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Les Mystères du peuple – Tome IV

Les Mystères du peuple – Tome IV

d’ Eugène Sue
L’AUTEUR AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.

CHERS LECTEURS,

Il faut vous l’avouer, notre œuvre n’est point du goût des gouvernements despotiques : en Autriche,en Prusse, en Russie, en Italie, dans une partie de l’Allemagne, les MYSTÈRES DU PEUPLE sont défendus ; à Vienne même, une ordonnance royale contre-signée Vindisgraëtz (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de siège font les Vindisgraëtz au petit pied ; ils mettent notre œuvre à l’index dans leurs circonscriptions militaires ; ils vont plus loin : le général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des Mystères du Peuple que le roulage, muni d’une lettre de voiture régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela ? Notre ouvragea-t-il été incriminé par le procureur de la République ?Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la RELIGION, à la FAMILLE, à la PROPRIÉTÉ ? Vous en êtes juges,chers lecteurs. En ce qui touche la religion, j’ai exalté de toute la force de ma conviction, la céleste morale de Jésus de Nazareth, le divin sage ; en ce qui touche la famille, j’ai pris pour thème de nos récits l’histoire d’une famille, idéalisant de mon mieux cet admirable etre ligieux esprit familial, l’un des plus sublimes caractères de la race gauloise ; en ce qui touche la propriété,j’essaye de vous faire partager mon horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques ; conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et lemassacre ; en un mot l’une des plus abominables atteintes quiaient jamais été portées au droit de propriété, de sorteque l’on peut, que l’on doit dire de l’origine des possessions dela race conquérante, rois, seigneurs ou évêques : laroyauté, c’est LE VOL ! la propriété féodale,c’est LE VOL ! la propriété ecclésiastique,C’EST LE VOL !… puisque royauté, biens féodaux, biens del’Église, n’ont eu d’autre origine que la conquête franque. Notrelivre est-il immoral, malsain, corrupteur ? Jugez-en, cherslecteurs, jugez-en. Nous avons voulu populariser les grandes ethéroïques figures de notre vieille nationalité gauloise et inspirerpour leur mémoire un filial et pieux respect ; nous neprétendons pas créer une œuvre éminente, mais nous croyonsfermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont lalecture ne peut laisser au cœur que des sentiments généreux etélevés. D’où vient donc cette persécution acharnée contre lesMystères du Peuple ? C’est que notre livre est un livred’enseignement : c’est que ceux qui auront bien voulule lire et se souvenir, garderont conscience et connaissance desgrands faits historiques, nationaux, patriotiques etrévolutionnaires qui ont toujours épouvanté lesgouvernements ; car jusqu’ici tout gouvernement, tout pouvoira tendu plus on moins, lui et ses fonctionnaires, à jouer le rôlede conquérant et à traiter le peuple en race conquise.Qu’était-ce donc, sous le dernier régime, que ces deux centmille privilégiés gouvernant la France par leurs députés,sinon une manière de conquérants dominant trente-cinq millionsd’hommes de par leur droit électoral ? Qu’est-ce quecette armée, ces canons, en pleine paix, au milieu de la cité, aumilieu de citoyens désarmés, sinon l’un des vestiges del’oppression brutale de la conquête ?… Aussi, le jour del’avènement définitif de la République démocratiqueeffacera-t-il les dernières traces de ces traditionsconquérantes, et la France, sincèrement, réellement gouvernéepar elle-même, sera seulement alors un pays libre. – Cela dit,passons.

Nous voici donc arrivés à l’une des plusdouloureuses époques de notre histoire. Les Franks,appelés, sollicités par les évêques gaulois, ontenvahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l’avonsdit, par le pillage, l’incendie, le massacre ; cette conquête,inique et féroce comme le vol et la meurtre, le clergé l’a désirée,choyée, caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans lapersonne de Clovis, roi de ces conquérants barbares, en lebaptisant, dans la basilique de Reims, fils soumis de la sainteÉglise catholique, apostolique et ROMAINE, par lesmains de saint Rémi. Pourquoi les prêtres d’un Dieu d’amour et decharité ont-ils ainsi légitimé des horreurs qui soulèvent le cœuret révoltent la conscience humaine ? Pourquoi ont-ils ainsitrahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée par eux à desseinet de longue main ? Pourquoi l’ont-ils ainsi trahie et livrée,notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, sondrapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux del’étranger ? Pourquoi ? Trois des grands historiens quirésument la science moderne, quoique à des points de vuedifférents, vont nous l’apprendre.

« …… Presque immédiatement après laconquête des Franks, les évêques et les chefs des grandescorporations ecclésiastiques, abbés, prieurs etc., prirentplace parmi les LEUDES[1] DU ROIClovis… Aucune magistrature, aucun pouvoir n’a été enaucun temps le sujet de plus de brigues et d’efforts quel’épiscopat. La vacance d’un siège devenait mêmesouvent un sujet de guerre : Hilaire, archevêqued’Arles, écarta plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonnad’autres de la manière la plus indécente, malgré le vœuformel des habitants des cités. Et comme ceux qui avaient éténommés de la sorte ne pouvaient se faire recevoir de bonne grâcepar les citoyens qui ne les avaient pas élus, ils rassemblaient desbandes de gens armés et allaient exiger la ville où ils avaientété nommés évêques… On peut voir dans l’édit d’Athalarik, roides Visigoths, quelles mesures le législateur civil dutprendre contre les candidats à l’épiscopat. Nul code électoral nes’est donné plus de peine pour empêcher la violence, la fraudeet la corruption.

»……… Loin de porter atteinte à la puissance duclergé, l’établissement des Franks dans les Gaules ne servitqu’à l’accroître ; par les bénéfices, les legs, les dévotionsen tous genres, ils acquéraient des biens immenses et prenaientplace parmi L’ARISTOCRATIE DES CONQUÉRANTS.

» Là fut le secret de la puissance duclergé. Il en pouvait faire, il en faisait chaque jour desusages coupables et qui devaient être funestes àl’avenir : … Souvent conduit, comme les Barbares, par desintérêts et des passions purement terrestres, le clergé partageavec eux la richesse, le pouvoir, TOUTES LES DÉPOUILLES DE LASOCIÉTÉ, etc., etc. » (Guizot, Essais sur l’histoire deFrance.)

M. Guizot, en signalant aussiénergiquement et en déplorant la part monstrueuse que le clergé sefit lors de la conquête et de l’asservissement de la Gaule, ajouteque c’était presque un mal nécessaire en un temps désastreux où ilfallait chercher à opposer une puissance morale à ladomination sauvage et sanglante des conquérants. Nous nouspermettrons de ne pas partager l’opinion de l’illustre historien,et nous dirons tout à l’heure en quelques mots les raisons de notredissidence.

« À la tête des Franks se trouvait unjeune homme nommé Hlode-Wig (Clovis), ambitieux, avare etcruel : les évêques gaulois le visitèrent et luiadressèrent leurs messages ; plusieurs se firent lescomplaisants domestiques de sa maison, que dans leurlangage romain ils appelaient sa royale cour…

»…… Des courriers portèrent rapidement au papede Rome la nouvelle du baptême du roi des Franks ; deslettres de félicitations et d’amitié furent adressées de la villeéternelle à ce roi QUI COURBAIT LA TÊTE SOUS LE JOUG DESÉVÊQUES… Du moment que le Frank Clovis se fut déclaré le fils del’Église et le vassal de saint Pierre, SA CONQUÊTES’AGRANDIT EN GAULE, etc.… Bientôt les limites du royaume desFranks furent reculées vers le sud-est, et, à l’instigation desévêques qui l’avaient converti, le néophyte (Clovis) entra àmain armée chez les Burgondes (accusés par le clergé d’êtrehérétiques). Dans cette guerre les Franks signalèrent leur passagepar le meurtre et par l’incendie, et retournèrent au nord de laLoire avec un immense butin ; le clergé orthodoxequalifiait cette expédition sanglante de pieuse, d’illustre, desainte entreprise pour la vraie foi.

» La trahison des prêtres livra auxFranks les villes d’Auvergne qui ne furent pas prisesd’assaut ; une multitude avide et sauvage se répandit jusqu’aupied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommesesclaves deux à deux comme des chiens à la suite deschariots ; partout où campait le chef frankvictorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient sa tente.Germinius, évêque de Toulouse, qui reste vingt jours auprès delui, mangeait à la table du Frank, reçut en présent des croix d’or,des calices, des patènes d’argent, des couronnes dorées et desvoiles de pourpre, etc. » (Augustin Thierry, Histoire dela Conquête de l’Angleterre par les Normands.)

M. Augustin Thierry ne voit pas, commeM. Guizot, une sorte de nécessité de salut publicdans l’abominable trahison, dans la hideuse complicité du clergégaulois, lançant les Barbares sur des populations inoffensives etchrétiennes (les Visigoths étaient chrétiens, mais n’admettaientpas la Trinité), et, partageant avec les pillards et les meurtriersles richesses des vaincus. M. Augustin Thierry signale surtoutce fait capital : les félicitations du pape de Rome à Clovis,après que le premier de nos rois de droit divin, souillé de tousles crimes, se fût déclaré le vassal du pape, en courbantle front devant saint Rémi, qui lui dit : Baisse le front,fier Sicambre ! de ce moment, le pacte sanglant des roiset des papes, de l’aristocratie et du clergé, était conclu…Quatorze siècles de désastres, de guerres civiles ou religieusespour le pays, d’ignorance, de honte, de misère, d’esclavage et devasselage pour le peuple devaient être les conséquences de cettealliance du pouvoir clérical et du pouvoir royal.

« La monarchie franque s’étaitsurtout affirmée par l’accord parfait du clergé avec le souverain,il s’en est fallu de peu que Clovis n’ait été reconnu POURSAINT, et qu’il n’ait été honoré à ce titre par l’ÉGLISE,aussi bien que l’est encore aujourd’hui son épouse SAINTECLOTIDE. À cette époque, les bienfaits accordés à l’Égliseétaient un meilleur titre pour gagner le ciel que les bonnesactions. La plupart des évêques des Gaules contemporains deClovis furent liés d’amitié avec ce prince, et sontréputés saints ; on assure même que saint Rémi fut sonconseiller le plus habituel… Des conciles réglèrent l’usagedes donations immenses faites par Clovis aux églises. Ilsdéclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxespubliques, inaliénables, et le droit que l’Église avait acquis sureux imprescriptible. » (Sismondi, Histoire desFrançais, tome I.)

Les plus éminents historiens sont d’accord surce fait : Le clergé a appelé, sollicité, consacré laconquête franque et a partagé avec les conquérants les dépouillesde LA GAULE. Certes, dit M. Guizot, ainsi que lesécrivains de son école, la conduite du clergé était déplorable,funeste au présent et à l’avenir ; mais il fallait avant toutopposer une puissance morale à la domination brutale desBarbares. La divine mission du christianisme était de civiliser,d’adoucir ces sauvages conquérants. Soit. Admettons que la trahisonenvers le peuple, que d’une cupidité effrénée, que d’une ambitionimpitoyable, il puisse naître une puissance moralequelconque, le devoir du clergé était donc de montrer à cesfarouches conquérants que la force brutale n’est rien ; que lapuissance morale est tout ; que le fidèle selon le Christ estsaint et grand par l’humilité, par la charité, par l’égalité. Ilfallait surtout prêcher à ces barbares que rien n’était plushorrible, plus sacrilège que de tenir son prochain en esclavage,Jésus de Nazareth ayant dit : Les fers des esclavesdoivent être brisés. Il fallait enfin, et par l’influencedivine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propresexemples, que le clergé s’occupât sans relâche de rendre les Frankshumbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or,que fait le clergé gaulois pour établir cette puissance moralecivilisatrice ? Des richesses ensanglantées, fruit du pillageet du meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part auxconquérants. Ces esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou lesachète, les exploite et les garde en esclavage !… lui !…qui prétend agir et parler au nom du Christ !… Oui… Jusqu’auhuitième siècle le clergé a eu des esclaves, comme il a eudes serfs et des vassaux jusqu’audix-huitième : il n’y a pas de cela soixante ans. Les crimeshorribles des conquérants, le clergé les absout moyennant finance,et les tolère quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saintGrégoire, évêque de Tours, le seul historien complet de laconquête.

