, à l’épée, de la mêmeforce que vous ; nous mettrons chacun notre compas au boutd’une canne, et nous irons faire ensemble un tour derrière le murdu collège. Vous avez jusqu’à ce soir pour adopter l’un de cestrois partis.
En ce moment, l’heure sonna et nous rentrâmesen classe.
– À cinq heures, me dit Robert Peel en mequittant.
Je travaillai avec une tranquillité quisurprit tous mes camarades, et qui ne permit pas aux maîtres derien soupçonner de ce qui s’était passé. La récréation du soirarriva ; nous sortîmes de nouveau dans la cour. Robert vint àmoi.
– Tenez, me dit-il en me donnant une lettre,Paul vous écrit qu’il est fâché de vous avoir frappé ; vous nepouvez lui en demander davantage.
Je pris la lettre ; elle était telle queme le disait Robert.
– Maintenant, continua celui-ci en me prenantpar-dessous le bras, John, il faut que tu saches une chose. J’aifait ce que tu as désiré, parce que Paul est un mauvais camarade,et que je n’étais pas fâché qu’il reçût une leçon d’un plus jeuneque lui. Mais nous ne sommes point des hommes, nous sommes desenfants. Nos actions n’ont aucun poids, nos paroles aucunevaleur : il se passera encore pour moi cinq ou six ans, etpour toi neuf ou dix, avant que nous prenions réellement place dansla société ; nous ne devons pas devancer notre âge, John. Cequi est un déshonneur pour un citoyen ou pour un soldat n’a pasd’importance pour un écolier. Dans le monde, on se bat ; mais,au collège, on se tape. Sais-tu boxer ?
– Non.
– Eh bien, je te l’apprendrai, moi ; et,si quelqu’un t’attaque avant que tu sois en état de te défendre, jele rosserai, moi.
– Merci, Robert ; et quand medonnerez-vous ma première leçon ?
– Demain, pendant la récréation de onzeheures.
Robert me tint parole. Le lendemain, au lieude descendre dans la cour, je montai à sa chambre, et, le mêmejour, mon éducation commença. Un mois après, grâce à mesdispositions naturelles, secondées d’une force de beaucoupsupérieure à celle des enfants de mon âge je pouvais tenir tête auxplus grands de l’école. Au reste, mon affaire avec Paul avait faitdu bruit, et personne ne s’y frotta. J’ai raconté cette aventuredans tous ses détails, parce qu’elle doit donner une idée exacte dela différence qu’il y avait entre moi et les autres enfants. Monéducation avait été tellement exceptionnelle, qu’il n’était pointétonnant que mon caractère s’en ressentît ; si jeune que jefusse, j’avais toujours entendu mon père et Tom faire, en touteoccasion, un si grand mépris du danger, que, dans tout le cours dema vie, je ne le regardai jamais comme un obstacle. Ce n’est paschez moi une faveur de la nature, c’est le produit del’enseignement. Mon père et Tom m’ont appris à être brave, comme mamère m’a appris à lire à et à écrire.
Au reste, les instructions transmises audocteur Butler, par la lettre paternelle, furent exactementsuivies ; on me donna un maître d’escrime, comme à plusieursautres écoliers plus grands que moi, et je fis des progrès trèsrapides en cet art ; quant à la gymnastique, ses exercices lesplus difficiles n’étaient rien en comparaison des manœuvres quej’avais exécutées cent fois sur mon brick. Aussi, dès le premierjour, je fis toutes les choses que les autres faisaient, et, lesecond jour, beaucoup de choses qu’ils ne pouvaient faire.
Le temps s’écoula donc pour moi plusrapidement que je ne m’y étais attendu. J’étais laborieux etintelligent, et, à part mon caractère raide et entier, on n’avaitrien à me reprocher ; aussi voyais-je bien, par les lettres dema bonne mère, que les renseignements que l’on recevait sur moi, àWilliams-house, étaient d’une nature on ne peut plus satisfaisante.Cependant ce fut avec un grand bonheur que je vis arriver le tempsdes vacances. À mesure que l’époque de quitter Harrow approchait,mes souvenirs de Williams-house reprenaient toute leur force. Dejour en jour, j’attendais Tom. Un matin, pendant la récréation, jevis s’arrêter notre voiture de voyage ; je courus àelle : Tom n’en descendit que le troisième.
Mon père et ma mère avaient voulul’accompagner. Ce fut un instant de délicieux bonheur pour moi, quede les revoir. Il y a, comme cela, dans l’existence, trois ouquatre moments où l’homme est parfaitement heureux ; et, sicourts qu’ils soient, ces moments suffisent pour lui faireregretter la vie. Mon père et ma mère me conduisirent faire, aveceux, une visite chez le docteur Butler. Là, comme j’étais présent,on ne me loua pas trop, mais on donna parfaitement à entendre à mamère que l’on était satisfait de moi. Mes bons parents étaient dansla joie de leur âme.
En sortant de chez le docteur Butler, jetrouvai Robert, qui causait avec Tom. Tom semblait radieux de ceque lui racontait Robert. Ce dernier venait prendre congé de moi,et, de son côté, allait passer le mois des vacances chez sesparents. Au reste, son amitié pour moi ne s’était pas démentiedepuis le jour de mon aventure avec Paul. À la première occasion,Tom prit à son tour mon père à part ; en revenant à moi, monpère m’embrassa en marmottant entre ses dents : « Oui,oui, ce sera un homme. » Ma mère, de son côté, voulut savoirce que c’était ; sir Édouard lui fit un signe de l’œil pourlui dire de prendre patience, et qu’elle saurait la chose en tempsconvenable ; effectivement, à ses embrassements du soir, jevis parfaitement que la journée ne s’était point passée sans qu’illui tînt parole.
Mon père et ma mère m’offrirent d’aller passerhuit jours à Londres ; mais j’avais un tel besoin de revoirWilliams-house, que je préférai partir à l’instant pour leDerbyshire. Mon désir fut accompli. Dès le lendemain matin, nousnous mîmes en route.
Je ne puis exprimer l’effet que me produisit,après cette première absence, l’aspect des objets qui étaientfamiliers à ma jeunesse : la chaîne des collines qui sépareChester de Liverpool ; l’allée de peupliers qui conduisait auchâteau, et dont chaque arbre semblait, en s’inclinant sous levent, prendre une voix pour me saluer ; le chien de garde quis’élançait hors de sa niche, à briser sa chaîne, pour venir mecaresser ; mistress Denison, qui me demanda, en irlandais, sije ne l’avais pas oubliée ; ma volière, toujours pleine deprisonniers volontaires ; le bon M. Sanders, qui vint, commec’était son devoir, dit-il, saluer son jeune maître ; enfin,il n’y eut pas jusqu’au docteur et à M. Robinson que je ne revisseavec joie, malgré mes anciens griefs contre eux, basés, on se lerappelle, sur ce que l’heure de leur arrivée était, sansmiséricorde, celle de ma retraite.
Rien n’était changé au château. Chaque meubleétait à sa place habituelle : le fauteuil de mon père près dela cheminée, celui de ma mère près de la fenêtre, la table de jeudans l’angle à droite de la porte. Chacun avait continué, en monabsence, cette vie heureuse et tranquille qui devait ainsi leconduire, par une route droite, unie et facile, jusqu’au tombeau.Il n’y avait que moi qui avais changé de chemin, et qui, d’unregard confiant et joyeux, commençais à découvrir d’autreshorizons.
Ma première visite fut pour le lac. Je laissaiTom et mon père en arrière, et je pris ma course, de toute la forcede mes jambes pour revoir mon brick un instant plus tôt. Il sebalançait toujours gracieusement à la même place ; sabanderole élégante se déroulait au vent ; le canot étaitamarré dans son anse. Je me couchai dans la grande herbe, toutepleine de boutons d’or et de marguerites, et je me mis à pleurer dejoie et de bonheur. Mon père et Tom me rejoignirent ; nousmontâmes dans le canot et nous nous rendîmes à bord. Le pont étaitfrotté et ciré de la veille : on voyait que j’étais attendusur mon palais naval. Tom chargea un canon et y mit le feu. C’étaitle signal d’appel à tout l’équipage. Dix minutes après, nos sixhommes étaient à bord.
Je n’avais rien oublié de la théorie, et mesexercices gymnastiques m’avaient singulièrement renforcé sur lapratique. Il n’y avait pas une manœuvre que je ne pusse exécuteravec plus de rapidité et d’assurance que le plus habile matelot.Mon père était heureux et tremblant à la fois, en voyant monadresse et mon agilité ; Tom battait des mains ; ma mère,qui était venue nous rejoindre, et qui nous regardait du bord,détournait à chaque instant la tête. La cloche du dîner nousrappela. Il y avait convocation au château pour célébrer monretour. Le docteur et M. Robinson nous attendaient sur leperron.
Tous deux m’interrogèrent sur mes classes, ettous deux parurent fort satisfaits de ce que j’avais appris dans lecours d’une année. Aussitôt après le dîner, Tom et moi, nousallâmes au tir ; le soir, je redevins, comme autrefois, lapropriété exclusive de ma mère.
Dès les premiers jours, ma vie avait repristoutes ses anciennes habitudes ; j’avais retrouvé ma placepartout, et, au bout de trois jours, cette année de collège, à sontour, me semblait presque un songe. Oh ! les belles etfraîches années ! comme elles passent vite, et cependant commeelles emplissent de souvenirs tout le reste de la vie ! Que dechoses importantes j’ai oubliées, tandis que ma mémoire me retraceencore, dans leurs moindres détails, ces jours de vacances et decollège ! jours pleins de travail, d’amitié, de plaisirs etd’amour, et pendant lesquels on ne comprend pas pourquoi toute uneexistence ne s’écoule pas ainsi.
Quant à moi, les cinq ans qui suivirent monentrée au collège passèrent comme un jour ; et cependant,lorsque je regarde en arrière, ils me semblent illuminés par unautre soleil que celui qui éclaira le reste de ma vie. Quelquesmalheurs qui me soient arrivés depuis, je bénis Dieu pour majeunesse, car je fus un enfant heureux. Nous parvînmes ainsi à lafin de l’année 1810. J’avais seize ans passés. Mon père et ma mèrevinrent me chercher, comme d’habitude, vers la fin du moisd’août ; mais, cette fois, ils m’annoncèrent que c’était pourne plus revenir. Je trouvai à mon père un air grave et à ma mère unair triste que je ne leur avais jamais vu. Quant à moi, cettenouvelle, que j’avais tant de fois souhaité d’apprendre, me serrale cœur.
Je pris congé du docteur Butler et de tous mescamarades, avec lesquels, au reste, je n’avais jamais contracté degrandes amitiés. Ma seule liaison intime était celle que j’avaisformée avec Robert, et, depuis un an, il avait quitté le collèged’Harrow pour l’université d’Oxford. En arrivant à Williams-house,je repris mes exercices habituels ; mais, cette fois, mon pèreet ma mère semblaient s’en éloigner, et Tom, lui-même, tout en s’ylivrant avec moi, avait perdu un peu de sa joyeuse humeur. Je n’ycomprenais rien, et moi-même, sans savoir pourquoi, je me sentaissous l’influence de cette tristesse générale. Enfin, un matin,pendant que nous prenions le thé, Georges apporta une lettrescellée d’un grand cachet rouge aux armes de la couronne. Ma mèrereposa sur la table la tasse qu’elle portait à ses lèvres. Mon pèreprit la dépêche en faisant un ah ! ah ! qui luiétait habituel dans toutes les circonstances où deux sentimentsopposés se combattaient en lui ; puis, après l’avoir tournéeet retournée sans l’ouvrir :
– Tiens, dit-il en me la passant, cela teconcerne.
Je brisai le cachet, et je trouvai macommission de midshipman à bord du vaisseau le Trident,capitaine Stanbow, en rade à Plymouth.
Le moment si désiré par moi était venu ;mais, quand je vis ma mère détourner la tête pour cacher seslarmes, quand j’entendis mon père siffloter le RuleBritannia, quand Tom, lui-même, me dit d’une voix qu’il nepouvait rendre ferme malgré tous ses efforts : « Eh bien,mon officier, cette fois-ci, c’est pour tout de bon ? »il se fit en moi un bouleversement si grand, que je laissai tomberla lettre, et que, me jetant aux genoux de ma mère, je saisis samain, que j’embrassai en pleurant.
Mon père ramassa la dépêche, la lut et larelut trois ou quatre fois, afin de laisser cette premièreexpansion suivre son cours ; puis, pensant que nous nousétions assez livrés tous aux sentiments tendres qu’il subissaittout bas en les taxant tout haut de faiblesse, il se leva entoussant, secoua la tête, et, après avoir fait trois ou quatretours dans le salon :
– Allons, John, dit-il en s’arrêtant devantmoi, sois un homme !
À ces mots, je sentis les bras de ma mèrem’enlacer, comme pour s’opposer tacitement à cette séparation, etje restai courbé devant elle.
Il y eut un moment de silence ; puis ladouce chaîne qui me retenait se dénoua lentement et je merelevai.
– Et quand doit-il partir ? dit mamère.
– Il faut qu’il soit le 30 septembre à bord,et nous sommes le 18 ; c’est encore six jours à passerici : le 24 nous partirons.
Le conduirai-je avec vous ? demandatimidement ma mère.
– Oh ! oui, oui, sans doute, m’écriai je.Oh ! je ne veux vous quitter que le plus tard possible.
– Merci, mon enfant, me dit ma mère avec uneexpression de reconnaissance impossible à exprimer ; merci,mon John ; car tu m’as récompensée, par une seule parole, detout ce que j’ai souffert pour toi.
Au jour fixe, nous partîmes, mon père, mamère, Tom et moi.
Comme mon père, afin de ne partir deWilliams-house qu’au dernier moment, ne s’était réservé que sixjours pour notre route, nous laissâmes Londres à notre gauche, etnous traversâmes, pour nous rendre directement à notre destination,les comtés de Warwick, de Glocester et de Sommerset ; au matindu cinquième jour, nous entrâmes dans le Devonshire, et, le mêmesoir, vers les cinq heures, nous nous trouvâmes au pied du montEdgecombe, situé à l’ouest de la baie de Plymouth : noustouchions au terme de notre voyage. Mon père nous invita à mettrepied à terre, indiqua au cocher l’auberge à laquelle il comptaitdescendre, et la voiture continua de s’avancer sur la grande route,tandis que nous gravissions un sentier qui devait nous conduire surla plate-forme de la montagne. Je donnais le bras à ma mère, et monpère nous suivait, appuyé sur celui de Tom. Je montais lentement,tout plein de pensées tristes qui semblaient passer, par lecontact, du cœur de ma pauvre mère dans le mien ; mes yeuxétaient fixés sur le haut d’une tour en ruine, qui semblait grandirà mesure que nous avancions, quand tout à coup, en abaissant mesregards de son sommet à sa base, je jetai un cri de surprise etd’admiration. La mer était devant moi.
La mer, c’est-à-dire l’image de l’immensité etde l’infini ; la mer, miroir éternel que rien ne peut niternir ni briser ; surface indélébile qui, depuis la création,reste la même, tandis que la terre, vieillissant comme un homme, secouvre tour à tour de rumeurs et de silence, de moissons et dedéserts, de villes et de ruines ; la mer, enfin, que je voyaispour la première fois, et qui, pareille à une coquette, se montraità moi à son heure la plus favorable, c’est-à-dire au moment où,toute frémissante d’amour, elle semble envoyer ses flots d’orau-devant du soleil qui se couche. Je restai un moment dans unecontemplation muette et profonde ; puis, de l’ensemble, quiavait absorbé toutes mes facultés, je passai aux détails. Quoique,de l’endroit où nous étions, la mer parût calme et unie comme uneglace, une large frange d’écume, qui bordait l’extrémité de lanappe étendue sur le rivage, trahissait, en avançant et en seretirant, la respiration éternelle et puissante du vieilOcéan ; devant nous était la baie, formée par ses deuxpromontoires ; un peu à gauche, la petite île deSaint-Nicolas ; enfin, à nos pieds, la ville de Plymouth, avecses milliers de mâts tremblants qui semblaient une forêt sansfeuillage, ses nombreux vaisseaux qui rentraient ou sortaient ensaluant la terre, sa vie bruyante, son mouvement animé et sesrumeurs confuses composées de coups de maillet et de chants dematelots, que la brise nous apportait tout imprégnés de l’airparfumé de la mer.
Chacun de nous s’était arrêté, laissant serefléter sur son visage les impressions différentes qui agitaientson cœur : mon père et Tom, joyeux de revoir une anciennemaîtresse ; moi, étonné de la nouvelle connaissance que jevenais de faire : ma mère, effrayée comme en face d’uneennemie. Puis, après quelques minutes données à la contemplation,mon père chercha, au milieu du port, que nous dominions de toute lahauteur de la montagne, le bâtiment qui devait m’emporter loin delui, et, avec l’œil exercé d’un marin qui reconnaît un navire aumilieu de mille autres, comme le berger un mouton dans un troupeau,il distingua le Trident, beau vaisseau de soixante etquatorze, qui se balançait sur son ancre, tout fier de son pavillonroyal et de son triple rang de canons. Le maître de ce bâtimentétait, comme nous l’avons dit, le capitaine Stanbow, vieux etexcellent marin, ancien compagnon d’armes de mon père ; aussi,lorsque, le lendemain, jour fixé pour mon installation, nous nousprésentâmes à bord du Trident, sir Édouard y futaccueilli, non seulement comme un ami, mais encore comme unsupérieur. On se rappelle que sir Édouard, en se retirant, avait,en effet, reçu le grade et obtenu la retraite decontre-amiral ; le capitaine Stanbow exigea donc que mon père,ma mère et moi restions à dîner avec lui, tandis que Tom, qui avaitdemandé à manger avec les matelots, valut à l’équipage, qui lefestoyait de son côté, une double ration de vin et une distributionde rhum. Mon arrivée à bord du Trident fut ainsil’occasion d’une espèce de fête, dont le souvenir resta dans tousles cœurs. J’étais entré, comme un vieux Romain, sous des auspicesheureux.
Le soir, le capitaine voyant les larmes quiroulaient dans les yeux de ma mère, quelque effort qu’elle fit pourles cacher, me permit de passer encore cette nuit avec ma famille,à la condition expresse, cependant, que je serais à bord lelendemain matin à dix heures. Quelques instants, en pareillecirconstance, semblent une éternité : ma mère remercia lecapitaine avec autant de reconnaissance que si chaque minute qu’illui donnait eût été une pierre précieuse.
Le lendemain, à neuf heures, nous nousrendîmes au port. Le canot du Trident m’attendait ;car, pendant la nuit, le nouveau gouverneur que nous devionsconduire à Gibraltar était arrivé, porteur de dépêches quiordonnaient de mettre à la voile le 1er octobre. Le moment terribleétait venu, et cependant ma mère le supporta mieux que nous ne nousy étions attendus. Quant à mon père et à Tom, ils cessèrent d’abordde faire de l’héroïsme ; mais, à l’instant de nous séparer,ils ne purent y tenir, et ces hommes, qui n’avaient jamais pleurépeut-être, versèrent de véritables larmes de femme. Je vis quec’était à moi de terminer cette scène, et, pressant une dernièrefois ma bonne mère contre mon cœur, je sautai dans le canot, qui,au même instant, et comme s’il n’eût attendu, pour s’éloigner de laterre, que l’impulsion que je lui donnais, glissa légèrement sur lamer et s’avança vers le vaisseau. Le groupe que je quittais n’enresta pas moins immobile à me suivre des yeux jusqu’à ce que jefusse monté à bord. Arrivé là, je saluai une dernière fois de lamain ; ma mère me répondit avec son mouchoir, et je descendischez le capitaine, qui avait recommandé qu’aussitôt mon arrivée onme prévînt qu’il avait quelque chose à me dire. Je le trouvai danssa cabine avec le premier lieutenant, ayant sous les yeux une cartedes environs de Plymouth, sur laquelle les villages, les chemins,les petits bois et jusqu’aux buissons étaient indiqués avec uneexactitude remarquable. Au bruit que je fis en entrant, il leva latête et me reconnut.
– Ah ! c’est vous ? me dit-il avecun sourire d’amitié. Je vous attendais.
– Serais-je assez heureux, capitaine, pourvous être utile à quelque chose le jour même de mon arrivée ?C’est une bonne fortune à laquelle j’étais loin de m’attendre, etdont je remercie le ciel.
– Peut-être, dit le capitaine ; venez iciet regardez.
Je m’approchai et fixai mes yeux sur lacarte.
– Voyez-vous ce village ?continua-t-il.
– Walsmouth ? répondis-je.
– Oui. À combien de distance le croyez-vousdans l’intérieur des terres ?
– Mais à huit milles, à peu près, si j’encrois l’échelle de proportion.
– C’est cela. Vous ne connaissez pas cevillage ?
– Je ne savais pas même qu’il existât.
– Cependant, avec les renseignementstopographiques que vous avez sous les yeux, vous iriez de la villeà ce village sans vous égarer ?
– Certainement.
– Eh bien, c’est tout ce qu’il faut ;tenez-vous prêt pour six heures ; au moment de partir, M.Burke vous dira le reste.
– Il suffit, capitaine.
Je salue M. Stanbow ainsi que le lieutenant,et remonte sur le pont. Mon premier regard fut pour la partie duport où j’avais laissé tout ce que j’aimais au monde. Cette partiedu port était toujours animée et vivante ; mais ceux que j’ycherchais n’y étaient plus. C’en était donc fait, je venais delaisser derrière moi une partie de mon existence. Cette partie, quej’apercevais encore comme à travers une porte entrouverte sur lepassé, était le doux voyage de ma jeunesse, que j’avais accompli aumilieu de fraîches prairies, sous un beau soleil de printemps etappuyé sur l’amour de tout ce qui m’entourait. Cette porte fermée,une autre s’ouvrait, et celle-là donnait sur l’âpre et rude cheminde l’avenir.
J’étais plongé au plus profond de ces pensées,les yeux fixés sur la terre et appuyé tristement contre le mât demisaine, lorsque je sentis qu’on me frappait sur l’épaule. C’étaitun de mes futurs camarades, jeune homme de seize à dix-sept ans, àpeu près, et qui, depuis trois ans déjà, était au service de SaMajesté Britannique. Je lui fis un salut qu’il me rendit avec lapolitesse ordinaire des officiers de la marine anglaise ;puis, avec un sourire demi-railleur :
– Monsieur John, me dit-il, je suis chargé,par le capitaine, de vous faire les honneurs du vaisseau, depuis leperroquet du grand mât jusqu’à la soute aux poudres. Comme vousavez, selon toutes les probabilités quelques années à passer à borddu Trident, peut être ne serez-vous pas fâché de faireconnaissance avec lui.
– Quoique le Trident soit, monsieur,je le présume, comme tous les vaisseaux de soixante et quatorze,et, que son arrimage n’ait sans doute rien de particulier, je feraiavec grand plaisir cette visite en votre compagnie, que jeconserverai, je l’espère, aussi longtemps que celle du bâtiment.Vous connaissez mon nom ; puis-je vous demander le vôtre, afinque je sache à qui je devrai ma première leçon ?
– Je me nomme James Bulwer ; je suissorti, il y a trois ans, de l’école de marine de Londres, et,depuis ce temps, j’ai fait deux voyages, l’un au cap Nord, l’autreà Calcutta. Sans doute, vous sortez aussi de quelque écolepréparatoire ?
– Non, monsieur, répondis-je ; je sors ducollège d’Harrow-sur-la-Colline, et avant-hier, pour la premièrefois, j’ai vu la mer.
James ne put dissimuler un sourire.
– Alors, continua-t-il, je crains moins devous ennuyer ; les objets que vous allez voir seront, sansdoute, pour vous, aussi curieux que nouveaux.
Je m’inclinai en signe d’assentiment et jem’apprêtai à suivre mon cicérone, qui, me faisant descendre parl’escalier du mât d’artimon, me conduisit d’abord dans le secondpont. Là, il me fit entrer dans la salle à manger, qui était devingt à vingt-deux pieds de longueur, et me montra qu’elle étaitterminée par une cloison qui pouvait se démonter au moment ducombat ; puis, dans la grande pièce qui joignait cettecloison, il me fit voir six cabinets en toile, destinés àdisparaître aussi dans un moment d’urgence : c’étaient noschambres à coucher. En avant de cette grande chambre, nousrencontrâmes le poste des gardes de la marine, l’office, laboucherie ; et, en passant sous le gaillard d’avant, lescuisines, les potagers[5], le petitfour réservé à la table du capitaine, et, de chaque côté, à bâbordet à tribord, une magnifique batterie de trente canons dedix-huit.
De ce second pont, nous descendîmes dans lepremier, que nous visitâmes dans le même détail et avec la mêmeattention. C’est ce pont qui renferme la sainte-barbe, les chambresde l’écrivain, du maître canonnier, du chirurgien, de l’aumônier,et tous les hamacs des matelots suspendus au-dessous des poutres.Il était armé de vingt-huit canons de trente-huit, montés sur leursaffûts avec tous les palans et ustensiles nécessaires. De là nousdescendîmes dans le faux pont, dont nous fîmes d’abord le tour parles galeries, pratiquées afin qu’on puisse voir, pendant le combat,si un boulet perce le bâtiment à fleur d’eau, et, dans ce cas,boucher le trou avec des tapons de calibre ; puis nousentrâmes dans les soutes à pain, à vin et à légumes ; de là,nous passâmes dans celles du chirurgien, du pilote et ducharpentier et, de ces dernières, dans la fosse aux câbles et auxlions. Enfin, vint le tour de la cale, que nous visitâmes avec lamême religion que le reste du bâtiment.
James avait raison : quoique tous cesdifférents objets ne fussent pas aussi nouveaux pour moi qu’il lepensait, il n’en étaient pas moins curieux. À part la différencequ’il y a d’un brick à un vaisseau, c’était bien là l’aménagementqui m’était familier ; mais, relativement à ce que j’avais vujusqu’alors, le tout se présentait à moi sur une échelle sicolossale, que j’éprouvais la même sensation que si, commeGulliver, j’avais été transporté tout à coup dans le pays desGéants. Nous remontâmes sur le pont, et James s’apprêtait à mefaire faire, dans la mâture, un voyage pareil à celui que nousvenions d’exécuter dans la carène, lorsque la cloche du dînersonna. Elle nous appelait à une opération trop importante pour quenous pussions la retarder d’une seconde ; aussi nous rendîmesnous à l’instant même à la cabine, où quatre autres jeunes gens denotre âge nous attendaient.
Quiconque a mis le pied à bord d’un bâtimentde guerre anglais sait ce que c’est que le dîner d’un midshipman.Un morceau de bœuf à demi rôti, des pommes de terre cuites à l’eauet revêtues de leur robe grise, une liqueur noirâtre baptisée dunom usurpé de porter, le tout dressé sur une table boiteuse,couverte du torchon qui sert à la fois de nappe et de serviette, etqu’on renouvelle tous les huit jours, forment l’ordinaire des Howesfuturs et des Nelson à venir. Heureusement, je sortais du collègeet mon apprentissage était fait. Je pris donc ma part du repas enhomme qui ne veut pas quitter le morceau pour l’ombre, et je tiraisi bien à moi, que je finis par en avoir à peu près autant que lesautres, au grand désappointement de mes camarades, qui avaient,sans doute, compté augmenter leurs cinq portions de la sixième.
Après le dîner, James, qui probablement aimaitles digestions tranquilles, au lieu de me reparler de notrepromenade aérienne, proposa une partie de cartes : c’étaitjustement jour de paye ; chacun avait de l’argent dans legousset, de sorte que chacun accepta sans conteste. Quant à moi,dès cette époque, je ressentais pour le jeu une sainte horreur, quin’a fait qu’augmenter avec l’âge ; je m’excusai donc de nepouvoir répondre dignement à l’honneur qu’on voulait bien me faire,et je remontai sur le pont. Le temps était beau, le vent soufflaitouest-nord-ouest ; cette direction était la plus favorablequ’il pût adopter relativement à nous : aussi tous lespréparatifs d’un départ prochain, préparatifs invisibles peut-êtreà tout autre œil que celui d’un marin, s’exécutaient-ils sur tousles points du bâtiment. Le capitaine se promenait à tribord dugaillard d’arrière, s’arrêtant de temps en temps pour donner uncoup d’œil à chaque chose ; puis il reprenait sa marche,mesurée comme celle d’une sentinelle, tandis qu’à bâbord le secondse mêlait à ces préparatifs d’une manière plus active, sanscependant y prendre part autrement que par un geste impérieux ouune parole brève.
Il ne fallait que voir ces deux hommes, pourapprécier la différence de leurs caractères. M. Stanbow était unvieillard de soixante à soixante-cinq ans : appartenant àl’aristocratie anglaise, il avait conservé la tradition des formesélégantes et des manières polies, et s’était même fortifié dans leculte de cette tradition par un séjour de trois ou quatre années enFrance. D’un naturel un peu paresseux, c’était surtout lorsqu’ils’agissait de punir que sa lenteur devenait visible, et ce n’étaitjamais qu’à regret, et après avoir longtemps tourné et retournéentre ses doigts sa prise de tabac d’Espagne, qu’il se décidait àprononcer le châtiment. Cette faiblesse donnait alors à sonjugement un caractère d’hésitation qui lui ôtait son apparence dejustice ; de sorte que, quoiqu’il ne frappât jamais à tort,rarement il frappait à temps. Tous ses efforts n’avaient pu luifaire vaincre cette bonté facile de caractère, si agréable dans lemonde, si dangereuse sur un vaisseau. Cette prison flottante, oùquelques planches seulement séparent la vie de la mort et le tempsde l’éternité, a ses mœurs spéciales, sa populationparticulière : il lui faut des lois spéciales et un codeparticulier. Un matelot est à la fois au-dessus et au-dessous del’homme civilisé ; il est plus généreux, plus hardi, plusgrand, plus redoutable ; mais, toujours en face de la mort, ledanger, qui exalte ses bonnes qualités, développe aussi lesmauvaises. Le marin est comme le lion qui, lorsqu’il ne caresseplus son maître, le déchire. Il faut donc d’autres ressorts pourexciter ou retenir les rudes fils de l’Océan que pour dominer lesdébiles enfants de la terre ferme. Eh bien, c’étaient ces ressortsviolents que notre doux et vénérable capitaine n’avait jamais suemployer. Il est juste de dire cependant qu’au moment du combat oude la tempête cette hésitation disparaissait sans laisser de trace.Alors la grande taille de M. Stanbow se redressait de toute sahauteur, sa voix devenait ferme et vibrante, et son œil, quiretrouvait toute la vivacité de la jeunesse, lançait de véritableséclairs ; puis, le moment du danger passé, il retombait danscette apathique douceur, seul défaut que ses ennemis mêmes pussentlui reprocher.
M. Burke offrait avec le portrait que nousvenons de tracer un contraste si remarquable, qu’on eût dit que laProvidence, en réunissant ces deux hommes sur le même vaisseau,avait voulu corriger l’un par l’autre et combattre la faiblesse parla sévérité. M. Burke était un homme de trente-six à quaranteans : né à Manchester, dans les classes inférieures de lasociété, son père et sa mère, qui avaient voulu lui donner uneéducation plus élevée que celle qu’ils avaient reçue eux-mêmes,avaient commencé à faire quelques sacrifices pour lui, lorsque tousdeux moururent à six mois de distance. L’enfant, qui n’étaitsoutenu dans sa pension que par le prix de leur travail, se trouvasans personne au monde pour l’aider à poursuivre ses études, et,trop jeune pour exercer un métier, il s’embarqua, avec unedemi-éducation, sur un vaisseau de l’État. Là, toutes les lois dela discipline, appliquées rudement au jeune marin, l’avaient rendu,à mesure qu’il était passé des grades inférieurs au grade qu’iloccupait, impitoyable pour les autres. Tout au contraire ducapitaine Stanbow, la justice exercée par M. Burke prenait lecaractère de la vengeance. On aurait dit qu’il voulait rendre auxmalheureux qu’il punissait, à bon droit sans doute, tous lesmauvais traitements dont il avait été, peut-être injustement,frappé. Une autre différence plus remarquable existait encore entrelui et son digne commandant : c’était au moment de la tempêteet du combat qu’on pouvait remarquer en M. Burke une certainehésitation. On eut dit alors qu’il sentait que sa position socialene lui avait pas donné, en naissant, le droit de commander auxhommes ni la force de lutter avec les éléments. Néanmoins, comme,tant que durait le feu ou le vent, il était le premier aux coups età la manœuvre, nul ne l’avait jamais accusé de ne pas faire alorsstrictement son devoir. Il n’en était pas moins vrai que, dans cesdeux cas, une certaine pâleur de visage, une légère altération devoix, laissaient percer une émotion intérieure dont il n’étaitjamais parvenu à se rendre maître au point de la cacher à sessubordonnés ; et cela aurait pu faire croire que le courage,chez lui, était non pas un don de la nature, mais un résultat del’éducation.
Au reste, ces deux hommes, qui tenaient chacunsur le gaillard d’arrière, la place que la hiérarchie maritimeassignait à leur rang, paraissaient plutôt encore séparés par uneantipathie naturelle que par l’étiquette de leur grade. Quoique lesformes du capitaine fussent pour son premier lieutenant ce qu’ellesétaient pour tout le monde, c’est-à-dire décentes et polies, on nepouvait pas se dissimuler que sa voix ne conservait pas, en luiparlant, cet accent de bienveillance qui le faisait chérir de sessubordonnés. Aussi M. Burke recevait-il d’une manière touteparticulière les ordres du capitaine, et sa soumission, quoiqueentière, avait quelque chose de sombre et de contraint, quicontrastait avec l’obéissance joyeuse et rapide du reste del’équipage.
Cependant un événement de quelque importanceles avait momentanément réunis, comme on l’a vu, au moment où jemettais le pied sur le vaisseau. On s’était aperçu, la veille,qu’il manquait sept hommes à l’appel du soir.
La première idée qui vint au capitaine fut queles sept drôles, dont quelques-uns étaient connus pour ne pasdétester le gin, s’étaient attardés seulement autour de la tabled’un cabaret, et qu’ils en seraient quittes pour passer trois ouquatre heures en pénitence sur les haubans du grand mât. Mais, àcette espèce d’excuse suggérée au capitaine Stanbow par sa bonténaturelle, M. Burke secoua la tête en signe de doute ; et,comme la nuit s’écoula sans que le vent qui venait de terreapportât la moindre nouvelle des absents, il fallut bien que, lelendemain, le digne capitaine, si porté qu’il fût à l’indulgence,reconnut que le cas, ainsi que l’avait prévu M. Burke, était d’unecertaine gravité.
En effet, ces désertions sont assez fréquentesà bord des vaisseaux de Sa Majesté Britannique, attendu qu’ilarrive souvent que les matelots de la marine militaire trouvent surles bâtiments de la Compagnie des Indes un meilleur engagement quecelui que leur ont fait MM. les lords de l’amirauté, qui engénéral, ne les consultent pas sur les conditions. Cependant, unefois l’ordre donné de se mettre en mer, comme le bâtiment doitobéir au premier vent favorable, il n’y aurait pas moyen d’attendreleur retour volontaire ou forcé. C’est dans ce cas que l’on aordinairement recours au moyen ingénieux de la presse, moyen quiconsiste à descendre dans la première taverne venue, et à enleverun nombre d’hommes égal à celui qui fait défaut. Mais comme, dansces sortes d’expéditions, on ne peut prendre que ce que l’ontrouve, et que, parmi les sept hommes qui nous manquaient, il y enavait trois ou quatre qui, une fois à l’œuvre, faisaientparfaitement leur office de matelot, il avait été décidé, par lecapitaine, qu’on tenterait d’abord tous les moyens possibles de lesramener à bord du bâtiment.
Il y a, dans tous les ports d’Angleterre, soitdans la ville même, soit dans quelque village des environs, une oudeux maisons portant enseigne et titre de taverne, et dont lavéritable industrie est de recéler les déserteurs. Comme cesmaisons sont connues de tous les équipages, c’est d’abord sur ellesque se portent les soupçons, lorsqu’un déficit quelconque estreconnu sur un navire, et presque toujours les premièresexpéditions sont dirigées de leur côté ; mais aussi, plus leshonorables propriétaires de ces maisons sont exposés à ce genre devisite militaire, plus ils prennent de précautions pour encontrarier le résultat : c’est une affaire de contrebande,dans laquelle, le plus souvent, les douaniers sont dupes. Au reste,M. Burke était si convaincu de cette vérité, que, quoique lecommandement d’une semblable entreprise fût fort au-dessous de sonrang, il n’avait voulu en céder la direction à personne, et c’étaitlui qui en avait réglé tous les détails, que le capitaine avaitapprouvés.
En conséquence, dès le matin, les quinze plusvieux matelots du Trident avaient été convoqués, et, enprésence du capitaine et du second, un conseil avait été tenu, danslequel, au rebours des autres réunions de ce genre, les opinionsinférieures devaient être celles qui auraient le plus de poids.Dans le cas dont il s’agissait, les matelots étaient, en effet,beaucoup plus experts que les officiers ; et, si la directiondevait toujours rester à ceux-ci, les renseignements ne pouvaientvenir que de ceux-là. Le résultat de la délibération fut que lescoupables, selon toutes les probabilités, étaient réfugiés dans lataverne de la Verte Érin, honnête maisontenue par un Irlandais nommé Jemmy, et qui faisait partie du petitvillage de Walsmouth, situé à huit milles, à peu près, dansl’intérieur des terres. Il avait donc été décidé que l’expéditionse dirigerait sur ce point.
Cette décision prise, une proposition quidevait en assurer le succès avait été faite : c’étaitd’envoyer d’avance un éclaireur qui, sous un prétexte quelconque,pénétrerait dans la taverne de maître Jemmy et parviendrait àsavoir dans quelle partie de son établissement se tenaient lesréfractaires ; car les précautions, de la part de cesderniers, étaient probablement prises avec d’autant plus de soin,que, le moment du départ du Trident étant arrivé, ilsdevaient bien penser que l’on était en quête de leurs respectablespersonnes.
Mais là s’était présentée une difficultésérieuse : c’est que le matelot qui aurait joué le rôled’éclaireur courrait grand risque, après la réussite del’expédition, de payer cher la part qu’il y aurait prise ;d’un autre côté un officier, si bien déguisé qu’il fût, ne pouvaitmanquer d’être reconnu ou par M. Jemmy, ou par les déserteurs. Leconseil tout entier était donc dans une grande perplexité,lorsqu’il vint à l’idée de M. Burke de me charger de cettemission : arrivé le jour même et, par conséquent, inconnu detout le monde, je ne devais éveiller les soupçons de personne, et,si j’avais le quart de l’intelligence que m’avait d’avance accordéele bon capitaine, je ne pouvais manquer de conduire la chose à unheureux résultat. Ce préambule explique les questions que m’avaitfaites M. Stanbow, et la recommandation, qui les avait suivies,d’aller prendre les ordres de M. Burke.
On vint donc me dire, vers les cinq heures,que le lieutenant m’attendait dans sa cabine. Je m’empressai de merendre à son invitation, et, là, après m’avoir mis brièvement aucourant de ce qu’on attendait de moi, il tira d’un coffre unechemise, des pantalons et une jaquette de matelot, qu’il m’invita àrevêtir en échange de mon costume de midshipman. Quoiquej’éprouvasse, au fond du cœur, quelque répugnance pour le rôle quim’était réservé dans cette tragi-comédie, force me fut d’obéir. M.Burke parlait au nom de la discipline, et l’on sait combien, à borddes vaisseaux anglais, la discipline est une maîtressesévère ; d’ailleurs, le lieutenant, je l’ai dit, n’était pasun homme à souffrir une réplique, quelque respectueuse qu’elle fût.Je ne perdis donc pas mon temps en observations inutiles, je misbas mon costume de midshipman, et, grâce à mon large pantalon, à machemise de flanelle rouge, à mon bonnet bleu et à mes dispositionsnaturelles, j’eus bientôt acquis cet air de vaurien qui forme lecaractère distinctif du personnage que j’étais appelé àreprésenter.
Mon déguisement achevé, nous descendîmes dansla chaloupe, M. Burke, moi et les quinze matelots qui avaient forméle conseil du matin. Dix minutes après, nous étions àPlymouth ; comme nous ne pouvions traverser ainsi la ville enmasse sans être remarqués, et que, dans ce cas, l’alarme, sansaucun doute, devait être portée à Walsmouth, nous nous séparâmessur le port, nous donnant rendez-vous dix minutes après notreséparation, sous un arbre isolé que l’on voit de la rade, et quis’élève sur une petite colline au delà de la ville. Au bout d’unquart d’heure, nous fîmes l’appel ; tout le monde était à sonposte.
Le plan de la campagne était d’avance arrêtédans la tête de M. Burke, et, arrivé au moment de l’exécuter, il mefit l’honneur de me l’expliquer dans tous ses détails : ilavait décidé que je me dirigerais aussi vite que me lepermettraient mes jambes, dont, à cette occasion chacun me fitl’honneur d’exagérer la vélocité, vers le village de Walsmouth,tandis que le reste de la troupe me suivrait au pas ordinaire.Comme, en vertu de cette disposition, je devais gagner près d’uneheure sur mes compagnons, il était convenu qu’ils m’attendraientjusqu’à minuit dans une masure située à une portée de fusil enavant du village. Si, à minuit, je n’étais pas de retour, c’est quej’étais prisonnier ou tué, et, dans ce cas, on devait marcherimmédiatement sur la Verte Érin, pour me délivrerou venger ma mort.
Il ne fallait pas moins que l’aspect d’undanger comme celui qu’on me faisait entrevoir, pour rehausser, àmes propres yeux, la singulière mission dont j’étais chargé.L’œuvre que j’accomplissais était une tâche de chacal, et non unebesogne de lion ; je le sentais au fond du cœur, et celam’avait jusqu’alors donné un certain malaise dont je n’étais pas lemaître de triompher ; mais, du moment que ma vie couraitquelque chance, du moment qu’il y avait lutte enfin, il pouvait yavoir victoire, et la victoire justifie tout : c’est letalisman qui change le plomb en or.
En ce moment, sept heures sonnèrent àPlymouth : il fallait, à moi une heure et demie, et à mescompagnons deux heures au moins pour arriver à Walsmouth. Je prisdonc congé de mes compagnons. M. Burke adoucit sa voix rude pour mesouhaiter une chance heureuse, et je pars.
Nous entrions dans les mois brumeux del’automne, le temps était sombre et bas, des nuages, pareils à desvagues silencieuses, roulaient à quelques pieds au-dessus de matête, et, de temps en temps, des rafales de vent, qui arrivaienttout à coup et passaient de même, courbaient les arbres de laroute, leur arrachant, à chaque bouffée, quelques-unes de leursdernières feuilles qui venaient me fouetter le visage. La lune,sans paraître cependant, jetait, à travers les voiles qui lacouvraient, assez de lumière pour éclairer tous les objets d’uneteinte grisâtre et maladive ; par intervalles, de largesondées tombaient, qui dégénéraient en pluie fine, jusqu’à ce qu’unenouvelle cataracte s’ouvrit ; au bout de deux milles, j’étaisà la fois glacé et couvert de sueur. Je continuai de marcher ouplutôt de courir, au milieu de ce morne silence qui n’étaitinterrompu que par les plaintes de la terre et les larmes du ciel.Je ne me rappelle pas avoir jamais vu une nuit plus triste quecette triste nuit.
Après une heure et demie de cette course, queje n’avais pas ralentie un instant, et pendant laquelle je n’avaispoint éprouvé la moindre fatigue, tant cette nuit sombre et lapréoccupation de ce qui allait se passer séparaient mon esprit demon corps, j’aperçus les premières lumières de Walsmouth. Jem’arrêtai un instant pour m’orienter ; car il me fallait allerdroit à la taverne de maître Jemmy, sans demander ma route. Cettedemande n’aurait pas manqué d’exciter les soupçons, vu que c’étaitune des choses qu’il n’était pas permis à un matelot d’ignorer.Mais, comme, du lieu où j’étais, je ne voyais qu’un amas demaisons, je résolus d’entrer dans le village, espérant que quelqueindice extérieur me guiderait. En effet, d’un bout d’une rue àl’autre, j’aperçus bientôt la lanterne que mes camarades m’avaientindiquée comme le fanal qui devait me conduire, et je m’approchai,résolu, puisque j’en étais là, à payer bravement de mapersonne.
Le cabaret de maître Jemmy n’avait du moinspas la prétention de tromper les yeux par une fausseapparence ; c’était un véritable repaire : la porte, quisemblait celle d’un cachot, tant elle était basse et étroite,avait, à hauteur d’homme, cette petite ouverture grillée, appeléegénéralement le trou de l’espion, en argot de taverne,parce que c’est à travers ce vasistas que le maître de la maisons’assure de la nature des visites qu’il reçoit. J’en approchai monœil et je regardai à travers le grillage ; mais cetteouverture donnait sur une espèce de caveau sombre où je ne pus rienapercevoir, que des filets de lumière qui, se glissant à traversles fentes d’une porte, indiquaient, au moins, que la chambreattenante était éclairée.
– Holà, quelqu’un ! criai-je alors, enfrappant et en appelant en même temps.
Si fermement qu’ils eussent été dits, etquoiqu’un vigoureux coup de poing les eut accompagnés, ces motsrestèrent sans réponse. J’attendis un instant, puis je les répétaiune seconde fois, mais sans plus de succès. Je m’éloignai alors àreculons de cette maison étrange, afin de regarder si, à défaut dela porte, qui n’était peut-être placée là que pour ne pas détruirela symétrie de l’architecture, il n’y avait pas quelque autreentrée plus praticable ; mais les fenêtres étaient barricadéesavec un soin tout particulier ; force me fut donc d’en revenirau moyen d’introduction ordinaire. Je rapprochai une troisième foisma tête de l’ouverture ; mais, cette fois, je m’arrêtai àquelques pouces du grillage : une autre tête, collée contreles barreaux, me regardait de l’autre côté.
– Enfin ! dis-je, ce n’est pasmalheureux.
– Qui êtes-vous ? que demandez-vous ditune voix douce à laquelle j’étais loin de m’attendre en pareillecirconstance, et que je reconnus pour celle d’une jeune fille.
– Qui je suis, la belle enfant ?répondis-je en tâchant de mettre mon fausset au diapason du sien.Je suis un pauvre diable de matelot qui ira probablement coucher enprison, si vous lui refusez la porte.
– À quel équipage appartenez-vous ?
– Au Boreas qui fait voile demainmatin.
– Entrez, dit la jeune fille en entr’ouvrantla porte dans une largeur qui semblait si bien calculée d’aprèscelle de mon corps, qu’elle n’eut pas permis à un oiseau-mouche depénétrer en même temps que moi. Et aussitôt elle referma la porte,dont deux énormes verrous et une barre de bois assuraient lasolidité.
Au bruit que firent en glissant derrière moices garants de la sûreté intérieure, je sentis, je l’avoue, l’eauet la sueur se glacer sur mon front ; mais il n’y avait pas àreculer : d’ailleurs, au même moment, la jeune fille ouvrit laporte, et je me trouvai dans la lumière. Aussitôt mes regardsparcoururent la chambre et s’arrêtèrent avant tout, je doisl’avouer, sur maître Jemmy, dont l’aspect formidable n’était pas denature à rassurer un homme qui eût été moins résolu que je nel’étais. C’était un grand gaillard de près de six pieds, auxmembres robustes, aux cheveux et aux sourcils roux ; sa figuredisparaissait de temps en temps derrière la fumée de sa pipe, qui,en s’évanouissant, laissait briller deux yeux qui semblaienthabitués à aller chercher au fond de l’âme la pensée de celuiqu’ils regardaient.
– Mon père, dit la jeune fille, c’est unpauvre garçon en faute qui vient vous demander l’hospitalité pourcette nuit.
– Qui es-tu ? demanda Jemmy en laissantécouler quelques secondes entre les paroles de sa fille et lessiennes, et avec un accent si prononcé, qu’il dénonçait unIrlandais à la première syllabe.
– Qui je suis ? répondis-je dans lepatois de Manchester que je parlais comme ma propre langue, ma mèreétant de Limerick. Pardieu ! maître Jemmy, il me semble qu’àvous, moins qu’à tout autre, j’ai besoin de le dire.
– C’est ma foi vrai ! s’écria l’hôte dela Verte Érin en se levant de sa chaise par unpremier mouvement dont il n’avait pas été le maître, en entendantl’idiome chéri de son île : un Irlandais !
– Et pur sang, répondis-je.
– Alors, sois le bienvenu, me dit-il en metendant la main.
Je m’avançai aussitôt pour répondre àl’honneur que me faisait maître Jemmy ; mais, comme si uneréflexion soudaine le faisait repentir de son trop deconfiance :
– Si tu es Irlandais, dit-il en remettant sesdeux mains derrière son dos, et en me regardant de nouveau avec sespetits yeux de démon, tu dois être catholique ?
– Comme saint Patrick, répondis je.
– C’est ce que nous allons voir, dit maîtreJemmy.
À ces mots, qui ne laissaient pas dem’inquiéter, il s’avança vers une armoire, et, tirant un livre, ill’ouvrit.
– In nomine Patris et Filii et Spiritussancti, dit-il.
– Je le regardais avec la plus profondesurprise.
– Réponds, dit-il, réponds ; si tu esvéritablement catholique, tu dois savoir la messe.
Je compris aussitôt, et, comme, étant enfant,j’avais joué souvent avec le missel de mistress Denison, orné defigures saintes, j’essayai de rappeler tous mes souvenirs.
– Amen, répondis-je.
– Introïbo ad altare Dei, continuamon interrogateur.
– Dei qui laetificat juventutem meam,répondis-je avec le même aplomb.
– Dominus vobiscum, dit maître Jemmyen levant les mains et en se retournant comme un prêtre qui a finison office.
Mais j’étais au bout de mon latin ; et,comme je ne répondais rien, maître Jemmy resta la main sur la clefde l’armoire, attendant cette dernière réponse, qui devait leconvaincre.
– Et cum Spiritu tuo, me souffla toutbas la jeune fille.
– Et cum spiritu tuo, m’écriai-je detoute la force de mes poumons.
– Bravo ! dit Jemmy en se retournant, tues un frère. Maintenant, que désires-tu ? que veux-tu ?Demande, et tu seras servi, pourvu que tu aies de l’argent,toutefois.
– Oh ! l’argent ne manque pas,répondis-je en faisant sonner quelques écus que j’avais dans mongousset.
– Alors, vivent Dieu et saint Patrick !mon enfant, s’écria le digne hôtel de la VerteÉrin, tu arrives à merveille pour être de la noce.
– De la noce ? repris-je étonné.
– Sans doute ; connais-tu Bob ?
– Bob ? Certainement que je leconnais.
– Eh bien, il se marie.
– Ah ! il se marie ?
– En ce moment même.
– Mais il n’est pas seul duTrident ? demandai-je.
– Sept, mon ami ; ils sont sept, autantqu’il y a de péchés capitaux.
– Et, sans indiscrétion, où pourrai-je lesrejoindre ?
– À l’église, mon fils, et je vais t’yconduire.
– Oh ! répondis-je vivement, ne vousdérangez pas, maître Jemmy ; j’irai bien tout seul.
– Oui-da, en tournant par la rue, n’est-cepas, pour que les espions de Sa Majesté Britannique te mettent lamain dessus ? Non pas. Viens par ici, viens, mon enfant.
– Vous avez donc une communication avecl’église ?
– Oui, oui ; nous sommes machinés ni plusni moins que le théâtre de Drury-Lane, où l’on fait vingt-cinqchangements à vue dans une pantomime. Viens par ici, viens.
Et maître Jemmy me saisit par le bras etm’entraîna de l’air le plus amical du monde, mais, en même temps,avec une telle force, que, si même l’envie m’en fût venue, je mefusse trouvé dans l’impossibilité de faire la moindre résistance.Cependant ce n’était point là mon affaire : je n’avais pas lemoindre désir d’être mis en face de nos déserteurs. Par unmouvement instinctif, je glissai la main jusqu’au manche de monpoignard de midshipman, que j’avais eu la précaution de cacher sousma chemise rouge, et, ne pouvant résister au bras de fer quim’entraînait, je suivis mon terrible guide, décidé à prendreconseil des circonstances, mais à ne reculer devant rien ; cartoute ma carrière maritime dépendait probablement de la manièredont je mènerais à bout cette dangereuse entreprise.
Nous traversâmes deux ou trois pièces, dansl’une desquelles étaient dressés sur une table tous les préparatifsd’un souper plus copieux que recherché ; puis nous descendîmesdans une espèce de cave sombre, où, sans me lâcher, Jemmy continuade s’avancer à tâtons. Enfin, après un moment d’hésitation, ilouvrit une porte. Je sentis la fraîcheur de l’air arriver jusqu’ànous ; je heurtai les marches d’un escalier ; à peineeus-je monté quelques degrés que les gouttes d’une pluie finevinrent me picoter le visage. Je levai les yeux, je vis le cielau-dessus de ma tête. Je regardai autour de moi : nous étionsdans un cimetière, au bout duquel s’élevait l’église, masse sombreet informe, dans laquelle se découpaient deux fenêtres éclairées,qui semblaient nous regarder comme des yeux ardents. Le moment dudanger approchait ; je tirai à demi mon poignard, et jem’apprêtai à continuer ma route ; mais alors ce fut Jemmy quis’arrêta.
– Maintenant, me dit-il, tu peux aller droitdevant toi, mon enfant, et sans crainte de te perdre ; moi, jeretourne à mon souper ; tu reviendras avec les mariés et tutrouveras ton couvert à table.
En même temps, je sentis se desserrer l’étaudans lequel mon bras était enfermé, et, sans me donner le temps derépondre, maître Jemmy reprit seul le chemin par lequel nous étionsvenus tous les deux, et disparut sous la voûte avec une rapiditéqui prouvait l’habitude que le digne propriétaire de laVerte Érin avait de ce passage. À peine fus-je seul,qu’au lieu de continuer mon chemin vers l’église, je m’arrêtai enremerciant Dieu de ce que maître Jemmy n’avait pas eu l’idée dem’accompagner plus loin ; puis, comme mes regards commençaientà s’habituer à l’obscurité, je m’aperçus que la clôture était assezpeu élevée ; cela me permettait de sortir de l’enclos oùj’étais enfermé sans passer par l’église. Je courus aussitôt versle mur le plus proche de moi, et, grâce à ses aspérités, dont je mefis des échelons, je fus bientôt à cheval sur le faîte. Une foisarrivé là, je n’eus plus qu’à me laisser glisser de l’autre côté,et je tombai sans accident au milieu d’une petite ruelledéserte.
Il m’était impossible de savoir précisément oùj’étais ; mais je m’orientai sur le vent : pendant toutle chemin, je l’avais eu en face ; je n’avais donc qu’à luitourner le dos, et j’étais à peu près sûr de ne pas faire fausseroute. J’exécutai à l’instant cette manœuvre, et je marchai ventarrière jusqu’à ce que je me trouvasse hors du village. Arrivé là,j’aperçus à ma gauche, pareils à de grands fantômes noirs, lesarbres qui bordent la route de Plymouth à Walsmouth. Je me dirigeaiaussitôt de ce côté. À vingt cinq pas du grand chemin était lamasure : je piquai droit dessus ; nos hommes étaient àleur poste. Il n’y avait pas un instant à perdre. Je leur racontaice qui venait de se passer. Nous divisâmes nos troupes en deuxpelotons, et nous entrâmes dans Walsmouth au pas de course, mais engardant un tel silence, que nous ressemblions plutôt à une troupede spectres qu’à une bande d’hommes vivants. Arrivés au bout de larue qui conduisait à la taverne de Jemmy, je montrai d’une main aulieutenant Burke la lanterne qui indiquait l’entrée de laVerte Érin, de l’autre le clocher de l’église, qui,grâce à une éclaircie, dessinait dans le ciel sa flèche noire etaiguë, et je lui demandai lequel des deux détachements il voulaitque je dirigeasse. À cause de la connaissance que j’avais deslocalités, il m’abandonna celui qui devait s’emparer de la taverneet qui se composait de six hommes ; puis, à la tête des neufautres, il se dirigea vers l’église. Comme l’église et la taverneétaient à une distance à peu près égale, il était évident qu’enmarchant du même pas notre double attaque devait être simultanée,ce qui était chose importante ; car nos déserteurs étantsurpris à la fois par devant et par derrière, il leur devenaitimpossible de nous échapper.
En arrivant devant la porte, je voulusrecourir à la même manœuvre qui m’avait déjà réussi, et ordonnant àmes hommes de se coller le long du mur, j’appelai par legrillage : j’espérais que, de cette manière, nous pourrionsentrer chez maître Jemmy sans effraction ; mais je ne tardaipas à m’apercevoir, au silence profond qui régnait dans la maison,malgré l’appel que je faisais à ses habitants, qu’il fallaitrenoncer aux voies de douceur. En conséquence, j’ordonnai à deux denos hommes, qui par précaution s’étaient munis de haches, de jeterla porte en dedans : en un tour de main, malgré les verrous etla barre, la chose fut faite, et nous nous précipitâmes sous lapremière voûte.
La seconde porte était fermée, et, ainsi quela première, il fallut la briser. Comme elle était un peu moinsforte, cette besogne nous prit un peu moins de temps, et nous noustrouvâmes dans la chambre où Jemmy m’avait fait servir la messe.Elle était sans lumière. J’allai au poêle ; on venait del’éteindre avec de l’eau. Un de nos hommes battit le briquet ;mais nous cherchâmes en vain une lampe ou une chandelle. Je mesouvins de la lanterne, et courus à la porte pour ladécrocher ; elle était éteinte. Décidément, la garnison étaitprévenue et opposait une force d’inertie qui présageait, selontoute probabilité, une résistance plus sérieuse. Quand je rentrai,la chambre était éclairée ; un de nos hommes, canonnier de latroisième batterie de bâbord, avait par hasard sur lui une mèche,et venait de l’allumer ; mais il n’y avait pas de temps àperdre : la lumière qu’elle donnait ne devait durer quequelques secondes ; je pris la mèche et m’élançai dans lachambre voisine en criant :
– Suivez-moi !
Nous traversâmes cette seconde chambre, puiscelle du souper, sur lequel nos hommes, en passant, jetèrent decôté un coup d’œil plein d’une expression intraduisible ;puis, enfin, au moment où la mèche s’éteignait, j’arrivai à laporte du caveau. Elle était refermée ; mais on n’avait, sansdoute, pas eu le temps de la barricader comme les autres, car, enétendant la main, je sentis la clef. Comme je me rappelais à peuprès le chemin qu’une demi-heure auparavant j’avais fait à tâtons,j’y passai le premier, tâtant chaque marche avec le pied, étendantles bras en avant et retenant mon haleine. J’avais, en suivantJemmy, compté les marches de l’escalier : il y en avait dix.Je les comptai de nouveau, et, quand je fus arrivé à la dernière,je tournai à droite ; mais à peine eus-je fait quelques pasdans l’espèce de souterrain, que j’entendis une voix qui murmuraità mon oreille le mot renégat. En même temps, il me sembla qu’unepierre, se détachant de la voûte, me tombait d’aplomb sur la tête.Je vis des millions d’étincelles, je jetai un cri, et je tombaisans connaissance.
Lorsque je revins à moi, je me retrouvai dansmon hamac, et sentis, au mouvement du vaisseau, que nous devionsêtre en train d’appareiller. Mon accident, causé par un simple coupde poing de mon ami, l’hôte de la Verte Érin,n’avait en rien entravé le succès de l’expédition. Le lieutenantBurke était entré dans la sacristie au moment même où les fiancés,les garçons de noce y étaient réunis ; nos hommes avaient doncété pris comme dans une souricière, et, à l’exception de Bob, quiavait trouvé le moyen de s’échapper par une fenêtre, ils avaienttous été arrêtés. L’absence du fugitif était même compensée, sil’on avait voulu admettre le proverbe français : Un hommeen vaut un autre ; car le lieutenant, qui était, commenous l’avons dit, à cheval sur les règles de la discipline et quivoulait son nombre avant tout, avait jeté le grappin sur un desassistants et l’avait, malgré ses cris et sa résistance, ramené àbord du Trident avec les autres prisonniers. Ce pauvrediable, qui se trouvait d’une manière si inattendue enrôlé dans lamarine britannique, était un perruquier du village de Walsmouth,qui se nommait David.
Quoique l’accident sous lequel j’avaissuccombé m’eût empêché de prendre un part active au dénouement del’entreprise, il n’en est pas moins vrai que l’on devait, en grandepartie, l’heureux résultat de l’expédition à la manière dont jel’avais conduite.
Aussi, lorsque je rouvris les yeux, ce que jene pus faire que quelques moments après que le sentiment de monexistence me fût revenu, tant le coup que j’avais reçu était bienappliqué, je trouvai près de moi notre brave capitaine, qui venaiten personne s’informer de mon état. Comme, à part une certainelourdeur dans la région cérébrale je me sentais, du reste,parfaitement bien, je lui répondis que, dans un quart d’heure, jeserais sur le pont, et que, le jour même, j’espérais reprendre monservice. En effet, à peine le capitaine fut-il sorti, que je sautaià bas de mon hamac, et que je procédai à ma toilette. La seuletrace visible qui me restât du coup de poing de maître Jemmy étaitune injection sanglante dans les yeux. Sans aucun doute, si jen’avais pas eu le crâne aussi solide, j’étais assommé comme unbœuf.
Comme je l’avais jugé au mouvement de lafrégate, nous étions en train d’appareiller. L’ancre dérapait dufond, et le navire commençait son abattée à tribord le capitainelui aidait de son mieux en faisant appareiller les focs ;puis, cette manœuvre accomplie, comme nous faisions trop d’arrivée,nous, bordâmes l’artimon et restâmes en panne jusqu’à ce quel’ancre fût haute. Ces précautions prises, le capitaine abandonnaau lieutenant la conduite du bâtiment, et descendit dans sa chambreprendre connaissance de ses dépêches, qu’il ne devait ouvrir qu’aumoment où le vaisseau mettrait à la voile.
Il y eut alors sur le navire un momentd’inaction, dont tous mes camarades profitèrent pour me féliciterde mon expédition et me demander de mes nouvelles. J’étais en trainde leur raconter mon accident dans tous ses détails, lorsque nousaperçûmes une barque venant de terre, à force de rames, et nousfaisant toutes sortes de signaux ; un des midshipman, quiavait une lunette, la braqua vers elle :
– Dieu me damne ! dit-il au bout d’uninstant d’examen, si ce n’est pas Bob le souffleur qui nousarrive.
– Voilà un farceur ! dit unmatelot ; il se sauve quand on court après lui, et il courtaprès nous quand nous nous retournons.
– Il est peut-être déjà brouillé avec sonépouse, dit un autre.
– En tous cas, je ne voudrais pas être dans sapeau, murmura un troisième.
– Silence ! dit une voix qui avaitl’habitude de nous faire trembler tous ; chacun à sonposte ! Le gouvernail à tribord ! orientez lamisaine ! Ne voyez vous pas que le navire cule ?
L’ordre fut aussitôt exécuté que donné, et lenavire, cessant son mouvement rétrograde, demeura quelques momentsimmobile ; puis enfin il commença à marcher. En ce moment, unevoix cria :
– Une barque à bâbord !
– Voyez ce qu’elle veut, dit le lieutenant,que rien ne pouvait faire déroger à l’ordre établi.
– Ohé ! de la barque, reprit la mêmevoix, que demandez-vous ?
Puis, se retournant après avoir entendu laréponse :
– Mon lieutenant, continua le matelot, c’estBob le souffleur qui vient de faire un petit tour à terre, et quidésire remonter à bord.
– Jetez une corde à ce drôle, dit lelieutenant sans même regarder de son coté, et conduisez-le avec lesautres, dans la fosse aux lions.
L’ordre fut ponctuellement exécuté, et, aubout d’un instant, on aperçut, au-dessus des bordages de bâbord, latête de Bob, qui, justifiant l’épithète que ses camarades luiavaient donnée, soufflait de toute la force de ses poumons.
– Allons, allons, mon vieux cachalot, lui disje en m’approchant de lui, mieux vaut tard que jamais ; huitjours à fond de cale au pain et à l’eau, et tout sera dit.
– C’est juste, c’est juste, je lemérite ; et, si j’en suis quitte pour cela, je n’aurai pasencore trop à me plaindre. Mais, auparavant, avec votre permission,monsieur le midshipman je voudrais parler au lieutenant.
– Conduisez cet homme au lieutenant, dis-jeaux deux matelots qui s’étaient déjà emparés de leur camarade.
M. Burke se promenait sur le gaillardd’arrière, son porte-voix à la main, et continuait de donner sesordres pour la manœuvre, lorsqu’il vit s’approcher de lui lecoupable. Il s’arrêta, et, le regardant de cet œil sévère que lesmatelots connaissaient si bien pour être l’expression d’une volontéirrévocable :
– Que veux-tu ? lui dit-il.
– Sauf votre respect, mon lieutenant, dit Boben tournant son bonnet bleu entre ses mains, je sais que je suisfautif, et, quant à moi, je n’ai rien à dire.
– C’est bien heureux ! murmura M. Burkeavec un sourire qui n’exprimait rien moins que la gaieté.
– Aussi, mon lieutenant, vous ne m’auriezprobablement jamais revu, si je n’avais pas su qu’il y en avait unautre qui payait ici l’écot de Bob. Alors je me suis dit :« Ça ne peut pas se passer comme ça, Bob, mon ami ; ilfaut retourner à bord du Trident, ou tu serais unecanaille ; » et me voilà.
– Après ?
– Après ? Eh bien, puisque me voilà pourrecevoir les coups, faire mon service et tenir ma place, vousn’avez pas besoin d’un autre, et vous allez renvoyer David à safemme et à ses enfants, qui sont là-bas à terre qui se désolent…Tenez, mon lieutenant, les voyez-vous là-bas ?
Et il lui montra du doigt un groupe deplusieurs personnes sur la pointe la plus avancée du rivage.
– Qui a permis à ce drôle-là de venir meparler ?
– C’est moi, monsieur Burke, répondis-je.
– Vous garderez les arrêts un jour, monsieur,me dit le lieutenant, pour vous apprendre à vous mêler de ce qui nevous regarde pas.
Je saluai et je fis un pas en arrière.
– Mon lieutenant, dit Bob d’une voix ferme, ceque vous faites là n’est pas juste, et, s’il arrive malheur àDavid, c’est vous qui en répondrez devant Dieu.
– Jetez-moi ce drôle à fond de cale avec lesfers aux mains et aux pieds ! cria le lieutenant.
On emmena Bob. J’étais descendu par unescalier et lui par l’autre ; cependant nous nous rencontrâmesdans le faux pont.
– C’est ma faute si vous êtes puni, me dit-il,et je vous en demande pardon ; mais je vous revaudrai cela, jel’espère.
– Ce n’est rien, mon brave, luirépondis-je ; mais, au nom de votre pauvre peau, ayezpatience.
– Ce n’est pas pour moi que j’en manque, monofficier, c’est pour ce pauvre David.
Les matelots entraînèrent Bob à fond de cale,et moi, je me retirai dans ma chambre. Le lendemain, le matelot quime servait, après avoir fermé la porte avec précaution, s’approchade moi, et, avec un air mystérieux :
– Avec la permission de Votre Honneur, me ditil, est-ce que je pourrais vous répéter deux mots de la part deBob ?
– Répète, mon ami, lui dis-je.
– Eh bien, mon officier, voilà la chose :Bob dit que c’est juste que lui et les déserteurs soientpunis ; mais que ce n’est pas juste que David, qui n’est enrien coupable, bien au contraire, soit puni comme eux.
– Et il a raison.
– Eh bien, puisque c’est votre avis, monofficier, continua le matelot, il demande que vous en disiez deuxmots au capitaine, qui est un brave homme et qui ne souffrira pasqu’une injustice soit faite.
– Cela sera fait aujourd’hui, mon ami ;tu peux le dire, de ma part, à Bob.
– Merci, mon officier.
En effet, il était sept heures du matin, et,comme mes arrêts expiraient à onze, j’allai immédiatement trouverle capitaine. Sans lui dire que je parlais au nom de Bob, et commesi la chose venait de moi, je lui parlai du pauvre diable deperruquier, et de l’injustice qu’il y avait à le retenir dans lafosse aux lions avec les autres. La chose était trop juste pour quele capitaine ne la comprît pas : aussi donna-t-il des ordresen conséquence. Je voulais me retirer ; mais il me retint pourprendre le thé avec lui. Le brave homme avait su que je venaisd’être victime d’une boutade de son lieutenant, et voulait me fairecomprendre que, laissant leur cours aux règles de la discipline, iln’avait pas dû s’y opposer, mais que cependant il ne les approuvaitpas.
Le thé pris, je remontai sur le pont. Lesmatelots étaient réunis en cercle autour d’un homme que je neconnaissais pas : c’était David.
Le malheureux était debout, se tenant d’unemain à un cordage, tandis que l’autre retombait le long de soncorps ; ses regards étaient fixés sur la terre, quin’apparaissait plus à l’horizon que comme un léger brouillard, etde grosses larmes silencieuses coulaient de ses yeux. Telle est lapuissance d’une douleur profonde et réelle, que tous ces durs loupsde mer, habitués au danger, au sang et à la mort, et dont pas unpeut-être ne se serait retourné, dans un naufrage ou un combat, aucri d’agonie de leur meilleur camarade, étaient réunis, tristes etcompatissants, autour de cet homme qui pleurait sa famille et sapatrie. Quant à David, il ne voyait rien que cette terre qui, àchaque instant, devenait moins distincte, et, à mesure qu’elledisparaissait, son visage, se contractant de plus en plus, prenaitune expression de douleur qu’on ne peut décrire ; enfin, quandla terre eut disparu tout à fait, il s’essuya les yeux, comme s’ileût pensé que c’étaient ses larmes qui l’empêchaient de voir ;puis, étendant le bras vers le dernier point du rivage qui avaitcessé d’être visible, il poussa un long sanglot, se renversa enarrière et tomba évanoui.
– Qu’est-ce ? demanda le lieutenant Burkeen passant.
Les matelots s’écartèrent en silence et luilaissèrent voir David étendu sans connaissance.
– Est-il mort ? continua-t-il avec un peuplus d’indifférence que s’il se fût agi de Fox, le chien ducuisinier.
– Non, mon lieutenant, dit une voix ; iln’est qu’évanoui.
– Jetez un seau d’eau à la figure de ce drôle,et il reviendra.
Heureusement, le chirurgien arriva en cemoment et révoqua l’ordonnance du lieutenant ; car déjà,rigide observateur des ordres reçus, un matelot s’approchait avecl’objet demandé. Le chirurgien fit transporter David dans sonhamac, et, comme il demeurait toujours évanoui, il pratiqua unesaignée qui le fit revenir.
Pendant ce temps, le navire marchait ventarrière, et, laissant à sa gauche les îles d’Aurigny et deGuernesey, avait doublé l’île d’Ouessant et était entré à pleinesvoiles dans l’océan Atlantique ; de sorte qu’au bout de deuxjours, lorsque David, parfaitement remis, quant au physique, de sonindisposition, remonta sur le pont, il ne vit plus que le ciel etl’eau. Cependant l’affaire de nos fugitifs avait pris, grâce à labonté du capitaine, une marche moins terrible que celle qu’elleparaissait devoir suivre : tous avaient affirmé qu’ils étaientdans l’intention de revenir, la nuit même, à bord du vaisseau, maisque le désir d’assister à la noce d’un camarade l’avait emporté,chez eux, sur la crainte d’une punition. La preuve qu’ilsalléguèrent à l’appui de cette assertion, fut qu’ils s’étaientlaissé prendre sans résistance, et que Bob, qui s’était sauvé afinde ne pas être privé des bénéfices de sa position conjugale, étaitde lui-même revenu le lendemain matin : en conséquence, ilsdevaient en être quittes pour huit jours de fosse aux lions au painet à l’eau, et vingt coups de fouet Cette fois, on ne pouvait tropse plaindre, et le châtiment, loin d’être exagéré, était restéau-dessous de la faute ; il en était, au reste, ainsi danstoutes les choses de haute juridiction qui relevaient directementdu capitaine.
Le jeudi arriva ; le jeudi, jour redoutépar tous les mauvais matelots de la marine britannique, car c’estle jour des exécutions disciplinaires. À huit heures du matin,moment fixé pour le règlement des comptes de toute la semaine, lessoldats de marine prirent leurs armes, les officiers à leur tête,et, après un exercice préparatoire, se rangèrent à bâbord et àtribord ; puis parurent les patients accompagnés du capitained’armes et de ses deux aides, et, au grand étonnement de la plupartde ceux qui assistaient à cette triste cérémonie, au nombre despatients se trouvait David.
– Monsieur Burke, dit le capitaine Stanbowaussitôt qu’il eut reconnu le pauvre perruquier, cet homme nesaurait être traité comme déserteur, puisque, lorsqu’on l’a pris àterre, il ne faisait point partie de notre équipage.
– Aussi n’est-ce point comme déserteur que jele fais punir, capitaine, répondit le lieutenant ; c’est commeivrogne ; hier, il est monté sur le pont ivre à ne pouvoir setenir.
– Capitaine, dit David, croyez bien que peum’importe de recevoir ou de ne pas recevoir une douzaine de coupsde fouet, car j’ai dans l’âme, soyez-en sûr, une douleur plus viveque celle qu’on pourra jamais infliger à mon corps ; mais,pour l’honneur de la vérité, je dois dire, et cela, capitaine, jele jure sur mon salut, que, depuis que j’ai mis le pied sur levaisseau, je n’ai pas bu une seule goutte de gin, de vin, ni derhum : j’en appelle à mes camarades, à qui, à chaque repas,j’ai donné ma portion.
– C’est vrai, c’est vrai, dirent plusieursvoix.
– Silence ! cria le lieutenant.
Puis, se retournant vers David :
– Si cela était, continua-t-il, comment, enmontant hier sur le pont, ne pouviez-vous pas vous tenir ?
– Il y avait beaucoup de roulis, réponditDavid et j’avais le mal de mer.
– Ah, le mal de mer répondit en haussant lesépaules le lieutenant ; vous étiez ivre ; et ce qui leprouve, c’est que j’ai bien voulu vous soumettre à l’épreuve usitéeen pareil cas, et que vous n’avez pu faire trois pas sur le bordagesans tomber.
– Suis-je habitué à marcher sur unvaisseau ? répondit David.
– Vous étiez ivre, cria le lieutenant d’unevoix qui n’admettait pas de réplique.
Puis, s’adressant au capitaine :
– Au reste, continua-t-il, M. Stanbow peutvous remettre la peine que vous avez méritée ; seulement, ilsongera aux conséquences qu’une indulgence pareille peut avoir pourla discipline.
– Que justice soit faite, dit le capitaine,qui, dans le doute, ne pouvait gracier David qu’en donnant tort aulieutenant.
Personne n’osa plus ajouter un mot, et lecapitaine d’armes ayant lu à haute voix la sentence, que chacunécouta tête nue, l’exécution commença. Les matelots, habitués àcette sorte de punition, la supportèrent avec plus ou moins decourage ; quand vint le tour de Bob, qui étaitl’avant-dernier, il ouvrit la bouche comme s’il avait quelque choseà dire ; mais, après un moment d’indécision, il monta sur lepetit échafaud en faisant signe que ce serait pour plus tard.
Ce n’était pas à tort que les camarades de Bobl’avaient surnommé le souffleur : à mesure que les coupstombaient sur lui, sa respiration devenait si bruyante, qu’on eûtdit que quelque cachalot naviguait bord à bord avec le navire. Ilest juste d’ajouter que ce fut la seule expression de douleur qu’illaissa entendre ; aussi, vers la fin, ressemblait-elle plus aurugissement d’un lion qu’à la respiration d’un homme. Au vingtièmecoup, Bob se releva ; sa rude peau, bronzée par le soleil,endurcie par l’eau salée, était toute meurtrie. Cependant, comme sil’on eût frappé sur un cuir trop épais pour pouvoir être entamé,pas une goutte de sang n’était sortie. On vit qu’il voulait parleret on fit silence.
– Voici ce que j’avais à demander aucapitaine, dit Bob en se retournant vers M. Stanbow, et en faisantpasser sa chique d’une joue à l’autre : c’est que, pendantque, je suis là, on me donne tout de suite les douze coups deDavid.
– Que demandes-tu là, Bob ? s’écria leperruquier.
– Laisse-moi donc dire, fit Bob avec un gested’impatience et en reprenant sa respiration comme s’il l’eût tiréede ses talons. Ce n’est pas à moi de décider, capitaine, s’il estfautif ou non ; seulement, je sais une chose : c’est que,s’il reçoit douze coups de fouet comme ceux qu’on vient de medonner, il en mourra ; que sa femme sera veuve et que sesenfants seront orphelins ; tandis que, moi, j’en ai reçu, unjour, trente-deux, ce qui est juste le compte que je réclame, etquoique j’en aie été un peu malade, me voilà.
– Descendez, Bob, dit M. Stanbow les larmesaux yeux.
Bob obéit sans répondre un seul mot, et Davidlui succéda. Lorsqu’il fut monté sur l’échafaud, les deux aides ducapitaine d’armes lui enlevèrent sa veste et sa chemise, et, envoyant ce corps blanc et grêle, chacun fut de l’avis de Bob. Quantà moi, qui avais à me reprocher d’avoir pris bien innocemment partà l’arrestation de ce malheureux, je fis un mouvement vers lecapitaine. M. Stanbow le vit, et, comprenant, sans doute, ce quej’avais à lui dire, il m’indiqua, par un geste de la main, qu’ildésirait que je demeurasse à ma place. Puis, se retournant vers lesaides :
– Faites votre devoir, dit-il.
Un profond silence succéda à ces paroles. Lemartinet se leva, et, en retombant, imprima ses neuf lanières ensillons bleuâtres sur les épaules du patient ; le second couptomba à son tour, et neuf autres sillons se croisèrent en réseauxavec les premiers ; au troisième coup, le sang s’échappa pargouttes ; au quatrième, il jaillit et éclaboussa les plusvoisins de l’échafaud !
– Assez ! dit le capitaine.
Chacun respira ; car toutes les poitrinesétaient oppressées, et, au milieu de ces respirations, on entendaitle souffle plus bruyant de Bob ; puis on détacha les mains deDavid : quoiqu’il n’eût pas jeté un seul cri, il était pâlecomme s’il allait mourir ; malgré sa pâleur, il descendit d’unpas ferme l’échelle de l’échafaud, et, se retournant vers lecapitaine :
– Merci, monsieur Stanbow, lui dit-il ;je me souviendrai de la miséricorde comme de la vengeance.
– Il ne faut vous souvenir que de vos devoirs,mon ami, dit le capitaine.
– Je ne suis pas matelot, dit David d’une voixsourde, je suis mari, je suis père ; et Dieu me pardonnera dene pas accomplir à cette heure mes devoirs de père et de mari, carce n’est pas ma faute.
– Reconduisez les coupables dans le faux pont,et que le chirurgien les visite.
Bob offrit son bras à David.
– Merci, mon brave ami, lui dit David, merci,je descendrai bien seul.
Et David descendit, en effet, l’escalier de lapremière batterie d’un pas aussi ferme qu’il avait descendu celuide l’échafaud.
– Tout cela finira mal, dis-je à demi-voix àM. Stanbow.
– J’en ai peur, me répondit-il.
Puis il ajouta :
– Voyez ce pauvre diable, monsieur Davys, ettâchez de le calmer.
Deux heures après, je descendis dans le fauxpont ; David était sur son hamac avec une fièvre ardente. Jem’approchai de lui.
– Eh bien, David, mon ami, lui demandai-je,comment cela va-t-il ?
– Bien, me dit-il d’une voix brève et sansregarder de mon côté.
– Vous répondez sans savoir qui vousparle ! Je suis M. Davys.
David se retourna vivement.
– M. Davys !… dit-il en se soulevant surun bras et en me regardant avec des yeux pleins de fièvre ; M.Davys !… Si vous vous appelez véritablement M. Davys, j’ai àvous remercier. Bob m’a dit que c’était vous qui aviez demandé aucapitaine qu’on me tirât de la fosse aux lions. Sans vous, je n’enserais sorti qu’avec les autres, et je n’aurais pas revu unedernière fois l’Angleterre… merci, monsieur Davys, merci !
– Détrompez-vous, mon cher David, vousreverrez votre pays, et pour ne plus le quitter. Le capitaine estun excellent homme, et il m’a promis qu’à son retour il vouslaisserait libre de quitter le bâtiment.
– Oui, le capitaine est un excellenthomme ! dit David avec un accent amer ; cependant il m’alaissé battre et fouetter comme un chien par cet infâme lieutenant…et cependant le capitaine savait bien que je n’étais pascoupable.
– Il ne pouvait pas vous faire grâce entière,David ; la première loi de la discipline est qu’un supérieurne doit jamais avoir tort. Mais vous avez bien vu qu’au quatrièmecoup, il a ordonné de cesser l’exécution.
– Oui, oui, murmura David ; c’est-à-direque, s’il avait plu à M. Burke de me faire pendre, au lieu de mefaire fouetter, le capitaine m’aurait fait grâce de huit brasses decorde sur douze.
– David, répondis-je, on ne pend que pour volou pour assassinat, et vous ne serez jamais ni un voleur ni unassassin.
– Qui sait ? me répondit David.
Je vis que mes paroles, au lieu de l’adoucir,l’irritaient encore davantage. Faisant donc signe à Bob, qui, assisdans un coin sur un tas de câbles roulés, buvait l’eau-de-vie qu’onlui avait donnée pour faire des compresses, et l’invitant à venirauprès du hamac de son camarade, je remontai sur le pont. Tout yétait aussi tranquille que si rien d’extraordinaire ne s’y fûtpassé un instant auparavant : le souvenir de la scène que nousavons racontée semblait déjà effacé de tous esprits comme, à centpas de nous, était effacé le sillage de notre vaisseau. Le tempsétait beau ; il ventait bon frais, et nous filions nos huitnœuds à l’heure. Le capitaine se promenait sur l’arrière, d’un pasmesuré et machinal, qui indiquait la préoccupation de son esprit.Je m’arrêtai à une distance respectueuse de lui ; deux outrois fois, dans la ligne qu’il parcourait, il s’approcha ets’éloigna de moi ; enfin il leva la tête et m’aperçut.
– Eh bien ? me dit-il.
– Il a le délire, répondis-je, préférant, siDavid faisait quelques menaces, qu’elles fussent attribuées à lafièvre plutôt qu’à la vengeance.
Le capitaine secoua la tête et fit entendre unpetit claquement de langue ; puis, s’appuyant sur monbras :
– Monsieur Davys, me dit-il, c’est, pour touthomme aux mains duquel un pouvoir quelconque est remis, une chosebien difficile que d’être juste, et, s’il faut que je vous le dise,j’ai bien peur de ne pas avoir été juste envers ce malheureux.
– Vous avez été plus que juste, monsieur,répondis-je, vous avez été miséricordieux ; et, si quelqu’un ades reproches à se faire, ce n’est pas vous.
– Pensez-vous donc que M. Burke n’était pasconvaincu que David fût coupable ?
– Je ne dis pas cela, capitaine ; mais ilpasse pour être d’une sévérité qui touche à la barbarie. Quant àmoi, je vous l’avoue, il a une manière de commander qui, dès lepremier moment, m’a inspiré l’envie de lui désobéir.
– Ne faites jamais cela, monsieur, me dit lecapitaine en essayant de donner à ses traits une expression sévère,car je serais forcé de vous punir. Davys, mon cher enfant,ajouta-t-il en répétant presque les mêmes paroles, mais avec uneexpression de voix si différente, qu’il semblait passer de lamenace à la prière, au nom de votre père, mon vieil ami, ne faitesjamais cela ; j’en aurais trop de douleur.
Nous nous promenâmes un instant côte à côte etsans nous regarder ; puis, après quelques minutes desilence :
– À quelle hauteur estimez-vous que noussoyons, monsieur Davys ? reprit le capitaine passant avecintention d’un sujet à un autre.
– Mais à la hauteur du cap Mondégo, à peuprès, je pense.
– Vous ne vous trompez pas, monsieur, medit-il, et c’est à merveille pour un débutant. Demain, nousdoublerons le cap Saint-Vincent ; et, si ce nuage noir quenous voyons là-bas, et qui ressemble à un lion accroupi, ne nousjoue pas quelque mauvais tour, après-demain au soir nous serons àGibraltar.
Je tournai les yeux vers le point de l’horizonque me désignait le capitaine. Le nuage indiqué par lui faisait unetache livide dans le ciel ; mais j’étais, à cette époque,encore trop novice pour tirer par moi-même aucune conséquence de ceprésage. Ma seule inquiétude, pour le moment, était donc de savoiroù nous irions, notre première mission accomplie. J’avais vaguemententendu dire que nous étions destinés à faire échelle dans leLevant, et cet espoir n’avait pas peu contribué à adoucir ladouleur que j’avais de me séparer de mes dignes parents. Renouantdonc la conversation où elle avait été interrompue :
– Est-ce, dis-je, une indiscrétion, monsieurStanbow, que de vous demander si vous comptez rester longtemps àGibraltar ?
– Je ne le sais pas moi-même, monsieur Davys.J’y attendrai les ordres des lords de l’amirauté, me répondit lecapitaine en tournant de nouveau la tête vers le nuage, quiparaissait lui donner d’instant en instant plus d’inquiétude.
J’attendis quelques instants pour voir s’ilreprendrait la conversation ; mais, comme il continuait degarder le silence, je le saluai et me retirai. Il me laissa fairequelques pas ; puis, me rappelant d’un signe detête :
– À propos, monsieur Davys, me dit-il,faites-vous monter, par le sommelier, quelques bouteilles de bonvin de Bordeaux, de ma cave, que vous donnerez, comme venant devous, à ce pauvre diable de David.
Je pris la main du capitaine entre lesmiennes, et je voulus la porter à mes lèvres, tant j’étaisattendri. Il la dégagea en souriant.
– Allez, allez, me dit-il, je vous recommandece malheureux. Tout ce que vous ferez sera bien fait.
Lorsque je remontai sur le pont, mon premiercoup d’œil, je l’avoue, fut pour le nuage ; il avait perdu saforme et semblait, comme une décoration de l’Opéra, occupé à faireson changement à vue. Peu à peu, il prit la forme d’un aiglegigantesque, aux ailes éployées ; puis une de ses ailess’étendit démesurément du sud à l’ouest, et couvrit tout l’horizond’une bande sombre. Rien cependant ne paraissait changé à bord. Lesmatelots jouaient ou causaient sur l’avant avec leur insoucianceordinaire. Le capitaine se promenait toujours sur le gaillardd’arrière ; le premier lieutenant était assis ou plutôt couchésur l’affût d’une caronade[6] ; lavigie perchait à sa barre de perroquet, et Bob, appuyé sur lesbastingages de tribord, semblait profondément occupé à suivre desyeux les flocons d’écume qui couraient au flanc de notre vaisseau.J’allai m’asseoir près de lui, et, voyant qu’il paraissait de plusen plus plongé dans l’intéressante occupation qui absorbait toutesses pensées, je me mis à siffler un vieil air irlandais avec lequelmistress Denison m’avait bercé dans mon enfance. Bob m’écouta uninstant sans rien dire ; mais bientôt, se retournant de moncôté, il ôta son bonnet, le roula dans ses mains et, quoiqu’il luien coûtât visiblement de me faire une observation aussiinconvenante :
– Sauf votre respect, monsieur Davys, medit-il, j’ai entendu dire par de plus vieux que moi qu’il étaitdangereux d’appeler le vent, quand il y en avait à l’horizon unchargement aussi considérable que celui que le grand amiral desnuages tient, en ce moment, à notre disposition.
– Cela veut dire, mon vieux souffleur,répondis-je en riant, que ma musique te déplaît, n’est-ce pas, etque tu désires que je me taise ?
– Je n’ai pas d’ordres à donner à VotreHonneur, et, bien au contraire, c’est moi qui suis tout prêt àobéir aux siens, d’autant plus que je n’ai pas oublié ce que vousavez fait pour ce pauvre David ; mais pour le moment, monsieurJohn, comme je me permettais de vous le dire, je crois que ce qu’ily a de mieux à faire, c’est de ne pas réveiller le vent. Nous avonsune jolie brise nord-nord-est, et c’est tout ce qu’il faut à unhonnête bâtiment qui marche sous sa voile de grand perroquet, sesdeux huniers et sa misaine.
– Mais, mon cher Bob, repris-je dansl’intention de faire causer le bonhomme, qui vous fait présumer quele temps doive changer ? J’ai beau regarder de tous côtés, àl’exception de cette raie sombre, je vois partout le ciel pur etbrillant.
– Monsieur John, me dit Bob en me posant salarge main sur le bras, il faut huit jours pour apprendre à unmousse à nouer le point de ris ou à passer une garcette[7] ; il faut toute la vie d’un marinpour apprendre à lire l’écriture de Dieu dans les nuages.
– Oui, oui, répondis-je en portant de nouveaules yeux vers l’horizon, je vois bien quelque chose qui se brasselà-bas comme une survente[8] ; maiscela ne me paraît pas bien dangereux.
– Monsieur John, dit Bob avec une gravité quine laissa pas que de produire sur moi une certaine impression,celui qui achètera ce nuage-là pour un grain ou une rafale gagneracent pour cent dessus. C’est une tempête, monsieur John, unevéritable tempête.
– Cependant, mon vieux prophète, continuai-je,enchanté de trouver une occasion de m’éclairer moi-même aux leçonsde son expérience, j’aurais parié que nous n’avons pas, pour lemoment, à craindre autre chose qu’un grain blanc.
– Parce que vous ne regardez qu’un côté duciel et que vous vous faites une opinion qui est aussi fausse quecelle d’un juge qui n’entendrait qu’une déposition ; maistournez-vous vers l’est, monsieur John, et, quoique je n’y aie pasencore jeté l’œil, aussi vrai que je m’appelle Bob, je suis sûrqu’il s’y passe quelque chose.
Je me retournai, ainsi que m’y invitait Bob,et je vis effectivement une ligne de nuages qui, sortant de la mercomme un archipel d’îles, montraient leurs têtes blafardes àl’horizon opposé. Dès lors, il était évident, comme l’avait prévuBob, que nous allions nous trouver pris entre deux orages.Cependant, attendu qu’il n’y avait rien à faire tant que la tempêten’aurait pas pris un cours, chacun demeurait tranquille à sa place,et continuait son jeu, sa conversation ou sa promenade. Peu à peula brise, grâce à laquelle marchait le vaisseau, souffla incertaineet haletante ; le jour se rembrunit ; la mer, de verdâtrequ’elle était, devint couleur de cendre, et l’on entendit dans lelointain le roulement sourd du tonnerre. C’est un bruit quicommande le silence sur la terre et sur l’Océan ; aussi toutesles conversations s’arrêtèrent-elles à l’instant même, et l’onentendit le bruit de la voile du perroquet qui commençait àfasier[9].
– Holà ! de la barre de cacatois !cria le capitaine au matelot en vigie, avez vous des nouvelles dela brise ?
– Elle n’est pas encore morte tout à fait,capitaine, répondit celui à qui cette question étaitadressée ; mais elle n’arrive plus que par bouffées, et chaquebouffée est moins forte et plus chaude que celle qui l’aprécédée.
– Descendez ! cria le capitaine.
Le matelot obéit avec un empressement quiprouvait qu’il n’était pas fâché de voir abréger le temps de safaction, et, se laissant glisser le long des étais, il prit placeparmi ses camarades. Le capitaine continua sa promenade, et toutrentra dans le silence.
– Mais, dis-je à Bob, il me semble que votrecamarade s’est trompé ; voilà nos voiles qui se gonflent denouveau, et le navire qui marche. Voyez.
– C’est le râle de la brise, murmura Bob. Nousaurons encore deux ou trois soupirs comme celui-là, et tout seradit.
Effectivement, comme venait de le prophétiserBob, le vaisseau, poussé par un dernier souffle, fit encore unquart de mille à peu près ; puis, cessant de recevoirl’impulsion de la brise, il roula lourdement, n’ayant plus d’autremouvement que celui que lui communiquait la houle.
– Tout le monde sur le pont ! cria lecapitaine.
À l’instant même, on vit sortir, par toutesles ouvertures du vaisseau, le reste de l’équipage, et chacun setint prêt à obéir aux ordres qui lui seraient donnés.
– Oh ! oh ! dit Bob, notre capitaineprend ses précautions à l’avance. Il me semble que nous avonsencore une bonne demi-heure devant nous avant que le vent nousfasse savoir de quel côté il est décidé à souffler.
– Tenez, dis je à Bob, voyez, il a réveilléjusqu’à M. Burke, et le voilà qui se lève.
– M. Burke ne dormait pas plus que vous,monsieur John, murmura Bob.
– Bah ! regardez-le, il baille comme unlévrier.
– On ne baille pas toujours de sommeil,murmura Bob ; demandez plutôt au chirurgien.
– Eh ! quel signe est-ce doncencore ?
– Le signe que le cœur se gonfle, monsieurJohn. Regardez le capitaine, il ne bâillera pas, lui, allez… Tenez,voilà monsieur Burke qui s’essuie le front avec son mouchoir. Quene prend-il une canne pour marcher… lui qui a le pied sisûr !
– Que voulez-vous dire par là, Bob ?
– Rien ; je m’entends.
M. Burke s’approcha du capitaine, et tous deuxéchangèrent quelques paroles.
– Attention ! cria le capitaine.
Et ce mot, prononcé d’une voix forte au milieudu silence, fit tressaillir tout l’équipage. Puis, après un instantqu’il employa à regarder d’un œil ferme et assuré si tout le mondeétait à son poste :
– La chaîne du paratonnerre à l’eau !continua-t-il ; faites remplir les seaux et la pompe àincendie ! retirez les amorces des canons ! bouchez leslumières ! fermez les sabords, les hublots et lesfenêtres ! qu’il n’y ait pas un seul courant d’air dans toutle vaisseau !
En ce moment, un roulement de tonnerre plusrapproché se fit entendre, menaçant comme si la foudre eut comprisles précautions que l’on prenait contre elle et s’en fût irritée.Au bout de dix minutes l’ordre donné était accompli, et chacunavait repris sa place sur le pont.
Pendant ce temps, la mer avait encore calmi,et semblait un immense lac d’huile. Pas un souffle d’air ne sefaisait sentir ; les voiles pendaient tristement le long deleurs supports, le jour devenait de plus en plus sombre, la chaleurétait étouffante ; un ciel cuivré s’appesantissait lentementet semblait peser sur l’extrémité de nos mâts. Nos moindresmouvements retentissaient, avec un bruit sinistre, au milieu d’unsilence de mort, qui n’était interrompu que par le roulement de lafoudre, et cependant rien n’indiquait encore de quel coté le coupdevait venir. On eût dit que la tempête, semblable à un malfaiteur,hésitait avant de commencer son œuvre de destruction. Enfin, delégers frissonnements, appelés par les matelots des pattes de chat,égratignèrent, de place en place, la mer, s’avançant d’orient enoccident ; de faibles résolins frémirent dans les voiles. Uneraie de lumière se montra à l’est, entre la mer et les nuages,comme si un rideau se fût levé pour laisser passer le vent ;un bruit violent et terrible se fit entendre, montant desprofondeurs de l’Océan ; sa surface se rida et se couvritd’écume, comme si une herse de bronze l’eût labourée ; puisune espèce de brouillard transparent accourut de l’horizonoriental. C’était enfin la tempête.
– Courage, enfants ! cria lecapitaine ; le vent nous vient de la terre, et nous avons del’espace à franchir avant de trouver un rocher… La barre auvent !… Nous marcherons devant la tempête jusqu’à ce qu’ellese lasse de courir après nous.
Le vaisseau, qui était resté quelque tempsimmobile, était heureusement bien placé pour obéir à la manœuvrecommandée par le capitaine. L’ordre fut aussitôt exécuté quedonné ; la barre fut mise au vent. Le vaisseau, de son côté,sensible à la manœuvre comme un cheval bien dressé l’est au frein,se prêta aux efforts du timonier. Deux fois ses grands mâts sebaissèrent vers l’horizon, au point que le bout des vergues trempadans la mer, et deux fois ils se relevèrent gracieusement. Enfinles voiles prirent le vent perpendiculairement ou à angle droit, etle vaisseau bondit sur les flots comme une toupie chassée par lefouet d’un écolier, devançant les vagues qui semblaient lepoursuivre, mais qui se brisaient derrière lui sansl’atteindre.
– Oui, oui, murmura Bob comme se parlant à luimême, le Trident est un fin voilier qu’il n’est pas faciled’acculer, et le capitaine le connaît comme une nourrice sonenfant. C’est une belle leçon que vous prenez là, monsieur John,ajouta-t-il en se tournant de mon côté ; mais profitez-envite, car elle ne sera pas longue ; ou je ne m’y connais plus,ou nous ne sommes pas au fort de la tempête. Que croyez-vous que levent file de pieds par seconde, monsieur John ?
– Mais de vingt-cinq à trente pieds.
– Bien répondu, s’écria Bob en frappant seslarges mains l’une contre l’autre, bien répondu pour un homme quin’a fait connaissance avec la mer que depuis deux semaines ;mais, à chaque instant, le vent file quelques pieds de plus, et ilfinira par aller plus vite que nous.
– Eh bien, nous augmenterons les voiles.
– Hum ! monsieur John, nous portons toutce que nous pouvons porter ; voyez plutôt, là-haut, ce mât deperroquet qui plie comme une baguette de saule ; c’est tenterDieu que de laisser à du bois, qui n’a pas de raison, une pareilleresponsabilité.
– Hissez le petit foc et déployez la bonnettede misaine, cria M. Stanbow d’une voix qui se fit entendreau-dessus du sifflement de la tempête.
La manœuvre ordonnée fut exécutée à l’instantmême avec autant de précision que si le vaisseau eût filétranquillement ses dix nœuds à l’heure, et la vélocité duTrident s’en augmenta encore. Cependant, comme cesnouvelles voiles faisaient porter le vaisseau en avant, il y eut unmoment où il enfonça tellement sa proue dans les montagnes qu’ilfendait comme Léviathan, que tous les hommes qui étaient à l’avantse trouvèrent pendant quelques secondes, dans l’eau jusqu’à laceinture. Mais aussitôt le vaisseau se redressa et, comme un chevalgénéreux qui, après une faute, se relève et secoue sa crinière, ilcontinua sa course, plus rapide qu’auparavant.
Malgré les prédictions sinistres de Bob, levaisseau continua de marcher ainsi une heure, à peu près, sansqu’il se brisât, dans toute sa voilure, un seul fil de caret ;la tempête, ainsi qu’il l’avait prévu, continuait cependantd’augmenter de violence ; enfin elle arriva un tel point, quela vitesse des lames dépassa celle du bâtiment, et qu’une vague,menaçante comme une montagne, passant par-dessus la poupe, vintrouler sur le pont. En même temps, les nuages, qui semblaientsoutenus par le bout des mâts, s’ouvrirent, laissant voir le ciel,béant et enflammé comme le cratère d’un volcan ; un bruitpareil à celui d’un coup de canon se fit entendre, un serpent defeu tourna un instant autour du contre-cacatois, glissa le long dugrand perroquet, et, s’enroulant au conducteur alla s’éteindre dansla mer.
