À l’époque où commence ce récit, vers l’an de grâce 16…, il n’était pas, dans toute l’ancienne province de la Marche, d’ennemis plus irréconciliables et tout à la fois d’amis plus intimes que le comte Armand-Louis de la Guerche et son voisin,le marquis Renaud de Chaufontaine. À dix lieues à la ronde, pas un bourgeois et pas un manant qui ne les connussent, pas de hobereau qui ne les eût rencontrés chevauchant de compagnie sur quelque roussin du pays, pas de maraudeur qui ne les eût surpris se livrant de furieuses batailles sur la lisière des bois. Ils fondaient ensemble les plus fameux héros de la mythologie et de l’antiquité.Le comte Armand-Louis et le marquis Renaud étaient à la fois Oresteet Pylade, Étéocle et Polynice. Ils seraient volontiers morts l’unpour l’autre, et ne passaient pas un jour sans se provoquer à d’interminables combats singuliers. Le temps qu’ils n’employaient pas à se rendre de petits services, ils le consacraient à se quereller. On débutait par des paroles affectueuses, on finissait par des coups terribles. Cela durait depuis le temps où M. de la Guerche et M. de Chaufontaine cherchaient des prunelles dans les haies et des noisettes dans les taillis.
La sympathie des deux jeunes gentilshommesprovenait de la grande similitude d’âge, de goût, decaractère ; l’antipathie avait pour cause la différence dereligion. Le comte Armand était huguenot ; le marquis Renaudbon catholique. Celui-ci se découvrait au nom de feu l’amiralColigny ; l’autre tenait M. de Guise pour un grandsaint. On avait donc six heures par jour pour s’aimer et six pourse haïr. Le reste du temps appartenait à l’escrime, à la chasse, àl’équitation. On disait de Renaud que personne, dans la province,ne montait aussi bien à cheval, si ce n’est M. de laGuerche ; et d’Armand-Louis, que nul gentilhomme de la contréene maniait aussi lestement l’épée, le poignard de merci, lapertuisane et l’arquebuse, si ce n’estM. de Chaufontaine. Le comte traversait une rivière commeun cygne ; le marquis franchissait un ravin comme unchevreuil. Ils luttaient contre les mêmes taureaux : et sil’un ne connaissait pas de barrière qui pût l’arrêter, l’autre nesavait guère de fossés devant lesquels il eût reculé.
Quand on rencontrait le jeune Renaud à cheval,courant dans la campagne, c’est qu’il cherchait Armand-Louis ;quand on voyait le comte tête nue, passant comme un cerf à traversles bruyères, c’est qu’il allait au-devant du marquis. Peu après onles apercevait au bord d’un ruisseau, déjeunant d’un morceau depain qu’ils arrosaient fraternellement d’un peu d’eaufraîche ; la chose faite, épuisés par la course, ils dormaientcôte à côte.
– C’est Nisus et Euryale ! disaientles savants du pays.
Mais si le lendemain on entendait dans uneclairière le bruit sourd d’une branche de chêne heurtant un bâtonde cornouiller, les bergers du canton savaient que les deuxinséparables étaient aux prises.
– C’est Achille et Hector !reprenait-on.
Et personne ne songeait à intervenir dans laquerelle.
Le huguenot et le catholique avaient presquemême taille ; tous deux, grands, souples, lestes, vigoureux,tels que le peuvent être deux braves gars élevés dans la pleineliberté des champs, brûlés par le soleil, battus par la pluie,hâlés par le vent, accoutumés à braver la bise et la neige, àcoucher sur la dure, à dormir à la belle étoile. L’un, blond, avecdes cheveux bouclés à reflets d’or tombant sur un front demarbre ; l’autre, brun, avec une crinière de cheveux noirsdont les ondes luisantes assombrissaient les yeux sauvages et leteint basané ; M. de la Guerche, pareil à cetEndymion pour lequel une déesse descendit de l’Olympe ;M. de Chaufontaine, tel qu’un peintre de batailleaimerait à représenter le terrible maréchal de Montluc, revêtu deson harnais de guerre. Tout naturellement, Armand-Louis commandaittous les petits protestants du pays ; Renaud avait sous sesordres les catholiques des dix clochers voisins, et les deuxgénéraux ne manquaient pas une occasion de pousser les deux arméesrivales l’une contre l’autre. Leurs qualités diverses se faisaientvoir dans ces mêlées : Renaud, prompt à l’attaque, toujours lepremier et le plus avant dans la mêlée, impétueux, hardi et loquacecomme un héros d’Homère ; Armand-Louis, tenace, inflexible,rapide dans ses évolutions, et n’oubliant jamais, au plus fort ducombat, qu’il était capitaine. Il manœuvrait ses jeunes soldatscomme de vieilles bandes ; Renaud poussait droit devant lui etse fiait au hasard, qu’il appelait le dieu de la guerre ;mais, s’il comptait plus d’ennemis renversés, la victoire restaitpresque toujours à Armand-Louis, et le marquis, tout à coup isoléde ses régiments rompus et dispersés, était fait prisonnier sur lechamp de bataille.
À quatorze ans, M. de la Guerchelisait dans le texte latin les Commentaires de César,M. de Chaufontaine, à quinze ans, se plongeait avecdélices dans les étonnantes aventures de don Galaor et leschevaleresques épopées d’Amadis des Gaules.
M. de Chaufontaine n’avait pasuniquement la prétention de vaincre M. de la Guerche ladague au poing : il voulait encore le convertir. Pouratteindre ce résultat mirifique et arracher ainsi une âme auxgriffes maudites du Malin, il se nourrissait par intervalles delectures pieuses, d’oraisons et de thèses scolastiques dont ilretenait au hasard quelques lambeaux. Quelquefois même il apprenaitpar cœur certains passages qui lui paraissaient d’une éloquenceédifiante, et il les récitait aux arbres du jardin.
Un gros cerisier, dont il pillait dévotementles fruits, était chargé, dans ces occasions solennelles, dereprésenter Armand-Louis. Renaud l’accablait d’argumentsvictorieux ; l’arbre ne soufflait mot. Renaud, enchanté,redoublait ; et, la mémoire bourrée de citations, la bouchepleine de cerises, il prenait à témoin de son triomphe les poirierset les pommiers d’alentour.
– Qu’as-tu à répondre, mauditparpaillot ? s’écriait-il. Quelle hérésie peux-tu opposer àcette dialectique ? Te voilà réduit au silence, vaincu,abîmé ; mais la perversité de ton âme est telle, empoisonnéequ’elle est par le souffle de Calvin, que tu t’obstines dans tonerreur ! Va donc périr dans la géhenne, réprouvé ! cen’est pas moi qui intercéderai auprès des saints, que tu renies,pour sauver ton âme ! Vade retro ! Si tu brûles,in secula seculorum, ce sera bien fait !
Il déchargeait un coup de bâton sur le troncdu cerisier et partait pour chercher le véritable la Guerche, qu’ilpoursuivait d’arguments et bombardait de citations avec unevéhémence que rien ne lassait.
Le plus plaisant était que, si on eût appris àM. de Chaufontaine que le parpaillot son ennemi avait lafièvre au moment même où il le vouait aux flammes de l’enfer, onl’aurait vu changer de couleur et trembler comme une feuille.
À ces heures charmantes où l’aube s’éveille,il n’était pas rare d’entendre sa voix éclatante au bord d’uneclairière devant laquelle il venait d’apercevoir Armand-Louisguettant les lapins.
– Viens çà, parpaillot du diable ;viens çà que je te pulvérise ! s’écriait-il. Viens confesserque tu n’es qu’un mécréant de la pire espèce ; je veux que tonhérésie morde la poussière, et te faire voir que tu es un misérabledamné, prédestiné à la cuisine de l’enfer ! Viens, te dis-je,et que tous les huguenots tes cousins crèvent de dépit en voyant taconfusion !
Dès les premières syllabes de ce petitdiscours, Armand-Louis s’armait d’une gaule.
Il savait comment finirait l’homélie.
Armand-Louis ne se mêlait pas d’éloquence. Ilrépondait aux démonstrations du prédicateur imberbe par dessourires ; quelquefois même, au plus beau de sonimprovisation, il l’interrompait par un sarcasme. Renaud devenaitpourpre.
– Ah ! tu railles, coquin ! Àmoi les armes temporelles ! Elles auront raison de tonimpertinence ! disait-il alors.
Et les poings fermés il tombait surl’auditoire ; mais l’auditoire, qui n’avait pas peur del’excommunication, ne reculait pas devant le prédicateur.
Nous devons ajouter qu’au bout de cinq ou sixans mêlés de coups et d’oraisons, Armand-Louis n’était pas encoreconverti.
Dans leurs rencontres de tous les jours,M. de la Guerche ne se montrait pas si prompt auxescarmouches que son adversaire M. de Chaufontaine. On ne levoyait pas non plus éternellement occupé à battre la plaine ou lesbois, en quête de perdrix et de lièvres, et cherchant querelle auxpetits pâtres qui gardaient les brebis dans les landes. Il ne semontrait pas davantage amoureux de disputes théologiques ou friandd’aventures. Si autrefois, aux premiers temps de son adolescence,il était l’un des premiers à organiser une expédition dans le butglorieux de dépouiller de ses fruits le verger d’un monastère, oude provoquer en champ clos la jeune population d’un village voisin,maintenant qu’une moustache naissante commençait à ombrager salèvre, on le surprenait errant seul à l’écart au fond des vallées.Quelquefois même il ne suivait pas ses camarades qui, armés delignes et d’éperviers, livraient bataille aux brochets d’un étanget l’invitaient à partager leurs jeux. Il ne répondait plus avec lemême élan aux provocations de Renaud. On l’avait vu déserter lesleçons d’escrime d’un maître italien pour s’égarer dans unbois ; et si quelqu’un alors l’eût suivi, peut-êtrel’aurait-on vu graver deux lettres sur l’écorce fragile d’unbouleau, comme autrefois les bergers de Virgile.
Renaud souriait de pitié. Les petitscatholiques se réjouissaient de ne plus avoir affaire au terriblegénéral qui les avait vaincus si souvent ; les petitshuguenots pleuraient sur leur capitaine.
– Il sait que le sort du démon terrassépar saint Michel lui est réservé ; il a peur de succomber sousmes coups, disait M. de Chaufontaine, qui prenait degrands airs, et, modestement, se comparait à l’archange.
– Un moine lui aura jeté quelquesortilège, pensait un jeune calviniste naguère promu aux fonctionsde lieutenant.
– Il rêve comme un savant !
– Il dort comme un abbé !
Hélas ! s’il rêvait sans cesse,M. de la Guerche, ne dormait plus guère. Le sortilège quil’avait terrassé, l’archange qui l’avait vaincu, c’était lacompagne de ses premiers ans, Mlle Adrienne deSouvigny. On peut presque dire qu’Armand-Louis l’avait toujoursconnue ; mais il ne la regardait que depuis quelques mois. Et,à présent qu’il la regardait, il ne pouvait se lasser del’admirer.
Depuisun grand nombre d’années déjà, Armand-Louis et Adrienne habitaient,sur les confins de la Marche et du Bourbonnais, un petit casteldémantelé par les guerres de religion. Adrienne y était arrivée àune époque où Armand-Louis n’avait guère plus de huit ou dix ans.Mlle de Souvigny n’en avait pas quatre alors.Un vieil écuyer la conduisait. Il y avait déjà quinze jours qu’ilsvoyageaient de compagnie, l’homme, sur un bon vieux chevalgrisonnant, l’enfant, sur une mule fort paresseuse, mais plusmaigre encore. On n’allait pas fort vite et l’on s’arrêtait bienavant la nuit, par crainte des malandrins et des coupeurs debourses. L’écuyer avait été fort aise de rencontrer le château dela Guerche en son chemin, son intention étant de demander conseil àM. de Charnailles, grand-père et tuteur d’Armand-Louis,lequel était un seigneur plein de sagesse et d’expérience.
Mlle de Souvigny étaitorpheline, et on ne lui savait d’autre protecteur qu’un certainmarquis de Pardaillan, qui était son oncle et qui résidait enSuède, où l’on assurait que le vicomte de Souvigny, pèred’Adrienne, était mort, laissant une grande fortune. Après un reposde huit jours sous le toit de M. de Charnailles, et forceconversations, le vieil écuyer parla tristement de continuer levoyage. On boucla donc les valises et on donna double ration auxchevaux. Adrienne pleura beaucoup à la pensée de quitter un pays oùl’on croquait de si belles pommes dans un si beau jardin, etd’abandonner un ami qui façonnait de si beaux jouets avec soncouteau. Le soir elle s’endormit, le visage tout baigné de larmes,dans les bras de son petit cousin ; c’était ainsi qu’elleappelait Armand-Louis, M. de Charnailles et feuM. de Souvigny étant un peu parents.
Le grand-père, ému, regarda l’écuyer quisoupirait.
– Si nous leur donnions encorevingt-quatre heures ? dit-il.
– Le voyage est bien long !
– C’est pour cela : un jour de plus,un jour de moins, qu’est-ce ?
L’écuyer regarda l’enfant qui pleurait encoretout en dormant, et céda.
Le lendemain Adrienne ne manqua pas de secoucher dans les bras de son petit ami, comme si elle eûtconscience du doux empire qu’avait son sommeil.M. de Charnailles l’embrassa tendrement sur le front.
– Est-ce pour demain ? dit-il enregardant l’écuyer.
L’écuyer essuya le coin de ses yeux.
– Il le faut ! répondit-il ; laSuède est si loin !
– Qu’importe alors ? Vous n’avez paspromis, j’imagine, que vous arriveriez le 1er octobre àmidi, ou le 15 novembre à huit heures ?
– Non certes !
– Alors partez un autre jour.
– Soit ! dit l’écuyer, quifrissonnait à la seule pensée des longues étapes qu’il avait àfournir.
Adrienne fit encore le lendemain ce qu’elleavait fait la veille, elle eut même cette inspiration, en dormant,de jeter ses bras autour du cou d’Armand-Louis. Le pauvre écuyern’avait pas le cœur assez dur pour séparer une orpheline du seulêtre qui lui témoignât de l’affection ; à cette époque,d’ailleurs, les voyages étaient fort dangereux, fortincertains : on ne pouvait s’entourer de trop de précautionspour les entreprendre.
Le cheval gris boitait d’une jambe pour lemoins ; la mule n’engraissait guère, bien qu’elle employâttoutes les heures et toutes ses dents à manger l’avoine et le foinde M. de Charnailles, en honnête bête qui se méfie del’avenir. On ne sait guère ce que la Suède réservait àl’orpheline ; une halte ne pouvait en rien compromettre sesintérêts. Il fut résolu que l’on resterait encore une semaine auchâteau, après quoi l’on partirait. Le vent eut le bon esprit desouffler bientôt après ; la pluie ne voulut pas être en resteet tomba comme si le bon Dieu l’eût chargée d’inonder laprovince.
– On ne part pas pour la Suède en tempsd’orage, dit le grand-père : attendez jusqu’à la fin dumois.
– J’attendrai, dit le bon écuyer quichauffait ses vieilles jambes dans la cheminée.
Adrienne lui sauta au cou. La neige succéda àla pluie, les chemins se trouvèrent défoncés ; on n’avaitjamais entendu parler de voyageurs quittant le coin du feu pourcourir les grandes routes au cœur de l’hiver ;Mlle de Souvigny pouvait s’enrhumer.
– Restons, puisque la Providence le veut,reprit l’honnête écuyer.
Quand vint la saison nouvelle,M. de Charnailles fit observer à son hôte que des bandesde malfaiteurs battaient le pays et qu’il n’était pas prudentd’exposer une personne qui lui était confiée à tous les dangersd’une lointaine expédition. Il fallait attendre que les gens du roieussent pendu les coquins qui mettaient la contrée au pillage.Certainement alors il serait le premier à brider les chevaux et àdonner le signal du départ.
– Vous parlez comme un sage, répliqual’écuyer, qu’Adrienne regardait de ses yeux les pluscaressants.
Ce signal promis, M. de Charnaillesse garda bien de le donner. Il était, à tout prendre, le parent deMlle de Souvigny, il avait donc le droit deveiller sur elle, de la protéger ; elle lui paraissait d’unesanté délicate, il fallait lui donner le temps de se fortifier poursupporter le rude climat de la Suède : n’était-elle pas biendans le château de la Guerche, aimée, choyée, entourée de ces milletendresses que les vieillards prodiguent aux enfants dans lesquelsils se sentent renaître ? Certes elle n’avait pas le luxe quedonne la fortune, un carrosse à sa porte, dix laquais dans sonantichambre, des dentelles sur sa robe ! mais elle avait lajoie, la santé, le bon air, la belle humeur, et la sagesse enseigneque ce sont des biens dont il faut savoir se contenter. En outre,Adrienne ne quittait plus Armand-Louis, Armand-Louis était sonpremier mot, Armand-Louis était le dernier : celaattendrissait l’écuyer.
Le temps et M. de Charnailles firentsi bien, qu’après avoir dû monter à cheval tous les matins pourgagner à travers l’Allemagne les bords de la mer Baltique,Mlle de Souvigny était encore dans la Marchesix ans après. Un soir, l’écuyer qui, par occasions, disaitencore : « Nous partirons demain », s’endormit pourne plus se réveiller.
Au moment de trépasser, il fit approcherAdrienne qui pleurait, et l’embrassant :
– Vous direz àM. de Pardaillan, murmura-t-il, que ce n’est pas mafaute.
Puis se tournant versM. de Charnailles :
– Je vous la recommande… aimez-la commevotre enfant, dit-il.
Ce furent ses dernières paroles,Mlle de Souvigny déclara qu’elle ne s’en iraitplus, et voilà comment une orpheline qui devait rester seulementhuit jours au château de la Grande-Fortelle, y demeura jusqu’àquinze ans.
Ce castel de la Grande-Fortelle était unbâtiment délabré, moitié château fort, moitié ferme, dont lesmurailles chancelantes occupaient le sommet d’un monticule àl’entrée d’un vallon semé d’étangs et de bois. Deux méchantes tourscouronnées de créneaux lui donnaient de loin une apparence féodaleque démentaient promptement les fossés à demi comblés, les établesadossées contre les remparts, les granges assises sur des débris devoûtes. Une métairie occupait l’emplacement du donjon. Telle quellecependant, la Grande-Fortelle, dont on ne voyait que des vestiges,aurait encore pu soutenir l’attaque d’une bande de partisans, etbien défendue par une garnison d’hommes déterminés, larepousser.
On n’y voyait, en 162., queM. de Charnailles, son petit-fils Armand-Louis,Mlle de Souvigny, et une douzaine deserviteurs, valets de ferme, palefreniers et laquais. Ce n’étaitpas un corps d’armée à inspirer de grandes craintes aux maraudeursqui erraient par troupes dans la campagne, mais un tel respectentourait le châtelain, qu’au premier son de la cloche d’alarme onaurait vu accourir tous les paysans et tous les hobereaux duvoisinage, ceux-là armés de fourches, et ceux-ci d’arquebuses qu’onn’avait point déchargées depuis M. de Mayenne.
Armand-Louis était l’unique rejeton d’unefille bien-aimée dont le mari, M. le comte de la Guerche,était mort au service du roi sans laisser de fortune. Veuve à unâge où quelques-unes de ses compagnes n’étaient point encoremariées, la comtesse s’était réfugiée auprès de son père,M. de Charnailles ; la tristesse l’avait bientôtfait disparaître, comme se dessèche et meurt un jeune épi brûlé parle soleil.
Toute l’affection du vieux châtelain s’étaitreportée sur le seul héritier de deux maisons qui avaient eu leursjours de prospérité et d’éclat, mais que les coups de l’adversitérenversaient l’une sur l’autre sans leur rien faire perdre de leurfierté.
M. de Charnailles n’avait que demaigres revenus, et quelques pauvres débris d’une splendeur effacéepar les discordes civiles, mais il employa toutes ses ressources àdonner au jeune Armand-Louis la plus brillante éducation militaire.Il voulut qu’un gentilhomme qui entrait dans la vie avec le poidsdes deux écussons des la Guerche et des Charnailles à porter, sûttout ce que savaient à cette époque les plus habiles et les plusexperts. Lui-même était un homme de savoir, ami des bons livresautant que de l’épée. Il façonna donc à son image l’âme del’orphelin qui lui était confié, et lui enseigna, plus encore parson exemple que par ses leçons, que tous les biens de la terre nesont rien en comparaison de l’honneur.
– Si tu peux, à l’heure de la mort,répéter le mot héroïque de François Ier : « Tout estperdu fors l’honneur ! » lui disait-il souvent, que Dieute bénisse, mon fils, tu n’auras rien perdu.
À seize ans, Armand-Louis supportait toutesles fatigues sans faiblir ; une course de vingt lieues, àtoute vitesse, à cheval, par des chemins affreux, n’était rien pource corps de fer ; à pied, il franchissait des distances quieussent épuisé la patience d’un homme de forces communes ; sila lassitude se faisait sentir après une rude journée de chasse, ils’étendait sur la bruyère, soupait d’une croûte de pain et d’unverre d’eau, et dormait les poings fermés. Au matin, il était fraiset dispos comme un oiseau surpris sur une branche par l’aurore. Ilregardait en face les plus graves périls, se jetait sans pâlir dansles rivières les plus furieuses, disparaissait hardiment dans leschaumières en flammes, et n’avait point encore rencontré de bêteenragée ou de bandit en armes capables de le faire reculer.
M. de Charnailles souriait d’aise enpassant sa main ridée sur ce jeune front.
Un matin il surprit son fils tout en sang.Armand-Louis s’était trouvé dans un hameau au moment où une bêteendiablée s’était ruée sur les troupeaux qui rentraient dupacage ; armé d’une fourche, il n’avait pas craint del’attaquer ; l’animal s’était rué sur lui, mais le braveenfant, tout déchiré par les ongles de la bête, n’avait lâché prisequ’après l’avoir tuée. Vainqueur, il tomba lui-même sur le corpspalpitant de sa victime.
– Si Dieu te prête vie, tu seras unhomme, lui dit le châtelain.
Les armes ne manquaient pas dans laGrande-Fortelle ; on n’avait qu’à choisir le long des murs dela grande salle : c’était un arsenal. Quant aux professeurs,il en passait chaque mois sur la route : officiers de fortune,soldats licenciés, reîtres regagnant leur patrie lointaine,aventuriers qui n’avaient que la cape et l’épée, n’hésitaient pas àdemander l’hospitalité à la tombée de la nuit, et en retour du gîtequi leur était offert de bon cœur, ils enseignaient volontiers cequ’ils savaient dans le maniement des armes. Le soir, devant unelarge cheminée où flambaient des tronçons de chênes, ils faisaientdes récits de guerre et apprenaient à leur hôte comment un homme decœur se tire des plus mauvais pas. Pas un étranger qui ne fûtfrappé de la bonne mine d’Armand-Louis, pas un gentilhomme qui nefût charmé de sa politesse. Son air franc et résolu prévenait en safaveur ; ce qu’on voyait après ne démentait pas cette premièreet bonne impression : c’était l’âme d’un héros dans le cœurd’un adolescent.
M. de Charnailles avait vu lesgrandes guerres du temps de Henri IV, il avait combattu contrela Ligue et M. de Guise ; il ne manquait pas, commeaiment à le faire les vieillards, d’en raconter les lointainsépisodes, et cette histoire glorieuse d’un roi conquérant sontrône, l’épée au poing, remplissait d’enthousiasme l’âme fièred’Armand-Louis. Il brûlait de se trouver, lui aussi, mêlé à cesbandes vaillantes qui font triompher le bon droit, et ce fut àcette fin de se bien préparer au métier des armes qu’il enrégimentaplus tard les petits huguenots du pays pour les mener en guerrecontre les catholiques commandés par Renaud de Chaufontaine, sonvoisin.
Doncétudiant un jour, guerroyant le lendemain, Armand-Louis avaitatteint cet âge où le cœur bat plus vite, où une fleur quis’échappe d’un corsage et qu’on ramasse en rougissant paraît leplus précieux de tous les trésors, où le visage pâlit tout à coupparce qu’on entend la voix d’une jeune fille. On saitqu’Armand-Louis avait regardé Mlle de Souvignyet l’avait trouvée belle ; jusqu’alors il savait seulementqu’elle était bonne. Quand il l’eut vue, il n’osa presque plus laregarder, si ce n’est à la dérobée. Il faisait collection de tousles objets qu’elle perdait, et les serrait dans un coffret dont ilportait toujours la clé sur lui. Sa voix tremblait quand il luiparlait. Quand elle appuyait sa tête sur l’épaule du pauvreadolescent, il avait des battements de cœur qui l’étouffaient. Quedevint-il quand il entendit Renaud de Chaufontaine s’extasier unmatin sur la beauté d’Adrienne qui, en ce moment, traversait d’unpied leste un méchant petit pont jeté sur une rivière ?
– Eh ! eh ! ajouta lecatholique en riant, la voilà bientôt bonne à marier !
– Qui ? s’écria Armand-Louiséperdu.
– Eh ! parbleu !Mlle de Souvigny !
– Adrienne ?
– Oui, Adrienne.
Armand-Louis écumait de colère. Il saisit auvol le prétexte qui lui était offert de chercher querelle à soncompagnon.
– Çà ! reprit-il, depuis quand,monsieur le marquis, vous permettez-vous d’appelerMlle de Souvigny par son nom debaptême ?
– La belle affaire, puisque je lesais !
– C’est déjà trop de le savoir.Mlle de Souvigny n’est Adrienne que pour deuxpersonnes, M. de Charnailles et moi.
– Bon, l’habitude est prise, elle le serapour un troisième, qui est son voisin s’il n’est pas sonparent.
– Apprenez que je ne le souffriraipas !
– Me gêner pour une parpaillote, allonsdonc !…
La dernière syllabe expirait dans la gorge deson ami que déjà Armand-Louis attaquait Renaud. La lutte futlongue, opiniâtre, furieuse, interrompue seulement par lesexclamations de M. de Chaufontaine. Cependant, brisés,moulus, exténués, ils demeuraient en face l’un de l’autre sanspouvoir se vaincre, Renaud toujours railleur, Armand-Louisexaspéré, mais tous deux hors d’haleine.
– MarierMlle de Souvigny !… la belle idée !reprit celui-ci. Connaissez-vous, monsieur le marquis, quelqu’undans ce pays qui aurait la prétention de l’épouser ?
– Eh ! morbleu ! je connaisvingt gentilshommes à qui cette pensée a pu venir ! répliquaM. de Chaufontaine qui souriait.
– Vingt est un chiffre, ce n’est pas unnom !
– Un nom ? eh bien ! d’abord ily a moi.
– Toi !
Le combat recommença, plus long, plus obstiné,plus ardent, bras contre bras, poitrine contre poitrine.Armand-Louis ne pliait pas, Renaud ne reculait guère ; lescoups pleuvaient. L’un était pâle comme un mort, l’autre rougecomme le feu.
– Voyez-vous, le gourmand ?s’écriait le marquis toujours prompt à l’épigramme ; parcequ’il a une cousine jolie à croquer !… attrape ça, hérétiquedu diable !… il ne veut pas qu’on la regarde !… On a desyeux, vilain parpaillot, tu n’auras pas la demoiselle et tu aurasles coups. Tiens, calviniste maudit, en voilà deux pourcommencer ! Mets-la dans une boîte à coton, ton Adrienne, çan’empêchera pas quelque bon gentilhomme de ma connaissance de laconvertir… gibier d’enfer !
Chaque mot de ce petit discours où lesinvectives se mêlaient aux louanges produisait sur les nerfs et surles muscles d’Armand-Louis l’effet d’un coup d’éperon sur un chevalemporté. Il sentait les flots de la haine envahir son cœur. Pour lapremière fois il éprouvait une envie sérieuse de tuer Renaud.
Les deux athlètes épuisés tombèrent surl’herbe, Armand-Louis presque assommé, Renaud presque rompu.
– Finissons-en, dit celui-cibrusquement : demain je t’attendrai dans le val au Moulin à latête de mes amis ; rassemble les tiens, ce sera une bataillecomme celle que les Grecs livraient aux Troyens. Je tiensMlle de Souvigny pour aussi belle que la belleHélène.
– Faisons mieux : arme-toi d’unecotte de mailles, prends une épée, une hache, un poignard ;j’endosserai une cuirasse, et tel que deux paladins, fer contrefer, demain nous nous exterminerons.
– Soit ! et si je te tue, comme j’enai l’espoir, je ferai dire vingt messes pour le repos de ton âme…il n’en faudra pas moins pour te tirer de la chaudière !
Le lendemain, les deux chevaliers, armés depied en cap, sous deux épais manteaux, dague au flanc, casque entête, se rencontrèrent au petit jour dans la partie la plus désertedu val au Moulin.
– Fais ta prière et confesse-toi, ditRenaud.
– Recommande ton âme à Dieu, réponditArmand-Louis.
Ils se mirent en garde et le fer froissa lefer. Leur force était égale, leur adresse la même. Renaud raillaittoujours et accompagnait chacun de ses coups d’une menace ou d’unavertissement. Armand-Louis combattait avec une fureur muette.Bientôt quelques gouttes de sang rougirent leur armure çà et là.Tout à coup, M. de la Guerche porta à son antagoniste uncoup si furieux d’estoc que M. de Chaufontaine en eût ététraversé si l’arme ne se fût brisée en éclats. Renaud chancelantrépondit à cette attaque par un coup de hache désespéré qui frappaen plein le casque du huguenot. Armand-Louis ouvrit les bras, fermales yeux et tomba lourdement.
– Ah ! mon Dieu ! je l’aitué ! s’écria Renaud consterné.
Il jeta loin de lui la hache maudite, remplitson casque d’eau et en inonda le visage pâle de son ami.Armand-Louis ne remua pas. Renaud s’agenouilla auprès de lui ;il pleurait.
– Se peut-il que je l’aie frappé !…lui, mon vieux compagnon !… mon meilleur ami ! disait-iltout en arrachant pièce à pièce l’armure du blessé ; exécrablebatailleur que je suis, je n’ai donc pas d’entrailles !… Sivraiment il expire, je ne m’en consolerai jamais !… Ah !mon pauvre Armand-Louis, réponds-moi, parle-moi !… Je suis unanimal féroce, c’est vrai ; mais je ne suis pasméchant !… J’aurais volontiers perdu la vie pour sauver tonâme… Que veux-tu que je devienne sans toi ?… Avec qui medisputerai-je ?… Contre qui me battrai-je ?… Veux-tu queje m’assomme ou que je m’étrangle ?… Ordonne, j’obéirai… Teplaît-il que je me fasse moine ?… J’irai faire pénitence aufond d’un cloître jusqu’à la fin de mes jours.
Armand-Louis poussa un profond soupir.
– Sainte Vierge ! il rendl’âme ! s’écria Renaud.
Et les mains jointes, il se mit àsangloter.
– Épouseras-tu toujoursMlle de Souvigny ? murmura Armand-Louisqui ouvrait les yeux.
– Moi, épouser Adrienne ?… non,mille fois non !… Qu’elle soit jolie, charmante, bonne etfaite à ravir, que m’importe ? je ne la regarderai plus et, situ le désires, personne même ne l’épousera jamais, j’en fais leserment !… Et que diable veux-tu que je fasse d’une huguenote,moi qui suis bon catholique ?… As-tu seulement réfléchi àcela, étourdi ?… Donc reviens à la vie et promptement, sinonje me passe l’épée que voici au travers du corps.
Renaud tira son épée du fourreau, et telqu’autrefois Pyrame sur le corps de Thisbé, il en appuya la pointesur sa poitrine.
– Eh ! là ! là ! ne tehâte pas de mourir ! reprit M. de la Guerche, jecrois que j’en reviendrai !
Et, s’aidant d’une main, il souleva son corpsà demi. Renaud lui sauta au cou.
– Je crois que le tranchant de ta hache aporté à faux, poursuivit Armand-Louis ; un instant, j’ai cruque j’étais mort.
– Jour de Dieu ! s’écria Renaud, sijamais je tire l’épée contre un la Guerche, et remarque bien que tues le dernier du nom, je consens à devenir un abominable parpaillotcomme toi !
Il ramena son ami un peu lentement à laGrande-Fortelle ; ils avaient une triste figure l’un etl’autre. Quand Mlle de Souvigny aperçutArmand-Louis, elle pâlit et courut à lui.
– Qu’avez-vous ?… que vous est-ilarrivé ? s’écria-t-elle.
Armand-Louis baissa les yeux et avoua qu’ilavait failli perdre la vie dans un combat singulier contreM. de Chaufontaine.
– Vous battre encore, et pourquoi ?reprit-elle.
– Parce qu’il vous appelait Adrienne etqu’il assurait que vous étiez en âge d’être bientôtmariée !
Mlle de Souvigny rougitun peu.
– Et que vous fait cela ?ajouta-t-elle.
– Je ne sais pas.
– Ah ! fit Adrienne.
Si la terre s’était entrouverte devantArmand-Louis, il s’y serait précipité tête baissée. Il n’avait paseu peur devant une hache avide de sang ; le regard d’unepetite fille blonde le faisait trembler.
Armand-Louis évita de rencontrer Adriennejusqu’à la fin du jour. Pendant le dîner il fut silencieux et n’osalever les yeux sur sa cousine. Il se retira de bonne heure, et lesommeil ne venant pas, il prit un volume dans la bibliothèque deM. de Charnailles, au rayon des romans de chevalerie.
« Renaud assure que c’est fortamusant », pensa-t-il.
C’était l’histoire de Tristan et de la belleYseult. Bientôt la poitrine d’Armand-Louis se gonfla, son cœur semit à battre, les pages succédaient aux pages ; tout à coup ilferma le livre :
– Ah ! mon Dieu, je l’aime !s’écria-t-il.
Le mot qu’il venait de dire fit tressaillirArmand-Louis ; tout effaré, il cacha sa tête entre ses mains,craignant que le son de sa voix n’arrivât jusqu’àMlle de Souvigny. Le livre ouvert était auprèsde lui ; mais qu’avait-il besoin d’y lire à présent ? Lanuit s’écoula sans qu’il pût fermer les yeux, dans une longue suitede rêves que le souvenir et le nom d’Adrienne remplissaient. Maisce secret qu’il venait de découvrir, sa conscience lui faisait undevoir de ne pas le garder. Dès les premières lueurs du jour ildescendit au jardin et attenditMlle de Souvigny, tout ému, palpitant, maisheureux ; il trouvait les couleurs du ciel plus brillantes, leparfum des fleurs plus enivrant, le souffle de la brise pluscaressant et plus doux. Bientôt il entendit le pas légerd’Adrienne ; il s’arma de courage, et alla au-devantd’elle.
– Chère cousine, lui dit-il, vous m’avezdemandé hier pourquoi la proposition deM. de Chaufontaine m’avait indigné, et je vous ai réponduque je ne le savais pas.
– C’est vrai.
– Je le sais à présent.
– Ah !
– Un hasard m’a fait lire dans moncœur ; peut-être l’aveu que je vais vous faire excitera-t-ilvotre courroux… disposez de moi alors : quoi que vousordonniez, j’obéirai !
Un léger coloris parut sur le front charmantd’Adrienne ; elle cueillit des fleurs d’une main tremblante,et, sans regarder Armand-Louis, elle se mit à les réunir enbouquet.
– Si j’ai voulu tuerM. de Chaufontaine, c’est que je vous aime, poursuivitArmand-Louis tout pâle et tout tremblant. Ma vie était à vous et jel’ignorais ; à présent quelque chose me dit que jusqu’à mondernier soupir je vous aimerai… Hélas ! je n’y pensais pas,parce que je vivais près de vous, dans l’air que vous respirez…Maintenant que je sais que d’autres peuvent aussi vous voir, vousaimer, rechercher votre main, à présent que je puis vous perdre,une terreur folle s’est emparée de moi. Un mot deM. de Chaufontaine a fait ce miracle.
– M. de Chaufontaine !…ah ! je le déteste ! dit Adrienne.
– Ne le détestez plus ! il ne vousépousera jamais, lui ! mais un autre, un inconnu !Ah ! puissé-je ne jamais voir ce jour-là !… Vous saveztout, chère cousine ; ai-je besoin d’ajouter que pour vousmériter il n’est rien que je ne fasse ?
Adrienne leva les yeux : une flammesincère les remplissait ; elle mit sa main dans celled’Armand-Louis, et d’une voix émue et tendre :
– Mlle de Souvignys’appellera un jour la comtesse de la Guerche, dit-elle, ou elle nesera jamais à personne.
– Dieu du ciel ! s’écriaM. de la Guerche.
Il ne put pas continuer : Adrienne venaitde s’enfuir, laissant entre ses mains le bouquet qu’elle avaitcueilli.
Que la campagne lui parut magnifique cejour-là ! comme il comprenait le sens mystérieux deschoses !… Armand-Louis se sentait transformé. Le cœur d’unhomme battait en lui ; il entrait dans la vie par la porteradieuse de l’amour.
À cette époque qui devait laisser une trace siprofonde dans sa vie, Mlle de Souvignytraversait sa seizième année.
Ce fut alors qu’on vit Armand-Louis errerautour de la Grande-Fortelle et s’enfoncer dans les bois :mais il n’était plus seul, et quand un soupir de joie soulevait sapoitrine, un sourire lui répondait. Avec quelle assiduité nesuivait-il pas les leçons que lui prodiguait la prévoyance deM. de Charnailles ! Il ne voulait rien ignorer de cequi pouvait l’aider à faire son chemin dans le monde. Son but, sonespérance, c’était Adrienne. Pour l’obtenir, pour la mériter, rienne lui paraissait impossible. Par quel effort aussi, et avec quelleardeur ne se rendait-il pas expert dans toutes les choses quipoussent un homme plus avant dans le métier des armes !
Cependant M. de Chaufontaine tenaitsa promesse ; si terrible que fût son envie de pourfendre unhuguenot, il ne provoquait plus M. de la Guerche. Il necessa pas toutefois de l’appeler parpaillot, sa théologie militanten’admettant pas de compromis de ce côté-là ; il est vrai quedans sa bouche ce sobriquet avait un son amical et quelque chose decaressant qui enlevait tout prétexte aux représailles. Leparpaillot se vengea de l’entêtement pieux de Renaud en lui donnantle surnom de ligueur.
– Ligueur ? je m’en vante !répondit Renaud gaillardement.
Jamaison ne vit Montaigu et Capulet, Guelfe et Gibelin, vivre en aussibonne intelligence ; mais lorsque le Montaigu était las dedemeurer en paix, étonné de n’avoir donné ou reçu, après huit joursd’attente, aucun horion, il déclarait la guerre à un certain grandgarçon du pays qu’on appelait Carquefou, et les combatsrecommençaient de plus belle.
Ce Carquefou était à peu près de l’âge deRenaud, qui n’avait guère qu’un an ou deux de plus qu’Armand-Louis.Fils d’un arquebusier qui vivait maigrement de son travail dans unvillage voisin, il menaçait de devenir grand comme un peuplier, etc’était à sa manière le garçon le plus original qui fût à dixlieues à la ronde. Carquefou faisait profession d’avoir peur detout.
– Des moutons aussi ? lui demanda unjour Renaud.
– Monsieur le marquis, ils ont descornes, répondit Carquefou.
Sa maxime était qu’il fallait se méfier dececi, de cela, et du reste.
– Qui ne s’expose pas se risqueencore ! disait-il quelquefois en manière de sentence. Jugezdes dangers que courent ceux qui s’exposent !
En conséquence, toutes les fois que l’occasions’en présentait, Carquefou se battait comme un tigre.
Jamais on ne vit dans le Maine et l’Anjou, laMarche et le Berry, personnage dont la conduite fût moins d’accordavec les principes ; quand les paroles disaient oui, lesactions répliquaient non. Un soir, on le vit partir avec unevieille arquebuse sur le dos et un formidable couteau de chasse aucôté, il portait une brebis sur son épaule ; c’était pendantles neiges de l’hiver.
– Eh ! Carquefou, où donc vas-tu encet équipage ? lui demanda un voisin.
Carquefou entrouvrit sa souquenille et fitvoir qu’elle était garnie d’une paire de gros pistolets et d’unlarge poignard.
– Je fais le commerce des agneaux, etj’ai peur que les béliers ne me croquent ! répondit-il enpressant le pas.
Il avait de ces répliques extravagantesauxquelles on ne comprenait jamais rien. Aussi les malins duvillage assuraient-ils que ce nom de Carquefou qu’il tenait de sonpère était trop long des deux tiers ; il fallait supprimerCarque et laisser fou.
Au petit jour, on vit rentrer Carquefou pliantsous le poids de quatre ou cinq loups qu’il avait tués à l’affût.On s’empressa autour de lui.
– Ils ont mangé la brebis, fit-il, maisj’ai leurs peaux ; c’est un petit commerce que nous faisonsentre nous : cinq loups pour un mouton ; les blessés necomptent pas.
On en retrouva deux qui rendaient l’âme dansles bois.
– Allons ! dit Carquefou, les loupsont du bon : en voilà deux qui n’entraient pas dans lemarché.
Renaud eut vent de cette extermination deloups.
– Ça, lui dit-il, tu n’as donc pas eupeur ?
– Au contraire, monsieur lemarquis : c’est la peur qui m’a fait déguerpir de mon lit. Leshurlements de ces bêtes enragées m’empêchaient de fermerl’œil ; je tremblais au fond de mes couvertures ! C’estpourquoi j’ai pris la résolution de les assassiner pour éviterd’attraper la fièvre.
– Il fallait au moins meprévenir !
– Eh ! monsieur, si j’avais attenduseulement une nuit encore, on m’aurait trouvé mort dans machambre ! Les coquins criaient sous mes fenêtres ; lamort dans l’âme, je me suis armé jusqu’aux dents et chargeant unimbécile de mouton sur mes épaules, j’ai cherché un ravin noirpropre à me cacher, et je m’y suis blotti en grelottant. Le moutona eu l’imprudence de bêler ; les bandits à quatre pattes sontarrivés ; c’était à qui donnerait le premier coup dedent : j’ai visé dans le tas. Ah ! monsieur, au moment oùj’ai lâché la détente, j’ai fermé les yeux, j’avais mis une poignéede clous et de ferrailles dans l’arquebuse ; la Providence apermis que la charge portât en plein dans le cœur de la bande. Tousles loups hurlaient à la fois ; j’ai cru que mon dernier jourétait arrivé. J’ai risqué un œil : il y en avait deux parterre qui se débattaient, un troisième se mordait la queue ;ça m’a donné l’espoir que cet animal était contrarié ; defait, il avait un gros clou dans le ventre, et ça le dérangeait. Unquatrième, un bon fils celui-là, m’a découvert de mon trou ;il a voulu venger son père qui expirait, et n’a fait qu’un bondjusqu’à moi, je lui ai cassé la tête d’un coup de pistolet :une politesse en vaut une autre, il n’a plus rien dit. Les parentsdes morts se sont consultés : il y en avait qui opinaient pourla retraite, c’étaient les miséricordieux et les rassasiés ;d’autres prêchaient pour la bataille ; ces messieurs voulaientmanger du chrétien après avoir mangé du mouton. J’ai perdu la tête,et, sortant hors de ma cachette, je suis tombé au beau milieu duconciliabule, le pistolet d’une main, le poignard de l’autre ;une balle conduite par mon saint patron s’est logée dans lacervelle de l’orateur le plus bruyant, et j’ai joué de mon couteausur le dos des autres. Les méchants ont pris la fuite. Il étaittemps, je ne tenais plus sur mes jambes… Ah ! vous savez,celui qui avait un clou dans le ventre ? le lâche ! ill’a emporté ; mais il en est mort : Bien dérobé neprofite jamais.
– C’est superbe ! réponditRenaud ; mais comment arranges-tu cette peur qui tedévore ?…
– Dévore est faible, interrompîtCarquefou : elle me massacre.
– Massacre, soit ; mais enfin cettepeur, comment l’arranges-tu avec cette vaillance qui te fait braverune troupe de loups dans un ravin, au milieu de la nuit, loin detout secours ?
– C’est fort simple. Quand un péril memenace, ma terreur est si grande que je m’y précipite, la tête enavant, pour ne pas le voir.
– Voilà qui n’est pas logique, mongarçon ; raisonne un peu, s’il te plaît.
– Monsieur le marquis, je ne suis pasphilosophe, moi : je suis poltron.
Cela dit, Carquefou n’en démordait plus.Poltron il était, poltron il restait.
– Eh bien ! dit Renaud, je prétendste corriger de ce défaut et te rendre courageux, bon gré malgré.
– Oh ! que nenni ! réponditCarquefou ; il vous serait plus facile de faire une brebisnoire d’un agneau blanc.
– C’est ce qu’on verra.
Et pour n’en pas avoir le démenti, et à défautd’Armand-Louis, M. de Chaufontaine choisit l’honnêteCarquefou pour adversaire intime, quoique bon catholique.
Un mathématicien qui déjeune d’équations etsoupe de logarithmes ne pourrait pas calculer le nombre de coups,taloches, gourmades et horions qu’ils échangèrent pendant six mois.Quand ils partaient, l’un suivant l’autre par les clairières, ilss’en allaient blancs, ils revenaient noirs ; Carquefou avaitdes bras de fer, mais Renaud avait des muscles d’acier. À bout derésistance et d’efforts, le fils de l’arquebusier finissaittoujours par plier devant le gentilhomme ; mais il s’entêtait,et, chaque jour vaincu, chaque jour il revenait à la charge.
– Ce n’est pas que je sois brave,répétait-il obstinément, mais puisque vous avez entrepris monéducation, il faut bien que je vous témoigne ma reconnaissance.
Un soir il faillit se casser les reins entombant sur un lit de cailloux. Au cri poussé par Carquefou,Renaud, épouvanté, lui tendit la main.
Mais Carquefou était déjà sur ses pieds.
– Monsieur le marquis, je vous adore,dit-il. À présent, ne me tuez plus, je suis à demi corrigé.
Renaud, attendri, embrassa Carquefou.
– Pourquoi n’es-tu pas huguenot !s’écria-t-il, j’aurais tant de plaisir à te convertir !
On était donc heureux aux environs de laGrande-Fortelle, comme aussi dans l’enceinte du château.Armand-Louis découvrait chaque jour de nouvelles grâces, descharmes plus séduisants à Mlle de Souvigny.Nulle n’avait, à l’entendre, ce sourire aimable, ce regardlumineux, ce mélange de raison et de bonté.
Armand-Louis remerciait Dieu de l’avoir faitgrandir dans une maison où tant de jeunesse et de beauté devaientun jour trouver asile. Renaud combattait à armes émoulues contreCarquefou qu’il assommait dévotement et consciencieusement chaquematin ; après quoi il chassait ou pêchait. Le soir, il rendaitvisite pacifiquement à son ami, qu’il trouvait étudiant ou suivantdes yeux Mlle de Souvigny, qui allait etvenait dans l’appartement.
– Ah ! la vie est bonne !disait Armand-Louis.
– Certainement, répondait Renaud.
Et il soupirait.
Alors, il regardait dans l’azur assombri lesgrands vols d’oiseaux voyageurs qui disparaissaient au loin.
– Qu’on serait heureux de couler sonexistence dans ces lieux charmants ! reprenait Armand-Louis.Ne te semble-t-il pas qu’il n’y manque rien ?
Un jour Renaud frappa du pied :
– Ah ! s’écria-t-il, il y manquequelque chose !
– Eh ! quoi ?
– Il y manque des aventures !
Sur cesentrefaites, un soir, par un temps de pluie, une troupe decavaliers frappa à la porte de la Grande-Fortelle en demandantl’hospitalité. M. de Charnailles parut sur le seuil de lamaison et donna des ordres pour que les chevaux fussent conduits àl’écurie et les cavaliers dans la grande salle.
Un quart d’heure après, les bêtes avaient dela litière jusqu’au ventre, les étrangers étaient assis autourd’une table qui pliait sous le poids des viandes et des brocs.
Le chef de cette troupe était un beau jeunehomme qui paraissait avoir vingt-sept ou vingt-huit ans ; ilportait un costume de velours, sauf le pourpoint qui était en cuirfauve ; la garde de son épée et celle de son poignard,magnifiquement travaillés, faisaient briller l’or et l’argentincrustés dans l’acier. Une chaîne d’or à lourds anneaux pendaitsur sa poitrine ; des éperons de métal sonnaient sur sesbottes. Il avait grand air, le regard brillant et hardi, quelquechose d’imposant et de rude dans sa physionomie, le front large,les sourcils mobiles, la bouche expressive et hautaine, une forêtde cheveux bruns. Le français lui semblait familier, mais il leprononçait avec un accent étranger. Ses yeux s’arrêtaientquelquefois sur Mlle de Souvigny et s’enretiraient lentement. Armand-Louis remarqua cette attentionmuette ; une première fois, il posa son verre sur latable ; la seconde fois, il fronça le sourcil. L’inconnu s’enaperçut. De nouveau il promena son regard altier de la jeune filleau jeune homme et sourit.
Cet étranger déplaisait décidément àM. de la Guerche.
Vers la fin du repas, M. de Charnaillesse leva, un verre à la main, plein jusqu’au bord.
– Messieurs, dit-il, je vous souhaite labienvenue chez moi. Vingt châteaux dans notre beau pays de Francevous offriraient une hospitalité plus riche et plus abondante,aucun ne vous la donnerait de meilleur cœur. La maison est à vous.Si vous avez faim, mangez ; si vous avez soif, buvez ; sivous êtes fatigué, reposez-vous. Ce me sera une bonne fortune devous garder longtemps. Je suis le comte de Charnailles ; j’aifait la guerre en bon soldat sous le feu roi Henri IV deglorieuse mémoire. Voici Mlle de Souvigny, maparente.
– Ah !Mlle de Souvigny ! murmura l’inconnu quila considéra plus attentivement.
– Et mon petit-fils, le comteArmand-Louis de la Guerche, un gentilhomme qui portera les armescomme son père, mort au service du roi.
M. de Charnailles leva son verre et levida jusqu’à la dernière goutte.
L’étranger l’avait imité, mais ne répondaitpas.
– Si un motif que j’ignore ne vous permetpas de nous révéler votre nom, poursuivit le châtelain, je n’enveux pas moins inscrire votre visite au château de laGrande-Fortelle parmi les jours heureux de ma vie.
L’étranger se leva, et d’un airhautain :
– Cacher mon nom, et pourquoi ?dit-il ; il est de ceux qu’on peut avouer sans crainte, et jen’en sais pas qui puissent le surpasser en bonne renommée et enéclat ! Je m’appelle Godefroy Henri, comte de Pappenheim.
M. de Charnailles s’inclina.
– De cette fameuse maison où la dignitéde grand maréchal de l’empire d’Allemagne est héréditaire ?s’écria-t-il.
– Ah ! je vois que vous connaissezles illustres maisons d’Europe ! Le seul représentant desPappenheim, à présent, c’est moi. Je traverse la France et retourneen Allemagne où la guerre qui s’est rallumée me rappelle.
– Encore la guerre ! s’écriaM. de Charnailles.
– Ceux de la religion prétendue réforméelèvent des troupes, engagent des capitaines, fortifient leursvilles et leurs châteaux, rassemblent des armes, et tout cela commes’il s’agissait de résister aux invasions des Turcs. Les princesrévoltés, les princes protestants veulent renverser le trône de mongracieux maître l’empereur Ferdinand ! Avec l’aide de Dieu etde la sainte Vierge, nous disperserons leurs armées, nous saperonsleurs villes fortes, nous tuerons leurs capitaines et nousagrandirons nos domaines aux dépens de ces mécréants !
– Je suis huguenot ! ditM. de Charnailles tranquillement.
Une violente émotion se peignit sur le visagedu comte de Pappenheim, et l’on vit apparaître sur son front, àl’angle interne des sourcils, deux glaives en croix, dont les lamespourpres tranchaient sur la pâleur mate de la peau. Cependant, sabouche allait s’ouvrir pour lancer une menace ou un défi, lorsqueson regard rencontra celui d’Adrienne. Soudain un sourire plissases lèvres.
– Vous êtes mon hôte, monsieur le comte,un jour Dieu jugera entre nous, dit-il.
Les deux glaives écarlates qui prolongeaientleurs pointes sur son front s’effacèrent lentement. Étonnés, lesyeux de Mlle de Souvigny interrogèrentsilencieusement le comte de Pappenheim. Un mouvement d’orgueilenfla ses narines :
– Ah ! oui ! reprit-il, vousavez vu ces deux épées qui croisent leurs lames rouges sur monfront ? c’est le signe de ma race, le signe desPappenheim ! Dieu a voulu imprimer sur notre front la marqueineffaçable de notre dignité. En Allemagne, quand un soldat voitpasser les fils de notre maison, un regard lui dit qui nous sommes.Alors il tremble et se lève.
– Personne ne tremble ici, monsieur lecomte ! Celui qui vous parle a vu des connétables, et l’épéedes connétables de France vaut celle des maréchaux de l’empired’Allemagne ; mais si nous ne tremblons pas, chacun de nousvous dira par ma bouche : « Restez, la maison est àvous ; partez, les portes sont ouvertes ! »
Malgré son arrogance, le comte de Pappenheiminclina la tête devant la dignité majestueuse deM. de Charnailles.
Une heure après un page débouclait leceinturon de l’étranger dans l’appartement d’honneur où lechâtelain lui-même l’avait conduit.
– À quelle heure, demain, monsieur lecomte, veut-il que j’ordonne à ses gens de préparer leschevaux ? dit le page.
– As-tu vu cette jeune personne qui étaitassise à table auprès de M. de Charnailles, et qui, lesoir, a chanté si doucement en s’accompagnant au luth ? luidemanda tranquillement le comte de Pappenheim.
– Oui.
– Eh bien ! nous resterons.
L’exclamation que M. de Pappenheimavait laissé échapper au nom deMlle de Souvigny n’avait pas été perdue pourM. de la Guerche. Le lendemain, il profita d’un instantoù il était seul avec le comte allemand dans la salle des armespour essayer d’avoir le sens de cette exclamation.
– Quand M. le comte de Charnaillesvous a présenté hier Mlle de Souvigny, luidit-il, il m’a semblé que ce nom ne frappait pas votre oreille pourla première fois ; me serais-je trompé ?
– Point.
– Ah !
– Voilà une belle arme, poursuivit lejeune étranger, qui jouissait de l’embarras d’Armand-Louis, et qui,d’une main curieuse, venait d’enlever une dague à une panoplievoisine.
– Très belle, répliqua M. de laGuerche sans regarder rien. Peut-on vous demander où vous avezentendu parler de ma cousine, et par qui ?
– Sans contredit, je ne fais mystère derien, vous le savez.
Et retournant la dague entre sesdoigts :
– J’ai rarement vu travail plus beau,ajouta-t-il, c’est une dague de Milan ?
– Me permettez-vous de vous l’offrircomme un souvenir de votre passage dans ce château ?
– Merci, je n’accepte jamais rien ;j’achète ou je prends, répondit M. de Pappenheim, quirepoussa l’arme dans son fourreau.
Il fit quelques pas dans la galerie, plushautain qu’un empereur.
M. de la Guerche le suivait desyeux, tout plein d’une sourde irritation ; mais le comte dePappenheim était chez M. de Charnailles.
La patience rentrait dans les devoirs del’hospitalité.
– À propos, reprit tout à coup le comteHenri, ne me demandiez-vous pas tout à l’heure en quel lieu et dansquelles circonstances j’avais entendu parler deMlle de Souvigny ?
– Oui ; mais s’il ne vous plaît pasde parler…
– Eh ! vous savez bien lecontraire ! J’ai longtemps voyagé, monsieur. Plus tard, quandvous aurez âge de soldat, peut-être verrez-vous beaucoup depays : je doute que vous en parcouriez davantage. Or je mesuis promené en Suède : c’est un royaume lointain et curieux,un peu livré aux glaces et aux ours. Cependant il s’y rencontre desgentilshommes. L’un d’eux, qui m’a accueilli, s’appelaitM. de Pardaillan.
– Ah ! fit Armand-Louis.
– Pardieu ! vous le connaissezpeut-être : c’est un Français, un huguenot comme vous.
– Il est un peu de nos parents, mais jene l’ai jamais vu.
– Tant pis ! Il a dans ses caves lesmeilleurs vins de France que j’aie jamais bus. C’estM. de Pardaillan qui m’a parlé deMlle de Souvigny. Il m’assura qu’ill’attendait depuis quatorze ans.
– Douze, monsieur.
– Douze si vous voulez. Il m’apprit, enoutre, que votre cousine avait une grande fortune en Suède ;or c’est une adorable personne, et je comprends qu’on la retienneen France.
Le rouge de la colère monta au visaged’Armand-Louis.
– Monsieur le comte !…s’écria-t-il.
– Qu’est-ce ? répliqua l’Allemandd’un air railleur ; Mlle de Souvigny neserait-elle point riche, ainsi que me l’a contéM. de Pardaillan ? N’est-elle point dans ce château,où j’ai quelque souvenance de l’avoir saluée hier ?
M. de la Guerche se mordit leslèvres jusqu’au sang.
– Puisque je n’ai rien dit qui ne soitvrai, ne nous fâchons pas, monsieur, croyez-moi, ajoutal’étranger.
Et reportant ses yeux sur les murs de lagalerie :
– Vous avez là une belle collectiond’engins de bataille, reprit-il froidement.
« Certainement, pensait Armand-Louis,j’aurai quelque jour l’agrément de tenir ce Pappenheim au bout demon épée. »
Quand l’heure sonna de se présenter chezM. de Charnailles etMlle de Souvigny, le comte Henri Godefroychangea subitement de manière et de langage.
Le railleur impertinent fit place augentilhomme de grande maison. Il fut galant sans affectation etmontra qu’il avait voyagé avec fruit. L’italien, l’espagnol ne luiétaient pas moins familiers que l’allemand et le français. Ilconnaissait, pour avoir été dans leur intimité, presque tous lessouverains de l’Europe ; Mlle de Souvignyparaissait l’écouter avec intérêt. Le comte Henri Godefroy mêlaithabilement les anecdotes aux récits de ses lointainespérégrinations. Il était peu d’événements considérables del’histoire contemporaine sur lesquels il n’eût des renseignementscurieux, peu d’hommes importants, capitaines ou ministres, auprèsdesquels il n’eût vécu. Il en faisait des portraits qui lesmettaient en lumière. On devinait bien vite qu’il avait vu lescours et les champs de bataille, et que son intelligence avaitlargement profité de ces nombreux voyages.
« Ah ! je suis perdu ! pensaArmand-Louis ; que suis-je auprès d’un pareilhomme ? »
Lui qui n’avait jamais haï personne, pas mêmeson ennemi Renaud, le ligueur, il exécrait le comte dePappenheim.
Le gentilhomme allemand était resté un jour àla Grande-Fortelle, il en resta deux, il en resta trois. Chaquematin, il apparaissait comme un astre, vêtu d’habits toujoursnouveaux, des étoffes les plus belles, les velours, le brocart d’oret d’argent, le satin, et, parmi ces ajustements de grand prix, desflots de guipure et de dentelles si fines et d’un si merveilleuxtravail, qu’on n’en voyait pas de pareilles aux plus fièreschâtelaines de la province. Armand-Louis, qui détestait de plus enplus le comte Godefroy, s’étonnait que les valises d’un voyageurpussent contenir de si magnifiques vêtements et en si grandnombre.
Quelle piteuse mine ne faisait-il pas avec sonpourpoint de drap usé et son manteau de grossière étoffe, auprès dece grand seigneur, éblouissant, plus brillant qu’une châsse et toutcouvert de broderies ! Ce qui augmentait son trouble, etdonnait un aliment plus vif à son animadversion, c’était quequelque chose qu’il avait sur lui, une belle arme, des éperons, unceinturon d’acier, rappelait toujours l’homme de guerre, et nepermettait pas de penser que ce beau jeune homme fût un dameretcomme on en voit dans les antichambres des princes.
On avait dit à M. de la Guerche,peut-être l’avait-il lu dans un roman de chevalerie, que les femmesse prennent par les yeux, et cela redoublait son tourment.
Un matin, l’entretien tomba sur l’escrime. Onétait en ce moment dans la galerie des armes où, en temps de pluie,le vieux seigneur de Charnailles aimait à se promener, comme unsoldat blanchi sous le harnais aime à se retrouver au milieu descompagnons de ses jeunes années.
– Vous avisez-vous quelquefois de manierces joujoux ? dit le comte Godefroy en regardantArmand-Louis.
Sans répondre, celui-ci sauta sur une rapière,et tombant en garde :
– S’il vous plaît de vous en assurer,dit-il, voyez !
M. de Pappenheim prit à la murailleune arme de même taille, en fit ployer la lame, en examina lapointe et le tranchant émoussés.
– Un duel à armes courtoises, j’yconsens, répondit-il.
Armand-Louis reprit :
– D’autres épées sont là, aiguës commedes aiguilles, mieux affilées que des couteaux de chasse ;s’il vous convient d’en user, reprit-il, ne vous gênez pas.
Il avait oublié M. de Charnailles,qui se leva.
– Eh ! monsieur de la Guerche,s’écria le châtelain, vous venez de provoquer notre hôte, ce mesemble ?
– Oh ! monsieur le comte, necraignez rien ! répliqua le gentilhomme allemand : dupremier duel de M. de la Guerche je ne veux pas faire ledernier !
Une seconde après, le fer croisait le fer.Malgré sa jactance, M. de Pappenheim reconnut dès lapremière passe qu’il n’avait pas affaire à un adversaire de forcemédiocre. Deux fois même il faillit être touché. Il fronça lesourcil, et on vit se dessiner en rouge, sur son front pâle, lesdeux glaives en croix. Alors il se ramassa sur lui-même, serra sonjeu, en déploya toutes les ressources savantes, et tout à coup,évitant une attaque avec l’agilité d’une panthère, il fit tomber sarapière de tout son poids sur le bras d’Armand-Louis.
L’épée de M. de la Guerche échappade ses mains et roula sur le parquet.
– Pardonnez-moi, dit alorsM. de Pappenheim, je craignais de vous fatiguer.
Vaincu, et devant Adrienne, Armand-Louisaurait désiré que la terre s’entrouvrît sous ses pieds ; maisdéjà il étendait la main vers la muraille, lorsqueM. de Charnailles fit un signe :
– Assez ! dit-il.
Le regard du comte Godefroy croisa le regardd’Armand-Louis ; quelle arrogance orgueilleuse dans l’un, queldésir de vengeance dans l’autre ! Mais déjàM. de Pappenheim se baissait, et ramassant l’épée que lamain engourdie de son antagoniste n’avait pas su retenir, il la luiprésenta avec toute la grâce d’un raffiné.
– Vous savez tout ce qu’on apprend auxécoles, dit-il ; il vous manque ce qu’on apprend sur leschamps de bataille.
– M. le comte de la Guerche, sonpère, le savait ; Armand-Louis le saura, dit fièrementM. de Charnailles.
– Je le désire et je l’espère, réponditle comte allemand en mesurant de l’œil le cousin deMlle de Souvigny.
Armand-Louis sortit à pas lents de la galerie.Les battements de son cœur l’étouffaient. Quand il fut dehors, deuxlarmes tombèrent de ses yeux.
– Comme il la regardait, comme ilsouriait ! murmura-t-il. Ah ! j’aurai ma revanche quelquejour !
Un pas léger, qui criait sur le sable d’uneavenue, le fit tressaillir. Adrienne était devant lui.
– Va, je le hais autant que tu ledétestes ! dit-elle.
C’était la première fois queMlle de Souvigny tutoyait Armand-Louis. L’âmedu vaincu se fondit, il prit entre ses mains les petites mainsd’Adrienne, et les pressant sur ses lèvres :
– Non, je ne pleure plus !s’écria-t-il ; et, puisque tu m’aimes, je serai digne detoi !
Mais le cœur d’Armand-Louis était en proie àtrop d’agitation pour qu’il pût rester en place. Il savait queRenaud chassait en compagnie de Carquefou ; il le rejoignit aumilieu des bruyères.
– Eh ! parpaillot, viens-tu teconfesser ? lui cria Renaud du plus loin qu’il le vit.
– Presque, répondit Armand-Louis.
– Alors, j’écoute, poursuivit Carquefou,qui avait de ces familiarités et s’étendit sans façon surl’herbe.
M. de la Guerche ne cacha rien à sonami de ce qui s’était passé depuis quelques jours au château de laGrande-Fortelle. Renaud s’épanouissait d’aise.
– Et tu dis que l’étranger auquel vousoffrez l’hospitalité est fort insolent ? demanda-t-il.
– Insolent comme un reître.
– Et qu’il regardeMlle de Souvigny ?
– Si ses yeux étaient des tisons, elleserait en flammes !
– Et qu’il a une suitenombreuse ?
– Vingt sacripants, tant écuyersqu’hommes d’armes ou laquais.
– Bravo ! s’écriaM. de Chaufontaine qui se frottait les mains.
– Comment ! voilà quellesconsolations tu m’offres ? Je te raconte mes chagrins, et tut’en réjouis !
– Eh oui, morbleu ! Ne l’as-tu pascompris ? Ce qui manquait à notre bonheur, nous l’avons. CeM. de Pappenheim, ce comte Godefroy, comme tu l’appelles,c’est une aventure à cheval, une aventure armée de pied en cap quinous arrive bel et bien ! J’en bénis les saints : sainteEstocade surtout, et saint Hercule-coupe-tête, monpatron !
Armand-Louis regarda son ami avecétonnement.
– N’y prends pas garde, poursuivitRenaud : sainte Estocade et saint Hercule-coupe-tête sont desélus que j’ai inventés ces temps derniers pour mes besoinsparticuliers. Je les invoque du matin au soir : les autreshabitants du paradis sont trop pacifiques pour moi.
– À Dieu ne plaise que je contrarie tesdévotions ! Mais en quoi, s’il te plaît, saintHercule-coupe-tête, ton patron, et sainte Estocade elle-mêmepeuvent-ils me venir en aide ?
Renaud passa son bras sous celui deM. de la Guerche.
– J’ai toujours remarqué, ajouta-t-il,que ton esprit manquait de logique. Il y a l’enchaînement deschoses auquel tu ne prends pas garde. Tu dormais à laGrande-Fortelle et tout y dormait, le bonheur poussant ausommeil ; un homme arrive un soir d’orage ; ce n’estqu’un homme, et cependant voilà que tout s’éveille ; on sequerelle, on se jalouse, on se déteste, on se bat même ; bref,on s’amuse. Il y a toujours de ces accidents dans la vie. Le diableles a inventés pour en couper la monotonie. Mais quand un voyageura la mine de celui dont tu m’as fait le portrait, les accidents secompliquent. Comprends-moi bien : riche, étranger, insolent etaccompagné d’une bande de coquins tout prêts à dégainer au premiersignal, M. de Pappenheim ne voudra pas quitter laGrande-Fortelle sans emporter un souvenir.
– Quel souvenir ?
– Eh ! parbleu !Mlle de Souvigny !
– Que dis-tu là ?
– La vérité ; n’est-il pasamoureux ?
– Hélas !
– Alors, c’est clair ; il mettratout en œuvre pour t’enlever ta cousine.
– Enlever Adrienne ?
– Eh ! oui, puisqu’il l’aime etqu’il te hait ! Son plaisir d’abord et ton chagrin ensuite,c’est tout bénéfice. Et voilà où l’aventure commence.
– Va-t’en au diable avec tonaventure !
– J’irai volontiers, si ça m’amuse, maisje veux d’abord que ton Allemand me montre le chemin. Je ne suispas comme Carquefou, moi, je suis logique.
En entendant prononcer son nom, Carquefou, quiétait couché sur le ventre, se souleva paresseusement sur les deuxcoudes, planta sa tête entre ses mains et soupira.
– Je vois où tend cette logique, monsieurle marquis, dit-il ; vous flairez une aventure comme un bonlimier la piste d’un cerf ; vous vous mêlerez de choses qui nevous regardent point, vous les embrouillerez à plaisir, vous m’yembrouillerez avec vous, et voilà les trente bandits de M. lecomte Godefroy à nos trousses… j’en ai la moelle des osfigée ! Trente bandits, et de l’Allemagne encore !
– Qui t’oblige à me suivre ? resteau logis !
– Que je reste seul ! vous tenezdonc à ce que je périsse d’effroi ?… Non, non, monsieur lemarquis, je me traînerai sur vos pas, je serai votre ombre, et oùiront vos bottes, que sainte Estocade confonde, j’irai !
– Prends garde, il y aura peut-être descoups !
– Eh bien ! monsieur, nouspartagerons ; j’ai toujours eu la main généreuse.
Carquefou soupira de nouveau, s’assit sur unesouche et, tirant de son bissac une croûte de pain et un râble delièvre, il se mit à manger d’un air triste.
Armand-Louis venait de poser la main surl’épaule de Renaud.
– Sérieusement, dit-il, d’un air inquiet,es-tu bien convaincu de ce que tu me dis ?
– Sérieusement, répondit Renaud, quichangea de ton ; j’ai vu passer l’autre jour à la brune tonhomme à cheval dans une lande. Je ne savais pas alors d’où ilvenait et où il allait : une longue plume écarlate pendait deson feutre gris sur sa cotte de peau de buffle, une grande épée àfourreau de fer battait ses éperons, le soleil couchantl’enveloppait de ses rayons ; il avait le poing sur la cuisse,la mine hautaine. Vingt hommes silencieux galopaient derrière lui.Il m’a regardé en passant ; méfie-toi d’un homme qui a cesyeux-là.
– Merci ! dit Armand-Louis qui serrala main de Renaud.
– Maintenant, je suis là ; à l’heuredu péril, si le péril vient, où tu seras, je serai.
– Quand je le disais !… murmuraCarquefou épouvanté. Et encore, si c’était demain, on n’aurait pasle temps d’avoir peur ! mais non !… il faudra patienteret trépasser d’effroi vingt fois de suite avant de mourir d’un coupde dague !
– Un dernier mot, reprit Renaud d’unevoix grave qui ne lui était pas habituelle, ne perds pas de vuel’hôte que la pluie t’a envoyé ; sache exactement ce qu’ilfait, aie les yeux ouverts, les oreilles tendues, veille partout,veille toujours. Il est de la race des milans, une heure d’oubli,et il aura disparu comme l’oiseau de proie. Prends garde alors queMlle de Souvigny ne soit perdue pour toi.
La nuit était venue lorsque Armand-Louis, toutému encore des paroles de Renaud, aperçut les tours de laGrande-Fortelle ; il était tard, une lumière brillait derrièrela fenêtre du comte de Pappenheim. Tandis que M. de laGuerche regardait cette lumière, il lui sembla qu’on marchait nonloin de lui sous un couvert de futaies dont les derniers arbresombrageaient les douves du château. Un mouvement instinctif le fitse jeter derrière le tronc énorme d’un chêne, et il vit passer deuxombres devant lui. Un clair rayon de lune, qui glissait à traversles branches, lui fit reconnaître dans l’un de ces deux muetsfantômes l’écuyer particulier du comte ; l’autre était toutenveloppé d’un épais manteau. Seulement on voyait sur ses talonsbriller la pointe d’une formidable rapière. Bientôt les deuxfigures silencieuses disparurent ensemble derrière un massifd’arbres.
Armand-Louis n’était pas armé, il n’hésita pascependant à se jeter sur leurs traces ; mais l’écuyer etl’homme à la rapière marchaient fort vite. Il les aperçut l’espaced’une seconde sur les bords du fossé. Un son aigu, comme celuiqu’on tirerait d’un sifflet, fendit l’air ; une porte basse,cachée au pied d’un vieux mur presque à demi ruiné, s’ouvrit ;un homme parut portant une torche, et les deux ombres s’effacèrentdans l’ouverture flamboyante qui presque aussitôt s’éteignit.
« C’est singulier ! pensaM. de la Guerche, Renaud aurait-il eu le don deprophétie ? »
Et il resta en vedette à l’abri d’unbuisson.
Voici cequi se passait en ce moment dans la chambre deM. de Pappenheim :
Le comte allemand se promenait seul de long enlarge. Parfois il s’arrêtait devant la fenêtre et jetait un regardsur la campagne endormie ; parfois aussi ses yeux se portaientsur une pendule de marqueterie qui sonnait les heures dans uncoin ; bientôt après il s’approchait d’un escalier tournantdont la vis s’ouvrait dans une pièce voisine, et prêtait l’oreilleattentivement.
Armand-Louis ne connaissait pas à son visagecette expression de résolution froide et d’impatience fiévreuse queM. de Pappenheim avait en ce moment. Sa marche n’étaitjamais ni plus lente ni plus rapide ; quelquefois seulement samain froissait la garde de son épée ou tordait la longue moustachequi ombrageait sa lèvre supérieure. Un son vague tout à couptroubla le silence de la chambre. Le comte s’arrêta et regarda ducôté de la fenêtre.
– Une chouette dont l’aile a effleuré lavitre ! murmura-t-il, est-ce un mauvais présage ?
Il fronça légèrement les sourcils et ses yeuxconsultèrent la pendule.
– Dix heures ! reprit-il ; ilsdevraient être ici. Cet Armand-Louis qu’on n’a pas vu à souper lesaurait-il aperçus ?… Bah ! mon écuyer se promène etrencontre un camarade, qu’est-ce ?
En ce moment, la portière qui séparait lachambre de M. de Pappenheim de la pièce où s’ouvraitl’escalier noir, s’écarta et deux hommes parurent devant le comte.C’étaient bien ceux qu’Armand-Louis avait entrevus se glissant sousles futaies.
– Enfin ! ditM. de Pappenheim.
– Voici le capitaine Jacobus, ditl’écuyer.
L’homme qui l’accompagnait laissa tomber sonmanteau, et le comte Godefroy enveloppa du regard un grandgaillard, large des épaules et vigoureux, dont la mine hardie étaitrehaussée par de flamboyantes moustaches. Sa main gantée s’appuyaitsur le lourd pommeau d’une épée à fourreau de cuir fauve. Une dagueétait passée dans son ceinturon. M. de Pappenheim parutsatisfait de l’examen.
– Tu sais ce que j’attends de toi ?dit-il alors.
– À peu près, répond le capitaine.
– Il s’agit d’une expéditionprochaine ; peut-être faudra-t-il enlever une fille, forcerune porte, escalader un mur ; peut-être un étourdi setrouvera-t-il à portée de ton bras ; es-tu prêt ?
– Je le suis toujours.
– D’ailleurs, la chose, pour un homme deguerre, n’a pas plus d’importance que le pillage d’un verger pourun écolier… Un quart d’heure et deux pouces de fer suffiront.
Le capitaine Jacobus campa son poing sur sahanche, et frisant sa moustache :
– Si la chose a si mince importance,pourquoi le comte de Pappenheim ne la tente-t-il pas enpersonne ? reprit-il. On ne dérange pas un capitaine pourfaire œuvre d’écolier.
– Tu interroges ?… Sache donc qu’ilne plaît pas au maréchal héréditaire de l’empire d’Allemagne decommettre son épée contre quelques valets de ferme commandés par unenfant. Si par aventure un danger se faisait voir, alorsj’interviendrai.
– Bon ! vous laissez la besogne auxgens du capitaine, et vous prenez la fille… je comprends !
– Est-ce à dire que tu refuses ?
– Eh ! monsieur le comte, j’ai faitla guerre en Transylvanie avec Bethléem Gabor, en Allemagne avec lecomte de Mansfeld, en Pologne avec le roi Sigismond, en Italie avecPiccolomini ; j’en ai vu bien d’autres ! Quand on crie,je n’entends pas ; quand on pleure, je suis aveugle ;quand on résiste, je frappe !
– Bien cela !
– D’ailleurs, j’agis pour le compte d’unmagnifique seigneur ; il est du Tyrol, je suis de la Bohême.Qui commande paye, qui paye a le droit d’être obéi.
Le comte sourit, et s’asseyant :
– Je crois, dit-il, que nous finirons parnous entendre.
– C’est une question de chiffres,monseigneur.
– Tu auras cent écus d’or.
Le capitaine s’inclina.
– La main et l’épée sont à vous !dit-il.
– Combien as-tu d’hommes ?
– Trente aux environs ; s’il lefaut, j’en aurai cent ; vingt-quatre heures me suffiront pourles rassembler.
– C’est inutile. Que ta bande restecachée dans les bois trois jours encore ; mon écuyert’avertira du moment où il faudra agir ; alors, viens.
– Je viendrai.
M. de Pappenheim réfléchit uneminute, les yeux sur le capitaine.
– Il faut tout prévoir, dit-il, on t’a vucauser deux ou trois fois déjà avec mon digne écuyer ;peut-être même, si bien prises que soient vos précautions, un œilindiscret vous a-t-il aperçus au moment où vous traversiez lesvieux fossés du château ; il ne convient pas d’éveiller lessoupçons… Maître Hans ne te verra plus.
– Qui m’instruira de l’heure où je devraiagir ?
– Un signal. N’y a-t-il pas dans lesenvirons un endroit d’où le regard d’un batteur d’estrade puisseaisément découvrir le château et cette fenêtre ?
– Il y a la butte aux Corbeaux.
– Bon. Tous les jours, à la neuvièmeheure, ne manque pas de t’y promener à cheval.
– À cheval et à neuf heures, bien.
– Si tu aperçois une lumière, c’est quequelque incident m’oblige à retarder d’un jour ou deux l’exécutionde mon projet.
– Bien, et s’il y en a deux ?
– C’est qu’alors j’y renonce.
– Ah ! diable ! Et les centécus d’or ?… mes hommes ont un appétit formidable et une soifqui m’épouvante.
– Somme promise, somme donnée ; tuauras les cent écus.
– Vous parlez comme le feu roi Salomon,cet empereur des sages.
– Si tu vois trois lumières, donne doublepinte à tes hommes et double ration à tes chevaux ; ce serapour le lendemain. Est-ce convenu ?
– C’est dit.
– Ah ! un mot encore ! jen’aime pas à ébrécher les épées inutilement. Si on fuit, point decoups ; si on se rend, point de flammes !
Le capitaine fit la moue.
– Vous gâtez le métier, monsieur lecomte ; en Moravie, nous brûlions les couvents ; dans lePalatinat, les villages ; en Hongrie, les châteaux ; celaréchauffe et égaye le soldat.
– C’est mon caprice d’épargner tout… unefois par hasard, que t’importe ?
– Pour vous, monseigneur, je ferai tairemes scrupules… On ne brûlera rien.
– Et puis, qui sait ? il y a ici uncertain gentilhomme vif comme un jeune coq… il a des serviteurs,des amis… s’il tire l’épée, la bataille sera peut-être rude.
– Tant mieux alors !… onpillera !
– Je te charge d’occuper le château etd’en désarmer la garnison ; mes gens escorteront lademoiselle.
– Après que nous l’auronsenlevée ?
– Certainement. Ne faut-il pas que nousprotégions l’innocence ?
– Et ensuite ?
– Ensuite, capitaine Jacobus, tu auraspermission de boire et de manger tes cent écus d’or. Il faut bienque les hommes de guerre se réjouissent honnêtement.
– Sans doute, et c’est plaisir de vousentendre parler. À présent, n’oublions pas les pauvres morts.
– Que veux-tu dire ?
– Je demande dix écus pour chacund’eux ; il y a les veuves et les orphelins, monsieur le comte,les veuves surtout qui geignent et vont criant misère… celam’attendrit !… Et puis un homme mort, c’est un soldat de moinsdans ma compagnie.
– Tu auras dix écus par trépassé.
– Monsieur le comte, à ce prix, lacompagnie tout entière, sauf moi, est à vous.
M. de Pappenheim salua de la mainson interlocuteur, et le capitaine Jacobus se retirait, précédé del’écuyer qui portait un flambeau, lorsque le rappelant :
– Vous êtes entrés tous deux, je crois,par l’escalier de la courtine, dit le comte, sortez par la porte duguet ; excès de prudence ne nuit pas.
Peu d’instants après, le capitaine Jacobus etl’écuyer avaient disparu dans la spirale sombre de l’escalier àvis.
Cependant, Armand-Louis attendait toujours, etrien ne se montrait au pied du mur en ruine. Mais il lui semblaitque deux ombres noires passaient et repassaient incessammentderrière la fenêtre lumineuse du comte. Tout à coup la lumièredisparut ; un soupir souleva la poitrine de M. de laGuerche. Il compta mentalement le nombre des marches qui séparaientl’appartement de M. de Pappenheim des bords de la douve àdemi comblée, où à toute minute il croyait voir surgir les deuxombres ; après qu’il eut fini il recommença. Rien neparut.
Sur le flanc de la tour, la fenêtre deM. de Pappenheim, tout à l’heure brillante, étaitnoire.
– C’est étrange ! murmuraArmand-Louis.
Il allait sortir de sa cachette lorsqu’il luisembla distinguer, dans l’épaisseur des futaies, le bruit d’unebranche sèche écrasée sous le pied d’un passant ; habitué àvivre dans les bois, sous la clarté mobile des étoiles, ses senspercevaient tous les sons, et tous lui étaient familiers. Il tenditl’oreille ; le même bruit se fit entendre, mais plus loin.
« Ah ! pensa-t-il, les coquins sontsortis par la porte du guet ! »
Armand-Louis partit comme un daim à traversbois ; sa course rapide devait le conduire à l’extrémité dusentier que suivaient les promeneurs nocturnes ; il touchait àla lisière des futaies, lorsque le galop d’un cheval retentitsoudain dans la nuit et presque aussitôt un homme passa près delui, sombre et léger comme un esprit des ténèbres. Le jeunegentilhomme le cherchait encore que déjà il ne le voyait plus. Maissi fugitif qu’eût été cet instant, il lui avait suffi pourreconnaître le mystérieux compagnon de l’écuyer.
Armand-Louis tendit son bras dans la directionque suivait le sombre cavalier.
– Va, cours, précipite ta fuite !dit-il, si profondément que tu te caches, j’aurai tonsecret !
Et d’un pas ferme, il rentra à laGrande-Fortelle.
Le lendemain, Armand-Louis se hâta de chercherM. de Chaufontaine.
– Tu avais raison, dit-il.
Et il lui raconta brièvement ce qui s’étaitpassé la veille.
– Tenons conseil, répondit Renaud, voicique l’aventure que j’appelais de tous mes vœux montre le bout del’oreille. Ne la laissons pas échapper ! L’ami Carquefou estadmis à donner son avis.
Carquefou gémit profondément.
– Je sens une odeur de bois vert, dit-il.Je demande à être enfermé dans un endroit écarté où nul bâton n’aitpermission de se montrer.
– Carquefou, mon bon, reprit Renaud, tuconnais l’écuyer de messire Pappenheim. Ton concours en cetteoccurrence nous est précieux. Si tu t’obstinais à nous le refuser,je serais contraint de te le demander avec l’aide d’une branche queje couperai à ton intention sur le tronc de ce jeune bouleau.
– J’entends. Si donc nous devons courirau-devant du danger, courons vite.
– Carquefou, mon ami, tu es un ange.
– Oui, monsieur le marquis, un ange tropmaigre. Cet écuyer dont vous me parlez, je le connais, il estporteur d’une grande rapière qui me donne de petits tremblementsnerveux quand je la vois. Je me suis attiré les bonnes grâces dumaître en lui indiquant un cabaret où l’on boit d’un petit vind’Anjou qu’il estime fort.
– Honnête écuyer ! Se rend-ilquelquefois à ce petit cabaret dont tu lui as dévotement montré lechemin ?