Après une nomenclature des crimes innombrablesdu roi Clovis, l’évêque poursuit ainsi :

« Après la mort de ces trois rois (qu’ilfit tuer), Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trésors. Ayantfait périr encore plusieurs autres rois et même ses plus prochesparents, dans la crainte qu’ils ne lui enlevassent son royaume, ilétendit son pouvoir sur toutes les Gaules ; cependant ayant unjour rassemblé les siens, on rapporte qu’il leur parla ainsi desparents qu’il avait lui-même fait périr :

« Malheur à moi, qui suis resté commeun voyageur parmi des étrangers, et qui n’ai plus de parents quipuissent, en cas d’adversité, me prêter leur appui ! – Cen’était pas qu’il s’affligeât de leur mort (ajoute Grégoire deTours), mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s’illui restait encore quelqu’un à tuer (si forte potuisset adhucaliquem reperire ut interficeret). Après ces événements,Clovis mourut à Paris, et fut enterré dans la basilique des saintsapôtres. » (L. II, p. 261.)

Cette scène atroce, où la ruse du sauvage ledispute à sa férocité, inspire-t-elle au prêtre chrétien unelégitime horreur ? Va-t-il crier anathème ?… ou du moinsgardera-t-il un silence presque criminel ?… Écoutons encorel’évêque de Tours :

« Le roi Clovis, qui confessal’Indivisible Trinité, dompte les hérétiques, parl’appui qu’elle lui prête, et étend son royaume par toutes lesGaules. (L. III, p. 255.)

» Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomberles ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son royaume,parce qu’il marchait avec un cœur pur devant lui, et faisait cequi était agréable aux yeux du Seigneur. » (L. II,p. 255.)

De bonne foi, quelle puissance moraleet civilisatrice attendre d’un clergé dont l’un des plus éminentsreprésentants s’exprime ainsi ? d’un clergé qui comptait parmises membres ce saint Rémi, le conseiller habituel de cemonstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature ?

« Que voulez-vous ? c’étaient lesmœurs du temps ! – disent certains historiens… – Et puis, quepouvaient faire les évêques contre cette invasion barbare ? Nedevaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par l’ascendant denotre sainte religion, afin de leur reprendre, par la persuasion,une partie des biens et des richesses qu’ils avaient conquis àl’aide de la violence… Il fallait enfin civiliser ces barbares parl’influence chrétienne. »

Or, l’histoire apprend quelle fut l’influencecivilisatrice de la religion sur ces fils de l’Église etsur leur descendance, dont les crimes surpassèrent encore ceux dufondateur de cette dynastie de meurtriers, de fratricides etd’incestueux.

Les mœurs du temps ! les mœurs dutemps ! répètent les historiens. Que fait le temps à la moraledes choses ? Est-ce que le meurtre, l’inceste, le fratricide,n’ont pas été réprouvés avec horreur, même par l’antiquitépaïenne ? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votreambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner duhaut de votre chaire évangélique contre les crimes inouïs desconquérants de votre pays, vous les sanctifiez, parce que cesféroces barbares confessent votre Trinité, votre Dieu et surtoutenrichissent vos églises en se laissant subalterniser par votrehabituelle astuce !

Je me trompe, les évêques qui enregistraientsi benoîtement les crimes des rois, dont ils étaient grassementpayés, avaient parfois de véhémentes paroles de blâme contre lespuissants du monde. Grégoire de Tours traita de NéronChilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre Chilpéric n’étaitpourtant ni plus ni moins Néron que ceux de sa race.« Mais, – dit l’évêque de Tours, – ce Chilpéric invectivaitcontinuellement contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas deprétexte plus fécond pour ses dérisions et ses persécutions que lesévêques des églises : l’un, selon lui, était léger ;l’autre superbe ; l’autre débauché ; l’autre tropriche ; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disaitordinairement : – Voici que notre fisc est appauvri ; nosrichesses ont passé aux églises. – Et en se plaignant ainsi, ilannulait souvent des donations faites au clergé. »

On le voit, la tradition ultramontaine n’a pasvarié : ambition effrénée, cupidité implacable…

Que pouvaient faire les évêques contrel’invasion des Franks, dites-vous ? Ils devaient imiter lepatriotique héroïsme des Druides, qu’ils ont fait périr jusqu’audernier dans les supplices !… Oui, la croix d’une main,l’étendard gaulois de l’autre, les évêques, au lieu de prêcher uneguerre de religion et de pillage contre les ariens,devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerrede l’indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, duPeuple qui défend son foyer, sa famille, son pays et sonDieu !… Que pouvaient faire les évêques ?… Appeler auxarmes la vieille Gaule au nom de la Patrie et de la Foi chrétiennemenacées par les barbares !…

Oh ! alors, à cette voix véritablementdivine, les Peuples se soulevaient en masse, et comme au jour de lasublime influence druidique, les Vercingétorix, lesMarik, les Civilis, les Sacrovir, lesVindex, héros patriotes, auraient surgi du flotpopulaire ; vieillards, femmes, enfants, comme aux jours del’invasion romaine, auraient marché à l’ennemi ; lances,épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût servi d’armes. LesBarbares étaient refoulés hors des frontières ; l’indépendancede la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de nouveau,dans l’enthousiasme du plus saint des triomphes, celui d’un Peuplelibre triomphant de l’oppression étrangère !… Alors des débrisdu monde païen et barbare s’élevait pure, fière, radieuse, lasociété nouvelle réalisant enfin ce vœu suprême de Jésus :Liberté ! Égalité ! Fraternité !

Mais non, les évêques ne l’ont pasvoulu ! Leur alliance sacrilège avec les Franks a coûté à nospères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze siècles d’ignorance, dedouleurs et de misères… Mais qu’importait aux princes de l’Églisecatholique ? Ils dominaient les Peuples par les rois,savouraient l’orgueil de leur toute-puissance, riaient des sotsqu’ils épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne seplongeant que trop souvent dans la débauche, la crapule et les plussanglants excès !…

Est-ce exagération que de parler ainsi ?Empruntons à Grégoire de Tours, évêque lui-même, quelques portraitsd’évêques de son temps. « L’évêque Priscus, qui avaitsuccédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d’accord avec Suzanne, sonépouse[2], se mit à persécuter et à faire périrplusieurs de ceux qui avaient été dans la familiarité de sonprédécesseur. Le tout par malice et uniquement par jalousie de cequ’ils lui avaient été attachés ; lui et sa femme serépandaient en blasphèmes contre le saint nom de Dieu, et malgré lacoutume observée depuis longtemps de ne permettre l’entrée de lamaison épiscopale à aucune femme, celle de Priscus entrait dans sachambre avec des jeunes filles. » (Grégoire de Tours,L. IV, p. 105.)

« Palladius, comte de la ville de Javolsen Auvergne, disait à l’évêque Parthénius, qu’il accusaitde sodomie : – Où sont-ils tes maris, avec lesquels tu visdans le désordre et l’infamie ? »

« Felix, évêque de Nantes, étaitd’une jactance et d’une avidité extrêmes ; mais je m’arrêtepour ne pas lui ressembler. » (Liv. V, p. 183).

« Les gens de Langres, après la mort deSylvestre, demandèrent un autre évêque ; on leur donnaPappol, autrefois archidiacre d’Autun. Au rapport deplusieurs, il commit beaucoup d’iniquités ; mais nous n’endirons rien pour qu’on ne nous croie pas détracteurs de nosfrères. » (Liv. V, p. 189.)

« … Le mari accusa vivement l’évêqueBertrand. – Tu as enlevé, dit-il, ma femme et ses esclaves, et cequi ne convient point à un évêque, vous vous livrez honteusement àl’adultère, toi avec mes servantes, elle avec tes serviteurs –Alors le roi, transporté de colère, exigea de l’évêque la promessede rendre la femme à son mari. » (Liv. IX, p. 349,v. 3.)

« La ville de Soissons avait pour évêqueDroctigisill, qui, par excès de boisson, avait perdu laraison depuis quatre ans. » (liv. IX, p. 359,v. 3)

« Sunigésill, livré à latorture, avoua qu’Égidius, évêque de Reims, avait étécomplice de Raukhing dans le projet de tuer le roi Childebert (lacomplicité fut prouvée.) L’on trouva dans le trésor de cet évêque,des masses considérables d’or et d’argent, fruit de soniniquité. » (P. 4, liv. X, p. 97.)

« L’évêché de Paris fut donné à unmarchand nommé Eusèbe, qui, pour obtenir l’épiscopat, fitde nombreux présents. » (T. IV, p. 113.)

« Berthécram, évêque deBordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient souventtrompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, Palladoet Berthécram s’emportèrent l’un contre l’autre et sereprochèrent mutuellement un grand nombre d’adultères et defornications. Ils se traitèrent aussi de parjures. Cela donna àrire à plusieurs. » (Liv. VIII, p. 139).

« L’abbé Dagulf commettait àchaque instant des vols et des meurtres, et se livrait à l’adultèreavec une extrême dissolution. Épris de passion pour la femme de sonvoisin, il chercha tous les moyens d’attirer cet homme dans sonmonastère pour le tuer. » (Liv. VIII, p. 179,t. 3.)

« Badegesil, évêque du Mans,était un homme très-dur au peuple ; qui enlevait de force oupillait le bien d’autrui ; il avait une femme nomméeMagnatrude, encore plus méchante et plus cruelle que lui,et qui par de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle,et le poussait à commettre des crimes. Cette femme coupasouvent à des hommes les parties naturelles et la peau du ventre,et brûla à des femmes avec des lames rougies au feu les parties lesplus secrètes de leurs corps. » (Liv. VIII, p. 231,tom. 3.)

« Le neveu de l’évêque, ayant fait mettrel’esclave à la torture, il dévoila toute l’affaire : – J’aireçu, dit-il, pour commettre le crime cent sous d’or de la reineFrédégonde, cinquante de l’évêque Mélanthius et cinquanteautres de l’archidiacre de la ville. » (T. 3, liv. VIII,p. 235.)

« Salone et Sagittairefurent évêques, le premier d’Embrun, le second de Gap ; maisune fois en possession de l’épiscopat, ils commencèrent à sesignaler avec une fureur insensée, par des usurpations, desmeurtres, des adultères et d’autres excès ; quittant la tableau lever de l’aurore, ils se couvraient de vêtements moelleux etdormaient ensevelis dans le vin et le sommeil jusqu’à la troisièmeheure du jour. Ils ne se faisaient pas faute de femmes pour sesouiller avec elles. » (Liv. V, p. 263.)

« L’évêque Oconius était adonnéau vin outre mesure ; il s’enivrait souvent d’une manière siignoble qu’il ne pouvait faire un pas. » (Liv. V,p. 313).

« Nous avons appris, – dit le concile de589, – que les évêques traitent leurs paroisses non épiscopalement,mais cruellement. Et tandis qu’il a été écrit : Nedominez pas sur l’héritage du Seigneur, mais rendez-vous lesmodèles du troupeau, ils accablent leurs diocèses depertes et d’exactions. »

Un autre concile, tenu en 675, dit :

« Il ne convient pas que ceux qui ontdéjà obtenu les degrés ecclésiastiques, c’est-à-dire les prêtres,soient sujets à recevoir des coups, si ce n’est pour deschoses graves ; il ne convient pas que chaque évêque, à songré et selon qu’il lui plaît, frappe de coups et fasse souffrirceux qui lui sont soumis. »

Un autre concile de 527 : – « Ilnous est parvenu que certains évêques s’emparent des chosesdonnées par les fidèles aux paroisses ; de sorte qu’il nereste rien ou presque rien aux églises. »

Le concile de 633 est non moins formel :« Ces évêques, ainsi que l’a prouvé une enquête, accablentd’exactions leurs églises paroissiales, et pendant qu’ils viventeux-mêmes avec un riche superflu, il est prouvé qu’ils ontréduit presque à la ruine certaines basiliques. Lorsque l’évêquevisite son diocèse, qu’il ne soit à charge à personne par lamultitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures nesoit pas de plus de cinq. »

M. Guizot, dans son admirableouvrage : Histoire de la civilisation en France,après avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de lahideuse cupidité de l’épiscopat et de son implacable ambition,ajoute : « En voilà plus qu’il n’en faut sans doute pourprouver l’oppression et la résistance, le mal et la tentation d’yporter remède ; la résistance échoua, le remède futinefficace ; le despotisme épiscopal continua de sedéployer ; aussi au commencement du septième siècle,l’Église était tombée dans un état de désordre presque égal àcelui de la société civile… Une foule d’évêques selivraient aux plus scandaleux excès ; maîtres desrichesses toujours croissantes de l’Église, rangés aunombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts etles mœurs ; ils faisaient contre leurs voisins desexpéditions de violence et de brigandage, etc., etc. »(P. 396, v. 1.)