Il s’était fait, après cette explosion, unmoment de silence terrible, et la tempête elle-même, comme épuiséede cet effort, avait paru se calmer. Le capitaine profita de cemoment de répit, pendant lequel la flamme d’une torche seraitmontée perpendiculairement vers le ciel, et, au milieu de latorpeur générale, on entendit sa voix :
– À la cape, enfants ! carguez toutes lesvoiles jusqu’au dernier lambeau, depuis la proue jusqu’à lapoupe ! Du monde aux cargues-points[10] dehuniers ! Monsieur Burke, qu’on mette les huniers sur lescargues ; à l’œuvre partout ; coupez ce que vous nepourrez pas dénouer !
Il est impossible de rendre l’impression queproduisit sur l’équipage, un instant abattu, cette voixfrémissante, qui semblait celle du roi de la mer : nous nousélançâmes tous à la manœuvre, montant dans cette atmosphère encoreensoufrée du passage de la foudre. En un instant, cinq des sixvoiles déployées au vent s’abaissèrent comme des nuages quiseraient descendus du ciel. James et moi, nous nous trouvâmesensemble dans la grande hune.
– Ah ! ah ! c’est vous, me dit-il,monsieur John ? J’espérais que nous continuerions notre visitepar un plus beau temps.
– Voulez-vous qu’à mon tour je vous fasse leshonneurs de la mâture, comme vous m’avez fait ceux de lacarène ? répondis-je en riant ; il y a là-haut une voilede perroquet qui a oublié de descendre avec les autres, et qu’iln’y aurait pas de mal à ferler, je crois.
– La tempête qui arrive s’en chargera bientoute seule ; croyez-moi, monsieur John, faites comme moi,descendez vite.
– Tous sur le pont ! cria le capitaine,excepté un seul homme pour couper cette voile de perroquet :descendez tous, descendez !
Les matelots ne se le firent pas répéter deuxfois : tous se laissèrent glisser le long des agrès, de sorteque je me trouvai seul dans la grande hune ; je m’élançai auxhaubans pour gagner la barre de perroquet ; mais, avant quej’y fusse arrivé, la bourrasque nous avait atteints. Je voyaisau-dessus de ma tête la voile, dont on avait laissé flotter lesrides, gonflée comme un ballon, et menaçant d’arracher le mât de sabase ; je m’élançai aussi rapidement qu’il était possible aumilieu d’une pareille tourmente ; me cramponnant d’une main àla barre de perroquet, et tirant de l’autre mon poignard, je me misà scier la large corde qui attachait à la vergue un des coins de lavoile : la besogne eût été longue, si la violence du ventelle-même ne me fût venue en aide. À peine la corde eut-elle étésciée au tiers, qu’elle se brisa tout à fait ; un des liensrompu, l’autre éclata : la voile, retenue seulement alors parles vergues de cacatois, flotta un instant au-dessus de ma tête,pareille à un immense linceul ; puis un craquement se fitentendre, et je la vis disparaître, emportée, comme un nuage, dansles profondeurs du ciel. Au même instant, le vaisseau éprouva unesecousse furieuse ; je crus entendre, par-dessus lemugissement de la tempête, la voix du capitaine Stanbow quiprononçait mon nom. Une vague énorme venait de prendre le vaisseaupar la hanche ; je le sentis qui se couchait sur le flanccomme un animal blessé, je me cramponnai de toutes mes forces auxhaubans ; aussitôt les mâts s’inclinèrent vers la mer, que jevoyais bouillonner au-dessous de moi. J’eus un instant de vertige,il me sembla que ces abîmes mouvants hurlaient mon nom ; jesentis que ce n’était pas assez de mes pieds et de mes mains pourme retenir, je saisis la corde avec mes dents, et je fermai lesyeux, m’attendant à chaque seconde à sentir la fraîcheur mortellede l’eau. Je me trompais, le Trident était un trop bravevaisseau pour s’engager ainsi du premier coup ; je le sentisqui se relevait, je rouvris les yeux, et vis, au-dessous de moi,comme à travers un brouillard, le pont et les matelots. C’étaittout ce qu’il me fallait ; je saisis un cordage, et, melaissant glisser, je tombai sur le gaillard d’arrière, entre M.Stanbow et M. Burke, au moment où tout le monde me croyait perdu.Le capitaine me serra la main, et le danger que je venais de courirfut oublié. Quant à M. Burke, il se contenta de me saluer, maissans m’adresser la parole.
La nouvelle manœuvre que M. Stanbow venaitd’adopter, forcé qu’il était d’y recourir par la rapidité del’ouragan, consistait à capeyer au lieu de fuir devant laterre ; elle nécessitait un virement de bord, puisque, dans cecas, au lieu de présenter la poupe à la tempête, on défie le ventet la mer avec son avant. C’était pendant ce virement de bordqu’une vague nous avait pris par le travers, et m’avait faitdécrire la courbe gracieuse qui m’avait valu le serrement de maindu capitaine.
Alors M. Stanbow n’avait pas perdu son temps.Au lieu de grandes voiles, qui, un instant auparavant, couvraientle vaisseau, il avait fait déployer seulement le petit foc et lefoc d’artimon, et hisser à la tête du mât de misaine une voilelatine qui, assurée au pistolet de misaine, se bordait sur legaillard d’avant. Sous ces voiles, et pourvu que nousprésentassions, le moins possible, notre travers au vent, nous nerisquions pas d’embarquer les vagues ; aussi cette manœuvreavait-elle obtenu l’assentiment complet de Bob, qui, après m’avoirfait son compliment sur la manière dont je m’étais tiré de monvoyage aérien, voulut bien me montrer l’excellence de cettedisposition, et m’en expliquer la cause. Selon lui, le plus fort del’orage était passé, et le vent du sud-est ne pouvait manquer, d’unmoment à l’autre, de passer brusquement au nord-est en brisecarabinée. Dans le cas où cette saute de vent aurait lieu, nousn’avions qu’à hisser la misaine ou la grande voile, et nous nousretrouvions en mesure, à l’instant même, de rattraper le tempsperdu.
Ce qu’avait prévu Bob arriva. Le fort de latempête était passé, en effet, quoique les vagues restassenttoujours furieuses, et, vers le soir, le vent soufflad’ouest-nord-ouest ; nous le reçûmes bravement par tribord,et, le lendemain matin, nous avions regagné la ligne dont latempête de la veille nous avait fait dévier.
Le même soir, nous eûmes connaissance deLisbonne, et, le surlendemain, en nous réveillant, nous noustrouvâmes en vue des côtes d’Afrique et d’Europe. L’aspect de cesdeux rives, ainsi rapprochées, est d’une ravissante beauté :de chaque côté s’élèvent de hautes montagnes couronnées de neige,et, sur la rive espagnole, s’éparpillent, de distance en distance,des villes moresques qui appartiennent bien plutôt à l’Afrique qu’àl’Europe, et qui semblent, un jour, avoir capricieusement passé ledétroit, laissant presque déserte la côte opposée. Tout l’équipagemonta sur le pont pour jouir de ce magnifique spectacle. Jecherchai, parmi les matelots, mon pauvre David, que j’avais, depuisquatre jours, complètement oublié ; lui seul, insensible àtout, était resté dans le premier pont. Trois heures après, nousmouillâmes sous les batteries du fort, que nous saluâmes de vingtet un coups de canon, et qui nous rendit courtoisement notresalut.
Gibraltar n’est point une ville, c’est uneforteresse, dont la discipline sévère s’étend jusqu’auxcitoyens : aussi n’a-t-elle d’importance que comme positionmilitaire ; tout le monde, sous ce rapport, connaît sa valeur,et je n’en parlerai pas. Nous devions, après avoir déposé lenouveau gouverneur, attendre en rade les ordres du gouvernement. Lecapitaine Stanbow, avec sa bonté ordinaire, pour nous rendrel’attente moins fastidieuse, permettait tous les jours, à la moitiéde l’équipage, de descendre à terre ; nous eûmes bientôt faitconnaissance avec quelques officiers de la garnison, qui nousprésentèrent dans les maisons où ils étaient reçus. Cettedistraction, une très belle bibliothèque appartenant à laforteresse, et des promenades à cheval dans les environs de laville, formaient tous nos amusements. Je m’étais lié d’unevéritable amitié avec James ; nous goûtions ensemble le peu deplaisir que l’on peut prendre à Gibraltar, et, comme, pour toutefortune, il n’avait que sa paye d’officier, j’avais soin que laplus forte portion des dépenses faites dans toutes nos partiesretombât sur moi, sans que cependant sa délicatesse pût êtrefroissée. Ainsi, j’avais loué deux beaux chevaux arabes pour toutle temps que je resterais en rade, et tout naturellement James,profitant de cette prodigalité factice, en montait un.
Un jour, dans une de nos courses, nous vîmesun aigle qui s’était abattu sur un cheval mort, et qui, n’endéplaise aux poétiques historiens de ce noble oiseau, dévorait avecune telle voracité cette proie infecte, qu’il me laissa approcherde lui à une distance de cent pas. J’avais souvent vu nos paysans,quand ils aperçoivent un lièvre au gîte, user d’un moyen biensimple pour s’en emparer ; ce moyen consiste à tourner autourde l’animal, en resserrant toujours le cercle, au point de s’enapprocher assez pour lui casser la tête d’un coup de bâton.L’immobilité du roi de l’air me donna l’idée de tenter sur lui lamême épreuve. J’avais, dans mes fontes, d’excellents pistolets detir de Menton ; j’en armai un et je tournai autour de l’aigleavec toute la rapidité dont était capable mon cheval, que j’avaismis au galop, tandis que James, immobile à l’endroit où je l’avaisquitté, regardait l’épreuve et secouait la tête. Soitqu’effectivement ce procédé renferme une fascination qui enchaînel’animal à sa place, soit que l’oiseau, dans son accès degastronomie, eût tant mangé, qu’il éprouvât de la difficulté às’envoler, il me laissa approcher ainsi jusqu’à la distance devingt-cinq pas : arrivé là, j’arrêtai mon cheval tout à coup,m’apprêtant à tirer ; voyant alors que sa vie étaitsérieusement compromise, l’aigle tenta de s’envoler ; mais,avant qu’il eût quitté la terre, le coup était parti, et je luiavais cassé une aile.
Nous jetâmes un cri de joie, James et moi, etnous nous précipitâmes à bas de nos chevaux, pour nous emparer denotre capture ; malheureusement, le plus fort de la besognerestait à faire ; le blessé s’était mis en défense et neparaissait pas disposé à se rendre sans combat. J’aurais pu letuer ; mais nous avions la prétention de le prendre vivant, etde le conduire au vaisseau ; nous commençâmes donc une attaqueen règle. Je n’ai jamais rien vu de plus beau et de plus fier quel’attitude du royal oiseau, suivant de son œil puissant toutes nosdispositions d’attaque. Notre première intention avait d’abord étéde le saisir par le milieu du corps, de lui mettre la tête sousl’aile, et de l’emporter comme une poule qu’on endort ; maisdeux ou trois coups de bec, dont l’un fit à James une blessureassez grave à la main, nous forcèrent de recourir à d’autresmoyens. Nos deux mouchoirs firent l’affaire : je coiffail’aigle avec l’un, tandis que James lui liait les serres avecl’autre. Ces deux opérations terminées, nous lui bandâmes l’aileautour du corps avec ma cravate ; je l’attachai à l’arçon dema selle, couvert de bandelettes comme une momie d’ibis, et nousrevînmes à Gibraltar, tout glorieux de la capture que nous avionsfaite. Notre canot nous attendait dans le port, et nous conduisiten triomphe au vaisseau.
Comme nous avions fait des signaux indiquantque nous étions porteurs de quelque chose d’extraordinaire, noustrouvâmes tout ce qu’il y avait de l’équipage à bord nous attendantau haut de l’échelle. Notre premier soin fut de réclamer l’aide duchirurgien pour pratiquer l’amputation. Nous détachâmes donc lebandeau qui retenait l’aile du blessé ; mais comme il étaitassez difficile de distinguer notre aigle, affublé comme il était,d’un poulet d’Inde, l’apprenti docteur déclara que la fonction pourlaquelle nous l’appelions était du ressort du maître Cook,et non du sien. Nous fîmes, en conséquence, venir celui-ci, qui,moins fier que le carabin, fit en un tour de main ce qu’ondemandait.
L’opération terminée, nous déliâmes les serresde l’oiseau, puis nous dégageâmes la tête, et tout l’équipage saluapar un cri d’admiration le noble prisonnier que nous avions fait.Dès ce moment, avec la permission du capitaine, il fut installé àbord ; huit jours après, Nick était apprivoisé comme unperroquet.
À Plymouth, j’avais donné une preuved’habileté en dirigeant l’expédition de Walsmouth ; pendant latempête, j’avais donné une preuve de courage en coupant la voile dugrand perroquet ; je venais d’en donner une d’adresse encassant d’un coup de pistolet l’aile d’un aigle, c’était tout cequ’il fallait pour n’être plus regardé, à bord du Trident,comme un enfant, ni comme un novice. Aussi, à compter de ce jour,fus-je considéré comme un homme et comme un marin.
M. Stanbow continuait à avoir pour moi toutel’amitié qu’il pouvait me témoigner sans blesser mes camarades,tandis qu’au contraire je paraissais faire des progrès en sensinverse dans les sentiments de M. Burke. Au reste, c’était unmalheur que je partageais avec tous ceux de mes jeunes camarades etdes officiers qui appartenaient, comme moi, à l’aristocratie. Ilfallut bien faire comme ils faisaient eux-mêmes, c’est-à-dire m’enconsoler. Je redoublai d’activité dans mes devoirs ; et, commeje ne donnai pas, pendant toute notre station dans la rade, uneseule occasion à M. Burke de me punir, il fallut bien qu’ilréservât pour un meilleur temps la bonne volonté qu’il enavait.
Nous étions ainsi, depuis près d’un mois, dansle port de Gibraltar, attendant toujours les instructions quidevaient nous arriver d’Angleterre, lorsque, le vingt-neuvièmejour, on signala un bâtiment qui manœuvrait pour entrer dans leport. Nous reconnûmes la Salsette, frégate de quarante-sixcanons, au service de Sa Majesté Britannique, et nous ne doutâmespas que les instructions attendues ne fussent à bord. Ce fut unsujet de joie pour tout l’équipage ; matelots et officierscommençaient à être las de la vie que nous menions sur notrerocher. Nous ne nous étions pas trompés dans nos conjectures :le soir même, les dépêches tant désirées furent apportées à bord duTrident par le capitaine de la Salsette. Outreles ordres du gouvernement, il y avait plusieurs lettresparticulières ; une de ces lettres était adressée à David. M.Stanbow, qui avait fait le dépouillement lui même, me la donna,afin que je la remisse à son adresse.
Pendant les vingt-neuf jours que nous étionsrestés en rade, David n’avait pas profité une seule fois de lapermission accordée à l’équipage de descendre à terre ; malgréles sollicitations de Bob et de ses camarades, il s’étaitconstamment tenu à bord, sombre et muet, et cependant s’acquittantde son service avec une intelligence et une exactitude qui eussentfait honneur à un matelot de profession. Je le trouvai dans lasoute au voilier, occupé à faire quelques réparations à la misaine,qui avait souffert dans le dernier coup de vent, et je lui remis lalettre ; à peine eut-il reconnu l’écriture, qu’il la décachetaavec un empressement qui indiquait l’importance qu’il y attachait.Dès les premières lignes, je le vis pâlir : ses lèvrestremblantes devinrent pâles comme le papier qu’il tenait à lamain ; puis, de la racine de ses cheveux de grosses gouttes desueur roulèrent sur son visage ; la lettre achevée, il lareplia et la mit dans sa poitrine.
– Que contient cette lettre, David ? luidemandai-je.
– Rien à quoi je ne dusse m’attendre, merépondit-il.
– Et cependant elle vous a affectévivement.
– Pour y être préparé, on n’en reçoit pasmoins le coup.
– David, lui dis-je, confiez-vous à unami.
– Il n’y a point d’ami qui puisse maintenantquelque chose pour moi ; je ne vous en remercie pas moins,monsieur John, et je n’oublierai jamais ce que vous et le capitaineavez fait pour moi.
– Allons, David, du courage !
– Vous voyez bien que j’en ai, répondit-il enreprenant la voile déchirée et en se remettant à la couture qu’ilétait occupé à y faire.
Oui, certes, il avait du courage, mais c’étaitcelui du désespoir et non celui de la résignation. Je remontai prèsdu capitaine avec une tristesse dont je ne pouvais me rendremaître, et qui s’emparait de moi chaque fois que je me retrouvaisen contact avec ce malheureux ; j’allais lui faire part de mescraintes sur David, lorsque, sans me laisser le temps de luiparler :
– Monsieur Davys, me dit-il, je vais vousrendre bien content ; nous partirons demain pourConstantinople, où nous allons appuyer de notre présence lesremontrances que M. Adair, notre ambassadeur, est chargé de faire,de la part de notre gouvernement, à la Sublime Porte. Vous allezvoir l’Orient, cette terre des Mille et une Nuits quiétait votre rêve, et vous allez la voir peut-être à travers lafumée du canon, ce qui ne lui ôtera rien de sa poésie à vos yeux,je le suppose. Faites savoir cette décision à l’équipage, et quechacun se tienne prêt à appareiller au point du jour.
Le capitaine avait deviné juste ; rien nepouvait m’être plus agréable que la nouvelle qu’ilm’annonçait ; aussi fit-elle rapidement diversion à toutes lesautres pensées que j’avais dans l’esprit, et je ne m’occupai plusque de transmettre au premier lieutenant les ordres relatifs audépart. Depuis l’aventure de David, le capitaine ne s’adressaitpresque plus directement à lui, et m’avait choisi pour sonintermédiaire ; M. Burke de son côté, s’était aperçu de cetteaffectation que mettait M. Stanbow à éviter avec lui tous rapports,et cela ne le rendait pas, à beaucoup près, plus aimable avec moi.Cependant, dans cette circonstance comme dans toutes les autres,comme j’affectais, en lui parlant, les formes respectueuses de laplus sévère discipline, il y répondit, ainsi que d’habitude, parune politesse froide et contrainte, et tout fut dit.
Le même soir, nous appareillâmes, et comme levent était bon, pendant la nuit nous mîmes à la voile et, lelendemain, à quatre heures de l’après-midi, nous avions entièrementperdu de vue la terre. On venait de relever le premier quart dusoir, dont je faisais partie, et je m’apprêtais à me déshabiller,lorsque tout à coup une grande rumeur qui partait du gaillardd’arrière se fit entendre, et le cri terrible « àl’assassin ! » parvint jusqu’à moi. Je m’élançai sur lepont, et, là, un terrible spectacle, auquel j’étais loin dem’attendre, frappa mes yeux. David, tenant à la main un couteauensanglanté, était contenu par quatre vigoureux matelots, tandisque le premier lieutenant, jetant bas son habit, découvrait unelarge blessure qu’il venait de recevoir dans le haut du brasgauche. De quelque étonnement que je fusse frappé à cette vue, lefait était trop positif pour que je doutasse un instant ;David venait de frapper M. Burke ; heureusement, averti par lecri d’un matelot qui avait vu briller le fer, le premier lieutenantavait paré avec le bras, et le coup destiné à sa poitrine lui avaittraversé seulement les chairs de l’épaule. David avait vouluredoubler ; mais M. Burke lui avait saisi le poignet, et, lesmatelots étant arrivés à son secours, David avait été arrêté.Presque en même temps que moi M. Stanbow était monté sur le pont etavait pu être témoin du même spectacle ; on ne saurait sefaire une idée de l’expression de douleur qui se peignit sur lafigure vénérable de ce digne vieillard à la vue de ce qui venait dese passer. Il avait toujours, dans son cœur, pris le parti de Davidcontre M. Burke ; mais, cette fois, il n’y avait pas deraisons qui pussent excuser une pareille violence ; c’était unassassinat, un véritable assassinat, avec préméditation etguet-apens : le capitaine ordonna, en conséquence, de mettreles fers à David et de le jeter à fond de cale ; puis leconseil militaire fut convoqué pour le surlendemain.
Pendant la nuit qui précéda la réunion de lacommission militaire, M. Stanbow me fit appeler pour me demander sije ne connaissais pas quelques détails particuliers sur cettemalheureuse affaire, et si j’avais appris que David eût été denouveau victime de quelque mauvais traitement de la part de M.Burke. Je ne savais de tout cela que ce que le capitaine en savaitlui-même, je ne pus donc lui donner aucun renseignement. J’essayaide rappeler toutes les injustices que le coupable avaitsouffertes ; mais M. Stanbow secoua la tête tristement. Je luioffris de descendre dans la cale pour tâcher de tirer de Davidlui-même quelques éclaircissements ; mais ce que je proposaisétait contre les lois disciplinaires : David devait rester ausecret jusqu’au moment où il paraîtrait devant le conseil. Lecapitaine fut donc forcé d’attendre ce moment.
Le lendemain, après le fourbissage,c’est-à-dire vers les dix heures du matin, le conseil s’assembladans la grande cabine ; une table, couverte d’un tapis vert etsur laquelle on avait posé une grosse Bible, était placée aumilieu. Les juges prirent place devant la partie qui faisait face àla porte : c’étaient le capitaine Stanbow, les deuxlieutenants en second, le contre-maître, et James, qui, comme leplus ancien des midshipmen, se trouvait appelé à la délibération.Aux deux côtés, se tenaient le prévôt d’armes et l’officier chargéde soutenir l’accusation, tous deux tête découverte, et le premierl’épée nue. Quand les juges furent placés, les deux battants de laporte s’ouvrirent et donnèrent passage aux matelots, qui serangèrent dans l’espèce d’hémicycle qu’on leur avait réservé. Quantau premier lieutenant, il était resté dans sa cabine.
On amena le prisonnier : il était pâle,mais parfaitement calme ; chacun de nous frémit en voyant cethomme, qu’on avait été heurter violemment, dans la vie obscure,mais heureuse, qu’il menait, et qui, déplacé de son centred’affections, était venu comme un aveugle et un insensé, se brisercontre un crime. Quoique la loi fût en ce cas, pour le pouvoir,ceux-là mêmes qui l’avaient exercée sentaient, au fond de leur âme,que la loi n’est pas toujours le droit ; et cependant, malgréce sentiment de l’équitable qui vibrait à l’unisson dans tous lescœurs, cet homme, dont le crime était à lui, mais dont le malheurvenait de nous, était là, un pied dans la tombe, sans que nouspussions faire autre chose, quelque pitié que nous ressentissionspour lui que de l’y pousser tout à fait. Il se fit, même avantqu’il fût entré, un moment de silence, pendant lequel ces penséesse présentèrent, sans doute, à l’esprit de tous ceux qui étaientprésents à cette scène imposante ; car tous les visagesexprimaient un même sentiment de triste et sévère pitié. Enfin lavoix du capitaine se fit entendre :
– Vos noms ? demanda-t-il.
– David Munson, répondit le coupable d’unevoix plus ferme que celle qui l’avait interrogé.
– Quel âge avez-vous ?
– Trente-neuf ans et trois mois.
– Ou êtes-vous né ?
– Au village de Saltash.
– David Munson, vous êtes accusé d’avoirtenté, dans la nuit du 4 au 5 décembre dernier, d’assassiner M.Burke ?
– L’accusation est vraie, monsieur.
– Quels sont les motifs qui vous ont porté àce crime ?
– Vous en connaissez une partie, monsieurStanbow, répondit David ; ceux-là, je n’ai pas besoin de vousles rappeler. Maintenant voici les autres.
À ces mots, l’accusé tira un papier de sapoitrine, et le déposa sur la table. Je reconnus la lettre que jelui avais remise, trois jours auparavant, à Gibraltar. Le capitainela prit et la lut avec une émotion visible ; puis il la remità son voisin, qui la parcourut à son tour ; elle passa ainsi,de main en main, jusqu’au dernier, qui la rejeta sur la table.
– Qu’y a-t-il dans cette lettre ? demandal’officier accusateur.
– Il y a, monsieur, dit David, que ma femme,restée veuve, moi vivant, avec cinq enfants, a d’abord vendu toutce que nous possédions pour les nourrir ; puis elle amendié ! Enfin, un jour que la pitié publique était sourdepour elle, entendant ses malheureux enfants qui pleuraient en proieaux tourments de la faim, elle a volé un pain chez un boulanger,et, par grâce spéciale, vu les circonstances atténuantes, au lieud’être pendue, elle a été condamnée à une réclusion perpétuelle, etmes enfants ont été enfermés dans un hôpital comme vagabonds. Voilàce que contient cette lettre !… Oh ! mes enfants, mespauvres enfants ! s’écria David avec un sanglot si déchirantet si inattendu, qu’il nous fit jaillir à tous les larmes desyeux ! Oh ! continua David, après un moment de silence,je lui aurais tout pardonné, comme doit le faire un chrétien, jejure sur la Bible que vous avez là devant vous, messieurs ; jelui aurais pardonné de m’avoir enlevé à ma patrie, à mon pays, à mafamille ; je lui aurais pardonné de m’avoir fait battre commeun chien !… je lui aurais pardonné tout ce qu’il aurait puamener de tortures sur moi-même ; mais le déshonneur de mafemme et de mes enfants !… mais ma femme dans une prison, mesenfants dans un hôpital ! Oh ! quand j’ai reçu cettelettre, ç’a été comme si tous les démons de l’enfer étaient entrésdans mon cœur, me criant tous à la fois :Vengeance ! Et maintenant, oui, messieurs, oui, enface de la mort, je n’ai qu’un regret, c’est de l’avoir manqué.
– Avez-vous autre chose à dire ? demandale capitaine.
– Rien, monsieur Stanbow, si ce n’est que jevous prie de ne pas me faire languir longtemps. Tant que je vivrai,j’aurai devant les yeux ma malheureuse femme et mes pauvresenfants ; vous voyez donc bien que mieux vaut que je meure, etque le plus tôt sera le mieux.
– Reconduisez le prisonnier, dit le capitained’une voix dont il essayait en vain de dissimuler l’émotion.
Deux soldats de marine emmenèrent aussitôtDavid. On nous fit sortir derrière lui, car le conseil allaitentrer en délibération ; mais nous restâmes tous à la portepour attendre le résultat du jugement. Au bout de trois quartsd’heure, le prévôt d’armes sortit, tenant à la main un papierrevêtu de cinq signatures : c’était la condamnation à mort deDavid Munson.
Quoique tout le monde s’y attendît, lasensation fut douloureuse et profonde. Quant à moi, je sentais aufond du cœur renaître, plus violent que jamais, ce mouvement deremords que j’avais déjà éprouvé plus d’une fois. En effet, quoiqueje n’eusse pas à me reprocher d’avoir arrêté David, j’avais prispart à cette expédition. Je détournai la tête pour cacher monémotion, et je vis, derrière moi, Bob, appuyé à la muraille dubâtiment, et qui, plus naïf que moi dans sa douleur, n’essayait pasde dissimuler deux grosses larmes qui roulaient de ses paupièressur ses joues.
– Monsieur John, me dit-il, vous avez toujoursété la providence du pauvre David ; est-ce que vousl’abandonnerez dans un pareil moment ?
– Eh ! que puis-je faire pour lui,Bob ? Dites, connaissez-vous un moyen de le sauver ?Dût-il compromettre ma vie, je le tenterai.
– Oui, oui, murmura Bob en soufflant de toutela force de ses poumons ; oui, je sais que vous êtes un vraijeune homme. Eh bien, ne pourriez-vous pas proposer à toutl’équipage d’aller, en masse, demander sa grâce au capitaine ?Vous savez, monsieur John, comme il est bon et miséricordieux.
– Triste espérance, Bob, si vous n’avez quecelle-là. N’importe ! vous avez raison, il faut tout tenter,parlez-en à l’équipage, Bob ; nous ne pouvons pas, nous, commeofficiers, faire une pareille ouverture.
– Mais vous pouvez vous charger, n’est-ce pas,de transmettre au commandant la prière de ses vieux matelots ?vous pouvez lui dire que la demande que vous lui adresserez estfaite par des hommes qui sont prêts à mourir sur un mot delui ?
– Tout ce que vous voudrez sous ce rapport,Bob. Arrangez cela avec vos camarades.
Un cri de joie accueillit la proposition deBob. James et moi, nous fûmes chargés de porter au capitaine lademande en grâce de l’équipage.
– Maintenant, mes amis, leur dis-je,croyez-vous que nous ne devrions pas prier M. Burke de nousaccompagner chez le capitaine ? C’est sur lui, qui est causede tous les malheurs de David, que l’attentat a été commis :ou ce n’est pas un homme, ou, dans cette circonstance, il sera pluséloquent que nous.
Un sombre silence accueillit cetteproposition. Cependant elle était si naturelle que personne ne larepoussa. Seulement, quelques murmures de doute se firent entendre.Bob hocha la tête et respira bruyamment. Nous n’en résolûmes pasmoins, James et moi, de faire la démarche de miséricorde auprès dupremier lieutenant.
Nous le trouvâmes marchant à grands pas danssa chambre, la manche de sa veste ouverte, et portant le brassoutenu à son cou par une cravate noire. Il ne me fallut qu’un coupet œil pour juger qu’il était en proie à une grande agitation.Cependant, à peine nous eût-il aperçus, que sa figure reprit àl’instant le calme sombre et sévère qui était l’expressionhabituelle de sa physionomie. Il y eut un instant de silence ;car nous le saluâmes sans lui adresser les paroles d’usage, et luinous regarda comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de notre cœur.Enfin, il prit le premier la parole :
– Puis-je savoir, messieurs, ce qui me vautl’honneur de votre visite ?
– Une grande et bonne action à vous proposer,monsieur Burke.
Il sourit amèrement. Je vis ce sourire et jele compris ; mais je n’en continuai pas moins :
– Vous savez que David a été condamné àmort ?
– Oui, monsieur, à l’unanimité.
– Et la condamnation est juste,monsieur ; car il n’y avait qu’un seul homme sur tout lebâtiment qui pût élever la voix en faveur de l’assassin, et cethomme ne devait pas assister au conseil. Mais, maintenant que lejugement est rendu, monsieur, maintenant que la justice a fait sonœuvre, ne croyez-vous pas que c’est à la miséricorde de commencerla sienne ?
– Je vous écoute, monsieur ; vous parlezcomme notre saint ministre. Achevez.
– L’équipage a donc décidé qu’une députationserait envoyée au capitaine, pour obtenir de lui la grâce deDavid ; il nous a désignés, M. James et moi, pour cetteœuvre ; mais nous avons pensé, monsieur Burke, que nousn’avions pas le droit d’usurper une mission que vous vous étiezpeut-être réservée à vous-même.
Le premier lieutenant laissa apparaître, surses lèvres pâles et minces, un de ces sourires dédaigneux quin’appartenaient qu’à lui.
– Et vous avez eu raison, messieurs,répondit-il en faisant un léger signe de tête. Si le crime avaitété commis sur la personne du dernier contre-maître, et que j’eusseété désintéressé dans la question, vous me trouveriez inflexible,comme il serait de mon devoir de l’être. Mais l’assassinat a étécommis sur moi, c’est autre chose ; je puis donc, dans laposition exceptionnelle où m’a placé le couteau de votre protégé,faire quelque chose selon mon cœur. Suivez-moi messieurs, je vaisvous introduire chez le capitaine.
Nous nous regardâmes, James et moi, sanséchanger une parole. Dans tout ce qu’il nous avait dit, M. Burkeavait bien été ce qu’il était toujours, l’homme qui se commande àlui-même avec la même sécheresse qu’il commande aux autres, et dontle visage, au lieu d’être le miroir du cœur, n’est que la porte dela prison dans laquelle il est enfermé.
Nous entrâmes chez le capitaine ; ilétait assis ou plutôt couché sur l’affût du canon du bâbord de sacabine, et semblait plongé dans une tristesse profonde. En nousapercevant, il se leva et fit un pas vers nous. M. Burke prit alorsla parole, et lui exposa la cause de notre visite. Je doisl’avouer, ce qu’il dit au capitaine était bien la même chose que cequ’eût dit un avocat ; mais il fit ce qu’eût fait strictementun avocat, c’est-à-dire un discours et non une prière. Pas un motdu cœur ne vint rafraîchir les paroles sèches qui sortaient une àune de ses lèvres ; et je compris, en écoutant une pareilledemande, que, quelque fût la disposition favorable du capitaine, illui était impossible de l’accorder. La réponse fut telle que nousl’attendions ; seulement, comme si l’intervention du premierlieutenant eût tari jusqu’au fond du cœur de M. Stanbow les sourcesde la sensibilité, sa voix avait un accent de sécheresse que je nelui avais jamais connu. Quant à ses paroles, elles avaient lecaractère officiel que leur eût donné un homme qui aurait su que saréponse devait être mise sous les yeux des lords de l’amirauté.
– C’eût été de bon cœur, dit-il, si j’y avaisvu la moindre possibilité, que j’eusse accédé aux vœux del’équipage, surtout présentés par vous, monsieur Burke ; maisvous n’ignorez pas qu’un devoir supérieur m’ordonne de fermerl’oreille à votre appel. Les intérêts du service exigent qu’uncrime aussi grave soit puni de toute la rigueur des loismilitaires ; l’utilité publique ne peut céder à l’influencedes sentiments privés ; et vous savez aussi bien que personne,monsieur Burke, que je me compromettrais gravement si je montraisla moindre indulgence dans une affaire qui intéresse d’aussi prèsle maintien de la discipline militaire.
– Mais, monsieur Stanbow, m’écriai-je, songezdonc à la position exceptionnelle du malheureux David, à laviolence, légale peut-être, mais injuste, certainement, qui l’afait matelot. Songez à tout ce qu’il a souffert, et, au nom de lamiséricorde divine, pardonnez comme Dieu pardonnerait.
– Dieu ne doit compte de ses arrêts àpersonne, monsieur, et, comme il est la toute-puissance, il peutêtre la suprême miséricorde ; mais, moi, j’ai reçu des loistoutes faites, dont je ne suis que l’exécuteur, et les lois serontexécutées, monsieur.
James voulut ouvrir la bouche ; mais lecapitaine étendit la main comme pour lui commander le silence.
– Alors nous n’avons plus qu’à vous demanderpardon, capitaine, murmura James, le cœur serré et la voixtremblante.
– Et je vous l’accorde, messieurs, répondit lecapitaine d’une voix qui avait complètement changéd’expression ; car je ne vous en veux pas d’avoir tenté prèsde moi une démarche selon votre cœur, et, malgré mon refus, je puisdire selon le mien ; ainsi retirez-vous, messieurs, etlaissez-moi avec M. Burke. Exprimez à l’équipage tout mon regret dene pouvoir lui accorder ce qu’il demande d’une voix unanime, etannoncez-lui que l’exécution aura lieu demain à midi.
Nous saluâmes et nous sortîmes, laissant lecapitaine et le premier lieutenant ensemble.
– Eh bien ? s’écrièrent toutes les voixen nous voyant reparaître.
Nous secouâmes tristement la tête ; carnous n’avions pas le courage de parler.
– Ainsi, dit Bob, vous n’avez rien obtenu,monsieur John ?
– Non, mon pauvre Bob. David n’a plus qu’unechose à faire, c’est de se préparer à mourir.
– Et c’est ce qu’il fera en homme et enchrétien, monsieur John.
– Je l’espère, Bob.
– Et à quand l’exécution, monsieur ?
– À demain midi, mon brave.
– Pourra-t-on le voir d’ici là ?
– J’en demanderai, pour vous, la permission aucapitaine.
– Merci, monsieur John, merci ! s’écriaBob en se jetant sur ma main et en essayant de la porter à seslèvres.
Je la retirai.
– Et maintenant, mes amis, chacun à sabesogne, et du courage !
Les matelots obéirent avec la soumissionpassive et prompte qui leur est habituelle ; cinq minutesaprès, moins la tristesse et le silence qui régnaient à bord, etqui faisaient ressembler le bâtiment à un vaisseau fantôme, on eutdit qu’il ne s’était rien passé.
Quant à moi, j’avais une espèce de devoir deconscience à acquitter ; j’avais pris part à l’expédition quiavait amené le malheureux David à bord du Trident, et,depuis le moment où j’avais vu vers quelle douloureuse fin leschoses marchaient, j’avais constamment éprouvé une sorte deremords. Je descendis donc dans le faux pont, et me fis ouvrir laprison où David était renfermé. Il était assis sur un escabeau debois, le front appuyé sur ses genoux, et avait les fers aux piedset aux mains. En entendant le bruit de la porte qui s’ouvrait et serefermait il releva la tête ; mais, comme la lampe étaitdisposée de manière à laisser ma figure dans l’obscurité, il ne mereconnut pas d’abord.
– C’est moi, David lui dis-je, moi qui,quoique l’une des causes les plus innocentes de votre malheur, aivoulu vous voir encore une fois, pour vous dire combien du fond demon cœur j’y prenais part.
– Oui, je le sais, monsieur John, me dit Daviden se levant, oui, vous avez toujours été bon pour moi : c’estvous qui m’avez fait sortir de cette même prison assez à temps pourvoir une dernière fois les côtes d’Angleterre ; c’est vousqui, le jour où M. Burke, Dieu lui pardonne comme je lui pardonnemoi-même ! m’a fait battre de verges, avez intercédé en mafaveur ; c’est vous enfin qui, tout à l’heure encore, avezété, au nom de l’équipage, demander ma grâce au capitaine. Soyezbéni pour votre miséricorde, monsieur Davys ; c’est une saintevertu qui, je l’espère, vous précédera là haut pour vous ouvrir lesportes du ciel.
– Vous savez donc déjà le jugement qui a étérendu, David ?
– Oui, monsieur John, le greffier vient de mele lire ; c’est pour demain ; à midi, n’est-cepas ?
– Asseyez-vous donc, David, lui répondis-jepour éluder la question ; vous devez avoir besoin derepos.
– Oui, monsieur John, oui, j’en aibesoin ; et, grâce au ciel, Dieu va me l’accorder, profond etéternel. Ah ! monsieur John, vous qui êtes un homme instruitet qui savez beaucoup de choses, croyez vous qu’il existe une autrevie où l’on est récompensé selon les souffrances que l’on aendurées en celle-ci ?
– David, lui dis-je, ceci n’est point uneaffaire de science, mais de foi ; ce ne sont point les livresqui apprennent à croire, c’est le cœur qui a besoin d’espérer. Oui,David, oui, il est une autre vie où vous retrouverez, un jour,votre femme et vos enfants ; et, cette fois, vous serez réunissans qu’aucune force humaine puisse jamais vous séparer.
– Cependant, monsieur John, me dit David aveccrainte, cependant j’ai commis un crime.
– Vous en repentez-vous, David ?
– Je tâcherai de m’en repentir, monsieur, jetâcherai ; cependant je ne suis pas assez près de la mort pourêtre tout à coup détaché de mes amours et de mes haines. Mais,dites-moi, monsieur John, si je n’en avais pas la force, etj’espère qu’il n’en sera pas ainsi, je vous le répète, la mort queje vais subir ne serait-elle pas une expiation ?
– Oui, devant les hommes, David, mais pasdevant Dieu.
– Eh bien, je tâcherai, monsieur John, jetâcherai de lui pardonner non pas ma mort, Dieu sait que je la luipardonne, mais la honte de ma femme, la misère de mes enfants. Oui,je tâcherai de lui pardonner tout cela, je vous le promets.
En ce moment, la clef tourna dans la serrure,la porte s’ouvrit une seconde fois, et le capitaine parut, précédédu matelot qui servait de geôlier.
– Qui donc est ici ? dit-il en cherchantà me reconnaître.
– Moi, monsieur Stanbow, m’écriai-je avecjoie, espérant tout de cette visite inattendue ; vous levoyez, j’étais venu dire un dernier adieu à ce pauvre David.
Il y eut un moment de silence, pendant lequelle capitaine porta ses yeux sur moi, puis sur le prisonnier, qui setenait debout dans une attitude sombre mais respectueuse ;enfin, parlant le premier :
– David, lui dit-il, je viens vous demanderpardon, comme homme, de vous avoir condamné comme juge ; maisla discipline militaire en a fait à ma position, sinon à maconscience, un devoir rigoureux. Je ne pouvais pas faire autrement,croyez moi.
– Je ne me suis point abusé sur le sort quim’était réservé, capitaine : j’ai voulu donner la mort :donc, j’ai mérité la mort ; seulement, tous les crimes pareilsne sont point frappés de la même punition.
– Croyez-moi, David, répondit le capitained’une voix triste et solennelle, un crime est un crime au compte dela justice céleste, et ceux qui, à l’aide d’un déguisement, secachent à l’investigation des hommes, n’échappent point pour celaau regard de Dieu. Voilà pourquoi je suis descendu près de vous,David, car j’ai le cœur plein de doutes sur moi-même. Pendant lepeu de temps que j’ai pu vous voir, j’ai reconnu que vous aviez uncœur au-dessus de votre position ; d’ailleurs, le malheuragrandit l’intelligence et élève la pensée. Répondez-moi donc,David, comme vous répondriez à Dieu : croyez-vous que je pussefaire autrement que je n’ai fait ?
– Oui ! oui ! s’écria David,oui ! vous pouviez faire autrement ; car vous pouviezêtre sans pitié pour moi, comme l’a été M. Burke, et vous pouviezme faire mourir au milieu du désespoir et des malédictions, quandj’aurais pensé qu’il n’y avait plus un cœur humain sur laterre ; mais, au lieu de cela, capitaine, oui, je le déclaredans toute la reconnaissance de mon cœur, oui, vous avez fait toutce que vous avez pu. Quand vous avez vu mon désespoir, vous m’avezfait dire, par M. John, qu’au retour de la campagne, vous merendriez ma liberté ; quand vous avez vu que vous deviez mepunir, quoique je ne fusse pas coupable, vous avez, autant qu’il aété en votre pouvoir, adouci la punition ; et quand, enfin, ilvous a fallu me condamner à mort, vous êtes descendu dans maprison, capitaine, pour me montrer vos yeux en larmes et votre cœursaignant. Oui, capitaine, oui, vous avez fait tout ce que vous avezdû, plus que vous ne deviez même pour un malheureux que tant debonté retient et encourage à la fois de vous faire une dernièredemande.
– Laquelle ? Dites, dites ! s’écriaM. Stanbow en étendant les bras vers David.
– Mes enfants, capitaine, dit David en sejetant aux pieds du digne vieillard, mes enfants, qui, en sortantde l’hôpital, seront obligés de tendre leur main aux passants…
– À compter de cette heure, David, interrompitle capitaine, vos enfants seront les miens ; ne craignez rienpour eux. Puissent-ils me pardonner de leur avoir enlevé leur père,comme vous me pardonnez de vous avoir enlevé à vos enfants !Quant à votre femme, le jour même de mon retour, je mettrai auxpieds de Sa Majesté quarante ans de bons et loyaux services, et ilfaudra bien, qu’en échange, il m’accorde la grâce que je luidemanderai.
– Merci, capitaine, merci ! s’écria Davidéclatant en sanglots. Oh ! maintenant, je vous le jure,maintenant, je ne crains plus la mort, je la bénis même,puisqu’elle donne à ma famille un aussi noble protecteur.Maintenant, capitaine, ah ! je le sens, je suis revenu à dessentiments vraiment chrétiens ; maintenant, mon amour s’estaugmenté, ma haine s’est éteinte ; maintenant, je voudraisvoir M. Burke entre vous et M. John, et, dans mon humilité,capitaine, je baiserais la main qui m’a frappé.
– Assez, assez ! voulez-vous m’ôter lecourage ? Mon pauvre martyr, embrassez-moi, et disons-nousadieu.
Un rayon de joie orgueilleuse éclaira lafigure du condamné, et il embrassa le capitaine avec une dignitéqui semblait appartenir à un autre rang que celui qu’il avait reçudu hasard.
– Maintenant, David, ne puis-je plus rienfaire pour vous ?
– Ces fers me gênent, monsieur Stanbow, etj’ai peur qu’ils ne m’empêchent de dormir ; or, j’ai besoin desommeil pour être fort demain. Je voudrais mourir avec fermetédevant des hommes et des soldats.
– On va vous les ôter David ; est-cetout ?
– Il y a un ministre, à bord dubâtiment ?
– Je vais vous l’envoyer.
– Bob sollicite la faveur de l’accompagner,capitaine, dis-je à mon tour, et de passer la nuit avecDavid ?
– Bob sera libre d’entrer et de sortir tantqu’il voudra.
– C’est plus que je n’osais demander ;vous me comblez de bontés, monsieur Stanbow. Aujourd’hui, je vousremercie sur la terre ; demain, je prierai pour vous dans leciel.
C’était tout ce que nous pouvions supporter,le capitaine et moi. Nous frappâmes à la porte, on l’ouvrit et noussortîmes. M. Stanbow donna aussitôt des ordres pour que tout cequ’avait désiré David fut ponctuellement exécuté. Dans la batteriede trente-six, je trouvai Bob, qui se tenait sur notre route poursavoir si sa demande lui était accordée. Je lui annonçai qu’ilpouvait descendre près de David, et qu’on lui ferait porter dans laprison double souper, double part de vin et de grog. Cette fois, jene pus empêcher Bob de me baiser les mains.
Je prenais le quart à quatre heures : jerestai donc sur le pont jusqu’à deux heures du matin ; pendanttout ce temps, je ne vis pas reparaître Bob, ce qui me prouva qu’iln’avait pas quitté son ami David. À deux heures, on mereleva ; mais, avant de regagner ma chambre, je voulus passerdevant la prison pour m’informer si les ordres donnés à l’égard deDavid avaient été exécutés. Toutes les instructions du capitaineavaient été religieusement remplies : les fers avaient étédétachés, le ministre était descendu pour offrir au condamné lesconsolations de l’Église ; il était resté près de lui jusqu’àune heure, et ne l’avait quitté que sur la prière instante quecelui-ci lui avait faite d’aller prendre quelque repos. David etBob étaient donc demeurés seuls : j’approchai mon oreille dela porte pour savoir s’ils dormaient ; mais tous deuxveillaient encore, et Bob, succédant au ministre dans ses saintesfonctions, consolait de son mieux son ami David.
– Après tout, disait Bob, vois-tu, David, cen’est qu’un instant ; une cravate plus ou moins serrée, voilàtout. As-tu jamais avalé de travers ? Eh bien, c’est cela.J’ai vu pendre trente hommes, à bord, dans un seul jour, despirates brésiliens que nous avions pris, et leur affaire a étéfaite en une demi-heure, de bon compte ; c’est donc uneminute, l’un dans l’autre, pour chacun ; et pour toi, David,ça ira encore plus vite, vois-tu, attendu que tout le monde seraréuni, tandis que, ce jour-là, l’équipage était disséminé.
– Ah ! ce n’est pas précisément le momentde la mort qui m’effraye, dit David d’une voix assez ferme ;ce sont les préparatifs.
– Les préparatifs, David, ça se passera entreamis ; ainsi, il n’y a rien là dedans de désagréable : çan’est pas comme si tu étais pendu pour vol et à terre,vois-tu ; oh ! alors, c’est autre chose ; tu auraisaffaire au bourreau et à ses aides, ce qui est toujours une chosedésagréable ; puis tu aurais des spectateurs qui temépriseraient de ce que, étant un homme, tu n’as pas su vivre dutravail de tes mains comme un homme. Ici, c’est autre chose :chacun te plaindra, David, et, s’il fallait que chaque matelotdonnât un mois de sa vie pour te refaire un total d’existence, jesuis bien sûr qu’il n’y en aurait pas un qui refuserait de mettre àla masse, sans compter les officiers qui mettraient le double, j’ensuis sûr, comme si, de ce côté-là aussi, ils avaient doublepaye : et quoique le capitaine, d’après son âge, est celui quinaturellement a le moins à vivre, eh bien, lui, je suis sûr qu’ilne lésinerait pas plus que les autres, et qu’il mettrait letrimestre.
– Tu me fais du bien, Bob, dit David enrespirant, comme si une montagne venait de lui être enlevée de lapoitrine ; j’avais peur d’être méprisé, parce que ma mortétait méprisable.
– Méprisé, toi, David ? Jamais,jamais !
– Et pourtant, Bob, crois-tu qu’au moment demourir, et, en face de tous, le dernier des officiers du bâtimentvoudrait m’embrasser comme l’a fait aujourd’hui le digne M.Stanbow ? car il m’a embrassé, Bob, comme si j’étais un hommede sa condition ; mais aussi nous étions seuls.
– Quant à ce qui est de cela, David, j’osedire que j’en connais un, moi, qui ne te refuserais pas cettepetite satisfaction, s’il savait que cela pût te faireplaisir ; et cet officier, c’est M. John.
– Oui, oui ! M. John a été bon pour moi,et je ne l’oublierai pas, ni ici ni là haut.
– Eh bien, David, veux-tu que je lui dise unmot de ton désir ?
– Non, Bob, non ; c’est un mouvementd’orgueil qui m’a dicté les paroles que j’ai dites, et l’orgueil neconvient pas au chrétien qui va mourir d’une pareille mort. Non,tout se passera ainsi que la chose a été réglée ; mais, après,Bob, après, qui ensevelira mon pauvre corps ?
– Qui, David, qui ?… Moi, répondit Bob ensoufflant comme une baleine, et personne ne te toucheras que moi,vois-tu, et tu pourras te vanter d’être cousu aussi proprement danston hamac, que si c’était la meilleure couturière de Piccadilly quiait été chargée de la besogne. Après quoi, je te mettrai au pied unsac de sable, pour que tu descendes aussi lestement que possible aufond ; et, là, David, là, tu seras couché dans la tombe d’unmarin, une belle tombe, où tu ne seras pas gêné comme dans unmisérable cercueil, et où je viendrai te rejoindre un jour oùl’autre, entends-tu, David ? car j’espère bien finir ma vie àbord d’un vaisseau, comme un brave marin que je suis, et non pascrever sur mon lit, comme un gueux dans un hôpital. De ce côté-làcomme de l’autre, sois donc tranquille, David, et repose-toi sur unami.
– Merci, Bob, répondit le condamné ;maintenant, je suis tranquille, si tranquille, que je voudraisdormir.
– Bonne nuit, David ! dit Bob ; jene voulais pas t’en parler le premier, mais je ne serais pas fâchéde faire un somme non plus.
Les deux amis firent leurs dispositions ;puis, un instant après, j’entendis le ronflement sonore de Bob etla respiration plus douce du pauvre David. Alors je me retirai dansma chambre, mais sans avoir l’espérance d’en faire autant qu’eux.Je ne pus fermer en effet l’œil de la nuit ; le matin, aupoint du jour, j’étais sur le pont.
En passant de l’arrière à l’avant, comme lejour ne paraissait encore qu’à peine, je heurtai quelque chose quise trouvait au pied du grand mât ; je me baissai pour voir ceque c’était, et je reconnus une poulie bouclée sur le parquet.
– Que fait ici cette poulie ? dis-je aumatelot qui se trouvait le plus près de moi.
Celui-ci, sans me répondre, me montra du doigtune seconde poulie attachée à la grande vergue, et une troisièmepoulie de rappel que l’on était en train de clouer à la dunette.Alors je compris tout : les préparatifs de l’exécution étaientdéjà faits. Je levai les yeux au haut du grand mât, et je vis deuxmatelots occupés à lier au contre-cacatois le pavillon dejustice ; il était encore enroulé autour de sa lance, retenupar un fil qui pendait sur le pont, et qui, tiré au moment del’exécution, devait le laisser flotter en liberté.
Tous ces apprêts se faisaient dans un silenceprofond, interrompu seulement par Nick, qui, perché sur le bout dela grande vergue, semblait, avec ses plumes hérissées et son criaigu et triste, un messager de mort. Le temps était gris et sombre,la mer houleuse et couleur de cendre, l’horizon étroit etbrumeux ; le jour était en deuil comme les cœurs.
À huit heures, on changea le quart. À mesureque les nouveaux appelés paraissaient sur le pont, ils jetaient uncoup d’œil sur la poulie du plancher, puis sur celle de la vergue,puis enfin sur celle de la dunette, et, voyant que tout était prêt,ils se rendaient à leur poste en silence. À huit heures et demie,l’inspection eut lieu comme d’habitude ; à neuf heures, lecapitaine sortit de la chambre du conseil et monta sur la dunettepar l’escalier de bâbord. Chacun jeta sur lui un regard à ladérobée, et tous demeurèrent convaincus, en voyant son visage, quiportait l’empreinte d’une ferme résignation, que, quoiqu’ilsouffrît intérieurement autant que personne, le jugement qu’ilavait prononcé ne subirait aucune modification.
À onze heures et demie, le tambour appela toutle monde sur le pont. Les soldats de marine se rangèrent à bâbordet à tribord, à quelques pieds de la muraille formant retour à lahauteur du dôme et en avant du mât d’artimon, laissant ainsi ladunette aux officiers, et le passavant et l’avant aux matelots. Àmidi moins dix minutes, il ne manquait, parmi les officiers, que M.Burke, et, parmi les matelots, que maître Bob.
Ce fut alors seulement qu’on prépara lacorde ; elle passait sous la poulie du pont, allait tournerderrière la poulie de rappel attachée à la dunette ; un boutpendait de la poulie de la vergue avec un nœud coulant ;l’autre était aux mains de six vigoureux matelots.
À midi moins cinq minutes, David parut surl’escalier de l’avant ; il était accompagné d’un côté par Bobet de l’autre par le ministre ; son visage était pâle comme lebonnet qui couvrait sa tête ; sa démarche cependant étaitassurée ; il jeta un coup d’œil sur les préparatifs del’exécution ; puis, voyant que les soldats qui le suivaient nele poussaient pas en avant :
– Mon père, dit-il en se retournant, que mereste-t-il à faire ?
– À recommander votre âme à Dieu, mon fils,répondit le ministre.
– Oui, oui, murmura Bob, c’est le moment. Ducourage, David !
David sourit tristement, et s’avança jusqu’aupied du grand mât ; puis, arrivé là, il regarda autour de luicomme pour adresser un dernier adieu à tout l’équipage ; sesyeux s’arrêtèrent sur moi. Alors, je me rappelai le désir qu’ilavait exprimé la veille, Traversant la haie de soldats, j’allai àlui.
– David lui dis-je, avez-vous quelque dernièrerecommandation à me faire à l’égard de votre femme et de vosenfants ?
– Non, monsieur John ; vous avez entenduce qu’a dit le capitaine ; et je sais que, tant qu’il vivra,il tiendra parole.
– Embrassez-moi donc, et moureztranquille.
Il fit un mouvement pour se jeter à mes pieds.Je le pris dans mes bras ; en ce moment, l’horloge piquamidi.
– Merci, monsieur John, s’écria-t-il,merci ; et maintenant, éloignez-vous ; voici l’heure.
Effectivement, deux matelots s’approchaient delui : l’un lui passa la corde au cou, l’autre lui rabattit sonbonnet sur les yeux ; puis il y eut un moment de silencesolennel et terrible ; tous les regards étaient fixés sur lemalheureux. Le prévôt d’armes donna le signal, et les matelots quitenaient la corde s’élancèrent d’un même élan.
– Seigneur, ayez pitié…
Ce fut tout ce que put dire le pauvreDavid ; le nœud coulant étrangla le reste de sa prière. On vitson corps s’élever en l’air ; au même instant, un coup decanon fendit l’espace, et le pavillon de justice, libre du lien quile retenait roulé, se déploya au haut du grand mât. Tout étaitfini : David avait cessé d’exister.
À peine cette cérémonie funèbre fut-elleterminée, que chacun se retira par les escaliers et qu’il ne restasur le pont que ceux que leur service y enchaînait et les deuxsoldats de marine qui devaient, pendant une heure, garder lecadavre du supplicié. Au bout d’une heure, ils détachèrent la cordeet le descendirent. Pendant tout ce temps, Bob avait attendu aupied du grand mat.
Fidèle à sa parole, il prit le corps de sonami, comme il aurait pu faire d’un enfant, et l’emporta dans lefaux pont, où il commença à l’ensevelir comme il le lui avaitpromis. Plusieurs matelots s’offrirent pour l’aider dans cettetriste besogne ; mais Bob refusa toute coopération. À quatreheures du soir, tous les préparatifs funéraires étaient achevés. Unroulement de tambour rappela tout le monde sur le pont. Cependantles matelots n’arrivèrent point avec cette précipitation bruyantequi leur était habituelle, mais les uns après les autres, sansbruit et comme des fantômes.
Le corps, selon l’habitude, avait été placédans son hamac et cousu avec soin. À ses pieds, Bob avait placé unsac de sable double de celui que l’on met ordinairement, et dont lepoids devait le précipiter au fond de la mer. Il le déposa sur lecaillebotis, et le caillebotis sur le passavant. Puis le ministres’avança. La justice humaine était satisfaite, c’était au tour dela religion d’accomplir son œuvre sainte. La mort avait expié lecrime, le coupable avait disparu ; il ne restait plus qu’uncadavre, sur lequel elle venait prier.
Cette cérémonie, déjà si triste et sisolennelle en elle-même, l’était encore davantage par l’heure àlaquelle elle s’accomplissait. Le soleil, qui s’était montré uninstant à l’occident, se couchait dans la mer tout sillonné delarges bandes violâtres, et le crépuscule descendait avec cetterapidité qui lui est ordinaire dans les climats méridionaux Toutl’équipage était debout et la tête découverte. Le ministre ouvritle livre saint, et chacun écouta respectueusement et en silencel’office des morts, qu’il répéta entièrement, depuis cesparoles : « Je suis la résurrection et la vie, dit leSeigneur, » jusqu’à celles-ci : « Nous confions doncson corps aux profondeurs de la mer. »
À ces mots, auxquels tout l’équipagerépondit : « Ainsi soit-il ! » Bob poussa lecaillebotis ; le hamac glissa dans les vagues, qui serefermèrent sur lui, et le vaisseau s’éloigna majestueusement,effaçant, par son sillage, les cercles que le cadavre du pauvreDavid avait tracés en tombant dans la mer. Cet événement laissa uneprofonde tristesse dans l’équipage, et cette tristesse régnaitencore dans tous les cœurs, lorsque nous arrivâmes, dix joursaprès, en vue de Malte.
À peine le vaisseau fut-il entré dans le portde la cité victorieuse, appelé port des Anglais, qu’il se vitentouré de petites barques chargées de melons, d’oranges, degrenades, de raisins et de figues de Barbarie ; ceux qui nousapportaient ces fruits nous apportaient leur marchandise avec descris si variés et dans un patois si bizarre, que nous aurions punous croire au milieu des naturels de quelque île sauvage de la merdu Sud, si nous n’avions pas eu devant les yeux une des merveillesde la civilisation humaine, Malte, cet amas de briques calcinéesqui semblent entassées sur les cendres d’un volcan.
Je ne parlerai pas des ouvrages merveilleuxqui rendent Malte imprenable, et qui faisaient dire à Caffarelli,qui visitait les fortifications avec Bonaparte et les officiersfrançais étonnés de leur facile victoire : « Savez-vous,général, que nous avons été bien heureux qu’il y ait eu unegarnison ici pour nous ouvrir les portes ? » Le moindreplan consulté par le lecteur lui en dira plus que toutes lesdescriptions possibles ; mais, ce qu’aucun plan ne pourraitlui dire, et ce que je me sens moi-même parfaitement incapable deretracer, quelque confiance que j’aie en mon talent de narrateur,c’est le tableau exact que présente le débarcadère de la citéValette. À peine si nos uniformes, si respectés partout, pouvaientlà nous ouvrir un passage au milieu des marchands qui venaient nousbrûler leur café jusque dans les jambes, des femmes qui nouspoursuivaient avec leurs paniers pleins de fruits, des marchandsd’eau à la glace qui nous assourdissaient de leurs cris d’aquapara, et, enfin, des mendiants couverts de haillons, dont leschapeaux, incessamment tendus vers nous, formaient une barrièrequ’on ne pouvait franchir qu’à la manière de Jean Bart. Au reste,il paraît que le métier est bon, malgré la concurrence ;chaque mendiant lègue à son fils la place qu’il occupe sur lesdegrés de la strada qui conduit du port à la ville, commeun lord lègue le siège qu’il remplit dans la chambre haute. Leterrain sur lequel se passent ces mutations héréditaires semble,par son nom même, l’apanage exclusif de ceux qui l’occupent :c’est le fameux Nix mangare, dont les savants seraient,sans doute, fort en peine de retrouver l’étymologie, si je n’allaisau-devant de leurs recherches. Un vieux mendiant arabe, qui nesavait ni l’italien ni le maltais, s’avisa de formuler sa pétitionaux passants de la manière suivante :
– Nix padre, nix madre, nix mangare, nixbebere.
Ce qui voulait dire : Je n’ai nipère, ni mère, ni de quoi manger, ni de quoi boire. Lesmatelots de tous les pays qui s’arrêtaient à Malte furent sifrappés de l’expression douloureuse qu’il donnait aux deux motsnix mangare, qu’ils baptisèrent ainsi les degrés surlesquels le mendiant avait coutume d’exercer son industrie.
Le costume des Maltais consiste en une petiteveste garnie de trois ou quatre rangées de boutons de métal, dontla forme ressemble à celle d’une cloche. Ils portent sur la tête unmouchoir rouge, et, autour de la taille, une ceinture de la mêmecouleur ; ils ont, en général, des traits durs et heurtés, quen’adoucissent nullement leurs yeux noirs remplis d’audace brutaleou de basse perfidie. Les femmes joignent à ces défauts naturelsune malpropreté révoltante. Les seules jolies figures que l’onrencontre çà et là appartiennent à des Siciliennes ; onreconnaît, à la première vue, ces filles de la Grèce : ellesont le visage gracieux, le sourire plein de finesse, des yeux douxet caressants comme le velours, et dont les regards semblent sereposer de préférence sur les épaulettes des officiers et sur lesaiguillettes et le poignard des midshipman. Ce sont elles, engénéral, qui s’arrogent le droit d’exploiter la sensibilité desmarins.
Les Maltaises ont bien voulu leur disputer ceprivilège, et quelquefois tentent de le disputer encore ; maisil est inutile de dire que, presque toujours, la victoire reste àleurs jolies voisines.
Nous fûmes frappés, en entrant dans la citéValette, du contraste qui existait entre la ville et le port ;autant le port était gai et bruyant, autant la ville nous paruttriste et morne. C’est qu’elle aussi venait d’avoir ses exécutions,qui, sans éveiller tout à fait les mêmes sympathies que chez nousle supplice du pauvre David, avaient cependant, par leur nombre,répandu la tristesse dans l’île ; un régiment tout entiers’était révolté, et venait d’être détruit par la corde, le fer etle feu jusqu’au dernier homme, et cela avec des circonstances siparticulières que ce récit, je l’espère, si en dehors qu’il soit demes propres aventures, ne sera pas sans intérêt pour lelecteur.
La guerre, qui se prolongeait entrel’Angleterre et la France, commençait à rendre insuffisantes lesrecrues levées au sein de la population des îles Britanniques.
Il fallut trouver de nouveaux expédients pourfournir à l’armée anglaise le contingent d’hommes qui lui étaitnécessaire ; le gouvernement passa donc des marchés avec desspéculateurs qui, moyennant rémunération convenable, s’engagèrent àlui fournir des soldats recrutés en pays étranger. On pense bienque les regards de ces honnêtes fournisseurs se tournèrent d’abordsur les Albanais, ces Suisses de la Grèce, qui vendaient leurcourage et leur sang aux puissances du midi de l’Europe, comme fontles habitants des Alpes à l’égard des puissances de l’Occident. Unémigré français, resté fidèle aux Bourbons, et qui, par conséquent,n’avait point voulu rentrer en France, offrit au secrétaire d’Étatde la guerre de se rendre dans la Grèce continentale et dansl’Archipel, pour faire la traite ; l’offre fut acceptée, et,grâce à l’activité de son caractère, stimulée encore par la hainequ’il portait au gouvernement de Napoléon, il réussit en peu detemps à former un corps considérable composé d’Allemands,d’Esclavons[11], de Grecs de l’Archipel et deSmyrniotes ; ce régiment, formé de tant de matièresindisciplinables, reçut, je ne sais pourquoi, le nom germanique deFrohberg. Quoi qu’il en soit, en vertu, sans doute, de ce nomtudesque, des officiers allemands, que M. de Méricourt avait amenésavec lui, soumirent immédiatement les soldats qu’il venait deréunir aux pratiques disciplinaires de leur pays et les hommes lesplus libres du monde, après les Arabes du grand désert,commencèrent à faire, trois fois par jour, l’exercice à laprussienne. Cette disposition sévère sembla réussir d’abord àmerveille, et, au bout de quelque temps, le régiment desvolontaires de Frohberg fut assez bien exercé pour tenir son rang àune parade et faire le service dans une garnison. Il fut, enconséquence, envoyé à Malte et caserné dans le fort Ricasoli, situésur la pointe de la portion de terre qui s’avance en saillie, pourcommander, avec le fort Saint-Elme, auquel il correspond, l’entréedu grand port. C’est là que le sauvage régiment de Frohberg devaitfaire son apprentissage de discipline européenne. Afin d’en hâterles progrès, on adjoignit aux officiers instructeurs allemandsquelques sous-officiers anglais ; ceux-ci, habitués auxflegmes et apathiques natures du Nord, voulurent soumettre à lamême règle ces organisations ardentes du Midi ; les châtimentscorporels furent appliqués aux moindres fautes ; ces hommes,pour lesquels un signe, un geste, un mot, sont des affronts mortelsqui ne se lavent que dans le sang, reçurent des coups de canne etdes soufflets ; ces ours du Magne, ces loups de l’Albanie,furent fouettés comme de misérables chiens ; ils murmurèrentd’abord doucement, et comme pour prévenir leurs maîtres qu’ilsavaient des griffes et des dents ; ceux-ci n’en tinrent compteet redoublèrent de sévérité. Alors la révolte s’organisa avec toutela prudence et la dissimulation grecques, et, comme, un jour, onvoulait arracher des rangs, pour lui imposer une punitioninfamante, un soldat qui avait commis une légère faute, touss’élancèrent vers les portes, les fermèrent en dedans ; puis,se ruant sur les officiers, dont la sévérité avait si longtempstenté leur vengeance, ils les égorgèrent comme des lions eussentfait de gladiateurs jetés dans un cirque.
Le bruit de cette boucherie retentit bientôtdans la ville ; des troupes s’avancèrent, sous les ordres dugénéral Woog. Mais les révoltés étaient déjà en état dedéfense : par mer, le fort était imprenable ; par terre,on ne pouvait penser à s’en emparer qu’au moyen de l’occupationsuccessive des ouvrages avancés qui n’eussent été enlevés qu’avecdes pertes énormes. Le général établit un blocus.
Le fort, qui n’était pas disposé pour unsiège, ne se trouvait approvisionné que pour quelques jours. Ilfallut donc bientôt diminuer les rations, et recourir à cesexpédients qui marquent les progrès d’un blocus par les différentsdegrés de privation qu’ils imposent à ceux qui le supportent.C’était mettre les malheureux à une seconde épreuve plus terribleque la première ; ils étaient, comme on le pense bien, moinsdisposés encore à supporter une pareille pénurie que les rigueursde la discipline allemande. Nulle autorité ne fut assez forte pourprésider à une distribution parcimonieuse ; des querelleséclatèrent parmi ces hommes, qui avaient si grand besoin d’êtreunis ; chaque race se sépara pour former un corps àpart ; les partis différents s’aigrirent de plus enplus ; chaque repas était le signal de quelque rixeparticulière, qui menaçait de devenir générale : comme lecercle de l’enfer dont parle Dante, l’aire du fort Ricasoli étaitpleine de cris et de gémissements. On eût dit que les révoltésvoulaient faire, les uns sur les autres, la besogne dubourreau ; et c’est probablement ce qui serait arrivé, si unepartie de la garnison ne s’était entendue pour ouvrir une porte etse livrer à discrétion aux troupes anglaises. Il ne demeura dans lefort que cent cinquante hommes ; mais, comme on le pense bien,ils étaient déterminés à le défendre tant qu’il y resterait pierresur pierre.
Au reste, leur situation s’était améliorée parla fuite de leurs camarades : comme ils étaient moinsnombreux, la disette de vivres était moins grande ; cela leurdonnait du temps, et, prenant l’inaction de leurs ennemis pour dela crainte, ils espéraient toujours obtenir d’eux une honorablecapitulation. Puis, comme ceux qui restaient étaient tous Grecs,sans aucun mélange d’Albanais ni d’Esclavons, ils étaient parvenusà établir entre eux une certaine discipline. Ils paraissaient doncmoins disposés que jamais à se rendre, et, tous les jours, on lesvoyait reparaître au haut des murailles, silencieux, sévères etmenaçants.
Cependant, une nuit, ils furent réveillés parle cri : « Aux armes ! » Habitués à un blocusinactif, ils s’étaient endormis dans une fausse sécurité. Las detous ces retardements, le capitaine Collins, officier de la marineroyale, avait obtenu, du général Woog, de tenter, pour son proprecompte, avec des hommes de bonne volonté, un assaut de nuit. Cettetentative, menée avec autant d’audace que d’adresse, réussit enpartie, et, malgré la défense acharnée et mortelle des assiégés,les Anglais, au point du jour, se trouvèrent maîtres de tous lesouvrages. Trente ou quarante rebelles avaient été tués, et le restepris, à l’exception de sept soldats qui s’étaient réfugiés dans lemagasin à poudre. Pour des hommes d’un courage éprouvé, et réduitsà une extrémité semblable, le lieu même où ils avaient trouvé unabri était une arme formidable et désespérée. Aussi le capitaineCollins, au lieu de les poursuivre dans ce dernier retranchement,ordonna-t-il de cesser l’attaque, et, dispersant ses soldats danstous les ouvrages environnants, il en revint au système du généralWoog, c’est-à-dire à un blocus muet et rigoureux, blocus qui devintd’autant plus rigide, que ceux qu’il enfermait étaient moinsnombreux et plus avant dans une position extrême. Au reste, toutevoie de conciliation était interdite, et le général Woog avaitdéfendu qu’on reçût aucun de ces malheureux à composition. Il neleur restait donc, pour dernière ressource, que de se rendre àmerci.
Pendant ce temps, on dressait le procès deceux qui avaient été faits prisonniers pendant l’assaut. Tousfurent condamnés à mort. C’était la première fois, depuisl’occupation anglaise, qu’une pareille condamnation était prononcéedans l’île de Malte ; les peines les plus sévères, jusque-là,s’étaient bornées à des coups de canne pour les soldats, et auxarrêts pour les officiers. On comprend donc l’impression que dutproduire, sur la population, cette condamnation en masse de plus decent personnes. En vertu de la rapidité des commissions militaires,des gibets furent immédiatement dressés sur la place de laConservatorerie, qui avait été désignée pour le lieu del’exécution, et, le surlendemain du jugement, les condamnés furentconduits au supplice. Mais les échafauds se ressentaient del’ignorance de ceux qui les avaient construits ; lesbourreaux, qui exerçaient pour la première fois, opéraient avectimidité. Sur les cinq condamnés qu’on essaya d’abord de pendre, onfut obligé d’achever, à coups de poignard, deux malheureux dont lacorde s’était cassée. Un pareil spectacle commençait à émouvoir lesesprits ardents des Maltais ; des murmures se faisaiententendre parmi cette multitude, qui prend toujours parti contre lepouvoir. Une tentative de strangulation ayant de nouveau échoué, etle malheureux ayant crié au secours, ce cri retentit dans tous lescœurs. Les Anglais eux mêmes, touchés sans doute de compassion,donnèrent ordre de cesser le supplice. On avait mis près de deuxheures à pendre six hommes : à ce compte, les exécutionsauraient duré plusieurs jours, et qui sait, alors, ce qui seraitarrivé ! Les condamnés furent donc ramenés à la prison, et,pendant la nuit, transportés à la Floriana. Un instant, Malteespéra que c’était pour une commutation de peine ; c’était uneerreur ; les malheureux n’avaient obtenu qu’un changement demort : ils devaient être fusillés au lieu d’être pendus ;comme on va le voir, c’était un surcroît de rigueur au lieu d’unadoucissement.
La place d’armes de la Floriana est un grandespace découvert, situé près des fortifications intérieures. D’uncôté est le mur d’un jardin public, peu élevé, et qui tient toutela longueur de la place ; en face se trouve un bastion quicommande ce jardin. Les deux autres côtés sont occupés, d’une part,par un rang de casernes, de l’autre, par les glacis.
Le lendemain du jour où ils avaient ététransférés, de la ville haute dans la basse ville, les patientsfurent conduits sur cette espèce de plate-forme que nous venons dedécrire ; et, s’ils avaient pu concevoir quelque espérance,arrivés là, cette espérance dut s’évanouir, car rien n’avait étépréparé pour leur cacher le sort qui les attendait. Il y a plus, onn’eut pas même pour eux cette pitié qui sauve au condamné la vuedes apprêts de son supplice : il eut été trop long, sansdoute, de bander les yeux à quatre-vingt-dix hommes. On se contentade les placer au centre du carré, et, de là, ils virent leursbourreaux reprendre les armes des faisceaux, les charger, fairel’exercice préparatoire, enfin les mettre en joue. Au motFeu ! tout le régiment tira, et les deux tiers descondamnés tombèrent tués ou blessés.
La vue de leurs camarades mutilés, l’aspect duterrain, dont leurs yeux, restés libres, leur permettait de jugerla disposition favorable, donnèrent à ceux qui restaient debout uneforce et une agilité surhumaines. Profitant du désordre qui s’étaitmis parmi les soldats après cette première décharge, tous selancèrent, comme des insensés, dans des directionsdifférentes : les uns coururent se cacher dans les replis desfortifications ; les autres sautèrent pardessus le mur dujardin et gagnèrent la campagne, à travers laquelle on les vit fuiraussitôt. Mais cette circonstance avait été prévue ; despiquets de soldats, placés aux portes des bastions de Saint-Luc, deSaint-Jacques et de Saint-Joseph, se mirent à leur poursuite. Unevéritable chasse commença, dont des créatures humaines étaient legibier. Tous furent atteints successivement, et tués, çà et là,dans la campagne ; quant à ceux qui s’étaient sauvés dans lesfortifications, il fut encore plus facile de les joindre, et ilsfurent égorgés les uns après les autres à coups de baïonnette.
Au milieu de cette scène de massacre, quidonna lieu, comme on doit le penser, à des épisodes variés etétranges, il y en eut un qui fixa l’attention générale : undes fuyards, au lieu de suivre ses camarades, s’élança vers unancien puits, situé au milieu de la place, et recouvert de grossespierres que les habitants écartent et replacent, quand ils viennentpuiser de l’eau. Peut-être espérait-il une mort plus douce et plusrapide, en cherchant à se précipiter ; peut-être n’était-ilqu’insensé, et courait-il devant lui sans savoir où il allait. Quoiqu’il en soit, en arrivant à quelques pas du puits, il heurta unepierre et tomba ; cette chute sembla avoir immédiatementchangé sa résolution, car, se relevant et courant au glacis, il seprécipita d’une hauteur de cinquante pieds, et tomba dans uneespèce de marais, où il entra jusqu’à la ceinture, et d’où il neput parvenir à se dégager. Loin de là, tous les efforts qu’il fitn’eurent d’autre résultat que de l’y enfoncer davantage. Lessoldats, accourus sur le bastion, le virent s’engloutirinsensiblement, battant de ses bras la boue liquide, qui allait luiservir de tombeau. Enfin, les bras s’enfoncèrent à leur tour, latête seule parut à la surface. Ses cris se firent entendre encorependant quelque temps, puis la boue gagna la bouche et laremplit ; on vit alors ressortir les deux mains crispées de cemalheureux. Enfin, un soldat, qui en eut pitié, ajusta le crâne,qui ne paraissait plus que pareil à un point rond au milieu de cetétang de vase. La balle alla le frapper comme une cible, le sangjaillit, la boue s’agita ; puis, au bout d’un instant, toutdisparut, et il ne resta plus qu’une tache sanglante à la place oùs’était englouti ce malheureux.
Cependant les sept hommes restés au fortRicasoli continuaient à garder la poudrière, qui en était lecentre ; ils avaient entendu la fusillade, et ils avaientcompris que c’étaient leurs camarades que l’on égorgeait ; ilsavaient conclu de là qu’ils n’avaient aucune grâce à attendre,s’ils étaient pris les armes à la main.
Ils tentèrent donc des négociations avec legénéral Woog ; mais toutes leurs propositions furentdédaigneusement repoussées et n’obtinrent qu’une réponse :« Rendez-vous à merci. » Se rendre à merci, c’était allerau-devant de la mort, et la mort venait déjà assez vile poureux : car, si peu nombreux qu’ils fussent, et quelque sobriétéqu’ils apportassent dans leurs repas, les provisions s’épuisaientavec une rapidité effrayante. Chaque jour, ils tentaient d’ouvrirdes négociations nouvelles et, chaque jour, ils étaient repoussésplus durement que la veille ; des fortifications où lessoldats les gardaient comme des animaux féroces enfermés dans unecage, le général Woog venait les examiner de temps en temps, et,chaque fois, il distinguait sur leurs visages sombres les progrèsque la faim et la misère y imprimaient malgré eux. De leur côté,fidèles à l’instinct natal, il n’était pas de biais et de rusesqu’ils n’imaginassent pour nouer des négociations, toujoursrepoussées dédaigneusement : tantôt ils sollicitaient unetrêve de quelques heures, tantôt ils promettaient de se rendre, sion voulait leur accorder quelques vivres qu’ils demandaient ;mais toutes ces tentatives échouaient devant l’opiniâtreté dugénéral. Une semaine se passa ainsi pendant laquelle, chaque jour,plus hâves et plus épuisés, on croyait à tout instant les voirtomber de faiblesse et mourir de faim. Enfin, le septième jour,l’un d’eux, qu’ils avaient élu pour commandant, et qui se nommaitAnastase Iremachos, se présenta au lieu ordinaire descommunications, pour exposer une nouvelle demande : c’était unGrec spirituel et artificieux comme ceux de sa nation, un Ulyssemoderne, doué d’assez d’audace pour ne pas reculer devant uneentreprise qui eût, sur vingt chances mauvaises, offert une seulechance de succès, mais aussi trop prudent pour ne pas éviter toutdanger inutile. Il passa comme d’habitude sa tête pâle et amaigriepar une petite ouverture pratiquée pour la communication desassiégés avec les assiégeants, et sollicita une entrevue avec unagent du gouverneur : cette faveur lui fut accordée, et unofficier se présenta devant le guichet. Iremachos lui exposa, d’unevoix suppliante, sa détresse et celle de ses compagnons :depuis la veille, ils avaient à lutter contre un ennemi plusterrible qu’aucun de ceux auxquels il avaient résisté jusqu’à cejour, la soif. Leurs outres étaient épuisées, ils en appelaient àla générosité du gouverneur, et demandaient un peu d’eau ; ilssavaient bien que se rendre, c’était mourir ; ils voulaientvivre quelques jours encore. Si on leur refusait cette misérablegrâce, leur détresse était telle, que, ne pouvant la supporter pluslongtemps, ils étaient décidés à se faire sauter, le soir même,avec le magasin à poudre ; quelques gouttes d’eau, qu’ilsdemandaient au nom de tous les saints du paradis, pouvaientprévenir cette catastrophe. Mais, si on leur refusait cette grâce,que les Turcs accordent au patient lui-même sur le pal, à neufheures du soir, au premier coup de la cloche de la cathédrale deSaint-Jean, le magasin sauterait en l’air. Soit que l’on n’ajoutâtpoint foi aux menaces d’Iremachos, soit que le général Woog voulutrester fidèle au texte du code militaire, qui interdit toutecomposition avec des soldats en révolte, un refus pareil aux autresrefus suivit cette nouvelle demande. Le guichet se referma,l’officier rejoignit son poste, et, comme les soldats avaientappris à connaître le caractère résolu de ceux à qui ils avaientaffaire, tout le jour s’écoula dans la stupeur d’une horribleattente. De temps en temps, cependant, le guichet se rouvrait,Iremachos, avec un visage plus pâle et d’une voix plus affaiblie,demandait de l’eau, et, après chaque nouveau refus, renouvelait samenace ; si bien que l’effroi général augmentait à mesure quel’on approchait davantage de l’heure désignée.
La nuit vint à sept heures et demie, car onétait dans le mois d’octobre : nuit sombre et silencieuse,sans une étoile au ciel, sans un seul autre bruit que le cri dedétresse des assiégés, qui se renouvelait de dix en dix minutes.Une heure s’écoula encore ainsi ; puis les sept Grecs parurentsur la plate-forme du magasin à poudre, tenant chacun une torche àla main, et demandant de l’eau. Aucune réponse ne fut faite à cedernier appel du désespoir. Alors ils se mirent à secouer leursflambeaux et à exécuter une danse mortuaire, entremêlée de cris etd’imprécations. Le capitaine Collins, voyant l’effet que produisaitsur ses hommes cette espèce de sabbat fantastique fit monter unpeloton sur la plate-forme des fortifications, et, là, dans l’ombreet le silence, leur ayant ordonné d’ajuster de leur mieux, ilcommanda le feu. Mais, soit hasard, soit que les mainstremblassent, la décharge se fit entendre, et les balles sifflèrentautour de ceux qu’elles devaient atteindre sans que pas un en parûtavoir été touché. Néanmoins ce fut un avertissement pour eux, ettous, éteignant leurs flambeaux, disparurent dans l’ombre, commedes spectres qui s’évanouissent, ou des démons qui rentrent dansl’enfer.
Dès lors, il n’y eut plus de doute sur leurintention, et le capitaine Collins ordonna aussitôt la retraite.Une telle crainte s’était emparée des soldats, qu’ils seprécipitèrent vers les portes, et que ce fut une véritable déroute,tous s’éloignant par la voie la plus directe. Mais, au milieu deleur course précipitée, la cloche de l’église Saint-Jean sonna lepremier coup de neuf heures ; au même instant, la terres’agita comme si elle eût tressailli elle-même d’épouvante ;un bruit affreux se fit entendre, le port s’illumina comme en pleinjour, toutes les fenêtres volèrent en morceaux ; puis, quandl’île eut bondi comme si la dernière heure fût arrivée pour elle,tout rentra dans l’obscurité, et le silence ne fut plus troublé quepar les cris des malheureux blessés, qui annonçaient que lesauteurs de ce désastre, ainsi qu’ils l’avaient prédit, s’étaientfait de sanglantes funérailles.
Le jour, en se levant, montra toute l’étenduedu ravage produit par l’explosion de la poudrière : le fort etles fossés ne présentaient plus qu’un monceau de ruines, toutesjonchées de débris de cadavres. Quant aux corps des assiégés, iln’en restait pas le moindre vestige.
Comme les soldats qui avaient périappartenaient aux troupes anglaises et n’avaient dans l’île niparents ni famille, la pitié fut tout entière pour les malheureuxqu’une sévérité aussi cruelle avait poussés à une pareilleextrémité. On ne s’étonna plus que des Kleftes[12],qui jusque-là avaient vécu libres comme les aigles de leursmontagnes, n’eussent pu supporter la discipline humiliante dessoldats prussiens. Quoique les Grecs fussent la cause du dégâtcommis par toute l’île, ce fut donc sur les Anglais que la haine enretomba.
On commençait, non pas à oublier cetévénement, car les débris étaient encore fumants et les cadavres àpeine enterrés, mais à moins s’en occuper, lorsque le bruit serépandit que l’âme d’un des malheureux Grecs était apparue à unvieux prêtre qui retournait à son cazal, situé dans undistrict de l’intérieur. Le prêtre suivait, disait-on, la route,monté sur son âne, chargé, selon les règles de prévoyanceecclésiastique, de fruits, de viandes et de poisson, laissantpendre les jambes de côté, et charmant l’ennui du chemin enpsalmodiant, d’une voix nasillarde, une chanson que sa nationalitépouvait seule recommander à un prêtre, et que tout Maltaisreconnaîtra à ce premier vers :
Ten en hobboc jaua calbi[13]
La monture du prêtre fit soudain un écart siinaccoutumé, qu’il jugea qu’il se passait derrière son dos quelquechose d’extraordinaire. Il se retourna aussitôt, et aperçut unhomme, ou plutôt un spectre, qui le couchait en joue, en lui criantd’arrêter. À cette vue et à ce cri, le bon curé, malgré son âge,retrouva toute la vigueur de sa jeunesse, et, se laissant glisser àbas de son âne, qui lui servait comme de rempart, placé qu’il étaitentre lui et le fantôme, il s’élança dans un petit bois, où il eutbientôt disparu, toujours courant, pour ne s’arrêter qu’au milieude ses paroissiens et sur la place de son village.
On devine quel crédit dut obtenir une pareillehistoire chez un peuple aussi superstitieux que les Maltais,Quoique cette manière de demander des prières ne fût pas cellequ’emploient habituellement les âmes en peine, on ne douta pointque cette variante n’eût sa cause dans l’état qu’avait exercé lecorps de son vivant. Le gouverneur anglais, peu crédule de sanature, eut seul quelque peine à ajouter foi au récit du bon curé.Il ordonna des recherches actives, afin de calmer les craintesqu’inspirait cette apparition. Un régiment reçut l’ordre de battrel’île, et, dans le creux d’un rocher, on découvrit sept hommes,qu’à leur uniforme on reconnut pour les sept Grecs du magasin àpoudre. Comment ils avaient échappé à l’explosion, c’est ce qui,peut-être, était plus miraculeux encore que l’apparition d’uneombre ; aussi, à peine arrêtés, furent-ils interrogés sur cepoint. Ils n’avaient aucun intérêt à rien taire ; etIremachos, qui avait conduit toute l’entreprise, n’hésita point àdonner, sur ce fait extraordinaire, toutes les explications qu’onlui demanda.
Du moment où Iremachos, enfermé dans lemagasin à poudre avec ses compagnons, avait été revêtu ducommandement, il avait conçu un plan d’évasion qui avait étécommuniqué à ses camarades et approuvé par eux. Dès lors, ilss’étaient mis à l’œuvre avec un courage, une patience et unedissimulation qui n’appartiennent qu’à leur race. De ce moment, pasune de leurs actions ne fut fortuite ou irréfléchie, et chaquemouvement, au contraire, fut un pas vers l’exécution du projetarrêté. En visitant toutes les constructions placées sous leurdépendance, Iremachos avait pensé que l’on pourrait, sans grandedifficulté, pratiquer une issue sur la mer en perçant le mur quibordait le rivage, et, en conséquence, ses compagnons et luis’étaient mis à la besogne. Ils trouvèrent la pierre plus tendre,et, par conséquent, la tâche plus facile encore qu’ils ne l’avaientespéré ; mais il était évident qu’en ne les voyant pointparaître le matin, on se mettrait en quête de ce qu’ils étaientdevenus ; et, comme l’île n’avait point d’endroits couverts,les soldats, auxquels le trou du mur indiquerait leurs traces, lesauraient bientôt retrouvés. Ce fut alors qu’Iremachos résolut defaire sauter la poudrière ; la brèche de la murailleparaîtrait causée par l’explosion ; puis, comme on supposeraitqu’ils en avaient été victimes, on s’occuperait d’abord du désastrequ’elle aurait causé dans le fort et dans la ville. Pendant cetemps, les fugitifs gagneraient l’extrémité de l’île, ettrouveraient bien, soit à l’ancre, soit en mer à quelque distancedu rivage, une barque qui les conduirait en Sicile. Comme on l’avu, ce plan avait été exécuté de point en point : lesprivations réelles avaient été exagérées, et ils avaient si bienjoué leur rôle, que les assiégeants avaient été complètement dupesdu stratagème. À l’heure fixée, ils descendirent de la plate-formeet se placèrent à l’extrémité du passage, après avoir établi unetraînée de poudre qui correspondait au magasin. Dès que le premiercoup de la cloche de Saint-Jean eut sonné, ils mirent le feu à lapoudre, et s’élancèrent dans la campagne par l’issue qu’ilsvenaient de percer. Leurs prévisions ne les avaient pastrompés : l’ouverture disparut en même temps que le mur oùelle était pratiquée, et chacun crut que ces malheureux Grecsavaient été dévorés par le volcan qu’ils avaient allumé eux-mêmes.Mais là s’arrêta leur fortune : ils furent trois jours sansapercevoir de barque ; enfin, le troisième jour, ils virent unsperonare[14] turc sur le rivage, et qu’ilsessayèrent de mettre à la mer. Au milieu de leur besogne, le patronles surprit, et donna, par ses cris, l’alarme au village. Lesfugitifs n’eurent que le temps de se jeter au milieu des rochersqui bordent la côte vers cette partie de l’île. Les jours suivantss’écoulèrent sans leur présenter aucun moyen d’évasion. Pendanttoute une semaine, ils ne vécurent que de quelques coquillagesramassés au bord de la mer, de racines et de feuilles, et cependantces privations, quelque dures qu’elles fussent, ne leur firentcommettre aucune violence, jusqu’au moment où, pressé par la faim,l’un d’eux voulut partager avec le vieux prêtre les provisionsqu’il rapportait du marché, tentative qui tourna si mal pour lui etses compagnons.
Ces malheureux rentrèrent dans la ville,encore tout ensanglantée du meurtre de leurs camarades, tropcertains du sort qui les attendait ; et cependant, malgréleurs visages hâves et décharnés, qui accusaient tout ce qu’ilsavaient souffert, leurs yeux brillaient encore de cette audace quifait de l’homme le fils du ciel, en prouvant qu’il peut commander àtout, même à la mauvaise fortune. Livrés, en arrivant, à une courmartiale, ils furent condamnés, après une procédure de quelquesheures, à cette mort qu’ils avaient si longtemps évitée par leuradresse, et ils la subirent avec le courage qu’ils avaientconstamment montré depuis le jour de leur insurrection.
Les Maltais avaient donc vu, la veille denotre arrivée, périr le dernier reste du malheureux régiment deFrohberg, et, comme je l’ai dit, l’impression avait été siprofonde, que nous en avions été frappés à notre entrée dans laville. Au reste, comme nous n’avions mis pied à terre que pourrenouveler l’eau, aussitôt notre provision faite, nous remontâmessur le Trident, et, comme le vent était favorable, le soirmême nous remîmes à la voile.
Nous continuâmes de marcher vent arrière toutela nuit et la journée du lendemain, sans qu’une seule fois M. Burkereparût sur le pont ; le soir, on releva le quart et onl’envoya coucher, comme d’habitude, dans la batterie de trente-six.Chacun était, depuis une heure à peu près, bercé dans son hamac parle roulis des vagues ioniennes, lorsqu’une balle siffla dans noscordages et troua la voile du petit foc ; elle fut suivieimmédiatement d’une autre balle, qui se fit jour à travers notrevoile de misaine l’homme de garde s’était endormi, sans doute, etnous avions rencontré un bâtiment qui nous mettait sa carte ;était-ce un vaisseau, une frégate, une chaloupe canonnière ?C’est ce que l’on ignorait complètement, vu l’obscurité de la nuit.Au moment où je m’élançais sur le pont, une troisième ballefrappait le cabestan. La première personne que je heurtai fut M.Burke, qui donnait quelques ordres contradictoires ; surpris àl’improviste sa voix n’avait pas sa fermeté accoutumée, et, pour laseconde fois, l’idée me vint que cet homme n’était pas réellementbrave, et que ce n’était que par un effet moral qu’il parvenait àse commander à lui-même. Je fus encore confirmé dans cette opinionen entendant, sur le gaillard d’arrière, la voix ferme et précisedu capitaine.
– Vite, à la manœuvre ! criait le vieuxloup de mer, qui, dans ces circonstances, retrouvait une énergieétrange. Sous les armes ! chacun à son poste ! Accrochezles hamacs ! Où est le gardien des signaux ? où est toutle monde ?
Il y eut un instant de tumulte que je renonceà décrire ; puis cette confusion s’organisa, et, en moins dedix minutes, tout le monde se trouva à son poste.
Pendant ce temps, nous avions fait unemanœuvre qui nous avait mis hors de la vue de l’ennemi ; mais,comme nous étions prêts à lui répondre, le capitaine ordonna delaisser porter droit sur lui. Au bout d’un instant, nous vîmespoindre dans la nuit ses voiles blanches, qui semblaient de légersnuages courant dans le ciel ; au même instant, il s’illuminad’une ceinture de flamme ; nous entendîmes craquer nos agrès,et quelques débris des vergues tombèrent sur le pont.
– C’est un brick ! cria le capitaine.Ah ! mon petit monsieur, je te tiens… Silence, avant etarrière ! Holà ! brick, continua-t-il avec sonporte-voix, qui êtes-vous ? Nous sommes le Trident,vaisseau de soixante-quatorze, de Sa Majesté Britannique.
Une voix, qui semblait être celle d’un espritde la mer, traversa, un instant après, l’espace à son tour.
– Et nous, le Singe, sloop de SaMajesté.
– Diable ! dit le capitaine.
– Diable ! répéta tout l’équipage.
Et chacun se mit à rire ; car, dans toutcela, il n’y avait eu personne de blessé.
Nous allions tirer sur les nôtres, comme ilsavaient tiré sur nous, sans la sage précaution du capitaine ;et, probablement, nous ne nous serions reconnus qu’à l’abordage, encriant hourra ! dans la même langue. Le capitaine duSinge vint à bord, et nous fit ses excuses, qui furentacceptées autour d’une table à thé. Pendant ce temps, les hamacsredescendirent, les signaux disparurent, les canons retournèrent àleur place, et la partie de l’équipage qui n’était pas de quartreprit tranquillement son sommeil interrompu.
À peine étions-nous dans le port de Smyrne etavions-nous fait nos signaux de reconnaissance, que notre consulnous fit remettre une lettre par un canot. Cette lettre nousprévenait que, si notre destination était pour Constantinople, nousétions invités à y transporter un Anglais de distinction, porteurd’une invitation des lords de l’amirauté à tout vaisseau anglais enstation dans le Levant de le prendre à son bord, lui et sa suite.Le capitaine fit répondre qu’il était prêt à recevoir son noblepassager, mais que celui-ci eût à se dépêcher, attendu qu’iln’avait jeté l’ancre que pour savoir s’il y avait quelque ordre dugouvernement qui le concernât, et qu’il comptait partir le mêmesoir.
Vers les quatre heures, une barque se détachadu rivage et rama dans la direction du Trident ; ellenous amenait notre passager, deux de ses amis et un domestiquealbanais. En mer, le moindre événement est un sujet de curiosité etde distraction ; aussi tout l’équipage était-il sur lespassavants pour recevoir nos hôtes. Celui qui monta le premier,comme si cette distinction eut été chez lui un droit, était un beaujeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, au front hautain, auxcheveux noirs et bouclés, aux mains de femme. Il était vêtu d’ununiforme rouge, orné de broderies et d’épaulettes de fantaisie, etportait un pantalon de peau collant avec des bottespar-dessus ; tout en montant l’échelle, il donna, en grecmoderne, qu’il parlait fort couramment, quelques ordres à sondomestique. Dès le premier instant où je l’avais aperçu, mes yeuxn’avaient pu se détacher de lui ; je me souvenais vaguementd’avoir vu cette figure si remarquable, sans pouvoir cependant merappeler où je l’avais vue, et le son de la voix ne fit que meretrouver dans cette conviction. En arrivant sur le pont, lepassager salua les officiers en se félicitant de se retrouver,après un an d’absence, au milieu de ses compatriotes. M. Burkerépondit avec sa froideur habituelle à cette politesse, et, commeil en avait reçu l’ordre, conduisit les nouveaux venus dans lacabine du capitaine. Un moment après, M. Stanbow monta avec eux surla dunette, et trouvant là rassemblé le corps entier des officiers,il s’avança vers nous, tenant par la main le jeune homme vêtu d’unhabit rouge.
– Messieurs, nous dit-il, j’ai l’honneur devous présenter lord Georges Byron et ses deux amis, les honorablesMM. Hobhouse et Ekenhead. Je n’ai pas besoin de vous recommanderd’avoir pour lui tous les égards dus à son talent et à sanaissance.
Nous nous inclinâmes. Je ne m’étais pastrompé : le noble poète était le jeune homme que j’avais vusortir enfant du collège d’Harrow-sur-la-Colline, le jour où j’yentrais, et dont, depuis ce temps, j’avais souvent entendu parler,parfois d’une manière étrange, et presque toujours d’une manièrediverse.
Au reste, lord Byron était, à cette époque,plus connu par ses bizarreries que par son talent ; on citaitde lui vingt traits plus singuliers les uns que les autres, quipouvaient aussi bien appartenir à un fou qu’à un homme de génie. Ilse vantait de n’avoir jamais eu que deux amis, Mathew et Long, quitous deux s’étaient noyés. Cela ne l’avait pas empêché de continuerà se livrer avec fureur à l’exercice de la natation ; aureste, il passait une partie de son temps à faire des armes et àmonter à cheval. Ses orgies du château de Newstead étaient célèbresdans toute l’Angleterre, et par elles-mêmes et par la société quelui et son ours y recevaient, et qui se composait de jockeys, deboxeurs, de ministres et de poètes, qui, vêtus de robes de moines,avaient pris l’habitude de passer toutes les nuits à boire dubordeaux et du champagne dans le crâne d’un vieil abbé monté encoupe. Quant à ses vers, il n’en avait encore publié que le volumeintitulé Heures d’oisiveté, dont les meilleures pièces,déjà remarquables par leur grâce et leur forme, étaient bien loind’annoncer cependant les éblouissantes merveilles de poésie quedepuis il versa sur le monde. Aussi ce volume avait-il étécruellement critiqué par la Revued’Édimbourg, et cette critique avait d’abord abattu lenoble poète au point de faire croire à un de ses amis, qui entraitchez lui au moment où il achevait de la lire, qu’il était malade ouqu’il venait de lui arriver quelque grand malheur. Mais presqueaussitôt la réaction s’opéra ; l’auteur blessé par la critiquerésolut de se venger par la satire. Sa fameuse Épître auxcritiques écossais parut, et le poète fut soulagé ; puis,sa vengeance accomplie, lassé de tout, après avoir attenduinutilement que ceux qu’il avait cruellement insultés vinssent luidemander raison, il avait quitté l’Angleterre, avait visité lePortugal, l’Espagne, Malte, où il avait pris querelle avec unofficier de l’état-major du général Oakes, qui, au moment où ill’attendait sur la plage avec ses deux témoins, lui avait faitfaire des excuses ; de là, il était remonté aussitôt sur sonvaisseau, et était parti pour l’Albanie, où il était arrivé aprèshuit jours de traversée, disant adieu à la vieille Europe et auxlangues chrétiennes ; il avait fait cent cinquante milles pouraller saluer, à Tebelin, le fameux Ali-Pacha, qui, sachant d’avancequ’un Anglais de distinction devait le venir visiter, avait laissédes ordres pour qu’on lui préparât un palais, et pour qu’on mît àsa disposition des armes et des chevaux.
À son retour, Ali s’était empressé de lerecevoir avec des honneurs tout particuliers et une affectionextrême. Peut-être le terrible pacha, qui reconnaissait l’homme derace à ses cheveux frisés, à ses oreilles petites et à ses mainsblanches, avait-il aussi des signes pour reconnaître l’homme degénie. Quoi qu’il en soit, son amitié pour lord Byron, qu’il avaitprié de le considérer comme un père, et qu’il appelait son fils,était si grande, qu’il lui envoyait vingt fois par jour dessorbets, des fruits et des confitures. Enfin, après un mois deséjour à Tebelin, Byron était parti pour Athènes ; arrivé dansla capitale de l’Attique, il avait pris un logement chez la veuvedu vice-consul, mistress Theodora Macri, à la fille aînée delaquelle il adressa, en quittant la ville de Minerve, le chant quicommence par ces mots : « Vierge d’Athènes, avant de nousséparer, rends-moi, oh ! rends-moi mon cœur. » Enfin, ilétait parti pour Smyrne et y avait achevé, dans la maison du consulgénéral, où nous l’avions pris, les deux premiers chants deChilde-Harold, commencés cinq mois auparavant àJanina.