– Quelquefois ? Ne lui faites pasinjure ! il y va chaque jour, et deux fois par jour. Le matin,pour rafraîchir ses idées engourdies par le sommeil ; le soir,pour les maintenir en belle humeur.
– Tu pourrais donc nous embusquer, sibesoin était, dans le voisinage de ce petit vin d’Anjou pour lequelton ami l’écuyer a des tendresses de cœur ?
– Messieurs, je n’aurai garde d’ymanquer. Le vin dont j’ai goûté appartient à la mère Frisotte, unecommère à l’œil encore vif. J’ai quelque temps soupiré pour elle.Le cabaret est tapi dans l’ombre, au détour d’un chemin creux et àl’angle d’un bois. L’heure est prochaine où maître Hans va causeravec les brocs de la mère Frisotte. S’il vous plaît de me suivre,suivez-moi. Je sais des coins sombres où l’on peut attendre enrêvant. Quand Sa Seigneurie sortira, je réclame la permission del’interroger le premier, pour me venger de la peur qu’il m’a faitemaintes fois en fourbissant sa rapière à mon côté.
– Accordé, répondit Renaud.
Carquefou s’était levé. M. de laGuerche l’imita et l’on se mit en marche. Une heure après,Armand-Louis et Renaud atteignaient le cabaret de la mère Frisotte.Une voix chantait dans l’intérieur.
– Le coquin ! dit Carquefou, il nem’a pas attendu !
Les deux amis se consultèrent du regard.
– Si, au lieu de nous morfondre àl’attendre ici, nous entrions ? dit Armand-Louis.
– Entrons, répondit Renaud.
– Messieurs, en vertu de nos conventions,je marche le premier, dit Carquefou, et s’il me tue, priez pourmoi.
Sur la porte du cabaret, Carquefou trouva lamère Frisotte, une brune avenante et rondelette, qui souriait. Ill’embrassa gaillardement sur les deux joues.
– Ma princesse, dit-il, voici deux jeunesseigneurs qui ont une affaire d’importance à traiter avec maîtreHans. Si tu entends un peu de bruit, ne t’inquiète pas, on payerales pots.
– Le jeune marquis de Chaufontaine !le brave comte de la Guerche ! passez, messieurs, je suissourde et muette ! répondit la cabaretière.
Carquefou se planta de côté, et caressant sonmenton d’une main complaisante, il regarda les deux amis d’un airqui semblait dire : « Voilà comment cela sejoue ! »
Presque aussitôt il poussa la porte du cabinetoù maître Hans, plongé dans la contemplation d’une cruche de grès,méditait sur la supériorité du vin d’Anjou comparé à la bièred’Allemagne. En ce moment, maître Hans méprisait l’orge et lehoublon. Carquefou lui frappa sur l’épaule lestement.
– Causons, mon brave, dit-il.
Et soulevant le verre de maître Hans, il levida d’un trait.
Cependant Armand-Louis et Renaud s’asseyaientaux deux côtés de la table ; l’un posait devant lui une pairede pistolets, l’autre une dague luisante et nue.
Maître Hans devint blême.
– Que veut dire ceci ?s’écria-t-il.
– Hélas ! cela veut dire que cesmessieurs ont grand soin de votre santé, magnifique seigneur !répondit Carquefou, et ils estiment que vous traitez cetteprécieuse santé avec une négligence qui leur inspire de vivesinquiétudes… Ainsi, par exemple, vous vous promenez le soir dansles bois avec des gens de mauvaise mine.
– Moi ! balbutia maître Hans.
– Vous, honnête écuyer. Or l’air estmalsain le soir ; de plus, vous entrez dans le château dugentilhomme que voilà par l’escalier de la courtine et en sortezpar la porte du guet ; la route est mal tenue, le pied glisse,on y attrape des entorses.
– C’est une méprise, mon ami ; àcette heure avancée de la nuit, j’ai pour coutume de dormir aprèsavoir fait ma prière.
– On vous a reconnu, maître Hans, à telleenseigne que vous portiez un bonnet fourré en peau de renard, lemême que voilà sur la table.
La main du pauvre écuyer chercha à fairedisparaître sous le banc le malencontreux bonnet.
– Il est trop tard, poursuivitCarquefou ; mais afin de vous éviter quelque chuteépouvantable, ces messieurs désirent savoir quel est le personnagequi vous traîne à de si lugubres pèlerinages, et dans quel but vousgrimpez avec lui chez M. de Pappenheim.
L’âme de maître Hans était dans une grandeperplexité. Si d’un côté il avait sous les yeux une paire depistolets d’aspect farouche et une dague qui lançait des éclairssinistres, il savait, d’autre part, que son gracieux maître n’avaitpas l’humeur tendre à l’endroit des indiscrets ; le comteGodefroy était homme à fendre la tête à quiconque ouvrait labouche ; c’était même le plus sûr moyen qu’il eût trouvé,disait-il, pour apprendre à ses serviteurs les mérites du silence.Maître Hans frissonna, mais au milieu de son épouvante une idée luitraversa le cerveau : ne pouvait-on pas commencer par fairemontre d’un courage sans pareil, quitte à capituler après si labravoure ne produisait aucun effet ?
– Et s’il me plaît de me taire, s’écriamaître Hans qui mit la main sur la garde de sa rapière de l’aird’un Titan, connaissez-vous ici quelqu’un qui soit de taille à mefaire parler ?
– Carquefou ! cria Renaud.
– Monsieur le marquis.
– As-tu un bout de corde dans tapoche ?
– Toujours.
Carquefou étala sur la table deux aunes debonne corde de chanvre, mince, ronde et bien solide.
– C’est tout neuf, ajouta-t-il.
Maître Hans essaya de tirer sa rapière hors dufourreau, mais la rapière résista à ce dernier effort de savaillance aux abois.
– Finissons ! dit Renaud qui luisaisit le bras ; regarde cette corde : si dans troisminutes tu n’as pas commencé ta confession, on te la passera autourdu cou, et si dans cinq minutes tu ne l’as pas terminée, jeserrerai cette corde si bien et si fort, que tu n’auras plusoccasion de boire du petit vin d’Anjou.
– Et si tu parles, cette bourse est àtoi ! continua M. de la Guerche en jetant sur latable une honnête petite bourse de soie qui rendit un sonclair.
Maître Hans regarda tristement du côté de lacruche : Carquefou la vidait à petits coups ; l’écuyersoupira et porta ses yeux sur la bourse : l’or brillait entreles mailles de soie.
– Une minute ! dit Renaud.
– Ah ! seigneur Dieu ! murmuramaître Hans, qui pensait à M. de Pappenheim.
Son regard timide interrogea la fenêtre, elleétait fermée ; il tourna les yeux vers la porte, elle étaitclose, et la mère Frisotte chantait dans la pièce voisine.
– Deux minutes ! répétaArmand-Louis.
– Jésus, Marie ! si mon maîtreapprend quelque chose, je suis un homme mort ! s’écrial’écuyer, qui porta la main à son front, où il croyait sentir lefroid de l’acier.
– Tu auras vingt pistoles et le droitd’aller te faire pendre ailleurs, ajouta Renaud.
Maître Hans essaya de se relever et retombasur son escabeau.
– Trois minutes ! criaCarquefou.
Il saisit la corde et l’enroula autour d’unepoutre qui faisait saillie sur le plafond.
– Messieurs, je parlerai ! murmuramaître Hans éperdu.
– Brave homme ! je savais bien quetu finirais par te rendre à la force de nos raisonnements !reprit Carquefou qui s’appliqua néanmoins à faire un nœudcoulant.
Maître Hans, saisi de vertige à la vue decette corde et de ce nœud qui se balançaient à la hauteur de soncou, prit la parole subitement et ne la quitta qu’après avoir toutraconté, sa visite au capitaine Jacobus, leur entrevue avec lecomte Pappenheim, les résolutions arrêtées pendant le conseilnocturne qui les avait réunis, et enfin sa sortie prudente duchâteau ; lancé dans la voie des aveux et aiguillonné par laterreur, il n’omit rien.
– Ah ! le capitaine Jacobus ?…dit Armand-Louis ; n’est-ce point ce grand drôle à moustachesrousses qui demeure à l’auberge des « Trois-Pintes », surla route de Guéret, et où une douzaine de sacripants qu’il appelledes soldats rôdent autour de lui ? Ne dit-il pas qu’il lesconduit à l’armée que monsieur le cardinal réunit contre lesEspagnols ?
– Oui, d’honnêtes soldats qui entendentla messe tous les dimanches.
– Et qui volent tous les jours.
– Monsieur, il ne faut jamais croire quela moitié de ce qu’on raconte.
– Nous parlerons au capitaine Jacobus,dit Renaud. Tu dis donc qu’il a planté sa tente à l’auberge des« Trois-Pintes » ?
– Depuis une semaine à peu près ; satroupe était fatiguée.
– N’a-t-il pas, comme toi, quelque bonnehabitude dont on puisse user pour le mettre à l’abri destentations ?
– Oh ! le capitaine ne boitguère !
– C’est un vice, murmura Carquefou.
– Mais il a le cœur tendre, et tous lessoirs, quand il n’est pas en affaires, il dirige sa course vers unepetite maison dont la porte rouge s’ouvre à une demi-lieue del’auberge. Là roucoule une colombe…
– Je la connais ! ditCarquefou ; c’est une autre mère Frisotte, une mère Frisotteblonde, qui s’appelle Euphrasie.
– Le capitaine Jacobus en est énamouré,reprit maître Hans, il ne dormirait pas tranquille s’il ne l’avaitpas vue.
– Alors il est à nous ! ditRenaud.
Armand-Louis se leva :
– Maître Hans, reprit-il, vous voilàlibre ; mais si le comte de Pappenheim sait un mot, un seulmot de notre entretien, aussi vrai que je suis un la Guerche, jevous fais sauter la cervelle avec la balle de ce pistolet.
– Eh ! monsieur, ce ne serait pas lapeine ; s’il se doutait seulement de ce que j’ai dit, monmaître m’étranglerait.
L’écuyer fit un effort et parvint à se mettresur ses jambes.
– À présent, mes bons messieurs,ajouta-t-il, m’est-il permis de regagner mon logis ?
– Va, si tu veux suivre un conseil, net’aventure plus du côté de l’auberge des« Trois-Pintes ».
M. de Chaufontaine n’avait pasachevé de parler que déjà maître Hans ouvrait la porte et seglissait dehors.
– Au capitaine Jacobus à présent, ditArmand-Louis.
Un gémissement s’échappa de la poitrine deCarquefou.
– Vous plaît-il donc aussi que nouscourions à la mort ? dit-il en s’adressant au marquis.
– Je crois même que nous avons perdu unpeu de temps, répondit Renaud.
– Je vous prends à témoin que je n’aiplus une goutte de sang dans les veines, repartit Carquefou.Maintenant, suivez-moi : je connais un chemin de traverse quimène en droite ligne à la maison rouge de madame Euphrasie.
La nuit était tout à fait noire quand lestrois compagnons parvinrent devant une maison dont toutes lesfenêtres étaient closes. Carquefou appliqua son oreille contre lesfentes d’un volet par lesquelles filtrait un rayon de lumière.
– On chuchote et on rit, dit-il à voixbasse.
Cela fait, il appuya son œil contre un petittrou qui permettait de voir ce qui se passait dans l’intérieur.
– La nappe est mise, reprit-il ; leloup est dans la bergerie.
La route que le capitaine Jacobus avait suiviepour arriver de l’auberge des « Trois-Pintes » à lamaison rouge passait entre deux bordures de chênes épais ;Carquefou y conduisit les deux amis et s’assit sur l’herbe, lesjambes dans un fossé.
– Si le capitaine est à cheval, il nouséchappera, dit Armand-Louis.
– Je connais madame Euphrasie, réponditCarquefou, c’est une personne emmitouflée et discrète ; sescoiffes blanches sont toujours pudiquement baissées… le galop d’uncheval la trahirait ; le capitaine est venu à pied.
– Cet imbécile a réponse à tout, s’écriaRenaud.
– Hélas ! monsieur le marquis, onest bête, mais on regarde ! Maintenant, laissez-moirecommander mon âme à Dieu… La rapière du capitaine est moinslongue peut-être que celle de maître Hans, mais le bras qui latient est plus solide ; il y aura des trous dans ma peau avantqu’il soit une heure… pauvre chère peau !
Quelques nuages blancs et cotonneux passaientdevant la lune ; mais la clarté pâle qu’elle versait sur laroute permettait de voir au loin. Les arbres dormaient ; aucunvent, aucun bruit. Une chouette chanta dans la nuit.
– Si nous nous en allions ? ditCarquefou.
– Le vin est tiré, il faut le boire,répliqua Renaud.
– Eh ! messieurs, chacun sait que jene bois pas !
– Hypocrite ! murmuraArmand-Louis.
La porte rouge de la maison isolée s’ouvrit,et un jet de lumière en sortit, inondant la route tout à coup. Deuxombres dessinaient leur silhouette noire dans cet encadrement defeu ; l’une d’elles jeta un regard autour de la maison, etramena les pans d’un manteau autour de ses épaules, en ayant grandsoin de laisser le bras droit libre. Puis la porte se referma, lalumière s’éteignit, et tout s’effaça dans la nuit.
Presque aussitôt on entendit les pas d’unhomme sur le chemin.
– Le voilà, murmura Carquefou.
Le capitaine appuyait vigoureusement le talonde ses bottes et chantait.
– Entendez-vous ? repritCarquefou : une voix de stentor, un pied d’Hercule… Messieurs,je m’évanouis !
Carquefou se laissa choir, et, rampant sur lesol, il attacha solidement au tronc d’un chêne, sur le côté droitde la route, un bout de corde dont il fixa l’autre extrémité auxsouches d’un bouleau, sur la gauche. La corde, celle-là même dontla vue avait si fort épouvanté maître Hans, s’élevait à six poucesde terre ; la ligne blanche qu’elle traçait dans l’ombre seconfondait avec la poussière du chemin.
Le capitaine Jacobus venait de s’engager dansle bois ; soit prudence habituelle, soit qu’il eût entendu unléger bruit, il s’arrêta dès les premiers pas, et sonda d’un longregard la profondeur à demi voilée de la route.
– Sainte Estocade, protège-nous !murmura Renaud.
Sainte Estocade exauça-t-elle le vœu dugentilhomme ou le capitaine n’aperçut-il rien qui confirmât cettealarme subite ? Toujours est-il que de nouveau il allongea lepas. Une ou deux minutes l’amenèrent par le travers de la corde.Carquefou retint son souffle. Le capitaine, qui marchait alors fortvite, se prit la jambe dans la corde et s’abattit sur lechemin.
Une imprécation terrible s’échappa de seslèvres, mais, avant qu’il eût pu se relever, une main leste avaittiré du fourneau cette rapière dont la pensée attristaitCarquefou.
Debout, le capitaine jeta les yeux autour delui : trois hommes, l’épée nue à la main, lui barraient lepassage ; il porta la main à son côté.
– Ne cherchez pas, lui dit Carquefou,j’ai pris soin de vous débarrasser de ce fer trop pointu :rien n’est plus dangereux pour un homme qui tombe.
– Ah ! un guet-apens ! dit lecapitaine qui se croisa les bras sur la poitrine.
– Monsieur, une explication seulement,reprit Renaud froidement.
– Et vous vous mettez trois contre unpour la demander ?… Si vous êtes des gentilshommes, je vousplains ; si vous êtes des bandits, que vous faut-il ?
M. de la Guerches’approcha :
– Il y a dans un château voisin unvieillard, une jeune fille, dix pauvres serviteurs. Un homme, aumépris de l’hospitalité, a conçu le projet d’enlever la jeune filleconfiée à la garde du vieillard, et le capitaine Jacobus n’a pascraint de mettre sa troupe au service de cette mauvaisecause ; on lui a promis cent écus d’or pour ce crime, est-ceune œuvre de gentilhomme ?
Le capitaine poussa un cri de rage et, tirantune dague de sa ceinture :
– Tu as oublié que j’avais cette armeencore, meurs donc ! s’écria-t-il.
Et d’un bond de chat-tigre il s’élança surArmand-Louis ; mais le jeune homme évita son attaque et,glissant sous le bras du capitaine, il le saisit à la gorge avecune telle force et un élan si rapide que, la face bleue et les yeuxinjectés de sang, son ennemi tomba lourdement par terre.
Sans perdre une seconde, Carquefou lui lia lespieds et les mains.
– Misérables ! s’écria le capitainequi revenait à lui et se débattait vivement dans la poudre duchemin.
– Monsieur, dit Renaud, il ne faut pas envouloir à mon ami ; c’est un parpaillot qui a appris touteespèce de ruses dans le commerce des petites gens. Au fond, sonidée est pleine de mansuétude, et telle qu’un pieux catholiqueserait heureux de l’avoir conçue. Il veut vous mettre à l’abri dela tentation en vous procurant une retraite où vous aurez toutloisir de réfléchir aux vanités de ce monde. Ne vous préoccupezdonc point des lumières qui peuvent briller à la fenêtre deM. de Pappenheim, M. de la Guerche que voilà secharge de souffler dessus ; je l’y aiderai.
Le capitaine tendit ses muscles à les briser,les cordes ne cédèrent pas.
– Je comprends ce qui excite votrecolère, poursuivit Renaud ; mais considérez que si d’un côtévous perdez cent écus d’or, et c’est une somme ronde, de l’autrevous couriez le risque de perdre la vie : il y acompensation.
Le capitaine Jacobus devint calme tout àcoup.
– Comment vous appelez-vous,monsieur ? dit-il alors.
– Le marquis Renaud de Chaufontaine.
– Je m’en souviendrai.
– Je l’espère.
Cependant Carquefou venait de tailler quelquesfortes branches et de les ajuster en civière. On étendit lecapitaine sur ce lit improvisé.
– Où allons-nous à présent ? ditCarquefou.
– Chez moi, répondit Renaud ; jedésire que le capitaine Jacobus voie mes traits à la lumière dusoleil pour qu’il ne les oublie jamais.
Deux jours après cette expédition,M. de Charnailles apprit à son hôte, le comte Godefroy,qu’il était appelé à passer la journée du lendemain hors de laGrande-Fortelle pour une affaire d’importance.
– Je partirai cette nuit, si vous lepermettez ; M. de la Guerche me remplacera,dit-il.
M. de Pappenheim échangea un regardd’intelligence avec maître Hans.
– Ne vous gênez pas, monsieur le comte,bientôt moi-même je vous ferai mes adieux, dit-il.
Peu d’heures après, trois lumières brillaientà la fenêtre du gentilhomme allemand.
« Allons, c’est pour demain ! »pensa Armand-Louis, qui était en sentinelle aux environs.
Depuis que le capitaine Jacobus avait étéramassé sur le chemin de la maison rouge, Carquefou avait pris sesquartiers à la Grande-Fortelle pour être en mesure de prévenirRenaud en temps utile de ce qui se passait chez le huguenot. Il yavait toujours pour les cas pressés un cheval sellé et bridé dansl’écurie.
– Cours ventre à terre, et que Renaudsoit ici au point du jour ! dit Armand-Louis.
Carquefou mit le pied à l’étrier, et poussantle cheval de la houssine et de l’éperon :
– Toutes ces émotions abrégeront mesjours ! dit-il.
Depuisque M. de Pappenheim avait arrêté son plan d’attaque avecle capitaine Jacobus, il faisait voir autour d’Adrienne une grâceplus alerte et plus vive. L’or coulait de ses mains sur lavaletaille. Cette magnificence éblouissait les laquais.
« Ma garnison est endéroute ! » pensait Armand-Louis.
Mais, pas plus que Renaud, il ne perdait sontemps : l’un haranguait les catholiques, l’autre réunissaitles huguenots autrefois groupés autour d’eux. Les deux chefsn’avaient rien perdu de leur ascendant sur leurs anciennescohortes, et leur éloquence, excitée cette fois par l’imminence etl’imprévu du danger, réveillait le courage dans tous ces jeunescœurs. Ils choisirent les plus déterminés, leur distribuèrent desarmes prises dans les deux châteaux, et les prévinrent en peu demots qu’ils auraient affaire à un Allemand qui voulait traiter lesFrançais en peuple conquis.
À ces derniers mots, tous ces fils de Gaulois,habitués aux batailles dès leurs jeunes ans, poussèrent deformidables clameurs.
– Le sang coulera peut-être, ajoutaRenaud, que ceux qui ont peur s’en aillent.
Personne ne bougea.
Après le départ deM. de Charnailles, qui avait emmené, pour lui faireescorte, trois de ses plus braves serviteurs, et tandis que lesétoiles brillaient encore au ciel, Armand-Louis gratta doucement àla porte de la chambre où dormaitMlle de Souvigny.
Une camériste lui ouvrit tout effarée.
Armand-Louis s’approcha respectueusement del’alcôve devant laquelle pendaient de grands rideaux de sergeblanche.
– Mon, Dieu ! est-ce vous,Armand ? demanda une voix timide dont les notes argentinesfaisaient battre le cœur de M. de la Guerche.
– Oui, c’est moi, répondit le jeune hommequi promenait ses regards autour de cette chambre virginale oùreposait ce qu’il aimait le plus au monde. Il aurait voulu enembrasser les meubles, les tentures et jusqu’aux moindres objetsqui appartenaient à Adrienne et que sa main effleurait tous lesjours.
– Qu’y a-t-il donc ? reprit la voixamie de Mlle de Souvigny.
Ces quelques mots rappelèrentM. de la Guerche à lui.
– Si vous avez confiance en moi, dit-il,pour l’amour de Dieu, levez-vous et suivez-moi.
– Grand Dieu ! le châteaubrûle ! cria la camériste.
– Non, mais il brûlera peut-être dans uneheure ; plus un mot à présent.
Mlle de Souvigny savaitque M. de la Guerche ne faisait rien à la légère. Elles’habilla à la hâte sans parler, bien sûre que quelque chose degrave se passait.
Armand-Louis la conduisit dans la chambreétroite d’une tourelle dont la lourde porte était défendue parquatre hommes armés d’arquebuses et d’épées.
– Vous vous ferez tuer s’il le faut, ditArmand-Louis.
– Tous ! répondit celui d’entre euxqui paraissait le chef de la petite bande.
L’aube se faisait. Armand-Louis sortit duchâteau.
Un bruit sourd, comme celui que ferait unetroupe en marche, troublait le silence limpide. Bientôt des groupesd’hommes parurent sur la lisière des bois. Renaud était à leurtête. Armand-Louis en compta plus de cent.
Une joie folle brillait dans les yeux deM. de Chaufontaine.
– Les violons sont-ils prêts ?demanda-t-il à M. de la Guerche.
– Ils s’apprêtent, répondit Armand-Louisqui avait entendu une rumeur du côté des écuries où couchaient lescavaliers de M. de Pappenheim.
– Ora pro nobis ! murmuraCarquefou qui aiguisait une épée sur la manche de sonpourpoint.
Armand-Louis disposa sa petite armée dans lesmeilleures positions. Aucun être humain ne pouvait sortir duchâteau sans essuyer le feu de cinquante mousquets. Un tacticienn’eût pas mieux fait.
Aux premières clartés du matin,M. de Pappenheim parut en costume de bataille, l’épée auflanc, le poignard à la ceinture, la cuirasse sur le dos. MaîtreHans était auprès de lui en grand équipage de guerre, mais un peupâle.
Le comte porta un sifflet d’argent à seslèvres et en tira un son aigu.
Les portes des écuries s’ouvrirent etcinquante hommes à cheval en sortirent. Tous se rangèrentsilencieusement dans la cour.
– Cinquante ! murmura Armand-Louis,qui ne croyait pas en avoir plus de vingt à combattre.
Il était clair que M. de Pappenheimavait recruté sa bande de trente coquins de bonne volonté, et queces trente bandits s’étaient glissés un à un, la nuit, dansl’enceinte de la Grande-Fortelle. Les proportions étaient changées.Le comte allemand démasquait ses forces. Si les gens du capitaineJacobus se présentaient, avertis par quelque message secret, lesuccès de la lutte pouvait être incertain. Armand-Louis résolutd’en précipiter le moment.
Il quitta donc le poste d’observation où il setrouvait et se rapprocha des cavaliers. Tous avaient le pistoletaux fontes, le sabre au fourreau.
À sa vue, M. de Pappenheim fronça lesourcil.
– Déjà debout ! lui dittranquillement Armand-Louis, monsieur le comte va donc en chasseaujourd’hui ?
– Oui, répondit l’Allemand avec unsingulier sourire, je vais courir une biche et j’attends mespiqueurs.
Il fit quelques pas vers la grande porte duchâteau et regarda dans la campagne baignée d’une lumièreblondissante.
Armand-Louis le suivit.
– Si vos piqueurs, comme je l’imagine,reprit-il froidement sont commandés par le capitaine Jacobus, neles attendez pas.
M. de Pappenheim pâlit et regardaM. de la Guerche. Maître Hans tremblait de tous sesmembres et cherchait à s’effacer derrière son maître.
– Vous connaissez donc le capitaineJacobus ? demanda le comte Godefroy.
– Un peu, et je crois même que sescompagnons ont perdu leur chef, continua Armand-Louis.
– Ah !
– Je l’ai rencontré l’autre soir, etdepuis lors il n’a plus eu occasion de voir les lumières que VotreSeigneurie allume sur sa fenêtre.
Renaud qui venait de se glisser jusqu’à laporte, n’y tint plus.
– C’est si vrai, dit-il, que ce bravecapitaine est mon hôte ; il habite une chambre fort propre oùil contemple le ciel à travers dix barreaux de fer.
M. de Pappenheim mordit sesmoustaches, la colère qui le travaillait éclata.
– Maître Hans, cria-t-il, saisissez cejeune coq et jetez-le sur la croupe de mon cheval !
– Maître Hans !… jamais iln’osera !… je le connais ! s’écria Renaud en éclatant derire. Maître Hans se souvient trop bien du cabaret de la mèreFrisotte !
– Ah ! c’est donc toi ! repritle comte Godefroy qui comprit tout.
Et de son poing fermé il assena un coup siterrible sur le front du pauvre écuyer que maître Hans, lâchant labride de son cheval, tomba lourdement la face contre terre.
– Premier grêlon ! murmuraCarquefou, qui se grattait la tête derrière Renaud.
– À présent, c’est donc la guerre !reprit M. de Pappenheim en relevant le front.
Et, prompt comme la foudre, il tiral’épée.
Ses cinquante cavaliers l’imitèrent.
– La guerre donc ! réponditArmand-Louis.
Au signal qu’il donna en s’armant de l’épée,dix hommes parurent sur le mur qui lui faisait face, puis dixautres sur la poterne, puis d’autres encore derrière les vieuxcréneaux, à toutes les portes, à chaque fenêtre ; ce n’étaitpartout que pertuisanes, lances, arquebuses, haches d’armes, uncercle de tubes noirs et de lames blanches.
M. de Pappenheim fit le tour desbâtiments d’un seul regard. Un sourd murmure dont il comprit lasignification sortait du milieu de sa troupe.
– Bien joué ! monsieur, dit-il,tandis que sa main tourmentait la garde de son épée.
– Monsieur le comte, réponditM. de la Guerche, il serait bon, je crois, de renoncer àvotre chasse pour aujourd’hui… et de regagner l’Allemagne demain. Àces conditions, je puis me taire et vous laisser libre.
– Est-ce un ordre, monsieur ? je nesuis pas vaincu, cependant !
– C’est un conseil ; le sang n’a pascoulé, donc vous êtes mon hôte encore, l’hôte deM. de Charnailles et deMlle de Souvigny.
M. de Pappenheim promenait toujoursses regards autour de lui comme un sanglier qui, traqué par unemeute, cherche une issue. Partout des mousquets, partout des fersde lances, partout des visages impassibles et résolus. Au loin dansla plaine, rien, ni l’éclair d’un casque, ni la poussière quesoulève le galop d’un cheval. Près de lui, cinquante hommes dont uninstinct secret, mais sûr, lui disait que le courage vacillait.Armand-Louis vit l’ombre de l’hésitation sur son visage. Il fit unpas et, baissant la pointe de son épée :
– La partie, d’ailleurs, n’est pas égale,croyez-moi, reprit-il ; je puis perdre la vie ici, vous ylaisseriez l’honneur.
À son tour, M. de Chaufontaines’avança :
– Maintenant, s’il vous plaît d’endécoudre, frappez ! la France entière saura ce qu’a fait lecomte de Pappenheim, maréchal héréditaire de l’empired’Allemagne !
Cela dit, Renaud brandit son épée etattendit.
M. de Pappenheim changea devisage ; un instant sa main se leva comme pour donner lesignal du combat, mais un cercle de fer entourait ses cavaliers, etla bataille était perdue d’avance. Repoussant donc son épée dans lefourreau et soulevant son feutre, qui laissa voir les deux lamesrouges croisées sur son front livide :
– Monsieur le comte, dit-il, demain jepartirai pour l’Allemagne.
– Alors, monsieur, nous allons déjeuner,dit Renaud tristement.
Vingt-quatre heures après cette scène, qui pouvaitavoir des conséquences si terribles, le comte Godefroy quittait lechâteau de la Grande-Fortelle.
Sur le pas de la porte, il se tourna versArmand-Louis :
– J’ai idée que nous nous reverrons,monsieur le comte, dit-il avec un accent tout particulier.
– Monsieur le maréchal, je le désire,répondit M. de la Guerche.
Mlle de Souvigny, quirespirait plus à l’aise depuis que M. de Pappenheim avaitfixé le moment de son départ, accompagna le gentilhomme jusqu’à laporte du château. Elle se reprochait presque les préventionsqu’elle avait eues contre lui, ne sachant rien des événements de laveille.
Le comte Godefroy ôta son feutre pour lasaluer :
– Je ne vous dis pas adieu, mais aurevoir, mademoiselle, dit-il.
Son regard glissa de côté et rencontra celuide M. de la Guerche.
Baisant alors la main nue d’Adrienne, il seredressa d’un air superbe sur la selle, remit son feutre, piqua desdeux et disparut dans un tourbillon de poussière.
– À présent, je puis dormir, ditCarquefou.
« Une bonne occasion perdue ! »pensa Renaud qui caressait le pommeau de son épée.
Il attendit encore deux fois vingt-quatreheures, envoya Carquefou en éclaireur pour s’assurer queM. de Pappenheim avait quitté la contrée, soupira enapprenant qu’il pouvait être tranquille de ce côté, entra chez lecapitaine Jacobus.
– Monsieur, vous êtes libre, lui dit-ild’un air poli.
Le prisonnier sauta sur ses pieds :
– Libre ! répéta-t-il, libreenfin !
– Sans doute ! votre tentateur, lediable allemand est parti. Il ne vous induira plus à mal.
Le capitaine boucla son ceinturon.
– Monsieur le marquis, je vais de ce pasà mon logis, reprit-il, et vous comprenez certainement ce que celaveut dire ?
– Si c’est pour rendre tout simplementvisite à l’auberge des « Trois Pintes », vous latrouverez certainement à la place où vous l’avez laissée, personnene l’ayant démolie ; quant aux oiseaux de nuit qui lapeuplaient, si vous avez à leur parler, renoncez-y, ils se sontenvolés.
– Partis, mes reîtres, mes lansquenets,mes hommes d’armes !
– L’un suivant l’autre ! Quand leshiboux ne trouvent plus ni rats ni souris dans un bois, ilsprennent la volée ; ainsi ont fait vos gens. Les plus fidèles,et c’est un soin dont il faudra les remercier, ont même emporté vosnippes et vos chevaux pour que rien ne tombât entre les mains descoupeurs de bourses.
Le capitaine frappa du pied avec colère.
– Les bandits ! murmura-t-il.
– Ce sont des hommes d’ordre, etl’économie est une vertu qu’il faut honorer. D’ailleurs, votrelongue absence leur a fait croire que vous aviez pris lefroc ; j’en ai vu trois qui pleuraient. Pardonnez-leur.
Le capitaine Jacobus jetait des regardsterribles par la lucarne, comme s’il eût cherché dans la campagnel’ombre de ses perfides soldats.
Une idée parut tout à coup le saisir, et, levisage illuminé d’une joie subite :
– Allons ! dit-il, ce n’est pas àl’auberge des « Trois-Pintes » que j’irai ! Je saisd’autres nids vers lesquels je puis m’abattre !
Renaud lui toucha la manche du bout dudoigt :
– Ah ! un mot encore, dit-il ;la maison rouge est vide. Votre lieutenant, un joli garçon, ma foi,s’y est arrêté un matin, et madame Euphrasie, qui ne pouvait pas seconsoler de votre absence, l’a suivi pour pleurer éternellementvotre trépas.
– Et rien, rien pour me venger !s’écria le capitaine hors de lui.
– Je vous demande pardon, monsieur, il ya là-bas un cheval tout harnaché que je vous prie d’accepter ensouvenir des heures que vous avez passées chez moi. Vos armes sontaccrochées au portemanteau. Mais je vous dois un avertissement. Lecapitaine de la maréchaussée de Guéret a eu vent de diversespeccadilles dont les méchantes langues vous accusent. On ne croitpas que vous ayez fantaisie de rejoindre l’armée de monsieur lecardinal. Donc il a mis ses hommes en campagne. Une étourderie vousperdrait… Gagnez au pied !
Sans répondre, le capitaine Jacobus, qui ne sesentait pas franc du collier, descendit dans la cour à grandesenjambées. Un vigoureux courtaud l’attendait ; l’épée, ladague, les pistolets pendaient le long de la selle. L’aventuriersauta sur le dos de l’animal, et s’éloignant au galop, sansdesserrer les dents, il fit de la main un geste menaçant àl’adresse de Renaud.
Renaud salua jusqu’à terre.
À quelque temps de là, un matin, Renaud, quis’ennuyait, n’ayant plus personne à massacrer, s’en alla trouverM. de la Guerche. Il avait tout à la fois l’air triste etle regard joyeux.
– Tu vois un homme qui est depuis quinzejours en train de mourir, dit-il ; or, comme il m’a semblé quej’étais encore trop jeune pour faire le voyage de l’autre monde,j’ai pris le parti héroïque de guérir. C’est pourquoi je pars.Embrasse-moi donc, et si ton prophète Calvin a un bon Dieu, prie-lede m’avoir en Sa sainte garde.
– Et où vas-tu ? demandaArmand-Louis, tout surpris de cet exorde.
– Je ne sais pas.
M. de la Guerche serra la main deRenaud.
– Tu as raison, dit-il en riant, il fautvoir le médecin au plus vite, tu as la fièvre.
– Tu railles, mécréant ! Sache doncque la soif des aventures me dévore. La province où nous tuons deslapins me semble mesquine. Je veux battre le pays à la manière deces héros qui remplissaient autrefois le monde du bruit de leursexploits. Je sais bien, hélas ! qu’il n’y a plus de géantsgrands comme des clochers, de dragons vomissant le feu par leursnarines, de tarasques armées d’écailles et de griffes, et c’est làune preuve de la décadence de ce pauvre vieil univers ; maisj’espère rencontrer ça et là quelques malandrins qui me fournirontl’occasion de dégainer un peu. Je me suis en conséquence munid’armes et de provisions ; j’ai un cheval de bataille, unécuyer et quelques bonnes pistoles qu’une âme charitable m’afournies en retour d’une douzaine d’arpents de prés dont je lui aifait abandon, et, tel que jadis les chevaliers errants, j’aiabandonné mon castel à cette fin de voir le monde et de convertirles huguenots.
– C’est moi qui suis l’écuyer, ditCarquefou, qui s’était glissé tout doucement auprès des deuxamis.
– Toi, s’écria Armand-Louis.
– Monsieur, on ne meurt qu’unefois !
– Viens-tu avec nous ? poursuivitRenaud, qui posa la main sur le bras de son ami.
Armand-Louis jeta un regard du côté de lachambre qu’habitait Adrienne.
– Je comprends ! ajouta l’aventurierd’un air de commisération, Cupidon a forgé des chaînes autour deton cœur… Tel, autrefois, Énée s’oubliait auprès de Didon… Restedonc au colombier, tourtereau ! Carquefou et moi allonsmoissonner des lauriers.
Renaud de Chaufontaine était un de ces hommes,on l’a pu voir, qui font sérieusement les plus grandes folies. Deuxjours après cet entretien, il était en selle, la botte à la jambe,la rapière au flanc, le manteau sur l’épaule, suivi de Carquefou,et promettant à son ami, à l’heure des adieux, de le nommer grandsénéchal, s’il devenait roi.
Avant de partir, l’honnête Carquefou versacependant quelques menues monnaies dans la main du curé de laparoisse, avec prière de faire dire deux fois l’an une messe pourle repos de son âme.
Le départ de Renaud affligeaM. de la Guerche, mais la province lui semblait encoreassez peuplée, Adrienne y demeurant. Il ne voulait perdre aucun desjours qu’il pouvait vivre auprès d’elle : quelque chose luidisait qu’il n’aurait pas longtemps à jouir de ce repos enchanté.Les guerres de religion, étouffées un temps, semblaient del’Allemagne en feu devoir gagner le royaume de France.
Un gentilhomme de son nom pouvait-il longtempsgarder son épée au fourreau, quand de toutes parts la noblessecourait aux armes ?
Un jour, et lorsqu’on n’avait pas encore reçude nouvelles de M. de Chaufontaine parti déjà depuis troismois, un cavalier qui paraissait avoir fourni une longue traitearriva au château de la Grande-Fortelle. On en voyait souvent danscette demeure hospitalière ; pourquoi l’arrivée de celui-ciparut-elle d’un fâcheux présage à Armand-Louis ? Un troublequ’il ne s’expliquait pas l’agitait ; pendant la nuit, il neferma pas les yeux. Pourquoi ce cavalier avait-il subitementdemandé M. de Charnailles ? Pourquoi au débottés’était-il enfermé avec lui ?
Le jour trouva M. de la Guerchedebout ; une heure après, le châtelain le fit appeler auprèsde lui.
M. de Charnailles était dans sachambre, grave, sérieux. Devant lui, sur une table, on voyait unelettre ouverte, et près de cette lettre, une autre scellée d’uncachet de cire rouge à ses armes.
– M. de Pardaillan m’a écrit,dit-il ; un homme est venu tout exprès de Suède pour me direque ce seigneur attend sa nièce,Mlle de Souvigny, et qu’il la désire.
Armand-Louis devint tout pâle.
– Ah ! mes pressentiments !murmura-t-il.
– La place d’Adrienne est en effet auprèsde ce gentilhomme, ajouta M. de Charnailles. À la veillede prendre les armes pour me jeter dans La Rochelle avec ceux de mareligion, j’accepte cette séparation comme un bienfait de laProvidence. Mlle de Souvigny ne subira pas leshorreurs d’une guerre dont nul ne peut prévoir la fin.
Le désespoir avait fait chancelerM. de la Guerche ; comme un jeune arbre qui cède uninstant sous l’effort de la tempête et ploie, puis se redresse, ilse releva.
– Ma place est auprès de vous, mon père,dit-il.
– Bien, mon enfant ; je n’attendaispas moins de ton cœur, mais ta vraie place est auprès deMlle de Souvigny.
– Grand Dieu ! prèsd’elle ?
– Oui, mon fils ! et c’est parce quetu l’aimes que je te la confie.
– Quoi ! vous savez…
– Croyez-vous, monsieur le comte, querien de ce qui touche à l’honneur de ma maison me soitinconnu ? Mlle de Souvigny habitait sousmon toit ; mais je n’ignorais pas quels principes d’honneurvous animent ; sans crainte je vous ai laissé près d’elle quivous aime aussi. Donc vous lui servirez de guide et de défenseurdans ce long voyage qu’elle va entreprendre. Cet homme qui estentré hier à la Grande-Fortelle est malade, hors d’état de subir denouvelles fatigues. Vous êtes jeune, et, pour l’amour d’elle, vousirez jusqu’au bout. Monsieur de la Guerche, je remetsMlle de Souvigny, notre parente, à votregarde. Vous la ramènerez à M. de Pardaillan, et lui direzcomment elle a vécu à notre foyer. Votre devoir accompli,souvenez-vous que vous êtes gentilhomme.Mlle de Souvigny est riche et vous êtespauvre : M. de Pardaillan seul a le droit dedisposer de sa main.
– Je le sais, mon père.
– Maintenant, allez faire vos préparatifsde départ ; demain vous quitterez la Grande-Fortelle.
– Vous l’ordonnez, monsieur ?
– Oui, il le faut.
Le dernier repas du soir fut silencieux.Chacun des trois convives avait le cœur gros.M. de Charnailles était vieux ; il allait sebattre ; savait-on bien si on le reverrait jamais ? Luiseul, entre ses deux enfants, il était ferme comme un homme qui atraversé trop de tempêtes pour se laisser renverser par un orage.Au moment de se séparer pour dormir une dernière nuit sous le mêmetoit, il fit mettre à genoux Armand-Louis et Adrienne, et levantles mains au Ciel, d’une voix haute :
– Dieu d’Abraham et de Jacob, Dieutout-puissant, dit-il, Tu vois ces deux êtres chéris, ces deuxenfants de mon cœur. Que Ton saint nom les protège ! qu’ilssoient bénis !
Le lendemain, il veilla lui-même auxpréparatifs du départ. Un laquais qui avait grandi dans la maison,et en qui il avait toute confiance, fut chargé de prendre troisbons chevaux dans les écuries et de les harnacher solidement. Leplus doux devait être pour Mlle de Souvigny,le plus robuste pour Dominique, qui devait porter une lourde valiseen croupe et un mousquet à l’arçon de la selle. Le laquaiss’acquitta de ce soin avec intelligence et en homme que la penséedes lointaines expéditions n’effraye pas. Tranquille de ce côté,M. de Charnailles arma son fils d’une épée et depistolets qu’il avait choisis parmi les meilleurs de la galerie,glissa dans sa poche une lourde bourse pleine d’or et l’embrassatendrement. Pour la première fois une larme glissa sur sa joueridée.
– J’ai vu partir le père, j’ai vu partirla mère, je vois partir l’enfant ! dit-il.
Adrienne pleurait, suspendue à son cou.
– Si vous vouliez, dit-elle, nous nepartirions pas. Je suis heureuse ici ; je me suis habituée àvous regarder comme un père ; je ne connais pasM. de Pardaillan. La Suède est bien loin ! Il vousparle, dans sa lettre, d’une fortune qui m’attend ; quem’importe ! Laissez-moi près de vous. Croyez-vous que laguerre me fasse peur ? Je suis d’un sang à tout braver pour labonne cause. Qui vous aimera si nous partons ? Qui m’aimeralà-bas ?…
Un sanglot brisa la voix de la jeunefille.
M. de Charnailles pressa Adriennesur son cœur.
– Non ! non ! reprit-il, c’estimpossible ! Ah ! si vous étiez pauvre, alors peut-êtrevous garderais-je malgré l’autorité d’un parent qui a sur vous plusde droits que moi ; mais, riche, l’honneur de mon nom ledéfend.
– Que votre volonté soit faite ! ditalors Adrienne qui laissa tomber ses bras.
Quand ils furent à cheval,M. de Charnailles saisit la main d’Armand-Louis.
– Tu entres dans la vie aujourd’hui,reprit-il ; qu’elle te soit plus douce et plus heureuse qu’àmoi !
Puis lui montrant d’un geste laGrande-Fortelle, où tant de jours paisibles s’étaient écoulés, etdont les murailles grises semblaient le regarder :
– Considère le toit qui t’a vu naître,dit-il ; puisses-tu y rentrer quelque jour ; mais, si tuy rentres, que ce soit la tête haute et le cœur fier, comme unsoldat qui a fait son devoir.
Une dernière fois, il serra Adrienne entre sesbras ; puis lui-même d’une main forte poussant la porte auxdeux larges battants :
– Allez ! dit-il.
Quelques minutes après, M. de laGuerche, Adrienne et Dominique disparaissaient tous trois à l’angledu chemin. M. de Charnailles tombait à genoux.
– Dieu du Ciel, sois avec eux !dit-il.
Et lui-même, suivi de ses serviteurs les plusrésolus, il partit le soir pour La Rochelle.
Comme un nid désert, la Grande-Fortelle restamuette.
Quelque temps, Armand-Louis et Adriennechevauchèrent silencieusement l’un près de l’autre. Les pas deleurs chevaux qui les éloignaient du coin de terre où leuradolescence avait eu de si belles heures, résonnaient dans leurcœur. Ils virent s’effacer un à un les champs qu’ils avaientparcourus, les bois, les étangs, les chaumières qu’ilsconnaissaient, les hameaux et les villages si souvent traversés autemps des courses heureuses, les ruisseaux passés à gué, lesvallons, les collines qui paraissaient si vastes quand on étaitpetit ; puis le paysage changea d’aspect : d’autreshorizons s’ouvrirent auxquels on était moins habitué ; puisdes visages inconnus apparurent le long du chemin ; puis onreçut et on rendit moins de saluts ; la route fit un coude,une rivière fut franchie sur un pont de pierre ; on fitquelques pas encore, et, quand Armand-Louis et Adrienne regardèrentautour d’eux, ni l’arbre, ni la maison, ni le passant, rien ne leurétait plus familier.
L’inconnu, avec tous ses mystères, s’ouvraitdevant eux.
En ce moment, et comme une tristesse profondese glissait dans le cœur de Mlle de Souvigny,un sentiment de fierté exalta l’âme de M. de la Guerche.Il était seul maintenant à protéger sa compagne ; elle étaitsous sa garde ; il répondait de sa vie, de son honneur.Avait-il jamais espéré une mission si haute ? N’était-ce pascomme une récompense avant d’avoir surmonté aucun obstacle ?Le souvenir de M. de Pappenheim lui traversal’esprit.
– Qu’il vienne, à présent, dit-il à voixhaute, l’épée ne s’échappera plus de mon bras.
Adrienne l’entendit et devina quelle penséel’animait.
Elle lui tendit la main en souriant.
– Gardez bien votre épée, je garderaibien mon cœur, dit-elle.
Un peu avant la couchée, et comme ilssortaient d’un large pan de forêt, une voix enrouée retentit auloin. Il semblait à M. de la Guerche qu’on prononçait sonnom. Deux fois le même son frappa son oreille.
– Dieu me pardonne, dit-il, si je nesavais pas que mon ami Renaud est au fond de quelque provincelointaine, je croirais reconnaître sa voix.
Il se retourna cependant et aperçut, au boutdu chemin, deux tourbillons de poussière qui roulaient comme si levent les eût poussés vers lui.
Dominique retint la bride de son cheval.
– Quand on a cinq cents lieues à faire,on peut perdre cinq minutes, dit-il.
Adrienne posa la main en abat-jour sur sesyeux pour voir plus loin.
Le nom d’Armand-Louis, jeté à l’espace par unevoix brisée, fendit l’air.
– Mais c’est lui ! s’écriaMlle de Souvigny.
– Quoi ! Renaud ? ditM. de la Guerche.
Deux cavaliers lancés à fond de trainsortirent à demi du nuage de poussière qui les enveloppait.
– Eh ! oui, c’est bienM. de Chaufontaine ! reprit Adrienne.
– Et Carquefou ! s’écriaM. de la Guerche.
Et ils s’élancèrent l’un et l’autre au-devantdu ligueur.
– T’arrêteras-tu enfin, parpaillot dudiable ? cria Renaud hors d’haleine. Voilà dix heures que jecours après toi ! J’ai crevé trois chevaux, et celui que jemonte est à moitié fourbu.
Un élan le porta à côté d’Armand-Louis.Carquefou galopait dans son ombre.
– Tu prends bien ton temps pour partir,poursuivit Renaud ; tu t’en vas spirituellement le jour oùj’arrive ! Je sors de la Grande-Fortelle, où j’avaisl’intention de te rendre visite… On se bat un peu partout.
– Hélas ! interrompit Carquefou.
– C’est une fête ! on n’entend quefusillades et cliquetis d’épées ! Sainte Estocade, mapatronne, est en liesse. J’ai pris ma part de cesréjouissances ; mais l’égoïsme n’est point mon fait :j’ai voulu t’en faire le récit pour savoir si tu avais le désir demordre au gâteau. J’échange une demi-douzaine de coups avec unparti d’Espagnols, et je tombe, toujours courant, à laGrande-Fortelle. On m’apprend que tu es en route. Un la Guerche parmonts et par vaux sans un Chaufontaine ! Eh ! malheureux,que deviendrait ton âme, si un bon chrétien n’était pas là pour lasauver au moment décisif ? Je me suis remis en selle ;Carquefou gémissait…
– J’en avais le droit, soupiral’écuyer : cent cinquante lieues sans débrider !
– Or çà, lui dis-je, il s’agit depoursuivre mon ami le parpaillot, qui bat les champs en compagniede Mlle de Souvigny. Il paraît qu’ils sontfort loin… Poussons tout droit, et nous finirons par les atteindre.J’ai galamment orné ce petit discours d’un coup d’éperon, et voilàcomment nous t’avons rattrapé.
– Par hasard, ton intention est-elled’aller avec nous jusqu’en Suède ?
– Me serais-je dérangé s’il se fût agi defaire cent misérables lieues ? M’est avis qu’on a misflamberge au vent un peu partout. Donc, je veux voir du pays. LesSuédois, chez qui tu vas, ont donné dans l’hérésie de laréformation ; je les convertirai. Carquefou, qui est un grandconvertisseur, m’y aidera. En avant !
– Monsieur le marquis, si c’est votrefantaisie de me faire subir le martyre dans les pays froids, j’yveux faire bonne contenance : or j’ai grand faim, et un hommeà jeun n’est point propre à l’héroïsme.
– Carquefou est un sage, répondit Renaud,je me rappelle à présent que c’est à peine si nous avonsdéjeuné.
– Après quoi nous n’avons pas dîné.
– Donc il convient de souper beaucoup etlongtemps, dit Armand-Louis.
Carquefou, dont les regards interrogeaientl’horizon, poussa un grand cri.
– Une hôtellerie ! dit-il, voyezlà-bas cette fumée au bout de ce toit pointu, et cette enseigne quipend le long d’une tringle de fer ! Je sens une odeur derôti.
– Je sais, dit Dominique ; du tempsque M. de Charnailles battait le pays à la poursuite descerfs et des sangliers, j’ai quelquefois tourné la broche devant lefeu du « Canard d’Or »… on y mange fort bien.
– Comment, coquin, tu le savais et tu neparlais pas ! s’écria Carquefou. Au galop, messieurs !…mademoiselle, au galop !
Bientôt après, une table bien dressée, devantun feu clair, donnait aux voyageurs l’hospitalité plantureuse d’undindonneau flanqué de deux poulardes choisies par Carquefou parmiles hôtes les plus gras de la basse-cour.
– Ah ! disait-il, quoique martyr, àdéfaut du paradis, j’accepterais volontiers un logement à l’hôteldu « Canard d’Or » !
Laprésence de Renaud et de Carquefou, dont l’humeur bizarre et gaieplaisait à Mlle de Souvigny, la remit en joie.C’était en outre un surcroît de protection. Armand-Louis ne seraitplus seul à braver les dangers du long voyage qu’ils allaiententreprendre. Ils étaient en outre jeunes tous les quatre, libres,avec l’espace devant eux. On quitta donc l’hôtellerie du« Canard d’Or » le rire aux lèvres. La France futtraversée sans coup férir, et déjà M. de Chaufontaines’attristait d’un tel excès de monotonie ; Carquefou mêmeavouait qu’il n’avait presque plus peur, et souhaitait à demi unpetit brigand qui fît diversion, lorsqu’en arrivant en Flandre ilstombèrent dans une auberge où campait un gentilhomme espagnol aveclequel ils avaient fait commerce d’amitié depuis une heure et quiparaissait un personnage plein d’honneur et de civilité.
C’était un cavalier doux, qui parlait d’unevoix mielleuse, le chapeau à la main, et tout confit en souriresbéats. De sa main droite, il jouait quelquefois avec un chapelet àgrains d’or et d’ébène. Armand-Louis et Renaud, après une longueroute, avaient rencontré ce personnage à quelque distance d’un grosbourg, sur le chemin de Malines. Ils étaient couverts de poussièreet paraissaient las. Le cavalier, qui venait d’apercevoir Adrienneet l’avait examinée en dessous, s’approcha de M. de laGuerche d’un air poli :
– Votre Seigneurie paraît étrangère à cepays, dit-il, et vous cherchez, j’imagine, un gîte où cette dameait faculté de se reposer.
– Je l’avoue, répondit Armand-Louis, lachaleur a été accablante aujourd’hui, nos chevaux sont rendus. Ya-t-il loin encore d’ici à Malines ?
– Faites mieux ! daignez me suivrejusqu’à ce bourg dont on voit le clocher là-bas, derrière ce rideaude saules ; j’y connais une hôtellerie à l’enseigne de la« Croix de Malte » dont le maître est un honnête chrétienqui n’écorche point trop les voyageurs que la divine providence luienvoie… Ma piété me donne quelque crédit sur cet homme, qui est unnotable de Bergheim.
« Voilà un cavalier qui s’exprime en bonstermes ; il me plaît », pensaM. de Chaufontaine.
– Daignerez-vous m’y suivre ? repritl’homme au chapelet.
– Volontiers, répondit Armand-Louis.
Carquefou se glissa du côté de l’inconnu quimontrait tant de bienveillance.
– Au point de vue de la réfection, cettehôtellerie de la « Croix de Malte » pratique-t-ellehonnêtement les lois de l’hospitalité ? demanda-t-il.
– L’Église nous défend de nous occuper deces misères, mais ceux qui trouvent quelque plaisir dans lesdélices de la chair estiment que la cuisine où je vous mène estabondante et délicate.
– Je suis un pauvre pécheur, pardonnezmon indiscrétion, répliqua Carquefou qui déjà reniflait l’odeur dufestin.
Renaud poussa son cheval auprèsd’Armand-Louis.
– Ne va pas t’aviser de dire à ce saintpersonnage que tu es de la vache à Colas, abominable parpaillot,dit-il, on t’aspergerait d’eau bénite, et nous perdrions un gîtequi me paraît aimable.
On arriva en vue de l’hôtellerie. La croixblanche de l’ordre de Malte dessinait ses huit pointes sur unelarge enseigne. Le cavalier ôta son chapeau dont la plume balaya lesol, et sautant de selle, il présenta le poing àMlle de Souvigny.
– Vous êtes presque chez moi, dit-il.
Et se découvrant de nouveau :
– Je m’appelle don Gaspard d’Albacète yBuitrago, reprit-il.
La table fut dressée sous un frais couvertdans le jardin. Carquefou avait déjà rendu visite aux fourneauxqu’il trouvait convenablement garnis. Armand-Louis pria leur guidede partager leur menu.
– Bien qu’il soit dans mes principes devivre simplement, j’y dérogerai, puisqu’il vous est agréable dem’avoir en votre compagnie, dit l’Espagnol.
En s’asseyant, il se signa.
– Monsieur, c’est vendredi ! s’écriaRenaud, tout à coup, nous voyageons et avons le droit de manqueraux règles de l’abstinence ; mais vous, seigneur ?
– J’ai une dispense du Saint-Père. Il adaigné me l’accorder pour ces sortes d’occasions, et en récompensede quelques œuvres pies qu’il m’a été permis d’accomplir.
« C’est un Père de l’Église en habit degentilhomme ! » pensa de nouveauM. de Chaufontaine.
– Holà, Péters, ici ! cria le Pèrede l’Église.
On vit accourir un valet chétif et maigre,pâle et contrefait, qui tremblait de tous ses membres.
– Tu vois ces jeunes seigneurs, méchantdrôle, reprit don Gaspard, ils sont de mes amis ; si tu ne lessers pas avec zèle et politesse, je te couperai les oreilles et jete les ferai manger en grillades… À présent, file,coquin !
Une assiette jetée sur le dos de Péters quiprit la fuite appuya cette recommandation.
« Eh ! eh ! voilà un sainthomme qui a la main leste », pensa M. de laGuerche.
– Si l’on n’inspirait pas une terreursalutaire à ces malfaiteurs, ils ne respecteraient pas les honnêtesgens ! poursuivit don Gaspard qui s’assit galamment à côté deMlle de Souvigny.
Pendant le repas, qui fut arrosé de vinsexquis, le cavalier se montra galant et empressé pour Adrienne,beau causeur et fort homme du monde. Il raconta mille histoires oùsa modestie ne brillait pas, bien qu’il se déclarât le plus humbledes serviteurs de Dieu, vida lestement son verre, étala sur latable une main fine noyée dans des flots de dentelles et ornée dejoyaux qui jetaient mille feux ; il en avait, disait-il, descoffrets pleins, et ne les portait que pour avoir l’occasion de lesoffrir aux personnes qui tenaient à ces colifichets ; audessert, il s’oublia quelque peu, et tirant une bague de son doigt,il voulut la passer à celui deMlle de Souvigny.
– Merci, dit Adrienne en écartant lebijou.
– Gardez vos pierreries, ajoutaM. de la Guerche d’un ton un peu sec.
– Sacrebleu ! ce n’est pourtantqu’un rubis de mille pistoles ! et foi de capitaine, cettebabiole ferait mieux sur cette main blanche que sur la rude main dedon Gaspard d’Albacète y Buitrago !
– C’est un élu qui jure ! grommelaRenaud en sourdine.
– Un élu qui arrive du Pérou !murmura Carquefou.
M. de la Guerche, un peu surpris,échangea un regard avec Adrienne.
Bientôt après, il passa dans sa chambre, moinstranquille alors qu’il ne l’était en arrivant dans la salle dufestin ; il commençait à concevoir quelque doute sur lasainteté d’un cavalier qui portait de si beaux rubis à son doigt etles offrait si lestement. La nuit cependant se passa sans accident.Les deux amis avaient résolu de partir dans la journée ; maisvers midi, don Gaspard les pria avec les plus vives instancesd’accepter à souper. Armand-Louis regarda Renaud qui regardaArmand-Louis. Pouvait-on honnêtement rejeter l’invitation d’unhomme qui s’était montré si plein d’obligeance et de piété ?M. de la Guerche se rappelait encore bien l’épisode durubis. Mais quand le sage pèche sept fois par jour, un capitaineétait-il bien coupable s’il avait une minute d’inadvertance ?Le regard de Carquefou plaidait d’ailleurs pour don Gaspard.
– Permettez-moi de vous demander lesacrifice d’un jour, reprit le gentilhomme espagnol, je veux boireà l’heureuse issue de votre voyage et faire partager la bonnefortune que j’ai eue de rencontrer de si dignes seigneurs à uncavalier de mes amis non moins brave que pieux.
La crainte d’offenser le capitaine décidaM. de la Guerche.
Il fut résolu qu’on resterait jusqu’aulendemain à l’hôtellerie de la « Croix de Malte ». DonGaspard se confondit en remerciements ; et bientôt après ungrand mouvement de servantes et de marmitons, portant force platset force bouteilles, remplit d’aise le cœur faible de Carquefou.Péters marchait à leur tête.
– Crois-moi, disait Carquefou àDominique, quand la Providence place sur le sentier de la vie unbon souper arrosé de bons vins, c’est se montrer impie que derepousser de tels bienfaits.
À l’heure convenue, don Gaspard arrivaaccompagné de ce pieux ami dont il faisait, disait-il, un grandcas.
– Le seigneur Mathéus Orlscopp est unMachabée pour la vaillance, dit-il, mais c’est en même temps un deces hommes de guerre que les saints se réjouissent de protéger àcause de leurs vertus.
Le seigneur dont on faisait un si magnifiqueéloge avait un grand visage maigre et jaune, de longs bras, delongues mains, un habit tout noir, une épée et un poignard àmanches de fer, le regard presque toujours baissé, et sous un nezcrochu une bouche mince à lèvres pâles. De quelque côté qu’on leregardât, il semblait qu’on ne le voyait jamais que de profil.
« C’est un anachorète qui vit deracines », pensa Renaud.
Et il lui versa une large rasade de vin duRhin pour le réconforter.
L’anachorète vida le verre d’un seultrait.
Le seigneur Mathéus ne souffla mot pendant lerepas, mangea comme un colosse et but comme un Titan. Renaud, misen gaieté, le félicita sur son appétit qui ne le cédait point à sasoif.
– Monsieur, dit le seigneur Mathéus, j’ail’estomac fort délabré : la nourriture est pour moi une œuvrede contrition.
– Ma foi, monsieur, ma piétés’accommoderait fort de ce délabrement ! répondit Renaudémerveillé.
Don Gaspard, au contraire, trempait à peineses lèvres dans la liqueur dorée de la Champagne et des coteaux duRhin ; il était tout miel et tout sucre, et ne haussait le tonque pour donner des ordres à Péters, auquel il adressait forcegourmades entre deux madrigaux ; à chaque mot le petit valetbaissait la tête comme un mouton mordu par un loup.
Adrienne regarda ce pauvre hère ; Pétersavait un visage honnête et triste ; mais pendant qu’ellel’observait, il lui fit un signe des yeux, et, s’approchant à pasfurtifs, il chercha à lui parler.
Don Gaspard saisit un tabouret et le lançadans les jambes de Péters qui poussa un cri.
– Le maladroit aurait sali votre robe sije ne l’avais pas averti ! dit l’Espagnol.
Cependant Carquefou mettait à l’écart forcevolaille et force pâtés, sans négliger les bouteilles à demipleines.
– La maxime est sage qui nous enseignequ’au temps des prospérités, il faut prévoir les mauvais jours,disait-il à Dominique.
Dominique admirait le seigneur Mathéus, ets’étonnait que tant de victuailles pussent trouver place dans lecorps d’un homme.
– Mais tandis que de nombreux valetschargeaient la table de mets délicats incessamment renouvelés, lecapitaine espagnol tournait parfois des yeux langoureux du côté deMlle de Souvigny. Jamais dentelles plus richesn’avaient caressé ses poignets, jamais bijoux plus éclatantsn’avaient mêlé leurs feux sur ses doigts effilés ; il enfaisait nonchalamment étinceler les facettes aux clartés desbougies.
– À propos, seigneur Mathéus Orlscopp,que me disiez-vous donc tout à l’heure ? s’écria-t-il d’un airnonchalant, les chevaux de ces seigneurs français sont-ils vraimentmalades ?
– Malades ? répéta Armand-Louis.
– Hélas ! oui, répondit Mathéusgravement ; ce matin, après la messe, je suis entré dans leurécurie pour voir si l’hôtelier les soignait convenablement, et ilest bon que vous sachiez, messieurs, qu’après mon prochain, ce quej’aime le plus au monde, c’est le cheval. J’ai le regret de vousdire que vos montures m’ont paru dans un triste état et incapablesde remuer les jambes… j’en ai le cœur navré !
Renaud courut à l’écurie impétueusement :les chevaux gisaient sur la paille, l’œil éteint, les flancsagités.
– Diable ! fit-il.
– La Providence nous envoie quelquefoisde ces épreuves, dit le seigneur Mathéus qui l’avait suivi ;il faut se résigner à sa sainte volonté ; d’ailleurs,l’hôtellerie n’est pas mauvaise.
– Ah ! seigneur, je n’ai ni votrepauvre santé, ni votre vertu ! dit Renaud.
Cet incident contrista les voyageurs ; onne pouvait plus songer à partir le lendemain.
– Pour moi, j’en suis ravi ! dit donGaspard ; j’aurai la bonne fortune de vous revoir.
Il décocha une œillade du côté d’Adrienne etsortit avec le seigneur Mathéus qui n’épargnait pas lesrévérences.
– Je n’aime pas ce don Gaspard ! ditMlle de Souvigny ; quant à son compagnonà la figure jaune et au pourpoint noir, il me fait l’effet d’unevipère.
– Langage de parpaillotte ! s’écriaRenaud. Si de tels hommes rencontraient l’ombre de Calvin, ils laconvertiraient : voilà ce qui vous offusque.
Carquefou, qu’on n’avait point vu à l’heure oùl’on passait les vins d’Espagne et les gâteaux, entra sur la pointedes pieds, ferma prudemment la porte, regarda autour de lui et mitun doigt sur ses lèvres. Tout à l’heure rouge comme la crête d’uncoq, il était devenu pâle comme l’aile d’une mouette.
Dominique le suivait d’un air consterné ;l’un et l’autre regardaient derrière eux comme s’ils avaient peurd’être pourchassés par une légion de diables.
– Qu’est-ce donc ? demandaM. de la Guerche.
– M’est avis qu’il faut déguerpir d’ici,répondit Carquefou. Le capitaine don Gaspard d’Albacète y Buitragom’a tout l’air d’être de la famille du capitaine Jacobus.
– Hein ? fit Renaud.
– Monsieur le marquis, parlons bas. Cettehôtellerie fourmille de coquins, c’est peut-être pour cela qu’on yfait une chère si délicate. De légers indices m’avaient donnél’éveil ; tandis qu’on versait les vins du Rhin, don Gaspardne buvait pas assez et vous poussait à rire. Je rôdais donc du côtédes communs, au fond d’une cour intérieure où personne de vous n’amis le pied. Douze sacripants faisaient bombance autour d’unetable : quelles mines ! quels profils ! Dominique,que j’avais invité à me suivre, vous le dira.
Dominique leva les yeux et les bras vers leciel.
– Mais Dominique est un garçon avisé quisait prendre la fuite à propos, reprit Carquefou. Glacé par laterreur, qui est ma compagne éternelle, immobile et livide, jesentais mon sang se figer dans mes veines. « Approche !me cria le chef de la bande, bois-moi ça ! » Là-dessus ilm’offre un broc. On m’a toujours enseigné qu’il ne faut pasmolester les gens, surtout quand on n’a pas pour soi la supérioritédu nombre. « Bois donc ! tu es à ces voyageurs que monmaître a rencontrés sur la route de Malines ? » reprendcet homme. J’ai répondu honnêtement par un signe de têteaffirmatif. « Nous sommes, nous, à don Gaspard d’Albacète, uncapitaine qui n’a pas son pareil pour les coups de main, si cen’est peut-être son lieutenant, le digne Mathéus Orlscopp. »Ce petit discours a produit sur mes jambes l’effet d’un gros coupde bâton, mes genoux se dérobaient sous moi. Les coquins n’ont pastardé à m’accabler de questions. La Providence a eu la délicatessede me douer d’une figure si niaise, que ça me donne l’occasion deparaître encore plus bête que je ne suis ; j’ai répondu demanière à contenter mes sacripants, si bien que l’un d’eux m’aproposé de m’enrôler dans la bande ; j’ai objecté moninnocence ; ils ont insisté, et, pour mon coup d’essai, jedois escamoter vos épées et les remplacer par des lattes defer-blanc… j’ai presque promis.
– Comment, drôle !
– Eh ! monsieur le marquis, on saitde par le monde que je ne suis pas un héros ! Mes douzenouveaux amis ont huit ou dix compagnons encore qui battent lesenvirons ; ils m’ont fait entendre que le capitaine seproposait d’offrir sa main à une jeune Française arrivée toutrécemment à l’hôtellerie de la « Croix de Malte ». Lanoce se fera sans curé, et le seigneur Mathéus servira de témoin,m’a dit le chef, un grand rouge que je ne voudrais pas rencontrerau coin d’un bois.
Adrienne se pressa contre Armand-Louis.
– Donc à cheval et jouons de l’éperon.Nous sommes quatre en tout, en comptant Dominique, et ils sont unevingtaine, sans compter ceux qu’on ne voit pas.
– Eh ! corne de bœuf ! noschevaux sont quasi morts sur la litière ! cria Renaud.
– Ah ! le bandit ! c’est untour de Mathéus Orlscopp ! reprit Carquefou ; ce matin,je l’ai vu se glisser dans l’écurie ; et ce soir il y estretourné comme une couleuvre qui se faufile vers un nid.
– C’est clair, il a administré quelquedrogue à ces pauvres bêtes !
Armand-Louis et Renaud se regardèrent.
– Et moi qui prenais don Gaspard pour unermite déguisé en capitaine ! moi qui, la conscience en peine,voulais me confesser au père Mathéus Orlscopp ! s’écria Renaudqui frappa du poing sur la table.
– Eh bien ! reprit-il après uninstant de réflexion, formons un bataillon carré, tombons sur cescoquins qui ne sont pas sur leurs gardes, emparons-nous de leurschevaux, et ouvrons-nous un passage, l’épée au poing.
– Monsieur le marquis, je m’évanouiraispour sûr avant d’être au bas de l’escalier, s’écria Carquefou.Laissez là, je vous prie, votre patronne sainte Estocade ;oubliez, s’il se peut, saint Hercule-coupe-tête, et invoquonssainte Prudence ; c’est une personne que je crois de bonconseil.
En ce moment le clocher du bourg sonna huitheures ; Carquefou se frappa le front et se mit à marcher fortvite dans la salle.
– La terreur échauffe mon cerveau,dit-il, permettez-moi de me nommer capitaine à mon tour ;quand il faudra se battre, je donnerai ma démission. C’est l’heureoù mes douze malandrins font collation pour se préparer à biendormir… je suis au courant de leurs petites habitudes. Je cours dece pas chez un armurier où j’achète deux rapières ; je lesporte à mes gens et leur dis que ce sont vos épées que j’aiempruntées pour leur être agréable. Naturellement on m’invite àtrinquer. Chemin faisant, j’ai obtenu chez un apothicaire borgne unpaquet de poudre narcotique ou de médecine infernale ; jejette le tout dans les cruches au goulot desquelles ces messieursétanchent leur soif. Ces cruches vides, je me faufile dans l’écuriedu capitaine don Gaspard et du pieux seigneur Mathéus.
– En as-tu la clé ? demandaRenaud.
– Non certes ! Mais si sot qu’onsoit, on saura bien en ouvrir la porte. Avez-vous remarqué uncertain pauvre diable pour lequel don Gaspard tient toujours enréserve une provision d’injures et de horions ?
– Péters ? dit Adrienne.
– Oui, madame, ou je me trompe fort, ouPéters doit détester don Gaspard de toute son âme. C’est donc unauxiliaire. Le bossu m’a déjà fait voir l’écurie en me désignant dudoigt les meilleurs chevaux, comme s’il m’engageait à les prendre.Ah ! les beaux genêts d’Espagne ! un homme est toujourslà qui les garde ; s’il est doux, il m’aide à lesbrider ; s’il est d’un caractère irascible, je lui introduiraidans la gorge un argument d’acier long de six pouces, tranchant etpointu à l’avenant. Je réponds après de sa discrétion.
– Très bien ! s’écria Renaud.
– Très bien, sans doute ! maisnous ? dit Armand-Louis.
– Attendez ! Pendant ce temps, vousinvitez le capitaine et son acolyte à grignoter quelques fruitsarrosés de liqueurs fines. Mlle de Souvignyvoudra bien jouer du luth et chanter : ils seront toutoreilles. Quand j’aurai tout parachevé, je sifflerai sous lafenêtre : ce sera alors à vous d’user d’éloquence pour engagervos convives à ne point gêner le départ.
– Mon éloquence est là, répondit Renauden frappant avec force sur la garde de son épée.
– À présent, prêtez-moi Dominique, repritCarquefou.
– Hé ! Dominique ! criaArmand-Louis, vous êtes aux ordres de Carquefou, armez-vousseulement.
– Eh ! camarade, je veux être francavec toi, poursuivit Carquefou, on te cassera peut-être un peu.
Dominique était un garçon résolu, à qui lafréquentation de Carquefou avait enseigné la philosophie.
– Nous sommes tous mortels ! dit-ilsimplement.
– Alors, passe le premier, poursuivitCarquefou.
Et ils sortirent précipitamment.
Quelques minutes après, un valet del’hôtellerie, dépêché par Renaud, introduisait le capitaine donGaspard et le lieutenant Mathéus dans la salle où peu d’heuresauparavant on avait soupé.
– Quelle aventure nous vaut cette aimablesurprise ? dit don Gaspard en apercevant des corbeilles defruits et des flacons sur une table.
– Le désir de passer quelques instants deplus avec des gentilshommes tels que vous, réponditArmand-Louis.
Don Gaspard sourit de l’air d’un chat qui voitfolâtrer une souris dans le voisinage de ses griffes.
– J’étais en prière, ajouta le sinistreMathéus ; le Seigneur me pardonnera d’avoir fait passer lapolitesse avant la piété.
Renaud lui présenta un siège.
– Seigneur Mathéus, vous m’inspirez unetelle sympathie, dit-il, que je prétends vous laisser un souvenirde mon passage à la « Croix de Malte », tenez, cettedague, peut-être : voyez, la lame en est damasquinée.
Mathéus Ortscopp tendit la main.
– Donnez, dit-il.
– Oh ! pas encore, répondit Renaudqui repoussa la lame dans le fourreau ; à l’heure de nosadieux seulement.
Fidèle au programme arrangé par Carquefou,Armand-Louis pria Mlle de Souvigny de chanteren s’accompagnant du luth.
Pâle d’émotion et comptant les minutes,Adrienne prit un luth et chanta ; elle croyait à toute secondeentendre le coup de sifflet qu’elle espérait et redoutait. Lecapitaine Gaspard la couvait des yeux ; pendant qu’ellechantait, il vidait coup sur coup de petits verres pleins jusqu’aubord des liqueurs les plus fines. Mathéus, toujours lugubre,l’imitait consciencieusement, en ayant soin de doubler la dose.
– Ah ! si l’empereur d’Allemagnevous entendait, vous seriez impératrice ! s’écria don Gaspardau moment où Adrienne cessait de chanter.
– Vous êtes un homme de goût, ditRenaud ; si nous ne partions bientôt, vous auriez le régald’entendre assez souvent cette musique.
Neuf coups sonnèrent à l’horloge du village.Don Gaspard regarda Mathéus.
– Ah ! vous partez ! dit-il, etMlle de Souvigny part avec vous ?
– Sans doute.
– Exposer une si charmante personne auxfatigues d’un voyage !… Ah ! fi ! je n’en croisrien !
Ce n’était déjà plus le même homme, ni le mêmelangage, ni le même ton ; le regard était hardi, le souriredédaigneux, le geste provocateur.
– Mon noble ami a raison, poursuivitMathéus qui fit voler un flacon par la fenêtre après l’avoirvidé ; il est de ces imprudences que des gentilshommes debonne maison ne permettent pas.
« L’heure est venue », pensaRenaud.
Le seigneur Mathéus se leva, étendit ses braset secoua ses jambes comme un chat-tigre qui entre en chasse. Lesverres de liqueur avaient glissé sur lui comme de l’eau sur unetoile cirée.
– Faut-il agir ? reprit-il, et fairevoir à ces nobles étrangers quelles gens nous sommes ?
Une horloge voisine répéta les neuf coups quivenaient de tinter.
Don Gaspard jeta un regard insolent surAdrienne :
– Ma belle enfant, ces Français sont fousde faire courir les routes à tant d’attraits, je vous prends sousma protection ; demain vous serez doña Adrienne d’Albacète yBuitrago !
Cependant, le coup de sifflet de Carquefou nese faisait pas entendre.
Armand-Louis, qui venait de se lever, se plaçadevant Mlle de Souvigny.
– Çà, mon maître, à qui croyez-vousparler ? dit-il.
Don Gaspard ne remua pas.
– Pas de bruit, jeune homme, dit-il, jeparle à des étourdis ! Le moment est venu de s’expliquerfranchement, puisque vous n’avez rien su deviner. Le comte dePappenheim a su le jour de votre départ et le chemin que vouspreniez…
– Ah ! le comte dePappenheim !
– J’ai servi sous ses ordres. Il vous afait suivre, et ce n’est pas le hasard qui m’a conduit au-devant devous. Je vous ai dit alors que vous étiez chez moi, vous yêtes ; mais M. le comte de Pappenheim, un magnifiqueseigneur, messieurs, a trop parlé.Mlle de Souvigny est d’un sang noble, elle estbelle, et de plus le pan de sa robe ne serait pas assez ample pourcontenir les ducats d’or qui lui seront remis en dot ; doncM. le comte de Pappenheim ne touchera pas à un cheveu de satête. Elle est à moi, et je la garde pour moi !
– Misérable ! s’écria Armand-Louisqui mit l’épée à la main.
Renaud se dirigea vers la porte, en poussa leverrou et serra la clé dans sa poche.
Le seigneur Mathéus haussa les épaules, serapprocha de la table et choisit méthodiquement un nouveauflacon.
– Ne faisons pas le méchant, reprit donGaspard, qui, cette fois, se leva : je suis bon prince, moi,et ne désire point la mort du pécheur. Avant d’engager l’affaire,comptons bien : vous êtes deux, nous sommes vingt ; neluttez pas, ce serait inutile et bête. Laissez-moi la fille, videzvos bourses, j’en aurai besoin pour la cérémonie, jetez vos épéeset retournez chez vous… À ces conditions, je vous épargne ;sinon, vous sortirez d’ici plus froids que le marbre et un peutroués.
Le coup de sifflet promis par Carquefou ne sefaisait pas entendre encore.
« Comme il tarde ! » pensaitRenaud.
Don Gaspard tortilla sa moustache.
– Vous êtes des enfants,ajouta-t-il ; un de mes hommes va passer par cette fenêtre, unautre enfoncera bientôt cette porte ; comment voulez-vous queMlle de Souvigny n’ait pas l’obligeance de lessuivre ? Vingt autres encore sont là-bas, prêts à nous donnermain-forte. La résistance serait ridicule !
– Extravagante ! murmura le seigneurMathéus.
En ce moment, on entendit sous la fenêtrecrier le gravier légèrement. Quelqu’un marchait le long du mur.
Dans le corridor, un pas sourd faisait gémirle plancher.
– Entendez-vous ? dit donGaspard.
Et du doigt il montra la vitre, derrièrelaquelle une ombre se mouvait, et la porte qu’une main invisibleébranlait.
Presque au même instant, un bruit sourd, commecelui d’un corps qui tombe lourdement, résonna dans la nuit, lavitre se brisa en éclats, et Carquefou parut sur l’appui de lafenêtre.
– Eh ! il était temps !s’écria-t-il en brandissant en l’air un poignard rouge de sang,voilà un coquin qui ne me fera plus peur !
Il n’avait pas fini qu’un râle d’agonie se fitentendre du côté du corridor, et la porte fut ébranlée par le chocd’un corps qui glissa sur le carreau. Renaud s’élança d’un bond etl’ouvrit. Au même instant, Dominique sauta dans la chambre, unedague à la main, par-dessus le cadavre d’un soldat couché sur leseuil.
– Bien frappé, ami Dominique ! criaCarquefou.
Don Gaspard pâlit. Le seigneur Mathéus devintblême.
– Trahison ! s’écria le capitainequi voulut s’élancer dehors.
Armand-Louis lui barra le passage.
– Trop tard ! dit-il.
– Monsieur, dit alors Renaud à Mathéus,votre ami, don Gaspard d’Albacète y Buitrago, a prétendu tout àl’heure que quelqu’un sortirait d’ici froid comme le marbre et unpeu troué, j’ai idée que ce sera vous.
Carquefou et Dominique gardaient la fenêtre etla porte, l’épée au poing. Aucune autre issue. Don Gaspard et leseigneur Mathéus dégainèrent.
– À nous les reîtres !crièrent-ils.
– Frappez toujours ! les reîtresdorment ! répondit Carquefou.
Adriennes’était jetée à genoux dans un coin de la salle où l’on voyait uneimage de la Vierge. Dans l’exaltation de sa terreur, elle oubliaitqu’elle était protestante, et priait de toute son âme la saintemère de Dieu.
Cependant le combat venait de commencer desdeux côtés de la chambre, avec Dominique et Carquefou pour témoins.Armand-Louis tenait tête au capitaine don Gaspard, Renaud auseigneur Mathéus Orlscopp.
Bien convaincu que toute fuite étaitimpossible, et sûr à présent que quelque ruse infernale nepermettait pas à ses cavaliers de lui prêter secours, don Gaspardne comptait plus que sur son épée. La question était pour lui desavoir s’il aurait affaire à M. de la Guerche seul :un contre un, la partie lui paraissait au moins égale ; maisun reste de fierté, qui tressaillait encore dans cette âme avilie,lui défendait d’en faire la demande.
Moins scrupuleux, le seigneur Mathéus s’enchargea. Rompant d’un pas et faisant ployer la lame de sa granderapière prise entre ses deux mains :
– Est-ce un duel ou un assassinat ?dit il en s’adressant à Renaud.
– Carquefou, pas un mot, pas un geste, etsi je meurs, ne me venge pas ! cria le loyal jeune homme.
Un pâle sourire effleura les lèvres deMathéus, il saisit son épée de la main droite et glissa la maingauche sous son pourpoint.
Une seconde après, Renaud tombait engarde ; mais au moment où les deux fers s’engageaient,Mathéus, évitant la rencontre, tourna un pistolet contre sonadversaire et fit feu.
– Meurs donc ! s’écria-t-il.
Renaud avait vu le mouvement de Mathéus, siprompt qu’il eût été, et sautant de côté, il entendit siffler à sonoreille la balle qui alla se perdre dans le mur.
– Ah ! bandit !s’écria-t-il.
Bondissant alors avec la souplesse et larapidité d’un chat sauvage, il saisit au corps Mathéus, et luiplongeant dans la gorge son poignard tout entier :
– Je te l’avais promise, cette arme, lavoilà ! dit-il.
Mathéus ouvrit les bras, la rapière échappa desa main et il tomba sur le carreau. Un léger frisson parcourut soncorps et il resta immobile.
– J’ai fait justice !… Maintenant, àtoi, la Guerche ! cria Renaud.
De l’autre côté de la salle, le combat étaitacharné, silencieux, terrible. Don Gaspard faisait voir qu’il avaitune longue habitude des armes, aucune feinte ne lui était inconnue.Un instant la jeunesse d’Armand-Louis, dont le teint clair etfleuri n’annonçait pas plus de vingt ans, lui avait fait croirequ’il viendrait aisément à bout d’un pareil adversaire ; dèsles premières passes, il changea d’opinion. Agile et ferme était lamain, prompt et sûr le coup d’œil ; le fer visait au cœur, etil avait pour y pénétrer un bras d’une souplesse et d’une vigueurincroyables. Le capitaine Gaspard d’Albacète y Buitrago essaya detoutes les ruses, mêlant aux ressources du jeu espagnol lessurprises de l’escrime italienne, mais rien n’ébranlait lesang-froid d’Armand-Louis, et partout le fer rencontrait lefer.
On entendait la double respiration des deuxlutteurs, respiration haletante, saccadée, pleine de sourdesexclamations. Les yeux lançaient des flammes. Armand-Louis avait lapâleur d’un cadavre, les lèvres relevées et blanches ; onvoyait ses dents briller d’un sourire haineux. Jamais Renaud nel’avait vu ainsi. La sueur perlait sur le front de Carquefou. Ilsouleva sa dague à demi et interrogea M. de Chaufontainedu regard. Renaud secoua la tête.
– Tant pis ! murmura Carquefou enenfonçant la dague dans son fourreau.
Cependant le bras de don Gaspard commençait àse fatiguer, il tenta une dernière attaque et se découvrit ;l’épée d’Armand-Louis partit comme si elle eût été poussée par unressort d’acier et disparut tout entière dans la poitrine ducapitaine.
Un jet de sang vermeil rougit les mains deM. de la Guerche. Livide, l’œil hagard, le capitainechancela, ses genoux plièrent et il tomba la face contre terre.Deux fois ses mains battirent le carreau, deux fois il essaya derelever le front, puis il ne remua plus.
– Mort ! dit froidement Renaud.
