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Les Dents du tigre

Les Dents du tigre

de Maurice Leblanc

Partie 1
Don Luis Perenna

Chapitre 1 D’Artagnan, Porthos et Monte-Cristo

À quatre heures et demie, M. Desmalions, le préfet de police,n’étant pas encore de retour, son secrétaire particulier rangea sur le bureau un paquet de lettres et de rapports qu’il avait annotés,sonna, et dit à l’huissier qui entrait par la porte principale:

« M. le préfet a convoqué pour cinq heures plusieurs personnes dont voici les noms. Vous les ferez attendre séparément, afin qu’elles ne puissent communiquer entre elles, et vous me donnerez leurs cartes. »

L’huissier sortit. Le secrétaire se dirigeait vers la petite porte qui donnait sur son cabinet, quand la porte principale fut rouverte et livra passage à un homme qui s’arrêta et s’appuya en chancelant contre le dossier d’un fauteuil.

« Tiens, fit le secrétaire, c’est vous, Vérot ? Mais qu’ya-t-il donc ? Qu’est-ce que vous avez ? »

L’inspecteur Vérot était un homme de forte corpulence, puissant des épaules, haut en couleur. Une émotion violente devait le bouleverser, car sa face striée de filaments sanguins, d’ordinaire congestionnée, paraissait presque pâle.

« Mais rien, monsieur le secrétaire.

– Mais si, vous n’avez plus votre air de santé… Vous êteslivide… Et puis ces gouttes de sueur… »

L’inspecteur Vérot essuya son front, et, se ressaisissant :

« Un peu de fatigue… Je me suis surmené ces jours-ci… Je voulaisà tout prix éclaircir une affaire dont M. le préfet m’a chargé…Tout de même, c’est drôle, ce que j’éprouve.

– Voulez-vous un cordial ?

– Non, non, j’ai plutôt soif.

– Un verre d’eau ?

– Non… non…

– Alors ?

– Je voudrais… je voudrais… »

La voix s’embarrassait. Il eut un regard anxieux comme si, toutà coup, il n’eût pu prononcer d’autres paroles. Mais, reprenant ledessus :

« M. le préfet n’est pas là ?

– Non ; il ne sera là qu’à cinq heures, pour une réunionimportante.

– Oui… je sais… très importante. C’est aussi pour cela qu’il m’aconvoqué. Mais j’aurais voulu le voir avant. J’aurais tant voulu levoir ! »

Le secrétaire examina Vérot et lui dit :

« Comme vous êtes agité ! Votre communication a donctellement d’intérêt ?

– Un intérêt considérable. Il s’agit d’un crime qui a eu lieu ily a un mois, jour pour jour… Et il s’agit surtout d’empêcher deuxassassinats qui sont la conséquence de ce crime et qui doivent êtrecommis cette nuit… Oui, cette nuit, fatalement, si nous ne prenonspas les mesures nécessaires.

– Voyons, asseyez-vous, Vérot.

– Ah ! c’est que tout cela est combiné d’une façon sidiabolique ! Non, on ne s’imagine pas…

– Mais puisque vous êtes prévenu, Vérot… puisque M. le préfet vavous donner tout pouvoir…

– Oui, évidemment… évidemment… Mais tout de même c’est effrayantde penser que je pourrais ne pas le rencontrer. Alors j’ai eul’idée d’écrire cette lettre où je lui raconte tout ce que je saissur l’affaire. C’était plus prudent. »

Il remit une grande enveloppe jaune au secrétaire, et il ajouta:

« Tenez, voici une petite boîte également que je mets sur cettetable. Elle contient quelque chose qui sert de complément etd’explication au contenu de la lettre.

– Mais pourquoi ne gardez-vous pas tout cela ?

– J’ai peur… On me surveille… On cherche à se débarrasser demoi… Je ne serai tranquille que quand je ne serai plus seul àconnaître le secret.

– Ne craignez rien, Vérot. M. le préfet ne saurait tarder àarriver. Jusque-là je vous conseille de passer à l’infirmerie et dedemander un cordial. »

L’inspecteur parut indécis. De nouveau il essuya son front quidégouttait. Puis, se raidissant, il sortit.

Une fois seul, le secrétaire glissa la lettre dans un dossiervolumineux étalé sur le bureau du préfet et s’en alla par la portequi communiquait avec son cabinet particulier.

Il l’avait à peine refermée que la porte de l’antichambre futrouverte encore une fois et que l’inspecteur rentra, en bégayant:

« Monsieur le secrétaire… il est préférable que je vous montre…»

Le malheureux était blême. Il claquait des dents. Quand ils’aperçut que la pièce était vide, il voulut marcher vers lecabinet du secrétaire. Mais une défaillance le prit, et ils’écroula sur une chaise où il demeura quelques minutes, anéanti,la voix gémissante.

« Qu’est-ce que j’ai ?… Est-ce du poison, moi aussi ?Oh ! j’ai peur… j’ai peur… »

Le bureau se trouvait à portée de sa main. Il saisit un crayon,approcha un bloc-notes et commença à griffonner des mots. Mais ilbalbutia :

« Mais non, pas la peine, puisque le préfet va lire ma lettre…Qu’est-ce que j’ai donc ? Oh ! j’ai peur… »

D’un coup il se dressa sur ses jambes et articula :

« Monsieur le secrétaire, il faut… il faut que… C’est pour cettenuit… Rien au monde n’empêchera… »

À petits pas, comme un automate, tendu par un effort de toute savolonté, il avança vers la porte du cabinet. Mais, en route, ilvacilla et dut s’asseoir une seconde fois.

Une terreur folle le secoua et il poussa des cris, si faibles,hélas ! qu’on ne pouvait l’entendre. Il s’en rendit compte, etdu regard chercha une sonnette, un timbre, mais il n’y voyait plus.Un voile d’ombre semblait peser sur ses yeux.

Alors il tomba à genoux, rampa jusqu’au mur, battant l’air d’unemain, comme un aveugle, et finit par toucher des boiseries. C’étaitle mur de séparation. Il le longea. Malheureusement son cerveauconfus ne lui présentait plus qu’une image trompeuse de la pièce,de sorte qu’au lieu de tourner vers la gauche, comme il l’eût dû,il suivit le mur à droite, derrière un paravent qui masquait unepetite porte.

Sa main ayant rencontré la poignée de cette porte, il réussit àouvrir. Il balbutia : « Au secours… au secours… » et s’abattit dansune sorte de réduit qui servait de toilette au préfet depolice.

« Cette nuit ! gémissait-il, croyant qu’on l’entendait etqu’il se trouvait dans le cabinet du secrétaire, cette nuit… lecoup est pour cette nuit… Vous verrez…, la marque des dents… quellehorreur !… Comme je souffre !… Au secours ! C’est lepoison… Sauvez-moi ! »

La voix s’éteignit. Il dit plusieurs fois, comme dans uncauchemar :

« Les dents… les dents blanches… elles se referment !…»

Puis la voix s’affaiblit encore, des sons indistincts sortirentde ses lèvres blêmes. Sa bouche parut mâcher dans le vide, commecelle de certains vieillards qui ruminent interminablement. Sa têtes’inclina peu à peu sur sa poitrine. Il poussa deux ou troissoupirs, fut secoué d’un grand frisson et ne bougea plus.

Et le râle de l’agonie commença, très bas, d’un rythme égal,avec des interruptions où un effort suprême de l’instinct semblaitranimer le souffle vacillant de l’esprit et susciter dans les yeuxéteints comme des lueurs de conscience.

À cinq heures moins dix, le préfet de police entrait dans soncabinet de travail.

M. Desmalions, qui occupait son poste depuis quelques annéesavec une autorité à laquelle tout le monde rendait hommage, étaitun homme de cinquante ans, lourd d’aspect, mais de figureintelligente et fine. Sa mise – veston et pantalon gris, guêtresblanches, cravate flottante – n’avait rien d’une mise defonctionnaire. Les manières étaient dégagées, simples, pleines debonhomie et de rondeur.

Ayant sonné, il fut aussitôt rejoint par son secrétaire auquelil demanda :

« Les personnes que j’ai convoquées sont ici ?

– Oui, monsieur le préfet, et j’ai donné l’ordre qu’on les fîtattendre dans des pièces différentes.

– Oh ! il n’y avait pas d’inconvénient à ce qu’ellespussent communiquer entre elles. Cependant… cela vaut mieux.J’espère que l’ambassadeur des États-Unis ne s’est pas dérangélui-même ?…

– Non, monsieur le préfet.

– Vous avez les cartes de ces messieurs ?

– Voici. »

Le préfet de police prit les cinq cartes qu’on lui tendait etlut :

 

ARCHIBALD BRIGHT,

premier secrétaire de l’ambassade des États-Unis.

 

MAITRE LEPERTUIS,

notaire.

 

JUAN CACÉRÈS,

attaché à la légation du Pérou.

 

LE COMMANDANT COMTE D’ASTRIGNAC,

en retraite.

 

La cinquième carte portait simplement un nom sans adresse niautre désignation :

 

DON LUIS PERENNA.

 

« J’ai bien envie de le voir, celui-là, fit M. Desmalions. Ilm’intéresse diablement !… Vous avez lu le rapport de la Légionétrangère ?

– Oui, monsieur le préfet, et j’avoue que, moi aussi, cemonsieur m’intrigue…

– N’est-ce pas ? Quel courage ! Une sorte de fouhéroïque et vraiment prodigieux. Et puis ce surnom d’Arsène Lupin,que ses camarades lui avaient donné, tellement il les dominait etles stupéfiait !… Il y a combien de temps qu’Arsène Lupin estmort ?

– Deux ans avant la guerre, monsieur le préfet. On a retrouvéson cadavre et celui de Mme Kesselbach sous les décombres d’unpetit chalet incendié, non loin de la frontière duLuxembourg[1] . L’enquête a prouvé qu’il avait étranglécette monstrueuse Mme Kesselbach, dont les crimes furent découvertspar la suite, et qu’il s’était pendu après avoir mis le feu auchalet.

– C’est bien la fin que méritait ce damné personnage, dit M.Desmalions, et j’avoue que, pour ma part, je préfère de beaucoupn’avoir pas à le combattre… Voyons, où en sommes-nous ? Ledossier de l’héritage Mornington est prêt ?

– Sur votre bureau, monsieur le préfet.

– Bien. Mais j’oubliais… L’inspecteur Vérot est-ilarrivé ?

– Oui, monsieur le préfet, il doit être à l’infirmerie, en trainde se réconforter.

– Qu’est-ce qu’il avait donc ?

– Il m’a paru dans un drôle d’état, assez malade.

– Comment ? Expliquez-moi donc… »

Le secrétaire raconta l’entrevue qu’il avait eue avecl’inspecteur Vérot.

« Et vous dites qu’il m’a laissé une lettre ? fit M.Desmalions d’un air soucieux. Où est-elle ?

– Dans le dossier, monsieur le préfet.

Bizarre… tout cela est bizarre. Vérot est un inspecteur depremier ordre, d’un esprit très rassis, et s’il s’inquiète ce n’estpas à la légère. Ayez donc l’obligeance de me l’amener. Pendant cetemps-là, je vais prendre connaissance du courrier. »

Le secrétaire s’en alla rapidement. Quand il revint, cinqminutes plus tard, il annonça, d’un air surpris, qu’il n’avait pastrouvé l’inspecteur Vérot.

« Et ce qu’il y a de plus curieux, monsieur le préfet, c’est quel’huissier qui l’avait vu sortir d’ici l’a vu rentrer presqueaussitôt, et qu’il ne l’a pas vu sortir une seconde fois.

– Peut-être n’aura-t-il fait que traverser cette pièce pourpasser chez vous.

– Chez moi, monsieur le préfet ? Je n’ai pas bougé de chezmoi.

– Alors c’est incompréhensible…

– Incompréhensible… à moins d’admettre que l’huissier ait eu unmoment d’inattention puisque Vérot n’est ni ici ni à côté.

– Évidemment. Sans doute aura-t-il été prendre l’air et va-t-ilrevenir d’un instant à l’autre. Je n’ai d’ailleurs pas besoin delui dès le début. »

Le préfet regarda sa montre.

« Cinq heures dix. Veuillez dire à l’huissier qu’il introduiseces messieurs… Ah ! cependant… »

M. Desmalions hésita. En feuilletant le dossier, il avait trouvéla lettre de Vérot. C’était une grande enveloppe de commerce jaune,au coin de laquelle se trouvait l’inscription : « Café duPont-Neuf. »

Le secrétaire insinua :

« Étant donné l’absence de Vérot et les paroles qu’il m’a dites,je crois urgent, monsieur le préfet, que vous preniez connaissancede cette lettre. »

M. Desmalions réfléchit.

« Oui, peut-être avez-vous raison. »

Puis, se décidant, il mit un stylet dans le haut de l’enveloppeet coupa vivement. Un cri lui échappa :

« Ah ! non, celle-là est raide.

– Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur le préfet ?

– Ce qu’il y a ? Tenez… une feuille de papier blanc… Voilàtout ce que contient l’enveloppe.

– Impossible !

– Regardez… une simple feuille pliée en quatre… Pas un motdessus.

– Pourtant Vérot m’a dit, en propres termes, qu’il avait mislà-dedans tout ce qu’il savait de l’affaire…

– Il vous l’a dit, mais vous voyez bien… Vraiment, si je neconnaissais pas l’inspecteur Vérot, je croirais à uneplaisanterie…

– Une distraction, monsieur le préfet, tout au plus.

– Certes, une distraction, mais qui m’étonne de sa part. On n’apas de distraction quand il s’agit de la vie de deux personnes. Caril vous a bien averti qu’un double assassinat était combiné pourcette nuit ?

– Oui, monsieur le préfet, pour cette nuit, et dans desconditions particulièrement effrayantes… diaboliques, m’a-t-il dit»

M. Desmalions se promenait à travers la pièce, les mains au dos.Il s’arrêta devant une petite table.

« Qu’est-ce que c’est que ce paquet à mon adresse ? «Monsieur le préfet de police… À ouvrir en cas d’accident. »

– En effet, dit le secrétaire, je n’y pensais pas…

C’est encore de l’inspecteur Vérot, une chose importante selonlui, et qui sert de complément et d’explication au contenu de lalettre.

– Ma foi, dit M. Desmalions, qui ne put s’empêcher de sourire,la lettre en a besoin d’explication, et, quoiqu’il ne soit pasquestion d’accident, je n’hésite pas. »

Tout en parlant, il avait coupé une ficelle et découvert, sousle papier qui l’enveloppait, une boîte, une petite boîte en carton,comme les pharmaciens en emploient, mais salie celle-là, abîmée parl’usage qu’on en avait fait.

Il souleva le couvercle.

Dans le carton, il y avait des feuilles d’ouate, assezmalpropres également, et au milieu de ces feuilles unedemi-tablette de chocolat.

« Que diable cela veut-il dire ? » marmotta le préfet avecétonnement.

Il prit le chocolat, le regarda, et tout de suite son examen luimontra ce que cette tablette, de matière un peu molle, offrait departiculier, et les raisons certaines pour lesquelles l’inspecteurVérot l’avait conservée. En dessus et en dessous, elle portait desempreintes de dents, très nettement dessinées, très nettementdétachées les unes des autres, enfoncées de deux ou troismillimètres dans le bloc de chocolat, chacune ayant sa forme et salargeur spéciales, et chacune écartée des autres par un intervalledifférent. La mâchoire qui avait ainsi commencé à croquer latablette avait incrusté la marque de quatre de ses dentssupérieures et de cinq dents du bas.

M. Desmalions resta pensif, et, la tête baissée, il repritdurant quelques minutes sa promenade de long en large, en murmurant:

« Bizarre ! Il y a là une énigme dont je voudrais bienavoir le mot… Cette feuille de papier, ces empreintes de dents… Quesignifie toute cette histoire ? »

Mais, comme il n’était pas homme à s’attarder longtemps à uneénigme dont la solution devait lui être révélée d’un moment àl’autre, puisque l’inspecteur Vérot se trouvait dans la préfecturemême, ou aux environs, il dit à son secrétaire :

« Je ne puis faire attendre ces messieurs plus longtemps.Veuillez donner l’ordre qu’on les fasse entrer. Si l’inspecteurVérot arrive durant la réunion, comme cela est inévitable,prévenez-moi aussitôt. J’ai hâte de le voir. Sauf cela, qu’on ne medérange sous aucun prétexte, n’est-ce pas ? »

Deux minutes après, l’huissier introduisait maître Lepertuis,gros homme rubicond, à lunettes et à favoris, puis le secrétaired’ambassade, Archibald Bright, et l’attaché péruvien Cacérès. M.Desmalions, qui les connaissait tous trois, s’entretint avec eux etne les quitta que pour aller au-devant du commandant comted’Astrignac, le héros de la Chouia, que ses blessures glorieusesavaient contraint à une retraite prématurée, et auquel il adressaquelques mots chaleureux sur sa belle conduite au Maroc.

La porte s’ouvrit encore une fois.

« Don Luis Perenna, n’est-ce pas ? » dit le préfet entendant la main à un homme de taille moyenne, plutôt mince, décoréde la médaille militaire et de la Légion d’honneur, et que saphysionomie, que son regard, que sa façon de se tenir et son alluretrès jeune, permettaient de considérer comme un homme de quaranteans, bien que certaines rides au coin des yeux et sur le frontindiquassent quelques années de plus.

Il salua.

« Oui, monsieur le préfet. »

Le commandant d’Astrignac s’écria :

« C’est donc vous, Perenna ! Vous êtes donc encore de cemonde ?

– Ah ! mon commandant ! Quel plaisir de vousrevoir !

– Perenna vivant ! Mais quand j’ai quitté le Maroc, onétait sans nouvelles de vous. On vous croyait mort.

– Je n’étais que prisonnier.

– Prisonnier des tribus, c’est la même chose.

– Pas tout à fait, mon commandant, on s’évade de partout… Lapreuve… »

Durant quelques secondes, le préfet de police examina, avec unesympathie dont il ne pouvait se défendre, ce visage énergique, àl’expression souriante, aux yeux francs et résolus, au teint bronzécomme cuit et recuit par le feu du soleil.

Puis, faisant signe aux assistants de prendre place autour deson bureau, lui-même s’assit et s’expliqua de la sorte, en unpréambule articulé nettement et lentement :

« La convocation que j’ai adressée à chacun de vous, messieurs,a dû vous paraître quelque peu sommaire et mystérieuse… Et lamanière dont je vais entamer notre conversation ne sera point pouratténuer votre étonnement. Mais, si vous voulez m’accorder quelquecrédit, il vous sera facile de constater qu’il n’y a rien dans toutcela que de très simple et de très naturel. D’ailleurs, je seraiaussi bref que possible. »

Il ouvrit devant lui le dossier préparé par son secrétaire, et,tout en consultant les notes, il reprit :

« Quelques années avant la guerre de 1870, trois sœurs, troisorphelines âgées de vingt-deux, de vingt et de dix-huit ans,Ermeline, Elisabeth et Armande Roussel, habitaient Saint-Étienneavec un cousin germain du nom de Victor, plus jeune de quelquesannées.

« L’aînée, Ermeline, quitta Saint-Étienne la première poursuivre à Londres un Anglais du nom de Mornington, qu’elle devaitépouser et dont elle eut un fils qui reçut le prénom de Cosmo. Leménage était pauvre et traversa de rudes épreuves. Plusieurs fois,Ermeline écrivit à ses sœurs pour leur demander quelques secours.Ne recevant pas de réponse, elle cessa toute correspondance. Vers1875, M. et Mme Mornington partirent pour l’Amérique. Cinq ans plustard, ils étaient riches. M. Mornington mourut en 1883, mais safemme continua de gérer la fortune qui lui était léguée, et commeelle avait le génie de la spéculation et des affaires elle portacette fortune à un chiffre colossal. Quand elle décéda, en 1905,elle laissait à son fils la somme de 400 millions. »

Le chiffre parut faire quelque impression sur les assistants. Lepréfet ayant surpris un regard entre le commandant et don LuisPerenna, leur dit :

« Vous avez connu Cosmo Mornington, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur le préfet, répliqua le comte d’Astrignac. Ilséjournait au Maroc quand nous y combattions, Perenna et moi.

– En effet, reprit M. Desmalions, Cosmo Mornington s’était mis àvoyager. Il s’occupait de médecine, m’a-t-on dit, et donnait sessoins, lorsque l’occasion s’en présentait, avec beaucoup decompétence, et gratuitement bien entendu. Il habita l’Égypte, puisl’Algérie et le Maroc, et, à la fin de 1914, passa en Amérique poury soutenir la cause des Alliés. L’année dernière, aprèsl’armistice, il s’établit à Paris. Il y est mort voici quatresemaines, à la suite de l’accident le plus stupide.

– Une piqûre mal faite, n’est-ce pas, monsieur le préfet ?dit le secrétaire d’ambassade des États-Unis. Les journaux ontparlé de cela, et nous-mêmes, à l’ambassade, nous avons étéprévenus.

– Oui, déclara M. Desmalions. Pour se remettre d’une longueinfluenza qui l’avait tenu au lit tout l’hiver, M. Mornington, surl’ordre de son docteur, se faisait des piqûres de glycérophosphatede soude. L’une de ces piqûres n’ayant pas été entourée,évidemment, de toutes les précautions nécessaires, la plaies’envenima avec une rapidité foudroyante. En quelques heures, M.Mornington était emporté. »

Le préfet de police se retourna vers le notaire et lui dit :

« Mon résumé est-il conforme à la réalité, maîtreLepertuis ?

– Exactement conforme, monsieur le préfet. »

M. Desmalions reprit :

« Le lendemain matin, maître Lepertuis se présentait ici, et,pour des raisons que la lecture de ce document vous expliquera, memontrait le testament de Cosmo Mornington que celui-ci avait déposéentre ses mains. »

Tandis que le préfet compulsait les papiers, maître Lepertuisajouta :

« Monsieur le préfet me permettra de spécifier que je n’ai vumon client, avant d’être appelé à son lit de mort, qu’une seulefois : le jour où il me manda dans la chambre de son hôtel pour meremettre le testament qu’il venait d’écrire. C’était au début deson influenza. Dans notre conversation, il me confia qu’il avaitfait, en vue de retrouver la famille de sa mère, quelquesrecherches qu’il comptait poursuivre sérieusement après saguérison. Les circonstances l’en empêchèrent. »

Cependant le préfet de police avait sorti du dossier uneenveloppe ouverte qui contenait deux feuilles de papier. Il dépliala plus grande et dit :

« Voici le testament. Je vous demanderai d’en écouter la lectureavec attention, ainsi que celle de la pièce annexe quil’accompagne.

« Je, soussigné Cosmo Mornington, fils légitime de HubertMornington et d’Ermeline Roussel, naturalisé citoyen desÉtats-Unis, lègue à mon pays d’adoption la moitié de ma fortune,pour être employée en œuvres de bienfaisance, conformément auxinstructions écrites de ma main, que maître Lepertuis voudra bientransmettre à l’ambassade des États-Unis.

« Pour les deux cents millions environ constitués par mes dépôtsdans diverses banques de Paris et de Londres, dépôts dont la listeest en l’étude de maître Lepertuis, je les lègue, en souvenir de mamère bien-aimée, d’abord à sa sœur préférée, Elisabeth Roussel, ouaux héritiers en ligne directe d’Elisabeth Roussel – sinon à saseconde sœur, Armande Roussel, ou aux héritiers directs d’Armande–, sinon, à leur défaut, à leur cousin Victor ou à ses héritiersdirects.

« Au cas où je disparaîtrais sans avoir retrouvé les membressurvivants de la famille Roussel ou du cousin des trois sœurs, jedemande à mon ami don Luis Perenna de faire toutes les recherchesnécessaires. Je le nomme à cet effet mon exécuteur testamentairepour la partie européenne de ma fortune, et je le prie de prendreen main la conduite des événements qui pourraient survenir après mamort, ou par suite de ma mort, de se considérer comme monreprésentant, et d’agir en tout pour le bien de ma mémoire etl’accomplissement de mes volontés. En reconnaissance de ce service,et en mémoire des deux fois où il me sauva la vie, il voudra bienaccepter la somme d’un million.

Le préfet s’interrompit quelques instants. Don Luis murmura:

« Pauvre Cosmo… Je n’avais pas besoin de cela pour remplir sesderniers vœux. »

« En outre, continua M. Desmalions reprenant sa lecture, enoutre, si, trois mois après ma mort, les recherches faites par donLuis Perenna et par maître Lepertuis n’ont pas abouti, si aucunhéritier ni aucun survivant de la famille Roussel ne s’est présentépour recueillir l’héritage, la totalité des deux cents millionssera définitivement, et quelles que puissent être les réclamationsultérieures, acquise à mon ami don Luis Perenna. Je le connaisassez pour savoir qu’il fera de cette fortune un emploi conforme àla noblesse de ses desseins et à la grandeur des projets dont ilm’entretenait, avec un tel enthousiasme, sous la tente marocaine.»

M. Desmalions s’arrêta de nouveau et leva les yeux sur don Luis.Il demeurait impassible, silencieux. Une larme pourtant brilla à lapointe de ses cils. Le comte d’Astrignac lui dit :

« Mes félicitations, Perenna.

– Mon commandant, répondit-il, je vous ferai remarquer que cethéritage est subordonné à une condition. Et je vous jure bien que,si cela dépend de moi, les survivants de la famille Roussel serontretrouvés.

– J’en suis sûr, dit l’officier, je vous connais.

– En tout cas, demanda le préfet de police à don Luis, cethéritage… conditionnel, vous ne le refusez pas ?

– Ma foi non, dit Perenna en riant. Il y a des choses qu’on nerefuse pas.

– Ma question, dit le préfet, est motivée par ce dernierparagraphe du testament :

« Si, pour une raison ou pour une autre, mon ami Perennarefusait cet héritage, ou bien s’il était mort avant la date fixéepour le recueillir, je prie M. l’ambassadeur des États-Unis et M.le préfet de police de s’entendre sur les moyens de construire àParis et d’entretenir une université réservée aux étudiants et auxartistes de nationalité américaine. M. le préfet de police voudrabien en tout cas prélever une somme de trois cent mille francsqu’il versera dans la caisse de ses agents. »

M. Desmalions replia la feuille de papier et en prit uneautre.

« À ce testament est joint un codicille constitué par une lettreque M. Mornington écrivit quelque temps après à maître Lepertuis,et où il s’explique sur certains points de façon plus précise :

« Je demande à maître Lepertuis d’ouvrir mon testament lelendemain de ma mort, en présence de M. le préfet de police, lequelvoudra bien tenir la chose entièrement secrète durant un mois. Unmois après, jour pour jour, il aura l’obligeance de réunir dans soncabinet un membre important de l’ambassade des États-Unis, maîtreLepertuis et don Luis Perenna. Après lecture, un chèque d’unmillion devra être remis à mon légataire et ami don Luis Perennasur le simple examen de ses papiers et sur la simple constatationde son identité. J’aimerais que cette constatation fût faite : aupoint de vue de la personne, par le commandant comte d’Astrignac,qui fut son chef au Maroc et qui, malheureusement, a dû prendre uneretraite prématurée ; au point de vue de l’origine, par unmembre de la légation du Pérou, puisque don Luis Perenna, bienqu’ayant conservé la nationalité espagnole, est né au Pérou.

« En outre, j’exige que mon testament ne soit communiqué auxhéritiers Roussel que deux jours plus tard, et en l’étude de maîtreLepertuis.

« Enfin – et ceci est la dernière expression de mes volontéspour ce qui concerne l’attribution de ma fortune et le mode deprocéder à cette attribution –,M. le préfet voudra bien convoquerune seconde fois les mêmes personnes dans son cabinet à une datequi pourra être choisie par lui entre le soixantième et lequatre-vingt-dixième jour qui suivra la première réunion. C’estalors, et alors seulement, que l’héritier définitif sera désignéd’après ses droits et proclamé ; et nul ne pourra l’être s’iln’assiste à cette séance, à l’issue de laquelle don Luis Perenna,qui devra s’y rendre également, deviendra l’héritier définitif, si,comme je l’ai dit, aucun survivant de la famille Roussel et ducousin Victor ne s’est présenté pour recueillir l’héritage. »

« Tel est le testament de M. Cosmo Mornington, conclut le préfetde police, et telles sont les raisons de votre présence ici,messieurs. Une sixième personne doit être introduite tout àl’heure, un de mes agents que j’ai chargé de faire une premièreenquête sur la famille Roussel et qui vous rendra compte de sesrecherches. Mais, pour l’instant, nous devons procéder conformémentaux prescriptions du testateur. Les papiers que, sur ma demande,don Luis Perenna m’a fait remettre, il y a deux semaines, et quej’ai examinés moi-même, sont parfaitement en règle. Au point de vuede l’origine, j’ai prié M. le ministre du Pérou de vouloir bienréunir les renseignements les plus précis.

– C’est à moi, monsieur le préfet, dit M. Cacérès, l’attachépéruvien, que M. le ministre du Pérou a confié cette mission. Ellefut facile à remplir. Don Luis Perenna est d’une vieille familleespagnole émigrée il y a trente ans, mais qui a conservé ses terreset ses propriétés d’Europe. De son vivant, le père de don Luis, quej’ai rencontré en Amérique, parlait de son fils unique avecferveur. C’est notre légation qui a appris au fils, voilà cinq ans,la mort du père. Voici la copie de la lettre écrite au Maroc.

– Et voilà la lettre elle-même, communiquée par don LuisPerenna, dit le préfet de police. Et vous, mon commandant, vousreconnaissez le légionnaire Perenna qui combattit sous vosordres ?

– Je le reconnais, dit le comte d’Astrignac.

– Sans erreur possible ?

– Sans erreur possible et sans le moindre sentimentd’hésitation. »

Le préfet de police se mit à rire et insinua :

« Vous reconnaissez le légionnaire Perenna que ses camarades,par une sorte d’admiration stupéfiée pour ses exploits, appelaientArsène Lupin ?

– Oui, monsieur le préfet, riposta le commandant, celui que sescamarades appelaient Arsène Lupin, mais que ses chefs appelaienttout court : le héros, celui dont nous disions qu’il était bravecomme d’Artagnan, fort comme Porthos…

– Et mystérieux comme Monte-Cristo, dit en riant le préfet depolice. Tout cela en effet se trouve dans le rapport que j’ai reçudu 4e régiment de la Légion étrangère, rapport inutile à lire dansson entier, mais où je constate ce fait inouï que le légionnairePerenna, en l’espace de deux ans, fut décoré de la médaillemilitaire, décoré de la Légion d’honneur pour servicesexceptionnels, et cité sept fois à l’ordre du jour. Je relève auhasard…

– Monsieur le préfet, je vous en supplie, protesta don Luis, cesont là des choses banales, et je ne vois pas l’intérêt…

– Un intérêt considérable, affirma M. Desmalions. Ces messieurssont ici, non pas seulement pour entendre la lecture d’untestament, mais aussi pour en autoriser l’exécution dans la seulede ses clauses qui soit immédiatement exécutoire : la délivranced’un legs s’élevant à un million. Il faut donc que la religion deces messieurs soit éclairée sur le bénéficiaire de ce legs. Parconséquent, je continue…

– Alors, monsieur le préfet, dit Perenna en se levant et en sedirigeant vers la porte, vous me permettrez…

– Demi-tour !… Halte !… Fixe ! » ordonna lecommandant d’Astrignac d’un ton de plaisanterie.

Il ramena don Luis en arrière au milieu de la pièce et le fitasseoir.

« Monsieur le préfet, je demande grâce pour mon ancien compagnond’armes, dont la modestie serait, en effet, mise à une trop rudeépreuve si on lisait devant lui le récit de ses prouesses.D’ailleurs, le rapport est ici et chacun peut le consulter.D’avance, et sans le connaître, je souscris aux éloges qu’ilcontient, et je déclare que dans ma carrière militaire, si rempliepourtant, je n’ai jamais rencontré un soldat qui pût être comparéau légionnaire Perenna. Cependant, j’en ai vu des gaillards là-bas,des sortes de démons comme on n’en trouve qu’à la Légion, qui sefont crever la peau pour le plaisir, pour la rigolade, comme ilsdisent, histoire d’épater le voisin. Mais aucun ne venait à lacheville de Perenna. Celui que nous appelions d’Artagnan, Porthos,de Bussy, méritait d’être mis en parallèle avec les héros les plusétonnants de la légende et de la réalité. Je l’ai vu accomplir deschoses que je ne voudrais pas raconter sous peine d’être traitéd’imposteur, des choses si invraisemblables qu’aujourd’hui, desang-froid, je me demande si je suis sûr de les avoir vues. Unjour, a Settat, comme nous étions poursuivis…

– Un mot de plus, mon commandant, s’écria gaiement don Luis, etje sors, tout de bon cette fois. Vrai, vous avez une façond’épargner ma modestie…

– Mon cher Perenna, reprit le comte d’Astrignac, je vous aitoujours dit que vous aviez toutes les qualités et un seul défautc’est de n’être pas Français.

– Et je vous ai toujours répondu, mon commandant, que j’étaisFrançais par ma mère, et que je l’étais aussi de cœur et detempérament. Il y a des choses que l’on ne peut accomplir que sil’on est Français. »

Les deux hommes se serrèrent la main de nouveauaffectueusement.

« Allons, dit le préfet de police, qu’il ne soit plus questionde vos prouesses, monsieur, ni de ce rapport. J’y relèveraicependant ceci, c’est qu’au cours de l’été 1915 vous êtes tombédans une embuscade de quarante Berbères, que vous avez été capturéet que vous n’avez reparu à la Légion que le mois dernier.

– Oui, monsieur le préfet, pour être désarmé, mes cinq annéesd’engagement étant largement dépassées.

– Mais comment M. Cosmo Mornington a-t-il pu vous désigner commelégataire puisque, au moment où il rédigeait son testament, vousétiez disparu depuis quatre ans ?

– Cosmo et moi, nous correspondions.

– Hein ?

– Oui, et je lui avais annoncé mon évasion prochaine et monretour à Paris.

– Mais par quel moyen ?… Où étiez-vous ? Et commentvous fut-il possible ?… »

Don Luis sourit sans répondre.

« Monte-Cristo, cette fois, dit M. Desmalions, le mystérieuxMonte-Cristo…

– Monte-Cristo, si vous voulez, monsieur le préfet. Le mystèrede ma captivité, de mon évasion, bref, de toute ma vie pendant laguerre, est en effet assez étrange. Peut-être un jour sera-t-ilintéressant de l’éclaircir. Je demande un peu de crédit. »

Il y eut un silence. M. Desmalions examina de nouveau cesingulier personnage, et il ne put s’empêcher de dire, comme s’ileût obéi à une association d’idées dont lui-même ne se fût pasrendu compte :

« Un mot encore… le dernier. Pour quelles raisons vos camaradesvous donnaient-ils ce surnom bizarre d’Arsène Lupin ? Était-ceseulement une allusion à votre audace, à votre forcephysique ?

– Il y avait autre chose, monsieur le préfet, la découverte d’unvol très curieux, dont certains détails inexplicables en apparence,m’avaient permis de désigner l’auteur.

– Vous avez donc le sens de ces affaires ?

– Oui, monsieur le préfet, une certaine aptitude que j’eusl’occasion d’exercer plusieurs fois en Afrique. D’où mon surnomd’Arsène Lupin, dont on parlait beaucoup à cette époque, à la suitede sa mort.

– Ce vol était important ?

– Assez, et commis justement au préjudice de Cosmo Mornington,qui habitait alors la province d’Oran. C’est de là que datent nosrelations. »

Il y eut un nouveau silence, et don Luis ajouta :

« Pauvre Cosmo !… Cette aventure lui avait donné uneconfiance inébranlable dans mes petits talents de policier. Il medisait toujours « Perenna, si je meurs assassiné (c’était une idéefixe chez lui qu’il mourrait de mort violente), si je meursassassiné, jurez-moi de poursuivre le coupable. »

– Ses pressentiments n’étaient pas justifiés, dit le préfet depolice. Cosmo Mornington n’a pas été assassiné.

– C’est ce qui vous trompe, monsieur le préfet », déclara DonLuis.

M. Desmalions sursauta.

« Quoi ! Qu’est-ce que vous dites ? CosmoMornington…

– Je dis que Cosmo Mornington n’est pas mort, comme on le croit,d’une piqûre mal faite, mais il est mort, comme il le redoutait, demort violente.

– Mais, monsieur, votre assertion ne repose sur rien.

– Sur la réalité, monsieur le préfet.

– Étiez-vous là ? Savez-vous quelque chose ?

– Je n’étais pas là le mois dernier. J’avoue même que, quand jesuis arrivé à Paris, n’ayant pas lu les journaux de façonrégulière, j’ignorais la mort de Cosmo. C’est vous, monsieur lepréfet, qui me l’avez apprise tout à l’heure.

– En ce cas, monsieur, vous n’en pouvez connaître que ce quej’en connais, et vous devez vous en remettre aux constatations dumédecin.

– Je le regrette, mais, pour ma part, ces constatations sontinsuffisantes.

– Mais enfin, monsieur, de quel droit cette accusation ?Avez-vous une preuve ?

– Oui.

– Laquelle ?

– Vos propres paroles, monsieur le préfet.

– Mes paroles ?

– Celles-ci, monsieur le préfet. Vous avez dit, d’abord, queCosmo Mornington s’occupait de médecine et qu’il pratiquait avecbeaucoup de compétence, et, ensuite, qu’il s’était fait une piqûrequi, mal donnée, avait provoqué une inflammation mortelle etl’avait emporté en quelques heures.

– Oui.

– Eh bien, monsieur le préfet, j’affirme qu’un monsieur quis’occupe de médecine avec beaucoup de compétence et qui soigne desmalades comme le faisait Cosmo Mornington, est incapable de sedonner une piqûre sans l’entourer de toutes les précautionsantiseptiques nécessaires. J’ai vu Cosmo à l’œuvre, je sais commentil s’y prenait.

– Alors ?

– Alors, le médecin a écrit un certificat comme le font tous lesmédecins quand un indice quelconque n’éveille pas leurssoupçons.

– De sorte que votre avis ?…

– Maître Lepertuis, demanda Perenna en se tournant vers lenotaire, lorsque vous fûtes appelé au lit de mort de M. Mornington,vous n’avez rien remarqué d’anormal ?

– Non, rien. M. Mornington était entré dans le coma.

– Il est déjà bizarre, nota don Luis, qu’une piqûre, si mauvaisequ’elle soit, produise des résultats si rapides. Il ne souffraitpas ?

– Non… ou plutôt si… si, je me rappelle, le visage offrait destaches brunes que je n’avais pas vues la première fois.

– Des taches brunes ? Cela confirme mon hypothèse !Cosmo Mornington a été empoisonné.

– Mais comment ? s’écria le préfet.

– Par une substance quelconque que l’on aura introduite dans unedes ampoules de glycérophosphate, ou dans la seringue dont seservait le malade.

– Mais le médecin ? ajouta M. Desmalions.

– Maître Lepertuis, reprit Perenna, avez-vous fait observer aumédecin la présence de ces taches brunes ?

– Oui, il n’y attacha aucune importance.

– C’était son médecin ordinaire ?

– Non. Son médecin ordinaire, le docteur Pujol, un de mes amisprécisément, et qui m’avait adressé à lui comme notaire, étaitmalade. Celui que j’ai vu à son lit de mort devait être un médecindu quartier.

– Voici son nom et son adresse, dit le préfet de police quiavait cherché le certificat dans le dossier. Docteur Bellavoine,14, rue d’Astorg.

Vous avez un annuaire des médecins, monsieur le préfet ?»

M. Desmalions ouvrit un annuaire qu’il feuilleta. Au bout d’uninstant, il déclarait :

« Il n’y a pas de docteur Bellavoine, et aucun docteur n’habiteau 14 de la rue d’Astorg. »

Un assez long silence suivit cette déclaration. Le secrétaired’ambassade et l’attaché péruvien avaient suivi l’entretien avec unintérêt passionné. Le commandant d’Astrignac hochait la tête d’unair approbateur : pour lui Perenna ne pouvait pas se tromper.

Le préfet de police avoua :

« Évidemment… évidemment… il y a là un ensemble decirconstances… plutôt équivoques… Ces taches brunes… ce médecin…C’est une affaire à étudier… »

Et, comme malgré lui, interrogeant don Luis Perenna, il dit:

« Et sans doute, selon vous, il y aurait corrélation entre lecrime… possible et le testament de M. Mornington ?

– Cela je l’ignore, monsieur le préfet. Ou alors il faudraitsupposer que quelqu’un connaissait le testament. Croyez-vous que cesoit le cas, maître Lepertuis ?

– Je ne crois pas, car M. Mornington semblait agir avec beaucoupde circonspection.

– Et il n’est pas admissible, n’est-ce pas, qu’une indiscrétionait pu être commise en votre étude ?

– Par qui ? Moi seul ai manié ce testament, et moi seuld’ailleurs ai la clef du coffre où je range tous les soirs lesdocuments de cette importance.

– Ce coffre n’a pas été l’objet d’une effraction ? Il n’y apas eu de cambriolage dans votre étude ?

– Non.

– C’est un matin que vous avez vu Cosmo Mornington ?

– Un vendredi matin.

– Qu’avez-vous fait du testament jusqu’au soir, jusqu’àl’instant où vous l’avez rangé dans votre coffre-fort ?

– Probablement l’aurai-je mis dans le tiroir de mon bureau.

– Et ce tiroir n’a pas été forcé ?

Maître Lepertuis parut stupéfait et ne répondit pas.

– Eh bien ? reprit Perenna.

– Eh bien… oui… je me rappelle… il y a eu quelque chose… cejour-là, ce même vendredi.

– Vous êtes sûr ?

– Oui. Quand je suis revenu après mon déjeuner, j’ai constatéque le tiroir n’était pas fermé à clef. Pourtant je l’avais fermé,cela sans aucune espèce de doute. Sur le moment, je n’ai attaché àcet incident qu’une importance relative. Aujourd’hui, je comprends…je comprends…

Ainsi se vérifiaient au fur et à mesure toutes les hypothèsesimaginées par don Luis Perenna, hypothèses appuyées, il est vrai,sur quelques indices, mais où il y avait, avant tout, une partd’intuition et de divination, réellement surprenante chez un hommequi n’avait assisté à aucun des événements qu’il reliait entre euxavec tant d’habileté.

« Nous n’allons pas tarder, monsieur, dit le préfet de police, àcontrôler vos assertions, un peu hasardées, avouez-le, avec letémoignage plus rigoureux d’un de mes agents que j’ai chargé decette affaire… et qui devrait être ici.

– Son témoignage porte-t-il sur les héritiers de CosmoMornington ? demanda le notaire.

– Sur les héritiers d’abord, puisque avant-hier il metéléphonait qu’il avait réuni tous les renseignements, et aussi surles points mêmes dont… Mais tenez… je me rappelle qu’il a parlé àmon secrétaire d’un crime commis il y a un mois, jour pour jour.Or, il y a un mois, jour pour jour, que M. Cosmo Mornington… »

D’un coup sec, M. Desmalions appuya sur un timbre.

Aussitôt son secrétaire particulier accourut.

L’inspecteur Vérot ? demanda vivement le préfet depolice.

– Il n’est pas encore de retour.

– Qu’on le cherche ! Qu’on l’amène ! Il faut letrouver à tout prix et sans retard. »

Et, s’adressant à don Luis Perenna :

« Voilà une heure que l’inspecteur Vérot est venu ici assezsouffrant, très agité, paraît-il, en se disant surveillé,poursuivi. Il avait à me communiquer les déclarations les plusimportantes sur l’affaire Mornington et à mettre la police en gardecontre deux assassinats qui doivent être commis cette nuit et quiseraient la conséquence du meurtre de Cosmo Mornington.

– Et il était souffrant ?

– Oui, mal à son aise, et très bizarre même, l’imaginationfrappée. Par prudence, il m’a fait remettre un rapport détaillé surl’affaire. Or, ce rapport n’est autre chose qu’une feuille depapier blanc. Voici cette feuille et son enveloppe. Et voici uneboîte de carton qu’il a déposée également et qui contenait unetablette de chocolat avec des empreintes de dents.

– Puis-je voir ces deux objets, monsieur le préfet ?

– Oui, mais ils ne vous apprendront rien du tout.

– Peut-être… »

Don Luis examina longuement la boîte en carton et l’enveloppejaune où se lisait l’inscription « Café du Pont-Neuf ». Onattendait ses paroles comme si elles eussent dû apporter unelumière imprévue. Il dit simplement :

« L’écriture n’est pas la même sur l’enveloppe et sur la petiteboîte. L’écriture de l’enveloppe est moins nette, un peutremblante, visiblement imitée.

– Ce qui prouve ?…

– Ce qui prouve, monsieur le préfet, que cette enveloppe jaunene provient pas de votre agent. Je suppose qu’après avoir écrit sonrapport sur une table du café du Pont-Neuf et l’avoir cacheté, ilaura eu un moment de distraction pendant lequel on a substitué àson enveloppe une autre enveloppe portant la même adresse, mais necontenant qu’une feuille blanche.

– Supposition ! dit le préfet.

– Peut-être, mais ce qu’il y a de sûr, monsieur le préfet, c’estque les pressentiments de votre inspecteur sont motivés, qu’il estl’objet d’une surveillance étroite, que les découvertes qu’il a pufaire sur l’héritage Mornington contrarient des manœuvrescriminelles, et qu’il court des dangers terribles.

– Oh ! Oh !

– Il faut le secourir, monsieur le préfet. Depuis le début decette réunion, la conviction s’impose à moi que nous nous heurtonsà une entreprise déjà commencée. Je souhaite qu’il ne soit pas troptard et que votre inspecteur n’en soit pas la première victime.

– Eh ! monsieur, s’écria le préfet de police, vous affirmeztout cela avec une conviction que j’admire, mais qui ne suffit pasà établir que vos craintes sont justifiées. Le retour del’inspecteur Vérot en sera la meilleure démonstration.

– L’inspecteur Vérot ne reviendra pas.

– Mais enfin pourquoi ?

– Parce qu’il est déjà revenu. L’huissier l’a vu revenir.

– L’huissier a la berlue. Si vous n’avez pas d’autre preuve quele témoignage de cet homme…

– J’en ai une autre, monsieur le préfet, et que l’inspecteurVérot a laissée ici même de sa présence… Ces quelques mots presqueindéchiffrables, qu’il a griffonnés sur le bloc-notes, que votresecrétaire ne l’a pas vu écrire, et qui viennent de me tomber sousles yeux. Les voici. N’est-ce pas une preuve qu’il estrevenu ? Et une preuve formelle ! »

Le préfet ne cacha pas son trouble. Tous les assistantsparaissaient émus. Le retour du secrétaire ne fit qu’augmenter lesappréhensions. Personne n’avait vu l’inspecteur Vérot.

« Monsieur le préfet, prononça don Luis, j’insiste vivement pourqu’on interroge l’huissier. »

Et dès que l’huissier fut là il lui demanda, sans même attendrel’intervention de M. Desmalions :

« Êtes-vous sûr que l’inspecteur Vérot soit rentré une secondefois dans cette pièce ?

– Absolument sûr.

– Et qu’il n’en soit pas sorti ?

– Absolument sûr. Vous n’avez pas eu la moindre minuted’inattention ?

– Pas la moindre. »

Le préfet s’écria :

« Vous voyez bien, monsieur ! Si l’inspecteur Vérot étaitici, nous le saurions.

– Il est ici, monsieur le préfet.

– Quoi ?

– Excusez mon obstination, monsieur le préfet, mais je dis quequand quelqu’un entre dans une pièce et qu’il n’en sort pas, c’estqu’il s’y trouve encore.

– Caché ? fit M. Desmalions qui s’irritait de plus enplus.

– Non, mais évanoui, malade… mort peut-être.

– Mais où ? que diable !

– Derrière ce paravent.

– Il n’y a rien derrière ce paravent, rien qu’une porte.

– Et cette porte ?

– Donne sur un cabinet de toilette.

– Eh bien, monsieur le préfet, l’inspecteur Vérot, étourdi,titubant, croyant passer de votre bureau dans celui de votresecrétaire, est tombé dans ce cabinet de toilette. »

M. Desmalions se précipita, mais, au moment d’ouvrir la porte,il eut un geste de recul. Était-ce appréhension ? désir de sesoustraire à l’influence de cet homme stupéfiant qui donnait desordres avec tant d’autorité et qui semblait commander auxévénements eux-mêmes ? Don Luis demeurait imperturbable, enune attitude pleine de déférence.

« Je ne puis croire… dit M. Desmalions.

– Monsieur le préfet, je vous rappelle que les révélations del’inspecteur Vérot peuvent sauver la vie à deux personnes quidoivent mourir cette nuit. Chaque minute perdue est irréparable.»

M. Desmalions haussa les épaules. Mais cet homme le dominait detoute sa conviction. Il ouvrit.

Il ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri. Il murmurasimplement :

« Oh ! est-ce possible !… »

À la lueur pâle d’un peu de jour qui entrait par une fenêtre auxvitres dépolies, on apercevait le corps d’un homme qui gisait àterre.

« L’inspecteur… l’inspecteur Vérot… » balbutia l’huissier quis’était élancé.

Avec l’aide du secrétaire, il put soulever le corps et l’asseoirsur un fauteuil du cabinet de travail.

L’inspecteur Vérot vivait encore, mais si faiblement qu’onentendait à peine les battements de son cœur. Un peu de salivecoulait au coin de sa bouche. Les yeux n’avaient pas d’expression.Cependant certains muscles du visage remuaient, peut-être sousl’effort d’une volonté qui persistait, au-delà de la vie aurait-onpu dire.

Don Luis murmura :

« Regardez, monsieur le préfet… les taches brunes… »

Une même épouvante bouleversa les assistants qui se mirent àsonner et à ouvrir les portes en appelant au secours.

« Le docteur !… ordonnait M. Desmalions, qu’on amène undocteur… le premier venu, et un prêtre… On ne peut pourtant paslaisser cet homme… »

Don Luis leva le bras pour réclamer du silence.

« Il n’y a plus rien à faire, dit-il… Tâchons plutôt de profiterde ces dernières minutes… Voulez-vous me permettre, monsieur lepréfet ?… »

Il s’inclina sur le moribond, renversa la tête branlante contrele dossier du fauteuil, et, d’une voix très douce, chuchota :

« Vérot, c’est le préfet qui vous parle. Nous voudrions avoirquelques renseignements sur ce qui doit se passer cette nuit. Vousm’entendez bien, Vérot ? Si vous m’entendez, fermez lespaupières. »

Les paupières s’abaissèrent. Mais n’était-ce pas lehasard ? Don Luis continua :

« Vous avez retrouvé les héritiers des sœurs Roussel, cela nousle savons, et ce sont deux de ces héritiers qui sont menacés demort… Le double crime doit être commis cette nuit. Mais le nom deces héritiers, qui sans doute ne s’appellent plus Roussel, nous estinconnu. Il faut nous le dire. Écoutez-moi bien : vous avez inscritsur un bloc-notes trois lettres qui paraissent former la syllabeFAU… Est-ce que je me trompe ? Est-ce le commencement d’unnom ? Quelle est la lettre qui suit ces trois lettres ?…Est-ce un B ? un C ? »

Mais plus rien ne remuait dans le visage blême de l’inspecteur.La tête retomba lourdement sur la poitrine. Il poussa deux ou troissoupirs, fut secoué d’un grand frisson, et ne bougea plus.

Il était mort.

Chapitre 2L’homme qui doit mourir

La scène tragique s’était déroulée avec une telle rapidité queles personnes qui en furent les témoins frémissants demeurèrent unmoment confondues. Le notaire fit un signe de croix ets’agenouilla. Le préfet murmura :

« Pauvre Vérot… un brave homme qui ne songeait qu’au service,qu’au devoir… Au lieu d’aller se faire soigner, et qui sait ?peut-être l’eût-on sauvé, il est revenu ici dans l’espoir de livrerson secret. Pauvre Vérot…

– Une femme ? des enfants ? demanda anxieusement donLuis.

– Une femme et trois enfants, répondit le préfet.

– Je me charge d’eux », déclara don Luis simplement.

Puis, comme on amenait un médecin, et que M. Desmalions donnaitdes ordres pour qu’on transportât le cadavre dans une piècevoisine, il prit le médecin à part et lui dit :

« Il est hors de doute que l’inspecteur Vérot a été empoisonné.Regardez son poignet, vous observerez la trace d’une piqûre,entourée d’un cercle d’inflammation.

– On l’aurait donc piqué là ?

– Oui, à l’aide d’une épingle ou d’un bec de plume, et pas aussiviolemment qu’on l’eût voulu, puisque la mort n’est survenue quequelques heures après. »

Les huissiers emportèrent le cadavre, et bientôt il ne restaplus dans le cabinet du préfet que les cinq personnages qu’il yavait convoqués.

Le secrétaire d’ambassade américain et l’attaché péruvien,jugeant leur présence inutile, s’en allèrent, après avoirchaudement félicité don Luis Perenna de sa clairvoyance.

Puis ce fut le tour du commandant d’Astrignac, qui secoua lamain de son ancien subordonné avec une affection visible. Et maîtreLepertuis et Perenna, ayant pris rendez-vous pour la délivrance dulegs, étaient eux-mêmes sur le point de se retirer, quand M.Desmalions entra vivement.

« Ah ! vous êtes encore là, don Luis Perenna… Tantmieux !… Une idée qui me frappe… Ces trois lettres que vousavez cru déchiffrer sur le bloc-notes… vous êtes certain qu’il y abien la syllabe Fau ?…

– Il me semble, monsieur le préfet. Tenez, n’est-ce pas lestrois lettres F, A et U ?… Et remarquez que la lettre F esttracée en majuscule ? Ce qui me fait supposer que cettesyllabe est le début d’un nom propre.

– En effet, en effet, dit M. Desmalions. Eh bien, il se présentececi de curieux, c’est que cette syllabe est justement… Du reste,nous allons vérifier… »

D’une main hâtive, M. Desmalions feuilletait la correspondanceque son secrétaire lui avait remise à son arrivée et qui setrouvait rangée sur un coin de la table.

« Ah ! voici, s’exclama-t-il, en saisissant une lettre eten se reportant aussitôt à la signature… Voici… C’est bien ce queje croyais… Fauville… la syllabe initiale est la même… Regardez,Fauville tout court, sans prénom… La lettre a dû être écrite dansun moment de fièvre… Il n’y a ni date ni adresse… L’écriture esttremblée… »

Et M. Desmalions lut à haute voix :

« Monsieur le préfet,

« Un grand danger est suspendu sur ma tête et sur la tête demon fils. La mort approche à grands pas. J’aurai cette nuit, oudemain matin au plus tard, les preuves de l’abominable complot quinous menace. Je vous demande la permission de vous les apporterdans la matinée. J’ai besoin de protection et je vous appelle à monsecours.

« Veuillez agréer, etc.

« Fauville »

« Pas d’autre désignation ? fit Perenna. Aucunentête ?

– Rien, mais il n’y a pas d’erreur. Les déclarations del’inspecteur Vérot coïncident d’une façon trop évidente avec cetappel désespéré. C’est bien M. Fauville et son fils qui doiventêtre assassinés cette nuit. Et ce qu’il y a de terrible, c’est quele nom de Fauville étant très répandu il est impossible que nosrecherches aboutissent à temps.

– Comment ! monsieur le préfet, mais à tout prix…

– À tout prix, certes, et je vais mettre tout le monde sur pied.Mais notez bien que nous n’avons pas le moindre indice.

– Ah ! s’écria don Luis, ce serait effrayant. Ces deuxêtres qui doivent mourir et que nous ne pourrions sauver. Monsieurle préfet, je vous en supplie, prenez cette affaire en main. Par lavolonté de Cosmo Mornington, vous y êtes mêlé dès la premièreheure, et par votre autorité et votre expérience vous lui donnerezune impulsion plus vigoureuse.

– Cela concerne la Sûreté… le parquet… objecta M.Desmalions.

– Certes, monsieur le préfet. Mais ne croyez-vous pas qu’il y ades moments où le chef a seul qualité pour agir ? Excusez moninsistance… »

Il n’avait pas achevé ces mots que le secrétaire particulier dupréfet entra avec une carte à la main.

« Monsieur le préfet, cette personne insiste tellement… j’aihésité… »

M. Desmalions saisit la carte et jeta une exclamation desurprise et de joie.

« Regardez, monsieur, dit-il à Perenna qui lut ces mots :

Hippolyte Fauville,

Ingénieur,

14, bis, boulevard Suchet.

– Allons, fit M. Desmalions, le hasard veut que tous les fils decette affaire viennent se placer dans mes mains, et que je soisamené à m’en occuper selon votre désir, monsieur. D’ailleurs, ilsemble que les événements tournent en notre faveur. Si ce monsieurFauville est un des héritiers Roussel, la tâche serasimplifiée.

– En tout cas, monsieur le préfet, objecta le notaire, je vousrappellerai qu’une des clauses du testament stipule que la lecturen’en doit être faite que dans quarante-huit heures. Ainsi donc M.Fauville ne doit pas encore être mis au courant… »

La porte du bureau s’entrouvrit à peine, un homme bousculal’huissier et entra brusquement.

Il bredouillait :

L’inspecteur… l’inspecteur Vérot ? Il est mort, n’est-cepas ? On m’a dit…

– Oui, monsieur, il est mort.

– Trop tard ! J’arrive trop tard », balbutia-t-il.

Et il s’effondra, les mains jointes, en sanglotant :

« Ah ! les misérables ! les misérables ! »

Son crâne chauve surmontait un front que rayaient des ridesprofondes. Un tic nerveux agitait son menton et tirait les lobes deses oreilles. C’était un homme de cinquante ans environ, très pâle,les joues creuses, l’air maladif. Des larmes roulaient dans sesyeux.

Le préfet lui dit :

« De qui parlez-vous, monsieur ? De ceux qui ont tuél’inspecteur Vérot ? Vous est-il possible de les désigner, deguider notre enquête ?… »

Hippolyte Fauville hocha la tête.

« Non, non. Pour l’instant, cela ne servirait de rien… Mespreuves ne suffiraient pas… Non, en vérité, non. »

Il s’était levé déjà et s’excusait :

« Monsieur le préfet, je vous ai dérangé inutilement… mais jevoulais savoir… J’espérais que l’inspecteur Vérot aurait échappé…Son témoignage réuni au mien aurait été précieux. Mais peut-êtrea-t-il pu vous prévenir ?

– Non, il a parlé de ce soir… de cette nuit… »

Hippolyte Fauville sursauta.

« De ce soir ! Alors, ce serait déjà l’heure… Mais non,mais non, c’est impossible, ils ne peuvent rien encore contre moi…Ils ne sont pas prêts.

– L’inspecteur Vérot affirme pourtant que le double crime doitêtre commis cette nuit.

– Non, monsieur le préfet… Là, il se trompe… Je le sais bien,moi… Demain soir, au plus tôt. Et nous les prendrons au piège… Ahles misérables… »

Don Luis s’approcha et lui dit :

« Votre mère s’appelait bien Ermeline Roussel, n’est-cepas ?

– Oui, Ermeline Roussel. Elle est morte maintenant.

– Et elle était bien de Saint-Étienne ?

– Oui… Mais pourquoi ces questions ?…

– Monsieur le préfet vous expliquera demain… Un mot encore.»

Il ouvrit la boîte de carton déposée par l’inspecteur Vérot.

« Cette tablette de chocolat a-t-elle une signification pourvous ? Ces empreintes ?…

– Oh ! fit l’ingénieur, la voix sourde… Quelleinfamie !… Où l’inspecteur a-t-il trouvé cela ? »

Il eut encore une défaillance, mais très courte, et, seredressant aussitôt, il se hâta vers la porte, d’un passaccadé.

« Je m’en vais, monsieur le préfet, je m’en vais. Demain matin,je vous raconterai… J’aurai toutes les preuves… et la justice meprotégera… Je suis malade, c’est vrai, mais enfin, je veuxvivre !… J’ai le droit de vivre… et mon fils aussi… Et nousvivrons… Oh ! les misérables… »

Et il sortit en courant, à l’allure d’un homme ivre.

M. Desmalions se leva précipitamment.

« Je vais faire prendre des renseignements sur l’entourage decet homme… faire surveiller sa demeure. J’ai déjà téléphoné à laSûreté. J’attends quelqu’un en qui j’ai toute confiance. »

Don Luis déclara :

« Monsieur le préfet, je vous conjure, accordez-moil’autorisation de poursuivre cette affaire sous vos ordres. Letestament de Cosmo Mornington m’en fait un devoir, et,permettez-moi de le dire, m’en donne le droit. Les ennemis de M.Fauville sont d’une adresse et d’une audace extraordinaires. Jetiens à l’honneur d’être au poste, ce soir, chez lui et auprès delui. »

Le préfet hésita. Comment n’eût-il pas songé à l’intérêtconsidérable que don Luis Perenna avait à ce qu’aucun des héritiersMornington ne fût retrouvé, ou du moins ne pût s’interposer entrelui et les millions de l’héritage ? Devait-on attribuer à unnoble sentiment de gratitude, à une conception supérieure del’amitié et du devoir, ce désir étrange de protéger HippolyteFauville contre la mort qui le menaçait ?

Durant quelques secondes, M. Desmalions observa ce visagerésolu, ces yeux intelligents, à la fois ironiques et ingénus,graves et souriants, au travers desquels on ne pouvait certes paspénétrer jusqu’à l’énigme secrète de l’individu, mais qui vousregardaient avec une telle expression de sincérité et de franchise.Puis il appela son secrétaire.

« On est venu de la Sûreté ?

– Oui, monsieur le préfet, le brigadier Mazeroux est là.

– Veuillez dire qu’on l’introduise. »

Et, se tournant vers Perenna :

« Le brigadier Mazeroux est un de nos meilleurs agents. Jel’employais concurremment avec ce pauvre Vérot lorsque j’avaisbesoin de quelqu’un de débrouillard et d’actif. Il vous sera trèsutile. »

Le brigadier Mazeroux entra. C’était un petit homme sec etrobuste, auquel ses moustaches tombantes, ses paupières lourdes,ses yeux larmoyants, ses cheveux plats et longs donnaient l’air leplus mélancolique. Le préfet lui dit :

« Mazeroux, vous devez connaître déjà la mort de votre camaradeVérot et les circonstances atroces de cette mort. Il s’agit de levenger et de prévenir d’autres crimes. Monsieur, qui connaîtl’affaire à fond, vous fournira toutes les explicationsnécessaires. Vous marcherez d’accord avec lui, et demain matin vousme rendrez compte de ce qui s’est passé. »

C’était donner le champ libre à don Luis Perenna et se confier àson initiative et à sa clairvoyance.

Don Luis s’inclina.

« Je vous remercie, monsieur le préfet. J’espère que vousn’aurez pas à regretter le crédit que vous voulez bien m’accorder.»

Et, prenant congé de M. Desmalions et de maître Lepertuis, ilsortit avec le brigadier Mazeroux.

Dehors il raconta ce qu’il savait à Mazeroux, lequel sembla fortimpressionné par les qualités professionnelles de son compagnon ettout disposé à se laisser conduire par lui.

Ils décidèrent de passer d’abord au café du Pont-Neuf.

Là ils apprirent que l’inspecteur Vérot, un habitué del’établissement, avait, en effet le matin, écrit une longue lettre.Et le garçon de table se rappela fort bien que son voisin de table,entré presque en même temps que l’inspecteur, avait demandéégalement du papier à lettre et réclamé deux fois des enveloppesjaunes.

« C’est bien cela, dit Mazeroux à don Luis. Il y a eu, commevous le pensiez, substitution de lettres. »

Quant au signalement que le garçon put donner, il étaitsuffisamment explicite : un individu de taille élevée, un peuvoûté, qui portait une barbe châtaine coupée en pointe, un lorgnond’écaille retenu par un cordonnet de soie noire, et une canned’ébène dont la poignée d’argent formait une tête de cygne.

« Avec cela, dit Mazeroux, la police peut marcher. »

Ils allaient sortir du café, lorsque don Luis arrêta soncompagnon.

« Un instant.

– Qu’y a-t-il ?

– Nous avons été suivis…

– Suivis ! Elle est raide celle-là. Et par quidonc ?

– Aucune importance. Je sais ce que c’est, et j’aime autantrégler cette histoire-là en un tournemain. Attendez-moi. Jereviens, et vous ne vous ennuierez pas, je vous le promets. Vous,allez voir un type à la hauteur. »

Il revint, en effet, au bout d’une minute, avec un monsieurmince et grand, au visage encadré de favoris.

Il fit les présentations :

« Monsieur Mazeroux, un de mes amis. Monsieur Cacérès, attaché àla légation péruvienne, et qui, tout à l’heure, assistait àl’entrevue chez le préfet. C’est M. Cacérès qui fut chargé par leministre du Pérou de réunir les pièces relatives à mon identité.»

Et gaiement, il ajouta :

« Alors, cher monsieur Cacérès, vous me cherchiez… J’avais biencru, en effet, quand nous sommes sortis de la Préfecture… »

L’attaché péruvien fit un signe et montra le brigadier Mazeroux.Perenna reprit :

« Je vous en supplie… Que monsieur Mazeroux ne vous gênepas !… Vous pouvez parler devant lui… Il est très discret… etd’ailleurs il est au courant de la question. »

L’attaché se taisait. Perenna le fit asseoir en face de lui.

« Parlez sans détours, cher monsieur Cacérès. C’est un sujet quidoit être traité carrément et où, même, je ne redoute pas unecertaine crudité de mots. Que de temps gagné de la sorte !Allons-y. Il vous faut de l’argent n’est-ce pas ? Ou, dumoins, un supplément d’argent. Combien ? »

Le Péruvien eut une dernière hésitation, jeta un coup d’œil surle compagnon de don Luis, puis, se décidant tout à coup, prononça,d’une voix sourde :

« Cinquante mille francs !

– Bigre de bigre ! s’écria don Luis, vous êtesgourmand ! Qu’est-ce que vous en dites, monsieurMazeroux ? Cinquante mille francs, c’est une somme. D’autantplus… Voyons, mon cher Cacérès, récapitulons. Il y a quelquesannées, ayant eu l’honneur de lier connaissance avec vous enAlgérie, où vous étiez de passage, ayant compris d’autre part à quij’avais affaire, je vous ai demandé s’il vous était possible dem’établir, en trois ans, avec mon nom de Perenna, une personnalitéhispano-péruvienne, munie de papiers indiscutables et d’ancêtresrespectables. Vous m’avez répondu :

« Oui. » Le prix fut fixé : vingt mille francs. La semainedernière, le préfet de police m’ayant fait dire de lui communiquermes papiers, j’allai vous voir, et j’appris de vous que vous étiezjustement chargé d’une enquête sur mes origines. D’ailleurs, toutétait prêt. Avec les papiers convenablement mis au point de feuPerenna, noble hispano-péruvien, vous m’aviez confectionné un étatcivil de tout premier ordre. Après entente sur ce qu’il y avait àdire devant le préfet de police, je versai les vingt mille francs.Nous étions quittes. Que voulez-vous de plus ? »

L’attaché péruvien ne montrait plus le moindre embarras. Il posases deux coudes sur la table, et tranquillement il articula :

« Monsieur, en traitant avec vous jadis, je croyais traiter avecun monsieur qui, se cachant sous l’uniforme de légionnaire pour desraisons personnelles désirait plus tard recouvrer les moyens devivre honorablement. Aujourd’hui, il s’agit du légataire universelde Cosmo Mornington, lequel légataire touche demain, sous un fauxnom, la somme d’un million, et dans quelques mois peut-être lasomme de deux cents millions. C’est tout autre chose. »

L’argument sembla frapper don Luis. Pourtant il objecta :

« Et si je refuse ?

– Si vous refusez, j’avertis le notaire et le préfet de policeque je me suis trompé dans mon enquête, et qu’il y a erreur sur lapersonne de don Luis Perenna. Ensuite de quoi vous ne toucherezrien du tout et serez même tout probablement mis en étatd’arrestation.

– Ainsi que vous, mon brave monsieur.

– Moi ?

– Dame ! pour faux et maquillage d’état civil… Car vouspensez bien que je mangerai le morceau. »

L’attaché ne répondit pas. Son nez, qu’il avait très fort,semblait s’allonger entre ses deux longs favoris.

Don Luis se mit à rire.

« Allons, monsieur Cacérès, ne faites pas cette binette-là. Onne vous fera pas mal. Seulement ne cherchez plus à me mettrededans. De plus malins que vous l’ont essayé qui s’y sont cassé lesreins. Et, vrai, vous n’avez pas l’air de premier ordre quand ils’agit de rouler le prochain. Un peu poire même, le sieur Cacérès,un peu poire. Eh bien, c’est compris, n’est-ce pas ? Ondésarme ? Plus de noirs desseins contre cet excellentPerenna ? Parfait monsieur Cacérès, parfait, je serai bonprince et vous prouverai que le plus honnête des deux… est biencelui qu’on pense. »

Il tira de sa poche un carnet de chèques timbré par le Créditlyonnais.

« Tenez, cher ami, voici vingt mille francs que vous donne lelégataire de Cosmo Mornington. Empochez-les avec un sourire. Ditesmerci au bon monsieur. Et prenez vos cliques et vos claques sansplus détourner la tête que les filles de M. Loth. Allez…Ouste ! »

Cela fut dit de telle manière que l’attaché obéit, point parpoint, aux prescriptions de don Luis Perenna. Il sourit enempochant l’argent, répéta deux fois merci et s’esquiva sansdétourner la tête.

« Crapule !… murmura don Luis. Hein, qu’en dites-vous,brigadier ? »

Le brigadier Mazeroux le regardait avec stupeur, les yeuxécarquillés.

« Ah çà ! mais, monsieur…

– Quoi, brigadier ?

– Ah çà ! mais, monsieur, qui êtes-vous ?

– Qui je suis ?

– Oui.

– Mais ne vous l’a-t-on pas dit ? Un noble Péruvien ou unnoble Espagnol… Je ne sais pas trop… Bref, don Luis Perenna.

– Des blagues ! Je viens d’assister…

– Don Luis Perenna, ancien légionnaire…

– Assez, monsieur…

– Médaillé… décoré sur toutes les coutures.

– Assez, monsieur, encore une fois, et je vous somme de mesuivre devant le préfet.

– Mais laissez-moi continuer, que diable ? Donc, ancienlégionnaire… ancien héros… ancien détenu à la Santé… ancien princerusse… ancien chef de la Sûreté… ancien…

– Mais vous êtes fou ! grinça le brigadier… Qu’est-ce quec’est que cette histoire ?

– De l’histoire vraie, authentique. Vous me demandez ce que jesuis… J’énumère. Dois-je remonter plus haut ? J’ai encorequelques titres à vous offrir… marquis, baron, duc, archiduc,grand-duc, petit-duc, contreduc…, tout le Gotha, quoi ! On medirait que j’ai été roi, ventre-saint-gris je n’oserais pas jurerle contraire. »

Le brigadier Mazeroux saisit de ses deux mains, habituées auxrudes besognes, les deux poignets, frêles en apparence, de soninterlocuteur, et lui dit :

« Pas d’pétard, n’est-ce pas ? Je ne sais pas à qui j’aiaffaire, mais je ne vous lâche pas. On s’expliquera à laPréfecture.

– Parle pas si fort, Alexandre. »

Les deux poignets frêles se dégagèrent avec une aisance inouïe,les deux mains robustes du brigadier furent happées à leur tour etimmobilisées, et don Luis ricana :

« Tu ne me reconnais donc pas, imbécile ? »

Le brigadier Mazeroux ne souffla pas mot. Ses yeuxs’écarquillèrent davantage. Il tâchait de comprendre et demeuraitabsolument ahuri. Le son de cette voix, cette manière deplaisanter, cette gaminerie alliée à cette audace, l’expressionnarquoise de ces yeux, et puis ce prénom d’Alexandre, qui n’étaitpas le sien et qu’une seule personne lui donnait autrefois.Était-ce possible ?

Il balbutia :

« Le patron… le patron…

– Pourquoi pas ?

– Mais non… mais non… puisque…

– Puisque quoi ?

– Vous êtes mort.

– Et après ? Crois-tu que ça me gêne pour vivre, d’êtremort ? »

Et, comme l’autre semblait de plus en plus confondu, il lui posala main sur l’épaule et lui dit :

« Qui est-ce qui t’a fait entrer à la Préfecture depolice ?

– Le chef de la Sûreté, M. Lenormand.

– Et qui était-ce, M. Lenormand ?

– C’était le patron.

– C’est-à-dire Arsène Lupin, n’est-ce pas[2] ?

– Oui.

– Eh bien, Alexandre, ne sais-tu pas qu’il était beaucoup plusdifficile pour Arsène Lupin d’être chef de la Sûreté, et il le futmagistralement, que d’être don Luis Perenna, que d’être décoré, qued’être légionnaire, que d’être un héros, et même que d’être vivanttout en étant mort ? »

Le brigadier Mazeroux examina silencieusement son compagnon.Puis ses yeux tristes s’animèrent, son visage terne s’enflamma, etsoudain, frappant la table d’un coup de poing, il mâchonna, la voixrageuse :

« Eh bien, soit, mais je vous avertis qu’il ne faut pas comptersur moi ! Ah ! non, alors. Je suis au service de lasociété, et j’y reste. Rien à faire. J’ai goûté à l’honnêteté. Jene veux plus manger d’autre pain. Ah ! non, alors, non, non,non, plus de sottises ! »

Perenna haussa les épaules.

« T’es bête, Alexandre. Vrai, le pain de l’honnêteté net’engraisse pas l’intelligence. Qui te parle derecommencer ?

– Cependant…

– Cependant, quoi ?

– Toute votre manigance, patron…

– Ma manigance ! Crois-tu donc que j’y sois pour quelquechose, dans cette affaire-là ?

– Voyons, patron…

– Mais pour rien du tout, mon petit. Il y a deux heures, je n’ensavais pas plus long que toi. C’est le bon Dieu qui m’a bombardéhéritier sans crier gare, et c’est bien pour ne pas lui désobéirque…

– Alors ?

– Alors j’ai mission de venger Cosmo Mornington, de retrouverses héritiers naturels, de les protéger et de répartir entre euxles deux cents millions qui leur appartiennent. Un point, c’esttout. Est-ce une mission d’honnête homme, cela ?

– Oui, mais…

– Oui, mais si je ne l’accomplis pas en honnête homme, c’est çaque tu veux dire, n’est-ce pas ?

– Patron…

– Eh bien, mon petit, si tu distingues à la loupe la moindrechose qui te déplaise dans ma conduite, si tu découvres un pointnoir sur la conscience de don Luis Perenna, pas d’hésitation,fiche-moi tes deux mains au collet. Je t’y autorise. Je tel’ordonne. Ça te suffit-il ?

– Il ne suffit pas que ça me suffise, patron.

– Qu’est-ce que tu chantes ?

– Il y a encore les autres.

– Explique.

– Si vous êtes pincé ?

– Comment ?

– Vous pouvez être trahi.

– Par qui ?

– Nos anciens camarades…

– Partis. Je les ai expédiés hors de France.

– Où ça ?

– C’est mon secret. Toi, je t’ai laissé à la préfecture, au casoù j’aurais eu besoin de tes services. Et tu vois que j’ai euraison.

– Mais si l’on découvre votre véritable personnalité ?

– Eh bien ?

– On vous arrête.

– Impossible.

– Pourquoi ?

– On ne peut pas m’arrêter.

– La raison ?

– Tu l’as dite toi-même, bouffi, une raison supérieure,formidable, irrésistible.

– Laquelle ?

– Je suis mort.

Mazeroux parut suffoqué. L’argument le frappait en plein. D’uncoup il l’apercevait, dans toute sa vigueur et dans toute sacocasserie. Et, subitement, il partit d’un éclat de rire fou, quile tordait en deux et convulsait de la façon la plus drôle sonmélancolique visage…

« Ah ! patron, toujours le même !… Dieu, que c’estrigolo !… Si je marche ? Je crois bien que jemarche !… Et deux fois plutôt qu’une !… Vous êtesmort ! enterré ! supprimé ! Ah ! quellerigolade ! quelle rigolade !

Hippolyte Fauville, ingénieur, habitait, sur le boulevardSuchet, le long des fortifications, un hôtel assez vaste flanqué àgauche d’un jardin où il avait fait bâtir une grande pièce qui luiservait de cabinet de travail. Le jardin se trouvait ainsi réduit àquelques arbres et à une bande de gazon, en bordure de la grillehabillée de lierre et percée d’une porte qui le séparait duboulevard Suchet.

Don Luis Perenna se rendit avec Mazeroux au commissariat dePassy, où Mazeroux, sur ses instructions, se fit connaître etdemanda que l’hôtel de l’ingénieur Fauville fût surveillé, durantla nuit, par deux agents de police, qui mettraient en arrestationtoute personne suspecte tentant de s’introduire.

Le commissaire promit son concours.

Après quoi don Luis et Mazeroux dînèrent dans le quartier. Àneuf heures, ils arrivaient devant la porte principale del’hôtel.

« Alexandre, fit Perenna.

– Patron ?

– Tu n’as pas peur ?

– Non, patron. Pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce que, en défendant l’ingénieur Fauvilleet son fils, nous nous attaquons à des gens qui ont un intérêtconsidérable à les faire disparaître, et que ces gens n’ont pasl’air d’avoir froid aux yeux. Ta vie, la mienne… un souffle, unrien… Tu n’as pas peur ?

– Patron, répondit Mazeroux, je ne sais pas si je connaîtrai lapeur un jour ou l’autre. Mais il y a un cas où je ne la connaîtraijamais.

– Lequel, mon vieux ?

– Tant que je serai à vos côtés. »

Et résolument il sonna.

La porte s’ouvrit et un domestique apparut, Mazeroux fit passersa carte.

Hippolyte Fauville les reçut tous deux dans son cabinet. Latable était encombrée de brochures, de livres et de papiers. Onvoyait, sur deux pupitres soutenus par de hauts chevalets, desépures et des dessins, et, dans deux vitrines, des réductions enivoire et en acier d’appareils construits ou inventés parl’ingénieur. Un large divan s’étalait contre le mur. À l’opposé setrouvait un escalier tournant qui montait à une galerie circulaire.Au plafond, un lustre électrique. Au mur, le téléphone.

Tout de suite, Mazeroux, après avoir décliné son titre etprésenté son ami Perenna comme envoyé également par le préfet depolice, exposa l’objet de leur démarche. M. Desmalions, sur desindices très graves dont il venait d’avoir connaissance,s’inquiétait. Sans attendre l’entretien du lendemain, il priait M.Fauville de prendre toutes les précautions que lui conseilleraientses agents.

Fauville montra d’abord une certaine humeur.

« Mes précautions sont prises, messieurs, et bien prises. Et jecraindrais, d’autre part, que votre intervention ne fûtpernicieuse.

– En quoi donc ?

– En éveillant l’attention de mes ennemis, et en m’empêchant,par là même, de recueillir les preuves dont j’ai besoin pour lesconfondre.

– Pouvez-vous m’expliquer ?

– Non, je ne peux pas… Demain, demain matin… pas avant.

– Et s’il est trop tard, interrompit don Luis Perenna.

– Trop tard, demain ?

– L’inspecteur Vérot l’a dit au secrétaire de M. Desmalions : «Le double assassinat aura lieu cette nuit. « C’est fatal, c’estirrévocable. »

– Cette nuit ? s’écria Fauville, avec colère… Je vous disque non, moi. Pas cette nuit, j’en suis sûr… Il y a des choses queje sais, n’est-ce pas ? et que vous ne savez pas…

– Oui, objecta don Luis, mais il y a peut-être aussi des chosesque savait l’inspecteur Vérot et que vous ignorez. Il avaitpeut-être pénétré plus avant dans le secret de vos ennemis. Lapreuve, c’est qu’on se méfiait de lui. La preuve, c’est qu’unindividu, porteur d’une canne d’ébène, l’espionnait. La preuve,enfin, c’est qu’il a été tué. »

L’assurance d’Hippolyte Fauville diminuait. Perenna en profitapour insister, et de telle façon que Fauville, sans toutefoissortir de sa réserve, finit par s’abandonner à cette volonté, plusforte que la sienne.

« Eh bien, quoi ? Vous n’avez pourtant pas la prétention depasser la nuit ici ?

– Précisément.

– Mais c’est absurde ! Mais c’est du temps perdu ! Carenfin, en mettant les choses au pire… Et puis, quoi, encore, quevoulez-vous ?

– Qui habite cet hôtel ?

– Qui ? Ma femme d’abord. Elle occupe le premier étage.

– Mme Fauville n’est pas menacée.

– Non, nullement. C’est moi qui suis menacé, moi et mon filsEdmond. Aussi, depuis huit jours, au lieu de coucher dans machambre, comme d’habitude, je m’enferme dans cette pièce… J’aidonné comme prétexte des travaux, des écritures qui m’obligent àveiller très tard, et pour lesquels j’ai besoin de mon fils.

– Il couche donc ici ?

– Au-dessus de nous, dans une petite chambre que je lui ai faitaménager. On n’y peut accéder que par cet escalier intérieur.

– Il s’y trouve actuellement ?

– Oui. Il dort.

– Quel âge a-t-il ?

– Seize ans.

– Mais, si vous avez ainsi changé de chambre, c’est que vousredoutiez qu’on ne vous attaquât ? Qui ? Un ennemihabitant l’hôtel ? Un de vos domestiques ? Ou bien desgens du dehors ? En ce cas, comment pourrait-ons’introduire ? Toute la question est là.

– Demain… demain… répondit Fauville, obstiné. Demain, je vousexpliquerai…

– Pourquoi pas ce soir ? reprit Perenna avecentêtement.

– Parce qu’il me faut des preuves, je vous le répète… parce quele fait seul de parler peut avoir des conséquences terribles… etque j’ai peur… oui, j’ai peur… »

De fait, il tremblait et il paraissait si misérable, siterrifié, que don Luis n’insista plus.

« Soit, dit-il. Je vous demanderai seulement, pour mon camaradeet moi, la permission de passer la nuit à portée de votreappel.

– Comme vous voudrez, monsieur. Après tout, cela vaut peut-êtremieux. »

À ce moment, un des domestiques frappa et vint annoncer quemadame désirait voir monsieur avant de sortir. Presque aussitôt,Mme Fauville entra.

Elle salua, d’un signe de tête gracieux, Perenna et Mazeroux.C’était une femme de trente à trente-cinq ans, d’une beautésouriante, qu’elle devait à ses yeux bleus, à ses cheveux ondulés,à toute la grâce de son visage un peu futile, mais aimable etcharmant. Elle portait, sous un grand manteau de soie brochée, unetoilette de bal qui découvrait ses belles épaules.

Son mari lui dit avec étonnement :

« Tu sors donc ce soir ?

– Rappelle-toi, dit-elle, les Auverard m’ont offert une placedans leur loge, à l’Opéra, et c’est toi-même qui m’as priée d’allerensuite quelques instants à la soirée de Mme d’Ersinger.

– En effet… en effet… dit-il, je ne me souvenais plus… Jetravaille tellement ! »

Elle acheva de boutonner ses gants et reprit :

« Tu ne viendras pas me retrouver chez Mme d’Ersinger ?

– Pour quoi faire ?

– Ce serait un plaisir pour eux.

– Mais pas pour moi. D’ailleurs, ma santé me le défend.

– Je t’excuserai.

– Oui, tu m’excuseras. »

Elle ferma son manteau, d’un joli geste, et elle resta quelquessecondes immobile, comme si elle eût cherché une parole d’adieu.Puis elle dit :

« Edmond n’est donc pas là ? Je croyais qu’il travaillaitavec toi.

– Il était fatigué.

– Il dort ?

– Oui.

– J’aurais voulu l’embrasser.

– Mais non, tu le réveillerais. D’ailleurs, voici tonautomobile. Va, chère amie. Amuse-toi bien.

– Oh ! m’amuser… dit-elle, comme on s’amuse à l’Opéra et ensoirée.

– Ça vaut toujours mieux que de rester dans ta chambre. »

Il y eut un peu de gêne. On sentait un de ces ménages peu unis,où l’homme, de mauvaise santé, hostile aux plaisirs mondains,s’enferme chez lui, tandis que la femme cherche les distractionsauxquelles lui donnent droit son âge et ses habitudes.

Comme il ne lui adressait plus la parole, elle se pencha etl’embrassa au front.

Puis, saluant de nouveau les deux visiteurs, elle sortit.

Un instant plus tard, on perçut le bruit du moteur quis’éloignait.

Aussitôt Hippolyte Fauville se leva et, après avoir sonné, ildit :

« Personne ici ne se doute du danger qui est sur ma tête. Je neme confie à personne, pas même à Silvestre, mon valet de chambreparticulier, qui me sert cependant depuis des années, et qui est laprobité même. »

Le domestique entra.

« Je vais me coucher, Silvestre, préparez tout », dit M.Fauville.

Silvestre ouvrit le dessus du grand divan, qui forma ainsi unlit confortable, et il disposa les draps et les couvertures.Ensuite, sur l’ordre de son maître, il apporta une carafe, unverre, une assiette de gâteaux secs et un compotier de fruits. M.Fauville croqua des gâteaux, puis coupa une pomme d’api. Ellen’était pas mûre. Il en prit deux autres, tâta et, ne les jugeantpas à point, les remit également. Puis il pela une poire et lamangea.

« Laissez le compotier, dit-il au domestique. Si j’ai faim cettenuit, je serai bien aise… Ah ! j’oubliais, ces messieursrestent ici. N’en parlez à personne. Et demain matin ne venez quequand je sonnerai. »

Le domestique, avant de se retirer, déposa donc le compotier surla table. Perenna, qui remarquait tout, et qui, par la suite,devait évoquer les plus petits détails de cette soirée que samémoire enregistrait avec une fidélité pour ainsi dire mécanique,Perenna compta, dans le compotier, trois poires et quatre pommesd’api.

Cependant Fauville montait l’escalier tournant, et, suivant lagalerie, gagnait la chambre où couchait son fils.

« Il dort à poings fermés », dit-il à Perenna qui l’avaitrejoint.

La pièce était petite. L’air y arrivait par un système spéciald’aération, car un volet de bois cloué bouchait hermétiquement lalucarne.

« C’est une précaution que j’ai prise l’an dernier, expliquaHippolyte Fauville. Comme c’est dans cette pièce que je faisais mesexpériences électriques, je craignais qu’on ne m’épiât. J’ai doncfermé l’issue qui donnait sur le toit. »

Et il ajouta, la voix basse :

« Il y a longtemps que l’on rôde autour de moi. »

Ils redescendirent.

Fauville consulta sa montre.

« Dix heures et quart… C’est l’heure du repos. Je suis très las,et vous m’excuserez… »

Il fut convenu que Perenna et Mazeroux s’installeraient sur deuxfauteuils qu’ils transportèrent dans le couloir qui menait ducabinet de travail au vestibule même de l’hôtel.

Mais, avant de les quitter, Hippolyte Fauville, qui jusqu’ici,bien que fort agité, semblait maître de lui, eut une défaillancesoudaine. Il exhala un faible cri. Don Luis se retourna et vit quela sueur lui coulait comme de l’eau sur le visage et sur le cou, etil grelottait de fièvre et d’angoisse.

« Qu’est-ce que vous avez ?

– J’ai peur… j’ai peur… dit-il.

– C’est de la folie, s’écria don Luis, puisque nous sommes làtous les deux ! Nous pourrions même fort bien passer la nuitauprès de vous, à votre chevet. »

L’ingénieur secoua violemment Perenna par l’épaule, et, lafigure convulsée, bégaya :

« Quand vous seriez dix… quand vous seriez vingt auprès de moi,croyez-vous que cela les gênerait ? Ils peuvent tout, vousentendez… Ils peuvent tout !… Ils ont déjà tué l’inspecteurVérot… ils me tueront… et ils tueront mon fils… Ah ! lesmisérables… Mon Dieu, ayez pitié de moi !… Ah ! quelleépouvante !… Ce que je souffre ! »

Il était tombé à genoux et se frappait la poitrine en répétant:

« Mon Dieu, ayez pitié de moi… Je ne veux pas mourir… Je ne veuxpas que mon fils meure… Ayez pitié de moi, je vous en supplie…»

Il se releva d’un bond, conduisit Perenna devant une vitrinequ’il poussa et qui roula aisément sur ses roulettes de cuivre, et,découvrant un petit coffre scellé dans le mur même :

« Toute mon histoire est ici, écrite au jour le jour depuistrois ans. S’il m’arrivait malheur, la vengeance serait facile.»

Hâtivement, il avait tourné les lettres de la serrure, et, àl’aide d’une même clef qu’il tira de sa poche, il ouvrit.

Le coffre était aux trois quarts vide. Sur l’un des rayonsseulement, parmi des tas de papiers, il y avait un cahier de toilegrise ceinturé d’un ruban de caoutchouc rouge.

Il saisit ce cahier et scanda :

« Tenez… voici… tout est là-dedans. Avec ça on peut reconstituerl’abominable chose… Il y a mes soupçons d’abord, et puis mescertitudes… et tout… tout… de quoi les prendre au piège… de quoiles perdre… Vous vous rappellerez, n’est-ce pas ? un cahier detoile grise… je le replace dans le coffre… »

Peu à peu son calme revenait. Il repoussa la vitrine, rangeaquelques papier, alluma la poire électrique qui dominait son lit,éteignit le lustre qui marquait le milieu du cabinet et pria donLuis et Mazeroux de le laisser.

Don Luis, qui faisait le tour de la pièce et qui examinait lesvolets de fer des deux fenêtres, nota une porte en face de l’entréeet questionna l’ingénieur…

« Je m’en sers, dit Fauville, pour mes clients habituels… etpuis quelquefois aussi je sors par là.

– Elle donne sur le jardin ?

– Oui.

– Elle est bien fermée ?

– Vous pouvez voir… fermée à clef et au verrou de sûreté. Lesdeux clefs sont à mon trousseau, avec celle du jardin. »

Il déposa le trousseau sur la table, ainsi que son portefeuille.Il y plaça également sa montre, après l’avoir remontée.

Sans se gêner, don Luis s’empara du trousseau et fit fonctionnerla serrure et le verrou. Trois marches le conduisirent au jardin.Il fit le tour de l’étroite platebande. À travers le lierre ilaperçut et il entendit les deux agents de police qui déambulaientsur le boulevard. Il vérifia la serrure de la grille. Elle étaitfermée.

« Allons, dit-il en remontant, tout va bien, et vous pouvez êtretranquille. À demain.

– À demain », dit l’ingénieur en reconduisant Perenna etMazeroux.

Il y avait entre son cabinet et le couloir une double porte,dont l’une était matelassée et recouverte de moleskine. De l’autrecôté le couloir était séparé du vestibule par une lourdetapisserie.

« Tu peux dormir, dit Perenna à son compagnon. Je veillerai.

– Mais enfin, patron, vous ne supposez pas qu’une alerte soitpossible !

– Je ne le suppose pas, vu les précautions que nous avonsprises. Mais toi, qui connais l’inspecteur Vérot, crois-tu quec’était un type à se forger des idées ?

– Non patron.

– Eh bien, tu sais ce qu’il a prédit. C’est qu’il avait desraisons pour cela. Donc j’ouvre l’œil.

– Chacun son tour, patron, réveillez-moi quand ce sera mon heurede faction. »

Immobiles l’un près de l’autre, ils échangèrent encore de raresparoles. Peu après, Mazeroux s’endormit. Don Luis resta sur sonfauteuil, sans bouger, l’oreille aux aguets. Dans l’hôtel, toutétait calme. Dehors, de temps en temps passait le roulement d’uneauto ou d’un fiacre. On entendait aussi les derniers trains sur laligne d’Auteuil.

Don Luis se leva plusieurs fois et s’approcha de la porte. Aucunbruit. Sans nul doute, Hippolyte Fauville dormait.

« Parfait, se disait Perenna. Le boulevard est gardé. On ne peutpas pénétrer dans la pièce par un autre passage que celui-ci. Doncrien à craindre. »

À deux heures du matin, une auto s’arrêta devant l’hôtel, et undes domestiques qui devait attendre du côté de l’office et descuisines, se hâta vers la grande porte. Perenna éteignitl’électricité dans le couloir et, soulevant légèrement latapisserie, aperçut Mme Fauville qui rentrait, suivie deSilvestre.

Elle monta. La cage de l’escalier redevint obscure. Durant unedemi-heure encore, des murmures de voix et des bruits de chaisesremuées se firent entendre aux étages supérieurs. Et ce fut lesilence.

Et, dans ce silence, Perenna sentit sourdre en lui une angoisseinexprimable. Pourquoi ? Il n’eût pu le dire. Mais c’était siviolent, l’impression devenait si aiguë qu’il murmura :

« Je vais voir s’il dort. Les portes ne doivent pas être ferméesau verrou. »

De fait, il n’eut qu’à pousser les battants pour ouvrir. Salanterne électrique à la main, il s’approcha du lit.

Hippolyte Fauville, tourné vers le mur, dormait.

Perenna eut un soupir de soulagement. Il revint dans le couloiret secouant Mazeroux :

« À ton tour, Alexandre.

– Rien de nouveau, patron ?

– Non, non, rien, il dort.

– Comment le savez-vous donc ?

– J’ai été le voir.

– C’est drôle, je n’ai pas entendu. C’est vrai que je pionçaiscomme une brute. »

Il suivit dans la pièce Perenna, qui lui dit :

« Assieds-toi et ne le réveille pas. Je vais m’assoupir uninstant. »

Il reprit encore une faction. Mais, même en sommeillant, ilgardait conscience de tout ce qui se passait autour de lui.

Une pendule sonnait les heures à voix basse, et, chaque fois,Perenna comptait. Puis ce fut la vie du dehors qui s’éveilla, lesvoitures de laitiers qui roulèrent, les premiers trains de banlieuequi sifflèrent.

Dans l’hôtel aussi, l’agitation commença.

Le jour filtrait par les interstices des volets, et la pièce peuà peu s’emplissait de lumière.

« Allons-nous-en, dit le brigadier Mazeroux. Il vaut mieux qu’ilne nous trouve pas ici.

– Tais-toi, ordonna don Luis en accompagnant son injonction d’ungeste impérieux.

– Mais pourquoi ?

– Tu vas le réveiller.

– Vous voyez bien qu’il ne se réveille pas, fit Mazeroux sansbaisser le ton.

– C’est vrai… c’est vrai… » chuchota don Luis, étonné que le sonde cette voix n’eût pas troublé le dormeur.

Et il se sentit envahi par la même angoisse qui l’avaitbouleversé au milieu de la nuit. Angoisse plus précise, quoiqu’ilne voulût pas, qu’il n’osât pas, se rendre compte du motif qui lasuscitait.

« Qu’est-ce que vous avez, patron ? Vous êtes tout chose.Qu’y a-t-il ?

– Rien… rien… j’ai peur. »

Mazeroux frissonna.

« Peur de quoi ? Vous dites ça comme il le disait hiersoir, lui.

– Oui… oui… et pour la même cause.

– Mais enfin ?…

– Tu ne comprends donc pas ?… Tu ne comprends donc pas queje me demande…

– Quoi donc ?

– S’il n’est pas mort !

– Mais vous êtes fou, patron !

– Non… je ne sais pas… seulement… seulement… j’ai l’impressionde la mort. »

Sa lanterne à la main, il demeurait comme paralysé en face dulit, et, lui qui ne craignait rien au monde, il n’avait pas lecourage d’éclairer le visage d’Hippolyte Fauville. Un silenceterrifiant s’accumulait dans la pièce.

« Oh ! patron, il ne bouge pas…

– Je sais… je sais… et je m’aperçois maintenant qu’il n’a pasbougé une seule fois cette nuit. Et c’est cela qui m’effraie. »

Il dut faire un réel effort pour avancer. Il toucha presque aulit.

L’ingénieur ne semblait pas respirer.

Résolument il lui prit la main.

Elle était glacée.

D’un coup Perenna reprit tout son sang-froid.

« La fenêtre ! ouvre la fenêtre ! » cria-t-il.

Et, lorsque la lumière jaillit dans la pièce, il vit la figured’Hippolyte Fauville tuméfiée, tachée de plaques brunes.

« Oh ! dit-il à voix basse, il est mort.

– Cré tonnerre !… cré tonnerre !… » bégaya lebrigadier.

Durant deux ou trois minutes, ils restèrent pétrifiés, stupides,anéantis par la constatation du plus prodigieux et du plusmystérieux des phénomènes. Puis une idée soudaine fit sursauterPerenna. En quelques bonds il monta l’escalier intérieur, galopa lelong de la galerie, et se précipita dans la mansarde.

Sur son lit, Edmond, le fils d’Hippolyte Fauville, était étendu,rigide, le visage terreux, mort aussi.

« Cré tonnerre !… cré tonnerre ! » répétaMazeroux.

Jamais peut-être, au cours de sa vie aventureuse, Perennan’avait éprouvé une telle commotion. Il en ressentait une sorte decourbature, et comme une impuissance à tenter le moindre geste, àprononcer la moindre parole. Le père et le fils étaientmorts ! On les avait tués au cours de cette nuit !Quelques heures auparavant, bien que la maison fût gardée, ettoutes les issues hermétiquement closes, on les avait, à l’aided’une piqûre infernale, empoisonnés tous deux, comme on avaitempoisonné l’Américain Cosmo Mornington.