Dès le jour de son arrivée à bord, j’avaisrappelé à lord Byron la circonstance de sa sortie du collèged’Harrow, et, comme un des caractères de son esprit était lareligion des premiers souvenirs, il avait longtemps causé avec moides maîtres, de Wingfild, qu’il avait connu, et de Robert Peel, quiétait son ami. Ce fut, du reste, pendant les premiers jours denotre connaissance, le seul sujet de nos conversations. Nousparlâmes ensuite de sujets généraux, et je lui racontai l’aventuredu malheureux David et la révolte du régiment de Frohberg, qu’ilconnaissait en masse, mais dont aucun détail ne lui étaitparvenu ; enfin nous en arrivâmes aux conversations intimes,et comme je n’avais pas grand’chose à lui dire de moi, ellesroulaient le plus ordinairement sur lui.
Autant que j’en pus juger dans ces heuresd’abandon, le caractère du noble poète était un mélange desentiments opposés et souvent extrêmes : orgueilleux de sanaissance, de sa beauté tout aristocratique, de son adresse auxexercices du corps, il parlait presque toujours de ses prouesses deboxeur ou de maître d’armes, rarement de son génie. Dès cetteépoque, quoiqu’il fût fort maigre, la crainte d’engraisser letourmentait ; peut-être voulait-il avoir ce trait deressemblance avec Napoléon, dont il était fort enthousiaste à cetteépoque, et dont il imitait la signature par les deux initiales deson nom de baptême et de son nom de famille, N. B., Noël Byron. Ilavait conservé, de ses lectures d’Young, un amour des impressionsfunèbres qui, appliqué à la vie antipoétique des sociétés modernes,avait quelquefois son côté ridicule ; il le sentait lui-mêmeet parlait quelquefois, en haussant les épaules, de ces fameusesnuits de Newstead, où lui et ses amis avaient essayé de ressusciterà la fois les compagnons de Henri V et les brigands de Schiller.Comme, au fond du cœur cependant, il avait besoin de ce merveilleuxque lui refusait la civilisation, il l’était venu chercher surcette terre des vieux souvenirs, au milieu de ces populationserrantes, au pied de ces montagnes aux noms sublimes quis’appellent l’Athos, le Pinde et l’Olympe. Là, il semblait à sonaise, l’air qu’il respirait était celui qui convenait à sapoitrine ; il avait semé sur son chemin juste assez de dangerspour tenir constamment éveillés la curiosité et le courage. Aussi,depuis son départ d’Angleterre, il vivait, disait-il, commemarchait notre vaisseau, toutes voiles dehors.
Après moi, l’être vivant de tout l’équipagequ’il avait pris le plus en affection était l’aigle que j’avaisblessé à Gibraltar, et qui se tenait presque toujours perché sur lebord de la chaloupe amarrée au pied du grand mât. Depuis l’arrivéede lord Byron à bord du Trident, il s’était fait un grandchangement dans l’ordinaire de Nick ; c’était le noble lordqui s’était chargé de fournir aux besoins de son appétit et de luiservir lui-même ses repas, qui se composaient maintenant de pigeonset de poules, tués d’abord par le cuisinier et loin des yeux delord Byron, qui ne pouvait souffrir de voir égorger un animalquelconque. Il me raconta qu’en allant à la fontaine de Delphes, ilavait vu, ce qui est fort rare, une troupe de douze aigles prendreleur essor, et que ce présage, qui lui était accordé sur lamontagne consacrée au dieu de la poésie, lui avait donnél’espérance que la postérité le saluerait poète, comme avaientsemblé le faire ces nobles oiseaux. Au bord du golfe de Lépante,près de Vostizza, il avait tiré aussi sur un aiglon qu’il avaitblessé, mais qui, malgré ses soins, était mort quelques joursaprès. De son coté, Nick paraissait fort reconnaissant desattentions que lui prodiguait son pourvoyeur, et, dès qu’ill’apercevait, il jetait un cri de joie et battait de l’aile. Aussilord Byron le touchait-il avec une confiance que ne partageaitpersonne, et jamais Nick ne lui fit la moindre égratignure. Cetteconduite, à ce que prétendait le noble poète, était la plus sûre àtenir vis-à-vis des animaux sauvages ou féroces. Ce procédé luiavait réussi pour Ali-Pacha, pour son ours et pour son chienBoastwain, qui était mort de la rage sans qu’il eût cessé de lecaresser et de lui essuyer avec ses mains nues la bave mortelle quicoulait de sa gueule.
L’homme auquel lord Byron me paraissait leplus ressembler de caractère était Jean-Jacques Rousseau. Je mehasardai un jour à le lui dire, et je vis, à l’empressement aveclequel il se mit à repousser cette prétendue ressemblance, que leparallèle ne lui était pas agréable. Au reste, me disait-il, jen’étais pas le premier qui lui eût fait un pareil compliment ;et il appuya sur ce mot, sans donner cependant à son accent unesignification précise. Comme je vis que la discussion allaitprobablement faire jaillir quelque trait de caractère, je persistaidans mon opinion.
– Au reste, me dit-il, mon jeune ami, vousvoilà atteint d’une maladie que je communique, à ce qu’il paraît, àtout ce qui m’entoure. On ne m’a pas plus tôt vu qu’on mecompare ; chose fort humiliante pour moi, puisque la premièreprobabilité qui ressort de là est que je n’ai pas assezd’originalité pour être moi même. Je suis l’homme du monde qu’on ale plus comparé. On m’a comparé à Young, à l’Arétin, à Timond’Athènes, à Hopkins, à Chénier, à Mirabeau, à Diogène, à Pope, àDryden, à Burns, à Savage, à Chatterton, à Churchill, à Kean, àAlfieri, à Brummel, à un vase d’albâtre éclairé en dedans, à unefantasmagorie et à un orage. Quant à Rousseau, c’est peut-êtrel’homme auquel je ressemble le moins. Il écrivait en prose, j’écrisen vers ; il était du peuple, je suis de l’aristocratie ;il était philosophe, je déteste la philosophie ; il publia sonpremier ouvrage à quarante ans, j’ai écrit le mien àdix-huit ; son premier ouvrage lui valut les applaudissementsde tout Paris, le mien m’a valu la critique de toutel’Angleterre ; il s’imaginait que tout le monde conspiraitcontre lui, et, à la manière dont tout le monde me traite, ceserait à croire que le monde s’imagine que c’est moi quiconspire ; il aimait la botanique par science, je n’aime lesfleurs que par instinct ; il avait une mauvaise mémoire, j’enai une excellente ; il composait avec peine, j’écris sans unerature ; il ne sut jamais monter à cheval, ni faire des armes,ni nager : je suis un des meilleurs nageurs qui existent,assez fort sur l’escrime, surtout quand je manie laclaymore[15] ; bon boxeur, et la preuve, c’est,qu’un jour, chez Jackson, j’ai renversé Purling et lui ai démis larotule ; enfin je suis cavalier passable, quoique asseztimide, ayant eu une côte enfoncée dans mon cours de voltige. Vousvoyez bien que vous êtes fou, et que je ne ressemble en rien àRousseau.
– Mais, lui répondis-je, Votre Seigneurie neparle là que de contrastes extérieurs, non des rapprochements quel’on peut fonder sur des rapports d’âme et de talent.
– Ah ! pardieu ! s’écria-t-il, jeserais curieux de connaître ceux-là, monsieur John.
– Puis-je vous les dire sans crainte de vousblesser ?
– Dites, dites.
– Eh bien, la réserve habituelle de Rousseau,son peu de foi dans l’amitié, sa défiance des hommes, son dédainpour la justification intime et sa disposition à prendre le publicen masse pour confident, ont certainement quelque rapport avec lamarche de votre génie. Enfin Rousseau a écrit ses Confessions,espèce de statue de lui-même qu’il a exposée sur le piédestal deson orgueil, au grand jour de la publicité ; et vous venez deme lire deux chants de Childe-Harold qui m’ont bien l’aird’être un buste ébauché de l’auteur des Heures d’oisivetéet de l’Épître aux critiques écossais.
Lord Byron réfléchit quelquesminutes :
– Au fait, dit-il en souriant, vous pourriezbien être celui de tous mes juges qui s’est approché le plus de lavérité ; et, dans ce cas, elle n’a rien que de flatteur.Rousseau était un grand homme, et je vous remercie, monsieur John.Vous devriez tâcher d’écrire dans une revue, cela me donneraitl’espoir d’être jugé, une fois par hasard, selon mes mérites.
Toute cette conversation, qui était pour moid’un immense intérêt, se tenait au milieu du plus beau pays dumonde, pendant que nous voguions à travers ces milliers d’îlesjetées, comme des corbeilles de fleurs, sur la mer qui vit naîtreVénus. Au bout de quelques jours, quoique nous eussions le ventcontraire, nous avions côtoyé Scio, la terre des parfums, et doubléMételin, l’ancienne Lesbos ; enfin, une semaine après notredépart de Smyrne, nous découvrîmes la Troade, avec Ténédos, sasentinelle avancée, et nous vîmes s’ouvrir le détroit auquelDardanus a donné son nom. Nous étions en admiration devant lemagnifique paysage qui se déployait sous nos yeux, lorsqu’un coupde canon parti du fort vint nous tirer de notrecontemplation ; une frégate turque nous héla, et deux canotsmontés par quelques soldats et un officier s’approchèrent de notrebâtiment pour s’assurer si nous n’étions pas un vaisseau russenaviguant sous les couleurs d’Angleterre. Nous justifiâmes de notrecommission ; mais nous n’en reçûmes pas moins l’invitationd’attendre à l’entrée du détroit un firman[16] de laPorte[17] qui nous autorisât à approcher de lacité sacrée. Nous nous soumîmes à cette formalité, quelquedésobligeante qu’elle nous parût ; deux personnes, au reste,étaient enchantées de ce retard : c’étaient lord Byron et moi.Il sollicita la permission de descendre à terre ; je réclamaile commandement de la barque qui devait l’y conduire, et, leconsentement du capitaine ayant été facilement obtenu, nousrésolûmes, dès le lendemain, de visiter les champs où futTroie.
À peine lord Byron eut-il mis le pied sur labarque, qu’il me pria, dans son impatience, de faire prendre à lavoile le plus de vent possible ; je lui fis remarquer que, surcette mer aux lames courtes et où se fait ressentir encore lecourant du détroit, il nous exposait à chavirer. Il me demandaalors si je ne savais pas nager. Comme je vis dans cette demandeune espèce de doute sur mon courage, j’invitai, pour toute réponse,le noble lord à ôter son habit pour être moins gêné en casd’accident, et j’exposai au vent jusqu’au dernier pouce de toile.Contre mon attente, et grâce à l’adresse du timonier, la petiteembarcation, voguant, se culbutant, soulevant sa proue, montrant saquille, nous débarqua sains et saufs derrière le promontoire deSigée, appelé aujourd’hui le cap Janissaire.
En un instant, nous fûmes tous au haut de lacolline où la tradition place les restes d’Achille, et dont, parvénération, Alexandre, lors de son expédition dans l’Inde, fittrois fois le tour, le corps nu et la tête couronnée de fleurs. Àquelques toises de cette prétendue tombe, on distinguait les ruinesd’une ville, qu’un moine grec ne manqua pas de nous désigner commeles restes de Troie ; mais, malheureusement pour lui, du lieuoù nous étions nous apercevions la vallée où cette ville devaitêtre située entre le mont Ida et les montagnes de Kifkalasie. Aufond de cette vallée coule un ruisseau qui n’est autre que lefameux Scamandre, qu’Homère, sous le nom de Xanthus, place au rangdes dieux ; un peu au-dessus d’un village appelé Enai, leSimoïs vient le joindre, et alors seulement, grâce cette réunion,il prend l’apparence d’un fleuve. Nous nous dirigeâmes vers cettevallée, où nous fûmes arrivés en moins d’une demi-heure ; lordByron s’assit sur un fragment de rocher, MM. Ekenhead et Hobhousese mirent à chasser des bécassines, comme ils auraient pu fairedans les marais de Cornouailles, et moi, je m’amusai à mesurer legéant homérique en sautant par-dessus. Au bout d’une heure, lordByron était plus incertain que jamais sur l’endroit positif oùétait située la ville de Priam, MM. Hobhouse et Ekenhead avaienttué une vingtaine de bécassines et trois façons de lièvres assezsemblables à ceux d’Europe, et moi, j’étais tombé trois fois, nonpas dans l’eau, mais dans cette vénérable vase qui servaitautrefois de couche aux jeunes filles qui venaient offrir leurspremières faveurs au fleuve.
Nous nous réunîmes alors, et, comme lord Byronavait résolu de suivre les rives du Scamandre jusqu’à l’endroit oùil se jette dans la mer, nous nous remîmes en route, après avoirpris toutefois la précaution de faire dire à la barque de suivre lacôte et de nous attendre au cap Yénihisari. À Bornabachi, nousfîmes halte pour déjeuner ; puis nous repartîmes, et, uneheure après, nous étions au bord du détroit, à l’endroit même où ilse resserre entre le nouveau château d’Asie et le cap Grec. Arrivélà, l’envie prit à lord Byron de renouveler l’exploit de Léandre,et de traverser à la nage le détroit, qui peut avoir en cet endroità peu près une lieue de largeur. Nous essayâmes de le dissuader decette folie ; mais tout ce que nous pûmes dire ne servit qu’àle faire persister davantage dans sa résolution, qu’il auraitprobablement abandonnée comme une plaisanterie, si nous ne l’avionspas contredite ; car la force de volonté, chez lord Byron,avait quel que chose de l’entêtement d’un enfant ou d’une femme. Aureste, cette persévérance constituait une partie de son génie. Onlui refusait le talent de versificateur, il s’obstina, et devintpoète ; la nature l’avait créé estropié, il lutta contre cettedifformité, et passa pour un des plus beaux hommes de son temps.Nous lui faisions observer qu’il avait chaud, qu’il venait dedéjeuner et que le courant était rapide ; peu s’en fallutqu’il ne se jetât à l’eau tout couvert de sueur et sans attendreune minute. Faire changer d’avis à lord Byron, c’était essayer desoulever une montagne et de la transporter d’Asie en Europe.
Cependant, à force de prières, j’obtins de luiqu’il attendrait que la barque fût arrivée : j’y trouvais undouble avantage, celui de lui laisser le temps de se refroidir etde digérer, et celui de pouvoir l’accompagner à quelques pas, cequi ôtait à l’entreprise tout danger réel. Je montai, enconséquence, sur le point le plus élevé de la côte, et, comme labarque était à son poste, je lui fis signe d’arriver. Lorsque jerevins, lord Byron était déjà tout nu ; dix minutes après, ilétait à la mer, et je le suivais à la distance de dix pas. Pendanttrois quarts d’heure, à peu près, la chose alla à merveille, et ilfit, sans trop dévier de son chemin, les deux tiers de laroute ; mais alors je m’aperçus, à la manière dont il élevaitla poitrine presque entièrement au-dessus de l’eau, qu’ilcommençait à se fatiguer. Je le lui dis, et voulus ramer de soncôté ; mais il me fit signe de la tête de m’éloigner. J’obéisjuste ce qu’il fallait pour le satisfaire, mais sans le perdre devue un instant. Au bout d’une centaine de brasses, sa respirationdevint bruyante, et, sans rien lui dire, je me rapprochaiinsensiblement de lui. Bientôt ses membres se raidirent, et iln’avança plus que par secousse ; enfin, deux fois l’eau luipassa sur la tête, et, à la troisième, il appela au secours. Nouslui tendîmes un aviron qu’il saisit, et en un instant nous l’eûmestiré dans la barque.
C’est alors que se montra toute la puérilitéde son caractère : il était abattu comme d’un malheur, ouplutôt honteux comme d’une défaite. Sa lèvre supérieure se relevaitavec une expression de bouderie étonnante, et il ne nous dit pas unmot pendant que nous le ramenions à bord.
Au reste, il ne se tint pas pour battu ;il attribuait avec raison sa mésaventure à la rapidité du courant,et pensa que, s’il choisissait un endroit moins resserré, ladistance serait plus grande, il est vrai, mais la difficulté moinsforte. Il fut donc résolu que, le lendemain, nous irions à Abydos,et que lord Byron renouvellerait son entreprise, à l’endroit mêmeoù Léandre avait si souvent accompli la sienne. Cette résolutionprise, nous revînmes au vaisseau.
Le lendemain, nous étions à terre au point dujour. Nous prîmes des chevaux au petit village de Renne-Keni, et,formant une cavalcade digne de figurer sur les boulevards de Paris,ou dans la rue du Corso, un jour de carnaval, nous laissâmes ànotre gauche les moulins, les cabanes et les fontaines qui bordentla rive, pour remonter la côte d’Asie. Le temps était chaud,quoique nous fussions arrivés au commencement de l’hiverd’Europe ; une poussière enflammée, qui semblait un tourbillonde cendre rouge, se levait sous les pieds de nos chevaux, et nousfaisait ardemment désirer d’atteindre un bois de cyprès quis’élevait près de la route, plein d’ombre et de verdure, lorsque,en arrivant à deux cents pas, à peu près, de ce bois, undétachement de cavaliers turcs en sortit tout à coup et se rangeaen bataille. Des cris gutturaux, qu’il eut été difficiled’attribuer à des gosiers humains, si nous n’avions pas vu aussidistinctement ceux qui les poussaient, nous saluèrent d’un quivive ? que personne de nous ne put comprendre, et auquel,par conséquent, personne ne répondit. Nous nous regardionsincertains sur ce que nous devions faire, lorsque lord Byron donnal’exemple, en mettant son cheval au galop et en s’avançant sur lebois, dont il paraissait tout à fait décidé à disputer lajouissance à ses possesseurs. À ce mouvement hostile, tous lessabres furent tirés du fourreau, et les pistolets des ceintures.Lord Byron venait d’en faire autant, lorsque notre guide se jetaau-devant de son cheval et l’arrêta ; puis, courant à toutesjambes et seul vers les Turcs, il leur expliqua que nous étions desvoyageurs anglais, et que nous visitions la Troade dans lesintentions les plus pacifiques. Ces messieurs nous avaient prispour des Russes, la Porte étant en guerre, en ce moment, avec laRussie. Comment nous étions venus des faubourgs de Moscou audétroit des Dardanelles, voilà ce qu’ils ne s’étaient pas donné lapeine de se demander à eux-mêmes. Une pareille demande eût exigéquelques secondes de réflexion, et un Turc rêve toujours, mais neréfléchit jamais.
C’était, au reste, une scène admirablementguerrière et poétique, que cet escadron turc se préparant àcombattre. Comme les animaux féroces, ils semblaient respirer lesang ; leurs épaisses moustaches se hérissaient ; au lieude rester silencieux, impassibles et froids, comme ces murailleshumaines qui forment nos armées d’Occident, ils faisaient piafferleurs chevaux et semblaient s’exciter, comme fait, dit-on, le lionen rugissant et en battant ses flancs avec sa queue. Au reste, cesvestes couvertes d’or, ces turbans mobiles, ces chevaux arabes avecleurs housses de velours, donnaient, sous le rapport de l’effetpittoresque, une merveilleuse supériorité à cette troupe sur lesplus beaux régiments français ou anglais que nous eussions jamaisvus. Pendant ce moment d’hésitation, dont nous ignorions encorequelle serait l’issue, je jetai les yeux sur lord Byron. Quoiqueses joues fussent fort pâles, ses yeux étincelaient, et ses lèvrescrispées laissaient apercevoir deux rangées de dents magnifiques.On voyait que le loup scandinave n’aurait pas été fâché d’en veniraux coups avec les tigres d’Orient. Heureusement, il n’en fut pasainsi. Notre guide fit entendre raison à l’officier turc, lessabres se replongèrent dans le fourreau, les pistolets rentrèrentdans leur ceinture, et les moustaches hérissées et menaçantes secouchèrent insensiblement le long des lèvres. On nous fit signed’avancer, et en un instant nous nous trouvâmes amicalement mêlés àceux que, cinq minutes auparavant nous regardions comme desennemis.
Lord Byron avait bien raison de tenir à sereposer dans le bois : il y régnait une fraîcheur délicieuse,entretenue par un petit ruisseau qui le traversait comme un filetd’argent. Nous nous assîmes au bord de ce fleuve sans nom, qui vaorgueilleusement se jeter dans la mer, comme un Rhône ou un Danube,et nous tirâmes les provisions du panier. Elles consistaient envins de Bordeaux et de Champagne, et en un pâté colossal, fait avecle gibier tué la veille. Je ne me rappelle pas avoir fait, dans unplus beau site et en meilleure compagnie, un plus merveilleuxdéjeuner. Lord Byron était d’une humeur charmante. Il nous racontatout son séjour à Tebelin, ses relations avec Ali, comment celui-cil’avait pris dans une affection étrange ; il finit parm’offrir, pour Ali, des lettres que j’acceptai à tout hasard, sansprésumer qu’elles me seraient jamais utiles, et bien plutôt pouravoir un autographe de notre poste qu’une recommandation pour levieux pacha.
Aussitôt le repas terminé, nous nous remîmesen route, et, au bout de deux heures, nous étions dans un misérablevillage que son passé mythologique soutient seul, en y amenant detemps en temps quelques voyageurs curieux ou quelques amantsintrépides. À notre grand étonnement, nous y trouvâmes un consulanglais. Ce consul anglais était un juif italien, marié à uneGrecque épirote. Soit dénuement réel, ce qui est assez improbable,la Grande-Bretagne laissant rarement ses agents dans le besoin,soit saleté native, ce malheureux n’était vêtu que de haillons, etces haillons étaient couverts eux-mêmes des insectes les plusimmondes, qui paraissaient y vivre dans une tranquillité quifaisait le plus grand honneur à la religion pythagoricienne de leurhôte. Nous échappâmes aussi vite que possible aux civilités dontnous accablait notre représentant, et nous nous rendîmes au bord dela mer, où devait être faite la deuxième épreuve. Cette fois, M.Ekenhead tentait l’entreprise avec lord Byron. J’avais grande enviede me mettre aussi de la partie ; la chose ne me paraissaitpas très difficile, vu que la distance n’est guère, d’Abydos àSestos, que d’un mille et demi ; mais je devais veiller, de lachaloupe, sur la vie de mes deux nobles compatriotes, et laresponsabilité était trop grande pour me permettre d’agirlégèrement.
Tous deux nageaient bien, et, quoique lordByron fût réellement plus fort dans cet exercice que M. Elkenhead,celui-ci, au premier coup d’œil, semblait avoir lasupériorité : cela tenait au défaut de conformation du pied delord Byron, qui ne lui permettait pas de repousser l’eau d’unemanière parfaitement égale, et le faisait à la longue légèrementdévier de sa route, même dans une eau calme, à plus forte raisondans un courant. Comme la veille, je le suivais à trois distancesde rames ; mais, cette fois, soit qu’il fût excité parl’émulation, soit qu’effectivement le courant fût moins rapideau-dessus des Dardanelles qu’au-dessous, il gagna l’autre rive enune heure dix-huit minutes ; il est vrai qu’il dévia au pointde n’aborder que trois milles au-dessous de l’endroit qu’il voulaitatteindre. M. Ekenhead avait atteint le bord huit minutes avantlui. Quant à nous, comme nous ne pouvions toucher la terre d’Europesans enfreindre les lois turques, nous nous tînmes à une portée defusil de la côte.
Lord Byron, mal remis de sa tentative de laveille, était tellement harassé en touchant le bord, qu’il restaétendu sur le sable, presque sans connaissance. Un pauvre pécheurqui raccommodait ses filets, et qui, de temps en temps, avait levéles yeux sur ces deux hommes, dont il ne pouvait comprendrel’intention, vint à lui quand il le vit ainsi haletant, et luioffrit de venir prendre quelque repos dans sa cabane. J’ai déjà ditque Byron parlait le romaïque[18] :il comprit donc l’offre qui lui était faite, et répondit, dans lamême langue, qu’il l’acceptait. M. Ekenhead désirait rester près delui ; mais Byron ne voulait pas renoncer à ce qu’offraitd’aventureux la situation : il exigea que son ami le laissâtseul. Je fis un paquet de ses habits, que J’attachai sur ma tête,et, me mettant à l’eau à mon tour, j’allai les lui porter ;puis, nous revînmes avec M. Ekenhead, qui, de son côté, était sifatigué, qu’à peine il put nager jusqu’à la barque, quoiqu’elle nefût éloignée que de trois cents pas. Comme nous y remontions, lordByron nous cria de ne pas être inquiets de lui, si nous ne levoyions pas revenir le lendemain.
Le Turc n’avait aucune idée du rang ni del’importance de son hôte, ce qui ne l’empêcha point d’avoir pourlui tous les soins que lui commandait l’hospitalité, la seuledéesse antique qui soit restée debout en Orient des six milledivinités de l’Olympe. Au reste, lui et sa femme firent si bien,qu’au bout de cinq jours, il fut complètement rétabli ; alorsil résolut de profiter d’une barque qui retournait à Ténédos, pourrejoindre le vaisseau. Au moment de partir, son hôte lui donna ungrand pain, un fromage et une outre remplie de vin ; il leforça d’accepter quelques pièces de monnaie, dont chacune avait àpeu près la valeur de vingt centimes, et lui souhaita un bonvoyage. Byron reçut, comme un don sacré, tout ce que lui offrait lepauvre Turc, et se borna à lui faire un simple remerciement ;mais à peine arrivé sur le vaisseau, où nous commencions à êtrefort inquiets de lui, il expédia son fidèle Stéfano, le serviteurmême qui lui avait été donné par Ali-Pacha, pour aller, de sa part,porter au pécheur un assortiment de filets, un fusil de chasse, unepaire de pistolets, six livres de poudre et douze aunes d’étoffe desoie pour sa femme. Tout cela fut remis le jour même à ce bravehomme, qui ne pouvait comprendre qu’on fit un aussi riche présentpour une aussi pauvre hospitalité. Aussi, le lendemain, lemalheureux, ne voulant pas laisser son hôte sans remerciement pourtoutes les belles choses qu’il lui avait envoyées, sedétermina-t-il à traverser à son tour l’Hellespont ; il lançadonc sa barque et gagna le large ; mais, comme il arrivait aumilieu du canal, il s’éleva un coup de vent terrible qui le fitchavirer, et, comme il était moins bon nageur que lord Byron et M.Elkenhead, il se noya avant de gagner le bord.
Nous apprîmes cette triste nouvelle deux joursaprès, et lord Byron en éprouva une douleur profonde. Il envoyaaussitôt cinquante dollars à la pauvre veuve, avec son adresse àLondres, le tout écrit en romaïque, en lui faisant dire, qu’entoute circonstance, elle pouvait compter sur lui. Il voulait aller,en personne, la visiter le lendemain ; mais, le soir même,nous reçûmes le firman tant attendu, qui nous ouvrait enfin lepassage des Dardanelles ; comme il avait mis huit jours àvenir, le capitaine était pressé de regagner le temps perdu. Nousappareillâmes donc à l’instant, et, le surlendemain, vers troisheures de l’après-midi, nous jetions l’ancre devant la pointe duSérail.
Pendant ces deux jours de navigation, l’Asie,à notre droite, et l’Europe, à notre gauche, avaient déployé un sisplendide tableau, que nous fûmes tentés de nous demander, enarrivant à la pointe du Sérail, où était cette magnifiqueConstantinople tant vantée par les voyageurs, et qui dispute augolfe de Naples la royauté pittoresque du monde. Mais, quand, pourconduire le capitaine à l’ambassade anglaise, située dans lefaubourg de Galata, nous eûmes passé du vaisseau dans la yole, et,doublant la pointe du Sérail, longé la Corne d’or, la villeimpériale se déroula enfin à nos yeux, sur le penchant de sa vastecolline, avec son amphithéâtre de maisons, ses palais aux dômesdorés, ses cimetières, dont un sombre bois de cyprès ombrage lessépultures, et nous reconnûmes alors la belle courtisane d’Orient,qui rendit Constantin infidèle à Rome, en l’enchaînant, comme eûtfait une néréide, avec l’écharpe azurée de ses eaux.
Il n’eût point été prudent, à cette époque, detraverser les rues de Galata sans être accompagné d’unegarde ; aussi M. Adair, qui connaissait déjà notre arrivée,avait-il envoyé au-devant de nous un janissaire[19],dont la présence indiquait que nous étions sous la protection dusultan. Dans ce pays, où tout le monde est armé, jusqu’aux enfants,les rixes sont fréquentes et se vident sur-le-champ ; lajustice intervient presque toujours trop tard, pour qu’elle puissefaire autre chose que venger la mort de la victime : il étaitdonc important, dans le moment d’irritation où se trouvaitConstantinople à l’égard des Grecs et des Russes, de nous désignerbien clairement comme appartenant à une nation amie.
Nos marins restèrent dans la chaloupe, sous lasurveillance de James, et M. Stanbow, lord Byron et moi, nous nousacheminâmes vers l’ambassade. À moitié chemin, à peu prés, noustrouvâmes la rue tellement encombrée, que nous n’aurions su commentnous ouvrir un passage, si notre janissaire, qui portait un bâton àla main, n’eût frappé sur cette muraille humaine avec tant de forceet de persistance, qu’il parvint à y pratiquer une brèche. Cetteagglomération était causée par un Grec que l’on conduisait ausupplice, et qui traversait la grande rue entre deuxbourreaux ; nous arrivâmes juste pour le voir passer. C’étaitun beau vieillard à la barbe blanche, qui marchait d’un pas graveet assuré, regardant sans crainte et sans orgueil toute cettepopulace qui le poursuivait de ses cris et de ses malédictions.Cette vue nous impressionna tous fortement, mais surtout lordByron, qui demanda aussitôt à notre interprète si, parl’intervention de l’ambassadeur, ou en payant une forte somme, onne pourrait pas sauver ce malheureux ; mais l’interprète, d’unair effrayé, mit un doigt sur sa bouche, en faisant signe au nobleponte de garder le silence. Cette recommandation, si pressantequ’elle fût, ne put empêcher lord Byron, lorsque le vieillard passadevant lui, de lui crier, en romaïque : Courage,martyr ! À cette voix consolatrice, le Grec se retourna,et, à défaut des mains, levant les yeux au ciel, il indiqua qu’ilétait préparé à mourir. Au même moment, un autre cri se fitentendre derrière une jalousie en face de nous ; des doigtspassèrent à travers le treillage qu’ils ébranlèrent un instant. Àce cri, qui semblait poussé par une voix connue, le vieillardtressaillit et s’arrêta ; mais un des bourreaux le poussa parderrière avec la pointe de son yatagan. En voyant le sang jaillir,lord Byron fit un mouvement, et, moi même, je portai la main à monpoignard. Aussitôt M. Stanbow, qui comprit notre intention, noussaisit le bras à tous deux :
– Pas un mot, ou vous êtes morts, nous dit-ilen anglais.
Et il nous montra le janissaire qui commençaità nous regarder de travers ; puis, nous retenant ainsi, ilattendit que le cortège fût passé.
Bientôt la rue se trouvant libre, nouscontinuâmes notre route vers l’ambassade, où nous arrivâmes au boutde dix minutes, encore tout pâles et tout émus. Le motif pourlequel nous étions venus à Constantinople n’existait plus, mêmeavant notre arrivée. Les satisfactions que nous devions appuyer parnotre présence étaient accordées, et notre ambassadeur avaitobtenu, au nom du gouvernement britannique, toutes les excusesqu’il avait exigées. L’entretien politique de M. Stanbow et de M.Adair fut donc court, de sorte qu’au bout d’un instant nous fûmesintroduits, et lord Byron fut présenté. Après les complimentsd’usage, il s’empressa de demander à M. Adair quel crime avaitcommis le vieillard que nous venions de voir mener au supplice. M.Adair sourit tristement. Le vieillard avait commis trois crimesénormes, dont un seul, aux yeux des Turcs, méritait la mort :il était riche ; il rêvait l’affranchissement de sonpays ; enfin, il se nommait Athanase Ducas, c’est-à-dire qu’ilétait l’un des derniers descendants de la race royale qui avaitrégné au XIIIème siècle. Vaincu par les sollicitationsde ses amis, il avait d’abord quitté Constantinople ; puis, aubout de quelques mois, ne pouvant résister au désir de revoir safamille, il s’était hasardé à revenir ; le soir même de sonretour à Galata, il avait été arrêté ; sa fille, que l’oncitait comme un trésor de beauté, avait été enlevée et vendue, pourvingt mille piastres, à un riche Turc ; et sa femme, chasséede son palais, qui avait été confisqué au profit du Grand Seigneur,n’avait pu obtenir de partager ni la captivité de sa fille, ni lamort de son mari : elle avait demandé asile à plusieursmaisons grecques, dont les portes s’étaient fermées à sa vue.Enfin, M. Adair lui avait fait dire que l’ambassade d’Angleterrelui offrait une hospitalité inviolable et sacrée ; la pauvrefemme avait accepté avec reconnaissance cette offre mais, depuis laveille au soir, elle avait disparu, et l’on ignorait le lieu de saretraite.
M. Adair invita lord Byron à demeurer àl’ambassade pour tout le temps qu’il resterait à Galata ;celui-ci, craignant de ne pas être assez libre, refusa constamment,et pria M. Adair de s’intéresser à ce qu’on lui trouvât une petitemaison turque, dans laquelle il pût vivre tout à fait à la manièredu pays. Il acceptait, au reste, le patronage diplomatique qui luiétait offert, pour le cas où M. Adair aurait quelque audience dusultan, qu’il parviendrait ainsi à voir de près, comme attaché àl’ambassade : notre arrivée à Constantinople rendait cetévénement plus que probable.
Nous quittâmes M. Adair au bout d’une heured’une causerie aussi cordiale qu’attachante, et nous reprîmes notrechemin à travers les rues de Galata, toujours conduits par notrejanissaire. Cependant nous reconnûmes bientôt qu’il prenait unautre chemin que celui par lequel nous étions venus ; nousallions en demander la cause à notre interprète, lorsque celui-ci,devinant notre intention, nous montra du doigt, au centre de laplace où nous venions d’entrer, un groupe informe qui nous causa unfrisson involontaire, sans que nous pussions deviner encore de quoiil se composait. À mesure que nous en approchions, l’objet prenaitune forme humaine ; nous distinguâmes bientôt un cadavreagenouillé et décapité, ayant sa tête entre ses cuisses ;enfin, nous reconnûmes que cette tête était celle du vieillard quenous avions vu passer il y avait une heure ; près du corps,une femme était assise, le front appuyé dans ses deux mains,pareille à la statue de la Douleur. De temps en temps, ellequittait cette attitude pour étendre la main vers un bâton posé àcôté d’elle, et chasser les chiens qui venaient lécher lesang ; cette femme, c’était la veuve du martyr, celle-là quis’était sauvée, la veille même, de l’ambassade, et qu’on n’avaitpas revue. Le changement de route qui nous avait étonnés était uneattention de notre janissaire : il avait voulu, sans doute,nous donner une idée de la clémence de son gracieux maître, en nousfaisant passer devant ce terrible spectacle.
Nous étions arrivés à Constantinople dans unbon moment, et nous y débutions comme des héros des Mille etune nuits. Cette tête tranchée, cette fille esclave, cettefemme veuve, tout cela me semblait un rêve, et la vue des costumesmerveilleux qui nous entouraient entretenait mon illusion. ÀConstantinople, on n’aperçoit ni pauvres, ni haillons ; tousles vêtements semblent tissés pour un peuple de princes ;l’habit d’un paysan turc est aussi élégant que celui d’un officierde hussards français ; la femme du plus petit marchand a desfourrures d’hermine et porte, pour rester chez elle, plus de bijouxque n’en étale, à Londres, la femme d’un membre des communes qui vaen soirée chez un lord. Il y a dans chaque famille un costumehéréditaire, qui se transmet de père en fils, comme les diamants enAllemagne, qu’on ne revêt que les jours de grande solennité, et quise nomme le cairam. Après cette fête, on le plie, et il nerevoit le jour qu’à la fête prochaine. Ce costume est le même qu’onportait du temps de Mahomet II ou d’Orcan ; car, àConstantinople, la mode est immobile. Cependant, tout en partantd’un même principe et en respectant toujours le fond, elle a desvariétés infinies dans ses détails. Un œil exercé reconnaît dupremier coup, au milieu de la foule, le dandy turc, aux yeux duquella toilette est une affaire aussi sérieuse qu’elle l’est à Londrespour le promeneur de Saint-James, et à Paris pour l’habitué duboulevard de Gand. La forme à donner à la barbe, les plis à imposerau turban, la courbe des babouches jaunes, les demi-tons duguibeth, les arabesques des pistolets et les ornements descanjiars, ne sont pas des affaires moins graves pour l’élégantosmanli que pour nos plus brillants merveilleux. Le turban surtoutest la partie du costume la plus soumise à l’influence ducaprice ; c’est, pour les Turcs, l’objet d’un travail aussicompliqué que la cravate pour un Parisien. Il y a des turbans à lacandiote, à l’égyptienne, à la stambouline ; le Syrien sereconnaît à son turban rayé, l’émir d’Alep à son turban vert, lemamelouk à son turban blanc. Constantinople, au reste, comme tousles grands centres de population, forme une mosaïque d’hommes, dontles Occidentaux, avec leurs habits pauvres et sévères, sont lespierres les moins précieuses.
Je ne sais l’effet que produisit sur mescompagnons cette vue étrange ; mais, quant à moi, je revins aubâtiment en proie à une espèce de fièvre. Lord Byron lui-même,malgré son affectation de froideur, paraissait fort ému, et je suisconvaincu que, s’il n’avait pas, dès cette époque, joué au grandhomme, il se serait laissé, comme moi, aller à ses impressions. Ilest vrai que le noble voyageur était déjà depuis près d’un an horsde l’Angleterre, qu’il avait passé six mois de cette année enGrèce, et que ces six mois l’avaient préparé au spectacle qui sedéroulait sous nos yeux. Mais il en était de moi toutautrement : absent depuis deux mois à peine, j’avais, presquesans transition, sauté de la vie ordinaire dans ce monde étrange,où j’étais toujours dans l’attente d’un événement imprévu etextraordinaire.
La journée se passa cependant sans autreévénement que la visite à bord de quelques-uns des Turcs oisifs etdésœuvrés qui constituent, à Constantinople, cette partie honorablede la société qu’on désigne à Paris sous le nom significatif degobe-mouches. Leurs longues pipes traînaient sur le pont ; et,comme nous avions un chargement de poudre assez considérable, vuqu’en partant de Londres nous ne savions pas encore dans quelledisposition nous trouverions la Sublime Porte. On ne put qu’aprèsune très longue négociation leur faire comprendre qu’il étaitdéfendu de fumer à bord. Lorsqu’ils eurent compris ce que nousexigions d’eux, ils parurent fort surpris que nous prissions desprécautions contre un malheur, puisque, si Mahomet avait décidé quece malheur dût arriver, toutes les précautions du monde nepourraient rien contre lui. Ayant pris notre invitation pour uneimpolitesse, ils allèrent donc s’asseoir, de mauvaise humeur et lesjambes croisées, sur nos caronades. C’était contre laconsigne ; aussi le maître canonnier les fit-il prier dedéloger au plus vite. Ce manque d’hospitalité acheva de leschoquer, au point qu’ils ne voulurent point demeurer plus longtempsavec nous. Ils descendirent tous gravement dans la chaloupe qui lesavait menés, et le dernier, au moment de mettre le pied surl’échelle, se retourna, et, avec une expression de mépris profond,cracha sur le pont. Cette dernière infraction pensa lui coûtercher. Bob, qui se trouvait près de lui, l’avait déjà empoigné parle bras et voulait lui faire essuyer le pont avec sa barbe,lorsque, par bonheur, j’arrivai à son aide. J’obtins à grand-peinede Bob qu’il voulût bien desserrer l’étau dans lequel le brasgauche du malheureux Turc était prisonnier ; il est vrai qu’enmême temps je fus forcé de mettre la main sur le bras droit que cedigne fils de Mahomet portait tout naïvement à son canjiar. Bob quiavait vu le mouvement, chercha des yeux autour de lui, et aperçutun anspect[20], dont il s’empara. Je profitai de cemoment pour faire éloigner le Turc ; les rameurs donnèrent enmême temps une violente secousse, la barque se trouva à quelquestoises du bâtiment, et les vaillants antagonistes furentséparés.
Il n’était resté sur le pont qu’un juif, nomméJacob, qui était venu pour exercer son commerce ; je n’aijamais vu de type plus merveilleux du génie mercantile : sespoches étaient pleines d’échantillons ; il y avait dans uneboîte un assortiment des objets les plus disparates. Cet hommevendait de tout, depuis des cachemires jusqu’à des pipes, etencore, à la deuxième phrase qu’il me dit, je m’aperçus que sonindustrie ne se bornait pas là. Il avait, à Galata, un magasin dontil me donna l’adresse, et où, m’assura-t-il, je trouverais lemeilleur tabac de tout Constantinople, sans excepter celui qu’onapportait directement de Latakié et du mont Sinaï pour le GrandSeigneur. Je pris l’adresse à tout hasard, et je promis de luirendre bientôt visite. Jacob parlait assez l’anglais pour que je lecomprisse parfaitement, et un pareil homme était une trouvaillepour un chercheur d’aventures comme lord Byron et un rêveur éveillécomme moi. En attendant, nous lui demandâmes s’il pouvait nousprocurer un guide intelligent pour le lendemain ; lord Byronavait résolu de faire le tour des murs de Constantinople, et avaitdemandé pour moi la permission de l’accompagner, permission que lecapitaine m’avait aussitôt accordée avec sa bonté ordinaire. Notrejuif s’offrit : il habitait Constantinople depuis vingt ans,il connaissait mieux la ville que les trois quarts des Turcs qui yétaient nés ; et, comme il n’avait aucun préjugé social nireligieux, il s’engageait à nous raconter tout ce qu’il savait deshommes que nous pourrions rencontrer sur notre route, et deslocalités que nous allions visiter. Nous acceptâmes, quittes àprendre un autre cicerone, si nous étions, après une premièrecourse, mécontents de celui-ci.
Nous partîmes de grand matin, et, commecertaines parties des murailles plongent à pic dans les eaux duBosphore, nous prîmes une barque qui nous conduisit au château desSept-Tours, où nous descendîmes à terre. Là, notre juif nousattendait avec des chevaux qu’il avait loués pour nous, mais qu’ilétait autorisé à nous vendre pour peu qu’ils nous convinssent. Eneffet, telle est l’excellence de cette race arabe, que nosmontures, qui devaient, dans l’ordre chevalin, occuper àConstantinople à peu près le même rang que les chevaux de fiacreoccupent en France et en Angleterre, nous semblèrent pleinesd’ardeur et de bonne volonté. Ces chevaux ne marchent qu’au pas etau galop ; le trot, comme l’amble, est une allure bâtardecomplètement inconnue en Orient. Nous choisîmes le pas, notreintention étant de visiter les choses en détail.
Constantinople offre, du côté de la terre, unaspect plus ravissant encore, s’il est possible, que celui souslequel on la découvre, soit du Bosphore de Thrace, soit de la Corned’or. Imaginez un espace de quatre milles d’étendue, depuis lesSept-Tours jusqu’au palais de Constantin, entouré d’immenses ettriples créneaux couverts de lierre et surmontés de deux centdix-huit tours ; puis, de l’autre côté de la route, descimetières turcs, tout remplis d’énormes cyprès pleins detourterelles, de fauvettes et de rossignols. Tout cela se mire dansune mer d’azur, et se noie dans un ciel que les dieux del’antiquité, c’est-à-dire les dieux qui entendaient le mieux leconfortable, avaient choisi pour leur Olympe.
À la pointe du palais de Constantin, espèce deruine qui ressemble beaucoup plus à une caserne qu’à un palais,nous traversâmes, nous et nos chevaux, la Corne d’or, et nous nousretrouvâmes en Asie. Notre juif nous conduisit à une colline nomméeBourgoulou, à distance des murailles d’un mille environ, d’où l’ondécouvre à la fois la mer de Marmara, le mont Olympe, les plainesd’Asie, Constantinople et le Bosphore, qui serpente à travers desjardins couverts de la plus riche verdure et émaillés de kiosqueset de palais peints de toutes couleurs. Ce fut à cette même placeque Mahomet II, enchanté des merveilles qui se déroulaient à savue, planta son étendard, en jurant par le prophète qu’il prendraitConstantinople ou laisserait sa vie devant ses murailles. Aprèscinquante-cinq jours de siège, il tint sa parole avec la fidélitéd’un vrai croyant.
Non loin de là est la porte de Tophana, parlaquelle Constantin Dracosès fit sa dernière sortie. Blessémortellement, il fut transporté sous un arbre, où il expira. Unspéculateur arménien eut l’excellente idée d’exploiter cettetradition historique en faisant bâtir un café à la place même où ledernier des Paléologues perdit la vie et l’empire. Épuisés defatigue et de chaleur, nous mimes pied à terre sous le platane quiombrage la porte ; et, à peine entrés dans l’intérieur ducafé, nous fûmes forcés de mettre de côté l’amour-propre nationalet d’avouer que les Turcs seuls comprennent les félicités de lavie. Au lieu de nous entasser, comme on l’eût fait en France ou enAngleterre, dans quelque grande salle publique, ou de nous étoufferdans quelque cabinet particulier, notre hôtel nous conduisit, parles détours d’un charmant jardin, jusqu’au bord d’une fontaine. Là,nous nous étendîmes voluptueusement sur un tapis de gazon qui eûtfait honte à ceux de nos parcs ; l’hôte nous apporta despipes, des sorbets et du café, et nous laissa faire, à notre guise,un déjeuner tout oriental. Lord Byron était déjà blasé sur lesdélices qu’il avait éprouvés en Grèce ; mais j’étais dans unravissement réel, moi qui les goûtais pour la première fois.
Lorsque nous eûmes fumé chacun plusieurs pipesdu meilleur tabac de notre juif dans des narghilés parfumés à l’eaude rose, nous remontâmes à cheval pour continuer notre course, qui,au bout d’un quart d’heure, aboutit à une petite église grecquefort vénérée dans tout le pays. À peine y fûmes-nous entrés, qu’aulieu de nous faire voir l’intérieur, le frère qui remplissaitl’office de cicerone nous conduisit vers un étang entouré d’unebalustrade dorée. Arrivé là, il émietta dans l’eau un morceau depain dont il s’était muni avant de partir, et quelques poissons,que je crus reconnaître pour des tanches, s’élancèrent aussitôt dufond, et vinrent prendre à la surface la nourriture que leurpourvoyeur leur jetait avec des égards et des salutations qui meparurent assez inusités ; dans un cas pareil, j’avais toujourscru que la reconnaissance devait être du côté des poissons ;cette fois, j’étais dans l’erreur, les poissons étaient sacrés, etles moines ne faisaient que leur rendre, en mie de pain, une bienpetite partie de ce qu’ils leur rapportaient en aumônes.L’événement qui leur valut les honneurs de la canonisation serapporte à la prise de Constantinople, et je le transmets aulecteur dans toute la pureté traditionnelle.
Après la prise de Constantinople, Mahomet, quicomptait faire de cette ville le siège de son empire, voulutconcilier la reconnaissance qu’il avait vouée à ses soldats avecles égards qu’il devait à sa future capitale : en conséquence,il prit un terme moyen, autorisa le pillage, et défendit le feu.Les soldats s’acquittèrent religieusement de la première de cesfonctions, et, comme ils n’avaient que trois jours à l’exercer, ilss’en donnaient à cœur joie, pénétrant dans les sanctuaires les plusinconnus et les plus retirés. Or, le mur auquel était adosséel’église du couvent passait pour inaccessible ; et, sereposant sur cette croyance, le supérieur, au milieu de la crisegénérale, confiant en saint Dimitri, sous la protection duquelvivait sa communauté, s’occupait tranquillement à faire frire despoissons pour son dîner. Il était entièrement absorbé dans cettegrave occupation, lorsqu’un des moines entra, criant que les Turcsavaient pratiqué une brèche dans la muraille, et pénétraient dansl’enceinte sacrée. Cette nouvelle, malgré l’air effaré de celui quil’apportait, parut si peu croyable au bon prieur, qu’il leva lesépaules, et, montrant aux frères les poissons près d’arriver à cepoint de cuisson si estimé des amateurs, qu’il fait le désespoirdes cuisiniers médiocres : « Je croirai plus volontiers,s’écria-t-il, que ces poissons vont sauter hors de la poêle etnager sur le plancher, que d’ajouter foi à un fait aussi impossibleque celui dont vous me parlez. ». Il n’avait pas achevé cesparoles, que les poissons étaient à terre et frétillaient de leurmieux sur les dalles. Épouvanté d’un pareil miracle, le révérendrecueillit aussitôt les poissons dans les plis de sa robe, etsortit pour les reporter à toutes jambes dans l’étang où il lesavait pêchés ; mais à peine avait-il mis le pied dans lejardin, qu’un Turc, qui allait entrer dans la maison, se méprenantsur son intention et croyant qu’il cherchait à fuir, lui porta uncoup de poignard dans la poitrine. Quoique blessé mortellement, ledigne prieur n’en continua pas moins sa route, et vint tomber aubord de l’eau. Les poissons, alors, sautèrent de la robe comme ilsavaient sauté de la poêle, et se retrouvèrent dans leur élément, oùils vécurent sacrés, tandis que le révérend archimandrite mouraitmartyr.
C’était la postérité de ces vénérablespoissons qui amenait autour de l’étang les pèlerins du pays et lescurieux étrangers, lesquels ne sortaient jamais du couvent sans ylaisser une aumône proportionnée à leur rang ou à leur croyance. Jeme hâte de dire que, tout hérétiques que nous étions, le boncaloyer[21] qui nous avait fait les honneurs de sonmiracle n’eut pas à se plaindre de notre offrande.
Du couvent, situé à moitié chemin de lacolline de Péra, nous redescendîmes vers un cimetière dont nousavions aperçu de loin la sombre verdure. Comme les anciens Romains,les Turcs poussent au delà de la vie la recherche de la volupté.Une des plus grandes jouissances de ce climat brûlant est l’ombreet la fraîcheur ; les musulmans ont voulu, après avoir cherchétoute leur vie ces biens si rares en Orient, être certains, dumoins, de les trouver après leur mort. Aussi les cimetières turcssont-ils, non seulement un délicieux champ de repos pour lestrépassés, mais encore une charmante promenade pour les vivants.Les tombes, ornées d’une colonne peinte en rose ou en bleu,surmontées d’un turban et incrustées de lettres d’or, semblent bienplutôt de pittoresques et riants caprices que des monumentsfunéraires. C’est dans ces lieux, véritables rendez-vous d’amour,que les lovelaces de Constantinople attendent, mollement couchéssur des coussins, les messages de leurs belles, qui leur sontapportés par des esclaves grecs ou des femmes juives. Dès quel’ombre s’avance, on déserte, il est vrai, ces merveilleusespromenades ; elles deviennent le domaine des voleurs ou lethéâtre des vengeances, et, le matin, il n’est pas rare de trouverquelque cadavre, qui, séduit par la beauté du lieu, semble y êtrevenu demander une tombe.
La journée s’avançait, et nous avions fait letour des murailles, c’est-à-dire à peu près dix-huit milles ;nous priâmes donc notre cicerone de nous faire voir rapidement cequi restait de plus curieux à visiter dans la ville dont nousvenions de faire le tour. Mais ceci nécessitait une nouvelleévolution : il nous fallut retourner à l’ambassade anglaisepour prendre un janissaire, de crainte d’être insultés ou mêmeattaqués dans les rues de la ville sainte, dont les environs et lesfaubourgs ne sont déjà qu’à grand regret abandonnés auxgiaours[22]. Nous nous acheminâmes, en conséquence,vers le palais de M. Adair, qui nous fit faire chez lui une stationd’un instant, pendant laquelle on nous apporta, selon la modeturque, des pipes, des sorbets et du café ; puis nous nousremîmes en route pour traverser de nouveau la Corne d’or de la tourde Galata à la Validé ; c’était le même chemin que nous avionsdéjà pris pour venir faire notre première visite à M. Adair. Jeretrouvai la rue où nous avions rencontré le malheureux vieillardque l’on conduisait à la mort. Par un mouvement instinctif etrapide, je levai les regards vers la fenêtre d’où était parti uncri de femme : il me sembla, à travers la jalousie, sisoigneusement close qu’elle fût, voir briller deux yeux de flamme.Je restai un peu en arrière de la troupe ; un doigt mince eteffilé passa à travers les barreaux, et, en se retirant, laissatomber un objet que je ne pus distinguer. Je fis cinq ou six pas enavant, et, confiant mon cheval à un portefaix, je descendis commesi j’avais perdu moi-même quelque chose. Ce qu’avait laissé tomberla belle invisible était une bague d’émeraude du plus grand prix Nedoutant pas que la chute de ce bijou précieux ne fût volontaire, jele ramassai et le passai à mon doigt, espérant que c’était letalisman qui devait me conduire, un jour ou l’autre, vers quelqueaventure amoureuse. Au reste, pour un débutant, j’avais exécuté monévolution d’une manière si adroite, que personne n’en avait puconnaître la cause, si ce n’est notre juif, qui jeta deux ou troisfois les yeux sur ma main ; mais ce fut en vain, car la bagueétait cachée sous mon gant.
J’avoue que dès lors mon esprit, entièrementoccupé de folles rêveries, laissa mon corps visiter avec unecomplaisance toute machinale les merveilles qui nous restaient àvoir ; ces merveilles se composaient de l’extérieur deSainte-Sophie, car l’intérieur n’est réservé qu’aux vraiscroyants ; de l’hippodrome et de l’obélisque, des citernes, detrois ou quatre lions maigres et galeux que Sa Hautesse conserveprécieusement dans un hangar, de quelques ours noirs et d’unéléphant. À peine si la porte du sérail, avec ses vertèbres debaleine, ses têtes coupées et les chapelets d’oreilles qui luiservent de décoration, put me tirer de mes pensées, et je revins auvaisseau, rêvant toutes les aventures des Mille et une Nuits. Monpremier soin fut de descendre dans ma chambre, d’en fermer laporte, et d’examiner à loisir ma bague, pour voir si quelqueinscription cachée ne mettrait pas un terme à mes doutes ;mais j’eus beau chercher, c’était un simple anneau d’or, danslequel était enchâssée une émeraude qui me parut d’un grandprix ; et l’examen auquel je me livrai, si minutieux qu’ilfût, au lieu de fixer mes conjectures, ne fit que leur ouvrir unchamp plus vaste et plus ambitieux.
Je remontai sur le pont, afin de jouir desderniers rayons du soleil, qui n’allait point tarder à se coucherderrière les montagnes d’Europe, et qui nous donnait, chaque soir,le plus magnifique spectacle qui se puisse imaginer. Toutl’équipage, propre et endimanché, qui n’avait pas oublié comme moila succession des jours, gardait religieusement l’étiquette et lesilence du sabbat, si respectés des matelots. Les uns dormaient surles écoutilles, les autres lisaient couchés sur des cordages,quelques-uns se promenaient avec gravité sur l’avant du vaisseau,lorsque tout à coup des cris partis du rivage, à la hauteur dugrand sérail, firent tourner toutes les têtes de ce côté. Un Turcsortit par une des portes, apparut sur la plage, poursuivi par unemultitude frénétique, et se jeta dans une barque qu’il démarra avecl’adresse et la force du désespoir. Quelque temps, le fugitifsembla indécis sur la route qu’il devait prendre ; mais, lafoule s’étant à son tour élancée dans les chaloupes qui bordaientle rivage, et toute cette flottille tumultueuse s’étant mise à sapoursuite, il dirigea le bec de fer de sa barque du côté duTrident, et, malgré la démonstration hostile de notresentinelle, qui le couchait en joue, il saisit l’échelle debâbord ; puis, s’élançant sur le pont, il courut au cabestan,et, là, agenouillé et déchirant son turban, il fit le signe de lacroix en prononçant des paroles que personne ne comprit. En cemoment, Jacob, attiré par le bruit, remonta avec lord Byron, quivenait de lui payer les émoluments de sa journée, et nous expliquaque cet homme, qui, sans doute, avait commis quelque crime,abjurait le mahométisme afin de rendre notre protection plussympathique, et indiquait, par ses signes et ses paroles, qu’ilvoulait se faire chrétien. Notre interprète ne se trompaitpas : presque au même moment, de grands cris partirent de lamer, redemandant le meurtrier, et le Trident se trouvalittéralement assiégé par plus de cinquante barques contenant aumoins quinze cents hommes.
Il faut avoir vu ce spectacle pour s’en faireune idée. Comme leurs coursiers, qui ne connaissent que deuxallures, le pas et le galop, les Turcs n’ont pas de milieu entreune quiétude entière et une extrême violence. Dans ce dernier cas,ils semblent des démons : leurs gestes sont rapides, insenséset mortels comme la colère qui les agite. À défaut de vin, que leura défendu leur prophète, la vue du sang les enivre, et, dès qu’ilsen ont goûté, ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes fauves,sur lesquelles ne peuvent rien ni le raisonnement ni la menace.C’était miracle que l’interprète pût distinguer quelque chose aumilieu de ce torrent de paroles, d’accents gutturaux, deréclamations féroces, qui montaient à nous pareils à un tourbillon.Il y avait quelque chose de fantastique dans cette scène, et ellese présentait avec un tel caractère de gravité, que, sans ordrereçu, et par instinct de sa propre conservation, chaque matelots’était armé comme pour défendre le bâtiment contre un abordage.Cependant, lorsqu’ils virent ces préparatifs de défense, lesassaillants parurent un peu refroidis, et M. Burke, qui était montésur le pont, profita de ce moment pour ordonner à notre juif dedemander à cette multitude ce qu’elle voulait. Au moment où Jacobessaya de parler, les cris et les vociférations redoublèrent, lessabres, les canjiars sortirent du fourreau, et le tumulterecommença plus menaçant que jamais.
– Prenez cet homme, dit M. Burke montrant lefugitif, qui, la tête rasée, les yeux animés à la fois de terreuret de colère, semblait enchaîné au mât d’artimon, qu’il tenaitserré entre ses bras ; prenez cet homme, jetez-le à la mer, etque tout soit fini.
– Qui donne des ordres sur mon bord, lorsquej’y suis ? dit une voix ferme qui s’éleva, comme elle avaitl’habitude de le faire dans la tempête et le combat, au-dessus detoutes les voix.
Chacun se retourna et reconnut le capitaine,qui était monté sur la dunette sans que personne le vit, et quidominait toute cette scène. M. Burke se tut et pâlit ; lesTurcs eux-mêmes virent, sans doute, que cet homme à l’habit brodé,à la grande taille et aux cheveux blancs, était le chef deschrétiens ; car toutes les têtes se tournèrent vers lui, etles cris de vengeance redoublèrent.
Le capitaine demanda à Jacob comment on disaitsilence en turc, et, approchant son porte-voix de sabouche, il répéta le mot indiqué avec une telle puissance, qu’ilgronda sur cette multitude comme un éclat de tonnerre. Aussitôt letumulte cessa comme par enchantement, les sabres et les canjiarsrentrèrent dans leurs fourreaux, les rames retombèrent immobiles,et Jacob, prenant pour tribune la dernière écoutille de l’avant,demanda quel crime avait commis l’homme que l’on poursuivait.Toutes les voix reprirent, avec la force et l’unanimité d’unchœur :
– Il a tué ! qu’il périsse !
Jacob fit signe qu’il voulait parler ; onse tut de nouveau.
– Qui a-t-il tué ? comment a-t-iltué ?
Un homme se leva.
– Je suis le fils de celui qu’il a tué, ditcet homme ; le sang qui est sur son cafetan est le sang de monpère. Je jure, par ce sang, que j’aurai son cœur ; jel’arracherai de sa poitrine, et je le donnerai à mes chiens.
– Comment a-t-il tué ? demanda Jacob.
– Il a tué par vengeance. Il a tué d’abord monfrère, qui était dans la maison ; puis mon père, qui étaitassis sur le seuil de la porte. Il les a tués lâchement, l’unenfant, l’autre vieillard, en mon absence, et sans que ni l’un nil’autre pussent se défendre ! Il a donné la mort, il mérite lamort !
– Répondez que cela peut être vrai, dit lecapitaine, mais qu’alors c’est à la justice à le condamner.
Jacob parut avoir quelque difficulté àtraduire cette phrase en turc ; cependant il finit pars’acquitter de sa mission, si clairement même, à ce qu’il paraît,que de grands cris accueillirent sa réponse.
– Qu’est-ce que la justice ? vociféraientles Turcs. Il n’y a à Constantinople d’autre justice que cellequ’on se fait soi-même ! Il nous faut l’assassin ! nousle voulons ! L’assassin ! l’assassin !
– L’assassin sera reconduit à Constantinopleet remis entre les mains du cadi.
– Non, non !… crièrent les Turcs ;il nous le faut, et si vous ne voulez pas nous le donner, par lechameau de Mahomet ! nous l’irons prendre.
– Il est dit dans le Coran, repartitJacob : « Ne jurez pas par le chameau. »
– À bas le juif ! crièrent les Turcs,tirant de nouveau leurs sabres et leurs canjiars. À mort leschrétiens ! à mort !
– Relevez les escaliers de bâbord et detribord ! cria le capitaine, se servant de nouveau de sonporte-voix pour dominer le tumulte, et feu sur le premier quis’approche !
L’ordre fut aussitôt exécuté, et une vingtained’hommes grimpèrent aussitôt dans les hunes, armés de mousquetonset d’espingoles.
Ces préparatifs, auxquels il n’y avait pas àse tromper, calmèrent un peu la colère des assiégeants, qui sereculèrent à une trentaine de pas du bâtiment. Pendant cetteretraite, deux coups de feu partirent de leurs barques, quiheureusement ne blessèrent personne.
– Tirez-leur un coup de canon à poudre, et, sicet avertissement ne leur suffit pas, coulez à fond une ou deuxbarques, et puis nous verrons après.
Un instant de silence suivit cet ordre ;puis, après quelques secondes d’attente, le vaisseau s’ébranla sousla détonation d’une pièce de trente-six ; un nuage de fuméemonta, enveloppant la dunette, se jouant aux vergues, et piqua versle ciel avec une lenteur qui indiquait la tranquillité del’atmosphère.
Lorsqu’il fut dissipé, nous aperçûmes toutesles barques qui fuyaient, excepté celle où était le fils du mort.Il était resté seul, et semblait, avec son canjiar, défier toutl’équipage.
– Que trente soldats de marine, bien armés,descendent dans la chaloupe, cria le capitaine, et conduisent lemeurtrier au cadi !
La chaloupe fut aussitôt mise à la mer, lemeurtrier y fut porté ; trente hommes, ayant leurs fusilschargés et six coups à tirer dans leur giberne, obéirent à l’ordredu capitaine, et la chaloupe, enlevée par douze vigoureux rameurs,glissa sur l’eau, qui commençait à s’assombrir, sans autre bruitque celui des avirons qui fouettaient la mer.
À cette vue, les barques se réunirent enflottille, décrivirent un grand cercle et se rapprochèrent durivage, suivant, mais de loin, le meurtrier, cause sanglante detout ce tumulte.
Le vaisseau fit alors un mouvement circulairepour présenter toute sa batterie au rivage, afin d’être à même deprotéger nos hommes ; mais la précaution était inutile, lesassaillants continuèrent de se tenir à une distance respectueuse,et les soldats mirent pied à terre et entrèrent dans la ville sansêtre inquiétés. De leur coté, les Turcs abordèrent tout le long durivage, laissant flotter leurs chaloupes sans s’inquiéter de cequ’elles deviendraient ; puis ils rentrèrent dans la ville parla porte où étaient passés nos soldats. Dix minutes après, nousvîmes les nôtres reparaître en bon ordre, et regagner la chaloupesans accident. Le coupable était entre les mains de la justice, et,dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui dépendaientd’un jugement sain et d’un courage inflexible, M. Stanbow avaitfait ce qu’il avait dû faire.
Pendant quelque temps encore, nous vîmes desgroupes menaçants et inquiets s’agiter le long du rivage ; peuà peu l’ombre s’épaissit autour d’eux, les cris devinrent moinsbruyants. Bientôt toute cette vaste étendue d’eau, couverte il n’yavait qu’un instant de bruit et de clameurs, rentra dans un profondsilence. Nous attendîmes ainsi une heure, à peu près ; puis,de peur de quelque surprise, le capitaine ordonna de tirer unefusée. Presque aussitôt une ligne de feu monta dans le ciel, oùelle éclata, et, à la lueur de ses milliers d’étoiles quiéclairèrent un instant Constantinople depuis les Sept-Toursjusqu’au palais de Constantin, nous n’aperçûmes plus qu’une troupede chiens qui cherchaient, en hurlant, leur pâture nocturne sur lerivage.
M. Stanbow reçut, le lendemain, de M. Adair,pour lui et pour tous les officiers du Trident, uneinvitation d’accompagner Sa Hautesse à la mosquée, où elle allaitrendre grâce au Prophète de ce qu’il avait inspiré à l’empereurNapoléon l’idée de déclarer de nouveau la guerre à la Russie. Auretour, nous étions invités à dîner au sérail, et, après le dîner,nous devions avoir l’honneur d’être reçus par Sa Hautesse.
Une lettre pour lord Byron était jointe àl’invitation ; elle lui annonçait que sa petite maison étaitprête dans Péra, et qu’il pouvait en prendre possession quand bonlui semblerait. Notre illustre commensal fit, en conséquence, sesdispositions, et, le jour même il quitta le bâtiment, accompagné deMM. Hobhouse et Ekenhead et suivi de ses deux valets grecs. Jedemandai à M. Stanbow la permission d’aller installer lord Byrondans son nouveau domicile, permission qui me fut accordée, àcondition que je serais de retour à bord du Trident à neufheures du soir.
Le nouveau domicile de lord Byron était uncharmant petit palais, disposé entièrement à la turque,c’est-à-dire s’élevant au milieu d’un beau jardin de cyprès, deplatanes et de sycomores, avec de grandes plates-bandes de tulipeset de roses, qui, sous ce climat délicieux, fleurissent toutesaison. Quant à l’intérieur, c’était l’ameublement ordinaire desOrientaux : des nattes, des divans et quelques armoires, ouplutôt des coffres peints ou incrustés de nacre et d’ivoire. M.Adair avait cru devoir ajouter trois lits à ces meubles, présumantque, quelque enthousiaste que fût le noble poète de la vieorientale, il ne pousserait pas le fanatisme jusqu’à dormir, commefont les Turcs, tout habillé, sur des coussins. Cette suppositionindigna lord Byron, qui, malgré les cris de ses deux compagnons,renvoya, le soir même, les trois lits à l’ambassade.
Le matin du jour désigné pour la solennité denotre réception, pendant que j’étais occupé à faire une toiletteassez élégante pour ne pas laisser un trop grand avantage auxofficiers turcs au milieu desquels nous allions faire tache parnotre simplicité, Jacob entra dans ma cabine et referma la portederrière lui, en homme chargé d’une mission aussi importante quesecrète ; puis, lorsque toutes ces précautions furent prises,il s’approcha de moi, marchant sur la pointe du pied et tenant undoigt sur ses lèvres. Je le suivais des yeux pendant qu’ilaccomplissait tous ces préparatifs mystérieux, riant del’importance qu’il se donnait, et convaincu que toutes cessimagrées allaient aboutir à l’offre de quelque marchandiseprohibée dans les États de Sa Hautesse, lorsque, regardant unedernière fois derrière lui, pour s’assurer que nous étionsseuls :
– Vous avez, me dit-il, à la main gauche, unebague d’émeraude ?
– Pourquoi cela ? m’écriai-jetressaillant malgré moi de plaisir à l’idée que j’allais obtenirquelque éclaircissement sur une aventure qui jusqu’alors m’étaitconstamment demeurée présente à l’esprit.
– Cette bague, continua Jacob, sans répondre àma question, vous a été jetée d’une fenêtre, à Galata, le jour denotre promenade autour des murs de la ville ?
– Oui ; mais comment savez-vouscela ?
– C’est une femme qui l’a laisséetomber ? reprit Jacob, fidèle à son même système de narrationinterrogative.
– Une femme jeune et belle, n’est-cepas ?
– Désirez-vous la voir ?
– Pardieu ! m’écriai-je, je le croisbien.
– Vous savez à quoi vous vousexposez ?
– Que m’importe le danger ?
– Alors, trouvez-vous chez moi, ce soir, àsept heures.
– J’y serai.
– Silence ! voici quelqu’un.
James entra, et Jacob nous laissa seuls. Monjeune camarade, dont la toilette était achevée, le suivit des yeuxen souriant.
– Ah ! ah ! me dit-il, il paraît quevous êtes en relation secrète avec il signor Mercurio ? Mafoi, mon cher John, je vous souhaite meilleure chance qu’àmoi ; j’en suis revenu à ne plus demander que du tabac, tantce qu’il m’a livré était au-dessous des offres qu’il m’avaitfaites. Il vous promettra, comme à moi, des Circassiennes, desGrecques et des Géorgiennes, comme s’il n’en savait que faire, puisil vous livrera quelque misérable juive dont ne voudrait pas unportefaix de Piccadilly.
– Vous vous trompez, James, interrompis-je enrougissant moi-même à l’idée que mes rêves iraient peut-êtreaboutir à une pareille fin, ce n’est pas moi qui cherche uneaventure ; c’est, au contraire une aventure qui me cherche.Tenez, voyez cette bague.
Et je lui montrai l’émeraude.
– Ah ! diable !alors, c’est encore pis, continua-t-il. J’ai été bercéavec des histoires de bouquets parlants, de bouches muettes et desacs de cuir vivants qui poussent des cris quand on les jette dansla mer. J’ignore si toutes ces histoires sont vraies ; mais ceque je sais, c’est que nous sommes sur le théâtre où l’on prétendqu’elles se passent.
Je fis un geste de doute.
– Et puis-je savoir, continua-t-il, comment cemagnifique talisman est parvenu entre vos mains ?
– On me l’a jeté de cette fenêtre grillée d’oùs’est élevé un si grand cri, le jour où nous avons rencontré cevieux boyard grec que l’on conduisait au supplice. Vous devez vousla rappeler ?
– Parfaitement. Alors, c’est dans cette maisonqu’on vous attend ?
– Je le présume.
– Et quand cela, sans indiscrétion ?
– Ce soir, de sept à huit heures.
– Vous avez résolu d’y aller ?
– Sans doute.
– Allez-y, mon cher ; car, en pareilleoccasion, rien ne pourrait me détourner d’une telle aventure. Demon côté, je ferai, pendant ce temps-là, ce que vous feriez sij’étais à votre place et si vous étiez à la mienne.
– Que ferez-vous ?
– C’est mon secret.
– Eh bien, faites ce que vous voudrez,James ; je m’en rapporte à votre amitié.
James me tendit la main, et, ma toilette étantachevée, nous remontâmes sur le pont.
Une salve de coups de canon qui partit dusérail annonça au peuple de Constantinople qu’il allait bientôtjouir de l’auguste présence de Sa Hautesse. La caserne desjanissaires et la Tophana lui répondirent : à cet appel, tousles vaisseaux à l’ancre dans le Bosphore arborèrent les couleurs deleurs nations respectives, et mêlèrent les décharges de leurartillerie à celles qui venaient de la terre. C’était quelque chosede magique que l’aspect de Constantinople en ce moment : toutela Corne d’or était en flammes ; de notre vaisseau, grondantet bondissant comme les autres, nous apercevions, à travers lesdéchirures de la fumée, des mosquées, des fortifications, desminarets, des maisons rouges, des jardins d’un vert sombre, descimetières avec leurs grands cyprès, un amphithéâtre de bâtimentsbizarrement entassés les uns sur les autres, qui, grâce au voilevaporeux à travers lequel ils nous apparaissaient, prenaient desdimensions gigantesques, des formes fantastiques ; tout celavague et flottant comme les visions d’un songe. C’étaitvéritablement à se croire sur une terre de féerie.
Ce canon, qui grondait ainsi de tous côtés,nous appelait au sérail ; nous nous hâtâmes donc de descendredans la chaloupe du capitaine, et nous fîmes force de rames vers laterre. Des chevaux richement caparaçonnés nous attendaient sur lerivage : un beau cheval gris pommelé, couvert d’un harnaisd’or, digne être monté par un général en chef un jour de bataille,m’échut en partage. Je m’élançai dessus avec une légèreté et unehabitude que m’envia plus d’un officier de marine. En arrivant à laporte, nous trouvâmes l’ambassadeur, qui venait d’arriver,accompagné de lord Byron : ce dernier portait un habitécarlate richement brodé d’or, et à peu près taillé sur le modèlede celui d’un aide de camp anglais. Cette cérémonie, à laquellel’ambassadeur l’avait invité à assister comme à un simple spectaclecurieux, était devenue, pour le noble poète une affaire de la plushaute importance. Il s’était occupé avec une grande inquiétude dela place qu’il devait occuper dans le cortège ; car il tenaitbeaucoup à conserver, même aux yeux des infidèles, les prérogativesde son rang. M. Adair eut beau lui assurer qu’il ne pouvait luiassigner une place particulière, et que, d’ailleurs, les Turcs neconsidéraient, dans le cérémonial, que les individus attachés àl’ambassade et ignoraient complètement l’ordre de préséance enusage parmi la noblesse anglaise, lord Byron ne consentit à venirque lorsque le ministre d’Autriche, arbitre irrécusable en matièred’étiquette, lui eut assuré, sur ses trente-deux quartiers, qu’ilpouvait, sans se compromettre, prendre à la suite de M. Adair laplace qu’il choisirait.
Nous entrâmes dans la première cour, où nousdevions rester jusqu’à ce que le cortège, en défilant, nous offrîtla place qui nous était réservée : il ne nous fit pasattendre.
Ceux qui parurent en tête étaient lesjanissaires. J’eus quelque peine, après la magnifique descriptionque j’avais entendu faire de ce corps, à le reconnaître dans cesguerriers chétifs et malpropres, coiffés de leurs hauts bonnetsd’où pendait la fameuse manche rouge, avec leur baguette blanche àla main, et marchant pêle-mêle, sans ordre et sans garder de rang,en criant à tue-tête le Mahomet Rassoul Allah. Si cetillustre corps n’avait pas été trop haut placé pour attacherquelque importance à l’opinion d’un giaour, il eût été fort humiliédu souvenir qu’il avait éveillé dans mon esprit ; en effet, ilm’avait merveilleusement rappelé cette fameuse milice de Falstaffqui éveille toujours un rire homérique lorsqu’elle apparaîtconduite par son digne racoleur, sur le théâtre de Drury-Lane ou deCovent-Garden. Cependant, au respect ou plutôt à la crainte qu’onleur témoignait, il était évident qu’ils conservaient tout l’éclatde leur ancien nom, tout le prestige de leur ancienne force. Sélimavait lutté avec le serpent, mais sans parvenir à l’étouffer, et leserpent s’était redressé plus irrité et plus terrible de sablessure ; c’était à Mahmoud qu’il était réservé de couperd’un coup les sept têtes de l’hydre. Après les janissaires venaientles delhis, avec leurs javelines antiques et leurs bonnetsornés de flammes pareilles à celles des piques de nos lanciers.Puis s’avançaient les tophis, ou bombardiers, qui formentle corps le mieux organisé de l’empire, composé qu’il est de jeunesgens des premières familles de Constantinople, qui ont reçu à laTophana, sous la direction d’officiers français, une espèced’instruction militaire. Je les suivais des yeux avec une certainecuriosité, lorsque les grands de l’empire apparurent tout à coup,comme un nuage d’or, revêtus de costumes empruntés presque tous,pour la forme, pour les ornements, et surtout pour la richesse, àl’ancienne cour des empereurs grecs. Au milieu d’euxresplendissaient l’uléma, le mufti et le kislar-aga, c’est-à-direle garde des sceaux, l’archevêque et le chef des eunuquesnoirs ; trinité bizarre, marchant sur la même ligne etjouissant d’un pouvoir à peu près égal. Parmi ces trois noblespersonnages, ce fut le kislar-aga qui attira le plus directementmon attention ; il faut avouer aussi qu’il en était digne soustous les rapports. Outre son titre de concierge du Jardin de laFélicité, bien fait pour exciter la curiosité d’un Européen, il serecommandait singulièrement par son propre physique, qui étaitassez laid pour être curieux : il se composait d’un corpscourt et ramassé, surmonté d’une tête monstrueuse, au milieu delaquelle brillaient irrégulièrement deux yeux jaunes, qui donnaientà sa physionomie épaisse et rechignée la dignité solennelle etassoupie du hibou. Cette espèce de Caliban était cependant lemaître d’Athènes, que les Turcs ont voulu mettre, sans doute,au-dessous de toutes les autres villes du monde en lui donnant uneunuque pour gouverneur ; après le sultan, c’est lui quipossède le harem le plus riche et le plus nombreux. Bizarreanomalie, qui pourrait sembler un étrange superflu en France et enAngleterre, mais qui, à Constantinople, a droit de chose jugée.
Enfin apparut celui que j’attendais avec tantd’impatience. Contre mon attente, la présence du sultan Mahmoud IIfut annoncée, non par des cris et des acclamations pareils à ceuxdont l’Europe occidentale salue ses rois, mais par un majestueux etprofond silence. Il faut avouer aussi que l’aspect du noble sultanétait fait pour commander, même à des infidèles, la vénération etle respect ; c’était, dans tout son ensemble, un de ces beauxtypes devant lesquels la foule éblouie s’arrête, et qu’elle salue,comme malgré elle, du titre de roi ou d’empereur.
Tout en Mahmoud laissait deviner, dès cetteépoque, le caractère fier et implacable qu’il a manifesté depuis.Son œil cave et pénétrant semblait pouvoir lire au fond del’âme ; son nez bien fait, quoique moins long et moins courbeque celui des Turcs, se dilatait, en respirant, comme celui dulion ; ses lèvres contractées, dont on apercevait à peine ladouble ligne sanglante, perdue qu’elle était dans les flots de salongue barbe noire, avaient, même dans le silence, un formidablecaractère de commandement ; sa tête, qui semblait avoir étécoulée en bronze dans un moule antique, ne présentait, sur toute sasurface olivâtre, aucun de ces plis creusés par les passionshumaines. Rien dans le visage n’indiquait la circulation intérieuredu sang ; l’ensemble, au contraire, était d’un caractèresévère, pâle et immobile comme la mort ; seulement, de tempsen temps, et par un mouvement inattendu, comme lorsqu’on secoue unetorche qui semble éteinte, des gerbes de lumière sortaient de sesyeux.
On voyait que cet homme commandait à desmillions d’hommes, et qu’il avait la conscience intime et profondede sa puissance indéfinie et de son autorité sans bornes. Le chevalqui frémissait sous lui, et qui semblait soumis pour lui seul, toutblanc d’écume, quoiqu’il marchât au pas, était l’image réelle, lesymbole visible de ce peuple que, le premier, Mahmoud devaitsoumettre au frein. Aussi, lorsque le sultan passait devant sessujets, se voilaient-ils le visage comme pour ne pas être éblouisde sa majesté ; et cependant son costume était plus simple, aupremier aspect, que celui du dernier officier de sa suite ; lapelisse de martre noire était le seul signe de sa dignité ;l’aigrette où brillait le fameux diamant Eghricapoue,trouvé, en l679, dans un tas d’immondices, par un mendiant, quil’échangea contre trois cuillers de bois, et qui est devenu le plusprécieux diamant du sérail, était sa seule parure.
Devant le sultan marchait son trésorier, quijetait au peuple de petites pièces d’argent nouvellement monnayées,et derrière lui son secrétaire, qui recevait, dans un portefeuillejaune, les pétitions et les requêtes qu’on lui présentait. Je nesais pas qui venait ensuite, et je n’eus jamais envie de le savoir.L’ambassadeur nous fit signe que c’était à nous de prendre rangdans le cortège ; nous poussâmes nos chevaux dans un espacelaissé vide avec intention entre la garde du sultan et un corps decavalerie, dont nous ne fîmes qu’apercevoir les casques dorés, etnous nous acheminâmes à la suite de Sa Hautesse, véritablementéblouis, mais peut-être encore plus émus de ce luxe de l’Orient,dont l’Europe occidentale, en mettant au jour tous ses trésors,tenterait en vain d’atteindre la majesté.
Nous devions traverser toute la ville pournous rendre du sérail à la mosquée du sultan Achmet, située vers lecôté méridional de la place de l’Hippodrome, dont les Turcs ontéchangé le nom grec, si fameux dans les fastes byzantins, contrecelui d’At-Meidam, qui n’est que la traduction de l’autre et quisignifie l’arène aux chevaux. Nous passâmes tour à tour sur desplaces magnifiques et dans des rues si étroites, que nous nepouvions marcher que deux à deux, et que nous voyions quelquefois,grâce aux étages qui surplombent à mesure qu’ils s’élèvent, desenfants passer d’un toit à l’autre à quarante ou cinquante piedsau-dessus de nos têtes. Arrivés au lieu de notre destination, toutle cortège fit halte, le sultan descendit de cheval, et entra, avecses principaux officiers, dans la mosquée ; quant à nous,cette faveur nous était interdite, vu notre qualitéd’infidèles ; mais, pour nous rendre cette interdiction moinssensible, le sultan Mahmoud Il avec une délicatesse toutoccidentale, avait étendu la prohibition aux trois quarts de sasuite, qui resta avec nous au pied de l’obélisque de Théodose.
Je profitai de cette station pour examiner àloisir cette merveille des capricieux loisirs du prince le plusartiste qui, peut-être, ait jamais existé : c’est un véritablepalais des Mille et une Nuits ; la main des géniesseule a pu tisser les dentelles de pierre qui ceignent ces colonnesde granit. C’est de cette place, du pied du bloc triangulaire quiservait jadis à marquer le milieu du stade, que sont parties toutesles révoltes de janissaires qui, depuis cinq siècles, ont changé,du jour au lendemain, la face du sérail ; et, par un justeretour, c’était encore du pied de ce bloc que devait partir, aumois de juin 1826, l’ordre vengeur qui épuisa jusqu’à la dernièregoutte du sang de cette turbulente milice, garde et bourreau dessultans.
Après une demi-heure passée dans la mosquée,le sultan Mahmoud reparut pour aller présider le jeu dedjérid ; l’emplacement de ce tournoi, passe-temps chéri desTurcs et des Égyptiens, était fixé aux Eaux-Douces, promenadefavorite des amants de Constantinople. Nous reprîmes donc notremarche, et, passant de nouveau près du sérail de Constantin, noussuivîmes le rivage jusqu’à l’endroit indiqué, reconnaissable par depetits atterrissements de terrain qui s’élevaient des deux côtés,pareils aux sièges d’un théâtre. Au milieu était la plate-formeréservée au sultan et à sa cour, et, en face du sultan, la liceétait terminée par un bouquet d’arbres, sous lesquels s’étaitentassée la population qui n’avait pas droit aux placesréservées.
Dès que le sultan eut pris sa place, lesgradins se remplirent, les uns d’hommes, les autres de femmes. Cene fut pas sans quelque étonnement, avec les idées fausses que nousrecevons, en général, de l’Orient, que je vis les femmes despremières maisons de la ville assister à une fête publique,séparées des hommes et voilées, il est vrai, mais plus librescependant que ne l’étaient les femmes de l’antiquité, ordinairementexclues des jeux du gymnase et du stade. C’est que les femmesturques sont beaucoup moins esclaves qu’on ne se l’imagine : àl’exception des femmes du Grand Seigneur, sévèrement gardées, afinde conserver le sang impérial dans toute sa pureté, les autrescommuniquent entre elles, vont au bain, courent les boutiques,visitent les promenades, reçoivent leurs médecins et même quelquesamis, toujours voilées, sans doute ; mais il y a loin de cetteliberté à la réclusion à laquelle, généralement, nous les croyonscondamnées.
Bien différente de nos réunions d’Angleterreou de France, dont les femmes, par leur toilette, font le principalornement, la réunion à laquelle j’assistais était tout entière àl’honneur des hommes. Couvertes de leurs longs voiles, qui nelaissent apercevoir que les yeux, les spectatrices, placées surquatre rangs, semblaient de longues files superposées defantômes ; tandis que les hommes, revêtus de leurs habits deguerre resplendissants d’or et de pierreries, présentaient le coupd’œil le plus splendide que l’on puisse imaginer. Quant au sultan,il était isolé, comme nous l’avons dit, sous un dais véritablementimpérial, et entouré de quatre cents jeunes gens, tous vêtus derobes blanches et placés en rangs égaux sur les quatre côtés dutrône. Tout cela était encadré par un ciel bleu foncé et par desarbres d’une végétation sombre et vigoureuse, qui faisaient encoremieux ressortir les teintes riches et variées du tableau.
Dès que le sultan fut assis, on donna lesignal, et aussitôt, par les quatre angles laissés libres, et quemasquaient des gardes qui s’écartèrent, entrèrent quatre escadronsde jeunes gens, tous pris dans les premières familles de l’empire,ne portant aucun costume particulier, si ce n’est une veste courte,dont la couleur et les ornements étaient laissés au caprice de sonpropriétaire. Ils étaient tous montés sur des étalons de l’Yémen oude Dongolah, la jument étant regardée comme une monture indigned’un noble osmanli, et ils se précipitèrent dans la lice avec unetelle fougue, qu’on eût cru qu’hommes et chevaux allaient se briseren se rencontrant ; mais, d’un mouvement spontané, que lecavalier turc sait seul imprimer à son coursier, chacun s’arrêta aumilieu de la lice.
Aussitôt tous les rangs se mêlèrent avec unetelle rapidité, qu’il était impossible de rien distinguer à cetourbillon, qui formait un nuage éblouissant et confus de sellescramoisies, d’étriers d’or, de yatagans de vermeil, de poitrailsd’argent et d’aigrettes de rubis. La fête devait commencer par desimples exercices d’équitation. En effet, ces cavaliers sans armesmêlaient leurs rangs, les démêlaient, les remêlaient encore avectant de régularité et tant d’art, qu’ils devaient, comme lescomparses d’un théâtre, avoir répété bien souvent cet étonnantexercice. À chaque tour, les jeux de formes et de couleursprenaient plus d’éclat, les groupes s’enroulaient en chiffres,s’épanouissait en fleurs, s’éparpillaient en tapis.
Enfin des écuyers nubiens entrèrent dans lalice, chargés de blanches javelines émoussées, faites avec le boisélastique et pesant du palmier. Chaque cavalier, en passant près delui, prit son djérid[23] ;puis d’autres écuyers entrèrent, portant, comme les premiers, desfaisceaux de baguettes ; mais celles-ci étaient terminées parun fer recourbé, qui servait à ramasser les djérids tombés, sansque les cavaliers eussent besoin de descendre de leurschevaux ; puis, quand chacun fut armé, les écuyers seretirèrent. La course devint plus impétueuse et la mêlée prit uncaractère plus précis. Les cavaliers se mirent à tourner rapidementautour de l’arène en brandissant leur djérid au-dessus de leurtête. Enfin l’un d’eux se retourna tout à coup, et lança l’armeinoffensive à celui qui le suivait de plus près.
Ce fut le signal : les évolutionsgénérales se changèrent en combats individuels, où chacun s’efforçade montrer son adresse en touchant son adversaire et en évitant sescoups. Ce fut alors que la baguette à crochet de fer remplit sonoffice et révéla une adresse incroyable dans ceux qui la maniaient.Il est vrai que d’autres, plus habiles encore, méprisaient cemoyen, et, se laissant glisser presque sous le ventre de leurschevaux, sans arrêter ni même ralentir leur course, ramassaientleurs armes avec la main. Je crus un instant que je me trouvais àGrenade, au milieu de ces fameuses joutes des Abencerages et desZégris, et que cette brillante chevalerie de l’Orient était sortiede son tombeau pour se disputer de nouveau cette terre enchantéequ’elle avait préférée à la verte vallée de l’Égypte et auxmontagnes neigeuses de l’Atlas.
Enfin, après deux heures de cette luttemerveilleuse, ou, quoiqu’ils n’eussent ni armure ni casque àvisière, aucun des tenants ne fut blessé, – ce qui, au reste,n’arrive pas toujours, – une effroyable musique, qui avait déjàdonné le signal de l’entrée des combattants, donna celui de leurretraite. Aussitôt les djérids cessèrent de voler, et reprirentleur place à l’arçon de la selle ; de nouvelles évolutionscommencèrent en arabesques variées ; puis tout à coup lesquatre groupes, se tournant le dos, disparurent par les quatreangles avec cette fantastique rapidité que nous avions admirée enles voyant paraître, laissant vide et silencieuse cette lice uneseconde auparavant toute pleine d’hommes, de chevaux, de cris et derumeurs.
Aux cavaliers succédèrent immédiatement desbateleurs, des comédiens ambulants, des jongleurs et des montreursd’ours. Tous ces dignes industriels entrèrent ensemble, et les unscommencèrent à danser, les autres à réciter leurs farces, ceux-ci àfaire leurs tours, ceux-là à montrer leurs animaux, de sorte quechacun put adopter le spectacle qui lui convenait parmi tous lesspectacles, ou, d’un œil distrait, embrasser l’ensemble grotesqueet hétérogène amassé sous ses yeux. Quant à moi, je l’avoue à mahonte, je fus de l’opinion de lord Sussex dansKenilworth., qui décide, on se le rappelle, contreShakespeare en faveur de l’ours, et je m’abandonnai tout entier àla contemplation de ce gracieux animal. Il est juste de dire aussique son gardien, Turc plein de gravité, qui ne riait pas plus quesa bête, fut bien pour quelque chose dans cette préférence ;on voyait qu’il était pénétré, depuis la houppe de soie de sonbonnet jusqu’à la pointe recourbée de ses babouches, de l’honneurauquel il avait été appelé.
Aussi, chaque fois que Sa Hautesse témoignaitsa satisfaction, convaincu que c’était à lui et à son ours ques’adressait ce témoignage, il s’arrêtait, saluait avec dignité,faisait saluer son ours, et reprenait le cours de ses exercices,que le sultan interrompit, à mon grand regret, en se levant,rappelé qu’il était au sérail par l’heure du dîner. Au signal donnépar le maître, chacun répondit de la même manière, et, au bout d’uninstant, comédiens, bateleurs, jongleurs, montreurs d’ours, peupleet courtisans, tout avait disparu.
Quant à moi, toujours préoccupé de l’idée demon rendez-vous, et ne sachant pas si je pourrais m’échapper dusérail, je résolus de renoncer à l’honneur de dîner avec SaHautesse ; et, jetant la bride de mon cheval au bras d’undomestique, je m’acheminai, sans que ma fuite fût remarquée depersonne, vers le rivage, où je pris une barque qui me conduisit aufaubourg de Galata ; là, grâce à quelques mots de languefranque que j’avais retenus, et à l’adresse que m’avait donnéeJacob, je ne tardai pas à trouver son magasin.
Le digne négociant ne m’attendait pas si tôt,car le rendez-vous n’était que pour sept heures, et à peine enétait-il cinq ; mais je lui expliquai la cause de mapromptitude, en le priant de remplacer par un dîner quelconquecelui que je venais de sacrifier. Jacob était un homme précieux etqui exerçait toutes les professions, depuis celle decommissionnaire jusqu’à celle d’ambassadeur. Il me trouva, en uninstant, un dîner aussi confortable qu’il est possible de se leprocurer à Constantinople, c’est-à-dire un poulet bouilli, du rizau safran et des pâtisseries ; puis, au dessert, de délicieuxtabac dans un narguilé parfumé à l’eau de rose.
J’étais voluptueusement couché sur un divan,enveloppé du nuage odoriférant qui s’échappait de mes lèvres,lorsque Jacob entra dans ma chambre, accompagné d’une femmecouverte d’un long voile, et ferma la porte derrière lui. Je crusque c’était la déesse qui daignait se manifester à moi sous lestraits d’une mortelle, et je me levai vivement ; mais Jacobm’arrêta comme je commençais mes démonstrations respectueuses.
– Nous n’avons pas de temps à perdre, medit-il.
– Mais il me semble, lui dis-je, que jem’apprêtais à agir selon le conseil que vous me donnez.
– Vous vous trompez ; celle-ci n’est quela suivante.
– Ah ! ah ! dis-je un peudésappointé.
– Écoutez, me dit Jacob : il est encorel’heure de reculer. Vous vous engagez dans une entreprisepérilleuse dans tous les pays du monde, et à Constantinoplesurtout. J’ai reçu de l’argent pour vous proposer un rendez-vous,je l’ai fait ; mais, pour rien au monde, je ne voudraisprendre sur moi la responsabilité de ce qui peut vous arriver.
Je tirai ma bourse, et, versant dans ma mainla moitié de ce qu’elle contenait, je le lui offris.
– Voici, lui dis-je, quelques sequins enremerciement de votre message, et qui prouvent que je suis prêt àtenter l’aventure.
– Eh bien, alors, continua Jacob en détachantle voile et la grande robe de la femme qui se tenait de bout prèsde la porte sans comprendre ce que nous disions, affublez-vous dece déguisement, et que Dieu vous garde !
J’avoue que je sentis ma résolution près dem’échapper, lorsque je vis qu’il me fallait m’envelopper de cetterobe et de ce voile qui ne devaient pas laisser à mes bras plus deliberté qu’à ceux d’une momie. Mais je m’étais trop avancé pourreculer ; je continuai donc à marcher bravement dans la voieaventureuse.
– Et que faudra-t-il que je fasse, lorsquej’aurai revêtu ce costume ? demandai-je à Jacob. Donnez moiquelques instructions.
– Elles seront courtes, me répondit-il ;suivez l’esclave qui vous conduira, et, sous aucun prétexte, nelaissez échapper une parole, car une parole vous perdrait.
Tout cela n’était pas rassurant, maisn’importe. Le lecteur doit savoir que je ne manquais pas decourage, et le démon de la curiosité me poussait en avant. Je mecontentai donc de bien assurer mon poignard de midshipman à maceinture ; puis je me laissai emprisonner les bras dans larobe et couvrir la tête du voile. Affublé ainsi de ces deuxvêtements, qui dissimulaient toute forme humaine, je ressemblais, às’y tromper, à celle dont je venais de prendre les habits. C’est ceque m’affirma un signe d’intelligence qu’échangèrent entre eux lejuif et la vieille suivante.
– Et maintenant, dis-je impatient de voir oùtout cela me conduirait, que faut-il faire ?
– Me suivre, répondit Jacob, et surtout…
Il mit le doigt sur sa bouche.
Je lui fis signe que je comprenais, et,ouvrant la porte moi-même, je descendis l’escalier et me trouvaidans le magasin.
Un esclave noir nous y attendait. Trompé parmon déguisement, et me prenant pour celle qu’il avait amenée, ilcourut, aussitôt qu’il me vit paraître, détacher un âne, montureordinaire des femmes turques. Jacob me conduisit révérencieusementjusqu’à la porte, me donna la main pour me mettre en selle, et jepartis, tout étourdi de ce qui venait de se passer, sans savoir oùl’on me conduisait.
Nous marchâmes pendant dix minutes à peu près,sans que je pusse reconnaître aucune des rues que nous suivions, etnous nous arrêtâmes à la porte d’une maison de belleapparence ; mon conducteur l’ouvrit, j’entrai, il la refermaderrière nous, et je me trouvai dans une cour carrée, bien connue,à ce qu’il paraissait, de ma monture ; car elle alla d’ellemême s’arrêter à une autre porte en face de la première, et quidonnait entrée dans la maison. Je voulus alors sauter sur lesdalles qui précédaient le seuil ; mais l’esclave s’approcha demoi, mit un genou en terre pour que j’y plaçasse mon pied, et meprésenta sa tête pour que j’y appuyasse ma main. Je me conformai aucérémonial d’usage ; puis, voyant qu’il bornait là lesservices qu’il comptait me rendre, et qu’il s’apprêtait àreconduire son âne à l’écurie, je lui fis un geste impérieux pourlui indiquer qu’il eût à marcher devant moi. Il ne se le fit pasdire deux fois, et obéit avec une intelligence qui prouvait que lelangage des signes lui était familier.
Bien m’advint, au reste, d’avoir pris cetteprécaution car je n’aurais certes pu me reconnaître dans le dédalede chambres et de corridors à travers lesquels mon guide me fitpasser. Tout en avançant, je jetai les yeux autour de moi pourchercher à m’orienter, dans le cas où une retraite précipitéedeviendrait nécessaire, et je vis, au nombre de valets et de gardesqui passaient comme des ombres ou se tenaient immobiles comme desstatues, que nous étions dans la maison de quelque grand seigneur.Enfin, au bout d’une longue file d’appartements, une dernière portes’ouvrit, donnant dans une chambre plus éclairée, plus riche etplus élégante qu’aucune de celles que nous avions traversées. Monguide me laissa entrer, referma la porte derrière moi, et je metrouvai en face d’une jeune fille de quatorze à quinze ans à peine,et qui me parut d’une merveilleuse beauté.
Mon premier soin fut de pousser le verrou doréqui fermait la porte en dedans ; puis je me retournai etrestai un moment immobile d’étonnement et de joie, dévorant desyeux la fée dont la baguette magique semblait m’avoir ouvert lesportes d’un palais enchanté. Elle était couchée sur des carreaux desatin, vêtue d’un cafetan de soie rose à fleurs d’argent, et d’uneantère de damas blanc à fleurs d’or, prenant juste la taille etéchancrée de manière à laisser voir une partie du sein ; leslongues manches de cette espèce de redingote pendaient par derrièreet découvraient celles d’une chemise de gaze de soie blanche,attachée au cou par un bouton de diamant ; une ceinturecouverte de pierreries la fixait autour du corps par un ruban delumière.
Elle portait sur la tête le talpock,cette délicieuse coiffure des femmes turques, qui se compose d’unecalotte de velours cerise posée sur le côté de la tête et du milieude laquelle pend un gland d’or. Sur la tempe, que le talpocklaissait découverte, la chevelure était lissée en bandeau, et dansce bandeau était fixé un bouquet de différentes pierreries,représentant des fleurs naturelles : les perles imitaient lesboutons d’oranger ; les rubis, les roses, les diamants, lejasmin, et les topazes, la jonquille. Des cheveux, d’une longueurinconnue chez nous, s’échappaient de ce bonnet, et, se partageantsur les épaules, serpentaient, en tresses infinies, jusqu’auxbabouches de cabron blanc, brodé d’or, où la belle indolentecachait ses petits pieds. Quant à ses traits, ils étaient de larégularité la plus parfaite ; c’était le type grec dans toutesa fière et gracieuse majesté, avec ses grands yeux noirs, son nezapollonien et ses lèvres de corail.
Cet examen fut le résultat d’un coup d’œil.Pendant ce temps, celle qui en était l’objet avait avancé la tête,en courbant son cou comme un cygne et en fixant sur moi un regardinquiet. Je me rappelai mon déguisement, et je vis qu’elle doutaitencore que je fusse bien celui qu’elle attendait. Alors, par unmouvement rapide comme la pensée, saisissant robe et voile, jedéchirai tout à pleines mains, et me trouvai dans mon costume demidshipman. Aussitôt la belle Grecque poussa un cri, se levachancelante, et, étendant vers moi ses mains jointes :
– Seigneur officier ; me dit-elle enitalien, pour l’amour de la Panagie[24],sauvez-moi !
– Qui êtes-vous ? m’écriai-je en courantà elle et en la soutenant sur mon bras au moment où elle allaittomber ; et de quel danger demandez-vous que je voussauve ?