Armand-Louis frissonna de la tête aux pieds.C’était la première fois que sa main faisait couler le sang, lepremier homme qu’il tuait. Immobile, il regardait le corps ducapitaine étendu sans vie à ses pieds. À sa colère succédait unsentiment profond de tristesse. Renaud lui frappa sur l’épaule.
– Il a vécu comme un bandit, il meurtcomme un soldat ! C’est plus qu’il ne méritait, dit-il.
– Ah ! c’est pour vous !s’écria M. de la Guerche, qui souleva Adriennechancelante dans ses bras.
– C’est toujours pour quelqu’un ou pourquelque chose ! répondit Renaud ; donc, plus deregrets !
– En route à présent ! criaCarquefou.
Adrienne, effarée, se suspendit au brasd’Armand-Louis et ferma les yeux pour franchir la salle oùcoulaient deux ruisseaux de sang.
Des chevaux tout sellés attendaient au bas dela fenêtre. Péters, qui les avait tenus pendant l’entrée deCarquefou, ouvrit la porte de l’hôtellerie. Derrière eux, dans unecour voisine, on entendait un bruit confus de voix et des crisd’imprécations ; déjà des coups de poing retentissaient contreles ais de la porte.
– Les reîtres sont en révolte ! ditPéters.
– Ta main, mon brave ! ditCarquefou, qui tendit la sienne au valet.
Puis enfonçant les éperons dans les flancs desa monture :
– Maintenant, au galop !reprit-il.
– Que Dieu vous garde ! cria lepauvre Péters.
Et, comme un tourbillon, le groupe des cinqcavaliers roula sur la route.
Derrière eux, le tumulte des cris et desimprécations redoublait.
Après qu’ils eurent franchi cinq ou six lieuesavec la vitesse d’un vent d’orage, rassurés par le silence duchemin dont rien derrière eux ne troublait la solitude, sur leconseil de Carquefou lui-même, ils ralentirent leur allure.
– Ce n’est pas que je sois tranquille,dit-il ; mais il faut donner à nos chevaux le temps desouffler.
Il enleva son chapeau et s’en servit commed’un éventail.
– Si nous en revenons, reprit-il, j’enferai une maladie.
– Çà, lui dit Renaud, explique-nous unpeu comment tu as fait pour nous débarrasser de la visite de lagarnison et te procurer ces bons genêts qui piaffent encore sousnous malgré la course furieuse qu’ils viennent defournir ?
– Monsieur le marquis, je n’en sais rien,mais cependant je vais vous en faire le récit. Il vous souvient quej’étais parti avec Dominique pour faire emplette de deux épées chezun armurier, et provision de médecine chez unapothicaire ?
– Oui.
– Les épées furent promptementachetées ; quant au narcotique, je l’obtins à l’aide d’un écud’or qui tomba sur le comptoir de l’apothicaire, et d’une lamed’acier qui brilla à deux pouces de son visage. Ce digne homme serendit à l’évidence, de ce double raisonnement, et vida ses droguesdans un petit sac de toile dont je m’étais muni par précaution. Endeux bonds je regagnai l’hôtellerie. Les coquins à qui j’avaisaffaire achevaient quelques brocs. Vous rappelez-vous ce pauvrediable que don Gaspard malmenait et à qui le seigneur Mathéusdistribuait plus de coups de pied que de pistoles ?
– Péters ?
– Précisément ! c’était un garçon,vous le savez, sur lequel je comptais. Celui-là, me disais-je, seravolontiers mon allié. Je l’avisai. « Vous n’aimez pasbeaucoup, lui dis-je, un certain capitaine qui a la fourrure d’unchat et les ongles d’un loup ? » Il leva les yeux auciel. « Bon ! alors, vous rendriez peut-être service,l’occasion aidant, à des voyageurs qu’il veut mordre ? »Péters me serra la main si violemment que je pensai tout net que lepauvre garçon nous était acquis. Je le priai de nous débarrasserd’abord de notre hôtelier, un vilain gris pommelé, que vous avezpeut-être remarqué, et qui m’avait tout l’air de marcher à la suitede don Gaspard comme un enfant de chœur sur les pas d’unchapelain.
– Tu es un héros, ami Carquefou, et turesteras héros, bon gré mal gré.
– Monsieur, je ne sais pas si c’estl’habitude des héros, mais moi je grelottais en me livrant à cesdiverses expéditions. Le bon Péters ayant accepté, il imagina enroute de demander à son patron, et à la requête de don Gaspard,disait-il, deux bouteilles d’un certain vin d’Alicante que l’hôtetient au plus profond de sa cave, dans un caveau dont seul il a laclé. Au nom de don Gaspard, l’hôte y court ; Péters le suit,et tout doucettement il fait retomber la trappe sur la tête duvieux coquin. La chose faite, il revient vers moi. J’étais alorsauprès de mes sacripants. Je leur présente mes deux épées ;ils m’embrassent, et, pour fêter ma bienvenue, je leur offre deuxcruches de vin dans lesquelles ma drogue infusait et que Pétersm’apporte d’un air naïf. Ah ! je ne craignais pas que leursoif fût épuisée ! Ils ont bu comme s’ils eussent traversé undésert ! La moitié s’endort, un quart ronfle, le restechancelle. Nous vidons la place, et, pour assurer leur sommeilcontre les indiscrets, nous barricadons la porte… Monsieur, il fautsavoir se mettre en garde contre les importuns.
– Et Dominique ?
– Tandis que je travaillais dans la cour,Dominique, guidé par le même Péters, travaillait dans l’écurie oùil choisissait les plus beaux chevaux, les meilleurs, et se hâtaitde les harnacher. Dominique est un homme d’ordre. Pour n’être pointdérangé dans son travail, il avait eu soin d’étrangler proprementun factionnaire qui rôdait dans les environs. Péters l’avaitprévenu que cet homme, qui jouait beaucoup et perdait souvent,avait le caractère mal fait.
– Tout allait bien jusque-là !
– Oui, monsieur ; tout allait assezbien ; mais rien n’est parfait en ce bas monde. Mes reîtres,que j’avais laissés tranquilles comme de petits anges, n’avaientmalheureusement pas tous collé leurs lèvres aux goulots de mescruches avec le même soin et la même activité. Les plus gourmandsavaient presque tout pris. Les autres, qui avaient encore soif, seréveillaient et se fâchaient déjà.
– De là ce vacarme que nous avonsentendu ?
– Justement. « Dépêchons, dis-je àDominique, on va casser la vaisselle. » Péters prend leschevaux en main et nous suit. Vingt pas plus loin, nous remarquonsdeux fantômes qui se tenaient cois, l’un sous la fenêtre, l’autredevant la porte de la salle dans laquelle vous devisiez.« Voilà des indiscrets », dis-je à Dominique. Lefactionnaire que vous savez l’avait mis en goût. Il touche sa daguedu bout du doigt. L’effroi me gagne, et, pour ne pas assister à desi terribles exécutions : « Charge-toi de celui de laporte, lui dis-je ; moi, je vais dire un mot à celui de lafenêtre. » Deux minutes après, les coquins n’avaient garde desouffler mot. Péters gardait toujours les chevaux.
– Voilà un palefrenier que je regretteraitoute ma vie, dit Renaud.
– Quant au reste, vous savez comment leschoses se sont passées, ajouta Carquefou ; je dois direcependant, et pour clore mon récit, que si vous ne vous étiez pashâtés de tuer, vous le seigneur Mathéus, et M. de laGuerche l’honnête don Gaspard, j’allais tomber en syncope.
– Pauvre agneau ! s’écriaRenaud.
Au petitjour, les fugitifs avaient atteint un hameau perdu dans lacampagne. Ils s’y arrêtèrent. Malgré leur vaillance, les chevauxétaient rendus. La route semblait déserte. On résolut de se reposeren cet endroit jusqu’au soir. Le capitaine don Gaspard et leseigneur Mathéus morts, quelle apparence y avait-il qu’on lespoursuivît ?
Au moment où la nuit se faisait, Carquefou,qui rôdait toujours à l’entrée du hameau, vit accourir un cavalierqui galopait sur un bidet de poste. Il sauta sur une borne pour lemieux voir.
– Eh ! ventre mahom ! sedit-il, c’est Péters !
Le bidet, tout écumant, s’arrêta devantlui.
– Eh ! vite ! en selle !cria Péters, les reîtres sont après vous !
Carquefou et Dominique sanglèrent les sellessur les dos des genêts rafraîchis par la provende et le repos.
Renaud, Armand-Louis et Adrienne furent prêtsen un instant.
– Partez ! dit Péters : lesvoilà !
– Veux-tu venir ? je t’enrôle, luidit Renaud.
Les yeux du pauvre Péters se remplirent delarmes.
– Eh ! monsieur, que pourriez-vousfaire de moi ? ne suis-je pas faible et tout tordu ?dit-il avec un regard d’une indicible tristesse.
Les cinq fugitifs sautèrent en selle.
Le nuage qui roulait s’approchaitrapidement ; tout à coup, du milieu de la poussière jaillit unéclair : trois ou quatre balles égratignèrent le sol autourd’eux. Péters poussa un cri :
– Ah ! mon Dieu ! c’est fait demoi ! dit-il.
Un coup de feu l’avait atteint au milieu de lapoitrine. Il se coucha au pied d’un mur. Les ombres de la morts’étendirent sur son visage.
Armand-Louis voulut mettre pied à terre ;Péters l’arrêta d’un geste.
– Peut-on faire quelque chose pourtoi ? dit M. de la Guerche ému.
Péters secoua la tête :
– Ils ont trop bien visé, murmura-t-ild’une voix défaillante ; seulement, si je n’ai pas été inutileà votre salut, pensez quelquefois au pauvre bossu.
– Meurs en paix ! je tevengerai ! lui dit Renaud dont les yeux étaient humides.
En quelques bonds, les fugitifs eurent atteintl’extrémité du hameau. Les reîtres passèrent devant Péters expirantet s’élancèrent à leur poursuite.
Renaud restait un peu en arrière, maintenantson cheval à quelques pas de son ami. Quelquefois il retournait latête pour voir quelle distance le séparait encore descavaliers.
– Ils ne sont que sept ou huit !S’il n’y avait pas Mlle de Souvigny, quellemêlée ! murmura-t-il.
Et il allait de moins en moins vite,élargissant toujours davantage l’espace entre M. de laGuerche et lui.
Carquefou allait du même pas.
– Si je ne perds qu’une jambe ou deux, cene sera rien ! dit le valet.
La lune qui venait de se lever éclairait laroute.
Tout à coup, M. de Chaufontainesaisit le bras de Carquefou :
– Regarde ! dit-il.
Et d’un doigt rigide, il lui montrait uneforme noire qui semblait grandir sur le chemin.
– Quoi donc ? demanda Carquefou.
– Là-bas, ce cavalier qui court avec lavitesse du vent… il atteint cette longue ligne de peupliers… il ladépasse.
– Oui, je l’aperçois… Dieu ! qu’ilest grand !
– Ah ! si je n’avais pas tué leseigneur Mathéus, je croirais que l’homme noir qui galope là-basc’est lui !
Carquefou devint tout blanc :
– Si ce n’est pas lui, c’est sonspectre ! s’écria-t-il.
L’homme noir fit quelques bonds encore, puisson cheval qui râlait s’abattit. Il voulut se relever et retomba.Celui qui le montait le piqua de son épée. Une imprécation terribles’échappa de ses lèvres. Deux cavaliers passèrent devant lui.
– Adieu, fantôme ! cria Carquefourassuré.
Mieux montés, Armand-Louis, Adrienne etDominique avaient alors une grande avance. Les reîtres étaientdispersés comme une compagnie de perdrix : ceux-là très loin,ceux-ci plus près, d’autres autour du cavalier dont le chevalvenait de s’abattre.
– Te souviens-tu de la vieille légended’Horace et des trois Curiaces ? dit Renaud à Carquefou.
– Vaguement.
– Eh bien ! pour ton plaisirparticulier, je vais la mettre immédiatement en action ;malheureusement, je ne puis t’offrir que deux Curiaces.
Ayant ainsi parlé, Renaud tourna bridesubitement, fondit sur le premier reître qui le poursuivait et luicassa la tête d’un coup de pistolet. Le second voulut fuir, maisson cheval était hors d’haleine. D’un choc violent, Renaud le fitrouler par terre, puis sautant sur le cavalier et la pointe dupoignard à sa gorge :
– Tu auras la vie sauve si tu parles.
– Que voulez-vous savoir ? dit lereître qui respirait à peine.
– Comment s’appelle cet homme noir qui sedémène là-bas sur la route ?
Le reître tourna la tête à demi.
– Celui qui frappe la terre du pied, uneépée nue à la main ?
– Oui.
– C’est notre lieutenant, le seigneurMathéus Orlscopp.
– Mathéus ! Je ne l’ai donc pastué ?
– Ah ! c’était vous ? reprit lecavalier que Renaud venait de lâcher. Le coup était bienappliqué ; mais notre lieutenant porte toujours une casaque depeau de buffle sous son pourpoint ; l’arme a seulement déchiréles côtes ; étourdi par le choc, il a fait le mort.
– Ah ! le serpent !
– Vous m’avez épargné ; un avis, àprésent : ne tombez plus entre les mains du seigneur Mathéus.Vous êtes accusé de meurtre et d’assassinat ; vous seriezpendu avant d’être jugé.
– Merci.
Péters était vengé ; Renaud savait cequ’il désirait savoir ; Carquefou ne demandait qu’à fuir. Ilspressèrent l’allure des genêts et rejoignirent Armand-Louis.
– Ce pays est malsain pour nous, ditRenaud.
– Et le seigneur Mathéus Orlscoppressuscité est à nos trousses, ajouta Carquefou.
Adrienne pâlit à ce nom.
– Madame, rassurez-vous, repritRenaud ; je lui ai promis mon poignard tout entier, ill’aura.
Les fugitifs continuèrent leur route jusqu’ausoir sans être inquiétés. Mais si on ne les poursuivait plus, rienencore n’était sauvé. Avant le jour, le seigneur Mathéus nepouvait-il pas se procurer des chevaux frais et lancer dans toutesles directions des agents chargés de les arrêter ? Renaud etArmand-Louis n’étaient plus en France. Les terres de Flandreétaient soumises à l’empereur d’Allemagne ; le nom etl’autorité du grand maréchal de l’empire y étaient reconnus. Ilfallait éviter de tomber aux griffes de la justice. Les cinqcavaliers changèrent trois ou quatre fois de chemin, marchèrentjusqu’au jour et arrivèrent enfin sous les murs d’une grande villeque couronnait la flèche d’une cathédrale.
Les portes venaient de s’ouvrir ; unefoule de paysans et de maraîchers, poussant devant eux des ânes,des charrettes, des chevaux chargés de légumes encombraient laroute et s’enfonçaient sous de larges portes ouvertes au milieu deformidables remparts.
– Entrons avec eux, dit Carquefou, noussaurons où nous sommes. Et puis j’ai toujours pensé qu’on secachait plus aisément dans une foule que dans un désert. En rasecampagne, je ne vois pas un arbre que je ne le prenne pour unestafier.
– Entrons ! réponditArmand-Louis.
M. de la Guerche regardait sanscesse à la dérobée Mlle de Souvigny quiaffectait une contenance calme. Se pouvait-il qu’elle fût arrachéede ses bras, et, qu’à peine hors du royaume de France, des mainsennemies l’entraînassent loin de lui ? Certainement on ne laravirait pas avant qu’il ne fût mort ; mais après ?
Renaud lui poussa le coude et du doigt montrasilencieusement, au-dessus de la porte, un large écusson sur lequelon voyait, taillées en relief dans la pierre, deux fortes mainsouvertes et coupées. Ils étaient à Anvers.
– Vite au port ! ditArmand-Louis.
Une ruelle les conduisit aux bords del’Escaut ; un grand nombre de barques et de navires couvraientle fleuve. D’autres le montaient ou le descendaient. On ne voyaitpartout, sur les quais, que futailles, caisses et ballots. Un hommeécrivait sur ses genoux, à l’ombre d’une baraque.
Armand-Louis l’aborda poliment et lui demandas’il ne connaissait pas un bâtiment prêt à mettre à la voile pourla Suède.
– Il en est parti un hier pour Stockholm,répondit cet homme.
– Hier, c’est trop tôt, ditCarquefou.
– En voilà encore un qui partira pourTorneo dans un mois.
– Dans un mois, c’est trop tard, ditRenaud.
Information prise, on acquit la certitudequ’aucun navire ne partirait pour les pays du Nord avant huitjours.
Renaud proposa de quitter la ville, de pousseraussi loin du côté de la Hollande que leurs chevaux leurpermettraient d’aller, de les remplacer par les premiers qu’ontrouverait à acheter chemin faisant, et de courir ainsi jusqu’àRotterdam.
Armand-Louis tourna les yeux versAdrienne.
Elle fit un effort pour se lever, pâlit etretomba sur son siège. La fièvre, ces longues courses qu’on venaitde fournir, les scènes terribles auxquelles elle venait d’assisterl’avaient épuisée.
– Abandonnez-moi…, dit-elle ; jesuis votre danger… votre péril. Quand je serai seule, je trouveraibien une maison où quelque âme charitable m’accueillera.
Elle n’avait pas achevé que M. de laGuerche était à ses pieds, l’angoisse dans les yeux, la prière à labouche.
Quant à M. de Chaufontaine, il sepromenait d’un air furieux, le chapeau rabattu sur lessourcils.
– Vous abandonner, madame !s’écria-t-il, que dirait feu le marquis de Chaufontaine mon père,qui est mort l’épée au poing ? De telles propositions sefont-elles à des gens de cœur ?
Adrienne tendit ses mains à tous deux.
– Eh bien ! dit-elle les yeuxmouillés de larmes, restons ensemble. Où vous irez, j’irai ;où vous tomberez, je tomberai.
– Le plus simple, d’ailleurs, est de nouscacher où il y a le plus de monde, dit Carquefou. Nous sommes dansun quartier qui ressemble à une fourmilière, restons-y. M’est avisseulement qu’il serait sage de changer de vêtements. Autre plumage,autre oiseau.
– Et de chercher un logement par la mêmeoccasion, ajouta Renaud. Je ne sais rien de plus mauvais que decoucher à la belle étoile, surtout quand il pleut.
On fit choix, dans une ruelle écartée, d’uneauberge qui avait deux sorties. Dominique et Carquefou, quis’étaient chargés de trouver des vêtements, revinrent dans lasoirée avec un paquet formidable sur leurs épaules.
– Les habits dans lesquels j’ai mes braset mes jambes glissés, dit Carquefou, ont une odeur de prison quime donne le cauchemar. Les vôtres, messieurs, sentent le cachot.Faisons peau neuve.
Quand les fugitifs reparurent sur le quai, onles aurait pris pour des officiers wallons tout récemment échappésde l’armée de Tilly. Carquefou se carrait dans un manteau de drapgris à bordure écarlate et prenait des airs de capitan.
Pendantdeux jours, les quatre cavaliers et leur compagne vécurent sansencombre.
Aucun visage patibulaire ne rôdait dans lesenvirons. Chacun d’eux à son tour allait sur le quai s’informer dumouvement des navires ; les autres veillaient autourd’Adrienne.
Chaque matin et chaque soir, on voyaitquelques vaisseaux hisser les voiles, mais celui-là levait l’ancrepour le Portugal, un autre partait pour l’Italie, un troisième s’enallait en Amérique. Aucun ne songeait à partir pour la Suède, ou leDanemark, ou la Norvège.
– Le commerce est mort, disaitCarquefou.
Armand-Louis comptait les heures. Toutes lesfois qu’il entendait le carillon de la cathédrale, il lui semblaitque les cloches sonnaient l’heure de leur arrestation. Il pensaitalors à la Grande-Fortelle. Pourquoi en avait-il laissé partirM. le comte de Pappenheim ?
Renaud ne doutait pas que les reîtres duseigneur Mathéus Orlscopp n’eussent perdu leurs traces. Maispeut-être affectait-il dans son langage plus de confiance qu’iln’en avait au fond du cœur.
– Quand ils auront assez longtempscherché, ils se lasseront, disait-il.
Et trois fois par jour il proposait de partirpour la Hollande.
– Monsieur le marquis, n’oublions pasqu’il y a une frontière, répondait l’imperturbable Carquefou.
Il y avait, parmi les habitués de l’aubergedans laquelle ils couchaient, un homme de soixante ans, encorevert, quoique tout blanc, qui se levait gravement et saluaitAdrienne toutes les fois qu’elle passait devant lui. Puis il lasuivait des yeux. Un jour qu’elle le regardait, fatiguée de sonattention :
– J’avais une fille qui avait votrevisage et votre voix, dit le vieillard. Dieu me l’avait donnée,Dieu me l’a ôtée : que Son saint nom soit béni.
– Une fille ? répéta Adrienneémue.
– J’en avais deux, pareilles à deuxagneaux sans tache, semblables à deux fleurs nées le même jour surla même tige. Dieu, dans Sa miséricorde, m’en a laissé une ;mais le bien qu’on a ne console pas du bien qu’on a perdu. Je vousai vue et j’ai pleuré en pensant à Madeleine. Le Seigneur vousdonne de longs jours !
Et, ayant ainsi parlé, le vieillards’éloigna.
– Voilà un huguenot que j’entreprendraisde convertir si j’en avais le temps, dit Renaud attendri.
L’hôte lui apprit que ce calviniste était uncapitaine dont le vaisseau était à l’ancre dans le port.
Le soir du quatrième jour, Carquefou rentral’oreille basse. Il prit à part Renaud :
– Monsieur le marquis, dit-il, j’aicoudoyé un homme, tout à l’heure, qui ressemble furieusement à l’undes reîtres que j’avais mis sous clé dans la cour de la« Croix de Malte ».
– Diable ! ils sont donc sur lapiste ? dit Renaud.
– J’en ai peur, répondit Carquefou.
Armand-Louis parut devant eux.
– Chut ! fit Renaud.
– Si tu as quelque mauvaise nouvelle, tupeux parler, dit M. de la Guerche ; si tu n’en aspas, viens avec moi.
Il pressa le pas et entraîna Renaud sur laplace de Meir. Un homme, précédé d’un trompette et vêtu d’unedalmatique aux armes de la ville, s’était arrêté au milieu de laplace ; une grande foule de peuple l’entourait.
– Écoute, et ramène un pan de ton manteausur ton visage, reprit Armand-Louis.
L’homme à la dalmatique déploya une pancarte,la trompette sonna, et la foule fit silence.
– Au nom de Sa Seigneurie sérénissime legouverneur des Flandres, faisons savoir aux habitants de la bonneville d’Anvers que le capitaine don Gaspard d’Albacète y Buitrago,noble officier au service de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne, aété traîtreusement assassiné par deux Français assistés de leurslaquais, dans une auberge du bourg de Bergheim. Enconséquence, avons ordonné et ordonnons aux bourgmestres, échevinset loyaux habitants de la bonne ville d’Anvers, de courir sus etd’arrêter en tous lieux, pour être jugés et pendus comme ilconvient, lesdits Français et leurs laquais, dont voici les noms etsignalement…
– Eh ! eh ! voici quim’intéresse vivement ! murmura Renaud.
L’homme à la dalmatique acheva la lecture desa pancarte ; Renaud n’en perdit pas une syllabe.
– Et cinquante écus d’or sont promis àquiconque s’emparera des assassins, morts ou vifs ! ajouta lehéraut.
– Le signalement n’est pas mal fait, maisla somme me paraît maigre pour des gens de notre espèce, repritM. de Chaufontaine ; cinquante écus d’or !…ah ! fi ! je m’en plaindrai à Son Altesse legouverneur.
Au moment où ils tournaient l’angle de laplace pour descendre vers le port, Armand-Louis saisit brusquementRenaud par le bras.
– À genoux ! lui dit-il.
La clochette qui précède le Saint-Sacrementsonnait.
– Toi, à genoux devant le viatique !murmura Renaud prosterné.
Mais du doigt Armand-Louis indiquait à Renaudun homme noir qui descendait la rue, le front nu, faisant le signede la croix.
Mathéus Orlscopp !
Et déjà la dague brillait aux mains de Renaud,mais Armand-Louis le retenait cloué par terre.
– Sommes-nous seuls ? pense àMlle de Souvigny ! dit-il.
L’homme noir disparut, et les deux frèresd’armes reprirent silencieusement le chemin de l’hôtellerie. Cettefois, ils avaient vu le danger face à face et sous sa forme la plusterrible. Carquefou, qu’ils rencontrèrent en ce moment, frissonnaau nom de Mathéus.
– Faisons comme le lièvre, dit-il,quittons le gîte.
Il fut résolu que Dominique monterait la gardeà la porte de l’hôtellerie, tandis que Carquefou ferait unedernière visite au port pour s’assurer qu’aucun navire ne mettait àla voile pour la mer Baltique. Armand-Louis se chargea de prévenirAdrienne. Quant à Renaud, qui nourrissait encore l’espoir derencontrer le seigneur Mathéus dans un coin sombre, il avaitbesoin, disait-il, de s’abandonner à quelque méditation.
Une main sur la garde de son épée, l’autre surle pommeau de son poignard, il se demandait déjà s’il ne ferait pasbien de retourner sur la place du Meir, lorsqu’un homme enveloppéd’un grand manteau, le feutre sur les yeux, passa à côté deM. de Chaufontaine et le heurta du coude. Au moment oùcelui ci se retournait, l’homme au manteau releva son feutre etRenaud stupéfait reconnut le reître qu’il avait jeté par terre ettenu sous son genou sur la route d’Anvers.
– Je vous dois la vie, service pourservice, lui dit le cavalier ; vos traces ont été retrouvées,la ville est remplie d’agents qui vous guettent : partez auplus vite. Adieu.
D’un coup de poing, le reître enfonça sonfeutre sur son front et disparut dans une ruelle voisine.
Armand-Louis sortait de l’auberge au mêmeinstant. En deux secondes, Renaud le mit au courant de ce courtsoliloque.
– Reste auprès d’Adrienne, ditM. de la Guerche ; je vais battre un peu la ville ettout préparer pour notre départ. Je ne sais pas encore comment nousquitterons Anvers, mais bien certainement nous n’y resterons pas unjour de plus.
Il rendit tout d’abord visite aux genetsd’Espagne, que par surcroît de précaution il avait placés dans uneautre auberge, les vendit et acheta cinq chevaux d’une robe tout àfait différente. En se divisant en deux groupes et en confiantMlle de Souvigny à la fille de leur hôtessequi, tous les jours, passait la matinée dans une ferme aux portesd’Anvers, on pouvait peut-être s’éloigner sans coup férir. Ce planoffrait encore dans son ensemble des incertitudes, et avait, enoutre, l’inconvénient de leur faire braver cette frontière queCarquefou redoutait, comme autrefois le prudent Ulysse l’île dePolyphème. Il n’en trouvait pas cependant de meilleur.
Comme il revenait, l’œil et l’oreille au guet,il aperçut, au milieu d’un groupe de désœuvrés, le vieillard àcheveux blancs qui, tous les jours, à l’auberge voisine du port,saluait Adrienne. Une femme pleurait à ses pieds. Auprès d’eux, desouvriers chargeaient des ustensiles et des meubles sur unecharrette.
– Femme, disait le vieillard, ne meremerciez pas ; allez et rentrez chez vous, j’ai fait ce quej’ai fait au nom de Celui qui a dit : « Aimez votreprochain comme vous-même. »
Le vieillard s’éloigna. Armand-Louisn’ignorait pas, on le sait, qu’il était capitaine de vaisseau. Uneidée subite lui traversa l’esprit, et, sans plus réfléchir, ill’accosta.
– Nous adorons tous deux le Dieud’Israël, qui a envoyé son Fils sur la terre pour que nos péchésnous soient remis, dit-il ; un grand péril me menace et menacecelle qui vous rappelle votre enfant ; puis-je vousdire : Frère, j’ai besoin de vous ?
– Parlez, répondit le marin.
M. de la Guerche se nomma et nommaMlle de Souvigny.
– Ah ! dit le marin, n’ai-je pas luvotre nom sur une pancarte collée aux murs de l’Hôtel deVille ? Votre tête n’est-elle pas mise à prix ?
– Elle est mise à prix, parce que j’aidéfendu ma vie, défendu mon honneur de gentilhomme.
Armand-Louis raconta au capitaine ce quis’était passé à l’hôtellerie de la « Croix de Malte »,sans omettre aucun détail. On les traquait, lui et ses compagnons,comme des bêtes fauves ; la terre était peut-être fermée poureux, mais à coup sûr dangereuse ; le côté de la mer étaitlibre encore.
– Une femme m’a été confiée, dit-il enfinissant ; m’aiderez-vous à la sauver ?
– Il ne sera pas dit que vous avezinvoqué en vain le Dieu de mes pères, répondit le calviniste ;mon navire devait mettre à la voile demain, à la haute marée, pourHambourg. Pour vous, je pousserai jusqu’en Norvège, d’où il voussera facile de gagner la Suède. Soyez prêts à la première heure dujour. Mon vaisseau est au milieu du fleuve ; vous lereconnaîtrez à la bande blanche qui lui fait une ceinture.
– Son nom ?
– Le Bon Samaritain ; moi,je m’appelle Abraham Cabeliau.
Armand-Louis s’empara de la main du vieuxcalviniste.
– Abraham Cabeliau, je me souviendrai dece que vous faites aujourd’hui pour moi ; vous et les vôtresvous m’êtes sacrés ! dit-il.
– Je n’ai plus qu’une fille au monde,répondit Abraham, Dieu a permis que l’enfant de mes entrailles eûtlargement de quoi vivre. Si vous croyez me devoir quelque chose,rendez-le en souvenir de moi à ceux qui vers vous tendront lesmains.
Armand-Louis regagna l’auberge à grands pas,et fit part à ses compagnons du résultat de sa rencontre avec lecapitaine Abraham Cabeliau. Les préparatifs du départ ne furent paslongs. Carquefou se chargea de vendre les chevaux tout neufs queM. de la Guerche venait d’acheter.
– Sans les essayer ? dit Renaud.
Au fond du cœur, M. de Chaufontaineregrettait de ne pas s’acquitter envers le seigneur MathéusOrlscopp.
– En somme, je manque à ma parole,disait-il ; ce n’est pas bien.
La seule chose qui le consolait un peu,c’était la pensée qu’il aurait pendant le voyage tout le loisir decatéchiser Abraham Cabeliau et de l’amener à abjurer seserreurs.
– Ce serait dommage, disait-il, qu’une sibonne âme devînt la proie de Satan !
Carquefou jurait ses grands dieux qu’aussitôtqu’il serait arrivé en Suède il renoncerait aux voyages. Sa raisonétait qu’il y avait trop de don Gaspard d’Albacète, trop decapitaines Jacobus et trop de Mathéus Orlscopp sur lesgrand-routes. Dominique témoignait de son contentement par sonsilence.
Avant le jour on quitta l’auberge et on pritpar le plus court pour gagner les bords de l’Escaut. Carquefou, quine cessait pas de regarder à droite et d’écouter à gauche, n’étaitpoint satisfait d’un bruit de pas qu’il entendait vaguementderrière eux.
– Laisse, c’est un matelot qui cogne lesmurs, dit Renaud.
– Ivre ou non, ce matelot me donne lachair de poule, répondit Carquefou.
Un brouillard épais enveloppait le fleuve, lesquais, les maisons, les navires. Des ombres confuses se mouvaientdans cette brume. On entendait le clapotis de l’eau contre lesrives et le froissement des barques les unes contre lesautres ; la marée montait rapidement.
Un fantôme passa tout près de Renaud, et sansse découvrir :
– Hâtez-vous, dit-il, le seigneur Mathéusn’est pas loin.
Et le fantôme s’enfonça dans la nuée grise quiflottait autour d’eux.
Les fugitifs avaient entendu l’avertissementdonné à Renaud. Ils regardèrent de tous côtés. Le brouillard quiles protégeait enveloppait le fleuve de ses voiles flottantes.Cependant l’œil de Carquefou saisit une forme vague qui sebalançait sur l’eau presque à leurs pieds.
Il se pencha en avant :
– Un bateau ! cria-t-il.
Et il en saisit la corde pour l’attirer sur laplage.
Mlle de Souvigny pritplace la première, puis tous s’élancèrent ; un effort deRenaud qui venait d’entrer dans la vase mit la barque à flot ;il coupa l’amarre d’un coup de dague et s’empara du gouvernail.
– Ferme à présent ! dit-il.
Armand-Louis, Dominique et Carquefou avaientsaisi les avirons, et courbés sur les vagues, ils imprimèrent auléger bateau un élan rapide.
– Enfin ! murmura M. de laGuerche.
La brise souffla tout à coup et entrouvrit lebrouillard comme un rideau.
Un homme noir qui marchait au bord du fleuveleva les yeux au bruit des rames qui battaient le fleuve, et lesaperçut fendant l’onde. D’un bond il sauta dans un bateau voisin decelui que Carquefou avait aperçu.
– À moi ! s’écria-t-il d’une voixtonnante.
Dix hommes sortirent de la brume de touscôtés. Dix autres encore accoururent, s’échappant des ruellesvoisines.
Le seigneur Mathéus leur montra du geste lecanot qui fuyait.
– Cent pistoles, si vous rattrapez cesbandits ! cria-t-il.
Dix paires d’avirons tombèrent dans l’eau etfirent jaillir l’écume jusqu’à son feutre. Le fleuve s’ouvritdevant la proue de l’esquif, tandis que deux soldats, le mousquetau poing, debout à l’arrière, attendaient pour faire feu le signalde Mathéus.
– Couchez-vous ! cria Armand-Louis àMlle de Souvigny qui, d’un œil brillant,mesurait le sillage des deux bateaux.
– Et pourquoi ? répondit-ellefièrement.
– Parce que si vous perdiez un cheveu devotre tête, deux gentilshommes français seraient déshonorés !dit Renaud.
Adrienne se coucha au fond du bateau. Àprésent les balles pouvaient siffler.
Penchés sur les rames, Armand-Louis, Carquefouet Dominique faisaient voler le léger esquif ; Renaud, quitenait toujours la barre du gouvernail, cherchait sur la surfacegrise de l’Escaut si le navire à la ceinture blanche ne surgissaitpas du milieu des ombres.
Deux détonations se firent entendre, et deuxballes tombèrent mortes à quelques toises du canot.
– Les lâches ! dit Renaud sanstourner la tête, ils savent que nous n’avons que despistolets !
La distance maintenue entre les deux bateauxpar le premier élan ne diminuait pas ; si le seigneur Mathéusavait pour lui le nombre des bras et n’épargnait ni les menaces niles promesses, en revanche les fugitifs avaient pour eux l’amour,le dévouement, la pensée du devoir. Leurs mains ne se lassaientpas.
– Et le Bon Samaritain, levois-tu ? demanda Armand-Louis.
– Je vois le brouillard, je vois lefleuve, mais je ne vois pas le navire, répondit Renaud.
– Nage encore ! repritM. de la Guerche.
Deux nouveaux coups de fusil retentirentpresque aussitôt ; les balles, cette fois, égratignèrent l’eauà quelques pouces du bord.
« Hum ! pensa Renaud, ils gagnent devitesse ! »
Un rayon de soleil glissa sur la surface dufleuve et, comme une flèche d’or, illumina la masse profonde dubrouillard qui s’envolait.
Mlle de Souvigny sesouleva à demi et se mit à genoux.
– S’il te plaît, Seigneur, de nousabandonner, dit-elle, fais du moins que je ne tombe pas vivante auxmains de ce misérable !
Renaud chercha autour d’eux.
– Rien encore ! dit-il.
Cependant sous l’effort de la brise de mer quiaccourait du large, le voile de vapeur se déchira, l’Escaut paruttout étincelant et, dans la clarté brillante du matin, on vit unnavire que le courant et la marée descendante avaient la veillefait chasser sur ses ancres.
– La ceinture blanche ! criaRenaud.
Une balle fit sauter un morceau de bois soussa main.
– Eh ! ils approchent !murmura-t-il.
Il aperçut au fond du canot une paire derames, l’ajusta sur les tolets et imprima un élan plus vif aucanot.
Une angoisse fiévreuse se peignit sur levisage d’Armand-Louis. Ses yeux ne quittaient plus Adrienne. Lasueur ruisselait sur le front de Carquefou et de Dominique ;leur poitrine haletait.
Adrienne s’assit, et du doigt montra le pan desa robe tout mouillé.
L’eau montait sous les pieds des rameurs.
– Ah ! les coquins ! s’écriaRenaud qui jeta ses rames. Une balle avait traversé le bordage dufrêle canot au-dessous de la ligne de flottaison.
– Ramez toujours ! dit Renaud, jevais aveugler la voie d’eau.
Un peu de drap autour d’une cheville réparal’avarie, mais la distance qui séparait le bateau du seigneurMathéus du canot des fugitifs s’était raccourcie. Deux ballespartirent ; l’une passa en sifflant au-dessus de leur tête,l’autre brisa l’une des rames que tenait Carquefou.
– Cette fois, monsieur, ai-je le droitd’avoir peur ? dit Carquefou.
Déjà Renaud avait repris sa place au rang desrameurs.
Le Bon Samaritain grandissait à vued’œil. On distinguait déjà les moindres parties du gréement ;le navire avait mis en panne. Quelques matelots groupés le long desbastingages suivaient avidement la lutte de vitesse engagée entreles deux bateaux. Un homme debout sur le château d’arrière portaitune longue-vue à son œil.
– Eh ! oui, c’est nous !s’écria Renaud.
Le canot nageait déjà dans les eaux du BonSamaritain. Tout à coup on entendit le porte-voix ducommandant, le drapeau fut arboré à la poupe du navire, et presqueaussitôt un nuage de vapeur blanche enveloppa les flancs du BonSamaritain. Le retentissement d’un coup de canon passa sur lasurface du fleuve, un grand jet d’eau indiqua la place où le bouletvenait de tomber, et le bateau du seigneur Mathéus, tout couvertd’écume, s’arrêta.
Carquefou jeta son chapeau en l’air.
– Fer contre plomb ! chacun sontour, messieurs les coquins ! cria-t-il.
Armand-Louis n’avait plus de souffle.Dominique râlait ; mais leur esquif toucha les flancs duBon Samaritain : une échelle de corde tomba dupont.
La première, Adrienne y posa le pied. Lecapitaine calviniste la reçut le chapeau à la main.
– Vous êtes chez le roi Gustave-Adolphe,madame, ne tremblez plus ! dit-il.
Adrienne s’agenouilla sur le pont et joignitles mains.
– Dieu de miséricorde, soyez béni !dit-elle.
Comme un capitaine à l’heure d’un naufrage,Armand-Louis voulut que les hommes de l’équipage passassent avantlui. Dominique et Carquefou parurent ensemble sur l’échelle.
Mathéus Orlscopp n’était plus qu’à une courtedistance du navire suédois. Debout, il voyait s’échapper ceux qu’ilavait eu un instant l’espoir de saisir. Mille sentiments terriblesle tourmentaient, et, entre tous, la colère et l’humiliationétaient les plus forts. Tout à coup il s’arma d’un mousquet, et,faisant signe à quelques-uns de ses soldats de l’imiter.
– Feu ! dit-il.
Sept ou huit balles sifflèrent en mêmetemps.
Mais les coups avaient été dirigés surl’échelle où Mathéus croyait reconnaître Armand-Louis et Renaud. Lechapeau de Carquefou fut emporté ; mais, tandis qu’il étendaitle bras pour le rattraper, Dominique, atteint d’une balle en pleincorps, lâchait la corde et roulait aux pieds de M. de laGuerche.
Armand-Louis posa la main sur la poitrine deson serviteur. Le cœur ne battait plus. Abraham Cabeliau sedécouvrit :
– Il est mort en faisant sondevoir ! Dieu ait son âme ! dit-il.
Mais déjà le calviniste avait fait place aucommandant. D’une main ferme Abraham Cabeliau venait de tourner ducôté de l’agresseur la gueule d’un canon qu’il pointait lui-même.La mèche toucha la poudre, le coup partit. Carquefou, qui pleuraitprès du corps de Dominique, souleva la tête. Mieux dirigé cettefois, le boulet atteignit en plein bois la barque du seigneurMathéus.
Un homme poussa un grand cri, et le bateau oùl’eau s’engouffrait disparut subitement dans un tourbillond’écume.
Quinze têtes pareilles à des points noirs, ettrente bras parurent sur la surface houleuse de l’Escaut.
– Faut-il envoyer un paquet de mitrailleà ces maudits ? demanda un matelot qui caressait la gueule ducanon.
– Ils n’ont plus d’armes, c’est assez,répondit Abraham.
La main passée dans un hauban, Renaudcherchait des yeux dans la foule des nageurs ; deux ou trois,embarrassés dans leurs armes et les vêtements tout imbibés d’eau,disparurent de la surface du fleuve. D’autres fendaient les flots,aiguillonnés par la terreur, ou s’accrochaient aux débris épars dubateau. Parmi eux le regard de M. de Chaufontainereconnut le visage pâle et maigre du seigneur Mathéus, dont lesgrands bras coupaient l’eau à temps réguliers. Renaud sauta sur unmousquet et le mit en joue. En ce moment, le seigneur Mathéus pritpied sur le sable et se redressa.
– Non, dit Renaud, il est sansdéfense.
Et son bras loyal releva le mousquet.
Mathéus Orlscopp venait de se retourner, et,levant sa main menaçante :
– Au revoir ! dit-il.
Bientôt après, il s’effaçait derrière lessaules et les roseaux du rivage.
– Une bonne occasion perdue !murmura Carquefou.
Le corps de Dominique, enveloppé d’un pan devoile dans laquelle on avait noué un boulet, fut confié à lamer ; le Bon Samaritain se couvrit de voiles, le ventles gonfla, et il descendit le fleuve au milieu d’un flotd’écume.
Trois semaines après il jetait l’ancre dans unport de la Norvège.
– Dieu a béni notre voyage ! ditAbraham. Allez où le Seigneur vous envoie.
Cependant le capitaine Abraham Cabeliaun’était pas encore converti.
– C’est dommage, dit Renaud ;j’espère toutefois que saint Pierre fera une exception pour ceparpaillot, et lui ouvrira quelque porte secrète du paradis.
M. le marquis de Pardaillan, vers lequel lafortune poussait Adrienne, habitait un vaste château non loin deGothembourg. C’était un homme qui, quoique jeune encore, avait tousles cheveux blancs, avec un air singulier d’autorité mêlé deraillerie. Il avait à un haut degré l’habitude du commandement, etn’aimait pas à ce qu’on lui tînt tête. Établi en Suède depuis ungrand nombre d’années, il occupait dans la vaillante armée quivenait si glorieusement de pousser la guerre en Pologne, un rangconsidérable qu’il devait bien plus à son mérite qu’à son nom et àl’éclat de sa fortune. Des infirmités, gagnées au service du roidans une campagne longue et difficile, le forçaient de renoncer aumétier des armes. Il se consolait d’un repos vers lequel ses goûtsne le portaient pas, par le faste de sa vie.Mlle de Pardaillan, sa fille, l’aidait à faireles honneurs d’un château ouvert à quiconque avait de la naissanceou un grade dans les troupes du roi Gustave-Adolphe.
Le marquis de Pardaillan ouvrit ses bras àMlle de Souvigny, qui s’y jeta ; mais aumême instant il lui présenta une jeune personne qui se tenaittimidement debout derrière lui.
– Ma fille, Diane de Pardaillan, dit-il,aimez-la comme une sœur.
Diane jeta ses bras autour du coud’Adrienne :
– Le voulez-vous ? dit-elle d’unevoix douce.
M. de Chaufontaine, ébloui, sentitquelque chose qu’il ne connaissait pas s’agiter dans soncœur :
– À présent, je crois auxséraphins ! murmura-t-il sans perdreMlle de Pardaillan des yeux.
Mais, au lieu de l’accueil cordial auquel ilse croyait quelque droit, M. de la Guerche fut surpris del’air de hauteur avec lequel son parent le reçut. Bien loin de luitendre la main, il lui laissa seul gravir les marches duperron.
– Voici bien longtemps déjà quej’attendais Mlle de Souvigny ma nièce, dit-ille sourcil froncé et les lèvres légèrement relevées des coins.
Armand-Louis comprit la portée de cesmots ; ils l’atteignirent au cœur. Ainsi finissait cetteodyssée qui, malgré les périls encourus, avait laissé dans son cœurune trace lumineuse. N’était-il pas alors et à toute heure auprèsd’Adrienne ? ne lui semblait-elle pas à lui et comme enchaînéeà sa vie par des liens indestructibles ? À présent, le rêveavait fini, l’heure triste du réveil venait de sonner. SiMlle de Souvigny était sauvée, n’était-ellepas en même temps perdue pour lui ? Combien de penséescruelles ne lui traversèrent pas l’esprit en ce moment ? Commeun homme qui vient tout à coup de quitter une oasis et s’enfoncedans les sables arides du désert, Armand-Louis ne voyait plus qu’unvide sombre et sans limites autour de lui.
M. de Pardaillan se méprit sur lacause de son silence et de la pâleur qui se répandait subitementsur le visage de M. de la Guerche.
– Vous ne répondez pas, monsieur ?reprit-il d’un air de hauteur.
Mais déjà Armand-Louis s’était remis.
– Monsieur le marquis, dit-il, vous avezpeut-être vu M. le comte de Pappenheim ?
– Je ne l’ai pas vu, mais il m’a écrit,répliqua M. de Pardaillan un peu surpris.
– Alors rien ne m’étonne plus ; jen’imiterai pas M. le grand maréchal de l’empire ;seulement je dirai : « Je m’appelle le comte Armand-Louisde la Guerche, et quiconque osera prétendre que mon noble et honorégrand-père, M. le comte de Charnailles, et moi n’avons pas eupour notre parente Mlle de Souvigny tous leségards qu’elle mérite, celui-là en a menti. »
M. de Pardaillan regardaM. de la Guerche, qui ne baissa pas la paupière.
– Et moi Renaud de Chaufontaine, marquisde Chaufontaine, ajouta Renaud, je dirai comme Armand-Louis etjetterai mon gant à quiconque soutiendra le contraire.
Le marquis de Pardaillan se connaissait enphysionomie.
– Entrez, beau cousin, entrez, monsieur,reprit-il gracieusement.
Armand-Louis, pas plus que Renaud, ne songea àrepousser l’hospitalité du marquis, mais les pièces d’or queM. de Charnailles avait remises à M. de laGuerche, celles dont la bourse de Renaud était pleine au départavaient été semées en route en grand nombre, il n’en restait plusguère au fond de leur poche, et la vie allait grand train auchâteau de Saint-Wast. Ce n’était plus comme à la Grande-Fortelle,où les parties d’hombre les plus désastreuses ne coûtaient pas plusd’un petit écu. De plus, M. de Pardaillan, qui avait lamain prodigue, ne croyait pas, ainsi qu’un grand nombre depersonnes riches, que d’autres eussent parfois besoin de ce qu’ilavait, lui, à profusion. Souvent le soir, en sentant sous sesdoigts la doublure de ses hauts-de-chausses, Armand-Louis pensaitqu’il faudrait peut-être un jour regagner la France. La mer n’étaitpas couverte de Bons Samaritains toujours prêts à recevoirà leur bord les voyageurs dans l’embarras. Le retour pouvait êtrepénible.
Cependant là n’était pas la cause des plusgros soucis de M. de la Guerche. Il voyait bien encoreAdrienne, et Adrienne n’était pas changée à son égard, mais il lavoyait moins souvent et moins librement. À la table deM. de Pardaillan, couverte des mets les plus abondants,et les plus délicats, il n’était pas assis à côté d’elle ;combien alors il regrettait l’hôtellerie du « Canardd’or », voire même celle de la « Croix de Malte »,où il avait vu la mort de si près ; il protégeait alorsMlle de Souvigny, et le sourire de l’aimablefille illuminait tout.
En outre, il n’était plus seul auprès d’elle.Saint-Wast était bien certainement le château le plus fréquenté quise pût voir à vingt lieues à la ronde. C’était chaque jour visitesnouvelles, gens d’épée et gens de robe, magistrats, gouverneurs,généraux ; le torrent ne s’écoulait jamais. Parmi cesvisiteurs, quelques-uns faisaient au château d’assez longs séjours,et tous n’avaient pas, tant s’en faut, les cheveux blancs deM. de Pardaillan. On en voyait qui regardaientMlle de Souvigny plus longtemps qu’il n’estbesoin pour saluer une personne qu’on ne connaît pas ;d’autres ne se gênaient guère pour déclarer hautement qu’elle étaittout à fait charmante et digne de faire l’admiration deStockholm.
L’un de ces indiscrets complimenta mêmeM. de Pardaillan.
– Vous aviez une perle, dit-il en faisantallusion à Diane, à présent vous en avez deux.
Armand-Louis, cette fois, daigna regarderMlle de Pardaillan. Elle lui parut ce qu’elleétait en effet, la plus aimable et la plus accomplie des femmesqu’il eût encore vues, si on en excepte Adrienne ; un petitnez fin, des yeux d’un bleu sombre, expressifs, clairs, lumineux,tout à fait parlants ; une bouche qui n’avait pas besoin des’ouvrir pour être éloquente, le cou d’une déesse, des cheveuxdorés par un rayon de soleil et plus abondants que les longsrameaux d’un saule, la taille souple, tous les mouvementsharmonieux. Gaie, et laissant voir les deux fossettes roses de sesjoues, c’était une de ces nymphes que les poètes font sourire dansleurs églogues ; sérieuse, c’était une princesse.
– Mais elle est charmante,adorable !… c’est une fée ! dit-il.
– Est-ce d’aujourd’hui seulement que tut’en aperçois ? dit Renaud avec un gros soupir.
– Alors pourquoi s’occupe-t-on deMlle de Souvigny ? s’écria Armand-Louis,qui de grand cœur aurait souhaité que la terre entière n’eût d’yeuxque pour Mlle de Pardaillan.
Les mille sentiments confus et cuisants qu’ilavait éprouvés lors de la visite de M. de Pappenheim à laGrande-Fortelle, il les éprouvait de nouveau, mais plus âpres, plusamers, plus irritants. Chaque jour il avait des velléitésimpatientes de couper la gorge à quelqu’un ; un matin ilvoulait tuer un gentilhomme de la Finlande queMlle de Souvigny avait écouté. Le lendemain,il brûlait du désir de provoquer un seigneur poméranien avec quielle avait dansé. Ordinairement il souhaitait que le château prîtfeu pour avoir l’occasion d’enlever Adrienne et de disparaître avecelle.
Quand d’aventure il causait avec un seigneurde passage chez M. de Pardaillan, Armand-Louis nemanquait pas de lui vanter les charmes, la figure, l’esprit deDiane. Rien n’était comparable à cette ravissante personne. C’étaitune grâce indicible et des yeux à n’en pas trouver de plus beaux.On lui perçait le cœur quand on lui répondait :
– C’est vrai ; mais sa cousine,Mlle de Souvigny, n’est pas moinsséduisante.
– À qui le dites-vous ? pensaitalors le pauvre Armand-Louis.
M. de Chaufontaine, on le sait,n’avait pas tardé non plus à remarquer de quels avantages la natures’était plu à orner Mlle de Pardaillan. Iln’en pouvait détacher ses yeux et gémissait.
– Se peut-il, disait-il quelquefois, quede tels cheveux, de si belles dents, des mains si charmantes, unfront si pur, une bouche si semblable à la rose, soient le partaged’une huguenote, car c’est une huguenote comme ta cousine Adrienne,mon cher parpaillot ! Je te demande un peu à quoi pensent lessaints du paradis quand ils permettent de pareilleschoses ?
Puis il soupirait :
– Ah ! mon pauvre bon Dieu !reprenait-il d’un air lugubre, il y a tant de bonnes catholiqueslaides auxquelles tu ne penses pas !
Un soir, il entra dans la chambre deM. de la Guerche d’un air lugubre.
– Les neuvaines et les cierges n’ypeuvent rien, dit-il ; il faut donc que je me confesse. Jesuis tombé dans les pièges du Malin : je suis amoureux d’uneabominable huguenote, jolie comme les amours, belle comme unemadone.
– Toi, mon pauvre ligueur ? ditArmand-Louis qui savait tout.
– Moi-même ! Mon âme est en proie audémon ; mais, dussé-je en mourir, je l’exorciserai. SainteEstocade ma patronne m’a suggéré une idée que je veux mettre àprofit sans plus tarder.
– Voyons l’idée.
– Tu as compris que j’aimais follementMlle de Pardaillan. Quelle confusion pour monâme !
– L’étrange eût été que tu ne l’eussespoint remarquée.
– Parle pour toi, réprouvé ! Ehbien ! je veux incontinent m’habituer à en adorer une autre.Ce sera ma pénitence.
– Ah ! voilà ce que te conseillesainte Estocade ? Saint Hercule-coupe-tête a-t-il poussé lacomplaisance jusqu’à te faire voir le remède ? C’est tonpatron aussi, je crois ?
– Tu te moques, vilain hérétique ;mais saint Hercule-coupe-tête a fait ce que l’effroyable Calvin,ton ami, n’aurait pu faire. Le remède est ici.
– Dans ce château ?
– À Saint-Wast : c’est une jeunedame qu’on dit veuve.
– La baronne d’Igomer ?
– Elle-même. La baronne a vingt-cinqans ; c’est auprès d’elle que je veux faire pénitence.
– La pénitence est jolie.
– Tant mieux, le châtiment en sera pluscomplet.
Armand-Louis ne comprenait pas bien comment labeauté de la baronne d’Igomer rendrait la punition de Renaud plusradicale. Tandis qu’il cherchait la solution de ce problème,M. de Chaufontaine versait un flacon d’eau de senteur surses mains, ses cheveux, son mouchoir, ses vêtements, et partaitpour faire pénitence auprès de la jeune veuve.
Il y avait en ce moment, au château deSaint-Wast, un jeune seigneur originaire du Brabant, contre lequelArmand-Louis se sentait animé d’un mouvement de haine toutparticulier. On disait ce jeune seigneur engagé dans l’armée quel’empereur Ferdinand avait placée sous le commandement du fameux etinvincible comte de Tilly.
Le baron Jean de Werth rappelait le comte dePappenheim par l’audace, la morgue, la magnificence ; ilfaisait voir en outre une jactance et une intempérance de langagequi semblaient étranges chez un homme d’une bravoure proclamée parcent témoins et dix blessures.
Jean de Werth avait le regard hautain et laparole caustique, et, dans le visage, une expression d’astucemélangée de violence qui était singulièrement insupportable àM. de la Guerche. Ses manières, empreintes d’insolence etd’ostentation, laissaient percer les traces d’une brutalité quel’habitude des Cours lui faisait mal dissimuler. S’il jetait unducat d’or à un palefrenier qui ajustait les rênes d’un cheval, illui appliquait presque aussitôt un terrible coup de houssine à lamoindre apparence de lenteur ou de négligence. Si une jeune fille,servante ou jardinière, à laquelle il venait d’adresser un mot degalanterie, faisait mine de s’enfuir, il la saisissait par le brasou la taille avec une telle rudesse que la marque de ses doigtsrestait dans les chairs meurtries.
On voyait donc réunies, chez le seigneur Jeande Werth, la superbe des templiers, la vantardise d’un officier defortune, l’humeur fougueuse et farouche d’un flibustier ; aveccela de l’impertinence et de l’esprit. Ce qui faisaitqu’Armand-Louis avait pris garde à cet ensemble de qualités bonnesou mauvaises, c’est que le baron Jean de Werth avait remarquéMlle de Souvigny.
M. de Chaufontaine, de son côté,assurait qu’il s’occupait deMlle de Pardaillan.
– Que j’aurais de plaisir à lui couper lafigure en quatre ! disait Armand-Louis.
– Avec quelle joie ne lui planterais-jepas mon épée au travers du corps ! répliquait Renaud.
Le plus triste était qu’ils faisaient l’un etl’autre une pauvre figure auprès du seigneur brabançon. Commentlutter contre un homme habile à prodiguer les sérénades etremplissant le château de surprises fastueuses qui faisaient crierla valetaille ! L’animosité des gentilshommes français, dontJean de Werth paraissait avoir le sentiment, l’excitait à rendreplus excessives ses prodigalités.
Les poches du baron rappelaient le tonneau desDanaïdes, à cette différence près que si la cuve mythologique nepouvait pas se remplir, les poches de Jean de Werth ne pouvaientpas se vider.
On jouait quelquefois grand jeu, on le sait,au château de Saint-Wast. Jean de Werth, qui semblait avoirdécouvert quelque part une mine d’or dont il exploitait les trésorsà son profit, perdait ou gagnait comme si les pistoles et lesducats eussent été pour lui pareils à des grains de sable ou à depetits cailloux. Un soir la partie s’engagea entre lui et ungentilhomme norvégien. M. de Chaufontaine, qui étaitauprès de la table, faisait intérieurement des vœux pour leNorvégien. C’était la seule chose que la prudence lui permît derisquer.
– Vous ne pariez pas, monsieur lemarquis ? dit Jean de Werth en tournant la tête à demi versRenaud.
Celui-ci, dont les mains tourmentaient lesmailles d’une bourse assez plate, y puisa sans répondre deux piècesd’or qu’il jeta sur le tapis.
La prudence vaincue, les deux pièces d’orfurent perdues en deux secondes.
– Mettez-vous là, peut-être serez-vousplus heureux, dit le baron qui lui montrait un siège à l’autre boutde la table.
Renaud s’assit. Armand-Louis, qui depuisquelques jours mettait son imagination à la torture à cette seulefin d’inventer mille prétextes pour ne pas jouer, le regarda d’unair effaré.
Mais Renaud battait les cartes d’un aird’assurance. On aurait dit qu’il n’avait fait que cela toute savie.
Quelque temps la fortune lui fut favorable.L’or à chaque coup passait de la poche de Jean de Werth dans lasienne. Cette chance et l’entrain de Renaud donnaient fort à penserà M. de la Guerche. Son ami le ligueur lui faisaitl’effet d’un capitaine d’aventure menant une poignée d’hommes à labataille contre une armée.
« L’escarmouche est jolie, pensait-il, labataille sera désastreuse ! »
Et il multipliait les signes de détresse pourengager son ami à quelque modération. Renaud mettait une habileténon moins têtue à ne pas s’en apercevoir.
Jean de Werth riait et tirait sans cesse denouveaux ducats tout reluisants d’une longue bourse de soie quisemblait n’avoir point de fond.
Tout à coup, la chance tourna. Il fallait unas de cœur, Renaud amena un sept de pique. Les pièces d’or queRenaud avait mises en prison dans sa poche retournèrent en foulechez l’ennemi.
– Peut-être feriez-vous bien de battre enretraite, dit le baron d’un air railleur.
– Battre en retraite, allons donc !répliqua Renaud.
Il tint bon et fit donner ses réserves. En unclin d’œil elles furent enlevées.
– Mon cher de la Guerche, passe-moi tabourse ! cria Renaud d’un air délibéré.
Armand-Louis leva sur le ligueur des yeux toutpleins d’angoisse.
– Ma bourse ? dit-il.
– Parbleu ! celle que tu as glisséedans ton haut-de-chausses ce matin !
Dans ces sortes d’occasions, Renaud avait unemémoire implacable.
– Elle est bien petite, murmuraM. de la Guerche, qui songeait au lendemain.
– Donne toujours.
Armand-Louis glissa la main dans sa poche.
– Voilà ! dit-il en tirant sa boursedes profondeurs les plus secrètes de son haut-de-chausses.
C’était une honnête bourse en cuir d’Espagne,solide et ronde ; elle était de taille à contenir un héritage,mais sa mollesse indiquait qu’on y avait pratiqué de tropfréquentes saignées.
– Eh ! voilà un noble galion !dit le baron en ricanant ; il est fâcheux qu’il ait soufferttant d’avaries !
Renaud ouvrit la bourse et y plongea la main.Quelques maigres ducats tintèrent sous ses doigts.
La bataille s’engagea de nouveau. Mais quepouvaient faire de telles recrues contre des troupes aguerries etnombreuses ? Leur défense fut héroïque, mais, au bout dequelques minutes, la bourse de cuir d’Espagne gisait à plat sur lecoin de la table. Renaud la souleva ; elle ne rendait plusaucun son. La bourse était morte au champ d’honneur. Jean de Werthappuya ses deux coudes sur la table.
– Vous plaît-il de continuer ?dit-il ; j’accepte la bourse pour cent pistoles.
Renaud allait résolument la pousser sur letapis ; un regard sérieux de M. de la Guerchel’arrêta.
– Non, plus aujourd’hui ! ditM. de Chaufontaine qui se leva.
Une ou deux heures après, quand ils furentrentrés chez eux, Armand-Louis vida jusqu’au fond sa valise ;après quoi, n’y trouvant rien, il interrogea Renaud du regard.
– Eh ! parbleu ! réponditRenaud, ma valise est trop honnête pour ne pas ressembler à latienne ; le maudit baron m’a tout pris !
– Ainsi il ne reste rien ?
– Rien.
– Et nous sommes en Suède !
– C’est bien plus drôle ! répliquaM. de Chaufontaine.
Et tous deux partirent d’un éclat de rire.
Pour expliquer cette gaieté, il convient dedire que ce jour-là personne n’avait dansé avec Adrienne, et queRenaud, après avoir longtemps regardé autour de lui, avait ramasséet glissé furtivement dans son sein une fleur tombée du corsage deMlle de Pardaillan. Armand-Louis ouvrit lafenêtre toute grande, le rossignol chantait dans les arbres. Le sond’un luth, plus doux encore, se fit entendre.
– Je reconnais ces soupirs harmonieux,dit Renaud ; j’en ai entendu de pareils à l’hôtellerie de la« Croix de Malte ».
Armand-Louis rougit.
– Eh ! eh ! tu as remis tonmanteau, reprit M. de Chaufontaine.
– Oui, balbutia Armand-Louis qui,furtivement, se glissait vers la porte.
Le refrain d’une chanson se mêlait au chant durossignol et soupirait dans la nuit.
– Hélas ! ce n’est pasMlle de Pardaillan qui chante ! murmuraRenaud.
Il agrafa lestement sa cape sur ses épaules etse trouva près de la porte en même temps que son ami.
– Tu sors donc aussi ? ditArmand-Louis qui s’arrêta.
– Coquin ! ne faut-il pas que jeguérisse ? s’écria Renaud d’un air où le désespoir se mariaità une envie folle de rire.
– Ah ! la baronned’Igomer ?
– Hélas ! mon pauvre parpaillot,elle a pitié de mon martyre, elle consent à m’entendre…
– Ce soir ?
– À l’instant… Diane était si jolieaujourd’hui ! je me suis jeté aux genoux de la baronne…Indignée, elle m’a repoussé en jurant qu’elle serait à son balconvers minuit.
– Voilà donc pourquoi tu perds mon argentsans sourciller ?
– Plains-moi !… Il faut à tout prixque j’oublie Mlle de Pardaillan.
– Vivant, je n’oublierai jamaisMlle de Souvigny ; mort, je ne cesseraipas de l’aimer ! s’écria M. de la Guerche.
Ils sortirent sans bruit du château, et chacuntira de son côté.
Le luth soupirait toujours ; une lumièrebrillait timidement au balcon de la baronne d’Igomer.
Tandis que les deux jeunes genss’abandonnaient à ces charmants entretiens, musique enchantée de lajeunesse en sa fleur, douces conversations qui semblent toujoursnouvelles et qui varient si peu, un laquais, à l’autre extrémité duchâteau, introduisait Jean de Werth dans l’appartement deM. de Pardaillan.
Ce n’était plus le même homme au souriresardonique, au geste violent, à la voix âpre. Il avait l’attitudefière d’un homme de guerre ou d’un ambassadeur. On voyait sur latable devant laquelle il se tenait debout, une lettre ouverte,timbrée d’un sceau de cire rouge ; M. de Pardaillan,auquel il la montrait du doigt, la relisait.
– Vous le voyez, dit Jean de Werth, voussavez ce qui m’amène en Suède ; il n’est pas nécessaired’appuyer, j’imagine, sur l’importance de la mission qui m’a étéconfiée par Sa Majesté l’empereur d’Allemagne.
– Non certes ! s’écria lemarquis.
– Alors, puis-je espérer que ces papiersdont vous avez pris connaissance seront présentés à Sa Majesté leroi Gustave-Adolphe votre maître ?
– Ils le seront certainement, quoique, àvrai dire, je ne fonde pas un grand espoir sur le résultat de cespropositions.
– Quoi ! une alliance secrète entreles deux États ? La faculté pour la Suède de s’agrandir ducôté de la Pologne et de la Russie ; au besoin même, lapossibilité de réunir sous la même couronne les provinces duDanemark ? N’est-ce point une offre qui soit de nature àséduire l’esprit guerrier de votre roi ?
– Gustave-Adolphe appartient, vous lesavez, à la religion réformée, et l’empereur Ferdinand estserviteur du pape.
– Entre nous, et maintenant que noussommes seuls, est-ce bien sérieux ? Protestant, je le veuxbien, mais Gustave-Adolphe est prince et ambitieux avanttout !
M. de Pardaillan secoua la tête.
– Vous vous trompez, monsieur le baron,reprit-il d’un air de fierté ; Gustave-Adolphe, avant touteschoses, est suédois.
– Ne chicanons pas sur les mots,ambitieux ou suédois, c’est tout un, poursuivit Jean de Werth.Puisque les propositions que je suis chargé de lui transmettre ontpour conséquence immédiate l’agrandissement de la Suède…
– Nous ne nous entendons pas. Le roimaître est suédois et protestant ; il ne sépare pas la penséede la religion de celle de son royaume.
Jean de Werth sourit.
– Croyez-vous que l’empereur Ferdinand,que je sers, oublie un jour qu’il est bon catholique ? Je lesuis aussi, par la morbleu ! mais si j’ai quelque avantage àme lier avec un protestant, je le fais sans hésiter ; sonsalut n’est point mon affaire.
– À la cour de Stockholm, la foi passeavant l’intérêt politique.
Le baron réprima un geste d’impatience.
– Enfin, reprit-il, il est urgent que jesache quelle réponse je dois apporter à Vienne. C’est pourquoi jedésire que le roi Gustave-Adolphe soit informé de ma présence enSuède. Si je me suis dès l’abord adressé à vous, c’est que jesavais quelle place vous teniez dans les Conseils du roi. Jecraignais, en outre, que ma présence à la Cour ne réveillât millehostilités en donnant l’éveil sur l’objet de ma visite.
– Vous avez eu raison, votre présencepourrait tout perdre.
– Mais puisque mon séjour à Saint-Wastn’amène pas de solution, eh bien ! je partirai à touthasard.
– Gardez-vous-en bien ! Dans l’étatoù sont les affaires d’Europe, votre arrivée auprès du roiproduirait l’effet d’une bombe au milieu d’un amas de poudre.Pourquoi ne pas envoyer tout de suite le comte de Tilly ou SonExcellence le duc de Friedland avec le héraut de l’empire ?Vous ou lui, c’est tout un.
La comparaison flattait Jean de Werth.
– Alors, dit-il d’un ton radouci, que neparlez-vous vous-même ? Volontiers je remets le soin de cettenégociation à votre habileté.
– Oubliez-vous qu’il y a iciMlle de Souvigny etMlle de Pardaillan ?… Puis-je lesabandonner ? Je ne suis pas seul à Saint-Wast !
– C’est vrai ; il y aM. de la Guerche et M. de Chaufontaine.
– Et vous.
– Ah ! vous pensez qu’un Flamand telque moi n’est pas moins redoutable que ces deux Français… je vousremercie. Mais là n’est pas la question, j’ai encore huit jours àvous donner : si rien alors n’est décidé, au risque de toutcompromettre, j’irai chez le roi.
– Il faudrait, et cela vaudrait cent foismieux, trouver un homme sûr qu’on chargerait de porter ce message àGothembourg. On s’assurerait de sa discrétion en ne lui disantrien.
– C’est un moyen dont j’ai maintes foiséprouvé l’efficacité.
– Si cet homme sûr était en même tempsloyal, incorruptible, intelligent, actif, je n’hésiterais pas à luiconfier les papiers que voici, sa présence auprès deGustave-Adolphe n’exciterait aucun soupçon, s’il était inconnusurtout.
– Mais cet homme, vous l’avez dans lamain.
– Qui ?
– M. de la Guerche.
– Armand-Louis ? et vous croyezqu’il acceptera ?
– Si vous lui parlez de ce voyage commed’un service à vous rendre, il n’hésitera pas.
– Eh ! eh ! vous avez peut-êtrelà une bonne idée.
– Excellente, monsieur le marquis. Ainsi,c’est entendu, demain vous parlerez à M. de laGuerche.
– Demain.
– Et le même jour il partira ?
– Diable, faut-il encore lui laisser letemps de se retourner !
– Ce n’est pas la peine ; les bonnesidées sont comme les fruits mûrs, il faut les cueillir et lescroquer sur-le-champ.
Jean de Werth fit deux pas vers laporte ; arrivé là, il se retourna.
– Quant aux choses qui nous concernentpersonnellement, dit-il, rien n’est changé, n’est-ce pas ?
– Rien.
– Quelle que soit même la résolution duroi !
– Le roi peut tout dans sonroyaume ; dans cette maison, je suis le maître.
M. de Pardaillan ne manqua pas, lelendemain, de parler à M. de la Guerche, comme il l’avaitpromis au baron. Quitter un château où Jean de Werth étalait samagnificence aux yeux d’Adrienne, n’était pas une fête pourArmand-Louis ; mais le moyen, quand on est jeune et bienportant, de refuser un petit voyage qui rend service au tuteur dela personne qu’on aime ?
– Je suis à vos ordres, ditM. de la Guerche à M. de Pardaillan.
– Il ne s’agit, en somme, que d’unepromenade, répliqua le marquis, le roi est dans son château, prèsde Gothembourg. Le pli que je vous chargerai de porter renferme despapiers de la plus haute importance : j’y joins une lettre. Jene puis confier le tout qu’à un gentilhomme. Vous remettrez lalettre et les papiers aux mains du roi, ou à celle du capitaine deservice, si le roi était en affaires.
– Après quoi j’attendrai !
– Voilà tout.
– Longtemps ?
– Je ne le pense pas ; le roiGustave-Adolphe est expéditif.
– Ah ! tant mieux ! s’écriaM. de la Guerche.
– Maintenant, si vous partiez ce soir,vous me feriez grand plaisir.
M. de la Guerche soupira ; maisavant tout il ne fallait pas mécontenter un homme sous ladépendance de qui vivait Mlle de Souvigny.
– Je partirai ! dit-il aveceffort.
M. de Pardaillan lui serraaffectueusement la main ; mais, comme son hôte se retirait,Armand-Louis le retint, et, avec un sourire :
– On m’a conté, dit-il, l’histoire d’unphilosophe d’autrefois qu’un roi de Paphlagonie voulait envoyer enambassade chez un prince voisin, roi du Pont ou de Phrygie. Lephilosophe prit son bâton, et le remettant à un écuyer :« Porte-le à l’écurie, dit-il, et quand le bâton sera devenugros comme un cheval, avec deux jambes à chaque bout, tu me leramèneras ; alors je partirai. » Vous plaît-il, monsieurle marquis, que j’envoie ma canne à votre écuyer ?
M. de Pardaillan sourit à sontour.
– Mon meilleur cheval est à votredisposition, dit-il, et comme on peut manquer de quelque chosequand on a voyagé comme vous l’avez fait, je me charge de tout.
Armand-Louis informa Renaud de son prochaindépart.
– Se bat-on où tu vas ? demandaRenaud d’un air d’envie.
– Non, on parle.
– Alors, je reste.
– Je comprends… Tu as vu mademoiselleDiane, ce matin.
– Ah ! mon ami, qu’elle étaitcharmante ! Si je n’obtiens pas de la baronne d’Igomer degrimper à son balcon, je suis perdu !
– Ce soir encore !
– Ce soir, demain, toujours !oh ! je ne veux rien épargner pour mon salut ! Et je nesais que la baronne qui puisse rompre le charme.
– Bonne pénitence, alors !
– Ami, bon voyage, je prierai pourtoi !
Peu detemps après son départ de Saint-Wast, Armand-Louis était installédans une auberge, non loin de Gothembourg, entre la ville et larésidence du roi. Il se présenta chez Gustave-Adolphe le matin mêmede son arrivée. Gustave-Adolphe était occupé. Armand-Louis, quin’avait rien oublié des recommandations deM. de Pardaillan, demanda à parler au capitaine deservice.
Un beau et grand jeune homme parut. Tirant desa poche un grand pli scellé d’un cachet de cire vierge aux armesdu marquis de Pardaillan, Armand-Louis le remit aux mains ducapitaine.
– C’est de la part de M. le marquisde Pardaillan, dit-il ; et M. de Pardaillan attendune réponse.
– Si Sa Majesté le roi m’ordonne deporter cette réponse, où et à qui devrai-je m’adresser ?
– Je suis descendu à l’auberge du« Saumon couronné », et vous demanderez M. le comtede la Guerche.
Les deux jeunes gens échangèrent un salut etse séparèrent.
En attendant la réponse du roi, Armand-Louis,qui n’avait rien à faire, se promenait dans les environs. Il lestrouvait charmants, avec quelque chose d’étrange que n’avaientpoint les paysages de la Grande-Fortelle. Cependant il lui semblaitque ces paysages manquaient de lumière. Cette lumière, c’étaitAdrienne, à laquelle il pensait toujours. Que faisait-elle ? Àquoi songeait-elle ? Jean de Werth, l’exécré Jean de Werth,était-il auprès d’elle ? Quelle clarté tout à coup, et quellegrâce dans ce coin de terre inconnu, si subitementMlle de Souvigny s’y fût rencontrée !
Ainsi rêvant, Armand-Louis allait du rivageque battait la mer infatigable, aux bois voisins que le ventsecouait. Les murmures du flot et les murmures des sapins berçaientson rêve. Il y avait non loin de la côte, tournée vers le midi, unemaison de modeste apparence, mais gracieuse, à laquelle de beauxarbres faisaient une ceinture. Des plantes grimpantes entapissaient la façade qui riait au soleil, toute blanche sous unrideau vert ; quelque chose s’exhalait de cette maison quiplaisait à Armand-Louis. Il la regardait longtemps chaque jour. Ilpensait que la vie auprès d’Adrienne y serait belle.
Deux ou trois fois, et tandis qu’il étaitcouché au pied d’un jeune chêne, il vit passer derrière des massifsd’arbustes une ombre légère qui glissait sur le gazon. Quen’était-ce Adrienne ! Les sons d’une voix argentine arrivaientparfois à son oreille.
Un page aurait pu croire qu’une jeune féehabitait la maison blanche. Mais Armand-Louis n’avait plus l’âgeheureux d’un page. Il pensait donc qu’une femme, qui avait desraisons pour rester inconnue, y cachait son bonheur comme dans unnid.
Un soir, il vit apparaître sur le rivage uncavalier dont le cheval tout écumant faisait voler le sable. Lecheval et le cavalier atteignirent en quelques bonds une haie quitournait autour de la maison solitaire, et la franchirent d’un seulélan.
– Oh ! oh ! fitM. de la Guerche.
Le même cavalier monté sur le même chevalparut le lendemain à la même heure. La haie du jardin ne leursembla pas plus difficile à franchir.
– Toute inconnue suppose uninconnu ! murmura M. de la Guerche.
Un matin Armand-Louis à qui le souvenird’Adrienne mêlé à celui de Jean de Werth ne laissait pas beaucoupde sommeil, entendit tout à coup sur la plage le galop d’uncheval.
Par désœuvrement il se mit à sa fenêtre.
Il reconnut le cheval à sa robe noire et lecavalier à son manteau blanc ; mais, au lieu d’arriver du côtéde la ville, ils s’éloignaient rapidement de la maisonsolitaire.
– Tel Jupiter, quand il rendait visiteaux mortels, disparaissait aux premiers feux du jour ! murmuraArmand-Louis.
Quand le cavalier passa auprès deM. de la Guerche, un pli de son manteau blanc s’écarta.Armand-Louis aperçut comme dans un éclair le visage d’un beau jeunehomme tout animé d’une expression martiale. Il le salua. Le jeunecavalier le regarda un peu surpris, lui rendit son salut aveccourtoisie et précipita sa course.
– Quel regard ! deux jets deflamme ! dit Armand-Louis.
Cependant la réponse du roi n’arrivait pas.Lorsque M. de la Guerche se présentait au château deGustave-Adolphe, le capitaine de service lui disait invariablementque Sa Majesté était en affaires.
– Les papiers que vous avez apportés sontdans son cabinet sur sa table. Attendez, reprenait-il.
Armand-Louis attendait encore.
Un soir, à l’heure de sa promenade accoutumée,il aperçut trois hommes enveloppés de grands manteaux qui seglissaient le long de la haie dont les fleurs et le feuillagefermaient le jardin de la petite maison blanche ; bientôtaprès ils se blottirent dans le petit bois voisin de la maison.
« Si mon ami Renaud était ici, il diraitqu’il flaire une aventure, pensa Armand-Louis. »
Le cavalier monté sur le cheval noir parut peud’instants après, franchit la haie et s’enfonça dans le jardin.
Les trois hommes sortirent de leur cachette ets’éloignèrent à grands pas.
« Ce sont des coupeurs de bourses, ilsont eu peur, pensa de nouveau Armand-Louis, » qui regagnalentement l’auberge du « Saumon couronné ».
Si M. de la Guerche avait suivi cestrois inconnus, peut-être eût-il changé d’opinion ; il lesaurait vus s’arrêter dans un cabaret de vilaine apparence, au fondd’une crique, et s’enfermer dans un cabinet qui n’avait qu’unefenêtre sur la mer.
Le plus grand des trois déboucla sonceinturon, et frappant du poing en avalant un verred’eau-de-vie :
– Affaire manquée ! dit-il ;mais j’ai reçu la somme, et un honnête homme n’a que sa parole.
– Des scrupules ! murmura sonvoisin, un vilain maigre qui avait des moustaches en croc.
– Imbécile ! Si je réussis, le ducm’a promis cinq cents écus d’or.
– Cinq cents !…
– Rubis sur l’ongle !
– Voilà des raisons, et je comprendsmaintenant que vous teniez votre parole.
– Alors, nous attendrons ? dit letroisième qui avait le nez camard et les yeux de travers.
– Le gîte n’est pas mauvais, répondit leplus grand, nous y dormirons ; une nuit est bientôt passéequand on a de l’eau-de-vie et du jambon. Si le duc ne nous a rienfait dire, demain à pareille heure nous retournerons à notre poste.Gotlieb amènera les chevaux auprès du bois, Pétrus conduira lavoiture. Et s’il plaît au grand saint mon patron, nous gagneronsles cinq cents écus d’or !
Le maître du cabaret apporta du jambon fumé,trois brocs, de la chandelle, et ferma la fenêtre.
Une sympathie qu’il ne raisonnait pasattachait M. de la Guerche au beau jeune homme quigalopait sur le cheval noir. Poussé par un instinct secret, ilvoulut voir, le lendemain, si les coupeurs de bourses hanteraientde nouveau le petit bois.
À la même heure que la veille, il les aperçutse glissant le long des arbres ; le bout de leurs rapièressoulevait le bord de leurs manteaux. Presque au même instant, unhomme qu’il n’avait pas encore remarqué s’arrêta sur la lisière dubois, conduisant trois chevaux de mains, sellés et bridés.
– Voilà qui prend figure, ditArmand-Louis ; quel malheur que Renaud ne soit pasici !
Armand-Louis eut la pensée de faire le tour dujardin. Près d’une porte qui s’ouvrait sournoisement entre deuxépais buissons, dans un chemin creux, il rencontra une voitureattelée de deux vigoureux chevaux, deux laquais sans livrée auxportières, un cocher sur le siège.
– Oh ! oh ! fit-il, celam’étonnerait bien si on n’avait quelque projet contre l’inconnue dela maison blanche. Pareille chose a failli arriver àMlle de Souvigny !
Ce souvenir le détermina à ne pas quitter laplace sans avoir vu la fin de l’aventure. Mais d’abord il s’assuraque l’épée jouait aisément dans le fourreau, le poignard et lespistolets dans la ceinture.
La nuit était venue, nuit claire et limpide àlaquelle des milliers d’étoiles prêtaient leurs clartés. Le disqueaminci de la lune courbait son croissant dans le ciel.
En observant mieux dans la transparence de lanuit les personnages auprès desquels le hasard venait de lepousser, Armand-Louis s’imagina qu’il les avait déjà rencontrésquelque part. Malheureusement sa mémoire ne lui fournissait aucundétail précis. Était-ce à la Grande-Fortelle avec les cavaliers deM. de Pappenheim ? en Flandre avec les coupe-jarretsde don Gaspard et du seigneur Mathéus ? Il eût été fort enpeine de le dire, mais ce premier soupçon l’affermit dans savolonté de rester jusqu’au bout.
Au moment où M. de la Guerchecherchait un endroit d’où il pût tout observer sans être aperçu, ilentendit le galop d’un cheval ; un cavalier lancé à toutebride passa devant lui, s’enfonça dans le bois et disparut comme unfantôme. Il avait la même taille et le même cheval noir queM. de la Guerche avait déjà vu plusieurs fois. Une voixintérieure lui cria cependant que ce n’était pas le même cavalier,quelque chose l’en avertissait, ce sentiment indéfinissablepeut-être, qui fait reconnaître au sauvage le pas d’un ennemi aumilieu de mille autres pas confondus dans une prairie.
Cinq minutes après, le cavalier reparut, jetaun regard rapide dans l’ombre, sauta par-dessus la haie et entradans le jardin.
Armand-Louis se glissa hors de sa cachette etrampa dans la direction qu’avait prise le cavalier ; comme ilapprochait de l’endroit où le cheval s’était enlevé, un objetbrillant qu’un rayon de la lune faisait étinceler dans l’herbearrêta son regard ; c’était une chaîne d’or d’un merveilleuxtravail, à laquelle était suspendu un poignard de merci. L’un deschaînons était cassé.
Armand-Louis ramassa le bijou et le glissadans sa poche.
« Bon ! un homme de Cour !pensa-t-il. »
Un bruit confus de pas lui rappela qu’iln’était pas seul en sentinelle, et se couchant dans l’ombre de lahaie, il gagna en rampant un endroit couvert.
Là il se mit à réfléchir. Il était clair ques’il se portait franchement à la rencontre des trois hommes quivenaient de quitter leur retraite, une bataille, dans laquelle ilpouvait n’être pas le plus fort, s’ensuivrait nécessairement. Ilfallait donc recourir à la ruse. Si vraiment les individus quirôdaient autour du jardin en voulaient à la liberté de celle qui enparaissait la maîtresse, la voiture qui attendait dans le chemincreux lui était destinée. C’était donc de ce côté-là qu’il fallaitse diriger.
Quand il y parvint, le carrosse n’avait paschangé de place. L’un des laquais, debout sur le revers du chemin,regardait dans la direction du jardin.
– Eh bien ? demanda le cocher.
– Rien encore, répondit le laquais.
Armand-Louis pensa qu’il ne s’était pastrompé.
Essayant alors sur son doigt le fil de sadague et s’entourant de sa cape comme d’un bouclier,M. de la Guerche sortit résolument du bois dont il venaitde suivre la lisière.
– Est-ce toi, Conrad ? lui cria lecocher.
Armand-Louis pressa le pas et s’approcha de lavoiture.