« Cautin, devenu évêque, seconduisit de manière à exciter l’exécration générale ; ils’adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeaittellement dans l’ivresse, que quatre hommes avaient peine àl’emporter de table. Il en devint épileptique ; il était enoutre excessivement livré à l’avarice, et quelle que fût la terredont les limites touchaient à la sienne, il se croyait mort s’il nes’appropriait pas quelque partie des biens de ses voisins,l’enlevant aux plus forts par des procès et des querelles,l’arrachant aux plus faibles par la violence. » (L. IV,p. 29, v. 2.)

Dans son amour pour le bien d’autrui, l’évêqueCautin fit un autre tour fort longuement raconté par saintGrégoire. Il s’agissait d’un prêtre nommé Anastase, qui,par une charte de la reine Clotilde, possédait une propriété ;ce bien, l’évêque Cautin le convoita ; il le demanda àAnastase ; celui-ci refusa de se déposséder ; l’évêquel’attire alors chez lui sous un prétexte, le renferme et luisignifie qu’il le laissera mourir de faim s’il ne lui abandonne sestitres de propriété ; Anastase persiste dans ses refus ;alors, dit Grégoire de Tours :

« Anastase est remis à des gardiens etcondamné par Cautin, s’il ne remet les chartes, à mourir defaim ; dans la basilique de saint Cassius, martyr, était unecrypte antique et profonde ; là se trouvait un vaste tombeaude marbre de Paros, où avait été déposé le corps d’un grandpersonnage dans le sépulcre. Anastase (par l’ordre de Cautin) estenseveli avec le mort ; on met sur lui une pierre qui servaitde couvercle au sarcophage, et on place des gardes à l’entrée dusouterrain. »

Entre autres détails que donne Grégoire deTours sur cette torture atroce, il cite celui-ci :

« … Des os du mort, – c’est Anastase quile racontait ensuite, – s’exhalait une odeur pestilentielle, et ilaspirait, non-seulement par la bouche et par les narines, mais, sij’ose le dire, par les oreilles même cette atmosphèrecadavéreuse. » (L. IV, p. 31)

Au bout de quelques heures, Anastase putsoulever la pierre du sépulcre, appela à son aide, et fut délivré.Quant à l’évêque Cautin, il songea à d’autres tours, et conservabel et bien son évêché.

Certes, il y eut des évêques purs de cescrimes abominables ; mais les plus purs de ces prêtresachetaient, vendaient, exploitaient des esclaves, crime inexpiablepour un prêtre du Christ ; aucune puissance humaine, morale ouphysique, ne pouvait les forcer à conserver leur prochain enesclavage ; mais les plus purs de ces prêtres étaient enrichisdes dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens ; mais lesplus purs de ces prêtres se rendaient complices des conquérantspour asservir la Gaule, leur patrie ; mais le nombre de cesévêques, moins coupables que l’universalité de leurs confrères,était bien minime. Citons encore l’histoire :

« La religion, – écrivait saint Bonifaceau pape Zacharie, – est partout foulée aux pieds ; les évêchéssont presque toujours donnés à des laïques avides derichesses, on à des prêtres débauchés et prévaricateursqui en jouissent selon le monde. J’ai trouvé, parmi les diacres,des hommes habitués dès l’enfance à la débauche, à l’adultère,aux vices les plus infâmes ; ils ont dans leur lit, pendant lanuit, quatre ou cinq concubines et même davantage ; toutrécemment on a vu des gens de cette espèce monter ainsi de grade engrade jusqu’à l’épiscopat…, etc., etc. »

Vous avez eu et vous aurez connaissance, cherslecteurs, des crimes et des mœurs de ces rois franks, nospremiers rois de droit divin, ainsi que disent les royalisteset les ultramontains ; quant aux mœurs des seigneurs ducs etdes seigneurs comtes franks, leurs compagnons de pillage, de violet de massacre, nous emprunterons au hasard à Grégoire de Toursquelques traits caractéristiques des habitudes de nos douxconquérants :

« Le comte Amal s’éprit d’amourpour une jeune fille de condition libre ; quand vint la nuit,pris de vin, il envoya des serviteurs chargés d’enlever la jeunefille et de l’amener dans son lit. Comme elle résistait, on laconduisit de force dans la demeure du comte, et comme ou luidonnait des soufflets, le sang coulait à flots de ses narines, etle lit du comte en fut tout rempli ; lui-même lui donna descoups de poing, des soufflets et autres coups ; puis il laprit dans ses bras et s’endormit accablé par le sommeil. »(L. IX, p. 331).

Un autre de ces seigneurs franks, amis etcomplices des évêques, le duc Runking, était plus inventifet plus recherché dans ses cruautés :

« Si un esclave tenait devant lui uncierge allumé, comme c’est l’usage pendant son repas, il luifaisait mettre les jambes à nu et le forçait d’y serrer avec forcele flambeau jusqu’à ce qu’il fût éteint ; quand on l’avaitrallumé, il faisait recommencer jusqu’à ce que les jambes del’esclave fussent toutes brûlées. » (L. V.,p. 175).

Une autre fois, on lui demanda de ne passéparer deux de ses esclaves, un jeune homme et une jeune fille quis’aimaient : « – Il le promet, et les fait enterrer tousdeux vivants, disant : Je ne manque pas au serment quej’ai fait de ne pas les séparer. » (Ibid., V.,p. 177.)

Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans lerécit suivant, de retracer à vos yeux cette funeste période denotre histoire : la conquête de la Gaule par l’invasionfranque, appelée, soutenue par les évêques. Ce récit nous leferons moins encore au point de vue de la fondation de la royautéde droit divin et de l’énorme puissance de l’Église, qu’aupoint de vue de l’asservissement, des douleurs, des misères dupeuple. Hélas ! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sousl’influence druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, sipatriote, si impatient du joug de l’étranger, nous allons leretrouver déchu de ses mâles et patriotiques vertus des tempspassés, hébété, craintif, soumis devant les Franks et lesévêques ; il n’a plus de Gaulois que le nom, et ce nom, il nele conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de l’Évangileémancipateur, vers lesquelles ce peuple a d’abord couru confiant etcrédule à la voix des premiers apôtres prêchant l’égalité, lafraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantesténèbres de l’obscurantisme, mettant le salut au prix del’ignorance, de l’asservissement et de la douleur. Le soufflemortel, cadavéreux de l’Église romaine, a glacé ce noble peuplejusque dans la moelle des os, refroidi son sang, arrêté lesbattements de son cœur, autrefois palpitant d’héroïsme etd’enthousiasme, à ces mots sacrés : patrie et liberté.Cependant, pour quelque temps encore, l’antique patriotisme de lavieille Gaule s’est réfugié dans un coin de ce vaste pays,l’indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, siétroitement liée au sentiment d’indépendance et de nationalité,mais rajeunie, vivifiée par l’idée purement chrétienne etlibératrice, l’indomptable Bretagne avec ses dolmens surmontésde la croix, avec ses vieux chênes druidiques greffés dechristianisme, ainsi que l’ont dit les historiens, résistaseule, résistera seule jusqu’au huitième siècle, luttant contrela Gaule… Que disons-nous ! les conquérants lui ont,hélas ! volé jusqu’à son nom ! résistera seule, luttantcontre la FRANCE royale et catholique. Ceci, comme toutesles leçons de l’histoire, porte en soi, un grave enseignement.L’Église de Rome a de tout temps été fatale, mortelle à la libertédes peuples ; voyez même à cette heure, les états purementcatholiques ne sont-ils pas encore plus ou moins asservis, laPologne, la Hongrie, l’Irlande, l’Espagne ? dites quel estleur sort ? Et cet abominable système d’abrutissementsuperstitieux et d’esclavage, le parti absolutiste et ultramontainrêve encore de nous l’imposer. N’avez-vous pas entendu à la tribuneun représentant de ce parti demander une expédition de Rome àl’intérieur de la France ? N’entendez-vous pas chaquejour les nombreux journaux de ce parti répéter, selon le motd’ordre des ennemis de la révolution et de la république,« la société menacée n’a plus de salut que dansl’antique monarchie de droit divin, soutenue par une religiond’État puissamment organisée, et au besoin défendue par uneformidable armée étrangère. Écoutez les absolutistes ultramontains,que disent-ils tous les jours ? Nous aimons mieux lesCosaques que la République. »

Oui, le jésuite pour anéantir l’âme, leCosaque pour garrotter le corps, l’inquisiteur pour appliquer latorture ou la mort aux mécréants rebelles, voilà l’idéal de ceparti qui n’a pas changé depuis quatorze siècles, tel est sondésir, tel est son espoir dans sa réalité brutale. Un de nos amis,causant un jour avec un des plus fougueux champions du particlérical, lui disait :

« – Je vous crois fort peupatriote ; cependant, avouez que vous ne verriez pas sanshonte une nouvelle invasion étrangère occuper la France… votrepays, puisque, après tout, vous êtes Français ?…

« – Je ne suis pas plus Françaisqu’Anglais ou Allemand, – répondit l’ultramontain avec un éclat derire sardonique, – je suis citoyen des États de l’Église ; monsouverain est à Rome, seule capitale du monde catholique ;quant à votre France, je verrais sans déplaisir lesCosaques chargés de la police en ce pays, ils n’entendent point lefrançais, l’on ne pourrait les pervertir, comme on amalheureusement perverti notre armée. »

Voilà donc le dernier mot du parti clérical etabsolutiste : appeler de tous ses vœux l’invasion desCosaques, de même qu’il y a quatorze siècles, il appelait, par lavoix des évêques, l’invasion des Franks…

Qui sait ? quelque nouveau saintRémi rêve peut-être à cette heure, sous sa cagoule, le baptêmede l’hérétique Nicolas de Russie dans la basilique de Notre-Dame deParis, espérant dire à son tour à l’autocrate du Nord :« Courbe la tête, fier Sicambre… te voici catholique,partageons-nous la France… »

Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, devous montrer au vrai quel a été le berceau de la monarchiede droit divin et de la terrible puissance de l’Église catholique,apostolique et romaine.

Eugène SUE,

Représentant du Peuple.

18 septembre 1850.

LA GARDE DU POIGNARD KARADEUK-LE BAGAUDEET RONAN-LE VAGRE

PROLOGUE. – LES KORRIGANS – 375-529.

Le vieil Araïm. – Danse magique desKorrigans et des Dûs. – Le colporteur. – Le roiHlod-Wig et ses crimes. – Sa femme Chrotechild. – La basilique dessaints apôtres à Paris. – Bagaudes et Bagaudie. –Karadeuk, favori du vieil Araïm, veut rencontrer les Korrigans. –Ce qu’il en advient.

 

Ils ont parfois la vie longue, les descendantsdu bon Joel, qui vivait en ces mêmes lieux, près les pierressacrées de la forêt de Karnak, il y a cinq cent cinquante ans etplus.

Oui, ils ont parfois la vie longue, lesdescendants du bon Joel, puisque moi, qui aujourd’hui écris cecidans ma soixante-dix-septième année, j’ai vu mourir, il y acinquante-six ans, mon grand père Gildas, alors âgé dequatre-vingt-seize ans… après avoir écrit dans sa premièrejeunesse, sur notre légende, les dernières lignes tracées avantcelles-ci.

Mon grand-père Gildas a vu mourir son filsGoridek (mon père) ; j’avais dix ans lorsque je l’aiperdu ; neuf ans après, mon aïeul est mort… Plus tard, je mesuis marié ; j’ai survécu à ma femme Martha, et j’aivu mon fils Jocelyn devenir père à son tour : il aaujourd’hui une fille et deux garçons : la fille s’appelleRoselyk ; elle a dix-huit ans ; l’aîné desgarçons, Kervan, a trois ans de plus que sa sœur ; leplus jeune, Karadeuk, mon favori, a dix-sept ans.