– Qui je suis ? répondit-elle.Hélas ! je suis la fille de celui que vous avez rencontrélorsqu’il marchait au supplice ; et le danger dont vous pouvezme sauver, c’est d’être la maîtresse de celui qui l’a faitassassiner.
– À quoi puis-je vous être bon ?m’écriai-je. Parlez ; me voilà, disposez de moi.
– Il faut d’abord que vous sachiez ce que jecrains et ce que j’espère. Écoutez ; en deux mots, j’auraitout dit.
– Mais ne perdrons-nous pas en paroles untemps précieux ? Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtesmalheureuse, vous avez eu confiance en mon courage et ma loyauté,puisque vous m’avez fait venir. Qu’ai-je besoin de plus ?
– Non, je crois que, pour le moment, il n’y arien à craindre. Le tzouka-dar est retenu au sérail par la fête, ettrop de monde veille et passe encore, pour que nous osions risquerde fuir en ce moment.
– Parlez donc.
– Mon père était Grec, de sang royal, etriche, trois crimes qui, à Constantinople, méritent la peine demort. Le tzouka-dar[25] ledénonça ; mon père fut arrêté, et moi, je fus vendue ;lui conduit en prison, moi amenée ici ; lui condamné à mourir,moi condamnée à vivre. Ma mère seule fut épargnée.
– Oh ! je l’ai vue, m’écriai-je ;c’était sans doute elle qui veillait auprès du cadavre de votremalheureux père ?
– C’est cela, c’est cela, répondit la jeunefille en se tordant les bras. Oui, c’était elle, c’étaitelle !
– Du courage, lui dis-je, ducourage !
– Oh ! j’en ai, me répondit-elle avec unsourire plus effrayant que les larmes : vous le verrez dansl’occasion. Je fus donc conduite chez mon maître, chez l’assassinde mon père, chez celui qui m’avait achetée avec l’argent de mafamille ; il m’enferma dans cette chambre. Le lendemain,j’entendis quelque bruit ; espérant toujours, sans savoir ceque j’espérais, je courus à la fenêtre : c’était mon père quel’on conduisait à la mort !
– Alors, c’est vous qui avez passé vos mains àtravers ce treillage. C’est vous qui avez poussé ce cri douloureuxqui a retenti jusqu’au fond de mon cœur ?
– Oui, oui, c’est moi, et je vous vis lever latête à ce cri, je vous vis porter la main à votre poignard ;je devinai que vous aviez un cœur généreux, et que vous mesauveriez, si cela était en votre pouvoir.
– Oh ! me voilà, ordonnez.
– Mais il fallait, pour cela, que je pusseparvenir à lier quelque communication avec vous. Je résolus deprendre sur moi de supporter la vue de mon maître. Oui, je regardaisans colère celui qui était encore tout souillé du sang de monpère ; je lui adressai la parole sans le maudire. Alors, il secrut heureux, et il voulut me récompenser par ces riches habits,par ces bijoux magnifiques. Un matin, je vis entrer Jacob, le plusriche joaillier de Constantinople.
– Comment ! m’écriai-je ce misérablejuif ?
– Lui-même. Je le connaissais depuislongtemps. Mon père, qui n’avait que moi d’enfant et quim’accablait de bontés, lui avait acheté parfois des pierreries etdes étoffes pour des sommes immenses. Je lui fis signe que j’avaisà lui parler ; alors il dit au tzouka-dar qu’il n’avait riensur lui de ce que je lui demandais, mais qu’il reviendrait lelendemain. Le lendemain, le chef des pages devait être deservice ; mais il ordonna que le juif fût introduit devantmoi, même en son absence ; deux de ses gardes devaientassister à l’entrevue ; ce fut dans cet intervalle que, de lafenêtre où je passais tout mon temps, dans l’espérance de vousrevoir, je vous aperçus une seconde fois. J’eus alors l’idée delaisser tomber ma bague ; vous la ramassâtes avec une telleexpression de joie, qu’à compter de ce moment je fus certained’avoir un ami. Le lendemain, Jacob revint. Nos gardes ne nousquittèrent point ; mais je lui dis en italien tout ce dont ils’agissait. Je lui donnai votre signalement, depuis la couleur devos cheveux jusqu’à la forme de votre poignard : j’avais toutretenu. Il me dit qu’il croyait vous connaître. Jugez de majoie ! Alors, incertaine si nous pourrions nous revoir, nousprîmes toutes nos mesures pour aujourd’hui, jour où la fête quedonnait le sultan retenait le tzouka-dar au sérail. Ma nourrice,qu’on m’avait laissée, par indifférence plutôt que par pitié,devait sortir, comme d’habitude, conduite par un capidgi[26], pour aller acheter des parfums chezJacob ; là, elle vous trouverait, elle vous donnerait sonvoile et sa robe, et vous rentreriez au palais à sa place. Pendantce temps, elle courrait prévenir ma mère, qui, avec l’aide dequelques serviteurs restés fidèles, tiendrait une barque prête aupied de la tour de Galata. Si vous acceptiez le rendez-vous, Jacobdevait m’envoyer une guitare… Je l’ai reçue aujourd’hui… et lavoilà… Vous… vous voici, à votre tour ; êtes-vous disposé àvenir à mon aide ?… Tout a bien réussi jusqu’à présent, vousle voyez : le reste dépend de vous.
– Eh bien, que faut-il faire ? Parlezvite, voyons.
– Essayer de traverser cette longue file etappartements, c’est impossible ; il n’y a donc que la fenêtrequi donne dans ce cabinet par laquelle nous puissions sortir.
– Mais elle est à douze pieds deterre !
– Oh ! ce n’est point là ce qui doit vousinquiéter ; avec ma ceinture, vous me ferez descendre. Mais,derrière ce treillage, il y a des barreaux de fer.
– J’en ferai sauter un avec mon poignard.
– Mettons-nous donc à la besogne, alors ;car je crois qu’il est temps.
J’entrai dans le cabinet, et, derrière lerideau de damas rose du boudoir, je vis les barreaux de la prison.En plongeant dans la rue, il me sembla apercevoir deux hommescachés à l’angle de la rue en face ; je n’en commençai pasmoins en silence mon opération, bien persuadé qu’ils étaient làpour leurs propres affaires, et non pour surveiller les nôtres.
La pierre était tendre, et cependant je n’enpouvais à chaque coup emporter que de faibles parcelles. La jeuneGrecque me regardait faire avec toute la curiosité de l’espoir. Monrôle était changé ; mais je ne sais vraiment pas, malgré sabeauté merveilleuse, si je n’étais pas plus fier d’avoir été choisipar elle comme sauveur que comme amant. Il y avait, dans monaventure, quelque chose de plus chevaleresque ainsi, et jel’acceptai dans toutes ses conséquences de dévouementdésintéressé.
J’étais au plus fort de mon travail, et labase du barreau commençait à se dégager de sa prison de pierre,lorsque la jeune fille posa une main sur mon bras et étenditl’autre dans la direction d’un bruit qui venait de la frapper. Elleresta un instant ainsi immobile et écoutant, pareille à une statue,et sans me donner d’autre signe l’existence que de me serrer lebras de plus en plus. Enfin, après un instant d’attente, pendantlequel je sentis la sueur me monter au front :
– C’est lui qui rentre ! me dit-elle.
– Que faut-il faire ? répondis-je.
– Prendre conseil des circonstances ;peut-être ne viendra-t-il pas ici, et, alors, peu nous importe sonretour.
Elle écouta de nouveau ; puis, après unmoment de silence :
– Il vient ! me dit-elle.
Je fis un mouvement pour m’élancer dans lachambre et me trouver face à face avec lui, quand il ouvrirait laporte.
– Pas un mot, pas un geste, pas un pas, ouvous êtes perdu ! me dit-elle ; et moi, je le suis avecvous.
– Mais je ne puis rester ainsi caché ! Ceserait lâche et infâme à moi.
– Taisez-vous ! me dit-elle en mettantune de ses mains sur ma bouche et en m’arrachant, de l’autre, monpoignard ; taisez-vous, au nom de la Vierge, et laissez-moifaire.
Alors elle s’élança dans la chambre, et cachamon poignard sous les coussins qui lui servaient de lit quandj’étais arrivé. En ce moment, on frappa à l’autre porte.
– Qui va là ? demanda la jeune Grecque enreplaçant le coussin dérangé.
– Moi ! répondit une voix d’homme pleineà la fois de force et de douceur.
– Je vais ouvrir à mon seigneur et à monmaître, reprit la jeune fille ; car il est le bienvenu chezson esclave.
À ces mots, elle vint au cabinet, ferma laporte, en poussa le verrou, et je restai caché, témoin par l’ouïe,sinon par la vue, de la scène qui allait se passer.
Je doute que, pendant tout le cours de ma vieaventureuse, et qui fut, par la suite, exposée à tant de dangersdifférents, il y en ait un seul qui ait produit chez moi unesensation aussi pénible que celle que j’éprouvais en ce moment.Sans armes, ne pouvant rien pour ma défense ni pour celle de lafemme qui m’avait appelé à son aide, j’étais obligé de laisserjouer à un être faible, et qui n’avait pour elle que la rusefamilière à sa nation, une partie dans laquelle ma vie était enjeu. Si elle perdait, j’étais pris dans ce cabinet comme un loupdans une trappe, sans pouvoir m’échapper ni me défendre ; sielle gagnait, c’était elle qui avait fait face au péril comme unhomme, et c’était moi qui m’étais caché comme une femme. Jecherchai autour de moi s’il n’y avait pas quelque meuble dont jepusse me faire une arme ; mais je ne trouvai que des coussins,des chaises de roseau et des vases de fleurs. Je revins à la porteet j’écoutai.
Ils parlaient turc, et, privé de la vue desgestes qui accompagnaient les paroles, je ne pouvais comprendre cequ’ils disaient. Cependant je jugeai, à la douceur de l’accent del’homme, qu’il en était à la prière plutôt qu’à la menace. Au boutde quelques instants, j’entendis les sons de la guitare ; puisla voix de la jeune Grecque s’éleva en notes pures et harmonieuses,et un chant, qui semblait à la fois une prière sainte et un hymned’amour, tant il était religieux et doux, se fit entendre. J’étaisstupéfait d’étonnement. Cette enfant, qui n’avait pas quinze ansencore, qui, à l’instant même, pleurait, en se tordant les bras, lamort de son père, la misère de sa famille et sa propre captivité,cette enfant qui venait d’être interrompue dans son œuvre d’évasionau moment où elle était près de retrouver sa liberté perdue, qui mesavait dans le cabinet à côté, qui n’avait plus d’autre espoir quele poignard caché sous les coussins où elle était assise ;cette enfant chantait, en face de l’homme qu’elle détestait plusque la mort, d’une voix en apparence aussi tranquille que si elleeût célébré les mérites de la Vierge au milieu de sa famille, sousle platane qui ombrageait la porte de sa maison.
J’écoutais, et je me laissais aller, sansessayer même de réagir, par la pensée, contre tout ce quim’entourait ; il me semblait, comme dans un songe, êtreemporté par une puissance supérieure. J’attendis donc, écoutant. Lechant cessa. Les paroles qui lui succédèrent devinrent plus tendresencore que celles qui les avaient précédées ; puis il y eut unmoment de silence qu’interrompit tout à coup un cri douloureux etétouffé. Je demeurai sans haleine, les yeux ouverts et fixes commes’ils eussent pu percer la muraille ; un gémissement sourd sefit entendre, puis un calme de mort lui succéda. Bientôt des paslégers, que j’avais peine à distinguer au milieu du bruit quefaisait le battement de mon cœur, s’approchèrent du cabinet ;le verrou glissa, la porte s’ouvrit, et, à la lueur de la lune, quipénétrait par la fenêtre restée ouverte, je vis reparaître la jeuneGrecque, vêtue seulement d’une longue robe de dessous, pâle etblanche comme un fantôme, et n’ayant conservé, de toute sa parure,que le bouquet de pierreries que j’avais vu briller dans sescheveux. Je voulus jeter un coup d’œil derrière elle ; maistoute lumière était éteinte, et je ne pus rien distinguer dans lanuit.
– Où es-tu ? me dit-elle ; carj’avais reculé devant l’apparition terrible, et je me trouvais dansl’ombre.
– Me voici, répondis-je en faisant un pas enavant et en me replaçant dans le rayon de lumière qui l’éclairaitelle-même.
– Eh bien, j’ai fait ma tâche, medit-elle ; maintenant, achève la tienne.
Et elle me présenta le poignard. Elle letenait par la poignée, je le pris par la lame. La lame était tièdeet humide ; je rouvris ma main, et, à la lumière de la lune,je m’aperçus que ma main était pleine de sang. C’était le premiersang humain qui me touchait ! Mes cheveux se dressèrent surmon front, et je sentis un frisson parcourir tout mon corps ;mais je n’en compris que mieux qu’il n’y avait pas de temps àperdre, et je me remis à l’ouvrage. Les deux hommes étaienttoujours au coin de la rue ; mais je ne m’inquiétai pas d’euxet je continuai quoique, au bruit que je faisais, leurs regardsparussent se fixer sur la fenêtre. Enfin le barreau céda, laissantun intervalle assez large pour que nous pussions passer. Restait letreillage extérieur ; je n’eus qu’à le pousser pour qu’iltombât Au même instant, un des deux hommes s’élança jusqu’au milieude la rue.
– Est-ce vous, John, me dit-il, et avez-vousbesoin de secours ? Nous voici, Bob et moi, prêts à vous endonner.
– James ! Bob ! m’écriai-je.
Puis, me retournant vers la jeune Grecque, quin’avait pu comprendre ce qu’on me disait dans une langue qu’ellen’entendait pas :
– Maintenant, nous sommes sauvés, luidis-je.
Non, non, repris-je en me retournant vers mesamis, je n’ai pas besoin d’autre secours que de celui d’unecorde ; en avez-vous une ?
– Nous avons mieux que cela, me répondit Jamesnous avons une échelle. Bob, viens ici, continua James, et mets-toicontre ce mur.
Le marin obéit ; en un instant, Jamesmonta sur ses épaules et me tendit les deux bouts d’une échelle decordes, que je liai aux deux barreaux voisins de celui que j’avaisenlevé ; puis James, redescendant aussitôt, assujettit l’autreextrémité, de manière à ce que l’échelle fût tendue et nonflottante, ce qui donnait à ma compagne une plus grande facilitépour descendre. Elle ne perdit pas de temps, et, montant aussitôtsur la fenêtre, elle se trouva un instant après, sans accident,dans la rue, au grand étonnement de James et de Bob, qui nepouvaient deviner ce que cela voulait dire. En un instant, je fusprès d’eux.
– Que vous est-il donc arrivé, au nom duciel ? s’écria James. Vous êtes pâle comme la mort et toutsanglant. Seriez-vous poursuivis ?
– Non ; à moins que ce ne soit par unspectre, lui répondis-je. Mais ce n’est pas ici le moment de vousraconter cette histoire. Nous n’avons pas un instant à perdre. Oùla barque vous attend-elle ? demandai-je, en italien, à majeune Grecque.
– À la tour de Galata, réponditcelle-ci ; mais je suis incapable de vous y conduire ; jene sais pas le chemin.
– Je le sais, moi, lui répondis-je en luisaisissant la main et en essayant de l’entraîner avec moi ;mais, au même instant, je m’aperçus qu’elle était pieds nus etqu’elle ne pourrait pas nous suivre. Je fis un mouvement pour laprendre dans mes bras ; mais Bob, devinant mon intention, meprévint, et l’enlevant de terre comme une plume, il se mit à courirvers le rivage. James me passa une paire de pistolets qu’il tenaità la main, et, en tirant une autre de sa ceinture, il me fit signede marcher à la droite de Bob, tandis qu’il marcherait à sagauche.
Nous avançâmes ainsi sans rencontrer aucunobstacle. À l’extrémité de la rue, nous vîmes luire tout à coup,comme un immense miroir, la mer azurée de Marmara. Alors, tournantà gauche, nous suivîmes le rivage ; plusieurs barquestraversaient le canal, allant de Galata à Constantinople ou deConstantinople à Galata. Parmi toutes ces barques, une seule étaitimmobile, à quatre brasses du rivage. Nous nous arrêtâmes devantcelle-là, et la jeune Grecque la regarda un instant, car ellesemblait vide. Cependant, du fond de la barque, une espèce defantôme se leva.
– Ma mère ! cria d’une voix étouffée lajeune fille.
– Mon enfant, répondit une voix dont l’accentprofond nous fit tressaillir ; mon enfant, est-cetoi ?
Aussitôt quatre rameurs cachés parurent ;la barque vola sur la mer comme une hirondelle, et aborda en uninstant au rivage ; les deux femmes se jetèrent dans les brasl’une de l’autre ; puis la mère tomba à nos genoux, demandantlesquels elle devait embrasser ; je la relevai ; et,comme il n’y avait pas de temps à perdre :
– Partez ! dis-je ; au nom du ciel,partez ! Il y va de votre vie et de celle de votre mère ;ne tardez donc pas un instant.
– Adieu, dit la jeune fille en me pressant lamain ; Dieu seul sait si nous nous reverrons. Nous allonstâcher de gagner Cardiki, en Épire, où sont les restes de notrefamille. Votre nom, afin que je le garde dans ma mémoire, et que jeprie tous les jours pour celui qui le porte ?
– Je me nomme John Davys, lui répondis-je. Jevoudrais avoir fait davantage pour vous ; mais j’ai fait ceque j’ai pu.
– Et moi, je me nomme Vasiliki, reprit lajeune fille ; et Dieu me dit que ce n’est pas la dernière foisque nous nous voyons.
À ces mots, elle s’élança dans la barque, et,arrachant de sa tête le bouquet de pierreries, qu’à mon grandétonnement elle avait conservé :
– Tenez, me dit-elle, voici la récompensepromise à Jacob. Dieu vous en garde une qui vaut mieux que tous lesdiamants de la terre !
Le bouquet tomba à mes pieds ; la barques’éloigna rapidement du rivage. Je vis quelque temps briller, commeles voiles de deux ombres, les vêtements blancs de la mère et de lafille ; puis, enfin, barque, rameurs, voiles blancs, toutdisparut comme une vision et s’enfonça dans l’obscurité.
Je restai un moment immobile sur lerivage ; et, certes, j’aurais pris ce qui venait de m’arriverpour un rêve si je n’avais pas eu sous les yeux ce bouquet dediamants, et dans la mémoire ce nom de Vasiliki.
Notre premier sentiment, lorsque la barque eutdisparu et que nous nous trouvâmes seuls sur le rivage, fut unretour sur nous-mêmes ; notre position n’était pas rassurante.D’abord, nous étions tous trois, à minuit, hors du vaisseau sanspermission ; puis nous avions à suivre, depuis Galata jusqu’àla Tophana, le rivage de la mer, tout couvert de chiens errants partroupes, qui semblaient nous reconnaître pour des étrangers, et quiavaient tous l’air de se croire, en conséquence, le droit de nousdévorer. Enfin, je n’oubliais pas que, quoique je ne fusse pourrien dans le meurtre, il n’y en avait pas moins un fils de Mahometpoignardé, et que ce fils de Mahomet était le tzouka-dar.
Les deux dernières raisons, malgré la punitionque nous savions nous attendre à notre rentrée à bord, nouspoussaient à ne pas perdre de temps. Aussi nous mîmes-nous enroute, marchant serrés les uns contre les autres, et suivis d’unvéritable troupeau de chiens affamés, dont les yeux brillaient,dans les ténèbres, comme des escarboucles. De temps en temps, cesanimaux s’approchaient si près de nous et avec des intentions sivisiblement hostiles, que nous étions obligés de nous retourner etde leur faire face. Alors, comme Bob tenait à la main un bâton,dont il jouait avec beaucoup d’adresse, force était à nosantagonistes de faire quelques pas en arrière ; nous enprofitions aussitôt pour nous remettre en route ; mais nousn’avions pas fait vingt pas, qu’ils étaient de nouveau sur nostalons. Si l’un de nous se fût écarté ou eût chancelé dans samarche, c’était fait de lui et probablement de nous, car, une foisqu’ils eussent goûté du sang, il n’y eût plus eu moyen de lesécarter.
Les chiens nous accompagnèrent ainsi jusqu’àla Tophana, où Bob et James retrouvèrent enfin leur barque. James ydescendit le premier, je l’y suivis ; Bob soutint la retraite,ce qui n’était pas chose facile. Alors nos antagonistes, comprenantque nous allions leur échapper, s’avancèrent si près de nous, queBob, d’un coup de son bâton, étendit sur le rivage un des plushardis ; aussitôt tous les autres se jetèrent sur le cadavre,et, en un instant, le dévorèrent. Bob profita de cette diversionpour ouvrir le cadenas qui retenait la chaîne, et pour sauter avecnous dans la barque ; puis, ramant vigoureusement, James etmoi, nous nous éloignâmes, accompagnés par des hurlements qui nousdonnaient à entendre tout le chagrin qu’éprouvaient ceux qui lesfaisaient retentir de nous voir partir sans avoir fait avec nousplus ample connaissance. À cent pas du rivage, Bob nous reprit lesavirons, et se mit à ramer à lui seul plus efficacement que nous nel’avions fait, James et moi.
Il faut s’être épanoui à ces nuits douces etsouriantes de l’Orient, pour s’en faire une idée ; vue ainsiau clair de lune, avec ses maisons peintes, ses kiosques auxcoupoles dorées, ses arbres semés partout avec une confusionpittoresque, Constantinople semblait un vrai jardin de fée ;le ciel était pur et sans un seul nuage ; la mer, calme etpareille à un miroir, réfléchissait toutes les étoiles du ciel.Notre bâtiment, ancré un peu en avant du sérail de Scutari, à lahauteur de la tour de Léandre, avait derrière lui le fanal quis’élève sur le promontoire du port de Chalcédoine, et dessinait,sur sa flamme protectrice, sa mâture élégante et ses cordagespareils à des fils d’araignée. Cet aspect nous ramena à notreposition, que la beauté du paysage nous avait fait oublier, et,comme nous nous rapprochions du navire, nous dîmes à Bob de ramerplus doucement, afin que les avirons fissent jaillir moins deflamme de la mer phosphorescente, et en même temps produisissentmoins de bruit. Nous espérions atteindre ainsi le bâtiment sans quela sentinelle nous vit, ou, si elle était de nos amis, sans qu’ellefît semblant de nous voir ; puis, après être rentrés parquelqu’une de ces ouvertures qui sont toujours béantes au flancd’un vaisseau, regagner nos hamacs sans souffler une parole, et, lelendemain, à notre quart, monter sur le pont comme si riend’extraordinaire ne s’était passé ; malheureusement, toutesles précautions étaient prises pour que les choses allassentautrement. Quand nous fûmes à environ trente pas duTrident, la sentinelle, dont nous ne voyions que la têteau dessus de la muraille, monta sur le banc de bâbord, et nouscria, de toute la force de ses poumons :
– Holà ! de la barque, quedemandez-vous ?
– À remonter à bord, répondis-je en mettantmes mains devant ma bouche pour porter mes paroles avec moins debruit.
– Qui êtes vous ?
– Les midshipmen John et James, et le matelotBob.
– Au large !
Nous nous regardâmes, d’autant plusstupéfaits, que nous avions reconnu dans la sentinelle un matelotparticulièrement ami de Bob, et qui, au fond du cœur, était trèsdisposé, nous en étions certains, à cacher notre petite escapade.Je me retournai donc vers lui, croyant qu’il avait malentendu :
– Vous avez mal compris, Patrick, luicriai-je ; nous sommes du bâtiment et nous y rentrons, James,Bob et moi. Ne reconnaissez-vous pas ma voix ? Je suis JohnDavys.
– Au large ! cria Patrick d’une voix siforte et si impérieuse, qu’il était évident qu’une troisièmeinterpellation du même genre réveillerait tout le bâtiment ;aussi Bob, comprenant le danger, se remit-il aussitôt à ramer sansl’attendre.
Nous comprîmes son intention, et nous luifîmes, en silence, un signe de tête pour lui indiquer que nousl’approuvions. Son intention était de se mettre hors de vue dubâtiment ; puis, comme nous avions échoué à bâbord, ilvoulait, en décrivant un cercle et en se rapprochant avec desprécautions plus grandes encore que la première fois, voir si nousne serions pas plus heureux à tribord. En conséquence, une foishors de vue, nous nous arrêtâmes un instant pour envelopperl’extrémité des avirons avec nos mouchoirs de poche et une petitevoile que nous déchirâmes en deux parties ; puis, cesprécautions prises, Bob se remit à ramer si sourdement, quenous-mêmes n’entendions pas le bruit que nous produisions, et quele sillon de feu que nous laissions après nous pouvait seul nousdénoncer. Nous nous applaudissions de ce stratagème, grâce auquelnous espérions enfin rentrer à bord, lorsque, arrivés à cinquantepas du bâtiment, nous vîmes le fusil du soldat de marine ensentinelle à tribord passer du mouvement à l’état fixe ; et,au bout d’un instant, cette nouvelle interpellation arriva jusqu’ànous :
– Ohé ! de la barque, quevoulez-vous ?
– Rentrer à bord, pardieu ! réponditJames, qui commençait comme moi à s’impatienter du manège qu’onnous faisait faire.
– Au large ! cria la voix.
– Mais, que diable ! dis-je à mon tour,reconnaissez-nous donc une fois pour toutes, nous ne sommes pas despirates.
– Au large ! répéta la sentinelle.
Nous ne tînmes aucun compte del’avertissement, et nous fîmes signe à Bob de continuer de ramervers le bâtiment.
– Au large ! répéta une troisième fois lasentinelle en abaissant son fusil vers nous ; au large, ou jefais feu.
– Il y a du M. Burke là-dessous, murmura Bob.Croyez-moi, monsieur John, obéissons ; c’est ce que nous avonsde mieux à faire.
– Et quand donc pourrons-nous rentrer ?demandai-je au soldat.
– Au quart du matin, répondit celui-ci ;il fera jour.
C’était encore quatre heures à attendre ;mais il n’y avait pas d’observations à faire ; nous prîmesdonc notre parti, et, en quelques coups de rames, nous noustrouvâmes à la distance exigée. Bob nous proposa alors de nousconduire au rivage, où nous serions mieux, pour reposer un instant,que dans notre barque ; mais la compagnie que nous y avionstrouvée nous avait dégoûtés de la terre ferme pendant la nuit. Nouspréférâmes donc rester au milieu du Bosphore. Notre punition,réduite à cette halte nocturne, n’eut pas été bien grande, vu labeauté du ciel et la douceur de l’atmosphère ; mais lespréliminaires nous avaient appris que nous devions nous attendre àquelque chose de plus sérieux ; du caractère dont nousconnaissions M. Burke, ce quelque chose, qui n’était encore pournous que de l’inconnu, ne laissait pas que d’être assez inquiétant.Aussi, malgré la beauté du paysage, sur lequel l’aurore se leva, etqui en tout autre moment, éclairé ainsi aux premiers rayons dusoleil, m’eût, pour mon compte, jeté dans l’extase, nous passâmesquatre des plus mortelles heures d’attente que le temps ait jamaissonnées. Enfin un coup de sifflet nous apprit que le moment derelever le quart était arrivé, et nous nous rapprochâmes duvaisseau, qui, cette fois, nous laissa faire sans aucun signeextérieur d’hostilité.
En arrivant sur le pont, la première personneque nous aperçûmes fut M. Burke en grand uniforme, à la tête ducorps d’officiers, qui semblait rassemblé en conseil de guerre.Comme notre escapade était tout bonnement de celles que l’on punit,chez les midshipmen, par quelques jours de prison, et, chez lesmatelots, par quelques coups de fouet, nous ne pûmes croire d’abordque c’était pour nous qu’on avait déployé un si formidableappareil. Mais nous fûmes bientôt détrompés, et nous vîmes que M.Burke avait l’intention de nous faire les honneurs de ladésertion ; aussi, à peine eûmes-nous mis le pied sur le pont,que, se croisant les bras et nous regardant de cet œil que l’espoird’imposer un châtiment faisait toujours briller chez lui d’unelueur étrange :
– D’où venez-vous ? nous dit-il.
– De terre, monsieur, répondis-je.
– Qui vous a donné permission ?
– Vous savez monsieur, que j’étais du cortègede M. Stanbow.
– Mais, comme les autres, vous deviez êtrerentré à dix heures, et tout le monde est rentré, excepté vous.
– Nous nous sommes présentés à minuit, on arefusé de nous laisser monter.
– Rentre-t-on, sur un bâtiment de guerre, àminuit ?
– Je sais, monsieur, que ce n’est pas l’heurehabituelle ; mais je sais aussi qu’il est certainescirconstances où la discipline est moins sévère.
– Avez-vous une permission ducapitaine ?
– Non, monsieur.
– Vous garderez les arrêts quinze jours.
Je m’inclinai en signe d’adhésion ; maisje restai pour attendre ce qui serait décidé à l’égard de James etde Bob.
– Et vous, monsieur, dit, en souriant de sonsourire de démon, M. Burke, qui, ayant fini avec moi, commençaitd’entreprendre James, étiez-vous aussi de l’escorte ducapitaine ?
– Non, monsieur, répondit James ; aussije ne cherche pas d’excuses, je suis coupable d’avoir été à terresans permission. J’ai mérité d’être puni : punissez-moidonc ; seulement, punissez-moi pour deux.
– Ah ! ah ! murmura M. Burke entreses dents, il paraît que nous allons avoir une scène de Pythias etDamon[27].
Puis, à haute voix :
– Et pourquoi vous punirais-je pour deux, s’ilvous plaît ?
– Parce que c’est moi, monsieur, qui, sous maresponsabilité, ai emmené Bob.
– Sous votre responsabilité ? dit M.Burke en souriant de cette façon méprisante qui n’appartenait qu’àlui, la responsabilité d’un midshipman !…
James se mordit les lèvres jusqu’au sang, maisne dit pas un mot, quoique M. Burke, avec intention, lui laissâttout le temps de répondre.
– Alors, voilà tout ce que vous avez à direpour votre défense ? continua le lieutenant après un moment desilence.
– Oui, monsieur, répondit James.
– Vous garderez les arrêts pendant un mois, etBob recevra vingt coups de fouet.
– Monsieur, dis-je alors en m’avançant vers M.Burke, pourrais-je obtenir de vous la faveur d’un entretienparticulier ?
Il me regarda avec étonnement, et commesurpris de ma hardiesse.
– Qu’avez-vous à me dire ? medemanda-t-il.
– Des choses qui pourront peut-être changervotre décision.
– À votre égard ?
– Non, monsieur, à l’égard de James et deBob.
– Et ces choses sont si secrètes, qu’elles ontbesoin du tête-à-tête ?
– Je crois, du moins, convenable de ne vousles dire qu’ainsi.
– Veuillez me suivre, monsieur ; jedescends à la cabine, et, là, je vous écouterai.
Il fit quelques pas vers la dunette ;puis, se retournant, et s’adressant aux soldats de marine, endésignant alternativement James et Bob :
– Conduisez monsieur à sa chambre, et mettezune sentinelle à sa porte. Jetez-moi ce drôle dans la fosse auxlions, et mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Puis, seretournant avec la même tranquillité que s’il venait de dire lachose la plus simple, il descendit, marchant devant moi, etsifflotant un de ces airs qui n’existent pas.
Je le suivais, je l’avoue, sans aucun espoird’en rien obtenir pour mes pauvres amis ; mais je sentais que,pour l’acquit de ma conscience, je devais cependant essayer cedernier moyen. Arrivé dans la cabine, M. Burke s’arrêta, et,demeurant debout pour m’inviter à la brièveté :
– Parlez, monsieur, me dit-il ; nousvoilà seuls, et je vous écoute.
Alors je lui racontai dans tous ses détails lacause de mon absence ; comment j’avais reçu un rendez-vous quej’avais d’abord cru une intrigue d’amour ; puis comment leschoses avaient pris un tour romanesque, et amené un dénouementtragique. Je lui exposai enfin le dévouement de James et de Bob,qui, craignant pour moi, avaient préféré risquer une punition, maisavaient voulu être à même de me prêter secours, si besoinétait.
M. Burke m’écouta dans le plus profondsilence ; puis, lorsque j’eus fini :
– Tout cela est fort touchant, sans doute, medit-il avec son méchant sourire ; mais Sa Majesté Britanniquenous a envoyés à Constantinople, monsieur, pour tout autre choseque pour faire les chercheurs d’aventures et les chevalierserrants. Partant, vous trouverez bon que votre récit, toutintéressant qu’il est, ne change rien à la décision que j’airendue.
– Non, sans doute, à mon égard, monsieurBurke ; mais punirez-vous, chez James et chez Bob, un excès dedévouement ?
– Je punirai, répondit M. Burke en pâlissant,comme il le faisait à la moindre contrainte, toute infraction auxrègles de la discipline.
– Quelle que soit la cause qui l’aitamenée ?
– Quelle qu’elle soit.
– Permettez-moi de vous dire, monsieur, quevous agissez, ce me semble, sous l’empire d’un sentiment exagéré devos devoirs, et que, si j’avais affaire au capitaine au lieud’avoir affaire à vous…
– Malheureusement, monsieur, répondit lelieutenant avec son éternel sourire, vous avez affaire à moi, etnon à lui ; M. Stanbow est resté à terre, et, en son absence,c’est moi qui suis maître à bord ; or, comme maître souverain,je vous ordonne de vous rendre à votre chambre, et d’y prendre lesarrêts.
– Vous savez bien que, quant à moi, je nerefuse pas, et que, si je vous demande grâce, c’est pour James etpour Bob.
– M. James, au lieu d’un mois, restera sixsemaines aux arrêts ; et Bob, au lieu de vingt coups de fouet,en recevra trente.
Ce fut moi qui devins affreusement pâle à montour. Cependant, me maîtrisant encore :
– Monsieur Burke, lui dis-je, ce que vousfaites là est injuste.
– Un mot de plus, me répondit-il, et je doublela dose.
Je fis un pas vers lui.
– Mais, monsieur Burke, lui dis-je, vous medéshonorez ! Mes amis, en voyant augmenter leur punition sansavoir rien fait pour cela, croiront que je suis descendu avec vouspour faire contre eux quelque délation infâme ?Punissez-moi ! punissez-moi doublement, mais pas eux, degrâce !
– Assez, monsieur. Sortez !
– Mais…
– Ah ! s’écria M. Burke en levant sacanne.
Ce qui se passa en moi à la vue de ce gesteest impossible à décrire. Je sentis tout mon sang, qui, un instantauparavant, avait reflué vers mon cœur, s’élancer à mon visage. Sij’eusse cédé à mon premier mouvement, je me fusse élancé sur lui etje l’eusse poignardé ; mais l’ombre du malheureux David passaentre lui et moi comme une apparition protectrice ; je poussaiun cri étouffé, qui ressemblait à un rugissement, et je m’élançaihors de la cabine. En ce moment, c’était un bienfait pour moi queces arrêts forcés. J’avais besoin d’être seul.
À peine me trouvai-je dans ma chambre, que jeme jetai la face contre terre en m’enfonçant les mains dans lescheveux, et que je restai immobile et comme anéanti, ne donnantd’autre signe d’existence qu’une espèce de râlement sourd quis’échappait des plus profondes cavités de ma poitrine ; puis,au bout de je ne sais combien de temps, car tout calcul de duréem’était impossible dans l’état violent où je me trouvais, je merelevai lentement, en souriant à mon tour, car la possibilité d’unevengeance venait de s’offrir à moi.
Je fus tellement absorbé tout le jour parcette idée, que je ne touchai point à la nourriture qu’on m’envoya,et que je passai la nuit sur ma chaise. Cependant, en apparence,j’étais calme, et le matelot qui vint m’apporter mon déjeuner neput rien connaître de ce qui se passait en moi. Pour ne luiinspirer, au reste, aucun soupçon, je mangeai devant lui, tout enlui demandant si M. Stanbow était de retour à bord. Il était revenula veille, et avait paru peiné de notre double condamnation. Aureste, pour punir, autant que la chose était en eux, le lieutenantde son nouveau jugement contre nous, qu’ils regardaient comme uneinfamie, tous les officiers du bâtiment l’avaient mis enquarantaine. Cette démonstration me fit plaisir ; car elle meprouva que tous, à bord, jugeaient la conduite de M. Burke ainsique je l’avais jugée moi-même, et je me sentis affermi dans larésolution que j’avais prise.
Maintenant, je dois expliquer à ceux de meslecteurs qui ne sont pas au fait de la vie maritime, ce qu’onappelle, à bord d’un bâtiment, mettre un officier enquarantaine.
Lorsqu’un supérieur, par un caractèreintolérable ou par une rigueur exagérée, a indisposé contre lui sessubordonnés, ces derniers, qui ne peuvent lui rendre les punitionsqu’il leur inflige, en ont inventé une dont ils disposent et quiest peut-être plus cruelle qu’aucune de celles qui sont dans lecode militaire. Ils se réunissent en espèce de conseil de guerre,et, là, ils déclarent leur officier en quarantaine pour un tempsplus ou moins long. Il faut néanmoins que le jugement soit rendu àl’unanimité ; car tous doivent concourir à l’application de lapeine qu’il porte.
Or, voici ce que c’est que cechâtiment :
Du moment qu’un officier est en quarantaine,c’est un paria, un lépreux, un pestiféré. Personne ne l’approcheque pour les besoins du bâtiment, et ne lui répond que par lesparoles strictement nécessaires au service. S’il tend la main, onreste les bras croisés ; s’il offre un cigare, onrefuse ; s’il vient sur l’avant, on passe à l’arrière. Àtable, on ne lui présente rien ; tout s’arrête à son voisin degauche ou à son voisin de droite ; il est obligé de demanderou de prendre. Or, comme la vie, à bord d’un bâtiment, n’est passemée de distractions bien variées, on peut juger, au bout d’uncertain temps, ce qu’a de mortel une pareille punition : c’està vous faire devenir fou, c’est à vous rendre enragé : aussi,ordinairement, l’officier cède-t-il. Alors tout rentre dans l’ordreaccoutumé ; il redevient un homme et remonte au rang decitoyen jouissant de ses droits civils ; il cesse d’être uneexception et rentre dans la vie commune. Mais, s’il persiste, nulne se relâche, et tant que dure l’entêtement, dure laquarantaine.
Du caractère dont on connaît M. Burke, ondevine facilement que ce ne devait pas être lui qui céderait lepremier. D’ailleurs, cette mesure prise vis-à-vis d’un tel hommeoffrait bien peu de changement dans son existence. Mais là n’étaitpoint la question ; la question était dans l’audace que l’onavait eue d’appliquer à un officier supérieur une peine qui,ordinairement, ne s’inflige pas au-dessus du grade de secondlieutenant. Aussi M. Burke en devint-il encore, s’il étaitpossible, plus sombre et plus sévère.
Quant à moi, ma solitude ne faisait quem’entretenir dans une seule pensée. Parfois, au souvenir inattendude l’offense que M. Burke m’avait faite, je sentais mon cœur seserrer et le sang me monter au visage ; d’autres fois, il estvrai, je sentais s’affaiblir ma résolution, et je cherchais desexcuses à cette conduite brutale et haineuse. J’étais dans cettedisposition chrétienne le jeudi qui suivit ma réclusion et quidevait amener la punition de Bob. Je m’étais même promis que, si M.Burke lui faisait grâce de la moitié de sa peine, je lui feraisgrâce, moi, de toute ma vengeance.
C’était une espèce de terme moyen que j’avaisadopté pour concilier mon orgueil avec ma raison. J’attendis doncce jour avec une certaine inquiétude ; car il devaitm’affermir dans ma résolution ou me la faire oublier. Ce jourarriva. J’entendis, au bruit des pas mesurés des soldats de marine,qu’ils se rendaient à l’exécution. Elle fut assez longue : ily avait cinq ou six matelots à punir. C’est ce qui arrivaittoujours, lorsque M. Burke avait été chargé d’un intérim. Quelquescris parvinrent jusqu’à moi ; mais je connaissais trop Bobpour ne pas être bien certain que ce n’était point lui qui donnaitcette marque de faiblesse. Enfin j’entendis de nouveau le bruit despas des soldats qui redescendaient dans la batterie de trente-six.Tout était fini ; mais je ne pouvais rien savoir avant uneheure ; car c’était à une heure seulement que le matelotm’apportait mon dîner.
Ce jour-là, justement, le matelot de gardeauprès de moi était Patrick, le même qui avait reçu l’ordre detirer sur nous, si nous approchions du bâtiment ; cet ordre,auquel il avait été forcé d’obéir, lui avait été donné par M.Burke, dès qu’il avait su que le capitaine restait à terre, et queje n’étais pas porté sur la liste de ceux qui étaient demeurésauprès de lui. Dès le matin, le pauvre garçon m’avait fait sesexcuses sur cette sévérité de la consigne, à laquelle il n’avaitrien pu adoucir ; et je lui avais dit de me rendre compte del’exécution, ajoutant que j’espérais bien que Bob ne recevrait pasles vingt coups auxquels, dans un premier mouvement de colère, M.Burke l’avait condamné. Le fait est que, soit capitulation deconscience, soit difficulté de croire à une pareille sévérité,j’avais fini par demeurer convaincu que cela se passerait comme, aufond du cœur, je désirais que cela se passât ; aussi, lorsquePatrick parut, je le regardai d’un air presque riant :
– Eh bien, lui dis-je, comment cela a-t-ilfini, mon garçon ?
– Mal pour le pauvre Bob, monsieur John.
– Comment, aurait-il reçu les vingt coupsauxquels il était condamné ?
– Trente, monsieur John, trente.
– Trente coups de fouet ?m’écriai-je ; mais il n’était condamné qu’à vingt !
– Je le pensais comme vous, Votre Honneur, ettout le monde le pensait comme moi ; Bob même ne se doutaitpas du supplément qui l’attendait. Quand il eut reçu, après avoirbien soufflé, ce qu’il croyait son contingent, il voulut serelever ; mais le prévôt d’armes lui présenta son compte, etil vit qu’il avait un boni de dix coups sur lequel il ne comptaitpas.
– Et il n’a pas réclamé m’écriai-je.
– Si fait ! mais tout ce qu’il y a gagné,c’est de savoir d’où lui venait la gratification.
– Et d’où lui venait-elle ?
– Dame, je ne sais pas si c’est vrai : onlui a dit que c’était à vous qu’il en avait l’obligation ;alors, il s’est recouché en disant : « En ce cas, c’estautre chose ; tout ce qui vient de M. John est le bienvenu.Frappez ! »
– Oh ! m’écriai-je, et tu es certain queBob a reçu trente coups de fouet ?
– Pardieu ! je les ai comptés les unsaprès les autres. D’ailleurs, vous pourrez demander à Bob, lapremière fois que vous le verrez ; je suis sûr qu’il a retenuson total, lui.
– C’est bien, dis-je ; merci, Patrick. Jesais tout ce que je voulais savoir.
Le matelot, qui était loin d’attacher à cesmots un autre sens que celui qu’ils paraissaient avoir, s’inclinaet sortit.
M. Burke était condamné.
De ce moment, il n’y eut plus d’hésitationdans mon esprit, et le projet que j’y ballottais depuis trois ouquatre jours y fut définitivement arrêté. Cependant je ne melaissai point aller, comme David, à une de ces aveugles vengeancesqui peuvent avorter, et retombent alors sur celui qui l’a conçue.Je voulais délivrer l’équipage de son bourreau, mais non pas par unassassinat. M. Burke avait levé sur moi sa canne ; il m’avaitinsulté comme homme, c’était comme homme qu’il me rendrait raison.S’il me tuait dans un duel loyal, tout était dit : si c’étaitmoi, au contraire, que le sort favorisait, ma carrière militaireétait perdue ; car, ayant tiré l’épée contre un supérieur, jene pouvais échapper à une condamnation capitale, si je remettais lepied sur le vaisseau. J’étais donc décidé, après le combat, à fuiren Grèce, en Asie Mineure ou en Égypte, mais à rester en Orient.Une seule pensée combattait cette résolution : c’était lesouvenir de mon père et de ma mère, qui se présentait à mon espritavec l’idée que je me séparais d’eux pour toujours. Mais tous deuxétaient des âmes fortes, et j’étais sûr que mon père, tout lepremier, lorsqu’il saurait quelle insulte m’avait été faite,approuverait la manière dont je l’avais repoussée.
Je commençai donc dès lors à tout préparerpour cet événement. Je fis la visite de ma bourse : ellecontenait cinq cents livres sterling, tant en or qu’en traites, etc’était plus qu’il ne m’en fallait pour vivre deux ans à l’abri dubesoin ; à l’âge que j’avais alors, deux ans sont deuxsiècles. J’écrivis à mon père et à ma bonne mère une longue lettre,pleine des sentiments que j’avais pour eux, et où je leurracontais, dans tous ses détails, ce qui s’était passé à bord duTrident depuis que je les avais quittés. L’expédition deWalsmouth, l’enlèvement de David, sa punition, sa mort, moninsulte, tout y était ; ma lettre s’arrêtait à la résolutionque j’avais prise, et un mot de ma main, ajouté en post-scriptum,devait leur apprendre le résultat, si j’étais vainqueur ; sij’étais tué, au contraire, je priais M. Stanbow, dans une lettrequ’il devait recevoir de son côté, de faire passer à mes bonsparents ces dernières lignes, que l’on trouverait sur moi, et quileur seraient une preuve que j’étais mort en pensant à eux.
Une fois ces dispositions générales terminées,je fus plus tranquille ; il me semblait qu’il y avaitcommencement d’exécution, et qu’il était déjà trop tard pour que jerevinsse sur la résolution prise. Je m’occupai donc des moyens.Proposer, à bord du bâtiment, un duel à M. Burke, eût été unefolie : j’arrêtai, en conséquence, mon plan d’une tout autrefaçon.
Pour ses propres affaires ou pour celles duservice, M. Burke était appelé, de temps en temps, à notreambassade. Or, comme M. Burke, ainsi qu’on le sait, étaitmédiocrement sociable et assez peu curieux, il s’y rendaitordinairement seul et par le chemin le plus court. Ce chemintraversait un des plus beaux et des plus vastes cimetières deConstantinople ; là, je l’attendrais seul aussi, car je nevoulais compromettre personne, et, bon gré mal gré, je le forceraisde se battre. L’arme m’était égale, pourvu qu’il en acceptâtune ; chacun de nous aurait son épée au côté, et j’emporteraisune paire de pistolets.
Sur ces entrefaites, le tour de Bob arrivad’être de service auprès de moi. Dès que le pauvre garçon entra,m’apportant mon déjeuner, je me jetai à son cou : il avait,comme à son ordinaire, déjà oublié la correction qu’il avaitreçue ; et, d’ailleurs, à ce qu’il m’assura, il n’avait jamaiscru un instant que je fusse pour quelque chose dans le surcroît decoups qui lui était tombé si inopinément sur les épaules ;comme je m’en étais douté, il en avait laissé tout l’honneur à M.Burke. Il me dit qu’au reste le premier lieutenant était toujoursen quarantaine, et plus exécré que jamais, et que, quant à lui, ilétait convaincu que M. Burke finirait mal. C’était aussi monopinion, et je ne fus pas fâché de la voir si généralementpartagée ; il me semblait que la Providence, qui m’avaitchoisi pour le vengeur de tant de braves gens, ne pouvaitm’abandonner.
Je demandai des nouvelles du juif Jacob :il était venu plusieurs fois au bâtiment et avait demandé aprèsmoi ; mais il n’avait pu me voir à cause de mes arrêts. Jecomprenais son inquiétude ; j’avais à lui remettre le bouquetde Vasiliki, lequel, on s’en souvient, était le prix de sonentremise dans l’événement que j’ai raconté. Je chargeai Bob de luidire qu’une fois libre, je le lui porterais sans retard, et que,d’ailleurs, j’avais, pour ma part aussi, à lui demander un servicedont il serait bien récompensé.
Le jour de ma sortie approchait, et tout étaitpréparé pour que je pusse profiter de la première occasion qui seprésenterait de mener ma résolution à fin ; elle arriva. Aubout d’un mois, heure pour heure, mes arrêts furent levés.
Ma première visite fut pour le capitaine. Jeretrouvai le bon et digne vieillard tel qu’il avait toujours étépour moi. Il me gronda doucement de ne lui avoir pas demandé unepermission qu’il m’eût accordée, et me fit raconter dans tous sesdétails l’aventure de la jeune Grecque, le dévouement de James etde Bob, notre retour au bâtiment et ma scène avec M. Burke. Je luidis tout comme je l’eusse dit à un confesseur ; car M.Stanbow, dans la circonstance où je me trouvais, avait pour moi uncaractère sacré, celui d’ami de mon père. Lorsque j’en arrivai augeste insultant que M. Burke s’était permis en m’ordonnant de meretirer, je vis M. Stanbow pâlir.
– Il a fait ce que vous dites ?interrompit-il.
– Il l’a fait, monsieur, répondis-jefroidement.
– Mais vous le lui avez pardonné, n’est-cepas ? C’est un fou.
– Oui, repris-je en souriant. Seulement, c’estun fou furieux, et qu’il faut lier.
– Que voulez-vous dire ? demanda M.Stanbow avec inquiétude. John, mon enfant, n’oubliez jamais que lepremier devoir d’un marin est la discipline.
– Mon habitude est-elle d’y manquer, monsieurStanbow ? demandai-je au capitaine.
– Non, monsieur John, non ; vous êtes, aucontraire, un de mes meilleurs officiers. C’est une justice que jeme plais à vous rendre.
– Et qui m’est d’autant plus précieuse,répondis-je, qu’elle m’est rendue au moment où je viens d’êtrepuni.
M. Stanbow soupira ; puis, encore unefois :
– Mais pourquoi ne m’avez-vous pas demandécette permission ? me dit-il ; pourquoi n’avez-vous pasdit que je vous l’avais donnée ? Je ne vous eusse pasdémenti.
– Je vous remercie, monsieur Stanbow,m’écriai-je les larmes aux yeux, je vous remercie du fond ducœur ; malheureusement, je ne mens jamais.
– C’est pour cela que je veux que vousm’affirmiez que vous ne vous souvenez de rien.
Je restai muet.
– Allons, allons, continua-t-il, c’est tropexiger en ce moment, j’en conviens, et il y aurait plus que del’héroïsme à l’abnégation de la rancune au moment où elle doit êtredans toute sa force. Prenez de l’air et du plaisir, vous en avezbesoin, après un mois de réclusion ; et que l’air et leplaisir emportent vos mauvaises pensées, si par hasard, vous enaviez conçu. Voulez-vous aller à terre ?
– Merci, monsieur ; pas dans ce moment.Si j’y étais appelé par quelque affaire, je vous en demanderais lapermission.
– Tant que vous voudrez ; mais à moi,entendez-vous bien ? à moi, John. Pour tout ce qui dépend demoi, au nom du ciel ! n’ayez affaire qu’à moi. N’oubliez pasque c’est à moi, et non à un autre, que votre respectable père, monbon et vieil ami, vous a confié ; je lui réponds donc de vouscontre tout ce qui n’est pas combat ou naufrage. Avez-vous del’argent ?
– Oui, monsieur.
– Ne vous gênez pas ; vous savez que M.Édouard m’a constitué votre banquier.
– J’ai encore plus de douze mille francs,monsieur.
– Allons, je vois que je ne puis rien fairepour vous aujourd’hui ; demain, peut-être, serai-je plusheureux.
– Merci, capitaine, cent fois merci. Vousdites que vous ne pouvez rien faire pour moi ? Détrompez vous,car vous faites plus, avec vos seules paroles, que ne pourraitfaire le roi Georges avec tout son pouvoir. Adieu, monsieur ;je profiterai de votre offre ; et, si j’ai besoin d’aller àterre, je viendrai vous demander la permission.
– Mieux que cela, John ; je pourrais nepas y être et il résulterait de mon absence une nouvelle source decontrariétés pour vous.
Il se mit à son secrétaire, et écrivitquelques mots sur un papier.
– Tenez, voici une permission écrite àlaquelle vous n’aurez que la date à mettre, et qui vous garantirade tout reproche Voyons, cherchez bien, avant de me quitter ;n’avez-vous point autre chose à me demander ?
– Eh bien, monsieur, répondis-je, puisque vousme donnez cette latitude, je vais en profiter.
– Faites.
– Vous savez que James, pour m’avoiraccompagné à terre, avait d’abord été condamné, comme moi, à garderles arrêts pendant un mois, et que, sur la prière que j’ai faite àM. Burke de ne point le punir pour une action que vous eussiezrécompensée, les arrêts de James ont été portés à sixsemaines ?
– Oui, je sais cela.
– Eh bien, capitaine, je demande qu’il soitfait remise à James de ces quinze jours.
– C’est déjà fait.
– Comment cela ?
– Oui, oui ; j’ai arrangé la chose avantvotre sortie, pour qu’on ne pût pas dire que c’était vous quim’aviez demandé cette grâce, et vous en vouloir de cette demande.James a été mis en liberté en même temps que vous.
– Alors, monsieur, au lieu d’une justice, unegrâce : laissez-moi vous baiser la main.
– Embrassez-moi, mon enfant !
Je me jetai dans ses bras.
– Ah ! dit-il en secouant la tête, sinous n’avions plus cet homme à bord, nous serions bien heureux.
– N’est-ce pas, monsieur Stanbow, m’écriai-je,que c’est votre avis, à vous aussi, et que cet homme est fatal etodieux à vous-même, comme à tout l’équipage, et que celui qui vousen débarrassera… ?
– Silence, mon enfant ! s’écria levieillard. Il n’y a que les lords de l’amirauté qui aient cepouvoir. Il faut nous en rapporter à eux et attendre… Adieu, adieu,John ; vos camarades doivent être impatients de vous revoir,depuis un mois qu’ils ne vous ont pas vu.
Puis, me faisant un geste de lamain :
– Ainsi, c’est convenu, n’est-ce pas ?pour toute chose, vous vous adresserez à moi.
Je lui fis un signe d’assentiment ; caril se fût peut-être aperçu, à l’altération de ma voix, de ce qui sepassait dans mon cœur ; et, m’inclinant avec un respect pleinde reconnaissance pour tant de bontés, je sortis de la cabine.
M. Stanbow avait dit vrai : tous mescamarades m’attendaient sur le pont, et James avec eux ; sibien que ma sortie de chez le capitaine eut tout l’air d’unvéritable triomphe. Aussi, dès que l’équipage m’eut aperçu, ce futun hourra général, que M. Burke dut entendre de sa cabine, ou,depuis un mois, à part les heures de service et de repas, ils’imposait des arrêts volontaires, aimant mieux demeurer seul danssa chambre que rester isolé sur le pont. Il avait été décidé, partout le corps des officiers, que l’on donnerait à James et à moi ungrand dîner. Cette solennité fut fixée, séance tenante, ausurlendemain, et sur le champ on alla en demander la permission àM. Stanbow, qui l’accorda avec sa bonté ordinaire.
Au moment où on relevait le quart du soir, M.Burke monta sur le pont ; c’était la première fois que je lerevoyais depuis notre altercation, et je sentis bouillonner audedans de moi toutes les passions haineuses qu’il m’avaitinspirées. Il me sembla que le moment le plus heureux de ma vieserait celui où je me vengerais de cet homme, et que le bonheur dele tuer de mes propres mains valait bien un exil éternel. Quant àlui, je le trouvai plus sombre et plus soucieux encore qu’àl’ordinaire. Personne ne lui parla. La quarantaine n’était pointencore levée.
Le lendemain, M. Burke, qui, sans doute, sesouciait peu d’assister à la fête que l’on me donnait, prévint lecapitaine qu’il s’absenterait pour quelques affaires qu’il avait àrégler avec l’ambassade, et ne reviendrait au bâtiment qu’après lequart du soir. Cette nouvelle, lorsqu’elle me parvint, me fitfrissonner jusqu’au fond du cœur, si désireux que je fusse del’apprendre : c’est que, dans toutes les circonstancessuprêmes, si bien arrêtée que soit une décision, il y a lutte entrel’intérêt et la volonté. Certes, mon intérêt était de dévorer cetteoffense, qui n’était connue de personne que du capitaine, et decontinuer une carrière qui, par le crédit de mon père et avecl’appui de M. Stanbow, pouvait me conduire aux premiers grades.Mais ma volonté était dans ma dignité offensée par un de ces gestesqu’un homme ne peut pardonner à un autre homme sans être unlâche ; ma volonté était tout opposée à mon intérêt ; mavolonté était dans la conviction qu’en m’attaquant à M. Burke, jeme sacrifiais au salut de tous ; ma volonté était dans lacertitude que, quel que fût mon sort, les regrets et lareconnaissance de l’équipage tout entier me suivraient ou dans latombe ou dans l’exil. Ma volonté l’avait emporté sur monintérêt ; je m’affermis dans mon projet, et je regardai lejour du lendemain comme celui que Dieu avait fixé pour sonexécution.
Qu’on ne s’étonne point que je revienneplusieurs fois sur cette pensée, et que j’avoue, non les doutes,mais les agitations de mon esprit. Un duel avec un supérieur n’estpoint un duel ordinaire, puisque vaincu, c’est la mort ;puisque, vainqueur, c’est au moins l’exil. Or, l’exil, à l’âge quej’avais, était un exil long et douloureux, un exil qui me séparaità jamais de tout ce qui m’était cher au monde, un exil qui brisaitma vie tout entière, telle que mes bons parents me l’avaient faite,pour la remplacer par une vie inconnue que je serais obligé de mefaire moi même.
Je passai la journée entière plongé dans cesréflexions, mais sans qu’elles pussent, si sombres qu’ellesétaient, faire faiblir un instant ma volonté. Je dormis peu, etcependant ma nuit fut assez tranquille. Dès le matin, je demandai àM. Stanbow la permission d’aller à terre. Il me fit observer, enriant, que ma démarche était inutile, puisque j’avais unepermission écrite ; mais je lui dis que je gardais celle-làpour une autre occasion. Je pris congé de James, qui me fitpromettre d’être de retour à midi juste ; je m’y engageaipositivement, et je partis.
J’avais deux visites à faire : l’une ànotre juif Jacob, l’autre à lord Byron. Je remis au premier lebouquet de Vasiliki, et j’y ajoutai une gratification de vingt-cinqguinées ; puis, lui en donnant vingt cinq autres, je lechargeai de s’informer si, parmi tous les navires en rade, il n’yen avait pas un qui dut partir pour l’Archipel, l’Asie Mineure oul’Égypte, et, dans ce cas, d’y retenir passage pour unepersonne ; peu importait de quelle nation fût le navire. Il mepromit que, le soir, la chose serait faite ; l’engagement, aureste, était d’autant plus facile à remplir, qu’il n’y avait pas dejour que nous ne vissions quelque bâtiment faire voile pour lesDardanelles. Je chargeai, en outre, Jacob de m’acheter un costumegrec complet.
Lord Byron me reçut avec son affabilitéordinaire. Inquiet de ne pas me voir, il était venu faire unevisite à M. Stanbow, et lui avait demandé de mes nouvelles. Ilavait alors appris que j’étais aux arrêts, et, comme la consigneétait formelle, il n’avait pu arriver jusqu’à moi. Je lui dis que,comptant, si nous devions croiser encore longtemps dans leBosphore, demander un congé pour voyager en Grèce, je venais luidemander une lettre pour Ali-Pacha, que je désirais visiter. Il semit à l’instant même à son bureau, écrivit d’abord la lettre enanglais afin que je pusse juger de la force de la recommandation,la fit traduire par le Grec que lui avait donné Ali, et qui luiservait à la fois de valet de chambre et de secrétaire ; puisil la signa, et appuya près de la signature son cachet à ses armes,qui étaient d’argent à trois calices de gueules placés en barredans la partie supérieure de l’écu, avec cette devise :Crede Byron.
L’heure me rappelait au bâtiment. Je priscongé de lui sans lui rien dire ; d’ailleurs, je comptais lerevoir une fois encore.
Le Trident était en joie ; onavait, comme pour le branle-bas de combat, abattu toutes lescloisons, et une table de vingt couverts s’étendait dans toute lalongueur de la salle à manger et de la salle du conseil.
Je fus le véritable héros de la fête : oneut dit que chacun savait le projet arrêté dans mon cœur, etvoulait prendre congé de moi par une dernière démonstrationamicale. Quant à moi, dans la préoccupation de mon esprit, il mesemblait que tout cela était arrangé d’avance, et que Dieu melaissait voir le fil qui conduisait les choses.
Au dessert, on porta des toasts, comme c’estl’habitude en Angleterre. L’un d’eux fut adressé à l’amitié, etJames, qui était près de moi, m’embrassa au nom des convives ;tout cela était si merveilleusement approprié à la circonstance,qu’il avait l’air de prendre congé de moi, et que, les larmes auxyeux, je murmurai, en l’embrassant, le mot adieu.
L’horloge piqua six heures, je n’avais pas detemps à perdre ; je demandai la permission de prendre congé dela compagnie pour une affaire importante ; cette permission mefut accordée, accompagnée de toutes les plaisanteries d’usage enpareille circonstance. Je fis bon visage pour les soutenir, et jedescendis dans ma chambre sans que nul ne se doutât de rien. Endescendant, je donnai à Bob l’ordre de faire préparer un canot pourme conduire à terre.
Tout était prêt. Je bouclai autour de moi uneceinture pleine d’or avec des lettres de change sur Smyrne, Malteet Venise ; je fis la visite de mon portefeuille, pourm’assurer que, dans le cas où je serais tué, tous mes papiersétaient en ordre. Je mis une paire de pistolets dans mes poches, jesuspendis à mon cou un portrait de ma mère, que je baisai avec uneconfiance superstitieuse, avant de reboutonner sur lui mon habit,et, faisant signe au canot de s’approcher, je descendis par unsabord.
À peine fus-je à trente pas du bâtiment, queJames, m’ayant aperçu, appela tout le monde sur le pont. Alors cefurent des hourras tels, que M. Stanbow sortit de sa cabine. Je nepuis exprimer ce qui se passa en moi, lorsque j’aperçus, au milieude tous les jeunes gens, dont il était le père, ce bon vieillarddont j’allais cesser d’être le fils ; les larmes me vinrentaux yeux, j’eus un moment de doute ; mais je n’eus qu’à fermerles yeux pour revoir M. Burke et son geste insultant, et je fissigne à mes rameurs de redoubler de force.
Nous débarquâmes devant la porte de Tophana.Je sautai à terre, et, en sautant, un de mes pistolets tomba de mapoche ; Bob, qui avait paru soucieux pendant tout ce trajet,le ramassa et me le rendit : il se trouva ainsi seul à terreavec moi.
– Monsieur John, me dit-il, vous n’avez pasconfiance en Bob, parce que c’est un simple matelot, et vous aveztort.
– Comment cela, mon ami ? luidemandai-je.
– Oh ! je m’entends, répondit-il ;je n’ai pas besoin de vivre dix ans avec les personnes pourconnaître leur caractère, et ce n’est pas pour un rendez-vousd’amour que vous êtes venu à terre.
– Qui t’a dit cela ?
– Personne. En tout cas, si vous avez, pourquelque chose, besoin de Bob, vous savez qu’il est à vous, de jourcomme de nuit, de corps et d’âme, à la vie comme à la mort.
– Merci, Bob, lui dis-je. Si vous avez devinéce qui m’amène à terre, ce dont cependant je doute, vous devezcomprendre qu’il serait indélicat à moi d’entraîner personne dansune pareille affaire. Seulement, Bob, si, demain matin, ni moi niM. Burke, nous n’étions rentrés, dites à James de demander unepermission, de prendre un canot, et venez faire ensemble un tourdans le cimetière de Galata ; il se peut alors que vousappreniez de nos nouvelles.
– Oui, oui, murmura Bob, c’est bien ce quej’avais pensé. En tout cas, monsieur John, vous êtes mon supérieur,et je n’ai pas le droit de vous faire d’observation, mais tout lemonde peut donner un avis : défiez-vous de l’homme, monsieur,défiez-vous-en !
– Merci, Bob, je suis sur mes gardes ; etmaintenant, mon ami, sur ta parole d’honneur, pas un mot.
– Foi de Bob, monsieur John.
– Tiens, continuai-je en tirant ma bourse dema poche, voilà pour boire à ma santé.
– Entendez-vous, vous autres ? dit Bob enversant tout l’argent dans les mains d’un matelot et en mettant labourse vide sur sa poitrine, voilà une gratification que M. Johnvous donne.
– Vive M. John ! crièrent tous lesmatelots.
– Oui, oui, murmura Bob, vive M. John, c’estbien dit ; et, s’il y a un Dieu au ciel, il entendra lesouhait que vous faites. Adieu., monsieur John ; je ne voussouhaite pas du courage, vous en avez, Dieu merci, comme un amiral.Mais de la prudence, monsieur John, de la prudence !
– Sois tranquille, Bob ; et maintenant àmon tour, adieu.
Je mis les doigts sur mes lèvres, pour luirecommander une seconde fois le silence.
– C’est dit, c’est dit, murmura Bob.
Je lui tendis la main, il la porta à seslèvres avant que j’eusse eu le temps de l’en empêcher ; puis,sautant dans la barque :
– Allons, vous autres, au large, dit-il.
Et, prenant un aviron :
– Ce n’est pas adieu, monsieur John, c’est aurevoir. Mais à bon entendeur, salut : de laprudence !
Je lui fis un dernier signe de tête, et, commel’heure s’avançait, je pris le chemin de l’ambassade, qui, ainsique je l’ai dit, traversait le cimetière de Galata.
C’était un magnifique cimetière turc, l’un desplus beaux de Constantinople, avec ses sombres sapins et ses vertsplatanes, solitaire et silencieux, même au milieu du jour et dubruit. Je m’appuyai contre la tombe d’une jeune fille dont lemonument, en forme de colonne brisée à la moitié de la hauteurqu’elle aurait dû atteindre, était couronné d’une guirlande demarbre représentant des roses et des jasmins, doux symboles del’innocence chez tous les peuples. De temps en temps, une femme,pareille, sous sa robe et son long voile qui ne laissaientapercevoir que les yeux, à l’ombre d’un des morts que je foulaisaux pieds, passait sans que ses babouches, de satin brodé d’argent,laissassent aucune trace ni fissent le moindre bruit. Le seul sonque l’on entendait était le chant des rossignols, qui, en Orient,se plaisent au milieu des cimetières, et que les Turcs, dans leurmélancolie rêveuse, écoutent sans se lasser, parce qu’ils lesprennent pour les âmes des jeunes filles mortes vierges.
Au milieu de ce repos, de ce silence, de cettefraîcheur, je fus prêt, en leur comparant l’agitation, le bruit etla chaleur qui, par opposition, faisaient de ce coin de terre uneoasis délicieuse, à envier ce calme des morts qui avaient de sidoux concerts, de si beaux arbres et de si riches monuments. Cetterêverie, qui entrait pour la première fois dans mon âme par laporte des sens, y amenait un détachement étrange de l’existence. Jeme rappelais ma vie passée, mon service à bord, les châtiments qui,deux ou trois fois, avaient été la suite de la haine sans cause deM. Burke ; ce dîner plein de vides et bruyantes paroles auquelj’étais assis, jouant mon rôle d’insensé, il y avait une heure àpeine ; je comparais toute cette agitation au calme de ceshommes que nous appelons barbares parce qu’ils passent leurexistence assis et fumant auprès d’un ruisseau ; sanss’inquiéter des creuses rêveries de la science ou des vagues etsanglantes théories de la politique, n’obéissant qu’à leur instinctanimal, qui leur montre la femme, les armes, les chevaux, lesparfums, comme des choses à l’usage de leur caprice ; de ceshommes qui, à la fin d’une vie de sensualité, vont se coucher dansune oasis pour se réveiller dans un paradis ; et il mesemblait que le temps parcouru depuis ma naissance jusqu’à ce jourétait une période de fièvre et de folie. Après cette rêverie,quoique ma résolution n’eût point changé, mon cœur était devenupresque indifférent au résultat, et je me sentais un courage quitouchait à l’insouciance.
J’étais dans cet état, qui devait me donner unsi grand avantage sur mon adversaire, lorsque j’entendis le bruitde pas qui s’approchaient À ce bruit, et au léger tressaillementqu’il me fit éprouver, je n’eus pas même besoin de regarderl’arrivant pour être certain que c’était M. Burke ; car, en cemoment, je me sentais doué d’une espèce de double vue. Je lelaissai donc s’avancer jusqu’à la distance de trois ou quatrepas ; alors seulement, je levai la tête et me trouvai face àface avec mon ennemi.
Il était si loin de m’attendre à cette heureet en cet endroit, il y avait sur mon visage un tel caractère derésolution, qu’avant même que j’eusse proféré une seule parole, ilfit un pas en arrière et me demanda ce que je voulais.
Je me mis à rire.
– Ce que je veux, monsieur, lui dis-je, votrepâleur me prouve que vous vous en doutez ; mais, en tout cas,je vais vous le dire. Il se peut, monsieur, que, parmi les ouvriersde Birmingham ou de Manchester, où vous êtes né, les supérieurschâtient d’habitude leurs subordonnés à coups de canne, et queceux-ci, convaincus de la misère de leur position, s’y soumettentsans murmurer ; c’est ce que je ne sais pas, c’est ce que jene veux pas savoir ; mais, entre nous autres gentilshommes, etil n’est pas étonnant que vous ignoriez cela, monsieur, il estconvenu que, quelle que soit la supériorité ou l’infériorité desgrades, les ordres seront donnés et reçus avec la courtoisie qu’ungentilhomme doit à un autre gentilhomme, et que tout gesteinsultant amènera une réparation proportionnée à l’insulte. Donc,monsieur, vous avez levé sur moi votre canne, comme vous l’eussiezlevée sur un chien ou sur un esclave, et, dans le code de lanoblesse, c’est une insulte qui est punie de mort ! Vous avezvotre épée, j’ai la mienne : défendez-vous !
– Mais, monsieur John, dit le lieutenant enpâlissant encore, vous oubliez que les lois de la disciplinemilitaire défendent à un midshipman de se battre avec unlieutenant ?
– Oui, monsieur Burke, répondis-je ; maiselles ne défendent pas à un lieutenant de se battre avec unmidshipman. Vous êtes donc dans votre droit, vous, et c’est tout cequ’il faut. Au-dessus des lois de la discipline militaire, il y ales lois de l’honneur, auxquelles toutes les autres doivent céder.Défendez-vous !
– Mais, monsieur, réfléchissez que, quelle quesoit l’issue de ce combat, il ne peut que vous être fatal, àvous ; par pitié pour vous-même, n’insistez donc pointdavantage, et laissez-moi passer.
Il fit un mouvement, j’étendis le bras.
– Je vous remercie de l’avis, monsieur ;mais il est inutile. Depuis un mois que l’événement dont je demanderaison est arrivé, j’ai eu le temps de réfléchir et de faire mesdispositions ; mes réflexions sont faites, mes dispositionssont prises. Il n’y a point à revenir là-dessus ;défendez-vous !
– Mais, encore une fois, dit M. Burke d’unevoix altérée, comme votre supérieur et comme votre aîné, je doisvous rappeler que, du moment où votre épée sera sortie du fourreau,votre carrière est perdue et votre vie est en danger. Queferez-vous alors ?
– Puisque vous voulez bien prendre un si grandintérêt à moi, monsieur, je vais vous le faire connaître : sivous me tuez, tout est dit ; les lois militaires, si sévèresqu’elles soient, sont impuissantes contre un cadavre. Onm’enterrera dans un cimetière pareil à celui-ci ; et, une foismort, mieux vaut dormir, vous en conviendrez, comme dorment ceuxque nous foulons aux pieds, sous l’ombre et la fraîcheur de cesgrands arbres, que d’être cousu dans un hamac et jeté au fond del’eau, pour servir de proie aux requins. Si je vous tue, aucontraire, mon passage est, à cette heure, retenu à bord d’unbâtiment qui m’emmènera cette nuit, je ne sais où peu m’importe.Mais, comme mon père a cinquante à soixante mille livres sterlingde revenu, et que je suis fils unique, partout où j’irai je pourraivivre à ma volonté et à mon caprice. Je perdrai, il est vrai, mesappointements de midshipman, qui peuvent monter à mille ou douzecents francs de France, et la chance de devenir, un jour, àquarante ans, lieutenant comme vous ; mais, monsieur Burke, jeme serai vengé, et, en me vengeant, j’aurai encore vengé Bob,James, David, tout l’équipage. Cela vaut bien la peine de risquerquelque chose. Allons, monsieur, maintenant que je vous ai tiréd’inquiétude à mon égard, vous n’avez plus de motifs pour merefuser la satisfaction que je vous demande ; ayez donc labonté de vous mettre en garde.
– Monsieur, me dit M. Burke de plus en plusagité, je suis votre supérieur, et, comme tel, j’avais droit devous punir ; si l’on faisait un crime à un officier de chaquepunition qu’il inflige, il n’y aurait plus de discipline à bord. Jevous ai puni selon mon droit et selon les règlements maritimes enusage à bord des vaisseaux de Sa Majesté Britannique, et vousn’avez pas de réparation à exiger pour cela.
Et il essaya de nouveau de passer ; je memis devant lui.
– Aussi, monsieur, repris-je avec le mêmecalme, mais avec plus de mépris, n’est-ce point de la punition queje vous demande satisfaction ; c’est de l’insulte ; je neme plains pas de l’arrêt, je me plains du geste.
– Mais, monsieur, si le geste a étéinvolontaire et si je le désavoue, vous n’avez plus rien àdire.
– Si fait, monsieur ; j’ai à dire unechose dont je m’étais aperçu déjà, mais que je ne voulais pascroire : c’est que vous êtes un lâche.
– Monsieur ! s’écria M. Burke en devenantlivide de colère, c’est vous qui m’insultez à votre tour et c’estmoi qui vous demande raison de cette insulte. Je me battrai demain,monsieur.
– Vous voulez le temps de faire votredéclaration, n’est-ce pas, et vous ne seriez pas fâché de prendreun conseil de guerre pour votre second ?
– Vous supposez, monsieur…
– Je suppose tout de votre part.
– Vous vous trompez, monsieur ; la seulecause du retard que je demande, c’est que, comme je n’ai jamais misle pied dans une salle d’armes, vous auriez, à l’épée, tropd’avantage sur moi ; au pistolet, à la bonne heure.
– Cela tombe alors à merveille, et j’avaisprévu votre objection, répondis-je en tirant mes pistolets de mapoche ; voilà justement ce que vous demandez, monsieur, etvous n’aurez pas besoin d’attendre à demain ; les deux armessont chargées d’une manière égale ; d’ailleurs,choisissez.
M. Burke chancela, une sueur froide luicouvrit le visage, je crus qu’il allait tomber ; puis, au boutd’un instant :
– Mais c’est un guet-apens !s’écria-t-il ; c’est un assassinat.
– La peur vous fait délirer, monsieur ;il n’y a ici d’assassin que celui-là qui, sur un faux rapport, apoussé un malheureux au désespoir ; car on assassine dedifférentes manières, et le plus lâche de tous les assassinats estcelui qui a une apparence légale. Ce n’est pas vous qui serezassassiné, monsieur, c’est David qui l’a été, et c’est vous quiavez assassiné David. Allons, allons, monsieur Burke, un peu decourage, je vous en supplie, au nom de votre uniforme, qui est lemien.
– Je ne me battrai pas sans témoins, dit M.Burke.
– Alors, je vous déshonorerai, monsieur ;du moment que je vous ai menacé, c’est comme si je m’étais battu,et, comme j’ai encouru la même peine, je ne retournerai pas aubâtiment ; mais, demain, quelqu’un s’y présentera de mapart : il portera une lettre signée de ma main, et quiracontera tout ce qui s’est passé entre nous. De deux chosesl’une : ou vous ne démentirez pas la lettre, et alors vousserez un objet de mépris pour tous, ou vous la démentirez, et,comme celui qui vous la portera ne sera pas votre subordonné, vousserez, en face de tous, songez-y bien, forcé de donner satisfactionde ce démenti ; car, si vous ne le faites, on vous chassera,comprenez vous, monsieur ? on vous chassera de la marineanglaise, comme un lâche et un infâme !
Je fis un pas vers lui.
– On vous arrachera vos épaulettes, comme jevais vous les arracher.
Je fis un second pas vers lui.
– On vous crachera au visage, comme je vais lefaire.
Je fis un troisième pas vers lui, et, alors,je me trouvai si près, que j’étendis la main pour joindre l’effet àla menace.
Il n’y avait pas moyen de reculer ; M.Burke mit l’épée à la main. Je jetai mes pistolets, et je tirai monépée à mon tour. Aussitôt nos fers se croisèrent, car il s’étaitprécipité sur moi, espérant que je n’arriverais pas à temps ;mais les conseils de Bob n’avaient point été perdus, et j’étais surmes gardes.
À la première passe, je sentis que M. Burkem’avait fait un mensonge, et qu’il connaissait à fond l’art qu’ilprétendait n’avoir jamais étudié. J’en fus aise, je l’avoue ;cela nous mettait sur un pied d’égalité qui faisait, dès lors, denotre duel le jugement de Dieu. Le seul avantage que j’eusse doncsur lui était ce sang-froid terrible, fruit des réflexions étrangesqui avaient précédé notre lutte. Une fois engagé, au reste, M.Burke fit bonne contenance : il avait compris que notre combatne finirait pas par une égratignure, et que c’était ma vie qu’illui fallait pour sauver la sienne.
Nous nous battîmes ainsi cinq minutes à peuprès, pied à pied, et si rapprochés l’un de l’autre, que nousparions autant avec la poignée de nos épées qu’avec la lame.Probablement, nous sentîmes tous deux, en même temps, ledésavantage de cette position ; car tous deux nous fîmes enmême temps un pas de retraite, de sorte que nous nous trouvâmeshors de la portée l’un de l’autre. Mais je fis aussitôt un pas enavant, et nous nous retrouvâmes engagés à distance convenable.
Il arrivait, dans cette circonstance, à M.Burke, ce qui lui arrivait dans la tempête et dans le combat :le premier moment, qui était tout entier à son naturel, était latimidité ; puis l’orgueil ou la nécessité reprenait le dessus,et M. Burke redevenait brave par calcul.
Je l’ai dit, M. Burke, auquel personne neconnaissait ce talent, était de première force à l’escrime ;mais, grâce aux recommandations de mon père et de Tom, cette partiede mon éducation était loin d’avoir été négligée. Ce fut unedécouverte que fit à son tour M. Burke, et qui lui rendit sapremière hésitation. Il avait le bras plus fort que le mien, maisj’avais la main plus légère que la sienne, de sorte que, profitantde ce moment de trouble, je le pressai ; M. Burkerompit : c’était avouer son désavantage. J’en repris unenouvelle force ; nos épées semblaient deux couleuvres ardentesqui se jouent, et deux ou trois fois le bout de mon fer effleura sapoitrine, au point de percer son habit. M. Burke rompit encore,mais, je dois le dire, comme il eut fait dans une salle d’armes.Cependant, en rompant, il s’était dérangé de la ligne droite, et àtrois pas derrière lui se trouvait un tombeau. Je le pressai deplus en plus, et à son tour son épée vint m’effleurer levisage ; le sang coula.
– Vous êtes blessé, me dit-il.
Je répondis par un sourire, et, faisant encoreun pas en avant, je le forçai de faire un pas en arrière ; jene lui donnai point de relâche, et me retrouvai si près de lui, queje ne pus dégager mon épée que par un coupé sur les armes ; unbond en arrière le sauva seul de ma riposte ; mais j’en étaisarrivé où je voulais, M. Burke était acculé au tombeau. Il n’yavait plus moyen, pour lui, de rompre.
Ce fut alors le véritable combat ; car leduel, jusque-là, n’avait encore été qu’un jeu. Je sentis une oudeux fois le froid du fer ; je sentis une ou deux fois que monépée avait touché. Cependant pas un de nous ne dit mot ; iln’y avait plus entre nos deux lames de place pour lesparoles ; enfin, dans une riposte portée à fond, je sentis unerésistance étrange ; en même temps, M. Burke jeta un cri, monépée lui avait passé au travers du corps, et avait été recourber sapointe mal trempée contre le tombeau de marbre ; de sorte queje ne pus la retirer à moi, et qu’à mon tour je fis un bond enarrière, laissant l’arme dans la blessure. La précaution étaitinutile, M. Burke était atteint trop cruellement pour mepoursuivre ; il essaya cependant de faire un pas enavant ; mais, sentant que les forces lui manquaient, il laissaéchapper son épée, et tomba presque aussitôt en poussant un secondcri, et en se tordant les bras de rage.
Je l’avoue, en ce moment toute ma colèredisparut pour faire place à la pitié. Je me précipitai vers M.Burke ! Le plus urgent secours à lui porter était de ledébarrasser du fer, je fis donc une seconde tentative, et je ne puslui arracher l’épée du corps, quoiqu’il la tirât lui-même à pleinesmains. Ce dernier effort lui fut fatal ; je le vis ouvrir labouche comme pour parler ; mais ce fut une gorgée de sang quivint à ses lèvres, au même moment, ses yeux semblèrent se retournerdans leurs orbites ; il eut deux ou trois convulsions ;puis, se raidissant avec un dernier râle, il expira.
Je m’assurai qu’il était mort ; et, commeje ne pouvais lui être d’aucun secours, je songeai à ma sûreté. Lanuit était entièrement venue pendant ce combat. Je ramassai mespistolets, qui étaient d’excellentes armes auxquelles je tenaisbeaucoup ; je sortis du cimetière et m’acheminai vers lamaison de Jacob. Il m’attendait, comme nous en étionsconvenus ; il s’était mis en quête, et avait trouvé un navirenapolitain en partance pour Malte, Palerme et Livourne ; lelendemain matin, il devait lever l’ancre ; c’était justementce qu’il me fallait ; aussi avait-il arrêté ma place, enprévenant que je m’y rendrais dans la nuit. Quant aux habits, ils’en était occupé avec un égal succès, et me montra un magnifiquecostume de palikare[28] quim’attendait sur un divan, et un autre, plus simple, sur unechaise.
Je me dépouillai à l’instant de mon uniforme,que je ne pouvais garder sans être reconnu, et je me revêtis del’un de mes nouveaux costumes ; il m’allait à merveille, etsemblait fait pour moi. Avec le sabre et le yatagan, cette nouvellegarde-robe me revenait à quatre-vingts guinées, j’en ajoutaisoixante et dix aux vingt-cinq que j’avais données, le matin, àJacob, et sa commission se trouva payée. Je le priai alors des’occuper des moyens de transport ; c’était déjà chosefaite : il avait donné rendez-vous, à onze heures, à unebarque qui devait nous attendre au pied de la tour de Galata.
Je passai cet intervalle à ajouter unpost-scriptum à la lettre que j’avais préparée pour mon père. Jelui racontais l’événement du duel, je lui disais la nécessité où jeme trouvais de fuir, et je terminais en le priant de me faireouvrir un crédit à Smyrne. Comme je comptais rester en Orient,Smyrne, avec sa situation centrale et sa population cosmopolite, àlaquelle je pouvais me mêler en restant inconnu, était bien laville qu’il me fallait.
J’écrivis aussi à lord Byron pour le remercierde sa bienveillance pour moi et le prier d’employer son créditauprès des lords de l’amirauté, s’il se trouvait en Angleterrelorsque mon procès serait fait. Il connaissait M. Burke, il savaitla haine que lui portait tout l’équipage, et combien cette haineétait motivée. Je n’avais pas l’espoir que son crédit influât surla décision des juges ; mais son témoignage pouvait beaucoupsur le public. Je remis cette lettre à Jacob avec celles de M.Stanbow et de mon père ; il devait se rendre, dès le matin, àbord du Trident, et, après avoir remis ces différentsmessages, indiquer l’endroit où l’on retrouverait le corps de M.Burke.
L’heure était arrivée ; nous sortîmesenveloppés de nos manteaux, et nous nous acheminâmes vers la tourde Galata.
La barque nous attendait, nous y montâmesaussitôt ; car il était près de minuit, et, le bâtiment auquelnous nous rendions étant à l’ancre dans le port de Chalcédoine,près du Fanarikiosk, nous avions toute la largeur du canalà traverser diagonalement.
Heureusement, nos matelots étaient bonsrameurs ; aussi en un instant eûmes-nous traversé la Corned’or et doublé la pointe du Sérail.
La nuit était pure et la mer tranquille. Aumilieu du canal et un peu en avant de la tour de Léandre, je voyaiss’élever majestueusement notre beau vaisseau, dont les mâts, lesétais et jusqu’aux moindres cordages se dessinaient sur le cerclelumineux que la lune étendait autour d’elle. Cette vue me serraprofondément le cœur. Le Trident était ma secondepatrie ; Williams-house et le Trident, c’était toutce que je connaissais du monde ; après mon père, ma mère etTom, qui étaient à Williams-house, ce que j’aimais le mieux setrouvait à bord du Trident. J’y laissais M. Stanbow, cebon et digne vieillard que je vénérais comme un père ; James,dont la franche et loyale amitié ne m’avait pas failli uninstant ; enfin, Bob, ce type du véritable marin, avec soncœur d’or sous sa rude enveloppe ; il n’y avait pas jusqu’auvaisseau lui-même qui n’eût une part dans mes regrets.
À mesure que nous approchions, il grandissaitmerveilleusement à nos yeux, et bientôt nous nous en trouvâmes siprès, que, grâce à la sérénité de la nuit, l’officier de quartaurait pu, si je l’eusse dit tout haut, entendre l’adieu quej’envoyais tout bas à mes bons camarades, qui, après la fête qu’ilsm’avaient donnée la veille, étaient loin de se douter qu’à cetteheure je passais si près d’eux, les fuyant pour toujours. Ce fut undes moments les plus pénibles que j’éprouvai de ma vie. Je neregrettais point ce que j’avais fait, car mon action était lerésultat d’une longue méditation et d’une inébranlablevolonté ; mais je ne pouvais me dissimuler que, d’un seulcoup, j’avais brisé ma vie et échangé un avenir certain contre unavenir inconnu. Quel était cet avenir hasardeux ? Dieu seul lesavait.
Cependant nous avions dépassé leTrident, et, à la lueur du fanal, nous commencions àdistinguer les bâtiments à l’ancre dans le port de Chalcédoine.Jacob me montra de loin la mâture de celui à bord duquel j’étaisattendu ; et, quoique je n’y dusse faire qu’un séjourmomentané, je ne pus m’empêcher, à mesure que nous en approchions,de l’inventorier avec l’œil d’un marin. Après avoir habité leTrident, qui était un des plus beaux vaisseaux de SaMajesté Britannique, la comparaison ne pouvait pas être favorableau bâtiment napolitain ; cependant, autant que j’en pouvaisjuger, il avait été assez habilement construit, dans le double butque s’étaient proposé les armateurs, c’est-à-dire la marche et lecommerce. Sa carène était faite sur un bon modèle, assez large pourcontenir une quantité suffisante de marchandises, et assez étroitepour fendre l’eau vigoureusement. Quant à sa mâture, elle était,comme celle de tous les bâtiments destinés à la navigation del’Archipel, un peu basse, afin que le navire pût se raser, en casde besoin, derrière les roches et les îles. Cette précaution, prisecontre les pirates, qui, à cette époque, infestaient la mer Égée,pouvait être favorable au navire dans le voisinage des terres et àl’approche de la nuit ; mais elle lui devenait nuisible, si lebâtiment avait à fuir dans un grand espace découvert. Toutes cesréflexions instinctives furent faites avec la rapidité de l’œil dumarin, qui, avant qu’il ait mis le pied à bord d’un bâtiment, enconnaît déjà les bonnes et mauvaises qualités. Quand j’arrivai surle pont de la Belle-Levantine, je savais donc déjà à quoim’en tenir sur elle-même : restait à faire connaissance avecson équipage.
Comme me l’avait dit Jacob, on m’attendait àbord. Je n’eus donc qu’à répondre passager, à lasentinelle, qui me héla en italien, pour qu’on me jetât l’échellede corde. Quant à mes effets, ils n’étaient pas d’un transportdifficile ; comme le philosophe antique, je portais tout avecmoi. Je payai donc mes rameurs, je pris congé de Jacob, qui m’avaitservi, dans son intérêt, il est vrai, mais avec fidélité, ce qu’onne trouve pas toujours partout, et je grimpai à mon nouveau bordavec l’habitude et la légèreté d’un marin.
Sur le pont, je trouvai un homme qui veillaitpour me conduire à ma chambre.
Après les aventures qui s’étaient passées dansla journée, on apprendra sans surprise que je dormis assez mal, etque, m’étant couché à trois heures du matin, je me trouvaisnéanmoins au point du jour sur le pont. Tout s’apprêtait pour ledépart, et le capitaine commençait à donner les ordresnécessaires ; de sorte que j’eus, en ma qualité d’amateur, letemps de faire connaissance avec l’équipage.
Le capitaine était de Salerne, et me rappela,aux premiers ordres qu’il donna, que la ville où il était né étaitplus célèbre par son université que par son école de marine ;quant à l’équipage, il était composé de Calabrais et de Siciliens.Comme la Belle-Levantine était spécialement destinée aucommerce de l’Archipel, elle avait un aspect demi-guerrier,demi-marchand, qui donnait à son pont une certaine coquetterie à lafois formidable et amusante. Ce qui représentait le côté militairedu navire était deux pierriers[29] et unepièce de huit allongée, qui, roulant sur son affût, pouvait êtretransportée à volonté à l’avant ou à l’arrière, à bâbord ou àtribord.
J’avais, du reste, en montant sur le pont,donné un coup d’œil à l’arsenal, et je l’avais trouvé en assez bonétat : il se composait d’une quarantaine de fusils, d’unedouzaine d’espingoles, enfin de sabres et de haches d’abordage ennombre suffisant pour qu’on pût, en cas de besoin, armer tout notreéquipage.
Comme il s’était, deux heures avant le jour,levé une bonne brise de l’est, et que ce vent nous étaitparfaitement favorable pour appareiller, je trouvai, en montant surle pont, la tournevire garnie et attachée au câble avec desgarcettes. Le demi-tour du câble avait été dégagé desbittes[30], la Belle-Levantine n’étaitdonc à l’ancre que par la tournevire. Pour expliquer de mon mieux ànos lecteurs la manœuvre à laquelle j’allais être appelé à prendrepart, je me vois forcé d’essayer de leur faire comprendre ce quec’est que la tournevire et le cabestan.
La tournevire est une corde s’enroulant autourde la barre du cabestan, et qui n’était alors attachée au câble quejusqu’à la grande écoutille où les garcettes étaientdénouées ; elle retournait alors de l’autre côté du navire, etétait attachée à l’écubier ; le câble descendait dans la cale,où il était attaché par l’étalingure autour du grand mât.
Quant au cabestan, c’est un cylindre de boisplacé sur le gaillard d’arrière, et qu’on fait agir au moyen deleviers qui le traversent, et qui, partant d’un même centre,divergent en rayons ; la principale fonction du cabestan estde rouler un câble à l’aide duquel on lève les plus lourdsfardeaux. Pour le mettre en mouvement, on pousse avec les mains oules épaules, en proportion du degré de résistance apporté par lalourdeur des objets à soulever, les leviers ou les barres dont nousavons parlé ; c’est ainsi, à peu près, que des chevaux fonttourner la roue d’un pressoir à cidre. Le fardeau que le cabestanavait à lever, à cette heure, était la maîtresse ancre de laBelle-Levantive, qui pouvait peser de six à septmilliers[31].
Comme d’habitude, tous les matelots étaientrassemblés sur le pont pour cette manœuvre ; peu à peu lespassagers, paraissant aux échelles, venaient se joindre àl’équipage, curieux qu’ils étaient de voir la manœuvre du départ.Ces passagers étaient presque tous de petits commerçants grecs etmaltais qui, n’étant pas assez riches pour fréter des bâtimentseux-mêmes payaient le passage pour eux et le transport pour leursballots ; ils étaient donc doublement intéressés au salut dubâtiment, d’abord pour leur propre sûreté, ensuite pour celle deleurs marchandises.
Pendant ce temps, les matelots avaient garnile cabestan de ses leviers, et se tenaient prêts à obéir aux ordresdu capitaine, qui, tournant les yeux autour de lui et voyant qu’ilavait une honorable galerie de spectateurs, pensa qu’il ne devaitpas tarder plus longtemps à commencer l’opération ; il pritdonc son porte-voix, et cria à tue-tête, quoique la chose fûtinutile :
– Poussez au cabestan !
Les marins obéirent aussitôt avec une ardeurque j’eus plaisir à voir ; on juge d’un équipage par unemanœuvre, et d’un capitaine par un commandement. Or, la suiteprouvera que j’avais, du premier coup, bien jugé le capitaine etl’équipage.
En même temps, comme le vent devenait plusfort, les voiles de hune étaient déployées, bordées à joindre ethissées, et les vergues brassées de manière à placer la proue dunavire vers la mer. Mais, lorsque l’ancre fut à pic, la résistancedu cabestan devint si forte, que les hommes occupés à cettemanœuvre, au lieu de continuer à avancer, eurent besoin de toutesleurs forces pour ne pas être repoussés en arrière. Il y eut uninstant de perplexité, pendant lequel on ne sut vraiment pas quicéderait, de la force inerte ou de la force intelligente ;mais, tout à coup, quatre hommes vinrent se joindre, de leur proprevolonté, à ceux qui étaient déjà à la manœuvre, les matelotsréunirent leurs forces, et, par un dernier effort, l’ancre,arrachée du fond de la mer, fut en une couple de minutes tirée del’eau. Je croyais qu’on allait, selon l’habitude, la hisser àcontre-bord et la fixer à son poste ; mais, comme probablementle capitaine avait, pour le moment, quelque chose de plus pressé àfaire, il se contenta de la faire saisir par le croc de capon. Jefis un mouvement ; j’étais prêt à lui dire de compléter lamanœuvre en faisant traverser l’ancre ; mais, me rappelant queje n’étais plus rien sur ce bord, je me contentai de hausser lesépaules.
Dans ce moment, une voix douce m’adressa, engrec moderne, quelques paroles que je n’entendis pas ; je meretournai, et vis un jeune homme de vingt a vingt-deux ans, beaucomme un marbre antique, mais aux yeux ardents de fièvre, etenveloppé dans son manteau, quoique le soleil, montant surl’horizon, commençât à nous inonder de chaleur.
– Pardon, monsieur, lui dis-je enitalien ; je n’entends pas le romaïque : pouvez-vous meparler en anglais, en français, ou dans la langue dont je me serspour vous répondre ?
– C’est moi qui vous demande pardon à montour, monsieur, reprit-il ; mais j’avais été trompé à votrehabit, et je vous prenais pour un compatriote.
– Je n’ai pas cet honneur, répondis-je avec undemi-sourire : je suis Anglais ; je voyage pour monplaisir, et j’ai adopté ce costume le trouvant plus commode etsurtout plus pittoresque que notre habit d’Occident. Mais, quoiqueje n’aie point entendu ce que vous me disiez, à l’accent de votrevoix, j’ai cru comprendre que vous me faisiez une question ;maintenant que nous pouvons nous entendre, monsieur, si vous voulezbien répéter cette question, je suis prêt à vous répondre.
– Vous ne vous étiez point trompé,monsieur : nous autres, enfants des Archipels,alcyons[32] des Sporades, habitués à passer d’uneîle à l’autre, nous sommes trop naturellement marins pour qu’unemanœuvre mal faite nous échappe. Or, dans la dernière manœuvre quele capitaine a commandée, vous avez paru partager mon sentiment,car je vous ai vu hausser les épaules. Je vous demandais donc sivous étiez marin, monsieur ; car, dans ce cas, je vous eusseprié de m’expliquer quelle faute avait été commise.
– Elle est bien simple, monsieur : commenous commençons à marcher, l’ancre devrait être mise à son poste aulieu d’être retenue par un simple croc ; ou, du moins ensupposant que le capitaine ait quelque raison d’en agir ainsi, ildevrait faire ôter les barres du cabestan. En effet, si le croc quiretient l’ancre avait le malheur de se rompre, l’ancre retomberaità l’instant au fond de la mer, et le cabestan, se déroulant en sensinverse de celui où l’on vient de le pousser, deviendrait uneespèce de catapulte qui lancerait au milieu de nous toutes cesbarres ou ces leviers.
– Mais dit le jeune homme, s’interrompantaprès ce premier mot pour tousser d’une toux sèche et cracher unpeu de sang, ne pourriez-vous pas, monsieur, au nom de tous lespassagers, faire au capitaine cette observation ?
– Il est trop tard, m’écriai-je en attirant lejeune Grec avec moi derrière le mât de misaine ; prenez gardeà vous !
En effet, au même instant où je venaisd’entendre le bruit sourd d’un corps pesant tombé à la mer du côtéde l’avant, le cabestan se mit à tourner avec la rapidité del’aiguille d’une montre dont le grand ressort vient de se briser,envoyant de tous côtés, comme je l’avais prévu, les barres que onavait eu l’imprudence de laisser après lui ; plusieursmatelots furent renversés, le capitaine lui-même fut jeté contre ladrome[33]. Un silence profond, causé par laterreur, succéda à ce moment de confusion, pendant lequel lecabestan s’arrêta. Quant à l’ancre, entraînée par sa pesanteur,elle arracha successivement le petit nombre de garcettes quiattachaient la tournevire au câble, et atteignit bientôt le fond dela mer ; mais, comme le navire commençait à marcher, le câblecontinua de filer avec un bruit effrayant, et s’arrêta enfin, grâceà l’étalingure du grand mât. Le bâtiment éprouva aussitôt unesecousse si violente, qu’une partie de ceux qui étaient sur le ponttombèrent à la renverse ou furent jetés contre la muraille.
Quant à moi, comme je m’attendais à cetaccident, j’avais étreint le jeune Grec de mon bras gauche, et, dudroit, je m’étais cramponné au mât de misaine ; de la sorte,malgré le choc, nous étions restés debout. Mais ce n’était encorerien : le câble, à cet épouvantable secousse, s’était brisécomme un fil, amenant la proue du vaisseau dans le vent ; desorte que, n’étant plus retenus par rien, nous allions bravement audiable, comme on dit en marine, c’est-à-dire que nous marchions lapoupe en avant et la proue en arrière. De plus, le capitaine, quiavait perdu la tête, donnait des ordres parfaitementcontradictoires, et l’équipage les exécutait avec ponctualité.Aussi les vergues, que l’on devait brasser, tirées en même temps etavec force égale à bâbord et à tribord, restaient-ellesparfaitement carrées, tandis que le vaisseau, comme s’il comprenaitla manœuvre impossible qu’on lui imposait, gémissait tristement,tout couvert de l’écume de la mer, qui refusait de s’ouvrir devantlui. En ce moment, un aide-charpentier s’élança sur le pont encriant qu’une vague avait brisé les faux sabords des fenêtres dupremier pont, et l’avait inondé. Je vis qu’il n’y avait pas detemps à perdre, si je voulais sauver le navire, et, m’élançant d’unbond sur la poupe, j’arrachai le porte-voix des mains du capitaine,et, l’approchant de ma bouche, je criai, d’une voix qui dominait letumulte :
– Silence sur l’avant et l’arrière !
À cette voix brève et sévère qui retentissaitavec toute la puissance du commandement, l’équipage demeura àl’instant même silencieux et attentif.
– Attention ! continuai-je ; et,après un moment d’attente, quand je vis tout le monde prêt :Le charpentier et ses aides à la cabine pour placer les fauxsabords ! la barre bâbord tout ! du monde au bras del’avant à tribord ! abraquez les vergues de l’avant !bordez le grand foc du côté du vent ! en ralingue le perroquetde fougue ! larguez les écoutes d’avant ! changez devantla barre droite !