« Cré tonnerre ! redit encore Mazeroux, c’était pas lapeine de nous occuper d’eux, les pauvres diables, et de faire tantd’épate pour les sauver ! »

Il y avait un reproche dans cette explication. Perenna le saisitet avoua :

« Tu as raison, Mazeroux, je n’ai pas été à la hauteur de latâche.

– Moi non plus, patron.

– Toi… toi… tu n’es dans l’affaire que depuis hier soir.

– Eh bien, vous aussi, patron.

– Oui, je sais, depuis hier soir, tandis qu’eux la combinentdepuis des semaines et des semaines… Mais tout de même, ils sontmorts, et j’étais là ! J’étais là, moi, Lupin… La chose s’estaccomplie sous mes yeux, et je n’ai rien vu… Je n’ai rien vu…Est-ce possible ? »

Il découvrait les épaules du pauvre garçon et, montrant la traced’une piqûre en haut du bras :

« La même marque… la même évidemment que l’on retrouve sur lepère… L’enfant ne semble pas avoir souffert non plus. Malheureuxgosse ! Il n’avait pas l’apparence bien robuste… N’importe…une jolie figure… Ah ! comme la mère va êtremalheureuse ! »

Le brigadier pleurait de rage et de pitié, tout en mâchonnant:

« Cré tonnerre !… cré tonnerre !

– Nous les vengerons, hein, Mazeroux ?

– À qui le dites-vous, patron ? Plutôt deux foisqu’une !

– Une fois suffira, Mazeroux. Mais ce sera la bonne.

– Ah ! je le jure bien.

– Tu as raison, jurons-le. Jurons que ces deux morts serontvengés. Jurons que nous ne désarmerons pas avant que les assassinsd’Hippolyte Fauville et de son fils soient punis selon leurscrimes.

– Je le jure sur mon salut éternel, patron.

– Bien, fit Perenna. Maintenant à l’œuvre. Toi, tu vastéléphoner immédiatement à la préfecture de police. Je suis sûr queM. Desmalions trouvera bon que tu le fasses avertir sans retard.Cette affaire l’intéresse au plus haut point.

– Et si les domestiques viennent ? Si Mme Fauville…

– Personne ne viendra avant que nous ouvrions, et nousn’ouvrirons les portes qu’au préfet de police. C’est lui qui sechargera ensuite d’annoncer à Mme Fauville qu’elle est veuve etqu’elle n’a plus de fils. Va, dépêche-toi.

– Un instant, patron, nous oublions quelque chose qui vasingulièrement nous aider.

– Quoi ?

– Le petit cahier de toile grise contenu dans le coffre, où M.Fauville racontait la machination ourdie contre lui.

– Eh ! parbleu, fit Perenna, tu as raison… d’autant plusqu’il avait négligé de brouiller le chiffre de la serrure, et que,d’autre part, la clef est au trousseau laissé sur la table. »

Ils descendirent rapidement.

« Laissez-moi faire, dit Mazeroux. Il est plus régulier que vousne touchiez pas à ce coffre-fort. »

Il prit le trousseau, dérangea la vitrine et introduisit laclef, avec une émotion fébrile que don Luis ressentait plusvivement encore. Ils allaient enfin connaître l’histoiremystérieuse ! Le mort allait leur livrer le secret de sesbourreaux !

« Dieu, que tu es long ! » ronchonna don Luis.

Mazeroux plongea les deux mains dans le fouillis des papiers quiencombraient le rayon de fer.

« Eh bien, Mazeroux, donne-le-moi.

– Quoi ?

– Le cahier de toile grise.

– Impossible, patron.

– Hein ?

– Il a disparu. »

Don Luis étouffa un juron. Le cahier de toile grise quel’ingénieur avait placé devant eux dans le coffre avaitdisparu !

Mazeroux hocha la tête.

« Cré tonnerre ! ils savaient donc l’existence de cecahier ?

– Parbleu ! et bien d’autres choses. Nous ne sommes pas aubout de notre rouleau avec ces gaillards-là. Aussi, pas de temps àperdre. Téléphone. »

Mazeroux obéit. Presque aussitôt, M. Desmalions lui fit répondrequ’il venait à l’appareil.

Il attendit.

Au bout de quelques minutes, Perenna, qui s’était promené dedroite et de gauche en examinant divers objets, vint s’asseoir àcôté de lui. Il paraissait soucieux. Il réfléchit assez longuement.Mais, son regard s’étant fixé sur le compotier, il murmura :

« Tiens, il n’y a plus que trois pommes au lieu de quatre. Il adonc mangé la quatrième ?

– En effet, dit Mazeroux, il a dû la manger.

– C’est bizarre, reprit Perenna, car il ne les trouvait pasmûres. »

Il garda de nouveau le silence, accoudé à la table, visiblementpréoccupé, puis, relevant la tête, il laissa tomber ces mots :

« Le crime a été commis avant que nous n’entrions dans la pièce,exactement à minuit et demi.

– Qu’est-ce que vous en savez, patron ?

– L’assassin, ou les assassins de M. Fauville, en touchant auxobjets rangés sur cette table, ont fait tomber la montre que M.Fauville y avait déposée. Ils l’ont remise à sa place. Mais sachute l’avait arrêtée. Elle marque minuit et demi.

– Donc, patron quand nous nous sommes installés ici, vers deuxheures du matin, c’est un cadavre qui reposait à côté de nous, etun autre au-dessus de nous ?

– Oui.

– Mais par où ces démons-là sont-ils entrés ?

– Par cette porte, qui donne sur le jardin, et par la grille quidonne sur le boulevard Suchet.

– Ils avaient donc les clefs des verrous et desserrures ?

– De fausses clefs, oui.

– Mais les agents de police qui surveillent la maison, dedehors ?

– Ils la surveillent encore, comme ces gens-là surveillent, enmarchant d’un point à un autre, et sans songer que l’on peuts’introduire dans un jardin tandis qu’ils ont le dos tourné. C’estce qui a eu lieu, à l’arrivée comme au départ. »

Le brigadier Mazeroux semblait abasourdi. L’audace descriminels, leur habileté, la précision de leurs actes, leconfondaient.

« Ils sont bougrement forts, dit-il.

– Bougrement, Mazeroux, tu l’as dit, et je prévois que labataille sera terrible. Crebleu ! quelle vigueur dansl’attaque !»

La sonnerie du téléphone s’agitait. Don Luis laissa Mazerouxpoursuivre sa communication, et, prenant le trousseau de clefs, ilfit aisément fonctionner la serrure et le verrou de la porte, etpassa dans le jardin avec l’espoir d’y trouver quelque vestige quifaciliterait ses recherches.

Comme la veille, il aperçut, à travers les rameaux de lierre,deux agents de police qui déambulaient d’un bec de gaz à un autre.Ils ne le virent point. D’ailleurs ce qui pouvait se passer dansl’hôtel leur paraissait totalement indifférent.

« C’est là ma grande faute, se dit Perenna. On ne confie pas unemission à des gens qui ne se doutent pas de son importance. »

Les investigations aboutirent à la découverte de traces sur legravier, trop confuses pour que l’on pût reconstituer la forme deschaussures qui les y avaient faites, assez précises cependant pourque l’hypothèse de Perenna fût confirmée : les bandits avaientpassé par là.

Tout à coup, il eut un mouvement de joie. Contre la bordure del’allée, entre les feuilles d’un petit massif de rhododendrons, ilavait aperçu quelque chose de rouge qui l’avait frappé.

Il se baissa.

C’était une pomme, la quatrième pomme, celle dont il avaitremarqué l’absence dans le compotier.

« Parfait, se dit-il, Hippolyte Fauville ne l’a pas mangée.C’est l’un d’eux qui l’aura emportée… Une fantaisie… une fringalesoudaine… et elle aura roulé de sa main sans qu’il ait eu le tempsde la rechercher. »

Il ramassa le fruit et l’examina.

« Ah ! fit-il en tressaillant, est-ce possible ? »

Il restait interdit, saisi d’une véritable émotion, n’admettantpour ainsi dire point la chose inadmissible qui s’offrait cependantà ses yeux avec l’évidence même de la réalité. On avait mordu dansla pomme, dans la pomme trop acide pour qu’on pût la manger. Et lesdents avaient laissé leur empreinte !

« Est-ce possible ? répétait don Luis, est-ce possible quel’un d’eux ait commis une pareille imprudence ? Il faut que lapomme soit tombée à son insu… ou qu’il n’ait pu la retrouver aumilieu des ténèbres. »

Il n’en revenait pas et cherchait des explications. Mais le faitétait là. Deux rangées de dents, trouant en demi-cercle la mincepellicule rouge, avaient laissé dans la pulpe même leur morsurebien nette et bien régulière. Il y en avait six en haut, tandisqu’en bas cela s’était fondu en une seule ligne courbe.

« Les dents du tigre !… murmurait Perenna, qui ne pouvaitdétacher son regard de cette double empreinte. Les dents dutigre ! celles qui s’inscrivaient déjà sur la tablette del’inspecteur Vérot ! Quelle coïncidence ! Peut-onsupposer qu’elle soit fortuite ? Ne doit-on pas admettre commecertain que c’est la même personne qui a mordu dans ce fruit et quiavait marqué la tablette que l’inspecteur Vérot apportait à laPréfecture comme la preuve la plus irréfragable ? »

Il hésita une seconde. Cette preuve, la garderait-il pour lui,pour l’enquête personnelle qu’il voulait mener ? ou bienl’abandonnerait-il aux investigations de la justice ? Mais iléprouvait au contact de cet objet une telle répugnance, un telmalaise physique, qu’il rejeta la pomme et la fit rouler sous lefeuillage.

Et il redisait en lui-même :

« Les dents du tigre !… les dents de la bête fauve !»

Il referma la porte du jardin, poussa le verrou, remit letrousseau de clefs sur la table, et dit à Mazeroux :

« Tu as parlé au préfet de police ?

– Oui.

– Il vient ?

– Oui.

– Il ne t’a pas donné l’ordre de téléphoner au commissaire depolice ?

– Non.

– C’est qu’il veut tout voir par lui-même. Tant mieux !Mais la Sûreté ? Le Parquet ?

– Il les a prévenus.

– Qu’est-ce que tu as, Alexandre ? Il faut te tirer lesréponses du fond des entrailles. Et bien, et après ? Tu melorgnes d’un drôle d’air ? Qu’y a-t-il ?

– Rien.

– À la bonne heure. C’est cette histoire sans doute qui t’atourné la tête. De fait, il y a de quoi… Et le préfet ne va pasrigoler… D’autant qu’il s’est confié à moi un peu à la légère etqu’on lui demandera des explications sur ma présence ici… Ah !à ce propos, il est de beaucoup préférable que tu prennes laresponsabilité de tout ce que nous avons fait. N’est-ce pas ?Ça n’en vaut que mieux pour toi. D’ailleurs, mets-toi carrément enavant. Efface-moi le plus possible, et surtout – tu ne verras, jesuppose, aucun inconvénient à ce petit détail –, ne commets pas labêtise de dire que tu t’es endormi une seule seconde, cette nuit,dans le couloir. D’abord, ça te retomberait sur le dos. Et puis… etpuis voilà… Nous sommes d’accord, hein ? Alors il n’y a plusqu’à se quitter. Si le préfet a besoin de moi, comme je m’yattends, qu’on me téléphone, à mon domicile, place duPalais-Bourbon. J’y serai. Adieu. Il est inutile que j’assiste àl’enquête, ma présence y serait déplacée. Adieu, camarade. »

Il se dirigea vers la porte du couloir.

« Un instant, s’écria Mazeroux.

– Un instant ? mais… »

Le brigadier s’était jeté entre la porte et lui, et barrait lepassage.

« Oui, un instant… Je ne suis pas de votre avis. Il est debeaucoup préférable que vous patientiez jusqu’à l’arrivée dupréfet.

– Mais je me fiche pas mal de ton avis.

– Ça se peut, mais vous ne passerez pas.

– Quoi ? Ah çà ! mais, Alexandre, tu esmalade ?

– Voyons, patron, supplia Mazeroux pris d’une défaillance,qu’est-ce que ça peut vous faire ? Il est tout naturel que lepréfet désire causer avec vous.

– Ah ! c’est le préfet qui désire ?… Eh bien, tu luidiras, mon petit, que je ne suis pas à ses ordres, que je ne suisaux ordres de personne, et que si le président de la République,que si Napoléon Ier lui-même, me barrait la route… Et puis, zut,assez causé. Décampe.

– Vous ne passerez pas ! déclara Mazeroux d’un ton résoluet en étendant les bras.

– Elle est rigolote, celle-là.

– Vous ne passerez pas.

– Alexandre, compte jusqu’à dix.

– Jusqu’à cent, si vous voulez, mais vous ne…

– Ah ! tu m’embêtes avec ton refrain. Allons, ouste !»

Il saisit Mazeroux par les deux épaules, le fit pirouetter et,d’une poussée, l’envoya buter contre le divan.

Puis il ouvrit la porte.

« Halte ! ou je fais feu ! »

C’était Mazeroux, debout déjà, et le revolver au poing,l’expression implacable.

Don Luis s’arrêta, stupéfait. La menace lui était absolumentindifférente, et ce canon de revolver braqué sur lui le laissaitaussi froid que possible. Mais par quel prodige Mazeroux, soncomplice d’autrefois, son disciple fervent, son serviteur dévoué,par quel prodige Mazeroux osait-il accomplir un pareilgeste ?

Il s’approcha de lui, et, appuyant doucement sur le bras tendu:

« Ordre du préfet, n’est-ce pas ?

– Oui, murmura le brigadier, tout confus.

– Ordre de me retenir jusqu’à son arrivée ?

– Oui.

– Et si je manifestais l’intention de sortir, ordre de m’enempêcher ?

– Oui.

– Par tous les moyens ?

– Oui.

– Même en m’envoyant une balle dans la peau ?

– Oui. »

Perenna réfléchit, puis d’une voix grave « Tu aurais tiré,Mazeroux ? » Le brigadier baissa la tête et articulafaiblement :

« Oui, patron. »

Perenna le regarda sans colère, d’un regard de sympathieaffectueuse, et c’était pour lui un spectacle passionnant que devoir son ancien compagnon dominé par un tel sentiment du devoir etde la discipline. Rien ne prévalait contre ce sentiment-là, rien,pas même l’admiration farouche, l’attachement en quelque sorteanimal que Mazeroux conservait pour son maître.

« Je ne t’en veux pas, Mazeroux. Je t’approuve même. Seulement,tu vas m’expliquer la raison pour laquelle le préfet de police…»

Le brigadier ne répondit pas, mais ses yeux avaient uneexpression si douloureuse que don Luis sursauta, comprenant tout àcoup.

« Non… non, s’écria-t-il, c’est absurde… il n’a pas pu avoircette idée… Et toi, Mazeroux, est-ce que tu me croiscoupable ?

– Oh ! moi, patron, je suis sûr de vous comme de moi-même…Vous ne tuez pas, vous !… Mais, tout de même, il y a deschoses, des coïncidences…

– Des choses… des coïncidences… » répéta don Luis,lentement.

Il demeura pensif, et, tout bas, il scanda :

« Oui… au fond… il y a du vrai dans ce que tu dis… Oui tout çacoïncide… Comment n’y ai-je pas songé ?… Mes relations avecCosmo Mornington, mon arrivée à Paris pour l’ouverture dutestament, mon insistance pour passer la nuit ici, le fait que lamort des deux Fauville me donne sans doute les millions… Et puis…et puis… Mais il a mille fois raison, ton préfet de police !…D’autant plus… Enfin… enfin… quoi ! je suis fichu.

– Voyons, patron.

– Fichu, camarade, mets-toi bien ça dans la caboche… Non pasfichu en tant qu’Arsène Lupin, ex-cambrioleur, ex-forçat, ex toutce que tu voudras… sur ce terrain-là, je suis inattaquable… maisfichu en tant que don Luis Perenna, honnête homme, légataireuniversel, etc. Et c’est trop bête ! car enfin, qui retrouveral’assassin de Cosmo, de Vérot et des deux Fauville, si on meflanque en prison ?

– Voyons, patron…

– Tais-toi… Écoute… »

Une automobile s’arrêtait sur le boulevard, et une autresurvint. C’était évidemment le préfet de police et les magistratsdu parquet.

Don Luis saisit le bras de Mazeroux :

« Un seul moyen, Alexandre, ne dis pas que tu as dormi.

– Impossible, patron.

– Triple idiot ! grogna don Luis. Peut-on être gourde à cepoint ! C’est à vous dégoûter d’être honnête. Alorsquoi ?

– Alors, patron, découvrez le coupable…

– Hein ! Qu’est-ce que tu chantes ? »

À son tour, Mazeroux lui prit le bras, et, s’accrochant à luiavec une sorte de désespoir, la voix mouillée de larmes :

« Découvrez le coupable, patron. Sans ça, vous êtes réglé… c’estcertain… Le préfet me l’a dit… Il faut un coupable à la justice… etdès ce soir… Il en faut un… À vous de le découvrir.

– Tu en as de bonnes, Alexandre.

– C’est un jeu pour vous, patron. Vous n’avez qu’à vouloir.

– Mais il n’y a pas le moindre indice, idiot !

– Vous en trouverez… il le faut… Je vous en supplie, livrezquelqu’un… Je serais trop malheureux si on vous arrêtait. Et puis,vous, le patron, accusé d’assassinat ! Non… non… je vous ensupplie, découvrez le coupable et livrez-le… Vous avez toute lajournée pour cela… et Lupin en a fait bien d’autres ! »

Il bégayait, pleurait, se tordait les mains, grimaçait de toutson visage comique. Et c’était touchant, cette douleur, ceteffarement à l’approche du danger qui menaçait son maître.

La voix de M. Desmalions se fit entendre dans le vestibule, àtravers la tapisserie qui fermait le couloir. Une troisièmeautomobile stoppa sur le boulevard, et une quatrième, toutes deuxsans doute chargées d’agents.

L’hôtel était cerné, en état de siège.

Perenna se taisait.

Près de lui, la figure anxieuse, Mazeroux semblaitl’implorer.

Quelques secondes s’écoulèrent.

Puis Perenna déclara posément :

« Tout compte fait, Alexandre, j’avoue que tu as vu clair dansla situation et que tes craintes sont pleinement justifiées. Si jen’arrive pas, en quelques heures, à livrer à la justice l’assassinou les assassins d’Hippolyte Fauville et de son fils, ce soir,jeudi, premier jour du mois d’avril, c’est moi, don Luis Perenna,qui coucherai sur la paille humide. »

Chapitre 3La turquoise morte

Il était environ neuf heures du matin lorsque le préfet depolice entra dans le bureau où s’était déroulé le drameincompréhensible de ce double et mystérieux assassinat.

Il ne salua même pas don Luis, et les magistrats quil’accompagnaient auraient pu croire que don Luis n’était qu’unauxiliaire du brigadier Mazeroux, si le chef de la Sûreté n’eût eusoin de préciser en quelques mots le rôle de cet intrus.

Brièvement, M. Desmalions examina les deux cadavres et se fitdonner par Mazeroux de rapides explications.

Puis, regagnant le vestibule, il monta dans un salon du premierétage, où Mme Fauville, prévenue de sa visite, le rejoignit presqueaussitôt.

Perenna, qui n’avait pas bougé du couloir, à son tour se glissadans le vestibule, que les domestiques de l’hôtel, déjà mis aucourant du crime, traversaient en tous sens, et il descendit lesquelques marches qui conduisaient à un premier palier, sur lequels’ouvrait la grande porte.

Deux hommes étaient là, dont l’un lui dit :

« On ne passe pas.

– Mais…

– On ne passe pas… c’est la consigne.

– La consigne ? Et qui donc l’a donnée ?

– Le préfet lui-même.

– Pas de veine, dit Perenna en riant. J’ai veillé toute la nuitet je crève de faim. Pas moyen de se mettre quelque chose sous ladent ? »

Les deux agents se regardèrent, puis l’un d’eux fit signe àSilvestre, le domestique, qui s’approcha et avec lequel ils’entretint. Silvestre s’en alla du côté de la salle à manger et del’office et rapporta un croissant.

« Bien, pensa don Luis, après avoir remercié, la preuve estfaite. Je suis bouclé. C’est ce que je voulais savoir. Mais M.Desmalions manque de logique. Car si c’est Arsène Lupin qu’il al’intention de retenir ici, tous ces braves agents sont quelque peuinsuffisants ; et si c’est don Luis Perenna, ils sontinutiles, puisque la fuite du sieur Perenna enlèverait au sieurPerenna toute chance de palper la galette du bon Cosmo. Sur quoi,je m’assieds. »

Il reprit sa place en effet dans le couloir et attendit lesévénements.

Par la porte ouverte du bureau, il vit les magistrats poursuivreleur enquête. Le médecin légiste fit un premier examen des deuxcadavres et reconnut aussitôt les mêmes indices d’empoisonnementqu’il avait lui-même constatés la veille au soir sur le cadavre del’inspecteur Vérot. Puis des agents soulevèrent les corps, que l’ontransporta dans les deux chambres contiguës que le père et le filsoccupaient naguère au second étage de l’hôtel.

Le préfet de police redescendit alors, et don Luis saisit cesparoles qu’il adressait aux magistrats :

« Pauvre femme ! elle ne voulait pas comprendre… Quand ellea compris, elle est tombée raide par terre, évanouie. Pensezdonc ! son mari et son fils d’un seul coup… Lamalheureuse ! »

À partir de ce moment, il ne vit plus rien et n’entendit plusrien. La porte fut fermée. Le préfet dut ensuite donner des ordresde l’extérieur, par la communication que le jardin offrait avecl’entrée principale, car les deux agents vinrent s’installer dansle vestibule, à l’issue même du couloir, à droite et à gauche de latapisserie.

« Décidément, se dit Perenna, mes actions ne sont pas en hausse.Quelle bile doit se faire Alexandre ! Non, mais quellebile ! »

À midi, Silvestre lui apporta quelques aliments sur unplateau.

Et l’attente recommença, très longue, pénible.

Dans le bureau et dans l’hôtel, l’enquête, interrompue par ledéjeuner, avait repris. Il percevait de tous côtés des allées etvenues et des bruits de voix. À la fin, fatigué, ennuyé, il serenversa sur son fauteuil et s’endormit.

Il était quatre heures lorsque le brigadier Mazeroux leréveilla. Et, tout en le conduisant, Mazeroux chuchotait :

« Eh bien, vous l’avez découvert ?

– Qui ?

– Le coupable ?

– Parbleu ! dit Perenna, c’est simple comme bonjour.

– Ah ! heureusement, fit Mazeroux, tout joyeux, et necomprenant pas la plaisanterie. Sans cela, comme vous le disiez,vous étiez fichu. »

Don Luis entra. Dans la pièce se trouvaient réunis le procureurde la République, le juge d’instruction, le chef de la Sûreté, lecommissaire du quartier, deux inspecteurs et trois agents enuniforme.

Dehors, sur le boulevard Suchet, s’élevaient des clameurs, etquand le commissaire et les trois agents, obéissant au préfet,sortirent pour écarter la foule, on entendit la voix éraillée d’uncamelot qui hurlait :

« Le double assassinat du boulevard Suchet ! Curieuxdétails sur la mort de l’inspecteur Vérot ! Le désarroi de lapolice ! »

Puis, la porte close, ce fut le silence.

Mazeroux ne se trompait pas, pensa don Luis, moi ou l’autre,c’est net. Si je ne parviens pas à tirer, des paroles qui vont êtredites et des faits qui vont se produire au cours de cetinterrogatoire, quelque lumière qui me permette de leur désignercet X mystérieux, c’est moi qu’ils livreront, ce soir, en pâture aupublic. Attention, mon bon Lupin ! »

Il eut ce frisson de joie qui le faisait tressaillir àl’approche des grandes luttes. Celle-là, en vérité, comptait aunombre des plus terribles qu’il eût encore soutenues, Ilconnaissait la réputation du préfet, son expérience, sa ténacité,le plaisir très vif qu’il éprouvait à s’occuper des instructionsimportantes et à les pousser lui-même à fond avant de les remettreaux mains du juge, et Perenna connaissait aussi toutes les qualitésprofessionnelles du chef de la Sûreté, toute la finesse, toute lalogique pénétrante du juge d’instruction.

Ce fut le préfet de police qui dirigea l’attaque. Il le fitnettement, sans détours, d’une voix un peu sèche, où il n’y avaitplus, à l’égard de don Luis, les mêmes intonations de sympathie.L’attitude également était plus raide et manquait de cette bonhomiequi, la veille, avait frappé don Luis.

Monsieur, dit-il, les circonstances ayant voulu que, commelégataire universel et comme représentant de M. Cosmo Mornington,vous passiez la nuit dans ce rez-de-chaussée, tandis que s’ycommettait un double assassinat, nous désirons recevoir votretémoignage détaillé sur les divers incidents de cette nuit.

– En d’autres termes, monsieur le préfet, dit Perenna quiriposta directement à l’attaque, en d’autres termes, lescirconstances ayant voulu que vous m’accordiez l’autorisation depasser la nuit ici, vous seriez désireux de savoir si montémoignage correspond exactement à celui du brigadier Mazeroux.

– Oui, dit le préfet.

– C’est-à-dire que mon rôle vous semble suspect ? »

M. Desmalions hésita. Ses yeux s’attachèrent aux yeux de donLuis. Visiblement il fut impressionné par ce regard si franc.Néanmoins, il répondit, et sa réponse était claire et son accentbrusque :

« Vous n’avez pas de questions à me poser, monsieur. »

Don Luis s’inclina.

« Je suis à vos ordres, monsieur le préfet.

– Veuillez nous dire ce que vous savez. »

Don Luis fit alors une relation minutieuse des événements, à lasuite de quoi M. Desmalions réfléchit quelques instants et dit:

« Il est un point au sujet duquel il nous faut quelqueséclaircissements. Lorsque vous êtes entré ce matin à deux heures etdemie dans cette pièce, et que vous avez pris place à côté de M.Fauville, aucun indice ne vous a révélé qu’il était mort ?

– Aucun, monsieur le préfet… sinon le brigadier Mazeroux et moinous aurions donné l’alarme.

– La porte du jardin était fermée ?

– Elle l’était forcément, puisque nous avons dû l’ouvrir à septheures du matin.

– Avec quoi ?

– Avec la clef du trousseau.

– Mais comment des assassins, venus du dehors, auraient-ils pul’ouvrir, eux ?

– Avec de fausses clefs.

– Vous avez une preuve qui vous permet de supposer qu’elle a étéouverte avec de fausses clefs ?

– Non, monsieur le préfet.

– Donc, jusqu’à preuve du contraire, nous devons penser qu’ellen’a pas pu être ouverte du dehors et que le coupable se trouvait àl’intérieur.

– Mais, enfin, monsieur le préfet, il n’y avait là que lebrigadier Mazeroux et moi ! »

Il y eut un silence, un silence dont la signification ne faisaitaucun doute, et auquel les paroles de M. Desmalions allaient donnerune valeur plus précise encore.

« Vous n’avez pas dormi de la nuit ?

– Si, vers la fin.

– Vous n’avez pas dormi auparavant, tandis que vous étiez dansle couloir ?

– Non.

– Et le brigadier Mazeroux ? »

Don Luis resta indécis une seconde, mais pouvait-il espérer quel’honnête et scrupuleux Mazeroux eût désobéi aux ordres de saconscience ?

Il répondit :

« Le brigadier Mazeroux s’est endormi sur son fauteuil et il nes’est réveillé qu’au retour de Mme Fauville, deux heures plus tard.»

Il y eut un nouveau silence, et qui signifiait évidemment,celui-là :

« Donc, pendant les deux heures que le brigadier Mazerouxdormait, il vous eût été matériellement possible d’ouvrir la porteet de supprimer les deux Fauville. »

L’interrogatoire suivait la marche que Perenna avait prévue, etle cercle se restreignait autour de lui. Son adversaire menait lecombat avec une logique et une vigueur qu’il admirait sansréserve.

« Bigre, se disait-il, que c’est malaisé de se défendre quand onest innocent ! Voilà mon aile droite et mon aile gaucheenfoncées. Le centre pourra-t-il supporter l’assaut ? »

M. Desmalions, après s’être concerté avec le juge d’instruction,reprit la parole en ces termes :

« Hier soir, lorsque M. Fauville ouvrit son coffre-fort devantvous et devant le brigadier, qu’y avait-il dans cecoffre ?

– Un amoncellement de paperasses sur un des rayons, et, parmices paperasses, le cahier de toile grise qui a disparu.

– Vous n’avez pas touché à ces paperasses ?

– Pas plus qu’au coffre, monsieur le préfet. Le brigadierMazeroux a dû même vous dire que ce matin, pour la régularité del’enquête, il m’a tenu à l’écart.

– Donc, de vous à ce coffre, il n’y a pas eu le moindrecontact ?

– Pas le moindre. »

M. Desmalions regarda le juge d’instruction en hochant la tête.Si Perenna avait pu douter qu’un piège lui fût tendu, il lui eûtsuffit, pour être renseigné, de jeter un coup d’œil sur Mazeroux :Mazeroux était livide.

Cependant, M. Desmalions continua :

« Vous vous êtes occupé d’enquêtes, monsieur, d’enquêtespolicières. C’est donc au détective qui fit ses preuves que je vaisposer une question.

– J’y répondrai de mon mieux, monsieur le préfet.

– Voici. Au cas où il y aurait actuellement dans le coffre-fortun objet quelconque, un bijou… mettons un brillant détaché d’uneépingle de cravate, et que ce brillant fût détaché d’une épingle decravate appartenant, sans contestation possible, à une personneconnue de nous, personne ayant passé la nuit dans cet hôtel, quepenseriez-vous de cette coïncidence ? »

« Ça y est, se dit Perenna, voilà le piège. Il est clair qu’ilsont trouvé quelque chose dans le coffre, et ensuite qu’ilss’imaginent que ce quelque chose m’appartient. Bien. Mais, pourcela, il faudrait supposer, puisque je n’ai pas touché au coffre,que ce quelque chose m’eût été dérobé et qu’on l’eût placé dans lecoffre pour me compromettre. Et c’est impossible, puisque je nesuis mêlé à cette affaire que depuis hier soir et qu’on n’a pas eule temps, durant cette nuit où je n’ai vu personne, de préparercontre moi une intrigue aussi ardue. Donc… »

Le préfet de police interrompit ce monologue et répéta :

« Quelle serait votre opinion ?

– Il y aurait, monsieur le préfet, corrélation indéniable entrela présence de cet individu dans l’hôtel et les deux crimescommis.

– Nous aurions par conséquent le droit tout au moins desoupçonner cet individu ?

– Oui.

– C’est votre avis ?

– Très net. »

M. Desmalions sortit de sa poche un papier de soie qu’il déplia,et saisit entre deux doigts une petite pierre bleue qu’il montra:

« Voici une turquoise que nous avons trouvée dans le coffre.Cette turquoise, sans aucune espèce de doute, fait partie de labague que vous portez à l’index. »

Un accès de rage secoua don Luis. Il grinça, les dents serrées:

« Ah ! les coquins ! Sont-ils forts tout demême !… Mais non, je ne puis croire… »

Il examina sa bague. Le chaton en était formé par une grosseturquoise éteinte, morte, qu’entourait un cercle de petitesturquoises irrégulières, d’un bleu également pâle. L’une d’ellesmanquait. Celle que M. Desmalions tenait à la main la remplaçaexactement.

M. Desmalions prononça :

« Qu’en dites-vous ?

– Je dis que cette turquoise fait partie de ma bague, bague quime fut donnée par Cosmo Mornington la première fois que je luisauvai la vie.

– Donc, nous sommes d’accord ?

– Oui, monsieur le préfet, nous sommes d’accord. »

Don Luis Perenna se mit à marcher à travers la pièce enréfléchissant. Au mouvement que les agents de la Sûreté firent verschacune des portes, il comprit que son arrestation avait étéprévue. Une parole de M. Desmalions, et le brigadier Mazerouxserait obligé de mettre la main au collet de son patron.

De nouveau, don Luis lança un coup d’œil vers son anciencomplice. Mazeroux esquissa un geste de supplication, comme s’ileût voulu dire : « Eh bien, qu’est ce que vous attendez pour leurlivrer le coupable ? Vite, il est temps. »

Don Luis sourit.

« Qu’y a-t-il ? » demanda le préfet, d’un ton où plus rienne perçait de cette sorte de politesse involontaire que, malgrétout, il lui témoignait depuis le début de l’instruction.

« Il y a… Il y a… »

Perenna saisit une chaise par le dossier, la fit pirouetter ets’assit en disant ce simple mot :

« Causons. »

Et le mot était dit de telle manière, et le mouvement exécutéavec tant de décision, que le préfet murmura, comme ébranlé :

« Je ne vois pas bien…

– Vous allez comprendre, monsieur le préfet. »

Et, la voix lente, en scandant chacune des syllabes de sondiscours, il commença :

« Monsieur le préfet, la situation est limpide. Vous m’avezdonné hier soir une autorisation qui engage votre responsabilité dela façon la plus grave. Il vous faut donc à tout prix, etsur-le-champ, un coupable. Le coupable, ce sera donc moi. Commecharges, vous avez ma présence ici, le fait que la porte étaitfermée à l’intérieur, le fait que le brigadier Mazeroux dormaitpendant le crime, et la découverte, dans le coffre, de cetteturquoise. C’est écrasant, je l’avoue. Il s’y ajoute cetteprésomption terrible que j’avais tout intérêt à la disparition deM. Fauville et de son fils, puisque s’il n’existe pas d’héritier deCosmo Mornington je touche deux cents millions. Parfait. Il n’y adonc plus pour moi qu’à vous suivre au Dépôt… ou bien…

– Ou bien ?

– Ou bien à remettre en vos mains le coupable, le vrai coupable.»

Le préfet de police sourit ironiquement et tira sa montre.

« J’attends.

– Ce sera l’affaire d’une petite heure, monsieur le préfet, ditPerenna, pas davantage, si vous me laissez toute latitude. Et larecherche de la vérité vaut bien, il me semble, un peu depatience.

– J’attends, répéta M. Desmalions.

– Brigadier Mazeroux, veuillez dire au sieur Silvestre,domestique, que M. le préfet désire le voir. »

Sur un signe de M. Desmalions, Mazeroux sortit.

Don Luis expliqua :

« Monsieur le préfet, si la découverte de la turquoise constitueà vos yeux une preuve extrêmement grave, elle est pour moi unerévélation de la plus haute importance. Voici pourquoi. Cetteturquoise a dû se détacher de ma bague hier soir et rouler sur letapis. Or, quatre personnes seulement ont pu remarquer cette chutependant qu’elle se produisait, ramasser la turquoise et, pourcompromettre l’ennemi nouveau que j’étais, la glisser dans lecoffre. La première de ces personnes est un de vos agents, lebrigadier Mazeroux… n’en parlons pas. La seconde est morte. C’estM. Fauville… n’en parlons pas. La troisième, c’est le domestiqueSilvestre. Je voudrais lui dire quelques mots. Ce sera bref. »

L’audition de Silvestre fut brève, en effet. Le domestique putprouver que, avant l’arrivée de Mme Fauville à qui il devait ouvrirla porte, il n’avait pas quitté la cuisine, où il jouait aux cartesavec la femme de chambre et un autre domestique.

« C’est bien, dit Perenna. Un mot encore. Vous avez dû lire dansles journaux de ce matin la mort de l’inspecteur Vérot et voir sonportrait ?

– Oui.

– Connaissez-vous l’inspecteur Vérot ?

– Non.

– Pourtant il est probable qu’il a dû venir ici dans lajournée.

– Je l’ignore, répondit le domestique. M. Fauville recevaitbeaucoup de personnes par le jardin, et il leur ouvraitlui-même.

– Vous n’avez pas d’autre déposition à faire ?

– Aucune.

– Veuillez prévenir Mme Fauville que M. le préfet serait heureuxde lui parler. »

Silvestre se retira.

Le juge d’instruction et le procureur de la République s’étaientapprochés avec étonnement.

Le préfet s’écria :

« Quoi ! monsieur, vous n’allez pas prétendre que MmeFauville serait pour quelque chose…

– Monsieur le préfet, Mme Fauville est la quatrième personne quiait pu voir tomber ma turquoise.

– Et après ? A-t-on le droit, sans une preuve réelle, desupposer qu’une femme puisse tuer son mari, qu’une mère puisseempoisonner son fils ?

– Je ne suppose rien, monsieur le préfet.

– Alors ? »

Don Luis ne répondit point. M. Desmalions ne cachait pas sonirritation. Cependant il dit :

« Soit, mais je vous donne l’ordre absolu de garder le silence.Quelle question dois-je poser à Mme Fauville ?

– Une seule, monsieur le préfet. Mme Fauville connaît-elle, endehors de son mari, un descendant des sœurs Roussel ?

– Pourquoi cette question ?

– Parce que, si ce descendant existe ce n’est pas moi qui héritedes millions, mais lui, et c’est alors lui, et non pas moi, quiaurait intérêt à la disparition de M. Fauville et de son fils.

– Évidemment… évidemment… murmura M. Desmalions… Encorefaudrait-il que cette nouvelle piste… »

Mme Fauville entra sur ces paroles. Son visage restait gracieuxet charmant, malgré les pleurs qui avaient rougi ses paupières etaltéré la fraîcheur de ses joues. Mais ses yeux exprimaientl’effarement de l’épouvante, et la pensée obsédante du dramedonnait à toute sa jolie personne, à sa démarche, ses mouvements,quelque chose de fébrile et de saccadé qui faisait peine àvoir.

« Asseyez-vous, madame, lui dit le préfet avec une déférenceextrême, et pardonnez-moi de vous imposer la fatigue d’une nouvelleémotion. Mais le temps est précieux et nous devons tout faire pourque les deux victimes que vous pleurez soient vengées sans retard.»

Des larmes encore s’échappèrent des beaux yeux et, avec unsanglot, elle balbutia :

Puisque la justice a besoin de moi, monsieur le préfet…

– Oui, il s’agit d’un renseignement. La mère de votre mari estmorte, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur le préfet.

– Elle était bien originaire de Saint-Étienne et s’appelait deson nom de jeune fille Roussel ?

– Oui.

– Elisabeth Roussel ?

– Oui.

– Votre mari avait-il un frère ou une sœur ?

– Non.

– Par conséquent, il ne reste plus aucun descendant d’ElisabethRoussel ?

– Aucun.

– Bien. Mais Elisabeth Roussel avait deux sœurs, n’est-cepas ?

– Oui.

– Enneline Roussel, l’aînée, s’exila, et personne n’entenditplus parler d’elle. L’autre, la plus jeune…

– L’autre s’appelait Armande Roussel. C’était ma mère.

– Hein ? Comment ?

– Je dis que ma mère s’appelait, de son nom de jeune fille,Armande Roussel et que j’ai épousé mon cousin, le fils d’ElisabethRoussel.

Ce fut un véritable coup de théâtre.

Ainsi donc, Hippolyte Fauville et son fils Edmond, descendantsdirects de la sœur aînée, étant morts, l’héritage de CosmoMornington passait à l’autre branche, celle d’Armande Roussel, etcette branche cadette était représentée jusqu’ici par MmeFauville.

Le préfet de police et le juge d’instruction échangèrent unregard, après quoi l’un et l’autre se tournèrent instinctivement ducôté de don Luis Perenna. Il ne broncha pas.

Le préfet demanda :

« Vous n’avez pas de frère ni de sœur, madame ?

– Non, monsieur le préfet, je suis seule. »

Seule ! C’est-à-dire que, rigoureusement, sans aucuneespèce de contestation, maintenant que son mari et son fils étaientmorts, les millions de Cosmo Mornington lui revenaient à elle, àelle seule.

Une idée affreuse cependant, un cauchemar, pesait sur lesmagistrats, et ils ne pouvaient s’en délivrer : la femme qu’ilsavaient devant eux était la mère d’Edmond Fauville. M. Desmalionsobserva don Luis Perenna. Celui-ci avait écrit quelques mots surune carte qu’il tendit à M. Desmalions.

Le préfet, qui peu à peu reprenait vis-à-vis de don Luis sonattitude courtoise de la veille, lut cette carte, réfléchit uninstant et posa cette question à Mme Fauville :

« Quel âge avait votre fils Edmond ?

– Dix-sept ans.

– Vous paraissez si jeune…

– Edmond n’était pas mon fils, mais mon beau-fils, le fils d’unepremière femme que mon mari avait épousée, et qui est morte.

– Ah !… Ainsi, Edmond Fauville… » murmura le préfet, quin’acheva pas sa phrase…

En deux minutes toute la situation avait changé. Aux yeux desmagistrats, Mme Fauville n’était plus la veuve et la mèreinattaquable. Elle devenait tout à coup une femme que lescirconstances exigeaient que l’on interrogeât. Si prévenu que l’onfût en sa faveur, si charmé par la séduction de sa beauté, il étaitimpossible qu’on ne se demandât pas si, pour une raison quelconque,pour être seule par exemple à jouir de l’énorme fortune, ellen’avait pas eu la folie de tuer son mari et l’enfant qui n’étaitque le fils de son mari. En tout cas, la question se posait. Ilfallait la résoudre.

Le préfet de police reprit :

« Connaissez-vous cette turquoise ? »

Elle saisit la pierre qu’on lui tendait, et l’examina sans lemoindre trouble.

« Non, dit-elle. J’ai un collier en turquoise, que je ne metsjamais. Mais les pierres sont plus grosses et aucune d’elles n’acette forme irrégulière.

– Nous avons recueilli celle-ci dans le coffre-fort, dit M.Desmalions. Elle fait partie d’une bague qui appartient à unepersonne que nous connaissons.

– Eh bien, fit-elle vivement, il faut retrouver cettepersonne.

– Elle est ici », dit le préfet, en désignant don Luis, qui, setenant à l’écart, n’avait pas été remarqué par Mme Fauville.

Elle tressaillit en voyant Perenna, et s’écria, très agitée:

« Mais ce monsieur était là hier soir ! Il causait avec monmari… et, tenez avec cet autre monsieur, dit-elle en montrant lebrigadier Mazeroux… Il faut les interroger, savoir pour quelleraison ils sont venus. Vous comprenez que si cette turquoiseappartient à l’un d’eux… »

L’insinuation était claire, mais combien maladroite ! etcomme elle donnait du poids à l’argumentation de Perenna : « Cetteturquoise a été ramassée par quelqu’un qui m’a vu hier soir et quiveut me compromettre. Or, en dehors de M. Fauville et du brigadier,deux personnes seulement m’ont vu, le domestique Silvestre et MmeFauville. Par conséquent, le domestique Silvestre étant hors decause, j’accuse Mme Fauville d’avoir mis la turquoise dans cecoffre-fort. »

M. Desmalions reprit :

« Voulez-vous me faire voir votre collier, madame ?

– Certes. Il est avec mes autres bijoux, dans mon armoire àglace. Je vais y aller.

– Ne vous donnez pas cette peine, madame. Votre femme de chambrele connaît ?

– Très bien.

– En ce cas, le brigadier Mazeroux va s’entendre avec elle.»

Durant les quelques minutes que dura l’absence de Mazeroux,aucune parole ne fut échangée. Mme Fauville semblait absorbée parsa douleur. M. Desmalions ne la quittait pas des yeux.

Le brigadier revint. Il apportait une grande cassette quicontenait beaucoup d’écrins et de bijoux.

M. Desmalions trouva le collier, l’examina et put constater que,en effet, les pierres différaient de la turquoise et qu’aucuned’elles ne manquait…

Mais, ayant écarté l’un de l’autre deux écrins pour dégager undiadème où il y avait également des pierres bleues, il eut un gestede surprise.

Qu’est-ce que c’est que ces deux clefs ? » demanda t-il, enmontrant deux clefs identiques comme forme à celles qui ouvraientle verrou et la serrure de la porte du jardin.

Mme Fauville resta fort calme. Pas un muscle de son visage nebougea. Rien n’indiqua que cette découverte pût la troubler. Elledit uniquement :

« Je ne sais pas… Il y a longtemps qu’elles sont ici…

– Mazeroux, dit M. Desmalions, essayez-les à cette porte. »

Mazeroux exécuta l’ordre. La porte fut ouverte !

« En effet, dit Mme Fauville, je me souviens maintenant que monmari me les avait confiées. Je les avais en double… »

Ces mots furent prononcés du ton le plus naturel, et comme si lajeune femme n’eût même pas entrevu la charge terrible qui se levaitcontre elle.

Et rien n’était plus angoissant que cette tranquillité. Était-cela marque d’une innocence absolue ? ou la ruse infernale d’unecriminelle que rien ne pouvait émouvoir ? Ne comprenait-ellerien au drame qui se jouait et dont elle était l’héroïneinconsciente ? ou bien devinait-elle l’accusation terriblequi, peu à peu, l’enserrait de toutes parts et la menaçait dudanger le plus effrayant ? Mais, en ce cas, comment avait-ellepu commettre la maladresse inouïe de conserver ces deuxclefs ?

Une série de questions s’imposait à l’esprit de tous. Le préfetde police s’exprima ainsi :

« Pendant que le crime s’accomplissait, vous étiez absente,n’est-ce pas, madame ?

– Oui.

– Vous avez été à l’Opéra ?

– Oui, et ensuite à la soirée d’une de mes amies, Mmed’Ersinger.

– Votre chauffeur vous accompagnait ?

– En allant à l’Opéra, oui. Mais je l’ai renvoyé à son garage,et il est venu me rechercher à la soirée.

– Ah ! fit M. Desmalions, mais comment avez-vous été del’Opéra chez Mme d’Ersinger ? »

Pour la première fois, Mme Fauville parut comprendre qu’elleétait l’objet d’un véritable interrogatoire, et son regard, sonattitude trahirent une sorte de malaise. Elle répondit :

« J’ai pris une automobile.

– Dans la rue ?

– Sur la place de l’Opéra.

– À minuit, par conséquent.

– Non, à onze heures et demie. Je suis partie avant la fin duspectacle.

– Vous aviez hâte d’arriver chez votre amie ?

– Oui… ou plutôt… »

Elle s’arrêta, ses joues étaient empourprées, un tremblementagitait ses lèvres et son menton, et elle dit :

« Pourquoi toutes ces questions ?

« Elles sont nécessaires, madame. Elles peuvent nous éclairer.Je vous supplie donc d’y répondre. À quelle heure êtes-vous arrivéechez votre amie ?

– Je ne sais pas trop… Je n’ai pas fait attention.

– Vous y avez été directement ?

– Presque.

– Comment presque ?

– Oui… J’avais un peu mal à la tête, j’ai dit au chauffeur demonter les Champs-Élysées… l’avenue du Bois… très lentement… etpuis de redescendre les Champs-Élysées… »

Elle s’embarrassait de plus en plus. Sa voix devenaitindistincte. Elle baissa la tête et se tut.

Certes il n’y avait pas d’aveu dans ce silence, et rienn’autorisait à croire que son accablement fût autre chose qu’uneconséquence de sa douleur. Mais cependant elle semblait si lassequ’on eût pu dire que, se sentant perdue, elle renonçait à lalutte. Et c’était presque de la pitié qu’on éprouvait pour cettefemme contre qui se tournaient toutes les circonstances et qui sedéfendait si mal qu’on hésitait à la presser davantage.

De fait, M. Desmalions avait l’air indécis, comme si la victoireeût été trop facile et qu’il eût eu quelque scrupule à lapoursuivre.

Machinalement, il observa Perenna.

Celui-ci lui tendit un bout de papier en disant :

« Voici le numéro du téléphone de Mme d’Ersinger.

M. Desmalions murmura :

« Oui… en effet… on peut savoir… »

Et, décrochant le récepteur, il demanda :

« Allô… Louvre 25-04, s’il vous plaît. »

Et, tout de suite obtenant la communication, il continua :

« Qui est à l’appareil ?… Le maître d’hôtel… Ah !bien… Est-ce que Mme d’Ersinger est chez elle ?… Non… Etmonsieur ? Non plus… Mais, j’y pense, vous pourriez merépondre à ce sujet… Je suis M. Desmalions, préfet de police, etj’aurais besoin d’un renseignement. À quelle heure Mme Fauvilleest-elle arrivée cette nuit ? Comment dites-vous ?… Vousêtes sûr ?… À deux heures du matin ?… Pas avant ?…Et elle est repartie ?… Au bout de dix minutes, n’est-cepas ?… Bien… Donc, sur l’heure de l’arrivée, vous ne voustrompez pas ?… J’insiste là-dessus de la façon la plusformelle… Alors, c’est à deux heures du matin ?… Deux heuresdu matin… Bien. Je vous remercie. »

Lorsque M. Desmalions se retourna, il aperçut, debout près delui, Mme Fauville qui le regardait avec une angoisse folle. Et lamême idée revint à l’esprit des assistants : ils étaient enprésence d’une femme absolument innocente, ou d’une comédienneexceptionnelle dont le visage se prêtait à l’expression la plusparfaite de l’innocence.

« Qu’est-ce que vous voulez ?… balbutia-t-elle. Qu’est-ceque ça veut dire ? Expliquez-vous ! »

Alors M. Desmalions demanda simplement :

« Qu’avez-vous fait cette nuit de onze heures et demie du soir àdeux heures du matin ? »

Question terrifiante au point où l’interrogatoire avait étéamené. Question fatale, qui signifiait : « Si vous ne pouvez pasdonner l’emploi rigoureusement exact de votre temps pendant que lecrime s’accomplissait, nous avons le droit de conclure que vousn’êtes pas étrangère au meurtre de votre mari et de votrebeau-fils… »

Elle le comprit ainsi et vacilla sur ses jambes en gémissant:

« C’est horrible… c’est horrible… »

Le préfet répéta :

« Qu’avez-vous fait ? La réponse doit vous être facile.

– Oh ! dit-elle sur ce même ton lamentable, commentpouvez-vous croire ?… Oh ! non…, non… est-ilpossible ? Comment pouvez-vous croire ?

– Je ne crois rien encore, fit-il… D’un mot, d’ailleurs, vouspouvez établir la vérité. »

Ce mot, on eût supposé, au mouvement de ses lèvres et au gestesoudain de résolution qui la souleva, qu’elle allait le dire. Maiselle parut tout à coup stupéfaite, bouleversée, articula quelquessyllabes inintelligibles et s’écroula sur un fauteuil avec dessanglots convulsifs et des cris de désespoir.

C’était l’aveu. C’était tout au moins l’aveu de son impuissanceà fournir l’explication plausible qui eût clos ce débat.

Le préfet de police s’écarta d’elle et s’entretint à voix basseavec le juge d’instruction et le procureur de la République.

Perenna et le brigadier Mazeroux demeurèrent seuls l’un près del’autre.

Mazeroux murmura :

« Qu’est-ce que je vous disais ? Je savais bien que voustrouveriez ! Ah ! quel homme vous faites ! Vous avezmené ça !… »

Il rayonnait à l’idée que le patron était hors de cause etn’avait plus maille à partir avec ses chefs à lui, Mazeroux, seschefs qu’il vénérait presque à l’égal du patron. Tout le mondes’entendait maintenant. « On était des amis. » Mazeroux suffoquaitde joie.

« On va la coffrer, hein ?

– Non, dit Perenna. Il n’y a pas assez de « prise » pour qu’onla mette sous mandat.

– Comment, grogna Mazeroux, indigné, pas assez de prise !J’espère bien, en tout cas, que vous n’allez pas la lâcher. Avec çaqu’elle mettait des gants, elle, pour vous attaquer ! Allons,patron, achevez-la. Une pareille diablesse ! »

Don Luis demeurait pensif. Il songeait aux coïncidences inouïes,à l’ensemble de faits qui traquaient de toutes parts Mme Fauville.Et la preuve décisive qui devait réunir tous ces faits les uns auxautres et donner à l’accusation la base qui lui manquait encore,cette preuve, Perenna pouvait la fournir. C’était la morsure desdents sur la pomme, sur la pomme cachée parmi les feuillages dujardin. Pour la justice, cela vaudrait une empreinte de doigts.D’autant que l’on pouvait corroborer les marques avec celles queportait la tablette de chocolat.

Pourtant il hésitait. Et, de toute son attention anxieuse, ilexaminait, avec un mélange de pitié et de répulsion, cette femmequi, selon toute vraisemblance, avait tué son mari et le fils deson mari. Devait-il lui porter le coup de grâce ? Avait-il ledroit de jouer ce rôle de justicier ? Et s’il setrompait ?

M. Desmalions cependant s’était rapproché de lui, et, tout enaffectant de parler à Mazeroux, ce fut à Perenna qu’il dit :

« Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Mazeroux hocha la tête. Don Luis répliqua :

« Je pense, monsieur le préfet, que si cette femme est coupableelle se défend, malgré toute son habileté, avec une incroyablemaladresse.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire qu’elle n’a sans doute été qu’un instrument entreles mains d’un complice.

– Un complice ?

– Rappelez-vous, monsieur le préfet, l’exclamation de son mari,hier, à la Préfecture : « Ah ! les misérables !… lesmisérables ! » Il y a donc tout au moins un complice, quin’est autre peut-être que cet homme dont, le brigadier Mazeroux adû vous le dire, nous avons noté la présence au café du Pont-Neuf,en même temps que s’y trouvait l’inspecteur Vérot, un homme à barbechâtaine, porteur d’une canne d’ébène à poignée d’argent. De sorteque…

– De sorte que, acheva M. Desmalions, nous avons des chances, enarrêtant, dès aujourd’hui et sur de simples présomptions, MmeFauville, de parvenir jusqu’au complice ? »

Perenna ne répondit pas. Le préfet reprit, pensivement :

« L’arrêter… l’arrêter… Encore faudrait-il une preuve…

Vous n’avez relevé aucune trace ?…

– Aucune, monsieur le préfet. Il est vrai que mon enquête futsommaire.

– Mais la nôtre fut minutieuse. Nous avons fouillé cette pièce àfond.

– Et le jardin, monsieur le préfet ?

– Aussi.

– Avec autant de soin ?

– Peut-être pas. Mais il me semble…

– Il me semble au contraire, monsieur le préfet, que, lesassassins ayant passé par le jardin pour entrer et pour repartir,on aurait quelque chance…

– Mazeroux, dit M. Desmalions, allez donc voir cela d’un peuplus près. »

Le brigadier sortit. Perenna, qui se tenait de nouveau àl’écart, entendit le préfet de police qui répétait au juged’instruction :

« Ah ! si nous avions une preuve, une seule ! Il estévident que cette femme est coupable. Il y a trop de présomptionscontre elle !… Et puis les millions de Cosmo Mornington… Mais,d’autre part, regardez-la… regardez tout ce qu’il y a d’honnêtedans sa jolie figure, tout ce qu’il y a de sincère dans sa douleur.»

Elle pleurait toujours, avec des sanglots saccadés et dessursauts de révolte qui lui crispaient les poings. Un moment, ellesaisit son mouchoir trempé de larmes, le mordit à pleines dents, etle déchira comme font certaines actrices. Et Perenna voyait lesbelles dents blanches, un peu larges, humides et claires, quis’acharnaient après la fine batiste. Et il songeait aux empreintesde la pomme. Et un désir extrême le pénétrait de savoir. Était-cela même mâchoire qui avait imprimé sa forme dans la chair dufruit ?

Mazeroux rentra. M. Desmalions se dirigea vivement vers lebrigadier, qui lui montra la pomme trouvée sous le lierre. Et, toutde suite, Perenna put se rendre compte de l’importance considérableque le préfet de police attribuait aux explications et à ladécouverte inattendue de Mazeroux.

Un colloque assez long s’engagea entre les magistrats, quiaboutit à la décision que don Luis avait prévue.

M. Desmalions revint vers Mme Fauville.

C’était le dénouement.

Il réfléchit quelques instants sur la manière dont il devaitengager cette dernière bataille, et il dit :

« Il ne vous est toujours pas possible, madame, de nous donnerl’emploi de votre temps cette nuit ? »

Elle fit un effort et murmura :

« Si… si… J’étais en auto… Je me suis promenée… et aussi un peuà pied…

– C’est là un fait qu’il nous sera facile de vérifier lorsquenous aurons retrouvé le chauffeur de cette auto… En attendant, ilse présente une occasion de dissiper l’impression un peu… fâcheuseque nous a laissée votre silence…

– Je suis toute prête…

– Voici. La personne, ou une des personnes qui ont participé aucrime, a mordu dans une pomme qu’elle a ensuite jetée dans lejardin et que nous venons de retrouver. Pour couper court à toutehypothèse vous concernant, nous vous prions de vouloir bienexécuter le même geste…

– Oh ! sûrement, s’écria-t-elle avec vivacité. S’il suffitde cela pour vous convaincre… »

Elle saisit une des trois autres pommes que M. Desmalions luitendait et qu’il avait prise dans le compotier, et la porta à sabouche.

L’acte était décisif. Si les deux empreintes se ressemblaient,la preuve existait, certaine, irréfragable.

Or, avant que son geste ne fût achevé, elle s’arrêta net, commefrappée d’une peur subite… Peur d’un piège ? peur du hasardmonstrueux qui pouvait la perdre ? ou, plutôt, peur de l’armeeffrayante qu’elle allait donner contre elle ? En tout cas,rien ne l’accusait plus violemment que cette hésitation suprême,incompréhensible si elle était innocente, mais combien claire sielle était coupable !

« Que craignez-vous, madame ? dit M. Desmalions.

– Rien… rien… dit-elle en frissonnant… je ne sais pas… je crainstout… tout cela est si horrible.

– Pourtant, madame, je vous assure que ce que nous vousdemandons n’a aucune espèce d’importance et ne peut avoir pourvous, j’en suis persuadé, que des conséquences heureuses.Alors ?… »

Elle leva le bras davantage, et davantage encore, avec unelenteur où se révélait son inquiétude. Et vraiment, de la façondont les événements se déroulaient, la scène avait quelque chose desolennel et de tragique qui serrait les cœurs.

« Et si je refuse ? dit-elle tout à coup.

– C’est votre droit absolu, madame, dit le préfet de police.Mais est-ce bien la peine ? Je suis sûr que votre avocat serale premier à vous donner le conseil…

– Mon avocat… » balbutia-t-elle, comprenant la significationredoutable de cette réponse.

Et brusquement, avec une résolution farouche, et cet air, enquelque sorte féroce, qui tord le visage aux minutes des grandsdangers, elle fit le mouvement auquel on la contraignait. Elleouvrit la bouche. On vit l’éclair des dents blanches. D’un coup,elles s’enfoncèrent dans le fruit.

« C’est fait, monsieur », dit-elle.

M. Desmalions se retourna vers le juge d’instruction :

« Vous avez la pomme trouvée dans le jardin ?

– Voici, monsieur le préfet. »

M. Desmalions rapprocha les deux fruits l’un de l’autre.

Et ce fut, chez tous ceux qui s’empressaient autour de lui etregardaient anxieusement, ce fut une même exclamation.

Les deux empreintes étaient identiques.

Identiques ! Certes, avant d’affirmer l’identité de tousles détails, l’analogie absolue des empreintes de chaque dent, ilfallait attendre les résultats de l’expertise. Mais il y avait unechose qui ne trompait pas : c’était la similitude totale de ladouble courbe. Sur un fruit comme sur l’autre, l’arc s’arrondissaitselon la même inflexion. Les deux demi-cercles auraient pu seconfondre, très étroits tous deux, un peu allongés et ovales, etd’un rayon restreint, qui était la caractéristique même de lamâchoire.

Les hommes ne prononcèrent pas une parole. M. Desmalions leva latête. Mme Fauville ne bougeait pas, livide, folle d’épouvante. Maistous les sentiments d’épouvante, de stupeur, d’indignation qu’ellepouvait simuler avec la mobilité de sa figure et ses donsprodigieux de comédienne, ne prévalaient pas contre la preuvepéremptoire qui s’offrait à tous les yeux.

Les deux empreintes étaient identiques les mêmes dents avaientmordu les deux pommes !

« Madame, commença le préfet de police…

– Non, non, s’écria-t-elle, prise d’un accès de fureur… non… cen’est pas vrai… Tout cela n’est qu’un cauchemar… Non, n’est-cepas ? Vous n’allez pas m’arrêter ? Moi, en prison !mais c’est affreux… Qu’ai-je fait ? Ah ! je vous jure,vous vous trompez… »

Elle se prenait la tête à deux mains.

« Ah ! mon cerveau éclate… Qu’est-ce que tout ça veutdire ? Je n’ai pas tué pourtant… je ne savais rien. C’est vousqui m’avez tout appris ce matin… Est-ce que je m’en doutais ?Mon pauvre mari… et ce petit Edmond qui m’aimait tant… et quej’aimais… Mais pourquoi les aurais-je tués ? Dites-le…Dites-le donc ? On ne tue pas sans motif… Alors… Alors… Maisrépondez donc ! »

Et, secouée d’une nouvelle colère, l’attitude agressive, lespoings tendus vers le groupe des magistrats, elle proférait :

« Vous n’êtes que des bourreaux… On n’a pas le droit de torturerune femme comme ça !… Ah ! quelle horreur !m’accuser… m’arrêter… pour rien ! Ah ! c’est abominable…Quels bourreaux que tous ces gens ! Et c’est vous surtout(elle s’adressait à Perenna), oui, c’est vous… je le sais bien…c’est vous l’ennemi… Ah ! je comprends ça… vous avez desraisons… vous étiez là cette nuit, vous… Alors, pourquoi ne vousarrête-t-on pas ? Pourquoi n’est-ce pas vous, puisque vousétiez là… et que je n’y étais pas… et que je ne sais rien,absolument rien de tout ce qui s’est passé ?… Pourquoin’est-ce pas vous ? »

Les derniers mots furent prononcés d’une façon à peineintelligible. Elle n’avait plus de forces. Elle dut s’asseoir. Satête s’inclina jusqu’à ses genoux et elle pleura de nouveau,abondamment.

Perenna s’approcha d’elle, et, lui relevant le front, découvrantla figure ravagée de larmes, il dit :

« Les empreintes gravées dans les deux pommes sont absolumentidentiques. Il est donc hors de doute que la première provient devous comme la seconde.

– Non, dit-elle.

– Si, affirma-t-il. C’est là un fait qu’il est matériellementimpossible de nier. Mais la première empreinte a pu être laisséepar vous avant cette nuit, c’est-à-dire que vous avez pu mordredans cette pomme hier, par exemple… »

Elle balbutia :

« Vous croyez ?… Oui, peut-être, il me semble que je merappelle… hier matin… »

Mais le préfet de police l’interrompit :

« Inutile, madame, je viens de questionner le domestiqueSilvestre… C’est lui-même qui a acheté les fruits, hier soir, àhuit heures. Quand M. Fauville s’est couché, quatre pommes étaientdans le compotier. Ce matin, à huit heures, il n’y en avait plusque trois. Donc celle qu’on a retrouvée dans le jardin estincontestablement la quatrième, et cette quatrième fut « marquée »cette nuit. Or, cette marque est celle de vos dents. »

Elle bégaya :

« Ce n’est pas moi… ce n’est pas moi… cette marque n’est pas demoi.

– Cependant…

– Cette marque n’est pas de moi… Je le jure sur mon salutéternel… Et puis je jure que je vais mourir… Oui…, mourir… j’aimemieux la mort que la prison… je me tuerai… je me tuerai… »

Ses yeux étaient fixes. Elle se raidit dans un effort suprêmepour se lever. Mais, une fois debout, elle tournoya sur elle-mêmeet tomba évanouie.

Tandis qu’on la soignait, Mazeroux fit signe à don Luis, et,tout bas :

« Fichez le camp, patron.

– Ah ! la consigne est levée. Je suis libre ?

– Patron, regardez l’individu qui vient d’entrer il y a dixminutes, et qui cause avec le préfet. Le connaissez-vous ?

– Nom d’un chien ! fit Perenna après avoir examiné un groshomme au teint rouge, qui ne le quittait pas des yeux… Nom d’unchien ! c’est le sous-chef Weber.

– Et il vous a reconnu, patron ! Du premier coup, il areconnu Lupin. Avec lui, il n’y a pas de camouflage qui tienne. Ila le chic pour ça. Or, rappelez-vous, patron, tous les tours quevous lui avez joués[3] , etdemandez-vous s’il ne fera pas l’impossible pour prendre sarevanche.

– Il a averti le préfet ?

– Parbleu, et le préfet a donné l’ordre aux camarades de vousfiler. Si vous faites mine de leur fausser compagnie, on vousempoigne.

– En ce cas, rien à faire.

– Comment, rien à faire ? Mais il s’agit de les semer, etproprement.

– À quoi cela me servirait-il, puisque je rentre chez moi et quemon domicile est connu ?

– Hein ? Après ce qui s’est passé, vous auriez le toupet derentrer chez vous ?

– Où veux-tu que je couche ? Sous les ponts ?

– Mais, cré tonnerre ! vous ne comprenez donc pas qu’à lasuite de cette histoire il va y avoir un tapage infernal, que vousêtes déjà compromis jusqu’à la gauche et que tout le monde va seretourner contre vous ?

– Eh bien ?

– Eh bien, lâchez l’affaire.

– Et les assassins de Cosmo Mornington et de Fauville ?

– La police s’en charge.

– T’es bête, Alexandre.

Alors, redevenez Lupin, l’invisible et l’imprenable Lupin, etcombattez-les vous-même, comme autrefois. Mais, pour Dieu ! nerestez pas Perenna ! c’est trop dangereux, et ne vous occupezplus officiellement d’une affaire où vous n’êtes pas intéressé.

– T’en as de bonnes, Alexandre. J’y suis intéressé pour deuxcents millions. Si Perenna ne demeure pas solide à son poste, lesdeux cents millions lui passeront sous le nez. Et, pour une fois oùje peux gagner quelques centimes par la droiture et la probité, ceserait vexant.

– Et si l’on vous arrête ?

– Pas mèche. Je suis mort.

– Lupin est mort. Mais Perenna est vivant.

– Du moment qu’on ne m’a pas arrêté aujourd’hui, je suistranquille.

– Ce n’est que partie remise. Et, d’ici là, les ordres sontformels. On va cerner votre maison, vous surveiller jour etnuit.

– Tant mieux ! J’ai peur la nuit.

– Mais, bon sang ! qu’est-ce que vous espérez ?

– Je n’espère rien, Alexandre. Je suis sûr. Je suis sûr que,maintenant, l’on n’osera pas m’arrêter.

– Weber se gênera !

– Je me fiche de Weber. Sans ordres, Weber ne peut rien.

– Mais on lui en donnera, des ordres !

– L’ordre de me filer, oui ; celui de m’arrêter, non. Lepréfet de police est tellement engagé à mon égard qu’il sera obligéde me soutenir. Et puis, il y a encore ceci : il y a que l’affaireest tellement absurde, tellement complexe, que vous êtes incapablesd’en sortir. Un jour ou l’autre vous viendrez me chercher. Carpersonne autre que moi n’est de taille à combattre de pareilsadversaires, pas plus toi que Weber, et pas plus Weber que tous voscopains de la Sûreté. J’attends ta visite, Alexandre. »

Le lendemain, une expertise légale identifiait les empreintesdes deux pommes et constatait également que l’empreinte gravée surla tablette était semblable aux autres.

En outre, un chauffeur de taxi vint déposer qu’une dame l’avaitappelé au sortir de l’Opéra, qu’elle s’était fait conduiredirectement à l’extrémité de l’avenue Henri-Martin, et qu’ellel’avait quitté à cet endroit.

Or, l’extrémité de l’avenue Henri-Martin se trouve à cinqminutes de l’hôtel Fauville.

Confronté avec Mme Fauville, cet homme n’hésita pas à lareconnaître.

Qu’avait-elle fait dans ce quartier pendant plus d’uneheure ?

Marie-Anne Fauville fut écrouée au Dépôt.

Le soir même elle couchait à la prison de Saint-Lazare.

C’est ce même jour, alors que les reporters commençaient àdivulguer certains détails de l’enquête, comme la découverte desempreintes, mais alors qu’ils ignoraient à qui les attribuer, c’estce même jour que deux grands quotidiens donnaient comme titre àleurs articles les mots mêmes que don Luis Perenna avait employéspour désigner les marques de la pomme, les mots sinistres quiévoquaient si bien le caractère sauvage, féroce, et pour ainsi direbestial, de l’aventure : Les dents du tigre.

Chapitre 4Le rideau de fer

La tâche est parfois ingrate de raconter la vie d’Arsène Lupin,pour ce motif que chacune de ses aventures est en partie connue dupublic, qu’elle fut, à son heure, l’objet de commentairespassionnés, et qu’on est contraint, si l’on veut éclaircir ce quise passa dans l’ombre, de recommencer tout de même, et par le menu,l’histoire de ce qui se déroula en pleine lumière.

C’est en vertu de cette nécessité qu’il faut redire icil’émotion extrême que souleva en France, en Europe et dans le mondeentier, la nouvelle de cette abominable série de forfaits. D’uncoup – car deux jours plus tard l’affaire du testament de CosmoMornington était publiée –, d’un coup, c’était quatre crimes quel’on apprenait. La même personne, en toute certitude, avait frappéCosmo Mornington, l’inspecteur Vérot, l’ingénieur Fauville et sonfils Edmond. La même personne avait fait l’identique et sinistremorsure, laissant contre elle, par une étourderie qui semblait larevanche du destin, la preuve la plus impressionnante et la plusaccusatrice, la preuve qui donnait aux foules comme le frisson del’épouvantable réalité, laissant contre elle l’empreinte même deses dents – les dents du tigre !

Et, au milieu de ce carnage, à l’instant le plus tragique de lafunèbre tragédie, voici que la plus étrange figure surgissait del’ombre ! Voici qu’une sorte d’aventurier héroïque, surprenantd’intelligence et de clairvoyance, dénouait en quelques heures unepartie des fils embrouillés de l’intrigue, pressentait l’assassinatde Cosmo Mornington, annonçait l’assassinat de l’inspecteur Vérot,prenait en main la conduite de l’enquête, livrait à la justice lacréature monstrueuse dont les belles dents blanches s’adaptaientaux empreintes comme des pierres précieuses aux alvéoles de leurmonture, touchait, le lendemain de ces exploits, un chèque d’unmillion, et, finalement, se trouvait le bénéficiaire probable d’unefortune prodigieuse.

Et voilà qu’Arsène Lupin ressuscitait !

Car la foule ne s’y trompa pas, et, grâce à une intuitionmiraculeuse, avant qu’un examen attentif des événements ne donnâtquelque crédit à l’hypothèse de cette résurrection, elle proclama :don Luis Perenna, c’est Arsène Lupin.

« Mais il est mort ! » objectèrent les incrédules.

À quoi l’on répondit :

« Oui, on a retrouvé sous les décombres encore fumants d’unpetit chalet situé près de la frontière luxembourgeoise, le cadavrede Dolorès Kesselbach[4] et lecadavre d’un homme que la police reconnut comme étant Arsène Lupin.Mais tout prouve que la mise en scène fut machinée par Lupin, quivoulait, pour des raisons secrètes, que l’on crût à sa mort. Ettout prouve que la police accepta et rendit légale cette mort pourle seul motif qu’elle désirait se débarrasser de son éterneladversaire. Comme indications, il y a les confidences de Valenglay,qui était déjà président du conseil à cette époque. Et il y al’incident mystérieux de l’île de Capri où l’empereur d’Allemagne,au moment d’être enseveli sous un éboulement, aurait été sauvé parun ermite, lequel, selon la version allemande, n’était autrequ’Arsène Lupin. »

Là-dessus, nouvelle objection :

« Soit, mais lisez les feuilles de l’époque. Dix minutes plustard cet ermite se jetait du haut du promontoire de Tibère. »

Et nouvelle réponse :

« En effet. Mais le corps ne fut pas retrouvé. Et justement ilest notoire qu’un navire recueillit en mer, dans ces parages, unhomme qui lui faisait des signaux, et que ce navire se dirigeaitvers Alger. Or, comparez les dates et notez les coïncidences :quelques jours après l’arrivée du bateau à Alger, le nommé don LuisPerenna, qui nous occupe aujourd’hui s’engageait, à Sidi-Bel-Abbès,dans la Légion étrangère. »

Bien entendu, la polémique engagée par les journaux à ce sujet,fut discrète. On craignait le personnage, et les reportersgardaient une certaine réserve dans leurs articles, évitantd’affirmer trop catégoriquement ce qu’il pouvait y avoir de Lupinsous le masque de Perenna. Mais sur le chapitre du légionnaire, surson séjour au Maroc, ils prirent leur revanche et s’en donnèrent àcœur joie.

Le commandant d’Astrignac avait parlé. D’autres officiers,d’autres compagnons de Perenna relatèrent ce qu’ils avaient vu. Onpublia les rapports et les ordres du jour qui le concernaient. Etce que l’on appela « l’Épopée du héros » se constitua en une sortede livre d’or dont chaque page racontait la plus folle et la plusinvraisemblable des prouesses.

À Médiouna, le 24 mars, l’adjudant Pollex inflige quatre joursde salle de police au légionnaire Perenna. Motif « Malgré lesordres, est sorti du camp après l’appel du soir, a bousculé deuxsentinelles, et n’est rentré que le lendemain à midi. Il rapportaitle corps de son sergent tué au cours d’une embuscade. »

Et, en marge, cette note du colonel : « Le colonel double lapunition du légionnaire Perenna, le cite à l’ordre du jour, et luiadresse ses félicitations et ses remerciements. »

Après le combat de Ber-Rechid, le détachement Fardet ayant étéobligé de battre en retraite devant une harka de quatre centsMaures, le légionnaire Perenna demanda à couvrir la retraite ens’installant dans une kasbah.

« Combien vous faut-il d’hommes, Perenna ?

– Aucun, mon lieutenant.

– Quoi ! vous n’avez pas la prétention de couvrir uneretraite à vous tout seul ?

– Quel plaisir y aurait-il à mourir, mon lieutenant, si d’autresmouraient avec moi ? »

Sur sa prière on lui laissa une douzaine de fusils et onpartagea avec lui ce qui restait de cartouches. Pour sa part, il eneut soixante-quinze.

Le détachement s’éloigna sans être inquiété davantage. Lelendemain, quand on put revenir avec des renforts, on surprit lesMarocains à l’affût autour de la kasbah. Ils n’osaient pasapprocher.

Soixante-quinze des leurs jonchaient le sol.

On les chassa.

Dans la kasbah on trouva le légionnaire Perenna étendu.

On le supposait mort. Ildormait ! ! !

Il n’avait plus une seule cartouche. Seulement lessoixante-quinze balles avaient porté.

Mais ce qui frappa le plus l’imagination populaire fut le récitdu commandant comte d’Astrignac, relativement à la bataille deDar-Dbibarh. Le commandant avoua que cette bataille, qui dégageaFez au moment où l’on croyait tout perdu, et qui fit tant de bruiten France, fut gagnée avant d’être livrée, et qu’elle fut gagnéepar Perenna tout seul !

Dès l’aube, comme les tribus marocaines se préparaient àl’attaque, le légionnaire Perenna prit au lasso un cheval arabe quigalopait dans la plaine, sauta sur la bête, qui n’avait ni selle,ni bride, ni harnachement d’aucune sorte, et, sans veste, sansképi, sans arme, la chemise blanche bouffant autour de son torse,la cigarette aux lèvres, les mains dans ses poches, ilchargea !

Il chargea droit vers l’ennemi, pénétra dans le camp, letraversa au galop, fit des évolutions au milieu des tentes etrevint par l’endroit même où il avait pénétré.

Cette course à la mort, vraiment inconcevable, répandit parmiles Marocains une telle impression de stupeur que leur attaque futmolle et la bataille gagnée sans résistance.

Ainsi se forma – et combien d’autres traits de bravoure larenforcèrent ! – la légende héroïque de Perenna. Elle mettaiten relief l’énergie surhumaine, la témérité prodigieuse, lafantaisie étourdissante, l’esprit d’aventures, l’adresse physiqueet le sang-froid d’un personnage singulièrement mystérieux qu’ilétait difficile de ne pas confondre avec Arsène Lupin, mais unArsène Lupin nouveau, plus grand, ennobli par ses exploits,idéalisé et purifié.

Un matin, quinze jours après le double assassinat du boulevardSuchet, cet homme extraordinaire, qui suscitait une curiosité siardente, et de qui l’on parlait de tous côtés comme d’un êtrefabuleux, en quelque sorte irréel, don Luis Perenna, s’habilla etfit le tour de son hôtel.

C’était une confortable et spacieuse construction du XVIIIesiècle, située à l’entrée du faubourg Saint-Germain, sur la petiteplace du Palais-Bourbon, et qu’il avait achetée toute meublée à unriche Roumain, le comte Malonesco, gardant pour son usage et pourson service les chevaux, les voitures, les automobiles, les huitdomestiques, et conservant même la secrétaire du comte, MlleLevasseur, qui se chargeait de diriger le personnel, de recevoir etd’éconduire les visiteurs, journalistes, importuns ou marchands debibelots, attirés par le luxe de la maison et la réputation de sonnouveau propriétaire.

Ayant terminé l’inspection des écuries et du garage, il traversala cour d’honneur, remonta dans son cabinet de travail, entrouvritune des fenêtres et leva la tête. Au-dessus de lui, il y avait unmiroir incliné et ce miroir reflétait, par-dessus la cour etpar-dessus le mur qui la fermait, tout un côté de la place duPalais-Bourbon.

« Zut ! dit-il, ces policiers de malheur sont encore là. Etvoilà deux semaines que cela dure ! Je commence à en avoirassez, d’une telle surveillance. »

De mauvaise humeur, il se mit à parcourir son courrier,déchirant, après les avoir lues, les lettres qui le concernaientpersonnellement, annotant les autres, demandes de secours,sollicitations d’entrevues…

Quand il eut fini, il sonna.

« Priez Mlle Levasseur de m’apporter les journaux. »

Elle servait naguère de lectrice et de secrétaire au comteroumain et Perenna l’avait habituée à lire dans les journaux toutce qui le concernait, et à lui rendre, chaque matin, un compteexact de l’instruction dirigée contre Mme Fauville.

Toujours vêtue d’une robe noire, très élégante de taille et detournure, elle lui était sympathique. Elle avait un air de grandedignité, une physionomie grave, réfléchie, au travers de laquelleil était impossible de pénétrer jusqu’au secret de l’âme, et quieût paru austère si des boucles de cheveux blonds, rebelles à toutediscipline, ne l’eussent encadrée d’une auréole de lumière et degaieté. La voix avait un timbre musical et doux que Perenna aimaitentendre, et, un peu intrigué par la réserve même que gardait MlleLevasseur, il se demandait ce qu’elle pouvait penser de lui, de sonexistence, de ce que les journaux racontaient sur son mystérieuxpassé.

« Rien de nouveau ? » dit-il, tout en parcourant les titresdes articles : Le bolchevisme en Hongrie. Les prétentions del’Allemagne.

Elle lut les informations relatives à Mme Fauville et don Luisput voir que, de ce côté, l’instruction n’avançait guère.Marie-Anne Fauville ne se départait pas de son système, pleurant,s’indignant et affectant une entière ignorance des faits surlesquels on la questionnait.

« C’est absurde, pensa-t-il à haute voix. Je n’ai jamais vupersonne se défendre d’une façon aussi maladroite.

– Cependant, si elle est innocente ? »

C’était la première fois que Mlle Levasseur formulait uneopinion, ou plutôt une remarque sur cette affaire. Don Luis laregarda, très étonné.

« Vous la croyez donc innocente, mademoiselle ? »

Elle sembla prête à répondre et à expliquer le sens de soninterruption. On eût dit qu’elle dénouait son masqued’impassibilité, et que, sous la poussée des sentiments qui laremuaient, sa figure allait prendre une expression plus animée.Mais, par un effort visible, elle se contint et murmura :

« Je ne sais pas… je n’ai aucun avis.

– Peut-être, dit-il, en l’examinant avec curiosité, mais vousavez un doute… un doute qui serait permis s’il n’y avait pas lesempreintes laissées par la morsure même de Mme Fauville. Cesempreintes-là, voyez-vous, c’est plus qu’une signature, plus qu’unaveu de culpabilité. Et tant qu’elle n’aura pas donné là-dessus uneexplication satisfaisante… »

Mais, pas plus là-dessus que sur les autres choses, Marie-AnneFauville ne donnait la moindre explication. Elle demeuraitimpénétrable. D’autre part, la police ne réussissait pas àdécouvrir son complice, ou ses complices, ni cet homme à la canned’ébène et au lorgnon d’écaille dont le garçon du café du Pont-Neufavait donné le signalement à Mazeroux, et dont le rôle semblaitsingulièrement suspect. Bref, aucune lueur ne s’élevait du fond desténèbres. On recherchait également en vain les traces de ce Victor,le cousin germain des sœurs Roussel, lequel, à défaut d’héritiersdirects, eût touché l’héritage Mornington.

« C’est tout ? fit Perenna.

– Non, dit Mlle Levasseur, il y a dans l’Echo de Franceun article…

– Qui se rapporte à moi ?

– Je suppose, monsieur. Il est intitulé : Pourquoi nel’arrête-t-on pas ?

– Cela me regarde », dit-il en riant.

Il prit le journal et lut :

« Pourquoi ne l’arrête-t-on pas ? Pourquoi prolonger, àl’encontre de toute logique, une situation anormale qui remplit destupeur les honnêtes gens ? C’est une question que tout lemonde se pose et à laquelle le hasard de nos investigations nouspermet de donner l’exacte réponse.

« Un an après la mort simulée d’Arsène Lupin, la justice ayantdécouvert, ou cru découvrir, qu’Arsène Lupin n’était autre, de sonvrai nom, que le sieur Floriani, né à Blois, et disparu, a faitinscrire sur les registres de l’état civil, à la page quiconcernait le sieur Floriani, la mention décédé, suivie deces mots : sous le nom d’Arsène Lupin.

« Par conséquent, pour ressusciter Arsène Lupin, il ne faudraitpas seulement avoir la preuve irréfutable de son existence – ce quine serait pas impossible –, il faudrait mettre en jeu les rouagesadministratifs les plus compliqués et obtenir un décret du Conseild’État.

« Or, il paraîtrait que M. Valenglay président du conseil,d’accord avec le préfet de police, s’oppose à toute enquête tropminutieuse, susceptible de déchaîner un scandale dont on s’effrayeen haut lieu. Ressusciter Arsène Lupin ? Recommencer la lutteavec ce damné personnage ? Risquer encore la défaite et leridicule ? Non, non, mille fois non.

« Et, c’est ainsi qu’il arrive cette chose inouïe, inadmissible,inimaginable, – scandaleuse ! – qu’Arsène Lupin, l’ancienvoleur, le récidiviste impénitent, le roi des bandits, l’empereurde la cambriole et de l’escroquerie, qu’Arsène Lupin peutaujourd’hui, non pas clandestinement, mais au vu et au su du mondeentier, poursuivre l’œuvre la plus formidable qu’il ait encoreentreprise, habiter publiquement sous un nom qui n’est pas le sien,mais qu’il a fait en sorte qu’on ne lui contestât pas, supprimerimpunément quatre personnes qui le gênaient, faire jeter en prisonune femme innocente contre laquelle il a lui-même accumulé lespreuves les plus mensongères, et, en fin de compte, malgré larévolte du bon sens, et grâce à des complicités inavouables,toucher les deux cents millions de l’héritage Mornington.

« Voilà l’ignominieuse vérité. Il était bon qu’elle fût dite.Espérons qu’une fois révélée elle influera sur la conduite desévénements. »

« Elle influera tout au moins sur la conduite de l’imbécile quia écrit cet article », ricana don Luis.

Il congédia Mlle Levasseur et demanda le commandant d’Astrignacau téléphone.

« C’est vous, mon commandant ?

– Vous avez lu l’article de l’Echo de France ?

– Oui.

– Cela vous ennuierait-il beaucoup de demander une réparationpar les armes à ce monsieur ?

– Oh ! oh ! un duel !

– Il le faut, mon commandant. Tous ces artistes-là m’embêtentavec leurs élucubrations. Il est nécessaire de leur mettre unbâillon. Celui-là paiera pour les autres.

– Ma foi, si vous y tenez beaucoup…

– Énormément. »

Les pourparlers furent immédiats.

Le directeur de l’Echo de France déclara que, bien quel’article, déposé à son journal sans signature et sous formedactylographique, eût été publié à son insu, il en prenaitl’entière responsabilité.

Le même jour, à trois heures, don Luis Perenna, accompagné ducommandant d’Astrignac, d’un autre officier et d’un docteur,quittait dans son automobile l’hôtel de la place du Palais-Bourbonet, suivi de près par un taxi où s’entassaient les agents de laSûreté chargés de le surveiller, arrivait au Parc des Princes.

En attendant l’adversaire, le comte d’Astrignac emmena don Luisà l’écart :

« Mon cher Perenna, je ne vous demande rien. Qu’y a-t-il de vraidans tout ce que l’on publie à votre égard ? Quel est votrevéritable nom ? Cela m’est égal. Pour moi, vous êtes lelégionnaire Perenna, et ça suffit. Votre passé commence au Maroc.Quant à l’avenir, je sais que, quoi qu’il advienne, et quelles quesoient les tentations, vous n’aurez d’autre but que de venger CosmoMornington et de protéger ses héritiers. Seulement, il y a unechose qui me tracasse.

– Parlez, mon commandant.

– Donnez-moi votre parole que vous ne tuerez pas cet homme.

Deux mois de lit, mon commandant, ça vous va ?

– C’est trop. Quinze jours.

– Adjugé. »

Les deux adversaires se mirent en ligne. À la seconde reprise,le directeur de l’Echo de France s’écroula, touché à lapoitrine.

« Ah ! c’est mal, Perenna, grommela le comte d’Astrignac,vous m’aviez promis…

– J’ai promis, j’ai tenu, mon commandant. »

Cependant les docteurs examinaient le blessé.

L’un d’eux se releva au bout d’un instant et dit :

« Ce ne sera rien… trois semaines de repos, tout au plus.Seulement, un centimètre de plus et ça y était.

– Oui, mais le centimètre n’y est pas », murmura Perenna.

Toujours suivi par l’automobile des policiers, don Luis retournaau faubourg Saint-Germain, et c’est alors qu’il se produisit unincident qui devait l’intriguer singulièrement et jeter surl’article de l’Echo de France un jour vraimentétrange.

Dans la cour de son hôtel, il aperçut deux petites chiennes,lesquelles appartenaient au cocher et se tenaient généralement àl’écurie. Elles jouaient alors avec une pelote de ficelle rouge quis’accrochait un peu partout, aux marches du perron, aux vases defleurs. À la fin le bouchon de papier autour duquel la ficelleétait enroulée apparut. Don Luis passait à cet instant.Machinalement, son regard ayant discerné des traces d’écriture surle papier, il le ramassa et le déplia.

Il tressaillit. Tout de suite, il avait reconnu les premièreslignes de l’article inséré dans l’Echo de France. Etl’article s’y trouvait, intégralement écrit à la plume, sur dupapier quadrillé, avec des ratures, des phrases ajoutées, biffées,recommencées.

Il appela le cocher et lui demanda :

« D’où vient donc cette pelote de ficelle ?

– Cette pelote, monsieur ?… Mais de la sellerie, je crois…C’est cette diablesse de Mirza qui l’aura…

– Et quand avez-vous enroulé la ficelle sur le papier ?

– Hier soir, monsieur.

– Ah ! hier soir… Et d’où provient ce papier ?

– Ma foi, monsieur, je ne sais pas trop… j’avais besoin dequelque chose pour ma ficelle… j’ai pris cela derrière la remise,là où l’on jette tous les chiffons de la maison, en attendant qu’onles porte dans la rue, le soir. »

Don Luis poursuivit ses investigations. Il questionna ou il priaMlle Levasseur de questionner les autres domestiques. Il nedécouvrit rien, mais un fait demeurait acquis : l’article del’Echo de France avait été écrit – le brouillon ramassé enfaisait foi – par quelqu’un qui habitait la maison, ou quientretenait des relations avec un des habitants de la maison.

L’ennemi était dans la place.

Mais quel ennemi ? Et que voulait-il ? Simplementl’arrestation de Perenna ?

Toute cette fin d’après-midi, don Luis resta soucieux, tourmentépar le mystère qui l’entourait, exaspéré par son inaction etsurtout par cette menace d’arrestation qui, certes, ne l’inquiétaitpas, mais qui paralysait ses mouvements.

Aussi, quand on lui annonça, vers dix heures, qu’un individu,qui se présentait sous le nom d’Alexandre, insistait pour le voir,quand il eut fait entrer cet individu, et qu’il se trouva en facede Mazeroux, mais d’un Mazeroux travesti, enfoui sous un vieuxmanteau méconnaissable, se jeta-t-il sur lui comme sur une proieet, le bousculant, le secouant :

« Enfin, c’est toi ! Hein ! je te l’avais dit, vousn’en sortez pas, à la préfecture, et tu viens me chercher ?Avoue-le donc, triple buse ! Mais oui… mais oui… tu viens mechercher… Ah ! elle est rigolote, celle-là… Morbleu ! jesavais bien que vous n’auriez pas le culot de m’arrêter et que lepréfet de police calmerait un peu les ardeurs intempestives de cesacré Weber. D’abord est-ce qu’on arrête un homme dont on abesoin ? Va, dégoise. Dieu ! que tu as l’airabruti ! Mais réponds donc. Où en êtes-vous ? Vite,parle. Je vais vous régler ça en cinq sec. Jette-moi seulementvingt mots sur votre enquête, et je vous la fais aboutir d’un coupde bistouri. Montre en main, deux minutes. Tu dis ?

– Mais, patron… bredouilla Mazeroux interloqué.

– Quoi ? Faut t’arracher les paroles ! Allons-y.J’opère. Il s’agit de l’homme à la canne d’ébène, n’est-cepas ? de celui qu’on a vu au café du Pont-Neuf, le jour oùl’inspecteur Vérot a été assassiné ?

– Oui… en effet.

– Vous avez retrouvé ses traces ?

– Oui.

– Eh bien, bavarde, voyons !

– Voilà, patron. Il n’y a pas que le garçon de café qui l’avaitremarqué. Il y a aussi un autre consommateur, et cet autreconsommateur, que j’ai fini par découvrir, était sorti du café enmême temps que notre homme, et, dehors, l’avait entendu demander àun passant « la plus proche station du métro pour aller à Neuilly».

– Excellent, cela. Et, dans Neuilly, à force d’interroger dedroite et de gauche, vous avez déniché l’artiste ?

– Et même appris son nom, patron : Hubert Lautier, avenue duRoule. Seulement, il a décampé de là, il y a six mois, laissant sonmobilier et n’emportant que deux malles.

– Mais à la poste ?

– Nous avons été à la poste. Un des employés a reconnu lesignalement qu’on lui a fourni. Notre homme vient tous les huit oudix jours chercher son courrier, qui, d’ailleurs, est très peuimportant… une lettre ou deux. Il n’est pas venu depuis quelquetemps.

– Et ce courrier est sous son nom ?

– Sous des initiales.

– On a pu se les rappeler ?

– Oui. B. R. W. 8.

– C’est tout ?

– De mon côté, absolument tout. Mais un de mes collègues a puétablir, d’après les dépositions de deux agents de police, qu’unindividu portant une canne d’ébène, à manche d’argent et un binocled’écaille est sorti, le soir du double assassinat, de la gared’Auteuil, vers onze heures trois quarts et s’est dirigé vers leRanelagh. Rappelez-vous la présence de Mme Fauville dans cequartier, à la même heure. Et rappelez-vous que le crime fut commisun peu avant minuit… J’en conclus…

– Assez, file.

– Mais…

– Au galop.

– Alors on ne se revoit plus ?

– Rendez-vous dans une demi-heure devant le domicile de notrehomme.

– Quel homme ?

– Le complice de Marie-Anne Fauville…

– Mais vous ne connaissez pas…

– Son adresse ? Mais c’est toi-même qui me l’as donnée.Boulevard Richard-Wallace, numéro huit. Va, et ne prends pas cettetête d’idiot.

Il le fit pirouetter, le poussa par les épaules jusqu’à la porteet le remit, tout ahuri, aux mains d’un domestique.

Lui-même sortait quelques minutes plus tard, entraînant sur sespas les policiers attachés à sa personne, les laissait de plantondevant un immeuble à double issue, et se faisait conduire à Neuillyen automobile.

Il suivit à pied l’avenue de Madrid et rejoignit le boulevardRichard-Wallace, en vue du bois de Boulogne.

Mazeroux l’attendait là, devant une petite maison qui dressaitses trois étages au fond d’une cour que bordaient les murs trèshauts de la propriété voisine.

« C’est bien le numéro huit ?

– Oui, patron, mais vous allez m’expliquer…

Une seconde, mon vieux, que je reprenne mon souffle ! »

Il aspira largement quelques bouffées d’air.

« Dieu ! que c’est bon d’agir ! dit-il. Vrai, je merouillais… Et quel plaisir de poursuivre ces bandits ! Alorstu veux que je t’explique ? »

Il passa son bras sous celui du brigadier.

« Écoute, Alexandre, et profite. Quand une personne choisit desinitiales quelconques pour son adresse de poste restante, dis-toibien qu’elle ne les choisit pas au hasard, mais presque toujours defaçon que les lettres aient une signification pour la personne encorrespondance avec elle, signification qui permettra à cette autrepersonne de se rappeler facilement l’adresse qu’on lui donne.

– Et en l’occurrence ?

– En l’occurrence, Mazeroux, un homme comme moi, qui connaisNeuilly et les alentours du Bois, est aussitôt frappé par ces troislettres B R W et surtout par cette lettre étrangère W, lettreétrangère, lettre anglaise. De sorte que, dans mon esprit, devantmes yeux, instantanément, comme une hallucination, j’ai vu lestrois lettres à leur place logique d’initiales, à la tête des motsqu’elles appellent et qu’elles nécessitent. J’ai vu le B duboulevard, j’ai vu l’R et le W anglais de Richard et de Wallace. Etje suis venu vers le boulevard Richard-Wallace. Et voilà pourquoi,mon cher monsieur, votre fille est sourde. »

Mazeroux sembla quelque peu sceptique.

« Et vous croyez, patron ?

Je ne crois rien. Je cherche. Je construis une hypothèse sur lapremière base venue… une hypothèse vraisemblable… Et je me dis… jeme dis… je me dis, Mazeroux, que ce petit coin est diablementmystérieux… et que cette maison… Chut… Écoute… »

Il repoussa Mazeroux dans un renfoncement d’ombre. Ils avaiententendu du bruit, le claquement d’une porte.

De fait, des pas traversèrent la cour, devant la maison. Laserrure de la grille extérieure grinça. Quelqu’un parut, que lalumière d’un réverbère éclaira en plein visage.

« Cré tonnerre mâchonna Mazeroux, c’est lui.

– Il me semble, en effet…

– C’est lui, patron. Regardez la canne noire et le brillant dela poignée… Et puis vous avez vu le lorgnon… et la barbe… Quel typevous êtes, patron !

– Calme-toi, et suivons-le. »

L’individu avait traversé le boulevard Richard-Wallace ettournait sur le boulevard Maillot. Il marchait assez vite, la têtehaute, en faisant tournoyer sa canne d’un geste allègre. Il allumaune cigarette.

À l’extrémité du boulevard Maillot, l’homme passa l’octroi etpénétra dans Paris. La station du chemin de fer de Ceinture étaitproche. Il se dirigea vers elle et, toujours suivi, prit un trainqui le conduisait à Auteuil.

« Bizarre, dit Mazeroux, il refait ce qu’il a fait il y a quinzejours. C’est là qu’on l’a aperçu. »

L’individu longea dès lors les fortifications. En un quartd’heure, il atteignit le boulevard Suchet, et presque aussitôtl’hôtel où l’ingénieur Fauville et son fils avaient étéassassinés.

En face de cet hôtel, il monta sur les fortifications, et ilresta là quelques minutes, immobile, tourné vers la façade. Puis,continuant sa route, il gagna la Muette, s’engagea dans lesténèbres du bois de Boulogne.

« À l’œuvre et hardiment », fit don Luis qui pressa le pas.

Mazeroux le retint :

« Que voulez-vous dire, patron ?

– Eh bien, sautons-lui à la gorge, nous sommes deux, et lemoment est propice.

– Comment ! mais c’est impossible.

– Impossible ! Tu as peur ? Soit. Laisse-moifaire.

– Voyons, patron, vous n’y pensez pas ?

– Pourquoi n’y penserais-je pas ?

– Parce qu’on ne peut arrêter un homme sans motif.

– Sans motif ? Un bandit de son espèce ? Unassassin ? Qu’est-ce qu’il te faut donc ?

– En l’absence d’un cas de force majeure, d’un flagrant délit,il me faut quelque chose que je n’ai pas.

– Quoi ?

– Un mandat. Je n’ai pas de mandat. »

L’accent de Mazeroux était si convaincu et sa réponse parut sicomique à don Luis Perenna qu’il éclata de rire.

« T’as pas de mandat ? Pauvre petit ! Eh bien, tu vasvoir si j’en ai besoin, d’un mandat !

– Je ne verrai rien du tout, s’écria Mazeroux en s’accrochant aubras de son compagnon. Vous ne toucherez pas à cet individu.

– C’est ta mère ?

– Voyons, patron…

– Mais, triple honnête homme, articula don Luis, exaspéré, sinous laissons échapper l’occasion, la retrouverons-nous ?

– Facilement. Il rentre chez lui. Je préviens le commissaire depolice. On téléphone à la préfecture, et demain matin…

– Et si l’oiseau est envolé ?

– Je n’ai pas de mandat.