Lorsque tu liras ceci, mon fils Jocelyn, tudiras sans doute :

« Pourquoi donc mon bisaïeul Gildasn’a-t-il écrit rien autre chose dans notre chronique que la date dela mort de son père Amaël ? Pourquoi donc mongrand-père Goridek n’a-t-il rien écrit non plus ? Pourquoidonc enfin mon père Araïm a-t-il attendu si tard… si tard…pour accomplir le vœu du bon Joel, notre ancêtre ? »

À ceci, mon fils Jocelyn, jerépondrai :

Ton bisaïeul Gildas avait l’horreur desécritoires et des parchemins ; de plus, ainsi que son pèreAmaël, il avait coutume de remettre toujours au lendemain ce qu’ilpouvait se dispenser de faire le jour. Sa vie de laboureur n’étaitd’ailleurs ni moins paisible, ni moins laborieuse que celle de nospères. Depuis la descendance de Scanvoch, revenu au berceau denotre famille, après qu’un grand nombre de nos générations enavaient été éloignées par les dures vicissitudes de la conquêteromaine et de l’esclavage antique, ton bisaïeul Gildas disaitd’habitude à mon père :

« J’aurai toujours le temps d’ajouterquelques lignes à notre légende ; et puis, il me paraît (etc’est sottise, je l’avoue,) qu’écrire : J’ai vécu,cela ressemble beaucoup à écrire : Je vais mourir…Or, moi, je suis si heureux, que je tiens à la vie ni moins ni plusque les huîtres de nos côtes tiennent à leurs rochers. »

Et voici comment, de demain en demain, tonbisaïeul Gildas est arrivé jusqu’à quatre-vingt-seize ans sansavoir augmenté d’un mot l’histoire de notre famille… Alors, sevoyant mourir, il m’a dit :

– Mon enfant, tu écriras seulement cecisur notre légende :

« Mon grand-père Gildas et mon pèreGoridek (puisque j’ai survécu à mon fils) ont vécu dans notremaison, calmes, heureux, en bons laboureurs, fidèles à l’amour dela vieille Gaule et à la foi de leurs pères, bénissant Hésus de lesavoir fait naître et mourir au fond de la Bretagne, seule provinceoù depuis tant d’années l’on n’aie presque jamais ressenti lessecousses qui ébranlent le reste de la Gaule, car ces agitationsviennent mourir aux frontières impénétrables de l’Armoriquebretonne, comme les vagues furieuses de notre Océan viennent sebriser au pied de nos rocs de granit. »

Or, mon fils Jocelyn, voici pourquoi ni tonaïeul, ni son fils Goridek, mort avant son père, n’ont pas écrit unmot sur nos parchemins.

« – Et pourquoi, – diras-tu, – vous,Araïm vous, mon père, si vieux déjà, ayant fils et petit-fils,pourquoi avez-vous payé si tard votre tribut à notrechronique ? »

– Il y a deux raisons à ce retard, monfils Jocelyn : la première est que je n’avais pas assez àdire, la seconde est que j’aurais eu trop à dire.

« – Bon, – penseras-tu en lisant ceci, –le vieux Araïm a trop attendu pour écrire… Hélas ! le grandâge a troublé la raison du digne homme ; ne dit-il pas avoir àla fois trop et trop peu à raconter ? est-ceraisonnable ? S’il a trop, il a assez… s’il n’a pas assez, iln’a point trop… »

– Attends un peu, mon garçon… ne te hâtepas de croire que le bon grand-père tombe en enfance… Or, voilàcomment j’ai à la fois trop et point assez àécrire ici.

En ce qui touche ma vie à moi, vieuxlaboureur, je n’ai pas, non plus que nos aïeux, depuis Scanvoch,assez à raconter ; car, en vérité, voyez un peu l’intéressantet beau récit :

L’an passé les semailles d’automne ont étéplus plantureuses que les semailles d’hiver ; cet an-ci, c’estle contraire ; ou bien, la grande taure noire donnequotidiennement six pintes de plus de lait que la grossetaure poil de loup ; ou bien, l’aignelée de janvierest plus laineuse que l’aignelée de mars de l’an dernier ; oubien encore, l’an passé, le froment était si cher, si cher, qu’unmuids de blé vieux se vendaient douze à treizedeniers[3] ; de ce temps-ci, le prix desbestiaux et des volailles va toujours augmentant, puisque nouspayons maintenant un bœuf de travail deux sousd’or[4] ; une bonne vache laitière, unsou d’or ; un bon cheval de trait, six sousd’or… Voire encore : notre descendance ne sera-t-ellepoint fort aise de savoir qu’en ce temps-ci un bon porc, très enchair, vaut, en automne, douze deniers[5], niplus ni moins qu’un maître bélier ? et que notre dernièrebande d’oies grasses a été vendue cet hiver, au marché de Vannes,une livre d’argent pesant[6] ? Lavoilà-t-il pas bien avisée, notre descendance, quand elle saura queles journaliers que nous prenons en la moisson, nous les payons undenier par jour[7] ? Oui, voilà-t-il pas de beaux etcurieux récits à lui laisser, à notre race ?

D’autre part, en sera-t-elle plus fière, quandje lui dirai : Ce qui fait ma fierté, à moi, c’est de penserqu’il n’y a point de plus fin laboureur que mon fils Jocelyn, demeilleure ménagère que sa femme Madalèn, de plus doucecréature que ma petite-fille Roselyk, de plus beaux et de plushardis garçons que mes petits-fils Kervan et Karadeuk ;celui-ci surtout, le dernier né, mon favori, un vrai démon degentillesse et de courage… Il faut le voir, à dix-sept ans, dompterles poulains sauvages de nos prairies, plonger dans la mer comme unpoisson, ne pas perdre une flèche sur dix lorsqu’il tire au vol descorbeaux de mer sur la grève pendant la tempête… et quand il vousmanie le pèn-bas, notre terrible bâton breton… voire cinqou six soldats, armés de lances ou d’épées, auraient plus dehorions que de plaisir s’ils s’y frottaient, au pèn-bas de monKaradeuk… Il est si robuste, si agile, si dextre ! et puis sibeau, avec ses cheveux blonds coupés en rond, tombant sur le col desa saie gauloise ; ses yeux bleus de mer et ses bonnes joueshâlées par l’air des champs et l’air marin !…

Non, par les glorieux os du vieux Joel !non, il ne pouvait être plus fier de ses trois fils :Guilhern, le laboureur ; Mikaël, l’armurier ; Albinik, lemarin ; et de sa douce fille Hêna, la vierge de l’île de Sên,île aujourd’hui déserte, qu’en ce moment, à travers ma fenêtre, jevois là-bas, là-bas… en haute mer, noyée dans la brume… Non, le bonJoel ne pouvait être plus fier de sa famille que moi, le vieilAraïm, je ne suis fier de mes petits-enfants !… Mais ses fils,à lui, ont vaillamment combattu ou sont morts pour laliberté ; mais sa fille Hêna, dont le saint et doux nom a étéjusqu’à aujourd’hui chanté de siècle en siècle, a offertvaillamment sa vie à Hésus pour le salut de la patrie, tandis queles enfants de mon fils mourront ici, obscurs comme leur père, dansce coin de la Gaule ; libres du moins ils mourront, puisqueles Franks barbares, deux fois venus jusqu’aux frontières de notreBretagne, n’ont osé y pénétrer : nos épaisses forêts, nosmarais sans fonds, nos rochers inaccessibles, et nos rudes hommes,soulevés en armes à la voix toujours aimée de nos druides chrétiensou non chrétiens, ont fait reculer ces féroces pillards, maîtrespourtant de nos autres provinces depuis près de quinze ans.

Hélas ! elles se sont enfin réaliséesaprès deux siècles, les sinistres divinations de la sœur de lait denotre aïeul Scanvoch. Victoria la Grande ne l’a que trop justementprédit… les Franks ont depuis longtemps conquis et asservi laGaule, moins notre Armorique, grâce aux dieux…

Voilà pourquoi le vieux Araïm pensait que,comme père et comme Breton, son obscur bonheur ne méritait pasd’être relaté dans notre chronique, et qu’il avait, hélas !trop à écrire comme Gaulois… N’est-ce point trop, qued’écrire la défaite, la honte, l’esclavage de notre patrie commune,quoique nous soyons ici à l’abri des malheurs qui écrasent ailleursnos frères ?

« – Alors, – diras-tu, mon fils Jocelyn,– puisque le vieil Araïm a trop et pas assez àécrire dans cette légende, pourquoi avoir commencé ce récit plutôtaujourd’hui qu’hier ou demain ? »

Voici ma réponse, mon fils : Lis le récitsuivant, que j’écris en ce moment, à la tombée de ce jour d’hiver,pendant que toi, ta femme et tes enfants, vous vous préparez à laveillée dans la grande salle de la métairie, attendant le retour demon favori Karadeuk, parti à la chasse au point du jour pourrapporter une pièce de venaison… Lis ce récit, il te rappellera lasoirée d’hier, mon fils Jocelyn, et t’apprendra aussi ce que tuignores… et ensuite tu ne diras plus :

« – Pourquoi le bonhomme Araïm a-t-ilécrit ceci aujourd’hui plutôt qu’hier où demain. »

*

**

La neige et le givre de janvier tombent parrafales, le vent siffle, la mer gronde au loin et se brise jusquesur les pierres sacrées de Karnak… Il est quatre heures, pourtantvoici déjà la nuit : le bétail affouragé est renfermé dans leschaudes étables ; les portes de la cour de la métairie sontcloses, de peur des loups rôdeurs ; un grand feu flambe aufoyer de la salle ; le vieux Araïm est assis dans son siège àbras, au coin de la cheminée, son grand chien fauve, à têteblanchie par l’âge, étendu à ses pieds… le bonhomme travaille à unfilet pour la pêche ; son fils Jocelyn charonne un manche decharrue ; Kervan ajuste des attèles neuves à un joug ;Karadeuk aiguise sur une pierre de grès la pointe de sesflèches : la tempête durera jusqu’au matin et davantage, carle soleil s’est couché tout rouge derrière de gros nuages noirs quienveloppaient l’île de Sên comme un brouillard. Or, quand le soleilse couche ainsi, et que le vent souffle de l’ouest, la tempête duredeux, trois, et parfois quatre ou cinq jours. Le lendemain matinKaradeuk ira donc tirer des corbeaux de mer sur la grève, quand ilsraseront de leurs fortes ailes les vagues en furie… C’est leplaisir de ce garçon ; il est si adroit, mon petit-filsKaradeuk, il est si bon archer, mon favori… Pendant qu’il affûteses flèches, sa mère et sa sœur Roselyk vont activement de çà, delà, préparant la table et les mets pour le repas du soir.

La mer gronde au loin comme un tonnerre, levent souffle à ébranler la maison, le givre tombe dans la cheminée.Gronde, tempête ! souffle, vent de mer ! tombe, givre etneige ! Oh ! qu’il fait bon, qu’il fait bon d’entendrerugir cet ouragan, chargé de frimas, lorsqu’en famille on estjoyeusement réuni dans sa maison autour d’un foyerflambant !

Et puis, les jeunes garçons et leurs sœursdisent à demi-voix de ces choses qui les font à la fois frissonneret sourire ; car, en vérité, depuis cent ans, on dirait quetous les lutins et toutes les fées de la Gaule se sont réfugiés enBretagne… N’est-ce pas encore un plaisir que d’ouïr à la veillée,durant la tempête, ces merveilles, auxquelles on croit toujours unpeu quand on ne les a point vues, et bien plus encore quand on lesa vues ?

Et voici ce qu’ils se disaient, ces enfants,mon petit-fils Kervan commence en secouant la tête :

– Un voyageur égaré qui passerait cettenuit près la caverne de Penmarch entendrait, plus qu’il ne levoudrait, résonner les marteaux…

– Oui, les marteaux qui tombent enmesure, pendant que ces marteleurs du diable chantent leur chanson,dont le refrain est toujours : Un, deux, trois, quatre,cinq, six, lundi, mardi, mercredi…

– Ils ont même ajouté, dit-on :Jeudi, vendredi et samedi, jamaisdimanche, le jour de la messe… des chrétiens[8].

– Bien heureux encore est le voyageur, siles petits Dûs, quittant leurs marteaux de faux-monnayeurs pour ladanse, ne le forcent pas à se mêler à leur ronde jusqu’à ce quepour lui mort s’ensuive…

– Quels dangereux démons pourtant, queces nains, hauts de deux pieds… Il me semble les voir, avec leurfigure vieillotte et ratatinée, leurs griffes de chat, leurs piedsde bouc et leurs yeux flamboyants : c’est à frissonner… rienque d’y penser…

– Prends garde, Roselyk, en voici un sousla huche… prends garde…

– Que tu es imprudent de rire ainsi desDûs, mon frère Karadeuk ! ils sont vindicatifs… je suis toutetremblante… j’ai failli laisser tomber ce plat…

– Moi, si je rencontrais une bande de cespetits bonshommes, je vous en prendrais deux ou trois paires que jelierais par les pattes comme des chevreaux… et en route pourquelque fondrière bien profonde…

– Oh ! toi, Karadeuk, tu n’as peurde rien…

– Il faut rendre justice aux petits Dûs,s’ils font de la fausse monnaie dans les cavernes dePen-March, on les dit très-bons maréchaux et sans pareilspour la ferrure des chevaux.

– Oui… fiez-vous-y ; dès qu’uncheval a été ferré par l’un de ces nains du diable, il jette du feupar les naseaux, et de courir… de courir sans plus jamaiss’arrêter… ni jour ni nuit ; voyez un peu la figure de soncavalier !

– Mes enfants, quelle tempête !quelle nuit !