Chacun de ces commandements avait été àl’instant même suivi d’une exécution ponctuelle ; de sorteque, peu à peu, le vaisseau obéissant tourna avec grâce surlui-même, et, comme si quelque déesse de la mer l’eût tiré avec unruban, se trouva bientôt comme il devait être, marchant ventarrière et laissant son ancre au plongeur assez habile pour l’allerchercher. Ce malheur, à part la perte pécuniaire, étaitmédiocre : nous avions deux autres ancres à bord.
Cependant je ne rendis point encore leporte-voix ; je continuai à donner des ordres jusqu’à ce quetoutes les voiles fussent bien orientées, les câbles raidis et lesponts balayés. Alors je m’approchai du capitaine, qui, pendant toutce temps, était demeuré à sa place, immobile et stupéfait, et, luiremettant son porte-voix :
– Capitaine, lui dis-je, je vous demandepardon de m’être mêlé de votre besogne ; mais, à la manièredont vous vous en acquittiez, il était permis de croire que vousaviez fait un traité avec le diable pour nous conduire tous enenfer. Maintenant que nous voilà remis dans la bonne route,reprenez le signe du commandement ; à tout seigneur touthonneur.
Le capitaine reprit son porte-voix sans direune seule parole, tant il était étourdi de ce qui s’était passé, etj’allai rejoindre mon jeune Grec, qui, ne pouvant rester silongtemps debout, s’était assis sur l’affût de la pièce dehuit.
La manière dont nous avions fait connaissance,le service que je venais de rendre à l’équipage, service qui ouvreégalement le cœur de celui qui le reçoit et de celui qui le rend,enfin la parité de nos âges, tout cela nous donna, dès le premiermoment, l’un pour l’autre, une sympathie réelle et profonde.Ajoutez à cela que j’étais exilé, lui souffrant, et que jecherchais la consolation comme lui le secours.
C’était le fils d’un riche négociant deSmyrne, mort depuis trois ans. Sa mère, le voyant malade et jugeantqu’il avait besoin de distraction, l’avait envoyé surveillerpendant quelque temps, à Constantinople, un comptoir que son père yavait fondé vers les dernières années de sa vie. Mais, après deuxmois d’absence, se sentant plus souffrant que jamais et éprouvantle besoin de revoir les personnes qui lui étaient chères, il avaitretenu son passage sur la Belle-Levantine. Quant à samaladie, qu’il appelait en langage franc il sottile malo,je reconnus du premier coup que c’était une phtisie pulmonairearrivée à son second degré. Au bout d’un quart d’heure deconversation, je savais tous ces détails. À mon tour, je luiracontai ce que je n’avais aucune raison de taire, puisque j’étaishors de danger, c’est-à-dire ma querelle avec mon supérieur, monduel avec lui et sa mort, qui me forçait de quitter le service. Ilm’offrit aussitôt, avec cette charmante confiance de la jeunesse,de venir passer quelque temps dans sa famille, qui, après leservice que je lui avais rendu, serait trop heureuse de merecevoir. J’acceptai l’offre avec la même franchise qu’elle m’étaitfaite ; puis, alors seulement, nous songeâmes à nous demandernos noms. Il s’appelait Emmanuel Apostoli.
Pendant cette double confidence, diverssymptômes m’avaient encore confirmé dans la conviction où j’étaisque mon nouvel ami était plus gravement malade qu’il ne croyaitl’être lui-même. Une oppression de poitrine presque continuelle,une toux sèche mêlée de crachats striés de sang, et, plus encoreque tout cela, une tristesse instinctive répandue sur tout sonvisage aux pommettes enflammées, me dénotaient clairement chez luila présence d’une affection grave.
On comprendra que ces symptômes n’aient pum’échapper, si l’on veut bien sa rappeler qu’à Williams-housej’étais toujours, dans nos excursions médicales, le second de mapauvre mère, et souvent le bénévole du docteur. Sous ce doublepatronage, j’avais appris ce qu’il fallait de médecine ou dechirurgie pour risquer quelques médicaments, pratiquer une saignée,remettre un bras ou panser une plaie.
Je rappelai donc tous mes ancienssouvenirs ; et comme il n’y avait pas de médecin à bord, maisseulement, comme c’est l’usage, une caisse de médicaments,j’entrepris, à compter de cette heure, non point la guérison, maisle traitement du pauvre Apostoli. C’était chose bien simple ;car, dans ces sortes de maladies, si parfaitement connues, letraitement n’est, à proprement dire, qu’un régime. Après lui avoirfait quelques questions sur ce qu’il éprouvait et la manière dontil avait été traité, je lui ordonnai donc de ne se nourrir que deconsommés légers et de légumes, de se couvrir le corps de flanelle,le prévenant que, si l’oppression continuait, je ferais une petitesaignée dérivative. Le pauvre Apostoli, qui ne doutait pas que jen’eusse en médecine les mêmes connaissances qu’en marine, souriaittristement, et me promettait de s’abandonner tout entier à montraitement.
Je ne puis dire combien je me sentais heureux,dans la disposition d’esprit où je me trouvais, de rencontrer uneâme pleine de jeunesse et de naïveté où verser la mienne. Apostolime parlait de sa sœur, belle, disait-il, comme un ange ; de samère, qui l’aimait de toute la force de son âme, car il était sonseul fils ; puis, enfin, de sa patrie, soumise au despotismeinfâme des Turcs. Moi, de mon côté, je lui parlais deWilliams-house et de ses habitants, de mon père, de ma mère, deTom, du vieux docteur lui-même, dont j’appliquais, après dix ansd’intervalle et à huit cents lieues de distance, les bienfaisantesleçons ; et je sentais moins cet exil où j’étais condamné etcette espèce de remords qui suit toujours la mort d’un homme dansle cœur de celui qui la lui a donnée, quelle que soit la justice desa cause.
Nous passâmes la journée ainsi, marchant peu,car le vent était faible, et ne perdant pas de vue les côtes ni àdroite ni à gauche. Vers le soir, nous nous trouvâmes à la hauteurde l’île de Calo-Limno, située, comme une sentinelle, àl’embouchure du golfe de Mondania. Apostoli monta sur le pont pourvoir le soleil se coucher derrière les montagnes de laRoumélie ; mais, la nuit venue, j’exigeai qu’il descendîtaussitôt. Il m’obéit avec la simplicité d’un enfant, et je restaiprès de son hamac, ne souffrant point qu’il parlât, et luiracontant, pour le distraire, les différentes aventures de ma vie.Quand j’en fus à l’histoire de Vasiliki, que j’avais sauvée, lepauvre garçon se jeta à mon cou en pleurant. Dès lors, il fut plusdécidé que jamais que je m’arrêterais à Smyrne ; que, deSmyrne, nous irions ensemble à Chio par Téos, la villed’Anacréon ; par Clazomènes, l’hospitalière, où Simonide,grâce à ses vers, reçut un si bon accueil, après son naufrage, et,enfin, par Éréthri, cette patrie de la sibylle Érithrée, quiannonça la chute de Troie, et de la prophétesse Athénaïs, quiprédit les victoires d’Alexandre.
Ces projets nous tinrent éveillés une partiede la nuit. J’oubliais, comme Apostoli le faisait lui-même, quenous bâtissions sur le sable ; je me voyais déjà parcouranttoute la Grèce antique, avec le savant cicérone que le hasard, ouplutôt la Providence, avait jeté sur ma route. Puis, je sentaistout à coup sa main se couvrir d’une moiteur fiévreuse, et sonpouls, que je consultais, s’élever désordonnément comme lebattement d’une pendule qui avance, et dont un dérangementinvisible et irrémédiable abrége les heures. Cela me fit songer quecette veille prolongée était dangereuse pour mon malade, et jeregagnai ma cabine, le laissant plus heureux que moi ; car,ignorant son état, il s’endormit dans nos doux rêves.
Au jour, je montai sur le pont, et Apostolivint bientôt m’y rejoindre. Il avait passé une nuit assez douce,quoique dérangée par des sueurs fiévreuses ; mais son cœurétait joyeux, il se trouvait plus calme. Pendant la nuit, nousavions continué d’avancer, et nous nous trouvions sur le pointd’entrer dans le canal qui sépare l’île de Marmara, l’ancienneProconnèse, de la presqu’île d’Artaki, l’ancienne Cyzique. Apostoliavait visité ces deux villes, et il en connaissait l’histoire commecelle de tout le reste de son pays. La première, qui a aussi portéle nom de Nebris, ou faon de biche, parce que, comme unfaon elle semblait se jouer à quelque distance de sa mère,fournissait ce beau marbre de Cyzique, si apprécié des ancienssculpteurs, qui lui a fait donner, ainsi qu’à toute la mer quil’entoure, le nom moderne de Marmara. La seconde était autrefoisune île ; mais le canal étroit qui la séparait du continentest aujourd’hui comblé. C’est de ce point qu’Anacharsis s’embarquapour regagner le pays des Scythes, sa patrie. Cyzique avait alorsun temple magnifique de marbre poli, qui fut renversé depuis par untremblement de terre, et dont les colonnes furent jugées dignesd’être transportées à Byzance, pour orner la cité dont Constantinvenait de faire la capitale du monde.
Une partie de la ville, dont on voit encoreaujourd’hui les ruines couchées au pied du mont Arctos,communiquait alors au continent par deux ponts, dont l’un, ouvragede la nature, était nommé Panorme, et l’autre, œuvre deshommes, s’appelait Chytus. Après la bataille navale queles Athéniens remportèrent sur les Spartiates, cette ville tomba aupouvoir du vainqueur, et révéla à Alcibiade le degré de malheur oùétaient tombés ses ennemis, par cette lettre laconique que lesvaincus écrivaient aux éphores : « La fleur de l’armée apéri, Mindare est mort, le reste des troupes meurt de faim, et nousne savons que faire ni devenir. »
On ne saurait croire combien tous ces détails,oubliés dans mon esprit, ou que, dans mon ignorance, je ne pouvaisappliquer aux lieux où ils se rapportaient, avaient de charme,rappelés en vue de cette terre historique, et racontés par unenfant de ce peuple ancêtre, mort après avoir jeté au vent sascience, son art et sa poésie, que s’est partagé, comme un héritagesublime, le reste du monde. Aussi Apostoli était fier de son passé,et espérait dans l’avenir ; on eût dit que, comme lessibylles, ses anciennes compatriotes, il lisait au livre du destinla régénération prochaine de sa belle Argolide.
Apostoli était, en effet, originaire deNauplia, et quoique, depuis deux générations, sa famille eût quittéla Grèce pour l’Asie Mineure, il avait, comme le jeune Grec deVirgile, qui mourait en se rappelant sa douce Argos, conservé dansson âme, sinon le souvenir, du moins l’amour de sa patrie.
Aussi tout lui était-il présent, et la fablela plus reculée n’était pour lui qu’une tradition pleine deréalité. Le détroit vers lequel nous avancions n’était ni lepassage des Dardanelles, ni le canal Saint Georges ; c’étaitl’antique Hellespont, auquel la fille d’Athamas, voulant éviter lespersécutions de sa belle-mère Ino, avait donné son nom comme à unetombe, lorsque, fuyant avec Phryxus, montée sur un bélier etentourée d’une nue, elle s’effraya au bruit des vagues et tombadans la mer. Lampsaki, quoiqu’il ne lui restât de sa splendeurpassée que deux cents maisons à peine, éparses au milieu desruines, et ses vignobles fameux, donnés par Xerxès à Thémistocle,redevenait, sous la baguette merveilleuse de l’imagination du jeuneGrec, la ville célèbre où l’on adorait le fils monstrueux de Vénuset de Jupiter, et qu’Alexandre eût détruite sans l’ingénieuseintercession de son maître Anaximène. Après Lampsaki, c’étaientSestos et Abydos, doublement célèbres par l’amour de Léandre etl’orgueil de Xerxès. Enfin, tout revivait dans sa parole, toutjusqu’à Dardanus, qui, en s’effaçant de la carte du monde, a léguéson nom moderne au détroit qu’elle commandait, comme une reine, autemps où Mithridate et Sylla s’y réunissaient pour y traiter de lapaix du monde.
Nous mîmes un jour et demi seulement àparcourir la distance qui se trouve entre l’île de Marmara et lapointe où est situé le nouveau château d’Asie ; car, aidés parle courant, nous débouchâmes dans la mer Égée au moment où lesderniers rayons du soleil teignaient de rose les cimes neigeuses dumont Ida.
Alors, malgré la beauté du spectacle, comme ilvenait un vent froid de Thrace, j’exigeai d’Apostoli qu’il rentrâtdans sa cabine, où je promis de le rejoindre au bout d’uninstant ; il avait, toute la journée, éprouvé une grandeoppression, et j’étais décidé à le saigner le soir. Je le rejoignisdonc, comme je le lui avais promis ; à peine me vit-il entrer,que, plein de confiance en moi, il me tendit, non point la main,mais le bras. Soit que les anciens souvenirs de sa patrie eussentagité son sang, soit qu’il se fût irrité la poitrine en parlant, ilavait, ce soir-là, les pommettes enflammées et les yeuxardents ; je n’hésitai donc pas un instant, et, rappelant tousmes souvenirs de chirurgie comme j’avais fait des souvenirs demédecine, je lui bandai le bras, et lui fis l’opération avec toutela sûreté d’un docteur. L’effet fut rapide et répondit à monattente : à peine Apostoli eut-il perdu trois ou quatre oncesde sang, qu’il respira plus librement et que la fièvre se calma.Bientôt affaibli par la perte qu’il avait faite, si peuconsidérable qu’elle fût, il ferma les yeux, et le sommeil s’emparade lui. J’écoutai un instant sa respiration douce et égale, et,certain qu’il passerait une bonne nuit, je sortis de sa chambrepour aller respirer un instant l’air du soir.
À la porte de la cabine, je trouvai un matelotde quart qui venait, de la part du maître timonier, prier ilsignor Inglese de monter sur le pont.
Ce maître-timonier était un Sicilien duvillage della Pace, près de Messine, dont j’avais déjà eul’occasion, lors de notre sortie du port de Chalcédoine, deremarquer le courage et le sang-froid. De son côté, lorsqu’il avaitvu le vaisseau tiré, par mes soins, du danger où l’avait mis lecapitaine, il était venu à moi, et m’avait complimenté avec lafranchise d’un vieux marin. Depuis ce temps, chaque fois que nousnous étions rencontrés, soit sur les échelles des panneaux, soitsur le pont, nous avions échangé quelques paroles, et nous étionsrestés bons amis.
Je le trouvai assis sur la drome, le coudeappuyé sur la muraille et tenant à la main une longue-vue denuit ; il me fit signe de m’approcher de lui, et, me passantsa lunette :
– Pardon, me dit-il, d’avoir dérangé VotreSeigneurie ; mais je n’étais pas fâché de lui demander cequ’elle pense d’un petit point blanc que l’on aperçoit vers lenord-nord-ouest, et qui m’a bien l’air d’être un certain bâtimentque j’ai vu, au coucher du soleil, déboucher de la pointe deCoccino, marchant d’une allure tout à fait suspecte. Si je ne metrompe, ou il fait même route que nous, ou il nous donne la chasse,et, dans ce dernier cas, j’avoue que j’aimerais autant vous voircommander la manœuvre, que d’être forcé d’obéir au capitaine.
– N’avez-vous donc pas de second à bord dubâtiment ? lui demandai-je.
– Si fait, nous en avions un ; mais ilest tombé malade à Scutari, et nous avons été obligés,malheureusement, de l’y laisser ; je dis malheureusement, carc’était un homme qui savait aussi bien son métier que le capitaineconnaît mal le sien, et, dans une circonstance grave comme celle oùj’ai peur que nous ne nous trouvions bientôt, son avis n’auraitpoint été à dédaigner. Il est vrai, continua le timonier, que, siVotre Seigneurie veut donner le sien, nous n’aurons rien à yperdre, bien au contraire.
– Vous me faites trop d’honneur, maître,répondis-je en riant ; mais n’importe, je vais toujours vousdire ce que j’en pense.
Je braquai ma longue-vue vers le pointindiqué, et, comme la lune éclairait magnifiquement la mer, jereconnus, comme le maître timonier, une felouque grecque qui venaità nous toutes voiles dehors : elle était distante à peu prèsde trois milles, et paraissait gagner sur nous ; en ce moment,sans doute, elle devint visible à l’œil nu, car le matelot en vigieaux barres traversières de la grande hune cria tout àcoup :
– Une voile !
– Certainement, une voile, murmura letimonier ; croit-il que nous dormons ou que nous sommesaveugles ?
Oui, oui, c’est une voile, et je voudrais bienque nous fussions seulement une vingtaine de lieues plus au sud, ducoté de Mételin.
– Mais, dis-je, faites-y attention, maître,c’en est peut-être une seconde.
– Oui, oui, cela pourrait bien être, dit letimonier ; car ces pirates, que Dieu confonde ! sont dela race des chacals, et chassent parfois en compagnie.
Puis, haussant la voix :
– Ohé, de là-haut ! cria-t-il ; dequel côté est cette voile ?
– Vers le nord-nord-ouest, directement sousnotre vent, répondit le matelot.
– C’est bien cela, dis-je au maître timonier,et, s’il nous faut jouer des jambes ou du canon, nous n’aurons, aumoins, affaire qu’à un seul. En attendant, je crois qu’il seraitbon de réveiller le capitaine.
– Malheureusement, oui, répondit letimonier ; car j’aimerais mieux que vous pussiez prendre saplace, et que tout se passât pendant qu’il dort. En attendant,est-ce que l’on ne pourrait pas toujours ajouter quelques chiffonsde toile à ceux que nous portons déjà ?
– Mais il me semble qu’il n’y a pasd’inconvénient à cela, répondis-je, et que c’est ce qu’ilordonnerait lui-même ; d’ailleurs, continuai-je en portant denouveau la longue-vue à mon œil, il n’y a pas de temps à perdre,car il gagne sur nous d’instant en instant. Envoyez donc un hommeréveiller le capitaine, et que les autres matelots de quart setiennent prêts à obéir à la manœuvre. Vous connaissez l’endroit oùnous nous trouvons ?
– Comme Messine, Votre Seigneurie ;c’est-à-dire que j’y conduirais le bâtiment les yeux fermés, depuisTénédos jusqu’à Lérigo.
– Comment la Belle-Levantineporte-t-elle ses voiles ?
– Comme une Espagnole sa mantille, VotreSeigneurie ; vous pouvez déplier jusqu’à son cacatois, et lacoquette ne dira jamais qu’elle en a assez.
– C’est quelque chose, murmurai-je.
– Oui, oui, c’est quelque chose, répondit lemaître ; mais ce n’est point assez.
– Croyez-vous qu’une felouque puisse la gagnerde vitesse ?
– Si c’était une felouque ordinaire, je nevoudrais pas en jurer, tant la Belle-Levantine est bonnevoilière ; mais j’ai cru voir, à bâbord et à tribord dubâtiment qui nous suit, une certaine écume qui ne me paraît pastrès catholique.
– Et que vous fait-elle présumer ?
– Qu’outre ses ailes, la felouque pourraitbien avoir aussi des pattes, ce qui lui donnerait un avantage surnous.
– Ah ! ah ! murmurai-je encomprenant et en partageant à mon tour la crainte dutimonier ; je ne m’étonne plus alors si elle va de cetrain-là.
Je portai de nouveau la longue-vue à monœil ; la felouque s’était encore rapprochée, et paraissaitn’être plus qu’à deux milles de nous à peu près, ce qui mepermettait de la mieux examiner.
– Sur mon âme ! m’écriai-je au bout d’uninstant, vous aviez raison, maître, et je commence à distinguer lejeu des avirons ; il n’y a pas un instant à perdre.Holà ! à la manœuvre ! est-on prêt ?
– Oui, répondirent les matelots.
– Amenez la grande voile et la voile demisaine et déployez celle de perroquet !
– Qui donne des ordres à mon bord ?demanda en ce moment le capitaine, tandis que les matelotsexécutaient la manœuvre commandée.
– Celui qui veille pendant que vous dormez,monsieur, répondis-je, et qui vous remet le commandement, espérant,comme le danger n’est pas moindre, que vous vous en tirerez mieuxcette fois-ci que la première.
J’allai m’asseoir, au même instant, sur lebossoir de tribord, remettant la longue-vue au timonier.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda le capitaineavec inquiétude.
– Il y a que nous sommes chassés par un pirategrec, répondit le timonier : voilà ce qu’il y a ; mais,si vous jugez que cela ne valait pas la peine de vous réveiller,vous pouvez aller vous recoucher, capitaine.
– Que dites-vous-là ? s’écria le pauvrediable au comble de la terreur.
– Rien dont vous ne puissiez vous assurer àl’instant même par vos propres yeux, répondit le timonier. Iltendit la longue-vue à son chef, qui la prit, et, la portant à sesyeux, la dirigea avec empressement vers le point désigné.
– Et vous croyez que c’est unpirate ?
– Je voudrais être aussi sûr du salut de monâme, cela me tranquilliserait, au moment où je me verrai près depasser de ce monde-ci dans l’autre.
– Que faire alors ? demanda lecapitaine.
– Voulez-vous m’en croire, monsieur ?répondit le timonier.
– Parle.
– Vous désirez savoir ce qu’il faut faire,n’est-ce pas ?
– Oui.
– Eh bien, je vous conseille de le demander àce seigneur anglais qui est assis là-bas, sur le bossoir detribord, comme si la chose ne le regardait pas.
– Monsieur, dit le capitaine en s’approchantde moi, seriez-vous assez bon pour me dire ce que vous feriez, sivous étiez à ma place ?
– Je réveillerais à l’instant le quart quidort et je réunirais en conseil les passagers.
– Tout le monde sur le pont ! cria lecapitaine, d’une voix à laquelle la crainte donnait une si grandeforce qu’on aurait pu l’attribuer à la résolution.
Comme il n’y avait pas de second pour répéterl’ordre du capitaine, le contre-maître fit, à l’instant même,entendre le cri bien connu qui appelait à l’aide de leurs camaradesles matelots dont le quart était fini. Or, ainsi que je l’ai dit,comme c’étaient de braves marins en un instant ils furent hors deleurs hamacs et montèrent, à moitié nus, sur le pont ; lecapitaine se retourna de mon côté et me regarda, comme pourm’interroger.
– Vous savez ce que votre bâtiment peut porterde voiles, lui dis-je ; ainsi, agissez en conséquence, car,autant que j’en puis juger à l’œil nu, la felouque continue degagner sur nous.
– Déployez la bonnette de misaine et celle dugrand et du petit hunier ! cria le capitaine.
Puis, se retournant de mon côté, tandis queles matelots exécutaient son ordre :
– Je crois que c’est tout ce que nous pouvonsrisquer, me dit-il ; voyez, monsieur, le mât de hune pliecomme une houssine[34].
– Vous avez des mâts de rechange ?
– Oui, certainement, monsieur ; mais unmât brisé est une grande dépense pour les armateurs.
– Que vous comptez éviter en laissant prendrele bâtiment ? Vous êtes habile calculateur, monsieur ; etje félicite vos armateurs d’avoir fait, pour diriger leur bâtiment,choix d’un représentant aussi économe que vous.
– D’ailleurs, reprit le capitaine, comprenantqu’il avait dit une niaiserie, j’ai toujours vu laBelle-Levantine faire eau, quand on la fatigue.
– Vous avez des pompes ?
– Oui, monsieur.
– Eh bien, alors, ajoutez la voile de petitperroquet à celles qui sont déjà déployées, et nous verrons plustard s’il est urgent de la faire accompagner de ses bonnettes.
Le capitaine restait confondu de la manièredont je comptais traiter son bâtiment, lorsque en ce moment, lespassagers commencèrent à paraître sur le pont.
Éveillés au milieu de leur premier sommeil etse doutant qu’on n’eût point porté atteinte à leur repos sans unévénement grave, ils arrivaient avec des figures si grotesquementbouleversées, que, dans toute autre circonstance, leur aspect m’eûtfait éclater de rire. Parmi eux était mon pauvre Apostoli, qui,aussitôt qu’il m’aperçut, vint à moi.
– Qu’y a-t-il donc ? me dit-il avec savoix douce et son sourire triste : c’était, grâce à vous, lapremière fois que je dormais d’un bon sommeil depuis deux mois, etvoilà qu’on est venu me réveiller sans pitié.
– Il y a, mon cher Apostoli, répondis-je, quenous faisons, en ce, moment-ci une partie de barres avec lesdescendants de vos ancêtres, et que, si nous n’avons pas de bonnesjambes, il nous faudra avoir de bons bras.
– Sommes-nous chassés par quelquepirate ?
– Vous l’avez deviné ; et, en voustournant de ce côté, vous pouvez voir l’ennemi.
– En effet, dit Apostoli ; mais nepouvons-nous forcer de voiles ?
– Oui, oui, répondis-je ; nous avons bienencore quelques chiffons à étendre ; mais nous n’y gagneronspas grand’chose.
– N’importe, dit Apostoli, il faut touttenter ; et puis, si malgré cela ils nous rejoignent, eh bien,nous nous battrons.
– Mon pauvre ami, lui dis-je, c’est votre âmequi parle, et non votre corps ; d’ailleurs, savez-vous si lecapitaine est disposé à se battre ?
– Nous l’y forcerons bien ! s’écriaApostoli ; le véritable capitaine ici, c’est vous, John, c’estvous, qui avez déjà sauvé le bâtiment ; c’est vous, qui lesauverez encore.
Je secouai la tête en homme qui n’a pas grandespoir.
– Attendez, dit Apostoli.
Et il s’élança au milieu du groupe depassagers auxquels le capitaine expliquait la position où nous noustrouvions.
– Messieurs ! s’écria-t-il de toute laforce de sa voix affaiblie, en se frayant un passage pour arriverau centre du rassemblement ; messieurs, nous sommes dans unede ces circonstances où il est urgent de prendre une résolutionrapide et forte. Notre vie, notre liberté, notre fortune, tout estenjeu à cette heure, tout dépend d’un ordre bien ou mal donné,d’une manœuvre bien ou mal faite. Eh bien, j’adjure le capitaine dedéclarer, à l’instant même, sur son honneur, s’il se croit à lahauteur de la mission qui lui est confiée, et s’il prendl’événement sous sa responsabilité ?
Le capitaine balbutia quelques motsinintelligibles.
– Mais, dit un des passagers, vous savez bienque le second lieutenant est tombé malade à Scutari, et que lecapitaine est le seul, à bord, qui puisse commander lamanœuvre.
– Vous avez la mémoire courte, Gaëtano,s’écria Apostoli ; car vous avez, à ce qu’il paraît, déjàoublié celui qui nous a tirés, avec quelques paroles, d’un dangerau moins égal à celui-ci. Au moment du péril, le seul chef,l’unique maître, le véritable capitaine, c’est celui qui a le plusde science ou de courage : or, nous avons tous le courage,continua Apostoli ; mais voilà le seul qui ait la science.
Et, en disant ces paroles, il étendit le brasvers moi.
– Oui, oui ! crièrent tous lespassagers : oui, que l’officier anglais soit notrecapitaine.
– Messieurs, répondis-je en me levant, commeil s’agit ici, non point de simples formalités de politesse, ou desimples règles de préséance, mais bien d’une question de vie ou demort, j’accepte ; mais je dois vous dire auparavant quellessont mes intentions.
– Parlez ! crièrent toutes lesvoix :
– Je prendrai chasse autant que possible, etj’espère, grâce à la légèreté du bâtiment, vous conduire dansquelque port, soit à Scyros, soit à Mételin, avant que la felouqueait pu nous rejoindre.
– Très-bien, crièrent toutes les voix.
– Mais, dans le cas contraire, et si lespirates nous gagnent, je vous préviens que je les combattraijusqu’à la dernière extrémité, et que je vous ferai plutôt sautertous avec moi que de me rendre.
– Mourir pour mourir, dit Apostoli, mieux vautmourir en combattant que d’être pendus ou jetés à la mer.
– Nous combattrons jusqu’à la mort, crial’équipage ; qu’on nous donne des armes !
– Silence ! m’écriai-je ; ce n’estpoint à vous à décider cela, mais à ceux qui ont un double intérêtdans le bâtiment. Vous avez entendu ce que j’ai dit,messieurs ; je vous laisse cinq minutes. Délibérez.
Je me rassis. Les passagers se réunirent enconseil ; au bout de cinq minutes, ils vinrent à moi, conduitspar Apostoli.
– Frère, me dit-il, d’une voix unanime, tu esnommé notre chef : à compter de cette heure, notre vie, nosbras et notre fortune sont à toi : disposes.
– Et moi, dit le capitaine en s’approchant àson tour, je m’offre à être votre second et à transmettre vosordres, si vous m’en jugez capable ; sinon, vous me placerez àla manœuvre, comme le dernier matelot.
– Bravo ! crièrent à la fois lespassagers et l’équipage ; hourra pour l’officieranglais ! hourra pour le capitaine !
– C’est bien, messieurs, j’accepte,répondis-je en tendant la main au capitaine ; maintenant,silence partout !
Chacun se tut à l’instant même, attendant lesordres que j’allais donner.
– Monsieur le contre-maître, dis-je au cheftimonier, qui cumulait ces deux fonctions à bord de laBelle-Levantine, consultez le compas, et dites-nous àquelle distance nous sommes de ces coquins, afin que je voie sivotre estime s’accorde avec la mienne.
Le contre-maître fit le calcul demandé.
– Il sont à deux milles de nous, monsieur, pasun point de plus, pas un point de moins.
– C’est cela, répondis-je. Eh bien, messieurs,nous allons voir ce que sait faire la Belle-Levantine aumoment du danger.
– Attention ! Hissez le cacatois de grandet de petit perroquet et le contre-cacatois ; déployez lavoile du perroquet de fougue et de clinfoc, et, quand vous aurezfait cela, il n’y aura plus, sur la Belle-Levantine, unlambeau de toile qui ne soit au vent.
L’équipage obéit avec une rapidité et uneprécision qui indiquaient l’importance qu’il attachait au résultatd’un pareil ordre ; en effet, c’était le dernier effort que laBelle-Levantine pût faire, et si, grâce à ce supplément devoiles, elle ne laissait pas en arrière la felouque, il n’y avaitplus rien à faire qu’à se préparer au combat. Le bâtiment lui-mêmesemblait comprendre, comme un être animé, le danger qu’il courait,et, dès qu’il sentit la pression des nouvelles voiles qui venaientd’être déployées, il s’inclina un peu plus encore sur le côté auvent, montrant de l’autre les premières bandes de son cuivresortant de la mer et fendant, avec sa proue, l’eau quirejaillissait en écume jusque sur le pont.
Pendant ce temps, confiant dans la science dutimonier, j’avais repris la longue-vue, et je l’avais de nouveaubraquée sur la felouque ; elle aussi avait mis toutes sesvoiles dehors, et l’on voyait, à l’agitation de l’eau bouillonnantsur ses flancs, que ses rameurs ne restaient point oisifs. Il sefaisait, au reste, quoique tout le monde fût sur le pont, un telsilence, que l’on entendait jusqu’au moindre craquement des mâts,qui semblaient ainsi me prévenir de l’imprudence que je commettaisen les chargeant outre mesure ; mais j’avais décidé d’avanceque tous les avis de ce genre seraient complètement méprisés et jen’avais de chance de gagner la partie qu’en jouant le tout pour letout. Cet état d’anxiété durait depuis une heure à peu près, sansqu’il fût arrivé, au reste, le moindre accident, lorsque je donnaiau contremaître l’ordre de consulter de nouveau le compas. Pendantqu’il faisait son calcul, je reportai les yeux sur la felouque,qu’il me semblait tenir maintenant à une distance un peu plusgrande.
– Par sainte Rosalie ! s’écria lecontre-maître, nous gagnons sur elle, monsieur ; oui, aussivrai que j’ai une âme et que j’espère qu’elle sera sauvée, nous lalaissons en arrière.
– Et de combien ? lui demandai-je,commençant à respirer plus à mon aise.
– Oh de peu de chose, il est vrai.
Le contre-maître demeura un instantmuet : puis, ayant vérifié ses calculs :
– Un quart de mille à peu près, me dit-il.
– Et vous appelez cela peu de chose !m’écriai-je, un quart de mille en une heure ; par saintGeorges ! vous êtes difficile, mon maître, et je me seraiscontenté de moitié, moi !… Messieurs, continuai-je enm’adressant aux passagers, vous pouvez vous retirer maintenant, etdormir tranquilles ; demain vous vous réveillerez hors de laportée des pirates, à moins que…
– À moins que ?… répéta Apostoli.
– À moins que, comme cela arrive quelquefoisle vent ne tombe une heure ou deux après le lever du soleil.
– Et alors ? demandèrent lespassagers.
– Alors, ce serait autre chose ; il nefaudrait plus songer à fuir, mais à nous battre ; cependant,d’ici à quatre heures du matin, vous n’avez rien à craindre.Retirez-vous donc tranquillement, et attendez.
Les passagers se retirèrent ; Apostolivoulait rester ; mais j’exigeai qu’il descendit à l’instantmême dans sa chambre : l’agitation qu’il avait éprouvée avaitnaturellement aggravé son état, et, quoiqu’il ne s’en aperçût paslui-même, dans l’agitation où il était, il était dévoré de fièvre.Après une légère lutte, il obéit comme un enfant : c’étaittoujours ainsi que finissait toute résistance opposée par cette âmedouce et qui n’avait rien perdu de sa jeunesse en marchant si vitevers la mort.
– Maintenant, monsieur, dis-je au capitaine,lorsque nous fûmes seuls, nous pouvons envoyer se reposer la moitiéde l’équipage ; si le vent continue ainsi, un enfant suffiraità conduire le bâtiment ; si le vent tombe, nous aurons besoinde tous les bras, et, dans ce cas-là, il n’y aurait point de malqu’ils fussent bien reposés.
– Tout ce qui n’est point de quart, sous lepont ! cria le capitaine.
Cinq minutes après, il ne restait plus deboutque les hommes qui étaient strictement de service.
La Belle-Levantine continuait deraser les flots comme une hirondelle de mer, car il faisait une deces belles brises comme en demanderait un capitaine pour manœuvrerun bâtiment devant sa maîtresse. Quant à la felouque, au bout d’unedemi-heure, elle avait encore perdu un quart de mille : ilétait donc évident que, si rien ne changeait dans l’atmosphèreavant la fin de la journée du lendemain, nous serions à l’abri dansquelque port de l’Archipel.
J’avais fait un rapide progrès, comme on levoit, dans la hiérarchie militaire : de midshipman, j’étaispassé d’emblée capitaine, et, tel est l’orgueil humain, qu’oubliantque cette promotion momentanée s’était faite à bord d’un pauvrebâtiment marchand, j’étais tout fier de cette position qui nedevait durer que tant que durerait le danger. Je n’en avais pasmoins pris mon intérim au sérieux, et cela avait, au moins, chassétoutes les tristes pensées qui accablaient mon esprit ; je medemandais pourquoi je n’aurais pas un bâtiment à moi, soit unsimple yacht, pour voyager à mon plaisir, soit un trois-mâtsmarchand pour commercer avec l’Inde ou le nouveau monde.
Ainsi, je parviendrais peut-être à satisfairecette soif d’activité qui est la fièvre de la jeunesse, et àoublier l’exil auquel je m’étais volontairement condamné :puis, comme à cette époque nous étions en guerre avec la France,peut-être aurais-je le bonheur, par quelque action d’éclat, de mefaire pardonner le crime que j’avais commis contre les règles de ladiscipline ; alors, je rentrerais dans la marine anglaise avecle grade que j’aurais conquis, et, guidé par les traces de monpère, je deviendrais un Howe ou un Nelson. L’étrange etmerveilleuse chose que l’imagination, qui jette un pont surl’impossible et qui s’égare, tout éveillée, dans des jardins plussplendides que ceux que l’on verra jamais en songe !
Ces rêveries me bercèrent quelque tempsencore ; puis, comme il était deux heures du matin, et quenous continuions de gagner sur la felouque, je laissai la conduitedu bâtiment au pilote, je plaçai le contre-maître en vigie, et,m’enveloppant dans mon manteau, je me couchai sur un pierrier.
Je ne sais depuis combien de temps je dormaisavec toute l’ardeur de mon âge, lorsque je crus entendre que l’onm’appelait ; en même temps, et, comme je ne me réveillais pasassez vite à ce qu’il paraît, on me toucha sur l’épaule. J’ouvrisaussitôt les yeux, et vis devant moi le contre-maître :
– Qu’y a-t-il de nouveau ? demandai-je enme rappelant que j’avais commandé de m’éveiller, si quelque choseallait mal.
– Il y a que, comme vous l’aviez prévu, levent est tombé et que nous ne marchons plus.
La nouvelle était triste ; mais c’étaitune raison de plus de ne pas perdre de temps pour y faire face. Jejetai mon manteau sur le pont, et, ne voulant confier à personne lesoin d’étudier le ciel, j’empoignai les haubans de misaine, et jegrimpai jusqu’à la barre du petit perroquet. Arrivé à cettehauteur, il y avait encore quelques souffles d’air qui, de temps entemps, traversaient l’espace, mais à peine suffisants pour gonflerles voiles les plus élevées et faire flotter notre banderolle. Jetournai alors les yeux vers la felouque ; elle ne paraissaitplus que comme un point blanc à l’horizon, mais elle paraissaitencore ; il était évident qu’elle avait espéré en cette chutede vent, que nous craignions, et qu’elle avait continué sa chassesans se ralentir ; cependant, nous l’avions laissée à troislieues de nous, à peu près.
Je portai ensuite mon regard circulairementsur l’horizon ; nous étions à la hauteur du cap Baba, l’ancienLectum Promontorium ; nous avions devant nous, àl’est-sud-est, Mételin, dont je distinguais parfaitement lesmontagnes, et Scyros, berceau d’Achille et tombe de Thésée ;mais la première de ces deux îles était à sept lieues, et laseconde à dix lieues à peu près de notre navire. Trois heures decette même brise, et nous étions sauvés ; mais nous n’enavions plus que le râle, et encore, dans quelques minutes, sondernier soupir allait-il s’éteindre.
Cependant, comme je ne voulais rien avoir à mereprocher, je redescendis sur le pont, et, faisant amener toutesles voiles basses, je ne laissai que le grand et le petit hunier,le perroquet de fougue, le grand et le petit perroquet et lesbonnettes. La Belle-Levantine parut alors respirer uninstant, débarrassée qu’elle était de cet amas de toiles, et, commeune nymphe qui glisse sur la mer en tenant son écharpe arrondieau-dessus de sa tête elle fit, aspirant les derniers soufflesd’air, une demi-lieue encore ; puis elle s’arrêta, laissantpendre tristement ses voiles le long de ses mâtereaux et de sesmâts : la brise était morte.
Alors je fis mettre, afin qu’elles fussentdéferlées au besoin, toutes les voiles sur des fils de caret, àl’exception du grand hunier et du clinfoc, et comme lecontre-maître me demandait mes ordres :
– Trouvez-moi, lui dis-je, un mousse et untambour, et que l’on fasse entendre à l’instant même le branle-basde combat.
À peine les premiers sons du mélodieuxinstrument qui appelait l’équipage aux armes s’étaient-ils faitentendre, que tout le monde fut sur le pont ; il en résulta unmoment de désordre, qui me fit comprendre la nécessité d’unediscipline sévère. Je fis passer tout l’équipage sur l’avant, et,appelant les passagers sur l’arrière, je leur expliquai, qu’ainsique je l’avais craint, le vent était tombé au point du jour, etleur montrai d’une main nos voiles qui fasiaient[35] etde l’autre la felouque qui commençait à grandir, non plus pousséepar le vent, dont elle était privée comme nous, mais nageant àl’aide de ses rames.
Il n’y avait donc pas d’autre alternative quede nous préparer vigoureusement au combat, attendu que dans quatreheures, si la felouque marchait toujours du même pas, ellearriverait à un abordage qu’il me paraissait impossibled’éviter : car il n’était pas probable que quelque bonne bise,en se levant, nous permît de déployer nos voiles et nous mit denouveau hors de sa portée. Si les honnêtes commerçants à quij’avais affaire n’avaient eu d’inquiétude que pour leur vie,peut-être eussent-ils faibli ; mais ils avaient leursmarchandises à défendre, et je les trouvai braves comme deslions.
Il fut donc décidé que toute puissance meserait remise, et que le capitaine, forcé d’abdiquer son grade,serait déchargé de toute responsabilité. Je profitai aussitôt decette bonne volonté, et, choisissant parmi les passagers ceux quime paraissaient les plus déterminés, je les désignai commecombattants, chargeant les autres, sous la direction d’un matelotqui avait été maître canonnier à bord d’un navire sarde, depréparer des poulevrins[36] d’amorceet de faire des cartouches, afin qu’on ne manquât pas de munitionspendant le combat. Mais ce fut en vain que je voulus forcerApostoli de descendre avec ces derniers ; pour la premièrefois, il résista à ma volonté, déclarant qu’aucun ordre ne ledéterminerait à me quitter tant que durerait le péril. Je medécidai donc à le garder près de moi à titre d’aide de camp.
Ce partage fait et le pont débarrassé d’unepartie des passagers, je pris le porte-voix, ce signe ducommandement, et, désirant savoir d’avance comment mes ordresseraient exécutés, je l’approchai de ma bouche en criant :
– Attention !
Tout bruit cessa aussitôt, et chacun attendit,prêt à obéir. Je continuai :
– Un homme en vigie aux barres de perroquetpour épier le vent ! les hardes et les hamacs dans les filetsde bastingages ! les armes sur le pont !
Au même instant, un homme s’élança avecl’adresse et l’agilité d’un singe, par les haubans du grand mâtvers le poste désigné, tandis que les autres disparaissaient parles panneaux et les écoutilles, pour reparaître, un instant après,chargés de leurs hamacs qu’ils amarrèrent sur la muraille et qu’ilsrecouvrirent d’une toile goudronnée, tandis que le contre-maître,que j’avais élevé au grade de capitaine d’armes, faisait mettre lesfusils en plusieurs faisceaux, et les haches et les sabres endivers tas.
Certes, la manœuvre ne s’était pas faite commeà bord d’un vaisseau de guerre ; mais je n’en vis pas moinsavec plaisir que, quoiqu’elle se fût opérée lentement, elle s’étaitopérée sans confusion ; cela me donna bon espoir del’avenir ; et je regardais Apostoli, qui, assis au pied du mâtde misaine, m’avait répondu, avant même que je n’eusse parlé, parce sourire doux et triste qui lui était habituel.
– Eh bien, mon brave fils d’Argos, lui dis-je,nous allons donc combattre Grec contre Grec, frère contre frère,Attique contre Messénie ?
– Hélas ! oui, répondit Apostoli, enattendant que tous les enfants de la même mère et tous lesadorateurs du même Dieu se réunissent contre le même maître.
– Et cela viendra un jour ; tu lecrois ? lui demandai-je avec une expression de doute qu’ilm’était impossible de réprimer.
– Si je le crois ! s’écriaApostoli ; j’en suis sûr : il est impossible que laPanagie ait ainsi abandonné ses enfants ; et, quand cetteheure viendra, vois-tu, continua le jeune homme, le teint animé etles yeux ardents, ces mêmes pirates, qui sont aujourd’hui la honteet l’effroi de l’Archipel, en deviendront la gloire etl’honneur ; car ce n’est pas leur inclination qui les apoussés là, mais le despotisme et la misère.
– Tu es bien indulgent pour tes compatriotes,Apostoli !
Alors, voyant que l’équipage attendait lesinstructions :
– Que le capitaine d’armes choisisse leshommes désignés pour le service des deux pierriers et de la piècede huit, et fasse mettre des grappins d’abordage au bout desvergues des deux bords.
Puis, cet ordre donné, je me retournai versApostoli.
– Et tu es bien sévère, John, merépondit-il ; car, ainsi que tous les Francs, tu jugestoujours les peuples au point de vue de la civilisationeuropéenne ; tu ne sais pas, toi, ce que nous souffrons depuisquatre siècles ; tu ne sais pas que, depuis quatre siècles,rien n’est à nous, ni la fortune de nos pères, ni l’honneur de nosfilles ; tu ne sais pas qu’il n’y a de liberté que pour cesaigles de mer aux ailes rapides, qui fondent sur leur proie, puisse retirent dans des nids trop élevés pour que le lourd despotismeturc ose les y poursuivre. Il en est ainsi de tout peuple opprimé,vois-tu, l’Espagne a ses guérillas, la Calabre ses brigands, leMagne ses klephtes[37],l’Archipel ses pirates. Vienne le jour de la liberté, et tousredeviendront des citoyens.
Je souris d’un air de doute.
– Écoute, John, continua Apostoli en me posantla main sur le bras, écoute ce que je vais te prédire : Si tudemeures exilé de ta patrie, prends la Grèce pour mère ; elleest charitable comme tout ce qui a souffert et généreuse comme toutce qui est pauvre. Alors, avant qu’un long temps soit écoulé, tuentendras le cri d’indépendance courir de montagne en montagne etd’île en île ; alors tu seras l’ami, le frère, le compagnon deces hommes que tu vas combattre ; tu partageras la même tente,tu boiras au même verre et tu briseras le même pain.
– Et quand ce fortuné moment doit-ilarriver ? dis-je au prophète qui me l’annonçait avec tant deconfiance.
– Dieu seul le sait ! répondit Apostolien levant les yeux au ciel ; mais il ne doit pas tarder, caril y a quatre siècles que tout un peuple l’attend ; et plusl’oppression est vieille, plus elle est près de la jeuneliberté.
– C’est fait, capitaine, vint dire lecontre-maître ; avez-vous autre chose à ordonner ?
– Que le charpentier ou le maître calfat, s’ily en a un à bord, amarre des cordages en dehors et tout autour duvaisseau, avec des crampes[38] et uneceinture pour s’y suspendre ; qu’il tienne préparés desbouchons de bois, des pelotes d’étoupes et des plaques de plombgarnies et percées, et qu’il prépare des mannes et des havresacspour jeter à l’eau, si un homme tombe à la mer.
Il se fit un moment de silence, pendant lequelce nouveau commandement s’exécuta ; puis, quand tout futrentré dans l’ordre, comme on voyait grandir la felouque à vued’œil, et que nous restions en panne :
– Ohé ! des barres du perroquet,demandai-je, avez-vous du vent là-haut ?
– Non, monsieur, répondit le matelot, pas unsouffle, et, à moins que ce petit nuage noir, qui pointe là-basderrière Scyos, ne nous en apporte, je crois que nous seronsobligés de nous en passer pour toute la journée.
Je portai les yeux du côté indiqué, et je viseffectivement poindre à l’horizon un nuage qui, d’où j’étais,semblait un écueil jeté au milieu de cette seconde mer qu’onappelle le ciel. C’était un léger espoir. Dans la situation où nousétions, j’aimais mieux une tempête qu’un combat, et, à quelque prixque ce fût, j’eusse acheté du vent.
En attendant, tout était calme, la mer s’étaitaplanie comme un miroir, et, à part ce petit point, imperceptible àtout autre œil que celui d’un marin, pas une tache ne ternissaitl’azur du ciel.
– Combien de temps croyez-vous qu’il leurfaille encore, demandai-je au contre-maître, pour être dans noseaux, au train dont ils marchent ?
– Trois heures, à peu près, monsieur.
– Oui, oui, c’est ce que j’avais prévu. Vousaurez soin, monsieur, de tenir, sur les ponts et les gaillards, descharniers[39] remplis d’eau douce pour rafraîchirl’équipage pendant le combat, et, pour que personne ne quitte sonposte, attendu que nous n’avons pas trop de bras, deux hommesferont courir des bailles[40].
– Cela sera fait, monsieur.
– Frère, me dit Apostoli, la felouque changede route, ce me semble ; peut être nous sommes-nous trompés etne vient-elle point à nous.
Je pris vivement la longue-vue et la braquaisur elle ; effectivement, elle semblait, dans la nouvelledirection qu’elle venait d’adopter, devoir nous passer à un milleou deux à l’arrière, et avoir tourné le cap vers PortoPetera,l’ancienne Méthymne.
– C’est, sur mon âme, la vérité !m’écriai-je. Pardieu ! Apostoli, je voudrais de tout mon cœurm’être trompé et faire amende honorable à tes compatriotes.
Mais, voyant que le contre-maître, qui avaitentendu ce que je venais de dire, secouait la tête :
– Que pensez-vous de cela, monsieur ? luidemandai-je.
– Je pense, capitaine, qu’ils ont vu, ainsique nous, le point noir qui vient de ce côté, et que, comme desmarsouins, ils flairent le vent ; de sorte qu’ils veulent semettre entre nous et Mételin, de peur que nous ne leur échappionsen gagnant la terre.
– Vous avez raison, monsieur, et je ne saispas où j’avais la tête de ne pas deviner cela tout de suite. Oui,oui, leur intention est bien évidente. Et pas un souffle devent ?…
– Pas un souffle ! répondit lecontre-maître.
– Alors, à la grâce de Dieu !attendons.
Nous attendîmes ainsi quatre heures ; carle détour que nos pirates avaient été forcés de faire nous avaitfait gagner du temps. Ils avaient passé à une lieue à peu près del’arrière, et, décrivant un demi cercle, de tribord, où ils nousétaient apparus, ils nous arrivaient par bâbord ; cependant,ils étaient encore à trois milles de nous, à peu près, lorsque lematelot en vigie cria tout à coup :
– Ohé ! une bouffée de vent !
Je bondis plutôt que je ne me levai.
– De quel côté vient-elle ?
Il attendit un instant, afin de pouvoir faireune réponse précise ; puis, ayant senti une secondebouffée :
– Ouest-sud-ouest, répondit-il.
– Eh bien ? demanda Apostoli.
– Eh bien, mon cher ami, il ne pouvait pasnous être plus parfaitement contraire, et je commence à croire quele diable est pour eux.
– Ne dis point de pareilles choses au momentoù nous sommes, frère.
– Avez-vous entendu ? demandai-je aucontre-maître timonier.
– Oui, monsieur ; oui, parfaitement.
– Eh bien, nous n’avons plus qu’unechance : c’est, au premier souffle qui va venir, de virer debord et de fuir devant le vent, dussions-nous retourner d’où nousvenons.
– Nous ne pouvons pas faire cette manœuvre sivite, monsieur, que nous n’essayions une ou deux bordées, et songezqu’à la moindre avarie qu’ils nous auront faite dans la mâture,grâce à leurs maudites rames, ils nous rejoindront toujours.
– Connaissez-vous un autre moyen,monsieur ?
– Je n’en connais pas, répondit le maître.
– Vous voyez donc bien, alors, qu’il fautemployer celui-ci. Ohé ! des barres de perroquet !criai-je à l’homme en vigie, sentez-vous le vent d’une manièrecertaine ?
– Oui, monsieur, le voilà qui arrive.
– John ! cria Apostoli, voilà encore lafelouque qui change de direction.
Effectivement, je tournai les yeux de soncôté, et je la vis, qui, par le seul secours de ses rames et de songouvernail, virait de bord avec la facilité d’une chaloupe, et,comme si elle eût deviné notre intention, s’apprêtait à nous gagnerau vent.
– Vous savez votre métier, monsieur, me dit lecontre-maître ; mais le capitaine de cette felouque m’a l’airde ne pas mal connaître le sien.
– N’importe, monsieur, nous le gagnerons devitesse, j’espère. Attention tout le monde : y êtesvous ?
L’équipage répondit par un seul cri.
– Carguez l’artimon et la grande voile ;mettez le perroquet de fougue et le grand hunier en ralingue ;la barre du gouvernail sous le vent ; coiffez et contrebassezles voiles d’avant ; filez les écoutes des focs, des voilesd’étai et de la misaine ! C’est cela, enfants ; voilà laBelle-Levantine qui vire, et tout à l’heure vous allez lavoir filer comme une fille bien élevée qui marche devant sa mère.Là ! maintenant, éventez les voiles de l’arrière etbrassez-les carrément ; changez le gouvernail, larguez lesécoutes des focs et des voiles d’étai ! C’est bien, nous ysommes.
– Elle marche ! cria tout l’équipaged’une seule voix, elle marche !
En effet, après avoir culé pendant quelquesminutes, le navire, tiré en avant par les deux dernières voiles quej’avais ordonné de déployer, commençait à obéir au vent, et, le capsur Lemnos, reprenait la route que nous avions déjà suivie. Jereportai alors les yeux sur la felouque ; pendant que nousavions fait notre évolution, elle avait fait sa manœuvre, ets’était couverte de toile. Les deux bâtiments suivaient alors uneligne presque parallèle, qui devait aboutir à un point donné ;ce n’était donc plus qu’une question de vitesse ; mais, danstous les cas, si nous évitions son abordage, nous devionsnécessairement passer sous son feu.
Nous étions alors assez près de la felouquepour qu’aucun détail ne nous échappât, même à l’œil nu :c’était un véritable bâtiment de proie, allongé comme une pirogue,avec deux mâts penchés sur l’avant d’environ trois degrés ;ses deux voiles latines étaient enverguées, par leur grand côté, àune antenne beaucoup plus longue que le mât. Le bâtiment portaitdeux canons sur l’avant, plus vingt-quatre pierriers tenus avec deschandeliers et plantés dans le plat-bord. Les rameurs, dont nousdistinguions la tête coiffée d’un bonnet grec, étaient assis, nonsur des bancs, mais sur les traversins des écoutilles, et leurspieds s’appuyaient contre d’autres traversins établis en travers dubâtiment. Comme le vent était encore assez faible, leurs avironsleur donnaient sur nous un énorme avantage, et je vis que, quelquediligence que nous fissions, il nous faudrait toujours passer sousle feu de la felouque à une portée de pistolet.
Je donnai alors les derniers ordres : ilsconsistaient à traîner à tribord les trois seuls canons que nouseussions ; à distribuer des fusils, des espingoles, des hacheset des sabres à l’équipage et aux passagers ; à monter sur lepont quelques caisses de cartouches, et à retourner le sablier pourtrois ou quatre heures. En même temps, j’ordonnai à une douzained’hommes de monter dans les hunes, afin de faire feu de haut enbas.
Un moment de silence terrible et solennelsuccéda à ces préparatifs, pendant lesquels le point noir de Scyross’était étendu sur tout l’horizon méridional, et menaçait dedevenir un orage. Un vent lourd et chaud soufflait par boufféescapricieuses, et, cessant quelquefois tout à coup, laissait pendrenos voiles le long des mâts ; de grosses vagues, quisemblaient se former au fond de l’abîme et monter à sa surface,couvraient la mer d’une nappe d’écume frémissante ; mais tousces signes, qu’en un autre temps nous eussions étudiés avec soin,étaient négligés par nous dans l’attente d’un plus granddanger.
Les deux navires se rapprochaientinsensiblement, sans que ni l’un ni l’autre parût prendre unavantage marqué ; ils n’étaient plus séparés que par un mille,et l’on voyait parfaitement, sur le pont de la felouque, sonéquipage, qui semblait être le double du nôtre, à peu près, faisantde son côté ses dernières dispositions pour le combat.
Il n’y avait donc plus aucun doute :c’étaient bien des pirates, et c’était à nous que ces pirates envoulaient ; d’ailleurs, s’il nous était resté quelqueincertitude, elle eût été bientôt dissipée ; car tout à coupnous vîmes le plat-bord de la felouque se couvrir de fumée, et enmême temps, avant que le bruit, que le vent emportait, fût parvenujusqu’à nous, une pluie de mitraille vint s’abattre à quelques pasdu navire : les pirates, dans l’ardeur qu’ils avaient de nousjoindre, avaient mal calculé la distance et fait feu de troploin.
– Avec votre permission, monsieur, me dit lecontre-maître, je ne serais pas fâché, puisque ces messieurs nousont salués les premiers, de leur rendre leur politesse. Et voilà,continua-t-il en me montrant la pièce de huit, une jeune personnebien élevée, qui ne dit qu’un mot de temps en temps, mais dontchaque parole vaut mieux que tout ce babillage que nous venonsd’entendre.
– Déliez-lui donc la langue, maître,répondis-je ; car je suis aussi curieux que vous de l’entendreparler ; je présume que c’est vous qui avez fait sonéducation, et je ne doute pas que, dans la circonstance délicate oùnous nous trouvons, elle ne fasse honneur à son maître.
– Elle n’attend que votre ordre,monsieur ; mais comme c’est une fille très obéissante, elledésire avoir ses instructions.
– Pointez en belle, c’est ce qu’il y a demieux.
Le contre-maître traîna son canon au milieu dusabord, et, pointant en plein bois :
– Feu ! dit-il.
Le commandement fut aussitôt suivi quedonné ; un jet de flamme sortit des flancs de laBelle-Levantine, et le messager de mort alla frapper aumilieu des rameurs, où il fut facile de voir, au désordre qu’iloccasionnait, que son coup n’avait pas été perdu.
– Bravo ! maître, m’écriai-je, votreélève a fait merveille ; mais elle n’en restera pas la, jel’espère.
– Oh ! non, monsieur, répondit letimonier, qui commençait à prendre goût à la chose ; Rosalie,c’est le nom que je lui ai donné en honneur de la patronne dePalerme, Rosalie est comme feu ma pauvre mère : une foisqu’elle a commencé de parler, on ne peut plus la faire taire. Ehbien, qu’est-ce que vous faites donc, vous autres ? est-ce quece qui se passe là-bas vous regarde ? Voyons, amorcez.
Pendant que le chef du poste obéissait à cetordre, un nouveau nuage de fumée s’éleva aux flancs de la felouque,et, comme les deux navires s’étaient rapprochés dans l’intervalle,on entendit les grêlons de fer grésiller par tout le bâtiment, aumême instant, un homme tomba de la grande hune dans les haubans dugrand mât, puis, de là, sur le pont. Les pirates, qui avaient vul’effet du coup, poussèrent de grands cris de joie.
Mais la mort, qui avait visité laBelle-Levantine, était déjà retournée à bord de lafelouque avec le boulet du contre-maître, et aux cris de joiesuccédèrent des imprécations de colère. Le coup, plus heureuxencore que le premier, avait traversé la muraille et emporté deuxcanonniers.
– De mieux en mieux, maître !m’écriai-je, mais vous avez là deux pierriers qui sont muets commedes tanches ; est-ce qu’ils ne feront pas entendre leur voix àleur tour ?
– Tout à l’heure, monsieur, tout àl’heure ; le moment n’est pas encore venu de leur couper lefilet. Patienza ! patienza ! comme nousdisons, nous autres Siciliens, et chaque chose aura son temps.Rentrez donc derrière la muraille, vous autres, rentrez donc !vous voyez bien qu’il va nous arriver encore une averse.
Effectivement, un nouvel ouragan de feu vints’abattre en sifflant sur le pont, tuant un de nos hommes, enblessant deux ou trois autres.
De nouveaux hourras retentirent à bord de lafelouque ; mais, comme la première fois, ils furentinterrompus par la triple décharge de nos deux pierriers et de lapièce de huit. Trois rameurs tombèrent, qui furent aussitôtremplacés, et la course continua sans être interrompue, plusardente et plus acharnée qu’auparavant ; car le capitaine despirates commençait à reconnaître qu’il n’arriverait pas à tempspour nous aborder, et nous le voyions, sur le gaillard d’arrière,donnant ses ordres et excitant ses rameurs. Cette conviction, quiétait aussi celle de l’équipage de la Belle-Levantine,nousdonnait une nouvelle ardeur ; en ce moment, l’orage se mit dela partie, et l’on entendit gronder le tonnerre. Ce grondement futsuivi d’une bouffée de brise, qui donna à laBelle-Levantine une heureuse impulsion.
– Courage, enfants, courage !m’écriai-je ; vous voyez que le ciel est pour nous, et quel’orage nous pousse comme avec la main. Jusqu’à présent ils ne nousont pas fait grand mal ; car mieux vaut qu’ils nous enlèventde la chair que du bois.
– Oh ! chaque chose aura son tour,monsieur, reprit le contre-maître tout en pointant sespièces ; et c’est quand nous les aurons dépassés, et qu’ilsnous tiendront de bout en bout, avec leurs deux canons de l’avant,que la véritable danse commencera. Allons, feu, vousautres !
Les décharges des deux bâtiments n’en firentqu’une ; mais j’étais si préoccupé de la vérité de ce quevenait de dire le contre-maître, que je ne suivis l’effet ni del’une ni de l’autre. J’entendis seulement quelques gémissements àbord ; en jetant les yeux sur le pont, je vis deux hommes quise tordaient dans l’agonie de la mort ; j’appelai deuxmatelots.
– Voyez ceux qui sont déjà trépassés, leurdis-je à demi-voix ; il ne faut pas laisser le ponts’encombrer, cela gêne la manœuvre et cela décourage ; vousdescendrez les corps dans le faux-pont, et vous les jetterez à lamer par bâbord, afin que les pirates ne voient rien de cetteopération.
Les deux matelots obéirent, et je reportai lesyeux vers la felouque.
Nous étions arrivés au point extrême de notrecourse, et, comme je l’avais espéré, nous y étions arrivés lespremiers ; mais, parvenus là, nous nous trouvions sirapprochés, qu’un homme vigoureux aurait pu lancer une pierre d’unbord à l’autre. Je crus que c’était le moment de faire jouer lamousqueterie, et je commandai le feu ; j’entendis au mêmeinstant la voix du chef des pirates qui donnait le même ordre, etla fusillade commença pour ne plus s’interrompre.
Pendant quelques temps, les rameurs de lafelouque firent de tels efforts, qu’ils nous prolongèrent ;mais, le vent nous étant venu en aide, nous finîmes par lesdépasser. Ils nous envoyèrent alors, à quarante pas à peine, unevolée terrible, à laquelle nous répondîmes de notre mieux avec nostrois pièces et notre mousqueterie ; puis, se laissant tomberdans notre sillage, ils commencèrent à nous donner la chasse.
Au bout d’un instant, nous entendîmes le bruitde deux grosses pièces d’artillerie, et un boulet vint frapper,presque à fleur d’eau, dans notre gaillard d’arrière, tandis qu’unautre traversait toute notre voilure, mais sans lui faire d’autremal que de trouer la brigantine, la misaine et le petit foc.
– Voilà le jeu de boules qui commence,monsieur, me dit le contre-maître ; maintenant, gare à nosquilles !
– Mais ne pourriez-vous donc faire traînerRosalie à l’arrière, lui demandai-je, et leur rendre, sinon lamonnaie de leur pièce, du moins la pièce de leur monnaie ?
– Si fait, monsieur, si fait ; on s’enoccupe, comme vous voyez. Allons donc, fainéant ! dit lecontremaître à un de ses servants qui secouait sa main droite, dontle pouce avait été écrasé par un biscaïen[41] contrela bouche d’un pierrier, aide un peu à la roue, tu te dorloterasaprès… Là, bien.
Mais on n’avait pas encore eu le temps derecharger la pièce, qu’une nouvelle détonations se fit entendre,suivie d’un craquement terrible ; en même temps le cri :« Prenez garde à vous, capitaine ! » se fit entendrede tous côtés.
Je levai les yeux, et je vis le perroquet defougue brisé un peu au-dessus de la hune d’artimon, qui, vacillantcomme un arbre attaqué par sa base, s’inclinait sous le poids deses voiles, et s’abattait à tribord. Au même instant, toute lapoupe fut couverte de toiles, de bois et de cordages, et le navire,privé de ses deux voiles les plus importantes pour fuir ventarrière, ralentit sa marche à l’instant même.
– Coupez tout ! criai-je, sans me donnerle temps de mettre le porte-voix à ma bouche, coupez tout, et à lamer !
Les matelots, qui comprenaient l’urgence de lasituation, s’élancèrent, comme des tigres, sur les cordages, et, àl’aide des haches, des sabres et des couteaux, ils eurent bientôtcoupé jusqu’au fil qui retenait le perroquet de fougue au mâtd’artimon ; puis, réunissant tous leurs efforts, mâtereaux,voiles et cordages, ils jetèrent tout par-dessus le bord.
Malgré la promptitude de cette mesure, jecompris, au ralentissement de la marche du navire, qu’il n’y avaitplus moyen d’éviter l’abordage ; je jetai les yeux autour demoi, et je vis que nous n’avions pas essuyé de grandes pertes.Trois ou quatre matelots étaient tués ; nous en avions à peuprès autant hors de combat ; les autres blessures n’étaientque légères, de sorte qu’il nous restait, les passagers compris,encore vingt-cinq à trente hommes en état de se défendre. Je donnail’ordre qu’on fit monter tous ceux qui, depuis le matin, étaientoccupés à faire des cartouches, et, me penchant vers Apostoli, quine m’avait pas quitté d’une seconde :
– Frère, lui dis-je, nous avons faitrésistance ; maintenant, il est trop tard pour nousrendre ; que crois-tu qu’il nous arrive, si nous sommespris ?
– Nous serons massacrés ou pendus, répondittranquillement le jeune homme.
– Mais, toi, en ta qualité de Grec, n’as-tupoint chance de leur échapper ? car, enfin, ce sont tescompatriotes.
– Raison de plus pour qu’ils ne m’épargnentpas. On accorde rarement merci à qui l’implore dans la mêmelangue.
– Et tu es certain de ce que tu dis ?
– Comme de la pureté de la Vierge.
– Eh bien, lui dis-je, demande aucontre-maître une mèche allumée, et, quand tu m’entendrasdire : Il est temps ! descends par le panneau del’arrière jette la mèche dans la soute aux poudres, et tout seradit.
– Bien, me répondit Apostoli avec son doux ettriste sourire, et, comme si je venais de lui donner un ordreordinaire : cela sera fait.
Je lui tendis la main ; il se jeta dansmes bras. Puis, mettant le porte-voix à ma bouche d’une main etsaisissant une hache de l’autre :
– Serrez le vent à petites voiles, criai-je detoute ma force ; des hommes au bout des basses vergues et surles gaillards ! la barre toute au vent, et que tout le mondese tienne prêt pour l’abordage.
La manœuvre fut exécutée à l’instant même, etla Belle-Levantine, au lieu de continuer à fuir ventarrière, ralentit sa course, et présenta le flanc à la felouque,qui, s’avançant avec la double rapidité de ses voiles et de sesrameurs, engagea son beaupré dans nos haubans de misaine, et nousaborda bord à bord, brisant du choc une partie de notre muraille.En même temps, et comme si les deux bâtiments s’étaient enflamméspar le contact, un nuage de fumée s’éleva, suivi d’une détonationet d’une secousse si terribles, que la Belle-Levantine entrembla jusque dans sa membrure : les pirates avaient, à boutportant, fait feu de leurs douze pierriers. Heureusement, j’avaiseu le temps de crier :
– Ventre à terre !
Car nous étions si près, que j’avais vu lafumée des boute-feu.
Tout ce qui suivit mon ordre fut sauvé, toutce qui ne l’entendit pas fut balayé par la mitraille. Puis, commenous nous relevions, à travers le nuage de vapeur qui nousenveloppait, nous vîmes semblables à autant de démons, les piratesse laissant glisser de leurs vergues, descendant par leur beaupré,ou sautant de leur bord au nôtre. Il n’y avait plus d’ordre àdonner, il n’y avait plus de règles à suivre ; je me jetai enavant, et je fendis, d’un coup de hache, la tête du premier que jerencontrai.
Essayer de rendre les détails de la scène quise passa alors serait chose impossible : chacun entreprit uncombat isolé et mortel. J’avais donné mes pistolets àApostoli ; car il était trop faible pour se servir d’un sabreou d’une hache, et deux fois je vis tomber deux adversaires sousdes coups qui n’étaient pas portés par moi. Je me jetai en avantcomme un insensé ; car je ne voulais pas survivre à notredéfaite, qu’il était facile de prévoir ; mais, comme parmiracle, au bout d’un quart d’heure de cette lutte gigantesque,après avoir renversé tout ce qui s’était présenté à moi, j’étaisencore sans blessure.
En ce moment, deux pirates s’élancèrent enmême temps sur moi ; l’un était un jeune homme de dix huitans, à peu près, l’autre un homme de quarante. En faisant lemoulinet avec ma hache, j’atteignis le jeune homme au haut de lacuisse ; il poussa un cri, et tomba. Débarrassé de celui-ci,je m’élançai sur l’autre pour lui fendre la tête. Mais, d’une main,il saisit le manche de mon arme, tandis que, de l’autre, il meportait, dans le côté, un coup de poignard qui s’amortissait sur maceinture pleine d’or. Alors, craignant qu’il ne redoublât, je lesaisis corps à corps ; jetant aussitôt un coup d’œil rapideautour de moi, et voyant que les pirates étaient vainqueurs surtous les points : Il est temps ! criai-je, d’unevoix de tonnerre, à Apostoli, qui aussitôt glissa, comme uneapparition, par le panneau de l’arrière.
Le pirate était un homme d’une grandeforce ; mais j’étais habile à la lutte comme un athlèteantique. Jamais frères qui se revoient, après une longue absence,ne s’embrassèrent plus étroitement que nous ne le faisions pournous étouffer. Nous arrivâmes ainsi, toujours nous étreignant,jusqu’à un endroit où la muraille avait été brisée par le choc desdeux vaisseaux ; et, comme il n’y avait plus de parapets, etque ni l’un ni l’autre de nous ne remarqua cette brèche, noustombâmes tous les deux à la mer, sans que personne fît attention ànous.
À peine fûmes-nous dans l’eau, que je sentisles bras du pirate se détacher. De mon côté, emporté par cesentiment de conservation dont l’homme n’est pas le maître, jelâchai mon ennemi, et, nageant quelque temps entre deux eaux, je nerevins sur la surface de la mer qu’à quelque pas derrière la poupede la Belle-Levantine. Je restai là un instant, étonné dene pas la voir sauter ; car je connaissais trop Apostoli pourcraindre que mon ordre ne fût pas exécuté. Mais, comme, pendantquelques secondes encore que j’attendis, rien de nouveau ne sepassa, je pensai qu’il était arrivé quelque accident à mon pauvreami. Les pirates étaient entièrement maîtres du bâtiment ; jeprofitai donc du crépuscule, qui commençait à tomber, pour gagnerle large sans savoir où j’allais, mais allant toujours, mû par cetinstinct physique qui nous pousse a retarder, autant que possible,l’heure de notre mort. Cependant, je me rappelai bientôt qu’aumoment où le feu de la felouque avait brisé notre perroquet defougue, nous étions en vue de la petite île de Neoe, qui, selon monestime, devait être à deux lieues, à peu près, vers le nord.
Je me dirigeai donc vers cette île, nageantautant que possible entre deux eaux, afin de me dérober à la vuedes pirates, ne sortant la tête que pour respirer. Cependant,quelques précautions que je prisse, deux ou trois balles perdues,qui vinrent faire jaillir l’eau autour de moi, me prouvèrent quej’avais été découvert ; mais aucune ne m’atteignit, et je metrouvai bientôt hors de portée.
Cependant ma position n’en était guèremeilleure Avec une mer calme, je me croyais assez bon nageur pourfaire facilement ces deux lieues ; mais l’orage grossissait,les vagues devenaient de plus en plus houleuses, le tonnerregrondait au-dessus de ma tête, et, de temps en temps, des éclairs,pareils à des serpents immenses, illuminaient les flots d’uneteinte bleuâtre qui leur donnait un caractère effrayant.D’ailleurs, j’étais horriblement gêné par mes vêtements, et mafustanelle[42], imprégnée d’eau, alourdissait mamarche. Au bout d’une demi-heure, je sentis que mes forcesfaiblissaient, et que, si je ne me débarrassais de ce poidsincommode, j’étais perdu ; je me retournai donc sur le dos,et, après des efforts inouïs, je parvins à briser les cordons quiretenaient la fustanelle ; puis, la faisant glisser le long demes jambes, je me trouvai assez soulagé pour reprendre macourse.
Je nageai encore une demi-heure, à peuprès ; mais la mer devenait de plus en plus mauvaise, et jesentais qu’il était impossible que je résistasse longtemps à lafatigue que j’éprouvais. Il n’y avait plus à couper le flot, commedans un temps ordinaire ; il fallait se laisser emporter parlui, et, chaque fois que je redescendais avec la vague, il mesemblait être précipité dans un abîme. Une fois, tandis que j’étaisau sommet d’une de ces montagnes liquides, un éclair brilla, et jevis à ma droite, à une distance énorme encore, le rocher de Neoe.N’ayant rien pour me diriger, j’avais dévié de ma route, et il merestait à peu près encore autant de chemin à faire que j’en avaisdéjà fait. Je sentis un découragement profond ; car il y avaiten moi le sentiment de l’impossible. J’essayai de me reposer ennageant quelque temps sur le dos ; mais je me sentais saisi deterreurs invincibles, quand j’étais précipité à la renverse et latête la première dans ces vallées sombres et profondes qui, àchaque instant, se creusaient de plus en plus.
Je commençais à sentir ma poitrine se serrer,un bourdonnement sourd battait dans mes oreilles, mes mouvements seraidissaient sans harmonie, j’avais des envies instinctives decrier pour appeler du secours, quoique je susse bien que, perducomme je l’étais au milieu des flots, il n’y avait que Dieu qui pûtm’entendre. Alors tous mes souvenirs se représentèrent à moi commedans un rêve. Je revis ma mère, mon père, Tom, M. Stanbow, James,Bob, M. Burke ; il y eut des choses qui me revinrent àl’esprit, et qui étaient tout à fait sorties de ma mémoire ;il y en eut d’autres qui me semblaient des révélations d’un autremonde. Je ne nageais plus, je roulais de vague en vague, sansrésistance et sans volonté. Parfois je sentais que j’enfonçais, etque les flots me passaient au dessus de la tête. Alors, par uneffort inouï et qui faisait jaillir à mes yeux des milliersd’étincelles, je revenais à la surface de l’eau, je revoyais leciel, qui me semblait noir et tout parsemé d’étoiles rouges. Jepoussais des cris auxquels je croyais entendre des voixrépondre.
Enfin, je sentis que les forces memanquaient ; je sortis hors de l’eau jusqu’à la ceinture,regardant avec terreur tout autour de moi. En ce moment, un éclairbrilla ; je vis, au haut d’une vague, quelque chose comme unrocher, qui allait rouler dans les profondeurs où je me débattais.Au même instant, j’entendis mon nom crié si distinctement, que cen’était plus une illusion. Je voulus répondre ; ma bouches’emplit d’eau. Il me sembla alors qu’une corde me frappait auvisage ; je la saisis avec les dents, puis avec les mains. Uneforce motrice m’attirait à elle ; je me laissai faire, sansrésistance et sans volonté ; puis bientôt je ne sentis plusrien : j’étais évanoui.
Quand je revins à moi, je me trouvais dans lacabine de la Belle-Levantine, et je vis Apostoli assisprès de mon hamac.
En deux mots, Apostoli me mit au fait ;il n’avait pu faire sauter le vaisseau, parce que le capitaine, quiavait prévu mon intention, avait noyé les poudres ; ilremontait donc par l’escalier du grand panneau, pour venir meretrouver, lorsqu’il rencontra les pirates qui, maîtres dubâtiment, descendaient dans la cabine du capitaine le jeune hommeque j’avais blessé. Le pauvre garçon perdait tout son sang, etdemandait à grands cris un chirurgien. Alors l’idée de me sauver,en me donnant ce titre, s’était présentée à l’âme ardente etdévouée de mon ami ; Apostoli s’écria qu’il y avait unchirurgien dans l’équipage de la Belle-Levantine, et qu’onordonnât de cesser le carnage, s’il était encore temps. Deux hommess’élancèrent aussitôt sur le pont en commandant, au nom du fils ducapitaine, que, sous peine de vie, il ne fût plus donné un seulcoup. Apostoli les suivit avec anxiété, me cherchant partout, ne metrouvant nulle part ; en ce moment, les pirates poussèrent degrands cris de joie ; leur capitaine, qui avait disparu dansla lutte, remonta par une amarre, et, s’élança sur le pont encriant :
– Victoire !
Apostoli reconnut l’homme avec lequel ilm’avait laissé luttant, et courut à lui pour lui demander ce quej’étais devenu. Le pirate n’en savait rien et me croyait noyé.Apostoli s’empressa de dire que j’étais médecin, et que, seul, jepouvais sauver le fils du capitaine.
Alors le père, désespéré, demanda à grandscris si personne ne m’avait vu reparaître ; deux piratesdirent avoir tiré sur un homme qui nageait dans la direction del’île de Neoe. Le capitaine ordonna que l’on mit aussitôt unechaloupe à la mer, partagé entre le désir de descendre près de sonfils et celui de venir lui-même à ma recherche ; mais Apostolilui dit qu’il était mon frère de cœur, et qu’avec l’aide de laVierge, il me retrouverait. Le capitaine était donc descendu dansla cabine, et Apostoli s’était élancé dans la barque. À la lueurdes éclairs, les hommes envoyés à ma recherche avaient vu flotterquelque chose de blanc et l’avaient atteint ; c’était mafustanelle.
De ce moment, certains qu’ils étaient sur mavoie, ils avaient repris courage, et, pensant que mon intentionétait de gagner l’île, ils avaient ramé dans cette direction. Ilsne s’étaient pas trompés : au bout d’une demi-heure, un secondéclair leur avait montré un homme se débattant contre lamort ; ils avaient dirigé la barque de mon côté, et étaientarrivés au moment où j’allais probablement disparaître pourtoujours.
Comme Apostoli achevait de me donner cetteexplication, la porte de ma cabine s’ouvrit, et le capitaine entra.Au premier coup d’œil je reconnus mon adversaire, quoiquel’expression de sa physionomie fût bien différente ; car, àcette heure, sa figure était presque aussi abattue que je l’avaisvue terrible : il venait, non plus en ennemi, mais ensuppliant. Ayant vu que j’avais repris mes sens, il s’élança versmon lit, et me cria en langage franc :
– Au nom, au nom de la Vierge ! seigneurmédecin, sauvez mon Fortunato, et demandez-moi ce que vousvoudrez.
– Je ne sais si je pourrai sauver ton fils,répondis-je au pirate ; mais, avant tout, ce que j’exige,c’est que pas un des prisonniers que tu as faits ne périsse ;la vie de ton fils me répond de la vie du dernier matelot.
– Sauve Fortunato ! s’écria une secondefois le pirate, et j’étoufferai de mes propres mains celui quiosera toucher à un cheveu de leur tête ; mais, à ton tour,jure-moi une chose.
– Laquelle ?
– C’est que tu ne quitteras point Fortunatoqu’il ne soit guéri ou mort.
– Je le jure !
– Viens donc, dit le pirate.
Je sautai à bas de mon lit, et je suivis lecapitaine, avec Apostoli, dans la chambre du malade.
Je reconnus également celui que j’avaisblessé. C’était un beau jeune homme de dix-huit à vingt ans, auxcheveux noirs, au teint foncé. Les lèvres du malade étaientviolacées ; il pouvait à peine parler pour se plaindre ;de temps en temps, il demandait à boire ; car la fièvre lebrûlait. Je m’approchai de lui, je levai le drap dont il étaitrecouvert, et le trouvai nageant dans le sang. La plaie étaitlongitudinale, située à la partie supérieure et externe de lacuisse droite ; elle pouvait avoir cinq pouces de longueurenviron, sur un pouce et demi dans sa plus grande profondeur. Dupremier coup d’œil, je vis qu’elle n’avait pu offenser l’artère, etje pris bon espoir ; d’ailleurs, je savais que les plaieslongitudinales sont moins dangereuses que les plaiestransversales.
Je fis coucher le blessé sur le dos, pourdonner au membre une position horizontale, et je lavai la blessureavec l’eau la plus fraîche que l’on put trouver. Quand le sang futbien étanché, j’appliquai de la charpie dans toute la longueur dela plaie ; puis, passant une bande par-dessous la cuisse, jeramenai les deux bouts en tirant en sens contraire, afin de réunirles deux lèvres béantes de la blessure ; je tournai la bandejusqu’à ce que la plaie fût entièrement recouverte. Ce pansementfini, je fis soulever le malade avec des sangles, de manière à ceque l’on substituât un matelas et des draps frais à ceux qu’ilavait trempés de sang ; j’ordonnai que, d’heure en heure, oncontinuât d’arroser la plaie avec de l’eau, et, pour dernierrèglement, je prescrivis la diète la plus absolue.
Alors, à peu près certain que la nuit dublessé serait bonne, je demandai au capitaine la permission de meretirer moi-même ; car on comprend qu’après la journée que jevenais de passer, je devais avoir besoin de quelques moments derepos. Cette permission me fut accordée à la condition que, s’ilarrivait quelque accident au malade, on me réveilleraitaussitôt.
Je me retrouvai seul avec Apostoli. Ce futalors seulement que je compris toute l’étendue de son dévouement etde sa présence d’esprit. Sans lui, à l’heure où nous étions, moncadavre eût roulé de vague en vague, jusqu’à ce que, échoué au piedde quelque rocher, il eût servi de pâture aux oiseaux de proie.Nous nous embrassâmes encore une fois, en hommes qui ne devaientplus se revoir et qu’un miracle avait réunis ; puis je luidemandai des nouvelles de notre équipage. Le carnage n’avaitépargné que treize hommes et cinq passagers ; tous les blessésdes deux partis avaient été jetés à la mer, et au nombre de ceux-ciétait le pauvre contre-maître. Quant à notre capitaine, il avaitraconté ce qui s’était passé ; comment, malgré lui, laBelle-Levan tine avait fait résistance ; il avaitprouvé qu’au moment décisif, c’était lui qui avait sauvé tout lemonde en noyant les poudres, et, grâce à ces explications,confirmées par Apostoli, il avait eu la vie sauve. Rassuré alorssur le sort de tout le monde, je me retirai dans ma chambre, où jene tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil.
Sur les deux heures, je me réveillai ; jepensai aussitôt à mon blessé, et, quoique l’on fût pas venu mechercher, preuve qu’aucun accident fâcheux ne s’était manifesté, jeme levai et je me dirigeai vers la cabine du capitaine. Il étaitassis près du lit de son fils, qu’il avait voulu veiller lui-même,et dont, de minute en minute, il humectait la blessure. Son visage,si dur et si terrible dans l’action, avait pris un caractère detendresse et d’anxiété incroyables ; ce n’était plus un chefdes pirates, c’était un père tremblant et soumis. Aussitôt qu’ilm’aperçut, il me tendit la main en me faisant signe d’observer leplus grand silence, de peur de réveiller son enfant.
Le jeune homme dormait d’un sommeil paisibleet sans fièvre, affaibli qu’il était par la perte du sang.J’écoutai sa respiration ; elle était faible, maiscalme ; jamais je n’avais vu, au reste, plus belle figure quela sienne : pâlie ainsi et encadrée dans ses noirs cheveux,c’était une de ces nobles têtes comme on en trouve parfois dans lestableaux du Titien et de Van Dyck, et que l’on croit n’exister quedans l’imagination de l’artiste. Tout allait donc au mieux, et jerassurai le père ; mais, malgré mes efforts pour l’y engager,il ne voulut point abandonner le lit de Fortunato.
Je me retirai dans ma chambre, où je dormistranquillement jusqu’à huit heures du matin. Je retournai près deFortunato. Il était réveillé et avait la fièvre : c’était lecours que devait suivre sa guérison ; je m’en inquiétai doncpeu et j’ordonnai quelques boissons rafraîchissantes ; puisj’allai voir mon autre malade.
Hélas ! celui-là était en voie toutecontraire : soutenu par l’exaltation morale pendant le combat,et par le dévouement fraternel lorsqu’il avait fallu me sauver,Apostoli avait surmonté sa faiblesse ; mais un tel effortl’avait épuisé. Un instant après que je l’avais quitté, la veille,il avait été pris d’une toux violente qui avait amené unvomissement de sang ; puis était venue la fièvre, et, lematin, il se trouvait si faible, qu’il n’essaya même pas de selever.
J’étais au bout de mes connaissances enmédecine, et je n’osais plus rien risquer. J’ordonnai de ces chosesindifférentes qui n’ont d’autre but que de faire croire au maladequ’il y a encore pour lui des chances de guérison, puisque l’oncontinue de combattre la maladie. Ensuite, je restai près de lui,pensant que la distraction était encore ce qui pouvait lui faire leplus de bien.
Ce fut alors que se révéla à moi toute cetteâme d’ange, qui n’avait point encore eu une pensée qui ne fûtsainte. Par une de ces grâces accordées aux malades en proie auxmortelles et implacables souffrances de la phthisie, il n’avaitaucun pressentiment de son danger, et se croyait atteint d’une deces fièvres, si communes en Grèce, qui vous prennent on ne saitpourquoi et vous quittent on ne sait comment. Pendant tout ce jour,que je passai près de lui, il ne me parla que de sa mère, de sasœur et de son pays : aucun autre amour n’avait encore chasséde son cœur les amours primitifs ; c’était un beau lis quis’ouvrait plein de parfums et de fraîcheur.
Le soir, je montai sur le pont ; les deuxbâtiments, réparés aussi bien que possible, marchaient de conserve,longeant, à la distance de deux lieues, à peu près, une côte quej’avais déjà vue lorsque nous étions venus à Smyrne pour y prendrelord Byron, et que je crus reconnaître pour celle de Scio. Qued’événements étranges s’étaient passés depuis cette époque, etcombien ils étaient loin de ma pensée, lorsque, cinq ou six moisauparavant, j’avais, à bord du Trident, passé dans lesmêmes eaux !
Je m’étais, d’ailleurs, aperçu, dès lespremiers pas que j’avais faits sur le pont, que j’étais un objet derespect pour tout l’équipage, qui, me croyant un très savantmédecin, m’avait pris, selon la coutume orientale, en hautevénération Je ne vis, au reste, aucun des passagers de laBelle-Levantine ; ce qui me fit penser qu’ils avaientété transportés sur la felouque.
Au bout d’une heure, je redescendis prèsd’Apostoli ; il était un peu plus calme. Je me gardai de luidire que nous allions avoir dépassé Scio et, par conséquent,Smyrne. De son côté, il ne s’informa pas non plus de la marche quenous suivions : on eût dit que peu importait quelle était savoie sur la terre, à cette âme qui allait au ciel.
Pendant la nuit, nous éprouvâmes un de cesgrains si communs dans la mer de l’Archipel. J’allais du litd’Apostoli à celui de Fortunato : tous deux étaientextrêmement fatigués par le mouvement du navire ; je dis àConstantin – c’était le nom du capitaine de pirates – qu’il seraiturgent de prendre terre, à cause des deux malades. Il se consultaun instant, en grec, avec son fils ; puis il monta sur lepont, sans doute pour voir où nous étions. Ayant reconnu que nousdoublions la pointe méridionale de Scio, et que nous étions arrivésà la hauteur d’Andros, à peu près, il décida que, le lendemain,nous mouillerions à Nicaria. J’allai porter cette nouvelle àApostoli ; il la reçut avec son sourire habituel, et me ditqu’il espérait que la terre ferme lui ferait du bien.
Le lendemain était le troisième jour écoulédepuis la blessure de Fortunato, et le moment était venu de leverl’appareil. Je m’apprêtais à faire cette opération ; maisConstantin m’arrêta en me demandant de le laisser se retirer. Cethomme de sang et de carnage, cet aigle de mer, dont toute la vieavait été un combat, n’osait assister au pansement de sonfils : étrange contradiction entre le sentiment etl’habitude ! En conséquence, il monta sur le pont, et jerestai seul avec Fortunato et un jeune pirate qu’on m’avait donnécomme servant.
Je levai l’appareil et trouvai la plaie un peuenflammée ; j’étendis donc du cérat[43] sur lanouvelle charpie que je substituai à l’ancienne, je rebandai lablessure avec les mêmes précautions que la première fois, etj’ordonnai de l’arroser avec de l’eau mucilagineuse[44]. Le pansement fini, je remontai sur lepont pour porter à Constantin la nouvelle que Fortunato était envoie de guérison.
Je le trouvai avec Apostoli, qui, se sentantun peu plus fort, avait désiré prendre l’air. Ils étaient tous deuxà l’avant, les regards tournés vers l’horizon, où commençait àsurgir, comme un écueil, l’île de Nicaria, qui était le butmomentané de notre voyage. À sa gauche était Samos, qui, par levert sombre de ses oliviers, se confondait presque avec la mer. Aupremier mot que je lui dis, Constantin retourna joyeux auprès deson fils, et me laissa seul avec Apostoli.
C’était la première fois que je le revoyais augrand jour, depuis le moment du combat, et, quoique préparé à cettevue, je fus effrayé du ravage que trois jours avaient apporté danstoute sa personne. Il est vrai que ces trois jours avaient amasséet versé sur lui, dans l’espace de quelques heures, les émotions detoute une année ; les pommettes de ses joues étaient plussaillantes et plus enflammées ; ses yeux avaient grandi d’untiers, et une sueur éternelle perlait à la racine de ses longscheveux.
– Viens, mon Esculape, me dit-il ensouriant ; viens, que je te montre l’île où nous te bâtironsun temple, quand tu nous auras guéris, Fortunato et moi. Ce n’estqu’un rocher, il est vrai ; mais les dieux modernes passent sivite, qu’ils doivent être moins exigeants que les dieuxantiques.
– Et comment appelles-tu cette île où tu veuxme faire adorer ?
– Oh ! sois tranquille, me répondit-il,les hommages des hommes ne t’y fatigueront pas ; car, du tempsde Strabon, elle était déjà déserte ; mais tu y entendras,nuit et jour, le murmure de la mer ; tu y seras visité par lesalcyons de Délos et de Méconi, et, de temps en temps, quelquepirate qui n’osera pas jeter l’ancre dans le port d’une ville, etdont l’enfant chéri aura été blessé dans un combat, viendramystérieusement y faire une prière à la Vierge et à toi Et puis unjour se lèvera où tu seras témoin d’un beau spectacle, crois-moi,celui de toutes ces îles qui nous environnent s’allumant comme desfanaux : c’est qu’alors la croix de feu aura été vue pour latroisième fois au-dessus de Constantinople, c’est qu’alors le crid’indépendance retentira, de montagne en montagne, depuis l’Albaniejusqu’au cap Saint-Ange, et depuis le golfe de Salonique jusqu’àCandie. Alors tu verras passer, chargées non plus de pirates, maisde soldats, des barques rasant la mer comme des oiseaux aux longuesailes ; tu entendras des cris de désespoir et de mort, et cescris suprêmes, ce ne seront plus les esclaves qui les pousseront.Quant à moi, continua Apostoli avec son doux sourire, si je devaismourir hors de ma patrie, je demanderais pour tombe un de ces beauxcercueils qui avaient déjà un nom il y a deux mille ans, afin que,si je n’avais pas contribué comme acteur à cette régénération tantattendue, mon ombre pût, du moins, y assister commespectatrice.
– Et quelle est la sibylle aux paroles doréesqui t’a promis une pareille résurrection, pauvre fils des anciensjours ? lui demandai-je en secouant la tête.
– Celle qui n’a jamais cessé de rendre desoracles, dont le temple n’est ni à Dodone, ni à Delphes, mais dansle cœur de tous les hommes, l’Espérance !
– Celle-la, Apostoli, lui dis-je, est encoreplus trompeuse que l’autre ; car ce n’est pas même sur desfeuilles qu’elle écrit ses prédictions, mais sur des nuages :le vent ne faisait que disperser les unes, et l’on en retrouvait aumoins quelque chose ; le moindre souffle emporte lesautres ; ils se fondent dans l’azur du ciel ou se mêlent à latempête, et l’on n’en retrouve jamais rien.
Apostoli me regarda un instant ; puis,avec un sourire :
– Tu es donc bien heureux, que tu ne croispas ? Écoute, John, continua-t-il, l’extrême infortune toucheau bonheur comme l’extrême bonheur touche à l’infortune : tuvois Samos, – et il étendit la main du côté de la plus grande desdeux îles vers lesquelles nous voguions ; – là vivaitPolycrate, qui avait toujours été heureux ; partout où ilavait fait la guerre, le succès l’avait accompagné ; il avaitcent vaisseaux à cinquante rameurs, et mille archers, lesmeilleurs, les plus braves et les plus adroits de toute laGrèce ; il s’était rendu maître d’un grand nombre d’îles et deplusieurs villes du continent ; il avait vaincu les Lesbiensdans un combat naval, et il avait fait creuser, par sesprisonniers, autour de sa ville, un fossé d’enceinte si profond,que tu en verras encore aujourd’hui la trace ; si bien quel’on avait l’habitude de dire par toute la Grèce, quand on voulaitdésigner un homme parfaitement heureux, qu’il était heureux ;comme Polycrate. Or, au plus haut terme de sa prospérité, il reçutune lettre que lui envoyait Amasis, roi d’Égypte, qui avaitautrefois contracté une alliance avec lui ; elle était conçueen ces termes :
« Amasis écrit à Polycrate ce quisuit :
« Il est doux d’apprendre qu’un ami etallié est dans le bonheur ; cependant des succès aussiconstants que les vôtres ne me plaisent point, à moi, qui saiscombien la Divinité est jalouse. Je souhaite donc, pour moi et pourtous ceux que j’aime, tantôt des succès, tantôt des revers, et jepréfère que la vie soit accompagnée d’une suite de biens et demaux, plutôt que de s’écouler dans un bonheur sans mélange ;car je ne connais personne, ni par moi-même, ni par ce que j’aientendu dire, qui, ayant réussi en tout, n’ait fini par quelquerenversement total de sa fortune. Si, donc, vous m’en croyez, vousagirez vous-même contre vos prospérités, et vous ferez ce que jevais vous dire. Réfléchissez à ce que vous avez de plus précieux, àla chose dont la perte vous affligerait le plus vivement, etcherchez à vous en défaire de manière à l’anéantir ; si, aprèscette perte, les événements continuaient à se succéder en votrefaveur, sans alternative de bien et de mal, pour y remédier, vousauriez recours de nouveau au moyen que je viens de vousindiquer. »
Voilà ce qu’écrivit Amasis, le pharaonégyptien, à Polycrate, le tyran de Samos, et celui-ci, pour lapremière fois, tomba dans une rêverie profonde, dont le résultatfut qu’il suivrait le conseil donné par son allié. L’objet le plusprécieux qu’il possédât, celui qu’il aimait le plus au monde, étaitun anneau d’or dans lequel était enchâssée une émeraude gravée parThéodore, fils de Télècle ; et ce fut par la perte de cetanneau qu’il se décida à désarmer les dieux. Il fit donc équiperune de ses barques à cinquante rameurs, s’y embarqua, ordonna qu’onle conduisit en pleine mer, et, lorsqu’il fut arrivé là, à la vuede tout le monde, il jeta la bague dans les flots ; puis ilfit voile vers Samos, où, rentré dans son palais, il versa sur sabelle émeraude perdue les premières larmes de douleur qui eussentmouillé sa paupière.
Quelques jours après, un pécheur demanda àêtre admis devant Polycrate pour lui offrir un poisson magnifiqueet inconnu qu’il venait de prendre. Curieux de voir cettemerveille, Polycrate permit que le pécheur fût admis en saprésence ; celui-ci entra, et, déposant sa pêche aux pieds duroi :
– Quoique je ne vive que du travail de mesmains, lui dit-il, je n’ai pas voulu vendre ce poisson aumarché ; il m’a paru digne de toi ; je te l’apporte et tele donne.
– On ne peut mieux dire ni faire, répondit leroi, et je suis doublement reconnaissant, et de ce que tu fais etde ce que tu dis ; remets ce poisson à mes cuisiniers, etviens souper avec moi, je t’y invite.
Le pêcheur obéit, et se prépara à revenir lesoir. Mais, avant que le soir fût venu, le cuisinier avait rapportéà Polycrate l’anneau d’or jeté à la mer, et qu’il avait retrouvédans les entrailles du poisson ; ce qu’ayant appris Amasis, ilécrivit à Polycrate qu’il rompait l’alliance contractée avec lui,craignant que la paix de son âme ne fût troublée par les malheursqui ne pouvaient manquer de lui arriver.
– Eh bien, dis-je en riant à Apostoli,qu’est-ce que cela prouve, frère ? C’est qu’il y avait, àcette époque, comme de nos jours, des hommes qui ne savaient pasporter la moitié du malheur d’un ami, et qu’Amasis était un drôle àqui je suis fâché que Cambyse n’ait pas coupé les oreilles.
– Il n’en avait pas moins raison, me réponditApostoli ; car, un jour qu’Orètes et Mitrobate, deuxcapitaines de Cyrus, se trouvaient ensemble à la porte du palais,ils eurent, pour savoir lequel des deux entrerait le premier, unedispute dans laquelle chacun exalta son mérite et abaissa celui deson rival. Je ne sais ce qu’Orètes reprocha à Mitrobate ; maisvoici ce que Mitrobate reprocha à Orètes :
« C’est bien à vous, lui dit-il, de vouscompter au nombre des capitaines d’un aussi grand roi que le nôtre,quand vous n’avez pas même pu lui acquérir cette île de Samos quitouche à votre province ! Il est cependant si facile de lasoumettre, que Polycrate, aidé de quinze hommes armés seulement, atrouvé le moyen de s’en faire le roi. »
Ce reproche était d’autant plus terrible qu’ilétait vrai, et, par quelque moyen que ce fût, Orètes, à compter dece jour, résolut de s’emparer de Samos. Or, ayant appris quePolycrate rêvait l’empire de la mer, il lui envoya Myrsas, fils deGygès, avec un message ainsi conçu :
« Orètes à Polycrate :
« Je sais que vous avez formé de grandsprojets ; mais, comme je sais aussi que vous n’avez pasl’argent nécessaire pour les exécuter, je vous offre un moyend’élever votre puissance, et, en même temps, de me sauver la vie.Cambyse menace mes jours, et je suis instruit de ses desseinscontre moi. Je vous propose donc de venir me chercher pour metransporter hors d’ici, moi et toutes les richesses que je possède.De ces richesses, une partie vous appartiendra, et vous melaisserez jouir du reste ; mais, avec les trésors que je vousabandonne, vous vous rendrez aisément maître de toute la Grèce. Sivous avez des doutes sur l’existence de mes biens, vous pouvezenvoyer ici quelqu’un à qui je les ferai voir. »
Polycrate envoya Meandrius, l’un desprincipaux citoyens de Samos, et Orètes lui montra huit grandescaisses remplies de pierres, mais à la surface desquelles il avaitétendu une couche de lingots d’or ; puis Meandrius retournavers Polycrate, et lui raconta ce qu’il avait vu.
Polycrate résolut d’aller lui-même àMagnésie ; en vain sa fille voulut-elle l’arrêter en luiracontant un songe qu’elle avait fait, et dans lequel elle avait vule corps de son père lavé par Jupiter et oint par le soleil. Toutfut inutile : l’or avait ébloui Polycrate, ses jours deprospérité étaient arrivés à leur terme ; il quitta Samos etremonta le Méandre, ayant près de lui Démocède, fils deCalliphonte, son médecin, qui ne le quittait jamais, et une grandesuite de courtisans et de serviteurs. En arrivant à Magnésie, ilfut arrêté par Orètes et cloué sur une croix, et, sur cette croix,il accomplit le rêve de sa fille ; car il fut lavé parJupiter, qui versa sur lui les eaux de la pluie, et oint par lesoleil, qui le sécha de ses rayons.
Eh bien, continua Apostoli, nous sommes aussimalheureux, nous, que Polycrate était heureux. Si nous jetions à lamer le fouet avec lequel on nous frappe, nous trouverions aussiquelque poisson qui le rapporterait à notre maître. Rien ne présagenotre bonheur, comme rien ne présageait son infortune. Mais il y apeut-être, à cette heure, se disputant à la porte du sultanMahmoud, un vizir et un pacha dont l’un ou l’autre aura besoin denotre liberté pour sauver sa tête. D’où nous viendra larésurrection ? Je ne le sais pas encore ; mais elleviendra avant qu’il soit longtemps, crois-moi, John, et puisses-tuêtre un de ceux qui marcheront à cette lumière !