– Je suis un gentilhomme et me suiségaré, répondit Armand-Louis ; ne pourriez-vous pas m’indiquerle chemin de Gothembourg ?
– Gentilhomme ou non, camarade, passezvotre chemin ! répliqua le cocher.
M. de la Guerche appuyatranquillement sa main gauche sur la croupe d’un cheval de manièreà dissimuler les mouvements de sa main droite occupée à trancherles traits.
– Je parle poliment, répondez poliment,continua-t-il.
– Hein ? si je cassais la tête à ceraisonneur ? reprit le cocher qui tira un pistolet de dessoussa souquenille.
– Paix ! répondit le laquais quiétait près de la portière, tu sais bien qu’on nous a recommandé dene faire aucun bruit !… Eh ! l’ami ! vous demandezle chemin de Gothembourg ?
Armand-Louis se hâta de passer de l’autrecôté, de manière à serrer la croupe du second cheval.
– Et comme une indication vaut unerécompense, je paye, dit-il.
Le laquais se baissa pour ramasser le rixdalerqu’Armand-Louis venait de lui jeter ; mais, si prompt que fûtson mouvement, il permit à M. de la Guerche de couper lestraits du côté gauche, comme il avait déjà coupé ceux du côtédroit.
– Traversez le bois, suivez le sentierque vous rencontrerez, le chemin de Gothembourg est au bout, dit lelaquais.
– Merci, vous savez répondre, vous,répliqua M. de la Guerche qui fit mine de s’enfoncer dansle bois.
Mais au bout de trois ou quatre minutes ilrevint sur ses pas et se blottit derrière le tronc d’un sapin.
De l’endroit où il se trouvait, et par uneéchappée, on distinguait la porte pratiquée dans la haie et priseentre deux buissons. Deux hommes à cheval s’y tenaientimmobiles.
Tout à coup la porte s’ouvrit violemment, etun cavalier, suivi de deux valets qui emportaient une femme entreleurs bras, parut à l’entrée du chemin creux ; ce n’était pascelui qu’Armand-Louis avait vu tout à l’heure sur un chevalnoir.
– Vite au carrosse ! cria cecavalier.
Les deux valets pressèrent le pas ; unlaquais ouvrit la portière, son camarade abattit le marchepied.
– À moi ! cria la femme qui sedébattait.
Armand-Louis sauta sur la route.
Cependant les deux valets avaient réussi àpousser la femme dans la voiture ; déjà l’un d’eux, pourétouffer ses cris, roulait un voile autour de son visage.
– À moi ! cria-t-elle encore.
Et sa voix expira dans les plis du voile.
Deux laquais à cheval prirent la tête ducortège, un autre se plaça près du carrosse, à gauche ; lecavalier qui paraissait leur chef prit la droite.
– Fouette, cocher, et au galop !cria-t-il.
Le fouet tomba sur la croupe des chevaux, quipartirent ; mais, retenus par leurs colliers seulement, ilsimprimèrent une secousse au carrosse, qui ne remua pas, ets’arrêtèrent court.
– Tonnerre ! cria le cocher, on acoupé les traits !
Armand-Louis s’approcha, l’épée nue à lamain ; son autre main, cachée sous le manteau, tenait unpistolet.
– Une femme est là qui a crié ; quese passe-t-il donc ? demanda-t-il d’une voix haute.
– Arrière ! répondit l’un descavaliers qui poussa son cheval contre M. de laGuerche.
– Mon ami, jouons franc jeu, répliqua lehuguenot qui mit son épée sous le nez du cheval.
Un coup de pistolet lui répondit ; maisla balle, mal ajustée, se perdit dans le talus du chemin.
– Tu l’as voulu ! ditArmand-Louis.
Il leva son arme et fit feu ; l’hommetomba.
Son camarade fondit sur M. de laGuerche, mais évitant le choc par un saut rapide, Armand-Louis d’uncoup d’épée enfoncée en plein corps, fit rouler son ennemi parterre.
– Au troisième à présent ! reprit-ilfroidement.
Mais déjà le troisième était sur lui, l’épéehaute. La lumière de la lune éclairait en plein sa taille puissanteet sa barbe rouge.
– Le capitaine Jacobus ! s’écriaM. de la Guerche.
À son tour le capitaine Jacobus l’avaitreconnu.
– Encore toi ! dit-il ;ah ! maudit ! cette fois, tu payeras pour deux !
– Prends garde ! nos rencontres nete portent pas bonheur, beau capitaine !
– À moi, les autres ! hurla lecapitaine Jacobus, qui se jeta sur M. de la Guerche.
Les deux valets qui étaient restés près ducarrosse accoururent et lâchèrent deux coups de mousqueton ;l’une des balles perça le chapeau d’Armand-Louis, l’autre déchirason pourpoint.
– Maladroits ! ditM. de la Guerche.
Et il riposta par un coup de pistolet qui jetasur le carreau le plus proche des assaillants.
Mais il avait encore deux ennemis à combattre,et deux ennemis secourus par le cocher, ce qui faisait trois hommesdéterminés. Il s’établit solidement dans un angle du chemin, et sûrau moins qu’on ne pouvait pas l’attaquer par-derrière, il présentabientôt au capitaine Jacobus et à ses acolytes son épée nue et sonbras gauche roulé dans les plis de son manteau.
On n’entendit bientôt plus que le froissementdu fer ; quelquefois une sourde imprécation annonçait que lapointe d’une épée avait déchiré un lambeau de chair ; lecombat recommençait alors plus âpre et plus ardent ; larapière de M. de la Guerche traçait un cercle flamboyantautour de lui, mais quelle que fût son adresse à parer les triplescoups qui lui étaient portés il n’espérait pas sortir vainqueur decette lutte. Déjà son bras se ressentait des efforts qu’il faisaitpour résister à des attaques multipliées ; des gouttes de sangtachetaient çà et là l’étoffe de son pourpoint.
– Ferme ! poussez ! cria lecapitaine ; à moi, Pétrus !
Le capitaine ne pensait plus aux cinq centsécus d’or, la seule pensée de la vengeance l’occupait.
Pétrus, qui s’employait à réparer les traitscoupés par Armand-Louis, quitta le carrosse ; mais au momentmême où il tirait sa rapière de la gaine, il vit apparaître unhomme à cheval sur le sentier qui longeait la haie.
– Le cavalier noir !… Sauve quipeut !… cria-t-il.
Et grimpant le talus, il s’enfonça dans lebois à toutes jambes.
Il y eut une minute d’hésitation parmi lesassaillants ; Armand-Louis en profita ; une attaque aussiprompte que la foudre le débarrassa d’un laquais qui s’abattit surl’herbe, la gorge ouverte ; le cocher, inquiet, recula.
– À moi ! à moi ! cria tout àcoup la prisonnière qui venait de sauter à bas du carrosse etcourait sur la route.
Une voix lui répondit dans l’ombre.
– Tonnerre ! le comte deWasaborg ! exclama sourdement le capitaine Jacobus.
Il hésita une seconde, mais cette victoirequ’il n’avait pas obtenue tout à l’heure, pouvait-il l’espérer àprésent qu’il était seul ?
Son cheval était près de là ; d’une mainfurieuse il le saisit à la crinière et s’élança sur son dos.
– Au revoir donc ! dit-il.
Et il partit à fond de train, suivi du cocherqui galopait lourdement sur un des chevaux du carrosse.
Armand-Louis se sentait trop las pour lespoursuivre.
– Ah ! pauvre Renaud, oùétais-tu ? disait-il en essuyant son épée dans des touffes debruyère.
En cemoment le cavalier noir que M. de la Guerche avait aperçusi souvent passant au galop sur la route, arrivait sur le lieu ducombat.
– Où es-tu, Marguerite, où es-tu ?dit-il.
Une femme tout enveloppée de voiles blancs età demi couchée sur la route lui tendit les bras.
Le comte Wasaborg sauta de selle et lasouleva.
– Tu n’as rien, tu n’es pas blessée aumoins ? parle, rassure-moi ! s’écria-t-il.
Et il couvrait ses mains, ses bras, son frontde baisers.
– Non ! non ! je suis sauvée,je t’aime ! répondit Marguerite qui fondit en larmes et cachason visage rayonnant entre les bras du jeune homme.
Un autre cavalier auquel Armand-Louis n’avaitpas pris garde d’abord parut à l’ouverture du chemin creux. Il enparcourut l’étendue d’un long regard : à la vue des cadavrestombés sous les coups de M. de la Guerche, ilfrissonna.
– Y sont-ils tous ? demanda-t-ild’une voix émue en s’approchant du vainqueur.
– Ma foi, non ! j’ai fait ce quej’ai pu, répondit Armand-Louis, mais le chef m’a échappé, il galopelà-bas.
– Là-bas ? Oh ! jel’atteindrai ! s’écria le nouveau venu.
Et, sans répondre à la voix du comte deWasaborg qui l’appelait, il piqua des deux.
– Le duc est fou ! reprit l’homme aucheval noir.
S’approchant alors d’Armand-Louis avec uneaisance et une dignité que celui-ci n’avait encore vues à personne,il lui tendit la main.
– La confiance seule, monsieur, dit-il,peut reconnaître de tels services. Vous êtes fatigué sans doute,blessé peut-être, suivez-nous dans une maison où jusqu’à présentnul autre que moi n’a pénétré.
Armand-Louis suivit son guide qui se dirigeaitvers la maison blanche. On traversa le jardin plein d’arbres et desilence. Çà et là quelques arbustes brisés, des vases renversés,des fleurs arrachées de leurs tiges indiquaient le passage desravisseurs. Celle que le comte de Wasaborg avait appelée Margueritefrissonnait à cette vue qui lui rappelait à quels dangers ellevenait d’échapper grâce à l’intervention d’un étranger. Autant quela pâle clarté de la lune lui permettait de reconnaître les objets,il semblait à Armand-Louis que les arbustes meurtris et les fleursqu’il foulait aux pieds n’appartenaient pas au climat de la Suède.La porte qui donnait sur le perron était encore ouverte ;Armand-Louis et son guide pénétrèrent dans une pièce ronde tendueen mousseline des Indes et en satin de Chine. Les meubles enétaient d’une rare élégance et aussi précieux par la matière quepar le travail. Deux bougies de cire parfumée éclairaient cettechambre toute remplie de mille objets ravis aux pays les pluslointains : coffrets d’ébène et d’argent, vases du Japon,miroirs de Venise, toutes les élégances mariées à tous les luxes.M. de la Guerche promena autour de lui un regardémerveillé. Un roi n’eût pas choisi une retraite plus charmantepour sa favorite ; mais, quand il reporta ce regard sur lareine de ce séjour enchanté, il ne lui parut pas que cette éléganceet ce luxe fussent exagérés. Telle il n’eût pas rêvé la divinité dece temple : pâle dans sa robe aux longs plis flottants, elleétait comme une apparition blonde au milieu d’un nuage blanc.
– Vous comprenez maintenant que je l’aimeplus que la vie, dit le comte de Wasaborg, qui surprit Armand-Louisdans son extase. Et sans vous je l’aurais perdue, peut-être !Votre main, monsieur !
Celle qu’Armand-Louis avait tirée des griffesdu capitaine Jacobus leva les yeux sur lui, deux yeux bleus etdoux, pareils à des pervenches lumineuses.
– Votre nom, monsieur, dit-elle, pourqu’il soit béni dans le cœur de Marguerite Cabeliau.
– Cabeliau ! MargueriteCabeliau ! s’écria Armand-Louis, la surprise peinte sur levisage.
– Ce nom, ce n’est pas la première foisque vous l’entendez ? demanda Marguerite.
M. de la Guerche éprouvait uncertain embarras à répondre. Pourquoi ce mystère, si Margueriteétait la femme du comte de Wasaborg ? Quelque chose lui disaitqu’il était en présence d’une de ces positions que mille événementspeuvent expliquer, mais qu’à coup sûr la morale austère du vieuxcapitaine calviniste condamnait.
Quelle pureté, quelle innocence cependant surle visage de Marguerite !
– Ce n’est pas, en effet, la premièrefois que ce nom de Cabeliau frappe mon oreille, dit enfinArmand-Louis. J’ai fait le voyage d’Anvers en Norvège sur un naviredont le capitaine s’appelait Abraham.
– C’était mon père.
– Il m’a parlé de sa fille et m’a sauvéla vie.
Le front de Marguerite se couvrit derougeur.
– Ah ! reprit-elle en baissant latête, les nobles actions et lui suivent le même sentier !
Sa poitrine s’était gonflée ; on voyait,au tremblement de ses lèvres, quelle émotion l’agitait. Une pâleurmortelle, succédant au coloris le plus vif, s’étendait sur sonvisage.
– Marguerite ! s’écria le comte deWasaborg.
– Dieu n’a pas étendu Sa main sur lafille d’Abraham Cabeliau, dit alors Marguerite d’une voixtriste ; mais l’homme que mon père a sauvé sera chez ellecomme chez lui. Vous êtes sans doute le comte Armand-Louis de laGuerche ?
Armand-Louis s’inclina.
– Monsieur de la Guerche ? dit à sontour le comte de Wasaborg avec un vif sentiment de surprise.
– Vous me connaissez ?
– Non, pas moi, repritM. de Wasaborg en hésitant un peu ; mais uncapitaine des gardes du roi, qui a eu l’occasion de vous voirplusieurs fois, m’a parlé de vous. Vous êtes chargé d’une mission,je crois ?
– Oui, comme le cheval qui porte leministre est chargé du gouvernement : on m’a dit de porter despapiers, je les ai portés ; on m’a prié d’attendre, j’aiattendu.
– Et à présent ?
– J’attends encore.
– Et vous ne savez rien de ce querenferme le pli que vous avez fait remettre au château royal deGothembourg ?
– Rien.
Cette réponse sembla jeter le comte deWasaborg dans un courant de réflexions nouvelles. Son visagechangea d’expression ; une sorte de méditation grave y laissason empreinte.
Marguerite, la tête dans sa main et le coudesur un oreiller, était perdue dans des rêveries dont l’ombrepassait sur son front pâli. Un grand silence se fit.
Abandonné à lui-même, M. de laGuerche promena ses yeux autour de lui ; malgré leurs qualitésolympiques, les héros sont quelquefois des hommes. À présent qu’iln’avait plus à combattre le capitaine Jacobus, l’estomacd’Armand-Louis lui rappelait, par de vigoureux tiraillements, qu’ilappartenait à la terre. Bientôt ses yeux furent ramenés vers unguéridon que, dès son entrée, il avait considéré avec une sorte detendresse, la tendresse du renard pour les raisins de la fable. Ceguéridon était chargé de pâtisseries, de corbeilles de fruits et deflacons au ventre pansu. À bout de patience, M. de laGuerche consulta son voisin du regard en passant deux doigts surses moustaches.
– Je vois là, dit-il, des flacons pleinsd’un vin d’Espagne doré et des corbeilles qui plient sous le poidsdes fruits ; si à ce menu gracieux on ajoutait quelque bonnelangue fumée et deux ou trois tranches d’un jambon appétissantqu’on entremêlerait de conserves, on pourrait s’asseoir dix minutesautour de cette table hospitalière. L’auberge du « Saumoncouronné », où j’ai pris gîte, est un endroit où l’on ne jeûneguère ; l’air est vif dans ce pays, et je viens de me livrer àun exercice qui a singulièrement aiguisé mon appétit.
– Eh ! que ne parliez-vous plustôt ? dit gaiement le gentilhomme suédois.
Marguerite frappa des mains. Une négressesvelte et silencieuse parut à la porte.
– Aurore, dit Marguerite, apporte-nous àsouper.
L’air d’étonnement d’Armand-Louis ne pouvaitpas échapper au comte de Wasaborg.
– Vous êtes maître de notre secret,dit-il alors. Ce que vous avez vu dans la maison blanche,oubliez-le ; souvenez-vous seulement qu’il y a dans cettemaison deux êtres dont la reconnaissance vous est acquise.
Aurore reparut, portant dans des plats deporcelaine de Chine des friandises et des viandes froides. Elle encouvrit le guéridon, dressa le couvert et disparut.
– Ma foi ! dit Armand-Louis ens’asseyant, je vais savoir si je rêve ou si je dors !
Il attaqua vigoureusement un jambon rose, etl’arrosa d’un vin de Xérès velouté, et se tournant vers sonhôte :
– Parbleu ! dit-il, entre nous lareconnaissance n’a que faire ! Cet homme de bien qu’on appelleAbraham Cabeliau m’a sauvé la vie, j’ai été assez heureux poursauver celle de sa fille : mais bien que la dette contractéeenvers lui ne me paraisse pas acquittée, pour des raisons qui mesont particulières, je vais cependant vous prier de me rendre unservice signalé.
– Parlez, dit Marguerite, et tout ce quele comte de Wasaborg pourra faire pour vous, il le fera.
– Madame, poursuivit Armand-Louis, j’aiquelque part, à trente ou quarante lieues d’ici, une Marguerite quis’appelle Adrienne. Les jours loin d’elle ont la pesanteur d’uneannée. Si M. le comte de Wasaborg, qui connaît le capitainedes gardes de Sa Majesté, pouvait l’engager à rappeler au roiGustave-Adolphe qu’un pauvre gentilhomme français attend uneréponse depuis six semaines dans une auberge où, pour compagne, ila la solitude, je ne l’oublierais pas dans mes prières.
– Ce que vous souhaitez sera fait,répondit le comte de Wasaborg. Je puis, comme le capitaine desgardes, approcher le roi. Demain, vous aurez sa réponse.
Armand-Louis porta son verre plein à seslèvres ; mais, au moment où il buvait à la santé dugentilhomme suédois, un quatrième personnage entra en scène.
Dans ce nouveau venu, Armand-Louis reconnut lecavalier qui s’était jeté à la poursuite du capitaine Jacobus. Lecomte de Wasaborg se leva :
– Mon cher Albert, un gentilhommefrançais à qui je dois tout, dit-il vivement.
– Eh bien ! monsieur, demandaM. de la Guerche auquel l’étranger adressait un légersalut, avez-vous atteint le fugitif ?
– Non, pardieu !… j’ai couru jusqu’àun carrefour où plusieurs routes se croisaient… personne n’était làpour me renseigner sur celle qu’il avait choisie…
– Et vous avez perdu les traces ducapitaine Jacobus !
L’expression d’un vif mécontentement sepeignait sur le visage de celui que le comte de Wasaborg venait desaluer du nom d’Albert, mais sans relever le mot deM. de la Guerche :
– Oui, je les ai perdues, dit-ilfroidement.
Un instant les deux interlocuteurs arrêtèrentleurs regards l’un sur l’autre ; autant l’air du visage et lesourire du comte de Wasaborg plaisaient à M. de laGuerche par le mélange de franchise et de courage qu’on y voyait,autant les traits du nouveau venu lui inspirèrent d’éloignement. Ilavait pourtant tout à fait la mine d’un gentilhomme de bonnemaison. Était-ce le regard ? était-ce le sourire ?était-ce le pli de la bouche ? Ce n’était ni ceci, nicela ; ce n’était rien et c’était tout.
Le comte de Wasaborg, qui regardait par lafenêtre silencieusement comme un homme qui demande à la nuitl’explication d’un mystère, se tourna vivement.
– Le capitaine Jacobus ! quel estcet homme, et comment le connaissez-vous ? dit-il, ens’adressant à M. de la Guerche.
Armand-Louis raconta dans quellescirconstances il l’avait rencontré.
– Ah ! un enlèvement encore !reprit le comte suédois. C’est donc la profession de cecapitaine ?… mais on peut croire qu’il n’agit pas pour lui…Pour le compte de qui cette fois a-t-il pénétré comme un banditdans cet asile ? qui peut-on soupçonner ? Le savez-vous,monsieur le duc ?
– Non, dit Albert.
Les yeux de Marguerite et du duc Albert serencontrèrent. Un nuage assombrit la physionomie du gentilhomme,et, vaincu dans cette lutte muette, il baissa le regard.
– Et vous, Marguerite, vous ne devinezrien, vous ne savez rien ? ajouta le comte de Wasaborg.
Le regard de Marguerite poursuivit leduc :
– Rien, dit elle ensuite, cependant jechercherai.
Le duc Albert respira profondément et s’assit.Des gouttes de sueur perlaient sur son front.
Marguerite n’avait plus la même expression dejoie calme et de confiance heureuse que M. de la Guerchelui avait vue quelque temps. Elle était devenue sérieuse ; samain, qui tout à l’heure pressait la main du comte de Wasaborg,l’avait abandonnée. Elle s’était levée, et s’approchant deM. de la Guerche :
– Dieu vous garde, monsieur, dit-elled’une voix douce et les yeux humides, je ne sais s’il est dans madestinée de vous revoir jamais… embrassez-moi donc comme un frèreembrasse sa sœur… je veux emporter quelque chose de vous.
Elle inclina ses lèvres sur le frontd’Armand-Louis. Saisi tout à coup d’un sentiment indéfinissable derespect et d’attendrissement, il lui rendit son chaste baiser, etMarguerite disparut derrière les longs plis flottants d’uneportière.
Albert était devenu plus pâle qu’un mort.
Une heure après cette scène, Armand-Louis, deretour dans sa chambre de l’auberge du « Saumoncouronné », se demandait s’il n’avait pas été le jouet d’unrêve. Il se jeta sur son lit en y pensant et s’endormit les poingsfermés.
Vers midi, un garçon de l’auberge entra chezlui, son bonnet à la main, courbant l’échine et saluant à chaquepas.
– Un courrier à la livrée du roi est à laporte ; voici ce qu’il m’a remis pour Votre Seigneurie,dit-il.
Le valet s’inclina de nouveau jusqu’à terre etprésenta à M. de la Guerche un coffret lié par un cordonauquel pendait une petite clé.
Armand-Louis, s’étant frotté les yeux, ouvritle coffret.
Il y trouva d’abord une bague en or montée enrubis, à laquelle était attaché un papier portant ces mots sanssignature :
Merci encore. Si jamais vous avez besoind’un ami, présentez-vous hardiment au palais du roi et montrezcette bague au capitaine des gardes : quelqu’un qui n’oublierien vous recevra.
– Parbleu ! murmuraM. de la Guerche, le comte de Wasaborg est quelque grandseigneur de la Cour… qui sait ! le capitaine des gardeslui-même.
Et il passa la bague à son doigt.
« Cela me servira toujours à êtrecornette dans un régiment suédois, pensa-t-il. »
Sous la bague et le papier il y avait un pli àl’adresse de M. de Pardaillan et scellé aux armesroyales.
« Allons ! pensa M. de laGuerehe, le comte de Wasaborg est un homme de parole. »
Le garçon d’auberge, son bonnet à la main, leregardait toujours.
– Sa Seigneurie n’a rien à faire dire aucourrier ? dit-il.
– Dis-lui que je pars, offre-lui unebouteille de vin du Rhin, s’il en reste dans la cave du« Saumon couronné », et videz-en deux à ma santé.
Le soleil était encore haut sur l’horizon, quedéjà Armand-Louis galopait sur la route de Saint-Wast, la joie dansle cœur. En passant, il envoya un sourire et un regard à la maisonblanche qu’on entrevoyait vaguement à travers les arbres dujardin.
– Adieu, Marguerite, et viveAdrienne ! dit-il.
Et, lâchant la bride de son cheval qui hennit,il disparut dans un flot de poussière.
Quelques minutes après, il n’apercevait plusles clochers de Gothembourg.
Cependant Carquefou vivait plantureusement dans lechâteau de Saint-Wast qu’il appelait une noble et magnifiquedemeure. Il en admirait l’architecture imposante, et jurait sesgrands dieux que, parmi les châteaux de sa connaissance, aucunn’avait de cuisines si larges et si béantes, ni si bienfournies.
– Monsieur, disait-il à Renaud, c’estpitié de voir une maison si pleine de choses excellentes aux mainsde tels mécréants !
Quelquefois le matin, à jeun, ilsoupirait ; le soir, après un souper délectable, il versaitdans son verre des larmes d’attendrissement.
– Monsieur, reprenait-il alors, il estclair que de pareilles bénédictions de la Providence ne peuvent pasdurer éternellement ; que sommes-nous pour les mériter ?de pauvres pécheurs enraciné dans le vice !
– Parle pour toi ! répondaitRenaud.
– Tel maître, tel valet, a dit lesage ; la logique ne permet donc pas que je me sépare de vous.Un matin nous nous réveillerons dans quelque abominable taudis toutsemé d’embûches, l’estomac creux, la poche vide. Il faut prier,monsieur, et se réconforter en attendant les jours d’épreuves.
Renaud suivait les conseils de l’honnêteCarquefou. La présence de Diane, celle aussi de la baronned’Igomer, l’aidaient à ne pas trop souffrir de l’absenced’Armand-Louis. Il soupirait quand il voyait l’une, et souriaitquand il regardait l’autre, et les pénitences ne chômaient pas.
Un matin, Armand-Louis entra comme un coup detonnerre dans la cour du château. Quel pressentiment avait conduitAdrienne à sa fenêtre ? M. de la Guerche vit unemain petite et blanche derrière le rideau, puis un profil fin etjoyeux… Tous les jours qu’il avait passés loin deMlle de Souvigny furent oubliés.
Il monta quatre à quatre le grand escalier duchâteau, faisant sonner ses éperons sur les marches, et poussa laporte du cabinet de M. de Pardaillan.
– Eh ! eh ! monsieur lemarquis, dit-il en riant, deux commissions comme celle-là, etj’aurai cent ans !
À la vue du sceau royal,M. de Pardaillan tressaillit :
– Est-ce le roi Gustave-Adolphe enpersonne qui vous a remis ce pli ? dit-il.
– Non, monsieur le marquis.
– Son capitaine des gardes,alors ?
– Pas davantage.
– Et connaissez-vous le contenu de cesdépêches ?
– Je n’en connais ni un mot ni unesyllabe.
M. de Pardaillan frappa sur untimbre. Un laquais parut :
– Priez M. le baron Jean de Werth demonter chez moi, reprit-il.
– Est ce tout ? demandaArmand-Louis.
– Tout.
– C’est plaisir de courir pour vous,monsieur le marquis, vous ne vous ruinez pas en compliments.
M. de Pardaillan saisit la main dugentilhomme :
– Ne m’en veuillez pas !reprit-il ; dans ce pli, il y a la ruine ou le salut de lamoitié du monde… Dieu veuille avoir inspiré le roi !
On entendit le pas de Jean de Werth,M. de Pardaillan montra à M. de la Guerche uneporte pratiquée dans l’angle de son cabinet :
– Vous m’excuserez, n’est-ce pas ?reprit-il.
– Les affaires du roi ne sont pas lesmiennes, s’empressa de répondre le voyageur.
Et Armand-Louis, que le salut du mondeoccupait moins que le souvenir d’Adrienne, sortit là-dessus,laissant M. de Pardaillan seul avec le baron.
– Vous le voyez, dit alors le vieillard àJean de Werth, en lui montrant la dépêche que M. de laGuerche venait de remettre entre ses mains, le sceau estintact : je n’ai voulu ouvrir ce pli qu’en votre présence.Déchirez vous-même l’enveloppe.
Jean de Werth prit la dépêche et en rompit lesceau. M. de Pardaillan déploya la feuille de papier. Soncœur battait. Tout à coup, l’expression d’une joie inexprimable sepeignit dans tous ses traits.
– Voyez, lisez ! dit-il avec un élanqu’il ne sut pas maîtriser.
La dépêche ne contenait que ces deuxmots : Non, jamais !
Et plus bas, de la même écriture :Moi le roi.
Et plus bas encore, le nom deGustave-Adolphe.
Un sceau de cire vierge, aux armes de lamaison royale, accompagnait la signature du roi.
Jean de Werth froissa le papier entre sesmains.
– C’est donc la guerre !s’écria-t-il.
Puis, frappant du pied :
– Ah ! reprit-il, avec lui, nousétions les maîtres de l’Europe !
M. de Pardaillan ne voulut pasrépondre, mais il pensait que la Suède, avec ses seules armes,pourrait bien devenir la maîtresse de l’Allemagne.
Tandis que cette scène se passait dans lecabinet de M. de Pardaillan, M. de la Guerchecherchait Adrienne ; Adrienne le cherchait aussi.
Quand Mlle de Souvignyl’aperçut, elle lui prit les mains et l’entraîna dans un endroitécarté du jardin. Armand-Louis ne pouvait pas parler. Adrienneavait les yeux humides et brillants. Quand ils furent bien seuls,au fond d’un bosquet, elle s’arrêta, et, soupirant :
– Enfin ! dit-elle.
Des larmes jaillirent de ses yeux etbaignèrent son visage qui rayonnait d’une expression de joieanxieuse et troublée.
– Qu’avez-vous ? s’écriaM. de la Guerche tout ému à la vue de ces pleurs.
– Je ne sais, mais je suis tremblantejusqu’au fond de l’âme, inquiète, agitée… Ah ! j’avais besoinde vous voir !… Quelque chose se passe ici qui m’effraye…quoi ? je l’ignore, mais tout me fait peur… il y a un malheurautour de nous.
– Un malheur ? répétaArmand-Louis.
– Vous savez si je suis prompte àm’alarmer ; je croyais qu’un danger encouru par vous pouvaitseul remplir mon âme de ce trouble qui la tourmente ; ehbien ! vous voilà, je sais qu’aucun péril ne vous menace, etla terreur me gagne.
Armand-Louis passa son bras sous la taille deMlle de Souvigny qui chancelait.
– Est-ce le baron Jean de Werth ?dit-il tout à coup.
– Ah ! taisez-vous !… Il y aquelques jours, nous causions, M. de Pardaillan étaitlà ; j’achevais de broder un nœud de rubans ; le baronJean de Werth parlait de guerre et de combats ; ma penséeétait près de vous. Il me disait quels périls entourent un soldat,il me disait que bientôt il allait partir, que peut-être il nereviendrait plus, mais qu’il se sentirait plus hardi contre la mortet mieux protégé si une main amie lui donnait un nœud de rubanspareil à celui que je brodais.
– Et vous lui avez donné celui auquelvotre main a touché, Adrienne ?
– Il l’a pris du moins, et je le lui ailaissé. Ah ! je vous jure qu’alors je pensais à vous, jevoyais votre tête menacée par le fer qui étincelle, par le plombqui vole… et ma main défaillante n’a pas su protéger ce morceau desoie. Me pardonnez-vous, Armand ?
– Adrienne, m’aimez-voustoujours ?
– Si je vous aime !… Dieu du ciel,il le demande ! Vous voyez, je vous dis bien tout… Allez, j’aiassez pleuré ! Mais depuis l’heure où ce nœud de rubans apassé de mes mains dans les siennes, le baron me regarde avec uneexpression que je ne lui avais pas vue encore. Vous souvient-il deM. de Pappenheim ? c’est le même sourire, le mêmeregard.
Armand-Louis allait répondre ; la voix deRenaud l’appela.
– Un pli qui arrive de France à tonadresse, mon pauvre parpaillot ; si la dépêche te dérangedéchire-la en mille morceaux. J’ai remarqué que les lettres sontune mauvaise affaire ; écrites par des amis, ce sont des coupsd’escopettes dirigés contre notre argent, et nos tristes boursesn’ont pas besoin de ces saignées pour être à sec ; signées parles grands parents, elles sont pleines d’homélies et d’objurgationsnon moins compendieuses que désagréables.
Mais déjà Armand-Louis avait ouvert la dépêchequi arrivait de France.
– Lisez, dit-il àMlle de Souvigny, et lisez haut.
Adrienne jeta les yeux sur le papier ;dès les premiers mots elle pâlit.
À M. le comte de la Guerche.
Mon fils bien-aimé,
Sachez que le dernier boulevard de lareligion réformée en France, La Rochelle, est cerné par denombreuses troupes amenées de tous les coins du royaume parM. le cardinal de Richelieu. Si Dieu ne prend pas en pitié sesserviteurs, nous succomberons sous le nombre, mais nous mourrons enbraves gens, l’épée au poing, en confessant notre foi. SiMlle de Souvigny, ma fille d’adoption, estseule et abandonnée de son oncle, vous vous devez à elle toutentier. Adieu, alors. Si elle a reçu chezM. de Pardaillan l’hospitalité qui lui est due, consultezvotre cœur, il vous dira où est la vraie place de l’honneur. Aurevoir, alors. Que Dieu vous garde, mon fils, et répande sur vousSes bénédictions.
Lemarquis
Hercule-Armand de CHARNAILLES.
Adrienne leva son front pâle. La mort étaitdans ses yeux, mais d’un accent résolu, et prenant la main de celuiqu’elle aimait :
– Armand-Louis, dit-elle, vous devezpartir !
– Je partirai, réponditM. de la Guerche.
– Eh mordieu ! je voussuivrai ! s’écria Renaud.
– Toi ! reprit Armand-Louis, jecroyais qu’une chaîne te retenait ici ?…
Une ombre de tristesse se répandit sur levisage de M. de Chaufontaine.
– À toi l’ami de mon enfance, lecompagnon de ma jeunesse, je dirai tout. Oui, j’aime, et du plusprofond de mon cœur, j’aime, comme je n’aurais jamais cru le filsde mon père capable d’aimer. Ah ! ce sera peut-être pour toutela vie ! mais je m’appelle le marquis de Chaufontaine, et sij’ai laissé une à une les pierres de mon château à toutes lesbroussailles du chemin, on ne m’accusera jamais de chercher unehéritière pour rendre à mon blason son éclat perdu ! Je porteune hermine dans mon écu… ma renommée restera sans tache commeelle. À présent, je suis jeune, j’ai mon épée ! vienne lafortune, et pas une autre femme que Diane de Pardaillan nes’appellera la marquise de Chaufontaine.
– Ah ! déjà vous la méritez !s’écria Mlle de Souvigny.
Ils reprirent silencieusement le chemin duchâteau. Armand-Louis monta chez M. de Pardaillan ;Adrienne, rentrée dans sa chambre, tomba tout en pleurs àgenoux ; Renaud se mit à la recherche de Carquefou. Il pensaitmoins alors à la baronne d’Igomer qu’à sainte Estocade saprotectrice.
M. de Pardaillan approuva le projetd’Armand-Louis avec un empressement singulier. Il mit sa bourse,ses chevaux, sa maison à la disposition de son hôte, et lecomplimenta vivement de sa noble résolution.
« Voilà qui est bizarre, pensaArmand-Louis ; je comprends qu’il m’approuve, mais pourquoicette joie ? »
Cette réflexion ne l’empêcha pas de choisir unexcellent cheval dans les écuries du marquis. Il y trouva Carquefouqui gémissait.
– Je l’avais toujours dit, monsieur, celane pouvait pas durer ! s’écria le pauvre garçon ; c’étaitici le vrai pays de Cocagne, nous allons rentrer dans le royaumedes coups, des horions et du jeûne !
Le dîner qui finit la journée fut triste.Diane avait les yeux rouges d’une personne qui a pleuré. La baronned’Igomer était songeuse avec une nuance de mécontentement ;les ailes de ses petites narines mobiles passaient du rose aublanc. Adrienne était comme la statue de la tristesse et de larésignation. Renaud ne parlait pas. C’était la plus grande preuvede chagrin qu’il pût donner. Seul le baron Jean de Werth semontrait plein d’entrain et de feu.
Quand on fut passé dans la pièce voisine,M. de Pardaillan s’approcha de M. de laGuerche.
– Lorsque vous serez auprès deM. de Charnailles, dit-il, assurez-le queMlle de Souvigny, fussé-je mort, ne sera passeule dans la vie. Voici M. le baron Jean de Werth, sonfiancé.
La foudre tombant aux pieds d’Armand-Louis etd’Adrienne les auraient moins terrifiés.
– Son fiancé ! s’écriaM. de la Guerche.
– Si bon vous semble, monsieur le comte,répliqua Jean de Werth avec hauteur.
Adrienne se leva.
– J’ai idée cependant, dit-elle les yeuxtout étincelants de fierté, que je suis pour quelque choselà-dedans ?
– Assurément, madame.
– Alors, avant même de vous adresser àM. de Pardaillan, à qui mon père m’a léguée, je le sais,peut-être auriez-vous dû vous informer si j’avais votre recherchepour agréable. C’est m’offenser singulièrement de disposer, ainsique vous le faites, d’une main que je ne vous ai pas donnée. Sic’est par de tels moyens que vous croyez arriver à mon cœur, jevous dirai que vous vous trompez étrangement. Au surplus, etpuisque vous m’y contraignez, un mot coupera court à toutceci : Sachez, monsieur, que j’aime M. le comte de laGuerche.
– Ah ! malheureuse, ma parole estengagée ! s’écria M. de Pardaillan.
– Et je la tiens pour bonne, reprit Jeande Werth, donc, je la garde.
Armand-Louis allait répliquer, Adrienne passadevant lui, et s’adressant au baron :
– Ah ! vous le prenez ainsi !poursuivit-elle, sachez donc que rien au monde ne me fera renoncerà celui que j’ai librement choisi, que si je ne suis pas fille à memarier sans le consentement de celui qui représente mon pèreici-bas, du moins il n’est pas de rigueur et pas de contrainte quime fassent céder !
– Il y a le temps, madame… et ce maîtreinvincible brise toutes les résistances.
Mlle de Souvigny eut unmouvement d’indignation.
– Et vous êtes gentilhomme !s’écria-t-elle.
– Madame, je suis Jean de Werth ; jevous aime, donc je vous aurai.
Le baron s’inclina profondément et sortit.
Armand-Louis, la main sur le pommeau de sonépée, tremblait de colère. Il allait s’élancer ;M. de Pardaillan le retint.
– Pas chez moi ; c’est monhôte ! dit-il.
– Voilà encore un homme de l’espèce desloups et des sangliers, avec qui je voudrais bien me voir face àface ! murmura Renaud.
M. de Pardaillan frappa du pied.
– Ah ! dit-il, pourquoi m’a-t-ilsauvé la vie ?
Le marquis leur raconta alors que pendant laguerre engagée par le roi Christian de Danemark contre l’Allemagne,renversé de son cheval à la bataille de Lutter, il allait périrsous les coups d’un cavalier croate, lorsque Jean de Werth, quis’initiait au métier des armes, le tira d’affaire en s’exposantlui-même. Le baron ne voulut rien accepter pour sa rançon, et, dansl’élan de sa reconnaissance, M. de Pardaillan jura alorsqu’il lui accorderait la première chose que son sauveur luidemanderait.
– Je me nommai et mis ma main dans lasienne, ajouta M. de Pardaillan.« Soit ! » me répondit Jean de Werth, et le jourmême j’étais libre.
Depuis ce jour, les hasards de la guerre lesavaient séparés ; Jean de Werth, le catholique, avait prisparti pour l’empereur ; M. de Pardaillan, protestantet Français d’origine, était resté fidèle au drapeau du roi deSuède ; une affaire avait plus tard ramené Jean de Werth enSuède ; fort du passé, c’était à M. de Pardaillanqu’il avait demandé l’hospitalité et son appui dans la conduited’une affaire délicate. C’est alors que le baron avait vuMlle de Souvigny.
– Huit jours après il me rappelait lapromesse faite il y a longtemps sur un champ de bataille arrosé demon sang. Que pouvais-je répondre ? s’écria le marquis.
Il fit quelques pas dans la pièce, en proie àla plus violente agitation.
– Ah ! que n’avez-vous parlé plustôt ? reprit-il. Que n’avez-vous parlé dès le moment de votrearrivée !
– Eh ! le pouvais-je ? s’écriaM. de la Guerche. Rappelez-vous de quel air vous m’avezreçu. Mlle de Souvigny est riche, je suispauvre, et, avant de me connaître, déjà vous me teniez ensuspicion. Pour un empire alors ma bouche ne se serait pasouverte.
– Ah ! ne m’accusez pas. Je ne vousconnaissais point alors, et je savais seulement par une lettre deM. de Pappenheim queMlle de Souvigny était, depuis de longuesannées, et sans motif apparent, retenue au château de laGrande-Fortelle, chez M. de Charnailles.
– Vous voyez donc bien que je devais metaire ! Mais déjà ma résolution est prise, et si un jour monépée me faisait conquérir une large place au soleil, alors jeserais venu vous dire : « J’aime Adrienne, je suis digned’elle, voulez-vous me la donner pour femme ? »
Renaud serra vigoureusement la maind’Armand-Louis.
– Espère, ami, dit-il ; Jean deWerth ne s’appelle pas Achille, et il n’est pas invulnérable.
– Espère aussi, puisqu’il t’aime, murmuraDiane à l’oreille de Mlle de Souvigny qu’elleserrait dans ses bras.
Pourquoi ce mot, prononcé d’une voix si douceet si timide que seule l’oreille d’une femme pouvait en saisir lessyllabes, fit-il froncer le sourcil à la baronne d’Igomer ?Pourquoi, tandis qu’elle regardait Renaud à la dérobée, vit-on sedessiner, comme mille légers serpents, des fibrilles rouges sur lefrais incarnat de ses joues ? n’était-ce pas que Renaud avaitles yeux tournés du côté de Diane en ce moment ?
Si nousvoulons avoir la clé de ces petits mystères, il nous faudra entrer,peu d’instants après, dans une chambre toute parée de fleurs, etqu’illumine doucement la clarté d’une lampe cachée sous un arbusteodoriférant. La fenêtre est ouverte ; un vent léger se jouedans les plis soyeux des rideaux qu’il gonfle comme un voile. Aucunbruit dehors, si ce n’est le murmure des feuilles.Mme la baronne Thécla d’Igomer, en déshabillé denuit, est couchée dans un grand fauteuil, l’un de ses bras nus pendnégligemment le long de son corps alangui, oubliant d’agiterl’éventail qu’elle a pris d’une main négligente ; l’autresoutient sa tête. Elle songe ; mais le pli de sa lèvre estaccusé ; la pointe interne de ses sourcils se touche ;l’œil est sombre ; il a les reflets métalliques de la merfrappée par un éclair. Par moments, sa poitrine s’enfle et desrougeurs subites passent sur son visage. Immobile et muette, elleest pleine de menaces et d’orages. La baronne est petite etmignonne ; le tissu léger de sa robe laisse voir la rondeurnacrée de ses épaules, la blancheur laiteuse de ses bras, lasouplesse harmonieuse de sa taille. Quelle courbe élégante danstout son corps, quelle grâce dans l’attitude ! Mais le souriren’éclaire pas sa bouche et son visage, empreints alors d’uncaractère singulier d’audace et de sombre résolution.
Un bruit furtif a glissé sous le balcon ;un pas crie dans le sentier ; la baronne n’a pas remué, maisun frisson a parcouru ses joues qui deviennent blanches tout àcoup. Les rideaux s’agitent sous une main impétueuse qui lesécarte ; Renaud a posé le pied dans la chambre. Le regard deMme d’Igomer se lève.
– Eh ! quelle rêverie ! s’écriaRenaud ; on vous prendrait, ma charmante, pour la belleAlcmène attendant Jupiter.
Le doigt de Mme d’Igomermontra à Renaud un tabouret près du fauteuil qu’elle occupait, etd’une voix âpre :
– Monsieur de Chaufontaine, vous nem’aimez pas ! dit-elle.
– Quelle folie ! s’écria Renaud.
– Vous ne m’aimez pas, vous dis-je !Ah ! je l’ai bien vu aujourd’hui !
– Aujourd’hui, dites-vous ? qu’ai-jedonc fait aujourd’hui ? Ingrate, j’ai passé deux heures àrimer un sonnet que je vous destinais ; mais Phœbus m’a tenurigueur ; je n’ai pas accroché plus de quatre vers ; lesvoici.
– Laissez, reprit la baronne avec unesorte d’impétuosité farouche, vous riez et vous partez !
Renaud tressaillit.
– Eh ! n’hésitez pas !… j’aitout compris.
– Eh bien ! oui, je pars !répondit Renaud, qui prit sa résolution tout d’un coup.
Un frisson parcourut le corps de labaronne :
– Ah ! c’est donc vrai ; vousme quittez ?
– Pourquoi mentirais-je ?
Renaud posa un genou sur le tabouret etchercha à prendre la main de Mme d’Igomer.
– D’ailleurs, reprit-il d’une voixcaressante et en portant à ses lèvres la petite main glacée qu’iltenait entre les siennes, ce n’est pas moi qui vous quitte, c’estmon corps ; mon âme reste ici.
– Ici, cela est bien possible !répondit la baronne qui jeta sur Renaud un regard rempli d’un telfeu, qu’il n’en put soutenir l’éclat ; mais laissons toutevaine parole. Vous dites que vous m’aimez ; pourquoi, si vousm’aimiez, partiriez-vous ? Pourquoi me faire cet affront etcette douleur ? Qui vous y force ? Répondez franchement,sans détour, comme un homme répond à un homme. Pourquoi ?
Renaud se redressa.
– La guerre a éclaté en France entre ceuxde ma religion et les calvinistes, dit-il ; je suisgentilhomme et catholique, je vais rejoindre l’armée du roi.
– Et moi ?
– Vous ?
– Tenez, Renaud, je vais vous dire leschoses comme je les pense. Cette heure peut décider de ma vie toutentière. Vous savez si je vous aime ! Hélas ! mes yeux,ma rougeur, mon trouble vous l’avaient dit avant que ma bouche eûtparlé. Mais vous ne savez pas quelle flamme cet amour a alluméedans mon cœur ! Il me faut le vôtre sans partage, sinon…Ah ! je ne réponds plus du feu qui brûle dans mon sang !il peut me précipiter aux plus terribles entreprises. Il faut quej’aime ou que je haïsse ! Voulez-vous me donner cette preuveque véritablement vous m’aimez ? Eh bien ! restez !je suis la baronne d’Igomer, une des premières femmes de la Suèdepar le rang et la fortune. Avant vous, je n’ai rien aimé. Je suisveuve, restez et prenez ma main.
– Votre mari, moi ?
– Et pourquoi non ? Je suis d’unrang à porter la couronne de marquise !
– Je le sais, et mes aïeux meremercieraient d’ajouter votre blason à ceux qui chargent notreécu, mais l’honneur me fait une loi de partir, et voudrais-je vousexposer à prendre le deuil en même temps que la robe demariée ?… Si je restais enchaîné par vous, que diraient mesfrères d’armes ?
– Eh bien ! partez ! mais alorsque je vous suive, et que dans ce camp où vous brûlez de combattre,ce soit avec moi, avec la marquise de Chaufontaine, votre femme,que vous entriez !
Renaud tressaillit. Il avait prévu des larmes,une explosion de colère ; mais cette proposition nette etfranche, il n’y avait pas pensé.
– Vous hésitez ! poursuivit labaronne.
– C’est impossible ! dit enfinM. de Chaufontaine qui pensait à Diane.
– Ah ! vous voyez bien que vous nem’aimez pas ! Celle que vous aimez, c’est Diane dePardaillan ; mais, prenez garde !
Renaud, qui jusqu’alors s’était efforcé degarder une attitude calme et même souriante, devint tout d’un coupsérieux.
– Voici peut-être trois paroles de trop,ma chère Thécla, dit-il.
– Et pourquoi ne parlerais-je pas ?Dites, n’en ai-je pas le droit ? Il s’agit de vous, il s’agitde moi, et je me tairais ? Oh non ! j’irai jusqu’au bout.Me direz-vous à moi que vous n’aimez pas Diane ? Ah !j’ai voulu douter, j’ai voulu fermer les yeux à l’effrayantevérité ! mais c’est vous qui avez pris soin de me les ouvrir.De quels regards ne la suivez-vous pas quand elle passe ! quelrayonnement dans tous vos traits quand elle vous parle !Ah ! je ne le vois jamais cet éclair de bonheur quand vousêtes près de moi ! Tenez, ce soir encore, pendant ce tristerepas qui nous réunissait à la même table, et pour la dernière foispeut-être, alors que je ne voyais que vous, quels yeux, quelsourire cherchiez-vous ? Et vous croyez que cette humiliationje la subirai, que cet oubli je vous le pardonnerai, et que sanscombats je laisserai maîtresse de votre vie et de votre cœur cetterivale que je déteste ? Oh ! ne me croyez pas insensée oulâche à ce point ! Non ! vous ne me connaissez pas toutentière, Renaud !
M. de Chaufontaine se leva, et d’unevoix ferme et polie :
– Est-ce une menace, madame labaronne ? dit-il.
Mais Thécla, subitement, lui jeta les brasautour du cou par un de ces mouvements vifs et passionnés dont lesfemmes ont le secret.
– Par pitié, ne pars pas !reste ! ce que tu voudras je le voudrai. Veux-tu que nousquittions la Suède ? je te suivrai ; j’irai en Espagne,en Italie, partout où tu me diras d’aller avec toi, près de toi.Ah ! tout mon être t’appartient autant que je la hais, cetteDiane !
Renaud dénoua les bras deMme d’Igomer, et d’une voix dont il sut maldissimuler la tristesse :
– Et pourquoi donc la haïssez-vous tant,puisque je pars et que peut-être je ne la reverrai plus ?dit-il.
L’angoisse de la mort passa dans les veines deThécla.
– Et c’est à elle que vous pensez ?Partez donc, s’écria-t-elle, partez ! et que maudit soit lejour où je vous ai rencontré, le jour où votre bouche menteuse m’adonné le premier baiser ! Courez en France, et priez Dieu quejamais Il ne vous ramène sur mon chemin ! Quelque chose de bonétait là que vous pouviez vivifier ; maintenant que vous avezdéchiré ce cœur, il n’en sortira plus que du fiel et du venin.Adieu !
Renaud n’avait jamais vuMme d’Igomer avec cette redoutable physionomie queles sentiments les plus terribles et les plus violentsbouleversaient. C’était un autre visage, c’était une autre voix. Ilcommençait à croire qu’il avait eu tort de s’adresser à Thécla pourfaire pénitence ; mais il n’était pas homme à subir les coupsde l’orage sans riposter ; comme autrefois le Parthe del’histoire, il rendait trait pour trait. Saluant doncMme d’Igomer avec un mélange de politesse etd’ironie :
– Contre les hommes, j’ai mon épée,dit-il ; contre les femmes, l’oubli.
D’un geste impérieux,Mme d’Igomer lui montra cette fenêtre où si souventelle lui avait fait un collier de ses bras.
Renaud s’inclina comme un ambassadeur quiprend congé d’une souveraine, puis, la tête haute, il passa sur lebalcon.
– Ô Diane ! murmura-t-il.
Mme d’Igomer écouta immobileet muette, la main sur son cœur, les lèvres frémissantes, le bruitdes pas de Renaud qui s’éloignait dans la nuit. Quand le dernierson eut expiré dans l’air silencieux, sa poitrine embrasée segonfla :
– Oh ! oui, je me vengerai !dit-elle.
Ce n’était pas la même scène qui se passaitsous les fenêtres de Mlle de Souvigny à cetteheure sombre de la nuit. Les mains unies comme les âmes, Adrienneet Armand-Louis échangeaient un dernier adieu. Vingt foisM. de la Guerche l’avait quittée, vingt fois il étaitrevenu.
– Je n’ai pas peur maintenant, bien queje sache quel péril me menace, dit-elle. Certes, je ne serai jamaisla femme de Jean de Werth, jamais ! le mot qui doitm’enchaîner pour la vie, nulle autre oreille que la vôtre nel’entendra, je vous le jure. Partez donc en paix. Celle qui vousaime est de celles qui n’aiment qu’une fois.
Armand-Louis appuya ses lèvres sur la maind’Adrienne.
– Si je ne reviens pas, priez pour moi,dit-il.
Adrienne tira une bague de son doigt et lapassant au doigt de M. de la Guerche :
– Vivante, je suis à vous,reprit-elle ; morte, je ne serai à personne.
Armand-Louis l’attira sur son cœur, leurslèvres s’unirent, et sous le ciel étoilé ils prirent Dieu à témoinde l’éternité de leur amour.
Le lendemain, vers midi, Armand-Louis etRenaud, suivis de Carquefou, étaient à cheval dans la cour duchâteau. C’était l’heure du départ. Devant eux la campagnes’étendait toute baignée de l’éclatante lumière du jour.M. de Pardaillan, ému, serra la main aux deux amis qu’ilperdait. Le baron Jean de Werth parut en habits magnifiques. Unnœud de rubans brodés de fils d’or était fixé à la garde de sonépée. Sa main dégantée en caressait les franges avec une sorted’affectation.
M. de la Guerche passa devantlui.
– À vous le ruban, à moi le cœur,dit-il.
– À vous le cœur, à moi la main, réponditle baron.
M. de la Guerche réprima un geste decolère, et, faisant un effort suprême sur lui-même :
– Écoutez, monsieur le baron, reprit-il,vous avez entendu ce que hier Mlle de Souvignya dit à M. de Pardaillan. Je l’aime plus que la vie.Renoncez noblement à vos prétentions sur elle, et jusqu’à madernière heure, jusqu’à mon dernier souffle, le dévouement d’ungentilhomme qui n’a jamais menti à sa parole vous sera acquis.
Un sourire de dédain plissa les lèvres dubaron.
– Monsieur le comte, dit-il, je préfèrela dame au gentilhomme. Regardez cette dragonne brodée de la mainmême de Mlle de Souvigny ; aussilongtemps qu’elle sera là, au pommeau de cette épée, je nerenoncerai pas plus à elle que je ne rendrai sa parole àM. de Pardaillan.
M. de la Guerche se redressa sur saselle.
– Alors, monsieur, aussi vrai que jem’appelle Armand-Louis de la Guerche, je vous l’arracherai,s’écria-t-il.
Il poussa son cheval et franchit la porte d’unélan terrible.
Comme il tournait avec Renaud l’angle duchâteau, quelques roses unies par un bout du ruban tombèrent aupied de M. de Chaufontaine. Celui-ci les ramassalestement. Une main blanche, pareille à un flocon de neige, semontra au coin d’une fenêtre, fit un signe et disparut.
– Et ce n’est pas la fenêtre deMme d’Igomer ! dit Armand-Louis.
– Bonté du Ciel ! ce dernier malheurme manquait ! dit Renaud, ivre de joie.
– Reste donc, reprit M. de laGuerche, le bonheur est là.
– Que je reste ? Et que veux-tu queje devienne si elle m’aime, moi qui n’ai pas la couronne de Franceà lui offrir ? Non ! non ! tu connais mes principes…une épée d’or ou rien.
Il soupira, et glissa les fleurs et le rubansous son pourpoint. Puis se redressant, et de l’air d’un homme quia délibéré en lui-même :
– Ma foi, tant pis ! dit-il encore,puisque tu vas défendre La Rochelle, moi je vais m’emparer de cetteville hérétique ; j’en ferai cadeau à M. le cardinal deRichelieu, et, en retour, il me donnera bien un régiment que jemettrai aux pieds de Mlle de Pardaillan.
– Amen ! dit Carquefoutristement.
Une heure après, les tours du château deSaint-Wast s’effaçaient derrière un rideau de sapins.
Quelquesmois se sont écoulés ; attaquée du côté de terre, bloquée ducôté de la mer par une jetée et par une flotte, séparée du mondepar les forces imposantes que le cardinal de Richelieu a réuniesautour de ses murailles croulantes, La Rochelle est arrivée à cetteheure fatale où la garnison, affamée et décimée, défend bien plusson honneur que la ville assiégée. Armand-Louis et Renaud se sontséparés à Dunkerque. Avant de courir à de nouvelles aventures, quipeuvent les faire se rencontrer sur des champs de bataille, épéecontre épée, ils se sont embrassés.
– N’épargne pas plus les catholiques queje n’épargnerai les huguenots, dit Renaud à son frère d’armes.
Et tandis que l’un, déguisé en colporteur, laballe sur la croupe du cheval, cherchait une route écartée qui luipermît de pénétrer dans la place investie, l’autre, au grand jour,le front haut, la rapière au flanc prenait le plus court, encompagnie de Carquefou, pour se rendre au camp du cardinal.
Tous deux avaient réussi. Passant comme uneflèche au travers des balles, le cheval d’Armand-Louis l’a portéjusqu’aux portes de la ville, qui se sont ouvertes et refermées surle cavalier. À la première rencontre, Renaud est rentré sous satente, l’épée rouge. Il avait payé sa bienvenue.
À la vue de son bien-aimé fils,M. de Charnailles, blessé, dévoré par la fièvre etl’insomnie, a trouvé la force de le serrer dans ses bras et depleurer.
– Je mourrai content, lui dit-il, je saismaintenant que tu es digne du sang dont tu sors.
Rien de plus terrible et de plus navrant quel’aspect de La Rochelle. Les boulets et les bombes du cardinal yont opéré de larges trouées ; des pans de murs sontbattus ; des maisons, renversées de fond en comble, fument, àdemi rongées par un reste d’incendie ; les églises, toutesportes ouvertes, sont à toute heure remplies d’une foulesilencieuse de femmes et d’enfants, qui prient à genoux parmi lesdécombres. Les hommes sont aux remparts. À toute minute, unprojectile passe en sifflant, heurte un toit, crève un mur, perceune tour et soulève, en tombant, un nuage de poussière. Chaque murchancelle ; les brèches s’élargissent, le travail d’une nuitsuffit à peine à réparer les désastres d’une heure. Les mortss’amoncellent. On n’espère plus le salut, on cherche l’occasion debien tomber. La cité tout entière est en deuil.
Dans le camp ennemi, abondamment pourvu detoutes choses, le cardinal attend l’heure désirée qui, en luilivrant La Rochelle, lui permettra de porter tous ses efforts surl’Europe, et de frapper la maison d’Autriche. Il calcule combien dejours le séparent encore de ce moment décisif. Il presse le travaildes ingénieurs, il active l’ardeur des soldats. Souvent, ilcontemple la ville dont les derniers canons grondent encore. Sonregard s’assombrit :
– Que de braves gens qui tombent làdedans ! dit-il ; mais je vaincrai la ville rebelle,dussé-je n’en pas laisser pierre sur pierre ! Il faut que laFrance soit une et forte dans la main du roi !
Et les batteries qu’il visite après, vomissentle fer et le feu.
Un matin, M. de la Guerche entrechez M. de Charnailles, qui parfois se traîne jusqu’à unbastion pour mettre lui-même le feu à quelque coulevrine. C’estl’âme qui soutient la vie et lui commande de durer ; le corpsest épuisé. À la vue de son petit-fils, hâve, le regard enflammé,noir de poudre, le vieux gentilhomme se soulève sur sonlit :
– Eh bien ? dit-il.
– Tout est perdu ! répondArmand-Louis.
M. de Charnailles regarde leciel :
– Seigneur ! Seigneur ! que Tavolonté soit faite ! s’écrie-t-il.
Puis, assurant son regard, et d’une voixferme :
– À présent, va-t-on se rendre ?reprend-il.
– Non ; il y a encore des canons enétat de tirer, des bras en état de frapper.
– Alors pourquoi se désespérer ?Dieu, qui a sauvé Son peuple dans le désert, ne peut-Il pas tirerLa Rochelle de l’abîme ?
– Un messager est entré cette nuit dansla ville ; tout secours est impossible ; la flotteanglaise, lasse de tenir la mer inutilement, regagne sesports ; nous restons seuls.
– Quelqu’un parle-t-il decapituler ?
– Personne ; chacun est à sonposte ; mais si c’est assez pour tous de bien mourir, pour moije veux faire plus.
– Parle.
– Je viens vous demander votrebénédiction. Dans une heure, je serai dans le camp de l’ennemi. Ilse peut que je n’en revienne pas.
M. de Charnailles embrassaArmand-Louis.
– As-tu pensé àMlle de Souvigny ? lui dit-il.
– Il n’est pas de minute où je n’entendeson nom dans mon cœur, répondit Armand-Louis, mais elle sait que lavoix de l’honneur est écoutée la première. Si je ne dois jamais larevoir, je veux qu’elle sache que j’étais digne d’elle.
– Très bien, mon fils ; à présent,explique-toi.
– Nous sommes ici cinquante gentilshommesqui avons fait serment de renverser la batterie qui bat la porte deCogne. C’est un adieu que nous voulons faire au cardinal, unevisite que veulent lui rendre des soldats qui n’auront plus bientôtd’autre patrie qu’un tombeau ou qu’une épée. Hier, cette batterieredoutable a été armée de ses dernières bombardes ; c’est parlà qu’on veut ouvrir la brèche destinée au passage du roi… Ce soir,cette batterie ne sera plus qu’un monceau de décombres. Alors nousaurons payé notre dette ; l’honneur sera sauf.
– Voilà pour la mort ; mais pour lesuccès ?
– Nous sommes cinquante, je vous l’aidit. À cette troupe déterminée se joindront deux cents piquiers ethommes d’armes qui nous suivront jusqu’au bout. Un émissaire qui apénétré dans le camp cette nuit nous a fait connaître que lecardinal doit visiter aujourd’hui même de nouveaux travaux de sapeentrepris à l’autre extrémité du camp, du côté du fort Saint-Louis.On ne nous croit plus en état de rien tenter hors de nos murs, maison n’a pas compté sur le secours du désespoir. Le fort Beaulieu,qui fait face à la porte de Cogne, est insuffisamment armé ;la garnison, qui compte sur notre épuisement, dort la moitié dujour ou s’éparpille en maraude. À midi, nous fondons sur labatterie que cette garnison est appelée à protéger ; elle seramal gardée ; nous passons sur le corps de ceux qui ladéfendent ; et, si nous pouvons pénétrer jusqu’à la tenteautour de laquelle se promène si souvent la robe rouge deM. de Richelieu, nos implacables ennemis connaîtront ceque peut amonceler de ruines une poignée d’hommes résolus à toutbraver.
M. de Charnailles joignit ses mainssur le front d’Armand-Louis :
– Que Dieu t’assiste ! mon fils,sois béni ! dit-il.
Les choses se firent comme M. de laGuerche l’avait annoncé. Un peu avant midi, les cinquantegentilshommes et les deux cents hommes de pied se réunirentderrière la contrescarpe qui défendait les approches de la porte deCogne. Chacun des cavaliers prit un homme en croupe. Au derniercoup de midi, la poterne cachée dans un angle du bastion s’ouvritet la troupe sortit comme une avalanche. Avant que les sentinelleseussent déchargé leurs mousquets, la distance qui séparait la portede la batterie catholique fut à moitié franchie. Quelquescanonniers, réveillés en sursaut, mirent le feu aux pièces ;mais, pointées contre le mur, elles envoyèrent leurs bouletspar-dessus les premiers rangs. Quelques hommes tombèrent cependant,mais Armand-Louis et vingt cavaliers sautèrent dans les batteriesavant que les pièces fussent rechargées, et firent main basse surles canonnières.
– En avant ! cria-t-il aux piquiersqui montaient par toutes les ouvertures.
– En avant ! répondirent deux centsvoix exaltées par la fièvre du triomphe.
– Moi, je reste, dit un vieux soldat.
Et, prenant une pioche, il se mit à creuser laterre au pied de l’épaulement.
C’était un piquier qui, pris de terreur, peude jours auparavant, avait abandonné son poste. Depuis lors, onn’avait pas vu visage plus sombre dans La Rochelle.
Armand-Louis le regarda d’un air demépris.
– À ta guise. Tu compteras ceux quireviendront, dit-il.
Le visage du piquier devint blême.
– Que ceux qui reviendrontm’oublient ! dit-il.
Et il frappa la terre à coups redoublés.
Comme un torrent vainqueur d’une digue, leflot des assaillants se précipita sur les lignes de l’arméeroyale.
Mais là, il y avait déjà des bandesrassemblées à la hâte, qui portaient l’épée et le mousquet.
Les premières, rompues par la violence duchoc, se replièrent sur d’autres, et la mêlée devint terrible.
Cependant, les décharges de la mousqueterie,succédant tout à coup aux détonations de l’artillerie, venaientd’attirer l’attention du cardinal. Il quitta la partie des lignesqu’il visitait et regarda du côté de la batterie qui battait enbrèche la porte de Cogne. Elle était alors au pouvoir deshuguenots.
La première pensée du cardinal fut que lesassiégeants avaient reçu des renforts par un côté de ses lignesouvertes et qu’ils reprenaient l’offensive. Mais aucune troupe nesortait de la ville ; devant lui, il n’y avait qu’une poignéede combattants.
– Eh ! c’est une surprise ! Lesloups ont encore des dents ! murmura-t-il.
Il fit un signe à deux officiers qui partirentau galop ; mais déjà pressés de toutes parts et assaillis coupsur coup par des régiments frais, les huguenots, qui un instantavaient été maîtres du fort Beaulieu, battaient en retraite.
Une poignée d’entre eux rentra dans labatterie.
Le piquier abandonné tout à l’heure parM. de la Guerehe avait jeté sa pioche et poussé dansl’excavation creusée en grande hâte contre l’épaulement troisbarils de poudre sur lesquels il avait entassé des madriers, desdébris d’affûts, des amas de pierres ; tout auprès, on voyaitsur le sol une traînée de cendres noires. Le vieux soldat, accroupià côté de cette mine improvisée, tenait à la main une mèche decanon tout allumée.
Après chaque retour offensif, la vaillantetroupe conduite par Armand-Louis se rapprochait de plus en plus dupiquier. Chaque homme était couvert de sang, mais beaucoupn’avaient pu revenir jusque-là.
– Aux pièces ! cria la voixretentissante d’Armand-Louis.
Cinquante soldats coururent aux canons deM. de Richelieu, les tournèrent vers l’armée royale,glissèrent dans les gueules béantes les gargousses et les paquetsde mitrailles, pointèrent et attendirent.
Au moment où les troupes royales, ébranlées uninstant par une attaque furieuse d’Armand-Louis et de sescavaliers, revenaient à la charge, M. de la Guerche et sabande fidèle s’écartèrent.
– Feu ! dit-il.
Un jet de flammes enveloppa la batterie, quidisparut dans un nuage de fumée.
– La retraite à présent ! criaM. de la Guerche.
Et chaque homme valide franchitl’épaulement.
– Viens-tu, Jean Gautier ? demandaArmand-Louis au piquier immobile auprès de son trou noir.
Mais le vieux soldat secoua la tête.
– Non ! dit-il, si la retraiten’était pas couverte, vous péririez tous ! Entendez-vous cescris et la voix des chefs qui rallient les catholiques ? Vousdirez à ceux qui m’ont vu fuir comment je suis mort.
Armand-Louis comprit tout.
– Ah ! pauvre Jean Gautier, qu’ai-jedit ? s’écria-t-il.
Mais Jean Gautier lui montra du doigt LaRochelle.
– Courez ! il faut que ma tache àmoi soit effacée ! Votre main seulement.
– Saute en croupe, et partons !s’écria M. de la Guerche qui, tout ému, lui donnal’accolade fraternelle.
Mais déjà à travers le voile flottant de lafumée on voyait se dessiner les colonnes d’attaque.
D’un geste énergique, Jean Gautier repoussa lecavalier qu’il venait d’embrasser, et se blottit derrière un affût,la mèche fumante à son côté.
– Adieu ! cria-t-il.
Armand-Louis franchit d’un bond le fossé de labatterie et rejoignit les huguenots.
– Chapeau bas ! messieurs, dit-ilaux gentilshommes qui se pressaient autour de lui, un martyr s’estdévoué !
En ce moment, les troupes royales montaient àl’assaut de la batterie. Bientôt un essaim d’officiers, l’épéehaute, en couronna les travaux démantelés.
– Ah ! qu’ils sont loin ! ditl’un deux, qui cherchait les huguenots du regard.
– Ne nous ont-ils pas donné l’exemple dece qu’il fallait faire ? À vos pièces, canonniers, cria uncapitaine d’une voix furieuse, et pointez bas !
Les canons, saisis par une centaine de brasvigoureux, tournèrent de nouveau sur leurs affûts.
Armand-Louis, tête nue, en arrière de tous lessiens, s’était arrêté. Il regardait du côté de la batterie. Auloin, sur le front de bandière du camp, le cardinal de Richelieuentouré de ses gardes accourait. Tout à coup un homme se leva surla crête de l’épaulement. On vit tournoyer autour de sa tête unemèche allumée.
– Vive la religion et mort auxcatholiques ! cria-t-il.
Et une explosion formidable fit toutdisparaître dans un tourbillon de fumée et d’éclairs. La terretrembla sous les pieds des chevaux, et quelques débris tombèrentauprès de M. de la Guerche.
– Dieu ait son âme ! il avécu ! dit-il.
Derrière lui, et plus près de la porte deCogne, ceux qui restaient de sa troupe contemplaient l’effrayantehorreur de ce spectacle.
– Eh ! eh ! dit un jeuneofficier dont le cheval blanc d’écume s’arrêtait alors près ducardinal, j’arrive à temps du moins pour voir le bouquet !
– Ah ! vous voilà, monsieur deChaufontaine, répondit M. de Richelieu, il y a dans cebouquet dix belles pièces de canons de bronze sans compter desbombardes et cinq cents hommes de bonnes troupes… mais fallût-il yperdre mes derniers mousquetaires et mes dernières coulevrines,j’aurai la ville !
La nuée sombre qui s’élevait au-dessus de labatterie, moitié poussière et moitié fumée, s’ouvrait alors sous lesouffle du vent ; partout sur le sol des débris informes, descanons renversés, des murailles abattues, et, au milieu de cesruines toutes fumantes, des cadavres rompus, noircis, calcinés. Labatterie était comme un gouffre d’où sortaient millegémissements.
M. de la Guerche n’avait pas bougé.Le cardinal le montra de la main à Renaud.
– Vous, monsieur, qui avez, m’a-t-on dit,des connaissances dans La Rochelle, pourriez-vous me dire le nom dece cavalier que l’on voit là-bas ? C’était le même, ce mesemble, qui conduisait l’attaque tout à l’heure…
Déjà M. de Chaufontaine avait mis lamain en abat-jour au-dessus des yeux pour mieux voir.
– Dieu me pardonne ! voilà quiserait plaisant ! s’écria-t-il tout à coup.
– Qu’est-ce donc ?
– Eh ! Carquefou, ici ! cria denouveau M. de Chaufontaine qui n’entendait plus. Regardelà-bas, derrière ce brouillard qui sent le roussi, ne vois-tu pasun cavalier en feutre gris, monté sur un cheval noir ? Si cen’est lui, c’est un parpaillot qui a pris sa figure ! Jereconnais le cheval, un cheval suédois, monseigneur ! maisregarde donc, imbécile, et réponds au lieu d’écarquiller tesyeux ! Ah ! le coquin !… Votre Éminence saura quej’ai dans la place un ennemi qui m’a roué de plus de coups que jen’ai de cheveux en tête, je les lui ai rendus au centuple, mais ils’obstine à n’en pas mourir ; si c’est lui… mais, parbleu,j’aurais plus tôt fait d’aller voir si je ne me trompepas !
Et, piquant des deux, Renaud eut bientôtlaissé derrière lui l’escorte du cardinal et la batterie. Carquefougalopait à ses trousses.
– Monsieur le marquis, disait le valet encourant, sainte Estocade va nous jouer quelque tour de safaçon ! la peau me cuit.
Chemin faisant, Renaud, qui ne pensait pasplus à La Rochelle et à la porte de Cogne que si les remparts del’une eussent été en pain d’épice et les canons de l’autre en sucred’orge, rencontra un gentilhomme huguenot qui voulait se donner lepasse-temps d’un combat singulier.
– Hors d’ici ! cria Renaud, je n’aipas de temps à perdre ! Et, attaquant son ennemi par le flanc,il jeta le cheval sur le cavalier.
Un autre vint.
– Eh ! marauds ! est-ce donc unjeu d’écolier ? reprit M. de Chaufontaine.
Et cette fois, d’un revers de son épée, ilprécipita le cavalier sous le cheval.
Armand-Louis, qui assistait de loin à cespectacle comme à un tournoi, fit sentir l’éperon à sa monture.
Renaud, que la colère commençait à gagner,courut sur lui l’épée haute.
– Viens çà que je te coupe en quatre,cria-t-il. Viens, toi qui fais une marmelade des fidèles sujets deSa Majesté Très-Chrétienne et mets en compote ses canons !
Mais lorsqu’il vit M. de la Guercheface à face, il jeta son épée et l’enveloppa de ses bras.
– Mordieu ! qu’il fait bon des’embrasser après un aussi long temps ! dit-il.
Et il le serra contre sa poitrine à l’étoufferdeux ou trois fois de suite.
– Cher parpaillot que Dieu confonde, jesuis content de toi, reprit-il sans donner à M. de laGuerche le temps de répondre ; tout compte fait, j’ai bien tuévingt-sept huguenots depuis Dunkerque ; mais j’ai l’idée quetu t’es rattrapé aujourd’hui sur mes bons amis les catholiques.
Carquefou saluait de loin M. de laGuerche.
– Approche donc, maroufle ! criaRenaud. Viens voir comment est faite une ville qu’on va prendred’assaut !
– Je viens, monsieur, je viens, maisc’est à la condition que les canons que j’aperçois là-bas ne semêleront pas à la conversation, répondit Carquefou qui prit letrot. Si cependant ils veulent tirer, nous avons des amis là-basqui semblent posés tout exprès pour servir de cible.
Renaud s’appuya sur le pommeau de la sellecomme un homme qui veut prolonger l’entretien.
– Laisse tirer, reprit-il, ce sontvétilles que tout cela !
Et frappant de la main sur l’épauled’Armand-Louis :
– Que ne donnerais-je pas, ajouta-t-il,pour que Mlle de Pardaillan etMlle de Souvigny fussent là en place deM. le cardinal et de son ombre le père Joseph ! Ellesverraient comment se conduisent deux bons gentilshommes.Embrasse-moi encore !
– Volontiers, répondit M. de laGuerche, qui trouva enfin l’occasion de placer un mot, et àprésent, ami, quand nous reverrons-nous ?
Renaud montra la ville du bout de son épée, etchangeant de ton :
– Tout est donc perdu làdedans ?
– Tout.
Renaud étouffa un soupir.
– On donnera peut-être l’assaut demain,reprit-il ; si tu n’en sors pas, que veux-tu que je dise àAdrienne ?
– Que j’ai fait mon devoir jusqu’au boutet que ma dernière pensée a été pour elle.
Renaud serra silencieusement la maind’Armand-Louis.
– Allons ! dit-il, si l’on donnel’assaut, j’y monterai l’épée au fourreau.
Ils échangèrent une dernière accolade, et l’undes cavaliers poussa du côté de la ville, tandis que l’autregalopait vers le camp. Tous deux avaient les yeux humides et lecœur gros.
Un quart d’heure après,M. de Chaufontaine rejoignait le cardinal.
– C’était bien lui, dit-il, mon ami,M. le comte de la Guerche, le plus brave soldat qui ait jamaistenu une épée ou manié un cheval.
– C’est pourquoi vous l’avez sigaillardement embrassé ? dit un mousquetaire.
M. de Chaufontaine regarda fièrementle gentilhomme.
– Si le cœur vous en dit, monsieur,M. de la Guerche est encore au pied du glacis, reprit-il,en quelques minutes vous pouvez avoir le plaisir de causer aveclui.
Une troupe nombreuse d’officierss’ébranla.
Le canon de la place se fit entendre.
– Pas encore, messieurs, dit le cardinalqui étendit le bras, l’heure n’est pas venue.
On se tut. Son Éminence ne souriait plus. Leministre tourna lentement la tête autour de lui.
– Le capitaine qui commandait la batterieest-il là ? demanda-t-il.
– M. d’Albret est mort, répondit uncornette.
– Il a bien fait ; vous, messieurs,s’il vous arrive de commettre une étourderie, imitez-le ; vousm’épargnerez la peine de faire décapiter le coupable.
Carquefou frissonna dans sa peau.
– Dieu ! qu’il fait bon de n’êtrepas capitaine ! murmura-t-il.
Un moment après, on n’entendait plus dans labatterie que le bruit des pioches. Le ministre avait ordonné que ledégât fût réparé avant la nuit.
Deux jours après, les troupes royalesentraient dans La Rochelle, qui s’était rendue à bout de vivres etde munitions. Au milieu du silence morne des rues, auquel succédaitpar intervalles le tumulte des régiments cherchant leur quartier,un officier courait par la ville escorté d’un grand cavalier quiregardait partout d’un air curieux.
Ni les soldats pliant sous le poids du butin,ni l’attitude désespérée des vaincus, ni la marche des canonsroulant parmi les décombres ne les pouvaient distraire :M. de Chaufontaine et Carquefou étaient en quêted’Armand-Louis.
– Penses-tu qu’il soit tué ? disaitRenaud dont le visage commençait à s’obscurcir.
– Monsieur, c’est possible, répondaittimidement Carquefou.
Ce qui ne l’empêchait pas d’arrêter lespassants pour les interroger. Mais l’un lui montrait les ruines, etl’autre lui indiquait du doigt les larges fosses fraîchementremuées, et tous lui répondaient :
– Cherchez !
– Mordieu ! nous ne faisons que celadepuis trois heures ! s’écriait Renaud.
Cependant, un petit bonhomme à la mineéveillée et triste, qui, depuis un instant, se glissait le long desmurailles, suivant les cavaliers, s’approcha furtivement de Renaud,et le tirant par le bas de son manteau :
– Vous ne voudriez pas faire du mal à unbrave soldat qui s’est toujours bien conduit ? dit-il.
– Moi, du mal ?… à qui ?répliqua Renaud.
– À M. de la Guerche.
– Tu le connais ?
L’enfant fit un signe de tête.
– Eh ! par la mordieu ! je suisson meilleur ami, aussi bon catholique qu’il est enragéhuguenot ! Si tu sais où il est, conduis-moi vers lui sansplus tarder : il y aura un écu d’or pour toi.
– Gardez l’écu et suivez-moi.
L’enfant s’enfonça d’un pas rapide dans uneruelle et arriva, au bout de quelques minutes, dans un couloirobscur qu’il enfila. Au bout de ce couloir, il y avait une porte,et derrière cette porte, que l’enfant poussa, une chambre au milieude laquelle un cercueil reposait sur deux escabeaux. La planchen’était pas clouée, et la tête livide et nue deM. de Charnailles se montrait au bord du drap.
Deux hommes étaient debout aux deux côtés dela bière : l’un était Armand-Louis, l’autre un ministreprotestant ; le ministre lisait un passage de l’Évangile.
Armand-Louis leva ses yeux tout brillants delarmes : du doigt il montra à M. de Chaufontaine unetache de sang qui rougissait le linceul à la place où le drap blanctouchait le cœur de M. de Charnailles.
– Et ils ne mourront point, dit leministre, parce qu’ils sont morts dans le Seigneur !
– Dieu Le recevra dans sa miséricorde,c’était un homme de bien et de grand courage ! dit Renaud quise découvrit et se signa.
Deux soldats entrèrent, dépouillés de leursarmes, mais portant encore la casaque militaire ; Armand-Louisbaisa le mort au front, cloua la planche, et d’un pas ferme suivitle cercueil que les deux soldats emportaient.
M. de Chaufontaine avait le cœurserré, Carquefou ne respirait plus ; tous deux marchaientderrière Armand-Louis.
L’humble cortège pénétra dans un petit jardinau milieu duquel une fosse était ouverte ; le cercueil y futdescendu. Armand-Louis resta debout, les pieds dans la terrehumide ; le ministre prit une pelletée de cette terre et lajeta sur le cercueil qui rendit un son sourd.
Renaud fléchit le genou, et Carquefou quipleurait joignit les mains.
– Que la poudre retourne à lapoudre ! dit le ministre. Puis, levant les yeux auciel :
– Celui-là fut un juste, reprit-il,reçois-le, Seigneur, dans Ta lumière, et qu’il soit assis à Tadroite dans l’éternité !
Les deux soldats prirent chacun une pelle etla fosse fut bientôt comblée.
Armand-Louis cacha sa tête entre ses mains etse mit à sangloter.
– Vous ne lui ferez pas de mal ?répéta l’enfant qui passa à côté de Renaud ; sans lui, ma mèren’aurait pas eu de pain.
Quand le ministre se fut retiré, Armand-Louiss’assit sur le tronc d’un gros poirier brisé par une bombe.
– À présent, que veux-tu ? dit-il àM. de Chaufontaine.
– Ah ! c’était un vaillant homme deguerre ! murmura Renaud dont les regards ne pouvaient sedétacher de la fosse, un cœur droit, une main fidèle etgénéreuse !… Si saint Pierre ne lui ouvre pas toute grande laporte du paradis, par sainte Estocade ma patronne, je lui diraiqu’il a tort et que ce n’est pas agir en bon chrétien.
– Dieu m’accorde une pareille mort !répondit Armand-Louis.
– Hum ! fit Carquefou quitressaillit.
Il y eut un instant de silence, puis Renaud,se secouant comme un soldat qui rentre, après une heure donnée auxlarmes, dans les réalités de l’existence, saisit la main de sonami.
– Çà ! reprit-il, les morts sontmorts ; je m’adresse aux vivants. Son Éminence monseigneur lecardinal de Richelieu, généralissime des armées du roi, veut tevoir.
– Moi ? dit Armand-Louis qui relevala tête.
– Toi en personne, et nul autre. Je luiai conté ton histoire, et il m’a dépêché vers Ta Seigneurie enambassadeur. Ainsi, hâtons-nous.
– Et tu veux que j’aille chez lecardinal, noir de poudre, couvert encore du sang de sessoldats ?
– Viens, te dis-je. Son Éminence n’a pasde préjugés.
Armand-Louis regarda la fosse où dormaitM. de Charnailles.
– Adieu donc ! Ce que tu as été, jetâcherai de l’être, dit-il.
Et secouant la poussière de sespieds :
– Sais-tu ce qu’il peut avoir à me dire,le cardinal, généralissime des armées du roi ? reprit-il.
– Non.
– Marche ; je te suis.
Le cardinal était logé dans un hôtel, çà et làlézardé par le passage de quelques boulets, mais encore habitable.Un peuple d’officiers, de pages, de mousquetaires, de serviteursallait et venait dans les cours. M. de Chaufontaine remitson nom et celui de M. de la Guerche au mousquetaire deservice à la porte de Son Éminence.
Un instant après, un secrétaire parut dans lapièce où les deux amis attendaient, et appela M. de laGuerche.
Renaud frappa sur l’épaule d’Armand-Louis.
– Si le ministre te nomme roi de Franceet de Navarre, lui dit-il, nomme-moi capitaine des chasses.
Une porte s’ouvrit, et M. de laGuerche entra chez le ministre.
Il le trouva signant des dépêches surlesquelles un secrétaire apposait le sceau du roi.
– Monsieur, je suis à vous, dit lecardinal à M. de la Guerche.
Et du doigt il lui montra un siège.
Armand-Louis s’assit.
Le cardinal expédia quatre ou cinqdépêches ; puis, congédiant le secrétaire d’un geste, il setourna vers le huguenot qui examinait attentivement l’homme devantlequel toute la France était inclinée.
– Monsieur, reprit le cardinal, je saisqui vous êtes, d’où vous venez et ce que vous avez fait.
– Alors, je suis tranquille,monseigneur.
– Voilà un mot qui prouve que vous nel’étiez pas en venant ici.
– C’est vrai, j’étais parmi vos ennemis,et vous êtes vainqueur. En dernier lieu, j’ai fait périr cinq centshommes des troupes que Votre Éminence commandait ; peut-êtreai-je pensé qu’elle voudrait faire un exemple en condamnant à mort,non pas celui d’entre nous qui a le mieux défendu La Rochelle,chacun parmi les nôtres ayant fait son devoir, mais celui que lehasard a mis le plus en évidence ces jours-ci. Quand j’ai suiviM. de Chaufontaine, le sacrifice de ma vie étaitfait.