– Veux-tu que je t’en signe un, idiot ? »

Mais don Luis domina sa colère. Il sentait bien que tous sesarguments se briseraient contre l’obstination du brigadier, et queMazeroux irait au besoin jusqu’à défendre l’ennemi contre lui. Ilformula simplement d’un ton sentencieux :

« Un imbécile et toi, ça fait deux imbéciles, et il y a autantd’imbéciles qu’il y a de gens qui veulent faire de la police avecdes chiffons de papier, des signatures, des mandats et d’autrescalembredaines. La police, mon petit, ça se fait avec le poing.Quand l’ennemi est là, on cogne. Sinon, on risque de cogner dans levide. Là-dessus, bonne nuit. Je vais me coucher. Téléphone-moiquand tout sera fini. »

Il rentra chez lui, furieux, excédé d’une aventure où il n’avaitpas ses coudées franches, et où il lui fallait se soumettre à lavolonté ou, plutôt, à la mollesse des autres.

Mais, le lendemain matin, lorsqu’il se réveilla, le désir devoir la police aux prises avec l’homme à la canne d’ébène, etsurtout le sentiment que son concours ne serait pas inutile, lepoussèrent à s’habiller plus vite.

« Si je n’arrive pas à la rescousse, se disait-il, ils vont selaisser rouler. Ils ne sont pas de taille à soutenir un tel combat.»

Justement Mazeroux le demanda au téléphone. Il se précipita versune petite cabine que son prédécesseur avait fait établir aupremier étage, dans un réduit obscur qui ne communiquait qu’avecson bureau, et il alluma l’électricité.

« C’est toi, Alexandre ?

– Oui, patron. Je suis chez un marchand de vin, près de lamaison du boulevard Richard-Wallace.

– Et notre homme ?

– L’oiseau est au nid. Mais il était temps.

– Ah !

– Oui, sa valise est faite. Il doit partir ce matin envoyage.

– Comment le sait-on ?

– Par la femme de ménage. Elle vient d’entrer chez lui, et nousouvrira.

– Il habite seul ?

– Oui, cette femme lui prépare ses repas et s’en va le soir.Personne ne vient jamais, sauf une dame voilée qui lui a rendutrois visites depuis qu’il est ici. La femme de ménage ne pourraitpas la reconnaître. Lui, c’est un savant, dit-elle, qui passe sontemps à lire et à travailler.

– Et tu as un mandat ?

– Oui, on va opérer.

– J’accours.

– Impossible ! C’est le sous-chef Weber qui nous commande.Ah ! dites donc, vous ne savez pas la nouvelle à propos de MmeFauville ?

– À propos de Mme Fauville ?

– Oui, elle a voulu se tuer, cette nuit.

– Hein ! elle a voulu se tuer ? »

Perenna avait jeté une exclamation de stupeur, et il fut trèsétonné d’entendre, presque en même temps, un autre cri, comme unécho très proche.

Sans lâcher le récepteur, il se retourna. Mlle Levasseur étaitdans le cabinet de travail, à quelques pas de lui, la figurecontractée, livide.

Leurs regards se rencontrèrent. Il fut sur le point del’interroger, mais elle s’éloigna.

« Pourquoi diable m’écoutait-elle ? se demanda don Luis, etpourquoi cet air d’épouvante ? »

Mazeroux continuait cependant :

« Elle l’avait bien dit, qu’elle essaierait de se tuer. Il lui afallu un rude courage. »

Perenna reprit :

« Mais comment ?

– Je vous raconterai cela. On m’appelle. Mais surtout ne venezpas, patron.

– Si, répondit-il nettement, je viens. Après tout, c’est bien lemoins que j’assiste à la capture du gibier, puisque c’est moi quiai découvert son gîte. Mais ne crains rien : je resterai dans lacoulisse.

– Alors, dépêchez-vous, patron. On donne l’assaut.

– J’arrive. »

Il raccrocha vivement le récepteur et fit demi-tour sur lui-mêmepour sortir de la cabine.

Un mouvement de recul le rejeta jusqu’au mur du fond.

À l’instant précis où il allait franchir le seuil, quelque choses’était déclenché au-dessus de sa tête, et il n’avait eu que letemps de bondir en arrière pour n’être pas atteint par un rideau defer qui tomba devant lui avec une violence terrible.

Une seconde de plus, et la masse énorme l’écrasait. Il en sentitle frôlement contre sa main. Et jamais peut-être il n’éprouva defaçon plus intense l’angoisse du danger.

Après un moment de véritable frayeur où il resta comme pétrifié,le cerveau en désordre, il reprit son sang-froid et se jeta surl’obstacle.

Mais tout de suite l’obstacle lui parut infranchissable. C’étaitun lourd panneau de métal, non pas fait de lamelles ou de piècesrattachées les unes aux autres, mais formé d’un seul bloc, massif,puissant, rigide et que le temps avait revêtu de sa patineluisante, à peine obscurcie, çà et là, par des taches de rouille.De droite et de gauche, en haut et en bas, les bords du panneaus’enfonçaient dans une rainure étroite qui les recouvraithermétiquement.

Il était prisonnier. À coups de poing, avec une rage soudaine,il frappa, se rappelant la présence de Mlle Levasseur dans lecabinet de travail. Si elle n’avait pas encore quitté la pièce – etsûrement elle ne pouvait pas encore l’avoir quittée lorsque lachose s’était produite – elle entendrait le bruit. Elle devaitl’entendre. Elle allait revenir sur ses pas. Elle allait donnerl’alarme et le secourir.

Il écouta. Rien. Il appela. Aucune réponse. Sa voix se heurtaitaux murs et au plafond de la cabine où il était enfermé, et ilavait l’impression que l’hôtel entier, par-delà les salons, et lesescaliers, et les vestibules, demeurait sourd à son appel.

Pourtant… pourtant… Mlle Levasseur ?

« Qu’est-ce que ça veut dire ? murmura-t-il… Qu’est ce quetout cela signifie ? »

Et immobile maintenant, taciturne, il pensait de nouveau àl’étrange attitude de la jeune fille, à son visage bouleversé, àses yeux égarés. Et il se demandait aussi par quel hasard s’étaitdéclenché le mécanisme invisible qui avait projeté sur lui,sournoisement et implacablement, le redoutable rideau de fer.

Chapitre 5L’homme à la canne d’ébène

Sur le boulevard Richard-Wallace, le sous-chef Weber,l’inspecteur principal Ancenis, le brigadier Mazeroux, troisinspecteurs et le commissaire de police de Neuilly, étaient groupésdevant la grille du numéro huit.

Mazeroux surveillait l’avenue de Madrid par laquelle don Luisdevait venir, mais il commençait à s’étonner, car une demi-heures’était écoulée depuis qu’ils avaient échangé un coup de téléphone,et Mazeroux ne trouvait plus de prétexte pour reculerl’opération.

« Il est temps, dit le sous-chef Weber, la femme de ménage nousa fait signe d’une fenêtre : le type s’habille.

– Pourquoi ne pas l’empoigner quand il sortira ? objectaMazeroux. En un tour de main il sera pris.

– Et s’il se trotte par une autre issue que nous ne connaissonspas ? dit le sous-chef. C’est qu’il faut se méfier de pareilsbougres. Non, attaquons-le au gîte. Il y a plus de certitude.

– Cependant…

– Qu’est-ce que vous avez donc, Mazeroux ? dit le sous-chefen le prenant à part. Vous ne voyez donc pas que nos hommes sontnerveux ? Ce type-là les inquiète.

Il n’y a qu’un moyen, c’est de les lancer dessus, comme sur unebête fauve. Et puis il faut que l’affaire soit dans le sac quand lepréfet viendra.

– Il vient donc ?

– Oui. Il veut se rendre compte par lui-même. Toute cettehistoire-là le préoccupe au plus haut point. Ainsi donc, enavant ! Vous êtes prêts, les gars ? Je sonne. »

Le timbre retentit en effet, et, tout de suite, la femme deménage accourut et entrebâilla la porte.

Bien que la consigne fût de garder le plus grand calme afin dene pas effaroucher trop tôt l’adversaire, la crainte qu’ilinspirait était telle qu’il y eut une poussée et que tous lesagents se ruèrent dans la cour, prêts au combat… Mais une fenêtres’ouvrit et quelqu’un cria, du second étage :

« Qu’y a-t-il ? »

Le sous-chef ne répondit pas. Deux agents, l’inspecteurprincipal, le commissaire et lui, envahissaient la maison, tandisque les deux autres, restés dans la cour, rendaient toute fuiteimpossible.

La rencontre eut lieu au premier étage. L’homme était descendu,tout habillé, le chapeau sur la tête, et le sous-chef proférait:

« Halte ! Pas un geste ! C’est bien vous, HubertLautier ? »

L’homme sembla confondu. Cinq revolvers étaient braqués sur lui.Pourtant, aucune expression de peur n’altéra son visage, et il ditsimplement :

« Que voulez-vous, monsieur ? Que venez-vous faireici ?

– Nous venons au nom de la loi. Voici le mandat qui vousconcerne, un mandat d’arrêt.

– Un mandat d’arrêt contre moi !

– Contre Hubert Lautier, domicilié au huit, boulevardRichard-Wallace.

– Mais c’est absurde !… dit-il, c’est incroyable… Qu’est-ceque cela signifie ! Pour quelle raison ?… »

Sans qu’il opposât la moindre résistance, on l’empoigna par lesdeux bras et on le fit entrer dans une pièce assez grande où il n’yavait que trois chaises de paille, un fauteuil, et une tableencombrée de gros livres.

« Là, dit le sous-chef, et ne bougez pas. Au moindre geste, tantpis pour vous… »

L’homme ne protestait pas. Tenu au collet par les deux agents,il paraissait réfléchir, comme s’il eût cherché à comprendre lesmotifs secrets d’une arrestation à laquelle rien ne l’eût préparé.Il avait une figure intelligente, une barbe châtaine à reflets unpeu roux, des yeux d’un bleu gris dont l’expression devenait parinstants, derrière le binocle qu’il portait, d’une certaine dureté.Les épaules larges, le cou puissant dénotaient la force.

« On lui passe le cabriolet ? dit Mazeroux ausous-chef.

– Une seconde… Le préfet arrive, je l’entends… Vous avez fouilléles poches ? Pas d’armes ?

– Non.

– Pas de flacon ? pas de fiole ? Riend’équivoque ?

– Non, rien. »

Dès son arrivée, M. Desmalions, tout en examinant la figure duprisonnier, s’entretint à voix basse avec le sous-chef et se fitraconter les détails de l’opération.

« Bonne affaire, dit-il, nous avions besoin de cela. Les deuxcomplices arrêtés, il faudra bien qu’ils parlent, et touts’éclaircira. Ainsi, il n’y a pas eu de résistance ?

– Aucune, monsieur le préfet.

– N’importe ! restons sur nos gardes. »

Le prisonnier n’avait pas prononcé une parole, et il conservaitle visage pensif de quelqu’un pour qui les événements ne se prêtentà aucune explication. Cependant, lorsqu’il eut compris que lenouveau venu n’était autre que le préfet de police, il releva latête, et M. Desmalions lui ayant dit :

« Inutile, n’est-ce pas, de vous exposer les motifs de votrearrestation ? »

Il répliqua d’une voix déférente :

« Excusez-moi, monsieur le préfet, je vous demande au contrairede me renseigner. Je n’ai pas la moindre idée à ce sujet : Il y alà, chez vos agents, une erreur formidable qu’un mot sans doutepeut dissiper. Ce mot, je le désire… je l’exige… »

Le préfet haussa les épaules et dit :

« Vous êtes soupçonné d’avoir participé à l’assassinat del’ingénieur Fauville et de son fils Edmond.

– Hippolyte est mort ! »

Il répéta, la voix sourde, avec un tremblement nerveux :

« Hippolyte est mort ? Qu’est-ce que vous dites là ?Est-ce possible qu’il soit mort ? Et comment ?Assassiné ? Edmond également ? »

Le préfet haussa de nouveau les épaules.

« Le fait même que vous appeliez M. Fauville par son prénommontre que vous étiez dans son intimité. Et en admettant que vousne soyez pour rien dans son assassinat, la lecture des journauxdepuis quinze jours eût suffi à vous l’apprendre.

– Pour ma part, je ne lis jamais de journaux, monsieur lepréfet.

– Hein ! vous allez prétendre…

– Cela peut être invraisemblable, mais c’est ainsi.

Je vis une existence de travail, m’occupant exclusivement derecherches scientifiques en vue d’un ouvrage de vulgarisation, etsans prendre la moindre part ni le moindre intérêt aux choses dedehors. Je défie donc qui que ce soit au monde de prouver que j’aielu un seul journal depuis des mois et des mois. Et c’est pourquoij’ai le droit de dire que j’ignorais l’assassinat d’HippolyteFauville. Je l’ai connu autrefois, mais nous nous sommesfâchés.

– Quelles raisons ?

– Des affaires de famille…

– Des affaires de famille ! Vous étiez doncparents ?

– Oui, Hippolyte était mon cousin.

– Votre cousin ! M. Fauville était votre cousin ?Mais… mais alors… Voyons, précisons. M. Fauville et sa femmeétaient les enfants de deux sœurs, Elisabeth et Armande Roussel.Ces deux sœurs avaient été élevées avec un cousin germain du nom deVictor.

– Oui, Victor Sauverand, issu du grand-père Roussel, VictorSauverand s’est marié à l’étranger et il a eu deux fils. L’un estmort il y a quinze ans. L’autre, c’est moi. »

M. Desmalions tressaillit. Son émotion était visible. Si cethomme disait vrai, s’il était réellement le fils de ce Victor dontla police n’avait pas encore pu reconstituer l’état civil, on avaitarrêté par là même, puisque M. Fauville et son fils étaient mortset Mme Fauville pour ainsi dire convaincue d’assassinat et déchuede ses droits, on avait arrêté l’héritier définitif de l’AméricainCosmo Mornington.

Mais par quelle aberration donnait-il contre lui, sans y êtreobligé, cette charge écrasante ?

Il reprit :

« Mes révélations, monsieur le préfet, semblent vous étonner.Peut-être vous éclairent-elles sur l’erreur dont je suisvictime ? »

Il s’exprimait sans aucun trouble, avec une grande politesse etune distinction de voix remarquable, et il n’avait nullement l’airde se douter que ses révélations confirmaient au contraire lalégitimité des mesures prises à son égard.

Sans répondre à sa question, le préfet de police lui demanda:

« Ainsi, votre nom véritable, c’est ?…

– Gaston Sauverand, dit-il.

– Pourquoi vous faites-vous appeler Hubert Lautier ? »

L’homme eut une petite défaillance qui ne pouvait échapper à unobservateur aussi perspicace que M. Desmalions. Il fléchit sur sesjambes, ses yeux papillotèrent, et il dit :

« Cela ne regarde pas la police, cela ne regarde que moi. »

M. Desmalions sourit :

« L’argument est médiocre. M’opposerez-vous le même si je veuxsavoir pourquoi vous vous cachez, pourquoi vous avez quitté votredomicile de l’avenue du Roule sans laisser d’adresse et pourquoivous recevez votre correspondance à la poste, sous desinitiales ?

– Oui, monsieur le préfet, ce sont là des actes d’ordre privé,qui relèvent de ma seule conscience. Vous n’avez pas à m’interrogerlà-dessus.

– C’est l’exacte réponse que nous oppose à tout instant votrecomplice.

– Mon complice ?

– Oui, Mme Fauville.

– Mme Fauville ? »

Gaston Sauverand avait poussé le même cri qu’à l’annonce de lamort de l’ingénieur, et ce fut une stupeur plus grande encore, uneangoisse qui rendit ses traits méconnaissables.

« Quoi ?… Quoi ?… Qu’est-ce que vous dites ?Marie-Anne… Non, n’est-ce pas ? Ce n’est pas vrai ? »

M. Desmalions jugea inutile de répondre, tellement cetteaffectation d’ignorer tout ce qui concernait le drame du boulevardSuchet était absurde et puérile.

Hors de lui, les yeux effarés, Gaston Sauverand murmura :

« C’est vrai ? Elle est victime de la même méprise quemoi ? On l’a peut-être arrêtée ? Elle ! elle !Marie-Anne en prison ! »

Ses poings crispés s’élevèrent dans un geste de menace quis’adressait à tous les ennemis inconnus dont il était entouré, àceux qui le persécutaient et qui avaient assassiné HippolyteFauville et livré Marie-Anne.

Mazeroux et l’inspecteur Ancenis l’empoignèrent brutalement… Ileut un mouvement de révolte comme s’il allait repousser sesagresseurs. Mais ce ne fut qu’un éclair, et il s’abattit sur unechaise en cachant sa figure entre ses mains.

« Quel mystère ! balbutia-t-il !… Je ne comprends pas…je ne comprends pas… »

Il se tut.

Le préfet de police dit à Mazeroux :

« C’est la même comédie qu’avec Mme Fauville, et jouée par uncomédien de la même espèce qu’elle et de la même force. On voitqu’ils sont parents.

– Il faut se méfier de lui, monsieur le préfet. Pour l’instant,son arrestation l’a déprimé, mais gare au réveil ! »

Le sous-chef Weber, qui était sorti depuis quelques minutes,rentra. M. Desmalions lui dit :

« Tout est prêt ?

– Oui, monsieur le préfet, j’ai fait avancer le taxi jusqu’à lagrille, à côté de votre automobile.

– Combien êtes-vous ?

– Huit. Deux agents viennent d’arriver du commissariat.

– Vous avez fouillé la maison ?

– Oui. D’ailleurs, elle est presque vide. Il n’y a que lesmeubles indispensables et, dans la chambre, des liasses depapiers.

– C’est bien, emmenez-le et redoublez de surveillance. »

Gaston Sauverand se laissa faire docilement et suivit lesous-chef et Mazeroux.

Sur le seuil de la porte, il se retourna :

« Monsieur le préfet, puisque vous perquisitionnez, je vousadjure de prendre soin des papiers qui encombrent la table de machambre : ce sont des notes qui m’ont coûté bien des veilles. Enoutre… »

Il hésita, visiblement embarrassé.

« En outre ?

– Eh bien, Monsieur le préfet, je vais vous dire… certaineschoses… »

Il cherchait ses mots et paraissait en craindre lesconséquences, tout en les prononçant. Mais il se décida d’un coup:

« Monsieur le préfet, il y a ici… quelque part… un paquet delettres auxquelles je tiens plus qu’à ma vie. Peut-être ceslettres, si on les interprète dans un mauvais sens, donneront-ellesdes armes contre moi… mais n’importe… Avant tout, il faut… il fautqu’elles soient à l’abri… Vous verrez… Il y a là des documentsd’une importance extrême… Je vous les confie… à vous seul, monsieurle préfet.

– Où sont-elles ?

– La cachette est facile à trouver. Il suffit de monter dans lamansarde au-dessus de ma chambre et d’appuyer, à droite de lafenêtre, sur un clou… un clou inutile en apparence, mais quicommande une cachette située au-dehors, sous une des ardoises, lelong de la gouttière. »

Il se remit en marche, encadré par les deux hommes. Le préfetles retint.

« Une seconde… Mazeroux, montez dans la mansarde. Vousm’apporterez les lettres. »

Mazeroux obéit et revint au bout de quelques minutes. Il n’avaitpu faire jouer le mécanisme.

Le préfet ordonna à l’inspecteur principal Ancenis de monter àson tour avec Mazeroux et d’emmener le prisonnier, qui leur feraitvoir le fonctionnement de sa cachette.

Lui-même, il demeura dans la pièce avec le sous-chef Weber,attendant le résultat de la perquisition, et il se mit à examinerles titres des livres qui s’empilaient sur la table.

C’étaient des volumes de science, parmi lesquels il remarqua desouvrages de chimie : La chimie organique, La chimiedans ses rapports avec l’électricité. Tous ils étaient chargésde notes, en marge. Il feuilletait l’un d’eux lorsqu’il crutentendre des clameurs. Il se précipita. Mais il n’avait pas franchile seuil de la porte qu’une détonation retentit au creux del’escalier et qu’il y eut un hurlement de douleur.

Et aussitôt, deux autres coups de feu. Et puis des cris, unbruit de lutte et une détonation encore…

Par bonds de quatre marches, avec une agilité qu’on n’eût pasattendue d’un homme de sa taille, le préfet de police, suivi dusous-chef, escalada le second étage et parvint au troisième, quiétait plus étroit et plus abrupt.

Quand il eut gagné le tournant, un corps qui chancelaitau-dessus de lui s’abattit dans ses bras : c’était Mazerouxblessé.

Sur les marches gisait un autre corps inerte, celui del’inspecteur principal Ancenis.

En haut, dans l’encadrement d’une petite porte, GastonSauverand, terrible, la physionomie féroce, avait le bras tendu. Iltira un cinquième coup au hasard. Puis, apercevant le préfet depolice, il visa, posément.

Le préfet eut la vision foudroyante de ce canon braqué sur sonvisage, et il se crut perdu. Mais, à cette seconde précise,derrière lui, une détonation claqua, l’arme de Sauverand tomba desa main avant qu’il eût pu tirer, et le préfet aperçut, comme dansune vision, un homme, celui qui venait de le sauver de la mort, etqui enjambait le corps de l’inspecteur principal, repoussaitMazeroux contre le mur, et s’élançait, suivi des agents.

Il le reconnut. C’était don Luis Perenna.

Don Luis entra vivement dans la mansarde où Sauverand avaitreculé, mais il n’eut que le temps de l’aviser, debout sur lerebord de la fenêtre, et qui sautait dans le vide, du haut destrois étages.

« Il s’est jeté par là ? cria le préfet en accourant. Nousne l’aurons pas vivant !

– Ni vivant ni mort, monsieur le préfet. Tenez, le voilà qui serelève. Il y a des miracles pour ces gens-là… Il file vers lagrille… C’est à peine s’il boite un peu.

– Mais mes hommes ?

– Eh ! ils sont tous dans l’escalier, dans la maison,attirés par les coups de feu, soignant les blessés…

– Ah ! le démon, murmura le préfet, il a joué sa partie enmaître ! »

De fait, Gaston Sauverand prenait la fuite sans rencontrerpersonne.

« Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! » vociféra M.Desmalions.

Il y avait deux automobiles le long du trottoir, qui à cetendroit est fort large, l’automobile du préfet de police et celleque le sous-chef avait fait venir pour le prisonnier. Les deuxchauffeurs, assis sur leurs sièges, n’avaient rien perçu de labataille. Mais ils virent le saut, dans l’espace, de GastonSauverand, et le chauffeur de la préfecture, sur le siège duquel onavait déposé un certain nombre de pièces à conviction, prenant dansle tas et au hasard la canne d’ébène, seule arme qu’il eût sous lamain, se précipita courageusement au-devant du fugitif.

« Arrêtez-le ! arrêtez-le ! » criait M.Desmalions.

La rencontre se produisit à la sortie de la cour. Elle futbrève. Sauverand se jeta sur son agresseur, lui arracha la canne,fit un bond en arrière et la lui cassa sur la figure. Puis, sanslâcher la poignée, il se sauva, poursuivi par l’autre chauffeur etpar trois agents qui surgissaient enfin de la maison.

Il avait alors trente pas d’avance sur les agents.

L’un d’eux tira vainement plusieurs coups de revolver.

Lorsque M. Desmalions et le sous-chef Weber redescendirent, ilstrouvèrent au second étage, dans la chambre de Gaston Sauverand,l’inspecteur principal étendu sur le lit, le visage livide.

Frappé à la tête, il agonisait.

Presque aussitôt il mourut.

Le brigadier Mazeroux, dont la blessure était insignifiante,raconta, tandis qu’on le pansait, que Sauverand les avait,l’inspecteur principal et lui, conduits jusqu’à la mansarde, etque, devant la porte, il avait plongé vivement la main dans unesorte de vieille sacoche accrochée au mur entre des tabliers dedomestique et des blouses hors d’usage. Il en tirait un revolver etfaisait feu à bout portant sur l’inspecteur principal, qui tombaitcomme une masse. Empoigné par Mazeroux, le meurtrier se dégageaitet envoyait trois balles dont la troisième atteignait le brigadierà l’épaule.

Ainsi, dans la bataille où la police disposait d’une trouped’agents exercés, où l’ennemi, captif, semblait n’avoir aucunechance de salut, cet ennemi, par un stratagème d’une audace inouïe,emmenait à l’écart deux de ses adversaires, les mettait hors decombat, attirait les autres dans la maison et, la route devenuelibre, s’enfuyait.

M. Desmalions était pâle de colère et de désespoir. Il s’écria:

« Il nous a roulés… Ses lettres, sa cachette, le clou mobile…autant de trucs… Ah ! le bandit ! »

Il gagna le rez-de-chaussée et passa dans la cour. Sur leboulevard, il rencontra un des agents qui avaient donné la chasseau meurtrier, et qui revenait à bout de souffle.

« Eh bien ? dit-il anxieusement.

– Monsieur le préfet, il a tourné par la rue voisine… Là, uneautomobile l’attendait… Le moteur devait être sous pression, cartout de suite notre homme nous a distancés.

– Mais mon automobile, à moi ?

Le temps de se mettre en marche, monsieur le préfet, vouscomprenez…

– La voiture qui l’a emporté était une voiture delouage ?

– Oui… un taxi…

– On la retrouvera alors. Le chauffeur viendra de lui-même quandil connaîtra par les journaux… »

Weber hocha la tête :

« À moins, monsieur le préfet, que ce chauffeur ne soit uncompère également. Et puis, quand bien même on retrouverait lavoiture, peut-on admettre qu’un gaillard comme Gaston Sauverandignore les moyens d’embrouiller une piste ? Nous aurons dumal, monsieur le préfet. »

« Oui, murmura don Luis qui avait assisté sans mot dire auxpremières investigations, et qui resta seul un instant avecMazeroux, oui, vous aurez du mal, surtout si vous laissez prendrela poudre d’escampette aux gens que vous tenez. Hein, Mazeroux,qu’est-ce que je t’avais dit hier soir ? Mais, tout de même,quel bandit ! Et il n’est pas seul, Alexandre. Je te répondsqu’il a des complices… et pas plus loin que chez moi encore… tuentends, chez moi ! »

Après avoir interrogé Mazeroux sur l’attitude de Sauverand etsur les incidents de l’arrestation, don Luis regagna son hôtel dela place du Palais-Bourbon.

L’enquête qu’il avait à faire se rapportait, certes, à desévénements aussi étranges, et, si la partie que jouait GastonSauverand dans la poursuite de l’héritage Cosmo Mornington méritaittoute son attention, la conduite de Mlle Levasseur ne l’intriguaitpas moins vivement.

Il lui était impossible d’oublier le cri de terreur qui avaitéchappé à la jeune fille pendant qu’il téléphonait avec Mazeroux,impossible aussi d’oublier l’expression effarée de son visage. Or,pouvait-il attribuer ce cri de terreur et cet effarement à autrechose qu’à la phrase prononcée par lui en réponse à Mazeroux : «Qu’est-ce que tu dis ? Mme Fauville a voulu se tuer ? »Le fait était certain, et il y avait entre l’annonce du suicide etl’émotion extrême de Mlle Levasseur un rapport trop évident pourque Perenna n’essayât pas d’en tirer des conclusions.

Il entra directement dans son bureau, et aussitôt examina labaie qui ouvrait sur la cabine téléphonique. Cette baie, en formede voûte, large de deux mètres environ et très basse, n’étaitfermée que par une portière de velours qui, presque toujoursrelevée, la laissait à découvert. Sous la portière, parmi lesmoulures de la cimaise, don Luis trouva un bouton mobile sur lequelil suffisait d’appuyer pour que tombât le rideau de fer auquel ils’était heurté deux heures auparavant.

Il fit jouer le déclenchement à trois ou quatre reprises. Cesexpériences lui prouvèrent de la façon la plus catégorique que lemécanisme était en parfait état et ne pouvait fonctionner sans uneintervention étrangère. Devait-il donc conclure que la jeune filleavait voulu le tuer, lui, Perenna ? Mais pour quelsmotifs ?

Il fut sur le point de sonner et de la faire venir afin d’avoiravec elle l’explication qu’il était résolu à lui demander.Cependant le temps passait, et il ne sonna pas. Par la fenêtre, illa vit qui traversait la cour. Elle avait une démarche lente, etson buste se balançait sur ses hanches avec un rythme harmonieux.Un rayon de soleil alluma l’or de sa chevelure.

Tout le reste de la matinée, il resta sur un divan, à fumer descigares… Il était mal à l’aise, mécontent de lui et des événementsdont aucun ne lui apportait la moindre lueur de vérité, et qui,tous, au contraire, s’entendaient de manière à verser plus d’ombreencore dans les ténèbres où il se débattait. Avide d’agir, aussitôtqu’il agissait il rencontrait de nouveaux obstacles quiparalysaient sa volonté d’agir, et rien, dans la nature de cesobstacles, ne le renseignait sur la personnalité des adversairesqui les suscitaient. Mais à midi, comme il venait de donner l’ordrequ’on lui servît à déjeuner, son maître d’hôtel pénétra dans lecabinet de travail, un plateau à la main, et s’écria avec uneagitation qui montrait que le personnel de la maison n’ignorait pasla situation équivoque de don Luis :

« Monsieur, c’est le préfet de police.

– Hein ? fit Perenna. Où se trouve-t-il ?

– En bas, monsieur. Je ne savais pas d’abord… et je voulaisavertir Mlle Levasseur. Mais…

– Vous êtes sûr ?

– Voici sa carte, monsieur. »

Perenna lut, en effet, sur le bristol :

GUSTAVE DESMALIONS

Il alla vers la fenêtre, qu’il ouvrit, et, à l’aide du miroirsupérieur, observa la place du Palais-Bourbon… Une demi-douzained’individus s’y promenaient. Il les reconnut. C’étaient sessurveillants ordinaires, ceux qu’il avait « semés » le soirprécédent et qui venaient de reprendre leur faction.

« Pas davantage ? se dit-il. Allons, il n’y a rien àcraindre, et le préfet de police n’a que de bonnes intentions à monégard. C’est bien ce que j’avais prévu, et je crois que je n’ai pasété trop mal inspiré en lui sauvant la vie. »

M. Desmalions entra sans dire un seul mot. Tout au plusinclina-t-il légèrement la tête, d’un geste qui pouvait êtreinterprété comme un salut. Weber, qui l’accompagnait, ne prit mêmepas la peine, lui, de masquer les sentiments qu’un homme commePerenna pouvait lui inspirer…

Don Luis parut ne pas s’en apercevoir, et, en revanche, affectade n’avancer qu’un fauteuil. Mais M. Desmalions se mit à marcherdans la pièce, les mains au dos, et comme s’il eût voulu poursuivreses réflexions avant de prononcer une seule parole.

Le silence se prolongea. Don Luis attendait, paisiblement. Puis,soudain, le préfet s’arrêta et dit :

« En quittant le boulevard Richard-Wallace, êtes vous rentrédirectement chez vous, monsieur ? »

Don Luis accepta la conversation sur ce mode interrogatoire, etil répliqua :

« Oui, monsieur le préfet.

– Dans ce cabinet de travail ?

– Dans ce cabinet de travail. »

M. Desmalions fit une pause et reprit :

« Moi, je suis parti trente ou quarante minutes après vous, etmon automobile m’a conduit à la Préfecture.

J’y ai reçu ce pneumatique que vous pouvez lire. Vousremarquerez qu’il fut mis à la Bourse à neuf heures et demie. »

Don Luis prit le pneumatique et il lut ces mots, écrits enlettres capitales :

« Vous êtes averti que Gaston Sauverand, après sa fuite, aretrouvé son complice, le sieur Perenna, qui n’est autre, commevous le savez, qu’Arsène Lupin. Arsène Lupin vous avait fournil’adresse de Sauverand pour se débarrasser de lui et toucherl’héritage Mornington. Ils se sont réconciliés ce matin, et ArsèneLupin a indiqué à Sauverand une retraite sûre. La preuve de leurrencontre et de leur complicité est facile. Par prudence, Sauveranda remis à Lupin le tronçon de canne qu’il avait emporté à son insu.Vous le trouverez sous les coussins qui ornent un divan placé entreles deux fenêtres du cabinet de travail du sieur Perenna. »

Don Luis haussa les épaules. La lettre était absurde, puisqu’iln’avait pas quitté son cabinet de travail. Il la repliatranquillement et la rendit au préfet de police, sans ajouter aucuncommentaire. Il était résolu à laisser M. Desmalions maître del’entretien.

Celui-ci demanda :

« Que répondez-vous à l’accusation ?

– Rien, monsieur le préfet.

– Elle est précise pourtant et facile à contrôler.

– Très facile, monsieur le préfet, le divan est là, entre cesdeux fenêtres. »

M. Desmalions attendit deux ou trois secondes, puis ils’approcha du divan et dérangea les coussins.

Sous l’un d’eux le tronçon de la canne apparut.

Don Luis ne put réprimer un geste de stupeur et de colère. Pasune seconde il n’avait envisagé la possibilité d’un tel miracle, etl’événement le prenait au dépourvu. Cependant il se domina. Aprèstout, rien ne prouvait que cette moitié de canne fût bien celle quel’on avait vue dans les mains de Gaston Sauverand et que celui-ciavait emportée par mégarde.

« J’ai l’autre moitié sur moi, dit le préfet de police,répondant ainsi à l’objection. Le sous-chef Weber l’a ramasséelui-même sur le boulevard Richard-Wallace. La voici. »

Il la tira de la poche intérieure de son pardessus et fitl’épreuve.

Les extrémités des deux bâtons s’adaptaient exactement l’une àl’autre.

Il y eut un nouveau silence. Perenna était confondu, commedevaient l’être, comme l’étaient toujours ceux auxquels, lui-même,il infligeait des défaites et des humiliations de ce genre. Il n’enrevenait pas. Par quel prodige Gaston Sauverand avait-il pu, en cecourt espace de vingt minutes, s’introduire dans cette maison etpénétrer dans cette pièce ? C’est à peine si l’hypothèse d’uncomplice attaché à l’hôtel rendait le phénomène moinsinexplicable.

« Voilà qui démolit mes prévisions, pensa-t-il, et cette fois ilfaut que j’y passe. J’ai pu échapper à l’accusation de Mme Fauvilleet déjouer le coup de la turquoise. Mais jamais M. Desmalionsn’admettra qu’il y ait là, aujourd’hui, une tentative analogue, etque Gaston Sauverand ait voulu, comme Marie-Anne Fauville,m’écarter de la bataille en me compromettant et en me faisantarrêter. »

« Eh bien, s’écria le préfet de police impatienté, répondezdonc ! Défendez-vous !

– Non, monsieur le préfet, je n’ai pas à me défendre. »

M. Desmalions frappa du pied et bougonna :

« En ce cas… en ce cas… puisque vous avouez… puisque… »

Il saisit la poignée de la fenêtre, prêt à l’ouvrir. Un coup desifflet : les agents faisaient irruption, et l’acte étaitaccompli.

« Dois-je faire appeler vos inspecteurs monsieur lepréfet ? » demanda don Luis.

M. Desmalions ne répliqua pas. Il lâcha la poignée de lafenêtre, et il recommença à marcher dans la pièce. Et soudain,alors que Perenna cherchait les motifs de cette hésitation suprême,pour la seconde fois il se planta devant son interlocuteur etprononça :

« Et si je considérais l’incident de cette canne d’ébène commenon avenu, ou plutôt comme un incident qui, prouvant sans nul doutela trahison d’un de vos domestiques, ne saurait vous compromettre,vous ? Si je ne considérais que les services que vous nousavez déjà rendus ? En un mot si je vous laissais libre ?»

Perenna ne put s’empêcher de sourire. Malgré l’incident de lacanne, bien que toutes les apparences fussent contre lui, leschoses prenaient, au moment où tout semblait se gâter, la directionqu’il avait envisagée dès le début, celle même qu’il avait indiquéeà Mazeroux pendant l’enquête du boulevard Suchet. On avait besoinde lui.

« Libre ? dit-il… Plus de surveillance ? Personne àmes trousses ?

– Personne.

– Et si la campagne de presse continue autour de mon nom, sil’on réussit, par suite de certains racontars et de certainescoïncidences, à créer un mouvement d’opinion, si l’on demandecontre moi des mesures ?…

– Ces mesures ne seront pas prises.

– Je n’ai donc rien à craindre ?

– Rien.

– M. Weber renoncera aux préventions qu’il entretient à monégard ?

– Il agira du moins comme s’il y renonçait, n’est-ce pas,Weber ? »

Le sous-chef poussa quelques grognements que l’on pouvaitprendre, à la rigueur, pour un acquiescement, et don Luis aussitôts’écria :

« Alors, monsieur le préfet, je suis sûr de remporter lavictoire et de la remporter selon les désirs et les besoins de lajustice. »

Ainsi, par un changement subit de la situation, après une sériede circonstances exceptionnelles, la police elle-même, s’inclinantdevant les qualités prodigieuses de don Luis Perenna, reconnaissanttout ce qu’il avait déjà fait et pressentant tout ce qu’il pouvaitfaire, décidait de le soutenir, sollicitait son concours, et luioffrait, pour ainsi dire, la conduite des opérations.

L’hommage était flatteur. S’adressait-il seulement à don LuisPerenna ? et Lupin, le terrible, l’indomptable Lupin,n’avait-il pas droit d’en réclamer sa part ? Était-il possiblede croire que M. Desmalions, au fond de lui-même, n’admît pasl’identité des deux personnages ?

Rien dans l’attitude du préfet de police n’autorisait la moindrehypothèse sur sa pensée secrète. Il proposait à don Luis Perenna unde ces pactes comme la justice est souvent obligée d’en conclurepour atteindre son but.

Le pacte était conclu. Il n’en fut pas dit davantage à cesujet.

« Vous n’avez pas de renseignements à me demander ?fit-il.

– Si, monsieur le préfet. Les journaux ont parlé d’un calepinqu’on aurait trouvé dans la poche du malheureux inspecteur Vérot.Ce calepin contenait-il une indication quelconque ?

– Aucune. Des notes personnelles, des relevés de dépenses, c’esttout. Ah ! j’oubliais, une photographie de femme… unephotographie à propos de laquelle je n’ai encore pu obtenir lemoindre renseignement… Je ne suppose pas d’ailleurs qu’elle aitrapport à l’affaire, et je ne l’ai pas communiquée aux journaux.Tenez, la voici. »

Perenna prit le carton qu’on lui tendait et il eut untressaillement qui n’échappa pas à M. Desmalions.

« Vous connaissez cette femme ?

– Non… non, monsieur le préfet, j’avais cru… mais non… unesimple ressemblance… un air de famille peut-être, que je vérifieraid’ailleurs s’il vous est possible de me laisser cette photographiejusqu’à ce soir.

– Jusqu’à ce soir, oui. Vous la rendrez au brigadier Mazeroux,auquel, d’ailleurs, je donnerai l’ordre de se concerter avec vouspour tout ce qui concerne l’affaire Mornington. »

Cette fois, l’entretien était fini. Le préfet se retira. DonLuis le reconduisit jusqu’à la porte du perron.

Mais, sur le seuil, M. Desmalions se retourna et dit simplement:

« Vous m’avez sauvé la vie ce matin. Sans vous, ce bandit deSauverand…

– Oh ! monsieur le préfet, protesta don Luis.

– Oui, je sais, ce sont là des choses dont vous êtes coutumier.Tout de même, vous accepterez mes remerciements. »

Et le préfet de police salua, comme s’il eût réellement saluédon Luis Perenna, noble Espagnol, héros de la Légion étrangère.Quant à Weber, il mit les deux mains dans ses poches et passa avecun air de dogue muselé, en lançant à l’ennemi un regard de haineatroce.

« Fichtre ! pensa don Luis. En voilà un qui ne me raterapas quand l’occasion s’en présentera ! »

D’une fenêtre, il aperçut l’automobile de M. Desmalions quidémarrait. Les agents de la Sûreté emboîtèrent le pas du sous-chefet quittèrent la place du Palais-Bourbon. Le siège était levé.

« À l’œuvre, maintenant ! fit don Luis, j’ai les coudéesfranches. Ça va ronfler. »

Il appela le maître d’hôtel.

« Servez-moi, et vous direz à Mlle Levasseur qu’elle vienne meparler aussitôt après le repas. »

Il se dirigea vers la salle à manger et se mit à table. Près delui, il avait posé la photographie laissée par M. Desmalions et,penché sur elle, il l’examinait avec une attention extrême.

Elle était un peu pâlie, un peu usée, comme le sont lesphotographies qui ont traîné dans des portefeuilles ou parmi despapiers, mais l’image n’en paraissait pas moins nette. C’étaitl’image rayonnante d’une jeune femme en toilette de bal, auxépaules nues, aux bras nus, coiffée de fleurs et de feuilles, etqui souriait.

« Mlle Levasseur, murmura-t-il à diverses reprises… Est-cepossible ? »

Dans un coin il y avait quelques lettres effacées à peinevisibles. Il lut « Florence », le prénom de la jeune fille, sansdoute.

Il répéta :

« Mlle Levasseur… Florence Levasseur… Comment sa photographie setrouvait-elle dans le portefeuille de l’inspecteur Vérot ? Etpar quel lien la lectrice du comte hongrois dont j’ai pris lasuccession dans cette maison se rattache-t-elle à toute cetteaventure ? »

Il se rappela l’incident du rideau de fer. Il se rappelal’article de l’Echo de France, article dirigé contre luiet dont il avait trouvé le brouillon dans la cour même de sonhôtel. Surtout il évoqua l’énigme de ce tronçon de canne apportédans son cabinet de travail.

Et tandis que son esprit tâchait de voir clair en cesévénements, tandis qu’il essayait de préciser le rôle joué par MlleLevasseur, ses yeux demeuraient fixés sur la photographie, etdistraitement il contemplait le joli dessin de la bouche, la grâcedu sourire, la ligne charmante du cou, l’épanouissement admirabledes épaules nues.

La porte s’ouvrit brusquement. Mlle Levasseur fit irruption dansla pièce.

À ce moment, Perenna, qui était seul, portait à ses lèvres unverre qu’il avait rempli d’eau. Elle bondit, lui saisit le bras,arracha le verre et le jeta sur le tapis où il se brisa.

« Vous avez bu ? Vous avez bu ? » proféra-t-elle d’unevoix étranglée.

Il affirma :

« Non, je n’avais pas encore bu. Pourquoi ? »

Elle balbutia :

« L’eau de cette carafe… l’eau de cette carafe…

– Eh bien ?

– Cette eau est empoisonnée. »

Il sauta de sa chaise, et, à son tour, lui agrippa le bras avecune violence terrible.

« Empoisonnée ! Que dites-vous ? Parlez ! Vousêtes certaine ? »

Malgré son empire sur lui-même, il s’effrayait après coup.Connaissant les effets redoutables du poison employé par lesbandits auxquels il s’attaquait, ayant vu le cadavre del’inspecteur Vérot, les cadavres d’Hippolyte Fauville et de sonfils, il savait que, si entraîné qu’il fût à supporter des dosesrelativement considérables de poison, il n’aurait pu échapper àl’action foudroyante de celui-là. Celui-là ne pardonnait pas.Celui-là tuait, sûrement, fatalement.

La jeune fille se taisait. Il ordonna :

« Mais répondez donc ! Vous êtes certaine ?

– Non… c’est une idée que j’ai eue… un pressentiment… certainescoïncidences… »

On eût dit qu’elle regrettait ses paroles et qu’elle cherchait àles rattraper.

« Voyons, voyons, s’écria-t-il, je veux pourtant savoir… Vousn’êtes pas certaine que l’eau de cette carafe soitempoisonnée ?

– Non… il se peut…

– Cependant, tout à l’heure…

– J’avais cru en effet… mais non… non…

– Il est facile de s’en assurer », dit Perenna qui voulutprendre la carafe.

Elle fut plus vive que lui, la saisit et la cassa d’un coup surla table.

« Qu’est-ce que vous faites ? dit-il exaspéré.

– Je m’étais trompée. Par conséquent, il est inutile d’attacherde l’importance… »

Rapidement don Luis sortit de la salle à manger. D’après sesordres, l’eau qu’il buvait provenait d’un filtre placé dans unearrière-office, à l’extrémité du couloir qui menait de la salle auxcuisines, et plus loin que les cuisines.

Il y courut et prit sur une planchette un bol où il versa del’eau du filtre. Puis, continuant de suivre le couloir quibifurquait à cet endroit pour aboutir à la cour, il appela Mirza,la petite chienne. Elle jouait à côté de l’écurie.

« Tiens », dit-il en lui présentant le bol.

La petite chienne se mit à boire.

Mais presque aussitôt elle s’arrêta et demeura immobile, lespattes tendues, toutes raides. Un frisson la secoua. Elle eut ungémissement rauque, tourna deux ou trois fois sur elle ettomba.

« Elle est morte », dit-il après avoir touché la bête.

Mlle Levasseur l’avait rejoint. Il se tourna vers la jeune filleet lui jeta :

« C’était vrai, le poison… et vous le saviez… Mais comment lesaviez-vous ? »

Tout essoufflée, elle comprima les battements de son cœur etrépondit :

« J’ai vu l’autre petite chienne en train de boire, dansl’office. Elle est morte… J’ai averti le chauffeur et le cocher…Ils sont là dans l’écurie… Et j’ai couru pour vous prévenir.

– Alors, il n’y avait pas à douter. Pourquoi disiez-vous quevous n’étiez pas certaine qu’il y eût du poison, puisque… »

Le cocher, le chauffeur, sortaient de l’écurie. Entraînant lajeune fille, Perenna lui dit :

« Nous avons à parler. Allons chez vous. »

Ils regagnèrent le tournant du couloir. Près de l’office où lefiltre était installé, se détachait un autre corridor terminé partrois marches.

Au haut de ces marches, une porte.

Perenna la poussa.

C’était l’entrée de l’appartement réservé à Mlle Levasseur. Ilspassèrent dans un salon. Don Luis ferma la porte de l’entrée, fermala porte du salon.

Et maintenant, expliquons-nous », dit-il d’un ton résolu.

Chapitre 6Shakespeare, tome huit

Deux pavillons, d’époque ancienne comme le reste de l’hôtel,flanquaient, à droite et à gauche, le mur assez bas qui s’élevaitentre la cour d’honneur et la place du Palais-Bourbon. Cespavillons étaient reliés au corps de logis principal, situé dans lefond de la cour, par une série de bâtiments dont on avait fait lescommuns.

D’un côté les remises, écuries, sellerie, garage, et au bout lepavillon des concierges. De l’autre côté les lingeries, cuisines,offices, et au bout le pavillon réservé à Mlle Levasseur.

Celui-ci n’avait qu’un rez-de-chaussée, composé d’un vestibuleobscur et d’une grande pièce, dont la partie la plus importanteservait de salon, et dont l’autre, disposée en chambre, n’était enréalité qu’une sorte d’alcôve. Un rideau cachait le lit et latoilette. Deux fenêtres donnaient sur la place duPalais-Bourbon.

C’était la première fois que don Luis pénétrait dansl’appartement de Mlle Levasseur. Si absorbé qu’il fût, il en subitl’agrément. Les meubles étaient simples, de vieux fauteuils et deschaises d’acajou, un secrétaire Empire sans ornement, un guéridon àgros pied massif, des rayons de livres. Mais la couleur claire desrideaux de toile égayait la pièce. Aux murs pendaient desreproductions de tableaux célèbres, des dessins de monuments et depaysages ensoleillés, villes italiennes, temples de Sicile…

La jeune fille se tenait debout. Elle avait repris, avec sonsang-froid, sa figure énigmatique, si déconcertante parl’immobilité des traits et par cette expression volontairementmorne sous laquelle Perenna croyait deviner une émotion contenue,une vie intense, des sentiments tumultueux, que l’énergie la plusattentive avait du mal à discipliner. Le regard n’était nicraintif, ni provocant. On eût dit vraiment qu’elle n’avait rien àredouter de l’explication.

Don Luis garda le silence assez longtemps. Chose étrange, etdont il se rendait compte avec irritation, il éprouvait un certainembarras en face de cette femme contre laquelle, au fond delui-même, il portait les accusations les plus graves. Et n’osantpas les formuler, n’osant pas dire nettement ce qu’il pensait, ilcommença :

« Vous savez ce qui s’est passé ce matin dans cettemaison ?

– Ce matin ?

– Oui, alors que je finissais de téléphoner ?

– Je l’ai su depuis, par les domestiques, par le maîtred’hôtel…

– Pas avant ?

– Comment l’aurais-je su plus tôt ? »

Elle mentait. Il était impossible qu’elle ne mentît pas.Pourtant de quelle voix calme elle avait répondu !

Il reprit :

« Voici, en quelques mots, ce qui s’est passé. Je sortais de lacabine lorsque le rideau de fer dissimulé dans la partie supérieurede la muraille s’est abattu devant moi. Ayant acquis la certitudequ’il n’y avait rien à tenter contre un pareil obstacle, je résolustout simplement, puisque j’avais le téléphone à ma disposition, dedemander l’assistance d’un de mes amis. Je téléphonai donc aucommandant d’Astrignac. Il accourut, et, avec l’aide du maîtred’hôtel, me délivra. C’est bien ce qu’on vous a raconté ?

– Oui, monsieur. Je m’étais retirée dans ma chambre, ce quiexplique que je n’ai rien su de l’incident, ni de la visite ducommandant d’Astrignac.

– Soit. Cependant il résulte de ce que j’ai appris au moment dema libération, il résulte que le maître d’hôtel, et que tout lemonde ici d’ailleurs, et vous-même par conséquent, connaissiezl’existence de ce rideau de fer.

– Certes.

– Et par qui ?

– Par le comte Malonesco. Je tiens de lui que, durant laRévolution, son arrière-grand-mère maternelle, qui habitait alorscet hôtel et dont le mari fut guillotiné, resta cachée treize moisdans ce réduit. À cette époque, le rideau était recouvert d’uneboiserie semblable à celle de la pièce.

– Il est regrettable qu’on ne m’ait pas averti, car enfin ils’en est fallu de bien peu que je ne sois écrasé. »

Cette éventualité ne parut pas émouvoir la jeune fille. Elleprononça :

« Il sera bon de vérifier le mécanisme et de voir pour quelleraison il s’est déclenché. Tout cela est vieux et fonctionnemal.

– Le mécanisme fonctionne parfaitement bien. Je m’en suisassuré. On ne peut donc accuser le hasard.

– Qui alors, si ce n’est le hasard ?

– Quelque ennemi que j’ignore.

– On l’aurait vu.

– Une seule personne aurait pu le voir, vous, vous qui passiezprécisément dans mon bureau tandis que je téléphonais, et dontj’avais surpris l’exclamation de frayeur à propos de MmeFauville.

– Oui, la nouvelle de son suicide m’avait donné un coup. Jeplains cette femme infiniment, qu’elle soit coupable ou non.

– Et comme vous vous trouviez à côté de la baie, la main àportée du mécanisme, la présence d’un malfaiteur n’eût pu vouséchapper. »

Elle ne baissa pas le regard. Un peu de rougeur, peut-être,effleura son visage, elle dit :

« En effet, je l’aurais tout au moins rencontré, puisque je suissortie, d’après ce que je vois, quelques secondes avantl’accident.

– Sûrement, dit-il. Mais ce qu’il y a de curieux…d’invraisemblable, c’est que vous n’ayez pas entendu le fracas durideau qui s’abattait, et pas davantage mes appels, le vacarme quej’ai fait.

– J’avais déjà sans doute refermé la porte de ce bureau. Je n’airien entendu.

– Alors je dois supposer que quelqu’un se trouvait caché dansmon bureau à ce moment, et que ce personnage a des relations decomplicité avec les bandits qui ont commis le double crime duboulevard Suchet, puisque le préfet de police vient de découvrir,sous les coussins de mon divan, le tronçon d’une canne quiappartient à l’un de ces bandits. »

Elle eut un air très étonné. Vraiment cette nouvelle histoiresemblait lui être tout à fait inconnue. Il s’approcha d’elle et,les yeux dans les yeux, il articula :

« Avouez du moins que cela est étrange.

– Qu’est-ce qui est étrange ?

– Cette série d’événements, tous dirigés contre moi. Hier, cebrouillon de lettre que j’ai trouvé dans la cour – le brouillon del’article paru dans l’Echo de France ! Ce matin,d’abord l’écroulement du rideau de fer à l’instant même où jepasse, et ensuite la découverte de cette canne… et puis… et puis…tout à l’heure, cette carafe d’eau empoisonnée… »

Elle hocha la tête et murmura :

« Oui… oui… il y a un ensemble de faits…

– Un ensemble de faits, acheva-t-il avec force, dont lasignification est telle que, sans le moindre doute, je doisconsidérer comme certaine l’intervention directe du plus implacableet du plus audacieux des ennemis. Sa présence est avérée. Sonaction est constante. Son but est évident. Par le moyen del’article anonyme, par le moyen de ce tronçon de canne, il a voulume compromettre et me faire arrêter. Par la chute du rideau, il avoulu me tuer, ou tout au moins me retenir captif durant quelquesheures. Maintenant, c’est le poison, le poison qui tue lâchement,sournoisement, et qu’on jette dans mon verre, et qu’on jetterademain dans mes aliments… Et puis ce sera le poignard, et puis laballe de revolver, ou la corde qui étrangle… n’importe quoi… pourvuque je disparaisse, car c’est cela qu’on veut : me supprimer. Jesuis l’adversaire, je suis le monsieur dont on a peur, celui qui,un jour ou l’autre, découvrira le pot aux roses et empochera lesmillions que l’on rêve de voler. Je suis l’intrus. Devantl’héritage Mornington, montant la garde, il y a moi. C’est à montour d’y passer. Quatre victimes sont mortes déjà. Je serai lacinquième. Gaston Sauverand l’a décidé, Gaston Sauverand ou telautre qui dirige l’affaire. Et le complice est là, dans cet hôtel,au cœur de la place, à mes côtés. Il me guette. Il marche sur latrace de mes pas. Il vit dans mon ombre. Il cherche, pour mefrapper, la minute opportune et l’endroit favorable. Eh bien, j’enai assez. Je veux savoir, je le veux, et je le saurai. Quiest-il ? »

La jeune fille avait un peu reculé et s’appuyait auguéridon.

Il avança d’un pas encore et, sans la quitter des yeux, tout encherchant sur le visage inaltérable un indice de trouble, unfrisson d’inquiétude, il répéta, plus violemment :

« Qui est-il, ce complice ? Qui donc ici a juré mamort ?

– Je ne sais pas… dit-elle, je ne sais pas… Peut-être n’y a-t-ilpas de complot, comme vous le croyez… mais des événements fortuits…»

Il eut envie de lui dire, avec son habitude de tutoyer ceuxqu’il considérait comme des adversaires :

« Tu mens, la belle, tu mens. Le complice, c’est toi. Toi seule,qui as surpris ma conversation téléphonique avec Mazeroux, toiseule as pu aller au secours de Gaston Sauverand, l’attendre enauto au coin du boulevard, et, d’accord avec lui, rapporter ici letronçon de canne. C’est, toi, la belle, qui veut me tuer pour desraisons que j’ignore. La main qui me frappe dans les ténèbres,c’est la tienne. »

Mais il lui était impossible de la traiter ainsi, et celal’exaspérait tellement de ne pas oser crier sa certitude par desmots d’indignation et de colère, qu’il lui avait pris les doigtsentre les siens, et qu’il les étreignait durement, et que sonregard et toute son attitude accusaient la jeune fille avec plus deforce encore que ne l’eussent fait les paroles les plus âpres.

Se dominant, il desserra son étreinte. La jeune fille se dégagead’un geste rapide, où il y avait de la révolte et de la haine. DonLuis prononça :

« Soit. J’interrogerai les domestiques. Au besoin, je renverraiceux qui me sembleront suspects.

– Mais non, mais non, fit-elle vivement. Il ne faut pas… Je lesconnais tous. »

Allait-elle les défendre ? Était-ce des scrupules deconscience qui l’agitaient, au moment où, par sa duplicité et sonobstination, elle sacrifiait des serviteurs dont elle savait laconduite irréprochable ?

Don Luis eut l’impression que dans le regard qu’elle lui adressail y avait comme un appel à la pitié. Mais pitié pour qui ?pour les autres ? ou pour elle ?

Ils gardèrent un long silence. Don Luis, debout à quelques pasd’elle, songeait à la photographie, et il retrouvait avecétonnement dans la femme actuelle toute la beauté de limage, toutecette beauté qu’il n’avait pas remarquée jusqu’ici, mais qui lefrappait maintenant comme une révélation. Les cheveux d’orbrillaient d’un éclat qu’il ignorait. La bouche avait uneexpression moins heureuse peut-être, un peu amère, mais quiconservait malgré tout la forme même du sourire. La courbe dumenton, la grâce de la nuque, que découvrait l’échancrure du col delingerie, la ligne des épaules, le geste des bras et des mainsposées sur les genoux, tout cela était charmant, d’une grandedouceur, et en quelque sorte d’une grande honnêteté. Était-ilpossible que cette femme fût une meurtrière, uneempoisonneuse ?

Il lui dit :

« Je ne me souviens plus du prénom que vous m’avez donné commeétant le vôtre. Mais ce n’était pas le véritable.

– Mais si, mais si, dit-elle… Marthe…

– Non. Vous vous appelez Florence… Florence Levasseur… »

Elle sursauta.

« Quoi ? Qui est-ce qui vous a dit ? Florence ?…Comment savez-vous ?

– Voici votre photographie, et voici votre nom, presqueeffacé.

– Ah ! fit-elle, stupéfaite, et regardant l’image, est-cecroyable ?… D’où vient-elle ? Dites, où l’avez-vouseue ?… »

Et soudain :

« C’est le préfet de police qui vous l’a remise, n’est-cepas ? Oui… c’est lui… j’en suis sûre… Je suis sûre que cettephotographie sert de signalement et qu’on me cherche… moi aussi… Etc’est toujours vous… toujours vous…

– Soyez sans crainte, dit Perenna, il suffit de quelquesretouches sur cette épreuve pour que votre visage soitméconnaissable… Je les ferai… Soyez sans crainte… »

Elle ne l’écoutait plus. Elle observait la photographie avec uneattention concentrée, et elle murmurait :

« J’avais vingt ans… J’habitais l’Italie… Mon Dieu, commej’étais heureuse le jour où j’ai posé !… et si heureuse quandj’ai vu mon portrait ! Je me trouvais belle alors… Et puis ila disparu… On me l’a volé, comme on m’avait déjà volé d’autreschoses, dans le temps… »

Et plus bas encore, prononçant son nom comme si elle se fûtadressée à une autre femme, à une amie malheureuse, elle répéta:

« Florence… Florence… »

Des larmes coulèrent sur ses joues.

« Elle n’est pas de celles qui tuent, pensa don Luis… il estinadmissible qu’elle soit complice… Et pourtant… pourtant… »

Il s’éloigna d’elle et marcha dans la pièce, allant de lafenêtre à la porte. Les dessins de paysages italiens accrochés aumur attirèrent son attention. Puis il examina, sur les rayons, lestitres des livres. C’étaient des ouvrages de littérature françaiseet étrangère, des romans, des pièces de théâtre, des essais demorale, des volumes de poésie qui témoignaient d’une culture réelleet variée. Il vit Racine à côté de Dante, Stendhal auprès d’EdgarPoe, Montaigne entre Gœthe et Virgile. Et soudain, avec cetteextraordinaire faculté qui lui permettait d’apercevoir dans unensemble d’objets les détails même qu’il n’observait pas, ilremarqua que l’un des tomes d’une édition anglaise de Shakespearene présentait peut-être pas exactement la même apparence que lesautres. Le dos, relié en chagrin rouge, avait quelque chose despécial, de plus rigide, sans ces cassures et ces plis quiattestent l’usure d’un livre.

C’était le tome huit. Il le prit vivement, de manière qu’onn’entendît point.

Il ne s’était pas trompé. Le volume était faux, simplecartonnage, avec un vide à l’intérieur qui formait une boîte etoffrait ainsi une véritable cachette, et dans ce livre il avisa dupapier à lettre blanc, des enveloppes assorties et des feuilles depapier ordinaire quadrillées, toutes de mêmes grandeur et commedétachées d’un bloc-notes.

Et tout de suite l’aspect de ces feuilles le frappa. Il luirappelait l’aspect de la feuille sur laquelle on avait écrit lebrouillon de l’article destiné à l’Echo de France.

Le quadrillage était identique, et les dimensions semblaientpareilles.

D’ailleurs, ayant soulevé ces feuilles les unes après lesautres, il vit, sur l’avant-dernière, une série de lignes forméespar des mots et des chiffres qu’on avait tracés au crayon, commedes notes jetées en hâte.

Il lut :

 

Hôtel du boulevard Suchet.

Première lettre. Nuit du 15 au 16 avril.

Deuxième. Nuit du 25.

Troisième et quatrième. Nuits du 5 mai et du 15mai.

Cinquième et explosion. Nuit du 25 mai.

 

Et tout en constatant, d’abord que la date de la première nuitétait précisément celle de la nuit qui venait, et ensuite quetoutes ces dates se succédaient à dix jours d’intervalle, ilremarquait l’analogie de l’écriture avec l’écriture dubrouillon.

Ce brouillon, il l’avait en poche, dans un calepin. Il pouvaitainsi vérifier la similitude des deux écritures et celle des deuxfeuilles quadrillées.

Il prit son calepin et l’ouvrit.

Le brouillon n’y était plus.

« Cré nom de Dieu grinça-t-il entre ses dents. Elle est raide,celle-là. »

Et en même temps il se souvenait très nettement que, pendantqu’il téléphonait le matin à Mazeroux, son calepin se trouvait dansla poche de son pardessus et son pardessus sur une chaise situéeprès de la cabine.

Or, à cet instant, Mlle Levasseur, sans aucune raison, rôdaitdans le cabinet de travail.

Qu’y faisait-elle ?

« Ah ! la cabotine, se dit Perenna furieux, elle était entrain de me rouler. Ses larmes, ses airs de candeur, ses souvenirsattendris, autant de balivernes ! Elle est de la même race etde la même bande que la Marie-Anne Fauville, que le GastonSauverand, comme eux menteuse et comédienne jusqu’en ses moindresgestes et dans les moindres inflexions de sa voix innocente. »

Il fut sur le point de la confondre. La preuve était irréfutablecette fois. Par crainte d’une enquête où l’on aurait pu remonterjusqu’à elle, elle n’avait pas voulu laisser entre les mains del’adversaire le brouillon de l’article. Comment douter dès lors quece fût elle la complice dont se servaient les gens qui opéraientdans l’affaire Mornington et qui cherchaient à se débarrasser delui ? N’avait-on même pas le droit de supposer qu’elledirigeait la bande sinistre, et que, dominant les autres par sonaudace et son intelligence, elle les conduisait vers le but obscuroù ils tendaient ?

Car enfin elle était libre, entièrement libre de ses actes et deses mouvements. Par les fenêtres qui donnaient sur la place duPalais-Bourbon, elle avait toute facilité pour sortir de l’hôtel àla faveur de l’ombre et y rentrer sans que personne contrôlât sesabsences. Il était donc parfaitement possible que la nuit du doublecrime elle se fût trouvée parmi les assassins d’Hippolyte Fauvilleet de son fils. Il était donc parfaitement possible qu’elle y eûtparticipé, et même que le poison eût été injecté aux deux victimespar sa main, par cette petite main qu’il voyait appuyée contre lescheveux d’or, si blanche et si mince.

Un frisson l’envahit. Il avait remis doucement le papier dans lelivre, et le livre à sa place, et il s’était approché de la jeunefille. Et voilà tout à coup qu’il se surprenait à étudier le bas deson visage, la forme de sa mâchoire ! Oui, c’était cela qu’ils’ingéniait à deviner, sous la courbe des joues et sous le voiledes lèvres. Malgré lui, avec un mélange d’angoisse et de curiositétorturante, il regardait, il regardait, prêt à desserrer violemmentces lèvres closes et à chercher la réponse au problème effrayantqui se posait à lui. Ces dents, ces dents qu’il ne voyait pas,n’était-ce point celles qui avaient laissé dans le fruitl’empreinte accusatrice ? Les dents du tigre, les dents de labête fauve, étaient-ce celles-là, ou celles de l’autrefemme ?

Hypothèse absurde, puisque l’empreinte avait été reconnue commeprovenant de Marie-Anne Fauville. Mais l’absurdité d’une hypothèse,est-ce une raison suffisante pour écarter cettehypothèse ?

Étonné lui-même des sentiments qui le bouleversaient, craignantde se trahir, il préféra couper court à l’entretien, et, passantprès de la jeune fille, il lui dit, d’un ton impérieux, agressif:

« Je désire que tous les domestiques de l’hôtel soientcongédiés. Vous réglerez leurs gages, vous leur donnerez lesindemnités qu’ils voudront, et ils partiront aujourd’hui,irrévocablement. Un autre personnel se présentera ce soir. Vous lerecevrez. »

Elle ne répliqua point. Il s’en alla, emportant de cetteentrevue l’impression de malaise qui marquait ses rapports avecFlorence. Entre elle et lui l’atmosphère demeurait toujours lourdeet opprimante. Les mots ne semblaient jamais être ceux que chacund’eux pensait en secret, et les actes ne correspondaient pas auxparoles prononcées. Est-ce que la situation n’entraînait pas commeseul dénouement logique le renvoi immédiat de FlorenceLevasseur ? Pourtant don Luis n’y songea même point.

Aussitôt revenu dans son cabinet de travail, il demanda Mazerouxau téléphone, et, tout bas, de façon à n’être pas entendu del’autre pièce :

« C’est toi, Mazeroux ?

– Oui.

– Le préfet t’a mis à ma disposition ?

– Oui.

– Eh bien, tu lui diras que j’ai flanqué tous mes domestiques àla porte, que je t’ai donné leurs noms, et que je t’ai chargéd’établir autour d’eux une surveillance active. C’est par là qu’ondoit chercher le complice de Sauverand. Autre chose : demande aupréfet l’autorisation, pour toi et pour moi, de passer la nuit dansla maison de l’ingénieur Fauville.

– Allons donc ! dans la maison du boulevardSuchet ?

– Oui, j’ai toutes raisons de croire qu’un événement s’yproduira.

– Quel événement ?

– Je ne sais pas. Mais quelque chose y doit avoir lieu. Etj’insiste vivement. C’est convenu ?

– Convenu, patron. Sauf avis contraire, rendez-vous ce soir, àneuf heures, au boulevard Suchet. »

Ce jour-là, Perenna ne vit plus Mlle Levasseur. Il quitta sonhôtel au cours de l’après-midi et se rendit dans un bureau deplacement, où il choisit des domestiques, chauffeur, cocher, valetde chambre, cuisinière, etc.

Puis il alla chez un photographe, qui tira sur la photographiede Mlle Levasseur une épreuve nouvelle, que don Luis fit retoucheret qu’il maquilla lui-même, pour que le préfet de police ne pûtvoir la substitution.

Il dîna au restaurant.

À neuf heures, il rejoignit Mazeroux.

Depuis le double assassinat, l’hôtel Fauville était sous lagarde du concierge. Les scellés avaient été mis à toutes leschambres et à toutes les serrures, sauf à la porte intérieure del’atelier, dont la police conservait les clefs pour les besoins del’enquête.

La vaste pièce offrait le même aspect. Cependant, tous lespapiers avaient été enlevés ou rangés, et il ne restait rien, nilivres, ni brochures, sur la table de travail. Un peu de poussière,déjà visible à la clarté électrique, en recouvrait le cuir noir etl’encadrement d’acajou.

« Eh bien, mon vieil Alexandre, s’écria don Luis quand ils sefurent installés, qu’est-ce que tu en dis ? C’estimpressionnant de se retrouver ici, hein ? Mais, cette fois,n’est-ce pas, plus de portes barricadées. Plus de verrous. Si tantest qu’il doive se passer quelque chose, en cette nuit du 15 au 16avril, n’y mettons pas d’obstacles. La liberté pleine et entièrepour ces messieurs. À vous, la pose. »

Bien qu’il plaisantât, don Luis n’en était pas moinssingulièrement impressionné, comme il disait, par le souvenirépouvantable des deux crimes qu’il n’avait pu empêcher et par lavision obsédante des deux cadavres. Et il se rappelait aussi, avecune émotion réelle, le duel implacable qu’il avait soutenu contreMme Fauville, le désespoir de cette femme et son arrestation.

« Parle-moi d’elle, dit-il à Mazeroux. Alors, elle a voulu setuer ?

– Oui, dit Mazeroux, et pour de bon, et par un genre de suicidequi devait cependant lui faire horreur : elle s’est pendue avec deslambeaux de toile arrachés à ses draps et à son linge et tressésles uns autour des autres. Il a fallu la ranimer par des tractionset des mouvements respiratoires. Actuellement, m’a-t-on dit, elleest hors de péril, mais on ne la quitte pas, car elle a juré derecommencer.

– Elle n’a point fait d’aveu ?

– Non. Elle persiste à se proclamer innocente.

– Et l’opinion du parquet, de la préfecture ?

– Comment voulez-vous que l’opinion change à son égard,patron ? L’instruction a confirmé point par point toutes lescharges relevées contre elle, et notamment on a établi, sanscontestation possible, qu’elle seule a pu toucher à la pomme, etqu’elle n’a pu y toucher qu’entre onze heures du soir et septheures du matin. Or, la pomme porte les marques irrécusables de sesdents. Admettez-vous qu’il y ait au monde deux mâchoires quipuissent laisser identiquement la même empreinte ?

– Non… non, affirma don Luis, qui songeait à Florence Levasseur…Non, l’argumentation ne souffre pas la moindre controverse. Il y alà un fait clair comme le jour, et cette empreinte constitue, pourainsi dire, un flagrant délit. Mais alors, qu’est-ce que vientfaire au milieu de tout cela ?…

– Qui, patron ?

– Rien… une idée qui me tracasse… Et puis, vois-tu, il existelà-dedans tant de choses anormales, des coïncidences et descontradictions si bizarres, que je n’ose pas m’attacher à unecertitude que la réalité de demain peut détruire. »

Ils causèrent assez longtemps, à voix basse, étudiant laquestion sous toutes ses faces.

Vers minuit, ils éteignirent le plafonnier électrique, et il futconvenu que chacun dormirait à son tour.

Et les heures s’écoulèrent, pareilles aux heures de leurpremière veillée. Mêmes bruits de voitures tardives etd’automobiles. Mêmes sifflements de chemins de fer. Mêmesilence.

La nuit passa.

Il n’y eut aucune alerte, aucun incident.

Au petit jour, la vie du dehors recommença et don Luis, à sesheures de garde, n’avait entendu, dans la pièce, que le ronflementmonotone de son compagnon.

« Me serais-je trompé ? se disait-il. L’indicationrecueillie dans le volume de Shakespeare avait-elle un autresens ? Ou bien faisait-elle allusion à des événements del’année précédente, ayant eu lieu aux dates inscrites ? »

Malgré tout, une inquiétude confuse l’envahissait à mesure quel’aube filtrait par les volets à demi clos. Quinze joursauparavant, rien non plus ne s’était produit qui pût l’avertir, etpourtant, au réveil, les deux victimes gisaient auprès de lui.

À sept heures, il appela :

« Alexandre ?

– Hein ! quoi, patron ?

– Tu n’es pas mort ?

– Qu’est-ce que vous dites ? Si je suis mort ? Maisnon, patron.

– Tu es bien sûr ?

– Eh bien ! vous en avez de bonnes, patron. Pourquoi pasvous ?

– Oh ! mon tour ne tardera pas. Avec des bandits de cecalibre-là, ils pourraient bien ne pas me rater. »

Ils patientèrent encore une heure. Puis, Perenna ouvrit unefenêtre et poussa les volets.

« Dis donc, Alexandre. Tu n’es peut-être pas mort. Mais enrevanche…

– En revanche ?

– Tu es vert »

Mazeroux eut un rire forcé.

« Ma foi, patron, je vous avoue que quand j’étais de faction,pendant que vous dormiez, je n’en menais pas large.

– Tu avais peur ?

– Jusqu’à la pointe des cheveux. Il me semblait tout le tempsqu’il allait arriver quelque chose. Mais vous-même, patron, vousn’avez pas l’air dans votre assiette… Est-ce que, vousaussi ?… »

Il s’interrompit tellement la figure de don Luis exprimaitd’étonnement.

« Qu’est-ce qu’il y a, patron ?

– Regarde… sur la table… cette lettre… »

Il regarda.

Sur la table de travail, il y avait, en effet, une lettre, ouplutôt une carte-lettre dont la bande de fermeture avait étédéchirée selon le pointillé, et dont on voyait l’extérieur avecl’adresse, le timbre et les cachets de la poste.

« C’est toi qui as mis cela ici, Alexandre ?

– Vous riez, patron. Vous savez bien que ce ne peut être quevous.

– Ce ne peut être que moi… et cependant, ce n’est pas moi…

– Mais alors ?… »

Don Luis prit la carte-lettre et, l’ayant examinée, il constataque l’adresse et que les cachets de la poste avaient été grattés detelle façon qu’on ne pouvait distinguer ni le nom du destinataire,ni le lieu qu’il habitait, mais que le lieu de l’expédition étaittrès net, ainsi que les dates :

« Paris, 4 janvier 1919. »

« La lettre est donc vieille de trois mois et demi », fit donLuis.

Il la retourna du côté de l’intérieur. Elle contenait unedouzaine de lignes, et, tout de suite, il s’écria :

« La signature d’Hippolyte Fauville !

– Et son écriture, nota Mazeroux, je la reconnais maintenant.Pas d’erreur. Qu’est-ce que ça signifie ? Une lettre écritepar Hippolyte Fauville, trois mois avant sa mort… »

Perenna lut à haute voix :

« Mon cher ami,

« Je ne puis, hélas ! que confirmer ce que jet’écrivais l’autre jour la trame se resserre. Je ne sais encorequel est leur plan et moins encore comment ils l’exécuteront, maistout m’apprend que le dénouement approche. Je vois cela dans sesyeux à elle. Comme elle me regarde étrangement parfois !Ah ! quelle infamie ! Qui donc aurait jamais supposéqu’elle serait capable… Je suis bien malheureux, mon pauvre ami.»

« Et c’est signé Hippolyte Fauville, continua Mazeroux… Et jevous affirme que c’est bien écrit par lui…, écrit le 4 janvier decette année, à un ami dont nous ignorons le nom, mais que noussaurons bien dénicher, je vous le jure. Et cet ami nous donneratoutes les preuves nécessaires. »

Mazeroux s’exaltait :

« Des preuves ! Mais il n’en est plus besoin ! Ellessont là. M. Fauville les donne lui-même. « Le dénouement approche.Je vois cela dans ses yeux à elle. » Elle, c’est sa femme,c’est Marie-Anne Fauville, et le témoignage du mari confirme toutce que nous savions contre elle. Qu’en dites-vous,patron ?

– Tu as raison, répondit Perenna distraitement, tu as raison,cette lettre est définitive. Seulement…

– Qui diable a pu l’apporter ? Il faut donc que quelqu’unsoit entré cette nuit dans cette pièce, pendant que nous yétions ? Est-ce possible ? Car enfin nous aurionsentendu… Voilà ce qui me stupéfie.

– Il est de fait que…

– N’est-ce pas ? Il y a quinze jours, le coup était déjàbizarre. Mais enfin nous avions pris notre poste dans l’antichambreet on opérait ici. Tandis qu’aujourd’hui nous y étions, ici, tousles deux, près de cette table même. Et sur cette table où, hiersoir, il n’y avait pas le moindre morceau de papier, ce matin noustrouvons cette lettre. »

Une étude minutieuse des lieux ne leur fit découvrir aucuneindication qui les mît sur la voie. Ils visitèrent l’hôtel de fonden comble et purent s’assurer que personne ne s’y cachait.D’ailleurs, en admettant que quelqu’un s’y cachât, commentaurait-on pu pénétrer dans la pièce sans attirer leurattention ? Le problème était insoluble.

« Ne cherchons pas davantage, dit Perenna, ça ne sert de rien.Dans les histoires de ce genre, un jour ou l’autre la lumièrepénètre par une fissure invisible et tout s’éclaire peu à peu.Porte cette lettre au préfet de police, raconte-lui notre veilléeet dis-lui que nous demandons l’autorisation de revenir dans lanuit du 25 au 26 avril prochain. Cette nuit-là, encore, il doit yavoir du nouveau, et j’ai diablement envie de savoir si une secondelettre nous sera remise par l’opération du Saint-Esprit. »

Ils refermèrent les portes et sortirent de l’hôtel.

Comme ils s’en allaient à droite, vers la Muette, pour y prendreune auto, et qu’ils parvenaient au bout du boulevard Suchet, lehasard fit que don Luis tourna la tête du côté de la chaussée.

Un homme les dépassait, à bicyclette.

Don Luis eut juste le temps de voir son visage glabre, ses yeuxétincelants, fixés sur lui.

« Gare à toi ! » cria-t-il en poussant Mazeroux avec unetelle brusquerie que le brigadier perdit l’équilibre.

L’homme avait tendu son poing, armé d’un revolver. Un coup defeu jaillit. La balle siffla aux oreilles de don Luis, qui s’étaitbaissé rapidement.

« Courons dessus, proféra-t-il. Tu n’es pas blessé,Mazeroux ?

– Non, patron. »

Ils s’élancèrent tous deux en appelant au secours. Mais, à cetteheure matinale, les passants étaient rares sur les larges avenuesde ce quartier. L’homme, qui filait vivement, augmenta son avance,tourna au loin par la rue Octave-Feuillet et disparut.

« Gredin, va, je te repincerai, grinça don Luis en renonçant àune vaine poursuite.

– Mais vous ne savez même pas qui c’est, patron.

– Si, c’est lui.

– Qui donc ?

– L’homme à la canne d’ébène. Il a coupé sa barbe.

Il s’est rasé. N’importe, je l’ai reconnu. C’était bien l’hommequi nous canardait hier matin, du haut de l’escalier de sa maison,boulevard Richard-Wallace, celui qui a tué l’inspecteur principalAncenis. Ah ! le misérable, comment a-t-il pu savoir quej’avais passé la nuit dans l’hôtel Fauville ? On m’a doncsuivi, espionné ? Mais qui donc ? Et pour quelleraison ? Et par quel moyen ? »

Mazeroux réfléchit et prononça :

« Rappelez-vous, patron, vous m’avez téléphoné dans l’après-midipour me donner rendez-vous. Qui sait ? vous aviez beau meparler tout bas, quelqu’un de chez vous a peut-être entendu. »

Don Luis ne répondit point. Il pensait à Florence.

Ce matin-là, ce ne fut point Mlle Levasseur qui apporta lecourrier à don Luis, et il ne la fit pas venir non plus. Ill’aperçut plusieurs fois qui donnait des ordres aux nouveauxdomestiques. Elle dut ensuite se retirer dans sa chambre, car il nela vit plus.

L’après-midi, il commanda son automobile et se rendit à l’hôteldu boulevard Suchet pour y continuer, avec Mazeroux, et sur l’ordredu préfet, des investigations qui, d’ailleurs, n’aboutirent à aucunrésultat.

Il était six heures quand il rentra. Le brigadier et luidînèrent ensemble. Le soir, désireux d’examiner à son tour ledomicile de l’homme à la canne d’ébène, il repartit en automobile,toujours accompagné de Mazeroux, et donna comme adresse leboulevard Richard-Wallace.

La voiture traversa la Seine, qu’elle suivit sur la rivedroite.

« Allez plus vite, dit-il par le porte-voix à son nouveauchauffeur, j’ai l’habitude de marcher bon train.

– Vous culbuterez un jour ou l’autre, patron, dit Mazeroux.

– Pas de danger, répondit don Luis. Les accidents d’auto sontréservés aux imbéciles. »

Ils arrivaient à la place de l’Alma. La voiture, à ce moment,tourna vers la gauche.

« Droit devant vous, cria don Luis… montez par le Trocadéro.»

L’automobile se redressa. Mais, tout de suite, elle fit trois ouquatre embardées, à toute allure, escalada un trottoir, se heurtacontre un arbre et fut renversée.

En quelques secondes, une douzaine de passants accoururent. Oncassa une des glaces et l’on ouvrit la portière. Don Luis surgit lepremier.

« Rien, dit-il, je n’ai rien. Et toi, Alexandre ? »

On tira le brigadier. Il avait quelques contusions, desdouleurs, mais aucune blessure qui parût sérieuse.

Seulement, le chauffeur avait été précipité de son siège etgisait inerte sur le trottoir, la tête ensanglantée.

On le transporta dans une pharmacie. Il mourut dix minutes plustard.

Lorsque Mazeroux, qui avait accompagné la malheureuse victime etqui, lui-même assez étourdi, avait dû avaler un cordial, retournavers l’automobile, il trouva deux agents de police qui constataientl’accident et recueillaient des témoignages, mais le patron n’étaitpas là.

Perenna, en effet, venait de sauter dans un taxi et se faisaitramener chez lui aussi vite que possible. Sur la place, ildescendit de voiture, passa sous le porche en courant, traversa lacour et suivit le couloir qui conduisait au logement de MlleLevasseur.

Au haut des marches, il frappa, puis entra sans attendre laréponse.

La porte de la pièce qui servait de salon fut ouverte. Florenceapparut.

Il la repoussa dans le salon et lui dit d’un ton d’indignationet de courroux :

« C’est fait. L’accident s’est produit Pourtant aucun desanciens domestiques n’a pu le préparer, puisqu’ils n’étaient pluslà et que je suis sorti cet après-midi dans l’automobile. Donc,c’est à la fin de la journée, entre six heures et neuf heures dusoir, qu’on a dû s’introduire dans la remise et qu’on a limé auxtrois quarts la barre de direction.

– Je ne comprends pas… je ne comprends pas… dit-elle, l’aireffaré.

– Vous comprenez parfaitement que le complice des bandits nepeut pas être un des nouveaux domestiques, et vous comprenezparfaitement que le coup ne pouvait pas manquer de réussir, etqu’il a réussi, au-delà de toute espérance. Il y a une victime, etqui paye à ma place.

– Mais parlez donc, monsieur ! Vous m’effrayez !… Quelaccident ?… Qu’y a-t-il eu ?

– L’automobile s’est renversée. Le chauffeur est mort.

– Ah ! dit-elle, quelle horreur ! Et vous croyez quej’aurais pu, moi… Ah ! cette mort, quelle horreur ! lepauvre homme… »

Sa voix s’affaiblit. Elle était en face de Perenna, tout contrelui. Pâle, défaillante, elle ferma les yeux et chancela.

Il la reçut dans ses bras au moment où elle tombait. Elle voulutse dégager, mais elle n’avait pas de force, et il l’étendit sur unfauteuil, tandis qu’elle gémissait à diverses reprises :

« Le pauvre homme… le pauvre homme… »

Un de ses bras derrière la tête de la jeune fille, il essuyaitavec un mouchoir le front couvert de sueur et les joues pâlies oùdes larmes roulaient. Elle avait dû perdre tout à fait conscience,car elle s’abandonnait aux soins de Perenna sans marquer la moindrerévolte. Et lui, ne bougeant plus, se mit à regarder anxieusementla bouche qui s’offrait à ses yeux, la bouche aux lèvres si rougesd’ordinaire, et maintenant décolorées, comme privées de sang.

Doucement, posant sur chacune d’elles l’un de ses doigts, d’uneffort continu il les écarta ainsi que l’on écarte les pétalesd’une rose, et la double rangée des dents lui apparut.

Elles étaient charmantes, admirables de forme et de blancheur,peut-être un peu moins grandes que celles de Mme Fauville,peut-être aussi disposées en un cercle plus élargi. Mais qu’ensavait-il ? Et qui pouvait assurer que leur morsure nelaissait pas la même empreinte ? Supposition invraisemblable,miracle inadmissible, il le savait. Et néanmoins combien lescirconstances accusaient la jeune fille et la désignaient comme laplus audacieuse des criminelles, comme la plus cruelle, la plusimplacable et la plus terrible !

Sa respiration devenait régulière. Un souffle égal s’exhalait desa bouche, dont il sentit la caresse fraîche, enivrante comme leparfum d’une fleur. Malgré lui, il se pencha davantage, si près, siprès qu’un vertige le prit et qu’il lui fallut faire un grandeffort pour reposer sur le dossier du fauteuil la tête de la jeunefille et pour détacher son regard du beau visage aux lèvresentrouvertes. Il se releva et partit.

Chapitre 7La grange-aux-pendus

De tous ces événements, on ne connut que la tentative de suicidede Marie-Anne Fauville, la capture et l’évasion de GastonSauverand, le meurtre de l’inspecteur principal Ancenis et ladécouverte d’une lettre écrite par Hippolyte Fauville. Ilssuffirent, d’ailleurs, à raviver la curiosité d’un public quel’affaire Mornington intriguait déjà vivement et qui se passionnaitaux moindres gestes de ce mystérieux don Luis Perenna que l’ons’obstinait à confondre avec Arsène Lupin.

Bien entendu, on lui attribua la capture momentanée de l’homme àla canne d’ébène. On sut, en outre, qu’il avait sauvé la vie dupréfet de police, et que, finalement, ayant, sur sa demande, passéla nuit dans l’hôtel du boulevard Suchet, il avait reçu de la façonla plus incompréhensible la fameuse lettre de l’ingénieur Fauville.Et tout cela surexcitait l’opinion au plus haut point.

Mais combien les problèmes posés à don Luis Perenna étaient pluscomplexes et plus troublants ! Quatre fois en l’espace dequarante-huit heures, et sans parler de l’article anonyme où on ledénonçait, quatre fois, par l’écroulement du rideau de fer, par lepoison, par le coup de feu du boulevard Suchet et par le « truquage» de son automobile, on avait essayé de le tuer. La participationde Florence à ces attentats consécutifs était indéniable. Et voilàque les relations de la jeune fille avec les assassins d’HippolyteFauville se trouvaient établies grâce à la petite note recueilliedans le volume huit de Shakespeare ! Et voilà que deux mortsnouvelles s’ajoutaient à la liste funèbre, la mort de l’inspecteurprincipal Ancenis, la mort du chauffeur d’automobile.

Comment définir et comment expliquer le rôle que jouait, aumilieu de toutes ces catastrophes, l’énigmatiquecréature ?

Chose étrange, la vie reprit à l’hôtel de la place duPalais-Bourbon, comme si rien d’anormal ne s’y fût passé. Chaquematin, Florence Levasseur dépouillait le courrier en présence dedon Luis et lisait à haute voix les articles de journaux qui leconcernaient ou se rapportaient à l’affaire Mornington.

Pas une fois, il ne fit allusion à la lutte sauvage qu’on avaitpoursuivie contre lui pendant deux jours. Il semblait qu’une trêvefût conclue entre eux et que, pour l’instant, l’ennemi eût renoncéà ses attaques. Et don Luis se sentait tranquille, à l’abri dudanger. Et il parlait à la jeune fille d’un air indifférent, ainsiqu’il eût parlé à la première venue.

Mais avec quel intérêt fiévreux il l’épiait la dérobée !Comme il observait l’expression à la fois si ardente et si calme dece visage, où frémissait, sous le masque paisible, une sensibilitédouloureuse, excessive, difficilement contenue, et que l’ondevinait à certains frissons des lèvres, à certains battements desnarines !

« Qu’es-tu ? Qu’es-tu ? avait-il envie de crier.Est-ce donc ta volonté de semer les cadavres sur la route ? Ette faut-il encore ma mort pour atteindre ton but ? Où vas-tu,et d’où viens-tu ? »

À la réflexion, une certitude l’avait envahi, qui résolvait unproblème dont il s’était souvent préoccupé, à savoir le rapportmystérieux existant entre sa présence, à lui, clans l’hôtel de laplace du Palais-Bourbon, et la présence d’une femme qui,manifestement, le poursuivait de sa haine. Aujourd’hui, ilcomprenait que ce n’était point par hasard qu’il avait acheté cethôtel. En agissant ainsi, il avait cédé à une offre anonyme qu’onlui avait faite au moyen d’un prospectus dactylographié. D’oùvenait cette offre, sinon de Florence, de Florence qui voulaitl’attirer auprès d’elle pour le surveiller et pour lecombattre ?

« Eh oui ! pensa-t-il, la vérité est là. Héritier possiblede Cosmo Mornington, mêlé directement à cette affaire, je suisl’ennemi, et l’on cherche à me supprimer comme les autres. Et c’estFlorence qui agit contre moi. Et c’est elle qui a tué. Toutl’accuse, et rien ne la défend. Ses yeux purs ? Sa voixsincère ? La gravité et la noblesse de sa personne ?… Etaprès ?… Oui, après ? N’en ai-je pas vu de ces femmes auregard candide, et qui tuaient sans raison, par voluptépresque ? »

Il tressaillait d’épouvante au souvenir de DolorèsKesselbach[5] … Quel lien obscur unissait à chaqueinstant, dans son esprit, l’image de ces deux femmes ? Ilavait aimé l’une, la monstrueuse Dolorès, et, de ses propres mains,l’avait étranglée. La destinée le conduisait-elle aujourd’hui versun même amour et vers un meurtre semblable ?

Quand Florence s’en allait, il éprouvait une satisfaction etrespirait plus à l’aise, comme délivré d’un poids qui l’eûtoppressé, mais il courait à la fenêtre, et il la regardaittraverser la cour, et il attendait encore que passât et repassât lajeune fille dont il avait senti sur son visage l’haleineparfumée.

Un matin, elle lui dit :

« Les journaux annoncent que c’est pour ce soir.

– Pour ce soir ?

– Oui, fit-elle en montrant un article, nous sommes le 25 avril,et les renseignements de la police, fournis par vous, dit-on,prétendent que, tous les dix jours, il y aura une lettre dansl’hôtel du boulevard Suchet, et que l’hôtel sera détruit par uneexplosion, la nuit même où apparaîtra la cinquième et dernièrelettre. »

Était-ce un défi ? Voulait-elle lui faire entendre que,quoi qu’il arrivât, et quels que fussent les obstacles, les lettresapparaîtraient, ces lettres mystérieuses annoncées sur la listequ’il avait trouvée dans le tome huit de Shakespeare ?

Il la regarda fixement. Elle ne broncha pas. Il répondit :

« En effet, c’est pour cette nuit. Et j’y serai. Rien au mondene peut m’empêcher d’y être. »

Elle fut encore sur le point de répliquer, mais, une fois deplus, elle imposa silence aux sentiments qui la bouleversaient.

Ce jour-là, don Luis se tint sur ses gardes. Il déjeuna et dînaau restaurant, et s’entendit avec Mazeroux pour qu’on surveillât laplace du Palais-Bourbon.

L’après-midi, Mlle Levasseur ne quitta pas l’hôtel. Le soir donLuis donna l’ordre aux hommes de Mazeroux que l’on suivît toutepersonne qui sortirait.

À dix heures, le brigadier rejoignait don Luis dans le cabinetde travail de l’ingénieur Fauville. Le sous-chef Weber et deuxagents l’accompagnaient.

Don Luis prit Mazeroux à part.

« On se méfie de moi, avoue-le.

– Non. Tant que M. Desmalions sera là, on ne peut rien contrevous. Seulement Weber prétend, et il n’est pas le seul, que c’estvous qui manigancez toutes ces histoires-là.

– Dans quel but ?

– Dans le but de fournir des preuves contre Marie-Anne Fauvilleet de la faire condamner. Alors, c’est moi qui ai demandé laprésence du sous-chef et de deux hommes. Nous serons quatre pourtémoigner de votre bonne foi. »

Chacun prit son poste.

Tour à tour, deux policiers devaient veiller.

Cette fois, après avoir fouillé minutieusement la petite chambreoù couchait jadis le fils d’Hippolyte Fauville, on ferma et onverrouilla les portes et les volets.

À onze heures, on éteignit le plafonnier électrique.

Don Luis et Weber dormirent à peine.

La nuit s’écoula sans le moindre incident.

Mais, à sept heures, quand les volets furent poussés, ons’aperçut qu’il y avait une lettre sur la table.

De même que l’autre fois, il y avait une lettre sur latable !

Cette lettre, le premier moment de stupeur passé, le sous-chefla prit. Il avait ordre de ne pas la lire et de ne la laisser lireà personne.

La voici, telle que les journaux la publièrent, en même tempsqu’ils publiaient les déclarations des experts attestant quel’écriture était bien celle d’Hippolyte Fauville.

« Je l’ai vu ! Tu comprends, n’est-ce pas, mon bon ami,je l’ai vu ! il se promenait dans une allée du Bois, le colrelevé, le chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles. M’a-t-il vu,lui ? Je ne crois pas. Il faisait presque nuit. Mais, moi, jel’ai bien reconnu. J’ai reconnu la poignée d’argent de sa canned’ébène. C’était bien lui, le misérable !

« Le voilà donc à Paris, malgré sa promesse. GastonSauverand est à Paris ! Comprends-tu ce qu’il y a de terribledans ce fait ? S’il est à Paris, c’est qu’il veut agir. S’ilest à Paris, c’est que ma mort est décidée. Ah ! c’est monhomme, quel mal il m’aura fait ! Il m’a déjà volé mon bonheur,et maintenant c’est ma vie qu’il lui faut. J’ai peur. »

Ainsi l’ingénieur Fauville savait que l’homme à la canned’ébène, que Gaston Sauverand préméditait de le tuer. Cela,Hippolyte Fauville, par un témoignage écrit de sa propre main, ledéclarait de la façon la plus formelle, et la lettre, en outre,corroborant les paroles échappées à Gaston Sauverand lors de sonarrestation, laissait entendre que les deux hommes avaient étéjadis en relations, qu’il y avait eu entre eux rupture d’amitié, etque Gaston Sauverand avait promis de ne jamais venir à Paris.

Un peu de clarté pénétrait donc en la ténébreuse aventure del’héritage Mornington. Mais, d’autre part, quel mystèreinconcevable que la présence de cette lettre sur la table ducabinet de travail ! Cinq hommes avaient veillé, cinq hommesqui comptaient parmi les plus habiles, et pourtant, cette nuit-là,comme la nuit du 15 avril, une main inconnue avait déposé la lettredans une pièce aux fenêtres et aux portes barricadées, sans que lemoindre bruit fût perçu, sans qu’une trace d’effraction pût êtrerelevée aux fermetures des portes et des fenêtres.

Tout de suite, on souleva l’hypothèse d’une issue secrète.Hypothèse qu’on dut abandonner après un examen attentif des murs,et après convocation de l’entrepreneur qui avait construit lamaison quelques années auparavant, sur le plan de l’ingénieurFauville.

Il est inutile de rappeler encore à ce propos ce qu’on pourraitappeler l’ahurissement du public. Dans les conditions où il seproduisait, le fait prenait l’apparence d’un tour de passe-passe.Plutôt que l’intervention d’un personnage disposant de moyensignorés, on était tenté de voir là le divertissement d’unprestidigitateur doué d’une adresse prodigieuse.

Il n’en restait pas moins établi que les indications de don LuisPerenna se trouvaient justifiées, et que la date du 25, comme celledu 15 avril, avait suscité l’incident prévu. La date du 5 maicontinuerait-elle la série ? Nul n’en douta, puisque don Luisl’avait prédit, et qu’il semblait à tous que don Luis ne pût pas setromper. Et toute la nuit du 5 au 6 mai, il y eut foule sur leboulevard Suchet. Des curieux, des noctambules venaient en bandechercher les dernières nouvelles.

Le préfet de police lui-même, vivement impressionné par ledouble miracle, voulut se rendre compte et assister en personne auxopérations de la troisième nuit. Il se fit accompagner de plusieursinspecteurs qu’il laissa dans le jardin, dans le couloir et dans lamansarde de l’étage supérieur. Lui-même s’établit aurez-de-chaussée avec le sous-chef Weber, avec Mazeroux et avec donLuis Perenna.

L’attente fut déçue. Et cela par la faute de M. Desmalions.Malgré l’avis formel de don Luis qui jugeait l’expérience inutile,il avait décidé, afin de savoir si la lumière empêcherait lemiracle de se produire, de ne pas éteindre l’électricité. Dans detelles conditions, aucune lettre ne pouvait surgir, et aucunelettre ne surgit. Truc de magicien ou stratagème de malfaiteur, ilfallait le secours de l’ombre propice.

C’étaient donc dix jours perdus, si tant est que lecorrespondant diabolique osât renouveler sa tentative et produirela troisième lettre mystérieuse.

Le 15 mai, la faction recommença, tandis qu’une même foules’accumulait dehors, une foule anxieuse, haletante, remuée par lesmoindres bruits et qui, les yeux fixés sur l’hôtel Fauville,gardait un silence impressionnant.

Cette fois, on éteignit. Mais le préfet de police tenait la mainsur l’interrupteur électrique. Dix fois, vingt fois, il allumainopinément sur la table, rien. C’était le craquement d’un meublequi avait éveillé son attention, ou le geste d’un desassistants.

Soudain, tous, ils eurent une exclamation. Quelque chosed’insolite, un froissement de feuille venait d’interrompre lesilence.

Déjà M. Desmalions avait tourné l’interrupteur.

Il poussa un cri.

La lettre était là, non pas sur la table, mais à côté, parterre, sur le tapis.

Mazeroux fit le signe de la croix.

Les inspecteurs étaient livides.

M. Desmalions regarda don Luis, qui hocha la tête sans riendire.

On vérifia l’état des serrures et des verrous. Rien n’avaitbougé.

Ce jour-là encore, le contenu de la lettre compensa, en quelquemanière, la façon vraiment inouïe dont elle émergeait des ténèbres.Elle achevait de dissiper tous les nuages qui enveloppaient ledouble assassinat du boulevard Suchet.