– Bonne nuit pour les petits Dûs, mamère ; ils aiment l’orage et les ténèbres, mais mauvaise pourles jolies petites Korrigans[9] quin’aiment que les douces nuits du mois de mai…

– Certes, moi, j’ai grand’peur des petitsDûs noirs, velus, griffus, avec leur bourse de fausse monnaie à laceinture, et leur marteau de forgeron sur l’épaule ; maisj’aurais plus grand’peur encore de rencontrer au bord d’unefontaine solitaire une Korrigan, haute de deux pieds, peignant sesblonds cheveux, dont elles sont si glorieuses en se mirant dansl’eau claire.

– Quoi ! peur de ces jolies petitesfées, mon frère Kervan ! moi, au contraire, souvent j’ai tâchéd’en rencontrer. On assure qu’elles se rassemblent à la fontaine deLyrwac’h-Hèn, au plus épais du grand bois de chênes quiombragent un dolmen… trois fois j’y suis allé… trois fois je n’airien vu…

– Heureusement pour toi tu n’as rien vu,Karadeuk ; Caron dit que c’est toujours près des pierressacrées que se réunissent les Korrigans pour leurs dansesnocturnes : malheur à qui les rencontre…

– Il paraît qu’elles sont fort curieusesde musique, et qu’elles chantent comme des rossignols.

– Et qu’elles sont gourmandes ?

– Les Korrigans, gourmandes ?

– Comme des chattes… oui, Karadeuk, tu asbeau rire… tu dois me croire, je ne suis point menteuse : lebruit court que dans leurs fêtes de nuit elles étendent sur legazon, toujours au bord d’une fontaine, une nappe blanche comme laneige, et tissée de ces légers fils blancs qu’on voit l’été sur lesprairies. Au milieu de la nappe, elles mettent une coupe decristal, remplie d’une liqueur merveilleuse, qui répand une clartési vive, si vive qu’elle sert de flambeau à ces fées… L’on ajoutequ’une goutte de cette liqueur rendrait aussi savant queDieu[10].

– Et que mangent-elles sur leur napped’un blanc de neige, les Korrigans ? le sais-tu, Karadeuk, toiqui les aimes tant ?

– Chères petites ! leur corps roseet transparent, à peine haut de deux pieds, n’est pas gros ànourrir… Ma sœur Roselyk les dit gourmandes… Que mangent-ellesdonc ? le suc des fleurs de nuit, servies sur des feuillesd’herbe d’or ?

– L’herbe d’or ?… cette herbemagique qui, si on la foule par mégarde, vous endort et vous donneconnaissance de la langue des oiseaux[11].

– Celle-là même.

– Et que boivent-elles, lesKorrigans ?

– La rosée des nuits dans la coquilleazurée des œufs du roitelet… voyez-vous les ivrognesses ? Maisau moindre bruit humain… tout s’évanouit, et elles disparaissentdans la fontaine pour retourner au fond de l’onde, dans leur palaisde cristal et de corail… c’est afin de pouvoir se sauver ainsiqu’elles restent toujours au bord des eaux. Ô gentilles naines…belles petites fées… ne vous verrai-je donc jamais ! jedonnerais dix ans, vingt ans de ma vie pour rencontrer uneKorrigan !…

– Karadeuk, ne faites pas de ces vœuximpies par une pareille nuit de tempête… cela porte malheur… jamaisje n’ai entendu la mer en furie gronder ainsi… c’est comme untonnerre…

– Ma bonne mère, je braverais nuit,tempête et tonnerre pour voir une Korrigan…

– Taisez-vous, méchant enfant… vousm’effrayez… ne parlez pas ainsi… c’est tenter Dieu !

– Quel aventureux et hardi garçon tufais, mon petit-fils…

– Grand-père, blâmez donc aussi mon frèreKaradeuk, au lieu de l’encourager dans ses désirs périlleux… Nesavez-vous pas…

– Quoi ! ma blondeRoselyk ?

– Hélas ! grand-père, les Korrigansvolent les enfants des pauvres femmes, et mettent à leur place depetits monstres ; la chanson le dit.

– Voyons la chanson, ma Roselyk.

– La voici, grand-père :

*

**

« – Mary, la belle, est bienaffligée ; elle a perdu son petit Laoïk ; laKorrigan l’a emporté.

*

**

» – En allant à la fontaine puiser del’eau, je laissai mon Laoïk dans son berceau ; quand je revinsà la maison, il était bien loin.

*

**

» – Et à sa place la Korrigan avait misce monstre ; sa face est aussi rousse que celle d’uncrapaud ; il égratigne, il mord sans dire mot.

*

**

» – Et toujours il demande à téter, et ila sept ans passés, et il demande encore à téter.

*

**

» – Mary, la belle, est bienaffligée ; elle a perdu son petit Laoïk ; la Korrigan l’aemporté.

*

**

– Telle est la chanson, grand-père.Maintenant, mon frère Karadeuk voudra-t-il rencontrer ces méchantesKorrigans, ces voleuses d’enfants ?

– Qu’as-tu à répondre pour défendre tesfées, Karadeuk, mon favori ?

– Grand-père, ma gentille sœur Roselyk aété abusée par de mauvaises langues ; toutes les mères qui ontde laids marmots crient qu’elles avaient un ange au berceau, et queles Korrigans ont mis en place un petit monstre !

– Bien trouvé, mon favori !

– Je soutiens, moi, que les Korriganssont avenantes et serviables… Vous savez bien, grand-père, levallon de l’Hellé ?

– Oui, mon intrépide.

– Il y avait autrefois les plus beauxfoins du monde dans ce vallon…

– C’est la vérité : Foin de l’Hellè,foin parfumé, dit le proverbe.

– Or, c’était grâce aux Korrigans…

– Vraiment ! conte-moi ça…

– Le temps de la fauchaison et de lafenaison venu, elles arrivaient sur la cime des rochers du vallonpour veiller sur les prés… S’ils avaient, pendant le jour, tropséché, les Korrigans y faisaient tomber une abondante rosée… Si lefoin était coupé, elles éloignaient les nuées qui auraient pu gâterla fenaison… Un sot et méchant évêque voulut chasser ces bonnespetites fées si serviables ; il fit, à la tombée du jour,allumer un grand feu de bruyère sur les rochers ; puis, quandils furent très-chauds, on balaya la cendre… La nuit venue, lesKorrigans ne se doutant de rien, arrivent pour veiller à lafenaison ; mais aussitôt elles se brûlent leurs petits piedssur la roche ardente… Alors elles se sont écriées enpleurant : Oh ! méchant monde ! oh !méchant monde !… Et depuis, elles ne sont plus jamaisrevenues, et aussi depuis, le foin a toujours été pourri par lapluie ou desséché par le soleil dans le vallon de l’Hellè… Voilà ceque c’est que de faire du mal aux petites Korrigans… Non, je nemourrai pas content si je n’en ai rencontré une…

– Mes enfants, mes enfants, ne croyez pasà ces magies, et surtout ne désirez pas en être témoins, cela portemalheur…

– Quoi, mère, parce que je désire voirune Korrigan, il m’arriverait malheur… quel malheur ?

– Hésus le sait, méchant enfant… car vosparoles me serrent le cœur…

– Quelle tempête ! quelletempête ! la maison en tremble…

– Et c’est par une nuit pareille que ceméchant enfant ose dire qu’il donnerait sa vie pour voir desKorrigans…

– Femme, cette alarme est faiblesse.

– Les mères sont faibles et craintives,Jocelyn… Il ne faut pas tenter Dieu…

Le vieil Araïm cesse un moment de travailler àson filet ; sa tête se baisse sur sa poitrine… il rêve.

– Qu’avez-vous, mon père, que vous voicitout pensif ? Croyez-vous, comme Madalèn, qu’un malheur menaceKaradeuk, parce que, par une nuit de tempête, il a voulu voir uneKorrigan ?

– Je pense, non point aux fées, mais à lanuit de tempête, Jocelyn… Je t’ai lu, ainsi qu’à tes enfants, lesrécits de notre aïeul Joel, qui vivait il y a cinq cents et tantd’années, sinon dans cette maison, du moins dans ces lieux où noussommes.

– Oui, mon père.

– Sais-tu à quoi je suis làsongeant ?

– À quoi donc, grand-père ?

– À quoi ? dis-tu, mon Karadeuk, monadroit archer ? Je songeais que par un pareil jour de tempête,le bon Joel et son fils, avides de récits, comme de curieux Gauloisqu’ils étaient…

– Ont fait ce bon tour d’arrêter unvoyageur dans la cavée du Chraig’h (j’y suis encore passéce matin, dit Kervan) ; puis ils ont garrotté cet étranger, etl’ont amené à la maison pour l’entendre raconter…

– Et ce voyageur, c’était le chef descent vallées… un martyr ! un héros !…

– Oh ! oh ! comme tes yeuxbrillent en parlant ainsi, Karadeuk, mon favori…

– S’ils brillent, grand-père, c’estqu’ils sont humides… Quand j’entends parler du chef des centvallées, les larmes me viennent aux yeux…

– Qu’est-ce que cela, mon père ?Voyez donc, votre vieil Erer gronde entre ses dents etdresse les oreilles.

– Grand-père, entendez-vous aboyer leschiens de garde ?

– Il faut qu’il se passe quelque chose audehors de la maison…

– Hélas ! si les dieux veulent punirmon fils de son désir audacieux, leur colère ne se fait pasattendre… Karadeuk, venez, venez près de moi, méchant enfant…

– Quoi ! Madalèn… te voici pleurantet embrassant ton fils, comme si quelque malheur le menaçait…Allons, chère femme, plus de raison.

– N’entends-tu pas les aboiementsredoublés des chiens au dehors ? Tiens, voici Ererqui court en grondant vers la porte… Je vous dis qu’il se passequelque chose de sinistre autour de la maison…

– Ne crains rien, mère, c’est un loup quirôde… À moi mon arc !

– Karadeuk, ne bougez pas… Non, moi,votre mère, je vous le défends…

– Ma chère fille, ne tremblez pas ainsipour votre fils, ni toi non plus pour ton frère, ma douce Roselyk…Peut-être vaut-il mieux ne point braver les lutins et les fées enune nuit de tempête, mais vos craintes sont vaines… D’abord cen’est pas un loup qui rôde au dehors ; il y a longtemps que levieux Erer mordrait les ais de la porte pour aller recevoir cemauvais hôte…

– Mon père a raison… c’est peut-être unétranger égaré.

– Viens, Kervan, viens, mon frère, allonsà la porte de la cour voir ce que c’est…

– Mon fils, restez près de moi…

– Mais, ma mère, je ne peux laisser monfrère Kervan aller seul.

– Écoutez… écoutez… il me sembleentendre, au milieu du vent, une voix appeler ou crier…

– Hélas ! ma bonne mère, un malheurmenace notre maison… vous l’avez dit…

– Roselyk, mon enfant, n’augmente pasainsi la frayeur de ta mère… Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’unvoyageur appelle du dehors pour qu’on lui ouvre la porte…

– Ces cris n’ont rien d’humain… je mesens glacée de frayeur…

– Viens avec moi, Kervan, puisque ta mèreveut garder Karadeuk auprès d’elle… Quoique le pays soittranquille, donne-moi mon pèn-bas, et prends le tien, mongarçon.

– Mon mari, mon fils, je vous en conjure,ne sortez pas…

– Chère femme… Et si un étranger est audehors par un temps pareil… viens, Kervan…

– Hélas ! je vous le dis… les crisque j’ai entendus n’avaient rien d’humain… Kervan !Jocelyn !… Ils ne m’écoutent pas… les voilà partis…

– Mon père et mon frère vont au danger,s’il y en a, et moi je reste ici…

– Ne frappez pas ainsi du pied, méchantenfant ! Peut-être êtes-vous cause de tout le mal, avec vosvœux impies…

– Calmez-vous, Madalèn… et vous, monfavori, ne prenez point, s’il vous plaît, de ces airs de poulainsauvage regimbant contre ses entraves, et, sans murmurer, obéissezà votre mère…

– J’entends des pas… on approche…Oh ! grand-père !…

– Eh bien, ma douce Roselyk, pourquoitrembler ? quoi d’effrayant dans ces pas quis’approchent ? Bon, voici maintenant au dehors de grandséclats de rire… Êtes-vous rassurée, Madalèn ?

– Des éclats de rire… pendant unepareille nuit !

– Sont très-effrayants, n’est-ce pas,Roselyk, surtout lorsque les rieurs sont ton père et tonfrère ? Tiens, les voici. Eh bien, mes enfants, pourquoi sijoyeux ?

– Ce malheur, qui menaçait la maison…

– Ces cris, qui n’avaient riend’humain…

– Achevez donc, avec vos rires…Voire ! le père est aussi fou que le fils… Parlerez-vousenfin ?