– Vous vous trompez, monsieur. Vous avezagi en vaillant soldat, et le prince devant qui vos boulevards sesont écroulés s’appelle Louis le Juste ; mais à présent que LaRochelle est terrassée, il n’y a plus en France ni catholiques nihuguenots : il n’y a, vivants et debout, que des serviteurs duroi. Voulez-vous prendre du service dans ma compagnie demousquetaires ? Un de vos boulets m’a privé d’un capitainepresque aussi brave que vous. Vous plaît-il de ramasser sonépée ?
– Merci, monseigneur ; vous vousvengez en homme de guerre.
– En homme d’Église, monsieur.
– Soit, mais en vous assurant de mareconnaissance, et elle ne passera pas, je vous le jure…
– Je le sais.
– J’ai le regret d’ajouter que je ne puismalheureusement pas accepter.
– Ah !
– Je quitte la France.
– Et vous allez en Suède, n’est-cepas ?
– Oui.
– Pourquoi ?
M. de la Guerche rougit.
– Vous venez de répondre sans parler.Ah ! jeunesse du cœur, reprit le cardinal en souriant, quellecitadelle est plus forte que toi ? Je n’entreprendrai pas devaincre votre résistance, monsieur. Un capitaine dont le brasserait en France et le cœur en Suède ferait un mauvais soldat.Partez donc ; mais je veux tout d’abord vous donner une preuvede l’estime en laquelle je vous tiens ; vous plaît-il de vouscharger d’une lettre pour le service du roi ?
– Ordonnez.
Le cardinal se plaça devant une table, écrivitquelques lignes, les signa, scella le pli, et, le remettant àM. de la Guerche :
– Vous m’en répondez sur votre honneur degentilhomme, dit-il ; vivant, vous présenterez ce pli au roiGustave-Adolphe, à lui-même, et à nul autre, fût-ce le chancelierOxenstiern ; mort, cette lettre périra avec vous.
– Je vous le jure.
– Allez à présent, monsieur ; et sijamais la fortune vous trahit en ces lointaines contrées,rappelez-vous qu’il y aura toujours, en France et pour vous, uneplace à l’armée, une charge à la Cour.
Armand-Louis se leva : il avait devantlui le grand ministre, l’homme d’État dont l’Europe connaissait levaste génie et redoutait les profondes combinaisons. Il s’inclinarespectueusement, serra le pli sous son pourpoint et sortit.
– Eh bien ! lui demanda Renaud,es-tu roi ?
– Pas encore, répondit Armand-Louis enriant.
– Et en attendant, qu’a-t-on fait detoi ?
– Rien ; je reste ce que j’étais, unvoyageur.
– Tu pars ! Pour Vienne, pourMadrid, pour La Haye ? Parle donc, tu me tiens sur legril ?
– Mon pauvre ligueur, je retourne enSuède.
– Incorrigible ! murmura Renaud,dont l’enthousiasme disparut.
Puis soupirant :
– Tu verras certainement Diane,c’est-à-dire Mlle de Pardaillan,reprit-il ; essaye de savoir si elle se souvient, paraventure, d’un gentilhomme du nom de Renaud.
– Que ne viens-tu t’en assurertoi-même ? J’imagine queMlle de Pardaillan aura quelque plaisir à terépondre.
– Le crois-tu ?
– J’en suis sûr.
Renaud soupira plus fort.
– Ah ! c’est impossible !continua-t-il. Puis-je m’exposer à l’humiliation d’un refus ?Elle a des ducats à remuer à poignées, des forêts à chauffer uneville, des châteaux à loger une armée, des pierreries à éblouir unconclave ; et moi, je n’ai que la cape et l’épée, et, en sus,Carquefou ; en tout, rien.
– Merci, murmura Carquefou.
– Et la terre de Chaufontaine avec sesétangs, ses bois, ses prés, ses moulins, n’est-ce point quelquechose ? poursuivit M. de la Guerche.
– Ah ! parpaillot, tu railles !Les Juifs ne peuvent plus rien prêter sur la bicoque, les étangssont à sec, les bois ont été coupés et mis en fagots, les prés sonttondus et plus chauves que la tête d’un moine, les moulins n’ontplus ni blé ni meules ! Non, te dis-je, il faut que je fassepénitence aujourd’hui comme hier, demain comme aujourd’hui. Lasagesse le veut, la résignation m’y condamne… Plaise à Dieu que j’ytrouve la guérison !
– Tu as donc trouvé une autreMme d’Igomer ?
– Hélas ! oui, Thécla s’appelle àprésent Clotilde, Clotilde de Mireval ; elle est brune, elle ades yeux noirs, elle a vingt ans… Ah ! je suis bienmalheureux !
Renaud passa un mouchoir sur ses yeux.
– Donc, reprit-il, tu mettras mon cœuraux pieds de Diane et tu lui diras qu’un pauvre chevalier se meurtd’amour pour elle sur la terre d’exil.
– Et dans le château deMireval ?
– Traître ! Si malheureux qu’onsoit, ne faut-il pas toujours qu’on demeure quelque part ?Embrasse-moi et que Dieu te conduise. Si Clotilde ne me guérit pas,dans quinze jours, je galope après toi.
Armand-Louis quitta La Rochelle dans lanuit.
Ilreprit donc de nouveau cette route de l’exil qu’il avait parcouruedéjà ; mais il était seul cette fois ; et qu’ils étaientloin ces jours où, entre la femme la plus aimée et l’ami le plusfidèle, il saluait d’un gai sourire le soleil levant ! La voixjoyeuse de Renaud n’éclatait plus à son oreille ; le regardbrillant de Mlle de Souvigny ne cherchait plusses yeux. Carquefou, suivi du pauvre Dominique, n’interrogeait plusl’horizon pour voir s’il ne découvrirait pas, au fond de la plaineou derrière un rideau de saules, la fumée hospitalière d’unehôtellerie. Maintenant, M. de la Guerche connaissait leshasards de la vie, il avait fait l’épreuve de ses périls, et si lavaillance de son cœur n’en était pas ébranlée, il n’avait plus dumoins cette première fleur de l’illusion qui est comme la parureaimable de l’espérance en son printemps.
Derrière lui, un cercueil et les fumées d’uneville en deuil ; devant lui, M. de Pappenheim etJean de Werth, deux ennemis implacables. La poitrine d’Armand-Louisse gonfla, et, donnant en esprit un dernier regard aux rempartsvaincus de La Rochelle, du même coup il frappa la garde de son épéeet piqua le flanc de son cheval.
– À la grâce de Dieu ! dit-il,tandis que son cheval dévorait l’espace ; j’ai pour moiAdrienne et mon épée, rien n’est perdu !
Armand-Louis ne voulut pas traverser laFlandre et la Belgique pour ne rien donner au hasard : il pritpar la Bretagne et la Normandie, atteignit Dieppe et s’embarqua surun navire hollandais qui faisait voile pour la Suède. Jusqu’alorsle voyage s’était fait sans encombre, nulle rencontre fâcheuse,nulle menace ; il en fut de même pendant la plus longue partiede la navigation. Le navire hollandais n’allait pas vite, mais iloffrait des flancs robustes aux assauts de la mer. Le capitaineétait un homme tranquille, silencieux, grisonnant, et quiparaissait connaître à fond tous les secrets de son état. Parcertains côtés de son caractère méthodique et froid, David Johanrappelait Abraham Cabeliau. Comme celui-ci, il professait lareligion calviniste. Déjà on comptait les lieues qui séparaient laproue du vaisseau des côtes de la Suède, lorsqu’une voile se fitvoir à l’horizon, grossissant à vue d’œil. Le capitaine s’approchadu pilote, lui parla bas, et le navire hollandais changead’allure ; mais la voile qu’on voyait blanchir au déclin dusoleil couchant s’approcha au lieu de s’éloigner : c’étaitévidemment une voile suspecte.
La nuit venait. Il fallait en profiter pouréchapper aux poursuites du navire inconnu. Sur l’ordre ducapitaine, le hollandais se couvrit de toile et fendit l’eaupeut-être un peu plus rapidement qu’il ne l’avait faitjusqu’alors.
Armand-Louis vint se mettre à côté ducapitaine.
– La mer n’est donc pas bonne parici ? dit-il.
– La mer n’est sûre nulle part, réponditle capitaine qui avait toujours les yeux sur les voiles acharnées àflotter dans son sillage.
– Quel ennemi craignez-vous donc dans cesparages ? reprit M. de la Guerche.
– J’en crains beaucoup et j’en crainsd’autres encore.
– Ah !
– Il y a les Anglais, les Espagnols, ceuxdes villes hanséatiques, les Portugais aussi ; il y a surtoutles Danois.
– La Hollande n’est-elle pas en paix avecces divers peuples ?
Un sourire amer plissa les lèvres ducapitaine.
– Monsieur, vous avez la barbe blonde,reprit-il ; si vous aviez comme moi la barbe grise, voussauriez qu’il n’y a de paix en ce moment sur aucun point de globe.Il y a les guerres de religion et les guerres d’ambition qui armenttout le monde contre tout le monde ; quand les prétextesmanquent, on se bat pour se battre. En mer, on se bat pourprendre.
Et après un nouveau coup d’œil jeté surl’horizon :
– Nous vivons dans un temps de perditionoù l’esprit du mal semble s’être emparé de toutes les âmes,poursuivit David Johan.
– Si bien que cette voile, qu’elle soitanglaise ou danoise, ne vous inspire qu’une médiocreconfiance ?
– Elle ne m’en inspire aucune. Remarquez,monsieur, qu’en vous faisant tout à l’heure la nomenclature desennemis que nous avons à redouter, j’ai omis de vous parler desinconnus.
– Les inconnus aussi ?
– Ce sont les plus dangereux.
– Ah diable !
– Et les plus nombreux !
Armand-Louis regarda le navire suspect. Tout àl’heure, semblable à un flocon de neige, il était alors pareil à uncygne qui fend l’onde.
– C’est un fin voilier, reprit d’un airflegmatique le capitaine hollandais. Si l’ombre ne s’épaississaitpas à vue d’œil, il nous aurait atteints avant une heure.
– Que ferait-il alors ?
– Ce que font tous ses confrères lesécumeurs de mer ; il hisserait un pavillon quelconque, lacouleur n’y fait rien, et nous enverrait un coup de canon, unpremier, ce qui, dans le langage du métier, signifie qu’il fautmettre en panne.
– Si on ne l’écoute pas ?
– Il recommence.
– Si on répond ?
– Il se fâche.
– Et si l’on s’arrête ?
– Il envoie une chaloupe à bord avec bonnombre de coquins armés jusqu’aux dents : ils ont des yeux delynx et des griffes de chat, et tout ce qu’ils trouvent, ils leprennent.
– Bon ! voilà le navire dépouillé dupont à la cale. Après ?
– Ils lui envoient deux boulets dans lacoque, à fleur d’eau, et le navire va dormir au fond de la mer.
– Tout peuplé ?
– À moins qu’une partie de l’équipage nesoit morte en combattant, et que l’autre, pervertie par le mauvaisexemple, ne s’enrôle sous les drapeaux sanglants des pirates.
– Si bien que, quoi qu’on fasse, on estperdu ?
– Toujours… à moins qu’on ne soit le plusfort.
– Et cela arrive-t-ilquelquefois ?
– Jamais.
– Merci.
Le capitaine alluma sa pipe. La nuit étaitvenue. On ne distinguait presque plus la voile ennemie ; elleblanchissait quelquefois au-dessus des flots comme l’aile d’unemouette, puis s’effaçait. Bientôt on ne vit plus rien.
Tout en fumant, le capitaine donna ordred’arrimer fortement quatre caronades qu’il avait à bord et de lescharger ; après quoi, de nouveau, il fit changer d’allure aubâtiment.
– Savez-vous nager ? reprit-il alorsen s’adressant à M. de la Guerche.
– Oui ; pourquoi ?
– C’est que vous aurez peut-être demain àjouer des jambes et des bras. Voici ce qui va se passer. Si aupoint du jour le pirate, et son entêtement à nous poursuivre medémontre que je ne commets point de péché de médisance enl’appelant ainsi, a disparu dans la haute mer, je gagne àtire-d’aile le port le plus voisin, et je n’y penserai plus quepour remercier le Seigneur qui nous aura tirés des mains desPhilistins.
– Si, au contraire, il navigue encoredans nos eaux ?
– Alors le dialogue de la poudrecommence. J’ai porté l’épée autrefois, ce qui fait que la pensée deme rendre m’est antipathique.
– J’approuve fort cette antipathie.
– En conséquence, je réponds avec mescaronades ! mais je réponds en fuyant, et nous voilà entre lefeu et l’eau.
– Si le feu ne nous tue pas, l’eau nousengloutit.
– Précisément. C’est pourquoi je vousdemandais tout à l’heure si vous saviez nager… Bonne nuit et priezDieu.
Dix minutes après, David Johan dormait commeun juste.
Au petit jour, il grimpa sur le pont, oùM. de la Guerche le rejoignit aussitôt. Une brume épaisseles enveloppait. On ne distinguait pas même l’écume qui frissonnaitautour du navire.
– Est-ce bon, est-ce mauvais ? Nousle saurons quand brillera le soleil ! dit le capitaine. Lebon, c’est que le pirate peut passer à dix brasses de nous sansnous voir ; le mauvais, c’est que nous pouvons, sans nous endouter, tomber sur un récif.
– Voilà un voyage qui finit bien !dit Armand-Louis.
– La vie est un pèlerinage, réponditDavid Johan gravement. Si on a rempli son devoir honnêtement, lepèlerinage finit toujours bien.
Le hollandais ne marchait plus que sous sesbasses voiles ; à toute minute, on jetait la sonde. Un coup devent se leva, déchira le brouillard, et le soleil illuminal’espace. Tous les regards consultèrent l’Océan où l’écumebouillonnait.
De grandes voiles blanches parurent au-dessusde l’horizon ; le pirate était à une portée de canon duhollandais. David Johan regarda Armand-Louis et lui montrant uneligne sombre au loin, au-dessus des vagues :
– C’est la côte, dit-il, si nous ytouchons, nagez ferme ; si nous n’y arrivons pas, recommandezvotre âme à Dieu.
La poursuite recommença. Le pirate gagnaitsensiblement de vitesse, mais la côte s’élevait à vue d’oeil, etdéjà l’on pouvait distinguer les sinuosités du rivage.
Un pavillon flotta tout à coup au sommet dumât du pirate, un nuage blanc l’enveloppa tout entier, et presqueaussitôt un boulet traversa la voilure du fugitif.
– Il veut causer, reprit DavidJohan : voici le signal.
Il pointa lui-même une caronade, visalongtemps et fit feu.
– Touché ! cria le capitaine.
Une vergue cassée et un lambeau de voilependaient à bord du corsaire, et un homme atteint par le projectileroulait dans la mer.
– Ah ! si j’avais seulement dixbonnes coulevrines ! poursuivit David Johan.
Le pirate venait de virer de bord, et unepluie de fer tomba sur le hollandais, brisant et broyant tout, lesmâts, les vergues, les haubans, les bastingages. Trois ou quatrehommes se débattaient sur le pont dans des flots de sang.
– Feu partout ! et droit sur lacôte ! cria le calviniste.
Les quatre caronades jetèrent quatre bouletsdans le corps du pirate, et le hollandais, poussé par le vent,porta vers la terre.
Le flot déferlait à une courte distance surune ligne de brisants toute blanche d’écume. Déjà on pouvaitentendre le ressac de la mer tout agitée autour des récifs.
D’un geste énergique, le capitaine montra àM. de la Guerche le corsaire et la côte.
– Voici le feu, voici l’eau !dit-il. Si Dieu n’étend pas Sa main, priez !
Les boulets poursuivaient toujours lehollandais, hachant la voilure et le gréement et faisant voler enéclats les bordages. Quelques paquets de mitraille tombèrent àbord. Les caronades rendaient coup pour coup ; et lehollandais fuyait toujours.
En ce moment, la ligne noire des récifsn’était plus qu’à quelques encablures du vaisseau ; la houle,à chaque élan du flot, les couvrait puis les découvrait, laissant ànu leurs menaçantes dentelures. Tout l’équipage comprenait alorsl’intention du capitaine ; pas un homme ne murmura.
– À genoux ! cria David Johan d’unevoix tonnante.
Tout le monde se mit à genoux sur le pont.
– Voici la mort qui vient !invoquons Dieu ! reprit-il.
Toutes les têtes s’inclinèrent ; unevolée de fer passa et emporta, avec mille débris de chanvre et debois, quelques hommes mutilés.
David Johan découvrit sa tête grise.
– Quelqu’un d’entre vous pense-t-il à serendre ? dit-il.
Personne ne répondit.
Une lame énorme prit par la hanche le bâtimentdésemparé et le porta rapidement vers la côte dans un tourbillond’écume. La mer parut tout à coup blanche sous l’avant dunavire.
– Dieu de paix ! Dieu demiséricorde ! reçois Tes enfants ! dit le capitaine.
Le pirate étonné s’arrêta dans sa courseeffrénée. La marée, qui montait, souleva le navire hollandais, quine gouvernait plus, et le poussa violemment par le travers contreles récifs. Un premier choc, au moment où la quille toucha le fond,le fit trembler dans sa membrure.
L’équipage tout entier se leva. Un flot plusterrible saisit le vaisseau et le jeta sur les brisants.
– Libres ou morts ! cria DavidJohan.
Et le navire, qui s’ouvrit, s’abîma dans untourbillon de vagues écumantes.
Au moment où les premiers boulets du piratelabouraient les flancs du hollandais, Armand-Louis avait glissé unebourse d’or dans sa ceinture et caché dans un petit sac de cuirsuspendu à son cou la lettre du cardinal de Richelieu et la baguedu comte de Wasaborg. Aussitôt que le pont du hollandais se rompitsous ses pieds, d’un bond il se jeta dans la mer. L’imaged’Adrienne passa devant ses yeux, et une vague impétueuse l’emportadans son élan.
Quand il reparut à la surface des flots,Armand-Louis ne vit plus autour de lui que des débris épars etquelques matelots qui luttaient contre la mer. Un bout de verguepassait à portée de sa main, il s’en empara, et tour à tour poussépar les lames qui l’engloutissaient sous leurs volutes écumantes,et soutenu par une force et une adresse qu’aucun péril nedéconcertait, il parvint à s’engager dans un canal au delà duquella mer était plus calme et déferlait tranquillement sur la plage.Un dernier effort l’y porta, et il tomba à demi évanoui sur lesable.
Ainsi il abordait en naufragé cette terre deSuède où une première fois il était arrivé en fugitif. Lorsqu’ilrouvrit les yeux, Armand-Louis porta les mains à son cou ; lesac de cuir et la dépêche y étaient encore. Rassuré de ce côté, ilpressa la ceinture roulée autour de son corps ; la bourse nel’avait pas quitté. À son doigt brillait la bague donnée parAdrienne.
– Allons ! dit-il, je puis lutterencore !
Ses yeux se portèrent vers l’horizon ; auloin fuyait à toutes voiles le pirate, comme un oiseau de proiequi, les ailes ouvertes, regagne son aire ; plus près etclouée sur les récifs, la carcasse du navire hollandais neprésentait plus qu’un informe amas de débris que chaque assaut dela mer dépeçait : autour de lui le silence profond, interrompupar le bruit des flots roulants sur le sable. Une seule créaturehumaine semblait avoir survécu à cet héroïque naufrage, et c’étaitlui.
Il se leva et chercha sur le rivage. Deuxcadavres y avaient été déposés par la vague. Armand-Louis appela.Les cris rauques des mouettes lui répondirent.
Quelques pas le portèrent plus loin. Entredeux rochers il découvrit le corps du capitaine, couché, le fronttourné vers le ciel. Le cœur ne battait plus.
– Pauvre David ! murmuraM. de la Guerche.
Il creusa dans le sable un trou profond, yroula les trois corps rendus par la mer, planta sur la fosse unecroix taillée dans un morceau de planche, et s’éloigna d’un paschancelant.
La route qu’il suivait le conduisit par uneéchancrure de la falaise à un cabaret d’assez bonne apparence, oùil obtint une chambre, un lit et un souper. L’appétit lui fittrouver le souper excellent ; la fatigue, le lit moelleux. Lachanson du poêle, qui ronflait et séchait ses habits trempés d’eausalée, caressait doucement ses oreilles. Il ferma les yeux etpartit pour le pays des songes.
Lorsque M. de la Guerche s’habilla,le soleil joyeux entrait par la fenêtre et traçait une bande d’or àtravers la chambre. La brise riait dans les arbres, et des bandesd’oiseaux sauvages traçaient dans l’azur mille cerclesrapides ; Armand-Louis sauta sur ses pieds et ouvrit lafenêtre. Un air frais et pur frappa sa poitrine. Le repos avaitrendu l’élasticité à ses membres, la chaleur à son corps. Lescampagnes dont son regard mesurait l’étendue l’unissaient auchâteau de Saint-Wast par une longue et verdoyante suite deprairies, de bosquets, de frais vallons. Au bout du chemin,Adrienne l’attendait… Tout à coup réconcilié avec l’existence,M. de la Guerche acheva de se vêtir à la hâte etdescendit.
Il trouva dans la grande salle du cabaret unfeu clair devant lequel rôtissait une oie flanquée de deux canards,et tout autour des tables, un grand nombre de buveurs qui vidaientdes pots de bière.
Une belle fille, les bras nus jusqu’au dessusdu coude, leste et pimpante, allait et venait par la salle.
Une table étant vide encore, Armand-Louiss’assit et se fit servir à déjeuner.
Presque en face de lui, et dépeçant une languede bœuf fumée, on voyait dans un coin de la salle un homme vêtud’une casaque de peau de buffle, sec comme une racine de buis,vigoureux et basané. Une cicatrice courait sur son front, fendaitsa joue et se perdait dans sa moustache grisonnante ; il avaitdébouclé sa rapière et posé devant lui un vieux feutre noir ornéd’un lambeau de plume écarlate. Chaque fois que la servante passaità portée de ses grands bras, cet homme la saisissait par la tailleet cherchait à l’embrasser.
Elle le repoussait, il recommençait.
Ce jeu durait depuis quelques minutes.Pourquoi, en regardant cette servante, Armand-Louis pensait-il àMlle de Souvigny avec qui elle n’avait pointde ressemblance ? Il l’ignorait ; mais quelle chose nelui faisait-elle pas reporter sa pensée vers cette chère créatureque chaque jour il aimait davantage ? En ce moment, l’homme àla plume écarlate saisit la jeune fille par le bras ; elle sedéfendit, il se leva et la retint avec tant de rudesse qu’ellepoussa un cri.
– Holà ! camarade ! criaM. de la Guerche indigné.
Surpris par cette brusque interpellation,l’homme ouvrit sa main, et la servante s’échappa, irritée etconfuse.
Alors M. de la Guerche, quittant saplace, fit deux pas dans la salle.
– Si j’avais bonne envie d’embrasser unejolie fille, dit-il, voici comment je m’y prendrais, l’ami.
Et le chapeau à la main, le sourire auxlèvres, de l’air d’un prince qui salue une reine, il s’approcha dela servante.
– Mademoiselle, lui dit-il, un étranger,que la fortune a chassé de son pays, vous demande la faveurd’effleurer de ses lèvres vos joues couleur de rose. Vous êtes lapremière femme qu’il rencontre en Suède, et votre baiser luiportera bonheur.
Quelle que soit la condition où le sort les aplacées, toutes les femmes ont le sentiment de la galanterie.Rougissante et l’œil brillant, avec un mélange de coquetterie etd’attendrissement, la jeune fille laissa le bras d’Armand-Louisglisser autour de sa taille et lui tendit ses lèvresvermeilles.
– Soyez le bienvenu en Suède, dit-ellealors, et que celle que vous aimez vous rende heureux !
D’un coup de poing l’homme au feutre noiraplatit sur la table le pot d’étain dans lequel il buvait.
– Est-ce une leçon ? s’écria-t-ild’un air furieux.
– Peut-être, dit Armand-Louis.
– C’est la première fois qu’on m’auraitdonné quelque chose de semblable, reprit l’autre en se levant, maisavant d’offrir des leçons à qui n’en veut pas recevoir, vous feriezbien, mon jeune coq, de vous munir d’une épée.
Déjà la rapière du soldat brillait enl’air.
– Qu’à cela ne tienne ! réponditArmand-Louis, qui veut du fer en trouve.
Et décrochant un sabre qu’on voyait à lamuraille, il se mit en garde.
On fit cercle autour d’eux. On ne fumait plus,on ne buvait plus.
– Hé ! bel étourneau, tu vas voir cequ’il en coûte de chanter devant Magnus ! s’écria lesoldat.
Et, fou de colère, il se jeta surArmand-Louis, l’épée haute.
La servante, cause innocente de ce débat, semit en prières dans un coin.
Magnus avait la main solide et le ferrapide ; mais l’exaspération ne lui permettait pas de mesurerses coups. Armand-Louis, qui avait tout son sang-froid, et à quicette rencontre rappelait ses anciennes luttes avec Renaud, se mità rire, et d’un premier coup fit voler dans la chambre le feutrenoir dont son adversaire était coiffé.
– D’abord, soyons polis, lui dit-ilgaiement.
Les buveurs partirent d’un grand éclat derire.
La fureur de Magnus ne connut plus de bornes,et, tête baissée, il se jeta sur son adversaire. On aurait dit untaureau combattant un renard et cherchant à l’éventrer du premierélan, mais le renard agile bondit, va, vient, et le taureau mordu,piqué, lacéré de coups de dents et de coups de griffes, écume ets’épuise en efforts inutiles.
Le pourpoint en lambeaux, les manchesdéchirées, deux fois désarmé, deux fois Magnus revint à la charge.Une troisième fois son épée vola au plafond.
– Mon pauvre ami, dit Armand-Louis, jeconnais une école où l’on enseigne aux enfants à tenir uneépée ; faut-il vous y conduire ?
Magnus, qui se baissait pour ramasser l’armeinfidèle qui l’avait trahi, bondit comme un tigre et, les mainslevées, sautant sur Armand-Louis :
– Ah ! tu siffles, merle dudiable ! prends garde à ta langue ! hurla-t-il.
M. de la Guerche, qui avait vu lemouvement du soldat, voulut en finir cette fois. Il l’attendit depied ferme, glissa tout à coup ses bras sous ceux de Magnus, et, leserrant avec une force herculéenne, il le fit tomber sans haleinesur le sol.
– Dieu ! il est mort ! s’écriala servante.
– Rassurez-vous, ma belle enfant, unsacripant de cette taille ne meurt pas comme ça, réponditArmand-Louis.
Un profond soupir souleva la poitrine deMagnus, qui déjà étendait ses mains velues, cherchant partout lefer qu’il avait perdu. M. de la Guerche reprit son sabreet en appuya la pointe sur la gorge du vaincu.
– Est-ce assez ? dit-il.
Magnus ouvrit ses yeux injectés de sang ;quelque temps il regarda son vainqueur sans parler.
– Je crois que oui, répondit-il aveceffort.
Il se releva lentement, chercha son épée, s’enempara, et la glissant dans le fourreau après l’avoircontemplée :
– Allons, Baliverne, tu as trouvé tonmaître, reprit-il, ainsi, tais-toi !
Armand-Louis tendit la main au vieuxreître.
– Sans rancune au moins ?dit-il.
Magnus saisit la main du gentilhomme et laserra avec une vigueur qui prouvait que la vie et la force luiétaient revenues du même coup.
– Mon capitaine, dit-il, vous neconnaissez pas Magnus, je vous ai paru noir, je puis être blanc, etautant l’un que l’autre, dit-il.
Et assurant son feutre sur son front meurtri,il sortit de l’air d’un capitan.
Armand-Louis avait fait le compte de ses piècesd’or. Il n’en avait peut-être pas assez pour lever une armée, maisil pouvait encore s’équiper et prendre par le plus court pourchercher le roi Gustave-Adolphe. Son premier soin fut donc de semunir d’un bon cheval, qu’il choisit robuste et léger, d’une épéeavec laquelle il coupa force clous pour en essayer la trempe, d’unecotte de peau de buffle à la fois solide et souple, d’un manteau debon drap vert, et d’une paire de pistolets qu’il mit à sa ceinture,en compagnie d’un poignard à lame d’acier, courte, effilée ettranchante.
« Voici pour le présent,pensa-t-il ; pour l’avenir, j’ai la bague du comte deWasaborg. »
Le lendemain, à la première pointe du jour, ilembrassa la servante et quitta le cabaret. Jamais plus douce auroren’éclaira la campagne. Un coq, debout sur une porte, battit del’aile et chanta.
« Allons ! c’est de bonaugure ! pensa M. de la Guerche. »
Il n’avait pas fait un mille encore lorsqu’ilentendit le galop d’un cheval derrière lui, et presque aussitôt lagrande figure de Magnus sortit d’un nuage de poussière.
– Monsieur le comte, dit Magnus en sedécouvrant, quand on assomme les gens on ne les oublie pas ;j’avais fait serment, étant tout petit, d’appartenir à qui memettrait le poignard sur la gorge. Vous m’avez vaincu, tant pispour vous ; moi, Baliverne et mon cheval, nous vous suivronsjusqu’au bout du monde. Ne dites pas non : je vous préviensque je suis têtu.
Magnus n’était plus l’homme querelleur qu’onavait vu la veille. Il avait la mine résolue, ouverte, avec quelquechose d’âpre, de hardi et de sauvage dans la physionomie, quidonnait de lui la pensée que ce n’était pas un cavalier coulé dansle moule vulgaire des soldats de fortune ; la bizarrerie deson allure plut, en outre, à M. de la Guerche.
– Mon brave Magnus, franchise pourfranchise, dit-il ; tout gentilhomme que je suis, je ne suispas un grand seigneur ; je passerai peut-être par de mauvaischemins, et peut-être à mon service y a-t-il plus de coups à gagnerque de ducats : donc, réfléchissez.
– Je ne réfléchis jamais ;d’ailleurs, je ne sais pas de ronces et de cailloux sur lesquels jen’aie marché, pas d’estocades que je ne puisse rendre.
– De plus, je ne sais pas trop où jevais.
– Bon ! je connais cevoyage-là ; j’en sors, j’y retourne.
– Ainsi, vous persistez ?
– Éternellement.
– Alors tope là ; j’ai idée queBaliverne aura l’occasion de prendre l’air.
Magnus, qui jusqu’alors avait parlé le chapeauà la main, se couvrit.
– Monsieur le comte, reprit-il d’une voixtranquille et en poussant son cheval à côté de celuid’Armand-Louis, Baliverne est une personne qu’il ne faut pas jugersur les apparences ; elle n’était pas en train hier, elleavait les nerfs agacés, en outre elle travaillait pour une besogneoù le droit n’était pas de son côté : plus tard, et pour unemeilleure cause, vous la verrez à l’œuvre, et vous lui rendrezvotre estime. Magnus l’a promenée un peu partout, et Baliverne alaissé partout de bons souvenirs ; de plus, son maître a vutant de choses qu’il en est peu qui puissent l’étonner. Àl’occasion, il s’est tiré de mauvais pas où d’autres, qu’on croyaithabiles, s’empêtraient ; et, chose curieuse, ce même Magnus aremarqué que les personnes qui le contrariaient se faisaient malvenir de la Providence : généralement elles mouraient de lafièvre ou d’un coup d’épée.
– Vous n’êtes pas modeste, ce mesemble ?
– Non, monsieur le comte, et je m’envante. La modestie, c’est la vertu des hypocrites. À sa manière,Magnus est un philosophe armé en guerre ; il a mis de côtétoutes les qualités gênantes, la modestie, par exemple, etl’abstinence, ainsi que cette laide vertu des avares qu’on nommeéconomie. Baliverne a remplacé tout cela ; et Magnus doitconfesser que jamais elle ne l’a laissé manquer de rien.
Cette habitude que sa recrue avait de parlerd’elle-même à la troisième personne fit sourire Armand-Louis.
– M’est avis, mon philosophe, que Magnusa du moins un grand respect pour son individu ?reprit-il : c’est déjà quelque chose.
– C’est que Magnus s’estime à savaleur ; et puis, monsieur le comte, c’est affaire d’habitude.Quand on court le monde presque toujours seul, on s’accoutume à seprendre soi-même pour ami et confident : j’ai appris à savoirainsi qui j’étais, et je m’aime beaucoup.
– Vous êtes un homme de goût, maîtreMagnus.
– C’est mon opinion, monsieur lecomte.
Causant ainsi, M. de la Guerche netarda pas à savoir que son compagnon avait fait la guerre dans tousles pays de la vieille Europe : en Transylvanie avec BethlemGabor ; en Pologne avec le roi Sigismond ; en Italie avecTorquato Conti ; dans les Pays-Bas avec le princed’Orange ; dans le Palatinat avec ce comte de Mansfeld qui,sans États, sans armée, sans crédit, tenait campagne contre desprinces souverains ; dans le Brandebourg et la Poméranie avecle roi Christian ; dans la Westphalie et la Souabe avec ce ducde Brunswick qui, amoureux de la princesse palatine, portait un deses gants à son chapeau, et inscrivait sur ses étendards cettefière devise : Tout pour Dieu et pour elle ;dans la Bavière et dans la Silésie sous le comte de Tilly ; enBohême sous le prince d’Anhalt. Reître ou lansquenet, il n’étaitpas un bourg, un château, une ville de l’empire qu’il n’eûttraversés, pas un capitaine sous lequel il n’eût joué du sabre oudu mousquet. Dix fois laissé pour mort sur les champs de bataille,le corps tout percé par le fer et le plomb, Magnus avait de la viecette opinion que c’est une loterie où l’on peut gagner en nemettant rien, où l’on peut tout perdre en mettant tout.
– J’ai vu force margraves et forceélecteurs sans sou ni maille et sans couronne, dit-il encore ;c’est pourquoi Magnus a toujours la bourse plate et la pochevide ; il ne veut pas que la mauvaise fortune y trouve rien àgagner.
Sa confession terminée, Magnus interrogeaArmand-Louis.
– J’imagine, dit-il, que vous êtes deceux qui ont la tête plus remplie de rêves que la ceinture deducats ; ajoutez à ce mince capital un brin d’amour dans lecœur, et Votre Seigneurie est telle que je la suppose.
– Es-tu sorcier, Magnus ?
– Point : je calcule. Vous avezquelque chose comme vingt-cinq ou vingt-six ans ; pourquoicourrait-on le monde à cet âge, si l’on n’était pas pauvre etamoureux ?
Armand-Louis soupira.
– Quand je vous le disais ! s’écriaMagnus. En attendant, ce n’est pas chez votre belle que vous allez.Vous avez bien l’espoir de la revoir, car vous êtes gai ; maisd’autres soins vous occupent, car vous avez le regard pensif etménagez votre cheval.
– Je vais chez le roi de Suède, réponditM. de la Guerche étonné de la sagacité de soncompagnon.
– Chez Gustave-Adolphe ? Que ne ledisiez-vous plus tôt ! Ce n’est point à Stockholm qu’il fautaller, dans ce cas, c’est à Gothembourg, où il passe une inspectionet où moi-même je comptais le rejoindre pour m’enrôler dans sesbandes. Suivez-moi et laissons la grand-route aux paresseux.
Magnus semblait connaître tous les chemins dela Suède comme il connaissait toutes les villes de l’Allemagne. Auplus épais des bois il ne se trompait jamais et savait toujours àpropos trouver le gué d’une rivière. En mainte occasion,M. de la Guerche put voir que l’outrecuidance de soncompagnon ne l’empêchait pas d’agir sagement et résolument. Aumoment où Magnus, levant le doigt, lui fit voir au-dessus del’horizon clair les clochers de Gothembourg, leurs relationsavaient pris ce caractère d’intimité que n’engendrent pas toujoursles plus longs voyages ; elles étaient marquées, du côtéd’Armand-Louis, par la plus absolue confiance, et du côté de Magnuspar le plus profond respect.
Mais les principes de Magnus ne lui permettantpas de maintenir un équilibre consciencieux entre la recette et ladépense, il se trouva qu’en sortant de l’auberge du « Saumoncouronné », où M. de la Guerche avait voulu prendreleur repas, sa bourse était plate comme une feuille et vide commeun tambour.
– Que cela ne vous mette point en souci,dit Magnus ; c’est dans ces circonstances difficiles que laProvidence fait éclater sa toute-puissance.
– Si les miracles sont encore de cemonde, attendons, répondit Armand-Louis.
– Oh ! monsieur le comte, Magnussait par expérience qu’ils ne sont pas morts ! Tel que vous levoyez, il a été quatre fois condamné à perdre la vie et deux foispendu ; or vous avez pu voir que j’ai mes trente-deuxdents.
M. de la Guerche jeta un long regardsur le rideau d’arbres verts derrière lequel se cachait la petitemaison blanche où, pendant quelques heures, il avait vu MargueriteCabeliau, et poussa son cheval du côté de Gothembourg.
Magnus paraissait plongé dans une graveméditation et trottait à côté de lui.
– Je connais bien à Gothembourg unhonnête marchand drapier, mais il me souvient que Magnus a eu sisouvent recours au crédit de son hôte, que peut-être le coffre dubrave homme lui sera-t-il fermé comme l’est une citadelle àl’ennemi. Vous, monsieur le comte, ne connaissez-vous personne àGothembourg ?
– Je connais Abraham Cabeliau.
– Eh ! bonté du Ciel ! c’estcomme si vous connaissiez un galion ! Voici que le miraclecommence ! Abraham Cabeliau ! c’est un homme tout en or,monsieur !
Magnus prit une ruelle à l’extrémité d’unfaubourg, traversa une place et s’engagea dans une avenue large etde belle apparence au bout de laquelle il s’arrêta de l’air d’unvoyageur pour qui les rues de Gothembourg n’ont pas plus de secretsque les chemins du pays natal.
– Frappez et entrez, vous êtes ici chezAbraham ; moi, je vais attendre, reprit-il.
On introduisit Armand-Louis dans une sallebasse admirablement propre, mais sans ornement d’aucune espèce. Uneporte s’ouvrit, et Abraham Cabeliau parut devant lui, le front pâleet couvert de vêtements noirs.
– Frère, dit-il en prenant la main deM. de la Guerche, vous arrivez dans un jour d’affliction.Le Seigneur a détourné Son visage de ma fille, et l’opprobre estentrée dans cette maison.
Armand-Louis, qui n’avait pas oublié le comtede Wasaborg, tressaillit.
« Ah pauvre Marguerite !pensa-t-il. »
Abraham tira une lettre de son sein.
– Une main inconnue m’a révélé cettehonte, reprit-il ; le père saura si on ne l’a pas trompé, etalors, comme autrefois dans Lévi et dans Judas, le père sera lejuge… Mais le deuil qui oppresse mon âme ne peut pas me faireoublier que vous êtes chez moi, vous que j’ai tiré des mains desméchants… Parlez sans crainte, je suis à vous.
M. de la Guerche lui raconta en peude mots ce qu’il avait fait depuis le jour où le BonSamaritain l’avait déposé sain et sauf sur une terre amie, etce qu’il lui restait à faire.
– Or je suis sans ressources,ajouta-t-il.
– Vous avez combattu avec ceux de LaRochelle pour la défense de la vraie foi !… Merci de vous êtresouvenu d’Abraham Cabeliau… Que vous faut-il ?
– Cent écus d’or vous semblent-ils unetrop forte somme pour un gentilhomme qui n’a plus que sonépée ?
– Les voici, répondit le calviniste enouvrant un coffret d’ébène et de fer d’où il tira les cent piècesd’or.
– Vous savez, reprit Armand-Louis, que jesuis soldat : un boulet de canon peut m’emporter la tête avantd’avoir acquitté ma dette ?
– Je pleurerai le soldat… Si vous vivez,vous rendrez cette somme à d’autres plus pauvres que vous…Prenez.
Lorsque Armand-Louis sortit, il trouva Magnus,toujours à cheval, immobile dans la rue. En une seconde il fut enselle.
– Nous allons sans plus tarder retournerà l’auberge du « Saumon couronné », dit-il.
– Retournons ! répondit Magnus, quijeta les yeux autour de lui d’un air préoccupé.
– J’ai ma ceinture pleine… cent écusd’or ! Si j’en avais demandé mille je les aurais eus.
– Je le sais.
– Et cela ne t’étonne pas ?
– Non.
– Cependant j’aurais pu revenir les mainsvides.
– C’est impossible !
– Voilà qui est singulier !… Abrahamn’est point mon intendant.
– La Providence nous devait unmiracle : elle l’a fait.
Les deux cavaliers sortaient en ce moment dela ville et s’enfonçaient rapidement dans la campagne.
– Vous connaissez-vous quelque ennemi enSuède ? reprit tout à coup le laconique Magnus.
– Un ennemi ? ma foi, non.
– Cherchez bien.
– Je n’en vois qu’un… mais y est-ilencore ?… c’est douteux.
– Vous l’appelez ?
– Jean de Werth.
– Jean de Werth ! et vous n’enparliez pas !
– À quoi bon ?
– Quand on a affaire à un homme tel quele baron Jean de Werth, on en parle toujours.
– C’est bien assez d’y penser ! Ildevait quitter la Suède peu de temps après mon départ.
Magnus secoua la tête.
– Il y est encore, monsieur lecomte ; gardez-vous d’en douter. À présent, je comprendstout !
– Quoi, tout ?
– Vous n’avez donc rien vu ?
– Rien.
– Figurez-vous alors qu’au moment où nousentrions en ville, un drôle à visage sinistre s’est mis à nousregarder attentivement ; bientôt après, j’ai remarqué qu’ilnous suivait. On ne doit jamais mal juger de son prochain, bien queMagnus ait cette conviction que beaucoup d’hommes sont nosprochains comme les vautours sont les cousins des ramiers. J’aidonc attendu. Mais il est sans exemple que Magnus se soit trompé.J’ai revu mon coquin à la porte du digne chrétien qui s’appelleAbraham Cabeliau. Il a guetté votre sortie, et peut-être allais-jelui couper les oreilles pour savoir s’il a du sang dans les veines,lorsque notre curieux s’est dérobé comme un spectre dans une ruelleobscure. Maintenant, monsieur le comte, ce baron, dont le diableait l’âme, a-t-il quelque intérêt à être informé de votre présenceen Suède ?
– Oh ! pour cela oui !
– Alors, n’en doutons plus, c’est lui quia dépêché cet estafier de mauvais augure à vos trousses… c’estpourquoi je vais renouveler la mèche de mes pistolets.
Armand-Louis, qui ne s’émouvait pas aisément,laissa Magnus à l’enseigne du « Saumon couronné », et serendit sans perdre une minute à la petite maison blanche, dont iln’eut point de peine à franchir la haie. La négresse qu’il avaitvue autrefois le reçut et l’introduisit auprès de Marguerite.
À son aspect, la jeune femme se leva, et, luitendant la main :
– À quelle heureuse fortune dois-je devous revoir ? dit-elle. Serait-elle encore plus propice que jene le suppose ? auriez-vous besoin de moi ?
– Que Dieu me juge si je fais mal,répondit Armand-Louis ; une première fois je vous ai sauvée…service oblige… j’ai vu Abraham Cabeliau.
– Mon père !
– Il avait une lettre entre les mains…hélas ! la lettre d’un ennemi !… il sait tout. Si vousavez quelque chose à redouter de sa colère, prenez garde, je ne ledevance pas d’une heure peut-être.
Marguerite était devenue pâle comme unemorte.
– Mon père ici ! dit-elle ;ah ! je suis perdue !
– Puis-je quelque chose pour vous ?…je dois tout à Abraham, mais vous êtes sa fille…ordonnez !
Marguerite leva sur M. de la Guercheses yeux trempés de larmes :
– Non, reprit-elle ; aujourd’hui oudemain, il fallait qu’un jour ce secret m’échappât !…J’attendrai mon père… S’il me tue, adieu !… S’il me pardonne,ah ! je vous devrai plus que la vie !
– Que Dieu vous sauve ! s’écriaM. de la Guerche ému.
Au moment où il venait de quitter le jardin,le galop d’un cheval lancé à toute bride lui fit lever les yeux. Dupremier regard il reconnut le comte de Wasaborg. Armand-Louiss’élança, appela, cria. Mais il était à pied ; le cheval ducomte fuyait comme un vent d’orage… Le son de sa voix se perditdans le retentissement furieux de ce galop, et bientôt Armand-Louisvit disparaître le cheval et le cavalier dans les massifs d’arbresqui répandaient leur ombre autour de la ville.
– Ah ! c’est une fatalité !murmura-t-il.
Il allait dépasser la lisière du petit bois oùnaguère il avait rencontré le capitaine Jacobus, lorsqu’on coup defeu retentit, et une balle qui déchira son pourpoint s’enfonça dansle tronc d’un bouleau.
Presque au même instant, et avant même qu’ileût sondé la profondeur du bois, une détonation nouvelle se fitentendre, un cri sourd répondit à cette détonation, et, sautant surla route, Armand-Louis aperçut Magnus et un homme qui fuyait detoute la vitesse de son cheval.
Magnus tenait encore un pistolet à lamain.
– Qu’est-ce ? demandaM. de la Guerche.
– Un coquin qui vous a manqué et que j’aimanqué !… Ah ! Magnus, voilà une chose qui m’étonne de tapart ! vieillirais-tu, mon garçon ? Une charge touteneuve ! Ma balle a troué son feutre à un demi-pouce du crâne,qu’elle a peut-être égratigné en passant !… Si j’avais visé enplein corps le scélérat qui rampait dans ce taillis de chênes, jel’aurais certainement atteint ; mais voilà, je voulais le tuerroide pour avoir son cheval… et une pièce à conviction, monsieur lecomte.
Il chargea de nouveau son pistolet d’un airtranquille.
– Quand je vous disais qu’il fallait voustenir sur vos gardes ! reprit-il. Jean de Werth est un hommeexpéditif. Rentrons en ville à présent, s’il vous plaît, etcherchons le roi : quand on a un homme tel que le baron surles bras, il ne fait pas bon s’occuper trop longtemps des affairesd’autrui.
Mais tandis qu’ils regagnaient en toute hâtele cabaret où ils avaient laissé leurs chevaux, Armand-Louisdemanda à Magnus par quelle aventure il le rencontrait dans levoisinage de la maison blanche lorsqu’il l’avait quitté sur leseuil du « Saumon couronné ».
– Vous ne connaissez guère Magnus, sivous croyez qu’il vous permettra de courir les bois à la brune,répondit le vieux soldat, sans que lui-même fasse le guet auxenvirons ! Vous n’étiez pas au bout du sentier que j’étais survos pas ! Et bien m’en a pris !… Je sais pertinemment àprésent que le baron est en campagne.
– Comment ! tu crois ?
– Je ne crois pas, j’affirme.
Pourl’intelligence des événements qui vont suivre, il nous fautmaintenant abandonner Armand-Louis sur la route de Gothembourg etrejoindre le comte de Wasaborg chez Marguerite.
Il était alors dans cette même pièce où le ducAlbert et M. de la Guerche s’étaient rencontrés ; iltenait entre ses bras Marguerite pâle et tremblante. Ses yeuxinquiets l’interrogeaient.
– Ah ! ne m’aimez-vous plus ?dit-il tout à coup, tandis que les regards de Marguerite effarée sepromenaient de la porte à la fenêtre.
– Ah ! je vous le dirais que vous nele croiriez pas ! s’écria-t-elle suspendue à son cou ;mais, par pitié, fuyez !
– Fuir ! et pourquoi ? Voilàbien longtemps que je ne vous ai vue, Marguerite ; si quelquedanger vous menace, comme en ce jour terrible où M. de laGuerche vous a rendue à mon amour, je reste.
– M. de la Guerche !…Hélas ! il sort d’ici.
– Lui ?
– Il m’a dit… Ah ! c’estaffreux ! mais pourquoi vous répéter tout cela àprésent ? il est trop tard !
Tout à coup Marguerite s’arrêta et tenditl’oreille.
– Entendez-vous ?… ah !fuyez ! s’écria-t-elle de nouveau en se tordant les bras.
Un bruit venait en effet de se faire entendredu côté de la porte. Marguerite voulut entraîner le comte deWasaborg dans une pièce voisine, mais la porte s’ouvrit tout à coupet Abraham Cabeliau parut.
– Dieu ! c’est donc vrai !s’écria-t-il.
Le comte de Wasaborg se retourna l’œil en feu,la main sur la garde de son épée.
Abraham Cabeliau, qui avait fait un pas verssa fille, s’arrêta comme si la foudre eût éclaté devant lui, etlevant les mains au ciel :
– Le roi ! dit-il.
Marguerite regarda le comte, et l’on vit lapâleur des cadavres couvrir son visage ; mais, se remettantpresque aussitôt.
– Le roi ! je le savais !dit-elle d’une voix mourante.
– Tu l’entends, Seigneur ! s’écriaAbraham.
Gustave-Adolphe – car c’était lui – allaitrépondre lorsque Marguerite, se jetant aux pieds de son père,l’arrêta d’un regard suppliant.
– Maudissez-moi ! frappez-moi !dit-elle ; les devoirs sacrés de la chrétienne, la pudeur dela fille, le respect de votre nom, j’ai tout oublié, mon père, maislui, c’est le roi !
Abraham Cabeliau, qui avait caché son visageentre ses mains, leva la tête ; la majesté du malheur et de larésignation venait de graver son sceau sur ce noble front sillonnéde tant de rides.
– Ma vieillesse est souillée !dit-il ; mais la honte de mes cheveux blancs ne m’empêcherapas de me rappeler que vous êtes l’oint du Seigneur. La maison estouverte, vous pouvez en sortir comme vous y êtes entré.Souvenez-vous seulement, Gustave-Adolphe, qu’il est pour un roid’autres soins que celui de porter le déshonneur au foyer de l’unde ses serviteurs.
– Me croyez-vous assez lâche pourm’éloigner sans même savoir ce que Marguerite deviendra ?s’écria Gustave-Adolphe.
Le sujet venait de parler, le père leva lefront, et croisant ses bras en face de Gustave-Adolphe :
– Qui ose m’interroger ? ditAbraham ; depuis quand un père n’est-il plus le maître dejuger sa fille ? Est-ce Marguerite qui répondra ? Osezdonc le lui demander !
La parole frémissait encore sur les lèvresd’Abraham lorsqu’une porte voisine s’entrouvrit et un enfant beaucomme le jour, craintif et souriant, se glissa dans la piècedoucement.
Les yeux d’Abraham le virent, et il trembla detous ses membres.
Marguerite, qui était à genoux, attiral’enfant sur son cœur, et se traînant jusqu’aux pieds d’Abraham,elle le lui présenta :
– Que je meure si telle est votrevolonté, mon père, dit-elle ; mais pardonnez à cette innocentecréature !
Les bras de l’enfant s’enroulèrent autour ducou du vieillard.
– Ah ! je suis vaincu ! s’écriaAbraham, qui n’eut pas la force de le repousser.
Et ses bras s’ouvrant malgré lui, il serra surson cœur tout à la fois Marguerite et l’enfant.
Un instant ils confondirent leurs larmes etleurs baisers, puis Marguerite, se dégageant, leva sur Abraham desyeux suppliants :
– Mon père, dit-elle alors, mepermettez-vous de parler une fois encore au roiGustave-Adolphe ?
Abraham Cabeliau regarda tour à tour sa filleet le roi.
– Sire, reprit-il enfin, jem’éloigne ; que Votre Majesté n’oublie pas qu’elle est chezmoi.
Aussitôt qu’ils furent seuls, Margueritetourna les yeux vers Gustave-Adolphe.
– Et je ne le savais pas ?… Leroi ! vous, le roi ! dit-elle en éclatant.
– Ah ! m’auriez-vous aimé, si vousl’aviez su ? s’écria-t-il.
– Le roi ! le roi !répétait-elle toujours en le couvrant de ses regards. Ah !quand je vous voyais à mes pieds, me jurant de cette même bouche,que je croyais sincère, que vous n’existiez que pour moi, siquelqu’un fût venu me dire que vous étiez le roi de Suède… jamaisje ne l’aurais cru… et il a fallu que mon père lui-même m’ouvrîtles yeux !…
Mais la voix de Gustave-Adolphel’interrompit.
– Souvenez-vous du jour où le hasard m’aconduit vers vous ! s’écria-t-il. Ah ! dès le premiersourire j’ai compris que je vous appartenais… mon âme s’étaitdonnée à vous sans réserve… Qu’étais-je alors ? un soldat àqui des milliers d’ennemis disputaient sa patrie, un roi sanscouronne, presque un exilé, un proscrit. La fièvre dévorait mesjours ; pas une heure sans inquiétude, toujours des embûcheset des batailles. Quelles longues tristesses n’avez-vous pasconsolées !… Près de vous je respirais, avec vous j’avais cesbiens que le plus humble de mes sujets connaît et qui lui fontaimer la vie, une main amie, un cœur dévoué, une femme enfin !Non ! ne me regardez pas avec ces yeux irrités ; si unjour la politique a voulu que le roi ne fût plus libre, Marguerite,son âme ne vous a pas trahie et n’a jamais cessé d’être àvous !… Votre image me suivait partout, c’était ma consolationpendant la lutte, mon espérance au retour ; les seules heuresoù j’ai connu l’ivresse de la vie, c’est ici que je les aigoûtées ; ailleurs, mon cœur ne battait plus… Croyez la voixqui vous parle ! S’il n’avait pas fallu défendre un peuple quis’était donné à moi, le défendre contre le Polonais, le Danois, leMoscovite, l’Autrichien, aurais-je un seul jour déserté cet asileoù je vous avais rencontrée ? Et que de fois même n’ai-je passongé à descendre de ce trône où le repos ne m’est paspermis !… Je l’aurais fait sans doute, si l’honneur ne m’yavait pas enchaîné… et parce que je suis le roi, voilà que vous nem’aimez plus !
– Ah ! je vous aime encore, puisqueje vous pardonne ! s’écria Marguerite qui sanglotait.
Le roi poussa un cri et voulut la prendre dansses bras.
Mais se relevant :
– Gustave-Adolphe, dit-elle, Margueriteest morte, il n’y a plus ici que la fille d’Abraham Cabeliau, d’unhomme qui a combattu pour Votre Majesté. Oubliez tout lereste !
– Et le puis-je ? ditGustave-Adolphe éperdu.
– Vous le pouvez si vous pensez à laSuède ! La Suède est menacée, dites-vous : soyez à elletout entier ; la patrie, à présent, voilà votre fiancée, votrefemme, vos amours ! Haut l’épée, Sire, et défendez-la !C’est à la Suède que je vous donne ! Voilà, mon roi bien-aimé,la seule rivale dont je puisse ne pas être jalouse !… L’Europeest en feu, me disiez-vous un jour ; toutes les ambitions sontdéchaînées, les provinces et les royaumes se perdent et se gagnentau jeu des batailles. Que la Suède, armée par vous, entre en lice,et faites-lui sa part large et belle ! Allez, Sire, et à ceprix, ce cœur où nul ne vous remplacera, battra toujours au nom deGustave-Adolphe !
Le roi hésitait ; jamais Marguerite nelui avait paru plus belle et plus touchante, mais il la connaissaitassez pour savoir qu’elle était perdue pour lui.
– Vous le voulez, Marguerite !dit-il en soupirant.
– Marguerite n’est plus !… Auxarmes ! Sire.
– Alors votre main, vos lèvres, unedernière fois, et que Dieu sauve la Suède ! L’épée tirée, jene la rentrerai plus !
Marguerite, le visage à la fois ruisselant delarmes et rayonnant d’amour, prit la tête du roi entre ses mains…elle crut que son cœur s’échappait ; puis, lui montrant auloin la mer, du côté de l’Allemagne :
– Voilà le chemin ! dit-elle.
Écrasée par la violence de ses émotions,Marguerite tomba comme anéantie sur un fauteuil. Des sanglotssoulevaient sa poitrine, ses mains inertes pendaient le long de soncorps. Gustave-Adolphe se jeta à ses pieds. Combien d’heuresn’avait-il pas autrefois passées auprès d’elle au temps heureux oùelle croyait en lui ! Il n’osait parler et la soutenait dansses bras ; la femme et la mère succombaient dans une suprêmedéfaillance. Elle resta un instant immobile, la tête renversée surl’épaule du roi et pleurant. Puis, par un effort subit, debout etl’œil plein de flammes, et sans retenir les larmes qui ruisselaientsur ses joues :
– Sire, je ne suis plus pour VotreMajesté qu’une sujette, la mère d’un de vos sujets, dit-elle. Quedemain le soleil ne vous trouve plus ici !… et, pour que lesacrifice soit sans issue, je veux que mon père apprenne vosrésolutions.
Elle frappa sur un timbre ; bientôt aprèsAbraham parut.
– Mon père, dit-elle, voici le roi qui vacombattre les ennemis de notre religion.
– À cette grande œuvre dévouera-t-il savie ?
– Ah ! je le jure ! s’écriaGustave-Adolphe.
Abraham étendit sa main nue vers le ciel.
– J’ai armé des vaisseaux pour le servicede mon pays au temps où il était en guerre contre les Danois,dit-il ; j’en équiperai plus encore pour la défense de notrefoi. Mon sang et mon or sont à vous, Sire.
– Alors je vous donne rendez-vous àCarlscrona ; je veux que tout ce qu’il y a de navires en Suèdes’y réunisse.
– Mes frégates y seront, et j’y seraimoi-même, afin qu’on sache ce que peut le dévouement d’unhomme.
Marguerite leva des yeux suppliants vers sonpère.
– Permettez-moi de vous suivre, dit-elle.Vous animerez de votre exemple les équipages choisis parvous ; je prierai pour ceux qui vont combattre. Un enfant yverra de loin celui qu’il ne connaîtra plus…
Elle se soutenait à peine. Abraham l’attirasur son sein :
– Venez donc, ma fille, vos prièresmonteront vers Dieu, et Il bénira nos efforts.
Quelques instants après, le galop d’un chevalqui retentissait dans l’espace lui disait que Gustave-Adolphe étaitloin d’elle ; elle sentit son cœur trembler dans sa poitrine.Abraham Cabeliau reparut tenant par la main un enfant.
– À genoux, mon fils, à genoux, et Dieusauve le roi ! dit-elle, voici la guerre !
Une dernière fois Marguerite dormit sous letoit qui si longtemps l’avait abritée. Au point du jour, desserviteurs envoyés par son père l’avertirent que tout était prêtpour le départ. L’ardeur s’était ranimée dans les veines du vieuxmarin à la pensée des guerres nouvelles. Il avait expédié descourriers dans toutes les directions pour presser l’armement desnavires qu’il fallait équiper. Un même rendez-vous leur étaitassigné. Il vidait ses coffres, il achetait des armes, desprovisions. Il voulait que les bâtiments d’Abraham Cabeliau fussentles plus agiles et les mieux équipés de la flotte.
Sans perdre une minute, Marguerite expédia unmessager à M. de la Guerche. Il avait vu son péril etdevait connaître son salut et son sacrifice. Quelques mots dits laveille lui avaient fait comprendre qu’il avait un intérêt pressantà voir le roi. Elle lui donnait rendez-vous à une petite distancede Gothembourg, sur la route de Carlscrona.
Bientôt après elle quittait la maison blancheles yeux pleins de larmes, le cœur serré, la poitrine oppressée.Que de beaux jours qu’elle ne devait plus revoir ! Elle saluades yeux chaque meuble, chaque arbuste, chaque buisson. Toute choselui rappelait d’aimables et riants souvenirs. À présent leur chaîneétait brisée. Elle marchait lentement, tenant son fils par la main,regardant toujours derrière elle.
– C’est fini ! c’est fini !disait-elle.
Au détour du sentier, une voix mâle l’appela.Elle tressaillit. Abraham Cabeliau était devant elle à cheval, encostume de voyage, près d’un carrosse. Elle retourna la tête et nevit plus la maison blanche. Elle poussa un grand cri et ramena sursa tête les plis d’un long voile.
– Adieu ! murmura-t-elle d’une voixbrisée.
Quand elle releva son front, un pli decollines dérobait les maisons de Gothembourg, et la route blanches’enfonçait entre deux rideaux de sapins noirs.
Uneheure après, le roi Gustave-Adolphe, et les officiers qu’il avaitréunis à Gothembourg sous prétexte d’inspecter un corps de recrues,prenaient le chemin de Carlscrona, où déjà se rassemblaient uneflotte et une armée en prévision des événements que la guerre quibouleversait l’Allemagne pouvait précipiter.
Armand-Louis et Magnus apprirent donc sondépart en même temps que son arrivée ; mais le roi avait sureux une avance qui ne leur permettait plus de l’atteindre.
– Qu’importe ! dit Magnus, nousavons de bons chevaux frais, de l’or tout neuf, et de bonnes épéesqui ne craignent personne… poussons sur les traces du roi, et sinous ne le rejoignons pas à Carlscrona, nous le rattraperons bien àStockholm.
Sur ces entrefaites, le messager queMarguerite avait envoyé à M. de la Guerche luiparvint ; les préparatifs de départ furent promptementterminés, et fidèles au rendez-vous, ils prirent, avec Abraham etsa fille, le chemin qu’avait suivi Gustave-Adolphe.
– Un vrai roi, celui-là, disait Magnusqui avait grand-peine à garder longtemps le silence ; des yeuxgris, ou verts, ou bleus, on ne sait pas bien ; le ciel oul’océan, selon que la joie ou la colère l’anime, une voix généreuseet sonore, qui fait qu’on lui obéit sans y penser ; un bras defer, la main d’un soldat, la tête d’un général ; avec cela desyeux pleins de flammes et une façon de lancer son cheval au galopqui oblige les plus humbles recrues à pousser droit devant ellescomme si on les menait à la victoire. J’ai servi quelque temps enPologne, sous le roi Sigismond, son oncle ; Gustave-Adolphenous a si furieusement battus que j’ai juré de ne plus marcher quesous ses drapeaux. C’est ce jour-là que six escadrons m’ont passésur le corps ; je ne m’en porte pas plus mal, mais vouscomprenez que cela gêne un peu.
– Pardieu ! réponditM. de la Guerche, je ne l’ai jamais vu ton héros, et ilme semble cependant que je le connais.
Ainsi devisant, ils traversaient les bois etles plaines, les villes et les bourgs. La figure sinistre aperçueun instant par Magnus avait disparu. Le soleil riait à leur voyage,et ce fut ainsi que, le corps dispos et l’esprit allègre, ilsdécouvrirent les remparts de Carlscrona, et autour de la ville depierre une ville de toile toute retentissante du bruit desarmes.
– Séparons-nous ici, dit Abraham. Si vousavez besoin de mon aide, chacun vous indiquera la maison où je vaisme retirer. Votre chemin à vous, n’est pas le même.
Un passant leur indiqua la demeure du roi, ettandis que leurs chevaux se reposaient dans une auberge, où lepremier soin de Magnus avait été de retenir un logement, ilsprofitèrent d’un restant de jour pour se rendre au château deGustave-Adolphe. Les portes en étaient assiégées par une fouled’officiers, de gentilshommes et de serviteurs ; çà et là dessoldats montaient la garde.
Tout à coup. Armand-Louis poussa un cri, etavant même que Magnus eût le temps de prévoir ce qu’il allaitfaire, M. de la Guerche s’était élancé dans lesjardins.
Devant lui, au bout d’une avenue, il venaitd’apercevoir Mlle de Souvigny, et auprèsd’elle Jean de Werth ; M. de Pardaillan marchait àleur côté.
Malheureusement le sage Magnus ne s’était pastrompé dans ses prévisions ; Jean de Werth avait été informéavant tout le monde, et par une dépêche de l’empereur Ferdinand, dela victoire du cardinal de Richelieu. Des fugitifs qui avaient eula chance d’arriver en Suède plus vite et plus sûrement que lenavire du pauvre David Johan lui apprirent en outre qu’au moment oùLa Rochelle était tombée, M. de la Guerche vivaitencore.
Jean de Werth conclut de ce fait qu’il netarderait pas à voir son rival sur les mêmes rivages où ilss’étaient rencontrés ; le même raisonnement lui fit comprendreque là où serait Adrienne, là irait Armand-Louis. Quant auxconséquences que devait avoir la rencontre des deux jeunes gens, ilétait facile de les prévoir. Le plus simple bon sens suffisait. Sila résistance d’Adrienne était telle qu’elle tenait en échec laparole donnée par M. de Pardaillan, que serait-ce quandelle aurait pour point d’appui la présence du jeune huguenot paréde tous les charmes de la vaillance, du malheur et dudévouement ?
La lutte devenait sinon impossible, ce motn’entrait pas dans les habitudes de Jean de Werth, du moins fortdifficile. Une courte méditation l’amena bien vite à cetteconclusion que le comte de la Guerche devait disparaître.
– Il disparaîtra donc, ajouta-t-ilmentalement.
Le moment d’ailleurs lui paraissait propiceaux tentatives hasardeuses. Depuis que M. de la Guercheavait quitté la Suède, des changements étaient survenus. La guerresemblait imminente. Rappelé d’abord en Allemagne par un ordre del’empereur Ferdinand, et renvoyé de nouveau en Suède pour unedernière et plus pressante sollicitation, Jean de Werth avaittrouvé le peuple en armes. Une même pensée animait la nation et sonroi ; jamais Gustave-Adolphe n’avait multiplié plus rapidementles courses et les inspections qui le promenaient de Stockholm àCalmar et de Gothembourg à Carlscrona. Les heures semblaientcomptées.
Ému par cette fièvre des batailles qui faisaittressaillir la Suède, M. de Pardaillan avait quitté lechâteau de Saint-Wast et s’était rendu, avec Diane etMlle de Souvigny, à Carlscrona, où le roiretournait sans cesse après de courtes absences. Le vieuxgentilhomme voulait consacrer un reste de force au service de sapatrie d’adoption et entendre encore avant de mourir leretentissement des clairons sonnant la charge. Jean de Werthl’avait suivi en apparence pour se rapprocher du roi et solliciterune entrevue décisive, en réalité pour rester auprès deMlle de Souvigny. La pensée d’un enlèvementtraversait parfois son esprit. Un grand nombre d’aventuriers,parlant toutes les langues, sillonnaient la Suède, attirés par lefrisson de la guerre et la réputation du roi. Dans cette foulechaque jour grossie, Jean de Werth ne pouvait-il pas trouver desauxiliaires dévoués à ses projets ? Il fallait seulement sehâter.
Le baron, on le sait, ne faisait pointcommerce avec les scrupules devant lesquels s’arrêtent les petitesgens. Élevé à l’école du terrible comte de Tilly et de l’implacableduc de Friedland, le peu qu’il en avait pu connaître à son entréedans le monde avait pris la fuite depuis un assez long temps. Entrele désir et la possession, son principe était qu’il fallaitsupprimer les intermédiaires.
Sa résolution prise, et bien sûr que son rivalse montrerait tout d’abord sur les lieux oùM. de Pardaillan avait conduit sa fille etMlle de Souvigny, Jean de Werth se promitd’exercer une active surveillance aux environs de Carlscrona. Maispeu désireux de se commettre en personne dans les difficultés d’uneaventure scabreuse, on le vit un matin se diriger du côté desmaisons noires et des tavernes borgnes où les batteurs d’estrade etles maraudeurs, qu’on voit toujours à la suite des armées, tenaientleurs francs quartiers.
Combien en ce moment le baron ne regrettait-ilpas de n’avoir emmené avec lui que d’honnêtes secrétaires et deprudents serviteurs ! Un coupe-jarrets eût bien mieux fait sonaffaire.
« La bonne ville de Carlscrona me lefournira ! pensa-t-il pour se consoler. »
Grâce au déguisement qu’il avait pris, Jean deWerth put se glisser, sans être remarqué, dans un établissement oùbon nombre de gens dépenaillés cassaient des pots en battant lescartes. Force rapières, force plumets déchiquetés, force moustachesretroussées, force dagues à pommeaux de cuivre ou de fer, forcecasques usés par d’obscurs services, force visages balafrésembellissaient ce séjour où des servantes rubicondes allaient etvenaient, portant des brocs remplis de bière et des assietteschargées de jambon.
Jean de Werth s’assit dans un coin et regardaautour de lui.
Deux hommes jouaient aux cartes, assis devantune table voisine. Sur la table on voyait deux gobelets d’étain,deux cruches à demi pleines, quelques monnaies d’argent. Autour dela table, une demi-douzaine de chenapans faisaient cercle.
L’un des joueurs, à mine jaune, portait unpourpoint de velours chargé de passementeries éraillées. Il avaitle regard louche, le sourire doux et faux, le teint couleur decire, les cheveux plats, les mains longues et fluettes. L’agilitéde ses doigts minces et pointus donna fort à penser au capitainebavarois.
Un examen plus attentif lui inspira bientôt laconviction que ce joueur à mine blafarde appartenait à cetteconfrérie d’hommes méticuleux qui corrigent les caprices du hasardet le forcent à s’habiller à leur guise.
Après chaque coup, une partie notable del’argent épars devant lui s’engouffrait dans des poches dont nulleautre main que les siennes n’avait sondé la profondeur.
La victime de cette habileté prudente etfroide grondait, blasphémait, buvait et continuait.
L’homme au pourpoint de velours, mû par unsentiment de charité fraternelle, vida sa cruche dans celle de sonadversaire.
– Frère Thorwick, j’ai moins soif quetoi ; partageons, dit-il.
Thorwick accepta, remplit son verre jusqu’aubord, l’avala d’un trait, joua et perdit.
– Eh ! eh ! grommela Jean deWerth, il y a là un coquin qui me semble passé maître en menuesscélératesses ! Serait-ce là vraiment l’homme qu’il mefaut ?
En ce moment, un sergent qui portaitl’uniforme de la maréchaussée suédoise entra dans le cabaret ets’assit.
– Jouons honnêtement et sans blasphémer,dit l’homme aux passementeries.
– C’est aisé à toi, maître Frantz, quigagne toujours. Mais moi ! s’écria Thorwick.
– Je gagne quelquefois, parce que je suisun homme pieux, répondit Frantz qui battait les cartes.
La partie continua, et le résultat fit passerdans la poche de l’homme pieux la presque totalité de l’argent quirestait sur la table.
Thorwick porta la main à sa taille, dénoua uneceinture à laquelle était suspendu un poignard à manche d’argent,et, la jetant sur le bois :
– Vingt ducats la ceinture et lepoignard ! s’écria-t-il.
– Thorwick ! la passion t’égare. Unhomme craignant Dieu ne parle pas ainsi.
– Vingt ducats ! te dis-je, ou parles cinq cents cornes du diable…
Frantz réprima un geste d’horreur.
– J’accepte, dit-il.
La partie s’engagea.
Au deuxième coup, toutes les chances étaientpour Frantz ; il abattit ses cartes au troisième.
– J’ai gagné, dit-il.
Soudain, Thorwick lui sauta à la gorge.
– Ah ! ventre Mahom, tutriches ! s’écria-t-il.
En un clin d’œil, les tables furentrenversées, les cruches en morceaux, les bancs jetés par terre.Thorwick, qui avait bu la valeur de six pintes, plia bientôt :Jean de Werth crut remarquer alors que l’une des mains de Frantzs’enfonçait tout à coup dans l’entonnoir d’une poche ouverte auflanc de son ennemi.
Puis, se redressant, et tandis que Thorwickroulait parmi les brocs et les gobelets, Frantz marcha droit versle sergent qui s’était levé :
– Justice, seigneur sergent, dit-il d’unair de contrition, voilà un mécréant qui blasphème le saint nom deDieu ; il a voulu m’étrangler après m’avoir volé. Cherchezdans ses poches, et certainement vous y découvrirez une bourse desoie verte garnie de vingt-quatre pistoles que j’avais tout àl’heure et que je n’ai plus.
Le sergent, aidé de deux soldats auxquels ilavait fait signe d’entrer, s’empara de Thorwick ; on lefouilla, et on découvrit la bourse de soie verte aux vingt-quatrepistoles.
Ce fut un cri dans toute la salle.
– Emmenez ce drôle ! dit lesergent.
– Pardonnez-lui comme je luipardonne ! s’écria Frantz.
On se rangea autour de lui, et il sortit d’unpas tranquille.
Jean de Werth le suivit. Quand on fut audétour de la rue, il frappa doucement sur l’épaule de Frantz.
– Ami, lui dit-il, j’ai nom Jean deWerth ; vous plaît-il de me suivre à mon hôtel ?
– Marchez, monseigneur.
Lorsqu’on fut dans une pièce écartée de lamaison, Jean de Werth s’assit.
– Je vous ai vu à l’œuvre tout à l’heure,maître Frantz, dit-il, car c’est bien ainsi qu’on vous appelle, ceme semble ?
– Frantz Kreuss, pour vous servir.
– Et j’ai véritablement admiré avec quelart, après avoir dépouillé votre adversaire, vous l’avez fait jeteren prison.
Frantz prit un air modeste.
– Quand la Providence vous égare en paysde parpaillots, dit-il, c’est une joie bien douce pour une âmecatholique de malmener quelqu’un de ces mécréants et de lui fairesubir un châtiment terrestre en attendant les peines éternelles quilui sont réservées dans l’enfer.
– Voilà un langage qui me donne une hauteopinion de votre vertu, honnête Frantz, et j’imagine que nousallons nouer quelques petites relations qui vous serontprofitables.
– C’est mon désir le plus vif.
– Vous déplairait-il d’armer votre brasdu glaive séculier contre un de ces mécréants qui déclarent laguerre à la sainte Église ?
– Point, seigneur. Mais chacun a sespetites affaires, et si je dois négliger les miennes…
Jean de Werth ouvrit un coffret et en tira unepoignée d’or.
– Je paye avant et je paye après,reprit-il ; j’ai besoin qu’un homme qui ne croit pas auxmérites des saints disparaisse promptement ; l’homme mort oul’homme éclipsé, il y aura mille pistoles pour la main qui m’auraservi.
Frantz s’inclina.
– Ordonnez, seigneur, dit-il.
Jean de Werth le mit tout de suite au courantde ce qu’il attendait de lui. Un huguenot échappé par miracle ausiège de La Rochelle, un ennemi de la sainte Église, était arrivéen Suède ; il allait sans doute paraître à Gothembourg :il était bon qu’on ne l’y vît pas longtemps.
– Avez-vous quelque indication sur lechoix des moyens ? répliqua Frantz, qui n’avait pas perdu uneseule parole des longues explications de Jean de Werth.
– Aucune ; je ne veux en rien gênerl’initiative de l’homme obligeant et pieux qui me prêtera lesecours de son expérience et de son zèle.
Frantz sourit benoîtement.
– D’ailleurs, ajouta Jean de Werth d’unair de négligence, M. de la Guerche, qui vient ajouter lepoison français au venin suédois, est un galant peu versé dans lascience de l’escrime, étourdi et mal en fonds, un pauvre sire sansressources et sans famille.
– Tant pis ! seigneur, tantpis ! j’aurais voulu prouver à l’illustre Jean de Werth que,si humble que soit son serviteur, il n’eût reculé devant aucunpéril pour défendre une sainte cause.
Jean de Werth se leva et, d’un air defamiliarité, frappant sur l’épaule de Frantz Kreuss :
– Ne vous attirez point une méchanteaffaire sur les bras, dit-il ; un habile homme comme vous doitsavoir qu’il n’est point nécessaire de tuer les gens pour les voirdisparaître ; il suffit de les jeter dans quelque aventure oùils aient contre eux, en pays catholique, la maîtresse ou leconfesseur du roi ; en pays protestant, les lois ou ledespotisme de l’opinion publique. Si maintenant la dure nécessitéexige qu’on les invite à quitter cette vallée de larmes où nousgémissons, il faut le faire prudemment, sans bruit et sanséclat.
– Que notre sainte mère l’Église meprotège, et vous serez content de moi, seigneur ! ditl’honnête Frantz Kreuss.
Glissant alors dans la longue ceinture de soieverte les pistoles que lui avait comptées Jean de Werth, il sortitd’un pas lent et méthodique.
Ceci sepassait au moment où M. de la Guerche, roulé par unevague, abordait sur la côte occidentale de la Suède. Frantz Kreuss,qui voulait mériter l’estime de Jean de Werth, s’était mis encampagne sur-le-champ et avait expédié divers agents dans les portsde mer principaux du royaume. L’un d’eux avisa M. de laGuerche au moment où celui-ci se montra dans Gothembourg, et lereconnut au signalement qu’on lui en avait donné. Cette rencontreeut pour conséquence immédiate le coup de pistolet qui faillitrenverser Armand-Louis sur la route de la maison blanche. Cettepremière tentative n’ayant pas réussi, Frantz Kreuss ne se laissapoint décourager, et, averti par un courrier du départ deM. de la Guerche avec Abraham Cabeliau, il résolut dedemander à son épée le résultat que la maladresse de son émissairene lui avait pas permis d’obtenir. C’était un homme consciencieuxqui tenait à bien gagner son argent.
L’œil exercé du baron Jean de Werth avaitreconnu Armand-Louis aussitôt que celui-ci, conduit par Magnus,avait paru devant le château royal. Une idée subite l’éclaira.S’approchant donc de Frantz Kreuss qui ne le quittait plus, tandisque M. de la Guerche cherchait à s’ouvrir un passagejusqu’à Mlle de Souvigny :
– N’ayez garde d’oublier que vous êtesici dans le jardin du roi, et que quiconque tire l’épée dans unerésidence royale est mis à mort, dit-il. C’est un édit que lasagesse du roi Gustave-Adolphe a dicté pour mettre un frein à lafureur des duels. Si cependant quelque maladroit vous provoquait,vous êtes gentilhomme, et moi Jean de Werth, je vous couvre de maqualité de ministre plénipotentiaire de S. M. l’empereurFerdinand.
Puis d’un ton simple, et comme un homme quifait une observation :
– N’est-ce point M. de laGuerche que j’aperçois là-bas ? dit-il. Plaise à Dieu qu’il nese fasse point de sotte affaire dans les jardins du roi.
Frantz Kreuss sourit, et caressant sesmoustaches :
– Soyez sans crainte, dit-il, mon planest fait… c’est un loup pris au piège !
Et Frantz se perdit rapidement sous lesténèbres d’une charmille.
Cependant la nuit se faisait ; Jean deWerth venait de prendre une allée ombreuse et de s’enfoncer dans undédale de bosquets, où Mlle de Souvigny,rêveuse et triste, le suivait, sans se douter queM. de la Guerche fût si près d’elle.
Armand-Louis, qui craignait de les perdre devue, s’élança dans la même direction ; un homme se présentasubitement au détour d’une allée ; M. de la Guerchele heurta, et, du choc, fit tomber son chapeau dans l’herbe.
– Au diable le maladroit ! cria cethomme.
– Eh ! morbleu ! quel est celuiqui a rencontré l’autre ? répondit M. de la Guerche quicherchait son feutre jeté par terre du même coup.
– Chanson que tout cela ! qui a faitune sottise la répare… reprit Frantz Kreuss d’une voixhautaine.
Et du doigt il montrait son chapeau, gisantnon loin de celui de M. de la Guerche.
Si rapide qu’eût été cette altercation, elleavait suffi à Jean de Werth pour entraînerM. de Pardaillan et sa compagnie dans une autredirection. Mlle de Souvigny venait dedisparaître. Armand-Louis exaspéré frappa du pied.
– Ça ! dit-il, est-ce une querellequ’il vaut faut ?
Et il mit la main sur la garde de son épée enhomme qui veut décharger sa colère sur quelqu’un.
Frantz Kreuss, qui se fiait aux promesses deJean de Werth, tira la sienne avec assurance.
« Voilà un pauvre garçon presquemort ! » pensa-t-il.
Cependant Magnus tout essoufflé accourait dubout de l’avenue.
– Bas les armes ! leur criait-ilhors d’haleine.
Mais déjà les deux fers étaient engagés.
– Tu vas voir comme je châtie un imbécilequi fait l’insolent ! poursuivit Armand-Louis qui chargeaitson adversaire avec fureur.
Frantz n’eût certainement pas mieux demandéque d’obéir à l’avertissement de Magnus ; il reconnaissait,mais trop tard, que l’homme si mal versé dans la science del’escrime maniait l’épée comme un maître ; malheureusementArmand-Louis ne le laissait pas respirer.
Le manteau déchiré, le pourpoint fendu, Frantzvoulut fuir : une pointe d’acier lui perça le bras.
– À moi ! cria le malheureux.
Son pied heurta une souche et il tomba àterre. M. de la Guerche lui sauta à la gorge.
– Confesse que tu es un drôle et uncoquin ! reprit-il.
Cette idée qu’il n’avait pu joindre Adriennel’animait d’une rage extraordinaire.
En ce moment, un bruit de pas nombreux etpressés se fit entendre dans un bosquet voisin.
– Ah ! monsieur le comte, vous êtesperdu ! murmura Magnus qui venait d’arriver sur leterrain.
Un officier suivi d’une troupe de soldats yarrivait aussi, et trouvait Frantz Kreuss à demi étouffé, râlantsous l’étreinte de M. de la Guerche.
– Votre épée, monsieur ; au nom duroi, je vous arrête, dit l’officier.
L’épée tomba des mains d’Armand-Louis qui,surpris et muet, resta debout devant l’officier.
Frantz Kreuss sauta sur ses pieds avecl’agilité d’un chat, et tout en ramassant son chapeau, avec forcesaluts et force contorsions.
– Je passais, dit-il précipitamment,monsieur s’est élancé sur moi comme un furieux… voyez, j’ai mesvêtements en lambeaux… mon sang coule par trois blessures… c’est unguet-apens !
– Misérable ! criaM. de la Guerche.
Magnus regarda Frantz Kreuss. L’épouvante dece plat gueux faisait bien voir au vieux soldat qu’une mainétrangère l’avait poussé. Il savait maintenant à n’en pas douterquel était l’auteur de cette tentative.
– Voilà un visage dont je me souviendrai,murmura-t-il entre ses dents.
Mais déjà les soldats entouraient Armand-Louiset l’entraînaient.
Frantz Kreuss profita du moment de trouble quisuivit l’arrestation de son ennemi pour se glisser derrière unmassif d’arbres et disparaître.
Quand l’officier remarqua son absence, ilétait trop tard pour retrouver ses traces. La nuit enveloppait lejardin de ses ombres.
Magnus, qui regrettait alors de n’avoir paspris le fugitif à la gorge, voulut intervenir et démontrerl’invraisemblance du guet-apens dont son maître était accusé.
L’officier l’interrompit.
– J’ai quelque idée que vous pouvez avoirraison, l’ami, dit-il ; mais ce gentilhomme a été saisi l’épéeau poing, il venait de répandre le sang… et j’ai des ordres.
« Si j’insiste, je pourrai bien partagerle sort de M. de la Guerche, pensa Magnus ; quis’occupera alors de le tirer de prison ? qui saura même qu’ily est entré ? »
Il se tut et suivit le cortège.
Mais tandis que les soldats et leur prisonniertraversaient silencieusement les sombres avenues où personne ne semontrait plus, Frantz, que sa blessure semblait rendre plus leste,rejoignait Jean de Werth en quelques minutes et lui rendait comptede son expédition.
– Quel combat ! dit-il ; ilfaut sûrement que votre ennemi ait fait de grands progrès depuisque vous ne l’avez vu !… c’est un diable !… un chapeaumort, un pourpoint fendu et un bras troué ! trois choses quin’étaient pas comprises dans notre marché.
Jean de Werth glissa la main dans sapoche.
– Et tu dis qu’il est aux mains dessoldats du roi ? dit-il.