Toujours signée par l’ingénieur, écrite par lui à la date duhuit février précédent, sans adresse visible, elle disait :

« Mon cher ami,

« Eh bien ! non, je ne me laisserai pas égorger commeun mouton qu’on mène à l’abattoir. Je me défendrai, je lutteraijusqu’à la dernière minute. Ah ! c’est que maintenant leschoses ont changé de face. J’ai des preuves maintenant, des preuvesirrécusables… Je possède des lettres qu’ils ont échangées ! Etje sais qu’ils s’aiment toujours, comme au début, et qu’ils veulents’épouser, et que rien ne les arrêtera. C’est écrit, tu entends,c’est écrit de la main même de Marie-Anne : « Patiente, mon Gastonbien aimé, le courage grandit en moi. Tant pis pour celui qui noussépare, il disparaîtra. »

« Mon bon ami, si je succombe dans la lutte, tu trouverasces lettres-là (et tout le dossier que je réunis contre lamisérable créature) dans le coffre-fort qui est caché derrière lapetite vitrine. Alors, venge-moi. Au revoir. Adieu, peut-être …»

Telle fut la troisième missive. Du fond de sa tombe, HippolyteFauville nommait et accusait l’épouse coupable. Du fond de sa tombeil donnait le mot de l’énigme en expliquant les raisons pourlesquelles le crime avait été commis : Marie-Anne et GastonSauverand s’aimaient.

Certes, ils connaissaient l’existence du testament de CosmoMornington, puisqu’ils avaient commencé par supprimer CosmoMornington, et la hâte de conquérir l’énorme fortune avaitprécipité le dénouement. Mais l’idée première du crime prenaitracine dans un sentiment ancien : Marie-Anne et Gaston Sauverands’aimaient.

Restait à résoudre un problème. Qu’était-ce donc que cecorrespondant inconnu auquel Hippolyte Fauville avait confié lesoin de sa vengeance, et qui, au lieu de remettre purement etsimplement les lettres à la justice, s’ingéniait à les lui faireparvenir au moyen de combinaisons des plus machiavéliques ?Avait-il intérêt lui-même à rester dans l’ombre ?

À toutes ces questions Marie-Anne riposta de la façon la plusinattendue, et qui cependant était bien conforme à ses menaces.Huit jours après, à la suite d’un long interrogatoire où on lapressa de dire qui pouvait être cet ancien ami de son mari, et oùl’on se heurta au mutisme le plus opiniâtre et à une sorte detorpeur hébétée, le soir, rentrée dans sa cellule, elle s’ouvritles veines du poignet avec un morceau de verre qu’elle avait réussià dissimuler.

Dès le lendemain matin, avant huit heures, don Luis en futaverti par Mazeroux qui vint le surprendre au saut du lit. Lebrigadier tenait en main un sac de voyage.

La nouvelle qu’il apportait bouleversa don Luis.

« Elle est morte ? s’écria-t-il.

– Non… Il paraît qu’elle en réchappera encore. Mais à quoibon !

– Comment, à quoi bon ?

– Parbleu ! elle recommencera. Elle a ça dans la tête. Etun jour ou l’autre…

– Et elle n’a pas fait d’aveux, cette fois non plus, avant satentative ?

– Non. Elle a écrit quelques mots sur un bout de papier, disantque, à bien réfléchir, il fallait chercher l’origine des lettresmystérieuses du côté d’un sieur Langernault. C’était le seul amiqu’elle eût connu autrefois à son mari, le seul en tout cas qu’ilappelât : « Mon bon ami ». Ce monsieur Langernault ne pourrait quela disculper et montrer l’effroyable malentendu dont elle était lavictime.

– Alors, fit don Luis, si quelqu’un peut la disculper, pourquoicommence-t-elle par s’ouvrir les veines ?

– Tout lui est égal, d’après ce qu’elle dit. Sa vie est perdue.Ce qu’elle veut, c’est le repos, la mort.

– Le repos, le repos, il n’y a pas que dans la mort qu’ellepourrait le trouver. Si la découverte de la vérité doit être lesalut pour elle, la vérité n’est peut-être pas impossible àdécouvrir.

– Qu’est-ce que vous dites, patron ? Vous avez devinéquelque chose ? Vous commencez à comprendre ?

– Oh ! très vaguement, mais, tout de même, l’exactitudevraiment anormale de ces lettres me semble justement uneindication… »

Il réfléchit et continua :

« On a examiné de nouveau l’adresse effacée des troislettres ?

– Oui, et l’on a réussi, en effet, à reconstruire le nom deLangernault.

– Et ce Langernault habite ?…

– Selon Mme Fauville, au village de Formigny, dans l’Orne.

– On a déchiffré ce nom de Formigny sur une desmissives ?

– Non, mais celui de la ville auprès de laquelle il estsitué.

– Cette ville ?

– Alençon.

– Et c’est là que tu vas ?

– Oui, le préfet de police m’y expédie en toute hâte. Je prendsle train aux Invalides.

– Tu veux dire que tu montes avec moi dans mon auto.

– Hein ?

– Nous partons tous deux, mon petit. J’ai besoin d’agir, l’airde cette maison est mortel pour moi.

– Mortel ? Que chantez-vous, patron ?

– Rien, je me comprends. »

Une demi-heure plus tard, ils filaient sur la route deVersailles. Perenna conduisait lui-même son auto découverte, et illa conduisait d’une telle façon que Mazeroux, un peu suffoqué,articulait de temps à autre :

« Bigre, nous marchons… Cré tonnerre ! ce que vous enmettez, patron !… Vous ne craignez pas la culbute ?…Rappelez-vous l’autre jour… »

Ils arrivèrent à Alençon pour déjeuner. Le repas fini, ils serendirent au bureau de poste principal. On n’y connaissait pas lesieur Langernault, et, en outre, la commune de Formigny avait sonbureau particulier.

Il fallait donc supposer, puisque les lettres portaient lecachet d’Alençon, que M. Langernault se faisait adresser sacorrespondance dans cette ville, mais sous le couvert de la posterestante.

Don Luis et Mazeroux se rendirent au village de Formigny. Là nonplus le receveur ne connaissait personne qui portât le nom deLangernault, quoiqu’il n’y eût à Formigny qu’un millierd’habitants.

« Allons voir le maire », dit Perenna.

À la mairie, Mazeroux exposa ses qualités et l’objet de savisite.

Le maire hocha la tête.

« Le bonhomme Langernault… je crois bien…, un brave type… unancien commerçant de la capitale.

– Ayant l’habitude, n’est-ce pas ? de prendre sacorrespondance à la poste d’Alençon.

– C’est ça même… histoire de faire une promenadequotidienne.

– Et sa maison ?

– Au bout du village. Vous avez passé devant.

– On peut la voir ?

– Ma foi oui… seulement…

– Il n’est peut-être pas chez lui ?

– Pour sûr, qu’il n’y est pas. Il n’y est même plus rentrédepuis quatre ans qu’il est sorti, ce pauvre cher homme.

– Comment ça ?

– Dame, voilà quatre ans qu’il est mort. »

Don Luis et Mazeroux se regardèrent avec stupéfaction.

« Ah ! il est mort… reprit don Luis.

– Oui, un coup de fusil.

– Qu’est-ce que vous dites ? s’écria Perenna. Il a ététué ?

– Non, non, on l’a cru d’abord quand on l’a ramassé sur leparquet de sa chambre, mais l’enquête a prouvé qu’il y avaitaccident. En nettoyant son fusil de chasse, il s’était envoyé unedécharge dans le ventre. Seulement, tout de même, au village çanous a semblé louche. Le père Langernault, vieux chasseur devantl’Éternel, n’était pas un homme à commettre une imprudence.

– Il avait de l’argent ?

– Oui, et c’est là justement ce qui corsait l’affaire, on n’apas pu dénicher un sou de sa fortune. »

Don Luis resta pensif un long moment, puis il reprit :

« Il a laissé des enfants, des parents qui ont le mêmenom ?

– Personne, pas un cousin. À preuve que sa propriété – leVieux-Château qu’on l’appelle à cause des ruines qui s’y trouvent –est demeurée dans l’état. L’administration du domaine public a faitmettre les scellés sur les portes de la maison et barricadé cellesdu parc. On attend les délais pour prendre possession.

– Et les curieux ne vont pas se promener dans le parc, malgréles murs ?

– Ma foi, non. D’abord les murs sont hauts. Et puis… et puis, leVieux-Château a toujours eu mauvaise réputation dans le pays. On atoujours parlé de revenants… des tas d’histoires à dormir debout…Mais, tout de même… »

« Elle est raide celle-là, s’écria don Luis, lorsqu’ils eurentquitté la mairie. Voilà que l’ingénieur Fauville écrivait seslettres à un mort, et à un mort, entre parenthèses qui m’a toutl’air d’avoir été assassiné.

– Quelqu’un les aura interceptées ces lettres.

– Évidemment. N’empêche qu’il les écrivait à un mort auquel ilfaisait ses confidences et racontait les projets criminels de safemme. »

Mazeroux se tut. Lui aussi, il semblait extrêmement troublé.

Une partie de l’après-midi, ils se renseignèrent sur leshabitudes du bonhomme Langernault, espérant découvrir quelqueindication utile auprès de ceux qui l’avaient connu. Mais leursefforts n’aboutirent à aucun résultat.

Vers six heures, au moment de partir, don Luis, constatant quel’auto manquait d’essence, dut envoyer Mazeroux en carriolejusqu’aux faubourgs d’Alençon. Il profita de ce répit pour allervoir le Vieux-Château, à l’extrémité du village.

Il fallait suivre, entre deux haies, un chemin qui conduisait àun rond-point planté de tilleuls et où se dressait, au milieu d’unmur, une porte en bois massif. La porte étant fermée, don Luislongea le mur qui était, en effet, très élevé et n’offrait aucunebrèche, mais pourtant qu’il réussit à franchir en s’aidant desbranches d’un arbre voisin. Dans le parc, c’étaient des pelousesincultes, encombrées de grandes fleurs sauvages, et des avenuescouvertes d’herbe qui s’en allaient à droite vers un monticulelointain, où se pressaient des constructions en ruines, et à gauchevers une petite maison délabrée aux volets mal joints.

Il se dirigeait de ce côté, lorsqu’il fut très étonnéd’apercevoir sur la terre d’une plate-bande que les pluies récentesavait détrempée, des traces de pas toutes fraîches. Et ces traces,il put s’en rendre compte, avaient été laissées par des bottines defemme, des bottines élégantes et fines.

« Qui diable vient se promener par là ? » pensa-t-il.

Il retrouva les traces un peu plus loin, sur une autreplate-bande que la promeneuse avait traversée, et elles leconduisirent à l’opposé de la maison, vers une suite de bosquets oùil les revit deux fois encore.

Puis il les perdit définitivement.

Il était alors auprès d’une vaste grange adossée à un talus trèshaut, à moitié ruinée, et dont les portes vermoulues ne semblaienttenir que par un hasard d’équilibre.

Il s’en approcha et appliqua son œil contre une fente dubois.

À l’intérieur, dans les demi-ténèbres de cette grange sansfenêtres et que les ouvertures bouchées avec de la pailleéclairaient d’autant moins que le jour commençait à baisser, ondistinguait un amoncellement de barriques, de pressoirs démolis, devieilles charrues et de ferrailles de toutes sortes.

« Ce n’est certes pas là que ma promeneuse a dirigé ses pas,pensa don Luis. Cherchons ailleurs. »

Il ne bougea point pourtant. Il avait entendu du bruit dans lagrange.

Il écouta et ne perçut rien Mais, comme il voulait en avoir lecœur net, d’un choc de l’épaule il renversa une planche, et ilentra.

La brèche qu’il avait ainsi pratiquée donnant un peu de lumière,il put se glisser, entre deux futailles, pardessus des débris dechâssis dont il cassa les verres, jusqu’à un espace vide situé del’autre côté.

Il marcha. Ses yeux s’habituaient à l’ombre. Néanmoins, ilheurta du front, sans l’avoir vu, quelque chose d’assez dur et qui,mis en mouvement, se balança avec un bruit étrange et sec.

Décidément l’obscurité était trop épaisse. Don Luis tira de sapoche une lanterne électrique dont il fit jouer le ressort.

« Crebleu de crebleu ! » jura-t-il en reculant effaré.

Au-dessus de lui il y avait un squelette pendu !

Et tout de suite Perenna poussa encore un juron.

À côté du premier, il y avait un deuxième squelette, penduégalement !

De grosses cordes les accrochaient tous deux à des pitons fixésaux solives de la grange. La tête s’inclinait hors du nœud coulant.Celui que Perenna avait heurté bougeait encore un peu, et les os,en s’entrechoquant, faisaient un cliquetis sinistre.

Il avança une table boiteuse qu’il cala tant bien que mal, etsur laquelle il monta afin d’examiner de près les deuxsquelettes.

Des lambeaux de vêtements et des lambeaux de chair durcie etracornie reliaient et retenaient les os. Cependant l’un des deuxn’avait plus qu’un bras, et l’autre plus qu’un bras et unejambe.

Alors même qu’aucun choc ne les agitait, le vent qui soufflaitpar les ouvertures de la grange les balançait légèrement, et lesapprochait et les éloignait l’un de l’autre en une sorte de dansetrès lente, d’un rythme égal.

Mais, ce qui lui fit peut-être l’impression la plus forte danscette vision macabre, ce fut de voir que chacun de ces squelettesgardait un anneau d’or, trop large maintenant que la chair avaitdisparu, mais que retenaient, comme des crochets, les phalangesrecourbées de chaque doigt.

Avec un frisson de dégoût il les prit, ces anneaux.

C’étaient des alliances.

Il les examina. À l’intérieur chacune d’elles portait une date,la même date, 12 août 1892, et deux noms Alfred, Victorine.

« Le mari et la femme, murmura-t-il. Est-ce un doublesuicide ? un crime ? Mais comment est-ce possible qu’onn’ait pas encore découvert ces deux squelettes ? Faut-il doncadmettre qu’ils soient là depuis la mort du bonhomme Langernault,depuis que l’administration a pris possession du domaine et quepersonne n’y peut entrer ? »

Il réfléchit :

« Personne n’y peut entrer ?… Personne ?… Si, puisquej’ai vu des traces de pas dans le jardin, et que, aujourd’hui même,une femme s’y est introduite. »

L’idée de cette visiteuse inconnue l’obsédant de nouveau, ilredescendit. Malgré le bruit qu’il avait entendu il n’était guère àsupposer qu’elle eût pénétré dans la grange. Après quelques minutesd’investigations, il allait donc en sortir, quand il se produisit,vers la gauche, un fracas de choses qui dégringolaient, et descercles de futaille s’abattirent non loin de lui.

Cela tombait d’en haut, d’une soupente également bourréed’objets et d’instruments à laquelle s’appuyait une échelle.Devait-on croire que la visiteuse, surprise par son arrivée ets’étant réfugiée dans cette cachette, eût fait un mouvement qui eûtdéterminé la chute des cercles de futaille ?

Don Luis installa sa lanterne électrique sur un tonneau de façonque la lumière éclairât en plein la soupente. Ne voyant rien desuspect, rien qu’un arsenal de vieux râteaux, de pioches, de fauxhors d’usage, il attribua les incidents à quelque bête, à quelquechat sauvage, et, pour s’en assurer, il s’avança vivement versl’échelle et monta.

Soudain, et au moment même où il parvenait au niveau duplancher, il y eut un nouveau tumulte, une nouvelle dégringolade.Et une silhouette surgit de l’encombrement avec un gesteeffroyable.

Cela fut rapide comme l’éclair. Don Luis aperçut la grande lamed’une faux qui sabrait l’espace à la hauteur de sa tête. Uneseconde d’hésitation, un dixième de seconde, et l’arme épouvantablele décapitait.

Il eut juste le temps de s’aplatir contre l’échelle. La fauxsiffla tout près de lui, effleurant son veston. Il se laissaglisser jusqu’au bas.

Mais il avait vu.

Il avait vu le masque terrible de Gaston Sauverand, et, derrièrel’homme à la canne d’ébène, blafarde sous le jet de la lumièreélectrique, la figure convulsée de Florence Levasseur !

Chapitre 8La colère de Lupin

Il demeura un moment immobile, interdit. En haut il y avait toutun vacarme d’objets bousculés, comme si les deux assiégés sefussent construit une barricade.

Mais, à droite de la projection électrique, la clarté confuse dujour pénétra par une ouverture brusquement découverte, et il avisadevant cette ouverture une silhouette, puis une autre, qui sebaissaient pour s’enfuir sur les toits.

Il braqua son revolver et tira, mais mal, car il pensait àFlorence et sa main tremblait. Trois détonations encoreretentirent. Les balles crépitaient sur la ferraille de lasoupente.

Au cinquième coup, il y eut un cri de douleur. Don Luis s’élançade nouveau sur l’échelle.

Retardé par l’enchevêtrement des ustensiles, puis par des bottesde colza desséché qui formaient un véritable rempart, il réussit àla fin, en se meurtrissant et en s’écorchant, à gagner l’ouverture,et fut très étonné, quand il l’eut franchie, de se trouver sur unterre-plein. C’était le sommet du talus contre lequel la grangeétait adossée.

Au hasard il descendit le talus à gauche de la grange et repassadevant la façade du bâtiment, sans voir personne. Alors il remontapar la droite, et bien que le terre-plein fût de proportionsexiguës, il le fouilla avec précaution, car, dans l’ombre naissantedu crépuscule, il pouvait craindre un retour offensif del’ennemi.

Et c’est ainsi qu’il se rendit compte d’une chose qu’il n’avaitpas remarquée. Le talus bordait le faîte du mur, qui, à cetendroit, mesurait bien cinq mètres de hauteur. Sans aucun douteGaston Sauverand et Florence s’étaient enfuis par là.

Perenna suivit le faîte, qui était assez large, jusqu’à unepartie moins élevée du mur, et là, il sauta dans une bande deterres labourées, situées en lisière d’un petit bois vers lequelles fugitifs avaient dû se sauver. Il en commença l’exploration,mais, étant donnée l’épaisseur des fourrés, il reconnut aussitôtque c’était perdre son temps que de s’attarder à une vainepoursuite.

Il rentra donc au village, tout en songeant aux péripéties decette nouvelle bataille. Une fois de plus, Florence et son compliceavaient tenté de se débarrasser de lui. Une fois de plus, Florenceapparaissait au centre de ce réseau d’intrigues criminelles. Àl’instant où le hasard apprenait à don Luis que le bonhommeLangernault avait été probablement assassiné, à l’instant où lehasard, en l’amenant dans la grange-aux-pendus, selon sonexpression, le mettait en face de deux squelettes, Florencesurgissait, vision de meurtre, génie malfaisant que l’on voyaitpartout où la mort avait passé, partout où il y avait du sang, descadavres…

« Ah ! l’horrible créature ! murmurait-il enfrémissant… Est-ce possible qu’elle ait un visage sinoble ?…

Et des yeux, des yeux dont on ne peut pas oublier la beautégrave, sincère, presque naïve… »

Sur la place de l’église, devant l’auberge, Mazeroux, de retour,emplissait le réservoir d’essence et allumait les phares. Don Luisavisa le maire de Formigny qui traversait la place. Il le prit àpart.

« À propos, monsieur le maire, est-ce que vous avez entenduparler dans la région, il y a peut-être deux ans, de la disparitiond’un ménage âgé de quarante ou cinquante ans ? Le maris’appelait Alfred…

– Et la femme, Victorine, n’est-ce pas ? interrompit lemaire. Je crois bien. L’histoire a fait assez de bruit. C’étaientdes petits rentiers d’Alençon qui ont disparu du jour au lendemainsans que jamais, depuis, on ait pu savoir ce qu’ils sont devenus –pas plus d’ailleurs que leur magot, une vingtaine de mille francsqu’ils avaient réalisés, la veille, sur la vente de leur maison… Sije me rappelle ! Les époux Dedessuslamare !

– Je vous remercie, monsieur le maire », dit Perenna, à qui lerenseignement suffisait.

L’automobile était prête. Une minute plus tard, il filait surAlençon, avec Mazeroux.

« Où allons-nous, patron ? demanda le brigadier.

– À la gare. J’ai tout lieu de croire : 1° que Gaston Sauveranda eu connaissance dès ce matin – comment ? nous le saurons unjour ou l’autre – a eu connaissance des révélations faites cettenuit par Mme Fauville, relativement au bonhomme Langernault ;2° qu’il est venu rôder aujourd’hui autour du domaine et dans ledomaine du bonhomme Langernault, pour des motifs que nous sauronségalement un jour ou l’autre. Or, je suppose qu’il est venu par letrain et que c’est par le train qu’il s’en retourne. »

La supposition de Perenna reçut une confirmation immédiate. À lagare, on lui dit qu’un monsieur et une dame étaient arrivés deParis à deux heures, qu’ils avaient loué un cabriolet à l’hôtelvoisin, et que, leurs affaires finies, ils venaient de reprendrel’express de 7h40. Le signalement de ce monsieur et de cette damecorrespondait exactement à celui de Sauverand et de Florence.

« En route, dit Perenna après avoir consulté l’horaire. Nousavons une heure de retard. Il est possible que nous soyons au Mansavant le bandit.

– Nous y serons, patron, et nous lui mettrons la main au collet,je vous le jure… à lui et à sa dame, puisqu’ils sont deux.

– Ils sont deux en effet. Seulement…

– Seulement… »

Don Luis attendit pour répondre qu’ils eussent pris place, etque le moteur fût lancé, et il prononça :

« Seulement, mon petit, tu laisseras la dame tranquille.

– Et pourquoi ça ?

– Sais-tu qui c’est ? As-tu un mandat contreelle ?

– Non.

– Alors, fiche-nous la paix ?

– Cependant…

– Une parole de plus, Alexandre, et je te dépose sur le bord duchemin. Tu opéreras alors toutes les arrestations qui te plairont.»

Mazeroux ne souffla plus mot. D’ailleurs, la vitesse à laquelleils marchèrent tout de suite ne lui laissa guère de loisir pourprotester. Assez inquiet, il ne songeait qu’à scruter l’horizon etannoncer les obstacles.

De chaque côté, les arbres s’évanouissaient à peine entrevus.Au-dessus leur feuillage faisait un bruit rythmé de vagues quimugissent. Des bêtes de nuit s’affolaient dans la lumière desphares.

Mazeroux risqua :

« Nous arriverons tout de même. Inutile « d’en mettre davantage».

L’allure augmenta. Il se tut.

Des villages, des plaines, des collines, et puis soudain, aumilieu des ténèbres, la clarté d’une grande ville, le Mans.

« Tu sais où est la gare, Alexandre ?

– Oui, patron, à droite, et puis tout droit devant nous. »

Bien entendu, c’était à gauche qu’il eût fallu tourner. Ilsperdirent sept à huit minutes à errer dans des rues où on leurdonnait des renseignements contradictoires. Quand l’auto stoppadevant la station, le train sifflait.

Don Luis sauta de voiture, se rua dans les salles, trouva lesportes closes, bouscula des employés qui voulaient le retenir, etparvint sur le quai.

Un train allait partir, deux voies plus loin. On fermait ladernière portière. Il courut le long des wagons en s’accrochant auxbarres de cuivre.

« Votre billet, monsieur !… vous n’avez pas debillet !… » cria un employé d’un ton furieux…

Don Luis continuait sa voltige sur les marche-pieds, lançant uncoup d’œil à travers les vitres, repoussant les personnes dont laprésence aux fenêtres le pouvait gêner, tout prêt à envahir lecompartiment où se tenaient les deux complices.

Il ne les vit pas dans les dernières voitures. Le trains’ébranlait. Et, soudain, il jeta un cri. Ils étaient là, tousdeux, seuls ! Il les avait vus ! Ils étaient là !Florence, étendue sur la banquette, sa tête appuyée contre l’épaulede Gaston Sauverand, et celui-ci penché sur elle, ses deux brasautour de la jeune fille !

Fou de rage, il leva le loquet de cuivre et saisit lapoignée.

Au même instant, il perdit l’équilibre, tiré par l’employéfurieux et par Mazeroux, qui s’égosillait :

« Mais c’est de la folie, patron, vous allez vous faireécraser.

– Imbéciles ! hurla don Luis… ce sont eux… lâchez-moi donc…»

Les wagons défilaient. Il voulut sauter sur un autre marchepied.Mais les deux hommes se cramponnaient à lui. Des facteurss’interposaient. Le chef de gare accourait. Le train s’éloigna.

« Idiots ! proféra-t-il… Butors ! Tas de brutes !Vous ne pouviez pas me laisser ? Ah ! je vous jure,Dieu !… »

D’un coup de son poing gauche il abattit l’employé. D’un coup deson poing droit il renversa Mazeroux. Et, se débarrassant desfacteurs et du chef de gare, il s’élança sur le quai jusqu’à lasalle des bagages, où, en quelques bonds, il franchit plusieursgroupes de malles, de caisses et de valises.

« Ah ! la triple buse, mâchonna-t-il, en constatant queMazeroux avait eu le soin d’éteindre le moteur de l’automobile…Quand il y a une bêtise à faire, il ne la rate pas. »

Si don Luis avait conduit sa voiture à belle vitesse dans lajournée, ce soir-là ce fut vertigineux. Une véritable trombetraversa les faubourgs du Mans et se précipita sur les grandesroutes. Il n’avait qu’une idée, qu’un but, arriver à la prochainestation, qui était Chartres, avant les deux complices, et sauter àla gorge de Sauverand. Il ne voyait que cela, l’étreinte sauvagequi ferait râler entre ses deux mains l’amant de FlorenceLevasseur.

« Son amant !… son amant !… grinçait-il. Eh !parbleu, oui, comme ça, tout s’explique. Ils se sont ligués tousles deux contre leur complice, Marie-Anne Fauville, et c’est lamalheureuse qui paiera seule l’effroyable série de crimes. Est-elleleur complice même ? Qui sait ! Qui sait si ce couple dedémons n’est pas capable, après avoir tué l’ingénieur Fauville etson fils, d’avoir machiné la perte de Marie-Anne, dernier obstaclequi les séparait de l’héritage Mornington ? Pourquoipas ? Est-ce que tout ne concorde pas avec cettehypothèse ? Est-ce que la liste des dates n’a pas été trouvéepar moi dans un volume appartenant à Florence ? Est-ce que laréalité ne prouve pas que les lettres ont été communiquées parFlorence ?… Ces lettres accusent aussi Gaston Sauverand ?Qu’importe ! Il n’aime plus Marie-Anne, mais Florence… EtFlorence l’aime… Elle est sa complice, sa conseillère, celle quivivra près de lui et qui jouira de sa fortune… Parfois, certes,elle affecte de défendre Marie-Anne… Cabotinage ! Ou peut-êtreremords, effarement à l’idée de tout ce qu’elle a fait contre sarivale et du sort qui attend la malheureuse !… Mais elle aimeSauverand. Et elle continue la lutte sans pitié, sans repos. Etc’est pour cela qu’elle a voulu me tuer, moi, l’intrus, moi dontelle craignait la clairvoyance… Et elle m’exècre… et elle me hait…»

Dans le ronflement du moteur, dans le sifflement des arbres quis’abattaient à leur rencontre, il murmurait des parolesincohérentes. Le souvenir des deux amants, tendrement enlacés, lefaisait crier de jalousie. Il voulait se venger. Pour la premièrefois, l’envie, la volonté du meurtre, bouillonnait en son cerveautumultueux.

« Nom d’un chien, gronda-t-il tout à coup, le moteur a desratés. Mazeroux ! Mazeroux !

– Hein ! quoi ! patron, vous saviez donc que j’étaislà, vociféra Mazeroux en jaillissant de l’ombre où il se tenaitenfoui.

– Crétin ! t’imagines-tu que le premier imbécile venupuisse s’accrocher au marchepied de ma voiture sans que je m’enaperçoive. Tu dois être à ton aise là-dessus.

– À la torture, et je grelotte.

– Tant mieux, ça t’apprendra. Dis donc, où as-tu acheté tonessence ?

– Chez l’épicier.

– Un voleur. C’est de la saleté. Les bougies s’encrassent.

– Vous êtes sûr ?

– Et les ratés, tu ne les entends pas, idiot ? »

L’auto semblait hésiter, en effet, par moments. Puis toutredevint normal. Don Luis força l’allure. En descendant les côtes,ils avaient l’air de se jeter dans des abîmes. Un des pharess’éteignit. L’autre n’avait pas sa clarté coutumière. Mais rien nediminuait l’ardeur de don Luis.

Il y eut encore des ratés, une nouvelle hésitation, puis desefforts, comme si le moteur s’acharnait courageusement à faire sondevoir. Et puis ce fut, brusquement, l’impuissance définitive,l’arrêt le long de la route, la panne stupide.

« Nom de Dieu ! hurla don Luis, nous y sommes. Ah !ça, c’est le comble !

– Voyons, patron. On va réparer. Et l’on cueillera le Sauverandà Paris au lieu de Chartres, voilà tout.

– Triple imbécile ! Il y en a pour une heure ! et puisaprès, ça recommencera. Ce n’est pas de l’essence qu’on t’a collé,c’est de la crasse. »

Autour d’eux la campagne s’étendait à l’infini, sans autrelumière que les étoiles qui criblaient les ténèbres du ciel.

Don Luis piétinait de rage. Il eût voulu casser l’auto à coupsde pied. Il eût voulu…

C’est Mazeroux qui « encaissa », selon l’expression dumalheureux brigadier. Don Luis l’empoigna aux épaules, le secoua,l’agonit d’injures et de sottises, et, finalement, le renversantcontre le talus, lui dit, d’une voix entrecoupée, tour à tourhaineuse et douloureuse :

« C’est elle, tu entends, Mazeroux, c’est la compagne deSauverand qui a tout fait. Je te le dis tout de suite, parce quej’ai peur de faiblir… Oui, je suis lâche… Elle a un visage sigrave… et des yeux d’enfant. Mais c’est elle, Mazeroux… Elle habitechez moi… Rappelle-toi son nom, Florence Levasseur… Tu l’arrêteras,n’est-ce pas ? Moi, je ne pourrais pas… Je n’ai pas de couragequand je la regarde. C’est que jamais je n’ai aimé… Les autresfemmes… les autres femmes… non, c’étaient des caprices… même pas…je ne me souviens même pas du passé !… Tandis que Florence… Ilfaut l’arrêter, Mazeroux… Il faut me délivrer de ses yeux… Ils mebrûlent… C’est du poison. Si tu ne me délivres pas, je la tueraicomme Dolorès… ou bien on me tuera… ou bien… Oh ! je ne saispas toutes les idées qui me déchirent… C’est qu’il y a un autrehomme… il y a Sauverand qu’elle aime… Ah ! les misérables… Ilsont tué Fauville, et l’enfant, et le vieux Langernault, et les deuxautres dans la grange… et d’autres, Cosmo Mornington, Vérot, etd’autres encore… Ce sont des monstres… Elle surtout… Et si tuvoyais ses yeux… »

Il parlait si bas que Mazeroux l’entendait à peine. Son étreintes’était desserrée, et il semblait terrassé par un désespoir, quisurprenait chez cet homme si prodigieux d’énergie et demaîtrise.

« Allons, patron, dit le brigadier en le relevant, tout ça c’estdu chichi… Des histoires de femme… Je connais ça… J’y ai passécomme tout un chacun… Mme Mazeroux… Mon Dieu, oui, pendant votreabsence, je me suis marié. Eh bien, Mme Mazeroux n’a pas été cequ’elle aurait dû être. J’ai beaucoup souffert… Mme Mazeroux… Maisje vous raconterai cela, patron, et comment Mme Mazeroux m’arécompensé. »

Il l’amenait tout doucement vers la voiture et l’installait surla banquette du fond.

« Reposez-vous, patron… La nuit n’est pas trop froide, et lesfourrures ne manquent pas… Le premier paysan qui passe, au petitmatin, je l’envoie chercher ce qu’il nous faut à la ville voisine…et des provisions aussi, car je meurs de faim. Et tout s’arrangera…Tout s’arrange avec les femmes… Il suffit de les ficher à la portede sa vie… à moins qu’elles ne prennent les devants elles-mêmes…Ainsi Mme Mazeroux… »

Don Luis ne devait jamais savoir ce que Mme Mazeroux étaitdevenue. Les crises les plus violentes n’avaient pas le moindreretentissement sur la paix de son sommeil. Il s’endormit presqueaussitôt.

Il était tard le lendemain quand il se réveilla. À sept heuresdu matin seulement, Mazeroux avait pu héler un cycliste qui filaitvers Chartres.

À neuf heures il partait.

Don Luis avait repris tout son sang-froid. Il dit au brigadier:

« J’ai lâché des tas de sottises cette nuit. Je ne les regrettepas. Non, mon devoir est de tout faire pour sauver Mme Fauville, etpour atteindre la vraie coupable. Seulement c’est à moi que cettetâche-là incombe, et je te jure que je n’y faillirai pas. Ce soirFlorence Levasseur couchera au Dépôt.

– Je vous y aiderai, patron, répondit Mazeroux, d’une voixsingulière.

Je n’ai besoin de personne. Si tu touches à un seul cheveu de satête, je te démolis. C’est convenu ?

– Oui, patron.

– Donc, tiens-toi tranquille. »

Sa colère revenait peu à peu et se traduisait par uneaccélération de vitesse, qui semblait à Mazeroux une vengeanceexercée contre lui. On brûla le pavé de Chartres. Rambouillet,Chevreuse, Versailles eurent la vision effrayante d’un bolide quiles traversait de part en part.

Saint-Cloud. Le bois de Boulogne…

Sur la place de la Concorde, comme l’auto se dirigeait vers lesTuileries, Mazeroux objecta :

« Vous ne rentrez pas chez vous, patron ?

– Non. D’abord, le plus pressé : il faut soustraire Marie-AnneFauville à son obsession de suicide en lui faisant dire qu’on adécouvert les coupables…

– Et alors ?

– Alors, je veux voir le préfet de police.

– M. Desmalions est absent et ne rentre que cet après-midi.

– En ce cas, le juge d’instruction.

– Il n’arrivera au Palais qu’à midi, et il est onze heures.

– Nous verrons bien. »

Mazeroux avait raison. Il n’y avait personne au Palais dejustice.

Don Luis déjeuna aux environs et Mazeroux, après avoir passé àla Sûreté, vint le rechercher et le conduisit dans le couloir desjuges. Son agitation, son inquiétude extraordinaire ne pouvaientéchapper à Mazeroux qui lui demanda :

« Vous êtes toujours décidé, patron ?

– Plus que jamais. En déjeunant, j’ai lu les journaux.Marie-Anne Fauville, que l’on avait envoyée à l’infirmerie à lasuite de sa seconde tentative, a encore essayé de se casser la têtecontre les murs de la chambre. On lui a mis la camisole de force.Mais elle refuse toute nourriture. Mon devoir est de la sauver.

– Comment ?

– En livrant la vraie coupable. J’avertis le juge d’instruction,et, ce soir, je vous amène Florence Levasseur, morte ou vive.

Et Sauverand ?

– Sauverand ! ça ne tardera pas. À moins…

– À moins ?

– À moins que je ne l’exécute moi-même, le forban.

– Patron !

– La barbe ! »

Il y avait près d’eux des journalistes qui venaient auxinformations. On le reconnut. Il leur dit :

« Vous pouvez annoncer, messieurs, que, à partir d’aujourd’hui,je prends la défense de Marie-Anne Fauville et me consacreentièrement à sa cause. »

On se récria. N’était-ce pas lui qui avait fait arrêter MmeFauville ? N’était-ce pas lui qui avait réuni contre elle unfaisceau de preuves irrécusables ?

« Ces preuves, dit-il, je les détruirai une à une. Marie-AnneFauville est la victime de misérables qui ont ourdi contre elle laplus diabolique des machinations, et que je suis sur le point delivrer à la justice.

– Mais les dents ? l’empreinte des dents ?

– Coïncidence ! Coïncidence inouïe, mais qui m’apparaîtaujourd’hui comme la preuve d’innocence la plus forte. Je mets enfait que, si Marie-Anne Fauville avait été assez habile pourcommettre tous ces crimes, elle l’eût été également pour ne paslaisser derrière elle un fruit marqué par la double marque de sesdents.

– Néanmoins…

– Elle est innocente ! Et c’est cela que je vais dire aujuge d’instruction. Il faut qu’on la prévienne des efforts tentésen sa faveur. Il faut qu’on lui donne tout de suite de l’espoir.Sinon, la malheureuse se tuera, et sa mort pèsera sur tous ceux quiauront accusé une innocente. Il faut… »

À ce moment, il s’interrompit. Ses yeux s’étaient fixés sur undes journalistes qui, un peu à l’écart, l’écoutait en prenant desnotes…

Il dit tout bas à Mazeroux :

« Est-ce que tu pourrais savoir le nom de ce type-là ? Jene sais où diable je l’ai rencontré. »

Mais un huissier avait ouvert la porte du juge d’instruction,lequel, sur la présentation de la carte de Perenna, désirait levoir aussitôt.

Il s’avança donc, et il allait entrer dans le bureau ainsi queMazeroux, lorsqu’il se retourna brusquement vers son compagnon avecun cri de fureur :

« C’est lui ! C’est Sauverand qui était là, camouflé.

Arrêtez-le ! Il vient de se défiler. Mais courezdonc ! »

Lui-même il s’élança, suivi de Mazeroux, des gardes et desjournalistes. Il ne tarda pas, du reste, à les distancer tous, detelle façon que, trois minutes après, il n’entendit plus personnederrière lui. Il avait dégringolé l’escalier de la Souricière etfranchi le souterrain qui fait passer d’une cour à l’autre. Là,deux personnes lui affirmèrent avoir rencontré un homme quimarchait à vive allure.

La piste était fausse. Il s’en rendit compte, chercha, perdit dutemps, et réussit à établir que Sauverand s’était enfui par leboulevard du Palais et qu’il avait rejoint, sur le quai del’Horloge, une femme blonde, très jolie, Florence Levasseur,évidemment… Tous deux étaient montés dans l’autobus qui va de laplace Saint-Michel à la gare Saint-Lazare.

Don Luis revint vers une petite rue isolée où il avait laisséson automobile, sous la surveillance d’un gamin. Il mit le moteuren mouvement, et, à toute vitesse, gagna la gare Saint-Lazare. Dubureau de l’autobus, il partit sur une nouvelle piste, qui setrouva mauvaise, perdit encore plus d’une heure, revint à la gareet finit par acquérir la certitude que Florence était montée seuledans un autobus qui l’emmenait vers la place du Palais-Bourbon.Ainsi donc, et contre toute attente, la jeune fille devait êtrerentrée.

L’idée de la revoir surexcita sa colère. Tout en suivant la rueRoyale et en traversant la place de la Concorde, il bredouillaitdes paroles de vengeance et des menaces, qu’il avait hâte de mettreà exécution. Et il outrageait Florence. Et il la cinglait de sesinjures. Et c’était un besoin, âpre et douloureux, de faire du malà la vilaine créature.

Mais, arrivé à la place du Palais-Bourbon, il s’arrêta net. D’uncoup, son œil exercé avait compté, de droite et de gauche, unedemi-douzaine d’individus dont il était impossible de méconnaîtreles allures professionnelles. Et Mazeroux, qui l’avait aperçu,venait de pivoter sur lui-même et se dissimulait sous une portecochère.

Il l’appela :

« Mazeroux ! »

Le brigadier parut très surpris d’entendre son nom et s’approchade la voiture.

« Tiens, le patron ! »

Sa figure exprimait une telle gêne que don Luis sentit sescraintes se préciser.

« Dis donc, ce n’est pas pour moi que tes hommes et toi faitesle pied de grue devant mon hôtel ?

– En voilà une idée, patron ! répondit Mazeroux d’un airembarrassé. Vous savez bien que vous êtes en faveur, vous. »

Don Luis sursauta. Il comprenait. Mazeroux l’avait trahi. Autantpour obéir aux scrupules de sa conscience que pour soustraire lepatron aux dangers d’une passion funeste, Mazeroux avait dénoncéFlorence Levasseur.

Il crispa les poings, dans un effort de tout son être, pourétouffer la rage qui bouillonnait en lui. Le coup était terrible.Il avait l’intuition subite de toutes les fautes auxquelles ladémence de la jalousie l’avait entraîné depuis la veille, et lepressentiment de ce qui pouvait en résulter d’irréparable. Ladirection des événements lui échappait.

« Tu as le mandat ? » dit-il.

Mazeroux balbutia :

« C’est bien par hasard… J’ai rencontré le préfet qui était deretour… On s’est expliqué sur cette affaire de la demoiselle. Et,voilà justement que l’on avait découvert que cette photographie…vous savez la photographie de Florence Levasseur que le préfet vousavait confiée ?… Eh bien, on a découvert que vous l’aviezmaquillée. Alors, quand j’ai dit le nom de Florence, le préfets’est souvenu que c’était ce nom-là.

– Tu as le mandat ? répéta don Luis d’un ton plus âpre.

– Dame… n’est-ce pas ?… il a bien fallu… M. Desmalions… lejuge… »

Si la place du Palais-Bourbon avait été déserte, don Luis se fûtcertainement soulagé sur le menton de Mazeroux d’un swing envoyéselon les règles de l’art. D’ailleurs, Mazeroux prévoyait cetteéventualité, car il se tenait prudemment aussi loin que possible,et, pour apaiser le courroux du patron, débitait toute une kyrielled’excuses.

« C’est pour votre bien, patron… Il le fallait…

Pensez donc ! Vous me l’aviez ordonné : « Débarrasse-moi decette créature. Moi, je suis trop lâche… « Tu l’arrêteras, n’est-cepas ? Ses yeux me brûlent… « C’est du poison… » Alors, patron,pouvais-je faire autrement ? Non, n’est-ce pas ? D’autantplus que le sous-chef Weber…

– Ah ! Weber est au courant ?…

– Dame ! oui. Le préfet se méfie un peu de vous, maintenantque le maquillage du portrait est connu… Alors, Weber varappliquer, dans une heure peut-être, avec du renfort. Je disaisdonc que le sous-chef venait d’apprendre que la femme qui allaitchez Gaston Sauverand, à Neuilly, vous savez, dans la maison duboulevard Richard-Wallace, était blonde, très jolie, et qu’elles’appelait Florence. Elle y restait même quelquefois la nuit.

– Tu mens ! Tu mens ! » grinça Perenna.

Toute sa haine remontait en lui. Il avait poursuivi Florenceavec des intentions qu’il n’aurait pu formuler. Et voilà, tout àcoup, qu’il voulait la perdre de nouveau, et consciemment, cettefois. En réalité, il ne savait plus ce qu’il faisait. Il agissaitau hasard, tour à tour ballotté par les passions les plus diverses,en proie à cet amour désordonné qui nous pousse aussi bien àégorger l’être que nous aimons qu’à mourir pour son salut.

Un camelot passa, qui vendait une édition spéciale du journal deMidi, où il put lire, en gros caractères :

Déclaration de don Luis Perenna. Mme Fauville seraitinnocente. – Arrestation imminente des coupables.

« Oui, oui, fit-il à haute voix. Le drame touche à sa fin.Florence va payer sa dette. Tant pis pour elle. »

Il remit sa voiture en marche et franchit le seuil de lagrand’porte. Dans la cour, il dit à son chauffeur qui se présentait:

« Faites tourner l’auto et ne la remisez pas. Je peux repartird’un moment à l’autre. »

Il sauta du siège et, interpellant le maître d’hôtel :

« Mlle Levasseur est ici ?

– Oui, monsieur, dans son appartement.

– Elle s’est absentée hier, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, au reçu d’une dépêche qui la demandait enprovince, auprès d’un parent malade. Elle est revenue cettenuit.

– J’ai à lui parler. Envoyez-la-moi. Je l’attends.

– Dans le cabinet de travail de monsieur ?

– Non, en haut, dans le boudoir, auprès de ma chambre. »

C’était une petite pièce du deuxième étage, jadis boudoir defemme, et qu’il préférait à son cabinet de travail depuis lestentatives de meurtre dont il avait été l’objet. Il était plustranquille, plus à l’écart, et il y cachait ses papiers importants.La clef ne le quittait pas, une clef spéciale, à triple rainure età ressort intérieur.

Mazeroux l’avait suivi dans la cour et s’attachait à ses pas,sans que Perenna, jusqu’ici, parût s’en rendre compte. Il prit lebrigadier par le bras et l’entraîna vers le perron.

« Tout va bien. Je redoutais que Florence, soupçonnant quelquechose, ne fût pas rentrée. Mais, sans doute, ne pense-t-elle pointque je l’ai vue hier. Maintenant, elle ne peut nous échapper. »

Ils traversèrent le vestibule, puis montèrent au premier étage.Mazeroux se frotta les mains.

« Vous voilà donc raisonnable, patron ?

– En tout cas, me voilà résolu. Je ne veux pas, tu entends, jene veux pas que Mme Fauville se tue, et, puisqu’il n’y a qu’un seulmoyen d’empêcher cette catastrophe, je sacrifie Florence.

– Sans chagrin ?

– Sans remords.

– Donc, vous me pardonnez ?

– Je te remercie. »

Nettement, puissamment, il lui appliqua son poing sous lementon.

Sans un gémissement, Mazeroux tomba, évanoui, sur les marches dusecond étage.

Il y avait, au milieu de l’escalier, un réduit obscur quiservait de débarras, et où les domestiques rangeaient lesustensiles de ménage et le linge sale. Don Luis y porta Mazerouxet, l’ayant assis confortablement par terre, le dos appuyé à uncoffre, il lui enfonça son mouchoir dans la bouche, le bâillonnaavec une serviette, et lui lia les chevilles et les poignets avecdeux nappes, dont les autres bouts furent fixés à des cloussolides.

Comme Mazeroux sortait de son engourdissement, il lui dit :

« Je crois que tu as tout ce qu’il faut… nappes… serviettes… unepoire dans la bouche pour apaiser ta faim. Mange tranquillement.Par là-dessus, une petite sieste, et tu seras frais comme une rose.»

Il l’enferma, puis, consultant sa montre :

« J’ai une heure devant moi. C’est parfait. »

À cette minute, son intention était celle-ci : injurierFlorence, lui cracher à la figure toutes ses infamies et tous sescrimes, et, par là même, obtenir d’elle des aveux écrits et signés.Après, le salut de Marie-Anne étant assuré, il verrait. Peut-êtrejetterait-il Florence au fond de son auto, et l’emporterait-il versquelque refuge où, la jeune fille lui servant d’otage, il pèseraitsur la justice. Peut-être… Mais, il ne cherchait pas à prévoir lesévénements. Ce qu’il voulait, c’était l’explication immédiate,violente.

Il avait couru jusqu’à sa chambre, au second étage. Il s’yplongea la figure dans l’eau froide. Jamais il n’avait éprouvé unepareille excitation de tout son être, un pareil déchaînement de sesinstincts aveugles.

« C’est elle ! Je l’entends balbutia-t-il… Elle est au basde l’escalier. Enfin ! quelle volupté de la tenir devant moiFace à face ! tous deux seuls ! »

Il était revenu sur le palier, devant le boudoir. Il tira laclef de sa poche. La porte s’ouvrit.

Il poussa un cri terrible.

Gaston Sauverand était là.

Dans la chambre close, debout, les bras croisés, GastonSauverand l’attendait.

Chapitre 9Sauverand s’explique

Gaston Sauverand !

Instinctivement, don Luis recula et sortit son revolver, qu’ilbraqua sur le bandit.

« Haut les mains, ordonna-t-il… haut les mains, ou je faisfeu ! »

Sauverand ne parut pas se troubler. D’un signe de tête, ilmontra deux revolvers qu’il avait déposés sur une table, hors de saportée, et il dit :

« Voici mes armes. Je ne viens pas ici pour combattre, mais pourcauser.

– Comment êtes-vous entré ? proféra don Luis, que ce calmeexaspérait. Une fausse clef, n’est-ce pas ? Mais, cette fausseclef, comment avez-vous pu… et par quel moyen ? »

L’autre ne répondait pas. Don Luis frappa du pied.

« Parlez donc ! Parlez ! Sinon… »

Mais Florence accourait. Elle passa près de lui sans qu’ilessayât de la retenir et se jeta sur Gaston Sauverand, à qui elledit, indifférente à la présence de Perenna :

« Pourquoi êtes-vous venu ? Vous m’aviez promis de ne pasvenir… Vous me l’aviez juré… Allez-vous-en. »

Sauverand se dégagea et la contraignit à s’asseoir.

« Laisse-moi faire, Florence. Ma promesse n’avait d’autre butque de te rassurer. Laisse-moi faire.

– Mais non, mais non, protesta la jeune fille avec ardeur. Maisnon ! c’est de la folie. Je vous défends de dire un seul mot…Oh ! je vous en supplie, ne tentez pas cela ! »

Lentement, il lui caressa le front, écartant les cheveux d’or,un peu incliné vers elle.

« Laisse-moi faire, Florence », répéta-t-il tout bas.

Elle se tut, comme désarmée par la douceur de cette voix, et ilprononça d’autres paroles que don Luis ne put entendre et quisemblèrent la convaincre.

En face d’eux, Perenna n’avait pas bougé.

Le bras tendu, le doigt sur la détente, il visait l’ennemi.

Lorsque Sauverand tutoya Florence, des pieds à la tête, iltressaillit, et son doigt se crispa. Par quel prodige ne tira-t-ilpas ? Par quel effort suprême de volonté put-il étouffer lahaine jalouse qui le brûla comme une flamme ? Et voilà queSauverand avait l’audace de caresser les cheveux deFlorence !

Il baissa le bras. Plus tard, il les tuerait, plus tard, ilferait d’eux ce que bon lui semblerait, puisqu’ils étaient en sonpouvoir, et que rien, désormais, ne pouvait les soustraire à savengeance.

Il saisit les deux revolvers de Sauverand et les plaça dans untiroir. Puis il revint vers la porte, avec l’intention de lafermer. Mais, entendant du bruit au palier du premier étage, ilapprocha de la rampe. C’était le maître d’hôtel qui montait, unplateau à la main.

« Qu’y a-t-il encore ?

– Une lettre urgente, monsieur, qu’on vient d’apporter pour M.Mazeroux.

– M. Mazeroux est avec moi. Donnez. Et qu’on ne me dérange plus.»

Il déchira l’enveloppe. La lettre, écrite au crayon, hâtivement,et signée par un des inspecteurs qui cernaient l’hôtel, contenaitces mots :

« Attention, brigadier, Gaston Sauverand est dans la maison.D’après deux personnes qui demeurent en face, la jeune fille, quel’on connaît dans le quartier comme l’intendante de l’hôtel, estentrée, il y a une heure et demie, avant que nous ne prenions notrefaction. On l’a vue, ensuite, à la fenêtre du pavillon qu’elleoccupe. Et puis, quelques instants plus tard, une petite portebasse, qui doit être employée pour le service de la cave, et quiest située sous ce pavillon, a été entrouverte, par elle,évidemment. Presque aussitôt, un homme a débouché sur la place, alongé les murs, et s’est glissé dans la cave. Pas d’erreur. D’aprèsle signalement, c’est Gaston Sauverand. Donc, attention, brigadier.À la moindre alerte, au premier signal de vous, nous entrons. »

Don Luis réfléchit. Il comprenait, maintenant, comment le banditavait accès chez lui et comment il pouvait impunément, caché dansla retraite la plus sûre, échapper à toutes les recherches. Lui,Perenna, il habitait chez celui-là même qui s’était déclaré sonplus terrible adversaire.

« Allons, se dit-il, le bonhomme est réglé… et sa demoiselleaussi. Les balles de mon revolver ou les menottes de la police,c’est à leur choix. »

Il ne songeait même plus à son auto, toute prête en bas. Il nesongeait plus à la fuite de Florence. S’il ne les tuait pas l’un etl’autre, la justice mettrait sur eux sa main qui ne relâche pas.Aussi bien, il valait mieux qu’il en fût ainsi, et que la sociétépunît elle-même les deux coupables qu’il allait lui offrir.

Il referma la porte, poussa le verrou, se remit en face de sesdeux captifs, et prenant une chaise, dit à Sauverand :

« Causons. »

La pièce où ils se trouvaient, étant de dimensions restreintes,les rapprochait les uns des autres, de telle sorte que don Luisavait la sensation de toucher presque à cet homme qu’il exécraitjusqu’au plus profond de son âme.

Un mètre à peine séparait leurs deux chaises. Une table longue,couverte de livres, se dressait entre eux et la fenêtre, dontl’embrasure, percée à travers le mur très épais, formait un recoincomme dans les vieilles demeures.

Florence avait un peu tourné son fauteuil, et don Luisdiscernait mal son visage, que la lumière n’éclairait pas. Mais ilvoyait en plein celui de Gaston Sauverand, et il l’observait avecune curiosité ardente et une colère qui s’avivait au spectacle destraits, jeunes encore, de la bouche expressive, des yeuxintelligents et beaux malgré la dureté du regard.

« Eh bien, quoi, parlez ! fit don Luis d’un ton impérieux.J’ai accepté une trêve entre nous, mais une trêve momentanée, letemps de dire les paroles nécessaires. Avez-vous peur,maintenant ? Regrettez-vous votre démarche ? »

L’homme eut un calme sourire et prononça :

« Je n’ai peur de rien, et je ne regrette pas d’être venu, carj’ai le pressentiment très net que nous pouvons, que nous devonsnous entendre.

– Nous entendre ! protesta don Luis avec unhaut-le-corps.

– Pourquoi pas ?

– Un pacte ! un pacte d’alliance entre vous etmoi !

– Pourquoi pas, c’est une idée que j’ai eue déjà plusieurs fois,qui s’est précisée tout à l’heure dans le couloir de l’instruction,et qui m’a conquis définitivement lorsque j’ai lu la reproductionde votre note dans l’édition spéciale de ce journal :

Déclaration sensationnelle de don Luis Perenna, MadameFauville serait innocente…

Gaston Sauverand se leva de sa chaise à moitié, et, martelantses paroles, les scandant de gestes secs, il murmura :

« Tout est là, monsieur, dans ces quatre mots :

Madame Fauville est innocente. Ces quatre mots, quevous avez écrits, que vous avez prononcés publiquement etsolennellement, sont-ils l’expression même de votre pensée ?Croyez-vous, maintenant, et de toute votre foi, à l’innocence deMarie-Anne Fauville ? »

Don Luis haussa les épaules.

« Eh ! mon Dieu, l’innocence de Mme Fauville n’a rien àfaire ici. Il ne s’agit pas d’elle, mais de vous, de vous deux etde moi. Donc droit au but, et le plus vite possible. C’est votreintérêt, plus encore que le mien.

– Notre intérêt ? »

Don Luis s’écria :

« Vous oubliez le troisième sous-titre de l’article… Je n’ai pasproclamé seulement l’innocence de Marie-Anne Fauville. J’ai aussiannoncé… lisez donc :

Arrestation imminente des coupables. »

Sauverand et Florence se levèrent ensemble, d’un même mouvementirréfléchi.

« Et pour vous… les coupables ? demanda Sauverand.

– Dame ! vous les connaissez comme moi. C’est l’homme à lacanne d’ébène, qui, tout au moins, ne peut nier le meurtre del’inspecteur principal Ancenis. Et c’est la complice de tous sescrimes. L’un et l’autre doivent se rappeler leurs tentativesd’assassinat contre moi, le coup de revolver sur le boulevardSuchet, le sabotage de mon automobile suivi de la mort de monchauffeur… et, hier encore, dans la grange, là-bas, vous savez, lagrange où il y a deux squelettes pendus… hier encore,rappelez-vous, la faux, la faux implacable qui fut sur le point deme décapiter.

– Et alors ?

– Alors, dame ! la partie est perdue. Il faut payer sadette, et il le faut d’autant plus que vous vous êtes jetésstupidement dans la gueule du loup.

– Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tout cela veutdire ?

– Cela veut dire simplement que l’on connaît Florence Levasseur,que l’on connaît votre présence ici, que l’hôtel est cerné, et quele sous-chef Weber va venir. »

Sauverand sembla déconcerté par cette menace imprévue. Près delui, Florence était livide. Une angoisse folle la défigurait. Ellebalbutia :

« Oh ! c’est terrible !… non, non, je ne veuxpas ! »

Et, se précipitant sur don Luis :

« Lâche ! Lâche ! c’est vous qui nous livrez !Lâche ! Ah ! je savais bien que vous étiez capable detoutes les trahisons ! Vous êtes là, comme un bourreau…Ah ! quelle infamie ! Quelle lâcheté ! »

Épuisée, elle tomba assise. Elle sanglotait, une de ses mainscontre son visage.

Don Luis se détourna. Chose bizarre, il n’éprouvait aucunepitié, et les larmes de la jeune fille, de même que ses injures, nele remuaient pas plus que s’il n’eût jamais aimé Florence. Il futheureux de cette libération. L’horreur qu’elle lui inspirait avaittué tout amour.

Mais, étant revenu devant eux après avoir fait quelques pas àtravers la pièce, il s’aperçut qu’ils se tenaient par la main,comme deux amis en détresse qui se soutiennent, et, repris d’unbrusque mouvement de haine, subitement hors de lui, il empoigna lebras de l’homme.

« Je vous défends… De quel droit ?… Est-ce votrefemme ? votre maîtresse ? Alors, n’est-ce pas ?…»

Sa voix s’embarrassait. Lui-même sentait l’étrangeté de cetaccès furieux, où se révélait soudain, dans toute sa force et danstout son aveuglement, une passion qu’il croyait à jamais éteinte.Et il rougit, car Gaston Sauverand le regardait avec stupeur, et ilne douta pas que l’ennemi n’eût percé son secret.

Un long silence suivit, durant lequel il rencontra les yeux deFlorence, des yeux hostiles, pleins de révolte et de dédain.Avait-elle deviné, elle aussi ?

Il n’osa plus dire un seul mot. Il attendit l’explication deSauverand.

Et, dans cette attente, ne songeant ni aux révélations quiallaient se produire, ni aux problèmes redoutables dont il allaitenfin connaître la solution, ni aux événements tragiques qui sepréparaient, il pensait uniquement, et avec quelle fièvre !avec quelle palpitation de tout son être ! à ce qu’il étaitsur le point de savoir sur Florence, sur les sentiments de la jeunefille, sur son passé, sur son amour pour Sauverand. Cela seull’intéressait.

« Soit, dit Sauverand. Je suis pris. Que le destins’accomplisse ! Cependant, puis-je vous parler ? Je n’aiplus maintenant d’autre désir que celui-là.

– Parlez, répondit-il. Cette porte est close. Je ne l’ouvriraique quand il me plaira. Parlez.

– Je le ferai brièvement, dit Gaston Sauverand ;d’ailleurs, ce que je sais est peu de chose. Je ne vous demande pasde le croire, mais d’écouter comme s’il était possible que je pussedire la vérité, l’entière vérité. »

Et il s’exprima en ces termes :

« Je n’avais jamais rencontré Hippolyte Fauville et Marie-Anne,avec qui, cependant, j’étais en correspondance – vous vous rappelezque nous sommes cousins – lorsque le hasard nous mit en présence,il y a quelques années, à Palerme, où ils passaient l’hiver pendantque l’on construisait leur nouvel hôtel du boulevard Suchet. Nousvécûmes cinq mois ensemble, nous voyant chaque jour. Hippolyte etMarie-Anne ne s’entendaient pas très bien. Un soir, à la suite dequerelles plus violentes, je la surpris qui pleurait. Bouleversépar ses larmes, je ne pus retenir mon secret. Depuis le premierinstant de notre rencontre, j’aimais Marie-Anne… Je devais l’aimertoujours, et de plus en plus.

– Vous mentez ! s’écria don Luis, incapable de se contenir.Hier, dans le train qui vous ramenait d’Alençon, je vous ai vustous les deux… »

Gaston Sauverand observa Florence. Elle se taisait, les poings àla figure, ses coudes sur les genoux. Sans répondre à l’exclamationde don Luis, il continua :

« Marie-Anne, elle aussi, m’aimait. Elle me l’avoua, mais en mefaisant jurer que je n’essaierais jamais d’obtenir d’elle plus quene doit accorder l’amitié la plus pure. Je tins mon serment. Nouseûmes alors quelques semaines de bonheur incomparable. HippolyteFauville, qui s’était amouraché d’une chanteuse de concert public,faisait de longues absences. Je m’occupais beaucoup de l’éducationphysique du petit Edmond, dont la santé laissait à désirer. Et nousavions, en outre, auprès de nous, entre nous, la meilleure amie, laconseillère dévouée, affectueuse, qui pansait nos blessures,soutenait notre courage, ranimait notre joie, et qui prêtait ànotre amour quelque chose de sa force et de sa noblesse : Florenceétait là. »

Don Luis sentit battre son cœur plus hâtivement. Non pas qu’ilattachât le moindre crédit aux paroles que débitait GastonSauverand. Mais, à travers ces paroles, il espérait bien pénétrerau cœur même de la réalité. Peut-être aussi subissait-il, sans lesavoir, l’influence de Gaston Sauverand, dont l’apparente franchiseet l’intonation sincère lui causaient un certain étonnement.

Sauverand reprit :

« Quinze années plus tôt, mon frère, Raoul Sauverand,recueillait, à Buenos-Aires, où il s’était établi, une orpheline,la petite fille d’un ménage de ses amis. À sa mort, il confial’enfant – elle avait alors quatorze ans –, à une vieille bonne quim’avait élevé, et qui avait suivi mon frère dans l’Amérique du Sud.La vieille bonne m’amena l’enfant et mourut elle-même d’unaccident, quelques jours après son arrivée en France.

« Je conduisis la petite en Italie, chez des amis, où elletravailla et devint… ce qu’elle est. Voulant vivre par ses propresmoyens, elle accepta une place d’institutrice dans une famille.Plus tard, je la recommandai à mes cousins Fauville, auprès de quije la retrouvai à Palerme, gouvernante du petit Edmond, quil’adorait, et surtout amie, amie dévouée et chérie de Marie-AnneFauville.

« Elle fut la mienne aussi, à cette heureuse époque, sirayonnante et si courte, hélas ! Notre bonheur, en effet,notre bonheur à tous trois allait sombrer de la façon la plusbrusque et la plus stupide. Chaque soir, j’écrivais sur un journalintime la vie quotidienne de mon amour, vie sans événements, sansespérance et sans avenir, mais combien ardente, et combienresplendissante ! Marie-Anne y était exaltée comme une déesse.Agenouillé pour écrire, je traçais les litanies de sa beauté, etj’inventais aussi, pauvre revanche de mon imagination, des scènesillusoires où elle me disait les mots qu’elle aurait pu me dire, etme promettait toutes les joies auxquelles nous avionsvolontairement renoncé.

« Ce journal, Hippolyte Fauville le trouva. Par quel hasardprodigieux, par quelle méchanceté sournoise du destin, je ne sais,mais il le trouva.

« Sa colère fut terrible. Il voulait d’abord chasser Marie-Anne.Mais, devant l’attitude de sa femme, devant les preuves qu’elle luidonna de son innocence, devant la volonté inflexible qu’ellemanifesta de ne pas divorcer et la promesse qu’elle lui fit de nejamais me revoir, il se calma.

« Moi, je partis, la mort dans l’âme. Florence, renvoyée, partitégalement. Jamais plus, vous entendez, jamais plus depuis cetteheure fatale, je n’échangeai une seule parole avec Marie-Anne. Maisun amour indestructible nous unissait. Ni la séparation, ni letemps n’en devait atténuer la puissance. »

Il s’arrêta un moment, comme pour lire sur le visage de don Luisl’effet que provoquait son récit. Don Luis ne cachait pas sonattention anxieuse. Ce qui l’étonnait le plus, c’était le calmeinouï de Gaston Sauverand, l’expression tranquille de ses yeux,l’aisance avec laquelle il exposait, sans hâte, presque lentement,et d’une manière si simple, l’histoire de ce drame intime.

« Quel comédien ! » pensa-t-il.

Et, en même temps qu’il pensait cela, il se rappelait queMarie-Anne Fauville lui avait donné la même impression. Devait-ildonc revenir à sa conviction première et croire Marie-Annecoupable, comédienne comme son complice, et comédienne commeFlorence ? ou bien devait-il attribuer à cet homme unecertaine loyauté ?

« Et ensuite ? » dit-il.

Sauverand continua :

« Et ensuite, je fus mobilisé dans une ville du centre.

– Et Mme Fauville ?

– Elle habitait à Paris, dans sa nouvelle maison, il n’étaitplus question du passé entre elle et son mari.

– Comment le savez-vous ? Elle vous écrivait ?

– Non. Marie-Anne est une femme qui ne transige pas avec ledevoir, et sa conception du devoir est rigide à l’excès. Jamaiselle ne m’écrivit. Mais Florence, qui avait accepté ici, chez lebaron Malonesco, votre prédécesseur, une place de secrétaire et delectrice, Florence recevait souvent dans son pavillon la visite deMarie-Anne. Pas une fois elles ne parlèrent de moi, n’est-ce pas,Florence ? Marie-Anne ne l’eût pas permis. Mais toute sa vieet toute son âme, n’est-ce pas, Florence ? n’étaient qu’amouret que souvenir passionné. À la fin, las d’être si loin d’elle, etdémobilisé d’ailleurs, je revins à Paris. Ce fut notre perte.

« Il y a de cela un an environ. Je louai un appartement avenuedu Roule, et j’y vécus de la façon la plus secrète afin que monretour ne pût être connu d’Hippolyte Fauville, tellement jecraignais que la paix de Marie-Anne ne fût troublée. Seule,Florence était au courant et venait me voir de temps à autre. Jesortais peu, uniquement à la fin du jour, et dans les allées lesplus désertes du bois. Mais il arriva ceci – les résolutions lesplus héroïques ont leurs défaillances – il arriva qu’un soir, unmercredi soir, vers onze heures, ma promenade me rapprocha duboulevard Suchet, sans que je m’en rendisse compte, et je passaidevant la demeure de Marie-Anne. Et le hasard fit qu’à cette mêmeheure, comme la nuit était belle et chaude, Marie-Anne se trouvaità sa fenêtre. Elle me vit, j’en eus la certitude, et elle mereconnut, et mon bonheur fut tel que mes jambes tremblaient sousmoi, tandis que je m’éloignais. Depuis, chaque soirée de mercredi,j’ai passé devant son hôtel, et presque chaque fois Marie-Anne, quesa vie mondaine, la recherche toute naturelle de distractions, etla position de son mari obligeaient pourtant à de fréquentessorties, presque chaque fois Marie-Anne était là, m’accordant cettejoie inespérée et toujours nouvelle.

– Plus vite ! hâtez-vous donc ! articula don Luis quesoulevait le désir d’en savoir davantage. Hâtez-vous. Les faits,tout de suite… Parlez ! »

Voilà que, soudain, il avait peur de ne pas entendre la suite del’explication, et voilà soudain qu’il s’apercevait que les parolesde Gaston Sauverand s’infiltraient en lui comme des paroles quin’étaient peut-être pas mensongères. Bien qu’il s’efforçât de lescombattre, elles étaient plus fortes que ses préventions etvictorieuses de ses arguments. La vérité, c’est que, au fond de sonâme tourmentée d’amour et de jalousie, quelque chose l’inclinait àcroire cet homme dans lequel il n’avait vu jusqu’ici qu’un rivaldétesté et qui proclamait si hautement, devant Florence elle-même,son amour pour Marie-Anne.

« Hâtez-vous, répéta-t-il, les minutes sont précieuses. »

Sauverand hocha la tête.

« Je ne me hâterai pas. Toutes mes paroles, avant que je me soisrésolu à les prononcer, ont été pesées, une à une. Toutes sontindispensables. Aucune d’elles ne peut être omise. Car ce n’est pasdans des faits quelconques, détachés les uns des autres, que voustrouverez la solution du problème, mais dans l’enchaînement de tousces faits et dans un récit aussi fidèle que possible.

– Pourquoi ? Je ne comprends pas…

– Parce que la vérité se trouve cachée dans ce récit.

– Mais cette vérité, c’est votre innocence, n’est-cepas ?

– C’est l’innocence de Marie-Anne.

– Mais puisque je ne la discute pas !

– À quoi cela sert-il si vous ne pouvez pas laprouver ?

– Eh ! justement, c’est à vous de me donner despreuves ?

– Je n’en ai pas.

– Hein ?

– Je dis que je n’ai aucune preuve de ce que je vous demande decroire.

– Alors, je ne le croirai pas, s’écria don Luis d’un ton irrité.Non, non, mille fois non ! Si vous ne me fournissez pas lespreuves les plus convaincantes, je ne croirai pas un seul mot de ceque vous allez dire.

– Vous avez bien cru tout ce que j’ai dit jusqu’ici », répliquaSauverand avec beaucoup de simplicité.

Don Luis ne protesta pas. Ayant tourné les yeux vers FlorenceLevasseur, il lui sembla qu’elle le regardait avec moinsd’aversion, et comme si elle eût souhaité de toutes ses forcesqu’il ne résistât point aux impressions qui l’envahissaient.

Il murmura :

« Continuez. »

Et ce fut vraiment une chose étrange que l’attitude de ces deuxhommes, l’un s’expliquant en termes précis et de façon à donner àchaque mot toute sa valeur, l’autre écoutant et pesant chacun deces mots ; tous deux maîtrisant les soubresauts de leurémotion ; tous deux aussi calmes en apparence que s’ilseussent cherché la solution philosophique d’un cas de conscience.Ce qui se passait en dehors ne signifiait rien. Ce qui allaitsurvenir ne comptait pas. Avant tout, et quelles que fussent lesconséquences de leur inaction, au moment où le cercle des forcespolicières se refermait autour d’eux, avant tout, il fallait quel’un parlât et que l’autre écoutât.

« Nous arrivons, d’ailleurs, dit Sauverand de sa voix grave auxévénements les plus importants, à ceux dont l’interprétation,nouvelle pour vous, mais strictement conforme à la vérité, vousdémontrera notre bonne foi. La malchance m’ayant mis sur le chemind’Hippolyte Fauville, au cours d’une de mes promenades au Bois, parprudence je changeai de domicile et m’installai dans la petitemaison du boulevard Richard-Wallace, où Florence vint me voirplusieurs fois. J’eus même la précaution de supprimer ces visites,et, en outre, de ne plus correspondre avec elle que parl’intermédiaire de la poste restante. J’étais donc tout à faittranquille. Je travaillais dans la solitude la plus complète et enpleine sécurité. Je ne m’attendais à rien. Aucun péril, aucunepossibilité de péril ne nous menaçait. Et je puis dire, selonl’expression la plus banale et la plus juste, que c’est dans unciel absolument pur que le coup de tonnerre éclata. J’appris à lafois, lorsque le préfet de police et ses agents firent irruptionchez moi et procédèrent à mon arrestation, j’appris à la foisl’assassinat d’Hippolyte Fauville, l’assassinat d’Edmond, etl’arrestation de ma bien-aimée Marie-Anne.

– Impossible, s’écria don Luis, de nouveau agressif etcourroucé. Impossible ! ces faits étaient déjà vieux de quinzejours. Je ne puis admettre que vous ne les ayez pas connus.

– Par qui ?

– Par les journaux ! et plus certainement encore, parmademoiselle », s’exclama don Luis en désignant la jeune fille.

Sauverand affirma :

« Par les journaux ? Je ne les lisais jamais. Quoi !Est-ce donc inadmissible ? Est-ce une obligation, unenécessité inéluctable que de perdre chaque jour une demi-heure àparcourir les inepties de la politique et les ignominies des faitsdivers ? Et ne pouvons-nous imaginer un homme qui ne lise quedes revues ou des brochures scientifiques ? Le fait est rare,soit, mais la rareté d’un fait ne prouve rien contre ce fait.

« D’un autre côté, le matin même du crime, j’avais avertiFlorence que je partais en voyage pour trois semaines, et je luidis adieu. Au dernier moment, je changeai d’avis. Mais ellel’ignora, et me croyant parti, ne sachant où j’étais, elle ne putme prévenir ni du crime, ni de l’arrestation de Marie-Anne, ni plustard, lorsque l’on accusa l’homme à la canne d’ébène, desrecherches dirigées contre moi.

– Eh ! justement, déclara don Luis, vous ne pouvez pasprétendre que l’homme à la canne d’ébène, que l’individu qui suivitl’inspecteur Vérot jusqu’au café du Pont-Neuf et qui lui déroba lalettre…

Je ne suis pas cet homme-là », interrompit Sauverand.

Et, comme don Luis haussait les épaules, il insista, sur un tonplus énergique :

« Je ne suis pas cet homme-là. Il y a dans tout ceci une erreurinexplicable, mais je n’ai jamais mis les pieds au café duPont-Neuf. Je vous le jure. Il faut que vous acceptiez cettedéclaration comme rigoureusement vraie. Elle est, d’ailleurs, enconcordance absolue avec la vie de retraite que je menais parnécessité et par goût. Et, je le répète, je ne savais rien. Le coupde tonnerre fut inattendu. Et c’est précisément pour cela,comprenez-le, que le choc produisit en moi une réaction inattendue,un état d’âme en opposition absolue avec ma nature véritable, undéchaînement de mes instincts les plus sauvages et les plusprimitifs. Pensez donc, monsieur, on avait touché à ce que j’ai deplus sacré au monde : Marie-Anne était en prison ! Marie-Anneétait accusée d’un double assassinat ! Je devins fou. Medominant d’abord, jouant la comédie avec le préfet de police, puisrenversant tous les obstacles, abattant l’inspecteur principalAncenis, me débarrassant du brigadier Mazeroux, sautant par lafenêtre, je n’avais qu’une idée : m’enfuir. Une fois libre, jesauverais Marie-Anne. Des gens me barraient le chemin ? Tantpis pour eux. De quel droit ces gens avaient-ils osé s’attaquer àla plus pure des femmes ? Je n’ai tué qu’un homme, ce jour-là…j’en aurais tué dix ! j’en aurais tué vingt ! Quem’importait la vie de l’inspecteur principal Ancenis ? Quem’eût importé la vie de tous ces misérables ? Ils sedressaient entre Marie-Anne et moi. Et Marie-Anne était enprison ! »

Gaston Sauverand fit un effort qui contracta tous les muscles deson visage, pour recouvrer un sang-froid qui l’abandonnait peu àpeu. Il y réussit, mais sa voix, malgré tout, resta plusfrémissante, et la fièvre dont il était dévoré le secouait detremblements qu’il ne parvenait pas à dissimuler.

Il continua :

« Au coin de la rue par où je venais de tourner après avoirdistancé, sur le boulevard Richard-Wallace, les agents du préfet,et alors que je pouvais me croire perdu, Florence me sauva.Florence savait tout, elle depuis quinze jours. Le lendemain mêmedu double assassinat, elle l’apprenait par les journaux, par cesjournaux qu’elle lisait à vos côtés, et que vous commentiez, quevous discutiez devant elle. Et c’est auprès de vous, c’est en vousécoutant, qu’elle acquit cette opinion, que les événements,d’ailleurs, contribuaient tous à lui donner : l’ennemi, le seulennemi de Marie-Anne, c’était vous.

– Mais pourquoi ? pourquoi ?

– Parce qu’elle vous voyait agir, s’exclama Sauverand avecforce, parce que vous aviez intérêt plus que toute autre personne àce que Marie-Anne d’abord, puis moi dans la suite, ne fussions pasentre vous et l’héritage Mornington, et enfin…

– Et enfin… »

Gaston Sauverand hésita, puis nettement :

« Et enfin, parce qu’elle connaissait, à n’en pas douter, votrevrai nom, et que, suivant elle, Arsène Lupin est capable de tout.»

Il y eut un silence, et combien poignant, le silence, en unepareille minute ! Florence demeurait impassible sous le regardde don Luis Perenna, et, sur ce visage hermétiquement clos, il nepouvait discerner aucune des émotions qui la devaient agiter.

Gaston Sauverand reprit :

« C’est donc contre Arsène Lupin que Florence, l’amie épouvantéede Marie-Anne, engagea la lutte. C’est pour démasquer Lupin qu’elleécrivit, ou plutôt fit écrire cet article dont vous avez trouvél’original sous une pelote de ficelle. C’est Lupin qu’elle entenditun matin téléphoner avec le brigadier Mazeroux et se réjouir de monarrestation imminente. C’est pour me sauver de Lupin qu’elleabattit devant lui, au risque d’un accident, le rideau de fer, etqu’elle se fit conduire en auto à l’angle du boulevardRichard-Wallace, où elle devait arriver trop tard pour me prévenir,puisque les policiers avaient déjà envahi ma maison, mais à tempspour me soustraire à leur poursuite.

« Cette idée de défiance à votre égard, cette haine terrifiée,elle me la communiqua instantanément. Durant les vingt minutes quenous employâmes à dépister mes agresseurs, hâtivement, elle metraça les grandes lignes de l’affaire, me dit en quelques mots lapart prédominante que vous y preniez, et, sur l’heure, nouspréparâmes contre vous une contre-attaque, afin que l’on voussuspectât de complicité. Tandis que j’envoyais un message au préfetde police, Florence rentrait et cachait, sous les coussins de votredivan, le tronçon de canne que j’avais conservé à la main parmégarde. Riposte insuffisante et qui manqua son but. Mais le duelétait commencé. Je m’y lançai à corps perdu.

« Monsieur, pour bien comprendre mes actes, il faut vousrappeler qui j’étais… un homme d’étude, un solitaire, mais aussi unamant passionné. J’aurais vécu toute ma vie dans le travail, nedemandant rien au destin que d’apercevoir Marie-Anne à sa fenêtre,la nuit, de temps à autre. Mais, dès le moment où on lapersécutait, un autre homme surgit en moi, un homme d’action,maladroit certes, inexpérimenté, mais décidé à tout, et qui, nesachant comment sauver Marie-Anne, n’eut pas d’autre but que desupprimer cet ennemi de Marie-Anne, auquel il avait le droitd’attribuer tous les malheurs de celle qu’il aimait.

« Et ce fut la série de mes tentatives contre vous. Introduitdans votre hôtel, caché dans l’appartement même de Florence,j’essayai – à son insu, cela je vous le jure –, j’essayai de vousempoisonner. Les reproches, la révolte de Florence devant un pareilacte m’eussent peut-être fléchi, mais, je vous le répète, j’étaisfou, oui, absolument fou, et votre mort me paraissait le salut mêmede Marie-Anne. Et, un matin, sur le boulevard Suchet, où je vousavais suivi, je vous envoyai un coup de revolver. Et le même soir,votre automobile vous emmenait à la mort, ainsi que le brigadierMazeroux, votre complice.

« Cette fois encore, vous alliez échapper à ma vengeance. Maisun innocent, le chauffeur qui conduisait, payait pour vous, et ledésespoir de Florence fut tel que je dus céder à ses prières etdésarmer. Moi-même, d’ailleurs, terrifié de ce que j’avais fait,obsédé par le souvenir de mes deux victimes, je changeai de plan etne pensai qu’à sauver Marie-Anne, en préparant son évasion.

« Je suis riche. Je versai de l’argent aux gardiens de saprison, sans toutefois découvrir mes projets. Je nouai desintelligences avec les fournisseurs et avec le personnel del’infirmerie. Et, chaque jour, m’étant procuré une carte derédacteur judiciaire, j’allais au Palais de justice et dans lecouloir des juges d’instruction où j’espérais rencontrer Marie-Anneet l’encourager d’un regard, d’un geste, peut-être lui glisserquelques mots de réconfort.

« Son martyre continuait, en effet. Par cette mystérieuseaffaire des lettres d’Hippolyte Fauville, vous lui portiez le couple plus terrible. Que signifiaient ces lettres ? D’oùprovenaient-elles ? N’avait-on pas le droit de vous attribuertoute cette machination, à vous qui les versiez dans l’effroyabledébat ? Florence vous surveillait, nuit et jour, pouvait-ondire. Nous cherchions un indice, une lueur qui nous permît de voirun peu plus clair.

« Or, hier matin, Florence aperçut le brigadier Mazeroux. Ellene put entendre ce qu’il vous confiait. Mais elle surprit le nom dusieur Langernault, et le nom de Formigny, le village où ilhabitait. Langernault ! Elle se souvint de cet ancien amid’Hippolyte Fauville. N’était-ce pas à lui que les lettres avaientété écrites, et n’était-ce pas à sa recherche que vous partiez enauto avec le brigadier Mazeroux ?

« Une demi-heure plus tard, désireux nous aussi de faire notreenquête, nous prenions le train d’Alençon. De la gare, une voiturenous conduisit aux alentours de Formigny, où nous fîmes notreenquête avec le plus de circonspection possible. Après avoir apprisce que vous devez savoir également, la mort du sieur Langernault,nous résolûmes de visiter sa demeure, et nous avions réussi à ypénétrer, lorsque soudain Florence vous avisa dans le parc. Voulantà tout prix éviter une rencontre entre vous et moi, elle m’entraînaà travers la pelouse et derrière les massifs. Vous nous suiviezcependant, et comme une grange s’offrait, elle poussa une desportes, qui s’entrebâilla et nous livra passage. Rapidement, dansl’ombre, nous parvînmes à passer au milieu de fouillis et à monter,par une échelle que nous heurtâmes, à une soupente qui nous servitde refuge. Au même moment, vous entriez.

« Vous savez la suite, votre découverte des deux pendus, votreattention attirée vers nous par un geste imprudent de Florence,votre attaque, à laquelle je ripostai en brandissant la premièrearme que le hasard me fournît, et finalement, sous le feu de votrerevolver, notre fuite par la lucarne. Nous étions libres. Mais lesoir, dans le train, Florence eut un évanouissement. En lasoignant, je constatai qu’une de vos balles l’avait blessée àl’épaule, blessure légère et dont elle ne souffrait pas, mais quiaggravait l’extrême tension de ses nerfs. Quand vous nous avez vus– à la station du Mans, n’est-ce pas ? – elle dormait, la têteappuyée sur mon épaule.

Pas une fois don Luis n’avait interrompu ce récit, fait d’unevoix de plus en plus frémissante, et qu’animait un souffle devérité profonde. Par un effort d’attention prodigieux, ilenregistrait dans son esprit les moindres mots et les moindresgestes de Sauverand. Et, au fur et à mesure que ces mots étaientprononcés et ces gestes accomplis, il avait l’impression que, àcôté de la vraie Florence, se levait parfois en lui une autrefemme, délivrée de toute la fange et de toute l’ignominie dont ill’avait salie sur la foi des événements.

Et cependant, il ne s’abandonnait pas encore. Florenceinnocente, était-ce possible ? Non, non, le témoignage de sesyeux qui avaient vu, le témoignage de sa raison qui avait jugé,s’accordaient contre une pareille assertion. Il n’admettait pas queFlorence différât soudain de ce qu’elle était réellement pour lui :fourbe, sournoise, cruelle, sanguinaire, monstrueuse. Non, non, cethomme mentait avec une infernale habileté. Il présentait les chosesavec un tel génie qu’on ne pouvait plus distinguer le faux du vrai,ni séparer la lumière des ténèbres.

Il mentait ! Il mentait ! mais néanmoins, quelledouceur dans ce mensonge ! Comme elle était belle cetteFlorence imaginaire, cette Florence entraînée par le destin versdes actes qu’elle exécrait, mais pure de tout crime, sans remords,humaine, pitoyable, les yeux clairs et les mains toutes blanches.Et comme c’était bon de se laisser aller à ce rêvechimérique !

Gaston Sauverand épiait le visage de son ancien ennemi. Toutproche de don Luis, sa physionomie illuminée par l’expression desentiments et de passions qu’il n’essayait plus de contenir, ilmurmura :

« Vous me croyez, n’est-ce pas ?

– Non… non… fit Perenna qui se raidissait contre l’influence decet homme…

– Il le faut, s’écria Sauverand avec une énergie farouche. Ilfaut que vous croyiez à la force de mon amour. Il est la cause detout. Marie-Anne est ma vie. Elle morte, je n’ai plus qu’à mourir.Ah ! ce matin, quand j’ai lu dans les journaux que lamalheureuse s’était ouvert les veines ! Et par votre faute, àla suite de ces lettres accusatrices d’Hippolyte ! Ah !ce n’est plus vous égorger que j’aurais voulu, mais vous infligerle plus barbare des supplices. Ma pauvre Marie-Anne, quelle tortureelle devait endurer ! Comme vous n’étiez pas de retour, toutela matinée, Florence et moi nous avons erré pour avoir de sesnouvelles, autour de la prison d’abord, puis du côté de laPréfecture et du Palais de justice. Et c’est là, dans le couloir del’instruction, que je vous rencontrai. À ce moment, vous prononciezle nom de Marie-Anne Fauville devant un groupe de journalistes. Etvous leur disiez que Marie-Anne Fauville était innocente ! Etvous leur donniez communication de votre témoignage en faveur deMarie-Anne !

« Ah ! monsieur, du coup, ma haine tomba. En une secondel’ennemi devint l’allié, le maître que l’on implore à genoux. Ainsivous aviez l’audace admirable de répudier toute votre œuvre et devous consacrer au salut de Marie-Anne ! Je m’enfuis, toutpalpitant de joie et d’espoir, et je m’écriai, en rejoignantFlorence :

« Marie-Anne est sauvée. Il la proclame innocente. « Jeveux le voir. Je veux lui parler. »

« Nous revînmes ici. Florence, qui ne désarmait pas, me suppliade ne pas mettre mon projet à exécution avant que votre nouvelleattitude dans l’affaire se fût affirmée par des actes décisifs. Jepromis tout ce qu’elle exigea de moi. Mais j’étais résolu. Mavolonté se fortifia encore après la lecture du journal qui publiavotre déposition. À tout prix ; et sans perdre une heure, jemettrais entre vos mains le sort de Marie-Anne. J’attendis votreretour, et je suis venu. »

Ce n’était pas le même homme qui, au début de l’entretien,faisait montre d’un tel sang-froid. Épuisé par son effort et parune lutte qui durait depuis des semaines, et où il avait dépensévainement tant d’énergie, il tremblait à présent, et, s’accrochantà don Luis, un de ses genoux sur le fauteuil auprès duquel don Luisse tenait debout, il balbutiait :

« Sauvez-la, je vous en supplie… vous en avez le pouvoir… Oui,vous avez tous les pouvoirs… J’ai appris à vous connaître en vouscombattant… C’est plus que votre génie qui vous défendait contremoi, c’est une chance heureuse qui vous protège. Vous êtesdifférent des autres hommes. Mais tenez, tenez, le fait seul de nepas m’avoir tué, dès le début, moi qui vous avais poursuivi siférocement, le fait de m’écouter et d’accueillir comme admissiblecette vérité inconcevable de notre innocence à tous les trois, maisc’est un miracle inouï ! Et pendant que je vous attendais etque je m’apprêtais à vous parler, j’ai eu l’intuition de toutcela ! J’ai vu clairement que l’homme qui, sans autre guideque sa raison, criait l’innocence de Marie-Anne, que cet homme-làpouvait seul la sauver, et qu’il la sauverait. Ah ! sauvez-la,je vous en conjure… Et sauvez-la dès maintenant. Sinon, dansquelques jours, Marie-Anne aura vécu. Il est impossible qu’ellevive en prison. Vous voyez, elle veut mourir… Aucun obstacle nel’en empêchera. Est-ce qu’on peut empêcher quelqu’un de setuer ?… Et quelle horreur, s’il elle mourait !… Ah !s’il faut un coupable à la justice, j’avouerai tout ce qu’onvoudra. J’accepterai toutes les charges et je me réjouirai de tousles châtiments, mais que Marie-Anne soit libre ! Sauvez-la…Moi, je n’ai pas su… je ne sais pas ce qu’il faut faire… Sauvez-lade la prison et de la mort… Sauvez-la…, je vous en prie…sauvez-la ! »

Des larmes coulaient sur son visage que tordait l’angoisse.Florence pleurait aussi, courbée en deux. Et Perenna sentitbrusquement sourdre en lui l’angoisse la plus terrible.

Bien que, depuis le début de l’entretien, une convictionnouvelle l’envahît peu à peu, ce fut pour ainsi dire subitementqu’il en prit conscience. Subitement il s’avisa que sa foi dans lesparoles de Sauverand ne comportait aucune restriction, et queFlorence n’était peut-être pas la créature abominable qu’il avaiteu le droit d’imaginer, mais une femme dont les yeux ne mentaientpas et dont l’âme et la figure avaient une égale beauté. Subitementil apprit que ces deux êtres là, ainsi que cette Marie-Anne pourl’amour de qui ils avaient lutté si maladroitement, étaientemprisonnés dans un cercle de fer que leurs efforts neparviendraient pas à rompre. Et ce cercle tracé par une maininconnue, c’était lui, Perenna, qui l’avait resserré autour d’euxavec l’acharnement le plus implacable.

« Oh ! dit-il, pourvu qu’il ne soit pas trop tard !»

Il chancelait sous le choc des sensations et des idées quil’assaillaient. Tout se heurtait dans son cerveau avec une violencetragique : certitude, joie, épouvante, désespoir, fureur. Il sedébattait sous les griffes du cauchemar le plus affreux, et il luisemblait déjà que la main lourde d’un policier se posait surl’épaule de Florence.

« Allons-nous-en ! allons-nous-en ! s’écria-t-il en unsursaut d’effroi. C’est de la folie de rester !

– Mais puisque l’hôtel est cerné… objecta Sauverand.

– Et après ? Alors-vous supposez que je puisse admettre uneseconde… Mais non, mais non, voyons. Il faut que nous combattionsensemble. Il y aura certes encore des doutes en moi… Vous lesdétruirez, et nous sauverons Mme Fauville.

– Mais les agents qui nous entourent ?

– On leur passera dessus.

– Le sous-chef Weber ?

– Il n’est pas là. Et tant qu’il n’est pas là, je me charge detout. Allons, suivez-moi, mais d’assez loin. Quand je vous feraisigne, et seulement alors… »

Il tira le verrou et saisit la poignée de la porte. À ce momentquelqu’un frappa.

C’était le maître d’hôtel.

« Eh bien, dit-il, pourquoi me dérange-t-on ?

– Le sous-chef de la Sûreté, M. Weber, vient d’arriver,monsieur. »

Chapitre 10La débâcle

Certes, don Luis s’attendait à cette éventualité redoutable.

Le coup cependant parut le prendre au dépourvu, et il répétaplusieurs fois :

« Ah ! Weber est là… Weber est là… »

Tout son élan se brisait contre cet obstacle, comme une armée enfuite et presque libérée qui se heurterait aux pentes abruptesd’une montagne.

Weber était là, c’est-à-dire le chef, le maître des ennemis,celui qui organiserait l’attaque et la résistance de telle façonqu’il n’y avait plus rien à espérer.

Weber à la tête de ses agents, ç’eût été absurde que de tenterle passage de vive force.

« Vous lui avez ouvert ? demanda-t-il.

– Monsieur ne m’avait pas donné l’ordre de ne pas ouvrir.

– Il est seul ?

– Non, monsieur, le sous-chef est accompagné de six hommes qu’ila laissés dans la cour.

– Et lui ?

– Le sous-chef a voulu monter au premier étage.

Il croyait trouver monsieur dans son cabinet de travail.

– Il croit maintenant que je suis avec M. Mazeroux et MlleLevasseur ?

– Oui, monsieur. »

Perenna réfléchit un instant et reprit :

« Dites-lui que vous ne m’avez pas trouvé et que vous allez mechercher dans l’appartement de Mlle Levasseur. Peut-être vousaccompagnera-t-il. Tant mieux. »

Il referma la porte.

La tempête qui venait de le secouer n’avait laissé aucune tracesur son visage, et, maintenant qu’il fallait agir et que tout étaitperdu, il recouvrait cet admirable sang-froid qui ne l’abandonnaitjamais aux minutes décisives.

Il s’approcha de Florence. Elle était très pâle et elle pleuraitsilencieusement.

Il lui dit :

« Il ne faut pas avoir peur, mademoiselle. Si vous m’obéissezaveuglément, il n’y a rien à craindre. »

Comme elle ne répondait pas, il vit qu’elle se méfiait toujours,et il pensa, presque avec joie, qu’il l’obligerait à croire enlui.

« Écoutez-moi, dit-il à Sauverand. Au cas, possible après tout,où je ne réussirais pas, il y a plusieurs points encore qu’il mefaut éclaircir.

– Lesquels ? » fit Sauverand dont le calme ne s’était pasdémenti.

Alors, contraignant à l’ordre et à la discipline les idées quis’entrechoquaient dans son cerveau, posément, afin de ne rienoublier et de ne dire cependant que les mots essentiels, don Luisdemanda :

« Le matin du crime, tandis qu’un homme porteur d’une canned’ébène et répondant à votre signalement, pénétrait dans le café duPont-Neuf à la suite de l’inspecteur Vérot, oùétiez-vous ?

– Chez moi.

– Vous êtes sûr de n’être pas sorti ?

– Absolument sûr, et sûr également de n’avoir jamais été au cafédu Pont-Neuf, dont j’ignorais même l’existence.

– Bien. Autre chose. Pourquoi, lorsque vous avez eu connaissancede toute cette affaire, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu chezle préfet de police ou chez le juge d’instruction ? Il eût étéplus simple de vous livrer et de dire l’exacte vérité, plutôt qued’engager cette lutte inégale.

– Je fus sur le point d’agir ainsi. Mais tout de suite jecompris que la machination ourdie contre moi était si habile que lesimple récit de la vérité ne suffirait pas à convaincre la justice.On ne m’eût pas cru. Quelle preuve pouvais-je fournir ?Aucune… tandis que, au contraire, les preuves qui nous accablaientétaient de celles auxquelles on ne peut pas répondre… L’empreintede ses dents ne démontrait-elle pas la culpabilité certaine deMarie-Anne ? Et, d’autre part, mon silence, ma fuite, lemeurtre de l’inspecteur principal Ancenis, n’étaient-ce pas autantde crimes ? Non, pour secourir Marie-Anne, il fallait resterlibre.

– Mais elle eût pu parler, elle ?

– Raconter notre amour ? Outre qu’une pudeur toute fémininea dû l’en empêcher, à quoi cela eût-il servi ? C’était, aucontraire, donner plus de force à l’accusation. Et c’est justementce qui arriva le jour où les lettres d’Hippolyte Fauville, jetéesdans le débat, une à une, révélèrent à la justice le motif encoreinconnu des crimes que l’on nous imputait. Nous nousaimions.

– Ces lettres, comment les expliquez-vous ?

– Je ne les explique pas. Nous ignorions la jalousie deFauville. Il la tenait secrète. Et, d’autre part, pourquoi sedéfiait-il de nous ? Qui a pu lui mettre dans la tête que nousvoulions le tuer ? D’où proviennent ses terreurs, sescauchemars ? Mystère. Il possédait des lettres de nous, a-t-ilécrit. Quelles lettres ?

– Et les empreintes des dents, ces empreintes qui furentincontestablement laissées par Mme Fauville ?

– Je ne sais pas. Tout cela est incompréhensible.

– Vous ne savez pas non plus ce qu’elle a pu faire à la sortiede l’Opéra, entre minuit et deux heures du matin.

– Non. Il est évident qu’elle a été attirée dans un piège. Maiscomment ? Par qui ? Et pourquoi ne dit-elle pas cequ’elle a fait ? Mystère.

– Ce soir-là, le soir du crime, vous avez été remarqué à la gared’Auteuil. Qu’y faisiez-vous ?

– J’allais sur le boulevard Suchet, et je suis passé sous lesfenêtres de Marie-Anne. Rappelez-vous que c’était un mercredi. J’ysuis revenu le mercredi d’après, et, toujours ignorant du drame etde l’arrestation de Marie-Anne, j’y suis revenu le deuxièmemercredi, le soir précisément où vous avez découvert mon domicile,et où vous m’avez dénoncé au brigadier Mazeroux.

– Autre chose. Connaissiez-vous l’héritage Mornington ?

– Non, et Florence non plus, et nous avons tout lieu de penserque Marie-Anne et que son mari ne le connaissaient pasdavantage.

– Cette grange de Formigny, c’était la première fois que vous yentriez ?

– La première fois, et notre stupeur devant les deux squelettesaccrochés à la poutre fut égale à la vôtre. »

Don Luis se tut. Il chercha quelques secondes encore s’iln’avait pas une autre question à poser. Puis il dit :

« C’est tout ce que je voulais savoir. De votre côté, êtes-voussûr que toutes les paroles nécessaires aient étéprononcées ?

– Oui.

– La minute est grave. Il est possible que nous ne puissions pasnous revoir. Or, vous ne m’avez donné aucune preuve de vosaffirmations.

– Je vous ai donné la vérité. À un homme comme vous, la véritésuffit. Pour moi, je suis vaincu. J’abandonne la lutte, ou plutôtje me soumets à vos ordres. Sauvez Marie-Anne.

– Je vous sauverai tous les trois, fit Perenna. C’est demainsoir que doit apparaître la quatrième des lettres mystérieuses, cequi nous donne tout le temps nécessaire pour nous concerter et pourétudier l’affaire à fond. Et, demain soir, j’irai là-bas et, avecles nouveaux éléments de vérité que nous aurons réunis, jetrouverai la preuve de votre innocence à tous trois. L’essentiel,c’est d’assister à cette réunion du 25 mai.

– Ne pensez qu’à Marie-Anne, je vous en supplie. Sacrifiez-moi,s’il le faut. Sacrifiez même Florence. Je parle en son nom comme aumien en vous disant qu’il vaut mieux nous abandonner que decompromettre la plus petite chance de réussite.