J’avoue que de pareils oracles, dans la bouched’Apostoli, me causaient quelque émotion ; j’ai toujours cruaux prédictions des mourants ; on n’est pas si près de latombe sans distinguer ce qui s’étend au delà, on ne touche pas àl’éternité sans pouvoir lire dans l’avenir.
Tandis que, les yeux sur Samos, nous évoquionsses antiques traditions, nous nous étions approchés de notre but,et nous étions entrés dans une espèce de petit port où les deuxbâtiments étaient sûrs d’un bon ancrage.
À l’instant même, les pirates avaienttransporté à terre deux tentes, qu’ils avaient placées à quelquedistance l’une de l’autre, la première près d’un ruisseau, laseconde sous l’ombrage d’un petit bois. Ils avaient transporté dansces tentes des coussins et des tapis ; puis ils avaient tournél’ouverture vers la terre, afin que, de leur lit, les maladespussent voir Samos ; derrière Samos, le sommet bleuâtre dumont Mycale, et, de chaque côté de Samos, Éphèse et Milet, ouplutôt la place où furent ces villes ; puis, autour de cesdeux tentes, les pirates établirent leur camp.
Ces préparatifs terminés, on descenditFortunato à terre, et on le transporta vers l’une des deuxtentes ; l’autre fut abandonnée à Apostoli ; puis on mefit jurer une seconde fois de ne pas chercher à fuir avant queFortunato fût guéri, et on me laissa libre. Ce serment étaitinutile ; car pour rien au monde je n’eusse quittéApostoli.
Sous cette délicieuse température, qui n’apoint changé depuis qu’Athénée y vit, dans la même année, fleurirdeux fois la vigne et mûrir deux fois le raisin, le froid de lanuit n’était point à craindre. Je voulus m’en assurer moi-même encouchant dans la même tente qu’Apostoli, tandis que Constantincouchait sous celle de Fortunato. Quant aux pirates, moitiécampèrent autour de nous, et moitié restèrent sur le bâtiment.
Dès le lendemain, Constantin envoya une barqueà Samos pour acheter des vivres frais et des fruits. Je demandaique l’on me ramenât une chèvre pour Apostoli ; elle me futaussitôt accordée, et, dès le même jour, je ne lui permis que lelait pour toute nourriture.
J’avais levé le second appareil de Fortunato,et il allait de mieux en mieux. La plaie commençait à se joindrevers le centre, et promettait une prompte cicatrisation. Je n’avaisdonc plus aucune inquiétude de ce côté. Il n’en était pas de mêmed’Apostoli : chaque soir, il se couchait avec plus de fièvre,et, chaque matin, il se levait plus faible. Dans les premiersjours, nous montions quelquefois, pour voir se lever ou se coucherle soleil, jusqu’au sommet d’une petite colline qui était le pointculminant de l’île ; mais bientôt cette promenade, si courtequ’elle fût, devint trop fatigante pour lui. Chaque jour, ilfaisait quelques pas de moins, et s’asseyait sur quelque point plusrapproché que celui d’où il était parti. Enfin, il finit par êtreenchaîné à la porte de sa tente, et ce fut alors seulement qu’ilcommença à comprendre l’extrémité de sa position.
Apostoli était un de ces hommes qui éveillent,chez tous ceux qui les entourent, les sentiments doux ettendres ; aussi tout le monde l’aimait-il et le plaignait-il.Je ne doutai donc pas qu’en demandant à Constantin qu’il le laissâtretourner à Smyrne, pour mourir dans les bras de sa famille, il nele lui permit à l’instant même. Je ne m’étais pas trompé : lepirate ne fit aucune difficulté, et m’offrit même, comme latraversée était courte, de le faire reconduire, par une barque,jusqu’à Théos, d’où on le transporterait facilement à Smyrne.J’allai porter à Apostoli cette bonne nouvelle ; mais, à mongrand étonnement, il la reçut avec une certaine froideur.
– Et toi ? me dit-il.
– Comment, lui dis-je, et moi ?
– M’accompagnes-tu, frère ?
– Je ne le lui ai pas demandé.
Apostoli sourit tristement.
– Ah ! continuai-je vivement, crois bienque c’est parce que je suis sûr qu’il ne m’accorderait pas maliberté.
– Informe-t’en d’abord, nous verrons ce que jeferai après.
Je retournai près du pirate, qui se consultaun instant avec Fortunato. Bientôt il revint me dire que je luiavais donné ma parole de ne point quitter son fils qu’il ne fûtguéri, et que, comme son fils était encore étendu sur son lit dedouleur il ne pouvait pas me laisser partir.
Je rapportai cette réponse à Apostoli. Ilréfléchit un instant ; puis, me prenant les mains et mefaisant asseoir près de lui, devant la porte de sa tente :
– Écoute, frère, me dit-il ; si j’avaispu, en allant dire adieu à ma mère, laisser, à ma place, un fils,et à ma sœur un frère, je l’aurais fait, vois-tu ; carj’aurais espéré que, leur donnant plus qu’elles ne perdaient, ellesseraient bientôt consolées. Mais, puisqu’il n’en peut pas êtreainsi, il vaut mieux que je leur épargne la douleur des derniersmoments. J’ai vu mourir mon père, John, et je sais ce que c’est qued’attendre jour par jour, heure par heure, au chevet d’un lit, uneguérison qui ne vient jamais, et une mort qui tarde à venir.L’agonie est plus longue pour celui qui regarde que pour celui quisouffre. Je perdrais ma force à la vue de leur douleur. Là-bas, jeserais mort sous les larmes de ma mère ; ici, je mourrai sousle sourire de Dieu. Puis, ajouta-t-il, ce sera toujours, pour elle,quelques heures de tranquillité de plus. J’avais même pensé à unechose : c’était à lui cacher ma mort, à lui faire dire que jevoyageais, et à te laisser des lettres, que, de temps en temps, tului eusses envoyées comme si je vivais toujours. Ma mère est âgéeet souffrante ; peut-être eussions-nous pu la conduire ainsijusqu’au moment où, sur son lit de mort, à son tour, on lui eût ditqu’elle n’allait pas me quitter, mais me rejoindre. Cependant, jen’ai point osé, John ; j’ai trouvé qu’il était étrange à unmort de mentir, et j’ai reculé devant cette idée.
Je me jetai dans ses bras.
– Mais, lui dis-je, mon cher Apostoli,pourquoi t’arrêter à de si tristes pensées ? Tu es jeune, tuhabites un pays où l’air est si doux, la nature si belle ; lemal dont tu es atteint, mortel dans nos climats d’Occident, nel’est point ici. Ne pensons plus à la mort, pensons à taguérison ; puis, lorsque tu seras guéri, nous irons ensembleretrouver ta mère, et, au lieu d’un fils, elle en aura deux.
– Merci, frère, me répondit Apostoli avec sondoux sourire ; mais il est inutile que tu essayes de metromper. Je suis jeune, dis-tu ?
Il essaya de se lever, et retomba sansforce.
– Tu le vois… Qu’importe le compte de mesannées, si, à dix-neuf ans, je suis faible comme un vieillard.J’habite un pays où l’air est doux et où la nature est belle ;cet air si doux me brûle la poitrine, cette nature si bellecommence à s’effacer à mes yeux… Chaque jour, frère, un voiles’épaissit entre moi et les objets qui m’entourent ; chaquejour, ils perdent de leur forme et de leur couleur. Bientôt lesoleil le plus ardent ne les éclairera plus que comme uncrépuscule, et, du crépuscule, je passerai doucement à la nuit.Alors, écoute, John, et promets-moi de faire de point en point ceque je vais te demander.
Je lui fis signe de la tête qu’il pouvaitparler ; car, à moi, les larmes m’étouffaient la voix.
– Quand je serai mort, me dit-il, tu mecouperas les cheveux, et tu tireras cet anneau de mon doigt. Lescheveux seront pour ma mère, l’anneau sera pour ma sœur ;c’est toi qui leur apprendras ma mort : car tu leur dirascette triste nouvelle mieux et plus doucement que tout autre. Tuentreras dans la maison comme les messagers antiques, une branchede verveine à la main ; et, comme elles n’auront point entenduparler de moi depuis longtemps, comme elles ne sauront pas ce queje suis devenu, elles comprendront que je suis mort.
– Je ferai tout ce que tu voudras, luirépondis-je. Mais ne me dis plus de pareilles choses, tu me faismourir.
Et je me levai en secouant la tête pour meretirer, car je sentais que j’allais éclater en sanglots.
– Reste donc, me dit-il, et ne t’afflige pointainsi. Tu sais bien que nous ne mourons que pour revivre et que,nous autres Grecs, nous nous sommes toujours crus immortels, quelsque fussent nos dieux. À mille ans de distance, Orphée et saintJérôme nous ont laissé, dans la même langue, des hymnes à Pluton etdes prières au Christ.
Et alors il commença, dans sa belle languemélodieuse, l’hymne antique à Pluton :
« Magnanime Pluton, toi qui parcours lesespaces sombres des enfers, le Tartare obscur et les immensitéssilencieuses voilées par les ténèbres, je t’implore en t’offrant undon favorable. Toi, qui environnes de tous côtés la terre quiproduit toutes choses ; toi qui as obtenu, par le sort,l’empire de l’Averne[45], demeuredes immortels et dernière demeure des hommes, toi qui tiens tesdroits des largesses de la Mort ; dieu puissant qui, vaincupar l’Amour, enlevas la fille de Cérès au milieu d’un pré fleuri etl’entraînas, sur ton char, à travers les plaines azurées de la merjusqu’à l’antre d’Athide, où sont les portes de l’Averne ;dieu qui sais toutes les choses connues et inconnues, dieupuissant, dieu illustre, dieu très saint, qui te réjouis deslouanges et du culte sacré de tes autels, sois-moi propice, je t’ensupplie, Pluton, ô divin Pluton ! »
Je chercherais en vain à exprimer ce qui sepassait en moi, tandis que le descendant d’Agamemnon disait cetteprière dans la langue d’Orphée : il me semblait avoir reculéde deux mille ans dans le passé, et assister à la fin dequelques-uns de ces philosophes grecs dont la vie et la mortétaient un enseignement. Tout ajoutait à cette illusion, tout,jusqu’à cette bande de pirates qui s’étaient abattus sur l’îled’Icare, comme une volée d’oiseaux de mer fatigués, et quisemblaient n’attendre que la fin du chant du cygne pour reprendreleur vol vers le rocher où était leur nid.
En ce moment, le soleil se couchait entre lesîles d’Andros et de Ténos, et ses derniers rayons éclairaient sivivement l’horizon, qu’à cinq lieues de distance, on distinguaitles cabanes de pécheurs éparses sur les rivages de Samos. Je meretournai vers Apostoli, et, pour essayer de le distraire, je luidis de regarder le magnifique paysage qui se déroulait à nosyeux.
– Oui, me dit-il, tu vois tout cela ; et,moi aussi je le vois encore avec les yeux de l’esprit ; maisje ne le vois plus avec ceux du corps ; car tout cela est,pour moi, couvert d’un voile qui sera levé demain. Demain, jeverrai, non-seulement les choses qui sont maintenant, mais encoreles choses qui ne sont plus depuis longtemps et les choses quiseront un jour. Crois-moi, John, celui qui meurt dans une telle foiest plus heureux que celui qui vit sans croire.
– Tu ne dis pas cela pour moi, Apostoli,répondis-je ; car, quoique notre religion diffère dansquelques-uns de ses dogmes, ainsi que toi, je fus élevé par unemère pieuse et croyante, dont je suis, hélas ! peut-êtreséparé plus éternellement que tu ne l’es de la tienne ; et,ainsi que toi, je crois et j’espère.
– Eh bien, écoute, me dit Apostoli, jevoudrais un prêtre. Dis à Constantin de venir me parler ; j’aicela à lui demander, et beaucoup d’autres choses encore.
– Que veux tu donc demander à cet homme ?Songe bien que tout ce que tu demandes à un autre, c’est un vol quetu me fais.
– Je veux lui demander la liberté desmalheureux matelots et des pauvres passagers qu’il retientcaptifs ; je veux lui demander que le jour de ma mort soitcelui de leur délivrance, afin qu’ils bénissent ce jour, afinqu’eux et ceux qui les aiment prient pour moi qui les auraidélivrés.
– Et tu crois qu’il t’accordera cettegrâce ?
– Aide-moi à rentrer dans la tente, John, carl’air est froid, et puis tu l’iras chercher, et tu mel’amèneras.
J’aidai Apostoli à marcher jusqu’à son lit,car il était si faible, qu’il ne pouvait plus se soutenir seul, etj’allai chercher Constantin, que je ramenai près de lui.
Ils restèrent une demi-heure à peu prèsensemble, causant en romaïque, langue que je n’entendaispoint ; mais il m’était facile de voir, à leur accent, queConstantin accordait à Apostoli tout ce qu’il lui demandait. Sur unseul point, ils discutèrent un instant ; mais Constantin ditquelques paroles avec un accent qui ressemblait à la prière, etApostoli cessa d’insister.
– Eh bien ? lui demandai-je quandConstantin fut parti.
– Eh bien, me dit Apostoli, demain matin,j’aurai un prêtre, et, le jour de ma mort, tous les prisonniersseront libres ; il n’y a que toi, John qu’il m’a supplié, aunom de ma mère, de lui laisser jusqu’à ce que Fortunato soit guéri.Pardonne-moi ; mais, au nom de ma mère, j’ai cédé, et j’aipromis, en ton nom, que tu l’accompagnerais à Céos.
– J’acquitterai ta promesse, Apostoli ;peu m’importe où je vais… Ne suis-je pas exilé ? Mais commentas-tu obtenu un pareil sacrifice de cet homme ?
– Nous sommes tous deux, me répondit Apostoli,de la société des hétéristes, fondée pour la régénérationde la Grèce, et l’un de nos premiers règlements est de ne rienrefuser de ce que nous demande un ami au lit de mort… Donc, à monlit de mort, je lui ai demandé la liberté des captifs, et il me l’aaccordée.
– Et voilà ce qui te fait plus grand que tesancêtres, m’écriai-je. Un ancien Grec eût demandé une hécatombe…tandis que, toi, pauvre agneau sans tache, tu as demandé uneamnistie… car tu ne veux pas seulement qu’on te pleure, tu veuxencore qu’on te bénisse.
Apostoli sourit tristement ; puis, commeje vis qu’il disait tout bas quelques prières, je le laissai seuls’entretenir avec le Dieu que, dans quelques heures, ainsi queMoïse, il allait voir face à face.
Je montai au sommet de la colline qui marquaitle centre de l’île ; c’était, comme je l’ai dit, notrepromenade habituelle, lorsque Apostoli avait encore quelquesforces.
Souvent il m’avait dit, en brisant une branchede laurier-rose et en l’enfonçant dans un petit tertre qui dominaitla source d’un ruisseau qui descendait dans la mer :
– Si j’étais libre de choisir ma tombe, jevoudrais être enterré ici.
La dernière branche qu’il avait plantée, en medisant ces paroles, était encore là, fanée et mourante, comme sielle eût gardé sa place. Je me couchai près de la branche ;et, voyant au-dessus de ma tête ces milliers d’étoiles, que nous nesoupçonnons même pas dans notre ciel d’Occident, et autour de moices myriades d’îles bercées sur la mer comme des corbeilles defleurs, je compris qu’il y avait quelque douceur, pour un mourant,à choisir sa dernière couche dans un pareil lieu. Du reste, ainsisont les Orientaux, insouciants du lieu où passe leur vie mortelleet éphémère, mais recherchés pour la tombe où ils doivent mouriréternellement.
Quand je rentrai dans la tente, Apostolidormait d’un sommeil assez calme ; mais, au bout d’unedemi-heure, ce sommeil fut interrompu par une toux qui amena unvomissement de sang terrible. Deux ou trois fois, pendant cettecrise, le pauvre enfant s’évanouit dans mes bras, croyant, chaquefois, qu’il allait expirer, et, chaque fois, revenant à la vie avecce sourire triste et angélique que je n’ai connu qu’à ceux quidoivent mourir jeunes. Enfin, vers les deux heures du matin, cettedernière lutte de la mort et de la vie se calma. La vie étaitvaincue, et semblait ne plus demander à son ennemie que le temps des’éteindre chrétiennement.
Au jour entra le prêtre grec, que l’on avaitenvoyé chercher à Samos ; ce fut un moment de pure joie pourApostoli. Je voulus les laisser seuls ; mais, se tournant versmoi :
– Reste, John, me dit-il ; nous n’avonspas assez longtemps à demeurer ensemble pour que tu me quittesainsi.
Alors il raconta, devant moi, au vieux moine,sa vie pure comme celle d’un enfant. Le prêtre était profondémentattendri, et, me montrant tour à tour Apostoli mourant, et lespirates qui, de temps en temps, venaient regarder à laporte :
– Voilà, me dit-il, ceux qui s’en vont, etvoilà ceux qui restent.
– Dieu a ses desseins, mon père, ditApostoli ; moi, faible, il m’appelle auprès de lui pour prier,et il laisse ici-bas les forts pour combattre. Mon père, quand jeserai mort, vous prierez pour moi, n’est-ce pas ? et moi, jeprierai pour la liberté.
– Sois tranquille, mon fils, répondit lemoine, avant qu’il soit longtemps, les cris vengeurs de tes frèreste feront tressaillir dans ta tombe ; mort et aux pieds deDieu, tu pourras plus pour ta patrie que tu n’aurais pu vivant.
– Vienne donc la mort, mon père ! ditApostoli avec une exaltation sublime ; car, à cette condition,je l’attends et la bénis.
– Amen ! dit Constantin enentrant dans la tente et en s’agenouillant près du lit dumourant.
Alors le prêtre lui donna la communion. Etmoi, je commençais à croire à cette résurrection prochaine envoyant un jeune homme, un vieux moine et un chef de pirates, entrelesquels Dieu avait mis la distance qui s’étend de l’enfance à lavieillesse et creusé l’abîme qu’il y a du crime à la vertu, réunispar un lien mystérieux, par un amour unique, par une espérancecommune, que celui qui montait au ciel léguait à ceux qui restaientsur la terre, et dont le corps du Christ était le pacte et legarant.
Cette cérémonie achevée, Apostoli parut encoreplus calme qu’auparavant, soit que cet acte religieux lui eûteffectivement fait du bien, soit que l’on dise des phthisiques,avec raison, qu’au moment où leur dernière heure approche, elleconduit la mort voilée et couronnée comme l’espérance.
Le vieux moine fut à peine sorti, que lemalade se trouva mieux et demanda à être conduit au seuil de satente ; nous l’y portâmes, Constantin et moi, en prenant parles quatre coins le matelas sur lequel il était couché ; et àpeine y fut-il, qu’il s’écria avec extase qu’il n’avait plus devantles yeux le voile funèbre dont il se plaignait depuis quelquesjours, mais qu’il revoyait le ciel, la mer de Samos, et jusqu’à lacôte qui, noyée dans les premiers rayons du soleil, ne nousparaissait à nous-mêmes qu’une vapeur flottante et indécise. Il yavait alors une telle joie dans ses yeux, une telle expression debonheur sur son visage, que je doutai de sa mort prochaine pourcroire en un miracle. Apostoli lui-même semblait visitéintérieurement par quelque ange consolateur. Je m’assis près delui ; alors il me parla de sa mère et de sa sœur, non pluscomme il l’avait fait les jours précédents, mais comme un voyageurlongtemps absent de son toit, qui va y rentrer et retrouver, sur leseuil, les personnes qui lui sont chères.
Toute la journée s’écoula ainsi ;cependant il était visible que la faiblesse physique s’augmentaiten raison de l’exaltation morale. Le soir vint, un de ces beauxsoirs d’Orient, avec de douces brises, qui vous apportent desbouffées de parfums, avec de beaux nuages roses qui se reflètentdans la mer, avec un soleil qui quitte le monde en souriant. Depuisquelque temps, Apostoli ne nous parlait plus, et semblait abîmédans son extase ; toute la journée, il avait suivi le soleil,et, le soir venu, il avait désiré que je le tournasse vers l’astreenflammé. Au moment où le bord du disque toucha aux montagnesd’Andros, la force parut lui revenir ; il se souleva, commepour le suivre des yeux plus longtemps, se soutenant davantage etavec une force plus grande à mesure qu’il disparaissait ;enfin, lorsqu’on ne vit plus que ses derniers rayons, il étenditencore les bras vers le soleil, murmura le mot adieu, etlaissa retomber sa tête sur mon épaule.
Le pauvre Apostoli était mort, mort sanscrise, sans secousse, sans douleur, mort comme une flamme quiexpire, comme un son qui s’envole, comme un parfum qui monte auciel.
Je coupai ses cheveux, ainsi qu’il m’avait ditde le faire, et je pris sa bague, que je passai à mon doigt.
Toute la nuit, je le veillai. Le matin, deuxfemmes vinrent de Samos ; elles lavèrent le cadavre, lefrottèrent avec des parfums, couronnèrent sa tête d’iris et denymphéas, et lui mirent sur la poitrine un lis, comme celui quetenait l’ange Gabriel, lorsqu’il vint annoncer à la Vierge qu’elleportait dans ses flancs le Sauveur du monde. Puis j’allai, avecdeux pirates, au sommet de la colline, et, à l’endroit même oùétait plantée la branche de laurier-rose, je fis creuser unefosse.
Toute la journée, on transporta lesmarchandises qui étaient à bord de la Belle-Levantine àbord de la felouque grecque. Le soir, le vieux moine revint,s’agenouilla près du lit, et commença les prières. Alors on fitsortir les prisonniers, et on les amena devant la tente : ilsreconnurent Apostoli, et, comme tout le monde l’aimait, tout lemonde le pleura.
Quand les prières furent dites, on déposa lecorps dans la bière, que l’on plaça découverte sur les épaules dequatre pirates. Le prêtre sortit le premier, suivi de deux enfantsde chœur portant des torches allumées ; ensuite venait lecorps, puis les deux femmes de Samos, portant chacune sur la têteun grand plat de froment à demi bouilli, surmonté de la figured’une colombe, faite d’amandes blanches ; les bords du platétaient garnis de raisins, de figues et de grenades. Arrivé au lieude la sépulture, on déposa les deux plats sur le corps, où ilsrestèrent tout le temps que le prêtre dit l’office des morts ;puis, les prières étant terminées, tandis que l’on clouait lecouvercle de la bière et que chaque coup de marteau me retentissaitjusqu’au fond du cœur, on passa les plats à la ronde, et chacun enmangea un morceau ; bientôt on entendit rouler la premièrepelletée de terre, suivie de toutes les autres, qui allèrents’assourdissant ; enfin, lorsque les fossoyeurs eurent faitleur office, Constantin étendit le bras, et, avec une dignitéétrange :
– Celui qui repose ici, dit-il en se tournantvers les prisonniers, m’a demandé votre liberté avant de mourir.Voici votre bâtiment qui vous est rendu, voici la mer qui vous estouverte, voici la brise qui se lève ; partez, vous êteslibres.
Ce fut la seule oraison funèbre qui retentitsur la tombe d’Apostoli.
Chacun fit alors ses préparatifs de départ.Les passagers, trop heureux d’en être quittes pour la perte deleurs marchandises, et le capitaine, à qui on rendait son bâtiment,ne comprenaient rien à cette générosité inouïe dans un chef depirates. Moi même, je l’avoue, je commençais à envisager cet hommesous un autre aspect. Fortunato, qui n’avait pas pu suivre leconvoi, s’était fait conduire à la porte de sa tente, et, de cetendroit, l’avait vu passer. J’allai à Fortunato, et je lui tendisla main en pleurant.
– Oui, oui, me dit-il, c’était un digne enfantde la Grèce ; aussi, vous voyez que nous avons fidèlementaccompli la première parole que nous lui avons donnée ; et,quand le jour sera venu de tenir la seconde, croyez-moi, monsieur,ce sera avec la même fidélité.
Ainsi, au fond de tous ces cœurs, une dernièreflamme veillait : c’était l’espérance de la liberté.
Il n’y avait plus rien à craindre du roulis dela mer pour Fortunato, dont la blessure commençait à secicatriser ; aussi, le même soir, fut-il transporté à bord dela felouque. Je l’y suivis, pour accomplir en tout point lesdernières volontés de celui que nous allions abandonner seul aumilieu de cette île, où il voulait bâtir un temple àEsculape ; puis, au dernier rayon du jour, les deux bâtimentssortirent du petit port, et, faisant voile en sens opposé,s’éloignèrent de Nicaria.
Au moment où le soleil se couchait, à l’heuremême où, la veille, Apostoli avait rendu le dernier soupir, unevolée de cygnes, qui allaient du nord au midi, s’abattit sur latombe.
– Vois-tu, me dit Fortunato, ce sont les âmesdes Martyrs qui viennent chercher l’âme d’un bienheureux.
Puis la nuit vint ; et, comme le ventétait bon, et que nos matelots faisaient force de rames, nousperdîmes bientôt de vue l’île de Nicaria.
Le lendemain, lorsque nous nous réveillâmes,nous nous trouvâmes au milieu de la mer Égée, et voguant vers ungroupe d’îles que je reconnus pour les Cyclades. Le même soir, nousnous engagions dans le canal qui sépare Tenos de Myconi, et,l’ayant franchi, nous jetâmes l’ancre dans le port d’une petite îlede trois milles de long sur un mille de large, à peu près.Constantin me dit que nous y passerions la nuit, et m’invita, si jevoulais voir chasser les cailles au filet, à suivre quelques-uns deses hommes qui descendaient à terre pour se livrer à cedivertissement ; je devais ensuite revenir souper avec lui etFortunato. Je n’avais pas grand plaisir à me livrer à cetamusement, le cœur triste comme je l’avais de la mort de mon pauvreApostoli ; mais lorsque je sus que cette petite langue deterre, sous le nom moderne d’Ortygie, cachait le nom antique deDélos, je descendis dans la chaloupe, non pas pour chasser lescailles, mais pour visiter le berceau flottant de Diane etd’Apollon.
Cette île, qui autrefois, dit Pline, étaitfertile en palmiers, et sur laquelle on chercherait vainementaujourd’hui un seul de ces arbres, vint recevoir Latone au momentoù, poursuivie par le serpent Python, et ne trouvant plus d’asilesur la terre, qui refusait de la porter, elle allait se jeter à lamer. C’était Neptune qui l’avait fait naître du sein desvagues ; de là son nom de Délos, et qui, après l’avoir faitflotter pendant assez longtemps pour mettre la pauvre déesse àl’abri du monstre, lui ordonna de se fixer, cachée comme elle l’està tous les yeux, entre Scyros et Myconi. Là, les douleurs del’enfantement la prirent, et, aux premiers cris qu’elle jeta, Théa,Dioné et Amphitrite montèrent du fond des eaux ; etaccoururent auprès d’elle ; mais elles restèrent neuf jourssans pouvoir lui porter aucun secours ; car, séduite parJunon, Illithye, la déesse de la délivrance, ne voulait pas quitterle ciel. Il fallut la corrompre, et, comme Iris était venue, de lapart de Jupiter, demander des nouvelles de Latone, les déesses luidonnèrent, pour Illithye, un ruban de neuf aunes, brochéd’or ; Illithye, ne pouvant résister à un don si précieux,descendit aussitôt dans l’île de Délos, et Latone fut délivrée.
En vertu de cette tradition qui la faisaitsacrée, les Grecs avaient choisi Délos pour y déposer le trésorpublic. Tous les ans, les Athéniens y envoyaient un vaisseau pourfaire des sacrifices. Ce voyage s’appelait théorie, ce quiveut dire visite au dieu ; et il était défendu defaire mourir personne dans Athènes, depuis le moment où le prêtred’Apollon avait couronné de fleurs la poupe du vaisseau jusqu’àcelui où il rentrait dans le port. Ce fut ainsi que l’arrêt de mortde Socrate fut retardé de trente jours, parce qu’il avait étéprononcé le lendemain du départ, et qu’il fallut attendre leretour.
En une heure, j’eus fait le tour entier del’île, qui, aujourd’hui, est inhabitée, et sur laquelle on nerencontre que des ruines. Je retrouvai les matelots, qui avaientfait une chasse superbe : ils s’étaient servis d’appeaux quiimitent le cri de la femelle de la caille, et qui attirent le mâlesous des filets. C’est l’abondance de ces oiseaux qui a fait donnerà l’île son nom moderne d’Ortygie (île aux cailles).
Je retrouvai Fortunato et Constantinensemble ; ils m’attendaient pour souper. C’était la premièrefois qu’une même table nous réunissait, et ils avaient mis à cerepas une certaine solennité. Au reste, depuis le moment où j’avaisentrepris si heureusement la cure de Fortunato, je n’avais pas euun seul instant à me plaindre de leurs procédés à mon égard ;il y avait même dans ces deux hommes une instruction et unedélicatesse qui semblaient si mal s’accorder avec leur état, queplusieurs fois je m’étais étonné de cette anomalie. Ce soir-là, ilsse montrèrent encore meilleurs pour moi que de coutume ;aussi, après le souper, lorsque le vin de Samos eut deux fois, pourchacun de nous, rempli une coupe d’argent, et que les domestiquesqui nous servaient nous eurent remis à chacun une longue pipe toutallumée, je ne pus m’empêcher de leur témoigner ma surprise decette disposition ; tous deux se regardèrent en souriant.
– Nous nous attendions à cette question, medit Constantin ; tu nous juges comme tout autre nous jugeraità ta place. Nous n’avons donc rien à dire.
Alors il me raconta son histoire, cettevieille histoire, toujours nouvelle et toujours pleine d’intérêt,des existences exceptionnelles qui, rejetées hors de la société parune injustice, ne se remettent en contact avec elle que pour rendreaux hommes le mal qu’elles en ont reçu. Constantin était d’originemaïniote ; ses ancêtres étaient de ces loups du Taygète queles Turcs n’étaient jamais parvenus à apprivoiser, et avaient finipar laisser tranquilles dans leurs montagnes, n’ayant pu les enchasser. Démétrius, son père, était devenu amoureux d’une jeuneGrecque qui avait suivi ses parents à Constantinople. Alors ilavait accompagné sa maîtresse, et s’était établi à Péra. Il yvivait au milieu de ses enfants, plein de jours et de bonheur,lorsqu’un incendie éclata dans la maison d’un Turc, située àquelques pas de la sienne. Huit jours après, les bruits quis’éveillent toujours en pareille occasion se répandirent.
On dit que c’étaient les Grecs qui avaientincendié la demeure d’un de leurs ennemis ; et, comme on nedemandait qu’une cause à la persécution, une nuit, la populacecerna le quartier, et toutes les maisons des Grecs furent envahies.Fortunato et Constantin se défendirent quelque temps ; mais,ayant vu tomber à leurs pieds leur père et leur aïeul assassinés,ils s’échappèrent, avec le reste de leur famille, par une portedérobée, emportant tout l’or qu’ils purent ramasser et abandonnantleurs maisons et leurs marchandises. Ils parvinrent à gagner la merde Marmara, et, de là, l’Archipel, où ils se firent pirates. Depuisce temps, ils couraient les mers, pillant les cargaisons et brûlantles vaisseaux, comme on avait pillé leurs marchandises et brûléleurs maisons, et, lorsqu’un Turc leur tombait sous la main, ilsvengeaient sur lui la mort de leurs parents.
– Maintenant, me dit Fortunato, lorsque sonpère eut achevé ce récit, tu dois comprendre notre inquiétude commenous avons compris ta curiosité. Après m’avoir frappé, tu as guéri,comme Achille, la blessure que tu m’avais faite. Pour nous, tu esdonc devenu un frère ; mais, pour toi, nous ne sommes toujoursque des pirates et des brigands. Nous n’avons rien à craindre desGrecs nos compatriotes, qui, au fond du cœur, font des vœux pournous. Nous n’avons rien à craindre des Turcs, aux vaisseauxdesquels nous échappons avec la même facilité que l’hirondelleéchappe au hibou, et qui n’oseraient venir nous attaquer dans notrefort. Mais, toi, John, tu es d’un peuple dont la puissance s’étendsur le monde ; ses vaisseaux ont des ailes aussi rapides quecelles de nos misticks[46] les pluslégers. Une offense faite à l’un de ses enfants est une offensefaite à tous, que ton roi ne laisse jamais impunie. Jure-nous donc,John, comme jamais tu n’auras à te plaindre de nous, que jamais tune dénonceras la retraite où nous allons t’introduire. Nous ne tedemandons pas ton amitié, que tu ne dois pas à des pirates ;mais nous te demandons le secret, que tu dois à tout homme qui t’aintroduit dans sa maison et dans sa famille. Si tu refuses de nousfaire cette promesse, nous demeurerons ici, et sans aller plusloin, jusqu’à ce que je sois guéri. Une fois que je serai guéri,selon nos conventions, tu seras libre. Nous te donnerons ce que tunous demanderas en or et en bijoux, car, ajouta Fortunato enpoussant du pied une cassette, nous avons dans ce coffre de quoipayer Esculape lui-même. Alors tu nous quitteras, et tu pourrasaller te plaindre à tes consuls et peut-être nous nous retrouveronsencore face à face et les armes à la main. Dans le cascontraire…
Il détacha un chapelet de son cou et le jetasur la table.
– Fais-nous serment, sur cette relique, quemon grand-père a reçue des mains du patriarche de Constantinople,de ne jamais te plaindre, ni nous dénoncer, et, ce soir même, nouslevons l’ancre ; demain, tu es notre ami, notre hôte, notrefrère, notre maison est la tienne, et rien n’est plus caché pourtoi.
– Hélas ! répondis-je à Fortunato, nesais-tu pas qu’à cette heure je suis, comme toi, proscrit, et qu’aulieu de penser à réclamer l’appui de ma nation, il faut que je mecache moi-même pour me soustraire à sa vengeance ?… Tu meparles de récompense ? Tiens, lui dis-je en détachant laceinture pleine d’or et de lettres de change qui ne m’avait pasquitté, tu vois que je n’en ai pas besoin. Je suis d’une famillenoble et riche, et je n’ai qu’un mot à écrire à mon père pour que,tous les ans, il m’envoie le double de cette somme, qui est lerevenu de l’un de vos princes. Je n’ai donc qu’un seul devoir àaccomplir : c’est d’aller moi-même, en personne, annoncer lamort d’Apostoli à sa mère et à sa sœur, et leur remettre à toutesdeux les reliques funèbres qui m’ont été confiées. Promets-moi que,le jour où je voudrai accomplir cette mission sacrée, je serailibre, et alors je ferai sur cette relique le serment que tu medemandes.
Fortunato regarda son père, qui lui fit unsigne d’assentiment. Alors, prenant la relique, il murmura uneprière, la baisa ; puis, la replaçant sur la table, il seleva, et, étendant la main sur le chapelet :
– Je jure, me dit-il, en mon nom et au nom demon père, et je prends la Vierge à témoin de mon serment, que, lejour où tu réclameras ta liberté, tu seras libre, et que nous tefournirons tous les moyens, qui seront en notre pouvoir, de terendre à Smyrne, ou en tout autre lieu où il te plaira d’aller.
Je me levai à mon tour.
– Et moi, dis-je, je te jure, par la tombed’Apostoli, notre lien commun, ce frère qui nous fait frères, quepas un mot ne sortira de ma bouche qui puisse vous compromettre, àmoins que vous n’ayez plus rien à craindre, ou que vous ne m’ayezrendu ma parole.
– C’est bien, dit Fortunato en me tendant lamain. Tu l’as entendu, père ; donne donc l’ordre dudépart ; car, ainsi que moi, je pense que tu es pressé derevoir ceux qui nous attendent et de rassurer ceux qui ne saventpas ce que nous sommes devenus, et qui prient pour nous.
Aussitôt Constantin donna quelques ordres engrec, et un instant après, au mouvement de la felouque, jem’aperçus que nous nous remettions en marche.
Lorsque je me réveillai, le lendemain matin,et que je montai sur le pont, nous faisions force de voiles et derames vers une grande île qui étendait de notre côté les deuxlangues de terre, abri de son port, comme deux bras ouverts pournous recevoir. Derrière le port s’élevait une montagne, qui meparut avoir plus de six cents mètres de hauteur. Les matelotsétaient pleins d’ardeur, et faisaient entendre des chansonsjoyeuses, tandis qu’à la vue du bâtiment la population commençait às’amasser sur le port, et répondait, par des cris, aux chansons denos rameurs. Il était évident que ce retour était une fête pourtoute l’île.
Quoique très faible et très pâle encore,Fortunato était monté sur le pont, vêtu, ainsi que son père, de sesplus beaux et de ses plus riches habits. Enfin, nous entrâmes dansle port, et nous allâmes jeter l’ancre devant une très bellemaison, bâtie aux flancs de la montagne, au milieu d’un bois demûriers. En ce moment, un bras passa à travers une des jalousies decette maison, et agita un mouchoir blanc, brodé d’or. Fortunato etConstantin répondirent à ce salut en tirant chacun, en l’air, uncoup de pistolet : c’était le signal d’un heureux retour.Aussi les cris de joie redoublèrent, et nous mîmes pied à terre aumilieu des acclamations.
Nous étions dans l’île de Zéa, l’antique Céos,où Nestor aborda en revenant de la guerre de Troie, et où naquit lepoète Simonide.
La maison de Constantin s’élevait, comme nousl’avons dit, solitaire, au milieu d’un petit bois d’oliviers, demûriers et de citronniers, sur le versant nord-ouest de la montagnede Saint-Élie. De la plate-forme où elle était placée, elledominait non seulement le port et le village, qui s’étendent encercle, mais encore toute la mer, du golfe d’Égine à Négrepont.Devant sa façade septentrionale, et à la distance de huit ou dixlieues, à peu près, venait mourir, à la pointe du promontoire deSunium, la chaîne du Parnasse, derrière laquelle se cache Athènes.On arrivait à la porte par un sentier facile à défendre, et qui, secontinuant au delà de son enceinte, s’escarpait, après l’avoirtraversée, jusqu’au sommet de la montagne. Là s’élevait, pareille àune aire d’aigle, une petite forteresse imprenable, où l’on pouvaitse retirer en cas d’alarme, et destinée, en attendant, à loger unesentinelle, qui, de ce point élevé, découvre à vingt lieues en merla moindre barque qui s’approche de l’île. Comme toutes les maisonsqui appartiennent à la classe aisée, elle avait une avant-cour,entourée de hautes murailles, un rez-de-chaussée, et, au-dessus, unbalcon qui faisait tout le tour du premier étage ; puis uneseconde cour intérieure, où nul ne pouvait pénétrer que par unescalier, dont le maître seul avait la clef, et qui conduisait à unpavillon isolé, dont toutes les fenêtres étaient grillées, à lamanière des maisons turques, avec des jalousies de roseaux. Cesjalousies, en vieillissant, avaient pris une couleur rosée quis’harmoniait admirablement avec le blanc éclatant de la pierre.Enfin, derrière ce pavillon mystérieux s’étendait un grand et beaujardin, entouré de remparts, de sorte que ses habitants, même en selivrant au plaisir de la promenade, se trouvaient à l’abri de tousles yeux.
Le rez-de-chaussée, qui n’était, à proprementparler, qu’un immense portique, était occupé par les serviteurs deConstantin, dont le costume était celui des klephtes du Magne.Cette partie de la maison était leur domaine, et ils y étaientétablis comme dans un camp, y jouant le jour, y couchant la nuit.Les murailles et les piliers qui soutenaient la voûte étaientcouverts d’yatagans ciselés, de pistolets aux crosses d’argent, etde longs fusils incrustés de nacre et de corail. Au reste, cetteantichambre guerrière donnait à la puissance de Constantin unegrandeur sauvage, qui rappelait la pompe féodale duXVème siècle. Nous traversâmes toute cette troupe, quiaccueillit son chef bien plus comme des soldats reçoivent unofficier que comme des valets reçoivent un maître ; onsentait, dans l’obéissance de ces hommes, quelque chose devolontaire et d’indépendant qui grandissait à la fois celui quicommandait et ceux qui recevaient les ordres : c’était dudévouement, et non de la servitude.
Constantin adressa à chacun d’eux quelquesmots affectueux, les nomma par leur nom, et, autant que j’en pusjuger, s’informa de leurs pères, de leurs femmes et de leursenfants ; puis, ayant eu soin que chacun prît sa part dans lesparoles du retour, il me présenta à eux comme étant celui qui avaitsauvé Fortunato. L’un d’eux s’approcha aussitôt de moi, et me baisala main, non point comme un domestique saluant un maître, mais avecla fierté d’un roi qui fait hommage à un empereur. Alors, commeFortunato marchait encore avec peine, quatre hommes le prirent dansleurs bras et le portèrent au premier étage par un escalierextérieur aboutissant au balcon qui faisait le tour de lamaison.
Ce premier étage offrait, avec lerez-de-chaussée, un contraste complet. Il se composait de troischambres entourées de divans et pleines de fraîcheur et de silence.La seule décoration qui rappelât celle du rez-de-chaussée était lesarmes magnifiques, les pipes d’ambre et les chapelets de corailsuspendus aux parois. À peine fûmes-nous entrés dans la pièceprincipale, qui était celle du milieu, que deux beaux enfants, auxvestes et aux bottines de velours brodées d’or, vinrent nousapporter le café et les pipes. Nous prîmes quelques tasses de café,nous fumâmes quelques pipes ; puis Constantin me conduisitdans ma chambre, qui formait l’angle oriental de la maison et,après m’avoir fait remarquer un escalier qui descendait aurez-de-chaussée et me donnait la liberté de sortir directement, ilrentra dans son appartement, dont il ferma soigneusement laporte.
Je restai seul, et je pus méditer à loisir surla nouveauté de ma situation. Tant d’événements s’étaient écouléspour moi, dans l’espace de quelques mois, qu’il me semblait parfoisêtre sous l’empire d’un rêve dont, au premier moment, je devais meréveiller. En effet, élevé sous la surveillance pleine desollicitude d’un père et d’une mère qui me chérissaient, et n’étantsorti de l’esclavage du collège que pour me soumettre à ladiscipline d’un vaisseau, je me trouvais tout à coup libre d’unetelle liberté, que je n’en savais que faire, et que je m’étaisarrêté au premier endroit où je m’étais posé, comme un oiseau quise sent l’aile faible pour un trop grand espace. Maintenant, oùétais-je ? Dans un repaire de pirates qui, jusqu’à présent, merappelait assez la caverne du capitaine Rolando de GilBlas. Et cependant où irais-je en le quittant ? Je n’ensavais rien ; toutes les portes du monde m’étaient ouvertes,il est vrai ; mais une devait me rester fermée à toujours, etcelle-là, c’était celle de ma patrie.
Je ne sais combien de temps je demeurai, nisurtout combien de temps je serais demeuré plongé dans mesrêveries, si un rayon du soleil, en glissant à travers ma jalousiede roseaux, ne fût venu me chercher sur le divan où j’étais couché.Je me levai pour échapper à cette visite incommode ; mais, enm’approchant de la fenêtre, j’oubliai pourquoi j’y étais venu. Deuxfemmes, dont on ne pouvait distinguer aucune forme, tant ellesétaient cachées dans leur cape, mais qu’à leur démarche sûre etlégère on reconnaissait pour jeunes, traversaient la cour, serendant de notre corps de logis au pavillon à l’une des fenêtresduquel j’avais vu, en entrant dans le port, s’agiter un mouchoir.Quelles étaient ces femmes, dont jamais ni Constantin ni Fortunatone m’avaient parlé ? Des filles de Constantin, des sœurs deFortunato, sans doute ; car Fortunato était trop jeune pourêtre marié, et Constantin ne l’était plus assez pour avoir unefemme de l’âge dont devaient être les deux inconnues derrièrelesquelles les portes du pavillon venaient de se refermer.
Je restai debout à ma fenêtre, et, au lieu defermer l’ouverture incommode par laquelle filtrait le soleil, jecherchai à l’agrandir, afin de voir, et peut-être un peu pour êtrevu ; mais je réfléchis qu’au moindre soupçon d’une pareilletentative, Constantin, pour peu qu’il fût soumis aux coutumes del’Orient, pourrait bien me faire fixer mon domicile dans une autrepartie de la maison. Je demeurai donc immobile derrière monchâssis, espérant apercevoir l’une ou l’autre de mes voisines. Aubout d’un instant, deux tourterelles apprivoisées étant venues seposer sur le bord de la fenêtre, le châssis se souleva, et je vispasser une petite main blanche et rose, qui, s’étendant vers lesoiseaux de Vénus, les fit entrer l’un après l’autre dansl’intérieur de l’appartement.
Ô fille et femme d’Adam, Ève, notre mèrecommune, pécheresse à qui tes enfants pardonnent si facilement cepéché auquel ils doivent la mort, combien est puissante lacuriosité que tu as léguée au monde, puisque, après tant degénérations écoulées, elle fit à l’instant même oublier à l’un detes fils patrie et famille ! Tout cela disparut en voyantcette main, comme dans un théâtre disparaît, au sifflet dumachiniste, une sombre forêt ou une caverne terrible, pour faireplace à un palais de fées. Cette petite main avait tiré le voilequi me cachait le véritable horizon : Zéa n’était plus unmisérable écueil jeté au milieu de la mer ; Constantin n’étaitplus un capitaine de pirates en hostilité avec toutes les lois detoutes les nations ; je n’étais plus moi-même un pauvremidshipman sans patrie et sans avenir. Zéa était Céos, l’île audoux nom, où Nestor bâtit un temple à Athena Nedusea ;Constantin était un roi, fondant, comme Idoménée, quelque Salentenouvelle ; et moi, j’étais un proscrit, cherchant, comme lefils d’Anchise, quelque amoureuse Didon ou quelque chasteLavinie.
J’étais plongé au plus doré de ces rêves,lorsque ma porte s’ouvrit, et que l’on m’annonça que Constantinm’attendait pour dîner. Je me félicitai de ce qu’il ne s’était pasacquitté de ce message lui-même ; car mon hôte m’eût trouvédevant ma fenêtre, immobile comme une statue, et eût facilement pujuger, mon trouble, de ce que j’y attendais. Par bonheur, c’étaittout simplement un de ses pages, qui, ne pouvant pas m’expliquerautrement qu’en romaïque la cause de son message, fut réduit à mela faire deviner par gestes ; or, comme le geste quicorrespond à la pensée qu’il exprimait est un des plus simples duvocabulaire mimique, je le compris à l’instant même et m’empressaide suivre mon introducteur, espérant que la petite main auxcolombes serait du dîner.
Je me trompais : Constantin et Fortunatom’attendaient seuls auprès d’un repas asiatique par sa composition,mais européen par son service. Au moment où nous nous assîmesdevant la table, elle était couverte, pour entrée, d’un monticulede riz formant une île conique au milieu d’un immense plat de laitcaillé, et autour duquel s’élevaient deux plats d’œufs frits dansl’huile, et deux plats de légumes cuits à l’eau. Ce premier servicedisparut pour faire place à une volaille bouillie, assaisonnée avecune espèce de pâte, qui, par sa fermeté, ressemblait à notreplum-pudding, à un rôti de veau et à un plat d’entrailles de saumonet de sèche[47] assaisonnées avec de l’ail et de lacannelle, mets très recherché dans le pays, et que je commençai partrouver détestable, mais auquel, au bout de quelques jours, j’avaisfini par m’habituer. Puis vint le dessert, composé d’oranges, defigues, de dattes et de grenades, les plus belles à l’œil et lesplus délicieuses au goût qui se puissent trouver. Les pipes et lecafé terminèrent le repas.
Pendant tout le dîner, nous causâmes de chosesdifférentes, sans qu’une seule fois Constantin et Fortunato fissentle moins du monde allusion à la seule chose qui me préoccupât.Puis, après que nous eûmes fumé notre troisième ou quatrième pipe,Constantin me rendit ma liberté, en me disant que j’en pouvaisuser, soit pour chasser dans l’île, qui est très giboyeuse encailles et en lièvres, soit pour visiter les antiquités. Jepréférai ce dernier plaisir ; il ordonna aussitôt que l’on mesellât un cheval, et que l’on me donnât une escorte et unguide.
Cet ordre de seller un cheval me paraissaitassez étrange dans une île qui a à peine six ou huit lieues detour. Je trouvais bizarre que des hommes aussi robustes et aussihabitués à la fatigue que me paraissaient l’être Constantin etFortunato eussent besoin de chevaux pour se transporter d’un pointà l’autre de leurs domaines. Je n’en acceptai pas moins l’offre, etje descendis dans la première cour avec Constantin, Fortunato étantencore trop souffrant pour quitter facilement la chambre.
Nous étions à peine dans la cour depuisquelques minutes, lorsqu’on amena le cheval demandé. C’était un deces charmants coursiers de l’Élide, dont la race, vantée parHomère, s’est perpétuée jusqu’à nos jours ; seulement, lepalefrenier avait, en le harnachant, commis une légèreerreur : ne sachant pas pour qui était le cheval, il lui avaitmis sur le dos une selle de femme de velours rouge, toute brodéed’or. De ce moment, tout me fut expliqué : les chevauxservaient de monture à mes mystérieuses voisines, lorsque l’envieleur prenait de sortir de leur pavillon ; et, commeConstantin, en ordonnant de harnacher l’un d’eux, n’avait pas donnéd’autres explications, le palefrenier l’avait amené dans sonéquipage habituel. Constantin lui dit quelques mots en romaïque,et, un instant après, le cheval reparut avec un harnais depalikare[48].
Il était deux heures de l’après-midi ;par conséquent, je n’avais pas le temps de faire le tour de l’île,et il me fallait choisir entre les ruines des trois puissantesvilles, Carthée, Corésus et Vouli, qui s’élevaient autrefois surson rivage. Je me décidai pour Carthée, d’après ce qu’en ditTournefort, que, pour voir quelque chose de superbe, il faut enprendre la route, ajoutant que les gens du pays en désignent lesruines par le nom de Polis, c’est-à-dire la ville.
Tout le long de la route, je vis de jeunesZéotes faisant la récolte des feuilles de mûrier ; car, sansavoir la célébrité dont jouissait autrefois la soie de Céos, qui,au dire de Varron, faisait des habits d’un tissu si fin et sidélié, qu’on pouvait distinguer toutes les parties du corps autravers, la soie de Zéa est encore en réputation d’un bout àl’autre de la Grèce. L’île entière, d’ailleurs, était parfaitementcultivée, et je trouvai toutes les pentes méridionales couvertes devignes et d’arbres fruitiers. Aussi, peut-être à cause de cettefertilité même, les habitants sont-ils les plus casaniers de toutl’Archipel.
Au reste, les Zéotes tiennent de leursancêtres cette antipathie de la locomotion, antipathie qui avaitaugmenté la population, au point qu’il y avait une loi ordonnant defaire mourir tous les vieillards au-dessus de soixante ans. Il estvrai que ceux-ci étaient libres de quitter l’île, s’ils voulaientse soustraire à cet arrêt ; mais leur dégoût du mouvementétait tel, qu’ils préféraient ordinairement, lorsqu’ils étaientarrivés à l’âge fatal, s’inviter à un festin, et, là, couronnés defleurs, au son des instruments joyeux, la coupe pleine de ciguë àla main, ils faisaient aux dieux un sacrifice dont ils étaient lesprêtres et les victimes.
Les Zéotes, au reste, n’étaient pas beaucoupplus tendres pour ceux qui tenaient le jour d’eux que pour ceuxdont ils l’avaient reçu. Assiégés par les Athéniens, qui lespressaient vigoureusement, ils proposèrent de massacrer tous lesenfants qui, par les soins qu’ils exigeaient, détournaient lesparents des travaux de la défense. Heureusement pour les objets decette délibération que les Athéniens, l’ayant apprise, aimèrentmieux abandonner le siège de la ville que d’être cause et témoinsd’une pareille action.
Carthée était, comme nous l’avons dit, lapatrie du poète Simonide, qui mérita le surnom d’Aimé desdieux ; le sobriquet, au reste, n’était pas usurpé ;car voici la circonstance à laquelle il le dut :
Scophas, vainqueur au pugilat, avait faitmarché avec le poète pour un chant en l’honneur de sa victoire.Celui-ci, après avoir loué de son mieux l’athlète, s’était étendusur les mérites de Castor et de Pollux, les deux divins patrons deslutteurs ; ce que voyant Scophas, il paya Simonide le tiers dela somme, et le renvoya, pour les deux autres tiers, aux enfants deTyndare, qu’il avait si bien chantés, invitant, au reste, le poèteau festin qu’il donnait le lendemain. Les poètes de cette époque,comme ceux de la nôtre, étaient habitués, à ce qu’il paraît, à nepas être payés très exactement ; car Simonide prit le tiers etaccepta l’invitation. Au milieu du repas, un serviteur vint dire àSimonide que deux hommes couverts de poussière, et qui semblaientavoir fait une longue course, l’attendaient à la porte. Simonide seleva, et suivit l’esclave.
En effet, hors du portique, il aperçut deuxbeaux jeunes gens appuyés l’un sur l’autre : il s’avança verseux ; mais à peine eut-il le pied hors du seuil, qu’il seretourna au bruit qu’il entendit derrière lui : la maison deScophas s’était écroulée, écrasant le lutteur et les convives.Simonide jeta alors les yeux du côté des deux jeunes gens ;mais ils avaient disparu.
Ces deux jeunes gens étaient Castor et Pollux,qui avaient accepté la lettre de change tirée sur eux par Scophas,et qui venaient de payer leur dette au poète.
Il est inutile de dire que toutes cestraditions, vivantes chez nous, sont mortes et oubliées sur leslieux mêmes qu’elles poétisent ; à peine si, par toute laGrèce, cinq ou six mémoires saintes, comme celle d’Apostoli,gardent religieusement le trésor des souvenirs antiques. Quelquesfaits historiques, tels que la mort de Socrate, le passage desThermopyles ou la bataille de Marathon, sont bien demeurés dans lamémoire des Spartiates et des Athéniens ; mais ils ne saventpoint à quelle époque et sous quels dieux ces événements se sontpassés ; ce qu’ils vous en disent, ils l’ont appris de leurspores, leurs pores de leurs aïeux, et leurs aïeux de leursancêtres. Aussi toutes les questions que je fis, relativement àCarthée, furent-elles parfaitement inutiles. Il est vrai de direque j’interrogeais en italien, et que mon guide me répondait enromaïque : aussi, ne pus-je pas tirer de lui autre chose,quelque débris que je lui indiquasse, que le mot depolis.
Vers les six heures, je quittai la ville mortepour reprendre le chemin de la ville vivante. La soirée étaitdélicieuse, et, les derniers rayons du soleil donnant àl’atmosphère cette limpidité qui précède le crépuscule,j’apercevais jusqu’aux moindres détails du rocher de Giaros et del’île d’Andros, tandis que, devant moi, le mont Saint-Élie formaitun immense rideau de verdure et de roches qui se détachait, envigueur et au premier plan, sur deux lointains magnifiques,Négrepont avec ses monts violâtres, et le golfe Saronique avec seseaux bleues. Enfin, je tournai la base du mont, et j’arrivai àtemps pour voir le soleil se coucher derrière la chaîne duParnasse.
Constantin et Fortunato m’attendaient poursouper. En voyant ce dont se composait le repas, et en sondantl’appétit que ma course m’avait donné, je regrettai jusqu’auxentrailles de saumon et jusqu’aux sèches à l’ail que j’avaisdédaignées le matin ; les castaneœ molles[49] duberger de Virgile en faisaient le plat le plus substantiel ;le reste du service se composait de lait caillé et de fruits.Heureusement que mes deux convives, sobres comme des Orientaux,mangèrent fort peu ; ce qui me permit de me venger de laqualité sur la quantité. Après ce repas tout bucolique, nous prîmesune tasse de café et fumâmes quelques pipes ; puis Constantin,se levant, me laissa maître de me retirer chez moi.
Je profitai de la permission : j’avaishâte de voir si rien n’était changé aux jalousies de mes voisines,et la lune était si belle, que l’examen n’était guère plusdifficile qu’en plein jour ; mais j’eus beau regarder, je lesvis parfaitement closes. Alors je résolus de faire le tour desmurailles, pour m’assurer s’il n’y avait pas quelque autre entrée,et je descendis dans la première cour. J’eus un instant la crainteque nous ne fussions soumis à la discipline des villes de guerre,et que, passé huit heures, nos portes ne se fermassent ; je metrompais, le passage était libre toute la nuit. J’en profitai pourmettre mon projet à exécution.
Cependant, si pressé que je fusse de procéderà mon investigation, je ne pus m’empêcher de m’arrêter un instantdevant le paysage ravissant que j’avais sous les yeux, et auquel lanuit donnait un caractère de grandeur plus merveilleuxencore : au-dessous de moi étaient la ville et le port, puisune mer si calme qu’elle semblait un immense rideau d’azur étenduet tiré de manière à ce qu’il ne fit pas un pli ; toutes lesétoiles du ciel s’y réfléchissaient, scintillant comme des flammes,et, de l’autre côté de cette nappe, sur une pente sombre quisemblait un nuage et qui n’était rien autre chose que les côtes del’Attique, brûlait un feu immense, quelque forêt, sans doute, àlaquelle un pâtre avait mis le feu en préparant son souper.
Je restai un moment immobile devant cetteétendue plus profonde et plus mystérieuse encore, grâce à lanuit ; puis je commençai ma promenade autour du domaine deConstantin, cherchant inutilement une porte, une ouverture, unemeurtrière, qui pût servir de communication à l’œil ou à la voixentre l’extérieur et l’intérieur ; mais tout étaithermétiquement fermé par des murailles de quinze pieds de hauteur.Je m’élançai alors sur la montagne, pour voir si je pourraisdécouvrir le jardin ; mais la maison était bâtie de manière àse trouver toujours entre les points dominants et le but où lesregards voulaient arriver. Je rentrai tristement dans ma chambreréduit, pour l’avenir, à ce que je pourrais surprendre à traversles jalousies où j’avais déjà surpris la petite main.
J’étais sur le point de me jeter sur mon divanet d’appeler le sommeil à mon secours, espérant qu’un rêve memontrerait ce que je ne pouvais voir en réalité, lorsque des sons,que je reconnus pour ceux d’une guzla[50],parvinrent jusqu’à moi, mais si sourds et si étouffés, qu’il me futimpossible d’abord de deviner de quel point ils s’élevaient.J’ouvris successivement la porte de mon escalier, les fenêtres quidonnaient sur le port et celles qui plongeaient sur la cour, sansque les sons parussent se rapprocher ; enfin, en m’avançantvers la porte qui communiquait de mon appartement à celui deConstantin, il me sembla que les vibrations des cordes devenaientplus sonores. Je m’arrêtai, écoutant ; bientôt je n’eus plusde doute, les sons étaient trop éloignés pour venir de la chambrevoisine ; mais certainement ils venaient de la pièceprécédente, c’est-à-dire de chez Fortunato. Maintenant, était-ce lejeune homme qui chantait ? était-ce une des deux femmes quej’avais vues ? C’est ce que je ne pouvais dire, les sons del’instrument arrivant seuls jusqu’à moi. J’essayai alors d’ouvrirla porte, dont l’épaisseur amortissait le bruit ; mais lachose me fut impossible, elle était fermée du côté de l’appartementde Constantin.
Je n’en restai pas moins immobile, retenant marespiration, et bientôt ma patience, ou plutôt ma curiosité, futrécompensée : la porte qui conduisait de chez Fortunato chezConstantin, et qui était parallèle à la mienne, s’ouvrit uninstant, et les sons arrivèrent alors jusqu’à moi, plus clairs etplus distincts, accompagnés d’une voix qu’à sa douceur on nepouvait méconnaître pour celle d’une femme. J’eusse pu comprendreles paroles, tant elles me semblaient bien accentuées, si ellesn’eussent appartenu à la langue romaïque. Il me parut, au reste,que ce devait être une de ces légendes populaires dans lesquellesla Grèce moderne cherchait la consolation par le souvenir etl’espérance ; car ce n’était pas la première fois quej’entendais ce chant : souvent nos rameurs avaient laissétomber, pendant la nuit quelques-unes des notes plaintives que jereconnaissais alors, comme on reconnaît, au Vatican ou au palaisPitti, une belle tête de Raphaël ou de Guide dont on a vu unemauvaise gravure clouée au mur de quelque cabaret.
Au reste, l’audition ne fut pas longue :la porte, qui avait laissé entrer la sauvage et plaintive harmoniede l’instrument dalmate, se referma, et je n’entendis plus que cesnotes sourdes et étouffées qui m’avaient frappé d’abord, et quibientôt s’éteignirent tout à fait. J’en conclus que la chanteuse,qui était venue chez Fortunato pendant mon excursion autour desmurailles, allait rentrer chez elle. Je quittai donc ma porte pourma fenêtre, et, un instant après, je vis effectivement passer deuxfemmes, blanches et voilées comme des ombres, derrière lesquellesse referma la porte du pavillon.
Le lendemain, je trouvai ma porte decommunication ouverte, et, à l’heure du déjeuner, je passai sansobstacle de chez Constantin chez Fortunato. La première chose quime frappa, comme ornement nouveau, fut, au milieu des yatagans etdes pistolets, la guzla dont la veille, j’avais entendu les sons.Je demandai alors à Fortunato, d’un air indifférent, si c’était luiqui jouait de cet instrument, et il me répondit que la guzla étaitaux Grecs ce que la guitare est aux Espagnols, c’est-à-dire que,plus ou moins fort, chacun en savait assez pour s’accompagner.
Comme j’étais bon musicien et que le doigté dela guzla est à peu près celui de la viole et de la mandoline, je ladétachai de la muraille, et, à mon tour, j’en tirai quelquesaccords. Fanatiques de la musique, comme tous les peuples primitifsou qui ont retrempé leur civilisation dans une barbarie nouvelle,Constantin et Fortunato m’écoutaient avec délices ; moi-même,je trouvais un plaisir étrange et infini à faire parler à mon tourcette guzla, qui, la veille, m’avait envoyé des sons si doux. Il mesemblait qu’il était demeuré en elle un reste de mélodie de laveille, et que c’était cette mélodie que je réveillais ; mamain touchait les mêmes cordes que j’avais entendues vibrer sidoucement sous une autre main, et il fut un moment où, aprèsquelques mesures d’étude, l’air entier qui m’avait frappé le soirprécédent me revint si complètement à la mémoire, que j’aurais pu,moins les paroles, l’exécuter à mon tour. Mais c’eût été medénoncer moi-même, et, au lieu de cet air, que je renvoyai dormirau fond de mon cœur, je chantai le Pria che spunti, deCimarosa, qui se présenta à mon souvenir.
Soit que je chantasse avec une méthodeinconnue de mes naïfs admirateurs, soit que, grâce à la dispositionexaltée où se trouvait mon esprit, ma voix eût effectivement prisde l’âme, mon succès fut complet, et je crus même m’apercevoirqu’il ne se bornait pas à mes auditeurs visibles, mais s’étendaitjusqu’aux habitantes du pavillon, dont il me sembla voir remuer lesjalousies. Aussi, après le déjeuner, demandai-je à Constantin lapermission d’emporter l’instrument dans ma chambre ; ce qui mefut accordé sans difficulté aucune.
Cependant je me gardai de m’en servir àl’instant même ; ce que je craignais avant tout, c’étaitd’éveiller les soupçons de mes hôtes, qui pouvaient, sous unprétexte quelconque, ou même sans prétexte, me faire changerd’appartement. Je me serais vu privé ainsi de la seule chance quej’eusse de satisfaire un désir que je ne pouvais regarder encoreque comme de la curiosité, et qui cependant, je ne savais pourquoi,éveillait déjà en moi toute la préoccupation d’un sentiment plustendre. Je me décidai donc à faire, comme la veille, une nouvellecourse dans l’île, et comme, sous ce rapport, Constantin m’avaitdonné liberté entière, je descendis et demandai un cheval.
On m’en amena un autre que celui de la veille,plus léger et plus fin, à ce qu’il me parut. Du moment où je levis, je fus convaincu, je ne sais pourquoi, que c’était celui dela petite main. Ne sachant pas son nom, c’était souscelui-là que je désignais, dans mon esprit, la jeune fille auxtourterelles ; car c’était sur elle que s’arrêtait toujours mapensée ; je ne songeais pas même à la seconde femme quil’accompagnait. Ce sentiment fit que je voulus d’abord avoir pourla charmante petite bête que l’on m’amenait tous les égards que jecrus devoir à la monture de celle qui ne m’était apparue qu’uninstant, et qui, comme la mère d’Énée, m’avait, par sa seuledémarche, révélé sa divinité. Mais je m’aperçus bientôtqu’insensible à ces égards, elle prenait ma délicatesse pour del’inexpérience ; de sorte qu’il me fallut recourir au fouet etaux éperons, comme j’aurais fait pour un cheval de manège, afin delui faire comprendre qu’elle se trompait grossièrement. Au reste,elle n’avait pas fait trois fois le tour de la cour, qu’elle étaitcomplètement revenue de son erreur ; ce dont elle me donna lapreuve par une docilité qui ne pouvait émaner que d’une profondeconviction.
Cette fois, je ne pris ni guide ni escorte. Jesortis de la maison, et je laissai Pretly, c’est le nomque j’avais donné à ma monture, suivre le chemin qu’elle voulait,convaincu qu’elle me conduirait dans quelque site charmant où samaîtresse avait l’habitude d’aller. Je ne me trompais pas :elle prit, dans la montagne, un petit sentier, qui déboucha bientôtdans une vallée délicieuse, au fond de laquelle roulait un torrenttout ombragé de grenadiers et de lauriers-roses.
Les deux versants étaient couverts de mûriers,et orangers et de vignes sauvages, et les chemins bordés d’unedélicieuse plante à fleurs purpurines, nommée alhagi parles anciens botanistes, et dont je croyais la Perse la seulepatrie. Quant aux rochers qui, de temps en temps, perçaient de leurfront nu ce riche tapis de verdure, ils appartenaient tous aux plusriches variétés de la géologie : c’étaient du mica nacré, dufeldspath blanc ou rose, de l’amphibole vert, ou de magnifiqueséchantillons d’euphotide.
Au milieu de tout cela serpentaient des filonsde fer probablement pareil à celui que les anciens exploitaient àScyros et à Ghyoura. Cette route conduisait à une grottenaturellement taillée dans la montagne et toute tapissée d’herbeset de mousse. Je pensai que c’était le terme habituel de la course,car Pretly s’arrêta toute seule. Je descendis et voulus l’attacherà un arbre ; mais je m’aperçus bientôt, à la magnifiquedéfense qu’elle faisait, qu’elle était habituée à paître enliberté. Je lui ôtai son frein, et j’entrai dans la grotte. Unlivre y avait été oublié ; je l’ouvris : c’était lesSépulcres, d’Ugo Foscolo.
Je ne puis exprimer le plaisir que me fitcette trouvaille. Ce livre, qui venait de paraître, il y avaitquelque temps, à Venise, appartenait, sans doute, à mavoisine ; donc, elle savait l’italien, et, quand je pourraisla voir, si je la voyais jamais, nous aurions une langue communedans laquelle nous pourrions nous entendre. Au reste, iSepolcri est un livre national pour tout Grec, l’auteur étantde Corfou, et les regrets que sa muse fait entendre sur lesmonuments pouvant aussi bien s’appliquer à l’abaissement grec qu’àla décadence italienne.
Je restai une heure dans la grotte, tantôtlisant quelques lignes de cette poésie passionnée, tantôt fixantles yeux sur une échappée par laquelle on distinguait la mer,pareille à un lac d’azur tout pointillé de voiles blanches, tantôt,enfin, jetant les regards sur un pâtre qui, appuyé sur un bâtonrecourbé et drapé comme un berger antique, faisait paître sontroupeau sur le versant de la colline opposée. Mais, quelque idéeque voulût fixer mon esprit, ou quelque objet qui attirât mes yeux,il y avait toujours, au fond de ma pensée, ou au delà de l’horizon,quelque chose de vague et d’indéfini qui ramenait ma rêverie verscette petite main que j’avais vue passer sous la jalousie.
Enfin, je cachai le livre dans ma poitrine, etje rappelai Pretly d’un coup de sifflet, ainsi que j’avais vu faireà son palefrenier. Reconnaissante, sans doute, de la confiance queje lui avais montrée, elle revint aussitôt tendre la bouche à labride ; deux heures après, elle était réinstallée à l’écurie,et moi, je me trouvais debout devant ma fenêtre, où, à part letemps du dîner, qui me parut horriblement long, je restai jusqu’ausoir, sans qu’aucun signe, direct ou indirect, m’annonçât le moinsdu monde la présence de ma voisine.
Le soir, j’entendis dans la chambre deFortunato, les mêmes accords que la veille. J’avais, dans monimpatience, quitté un instant ma fenêtre pour essayer de lirequelques vers, et, sans doute, en ce moment, mes deux voisinesavaient traversé la cour. Je retournai à mon poste, me promettantde ne plus le quitter. En effet, à la même heure que la veille, jeles vis sortir de nouveau, toujours voilées et mystérieuses ;cependant il me sembla que l’une d’elles, la plus petite, avaitdeux fois tourné la tête de mon côté.
Le lendemain, je descendis au village, que jene connaissais que pour l’avoir traversé le jour de mon arrivée.J’entrai chez un marchand, et, pour lier conversation avec lui,j’achetai une pièce de soie. Comme il parlait la langue franque,qui est une espèce de patois italien, j’en profitai pour luidemander quelles étaient les femmes qui habitaient le pavillonisolé de la maison de Constantin. Il me dit que c’étaient ses deuxfilles. Je demandai leurs noms : l’aînée s’appelait Stéphana,et la cadette Fatinitza ; l’aînée était la plus grande, et lacadette la plus petite. Ainsi, c’était Fatinitza qui s’étaitretournée deux fois pour me regarder. J’en fus bien aise ; ily avait quelque chose d’étrangement doux dans ce nom, et qui mefaisait plaisir à répéter.
Le marchand ajouta que l’une des deux sœursallait se marier. Je lui demandai avec anxiété laquelle ; maislà s’arrêtaient les renseignements qu’il pouvait me donner :tout ce qu’il avait à me dire, c’est que le futur était le filsd’un riche marchand de soie, son confrère, et s’appelait ChristoPanayoti. Celle des deux sœurs qu’il devait épouser, il ne lesavait pas, et il était probable que le fiancé ne le savait pasplus que lui-même. Je lui demandai l’explication de cetteignorance, laquelle me semblait au moins bizarre de la part decelui qui me paraissait si fort intéressé dans l’affaire, et lemarchand m’apprit alors que rarement un Turc ou un Grec a vu, avantle jour de ses noces, la femme qu’il doit épouser. Il s’en rapporteordinairement, pour cela, à des matrones qui, ayant connu la jeunefille chez ses parents ou au bain, lui répondent de sa beauté et desa sagesse. Or, Christo Payanoti s’était conformé à l’usage, et,sachant que Constantin avait deux filles jeunes, sages et belles,il avait demandé l’une de ces jeunes filles, laissant aux parentsle soin de désigner laquelle, la chose lui étant parfaitementégale, à lui, qui ne connaissait ni l’une ni l’autre.
Cette explication était loin de merassurer ; car Constantin pouvait aussi bien accorder àChristo sa fille cadette que sa fille aînée, les droits de l’âgen’étant aucunement reconnus en Orient ; et je sentais, chosebizarre, que, si Fatinitza se mariait, j’en serais inconsolable.Cela pourra sembler absurde ; car, moi non plus, je n’avaispas vu son visage ; et elle, de son côté, ignorait même,peut-être, que j’existasse. Mais cela était ainsi : j’étaisjaloux comme si j’eusse été amoureux.
Je n’avais point autre chose à demander aumarchand ; je payai donc, et sortis. Une jolie petite fille dedouze à quatorze ans, qui avait regardé d’un œil d’envie tous lestrésors du magasin, me suivit, les yeux fixés, avec un désirsauvage et une curiosité naïve, sur la pièce de soie quej’emportais, répétant, dans la langue franque qu’elle m’avaitentendu parler : Bella, Bella, bellissima ! Ilme vint l’envie de rendre cette enfant bien heureuse. Je ne savaisque faire de mon ballot ; je lui demandai si elle le voulait.Elle sourit avec un air de doute, en secouant la tête et en memontrant deux rangées de perles. Je lui mis l’étoffe sur les bras,et je remontai à la maison de Constantin, la laissant immobile etmuette, ne sachant si c’était un rêve ou une réalité.
Ce soir-là, je n’entendis point laguzla ; Fortunato s’était senti assez bien pour descendre, etce ne furent pas Stéphana et Fatinitza qui vinrent chez leur frère,mais Constantin et Fortunato qui allèrent chez elles. Je les vistraverser la cour, et je compris qu’à compter de ce soir-là ledernier bonheur qui me restât, c’est-à-dire de voir passer mes deuxvoisines m’était enlevé. Il était évident que si, contre leshabitudes des femmes grecques, elles étaient sorties de leurgynécée, c’était parce que Fortunato ne pouvait pas les y allervisiter, mais que, du moment où il était guéri, il n’y avait plusde nécessité qu’elles commissent une pareille infraction aux usagesreçus, tant qu’il y aurait un étranger dans leur maison.
Le lendemain se passa sans amener rien denouveau. Je demeurai une partie de la journée à ma jalousie, sansvoir autre chose que les colombes qui voltigeaient dans la cour. Jesemai du blé, et j’émiettai du pain sur le rebord de ma fenêtre.Voyant ma bonne intention pour elles, elles vinrent s’yreposer ; mais, au premier mouvement que je fis pour lesprendre, elles s’envolèrent et, de la journée, ne s’en approchèrentplus.
Les jours suivants s’écoulèrent vides de toutévénement. Constantin et Fortunato me traitaient, l’un comme unfils, l’autre comme un frère ; mais ils ne me parlaientaucunement du reste de leur famille. Un beau jeune homme, vêtu d’unsuperbe costume, était venu les voir deux ou trois fois : jedemandai son nom, et j’appris que c’était Christo Panayoti.
J’avais épuisé tous les moyens pour entrevoirmême le bout du voile de Fatinitza, et aucun ne m’avaitréussi : j’étais redescendu au village pour interroger monmarchand ; il ne savait rien de nouveau. J’avais rencontré majeune Grecque, qui se promenait orgueilleusement dans les rues deZéa, vêtue de la robe dont je lui avais fait cadeau ; jechangeai une guinée contre des sequins de Venise, et je lui endonnai deux pour compléter sa parure. Elle y perça aussitôt unpetit trou, et les attacha, de chaque côté de ses tempes, auxcheveux qui tombaient en nattes sur ses épaules. Puis, enfin,j’étais revenu, comme toujours à ma fenêtre, et, comme toujours,celle de ma voisine était restée hermétiquement fermée.
Je désespérais, lorsqu’un soir Constantinentra dans ma chambre et me dit, sans autre préparation, qu’une deses filles étant malade, il me conduirait auprès d’elle lelendemain. Heureusement, nous étions sans lumière, et je pus luicacher ce qui se passa en moi, lorsqu’il m’annonça cette nouvelleinespérée. Je fis un effort sur moi-même afin de maîtriser ma voix,et je lui répondis, d’un ton où il était difficile de démêler autrechose que l’intérêt, que j’étais à ses ordres pour l’heure qui luiconviendrait. Je lui demandai s’il pensait la maladiedangereuse ; mais il me répondit qu’il y voyait seulement uneindisposition. Je ne fermai pas l’œil de la nuit ; vingt foisj’allai de mon divan à ma fenêtre, pour voir si le jour paraissait,et vingt fois je revins de ma fenêtre à mon divan, cherchantvainement le sommeil, qu’écartait toujours mon agitation. Enfin lespremiers rayons du soleil glissèrent à travers les roseaux de majalousie ; ce jour bienheureux était venu.
Je me mis à ma toilette ; elle étaittoujours simple, et ordinairement rapide : elle se bornait auxdeux habits que m’avait vendus Jacob. Je tirai le plus beau, quiétait un costume albanais, de drap violet, avec des broderiesd’argent ; un instant j’hésitai entre le turban de mousselineblanche qui encadre la figure en passant sous le menton, et lacalotte rouge au long gland de soie pendant ; mais, commej’avais d’assez beaux cheveux blonds qui ondulaient naturellementje me décidai pour la calotte rouge. Cependant, il faut l’avouer,ce ne fut qu’après une délibération intérieure qui eût fait honneurà une coquette. À huit heures, Constantin vint me prendre ; ily en avait trois que j’attendais.
Je le suivis le visage calme, mais le cœurbondissant. Nous descendîmes par l’escalier du maître, et noustraversâmes cette cour où tant de fois mes regards avaient siavidement plongé. En entrant sous la porte du pavillon, je sentisles jambes qui me manquaient. En ce moment, Constantin se retournade mon côté ; la crainte qu’il ne s’aperçut de mon trouble merendit tout mon empire sur moi-même, et je montai, derrière lui, unescalier couvert de tapis de Turquie, dans lesquels les piedsentraient comme dans de la mousse, et qui était déjà tout parfuméd’une tiède odeur de rose et de benjoin[51].
Nous entrâmes dans une première chambre, oùConstantin me laissa seul un instant. Elle était entièrementmeublée à la turque, avec un plafond ciselé et peint de couleursvives, représentant des dessins dans le goût byzantin. Tout le longdu mur, peint en blanc, s’enroulaient de capricieuses arabesquesreprésentant des fleurs, des poissons, des kiosques, des oiseaux,des papillons, des fruits, le tout entrelacé avec un goût et unefantaisie admirables. Un divan de satin lilas à fleurs d’argentrégnait tout autour de la salle, interrompu seulement par lesportes, et des coussins de la même étoffe étaient empilés auxangles ou jetés çà et là.
Au milieu de la chambre se découpaitcirculairement un petit bassin où reluisaient, sous un jet d’eauplein de fraîcheur et de murmure, des poissons de l’inde et de laChine, aux écailles d’or et d’azur, et où venaient boire, enroucoulant, deux petites colombes d’un gris rose si tendre et sinacré, que Vénus n’en eut jamais de pareilles dans son île dePaphos et de Cythère. Dans un coin brûlaient, sur un trépied deforme antique, du bois d’aloès et de l’essence de jasmin, dont lavapeur la plus lourde s’échappait par la fenêtre ouverte, tandisque la chambre n’en gardait que l’arôme le plus fin. Je m’approchaide la jalousie : elle donnait juste devant ma fenêtre, etc’était par celle-là même que j’avais vu passer cette petite mainqui, depuis ce jour, m’avait rendu fou.
En ce moment, Constantin rentra, me demandantpardon de m’avoir fait attendre, et rejetant cela sur l’espritcapricieux des femmes. Fatinitza, qui avait, la veille, et aprèstrois jours de souffrances, consenti à me voir, avait fait aumoment même mille difficultés pour me laisser entrer ; enfinelle y consentait. Je profitai de la permission, et, de peurqu’elle ne me fût retirée, je priai Constantin de me montrer lechemin ; il me précéda, je le suivis.
Je ne ferai pas la description de cetteseconde chambre, un seul objet fixa mes yeux : c’était lajeune malade que je venais visiter, et que je reconnus à l’instantmême pour Fatinitza. Elle était couchée sur des coussins de soie,renversant sa tête contre le divan placé derrière elle, comme sielle n’eût pas eu la force de la porter ; je restai debout àla porte, et son père s’approcha encore une fois d’elle, pour luidire quelques mots en romaïque, de sorte que, pendant ce temps,j’eus tout le loisir de l’examiner.
Elle avait, comme les femmes turques, levisage entièrement couvert d’un petit voile de soie taillé enpointe, comme une barbe de masque, et tout brodé, par le bas, derubis ; sa tête était couverte d’une calotte à fond d’or,brodée de fleurs de couleur naturelle, d’où pendait, au lieu de lahouppe de soie, un gland composé de mille perles. Deux touffes decheveux, frisées à la manière de nos dames anglaises descendaientle long de ses joues, tandis que les cheveux de derrière, tressésen nattes et recouverts de petites pièces d’or, superposées lesunes aux autres comme des écailles de poisson, ruisselaient le longde ses épaules et tombaient jusque sur ses genoux. Son cou étaitorné d’un collier de sequins de Venise réunis les uns aux autrespar de petits anneaux, et au-dessous du collier, qui ne descendaitpas sur la poitrine, mais serrait le cou, un corset de soiedessinait si fidèlement la forme des épaules et du sein qu’il n’endérobait aucun contour et n’en voilait aucune grâce. Les manches dece corset étaient ouvertes, au-dessus du coude, avec des attachesen fil d’or d’un côté, et des boutons de perles de l’autre. Cesmanches laissaient, par leur ouverture, voir un bras blanc et rond,tout chargé de bracelets et terminé par cette merveilleuse petitemain, dont les ongles étaient peints d’une couleur cerise, et quitenait nonchalamment le tuyau d’ambre d’un narghilé. Une richeceinture de cachemire, plus haute derrière que devant, venaits’attacher au bas de la poitrine avec une agrafe de pierreries,laissant paraître, au creux de l’estomac, les plis transparentsd’une chemise de gaze, à travers laquelle on voyait le rose tendrede la peau. Au-dessous de l’écharpe commençait un caleçon demousseline des Indes, parsemé de bouquets de fleurs d’or, flottantà grands plis, descendant jusqu’à la cheville et laissant sortir,comme d’un nuage brodé, deux petits pieds nus, aux ongles peints enrouge, ainsi que ceux des mains, et qu’elle ramenait sous elle,comme de jeunes cygnes effrayés qui se cachent sous les ailes deleur mère.
Je venais de finir cet examen, qui m’avaitprouvé qu’elle aussi avait calculé sa toilette pour laisser voirtout ce qu’il ne lui était pas défendu de cacher, lorsqueConstantin me fit signe de venir. En me voyant approcher, Fatinitzafit, pour se reculer, un mouvement qui ressemblait au frémissementd’une gazelle, et ses yeux, la seule partie de son visage que Jepusse voir à travers son voile, prirent une expression d’inquiètecuriosité, à laquelle la peinture noire de ses paupières donnaitquelque chose de sauvage. Je n’en approchai pas moins, mais pas àpas, et presque en suppliant.
– Qu’avez-vous donc ? lui demandai-je enitalien, et où souffrez-vous ?
– Je n’ai plus rien, répondit-elle vivement,et je ne souffre pas.
– Folle, dit Constantin, voilà huit jours quetu te plains, voilà huit jours que tu n’es plus la même, que toutt’ennuie, tes colombes, ta guzla, et jusqu’à ta toilette. Voyons,sois raisonnable, enfant ; tu avais le front lourd ?
– Oh ! oui, répondit Fatinitza commerappelée à sa souffrance et laissant retomber sa tête sur ledivan.
– Voulez-vous me donner votre main ? luidemandai-je.
– Ma main ? Pourquoi faire ?
– Pour que je juge de votre maladie.
– Jamais, dit Fatinitza retirant sa main àelle.
Je me retournai vers Constantin, comme pourl’appeler à mon aide.
– Ne vous étonnez pas de cela, me dit-il,comme s’il eût craint que les difficultés que faisait la malade neme blessassent ; jamais une de nos filles ne reçoit chez elleun autre homme que son père et ses frères ; quand elle sort, àpied ou à cheval, c’est toujours escortée et voilée, et elle al’habitude de voir tous ceux qu’elle rencontre tourner la têtejusqu’à ce qu’elle soit passée.
– Mais, moi, lui dis-je, je ne suis pas entréici comme un homme, je suis entré ici comme médecin. Une foisguérie, je ne vous reverrai jamais, et il faut vous guérirvite.
– Et pourquoi cela ? demanda-t-elle.
– Ne devez-vous pas vous marier ?
– Ce n’est pas moi, c’est ma sœur, ditvivement Fatinitza.
Je respirai, et une grande joie me fit bondirle cœur.
– N’importe, alors, lui répondis-je ; ilfaut vous guérir pour aller à la noce de votre sœur.
– Je ne demande pas mieux que de me guérir,dit-elle en soupirant ; mais pourquoi faut-il que je vousdonne la main ?
– Pour que je tâte votre pouls.
– Ne pouvez-vous pas le tâter par-dessus mamanche ?
– Non, la soie assourdirait trop lespulsations.
– Cela ne fait rien, dit Fatinitza, car il battrès fort.
Je souris.
– Eh bien, dit Constantin, voyons, adoptons unterme moyen.
– Lequel ? demandai-je ; je suisprêt à faire tout ce qui vous conviendra.
– Pouvez-vous, à travers une gaze ?
– Parfaitement.
– Eh bien, à travers une gaze, alors.
Et Constantin me présenta un voile de cetteétoffe, qui était jeté sur le divan avec mille autres objets detoilette. Je le tendis à Fatinitza, qui s’en enveloppa la main, etqui, après quelques difficultés, me la laissa prendre.
Nos deux mains, en se touchant, secommuniquèrent un frémissement étrange ; de sorte qu’il eûtété difficile de se dire laquelle était la plus fiévreuse Le poulsde Fatinitza était intermittent et agité ; mais ce pouvaitaussi bien être l’effet de l’émotion que celui de la maladie. Jelui demandai ce qu’elle éprouvait.
– Mon père vous l’a dit, merépondit-elle ; j’ai mal à la tête, et je ne dors plus.
C’était absolument la maladie que j’éprouvaismoi même depuis quelques jours, et dont maintenant, plus quejamais, j’étais décidé à ne pas guérir. Je me retournai versConstantin.
– Eh bien, me dit-il, qu’a-t-elle ?
– À Londres ou à Paris, répondis-je ensouriant, je répondrais qu’elle a des vapeurs, et je traiterais lamalade par l’Opéra et les eaux ; à Céos, où la civilisationest moins avancée, je vous dirai tout simplement que je crois cemal de tête causé par le besoin d’air et de distraction. Pourquoimademoiselle ne monterait-elle pas à cheval ? Il y a, autourdu mont Saint-Élie, des vallées charmantes, une, entre autres,arrosée par un petit ruisseau et terminée par une grotte délicieusepour la rêverie ou la lecture. La connaissez-vous ?demandai-je à Fatinitza.
– Oui, c’était ma promenade favorite.
– Eh bien, pourquoi n’y allez-vousplus ?
– Parce que, depuis mon retour, ditConstantin, elle n’a pas voulu sortir, et se tient constammentrenfermée ici.
– Eh bien, dis-je, dès demain, il fautsortir.
Alors, comme c’eût été donner une tropmédiocre idée de la médecine, que de réduire l’ordonnance à untraitement si simple, j’ordonnai, pour le soir, un bain de piedsaussi brûlant que possible ; puis je me levai, quelque envieque j’eusse de rester encore, et, craignant qu’une plus longuevisite ne parut suspecte, je laissai la malade seule, en luirecommandant l’air et la distraction. Comme je fermais la porte, jevis se soulever la tapisserie en face ; c’était Stéphana, qui,n’ayant probablement point osé assister à la consultation,accourait savoir comment elle s’était passée. Mais peu m’importaitStéphana : toute ma curiosité, tout mon désir, tout mon amour,étaient pour sa sœur.
Constantin me reconduisit jusque dans machambre, pour excuser Fatinitza ; Dieu sait cependant si elleavait besoin d’excuse. Cette crainte, si inconnue de nos femmesd’Occident, au lieu d’être un défaut à mes yeux, était, pour monimagination, un nouveau charme. Cela avait donné à notre premièreentrevue quelque chose de si étrange, qu’il me semblait que,quelque temps qui s’écoulât, aucun détail n’en sortirait de mamémoire. En effet, aujourd’hui même, que plus de vingt-cinq ans ontpassé entre l’heure où j’entrai dans cette chambre et celle oùj’écris, je n’ai qu’à fermer les yeux, et je revois encoreFatinitza telle qu’elle était, c’est-à-dire couchée sur sescoussins, avec son bonnet d’or, ses longs cheveux écaillés debesants, son collier de sequins, son corset de soie, sa ceinture decachemire, ses pantalons brodés, puis ses mains si petites, sespieds roses si mignons, et il me semble que je n’ai qu’à étendreles bras et que je vais la toucher !
Hélas ! mon Dieu ! le souvenir estquelquefois un don de votre miséricorde ; mais, plus souventencore, c’est le ministre de votre vengeance !
Il me serait difficile de dire ce qui se passaen moi pendant toute cette journée. À peine étais-je rentré, queles deux petites colombes se glissèrent sous leur jalousie etvinrent voltiger sur ma fenêtre. Tout est mystérieusementsignificatif dans un amour naissant ; je les regardai commedes messagères de Fatinitza, et j’eus le cœur plein de joie.
Après le dîner, je pris le poème d’UgoFoscolo. Je descendis à l’écurie et sellai Pretly moi-même ;puis, lui laissant suivre le sentier accoutumé, je m’acheminai versla grotte où Fatinitza devait venir le lendemain.
J’y restai une heure, dans une rêveriedélicieuse, baisant, les unes après les autres, les pages du livreque ses doigts avaient touché, que ses yeux avaient lu ; il mesemblait que, lorsqu’elle le rouvrirait, elle y retrouverait latrace de mes baisers. Puis je le laissai au même endroit où jel’avais trouvé, marquant la place où je m’étais arrêté avec unefleur de genêt.
Je rentrai vers le soir : mais je nepouvais rester enfermé : j’avais trop grand besoin d’air. Jefis le tour des murailles du jardin. Elles ne me parurent plus sihautes que la première fois, et il me sembla qu’avec une échelle decorde, il me serait bien facile de les franchir. Je passai la nuitsans dormir : depuis quelque temps, c’était mon habitude. Aureste, il y a des songes éveillés qui reposent mieux que lemeilleur sommeil.
À huit heures, Constantin vint me chercher,comme la veille, pour faire à Fatinitza notre seconde visite. Commela veille, il me trouva prêt ; car je l’espérais, si je nel’attendais pas. Je le suivis donc sans retard, et nous nousrendîmes dans le pavillon.
En ouvrant la porte de la chambre deFatinitza, je restai un moment indécis. Sa sœur Stéphana était prèsd’elle, et toutes deux avaient un costume exactement pareil. Toutesdeux étaient couchées, à côté l’une de l’autre, sur descoussins ; et, comme, dans cette position, on ne pouvait voirla différence de la taille, et que leurs visages étaient voilés,Constantin lui-même demeura incertain. Quant à moi, j’avais, parl’ouverture même du masque, reconnu les yeux de Fatinitza, etj’allai droit à elle.
– Comment allez-vous aujourd’hui ? luidemandai-je.
– Mieux, me dit-elle.
– Voulez-vous me donner votre main ?
Elle me la tendit sans faire de difficulté, etsans exiger ni soie ni gaze. Je vis que Constantin s’était plaint,et que ses plaintes avaient produit un bon effet. Je ne trouvaiaucun changement ; la main était toujours aussi frémissante etle pouls aussi actif.
– Vous vous trouvez mieux, lui dis-je, et moi,je vous crois plus mal. J’ordonne donc positivement une promenade,une course à cheval ; l’air de la montagne et la fraîcheur dubois vous feront du bien.
– Je ferai ce que vous voulez, merépondit-elle ; car mon père m’a dit qu’il vous avait transmistoute sa puissance sur moi, tant que je serais malade.
– Et voilà pourquoi vous essayiez de metromper tout à l’heure, en me disant que vous vous trouviezmieux ?
– Je ne vous trompais pas ; je vousrendais compte de ce que j’éprouvais. Je me sens mieux aujourd’hui,ma douleur de tête s’est dissipée ; je respire librement et àpleine poitrine.
C’était justement ce que je ressentaismoi-même, et je commençais à croire que nos deux maladies avaientune grande ressemblance.
– Eh bien, lui dis-je, si vous vous trouvezmieux, il faut continuer le même traitement jusqu’à entièreguérison. En attendant, repris-je en me retournant vers Constantinavec un air de tristesse qui contrastait avec la bonne nouvelle queje lui donnais, je crois pouvoir vous répondre que la maladie n’estpas dangereuse et ne sera pas longue.
Fatinitza poussa un soupir. Je me levai pourme retirer.
– Restez donc un instant encore, me ditConstantin ; j’ai dit à Fatinitza que vous étiez maître sur laguzla, et elle désire vous entendre.
Je ne me le fis pas dire deux fois. Quem’importait le prétexte ? l’important pour moi était de resterle plus longtemps possible près de Fatinitza. Je pris la guzla,incrustée de nacre et d’or, qui était pendue à la muraille, et,après quelques accords pour me remettre en mémoire, je me rappelaiune chanson sicilienne que j’avais entendu chanter par nos matelotsde la Belle-Levantine, et dont j’avais copié les paroleset noté l’air doux et triste. La voici, mais traduite, et ayantperdu tout son parfum original :
Le moment arrive
De quitter la rive ;
Le vaisseau dérive
Et fuit loin du bord ;
Mais la voile grise,
Qui tombe indécise,
Cherche en vain la brise
La brise s’endort.
La vague s’efface,
Aucun air ne passe,
Ridant la surface
De l’immense lac ;
Et, tandis qu’à peine
La rame nous traîne,
Notre capitaine
Dort dans son hamac.
L’équipage chante
Une chanson lente,
Dont ma voix tremblante
Cherche en vain l’accord ;
Car celle que j’aime
D’un amour suprême,
En ce moment même,
Est au lit de mort.
J’ai pris, sur la plage,
Une fleur sauvage ;
Comme son visage,
Je la vois pâlir
C’est que toute plante
De sa tige absente,
Fanée et souffrante,
Doit bientôt mourir.
Ainsi mourra celle
Dont l’amour fidèle
Vainement m’appelle
La nuit et le jour.
Pauvre fleur de grève,
Plus pâle qu’un rêve,
Qui n’avait pour sève
Que mon seul amour !
L’émotion que j’éprouvais avait donné unetelle expression à ma voix, qu’au dernier couplet, Fatinitzasouleva son voile pour essuyer une larme, et me laissa voir un basde visage rond et velouté comme une pêche ; je me levai alorspour me retirer ; mais, au mouvement que je fis :
– Je le veux ! dit Fatinitza.
– Quoi ? lui demandai-je.
– Cet air.
– Je vous le noterai.
– Les paroles aussi.
– Je vous les copierai.
– Vous avez raison, je crois que je suismieux, et je suis prête à monter à cheval.
Je m’inclinai, et nous sortîmes, Constantin etmoi.
– C’est une enfant capricieuse, me dit-il, quiboude, ou qui dit : « Je veux ! » Sa pauvremère l’a gâtée, et moi, j’ai continué l’œuvre de sa pauvremère ; vous voyez, continua-t-il, que je suis un singulierpirate.
– J’avoue, lui répondis-je, que j’avaisentendu parler de ces anomalies qui n’existent que chez les peuplesesclaves, où ce sont les plus puissants et les plus généreux qui semettent en dehors des lois ; mais je vous avoue que je n’ycroyais pas.
– Oh ! il ne faudrait pas juger tous mesconfrères d’après moi, reprit en riant Constantin ; moi, jen’ai juré haine et extermination qu’aux Turcs. J’attaque bien, detemps, en temps quelque pauvre bâtiment qui me tombe sous la main,comme j’ai fait pour la Belle-Levantine ; mais c’estquand la campagne a été mauvaise, et que je ne veux pas rentrer lesmains vides, de peur que l’équipage ne murmure. Aussi, vous levoyez, je suis roi dans cette île, et, quand le jour marqué par laprophétie arrivera, il n’y a pas un homme qui ne me suive où jevoudrai le mener ; car, avec l’aide de la Vierge, les femmessuffiront pour garder la forteresse ?
– Et, sans doute, en ce cas, répondis-je enriant, vous leur laisserez pour généraux Fatinitza et Stéphana.
– Ne riez pas, me dit Constantin, Stéphana estune Minerve qui, dans l’occasion, pourrait bien revêtir l’armure etle casque de Pallas. Quant à Fatinitza, j’en ferais plutôt lecapricieux capitaine de quelque petit brigantin.
– Vous êtes un heureux père.
– Oui, me dit-il ; dans mon malheur, Dieum’a béni. Aussi, quand je suis près d’elles et de Fortunato,j’oublie tout, et le métier que j’exerce, et les Turcs qui nousoppriment, et l’avenir promis et qui ne vient pas.
– Mais vous allez vous séparer de l’uned’elles ?
– Non, car Christo Panayoti habite Zéa.
– Et peut-on, sans indiscrétion, vous demanderquand se fait la noce ?
– Mais, dans huit ou dix jours, je crois. Cesera une chose curieuse pour vous qu’une noce grecque.
– Y assisterai-je donc ?
– N’êtes-vous pas de la famille ?
– J’y suis entré par une blessure.
– Que vous avez refermée de la même main quil’avait faite.
– Mais comment les femmes peuvent-ellesassister au repas, voilées ?
– Oh ! dans les grandes circonstances,elles découvrent leur visage ; d’ailleurs, c’est moins lajalousie que l’habitude qui leur fait conserver ce voile : lacoquetterie y trouve son compte. Le voile cache la figure deslaides, et les jolies savent bien, malgré lui, montrer la leur,quand elles le veulent. Viendrez-vous à la promenade avecnous ?
– Merci, dis-je ; n’ai-je pas unecommande ? Du caractère dont vous m’avez représenté Fatinitza,si je ne lui copiais pas sa chanson à l’instant même, elle m’envoudrait à la mort, et je tiens, en vous quittant, à ne pas laisserde sentiments aussi mauvais dans votre famille.
– Les sentiments que vous laisserez, commeceux que vous emporterez, seront, je l’espère, d’excellentssouvenirs qui vous ramèneront, un jour, peut être dans notre pauvrepays, s’il jette enfin son cri de liberté. La Grèce est un peul’aïeule de toutes les nations, et tous ceux qui ont un cœur filialdoivent venir à son aide. En attendant, je vous laisse, et vaisvous faire porter, de chez Fortunato, tout ce qu’il vous faut pourécrire. Vous savez qu’en mon absence la maison est à vous.
Je saluai Constantin, et il me laissaseul.
Je courus aussitôt à la fenêtre, car Stéphanaet Fatinitza allaient sortir. J’y étais à peine depuis quelquesminutes, que la porte du pavillon s’ouvrit, et que les deux sœurstraversèrent la cour ; ni l’une ni l’autre ne leva latête ; Fatinitza, comme moi, craignait donc de donner dessoupçons.
La merveilleuse chose qu’un amour qui naît, etcomme il a des interprétations joyeuses pour le même geste quidésespérerait un ancien amour ! Fatinitza n’était pointmalade, elle avait employé ce moyen pour me voir ; si je nelui eusse inspiré que de la curiosité, le lendemain elle eût étéguérie. Au contraire, le lendemain, elle n’éprouvait qu’un mieuxqui nécessitait une troisième visite ; ainsi, je pouvaisespérer la revoir encore une ou deux fois ; ensuite viendraitla noce de Stéphana ; puis, après la noce, tout serait fini.Mais il y avait neuf jours jusqu’au mariage de Stéphana, et, enamour, on ne calcule que pour vingt-quatre heures.
On m’apporta l’encre, le papier et les plumes,et je me mis à copier la romance ; pendant que je copiais, jevis devant ma fenêtre l’ombre des ailes d’une des colombes ;je soulevai la jalousie, je la maintins écartée avec la règle quel’on m’avait envoyée pour tirer les lignes de mon papier.J’attachai à la règle un petit cordonnet dont je mis l’autre bout àma portée ; puis je semai du blé sur la fenêtre : uninstant après, la colombe y était ; je tirai le cordonnet, larègle le suivit, la jalousie se referma, et la colombe se trouvaprisonnière.