– Dans leurs mains et en route pour uneprison devant laquelle je ne passe jamais sans faire dévotement lesigne de la croix.
– Vous êtes un honnête homme, réponditJean de Werth en jetant quelques pièces d’or dans la main deFrantz, et ce respect que vous montrez pour les choses sacrées vousportera bonheur.
L’aventurier compta les ducats de Jean deWerth et les fit sauter dans la paume de sa main avant de lesenfouir dans les profondeurs ténébreuses de sonhaut-de-chausses.
– Voilà bien pour le prisonnier,poursuivit-il, mais qu’y a-t-il pour le chapeau, le pourpoint et lablessure ?
– Eh ! eh ! tu as bon appétit,maître Frantz ?
– Excellent ! remarquez d’ailleursque j’ai failli le perdre au service de Votre Seigneurie.
– Allons, prends ! reprit Jean deWerth en vidant sa bourse dans la large main de Frantz. Tu ferasdire quelques messes pour le repos de l’âme de M. de laGuerche.
Tandis que le baron congédiait ainsi sonauxiliaire, Armand-Louis, suivi de Magnus, arrivait devant la portebasse d’une prison trapue, solide et noire, qui faisait partie desdépendances du château. Un fossé rempli d’eau, sur lequel tombaitun pont-levis, la mettait à l’abri de toute surprise. Unesentinelle, le mousquet au bras, veillait à chacun des angles dubâtiment.
Étonné de ce luxe de précautions,Armand-Louis, qui n’avait pas bien compris pourquoi on arrêtait ungentilhomme qui défendait sa vie, se tourna vers l’officier et luidemanda ce que c’était que cette prison vers laquelle on leconduisait.
– La prison des criminels d’État,répondit l’officier.
– Oui, oui, c’est bien cela !murmura Magnus.
L’officier comprit, à l’étonnement deM. de la Guerche, que celui-ci ne se rendait pas comptedu crime qu’il avait commis. Il lui expliqua d’une voix émue quelsordres terribles interdisaient de tirer l’épée dans les dépendancesdes résidences royales. Or, il avait été surpris l’épée nue à lamain, devant un ennemi terrassé, sanglant, en flagrant délit.
– C’est un crime de lèse-majesté !ajouta l’officier.
– Voilà donc pourquoi tu t’enrouais àcrier : « Bas les armes ! » dit Armand-Louisqui se tourna vers son compagnon.
Magnus baissa la tête.
– Oui, oui ! répondit le vieuxsoldat ; l’expérience parle, mais la jeunesse ne l’écoutepas.
– Ainsi ceux qui entrent dans cetteprison n’en sortent que pour mourir ? repritM. de la Guerche.
Le silence de l’officier lui répondit.
Un léger frisson passa entre les épaules dujeune gentilhomme. Il venait d’apercevoir Adrienne, elle l’aimaitet il avait vingt-cinq ans.
Magnus posa sa rude main sur l’épauled’Armand-Louis.
– Monsieur le comte, dit-il, la mort, quiparfois arrive tout d’un coup quand on la croit bien loin,s’éloigne souvent à tire-d’aile quand on la croit bien près.
Armand-Louis promena la main sur sonfront.
– Monsieur, dit-il à l’officier, avant depasser cette porte, me permettez-vous de vous adresser unerequête ?
– Si ce que vous désirez, je puis vousl’accorder sans m’écarter des règles de la discipline, aussi vraique je m’appelle Arnold de Brahé, parlez sans crainte.
– Laissez-moi causer deux minutes avec cesoldat que vous voyez là. D’avance, je vous jure que ce que j’ai àlui dire intéresse aussi bien le service du roi votre maître quemon salut.
– Et vous ne tenterez pas de voussauver ?
– Je vous en donne ma parole.
Sur un signe de l’officier, l’escortes’éloigna d’Armand-Louis et Magnus s’approcha du prisonnier.
– Je n’ai pas peur de la mort, maisj’aime, et je veux vivre, dit Armand-Louis.
– Me voilà ; ce que Magnus promet,Magnus le fait.
M. de la Guerche tira une bague dupetit sac de cuir qu’il portait au cou, et la présentant ausoldat :
– Mon salut est peut-être attaché à cettebague, reprit-il, il faut que tu la portes au palais du roi et laremettes au capitaine de ses gardes.
– Fût-il au fond des enfers, en Laponieou chez sa maîtresse, le capitaine des gardes du roiGustave-Adolphe l’aura.
– Bien. Tu lui diras alors qu’ungentilhomme français est en péril de mort, que ce gentilhommesollicite l’honneur de parler au roi. S’il hésite, dis-lui qu’aumoment de quitter La Rochelle, j’ai vu Son Éminence le cardinal deRichelieu, et que le tout-puissant ministre du roi Louis m’a chargéd’une mission pour le roi de Suède.
– Est-ce tout ?
– C’est tout… Ah ! si par impossiblele capitaine des gardes n’était pas auprès du roi, eh bien !adresse-toi au roi lui-même et montre-lui cette bague, mais, surton âme, ne t’en dessaisis pas ; perdue, je seraismort !
– Magnus n’est plus un enfant, reprit lesoldat d’une voix que l’émotion faisait trembler ;pardonnez-lui s’il insiste ; mais peut-être est-il bon qu’ilsoit mis au courant des circonstances dans lesquelles cette bague,qui a une forme particulière, vous a été confiée ; comment etpourquoi ? Vous m’avez parlé d’un certain comte de Wasaborgqui est mêlé, je crois, à l’histoire de cette bague ; j’ai pucomprendre aussi que cette personne chez laquelle vous vous êtesrendu en quittant le Saumon couronné, et que nous avonsaccompagnée à Carlscrona, Marguerite Cabeliau, n’y est pasétrangère. Ne me cachez rien ; si ce n’est pour vous, que cesoit pour Mlle de Souvigny qui vousaime ; que ce soit pour moi, monsieur le comte, qui vous suisattaché jusqu’à la mort.
Armand-Louis n’avait pas encore entendu Magnusparler avec cet accent. Il n’hésita plus, et bien qu’il luirépugnât de parler des circonstances où il avait pu montrer cequ’il y avait en lui de qualités généreuses, il raconta tout ce quise rattachait à l’épisode de la maison blanche.
Ce qu’il rapporta de son entretien avec lecomte de Wasaborg surprit Magnus, mais ce n’était pas le moment dediscuter avec M. de la Guerche.
– Est-ce bien tout, cette fois ?reprit-il.
– Tout, je te l’affirme ; Renaud,qui est mon frère, ne sait rien de plus que toi.
– Alors Magnus agira ; et s’il nevoit pas le comte de Wasaborg, il verra le roi.
Armand-Louis pressa la main de Magnus.
– Monsieur, reprit-il ensuite en setournant vers Arnold de Brahé, je suis à vos ordres.
Arnold de Brahé s’approcha d’unesentinelle ; le pont-levis s’abaissa ; une portes’ouvrit, et Magnus vit disparaître M. de la Guerche dansl’ombre sinistre de la prison.
Magnus, on l’a pu voir, était un homme résolu,habile, et rompu à toutes les aventures ; sa longue expériencedes choses de la vie lui faisait croire fermement qu’entre la hachedu bourreau et le cou de la victime, il y a toujours place pour unmiracle. C’était à présent une affaire à régler entre le roi etlui ; et si bien gardé que fût Gustave-Adolphe, Magnus nefaisait pas doute un instant qu’il ne parvînt jusqu’à sa royalepersonne.
Il passa donc à son cou le fil d’or auquel labague était suspendue et s’éloigna de la prison d’un pasdélibéré.
– Puisque le comte de la Guerche a pourlui Magnus, disait-il en marchant, le comte de la Guerche n’est pasencore mort.
Sa résolution était déjà arrêtée. Armand-Louisse trouvait dans une de ces passes où les minutes valent desjournées. Magnus voulait donc s’adresser au roi directement et nonpas perdre un temps précieux à poursuivre le capitaine des gardesou le comte de Wasaborg. En toutes choses, il était de ceux quicroient résolument qu’il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à sesarchanges.
Malheureusement pour le prisonnier, une autrepersonne aussi pensait à lui. Frantz Kreuss était de cette raced’hommes qui n’oublient rien et qui chargent leur rancune du soind’acquitter les dettes de l’amour-propre. Toutes les fois qu’ilcommettait une peccadille, et ces sortes d’aventures étaientcommunes dans sa vie, il mettait la faute au compte d’autrui et nenégligeait pas de s’en venger plus tard. M. de la Guerchelui était donc particulièrement odieux, d’abord parce que Frantzl’avait fait tomber dans un guet-apens, et, en second lieu, parceque ce même M. de la Guerche n’avait pas craint de nouerses doigts autour du cou de maître Frantz, et ce cou-là, maîtreFrantz Kreuss l’avait en une particulière estime.
En quittant le baron Jean de Werth, Frantzpensait donc à M. de la Guerche et se promettaitd’assister à son exécution. C’était bien le moins qu’il devait à uncavalier qui avait eu de si vilains procédés à son égard. Cesouvenir le fit se diriger du côté de la prison, où il voulaitvoir, en personne qui s’y connaît, si toutes les précautionsétaient bien prises.
Il y arriva, en passant par le plus court, aumoment où l’escorte faisait halte devant le pont-levis, après avoirtout d’abord conduit le prisonnier auprès du maréchal du palais quil’avait sommairement interrogé.
Frantz Kreuss ne voulut rien perdre du douxspectacle de l’emprisonnement, et, se couchant à plat ventre dansun taillis voisin, il se glissa jusqu’auprès de l’escorte sansfaire plus de bruit qu’un serpent qui fuit sous l’herbe. Ilsuffisait de le voir ramper pour être convaincu qu’il avaitl’habitude de ces sortes d’expéditions. Une seule fois une branchesèche craqua sous le poids de son corps. Magnus tourna la tête etfouilla le taillis du regard. Frantz resta immobile, blotti parmiles feuilles sous un rideau de verdure.
– Ah ! le coquin ! il a lesoreilles d’un lièvre ! murmura Frantz, qui déjà ne respiraitplus.
Mais Magnus songeait alors bien plus au dangerqui menaçait Armand-Louis qu’aux trahisons d’un ennemiinvisible ; il détourna les yeux et Frantz respira.
De la place où il était caché, il put voir àson aise tous les mouvements de M. de la Guerche et deMagnus, et bientôt après saisir au vol quelques mots de leurconversation. Il entendit distinctement ceux de salut et de roi. Ilvit, de plus, passer des mains d’Armand-Louis dans celles de soncompagnon un objet brillant dont la forme lui échappa. Il ne doutaplus que ce ne fût une mission que le prisonnier confiait à Magnus.« Le misérable ! si près de la mort, il songe à menuire ! » pensa Frantz.
Et il se promit sur-le-champ d’empêcher Magnusde remplir cette mission jusqu’au bout.
Frantz se coula donc hors du taillis, gagnaune ruelle voisine et frappa à la porte d’un cabaret borgne où lesaventuriers maltraités par les caprices de la fortune etl’inconstance du jeu abondaient en tous temps ; il n’eut pasbesoin de se mettre en frais d’éloquence pour déterminer trois desplus malheureux à se joindre à lui : la vue de quatre ou cinqducats suffit. Frantz se plaça à la tête de son corps d’armée, etl’aposta au coin d’un carrefour noir que Magnus devaitnécessairement traverser pour rentrer chez lui. Au bout de peud’instants, il entendit résonner sur la terre le pas robuste deMagnus.
– Attention ! souffla-t-il dansl’oreille de ses gens, laissons-le passer ; puis, ensemble,d’un seul bond, sautons dessus. À l’un le cou, à l’autre les bras,au troisième les jambes. Évitons qu’il ne crie et ne se débatte. Ilne faut pas que le sommeil des voisins soit troublé.
Magnus toucha bientôt au bord du carrefour,ralentit le pas une seconde comme pour en sonder la profondeurobscure, et s’y engagea. Il allait disparaître dans une ruellevoisine lorsqu’il vit tout à coup se dresser devant lui quatrefantômes qui le saisirent par tous les membres à la fois avantqu’il eût pu se mettre en défense.
Comme un daim mordu à la gorge et aux flancspar quatre loups, il se débattit et tomba.
– Tenez ferme ! dit Frantz.
Et il promena ses mains sur le corps de Magnusqui faisait d’incroyables efforts pour se dégager.
Bientôt Frantz sentit sous ses doigts lasaillie faite par la bague ; il ouvrit le pourpoint de Magnuset brisa la chaîne qui retenait le bijou.
Magnus, qui râlait, imprima une secousse siviolente à ses ennemis, que deux d’entre eux lâchèrent prise :le soldat se souleva à demi, chercha son poignard, et d’une voixterrible appela au secours.
– Imbécile ! s’écria Frantz quientendait dans une rue voisine le bruit que fait une troupe decavalerie en marche.
Et, frappant Magnus à la tête du lourd pommeaude sa dague, il glissa la bague du comte de Wasaborg dans sapoche.
La main de Magnus lâcha le poignard, sesmuscles se détendirent et sa tête retomba sur le sol.
La troupe de cavalerie qui marchait non loinde là approchait ; Frantz avait lestement fouillé dans toutesles poches de Magnus et ouvert sa ceinture ; rester pluslongtemps auprès de ce corps inanimé, expirant peut-être, eût étédangereux.
– Sauve qui peut ! dit-il.
Et toute la bande s’effaça dans lesténèbres.
À tout hasard, Frantz se rendit chez Jean deWerth. En cas d’événement, la renommée et la puissance de ce richeseigneur lui assuraient une protection, et de plus il avaitl’espoir de tirer un bon prix de la bague dérobée sur le corps deMagnus. Un orfèvre n’en aurait pas donné vingt pistoles, Frantz envoulait au moins cent pour se payer de ses peines et soins.
Les gens du baron avaient ordre d’introduireFrantz à toute heure auprès de lui. Les vêtements en désordre etl’air affairé de son complice donnèrent à penser au baron quequelque chose d’extraordinaire se passait.
– Qu’y a-t-il encore ? dit-il.
Frantz sourit, et passant la main sur sesmoustaches :
– Le zèle que j’ai pour le service deVotre Seigneurie détruira ma santé ! dit-il, je ne dors plus.À quoi pensez-vous que j’aie employé ma soirée, au lieu d’allerhonnêtement me coucher comme j’en avais bien le droit après tant defatigues ?
– Que sais-je ? fit Jean de Werth.Tu es un homme si plein d’imagination !
– Au fait, ne cherchez pas ! vous nedevineriez point.
Et, d’un air où la modestie le disputait à lavanité, Frantz raconta au baron de quelle façon triomphante ilavait employé les dernières heures du jour.
– Eh ! ce n’est pas si mal !dit Jean de Werth. Que penses-tu que soit devenu ce maladroit quise mêle de venir en aide aux personnes qui sont en prison et que tuas si proprement accommodé ?
– Magnus ? je connais le pommeau dece joujou. Il doit être mort.
– Que ses fautes lui soientremises !
Frantz se signa.
– Quant au bijou, le voilà,reprit-il.
À la vue de la bague que lui tendait Frantz,le baron eut quelque peine à réprimer un mouvement de joie. Ilcroyait avoir déjà vu une bague en tout semblable au doigt deGustave-Adolphe. Il s’en empara vivement, fit jouer le ressort d’unpetit chaton, et vit dans l’intérieur un G et un A couronnés,gravés sur un saphir. C’était là certainement un objet que le roidonnait à ceux qu’il voulait admettre auprès de sa personne entoute occasion, un signe de reconnaissance. Privé de cette bague,M. de la Guerche était désarmé.
– C’est un bijou de prix, ajouta Frantz,qui cherchait à lire sur la physionomie du baron.
– Hum ! il vaut bien trentepistoles, répondit Jean de Werth en affectant un tond’indifférence. Un souvenir d’amour, sans doute, quelque gage quele prisonnier aura voulu renvoyer à sa maîtresse !
La figure de Frantz, qui n’avait pas songé àce côté de la question, s’assombrit subitement.
– Cependant, et en considération despeines que tu t’es données, je veux bien t’en offrir cent pistoles,poursuivit le baron.
C’était le prix que désirait Frantz ; sonvisage s’éclaira.
– Marché conclu ! dit-il.
Après que Frantz Kreuss se fut retiré, Jean deWerth respira profondément.
– À présent je puis dormir tranquille,dit-il ; M. de la Guerche est un hommemort !
FrantzKreuss s’était trop vanté quand il avait parlé avec unecomplaisance si singulière du pommeau de son poignard ; deplus, son bras, affaibli par la blessure qu’il avait reçue, avaitmal servi sa vengeance.
Lorsque le froid du matin fit sortir Magnus deson long évanouissement, il était encore couché dans la rue. Il sesouleva lentement, promena un regard atone autour de lui, et portala main à sa tête, où il éprouvait une vive douleur ; il laretira pleine de sang. Le souvenir de ce qui s’était passé laveille lui revint en partie.
– Le sot coquin ! dit-il, il croitqu’on tue Magnus comme un autre ! S’il avait piqué à la gorge,à la bonne heure… là, le fer trouve l’artère, et…
Il s’arrêta et poussa un cri terrible ;la mémoire venait de lui revenir tout entière.
– Il a pris la bague !reprit-il.
Et d’un bond il se dressa sur ses pieds ;pendant un instant ses yeux cherchèrent sur le sol.
– Ah ! les bandits !s’écria-t-il, ils l’ont prise, et je suis vivant !
Magnus poussa un hurlement farouche, lehurlement de la bête fauve à qui l’on vient d’enlever sespetits.
– En voilà un que je tuerai !reprit-il.
Puis, bien sûr que la bague n’était pas parterre, il se dirigea à grandes enjambées vers la prison deM. de la Guerche. Arnold de Brahé hésita d’abord àl’introduire auprès du prisonnier.
Le maréchal du palais avait fait son rapport,la justice était saisie ; M. de la Guerche devantêtre, dans la journée même, conduit devant le tribunal, toutecommunication avec l’extérieur lui était interdite : c’étaitune question de discipline militaire.
– Si vous ne voulez pas qu’un vieuxsoldat meure déshonoré, laissez-moi entrer ! repritMagnus.
L’officier regarda Magnus attentivement ;le désespoir empreint sur ce visage mâle et balafré le toucha.
– Eh bien, entrez ! je prends toutsur moi ! répondit-il.
Un guichetier conduisit Magnus, par de longsdétours, devant une porte de fer qui s’ouvrait sans bruit sur desgonds invisibles scellés dans le granit.
Armand-Louis était assis devant une petitetable de bois blanc placée sous une lucarne d’où tombait, entred’épais barreaux, une pâle clarté. La chambre était propre etvoûtée ; on n’y voyait pas d’autres meubles que cette table,une chaise et un lit ; une bible était ouverte sur latable.
– Déjà ! s’écria M. de laGuerche en voyant Magnus.
Magnus découvrit son front sanglant.
– Monsieur le comte, dit-il, frappez-moi,méprisez-moi, tuez-moi ! dites que je suis un misérable, unbandit ! je ne me plaindrai pas !… Votre bague…
– Eh bien ?
– Je ne l’ai plus, et je ne suis pasmort !
Armand-Louis devint livide.
– Ah ! c’est le dernier coup !murmura-t-il.
Mais ce premier moment donné à la surprise,Armand-Louis releva son front pâle, et posant le doigt sur une despages du livre saint :
– Dieu est le maître ! dit-il.
– Et vous ne me maudissez pas ! vousne me crachez pas au visage ! vous ne m’appelez pas traître etfélon ! vous ne m’arrachez pas ce qui me reste de vie !s’écria Magnus.
– Si tu as fait ton devoir, je tepardonne ; si tu as été malheureux, je te plains ! repritM. de la Guerche.
– Regardez ! répondit Magnus, ilsm’ont surpris lâchement, la nuit, comme des loups qui vont enchasse, quatre contre un ; ils m’ont terrassé, ils m’ontétranglé, ils m’ont frappé ! J’ai cru sentir dans mes veinesle frisson de la mort… Ah ! que n’étais-je mort, eneffet ! Les misérables ! j’étais bien sûr qu’on avaitremué dans le taillis tandis que vous me parliez… et je me suislaissé tromper, moi un vieux renard ! Ah ! je lestiendrai sous mon épée un jour ! Mais vous, vous !
Deux larmes tombèrent sur les joues basanéesdu vieux soldat.
– Console-toi, Magnus, et va enpaix ! La vie n’est-elle pas une bataille, et ne sommes-nouspas soldats tous deux ?
– Que j’aille en paix !… J’irai parle monde, comme une bête fauve, jusqu’à ce que je vous aievengé !
Magnus fit deux ou trois pas à l’aventure,froissant ses rudes mains l’une contre l’autre.
– Ainsi, vous me pardonnez ?reprit-il.
– Oui, et la meilleure preuve que jepuisse t’en donner, c’est que je veux te charger d’une missionnouvelle.
– Est-ce une mission qui peut vous tirerde ce cachot ?
Armand-Louis secoua la tête.
– Alors chargez-en un autre ! J’aidit que je verrais le roi, je le verrai. Ah ! j’ai déjà perdutrop de temps !
Magnus étancha avec un mouchoir le sang quicoulait de sa blessure sur ses yeux et l’aveuglait, boucla sonceinturon avec le geste d’un homme qui est prêt à tout risquer, etfit deux pas vers la porte. Un geste d’Armand-Louis l’arrêta.
– Mais à qui veux-tu que je confie cettemission ?… Si tu refuses, je ne vois personne qui veuillel’accepter ! s’écria M. de la Guerche quiréfléchissait.
– Personne ! S’il s’agit, comme jele suppose d’un message à faire parvenir àMlle de Souvigny, Arnold de Brahé qui vousgarde s’en chargera ; il est jeune, les choses du cœur sontson affaire ; c’est un homme dont la figure est franche etloyale : il verra cette Adrienne que vous aimez. Mais moi, jeveux être libre, je veux que vous viviez, je ne veux pas que votresang retombe sur ma tête, et, pour cela, je n’ai pas trop de toutesmes heures !
– Que comptes-tu faire ?
– Et le sais-je ? Mais si lecourage, le dévouement, la volonté déterminée d’un homme peuventquelque chose, je vous sauverai !
En sortant de la prison, l’âme soulagée par lepardon de M. de la Guerche, mais plus enraciné encore, sic’est possible, dans la pensée de l’arracher à la mort, Magnus pritle chemin du palais du roi. Il ne savait pas comment il pénétreraitjusqu’à lui ; ce qu’il savait seulement, c’est qu’il voulaitle voir, et que rien ne lui coûterait pour y parvenir.
En arrivant dans la vaste cour qui s’étendaitdevant le perron du château, il vit une grande foulerassemblée ; une escorte de cavalerie s’alignait en dedans ducercle formé par des sentinelles. Presque au même instant le roiGustave-Adolphe parut au sommet du perron, botté et éperonné.
Magnus voulut fendre la foule qui s’écartaitdevant la vigueur de ses coudes.
– On ne passe pas ! lui cria unesentinelle.
« J’attendrai qu’il soit près de moi, jene ferai qu’un bond et tomberai à ses pieds, », pensaMagnus.
Le roi monta à cheval et prit le galop ;l’escorte s’ébranla et le suivit. Mille exclamations lesaluèrent.
– Que Dieu bénisse le roi et leprotège ! criait la foule enthousiasmée.
– Où va le roi ? demanda Magnus quis’apprêtait à prendre son élan.
– Notre bien-aimé Gustave-Adolphe ?répondit un bourgeois ; oh ! il ne perd pas une minutedepuis que la Providence lui a inspiré la sainte pensée de délivrernos frères d’Allemagne : il va inspecter, à dix lieues d’ici,deux régiments de cavalerie de formation nouvelle.
– Il quitte donc Carlscrona ! Maissans doute qu’il y rentrera ce soir ?
– Oh ! que non ! Le roirassemble des troupes à Elfsnabe, il ira les inspecter, et après,il…
Mais déjà Magnus n’écoutait plus ;Gustave-Adolphe n’emportait-il pas la vie de M. de laGuerche suspendue à la croupe de son cheval ? Lui parti, oùtrouver le capitaine des gardes ? où découvrir le mystérieuxcomte de Wasaborg ? Renversant tout autour de lui, bousculantla sentinelle qui l’avait maintenu à son rang, et, prenant sacourse à travers la place, Magnus se précipita à la poursuite duroi.
Gustave-Adolphe venait de tourner l’angled’une rue au bout de laquelle s’ouvrait un passage voûté ; ils’y trouvait souvent une grande foule, et Magnus avait l’espoir del’atteindre avant qu’il eût débouché sur la campagne. Un équipaged’artillerie passait justement sous la voûte. Magnus redoubla devitesse. Il voulut crier, mais sa voix se perdit dans le tumulte decinquante roues et de trois cents chevaux écrasant les pierres duchemin.
Un instant l’escorte du roi s’arrêta ;Magnus sentit ses forces renaître ; les obstacles qu’il nepouvait pas tourner, il les franchissait ; déjà il distinguaitles traits du roi.
– Oh ! mon Dieu, dit-il, encoretrois minutes !
Mais l’officier qui commandait le traind’artillerie donna un ordre : les canonniers se rangèrent avecleurs pièces sur les bas-côtés de la route, et le roi, avec sonescorte, s’engouffra sous la voûte où les cavaliers passèrent commeun torrent.
Magnus frissonna et courut plus vite. Sapoitrine haletait, sa gorge était aride et brûlante ; lesouffle allait lui manquer.
– Le roi ! le roi ! cria-t-ild’une voix épuisée.
Le son fut emporté dans mille bruitsretentissants.
Il fit un effort, sauta par-dessus un lourdcanon qui obstruait le passage, arriva sous la voûte, l’enfilacomme un boulet au milieu d’un tonnerre d’imprécations, et, sansregarder ceux qu’il heurtait et renversait, bondit sur laroute.
Le cortège du roi n’était plus qu’untourbillon roulant au loin dans la campagne.
Un nuage passa devant les yeux deMagnus ; il sentit battre ses tempes et siffler sesoreilles ; un cri expira dans sa gorge ; il fit quelquespas encore en chancelant et tomba au pied d’une borne où il se mità sangloter.
Les femmes qui arrivaient des champss’arrêtaient étonnées de voir un soldat à barbe grise et l’épée auflanc pleurer comme un enfant. Quand il releva la tête, il lesaperçut rangées autour de lui ; l’une d’elles lui présentaitun verre d’eau.
– Oui, je pleure, leur dit-il, parce quemon maître est perdu !
Le son de sa voix sembla le réveiller commed’un songe.
– Perdu ! reprit-il ; non, pasencore !
Il avala une gorgée d’eau, et remerciant lafemme qui lui avait présenté le verre :
– Si vous avez un frère, un mari, unfiancé, dit-il, priez Dieu pour un jeune homme qui s’appelleArmand-Louis de la Guerche.
Et, d’un pas résolu, Magnus rentra dans laville.
Il venait de se souvenir subitement d’AbrahamCabeliau et de sa fille Marguerite.
« Là peut-être est le salut »,pensa-t-il.
Le père avait sauvé M. de laGuerche, mais M. de la Guerche avait sauvé lafille : auquel des deux fallait-il d’abord s’adresser ?Abraham était l’un des plus riches marchands de la Suède. Ardentcalviniste, il avait, à ses frais, armé dix navires pour le servicedu roi ; à ce titre, il devait avoir un grand crédit auprèsdes ministres ; mais Marguerite était liée avec cet invisiblecomte de Wasaborg qui avait toute liberté de s’approcher du roi, entout lieu, à toute heure. En outre, Marguerite était une femme, etune femme qui aimait.
– Bon ! dit Magnus qui réfléchissaittout en marchant, Abraham parlera, Marguerite agira ; là estune tête, ici est un cœur ; donc à Marguerite !
Il courut à son hôtellerie, sauta sur soncheval et partit à fond de train.
Au nom de M. de la Guerche, lesportes de la maison où s’était retirée la fille d’Abrahams’ouvrirent à deux battants.
Marguerite était couverte de vêtements noirs,ainsi qu’une veuve. À la vue d’un homme dont le visage était tachéde sang et les vêtements chargés de poussière et de boue, ellerecula.
– Reconnaissez-moi, je suis le serviteurde M. de la Guerche, dit Magnus. M. de laGuerche est en péril de mort, je viens vous dire :« Sauvez-le ! »
Et il lui raconta ce qui s’était passé dans lejardin du roi.
– Grand Dieu ! mais il y va de savie ! s’écria Marguerite.
– Je le sais, et c’est pour cela que jeviens à vous. Il y a un homme qui s’appelle le comte deWasaborg ?…
– Oui, murmura Marguerite quitressaillit.
– Cet homme vit à la Cour, vous leconnaissez, et il peut s’approcher du roi quand il veut ?
Marguerite appuya sa main tremblante sur unmeuble.
– C’est vrai, quand il veut,reprit-elle.
– Eh bien ! un mot pour le comte deWasaborg, qu’il voie le roi sans délai, qu’il lui parle deM. de la Guerche ; ce mot, je me charge de le luiporter, où qu’il soit.
Marguerite saisit un coffret d’ivoire quiétait serré dans un meuble, l’ouvrit, en tira un papier, y ajoutaquelques mots rapidement, le signa, et glissant cette feuille pliéeen quatre dans une boîte :
– Allez, dit-elle ; je ne devais meservir de ce talisman que pour moi ou pour un être qui m’est pluscher que la vie… mais il s’agit de M. de la Guerche, levoilà. Courez maintenant et ne perdez pas une minute. Où que soitle roi, vous le verrez, je vous le jure. Dites-lui alors que lefils du comte de Wasaborg et Marguerite Cabeliau prient pourlui.
Une minute après, Magnus galopait sur la routequ’avait suivie le roi.
– Ah ! je savais bien qu’il fallaitfrapper au cœur ! disait-il.
Mais tandis que Magnus cherchait les deuxrégiments de cavalerie que Gustave-Adolphe allait inspecter, lacour de justice à laquelle les crimes de lèse-majesté étaientdéférés instruisait le procès d’Armand-Louis. Il ne pouvait être nibien long ni bien compliqué. Le flagrant délit étaitconstaté ; de plus, M. de la Guerche était étrangeret il avait blessé son adversaire contre lequel, de son aveu, ilavait tiré le premier l’épée ; l’arrêt était donc écritd’avance.
L’interrogatoire terminé, Armand-Louis futreconduit en prison. Au moment où la porte allait se refermer surlui, M. de la Guerche retint Arnold de Brahé.
– La cour devant laquelle je viens deparaître, dit-il, met-elle un temps bien long à rédiger lasentence ?
– Voulez-vous la vérité ?
– Je suis gentilhomme et soldat.
– Elle vous sera lue ce soir.
– Et exécutée ?
– Demain à midi.
– C’est-à-dire que j’aurai la têtetranchée avant que le douzième coup ait sonné ?
– Oui.
– Dieu me fera la grâce de mourir enhomme de cœur ; mais il est une personne à laquelle jevoudrais envoyer ma dernière pensée. Si je vous priais de vouscharger de cet adieu suprême, accepteriez-vous ?
– Je ne vous connais que depuis quelquesheures, monsieur, cependant toute mon estime et mon amitié voussont acquises ; ordonnez.
– Merci.
Armand-Louis tira de son doigt la bague queMlle de Souvigny lui avait donnée en d’autrestemps, et la glissa dans une lettre qu’il remit àM. de Brahé.
– Celle à qui vous parlerez devait êtreun jour la comtesse de la Guerche ; vous lui direz que son nomsera sur mes lèvres avant mon dernier soupir.
Peu de minutes après, Arnold de Brahé seprésentait chez M. de Pardaillan.
Il fut reçu dans une grande pièce au milieu delaquelle se trouvaient Mlle de Souvigny, Dianede Pardaillan, et Jean de Werth, qui comptait, pour réussir dans samission, et malgré un premier échec, sur des intrigues nouées à laCour.
– Mademoiselle de Souvigny ? ditArnold en entrant.
– C’est moi, monsieur, répondit Adrienne,qui se sentit pâlir sans savoir pourquoi.
Arnold tira de sa poche la lettre deM. de la Guerche.
– Pardonnez-moi, mademoiselle, si lapremière fois que j’ai l’honneur de me présenter devant vous,dit-il, mon devoir m’oblige à vous porter le plus rude coup.
– Ah ! diable ! murmura lebaron qui ne s’attendait pas à cette visite.
– Grand Dieu ! M. de laGuerche ! s’écria Mlle de Souvigny.
Elle n’osa pas continuer ; mais lebouleversement de ses traits parlait pour elle.
– M. de la Guerche, que jequitte à l’instant, poursuivit M. de Brahé, m’a chargé devous remettre ce pli.
– Vous quittez M. de la Guercheet…
De nouveau Adrienne ne put pas continuer, lesplus horribles pensées traversaient son esprit : tout semblaitles confirmer.
En prenant la lettre que lui présentaitM. de Brahé, elle sentit sous ses doigts la baguequ’Armand-Louis y avait glissée.
– Ah ! il est mort !s’écria-t-elle.
Si Mlle de Pardaillan nel’avait pas soutenue, elle serait tombée.
– Hélas ! pas encore ! murmuraArnold.
Mais, rappelée à elle par un effort désespéréde sa volonté, Mlle de Souvigny brisa lecachet de la lettre : l’anneau glissa entre ses doigts.
– Ah ! monsieur, voyez !dit-elle.
Et, livide, folle de terreur, les yeuxhagards, elle tendit la lettre à M. de Pardaillan.M. de Pardaillan la prit, et dès les premiersmots :
– Armand-Louis en prison !s’écria-t-il. M. de la Guerche condamné à mort pour crimede lèse-majesté !… comment cela ? pourquoi ?
– M. de la Guerche ! ilétait donc en Suède ? dit Jean de Werth d’un air innocent.
Adrienne s’empara des mainsd’Arnold :
– Mais, monsieur, c’estimpossible !… il n’a rien fait, il n’est pas coupable !…M. de la Guerche, c’est l’honneur même… le tuer est unassassinat !… On ne le condamnera pas… il se trompe !Oh ! dites-moi qu’il se trompe !
Arnold détourna la tête pour ne pas laisservoir qu’il pleurait. Adrienne courut versM. de Pardaillan :
– Vous le sauverez, n’est-ce pas ?reprit-elle, vous le connaissez à présent, vous l’aimez, on vous adit ce qu’il a fait à La Rochelle… Vous ne laisserez pas mourir unsi brave gentilhomme !
– Oui, oui, tout ce qu’il est humainementpossible de faire, je le ferai ! réponditM. de Pardaillan.
– Et je vous y aiderai ! ajouta Jeande Werth.
– Hâtez-vous alors ! repritArnold ; les heures sont comptées !
Adrienne s’arracha des bras deM. de Pardaillan.
– Vite chez le chancelierOxenstiern ! c’est le plus puissant des ministres : enl’absence du roi, il le remplace.
Et, suivie de M. de Pardaillan, ellesortit de la chambre en courant.
Diane n’avait pas quitté Jean de Werth desyeux.
– Et moi, dit le baron, je vais faireagir mes amis.
– Ah ! le misérable ! il lesavait ! murmura Diane.
Et elle soupira en pensant que si Renaud avaitété en Suède, ce terrible malheur ne serait pas arrivé.
Cependant Adrienne etM. de Pardaillan venaient de forcer la porte duchancelier.
Du premier élan, Adrienne tomba aux pieds dupuissant ministre.
– M. de la Guerche !…dit-elle. Et la voix lui manqua.
Le chancelier avait été informé par un rapportde tout ce qui s’était passé la veille ; il connaissait lesdétails de l’interrogatoire et prévoyait la sentence terrible quidevait frapper le prisonnier. En présence d’une guerre prochaine etlorsque la fièvre du duel s’était répandue dans l’armée suédoise,pouvait-on, si on voulait que la discipline fût maintenue, semettre en travers de la justice et en casser les arrêts ? Teln’était pas l’avis du chancelier, et la pensée politique donnaitune force nouvelle à sa froide sévérité.
Cependant la vue deMlle de Souvigny l’émut ; il lareleva.
– Rien n’est encore désespéré, le roipeut faire grâce, dit-il.
– Ah ! si le roi était à Carlscrona,serais-je ici ? s’écria Adrienne.
Le vieux ministre sourit.
– Mais vous, reprit-elle, ne pouvez-vouspas envoyer une dépêche, ordonner de surseoir à l’exécution, quesais-je, enfin le sauver ?… Oh ! par pitié, je vous enprie !
Adrienne était suspendue aux mains duministre ; il agita une sonnette.
– Que toutes les pièces relatives àl’interrogatoire de M. de la Guerche et à son arrestationme soient remises, dit-il en se levant.
M. de Pardaillan comprit qu’ilfallait se retirer.
– Monsieur le chancelier, dit-il,M. de la Guerche est un de mes parents ; j’ai servila Suède et son roi au prix de mon sang : que ce sang entredans la balance où votre justice pèsera la vie duprisonnier !
Le chancelier Oxenstiern s’inclina sansrépondre.
« Oui, pensa-t-il après queM. de Pardaillan eut entraînéMlle de Souvigny qui pouvait à peine sesoutenir, j’écouterais peut-être la pitié si je n’étais le ministred’un royaume qui va se jeter tout entier dans une guerreterrible ; mais si je l’écoutais, que deviendrait l’armée auxprises avec des habitudes qui ont coûté au roi tant de bonsserviteurs, à la Suède tant de braves officiers ? »
Adrienne n’osait pas interrogerM. de Pardaillan ; celui-ci n’osait pasparler : il avait trop l’expérience du langage des Cours pourse méprendre sur la résolution du ministre.
– Ma fille, dit-il enfin, remettez votreâme aux mains de Dieu ; si le chancelier ne se laisse pastoucher par nos prières, j’ai d’autres amis, je chercherai le roi,et s’il est trop loin pour que j’aie l’espoir de l’atteindre avantl’heure fatale, je ne prendrai plus conseil que de mondésespoir : je réunirai mes serviteurs ; ma main, usée auservice de la Suède, peut tenir encore une épée, et dussé-jem’exposer à mille morts, j’arracherai M. de la Guerche aubillot.
– Ah ! de quel droit rendrais-jevotre vraie fille orpheline ?… et cependant je n’ose pas vousdire : « Ne le faites pas ! » s’écriaMlle de Souvigny.
Elle rentra à l’hôtel de Pardaillan, glacéepar une terreur qui ne lui laissait presque plus la faculté depenser. Chaque bruit qu’elle entendait, le roulement d’un tambour,l’éclat d’une trompette, le tumulte d’une foule ou le pas d’unescadron en marche, lui semblaient le signal du supplice.Quelquefois elle se reprenait à l’espoir. Il lui paraissaitimpossible que tant de jeunesse, de générosité chevaleresque, decourage, de loyauté, fût jeté en pâture au bourreau. Quoi !M. de la Guerche, qui avait la religion de l’honneur, luiqui ne tirait jamais l’épée que pour la défense du bon droit,exécuté comme un criminel ! Tous ses sens se révoltaient àcette pensée. Il fallait, pour que cela arrivât, que toute justiceeût disparu du milieu de la terre !
Une partie de la journée s’écoula dans cesalternatives d’espérances vagues et de crainte menaçante. Adrienney laissait le peu de force qu’elle avait pu conserver. Dianepleurait auprès d’elle. M. de Pardaillan ne rentrait pas,ni Jean de Werth non plus.
– Ah ! je le verrai du moins !cria tout à coup Adrienne. Et elle courut vers la prison deM. de la Guerche.
Un grand silence enveloppait la funèbreprison ; le pont-levis était levé, le nombre des sentinellesdoublé. Arnold se promenait lentement le long du fossé. Glacée à lavue de ces noires murailles d’où ne sortait aucun bruit, Adrienne,les mains jointes, se traîna jusqu’à lui.
– Une heure, un instant, que je levoie ! dit-elle.
Mais de nouveaux ordres avaient été envoyésdans la journée. Il était formellement interdit de laisser pénétrerpersonne auprès du prisonnier.Mlle de Souvigny s’épuisa en vainessupplications. Malgré la fièvre qui faisait trembler sa voix,Arnold fut inflexible. Soldat, il obéissait à la consigne donnée ausoldat.
– S’il ne s’agissait que de ma vie, jevous l’offrirais, dit-il ; cette fois, il s’agit de monhonneur.
– Mais il est donc perdu ! s’écriaAdrienne.
– Après le roi, il y a Dieu !répondit Arnold.
C’était bien plus un cadavre qu’une femme queDiane ramena chez son père. Anéantie, brisée, agitée detressaillements nerveux, Mlle de Souvignytomba sur un fauteuil ; elle n’avait pas de larmes, pas desanglots ; il lui semblait que la vie se retirait d’elle,comme le sang s’écoule d’une blessure, goutte à goutte. Elle s’enréjouissait confusément. Son seul espoir alors était de mourir enmême temps que M. de la Guerche.
« Il verra combien je l’aimais »,pensait-elle.
Au plus fort de cet état d’accablement, lavoix de Jean de Werth la fit tressaillir : le baron demandaità lui parler ; il voulait la voir seule.
– Laisse-moi ! cria Adrienne àDiane.
Diane hésita.
– Je n’aime pas cet homme, dit-elle.
– Et moi donc, crois-tu que jel’aime ? mais il s’agit peut-être d’Armand. Va !
Diane sortit et passa sans répondre au salutde Jean de Werth.
– Patience ! j’aurai marevanche ! murmura le baron.
Adrienne, qui tout à l’heure ne pouvait faireun pas, courut vers lui.
– Vous venez pour M. de laGuerche, n’est-ce pas ? dit-elle.
– Oui.
– Ah ! monsieur, reprit-elle lesmains jointes, que dois-je espérer ? parlez !
– Rien peut-être… tout peut-êtreaussi.
– Ordonnez ! que faut-ilfaire ?
– Êtes-vous sincèrement prête àtout ?… à tout ! pensez-y bien.
– C’est me faire injure que d’endouter.
– Et s’il s’agissait devous-même ?
– De moi ! s’écria Adrienne quichancela.
– Écoutez-moi bien, mademoiselle. La vied’un homme est ici en jeu : il faut donc que je vous dise leschoses comme elles sont. Après, vous déciderez.
Il présenta un siège àMlle de Souvigny et s’assit auprès d’elle.
– M. de la Guerche estcondamné, reprit-il.
– Mais le chancelier… je l’ai vu… ilm’avait promis…
– Le chancelier a signé l’arrêt.
– Mais le roi ?
– Sa Majesté le roi est à vingt lieuesd’ici, peut-être plus loin, et au premier coup de midi,M. de la Guerche sortira de prison pour marcher au lieudu supplice.
Adrienne ouvrit la bouche, mais ses lèvresblanches ne purent articuler aucun son.
– Cependant, si vous le voulez, je puisvoir le roi, et, grâce à un talisman que je possède, obtenir de luila grâce de M. de la Guerche.
Mlle de Souvigny leva surJean de Werth des yeux suppliants ; la colère, l’indignation,l’effroi, l’étonnement, tout s’y mêlait.
– Vous pouvez le sauver, s’écria-t-elle,et déjà vous ne l’avez pas tenté !
– C’est ici, mademoiselle, le moment denous expliquer, répondit Jean de Werth ; je ne suis pas de ceschevaliers qui entreprennent de courir les aventures pour se faireles redresseurs de torts et les défenseurs de l’opprimé. Quand jeprête, je veux qu’on me rende ; donnant, donnant, voilà maloi.
Adrienne sentit son cœur trembler : ellecommençait à comprendre.
– Vous savez, mademoiselle, continua Jeande Werth, que votre main m’a été promise parM. de Pardaillan ; vous me l’avez obstinémentrefusée, et me la refusez encore ; j’y tiens toujourscependant. Accordez-la moi, et je vous jure que j’emploierai toutesmes forces à sauver M. le comte de la Guerche.
– Vous voulez ?… mais c’est le prixdu sang que vous demandez !
– Je hais M. de la Guercheautant que je vous aime, et cependant je le sauve. Pourquoi leferais-je si vous n’étiez pas à moi ?
– Mais je ne vous aime pas !
Jean de Werth se leva.
– Vous connaissez mes conditions,reprit-il, je ne discute pas. Voulez-vous être la femme de Jean deWerth, oui ou non ? tout est là. Si vous dites oui,je pars, je verrai le roi, j’obtiendrai du chancelier que l’heurede l’exécution soit éloignée, et peut-être arracherai-jeM. de la Guerche à la mort ; si vous dites non,alors ce sera vous qui l’aurez tué !
– Par pitié !…
Jean de Werth tourna les yeux vers une grandehorloge dont on voyait tourner les aiguilles dans un coin de lapièce.
– Chaque minute qui passe, dit-il, c’estla vie de M. de la Guerche qui fuit. Prenez garde qu’ilne soit trop tard !
Il fit quelques pas du côté de la porte.
Adrienne tomba à genoux.
– Ah ! c’est terrible !s’écria-t-elle.
Jean de Werth se retourna.
– Vous me haïssez donc bien ?reprit-il, et vous voulez que je le sauve, lui ? Oh ! nel’espérez pas ! l’amour que vous avez allumé dans mon cœur estune fièvre. Je vous adore, et j’irais follement vous livrer à cetimplacable ennemi ?… Si vous avez pu le penser, ah ! vousne connaissez pas Jean de Werth ! je ne pardonne jamais !Dites que je suis cruel, féroce, plus dur que le marbre, plusfarouche qu’un tigre, soit ! Je vous aime ! C’est entreM. de la Guerche et moi un duel sans trêve nimerci ! Il est vaincu : j’en profite ! Maisgardez-vous de m’accuser : un mot aurait suffi pour le sauver,et ce mot, votre bouche se refuse à le dire. Si maintenant sa têtetombe, c’est vous qui l’aurez voulu. Restez donc responsable de cesang qui va couler. Voyez ! l’heure marche !…Adieu !
– Arrêtez ! s’écriaMlle de Souvigny, qui saisit Jean de Werth parle bras.
– Consentez-vous ?
– Serait-il sauvé, au moins ?
– Que craignez-vous ? Si j’échoue,vous serez libre.
– Eh bien ! allez ! qu’il viveet ma main vous appartiendra.
– Comptez sur moi maintenant !s’écria Jean de Werth.
Et, posant ses lèvres sur la main glacéed’Adrienne, il se précipita dehors.
C’était peut-être moins alors sur la bagued’Armand-Louis qu’il comptait que sur son titre d’ambassadeur. Leroi de Suède pourrait-il refuser quelque chose à l’envoyéextraordinaire de S. M. l’empereur d’Allemagne, au moment mêmeoù cet ambassadeur allait prendre congé de lui ? Il savait quele roi Gustave-Adolphe, en quittant le quartier des deux régimentsde cavalerie qu’il était allé inspecter, se rapprocherait deCarlscrona pour se rendre à Elfsnabe. Il avait donc la presquecertitude de le rejoindre.
Comme Jean de Werth traversait une galerie latête haute, Diane, effrayée de l’air de triomphe répandu sur saphysionomie, entra précipitamment chez Adrienne.
Elle la trouva les joues livides, les yeuxremplis de fièvre.
– J’ai vu Jean de Werth, ditMlle de Pardaillan, il riait, il m’a faitpeur.
– Tu ne sais pas… Il sauveraM. de la Guerche.
– Lui !
Adrienne répondit par un signe de têteaffirmatif.
Mais ses yeux avaient un éclat si fiévreux, lapâleur de ses joues était si livide, quelque chose de siincompréhensible se voyait en elle, queMlle de Pardaillan devina que quelque chosed’extraordinaire la menaçait.
– Grand Dieu ! dit-elle, quel prixa-t-il donc demandé ?
Un cri déchira la poitrine deMlle de Souvigny.
– Ah ! tu le connais bien ! jel’épouse ! s’écria-t-elle.
– Le misérable !… et tu aspu ?… Ah ! pauvre Adrienne !
– Je veux qu’il vive, lui ! mais,va, je tiendrai ma promesse, et, ma main donnée, Jean de Werthn’aura qu’un cadavre.
– Adrienne ! s’écria Diane.
Mais Adrienne se dégagea des bras deMlle de Pardaillan.
– Avais-tu donc pu croire que, vivante,j’appartiendrais à celui que je hais ? Qu’Armand soit sauvé,alors je mourrai !
Cependant la route fuyait derrière Magnus. Sa mainne quittait pas la boîte que Marguerite lui avait confiée. Là étaitla vie de M. de la Guerche, là était le salut. Longtempsavant la pointe du jour il atteignit le campement des deuxrégiments de cavalerie. Aux premiers avant-postes on voulutl’arrêter.
– Ordre du roi ! cria Magnus.
Et sa main fiévreuse agitait le papier queMarguerite avait tiré du coffret d’ivoire.
Toujours courant, il arriva ainsi à la maisondu roi. Là, un officier le reçut.
– Il faut que je parle au roi, tout desuite, à l’instant ! dit Magnus.
– C’est impossible. Sa Majestétravaille ; nul ne peut entrer dans sa chambre avant que SaMajesté elle-même n’ait appelé.
– Voyez !
Et Magnus présenta le papier qui lui servaitde talisman.
– Si vous connaissez l’écriture du roi,lisez, ajouta-t-il. Il y a sur le papier ces mots :
Laissez passer, en tous lieux, à toute heure.
Moi, le roi, Gustave-Adolphe.
– Passez ! dit l’officier quis’inclina.
Magnus se précipita dans l’escalier,accompagné par l’officier qui avait peine à le suivre.
Le roi avait passé une grande partie de lanuit à travailler ; le lit n’était pas défait ; oncomprenait que Gustave-Adolphe avait dormi quelques heures à peine,enveloppé dans son manteau. Deux flambeaux brûlaient sur une tablechargée de dépêches.
À la vue du papier que Magnus lui présentait,le roi se leva.
– L’enfant est-il en danger ?…Marguerite elle-même peut-être ! s’écria-t-il enpâlissant.
Il n’acheva pas.
– Lisez encore, Sire ! dit Magnusqui appuyait son doigt sur les mots écrits par Marguerite.
– Ah ! M. de la Guerche,reprit le roi.
– Sire, un loyal gentilhomme est en périlde mort, dit Magnus, son crime est de s’être défendu contre unbandit. Trouvera-t-il le trépas dans ce royaume auquel il est venudemander un asile ? Dois-je ajouter qu’au moment de quitter laFrance il a vu monsieur le cardinal de Richelieu, et que sa vieimporte peut-être à Votre Majesté. Sauvez-le, Sire, et votre arméecomptera un brave officier de plus !
La voix tremblait sur les lèvres deMagnus ; deux grosses larmes suspendues à ses cilsdescendirent lentement sur ses joues.
Le jour pâle se levait ; on en voyait lespremières lueurs derrière les vitres.
– Ah ! s’il mourait, je me tiendraispour déshonoré ! dit le roi.
Magnus s’agenouilla silencieusement pour luibaiser la main.
Gustave-Adolphe avait pris une plume pourexpédier un ordre, lorsque, la rejetant :
– Non, dit-il, M. de la Guerchen’a pas craint de s’exposer lui-même pour sauver Marguerite ;c’est moi qui le sauverai !
– Ah ! quel roi ! murmuraitMagnus, celui-là trouvera cent mille hommes qui mourront pourlui !
Cependant il jeta les yeux sur unehorloge.
– Oui, dit Gustave-Adolphe qui avaitsaisi au vol ce regard plein d’anxiété, sept heures vont sonner.Arriverons-nous à temps !
– Sire ! laissez-moi courir enavant. Je crierai partout : « Service de Sa Majesté leroi ! » nous crèverons trois ou quatre chevaux, et nousarriverons !
– Dieu le veuille ! repritGustave-Adolphe.
Il appela son capitaine des gardes.
– Qu’on sonne le boute-selle dans uneheure, dit-il, que les deux régiments se rendent à Elfsnabe, etqu’on y attende de nouveaux ordres. Je pars.
– Seul ?
– Seul.
L’armée suédoise était pliée à une tellediscipline, et on avait si bien l’habitude des allures rapides duroi qui, tour à tour, commandait en maître et agissait en soldat,que l’officier s’inclina sans répondre.
Trois minutes après, deux cavaliers lancés àtoute vitesse, galopaient sur la route de Carlscrona.
Magnus, penché sur l’encolure de son cheval,courait le premier ; à chaque relais, partout où il voyait uncheval frais, sa voix tonnante jetait le cri qui transformait enserviteur du roi tout postillon et valet de ferme, et, comme lafoudre Gustave-Adolphe et son guide passaient sur le chemin.
Magnus ne parlait pas, mais son regard inquietconsultait la hauteur du soleil au-dessus de l’horizon. Unaccident, une chute de cheval, un embarras et la têted’Armand-Louis tombait.
Cependant les bons habitants de Carlscronaavaient pu voir, dès le matin, des ouvriers qui travaillaient àélever un échafaud devant la prison d’État. Bientôt des piquets desoldats, appartenant aux différents corps de troupes, se rangèrentautour de la petite place qui s’étendait entre la prison et lesjardins de la résidence royale. Le bruit se répandit qu’uneexécution allait avoir lieu, et de nombreux oisifs occupèrent commeune mer houleuse les intervalles laissés libres par les soldats. Larumeur gagna les extrémités de la ville, et la foule envahit lesabords de la petite place.
Le digne Frantz Kreuss se promenait au milieude la multitude, assurant que la personne qu’on allait livrer à lamain vengeresse du bourreau avait l’âme plus noire que celle deBarrabas. Un frisson d’horreur parcourait les rangs pressés dupeuple. Frantz Kreuss secouait la tête mélancoliquement, levait lesyeux au ciel et passait à un autre groupe.
À l’une des extrémités de la place,M. de Pardaillan, pâle et sombre, rassemblait autour delui un petit nombre de serviteurs dévoués, d’anciens soldats quiavaient servi sous ses ordres et d’amis fidèles. Tous couverts delongs manteaux, ils cachaient des armes sous leurs vêtements. Parmieux il y avait une élite de gentilshommes huguenots qui avaientsurvécu au siège de La Rochelle, et qui tous connaissaientArmand-Louis.
Tous s’approchaient insensiblement etsilencieusement de l’échafaud dont la sinistre plate-formes’élevait à trente pas de la prison, et sur lequel retentissaitencore le marteau des ouvriers. À la vue des nombreuses compagniesd’infanterie et de cavalerie qui fermaient toutes les issues, lesplus hardis ne conservaient aucun espoir. Mais tous étaient résolusà jouer leur vie dans une tentative suprême ; il leur semblaitque c’était se couvrir de honte que de ne rien faire pour sauver lehéros de La Rochelle.
M. de Pardaillan les animait de sonexemple et de ses regards.
Le matin il avait embrassé sa fille et nepensait plus la revoir.
En ce moment Arnold de Brahé entra chezM. de la Guerche. Il était en grand uniforme, l’épée nueà la main. Il s’arrêta sur le seuil de la chambre et saluaArmand-Louis qui lisait, assis devant la table.
– C’est donc pour ce matin ? ditM. de la Guerche en se levant.
– Dans une heure il sera midi.
– Je suis prêt.
Armand-Louis donna un dernier coup d’œil à laBible et la ferma.
– J’ai vuMlle de Souvigny, reprit Arnold ; sic’est pour vous une consolation de savoir qu’elle mourracertainement du coup qui vous frappe, emportez-la tout entière.J’ai entendu sa voix ; j’ai vu ses yeux : quand une tellefemme a donné son cœur une fois, elle ne le reprend plus.
– La verrai-je encore ? demandaM. de la Guerche.
Arnold secoua la tête.
– Dieu de miséricorde ! Dieu debonté ! s’écria Armand-Louis, si je l’avais serrée sur moncœur, peut-être ne marcherais-je pas à la mort sitranquillement ! que Ta volonté soit faite et que Ton nom soitbéni !
– J’ai obtenu pour vous la faveur demarcher au supplice les mains libres, poursuivit Arnold, et celleaussi de garder votre épée.
– Merci ! s’écria M. de laGuerche les yeux brillants de joie.
– J’ai engagé ma parole que vous ne vousen serviriez pas.
– Je vous la donne.
Arnold sortit et se rangea sur le côté de laporte.
Armand-Louis comprit la signification de cemouvement silencieux : il boucla son épée à son ceinturon etsortit à son tour.
Le bourreau venait de paraître sur l’échafaud,sa hache à ses pieds. Un sourd frémissement parcourut la foule.
– Voilà le grand justicier, celui qu’onpourrait appeler le vengeur, dit Frantz Kreuss.
Un roulement de tambours se fit entendre, lestrompettes retentirent ; au commandement des officiers, lessoldats mirent l’arme au bras, les cavaliers tirèrent leurssabres ; la porte de la prison s’ouvrit, et un piquetd’infanterie, le mousquet sur l’épaule, traversa le pont-levis.Derrière ce piquet, le chapeau en tête, les mains libres, l’épée auflanc, marchait Armand-Louis.
– Voilà de ces faveurs qu’onn’accorderait pas à un honnête homme tel que moi, et un criminell’obtient ! Il n’y a plus de justice ! murmuraFrantz.
La vue de cette épée, dont il avait pu mesurerla puissance, l’aurait inquiété cependant s’il n’avait été rassurépar le grand déploiement de forces qui gardaient les quatre côtésde la place.
Une seule chose l’offusquait : c’étaitl’absence de Magnus.
Il venait d’apprendre que là où la veille ilavait laissé un corps qu’il croyait privé de vie, on n’avait trouvépersonne. Le corps avait disparu.
Frantz se reprochait comme une étourderie den’avoir pas fait arrêter le cadavre.
M. de Pardaillan regarda ses amis etses serviteurs. Ils pesèrent comme un coin sur la foule, etparvinrent, coude à coude, jusqu’au premier rang. Ils n’attendaientplus pour agir que l’instant où Armand-Louis poserait le pied surles degrés de l’échafaud. Un silence effrayant régnait partout.
En ce moment on entendit un grand tumulte àl’une des extrémités de la place, et un homme, lancé à toute bridesur un cheval écumant, fendit les rangs épais de la foule quis’écartait sur son passage.
Et couvert de poussière et de boue, pâle,échevelé, le front sanglant, cet homme arriva comme un bouletdevant l’échafaud où son cheval s’abattit.
– Service du roi ! place auroi ! cria-t-il d’une voix retentissante.
Frantz Kreuss venait de reconnaîtreMagnus.
– Ah ! le traître !murmura-t-il.
Et un frisson le glaça jusqu’aux os.
Tous les regards se portèrent du côté de laplace par lequel le cavalier était arrivé. Les compagnies qui engardaient l’entrée venaient de s’ouvrir, et un cortège parut, à latête duquel marchait le roi. La foule, que l’anxiété rendaitimmobile, respira, et un immense cri partit comme un coup detonnerre.
Gustave-Adolphe s’était fait reconnaître auxportes de la ville, et prenant avec lui un escadron de cavalerie,il avait suivi Magnus avec toute la pompe militaire d’unsouverain.
Armand-Louis venait de poser le pied sur lapremière marche de l’échafaud ; ce grand tumulte le surprit.Il vit Magnus et comprit que quelque événement extraordinaire sepréparait.
Mais déjà Magnus était auprès de lui et leserrait dans ses bras, ivre, fou, pleurant et riant.
– Ah ! il était temps !s’écria-t-il.
À la vue du roi, M. de Pardaillann’y tint plus. Il se jeta en avant, et, accompagné de ses amis, ilse précipita à la tête du cortège.
– Grâce ! grâce !cria-t-il.
La foule, que la jeunesse et la bonne mine deM. de la Guerche avait intéressée, joignit ses cris àceux de M. de Pardaillan.
– Grâce ! grâce ! fit-elled’une commune voix.
Frantz Kreuss mordait ses poings.
– Le misérable ! le coquin !murmura-t-il en regardant Magnus.
Et prudemment, il enfonça son chapeau sur sesyeux et tenta de se glisser hors de la place. Mais la chose étaitplus difficile qu’il ne le pensait. Les mille corps de la multitudele serraient comme dans un étau.
Le roi fit un signe de la main. Tout le bruitcessa comme par enchantement. Il continua son chemin, tandis queles trompettes sonnaient et que les tambours battaient au champ. Àmesure qu’il s’avançait, chaque troupe se repliait sur elle-même etse joignait au cortège qui allait ainsi grossissant de minute enminute.
Lorsque Gustave-Adolphe fut arrivé en face del’échafaud au pied duquel se tenait Armand-Louis, il s’arrêta etlevant son chapeau :
– Monsieur le comte, dit-il, le roi vousa rencontré, vous êtes libre.
Un immense cri retentit de tous les côtés à lafois ; et la foule émue, enthousiasmée, se précipita autour ducortège, entraînant Frantz Kreuss dans son élan.
Une sorte d’éblouissement venait de saisirM. de la Guerche.
– Ah ! Sire ! dit-il.
Il venait alors de reconnaître le comte deWasaborg dans la personne de Gustave-Adolphe, et toute autre paroleexpira sur ses lèvres.
Le roi sourit.
– Votre main, monsieur, dit-il, ettenez-moi pour votre ami : je sais ce que vous avez fait à LaRochelle, je sais ce que vous avez fait partout.
Ce dernier mot, qui faisait comprendre àM. de la Guerche que le roi n’avait rien oublié dansleurs anciennes relations, fit passer un éclair dans ses yeux.C’était bien là le jeune roi dont Magnus lui avait fait l’héroïqueportrait.
S’inclinant alors et d’un air calme :
– Sire, dit Armand-Louis, Son Excellencemonsieur le cardinal de Richelieu, premier ministre du roiLouis XIII, m’a chargé de remettre une dépêche à Sa Majesté leroi de Suède ; et cette dépêche ne m’a pas quitté.
Quefaisait cependant le baron Jean de Werth, tandis que ces événementsse passaient à Carlscrona et détruisaient la savante stratégie deses plans ? Il avait été attendre le roi à l’intersection dela route qui, du campement que Gustave-Adolphe devait quitterpendant la nuit, conduisait à Elfsnabe. Le jour commençait àpoindre quand il y arriva.
Aucun nuage de poussière ne se montrait auloin. Quelques paysans cheminaient lentement. Jean de Werth s’assitsous un arbre et attendit.
Le soleil monta sur l’horizon ; rien neparaissait encore sur la route.
« Voilà qui est singulier », pensale baron.
Et il se mit à se promener de long en large.L’impatience cependant le gagnait ; une heure encore s’écoulasans que rien annonçât dans l’éloignement l’approche d’une troupede cavalerie.
Un homme à cheval, à la livrée du roi, parutenfin. Jean de Werth courut à sa rencontre et l’interrogea.
– Le roi a pris la route de Carlscrona cematin à la pointe du jour, dit le courrier qui passa.
La présence de Gustave-Adolphe à Carlscrona lejour même où l’on devait exécuter M. de la Guerche,c’était là quelque chose d’inattendu, qui pouvait avoir desconséquences désastreuses pour les projets de Jean de Werth.
Il s’élança vers la résidence royale sansperdre une minute.
Jean de Werth était de ces hommes qui nedésespèrent pas même lorsque tout semble perdu.
Il entra dans Carlscrona au moment où lecortège du roi y parvenait. Jean de Werth aperçut Gustave-Adolphe,et poussa son cheval au premier rang. À tout hasard, il voulaitvoir ce qui allait se passer : la fortune lui fourniraitpeut-être un moyen de tourner cet accident à son avantage.
Deux fois il tenta de s’approcher du roi qu’ilsalua avec affectation ; le regard de Gustave-Adolphe luiparut si froid que, malgré son audace, Jean de Werth n’osa pasl’aborder.
Quand il fut devant l’échafaud et qu’il vit dumême coup Armand-Louis sauvé et la main de son rival dans la maindu roi, un instant Jean de Werth, qui n’était plus alors au premierrang, perdit tout espoir. Armand-Louis délivré, c’était Adrienneperdue pour lui ; et Jean de Werth l’aimait alors sincèrement,non pas peut-être comme M. de la Guerche l’aimaitlui-même, mais avec l’ardeur du tigre acharné après sa proie, etavec d’autant plus d’ardeur, qu’on la lui disputait. Comme ilarrive souvent en pareil cas, l’amour était né de l’orgueilirrité.
Fallait-il perdre en un seul jour le fruit detant d’efforts ? Jean de Werth ne pouvait pas s’yrésigner.
Pendant quelques minutes, qui parurent dessiècles, M. de la Guerche, arraché subitement à la mort,avait fait part à Gustave-Adolphe de la mission dont le cardinal deRichelieu l’avait chargé pour le belliqueux souverain de laSuède.
– Eh bien ! monsieur l’ambassadeur,veuillez me suivre, répondit le roi ; je vais à Elfsnabeinspecter un corps d’infanterie qui s’y trouve réuni, vous m’yaccompagnerez et me donnerez bien trois jours.
Ces quelques mots firent tressaillir Jean deWerth, qui n’en avait pas perdu une syllabe. Le parti qu’il allaitprendre dépendait de la réponse de M. de la Guerche.
Armand-Louis aurait bien voulu courir auprèsd’Adrienne, se jeter à ses pieds, lui dire et lui répéter qu’ill’aimait et qu’il l’aimerait toujours ; mais pouvait-il ne passe rendre à la prière d’un roi qui venait de le sauver ?
– Sire, dit-il en soupirant bien bas, jesuis aux ordres de Votre Majesté.
Un soupir de satisfaction souleva la poitrinede Jean de Werth ; apercevant alors M. de Pardaillanperdu dans la foule, il obéit d’instinct à la pensée subite quivenait de lui traverser l’esprit.
« Allons ! pensa-t-il, de l’audace,et Mlle de Souvigny est à moi. »
Et courant auprès du gentilhomme, tandis quele cortège s’éloignait, le roi ayant à sa gauche M. de laGuerche, Jean de Werth saisit la main de son hôte.
– Ah ! monsieur le marquis, que jesuis heureux ! s’écria-t-il, j’ai pu joindre le roi, luiparler…
– Vous ! ditM. de Pardaillan.
– J’avais juré àMlle de Souvigny de tout faire pour sauverM. de la Guerche, embrassez-moi, j’ai réussi !
Gustave-Adolphe n’était pas encore aux portesde Carlscrona que déjà Jean de Werth se présentait devant Adrienne.À son approche, elle se leva comme un spectre, sans oserl’interroger, presque sans oser lui parler.
– Rassurez-vous, mademoiselle, luidit-il, M. de la Guerche vit, il vivra.
Quel rayonnement alors dans le visaged’Adrienne ! On l’avait vue morte, on la vit tout à coupéblouissante de jeunesse et de vie. Elle avait tout oublié, elle nevoyait que M. de la Guerche sauvé, Armand-Louis, cetArmand-Louis qu’elle aimait, arraché aux mains dubourreau !
Un mot de Jean de Werth la rappela ausentiment de la vérité.
– J’ai tenu ma promesse, dit-il, j’ai puvoir le roi et lui demander la vie de celui que la justice allaitfrapper : maintenant, tiendrez-vous la parole que vous m’avezdonnée ?
La pâleur de la mort se répandit de nouveausur les joues de Mlle de Souvigny,l’implacable réalité se montrait nue et debout devant elle.Adrienne savait à présent qu’il n’y avait nulle pitié à attendre deJean de Werth. Si on ne parvenait pas à l’émouvoir indifférent,qu’était-ce aveuglé par la passion ?
– Monsieur, ma parole est donnée, je latiendrai ! dit-elle.
Un mouvement d’orgueil gonfla le sein de Jeande Werth, mais ce n’était pas assez pour lui.
– Madame, reprit-il, l’ambassadeur de SaMajesté l’empereur Ferdinand n’a plus rien à faire en Suède ;je partirai dans vingt-quatre heures… je voudrais ne pas partirseul.
Adrienne chancela.
– Donnez-moi deux jours, monsieur, et jeserai prête ; un jour pour faire mes adieux à cette famille oùj’ai été reçue comme l’enfant de la maison, un jour pour tenir monserment.
Insister eût été peut-être toutcompromettre ; d’ailleurs, M. de la Guerche devaitêtre absent pour trois jours, et vingt-quatre heures suffisaient àJean de Werth pour quitter la Suède.
– Prenez deux jours, madame, dit-il.
Il pouvait donc enfin compter le nombred’heures qui le séparaient de son triomphe ! Quelle vengeance,et comme il allait punir Armand-Louis de cette préférence qu’unefemme lui accordait, et du même coup Adrienne de ses dédains !Jean de Werth était de cette race farouche d’aventuriers qui enveulent à certaines femmes de l’amour qu’elles leur inspirent. Unhomme de guerre qui aspirait à commander des armées, à siéger dansles conseils de l’Empire, à monter à ce rang suprême où lefeld-maréchal de Wallenstein brillait sans rival, celui-làamoureux, n’était-ce pas déchoir ?… Jusqu’alors il avaitmarché libre dans la vie, et maintenant il sentait autour de luicomme une chaîne dont les invisibles anneaux étaient rivés au plusprofond de son cœur.
– Oh ! je l’en arracherai !disait-il quelquefois.
Et aucun effort n’avait pu briser cettechaîne, plus forte que sa volonté.
Décidé à en accepter le poids, mais grondantcomme un ours à demi dompté, Jean de Werth s’éloigna du moins aveccette consolation que dans ce duel où son orgueil était engagé lavictoire lui restait.
Un deuil sombre et muet remplit la maison dumarquis de Pardaillan. Diane n’osait parler à Adrienne qui lafuyait. Adrienne, appelée à toute heure à revoir son terriblefiancé, frissonnait aux premiers sons de sa voix. On comprenaitqu’une fièvre ardente consumait la victime. Ces richesses, cesdiamants, ces joyaux de prix, ces magnifiques parures que Jean deWerth mettait à ses pieds, elle ne les regardait pas. Quand leursmains se rencontraient, elle frémissait tout entière. Pouvait-ellesans horreur arrêter sa pensée sur cette idée qu’elle serait uniepour l’éternité à l’homme qu’elle détestait le plus ? Mieuxvalait mille fois la paix du tombeau. Chaque heure, chaque minutel’enracinait davantage dans ce désir.
– Ah ! si Renaud était ici !murmurait quelquefois Diane.
– Pourrait-il faire que ma parole ne soitpas engagée ! répondait sourdementMlle de Souvigny.
– Non, mais il tuerait Jean de Werth.
Mlle de Pardaillan, sousl’apparence charmante d’une fée blonde, avec ses joues pareilles àdes feuilles de roses trempées dans du lait, était une personnepleine de hardiesse et de résolution. On eût dit un agneau auquella nature avait donné un cœur de lion.
Un homme queMlle de Souvigny n’avait jamais vu se présentale lendemain à l’hôtel de M. de Pardaillan. Il venait,disait-il, de la part de M. de la Guerche.
– Ah ! voilà ce que jeredoutais ! dit Adrienne.
Elle hésita, puis se tournant vers Diane quil’observait :
– Tiens, reprit-elle, je n’aurai jamaisle courage de le recevoir. Parle à cet homme, dis-lui la vérité,dis-lui que j’aime Armand-Louis plus que ma vie et que le désespoirme tue.
Et elle se sauva dans sa chambre.
Diane reçut Magnus. Il avait une lettre de sonmaître pour Adrienne. Mlle de Pardaillanl’ouvrit aux yeux stupéfaits de Magnus qui savait qu’il n’avait pasaffaire en ce moment à Mlle de Souvigny. Cettelecture achevée, Mlle de Pardaillan froissa lalettre de M. de la Guerche entre ses mains mignonnes.
– Toujours avec le roi ! dit-elle.Que fait-il là-bas ? pourquoi n’est-il pas ici ? pourquoienvoyer quelqu’un quand il pouvait venir lui-même ?
– Et le roi, madame ?
– Est-ce qu’il y a un roi quand onaime ! Repartez sur-le-champ ; dites à M. de laGuerche qu’il arrive sans plus tarder ; il faut qu’il soit icidemain, entendez-vous, sans quoiMlle de Souvigny est perdue pour lui. Cejour-là une implacable fatalité la pousse à donner sa main à Jeande Werth. Et s’il vous demande qui vous a dit cela, vous luirépondrez que c’est Diane de Pardaillan. Allez !
– Eh ! eh ! dit Magnus, voilàune jeune fille qui parle comme un général.
Mais l’accent impérieux de Diane était en mêmetemps si doux, que Magnus obéit sans réfléchir. D’ailleurs ils’agissait de M. de la Guerche, et ce nom avait lapuissance d’un talisman.
Ce qui l’étonnait seulement, c’était de servirde courrier à l’amour lui, Magnus, qui n’avait jamais connu que ledieu du sabre.
« Qui m’eût dit cela il y a unan ? » pensait-il.
Et il enfonçait ses éperons dans le ventre ducheval.
CependantMlle de Pardaillan, ravie de ce qu’elle avaitfait, rentra chez Mlle de Souvigny.
– Eh bien ! que t’a-t-il dit, quevoulait-il ? demanda Adrienne.
– Il m’a dit que M. de laGuerche serait ici dans deux jours.
– Ah ! pauvre Armand !
Mlle de Souvigny prit lalettre qu’elle voyait entre les mains de Diane et la parcourut.Elle ne distinguait les mots qu’à travers un rideau de larmes.
– Et je ne le reverrai plus !dit-elle en tombant entre les bras de Diane.
– Qui sait ! murmuraMlle de Pardaillan.
Le lendemain, on s’en souvient, était le jourfixé pour le mariage d’Adrienne et de Jean de Werth. On voyaitpartout les apprêts de la cérémonie. Adrienne, couverte devêtements blancs, avait plutôt l’air d’un fantôme échappé à latombe que d’une créature appartenant à la terre.
Jean de Werth était vêtu d’habits magnifiquestout reluisants de pierreries.
L’heure où ils devaient être unisapprochait.
M. de Pardaillan couvrait Adriennede regards pleins de douleur et de pitié. Il regrettait alors den’être pas mort en essayant de délivrer M. de la Guerche.Il n’aurait pas du moins assisté à cette immolation d’une femmequ’il lui avait confiée et qu’il aimait. Quelquefois un doute, unsoupçon traversait son esprit. Jean de Werth était-il véritablementle sauveur d’Armand-Louis ? Mais n’avait-il pas vu lui-même lebaron auprès du roi au moment où Gustave-Adolphe s’était approchéde l’échafaud ? Et puis il y a de ces abîmes de fourberiesdans lesquelles ne descendent jamais les âmes loyales.
Diane semblait avoir la fièvre commeAdrienne ; seulement ses joues, au lieu d’avoir la couleur dela neige, étaient en feu. À toute minute, elle tendait l’oreille ouregardait par la fenêtre.
Cependant, Magnus n’avait pas perdu une minutepour rejoindre Armand-Louis. En quelques mots, le vieux soldat lemit au courant de l’entretien qu’il avait eu avecMlle de Pardaillan. Armand-Louis se sentitfroid jusque dans les os. Il courut chez Gustave-Adolphe.
– Sire, dit-il, il faut que je parte, ily va de mon bonheur, il y va de ma vie !
Gustave-Adolphe voulut savoir ce qui sepassait. En écoutant M. de la Guerche, il se souvint deMarguerite et du jour où il l’avait trouvée gisant sur le talusd’un chemin.
– Mort de ma vie ! courez ! jepars avec vous ! dit-il.
Un moment après, on voyait passer troisflèches sur la route. C’était le roi, M. de la Guerche etMagnus.
Jean de Werth, cette fois, ne doutait plus dusuccès. L’heure fatale, l’heure décisive était venue. Il n’en étaitplus séparé que par un petit nombre de minutes qui s’écoulaientrapidement et qu’il comptait en esprit. Jean de Werth, radieux,saluait le jour qui voyait son triomphe d’un regard où brillaienttoutes les flammes de l’orgueil.
« Allons ! pensait-il, l’audace atoujours raison. »
Quand le moment fut venu où il put seprésenter chez sa fiancée, le baron alla quérirM. de Pardaillan qui le conduisit en personne auprès deMlle de Souvigny. Quelle force permit àAdrienne de se tenir droit en ce moment ? ce courage dudésespoir qui permet aux victimes héroïques de recevoir le coup dela mort debout et sans faiblir. Le premier coup de midi sonna. Jeande Werth s’inclina et lui présenta la main.
– Pas encore ! s’écria Diane qui nerespirait plus et qui, le corps penché en avant, faisait signe àtout le monde de se taire.
On entendit alors comme le roulement d’untonnerre dans la rue ; la grande porte de l’hôtel roula surses gonds ; un tumulte extraordinaire retentit dans la cour,sur le perron, puis dans l’escalier ; la voix sonore d’unécuyer cria : « Le roi ! » ; la porte dela galerie s’ouvrit à deux battants, et Gustave-Adolphe parut,ayant à son côté M. de la Guerche ; Jean de Werthpâlit.
– Ah ! Renaud n’eût pas mieuxfait ! dit Diane avec exaltation.
À la vue d’Armand-Louis, Adrienne poussa ungrand cri :
– Ah ! ne m’accusez pas… il vous asauvé ! s’écria-t-elle en courant vers M. de laGuerche.
Le regard d’Armand-Louis venait de rencontrercelui de Jean de Werth.
– Qui ? demanda-t-il.
– Ne me forcez pas à le nommer !reprit Adrienne dont les yeux se détournaient avec horreur de Jeande Werth.
– Lui ! s’écria de nouveauArmand-Louis. Il y a dans tout ceci quelque épouvantablemachination dont le secret m’échappe… mais, Dieu merci, j’arrive àtemps.
Jean de Werth était devenu plus blanc qu’unlinceul : il comprenait déjà que tout était perdu, mais sonorgueil ne pliait pas. Adrienne ne voyait qu’Armand-Louis. Il étaitdevant elle, elle tenait ses mains. Quelque chose lui disaitqu’elle était sauvée.
– Ah ! quand on m’a dit que vousalliez mourir, j’ai failli devenir folle ! reprit-elle. Unhomme était là qui m’a dit qu’il vous sauverait, mais que, pourprix de cet effort, il voulait ma main… J’ai lutté… mais la peur devous voir monter sur l’échafaud l’a emporté… ; j’ai promis,j’avais tout tenté et n’avais rien obtenu ! Que s’est-il passéaprès, je l’ignore ; mais cet homme est venu me dire que vousétiez libre, qu’il vous avait arraché à la mort, et ma main esttombée dans la sienne… ; mais, descendue de l’autel, je vousle jure, je serais morte !
– Ah ! l’infâme ! s’écriaM. de la Guerche qui enveloppait Adrienne de sesbras.
– Cet homme mentait ! dit alorsGustave-Adolphe.
Jean de Werth fit un pas. Gustave-Adolphe lecouvrit de son regard flamboyant.
– Je suis étonné, monsieur le baron,reprit-il, de trouver ici l’ambassadeur de Sa Majesté l’empereurd’Allemagne, quand je lui ai moi-même signifié qu’il n’avait rien àespérer du roi de Suède ! La guerre est déclarée, monsieur,retournez donc chez vous, et par le plus court chemin… Ce n’est pasdevant moi, j’imagine, que Jean de Werth osera soutenir qu’il a étépour quelque chose dans la délivrance de M. de laGuerche ?
Le front livide et hautain de Jean de Werth nes’abaissa pas.
– Ville perdue ! répondit-ildédaigneusement.
– Ainsi, madame, poursuivit le roi, vousne devez rien à Jean de Werth. Cette main qu’il avait volée estlibre.
Adrienne poussa un cri de joie :
– Libre !… je suis libre !reprit-elle.
Jean de Werth se tourna tout à coup versM. de Pardaillan.
– C’est ici le moment de savoir, dit-ild’un voix brève, si un gentilhomme à qui j’ai sauvé la vie sur unchamp de bataille sait tenir la parole qu’il a librement donnée. Lavôtre est engagée, monsieur, et je ne vous la rends pas.
À l’accent de cette voix nerveuse,M. de Pardaillan sentit comme la lame aiguë d’un poignardentrer dans son cœur.
– Ai-je rien dit, ai-je rien fait quivous fit croire que je ne m’en souvenais pas ? s’écria-t-il,le visage bouleversé par une incommensurable douleur.
Mais, délivrée de ce cauchemar qui la tuait,Adrienne avait retrouvé toute sa vaillance.
– Ne tremblez pas, vous qui avez eu pourmoi les soins et la tendresse d’un père ! s’écria-t-elle. Jesaurai rester fidèle à mon cœur et à mes devoirs. N’est-il pas vraique, majeure, je puis librement disposer de ma main, et jusqu’àcette époque, sujette du roi de France, ne suis-je pas libre enSuède de la refuser à qui l’exige ?
– C’est vrai, répondirent à la foisGustave-Adolphe et M. de Pardaillan.
– Eh bien ! j’attendrai, et, siM. de la Guerche a le même cœur que moi, dans deux ans,je serai sa femme… En cette seule chose jusque-là, mon père, jerésisterai à votre volonté.
– Bien ! s’écria Diane.
– Deux ans ! dit Jean de Werth,c’est plus de temps qu’il n’en faut pour vaincre la Suède… moiaussi, j’attendrai !
Armand-Louis et le roi avaient fait unpas.
Jean de Werth, que jamais la crainte n’avaitapproché, les regarda l’un et l’autre en face, puis, frappant surla garde de son épée où l’on voyait pendre la dragonne brodée parAdrienne :
– Monsieur le comte, s’écria-t-il, sivous voulez que Mlle de Souvigny s’appelleMme de la Guerche, venez prendre ce nœud derubans que je porte là. Alors seulement, moi aussi, je vousdirai : « Elle est à vous ! » Jusqu’alors,permettez-moi de me rappeler queMlle de Souvigny m’a été fiancée par celui quiremplace ici-bas son père !
Ce n’était plus l’aventurier qui parlait,c’était le capitaine qui avait fait ses preuves dans centcombats.
– Ah ! j’aime mieux cela !répondit Armand-Louis. Ainsi, monsieur, vous promettez de rendre àM. de Pardaillan la parole qu’il vous a donnée, si lamain que j’étends vers vous arrache de votre flanc ce nœud que vousemportez ?
– Je le jure, et j’en donne pourtémoignage ce gant que je jette à vos pieds !
– Guerre alors et guerreimplacable ! s’écria M. de la Guerche, qui ramassale gant d’une main fiévreuse.
– Quant à vous, Sire, continua Jean deWerth, il y a des champs de bataille en Allemagne… Aurevoir !
Et il s’éloigna lentement, fièrement, la mainsur la dragonne de son épée.
À l’époque où nous sommes arrivés, pendant leprintemps de 1630 l’Europe présentait le spectacle d’un monde oùtout est en fermentation. La réforme prêchée par Luther, et plustard par Calvin, avait jeté dans la vieille société catholique duMoyen Âge un élément nouveau qui en précipitait la dissolution.Pour quelques souverains, c’était un prétexte de briser les liensqui jusqu’alors les avaient enchaînés à la cour de Rome, et des’approprier les immenses biens qui appartenaient aux abbayes, auxcouvents, aux évêques, menacés partout d’une immensesécularisation. Pour les peuples, c’était un appel au droitd’examen et un encouragement à la révolte. Le même effort quimenaçait l’Église dans sa toute-puissance, menaçait les rois dansleur pourpre. On s’accoutumait à ne plus croire à l’infaillibilitédu souverain pontife, et par une conséquence encore inaperçue, maisdéjà traduite en faits, on se révoltait contre la tyrannie desprinces. Tous les liens étaient rompus ou relâchés ; degrandes guerres avaient promené leurs sanglantes mêlées en France,dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Pologne, en Hongrie ; onavait vu des villes prises et reprises vingt fois, des provincesravagées, des couronnes perdues et conquises, des souverainserrants et proscrits, des aventuriers tout à coup maîtres de vastesterritoires, des archevêques, des séditions sans nombre, et ilsemblait que personne, de la Vistule aux Pyrénées, de la merBaltique aux rives du Pô, ne voulût déposer les armes.