– Ce grand malheur, c’est un pauvrecolporteur égaré…

– Cette voix surhumaine, c’était lasienne…

Et le père et le fils de rire, il fautl’avouer, comme gens enchantés d’être rassurés. La mère, pourtant,toujours inquiète, ne riait point ; mais les jeunes garçons,mais la jeune fille, mais Jocelyn lui-même, tous de s’écrierjoyeux :

– Un colporteur ! uncolporteur !…

– Il a des rubans jolis et de finesaiguilles.

– Des fers pour les flèches, des cordespour les arcs.

(Qui peut parler ainsi, sinon Karadeuk, monfavori, l’adroit archer.)

– Des ciseaux pour tondre les brebis.

– Des hameçons pour la pêche, puisqu’ilvient sur la côte.

– Et il nous racontera ce qu’il sait descontrées lointaines, s’il vient de loin.

– Où est-il donc ? où est-il donc,ce bon colporteur qu’Hésus nous envoie par cette longue veilléed’hiver ?

– Quel bonheur de voir en détail toutesses marchandises !

– Où est-il donc ? où est-ildonc ?

– Il secoue sous le porche les frimasdont il est couvert.

– Bonne mère, tel est donc le malheur quinous menaçait parce que je désire voir une Korrigan ?

– Taisez-vous, mon fils… demain est àDieu !

– Voici le colporteur ! levoici…

C’était lui… Il secoua au seuil de la porteses bottines de voyage, si couvertes de neige, qu’il semblaitporter des chaussons blancs. Homme robuste, d’ailleurs, trapu,carré, dans la force de l’âge, à l’air jovial, ouvert et déterminé.Madalèn, toujours inquiète, ne le quittait point des yeux, et pardeux fois elle fit signe à son fils de revenir à ses côtés ;le colporteur, relevant le capuchon de son épaisse casaque oùmiroitait le givre, se débarrassa de sa balle, lourdfardeau qui semblait léger pour ses fortes épaules ; puis,ôtant son bonnet de laine, il s’avança vers Araïm, le plus vieux dela maisonnée :

– Longue vie et heureux jours aux genshospitaliers ! c’est le vœu que fait pour toi et ta familleHêvin, le colporteur. Je suis Breton ; je m’en allaisà Falgoët, lorsque la nuit et la tempête m’ont surpris sur lacôte ; j’ai vu au loin la lumière de cette demeure, je suisvenu, j’ai appelé, l’on m’a ouvert… Encore une fois, merci aux genshospitaliers…

– Madalèn, qu’avez-vous à rêver ainsi,pensive et triste ? la bonne figure et les bonnes paroles dece colporteur ne vous rassurent-elles pas ? lui croyez-vousune Korrigan dans sa manche ?

– Mon père, demain appartient à Dieu… Jeme sens plus chagrine encore depuis l’entrée de cet étranger.

– Plus bas, parlez plus bas encore, chèrefille ; ce pauvre homme pourrait vous entendre et sechagriner… Ah ! ces mères ! ces mères !

Et s’adressant à l’étranger :

– Approche-toi du feu, braveporte-balle ; la nuit est rude. Karadeuk, en attendant lesouper, un pot d’hydromel pour notre hôte.

– J’accepte, bon vieux père… le feuréchauffera le dehors, l’hydromel le dedans.

– Tu me parais un joyeuxroutier ?

– C’est la vérité ; la joie est macompagne : si long, si rude que soit mon chemin, elle ne selasse pas de me suivre.

– Tiens, bois…

– Salut à vous, bonne mère et doucefille, salut à vous tous…

Et faisant claquer sa langue contre sonpalais :

– Jamais je n’ai bu meilleur hydromel.L’hospitalité cordiale rend les meilleurs breuvages… meilleurs.

– Donc, mon joyeux routier, tu viens deloin ?

– Parles-tu de ma journée d’aujourd’huiou du commencement de mon voyage ?

– Oui, du commencement de ton voyage.

– Il y a deux mois, je suis parti deParis.

– De Paris ?

– Cela t’étonne, bon vieuxpère ?

– Quoi ! en ces temps-ci, traverserla moitié de la Gaule, envahie par ces Franks maudits !

– Je suis un vieux routier ; jeparcours en tous sens la Gaule depuis vingt ans… Le grand cheminest-il hasardeux ? je prends le sentier ; la plainepérilleuse ? je prends la montagne ; le jourchanceux ? je marche de nuit.

– Et tu n’as pas été cent fois dévalisépar ces pillards franks ?

– Je suis un vieux routier, tedis-je ; aussi, avant d’entrer en Bretagne, j’endossaisbravement une robe de prêtre, et sur ma balle était peinte unecroix avec les flammes rouges de l’enfer. Ces larrons franks, aussiféroces que stupides, craignent le diable, dont les évêques leurfont peur pour partager avec eux les dépouilles de la Gaule ;ils n’osaient m’attaquer, me prenant pour un prêtre.

– Allons, voici le souper prêt… à table,– dit le vieil Araïm ; et, s’adressant tout bas à la femme deson fils, toujours pensive et triste :

– Qu’avez-vous donc, Madalèn ?…Songez-vous encore aux Korrigans ?…

– Cet étranger, qui revêt la robe duprêtre sans être prêtre, portera malheur à notre maison… La tempêtesemble redoubler de fureur depuis qu’il est entré ici…

Rassurer le cœur d’une mère estimpossible : le grand-père n’y tâcha plus. On s’attable, onboit, on mange ; le colporteur boit et mange en homme à qui laroute a donné grand appétit. Les mâchoires ont joué, les languesdémangent, celle du grand-père lui démange non moins qu’auxautres ; on n’a pas tous les jours pour la veillée uncolporteur venant de Paris.

– Et que se passe-t-il à Paris, braveporte-balle ?

– Ce que j’ai vu de plus satisfaisantdans cette ville, c’est la mise en terre du roi de ces Franksmaudits !

– Ah ! il est mort, leurroi !…

– Il y a plus de deux mois… le 25novembre de l’an passé, de l’an 512 de l’Incarnation duVerbe, comme disent les évêques, qui ont béni et enterré cemeurtrier couronné, dont les os pourriront dans la basilique dessaints apôtres de Paris.

– Ah ! il est mort, le roi desFranks !… Comment s’appelait-il ?

– Un nom du diable ! Il se nommaitHlode-Wig.

– Il y a de quoi étrangler en leprononçant… Tu dis…

– Hlode-Wig… Sa femme, qu’ilsappellent la reine, puisqu’il est roi des Franks, sa femme n’estpas moins heureusement partagée ; elle se nommeChrotechild… ses quatre fils, Chlotachaire,Theudeber et[12]…

– Assez, ami porte-balle… Foin de cesnoms sauvages ! ceux qui les portent en sont dignes, sansdoute ?…

– Juges-en par le défunt roi Clovis… etsa race promet encore de renchérir sur lui… Figure-toi, réunieschez ce monstre, que saint Rémi a baptisé fils de l’Églisecatholique, figure-toi la ruse du renard, jointe à la lâcheférocité du loup… Te nombrer les meurtres qu’il a commis à coups decouteau ou à coups de hache, serait trop long… je te citerai lesplus saillants… Un vieux chef frank, un boiteux, nomméSigebert, était roi de Cologne… Voici comment ces banditsse font rois : ils pillent, ils ravagent une province à latête de leur bande, massacrent ou vendent, comme bétail, hommes,femmes, enfants, réduisent les autres habitants en esclavage ;et puis ils disent : « Nous sommes rois d’ici. » Lesévêques répètent : « Oui, nos amis les Franks sont roisd’ici ; nous les baptisons au nom du Père, du Fils et duSaint-Esprit… Obéissez-leur, peuple des Gaules, ou nous vousdamnons… »

– Et il ne s’est pas trouvé un homme, unhomme ! pour planter un poignard dans la poitrine de ceroi ?

– Karadeuk, mon favori, ne vous échauffezpas de la sorte. Grâce aux dieux, ce Clovis est mort ; c’esttoujours celui-là de moins. Continue, brave porte-balle.

– Donc, ce Sigebert le Boiteux était roide Cologne ; il avait un fils. Clovis lui dit :« Ton père est vieux… tue-le, tu hériteras de lui. » Lefils, en vrai Frank, trouve le conseil bon, et tue son père. Quefait Clovis ? il tue à son tour le parricide et s’empare duroyaume de Cologne.

– Vous frissonnez, mes enfants ? jele crois… Tels sont donc ces nouveaux rois de la Gaule !

– Quoi ! vous frissonnez déjà, meshôtes ? c’est trop tôt, attendez. Peu de temps après cemeurtre, Clovis égorge, de sa main, deux de ses proches parents, lepère et le fils, nommés Chararic, et il les dépouille dece qu’ils avaient eux-mêmes pillé en Gaule… Mais voici qui vautmieux : Clovis combattait un autre bandit de sa royalefamille, nommé Ragnacaire ; il fait confectionner descolliers et des baudriers de faux or, les envoie par un de sesaffidés aux leudes, compagnons de guerre deRagnacaire ; leur demandant en retour de ce présent de luilivrer leur chef et son fils. Le marché conclu, les deux Ragnacairesont livrés à Clovis. Ce grand roi les abat à coups de hache commebœufs en boucherie, après avoir ainsi larronné les leudes, sescomplices, en payant leur trahison avec de faux or.

– Et les évêques chrétiens prêchent aupeuple la soumission à de pareils monstres ?

– Certes, puisque les crimes de cesmonstres sont la source des richesses de l’Église ! Songez-ydonc, bon vieux père, les meurtres, les fratricides, lesparricides, les incestes des rois et des seigneurs franksrapportent plus de sous d’or à ces gras fainéants d’évêques, quevos terres, fécondées par votre dur travail quotidien, honnêteslaboureurs, ne vous rapportent de deniers. Mais, écoutez le derniertour du pieux roi Clovis… Il avait ainsi égorgé ou fait massacrertous ses parents ; un jour il rassemble son entourage ;et dit en gémissant : « Malheureux que je suis !resté seul comme un voyageur au milieu des étrangers, je n’ai plusde parents pour me secourir si l’adversité venait. »

– Il se repent enfin de ses meurtres…c’est la moindre des punitions qui l’attendent.

– Se repentir ! lui, Clovis ?bien sot il eût été, bon vieux père… est-ce que les prêtres ne ledélivraient point du souci des remords, moyennant belles livresd’or et d’argent ?

– Alors, pourquoi disait-il cesparoles : « Malheureux que je suis ! resté seul sansparents pour me secourir si l’adversité venait ? »

– Pourquoi ? autre ruse sanglante,car « ce n’était point que Clovis s’affligeât de la mort deses parents qu’il avait fait égorger… non, il parlait ainsi parruse, afin de savoir s’il avait encore là quelque parent, afinde le tuer… »

– Et il ne s’est pas trouvé un homme, unhomme ! pour planter un poignard dans le cœur de cemonstre !…

– Taisez-vous, méchant enfant ;voici la seconde fois que vous prononcez ces paroles de meurtre etde vengeance… Vous ne savez qu’imaginer pour m’effrayer.

– Ma chère femme, notre fils Karadeuk estindigné, comme nous tous, des crimes de ce roi frank… Par les os denos pères ! moi qui ne suis pas aventureux, je dis : Oui,c’est une honte pour la Gaule qu’un pareil monstre ait, pendantquatorze ans, régné sur notre pays… moins notre Bretagne,heureusement.