– Je vous sauverai tous les trois », répéta don Luis.

Il entrebâilla la porte et, après avoir écouté, il leur dit:

« Ne bougez pas. Et n’ouvrez à personne, sous aucun prétexte,avant que je ne vienne vous rechercher. D’ailleurs je ne tarderaipas. »

Il referma la porte à double tour et descendit au premier étage.Il n’éprouvait pas cette allégresse qui le soulevait d’ordinaireaux approches des grandes batailles. Car l’enjeu de celle-ci,c’était Florence, et les conséquences d’une défaite lui semblaientpires que la mort.

Par la fenêtre du palier, il avisa les agents qui gardaient lacour. Il en compta six. Et il avisa aussi, à l’une des fenêtres deson cabinet de travail, le sous-chef qui surveillait la cour et setenait en communication avec ses agents.

« Bigre, pensa-t-il, il est resté au poste. Ce sera dur. Il sedéfie. Enfin, allons-y. »

Il traversa le premier salon et gagna son cabinet de travail.Weber l’aperçut. Les deux ennemis étaient l’un devant l’autre.

Il y eut quelques secondes de silence avant que le duel nes’engageât, duel qui ne pouvait être que rapide, serré, sans lamoindre défaillance et sans la moindre distraction. En troisminutes il fallait que ce fût terminé.

La figure du sous-chef exprimait une joie mêlée d’inquiétude.Pour la première fois il avait la permission, il avait l’ordre decombattre ce don Luis maudit, contre lequel sa rancune n’avaitjamais pu s’assouvir. Et, cela, c’était une volupté d’autant plusgrande qu’il avait tous les atouts en main et que don Luis, endéfendant Florence Levasseur et en maquillant le portrait de lajeune fille, s’était mis dans son tort. Mais, d’autre part, Webern’oubliait pas que don Luis n’était autre qu’Arsène Lupin, et cetteconsidération lui inspirait un certain malaise. Visiblement ilpensait :

« La plus petite gaffe, et je suis réglé. »

Il engagea le fer, en plaisantant.

« D’après ce que je vois, vous n’étiez pas dans le pavillon deMlle Levasseur, comme le prétendait votre domestique.

– Mon domestique a parlé selon mes instructions. J’étais dans machambre, là au-dessus. Mais, avant de descendre, je voulais enfinir.

– Et c’est fait ?

– C’est fait. Florence Levasseur et Gaston Sauverand sont chezmoi, ficelés et bâillonnés. Vous n’avez qu’à en prendrelivraison.

– Gaston Sauverand ! s’écria Weber. C’était donc bien luiqu’on a vu entrer ?

– Oui. Il habitait tout simplement chez Florence Levasseur, dontil est l’amant.

– Ah ! ah ! dit le sous-chef d’un ton goguenard, sonamant !

– Oui, et quand le brigadier Mazeroux a fait venir FlorenceLevasseur dans sa chambre pour l’interroger loin des domestiques,Sauverand, prévoyant l’arrestation de sa maîtresse, a eu l’audacede nous rejoindre. Il voulait l’arracher à nos mains.

– Et vous l’avez maté ?

– Oui. »

Il était clair que le sous-chef ne croyait pas un seul mot del’histoire. Il savait, par M. Desmalions et par Mazeroux, que donLuis aimait Florence, et don Luis n’était pas homme à livrer, mêmepar jalousie, une femme qu’il aimait. Il redoubla d’attention.

« Voilà de la bonne besogne, dit-il. Conduisez-moi dans votrechambre. La lutte a été dure ?

– Pas trop. J’ai pu désarmer le bandit. Mazeroux cependant a étéatteint au pouce d’un coup de poignard.

– Rien de sérieux ?

– Oh ! non, il est allé se faire soigner à la pharmacievoisine. »

Le sous-chef s’arrêta, très surpris.

« Comment ! Mazeroux n’est pas avec les deux prisonniersdans votre chambre ?

– Je ne vous ai jamais dit qu’il y fût.

– Non, mais votre domestique…

– Mon domestique a commis une erreur. Mazeroux est sortiquelques minutes avant votre arrivée.

– C’est bizarre, dit Weber en observant don Luis, tous mesagents le croient ici. Ils ne l’ont pas vu sortir.

– Ils ne l’ont pas vu sortir ? répéta don Luis affectantl’inquiétude. Mais alors où serait-il ? Il m’a pourtant biendit qu’il voulait se faire panser. »

Le sous-chef se défiait de plus en plus. Évidemment Perennavoulait se débarrasser de lui en l’envoyant à la recherche dubrigadier.

« Je vais dépêcher un de mes agents, dit-il. La pharmacie estproche ?

– À côté, rue de Bourgogne. D’ailleurs on peut téléphoner.

– Ah ! on peut téléphoner », murmura le sous-chef.

Il n’y comprenait plus rien. Il avait l’air d’un homme qui nesait pas ce qui va lui tomber sur la tête. Lentement, il se dirigeavers le téléphone, tout en barrant la route à don Luis de façon àce qu’il ne pût s’échapper.

Don Luis recula donc jusqu’à l’appareil, comme si on l’y avaitforcé, d’une main décrocha le récepteur, et tandis qu’il appelait:

« Allô… allô… Saxe 24-09… »

De l’autre main, appuyée contre le mur, il coupait un des fils àl’aide d’une petite pince qu’il avait eu soin de prendre sur latable.

« Allô…, le 24-09… C’est le pharmacien ? Allô… Le brigadierMazeroux, de la Sûreté, est chez vous, n’est-ce pas ?Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Mais c’esthorrible ! Vous êtes certain ? La blessure estempoisonnée ? »

D’un mouvement irréfléchi, le sous-chef poussa don Luis, qui futainsi, comme il l’avait voulu, rejeté contre la boiserie, etau-dessous même du rideau de fer. Weber empoigna le récepteur.Cette idée de la blessure empoisonnée le bouleversait.

« Allô… allô… cria-t-il en surveillant don Luis et en luiordonnant, d’un geste, de ne pas s’éloigner… allô… Eh bien !quoi ? Je suis le sous-chef Weber, de la Sûreté… Allô… Ainsi,le brigadier Mazeroux… Allô… mais parlez donc, crédieu !…»

Brusquement il lâcha l’appareil, regarda les fils, aperçut lacoupure et, se retournant, montra un visage qui exprimait trèsnettement cette pensée :

« Ça y est. Je suis roulé. »

Perenna se tenait à trois pas en arrière de lui, nonchalammentappuyé contre la boiserie de la baie, et sa main gauche passéeentre son dos et cette boiserie.

Il souriait. Il souriait avec gentillesse, avec une bonhomiecordiale.

« Bouge pas ! » dit-il en lui faisant signe de la maindroite.

Weber ne bougea pas, plus effrayé par ce sourire qu’il ne l’eûtété par des menaces.

« Bouge pas, répéta don Luis d’une voix ineffable.

« Et surtout ne crains rien… Il n’y aura pas de bobo. Cinqminutes seulement de cachot noir pour le petit garçon qui n’a pasété sage. Tu es prêt ? Une, deux, trois, crac ! »

Il s’effaça un peu et pressa du doigt le bouton qui commandaitle rideau de fer. La lourde plaque tomba. Le sous-chef étaitprisonnier.

« Deux cents millions qui tombent, ricana don Luis. Le coup estjoli, mais un peu cher. Adieu l’héritage Mornington !Adieu ! don Luis Perenna ! Et maintenant, brave Lupin, situ ne veux pas que Weber prenne sa revanche, fiche le camp, et enbon ordre. Une deusse, une deusse… paille, foin… »

Tout en parlant, il fermait à clef, de l’intérieur, la porte àdeux battants qui donnait du premier salon sur l’antichambre dupremier étage, puis, revenant dans son cabinet de travail, ilfermait la porte qui donnait de cette pièce dans le salon.

À ce moment, le sous-chef frappait le rideau de fer à coupsredoublés et appelait de telle façon que l’on devait l’entendre dedehors par la fenêtre ouverte.

« Vous ne faites pas encore assez de bruit, sous-chef », criadon Luis.

Il prit son revolver et tira trois balles dont une cassa l’undes carreaux. Puis, rapidement, il sortit de son cabinet de travailpar une petite porte massive qu’il ferma soigneusement à clef. Ilse trouvait dans un couloir de dégagement qui contournait les deuxpièces et aboutissait à une autre porte donnant surl’antichambre.

Il ouvrit cette autre porte toute grande et put ainsi se cacherderrière le battant.

Déjà, attirés par les détonations et par le bruit, les agentsenvahissaient le vestibule et l’escalier. Quand ils arrivèrent aupremier étage et qu’ils eurent traversé l’antichambre, la porte dusalon étant close, une seule issue s’offrait à eux, le couloir, lecouloir au bout duquel retentissaient les appels du sous-chef. Ilss’y engouffrèrent tous les six.

Lorsque le dernier eut disparu après le tournant, don Luisrabattit doucement la porte qui le dissimulait et la ferma commeles autres. De même que le sous-chef, les six agents étaientprisonniers.

« Embouteillés, murmura don Luis. Il leur faudra bien cinqminutes pour se rendre compte de la situation, pour se cogner auxportes closes, et pour en démolir une. Dans cinq minutes, nousserons loin. »

Il rencontra deux de ses domestiques qui accouraient effarés, lechauffeur et le maître d’hôtel. Il leur jeta deux billets de millefrancs, et il dit au chauffeur :

« Mets le moteur en marche, l’artiste. Et personne autour de lavoiture pour me barrer le chemin. Deux mille francs de plus àchacun si je peux prendre le large en auto. Mais oui, c’est commeça, ne faites pas cette tête d’abrutis. Deux mille francs. C’est àvous de les gagner. Au galop, messieurs. »

Lui-même, sans trop se presser, toujours maître de lui, escaladale second étage. Mais aux dernières marches, une telle joie lesecouait qu’il s’exclama :

« Victoire ! la route est libre. »

La porte de la petite pièce se trouvait en face.

Il l’ouvrit en répétant, « Victoire ! Mais pas une secondeà perdre. Suivez-moi. »

Il entra.

Un juron s’étrangla dans sa gorge.

La pièce était vide.

« Quoi ! balbutia-t-il… Qu’est-ce que cela signifie ?…Ils sont partis… Florence… »

Certes, si invraisemblable que fût l’hypothèse, il avait supposéjusqu’ici que Sauverand possédait une fausse clef de la serrure.Mais comment avaient-ils pu s’enfuir tous deux, au milieu desagents ? Il regarda autour de lui. Et, tout de suite, ilcomprit. Dans le renfoncement où se trouvait la fenêtre, la partiebasse du mur, qui formait comme un coffre très large au-dessous dela croisée, avait sa boiserie supérieure soulevée et appuyée contreles carreaux, précisément comme le couvercle d’un coffre. Et, àl’intérieur du coffre ouvert, on apercevait les premiers échelonsd’un escalier à claire-voie, très étroit, et qui descendait…

En une seconde, don Luis évoqua toute l’aventure d’autrefois,l’aïeule de son prédécesseur le comte Malonesco, cachée dans levieil hôtel de la famille, échappant aux recherches desperquisiteurs et vivant ainsi durant la tourmente révolutionnaire.Tout s’expliquait. Un passage, pratiqué dans l’épaisseur même dumur, conduisait à quelque issue lointaine. Et c’est ainsi queFlorence allait et venait à travers l’hôtel, et que GastonSauverand entrait et sortait en toute sécurité. Et c’est ainsi quel’un et l’autre pouvaient pénétrer dans sa chambre et surprendreses secrets.

« Pourquoi ne m’avoir rien dit ? se demanda-t-il. Un restede défiance, sans doute… »

Mais, sur la table, un papier attira ses yeux. D’une mainfébrile, Gaston Sauverand avait tracé ces lignes :

« Nous tentons de fuir pour ne pas vous compromettre. Sinous sommes pris, tant pis. L’essentiel, c’est que vous soyezlibre. Tout notre espoir est en vous. »

Sous ces lignes, il y avait deux mots, écrits par Florence :

« Sauvez Marie-Anne. »

« Ah ! murmura-t-il, déconcerté par ce dénouement, et nesachant à quelle décision s’arrêter, pourquoi ne m’ont-ils pasobéi ? Nous voilà séparés, maintenant… »

En bas, les policiers démolissaient la porte du couloir où ilsétaient emprisonnés. Avant qu’ils n’y eussent réussi, peut-êtreavait-il encore le temps de gagner son auto ? Néanmoins, ilpréféra suivre le même chemin que Florence et que Sauverand, ce quilui donnait l’espoir de les retrouver et de les secourir en cas depéril.

Donc, enjambant le rebord du coffre, il mit le pied surl’échelon supérieur et descendit.

Une vingtaine de barreaux le conduisirent au milieu du premierétage. Là, à la lueur de sa lanterne électrique, il s’engagea dansune sorte de tunnel en voûte, très bas, creusé, comme il lepensait, dans la muraille, et si peu large que l’on ne pouvaitavancer qu’en tenant les épaules de biais.

Trente mètres plus loin, il y eut un coude à angle droit, puis,au bout d’un autre tunnel, aussi long, une trappe qui était ouverteet où apparaissaient les échelons d’un autre escalier. Il ne doutapas que les fugitifs n’eussent passé par là. En bas, une clartél’accueillit. Il se trouvait dans un placard également ouvert, etque des rideaux, actuellement écartés, devaient recouvrir en tempsordinaire. Ce placard dominait un lit, qui remplissait presquel’espace d’une alcôve. Après avoir franchi l’alcôve et gagné lapièce dont elle n’était séparée que par une cloison, à son grandétonnement il reconnut le salon de Florence.

Cette fois, il savait. L’issue, non pas secrète, puisqu’elleaboutissait à la place du Palais-Bourbon, mais très sûre cependant,était celle dont Sauverand usait d’habitude lorsque Florencel’introduisait chez elle. Il traversa donc l’antichambre, descenditquelques marches et, un peu avant l’office, dégringola l’escalierqui menait aux caves de l’hôtel. Dans l’ombre, la porte basse, quiservait au passage des barricades, se reconnaissait à un petitjudas grillagé par où filtrait le jour. À tâtons, il trouva laserrure. Tout heureux d’arriver enfin au terme de son expédition,il ouvrit.

« Cré nom d’un chien ! » gronda-t-il en sautant en arrièreet en se cramponnant à la serrure, qu’il réussit à refermer.

Deux agents de police en uniforme gardaient la sortie, deuxagents qui, à son apparition, avaient voulu se jeter sur lui.

D’où venaient-ils, ces deux hommes-là ? Avaient-ils empêchél’évasion de Sauverand et de Florence ? Mais alors, en ce cas,don Luis eût rencontré les deux fugitifs, puisqu’ils avaient suiviexactement le même chemin.

« Non, pensa-t-il, la fuite a eu lieu avant que la sortie ne fûtsurveillée. Mais, fichtre ! c’est à mon tour de déguerpir, etce n’est pas commode. Vais-je me faire pincer au gîte comme unlapin ? »

Il remonta l’escalier de la cave, avec l’intention de brusquerles choses, de se glisser dans la cour d’honneur par les couloirsdes communs, de sauter dans son auto et de forcer le passage. Maislorsqu’il fut sur le point d’arriver à la cour, près de la remise,il aperçut quatre agents de la Sûreté, de ceux qu’il avaitemprisonnés et qui survenaient en gesticulant et en criant. Et ilse rendit compte en outre, que tout un tumulte s’élevait du côté dela grande porte et du pavillon des concierges. De nombreuses voixd’hommes s’entre-choquaient. On disputait violemment.

Peut-être y avait-il là une occasion dont il pouvait profiterpour se faufiler dehors à la faveur du désordre. Au risque d’êtreaperçu, il avança la tête.

Et le spectacle qui s’offrit à ses yeux le stupéfia.

Entouré d’agents de police et d’agents de la Sûreté, bloquécontre le mur, insulté, bousculé, Gaston Sauverand était là, lecabriolet de fer aux poignets.

Gaston Sauverand prisonnier ! Quel drame avait donc bien puse jouer entre les deux fugitifs et la police ? Le cœurétreint d’angoisse, il se pencha davantage. Mais il ne vit pasFlorence. Sans doute, la jeune fille avait dû réussir à sesauver.

L’apparition de Weber sur le perron et les paroles du sous-chefconfirmèrent son espoir. Weber était fou de rage. La captivité,l’humiliation de la défaite, l’exaspéraient.

« Ah ! proféra-t-il en apercevant le prisonnier, en voilàtoujours un ! Gaston Sauverand ! du gibier de choix… Oùl’avez-vous pigé, celui-là, les amis ?

– Sur la place du Palais-Bourbon, dit l’un des inspecteurs. Onl’a vu qui fichait le camp par la porte de la cave.

– Et sa complice, la fille Levasseur ?

– On l’a ratée, chef. Elle était partie la première.

– Et don Luis ? On ne l’a pas laissé sortir de l’hôtel,hein ! J’avais donné la consigne.

– Il a voulu sortir aussi par la porte de la cave, cinq minutesaprès !

– Qui vous l’a dit ?

– Un des agents de police placés devant cette porte.

– Eh bien ?

– Le type est rentré dans la cave. »

Weber poussa un cri de joie.

« Nous le tenons ! Et c’est une sale affaire pourlui ! Rébellion contre la police !… Complicité !…Enfin ! On va pouvoir le démasquer. Taïaut !Taïaut ! les enfants… Deux hommes pour garder Sauverand,quatre hommes sur la place du Palais-Bourbon, le revolver au poing.Deux hommes sur les toits. Les autres avec moi ! Commençonspar la chambre de la fille Levasseur. Et puis, sa chambre à lui. Enchasse, les enfants ! »

Don Luis n’attendit pas la ruée des agresseurs. Renseigné surleurs intentions, il battit en retraite, sans avoir été aperçu,vers l’appartement de Florence. Là, comme Weber ne connaissait pasencore le chemin direct qui passait à travers les communs, il eutle temps de constater que le mécanisme de la trappe fonctionnaitfort bien, et qu’il n’y avait aucune raison pour que l’ondécouvrît, au fond de l’alcôve et derrière les rideaux du lit,l’existence d’un placard secret.

Une fois entré dans le passage, il remonta le premier escalier,suivit le long corridor pratiqué à l’intérieur du mur, escaladal’échelle qui aboutissait à son boudoir, et, s’étant rendu compteque cette seconde trappe s’adaptait si exactement à la boiseriequ’on ne pouvait rien soupçonner, il la referma sur sa tête.

Quelques minutes plus tard, il entendit au-dessus de lui letumulte des hommes qui perquisitionnaient.

Ainsi donc, le 24 mai, à cinq heures de l’après-midi, voiciquelle était la situation. Florence Levasseur, sous le coup d’unmandat d’arrêt, Gaston Sauverand en prison, Marie-Anne Fauville enprison et refusant toute nourriture. Et don Luis, qui croyait àleur innocence et qui, seul, aurait pu les sauver, don Luis étaitbloqué dans son hôtel et traqué lui-même par vingt agents depolice.

Quant à l’héritage Mornington, il n’en pouvait plus êtrequestion, puisque, à son tour, le légataire venait de se mettre enrébellion ouverte contre la société.

À merveille, ricana don Luis, voilà la vie telle que je lacomprends. La question est simple et s’énonce de diverses façons.Comment un pouilleux, qui n’a pas un sou dans sa poche, peut-ilfaire fortune en vingt-quatre heures, sans sortir de sonbouge ? Comment un général, qui n’a plus de soldats nimunitions, peut-il gagner une bataille qu’il a perdue ? Bref,comment, moi, Arsène Lupin, réussirai-je à assister demain soir àla réunion du boulevard Suchet et à m’y comporter de telle manièreque je sauverai Marie-Anne Fauville, Florence Levasseur, GastonSauverand, et, par-dessus le marché, mon excellent ami, don LuisPerenna ? »

Des coups sourds retentissaient quelque part. On devait cherchersur les toits. On devait interroger les murailles.

Don Luis s’étendit sur le sol, à plat ventre, cacha sa figureentre ses bras croisés, et, fermant les yeux, murmura :

« Réfléchissons. »

Partie 2
Le secret de Florence

Chapitre 1Au secours !

Lorsque, par la suite, Arsène Lupin me raconta cet épisode de latragique aventure, il me dit à ce propos, et non sans fatuité :

« Ce qui m’étonnait alors, et ce qui m’étonne encore aujourd’huicomme une des victoires les plus belles dont j’ai le droit dem’enorgueillir, c’est que j’ai pu admettre tout à coup, et ainsiqu’un problème irrévocablement résolu, l’innocence de Sauverand etde Marie-Anne Fauville. Cela, je vous le jure, est de premier ordreet dépasse, en valeur psychologique aussi bien qu’en méritepolicier, les plus fameuses déductions des plus fameuxdétectives.

« Car enfin, tout bien pesé, il ne s’était pas produit l’ombred’un fait nouveau qui me permît de réviser le procès. Les chargesaccumulées contre les deux captifs étaient les mêmes, et si gravesqu’aucun juge d’instruction n’eût hésité une seule seconde à signerson ordonnance, et pas un jury à répondre oui sur toutes lesquestions. Je ne vous parlerai pas de Marie-Anne Fauville, ilsuffisait de songer aux empreintes de ses dents pour acquérir uneconviction inébranlable. Mais Gaston Sauverand, le fils de VictorSauverand, et, par conséquent l’héritier de Cosmo Mornington,Gaston Sauverand, l’homme à la canne d’ébène et le meurtrier del’inspecteur principal Ancenis, Gaston Sauverand n’était-il pascoupable au même titre que Marie-Anne Fauville, comme elle accusépar les révélations mêmes du mari qu’ils avaient tué ?

« Et cependant pourquoi ce revirement subit qui eut lieu enmoi ? Pourquoi ai-je marché contre l’évidence ? Pourquoiai-je cru à une vérité incroyable ? Pourquoi ai-je admisl’inadmissible ?

« Pourquoi ? Ah ! sans doute, c’est que la vérité a unaccent qui sonne aux oreilles d’une façon particulière. D’un côtétoutes les preuves, tous les faits, toutes les réalités, toutes lescertitudes ; de l’autre un récit, un récit présenté par un destrois coupables, donc, a priori, absurde et mensongerdepuis la première syllabe jusqu’à la dernière… Mais un récit,présenté d’une voix loyale, un récit clair, sobre, d’une trameserrée, se déroulant, d’un bout à l’autre de l’aventure, sanscomplications ni invraisemblances, un récit qui n’apportait aucunesolution positive, mais qui, par sa probité même, obligeait toutesprit impartial à réviser la solution acquise.

« J’ai cru le récit. »

Les explications de Lupin, telles qu’il me les donnait,n’étaient pas complètes. Je lui dis :

« Et Florence Levasseur ?

– Florence Levasseur ?

– Oui, vous ne concluez pas à son égard. Quelle opinionavez-vous eue d’elle ? Tout l’accusait, et non seulement à vosyeux, puisque logiquement elle avait participé à toutes lestentatives d’assassinat dirigées contre vous, mais aussi aux yeuxde la justice. Ne savait-on pas qu’elle allait rendre à GastonSauverand, boulevard Richard-Wallace, des visitesclandestines ? N’avait-on pas trouvé sa photographie dans lecarnet de l’inspecteur Vérot ? Et puis… et puis, tout enfin…vos accusations… vos certitudes… Est-ce que tout cela fut modifiépar le récit de Sauverand ? Pour vous, Florence fut-elleinnocente ou coupable ? »

Il hésita, fut sur le point de répondre directement etfranchement à ma question, mais ne put s’y décider et prononça:

« Je voulais avoir confiance. Pour agir, il fallait que j’eussepleine et entière confiance, quels que fussent les doutes quipouvaient encore m’assaillir, et quelles que fussent les ténèbresqui pesaient encore sur telle ou telle partie de l’aventure. J’aidonc cru. Et, croyant, j’ai agi selon ma foi. »

Agir, pour don Luis Perenna, en ces heures d’immobilité forcée,cela consista uniquement à se répéter sans cesse la relation queGaston Sauverand avait faite des événements. Il tâchait de lareconstituer dans tous ses détails, d’en retrouver les moindresphrases et les termes en apparence les plus insignifiants. Et cesphrases, il les examinait une à une, et ces termes il les scrutaitun à un, afin d’en extraire la part de vérité qu’ilscontenaient.

Car la vérité était là, Sauverand le lui avait dit, et don Luisn’en doutait pas. Toute l’histoire sinistre, tout ce quiconstituait l’affaire de l’héritage Mornington et le drame duboulevard Suchet, tout ce qui pouvait mettre en lumière le complotourdi contre Marie-Anne Fauville, tout ce qui pouvait expliquer laperte de Sauverand et de Florence, cela était dans le récit deSauverand. Il suffisait de le comprendre. Et la vérité surgirait,comme la morale qui se tire de quelque symbole obscur.

Pas une fois don Luis ne dévia de sa méthode. Si telle objections’insinuait dans son esprit, il y répondait aussitôt :

« Soit. Il se peut que je me trompe, et que le récit deSauverand ne m’apporte aucun élément capable de me guider. Il sepeut que la vérité soit en dehors. Mais suis-je en mesure del’atteindre autrement, cette vérité ? En tout et pour tout,comme instrument de recherche et sans tenir compte outre mesure decertaines lueurs que l’apparition régulière des lettresmystérieuses m’a données sur l’affaire, en tout et pour tout j’aile récit de Gaston Sauverand. Ne dois-je pas m’en servir ?»

Et, de nouveau, comme un chemin que l’on parcourt sur les tracesd’une autre personne, il recommençait à vivre l’aventure vécue parSauverand. Il la comparait à celle qu’il avait imaginéejusqu’alors. Toutes deux s’opposaient l’une à l’autre, mais du chocmême de leurs contrastes, ne pouvait-on faire jaillir uneétincelle ?

« Voilà ce qu’il a dit, pensait-il, et voilà ce que je croyais.Que signifie cette différence ? Voilà ce qui fut, et voilà cequi paraît être. Pourquoi le coupable a-t-il voulu que ce qui futparût précisément sous cet aspect ? Pour éloigner de lui tousles soupçons ? Mais était-il nécessaire, en ce cas, qu’ilsatteignissent justement ceux qu’ils ont atteints ?

Et les questions se pressaient en lui. Il y répondaitquelquefois au hasard, citant des noms et prononçant des mots à lasuite les uns des autres, comme si le nom cité eût pu êtreprécisément celui du coupable, et les mots prononcés ceux quicontenaient l’invisible réalité.

Puis aussitôt il reprenait le récit, comme les écoliers fontavec leurs devoirs, analyse logique et analyse grammaticale, oùchaque expression est passée au crible, chaque période disloquée,chaque phrase réduite à sa valeur essentielle.

Des heures et des heures s’écoulèrent.

Et tout à coup, au milieu de la nuit, il eut un soubresaut.

Il tira sa montre. À la clarté de sa lanterne électrique, ilconstata qu’elle marquait onze heures quarante trois.

« C’est donc à onze heures quarante-trois minutes du soir,dit-il à haute voix, que j’ai pénétré jusqu’au fond desténèbres.

Il cherchait à dominer son émotion, mais elle était immense, etil se mit à verser des larmes, tellement ses nerfs étaient ébranléspar l’épreuve.

Il venait, en effet, d’entrevoir brusquement, comme on devine unpaysage nocturne à la lueur d’un éclair, la formidable vérité.

Il n’est pas de sensation plus violente que ces sortesd’illuminations qui éclatent soudain au milieu de l’ombre où l’ontâtonne et où l’on se débat. Épuisé déjà par l’effort physique etpar le manque de nourriture dont il commençait à souffrir, il subitcette secousse si profondément que, sans vouloir réfléchir uninstant de plus, il réussit à s’endormir, ou plutôt à s’enfoncerdans le sommeil, comme on s’enfonce dans l’eau d’un bainréparateur.

Quand il se réveilla, au petit matin, dispos malgrél’incommodité de sa couche, il eut un frisson en songeant àl’hypothèse qu’il avait acceptée et son instinct fut d’abord de lamettre en doute. Il n’en eut pour ainsi dire pas le temps. Toutesles preuves accouraient d’elles-mêmes au-devant de sa pensée ettransformaient immédiatement l’hypothèse en une de ces certitudesqu’il serait fou de contrôler. C’était cela, et ce n’était pasautre chose. Comme il l’avait pressenti, la vérité se trouvaitinscrite dans le récit de Sauverand. Et il ne s’était pas trompénon plus en disant à Mazeroux que la façon dont surgissaient leslettres mystérieuses l’avait mis sur le chemin de la vérité.

Et cette vérité était effroyable.

Il éprouvait, à l’évoquer, la même épouvante qui avait affolél’inspecteur Vérot, alors que, déjà torturé par le poison, ilbalbutiait :

« Ah ! j’ai peur… j’ai peur… tout cela est combiné d’unefaçon si diabolique ! »

Si diabolique, en effet ! Et don Luis demeurait confondudevant la révélation d’un forfait dont il ne semblait pas que laconception eût pu germer dans un cerveau d’homme.

Deux heures encore il consacra tout l’effort de sa pensée àexaminer la situation sous toutes ses faces. Quant au dénouement,il ne s’en inquiétait pas beaucoup puisque, maître du secretterrible maintenant, il n’avait plus qu’à s’évader, et à se rendrece soir-là à la réunion du boulevard Suchet, où il ferait devanttous la démonstration du crime.

Mais lorsque, voulant essayer ses chances d’évasion, il remontale souterrain et se hissa au sommet de l’échelle supérieure,c’est-à-dire au niveau de son boudoir, il entendit à travers latrappe les voix d’hommes qui se trouvaient dans cette pièce.

« Bigre, se dit-il, l’affaire se complique. Afin d’échapper auxsbires de la police, il faut que je sorte de ma prison, et voilàtout au moins qu’une de ces deux issues est condamnée. Restel’autre. »

Il redescendit vers l’appartement de Florence, et fit jouer lemécanisme qui consistait en un contrepoids.

Le panneau du placard glissa.

Poussé par la faim, espérant trouver quelques provisions qui luipermettraient de soutenir un siège sans être réduit par la famine,il était sur le point de contourner l’alcôve, derrière les rideaux,lorsqu’un bruit de pas l’arrêta net. Quelqu’un entrait dansl’appartement :

« Eh bien, Mazeroux, vous avez passé la nuit ici. Rien denouveau ? »

À la voix, don Luis reconnut le préfet de police, et la questionposée lui apprit, d’abord que l’on avait sorti Mazeroux du cabinetnoir où il était ligoté, et ensuite que le brigadier se trouvaitdans la pièce voisine. Par bonheur, le mécanisme du plafond avaitfonctionné sans le moindre grincement, et don Luis put surprendrela conversation des deux hommes.

« Rien de nouveau, monsieur le préfet, répondit Mazeroux.

– C’est curieux, il faut pourtant que ce damné personnage soitquelque part. Ou alors c’est qu’il a filé par les toits.

– Impossible, monsieur le préfet, fit une troisième voix que donLuis reconnut comme étant celle du sous-chef Weber. Impossible,nous avons constaté hier qu’à moins d’avoir des ailes…

– Donc, votre avis, Weber ?

– Mon avis, monsieur le préfet, c’est qu’il se cache dansl’hôtel. L’hôtel est vieux. Tout probablement il existe quelqueretraite sûre…

– Évidemment… évidemment… fit M. Desmalions, que don Luis, parun interstice de rideau, voyait passer et repasser devant la baiede l’alcôve… Évidemment, vous avez raison, et nous le prendrons augîte. Seulement est-ce bien nécessaire ?

– Monsieur le préfet !

– Eh oui, vous avez mon opinion à ce sujet, et l’opinion duprésident du conseil. Exhumer Lupin, c’est une gaffe, et ça nousretombera sur le dos. Après tout, quoi, il est devenu un honnêtehomme, il nous est utile, et il ne fait rien de mal…

– Rien de mal, vous trouvez, monsieur le préfet ? »prononça Weber d’un ton pincé.

M. Desmalions éclata de rire.

« Ah ! oui, le coup d’hier, le coup du téléphone Avouez quec’est drôle. Le président du conseil s’en tenait les côtes, quandje lui ai raconté…

– Ma foi, je ne vois pas qu’il y ait de quoi rire.

– Non, mais tout de même, le gredin, il n’est jamais pris decourt. Drôle ou non, le truc est inouï d’audace. Démolir le fil dutéléphone sous vos yeux et puis vous bloquer derrière un rideau defer… À propos, Mazeroux, il faudra, dès ce matin, faire réparer cetéléphone pour que vous restiez ici en communication avec laPréfecture. Vous avez commencé vos perquisitions dans ces deuxpièces ?

– Selon vos ordres, monsieur le préfet. Depuis une heure, lesous-chef et moi nous cherchons.

– Oui, fit M. Desmalions, cette Florence Levasseur me semble unecréature inquiétante. Sa complicité est certaine. Mais quellesrelations avait-elle avec Sauverand, et quelles relations avec donLuis Perenna ? Cela serait important à savoir. Vous n’avezrien découvert dans ses papiers ?

– Rien, monsieur le préfet, dit Mazeroux. Ce sont des factures,des lettres de fournisseurs.

– Et vous, Weber ?

– Moi, monsieur le préfet, j’ai trouvé quelque chosed’intéressant. »

Il dit ces mots d’un ton de triomphe, et, comme M. Desmalionsl’interrogeait, il reprit :

« C’est un volume de Shakespeare, monsieur le préfet, le tomehuit. Vous remarquerez que, contrairement aux autres volumes, ilest vide à l’intérieur et que la reliure n’est que le cartonnaged’une boîte secrète servant à dissimuler des papiers.

– En effet. Et ces papiers ?

– Les voici… des feuilles… des feuilles blanches, sauf trois…L’une sur laquelle est inscrite la liste des dates où devaientsurgir les lettres mystérieuses.

– Oh ! oh ! fit M. Desmalions, la charge est écrasantecontre Florence Levasseur. En outre, nous sommes renseignés : c’estpar là que don Luis a eu cette liste. »

Perenna écoutait avec surprise : il avait totalement oublié cedétail, et Gaston Sauverand, dans son récit, n’y avait pas fait lamoindre allusion. C’était fort grave pourtant et fort étrange. Dequi Florence tenait-elle cette liste de dates ?

« Et les deux autres feuilles ? » demanda M.Desmalions.

Don Luis redoubla d’attention. Ces deux autres feuilles luiavaient échappé le jour de son entretien avec Florence dans cettemême pièce.

« Voici l’une des deux », répondit Weber.

M. Desmalions prit la feuille et lut :

« Ne pas oublier que l’explosion est indépendante deslettres et qu’elle aura lieu à trois heures du matin. »

« Ah ! oui, fit-il en haussant les épaules, la fameuseexplosion que don Luis a prédite et qui doit accompagner lacinquième lettre, comme l’annonce cette liste de dates. Bah !nous avons le temps, puisqu’il n’y a eu que trois lettres, et que,ce soir, il s’agit de la quatrième. Et puis, faire sauter l’hôteldu boulevard Suchet, bigre, l’entreprise ne serait pas commode.C’est tout ?

– Monsieur le préfet, dit Weber, qui exhiba la dernière feuille,je vous prie d’examiner cet ensemble de lignes tracées au crayon etqui forment un grand carré qui en contient d’autres plus petits etdes rectangles de toutes dimensions. Ne dirait-on pas le plan d’unemaison ?

– Oui, en effet…

– C’est le plan de l’hôtel où nous sommes, affirma Weber avecune certaine solennité. Voilà la cour d’honneur, les bâtiments dufond, le pavillon des concierges, et, là, le pavillon de MlleLevasseur. De ce pavillon part, au crayon rouge, une lignepointillée qui s’en va en zigzags vers les bâtiments du fond. Ledébut de cette ligne est marqué par une petite croix qui désigne lapièce où nous sommes… ou plus exactement l’alcôve. On a dessiné icicomme l’emplacement d’une cheminée… ou plutôt d’un placard… d’unplacard creusé derrière le lit et qui serait dissimulé par lesrideaux.

– Mais alors, Weber, murmura M. Desmalions, ce serait le tracéd’un passage conduisant de ce pavillon aux bâtiments du fond ?Tenez, à l’autre bout de la ligne, il y a également une petitecroix au crayon rouge.

– Oui, monsieur le préfet, il y a une autre croix. Quelemplacement marque-t-elle ? Nous le déterminerons plus tardd’une façon certaine. Mais dès maintenant, et sur une simplehypothèse, j’ai posté des hommes dans une petite pièce située ausecond étage, où eut lieu hier le conciliabule suprême de don Luis,de Florence Levasseur et de Gaston Sauverand. Et, dès maintenant,en tout cas, nous connaissons la retraite de don Luis Perenna.»

Il y eut un silence, après quoi, le sous-chef reprit d’une voixde plus en plus solennelle :

« Monsieur le préfet, j’ai subi hier, de la part de cet homme,un affront sanglant. Mes subordonnés en ont été les témoins. Lesdomestiques ne peuvent l’ignorer. Avant peu, le public en serainstruit. Cet homme a fait évader Florence Levasseur. Il a voulufaire évader Gaston Sauverand. C’est un bandit de la plusdangereuse espèce. Monsieur le préfet, je suis sûr que vous ne merefuserez pas l’autorisation de le forcer dans sa tanière. Sinon…sinon, monsieur le préfet, je me verrai contraint de donner madémission.

– Avec motif à l’appui, dit le préfet en riant. Décidément, vousne pouvez pas digérer le coup du rideau de fer. Allez-y donc !Aussi bien, tant pis pour don Luis. Il l’aura voulu… Mazeroux, dèsque le téléphone sera réparé, vous me donnerez des nouvelles à laPréfecture. Et ce soir, rendez-vous, boulevard Suchet, à l’hôtelFauville. N’oubliez pas qu’il s’agit de la quatrième lettre.

– Il n’y aura pas de quatrième lettre, monsieur le préfet,déclara Weber.

– Pourquoi ?

– Parce que d’ici là don Luis sera coffré.

– Ah ! c’est don Luis aussi que vous accusez d’êtrel’auteur… »

Don Luis n’en écouta pas davantage. Doucement il recula vers leplacard, saisit le panneau et le rabattit sans bruit.

Ainsi donc, sa retraite était connue !

« Saperlipopette, grogna-t-il, elle est raide celle-là ! Mevoici dans de beaux draps. »

Il avait couru jusqu’à la moitié du souterrain avec l’intentionde gagner l’autre issue. Il s’arrêta.

« Pas la peine, puisque cette issue est gardée … Alors, quoi,voyons, est-ce que je vais être pris au collet ? Voyons…Voyons… »

D’en bas, de l’alcôve, parvenait déjà un bruit de coups, lebruit des coups que l’on frappait sur le panneau, dont la sonoritéspéciale avait probablement attiré l’attention du sous-chef. Etcomme Weber, n’étant pas astreint aux mêmes précautions que donLuis, semblait démolir le panneau sans s’attarder à la recherche dumécanisme, le péril était proche.

« Nom d’un chien de nom d’un chien, ronchonna don Luis. C’esttrop bête ! Que faire ? Leur passer sur le corps ?…Ah ! si j’étais en pleine force !… »

Mais le manque de nourriture l’épuisait. Ses jambes tremblaientsous lui, et son cerveau commençait à n’avoir plus sa luciditéhabituelle.

Un redoublement de coups dans l’alcôve le poussa malgré toutvers l’issue d’en haut, et, grimpant à l’échelle, il promena salanterne électrique sur les pierres du mur et sur la boiserie de latrappe. Il tenta même de soulever celle-ci par une pesée d’épaule.Mais de nouveau des bruits de pas résonnèrent au-dessus de lui. Leshommes étaient toujours là.

Alors, dévoré de rage, impuissant, il attendit la venue dusous-chef.

Un craquement se produisit en bas, dont l’écho se propagea lelong du souterrain, puis, il y eut un tumulte de voix.

« Ça y est, se dit-il, les menottes, le dépôt, la cellule… BonDieu de sort, quelle stupidité ! Et puis Marie-Anne Fauvillequi va mourir… Et puis Florence… Florence… »

Avant d’éteindre sa lanterne, il en projeta une dernière fois lalumière autour de lui.

À deux mètres de l’échelle, environ aux trois quarts de lahauteur, et un peu en retrait, une pierre, une grosse pierre detaille manquait dans le mur, du côté de l’intérieur de la maison etlaissait un trou de dimensions assez grandes pour qu’on pût s’yblottir.

Bien que la cachette ne valût pas grand-chose, il se pouvaitcependant que l’on négligeât d’inspecter ce renfoncement.D’ailleurs, dont Luis n’avait pas le choix. À tout hasard, aprèsavoir éteint, il se pencha vers le rebord du trou, l’atteignit etréussit à s’y installer en se courbant en deux.

Weber, Mazeroux et leurs hommes arrivaient. Don Luis s’arc-boutacontre le fond de sa cachette pour échapper le plus possible aurayonnement des lanternes dont il voyait les premières lueurs. Etil advint cette chose stupéfiante, que la pierre, contre laquelleil s’adossait, bascula doucement, comme si elle eût pivoté autourd’un axe, et qu’il tomba à la renverse dans une seconde cavitésituée en arrière. Vivement il ramena ses jambes dans cette cavité,et la pierre se referma avec la même lenteur, non toutefois sansqu’un éboulement de cailloux, détachés de la muraille, luirecouvrît à demi les jambes.

« Tiens, tiens, ricana-t-il, est-ce que la Providence semettrait du côté de la vertu et du bon droit ?»

Il entendit la voix de Mazeroux qui disait :

« Personne ! et voilà l’extrémité du passage. À moins qu’iln’ait fui à notre approche… Tenez, par la trappe qui est en haut decette échelle. »

Et Weber répondit :

« Étant donné la pente que nous avons monté, il est certain quele niveau de cette trappe se trouve au second étage. Or, ladeuxième petite croix du plan marquerait, au second étage, leboudoir contigu à la chambre de don Luis. C’est bien ce que j’aisupposé, et c’est pourquoi j’ai placé là trois de nos hommes. S’ila voulu fuir de ce côté, il est pris.

Nous n’avons qu’à frapper, dit Mazeroux, nos hommes trouverontla trappe et nous ouvriront. Sinon, on la démolira. »

De nouveaux coups retentirent. Un bon quart d’heure plus tard,la trappe cédait, et d’autres voix se mêlèrent à celles de Weber etde Mazeroux.

Pendant ce temps don Luis examinait son domaine et en constataitl’extrême exiguïté. Tout au plus pouvait-il s’y tenir assis.C’était un couloir, ou plutôt une sorte de boyau d’un mètrecinquante de long, et qui se terminait par un orifice, plus étroitencore, où des briques étaient accumulées. Les parois, d’ailleurs,étaient formées de briques, dont quelques-unes manquaient, et lesmoellons de construction qu’elles auraient dû retenir s’éboulaientau moindre choc. Le sol en était jonché.

« Bigre ! pensa Lupin, il ne faudrait pas que je m’agitassepar trop ! Sans quoi, je risque d’être enterré vivant.Agréable perspective ! »

En outre, la crainte de faire du bruit l’immobilisait. Il setrouvait, en effet, près de deux pièces occupées par des agents,son boudoir d’abord, et ensuite son cabinet de travail, puisque sonboudoir, il le savait, était situé sur la partie de son cabinet detravail réservée au téléphone.

Cette idée lui en suggéra une autre. À bien réfléchir, et en serappelant qu’il s’était demandé parfois comment l’aïeule du comteMalonesco avait pu vivre, derrière le rideau de fer, aux heures oùil lui fallait se cacher, il comprit qu’il y avait eu jadiscommunication entre le passage secret et ce qui était actuellementla cabine téléphonique, communication trop étroite pour qu’on y pûtpasser, mais qui devait servir comme conduit d’aération. Parprécaution, au cas où le passage secret aurait été découvert, unepierre masquait l’entrée supérieure de ce conduit. Le baronMalonesco avait dû boucher l’extrémité inférieure en réinstallantles boiseries du cabinet de travail.

Donc, il était emprisonné là, dans l’épaisseur des murs, sansautre décision bien nette que celle d’échapper à l’étreinte de lapolice. Des heures passèrent encore.

Peu à peu, torturé par la faim et par la soif, il tomba dans unsommeil lourd, traversé de cauchemars, si angoissant qu’il eûtvoulu en sortir à tout prix, mais si profond qu’il ne put reprendreconscience avant huit heures du soir.

À son réveil, il se sentit très las, et il eut subitement uneperception affreuse, et à la fois si juste de la situation que, parun revirement subit où il y avait de la peur, il résolut de quittersa cachette et de se livrer. Tout valait mieux que le supplicequ’il endurait et que les dangers auxquels l’exposait une pluslongue attente.

Mais, s’étant retourné sur lui-même pour atteindre l’entrée desa tanière, il s’aperçut, d’abord que la pierre ne basculait passur une simple poussée, et ensuite, après plusieurs tentatives,qu’il n’arrivait pas à trouver le mécanisme qui sans doute lafaisait basculer. Il s’acharna. Tous ses efforts furent vains. Lapierre ne bougeait pas.

Seulement, à chacun de ses efforts, quelques moellons sedétachaient de la paroi supérieure et diminuaient encore l’espaceoù il pouvait évoluer.

Il lui fallut un sursaut d’énergie pour dominer son émotion, etpour dire en plaisantant :

« Parfait ! Je vais en être réduit à appeler au secours,moi, Arsène Lupin ! Oui, appeler au secours ces messieurs dela police… Sans quoi, mes chances d’ensevelissement augmententminute par minute. Comme enterré vivant, je me prends à dix contreun… »

Il serra les poings.

« Cré tonnerre ! Je m’en tirerai seul. Appeler ausecours ? Ah ! non, mille fois non ! »

De toute sa volonté il s’efforça de réfléchir, mais son cerveauexténué ne lui permettait plus que des idées confuses et sans lienles unes avec les autres. L’image de Florence le hantait, et cellede Marie-Anne également.

« C’est cette nuit que je dois les sauver, se disait-il… Etcertainement je les sauverai, puisqu’elles ne sont pas criminelleset que je connais le coupable. Mais par quel moyenréussirai-je ? »

Il songeait au préfet de police, à la réunion qui devait avoirlieu boulevard Suchet, dans l’hôtel de l’ingénieur Fauville. Cetteréunion était commencée. La police gardait l’hôtel. Et cette idéelui rappela la feuille de papier trouvée par Weber dans le tomehuit de Shakespeare, et la phrase inscrite, que le préfet avaitlue.

Ne pas oublier que l’explosion est indépendante des lettreset qu’elle aura lieu à trois heures du matin.

« Oui, pensa don Luis qui s’en tenait au raisonnement de M.Desmalions, oui, dans dix jours, puisqu’il n’y a eu que troislettres. La quatrième lettre doit surgir cette nuit, et l’explosionne doit avoir lieu qu’avec la cinquième lettre, donc, dans dixjours. »

Il répéta :

« Dans dix jours… avec la cinquième lettre… oui, dans dix jours…»

Et soudain, il tressaillit d’effroi. Une vision atroce venait delui traverser l’esprit, une vision qui avait toutes les apparencesde la réalité. C’était cette nuit même que l’explosion allait seproduire !

Et, tout de suite, sachant ce qu’il savait de la vérité, tout desuite, dans un retour de sa clairvoyance habituelle, il admit cettehypothèse comme certaine. Évidemment, trois lettres seulementavaient surgi de l’ombre mystérieuse, mais quatre lettres auraientdû surgir, puisque l’une d’elles n’avait pas surgi à la date fixée,mais dix jours plus tard, et cela précisément pour une raison quedon Luis connaissait. Et puis, et puis, il ne s’agissait pas detout cela. Il ne s’agissait pas de chercher la vérité dans cetteconfusion de dates et de lettres, dans cet imbroglio inextricableoù nul ne pouvait prétendre à la certitude. Non. Une seule chosedominait la situation, cette phrase : « Ne pas oublier quel’explosion est indépendante des lettres. » Or, commel’explosion était marquée pour la nuit du vingt-cinq au vingt-sixmai, l’explosion se produirait cette nuit même, à trois heures dumatin !

« Au secours ! au secours ! » cria-t-il.

Cette fois, il n’hésitait plus. S’il avait eu le courage,jusqu’ici, de rester au fond de sa prison et d’y attendrel’événement miraculeux qui lui viendrait en aide, il aimait mieuxaffronter tous les périls et subir tous les châtiments, qued’abandonner au sort qui les menaçait le préfet de police, Weber,Mazeroux et leurs compagnons.

« Au secours ! Au secours ! »

Dans trois ou quatre heures, l’hôtel de l’ingénieur Fauvilleallait sauter. Cela, il le savait de la façon la plus sûre. Avecautant d’exactitude que les lettres mystérieuses étaient arrivées àleur destination malgré tous les obstacles qui s’y opposaient,l’explosion se produirait à l’heure indiquée. L’artisan infernal del’œuvre maudite l’avait voulu ainsi. À trois heures du matin, il neresterait rien de l’hôtel Fauville.

« Au secours ! Au secours ! »

Il retrouvait des forces pour crier désespérément, et pour quesa voix retentît au-delà des pierres et au-delà des boiseries.

Puis, comme il ne semblait pas que l’on répondît à son appel, ils’interrompit et longtemps écouta.

Aucun bruit à l’entour. Le silence absolu.

Alors, une angoisse terrible le couvrit de sueur. Si les agents,renonçant à la garde des étages supérieurs, s’étaient confinés,pour passer la nuit, dans les pièces du rez-de-chaussée ?

Comme un fou, il saisit une brique et frappa, à diversesreprises, sur la pierre d’entrée, espérant que le bruit sepropagerait à travers l’hôtel. Mais aussitôt, une avalanche demoellons, détachés par le choc, s’abattit sur lui, le renversa denouveau et l’immobilisa.

« Au secours ! Au secours ! Au secours ! »

Le silence. Le silence énorme, implacable.

« Au secours ! Au secours ! »

Il avait l’impression que ses cris ne dépassaient pas les paroisqui l’étouffaient. D’ailleurs sa voix devenait de plus en plusfaible, gémissement rauque, haletant, qui expirait en son gosiermeurtri.

Il se tut, écoutant encore, de toute son attention anxieuse, legrand silence qui enveloppait comme avec des couches de plomb lecercueil de pierre où il gisait. Toujours rien. Aucun bruit.Personne ne viendrait et personne ne pouvait venir à sonsecours.

L’image et le nom de Florence continuaient à l’obséder. Et ilpensait aussi à Marie-Anne qu’il avait promis de sauver. MaisMarie-Anne mourrait de faim. Et comme elle, et comme GastonSauverand, et comme tant d’autres, il était à son tour victime decette monstrueuse affaire.

Un incident accrut son désarroi. Tout à coup, sa lampeélectrique qu’il avait laissée allumée pour dissiper l’horreur desténèbres s’éteignit. Il était onze heures du soir.

Des vertiges l’étourdissaient. Il respirait à peine, et un airinsuffisant, déjà vicié. Son cerveau subissait, ainsi qu’un malphysique et très douloureux, le retour d’images qui lui semblaients’y incruster, et c’était toujours la belle figure de Florence oule visage livide de Marie-Anne. Et, dans son hallucination, tandisque Marie-Anne agonisait, il entendait l’explosion de l’hôtelFauville, et il voyait le préfet de police et Mazeroux affreusementmutilés, morts.

Une torpeur l’engourdit. Il tomba dans une sorted’évanouissement, où il continuait à balbutier des syllabesconfuses :

« Florence… Marie-Anne… Marie-Anne… »

Chapitre 2L’explosion du boulevard Suchet

La quatrième lettre mystérieuse ! La quatrième de ceslettres que « le diable mettait à la poste et que le diabledistribuait », selon l’expression d’un journal ! Qu’on serappelle la surexcitation vraiment extraordinaire du public àl’approche de la nuit du vingt-cinq au vingt-six mai…

Et quelque chose de nouveau portait au plus haut point cebouillonnement de curiosité. Coup sur coup, on avait apprisl’arrestation de Sauverand, la fuite de sa complice FlorenceLevasseur, secrétaire de don Luis Perenna, et la disparitioninexplicable de ce Perenna que l’on s’obstinait, et pour de bonnesraisons, à confondre avec Arsène Lupin.

Sûre de la victoire désormais, tenant sous ses griffes presquetous les auteurs du drame, la police avait glissé peu à peu auxindiscrétions, et par les détails révélés à tel ou à teljournaliste, on connaissait les revirements de don Luis, onsoupçonnait son amour pour Florence Levasseur et la cause réelle desa rébellion, et l’on frémissait d’émotion au spectacle de cettelutte nouvelle engagée par ce stupéfiant personnage.

Qu’allait-il faire ? S’il voulait soustraire aux poursuitescelle qu’il aimait, et libérer Marie-Anne et Sauverand, il fallaitqu’il intervînt au cours de cette nuit même, qu’il participât,d’une manière ou d’une autre, à l’événement qui se préparait etque, en arrêtant le messager invisible de la quatrième lettre, ouen apportant des explications irrécusables, il démontrâtl’innocence des trois complices. Bref, il fallait qu’il fût là.Quel élément d’intérêt !

Et puis les nouvelles n’étaient pas bonnes, concernantMarie-Anne. Avec un acharnement inlassable, elle s’obstinait dansses projets de suicide. On devait l’alimenter par des moyensartificiels, et, à l’infirmerie de Saint-Lazare, les docteurs nedissimulaient pas leur inquiétude. Don Luis Perenna arriverait-il àtemps ?

Et enfin il y avait cette autre chose, la menace d’une explosionqui devait faire sauter l’hôtel de l’ingénieur Fauville dix joursaprès la quatrième lettre, menace vraiment impressionnante quand onsongeait que l’ennemi n’avait jamais rien annoncé qui ne seproduisît à l’heure dite. Et bien que l’on fût encore, du moins lecroyait-on, à dix jours de la catastrophe, cela donnait à toutel’affaire une allure de plus en plus sinistre.

Aussi, ce soir-là, c’est une véritable multitude qui se porta,par la Muette et par Auteuil, vers le boulevard Suchet, et quiaccourait non seulement de Paris, mais de la banlieue et de laprovince. Le spectacle passionnait. On voulait voir.

On ne vit que de loin, car la police avait organisé des barragesà cent mètres à droite et à gauche de l’hôtel, et refoulait dansles fossés des fortifications ceux qui avaient réussi à monter surle talus opposé.

Le ciel était orageux, couvert de nuages lourds que l’onapercevait par intervalle à la lueur d’une lune toute blanche. Il yavait des éclairs et des roulements lointains de tonnerre. Onchantait. Des gamins poussaient des cris d’animaux. Sur les bancset sur les trottoirs on s’était installé par groupes, et l’onmangeait et l’on buvait, tout en discutant.

Une partie de la nuit s’écoula ainsi, sans que rien semblâtrépondre à l’attente de la foule, et l’on se demandait avec unecertaine lassitude si l’on ne ferait pas mieux de s’en aller,puisque, aussi bien, Sauverand étant emprisonné, il y avaitbeaucoup de chances pour que la quatrième lettre ne surgît pascomme les autres des ténèbres mystérieuses.

Et pourtant on ne s’en allait pas : don Luis Perenna allaitvenir !

Depuis dix heures du soir le préfet de police et le secrétairegénéral de la préfecture, le chef de la Sûreté, le sous-chef Weber,le brigadier Mazeroux et deux agents se trouvaient réunis dans lagrande salle où l’ingénieur Fauville avait été assassiné. Quinzeautres agents occupaient les autres pièces, tandis qu’une vingtainegardaient les toits, la façade et le jardin.

Une fois de plus, durant les heures de l’après-midi, on avaittout fouillé, sans plus de résultats, du reste, qu’auparavant. Maisil était décidé que tous les hommes veilleraient. Si la quatrièmelettre était déposée quelque part, dans la grande salle, on voulaitsavoir, et l’on saurait qui l’apportait. Les miracles n’existentpas en matière de police.

Vers minuit, M. Desmalions fit servir du café à ses agents.Lui-même en prit deux tasses, et il ne cessait de marcher d’un boutà l’autre de la pièce, de monter l’escalier qui conduisait à lamansarde ou de parcourir l’antichambre et le vestibule. Préférantque la surveillance s’exerçât dans les conditions les plusfavorables, il laissait toutes les portes ouvertes et toutes leslumières électriques allumées.

Et, comme Mazeroux objectait :

« Il faut de l’ombre pour que la lettre vienne. Rappelez-vous,monsieur le préfet, l’épreuve contraire a été déjà tentée, et lalettre n’est pas venue.

– Recommençons l’épreuve », répondit M. Desmalions qui, enréalité, et malgré tout, craignait l’intervention de don Luis etmultipliait les mesures pour la rendre impossible.

Cependant, à mesure que la nuit avançait, l’impatience gagnaitles esprits. Tous préparés à la lutte, les hommes souhaitaientl’occasion d’utiliser leur énergie exaspérée. Ils écoutaient et ilsregardaient éperdument. Vers une heure, il y eut une alerte, quimontra à quel point de tension nerveuse ils étaient arrivés. Uncoup de feu partit du premier étage, puis des clameurs.Renseignements pris, c’étaient deux agents, qui, se rencontrant aucours dune ronde, ne se reconnurent pas et dont l’un tira en l’airpour avertir ses camarades.

Dehors, cependant, il y avait moins de monde, ainsi que put leconstater M. Desmalions lorsqu’il entrouvrit la porte du jardin. Laconsigne, moins sévère, laissait approcher les curieux, tout endéfendant les abords du trottoir.

Mazeroux lui dit :

« Heureusement que l’explosion n’est pas pour cette nuit,monsieur le préfet, sans quoi tous ces braves gens y passeraienttout comme nous.

– Il n’y aura pas d’explosion dans dix jours, pas plus qu’il n’ya de lettre cette nuit », dit M. Desmalions en haussant lesépaules.

Et il ajouta :

« Du reste, ce jour-là, les ordres seront inflexibles. »

Il était alors 2 heures 10.

À 2 heures 25, comme le préfet de police allumait un cigare, lechef de la Sûreté risqua, en riant :

« Voilà une chose dont il faudra vous priver, la prochaine fois,monsieur le préfet, ce serait trop dangereux.

– La prochaine fois, fit M. Desmalions, je ne perdrai pas montemps à monter la garde. Car vraiment je commence à croire quetoute cette histoire de lettres est finie. »

Mazeroux insinua :

« Est-ce qu’on sait ?… »

Quelques minutes encore… M. Desmalions s’était assis. Les autresavaient pris place également. Personne ne parlait plus.

Et soudain, ils bondirent tous, d’un même mouvement, et avec unemême expression de surprise.

Une sonnerie avait retenti.

Une sonnerie… Était-ce possible ?

Tout de suite ils virent d’où cela provenait.

« Le téléphone », murmura M. Desmalions.

Et c’était là un phénomène qui l’étonnait infiniment, et quiétonna tous les assistants, car on n’avait jamais songé que letéléphone fonctionnât encore à l’hôtel de l’ingénieur Fauville.

Comme le préfet de police approchait de l’appareil, le timbreretentit de nouveau.

Il prononça :

« C’est peut-être de la Préfecture, un avis urgent. »

Troisième sonnerie…

Il décrocha le récepteur :

« Allô… qu’est-ce que vous demandez ? »

Une voix lui répondit, si lointaine et si faible qu’il ne perçutque des sons incohérents, et qu’il s’écria :

« Parlez donc plus haut !… Quoi ? Qu’est-ce quec’est ? Qui est à l’appareil ?

La voix bredouilla quelques syllabes, qui parurent lestupéfier…

« Allô ! dit-il… je ne comprends pas… veuillez répéter…Allô… Qui est à l’appareil ?

– Don Luis Perenna, répliqua-t-on de manière plus distincte.

– Hein ? Quoi ? Don Luis… Perenna. »

Il fut sur le point de raccrocher le récepteur, et il maugréa:

« Une fumisterie… Quelque farceur qui se divertit. »

Pourtant, malgré lui, reprenant la communication, il dit d’unton bourru :

« Enfin, qu’est-ce que c’est ? Vous êtes don LuisPerenna ?

– Oui.

– Que demandez-vous ?

– Quelle heure est-il ?

– Quelle heure est-il !

Le préfet eut un geste de colère, non pas tant à cause de cettequestion absurde, que parce qu’il avait reconnu, réellement, sanserreur possible, la voix même de don Luis Perenna.

« Et après ? fit-il en se dominant. Quelle est cettenouvelle histoire ? Où êtes-vous ?

– Dans mon hôtel, au-dessus du rideau de fer, dans le plafond demon cabinet de travail. »

Le préfet répéta, confondu :

« Dans le plafond ?

– Oui, et quelque peu esquinté, je l’avoue.

– On va vous secourir, dit M. Desmalions qui commençait às’amuser.

– Plus tard, monsieur le préfet. Répondez-moi d’abord. Vite…Sinon, je ne sais si j’aurai la force… Quelle heureest-il ?

– Ah ! çà mais…

– Je vous en prie…

– Trois heures moins vingt.

– Trois heures moins vingt ! »

On eût dit que don Luis trouvait une force imprévue dans unaccès brusque de frayeur. Sa voix défaillante prit de l’accent, et,tour à tour, impérieux désespéré, suppliant, plein d’une convictionqu’il cherchait à imposer, il ordonna :

« Allez-vous-en, monsieur le préfet… Partez tous… Quittezl’hôtel… À trois heures l’hôtel sautera… Mais oui, je vous le jure…Dix jours après la quatrième lettre, c’est maintenant, puisque laremise des lettres a subi un retard de dix jours … C’est maintenantà trois heures du matin. Rappelez-vous ce qu’il y avait d’inscritsur la feuille que le sous-chef Weber a trouvée ce matin. «L’explosion est indépendante des lettres. Elle aura lieu à troisheures du matin. » À trois heures du matin, aujourd’hui,monsieur le préfet ! Ah ! partez, je vous en conjure… Quepersonne ne reste dans l’hôtel… Il faut me croire… Je connais toutela vérité sur l’affaire… Et rien n’empêchera que la menace nes’exécute… Allez-vous-en… allez-vous-en… Ah ! c’est horrible…je sens que vous ne croyez pas… et je n’ai plus de force…Allez-vous-en tous… »

Il dit encore plusieurs mots que M. Desmalions ne discernapoint. Puis la communication s’interrompit, et bien que le préfetentendît des cris, il lui sembla que ces cris étaient lointains,comme si l’appareil n’eût plus été à la portée de la bouche qui lesarticulait.

Il raccrocha le récepteur.

« Messieurs, dit-il en souriant, il est trois heures moinsdix-sept. Dans dix-sept minutes, nous allons sauter. Ainsi du moinsl’affirme notre bon ami don Luis Perenna. »

Malgré les plaisanteries qui accueillirent cette menace, il yeut comme un sentiment de gêne. Le sous-chef Weber demanda :

« C’est bien don Luis, monsieur le préfet ?

– En personne. Il s’est terré dans quelque trou de son hôtel,au-dessus de son cabinet de travail, et les privations, la fatigue,semblent l’avoir un peu détraqué. Mazeroux, allez donc le prendreau gîte… si toutefois il n’y a pas là quelque nouveau tour de sapart. Vous avez le mandat ? »

Le brigadier Mazeroux s’approcha de M. Desmalions. Il étaitblême.

« Monsieur le préfet, il vous a dit que nous allionssauter ?

– Ma foi, oui. Il se base sur cette note que Weber a trouvéedans un volume de Shakespeare. L’explosion doit avoir lieu cettenuit.

– À trois heures du matin ?

– À trois heures du matin, c’est-à-dire dans un petit quartd’heure.

– Et vous restez, monsieur le préfet !

– Vous en avez de bonnes, brigadier. Croyez-vous que nous allonsobéir aux lubies de ce monsieur ? »

Mazeroux chancela, hésita, mais, malgré toute sa déférence,incapable de se contenir, il s’écria :

« Monsieur le préfet, ce n’est pas une lubie. J’ai travailléavec don Luis. Je connais l’homme. S’il annonce une chose, c’estqu’il a ses raisons.

– De mauvaises raisons.

– Mais non, monsieur le préfet, implora Mazeroux, qui s’animaitde plus en plus… je vous jure qu’il faut l’écouter… À trois heuresdu matin, il l’a dit… l’hôtel sautera… Nous avons quelques minutes…Partons, je vous en prie, monsieur le préfet…

– C’est-à-dire, fuyons.

– Mais ce n’est pas fuir, monsieur le préfet. C’est une simpleprécaution… On ne peut pourtant pas risquer. Vous-même, monsieur lepréfet…

– Assez…

– Mais, monsieur le préfet, puisque don Luis a dit…

– Assez ! répéta M. Desmalions d’un ton sec. Si vous avezpeur, profitez de l’ordre que je vous ai donné, et filez chez donLuis. »

Mazeroux réunit les talons, et, d’un geste d’ancien soldat, fitle salut militaire.

« Je reste ici, monsieur le préfet. »

Et, pivotant sur lui-même, il alla reprendre sa place àl’écart.

Il y eut un silence, M. Desmalions se mit à marcher dans lapièce, les mains au dos, puis, s’adressant au chef de la Sûreté etau secrétaire général :

« Enfin, vous êtes de mon avis, j’espère ?

– Mais oui, monsieur le préfet.

– N’est-ce pas ? D’abord cette hypothèse ne repose sur riende sérieux. Et ensuite, quoi, nous sommes gardés ! Les bombesne vous dégringolent pas comme ça sur la tête. Il faut quelqu’unqui les jette. Comment ? Par où ?

– Par le même chemin que les lettres, risqua le secrétairegénéral.

– Hein ? Alors vous admettez ? … »

Le secrétaire général ne répondit pas et M. Desmalions n’achevapas sa phrase. Lui-même il éprouvait, comme les autres, cetteimpression de malaise qui, peu à peu, à mesure que les secondess’écoulaient, devenait douloureuse, presque intolérable.

Trois heures du matin !… Ces quelques mots revenaient sanscesse à son esprit. Deux fois, il consulta sa montre. Il y avaitencore douze minutes. Il y en avait dix. Est-ce que vraiment, parle simple effet d’une volonté infernale et toute-puissante, est-ceque l’hôtel allait sauter ?

« C’est idiot ! c’est idiot ! » s’écria-t-il enfrappant du pied.

Mais, ayant regardé ses compagnons, il fut stupéfait de voir lacontraction de leurs visages, et il sentit dans sa poitrine soncœur qui se serrait étrangement.

Il n’avait pas peur, certes non, et les autres pas plus que lui.Mais tous, depuis les chefs jusqu’aux simples agents, ilssubissaient l’ascendant de ce don Luis Perenna qu’ils avaient vuaccomplir des choses si extraordinaires et se diriger dans cetteténébreuse aventure avec une habileté si prodigieuse. Consciemmentou à leur insu, qu’ils le voulussent ou non, ils songeaient à luicomme à un être exceptionnel, doué de facultés spéciales, un êtreauquel il leur était impossible de songer sans évoquer par là mêmele stupéfiant Arsène Lupin, avec sa légende d’audace, de génie etde clairvoyance surhumaine.

Et c’était Lupin qui leur disait de fuir. Poursuivi, traqué, ilse livrait lui-même pour les avertir du danger. Et ce danger étaitimmédiat. Encore sept minutes, encore six, et l’hôtelsauterait.

Très simplement, Mazeroux se mit à genoux, fit le signe de lacroix et récita des prières à voix basse. Le geste était siimpressionnant que le secrétaire général et le chef de la Sûretéesquissèrent un mouvement vers le préfet de police.

Il détourna la tête et continua sa promenade de long en large.Mais l’angoisse montait en lui, et les paroles entendues autéléphone retentissaient à son oreille, et toute l’autorité dePerenna, sa prière ardente, sa conviction éperdue, tout cela lebouleversait. Il avait vu Perenna à l’œuvre. On n’avait pas ledroit, dans une pareille circonstance, de négliger l’avertissementd’un tel individu.

« Allons-nous-en », dit-il.

Ces mots furent prononcés de la façon la plus calme, et l’on eûtcru vraiment que ceux qui les entendirent ne les considéraient quecomme la conclusion judicieuse d’un état de choses très ordinaire.Ils s’en allèrent sans hâte et sans désordre, non pas en fugitifs,mais en hommes qui obéissent volontairement à un devoir deprudence.

Au seuil de la porte, ils s’effacèrent devant le préfet depolice.

« Non, dit-il, passez, je vous suis. »

Il quitta la pièce le dernier, laissant l’électricitéallumée.

Dans le vestibule, il pria le chef de la Sûreté de donner uncoup de sifflet. Lorsque tous les agents furent là, il les fitsortir de l’hôtel ainsi que le concierge et referma la porte surlui.

Appelant alors les agents qui surveillaient le boulevard, illeur enjoignit :

« Que tout le monde s’éloigne, et repoussez la foule le plusloin possible… et rapidement, n’est-ce pas ? D’ici un quartd’heure, nous rentrerons dans l’hôtel.

– Et vous, monsieur le préfet, murmura Mazeroux, j’espère quevous ne restez pas.

– Ma foi non, dit-il en riant ; si tant est que j’écoute leconseil de notre ami Perenna, je dois marcher jusqu’au bout.

– C’est qu’il n’y a plus que deux minutes.

– Notre ami Perenna a parlé de trois heures et non de troisheures moins deux. Donc… »

Il traversa le boulevard, accompagné du chef de la Sûreté, deson secrétaire général et de Mazeroux, et il escalada le talusopposé.

« Il faudrait peut-être se baisser, insista Mazeroux.

– Baissons-nous, dit le préfet, toujours de bonne humeur. Mais,en vérité, s’il n’y a pas d’explosion, je me flanque une balle dansla tête. Je ne pourrais pas vivre après m’être ainsi couvert deridicule.

– Il y aura une explosion, monsieur le préfet, affirmaMazeroux.

– Faut-il que vous ayez confiance dans notre ami don Luis.

– Vous avez la même confiance, monsieur le préfet. »

Ils se turent, crispés par l’attente et luttant contre l’anxiétéqui les étreignait. Une à une, ils comptaient les secondes auxbattements de leurs cœurs. C’était interminable.

Trois heures sonnèrent quelque part.

« Vous voyez, ricana M. Desmalions, dont la voix s’altérait,vous voyez, il n’y aura rien… Dieu merci ! »

Et il bougonna :

« C’est idiot ! c’est idiot ! Comme si pareille chosepouvait se concevoir … »

Une autre horloge sonna, plus lointaine, puis, au sommet d’unhôtel voisin, l’heure tinta également.

Avant que le troisième coup eût retenti, ils entendirent commeun craquement, et aussitôt, ce fut l’explosion, formidable, totale,et si brève, qu’ils n’eurent pour ainsi dire que la vision d’unegerbe immense de flammes et de fumée, d’où jaillissaient d’énormespierres et des débris de murs, quelque chose comme le bouquetgigantesque d’un feu d’artifice. Et c’était fini. Le volcan avaitéclaté.

« En avant ! cria le préfet de police qui s’élança. Qu’ontéléphone ! vite, les pompes en cas d’incendie. »

Il empoigna Mazeroux par le bras.

« Courez jusqu’à mon auto, à cent mètres de là. Faites-vousconduire chez don Luis, et si vous le trouvez, délivrez-le etamenez-le ici.

– Je le mets sous mandat ? monsieur le préfet.

– Sous mandat ? Vous êtes fou !

– Mais, si le sous-chef Weber…

– Weber nous fichera la paix. Je me charge de lui. Filez. »

Cette mission, Mazeroux l’accomplit, non pas avec plus de hâteque s’il se fût agi d’arrêter don Luis, car c’était un homme dedevoir, mais avec une joie singulière. Le combat qu’il avait étéobligé de poursuivre contre celui qu’il appelait toujours le patronl’avait bien souvent désolé, jusqu’à lui tirer les larmes des yeux.Cette fois, il arrivait en auxiliaire, peut-être en sauveur.

L’après-midi, renonçant, sur les ordres de M. Desmalions, àfouiller davantage l’hôtel, puisque l’évasion de don Luis semblaitcertaine, le sous-chef n’avait laissé que trois hommes de faction.Mazeroux les trouva dans une pièce du rez-de-chaussée, où ilsveillaient tour à tour. Interrogés, ils affirmèrent qu’ilsn’avaient pas entendu le moindre bruit.

Il monta seul, pour que son entrevue avec le patron n’eût pas detémoins, traversa le salon, et pénétra dans le cabinet detravail.

Là, une inquiétude l’assaillit, car, au premier coup d’œil,après avoir allumé une lampe électrique, il ne vit rien.

« Patron appela-t-il à diverses reprises, patron, où doncêtes-vous ? »

Aucune réponse.

« Pourtant, se dit Mazeroux, s’il a téléphoné, ce ne peut êtreque d’ici.

En effet, il constata, de loin, que le récepteur était décroché,et, s’étant avancé vers la cabine, il heurta des morceaux debriques et de plâtre qui jonchaient le tapis. Alors, il fit aussila lumière dans cette cabine, et il aperçut au-dessus de lui unbras qui pendait du plafond. Tout autour de ce bras, le plafondétait éventré. Cependant, l’épaule n’avait pu passer et on nediscernait pas la tête du captif.

Mazeroux sauta sur une chaise et atteignit la main qu’il palpa,et dont le tiède contact le rassura.

« C’est toi, Mazeroux ? articula une voix, qui parut trèslointaine au brigadier.

– Oui, c’est moi-même. Vous n’êtes pas blessé, hein ? Riende grave ?

– Non, étourdi seulement… et assez faiblard… Écoute…

– J’écoute…

– Ouvre le second tiroir de gauche de mon bureau. Tutrouveras…

– Quoi, patron ?

– Un vieux bout de chocolat.

– Mais…

– Va toujours, Alexandre, j’ai une sacrée faim. »

De fait, après un instant, don Luis reprit, d’un ton plusgaillard »

« Ça va mieux. Je puis attendre. Cours à la cuisine etrapporte-moi du pain et de l’eau.

– Je reviens, patron.

– Pas directement. Reviens par la chambre de Florence Levasseuret par le passage secret jusqu’à l’échelle qui mène à la trappesupérieure. »

Et il lui indiqua le moyen de faire basculer la pierre et des’introduire dans la sorte de canal où il avait cru trouver une finsi tragique.

En dix minutes, ce fut chose exécutée. Mazeroux déblayaitl’orifice, parvenait à saisir don Luis par les jambes et le tiraithors de sa tanière.

« Eh bien, vrai, patron, gémissait-il tout apitoyé, en voilà uneposition ! Comment avez-vous fait votre compte ? Oui, jevois ça d’ici, vous avez creusé devant vous, à plat ventre, etcreusé encore… plus d’un mètre ! Il vous en a fallu ducourage, avec un estomac vide ! »

Lorsque don Luis fut installé dans sa chambre et qu’il eut avalédeux ou trois morceaux de pain et bu en conséquence il raconta:

« Un rude courage, mon vieux. Bigre ! quand les idéestournent et qu’on n’a pas son cerveau à soi, parole d’honneur, onne demande qu’à se laisser aller. Et surtout l’air manquait.Impossible de respirer. Je creusais pourtant, ainsi que tu l’as vu,je creusais, à moitié endormi, comme dans un cauchemar. Tiens,regarde, j’ai les doigts en marmelade. Seulement, voilà, je pensaisà cette sacrée histoire de l’explosion, et coûte que coûte, jevoulais vous avertir, et je creusais mon tunnel ! Quelmétier ! et puis, v’lan, j’ai senti le vide, ma main passait,et puis le bras. Où étais-je ? Parbleu, au-dessus dutéléphone. Je m’en rendis compte aussitôt, en tâtant le mur et enrencontrant les fils. Alors, ce fut tout un manège, qui dura bienune demi-heure, pour atteindre l’appareil. Je n’avais pas le brasassez long. C’est avec une ficelle et un nœud coulant que jeréussis à pêcher le récepteur et à le tenir près de ma bouche, oudu moins à trente centimètres de ma bouche. Et je criais pour qu’onentendît ! Et je gueulais ! Et je souffrais ! Etpuis, à la fin, ma ficelle a craqué… Et puis… et puis, j’étais àbout de forces… D’ailleurs, quoi, vous étiez prévenus, c’est à vousde vous débrouiller. »

Il leva la tête vers Mazeroux, et lui demanda, comme s’il n’eûtpas douté de la réponse :

« L’explosion a eu lieu, n’est-ce pas ?

– Oui, patron.

– À trois heures précises ?

– Oui.

– Et, bien entendu, M. Desmalions avait fait évacuerl’hôtel ?

– Oui.

– À la dernière minute ?

– À la dernière minute. »

Don Luis dit en riant :

« Je pensais bien qu’il se débattrait, et qu’il ne céderaitqu’au moment suprême. Tu as dû passer là un mauvais quart d’heure,mon pauvre Mazeroux, car, évidemment, tu m’as donné raison dupremier coup, toi ? »

Il ne cessait pas de manger, tout en parlant, et chaque bouchéesemblait lui rendre un peu de son animation ordinaire.

« Drôle de chose que la faim, dit-il. Ce que ça vous faitdéménager ! Il faudra pourtant que je m’habitue à cetteprivation-là.

– En tout cas, patron, on ne dirait vraiment pas que vous avezjeûné pendant près de quarante-huit heures.

– Bah ! le coffre est bon, et il y a des réserves. Dans unedemi-heure, il n’y paraîtra plus. Le temps de prendre un bain et deme raser. »

Sa toilette achevée, il s’attabla devant des œufs et de laviande froide que lui avait préparés Mazeroux, puis, se levant:

« Et maintenant, en route !

– Mais rien ne nous presse, patron. Couchez-vous donc quelquesheures. Le préfet attendra.

– Tu es fou ! Et Marie-Anne Fauville ?

– Mme Fauville ?

– Parbleu, crois-tu que je vais la laisser en prison, ainsi queSauverand ? Pas une seconde à perdre, mon vieux. »

Tout en se disant que le patron n’avait pas encore bien sa têteà lui, – délivrer Marie-Anne et Sauverand, comme ça, d’un coup debaguette ! non, tout de même, il allait un peu loin ! –Mazeroux conduisait, jusqu’à l’automobile du préfet, un Perenna denouveau joyeux, fringant, aussi reposé que s’il fût sorti de sonlit.

« Très flatteur pour mon amour-propre, dit-il à Mazeroux, trèsflatteur, cette hésitation du préfet après mon avertissementtéléphonique, et son obéissance à l’instant décisif. Faut-il que jeles tienne en mains, tous ces messieurs-là, pour qu’ils se tirentdes pattes sur un signe de bibi ! “Attention, messieurs, qu’onleur téléphone du fond de l’enfer, attention ! À trois heures,bombe. – Mais non ! – Mais si ! – Comment lesavez-vous ? – Parce que je le sais. – Mais la preuve ? –La preuve, c’est que je le dis. – Oh ! alors, du moment quevous le dites…” Et à trois heures moins cinq, on s’éloigne.Ah ! si je n’étais pas pétri de modestie !… »

Ils arrivèrent au boulevard Suchet, où la foule était si presséequ’ils durent descendre d’automobile. Mazeroux franchit le cordond’agents qui défendaient les abords de l’hôtel, et il conduisit donLuis sur le talus opposé.

« Attendez-moi là, patron, je vais avertir le préfet de police.»

En face, sous le ciel pâle du matin, où traînaient encore desnuages noirs, don Luis vit les dégâts causés par l’explosion. Ilsétaient, en apparence, bien moins considérables qu’il ne lecroyait. Malgré l’écroulement de quelques plafonds, dont onapercevait les décombres à travers le trou béant des fenêtres,l’hôtel restait debout. Même, le pavillon de l’ingénieur Fauvillesemblait avoir un peu souffert, et chose bizarre, l’électricité,que le préfet de police avait laissée allumée avant son départ, nes’était pas éteinte. Dans le jardin ou sur la chaussée gisait unamoncellement de meubles, autour duquel veillaient des soldats etdes agents.

« Suivez-moi, patron », dit Mazeroux, qui revint chercher donLuis et le dirigea vers le bureau de l’ingénieur.

Une partie du plancher avait été démolie. Les murs extérieurs degauche, du côté de l’antichambre, étaient crevés, et, pour soutenirle plafond, deux ouvriers dressaient des poutres apportées d’unchantier voisin. Mais, somme toute, l’explosion n’avait pas eu lesrésultats qu’avait dû escompter celui qui l’avait préparée.

M. Desmalions se trouvait là, ainsi que tous ceux qui avaientpassé la nuit dans cette pièce et plusieurs personnages importantsdu parquet de la police. Seul, le sous-chef Weber venait de partir.Il n’avait pas voulu se rencontrer avec son ennemi.

La présence de don Luis suscita une vive émotion. Le préfets’avança aussitôt à sa rencontre, et lui dit :

« Tous nos remerciements, monsieur. Votre clairvoyance estau-dessus de tout éloge. Vous nous avez sauvé la vie, ces messieurset moi nous tenons à le déclarer de la façon la plus formelle. Pourma part, c’est la seconde fois.

– Il est un moyen très simple de me remercier, monsieur lepréfet, reprenait don Luis, c’est de me permettre d’aller jusqu’aubout de ma tâche.

– De votre tâche ?

– Oui, monsieur le préfet. Mon acte de cette nuit n’en est quele début. L’achèvement, c’est la libération de Marie-Anne Fauvilleet de Gaston Sauverand. »

M. Desmalions sourit :

« Oh ! Oh !

– Est-ce trop demander, monsieur le préfet ?

– On peut toujours demander, mais encore faut-il que la demandesoit raisonnable. Or, il ne dépend pas de moi que ces personnessoient innocentes.

– Non, mais il dépend de vous, monsieur le préfet, que vous lespréveniez, si je vous démontre leur innocence.

– Ma foi, oui, si vous me le démontrez d’une façonirréfutable.

– Irréfutable…

Malgré tout, et plus encore que les autres fois, l’assurance dedon Luis impressionnait M. Desmalions, qui insinua :

« Les résultats de l’enquête sommaire que nous avons faite vousaideront peut-être. Ainsi, nous avons acquis la certitude que labombe a été placée à l’entrée de cette antichambre et toutprobablement sous les lames mêmes du parquet.

– Inutile, monsieur le préfet. Ce ne sont là que des détailssecondaires. L’essentiel, maintenant, c’est que vous connaissiez lavérité totale, et non point seulement par des mots. »

Le préfet s’était rapproché de lui. Les magistrats et les agentsl’entouraient. On épiait ses paroles et ses gestes avec uneimpatience fiévreuse. Était-ce possible que cette vérité, silointaine encore et si confuse malgré toute l’importance que l’onattachait aux arrestations déjà opérées, pût enfin êtreconnue ?

L’heure était grave, les cœurs se serraient. L’annonce del’explosion, faite par don Luis, donnait à ses prédictions unevaleur de chose accomplie, et ceux qu’il avait sauvés de laterrible catastrophe n’étaient pas loin d’admettre comme desréalités les affirmations les plus invraisemblables qu’un pareilhomme pouvait énoncer.

Il dit :

« Monsieur le préfet, vous avez attendu vainement cette nuit quela quatrième des lettres mystérieuses fût introduite ici. C’est lavenue de cette quatrième lettre à laquelle, par un miracle imprévudu hasard, il va nous être permis d’assister. Vous saurez alors quec’est la même main qui a commis tous les crimes… et vous saurez quiles a commis. »

Et, s’adressant à Mazeroux :

« Brigadier, ayez l’obligeance de faire, autant que possible,l’obscurité dans cette pièce. À défaut des volets, tirez lesrideaux sur les fenêtres et ramenez les battants de la porte.Monsieur le préfet, est-ce fortuitement que l’électricité estallumée ici ?

– Fortuitement. On va l’éteindre.

– Un instant… Quelqu’un de vous, messieurs, a-t-il une lanternede poche ? Ou bien… non, c’est inutile. Voici qui feral’affaire. »

Dans un candélabre, il y avait une bougie. Il la prit etl’alluma.

Puis il tourna l’interrupteur.

Ce fut alors une demi-obscurité, où la flamme de la bougie,secouée par les courants d’air, vacillait. Don Luis la garantitavec la paume de la main et s’avança vers la table.

« Je ne pense pas qu’il nous faille attendre, dit-il. Selon mesprévisions, il ne se passera que quelques secondes avant que lesfaits parlent d’eux-mêmes, et mieux que je ne pourrais le faire.»

Ces quelques secondes, pendant lesquelles personne ne rompit lesilence, furent de celles que l’on n’oublie pas. M. Desmalions araconté depuis, dans une interview où il se moque de lui-même avecbeaucoup de finesse, que son cerveau surexcité par les fatigues dela nuit et par cette mise en scène, imaginait les événements lesplus insolites, comme une invasion de l’hôtel et une attaque à mainarmée, ou comme l’apparition d’esprits et de fantômes.

Il eut cependant la curiosité, a-t-il dit, d’observer don Luis.Assis sur le rebord de la table, la tête un peu renversée, les yeuxdistraits, don Luis mangeait un morceau de pain, et croquait unetablette de chocolat. Il semblait affamé, mais fort tranquille.

Les autres gardaient cette attitude crispée que l’on a dans lesmoments de grand effort physique. Une sorte de grimace contractaitleur visage. Autant que par l’approche de ce qui allait seproduire, ils étaient obsédés par le souvenir de l’explosion. Surles murs, la flamme dessinait des ombres.

Il s’écoula plus de secondes que ne l’avait dit don LuisPerenna, trente ou quarante peut-être, qui leur parurentinterminables. Puis Perenna leva un peu la bougie qu’il tenait, etil murmura :

« Voici. »

Presque en même temps que lui, d’ailleurs, tous ils avaient vu…ils voyaient… Une lettre descendait du plafond. Elle tournoyaitlentement comme la feuille qui tombe d’un arbre et que le vent nesecoue pas. Elle frôla don Luis et vint se poser sur le parquet,entre deux pieds de la table.

Don Luis répéta, en ramassant le papier et en le tendant à M.Desmalions :

« Voici, monsieur le préfet, voici la quatrième lettre qui avaitété annoncée pour cette nuit. »

Chapitre 3Le haïsseur

M. Desmalions le regardait sans comprendre et regardait leplafond. Perenna lui dit :

« Il n’y a là aucune fantasmagorie, et bien que personne n’aitjeté cette lettre d’en haut, bien qu’il n’y ait pas le moindre trouau plafond, l’explication est fort simple.

– Oh ! fort simple ! prononça M. Desmalions.

– Oui, monsieur le préfet. Tout cela prend des airs d’expériencede prestidigitation, compliquée à l’excès et par plaisir presque.Or, je l’affirme, c’est fort simple… et à la fois épouvantablementtragique. Brigadier Mazeroux, ayez l’obligeance d’ouvrir lesrideaux et de nous faire toute la lumière possible. »

Tandis que Mazeroux exécutait ses ordres, tandis que M.Desmalions jetait un coup d’œil sur cette quatrième lettre, dont lecontenu, d’ailleurs, avait peu d’importance et n’était qu’uneconfirmation des premières, don Luis saisit une échelle double queles ouvriers avaient laissée dans un coin, la dressa au milieu dela pièce, et monta.

Installé à califourchon sur le barreau supérieur, il se trouva àportée de l’appareil électrique.

C’était un plafonnier composé d’une grosse ceinture de cuivredoré, au-dessous de laquelle s’entrelaçaient des pendeloques decristal. Trois ampoules occupaient l’intérieur, placées aux troisangles d’un triangle de cuivre qui cachait les fils.

Il dégagea ces fils et les coupa, puis il se mit à dévisserl’appareil. Mais, pour activer cette besogne, il dut, à l’aide d’unmarteau qu’on lui passa, démolir le plâtre tout autour des cramponsqui tenaient le lustre.

« Un coup de main, s’il vous plaît », dit-il à Mazeroux.

Mazeroux gravit l’échelle. À eux deux ils saisirent le lustre,qu’ils firent glisser le long des montants et qu’on posa sur latable avec une certaine difficulté, car il était beaucoup pluslourd qu’il n’eût dû l’être.

De fait, au premier examen, on s’aperçut qu’il était surmontéd’une espèce de boîte en métal ayant la forme d’un cube de vingtcentimètres de côté, laquelle boîte, enfoncée dans le plafond,entre les crampons de fer, avait obligé don Luis à démolir leplâtre qui la dissimulait.

« Que diable cela veut-il dire ! s’exclama M.Desmalions.

– Ouvrez vous-même, monsieur le préfet, il y a un couvercle »,répondit Perenna.

M. Desmalions souleva le couvercle. À l’intérieur du coffret, ily avait des rouages, des ressorts, tout un mécanisme compliqué etminutieux qui ressemblait fort à un mouvement d’horlogerie.

« Vous permettez, monsieur le préfet ? » fit don Luis.

Il ôta le mécanisme et en découvrit un autre en dessous, quin’était réuni au premier que par l’engrenage de deux roues, et lesecond rappelait plutôt ces appareils automatiques qui déroulentdes bandes imprimées.

Tout au fond de la boîte, une rainure en demi-cercle étaitpratiquée dans le métal, juste à l’endroit, par conséquent, où ledessous de la boîte effleurait le plafond. Au bord de la rainure,il y avait une lettre toute prête.

« La dernière des cinq lettres et, sans aucun doute, la suitedes dénonciations, fit don Luis. Vous remarquerez, monsieur lepréfet, que le lustre primitif comportait une quatrième ampoulecentrale. Elle fut évidemment supprimée pour livrer passage auxlettres lorsqu’on aménagea le lustre pour cette destination. »

Et, continuant ses explications, il précisa :

« Donc, toute la série des lettres se trouvait placée là, dansle fond. Une à une, un mécanisme ingénieux, commandé par unmouvement d’horlogerie, les happait, à l’heure voulue, les poussaitau bord de la rainure cachée entre les ampoules et les pendeloquesdu lustre, et les jetait dans le vide. »

On se taisait autour de don Luis, et peut-être eût-on pu noterun peu de désillusion chez les auditeurs. Tout cela, en effet,était très ingénieux, maison s’attendait à mieux qu’à des trucs età des déclenchements de mécanisme, si imprévus qu’ils fussent.

« Patientez, messieurs, je vous ai promis quelque chose dontl’horreur dépasse l’imagination. Vous ne serez pas déçus.

– Soit, dit le préfet de police, j’admets que voici le lieu dedépart des lettres. Mais, outre que beaucoup de points demeurentobscurs, il y a un fait surtout qui me paraît incompréhensible.Comment les criminels ont-ils pu arranger ce lustre de tellemanière ? Et, dans un hôtel gardé par la police, dans unepièce surveillée jour et nuit, comment ont-ils pu effectuer un teltravail sans être vus ni entendus ?

– La réponse est facile, monsieur le préfet, c’est que letravail a été effectué avant que l’hôtel fût gardé par lapolice.

– Donc, avant que le crime fût commis ?

– Donc avant que le crime fût commis.

– Et qui me prouve qu’il en fût de la sorte ?

– Vous l’avez dit vous-même, monsieur le préfet, parce qu’il estimpossible qu’il en ait été autrement.

– Mais parlez donc, monsieur ! s’écria M. Desmalions avecun geste d’agacement. Si vous avez des révélations importantes àfaire, pourquoi tardez-vous ?

– Il vaut mieux, monsieur le préfet, que vous alliez vers lavérité par le chemin que j’ai suivi. Quand on connaît le secret deslettres, elle est, cette vérité, beaucoup plus près qu’on ne pense,et vous auriez déjà nommé le criminel si l’abomination de sonforfait n’eût écarté de lui tous les soupçons. »

M. Desmalions le regardait attentivement. Il sentaitl’importance de chaque parole prononcée par Perenna et il éprouvaitune anxiété réelle.

« Alors, selon vous, dit-il, ces lettres qui accusent MmeFauville et Gaston Sauverand ont été placées là dans le but uniquede les perdre tous deux ?

– Oui, monsieur le préfet.

– Et comme elles y ont été placées avant le crime, c’est que lecomplot avait été combiné avant le crime ?

– Oui, monsieur le préfet, avant le crime. Du moment que l’onadmet l’innocence de Mme Fauville et de Gaston Sauverand, on estamené, puisque tout les accuse, à conclure que tout les accuse parsuite d’une série de circonstances voulues. La sortie de MmeFauville le soir du crime… machination ! L’impossibilité oùelle se trouve de donner l’emploi de son temps pendant que le crimes’exécutait… machination ! Sa promenade inexplicable du côtéde la Muette, et la promenade de son cousin Sauverand aux environsde l’hôtel… machination ! L’empreinte des dents autour de lapomme, des dents mêmes de Mme Fauville… machination, et la plusinfernale de toutes ! Je vous le dis, tout est machinéd’avance, tout est préparé, dosé, étiqueté, numéroté. Chaqueévénement prend sa place à l’heure prescrite. Rien n’est laissé auhasard. C’est une œuvre d’ajustage méticuleux, digne du plus habileouvrier, si solide que les choses extérieures n’ont pas pu ladérégler, et que toute la mécanique a fonctionné jusqu’à ce jour,exactement, précisément, imperturbablement… tenez, comme lemouvement d’horlogerie enfermé dans ce coffre, et qui est bien lesymbole le plus parfait de l’aventure, en même temps quel’explication la plus juste, puisque, dès avant le crime, leslettres qui dénonçaient les auteurs du crime étaient mises à laposte et que, depuis, les levées s’effectuaient aux dates et auxheures prévues. »

M. Desmalions resta pensif assez longtemps, puis objecta :

« Cependant, dans ces lettres écrites par lui, M. Fauvilleaccuse sa femme.

– Certes.

– Nous devons donc admettre, ou bien qu’il avait raison del’accuser, ou bien que les lettres sont fausses ?

– Elles ne sont pas fausses, tous les experts ont reconnul’écriture de M. Fauville.

– Alors ?

– Alors… »

Don Luis n’acheva pas sa réponse, et plus nettement encore, M.Desmalions sentit palpiter autour de lui le souffle de lavérité.

Les autres se taisaient, anxieux comme lui. Il murmura :

« Je ne comprends pas…

– Si, monsieur le préfet, vous comprenez, vous comprenez que sil’envoi de ces lettres fait partie intégrante de la machinationourdie contre Mme Fauville et contre Gaston Sauverand, c’est queleur texte a été préparé de manière à les perdre.

– Quoi ! quoi ! Qu’est-ce que vous dites ?

– Je dis ce que j’ai déjà dit. Du moment qu’ils sont innocents,tout ce qui les accuse est un des actes de la machination. »

Un long silence encore. Le préfet de police ne cachait pas sontrouble. Il prononça, très lentement, les yeux fixés aux yeux dedon Luis :

« Quel que soit le coupable, je ne connais rien de pluseffrayant que cette œuvre de haine.

– C’est une œuvre plus invraisemblable encore que vous ne pouvezvous l’imaginer, monsieur le préfet, dit Perenna qui peu à peus’animait, et c’est une haine que vous ne pouvez pas encore,ignorant la confession de Sauverand, mesurer dans toute saviolence. Moi, je l’ai sentie pleinement en écoutant cet homme, et,depuis, c’est à l’idée dominante de cette haine que se sontasservies toutes mes réflexions. Qui donc pouvait haïr ainsi ?À quelle exécration Marie-Anne et Sauverand avaient-ils étésacrifiés ? Quel était le personnage inconcevable dont legénie pervers avait entouré ses deux victimes de chaînes sipuissamment forgées ?

« Et une autre idée dirigeait mon esprit, plus anciennecelle-là, et qui m’avait frappé à plusieurs reprises, et à laquellej’ai fait allusion devant le brigadier Mazeroux, c’était lecaractère vraiment mathématique de l’apparition des lettres. Je medisais que des pièces aussi graves ne pouvaient être versées audébat à époques fixes sans qu’une raison primordiale exigeâtprécisément la fixité de ces époques. Quelle raison ? S’il yavait eu intervention humaine, il y aurait eu plutôt,n’est-ce pas, irrégularité volontaire, et surtout à partir dumoment où la justice s’était saisie de l’affaire et assistait à ladélivrance des lettres. Or, malgré tous les obstacles, les lettrescontinuaient à venir, comme si elles n’eussent pas pu ne pointvenir. Et ainsi la raison de leur venue se fit jour en moi,petit à petit : elles venaient mécaniquement, par un procédéinvisible, réglé une fois pour toutes et qui fonctionnait avec larigueur stupide d’une loi physique. Il n’y avait plus làintelligence et volonté consciente, mais tout bêtement nécessitématérielle.

« C’est le choc de ces deux idées, l’idée de la haine quipoursuivait les innocents et l’idée de force mécanique qui servaitaux desseins du « haïsseur », c’est le choc de ces deux idées quisuscita la petite étincelle. Mises en contact l’une avec l’autre,elles se combinèrent dans mon esprit, et provoquèrent en moi cesouvenir que Hippolyte Fauville était ingénieur ! »

On l’écoutait avec une sorte d’oppression et de malaise. Ce quise révélait peu à peu du drame, au lieu d’amoindrir l’anxiété,l’exaspérait jusqu’à la rendre douloureuse.

M. Desmalions objecta :

« Si les lettres arrivaient à la date indiquée, remarquezcependant que l’heure variait chaque fois.