Depuis quelques années surtout, la guerreétait en permanence en Allemagne. Mille causes, l’ambition des uns,les croyances religieuses des autres, un besoin vague, mais vivacede liberté, des rivalités nombreuses, l’orgueil de la Maison deHabsbourg, qui aspirait à fondre en une seule monarchie les membresépars du vaste empire, et voulait réaliser, sous Ferdinand II,le rêve magnifique de Charles-Quint, les divisions nées de laréforme, les jalousies des princes, l’impatience et la colère despeuples, l’avaient précipitée comme un torrent furieux sur lecentre de l’Europe. On avait pu croire quelquefois que cetteguerre, d’où tant de désastres étaient déjà sortis, allait finirpar l’épuisement des rois et des armées ; de nouveaux élémentslui donnaient tout à coup une activité nouvelle.
Les ruines s’amoncelaient : ce n’étaitque batailles, sacs de villages, prises d’armes, incendies etmassacres. Ferdinand contre Frédéric ; l’électeur de Saxecontre l’électeur de Brandebourg ; l’Autriche contre laBohême ; l’Espagne contre la Hollande ; les Suédoiscontre les Polonais ; le Danemark contre l’Empire ; et, àtravers les provinces écrasées, des chefs d’armées comme Mansfeld,Christian de Brunswick, Torquato Conti, Wallenstein, allaient etvenaient, promenant partout leurs rapines, et non moins terribles àleurs partisans qu’à leurs ennemis.
On se battait donc partout, mais on ne savaitpas que cette guerre devait être la fameuse guerre de Trente Ans,par laquelle toutes les plus grandes puissances du continentallaient être emportées tour à tour comme par un tourbillon.
L’heure était venue où la Suède protestanteallait entrer en lice et mesurer ses forces avec Ferdinandd’Autriche et Maximilien de Bavière. Un double intérêt l’ypoussait : d’abord la crainte de voir l’empire d’Allemagneétendre ses possessions jusque sur les bords de la mer du Nord, etc’était l’intérêt politique ; puis celui d’assurerl’indépendance des souverains protestants menacés par l’Autriche etl’Espagne : là était l’intérêt religieux. Les souverainsécrasés et l’Allemagne soumise tout entière à l’élu de la diète, laSuède avait un voisin dangereux qui ne donnait plus à sesfrontières aucune sécurité.
L’Europe avait alors les yeux surGustave-Adolphe. Les rares qualités qu’il avait montrées dès l’âgeoù les États de Suède l’appelèrent à succéder à son père, le ducCharles de Sudermanie, troisième fils de Gustave Wasa et roi sousle nom de Charles IX, les guerres heureuses qu’il avait soutenuescontre son oncle Sigismond, roi de Pologne, son couragechevaleresque, sa constance dans la foi jurée, l’habileté qu’ilsavait déployer dans l’administration de son royaume, toutconcourait à en faire le souverain le plus remarquable du vieuxcontinent. Il avait l’âge où l’on conçoit les grandes entrepriseset où on a la force de les exécuter ; l’amour de son peuplel’entourait, le respect des grands et des généraux lui étaitacquis ; il était servi par des ministres expérimentés, entrelesquels le chancelier Oxenstiern tenait le premier rang ; ilavait des finances en bon ordre, une épargne considérable, uneflotte nombreuse. Son armée était aguerrie, pliée à toutes lesfatigues, habituée à vaincre, soumise à la plus sévère discipline.Elle avait dans son jeune chef la plus entière confiance. Bienapprovisionnée d’armes, de canons, de munitions de toute espèce,commandée par une légion de capitaines qui ne demandaient qu’àsuivre la fortune du roi, elle devait porter la victoire dans lecamp où elle planterait ses drapeaux.
Richelieu le savait, l’empereur Ferdinand lecraignait.
Et c’était cependant ce monarque que lescourtisans de Vienne appelaient, en se moquant, une majesté deneige, comme si sa gloire avait dû fondre en approchant descontrées plus chaudes du Midi !
Quand il sentit son armée tout entière dans samain, désireuse de nouvelles batailles et prête à tous les efforts,son peuple uni dans une commune pensée de religions et dedévouement, sa noblesse disposée à tous les sacrifices,Gustave-Adolphe confia sa fille Christine et l’administration duroyaume au sénat, et tirant l’épée, déclara qu’il partait pourl’Allemagne, où l’appelait le besoin de défendre sa couronne et deprotéger les princes réformés.
L’armée était alors concentrée à Elfsnabe.Mille acclamations, cent fois renouvelées, y saluèrentGustave-Adolphe au moment où il la passa en revue, entouré de sesplus fidèles et meilleurs généraux : Ortenburg, Falkenberg, lerhingrave Othon-Louis, Teufel, Gustave Horn, Banner, Tott, le comtede Thurn, Mutsenfal, Baudissen, Kniphausen et d’une foule d’autrescapitaines qui avaient déjà versé leur sang sur dix champs debataille et s’apprêtaient à le verser encore. Le peuple entouraitl’armée ; c’était le même élan et le même feu.
Il ne faudrait pas croire que les arméesfussent, à cette époque pleine de troubles et sans cesse tourmentéepar des guerres qui armaient les villes contre les villes, lesprovinces contre les provinces, ce qu’elles sont aujourd’hui, uncorps uni, compact, formé d’éléments homogènes et fidèles au mêmedrapeau après la défaite comme pendant la victoire. Pour un grandnombre d’hommes, la guerre était une profession ; on cherchaitmoins la cocarde que le profit. Si un général avait su vaincre,quelle que fût la cause qu’il défendît, il était assuré de trouverpartout un grand nombre d’officiers et de soldats empressés deservir sous ses ordres. Une déroute lui enlevait ce que dixvictoires lui avaient donné. On ne se croyait pas déshonoré parcequ’on promenait son épée de l’un à l’autre camp. Dispersées, lestroupes du général vaincu passaient sous les étendards du généralvainqueur, à moins que des causes spéciales ou des passionsreligieuses ne leur fissent un devoir de la fidélité. Qui avaitpris le mousquet une fois le gardait presque toujours ; quiavait tiré l’épée du fourreau ne l’y remettait plus.
Le métier des armes était moins un servicequ’une vocation.
Mais s’il y avait dans les régiments du roiGustave-Adolphe des Finlandais, des Livoniens, des Anglais, desÉcossais, des Hollandais, des Allemands, des Français, telle étaitla discipline qu’il avait eu l’art de maintenir dans leurs rangsmêlés, qu’ils ne formaient qu’un seul corps animé par le mêmeesprit, la même foi, le même dévouement.
Là peut-être était le secret de sa force.
Nous avons dit que des Français servaient dansl’armée du roi de Suède : c’était pour la plupart descalvinistes qui n’avaient pas voulu plier sous la main du cardinalde Richelieu. Ils formaient un groupe à part, redoutable par savaleur, et d’autant plus désireux de courir à la bataille, que lesgentilshommes qui le composaient avaient une patrie àconquérir.
Parmi eux se trouvait naturellementArmand-Louis de la Guerche.
Les Français, réunis au camp d’Elfsnabe,avaient projeté de former un escadron de chevau-légers ou dedragons qui marcherait à l’avant-garde de l’armée. Par un sentimentd’amour-propre national et un souvenir de la France perdue, ilstenaient à honneur de frapper le premier coup et de maintenir hautet sans tache le renom de la patrie. Ils décidèrent en même tempsque le commandement de ce corps de cavalerie serait donné au plusbrave, à celui que le nombre de ses exploits désignerait ausuffrage de ses camarades.
Par déférence pour le nom et les malheurs deces vaillants soldats, le roi leur laissait la liberté de choisirleur chef, bien que l’escadron français eût rang parmi les troupesrégulières soumises à la discipline suédoise.
On s’était donc réuni dans une vaste sallepour délibérer. Au moment d’entrer en séance, un cavalier qu’onn’avait point encore vu parmi les proscrits, mais qui parlait lefrançais de manière à ne laisser aucun doute sur son origine, pritplace sur un banc. Ses vêtements poudreux et usés indiquaient qu’ilavait fourni une longue traite. Ses armes seules étaient en parfaitétat. Il avait en outre tout à fait les manières d’ungentilhomme.
Différents noms avaient été mis en avant, touségalement recommandables par la grande renommée de ceux qui lesportaient. Par un sentiment de respect, cette troupe jeune ethardie semblait ne vouloir pour capitaine qu’un homme déjà mûridans les hasards de la guerre. Deux gentilshommes à moustachesgrises étaient en présence, et, bien que chacun d’eux parlât pourson compagnon d’armes, on ne prenait point de décision.
Le cavalier aux vêtements poudreux seleva :
– Il est un moyen simple de nous mettred’accord, dit-il : ne nommons ni l’un ni l’autre des deuxbraves gentilshommes qui se disputent l’honneur de nous mener aucombat.
– Ah ! mon Dieu ! Renaud deChaufontaine ! murmura Armand-Louis, que l’étonnement clouaità sa place et qui, jusqu’alors, n’avait pas remarqué le nouveauvenu.
– Mais qui alors ? demanda-t-on detous côtés.
– Un homme que je vois là-bas et quigesticule pour m’engager à me taire : M. le comteArmand-Louis de la Guerche.
Ce fut comme un trait de lumière. Toutel’assemblée battit des mains. Le souvenir de ce queM. de la Guerche avait fait à La Rochelle était dansl’esprit de tous les assistants ; sa jeunesse seulement étaitl’obstacle ; quelques-uns parmi les plus notables semontraient sensibles à cette infériorité relative. Les barbesgrises ne savaient pas si sa prudence serait à la hauteur de sabravoure.
– Où a-t-il appris à commander ?demanda un huguenot au front balafré.
– Il a appris à vaincre ! s’écriaRenaud qui s’échauffait et qui n’entendait pas raillerie quand ils’agissait de son ami.
Ce mot produisit une vive sensation dans lesrangs des huguenots. Renaud profita de l’émotion qu’il venaitd’exciter pour sauter sur un banc :
– J’ai dit qu’il savait vaincre,reprit-il d’une voix haute : j’en sais quelque chose, moi quil’ai vu au feu, moi qui ai brisé trente épées sur ses côtés, moiqui n’ai jamais pu le terrasser ! Et ce que je ne fais pas, jemets au défi le plus vaillant de le faire.
Cette audace excita l’admiration des uns et lacolère des autres. C’était une question de tempérament.
– Ça ! comment se nomme VotreSeigneurie, s’il vous plaît ? dit l’un de ces derniers.
« Ah ! Ciel ! il va se faireexterminer ! » pensa Armand-Louis, qui se mit à enjamberles bancs pour venir en aide à Renaud en cas d’alerte.
– Ma Seigneurie se nomme Renaud deChaufontaine, marquis de Chaufontaine, pour vous servir.
Il y eut un grand mouvement dans l’assemblée,puis des chuchotements, puis des cris.
– Voilà qui va se gâter ! murmuraM. de la Guerche qui s’efforçait de se rapprocher del’orateur.
– C’est un catholique ! crial’un.
– Un de nos ennemis ! reprenait unautre.
– Un endiablé ligueur !
– Il était devant La Rochelle parmi ceuxde monsieur le cardinal !
Quelqu’un s’approcha.
– Eh ! parbleu ! VotreSeigneurie m’a troué l’épaule d’un coup de pistolet ! dit cenouvel interlocuteur.
– Et m’a fendu la tête d’un coupd’épée ! reprit un autre qui le suivait.
– Je m’en souviens… l’épée et le pistoletsont encore là, dit tranquillement Renaud.
Déjà vingt lames brillaient à moitié hors dufourreau.
Ce qu’il savait du caractère de Renaud fitpenser à M. de la Guerche que c’en était fait de lui.Comment résisterait-il jamais au plaisir de répondre à vingtprovocations ?
Mais avec un calme qui remplit Armand-Louisd’étonnement, Renaud, sans toucher à son épée, fit signe de la mainqu’il voulait parler.
On se tut, et les plus impérieux, étonnés dece sang-froid, s’arrêtèrent à quelques pas du catholique.
– Je suis catholique, c’est clair, et jene m’en dédis pas, s’écria Renaud ; oui, j’étais au siège deLa Rochelle parmi les gentilshommes de Son Excellence Monseigneurle cardinal de Richelieu, et vous ne me croiriez pas si je vousdisais le contraire ; j’ai blessé M. d’Aigrefeuille àl’épaule, et M. de Bérail à la tête… ils sont là pourl’affirmer, et leur parole me suffit.
Deux gentilshommes firent un pas hors ducercle des auditeurs.
– Quand le temps change, mon épaule mefait mal, dit M. d’Aigrefeuille.
– J’ai là sur le front une cicatrice quela griffe du diable n’effacerait pas en cent ans, ajoutaM. de Bérail.
Renaud les salua de la main.
– Donc, reprit-il, je suis au milieu devous comme une brebis galeuse dans un troupeau d’agneaux sanstache. Mais est-ce bien de moi qu’il s’agit ? n’êtes-vouspoint réunis pour délibérer sur le choix d’un chef ?
– C’est vrai ! répondit un jeunecalviniste à qui le langage et l’audace de Renaud plaisaient.
– Nommons donc un chef toutd’abord ; après quoi vous pourrez me massacrer si le cœur vousen dit… mais, par exemple, vous me permettrez bien de me défendreun peu…
On rit autour de Renaud, et quelques lames quiétaient encore à demi hors du fourreau y rentrèrent.
– Oh ! je n’ai pas fini !continua Renaud. J’ai présenté M. de la Guerche à votrechoix, je l’y maintiens. Tous vous avez pu voir de quelle terriblefaçon il a culbuté la batterie qui battait la porte de Cogne. C’estune journée qui a coûté cinq cents de ses meilleurs soldats etvingt capitaines à l’armée catholique. Lequel d’entre vous a faitmieux ? De loyaux gentilshommes comme vous répondront :Personne ! De plus, et voilà peut-être ce que vous ignorez,M. de la Guerche a été choisi par Son Excellence lecardinal, et celui-là se connaît en hommes, pour porter une dépêcheau roi Gustave-Adolphe, et cette dépêche fera de la France l’alliéede la Suède. Que mon ami me démente s’il l’ose !
Tous les yeux se portèrent surArmand-Louis.
– Il se tait ! Que voulez-vous deplus ? poursuivit Renaud.
Un grand murmure d’approbation s’éleva dumilieu de l’assemblée.
– Messieurs !… s’écriaM. de la Guerche qui voulait parler.
– Tais-toi, tu n’as pas la parole !poursuivit Renaud qui sentait son triomphe. Si l’on pense que j’airaison, de quel droit viens-tu t’opposer à la libre manifestationde nos opinions ? Et si j’insiste, messieurs, c’est que jetiens à bien connaître celui qui aura le gouvernement de ma viependant la campagne qui va s’ouvrir.
Cette fois, ce fut un mouvement de surprisequi répondit aux paroles de M. de Chaufontaine.
– Je m’explique, continua-t-il. J’ai beauêtre catholique de la tête aux pieds, je n’en suis pas moins bonFrançais des pieds à la tête comme vous. Or, la France est l’alliéede la Suède dans cette guerre qui va commencer. C’est pourquoi jeveux une petite place dans vos rangs. Les ennemis contre lesquelsje vais tirer l’épée sont catholiques ni plus ni moins que moi, jele sais ; si j’ai le malheur d’en tuer un bon nombre cheminfaisant, je m’en consolerai par cette pensée que la vie est unevallée de larmes et que bienheureux sont ceux qui en sortent. Quantà mes titres à marcher parmi vous, M. d’Aigrefeuille, que j’airencontré où la mêlée était la plus sanglante, etM. de Bérail à qui je demanderai tout à l’heure le secretd’une botte qui a failli me percer d’outre en outre, vous lediront.
Quelques gentilshommes, et parmi euxM. de Bérail et M. d’Aigrefeuille, applaudirent.
– À présent, je vous demande votreamitié, et, la victoire remportée, s’il reste à plusieurs d’entrevous des scrupules, nous pourrons en causer dans un pré ;sainte Estocade ma patronne me viendra en aide. Cela dit, suis-jedes vôtres ?
– Oui ! oui ! cria-t-on de touscôtés.
– Alors, je vote pour M. de laGuerche. Qui m’aime m’imite !
Il n’y eût qu’une voix dans toute l’assemblée,et Armand-Louis de la Guerche fut proclamé chef de l’escadron deshuguenots français.
– Et maintenant, gare aux dragons de laGuerche ! s’écria Renaud.
Et, s’approchant de son ami les bras tendus etles yeux tout humides :
– Embrasse-moi, capitaine !reprit-il.
Peud’instants après, Armand-Louis et Renaud se trouvaient ensemblesous la même tente, devant un jambon que Magnus avait servinoblement entre deux honnêtes flacons de vins de France.
– Encore des compatriotes, et non pas lesmoins aimables ! dit Renaud qui remplit son verre.
Un sourd gémissement se fit entendre à laporte.
– Tiens ! Carquefou ! quej’avais perdu ! s’écria Renaud.
Carquefou entra plus maigre, plus sec, plusdévasté, plus long et plus blême encore qu’au temps où ilguerroyait contre les loups.
– Monsieur, dit-il en s’adressant àM. de la Guerche, c’est une pitié… mes os ne tiennentplus à mon corps que par des fils. Il n’est pas bien sûr que je nesois pas mort ! Mon maître m’a laissé l’autre jour dans unehôtellerie où l’on comptait plus de coquins autour des brocs que depoulets le long des broches. Comment m’en suis-je tiré ? monsaint patron le sait. Sans le secours de sainte Estocade, je neserais plus vivant. C’est dans ces occasions funèbres qu’on sesouvient avec attendrissement des broches qui tournaient chezM. de Pardaillan et des honnêtes figures qu’on voyaitautour de ces broches !
La vue du jambon et d’un canard sauvage cuit àpoint que Magnus apportait sur un plat fumant arrêta courtl’homélie de Carquefou. Il sourit.
– Je vois, reprit-il, que les bonnestraditions sont revenues.
Armand-Louis se tourna vers Magnus.
– Voilà, dit-il, en lui montrantCarquefou, un honnête garçon que je te recommande ; il al’estomac plus creux qu’il n’a les bras longs.
– Et le cœur timide, ajoutaCarquefou.
– Cependant, tel qu’il est, j’y tiens.Veille à ce qu’on ne me le casse pas, dit Renaud.
– C’est bon, répliqua Magnus, Balivernele prendra sous sa protection.
Seuls et commodément assis en face de la mer,qu’on voyait à une petite distance, toute couverte de navires detoutes grandeurs, et réjouis par le son des tambours et destrompettes, Armand-Louis et Renaud se regardèrent.
– Çà ! m’expliqueras-tu comment ilse fait que je te retrouve en Suède, après t’avoir laissé sur lechemin du château de Mireval, vers lequel t’attiraient deux beauxyeux ? dit M. de la Guerche.
– Ah ! mon ami, tu sais si jetravaillais sincèrement à faire pénitence ! Je dois rendre àClotilde cette justice, qu’elle m’y aidait de tout son pouvoir.Mais voilà qu’un brave homme d’oncle, qui soignait ses vieuxrhumatismes à Mireval, me parla de rendre visite à la chapelle duchâteau.
– C’était un homme consciencieux.
– Consciencieux et désagréable. Unepénitence perpétuelle, cela me parut exagéré. Je tirai ma révérenceaux tourelles de Mireval, et, suivi de Carquefou, qui avait presqueengraissé, je m’acheminai vers Paris. On me fit bon accueil à laCour ; mais, vois mon malheur ! le souvenir deMlle de Pardaillan me poursuivait encore aumenuet du roi.
– Tu as, j’en suis sûr, combattu cesouvenir par le jeûne et la macération ?
– Oui, mon parpaillot, par le jeûne etles yeux verts de Mme de Sérioles.
– Ah ! des yeux verts !
– J’avais eu affaire à des yeux noirs età des yeux bleus. Il faut mortifier son corps par le changement.Mme de Sérioles était une personne decondition qui avait quelque réputation de beauté au Louvre. Je doisavouer qu’elle la méritait.
– Si bien, que tu ne tardas guère à luiconfier le soin de ta guérison ?
– Les âmes courageuses n’hésitent pas.Aurore – elle s’appelait Aurore – eut pitié de mon martyre. Cettenouvelle épreuve dura bien quinze jours. Mais rien ne prévautcontre la malice de l’esprit noir. Au plus fort de la cure, voilàqu’un jour, inspiré par le diable, je m’avise de soupirer le nom deDiane en baisant la main d’Aurore…Mme de Sérioles négligea désormais des’employer à me guérir.
– Ces dames de la Cour ont despréjugés !
– C’est là ce qui l’excuse à mes yeux. Enquittant Paris, je me rendis à Bruxelles. Je ne sais quel filmystérieux me tirait du côté du nord. Je ne te dirai pas quellestentatives diverses j’ai faites en Flandre et dans les Pays-Baspour assainir mon âme éprise d’une hérétique. J’essayai même decombattre l’hérésie par l’hérésie : la Suédoise par uneHollandaise élevée dans l’erreur. Hélas ! le remède étaithéroïque.
– Désespéré !
– C’est ce que je voulais dire. Ehbien ! Gretchen ne put rien contre Diane ! Le diable nelâchait pas sa victime. Un matin, tout en larmes, je me trouvai enAllemagne ; mon cheval s’en allait du côté de la Suède enprenant le chemin du Danemark ; j’étais si découragé que je nele retins pas. D’ailleurs, il venait de ce pays un vent de guerrequi me réconfortait. Ah ! mon pauvre ami, quels hommes bardésde fer n’ai-je pas rencontrés partout ? Quels régiments, quelsescadrons : des Hessois, des Saxons, des Croates, desAutrichiens, des Polonais, des Hongrois, des Espagnols, desBohémiens ; dix armées qui faisaient rage ! Ons’endormait au bruit de la fusillade, on se réveillait au bruit ducanon. Et l’on avait la nuit des incendies pour éclairer lepaysage. Ma foi, quand on m’eut appris que le roi Gustave-Adolpheréunissait des troupes pour guerroyer contre l’Empire, j’ai donnéun coup d’éperon à mon cheval, et un matin un navire de Hambourg,qui faisait voile pour Stockholm, m’a jeté en Suède.
– Prends garde,Mlle de Pardaillan ne t’a pas oublié.
– Ah ! c’est le dernier coup !répondit Renaud joyeux.
Il y avait comme une sorte d’ententesilencieuse entre Diane et Renaud ; et le traître, quifeignait la surprise, le savait bien. Il n’y a pas de jeune fillequi ne soit un peu femme, et c’est par là que toutes établissentqu’elles sont issues de notre commune mère Ève. C’est pourquoiMlle de Pardaillan avait deviné quel sentimentelle inspirait à M. de Chaufontaine avant même quecelui-ci en eût conscience. Le trouble, l’embarras d’un homme sibrave ne lui déplurent pas ; de plus, il avait dans l’air duvisage et dans la tournure de l’esprit, quelque chose qui étaitsympathique à sa nature hardie et loyale. Elle estimait que c’étaitun homme de cœur en voyant qu’il ne cherchait pas, lui gentilhommesans fortune, à circonvenir le père d’une des plus richeshéritières de la Suède. Il ne faisait rien non plus pour surprendreson cœur, et les témoignages secrets qu’il lui donnait d’un amourspontané, c’était la force de la jeunesse qui les lui arrachait.Jamais de flatterie à M. de Pardaillan, jamais decomplaisance marquée par trop d’empressement ; mais, aucontraire, une noble fierté qui éclatait en toutes choses. Par là,il montrait suffisamment qu’il avait l’âme haute ; et par là,il entra plus avant dans les bonnes grâces deMlle de Pardaillan.
Sûre de lui, Diane lui vint en aide par cesfinesses de langage dont les jeunes gens et les jeunes femmes quise comprennent à demi-mot ont le secret.
Ce fut ainsi queMlle de Pardaillan lui fit comprendre, sansavoir l’air de lui parler, quelle route était la meilleure pourarriver à l’obtenir.
Il ne fallait pas d’abord queM. de Pardaillan se doutât queM. de Chaufontaine aimât sa fille, pour laquelle il avaitune affection excessive ; et, en agissant ainsi qu’il l’avaitfait jusqu’alors, sa délicatesse l’avait mieux servi que la plusextrême habileté. Il fallait tout laisser à l’initiative du vieuxgentilhomme, que Diane, sans paraître y toucher, se chargeaitd’inspirer et de conduire ; se signaler en outre par quelqueaction d’éclat, si l’occasion s’en présentait, et surtout être bienassuré que vouloir brusquer les événements c’était évidemment lesreculer.
Le principal était de savoir que la recherchede M. de Chaufontaine n’irritait pasMlle de Pardaillan.
Le brusque départ deM. de Chaufontaine pour courir au siège de La Rochelle,au moment où Armand-Louis quitta la Suède, n’avait pas laisséd’étonner Diane ; mais rien n’embarrassait Renaud.
– J’ai lu dans l’histoire, dit-ilhardiment devant M. de Pardaillan, que mon homonyme,Renaud de Montauban, avait quelque temps oublié dans les jardinsd’Armide qu’il portait une épée ; j’ai toujours cet exemplefameux devant les yeux. Or il me paraît que le château deSaint-Wast est un lieu où toute chose tient de la magie : labonne chère, la chasse et la musique. Puisque aucun enchanteur neme vient en aide, je fuis. Quand vous me reverrez, monsieur lemarquis, j’aurai donné et reçu force coups.
Diane éprouva un rapide frisson ; mais leregardant :
– Frappez donc ; ne vous faites pastuer seulement, avait-elle dit.
Ces confidences échangées mirentM. de la Guerche au courant d’une situation qu’il neconnaissait qu’à demi.
– Allons ! dit Armand-Louis envidant le dernier flacon dans le verre de Renaud, je bois à tesamours et prétends dès aujourd’hui te ramener au bercail !
Une heure après on pouvait voirM. de Chaufontaine chez M. de Pardaillan, quile reçut les bras ouverts.
– Combien de géants occis, de princessesdélivrées, de malandrins décousus, d’aventures menées à bonnefin ? lui dit-il en souriant.
– Je ne compte pas, répondit gaiementRenaud.
L’entrevue du ligueur et de Diane eut lieudans le même instant. Renaud manqua rentrer sous terre en entendantla voix de Mlle de Pardaillan ; iln’avait plus la force de lui parler. C’était peut-être le meilleurcompliment qu’il pût lui adresser. Elle en fut si enchantée,qu’elle essaya de le réconforter par un regard qui acheva de luifaire perdre l’esprit.
Ce n’était pas tout cependant que d’avoirréuni une poignée de gentilshommes pour en faire un escadron, ilfallait encore les armer, et c’était là le plus difficile.Armand-Louis, malgré son titre pompeux d’ambassadeur de SonÉminence le premier ministre du roi Louis XIII, avait labourse plate ; Renaud, en sa qualité d’aventurier, ne l’avaitpas plus ronde. Les huguenots groupés autour d’eux étaient plusriches en noblesse et en courage qu’en argent comptant. Et on avaitun grand besoin de chevaux, d’armes, d’équipements, de munitions,tout ce qu’on possédait en choses de ce genre se ressentant deslongues traverses et de misères subies par les proscrits.
Le soin de parer au mal commun incombait àM. de la Guerche. Capitaine de l’escadron, il en était letuteur.
S’adresser au roi semblait tout d’abord leplus simple ; mais le roi devait trop au sauveur deMarguerite ; il répugnait à Armand-Louis de demander unservice à qui ne pouvait rien lui refuser. De plus, les huguenots,en s’adressant à Gustave-Adolphe, n’auraient-ils pas eu l’air defaire payer leurs services à qui déjà leur avait donné un asile,une patrie, un drapeau ?
Le temps pressait ; lorsqueM. de la Guerche parlait de son embarras à Renaud,celui-ci tordait innocemment ses moustaches.
– Cherche, lui disait-il ; tout celane me regarde pas, je suis soldat.
Et il se faufilait du côté où il espéraittrouver Diane.
Magnus non plus ne se préoccupait pas dudénouement, il avait foi dans la Providence. Elle ne les avait pasconduits en Suède pour les abandonner.
Au plus fort de sa détresse, Armand-Louis sesouvint d’Abraham Cabeliau.
– Je lui dois la vie et celled’Adrienne ; je lui devrai tout, dit-il.
– Voilà ce que j’appelle une idée, ditMagnus. Avais-je raison de ne pas me tourmenter ?
– Une idée, une idée ! ce n’est pastoujours de l’argent ! reprit Armand-Louis.
– Monsieur, c’est quelquefois del’or.
Sans plus attendre, Armand-Louis frappa à laporte du calviniste et lui conta son embarras.
– Il s’agit d’armer et d’équiper enguerre cent cinquante ou deux cents hommes, tous de race noble,dit-il ; ils m’ont mis à leur tête, et nous avons juré desuivre le roi partout où il lui plaira de conduire le drapeau de laSuède. Vous plaît-il d’être mon trésorier ? Si nous sommesvainqueurs, tout est sauvé ; si nous sommes vaincus, tout estperdu !
– Dieu protège la Suède ! réponditAbraham.
Il prit une feuille de papier, écrivit son nomdessus, y posa son cachet et la présenta à M. de laGuerche.
– Allez, dit-il, il n’est aucun marchandde la Suède, du Danemark et de la Hollande qui ne connaisse ce nomet ce signe. Avec cela, vous aurez tout ce que vous voudrez. Ils’agit du service de la bonne cause, n’économisez pas.
De retour au camp d’Elfsnabe, Armand-Louisrencontra Renaud.
– J’ai cherché, j’ai trouvé, dit-il.
– Alors pense à Carquefou ; il abesoin d’une casaque de buffle neuve et d’un cheval frais.
Bientôtaprès, l’armée, admirablement bien équipée et pourvue d’unenombreuse artillerie, reçut l’ordre de se tenir prête àl’embarquement. La flotte, montée par les meilleurs marins de laSuède, n’attendait plus qu’un vent favorable pour mettre à lavoile. Dans le camp et sur la rade on n’entendait point de rixe,aucun tumulte. L’esprit du roi semblait animer tous les régiments.Chaque soldat comprenait qu’il allait combattre pour sa foi et pourla Suède. On priait et on se préparait à bien faire son devoir. Deschants religieux et le bruit des armes, c’était tout.
Renaud admirait cette armée ; il trouvaitseulement qu’elle ne riait pas assez.
Une nouvelle cependant contribuait à lemaintenir en joie. Il avait appris, ainsi que M. de laGuerche, et de la bouche même de M. de Pardaillan, queDiane et Mlle de Souvigny accompagneraientl’armée en Allemagne.
Le roi les avait désignées l’une et l’autrepour suivre, en qualité de demoiselles d’honneur, la reineEléonore, qui se rendait à la cour de l’électeur de Brandebourg,son père.
– Si vous passez à Berlin, vous pourreznous faire le récit de vos exploits, dit Diane qui ne cacha pas àRenaud que c’était elle qui avait eu la pensée de cette expédition.Nous ne serons plus séparés que par deux armées et dix placesfortes.
– C’est comme si nous ne nous quittionspas, répondit Renaud.
Il est aisé de comprendre dans quellesoccupations et quelles fêtes s’écoulèrent les derniers jours quiprécédaient encore le moment du départ.M. de Chaufontaine oubliait presque d’invoquer sainteEstocade ; une chose néanmoins le préoccupait. Armand-Louis,qui l’observait, le surprenait souvent en conversation avec lesjeunes officiers les plus répandus dans le monde brillant deStockholm ; aussitôt qu’il en arrivait quelqu’un au campd’Elfsnabe, M. de Chaufontaine s’empressait de faire saconnaissance, et bientôt après on les voyait bras dessus, brasdessous, en train de causer.
– Quelle rage te prend de courir aprèstous les cornettes que nous envoie la Suède ? lui demanda unjour M. de la Guerche.
– Mon ami, répondit Renaud d’un airgrave, te souvient-il d’une personne qui s’appelait la baronned’Igomer ?
– J’ai certainement moins de raisons quetoi de me la rappeler, mais je ne l’ai pas oubliée.
– Eh bien ! je demande à tous lesofficiers un peu bien tournés s’ils savent ce qu’elle est devenue.J’ai toujours l’espoir que l’un d’eux, brun ou blond, l’aurarencontrée.
– Et que te répondent ces beauxmessieurs ?
– Aucun ne l’a vue depuis un long temps,aucun ne sait où elle est allée, et cela m’inquiète.
– Crains-tu que le désespoir ne l’aittuée ?
– Oh ! que nenni !
– Eh bien ! alors ?
– Tu es jeune, mon pauvre capitaine,Thécla (je me souviens qu’elle me permettait de l’appeler par cenom familier) a dans les yeux certains éclairs qui me donnent fortà penser.
– Oh ! une femme !
– Si ce n’était qu’un homme, ypenserais-je ?
– Par hasard aurais-tu peur ?
– Presque ! Carquefou m’a beaucoupparlé de ce sentiment avec lequel, à ce qu’il prétend, il vit dansune intimité parfaite ; maintenant, je le connais : c’estquelque chose qui vous donne de petits frémissements sousl’épiderme.
– Cependant la baronne d’Igomer ne s’estpas envolée comme un fantôme !
– Ceux-là disent qu’elle s’est faitereligieuse dans un couvent de Poméranie ; je ne crois pas aucouvent. Thécla avait le nez un peu retroussé et les lèvresroses : ces nez-là, pas plus que ces lèvres, ne se mettentsous les grilles. D’autres affirment qu’elle s’est retirée enAllemagne chez un prince de sa famille.
– Puisque nous allons en Allemagne, tevoilà tranquille. Tu la retrouveras.
– Hum ! ce n’est pas ce que jedésire le plus.
– Il y a des pénitences qui ne portentpas bonheur, méfie-toi de l’occasion, reprit Armand-Louis.
Renaud soupira, et d’un air moitié sérieux,moitié plaisant :
– Au contraire, je recommencerai, et cesera peut-être le moyen de n’y plus penser !
Le 24 juin 1630, le signal d’embarquement futenfin donné ; le vent soufflait du nord. Une fouleinnombrable, accourue de tous les points de la Suède, se pressaitaux abords de la rade. Les bourgeois et les paysans, mêlés auxgentilshommes, faisaient retentir l’air de mille acclamations.Quand le roi parut à cheval, entouré de ses capitaines et de lafleur de sa noblesse, ce fut comme un coup de tonnerre. La voix ducanon se mêlait aux cris de la multitude. Mille pavillonss’agitaient aux mâts des navires, les armes étincelaient ausoleil : c’était un magnifique spectacle qui remplissaitd’émotions diverses l’âme des spectateurs. Que ne pouvait-on pasattendre d’une telle armée commandée par de tels chefs ? LaSuède la saluait de ses adieux enthousiastes. Il semblait que lavictoire l’attendît à l’autre bout de l’horizon.
Gustave-Adolphe n’était plus le cavalier queM. de la Guerche avait vu aux environs de la maisonblanche, franchissant d’un seul bond une haie en fleur, et livré àtous les emportements de la jeunesse et de l’amour. C’était àprésent le chef couronné d’un peuple en armes, le capitaine sur quireposaient les destins d’un royaume. Il était grave et serein,actif et calme ; il avait l’ardeur d’un héros et l’autoritéd’un général. Il suffisait de le regarder pour que la confiancepénétrât les âmes. Plus d’un, parmi les bourgeois et les marchandsqui le suivaient des yeux, regrettait alors de ne pas être dans lesrangs de ces vaillantes troupes, le mousquet sur l’épaule ou lesabre au poing.
Armand-Louis ne put s’empêcher de penser, ensaluant Gustave-Adolphe de l’épée, que ce jeune roi, à l’œilrayonnant, n’aurait peut-être pas tardé à délaisser Marguerite, siun coup de foudre n’avait pas en une heure précipité le dénouement.Que pouvait la tendresse mystérieuse de la blonde calviniste enprésence des enivrantes promesses de la gloire et des acclamationsde tout un peuple ?
« Il lui a laissé un coin de son cœur,c’est beaucoup », pensa-t-il.
Une salve d’artillerie venait d’annoncer queles bataillons du régiment de Stenbock, que le roi aimait àcommander en personne, avaient quitté le front de l’armée pourmonter à bord des bâtiments, lorsque les yeux de M. de laGuerche s’arrêtèrent sur une femme vêtue de noir qui priait sur untertre à l’écart. Beaucoup d’autres femmes priaient à genoux dansla foule : pourquoi celle-ci, plutôt que toute autre,attira-t-elle ses regards ? Quelque chose, qu’il nes’expliquait pas, poussait Armand-Louis de son côté. Elle avait uneattitude qui le touchait ; on y voyait comme le recueillementd’une âme qui s’abandonne tout entière ; l’indéfinissableémotion que ressentait le jeune capitaine augmentait à mesure qu’ils’approchait davantage de cette femme.
Quand il ne fut plus qu’à quelques pas dutertre sur lequel elle priait, inquiet de savoir s’il devait ladistraire de sa sainte occupation, il s’arrêta. Elle leva sonvoile.
– Marguerite ! s’écriaArmand-Louis.
– Oui, Marguerite, dit-elle en luitendant une main diaphane qu’il baisa avec respect ; mais nonplus celle que vous avez connue autrefois, dans l’ivresse d’unamour coupable, belle peut-être, heureuse, et qui croyait que lebonheur est de ce monde, cette Marguerite enfin qui dormait au bordd’un précipice et que Dieu a réveillée ! Que de larmes depuisce jour terrible ! Puissent les douleurs du sacrifice m’avoirépurée ! Puissé-je avoir mérité le pardon d’En Haut quej’implore ! Mais, si c’est un crime de prier pour celui quej’ai tant aimé, ah ! ce crime, je n’aurai jamais le couraged’y renoncer ! Je priais donc pour Gustave-Adolphe, pour cettearmée qui court au-devant de la guerre, pour cette flotte qui vachercher les tempêtes.
– Le roi est là, dit Armand-Louis ;en quelques bonds mon cheval l’aura rejoint ; je puis, si vousvoulez…
– Non ! reprit Margueritevivement ; j’ai fait serment de ne lui parler jamais. À ceprix mon père m’a pardonné. Ah ! ne souhaitez pas que je lerevoie… Si cela m’arrivait un jour, c’est qu’il serait mort.
L’artillerie grondait toujours, saluant chaquerégiment qui passait.
Marguerite, les yeux remplis de pleurs,contemplait ce spectacle.
– Et cependant ma voix l’a poussé danscette route ! murmura-t-elle.
Après qu’elle eut vu défiler les régimentsbleu et jaune, composés l’un et l’autre des meilleures bandes quela Suède eût envoyées autour du roi, elle se tourna versArmand-Louis qui la regardait en silence, et, s’enveloppant dansson voile :
– Adieu, à présent, dit-elle ; jevous ai rencontré dans des circonstances qui m’ont permis de voirvotre cœur à nu. Avec vous Mlle de Souvignysera heureuse.
Armand-Louis rougit.
– Aimez-la toujours !… il n’y a debonnes amours que les éternelles amours !
Puis tout à coup, changeant de voix et posantsa main froide sur l’épaule du capitaine :
– Il y a des choses que je n’ai pas ditesau comte de Wasaborg du temps que je le connaissais, reprit-elle,parce que le comte de Wasaborg, qui a le cœur trop confiant, ne lesaurait pas crues. À vous, qui êtes son ami, je les dirai. Il y a unhomme près de lui auquel il ouvre son cœur et qui le hait. Partoutoù vous verrez cet homme, veillez ! Il y va peut-être de lavie de Gustave-Adolphe.
– Le nom de cet homme ? demandaM. de la Guerche.
– Vous l’avez vu pendant une heure à lamaison blanche ; il s’appelle le duc Albert-François de SaxeLauenbourg.
– Est-ce donc le grand cavalier qui s’estlancé à la poursuite du capitaine Jacobus ?
– Lui-même !
Puis, faisant un effort et rougissant sous sonvoile :
– Il m’a aimée… comprenez-vous ?
– Eh bien ! dit M. de laGuerche, comptez sur moi.
En ce moment son escadron s’ébranlait ;la main de Marguerite lui montra les drapeaux qui flottaient sur lerivage ; il inclina son épée devant elle et partit.
Bientôt après, une dernière salve d’artillerieannonça que le dernier bataillon venait de quitter la terre. Levent gonfla les mille voiles blanches dispersées sur la mer, et laflotte s’éloigna, poussée en bon ordre vers l’horizon.
Le roi, debout sur l’arrière duvaisseau-amiral, regardait fuir les côtes de la Suède ; sesyeux se promenaient sur la foule confusément rassemblée autour dela rade d’Elfsnabe. On voyait au loin, sur un tertre isolé, unpoint noir.
– On dirait une femme qui prie, dit leroi à M. de la Guerche qu’il avait conservé près delui.
– Oui, répondit Armand-Louis d’une voixémue.
– Une mère, sans doute ; une fiancéepeut-être ? reprit le roi.
Il regardait toujours le point noir ;quand tout s’effaça dans l’ombre, un soupir gonfla sa poitrine.
– Mon cœur est resté là ! dit-il enmontrant la terre ; maintenant je suisGustave-Adolphe !
– Le comte de Wasaborg est mort !Vive le roi ! répondit M. de la Guerche.
Un matin, au soleil levant, la flotte aperçutles côtes d’Allemagne.
Un sentiment indicible d’enthousiasme s’emparade l’armée à la vue de cette terre où elle était appelée à défendreson Dieu et son pays. Elle débarqua en poussant le cri de guerre del’armée suédoise.
– Dieu est avec moi ! répétaient àl’envi trente mille voix toutes frémissantes d’ardeur.
Et posant le pied sur le rivage où il espéraittraverser des champs de bataille encore plus glorieux que ceuxqu’il avait rencontrés en Pologne, Gustave-Adolphe tomba à genouxet remercia la Providence qui lui permettait de faire sentir auxennemis de sa foi le poids des armes suédoises. Ses paroles, oùrespirait l’exaltation de la guerre, excitèrent un nouvelenthousiasme ; propagées de bouche en bouche, ellesenflammèrent quiconque tenait une épée, et l’armée établit son campavec la certitude qu’elle courait à la victoire.
Renaud ne se sentait pas d’aise.
– La poudre, la fumée, le feu, voilà,disait-il, le véritable élément où l’homme trouve à respirer.
Carquefou ne partageait pas, tant s’en faut,la même opinion ; mais depuis qu’il avait causé avec Magnusdes campagnes que le vieux reître avait faites en Transylvanie, enBohême, en Hongrie et chez les Turcs, il estimait que le marquis deChaufontaine ne l’avait point encore mené en de trop vilainspays.
– Chez les Turcs ! répétait-il sanscesse.
Et la présence d’un homme qui avait vu lesTurcs et s’était battu contre les Turcs le remplissaitd’admiration. Il tournait autour de Baliverne et lui parlait commeà une personne qui méritait tous les respects.
– Seigneur Magnus, disait-il quelquefois,si le bon Dieu m’avait fait naître dans votre peau, il y alongtemps que je serais mort !
Tandisque le roi envoyait des émissaires pour reconnaître l’état desroutes et la force des garnisons, et qu’il faisait distribuerpartout des proclamations dans lesquelles il annonçait qu’il venaitfaire la guerre à l’empereur et non à l’Allemagne, les officiers dequelques corps d’élite voulurent, à l’instigation de Renaud,célébrer par un banquet leur bonne arrivée en Poméranie.
C’était sa maxime, qu’il fallait tenir le cœurde l’homme en joie, et, sur ce chapitre, son sentiment serencontrait avec celui de Carquefou.
Les vieux capitaines et les sombrescalvinistes qui allaient au combat en chantant des psaumes setinrent à l’écart. Il n’y eut donc autour de la table, avecArmand-Louis et Renaud, que les plus jeunes et les plus brillantsofficiers de l’armée. Leurs chevaux n’avaient point encore galopésur la terre allemande.
On remarquait parmi les convives un beaucavalier d’une tournure tout à fait martiale et noble : labarbe soyeuse et noire, les cheveux courts et frisés, la tailleélégante, le geste aisé, la bouche un peu hautaine, mais fine, leregard d’un oiseau de proie. On admirait la magnificence de sesarmes ; il parlait anglais avec les Anglais, français avec lesFrançais, suédois avec les Suédois. Personne ne savait d’où ilvenait, mais chaque officier croyait qu’il appartenait à l’un descorps de l’armée. On l’avait rencontré partout, tantôt avec l’un,tantôt avec l’autre. Il semblait connaître tout le monde. Lessoldats ne pensaient pas qu’il y eût un capitaine plus magnifiquedans l’armée. Sa main généreuse semblait puiser dans un coffreinépuisable.
Les dragons affirmaient que c’était uncuirassier du régiment saxon.
Les cuirassiers prétendaient à leur tour quec’était un chevau-léger des bandes écossaises.
Les chevau-légers n’hésitaient pas à penserque c’était un reître des compagnies allemandes.
Quant aux reîtres, recrutés dans la Bohême, leBrandebourg et le Palatinat, ils croyaient tous que c’était uncapitaine des gardes suédoises.
On l’appelait le comte Éberart.
La première fois que M. de laGuerche l’avait rencontré, le comte Éberart et lui se regardèrentavec un sentiment singulier d’attention ; la curiositédominait chez Armand-Louis, la colère et l’inquiétude chez le comteÉberart. Quelque chose faisait croire au cavalier français qu’ilavait vu ce visage quelque part déjà ; mais où ? Renaud,à qui M. de la Guerche fit part de sa surprise, luirépondit qu’il avait éprouvé le même sentiment lorsqu’il s’étaittrouvé en face de l’inconnu.
– Mais nous avons tant couru !ajouta-t-il tranquillement.
Et, en manière de commentairephilosophique :
– Je lui ai vu manier l’épée et tenir lescartes, reprit-il : c’est un parfait galant homme… il m’apresque égratigné et m’a gagné vingt ducats le premier jour ;le lendemain je l’ai écorché et lui ai pris cent pistoles.
À la première nouvelle du festin, le comteÉberart avait parlé d’un joli petit vin d’Espagne dont il voulaitenvoyer un baril à ses frères d’armes.
Le baril arriva, et on déclara parfait le vind’Espagne qu’il contenait.
Il y avait trente officiers autour de latable ; rien ne délie les langues comme le vin, la jeunesse etla guerre.
On parlait beaucoup ; on parlait sanscesse. Armand-Louis remarqua que le comte Éberart écoutait plusqu’il ne parlait. Cependant il ne ménageait pas le vind’Espagne.
« Voilà qui est singulier », pensaM. de la Guerche.
Après le récit de vingt aventures où l’amouravait sa large part, on en vint à parler des chances de la guerredans laquelle la Suède s’était engagée.
Le comte Éberart fut le premier qui poussa laconversation sur ce chapitre. On l’y suivit sans résistance ;sa main complaisante versait autour de lui le vin d’Espagne parlarges rasades. Il buvait bien, mais il écoutait mieux encore.
« Nous avons là un gentilhomme qu’on nesurprendra pas en flagrant délit d’indiscrétion ! » pensaArmand-Louis.
– Voilà l’île de Wollin qui s’est renduesans coup férir, comme l’île de Rugen sur laquelle nous sommesdescendus ! dit un dragon.
– L’île d’Usedom a suivi ce nobleexemple ! reprit un chevau-léger.
– L’armée impériale a peur de se faire dumal ! ce qui l’engage à s’en aller, poursuivit uncuirassier.
Le comte Éberart pâlit un peu, et regardant lecuirassier :
– Oh ! vous finirez par larencontrer ! dit-il.
– Dieu vous entende ! s’écriaRenaud ; je suis venu ici pour en découdre… Si elle reculetoujours, cette armée invisible, il nous faudra jeter nos épées etprendre des cravaches !
Il sembla à M. de la Guerche que lecomte Éberart se mordait les lèvres.
– Eh ! eh ! dit celui-ci d’unevoix brève, ce ne serait peut-être pas prudent !
– Jusqu’où pensez-vous que le roi, notrebien-aimé général, nous mène ? poursuivi Renaud d’un airtranquille.
– Mais jusqu’à Prague ! réponditl’un.
– Peut-être même jusqu’à Munich ouAugsbourg ! poursuivit un autre.
– Bah ! j’espère bien qu’il nes’arrêtera qu’à Vienne ! ajouta un troisième.
Les yeux du comte Éberart lancèrent deséclairs.
– Vienne est un peu loin,messieurs ! dit-il.
– Bah ! le comte de Thurn y est bienallé avec ses Bohémiens !
– Pourquoi le roi Gustave-Adolphen’irait-il pas avec ses Suédois ?
– Voilà déjà le duc de Poméranie,Bogislas XIV, qui traite.
– Il traite, lui ? s’écria le comteÉberart qui se leva à demi.
– Il fait mieux : il capitule.
– En êtes-vous bien sûr ? demanda lecomte qui, voyant tous les yeux tournés vers lui, se rassitlentement.
– La nouvelle en est arrivée ce matin auquartier général ; demain, la ville de Stettin doit nousouvrir ses portes.
– C’est une place de ravitaillement pournotre armée ; messieurs, buvons à notre premier succès, ditl’un des convives.
– J’allais vous le proposer !répondit Renaud.
On remplit les verres ; quand on lesreposa sur la table, celui du comte Éberart était encore plein.
– Oh ! oh ! fit Armand-Louisqui l’observait toujours.
– Ma foi, messieurs, cette guerres’annonce tristement ! continua M. de Chaufontaine.Tout cela est pitoyable ! Trois îles prises, une provinceenvahie, une ville qui se rend, et pas un pauvre coupd’épée !… J’en pleure ! Cependant l’empereur Ferdinand abien quelques généraux, que diable !
– Eh ! oui, dit le comte Éberart, ila le duc de Friedland !
– Le comte de Tilly !
– Et Torquato Conti !
– Il a aussi le grand maréchal del’Empire, le comte de Pappenheim !
Le comte Éberart regarda l’interlocuteur.
– Celui que les Allemands appellent leSoldat ? dit Renaud.
– Précisément, répondit le comteÉberart ; et les Allemands qui ont combattu sous ses ordresassurent qu’il mérite ce nom glorieux.
– Eh bien ! je l’ai vu une fois, ily a longtemps… je ne serais pas fâché de me rencontrer de nouveaudevant lui, face à face, ajouta Renaud.
– C’est un plaisir qui pourra vous êtreréservé !… reprit le comte Éberart. À votre santé, monsieur lemarquis !
Cette fois le comte but gaiement et vida sonverre.
– Si tous ces capitaines fameux veulents’opposer à notre marche, qu’ils se hâtent ! reprit uncornette ; voici les soldats qui ont fait la guerre sous lecomte de Mansfeld qui s’empressent d’accourir dans nos rangs. Il enest arrivé quatre cents aujourd’hui.
– Quatre cents ? s’écria le comteÉberart.
– Et des meilleurs ! Il en est milleautres encore qui se battaient avec le duc de Brunswick, que j’aivus défiler ce matin sous les couleurs suédoises.
– Et on annonce que quinze centscavaliers de la vieille armée du roi Christian de Danemark nousauront rejoints demain dans la matinée.
– L’empereur n’avait-il pas dit que leroi Gustave-Adolphe était une majesté de neige ?… M’est avisque Ferdinand est une majesté de poussière ! dit Renaud.
Le couteau avec lequel jouait le comte Éberartdéchira la nappe. Il attacha ses yeux sur Renaud, puis s’efforçantde sourire :
– Vous avez l’esprit railleur, monsieurle marquis, dit-il ; cependant on a vu des armées disparaîtredans le désert, et le désert, c’est de la poussière !
Un officier des gardes se tourna du côté ducomte Éberart :
– Par hasard, monsieur, douteriez-vous dela victoire ? dit-il.
Le comte Éberart devint grave :
– Dieu est le maître !reprit-il ; mais je suis moins jeune que vous, monsieur, etquoique mon expérience ne soit pas vieille encore, voilà vingt ansque je fais la guerre !
– Vingt ans ! s’écria Renaud.
– J’en ai trente-cinq, monsieur.
– L’âge du roi Gustave-Adolphe.
– Le même. Or j’ai vu l’armée du vieuxcomte de Tilly, du temps où Christian de Brunswick tenait lacampagne, un rude homme de guerre, celui-là, messieurs. Plus tard,je l’ai revue dans les champs de Lutter, aux prises avec les Danoisque l’exemple de leur roi animait ; vous savez ce qui estadvenu de Christian de Brunswick et de Christian de Danemark…L’armée du comte de Tilly s’appelle l’Invincible,messieurs !
Renaud remplit son verre.
– Il suffira d’un jour pour lui faireperdre son nom ! dit-il.
Armand-Louis se leva. Une idée subite venaitde l’inspirer.
– Au roi Gustave-Adolphe ! dit-il, àsa victoire ! à l’humiliation de l’Empire ! Viennent lesarmées de Tilly et de Wallenstein, et qu’elles soient disperséescomme sont dispersés ces grains de sel que je jette auvent !
En parlant ainsi, Armand-Louis prenait unepincée de sel et la lançait en l’air, par-dessus son épaule.
Le comte Éberart fronça le sourcil, et soudainl’on vit paraître au milieu de son front deux sabres rouges quiformaient la croix.
– Le comte de Pappenheim ! murmuraM. de la Guerche.
Presque aussitôt la main de l’étranger seporta sur son front et y resta quelques secondes ; quand il laretira, la croix sanglante avait disparu, mais si prompt qu’eût étéce mouvement, il ne le fut pas assez pour Armand-Louis.
À présent, M. de la Guerche savaitoù il avait vu le superbe étranger qui remplissait le camp du bruitde sa magnificence, et dans quelles circonstances terribles ilss’étaient autrefois mesurés du regard.
Tout le monde s’était levé ; on vidaitles verres, on criait : « Mort à l’Empire ! »Dans l’exaltation de ce premier moment, personne ne prenait plusgarde au comte Éberart. Il venait de laisser tomber son verre quivolait en éclats.
– Vous ne buvez pas ! lui dit Renaudtout à coup.
– Mon verre vient de se briser !répondit le comte froidement.
Son regard et celui de M. de laGuerche se croisèrent. De nouveau M. de Pappenheim fronçales sourcils et sur son front pâle les deux glaives rougestracèrent furtivement leur croix menaçante.
Cependant le banquet touchait à sa fin. Onapporta des cartes, des cornets et des dés. Le comte Éberart jetaquelques pièces d’or sur la table, les perdit, et se leva. Unmoment après, il sortait de la salle lentement.
Armand-Louis, qui ne l’avait pas perdu de vueun seul instant, le suivit. Quand ils furent seuls derrière la haieépaisse d’un jardin, il l’aborda.
– Monsieur le comte de Pappenheim, unmot, dit-il.
Le comte releva la tête fièrement, et, d’unevoix dédaigneuse :
– Vous m’avez reconnu, je le sais !Livrez-moi donc, dit-il.
Un mouvement d’indignation fit frémir levisage de M. de la Guerche.
– Voilà un mot, dit-il, dont j’aurais àvous demander compte si nous n’étions pas dans un momentcritique ; mais j’oublie tout pour ne songer qu’au péril quevous courez. Monsieur le grand maréchal, vous avez mangé le pain demon père et dormi sous son toit. Il y a un cheval sous ma tente etun homme sûr qui vous feront franchir nos avant-postes. La nuit estvenue, partez.
– Vous savez qui je suis, vous êtesArmand-Louis de la Guerche, et vous m’offrez un cheval ?
– Que le jour ne vous trouve pas dans lecamp ! poursuivit M. de la Guerche sans s’arrêter àl’interruption du comte de Pappenheim ; une nouvelle émotionpourrait vous trahir en faisant briller sur votre front le signe devotre famille, et il y a parmi nous des soldats allemands quin’auraient peut-être pas une discrétion absolue. Or, si quelqu’unvous nommait, vous savez quel traitement on réserve à ceux qui sehasardent chez l’ennemi.
Le visage de M. de Pappenheim pritune expression de hauteur.
– Un roi qui défendait son pays, dit-il,entra un jour déguisé en ménestrel dans le camp des Danois. Ceroi-là, vous n’ignorez pas son nom, les Anglais l’appellentaujourd’hui Alfred le Grand.
– Monsieur le comte de Pappenheim veut-ilme suivre ? répondit Armand-Louis.
– Et vous pensez toujours à ce guide sûret à ce cheval qui doivent me conduire hors du camp ?
– Toujours.
Le comte de Pappenheim regarda Armand-Louis.La guerre sans pitié, la guerre implacable qu’on faisait à cetteépoque, les passions religieuses surexcitées, les scènes terriblesauxquelles dès son adolescence il avait été mêlé, avaient pu rendreimpitoyable et farouche l’âme du chef redouté des arméesimpériales, la plier à bien des ruses, l’accoutumer à se faire unjeu des choses les plus saintes et les plus respectées ; maisle germe des grandes qualités existait encore en lui. Le temps etla guerre ne l’avaient point entièrement étouffé.
Par un mouvement plein de noblesse il tenditsubitement la main à M. de la Guerche.
– Voilà une chose dont je me souviendrai,dit-il.
Et cette fois l’éclair de la loyauté donna àson visage une expression nouvelle de dignité et d’élévation.
Une heure après, et au milieu des ombres de lanuit, deux cavaliers couverts de grands manteaux quittaient latente de M. de la Guerche. Arrivé aux portes du camp,M. de Pappenheim regarda autour de lui.
– Et le guide ?
– Le guide, c’est moi ! réponditArmand-Louis.
Et donnant le mot d’ordre à l’officier degarde, il s’enfonça au galop dans la campagne.
– Ah ! vous m’avez vaincu deuxfois ! dit le grand maréchal avec un mélange d’orgueil etd’étonnement. Prenez garde à la troisième !
Et poussant son cheval, il disparut dans lanuit.
Unescène d’un autre genre se passait le lendemain dans l’intérieur ducamp suédois.
Si bien composée que fût l’armée royale, laréputation de Gustave-Adolphe était telle qu’un grand nombre decapitaines, accourus de tous les points de l’horizon, s’étaientempressés de se ranger sous ses drapeaux dès qu’il eut mis le piedsur le territoire allemand. D’autres passions que la foi religieuseet le patriotisme animaient ces nouveaux venus. Ils aimaient labataille pour la bataille et le profit, et ils pratiquaient laguerre en gens qui n’ont point l’habitude des scrupules. Le roisouffrait de leur présence.
Un matin on vint lui apprendre qu’un partid’éclaireurs, commandé par un capitaine des compagnies franches,avait surpris un gros bourg où campait un bataillon de troupesimpériales. L’affaire avait été chaude ; la compagnie revenaitchargée de butin, mais on racontait des choses terribles de cetteexpédition.
Gustave-Adolphe donna ordre à Arnold de Brahéd’amener auprès de lui le capitaine de la compagnie.
– Votre nom ? dit le roi.
– J’en ai plusieurs, selon les pays,répondit hardiment l’aventurier. Dans les Pays-Bas, j’étais lecapitaine Goliath. Ici, je suis le capitaine Moloch. En France, onm’appelle le capitaine…
– Assez ! interrompit le roi. Quandun homme a tant de noms, il ne m’importe plus d’en connaîtreaucun.
L’aventurier mordit ses moustaches.
– Vous avez, cette nuit, surpris dans soncampement une troupe ennemie ? poursuivit le roi.
– Oui, Sire.
– Où sont les prisonniers ?
– Je les ai tous passés au fil del’épée.
– Tous ? les blessésaussi ?
– Je ne fais pas de distinction.
Une expression de colère terrible passa sur levisage du roi.
– Et le bourg ? reprit-il.
– Il a été livré aux flammes.
– Quoi ! les femmes ! lesenfants !
– J’ai crié : « Villegagnée ! » Mes soldats ont ramassé le butin.
– Misérable bandit ! s’écria-t-il,est-ce donc cela que j’ai promis à ce pauvre peuple vingt foisdépouillé ?
Le capitaine Moloch voulut répondre ; unregard du roi lui coupa la parole.
– Que le butin volé cette nuit soit renduà ceux qu’on a si traîtreusement mis à sac, reprit-il ; queles hommes qui ont souillé leurs mains par le massacre etl’incendie soient dépouillés de leurs armes et chassés ducamp ! que leurs chevaux et leurs bagages soient vendus àl’encan, pour le prix en être distribué à leurs victimes ! Ettoi, capitaine Moloch, ton épée !
Le capitaine hésitait, mais vingt officiersl’entouraient. Il la tira lentement.
– Arnold de Brahé, reprit le roi, prenezcette épée, et cassez-la comme l’épée d’un lâche et d’unmécréant.
Les lèvres du capitaine devinrent blanches.Arnold de Brahé prit l’épée, et, l’appuyant sous son pied, larompit en morceaux.
– À présent, remercie Dieu etva-t’en ! ajouta Gustave-Adolphe. Si tu n’avais pas combattusous les nobles couleurs de la Suède qui te protègent, aussi vraique je tiens ma couronne de mon aïeul Gustave-Wasa et de l’amour demon peuple, je te ferais pendre comme un chien à la plus hautebranche d’un chêne.
Un nuage passa devant les yeux du capitaineMoloch qui chancela.
Deux bas officiers venaient de s’approcher delui, et sur un signe du roi le dépouillaient de son poignard et desinsignes de son grade.
Le capitaine poussa un cri d’hyène.
– Et vous ne me faites pas tuer !Ah ! Sire, vous avez tort ! dit-il.
Mais déjà l’épée d’Arnold de Brahé luimontrait le chemin qu’il devait suivre pour sortir du camp.
Déjà aussi les imprécations de ses camaradesqui passaient en courant lui apprenaient que les ordres du roivenaient d’être exécutés.
– Laissez passer la justice du roi !cria Arnold, tandis que les rangs s’ouvraient.
Le capitaine fit quelques pas ; au momentoù il allait sortir du cercle implacable qui l’entourait, il setrouva en présence d’Armand-Louis et de Renaud qui poussèrent uncri.
– Laissez passer la justice du roi !répéta la voix d’Arnold, laissez passer le capitaineMoloch !
– Moloch ou Jacobus ! ditM. de la Guerche qui, dans cette figure bouleversée,venait de reconnaître l’homme de la maison blanche, l’homme del’auberge des « Trois-Pintes ».
Le capitaine Jacobus le regarda.
– Oui, Jacobus, dit-il, et celui-làn’oublie rien !
Si le soir de ce jour-là quelqu’un avait suivile capitaine Jacobus dans sa fuite, il l’aurait vu s’arrêter dansune méchante taverne dont la branche de pin symbolique se balançaità l’angle d’un chemin, et demander un pot de bière. Le capitaineavait l’écume aux lèvres, les yeux injectés de sang. Il tomba surun banc, grondant comme un dogue.
– Et il ne m’a pas fait tuer…l’imprudent ! murmura-t-il.
Ses ongles déchiraient le bois de la table. Onlui apporta son pot de bière ; il en but quelques gorgées.
– Ah ! j’ai la poitrine en feu, etle cœur me brûle ! reprit-il.
Et malgré lui il rugissait, tandis que sesmains crispées cherchaient, aux places qu’elles occupaient encorele matin, sa dague et son épée.
– Rien ! plus rien !poursuivit-il, ni armes, ni soldats ! Hier capitaine,aujourd’hui un misérable, un fugitif ! quelque chose qu’onmenace et qu’on frappe !
Tout à coup, ses doigts qui erraient le longde son corps rencontrèrent une bourse cachée dans un pli de saceinture.
Il la tira convulsivement de sa cachette etl’ouvrit. Des pièces d’or tombèrent sur la table.
– De l’or ! ils m’ont laissé del’or !… Les maladroits ! murmura-t-il.
Le capitaine vida son pot de bière à demi etcompta son trésor. Un sourire éclaira ses traits décomposés.
– Ah ! je puis avoir une épée, unedague, un cheval ! dit-il.
Il réfléchit une minute.
– Me laisser la vie sauve, quand d’un motil pouvait !… Et le chêne était là ! reprit-il.
Il frappa du poing sur la table ; lafureur l’étouffait. Il fit briller l’or à la lumière d’unechandelle et le fit tinter entre ses doigts.
– Cette vue me rend fou, reprit-il enpassant la main sur son front brûlant. Se croire perdu, sansressources, tombé au plus profond de l’abîme, et trouver tout àcoup sous sa main le talisman qui rend tout possible !Ah ! le roi Gustave-Adolphe verra ce que c’est que lecapitaine Jacobus ! Mais d’abord au plus pressé.
Il saisit d’une main le broc vide et le jetacontre le mur.
– Holà ! quelqu’un !cria-t-il.
Un homme entra.
– Y a-t-il dans les environs un armurieret un maquignon ? dit-il.
Le tavernier cligna de l’œil.
– S’il faut un cheval et des armes àVotre Seigneurie, sans aller bien loin on peut trouver cela,répondit-il.
– Ici, peut-être ?
– Hélas ! seigneur, on meurtbeaucoup aux environs depuis quelque temps !
– Et tu hérites ?
– Non, seigneur, je ramasse.
Le tavernier alluma une lanterne de corne etconduisit le capitaine Jacobus dans un caveau où l’on parvenait parune allée en pente que d’épaisses broussailles défendaient contretout regard indiscret. Il y découvrit des chevaux de belle taille,et derrière une cloison un amas d’armes de toute espèce.
– Hé ! hé ! la récolte estabondante ! dit le capitaine Jacobus.
– J’ai glané seulement.
L’économe tavernier et le capitaine tombèrentassez promptement d’accord. Celui-ci fit choix d’un grand chevalbai brun capable de le porter pendant dix lieues sans fléchir, etd’une longue épée à lame plate qui convenait à sa robuste main. Lemarché conclu et les pièces d’or comptées, le tavernier ôta sonbonnet et salua le capitaine.
– Si vous moissonnez par ici, dit-il ensouriant, veuillez m’accorder votre pratique.
Le capitaine Jacobus mettait le pied àl’étrier.
– Au fait, dit-il, on peut avoir besoinde toi, l’occasion aidant. Comment t’appelles-tu ?
– Maître Innocent, pour vous servir.
Le capitaine respira plus à l’aise quand il sesentit sur un bon cheval, l’épée au flanc et la dague à laceinture, mais la même pensée l’obsédait.
– Un aventurier contre un roi ! unhomme contre toute une armée !… la bataille est difficile,murmura-t-il.
Il voyait au loin dans la plaine les fuméesqui s’échappaient du camp suédois.
Un souvenir parut tout à coup illuminer sapensée.
– Ah ! je ne suis pas seul ! Unautre peut me venir en aide, et celui-là a le nom ! celui-là ale rang ! reprit-il.
Et, poussant son cheval, il s’enfonça dans ladirection du camp des Impériaux.
Au bout d’une heure d’une course effrénée, lecri d’une sentinelle autrichienne l’arrêta.
– Jésus et Marie ! cria-t-il.
En entendant le mot de ralliement de l’arméeimpériale, la sentinelle releva son mousquet, et le capitaineJacobus entra dans les lignes où flottait le drapeau de la Maisonde Habsbourg.
Un aide de camp du général Torquato Contipassait en ce moment ; le capitaine Jacobus lui demanda si leduc de Saxe Lauenbourg était au camp impérial.
– Pas encore, répondit l’aide de campavec un sourire.
Le capitaine réfléchit quelques minutes, lamain sur le garrot de son cheval trempé de sueur.
– Pensez-vous qu’il arriveaujourd’hui ? reprit-il.
– Aujourd’hui peut-être, demain peut-êtreaussi. On ne sait jamais bien ce que fait M. le duc deLauenbourg. Seul, le général Torquato Conti pourrait vous donner unavis sûr ; mais le général ne parle pas volontiers, et si vousn’avez pas sur vous un mot du duc, il se taira certainement.
Jacobus tourna bride. Il y avait quelque périlpour lui à retourner au camp suédois, mais il voulait à tout prixvoir le duc François-Albert, et, s’il perdait cette occasion, où laretrouverait-il ? D’ailleurs, tout le monde ne connaissait pasle capitaine Jacobus dans l’armée suédoise ; la nuit seraitvenue quand il toucherait aux avant-postes, il pouvait aisémentcacher son visage, et il avait souvent dans sa vie bravé desdangers plus grands pour des causes moins graves.
Le cheval du capitaine franchit de nouveau ladistance qui séparait les deux armées. Au cri de la sentinelle, ilrépondit par le cri de ralliement de l’armée deGustave-Adolphe : « Dieu est avec nous ! » etil entra hardiment dans cette enceinte où le matin même il avaitfailli perdre la vie.
Ainsi qu’il l’avait calculé, la nuit étaitvenue. Le capitaine poussa son cheval blanc d’écume vers unofficier d’artillerie dont le visage lui était inconnu.
– J’ai une dépêche importante à remettreà M. le duc de Lauenbourg, dit-il ; où puis-je letrouver ?
Du bout de sa houssine, l’officier lui montraune vaste tente dont le pavillon en queue-d’aronde flottait à l’unedes extrémités du camp.
– Hâtez-vous, dit-il, le duc partirapeut-être dans la matinée.
– Ah ! j’arrive à temps,merci ! répondit le capitaine.
Au boutde peu d’instants, le capitaine Jacobus touchait à la tente que luiavait indiquée la houssine de l’officier, et jetant son nom àl’écuyer qui veillait devant la tente, il pénétra chez le duc.
– Que tout le monde s’éloigne,monseigneur, nous avons à causer, dit le capitaine qui jeta sonfeutre.
Et l’expression de son visage était telle quele duc François-Albert, sans répliquer, donna ordre à son écuyer defaire en sorte que personne ne les interrompît.
Le duc de Lauenbourg était un beau jeunehomme, grand et bien fait. Il avait la mine hautaine, laphysionomie expressive, mais dans les traits, dans le sourire, dansle regard surtout, quelque chose d’inquiet et de farouche quifaisait songer vaguement à ces animaux de la race féline qui onttoujours l’oreille tendue et les yeux en éveil ; il attiraitet repoussait également : on l’aimait à première vue, ou en saprésence on éprouvait un sentiment d’aversion spontanée.
Il était de la race des êtres magnétiques.
Le capitaine ôta ses gants et posa sa lourdeépée sur un meuble, comme un homme qui prend ses aises avant decommencer l’entretien. Le duc se gardait bien de l’interroger. Ille suivait silencieusement des yeux et ne perdait pas un de sesmouvements.
– À présent, expliquons-nous ! dittout à coup le capitaine.
Le duc François-Albert ne répondit pas :il attendait toujours.
– Monseigneur, vous haïssez le roiGustave-Adolphe, votre ami, reprit le capitaine.
– Moi ! s’écria le duc blêmed’épouvante.
– Vous. Et la chose que vous souhaitez leplus au monde, c’est de le voir mort.
Le duc regarda autour de lui comme s’il eûtcraint de voir paraître tout à coup la figure terrible du roi.
– Ah ! taisez-vous !murmura-t-il. N’ai-je pas vécu, grandi auprès du roi ? Unetelle parole ici, quand mille oreilles suédoises peuvent nousentendre !
– Personne ne nous écoute. Tout dortici ; donc nous pouvons parler.
Le capitaine repoussa d’un pied l’escabeau surlequel il était assis, et marchant d’un pas vif, les yeux sur leduc qui pâlissait :
– Faut-il que je vous prouve que je saisbien à qui je m’adresse, monseigneur ? reprit-il. Écoutez-moidonc !
Et d’une voix brève, mâchant ses mots, ilcontinua en ces termes :
– Jeune, vous avez été, je le sais, lecompagnon de jeux du roi Gustave-Adolphe. Vous partagiez sesplaisirs et l’on vous voyait dans l’appartement de sa mère presqueaussi souvent que l’héritier du trône. Vous aviez, m’a-t-on dit,mêmes armes et mêmes chevaux. Quiconque vous apercevait en passantpouvait croire que vous étiez frères ; mais un jour, et auplus fort de cette intimité si tendre et que tant de personnes vousenviaient, la main du roi tomba sur votre joue. Est-cevrai ?
Le duc, qui venait de saisir un mouchoir et ledéchirait entre ses doigts, ne répondit pas.
– On raconte bien, poursuivit lecapitaine Jacobus, que plus tard, et à l’instigation de sa mère, lejeune roi vous embrassa et vous combla de cajoleries ; maiscette insulte, vous l’avez gardée sur la joue ; le son mat dece soufflet retentit encore au plus profond de votre cœur ; lamarque n’en est pas effacée. Et tenez, tandis que je vous parle, lerouge de la honte et de la colère vous monte encore auvisage !
Le duc mordit ses lèvres jusqu’au sang ;il avait le visage en feu.
– Ah ! ce soufflet !murmura-t-il.
Mais faisant tout à coup un effort violent surlui-même, et d’une autre voix :
– J’étais presque un enfant alors,dit-il ; le roi l’était aussi.
– Oui, un enfant qui portaitl’épée ; mais c’était l’héritier d’un roi, et vous ne l’avezpas tirée !
– Ah ! tais-toi ! Que veux-tudonc, toi qui parles ainsi ?
– Et plus tard (car vous allez voir,monseigneur, que je sais bien tout), quand vous aviez âge l’homme,n’avez-vous pas pensé à donner un lustre plus éclatant à la racedont vous sortiez en vous alliant à une princesse de la maison deBrandebourg ?
– Qui t’a dit ?…
– Et que voulez-vous que fasse uncapitaine d’aventures s’il ne cherche pas, en battant le monde, àdeviner l’histoire secrète des grands seigneurs quil’emploient ? J’interroge, j’écoute et j’apprends. Donc,sincèrement ou non, vous étiez épris de la princesse Eléonore,fille de l’électeur Guillaume ; mais voici que desambassadeurs viennent, au nom du roi de Suède, demander la main decette princesse, et le duc de Lauenbourg retourne dans ses châteauxle cœur ulcéré, les mains vides ! Votre Altesse avait trouvédevant elle le même homme qui avait levé sa main sur votre visage,monseigneur. Est-ce vrai, dites ?
– Ah ! démon, tu sais tout !murmura le duc.
– Est-ce tout ? Oh ! nonpas ! Un jour vint où le hasard des voyages vous fitrencontrer une femme jeune et belle. Ah ! vous ne songiez pasà lui faire porter la couronne de duchesse à celle-là ! Sanaissance n’était point illustre, mais vous l’aimiez, et votre cœurbattait quand vous entendiez son pas léger. Que d’efforts, que delarmes pour attendrir ce cœur impitoyable ! avec quellepersévérance ne cherchiez-vous pas le chemin qui pouvait vous yfaire entrer ! Un homme paraît, et ce que vos soupirs, vostransports n’avaient pu mériter, en un jour il l’obtint. Dès lorsMarguerite Cabeliau appartenait au comte de Wasaborg.
Le duc ne déchirait plus le mouchoir quetordaient ses mains, il le mordait.
– Le comte de Wasaborg ! Ah !si j’ai cru un temps que c’était là le véritable nom du séducteur,poursuivit le capitaine, c’est que je ne savais pas alors que leroi, comme un étudiant de l’université d’Upsal, courait lesaventures, s’enveloppait d’un manteau sombre, se glissait la nuitsous les ombres d’un jardin et parlait d’amour aux pieds d’unejeune fille lorsqu’on le croyait au fond de son palais, occupéseulement des affaires de l’État ! mais vous le saviez déjà,vous ?
– Oh ! oui, murmura le duc.
– Et vous le saviez si bien, qu’un jourvous êtes venu en personne, déguisé, une bourse d’or à la main,prier l’homme qui vous parle d’enlever Marguerite. C’étaitpeut-être l’amour qui vous animait encore, mais peut-être bienaussi était-ce la haine ? Ah ! j’en ai vu la marque survotre front quand vous m’avez rejoint, la nuit même de cettetentative inutile contre la maison blanche, et que roulant votreceinture pleine d’or autour de ma taille, vous m’avez crié :« Va-t’en, disparais ! Cet homme est le plusfort ! » Alors vous pensiez moins à Marguerite que vousperdiez qu’à Gustave-Adolphe qui vous avait vaincu ! Quel âpresourire sur vos lèvres ! quelle contraction sur votrevisage ! Allez ! je suis bien sûr que jamais le roi nevous a vu ainsi. Sans doute alors il vous connaîtraitmieux !
La sueur perlait sur le front du ducFrançois-Albert : il étouffait. Jetant tout à coup à ses piedsles lambeaux du mouchoir mis en pièces :
– Mais enfin, pourquoi me dis-tu toutcela ? Que t’importe ? s’écria-t-il.
– Parce que, moi aussi, je haisGustave-Adolphe, que nos haines sont sœurs, et que sa mort que vousdésirez, il me la faut !
Les deux interlocuteurs se regardèrent face àface une minute.
Le duc saisit la main du capitaine.
– Ah ! tu le hais ! Parle,parle, alors ! dit-il. Et si tu m’apportes la vengeance,quelle que soit la récompense que tu ambitionnes, elle est àtoi !
– La vengeance est boiteuse, monseigneur,laissez-lui le temps d’arriver. Mais choisissez votre heure, jeserai près de vous, dans votre ombre, et le jour où vous medirez : « Frappe ! » je frapperai. Il vousmanquait un complice, un homme à qui l’on peut tout dire et quisoit prêt à tout, qui veille et qui se taise, qui jamais n’oublieet jamais ne pardonne, un de ces êtres qui se donnent corps et âmeà une entreprise noire, et qui s’acharnent après leur victime commele loup après une piste : je suis cet homme,regardez-moi !
En ce moment, debout, tête nue, les yeuxremplis d’éclairs, le front livide, les lèvres agitées par lefrisson de la haine, le capitaine Jacobus était terrible àvoir.
– Oui, oui, dit le duc, tu es bien celuique j’attendais !
– À l’œuvre donc ! s’écria lecapitaine. Vous êtes d’une maison souveraine, les portes de tousles palais vous sont ouvertes, et vous ne voulez pas laisser tomberdans le sang le blason de votre famille… c’est bien ; vousserez la pensée, je serai l’instrument. Est-ce que j’ai un avenir,moi ? Que m’importe de livrer mon nom à l’exécration des racesfutures, si Gustave-Adolphe tombe !… Homme, il m’ainsulté ; soldat, il m’a outragé ; capitaine, il m’adépouillé, flétri, chassé !… Ma vengeance, voilà ma loi !et s’il y a quelque mission difficile, basse, périlleuse, et aubout de cette mission un crime, me voici, je m’en charge !
– Eh bien ! j’accepte, répondit leduc. À présent, prends tes armes et suis-moi.
Le capitaine boucla l’épée à saceinture ; le feutre rabattu sur le front et enveloppé d’unépais manteau qui le cachait à tous les yeux, il sortit du campsuédois et gagna bientôt les bords de l’Oder.
– Ah ! je comprends, dit-il ;Votre Seigneurie va prendre ses quartiers dans le camp de TorquatoConti.
– Crois-tu donc que je veuille yrester ? J’y passe ! répondit le duc.
Et tandis qu’il galopait dans la nuit, ildonna libre carrière à sa haine.
– La mort du roi ! reprit-il, certesje la souhaite autant que toi… puissé-je un jour le voir expirant àmes pieds ! Mais ce que je veux d’abord, ce qu’il me faut, ceque j’aurai, si Dieu me prête vie, c’est sa ruine, sonhumiliation ! Va ! Il m’accorde encore sa confiance, ceroi qui m’a outragé, je n’épargnerai rien pour que cette arméequ’il a réunie soit dispersée, pour que lui-même, errant et vaincu,traverse en fugitif cette Allemagne où il est descendu enconquérant ! Ses plans, je les connaîtrai ; sesdémarches, je les épierai ; ses entreprises, j’en livrerai lesecret à l’ennemi… Tu me serviras dans cette œuvre ténébreuse, etsi, malgré mes efforts pour le perdre, la fortune des batailles luiétait favorable, alors, sois tranquille, je ne tarderai pas à tecrier : « Frappe ! » et peut-être frapperai-jele premier !
– Peut-être ! dit Jacobus.
Tous deux pouvaient voir les feux de bivacallumés sur le front de l’armée impériale, lorsqu’un cavalier quipassait au galop sur la route les accosta.
Le duc de Lauenbourg reconnut le comte dePappenheim, qui n’eut pas de peine à reconnaître à son tour lecapitaine Jacobus.
Tous trois ralentirent l’allure de leurschevaux.
– Quelles nouvelles apportez-vous,monsieur le duc ? demanda M. de Pappenheim d’unevoix dont la politesse cachait mal l’ironie.
– Le roi quitte demain son campement,répondit le duc ; il veut offrir la bataille à TorquatoConti.
– Appuyé sur Stettin, le roi est tropfort ; le général des armées impériales n’acceptera pas labataille, répliqua le grand maréchal.
– Les places qui commandent le cours del’Oder emportées, le roi marchera sur le Brandebourg : il ades intelligences chez l’électeur son beau-père.
– Nous n’attendrons pas qu’il soit maîtrede l’Électorat comme de la Poméranie ; dans huit jours j’auraivu le comte de Tilly.
– Hâtez-vous ! le roi marche commele vent.
– Eh bien ! nous reviendrons commela foudre ! répondit le comte de Pappenheim.
Et ils se séparèrent aux approches du campimpérial ; l’un allait chez Torquato Conti, l’autre continuaitsa route.
On serappelle que Mlle de Pardaillan etMlle de Souvigny, attachées à la personne deSa Majesté la reine Eléonore par le roi Gustave-Adolphe, serendaient à la cour de Berlin en même temps que l’armée suédoisedébarquait sur les côtes de la Poméranie.M. de Pardaillan, qui cédait, malgré ses fatigues, audésir de faire campagne, les avait confiées à un vieil écuyer quiavait blanchi au service de la maison.
Une douzaine de serviteurs armésaccompagnaient les deux cousines.
Telle était la confiance qu’inspiraitGustave-Adolphe à quiconque avait vécu à la cour de Suède, que lesdeux jeunes filles pensaient aux fêtes qui les attendaient à Berlinplus qu’aux batailles que devait livrer l’armée. Il ne leur venaitpresque pas à l’esprit qu’on pût résister au vainqueur du roi dePologne ; n’arrivait-il pas en Allemagne bien plus enlibérateur qu’en conquérant ? n’avait-il pas pour luil’électeur de Saxe, Jean-Georges, celui de la Hesse, l’électeurpalatin, le duc de Mecklembourg, et tant d’autres princesprotestants foulés par la Maison d’Autriche. Et avec ces princescent villes importantes et des peuples qui n’attendaient qu’uneoccasion pour s’affranchir du joug impérial ? C’était unemarche triomphale que commandait le roi de Suède, et non pas unecampagne.
Quelquefois cependant le souvenir de Jean deWerth faisait passer un nuage sur le front d’Adrienne ; ellele savait un vaillant homme de guerre ; ce souvenir avaitréveillé celui du comte de Pappenheim, comme le son d’un échoréveille un écho. Le comte et le baron étaient tous deux enAllemagne ; et ces lieutenants terribles des armes impérialesavaient pour chefs Tilly et Wallenstein, que personne encoren’avait battus. Il y avait bien de quoi frissonner un peu, mais lajuvénile audace de Mlle de Pardaillandissipait bientôt les inquiétudes d’Adrienne, et les deux cousinespoursuivaient leur route gaiement à petites journées.