– Et moi, qui dans mon métier decolporteur ai parcouru la Gaule d’un bout à l’autre, et vu sesmisères et son sanglant esclavage, je dis que ceux-là, qu’il fautaussi poursuivre d’une haine implacable, ce sont lesévêques !… N’ont-ils pas appelé les Franks en Gaule ?n’ont-ils pas baptisé ce meurtrier couronné fils de l’Église deRome ? n’ont-ils pas songé à béatifier ce monstre sousl’appellation de saint Clovis ? n’ont-ils pas dit,eux, Gaulois, en parlant de ce pillard, de cet égorgeur :« Le roi Clovis, qui confessa L’INDIVISIBLE TRINITÉ,dompte les hérétiques PAR L’APPUI QU’ELLE LUI PRÊTE,et étend son pouvoir sur toute la Gaule ? »N’ont-ils pas dit, eux, prêtres du Christ, en parlant des meurtres,des fratricides de ce roi : « Chaque jour Dieufaisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, etétendait son royaume, parce qu’il MARCHAIT AVEC UN CŒUR PURdevant lui, et faisait ce qui était agréable AUX YEUX DUSEIGNEUR ? »

– Dieux du ciel ! est-ce folie,monstruosité ou lâche terreur chez ces prêtres ? je ne sais,mais cela épouvante…

– C’est ambition féroce et cupiditéforcenée, bon vieux père. Les évêques, alliés aux empereurs, depuisque la Gaule était redevenue province romaine, étaient parvenus,par leur ruse et leur opiniâtreté habituelle, à se fairemagnifiquement doter, eux et leurs églises, et à occuper lespremières magistratures des cités. Cela ne leur a pas suffi ;ils ont espéré mieux dominer et rançonner les Franks stupides etbarbares que les Romains civilisés… Qu’ont-ils fait ? ils onttrahi les Romains et appelé les Franks de tous leurs vœux, detout leur amour. Les Franks sont venus, la Gaule a étéravagée, pillée, égorgée, asservie ; et les évêques ontpartagé ses dépouilles avec les conquérants, qu’ils ont bientôtdominés par la ruse et par la peur du diable… Voici donc ces pieuxhommes cent fois plus puissants et plus riches sous la dominationfranque que sous la domination romaine, faisant curée de la vieilleGaule avec les barbares, et, grâce à eux, possédant d’immensesdomaines, des richesses de toutes sortes, d’innombrables esclaves,esclaves si bien choisis, si bien dressés, si bien soumis au fouetpar leurs maîtres du clergé, qu’un esclave ecclésiastiquese vend généralement vingt sous d’or[13](j’en ai vu vendre mainte fois), tandis que tout autre esclave nese vend d’ordinaire que douze sous d’or. Voulez-vous enfinavoir une idée des richesses des évêques ? Ce saint Rémi, quidans la basilique de Reims a baptisé Clovis, fils de la sainteÉglise romaine, a été si grassement rémunéré, qu’il a pu payercinq mille livres pesant d’argent le domained’Épernay[14] ; je passais en Champagnequand il a acheté ces terres immenses !

– Ah ! trafiquer ainsi du plus pursang de la Gaule… infâmes évêques ! pauvre pays !

– Tenez, bon père, si vous aviez, commemoi, traversé ces contrées jadis si florissantes, ravagées,incendiées par les Franks… si vous aviez vu ces bandes d’hommes, defemmes d’enfants, garrottés deux à deux, marchant parmi le bétailet les chariots remplis de butin de toute sorte, que ces barbarespoussaient devant eux, lorsqu’ils ont eu conquis le paysd’Amiens, où je passais alors… le cœur, comme à moi, vouseût saigné…

– Ces pauvres esclaves, ces femmes, cesenfants, où les conduisaient-ils ?

– Hélas ! bonne mère, ils lesconduisaient sur les bords du Rhin, où les Franks tiennent un grandmarché de chair gauloise ; tous les barbares de la Germanie,qui n’ont pas fait irruption dans notre malheureux pays, viennentlà s’approvisionner d’esclaves de notre race, hommes, femmes,enfants…

– Et ceux qui restent en Gaule ?

– Tous les hommes des campagnes, esclavesaussi, cultivent, sous le bâton des Franks, les champs paternelsque le roi Clovis a autrefois partagés avec ses leudes,ses anciens compagnons de pillage et de massacre, qu’il a faitsdepuis ducs, marquis, comtes en notre pays… Mais il resteheureusement encore quelques gouttes de sang généreux dans lesveines de la vieille Gaule ; et si le règne des Franks et desévêques doit durer, ils ne jouiront pas du moins en paix de leurconquête…

– Que veux-tu dire ?

– Avez-vous entendu parler de laBagaudie ?

– Oui, plusieurs fois… Mon grand-père m’adit que peu d’années après la mort de Victoria la Grande…

– L’auguste mère des camps ?

– Son nom est parvenu jusqu’à toi, braveporte-balle ?

– Quel Gaulois ne prononce avec respectle nom de cette héroïne, quoiqu’elle soit morte depuis plus de deuxsiècles… A-t-on oublié les noms bien plus anciens encore deSacrovir, de Civilis, de Vindex, duchef des cent vallées ?…

– Prends garde… en prononçant ces nomsglorieux, tu vas faire étinceler les yeux de mon favori Karadeuk,qui s’opiniâtre à regretter qu’il ne se soit pas trouvé un hommecapable de planter un poignard dans le ventre de ce monstre deClovis !

– Ton petit-fils parle en hardigarçon ; il n’est pas seul à penser ainsi, car si Clovis alaissé quatre fils dignes de sa race, la Bagaudie renaît…

– La Bagaudie… qu’est-ce donc,grand-père ?

– Laisse-moi d’abord achever ce que jedisais à notre ami le porte-balle ; cela, d’ailleurs, pourrat’instruire… Donc, mon aïeul Gildas m’a raconté qu’il savait de sonpère que, peu d’années après la mort de Victoria la Grande, il yavait eu, non pas en Bretagne, mais dans les autres provinces, unepremière Bagaudie[15]. LaGaule, irritée de se voir de nouveau province romaine, par suite dela trahison de Tétrik, et des impôts écrasants qu’elle payait aufisc, se souleva ; les révoltés s’appelèrent desBagaudes… Ils effrayèrent tellement l’empereurDioclétien, qu’il envoya une armée pour lescombattre ; mais en même temps il fit remise des impôts, etaccorda presque tout ce que demandaient les Bagaudes… Il ne s’agit,voyez-vous, que de savoir demander aux rois ou aux empereurs…Tendez le dos, ils chargent votre bât à vous briser lesreins ; montrez les dents, ils vous déchargent…

– Bien dit, vieux père… Demandez-leur lesmains jointes, ils rient ; demandez-leur les poings levés, ilsaccordent… autre preuve que la Bagaudie a du bon.

– Elle a tant de bon, que vers le milieudu dernier siècle, elle a recommencé contre les Romains ;cette fois elle s’est propagée jusqu’ici, au fond de notreArmorique ; mais nous n’avons eu qu’à parler, point à agir. Lemoment était bien choisi ; j’étais, si j’ai bonne mémoire,l’un de ceux qui, accompagnant nos druides vénérés, se sont rendusà Vannes auprès de la curie de cette ville, composée de magistratset d’officiers romains, à qui nous avons dit ceci :« Vous nous gouvernez, nous, Gaulois bretons, au nom de votreempereur ; vous nous faites payer des impôts fort lourds, ànous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce mêmeempereur. Depuis longtemps nous trouvons cela très-injuste ettrès-bête ; nous jouissons, il est vrai, de nos libertés, denos droits de citoyens ; mais le vieux reste de notre sujétionà Rome nous pèse ; nous croyons l’heure venue de nous enaffranchir. Les autres provinces pensent ainsi, puisqu’elles serebellent contre votre empereur… Donc, il nous plaît, à nous,Bretons, de redevenir complètement indépendants de Rome comme avantla conquête de César, comme au temps de Victoria la Grande !Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu,allez-vous-en ; la Bretagne gardera son argent et segouvernera elle-même ; elle est assez grande fille pour cela…Allez-vous-en donc vite, il ne vous sera point fait de mal… Bonvoyage, et ne revenez plus, ou si vous revenez, vous nous trouverezdebout, en armes, prêts à vous recevoir à coups d’épées, et aubesoin à coups de faux et de fourches… » Les Romains netenaient plus garnison en ce pays ; leurs magistrats et leursofficiers, sans troupes pour les soutenir, sont partis, et point nesont revenus : la Bagaudie en Gaule et les Franks sur le Rhinles occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme lapremière, de bons effets, encore meilleurs dans notre province quedans les autres, car les évêques, déjà ralliés aux Romains, sontparvenus à rebâter les autres peuples de la Gaule, moins lourdementpourtant que par le passé ; quant à nous, de l’Armoriquebretonne, Rome n’a pas essayé de nous remettre sous le joug. Dèslors, selon nos antiques coutumes, chaque tribu a choisi un chef,ces chefs ont nommé un chef des chefs qui gouvernait laBretagne ; conservé s’il marchait droit, déposé s’il marchaitmal. Ainsi en est-il encore aujourd’hui, ainsi en sera-t-iltoujours, je l’espère, malgré le règne de ces Franks maudits ;car le dernier Breton aura vécu avant que notre Armorique soitconquise par ces barbares, ainsi que les autres provinces de laGaule… Maintenant, dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renaîtcontre les Franks ? tant mieux, ils ne jouiront pas du moinsen paix de leur conquête, si les nouveaux bagaudes valent lesanciens…

– Ils les valent, bon vieux père, ils lesvalent, croyez-moi, je les ai vus…

– Ces Bagaudes sont donc des troupesarmées, nombreuses, déterminées ?

– Karadeuk, mon favori, ne vous échauffezpas ainsi…

– Méchant enfant, il ne songe qu’à ce quiest bataille, révolte et aventure !

Et la pauvre femme de dire tout bas àl’oreille du vieil Araïm :

– Ce colporteur avait-il besoin de parlerde ces choses devant mon fils ? Hélas ! je vous l’ai dit,mon père, un mauvais sort a conduit cet homme chez nous…

– Le croyez-vous d’accord, chère Madalèn,avec les Dûs et les Korrigans ?

– Je crois, mon père, qu’un malheurmenace cette maison… Oh ! que je voudrais être à demain !que je voudrais être à demain !

Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que lecolporteur répondait à Karadeuk, suspendu aux lèvres de cetétranger :

– Les nouveaux Bagaudes, mon hardigarçon, sont ce qu’étaient les anciens : terribles auxoppresseurs et chers au peuple !

– Le peuple les aime ?

– S’il les aime !… Aëlianet Aman, les deux chefs de la première Bagaudie,suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux châteauromain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne, Aëlianet Aman sont encore aujourd’hui regardés par le peuple de cescontrées comme des martyrs !

– Ah ! c’est un beau sort que leleur ! Ces chefs de Bagaudes… encore aimés du peuple aprèsdeux cents ans ! vous entendez, grand-père ?

– Oui, j’entends, et ta mère aussi… Voiscomme tu l’attristes.

Mais le méchant enfant, comme disaitla pauvre femme, courant déjà en pensée la Bagaudie, reprenait,jetant des regards curieux et ardents sur le colporteur :

– Vous avez vu des Bagaudes ?étaient-ils nombreux ? avaient-ils déjà couru sur les Frankset sur les évêques ? y a-t-il longtemps que vous les avezvus ?

– Il y a trois semaines, en venant ici,je traversais l’Anjou… Un jour, je m’étais trompé de route dans uneforêt, la nuit vient ; après avoir longtemps, longtempsmarché, m’égarant de plus en plus au plus profond des bois,j’aperçois au loin une grande lueur qui sortait d’unecaverne : j’y cours, je trouve dans ce repaire une centaine dejoyeux Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, carils ont souvent avec eux des femmes déterminées… Les autres nuits,ils avaient fait, comme d’habitude, une guerre de partisans contreles seigneurs franks, nos conquérants, attaquant leursburgs, ainsi que ces barbares appellent leurs châteaux,combattant avec furie, sans merci ni pitié, pillant les églises etles villas épiscopales, rançonnant les évêques, pendant mêmeparfois les plus méchants de ces prêtres, assommant et dévalisantles collecteurs du fisc royal ; mais donnant généreusement aupauvre monde ce qu’ils reprenaient aux riches prélats, aux comtesfranks, ces premiers pillards de la Gaule, et délivrant lesesclaves qu’ils rencontraient enchaînés par troupeaux… Ah !par Aëlian et Aman, patrons des Bagaudes, c’est une belle etjoyeuse vie que celle de ces gais et vaillants compères !… Sije n’étais revenu en Bretagne pour y voir encore une fois mavieille mère, j’aurais avec eux couru un peu la Bagaudie enAnjou !

– Et pour être reçu parmi ces intrépides,que faut-il faire ?

– Il faut, mon brave garçon, faired’avance sacrifice de sa peau, être robuste, agile, courageux,aimer les pauvres gens, jurer haine aux comtes et aux évêquesfranks, festoyer le jour, bagauder la nuit.

– Et où sont leurs repaires ?

– Autant demander aux oiseaux de l’air oùils perchent, aux animaux des bois où ils gîtent ? Hier, surla montagne ; demain, dans les bois ; tantôt faisant sixlieues en une nuit, tantôt restant huit jours dans son repaire, leBagaude ignore aujourd’hui où il sera demain…

– C’est donc un heureux hasard de lesrencontrer ?

– Heureux hasard pour les bonnes gens,mauvais hasard pour le comte, l’évêque, ou le collecteur du fiscroyal !

– Et c’est en Anjou que vous avezrencontré cette Bagaudie ?