– C’est-à-dire qu’elle variait selon que notre surveillances’exerçait ou non dans les ténèbres, et voilà justement le détailqui me fournit le mot de l’énigme. Si les lettres, précautionindispensable, et dont nous pouvons nous rendre compte aujourd’hui,ne parvenaient qu’à la faveur de l’ombre, c’est qu’un dispositifquelconque leur interdisait le passage lorsque l’électricité étaitallumée, et c’est que, inévitablement, ce dispositif était commandépar un interrupteur qui existait dans la pièce. Aucune autreexplication n’est possible. Nous avons affaire à un appareil dedistribution automatique, qui, grâce à un mouvement d’horlogerie,ne délivre les lettres d’accusation dont il est chargé que de telleheure à telle heure de telle nuit fixée d’avance, et les délivreseulement aux minutes où le lustre électrique n’est pas allumé. Cetappareil, le voici devant vous. Nul doute que les experts n’enadmirent l’ingéniosité et ne confirment mes assertions. Maisn’ai-je pas le droit, d’ores et déjà, étant donné qu’il fut trouvédans le plafond de cette pièce, étant donné qu’il contenait deslettres écrites par M. Fauville, n’ai-je pas le droit de dire qu’ilfut construit par M. Fauville, ingénieur électricien ? »

Une fois encore revenait, comme une obsession, le nom de M.Fauville, et, chaque fois, ce nom prenait un sens plus déterminé.C’était d’abord M. Fauville, puis M. Fauville, ingénieur, puis M.Fauville ingénieur électricien. Et ainsi voilà que l’image du «haïsseur », comme disait don Luis, apparaissait avec des contoursexacts et donnait à ces hommes, habitués cependant aux plusétranges déformations criminelles, comme un frisson de peur. Lavérité, maintenant, ne rôdait plus autour d’eux. Déjà on luttaitcontre elle, comme on lutte contre un adversaire que l’on ne voitpas, mais qui vous étreint à la gorge et qui vous terrasse.

Et le préfet de police, résumant les impressions, reprit d’unevoix sourde :

« Ainsi, M. Fauville aurait écrit ces lettres pour perdre safemme et l’homme qui aimait sa femme ?

– Oui.

– En ce cas…

– En ce cas ?

– Sachant, d’un autre côté, qu’il était menacé de mort, il avoulu, si jamais cette menace se réalisait, que sa femme et que sonami fussent accusés ?

– Oui.

– Et pour se venger de leur amour, pour assouvir sa haine, il avoulu que tout le faisceau des certitudes les désignât commecoupables de l’assassinat dont il allait être la victime ?

– Oui.

– De sorte que… de sorte que M. Fauville, dans une partie de sonœuvre maudite, fut… comment dirais-je ? le complice de sonmeurtrier. Il tremblait devant la mort… Il se débattait… Mais ils’arrangeait pour que sa mort profitât à sa haine. C’est bien cela,n’est-ce pas ? C’est bien cela ?

– C’est presque cela, monsieur le préfet, vous suivez les étapesmêmes que j’ai parcourues et, comme moi, vous hésitez devant ladernière vérité, devant celle qui donne au drame tout son caractèresinistre et hors de toutes proportions humaines. »

Le préfet de police frappa la table des deux poings, en unsursaut de révolte soudaine.

« Absurdité ! s’écria-t-il. Hypothèse stupide ! M.Fauville menacé de mort et combinant la perte de sa femme aveccette persévérance machiavélique… Allons donc ! L’homme quiest venu dans mon cabinet, l’homme que vous avez vu, ne pensaitqu’à une chose, à ne pas mourir ! Une seule épouvantel’obsédait, celle de la mort. Ce n’est pas dans ces moments-là quel’on ajuste des mécanismes et que l’on tend des pièges… surtoutlorsque ces pièges ne peuvent avoir d’effet que si on meurtassassiné. Voyez-vous M. Fauville travaillant à son horloge,plaçant lui-même des lettres qu’il aurait eu soin, trois moisauparavant, d’écrire à un ami et d’intercepter, arrangeant lesévénements de façon que sa femme parût coupable, et disant : «Voilà au cas où je serais assassiné, je « suis tranquille, c’estMarie-Anne qu’on arrêtera. » Non, avouez-le, on n’a pas de cesprécautions macabres. Ou alors… ou alors, c’est qu’on est sûrd’être assassiné. C’est qu’on accepte de l’être. C’est, pour ainsidire, qu’on est d’accord avec le meurtrier et qu’on lui tend lecou. C’est enfin que… »

Il s’interrompit, comme si les phrases qu’il avait prononcéesl’eussent surpris. Et les autres semblaient également déconcertés.Et de ces phrases, ils tiraient tous, sans le savoir, lesconclusions qu’elles comportaient et qu’ils ignoraient encore.

Don Luis ne quittait pas le préfet des yeux et il attendait lesinévitables paroles.

M. Desmalions murmura :

« Voyons, vous n’allez pas prétendre qu’il était d’accord…

– Je ne prétends rien, dit don Luis. C’est la pente logique etnaturelle de vos réflexions, monsieur le préfet, qui vous amène aupoint où vous en êtes.

– Oui, oui, je le sais, mais je vous montre l’absurdité de votrehypothèse. Pour qu’elle soit exacte, et qu’on puisse croire àl’innocence de Marie-Anne Fauville, nous en arrivons à supposercette chose inouïe que M. Fauville a participé au crime commiscontre lui. C’est risible ! »

Il riait, en effet, mais d’un rire gêné et qui sonnait faux.

Car enfin, voilà, et vous ne pouvez nier que nous n’en soyonslà.

– Je ne le nie pas.

– Donc ?

– Donc, M. Fauville, comme vous le dites, monsieur le préfet, aparticipé au crime commis contre lui. »

Cela fut dit de la façon la plus paisible du monde, mais d’unair de telle certitude que l’on ne songea pas à protester. Après letravail de déductions et de suppositions auquel il avait contraintses interlocuteurs, on se trouvait au fond d’une impasse d’où iln’était plus possible de sortir sans se heurter à des objectionsirréductibles. La participation de M. Fauville ne faisait plusaucun doute. Mais en quoi consistait-elle ? Quel rôle avait-iljoué dans cette tragédie d’exécution et de meurtre ? Ce rôle,qui aboutissait au sacrifice de sa vie, l’avait-il joué de pleingré ou tout simplement subi ? Qui, en fin de compte, lui avaitservi de complice ou de bourreau ?

Toutes ces questions se pressaient dans l’esprit de M.Desmalions et des assistants. On ne songeait plus qu’à lesrésoudre, et don Luis pouvait être sûr que la solution proposée parlui était acceptée d’avance. Il lui suffisait désormais, sanscraindre un seul démenti, de dire ce qui s’était passé. Il le fitbrièvement, à la façon d’un rapport où l’on n’envisage que lespoints essentiels.

« Trois mois avant le crime, M. Fauville écrivit une série delettres à l’un de ses amis, M. Langernault, qui, le brigadierMazeroux a dû vous le dire, monsieur le préfet, était mort depuisplusieurs années, circonstance que M. Fauville ne pouvait ignorer.Ces lettres furent mises à la poste, mais interceptées par un moyenqu’il nous importe peu de connaître pour l’instant. M. Fauvilleeffaça les timbres, l’adresse, et introduisit les lettres dans unappareil spécialement construit, et dont il régla le mécanisme demanière que la première fût délivrée quinze jours après sa mort, etles autres de dix jours en dix jours. À ce moment, il est certainque son plan était combiné dans ses moindres détails. Connaissantl’amour de Sauverand pour sa femme, et surveillant les démarches deSauverand, il avait dû, évidemment, remarquer que son rival abhorrépassait tous les mercredis sous les fenêtres de l’hôtel, et queMarie-Anne Fauville se mettait à la fenêtre. C’est là un fait d’uneimportance capitale, dont la révélation me fut précieuse, et quivous impressionnera à l’égal d’une preuve matérielle. Chaquemercredi soir, je le répète, Sauverand errait autour de l’hôtel.Or, notez-le : 1° c’est un mercredi soir que le crime préparé parM. Fauville fut commis, 2° c’est sur la demande formelle de sonmari que Mme Fauville sortit ce soir-là et se rendit à l’Opéra etau bal de Mme d’Ersinger. »

Don Luis s’arrêta quelques secondes, puis reprit :

« Par conséquent, le matin de ce mercredi, tout était prêt,l’horloge fatale était remontée, la mécanique d’accusation allait àmerveille, les preuves futures confirmeraient les preuvesimmédiates que M. Fauville tenait en réserve. Bien plus, vous aviezreçu de lui, monsieur le préfet, une lettre où il vous dénonçait lecomplot ourdi contre lui et où il implorait, pour le lendemainmatin, c’est-à-dire pour après sa mort, votreassistance ! Tout, enfin, laissait donc prévoir que les chosesse dérouleraient selon la volonté du « haïsseur », lorsqu’unincident se produisit, qui faillit bouleverser ses projets :l’inspecteur Vérot, entra en scène, l’inspecteur Vérot, désigné parvous, monsieur le préfet, pour prendre des renseignements sur leshéritiers de Cosmo Mornington. Que se passa-t-il entre les deuxhommes ? Nul ne le saura probablement jamais. L’un et l’autresont morts, et leur secret ne revivra pas. Mais nous pouvons toutau moins affirmer, d’abord que l’inspecteur Vérot est venu ici etqu’il en rapporta la tablette de chocolat où, pour la premièrefois, on vit, imprimées, les dents du tigre ; ensuite quel’inspecteur Vérot réussit, par une série de circonstances que nousne connaîtrons pas, à découvrir les projets de M. Fauville. Etcela, nous le savons, puisque l’inspecteur Vérot l’a dit en proprestermes, et avec quelle angoisse ! puisque c’est par lui quenous avons appris que le crime devait avoir lieu la nuit suivante,et puisqu’il avait consigné ses découvertes dans une lettre qui luifut dérobée. Et cela, l’ingénieur Fauville le savait aussi,puisque, pour se débarrasser de l’ennemi redoutable quicontrecarrait ses desseins, il l’empoisonna ; puisque, lepoison tardant à agir, il eut l’audace, sous un déguisement qui luidonnait l’apparence de Gaston Sauverand et qui devait un jour oul’autre porter les soupçons vers celui-ci, il eut l’audace et laprésence d’esprit de suivre l’inspecteur Vérot jusqu’au café duPont-Neuf, de lui dérober la lettre d’explications que l’inspecteurVérot vous écrivait, de la remplacer par une feuille de papierblanc, et de demander ensuite à un passant, qui pouvait devenir untémoin contre Sauverand, le chemin du métro conduisant à Neuilly, àNeuilly où demeurait Sauverand ! Voilà l’homme, monsieur lepréfet. »

Don Luis parlait avec une force croissante, avec l’ardeur quedonne la conviction, et son réquisitoire, logique et rigoureux,semblait évoquer la réalité elle-même.

Il répéta :

« Voilà l’homme, monsieur le préfet, voilà le bandit. Et telleétait la situation où il se trouvait, telle était la peur que luiinspiraient les révélations possibles de l’inspecteur Vérot, que,avant de mettre à exécution l’acte effroyable qu’il avait projeté,il vint s’assurer à la préfecture de police que sa victime avaitbien cessé de vivre et qu’elle n’avait pu le dénoncer. Vous vousrappelez la scène, monsieur le préfet, l’agitation, l’épouvante dupersonnage « Protégez-moi, monsieur le préfet… Je suis menacé demort… Demain, je serai frappé… » Demain, oui, c’est pour lelendemain qu’il implorait votre aide, parce qu’il savait que toutserait fini le soir même, et que le lendemain la police serait enface d’un crime, en face des deux coupables contre lesquels ilavait lui-même accumulé les charges, en face de Marie-AnneFauville, qu’il a, pour ainsi dire, accusée d’avance.

« Et c’est pourquoi la visite du brigadier Mazeroux et lamienne, à neuf heures du soir, dans son hôtel, l’ont si visiblementembarrassé. Quels étaient ces intrus ? N’arriveraient-ils pasà démolir son plan ? La réflexion le rassura, autant que notreinsistance le contraignit à céder. Après tout, que luiimportait ? Ses mesures étaient si bien prises qu’aucunesurveillance ne pouvait les détruire ni même les percevoir. Ce quidevait se produire se produirait en notre présence et à notre insu.La mort, convoquée par lui, ferait son œuvre.

« Et la comédie, la tragédie plutôt, se déroula. Mme Fauville,qu’il envoyait à l’Opéra, vint lui dire adieu. Puis son domestiquelui apporta des aliments, entre autres un compotier de pommes. Puisce fut un accès de fureur, l’angoisse de l’homme qui va mourir etque la mort épouvante, et puis toute une scène de mensonge, où ilnous montra son coffre-fort et le carnet de toile grise quicontenait soi-disant le récit du complot.

« Dès lors, tout était fini, Mazeroux et moi retirés dansl’antichambre, la porte fermée, Fauville demeurait seul et libred’agir. Rien ne pouvait plus faire obstacle à sa volonté. À onzeheures du soir, Mme Fauville – à qui sans doute, dans la journée,il avait expédié, en imitant l’écriture de Sauverand, une de ceslettres qu’on déchire aussitôt reçues, et par laquelle Sauverandsuppliait la malheureuse de lui accorder un rendez-vous au Ranelagh–, Mme Fauville quitterait l’Opéra, et, avant d’aller à la soiréede Mme d’Ersinger, irait passer une heure aux environs de l’hôtel.D’autre part, à cinq cents mètres de là, et du côté opposé,Sauverand accomplirait son pèlerinage habituel du mercredi. Pendantce temps, le crime serait exécuté. Se pouvait-il que l’un etl’autre, désignés à l’attention de la police, soit par lesallusions de M. Fauville, soit par l’incident du café du Pont-Neuf,et tous deux incapables, en outre, soit de fournir un alibi, soitd’expliquer leur présence dans les parages de l’hôtel, sepouvait-il qu’ils ne fussent pas accusés et convaincus ducrime ?

« Au cas inadmissible où un hasard les protégerait, une preuveirrécusable était là, à portée de la main, placée par M. Fauville,la pomme où se trouvaient incrustées les dents mêmes de Marie-AnneFauville ! Et puis, quelques semaines plus tard, manœuvresuprême et décisive, l’arrivée mystérieuse, de dix jours en dixjours, des lettres de dénonciation.

« Ainsi tout est réglé. Les moindres détails sont prévus avecune lucidité infernale. Vous vous rappelez, monsieur le préfet,cette turquoise tombée de ma bague et retrouvée dans lecoffre-fort ? Quatre personnes seulement avaient pu la voir etla ramasser. Parmi elles, M. Fauville. Or, c’est lui précisémentque nous mîmes tout de suite hors de cause, et c’est lui,cependant, qui, pour me rendre suspect et pour écarter par avanceune intervention qu’il devinait dangereuse, a saisi l’occasionofferte et introduit la turquoise dans le coffre-fort !

« Cette fois, l’œuvre est achevée. Le destin va s’accomplir.Entre le « haïsseur » et ses proies, il n’y a plus que la distanced’un geste. Ce geste est exécuté. M. Fauville meurt.

Don Luis se tut. Un assez long silence suivit ses paroles, et ileut la certitude que le récit extraordinaire qu’il venait determiner recueillait auprès de ses auditeurs l’approbation la plusabsolue. On ne discutait pas, on croyait. Et c’était pourtant laplus incroyable vérité qu’il leur demandait de croire.

M. Desmalions posa une dernière question :

« Vous étiez dans cette antichambre avec le brigadier Mazeroux.Dehors, il y avait des agents. En admettant que M. Fauville ait suqu’on devait le tuer cette nuit-là, et à cette heure même de lanuit, qui donc a pu le tuer, et qui donc a pu tuer son fils ?Il n’y avait personne entre ces quatre murs.

– Il y avait M. Fauville. »

Ce fut subitement une clameur de protestations. D’un coup, levoile se déchirait, et le spectacle que montrait don Luisprovoquait, en même temps que l’horreur, un sursaut inattendud’incrédulité, et comme une révolte contre l’attention tropbienveillante que l’on avait accordée à de telles explications.

Le préfet de police résuma le sentiment de tous en s’écriant:

« Assez de mots ! Assez d’hypothèses ! Si logiquesqu’elles paraissent, elles aboutissent à des conclusionsabsurdes.

– Absurdes en apparence, monsieur le préfet, mais qui nous ditque l’acte inouï de M. Fauville ne s’explique pas par des raisonstoutes naturelles ? Évidemment, on ne meurt pas de gaieté decœur, pour le simple plaisir de se venger. Mais qui nous dit que M.Fauville, dont vous avez pu noter, comme moi, l’extrême maigreur etla lividité, n’était pas atteint de quelque maladie mortelle, etque, se sachant déjà condamné…

– Assez de mots, je vous le répète, s’exclama le préfet, vous neprocédez que par suppositions. Or, ce que je vous demande, ce sontdes preuves. C’est une preuve, une seule. Nous l’attendonsencore.

– La voici, monsieur le préfet.

– Hein ! Qu’est-ce que vous dites ?

– Monsieur le préfet, lorsque j’ai dégagé le lustre du plâtrequi le soutenait, j’ai trouvé, sur le dessus et en dehors ducoffret de métal, une enveloppe cachetée. Comme ce lustre étaitplacé sous la mansarde occupée par le fils de M. Fauville, il estévident que M. Fauville pouvait, en soulevant les lames du plancherde cette mansarde, atteindre la partie supérieure du mécanismeagencé par lui. C’est ainsi que, au cours de la dernière nuit, il aplacé là cette enveloppe cachetée, où, du reste, il a inscrit ladate même du crime : Trente et un mars, onze heures du soir, et sasignature : Hippolyte Fauville.

Déjà, cette enveloppe, M. Desmalions l’avait ouverte d’une mainhâtive. Au premier coup d’œil sur les pages écrites qu’ellecontenait, il tressaillit.

« Ah ! Le misérable, le misérable, dit-il. Est-ce possiblequ’il existe de pareils monstres ? Oh ! quelleabomination ! »

D’une voix saccadée, que la stupeur rendait plus sourde parmoments, il lut :

« Le but est atteint, mon heure sonne. Endormi par moi, Edmondest mort sans que le feu du poison l’ait tiré de son inconscience.Maintenant, mon agonie commence. Je souffre toutes les tortures del’enfer. À peine si ma main peut tracer ces dernières lignes. Jesouffre, je souffre. Et pourtant, mon bonheur estimmense !

Il date, ce bonheur, du voyage que j’ai fait à Londres, avecEdmond, il y a quatre mois. Jusque-là, je traînais l’existence laplus affreuse, dissimulant ma haine contre celle qui me détestaitet qui en aimait un autre, atteint dans ma santé, me sentant déjàrongé par un mal implacable, et voyant mon fils débile etlanguissant. L’après-midi, je consultais un grand docteur, et je nepouvais plus garder le moindre doute : un cancer me rongeait. Et jesavais, en outre, que mon fils Edmond était, comme moi, sur laroute du tombeau, irrémédiablement perdu, tuberculeux.

« Le soir même, l’idée magnifique de la vengeance naissait enmoi.

« Et quelle vengeance ! Une accusation, la plus redoutabledes accusations, portée contre un homme et une femme qui s’aiment.La prison ! la cour d’assises ! le bagne !l’échafaud ! Et pas de secours possible, pas de lutte, pasd’espoirs ! Les preuves accumulées, de ces preuves siformidables que l’innocent lui-même doute de son innocence et setait, accablé, impuissant. Quelle vengeance !… Et quelchâtiment ! Être innocent et se débattre vainement contre lesfaits eux-mêmes qui vous accusent, contre la réalité elle-même quicrie que vous êtes coupable !

« Et c’est dans la joie que j’ai tout préparé. Chaquetrouvaille, chaque invention soulevait en moi des éclats de rire.Dieu ! que j’étais heureux ! Un cancer, vous croyez quecela fait du mal ? Mais non, mais non. Est-ce que l’on souffredans son corps, lorsque l’âme frissonne de joie ? À cetteheure, est-ce que je sens la brûlure atroce du poison ?

« Je suis heureux. La mort que je me donne, c’est lecommencement de leur supplice. Alors, à quoi bon vivre et attendreune mort naturelle qui serait pour eux le commencement dubonheur ? Et puisque Edmond devait mourir, pourquoi ne pas luiépargner une lente agonie et pourquoi ne pas lui donner une mortqui doublera le forfait de Marie-Anne et de Sauverand ?

« C’est la fin ! J’ai dû m’interrompre, vaincu par ladouleur. Un peu de calme, maintenant… Comme tout estsilencieux ! Hors de l’hôtel et dans l’hôtel, des envoyés dela police veillent sur mon crime. Non loin d’ici, Marie-Anne,appelée par ma lettre, accourt au rendez-vous où son bien-aimé neviendra pas. Et le bien-aimé rôde sous les fenêtres où sa bellen’apparaîtra pas. Ah ! les petites marionnettes dont je tiensles fils. Dansez ! Sautez ! Dieu, qu’elles sontamusantes ! La corde au cou, monsieur et madame, oui, la cordeau cou. N’est-ce pas vous, monsieur, qui, le matin, avez empoisonnél’inspecteur Vérot, et qui l’avez suivi au café du Pont-Neuf, avecvotre jolie canne d’ébène ? Mais oui, c’est vous ! Et lesoir, c’est la jolie dame qui m’empoisonne, et qui empoisonne sonbeau-fils. La preuve ? Eh bien, et cette pomme, madame, cettepomme où vous n’avez pas mordu et au creux de laquelle,cependant, on trouvera les marques de vos dents !Quelle comédie ! Sautez ! Dansez !

« Et les lettres ! Le coup des lettres à feuLangernault ! Cela, c’est ma plus admirable prouesse.Ah ! ce que j’y ai goûté de joie, à l’invention et à laconstruction de ma petite mécanique ! Est-ce assez biencombiné ? N’est-ce pas une merveille d’agencement et deprécision ? À jour fixé, pan, la première lettre ! Etpuis, dix jours après, pan, la seconde lettre ! Allons, il n’ya rien à faire, mes pauvres amis, vous êtes bien fichus.Dansez ! sautez !

« Et ce qui m’amuse – car je ris en ce moment –, c’est de penserqu’on n’y verra que du feu. Marie-Anne et Sauverand coupables,là-dessus, pas le moindre doute. Mais, en dehors de cela, lemystère absolu. On ne saura rien, et on ne saura jamais rien. Dansquelques semaines, lorsque la perte des deux coupables serairrévocablement consommée, lorsque les lettres seront entre lesmains de la justice, le 25, ou plutôt le 26 mai, à trois heures dumatin, une explosion anéantira toutes les traces de mon œuvre. Labombe est placée. Un mouvement, tout à fait indépendant du lustre,la fera éclater à l’heure dite. À côté, je viens d’enfouir lecarnet de toile grise où j’ai soi-disant écrit mon journal, lesflacons qui contiennent le poison, les aiguilles qui m’ont servi,une canne d’ébène, deux lettres de l’inspecteur Vérot, enfin, toutce qui pourrait sauver les coupables. Alors, comment serait-ilpossible de savoir ? Non, on ne saura rien, et on ne saurajamais rien.

« À moins que… À moins que quelque miracle ne se produise… Àmoins que la bombe ne laisse les murs debout et le plafond intact…À moins que, par un prodige d’intelligence et d’intuition, un hommede génie, débrouillant les fils que j’ai entremêlés, ne pénètre aucœur même de l’énigme, et ne réussisse, après des mois et des moisde recherches, à découvrir cette lettre suprême.

« C’est pour cet homme que j’écris, sachant bien qu’il ne peutpas exister. Mais, après tout, qu’importe ! Marie-Anne etSauverand seront déjà au fond de l’abîme, morts sans doute, en toutcas séparés à jamais. Et je ne risque rien de laisser aux soins duhasard ce témoignage de ma haine.

« Voilà, c’est fini. Je n’ai plus qu’à signer. Ma main tremblede plus en plus. La sueur coule à grosses gouttes de mon front. Jesouffre comme un damné. Et je suis divinement heureux !Ah ! mes amis, vous attendiez ma mort ! Ah ! toi,Marie-Anne, imprudente ! tu laissais deviner dans tes yeux,qui m’épiaient à la dérobée, toute ta joie de me voir malade !et vous étiez tellement sûrs, tous deux, de l’avenir, que vousaviez le courage de rester vertueux ! La voici, ma mort. Lavoici, et vous voilà réunis au-dessus de ma tombe, liés avec lesanneaux du cabriolet de fer. Marie-Anne, sois l’épouse de mon amiSauverand. Sauverand, je te donne ma femme. Unissez-vous. C’est lejuge d’instruction qui rédigera le contrat, et c’est le bourreauqui dira la messe. Ah ! quelle volupté ! Je souffre…Quelle volupté !… La bonne haine, qui rend la mort adorable…Je suis heureux de mourir… Marie-Anne est en prison… Sauverandpleure dans sa cellule de condamné… On ouvre sa porte… Oh !l’horreur !… Des hommes en noir… Ils s’approchent du lit… «Gaston Sauverand, votre pourvoi est rejeté. Ayez du courage. »Ah ! le matin froid… l’échafaud !… À ton tour,Marie-Anne, à ton tour ! Est-ce que tu survivrais à tonamant ? Sauverand est mort. À ton tour ! Tiens, voici unecorde. Aimes-tu mieux le poison ? Mais meurs donc, coquine…Meurs dans les flammes… comme moi, qui te hais… qui te hais… qui tehais… »

M. Desmalions se tut, au milieu de la stupeur de tous. Il avaitlu les dernières lignes avec beaucoup de difficulté, tellement,vers la fin, l’écriture devenait informe et illisible.

Il dit à voix basse, les yeux fixés sur le papier :

– « Hippolyte Fauville… » La signature y est bien… Le misérablea retrouvé un peu de force pour signer clairement. Il a craintqu’on pût mettre en doute son ignominie. De fait, comment aurait-onsupposé ?… »

Et il ajouta, en regardant don Luis :

« Il fallait, pour arriver au but, une clairvoyance vraimentexceptionnelle, et des dons auxquels nous devons rendre hommage,auxquels je rends hommage. Toutes les explications données par cefou ont été prévues de la façon la plus juste et la plusdéconcertante. »

Don Luis s’inclina, et, sans répondre à l’éloge, il dit :

« Vous avez raison, monsieur le préfet, c’était un fou, et de laplus dangereuse espèce, le fou lucide et qui poursuit une idée dontrien ne le détourne. Il a poursuivi la sienne avec une ténacitéprodigieuse et selon les ressources mêmes de son esprit méticuleux,asservi aux lois de la mécanique. Un autre eût tué franchement etbrutalement. Lui, il s’est ingénié à tuer à longue échéance, commeun expérimentateur qui s’en remet au temps du soin de prouverl’excellence de son invention. Et il n’a que trop bien réussi,puisque la justice est tombée dans le piège et que Mme Fauville vapeut-être mourir. »

M. Desmalions eut un geste de décision. Toute l’histoire, eneffet, n’était plus que du passé, sur lequel l’enquête projetteraitla lumière nécessaire. Un seul fait importait pour le présent, lesalut de Marie-Anne Fauville.

« C’est vrai, dit-il, nous n’avons pas une minute à perdre. MmeFauville doit être prévenue sans retard. En même temps, jeconvoquerai le juge d’instruction, et il est certain que lenon-lieu sera rendu incessamment. »

Rapidement, il donna des ordres afin que l’on continuât lesinvestigations et que l’on vérifiât toutes les hypothèses de donLuis. Puis, s’adressant à celui-ci :

« Venez, monsieur, il est juste que Mme Fauville remercie sonsauveur. Mazeroux, venez donc aussi. »

La réunion était terminée, cette réunion au cours de laquelledon Luis donna, de la plus éclatante manière, la mesure de songénie. En lutte, pourrait-on dire, avec des puissancesd’outre-tombe, il força la mort à révéler son secret. Il dévoila,comme s’il y eût assisté, l’exécrable vengeance conçue dans lesténèbres et réalisée dans le tombeau.

Par son silence et par certains signes de tête, M. Desmalionslaissait percer toute son admiration. Et Perenna goûtait vivementce qu’il y avait d’étrange pour lui, que la police traquait unedemi-journée plus tôt, à se trouver dans une automobile, à côtémême du chef de cette police. Rien ne mettait mieux en relief lamaîtrise avec laquelle il avait mené l’affaire et l’importance quel’on attachait aux résultats obtenus. Le prix de sa collaborationétait tel que l’on voulait oublier les incidents des deux derniersjours. Les rancunes du sous-chef Weber ne pouvaient plus riencontre don Luis Perenna.

M. Desmalions, cependant, se mit à passer brièvement en revueles solutions nouvelles, et il conclut, discutant encore certainspoints :

« Oui, c’est cela… Il n’y a pas la moindre espèce de doute… noussommes d’accord… C’est cela, et ce ne peut pas être autre chose.Néanmoins, quelques obscurités subsistent. Avant tout, l’empreintedes dents. Il y a là, contre Mme Fauville et malgré les aveux deson mari, un fait que nous ne pouvons négliger.

– Je crois que l’explication en est très simple, monsieur lepréfet. Je vous la donnerai quand il me sera possible del’accompagner des preuves nécessaires.

– Soit. Mais, autre chose. Comment se peut-il que Weber aittrouvé, hier matin, dans la chambre de Mlle Levasseur, cettefeuille de papier relative à l’explosion ?

– Et comment se peut-il, ajouta don Luis en riant, que j’y aietrouvé, moi, la liste des cinq dates correspondant à la délivrancedes lettres ?

– Donc, fit M. Desmalions, vous êtes de mon avis ? Le rôlede Mlle Levasseur est tout au moins suspect.

– J’estime que tout s’éclaircira, monsieur le préfet, et qu’ilvous suffira maintenant d’interroger Mme Fauville et GastonSauverand pour que la lumière dissipe ces dernières obscurités, etpour que Mlle Levasseur soit à l’abri de tout soupçon.

– Et puis, insista M. Desmalions, il y a encore un fait qui mesemble bizarre. Dans sa confession, Hippolyte Fauville ne parlemême pas de l’héritage Mornington. Pourquoi ?L’ignorait-il ? Devons-nous supposer qu’il n’existe aucunrapport entre la série des crimes et cet héritage, et que lacoïncidence soit toute fortuite ?

– Là, je suis entièrement de votre avis, monsieur le préfet. Lesilence d’Hippolyte Fauville relativement à cet héritage medéconcerte un peu, je l’avoue. Mais, tout de même, je n’y attachequ’une importance relative. L’essentiel, c’est la culpabilité del’ingénieur Fauville et l’innocence des détenus. »

La joie de don Luis était sans mélange et n’admettait pas derestriction. À son point de vue, l’aventure sinistre prenait finavec la découverte de la confession écrite par l’ingénieurFauville. Ce qui ne trouvait pas son explication dans ces lignes latrouverait dans les éclaircissements que donneraient Mme Fauville,Florence Levasseur et Gaston Sauverand. Pour lui, cela n’offraitplus d’intérêt.

Saint-Lazare… La vieille prison lamentable et sordide à laquellela pioche n’a pas encore touché.

Le préfet sauta de voiture.

La porte lui fut aussitôt ouverte.

« Le directeur est là ? dit-il au concierge. Vite, qu’onl’appelle. C’est urgent. »

Mais, tout de suite, incapable d’attendre, il se hâta vers lescouloirs qui conduisaient à l’infirmerie, et il arrivait au palierdu premier étage lorsqu’il se heurta au directeur lui-même.

« Mme Fauville ?… dit-il sans préambule. Je voudrais lavoir. »

Il s’arrêta net, tellement le directeur avait un air dedésarroi.

« Eh bien, quoi ? qu’est-ce que vous avez ?

– Comment, monsieur le préfet, balbutia le fonctionnaire, vousne savez pas ? J’ai pourtant téléphoné à la Préfecture…

– Parlez donc ? Quoi ? Qu’y a-t-il ?

– Il y a, monsieur le préfet, que Mme Fauville est morte cematin. Elle a réussi à s’empoisonner. »

M. Desmalions saisit le bras du directeur et courut jusqu’àl’infirmerie, suivi de Perenna et de Mazeroux. Dans une deschambres, il vit la jeune femme étendue.

Des taches brunes marquaient son pâle visage et ses épaules, destaches semblables à celles qu’on avait observées sur les cadavresde l’inspecteur Vérot, d’Hippolyte Fauville et de son filsEdmond.

Bouleversé, le préfet murmura :

« Mais le poison… d’où vient-il ?

– On a trouvé sous son oreiller cette petite fiole et cetteseringue, monsieur le préfet.

– Sous son oreiller ? Mais comment sont-elles là ?

Comment les a-t-elles eues ? Qui donc les lui apassées ?

– Nous ne savons pas encore, monsieur le préfet. »

M. Desmalions regarda don Luis. Ainsi, le suicide d’HippolyteFauville n’arrêtait pas la série des crimes. Son action n’avait passuscité seulement la perte de Marie-Anne, voilà qu’elle déterminaitl’empoisonnement de l’infortunée jeune femme ! Était-cepossible ? Devait-on admettre que la vengeance du mort sepoursuivait de la même manière automatique et anonyme ? Ouplutôt… ou plutôt n’y avait-il pas quelque autre volontémystérieuse qui continuait, dans l’ombre, avec la même audace,l’œuvre diabolique de l’ingénieur Fauville ?

Le surlendemain, nouveau coup de théâtre. On trouva dans sacellule Gaston Sauverand qui agonisait. Il avait eu le courage des’étrangler à l’aide de son drap. On essaya vainement de lerappeler à la vie.

Près de lui, sur la table, on recueillit une demi-douzained’extraits de journaux qu’une main inconnue lui avaitcommuniqués.

Tous, ils relataient la mort de Marie-Anne Fauville.

Chapitre 4L’héritier des deux cents millions

Le quatrième soir qui suivit ces tragiques événements, un vieuxcocher de fiacre, enfoui sous une vaste houppelande, vint sonner àla porte de l’hôtel Perenna et fit passer une lettre à don Luis. Onle conduisit aussitôt dans le cabinet de travail du premier étage.Arrivé là, et prenant à peine le temps de se débarrasser de sahouppelande, il se précipita sur don Luis :

« Cette fois, ça y est, patron. Il ne s’agit plus de rigoler,mais de faire votre paquet et de ficher le camp, et presto. »

Don Luis, qui fumait tranquillement, installé au creux d’unlarge fauteuil, répondit :

« Qu’est-ce que tu préfères, Mazeroux, un cigare ou unecigarette ? »

Mazeroux s’indigna :

« Mais enfin, patron, vous ne lisez donc pas lesjournaux ?

– Hélas !

– En ce cas, la situation doit vous apparaître clairement, commeà moi, comme à tout le monde ! Depuis trois jours, depuis ledouble suicide, ou plutôt depuis le double assassinat de Marie-AnneFauville et de son cousin Gaston Sauverand, il n’y a pas un seuljournal où vous ne lisiez pas cette phrase ou quelque chosed’approchant : « Et maintenant que M. Fauville, son fils, safemme et con cousin, Gaston Sauverand, sont. morts, plus rien nesépare don Luis Perenna de l’héritage Cosmo Mornington. »Comprenez-vous ce que parler veut dire, patron ? Certes,l’explosion du boulevard Suchet et les révélations posthumes del’ingénieur Fauville, on en parle, et l’on se révolte contrel’abominable Fauville, et l’on ne sait comment louer votrehabileté. Mais il y a un fait qui domine toutes les conversationset toutes les discussions. Les trois branches de la famille Rousselétant supprimées, qui est-ce qui reste ? Don Luis Perenna. Àdéfaut des héritiers naturels, qui est-ce qui hérite ? DonLuis Perenna.

– Sacré veinard !

– Voilà ce qu’on se dit, patron. On se dit que cette série decrimes et d’atrocités ne peut pas être l’effet de coïncidencesfortuites, mais indique, au contraire, l’existence d’une volontédirectrice commençant son action par l’assassinat de CosmoMornington et la terminant par la capture des deux cents millions.Et, pour donner un nom à cette volonté, on prend ce qu’on a sous lamain, c’est-à-dire le personnage extraordinaire, glorieux et malfamé, équivoque et mystérieux, omnipotent et omniprésent, qui, amiintime de Cosmo Mornington, depuis le début gouverne lesévénements, combine, accuse, absout, fait arrêter, fait évader, enun mot tripatouille toute cette affaire d’héritage, au bout delaquelle, en dernier ressort, s’il la conduit comme son intérêt luiconseille de le faire, il a deux cents millions à palper. Et lepersonnage, c’est don Luis Perenna, autant dire le peurecommandable Arsène Lupin, à qui il serait fou de ne pas songerquand on se trouve en face d’une aussi colossale affaire.

–Merci !

– Voilà ce qui se dit, patron, je vous le répète. Tant que MmeFauville et Gaston Sauverand vivaient, on ne pensait pas beaucoup àvos titres de légataire universel et d’héritier en réserve. Maisvoilà que l’un et l’autre ils meurent. Alors, n’est-ce pas ?on ne peut s’empêcher de remarquer l’obstination vraimentsurprenante avec laquelle le hasard soigne les intérêts de don LuisPerenna. Vous vous rappelez l’axiome en matière juridique : isfecit cui prodest. À qui profite la disparition de tous leshéritiers Roussel ? À don Luis Perenna.

– Le bandit !

– Le bandit, c’est le mot que Weber hurle dans les couloirs dela Préfecture et de la Sûreté. Vous êtes le bandit, et FlorenceLevasseur est votre complice. Et c’est à peine si l’on oseprotester. Le préfet de police ? Il aura beau se souvenirqu’il vous doit la vie par deux fois, et que vous avez rendu à lajustice des services inappréciables qu’il sera le premier à fairevaloir. Il aura beau s’adresser au président du Conseil, Valenglay,lequel vous protège, c’est connu… Il n’y a pas que le préfet depolice ! Il n’y a pas que le président du Conseil ! Il ya la Sûreté, le Parquet, le juge d’instruction, les journaux, etsurtout l’opinion publique, l’opinion publique, à qui il fautdonner satisfaction, et qui attend, qui réclame un coupable. Cecoupable, c’est vous ou bien Florence Levasseur. Ou plutôt, c’estvous et Florence Levasseur. »

Don Luis ne sourcilla pas. Mazeroux patienta encore une minute.Puis, ne recevant pas de réponse, il eut un geste désespéré :

« Patron, savez-vous à quoi vous m’obligez ? À trahir mondevoir. Eh bien, apprenez ceci. Demain matin, vous recevrez uneconvocation du juge d’instruction. À l’issue de l’interrogatoire,et quel que soit cet interrogatoire, on vous conduira directementau Dépôt. Le mandat est signé. Voilà ce que vos ennemis ontobtenu.

– Diable !

– Ce n’est pas tout. Weber, qui brûle de prendre sa revanche, ademandé l’autorisation de surveiller votre hôtel dès maintenantpour que vous ne puissiez pas vous défiler comme FlorenceLevasseur. Dans une heure, il sera sur la place avec ses hommes.Qu’en dites-vous, patron ? »

Sans quitter sa posture nonchalante, don Luis fit signe àMazeroux.

« Brigadier, regarde ce qu’il y a sous le canapé, entre les deuxfenêtres. »

Don Luis était sérieux. Instinctivement, Mazeroux obéit. Sous lecanapé, il y avait une valise.

« Brigadier, dans dix minutes, quand j’aurai donné l’ordre à mesdomestiques de se coucher, tu porteras cette valise au 143bis de la rue de Rivoli, où j’ai retenu un petitappartement sous le nom de M. Lecocq.

– Qu’est-ce que ça veut dire, patron ?

– Ça veut dire que, depuis trois jours, n’ayant personne de sûrà qui confier cette valise, j’attendais ta visite.

– Ah çà ! mais, balbutia Mazeroux, confondu.

– À çà ! mais, quoi ?

– Vous aviez donc l’intention de vous esquiver ?

– Parbleu ! Seulement, pourquoi me presser ? Du momentque je t’ai placé dans les services de la Sûreté, c’est pour savoirce qui se trame contre moi. Puisqu’il y a danger, je me trotte.»

Et, frappant l’épaule de Mazeroux qui le regardait de plus enplus ahuri, il lui dit sévèrement :

« Tu vois, brigadier, que ce n’était pas la peine de te déguiseren cocher de fiacre et de trahir ton devoir. Il ne faut jamaistrahir son devoir, brigadier. Interroge ta conscience, je suiscertain qu’elle te juge comme tu le mérites. »

Don Luis avait dit la vérité. Reconnaissant combien la mort deMarie-Anne et de Sauverand modifiait la situation, il estimaitprudent de se mettre à l’abri. S’il ne l’avait pas fait plus tôt,c’est qu’il espérait recevoir des nouvelles de Florence Levasseur,soit par lettre, soit par téléphone. La jeune fille s’obstinant àgarder le silence, il n’y avait pas de raison pour que don Luisrisquât une arrestation que la marche des événements rendaitinfiniment probable.

Et, de fait, ses prévisions étaient justes. Le lendemain,Mazeroux arriva tout guilleret dans le petit appartement de la ruede Rivoli.

« Vous l’avez échappé belle, patron. Dès ce matin, Weber a suque l’oiseau s’était envolé. Il ne dérage pas. Avouons du reste quela situation est de plus en plus embrouillée. À la préfecture, onn’y comprend rien. Ils ne savent même plus s’il faut poursuivreFlorence Levasseur. Eh ! oui, vous avez dû lire ça dans lesjournaux. Le juge d’instruction prétend que Fauville s’étantsuicidé et ayant tué son fils Edmond, Florence Levasseur n’a rien àvoir là-dedans. Pour lui, l’affaire est donc dose de ce côté.Hein ! il en a de bonnes, le juge d’instruction ! Etl’assassinat de Gaston Sauverand, est-ce qu’il n’est pas claircomme le jour que Florence y a participé, comme à tout lereste ? N’est-ce pas chez elle, dans un volume de Shakespeare,qu’on a découvert des documents qui se rapportaient auxdispositions prises par M. Fauville, relativement aux lettres et àl’explosion ? Et puis… »

Mazeroux s’interrompit, intimidé par le regard de don Luis, etcomprenant que le patron tenait plus que jamais à la jeune fille.Coupable ou non, elle lui inspirait la même passion.

« Entendu, dit-il, n’en parlons plus. L’avenir me donneraraison, vous verrez cela. »

Et les jours s’écoulèrent. Mazeroux venait aussi souvent quepossible, ou bien téléphonait à don Luis tous les détails de ladouble enquête poursuivie à Saint-Lazare et à la Santé.

Enquête vaine, comme on sait. Si les affirmations de don Luis,relatives au plafonnier électrique et à la distribution automatiquedes lettres mystérieuses furent reconnues exactes, on échoua dansles recherches qui concernaient le double suicide. Tout au plusfut-il établi que, avant son arrestation, Sauverand avait essayé,par l’intermédiaire d’un fournisseur de l’infirmerie, d’entrer encorrespondance avec Marie-Anne. Fallait-il supposer que la fiole depoison et que la seringue avaient suivi cette même voie ?Impossible de le prouver, et, d’autre part, impossible également dedécouvrir comment les extraits des journaux qui relataient lesuicide de Marie-Anne avaient été introduits dans la cellule deGaston Sauverand.

Et puis le mystère initial subsistait toujours, l’insondablemystère des dents imprimées dans le fruit ! Les aveuxposthumes de M. Fauville innocentaient Marie-Anne. Et pourtant,c’était bien les dents de Marie-Anne qui avaient marqué lapomme ! Ce qu’on avait appelé les Dents du tigre, c’étaientbien les siennes ! Alors ?…

Bref, comme disait Mazeroux, tout le monde pataugeait, à telpoint que le préfet, qui avait mission, de par le testament, deréunir les héritiers Mornington trois mois au moins après le décèsdu testateur, et quatre mois au plus, décida tout à coup que cetteréunion aurait lieu au cours de la semaine suivante, c’est-à-direle 9 juin. Il espérait ainsi en finir avec une affaire exaspérante,où la justice ne montrait qu’incertitude et désarroi. Selon lescirconstances, on prendrait une décision relative à l’héritage.Puis, on bouclerait l’instruction. Et ce serait peu à peu lesilence sur la monstrueuse hécatombe des héritiers Mornington. Etle mystère des Dents du tigre s’oublierait peu à peu…

Chose étrange, ces derniers jours, agités et fiévreux comme tousceux qui précèdent les grandes batailles – car on prévoyait quecette réunion suprême serait une grande bataille – don Luis lespassa tranquillement dans un fauteuil, installé sur son balcon dela rue de Rivoli, à fumer des cigarettes ou à faire des bulles desavon que le vent emportait vers les jardins des Tuileries.

Mazeroux n’en revenait pas.

« Patron, vous m’ahurissez. Ce que vous avez l’air tranquille etinsouciant !

– Je le suis, Alexandre.

– Alors, quoi ! l’affaire ne vous intéresse plus ?Vous renoncez à venger Mme Fauville et Sauverand ? On vousaccuse ouvertement, et vous faites des bulles de savon ?

– Rien de plus passionnant, Alexandre.

– Voulez-vous que je vous dise, patron ? Eh bien, oncroirait que vous connaissez le mot de l’énigme…

– Qui sait, Alexandre ? »

Rien ne semblait émouvoir don Luis. Des heures encore passèrent,et d’autres heures, et il ne bougeait toujours pas de son balcon.Les moineaux, maintenant, venaient manger le pain qu’il leurjetait. Vraiment, on eût dit que, pour lui aussi, l’affairetouchait à son terme et que les choses allaient le mieux dumonde.

Mais le jour de la réunion, Mazeroux entra, une lettre à lamain, et l’air effaré :

« C’est pour vous, patron. Elle m’était adressée, mais avecenveloppe intérieure à votre nom… Comment expliquez-vouscela ?

– Facilement, Alexandre. L’ennemi connaît nos relationscordiales, et, ignorant mon adresse…

– Quel ennemi ?

– Je te le dirai ce soir. »

Don Luis ouvrit l’enveloppe et lut ces mots, écrits à l’encrerouge :

« Il est encore temps, Lupin. Retire-toi de la bataille.Sinon, c’est la mort pour toi aussi. Quand tu te croiras au but,quand ta main se lèvera sur moi et que tu crieras des mots devictoire, c’est alors que l’abîme s’ouvrira sous tes pas.

« Le lieu de ta mort est déjà choisi. Le piège est prêt.Prends garde, Lupin. »

Don Luis sourit :

« À la bonne heure, ça se dessine.

– Vous trouvez, patron ?

– Mais oui, mais oui… Et qui t’a remis cette lettre ?

– Ah ! là, nous avons de la veine, patron, pour unefois ! L’agent de la Préfecture à qui elle a été remise habitejustement aux Ternes, dans une maison voisine de celle qu’habite leporteur de la lettre. Il connaît très bien ce type-là. C’est de lachance, avouez-le. »

Don Luis bondit. Il rayonnait de joie.

« Qu’est-ce que tu chantes ? Dégoise ! Tu as desrenseignements ?

– L’individu est un valet de chambre, employé dans une cliniquede l’avenue des Ternes.

– Allons-y. Pas une minute à perdre.

– À la bonne heure, patron. On vous retrouve.

– Eh ! parbleu. Tant qu’il n’y avait rien à faire,j’attendais ce soir, et je me reposais, car je prévois que la luttesera terrible. Mais, puisque l’ennemi commet enfin une gaffe,puisqu’il y a une piste, ah ! alors, plus besoin d’attendre.Je prends les devants. Sus au tigre, Mazeroux ! »

Il était une heure de l’après-midi quand don Luis et Mazerouxarrivèrent à la clinique des Ternes. Un valet de chambre les reçut.Mazeroux poussa don Luis du coude. C’était, sans nul doute, leporteur de la lettre. Sur les questions du brigadier, cet homme nefit, en effet, aucune difficulté pour reconnaître qu’il avait étéle matin à la préfecture.

« Sur l’ordre de qui ? demanda Mazeroux.

– Sur l’ordre de Mme la supérieure.

– La supérieure ?

– Oui, la clinique comprend aussi une maison de santé, laquelleest dirigée par des religieuses.

– Est-il possible de parler à la supérieure ?

– Certes, mais pas maintenant, elle est sortie.

– Et elle rentrera ?

– Oh ! d’un instant à l’autre. »

Le domestique les introduisit dans l’antichambre, où ilsrestèrent plus d’une heure. Ils étaient fort intrigués. Quesignifiait l’intervention de cette religieuse ? Quel rôletenait-elle dans l’affaire ?

Des gens entraient, que l’on conduisait auprès des malades entraitement D’autres sortaient. Il vint aussi des sœurs qui allaientet qui venaient en silence, et des infirmières couvertes de leurlongue blouse blanche serrée à la taille.

« Nous n’allons pas moisir ici, patron, murmura Mazeroux.

– Qu’est-ce qui te presse ? Ta bien-aimée ?

– Nous perdons notre temps.

– Je ne perds pas le mien. Le rendez-vous chez le préfet n’estqu’à cinq heures.

– Hein ! Qu’est-ce que vous dites, patron ? Ce n’estpas sérieux ! Vous n’avez pourtant pas l’intentiond’assister…

– Pourquoi pas ?

– Comment ! Mais le mandat…

– Le mandat ? Un chiffon de papier…

– Un chiffon qui deviendra une réalité si vous forcez la justiceà agir. Votre présence sera considérée comme une provocation…

– Et mon absence comme un aveu. Un monsieur qui hérite de deuxcents millions ne se cache pas le jour de l’aubaine. Or, sous peined’être déchu de mes droits, il faut que j’assiste à cette réunion.J’y assisterai.

– Patron… »

Un cri étouffé jaillit devant eux, et aussitôt une femme, uneinfirmière qui traversait la salle, se mit à courir, souleva unetenture et disparut.

Don Luis s’était levé, hésitant, déconcerté, puis tout à coup,après quatre ou cinq secondes d’indécision, il se rua vers latenture, suivit un couloir et se heurta à une grosse portematelassée de cuir, qui venait de se refermer, et autour delaquelle, stupidement, avec des mains qui tremblaient, il perditencore quelques secondes.

Quand il l’eut ouverte, il se trouva en bas d’un escalier deservice. Monterait-il ? À droite, le même escalier descendaitau sous-sol. Il descendit, pénétra dans une cuisine, et empoignantla cuisinière lui dit d’un ton furieux :

« Il y a une infirmière qui vient de sortir par là ?

– Mlle Gertrude ? La nouvelle…

– Oui… oui… vite… on la cherche là-haut…

– Qui ?

– Ah ! sacré nom, dites-moi quel chemin elle apris ?

– Ici…, cette porte… »

Don Luis s’élança, franchit un petit vestibule, et se précipitadehors, sur l’avenue des Ternes.

« Eh bien, en voilà une course », cria Mazeroux qui lerejoignait.

Don Luis observait l’avenue. Sur une petite place voisine, laplace Saint-Ferdinand, un autobus démarrait.

« Elle y est, affirma-t-il, cette fois, je ne la lâche plus.»

Il héla un taxi.

« Chauffeur, suivez l’autobus à cinquante mètres de distance.»

Mazeroux lui dit :

« C’est Florence Levasseur ?

– Oui.

– Elle est raide, celle-là ! » ronchonna le brigadier.

Et, avec une violence soudaine :

« Mais enfin, patron, vous ne voyez donc rien du tout ?Vrai, on n’est pas aveugle à ce point ! »

Don Luis ne répliqua pas.

« Mais patron, la présence de Florence Levasseur dans cetteclinique démontre, par a + b, que c’est elle quia donné l’ordre au domestique de m’apporter cette lettre de menacescontre vous, et, alors, plus de doutes ! Florence Levasseurdirige toute l’affaire ! Et, vous le savez comme moi,avouez-le ! Depuis dix jours, vous êtes peut-être arrivé, paramour pour cette femme, à la considérer comme innocente malgrétoutes les preuves qui l’accablent. Mais aujourd’hui, la véritévous crève les yeux. Je le sens, j’en suis sûr. N’est-ce pas,patron, je ne me trompe pas ? Vous y voyez clair ? »

Cette fois, don Luis ne protesta pas. Le visage contracté, lesyeux durs, il surveillait l’autobus qui, à ce moment, stoppait aucoin du boulevard Haussmann.

« Halte ! » cria-t-il à son chauffeur.

La jeune fille descendait. Sous son costume d’infirmière, il futfacile de reconnaître Florence Levasseur. Elle examina lesalentours, comme une personne qui s’assure qu’elle n’est passuivie, puis monta dans une voiture et se fit conduire, par leboulevard et la rue de la Pépinière, jusqu’à la gareSaint-Lazare.

De loin, don Luis la vit monter les escaliers qui débouchent surla cour de Rome, et il put encore l’apercevoir au bout de la salledes Pas-Perdus, devant un guichet.

« Vite, Mazeroux, dit-il, sors ta carte de la Sûreté, et demandeà la receveuse quel billet elle vient de délivrer. Dépêche-toi,avant qu’un autre voyageur ne se présente. »

Mazeroux se hâta, interrogea la buraliste, et, se retournant:

« Une seconde classe pour Rouen.

– Prends-en une aussi. »

Le brigadier obéit. S’étant informés, ils surent qu’un rapidepartait à l’instant même. Quand ils arrivèrent sur les quais,Florence pénétrait dans un des compartiments du milieu.

Le train sifflait.

« Monte, fit don Luis, qui se dissimulait de son mieux. Tu metélégraphieras de Rouen, et je te rejoindrai ce soir. Surtout,ouvre l’œil. Qu’elle ne te glisse pas entre les doigts. Elle esttrès forte, tu sais.

– Mais vous, patron, pourquoi ne venez-vous pas ? » Ilserait bien préférable…

« Impossible. On ne s’arrête pas avant Rouen, et je ne pourraisêtre de retour que ce soir. Or, la réunion à la Préfecture a lieu àcinq heures.

– Et vous tenez à y être ?

– Plus que jamais. Va, embarque. »

Il le poussa dans une voiture de queue. Le train s’ébranlait etbientôt disparaissait sous le tunnel.

Alors, don Luis se jeta sur une banquette, dans une des sallesd’attente, et il y resta deux heures, affectant de lire desjournaux, mais les yeux vagues, et l’esprit obsédé par cettequestion angoissante qui se posait à lui une fois de plus, et avecquelle précision : « Florence est-elle coupable ? »

Il était cinq heures exactement lorsque le cabinet de M.Desmalions s’ouvrit devant le commandant comte d’Astrignac, maîtreLepertuis et le secrétaire d’ambassade américain. À ce même moment,quelqu’un entra dans l’antichambre des huissiers et remit sacarte.

L’huissier de service jeta un coup d’œil sur le bristol, setourna vivement vers un groupe de personnes qui parlaient àl’écart, puis demanda au nouveau venu :

« Monsieur n’a pas de convocation ?

– Inutile. Faites annoncer don Luis Perenna. »

Il y eut comme une secousse électrique parmi les personnes dugroupe, et l’une d’elles s’avança. C’était le sous-chef Weber.

Les deux hommes se regardèrent un instant jusqu’au plus profonddes yeux. Don Luis souriait aimablement.

Weber était livide, un tremblement agitait ses lèvres, et l’onvoyait tous les efforts qu’il faisait pour se contenir.

Auprès de lui, il y avait, outre deux journalistes, quatreagents de la Sûreté.

« Bigre ! ces messieurs sont là pour moi, pensa don Luis.Mais leur ahurissement prouve bien qu’on ne croyait pas quej’aurais le culot de venir. Vont-ils m’arrêter ? »

Weber ne bougea pas, mais à la fin, son visage exprimait uncertain contentement, comme s’il se fût dit :

« Toi, mon bonhomme, je te tiens. Tu n’y couperas pas. »L’huissier revint et, sans un mot, montra le chemin à don Luis.

Don Luis passa devant Weber avec le salut le plus affable, fitégalement un petit signe amical aux agents, et entra.

Aussitôt, le commandant comte d’Astrignac se hâta vers lui, lamain tendue, montrant ainsi que tous les racontars n’atteignaienten rien l’estime qu’il gardait au légionnaire Perenna. Maisl’attitude réservée du préfet de police fut significative. Ilcontinua de feuilleter le dossier qu’il examinait et de causer àmi-voix avec le secrétaire d’ambassade et le notaire.

Don Luis songea :

« Mon bon Lupin, il y a quelqu’un qui sortira d’ici le cabrioletde fer aux poignets. Si ce n’est pas le vrai coupable, ce sera toi,mon pauvre vieux. À bon entendeur… »

Et il se rappela le début de l’aventure, lorsqu’il se trouvaitdans le bureau de l’hôtel Fauville, devant les magistrats, et qu’illui fallait, sous peine d’arrestation immédiate, livrer le criminelà la justice. Ainsi, du commencement à la fin de la lutte, il avaitdû, tout en combattant l’invisible ennemi s’offrir aux coups de lajustice, sans qu’il lui fût possible de se défendre autrement quepar d’indispensables victoires. Successivement, harcelé d’attaques,toujours en danger, il avait jeté dans le gouffre Marie-Anne etSauverand ; innocents sacrifiés aux lois cruelles desbatailles. Allait-il enfin prendre corps à corps le véritableennemi ou succomber lui-même à la minute définitive ?

Il se frotta les mains d’un mouvement si heureux que M.Desmalions ne put s’empêcher de le regarder. Don Luis avait cet airépanoui d’un homme qui éprouve une joie sans mélange et qui seprépare à en goûter d’autres beaucoup plus vives encore.

Le préfet de police demeura silencieux un moment, comme s’il sefût demandé ce qui pouvait réjouir ce diable d’homme, puis ilfeuilleta de nouveau son dossier, et, à la fin, il prononça :

« Nous nous retrouvons ici, messieurs, comme il y a deux mois,pour prendre des résolutions définitives au sujet du testament deCosmo Mornington. M. Cacérès, attaché à la légation du Pérou, neviendra pas. M. Cacérès en effet, d’après un télégramme que jeviens de recevoir d’Italie, est assez gravement malade. Saprésence, d’ailleurs, n’était pas indispensable. Il ne manque doncpersonne, ici… personne que ceux-là mêmes, hélas ! dont cetteréunion aurait consacré les droits, c’est-à-dire les héritiers deCosmo Mornington.

– Il manque une autre personne, monsieur le préfet. »

M. Desmalions leva la tête. C’était don Luis qui venait deparler. Le préfet hésita, puis, se décidant à l’interroger, il dit:

« Qui ? Quelle est cette personne ?

– L’assassin des héritiers Mornington. »

Cette fois encore, don Luis forçait l’attention, et malgré larésistance qu’on lui opposait, contraignait les assistants à tenircompte de sa présence et à subir son ascendant. Coûte que coûte, ilfallait qu’on discutât avec lui comme un homme qui exprime deschoses inconcevables, mais possibles puisqu’il les exprimait.

« Monsieur le préfet, dit-il, me permettez-vous d’exposer lesfaits tels qu’ils ressortent de la situation actuelle ? Cesera la suite et la conclusion naturelle de l’entretien que nousavons eu après l’explosion du boulevard Suchet. »

Le silence de M. Desmalions laissa comprendre à don Luis qu’ilpouvait parler. Il reprit aussitôt :

« Ce sera bref, monsieur le préfet. Ce sera bref pour deuxmotifs : d’abord, parce que les aveux de l’ingénieur Fauvilledemeurent acquis, et que nous connaissons définitivement le rôlemonstrueux qu’il a joué dans l’affaire ; et ensuite, parceque, pour le surplus, la vérité, si compliquée qu’elle paraisse,est, au fond, très simple. Elle tient tout entière dans cetteobjection que vous m’avez faite, monsieur le préfet, en sortant del’hôtel en ruine du boulevard Suchet :

« Comment expliquer que la confession d’Hippolyte Fauville nementionne pas une seule fois l’héritage de Cosmo Mornington ?»

« Tout est là, monsieur le préfet. Hippolyte Fauville n’a pasdit un mot de l’héritage. Et s’il n’en a pas dit un mot, c’est,évidemment, qu’il l’ignorait. Et si Gaston Sauverand a pu meraconter toute sa tragique histoire sans faire la moindre allusionà cet héritage, c’est que cet héritage n’a tenu dans l’histoire deGaston Sauverand aucune espèce de place. Lui aussi, avant cesévénements, l’ignorait, comme l’ignorait Marie-Anne Fauville etcomme l’ignorait Florence Levasseur.

« Fait indéniable, la vengeance, la vengeance seule a guidéHippolyte Fauville. Sinon, pourquoi eût-il agi, puisque lesmillions de Cosmo Mornington lui revenaient de plein droit ?Et, d’ailleurs, s’il avait voulu jouir de ces millions, il n’eûttout de même pas commencé par se tuer.

« Donc une certitude : l’héritage n’est pour rien dans lesdécisions et dans les actes d’Hippolyte Fauville.

« Et cependant, tour à tour, avec une inflexible régularité, etcomme s’ils étaient frappés dans l’ordre même où il fallait qu’ilsfussent frappés pour que l’héritage Mornington fût disponible,meurent Cosmo Mornington, puis Hippolyte Fauville, puis EdmondFauville, puis Marie-Anne Fauville, puis Gaston Sauverand !D’abord le détenteur de la fortune, ensuite tous ceux qu’il ainstitués ses légataires, et, je le répète, dans l’ordre mêmeoù le testament leur permettait de prétendre à lafortune !

« N’est-ce pas étrange ? Et comment ne pas supposer qu’il yait, en tout cela, une pensée directrice ? Comment ne pasadmettre que le formidable débat soit dominé par cet héritage, etque, au-dessus des haines et des jalousies de l’immonde Fauville,il y ait un être doué d’une énergie plus formidable encore,poursuivant un but tangible, et conduisant à la mort, comme desvictimes numérotées, tous les acteurs inconscients du drame dont ila noué et dont il dénoue les fils ?

« Monsieur le préfet, l’instinct populaire est tellementd’accord avec moi, une partie de la police, le sous-chef Weber entête, raisonne d’une façon tellement identique à la mienne, quel’existence de cet être s’affirma aussitôt dans toutes lesimaginations. Il fallait quelqu’un qui fût la pensée directrice,qui fût la volonté et l’énergie. Ce fut moi. Pourquoi pas, aprèstout ? N’étais-je point, condition indispensable pour avoirintérêt aux crimes, héritier de Cosmo Mornington ?

« Je ne me défendrai pas. Il se peut que des interventionsétrangères, il se peut que les circonstances vous obligent,monsieur le préfet, à prendre contre moi des mesures injustifiées,mais je ne vous ferai pas l’injure de croire, une seconde, que voussupposiez capable de tels forfaits l’homme dont vous avez pu jugerles actes depuis deux mois.

« Et cependant, l’instinct populaire a raison de m’accuser,monsieur le préfet. En dehors de l’ingénieur Fauville, il y afatalement un coupable, et fatalement ce coupable hérite de CosmoMornington. Puisque ce n’est pas moi, c’est qu’il existe un autrehéritier de Cosmo Mornington. C’est celui-là que j’accuse, monsieurle préfet.

« Il n’y a pas, dans l’aventure sinistre qui se déroule devantnous, il n’y a pas, comme nous avons pu le croire un moment, que lavolonté d’un mort. Ce n’est pas tout le temps contre un mort quej’ai lutté, et plus d’une fois j’ai senti le souffle même de la viequi me heurtait au visage. Et plus d’une fois, j’ai senti les dentsdu tigre qui cherchaient à me déchirer. Le mort a fait beaucoup,mais il n’a pas tout fait. Et, même ce qu’il a fait, fut-il seul àle faire ? L’être dont je parle fut-il uniquement l’exécuteurde ses ordres, ou bien aussi le complice qui l’aida dans sonentreprise ? Je ne sais. Mais il fut certainement lecontinuateur d’une œuvre qu’il avait peut-être inspirée, et que, entout cas, il détourna à son profit, acheva résolument et poussajusqu’aux dernières limites. Et cela parce qu’il connaissait letestament de Cosmo Mornington.

« Et c’est lui que j’accuse, monsieur le préfet.

« Je l’accuse tout au moins de la part de forfaits et de crimesqu’on ne saurait attribuer à Hippolyte Fauville.

« Je l’accuse d’avoir fracturé le tiroir de la table où maîtreLepertuis, le notaire de Cosmo Mornington, avait déposé letestament de son client.

« Je l’accuse de s’être introduit dans l’appartement de CosmoMornington et d’avoir substitué à l’une des ampoules de cacodylatede soude qui devaient servir à Cosmo Mornington pour ses piqûresune ampoule remplie de liqueur toxique.

« Je l’accuse d’avoir tenu le rôle du docteur qui vint constaterle décès de Cosmo Mornington et qui délivra un faux certificat.

« Je l’accuse d’avoir fourni à Hippolyte Fauville le poison qui,successivement, tua l’inspecteur Vérot, puis Edmond Fauville, puisHippolyte Fauville lui-même.

« Je l’accuse d’avoir armé et dirigé contre moi la main deGaston Sauverand qui, sur son conseil et d’après ses indications,attenta par trois fois à mon existence et, finalement, provoqua lamort de mon chauffeur.

« Je l’accuse d’avoir, profitant des intelligences que GastonSauverand s’était crées dans l’infirmerie pour communiquer avecMarie-Anne Fauville, d’avoir fait passer à Marie-Anne Fauville lafiole de poison et la seringue qui devaient servir à la malheureusepour mettre à exécution ses projets de suicide.

« Je l’accuse d’avoir, par un procédé que j’ignore, et prévoyantle résultat inéluctable de son acte, communiqué à Gaston Sauverandles extraits des journaux qui relataient la mort de Marie-Anne.

« Je l’accuse donc, en résumé, et sans tenir compte de saparticipation aux autres crimes –, assassinat de l’inspecteurVérot, assassinat de mon chauffeur –, je l’accuse d’avoir tué CosmoMornington, d’avoir tué Edmond Fauville, d’avoir tué HippolyteFauville, d’avoir tué Marie-Anne Fauville, d’avoir tué GastonSauverand, d’avoir tué, en définitive, tous ceux qui se trouvaiententre les millions et lui.

« Et ces derniers mots, monsieur le préfet, vous confirmentclairement ma pensée. Si un homme supprime cinq de ses semblablespour toucher un certain nombre de millions, c’est qu’il estconvaincu que cette suppression lui assurera fatalement etmathématiquement la possession de ces millions. Bref, si un hommesupprime un millionnaire et ses quatre héritiers successifs, c’estqu’il est, lui, le cinquième héritier de ce millionnaire. Dans uninstant, cet homme sera ici.

– Quoi ! »

L’exclamation du préfet de police fut spontanée. Il oubliaittoute l’argumentation, si puissante et si serrée, de don LuisPerenna, pour ne songer qu’à l’apparition stupéfiante que don Luisannonçait. Et celui-ci répliqua :

« Monsieur le préfet, cette visite est la conclusion rigoureusedes accusations que je porte. Rappelez-vous que le testament deCosmo Mornington est formel : les droits d’un héritier ne serontvalables que si cet héritier assiste à la réuniond’aujourd’hui.

– Et s’il ne vient pas ? s’écria le préfet, prouvant ainsique la conviction de don Luis avait peu à peu raison de sesdoutes.

– Il viendra, monsieur le préfet. Sinon, toute cette affairen’aurait plus aucune espèce de sens. Réduite aux crimes et auxactes de l’ingénieur Fauville, elle pouvait être considérée commel’œuvre absurde d’un fou. Poussée jusqu’à la mort de Marie-AnneFauville et de Gaston Sauverand, elle exige comme dénouementinévitable l’apparition d’un personnage qui, dernier descendant dela famille Roussel, de Saint-Étienne, et, par conséquent, héritierdans toute la force du terme, et avant moi, de Cosmo Mornington,viendra réclamer les deux cents millions qu’il a conquis par tantd’épouvantable audace.

– Et s’il ne vient pas ? s’exclama de nouveau, avec plus devéhémence, M. Desmalions.

– Alors, monsieur le préfet, c’est que je suis le coupable, etvous n’aurez plus qu’à m’arrêter. Entre cinq heures et six heures,aujourd’hui, vous devez voir dans cette pièce, en face de vous,l’être qui a tué les héritiers Mornington. Il est humainementimpossible que cela ne soit pas… Par conséquent en tout état decause, la justice aura satisfaction. Lui ou moi, ledilemme est simple. »

M. Desmalions se taisait. Il mâchonnait sa moustache d’un airsoucieux, et tournait autour de la table, dans le cercle étroit queformaient les assistants. Visiblement des objections se précisaienten son esprit contre une telle supposition. À la fin, il murmura,comme s’il se fût parlé à lui-même :

« Non… non… car enfin, comment expliquer que cet homme auraitattendu jusqu’à maintenant pour réclamer ses droits ?

– Un hasard peut-être, monsieur le préfet… un obstaclequelconque… ou bien, sait-on jamais ? le besoin pervers d’uneémotion plus forte. Et puis, rappelez-vous, monsieur le préfet,avec quelle minutie, avec quelle subtilité mécanique toute cetteaffaire fut montée. Chaque événement se déclencha à la minute mêmefixée par l’ingénieur Fauville. Ne pouvons-nous admettre que soncomplice subisse jusqu’au bout l’influence de cette méthode, etqu’il ne se découvre qu’à la minute suprême ? »

Avec une sorte de colère, M. Desmalions s’exclama :

« Non, non, mille fois non, ce n’est pas possible. S’il existeun être assez monstrueux pour commettre une pareille séried’assassinats, cet être n’aura pas la bêtise de se livrer.

– En venant ici, monsieur le préfet, il ignore le danger qui lemenace, puisque personne même n’a envisagé l’hypothèse de sonexistence. Et d’ailleurs, que risque-t-il ?

– Ce qu’il risque ? Mais s’il a commis réellement cettesérie d’assassinats…

– Il ne les a pas commis, monsieur le préfet, il les a faitcommettre, ce qui est différent. Et vous comprendrezmaintenant en quoi consiste la force imprévue de cet homme : iln’agit pas lui-même ! Depuis le jour où lavérité m’est apparue, j’ai réussi à découvrir peu à peu ses moyensd’action, à mettre à nu les rouages qu’il commande et les rusesqu’il emploie. Il n’agit pas lui-même ! Voilà sonprocédé. Vous le retrouverez identique dans toute la série desassassinats. En apparence, Cosmo Mornington est mort des suitesd’une piqûre mal faite ; mais, en réalité, c’estl’autre qui avait rendu la piqûre mortelle. En apparence,l’inspecteur Vérot a été tué par Hippolyte Fauville ; mais, enréalité, c’est l’autre qui a dû combiner le crime, enmontrer la nécessité à Fauville et, pour ainsi dire, lui diriger lamain. Et de même, en apparence, Fauville a tué son fils et s’estsuicidé, et Marie-Anne s’est suicidée et Gaston Sauverand s’estsuicidé ; mais, en réalité, c’est l’autre qui voulutleur mort, qui les accula au suicide, et qui leur fournit lesmoyens de mourir. Voilà le procédé, monsieur le préfet, et voilàl’homme. »

Et, d’une voix basse, où il y avait comme une appréhension, ilajouta :

« J’avoue que jamais encore, au cours d’une vie qui futcependant fertile en rencontres, je ne me suis heurté à un pluseffroyable personnage, agissant avec une virtuosité plus diaboliqueet une psychologie plus clairvoyante. »

Ses paroles éveillaient chez ceux qui l’écoutaient une émotioncroissante. On voyait réellement l’être invisible. Il prenait corpsdans les imaginations. On l’attendait. Par deux fois, don Luiss’était tourné vers la porte et avait prêté l’oreille. Et plus quetout, ce geste évoquait celui qui allait venir.

« Qu’il ait agi par lui-même ou qu’il ait fait agir, dès que lajustice le tiendra, elle arrivera bien…

– La justice aura du mal, monsieur le préfet ! Un homme dece calibre-là a dû tout prévoir, même son arrestation, mêmel’accusation dont il serait l’objet ; et l’on ne pourra guèrerelever contre lui que des charges morales et point de preuves.

– Alors ?

– Alors, monsieur le préfet, j’estime que l’on doit accepter sesexplications comme toutes naturelles et ne pas le mettre endéfiance. L’essentiel est de le connaître. Plus tard – et ce nesera pas long – vous saurez bien le démasquer. »

Le préfet de police continuait à marcher autour de la table. Lecommandant d’Astrignac examinait Perenna, dont le sang-froidl’émerveillait. Le notaire et le secrétaire d’ambassade semblaientfort agités. Et, de fait, rien n’était plus bouleversant que lapensée qui les dominait tous. L’abominable assassin allait-il seprésenter devant eux ?

« Silence », dit le préfet de police en s’arrêtant.

On avait traversé l’antichambre.

Quelqu’un frappa.

« Entrez ! »

L’huissier entra. Il tenait un plateau à la main. Dans ceplateau, il y avait une lettre, et il y avait aussi une de cesfeuilles imprimées sur lesquelles on inscrit son nom et l’objet desa visite.

M. Desmalions se précipita.

Au moment de saisir la feuille, il eut une courte hésitation. Ilétait très pâle, puis, vivement, il se décida :

« Oh ! » fit-il avec un haut-le-corps.

Il tourna les yeux vers don Luis, réfléchit, puis, prenant lalettre, il dit à l’huissier :

« Cette personne est ici ?

– Dans l’antichambre, monsieur le préfet.

– Dès que je sonnerai, introduisez-la. »

L’huissier sortit.

Debout devant son bureau, M. Desmalions ne bougeait plus. Uneseconde fois don Luis rencontra son regard, et un troublel’envahit. Que se passait-il ?

D’un mouvement sec le préfet de police décacheta l’enveloppequ’il avait en main, puis il déplia la lettre et se mit à lire.

On épiait chacun de ses gestes, on épiait les moindresexpressions de son visage. Les prédictions de Perennaallaient-elles se réaliser ? Un cinquième héritierréclamait-il ses droits ?

Dès les premières lignes, M. Desmalions leva la tête, et,s’adressant à don Luis, murmura :

« Vous aviez raison, monsieur, nous sommes en présence d’uneréclamation.

– De qui, monsieur le préfet ? » ne put s’empêcher de diredon Luis.

M. Desmalions ne répondit pas. Il acheva sa lecture. Puis ilrecommença lentement avec l’attention d’un homme qui pèse tous lesmots. Enfin, il lut à haute voix :

 

« Monsieur le préfet,

« Les hasards d’une correspondance m’ont révélé l’existenced’un héritier inconnu de la famille Roussel. C’est aujourd’huiseulement que j’ai pu me procurer les pièces nécessaires à sonidentification, et c’est au dernier moment, à la suite d’obstaclesinattendus, qu’il m’est possible de vous les envoyer par lapersonne même qu’elles concernent. Respectueuse d’un secret qui nem’appartient pas, et désireuse de rester en dehors d’une affaire àlaquelle je n’ai été mêlée que par accident, je vous prie, monsieurle préfet, de m’excuser si je ne crois pas devoir apposer masignature au bas de cette lettre. »

 

Ainsi donc Perenna avait vu clair et les événements justifiaientsa prophétie. Au terme indiqué, quelqu’un se présentait. Laréclamation était faite en temps utile. Et la façon même dont leschoses se passaient, à la minute précise, rappelait étrangementl’exactitude mécanique qui dominait toute l’aventure.

Restait maintenant la question suprême : qui était cet inconnu,héritier possible, et, par conséquent, cinq ou six foisassassin ? Il attendait dans la pièce voisine. Un mur seul lecachait aux regards. Il allait venir. On allait le voir. On allaitle connaître.

Brusquement, le préfet sonna.

Quelques secondes d’angoisse s’écoulèrent. Chose bizarre, M.Desmalions ne quittait pas Perenna des yeux. Celui-ci demeuraittout à fait maître de lui, mais, au fond, inquiet, mal àl’aise.

La porte fut poussée.

L’huissier livra passage à quelqu’un.

C’était Florence Levasseur.

Chapitre 5Weber prend sa revanche

Don Luis eut un moment de stupéfaction. Florence ici, Florencequ’il avait laissée dans le train sous la surveillance de Mazeroux,et à qui, matériellement, il était impossible de revenir à Parisavant huit heures du soir !

Aussitôt d’ailleurs, et malgré la déroute de son cerveau, ilcomprit. Florence, se sachant poursuivie, les avait entraînésjusqu’à la gare Saint-Lazare, et elle descendait à contre-voietandis que l’excellent Mazeroux, emmené par le train, surveillaitla voyageuse absente.

Mais soudain la situation lui apparut dans toute son horreur.Florence était là, pour réclamer l’héritage, et cette réclamation,il l’avait dit lui-même, constituait la preuve de culpabilité laplus effroyable.

D’un bond, sous l’impulsion d’un sentiment irrésistible, donLuis fut auprès de la jeune fille, la saisit par le bras, et luidit avec une violence presque haineuse :

« Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Qu’est-ce que vousvenez faire ? Pourquoi ne m’avoir pas averti ?… »

M. Desmalions s’interposa. Mais don Luis, sans lâcher prise,s’écria :

« Eh ! monsieur le préfet, vous ne voyez donc pas que toutcela n’est qu’une erreur ? La personne que nous attendons, queje vous ai annoncée, n’est pas celle-ci. L’autre se cache, commetoujours. Mais il est impossible que Florence Levasseur…

– Je n’ai aucune prévention contre mademoiselle, dit le préfetde police d’une voix impérieuse. Mais mon devoir est del’interroger sur les circonstances qui déterminent sa visite. Jen’y manquerai pas…

Il dégagea la jeune fille et la fit asseoir. Lui-même prit placedevant son bureau, et il était facile de voir combien la présencede la jeune fille l’impressionnait. Par cette présencel’argumentation de don Luis se trouvait pour ainsi dire illustrée.L’entrée en scène d’une personne nouvelle, ayant des droits àl’héritage, c’était incontestablement, pour tout esprit logique,l’entrée en scène d’une criminelle apportant elle-même les preuvesde ses crimes. Don Luis le sentit nettement, et, dès lors, il nequitta plus des yeux le préfet de police.

Florence les regardait tour à tour comme si tout cela eût étépour elle la plus insoluble des énigmes. Ses beaux yeux noirsconservaient leur habituelle expression de sérénité. Elle n’avaitplus son vêtement d’infirmière, et sa robe grise, très simple, sansornements, montrait sa taille harmonieuse. Elle était grave ettranquille ainsi que de coutume.

M. Desmalions lui dit :

« Expliquez-vous, mademoiselle. »

Elle répliqua :

« Je n’ai rien à expliquer, monsieur le préfet. Je viens à vouschargée d’une mission que je remplis sans en connaître lasignification exacte.

– Que voulez-vous dire ?… sans en connaître lasignification ?

– Voici, monsieur le préfet. Quelqu’un en qui j’ai touteconfiance, et pour qui j’éprouve le plus profond respect, m’a priéede vous remettre certains papiers. Ils concernent, paraît-il, laquestion qui fait l’objet de votre réunion d’aujourd’hui.

– La question d’attribution de l’héritage CosmoMornington ?

– Oui, monsieur le préfet.

– Vous savez que, si cette réclamation ne s’était pas produiteau cours de cette séance, elle eût été sans effet ?

– Je suis venue dès que les papiers m’ont été remis.

– Pourquoi ne vous les a-t-on pas remis une heure ou deux plustôt ?

– Je n’étais pas là. J’avais dû quitter en toute hâte la maisonque j’habite actuellement. »

Perenna ne douta pas que ce fût lui qui, par son intervention,avait, en provoquant la fuite de Florence, dérangé les plans del’ennemi.

Le préfet continua :

« Donc vous ignorez les raisons pour lesquelles on vous a confiéces papiers ?

– Oui, monsieur le préfet.

– Et vous ignorez aussi, évidemment, ce en quoi ils vousconcernent ?

– Ils ne me concernent pas, monsieur le préfet. »

M. Desmalions sourit, et prononça nettement, les yeux attachés àceux de Florence :

« D’après la lettre qui les accompagne, ils vous concernentdirectement. Ils établissent, en effet, de la manière la pluscertaine, paraît-il, que vous descendez de la famille Roussel etque vous avez, par conséquent, tous les droits à l’héritage CosmoMornington.

– Moi ! »

Le cri fut spontané, cri d’étonnement et de protestation.

Et, tout de suite, insistant :

« Moi, des droits à cet héritage ! Aucun, monsieur lepréfet, aucun. Je n’ai jamais connu M. Mornington. Quelle est cettehistoire ? Il y a là un malentendu. »

Elle parlait avec beaucoup d’animation et avec une franchiseapparente qui eut impressionné un autre homme que le préfet depolice. Mais pouvait-il oublier les arguments de don Luis etl’accusation portée d’avance contre la personne qui se présenteraità cette réunion ?

« Donnez-moi ces papiers », fit-il.

Elle sortit d’un petit sac une enveloppe bleue qui n’était pointcachetée, et à l’intérieur de laquelle il trouva plusieurs feuillesjaunies, usées à l’endroit des plis, déchirées çà et là.

Au milieu d’un grand silence, il les examina, les parcourut, lesétudia dans tous les sens, déchiffra à l’aide d’une loupe lessignatures et les cachets dont ils étaient revêtus, et dit :

« Ils offrent tous les signes de l’authenticité, les cachetssont officiels.

– Alors, monsieur le préfet ? articula Florence d’une voixqui tremblait…

– Alors, mademoiselle, je vous dirai que votre ignorance mesemble bien incroyable. »

Et, se tournant vers le notaire, il prononça :

« Voici, en résumé, ce que contiennent et ce que prouvent cesdocuments. Gaston Sauverand, héritier en quatrième ligne de CosmoMornington, avait, comme vous le savez, un frère plus âgé que lui,du nom de Raoul, et qui habitait la République Argentine. Ce frère,avant de mourir, envoya en Europe, sous la garde d’une vieillenourrice, une enfant de cinq ans qui n’était autre que sa fille,fille naturelle, mais reconnue, qu’il avait eue de Mlle Levasseur,institutrice française établie à Buenos-Aires. Voici l’acte denaissance. Voici la déclaration, écrite tout entière et signée parle père. Voici l’attestation libellée par la vieille nourrice.Voici le témoignage de trois amis, commerçants notoires deBuenos-Aires. Et voici les actes de décès du père et de la mère.Tous ces documents furent légalisés et portent les cachets duconsulat de France. Je n’ai, jusqu’à nouvel ordre, aucun motif deles suspecter, et je dois considérer Florence Levasseur comme lafille de Raoul Sauverand et comme la nièce de Gaston Sauverand.

– La nièce de Gaston Sauverand… sa nièce… » balbutiaFlorence.

L’évocation d’un père qu’elle n’avait pour ainsi dire pas connune l’émouvait pas. Mais elle se mit à pleurer au souvenir de GastonSauverand qu’elle chérissait si tendrement et à qui elle setrouvait unie par des liens de parenté si étroits.

Larmes sincères ? ou bien larmes de comédienne qui saitjouer son rôle jusqu’en ses moindres nuances ? Ces faits luiétaient-ils vraiment révélés ou bien simulait-elle les sentimentsque la révélation de ces faits devait produire en elle ?

Plus encore qu’il ne surveillait la jeune fille, don Luisobservait M. Desmalions, et tâchait de lire la pensée secrète decelui qui allait décider. Et soudain il vit avec une tellecertitude que l’arrestation de Florence était chose résolue, commepeut l’être l’arrestation du plus monstrueux criminel, qu’ils’approcha de la jeune fille et lui dit :

« Florence. »

Elle leva sur lui ses yeux brouillés de pleurs et ne répliquapoint.

Alors il s’exprima lentement :

« Pour vous défendre, Florence, car vous êtes, à votre insu, jen’en doute pas, dans l’obligation de vous défendre, il faut quevous compreniez la situation terrible où vous placent lesévénements. Florence, M. le préfet de police a été conduit, par lalogique même de ces événements, à cette conviction définitive quela personne qui entrera dans cette pièce et dont les droits àl’héritage seront évidents est la personne même qui a tué leshéritiers Mornington. Vous êtes entrée, Florence, et vous êtesl’héritière certaine de Cosmo Mornington. »

Il la vit qui frémissait des pieds à la tête, et qui devenaitpâle comme une morte. Pourtant elle n’eut pas un mot deprotestation et pas un geste.

Il reprit :

« L’accusation est précise, vous n’y répondez pas ? »

Elle resta longtemps sans parler, puis déclara :

« Je n’ai rien à répondre. Tout cela est incompréhensible. Quevoulez-vous que je réponde ? Ce sont des choses siobscures !… »

En face d’elle don Luis frissonnait d’angoisse. Il balbutia:

« C’est tout ?… Vous acceptez ?… »

Au bout d’un instant, elle dit à mi-voix :

« Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous voulez dire, n’est-cepas, qu’en ne répondant pas j’accepte l’accusation ?…

– Oui.

– Et alors ?

– C’est l’arrestation… la prison…

– La prison ! »

Elle parut souffrir atrocement. La peur décomposait son beauvisage. La prison, pour elle, cela devait représenter les torturessubies par Marie-Anne et par Sauverand. Cela devait signifier ledésespoir, la honte, la mort, toutes ces horribles choses queMarie-Anne et Sauverand n’avaient pu éviter et dont elle seraitvictime à son tour…

Un accablement immense la terrassa, et elle gémit :

« Comme je suis lasse !… Je sens si bien qu’il n’y a rien àfaire !… Les ténèbres m’étouffent… Ah ! si je pouvaisvoir et comprendre !… »

Un long silence encore. Penché sur elle, M. Desmalionsl’étudiait aussi de toute son attention concentrée. À la fin, commeelle se taisait, il tendit la main vers le timbre, et sonna, àtrois reprises.

Don Luis ne bougea pas, les yeux éperdument attachés à Florence.Au fond de lui, c’était la bataille suprême entre tous sesinstincts d’amour et de générosité qui le portaient à croire lajeune fille, et sa raison qui l’obligeait à la défiance.Innocente ? Coupable ? Il ne savait pas. Tout étaitcontre elle. Et cependant pourquoi n’avait-il pas cessé del’aimer ?

Weber entra, suivi de ses hommes. M. Desmalions s’entretint aveclui en désignant Florence. Weber s’approcha d’elle.

« Florence », appela don Luis.

Elle le regarda, et elle regarda Weber et ses hommes, et,soudain, comprenant ce qui allait se passer, elle recula, vacillaun moment sur elle-même, étourdie, défaillante, et s’abattit dansles bras de don Luis :

« Ah ! sauvez-moi ! Sauvez-moi ! je vous ensupplie. »

Et il y avait dans ce geste un tel abandon, et il y avait dansce cri une détresse où l’on sentait si bien l’effarement del’innocence, que don Luis fut brusquement éclairé. Une foi ardentele souleva. Ses doutes, ses réserves, ses hésitations, sestourments, tout cela fut englouti sous l’assaut d’une certitude quidéferlait en lui comme une vague indomptable. Et il s’exclama :

« Non, non, cela ne sera pas ! Monsieur le préfet, il y ades choses qui ne sont pas admissibles… »

Il s’inclina sur Florence, qu’il tenait dans ses bras sifortement que personne n’aurait pu la détacher de lui. Leurs yeuxse rencontrèrent. Son visage était tout contre celui de la jeunefille. Il tressaillit d’émotion à la sentir toute palpitante, sifaible et si désemparée, et il lui dit passionnément, d’une voix sibasse qu’elle seule put l’entendre :

« Je vous aime… je vous aime… Ah ! Florence, si vous saviezce qui se passe en moi… ce que je souffre, et combien je suisheureux… Ah ! Florence, Florence, je vous aime… »

Sur un signe du préfet, Weber s’était éloigné. M. Desmalionsvoulait assister au choc imprévu de ces deux êtres si mystérieux,don Luis Perenna et Florence Levasseur.

Don Luis délia ses bras et assit la jeune fille sur un fauteuil.Puis, posant ses deux mains sur les épaules, face à face, ilprononça :

« Si vous ne comprenez pas, Florence, moi je commence àcomprendre bien des choses, et déjà j’y vois presque dans lesténèbres qui vous effraient. Florence, écoutez-moi… Ce n’est pasvous qui agissez, n’est-ce pas ?… Il y a un autre êtrederrière vous, au-dessus de vous. Et c’est lui qui vous dirige…n’est-ce pas ? Et vous ignorez même où il vousconduit ?

– Personne ne me dirige… Quoi ?… Expliquez-vous.

– Oui, vous n’êtes pas seule dans la vie. Il y a bien des actesque vous accomplissez parce qu’on vous dit de les accomplir et quevous les croyez justes, et que vous ignorez leurs conséquences…Répondez… Êtes-vous entièrement libre ? Ne subissez-vousaucune influence ? »

La jeune fille semblait s’être reprise et son visage recouvraitun peu de ce calme qui lui était habituel. On eût dit, cependant,que la question de don Luis l’impressionnait.

« Mais non, dit-elle, aucune influence… Non, je suis sûre. »

Il insista, avec une ardeur croissante :

« Non, vous n’êtes pas sûre, ne dites pas cela. Quelqu’un vousdomine, et sans que vous le sachiez. Réfléchissez… Vous voicihéritière de Cosmo Mornington… héritière d’une fortune qui vous estindifférente, je le sais, je l’affirme. Eh bien, cette fortune, sice n’est pas vous qui la désirez, qui donc en sera le maître ?Répondez… Y a-t-il quelqu’un qui ait intérêt ou qui croie avoirintérêt à ce que vous soyez riche ? Tout est là. Votreexistence est-elle attachée à celle d’un autre ? Êtes-vous sonamie ? sa fiancée ? »

Elle eut un sursaut de révolte.

« Oh ! jamais ! Celui dont vous parlez estincapable…

– Ah ! s’écria-t-il, secoué de jalousie, vous l’avouez… Ilexiste donc bien, celui dont je parle ! Ah ! je vous jureque le misérable… »

Il se retourna vers M. Desmalions, la figure convulsée de haine,sans plus essayer de se contenir.

« Monsieur le préfet, nous arrivons au but. Je connais le cheminqui nous y mènera. La bête fauve sera traquée cette nuit… demain auplus tard… Monsieur le préfet, la lettre qui accompagne cesdocuments, la lettre non signée que mademoiselle vous a remise,cette lettre fut écrite par la mère supérieure qui dirige uneclinique située avenue des Ternes. En faisant une enquête immédiatedans cette clinique, en interrogeant la supérieure, en laconfrontant avec mademoiselle, on remontera jusqu’au coupablelui-même. Mais il ne faut pas perdre une minute… sinon, ce seratrop tard, la bête fauve aura pris la fuite. »

Son emportement était irrésistible. Sa conviction s’imposaitavec une force contre laquelle on ne pouvait lutter.

M. Desmalions objecta :

« Mademoiselle pourrait nous renseigner…

– Elle ne parlera pas, ou du moins elle ne parlera qu’après,quand cet homme aura été démasqué devant elle. Ah ! monsieurle préfet, je vous supplie d’avoir confiance en moi comme lesautres fois. Toutes mes promesses n’ont-elles pas étéexécutées ? Ayez confiance, monsieur le préfet, ne doutezplus. Rappelez-vous que toutes les charges, et les plus lourdes,accablaient Marie-Anne Fauville et Gaston Sauverand et qu’ils ontsuccombé malgré leur innocence. La justice voudra-t-elle queFlorence Levasseur soit sacrifiée comme les deux autres ? Etpuis, ce que je demande, ce n’est pas sa libération, mais le moyende la défendre… c’est-à-dire une heure ou deux de répit. Que lesous-chef Weber soit responsable d’elle. Que vos agents nousaccompagnent. Ceux-là, et d’autres aussi, car ce n’est pas troppour prendre au gîte l’abominable assassin. »

M. Desmalions ne répondit pas. Au bout d’un instant il emmenaWeber à part, et il eut avec le sous-chef une conversation qui duraquelques minutes. En réalité, M. Desmalions ne semblait pas trèsfavorable à la demande de don Luis. Mais on entendit Weber quidisait :

« N’ayez aucune crainte, monsieur le préfet, nous ne risquonsrien. »

Et M. Desmalions céda.

Quelques moments plus tard, don Luis Perenna et Florencemontaient dans une automobile avec Weber et deux inspecteurs. Uneautre auto, chargée d’agents, suivait.

La maison de santé fut littéralement investie par les forcespolicières, et Weber accumula les précautions d’un siège enrègle.

Le préfet de police, qui s’en vint de son côté, fut introduitpar le domestique dans l’antichambre, puis dans le salon d’attente.La supérieure, mandée aussitôt, le rejoignit. En présence de donLuis, de Weber et de Florence, tout de suite, sans préambule, ill’interrogea.

« Ma sœur, dit-il, voici une lettre que l’on m’a apportée à laPréfecture et qui m’annonçait l’existence de certains documentsconcernant un héritage. D’après mes informations, cette lettre, nonsignée, et dont l’écriture est déguisée, aurait été écrite parvous. En est-il ainsi ? »

De figure énergique, d’aspect résolu, la supérieure répliquasans embarras :

« Il en est ainsi, monsieur le préfet. Comme j’ai eu l’honneurde vous l’écrire, j’aurais préféré, pour des raisons faciles àcomprendre, que mon nom ne fût pas prononcé. D’ailleurs l’envoiseul des documents importait. Mais, puisque l’on a pu remonterjusqu’à moi, je suis prête à répondre. »

M. Desmalions reprit, en dévisageant Florence :

« Je vous demanderai d’abord, ma sœur, si vous connaissezmademoiselle ?

– Oui, monsieur le préfet. Florence a passé six mois chez nouscomme infirmière, il y a quelques années. J’étais si contented’elle que j’ai été heureuse de la reprendre il y a huit jours.Sachant son histoire par les journaux, je l’ai simplement priée dechanger de nom. Le personnel de la maison était nouveau. C’étaitdonc ici, pour elle, un refuge assuré.

– Mais vous n’ignorez pas, puisque vous avez suivi les journaux,les accusations dont elle est l’objet ?

– Ces accusations ne comptent pas, monsieur le préfet, pourquiconque connaît Florence. C’est une des âmes les plus hautes etune des consciences les plus nobles que j’aie rencontrées. »

Le préfet continua :

« Parlons des documents, ma sœur. D’où viennent-ils ?

– Hier, monsieur le préfet, j’ai trouvé dans ma chambre un avispar lequel on s’offrait à me remettre des papiers intéressant MlleFlorence Levasseur…

– Comment pouvait-on savoir, interrompit M. Desmalions, qu’elleétait dans cette maison ?

– Je l’ignore. On m’annonçait simplement que les papiersseraient tel jour – c’est-à-dire ce matin – à Versailles, posterestante, à mon nom. On me priait de n’en parler à personne et deles remettre à Florence Levasseur cet après-midi à trois heures,avec mission de les porter sur-le-champ au préfet de police. On mechargeait en outre de faire parvenir une lettre au brigadierMazeroux.

– Au brigadier Mazeroux ! C’est bizarre.

– L’envoi de cette lettre, paraît-il, concernait toujours lamême affaire. J’aime beaucoup Florence. J’ai donc envoyé la lettre,et ce matin j’ai été à Versailles. On ne m’avait pas trompée : lespapiers étaient là. Quand je suis revenue, Florence était absente.Je n’ai pu les lui remettre qu’à son retour, vers quatreheures.

– Ils avaient été expédiés de quelle ville ?

– De Paris. L’enveloppe portait le timbre de l’avenue Niel, quiest précisément le bureau le plus proche d’ici.

– Et le fait de trouver tout cela dans votre chambre ne voussemblait pas étrange ?

– Certes, monsieur le préfet, mais pas plus étrange que tous lesépisodes de l’affaire elle-même.

– Cependant… cependant… reprit M. Desmalions, qui examinait lapâle figure de Florence, cependant, en constatant que lesinstructions que l’on vous donnait provenaient d’ici, de cettemaison, et qu’elles concernaient justement une personne quirésidait dans cette maison, n’avez-vous pas eu l’idée que cettepersonne…

– L’idée que Florence avait pénétré dans ma chambre à mon insu,pour y faire une pareille besogne ? s’écria la supérieure.Ah ! monsieur le préfet, Florence en est incapable. »

La jeune fille se taisait, mais sa figure contractée laissaitvoir les sentiments d’effroi qui la bouleversaient.

Don Luis s’approcha et lui dit :

« Les ténèbres se dissipent, n’est-ce pas, Florence ? etcela vous fait mal. Qui a donc déposé la lettre dans la chambre dela mère supérieure ? Vous le savez, n’est-ce pas ? etvous savez qui mène toute cette intrigue ? »

Elle ne répondit pas. Alors, s’adressant au sous-chef, le préfetprononça :

« Weber, veuillez visiter la chambre que mademoiselle occupa.»

Et comme la religieuse protestait :

« Il est indispensable, déclara-t-il, que nous soyons éclairéssur les raisons pour lesquelles mademoiselle garde un silence aussiobstiné. »

Elle-même, Florence indiqua le chemin. Mais, au moment où Webersortait, don Luis s’écria :

« Attention, sous-chef.

– Attention, et pourquoi ?

– Je ne sais pas, fit don Luis, qui, en effet, n’aurait pu direpourquoi la conduite de Florence l’inquiétait, je ne sais pas…Cependant, je vous préviens. »

Weber haussa les épaules, et, accompagné de la supérieure, s’enalla. Dans l’antichambre, il prit deux hommes avec lui. Florencemarchait en avant. Elle monta un étage et suivit un long corridorbordé de chambres, lequel, après un tournant, aboutissait à unpetit couloir extrêmement étroit et terminé par une porte.

C’était là qu’elle habitait.

La porte ouvrait, non pas à l’intérieur de la chambre, mais àl’extérieur. Florence la tira donc vers elle tout en reculant, cequi obligea Weber à reculer également. Elle en profita pour entrerd’un bond, et pour refermer la porte sur elle, avec une tellepromptitude que le sous-chef, en voulant saisir le battant, nerencontra que le vide.

Il eut un mouvement de colère.