Ce fut pour moi une grande joie ; jel’avais vue sur les genoux, je l’avais vue entre les mains deFatinitza ; elle m’apportait un parfum de ses lèvres quil’avaient si souvent touchée ; ce n’était plus comme un livre,muet et sans vie, qui parle d’autre chose que de ce qu’on lui aconfié : c’était un être frémissant, emblème de l’amour, etplein d’amour lui-même, qui me rendait, en quelque sorte, lesbaisers que je lui donnais et qu’il avait reçus.
Je gardai longtemps la colombe, et ne lalâchai que lorsque j’entendis rentrer la cavalcade. Mais, au lieude s’envoler, elle demeura sur ma fenêtre comme déjàaccoutumée ; puis, lorsque Fatinitza passa dans la cour, elles’envola sur son épaule comme pour lui porter, sans retard, lesmilles paroles d’amour qu’elle m’avait entendu dire.
Une heure après, on vint s’informer si lachanson était copiée.
Le soir, comme je faisais le tour desmurailles, j’entendis dans le jardin le son de la guzla :Fatinitza étudiait la chanson que je lui avais donnée, et, pour queje ne pusse pas savoir qu’elle s’occupait de moi, elle était venuel’étudier à un endroit où elle croyait que je ne pouvais pasl’entendre.
Le lendemain, l’heure à laquelle Constantin mevenait chercher se passa sans que je le visse. Je m’informai delui ; il était sorti, dès le matin, pour régler avec le pèrede Christo Panayoti les apprêts du mariage. Je crus que je neverrais pas Fatinitza de la journée, et j’étais déjà au désespoir,lorsque Fortunato entra dans ma chambre. Il venait me chercher à laplace de son père.
Au reste, cette visite était une visite deremerciements. Fatinitza était guérie ; la promenade de laveille lui avait fait grand bien ; elle avait suivi monordonnance jusqu’au bout, et avait visité la grotte, car je trouvaiprès d’elle le volume d’Ugo Foscolo. Je cherchai des yeux labranche de genêt, mais je ne la vis pas. Elle me remercia de lachanson sicilienne. Je lui demandai si elle l’avait étudiée, et,sans lui donner le temps de répondre, Fortunato me dit que, laveille au soir, elle l’avait chantée à lui et à son père. Je lapriai de vouloir bien me la faire entendre, convaincu que j’étaisque, dans sa bouche, elle prendrait un nouveau charme. Elle s’endéfendit un instant avec autant de coquetterie qu’aurait pu lefaire une virtuose de Londres ou de Paris ; mais je lui disque je l’exigeais comme prix de ma consultation, et ellechanta.
Sa voix était un mezzo-soprano très étendu,avec des trilles inattendus d’une hardiesse sauvage, qu’une méthodeplus accomplie aurait peut-être supprimés, mais qui cependantdonnaient à son chant, triste et doux dans le médium, quelque chosede déchirant dans les notes élevées. Au reste, pour chanter, elleavait été forcée de soulever le bas de son voile, de sorte que jepouvais voir ses lèvres, pareilles à des cerises, et ses dentsfines et blanches comme des perles.
Pendant ce temps, une des colombes s’étaitposée sur les genoux de Fatinitza, et l’autre sur son épaule. Cettedernière était la privilégiée, celle-là même que j’avaisapprivoisée la veille. En sa qualité de favorite, elle descendit del’épaule sur la poitrine, de sorte qu’au moment où Fatinitza, ayantfini de chanter, écartait le bras pour reposer la guzla, elleplongea sa tête dans l’ouverture du corset, et en tira, non pas lerameau d’olivier que sa compagne de l’arche apportait en signe depaix, mais la branche de genêt fanée que j’avais en vain cherchéedes yeux dans le livre.
Je fus prêt à jeter un cri. Fatinitza abaissavivement la pointe de son voile ; car une rougeur si vive serépandit sur son visage, que, quoiqu’il fût aux trois quarts voilé,je la vis se répandre sur le bas de ses joues comme le reflet d’uneflamme. Stéphana et Fortutano, qui ne savaient rien de tout cela,ne s’aperçurent ni de l’émotion de Fatinitza, ni de la mienne.Quant à Fatinitza, comme si elle eût voulu me punir d’avoir surprisson secret, elle se leva vivement, et, s’appuyant sur le bras deStéphana, elle me dit adieu. Puis, se repentant de ce mot, si durquand il ne laisse pas l’espérance :
– C’est-à-dire au revoir, ajouta-t-elle ;car je me rappelle que mon père m’a dit que vous veniez, dans huitjours, à la noce de ma sœur.
À ces mots, elle entra dans la chambre deStéphana, et nous sortîmes par la porte opposée, moi etFortunato.
Ces huit jours furent étrangement longs, etcependant pleins de douceur, car ils étaient pleins d’espérance.Tous les matins, j’étais visité par la colombe dénonciatrice, queje chérissais encore davantage depuis le moment où elle avaitencouru la disgrâce apparente de sa maîtresse. Au reste, j’étaisparvenu à faire, autant que cela était possible, un portraitparfaitement ressemblant de Fatinitza au moment, ou, jouant de laguzla, on voyait ses yeux par l’ouverture du voile, et le bas de safigure par le soulèvement de la pointe. Souvent, grâce à ces yeuxet à ce bas de visage, j’avais eu envie de compléter un portrait endevinant les traits qui m’étaient restés cachés ; mais, chaquefois, je m’étais arrêté, comme si inventer autre chose que ce quiétait eût été commettre une profanation. Enfin ces huit jours, quime semblaient ne devoir jamais finir, s’écoulèrent, et le neuvièmejour, qui était celui de la noce, arriva.
Le matin du neuvième jour, toute la maison futréveillée par une bruyante symphonie qui venait de la premièrecour ; je m’habillai à la hâte, et courus sur le balcon. Jevis une bande de musiciens qui précédaient une longue file depaysans, portant sur leurs épaules, les deux premiers, un chevreauet un bélier aux pieds et aux cornes dorés, les autres des agneauxet des brebis qui devaient composer le troupeau de l’épouse. Aprèseux venaient douze domestiques portant sur leurs têtes de grandescorbeilles couvertes, remplies d’étoffes, d’ornements, de bijoux etde paras[52] monnayés. Enfin, le cortège étaitterminé par les hommes et les femmes qui, à compter de ce jour,étaient au service de la mariée.
Les portes leur furent aussitôt ouvertes parConstantin et Fortunato ; ils passèrent de cette première courdans la seconde, et de la seconde dans le pavillon, où ilsdéposèrent devant Stéphana les présents que lui envoyait sonfiancé. Un instant après, lui même arriva avec sa famille. On fitentrer les femmes chez Stéphana ; les hommes restèrentensemble. Une heure après, on vint nous dire que nous pouvionspasser chez la fiancée ; elle nous attendait, assise sur unsofa, dans les salles basses où je n’étais pas encore entré, et quicorrespondaient, avec plus d’élégance, à celles des appartements deConstantin.
Ce temps avait été employé à parer la mariée,et, il faut le dire à l’honneur des futures femmes de chambre deStéphana, elles avaient fait tout ce qu’elles avaient pu pourdérober, sous des ornements étrangers, la beauté de leur maîtresse.La première chose qui me frappa, dans cette singulière toilette,fut une coiffure à trois étages assez semblable aux chapeauxchinois de notre musique militaire, dont les cheveux étaient lefond, et dont du papier doré, des sequins et des fleurs formaientles ornements ; en outre, les joues étaient couvertes de blancet de vermillon, et les mains chargées de bagues, peinteslongitudinalement de raies rouges et bleues.
Au reste, je ne me livrai à cet examenqu’après avoir regardé jusque dans les moindres recoins de lachambre, et plongé ma vue dans tous les groupes de femmes, pour ychercher Fatinitza ; mais, ne la voyant point, je pensaiqu’elle était elle-même à sa toilette, et je m’occupai de celle desa sœur. Je n’étais pas encore revenu de l’impression qu’elle avaitproduite sur moi, lorsque je vis descendre Fatinitza.
Elle n’avait point de masque : contrel’usage, aucun ornement étranger ne cachait un seul trait de saravissante figure, et elle n’avait ni blanc ni rouge. Oh !comme je la remerciai, dans mon cœur, de s’être montrée à moi, pourla première fois, telle que la nature l’avait faite, et de nem’avoir point donné la peine de la chercher elle-même sous laparure bizarre qui défigurait la plupart des femmesprésentes ! Elle jeta sur tout le monde un regard rapide quis’arrêta un instant sur moi, et aucune parole n’aurait pu me diretout ce que me dit ce regard.
Elle tenait de chaque main une poignée de filsd’or de différentes grandeurs, mais dont chacun avait son pareil.Elle présenta ceux de la main droite aux hommes, et ceux de la maingauche aux femmes. Chacun en tira un. Les deux fils pareilsdevaient, pendant tout le temps de la noce, réunir un jeune homme àune jeune fille ; puis, la cérémonie terminée, le cavalierdevait rendre le fil d’or à sa dame. Si celle-ci avait, pendant cecourt intervalle, éprouvé quelque sympathie pour le partenaire quele hasard lui avait donné, elle faisait un nœud qui liait un de cesfils à l’autre, et elle les déposait tous deux devant l’image de laVierge, dans l’espérance que cette source de tout amour lierait auciel ce qui était déjà lié sur la terre, c’est-à-dire ces deuxexistences, dont les deux fils d’or étaient l’emblème.
Quand vint mon tour de tirer au hasard,Fatinitza ne me laissa pas le temps de choisir : elle meprésenta un fil que je me hâtai de prendre ; puis, chacunayant son fil, le mesura, cherchant le fil pareil : il va sansdire que le hasard fut d’accord avec mon amour, et que le mien setrouva de la même longueur que celui de Fatinitza. Alors la plusjeune des compagnes de Stéphana prit un plat d’argent et commençaune quête comme celle qui se fait dans les églises catholiques, etqui est destinée au frais du culte ou aux indigents de la ville.Cette quête est au bénéfice de la mariée, et chacun, depuis le plusriche jusqu’au plus pauvre, y concourt pour quelque chose.
Il va sans dire que je mis, pour mon compte,tout ce que j’avais sur moi. Quand chacun eut présenté sonoffrande, la jeune fille alla déposer le plat d’argent aux pieds deFatinitza. Dans les familles indigentes, cette offrande est souventla seule dot de la fiancée ; dans les familles riches, ellesert à faire un don à la Panagie. Comme cette formalité s’achevait,le papas[53] entra avec trois enfants de chœur, dontcelui du milieu portait un livre, et les deux autres des cierges.C’était un beau vieillard grec, à la figure d’apôtre, au costumeantique splendide, avec une longue barbe blanche où se cachaientses lèvres. Il fit le tour de l’assemblée, recevant des hommages etrendant des bénédictions ; puis il alla prendre la fiancée surle sofa où elle était assise, et la conduisit par la main à sonpère. Arrivée devant lui, elle se mit à genoux, et celui-ci,étendant la main au-dessus de sa tête, lui dit :
– Je te bénis, ma fille ; sois bonneépouse et bonne mère, comme le fut celle à qui tu dois la vie, afinque tu donnes la vie, à ton tour, à des filles qui soient, plustard, ce que tu as été.
Puis, l’ayant relevée, il l’embrassa.
Alors, le papas conduisit Stéphana au milieude la salle, le visage tourné vers l’orient ; Christo vint l’yrejoindre, et se plaça près d’elle ; puis, à la droite deChristo, se mit son frère, et, à gauche de la future,Fatinitza ; les deux enfants aux cierges allumés formèrentaussitôt les extrémités de la ligne. Fortunato présenta enfin, surun plat d’argent, deux anneaux d’or au papas, qui les bénit, fitavec eux le signe de la croix sur la figure de chacun des époux, etdit à haute voix ces paroles, qu’il répéta trois fois :
– Christo Panayoti, serviteur de Dieu, estfiancé à Stéphana, servante de Dieu.
Puis ces autres paroles, qu’il répéta troisfois aussi.
– Stéphana, servante de Dieu, est fiancée àChristo Panayoti, serviteur de Dieu. Au nom du Père, et du Fils, etdu Saint-Esprit.
Alors il mit un anneau au petit doigt dechacun des époux.
La cérémonie des fiançailles était terminée,celle du mariage commença.
Les deux époux se prirent chacun par le petitdoigt de la main droite, Christo regardant l’orient, et Stéphanal’occident ; tous les assistants se mirent à genoux, et lepapas récita les prières, qu’il lut dans le livre, que l’enfant dechœur ouvrit devant lui et soutint sur sa poitrine ; puis ilprit deux couronnes, une de chaque main, et, croisant les bras, illes posa alternativement sur le front des époux, à trois reprisesdifférentes, et disant chaque fois :
– Christo Panayoti, serviteur de Dieu, estcouronné avec Stéphana, servante de Dieu. Au nom du Père, et duFils, et du Saint-Esprit.
Alors il remit les couronnes, l’une au frèrede Christo, l’autre à Fatinitza, qui les soutinrent au dessus de latête des époux pendant tout le reste de la cérémonie ; puis illut à haute voix l’évangile qui commence par ces mots :
« Dans ce temps-là, des noces eurent lieuà Cana, en Galilée… »
Enfin, L’Évangile terminé, il présenta, àtrois reprises, du vin à l’époux et à l’épouse, et, tandis qu’ilsbuvaient, les assistants entonnèrent un cantique qui commençait parces paroles :
« Je boirai le vin du salut, etj’invoquerai le nom du Seigneur… »
Les chants terminés, le papas prit la main del’époux, celui-ci prit la main de sa femme, et tous trois, suivisdu frère de Christo et de Fatinitza, qui tenaient toujours lescouronnes, firent trois fois le tour de la salle tandis que lesassistants chantaient en chœur :
« Isaïe, réjouissez-vous, la Vierge aconçu dans son sein et a enfanté le fils d’Emmanuel, qui est Dieuet homme à la fois, et qui a pour nom Orient. »
À la fin du troisième tour, le prêtre s’arrêtaet, faisant face à la mariée, il termina la cérémonie en prononçantces paroles :
– Et vous, ô épouse ! croissez ainsi queSara, et réjouissez-vous autant que Rébecca.
Il prit alors de nouveau la mariée par lamain, et la conduisit à la place qu’elle occupait sur le sofa aumoment où il était entré. Au bout d’un instant, on vint avertir quetout était prêt pour mener la mariée chez son époux ; etchaque femme, la mariée elle-même, remit son voile.
Un cheval attendait Stéphana à la porte ;elle monta dessus et un enfant monta en croupe derrière elle ;aussitôt les musiciens prirent la tête du cortège ; quelquesjeunes filles pauvres du village, parmi lesquelles je reconnus mapetite Grecque, à la robe de soie, marchèrent après eux endansant ; puis vinrent des espèces de jongleurs quichantaient, avec force grimaces et contorsions, des chansons quifaisaient bruyamment rire les hommes, et qui, sans doute, eussentfait rougir les femmes, si elles n’eussent eu le visage voilé.Derrière les jongleurs suivait la mariée, à cheval et accompagnéede ses amies ; à une petite distance, les hommes venaient tousensemble conduits par Constantin et Fortunato, tout à fait remis desa blessure.
Nous arrivâmes ainsi à la maison du marié,l’une des plus belles de Zéa. La porte était ornée de guirlandes,et, sur le seuil, jonché de fleurs, brûlaient des parfums comme àl’entrée d’une maison antique. C’était à peu près la mêmedisposition que chez Constantin, excepté qu’au lieu des valetsarmés de celui-ci, c’était la troupe plus pacifique des commis deChristo Panayoti qui logeait dans la chambre basse. Noustraversâmes cette espèce de portique ; puis nous entrâmes dansune seconde cour, où nous attendaient tous les pauvres de la ville,qui devaient manger jusqu’à la dernière miette des débris de notrefestin. Alors, nous passâmes dans une seconde salle basse ;au-dessus de laquelle était le gynaeceum, et, enfin, nous entrâmesdans le jardin, où tout était préparé pour le dîner.
La salle du festin était un long berceau debranches d’arbres, formant une tente assez basse, attendu qu’il n’yavait pas de table, mais un grand tapis étendu. Sur ce tapis étaitservi un dîner splendide et tout fait homérique, où figuraient deuxmoutons entiers ; la ligne du milieu, qui était réservée auxviandes était, en outre, flanquée de deux autres lignes chargées depâtisseries. Les femmes s’assirent les premières, les jambescroisées sous elles, à la manière turque, et tenant leurs fils d’orà la main ; les jeunes gens, qui avaient attaché le leur à unbouton de leur veste, le détachèrent à leur tour, pour prouver ledroit qu’ils avaient de prendre leurs places en face de leurspartenaires, et s’assirent dans la même posture, qui n’était passans inconvénient pour moi ; mais tout fut oublié, quand je metrouvai en face de Fatinitza.
Le dîner se passa bruyamment, au milieu d’unemusique assourdissante et de chants profanes et sacrés, entremêlésde la manière la plus naïve et la plus grotesque. Il dura plusieursheures, pendant lesquelles je ne pus guère échanger que quelquesparoles avec Fatinitza, mais où je pus m’enivrer du plaisir de lavoir.
Après le dessert, où les vins de Chypre et deSamos avaient porté la gaieté à leur comble, on se leva et lesdanses commencèrent.
Mon fil d’or me donnait le droit d’être lecavalier de Fatinitza ; mais, hélas ! quoique dansantfort convenablement la gigue, j’ignorais complètement lesfigures des danses grecques. Je fus donc forcé de refuser, disant àFatinitza que je me mettais cependant à sa disposition, et qu’ellepouvait me sacrifier, si tel était son bon plaisir. Mais Fatinitzaeut la magnanimité de refuser mon dévouement ; c’était la plusgrande preuve d’amour qu’elle pût me donner. Une femme qui aime neveut jamais que celui qu’elle aime soit ridicule.
À mon défaut, elle invita Fortunato. Autrepreuve encore de son amour : elle ne voulait pas me rendrejaloux et dansait avec son frère.
Cette danse, au reste, était curieuse par soncaractère d’ancienneté, car c’était la même que les anciensappelaient la grue et qui avait été faite en l’honneur deThésée, vainqueur du Minotaure : les danseurs sont sept jeunesgarçons et sept jeunes filles. Ceux qui conduisent la dansereprésentent Thésée et Ariane ; un mouchoir brodé, queprésente la danseuse à son cavalier, tient lieu du peloton de filqu’Ariane donna à Thésée à l’entrée du labyrinthe, et les figures,qui sont fort compliquées, indiquent les tours et les détours queformait l’inextricable invention de Dédale. Je ne regrettais, detout cela, que le mouchoir donné par Fatinitza à Fortunato, et quifût devenu ma propriété, si je n’avais pas été si ignorant enchorégraphie.
Cette danse fut suivie de plusieursautres ; mais Fatinitza, prétextant la fatigue que lui avaitcausée la première, ne dansa plus et alla s’asseoir près de sasœur, jusqu’au moment où la musique donna le signal de se retirer.Les femmes, alors, s’emparèrent de la mariée, et la conduisirent authalame ; c’était, comme chez les anciens, dans la plus bellechambre de la maison que le lit nuptial était exposé, entre deuxénormes cierges bénits qui devaient brûler toute la nuit. Avant quela mariée y entrât, et tandis qu’elle demeurait sur le seuil avecses jeunes amies, une espèce de sacristain aspergea d’eau bénitetoutes les parties de la salle, afin d’en chasser les mauvaisesprits ; puis, cette cérémonie achevée, et certaine qu’il nepouvait plus y rester que des génies bienfaisants, Stéphana entraavec sa sœur et sa meilleure amie. Un quart d’heure après, les deuxjeunes filles sortirent seules, et, à son tour, le mari fut conduitpar les jeunes gens à une porte dérobée, légèrement fermée endedans, et qu’il fut obligé de forcer pour entrer. Chez ce peuple,à la fois primitif et prodigue d’images, tout est symbole.
La cérémonie était terminée, et nous nousretirâmes, mais cette fois sans suivre d’ordre, et les jeunes gensdonnant le bras aux jeunes filles, qui avaient remis leursvoiles ; mon fil d’or me donnait droit à celui de Fatinitza,et je la sentis enfin se reposer sur moi, quoique avec autant delégèreté qu’un oiseau qui effleure de l’aile le bout d’une branche.Qui pourrait savoir ce que nous dîmes ? pas un mot de notreamour et toutes paroles d’amour. Il y a quelque chose de virginalet de mystérieux dans l’épanchement de deux jeunes cœurs qui aimentpour la première fois. Nous parlâmes du ciel, des étoiles, de lanuit, et, arrivant à la porte de Constantin, chacun de nous savait,moi, que j’étais l’homme le plus heureux ; elle, qu’elle étaitla femme la plus aimée.
Le lendemain, tout cela était évanoui comme unrêve ; car nous n’avions aucune occasion ni aucun moyen denous revoir. Deux ou trois jours se passèrent, où je vécus desouvenirs ; puis, ce temps écoulé, je me trouvai autant dedouleur au fond de l’âme que j’avais eu de joie. Pendant tout unjour encore, je cherchai les moyens d’écrire à Fatinitza, ou plutôtde lui faire parvenir ma lettre. Je n’en trouvai aucun ; jecrus que je deviendrais fou.
Le lendemain matin, la colombe vint voltigersur ma fenêtre. Je bondis de joie, ma messagère était trouvée.J’ouvris la jalousie ; l’oiseau de Vénus entra aussitôt, commes’il eût su ce que j’attendais de lui. J’écrivis sur un carré depapier :
« Je vous aime, et je meurs, si je nevous revois. Ce soir, de huit à neuf heures, je ferai le tour dujardin, et resterai assis à l’angle oriental. Au nom du ciel, uneréponse, un mot, un signe, qui me prouve que vous avez pitié demoi. »
Puis j’attachai le billet sous l’aile del’oiseau, qui reprit son vol vers la fenêtre de sa maîtresse, etdisparut sous la jalousie. Le cœur me bondissait comme à un enfant.Toute la journée, j’éprouvai des frémissements soudains, puis desterreurs inouïes de m’être trompé à tout ce que, de la part deFatinitza, j’avais pris pour des preuves d’amour. Je n’osai pasaller dîner avec Constantin et Fortunato : quelque chose mecriait en moi-même que je faisais un pas vers le mal, et que jetrahissais la sainte hospitalité. Le soir vint. Je sortis une heureavant le moment que j’avais indiqué. Je pris le chemin opposé àcelui qui conduisait au mur du jardin ; puis, après un longdétour, je revins m’asseoir à l’angle oriental.
Neuf heures sonnèrent ; au dernier coupde la cloche, un bouquet tomba à mes pieds. Fatinitza avait devinéque je devais déjà être au rendez-vous. Je me précipitai sur lebouquet. Ce n’était pas une réponse ; mais qu’importe !c’était un message. Tout à coup, je me souvins qu’en Orient lesfleurs parlaient, et qu’un bouquet équivalait parfois à une lettre,et s’appelait alors salam, ce qui veut dire salut. Lebouquet de Fatinitza était composé de primevères et d’œilletsblancs. Il me sembla que les fleurs que j’avais toujours préféréesétaient les œillets blancs et les primevères ; mais,hélas ! je ne savais pas ce qu’elles voulaient dire.
Je les baisai cent fois et les mis sur moncœur. Certes, Fatinitza avait oublié que j’étais d’un pays où lesfleurs n’ont que des noms, des parfums à peine, et pas de langage.Elle avait voulu me répondre ; et voilà que je ne savais pasce qu’elle avait voulu me dire, et qu’à personne, de peur d’êtreindiscret, je n’osais le demander. Je rentrai dans machambre ; je m’y enfermai comme fait un avare qui va compterson trésor ; puis, tirant le bouquet de ma poitrine, je ledénouai, espérant y trouver un billet. Le billet était dans lesfleurs elles-mêmes ; je n’y trouvai rien.
Tout à coup, je songeai à ma petiteGrecque : toute pauvre et à demi folle qu’elle était, elledevait connaître cette langue mystérieuse et parfumée. Lelendemain, je saurais ce que Fatinitza avait voulu me dire. Je mejetai sur mon divan, le bouquet dans ma main, ma main sur mon cœur,et je fis des rêves d’or. Au point du jour, je me réveillai, et jedescendis dans la ville. Les habitants étaient éveillés à peine, etles rues étaient désertes. J’allai dix fois d’un bout à l’autre deces malheureuses rues ; enfin j’aperçus celle que jecherchais. Elle vint à moi en courant et en sautant de joie ;car, chaque fois que je la rencontrais, je lui donnais quelquechose.
Cette fois, je lui donnai un sequin et je luifis signe de me suivre ; puis, lorsque nous fûmes arrivés à unendroit désert, je tirai le bouquet de ma poitrine en lui demandantce que ce bouquet voulait dire. La primevère signifiait espérance,et l’œillet blanc fidélité. Je lui donnai un second sequin, etremontai à la maison tout joyeux, après lui avoir recommandé dem’attendre au même endroit et à la même heure, le lendemainmatin.
Sans doute, Fatinitza n’avait ni encre nipapier, et n’avait point osé en demander, de peur d’inspirer dessoupçons, puisque, au risque de n’être pas comprise, elle m’avaitrépondu avec des fleurs ; mais peu m’importaitmaintenant ; n’avais-je point mon interprète ?
Je me mis aussitôt à écrire, même sans savoirsi ma petite messagère d’amour viendrait chercher son billet. Maisj’avais besoin de répandre mon cœur sur le papier ; ma lettreétait pleine de joie et de plaintes à la fois ; je voulais luidire à elle-même que je l’aimais, eussé je dû mourir après le luiavoir dit.
Je ne transcrirai pas ici la lettre :pour le lecteur, elle semblerait l’œuvre d’un fou ; pourFatinitza, pauvre enfant ! c’était mon âme tout entière,c’était de la séduction plus habile que celle qu’aurait pu faireLovelace ; c’était de l’amour, enfin, allant éveiller l’amour.La colombe tardait à venir chercher son message ; je rouvrisma lettre, je remplis tout le blanc que j’y avais laissé ;j’aurais rempli dix pages. C’étaient des protestations d’amour, desserments d’éternité, des remerciements surtout : nous sommessi reconnaissants, nous autres hommes, tant que nous n’avons rienobtenu !
Je vis l’ombre de l’aile de la colombe :décidément, c’était un facteur en règle ; j’entrouvris majalousie, elle se glissa sur ma fenêtre ; on eût dit qu’ellesavait notre secret et qu’elle craignait de nous trahir. Cettefois, ce n’était point un billet, c’était une longue lettre ;je crus qu’il n’y aurait pas moyen de charger le pauvre oiseau d’unpareil message. Cependant je n’en voulais rien retrancher. Jen’avais pas dit la millième partie de ce que j’avais à dire, et, àchaque instant, je me rappelais mille choses importantes quej’avais oubliées. Enfin, je roulai si bien mon message, qu’il tintsous l’aile ; mais la pauvre petite bête en était visiblementgênée. J’eus alors l’idée d’écrire une seconde lettre pour fairecontre-poids ; c’était une excellente idée, je la mis àl’instant même à exécution. Dès lors la chose alla toute seule, etla colombe prit son vol sans difficulté.
Je n’osais dîner avec Constantin etFortunato : aussitôt que mon cœur cessait de battre un instantcomme celui d’un fou, mon esprit me faisait de cruels reproches. Jedescendis dans la cour, je fis seller Pretly ; je la laissaialler comme d’habitude, et, comme d’habitude, elle me conduisitdans ma grotte favorite.
J’appelai un berger qui faisait paître sontroupeau sur le versant de la colline opposée ; il me venditdu pain et du lait. Je restai toute la journée à rêver dans magrotte ; j’avais besoin de solitude : si j’avais vu deshommes, je leur aurais sauté au cou, en les appelant frères et enleur disant que j’étais heureux. Je revins à la nuittombante ; dans la cour, je rencontrai Fortunato : je luidis que j’avais fait le tour de l’île, et que j’avais vu desmerveilles.
À neuf heures moins quelques minutes, jesortis ; à neuf heures sonnantes, comme la veille, un bouquetfranchissait la muraille, et tombait à mes pieds. Cette fois, lesfleurs étaient changées, preuve que l’on répondait directement àmes lettres, et que, la veille, ce n’était point le hasard quiavait réuni la primevère à l’œillet blanc ; le bouquet secomposait d’acacia, de fumeterre et de lilas : c’était uneréunion de trop douces fleurs et de trop doux parfums pour n’êtrepas une douce réponse.
Je l’emportai dans ma chambre, oh, comme celuide la veille, il passa la nuit sur mon cœur ; puis, dès que lejour parut, je descendis à Zéa : ma petite Grecque étaitfidèle au rendez-vous ; je lui montrai le bouquet :Fatinitza me disait qu’elle éprouvait une émotion d’amour, maispleine d’inquiétude et de crainte. Il était impossible de répondreplus clairement à ma lettre ; quant à moi, j’étais émerveilléde cette langue charmante, et je trouvai le peuple qui l’avaitinventée le plus civilisé des peuples de la terre. Je rentrai, etje lui écrivis :
« Merci à deux genoux, mille fois merci,mon ange adoré, de cette émotion qui est chez moi de lafolie ; mais tes craintes et tes inquiétudes, d’où peuventelles venir ? Crains-tu que je ne t’aime pas comme tu méritesd’être aimée ? Es-tu inquiète sur la durée de mon amour ?Mon amour, c’est ma vie, il bat avec mon sang, il se mêle à toutesmes pensées ; et, quand mon cœur ne battra plus, quand monintelligence sera éteinte, il me semble que mon amour vivraencore ; car mon amour, c’est mon âme, et je n’ai vraiment uneâme que depuis que je t’ai vue.
Cesse de craindre, ma Fatinitza ; cessedonc d’être inquiète, mon ange ; laisse-moi te voir une heure,un instant, une seconde ; et, si, quand j’aurai pu te direavec la bouche, avec les yeux, avec toutes les facultés de monêtre : Je t’aime, ma Fatinitza, je t’aime plus que ma vie,plus que mon âme, plus que mon Dieu ; si, quand je t’aurai ditcela, tu crains encore, eh bien, je renonce à toi, je quitte Céos,et je vais, dans un autre pays, non pas oublier que je t’ai vue,mais mourir de ne plus te voir. »
Deux heures après, Fatinitza avait ma lettre,et, le soir, j’avais sa réponse. C’était une de ces jolies fleursjaunâtres dont j’ai oublié le nom, si communes dans nos prairies etsi chères à nos enfants, qui en font des balles en les nouant avecun fil ; puis une fleur de passion et une renoncule. Fatinitzame répondait que, comme moi, elle était impatiente, mais qu’elleavait le présage d’une grande douleur d’amour.
J’essayai de combattre ce pressentimentétrange, et cela m’était bien facile : les raisons que je luidonnais, elle les avait elle-même au fond de son cœur. Quel présagemalheureux pouvait la menacer sans me menacer moi-même ? Et,dans ce cas, ne valait-il pas mieux souffrir de s’être vus, quesouffrir de ne pas se voir ? Quant à cette difficulté de sevoir, elle était bien facile à surmonter. Constantin et Fortunato,sans soupçons, ne nous épiaient ni l’un ni l’autre ; nouspouvions donc, la nuit venue, nous réunir dans le jardin ; ilne fallait, pour cela, qu’une échelle de corde que je luijetterais, et dont elle assujettirait une des extrémités au piedd’un arbre, tandis que j’arrêterais l’autre à l’angle de quelquerocher. Si elle y consentait, je recevrais un bouquet d’héliotrope.La colombe emporta ce beau projet.
Depuis quelques jours, je m’étais pris, auxyeux de Constantin et de Fortunato, d’un amour d’antiquitéextrême : ils ne furent donc pas étonnés de me voir quitter lamaison aussitôt après le déjeuner ; je fis seller Pretly, jepassai par le village, où j’achetai des cordages, et j’allai mejeter dans ma grotte, où je commençai mon échelle. C’était unmétier de matelot auquel j’étais fort expert : aussi fut-ellefaite au bout de deux heures. Je la roulai autour de moi, sous mafustanelle, et je rentrai à la maison lorsque je pensai que ledîner était fini.
Constantin et Fortunato étaient sortis ;il y avait déjà près de six semaines qu’ils étaient inactifs, etles ailes commençaient à repousser à ces hardis oiseaux demer : ils visitaient la felouque ; peu m’importait à moi,pourvu que je fusse libre et seul. La nuit vint, j’allai attendremon bouquet ; mais, ce soir, il ne vint pas ; jen’entendis rien, malgré le calme de la nuit, qui m’eût permisd’entendre jusqu’au bruit de ses pas de fée, jusqu’à sa respirationde sylphide. Je restai jusqu’à une heure du matin, attendanttoujours, mais inutilement ; j’étais au désespoir.
Je rentrai, accusant Fatinitza de ne pasm’aimer : coquette comme une femme d’Occident, elle avait jouéavec ma passion ; puis, maintenant qu’elle était au comble,s’en effrayait et voulait la repousser en arrière ; mais ilétait trop tard, le feu était devenu un incendie, et il ne pouvaits’éteindre qu’en dévorant. Je passai la nuit à écrire des menaces,des excuses, des protestations d’amour, une lettre folle ; lacolombe vint, comme d’habitude, chercher son message ; elleavait au cou un collier de pâquerettes, symbole de tristessequ’elle m’apportait de la part de Fatinitza. Je déchirai lapremière lettre et j’écrivis celle-ci :
« Oui, vous aussi, vous êtes triste etaffligée, car votre cœur est encore trop jeune et trop pur pour seplaire à voir souffrir ; mais, moi, Fatinitza, ce quej’éprouve, ce n’est point de la tristesse ni de l’affliction, c’estdu désespoir.
Fatinitza, je vous aime, je ne dirai pasautant qu’un homme puisse aimer, car je ne crois pas qu’un hommepuisse aimer autant que je vous aime ; mais je vous dirai quevotre vue est à mon cœur ce que le soleil est aux pauvres fleursqu’autrefois vous me jetiez, et qui, loin du soleil, se fanent etmeurent. Dites moi donc de mourir, Fatinitza ; oh ! monDieu ! c’est chose facile, mais ne me dites pas de ne plusvous voir : c’est ce que Dieu même, dans sa toute-puissance,je crois n’obtiendrait pas de moi, à moins qu’à l’instant même ilne me foudroyât.
Je serai ce soir à l’angle du mur, où j’aivainement attendu hier jusqu’à une heure du matin. Au nom du ciel,Fatinitza, ne me faites pas souffrir aujourd’hui ce que j’aisouffert hier ; car mes forces n’y résisteraient pas, et moncœur se briserait !
Oh ! je verrai bien si vousm’aimez ! »
J’enlevai à la colombe son collier depâquerettes, et je lui attachai sous l’aile son billet. La journéefut éternelle, je ne voulais pas sortir. Je me jetai sur mon divan,je dis que j’étais malade ; je n’eus pas de peine, au reste, àle faire croire à Constantin et à Fortunato, qui vinrent mevoir ; j’avais une fièvre ardente, et ma tête était deflamme.
Ils venaient me chercher pour aller avec eux àAndros, où quelques affaires les appelaient : je ne leurdemandai point quelles étaient ces affaires, mais je comprisfacilement qu’elles étaient toutes politiques. Je ne me trompaispas ; il s’agissait de la réunion d’une vingtaine de membresde la société des hétéristes, à laquelle j’ai ditqu’appartenaient Constantin et Fortunato. À peine furent ilssortis, que je rouvris ma jalousie, et j’y semai du blé et dupain ; au bout d’un quart d’heure, la colombe vint s’y reposerde nouveau. J’écrivis cette seconde lettre :
« Rien à craindre pour ce soir, maFatinitza ; mais, au contraire, une longue nuit passée toutentière à tes pieds : ton père et ton frère partent pourAndros, et n’en reviendront que demain. Ô ma Fatinitza, compte surmon honneur ; moi, je compte sur ton amour. »
Une heure après, j’entendis les cris desmatelots qui s’appelaient sur le rivage ; je courus à unefenêtre donnant sur la mer, et, à travers la jalousie, j’aperçusConstantin et Fortunato qui s’embarquaient sur une petiteyole ; ils avaient avec eux une vingtaine d’hommes sirichement armés, qu’ils avaient l’air de princes visitant leursÉtats, et non de pirates courant furtivement d’une île à l’autre del’Archipel. Je les suivis des yeux tant que je vis leurvoile ; comme le vent était bon, elle diminua rapidement etfinit par disparaître comme une mouette qui s’envole. Je bondis dejoie ; j’étais seul avec Fatinitza.
La nuit vint, j’eusse voulu pouvoir presser letemps ; je sortis avec mon échelle de corde : j’étaispâle et tremblant ; quelqu’un qui m’eût rencontré aurait cruque je venais de commettre un crime. Je ne rencontrai personne, etj’arrivai, sans être vu, à l’angle du mur. Neuf heuressonnèrent ; chaque coup de la cloche semblait battre sur moncœur. Au dernier, un bouquet tomba à mes pieds.
Hélas ! ce n’était point un bouquetd’héliotrope seulement, mais d’iris bleu, d’héliotrope et d’aconit.Fatinitza avait confiance entière en moi, elle s’abandonnait à monhonneur, mais elle avait l’âme pleine de remords ; c’est ceque voulait dire la réunion de ces trois fleurs Je n’y compris riend’abord ; mais l’héliotrope s’y trouvait ; donc, il yavait consentement. Je jetai un bout de mon échelle par-dessus lamuraille, je sentis qu’on lui imprimait un léger mouvement ;au bout d’un instant, je tirai à moi : elle était fixée. Jel’arrêtai de mon côté assez solidement pour qu’elle pût supportermon poids, puis je m’élançai avec l’agilité d’un marin ;arrivé au haut du mur, je ne pris pas le temps de descendre, et,sans calculer la hauteur, sans savoir où je tomberais, je m’élançaidans le jardin et j’allai rouler aux pieds de Fatinitza, au milieud’une plate-bande de ces fleurs, notre odorant alphabetd’amour.
Fatinitza jeta un cri ; mais déjà j’étaisà ses pieds, embrassant ses genoux, serrant ses mains sur mon cœur,appuyant ma tête contre sa poitrine ; enfin j’éclatai ensanglots. La joie était si grande qu’elle s’exprimait comme unedouleur. Fatinitza me regardait avec ce sourire divin de l’âme quivous ouvre le ciel ou de la femme qui vous donne son cœur ; ily avait en elle plus de calme, mais non pas moins de bonheur ;seulement, elle planait comme un cygne au dessus de cette tempêtede mon amour.
Quelle nuit, mon Dieu ! Des fleurs, desparfums, le chant du rossignol, le ciel de la Grèce, et, au milieude tout cela, deux jeunes cœurs aussi purs l’un que l’autre, quiaiment pour la première fois. Oh ! le temps n’existepas : c’est l’éternité qu’il faudrait épuiser, pour trouver lefond d’un pareil bonheur. Les étoiles pâlirent, le jour vint, et,comme Roméo, je ne voulais pas reconnaître l’aurore. Il fallaitnous séparer ; je couvris de baisers les mains de Fatinitza.Nous nous redîmes en une minute tout ce que nous nous étions ditpendant la nuit ; puis, nous nous séparâmes en nous promettantde nous revoir la nuit prochaine.
Je rentrai brisé de mon bonheur, et je mejetai sur mon divan, pour passer, s’il m’était possible, de laréalité au rêve. Jusqu’alors je ne connaissais pas Fatinitza :la chasteté et l’amour réunis dans la même femme, c’est le diamantle plus précieux qui soit sorti des mains de la nature, c’est untype tout moderne et dont la Madone est le symbole. Les anciensavaient Diane et Vénus, la sagesse et la volupté ; mais ilsn’avaient pas inventé une divinité qui réunit en elle la virginitéde l’une et la passion de l’autre. Toute ma journée se passa àécrire : c’était ce que j’avais de mieux à faire ?puisque je ne pouvais voir Fatinitza. De temps en temps, j’allais àla fenêtre et je regardais du coté d’Andros ; beaucoup devoiles de pécheurs glissaient de Tine à Ghiara, pareilles à desoiseaux de mer ; mais aucune n’avait la forme de celle de layole. Constantin et Fortunato étaient retenus par leurs affaires,rien n’annonçait leur retour ; nous pouvions espérer encoreune nuit tranquille.
Oh ! comme je compris, en l’attendant,cette mythologie éloquente des anciens, qui avaient une divinitépour le jour, une divinité pour la nuit, une divinité pour chaqueheure, et qui pensaient que ce n’était pas de trop de tant de dieuxpour écouler les vœux divers et contradictoires des mortels !Enfin le crépuscule s’abaissa, la nuit s’épaissit, les étoiless’allumèrent, et je me trouvai aux pieds de Fatinitza.
La veille, chacun de nous avait parlé desoi ; ce soir là, chacun de nous parla de l’autre. Je luiracontai mes curiosités, mes désirs, mes journées tout entièrespassées à ma fenêtre. Mon histoire était la sienne ; du momentoù elle avait entendu raconter notre combat, comment j’avais blesséFortunato et lutté avec Constantin ; comment le pauvreApostoli, qui à cette heure nous regardait du haut du ciel, m’avaitsauvé au moment où je luttais contre les flots, et comment enfinFortunato, guéri par moi, m’avait ramené, non plus comme unmédecin, mais comme un frère, elle avait été prise d’un ardentdésir de me voir, et, au bout de quelques jours, avait feint, pourque je lui fusse amené, une maladie qu’elle n’éprouvait pas. Elleavoua qu’elle avait compris que j’avais un motif pour lui ordonnerla promenade, ce motif, qui lui avait été expliqué lorsqu’elleavait retrouvé le livre marqué de cette même branche de genêt quela colombe délatrice avait tirée le lendemain du corset. Ellevoulait que je lui parlasse de moi ; mais j’exigeai qu’elle neme parlât que d’elle : ce serait mon tour de lui obéir lelendemain.
Tout ce qu’elle me dit semblait la confessiond’un ange ; c’était bien une enfant de la Grèce, mêlant lesidées religieuses et profanes ; croyant à la puissance de laVierge, mais bien plus encore à la science des devins. Avant dem’avoir vu, elle ne manquait jamais, en se mettant au lit chaquesoir, de déposer, dans une petite bourse de soie, troisfleurs : l’une blanche, l’autre rouge, et la troisièmejaune ; puis, dès que venait le matin, et aussitôt qu’elleouvrait les yeux, son premier soin était de passer ses doigts, auxongles roses, dans la bourse qui avait reposé toute la nuit sous satête, et d’en tirer, au hasard, une des trois fleurs. Ce présagedécidait ordinairement de son humeur pendant toute lajournée ; car, si elle tirait, la fleur blanche, c’était signequ’elle épouserait un mari jeune et beau, et alors elle seraitfolle de joie ; si elle tirait la fleur rouge, c’était signequ’elle serait la femme d’une homme mûr et grave, et alors elledevenait pensive ; si, enfin, elle tirait la fleur jaune,oh ! alors, plus un sourire, plus un chant pour toute lajournée, la pauvre enfant était fiancée à un vieillard.
Il y avait encore le chapitre des rêves, dontl’explication était une grande chose : c’est d’elle que jesais que rêver cimetière est bon signe ; rêver qu’on se baignedans une eau limpide, meilleur présage encore ; mais rêver quel’on perd une dent, ou qu’un serpent vous pique, est une révélationcertaine de mort.
Du reste, il y avait derrière toutes cesfolles idées quelque chose de ferme et d’arrêté, que la pauvreenfant devait au malheur. Ce n’était qu’en frémissant qu’elle serappelait la scène terrible de Constantinople, sa maison embrasée,son aïeul et sa mère égorgés, Fortunato et son père l’arrachant,elle et Stéphana, aux flammes et aux poignards. Ce souvenir passaitquelquefois devant ses yeux comme un nuage, et alors ellepâlissait, et son rire commencé s’effaçait sur ses lèvres et sechangeait en larmes. Quant à son éducation, on a pu le voir, elleétait tout à fait au-dessus de celle des femmes ordinaires, quirarement, en Grèce, savent lire et écrire ; elle, aucontraire, n’eût point été déplacée, comme musicienne, dans unsalon de Londres ou de Paris, et elle parlait l’italien avec autantde facilité que sa langue maternelle.
Cette nuit s’écoula comme l’autre, rapide etdélicieuse : nos âmes étaient si bien en harmonie, que notrepassé divergent avait entièrement disparu. Nous nous connaissionsde toute éternité, et nous nous aimions du moment où nos yeuxs’étaient ouverts au jour.
Je rentrai chez moi plein de reconnaissancepour ces mystères infinis qui reposent dans le sein de Dieu, et quise déroulent, jour par jour et les uns après les autres, comme lesfeuillets d’un livre inconnu. Qui m’eût dit, quand je fuyais deConstantinople, croyant mon avenir perdu et me tournant vers tousles horizons pour chercher le moins sombre, que, par unenchaînement de circonstances si étrange et cependant si naturel,j’arriverais, au bout de deux mois à peine, à me recréer une vie siriche de sensations nouvelles, près desquelles toutes celles quej’avais éprouvées jusqu’alors ne me paraîtraient plus que des rêvesternes et décolorés ? Que serait-il donc arrivé, à la place deces choses, si, leur cause première ayant manqué, j’étais resté àbord du Trident ? et sur quel être privilégiéseraient tombés tous ces événements qui dormaient derrière le voiledont ils étaient couverts ? Qui Fatinitza eût-elle aimé, sielle ne m’eût pas aimé, moi ? Quel est celui qui était appeléà recueillir, à ma place, ces trésors de chasteté et de tendressedont elle m’enivrait ?… Non, les choses étaient ce qu’ellesdevaient être ; rien n’arrive qui se puisse changer ;chaque homme a sa route qu’il doit suivre, et sur les deux reversde laquelle dorment les événements, heureux ou malheureux, quis’éveillent au bruit de ses pas, et le précèdent en chantant commele joueur de flûte du consul Duilius, ou le suivent en hurlantcomme les fantômes de Lénore ; mais j’avais pris la voiebénie, et je goûtais un bonheur qui surpassait tous mes rêves.
Hélas ! j’aurais dû me souvenir dePolycrate de Samos, et, moi aussi, essayer de désarmer la jalousiedu destin, en jetant à la mer quelque précieux anneau !
Vers le milieu de la journée, Constantin etFortunato revinrent d’Andros ; je voulus aller au-devant d’euxjusqu’au lieu du débarquement ; mais je n’en eus pas lecourage. Au reste, si je retardai le moment de me trouver en leurprésence, je ne pus l’éviter ; un instant après que je les eusentendus rentrer dans leur appartement, la porte de ma chambres’ouvrit, et Constantin entra.
Il venait m’annoncer que, dans une quinzaine,il quittait Zéa et reprenait ses courses ; puis, sansm’imposer de conditions, il me demanda si je ne voulais pasprofiter d’une relâche qu’il comptait faire à Scio pour gagnerSmyrne et m’acquitter de la funèbre mission dont Apostoli m’avaitchargé pour sa mère et pour sa sœur.
Il était évident que Constantin ne se souciaitpas que, pendant son absence et celle de Fortunato, je demeurasse àCéos : aussi le peu de paroles qu’il venait de me dire avaientébranlé d’un seul coup tout l’échafaudage de mon bonheur. Je merappelai ce petit nuage noir du golfe de Biscaye qui était devenuune si terrible tempête. Quitter Fatinitza ! il ne m’était pasvenu dans l’idée que je dusse désormais la quitter d’un jour ;et, cependant, rester près d’elle était impossible, sans donner àCostantin et à Fortunato d’étranges soupçons. Il n’y avaitcependant pas deux issues à la position dans laquelle je metrouvais : il fallait suivre Constantin, ou lui toutdéclarer ; quitter Céos, ou y rester avec le titre de fiancéde Fatinitza.
Ainsi je m’étais jeté, les yeux bandés, danscet étrange chemin où l’amour m’avait conduit ; et voilàqu’une main sévère m’arrachait le bandeau et que je me trouvais enface de la terrible réalité. J’écrivis à Fatinitza, toujours par mamessagère ailée, que, son frère et son père revenus, elle ne devaitm’attendre que plus tard. En effet, je restai dans ma chambrejusqu’à ce que j’eusse entendu Constantin s’enfermer dans lasienne ; alors, je sortis sans bruit, je descendis furtivementl’escalier, et je me glissai, comme une ombre, le long des murs.Arrivé à la place accoutumée, je jetai mon échelle. Fatinitzam’attendait, et, comme d’habitude, elle la fixa ; un instantaprès, j’étais avec elle.
J’avais encore le pied sur le dernier échelon,que déjà ma tristesse l’avait frappée.
– Oh ! mon Dieu ! me dit-elle avecinquiétude qu’as-tu donc, mon bien aimé ?
Je souris tristement, et je la pressai contremon cœur.
– Parle donc ! me dit-elle. Tu me faismourir… Parle, parle ; qu’y a-t-il ?
– Il y a, ma Fatinitza chérie, que ton pèrequitte Céos dans quinze jours.
– Oui, je le sais, il me l’a dit aujourd’hui.Oh ! mon Dieu ! je t’aime tant, que je l’avaisoublié !… Mais c’est moi que cela doit rendre triste, et nonpas toi… Que t’importe que mon père reste ou parte ?… Il n’estpas ton père, à toi…
– Non, Fatinitza… mais il m’emmène… Il m’afait entendre que j’aie à me préparer à quitter Céos avec lui… Jene puis rester sans qu’il cherche le motif qui me retient ici… Jene puis partir et t’abandonner.
– Et qui t’empêche de lui tout dire, mon bienaimé ? Mon père te regarde déjà comme son fils. Nous seronsunis… nous serons heureux.
– Écoute, Fatinitza ! repris-je après unmoment de silence pendant lequel elle m’avait regardé avec uneexpression d’inquiétude indéfinissable, écoute, et ne te hâte pointde juger mal ce que j’ai à te dire.
– Parle.
– Si ta mère vivait encore, et si tu étaiséloignée d’elle et de ton père, te marierais-tu sans leurconsentement ?
– Oh ! non ; jamais.
– Eh bien, moi, Fatinitza, je suis loin d’unpère et d’une mère chéris ; ils ne me doivent déjà que trop dedouleurs, puisque, à cette heure, ils savent que j’ai brisé toutel’espérance qu’ils avaient mise en moi ; puisque, à cetteheure, sans doute, un arrêt me condamne à mort et me ferme à toutjamais les portes de mon pays.
– Mais comment te condamne-t-on à mort ?Pour avoir répondu à une insulte par un défi ? N’étais-tu pascondamné à la honte, si tu avais agi autrement ?
– Et pourtant telles sont nos lois, Fatinitza.Si je remets le pied en Angleterre, ma mort est certaine.
– Oh ! n’y rentre jamais ! s’écriaFatinitza en me jetant les bras au cou. Qu’as-tu besoin de ceméchant pays ? N’as tu pas le monde tout entier, et, dans lemonde, cette pauvre île, qui ne vaut pas ton Angleterre, je le saisbien, mais où tu es tant aimé, qu’en aucun pays tu ne trouveras unpareil amour ?
– Dieu m’est témoin, ma Fatinitza, lui dis-jeen prenant sa tête entre mes deux mains et en la regardant avectoute mon âme, que ce n’est point mon pays que je regrette. Monpays, c’est le coin de terre où tu vis et où tu me dis que tum’aimes. Un rocher au milieu de l’Océan et ton amour… je nedemanderais pas autre chose… si mon père et ma mèrem’écrivaient : « Soyez bénis, toi et tafiancée ! »
– Eh bien, ne peux-tu donc leur écrire ?Dis à mon père ce que tu m’as dit, et il attendra patiemment labénédiction que tu demandes.
– Et voilà justement ce que je ne veux pas luidire, Fatinitza. Écoute-moi (je passai mon bras autour d’elle, etje l’appuyai contre mon cœur). Comme tu le disais tout à l’heure,non seulement mon pays à des lois étranges, mais encore despréjugés terribles. Je suis le dernier d’une noble et vieillefamille…
Fatinitza fit un mouvement, se dégagea de monbras, et me regarda avec fierté.
– Pas plus noble et pas plus vieille que lanôtre, John. Ne sais-tu donc pas le second nom de mon père, etn’as-tu pas vu que ses serviteurs lui parlent comme ils parleraientà un prince ? Comptes-tu pour rien de descendre des Spartiateset de s’appeler Sophianos ? Va dans la cathédrale deMonobasia, et tu trouveras nos titres de noblesse au bas de lacapitulation de cette ville, qui, commandée par un de nos ancêtresrésista trois années à tes compatriotes de l’Occident. Si ce n’estque cela qui t’arrête, écris à ta mère que tu lui as trouvé unefille d’une famille aussi noble que pas une de celles qui onttraversé le détroit de Guillaume le Conquérant.
– Oui, je sais cela, Fatinitza, luirépondis-je avec une anxiété profonde, car elle ne pouvaitcomprendre nos scrupules et je comprenais sa fierté ; mais lescirconstances, les événements, le despotisme, ont fait de tonpère…
– Un pirate, n’est-ce pas ? comme ils ontfait de Mavrocordato et de Botzaris des klephtes. Un jour viendra,John, où ces pirates et ces klephtes feront rougir le monde de leuravoir donné de pareils noms. Mais, en attendant, tu as raison, lafille d’un pirate ou d’un klepthe doit être humble et savoir toutentendre… Parle.
– Ô ma Fatinitza chérie ! si ma mèrepouvait te voir un jour, une heure, un instant ! oh !oui, je serais tranquille, et je ne douterais pas ! Si jepouvais moi-même me jeter à ses pieds, lui dire que ma vie dépendde toi, que je ne puis vivre sans toi, que ton amour est tout pourmoi… oui, oui, encore, je serais encore sûr d’elle. Mais rien detout cela, Fatinitza ; il faut que je lui écrive, qu’un froidpapier lui porte froidement ma prière. Elle ne pourra pas devinerque chaque mot en est écrit avec le sang de mon cœur, et peut-êtrequ’elle me refusera.
– Et, si elle le refuse, que feras-tu ?demanda froidement Fatinitza.
– J’irai lui demander moi-même cettebénédiction, sans laquelle je ne pourrais pas vivre ; j’irai,au risque de ma vie, car ma vie n’est rien auprès de mon amour.J’irai moi-même, entends-tu, Fatinitza et cela aussi vrai que tu esun ange de vertu.
– Et si elle te refuse ?
– Alors, Fatinitza, je reviendrai, et ce seraton tour de faire pour moi un grand sacrifice ; ce sera tontour, à toi, de quitter ta famille, comme j’aurai quitté la mienne.Puis nous irons dans quelque coin du monde vivre inconnus, moi pourtoi, toi pour moi… et nous aurons pour famille ces étoiles qui nousregardent, et qui s’éteindront, les unes après les autres, jusqu’àla dernière, avant que je cesse de t’aimer.
– Et tu feras cela ?
– Sur mon honneur, sur mon amour, sur tavie ! À compter de cette heure, Fatinitza, tu es mafiancée.
– Et moi, je suis ton épouse !s’écria-t-elle en se jetant dans mes bras et en appuyant ses lèvressur les miennes.
Ce qu’avait dit Fatinitza n’était point unvain mot ; Fatinitza était mon épouse. Depuis ce jour jusqu’àcelui de mon départ, chaque nuit nous réunit et fut une nuit debonheur ; son âme d’ange n’avait gardé aucun doute, et elle neconsidérait plus notre absence que comme une crise qui devait nousréunir. Certes, j’étais digne de cette confiance, et elle avaitraison de me juger ainsi.
Cependant, au milieu de cette confiancemutuelle, quoique rassurés par cette conviction instinctive, ilnous passait quelquefois par le cœur des craintes étranges etindéfinissables. Notre volonté était réelle et aussi puissante quepuisse l’être la volonté humaine ; mais, entre deux personnesqui se quittent, se place aussitôt une divinité terrible, qui n’estplus la Providence, mais le hasard. Moi-même, j’étais en proie àcette inquiétude, et elle ôtait à mes paroles cet accent decertitude qui leur eût été si nécessaire pour rassurerFatinitza.
Nous arrêtâmes ce que j’aurais à faire. Jedevais d’abord aller à Smyrne, où m’appelait une doublecause : la première était de m’acquitter, auprès de la mère etde la sœur d’Apostoli, de la mission sainte que ce malheureux jeunehomme m’avait confiée en mourant ; la seconde était dem’informer si quelque lettre d’Angleterre ne m’y attendait point.Arrivé dans cette ville, centre des communications de l’Orient etde l’Occident, je devais écrire et attendre la réponse ; puis,comme je ne pouvais suivre Constantin et Fortunato dans leurcourse, qui devait durer deux ou trois mois, c’est-à-dire plus quele temps nécessaire au retour d’une lettre de ma mère, j’ydemeurerais jusqu’à ce qu’ils m’y reprissent, et je viendrais aveceux à Céos. Au reste, je devais tout leur laisser ignorer, afin dene les point indisposer en cas de refus. Si je revenais sans eux,je devais m’adresser à Stéphana, à qui sa sœur avait tout dit.
Toutes ces choses étaient bien simples et bienfaciles à accomplir ; nous étions sûrs chacun l’un de l’autrecomme de nous-mêmes, et cependant de tristes pressentiments noustourmentaient. La dernière nuit que je passai avec Fatinitza futtoute de larmes ; ni mes promesses, ni mes serments, ni mescaresses, ne purent la rassurer. Je la quittai mourante et rentraichez moi comme un fou. Je lui écrivis une dernière lettre, danslaquelle je réunissais en promesses et en serments tout ce quipouvait la rassurer, et je confiai ce message à notre colombechérie, qu’au point du jour j’avais retrouvée sur ma fenêtre, commesi elle eût su mon départ, et qu’à son tour elle eût voulu prendrecongé de moi.
À huit heures, Constantin et Fortunatotraversèrent la cour ; ils allaient dire adieu à Fatinitza.Ils ne m’avaient point offert de les y suivre, et je n’avais pointosé le leur demander ; d’ailleurs, j’aimais mieux ne pasrevoir Fatinitza, que la revoir en indifférent. Ils restèrent uneheure, à peu près, avec elle ; puis ils vinrent me prendre.Tandis qu’ils montaient l’escalier, je lâchai ma messagère, quivola aussitôt vers la fenêtre de sa maîtresse. Ainsi, les derniersadieux que recevait Fatinitza étaient les miens. Personne nepasserait plus entre nos souvenirs.
Il me fallut toute la force de mon caractèrepour ne pas me trahir ; eux, au reste, étaient si préoccupésde leur propre douleur, qu’ils ne faisaient pas attention à lamienne. Jamais ils n’avaient vu Fatinitza si triste et sidésespérée, et tous deux l’aimaient trop pour ne point partagercette douleur et ce désespoir, qu’ils croyaient causes par lesdangers qu’ils allaient courir.
Il me fallut enfin quitter cette chambre, où,depuis deux mois, j’avais éprouvé tant et de si douces émotions.Mais, au moment où nous allions sortir, je feignis de me rappelerque j’avais oublié quelque chose, et je remontai pour la revoir unefois encore. Je baisai chaque objet comme un enfant, et jem’agenouillai au milieu de la chambre, en priant Dieu de m’yramener. Il n’y avait pas moyen d’y demeurer plus longtemps sansexciter des soupçons ; je me hâtai donc de redescendre.Constantin et Fortunato m’attendaient à la porte extérieure,parlant vivement en langue romaïque. Je les joignis en donnant,autant que je pus, à mes traits un caractère d’indifférencenaturel. En effet, à leurs yeux, qu’avais-je à regretter àCéos ?
Stéphana nous attendait, avec son mari, sur leport ; en qualité de femme mariée, elle avait le visagedécouvert. Ses grands yeux noirs se fixèrent sur les miens, commepour lire au fond de mon âme, et, au moment où je mettais le piedsur la planche qui conduisait à la barque, elle s’approcha de moi,et me dit :
– Rappelez-vous votre serment !
Je tournai alors la vue vers la maison oùétait Fatinitza, comme pour faire le passé garant de l’avenir, et,à travers la jalousie de Fatinitza, je vis passer la main et lemouchoir qui avaient salué notre arrivée, et qui, maintenant,saluaient notre départ.
Nous gagnâmes la felouque, qui nous attendaità l’entrée du port ; et, pendant tout le temps du trajet, aurisque d’attirer l’attention de Constantin et de Fortunato, jedemeurai les yeux fixés sur cette main et sur ce mouchoir. De tempsen temps, des larmes, plus puissantes que ma volonté, voilaient monregard, et passaient, comme un nuage, entre moi et Fatinitza. Alorsje me retournais pour les cacher ; puis aussitôt je revenais àcette main chérie et à ce mouchoir éloquent qui me disaient adieu.Le vent nous était contraire pour sortir du port, et je bénis cetaccident, qui m’éloignait plus lentement de Fatinitza. Cependant,grâce à nos rameurs, la felouque gagna le large ; alors elleput se servir de ses voiles, et nous doublâmes le promontoire, quinous eut bientôt caché la ville de Zéa et la maison deConstantin.
Alors je tombai dans une atonieprofonde ; il me semblait que je n’étais retenu à la vie quepar ce dernier signe d’adieu, et qu’une fois ce signe disparu, rienn’existait plus dans ce monde. Je prétextai une indisposition quela chaleur rendait possible, et, me retirant dans ma cabine, je mejetai sur mon hamac, et je pus pleurer librement. Le lendemain,nous tombâmes dans un calme ; on eût dit que Dieu nousséparait à regret. Toute la journée, je pus voir Céos, et, le joursuivant, j’apercevais encore, comme un nuage bleuâtre, la montagnede Saint-Élie. Enfin, nous entrâmes dans le canal qui s’étend entrela pointe de l’ancienne Eubée et l’île d’Andros, et, ayant inclinéà droite, nous perdîmes de vue ce dernier vestige.
Nous mîmes huit jours à atteindre à la hauteurde Scyros, ce poétique berceau d’Achille. Là, le vent nous futrendu, mais contraire ou variable ; de sorte que nous mîmessept autres jours à gagner Scio. Enfin, dans la soirée dudix-septième jour après notre départ, nous jetâmes l’ancre en vuede Smyrne ; car, quelque sympathie que Constantin fût certainde trouver chez ses compatriotes, il n’osait point cependant sehasarder dans un port aussi fréquenté et aussi puissant que celuidevant lequel nous étions.
Avant de me quitter, Constantin et Fortunatome firent toutes les offres de services qui étaient en leurpouvoir, mais je n’avais besoin de rien : il me restait encoresept ou huit mille francs, à peu près, tant en or qu’en lettres dechange. Je leur fis promettre seulement de repasser par Smyrne,afin de m’y prendre, si je m’y trouvais encore. J’éprouvai unsoulagement étrange en quittant ces deux hommes. Devant eux,j’étais contraint et humilié ; loin d’eux, ils nem’apparaissaient plus que sous leur point de vue poétique, etpareils à ces exilés de l’ancienne Troie qui s’en allaientcherchant une patrie les armes à la main.
Nous fîmes le signal convenu pour indiquerqu’il y avait à bord quelqu’un qui désirait descendre. Aussitôt unebarque se détacha du rivage, et vint me chercher. En me rendant àterre, je m’informai de la demeure de la mère d’Apostoli. Ellehabitait, depuis trois semaines, une petite campagne à unedemi-lieue de Smyrne. Un des matelots de la barque se chargea dem’y conduire.
Je trouvai, en arrivant, les domestiques vêtusde deuil. La nouvelle de la mort de leur jeune maître s’étaitrépandue par les passagers de la Belle-Levantine, quidevaient à cette mort leur liberté. Alors la mère et la sœurd’Apostoli avaient cédé leur maison de commerce, qu’elles netenaient que pour augmenter la fortune de leur fils et de leurfrère, et, riches de cette vente, elles s’étaient retirées à lacampagne pour mener leur deuil.
Aussitôt que mon nom eut été prononcé, lesportes s’ouvrirent ; la mère d’Apostoli avait su l’amitié quim’unissait à son fils, et les soins que je lui avais donnés. Ellem’attendait au fond d’un appartement tout tendu de noir ; elleétait debout ; des larmes silencieuses coulaient sur sesjoues ; ses bras étaient pendants et ouverts comme ceux de laMère de douleurs. Je me mis à genoux devant cette grandetristesse ; mais elle, me relevant, me serra dans ses bras, etme dit :
– Parlez-moi de mon fils.
En ce moment, la sœur d’Apostoli entra. Samère lui fit signe d’ôter son voile ; car je n’étais pas unétranger pour elle. Elle obéit, et je vis une belle jeune fille deseize à dix-sept ans, que j’eusse trouvée charmante, si l’image quej’avais au fond du cœur n’avait point complètement effacé celle quej’avais devant les yeux. Je remis à chacune le legs funéraire quilui était destiné : à la mère les cheveux, à la sœur l’anneau,à toutes deux la lettre ; puis il me fallut entrer dans tousles détails de la maladie et de la mort du pauvre enfant. Je savaisque le seul adoucissement des profondes douleurs est dans leslarmes ; je n’oubliai rien de ce qui pouvait leur montrerl’ange qu’elles avaient perdu dans son passage de la terre au ciel.Elles pleurèrent, mais sans convulsions et sans désespoir, commedes chrétiennes doivent pleurer.
Je restai toute la journée avec elles ;pour elles, je m’étais oublié moi-même ; puis, le soir, jerevins à la ville, et j’allai chez le consul. Il avait su tout cequi s’était passé par les officiers du Trident, qui avaitrelâché à Smyrne quelques jours après ma fuite de Constantinople,le capitaine Stanbow ayant reçu, le lendemain même de mon duel avecM. Burke, des dépêches qui le rappelaient immédiatement enAngleterre. Au reste, ainsi que je l’avais pensé, tous meplaignaient, et le capitaine lui-même se proposait, de retour àLondres, de présenter aux lords de l’amirauté, l’affaire sous sonvéritable jour. Le consul me remit une lettre de mon père et de mamère, qui m’envoyaient, pour le cas où je manquerais d’argent, unelettre de change de cinq cents livres sterling. La lettre était endate de trois mois, et, par conséquent, écrite avant que lanouvelle de la mort de M. Burke eut pu parvenir à Londres.
Je demeurai huit jours à Smyrne, attendanttoujours une occasion pour écrire à ma mère. Je passais presquetout mon temps chez la mère d’Apostoli, qui m’aimait comme sonenfant, et à qui je parlais de ma mère. Le neuvième jour, enrentrant à l’hôtel, j’appris qu’un sloop anglais était entré dansle port, venant de Londres en vingt-trois jours ; deux heuresaprès, le consul m’envoya une lettre. J’avoue qu’en la recevant jefrissonnai de tout mon corps : ma pauvre mère devait savoirmaintenant ce qui m’était arrivé, et je tremblais que cette lettrene fût l’expression de son désespoir. J’interrogeai l’adresse, pourtâcher de connaître dans l’écriture quelque signe qui pût merassurer ; l’écriture était l’écriture habituelle de ma mère,et n’indiquait aucune altération.
Enfin, je l’ouvris, et, aux premiers mots, majoie fut grande ; car elle contenait une nouvelle inespérée.En arrivant à Gibraltar, M. Stanbow, indigné de la conduite de M.Burke envers le pauvre David, avait écrit aux lords de l’amirautépour solliciter le changement de son premier lieutenant, s’appuyantsur l’inimitié qui s’était élevée entre lui et les officiers del’équipage. Le caractère du capitaine était si bien connu, que, desa part, une pareille demande acquérait un poids plus grandqu’aucun autre n’eût pu lui donner. Aussi, les lords de l’amirautés’étaient – ils empressés de nommer M. Burke premier lieutenant duvaisseau le Neptune, en armement à Plymouth, et destiné àaccompagner et à protéger un convoi dans l’Inde. Il en résultaitque la nouvelle nomination de M. Burke avait été signée à Londreshuit jours avant mon duel avec lui à Constantinople. Je n’avaisdonc pas tué mon supérieur, mais un simple officier de la marineanglaise ; c’était fort différent. Le tribunal maritime nem’en avait pas moins condamné à la déportation, mais visiblement àcause de mon absence ; mon père ne faisait aucun doute que, sij’eusse été présent, j’eusse été acquitté ; aussi mepressait-il de venir purger ma contumace. Quant à ma mère, ellem’écrivait qu’elle mourrait d’inquiétude, si je ne venais moi-même,aussitôt sa lettre reçue, pour la rassurer.
Rien ne pouvait mieux entrer dans mes projetsque ce retour. Toute lettre devenait inutile, et je plaiderais bienmieux près d’elle ma cause et celle de Fatinitza de vive voixqu’avec la plume. Je courus donc au port ; un bâtiment decommerce était en partance pour Portsmouth ; j’allais levisiter, je le reconnus bon marcheur, et j’y retins ma place. Unbâtiment de guerre, en me ramenant, se fût compromis en ne metraitant pas en prisonnier, et je voulais me mettre librement à ladisposition des lords de l’amirauté, après avoir toutefois revu mapauvre mère. Je courus faire part à la mère d’Apostoli de cettebonne nouvelle que je venais de recevoir, et, pour la premièrefois, je vis un rayon de joie passer devant ses yeux et un sourireeffleurer ses lèvres. Peut-être n’en fut-il pas ainsi de sa fille.Pauvre enfant, je ne sais ce qu’Apostoli lui disait dans sa lettre,ni quels rêves il laissait apercevoir ; mais je crois qu’elleavait compté que je ferais un plus long séjour à Smyrne.
Je partis de cette ville douze jours après monarrivée, et près d’un mois déjà après avoir quitté Fatinitza. Nosadieux furent une nouvelle douleur pour la mère d’Apostoli ;il lui semblait qu’en me perdant, après avoir perdu le corps, elleperdait l’âme de son fils. Je lui assurai que mon projet était derevenir bientôt en Orient, mais sans lui dire quelle cause meramènerait. Comme je l’avais jugé, la Betzy était bonnevoilière ; le surlendemain de notre départ de Smyrne, nousétions en vue de Nicaria : je distinguai de loin le tumulusqui marquait la tombe d’Apostoli ! Presque chaque île del’Archipel gardait un de mes souvenirs !
Cinq jours après, nous avions connaissance deMalte. Nous passâmes devant l’île guerrière sans nous arrêter. Lecapitaine de la Betzy semblait posséder la même impatienceque moi, et le vent était à nos ordres. Après huit autres jours,nous avions franchi le détroit de Gibraltar, et, vingt-neuf joursen tout après notre départ de Smyrne, nous jetions l’ancre dans larade de Portsmouth. Mon impatience était telle, que je ne vouluspas m’en rapporter aux voitures publiques, si justement vantée quesoit leur rapidité. Il y avait à peu près quatre-vingt-dix lieuesde Portsmouth à Williams-house ; je pouvais, à franc étrier,les faire en vingt ou vingt-deux heures : je m’arrêtai à ceparti.
Les postillons durent me prendre pour un fouqui avait fait un pari. J’étais parti de Portsmouth vers les troisheures de l’après-midi, je courus toute la nuit, et, au jour, je metrouvai à Northampton. Vers les dix heures, je franchissais lesfrontières du comté de Leicester ; à midi, je traversaisDerby, à la plus grande course de mon cheval ; enfin j’aperçusWilliams-house, l’allée de peupliers qui conduisait au château, laporte ouverte, le chien enchaîné dans sa niche au fond de la cour,Patrick étrillant ses chevaux, enfin Tom descendant les escaliersdu perron. J’arrivai à la dernière marche en même temps que lui, etje me jetai à bas de mon cheval en criant :
– Ma mère ! où est ma mère ?
Elle entendit ce cri, ma pauvre mère chérie,et elle accourut du fond du jardin ; je la vis venir enchancelant ; je ne fis qu’un bond vers elle, et je la retinsdans mes bras au moment où elle allait tomber ; et, pendantque mon père venait aussi vite qu’il le pouvait avec sa jambe debois, je lui tendis la main, tout en soutenant et en embrassant mamère, tandis que Tom, dans l’excès de sa joie, jetait sa casquetteen l’air, se croisait les bras en me regardant, et repassait toutle vocabulaire de ses plus joyeux jurons. Enfin mon père nousjoignit, et nous ne formâmes plus, pendant un instant, qu’un groupeinsensé, délirant et pleurant à qui mieux mieux !
Bientôt ce groupe s’augmenta de tous lescommensaux de la maison, tant le bruit de mon arrivée se répanditrapidement. C’étaient mistress Denison, dont le patois irlandaism’avait si bien servi dans mon expédition à l’auberge de laVerte Érin ; c’était M. Saunders, le digneintendant, qui parut au bout de l’allée conduisant à sa petitemaison ; ce fut enfin, à l’heure du dîner, le bon docteur,dont j’avais, si heureusement pour moi, retenu les leçons, et quine se douta point, en m’embrassant, qu’il donnait l’accolade à unconfrère ; ce fut enfin, le soir, M. Robinson, le vénérablepasteur, qui avait conservé sa vieille faiblesse pour le whist, etqui, à son heure accoutumée, vint faire sa partie, pour laquelle ilne pensait pas trouver au château un nouveau partenaire. Cependantje visitai, avec ma mère, toute la maison : ma volière,religieusement entretenue et peuplée de ses hôtesvolontaires ; la grotte du capitaine, qui est demeurée sapromenade favorite ; enfin, le lac, mon beau lac, qu’autrefoisje trouvais grand comme une mer, et qui, alors, me paraissait àpeine un étang. Tout cela était au même lieu, tout cela était dansla même disposition. Je m’informai de la vie que menaient mon pèreet ma mère, elle était la même ; alors je comparai tout ce quim’était arrivé depuis un an à cette existence douce et uniforme, etil me sembla que je revenais d’un long délire, pendant lequelj’avais eu des visions terribles et des apparitions charmantes.Ainsi dut être le Dante, lorsque après avoir parcouru, avecVirgile, l’enfer et le purgatoire, Béatrix l’eut ramené du paradissur la terre.
Ma pauvre mère, au reste, était aussi étonnéeet aussi émue que moi : elle ne pouvait se figurer que c’étaitson enfant bien-aimé, qu’elle avait cru ne revoir jamais, qui étaitlà devant elle ; elle me pressait dans ses bras, elle meserrait contre son cœur, pour s’assurer que j’étais bien un corpset non une ombre ; alors elle éclatait de rire sans raison,elle essuyait des larmes qui coulaient sans cause ; puis elles’arrêtait tout à coup, me regardait en face, me trouvait grandi,et disait que j’étais devenu un homme. En effet, j’allais avoirdix-huit ans, et j’avais bien vieilli pendant cette dernièreannée.
Nous entrâmes au salon, et il me fallut alorsconter mon voyage et mes exploits. Seulement, je terminai mon récità la mort de M. Burke, et, je me contentai de dire qu’après cettemort je m’étais sauvé dans l’Archipel et que j’y étais restéjusqu’au jour où la lettre de ma mère m’avait appris que j’enpouvais revenir. Mon père décida que nous partirions, le lendemain,pour Londres ; quoique le jugement, qui pesait sur moi ne fûtpoint infamant, ce n’en était pas moins un jugement, et mon père,avec son strict honneur, voulait que j’en fusse lavé le plus tôtpossible. Ma mère nous accompagna. Il y avait si longtemps qu’ellene m’avait vu, qu’elle ne voulut point me quitter ;d’ailleurs, sa santé, qui était excellente, n’avait point àcraindre les fatigues de la route ; une excellente chaise deposte devait les lui adoucir. Quant à l’issue du procès, aucun denous ne la regardait comme douteuse.
Notre première visite, à Londres, fut pourl’amirauté. Je déclarai que je venais, de moi-même et de mon pleingré, me livrer à la justice ; je demandai qu’on voulût bienm’indiquer la prison où je devais me rendre, ou la caution que jedevais fournir. On consentit à la caution ; mais, comme leTrident était, dans ce moment, en croisière dans laManche, il fallait, pour revoir l’ancienne instruction et enétablir une nouvelle, attendre son retour, qui devait avoir lieudans un mois au plus tôt, et six semaines au plus tard. Ce retardme contrariait horriblement ; mais il n’y avait pas moyen d’yéchapper. Nous passâmes tout ce temps à Londres. Je ne connaissaispas cette grande Babylone ; mais, si curieuse qu’elle fût,elle ne pouvait chasser de mon cœur l’inquiétude incessante etprofonde qui le dévorait. Il y avait déjà plus de quatre mois quej’avais quitté Céos : or, toutes les douleurs du départ sontpour celui qui reste. Que devait faire, que devait penserFatinitza, la seule de toutes mes visions d’Orient qui me fûtrestée vivante dans l’âme et présente devant les yeux ?
Enfin, on apprit que le Trident étaitentré dans la rade de Portsmouth, et, comme le vaisseau amiral setrouvait dans le même port, il fut décidé que ce serait là que larévision du procès aurait lieu. Nous quittâmes aussitôtLondres ; chaque jour qui s’écoulait m’était si précieux, queje n’en voulais pas perdre une seconde.
Quelle que fût mon impatience, les apprêts duprocès durèrent près d’un mois encore ; enfin, quoique bienlentement le jour arriva. Mon père voulut m’accompagner et revêtitson grand costume de vice amiral. Quant à moi, je repris monuniforme de midshipman, que j’avais abandonné depuis le jour de lamort de M. Burke. À sept heures du matin, le vaisseau amiral tiraun coup de canon, et annonça, par un signal, l’ouverture de la courmartiale pour neuf heures. Nous nous y rendîmes à l’heure dite. Enarrivant, je fus mis immédiatement sous la garde du prévôtmartial ; puis les capitaines qui devaient composer la courarrivèrent les uns après les autres, et furent reçus par undétachement de soldats de marine, qui leur présentèrent lesarmes.
À neuf heures et demie, la cour étaitassemblée, et mon nom fut appelé. J’entrai alors dans la chambre duconseil. Au haut bout d’une longue table était assis l’amiral commeprésident, ayant à sa droite le capitaine accusateur. Six autrescapitaines étaient assis et rangés par ordre d’ancienneté, trois dechaque côté de la table. Enfin, au bout opposé à l’amiral, était lejuge-avocat, et moi à sa gauche, où je me tenais debout etdécouvert, comme accusé. L’ancienne procédure fut mise à néant, etune seconde établie sur nouveaux frais et nouvelles preuves.J’étais accusé d’avoir assassiné un officier de la marine anglaise,sans provocation de sa part, dans le cimetière de Galata. Le toutétait donc de prouver que M. Burke avait succombé dans un duel, etnon par un assassinat. La question d’insubordination était, commeon le voit, entièrement écartée.
J’écoutai toute l’accusation en silence etavec respect ; lorsqu’elle fut achevée, ayant demandé laparole à mon tour, je racontai simplement et avec calme comment lachose s’était passée demandant, pour ma seule défense, que lesofficiers et l’équipage du Trident fussent entendus, nedésignant personne, mais m’en rapportant aux juges eux-mêmes duchoix des témoins auxquels ils accorderaient l’honneur de déposerdevant eux. On décida que l’on entendrait le capitaine Stanbow, lelieutenant en second Trotter, le midshipman James Perry et lecontre-maître Thomson.
Quatre matelots devaient être entendus à leurtour et compléter la série de témoins à décharge. Quant aux témoinsà charge, il n’y en avait pas. Il est inutile de dire que lesdépositions furent unanimes. Non seulement tous les torts furentrejetés sur M. Burke, mais encore chaque officier, en terminant sadéposition, déclara qu’à ma place, et insulté comme je l’avais été,il eût tiré de cette insulte la même vengeance. Les quatrematelots, parmi lesquels en première ligne figurait Bob, déposèrentdans le même sens. L’un d’eux même, qui était de service auprès deM. Burke, déclara ce que j’ignorais, c’est-à-dire avoir vu, àtravers la porte entrouverte, le premier lieutenant faire le gestesur lequel j’avais motivé ma vengeance.
Les témoins entendus, la cour fit retirer toutle monde pour délibérer. Les témoins s’éloignèrent d’un côté et moide l’autre. Après un quart d’heure, on me fit rentrer, ainsi queles témoins et l’auditoire. Tous les membres de la cour étaientdebout, le chapeau sur la tête. Il y eut un moment de silence graveet solennel, pendant lequel, je l’avoue, malgré la bienveillancemarquée des juges, je ne fus pas sans inquiétude. Puis, leprésident posa la main sur son cœur, et dit à haute voix :
– Sur mon âme et conscience, devant Dieu etdevant les hommes, non, l’accusé n’est point coupabled’assassinat.
Un grand cri de joie retentit dans toutl’auditoire, et à l’instant même, malgré la solennité du lieu et laprésence des juges, mon père, qui ne m’avait pas quitté un instant,me prit dans ses bras et me pressa sur son cœur. En même temps, M.Stanbow leur donnant l’exemple, tous les officiers duTrident s’élancèrent vers moi, et je me trouvai au milieude mes anciens compagnons, qui, ne m’ayant pas vu depuis près d’unan, me témoignaient leur joie par des accolades, des serrements demain et des félicitations sans fin. À peine eus-je le temps desaluer et de remercier les juges, que je me trouvai emporté commeen triomphe sur le pont du bâtiment. Le canot du Tridentétait bord à bord avec le vaisseau amiral, nous y descendîmes tous,et je fus ramené en triomphe à Portsmouth.
Arrivé à terre, je pensai à ma pauvre mère,qui, n’ayant pu nous suivre à bord, attendait l’issue du jugementdans de mortelles inquiétudes. Je laissai mon père et M. Stanbowrégler tous les apprêts d’un grand dîner qui devait célébrer cemémorable jugement, et je pris ma course vers l’hôtel. En deuxenjambées, je fus à l’appartement de ma mère, j’enfonçai la porteplutôt que je ne l’ouvris, et je la trouvai à genoux priant pourmoi. Je n’eus pas besoin de lui rien dire ; en m’apercevant,elle jeta un cri, et, me tendant les bras :
– Sauvé ! sauvé ! s’écria-t-elle.Oh ! je suis la plus heureuse des mères !
– Et il ne tient qu’à vous, lui dis-je en memettant à genoux devant elle, que je sois, à mon tour, le plusheureux des fils et des époux.
On comprend l’étonnement que causa à ma pauvremère une pareille réponse ; aussi m’interrogea-t-elle àl’instant même sur sa signification. Le moment était trop favorablepour que je retardasse plus longtemps une explication que j’avais àdessein retardée jusque-là. Je profitai donc de l’absence de monpère et de mes camarades pour lui raconter la suite de mesaventures, depuis le moment où je m’étais embarqué sur laBelle-Levantine jusqu’à celui où j’avais reçu à Smyrne, lalettre qui me rappelait près d’elle.
Ce fut, pour ma pauvre mère, une nouvellesuite d’émotions. Pendant tout ce récit, je tenais sa main, et,lorsque je lui racontai le combat et le danger que j’avais couru deme noyer, je sentis sa main frémir et trembler ; puis vint lamort du pauvre Apostoli, et des larmes coulèrent de ses yeux.Quoiqu’il lui fût inconnu, Apostoli ne lui était pasétranger : c’était lui qui m’avait sauvé la vie. Enfin, jepassai de Nicaria à Céos ; je racontai mon arrivée dans l’île,ma curiosité, mes désirs, mon amour naissant pour Fatinitza. Je lapeignis à ma mère telle qu’elle était, c’est-à-dire comme un anged’amour et de pureté. Je lui dis sa foi en ma parole, et commentelle s’était confiée tout entière à moi, lorsque j’avais exigéqu’elle me laissât venir chercher la bénédiction de mes parents. Jelui représentai ce que devait souffrir à cette heure, la pauvreenfant délaissée depuis cinq mois passés sans nouvelles et sansconsolation, n’ayant pour se soutenir que la conviction qu’elleétait aimée comme elle aimait elle-même ; alors, me mettant àses genoux, je pris ses deux mains, que je baisai, la priant, lasuppliant de ne point me forcer à lui désobéir.
Ma mère était si bonne et m’aimait tant, que,si étrange que dût lui paraître, dans nos mœurs d’Occident, unepareille aventure, elle me laissa apercevoir que j’avais gagné lamoitié de ma cause. Il y a, pour les femmes, un tel charme dans lemot amour, qu’elles s’y laissent incessamment prendre, d’abord pourleur compte, ensuite pour celui des autres. Mais restait mon père,et, quoique certes je ne dusse pas douter de sa tendresse pour moi,il n’était pas probable qu’il se rendît facilement. Mon père tenaità sa noblesse ; il espérait pour moi un grand et beau mariage,et, quoique la filiation de Constantin Sophianos remontât, commecelle de tous les Maniotes[54], àLéonidas, il était probable que le vice-amiral, avec ses préjugésde marin surtout, ne trouverait pas que l’état qu’il exerçaitrépondît au nom qu’il avait reçu de ses ancêtres. Quant à ma mère,elle comprit bientôt que, lorsque Fatinitza serait, à Londres, laplus belle d’un cercle de jeunes femmes, ou, mieux encore, dansnotre douce solitude de Williams-house, nul n’irait s’informer àCéos de ce qu’y faisait le descendant des Spartiates. D’ailleurs,je lui disais que mon bonheur était dans cette union, et une mèreregarde-t-elle jamais comme impossible une chose qui doit faire lebonheur de son fils ? Ma mère promit tout ce que je voulus, etse chargea d’être, auprès de son mari, la négociatrice de cettegrande affaire.
En ce moment, mon père rentra avecJames : ils venaient me chercher ; car M. Stanbow avaitexigé que le dîner d’acquittement fût donné à bord duTrident. Il avait, à l’appui de cette prétention, faitvaloir, comme mon ancien capitaine, des droits si incontestables,qu’il avait bien fallu que mon père cédât ; d’ailleurs, je lesoupçonnai de s’être laissé entraîner à refaire encore une fois àbord un repas d’officiers.
Mon père avait demandé, pour Tom, lapermission de venir, de son côté, dîner à bord avec les matelots,et elle lui avait été accordée. Tom nous accompagna donc auvaisseau, où je m’empressai de le présenter à Bob. Les deux vieuxloups de mer n’eurent qu’à se regarder pour se comprendre, et, aubout d’une heure, ils étaient amis comme s’ils eussent naviguévingt-cinq ans ensemble. Cette journée fut une des plus heureusesde ma vie : je me retrouvais libre et acquitté, au milieu detous ces bons et francs amis que j’avais cru si longtemps ne plusrevoir. Le capitaine Stanbow, de son côté, était si joyeux, qu’ilavait grand peine à maintenir sa dignité. Quant à James, quin’avait pas le même à garder, il était comme un fou. Après ledîner, il me raconta qu’en me voyant aller à terre, le jour du duelavec M. Burke, il s’était douté du motif qui me conduisait ;ses soupçons avaient encore été fortifiés par Bob, qui, à sonretour, lui avait raconté comment j’avais pris congé de lui et ceque je lui avais dit en le quittant. Aussi, à peine M. Stanbowétait-il de retour sur le bâtiment, qu’il lui avait demandé, pourcas d’urgence, une permission d’aller à terre avec Tom et de nerentrer qu’à l’heure de la nuit qu’il désirerait. M. Stanbow avaitfait quelques difficultés ; mais James lui avait affirmé, surson honneur, que la permission qu’il demandait avait une causesérieuse, et M. Stanbow l’avait alors accordée.
En conséquence, James s’était fait descendre,avec Bob, à l’endroit même où j’avais pris congé de lui, et s’étaitacheminé aussitôt vers le cimetière de Galata. En le traversant, lapremière chose qu’il avait vue en chemin était le cadavre de M.Burke ; dès lors, il n’avait plus eu de doutes, et, en eût-ileu, ils se fussent bientôt dissipés ; car, dans cette épée quitraversait le corps du lieutenant, il avait reconnu la mienne. Ilavait alors ramassé l’épée de M. Burke, qui était tombée près delui, et l’avait examinée avec soin, pour s’assurer si je n’étaispas blessé. Il n’avait pas vu de sang à la lame, ce qui lui avaitdonné bon espoir. Au reste, comme il ignorait, ainsi que moi, queM. Burke fût nommé à un autre vaisseau, il se douta bien quesachant, après une telle infraction au code maritime, le sort quim’y attendait, je ne remettrais pas le pied à bord. James restadans le cimetière, tandis que Bob allait chercher un moyen detransport quelconque. Il revint bientôt avec un Grec et unâne : on mit le cadavre de M. Burke sur l’animal, et ilss’acheminèrent vers la porte de Tophana, où James avait donnél’ordre à une barque de les attendre.
Personne, sur tout le bâtiment, ne fit douteun seul instant que M. Burke n’eût été tué de ma main ; Jacobvint, d’ailleurs, en apportant mes lettres, confirmer la chose lelendemain, et il annonça, à la grande joie de l’équipage, quej’étais à cette heure hors de l’atteinte du châtiment que j’avaismérité.
M. Stanbow avait alors fait son rapport, qu’ilavait essayé de rendre aussi favorable que possible ; mais unfait était là, qu’il n’y avait pas moyen de pallier. J’avais tuémon supérieur, et, dans tous les pays du monde, j’avais encouru lapeine de mort : aussi avait il été fort triste, le dignecapitaine, jusqu’au moment où il avait reçu des dépêches qui lerappelaient en Angleterre ; car à ces dépêches était jointl’avis que M. Burke venait d’être nommé premier lieutenant à borddu vaisseau le Neptune. Dès lors mon affaire avait pris laface que connaît le lecteur, et nul n’avait plus douté del’acquittement. On a vu que l’événement venait de justifier lesprévisions de mes amis.
Nous rentrâmes assez tard à l’hôtel, où mamère nous attendait. En l’embrassant, je me recommandai de nouveauà elle, et je la laissai seule avec mon père.
Je passai une nuit agitée : mon sort sedécidait en ce moment, et un procès se jugeait, dans lequel cen’était plus mon corps qui était en cause, mais mon cœur. Il estvrai que je comptais beaucoup sur la bonté de mes parents ;mais la demande que je leur faisais était si inattendue et siétrange, qu’un refus ne devait pas m’étonner. Le matin, j’entrai,comme d’habitude, dans la chambre de mon père : il était assisdans un grand fauteuil, sifflait son vieil air, et battait lamesure avec sa canne sur sa jambe de bois ; ce qui était chezlui on se le rappelle, tous les indices d’une grandepréoccupation.
– Ah ! ah ! c’est toi ? dit-ilen m’apercevant et en m’indiquant, par le ton dont il fit cetteexclamation, qu’il savait tout.
– Oui, mon père, répondis-je timidement ;car le cœur me battait plus fort qu’il n’avait jamais fait dansaucune des circonstances périlleuses où je m’étais trouvé.
– Viens ici, continua-t-il du même ton.
Je m’approchai ; en même temps, ma mèreentra, et je respirai, car je compris qu’il m’arrivait dusecours.
– Tu veux donc te marier, à tonâge ?…
– Mon père, répondis-je en souriant, lesextrêmes se touchent ; vous vous êtes marié tard, et le ciel atellement béni votre union, que je veux me marier jeune, moi, pourjouir à vingt ans d’un bonheur que vous n’avez goûté qu’àquarante.
– Mais j’étais libre, moi, et je n’avais pointde parents que mon mariage pût blesser. D’ailleurs, celle quej’épousais, la voilà, continua-t-il : c’était ta mère.
– Et moi, dis-je, grâce au ciel, j’ai de bonsparents, que je respecte et qui m’aiment. Ils ne voudront pas fairele malheur de toute ma vie, en me refusant leur consentement. Moiaussi, je voudrais pouvoir prendre par la main celle que j’aime, etla conduire devant vous, comme vous eussiez conduit ma mère à vosparents, si vous en eussiez eu ; car, en la voyant, vous mediriez ce qu’ils nous eussent dit. « Mon fils, soisheureux. »
– Et, si nous vous refusions ce consentement,que diriez-vous, monsieur ?
– Je dirais qu’outre mon cœur, ma parole estengagée, et que j’ai appris de vous, mon père, qu’un honnête hommeest l’esclave de sa parole.
– Et alors ?
– Écoutez-moi, mon père ; écoutez-moi, mamère, dis-je en me mettant à genoux devant eux et en réunissantleurs mains dans les miennes. Dieu sait, et, après Dieu, vous savezvous-mêmes si je suis un fils soumis et respectueux. J’avais quittéFatinitza en lui promettant qu’avant trois mois elle me reverrait,et j’étais venu à Smyrne pour y attendre le consentementqu’aujourd’hui je vous demande de vive voix.
J’allais vous écrire, lorsque je reçus votrelettre. Ma mère m’ordonnait de partir à l’instant même, et medisait qu’elle mourrait d’inquiétude, si elle ne me revoyait. À lalettre de ma mère, je n’ai pas balancé un instant : j’aiquitté Smyrne sans revoir Fatinitza, sans lui dire adieu, sans luifaire passer une lettre, car je n’eusse su à qui la confier ;j’étais certain que, maîtresse de ma parole, elle demeurerait sansinquiétude. Je suis parti, et me voilà à vos genoux. Jusqu’ici, lefils n’a-t-il pas tout fait, et l’amant ne s’est-il passacrifié ? Eh bien, mon père, à votre tour, soyez bon pour moicomme j’ai été soumis envers vous, et ne placez pas mon cœur entremon amour, qui est immense, et mon respect, qui est infini.
Mon père se leva, toussa, cracha, répéta sonair, tout en tournant autour de la chambre et en ayant l’air deregarder les gravures ; puis, s’arrêtant tout à coup et meregardait en face :
– Et tu dis que c’est une femme qui peut secomparer à ta mère ?
– Nulle femme ne peut être comparée à ma mère,répondis-je en souriant ; mais, après elle, je vous le jure,c’est le modèle qui approche le plus de la perfection.
– Et elle quitterait son pays, ses parents, safamille ?
– Elle quittera tout pour moi, mon père !et vous et ma mère, vous lui rendrez tout ce qu’elle auraquitté.
Mon père fit trois nouveaux tours ensifflant ; puis, s’arrêtant encore :
– Eh bien, nous verrons, dit-il.
Je m’élançai vers lui.
– Oh ! non, non, mon père : tout desuite ! Si vous saviez ! je compte les minutes comme uncondamné qui attend sa grâce. Vous y consentez, n’est ce pas, monpère ? vous y consentez ?
– Eh ! malheureux, s’écria le capitaineavec un accent de tendre colère impossible à rendre, est-ce que jet’ai jamais rien refusé ?
Je jetai un cri, et je me précipitai dans sesbras.
– Eh bien, eh bien, sacrebleu ! dit monpère, voilà que tu vas m’étouffer… Eh ! donne-moi le temps, aumoins, de voir mes petits-enfants.
Je quittai mon père pour courir à ma mère.
– Merci, m’écriai-je, ma bonne mère,merci ! car c’est à vous que je dois le consentement de monpère. Vous avez deviné le cœur de ma Fatinitza avec le vôtre ;et c’est à vous, toujours à vous, que je devrai mon bonheurd’homme, comme je vous ai dû mon bonheur d’enfant.
– Eh bien, me dit ma mère, si tu crois medevoir cela, fais quelque chose pour moi.
– Ordonnez, mon Dieu !
– Je t’ai à peine vu ; reste encore unmois avec nous, avant de nous quitter ?
Ce qu’elle me demandait était bien simple, etce pendant, à cette demande, mon cœur se serra et un frisson mecourut par tout le corps.
– Me refuseras-tu ? ajouta-t-elle enjoignant les mains et presque suppliante.
– Non, ma mère, m’écriai je ; mais Dieuveuille que ce que je viens d’éprouver ne soit pas unpressentiment !
Je restai donc un mois encore, ainsi que jel’avais promis à ma mère.
Pendant ce mois, par une fatalité étrange,aucun vaisseau ne partit pour l’Archipel ; et le seul navirede l’État qui dût faire voile pour le Levant était la frégatel’Isis, qui conduisait sir Hudson Lowe, colonel durégiment royal corse, à Butrento, d’où il devait se rendre àJanina. Je me hâtai d’y solliciter mon passage, que j’obtinsfacilement. Le bâtiment ne me conduisait pas directement où j’étaissi pressé d’arriver ; mais enfin, une fois en Albanie, jepouvais, grâce à la lettre de lord Byron, que j’avais gardée,obtenir une escorte d’Ali-Pacha, traverser la Livadie, gagnerAthènes, et, de là, me jetant dans une barque, arriver enfin à Zéa.Nous résolûmes de rester à Portsmouth jusqu’au moment du départ del’Isis, qui eut lieu vingt-sept jours après la promesseque j’avais faite à ma mère, et près de huit mois après mon départde Céos. N’importe, j’étais sûr de Fatinitza comme de moi-même.Elle n’avait, sans doute, pas plus douté de moi que je ne doutaisd’elle, et je revenais pour ne plus la quitter.
Cette fois, le temps semblait, encore unefois, d’accord avec mon impatience. Dix jours après notre départd’Angleterre, nous doublions le détroit de Gibraltar, où nous nenous arrêtâmes que le temps de faire de l’eau et de remettre nosdépêches. Puis, reprenant aussitôt la mer, nous eûmes bientôtlaissé les îles Baléares à notre gauche, et, passant entre laSicile et Malte, nous découvrîmes enfin l’Albanie :« Terre de rochers, nourrice de braves et d’hommes sans pitié,d’où la croix a disparu, où les minarets s’élèvent, où le pâlecroissant étincelle dans le vallon, au milieu du bois de cyprès quienserre chaque ville. » Nous abordâmes à Butrento, et, tandisque mes compagnons de voyage faisaient leurs préparatifs pour seprésenter dignement à Ali-Pacha, je me contentai de prendre unguide, et je me dirigeai immédiatement sur Janina.
J’avais devant moi, tels que les a peints lepoète, les sauvages collines de l’Albanie, les noirs rochers deSouli et la cime du Pinde à demi enveloppée de brouillards, baignéede ruisseaux neigeux et couronnée de bandes de pourpre alternantavec des raies sombres Les traces des hommes étaient rares, et l’onn’aurait pas cru que l’on approchât de la capitale d’un si puissantpachalik[55] ; seulement, de temps en temps, onapercevait quelques cabanes solitaires suspendues au bord d’unprécipice ; puis, enveloppé dans sa blanche capote, un bergerassis sur quelque roche, les pieds pendant sur l’abîme, etregardant insoucieusement son troupeau chétif, que sa seulemaigreur défendait contre le vol. Enfin, nous franchîmes le rideaude collines derrière lequel est cachée Janina, nous aperçûmes lelac sur les rives duquel s’élevait autrefois Dodone, et quiréfléchissait la cime des chênes prophétiques, et, tout encaisséqu’il est entre ses rives, nous pûmes suivre le cours de l’Arta,l’ancien Achéron.
C’est sur les bords de ce fleuve, consacré auxmorts, que l’homme étrange que j’allais visiter avait établi sademeure. Fils de Véli-Bey, qui, après avoir brûlé ses frères Saliket Méhémet dans un pavillon où il les avait enfermés, était devenule premier aga de la ville de Tébelin, et de Khamco, fille d’un beyde Conitza, Ali-Tébelin-Véli-Zadé était, à l’époque où nous sommesarrivés, âgé de soixante et douze ans. Ses premières annéess’étaient passées dans la captivité et la misère ; car, à lamort de son père, les peuplades voisines de Tébelin, craignantl’esprit entreprenant de Khamco plus qu’elles n’avaient craint lacruauté de Véli, l’avaient attirée dans une embuscade ; et,là, après avoir violé, devant ses enfants liés à deux arbres, laveuve, dont le mari était enterré à peine, le chef de Cormovol’avait jetée avec Ali et Chaïnitza, dans les prisons de Cardiki,d’où ils n’étaient sortis que lorsqu’un Grec d’Argyro-Castron,nommé Malicoro, avait, sans se douter qu’il rachetât une tigresseet sa portée, payé leur rançon, fixée à vingt-deux mille huit centspiastres.