Un soir, à l’heure où la troupe joyeusecherchait un gîte dans un gros bourg, un écuyer s’approcha polimentde Diane, et lui demanda si par hasard elle n’était pasMlle de Pardaillan ; sur sa réponseaffirmative, il montra une grande joie.
– Voilà cinq ou six jours que je vouscherche, madame, dit-il ; ma maîtresse, qui a eu l’honneur devous connaître à la cour de Stockholm, m’a donné l’ordre de vousconduire à son château, ainsi queMlle de Souvigny.
On voyait le château derrière un rideaud’arbres, sur le penchant d’un coteau ; il avait l’apparencehonnête : point de donjon, point de mâchicoulis.
– Mais le nom de cette personne qui al’amabilité de se souvenir de moi ? ditMlle de Pardaillan.
– Ma maîtresse ne veut point se nommeravant de vous avoir ouvert ses bras, répondit l’écuyer.
– Eh bien ! allons nous faireembrasser ! s’écria Diane.
Adrienne voulut la retenir. Que savait-on decette personne mystérieuse qui ne voulait point se nommer ? Laprudence permettait-elle de lui rendre visite ? On était enAllemagne, et c’était le pays de Jean de Werth.
– Ah ! tu vois Jean de Werthpartout ! dit Diane.
– Certes ! j’ai failli devenir safemme !
– Eh bien, puisque te voilà fiancée àM. le comte de la Guerche, aie donc plus de courage !
Et, poussant son cheval, Diane suivitl’écuyer.
Comme elle mettait pied à terre, ainsiqu’Adrienne, à la porte du château, une femme parut et lui sauta aucou.
– Ingrate ! vous ne m’aviez pointreconnue ? dit la baronne d’Igomer.
Adrienne eut un léger frisson, mais presqueaussitôt la blonde Thécla lui tendit la main.
– Et vous, dit-elle, ne m’embrassez-vouspas ?
Ses yeux avaient la couleur du ciel ; unbon sourire entrouvrait ses lèvres roses.
– Dieu ! que je suis heureuse devous revoir ! reprit-elle, et des larmes parurent dans sesyeux ; voici le seul moment heureux que j’aie goûté depuislongtemps. Ah ! la Suède me portait bonheur !… Lebonheur !… hélas ! je n’y crois plus, et cependant jel’ai connu à Saint-Wast !
Diane et Adrienne avaient suivi la baronnedans une magnifique pièce où resplendissaient les feux de centbougies.
– Je veux que vous emportiez un bonsouvenir de ma bicoque, dit-elle en passant ses deux bras sous lataille de ses compagnes et en les attirant auprès d’une tableservie avec recherche ; ce n’est pas ici l’hospitalité deM. de Pardaillan mais une pauvre recluse fait ce qu’ellepeut.
La recluse avait dix laquais pour la servir,et mangeait dans de la vaisselle plate. Les larmes, dont on voyaitla trace humide sur ses joues, la rendaient plus charmante. Diane,déjà séduite, et Adrienne, bientôt attendrie, lui demandèrent lacause de cette solitude où elle s’était condamnée. Pourquoi toutd’un coup ne l’avait-on plus vue ? Pourquoi, après avoirquitté Saint-Wast, avait-elle abandonné la Suède ? Pourquoi nesavait-on rien de ses chagrins ? Quel malheur subit l’avaitdonc frappée ? Mme d’Igomer leur prit la maintendrement à toutes deux.
– C’est au cœur que j’ai été frappée,dit-elle ; je me croyais aimée comme j’aimais moi-même… uneheure a suffi pour me faire connaître tout ce que le désespoir a deplus affreux… un jour je vous dirai tout ; mais la blessuresaigne encore… épargnez-moi. J’ai voulu renoncer au monde,m’ensevelir vivante dans un tombeau… Un oncle vieux et infirme m’aappelée auprès de lui : il souffrait, je pleurais, et c’estencore lui qui m’a donné le courage de vivre ; ma présencesemblait le consoler… Mais laissons là ces douloureuxsouvenirs : parlez-moi de vous, de vos projets. Un hasard m’aappris que vous deviez passer dans mon voisinage ; oùallez-vous ? Mais si loin que vous alliez, vousm’appartenez ; vous me donnerez bien, n’est-ce pas, quelquesjours ?
Tout cela fut dit d’un air câlin, avec milleinflexions de voix caressantes, un sourire baigné de larmes et desregards noyés qui donnaient aux yeux de Thécla une séduction plustouchante. On aurait dit des pervenches lumineuses. Si Adrienneavait pu conserver quelque soupçon, la franchise de cet aveu etcette mélancolie l’auraient entièrement dissipé.
– Nous allons à Berlin, réponditDiane.
– Et quoi faire à Berlin ?
– Rejoindre la reine, qui est auprès del’électeur son père.
Mme d’Igomer joignit lesmains.
– Et c’est à Berlin qu’on vous envoiepour rejoindre la princesse Eléonore ? dit-elle ; maisvoilà quinze jours qu’elle n’y est plus !
– Quinze jours ! s’écrièrent à lafois Adrienne et Mlle de Pardaillan.
– Peut-être vingt ! Comment sefait-il qu’on ne vous en ait point informées ? L’électeur acraint que le théâtre de la guerre ne fût transporté dans la Marchede Brandebourg, et, pour éviter à sa fille bien-aimée les horreursde ce spectacle, il l’a éloignée de sa Cour.
Adrienne et Diane se regardèrent.
– Voilà une nouvelle fâcheuse, ditMlle de Souvigny ; savez-vous tout aumoins, madame, vers quelle ville la princesse s’estdirigée ?
– On m’a parlé de Francfort-sur-l’Oder,de Magdebourg, de Kœnigsberg même… d’ailleurs je m’en informerai.Ce sera dans votre voyage un petit retard dont je profiterai.
Mme d’Igomer embrassa denouveau Diane et Adrienne et appela. L’écuyer qu’elle avait dépêchésur la route à la rencontre deMlle de Pardaillan souleva une portière.
– Vous veillerez à ce que rien ne manqueaux gens de Mlle de Pardaillan et deMlle de Souvigny, dit-elle ; peut-êtreaurai-je le regret de les perdre à la fin de la semaine : queleurs bagages soient prêts à partir au premier signal.
Puis, au moment où l’écuyer se retirait, etd’une voix indifférente, l’interrogeant à nouveau :
– Savez-vous, reprit-elle, quelle routela princesse Eléonore a suivie en quittant Berlin ?
– La reine de Suède s’est d’abord arrêtéequelques jours à Potsdam, et de cette résidence elle a dû gagnerStralsund ; mais rien n’est moins sûr : elle a pu, cheminfaisant, changer de direction.
– Mais c’est un pèlerinage ! s’écriaDiane.
– J’essaierai d’en adoucir les ennuis,reprit Thécla.
Et se tournant vers l’écuyer quis’éloignait :
– Prenez des renseignements exacts,poursuivit-elle ; au besoin, expédiez quelqu’un jusqu’à laville voisine ; vous nous communiquerez demain ce que vousaurez appris.
La baronne conduisit elle-même Adrienne etDiane à leur appartement, et ne les quitta qu’après les avoircomblées de caresses.
La porte refermée, elle sourit :
– À présent, je les tiens !murmura-t-elle.
Peu de temps après, Renaud recevait une lettredont la suscription, d’une écriture fine et serrée, fit passer,sans qu’il sût bien pourquoi, un léger frisson entre ses épaules.Un messager inconnu l’avait apportée.
Cette lettre contenait ces quelquesmots :
Mlle de Pardaillan,que vous aimez, et Mlle de Souvigny, que votreami M. de la Guerche adore, sont chez moi. Au revoir,monsieur le marquis de Chaufontaine !
Labaronne D’IGOMER.
– Ah ! scélérate ! s’écriaRenaud.
Quand il releva la tête, le messager avaitdisparu.
Lepremier mouvement de M. de Chaufontaine, alors qu’il eutreçu la lettre de Mme d’Igomer, fut de courir à soncheval et de sauter en selle pour s’élancer à la poursuite dumystérieux messager, et, s’il ne l’atteignait pas, de battre leBrandebourg, la Poméranie et la Saxe jusqu’à ce qu’il eût découvertles traces de Mlle de Pardaillan ; maisau moment de mettre le pied à l’étrier, il se souvint à propos quela terrible nouvelle concernait M. de la Guerche pour lemoins autant que lui.
Mâchant ses moustaches, il poussa du côté dela tente de M. de la Guerche.
Armand-Louis était chez le roi.
– Toujours chez le roi ! murmuraRenaud.
Galoper vers le quartier général n’était pasdifficile, mais Gustave-Adolphe pouvait avoir envoyéM. de la Guerche en mission dans une autre partie ducamp. Le plus simple était d’attendre ; un excès de précautionn’était cependant pas à dédaigner. Renaud expédia Carquefou, ventreà terre, vers la demeure du roi, et Magnus, au grand galop, auxdeux portes du camp, avec injonction de ramener M. de laGuerche au plus vite.
– Et si dans une heure il n’est pas ici,je vous massacre ! dit-il les dents serrées.
– Monsieur, dit tranquillement le vieuxreître, l’épée qui doit couper Magnus en quatre n’est pas encoreforgée.
Tandis que les deux cavaliers poussaient leursmontures dans la direction indiquée parM. de Chaufontaine, celui-ci se promenait de long enlarge devant la tente de M. de la Guerche. On le voyaittantôt précipiter le pas, et tantôt marcher lentement comme unhomme qui médite. Chaque tour était marqué par une imprécationnouvelle. Dans ce moment, Renaud eût donné de grand cœur le roi deSuède, son armée, l’électeur de Brandebourg et l’empereurd’Allemagne, sans compter Luther et Calvin, pour savoir seulementoù se trouvait Diane.
Une voix joyeuse qui chantait le tira de sarêverie. Il reconnut le refrain d’une chanson de guerre queM. de la Guerche fredonnait dans ses heures degaieté.
– Il chante, le malheureux ! murmuraRenaud.
– Parbleu ! je suis bien aise de terencontrer, dit Armand-Louis qui venait d’apercevoir son ami, nousallons avoir le temps de nous reposer. Le général Banner varemonter le cours de l’Oder avec un corps de troupes et s’assurerdes places qui bordent le fleuve ; le général Tott tiendra enéchec les bandes démoralisées de Torquato Conti, et le roi irarendre visite à son beau-père, qui, le matin, proteste de sondévouement à l’empereur, et le soir, de sa fidélité àGustave-Adolphe.
– Il s’agit bien de l’empereur et du ducde Brandebourg ! s’écria Renaud qui tendit àM. de la Guerche toute ouverte la lettre de la baronned’Igomer.
Armand-Louis devint blanc.
– Et tu ne parlais pas ! reprit-il,et tu me laisses je ne sais où ! et tu n’es pas àcheval ! et tu tiens l’épée au fourreau ! Il s’agitcependant de Diane et d’Adrienne ! Partons, te dis-je, etpartons vite !
– Partir est bientôt dit !
– C’est plus vite fait encore !
– Mais encore faut-il savoir où nousdevons aller ! Voilà deux heures que je rumine, entassantl’une sur l’autre des montagnes de projets. Aucun ne me satisfait.Quelque chemin que je prenne, aucun ne me semble le bon.Savons-nous seulement où Mme d’Igomer s’estcachée ?
– Fût-elle au fond de l’enfer, nous latrouverons !
Renaud saisit le brasd’Armand-Louis :
– Avais-je tort quand je te disais que labaronne me faisait peur ? reprit-il. Un régiment à combattre,ce n’est rien ! mais une femme !
Magnus et Carquefou arrivèrent sur cesentrefaites. Aussitôt qu’il aperçut son maître frappant du pied laterre et levant un poing crispé vers le ciel, Carquefousoupira :
– Voici que sainte Estocade seréveille ! murmura-t-il.
Renaud avait eu cent occasions de mettre àl’épreuve le dévouement de Carquefou ; le courage, larésolution, l’adresse de Magnus, sa promptitude à concevoir unplan, son audace à l’exécuter étaient connus de M. de laGuerche ; quelques mots les mirent l’un et l’autre au courantde ce qui se passait.
– À présent, délibérons, ajoutaM. de la Guerche.
Le premier cri de Magnus et de Carquefou futqu’il fallait partir.
– Ce point est acquis à la discussion,répondit Renaud ; la question est de savoir comment nouspartirons et où nous irons.
Carquefou déclara qu’il fallait s’adjoindreune bonne escorte de dragons, se bien munir d’armes et d’argent, etrendre visite à toutes les baronnies d’Allemagne.
– Surtout ne nous séparons pas, dit-il enfinissant.
Renaud voulait qu’on poussât au grand galop lelong des routes voisines, qu’on atteignît le messager, qu’on lerouât de coups et qu’on le pendît à la maîtresse branche d’un chênes’il ne disait pas où et quand il avait quitté la baronned’Igomer.
– Le reconnaîtrais-tu seulement ?demanda M. de la Guerche.
– Je ne l’ai pas même regardé, mais ildoit avoir la mine d’un sacripant, répondit Renaud.
– Eh ! sang Dieu ! s’écriaM. de la Guerche, ce pays est peuplé de coquins ! ilfaudrait pendre tout le monde !
– Qu’à cela ne tienne !
En toute autre occasion, Carquefou, saisi deterreur, eût passé la main sur son cou, mais en ce moment il nepensait qu’à Mlle de Souvigny et àMlle de Pardaillan ; malheureusement sonimagination n’était pas à la hauteur de son dévouement ; ilavait beau se cogner la tête, il ne trouvait rien. Les minutess’écoulaient ; Renaud ne pensait qu’à brûler tous les châteauxet à cloîtrer toutes les baronnes ; Armand-Louis, les sourcilsfroncés, tourmentait la garde de son épée et cherchait quelquerésolution désespérée qui lui permît de sauver Adrienne ou demourir.
Magnus s’était évadé à petit bruit.
– Voilà cependant où mène le repentir,soupira Carquefou, qui regardait sournoisement Renaud ; sivous n’aviez pas voulu faire pénitence, nous n’aurions pas cetteméchante affaire sur les bras !
– Ah ! je jure bien de m’endurcirdans le mal, et dût le sacré collège en mourir, j’aimerai jusqu’aubout cette adorable et damnée parpaillote ! s’écriaRenaud.
Un homme qu’ils ne connaissaient pas, niM. de la Guerche, ni Renaud, ni Carquefou, parut alorsdevant eux. C’était un reître de grande taille, à moustachesrousses, balafré, le teint cuivré, la chevelure en brosse, arméd’une cuirasse et d’un morion d’acier, les jambes emprisonnées dansde longues bottes de cuir fauve, et vêtu d’un pourpoint de veloursvert blanchi par l’usage.
– Mes seigneurs, leur dit-il d’une voixforte et d’un accent italien vigoureusement prononcé, m’est avisque vous vous préparez à quelque entreprise hasardeuse oùl’expérience et le bras d’un homme de guerre ne sont pointinutiles ! Voulez-vous de moi ? Je connais l’Allemagnecomme si je l’avais faite, et les capitaines qui se la disputentcomme si le diable m’avait prié d’assister à leur baptême. Faut-ilrester, je reste, faut-il partir, je pars ; faut-il enleverune dame, j’ai mon cheval ; faut-il délivrer un prisonnier,j’ai mon épée ! Parlez !
– Voilà un gaillard qui me plaît !dit Renaud.
– Mettez-moi à l’œuvre, nous verronsaprès, reprit l’inconnu.
– Mais d’abord, votre nom ? ditM. de la Guerche, tandis que Carquefou rôdait autour dureître.
Le reître enleva son casque :
– Magnus pour vous servir !s’écria-t-il.
Renaud et M. de la Guerchepoussèrent un cri ; Carquefou fit un bond.
– Ah ! mes maîtres, reprit Magnus,vous ne savez pas encore quel homme je suis ! un loup quand ille faut, un renard dans l’occasion !
– Mais pourquoi ce déguisement ?demanda M. de la Guerche quand il fut revenu de sasurprise.
– Pourquoi ? pour vous bien prouverque l’œil le plus fin et le plus exercé ne peut pas reconnaîtreMagnus quand il change de manteau. Or l’heure est proche où nousallons voir du pays… voilà mon costume de voyage. Vous êtes bienrésolus, n’est-ce pas, à délivrerMlle de Pardaillan etMlle de Souvigny, coûte que coûte ?
– Sans doute, répondirent à la foisArmand-Louis et Renaud.
– Nous partirons donc ce soir ; ilest inutile de perdre du temps ; mais chacun de nous tirera deson côté.
– Pourquoi se séparer ? demandatimidement Carquefou.
– Parce que Mme labaronne d’Igomer me paraît une femme avec laquelle on ne sauraituser de trop de précautions. La marche de quatre cavaliers lui serabientôt révélée ; le passage d’un voyageur peut être inaperçu.Séparés, nous divisons la surveillance de l’ennemi, et de plus nousobservons quatre routes. Quand on veut traquer une bête fauve, onse divise, et c’est ainsi qu’on arrive plus rapidement à découvrirses traces. Si nous voulons réussir, il ne faut pas que la baronnese doute que nous sommes à sa poursuite, et, si un incident le luirévèle, elle ne doit pas savoir d’où partiront les coups qui lamenacent.
– Magnus a raison, dit M. de laGuerche.
– J’ai toujours raison, poursuivitMagnus. Il nous faut à présent choisir un point central, où le plusfavorisé du hasard enverra prévenir les autres de sa découverte. Ony laissera un homme sûr…
Carquefou regarda Magnus d’un air doux.
– Non, pas toi, camarade, repritcelui-ci : tu es un poltron trop brave pour que je veuille mepriver de tes services. Le premier soldat venu, probe et fidèle,suffira pour cet emploi, qui demande pour toute vertu del’immobilité. On l’instruira une fois par semaine, le dimanche, parexemple, et à l’aide d’un messager, de l’itinéraire que chacun denous aura suivi. À la première alerte, nous nous réunissons ;mais si le temps manque, chacun de nous est autorisé à agir à saguise en prenant conseil des circonstances.
– Autorisé ! s’écria Renaud ;dites qu’il devra mettre flamberge au vent sans criergare !
– C’est l’opinion de Baliverne !répondit Magnus.
– Hélas ! c’est celle aussi deFrissonnante ! murmura Carquefou.
L’admiration que Carquefou professait pourMagnus en toutes choses l’avait depuis peu engagé à donner un nom àla rapière qui lui battait les flancs ; et, fidèle à soncaractère, il avait fait choix de celui de Frissonnante.
– Ce n’est pas belliqueux, mais c’estvrai, disait-il.
Toutes choses réglées, Armand-Louis et Renaudse levèrent par un mouvement simultané.
– En route à présent !dirent-ils.
Une heure après, chacun d’eux, bien monté etpourvu d’une somme ronde en or roulée dans les plis d’une ceinture,s’enfonçaient dans la campagne par un chemin différent.Armand-Louis et Renaud partirent au galop ; Magnus marchait aupas ; Carquefou trottait.
Cependant le courrier que la baronne d’Igomeravait dépêché à M. de Chaufontaine n’était pas le seulqu’elle eût fait monter à cheval. Un second, porteur égalementd’une lettre, était chargé de découvrir Jean de Werth. La baronnene savait heureusement pas alors où se trouvait l’aventureuxcapitaine, et un bon nombre de jours pouvaient s’écouler avantqu’il fût mis au courant de ce qui se passait chez l’alliéeinconnue que lui envoyait la fatalité. C’était une chance de pluspour Armand-Louis et Renaud, mais ils ignoraient également et cettechance et le péril nouveau que l’arrivée subite du général destroupes bavaroises devait faire courir aux prisonnières.
La baronne d’Igomer parvint sous milleprétextes à retenir Diane et Adrienne chez elle pendant quatre oucinq jours. On n’avait pas obtenu de renseignements suffisants unepremière fois ; le lendemain, ceux qu’on avait obtenus neparaissaient pas exacts ; le jour suivant, le temps était à lapluie. Les caresses et les cajoleries ne manquaient pas. Cen’étaient que prévenances et petits soins. Quand la baronne jugeaqu’elle ne pouvait pas prolonger ce jeu sans éveiller des soupçons,elle annonça un matin que la nouvelle positive du retour de lareine à Stralsund lui étant parvenue, on partirait sans plustarder.
On se mit en route en effet dans la journée.Mme d’Igomer chevauchait à côté deMlle de Souvigny et deMlle de Pardaillan, ne voulant pas,disait-elle, abandonner ses jeunes amies jusqu’à ce qu’elle les eûtmises en mains sûres. Qu’elle avait le sourire joli en parlantainsi ! Des serviteurs nombreux l’accompagnaient, si bien que,à l’aspect de cette cavalcade, guidée par des écuyers et protégéepar des hommes d’armes, les bourgeois saluaient et les manants desvillages s’attroupaient pour en voir le défilé comme au passaged’une princesse.
À la première couchée, un des Suédois quiservaient d’escorte personnelle àMlle de Pardaillan tomba malade, et on futobligé de l’abandonner dans l’auberge. Ce fut encore ainsi à lacouchée prochaine ; un troisième Suédois suivit bientôt sesdeux camarades.
« Voilà qui est singulier, pensal’écuyer ; on n’a jamais vu des hommes si robustes devenirtout à coup si faibles. »
Mlle de Souvigny, qui nepouvait se défendre d’une certaine préoccupation, s’étonnait decette épidémie qui sévissait sur les Suédois de leur escorte ;elle remarquait, en outre, que de nouveaux serviteurs augmentaientchaque jour la troupe de Mme d’Igomer, tandis quecelle de Mlle de Pardaillan diminuait. Tousces cavaliers inconnus qu’on apercevait tour à tour étaient armésjusqu’aux dents. On aurait dit des flibustiers partant pour laconquête d’un royaume.
– Cela ne te paraît-il pas étrange ?dit-elle un soir à Diane. C’est à qui, parmi nos gens, aura lafièvre, et personne ne l’a parmi ceux deMme d’Igomer.
– C’est qu’apparemment les siens seportent mieux, ou qu’ils sont faits au climat de l’Allemagne.
– Mais pourquoi, aussitôt que l’un desnôtres se met au lit, voit-on un nouveau visage apparaître dans labande qui marche derrière la baronne ?
– C’est afin de rétablir l’équilibre.
– Pourquoi encore ces sabres, cespistolets, ces pertuisanes ?
– Mme d’Igomer est unepersonne qui a le culte de la précaution ; elle ne veut pasqu’un cheveu tombe de ta charmante tête, ni qu’une dentelles’échappe de mon ajustement.
– Hum ! nos cheveux et nos dentelleslui sont bien reconnaissants ! Mais, dis-moi, si mes étudesgéographiques ne me trompent pas, Stralsund est une petite villesituée vers le nord, par rapport à Berlin ?
– Sans doute.
– D’où vient alors que nous marchons versle sud ? Comme nous approchions du bourg, où nous devionsprendre gîte hier au soir, j’ai cherché des yeux la grandeOurse ; elle brillait d’un éclat superbe.
– Tant mieux ; mais après ?
– Nous lui tournions le dos.
– C’est que la route fait un coude,répondit Diane.
– Il y a des coudes dont je me méfie,répondit Adrienne.
Le jour d’après, elle interrogea l’écuyerauquel M. de Pardaillan avait confié sa fille :lui-même était inquiet. Il avait acquis la certitude, dans la nuit,qu’on était plus loin de Stralsund qu’au moment du départ. Adrienneen parla résolument à Mme d’Igomer qui rougit unpeu.
– Je ne voulais pas vous en instruire,répondit celle-ci, les chemins sont remplis de batteursd’estrade ; j’ai dû prendre une route de traverse. Elle nouséloigne d’abord, mais nous arriverons plus sûrement.
Chaque soir la baronne recevait, étant seule,un messager blanc de poussière ou noir de boue, qui repartaitbientôt après. Pour une femme qui avait une peur si terrible desbatteurs d’estrade, il semblait àMlle de Souvigny que la baronne était enrelation avec des émissaires à mines bien farouches. Le moinssuspect avait le visage patibulaire d’un homme que, la veille, onaurait décroché de la potence.
– Pourquoi tous ces gens-là ? disaitMlle de Souvigny ; je n’en vois pas unque je n’aie le frisson.
– Ils n’ont pas la figure des séraphins,j’en conviens, répondaitMlle de Pardaillan ; mais siMme d’Igomer a besoin de coureurs adroits pours’assurer des routes libres, penses-tu que les saints et les angess’accommoderaient de ce métier ?
Il arriva un instant où l’écuyer, quirépondait des deux cousines sur sa vie, n’eut plus autour de luique quatre ou cinq hommes valides. Il en fit part à samaîtresse.
– Il est de mon devoir de déclarer,ajouta-t-il, qu’à présent vous êtes entièrement à la discrétion deMme la baronne d’Igomer. Si quelque danger que jene prévois pas survenait, je puis mourir, mais non vous sauver.
Mlle de Pardaillanconnaissait l’écuyer de longue date et le savait un homme résoluqui ne s’émouvait pas facilement ; en l’entendant parlerainsi, elle eut un léger frisson.
– Sérieusement, craignez-vous quelquechose ? dit-elle.
– Rien de positif encore ne m’autorisemême à penser que la baronne qui vous a offert une si magnifiquehospitalité soit animée contre vous etMlle de Souvigny de sentiments hostiles ;mais nous sommes loin de toute garnison suédoise, et nous voyageonsdans un pays où les figures suspectes naissent sous les pieds deschevaux.
– Et nous tournons toujours le dos à lagrande Ourse, ajouta Adrienne.
Mme d’Igomer surprit les deuxcousines en ce moment. Elle avait le visage radieux.
– J’ai de bonnes nouvelles, dit-elle enembrassant Diane, la route est libre, nous pouvons quitter lechemin de traverse et pousser vers Stralsund directement. Je nevous quitterai que lorsque nous toucherons au but du voyage ;mais quelle tristesse alors !
Diane lui rendit son baiser.
– Eh bien ! dit-elle tout bas en setournant vers Adrienne, que penses-tu de tes folles terreurs ?Me parleras-tu encore de la grande Ourse ?
Sur ces entrefaites, un courrier dont lecheval, blanc d’écume et tout tremblant sur ses jarrets, semblaitavoir fourni une longue traite, entra dans l’hôtellerie.Mme d’Igomer quitta précipitamment les deuxcousines et courut le recevoir.
On sesouvient que Magnus était sorti du camp de Gustave-Adolphetranquillement au pas, tandis que M. de la Guerche etRenaud disparaissaient dans un nuage de poussière. Il est de l’avisde ces sages qui pensent que ceux qui vont le plus loin ne sont pasceux qui vont le plus vite. Tandis que sa monture frappait la terred’un pied élastique et régulier, Magnus réfléchissait. L’entreprisedans laquelle il venait de s’engager n’était pas commode, mais ilen avait tenté de plus difficiles, et, avec l’aide de Dieu et deBaliverne, il espérait bien s’en tirer. À la première bifurcationde la route, il prit la direction du midi résolument, et commençace métier de batteur d’estrade qu’il avait si souvent pratiqué etpour lequel il semblait avoir été créé. Pas un homme alors, pas unvoyageur, pas un soldat, pas un marchand qu’il n’interrogeât ;pas un carrosse, pas une charrette, pas une litière qu’il ne sondâtdu regard ; pas une troupe de cavalerie à laquelle il ne semêlât ; pas de colporteur ou de bohémien qu’il ne fîtparler ; pas de mendiant ou de moine avec lequel il ne s’assîtsous un arbre ou devant un pot de bière. S’il s’arrêtait dans unehôtellerie, il en visitait toutes les chambres ; s’ildemandait l’hospitalité dans un château, il savait, une heureaprès, quels hôtes l’avaient hanté depuis six mois ; s’iltraversait une ville ou quelque bourg, il en connaissait toutes lesmaisons la nuit venue. Point de cavalcade qu’il n’accompagnâtpendant une heure ou deux. Il professait cette maxime :« Que le vin a été donné à l’homme pour lui délier lalangue. » En conséquence, il offrait à boire à quiconque avaitsoif. Peu de passants lui refusaient de vider un broc, et il savaitbientôt quels hommes et quelles femmes voyageaient sur les routesvoisines.
– Que je découvre une fois seulement lapiste de Mlle de Souvigny, disait-il, et je lasuivrai jusqu’au bout du monde.
Magnus avait recueilli déjà un certain nombrede renseignements qui lui permettaient d’asseoir quelquesconjectures sur la direction des deux prisonnières, lorsqu’unmatin, au moment où il bouclait son portemanteau sur la selle deson cheval, il vit entrer dans la cour de l’hôtellerie qu’il allaitquitter un messager dont la figure était tout ensanglantée. L’hommejurait comme un païen, le cheval boitait. Le regard dont Magnusenveloppa le cavalier lui fit reconnaître les armes de Jean deWerth brodées sur la manche du messager ; son pied quittal’étrier aussitôt, et il s’approcha du nouveau venu.
– Que l’enfer confonde ce cheval !cria le messager en appliquant un furieux coup de poing sur la têtede l’animal ; j’ai quinze lieues encore à faire, et c’est àpeine si j’aurai la force de gagner un lit.
On voyait en effet que le cavalier qui venaitde mettre pied à terre se soutenait à peine.
– Et vous appartenez à un maître qui nepermet pas qu’on s’endorme en route ! dit Magnus.
Le messager regarda le soldat.
– Surtout quand il s’agit d’une missionde confiance, reprit-il vivement, les heures, les minutes sontcomptées ; j’étais en avance, et, grâce à ce maudit cheval quimanque des quatre fers à la fois et m’envoie la tête en avant dansun amas de cailloux, je n’arriverai plus. C’est vingt écus d’or queje perds !
Un nouveau coup de poing tomba sur la tête ducheval qui chancela et hennit de douleur.
Épuisé lui-même par la fatigue et par le sangqu’il perdait, le messager tomba sur un banc.
Une inspiration soudaine illumina l’esprit deMagnus, et regardant bien en face le blessé qui s’essuyait lefront :
– Vingt écus d’or que vous aurait donnésle baron Jean de Werth, reprit-il, et vingt autres encore quen’aurait pas manqué de vous offrir Mme la baronned’Igomer, c’est beaucoup d’argent que vous perdez !
Le blessé tressaillit.
– Comment savez-vous cela ?s’écria-t-il.
– J’étais au service deMme la baronne il y a huit jours à peine, répliquaMagnus hardiment, et Dieu sait si elle attendait avec impatience laréponse de votre maître ! Il y a des heures où pour l’avoir cen’est pas une maigre somme de vingt écus qu’elle eût tirée de sapoche, mais cinquante, mais cent !
– Cent ! s’écria le blessé qui fitun effort pour se relever et retomba sans force sur le banc.
– Écoutez donc ! Quand il y a sousroche une anguille qui s’appelleMlle de Souvigny, et au bout de l’hameçon uneautre anguille qui se nommeMlle de Pardaillan, cela vaut bien une poignéed’or.
– Toucher au but et tout perdre !s’écria le blessé qui fermait les poings.
– Et cela parce qu’un cheval a demauvaises jambes !
Le messager gémit profondément ; sesdoigts caressaient un pli qu’il portait sous son pourpoint, et ducoin de l’œil il examinait Magnus.
– Voyons, poursuivit celui-ci, entrecamarades, il faut s’entraider ; que donneriez-vous àl’honnête homme qui se chargerait de galoper pour vous ?
– Dix écus d’or.
– Donnez-m’en vingt, et par bonté d’âmeje me dérangerai de mon chemin, et celle qui fut ma maîtresserecevra la lettre de monseigneur Jean de Werth.
– Vous dites vingt écus d’or ?
– Vingt ! répondit Magnus qui nevoulait pas, en cédant mal à propos, éveiller les soupçons dumessager.
– Et quoi que vous donneMme la baronne, le reste sera pour moi ?
Magnus parut hésiter.
– Soit ! dit-il enfin.
Le messager tira lentement la dépêche de sonpourpoint.
– Maudit cheval ! reprit-il en laserrant entre le pouce et l’index.
Magnus, qui dévorait la lettre des yeux, ne sehâta pas de la prendre cependant.
Les doigts du messager ne se pouvaientdétacher du papier.
– Qui me répond de votre bonne foi ?dit-il tout à coup en fixant un regard inquiet sur Magnus.
– Rien ! répondit tranquillementcelui-ci ; donc si vous vous croyez en état d’entreprendrecette course, essayez. Je ne tiens nullement à changer deroute ; la pensée de venir en aide à un camarade, et celleaussi de gagner un honnête salaire, m’ont seules fait parler ;mais si vous ne voulez pas de mes services, bonsoir !
Tout en parlant ainsi, Magnus fit mine de seretirer ; le blessé l’arrêta.
– Voici la dépêche, dit-il ; songezque si vous ne la portiez pas, et promptement, vous répondriez devotre négligence à monseigneur Jean de Werth. Leconnaissez-vous ?
– Un peu.
– Cela suffit. Sa Seigneurie a le braslong, l’épée plus longue encore ; quand elle rit, cela donnele frisson ; mais quand elle ouvre la main, il en tombe unepluie d’or.
– On fera en sorte de contenter ce nobleseigneur. Maintenant, où trouverai-je Mme labaronne d’Igomer ?
– Dans un village voisin de Burgstall, àl’enseigne des « Trois Mages » ; elle y demeurerajusqu’à demain soir.
– J’aurai l’honneur de la saluer demainmatin.
– Hum ! votre bête a donc des jambesde cerf ? dit le messager en jetant un regard d’envie sur lecheval de Magnus.
– C’est un oiseau.
La dépêche passa des mains du blessé aux mainsde Magnus ; celui-ci étouffa le profond soupir de contentementqui soulevait sa poitrine, et glissant sans trop d’empressement lepapier dans sa poche :
– Je suis bon diable, reprit-il ;quand on a confiance en moi, je paye d’avance : voilà dix écusd’or qui seront les arrhes de notre convention.
– Partez vite ! s’écria le blessé,on n’a pas tous les jours la chance de trouver un compagnon qui ala bourse d’un Juif sous la veste d’un soldat.
– Un mot encore, l’ami ; il peut sefaire que Jean de Werth me demande de vos nouvelles, il peut sefaire aussi que j’aie besoin de prendre votre nom : commentvous appelez-vous ?
– Karl Mayer.
– Eh bien ! si je dois être KarlMayer, je ferai en sorte que vous soyez content de moi.
Magnus voyagea toute la nuit, demandant à samonture, qu’il avait jusqu’alors ménagée, toute sa force et toutesa vitesse. Un instant il eut la pensée de briser le sceau de ladépêche dont ses doigts interrogeaient sans cesse le papier ;il pénétrerait ainsi les secrets desseins de Jean de Werth, etparviendrait plus aisément à les déjouer ; mais sans dépêche,comment se présenterait-il à Mme d’Igomer ?quels moyens aurait-il de communiquer avec les prisonnières ?Le plus important était de les découvrir d’abord et de vivre auprèsd’elles ; le soin de les délivrer viendrait après. Une foismaître de la confiance de la baronne, Magnus prendrait conseil descirconstances. Ces résolutions bien arrêtées, le cavalier poussason cheval et entra la tête haute dans le village, au milieu duquelse balançait au bout d’une tringle de fer une enseigne portant surun fond jaune l’image de trois Turcs vêtus d’habits magnifiquesbariolés de vert et de rouge.
Il était devant l’auberge des « TroisMages ».
En saluant Mme d’Igomer,Magnus posa complaisamment la main sur le pommeau de Baliverne.Mlle de Souvigny etMlle de Pardaillan étaient désormais sous laprotection d’un fer qui ne l’avait jamais trahi qu’une fois. Maisalors Magnus combattait contre M. de la Guerche.
« Et c’était un avertissement duCiel », pensait Magnus.
Un éclair de joie illumina le visage de labaronne, après qu’elle eut parcouru la dépêche que le faux messagervenait de lui remettre.
– Monseigneur le baron Jean de Werth memande qu’il vous suit de près, dit la baronne. Dieu sait avecquelle impatience je l’attendais !
– Cette impatience, il la partage,répondit froidement Magnus.
– Sa Seigneurie vous attache à monservice.
– Je le savais.
– Et m’assure que je puis avoir touteconfiance en vous.
– Je la mérite.
– Je vous commets donc à la garde de deuxjeunes personnes qui s’obstinent à ne pas vouloir suivre lesconseils de ceux qui les aiment, et qui ont de coupables désirsd’indépendance.
– Je réponds d’elles corps pourcorps.
Mme d’Igomer baissa la voix,et sans regarder Magnus, qui restait devant elle, impassible etdebout :
– Mlle de Pardaillanet Mlle de Souvigny ont auprès de leurpersonne, poursuivit-elle, un vieil écuyer qui s’entête à ne pasles quitter malgré son grand âge. Vous lui ferez comprendre qu’ildoit s’éloigner.
– Les arguments ne manqueront point, niles bras non plus. Il disparaîtra.
– Vous me comprenez à merveille.
– Monseigneur Jean de Werth a toujoursremarqué que je ne manquais pas d’un certain esprit. J’ose espérerque madame la baronne partagera un jour cette conviction.
– Je n’en doute pas ; mais puisquevous comptez si fort sur le poids de votre éloquence, ces mêmesraisonnements qui vous doivent si bien réussir, vous les emploierezégalement à l’égard de quatre ou cinq serviteurs qui accompagnentcet écuyer et qui ne sont pas moins têtus.
– On mesurera la force de la dialectiqueà la force de la résistance.
Mme d’Igomer sourit.
– Si jamais vous quittiez le service demonseigneur Jean de Werth, dit-elle, je vous attacherais volontiersau mien.
– Madame la baronne ne s’en trouveraitpas trop mal.
– Venez là maintenant, que je vousprésente à mes deux amies. Votre règle de conduite avec elles doitêtre politesse et surveillance.
– Si madame la baronne me le permet, jeferai passer l’une de ces vertus avant l’autre ; je ne dis paslaquelle.
Et il suivit Mme d’Igomer quise dirigeait vers l’appartement des deux cousines.
Magnus soutint sans broncher le regard que luijeta Mlle de Souvigny. En apprenant que cenouveau personnage, tigré de boue et maculé de poussière, allaitêtre attaché à leur personne, Diane fronça le sourcil.
– Nous avions notre écuyer, dit-elle.
– Il est bien vieux, bien cassé !répondit la baronne qui s’éloigna.
Magnus, qui la suivait, passa devant Adrienneet la regardant avec une fixité extraordinaire, laissa tomber à sespieds un petit morceau de papier. Adrienne le ramassa, tandis quele cavalier posait un doigt sur ses lèvres. Comme il allait passerla porte, Adrienne ouvrit ce morceau de papier et lut le nom deMagnus.
Un cri allait jaillir de sa bouche ; illa regarda de nouveau et elle le reconnut alors à l’expression deses yeux. Presque au même instant, Magnus disparut.
Aussitôt qu’elle fut seule,Mlle de Souvigny saisit le bras deMlle de Pardaillan.
– Magnus est ici !… Comprends-tu,dit-elle, Armand-Louis n’est pas loin !
– Et M. de Chaufontaine nonplus alors ! répondit Diane.
Et les deux cousines tombèrent dans les brasl’une de l’autre en remerciant Dieu.
Cependant, l’arrivée inattendue de Magnus, lesprécautions qu’il avait prises pour se faire reconnaître, sondéguisement surtout, en confirmant les craintes conçues parAdrienne depuis longtemps, redoublaient l’anxiété dans laquelleelle vivait. Ces craintes étaient à présent partagées par Diane.Magnus n’était pas dans une situation d’esprit moins perplexe. Ilne pouvait plus douter de la prochaine apparition de Jean de Werth,et sa présence auprès de Mlle de Souvignyimpliquait un péril contre lequel il était urgent de se mettre engarde. Autour de lui une troupe de chenapans déterminés à tout, et,pour lui prêter le secours de leurs bras et de leur dévouement, unvieillard et quatre ou cinq hommes seulement. En une telleoccurrence, il ne fallait songer à demander à Baliverne son secoursqu’à la dernière extrémité. La ruse seule était de mise.
Au plus fort de ses méditations, une voix quile fit tressaillir attira l’attention de Magnus. Il se retourna etse trouva en face de l’honnête Frantz, qu’il n’avait plus eul’occasion de rencontrer depuis Carlscrona. Magnus eut quelquepeine à réprimer un mouvement de joie. La Providence mettait soussa main l’homme qu’il détestait le plus au monde.
– Vous semblez plongé dans de bienprofondes rêveries, camarade, lui dit Frantz ; voilà deux foisque je vous appelle par votre nom de Karl Mayer, et vous nerépondez pas.
– Il faut me le pardonner ; laresponsabilité qui pèse sur ma tête, et à laquelle un homme d’épéetel que moi n’est point accoutumé, me rend songeur, réponditMagnus. Vous êtes sans doute l’homme de confiance deMme la baronne ?
– Vous l’avez dit ; s’il vous plaîtd’en user, je vous prêterai les secours de mon expérience.
– C’est parler en bon chrétien ;deux jeunes filles à garder, l’affaire n’est pas mince ! C’estcomme qui dirait deux oiseaux sur la branche !
– Bah ! une cage vient à bout deshirondelles !
Magnus tressaillit involontairement. Que debon cœur alors il eût serré ses doigts autour du cou de maîtreFrantz ! Mais, en ce moment, maître Frantz avait, comme ungénéral d’armée qui surveille un ennemi impatient, l’avantage dunombre et de la position.
– Qu’avez-vous donc à me regarder ainsi,reprit Frantz, on dirait que vous me connaissez ?
– J’avais un ami qui vous ressemblaitfort, se hâta de répondre Magnus ; j’ai cru le retrouver envous voyant, et je me suis senti pris pour vous d’un sentiment detendresse extraordinaire.
– Vous me flattez !
– Et puis je pensais à vous offrir lamoitié d’un dindonneau qui est à rôtir dans la cuisine, ainsiqu’une tranche d’un excellent pâté, dont l’aubergiste a mis à part,à ma prière, un vigoureux morceau.
– Excellente idée !
– Savez-vous un coin où deux honnêtespersonnes pourraient se réconforter en causant autour d’une tablechargée de quatre bouteilles ?
– Si j’en connais ! Suivez-moi, etnous trouverons un réduit propre et discret où des estomacs quin’ont rien sur la conscience auront tout loisir de savourer en paixles biens matériels que la Providence dispense aux gens decœur.
Marchant sur le pas de Frantz, Magnus arrivabientôt au fond d’un jardin où, par ses soins, une table futpromptement dressée et garnie de mets propres à caresser la vue etl’odorat. Des bouteilles au long col, accompagnées de flacons auxformes massives et trapues, flanquaient ce menu qui disposaitFrantz à la joie.
– Ainsi, poursuivit Magnus après qu’ileut fait sauter le bouchon de la première bouteille, vous pensezqu’une cage va bientôt me débarrasser du soin de veiller sur mesprisonnières ?
Frantz cligna de l’œil.
– Hé ! par saint François monpatron, n’avez-vous pas entendu parler de monseigneur Jean deWerth, mon très honoré maître ? reprit-il.
– Sans doute.
– Eh bien ! Jean de Werth etMlle de Souvigny, ça fait un grand seigneur etune belle fille. Que faut-il pour transformer l’un en mari, l’autreen femme ? un trait d’union. Un moine le fournira.
– Un mariage ?
– Béni par la sainte Église ! Entrenous, Mlle de Souvigny appartient auxchaudières de l’enfer, nous faisons son salut.
– Mais je me suis laissé raconter qu’ellene voulait pas se marier avec Jean de Werth, qu’elle aimait ungentilhomme français ?
– Chansons que tout cela ! vouscomprenez qu’un moine qui lit son bréviaire, qui s’occupe du salutde son âme et à qui on donne une bourse d’or pour réparer sacellule, n’a pas le loisir d’écouter les sornettes d’une petitefille. Elle sera mariée, et si elle pleure un peu, elle aura letemps de se consoler en Bavière.
– Où Jean de Werth se propose del’emmener ?
– Naturellement. Cloîtrée,Mlle de Souvigny pourrait s’évader ;mariée, le diable et Luther n’y peuvent rien ; la voilà perduepour M. de la Guerche, et gagnée pour nous. C’était unepitié de voir une si jolie fille, qui a les mains et les pochespleines de ducats, passer au bras d’un hérétique.
– Voilà qui est parfait, et vous me voyezdans le ravissement ; mais avecMlle de Souvigny j’ai encoreMlle de Pardaillan !
– Ce qui est bon pour l’une ne sauraitêtre mauvais pour l’autre : nous marierons aussiMlle de Pardaillan !
– Toujours à l’aide du moine qui lit sonbréviaire ?
– Toujours. Et du même coup nous faisonsson salut et le bonheur d’un jeune officier de l’arméeimpériale.
– Vous raisonnez victorieusement, maîtreFrantz.
– Le raisonnement est mon fort ! Depuissants personnages, avec qui j’ai eu l’honneur de me trouver enrelation dans des circonstances délicates, et à qui j’ai eu lebonheur de donner de bons et utiles conseils, ont bien voulu medire qu’il y avait en moi l’étoffe d’un grand ministre. Mais lajustice s’étant émue de peccadilles où éclatait le feu de lajeunesse bien plus que le désir de mal faire, des ennemis, jalouxde mon mérite, m’ont retenu dans les emplois subalternes, alors quemon génie m’appelait aux plus hautes fonctions… J’avais, dit-on,ramé six ans sur les galères de la sérénissime république deVenise, voilà mon crime.
– Une bagatelle ! murmura Magnus,qui vidait les bouteilles trapues dans le large gobelet deFrantz.
Il y avait longtemps déjà que la dernière desbouteilles au long col avait été vidée ; aux troupes légèressuccédaient les gros bataillons.
L’honnête Frantz se sentait attendri etdisposé aux épanchements. Il voulut par un aveu obtenirl’admiration d’un associé qui traitait si bien ses convives.
– Mme la baronne d’Igomeravait assez lestement escamoté les deux demoiselles, mais l’idée deles marier est de moi, et je m’en vante, reprit-il. Seul j’ai conçule plan de notre petite expédition, et le premier j’ai prononcé lenom de Jean de Werth, mon maître bien-aimé.
– Abominable coquin ! marmottaMagnus qui entaillait la table avec la lame de son couteau.
– Je lui devais bien ça pour tous lesbienfaits dont il m’a comblé sous forme de pièces blanches etjaunes ; mais c’est en même temps une dette quej’acquitte…
– Une dette ?
– Oh ! c’est une longuehistoire ! Qu’il vous suffise de savoir qu’un homme à la mortduquel je m’intéressais a eu le mauvais goût de se tirer d’affaireau moment où le bourreau allait lui trancher la tête. Grâce à ceprocédé, que je ne qualifierai pas, j’ai failli me trouver dans unevilaine passe ! Cela se passait en Suède… Il m’a fallu enpartir au plus vite et laisser sur les grandes routes le peu quej’avais gagné honnêtement… Mon glorieux maître tirait de son côté.Débarqué seul sur la terre d’Allemagne, j’ai vécu tant bien quemal, jusqu’au jour où la fortune m’a mis sur le chemin deMme la baronne d’Igomer. J’ai pu lui rendrequelques petits services, et sachant que j’avais été à monseigneurJean de Werth, elle s’est ouverte à moi. Or j’avais juré de mevenger de l’homme à qui je dois tous mes malheurs.
– Et vous tenez parole !
– N’agiriez-vous point de même ?
– Sans aucun doute.
– C’est pourquoi, ne pouvant rien encorecontre M. de la Guerche, provisoirement, je prends lafemme qu’il aime et la donne à un autre.
Magnus ne put réprimer un légermouvement ; la lame du couteau venait de se briser dans lebois.
– Ne trouvez-vous pas cette vengeancedélicate ? ajouta maître Frantz ; la pointe d’une épéedéchirant les chairs ne lui percerait pas le cœur plus cruellement.Je me connais en hommes, et celui-là est de ceux qui ont le cœurtendre… m’approuvez-vous ?
– Tout à fait ! croyez qu’aucune devos paroles n’est perdue pour moi : à l’occasion je m’ensouviendrai.
– Alors touchez là… je ne demande pasmieux que de remplacer l’ami que vous avez perdu : votrevisage me revient tout à fait.
Magnus saisit la main que Frantz lui tendaitpar-dessus la nappe et la serra avec une telle force que soncompagnon poussa un cri.
– Mordieu ! s’écria-t-il, il neferait pas bon à un homme d’humeur pacifique de tomber entre vosgriffes.
– Je le crois ! dit Magnus.
Il jeta par-dessus son épaule une bouteillevide et fit sauter le goulot d’une bouteille pleine.
– Puisque Jean de Werth n’est pas loin,reprit-il, et j’en sais quelque chose, moi qui l’ai quitté il y atrois jours, vous avez certainement fait choix d’une chapelle pourcélébrer la cérémonie du mariage ?
– La chapelle est choisie et l’heureaussi.
– Diable !
– Si vous connaissez le couvent deSaint-Rupert, à quatre lieues d’ici, on vous y présentera un moinedu nom d’Hilarion, qui n’a pas son pareil dans tout le Brandebourg,le Hanovre et la Saxe pour expédier une messe.
– Le couvent de Saint-Rupert et le moineHilarion, dites-vous ?
– J’ai visité l’un et causé avecl’autre ; un couvent caché dans un bois, un moine dévoré d’unesoif inextinguible.
– Pourquoi tant de hâte ?… ÀMagdebourg il y a une cathédrale, un évêque !
– Magdebourg ? une ville qui esttoute pénétrée du levain de l’indépendance ! une ville où desbourgeois insolents voudraient savoir pourquoi on marie une fillequi crie et s’évanouit !… À d’autres ! Et lescirconstances imprévues, ami Karl, et M. de la Guerchequi n’est pas mort, et son ami le roi Gustave-Adolphe ! Il nefaut qu’un coup de vent pour renverser un chêne ; il ne fautqu’un hasard pour déranger mes plans… À la santé de lamariée !
– À la santé deMlle de Souvigny ! répondit Magnus qui sedécouvrit.
Frantz partit d’un éclat de rire.
– Ah ! le bon apôtre !dit-il ; parle-t-il sérieusement des choses les plusdrôles !
– C’est que je me prépare en esprit aupèlerinage de Saint-Rupert, repartit Magnus ; nous partironssans doute prochainement ?
– Nous partirons demain, s’il vousplaît !
– Il faut donc que je veille sur meshirondelles ! Que dirait Jean de Werth siMlle de Souvigny s’échappait ?
– Oh ! il ne dirait rien…
– Ah !
– Mais il vous ferait sauter la cervelled’un coup de pistolet.
Magnus savait ce qu’il voulait ; il cessade verser à boire à maître Frantz ; celui-ci, étonné et qui sesentait le gosier sec, étendit le bras pour s’emparer d’unebouteille ; il perdit l’équilibre, tomba sur le banc, et dubanc tomba par terre ; il s’endormit sans plus remuer qu’unesouche.
– Si je le tuais ? murmura Magnus,qui tira son poignard à demi.
Puis, le repoussant dans la gaine, et d’unevoix sourde :
– Non, pas encore, reprit-il.
Et, sautant par-dessus le corps inerte deFrantz, il rentra dans l’auberge.
Lelendemain, vers le milieu du jour, la compagnie était en selle. Labaronne d’Igomer, qui se sentait un peu fatiguée, suivait lecortège en litière. Frantz, à qui rien ne restait des fumées de laveille, chevauchait en tête de l’escorte. Magnus, avec lequel ilvenait d’échanger un léger signe de tête, passa rapidement auprèsde Mlle de Souvigny :
– Serrez la bride de votre cheval,faites-le cabrer et poussez un cri, dit-il.
Deux minutes après,Mlle de Souvigny, enlevée par sa monture,poussait un grand cri. Magnus s’approcha vivement et mit pied àterre comme pour arranger la gourmette et la bride du cheval.
– Il faut queMlle de Pardaillan donne ordre à ses gens dem’obéir en toute occasion, dit-il à voix basse ; quand vous meverrez lever mon chapeau en l’air et crier :Magdebourg ! partez l’une et l’autre au galop, droitdevant vous, sans retourner la tête. Il y va de votreliberté !
La chose dite, Magnus remonta en selle ;pas un muscle de son visage n’avait remué ; Adrienne était unpeu pâle. Ils n’échangèrent plus un mot jusqu’à l’heure où l’ons’arrêta à la porte d’une espèce de maison de chasse où l’on devaitpasser la nuit. Frantz montra du bout de sa houssine un épaisrideau d’arbres qui s’étendait sur l’un des côtés de la route.
– Les bois de Saint-Rupert !dit-il.
Le vent apporta le son mourant d’une clochequi retentissait dans les profondeurs de la forêt.
Frantz sourit.
– Les cloches sonneront plus haut quecela bientôt ! reprit-il.
– Si elles sonnent, ni toi ni moi n’enentendrons le bourdonnement ! grommela Magnus, tandis queFrantz aidait la baronne à descendre de la litière.
Mme d’Igomer regarda du côtéde l’horizon, où l’on voyait un nuage de poussière comme en soulèveune troupe de cavaliers en voyage.
– Je crois que nous touchons au bout denotre pèlerinage, dit-elle à Diane ; si tout arrive comme jel’espère, demain je prendrai congé de vous pour rentrer dans masolitude. Vous et Mlle de Souvigny, vousverrez alors que j’ai pensé à tout.
Frantz regardait le nuage que poussait le ventet se frottait les mains. Il se pencha à l’oreille de Magnus.
– On aura besoin ce soir de causer avecle frère Hilarion, dit-il.
Magnus frissonna. Quelques éclairs sinistressortaient du milieu de ce nuage qui roulait sur le chemin. Sesyeux, habitués à tous les accidents de la guerre, reconnurent lescintillement des armes.
« Ah ! Jean de Werth ! »pensa-t-il.
Il se rapprocha négligemment de l’écuyer deMlle de Pardaillan, et, le regardant entre lesyeux :
– Ne vous a-t-on rien recommandé ?dit-il.
– J’ai ordre de vous obéir en touteschoses, répondit cet homme tout bas.
– Bien ! Alors, ne dormez que d’unœil cette nuit, et donnez double provende à vos chevaux ;qu’ils soient sellés et prêts à partir au premier signal.
Mme d’Igomer occupait, dans lepavillon qui paraissait avoir été arrangé pour recevoir unenombreuse compagnie, un appartement qui dépendait d’une aileisolée. Une porte, ouverte sur un jardin planté de grands arbres, ydonnait accès.
Après s’être assuré que l’appartement de labaronne n’avait pas d’autre issue, Magnus s’étendit à l’ombre d’unarbre, l’œil fixé sur la porte.
La nuit commençait à venir ; Frantzposait des sentinelles autour du pavillon. Un homme parut à laporte du jardin, enveloppé d’un grand manteau relevé par le bout dela rapière. Un chapeau à larges bords, rabattu sur les yeux, nepermettait pas de voir ses traits ; mais quelque chose dans ladémarche, que Magnus reconnut du premier regard, ne lui permettaitpas de se tromper.
« C’est lui ! pensa-t-il ; sidemain je n’ai pas tiré d’ici Mlle de Souvignyet Mlle de Pardaillan, tout estfini. »
Une femme reçut l’homme au manteau sur leseuil de la porte, lui prit la main, et tous deux disparurentsilencieusement dans le pavillon.
La baronne reçut Jean de Werth, car c’étaitlui, dans une pièce dont les portes et les fenêtres étaientprotégées par d’épais rideaux ; aucun bruit, aucune lumière nepouvait pénétrer du dehors. Elle était assise dans un grandfauteuil, les épaules et les bras nus, et couverte d’un vêtementdont la coupe et la couleur, l’élégance et l’étoffe rehaussaient sabeauté. Thécla ne pouvait oublier qu’elle était femme, même enprésence de ceux qu’elle ne voulait pas séduire.
Elle salua Jean de Werth, et d’un geste mignonlui montra un siège. Jean de Werth, ébloui, prit cette maincharmante et la baisa.
– Si je ne vous avais jamais vue, madame,dit-il, cette grâce dont je subis le charme m’eût fait vousreconnaître.
Mme d’Igomer sourit.
– Dans un boudoir, je prêterais uneoreille complaisante à cette galanterie, répondit-elle ; dansce pavillon et près du pavillon de Saint-Rupert, nous avons àparler d’affaires sérieuses. Vous savez pourquoi je vous ai faitvenir ?
– Votre lettre est là, reprit Jean deWerth qui s’assit.
– Vous êtes toujours dans l’intentiond’épouser Mlle de Souvigny ?
– Toujours ; ne l’aimerais-je pasque je détesterais assez M. de la Guerche pour la luiarracher.
– Vous n’ignorez pas qu’elle estprotestante. Une dispense est nécessaire.
– Cette dispense m’a été accordée parnotre Saint-Père le Pape.
– Demain, alors, nous conduironsMlle de Souvigny au couvent deSaint-Rupert.
Jean de Werth regardaMme d’Igomer.
– Je vous devrais bien des choses, madamela baronne, reprit-il, et par-dessus tout le bonheur d’humilier unrival et de le désespérer. À mon tour, ne puis-je rien pourvous ?
– Attendez !Mlle de Souvigny n’est pas seule maprisonnière ; Mlle de Pardaillanl’accompagne.
– Je le sais.
– Or j’exècre M. le marquis deChaufontaine comme vous haïssez M. le comte de la Guerche.
– Je commence à comprendre.
– Je vous donne Adrienne que vous aimez,vous me prêterez bien un de vos laquais pour Diane que jedéteste.
Jean de Werth frissonna ; malgré salongue habitude des férocités auxquelles la passion peut entraînerles âmes violentes, cet excès de haine l’épouvanta. Qu’étaitdevenue alors la femme jeune et charmante qu’il avait tout àl’heure devant les yeux ? Jamais visage plus farouche et plusmenaçant ne lui était apparu.
– Un de mes laquais ! murmura Jeande Werth.
– Oh ! le premier venu ! nousl’appellerons comte ou marquis, au gré de votre fantaisie, et lepère Hilarion, qui bénira le mariage deMlle de Souvigny, n’aura pas moins decomplaisance pour Mlle de Pardaillan. Je neveux pas qu’il y ait de jalouse.
– J’entends et j’admire jusqu’à quelpoint de raffinement vous poussez l’art de la vengeance ;mais, s’il vous faut un laquais, n’en avez-vous point à votreservice ? Pourquoi précisément l’un des miens et non pas un deceux que j’ai vus à l’entrée du pavillon ? Craignez-vous quevos gens se refusent à vous obéir, surtout quand il s’agit dedevenir le maître d’une belle personne qui a de la naissance et dela fortune ? Ne leur faites pas l’injure de les croire tropdélicats.
Mme d’Igomer appuya son coudesur ses genoux, et, le menton pris dans la paume de la main, jetasur Jean de Werth un regard métallique.
– C’est parce qu’il me faut un complice,dit-elle d’une voix lente.
– Ah ! un complice ?
– Oui, baron, un complice, et non paspour remplir cet emploi un homme sans consistance que le moindreorage peut abattre, mais un grand seigneur qui me protège de soninfluence et me couvre de son nom. C’est pourquoi je vous aichoisi, vous que je connais, vous dont je sais la haine, et quej’estime assez pour vous mettre au nombre de ces esprits hardis quidédaignent les vains scrupules dont se parent les imbéciles !Nous vivons dans des temps où tout est possible ; un jour,peut-être, l’eau et le feu, c’est-à-dire le roi Gustave-Adolphe etl’empereur Ferdinand se confondront dans une allianceétroite ; si, alors, M. le marquis de Pardaillan seplaint de l’outrage irréparable fait à son nom, je veux qu’un nomplus grand, plus redouté, me prête l’appui de sa renommée, et qu’àl’abri de Jean de Werth la baronne d’Igomer soit inviolable. Lamain de Mlle de Souvigny est à ce prix.L’acceptez-vous ?
Jean de Werth hésita.
– Songez, poursuivit Thécla, qu’elle estici en ma puissance, que trente hommes résolus m’entourent, et quesi le capitaine, que je croyais exempt de tout préjugé, cède à jene sais quelles considérations, il en est d’autres qui semontreront moins scrupuleux : M. le comte de Pappenheim,par exemple, qui n’a pas oublié Adrienne.
En prononçant le nom du grand maréchal del’empire, Mme d’Igomer savait ce qu’ellefaisait.
Une secrète jalousie animait dès lors legénéral bavarois contre le comte de Pappenheim, dont la réputationmilitaire effaçait la sienne. Ce nom le décida.
– J’accepte, dit-il.
– À la bonne heure ! Je reconnais àprésent l’homme d’épée qui avait naguère armé le bras deFrantz.
Jean de Werth tordit ses moustaches.
– Ah ! vous savez ? dit-il.
– Une femme qui vit sans cesse avecl’espoir de la vengeance, celle qui n’a qu’une pensée, qu’un but,celle-là sait bien des choses. Mais ce n’est pas tout encore, Jeande Werth.
– Hé ! hé ! le laquais ne voussuffit pas ! dit Jean de Werth avec une nuance de dédain.
– Je me suis occupée deMlle de Pardaillan après m’être occupée deMlle de Souvigny ; il me sera peut-êtrepermis de penser à moi, répondit Mme d’Igomer.
– Si je puis vous être de quelque utilitédans cette pensée nouvelle, je vous suis tout acquis.
– À vrai dire, j’y compte.
Mme d’Igomer arrangea les plismoelleux de sa robe, et laissant tomber sa tête languissamment surson bras :
– Je veux, dit-elle que vousm’introduisiez à la cour du duc de Friedland, le feld-maréchalWallenstein, et je veux y paraître à votre bras. Il me plaît desavoir si le feld-maréchal se souvient de cette jeune fille blondeet rieuse que son regard suivait sous les ombrages des jardins dePrague. Vous voyez que je vous dis les choses nettement et sansfard.
– Dans quel palais madame la baronned’Igomer ne serait-elle pas reçue avec enchantement, et qu’a-t-ellebesoin d’un bras pour s’en faire ouvrir les portes ?
– La galanterie de cette réponsecacherait-elle le désir que vous avez de vous soustraire à maprière ?
Jean de Werth comprit la signification duregard que la baronne lui jeta.
– Choisissez le jour, choisissez l’heure,dit-il.
– Nous partirons pour le couvent deSaint-Rupert demain dans la matinée, et demain soir pourPrague.
Mme d’Igomer se leva ; laconférence était terminée.
Magnus,de son côté, n’avait pas perdu son temps. Il profita d’un moment oùpersonne ne le voyait pour avertir Adrienne et Diane qu’elleseussent à se tenir prêtes à partir à la première heure du jour.Leurs chevaux, sellés et bridés, seraient devant la porte dupavillon. Magnus se chargeait du reste.
– Si j’échoue, leur dit-il, je ne verraipas mon échec.
Un vague effroi se glissa dans l’âme des deuxcousines. Elles échangèrent un long regard et passèrent la nuit enprières.
Magnus ne dormit pas non plus ; il allaitet venait lentement autour du pavillon. Le son de la cloche quitintait dans l’éloignement lui rappelait ce funèbre couvent deSaint-Rupert vers lequel Mme d’Igomer entraînaitMlle de Souvigny etMlle de Pardaillan, comme une louve deuxbrebis ravies au bercail. Les sentinelles se promenaientsilencieusement dans l’ombre des murailles. Une lampe brûlait dansl’appartement d’Adrienne. Un homme sortit bientôt de celui deMme d’Igomer, qui devint sombre comme la nuit.Immobile contre un arbre, Magnus vit passer Jean de Werth ;plus rapide et plus menaçant qu’un fantôme, il s’effaça dans lesténèbres.
Frantz, qui l’accompagnait, revint auprès deMagnus.
– Demain, je vous rendrai à Saint-Rupertle déjeuner que vous m’avez offert à l’enseigne des « TroisMages », lui dit-il. Quand les grands font chère lie, lespetits peuvent grignoter.
– Et qui vous empêche de chercher lerepos en attendant ? demanda Magnus.
– Je suis comme les chats, je guette,répondit Frantz. J’ai idée qu’il y a une souris en campagne.
Et il s’éloigna sans faire plus de bruit qu’unrenard qui rampe sous un taillis.
Ces quelques mots firent comprendre au soldatque Frantz avait conçu des soupçons, et l’engagèrent à redoubler desurveillance. Il avait devant lui un adversaire qu’on n’arriveraitpas à vaincre sans efforts.
Une heure après, Magnus entendit un cri sourd,et presque aussitôt un bruit semblable à celui que ferait le corpsd’un homme en tombant.
Il fit un bond du côté des écuries d’oùpartait ce cri. Frantz était debout, un poignard à la main, etdevant lui, renversé, la poitrine ouverte, l’écuyer deMlle de Pardaillan. Les dernières convulsionsde l’agonie agitaient son corps.
– Voilà la souris, dit Frantz enriant ; vieille souris, ma foi, à qui l’âge n’a pas apprisqu’il ne faut plus rôder, l’heure du couvre-feu passée.
Le sang bouillonnait dans les veines deMagnus.
– Pourquoi avez-vous tué cet homme ?demanda-t-il en s’efforçant de rester calme. DemainMlle de Pardaillan va m’importuner de sesplaintes et de ses cris.
– Voyez, répondit Frantz.
Et du doigt il lui montra les chevaux des deuxcousines tout sellés qui enfonçaient leurs naseaux dansl’avoine.
– Ce vieux coquin achevait de bouclerleurs sangles, reprit-il ; je me méfiais de ce sournois depuislongtemps. J’ai profité de l’occasion et je m’en suisdébarrassé.
Un râle déchira la poitrine de l’écuyer, satête roula sur le sol et il expira.
– J’imagine que Mme labaronne d’Igomer ne me cherchera pas querelle, poursuivitFrantz ; j’ai saisi l’occasion aux cheveux… non, à la gorge,car c’est par là que je l’ai pris, ce vieux mécréant.
Et, tout en parlant, il se mit en devoir dedébarrasser les chevaux de leur harnachement.
– À votre place j’aurais agi comme vousl’avez fait, dit Magnus qui posa la main sur le bras deFrantz ; mais, puisque la besogne est faite, laissons lesselles sur le dos des chevaux. Ne faut-il pas qu’ils soient prêts àla première pointe du jour ?
– Ma foi, vous avez raison, camarade. Decette façon personne n’aura perdu son temps, ni lui, ni moi.
Frantz prit une lanterne de corne et passadans une écurie voisine.
– Avant de songer à dormir une heure oudeux, je veux savoir, dit-il encore, si ce vieux coquin n’a pasjoué de ce côté quelque autre tour de sa façon.
Magnus, qui le suivait pas à pas, remarquaalors une douzaine de chevaux tout sellés, le mors dans la bouche,l’étrier au flanc, et retenus au râtelier par un simple licol.
– Ç’a été jusqu’à présent la précautioninutile, dit Frantz ; mais si nos oiseaux s’étaient envolés,nous avions des ailes pour les poursuivre.
Magnus passa la main sur l’encolure deschevaux.
« Voilà une chose que je n’aurais pasapprise si l’écuyer n’était pas mort », pensa-t-il.
Un jour entra par la porte de l’écurie et enéclaira confusément la profondeur. Magnus promena ses regardsautour de lui. Personne n’était là, et l’heure s’approchait où lapartie décisive allait s’engager.
Frantz étouffa un léger bâillement.
– On ne dira pas que j’ai perdu ma nuit,dit-il, j’ai bien le droit d’aller dormir un peu.
– Dors donc ! s’écria Magnus.
Et, avant que Frantz pût faire un mouvement oupousser un cri, il l’avait saisi par le cou et jeté sur un amas depaille. Pareils à des pinces de fer, les doigts de Magnus entraientdans les chairs de Frantz et l’étouffaient.
– Regarde, je m’appelle Magnus et je payela dette de Carlscrona ! dit le vieux reître en arrachant lafausse barbe et la coiffure qui le défiguraient.
Une expression de terreur folle se peignit surle visage de Frantz ; ses bras s’agitèrent dans le vide ;il voulut se lever, mais la main terrible de Magnus le retint clouéà sa place.
Lorsqu’il ouvrit ses doigts, Magnus n’avaitplus devant lui qu’un corps inerte et roide.
– Dent pour dent, coup pour coup !dit-il en entassant des bottes de paille sur le cadavre de Frantz.J’en ai fini avec l’homme, aux chevaux à présent !reprit-il.
Et, s’armant d’un poignard à lame affilée, ilcoupa une à une les sangles qui assujettissaient les selles sur ledos des chevaux, en ayant soin de laisser un fil qui pût lesmaintenir en place. Au premier effort du cavalier, ce fil nemanquerait pas de se briser.
« De ce côté me voilà tranquille »,pensa-t-il ; et il sortit d’un pas ferme.
Une sentinelle se promenait devant la porte dupavillon.
– Tout va bien, dit Magnus.
Et, sans perdre une minute, il monta chezMlle de Souvigny. Elle était à demi couchéesur son lit, tout habillée.
– Hâtez-vous, lui dit-il, et prévenezMlle de Pardaillan, nous devons être à chevalavant une heure.
Et, du même pas rapide, il alla tirer de leurrepos les trois ou quatre serviteurs sur lesquels il comptait. Enquelques instants, tous furent sur pied.
Deux d’entre eux tirèrent silencieusement del’écurie les chevaux sellés et bridés par l’écuyer, un autre ouvritla porte de la grande cour.
Mais déjà Mme d’Igomer nedormait plus ; le jour était venu où elle allait enfinsavourer une vengeance depuis si longtemps attendue. Enivrée d’unejoie fiévreuse, elle poussa les rideaux de sa chambre et se mit àla fenêtre. Le soleil brillait au bord de l’horizon.
– Donc, c’est aujourd’hui !dit-elle.
Le mouvement qui remplissait la cour attirason attention. Pourquoi ces chevaux ? pourquoi ceshommes ?… La vue de Jean de Werth, qui montait les marches duperron, lui fit croire qu’il avait donné des ordres dont il allaitlui expliquer la signification. Magnus parut dans la cour presqueau même instant ; Frantz ne s’y montrait pas, bien que l’heureoù il faisait sa ronde matinale fût passée depuis longtemps.Quelques-uns des sacripants qu’il traînait à sa suite erraient çàet là et semblaient le chercher.
Un indéfinissable soupçon traversa l’esprit deMme d’Igomer ; elle fit de la main signe àJean de Werth, qui venait d’ouvrir la porte de sa chambre, des’approcher de la fenêtre où elle se tenait elle-même.
– Connaissez-vous cet homme ? luidit-elle vivement.
– Celui qui tient la bride de ce chevalnoir ? Parfaitement : c’est Benko, l’un des laquais deM. de Pardaillan, un imbécile qui se mêle defidélité.
– Eh ! non, pas celui-là… cet autre,qui a un feutre gris où pend une plume verte !
– Ce grand roux à barbe fauve ?
– Oui.
– Je le vois pour la première fois.
– Quoi ! ce n’est pas le messagerque vous m’avez envoyé pour me prévenir de votre prochainearrivée ?
– Eh non ! Karl Mayer est un petithomme, maigre et sec, qui a le teint couleur de safran et la barbenoire comme l’encre.
– Ah ! le traître !
En ce moment Adrienne et Diane, qui venaientde descendre le perron, se hâtaient de se mettre en selle, aidéespar Magnus dont Benko tenait le cheval. En une minute, tous eurentla bride en main.
Mme d’Igomer se pencha hors dubalcon.
– Arrêtez ! cria-t-elle d’une voiximpérieuse.
Mais déjàMlle de Pardaillan etMlle de Souvigny se dirigeaient vers la porte,toute grande ouverte, et la franchissaient d’un bond.
– Arrêtez cet homme ! arrêtez cesfemmes ! cria de nouveau Mme d’Igomer quivoyait sa proie lui échapper.
– Eh ! par la mordieu !obéissez donc ! cria à son tour Jean de Werth qui comprittout.
Quelques-uns de ceux qui attendaient Frantzaccoururent enfin, et firent mine de s’opposer au départ du reîtrequi marchait le dernier.
Mais Magnus pressait son cheval entre sesforts genoux.
– Malheur à qui me touche ! dit-ild’une voix haute.
Un homme cependant s’approcha et saisit lecheval par la bride ; l’épée de Magnus tournoya dans sa mainet tomba sur le front de l’audacieux qui roula mort à terre, latête fendue jusqu’au menton.
Jean de Werth poussa un hurlement sauvage etenjamba la fenêtre.
Magnus jeta son chapeau en l’air, et, faisantbondir son cheval par-dessus le cadavre du soldat :
– Magdebourg ! cria-t-il d’une voixtonnante.
Et il s’élança d’un bond sur les traces desdeux jeunes filles. Déjà quatre hommes déterminés galopaient auprèsd’elles ; la troupe entière passa comme un torrent, ets’éloignant, laissa derrière la croupe des chevaux les bois sombresde Saint-Rupert.
Jean de Werth venait de tomber dans la cour,l’épée entre les dents.
– Aux chevaux ! cria-t-il.
Quelques soldats, témoins de cette scènerapide, s’étaient précipités du côté des écuries et en sortaientconduisant les animaux par la bride ; cinq ou six d’entre euxmirent le pied à l’étrier.
– Mille ducats à qui l’atteindra lepremier ! cria Jean de Werth.
Les soldats s’enlevèrent, mais les sangles sebrisèrent sous le poids des cavaliers, et tous retombèrentlourdement sur le sol, entraînant les selles dans leur chute.
– Malédiction ! dit Jean deWerth.
Il enleva un mousquet accroché à l’arçon d’uneselle, courut vers la porte et fit feu ; la balle égratigna laterre derrière les fugitifs qu’un tourbillon de poussièreenveloppait.
Jean de Werth brisa la crosse du mousquetcontre le mur.
Mme d’Igomer venait deparaître dans la cour, où quelques chevaux galopaient enliberté ; blanche de colère, elle les montra du geste auxsoldats encore étourdis de leur chute :
– Mais vous avez des sabres, despistolets ! dit-elle ; courez, volez ! leurs dosvous porteront !
Sept ou huit reîtres sautèrent à cru sur ledos des chevaux et les poussèrent vers la porte ; Jean deWerth les imita, et tous ensemble se jetèrent à la poursuite desfugitifs. On ne voyait plus qu’un nuage blanc roulant sur la route.Les cavaliers, excités par Jean de Werth, avaient à peine franchiune distance de quelques centaines de pas, lorsqu’ils virent quatrehommes sortir du nuage blanc et s’arrêter en face d’eux, au milieudu chemin.
Celui qui marchait à leur tête, et qu’onreconnaissait à sa haute taille, s’empara d’un mousquet, épaula etfit feu, comme Jean de Werth lui-même l’avait fait peu de minutesauparavant.
Un homme ouvrit les bras, tomba sur la croupedu cheval et roula par terre.
Toute la troupe s’arrêta.
– Lâches ! cria de Werth, enavant !
Mais un second mousquet brillait dans la mainde Magnus ; avec cette rapidité de coup d’œil particulière auxhommes de guerre, Jean de Werth comprit que le coup lui étaitdestiné ; il serra violemment la bride de son cheval et le fitse cabrer ; l’éclair s’alluma, et avant que la détonationarrivât aux oreilles des cavaliers qui accompagnaient Jean deWerth, une balle s’enfonça dans le poitrail de l’animal quis’abattit dans la poussière.
Deux coups de feu retentirent encore, tandisque Jean de Werth s’efforçait de dégager sa jambe prise sous leflanc du cheval agonisant, et deux soldats tombèrent mortellementatteints. Lorsque Jean de Werth se trouva debout, la troupe entièreavait reculé.
Il frappa la terre du pied :
– Elle m’échappe encore !dit-il.
Les reîtres mis en fuite, Magnus battit enretraite et rejoignit Mlle de Souvigny etMlle de Pardaillan. Une heure après, au boutde la route, ils voyaient les hautes tours de Magdebourg.
– Dieu vous a sauvées, que Dieu soitloué ! dit Magnus.
Il venait d’apercevoir au sommet de la plushaute tour le drapeau de la Suède.
Les deux cousines étaient dorénavant sous laprotection de Gustave-Adolphe.
Le premier soin de Magnus fut d’expédier undes hommes qui l’avaient suivi au rendez-vous assigné àM. de la Guerche et à M. de Chaufontaine. Ilsdevaient apprendre en même temps et leur délivrance et le lieu deleur retraite. À l’heure où Benko quitta Magdebourg, quelquesbandes éparses d’Impériaux se faisaient voir autour de laville ; leur nombre grossit extraordinairement dans lajournée.
Le lendemain mille bannières flottaient dansla campagne, les piques et les mousquets reluisaient sur tous leschemins et sur tous les sentiers ; des batteries montraientles gueules de cent canons sur la lisière des champs ; l’arméedu comte de Tilly investissait Magdebourg.
Sommée de se rendre vers midi, la ville refusabravement d’ouvrir ses portes.
Le héraut d’armes chargé de porter cettevaillante réponse au comte de Tilly n’avait pas atteint le campimpérial, que déjà l’investissement était complet et toutecommunication coupée avec les campagnes voisines.
« Hé ! hé ! pensa Magnus, j’aibien fait de ne pas attendre pour expédier monmessage ! »
Dès le même jour une volée de boulets tombasur les faubourgs de Neustadt et de Sudemburg ; quelquesnuages s’élevant aux endroits où les blocs de fer avaient frappéindiquèrent aux bons bourgeois de Magdebourg que les désastres dela guerre allaient succéder aux prospérités de la paix. Ces pans demurs écroulés, ces toits effondrés étaient pour eux l’image ducommerce anéanti, de la sécurité détruite. Si quelques-unsfrissonnèrent à la pensée des catastrophes que leur promettait lesiège qui venait de commencer, le plus grand nombre, confiants dansleur courage et la solidité éprouvée de leurs remparts,s’apprêtèrent fièrement à repousser les assauts de l’ennemi.
Aux premières décharges de l’artillerie dontles détonations successives ébranlaient les vieilles maisons deMagdebourg, Adrienne et Diane coururent sur un balcon qui donnaitsur l’une des principales rues de la ville. Tout y représentait lespectacle du tumulte le plus extraordinaire.
On voyait passer en grande hâte des compagniesde bourgeois qui se rendaient sur les remparts au bruit dutambour ; des groupes de volontaires portant le mousquet ou lapertuisane, couraient çà et là en appelant tout le monde aux armes.Des pelotons de soldats qui appartenaient aux régiments suédoismarchaient d’un pas ferme, graves, silencieux, en braves gens pourqui les hasards terribles de la guerre n’ont pas de secrets ;des marchands tirés tout à coup de leurs boutiques traînaient descanons qu’on allait placer aux endroits où la défense paraissait leplus faible. Des femmes animées d’un esprit belliqueux roulaientdes barriques pleines d’eau le long des maisons où l’incendiepouvait être le plus facilement allumé ; elles excitaientleurs maris et leurs frères à la défense commune, tandis que lesplus jeunes, pâles, émues, tremblantes, mais déterminées à imiterleurs aînées, préparaient de la charpie, du linge, des couverturespour les blessés, des munitions et des vivres pour les combattants.Les matières combustibles auxquelles un projectile pouvaitcommuniquer le feu étaient entassées au fond des caves dont ons’empressait de fermer les soupiraux. Les échevins et les chefs desdifférentes corporations parcouraient la ville, animant leursconcitoyens à se bien conduire, et distribuant des éloges à ceuxqu’ils voyaient déjà la casaque sur le dos, prêts à courir où ledanger les appelait. De bruyantes acclamations s’élevaient sur leurpassage. La foule les suivait de rue en rue, compacte, serrée,tumultueuse, puis s’ouvrait tout à coup pour donner une libre issueà quelque officier qui portait un ordre et passait au galop.
Adrienne et Diane, captivées par l’émotion dece spectacle, suivaient de l’œil chacun des cavaliers ; aucunne leur paraissait avoir la bonne mine de M. de laGuerche et de Renaud. Magnus parut alors.
– Que veut dire tout ce bruit ?demanda Mlle de Souvigny.
– M’est avis que nous avons échangé notresouricière contre une cage, répondit le soldat ; le mieux estque la cage est honnête. Seulement il n’y faut laisser entrerpersonne.
Sur la nouvelle qu’il leur donna qu’il avaitexpédié Benko à M. de la Guerche et àM. de Chaufontaine, Diane battit des mains.
– Nous ne tarderons pas à les voirparaître, dit-elle.
– Y penses-tu ? s’écria Adrienne,comment traverseront-ils les rangs pressés de nos ennemis sanss’exposer à mille morts ?
– Ah ! reprit Diane, dont les yeuxse remplirent de larmes, ils s’y exposeront puisqu’ils savent quenous sommes ici !
Il nous faut maintenant abandonner Magdebourget retourner auprès des deux gentilshommes que nous avons laisséscourant par monts et par vaux, mais dans des directions opposées, àla poursuite de Mme d’Igomer.
Armand-Louis de son côté et Renaud du sienn’avaient rencontré nulle part des traces de celles qu’ilsbrûlaient également du désir d’atteindre. Trois ou quatre foistrompés par de fausses indications, ils avaient poussé leur coursevers des villes et des châteaux où personne n’avait entendu parlerde celle qu’ils cherchaient. Pour M. de la Guerche,Mme d’Igomer était une fée invisible ; pourM. de Chaufontaine, c’était la plus terrible deschimères. Combien déjà n’avaient-ils pas traversé de bourgs, visitéde couvents, rencontré de cavalcades ! Des sylphes et desesprits follets eussent laissé plus de marques de leur passage queMlle de Souvigny et de Pardaillan. Après avoirbattu dans tous les sens un vaste rayon de campagnes, Armand-Louiset Renaud avaient repris tristement le chemin de l’hôtellerie oùils avaient laissé une sentinelle en vedette, sur la recommandationde Magnus. Ils y trouvèrent Carquefou qui n’avait rien découvertnon plus, et qui tremblait encore au souvenir des périls qu’ilavait courus.
La sentinelle avait bu consciencieusement,loyalement déjeuné et dîné, et ne savait rien, si ce n’est quedivers messagers étaient arrivés à intervalles inégaux, racontanttour à tour que personne n’avait encore rien vu, soit du côté dunord, soit du côté du midi.
Le premier regard de M. de laGuerche apprit à Renaud le résultat négatif de sonpèlerinage ; le triste sourire de M. de Chaufontainefit comprendre à Armand-Louis que le voyage de son compagnonn’avait pas été plus heureux.
Ces deux cœurs robustes éprouvèrent une sortede commotion électrique. Pâles et les yeux, humides, Armand-Louiset Renaud joignirent leurs mains dans une étreinte muette.Carquefou avait l’apparence d’un mort.
– Si Adrienne est perdue pour moi,malheur à Jean de Werth ! s’écria M. de laGuerche ; fût-il à la cour de Ferdinand d’Autriche, sousl’ombre du trône impérial, je le tuerai !
– Si quelque homme du nom d’Igomer existeen Allemagne, dit à son tour M. de Chaufontaine, fût-ilau fond des enfers, j’irai demander à ses entrailles compte deMlle de Pardaillan !
Un vague espoir leur restait encore. Peut-êtrel’une des deux captives avait-elle réussi à faire parvenir de sesnouvelles à M. de Pardaillan. Un mouvement simultané lespoussa l’un et l’autre à se rendre sans retard au camp du roi deSuède, auprès duquel le vieux gentilhomme était resté.
FIN