« La coquine ! elle va brûler des papiers. »

Et, s’adressant à la sœur :

« Cette chambre n’a pas d’autre issue ?

– Aucune, monsieur. »

Il essaya d’ouvrir, mais elle avait fermé à clef et au verrou.Alors il livra passage à un des hommes, un colosse, qui, d’un coupde poing, démolit un des panneaux.

Weber repassa au premier rang, glissa le bras par la brèche,tira le verrou, fit manœuvrer la clef, et entra.

Florence n’était plus dans la chambre.

En face, une petite fenêtre ouverte montrait le cheminsuivi.

« Crebleu de bon sort ! cria-t-il, elle a fichu le camp.»

Et, retournant vers l’escalier, il ordonna d’une voix tonnante:

« Qu’on surveille toutes les sorties ! Qu’on lui mette lamain au collet ! »

M. Desmalions accourut. Croisant le sous-chef, il se fit donnerdes explications, puis gagna la chambre de Florence. La fenêtreouverte donnait sur une petite courette intérieure, sorte de puitspar où s’aéraient certaines pièces de l’immeuble. Des tuyauxdescendaient jusqu’en bas. Florence avait dû s’y accrocher. Maisquel sang-froid et quelle volonté indomptable dénonçait une telleévasion !

Déjà les agents s’étaient répandus de tous côtés pour barrer laroute à la fugitive. On ne tardait pas à savoir que Florence, donton cherchait les traces au rez-de-chaussée et au sous-sol, étaitrentrée de la courette dans la chambre située au-dessous de lasienne, et qui était précisément celle de la supérieure, qu’elleavait revêtu une robe de religieuse et que, à l’abri de cedéguisement, elle avait passé inaperçue au milieu même des gens quila poursuivaient !

On s’élança dehors. Mais la nuit était venue. Comment lesrecherches ne seraient-elles pas vaines en ce quartierpopuleux ?

Le préfet de police ne cachait pas son mécontentement. Don Luis,très déçu également par cette fuite qui contrariait ses plans, nese fit pas faute de souligner la maladresse de Weber :

« Je vous l’avais bien dit, sous-chef, il fallait prendre vosprécautions ! L’attitude de Mlle Levasseur laissait toutprévoir. Il est évident qu’elle connaît le coupable, et qu’elle avoulu le rejoindre, lui demander des explications et, quisait ? le sauver, s’il arrivait à la convaincre. Et que sepassera-t-il entre eux ? Se sentant découvert, le bandit estcapable de tout. »

M. Desmalions questionna de nouveau la supérieure, et il netardait pas à apprendre que Florence Levasseur, huit jours plustôt, et avant de se réfugier à la clinique, avait habité durantquarante-huit heures un petit hôtel meublé de l’îleSaint-Louis.

Si peu que valût l’indication, on ne pouvait la négliger. Lepréfet de police, qui conservait tous ses doutes à l’égard deFlorence et qui attachait une importance extrême à la capture de lajeune fille, enjoignit à Weber et à ses hommes de suivre cettepiste sans plus tarder. Don Luis accompagna le sous-chef.

Tout de suite l’événement donna raison au préfet de police.Florence s’était réfugiée dans l’hôtel meublé de l’île Saint-Louis,où elle avait retenu une chambre sous un nom d’emprunt. Mais ellen’était pas arrivée qu’un petit gamin se présentait au bureau del’hôtel, la faisait demander et l’emmenait avec lui.

On monta dans la chambre et l’on trouva un paquet enveloppé d’unjournal et qui contenait une robe de religieuse. Donc aucune erreurpossible.

Plus tard, dans la soirée, Weber réussit à découvrir le petitgamin. C’était le fils d’une concierge habitant le quartier. Oùavait-il pu conduire Florence ? Interrogé, il répondit quepour rien au monde il ne trahirait la dame qui s’était confiée àlui et l’avait embrassé en pleurant. La mère le supplia. Son pèrele gifla. Il fut inflexible.

En tout cas, on pouvait conclure de l’incident que Florencen’avait pas quitté l’île Saint-Louis ou les environs immédiats del’île Saint-Louis.

Toute la soirée on s’obstina. Weber avait établi son quartiergénéral dans un cabaret où les renseignements étaient centraliséset où les agents revenaient de temps à autre prendre ses ordres. Enoutre, il demeurait en communication permanente avec laPréfecture.

À dix heures et demie, un peloton d’agents envoyé par le préfetvint se mettre à la disposition du sous-chef. Mazeroux, quiarrivait de Rouen, furieux contre Florence, s’était joint à cepeloton.

Les recherches continuèrent. Peu à peu, don Luis en avait prisla direction, et c’était pour ainsi dire sur ses inspirations queWeber sonnait à telle porte ou interrogeait telle personne.

À onze heures, la chasse demeurait toujours sans résultat. Uneinquiétude violente crispait don Luis.

Mais un peu après minuit un coup de sifflet strident rallia tousles hommes à l’extrémité orientale de l’île, au bout du quaid’Anjou. Là, deux agents les attendaient, entourés d’un groupe depassants. Ils venaient d’apprendre que, plus loin, sur le quaiHenri-IV, en dehors de l’île par conséquent, une automobile delouage avait stationné devant une maison, qu’on avait entendu lebruit d’une discussion, puis que l’automobile avait disparu du côtéde Vincennes.

On courut au quai Henri-IV. La maison fut aussitôt désignée. Aurez-de-chaussée, une porte donnait directement sur le trottoir. Letaxi avait stationné quelques minutes devant cette porte. Deuxpersonnes étaient sorties du rez-de-chaussée, dont une femme quel’autre personne entraînait. Lorsque la portière de l’auto eut étérefermée, une voix d’homme, à l’intérieur, avait crié :

« Chauffeur, boulevard Saint-Germain. Les quais… et puis laroute de Versailles. »

Mais les renseignements de la concierge furent plus précis.Intriguée par le locataire de ce rez-de-chaussée, locataire qu’ellen’avait vu qu’une fois, le soir, qui payait son terme au moyen demandats signés du nom de Charles et qui ne venait chez lui qu’à delongs intervalles, elle avait profité de ce que sa loge étaitcontiguë à l’appartement pour écouter le bruit des voix. L’homme etla femme disputaient. À un moment, l’homme cria plus fort :

« Venez avec moi, Florence, je le veux. Dès demain matin je vousdonnerai toutes les preuves de mon innocence. Et, si vous refusezquand même de devenir ma femme, je m’embarquerai. Toutes mesmesures sont prises. »

Et, un peu après, il se mit à rire et dit encore, d’une voixtrès haute :

« Peur de quoi, Florence ? que je vous tue,peut-être ? Non, non, soyez tranquille… »

La concierge n’avait plus rien entendu. Mais n’était-ce passuffisant pour justifier toutes les craintes ?

Don Luis empoigna le sous-chef par le bras :

« En route ! Je le savais, cet homme est capable de tout.C’est le tigre ! Il va la tuer ! »

Il s’élança, emmenant le sous-chef vers les deux autos de lapréfecture, qui stationnaient à cinq cents mètres de là. Mazeroux,cependant, essaya de protester :

« Il vaudrait mieux fouiller la maison, recueillir desindices…

– Eh ! s’exclama don Luis en redoublant de vitesse, lamaison, les indices, on les retrouvera… tandis que lui, il gagne duterrain… et il emmène Florence… et il va la tuer… C’est unguet-apens… j’en suis sûr… »

Il criait dans la nuit, et entraînait les deux hommes avec uneforce irrésistible.

Ils approchaient.

« En marche ! commanda-t-il, dès qu’ils furent en vue desautos. Je vais conduire moi-même. »

Il voulut monter sur le siège, mais Weber le poussa àl’intérieur en objectant :

« Inutile… ce chauffeur-là connaît son affaire. Nous irons plusvite. »

Don Luis, le sous-chef et deux policiers. s’engouffrèrent dansla voiture, Mazeroux prit place auprès du chauffeur.

« Route de Versailles ! » proféra don Luis.

L’auto s’ébranla, et il continuait :

« Nous le tenons !… Vous comprenez bien que l’occasion estunique. Il doit aller à bonne allure, mais sans trop forcerpuisqu’il ne se croit pas poursuivi… Ah ! le bandit, ce que çava ronfler… Plus vite, chauffeur ! Mais pourquoi diablesommes-nous chargés à ce point ? À nous deux, sous-chef, celaeût suffi… Eh ! Mazeroux, vous allez descendre et monter dansl’autre auto… Mais oui, n’est-ce pas, sous-chef, c’est absurde…»

Il s’interrompit, et, comme il était placé à l’arrière entre lesous-chef et un agent, il se souleva vers la portière et murmura:

« Ah çà ! mais, par où prend-il, cet imbécile-là ? Cen’est pas le chemin… Voyons, voyons, qu’est-ce que ça veutdire ? »

Un éclat de rire lui répondit. C’était Weber qui trépignait dejoie. Don Luis étouffa un juron, et, faisant un effort terrible,voulut sauter de voiture. Six mains s’abattirent sur lui etl’immobilisèrent. Le sous-chef le tenait à la gorge. Les agentsparalysaient ses bras. La voiture, très exiguë, ne lui permettaitpas de se débattre, et il sentit, sur sa tempe, le froid d’unrevolver.

« Pas de chichi ! gronda Weber, ou je te brûle, monbonhomme. Ah ! ah ! tu ne t’y attendais pas, à celle-là…Hein ! la revanche de Weber !… »

Et, comme Perenna se débattait, il ajouta, d’une voix menaçante:

« Tant pis pour toi… Je compte jusqu’à trois… un… deux…

– Mais enfin, quoi ? qu’y a-t-il ? hurla don Luis.

– Ordre du préfet, reçu tout à l’heure.

– Quel ordre ?

– T’emmener au Dépôt si la nommée Florence nous échappaitencore.

– Tu as le mandat ?

– J’ai le mandat.

– Et après ?

– Après, rien… La Santé… l’instruction…

– Mais, bougre de sort, le tigre file pendant ce temps… Non,non, mais faut-il en avoir une couche !… Quelles gourdes queces gens-là ! Ah ! cré tonnerre »

Il écumait de rage, lorsqu’il s’aperçut que l’on entrait dans lacour du Dépôt, il se raidit, désarma le sous-chef, étourdit d’uncoup de poing l’un des agents.

Mais dix hommes se pressaient aux portières. Toute résistanceétait inutile. Il le comprit et sa fureur redoubla.

« Tas d’idiots ! proféra-t-il, tandis qu’on l’entourait etqu’on le fouillait à la porte du greffe. Tas de ratés !Saboteurs ! Est-ce qu’on cochonne une affaire comme ça !Ils ont le bandit à portée de la main et c’est l’honnête hommequ’ils coffrent… Et le bandit s’esbigne… Et le bandit va faire unmassacre… Florence… Florence… »

À la lueur des lampes, au milieu des policiers qui lemaintenaient, il était magnifique d’impuissance et d’énergie.

On l’entraîna. Avec une force inouïe il se dressa, secoua leshommes accrochés à lui comme une meute pendue à la chair de quelquebête agonisante et indomptable, se débarrassa de Weber, et,apostrophant Mazeroux, le tutoyant, superbe d’autorité, presquecalme tellement il semblait dominer la rage qui bouillonnait enlui, il ordonna, en petites phrases haletantes, brèves comme descommandements militaires :

« Mazeroux, saute chez le préfet !… Qu’il téléphone àValenglay… Oui, le ministre, président du Conseil… Je veux le voir…Qu’on le prévienne. Qu’on lui dise que c’est moi… moi, l’homme quia fait marcher le Kaiser[6] … Monnom ? Il le connaît. Et s’il ne s’en souvient pas, qu’on lelui rappelle. Le voici, mon nom. »

Il fit une pause de quelques secondes, puis, plus calme encore,déclara :

« Arsène Lupin ! Qu’on lui téléphone ces deux mots, etcette simple phrase : « Arsène Lupin désire entretenir le présidentdu Conseil de choses très « graves. » Qu’on lui téléphone celaimmédiatement. Le président du Conseil serait fort mécontent s’ilapprenait plus tard qu’on a négligé de lui transmettre ma demande.Va, Mazeroux, et ensuite retrouve les traces du bandit. »

Le directeur du Dépôt avait ouvert le registre d’écrou.

« Inscrivez mon nom, monsieur le directeur, fit don Luis.Inscrivez : Arsène Lupin. »

Le directeur sourit et répliqua :

« Je serais bien embarrassé s’il me fallait en inscrire unautre. C’est celui-là que porte le mandat qui vous concerne :Arsène Lupin, dit don Luis Perenna. »

Don Luis eut un petit frisson en entendant ces mots. Arrêté entant qu’Arsène Lupin, il se trouvait dans une situationsingulièrement plus dangereuse.

« Ah ! dit-il, on a donc résolu…

– Mon Dieu, oui, dit Weber qui triomphait. On a résolud’attaquer le taureau par les cornes et de frapper Lupin en pleinefigure. C’est de l’audace, ça, hein ? Bah ! tu en verrasbien d’autres. »

Don Luis ne broncha pas. Se retournant vers Mazeroux, il répéta:

« N’oublie pas mes instructions, Mazeroux. »

Mais un autre coup lui était réservé. À son appel le brigadierne répondit pas.

Don Luis l’observa avec plus d’attention, et, de nouveau,tressaillit. Il venait de s’apercevoir que Mazeroux, lui aussi,était entouré d’hommes et maintenu solidement. Et le malheureuxbrigadier, immobile, silencieux, pleurait.

Weber redoubla de gaieté.

« Tu voudras bien l’excuser, Lupin. Le brigadier Mazeroux estton compagnon, sinon de cellule, du moins de Dépôt.

– Ah ! fit don Luis en se raidissant, Mazeroux estécroué ?

– Ordre du préfet. Mandat en règle.

– Et à quel titre ?

– Complice d’Arsène Lupin.

– Lui, mon complice. Allons donc ! Lui ! le plushonnête homme du monde !

– Le plus honnête homme du monde, évidemment. N’empêche qu’ons’adressait à lui pour t’écrire et qu’il te portait tes lettres.Preuve qu’il connaissait ta retraite. Et puis, bien d’autres chosesqu’on t’expliquera. Lupin. Tu auras de quoi t’amuser. »

Don Luis murmura :

« Mon pauvre Mazeroux ! »

Et à haute voix :

« Pleure pas, mon vieux. C’est l’affaire d’une petite nuit. Maisoui, je te prends dans mon jeu, et nous abattrons le roi d’iciquelques heures. Pleure pas, je te réserve une situation autrementbelle, plus honorable, et surtout plus lucrative. J’ai ton affaire.Si tu crois que je n’ai pas tout prévu, moi aussi ! Tu meconnais pourtant bien ! Donc, demain, je serai libre, et legouvernement, après t’avoir élargi, te bombardera quelque chosecomme colonel, avec des émoluments de maréchal. Pleure pas,Mazeroux. »

Puis, s’adressant à Weber, il lui dit, du ton d’un chef quidonne la consigne et qui sait que cette consigne ne sera pas mêmediscutée :

« Monsieur, je vous prie de remplir la mission de confiance quej’avais confiée à Mazeroux : d’abord prévenir M. le préfet depolice que j’ai une communication de la plus haute importance àfaire à M. le président du Conseil, ensuite retrouver à Versailles,et dès cette nuit, les traces du tigre. Je connais vos mérites,monsieur, et je m’en rapporte entièrement à votre zèle et à votrediligence. Rendez-vous demain à midi. »

Et, toujours comme un chef qui a communiqué ses ordres, il selaissa conduire dans sa cellule.

Il était une heure moins dix. Depuis cinquante minutes, l’ennemiroulait sur la grande route, emportant Florence ainsi qu’une proiequ’il semblait désormais impossible de lui ravir.

La porte fut fermée, verrouillée.

Don Luis pensa :

« En admettant que M. le préfet accepte de téléphoner àValenglay, il ne s’y décidera que ce matin. Donc, jusqu’à ce que jesois libre, c’est huit heures d’avance que l’on donne au bandit.Huit heures… Malédiction ! »

Il réfléchit encore, puis haussa les épaules de l’air dequelqu’un qui pour l’instant n’a pas mieux à faire que d’attendre,et il se jeta sur sa couchette en murmurant :

« Dodo, Lupin. »

Chapitre 6Sésame, ouvre-toi !

Malgré tout son pouvoir de sommeil, don Luis ne dormit que troisheures. Trop d’inquiétudes le torturaient, et, quoique son plan deconduite fût établi avec une rigueur mathématique, il ne pouvaits’empêcher de prévoir tous les obstacles susceptibles de s’opposerà la réalisation de ce plan. Évidemment, Weber parlerait à M.Desmalions. Mais M. Desmalions téléphonerait-il àValenglay ?

« Il téléphonera, affirma-t-il en frappant du pied. Cela nel’engage à rien. Et tout de même, il risquerait gros en ne lefaisant pas. D’autant et surtout que Valenglay a dû être consultésur mon arrestation et qu’on le tient nécessairement au courant detout ce qui se passe… Alors… alors… »

Alors il se demandait à quoi Valenglay, une fois prévenu,pourrait bien se résoudre. Car enfin était-il permis de supposerque le chef du gouvernement, que le président du conseil desministres se dérangerait pour obtempérer aux injonctions et pourservir les projets de M. Arsène Lupin ?

« Il viendra ! s’écria-t-il avec la même foi obstinée.Valenglay se fiche pas mal du protocole et de toutes cesbalivernes. Il viendra ! Quand ce ne serait que par curiosité…pour savoir ce que je peux bien lui dire. Et puis, quoi, il meconnaît ! Je ne suis pas un de ces types qui dérangent lemonde sans raison. On tire toujours quelque profit d’une entrevueavec moi. Il viendra ! »

Mais aussitôt une autre question se présentait. La venue deValenglay n’impliquait nullement un consentement au marché quevoulait lui proposer Perenna. Et si, là également, don Luisarrivait à le convaincre, que de périls encore ! Que de pointsdouteux ! Que de déceptions possibles ! Weberpoursuivrait-il l’automobile du fugitif avec assez de promptitudeet d’audace ? Retrouverait-il la piste ? et, l’ayantretrouvée, ne la perdrait-il pas ?

Et puis, et puis, en supposant que toutes les chances fussentfavorables, ne serait-il pas trop tard ? On traquait la bêtefauve. On la forçait. Soit. Mais n’aurait-elle pas égorgé saproie ? Se sentant vaincu, est-ce qu’un être de cette sortehésiterait à ajouter un crime de plus à la liste de sesforfaits ?

Et cela, pour don Luis, c’était l’épouvante suprême. Après toutela série d’obstacles que, en son imagination opiniâtrementconfiante, il parvenait à surmonter, il aboutissait à cette visionhorrible : Florence immolée, Florence morte !

« Oh ! quel supplice ! balbutia-t-il. Moi seul pouvaisréussir, et l’on me supprime. »

À peine s’il cherchait les motifs pour lesquels M. Desmalions,changeant soudain d’avis, avait consenti à le faire arrêter, et àressusciter ainsi cet encombrant Arsène Lupin dont la justicen’avait pas voulu s’embarrasser jusqu’alors. Non, cela nel’intéressait point. Florence seule comptait. Et les minutespassaient, et chaque minute perdue rapprochait Florence duprécipice effroyable.

Il se rappelait l’heure analogue où, quelques années auparavant,il attendait de même que la porte de son cachot s’ouvrît et quel’empereur allemand apparût. Mais combien l’heure présente étaitplus solennelle ! Jadis il s’agissait de sa liberté tout auplus. Maintenant c’était la vie de Florence que le destin allaitlui offrir ou lui refuser.

« Florence ! Florence ! » répétait-il avecdésespoir.

Il ne doutait plus qu’elle fût innocente. Et il ne doutait pasnon plus que l’autre l’aimât et l’eût enlevée, non pas tant commele gage d’une fortune convoitée que comme un butin d’amour que l’ondétruit si on ne peut le garder.

« Florence ! Florence ! »

Il traversa une crise d’abattement extraordinaire. Sa défaitelui semblait irrémédiable. Courir après Florence ? Rattraperle meurtrier ? Il n’était pas question de cela. Il était enprison, sous son nom d’Arsène Lupin et tout le problème consistaità savoir combien de temps il y demeurerait, des mois ou desannées !

Alors il eut la notion exacte de ce qu’était son amour pourFlorence. Il s’aperçut qu’elle tenait dans sa vie toute la placeque n’y tenaient plus ses passions d’autrefois, ses appétits deluxe, ses besoins d’autorité, ses joies de lutteur, ses ambitions,ses rancunes. Depuis deux mois il ne combattait que pour laconquérir. La recherche de la vérité, comme le châtiment ducoupable, ce n’était que des moyens de sauver Florence des périlsqui la menaçaient. Si Florence devait mourir, s’il était trop tardpour l’arracher à l’ennemi, en ce cas autant rester en prison.Arsène Lupin au bagne jusqu’à la fin de ses jours, n’était-ce pasle dénouement qui convenait à l’existence manquée d’un homme quin’avait même pas su se faire aimer de la seule femme qu’il eûtréellement aimée ?

Crise passagère. En contraste trop violent avec le caractère dedon Luis, elle se termina subitement, et par un état de confianceabsolue où il n’entrait plus la plus petite part d’inquiétude ou dedoute. Le soleil s’était levé. La cellule s’emplissait d’unelumière croissante. Et don Luis se rappela que Valenglay arrivait àson ministère de la place Beauvau à huit heures du matin.

Dès lors, il se sentit absolument calme. Les événementsprochains se présentèrent à lui sous un aspect tout à faitdifférent, comme s’ils se fussent, pour ainsi dire, retournés. Lalutte lui sembla facile, la réalité sans complications. Il comprit,aussi clairement que si les actes étaient exécutés, que sa volonténe pouvait pas n’être pas obéie. Fatalement, le sous-chef avait dûfaire un rapport fidèle au préfet de police. Fatalement, le préfetde police avait dû transmettre dès le matin à Valenglay la demanded’Arsène Lupin. Fatalement, Valenglay s’offrirait le plaisir d’uneentrevue avec Arsène Lupin. Fatalement, Arsène Lupin obtiendrait,au cours de cette entrevue, l’assentiment de Valenglay. Cen’étaient pas là des hypothèses, mais des certitudes, non pas desproblèmes à résoudre, mais des problèmes résolus. Étant donné lepoint de départ A, si l’on passe sur les points B et C, on arrive,qu’on le veuille ou non, au point D.

Don Luis se mit à rire.

« Voyons, mon vieil Arsène réfléchis que tu as fait venir M.Hohenzollern du fond de ses Marches de Brandebourg. Valenglayn’habite pas si loin, que diable ! Et au besoin tu peux tedéranger. C’est ça, je consens à faire le premier pas. C’est moiqui rendrai visite à M. de Beauvau. Monsieur le président, meshommages respectueux.

Joyeusement, il s’avança vers la porte, affectant de croirequ’elle était ouverte, et qu’il n’avait qu’à passer pour prendreson tour d’audience.

Trois fois il répéta cet enfantillage, saluant très bas etlonguement, comme s’il eût tenu à la main un feutre à panache, etmurmurant :

« Sésame, ouvre-toi. »

La quatrième fois, la porte s’ouvrit.

Un gardien apparut.

Il lui dit, d’un ton cérémonieux :

« Je n’ai pas trop fait attendre M. le président duConseil ? »

Il y avait quatre inspecteurs dans le couloir.

« Ces messieurs sont d’escorte ? dit-il. Allons-y. Vousannoncerez Arsène Lupin, grand d’Espagne, cousin de Sa Majesté trèscatholique. Messeigneurs, je vous suis. Guichetier, vingt écus pourtes bons soins, mon ami. »

Il s’arrêta dans le couloir.

« Per Cristo, pas même une paire de gants, et ma barbeest d’hier. »

Les inspecteurs l’avaient encadré et le poussaient avec unecertaine brusquerie. Il en saisit deux par le bras. Ils eurent ungémissement.

« À bon entendeur, salut, dit-il. Vous n’avez pas l’ordre de mepasser à tabac, n’est-ce pas ? ni même de me mettre lesmenottes ? En ce cas, soyons sages, jeunes gens. »

Le directeur se tenait dans le vestibule. Il lui dit :

« Excellente nuit, mon cher directeur. Vos chambres Touring Club» sont tout à fait recommandables. Un bon point pour l’hôtel duDépôt. Voulez-vous mon attestation sur votre livre d’écrou ?Non ? Vous espérez peut-être que je vais revenir ?Hélas ! mon cher directeur, n’y comptez pas. D’importantesoccupations… »

Dans la cour, une automobile stationnait. Ils y montèrent, lesquatre agents et lui.

« Place Beauvau, dit-il au chauffeur.

– Rue Vineuse, rectifia l’un des agents.

– Oh ! oh ! fit-il, au domicile particulier de SonExcellence. Son Excellence préfère que ma visite soit secrète.C’est bon signe. À propos, chers amis, quelle heureavons-nous ? »

Sa question demeura sans réponse. Et, comme les agents avaientfermé les rideaux, il ne put consulter les horloges publiques.

Ce fut seulement chez Valenglay, dans le petit rez-de-chausséeque le président du Conseil habitait auprès du Trocadéro, qu’il vitune pendule.

« Sept heures et demie, s’écria-t-il. Parfait. Il n’y a pas tropde temps perdu. La situation s’éclaircit. »

Le bureau de Valenglay ouvrait sur un perron qui dominait unjardin rempli de volières. La pièce était encombrée de livres et detableaux.

Sur un coup de timbre les agents sortirent, conduits par lavieille bonne qui les avait fait entrer.

Don Luis resta seul.

Toujours calme, il éprouvait cependant une certaine inquiétude,un besoin physique d’agir et de lutter, et ses yeux revenaientinvinciblement au cadran de la pendule. La grande aiguille luisemblait animée d’une vie extraordinaire.

Enfin quelqu’un entra, qui précédait une autre personne.

Il reconnut Valenglay et le préfet de police.

« Ça y est, pensa-t-il, je le tiens. »

Il voyait cela à l’espèce de sympathie confuse que l’on pouvaitdiscerner sur le visage osseux et maigre du vieux président. Aucunetrace de morgue. Rien qui élevât une barrière entre le ministre etl’équivoque personnage reçu par lui. De l’enjouement, une curiositémanifeste et de la sympathie. Oui, une sympathie que Valenglayn’avait jamais cachée, et dont même il se targuait lorsque, aprèsla mort simulée d’Arsène Lupin, il parlait de l’aventurier et desrapports étranges qu’ils avaient eus ensemble.

« Vous n’avez pas changé, dit-il après l’avoir considérélonguement. Plus noir de peau, les tempes un peu plus grisonnantes,voilà tout. »

Et il demanda, d’un ton de brusquerie, en homme qui va droit aubut :

Et alors, qu’est-ce qu’il vous faut ?

– Une réponse d’abord, monsieur le président du conseil. Lesous-chef Weber, qui m’a conduit au Dépôt cette nuit, a-t-ilretrouvé la piste de l’automobile qui emporta FlorenceLevasseur ?

– Oui, cette automobile s’est arrêtée à Versailles. Lespersonnes qui l’occupaient ont loué une autre voiture qui doit lesconduire à Nantes. En plus de cette réponse, quedemandez-vous ?

– La clef des champs, monsieur le président.

– Tout de suite, bien entendu ? fit Valenglay, qui se mit àrire.

– Dans quarante ou cinquante minutes au plus.

– À huit heures et demie, n’est-ce pas ?

– Dernière limite, monsieur le président.

– Et pourquoi la clef des champs ?

– Pour rejoindre l’assassin de Cosmo Mornington, de l’inspecteurVérot et de la famille Roussel.

– Vous seul pouvez donc le rejoindre ?

– Oui.

– Cependant la police est sur pied. Le télégraphe marche.L’assassin ne sortira pas de France. Il ne nous échapperacertainement pas.

– Vous ne pourrez pas le découvrir.

– Nous le pourrons.

– En ce cas, il tuera Florence Levasseur. Ce sera la septièmevictime du bandit. Vous l’aurez voulu. »

Valenglay fit une petite pause, puis reprit :

« Selon vous, contrairement à toutes les apparences, etcontrairement aux soupçons très motivés de M. le préfet de police,Florence Levasseur est innocente ?

– Oh ! absolument innocente, monsieur le président.

– Et vous la croyez en danger de mort ?

– Elle est en danger de mort.

– Vous aimez Florence Levasseur ?

– Je l’aime. »

Valenglay eut un petit frisson de joie. Lupin amoureux !Lupin agissant par amour, et avouant son amour ! Quelleaventure passionnante !

Il dit :

« J’ai suivi l’affaire Mornington jour par jour, et nul détailne m’en est inconnu. Vous avez accompli des prodiges, monsieur. Ilest évident que sans vous cette affaire ne serait jamais sortie desténèbres du début. Mais cependant, je dois noter qu’il y a euquelques fautes. Et ces fautes, qui m’étonnaient de votre part,s’expliquent plus facilement quand on sait que l’amour était leprincipe et le but de vos actes. D’autre part, et malgré votreaffirmation, la conduite de Florence Levasseur, son titred’héritière, son évasion imprévue de la maison de santé, nouslaissent peu de doute sur le rôle qu’elle joue. »

Don Luis désigna la pendule.

« Monsieur le président, l’heure avance. »

Valenglay éclata de rire :

« Quel original ! Don Luis Perenna, je regrette de n’êtrepas quelque souverain omnipotent. Vous seriez le chef de ma policesecrète.

– C’est un poste que l’ex-empereur d’Allemagne m’a déjàoffert.

– Ah bah !

– Et que j’ai refusé. »

Valenglay rit de plus belle, mais la pendule marquait septheures trois quarts. Don Luis s’inquiétait. Valenglay s’assit et,entrant sans plus tarder au cœur même du sujet, il dit, d’une voixsérieuse :

« Don Luis Perenna, du premier jour où vous avez reparu,c’est-à-dire au moment même des crimes du boulevard Suchet, M. lepréfet de police et moi, nous étions fixés sur votre identité.Perenna, c’était Lupin. Je ne doute pas que vous n’ayez compris lesraisons pour lesquelles nous n’avons pas voulu ressusciter le mortque vous étiez, et pour lesquelles nous vous avons accordé unesorte de protection. M. le préfet de police était absolument de monavis. L’œuvre que vous poursuiviez était une œuvre de salubrité etde justice, et votre collaboration nous était trop précieuse pourque nous ne cherchions pas à vous épargner tout ennui. Donc,puisque don Perenna menait le bon combat, nous avons laissé dansl’ombre Arsène Lupin. Malheureusement… »

Valenglay fit une nouvelle pause et déclara :

Malheureusement, M. le préfet de police a reçu hier, dans lasoirée, une dénonciation très détaillée, avec preuves à l’appui,vous accusant d’être Arsène Lupin.

– Impossible ! s’écria don Luis, c’est là un fait quepersonne au monde ne peut matériellement prouver. Arsène Lupin estmort.

– Soit, accorda Valenglay, mais cela ne démontre pas que donLuis Perenna soit vivant.

– Don Luis Perenna existe, d’une vie très légale, monsieur leprésident.

– Peut-être. Mais on le conteste.

– Qui ? Un seul être aurait ce droit, mais en m’accusant ilse perdrait lui-même. Je ne le suppose pas assez stupide.

– Assez stupide, non, mais assez fourbe, oui.

– Il s’agit du sieur Cacérès, attaché à la légation duPérou ?

– Oui.

– Mais il est en voyage !

– Il est même en fuite, après avoir fait main basse sur lacaisse de la légation. Mais, avant de s’enfuir à l’étranger, il asigné une déclaration qui nous est parvenue hier soir, et parlaquelle il affirme vous avoir confectionné tout un état civil aunom de don Luis Perenna. Voici votre correspondance avec lui, etvoici tous les papiers qui établissent la véracité de sesallégations. Il suffit de les examiner pour être convaincu : 1° quevous n’êtes pas don Luis Perenna ; 2° que vous êtes ArsèneLupin. »

Don Luis eut un geste de colère.

« Ce gredin de Cacérès n’est qu’un instrument, grinça-t-il.C’est l’autre qui est derrière lui, qui l’a payé et quil’a fait agir. C’est le bandit lui-même. Je reconnais sa main. Unefois de plus, et au moment décisif, il a voulu se débarrasser demoi.

– Je le crois volontiers, fit le président du Conseil. Maiscomme tous ces documents, selon la lettre qui les accompagne, nesont que des photographies, et que si vous n’êtes pas arrêté cematin, les originaux seront remis ce soir à un grand journal deParis, nous devons faire état de la dénonciation.

– Mais, monsieur le président, s’écria don Luis, puisque Cacérèsest à l’étranger, et que le bandit qui lui a acheté les documents adû s’enfuir également avant d’avoir pu mettre sa menace àexécution, il n’y a pas à craindre maintenant que les documentssoient livrés aux journaux !

– Qu’en savons-nous ? L’ennemi a dû prendre sesprécautions. Il peut avoir des complices.

– Il n’en a pas.

– Qu’en savons-nous ? »

Don Luis regarda Valenglay, et lui dit :

« Où donc voulez-vous en venir, monsieur le président ?

– À ceci. Bien que nous fussions pressés par les menaces dusieur Cacérès, M. le préfet de police, désireux de faire toute lalumière possible sur le rôle de Florence Levasseur, n’a pasinterrompu votre expédition d’hier soir. Cette expédition n’ayantpas abouti, il a voulu tout au moins profiter de ce que don Luiss’était mis à notre disposition pour arrêter Arsène Lupin. Si nousle relâchons, les documents seront sans doute publiés, et vousvoyez la situation absurde et ridicule où cela nous mettra devantle public. Or, c’est précisément à ce moment-là que vous demandezla mise en liberté d’Arsène Lupin, mise en liberté illégale,arbitraire, inadmissible. Je suis donc contraint de vous larefuser. Et je la refuse. »

Il se tut, puis, au bout de quelques secondes, ajouta :

« À moins que…

– À moins que ?… demanda don Luis.

– À moins que, et c’est à quoi je voulais arriver, à moins quevous ne me proposiez, en échange, quelque chose de siextraordinaire et de si formidable que je consente à risquer lesennuis que peut m’attirer la mise en liberté absurde d’ArsèneLupin.

–Mais monsieur le président, il me semble que si je vous apportele vrai coupable, l’assassin de…

– Je n’ai pas besoin de vous pour cela…

– Et si je vous donne ma parole d’honneur, monsieur leprésident, de revenir aussitôt mon œuvre accomplie, et de meconstituer prisonnier ? »

Valenglay haussa les épaules.

« Et après ? »

Il y eut un silence. La partie devenait serrée entre les deuxadversaires. Il était évident qu’un homme comme Valenglay ne secontenterait pas de mots et de promesses. Il lui fallait desavantages précis, en quelque sorte palpables. »

Don Luis reprit :

« Peut-être, monsieur le président, me permettrez-vous de faireentrer en ligne de compte certains services que j’ai rendus à monpays ?…

– Expliquez-vous. »

Don Luis, après quelques pas à travers la pièce, revint en facede Valenglay et lui dit :

« Monsieur le président, au mois de mai 1915, vers la fin de lajournée, trois hommes se trouvaient sur la berge de la Seine, auquai de Passy, à côté d’un tas de sable. La police cherchait,depuis des mois, un certain nombre de sacs contenant trois centsmillions en or, patiemment recueillis en France par l’ennemi et surle point d’être expédiés[7] . Deux deces hommes s’appelaient l’un Valenglay, l’autre Desmalions. Letroisième, qui les avait conviés à ce rendez-vous, pria le ministreValenglay d’enfoncer sa canne dans le tas de sable. L’or était là.Quelques jours après, l’Italie, qui avait décidé de lier partieavec la France, recevait une avance de quatre cents millions en or.»

Valenglay sembla très étonné.

« Personne n’a su cette histoire. Qui vous l’aracontée ?

– Le troisième personnage.

– Et ce troisième personnage s’appelait ?

– Don Luis Perenna.

– Vous ! Vous ! s’écria Valenglay. C’est vous qui avezdécouvert la cachette ? C’est vous qui étiez là ?

– C’est moi, monsieur le président. Vous m’avez demandé alorscomment vous pouviez me récompenser. C’est aujourd’hui que jeréclame ma récompense. »

La réponse ne tarda pas. Elle fut précédée d’un petit éclat derire plein d’ironie.

« Aujourd’hui ? c’est-à-dire quatre ans après ? C’estbien tard, monsieur. Tout cela est réglé. La guerre est finie. Nedéterrons pas les vieilles histoires. »

Don Luis parut un peu déconcerté. Cependant il continua :

« En 1917, une épouvantable aventure se déroula dans l’île deSarek[8] . Vous la connaissez, monsieur leprésident. Mais vous ignorez certainement l’intervention de donLuis Perenna, et les projets que celui-ci… »

Valenglay frappa du poing sur la table, et, enflant la voix,apostrophant son interlocuteur avec une familiarité qui ne manquaitpas d’allure :

« Allons, Arsène Lupin, jouez franc jeu. Si vous tenez vraimentà gagner la partie, payez ce qu’il faut ! Vous me parlez deservices passés ou futurs. Est-ce ainsi qu’on achète la consciencede Valenglay, quand on s’appelle Arsène Lupin ? Quediable ! Songez qu’après toutes vos histoires, et surtoutaprès les incidents de cette nuit, Florence Levasseur et vous, vousallez être pour le public, et vous êtes déjà les auteursresponsables du draine, que dis-je ? les vrais et les seulscoupables. Et c’est lorsque Florence a pris la poudre d’escampetteque vous me demandez, vous, la clef des champs ! Soit, mais,sacrebleu ! Mettez-y le prix, et sans barguigner. »

Don Luis se remit à marcher. Un dernier combat se livrait enlui. Au moment de découvrir son jeu, une hésitation suprême leretenait. Enfin, il s’arrêta de nouveau. La décision était prise.Il fallait payer : il paierait.

« Je ne marchande pas, monsieur le président, affirma don Luisavec une grande loyauté d’attitude et de visage. Ce que j’ai à vousoffrir est certes beaucoup plus extraordinaire et plus formidableque vous ne l’imaginez. Mais cela serait-il plus extraordinaireencore et plus formidable que cela ne compterait pas, puisque lavie de Florence Levasseur est en danger. Cependant mon droit étaitde chercher une transaction moins désavantageuse. Vos paroles m’eninterdisent l’espoir. J’abattrai donc toutes mes cartes sur latable, comme vous l’exigez, et comme j’y étais résolu. »

Le vieux président exultait. Quelque chose de formidable etd’extraordinaire ! En vérité, qu’est-ce que cela pouvait bienêtre ? Quelles propositions pouvaient mériter de tellesépithètes ?

Parlez, monsieur. »

Don Luis Perenna s’assit en face de Valenglay, ainsi qu’un hommequi traite avec un autre d’égal à égal.

« Ce sera bref. Une seule phrase, monsieur le président,résumera le marché que je propose au chef du gouvernement de monpays.

– Une seule phrase ?

– Une seule phrase », affirma don Luis.

Et, plongeant ses yeux dans les yeux de Valenglay, lentement,syllabe par syllabe, il lui dit :

« Contre vingt-quatre heures de liberté, pas davantage, contrel’engagement d’honneur de revenir ici demain matin, et d’y reveniravec Florence, pour vous donner toutes les preuves de moninnocence, soit sans elle pour me constituer prisonnier, je vousoffre… »

Il prit un temps et acheva d’une voix grave :

« Je vous offre un royaume, monsieur le président du Conseil.»

La phrase était énorme, burlesque, bête à faire hausser lesépaules, une de ces phrases que seul peut émettre un imbécile ou unfou.

Pourtant Valenglay demeura impassible. Il savait qu’en depareilles circonstances cet homme-là ne plaisantait pas.

Et il le savait tellement que, par instinct, habitué qu’il étaitaux grosses questions politiques où le secret est si important, iljeta un coup d’œil sur le préfet de police, comme si la présence deM. Desmalions l’eût gêné.

« J’insiste vivement, fit don Luis, pour que M. le préfet depolice veuille bien écouter ma communication. Mieux que personne ilen appréciera la valeur, et, pour certaines parties, il enattestera l’exactitude. D’ailleurs, je suis certain que M.Desmalions ne voudrait pas me désobliger par une indiscrétion.»

Valenglay ne put s’empêcher de rire.

« À lui aussi vous avez rendu service, peut-être ?

– Justement, monsieur le président.

– Je serais curieux de savoir ?… fit M. Desmalions.

– Si vous y tenez… Donc, le soir de notre conciliabule sur laberge du quai de Passy, il y a quatre ans, je vous ai promis,monsieur Desmalions, alors que vous n’étiez que fonctionnairesubalterne, de vous faire nommer préfet de police. J’ai tenuparole. Votre nomination fut demandée par trois ministres sur quij’avais barre : dois-je les désigner ?…

– Inutile ! s’exclama Valenglay en riant de plus belle.Inutile ! je vous crois. Je crois à votre toute-puissance.Quant à vous, Desmalions, ne faites pas cette tête. Il n’y a pas dedéshonneur à être l’obligé d’un tel homme. Parlez, Lupin. »

Sa curiosité n’avait plus de bornes. Que la proposition de donLuis pût avoir des conséquences pratiques, il s’en souciait peu.Même, au fond, il n’y croyait pas. Ce qu’il voulait, c’était savoirjusqu’où ce diable d’individu avait poussé l’audace, et sur quelleaventure prodigieuse et nouvelle s’appuyaient des prétentions qu’ilexprimait avec tant de sérénité et de candeur.

« Vous permettez ? » fit don Luis.

Se levant et s’avançant vers la cheminée, il décrocha une petitecarte murale qui représentait le nord-ouest de l’Afrique. Puis,tout en étalant cette carte sur la table à l’aide d’objets un peulourds posés aux quatre coins, il reprit :

« Il est une chose, monsieur le président, une chose quiintrigua M. le préfet de police, et à propos de laquelle j’ai suqu’il avait exécuté des recherches : c’est l’emploi de mon temps –disons plutôt du temps d’Arsène Lupin – durant ces trois dernièresannées, et en particulier pendant qu’il était à la Légionétrangère.

– Ces recherches furent exécutées sur mon ordre, interrompitValenglay.

– Et elles aboutirent ?

– À rien.

– De sorte que, en définitive, vous ignorez ma conduite au coursde la guerre ?

– Je l’ignore.

– Je vais vous la dire, monsieur le préfet. D’autant qu’il estde toute justice que la France sache ce qu’a fait pour elle un deses fils les plus dévoués… sans quoi… sans quoi on pourraitm’accuser un jour ou l’autre de m’être embusqué, ce qui serait fortinjuste. Vous vous souvenez peut-être, monsieur le président, queje m’étais engagé dans la Légion étrangère à la suite de désastresintimes vraiment effroyables, et après une vaine tentative desuicide. Je voulais mourir, et je pensais qu’une balle marocaine medonnerait le repos auquel j’aspirais. Le hasard ne le permit pas.Ma destinée n’était pas achevée, paraît-il. Alors il arriva ce quidevait arriver. Peu à peu, à mon insu, la mort se dérobant, jerepris goût à la vie. Quelques faits d’armes assez glorieuxm’avaient rendu toute ma confiance en moi et tout mon appétitd’action. De nouveaux rêves m’envahirent. Un nouvel idéal meconquit. Il me fallut de jour en jour plus d’espace, plusd’indépendance, des horizons plus larges, des sensations plusimprévues et plus personnelles. La Légion, si grande que fût matendresse pour cette famille héroïque et cordiale qui m’avaitaccueilli, ne suffisait plus à mes besoins d’activité. Et déjà jeme dirigeais vers un but grandiose, que je ne discernais pas trèsbien encore mais qui m’attirait mystérieusement, lorsque j’appris,en novembre 1914, que l’Europe était en guerre. J’avais alors desamis très puissants à la cour d’Espagne. À la suite de négociationsentre Madrid et Paris, je fus réclamé à Madrid, puis envoyé enmission secrète à Paris. C’était mon but. Je voulais voir sur placecomment m’employer au mieux des intérêts français.

« Je réussis trois ou quatre affaires importantes, comme celledes trois cents millions d’or, et participai ainsi à l’entrée enguerre de l’Italie. Mais tout cela me semblait, je l’avoue, plutôtsecondaire. J’avais mieux à tenter, et maintenant je savais quoi.J’avais discerné le point faible par où la France pouvait être miseen infériorité. Le but que je cherchais se dévoilait à mes yeux. Mamission finie, je retournai au Maroc. Un mois après mon arrivée,expédié dans le Sud, je me jetai dans une embuscade de Berbères,et, volontairement, bien qu’il m’eût été facile de lutter, je melaissai prendre.

« Toute mon histoire est là, monsieur le président. Prisonnier,j’étais libre. Une autre vie, la vie que j’avais désirée, s’ouvraitdevant moi.

« L’aventure, cependant, faillit tourner mal. Mes quatredouzaines de Berbères, groupe détaché d’une importante tribu nomadequi pillait et rançonnait les pays situés sur les chaînes moyennesde l’Atlas, rejoignirent tout d’abord les quelques tentes oùcampaient, sous la garde d’une dizaine d’hommes, les femmes deleurs chefs. On plia bagages et l’on partit. Après huit jours demarche, qui me furent assez pénibles, car je suivais, les bras liésau dos, des gens à cheval, on s’arrêta sur un plateau étroit quedominaient des escarpements rocheux et où je remarquai, parmi lespierres, beaucoup d’ossements humains et des débris de sabres etd’armes françaises.

« Là on planta un poteau en terre et on m’y attacha. Aux alluresde mes ravisseurs, et d’après quelques mots entendus, je comprisque ma mort était décidée. On devait me couper les oreilles, lenez, la langue, puis, sans doute, la tête.

« Pourtant ils commencèrent par préparer leur repas. Ilsallèrent au puits voisin. Ils mangèrent, et ils ne s’occupaientplus de moi que pour me décrire en riant les gentillesses qu’ils meréservaient.

« Il se passa une nuit encore. La torture était remise au matin,heure plus propice à leur gré.

« De fait, au petit jour ils m’entourèrent en poussant des criset des rugissements auxquels se mêlait la clameur aiguë des femmes.Lorsque mon ombre cacha une ligne qu’ils avaient tracée la veillesur le sable, ils se turent, et l’un d’eux, chargé des opérationschirurgicales à mon endroit, s’avança et m’enjoignit de tirer lalangue. J’obéis. Il la saisit alors avec un coin de son burnous etde l’autre main il sortit son poignard du fourreau.

« Je n’oublierai jamais la férocité et, en même temps, la joieingénue de son regard, un regard d’enfant mauvais qui s’amuse àcasser les ailes et les pattes d’un oiseau. Et je n’oublieraijamais non plus la stupeur de cet homme quand il s’aperçut que sonpoignard ne se composait plus que d’un pommeau et d’un tronçon delame, inoffensif et de dimensions ridicules… tout juste assez longpour tenir dans le fourreau.

« Sa rage s’exprima par une crise de vociférations, et aussitôtil se jeta sur un camarade et lui arracha son poignard. Stupeuridentique. Ce deuxième poignard était également brisé presque auras de la poignée.

« Alors, ce fut un tumulte général et chacun brandit soncouteau. Un hurlement de fureur s’éleva. Il y avait làquarante-cinq hommes, les quarante-cinq couteaux étaientcassés.

« Le chef sauta sur moi, comme s’il m’eût rendu responsable d’unphénomène aussi incompréhensible. C’était un grand vieillard, sec,un peu bossu, borgne, hideux à voir. Il braquait à bout portant unénorme pistolet, et il me parut si vilain que j’éclatai derire.

« Il appuya sur la détente. Le coup rata.

« Il appuya une seconde fois. Le second coup rata.

« Tous aussitôt, gesticulant, se bousculant et tonitruant, ilsbondirent autour du poteau auquel j’étais attaché et me visèrent deleurs armes diverses, fusils, pistolets, carabines, vieux tromblonsespagnols. Les chiens claquèrent. Mais les fusils, pistolets,carabines et tromblons d’Espagne ne partirent pas.

« Quel miracle ! Il fallait voir leurs têtes ! Je vousjure que jamais je n’ai tant ri, ce qui achevait de lesdéconcerter. Les uns coururent aux tentes renouveler leur provisionde poudre. Les autres rechargèrent leurs armes en toute hâte.Nouvel échec ! J’étais invulnérable. Et je riais ! Jeriais !

« Cela ne pouvait pas se prolonger. Vingt autres moyens dem’exterminer s’offraient à eux. Ils avaient leurs mains pourm’étrangler, la crosse de leurs fusils pour m’assommer, descailloux pour me lapider. Et ils étaient plus dequarante !

« Le vieux chef saisit une pierre massive et s’approcha, levisage effroyable de haine. Il se dressa, leva, avec l’aide de deuxde ses hommes l’énorme bloc au-dessus de ma tête, et le laissaretomber… devant moi, sur le poteau. Spectacle ahurissant pour lemalheureux vieillard, j’avais, en une seconde, détaché mes liens etbondi en arrière, et j’étais debout, planté à trois pas de lui, lespoings tendus, et tenant dans ces poings crispés les deux revolversqu’on m’avait confisqués le jour de ma capture !

« Ce qui se passa fut l’affaire de quelques secondes. Le chef àson tour se mit à rire comme j’avais ri, d’un rire sarcastique.Pour lui, dans le désordre de sa cervelle, ces deux revolvers dontje le menaçais, ne devaient pas et ne pouvaient pas avoir plusd’effet que les armes inutiles qui m’avaient épargné. Il ramassa ungros caillou, et leva la main, prêt à me le jeter à la figure. Etses deux acolytes en firent autant. Et tous l’eussent égalementimité…

« Bas les pattes, ou je tire ! » criai-je.

« Le chef lança son caillou.

« Je baissai la tête. En même temps trois détonationsretentirent. Le chef et ses deux acolytes tombèrent foudroyés.

« Le premier de ces messieurs ? » demandai-je en regardantle reste du troupeau.

« Il restait quarante-deux Marocains. J’avais encore onzeballes. Comme ils ne bougeaient pas, je passai un de mes revolverssous le bras, et je sortis de ma poche deux petites boîtes decartouches, c’est-à-dire cinquante autres balles.

« Et de ma ceinture j’extirpai trois beaux coutelas effilés etpointus.

La moitié de la troupe fit le signe de la soumission et serangea derrière moi.

« La seconde moitié capitula aussitôt.

« La bataille était finie. Elle n’avait pas duré quatre minutes.»

Chapitre 7Arsène Ier, empereur

Don Luis se tut. Un sourire amusé plissa ses lèvres. L’évocationde ces quatre minutes semblait le divertir infiniment.

Valenglay et le préfet de police, deux hommes pourtant que lecourage et le sang-froid n’étonnaient guère, l’avaient écouté et leconsidéraient maintenant dans un silence confondu. Était-ilpossible qu’un être humain poussât l’héroïsme jusqu’à ces limitesinvraisemblables ?

Il s’avança cependant vers l’autre côté de la cheminée et,désignant une autre carte murale qui représentait la route deFrance :

« Vous m’avez bien dit, monsieur le président, que l’automobiledu bandit avait quitté Versailles et roulait dans la direction deNantes ?

– Oui, et toutes les dispositions sont prises pour l’arrêter,soit en cours de route, soit à Nantes, soit à Saint-Nazaire où ilse peut qu’il veuille s’embarquer. »

De son mieux don Luis Perenna suivit la route à travers laFrance, faisant des haltes et marquant des étapes. Et rien n’étaitplus impressionnant que cette mimique. Un pareil homme, tranquilledans un tel bouleversement des choses qui lui tenaient le plus aucœur, semblait, par son calme, le maître des événements et lemaître de l’heure. On eût dit que l’assassin fuyait au bout d’unfil incassable dont l’extrémité se trouvait dans la main de donLuis, et que don Luis pouvait interrompre sa fuite par un simplepetit geste de sa main. Penché sur la carte, le Maître ne dominaitpas seulement une feuille de carton, mais la grande route oùglissait sous ses yeux une automobile soumise à sa volontédespotique.

Il retourna vers le bureau et reprit :

« La bataille était finie. Et il était impossible qu’ellerecommençât. Plus qu’un vainqueur, contre qui une revanche esttoujours possible, soit par la force, soit par la ruse, mesquarante-deux bonshommes avaient en face d’eux un être qui lesavait domptés grâce à des moyens surnaturels. Il n’y avait pasd’autre explication susceptible de s’appliquer aux faitsinexplicables dont ils avaient été les témoins. J’étais un sorcier,quelque chose comme un marabout, une émanation du Prophète. »

Valenglay dit en riant :

« Leur interprétation n’était pas si déraisonnable. Car enfin ily a là un tour de passe-passe qui me paraît, à moi aussi, tenir dumerveilleux.

– Monsieur le président, vous avez lu l’étrange nouvelle deBalzac, intitulée Une passion dans le désert ?

– Oui.

– Eh bien, le mot de l’énigme est là.

– Hein ? je ne saisis pas. Vous n’étiez pas sous lesgriffes d’une tigresse ? Il n’y avait point, dans l’affaire,de tigresse à dompter.

– Non, mais il y avait des femmes.

– Quoi ! Qu’est-ce que vous dites ?

– Mon Dieu, fit don Luis gaiement, je ne voudrais pas vouseffaroucher, monsieur le président. Mais je répète qu’il y avait,dans la troupe qui m’emportait depuis huit jours, des femmes… etles femmes sont un peu comme la tigresse de Balzac, des êtres qu’iln’est pas impossible d’apprivoiser… de séduire… d’assouplir aupoint de s’en faire des alliées.

– Oui… oui, murmura le président follement intrigué, mais pourcela il faut du temps…

– J’ai eu huit jours.

– Et il faut une liberté d’action complète.

– Non, non, monsieur le président… Les yeux suffisent d’abord.Les yeux provoquent la sympathie, l’intérêt, l’attachement, lacuriosité, le désir de se connaître autrement que par le regard.Après cela, il suffit d’un hasard…

– Et le hasard s’est offert ?

– Oui… Une nuit, j’étais attaché, ou du moins on me croyaitattaché… Près de moi, je savais que la favorite du chef était seulesous sa tente. J’y allai. Je la quittai une heure plus tard.

– Et la tigresse était apprivoisée ?

– Oui, comme celle de Balzac, soumise, aveuglément soumise.

– Mais elles étaient cinq ?…

– Je sais, monsieur le président, et c’était là le difficile. Jecraignais des rivalités. Mais tout se passa bien, la favoriten’étant pas jalouse… au contraire… Et puis, je vous l’ai dit, sasoumission était absolue. Bref, j’eus cinq alliées, invisibles,résolues à tout, dont personne ne se méfiait. Avant même ladernière halte, mon plan était en voie d’exécution. Durant la nuit,mes cinq émissaires réunirent toutes les armes. On ficha lespoignards en terre et on les cassa. On ôta les balles despistolets. On mouilla les poudres. Le rideau pouvait se lever.»

Valenglay s’inclina :

« Mes compliments ! Vous êtes un homme de ressources. Sanscompter que le procédé ne manque pas de charme. Car je supposequ’elles étaient jolies, vos cinq dames ? »

Don Luis eut une expression gouailleuse. Il ferma les yeux avecun air de satisfaction, et il laissa tomber ce simple mot :

– Immondes. »

L’épithète provoqua une explosion de gaieté. Mais tout de suite,comme s’il avait hâte d’en finir, don Luis reprit :

« Quoi qu’il en soit, elles me sauvèrent, les coquines, et leuraide ne m’abandonna plus. Mes quarante-deux Berbères, privésd’armes, tremblants d’effroi dans ces solitudes où tout est piègeet où la mort vous guette à chaque minute, se groupèrent autour demoi comme autour de leur véritable protecteur. Quand nousrejoignîmes l’importante tribu à laquelle ils appartenaient,j’étais vraiment leur chef. Et il ne me fallut pas trois mois depérils affrontés en commun, d’embuscades déjouées par mes conseils,de pillages et de razzias opérés sous ma direction, pour que jefusse aussi le chef de la tribu entière. Je parlais leur langue, jepratiquais leur religion, je portais leur costume, je me confondaisà leurs mœurs – hélas ! n’avais-je pas cinq femmes ? Dèslors mon rêve devint possible. J’envoyai en France un de mes plusfidèles partisans avec soixante lettres qu’il devait remettre àsoixante destinataires dont il apprit par cœur les noms et lesadresses… Ces soixante destinataires étaient soixante camaradesqu’Arsène Lupin avait licenciés avant de se jeter du haut desfalaises de Capri. Tous s’étaient retirés des affaires, avec unesomme liquide de cent mille francs, un petit fonds de commerce ouune ferme à exploiter. J’avais doté les uns d’un bureau de tabac,les autres d’une place de gardien de square public, d’autres d’unesinécure dans un ministère. Bref, c’étaient d’honnêtes bourgeois. Àtous, fonctionnaires, fermiers, conseillers municipaux, épiciers,notables, sacristains d’église, à tous j’écrivis la même lettre,fis la même offre, et donnai, en cas d’acceptation, les mêmesinstructions.

« Monsieur le président, je pensais que sur les soixante, dix ouquinze au plus me rejoindraient ; il en vint soixante,monsieur le président ! Soixante, pas un de moins. Soixantefurent exacts au rendez-vous que j’avais donné. Au jour fixé, àl’heure dite, mon ancien croiseur de guerre, leQuonon-descendam ? racheté par eux, mouillait àl’embouchure du Wady Draa, sur la côte de l’Atlantique, entre lecap Noun et le cap Juby. Deux chaloupes firent la navette pourdébarquer mes amis et le matériel de guerre qu’ils avaient apporté,munitions, fournitures de campement, mitrailleuses, canotsautomobiles, vivres, conserves, marchandises, verroterie, caissesd’or aussi ! Car mes soixante fidèles avaient tenu à réaliserleur part des anciens bénéfices et à jeter dans l’aventure nouvelleles six millions jadis reçus de leur patron.

« Ai-je besoin d’en dire davantage, monsieur le président ?Dois-je vous raconter ce qu’un chef comme Arsène Lupin, secondé parsoixante gaillards de cette espèce, appuyé sur une armée de dixmille Marocains fanatiques, bien armés et bien disciplinés, cequ’un chef comme Arsène Lupin pouvait tenter ? Il le tenta, etce fut inouï. Je ne crois pas qu’il y ait d’épopée semblable àcelle que nous vécûmes durant ces quinze mois, sur les cimes del’Atlas d’abord, puis dans les plaines infernales du Sahara, épopéed’héroïsmes, de privations, de tortures, de joies surhumaines,épopée de la faim et de la soif, de la défaite irrémédiable et dela victoire éblouissante.

« Mes soixante fidèles s’en donnèrent à cœur joie. Ah ! lesbraves gens ! Vous les connaissez, monsieur le président. Vousles avez combattus, monsieur le préfet de police. Ah ! lesbougres ! Mes yeux se mouillent à certains souvenirs. Il yavait là Charolais et ses fils, qu’illustra jadis l’affaire dudiadème de la princesse de Lamballe[9] . Il yavait là Marco, qui dut sa renommée à l’affaire Kesselbach, etAuguste, qui fut le chef de vos huissiers[10] ,monsieur le président du Conseil. Il y avait là Grognard et leBallu, que la poursuite du Bouchon de Cristal a couverts de gloire.Il y avait là les frères Beuzeville, que je nommais les deux Ajax.Il y avait là Philippe d’Antrac, plus noble qu’un Bourbon, etPierre le Grand, et Jean le Borgne, et Tristan le Roux, et Josephle Jeune.

– Et il y avait là Arsène Lupin, interrompit Valenglay, quepassionnait cette énumération homérique.

– Et il y avait Arsène Lupin », répéta don Luis d’une voixconvaincue.

Il hocha la tête, sourit légèrement, et continua très bas :

« Je ne vous parlerai point de lui, monsieur le président. Je nevous parlerai point de lui pour cette raison que vous n’ajouteriezpas foi à mes récits. Ce qu’on a dit à propos de son passage dansla Légion étrangère n’est qu’un jeu d’enfant à côté de ce quidevait être plus tard. À la Légion, Lupin n’était qu’un soldat. Ausud du Maroc il fut général. Là seulement Arsène Lupin donna samesure. Et, je le dis sans orgueil, cela fut imprévu pour moi-même.Comme exploits, l’Achille de la légende n’a pas fait plus. Commerésultats, Annibal et César n’ont pas obtenu davantage. Qu’il voussuffise de savoir qu’en quinze mois Arsène Lupin conquit un royaumedeux fois grand comme la France. Sur les Berbères du Maroc, sur lesTouareg indomptables, sur les Arabes de l’Extrême-Sud algérien, surles nègres qui débordent le Sénégal, sur les Maures qui habitentles côtes de l’Atlantique, sur le feu du soleil, sur l’enfer, il aconquis la moitié du Sahara et ce qu’on peut appeler l’ancienneMauritanie. Royaume de sable et de marais ? En partie, maisroyaume tout de même, avec des oasis, des sources, des fleuves, desforêts, des richesses incalculables, royaume avec dix millionsd’hommes et deux cent mille guerriers.

« C’est ce royaume que j’offre à la France, monsieur leprésident du Conseil. »

Valenglay ne cacha pas sa stupeur. Ému, troublé même par cequ’il apprenait, penché sur son extraordinaire interlocuteur, lesmains crispées à la carte d’Afrique, il chuchota :

« Expliquez-vous… précisez… »

Don Luis repartit :

« Monsieur le président du Conseil, je ne vous rappellerai pasles événements de ces dernières années.

Vous les connaissez mieux que moi. Vous savez quels dangers laFrance a courus, pendant la guerre, du fait des soulèvementsmarocains. Vous savez que la guerre sainte a été prêchée là-bas, etqu’il eût suffi d’une étincelle pour que le feu gagnât toute lacôte d’Afrique, toute l’Algérie, toute l’immense foule musulmane,protégée par la France, protégée par l’Angleterre. Ce danger queles hommes d’État des Alliés ont redouté avec tant d’angoisse, etque l’ennemi s’est efforcé de faire naître avec tant d’astuce et depersévérance, ce danger, moi, Arsène Lupin, je l’ai conjuré.Pendant que l’on combattait en France, pendant que l’on combattaitau nord du Maroc, moi j’étais au sud, j’attirais contre moi lestribus rebelles, je les soumettais, je les réduisais àl’impuissance, je les enrôlais et les poussais vers d’autresrégions et vers d’autres conquêtes. Bref, je les faisais travaillerpour cette France qu’ils avaient voulu combattre.

– Et, ainsi, du rêve magnifique et lointain qui s’était peu àpeu dressé dans mon esprit, j’ai fait la réalité d’aujourd’hui. LaFrance sauvait le monde : moi je sauvais la France.

« Elle rachetait, à force d’héroïsme, ses anciennes provincesperdues : moi je reliais d’un seul coup le Maroc au Sénégal. Laplus grande France africaine existe maintenant. Grâce à moi, c’estun bloc solide et compact. Des millions de kilomètres carrés, et deTunis au Congo, sauf quelques enclaves insignifiantes, une ligne decôtes ininterrompues de plusieurs milliers de kilomètres. Voilà monœuvre, monsieur le président ; le reste, les autres aventures,l’aventure du Triangle d’or ou celle de L’Île aux trente cercueils,balivernes ! Mon œuvre de guerre, la voilà. Ai-je perdu montemps, durant ces cinq années, monsieur le président ?

– C’est une utopie, une chimère, protesta Valenglay.

– Une vérité.

– Allons donc ! Il faut vingt ans d’efforts pour arriver àcela.

– Il vous faut cinq minutes, s’écria don Luis avec un élanirrésistible. Ce n’est pas la conquête d’un empire que je vousoffre, c’est un empire conquis, pacifié, administré, en pleintravail et en pleine vie. Ce n’est pas de l’avenir, c’est duprésent, mon présent à moi, Arsène Lupin. Moi aussi, je vous lerépète, monsieur le président du Conseil, j’avais fait un rêvemagnifique. Ayant trimé toute mon existence, ayant roulé dans tousles précipices et rebondi sur tous les sommets, plus riche queCrésus, puisque toutes les richesses du monde m’appartenaient, etplus pauvre que job, puisque j’avais distribué tous mes trésors,rassasié de tout, las d’être malheureux, plus las encore d’êtreheureux, à bout de plaisirs, à bout de passions, à bout d’émotions,j’avais voulu une chose incroyable à notre époque : régner !Et, phénomène plus incroyable encore, cette chose s’étantaccomplie, Arsène Lupin mort ayant ressuscité sous les espèces d’unsultan des Mille et une Nuits, Arsène Lupin régnant,gouvernant, légiférant, pontifiant, je voulais, dans quelquesannées, je voulais, d’un coup de pouce, déchirer le rideau detribus rebelles contre lesquelles vous vous exténuez au nord duMaroc, et derrière lesquelles, paisiblement et silencieusement,j’ai bâti mon royaume… Et alors face à face, aussi puissantqu’elle, voisin qui traite de pair à pair, je criais à la France :« C’est moi, Arsène Lupin ! L’ancien escroc, le gentlemancambrioleur, le voilà ! Le sultan de l’Adrar, le sultand’Iguidi, le sultan d’El-Djouf, le sultan des Touareg, le sultan del’Aouabuta, le sultan de Braknas et de Frerzon, c’est moi, sultandes sultans, petits-fils de Mahomet, fils d’Allah, moi, moi, moi,Arsène Lupin ! Et j’aurais, sur le traité de paix, sur l’actede donation où je livrais un royaume à la France, j’aurais,au-dessous du paraphe de mes grands dignitaires, caïds, pachas etmarabouts, signé de ma Signature légitime, de celle à laquelle j’aipleinement droit, que j’ai conquise à la pointe de mon épée et parma volonté toute-puissante : Arsène Ier, empereur deMauritanie ! »

Toutes ces paroles, don Luis les prononça d’une voix énergique,mais sans emphase, avec l’émotion et l’orgueil très simple d’unhomme qui a beaucoup fait et qui sait la valeur de ce qu’il a fait.On ne pouvait lui répondre que par un haussement d’épaules, commeon répond à un fou, ou par le silence qui réfléchit et quiapprouve.

Le président du Conseil et le préfet de police se turent, maisleur regard exprima leur pensée secrète. Ils avaient la sensationprofonde de se trouver en présence d’un exemplaire d’humanitéabsolument exceptionnel, créé pour des actions démesurées, etfaçonné par lui-même en vue d’une destinée surnaturelle.

Don Luis reprit :

« Le dénouement était beau, n’est-ce pas, monsieur le présidentdu Conseil ? Et la fin couronnait dignement l’œuvre. J’auraisété heureux qu’il en fût ainsi. Arsène Lupin sur un trône, sceptreà la main, cela ne manquait pas d’allure. Arsène Ier, empereur deMauritanie et bienfaiteur de la France. Quelle apothéose ! Lesdieux ne l’ont pas voulu. Jaloux sans doute, ils me rabaissent auniveau de mes cousins du vieux monde, et font de moi cette choseabsurde, un roi exilé. Que leur volonté soit faite ! Paix àfeu l’empereur de Mauritanie. Il a vécu ce que vivent les roses.Arsène Ier est mort, vive la France ! Monsieur le président duConseil, je vous renouvelle mon offre. Florence Levasseur est endanger. Moi seul je puis la soustraire au monstre qui l’emporte.Pour cela il me faut vingt-quatre heures. Contre ces vingt-quatreheures de liberté, je vous donne l’empire de Mauritanie.Acceptez-vous, monsieur le président du Conseil ?

– Ma foi oui, dit Valenglay en riant, j’accepte. N’est-ce pas,mon cher Desmalions ? Tout cela n’est peut-être pas trèscatholique. Mais bah ! Paris vaut bien une messe, et leroyaume de Mauritanie est un beau morceau. Tentons l’aventure.»

Le visage de don Luis exprima une joie si franche que l’on eûtcru qu’il venait de remporter le plus éclatant des triomphes et nonpoint de sacrifier une couronne et de jeter au gouffre le rêve leplus fantastique qu’un homme eût jamais conçu et réalisé.

Il demanda :

« Quelle garantie voulez-vous, monsieur le président ?

– Aucune.

– Je puis vous montrer des traités, des documents quiprouvent…

– Pas besoin. On reparlera de tout cela demain. Aujourd’hui,allez de l’avant. Vous êtes libre. »

La parole essentielle, la parole invraisemblable étaitprononcée.

Don Luis fit quelques pas vers la porte.

« Un mot encore, monsieur le président, dit-il en s’arrêtant.Parmi mes anciens compagnons, il en est un à qui j’avais procuréune place en rapport avec ses goûts et avec ses mérites. Celui-là,pensant qu’un jour ou l’autre il pourrait, de par sa fonction,m’être utile, je ne l’ai pas fait venir en Afrique. Il s’agit deMazeroux, brigadier de la Sûreté.

– Le brigadier Mazeroux, que le sieur Cacérès a dénoncé, avecpreuves à l’appui, comme complice d’Arsène Lupin, est enprison.

– Le brigadier Mazeroux est un modèle d’honneur professionnel,monsieur le président. Je n’ai dû son aide qu’à ma qualitéd’auxiliaire de la police, accepté et en quelque sorte patronné parM. le préfet. Il m’a contrecarré dans tout ce que j’ai tentéd’illégal. Et il eût été le premier à me mettre la main au collets’il en avait reçu l’ordre. Je demande son élargissement.

– Oh ! oh !

– Monsieur le président, votre assentiment sera un acte dejustice et je vous supplie de me l’accorder. Le brigadier Mazerouxquittera la France. Il sera chargé par le gouvernement d’unemission secrète dans le sud du Maroc et portera le titred’inspecteur colonial.

– Adjugé », dit Valenglay en riant de plus belle.

Et il ajouta :

« Mon cher préfet, quand on sort des voies légales, on ne saitplus où l’on va. Mais qui veut la fin veut les moyens, et la fin,c’est d’en terminer avec cette abominable histoire Mornington.

– Ce soir tout sera réglé, fit don Luis.

– Je l’espère. Nos hommes sont sur la piste.

– Ils sont sur la piste, mais à chaque ville, à chaque village,auprès de chaque paysan rencontré, ils doivent contrôler cettepiste, s’informer si l’auto n’a pas bifurqué et ils perdent dutemps. Moi, j’irai droit sur le bandit.

– Par quel miracle ?

– C’est encore mon secret, monsieur le président. Je vousdemanderai seulement de vouloir bien donner à M. le préfet pleinspouvoirs pour lever toutes les petites difficultés et toutes lespetites consignes qui pourraient entraver l’exécution de monplan.

– Soit. En dehors de cela avez-vous besoin de…

– De cette carte de France.

– Prenez.

– Et de deux brownings.

– M. le préfet aura l’obligeance de demander deux revolvers àses inspecteurs, et de vous les remettre. C’est tout ? Del’argent ?

– Merci, monsieur le président. J’ai toujours, en cas d’urgence,les cinquante mille francs indispensables. »

Le préfet de police interrompit :

« Alors, il est nécessaire que je vous fasse accompagnerjusqu’au Dépôt. Je suppose que votre portefeuille est parmi lesobjets qui ont été saisis sur vous. »

Don Luis sourit.

« Monsieur le préfet, les objets que l’on peut saisir sur moin’ont jamais la moindre espèce d’importance. Mon portefeuille esten effet au Dépôt. Mais l’argent… »

Il leva la jambe gauche, prit son pied entre ses mains, etimprima à son talon un petit mouvement de rotation. Un léger bruitde déclenchement se produisit, et une sorte de tiroir, caché dansl’épaisseur de la double semelle, émergea de la chaussure, pardevant. Deux liasses de billets de banque étaient là, ainsi quedifférents objets de, dimensions exiguës, une vrille, un ressort demontre, quelques pilules.

« De quoi m’échapper, dit-il, de quoi vivre… et de quoi mourir.Monsieur le président, je vous salue. »

Dans le vestibule M. Desmalions enjoignit aux inspecteurs delaisser le passage libre à leur prisonnier.

Don Luis demanda :

« Monsieur le préfet, le sous-chef Weber vous a-t-il communiquédes renseignements sur l’automobile du bandit ?

– Il a téléphoné de Versailles. C’est une voiture jaune orange,de la compagnie des Comètes. Le conducteur est placé à gauche. Ilporte une casquette de toile grise à visière de cuir noir.

– Je vous remercie, monsieur le préfet. »

Ils sortirent de la maison.

Ainsi donc cette chose inconcevable venait de se produire : donLuis était libre. En une heure de conversation à peine il avaitregagné le pouvoir d’agir et de livrer la bataille suprême.

Dehors l’automobile de la Préfecture attendait. Don Luis et M.Desmalions y prirent place.

« À Issy-les-Moulineaux, cria don Luis. Dixième vitesse !»

On brûla Passy. On traversa la Seine. En dix minutes on arrivaità l’aérodrome d’Issy-les-Moulineaux.

Aucun appareil n’était sorti, car il soufflait une brise assezforte.

Don Luis se précipita vers les hangars. Au-dessus des portesétaient inscrits des noms.

« Davanne ! murmura-t-il. Voilà mon affaire. »

Justement la porte du hangar était ouverte. Un petit homme assezgros, la figure longue et rouge, fumait une cigarette, tandis quedes mécaniciens travaillaient autour d’un monoplan. Ce petit hommen’était autre que Davanne, le célèbre aviateur.

Don Luis le prit à part, et, connaissant l’individu d’après toutce que les journaux disaient de lui, il attaqua la conversation demanière à le surprendre dès le début.

« Monsieur, fit-il en dépliant la carte de France, je veuxrattraper quelqu’un qui a enlevé en automobile la femme que j’aime,et qui roule dans la direction de Nantes. L’enlèvement a eu lieu àminuit. Il est neuf heures du matin. Supposons que l’auto, qui estun simple taxi de location, et dont le conducteur n’a aucune raisonde s’esquinter, fasse en moyenne, arrêts compris, trente kilomètresà l’heure… au bout de douze heures, c’est-à-dire à midi, notreindividu atteindra le trois cent soixantième kilomètre,c’est-à-dire un point situé entre Angers et Nantes… à cet endroitexact …

– Les Ponts-de-Drive, approuva Davanne qui écoutaittranquillement.

– Bien. Supposons d’autre part qu’un aéroplane s’envoled’Issy-les-Moulineaux à neuf heures du matin, et qu’il marche àraison de cent-vingt kilomètres à l’heure, sans escale… au bout detrois heures, c’est-à-dire à midi, il atteindra précisément lesPonts-de-Drive, au moment où l’automobile y passera, n’est-cepas ?

– Tout à fait de votre avis.

– En ce cas, si nous sommes du même avis, tout va bien. Votreappareil peut prendre un passager ?

– À l’occasion.

– Nous allons partir.

– Impossible. Je n’ai pas d’autorisation.

– Vous l’avez. M. le préfet de police, que voici, et qui estd’accord avec le président du Conseil, prend sur lui de vouslaisser partir. Donc nous partons. Quelles sont vosconditions ?

– Ça dépend. Qui êtes-vous ?

– Arsène Lupin !

– Fichtre ! s’exclama Davanne quelque peu estomaqué.

– Arsène Lupin. Vous devez connaître, par les journaux, laplupart des événements actuels. Eh bien, Florence Levasseur a étéenlevée cette nuit. Je veux la sauver. Combiendemandez-vous ?

– Rien.

– C’est trop.

– Peut-être, mais l’aventure m’amuse. Ça me fera de laréclame.

– Soit. Mais votre silence est nécessaire jusqu’à demain. Jel’achète. Voici vingt mille francs. »

Dix minutes après, don Luis avait revêtu un costume spécial,s’était coiffé d’une casquette d’aviateur et muni de lunettes, etl’aéroplane s’élevait à 800 mètres pour éviter les courants,évoluait au-dessus de la Seine, et piquait droit vers l’ouest de laFrance.

Versailles, Maintenon, Chartres…

Don Luis n’était jamais monté en aéroplane. La France avaitconquis l’air, tandis qu’il guerroyait à la Légion et dans lessables du Sahara. Pourtant, si sensible qu’il fût à toutes lesimpressions nouvelles, – et quelle impression plus que celle-làpouvait l’émouvoir ! – il n’éprouva pas la volupté divine del’homme qui pour la première fois s’affranchit de la terre. Ce quiaccaparait sa pensée, tendait ses nerfs et provoquait en son êtreune excitation magnifique, c’était la vision encore impossible,mais inévitable, de l’auto poursuivie.

Dans tout le formidable fourmillement des choses dominées, dansle tumulte inattendu des ailes et du moteur, dans l’immensité duciel, dans l’infini de l’horizon, ses yeux ne cherchaient que cela,et ses oreilles ne supposaient pas d’autre bruit que le ronflementde la voiture invisible. Sensations brutales et puissantes duchasseur qui force son gibier à la course ! Il était l’oiseaude proie auquel ne peut échapper la petite bête éperdue.

Nogent-le-Rotrou… La Ferté-Bernard… Le Mans…

Les deux compagnons n’échangeaient pas un seul mot. Devant luiPerenna voyait le dos large et l’encolure robuste de Davanne. Mais,en penchant un peu la tête, il voyait au-dessous de lui l’espaceillimité, et nul autre spectacle ne l’intéressait que le ruban deroute blanche qui se déroulait de ville en ville et de village envillage, tout droit à certains moments, comme s’il eût été tendu,et à d’autres amolli, flexible, cassé par des tournants de rivièreou par l’obstacle d’une église.

Sur ce ruban, il y avait, à tel endroit de plus en plus proche,Florence et son ravisseur !

Il n’en doutait pas ! L’auto couleur orange continuait sonpetit effort courageux et patient. Les kilomètres s’ajoutaient auxkilomètres, les plaines aux vallées, les champs aux forêts, et ceserait Angers, et ce serait les Ponts-de-Drive, et tout au bout duruban, but inaccessible, Nantes, Saint-Nazaire, le bateau enpartance, la victoire pour le bandit…

Il riait à cette idée. Comme s’il était permis d’envisagerd’autre victoire que la sienne, la victoire du faucon sur sa proie,de ce qui vole sur ce qui marche ! Pas une seconde il n’eut lapensée que l’ennemi avait pu se dérober en prenant une autre route.Il y a de ces certitudes qui équivalent à des faits. Et celle-làétait si forte qu’il lui semblait que ses adversaires étaientcontraints d’y obéir. L’auto suivait la route de Nantes.

Elle ferait une moyenne de trente kilomètres à l’heure. Et commeil allait lui-même à raison de cent vingt kilomètres le choc auraitlieu au point indiqué, les Ponts-de-Drive, et à l’heure indiquée,midi.

Un amoncellement de maisons, la masse d’un château, des tours,des flèches, c’est Angers.

Don Luis demande l’heure à Davanne. Il est midi moins dix.

Angers n’est déjà plus qu’une vision disparue. De nouveau, lacampagne rayée de champs multicolores. À travers tout cela, uneroute.

Et sur cette route, une auto jaune.

L’auto jaune ! L’auto du bandit ! L’auto qui emportaitFlorence Levasseur !

La joie de don Luis ne fut mêlée d’aucune surprise. Il savaittellement bien que cet événement allait se produire !

Davane, se retournant, cria :

« Nous y sommes, n’est-ce pas ?

– Oui. Piquez dessus. »

L’avion fonça dans le vide et se rapprocha de la voiture.Presque aussitôt, il la rattrapa.

Alors Davanne ralentit et se tint à deux cents mètres au-dessuset un peu en arrière.

De là ils distinguèrent tous les détails. Le chauffeur étaitassis à gauche du siège. Il portait une casquette de toile grise, àvisière de cuir noir. C’était bien une voiture de la Compagnie desComètes. C’était bien la voiture poursuivie. Et Florence s’ytrouvait avec son ravisseur.

« Enfin, pensa don Luis, je les tiens ! »

Ils volèrent assez longtemps, en gardant la même distance.

Davanne attendait un signal que don Luis ne se pressait pas dedonner, tellement il goûtait, avec une violence faite d’orgueil, dehaine et de cruauté, la sensation de son pouvoir. Vraiment il étaitbien l’aigle qui plane et dont les serres palpitent avantd’étreindre la chair pantelante. Évadé de la cage où on l’avaitemprisonné, affranchi des liens qui le garrottaient, à tire-d’aileil était venu de tout là-bas, et le voilà qui dominait la proieimpuissante !

Il se souleva sur son siège et donna les indications nécessairesà Davanne.

« Et surtout, dit-il, ne les frôlez pas de trop près. D’uneballe on pourrait nous démolir. »

Une minute encore s’écoula.

Soudain, ils virent que la route, un kilomètre plus loin, sedivisait en trois et formait ainsi un carrefour très large queprolongeaient deux triangles d’herbe aux croisements des troischemins.

« Faut-il ? » dit Davanne en se retournant.

La campagne était déserte aux environs.

« Allez-y », cria don Luis.

On eût dit que l’aéroplane se détendait soudain comme lancé parune force irrésistible, et que cette force l’envoyait ainsi qu’unprojectile vers le but visé. Il passa à cent mètres au-dessus de lavoiture, puis, tout à coup, se maîtrisant, choisissant l’endroit oùil allait atteindre la cible, calme, silencieux comme un oiseau denuit, évitant les arbres et les poteaux, il vint se poser surl’herbe du carrefour.

Don Luis sauta et courut au-devant de l’auto.

Elle arrivait à belle allure.

Il se planta sur la route, et braqua ses deux revolvers enproférant :

« Halte ! ou je fais feu. »

Épouvanté, le conducteur serra les freins. La voiturestoppa.

Don Luis bondit vers l’une des portières.

« Tonnerre ! » hurla-t-il, en lâchant sans raison un coupde revolver qui démolit la vitre.

Il n’y avait personne dans l’automobile.

Chapitre 8 «Le piège est prêt, prend garde, Lupin »

L’élan qui emportait don Luis vers la bataille et vers lavictoire était si fougueux qu’il ne subit pour ainsi dire pasd’arrêt. La déception, la rage, l’humiliation, l’angoisse, toutcela se fondit en un grand besoin d’agir, de savoir, et de ne pasinterrompre la poursuite. Quant au reste, il n’y avait là qu’unincident sans importance qui allait se dénouer de la façon la plussimple du monde.

Le chauffeur, immobile d’effroi, regardait d’un œil éperdu lespaysans qui venaient des fermes lointaines, attirés par le bruit del’aéroplane.

Don Luis le saisit à la gorge et lui appliqua le canon de sonrevolver sur la tempe.

« Raconte ce que tu sais… sinon tu meurs. »

Et, comme le malheureux bégayait des supplications :

« Pas la peine de gémir… Pas la peine non plus d’espérer dusecours… Les gens arriveront trop tard. Donc, un seul moyen de tesauver : parle. Cette nuit, à Versailles, un monsieur venant deParis en auto a laissé sa voiture et a loué la tienne, n’est-cepas ?

– Oui.

– Ce monsieur était accompagné d’une dame ?

– Oui.

– Et il t’a engagé pour le conduire à Nantes ?

– Oui.

– Seulement, en route il a changé d’idée, et il s’est faitdescendre ?

– Oui.

– Dans quelle ville ?

– Avant d’arriver au Mans. Une petite route à droite, où il y a,deux cents pas plus loin, comme un hangar, une sorte de remise. Ilsont descendu là tous les deux.

– Et toi, tu as continué ?

– Il m’a payé pour cela.

– Combien ?

– Deux mille francs. Et je devais retrouver à Nantes un autrevoyageur que j’aurais ramené à Paris, pour trois mille francs.

– Tu y crois, à ce voyageur ?

– Non. Je crois qu’il a voulu dépister des gens en les lançantsur moi jusqu’à Nantes, tandis que, lui, il bifurquait. Mais,n’est-ce pas, j’étais payé.

– Et quand tu les as quittés, tu n’as pas eu la curiosité devoir ce qui se passait ?

– Non.

– Gare à toi. Un petit coup de mon index, et ta cervelle saute.Parle.

– Eh bien, oui. Je suis revenu à pied derrière un talus bordéd’arbres. L’homme avait ouvert la remise, et il mettait en marcheune petite limousine. La dame ne voulait pas monter, ils ontdiscuté assez fort. Lui, il la menaçait et il la suppliait aussi.Mais je n’ai pas entendu. Elle semblait très fatiguée. Il lui adonné à boire de l’eau qu’il a fait couler dans un verre, aurobinet d’une fontaine, contre la remise. Alors elle s’est décidée.Il a refermé la portière sur elle, et il s’est établi sur lesiège.

– Un verre d’eau, s’écria don Luis. Es-tu sûr qu’il n’a rienversé dans ce verre ? »

Le chauffeur parut surpris de la question, puis répondit :

« En effet, je crois… quelque chose qu’il a tiré de sapoche.

– Sans que la dame s’en aperçoive ?

– Oui, elle ne pouvait pas le voir. »

Don Luis domina sa frayeur. Après tout, il n’était pas possibleque le bandit eût empoisonné Florence de la sorte, à cet endroit,et sans rien qui motivât une telle précipitation. Non, il fallaitplutôt supposer l’emploi d’un narcotique, d’une drogue quelconquedestinée à étourdir Florence et à la rendre incapable de discernerpar quelles routes nouvelles et par quelles villes on allait laconduire.

« Et alors, dit-il, elle s’est décidée à monter ?

– Oui, et il a refermé la portière, et il s’est établi sur lesiège. Moi, je suis parti.

– Avant de savoir la direction qu’ils prenaient ?

– Oui, avant.

– Pendant le voyage, tu n’as pas eu l’impression qu’ils secroyaient suivis ?

– Certes. À tout moment il se penchait hors de la voiture.

– La dame ne criait pas ?

– Non.

– Pourrais-tu le reconnaître, lui ?

– Non, sûrement non. À Versailles, c’était la nuit. Et, cematin, je me trouvais trop loin. Et puis, c’est drôle, la premièrefois, il m’a paru très grand, et ce matin, au contraire, toutpetit, comme cassé en deux. Je n’y comprends goutte, à tout cela.»

Don Luis réfléchit. Il lui semblait bien qu’il avait posé toutesles questions nécessaires. D’ailleurs une carriole s’en venait versle carrefour, au trot d’un cheval. Deux autres la suivaient. Et lesgroupes de paysans étaient proches. Il fallait en finir.

Il dit au chauffeur :

« Je vois à ta tête que tu vas bavarder contre moi. Fais pas ça,camarade. Ce serait une bêtise. Tiens, voilà un billet de mille.Seulement, si tu causes, je ne te rate pas. À bon entendeur… »

Il retourna vers Davanne, dont l’appareil commençait à entraverla circulation, et lui dit :

« Nous pouvons repartir ?

– À votre disposition. Où allons-nous ? »

Indifférent aux allées et venues des gens qui affluaient de touscôtés, don Luis déplia sa carte de France et l’étala sous ses yeux.Il eut quelques secondes d’anxiété devant la complication desroutes enchevêtrées, et en imaginant la multitude infinie desretraites où le bandit pouvait emporter Florence. Mais il seraidit. Il ne voulait pas hésiter. Il ne voulait pas mêmeréfléchir. Il voulait savoir, et savoir du premier coup, sansindices, sans vaines méditations, par la grâce seule de cettemerveilleuse intuition qui le guidait aux heures graves de lavie.

Et son amour-propre exigeait aussi qu’il répondît sans retard àDavanne et que la disparition de ceux qu’il cherchait n’eût pasl’air de l’embarrasser.

Les yeux accrochés à la carte, il mit un doigt sur Paris, unautre doigt sur Le Mans, et, avant même qu’il se fût demandénettement pourquoi le bandit avait choisi cette direction Paris-LeMans-Angers, il savait… Un nom de ville lui était apparu qui avaitfait jaillir en lui la vérité comme la flamme d’un éclair.Alençon ! Et tout de suite, illuminé de souvenirs, il avaitplongé jusqu’au fond des ténèbres.

Il reprit :

« Où allons-nous ? En arrière.

– Point de direction ?

– Alençon.

– Entendu, fit Davanne. Qu’on me donne un coup de main. Il y alà un champ d’où le départ ne sera pas trop difficile. »

Don Luis et quelques personnes l’aidèrent et les préparatifsfurent faits rapidement. Davanne vérifia son moteur. Tout marchaità merveille.

À ce moment, une puissante torpédo, dont la sirène grognaitcomme une bête hargneuse, déboucha de la route d’Angers et,brusquement, s’arrêta.

Trois hommes en descendirent qui se précipitèrent sur lechauffeur de l’automobile jaune. Don Luis les reconnut. C’était lesous-chef Weber, et c’étaient les hommes qui l’avaient mené auDépôt durant la nuit et que le préfet de police avait lancés surles traces du bandit.

Ils eurent avec le chauffeur de l’auto jaune une brèveexplication qui sembla les déconcerter, et, tout en gesticulant eten le pressant de questions nouvelles, ils regardaient leursmontres et consultaient les cartes routières.

Don Luis s’approcha. La tête encapuchonnée, le visage masqué delunettes, il était méconnaissable. Et, changeant sa voix :

« Envolés les oiseaux, dit-il, monsieur le sous-chef Weber.»

Celui-ci l’observa d’un air effaré.

Don Luis ricana :

« Oui, envolés. Le type de l’île Saint-Louis est un lascar quine manque pas d’adresse, hein ? Troisième auto de monsieur.Après l’auto jaune dont vous avez trouvé le signalement cette nuità Versailles il en a pris une autre au Mans… destination inconnue.»

Le sous-chef écarquillait les yeux. Quel était ce personnage quilui citait des faits téléphonés seulement à la Préfecture depolice, et à deux heures du matin ? Il articula :

« Mais enfin, qui êtes-vous, monsieur ?

– Comment ! vous ne me reconnaissez pas ? Bien lapeine d’avoir rendez-vous avec les gens… On fait des pieds et desmains pour être exact. Et puis ils vous demandent qui vous êtes.Voyons, Weber, avoue qu’t’y mets de la mauvaise volonté. Faut-ildonc que tu m’contemples en plein soleil ? Allons-y. »

Il leva son masque.

« Arsène Lupin ! balbutia le policier.

– Pour te servir, jeune homme, à pied, à cheval et dans lesairs. J’y retourne. Adieu. »

Et l’ahurissement de Weber fut tel en voyant devant lui, libre,à quatre cents kilomètres de Paris, cet Arsène Lupin qu’il avaitconduit au Dépôt douze heures auparavant, que don Luis, tout enrejoignant Davanne, se disait :

« Quel swing ! En quatre phrases bien appliquées, suiviesd’un hook à l’estomac, je vous l’ai knock-outé.

Ne nous pressons pas. Trois fois dix secondes au moinss’écouleront avant qu’il puisse crier : « Maman. »

Davanne était prêt, don Luis escalada l’avion. Les paysanspoussaient aux roues. L’appareil décolla.

« Nord-nord-est, commanda don Luis. Cent cinquante kilomètres àl’heure. Dix mille francs.

– Nous avons le vent debout, fit Davanne.

– Cinq mille francs pour le vent », proféra don Luis.

Il n’admettait pas d’obstacle, tellement sa hâte était grande deparvenir à Formigny. Il comprenait maintenant toute l’affaire et,en considérant jusqu’à son origine, il s’étonnait que lerapprochement ne se fût jamais opéré dans son esprit entre les deuxpendus de la grange et la série des crimes suscités par l’héritageMornington. Bien plus, comment n’avait-il pas tiré de l’assassinatprobable du père Langernault, ancien ami de l’ingénieur Fauville,tous les enseignements que comportait cet assassinat ? Le nœudde l’intrigue sinistre se trouvait là. Qui donc avait puintercepter, pour le compte de l’ingénieur Fauville, les lettresd’accusation que l’ingénieur Fauville écrivait soi-disant à sonancien ami Langernault ? Qui, sinon quelqu’un du village ou dumoins ayant habité le village ?

Et alors tout s’expliquait. C’était le bandit qui, jadis,débutant dans le crime, avait tué le père Langernault, puis lesdeux époux Dedessuslamare. Même procédé que plus tard : non pointle meurtre direct mais le meurtre anonyme. Comme l’AméricainMornington, comme l’ingénieur Fauville, comme Marie-Anne, commeGaston Sauverand, le père Langernault avait été supprimésournoisement, et les deux époux Dedessuslamare acculés au suicideet conduits dans la grange.

Et c’est de là que le tigre était venu à Paris où, plus tard, ildevait trouver l’ingénieur Fauville et Cosmo Mornington et combinerla tragique affaire de l’héritage.

Et c’est là qu’il retournait !

Sur le retour, aucun doute. D’abord le fait qu’il avaitadministré à Florence un narcotique constituait une preuveindiscutable. Ne fallait-il pas endormir Florence pour qu’elle nereconnût pas les paysages d’Alençon et de Formigny, et ce vieuxchâteau qu’elle avait exploré avec Gaston Sauverand ! D’autrepart, la direction Le Mans-Angers-Nantes, destinée à lancer lapolice sur une mauvaise voie, n’oblige celui qui va vers Alençon enautomobile qu’à un crochet d’une heure ou deux tout au plus, s’ilbifurque au Mans. Et enfin cette remise située près d’une grandeville, cette limousine toujours prête, chargée d’essence, tout celane démontrait-il pas que le bandit, quand il voulait aller à sonrepaire, prenait la précaution de s’arrêter au Mans pour se rendreensuite, dans sa limousine, au domaine abandonné du sieurLangernault ? Ainsi donc, ce jour-là, à dix heures du matin,il arrivait dans sa tanière. Et il y arrivait avec FlorenceLevasseur, endormie, inanimée.

Et la question se posait, obsédante et terrible : Que voulait-ilfaire de Florence Levasseur ?

« Plus vite ! Plus vite ! » criait don Luis.

Depuis que la retraite du bandit lui était connue, les desseinsde cet homme lui apparaissaient avec une effrayante clarté. Sesentant traqué, perdu, objet de haine et d’épouvante pour Florencemaintenant que les yeux de la jeune fille s’étaient ouverts à laréalité, quel plan pouvait-il se proposer, sinon, comme toujours,un plan d’assassinat ?

« Plus vite ! criait don Luis. Nous n’avançons pas. Plusvite donc ! »

Florence assassinée ! Peut-être le forfait n’était-il pasencore accompli. Non, il ne devait pas l’être encore. Il faut dutemps pour tuer. Cela est précédé de paroles, d’un marché qu’onoffre, de menaces, de prières, de toute une mise en scèneinnommable. Mais la chose se préparait. Florence allaitmourir !

Florence allait mourir de la main du bandit qui l’aimait. Car ill’aimait, don Luis avait l’intuition de cet amour monstrueux, etcomment alors croire qu’un pareil amour pût se terminer autrementque dans la torture et dans le sang ?

Sablé… Sillé-le-Guillaume…

La terre fuyait sous eux. Les villes et les maisons glissaientcomme des ombres.

Et ce fut Alençon.

Il n’était guère plus d’une heure et demie lorsqu’ilsatterrirent dans une prairie située entre la ville et Formigny. DonLuis s’informa. Plusieurs automobiles avaient passé sur la route deFormigny, entre autres une petite limousine conduite par unmonsieur, et qui s’était engagée dans un chemin de traverse.

Or ce chemin de traverse conduisait aux bois situés derrière leVieux-Château du père Langernault.

La conviction de don Luis fut telle que, après avoir pris congéde Davanne, il l’aida à reprendre son vol. Il n’avait plus besoinde lui. Il n’avait besoin de personne. Le duel finalcommençait.

Et, tout en courant, guidé par l’empreinte des pneumatiques dansla poussière, il suivit le chemin de traverse. À sa grandesurprise, ce chemin ne s’approchait pas des murs situés derrière laGrange-aux-Pendus, et du haut desquels il avait sauté quelquessemaines auparavant. Après avoir franchi les bois, don Luisdéboucha dans un vaste terrain inculte où le chemin tourna pourrevenir vers le domaine et aboutir devant une vieille porte à deuxbattants, renforcée de plaques et de barres en fer.

La limousine avait passé par là.

Et il faut que j’y passe, se dit don Luis, coûte que coûte, ettout de suite encore, sans perdre mon temps à découvrir une brècheou un arbre propice. »

Or, le mur avait, en cette partie, quatre mètres de haut.

Don Luis passa. Comment ? Par quel effort prodigieux ?Lui-même n’aurait su le dire après avoir accompli son exploit.Toujours est-il que, en s’accrochant à d’invisibles aspérités, enplantant au creux des pierres un couteau que Davanne lui avaitprêté, il passa.

Et, quand il fut de l’autre côté, il retrouva les traces despneus qui s’en allaient vers la gauche, vers une région du parcqu’il ignorait, plus accidentée, hérissée de monticules et deconstructions en ruine sur lesquelles retombaient d’amples manteauxde lierre.

Et, si abandonné que fût le reste du parc, cette région semblaitbeaucoup plus barbare, bien que, au milieu des orties et desronces, parmi la végétation luxuriante des grandes fleurs sauvages,où foisonnaient la valériane, le bouillon-blanc, la ciguë, ladigitale, l’angélique, il y eût, par tronçons et poussant àl’aventure, des haies de lauriers et des murailles de buis.

Et soudain, au détour d’une ancienne charmille, don Luis Perennaaperçut la limousine qu’on avait laissée, ou plutôt cachée là, dansun renfoncement. La portière était ouverte. Le désordre del’intérieur, le tapis qui pendait sur le marchepied, une des vitresbrisée, un des coussins déplacé, tout attestait qu’il y avait eulutte entre Florence et le bandit. Celui-ci sans doute avaitprofité de ce que la jeune fille dormait pour l’envelopper deliens, et c’est à l’arrivée, quand il avait voulu la sortir de lalimousine, que Florence s’était accrochée aux objets.