Or, quoique de longues années se fussentécoulées depuis cette heure jusqu’à celle où Khamco, rongée par unulcère, sentit la mort prête à venir, elle n’en avait pas moinsgardé au fond de son cœur une haine vivace, comme si elle y fût néede la veille. En conséquence, ayant des recommandations à faire àson fils, elle lui envoya courrier sur courrier pour qu’il vintrecevoir ses dernières volontés ; mais la mort, qui monte uncheval ailé, marcha plus vite encore qu’aucun d’eux, et, voyantqu’il lui fallait renoncer au bonheur de voir son fils bien-aimé,Khamco transmit ses derniers ordres à Chaïnitza, qui jura à genouxde les accomplir. Alors Khamco rassembla toutes ses forces, et, sesoulevant sur son lit, elle prit le ciel à témoin qu’elle sortiraitde la tombe pour maudire ses enfants, s’ils oubliaient sontestament de mort ; puis, brisée par ce dernier effort, elleretomba morte sur son lit. Une heure après, Ali arriva, et trouvasa sœur encore agenouillée auprès du cadavre. Il se précipita alorssur le lit, croyant que Khamco respirait encore ; mais, voyantqu’il se trompait et qu’elle venait d’expirer, il demanda si ellene lui avait rien laissé à faire.
– Si fait, répondit Chaïnitza, elle nous alaissé une tâche selon notre cœur, frère : elle nous a ordonnéd’exterminer jusqu’au dernier habitant de Cormovo et de Cardiki,dont nous avons été les esclaves, et elle nous a donné samalédiction dans le cas où nous oublierions cette vengeance.
– Dors tranquille, ma mère, dit Ali enétendant la main sur le cadavre, cela sera fait ainsi que tu ledésires.
L’une de ces recommandations fut promptementaccomplie : Cormovo, surpris pendant la nuit, se réveilla auxcris de mort de ses habitants ; à part ceux qui purent gagnerla montagne, tous furent égorgés, hommes et femmes, enfants etvieillards. Le prélat, qui avait fait violence à Khamco, fut empaléavec une lance, tenaillé avec des tenailles rouges et rôti à petitfeu entre deux brasiers. Puis trente années s’écoulèrent, pendantlesquelles Ali grandit sans cesse en pouvoir, en dignités, enfortune. Pendant trente années, il parut avoir oublié son serment,et Gomorrhe détruite attendit les ruines de Sodome Pendant cestrente années, Chaïnitza rappela vingt fois à son frère le sermentfunèbre, et, à chaque fois, Ali, fronçant le sourcil,répondait :
– Le moment n’est pas encore arrivé ;chaque chose viendra à son heure.
Et, tournant les yeux d’un autre côté, ilcommandait d’autres massacres et d’autres incendies, Au milieu decet oubli apparent de la vengeance maternelle, Janina se réveillatout à coup aux cris d’une femme. Aden-Bey, le dernier fils deChaïnitza venait de mourir, et sa mère, comme une insensée, lesvêtements déchirés, les cheveux épars, l’écume à la bouche,parcourait les rues de la ville en demandant qu’on lui livrât lesmédecins qui n’avaient pu sauver son enfant. En un instant, lesboutiques furent fermées et le deuil devint général. Au milieu decet effroi et de cette désolation, Chaïnitza veut s’engloutir dansle cloaque du harem : on la retient ; elle échappe à ceuxqui la gardent et court vers le lac ; mais on l’arrête encore.Alors, voyant qu’on ne veut pas la laisser mourir, elle rentre aupalais, brise avec un marteau ses diamants, brûle ses cachemires etses fourrures, jure de ne plus invoquer le nom du prophète pendantun an, défend à ses femmes d’observer le jeûne du rhamazan, faitbattre et chasser les derviches de son palais, ordonne de couperles crins des coursiers de guerre de son fils, et, rejetant au loinses divans et ses coussins de soie, elle se couche à terre sur unenatte de paille. Puis, tout à coup, elle se lève ; une idéeterrible lui est venue : c’est la malédiction de sa mère, quin’est pas vengée, qui est venue frapper son enfant ; Aden-Beyest mort, parce que Cardiki existe.
Alors elle quitte son palais, traverse lesappartements d’Ali, pénètre jusqu’au fond du harem, où elle trouveson frère signant la capitulation qu’il accorde aux Cardikiotes,qui, investis de tous les côtés dans leurs nids d’aigles, ont fait,même en se rendant, leurs conditions. Cette capitulation stipulaitque soixante et douze beys, chefs des plus illustrespharès des Skipetares, tous mahométans et grands vassauxde la couronne, se rendraient librement à Janina, où ils seraientreçus et traités avec tous les honneurs dus à leur rang, qu’ilsjouiraient de leurs biens, que leurs familles seraient respectées,et que, sans exception, les habitants de Cardiki seraientconsidérés comme les plus fidèles amis du vizir ; que tous lesressentiments demeureraient éteints, et qu’Ali-Pacha serait reconnuseigneur de la ville, qu’il prenait sous sa protection spéciale.Ali venait de jurer ces conditions sur le Koran et d’y apposer sonsceau, lorsque Chaïnitza entra en criant :
– Malédiction sur toi, Ali, qui es cause de lamort de mon enfant, car tu n’as pas tenu ce serment fait à notremère ; je ne te donnerai plus le titre de vizir, je net’appellerai plus frère, que Cardiki ne soit détruite et que seshabitants ne soient exterminés. Fais remettre les femmes et lesfilles à ma disposition, et que j’en dispose à ma fantaisie ;car je ne veux plus coucher que sur un matelas fait de leurscheveux ! Mais non, tu as tout oublié, comme une femme, tandisque c’est moi qui me souviens.
Ali la laissa dire tranquillement ; puis,lorsqu’elle eut fini, il lui montra la capitulation qu’il venait designer. Alors Chaïnitza hurla de joie ; car elle connaissaitla fidélité de son frère dans les traités conclus avec sesennemis ; elle comprit qu’elle allait avoir la ville àdéchirer toute vivante, et elle rentra, le sourire sur les lèvres,dans son palais. Huit jours après, Ali fit publier qu’il allait serendre lui-même à Cardiki, afin d’établir l’ordre dans la ville, eny instituant un tribunal et en y organisant une police pourprotéger les habitants. C’était la veille du jour de son départ quej’étais arrivé : je lui avais aussitôt envoyé la lettre delord Byron, et, le soir même, j’avais reçu ma carte d’audience pourle lendemain.
Dès le point du jour, les troupes défilèrent,conduisant avec elles une formidable artillerie, cadeau del’Angleterre ; elle se composait de pièces de montagne,d’obusiers et de fusées à la Congrève : c’étaient les arrhesdu marché de Parga qu’Ali-Tébelin venait de recevoir. À l’heuredite, je me rendis à la demeure d’Ali, palais au dedans, forteresseau dehors. Longtemps avant que d’y arriver, j’entendais lebourdonnement de la ruche de pierre, autour de laquellevoltigeaient sans cesse, sur leurs chevaux rapides, les messagersqui apportaient des ordres ou qui venaient en chercher ; lagrande cour, où j’entrai d’abord, semblait un vaste caravansérailoù se seraient réunis des voyageurs de toutes les parties del’Orient. C’étaient avant et par-dessus tout des Albanais auxriches costumes, qui semblaient des princes, avec leur fustanelleblanche comme la neige du Pinde, leur justaucorps et leur veste develours cramoisi, couverts de galons d’or aux élégantes arabesques,leur ceinture brodée, de laquelle sortait un arsenal tout entier depistolets et de poignards ; c’étaient ensuite des Delhis avecde hauts bonnets pointus, des Turcs avec leurs larges pelisses etleurs turbans, des Macédoniens avec leurs écharpes de pourpre, desNubiens au teint d’ébène : tout cela jouant et fumant avecinsouciance, et relevant seulement la tête au bruit sourd du galopdes chevaux sous les voûtes, pour voir passer quelque messagertartare allant porter un ordre de sang.
La seconde cour avait, si l’on peut s’exprimerainsi, un aspect plus intime : des pages, des eunuques et desesclaves y faisaient le service, sans s’inquiéter d’une douzaine detêtes fraîchement coupées, plantées au bout de piques, ni d’unecinquantaine d’autres plus vieilles, disposées à terre comme desboulets empilés dans un arsenal. Je passai au milieu de cessanglants trophées, et j’entrai dans le palais. Deux pagesm’attendaient à la porte, et prirent, des mains de ceux qui lesportaient, les présents destinés par moi au pacha, et quiconsistaient en une paire de pistolets et une carabine magnifique,tout incrustée d’or, du meilleur armurier de Londres ; puisils me conduisirent dans une grande chambre splendidement meublée,où ils me laissèrent seul, afin, sans doute, d’aller mettre sousles yeux d’aloi l’hommage que je lui apportais, et auquelprobablement il allait mesurer sa réception. Au bout d’un instant,la porte s’ouvrit, et le secrétaire du pacha vint savoir desnouvelles de ma santé. Mes présents avaient fait leur effet, etj’étais le bienvenu. Il me dit que son maître était avecl’ambassadeur de France ; mais que, comme il était pressé departir, il nous recevrait tous deux en même temps, si je voulais lesuivre. J’obéis sur-le-champ, car j’étais aussi pressé que lepacha.
Le secrétaire marcha devant moi, et me fittraverser une foule d’appartements meublés avec un luxe inouï. Lesplus belles étoffes de la Perse et de l’Inde couvraient lesdivans ; des armes magnifiques étaient pendues aux murailles,et, sur des rayons en bois disposés comme dans une boutique de Bondstreet, on voyait de superbes vases de la Chine et du Japon, mêlésà des porcelaines de Sèvres. Enfin, au bout d’un corridor tendu encachemire, un rideau de brocart d’or se leva, et j’aperçusAli-Tébelin, dans une attitude pensive, couvert d’un manteauécarlate, chaussé avec des bottes de velours cramoisi, appuyé surune hache d’armes toute damasquinée, les jambes pendantes au bordd’un sofa, et les doigts chargés de diamants. Il était retombé danscette rêverie, pendant que son interprète traduisait son discours àM. de Pouqueville, et, comme si ce qu’il venait de dire était déjàloin de sa pensée, il paraissait totalement étranger au bruit deparoles qui arrivaient jusqu’à moi. C’était en français que ledrogman[56] parlait ; j’entendis donc tout lediscours.
– Mon cher consul, lui disait-il, le momentest venu où tu vas oublier tes préventions contre moi. Si j’ai étéautrefois cruel et vindicatif contre mes ennemis, c’est que je saisque l’eau dort, mais que l’envie ne dort jamais ; maintenantma carrière est remplie, et je vais terminer mes longs travaux enmontrant que, si j’ai été terrible et sévère, je sais aussirespecter l’infortune et l’humanité. Hélas ! le passé n’estplus en mon pouvoir ; car je voudrais, maintenant que meshaines se refroidissent avec mon cœur, que la vengeance y eût tenumoins de place. J’ai tant versé de sang, que son flot me suit, etque je n’ose regarder derrière moi.
Le consul s’inclina, et répondit qu’il étaitheureux de voir Son Altesse revenue à des sentiments de douceurdont il ne pouvait que la féliciter en son nom et au nom dugouvernement qu’il représentait. En ce moment, un violent coup detonnerre se fit entendre ; Ali laissa tomber sa hache, et pritun chapelet de perles pendu à sa ceinture ; puis, sans que jepusse distinguer, car ses yeux étaient baissés et ne regardaientpersonne, s’il parlait ou s’il priait, il prononça à demi-voix uneassez longue suite de mots, que l’interprète traduisitaussitôt ; ainsi, c’était un discours, et non une prière.
– Oui, disait-il, oui, tu as raison,consul ; j’ai désiré la fortune, et elle m’a comblé de sesdons ; j’ai souhaité un sérail, une cour, le faste, lapuissance, et j’ai tout obtenu. Quand je compare la tanièrepaternelle à mon palais de Janina et à ma maison du lac, je sensque je devrais être au comble du bonheur. Oui, oui, ma grandeuréblouit le peuple, les Albanais sont à mes pieds et m’envient,toute la Grèce me regarde et tremble ; mais tout cela, consul,oui, tu l’as dit, c’est le fruit du crime, et j’en demande pardon àDieu, qui parle aux hommes par la voix de son tonnerre. Aussi, jeme repens, consul ; mes ennemis sont en mon pouvoir, je veuxles asservir par mes bienfaits : je ferai de Cardiki la fleurde l’Albanie ; j’irai passer mes vieux jours àArgyro-Castron ; oui, par ma barbe, consul, voilà les derniersprojets que je forme.
– Dieu vous entende, monseigneur !répondit le consul ; car je vous quitte dans cetteespérance.
– Attends, dit en français Ali, en retenant M.de Pouqueville par le bras, attends.
Puis il continua, en turc et avec un toncaressant qui indiquait le sens des paroles, quoique l’on ne pûtles comprendre.
– Son Altesse dit, reprit le drogman, lorsqueAli eut achevé, que les projets qu’elle t’a développés sont bienles siens, et que, si elle pouvait obtenir de toi Parga, qu’elledemande inutilement depuis tant d’années, Parga, qu’elle tepayerait tout ce que tu voudrais, ses vœux seraient accomplis. Ellen’aurait plus alors qu’un désir et qu’un soin, celui de répandre lebonheur sur les peuples dont Allah l’a fait le roi, et dont ildeviendrait le pasteur.
Le consul répondit que, sur ce point, il étaitforcé de faire à Son Altesse la réponse que déjà, bien des fois, illui avait faite : c’est que, tant que Parga serait sous laprotection de la France, les Parganiotes n’auraient d’autre maîtreque celui qu’ils se choisiraient eux-mêmes ; qu’il n’avait, enconséquence, qu’à obtenir d’eux qu’ils le demandassent poursouverain. Puis, saluant Ali, M. de Pouqueville se retira. Ce nefut qu’en le suivant des yeux et en murmurant entre ses dentsquelques expressions terribles qu’Ali m’aperçut debout contre laporte. Il se retourna vivement vers son drogman, et lui demanda quij’étais ; le drogman traduisit cette question, et alors lesecrétaire qui m’avait amené s’avança vers le pacha, croisa sesbras sur sa poitrine, et, inclinant sa tête jusqu’à terre, lui ditque j’étais l’Anglais qui lui avait apporté une lettre de son noblefils lord Byron et qui lui avait fait don des armes qu’il avaitdaigné recevoir. La figure d’Ali prit aussitôt une expression dedouceur incroyable, à laquelle sa belle barbe blanche donnait unedignité suprême ; puis, faisant signe au drogman et ausecrétaire de s’éloigner :
– Sois le bienvenu, mon fils, me dit-il enlangue franque, ce qui était une grande faveur, car il était rarequ’Ali parlât une autre langue que la romaïque ou le turc ;j’aime ton frère Byron qui t’envoie à moi, j’aime le pays d’où tuviens. L’Angleterre est ma fidèle alliée : elle m’envoie debonnes armes et de bonne poudre, tandis que les Français nem’envoient que des remontrances et des conseils.
Je m’inclinai.
– L’accueil que me fait Ta Hautesse,répondis-je dans la même langue, m’enhardit à lui demander unefaveur.
– Laquelle ? dit Ali.
Et un léger nuage d’inquiétude passa sur sonvisage.
– Je suis appelé, par une affaire importante,dans l’Archipel, et il faut que je traverse la Grèce toutentière : or, c’est toi qui es le roi de la Grèce, et non lesultan Mahmoud ; je viens donc te demander un sauf conduit etune escorte.
Le front d’Ali s’éclaircit visiblement.
– Mon fils aura tout ce qu’il peut désirer, merépondit-il ; mais il ne sera pas venu de si loin, recommandépar un si haut seigneur que son frère Byron, et m’apportant un simagnifique présent, pour partir sans s’arrêter ; mon filsm’accompagnera à Cardiki.
– Je t’ai dit, pacha, répondis-je, combienl’affaire qui m’appelle est pressée ; si tu veux être plusgénéreux avec moi que ne le serait un roi en mettant à madisposition tous ses trésors, ne me retiens donc pas, et donne-moil’escorte et le sauf-conduit que je te demande.
– Non, dit Ali ; mon fils m’accompagneraà Cardiki, et dans huit jours il sera libre de continuer saroute ; il aura un sauf-conduit de trésorier et une escorte decapitaine ; mais je veux que mon fils voie comment, aprèssoixante et dix ans, Ali se souvient d’une promesse faite au lit demort de sa mère… Ah !
je les tiens enfin, les infâmes ! s’écriale pacha en reprenant sa hache avec la force et la vivacité d’unjeune homme ; je les tiens, et je vais les exterminer, commeje l’ai promis à ma mère, depuis les premiers jusqu’auxderniers.
– Mais, repris-je étonné, devant moi, tout àl’heure, tu parlais, au consul de France, de repentir et declémence ?
– Il tonnait, répondit Ali.
Un désir du pacha était un ordre ; jem’inclinai donc en signe de consentement, et, comme l’heure étaitarrivée où il devait partir, nous descendîmes dans la premièrecour. Au moment où nous y entrâmes, un Bohémien se précipita dutoit sur le pavé en criant :
– Que je prenne le malheur qui pourraitt’arriver, seigneur !
Je jetai un cri et me retournai, avec effroi,de ce coté, pensant que cet accident était le résultat d’uneimprudence ; mais Ali me détrompa : c’était un esclavequi se dévouait. Ali envoya ses pages savoir si le Bohémien s’étaittué, et l’on revint lui dire que le malheureux avait les deuxjambes cassées, mais qu’il vivait encore. Alors il lui assigna deuxparas par jour pour tout le reste de sa vie ; puis il continuasa route, sans s’informer davantage du blessé. Dans la secondecour, nous trouvâmes sa calèche ; Ali s’y coucha plutôt qu’ilne s’y assit, ayant à ses pieds un petit nègre qui lui soutenait letuyau de son narghilé. Quant à moi, on me présenta un chevalmagnifique, tout harnaché de velours et d’or. C’était un don dupacha, en retour de mon présent.
Les Tartares, à cheval, prirentl’avant-garde ; les Albanais marchèrent à pied aux deux côtésde la voiture ; les Delhis et les Turcs formaientl’arrière-garde, et nous traversâmes ainsi Janina. À la moitié àpeu près du chemin qui séparait le palais des portes, et un endroitoù l’une des roues allait tomber dans une ornière transversale, unGrec, qui depuis quelque temps marchait à la portière, se jeta danscet enfoncement, comblant l’ornière avec son corps, afin que lepacha ne sentît pas la secousse. Je voulus me précipiter, croyantque le pied avait manqué à ce malheureux ; mais deux Albanaisme retinrent, et la voiture lui passa sur la poitrine. Je lecroyais écrasé ; mais il se releva en criant :
– Gloire à notre seigneur, le sublimeAli !
Et le sublime Ali lui fit, comme à soncompagnon le Bohémien, une rente d’une ogue de pain par jour.
Aux portes, nous trouvâmes une nouvelleexposition de têtes. L’une d’elles était fraîchement coupée, et lesang de son cou découlait goutte à goutte, et avec une lenterégularité, sur l’épaule d’une femme assise au pied du poteau.Cette malheureuse, presque nue, et voilée seulement de ses longscheveux, avait le front posé sur ses deux genoux et les mainsappuyées sur sa tête. Deux beaux enfants, qui paraissaient êtrejumeaux, se roulaient à ses pieds. Malgré le bruit que nous fîmesen passant, elle ne leva pas même les yeux sur nous, tant sadouleur était profonde et l’isolait du reste de la terre. Ali, deson côté, la regarda avec la même indifférence qu’il eût regardéune chienne et ses petits.
Nous allâmes d’abord à Libaôvo : làs’était retirée Chaïnitza, en attendant le jour de la vengeance.Nous descendîmes au palais. Les traces de deuil avaientdisparu ; les appartements, un instant tapissés de tentureslugubres, étalaient de nouveau leur luxe habituel, et Chaïnitzatenait sa cour comme au jour de ses prospérités maternelles. Notrearrivée fut célébrée par un grand festin, auquel présida le vieuxpacha, et où le partage des victimes fut fait entre lui et sa sœur.Ali se chargea des hommes, et Chaïnitza des femmes ; puis nouspartîmes pour Chendrya.
Chendrya est un nid d’aigle au faîte d’unrocher ; bâti sur la rive droite du Célydnus, il domine auloin la vallée de Drynopolis, et, du haut de ses tours crénelées,on aperçoit la ville de Cardiki, dont les maisons blanches, aumilieu d’un bois d’oliviers à la verdure sombre, semblent une voléede cygnes qui, fatiguée de son voyage aérien, s’est posée auxflancs d’une montagne. Au delà s’étendent les défilés Antigoniens,les échelles de Moursina et le territoire entier de l’Argyrène. Cefut là qu’Ali s’abattit comme un oiseau de proie ; ce fut làqu’il assigna à son tribunal de mort cette malheureuse nation,établie depuis plus de deux mille cinq cents ans au milieu desrochers de l’Acrocéraune. Dès le jour de notre arrivée, ses hérautstraversèrent la longue vallée de Drynopolis et montèrent àCardiki ; ils allaient y publier, au nom du pacha, uneamnistie générale, ordonnant en même temps que tous les individusmâles, depuis l’âge de dix ans jusqu’à celui de quatre-vingts,eussent à se rendre à Chendrya, pour y entendre, de la bouche mêmede Son Altesse le valici des Albanies, la déclaration qui assuraitleur vie et leur liberté.
Et cependant, malgré ce serment, dans lequeltoutes les choses saintes avaient été prises à témoin, une vagueterreur s’empara de ces malheureux, auxquels Ali promettait troppour qu’il eût envie de tenir. Le pacha lui-même avait peine àcroire à leur confiance. Il avait fait tendre un dais et porter descoussins sur la tour la plus élevée, et là, comme un aigle au hautde son rocher, les yeux fixés sur la ville, il attendaitimpatiemment, froissant entre ses doigts son chapelet de perles.Enfin, il jeta un cri de joie en apercevant la tête d’une colonnequi sortait par une des portes. Quoiqu’il n’eût mandé que leshommes, les femmes les accompagnaient, afin de ne les quitter quele plus tard possible, car chacun, au fond du cœur, avait unpressentiment sourd de quelque grande catastrophe. À mille pas dela ville, à peu près, nous vîmes ces hommes, invaincus depuisvingt-cinq siècles, déposer leurs armes, et, en même temps, commes’ils eussent senti qu’ils ne pouvaient plus les défendre, renvoyerleurs femmes et leurs enfants. Tout éloigné qu’il était d’eux, Aliput comprendre leur désespoir ; et, de ce moment, comme iln’avait plus à craindre qu’ils lui échappassent, sa figure pritcette expression de calme et de sérénité qui faisait de lui un desplus beaux types orientaux qu’il fût possible de voir. Enfin,maris, femmes et enfants se séparèrent ; les femmes restèrentdebout et immobiles ; les hommes, continuant la route,traversèrent le Célydnus grossi par les pluies, se retournèrentpour voir encore Cardiki, saluèrent, de leurs yeux et de leursgestes, les foyers où leurs pères étaient morts et où leurs filsétaient nés ; puis ils s’enfoncèrent dans un défilé tortueuxqui conduit à Chendrya. Alors les soldats poussèrent les femmesdevant eux, comme un troupeau, et les forcèrent à rentrer dans laville veuve, dont ils fermèrent les portes, comme celles d’uneprison.
Quant à Ali, il suivait avidement des yeuxcette longue colonne qui s’approchait de lui, se tordant selon lesreplis du ravin où elle était engagée, et dont les vêtements, toutbrodés d’or, scintillaient au soleil comme les écailles d’unimmense serpent. À mesure qu’elle approchait, ses yeux prenaientune expression de douceur étrange. S’étudiait-il à les tromper, oula joie de sa vengeance, près de s’accomplir, donnait-elle cetteexpression décevante à son visage ? C’est ce que ne pouvaitdire celui qui le voyait pour la première fois ; mais il enétait ainsi, et, encore inhabitué à cette dissimulation profonde del’Orient, je ne pouvais croire que le pacha nourrit les mêmespensées de meurtre avec lesquelles il était parti. Enfin, voyant latête de la colonne des Cardikiotes s’approcher de la forteresse, ildescendit de la tour et alla au-devant d’eux jusqu’à laporte ; derrière lui se rangèrent Omer, l’exécuteur passif deses volontés, et quatre mille soldats aux armes étincelantes. Lesplus vieux des Cardikiotes s’avancèrent, et, courbant leur frontdans la poussière, ils demandèrent grâce : grâce pour eux,grâce pour leurs femmes, grâce pour leur ville, appelant Ali leurmaître et implorant sa pitié au nom de ses fils, de sa femme et desa mère. Alors, comme s’il eût voulu me donner une leçon complètede cette terrible dissimulation orientale, qui a fait dire àMachiavel que, pour apprendre à faire de la politique, il fautl’aller étudier à Constantinople, les yeux d’Ali se mouillent delarmes, et, relevant les suppliants avec douceur, il les appelleses frères, ses fils et les bien-aimés de sa mémoire ; sesregards plongent dans leurs rangs, et il reconnaît d’ancienscompagnons de guerre ou de plaisir ; il les appelle, lescaresse, leur serre la main, s’informe auprès d’eux quels jeunesgens sont nés et quels vieillards ont disparu depuis cette époque.Il promet aux uns des places, aux autres des traitements, à ceux-cides pensions, à ceux-là des grades ; il choisit plusieursenfants des plus nobles et des plus beaux pour être admis dans lecollège de Janina ; puis, enfin, il les congédie à regret,s’attendrit encore, les retient, semble ne pouvoir se séparerd’eux, et termine cette étrange et cruelle comédie en leur disantde se retirer dans l’enceinte d’un caravansérail voisin, où il lessuivra bientôt, leur dit-il, pour commencer d’exécuter lespromesses qu’il leur a faites[57].
Les Cardikiotes obéissent, rassurés par tantde démonstrations amicales, et s’acheminent vers le caravansérail,situé dans la plaine, au bas de la forteresse. Ali les regardes’éloigner, et, à mesure qu’ils s’éloignent, son visage reprend uneexpression de férocité mortelle ; puis, lorsqu’ils sont tousentrés, que les portes sont fermées derrière eux et qu’il les voitdésarmés et timides comme des moutons dans un parc, il bat desmains, jette un cri de joie, demande son palanquin, et descend lapente rapide de la montagne, porté sur les épaules des ses fidèlesValaques, trouvant qu’ils marchent trop lentement au gré de savengeance, et les excitant, comme des bêtes de somme, avec le gesteet avec la voix.
Au bas de la pente rocheuse était une espècede trône couvert d’un matelas en brocart d’or et de cachemiresprécieux : ce fut sur cette chaise roulante que s’étendit lepacha, tandis que ses gardes, sans savoir où il les menait,suivaient à grande course le galop de ses chevaux. Arrivé aucaravansérail, Ali s’arrête, se soulève sur ses coussins, du hautdesquels il domine l’intérieur du parc où sont renfermés lesCardikiotes, pareils à un troupeau qui attend le boucher ;puis, lâchant la bride à ses chevaux, il fait deux fois au galop,le tour de l’enceinte, plus terrible et plus implacable qu’Achilledevant Troie ; et, certain que nul ne peut lui échapper, il selève tout debout, arme sa carabine, et crie : Tue ! enlâchant au hasard le coup au milieu de la troupe captive, et endonnant lui-même le signal du carnage.
Le coup retentit, un homme tomba ; unelégère fumée, pareille à un nuage flottant, monta vers le ciel.Mais les gardes restèrent immobiles, désobéissant, pour la premièrefois, à un ordre du pacha, tandis que les malheureux Cardikiotes,comprenant enfin à quel sort ils étaient réservés, s’agitaientconfusément entre leurs murailles, où avait déjà pénétré un premiermessager de mort. Ali crut que ses fidèles tchoadars n’avaientpoint entendu ou avaient mal compris, et il répéta, d’une voixtonnante :
– Vras ! vras ! (tue !tue !)
Mais ce cri resta sans autre écho que legémissement de terreur qu’il éveilla parmi les prisonniers, et lesgardes du pacha, posant leurs armes toutes chargées à terre,déclarèrent, par l’organe de leur chef, que des mahométans nepouvaient tremper leurs mains dans le sang d’autres mahométans. Aliregarda Omer d’un visage si étonné, que celui-ci s’en épouvanta, etcourut comme un insensé dans les rangs des gardes, répétant l’ordredu pacha ; mais aucun n’obéit, et, au contraire, le motgrâce se fit entendre, répété par plusieurs voix.
Alors Ali fit un geste terrible pour commanderqu’on s’éloignât ; les tchoadars obéirent, laissant leursarmes sur la place qu’ils abandonnaient, et le pacha fit approcherles chrétiens noirs, qu’il avait à son service et qu’on appelaitainsi d’un camail sombre qui leur recouvrait la tête. Ceux-cis’avancèrent d’un pas lent, et lorsqu’ils eurent pris la place desgardes :
– C’est à vous, braves Latins, s’écria Ali,que j’accorde l’honneur d’exterminer les ennemis de votrereligion ; frappez au nom de la croix, frappez au nom duChrist ; tuez ! tuez !
Un long silence succéda à ces paroles ;puis un murmure confus se fit entendre, pareil au bruissement desvagues de la mer, et une seule voix lui succéda, mais forte, maissonore, mais sans un seul accent de crainte, et l’on entendit cesmots, prononcés par André Gozzolouri, commandant le corpsauxiliaire des Latins :
– Nous sommes des soldats et non desbourreaux. Avons-nous jamais fui devant l’ennemi, ou commis quelquelâcheté, pour être rabaissés au rang d’assassins ? Demande auxgoks de Scodra, vizir Ali, demande au chef du drapeau rouge, etqu’il dise si jamais aucun de nous a reculé devant la mort ?Rends aux Cardikiotes les armes qu’on leur a enlevées, ordonne-leurde sortir en rase campagne ou de se défendre dans leur ville ;commande alors, et tu verras comment tu seras obéi. Mais,jusque-là, cesse d’invoquer la diversité de nos croyances :tout homme désarmé est notre frère.
Ali rugit comme un lion. Il ne pouvait leségorger tous de sa main, car sans cela il n’eût cédé la tâche àpersonne ; il regarda donc autour de lui, cherchant à quiremettre son mandat de meurtre. Alors un Grec s’approcha de lui, secoucha au pied de son trône, baisa la poussière, et, redressant satête comme eût fait un serpent :
– Seigneur, lui dit-il d’en bas, je t’offremon bras ; que tes ennemis périssent !
Ali poussa un cri de joie, l’appela sonsauveur, son frère, lui jeta sa bourse, et, tendant vers lui sacarabine, signe du commandement, il lui dit de se hâter et deréparer le temps perdu.
Athanase Vaïa appela les valets de l’armée, etparvint à réunir cent cinquante hommes : avec cette troupe, ilenveloppa l’enclos ; à un moment donné, Ali éleva sahache ; cent hommes firent feu, du couronnement des mursqu’ils avaient escaladés sur les sept cents Cardikiotesenfermés ; aussitôt, rejetant leurs fusils déchargés, ilsprirent les nouveaux fusils que leur passèrent ceux qui étaient enbas, et, avant que les prisonniers eussent vu d’où venait lafoudre, ils firent une nouvelle décharge, à laquelle, avec la mêmerapidité, succéda une troisième. Alors ceux qui restaient deboutessayèrent, par tous les moyens possibles, d’échapper à cetteboucherie. Les uns se ruèrent contre les portes, qu’ils tentèrentd’enfoncer, mais elles étaient solidement barrées au dehors ;les autres bondirent le long des murs, comme des jaguars, essayantde les franchir mais ces murs étaient défendus par des hommesarmés ; les Cardikiotes n’avaient point d’armes, et ce fut letour des poignards, des yatagans et des haches. Repoussés de touscôtés, les prisonniers reculèrent vers le centre et se trouvèrentde nouveau réunis en masse ; de nouveau Ali leva sa hache, etla fusillade recommença : alors ce ne fut plus qu’une chassedans un cirque, où des malheureux essayaient d’échapper à lajustesse du plomb par la rapidité de leur course ; elle duraquatre heures. Enfin, de tous ceux qui étaient sortis le matin dela ville, sur la foi d’une promesse sainte, pas un ne resta debout,et la troisième génération tout entière paya le crime que, soixanteans auparavant, ses aïeux avaient commis.
Comme cette boucherie finissait, on vit passerau flanc de la montagne, pareilles à une longue file de fantômes,les mères, les femmes et les filles de ceux qu’on venaitd’assassiner ; elles étaient conduites à Libaôvo, selon letraité fait entre Ali et sa sœur, et on les voyait, en marchant, setordre les bras et s’arracher les cheveux, car elles entendaient lafusillade, les cris, et elles ne pouvaient avoir aucun doute surl’objet du massacre. Bientôt elles entrèrent dans une sombre ettortueuse vallée qui conduit de Chendrya à Libaôvo, et où ellesdisparurent, les unes après les autres, comme des ombres quidescendent dans l’enfer. J’avais été obligé d’assister à toutecette horrible exécution sans pouvoir rien pour cesmalheureux ; je n’essayai pas même d’intercéder pour eux, tantils étaient visiblement condamnés d’avance par une longue etimmuable résolution. Mais lorsque tout fut fini, lorsque Alirespira, certain que tous ses ennemis étaient morts, je m’approchaide lui, aussi pâle que ceux qui étaient couchés devant nous, et luidemandai l’escorte qu’il m’avait promise et le sauf-conduit qu’ildevait me donner ; mais il me répondit que son sceau étaitresté à Janina, et que ce n’était que de cette ville qu’il comptaitme rendre ma liberté. Il n’y avait rien à répondre ; cet hommetenait la clef de la porte qui devait me conduire à Fatinitza, etj’étais décidé à arriver à elle, dussé-je, comme Dante pour arriverà Beatrix passer par l’enfer. Les assassins descendirent dans lecaravansérail, tâtèrent les corps avec la pointe de leurspoignards, pour s’assurer qu’ils étaient bien morts, et tout ce quirespirait encore fut achevé. Alors Ali fit choisir les chefs, et,les faisant lier les uns aux autres, il en forma des trains decadavres pareils aux trains de bois qui descendent nos rivières, etles fit jeter dans le Célydnus, afin qu’entraînés de ce fleuve dansle Laous, ils portassent, depuis Tébelin jusqu’à Apollonie, lanouvelle de sa vengeance ; puis, laissant les autres exposés,il ordonna que les portes du caravansérail restassent ouvertes,afin qu’ils devinssent la proie des loups et des chacals, que nousentendions hurler dans la montagne, à l’odeur du sang.
Le soir, nous partîmes : notre marcheétait silencieuse comme celle d’un convoi funéraire ; lestchoadars et les chrétiens noirs portaient leurs fusils renversésen signe de deuil ; Ali lui-même, pareil à un lion repu,cuvait son sang, couché dans le palanquin porté sur les épaules deses Valaques. Nous marchions dans une nuit sombre comme nospensées, quand tout à coup, au détour d’une montagne, nousaperçûmes une grande lueur et nous entendîmes de grands cris :c’était le festin de la lionne après le repas du lion ; Aliavait fini son œuvre, Chaïnitza commençait la sienne. Nouscontinuâmes notre route ; un immense bûcher, élevé devant laporte de Libaovo, nous servait de phare, et, à sa lueur, nousvoyions, dans le cercle de lumière qu’il répandait, se débattre etse tordre des ombres ; nous avançâmes sans qu’Ali ordonnât dehâter ou de ralentir le pas. Le spectacle de la journée l’avaitblasé sur celui du soir ; enfin, nous commençâmes à voir cequi se passait. On amenait, quatre par quatre, les femmes àChaïnitza : elle leur arrachait leur voile, leur faisaitcouper les cheveux, et ordonnait qu’on taillât leurs robesau-dessus du genou ; puis elle les abandonnait aux soldats,qui les entraînaient comme un butin de ville.
Ali s’arrêta devant ce spectacle ; sasœur le vit et le salua par des cris plutôt que par desparoles ; elle semblait une Euménide, avec ses cheveux éparset ses mains sanglantes. Je ne pus soutenir ce spectacle, et je fisfaire à mon cheval quelques pas en arrière En ce moment, un cripartit du milieu des femmes, et une jeune fille, écartant sescompagnes, bondit jusqu’à moi, et, serrant mes genoux :
– C’est moi, me dit-elle, c’est moi ! neme reconnais-tu pas ? Tu m’as déjà sauvé la vie une fois, àConstantinople ; souviens-toi, souviens-toi. Oh ! je nesais pas ton nom ; mais moi, je m’appelle Vasiliki.
– Vasiliki ! m’écriai-je ;Vasiliki ? la Grecque au bouquet de diamants ? En effet,elle m’avait dit qu’elle devait se réfugier en Albanie.
– Oh ! il se souvient, il sesouvient ! Oui, c’est moi, c’est moi ! Sauve nousencore : moi, du déshonneur ; ma mère, de la mort.
– Viens, lui dis-je ; viens, je vaisessayer.
Je la conduisis vers Ali.
– Pacha, lui dis-je, je te demande unegrâce.
– Oui, grâce, grâce, vizir ! s’écriaVasiliki. Seigneur, nous ne sommes pas de cette malheureuseville ; seigneur, nous sommes des exilées de Stamboul, quin’avons jamais rien fait, ma mère ni moi, pour mériter ta colère.Seigneur, je suis une pauvre enfant ; reçois-moi au nombre detes esclaves. Je me donne à toi ; mais sauve mamère !
Le vizir se tourna vers elle ; la jeuneGrecque était vraiment sublime, dans sa pose suppliante, avec sonlong voile flottant et ses cheveux dénoués. Ali la regarda avec unœil d’une douceur étrange ; puis, lui tendant lamain :
– Comment t’appelles-tu ? luidemanda-t-il.
– Vasiliki, répondit la jeune fille.
– C’est un beau nom, et qui veut dit reine. Àcompter de cette heure, Vasiliki, tu es la reine de mon harem.Ordonne : que veux-tu ?
– Ne railles-tu pas, vizir ? demandaVasiliki toute tremblante, regardant tour à tour le pacha etmoi.
– Non, non ! m’écriai je ; Ali a uncœur de lion et non de tigre : il se venge de ceux qui l’ontoffensé, mais il épargne les innocents. Vizir, cette jeune fillen’est point de Cardiki ; il y a deux ans que je l’ai aidée àfuir de Constantinople, elle et sa mère ; ne révoque pas tesparoles.
– Ce qui est dit est dit ; rassure-toi,ma fille, répondit le pacha. Montre-moi ta mère, et mon palais mêmesera votre demeure.
Vasiliki se releva en jetant un cri dejoie ; elle s’élança de nouveau au milieu du groupe de femmes,et reparut bientôt conduisant sa mère. Toutes deux tombèrent auxgenoux d’Ali ; il les releva.
– Mon fils, me dit-il, ces deux femmes sontsous ta garde ; tu me réponds d’elles. Prends une escorte, etqu’on ne touche pas à un cheveu de leur tête.
J’oubliai tout ; je ne pensai pas auspectacle terrible de la journée, celui que j’avais sous les yeuxdisparut ; je saisis la main d’Ali et je la baisai. Puis,prenant dix hommes d’escorte, je rentrai dans Libaôvo, emmenantVasiliki et sa mère. Le lendemain matin, nous partîmes pour Janina.Au moment où nous traversions la place, un héraut criait :
– Malheur à qui donnera un asile, desvêtements ou du pain aux femmes, aux filles et aux enfants deCardiki. Chaïnitza les condamne à errer dans les forêts et lesmontagnes, et sa volonté les dévoue aux bêtes féroces, dont ilsdoivent être la proie. C’est ainsi que la fille de Khamco venge samère !
Le bruit de cette terrible exécution s’étaitdéjà répandu tout le long de la route, et chacun, tremblant pourlui-même, venait féliciter le pacha sur ce que l’on appelait sajustice. Devant les portes de Janina, il trouva ses esclaves, sesflatteurs et ses courtisans qui l’attendaient ; à peinel’eurent-ils aperçu, qu’ils firent retentir l’air d’acclamations,l’appelant le grand, le sublime, le magnifique. Ali s’arrêta pourleur répondre ; mais, au moment où il ouvrait la bouche, underviche fendit la foule et vint se poser en face de lui. Le pachatressaillit à la vue de son visage pâle et maigre et de son brasétendu. Un silence profond se répandit aussitôt sur toute cettemultitude.
– Que me veux-tu ? lui demanda Ali.
– Me reconnais-tu ? répondit lederviche.
– Oui, dit le pacha, tu es celui qu’on appellele saint des saints, tu es le scheik Yousouf.
– Et toi, répondit le derviche, tu es le tigrede l’Épire, le loup de Tébelin, le chacal de Janina. Tu ne foulespas un pan de tapis qui ne soit arrosé du sang de tes frères, detes enfants ou de ta femme ; tu ne peux faire un pas, que tune marches sur le tombeau d’un être créé à l’image de Dieu, et quine t’accuse de sa mort ; et cependant, vizir Ali, tu n’avaisencore rien fait de pareil à ce que tu viens de faire, même le jouroù tu fis jeter dans le lac dix-sept mères et vingt-six enfants.Malheur à toi, vizir Ali ! car tu viens de porter la main surdes musulmans qui, à cette heure, t’accusent auprès de Dieu. Tesflatteurs te disent que tu es puissant, et tu les crois ; tesesclaves te disent que tu es immortel, et tu les croisencore ; malheur à toi, vizir Ali ! car ta puissances’évanouira comme un souffle ; malheur à toi ! car tesjours sont comptés, et l’ange de la mort n’attend, pour frapper,qu’un signe de tête du Seigneur. Voilà ce que je te voulais, voilàce que j’avais à te dire. Malheur à toi, vizir Ali,malheur !
Il se fit un silence terrible, et chacunattendit avec anxiété, s’imaginant que la vengeance serait égale àl’insulte. Mais Ali, détachant sa propre pelisse, toute fourréed’hermine, et la jetant sur les épaules du derviche :
– Prends ce manteau, lui dit-il, et prie Allahpour moi ; car tu as raison, vieillard, je suis un grand etmisérable pécheur.
Le derviche secoua le manteau de dessus sesépaules, comme s’il eût craint d’être souillé par le contact, et yessuyant la poussière de ses pieds, il s’éloigna au milieu de lafoule, qui s’ouvrit, muette et tremblante, pour le laisser passer.Le soir même, Ali me donna l’escorte et le sauf-conduit qu’ilm’avait promis, et, le lendemain matin nous nous mîmes en routepour traverser toute la Livadie.
Deux des Albanais de mon escorte, qui secomposait de cinquante hommes en tout, avaient accompagné lordByron dans le même voyage que nous allions faire, et se lerappelaient parfaitement. Nous prîmes la même route qu’il avaitsuivie, c’était la plus courte : on la faisait ordinairementen douze jours ; mais les Albanais, qui sont des héros defatigue, me promirent de la faire en huit. En effet, le lendemainde notre départ, nous vînmes coucher à Vonetza, qui se dispute,avec Anio, l’honneur d’être l’ancien Actium ; nous avions faitprès de vingt-cinq lieues dans nos deux jours. Tout fatigué de laroute et préoccupé d’une seule idée que je fusse, je pris unebarque pour traverser le fleuve et me rendre à Nicopolis. Comme levent était bon, mes mariniers me dirent qu’il ne me faudrait quedeux heures, en allant, pour traverser le golfe ; quant auretour, nous le ferions en ramant, et il serait plus long. Mais peum’importait, le fond de ma barque et mon manteau valaient mieux,comme ressources confortables, que la chambre que je quittais pourcette excursion.
Par un hasard extraordinaire, ce fut dans lanuit du 2 au 3 septembre, anniversaire de la bataille d’Actium, quenous traversâmes ce golfe si calme et si silencieux aujourd’hui, etqui, mil huit cent trente quatre ans auparavant et à la même heure,devait offrir un spectacle si terrible aux nombreux habitants qui,réunis comme pour une naumachie[58] immense,se pressaient sur ses bords maintenant si déserts. À cette mêmeheure, le monde était joué, et Antoine avait perdu ; lesdébris de sa flotte se débattaient encore, mais lui déjà avait fuien voyant fuir Cléopâtre, et, de ce moment, Octave s’appelaitréellement Auguste.
Nous abordâmes de l’autre côté du golfe, etj’errai quelque temps comme un ombre au milieu des débris deNicopolis, la ville de la victoire, qu’Auguste fit bâtir en mémoired’Actium, à la place même où, le matin de la bataille, ayantrencontré un paysan et son âne, et lui ayant demandé le nom de sabête celui-ci lui répondit en langue latine :
– Je me nomme Eutychus, ce qui veutdire heureux, et mon âne s’appelle Nicon, ouvainqueur.
Auguste, l’homme aux présages, ne pouvait niméconnaître ni oublier celui-là ; aussi fit-il fondre deuxstatues destinées à la place de Nicopolis, l’une représentant lepaysan, et l’autre son âne.
Il y a peu de mes lecteurs qui n’aient erré,pendant l’obscurité, dans des ruines ; mais quand, aux ruinesprésentes, la mémoire rattache un gigantesque souvenir, le silence,la solitude et la nuit acquièrent une nouvelle solennité. Pleind’idées sombres et évocatrices, je m’étais assis sur un fût decolonne brisée, en face d’une masse de pierre, débris de quelquetemple inconnu, et j’étais tombé dans une rêverie profonde,lorsqu’il me sembla voir, devant moi, grandir une ombre ; jerestai les yeux fixes et la respiration suspendue, car ce quej’avais d’abord cru un jeu des rayons de la lune paraissait prendreune certaine réalité. C’était quelque chose d’indistinct dans sescontours, mais qui semblait une femme couverte d’un voile ou d’unlinceul. Je suis, comme on se le rappelle, d’un pays fertile enlégendes poétiques, et souvent, dans ma jeunesse, j’avais entenduraconter des apparitions ; elles étaient toujours causées, oupar l’âme d’une personne qui venait de mourir, ou par l’esprit dequelqu’un en danger. Alors, ce sont encore mes traditionsmaternelles que je cite, il y a un moyen bien certain de s’assurersi c’est réellement un dire surnaturel qui s’offre à nosyeux : c’est de se tourner immédiatement vers les quatrepoints cardinaux, et, si on voit toujours le fantôme parcourant lecercle avec la même rapidité que vous tournez au centre, il n’y aplus de doute que la vision ne vienne de Dieu. Je me levai, etaprès m’être assuré que ce que je voyais n’était point une erreurde mes sens, je me tournai successivement vers l’occident, vers lenord et l’orient, et, aux trois points indiqués, je vis la mêmeapparition, toujours voilée, toujours debout et immobile,silencieuse comme le martre, rapide comme la pensée. Je me suisconfessé assez complètement au lecteur pour qu’il ait, je crois, laconviction que je ne suis pas un lâche ; et, cependant, jel’avoue, je sentis mes cheveux se hérisser et la sueur de l’effroime couler sur le front ; enfin, je restai un moment les yeuxtendus vers cette étrange figure ; puis, ne pouvant supporterune plus longue indécision, je marchai droit au fantôme. Il melaissa approcher à une distance de quatre ou cinq pas ; puis,arrivé là, et comme j’étendais la main, il disparut, poussant ungémissement pareil à un dernier soupir d’agonie : il me semblaqu’une bouffée de vent qui passait emportait mon nom, prononcé avecun accent qui appelait au secours. Je m’élançai à la place où étaitl’ombre, je ne vis rien, pas même l’herbe froissée ; l’herbeétait intacte et tout humide de rosée, et il n’y avait aux environsaucun mur, aucune ruine, aucune voûte où put se cacher quelqu’un,si l’être incompréhensible qui venait de m’apparaître eût été, nonpoint un spectre, mais un corps mortel.
Je jetai un cri d’appel, et mes mariniersaccoururent ; car je pouvais, dans ces ruines, avoir rencontréquelque voleur ou quelque bête sauvage. Ils me trouvèrent seul, etje leur racontai ce qui venait de m’arriver, les invitant à m’aiderdans ma recherche ; ils secouèrent la tête, et firent quelquespas autour de l’endroit où l’événement venait d’avoir lieu, maisplus certainement dans l’intention d’obéir à mes ordres, que dansl’espérance de découvrir quelque chose. Toute investigation futinutile, et nous ne trouvâmes rien qui pût fixer monincertitude.
Il commençait à se faire tard, et cependant jene pouvais m’arracher de ces ruines. Il fallut qu’à plusieursreprises mes mariniers me rappelassent qu’il était temps de seretirer. Je leur ordonnai d’aller rejoindre leur barque, leurpromettant de les suivre ; puis, resté seul, je priai Dieuvivement, si l’apparition était de lui, de la faire renaître et delui permettre, cette fois, de me parler ; mais, malgré mesprières et mon évocation, tout resta désert et muet. Je me décidaialors à me retirer, jetant à chaque pas les yeux derrièremoi ; mais je traversai toutes les ruines, et je me retrouvaiau bord de la mer sans rien voir de pareil à ce que j’avais vu. Mesmariniers m’attendaient. Je me couchai au fond de la barque, nonpour dormir, jamais le sommeil n’avait été si loin de moi, maispour rêver à cette étrange aventure. Quant à mes rameurs, ils secourbaient sur leurs avirons, faisant voler la barque à la surfacede l’eau ; comme un oiseau de mer attardé, mais sans prononcerune parole, et ce silence expressif, chez les Grecs surtout, duradepuis la côte de Nicopolis jusqu’à celle d’Actium.
Il était deux heures du matin, je n’avais pasl’espérance de dormir ; l’agitation de mon esprit avait chassétoute la fatigue de mon corps. Je réveillai mes Albanais et je leurdemandai s’ils étaient prêts à partir ; ils me répondirent enprenant leurs armes, et nous nous remîmes en route avec l’espoird’arriver le jour même à Vrachouri, l’ancienne Thermas. Cinq heuresaprès notre départ, nous fîmes halte, pour déjeuner, au bord del’Achéloüs ; puis, après deux heures de repos, ayant traverséle fleuve à l’endroit même où la tradition dit qu’Hercule dompta letaureau, nous entrâmes dans l’Étolie.
À quatre heures, il nous fallut faire unenouvelle halte. Mes hommes étaient harassés de fatigue ;cependant, après deux heures de repos, ils purent se remettre enmarche, et, sur les dix heures du soir, nous arrivâmes en vue deVrachouri ; mais il était trop tard pour entrer dans levillage. Les portes en avaient été fermées et il nous fallutcoucher dehors. Ce n’était pas un grand malheur. La nuit étaitbelle et encore sereine, car, ainsi que je l’ai dit, nous étionsdans les premiers jours de septembre ; mais nous n’avions pasde vivres avec nous, et, après une pareille journée, un soupersubstantiel était chose nécessaire. En conséquence, deux de mesAlbanais s’élancèrent comme des chevreaux vers quelques petitesmaisons de pâtres, pendant au bord d’un précipice, et au bout dequelques minutes ils reparurent, portant, l’un une branche de sapinenflammée à la main, l’autre une chèvre sur ses épaules Ils étaientsuivis de cinq ou six montagnards amenant un mouton et portant dupain et du vin. Ils se mirent aussitôt en fonction ; chacunadopta la sienne : les uns égorgèrent le mouton et la chèvre,les autres allumèrent deux immenses brasiers, d’autres enfincoupèrent des lauriers destinés à faire des broches, et, au boutd’un instant, notre souper tourna, posé sur des fourches. Comme lesmontagnards nous avaient aidés dans ces préparatifs et que je lesvoyais regarder d’un œil d’envie le repas homérique qu’ils nousavaient fourni, je les invitai à le partager, ce qu’ils acceptèrentsans façon, et je fis distribuer à eux, et à mes hommes, quelquesoutres de vin pour les aider à prendre patience. Le cordialproduisit son effet, et, autant pour me remercier, sans doute, quepour passer le temps, les montagnards commencèrent une danse àlaquelle, au bout d’un instant, mes Albanais, tout harassés qu’ilsétaient, ne purent s’empêcher de prendre part, si bien que lecercle qui avait commencé entre les huit montagnards s’agranditbientôt de toute mon escorte ; ils enveloppèrent alors lesdeux brasiers dans une ronde immense, tournant rapidement autour dufeu, tombant de temps en temps sur leurs genoux, puis se relevantet recommençant à tourner en répétant en chœur le refrain.
Voici ce qu’ils chantaient : c’était lefameux chant de guerre de Riga.
Le Coryphée :
Levez-vous, enfants de la Grèce ; voicile jour de gloire qui nous luit enfin. Montrez-vous dignes de votrenom, souvenez-vous de vos ancêtres.
Le Chœur :
Enfants de la Grèce, courons aux armes !et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nousmonte aux genoux !
Le Coryphée :
Secouons le joug de nos tyrans ! Quel’insurrection éclate dans notre pays, et nous verrons bientôt sebriser toutes nos chaînes. Ombres des sages, présidez à nosconseils ; ombres des guerriers, conduisez-nous auxcombats ; Grecs des Thermopyles et de Marathon, réveillez-vousau son de nos trompettes, brisez la pierre de votre tombe,joignez-vous à nos bataillons, venez attaquer Istamboul, cetteautre ville aux sept collines, et ne rentrez dans vos sépulcres quelorsque nous aurons conquis notre liberté !
Le Chœur :
Enfants de la Grèce, courons aux armes !et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nousmonte aux genoux !
Le Coryphée :
Ô Sparte ! Sparte ! pourquoi dors-tuainsi d’un si froid sommeil ? Réveille-toi, et que tes enfantsse joignent aux Athéniens, tes anciens alliés. Invoquons le chef,célèbre dans les hymnes antiques, qui te sauva de ta perte ;invoquons Léonidas et ses trois cents martyrs ; et, si noussommes trahis par la victoire, mourons, du moins, comme eux dansles flots de sang que nous aurons versés.
Le Chœur :
Enfants de la Grèce, courons aux armes !et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nousmonte aux genoux !
Ainsi, partout, sur les mers de l’Archipelcomme dans l’antique Étolie, chez le mourant prêt à paraître devantDieu, comme chez l’homme plein de force et de santé, partout lemême esprit d’indépendance, partout le même espoir de liberté. Ceschants et ces danses durèrent jusqu’à ce que le mouton et la chèvrefussent rôtis ; alors ils firent place à un repas quel’appétit nous fit trouver à tous excellent ; après le repas,vint le sommeil. Nous continuâmes notre route le lendemain,longeant le pied du Parnasse. Mes Albanais me montrèrent l’endroitoù lord Byron avait fait lever les douze aigles dont il m’avaitparlé, et qui lui avaient paru un si bon présage pour sa renomméede poète. Je ne pris pas même le temps de visiter la fameusefontaine dont les eaux donnaient le don de prophétie, et, le soir,nous arrivâmes à Castri. Là, je pris congé de mes Albanais ;là expirait le pouvoir d’Ali-Pacha, et le reste du cheminn’offrait, d’ailleurs, aucun danger. En me séparant d’eux, jevoulus leur faire accepter une riche récompense ; mais ilsrefusèrent, et le chef de l’escorte, parlant au nom de tous sescamarades :
– Nous voulons que vous nous aimiez, dit-il,et non que vous nous payiez.
Je l’embrassai et je serrai la main à tous lesautres. À Castri, je pris une escorte de six hommes à cheval et undrogman, et, suivant toujours la chaîne du Parnasse, nous fîmes àpeu près vingt-trois lieues dans la même journée. Nous voyagionsavec une rapidité extrême, et cependant, à mesure que nousavancions, au lieu de sentir mon cœur s’épanouir, un sentiment decrainte et de tristesse inouï me serrait la poitrine. Lesurlendemain de notre départ de Castri, nous couchâmes à Lefsina,l’ancienne Éleusis ; c’était notre dernière étape avantd’arriver au bord de la mer Égée.
Nous partîmes au jour. Vers midi, nousarrivâmes à Athènes, où nous fîmes une halte de deux heures,pendant laquelle, tout préoccupé d’une seule idée, celle de revoirFatinitza, je ne sortis pas même de ma chambre. À mesure que je merapprochais d’elle, mon cœur se reprenait tellement à son souveniret à mon amour, que rien ne me paraissait digne d’intérêt ni decuriosité : aussi suis-je probablement le seul voyageur quiait passé à Athènes sans la visiter.
Vers les cinq heures du soir, nous arrivâmes àune chaîne de montagnes qui, traversant l’Attique du nord au midi,prend naissance à Marathon, et va, par une pente insensible etmontueuse, se perdre à l’extrémité du cap Sunium. Avant des’engager dans la gorge qui s’ouvrait devant nous, mes hommess’arrêtèrent, et, après s’être formés en conseil, déclarèrent que,le ciel promettant un orage prochain et terrible, il seraitdangereux de nous enfoncer à cette heure dans les montagnes. Enconséquence, ils me proposaient de nous arrêter dans un petitvillage que nous apercevions, et où nous laisserions passer latempête. On comprend que, pressé d’arriver comme je l’étais, unepareille proposition ne pouvait me convenir. Je priai, jesuppliai ; puis enfin, voyant que mes instances étaientinutiles, je montrai de l’or, et, payant le prix convenu, j’enoffris à l’instant même le double, s’ils voulaient continuer laroute sans s’arrêter. Je n’avais plus affaire à mes fiersAlbanais ; mes hommes acceptèrent, et nous nous enfonçâmesdans cette sombre gorge, rendue plus sombre encore par les nuéesépaisses qui s’amassaient au-dessus d’elle. Mais, arrivé où j’enétais, un mur de flamme ne m’eût point arrêté ; je savais quede l’autre côté de cette vallée était la mer, et à cinq lieues àpeine l’île de Céos, d’où j’avais si souvent regardé les rivages del’Attique aux rivages pourprés du soleil couchant.
Les prévisions de nos guides ne les trompaientpas ; à peine fûmes-nous engagés dans cette gorge, quequelques éclairs commencèrent à sillonner cet océan de nuages quis’avançait au-dessus de nous, et que le grondement lointain de lafoudre les accompagna, bondissant de rochers en rochers. À chaqueprésage, nos gens se regardaient, comme pour se demander s’ils nedevaient pas retourner en arrière ; mais, me voyantinébranlable dans ma résolution, ils pensèrent, sans doute, qu’ilserait lâche à eux de m’abandonner, et ils continuèrent de pousseren avant. Bientôt des masses de vapeurs blanches parurent sedétacher des nuages et s’abaisser vers la terre, s’arrêtant, parflocons gigantesques, aux pointes des rochers ; puis, toutesces vagues séparées finirent par se réunir et former une mer quicommença de rouler vers nous, et en peu d’instants nous eutenveloppés. Dès ce moment, il nous fut impossible de décider si lafoudre roulait sous nos pieds ou sur nos têtes ; car leslueurs et le bruit nous entouraient de tous côtés. Je commençaialors, en voyant nos chevaux hennir et souffler la fumée, àcomprendre l’hésitation de nos gens : c’était la première foisque j’assistais à un orage dans les montagnes, et comme si, dupremier coup, la nature avait voulu m’initier à tous les mystèresde sa force et de sa grandeur, elle paraissait avoir, pour cettefois, déchaîné un de ses plus terribles messagers dedestruction.
Malheureusement, la route que nous suivions,escarpée aux flancs de la montagne, ne nous offrait aucun abricontre la pluie qui commençait à tomber et contre le tonnerre qui,à tout moment, menaçait d’éclater sur nos têtes. Nos guides sesouvinrent alors d’une caverne qui pouvait se trouver à peu près àune lieue en avant sur notre route, et mirent leurs chevaux augalop, pour l’atteindre avant que l’ouragan fût arrivé à son plushaut degré d’intensité ; les chevaux, encore plus effrayés queleurs maîtres, s’élancèrent comme s’ils voulaient dépasser le vent.Je retenais le mien, plus vif et d’une race supérieure aux autres,avec une peine infinie, lorsque, tout à coup, un éclair brilla siprès de nous, que sa flamme nous aveugla, nous et nos montures. Moncheval se cabra ; puis, comme je sentis que si je lui opposaisquelque résistance, il allait se renverser avec moi dans leprécipice, je lui lâchai la bride, et, lui enfonçant mes éperonsdans le ventre, je le laissai maître de m’emporter à son gré dansle chemin qui s’étendait devant nous. Il usa de cette faculté avecune rapidité et une énergie effrayantes. J’entendis, pendant uninstant, les cris de mes compagnons qui m’appelaient ; jevoulus alors retenir mon cheval, mais il n’était plus temps ;un éclat de tonnerre effroyable, qui retentit dans ce moment même,augmenta encore sa terreur. Je dus disparaître à leurs yeux commeenlevé par le tourbillon ; j’allais avec une telle vitesse quel’air manquait à ma poitrine. On eût dit que le génie de la tempêtem’avait fait don d’un de ses coursiers. Cette course insensée duraprès d’une demi-heure. Pendant cette demi-heure, plusieurs éclairsbrillèrent, qui me montrèrent, à leur flamme bleuâtre, desprécipices sans fond et bizarrement éclairés, comme on en voit enrêve ; enfin, il me sembla que mon cheval ne suivait plus laroute, et bondissant de rochers en rochers, je sortis mes pieds desétriers pour me jeter à terre à tout événement. À peine avais-jepris cette précaution, qu’il me sembla que ma monture s’enfonçaitperpendiculairement, comme si la terre eût manqué sous elle. Aumême instant, une branche d’arbre me fouetta le visage.Machinalement, j’étendis les bras, et je me cramponnai à cebienheureux soutien. Je sentis mon cheval s’abîmer seul, et jerestai suspendu au-dessus de l’abîme. Au bout d’une seconde,j’entendis le bruit de sa chute sur les rochers.
L’arbre auquel je m’étais si heureusementretenu était un figuier qui avait poussé dans les gerçures d’uneroche. Aucun chemin ne conduisait à cet arbre ; mais, à l’aidedes anfractuosités de la pierre, je parvins, au risque de meprécipiter vingt fois, à une petite plate-forme où je me trouvai àpeu près en sûreté. Lorsqu’on vient d’échapper à un grand danger,tout danger moindre disparaît : je me sentis donc sauvé, dèsque je n’eus plus à craindre que la tempête.
Je restai sur cette plate-forme, n’osantm’aventurer plus loin dans l’obscurité ; car chaque éclair memontrait un gouffre de tous côtés. La pluie ruisselait partorrents, le tonnerre roulait sans interruption, et les échos de lamontagne n’avaient pas fini de répéter un coup, qu’un autreéclatait sur ma tête avec un fracas digne du Jupiter de la Grèce.Il ne fallait pas penser au sommeil ; tout ce que je pouvaisfaire, c’était de me cramponner sur l’étroit espace où j’étaisretiré, afin de combattre le vertige. Je m’adossai donc au rocher,et j’attendis. La nuit s’écoula avec une lenteur mortelle ; jecrus entendre, mêlés au bruit de la foudre, quelques coups defusil ; mais je ne pus y répondre que par mes cris, mespistolets étant restés dans les fontes de mon cheval, et mes crisse perdirent, sans écho, dans le fracas terrible de l’ouragan.
Vers le matin, l’orage se calma. J’étaisécrasé de fatigue ; je venais de faire cent trente lieues enhuit jours, sans repos et presque sans sommeil : je cherchaialors un angle où m’asseoir ; je trouvai une pierre qui meservit de siège, et, tout ruisselant que j’étais, à peine metrouvai-je assis et adossé, que je m’endormis profondément. Lorsqueje rouvris les yeux, je crus continuer un rêve. J’avais sur la têteun ciel brillant et devant moi une mer d’azur, puis, à quatre oucinq lieues dans cette mer, une île bien connue, Céos, que jevenais chercher de si loin, et où m’attendaient Fatinitza et lebonheur.
Je me levai plein de force et de joie,cherchant un chemin pour arriver au rivage. Je m’approchai du bordde la plate-forme, et, à deux cents pieds au dessous de moi, je vismon cheval brisé, que les torrents avaient commencé d’entraînervers la mer. Je me retournai de l’autre côté en frissonnant malgrémoi, et je vis que la route dont avait dévié mon cheval passait àtrente ou quarante pieds au-dessus de ma tête, mais qu’on pouvait yarriver à l’aide des lierres et des arbrisseaux qui tapissaient laparoi du rocher. Je me mis aussitôt à l’œuvre, et, après un quartd’heure d’une escalade pendant laquelle je faillis me tuer vingtfois, je parvins à prendre terre sur le sentier. Dès lors, j’étaissauvé ; le sentier conduisait à la mer.
Je descendis, toujours en courant, jusqu’àquelques petites cabanes de pêcheurs qui s’élevaient sur le rivage.J’y retrouvai mes hommes, qui me croyaient perdu, mais qui, sachantque c’était là le but de mon voyage, étaient, à tout hasard, venusm’y attendre. Ils n’étaient plus que quatre : le drogmans’était égaré, et ils n’avaient point encore de sesnouvelles ; un autre, ayant voulu traverser un torrent à gué,avait été entraîné par les eaux, et, selon toute probabilité,s’était noyé. Je leur donnai une nouvelle récompense, et demandaiune barque avec les meilleurs rameurs que l’on pourrait trouver.Mon hôte voulait absolument me faire prendre part à son déjeuner età celui de sa famille ; mais j’insistai pour que la barque fûtprête l’instant même, et, au bout de cinq minutes, on vint me direqu’elle m’attendait. Une pièce d’or que je donnai, outre le prixconvenu, à mes quatre rameurs, nous fit voler sur l’eau. Du pointoù nous étions, Céos avait disparu ; la petite île d’Hélène,qui de la plate forme élevée où j’avais passé la nuit ne paraissaitqu’un rocher, me la cachait alors entièrement ; mais à peineeûmes-nous doublé sa pointe méridionale, que je la revis devantmoi. Bientôt même je pus distinguer les détails qui m’échappaientd’abord à cause de l’éloignement : le village, comme une ligneautour du port ; puis, pareille à un point, cette maison deConstantin que j’avais revue si souvent dans mes rêves, et qui, àmesure que nous approchions, se dessinait, au milieu de son boisd’oliviers, blanche, avec ses jalousies de roseau grisâtre. Bientôtje pus reconnaître la fenêtre d’où Fatinitza nous avait salués ànotre arrivée et à notre départ. Je montai à l’avant de la petitebarque, et, tirant mon mouchoir, je le fis flotter à mon tour commeelle avait fait flotter le sien ; mais, sans doute, Fatinitzaétait loin de sa fenêtre, car sa jalousie resta fermée et aucunsigne ne répondit au mien. Je n’en demeurai pas moins à l’avant,mais commençant à m’inquiéter de cette absence de vie que l’onremarquait dans toute la maison. Personne ne montait ni nedescendait le chemin qui y conduisait ; personne ne passait aupied de ses murailles : on eût dit une vaste tombe.
Mon cœur se serrait étrangement, et pourtantje ne pouvais quitter ma place ; j’étais toujours debout,agitant machinalement mon mouchoir, auquel personne ne répondait.J’abordai ainsi dans le port, et je m’élançai sur le rivage. La, jerestai un instant ébloui, et comme sans intention arrêtée, nesachant ce que je devais faire, si je devais demander des nouvellesde Fatinitza ou courir à la maison en chercher moi-même. En cemoment, j’aperçus ma petite Grecque, toujours vêtue de ma robe desoie, alors en lambeaux ; je m’élançai vers elle, et, lasaisissant par le bras :
– Fatinitza, lui dis-je, elle m’attend,n’est-ce pas ?
– Oui, oui, elle t’attend, répondit la jeunefille ; seulement, tu es venu bien tard.
– Où est-elle ? m’écriai-je.
– Je vais t’y conduire, dit l’enfant.
Et elle se mit à marcher devant moi.
Je la suivis d’abord ; mais, voyantqu’elle prenait une direction opposée à la maison de Constantin, jel’arrêtai.
– Où vas-tu ? lui demandai-je.
– Où elle est.
– Mais ce n’est point là le chemin de lamaison !
– Il n’y a plus personne à la maison, ditl’enfant en secouant la tête ; la maison est vide, la tombeest pleine.
Je frissonnai de tout mon corps ; mais jeme rappelai que la pauvre enfant passait pour être folle.
– Et Stéphana ? lui demandai-je.
– Voici sa maison, répondit la jeune fille enétendant la main.
Je laissai l’enfant au milieu de la rue, et jecourus à la maison de Stéphana, car je n’osais point aller à cellede Constantin. J’entrai dans la première pièce, où il n’y avait quedes servantes, et je la traversai sans répondre à leurs cris ;puis, trouvant l’escalier qui conduisait au premier étage, où setiennent d’habitude les femmes, je m’y élançai, et, poussant lapremière porte qui se trouva devant moi, je vis Stéphana, vêtue denoir, assise à terre sur une natte, les bras pendants et la têteappuyée sur ses genoux. Au bruit que je fis, elle releva la tête,deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues ; enm’apercevant, elle poussa un cri, et saisit ses cheveux avec ungeste de suprême désespoir.
– Fatinitza ? m’écriai-je ; au nomdu ciel, où est Fatinitza ?
Alors elle se leva sans dire une seule parole,prit, sous un coussin, un rouleau cacheté de noir, et me ledonna.
– Qu’est-ce que cela ? demandai-je.
– Le testament de mort de ma sœur.
Je devins affreusement pâle, mes jambesfaiblirent ; je m’appuyai contre la muraille et me laissaitomber sur le divan ; il me semblait que je venais d’êtrefrappé de la foudre. Quand je sortis de cet état de torpeur,Stéphana avait quitté la chambre, laissant près de moi le fatalrouleau. Je l’ouvris, dans l’attente de quelque terriblecatastrophe. Je ne m’étais pas trompé : voici ce qu’ilcontenait :
Journal de Fatinitza.
Tu es parti, mon bien-aimé ! je viens desuivre des yeux le navire qui t’emporte et qui te ramènera, jel’espère. Jusqu’à ce qu’il ait disparu, tout le temps que j’ai pute voir, tes yeux ont été fixés sur moi. Merci !
Oui, tu m’aimes ; oui, je peux me reposersur toi ; oui, ta parole est une réalité, ou il n’y auraitplus de foi sur la terre et il faudrait adorer le mensonge comme leplus puissant des dieux, s’il pouvait ainsi, pareil à Jupiter,prendre la forme d’un cygne au blanc plumage et au doux chant. Mevoilà donc seule, et, comme je ne crains plus d’éveiller lessoupçons, j’ai demandé tout ce qu’il faut pour écrire, et jet’écris : sans le souvenir et l’espoir, l’absence serait pirequ’une prison. Je t’écrirai tout ce qui me passera par le cœur, monbien-aimé ; et, quand tu reviendras, tu seras sûr, au moins,que pas un jour, pas une heure, pas un instant, je n’aurai cessé depenser à toi.
Ma douleur est grande de te quitter, etcependant je crois qu’elle grandira encore ; il n’y a pasassez longtemps que tu m’as quittée pour que je croie à tonabsence ; tout est encore ici plein de toi, comme monsouvenir, et le soleil n’est point couché tant que la terre gardeun reflet de ses rayons. Toi, tu es mon soleil ; rien nefleurissait dans ma vie avant que tu ne te levasses sur elle ;ta lumière en a fait épanouir les trois plus belles fleurs :la foi, l’espérance et l’amour. Sais-tu qui me distrait detoi ? Notre messagère chérie ; elle se pose sur la table,elle tire ma plume avec son bec, elle lève son aile, comme si sonaile portait encore un billet ; elle vient de chez toi et net’a pas vu ; elle ne sait ce que cela veut dire, pauvre chèrepetite !
Ah ! j’étouffe, mon bien-aimé ; jen’ai point assez pleuré, et mes larmes me retombent sur lecœur.
Stéphana est venue passer la journée avec tapauvre délaissée, et nous n’avons cessé de parler de toi :elle est heureuse, mais d’une félicité à laquelle je préfère madouleur. Elle n’avait jamais vu, ainsi que c’est l’habitude cheznous, son mari avant de l’épouser, et, depuis qu’il l’a épousée,comme il est jeune et bon, elle l’a pris en amitié et l’aime commeun frère.
Comprends-tu cette manière d’aimer ?L’homme auquel elle donne sa vie, elle l’aime comme un frère ?Je ne puis pas m’imaginer ce qui se passerait en moi, si jet’aimais un seul jour comme j’aime Fortunato ; il me sembleque, pendant tout ce jour, mon cœur cesserait de battre. Oh !moi, je t’aime autrement que cela, sois tranquille ; je t’aimeavec mon esprit, avec mon âme, avec mon corps ; je t’aimecomme l’abeille aime les fleurs, c’est-à-dire que par toi je vis,et que sans toi je ne pourrais pas vivre.
Tu ne sais pas ce qu’elle me dit,Stéphana ? Qu’il ne faut pas se fier aux Francs, qu’ils sontd’une race sans parole ; elle dit que tu es parti pour ne pasrevenir. Pauvre Stéphana ! il faut lui pardonner, mon ami,elle ne te connaît pas comme je te connais ; elle ne sait pasque je douterais du jour qui m’éclaire et de Dieu, qui fait cejour, avant de douter de toi. Elle me quitte, car son mari l’envoiechercher. Quand tu seras mon mari, je ne te quitterai pas d’uneheure, pas d’une seconde, et tu n’auras jamais à m’envoyerchercher, car je serai toujours là.
Je suis descendue, à l’heure accoutumée, pouraller au jardin : il y a trois jours encore, j’étais certainede t’y voir ; que s’est-il donc passé, que je ne t’ai pasvu ? Tu es parti… hélas ! J’ai trouvé toutes mes bellesfleurs qui souriaient à la nuit, et jetaient leurs parfums auxbrises ; j’en ai fait un bouquet qui voulait dire :« Je t’aime et je t’attends, » et je l’ai jeté, commed’habitude, à l’angle de la muraille ; mais tu n’étais plus làpour le recevoir et me répondre avec tes baisers : « Jet’aime et me voici… »
J’ai passé toute la soirée, jusqu’à minuit,sous notre berceau de jasmin ; hier, c’était un temple àl’amour et au bonheur ; aujourd’hui, c’est une solitude sansautre divinité que le souvenir. Adieu, mon bien-aimé ! je vaisdormir, pour rêver que je te vois.
J’ai fait d’affreux rêves, mon bien-aimé, danslesquels tu n’étais mêlé en rien : oh ! c’est vraimenttrop, si tu es absent tout à la fois pour ma veille et pour monsommeil ! J’ai rêvé de Constantinople, de notre maison enflammes, de ma pauvre mère mourante, de toutes choses enfin pleinesde douleurs éloignées. N’ai-je donc point assez, ô mon Dieu !de ma douleur présente, et voulez-vous m’accabler tout àfait ?
Dès le matin, j’ai fait seller Pretly, je mesuis enveloppée de voiles plus épais que les nuages qui cachentaujourd’hui le soleil, et je me suis acheminée vers la grotte.C’est encore une partie de notre île où tout me parle de toi :le ruisseau qui frémit au fond de la vallée, les belles fleursrouges qui fleurissent sur la route, et dont tu m’as dit le nom,les feuilles des arbres qui se plaignent au vent de cequ’aujourd’hui le jour est triste et nébuleux. Une fois arrivéedans la grotte, j’ai abandonné Pretly à son caprice et je me suismise à relire le poème des Tombeaux, que j’ai déjà relutant de fois. Ne te semble-t-il pas étrange, mon bien-aimé, que cesoit dans un pareil livre que j’aie trouvé le premier gage de tonamour, cette branche de genêt, ce doux symbole d’espérancenaissante et indécise qui, après s’y être fané, se sèche maintenantsur mon cœur ?
Si je mourais avant ton retour, mon bien-aimé,c’est devant cette grotte que je voudrais être ensevelie. Tu avaisbien raison de préférer cet endroit à tout le reste de l’île ;il y a surtout une échappée qui donne sur la mer et qui semble uneouverture du ciel.
Quelle folle idée vient donc de me passer parla tête ? Mourir ! Pourquoi mourrais-je ? À tonretour, nous rirons ensemble de toutes ces folles idées et de biend’autres encore. Sais-tu ce que j’ai fait ? J’ai ouvert monlivre à l’endroit où tu l’avais trouvé ouvert, j’y ai mis unebranche de genêt pareille à celle que tu y avais mise ; puis,en faisant un grand détour, je suis revenue à la grotte par le mêmechemin que j’avais pris le jour où je l’ai trouvée. Je suiscependant fâchée que ce livre ait pour titre iSepolcri.
Décidément, je me brouillerai avecStéphana ; elle vient de venir me voir, et, comme elle m’atrouvée pleurant, elle m’a dit que j’étais une folle de t’aimerainsi, et qu’à cette heure tu chantais, à bord de la felouque,quelque chanson joyeuse avec les matelots. N’est-ce pas que cen’est point vrai, mon bien-aimé ? Et, si tu ne pleures pas,parce que tu es un homme, et cependant je t’ai vu pleurer deslarmes plus précieuses pour moi que les perles de la mer, n’est-cepas qu’au moins tu es triste et que tu ne chantes aucune chanson, àmoins que ce ne soit ta chanson sicilienne, si douce et simélancolique, la seule que je te permette de chanter ?
Comme j’écris cette ligne, une corde vient dese casser à ma guzla. On assure que c’est un mauvais présage ;mais tu m’as dit qu’il ne fallait croire ni aux songes ni auxprésages, si bien que je ne crois plus en rien. Si fait, monbien-aimé, je crois en toi, mon maître tout-puissant, créateur demon existence nouvelle… oh ! que fais-je donc là ! Jeparodie notre sainte prière. Pardonnez-moi, mon Dieu, monDieu ; mais ma religion, maintenant, c’est monamour !
Oh ! je n’ose pas te dire ce que jecrains et ce que j’espère, mon bien-aimé ; car ce serait à lafois une bien grande joie et un bien grand malheur. Je n’aime plusque deux choses au monde, toi, à part toujours : ces deuxchoses sont mes colombes et mes fleurs ; quant à Stéphana, jela déteste.
Mes colombes s’aiment ; mais ce que je nesavais pas, c’est que mes fleurs s’aiment aussi : il y en aqui poussent mieux et qui fleurissent mieux lorsqu’elles sont prèsles unes des autres, et d’autres, au contraire, qui languissent etse fanent lorsqu’on approche d’elles des plantes qui leur sontantipathiques. Chez les fleurs, comme chez les hommes, l’amour estdonc la vie, et l’indifférence la mort ! Oh ! si tu étaisprès de moi, tu verrais comme ma tête pâlissante se relèverait, etcomme mes joues reprendraient bientôt leurs plus belles couleurs.Mais cette pâleur et cette faiblesse ont peut-être une autre causeencore que ton absence ; dès que j’en serai sûre, je te ledirai.
Nous avons, nous autres Maniotes, une coutumeterrible. Un voyageur français demandait, un jour, à mon aïeul,Nicétas Sophianos, de quelle peine on frappait, chez lesdescendants des Spartiates, celui qui séduisait une jeunefille.
– On l’oblige, répondit-il, à rendre à lafamille un taureau si grand, qu’ayant les pieds de derrière dans laMessénie, il puisse boire dans l’Eurotas.
– Mais, répondit le voyageur, il n’y a pas detaureau de cette taille.
– Aussi, répondit mon aïeul, n’y a-t-il cheznous ni séducteur ni fille séduite.
Voilà ce que disait mon aïeul ; mais,depuis lors, les temps sont changés, et, pour ce crime, inconnuchez nos aïeux, nos pères ont inventé une vengeance inouïe. Si leséducteur n’a pas quitté le pays, les frères de la jeune fille vontle trouver, et il doit alors réparer sa faute ou se battre aveceux. L’aîné commence ; puis, s’il succombe, après l’aîné vientle cadet, après celui-ci le plus jeune, et après les enfants lepère. Puis la vengeance se lègue au frère, à l’oncle ou au cousin,jusqu’à ce qu’enfin le coupable succombe.
Si, au contraire, le coupable est absent, lafamille s’en prend à sa complice : son père ou son frère aîné,ou le chef de la famille enfin, lui demande combien de temps elledésire qu’on lui accorde pour que son amant revienne : alorselle fixe elle-même le temps qu’elle croit nécessaire à son retour,trois, six ou neuf mois, mais jamais plus d’un an.
Cette époque convenue, tout rentre dans laforme habituelle ; nul ne parle à la pauvre enfant de safaute, et l’on attend patiemment l’époque où elle doit êtreréparée. Au jour dit, le chef de la famille vient demander à lajeune fille où est son époux, et, si son époux n’est pas de retour,il lui fait sauter la cervelle. Ne manque pas de revenir, monbien-aimé ; car, si tu ne revenais pas, non seulement tu metuerais, mais encore tu tuerais notre enfant !
Stéphana trouve que je change à vued’œil ; ce matin, elle me disait de prendre garde, et qu’elleavait peur que je ne fusse atteinte de la maladie du pauvreApostoli. Bonne Stéphana ! elle ne sait pas que je ne puismourir, maintenant que je vis pour deux.
Où es-tu, maintenant ? À Smyrne, sansdoute, mon bien-aimé. Une des plus terribles douleurs de l’absenceest l’incertitude : comme si je l’avais prévu, plus le tempss’avance, plus je m’attriste ; j’ai peur que peu à peu lesouvenir, si vif au moment de la séparation, ne s’émousse et ne sereferme comme une blessure : la place où elle était se voitbien toujours par la cicatrice ; mais n’y a-t-il pas aussi descicatrices qui arrivent à s’effacer tout à fait ? Ce que jedis ne peut pas s’appliquer à moi, mon bien-aimé : pour moi,chaque objet qui m’entoure a une langue qui me parle au cœur.Partout où je puis aller ici, tu as été ; tout est empreint deta mémoire ; je voudrais t’oublier, que je ne le pourrais pas,enfermée que je suis dans le cercle tracé par ton souvenir, et, sima blessure se cicatrise, ce sera en y enfermant ton amour. Maistoi, il n’en est point ainsi ; hors de mon île, nul ne m’avue, aucun objet ne m’a touchée, rien ne me connaît ; et jesuis si ignorante, pardonne moi, que, lorsque je devinerais le lieuque tu habites, je ne saurais pas de quel côté de l’horizon je doisconfier au vent mes soupirs et mes baisers.
Et c’est cette ignorance même qui redouble monamour : si j’étais savante comme toi, j’aurais des espacesimmenses où perdre mon imagination ; je me demanderais quelpouvoir suspend les étoiles au dessus de ma tête, quel mouvementcombiné ramène le cercle infini des saisons, quel génieprovidentiel veille à la chute et à l’élévation des empires ;et alors, perdue dans ces recherches profondes, je cesseraispeut-être un instant de penser à toi en essayant de mesurer lepouvoir de Dieu et la science des hommes. Mais il n’en est pointainsi. À peine ai-je fait quelques pas devant moi, que je touche àla barrière, et que je suis ramenée par mon ignorance, des limitesde mon esprit, vide d’instruction, à mon cœur tout pleind’amour.
Mon Dieu ! mon Dieu ! aucunenouvelle de toi, aucun espoir qu’il m’en arrive. Un passé lumineux,un présent sombre, un avenir noir. Ne pouvoir aider en rien auxévénements qui doivent faire ma mort ou ma vie… Attendre ! Jene doute pas de ton amour ; j’ai foi entière en taparole : tout ce qu’il est humainement possible de faire pourrevenir à moi, tu le feras ; mais le destin ne peut-il pasêtre plus fort que ta volonté ? Ne suis-je pas retenue ici,moi, sans pouvoir, quelque désir que j’en aie, aller à toi ?Il y a des moments où je voudrais mourir, pour que mon esprit fûtlibre des chaînes de mon corps.
Oh ! cette fois, je suis réellementsouffrante, mon bien-aimé ; je ne sais quelle fièvre medévore, et je passe incessamment d’une agitation terrible à unelangueur mortelle. J’avais cru que je pourrais t’écrire chaquejour, et que je trouverais quelque consolation à te confier chacunedes pensées de mon cœur ; mais le cercle en a été vite épuisé.Que te redire que je ne t’aie pas dit ? Je t’aime, je t’aime,je t’aime ! Que j’écrive ce mot chaque soir, et j’aurai écrit,chaque soir, la pensée de tout le jour.
Il n’y a plus de doute, mon bien-aimé, il y aun être qui vit en moi ; je l’ai senti tressaillir à l’instantmême pour la première fois, et je reviens à toi pour te dire :« Nous t’aimons. », Oh ! songes-y bien, maintenantje ne suis plus seule ; ce n’est plus pour moi seule que tureviens : il y a entre nous quelque chose de plus sacré quel’amour, il y a notre enfant. Je pleure, bien-aimé : est-ce dejoie ? est-ce de crainte ? N’importe ! j’ai retrouvémes larmes, et cela me fait du bien de pleurer.
Il y a aujourd’hui trois mois que tu m’asquittée ; trois mois, jour pour jour, dont pas une heure nes’est écoulée sans que je pensasse à toi, trois mois pendantlesquels tout ce que j’ai interrogé sur toi est resté muet etsourd. Ne tarde pas à revenir, mon bien-aimé ; car tu nereconnaîtras plus ta Fatinitza, tant elle est faible et pâlemaintenant.
Dieu sait si j’étais bonne fille et tendresœur, et si, dans ces longues et dangereuses absences de mon pèreet de mon frère, je passais un seul jour sans prier la Panagie poureux. Eh bien, écoute-moi, et je m’en accuse comme d’un crime :à peine si, depuis le temps où vous êtes partis ensemble, j’aipensé trois ou quatre fois à eux ; et, cependant, ce sont euxqui courent tous les périls, c’est pour eux que la mer a destempêtes, c’est pour eux que le combat a des blessures, c’est poureux que la justice a des châtiments. Mon Dieu, pardonnez-moi de neplus penser à mon père et à Fortunato ! mon Dieu,pardonnez-moi de ne plus penser qu’à mon amant !
Oh ! que je voudrais tomber dans quelqueléthargie profonde, et ne me réveiller que pour être heureuse oumourir ! Le temps s’écoule, les heures se passent, sans que jeles mesure autrement que par la succession des jours et des nuits.Qui empêche que cela ne dure toujours ainsi, puisque cela dureainsi depuis cinq mois ? Le temps ne se calcule que selon lajoie ou la douleur : cinq mois d’absence sont une éternité.Seigneur, mon Dieu ! qu’est-ce que je vois là-bas ?…Est-ce la felouque ? Mon Dieu ! soyez béni, c’estelle !
Je vais donc te revoir ! Mon Dieu !donnez-moi la force ! Oh ! je mourrai de joie… ou dedouleur. Sans toi ! sans toi ! Miséricorde !
Ils savent tout ! Dès que j’ai aperçu lafelouque, j’ai couru à la fenêtre, et, à mesure qu’elle approchait,j’ai cherché à te reconnaître sur le pont. Pardonnez-moi, monDieu ! mais je crois que j’aurais mieux aimé que mon père oumon frère y manquât que toi.
Enfin, tu n’y étais pas ; bien avant quela felouque fût entrée dans le port, j’avais acquis cette affreusecertitude. Tout le monde courut au-devant d’eux ; moi seule,je restai clouée à ma fenêtre, et je n’eus pas même la force defaire un signe pour leur indiquer que je les voyais. Ils montèrentle sentier, et je les aperçus de loin, soucieux et inquiets ;puis les acclamations que les domestiques poussèrent en lesrevoyant parvinrent jusqu’à moi ; puis je les entendis monterl’escalier, ouvrir la porte. J’essayai d’aller à au-devantd’eux ; au milieu de la chambre, je tombai à genoux enprononçant ton nom.
Je ne sais pas ce qu’ils me répondirent ;je compris seulement qu’ils t’avaient déposé à Smyrne, où tu devaisles attendre ; que tu ne les avais pas attendus et que tuétais parti sans qu’ils eussent appris où tu étais allé, ni quandtu reviendrais. Je tombai évanouie. Quand je revins à moi, j’étaisseule avec Stéphana. Elle pleurait ; car, jusqu’à ce moment,je lui avais caché que je fusse enceinte, et c’était elle qui, dansson ignorance, m’avait trahie en me portant du secours.
Oh ! quelle nuit longue etdésespérée ! quelle nuit de tempête au ciel et dans moncœur ?… Oh ! si toute la création pouvait s’abîmer, etque, sur ses débris, je te revisse une fois encore !
Je suis condamnée, mon bien-aimé. Si, d’ici àquatre mois, tu n’es pas revenu, je mourrai pour toi et par toi.Sois béni ! Ce matin, ils sont montés dans ma chambre, seulset le front calme, mais sévère. Je me doutais de la cause qui lesamenait, et, en les voyant entrer, je me suis mise à genoux. Alorsils m’ont interrogée comme des juges interrogent une criminelle.J’ai tout dit.
Ils m’ont demandé si je croyais que turevinsses. Je leur ai répondu : « Oui, s’il n’est pasmort. » Ils m’ont demandé quel temps je voulais qu’ilsm’accordassent. Je leur répondis : « Jusqu’à ce que j’aieembrassé mon enfant. » Ils m’ont accordé trois jours après sanaissance. Alors, mon bien-aimé, tu seras revenu, ou tu nereviendras jamais ; et, si tu ne dois jamais revenir, tout estbien, et mieux vaut que je meure.
Je ne vis plus ; j’attends. Tout est,pour moi, dans ce mot. Je me lève, je vais à ma fenêtre, j’y resteles yeux fixés sur la mer. À chaque barque, je tressaille etj’espère… Elle s’approche, et tout est fini. Oh ! notre pauvreenfant, comment survivra-t-il à tout ce que je souffre ?Stéphana me gronde de ce que je ne lui ai pas avoué mon secret. Parson aide, j’aurais pu tromper mon père et Fortunato. Lestromper ! pourquoi faire ? Si tu ne reviens pas, est-ceque je veux vivre, moi !
Oh ! reviens, reviens, monbien-aimé ! si ce n’est pas pour moi, que ce soit pour notrepauvre enfant ; et, si tu ne m’aimes plus, tu ne me reverraspas, tu attendras seulement qu’il soit né. Je te le jetterai danston manteau, tu l’emporteras, et tu me laisseras mourir.
Les jours ! les jours ! comme ilssont longs, lorsque je rêve ; comme ils sont courts, quand jeréfléchis !… Sept mois écoulés déjà !… Déjà !… Maisque fais-tu donc, mon Dieu ? Où es-tu ? Tu me demandaistrois mois, tu m’en demandais quatre au plus, et voilà septmois ! Tu es prisonnier ou mort, mon bien-aimé… Ils t’aurontarrêté, en Angleterre, ils t’auront fait ton procès… Ils t’aurontcondamné comme moi… Comme moi, tu attends l’heure de mourir.
J’ai oublié de te demander si tu étais certainque l’on se revît au ciel !
Tout est ici comme auparavant, et il y a desjours où je me demande si je n’ai point fait un rêve. Mon père etmon frère semblent avoir tout oublié !… Ils viennent me voircomme d’habitude ; comme d’habitude, ils sont bons etaffectueux pour moi… Mais, de temps en temps, un tressaillementsubit et douloureux me dit qu’ils se souviennent, et que, commemoi, ils attendent. Oh ! ta chanson sicilienne :
J’ai pris sur la plage
Une fleur sauvage ;
Comme son visage,
Je la vois pâlir.
C’est que toute plante
De sa tige absente,
Fanée et souffrante,
Doit bientôt mourir.
Ainsi mourra celle
Dont l’amour fidèle
Vainement m’appelle
La nuit et le jour,
Pauvre fleur de grève,
Plus pâle qu’un rêve,
Qui n’avait pour sève
Que mon seul amour !
Et cependant tu me disais qu’il ne fallait pascroire aux prophéties.
Se coucher tous les soirs avec une seulepensée, s’éveiller tous les matins avec une seule espérance, passersa journée à voir s’envoler, les uns après les autres, tous lesrêves de sa nuit, mon bien-aimé, c’est à en devenir folle. Le tempsmarche comme si la mort elle-même le poussait devant elle… Voilàhuit mois que tu es parti ; un mois encore, pas même un mois…et alors, ou tu seras revenu, ou tout sera fini pour moi. J’aicomposé une longue prière.
Dieu ; toute la journée, je me tiensdebout à ma fenêtre, les yeux fixés sur la mer, et la répétantmachinalement. Au reste, je vais là, maintenant, parce que c’est laplace à laquelle j’ai l’habitude d’aller. Je ne crois plus à tonretour, je crois à ta mort. Ô mon bien-aimé ! prie pour moi auciel, et que mon passage de ce monde à l’autre ne soit pas tropdouloureux.
Seigneur ! Seigneur ! le termeest-il arrivé ? Et ces douleurs que j’éprouvem’annoncent-elles que je vais être mère ? Je souffre tant, queje ne puis plus écrire ; ma main tremble. Mon Dieu ! monDieu ! ayez pitié de moi. Mourrai-je donc sans terevoir ?… Mon bien aimé !… Oh ! un fils ! unfils ! Il est beau… il te ressemble… que je suisheureuse ! Misérable ! qu’est-ce que je dis là ?…Oh ! reviens, reviens, mon amour chéri, mon ange adoré ;reviens, tu n’as plus que trois jours !…
Tu n’es pas mort, j’en suis sûre ; jet’ai revu. Oh ! quel singulier rêve ! Non, la fièvre, siardente qu’elle soit, n’a point de pareilles apparitions ;c’était une réalité, une permission de Dieu, un miracle. Je m’étaisendormie brisée, mon enfant était couché près de moi, Stéphanaveillait au pied de mon lit. Il me semblait alors que mon âmequittait mon corps, fluide et transparente comme une vapeur. Puisje me sentis emporter par le vent, comme un oiseau de l’air, commeun nuage du ciel. Je passai par-dessus des villes, des fleuves, desmontagnes, tournant le dos à la mer. Au bout d’un instant,j’aperçus une autre mer que je ne connais point, un golfe que je neme rappelle pas avoir jamais vu, même en songe. Je m’abattis sansbruit au milieu des ruines d’une ville morte.
À vingt pas de moi, sur un fût de colonne unhomme était assis la tête dans ses mains. Au bout d’un instant, cethomme leva la tête. C’était toi, mon bien-aimé. Je voulus parler,étendre les bras. Hélas ! hélas ! je n’avais ni voix nimouvement. Tu me reconnus, car tu prononças mon nom. Oh ! j’aientendu ta voix, ta voix chérie ; elle est là encore, ellemurmure à mon oreille. Trois fois tu te tournas vers différentspoints de l’horizon, et trois fois je me sentis emportée par unepuissance supérieure, et je me retrouvai devant toi. Alors tumarchas à moi, je te vis t’approcher, tu étais près de m’atteindre,tu étendais le bras, tu allais me toucher. Je jetai un cri et je meréveillai. Tu vis, tu m’aimes, tu reviens ; mais arriveras-tuà temps, mon Dieu ? Pendant que je t’écris sur mon lit,Stéphana est à la fenêtre ; elle regarde. Notre enfantdort.
Oh ! si le vent ne le pousse pas assezrapidement, quitte ton vaisseau et prends une barque, et, si labarque ne va pas assez vite, jette-toi à la mer. Arrive,arrive ! C’est demain le troisième jour, nous n’avons plusqu’une nuit ; nous la passerons en prières, Stéphana etmoi ; elle a obtenu, du prêtre qui l’a mariée, de transporterdans ma chambre une image miraculeuse de la Vierge. Nous sommes àgenoux devant elle, et je lui fais baiser les pieds par notrepauvre enfant. Vierge sainte, ayez pitié de moi ! Étoiled’amour, ayez pitié de moi ! Mère de douleurs, ayez pitié demoi !
Bonne Stéphana ! elle qui me disaittoujours que je ne te reverrais plus, la voilà maintenant qui medit que tu reviendras. Elle a donc perdu tout espoir ?
Le jour, mon bien-aimé, voilà le jour, beau,souriant, comme si tu étais là près de moi, comme si ça n’était pasmon dernier jour. Ils me laisseront toute la journée encore,ont-ils dit à Stéphana ; ils attendront que le soleil, qui selève derrière l’île de Ténos, se couche derrière les montagnes del’Attique, J’ai peur de la mort, car tu vis, je t’ai vu, j’en suissûre ! Oh ! m’as-tu vue, toi, et te doutes-tu du dangerque je cours ? sais-tu que je t’appelle ? sais-tu qu’àtoi seul, tu peux me sauver, que je n’invoque plus la Vierge, queje n’invoque que toi ? Si je m’enfuyais avec mon enfant ?Mon Dieu, avant qu’ils arrivassent, pourquoi ne me suis-je pasenfuie ? C’est que je t’attendais.
Stéphana a voulu descendre ; undomestique a levé son voile pour s’assurer que ce n’était pas moi.Tout le village sait que c’est aujourd’hui mon dernier jour ;tout le monde prie. La cloche qui retentissait tout à l’heure, etdont je ne comprenais pas la voix, appelait les âmes pieuses àl’église ; elle leur disait de prier pour celle qui va mourir.Et celle qui va mourir, c’est moi, entends-tu, c’est moi, monbien-aimé… c’est ta Fatinitza… c’est la mère de ton enfant…Oh ! ma pauvre tête ! Je ne sentirai pas le coup, jeserai folle.
Rien sur la mer !… Aussi loin que leregard peut s’étendre, déserte ! déserte ! J’ai étéécouter à la porte : il y a, de l’autre côté de ma porte, deuxvalets qui prient. Tout le monde prie : il n’y a que moi quine puis pas prier. Mon Dieu ! comme le soleil marchevite !
Stéphana est étendue sur mon lit ; elles’arrache les cheveux. Moi, je tiens mon pauvre enfant dans mesbras ; je tourne autour de ma chambre comme uneinsensée ; puis, de temps en temps, je m’assieds pour t’écrireune ligne. Pauvre innocent, pourvu qu’ils l’épargnent !Oh ! ne pleure pas ainsi, ma bonne Stéphana ; tu mebrises le cœur ! Tu ne m’oublieras jamais, n’est-ce pas, monbien-aimé ? Mon Dieu ! sauras-tu ce que j’aisouffert ? Ou tu es bien malheureux, ou tu es biencoupable ! Le soleil ne descend pas, il se précipite ; levoilà qui touche aux montagnes ; dans un instant, il seracaché derrière elles… Il me semble qu’il est couleur de sang.
J’ai soif. Je ne compte plus par jour, je necompte plus par heure ; je compte par minute, je compte parseconde. Tout est fini : tu serais dans le port, que tun’aurais pas le loisir d’arriver jusqu’à terre ; tu serais enbas, qu’ils ne te laisseraient pas le temps de monter jusqu’ici…Écoute, Stéphana ! j’entends du bruit ; écoute si cen’est pas eux !… Mon Dieu ! mon Dieu ! on ne voitplus que la moitié du disque du soleil ! Mon Dieu ! jevoudrais cependant bien penser à vous ; mais, pardonnez-moi,je ne pense qu’à lui. Ce sont eux ! ce sont eux !… ilsont tenu parole… Le soleil est couché… Il fait nuit…
Ils montent… ils s’arrêtent à la porte… ilsl’ouvrent… Je te pardonne… Adieu !… Reçois mon âme.
Ici finissait le manuscrit de Fatinitza. Jem’élançai dans la chambre de sa sœur.
– Eh bien, m’écriai-je, eh bien,après ?
– Après, me dit Stéphana, mon père lui alaissé le temps de faire sa prière ; puis, quand sa prière aété finie, il a tiré un pistolet de sa ceinture et il l’a tuéecomme il lui avait dit qu’il le ferait.
– Et mon enfant ? m’écriai-je en metordant les bras ; mon enfant, mon pauvre enfant ?
– Fortunato l’a pris par les pieds, et lui abrisé la tête contre la muraille.
Je jetai un cri terrible, et je tombai sansconnaissance sur le pavé.