Don Luis vérifia aussitôt la justesse de son hypothèse. Ensuivant le sentier très étroit, envahi d’herbe, qui s’engageait surla pente des monticules, il vit que l’herbe était froissée sansinterruption.

« Ah ! le misérable ! pensa-t-il, le misérable, il neporte pas sa victime, il la traîne. »

S’il n’avait écouté que son instinct, il se fût élancé ausecours de Florence. Mais le sentiment profond de ce qu’il fallaitfaire et de ce qu’il fallait éviter l’empêcha de commettre uneimprudence pareille. À la moindre alerte, au moindre bruit, letigre eût égorgé sa proie. Pour éviter l’horrible chose, don Luisdevait le surprendre et le mettre du premier coup hors d’étatd’agir.

Il se maîtrisa donc, et, doucement, avec les précautionsnécessaires, il monta.

Le sentier s’élevait entre les amas de pierres et deconstructions écroulées, et parmi des massifs d’arbustes quedominaient des hêtres et des chênes. C’était là en toute évidencel’emplacement de l’ancien château féodal qui avait donné son nom audomaine, et c’était là, vers le sommet, que le bandit avait choisiune de ses retraites. La piste continuait en effet dans l’herbecouchée. Et don Luis avisa même quelque chose qui brillait à terre,au-dessus d’une touffe. C’était une bague, une toute petite bague,très simple, formée d’un anneau d’or et de deux perles menues,qu’il avait souvent remarquée au doigt de Florence. Et ce quifrappa son attention, c’est qu’un brin d’herbe passait, repassaitet passait une troisième fois à l’intérieur de l’anneau, comme unruban que l’on y eût volontairement enroulé.

« Le signal est clair, se dit Perenna. Tout probablement lebandit a fait halte ici pour se reposer, et Florence, attachée,mais ayant tout de même les doigts libres, a pu laisser cettepreuve de son passage. »

Donc la jeune fille espérait encore. Elle attendait du secours.Et don Luis songea avec émotion que c’était à lui peut-être qu’elleadressait cet appel suprême.

Cinquante pas plus loin, – et ce détail témoignait de la fatigueassez étrange éprouvée par le bandit –, autre halte, et, secondindice, une fleur, une sauge des prés, que la pauvre main avaitcueillie et dont elle avait déchiqueté les pétales. Puis ce futl’empreinte des cinq doigts enfoncés dans la terre, puis une croixtracée à l’aide d’un caillou. Et ainsi pouvait-on suivre, minutepar minute, toutes les étapes de l’affreux calvaire.

La dernière station approchait. L’escarpement devenait plusrude. Les pierres éboulées opposaient des obstacles plus fréquents.À droite, deux arcades gothiques, vestiges d’une chapelle, seprofilèrent sur le ciel bleu. À gauche, un pan de mur portait lemanteau d’une cheminée.

Vingt pas encore. Don Luis s’arrêta. Il lui semblait entendre dubruit.

Il écouta. Il ne s’était pas trompé. Le bruit recommença, etc’était un bruit de rire, mais de quel rire épouvantable ! unrire strident, mauvais comme le rire d’un démon, et si aigu !Un rire de femme plutôt, un rire de folle…

Le silence de nouveau. Puis un autre bruit, le bruit du sol quel’on frappe avec un instrument. Puis le silence encore…

Et cela se passait à une distance que don Luis pouvait supposerd’une centaine de mètres.

Le sentier se terminait par trois marches, taillées dans laterre. Au-dessus c’était un plateau très vaste, également encombréde débris et de ruines, et où se dressait, en face et au centre, unrideau de lauriers énormes, plantés en demi-cercle, et verslesquels se dirigeaient les marques d’herbe foulée.

Assez étonné, car le rideau se présentait avec des contoursimpénétrables, don Luis s’avança, et il put constater qu’autrefoisil y avait une coupure et que les branches avaient fini par serejoindre.

Il était facile de les écarter. C’est ainsi que le bandit avaitpassé, et, selon toute apparence, il se trouvait là, au terme de sacourse, à une distance très petite, et occupé à quelque sinistrebesogne.

De fait, un ricanement déchira l’air, si proche que don Luistressaillit d’effroi, et qu’il lui sembla que le bandit se moquaitpar avance de son intervention. Il se rappela la lettre et les motsécrits à l’encre rouge :

« Il est encore temps, Lupin. Retire-toi de la bataille.Sinon, c’est la mort pour toi aussi. Quand tu te croiras au but,quand ta main se lèvera sur moi et que tu crieras des mots devictoire, c’est alors que l’abîme s’ouvrira sous tes pas. Le lieude ta mort est déjà choisi. Le piège est prêt. Prends garde Lupin.»

La lettre entière défila dans son cerveau, menaçante,redoutable. Et il sentit le frisson de la peur.

Mais est-ce que la peur pouvait retenir un pareil homme ?De ses deux mains, il avait saisi des branches, et doucement toutson corps se frayait un passage.

Il s’arrêta. Un dernier rempart de feuilles le cachait. Il enécarta quelques-unes à hauteur de ses yeux.

Et il vit.

Tout d’abord, ce qu’il vit, ce fut Florence, seule en ce moment,étendue, attachée à trente mètres devant lui, et, comme il serendit compte aussitôt, à certains mouvements de la tête, qu’ellevivait encore, il éprouva une joie immense. Il arrivait à temps.Florence n’était pas morte. Florence ne mourrait pas. Cela c’étaitun fait définitif, contre quoi rien rie pouvait prévaloir. Florencene mourrait pas.

Alors, il examina les choses.

À droite et à gauche de lui, le rideau de lauriers s’incurvaitet embrassait comme une sorte d’arène où, parmi des ifs autrefoistaillés en cônes, gisaient des chapiteaux, des colonnes, destronçons d’arcs et de voûtes, visiblement placés là pour ornerl’espèce de jardin aux lignes régulières que l’on avait aménagé surles ruines de l’ancien donjon. Au milieu un petit rond-point auquelon accédait par deux chemins étroits, l’un qui offrait les mêmestraces de piétinement sur l’herbe et qui continuait celui que donLuis avait pris, l’autre qui coupait à angle droit et rejoignaitles deux extrémités du rideau d’arbustes.

En face un chaos de pierres écroulées et de rochers naturels,cimentés par de l’argile, reliés par les racines d’arbres tortueux,tout cela formant au fond du tableau une petite grotte sansprofondeur, pleine de fissures par lesquelles le jour pénétrait, etdont le sol, que don Luis apercevait aisément, était recouvert detrois ou quatre dalles.

Sous cette grotte, Florence Levasseur, étendue, ligotée.

On eût dit vraiment la victime vouée au sacrifice et préparéepour une cérémonie mystérieuse qui allait s’accomplir sur l’autelde la grotte, dans l’amphithéâtre de ce vieux jardin que fermaitl’enceinte des grands lauriers et que dominait un monceau de ruinesséculaires.

Malgré la distance où elle se trouvait, don Luis put discerner,en ses moindres détails, sa pâle figure. Quoique convulsée parl’angoisse, elle gardait encore de la sérénité, une expressiond’attente, d’espoir même, comme si Florence n’eût pas encorerenoncé à la vie et qu’elle eût cru, jusqu’au dernier instant, à lapossibilité d’un miracle. Pourtant, bien qu’elle ne fût pasbâillonnée, elle n’appelait pas au secours. Se disait-elle quec’eût été inutile, et que des cris, que le bandit eût vite étouffésd’ailleurs, ne valaient pas, pour mener jusqu’à elle, le chemin oùelle avait semé les marques de son passage ? Chose étrange, ilsembla à don Luis que les yeux de la jeune fille se fixaientobstinément sur le point même où il se cachait. Peut-êtreavait-elle deviné sa présence. Peut-être avait-elle prévu sonintervention.

Tout à coup don Luis empoigna l’un de ses revolvers et leva lebras à demi, prêt à viser. Non loin de l’autel où gisait lavictime, venait de surgir le sacrificateur, le bourreau.

Il sortait d’entre deux rochers dont un buisson de roncesmasquait l’intervalle et qui n’offraient sans doute qu’une issuetrès basse, car il marchait encore comme ployé sur lui-même, latête courbée, et ses deux bras, très longs, atteignaient lesol.

Il s’approcha de la grotte et jeta son abominablericanement.

« Tu es toujours là, dit-il. Le sauveur n’est pas venu ? Unpeu en retard, le Messie… Qu’il se dépêche ! »

Le timbre de sa voix était si aigu, que don Luis entendit toutesles paroles, et si bizarre, si peu humain, qu’il en éprouva unvéritable malaise. Il serra fortement son revolver. Au moindregeste équivoque, il eût tiré.

« Qu’il se dépêche ! répéta le bandit en riant. Sinon, danscinq minutes, tout sera réglé. Tu vois que je suis un hommeméthodique, n’est-ce pas, ma Florence adorée ? »

Il ramassa quelque chose à terre. C’était un bâton en forme debéquille. Il le dressa sous son bras gauche, s’y appuya et, ployéen deux, il se remit à marcher comme quelqu’un qui n’a pas la forcede se tenir debout. Puis, subitement, et sans cause apparente quiexpliquât ce changement d’attitude, il se releva et se servit de sabéquille ainsi que d’une canne. Il fit alors le tour extérieur dela grotte en poursuivant avec attention un examen dont lasignification échappait à don Luis.

Il était de haute taille ainsi, et don Luis comprit aisément quele chauffeur de l’automobile jaune, l’ayant vu sous deux aspectsaussi différents, n’eût pas pu dire de façon certaine s’il étaittrès grand ou très petit.

Mais ses jambes, molles et flexibles, vacillaient sous lui,comme si un effort prolongé ne lui eût pas été permis. Ilretomba.

C’était un infirme, atteint de quelque maladie de la locomotion,un rachitique, maigre à l’excès. D’ailleurs don Luis apercevait sonvisage blême, ses joues osseuses, le creux de ses tempes, sa peaucouleur de parchemin, – un visage de phtisique, où le sang necirculait pas.

Quand il eut fini son examen, il vint près de Florence et luidit :

« Quoique tu sois bien sage, petite, et que tu n’aies pas encorecrié, il vaut mieux prendre nos précautions et prévenir toutesurprise grâce à la pose d’un confortable bâillon, n’est-cepas ? »

Il se pencha sur la jeune fille et lui entoura le bas de lafigure d’un large foulard, puis, s’inclinant davantage, il se mit àlui parler tout bas, presque à l’oreille. Mais des éclats de rireconfus rompaient ce chuchotement. Et c’était terrible àentendre.

Don Luis, sentant l’imminence du danger, redoutant quelque gestedu misérable, un meurtre brusque, le choc soudain d’une piqûreempoisonnée, avait braqué son revolver et, confiant en son adresse,attendait.

Que se passait-il là-bas ? Quelles paroles étaientprononcées ? Quel marché infâme le bandit proposait-il àFlorence Levasseur ? À quel prix honteux pouvait-elle selibérer ?

Violemment l’infirme recula, en criant dans un accent de rage:

« Mais tu ne comprends donc pas que tu es perdue ?

« Maintenant que je n’ai plus rien à craindre, maintenant que tuas été assez bête pour m’accompagner et pour te mettre à madiscrétion, qu’est-ce que tu espères ? Voyons, quoi, mefléchir, peut-être ? Parce que la passion me brûle, tut’imagines… Ah ! Ah ! comme tu te trompes, mapetite ! Ta mort, mais je m’en soucie comme d’une pomme… Unefois morte, tu ne compteras plus pour moi. Alors, quoi ?…Peut-être te figures-tu qu’étant infirme je n’aurai pas la force dete tuer ? Te tuer, mais il ne s’agit pas de cela,Florence ! Est-ce que je tue, moi ? Jamais de lavie ! Je suis bien trop lâche pour tuer, j’aurais peur, jetremblerais… Non, non, je ne te toucherai pas, Florence, etcependant… Tiens, regarde de quoi il retourne… tu vas te rendrecompte… Ah ! c’est que la chose est combinée comme je sais lefaire… Et surtout n’aie pas peur, Florence. Ce n’est qu’un premieravertissement… »

Il s’était éloigné, et il avait, en s’aidant de ses mains et ens’accrochant aux branches d’un arbre, escaladé à droite lespremières assises de la grotte. Là, il s’agenouilla. Il y avaitprès de lui une petite pioche. Il la souleva et frappa à troisreprises un premier amas de pierres. Un éboulement seproduisit.

Don Luis bondit hors de sa cachette avec un hurlement defrayeur. D’un coup, il s’était rendu compte. La grotte, les chaosde moellons, les masses de granit, tout cela se trouvait dans uneposition telle que l’équilibre pouvait en être subitement rompu etque Florence risquait d’être écrasée sous les décombres. Ce n’étaitdonc pas le bandit qu’il fallait abattre, mais Florence qu’ilfallait sauver instantanément.

En deux ou trois secondes, il atteignit la moitié du parcours.Mais là, dans cet éclair de l’esprit qui est plus rapide encore quela course la plus folle, il eut la vision que les traces d’herbefoulée ne traversaient pas le petit rond-point central, et que lebandit avait contourné ce rond-point. Pourquoi ? Ce sont deces questions que pose l’instinct méfiant, mais que la raison n’apas le temps de résoudre. Don Luis continua. Il n’avait pas mis lepied en cet endroit que la catastrophe eut lieu.

Ce fut d’une brutalité inouïe, comme s’il avait voulu marchersur le vide et qu’il s’y fût précipité. Le sol s’abîma sous lui.Les mottes d’herbes se disjoignirent, et il tomba.

Il tomba dans un trou qui n’était autre chose que l’orifice d’unpuits large tout au plus d’un mètre cinquante et dont la margelleavait été rasée au niveau même du sol. Seulement il arriva ceci :comme il courait à très vive allure, son élan même le projetacontre la paroi opposée de telle sorte que ses avant-brasreposèrent sur le bord extérieur et que ses mains s’agrippèrent àdes racines de plantes.

Peut-être eût-il pu, si grande était sa vigueur, se rétablir àla force des poignets. Mais tout de suite, répondant à l’attaque,le bandit s’était hâté de venir à l’encontre de l’assaillant et,maintenant, posté à dix pas de don Luis, il le menaçait de sonrevolver.

« Bouge pas, cria-t-il, ou je te fracasse. »

Don Luis se trouvait ainsi réduit à l’impuissance sous peined’essuyer le feu de l’ennemi.

Quelques secondes leurs yeux se rencontrèrent. Ceux de l’infirmeétaient brûlants de fièvre, des yeux de malade.

Tout en rampant, attentif aux moindres mouvements de don Luis,il vint s’accroupir à côté du puits.

Son bras tendu braquait le revolver. Et son rire infernaljaillit de nouveau :

« Lupin ! Lupin Lupin ! Ça y est ! le plongeon deLupin ! Ah ! faut-il que tu en aies une couche ! Jet’avais prévenu cependant, prévenu à l’encre de sang. Rappelle-toi…“L’emplacement de ta mort est déjà choisi. Le piège est prêt.Prends garde, Lupin.” Et te voilà ! Tu n’es donc pas enprison ? Tu as encore paré ce coup-là ? Coquin, va…Heureusement que j’avais prévu l’aventure et pris mes précautions.Hein ? Ça y est-il, comme combinaison ? Je me suis dit:

« Toute la police va galoper sur mes trousses. Mais il n’y en aqu’un qui soit de taille à me rattraper, un seul, Lupin. Donc,montrons-lui la route, conduisons-le comme à la laisse tout du longd’un petit chemin ratissé par le corps de la victime… » Et alors,des points de repaire, semés habilement çà et là… Ici la bague dela donzelle entortillée d’un brin d’herbe, plus loin une fleurdéchiquetée, plus loin l’empreinte de cinq doigts enfoncés, ensuitele signe de la croix… Pas moyen de se tromper, hein ? Dumoment que tu me jugeais assez stupide pour laisser à Florence leloisir de jouer au Petit Poucet, ça te menait tout droit dans lagueule du puits, sur les mottes de gazon que j’ai plaquées dessus,le mois dernier, en prévision de l’aubaine… Rappelle-toi… lepiège est prêt… Et un piège à ma façon, Lupin, du meilleurcru. Ah ! c’est que mon plaisir est de me débarrasser des gensavec leur concours et leur bonne volonté. On collabore comme debons camarades. Tu as déjà saisi la chose, hein ? Je n’opèrepas moi-même. C’est eux qui s’opèrent, qui se pendent ou se fichentde mauvaises piqûres… à moins qu’ils ne préfèrent la gueule d’unpuits, comme toi, Arsène Lupin ! Ah ! mon pauvre vieux,dans quelle mélasse t’es-tu fourré ? Non, mais ce que tu enfais une tête ! Florence, regarde donc la binette de tonamoureux ! »

Il s’interrompit, secoué par un accès d’hilarité qui agitait sonbras tendu, donnait à sa figure l’expression la plus barbare, etfaisait danser ses jambes sous son torse comme des jambes de pantindésarticulé. En face de lui, l’adversaire faiblissait. L’effortdevenait de plus en plus désespéré et de plus en plus inutile. Lesdoigts, cramponnés d’abord aux racines des herbes, se crispaientvainement aux pierres de la paroi. Et les épaules s’enfonçaient peuà peu.

« Nous y sommes, bégaya le bandit avec des contorsions degaieté. Dieu ! que c’est bon de rire ! Surtout quand onne rit jamais… Mais non, je suis un sinistre, moi, un homme pourfunérailles ! N’est-ce pas, ma Florence, tu ne m’as jamais vurire ?… Mais aussi cette fois, c’est trop rigolo… Lupin dansson trou, et Florence dans sa grotte, l’un gigotant au-dessus del’abîme, et l’autre râlant déjà sous sa montagne. Quelspectacle !

« Allons, Lupin, ne t’esquinte pas… Pourquoi tant desimagrées ?… Tu as donc peur de l’éternité ? Un honnêtehomme comme toi ! le don Quichotte des temps modernes !Allons, laisse-toi descendre… Il n’y a même plus d’eau dans lepuits, où tu pourrais barboter… Non, c’est la bonne petite glissadedans l’inconnu… On n’entend seulement pas la chute des caillouxqu’on y jette, et tout à l’heure j’y ai lancé du papier en flamme,ça s’est perdu dans les ténèbres. Brr !… J’en ai eu froid dansle dos… Allons, du courage. Ce n’est qu’un moment à passer, et tuen as vu bien d’autres ! Bravo ! ça y est presque. Tu enprends ton parti. Eh ! Lupin, Lupin ! Comment ! tune me dis pas adieu ? Pas un sourire… pas unremerciement ? Au revoir, Lupin, au revoir… »

Il se tut. Il attendait l’épouvantable dénouement qu’il avaitpréparé avec tant de génie, et dont toutes les phases sedéroulaient selon son inflexible volonté.

Ce ne fut pas long d’ailleurs. Les épaules s’étaient enfoncées.Le menton, et puis la bouche convulsée par un rictus d’agonie, etpuis les yeux, ivres de terreur, et puis le front, et les cheveux,et toute la tête, enfin, toute la tête avait disparu.

L’infirme regardait éperdument, comme en extase, immobile, avecune expression de volupté sauvage, et sans un mot qui pût troublerle silence et suspendre sa haine.

Au bord du gouffre, il ne restait plus que les mains, les mainstenaces, opiniâtres, acharnées, héroïques, les pauvres mainsimpuissantes qui seules vivaient encore et qui, peu à peu, battanten retraite avec la mort, cédaient, reculaient, et lâchaientprise.

Et les mains glissèrent. Un instant les doigts s’accrochèrentcomme des griffes. Il sembla même, tellement leur effort étaitsurnaturel, qu’ils ne désespéraient pas, à eux seuls, de ramener aujour et de ressusciter le cadavre enseveli déjà dans l’ombre. Etpuis, à leur tour, ils s’épuisèrent. Et puis, et puis, tout à coupon ne vit plus rien, et l’on n’entendit plus rien…

L’infirme sursauta, comme détendu, et, hurlant de joie :

« Pouf ! Ça y est ! Lupin au fond de l’enfer… C’estune aventure finie… Pif ! Paf ! Pouf ! »

Se retournant du côté de Florence, il dansa de nouveau sa dansemacabre. Il se levait tout droit, et s’accroupissait d’un coup, enjouant avec ses jambes comme avec les chiffes grotesques d’unépouvantail. Et il chantait, et il sifflait, et il vomissait desinjures, et il blasphémait abominablement.

Puis il revint au trou béant, et, de loin, comme s’il eût peurencore de s’approcher, il y cracha à trois reprises.

Cela ne suffit pas à sa haine. Il y avait à terre des débris destatues. Il saisit une tête, la roula sur l’herbe, et la précipitadans le vide. Et il y avait à quelque distance des masses de fer,d’anciens boulets couleur de rouille. Eux aussi, il les roulajusqu’au bord et les poussa. Cinq, dix, quinze bouletsdégringolèrent, à la suite les uns des autres, et se cognèrent auxparois avec un vacarme sinistre que l’écho multipliait comme lesgrondements furieux du tonnerre qui s’éloigne.

« Tiens, attrape ça, Lupin ! Ah ! tu m’as assezembêté, sale canaille ! Tu m’en as mis des bâtons dans lesroues, pour cet héritage de malheur !… Tiens, encore celui-là…et puis celui-là… Si tu as faim, voilà de quoi boulotter… Enveux-tu encore ? Tiens, bouffe, mon vieux. »

Il vacilla sur lui-même, pris d’une sorte de vertige, et il duts’accroupir. Il était à bout de forces. Cependant, soulevé par uneconvulsion suprême, il eut encore l’énergie de s’agenouiller devantle gouffre et, se penchant vers les ténèbres, il bégaya d’une voixhaletante :

« Eh ! dis donc, le cadavre, ne frappe pas tout de suite àla porte de l’enfer… La petite va t’y rejoindre dans vingt minutes…C’est ça, à quatre heures… Tu sais que je suis l’homme del’exactitude… et de la minute précise… À quatre heures elle sera aurendez-vous… Ah ! j’oubliais… L’héritage, tu sais… les deuxcents millions de Mornington, eh bien ! je les empoche. Maisoui… tu penses bien que j’avais pris toutes mes précautions ?…Florence t’expliquera ça tout à l’heure… C’est très bien machiné…tu verras… tu verras… »

Il ne pouvait plus parler. Les dernières syllabes semblaientplutôt des hoquets. La sueur lui dégouttait des cheveux et dufront, et il s’affaissa en gémissant, comme un moribond quetorturent les affres de l’agonie.

Il resta ainsi quelques minutes, la tête entre les mains et toutgrelottant. Il avait l’air de souffrir jusqu’au plus profond delui-même, en chacun de ses muscles tordus par la maladie, en chacunde ses nerfs de déséquilibré. Puis, sous l’influence d’une penséequi paraissait le faire agir inconsciemment, une de ses mainsglissa par saccades le long de son corps, et, à tâtons, avec desrâles de douleur, il réussit à tirer de sa poche et à porter verssa bouche une fiole dont il but avidement deux ou troisgorgées.

Aussitôt il se ranima, comme s’il eût absorbé de la chaleur etde la force. Ses yeux s’apaisèrent, sa bouche esquissa un sourireaffreux. Il dit en se tournant vers Florence :

« Ne te réjouis pas, petite, ce n’est pas encore pour cettefois, et j’ai sûrement le temps de m’occuper de toi. Et puis,après, plus d’embêtements, plus de ces combinaisons et de cesbatailles qui m’esquintent. Le calme plat ! La viefacile !… Que diable, avec deux cents millions, on a de quoise dorloter, n’est-ce pas, petite fille ?… Allons, allons, çava beaucoup mieux. »

Chapitre 9Le secret de Florence

L’heure était venue où la seconde partie du drame devait sejouer. Après le supplice de don Luis Perenna, c’était le supplicede Florence. Bourreau monstrueux, l’infirme passait de l’un àl’autre, sans plus de pitié que s’il se fût agi de bête qu’onégorge à l’abattoir.

Encore défaillant, il se traîna vers la jeune fille, et, aprèsavoir pris dans un étui de métal bruni une cigarette qu’il alluma,il lui dit avec un raffinement de cruauté :

« Lorsque cette cigarette sera entièrement consumée, Florence,ce sera ton tour. Ne la quitte pas des yeux. Ce sont les dernièresminutes de ta vie qui s’en vont en cendres. Ne la quitte pas desyeux, et réfléchis. Florence, il faut que tu comprennes bien ceci.L’amoncellement de pierres et de rocs qui surplombent ta tête atoujours été considéré par tous les propriétaires du domaine, etnotamment par le vieux Langernault, comme devant s’écrouler un jourou l’autre… Et moi, moi, depuis des années, avec une patienceinlassable et dans l’hypothèse d’une occasion propice, je me suisamusé à l’effriter davantage encore, à le miner par les eaux de lapluie, bref à le travailler de telle sorte que, aujourd’hui, entoute franchise, je ne comprends pas moi-même comment tout celapeut se maintenir en équilibre. Ou plutôt si, je le comprends. Lecoup de pioche que j’ai donné tout à l’heure n’était qu’unavertissement. Mais il suffit que j’en donne un autre, au bonendroit, et que je chasse une petite brique qui se trouve coincéeentre deux blocs, pour que l’échafaudage s’écroule comme un châteaude cartes. Une petite brique, Florence, tu entends, une petitebrique de rien du tout, que le hasard a fait glisser là, entre deuxblocs, et qui les a retenus jusqu’ici. La brique saute, les deuxblocs dégringolent, et vlan, c’est la catastrophe. »

Il reprit haleine et continua :

Après ? Après, voici ce qui a lieu, Florence. Ou bienl’écroulement s’est effectué de telle sorte qu’on ne puisse mêmepas apercevoir ton cadavre – si jamais on avait l’idée de venir techercher ici –, ou bien de telle sorte que ce cadavre soit enpartie visible – auquel cas je m’empresserais de couper et de fairedisparaître les liens qui l’attachent. Et alors que supposel’enquête ? C’est que Florence Levasseur, poursuivie par lajustice, s’est cachée dans une grotte qui s’est écroulée sur elle.Un point, c’est tout. Quelques de profundis pourl’imprudente, et il n’est plus question d’elle.

« Quant à moi… Quant à moi, mon œuvre achevée, ma bien-aiméemorte, je plie bagages, j’efface soigneusement toutes les traces demon passage ici, je relève toutes les herbes froissées, je reprendsmon automobile, je fais le mort pendant quelque temps, et puis,vlan, coup de théâtre, je réclame les deux cents millions. »

Il eut un petit ricanement, tira deux ou trois bouffées de sacigarette, et ajouta paisiblement :

« Je réclame les deux cents millions et je les obtiens. Voilà cequi est le plus chic. Je les réclame parce que j’y ai droit et jet’ai expliqué tout à l’heure, avant l’intrusion du sieur Lupin,comment, à partir de la seconde même de ta mort, j’y avais le droitle plus légal et le plus irréfutable. Et je les obtiens parce qu’ilest humainement impossible de relever contre moi la moindre espècede preuve. Pas une charge qui m’atteigne. Des soupçons, oui, desprésomptions morales, des indices, tout ce que tu voudras, mais pasune preuve matérielle. Personne ne me connaît. L’un m’a vu grand,l’autre petit. Mon nom même est ignoré. Tous mes crimes sontanonymes. Tous mes crimes sont plutôt des suicides ou peuvents’expliquer par des suicides. Je te le dis, la justice estimpuissante. Lupin mort, Florence Levasseur morte, personne aumonde ne peut témoigner contre moi. Au cas même où l’onm’arrêterait, il faudrait me relâcher avec le non-lieu définitif.Je serai flétri, exécré, haï, infâme, maudit à l’égal des plusgrands malfaiteurs. Mais j’aurai les deux cents millions, et avecça, ma petite, l’amitié de bien des honnêtes gens ! Je te lerépète, Lupin et toi disparus, c’est fini. Il n’y a plus rien, plusrien que quelques papiers et quelques menus objets que j’ai eu lafaiblesse de garder jusqu’ici dans ce portefeuille et quisuffiraient, et au-delà, à me faire couper le cou, si je ne devaisdans quelques minutes les brûler un à un et en jeter les cendres aufin fond du puits. Ainsi donc, tu le vois, Florence, toutes mesprécautions sont prises. Tu n’as à espérer ni compassion d’unepart, puisque ta mort représente pour moi deux cents millions, nisecours d’autre part, puisque l’on ignore où je t’ai menée, etqu’Arsène Lupin n’existe plus. Dans ces conditions, choisis,Florence. Le dénouement du drame t’appartient : ou bien ta mort,qui est certaine, inévitable – ou bien… ou bien l’acceptation demon amour. Réponds oui ou non. Un signe de ta tête décidera de tonsort. Si c’est non, tu meurs. Si c’est oui, je te délivre, nouspartons, et, plus tard, lorsque ton innocence sera reconnue, – etje m’en charge ! – tu deviens ma femme. Est-ce oui,Florence ? »

Il l’interrogeait avec une anxiété réelle et une fureur contenuequi rendaient sa voix frémissante. Ses genoux se traînaient sur ladalle. Il suppliait et il menaçait, avide d’être exaucé, et presquedésireux d’un refus, tellement sa nature le poussait au crime.

« Est-ce oui, Florence ? Un signe de tête, si léger qu’ilsoit, et je te croirai aveuglément, car tu es celle qui ne mentjamais, et ta promesse est sacrée. Est-ce oui, Florence ?Ah ! Florence, réponds donc… C’est de la folied’hésiter !… Ta vie dépend d’un soubresaut de ma colère…Réponds !… Tiens, regarde, ma cigarette est éteinte… Je lajette, Florence… Un signe de tête… Est-ce oui ? Est-cenon ? »

Il se pencha sur elle et la secoua par les épaules, comme s’ileût voulu la contraindre au signe qu’il exigeait d’elle, mais,soudain, pris d’une sorte de frénésie, il se leva en criant :

« Elle pleure ! Elle pleure ! Elle ose pleurer !Mais, malheureuse, crois-tu que je ne sache pas pourquoi tupleures ? Ton secret, je le connais, ma petite, et je sais quetes larmes ne viennent pas de ta peur de mourir. Toi ? Mais tun’as peur de rien ! Non, c’est autre chose… Veux-tu que je tele dise, ton secret ? Mais non, je ne peux pas… je ne peuxpas… les mots me brûlent les lèvres. Oh ! la mauditefemme ! Ah ! tu l’auras voulu, Florence, c’est toi-mêmequi veux mourir puisque tu pleures !… c’est toi-même qui veuxmourir… »

Tout en parlant, il se hâtait d’agir et de préparer l’horriblechose. Le portefeuille en cuir marron qui contenait les papiers, etqu’il avait montré à Florence, était par terre, il l’empocha. Puis,toujours tremblant, il ôta sa veste qu’il jeta sur un arbustevoisin, puis il saisit la pioche et escalada les pierresinférieures. Et il trépignait de rage. Et il vociférait :

« C’est toi qui as voulu mourir, Florence. Rien ne peut fairemaintenant que tu ne meures pas… Je ne peux même plus voir le signede ta tête… Trop tard !… Tu l’as voulu… Tant pis pour toi…Ah ! tu pleures !… Tu oses pleurer ! Quellefolie ! »

Il était presque au-dessus de la grotte à droite. Sa haine ledressa. Épouvantable, hideux, atroce, les yeux rouges de sang, ilintroduisit le fer de la pioche entre les deux blocs où la briquese trouvait coincée. Ensuite s’étant mis de côté, bien à l’abri, ildonna un coup sur la brique, puis un second. Au troisième, labrique sauta.

Ce qui se produisit fut si brusque, la pyramide de débris et depierres s’effondra avec une telle violence dans le creux de lagrotte et devant la grotte que l’infirme lui-même, malgré sesprécautions, fut entraîné par l’avalanche et projeté sur l’herbe.Chute sans gravité d’ailleurs et dont il se releva aussitôt enbalbutiant :

« Florence ! Florence ! »

La catastrophe, qu’il avait pourtant préparée d’une façon siminutieuse, et provoquée si férocement, semblait soudain lebouleverser par ses résultats. D’un œil effaré, il cherchait lajeune fille. Il se baissa, il rampa autour du chaos, qu’enveloppaitune poussière épaisse. Il regarda dans les interstices. Il ne vitrien.

Florence était ensevelie sous les décombres, invisible comme ill’avait prévu, morte.

« Morte ! dit-il, les yeux fixes et l’air hébété !…Morte ! Florence est morte ! »

De nouveau il tomba dans une prostration absolue, qui peu à peului ploya les jambes, l’accroupit et le paralysa. Ses deux efforts,si proches l’un de l’autre, et aboutissant à des cataclysmes dontil avait été le témoin immédiat, paraissaient l’avoir vidé de toutce qui lui restait d’énergie. Sans haine puisque Arsène Lupin nevivait plus, sans amour puisque Florence n’existait plus, il avaitl’aspect d’un homme qui a perdu la raison même de sa vie.

Deux fois ses lèvres articulèrent le nom de Florence.Regrettait-il son amie ? Arrivé au terme de cette effrayantesérie de forfaits, évoquait-il les étapes parcourues, toutesmarquées d’un cadavre ? Est-ce que quelque chose comme l’éveild’une conscience palpitait au fond de cette brute ? Ou plutôtn’était-ce pas cette sorte de torpeur physique qui engourdit labête fauve assouvie, repue de chair, ivre de sang, torpeur qui estpresque de la volupté ?

Pourtant il répéta une fois encore le nom de Florence, et deslarmes roulèrent sur ses joues.

Il demeura longtemps ainsi, immobile et morne, et lorsque, aprèsavoir avalé de nouveau quelques gorgées de sa drogue, il se remit àl’œuvre, ce fut machinalement, sans cette allégresse qui le faisaitsautiller sur ses jambes molles et le menait au crime comme on serend à une partie de plaisir.

Il commença par retourner vers le buisson d’où Lupin l’avait vuémerger. Derrière ce buisson il y avait, entre deux arbres, un abrisous lequel se trouvaient des instruments et des armes, pelles,râteaux, fusils, rouleaux de cordes et de fils de fer.

En plusieurs voyages, il les porta près du puits pour les yprécipiter en s’en allant. Il examina ensuite chaque parcelle dumonticule sur lequel il avait grimpé, afin d’être certain qu’il n’ylaissait pas la moindre trace de son passage. Même examen auxendroits de la pelouse où il avait évolué, sauf sur le chemin dupuits qu’il se réservait d’explorer en dernier lieu. Les herbesfurent redressées, la terre foulée fut soigneusement aplatie.

Il semblait soucieux et, tout en pensant à autre chose, ilagissait plutôt par habitude de malfaiteur qui sait ce qu’il doitfaire.

Un petit incident parut le réveiller. Une hirondelle blesséetomba près de lui. D’un geste il la saisit et l’écrasa entre sesmains, la pétrissant comme un chiffon de papier que l’on roule. Etses yeux brillaient d’une joie barbare, tandis qu’il contemplait lesang qui giclait de la pauvre bête en lui rougissant les mains.

Mais comme il jetait le petit cadavre informe dans un fourré, ilaperçut aux épines de ce fourré un cheveu blond, et toute sadétresse revint, au souvenir de Florence.

Il s’agenouilla devant la grotte écroulée. Puis, cassant deuxbouts de bois, il les plaça en forme de croix sous une despierres.

Comme il était courbé, de la poche de son gilet un petit miroirglissa, et, heurtant un caillou, se brisa.

Ce signe de malheur le frappa vivement. Il jeta autour de lui unregard méfiant, et, tout frémissant d’inquiétude, comme s’il se fûtsenti menacé par des puissances invisibles, il murmura :

« J’ai peur… Allons-nous-en, allons-nous-en… »

Sa montre marquait alors la demie de quatre heures.

Il prit son veston sur l’arbuste où il l’avait posé, enfila lesmanches, et il se mit à chercher dans la poche extérieure dedroite. C’est là qu’il avait mis ce portefeuille en cuir marron quirenfermait ses papiers.

« Tiens, fit-il très étonné… il me semblait pourtant bien… »

Il fouilla la poche extérieure de gauche, puis celle de côté, enhaut, puis, avec une agitation fébrile, toutes les pochesintérieures.

Le portefeuille n’y était pas. Et, chose stupéfiante, aucun desautres objets dont la présence dans les poches de son veston nefaisait pour lui aucune espèce de doute ne s’y trouvait, ni sonétui à cigarettes, ni sa boîte d’allumettes, ni son carnet.

Il fut confondu. Son visage se décomposa. Il balbutia des motsincompréhensibles, tandis que la plus redoutable des idéess’emparait de son esprit au point de lui apparaître aussitôt commeune vérité certaine : Il y avait quelqu’un dans l’enceinte duVieux-Château.

Il y avait quelqu’un dans l’enceinte du Vieux Château ! Etce quelqu’un se cachait actuellement aux environs des ruines, dansles ruines peut-être ! Et ce quelqu’un l’avait vu ! Et cequelqu’un avait assisté à la mort d’Arsène Lupin et à la mort deFlorence Levasseur ! Et ce quelqu’un, profitant de soninattention, et connaissant par ses paroles à lui l’existence despapiers, avait fouillé le veston et vidé les poches !

Sa figure exprima cet émoi de l’homme habitué aux actes desténèbres et qui sait tout à coup que des yeux l’ont surpris dansses besognes détestables, et que les mêmes yeux, maintenant, épientses gestes et voient celui qui n’a jamais été vu. D’où partait ceregard qui le troublait comme le grand jour trouble l’oiseau denuit ? Était-ce le regard d’un intrus caché par hasard ou d’unennemi acharné à le perdre ? Était-ce un complice d’ArsèneLupin, un ami de Florence, un affilié de la police ? Et cetadversaire se contentait-il du butin ou se préparait-il àl’attaquer ?

L’infirme n’osait bouger. Il était là, exposé aux agressions, enterrain découvert, sans rien pour le protéger contre des coups quipourraient partir avant même qu’il sût où se trouvaitl’adversaire.

À la fin cependant l’imminence du péril lui rendit quelquevigueur. Immobile encore, il inspecta d’abord les alentours avecune attention si aiguë qu’il semblait qu’aucun détail n’eût pu luiéchapper. Que ce fût entre les pierres du chaos ou derrière lesbuissons, ou que ce fût à l’abri du grand rideau de lauriers, ileût avisé la silhouette la plus indistincte.

Ne voyant personne, il avança. Sa béquille le soutenait. Ilmarchait sans que ses pas et sans que cette béquille, terminéeprobablement par un bouton de caoutchouc, fissent le moindre bruit.La main droite tendue serrait un revolver. L’index pesait sur ladétente. Le plus petit effort de volonté, moins que cela même,l’ordre spontané de son instinct, et la balle supprimaitl’ennemi.

Il se dirigeait vers la gauche. Il y avait, de ce côté, entre lapointe extrême des lauriers et les premières roches éboulées, unpetit chemin de briques qui devait être plutôt le faîte d’un murenseveli. Ce chemin, par lequel l’ennemi avait pu venir, sanslaisser de traces, jusqu’à l’arbuste qui portait le veston,l’infirme le suivit.

Les dernières branches des lauriers le gênant, il lesécarta.

Des masses de buissons s’entremêlaient. Pour les éviter illongea la base du monticule. Puis il fit encore quelques pas,contournant une roche énorme.

Et alors, subitement, il recula et perdit presque l’équilibre,tandis que sa béquille tombait et que le revolver lui échappait desmains.

Ce qu’il venait d’apercevoir, ce qu’il apercevait, était bien lespectacle le plus terrifiant qu’il lui fût possible de considérer.En face de lui, dix pas plus loin, ce n’était pas un homme qui sedressait, les mains dans les poches, les jambes croisées, l’une deses épaules légèrement appuyée contre la paroi de la roche. Cen’était pas et ce ne pouvait pas être un homme, puisque cet homme,l’infirme le savait, était mort, d’une mort d’où personne nerevient. C’était donc un fantôme, et cela, cette apparitiond’outre-tombe, portait l’épouvante de l’infirme à ses dernièreslimites.

Il grelottait, repris de fièvre et de nouveau défaillant. Sesyeux agrandis contemplaient l’inconcevable phénomène. Tout son êtrerempli de croyances et de peurs sataniques, ployait sous le fardeaud’une vision à laquelle chaque seconde ajoutait un surcroîtd’horreur. Incapable de fuir, incapable de se défendre, ils’affaissa sur les genoux. Et il ne pouvait détacher son regard dece mort, que, une heure à peine auparavant, il avait enseveli dansles profondeurs d’un puits, sous un linceul de pierres et degranit.

Le fantôme d’Arsène Lupin !

Un homme, on le vise, on tire sur lui, et on le tue. Mais unfantôme ! un être qui n’existe pas, et qui pourtant dispose detoutes les forces surnaturelles !… À quoi bon lutter contreles machinations infernales de ce qui n’est plus ? À quoi bonramasser l’arme tombée et la braquer sur le spectre impalpabled’Arsène Lupin ?

Et il vit cette chose incompréhensible : le fantôme sortit lesmains de ses poches. L’une d’elles tenait un étui à cigarettes, etl’infirme reconnut ce même étui de métal bruni qu’il avait cherchévainement ! Comment douter alors que l’être qui avait fouilléle veston ne fût justement celui-là qui ouvrait l’étui, quichoisissait une cigarette et qui faisait craquer une allumette,prise, elle aussi, clans une boîte appartenant àl’infirme !

Miracle ! une flamme réelle jaillit de l’allumette !Prodige inouï ! des volutes de fumée montèrent de lacigarette, une fumée véritable dont l’odeur particulière, quel’infirme connaissait bien, lui parvint aussitôt.

Il se cacha la tête entre les mains. Il ne voulait plus voir.Fantôme ou hallucination, émanation de l’autre monde ou image néede ses remords et projetée par lui, il ne voulait plus que ses yeuxen fussent torturés.

Mais il perçut le bruit, de plus en plus distinct, d’un pas quis’en venait ! Il sentit une présence étrangère qui évoluaitautour de lui ! Un bras se tendit ! Une main lui tenaillala chair d’une étreinte irrésistible ! Et il entendit des motsprononcés par une voix qui était, à ne s’y pas tromper, la voixhumaine et vivante d’Arsène Lupin :

« Eh bien, voyons, cher monsieur, dans quel état nousmettons-nous ? Certes, je comprends tout ce que mon brusqueretour a d’insolite et même d’inconvenant, mais enfin il ne fautpas se frapper outre mesure. On a vu des choses beaucoup plusextraordinaires, comme l’arrêt du soleil par Josué… ou descataclysmes beaucoup plus sensationnels, comme le tremblement deterre de Lisbonne en 1755. Le sage doit ramener les événements àleur juste mesure, et ne pas les juger d’après leur action sur sonpropre destin, mais d’après leur retentissement sur la fortune dumonde. Or, avouez-le, votre petite mésaventure est toutindividuelle, et n’affecte en rien l’équilibre planétaire.Marc-Aurèle a dit, page 84 de l’édition Hachette… »

L’infirme avait eu le courage de relever la tête, et la réalitélui apparaissait maintenant avec une telle précision qu’il nepouvait plus se dérober devant ce fait indiscutable : Arsène Lupinn’était pas mort ! Arsène Lupin, qu’il avait précipité dansles entrailles de la terre et qu’il avait écrasé aussi sûrement quel’on écrase un insecte avec le fer d’un marteau, Arsène Lupinn’était pas mort !

Comment s’expliquait un mystère aussi stupéfiant, l’infirme nepensait même pas à se le demander. Cela seul importait : ArsèneLupin n’était pas mort. Les yeux d’Arsène Lupin regardaient et sabouche articulait, comme des yeux et comme une bouche d’hommevivant. Arsène Lupin n’était pas mort. Il respirait. Il souriait.Il parlait. Il vivait !

Et c’était si bien de la vie que le bandit avait en face de luique, poussé soudain par un ordre de sa nature et par sa haineimplacable contre la vie, il s’aplatit tout de son long, atteignitson revolver, l’empoigna et tira.

Il tira, mais trop tard. D’un coup de bottine, don Luis avaitfait dévier l’arme. D’un autre coup, il la fit sauter des mains del’infirme.

Celui-ci grinça de rage, et, tout de suite, hâtivement, se mit àfouiller dans ses poches.

« C’est ça que vous désirez, monsieur ? fit don Luis enmontrant une sorte de seringue, chargée d’un liquide jaunâtre.Excusez-moi, mais j’ai eu peur que, par suite d’un faux mouvement,vous ne vous piquiez vous-même. Or, ce serait là, n’est-cepas ? une piqûre mortelle, et je ne me le pardonnerais pas.»

L’infirme était désarmé. Il hésita un moment, étonné quel’adversaire ne l’attaquât pas de façon plus violente, et cherchantà profiter de ce délai. Ses yeux, petits et clignotants, erraientautour de lui, en quête d’un projectile. Mais une idée parutl’assaillir et, peu à peu lui rendre confiance, et, dans un nouvelaccès de joie, vraiment inattendu, il lâcha son éclat de rire leplus strident.

« Et Florence ! s’exclama-t-il. N’oublions pas Florence.Car je te tiens par là. Si je te rate avec mon revolver, si tu m’asvolé mon poison, j’ai un autre moyen de t’atteindre, et en pleincœur ! N’est-ce pas que tu ne peux pas vivre sansFlorence ? Florence morte, c’est ta condamnation, n’est-cepas ? Florence morte, toi-même tu te passes la corde aucou ? N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? »

Don Luis répondit :

« En effet, si Florence mourait, je ne pourrais pas luisurvivre.

– Elle est morte, s’écria le bandit avec un redoublement degaieté et en sautillant sur ses genoux. Morte ! ce quis’appelle morte ! Que dis-je ! plus que morte ! Unmort, ça conserve quelque temps encore l’apparence d’un vivant.Mais là c’est bien mieux ! Plus de cadavre, Lupin, unebouillie de chair et d’os ! Tout l’échafaudage des blocs depierre lui a dégringolé dessus ! Tu vois ça d’ici, hein !Quel spectacle ! Allons, vite, à ton tour de déménager.Veux-tu un bout de corde ? Ah ! ah ! ah ! C’està crever de rire. Mais je te l’avais dit, Lupin, rendez-vous devantla porte de l’enfer. Vite, la bien-aimée t’attend. Tuhésites ? Et la vieille politesse française ! Est cequ’on fait attendre une femme ? Au galop, Lupin !Florence est morte ! »

Il disait cela avec une réelle volupté, comme si ce seul mot luieût paru délicieux.

Don Luis n’avait pas sourcillé. Il prononça simplement, enhochant la tête :

« Quel dommage ! »

L’infirme sembla pétrifié. Toutes ses contorsions de joie, toutesa mimique triomphale furent arrêtées net. Il balbutia :

« Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

– Je dis, déclara don Luis, qui ne se départait pas de son calmeet de sa courtoisie et continuait à ne pas tutoyer l’infirme, jedis, cher monsieur, que vous avez commis une mauvaise action. Jen’ai jamais rencontré une nature plus noble et plus digne d’estimeque Mlle Levasseur. Sa beauté incomparable, sa grâce, l’harmonie desa taille, sa jeunesse, méritaient un autre traitement. En vérité,il serait regrettable qu’un tel chef-d’œuvre n’existât plus. »

L’infirme restait stupide. La sérénité de don Luis ledéconcertait. Il articula d’une voix blanche :

« Je te répète qu’elle n’existe plus. Tu n’as donc pas vu lagrotte ? Florence n’existe plus !

– Je ne veux pas le croire, fit don Luis paisiblement. S’il enétait ainsi l’aspect des choses ne serait plus le même. Il y auraitdes nuages au ciel. On n’entendrait pas chanter les oiseaux, et lanature aurait un air de deuil. Or, les oiseaux chantent, le cielest bleu, toutes les choses sont à leur place, l’honnête homme estvivant, et le bandit se traîne à ses pieds. Comment Florence nevivrait-elle pas ? »

Un long silence suivit ces paroles. Les deux ennemis, à troispas l’un de l’autre, se regardaient dans les yeux, don Luistoujours aussi tranquille, l’infirme en proie à l’angoisse la plusfolle. Le monstre comprenait. Si obscure que fût la vérité, ellelui apparaissait avec tout l’éclat d’une certitudeaveuglante ; Florence Levasseur, elle aussi, vivait !Humainement, matériellement, cela n’était pas dans les chosespossibles. Mais la résurrection de don Luis non plus n’était pasdans les choses possibles, et pourtant don Luis vivait, et sonvisage ne portait même pas la trace d’une égratignure, et sesvêtements ne semblaient même pas déchirés ou souillés.

Le monstre se sentit perdu. L’homme qui le tenait entre sesmains implacables était de ceux dont le pouvoir n’a pas de limites.Il était de ceux qui s’échappent des bras mêmes de la mort et quiarrachent victorieusement à la mort les êtres dont ils ont pris lagarde.

Le monstre reculait, peu à peu, traînant ses genoux sur le petitsentier de briques.

Il reculait. Il passait devant le chaos qui recouvrait l’ancienemplacement de la grotte, et il ne tourna pas les yeux de ce côté,comme s’il eût eu la conviction définitive que Florence étaitsortie saine et sauve du formidable sépulcre.

Il reculait. Don Luis l’avait quitté du regard et, occupé àdéfaire un rouleau de corde qu’il avait ramassé, paraissait ne plusse soucier de lui.

Il reculait.

Et brusquement, ayant observé l’ennemi, il pivota sur lui-même,se dressa d’un effort sur ses jambes molles, et se mit à courirdans la direction du puits.

Vingt pas l’en séparaient. Il atteignit la moitié, les troisquarts de la distance. Déjà l’orifice s’ouvrait devant lui. Ilétendit les bras, du geste d’un homme qui veut piquer une tête, etil s’élança.

Son élan fut brisé. Il roula sur le sol, ramené brutalement enarrière et les bras serrés si violemment autour du buste qu’il nepouvait plus remuer.

C’était don Luis qui, ne le perdant pas de vue, avait jeté sacorde préparée à la manière d’un lasso, et lui avait, au momentmême où il se précipitait dans l’abîme, enroulé autour du corps uneboucle solide.

Quelques secondes l’infirme se débattit. Mais le nœud coulantlui sciait les chairs. Il ne bougea plus. C’était fini.

Alors don Luis Perenna, qui le tenait au bout de la laisse, s’envint vers lui et acheva de le lier avec le reste de la corde.L’opération fut minutieuse. Don Luis s’y reprit à plusieurs fois,utilisant aussi les rouleaux de cordes que le bandit avait apportésprès du puits et le bâillonnant à l’aide d’un mouchoir. Et, tout ens’appliquant à son ouvrage, il expliquait d’un ton de politesseaffectée :

Voyez-vous, monsieur, les gens se perdent toujours par excès deconfiance. Ils n’imaginent pas que leurs adversaires puissent avoirdes ressources qu’ils n’ont pas. Ainsi, quand vous m’avez faittomber dans votre traquenard, comment avez-vous pu supposer, chermonsieur, qu’un homme comme moi, qu’un homme comme Arsène Lupin,accroché au bord d’un puits, ayant les avant-bras posés sur lerebord et les pieds contre la paroi intérieure, se laisserait choircomme le premier venu ? Voyons, vous étiez à quinze ou vingtmètres, et je n’aurais pas eu la force de remonter d’un bond ni lecourage d’affronter les balles de votre revolver, alors justementqu’il s’agissait de sauver Florence Levasseur et de me sauvermoi-même ! Mais, mon pauvre monsieur, le plus minime efforteût suffi, soyez-en convaincu. Si je ne l’ai pas tenté, cet effort,c’est que j’avais mieux à faire, infiniment mieux. Et je vais vousdire pourquoi, si toutefois vous êtes curieux de le savoir.Oui ? Apprenez donc, monsieur, que, du premier coup, mesgenoux et mes pieds, en s’arc-boutant contre les paroisextérieures, avaient démoli, je m’en rendis compte pas la suite,une mince couche de plâtre qui fermait, à cet endroit, une ancienneexcavation pratiquée dans le puits. Heureuse chance, n’est-cepas ? et de nature à modifier la situation. Aussitôt mon planfut établi. Tout en jouant ma petite comédie du monsieur qui vatomber dans un gouffre, tout en me composant le visage le pluseffaré, les yeux les plus écarquillés et le rictus le plus hideux,j’agrandis cette excavation de manière à rejeter les carreaux deplâtre devant moi pour que leur chute ne fît aucun bruit. Le momentvenu, à la seconde même où mon visage défaillant disparut à vosyeux, moi, tout simplement, et grâce à un tour de reins qui nemanquait pas d’audace, je sautais dans ma retraite. J’étaissauvé.

« J’étais sauvé, puisque précisément cette retraite se creusaitdu côté où vous étiez en train d’évoluer, et que, obscureelle-même, elle ne projetait dans le puits aucune lumière. Dès lorsil me suffisait d’attendre. J’écoutai paisiblement vos discours etvos menaces. Je laissai passer vos projectiles. Et, vous supposantreparti vers Florence, je m’apprêtais à sortir de mon refuge, àrevenir à la clarté du jour et à vous tomber sur le dos, lorsque…»

Don Luis retourna l’infirme, comme on fait d’un paquet que l’onficelle, et il reprit :

« Avez-vous visité, sur les bords de la Seine, en Normandie, levieux château féodal de Tancarville ? Non ? Eh bien, voussaurez qu’il y a là, hors des ruines du donjon, un ancien puits,qui offre, comme bien d’autres puits de l’époque, cetteparticularité d’avoir deux orifices, l’un au sommet qui s’ouvrevers le ciel, l’autre un peu en dessous, creusé latéralement dansla paroi et qui s’ouvrait sur une des salles du donjon. ÀTancarville, ce second orifice est aujourd’hui fermé par unegrille. Ici il fut muré par une couche de cailloux et de plâtre. Etc’est justement le souvenir de Tancarville qui me fit rester,d’autant que rien ne pressait puisque vous aviez eu la gentillessede m’avertir que Florence ne me rejoindrait pas dans l’autre mondeavant quatre heures.

« J’examinai donc mon refuge, et, comme j’en avais eul’intuition, je constatai que c’était le sous-sol d’uneconstruction aujourd’hui démolie et sur les ruines de laquelle lejardin avait été aménagé. Ma foi, je m’avançai à tâtons, en suivantla direction qui, au-dessus, m’eût mené vers la grotte. Mespressentiments ne me trompèrent pas. Un peu de jour filtrait auhaut d’un escalier dont j’avais heurté la marche inférieure. Jemontai. En haut, je distinguai le bruit de votre voix. »

Coup sur coup, don Luis retourna l’infirme, non sans quelquebrusquerie. Puis il continua :

« Je tiens à vous répéter, cher monsieur, que le dénouement eûtété exactement semblable si je vous avais attaqué directement, etdès le début, par la voie de terre. Mais, cette réserve faite,j’avoue que le hasard m’a bien servi. Souvent contrarié par lui aucours de notre lutte, cette fois je n’ai pas à me plaindre, et jeme sentais tellement en veine que je ne doutai pas une seconde que,après m’avoir offert l’entrée de la voie souterraine, il ne meconduisît à la sortie. De fait, je n’eus qu’à retirer doucementvers moi le frêle obstacle de quelques briques accumulées quimasquaient cet orifice, pour pénétrer librement au milieu deséboulements du donjon. Guidé par le son de votre voix, je meglissai entre les pierres, et j’arrivai ainsi au fond de la grotteoù se trouvait Florence. C’est amusant, n’est-ce pas, chermonsieur ? et vous voyez tout ce qu’il y avait de comique àvous entendre tenir vos petits discours : « Réponds oui ou non,Florence. Un signe de ta tête décidera de ton sort. Si c’est oui,je te délivre. Si c’est non, tu meurs. Réponds donc, Florence. Unsigne de tête… Est-ce oui ? Est ce non ? Et la finsurtout fut délicieuse, lorsque vous avez grimpé sur le dessus dela grotte et que vous gueuliez de là-haut : C’est toi qui as voulumourir, Florence ! Tu l’as voulu. Tant pis pour toi !Pensez donc, comme c’était drôle ! À ce moment-là, il n’yavait plus personne clans la grotte ! Personne ! D’unseul effort, j’avais attiré Florence vers moi et l’avais mise àl’abri. Et tout ce que vous avez pu écraser avec votre dégringoladede blocs, c’est peut-être une ou deux araignées et quelques mouchesqui rêvassaient sur les dalles. Et voilà, le tour était joué, et lacomédie s’achevait. Premier acte : Arsène Lupin sauvé. Deuxièmeacte : Florence Levasseur sauvée. Troisième et dernier acte :Monsieur le monstre foutu. Et combien ! »

Don Luis se releva, et contemplant son ouvrage d’un œilsatisfait :

« T’as l’air d’un boudin, s’écria-t-il, repris par sa naturegouailleuse et par son habitude de tutoyer ses ennemis… un vraiboudin ! Pas très gros, le monsieur. Un saucisson de Lyon pourfamille pauvre ! Mais bah ! tu n’y mets aucunecoquetterie, je présume ? D’ailleurs tu n’es pas plus malcomme ça qu’à l’ordinaire, et en tout cas tu es absolumentapproprié à la petite gymnastique de chambre que je te propose. Tuvas voir ça… une idée à moi vraiment originale. T’impatiente pas.»

Il prit un des fusils que le bandit avait apportés, et ilattacha au milieu de ce fusil l’extrémité d’une corde qui avaitenviron douze ou quinze mètres de long, et dont il fixa l’autrebout aux cordes qui ligotaient l’infirme, à la hauteur du dos.

Ensuite il saisit le captif à bras-le-corps et le tint suspenduau-dessus du puits.

« Ferme les yeux si tu as le vertige. Et surtout ne crains rien.Je suis très prudent. Tu es prêt ? »

Il laissa glisser l’infirme dans le trou béant et saisit ensuitela corde qu’il venait d’attacher. Alors, peu à peu, pouce parpouce, avec précaution, de manière qu’il ne se cognât point, lepaquet fut descendu à bout de bras. Lorsqu’il parvint à unedouzaine de mètres de profondeur, le fusil posé en travers du puitsl’arrêta, et il demeura là, suspendu dans les ténèbres et au centrede l’étroite circonférence.

Don Luis alluma plusieurs bouchons de papier qui dégringolèrenten tournoyant et jetèrent sur les parois des lueurs sinistres.

Puis, incapable de résister à l’attrait d’une dernièreapostrophe, il se pencha comme l’avait fait le bandit et ricana:

« L’endroit est choisi pour que tu n’attrapes pas de rhume decerveau. Que veux-tu ? Je te soigne. J’ai promis à Florence dene pas te tuer, et au gouvernement français de te livrer autant quepossible vivant. Seulement, comme je ne savais que faire de toijusqu’à demain matin, je t’ai mis au frais. Le truc est joli,n’est-ce pas ? et, ce qui ne saurait te déplaire, vraimentconforme à tes procédés. Mais oui, réfléchis. Le fusil ne repose àses deux bouts que sur une longueur de deux ou trois centimètres.Alors, pour peu que tu gigotes, pour peu que tu bouges, siseulement tu respires trop fort, le canon ou la crosse flanche, etc’est l’immédiat et fatal plongeon. Quant à moi, je n’y suis pourrien ! Si tu meurs, c’est un bon petit suicide. Tu n’as qu’àne pas remuer, mon bonhomme.

« Et l’avantage de ma petite mécanique, c’est qu’elle te donneun avant-goût des quelques nuits qui précèderont l’heure suprême oùon te coupera la tête. D’ores et déjà tu te trouves en face de taconscience, nez à nez avec ce qui te sert d’âme, sans rien quidérange votre silencieux colloque. Je suis gentil, hein ! cherami ? Allons, je te laisse. Et, souviens-toi, pas un geste,pas un soupir, pas un clignement de paupières, pas un battement decœur. Ne rigole pas surtout ! Si tu rigoles, tu es dans lelac. Médite, c’est ce que tu as de mieux à faire. Médite etattends. Au revoir, monsieur. »

Et don Luis, satisfait de son discours, s’éloigna en murmurant:

« Voilà qui est bien. Je n’irai pas jusqu’à dire avec Eugène Suequ’il faut crever les yeux des grands criminels. Mais, tout demême, une bonne petite punition physique, assaisonnée d’angoisse,c’est équitable, hygiénique et moral. »

Don Luis s’en alla et, reprenant le chemin de briques,contournant le chaos des ruines, il se dirigea, par un sentier quidescendait le long du mur d’enceinte, vers un bosquet de sapins oùil avait mis Florence à l’abri.

Elle attendait, toute meurtrie encore de l’effroyable suppliceenduré, mais déjà vaillante, maîtresse d’elle-même, et sansinquiétude, eût-on dit, sur l’issue du combat qui mettait don Luisaux prises avec l’infirme.

« C’est terminé, fit-il simplement. Demain, je le livrerai à lajustice. »

Un frisson la secoua, mais elle se tut, tandis que don LuisPerenna l’observait en silence.

C’était la première fois qu’ils se retrouvaient ensemble etseuls, depuis que tant de drames les avaient séparés et projetésensuite l’un contre l’autre comme des ennemis implacables, et donLuis en éprouva une telle émotion qu’il ne put dire à la fin quedes phrases insignifiantes, sans rapport avec les pensées qui lebouleversaient :

« En suivant ce mur, et en bifurquant vers la gauche, nousallons retrouver l’automobile… Vous ne serez pas trop fatiguée pourmarcher jusque-là ?… Une fois dans l’automobile, nous irons àAlençon… Il y a un hôtel très paisible près de la place principale…vous pourrez y attendre que les événements prennent pour vous unetournure favorable… et cela ne saurait tarder, puisque le coupableest pris.

– Marchons », dit-elle.

Il n’osa pas lui proposer de la soutenir. D’ailleurs elleavançait sans défaillance, et son buste harmonieux ondulait sur seshanches du même rythme égal. Don Luis retrouvait pour elle touteson admiration et toute sa ferveur amoureuse. Pourtant jamaisencore elle ne lui avait semblé plus lointaine qu’en ce moment où,par des miracles d’énergie, il venait de lui sauver la vie. Ellen’avait pas eu pour lui un remerciement, ni même un de ces regardsun peu adoucis qui récompensent l’effort, et elle demeurait commeau premier jour la créature mystérieuse dont il n’avait jamaiscompris l’âme secrète et sur qui l’orage même d’événements siformidables n’avait pas jeté la moindre lumière. Quepensait-elle ? Que voulait-elle ? Vers quoi sedirigeait-elle ? Problèmes obscurs qu’il n’espérait plusrésoudre. Désormais chacun d’eux ne pourrait se souvenir de l’autrequ’avec colère et rancune.

« Eh bien, non, se dit-il, comme elle prenait place dans lalimousine, eh bien, non, la séparation n’aura pas lieu de cettemanière. Les mots qui doivent être prononcés entre nous le seronttous, et, qu’elle le veuille ou non, je déchirerai les voiles dontelle s’enveloppe. »

Le trajet fut rapide. À l’hôtel d’Alençon, don Luis fit inscrireFlorence sous un nom quelconque, puis, l’ayant laissée seule, uneheure plus tard il vint frapper à sa porte.

Cette fois encore il n’eut pas le courage d’aborder tout desuite la question comme il l’avait décidé. Il y avait d’ailleursd’autres points qu’il voulait éclaircir sur-le-champ.

« Florence, dit-il, avant de livrer cet homme, je voudraissavoir ce qu’il fut pour vous.

– Un ami, un ami malheureux et dont j’avais pitié,affirma-t-elle. Aujourd’hui, j’ai du mal à comprendre ma pitié pourun tel monstre. Mais il y a quelques années, quand je le connus,c’est pour sa faiblesse, pour sa misère physique, pour tous lessymptômes de mort prochaine qui déjà le marquaient, c’est pour celaque je m’attachai à lui. Il eut l’occasion de me rendre quelquesservices, et bien qu’il vécût une vie cachée, qui me troublait parcertains côtés, il prit peu à peu sur moi, et à mon insu, beaucoupd’empire. J’avais foi dans son dévouement absolu, et lorsquel’affaire Mornington éclata, ce fut lui qui, je m’en rends comptemaintenant, me dirigea et, plus tard, dirigea Gaston Sauverand. Cefut lui qui me contraignit au mensonge et à la comédie, en mepersuadant qu’il travaillait pour le salut de Marie-Anne. Ce futlui qui nous inspira contre vous tant de défiance, et qui noushabitua si bien à garder le silence sur lui et sur tous ses actes,que Gaston Sauverand, dans son entrevue avec vous, n’osa même pasparler de lui. Comment ai-je pu être aveugle à ce point, jel’ignore. Mais il en fut ainsi. Rien ne m’a éclairée. Rien n’a pufaire que je soupçonne un instant cet être inoffensif, malade, quipassait la moitié de sa vie dans les maisons de santé et dans lescliniques, qui a subi toutes les opérations possibles, et qui, s’ilme parlait quelquefois de son amour, ne pouvait cependant espérer…»

Florence n’acheva pas. Ses yeux venaient de rencontrer ceux dedon Luis, et elle avait l’impression profonde qu’il n’écoutaitpoint ce qu’elle disait. Il la regardait, et c’était tout. Lesphrases prononcées tombaient dans le vide. Pour don Luis lesexplications relatives au drame lui-même ne signifiaient rien, tantque la lumière ne serait pas faite sur le seul point quil’intéressât, sur les pensées obscures de Florence à son égard,pensées d’aversion, pensées de mépris. En dehors de cela, touteparole était vaine et fastidieuse.

Il s’approcha de la jeune fille, et lui dit à voix basse :

« Florence, Florence, vous connaissez les sentiments que j’aipour vous, n’est-ce pas ? »

Elle rougit, interdite, comme si cette question eût été la plusimprévue de toutes les questions. Pourtant ses yeux ne sebaissèrent point, et elle répliqua franchement :

« Oui, je les connais.

– Mais peut-être, reprit-il avec plus de force, en ignorez-voustoute la profondeur ? Peut-être ne savez-vous pas que ma vien’a pas d’autre but que vous ?

– Je sais cela aussi, dit-elle.

– Alors, si vous le savez, dit-il, je dois en conclure que c’estlà précisément la cause de votre hostilité contre moi. Dès le débutj’ai été votre ami et je n’ai cherché qu’à vous défendre. Etpourtant, dès le début, j’ai senti que j’étais pour vous l’objetd’une aversion à la fois instinctive et raisonnée. Jamais je n’aivu dans vos yeux autre chose que de la froideur, de la gêne, dumépris, de la répulsion même. Aux instants de péril, lorsqu’ils’agissait de votre vie ou de votre liberté, vous risquiez toutesles imprudences plutôt que d’accepter mon secours. J’étaisl’ennemi, celui dont on se méfie et auquel on ne pense qu’avec unesorte d’effroi. N’est-ce pas la haine, cela ? Et n’est-ce paspar la haine seulement qu’on peut expliquer une telleattitude ? »

Florence ne répondit pas sur-le-champ. Il semblait qu’ellereculât le moment de prononcer les mots qui montaient à ses lèvres.Son visage amaigri par la fatigue et par la détresse avait plus dedouceur qu’à l’ordinaire.

« Non, dit-elle, il n’y a pas que la haine qui explique unepareille attitude. »

Don Luis fut stupéfait. Il ne comprenait pas bien le sens decette réponse, mais l’intonation que Florence y avait apportée letroublait infiniment, et voilà que les yeux de Florence n’avaientplus leur expression habituelle de dédain, et qu’ils s’emplissaientde grâce et de sourire. Et c’était la première fois qu’ellesouriait devant-lui.

« Parlez, parlez, je vous en supplie, balbutia-t-il.

– Je veux dire, reprit-elle, qu’il y a un autre sentiment quiexplique la froideur, la défiance, la crainte, l’hostilité. Cen’est pas toujours ceux qu’on déteste que l’on fuit avec le plusd’épouvante, et, si l’on fuit, c’est bien souvent parce qu’on apeur de soi, et qu’on a honte, et qu’on se révolte, et qu’on veutrésister, et qu’on veut oublier, et qu’on ne peut pas… »

Elle se tut, et comme il tendait vers elle des mains éperdues,et comme il implorait d’elle des mots et des mots encore, ellehocha la tête, signifiant ainsi qu’elle n’avait pas besoin deparler davantage pour qu’il pénétrât entièrement au fond de son âmeet découvrît le secret d’amour qu’elle y dissimulait.

Don Luis chancela. Il était ivre de bonheur, et presque endoloripar ce bonheur imprévu. Après les moments horribles qui venaient des’écouler dans le décor impressionnant du Vieux-Château, il luiparaissait fou d’admettre qu’une félicité aussi extravagante pûts’épanouir soudain dans le cadre banal de cette chambre d’hôtel. Ileût voulu de l’espace autour de lui, des forêts, des montagnes, laclarté de la lune, la splendeur d’un soleil qui se couche, toute labeauté et toute la poésie du monde. Du premier coup, il atteignit àla cime la plus haute du bonheur. La vie même de Florences’évoquait devant lui depuis l’instant de leur rencontre jusqu’à laminute tragique où l’infirme, penché sur elle, et voyant ses yeuxpleins de larmes, hurlait : « Elle pleure ! Elle osepleurer ! Quelle folie ! Mais ton secret, je le connais,Florence ! Et tu pleures ! Florence, Florence, c’esttoi-même qui auras voulu mourir ! »

Secret d’amour, élan de passion qui, dès le premier jour,l’avait jetée toute frémissante vers don Luis, et qui, ladéconcertant, l’emplissant de frayeur, lui semblant une trahisonenvers Marie-Anne et envers Sauverand, tour à tour l’éloignant etla rapprochant de celui qu’elle aimait et qu’elle admirait pour sonhéroïsme et pour sa loyauté, la déchirant de remords et labouleversant comme un crime, en fin de compte la livrait, sansforce et désemparée, à l’influence diabolique du bandit qui laconvoitait.

Don Luis ne savait que faire, ne savait avec quels mots exprimerson délire. Ses lèvres tremblaient, ses yeux se mouillaient.Obéissant à sa nature, il eût saisi la jeune fille et l’eûtembrassée comme un enfant embrasse, à pleine bouche et à pleincœur. Mais un sentiment trop respectueux le paralysait. Et, vaincupar l’émotion, il tomba aux pieds de la jeune fille en bégayant desmots d’amour et d’adoration.

Chapitre 10Le clos des lupins

Le lendemain matin, un peu avant neuf heures, Valenglay causaitchez lui avec le préfet de police, et demandait :

« Ainsi, vous êtes de mon avis, Desmalions ? Il vavenir ?

– Je n’en doute pas, monsieur le président. Et il viendra selonla règle d’exactitude qui domine toute cette aventure. Il viendra,par coquetterie, au dernier coup de neuf heures.

– Vous croyez ?… Vous croyez ?…

– Monsieur le président, j’ai pratiqué cet homme-là depuisplusieurs mois. Au point où les choses en sont arrivées, placéentre la mort et la vie de Florence Levasseur, s’il ne démolit pasle bandit qu’il pourchasse, et s’il ne le ramène pas pieds etpoings liés, c’est que Florence Levasseur est morte, et c’est quelui, Arsène Lupin, est mort.

– Or, Lupin est immortel, dit Valenglay en riant. Vous avezraison. Et d’ailleurs, je suis entièrement de votre avis. Personnene serait plus stupéfait que moi si à l’heure tapante notreexcellent ami n’était pas ici. Vous m’avez dit qu’on vous avaittéléphoné d’Angers, hier ?

– Oui, monsieur le président. Nos hommes venaient de voir donLuis Perenna. Il les avait devancés en aéroplane. Depuis, ils m’onttéléphoné une seconde fois du Mans, où ils venaient de faire uneenquête dans une remise abandonnée.

– L’enquête était déjà faite par Lupin, soyons-en sûrs, et nousallons en connaître les résultats. Tenez, neuf heures sonnent.»

Au même instant, on entendit le ronflement d’une automobile.Elle s’arrêta devant la maison et, tout de suite, un coup detimbre.

Les ordres étaient donnés. On fit entrer le visiteur. La portes’ouvrit, et don Luis Perenna apparut.

Certes pour Valenglay et le préfet de police, il n’y avait rienlà qui ne fût prévu, puisque le contraire, ils le disaient, les eûtjustement surpris. Mais cependant leur attitude trahit, malgrétout, cette sorte d’étonnement qu’on éprouve devant les choses quidépassent la mesure humaine.

« Et alors ? s’écria vivement le président du conseil.

– Ça y est, monsieur le président.

– Vous avez mis la main sur le bandit ?

– Oui.

– Nom d’un chien ! murmura Valenglay, vous êtes un rudehomme. »

Et il reprit :

« Et ce bandit ? Un colosse évidemment, une brutemalfaisante et indomptable ?

– Un infirme, monsieur le président, un dégénéré… responsablecertes, mais en qui les médecins pourront constater toutes lesdéchéances, maladie de la moelle épinière, tuberculose, etc.

– Et c’est cet homme-là que Florence Levasseur aimait ?

– Oh ! monsieur le président, s’exclama don Luis avecforce, Florence n’a jamais aimé ce misérable. Elle ressentait pourlui la pitié que l’on a pour quelqu’un qui est destiné à une mortprochaine, et c’est par pitié qu’elle lui laissa espérer que, plustard, dans un avenir indéterminé, elle l’épouserait. Pitié defemme, monsieur le président, et fort explicable, puisque jamais,au grand jamais, Florence n’a eu le plus vague pressentiment sur lerôle que jouait cet individu. Le croyant honnête et dévoué,appréciant son intelligence aiguë et puissante, elle lui demandaitconseil et se laissait diriger dans la lutte entreprise pour sauverMarie-Anne Fauville.

– Vous êtes sûr de cela ?

– Oui, monsieur le président, sûr de cela et de bien d’autreschoses, puisque j’en ai les preuves en main. »

Et, tout de suite, sans autre préambule, il ajouta :

« Monsieur le président, l’homme étant pris, il sera facile à lajustice de connaître sa vie jusqu’en ses moindres détails. Mais,dès maintenant, cette vie monstrueuse, on peut la résumer ainsi, enne tenant compte que de la partie criminelle et en laissant de côtétrois assassinats qui ne se relient par aucun fil à l’histoire del’héritage Mornington.

« Originaire d’Alençon, élevé grâce aux soins de M. Langernault,Jean Vernocq fit la connaissance des époux Dedessuslamare, lesdépouilla de leur argent, et, avant qu’ils eussent le temps dedéposer une plainte contre inconnu, les amena dans une grange duvillage de Formigny, où, désespérés, inconscients, abrutis par desdrogues, ils se pendirent.

« Cette grange était située dans un domaine appelé leVieux-Château, appartenant à M. Langernault, le protecteur de JeanVernocq. M. Langernault était malade à ce moment. Au sortir de saconvalescence, comme il nettoyait son fusil, il reçut au bas-ventretoute une décharge de gros plombs. Le fusil avait été chargé àl’insu du bonhomme. Par qui ? Par Jean Vernocq, lequel avaiten outre, la nuit précédente, vidé le coffre de son protecteur.

« À Paris, où il vint jouir de la petite fortune ainsi amassée,Jean Vernocq eut l’occasion d’acheter à un coquin de ses amis despapiers qui attestaient la naissance et les droits de FlorenceLevasseur sur tout héritage provenant de la famille Roussel et deVictor Sauverand, papiers que cet ami avait jadis dérobés à lavieille nourrice qui avait amené Florence d’Amérique. À force derecherches, Jean Vernocq finit par retrouver d’abord unephotographie de Florence, puis Florence elle-même. Il lui renditservice, affecta de se dévouer à elle et de lui consacrer sa vie. Àce moment, il ne savait pas encore quel bénéfice il tirerait despapiers dérobés à la jeune fille et de ses relations avec elle,mais subitement tout changea. Ayant appris par l’indiscrétion d’unclerc de notaire la présence dans le tiroir de maître Lepertuisd’un testament qui devait être curieux à connaître, il obtint, dece clerc de notaire (qui depuis a disparu), il obtint, contre laremise d’un billet de mille francs, que ce testament lui fûtcommuniqué. Or, c’était précisément le testament de CosmoMornington. Et précisément Cosmo Mornington léguait ses immensesrichesses aux héritiers des sœurs Roussel et de VictorSauverand.

« Jean Vernocq tenait son affaire. Deux cents millions !Pour s’en emparer, pour conquérir la fortune, le luxe, lapuissance, et le moyen d’acheter aux grands guérisseurs du monde lasanté et la force physique, il suffisait, d’abord de supprimertoutes les personnes qui s’interposaient entre l’héritage etFlorence, puis, quand tous les obstacles seraient abolis, d’épouserFlorence.

« Et Jean Vernocq se mit à l’œuvre. Il avait fini par trouverdans les papiers du père Langernault, ancien ami d’HippolyteFauville, des détails sur la famille Roussel et sur le désaccord duménage Fauville. Somme toute, cinq personnes seulement legênaient ; en première ligne, naturellement, Cosmo Mornington,puis, dans l’ordre de leurs droits, l’ingénieur Fauville, son filsEdmond, sa femme Marie-Anne et son cousin Gaston Sauverand.

« Avec Cosmo Mornington ce fut aisé. S’étant introduit commedocteur chez l’Américain, il versa le poison dans une des ampoulesque celui-ci destinait à ses piqûres.

« Mais avec Hippolyte Fauville, auprès de qui il s’étaitrecommandé du père Langernault et sur l’esprit duquel il avaitrapidement pris une influence inouïe, Jean Vernocq joua ladifficulté. Connaissant d’une part la haine de l’ingénieur contresa femme, et le sachant d’autre part atteint de maladie mortelle,ce fut lui qui, à Londres, au sortir d’une consultation despécialiste, insinua dans l’âme épouvantée de Fauville cetincroyable projet de suicide, dont vous avez pu suivre, après coup,l’exécution machiavélique. De la sorte et d’un seul effort,anonymement comme on l’a dit, sans être mêlé à l’aventure, sansmême que Fauville eût conscience de l’action exercée sur lui, JeanVernocq supprimait Fauville et son fils, et se débarrassait deMarie-Anne et de Sauverand en rejetant diaboliquement sur euxtoutes les charges de cet assassinat dont personne au monde nepouvait l’accuser, lui, Jean Vernocq.

« Et le plan réussit.

« Dans le présent, une seule anicroche : l’intervention del’inspecteur Vérot. L’inspecteur Vérot mourut.

« Dans l’avenir, un seul danger, mon intervention à moi, donLuis Perenna, dont Vernocq devait prévoir la conduite puisque CosmoMornington me désignait comme légataire universel. Ce danger,Vernocq voulut le conjurer, d’abord en me donnant comme habitationl’hôtel de la place du Palais-Bourbon, et comme secrétaire FlorenceLevasseur, puis en cherchant quatre fois à m’assassiner parl’intermédiaire de Gaston Sauverand.

« Ainsi il tenait dans ses mains tous les fils du drame. Maîtrede mon domicile, s’imposant à Florence, et plus tard à Sauverand,par la force de sa volonté et par la souplesse de son caractère, ilapprochait du but. Mes efforts ayant abouti à démontrer l’innocencede Marie-Anne Fauville et de Gaston Sauverand, il n’hésita pas.Marie-Anne Fauville mourut. Gaston Sauverand mourut.

« Donc, tout allait bien pour lui. On me poursuivait. Onpoursuivait Florence. Personne ne le soupçonnait. Et le terme fixépour la délivrance de l’héritage arriva.

« C’était avant-hier. À ce moment. Jean Vernocq se trouvait aucœur même de l’action. Malade, il s’était fait admettre à laclinique de l’avenue des Ternes, et, de là, grâce à son influencesur Florence Levasseur, et par des lettres adressées de Versaillesà la mère supérieure, il dirigeait l’affaire. Sur l’ordre de lasupérieure, et sans connaître le sens de la démarche qu’elleaccomplissait, Florence se rendit à la réunion de la Préfecture, etapporta les documents mêmes qui la concernaient. Pendant ce temps,Jean Vernocq quittait la maison de santé et se réfugiait près del’île Saint-Louis, où il attendait la fin d’une entreprise qui, aupis aller, pouvait se retourner contre Florence, mais qui, en aucuncas, semblait-il, ne pouvait, lui, le compromettre.

« Vous savez le reste, monsieur le président, acheva don Luis.Florence, bouleversée par la vision subite de son rôle inconscientdans l’affaire, et surtout du rôle épouvantable qu’y jouait JeanVernocq, Florence s’échappa de la clinique où M. le préfet l’avaitconduite sur ma demande. Elle n’avait qu’une idée : revoir JeanVernocq, exiger de lui une explication, entendre de lui le mot quijustifie. Le soir même, sous prétexte de montrer à Florence lespreuves de son innocence, il l’emportait en automobile. Voilà,monsieur le président. »

Valenglay avait écouté avec un intérêt croissant cette sombrehistoire du génie le plus malfaisant qu’il fût possible d’imaginer.Et peut-être l’avait-il écoutée sans trop de malaise, tellementelle illuminait, par opposition, le génie clair, facile, heureux,et si spontané, de celui qui avait combattu pour la bonnecause.

« Et vous les avez retrouvés ? dit-il.

– Hier soir à trois heures, monsieur le président. Il étaittemps. Je pourrais même dire qu’il était trop tard, puisque JeanVernocq commença par m’expédier au fond d’un puits et par écraserFlorence sous un bloc de pierre.

– Oh ! oh ! ainsi vous êtes mort ?

– De nouveau, monsieur le président.

– Mais Florence Levasseur, pourquoi ce bandit voulait-il lasupprimer ? Cette mort anéantissait son indispensable projetde mariage.

– Il faut être deux pour se marier, monsieur le président. Or,Florence refusait.

– Eh bien ?

– Jadis Jean Vernocq avait écrit une lettre par laquelle illaissait tout ce qui lui appartenait à Florence Levasseur.Florence, toujours émue de pitié pour lui, et ne sachant pasd’ailleurs l’importance de son acte, avait écrit la même lettre.Cette lettre constitue un véritable et inattaquable testament enfaveur de Jean Vernocq. Héritière légale et définitive de CosmoMornington par le seul fait de sa présence à la réuniond’avant-hier et par l’apport des documents qui prouvent sa parentéavec la famille Roussel, Florence, morte, transmettait ses droits àson héritier légal et définitif. Jean Vernocq héritait sanscontestation possible. Et comme, faute de preuves contre lui, oneût été obligé de le relâcher après son arrestation, il aurait vécutranquille, avec quatorze assassinats sur la conscience (j’ai faitle compte), mais avec deux cents millions dans sa poche. Pour unmonstre de son espèce, ceci compensait cela.

– Mais, toutes ces preuves, vous les avez ? s’écriavivement Valenglay.

– Les voici, fit Perenna en montrant le portefeuille de cuirmarron qu’il avait pris dans le veston de l’infirme. Voici deslettres et des documents que le bandit a conservés par uneaberration commune à tous les grands malfaiteurs. Voici, au hasard,sa correspondance avec M. Fauville. Voici l’original du prospectuspar lequel on me signala que l’hôtel de la place du Palais-Bourbonétait à vendre. Voici une note concernant les voyages que JeanVernocq fit à Alençon, pour y intercepter les lettres de Fauvilleau père Langernault. Voici une autre note qui prouve quel’inspecteur Vérot avait surpris une conversation entre Fauville etson complice, qu’il avait dérobé la photographie de Florence, etque Vernocq avait lancé Fauville à sa poursuite. Voici unetroisième note qui n’est qu’une copie des deux notes trouvées dansle tome huit de Shakespeare, et qui montre que Jean Vernocq, à quices volumes de Shakespeare appartenaient, connaissait toute lamachination de Fauville. Voici une quatrième note très curieuse, etd’une psychologie remarquable, où il montre le mécanisme de sonemprise sur Florence. Voici sa correspondance avec le PéruvienCacérès, et des lettres de dénonciation qu’il devait envoyer auxjournaux contre moi et contre le brigadier Mazeroux. Voici… Maisest-il besoin, monsieur le président, de vous en diredavantage ? Vous avez entre les mains le dossier le pluscomplet. La justice constatera que toutes les accusations que j’aiportées, avant-hier, devant M. le préfet de police, étaientrigoureusement exactes. »

Valenglay s’écria :

« Et lui ! lui, où est-il, ce misérable ?

– En bas, dans une automobile, dans son automobile plutôt.

– Vous avez prévenu mes agents ? dit M. Desmalions avecinquiétude.

– Oui, monsieur le préfet. D’ailleurs, l’homme est soigneusementligoté. Rien à craindre. Il ne s’évadera pas.

– Allons, dit Valenglay, vous avez tout prévu, et l’aventure mesemble bien terminée. Un problème cependant reste obscur, celuipeut-être qui a le plus passionné l’opinion. Il s’agit de la marquedes dents sur la pomme, des dents du tigre, comme on a dit, et quiétaient celles de Mme Fauville, innocente pourtant. M. le préfetaffirme que vous avez résolu ce problème.

– Oui, monsieur le président, et les papiers de Jean Vernocq medonnent raison. Le problème est d’ailleurs très simple. Ce sontbien les dents de Mme Fauville qui ont marqué le fruit, mais cen’est pas Mme Fauville qui a mordu dans le fruit.

– Oh ! oh !

– Monsieur le président, c’est à peu de chose près, la phrasepar laquelle M. Fauville a fait allusion à ce mystère dans saconfession publique.

– M. Fauville était un fou.

– Oui, mais un fou lucide, et qui raisonnait avec une logiqueterrifiante. Il y a quelques années, à Palerme, Mme Fauville esttombée si malencontreusement que sa bouche porta contre le marbred’une console, et que plusieurs de ses dents, en haut comme en bas,furent ébranlées. Pour réparer le mal, c’est-à-dire pour fabriquerl’attelle d’or destinée à consolider, et que Mme Fauville gardadurant plusieurs mois, le dentiste prit, suivant l’habitude, lemoulage exact de l’appareil dentaire. C’est ce moulage que M.Fauville avait conservé par hasard et dont il se servit la nuit desa mort pour imprimer dans la pomme la marque même des dents de safemme. C’est ce même moulage que l’inspecteur Vérot avait pudérober un moment et avec lequel, désirant garder une pièce àconviction, il avait marqué la tablette de chocolat. »

L’explication de don Luis fut suivie d’un silence. La choseétait si simple en effet que le président du conseil en éprouvaitun étonnement. Tout le drame, toute l’accusation, tout ce qui avaitprovoqué le désespoir de Marie-Anne, sa mort, la mort de GastonSauverand, tout cela reposait sur un infiniment petit détail auqueln’avait songé aucun des millions et des millions d’êtres quis’étaient passionnés pour le mystère des dents du tigre. Les dentsdu tigre ! On avait adopté opiniâtrement un raisonnement enapparence inattaquable puisque l’empreinte de la pomme etl’empreinte même des dents de Mme Fauville sont exactementsemblables, comme deux personnes au monde ne peuvent théoriquementni pratiquement donner la même empreinte, c’est que Mme Fauvilleest coupable. Bien plus, le raisonnement semblait si rigoureux que,à partir du jour où l’on avait connu l’innocence de Mme Fauville,le problème était resté en suspens, sans que surgît dans l’espritde personne cette pauvre petite idée que l’empreinte d’une dentpeut être obtenue autrement que par la morsure vivante de cettedent.

« C’est comme l’œuf de Christophe Colomb, dit Valenglay enriant. Il fallait y penser.

– Vous avez raison, monsieur le président. Ces choses-là, on n’ypense pas. Un autre exemple : me permettez-vous de vous rappelerqu’à l’époque où Arsène Lupin se faisait appeler à la fois M.Lenormand et le prince Paul Sernine[11] ,personne ne remarqua que ce nom de Paul Sernine n’était quel’anagramme d’Arsène Lupin ? Eh bien ! il en est de mêmeaujourd’hui. Luis Perenna, c’est proprement l’anagramme d’ArsèneLupin. Les même lettres composent les deux noms. Pas une de plus,pas une de moins. Et pourtant, quoique ce fût la seconde fois,personne ne s’est avisé de faire ce petit rapprochement. Toujoursl’œuf de Christophe Colomb ! Il fallait y penser ! »

Valenglay fut un peu surpris de la révélation. On eût dit que cediable d’homme avait juré de le déconcerter jusqu’à la dernièreminute et de l’étourdir par les coups de théâtre les plus imprévus.Et comme ce dernier peignait bien l’individu, mélange bizarre denoblesse et d’effronterie, de malice et de naïveté, d’ironiesouriante et de charme inquiétant, sorte de héros qui, tout enconquérant des royaumes au prix d’aventures inconcevables,s’amusait à mêler les lettres de son nom pour prendre le public enflagrant délit de distraction et de légèreté !

L’entretien touchait à son terme. Valenglay dit à Perenna :

« Monsieur, après avoir réalisé dans cette affaire quelquesprodiges, vous avez finalement tenu votre parole et livré lebandit. Je tiendrai donc ma parole, moi aussi. Vous êtes libre.

– Je vous remercie, monsieur le président. Mais le brigadierMazeroux ?

– Il sera relâché ce matin. M. le préfet de police s’est arrangéde telle sorte que vos deux arrestations ne soient pas connues dupublic. Vous êtes don Luis Perenna. Il n’y a aucune raison pour quevous ne restiez pas don Luis Perenna.

– Et Florence Levasseur, monsieur le président ?

– Qu’elle se présente d’elle-même au juge d’instruction. Lenon-lieu est inévitable. Libre, à l’abri de toute accusation, etmême de tout soupçon, elle sera certainement reconnue commel’héritière légale de Cosmo Mornington et touchera les deux centsmillions.

– Elle ne les gardera pas, monsieur le président.

– Comment cela ?

– Florence Levasseur ne veut pas de cet argent. Il a été lacause de crimes trop effroyables. Elle en a horreur.

– Et alors ?

– Les deux cents millions de Cosmo Mornington serontintégralement employés à construire des routes et à bâtir desécoles au sud du Maroc et au nord du Congo.

– Dans cet empire de Mauritanie que vous nous offrez ? ditValenglay en riant. Fichtre, le geste est noble, et j’y souscris detout cœur. Un empire et un budget d’empire… En vérité, don Luiss’est acquitté largement envers son pays… des dettes d’ArsèneLupin. »

Huit jours plus tard, don Luis Perenna et Mazerouxs’embarquaient sur le yacht qui avait amené don Luis en France.Florence les accompagnait.

Avant de partir, ils apprenaient la mort de Jean Vernocq, qui,malgré les précautions prises, avait réussi à s’empoisonner.

Arrivé là-bas, don Luis Perenna, sultan de Mauritanie, retrouvases anciens compagnons, et accrédita Mazeroux auprès d’eux etauprès de ses grands dignitaires. Puis, tout en organisant l’étatde choses qui devait suivre son abdication et précéder l’occupationdu nouvel empire par la France, il eut, sur les confins du Maroc,plusieurs entrevues secrètes avec le général Lauty, chef destroupes françaises, entrevues au cours desquelles furent arrêtéesen commun toutes ces mesures dont l’exécution progressive donne àla conquête du Maroc une aisance inexplicable autrement. Dèsmaintenant, l’avenir est assuré. Un jour, quand l’instant seravenu, le fragile rideau de tribus en révolte qui voile les régionspacifiées tombera, découvrant un empire ordonné, régulièrementconstitué, sillonné de routes, muni d’écoles et de tribunaux, enpleine exploitation et en pleine effervescence.

Puis, son œuvre accomplie, don Luis abdiqua et revint enFrance.

Il est inutile de rappeler le bruit que provoqua son mariageavec Florence Levasseur. De nouveau, les polémiques recommencèrent,et plusieurs journaux réclamèrent l’arrestation d’Arsène Lupin.Mais que pouvait-on ? Bien que personne ne doutât de savéritable personnalité, bien que le nom d’Arsène Lupin et le nom dedon Luis Perenna fussent composés des mêmes lettres, et que cettecoïncidence eût fini par être remarquée, légalement Arsène Lupinétait mort, et légalement don Luis Perenna existait, sans que l’onpût ni ressusciter Arsène Lupin ni supprimer don Luis Perenna.

Il habite aujourd’hui le village de Saint-Maclou, parmi lesvallons gracieux qui descendent vers les rives de l’Oise. Qui neconnaît sa très modeste maison, teintée de rose, ornée de voletsverts, entourée d’un jardin aux fleurs éclatantes ? Ledimanche, on s’y rend en partie de plaisir, dans l’espérance devoir à travers la haie de sureaux, ou de rencontrer sur la place duvillage, celui qui fut Assène Lupin.

Il est là, la figure toujours jeune, l’allure d’un adolescent.Et Florence est là aussi avec sa taille harmonieuse, avec l’auréolede ses cheveux blonds et son visage heureux, que n’effleure mêmeplus l’ombre d’un mauvais souvenir.

Parfois, des visiteurs viennent frapper à la petite barrière debois. Ce sont des infortunés qui implorent le secours du maître. Cesont des opprimés, des victimes, des faibles qui ont succombé, desexaltés que leurs passions ont perdus. À tous ceux-là don Luis estpitoyable. Il leur prête son attention clairvoyante, l’aide de sesconseils, son expérience, sa force, son temps même au besoin.

Et souvent aussi c’est un émissaire de la Préfecture, ou bienquelque subalterne de la police qui vient soumettre une affaireembarrassante. Et là encore, don Luis prodigue les ressourcesinépuisables de son esprit. En dehors de cela, en dehors de sesvieux livres de morale et de philosophie qu’il a retrouvés avectant de plaisir, il cultive son jardin. Ses fleurs le passionnent.Il en est fier. On n’a pas oublié le succès obtenu, à l’expositiond’horticulture, par le triple œillet alterné de rouge et de jaunequ’il présenta sous le nom d’ « œillet d’Arsène ».

Mais son effort vise de grandes fleurs qui fleurissent en été.En juillet et en août, les deux tiers de son jardin, toutes lesplates-bandes de son potager, en sont remplis. Superbes plantesornementales, dressées comme des hampes de drapeaux, elles portentorgueilleusement des épis entrecroisés aux couleurs bleue,violette, mauve, rose, blanche, et justifient le nom qu’il à donnéà son domaine, le « Clos des lupins ».

Toutes les variétés du lupin s’y trouvent, le lupin deCruikshanks, le lupin bigarré, le lupin odorant, et le dernierparu, le lupin de Lupin.

Ils sont tous là, magnifiques, serrés les uns contre les autrescomme les soldats d’une armée, chacun d’eux s’efforçant de domineret d’offrir au soleil l’épi le plus abondant et le plusresplendissant. Ils sont tous là, et, au seuil de l’allée quiconduit à leur champ multicolore, une banderole porte cette devise,tirée d’un beau sonnet de José-Maria de Heredia :

Et dans mon potager foisonne le lupin.

C’est donc un aveu ? Pourquoi pas ? N’a-t-il pas dit,dans une récente interview :

« Je l’ai beaucoup connu. Ce n’était pas un méchant homme. Jen’irai pas jusqu’à l’égaler aux sept sages de la Grèce, ni même àle proposer comme exemple aux générations futures. Mais cependantil faut le juger avec une certaine indulgence. Il fut excessif dansle bien et mesuré dans le mal. Ceux qui souffrirent par luiméritaient leur peine, et le destin les eût châtiés un jour oul’autre s’il n’avait eu la précaution de prendre les devants. Entreun Lupin qui choisissait ses victimes dans la tourbe des mauvaisriches, et tel grand financier qui dévalise et jette dans la misèrela foule des petites gens, tout l’avantage ne revient-il pas àLupin ? Et, d’autre part, quelle abondance de bonnesactions ! Quelles preuves de générosité et dedésintéressement ! Cambrioleur ? Je l’avoue.Escroc ? Je ne le nie pas. Il fut tout cela. Mais il fut bienautre chose que cela. Et s’il amusa la galerie par son adresse etson ingéniosité, c’est par les autres choses qu’il la passionna. Onriait de ses bons tours, mais on s’enthousiasmait pour son courage,pour son audace, son esprit d’aventure, son mépris du danger, sonsang-froid, sa clairvoyance, sa bonne humeur, le gaspillageprodigieux de son énergie, toutes qualités qui brillèrent à uneépoque où, précisément, s’exaltaient les vertus les plus actives denotre race, l’époque héroïque de l’automobile et de l’aéroplane,l’époque qui précéda la grande guerre. »

Et, comme on lui faisait remarquer :

« Vous parlez de lui au passé. Le cycle de ses aventures estdonc terminé selon vous ?

– Nullement. L’aventure, c’est la vie même d’Arsène Lupin. Tantqu’il vivra, il sera le centre et le point d’aboutissement de milleet une aventures. Il l’a dit un jour : « Je voudrais qu’oninscrivît sur ma tombe : Ci-gît Arsène Lupin, aventurier.» Boutade qui est une vérité. Il fut un maître de l’aventure. Et,si l’aventure le conduisit jadis trop souvent à fouiller dans lapoche de son voisin, elle le conduisit aussi sur des champs debataille où elle donne, à ceux qui sont dignes de lutter et devaincre, des titres de noblesse qui ne sont pas à la portée detous. C’est là qu’il gagna les siens. C’est là qu’il faut le voiragir, et se dépenser, et braver la mort, et défier le destin. Etc’est à cause de cela qu’il faut lui pardonner, s’il a quelquefoisrossé le commissaire et quelquefois chipé la montre du juged’instruction… Soyons indulgents à nos professeurs d’énergie. »

Et don Luis termina, en hochant la tête :

« Et puis, voyez-vous, il eut une autre vertu qui n’est pas àdédaigner, et dont on doit lui tenir compte en ces temps moroses :il eut le sourire ! »

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