– Oui, en Anjou… dans une forêt à huitlieues environ d’Angers, où je me rendais…

– Le voyez-vous, Karadeuk, monfavori ?… Regardez-le donc… quels yeux brillants, quellesjoues enflammées ; certes, si cette nuit il ne rêve pas despetites Korrigans, il rêvera de Bagaudie ; ai-je tort, monenfant ?

– Grand-père, je dis, moi, que lesBretons et les Bagaudes sont et seront les derniers Gaulois… Si jen’étais Breton, je voudrais courir la Bagaudie contre les Franks etles évêques…

– Et, m’est avis, mon petit-fils, que tuvas la courir une fois la tête sur ton chevet ; donc, bon rêvede Bagaudie, je te souhaite, mon favori… Va te coucher, il se faittard, et tu inquiètes sans raison ta pauvre mère.

**

*

Il y a trois jours, j’ai interrompu cerécit.

Je l’écrivais vers la fin de la journée où lecolporteur, après la nuit passée dans notre maison, avait continuéson chemin. Lorsqu’au matin il partit, la tempête s’était calmée.Je dis à Madalèn, en lui montrant le porte-balle, qui, déjà loin,et au détour de la route, nous saluait une dernière fois de lamain :

– Eh bien, pauvre folle ? pauvremère alarmée… les dieux en courroux ont-ils frappé Karadeuk, nonfavori, pour le punir de vouloir rencontrer des Korrigans ? Oùest le malheur que cet étranger devait attirer sur notremaison ?… La tempête est apaisée, le ciel serein, la mer calmeet bleue… pourquoi votre front est-il toujours triste ? Hier,Madalèn, vous disiez : « Demain appartient àDieu ! » Nous voici au lendemain d’hier, qu’est-il advenude fâcheux ?

– Vous avez raison, bon père… mespressentiments m’ont trompée ; pourtant je suis chagrine, ettoujours je regrette que mon fils ait ainsi parlé desKorrigans.

– Tenez, le voici, notre Karadeuk, sonlimier en laisse, bissac au dos, arc en main, flèche au côté ;est-il beau ! est-il beau ! a-t-il l’air alerte etdéterminé !

– Où allez-vous, mon fils ?

– Ma mère, hier vous m’avez dit :Nous manquons depuis deux jours de venaison… Le temps est propice,je vais tâcher d’abattre un daim dans la forêt de Karnak ; lachasse peut être longue, j’emporte des provisions dans monbissac.

– Non, Karadeuk, vous n’irez pointaujourd’hui à la chasse, non, je ne le veux pas…

– Pourquoi cela, ma mère ?

– Que sais-je… Vous pouvez vous égarer outomber dans une fondrière de la forêt…

– Ma mère, rassurez-vous, je connais lesfondrières et tous les sentiers de la forêt.

– Non, non, vous n’irez pas à la chasseaujourd’hui.

– Bon grand-père, intercédez pourmoi…

– De grand cœur ; car je me réjouisde manger un quartier de venaison ; mais promets-moi, monpetit-fils, de ne point aller du côté des fontaines où l’on peutrencontrer des Korrigans…

– Je vous le jure, grand-père !

– Allons, Madalèn, laissez mon adroitarcher partir pour la chasse ; ne me refusez pas cela… il vousjure de ne pas songer aux petites fées.

– Vous le voulez, mon père ? vous levoulez absolument ?

– Je vous en prie ; il a l’air sichagrin !

– Qu’il en soit selon votre désir… C’est,hélas ! contre mon gré.

– Un baiser, ma mère ?

– Non, méchant enfant, laissez-moi…

– Un baiser, ma bonne mère ; je vousen supplie…

– Madalèn, voyez cette grosse larme dansses yeux… Aurez-vous le courage de ne pas l’embrasser ?

– Tiens, cher enfant… j’étais plus privéeque toi… Pars donc, mais reviens vite…

– Encore un baiser, ma bonne mère… etadieu… et adieu…

Karadeuk est parti, essuyant ses yeux ;deux et trois fois il se retourne pour regarder encore sa mère… etdisparaît… Le jour se passe ; mon favori ne revient pas :la chasse l’aura entraîné, la nuit le ramènera… Je me mets à écrirece récit, que la douleur a interrompu. Le jour touchait à safin ; soudain on entre dans ma chambre en criant :

– Mon père ! mon père ! ungrand chagrin nous frappe !

– Hélas ! hélas ! mon père… jedisais bien que les Korrigans et l’étranger seraient funestes à monfils… Pourquoi vous ai-je cédé ? pourquoi ce matin l’ai-jelaissé partir, mon Karadeuk bien-aimé !… C’est fait de lui… jene le reverrai plus… pauvre femme que se suis !

– Qu’avez-vous, Madalèn ? qu’as-tu,Jocelyn ? pourquoi cette pâleur ? pourquoi ceslarmes ? qu’est-il arrivé à mon Karadeuk ?

– Lisez, mon père, lisez ce petitparchemin, qu’Yvon, le bouvier, vient de m’apporter…

– Ah ! maudit ! maudit soit cecolporteur avec sa Bagaudie ; il a ensorcelé mon pauvreenfant… Tes Korrigans sont cause de tout le mal…

Moi, pendant que mon fils et sa femme sedésolaient, j’ai lu ceci, de la main de mon petit-fils :

« Mon bon père et ma bonne mère, lorsquevous lirez ceci, moi, votre fils Karadeuk, je serai très-loin denotre maison… J’ai dit à Yvon, le bouvier, que j’ai rencontré cematin aux champs, de ne vous remettre ce parchemin qu’à la nuit,afin d’avoir douze heures d’avance, et d’échapper à vos recherches…Je vais courir la Bagaudie contre les Franks et les évêques… Letemps des chef des cent vallées, des Sacrovir, des Vindex,est passé ; mais je ne resterai pas paisible au fond de laBretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger, nefût-ce que par la mort d’un des fils de Clovis, ce monstrecouronné, l’esclavage de notre bien-aimée patrie !… Mon bonpère, ma bonne mère, vous gardez auprès de vous mon frère aînéKervan et ma sœur Roselyk ; soyez sans courroux contre moi… Etvous, grand-père qui m’aimiez tant, faites-moi pardonner, que meschers parents ne maudissent pas leur fils.

» KARADEUK. »

Hélas ! toutes les recherches ont étévaines pour retrouver ce malheureux enfant.

J’avais commencé ce récit parce quel’entretien du colporteur m’avait frappé… Notre famille retirée,j’avais encore longuement causé avec cet étranger, parcourant entous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant vu et observé beaucoupde choses ; il m’avait donné le secret de cemystère :

« Comment notre peuple, qui jadisavait su s’affranchir du joug des Romains si puissants, avait-ilsubi et subissait-il la conquête des Franks, auxquels il est millefois supérieur en courage et en nombre… »

La réponse du colporteur, je voulais icil’écrire, parce que c’était chose vraie, et à méditer pour notredescendance, parce que cela ne confirmait, hélas ! que troples prédictions de Victoria la Grande, qui nous ont été transmisespar notre aïeul Scanvoch ; mais le départ de ce malheureuxenfant, la joie de ma vieillesse, m’a frappé au cœur. Je n’ai pasen ce moment le courage de poursuivre ce récit… Plus tard, siquelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l’espérancede le revoir, j’achèverai cette écriture… Hélas ! en aurai-jejamais des nouvelles ? Pauvre enfant ! partir seul àdix-sept ans pour courir la Bagaudie !

Serait-il donc vrai que les dieux nouspunissent de notre désir de voir les malins esprits ?Hélas ! hélas ! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui vasans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loinsi son fils ne revient pas :

« Les dieux ont puni Karadeuk, monfavori, d’avoir voulu voir des KORRIGANS ! »

**

*

Mon père Araïm est mort de chagrin peu detemps après le départ de mon second fils ; il m’a légué lachronique et les reliques de notre famille.

J’écris ceci dix ans après la mort de monpère, sans avoir eu de nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk… Il atrouvé sans doute la mort dans la vie aventureuse de Bagaude… LaBretagne conserve son indépendance, les Franks n’osentl’attaquer ; les autres provinces de la Gaule sont toujoursesclaves sous la domination des évêques et des fils deClovis ; ceux-ci surpassent, dit-on, leur père en férocité…Ils se nomment Thierry, Childebert etClotaire ; le quatrième, Chlodomir, estmort, dit-on, cette année…

J’ignore le temps qui me reste à vivre et lesévénements qui m’attendent ; mais en ce jour-ci, je te lègue,à toi, mon fils aîné Kervan, notre légende de famille ; je tela lègue cinq cent vingt-six ans après que notre aïeule Geneviève avu mourir Jésus de Nazareth.

**

*

Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ansaprès m’avoir légué cette légende, j’y joins les récitssuivants ; ils m’ont été rapportés ici dans notre maison, prèsKarnak, par Ronan, l’un des fils de mon frère Karadeuk,qui s’en était allé, il y a longues années, courir la Bagaudie,l’an qui suivit la mort du roi Clovis… Ces récits contiennent lesaventures de mon frère Karadeuk et de ses deux fils Loysyket Ronan ; ils ont été écrits par Ronan dans lapremière ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n’est point celledes autres récits de cette chronique.

La Bretagne, toujours paisible, se gouvernepar les chefs qu’elle choisit ; les Franks n’ont pas osétenter d’y pénétrer de nouveau… Mais dans le récit de mon neveuRonan, notre descendance trouvera le secret de ce mystère, que mongrand-père Araïm n’a pas eu le courage d’écrire :

« Comment le peuple gaulois,qui jadis avait su s’affranchir du joug des Romains si puissants,avait-il subi, subissait-il la conquête des Franks, auxquels il estmille fois supérieur en nombre et en courage ? »

Plaise aux dieux qu’il n’en soit pas un jourde la Bretagne comme des autres provinces de la Gaule ! plaiseaux dieux que notre contrée, la seule libre aujourd’hui, ne tombejamais sous la domination des Franks et des évêques de Rome, et quenos druides chrétiens ou non chrétiens continuent de nousinspirer !

FIN DU PROLOGUE.

LA GARDE DU POIGNARD – KARADEUK-LEBAGAUDE ET RONAN-LE VAGRE – De 529 à 615.

 

« … Je ne sais par quels prestigesdiaboliques il faisait tout cela, mais il séduisit ainsi uneimmense multitude de peuple, et il se mit à piller et à dépouillerceux qu’il trouvait sur son chemin, et à distribuer leursdépouilles à ceux qui n’avaient rien. »

(Grégoire de Tours, Histoire des Franks, v. IV,l. X, p. 111.)

CHAPITRE PREMIER.

Le chant des Vagres et desBagaudes. – Ronan et sa troupe. – La villa épiscopale.– L’évêque Cautin. – Le comte Neroweg et l’ermite laboureur. – Prixd’un fratricide. – La belle évêchesse. – Le souterrain des Thermes.– Les flammes de l’enfer. – L’attaque. – Odille, la petite esclave.– Ronan le Vagre. – Le jugement. – Prenons aux seigneurs, donnonsau pauvre monde. – Départ de la villa épiscopale.

&|160;

«&|160;Au diable les Franks&|160;! vive laVagrerie et la vieille Gaule&|160;! c’est le cri de toutbon Vagre[16]… LesFranks nous appellent Hommes errants, Loups, Têtes deloups&|160;!… Soyons loups…

»&|160;Mon père courait la Bagaudie, moi jecours la Vagrerie&|160;; mais tous deux à ce cri&|160;: – Au diableles Franks&|160;! et vive la vieille Gaule&|160;!…

»&|160;AËLIAN et AMAN, Bagaudes[17] en leur temps, comme nous Vagres en lenôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks…Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leurvieux château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avecle vin, les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou richesGaulois, ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leurroi Clovis, mort il y a quarante ans, chef de larrons couronné, apartagé notre vieille Gaule, sa conquête. Les Franks nous ontpillés, pillons&|160;!&|160;! incendiés, incendions&|160;!&|160;!ravagés, ravageons&|160;!&|160;! massacrés, massacrons&|160;!… etvivons en joie… Loups&|160;! Têtes de loups&|160;! Hommeserrants&|160;! VAGRES, que nous sommes&|160;! Oui, vivons enloups, vivons en joie&|160;: l’été, sous la verte feuillée&|160;;l’hiver, dans les chaudes cavernes&|160;!

»&|160;Mort aux oppresseurs&|160;! liberté auxesclaves&|160;! Prenons aux seigneurs&|160;! donnons au pauvremonde&|160;!…

»&|160;Quoi&|160;! cent tonneaux de vin dansle cellier du maître&|160;? et l’eau du ruisseau pour l’esclaveépuisé&|160;?

»&|160;Quoi&|160;! cent manteaux dans levestiaire&|160;? et des haillons pour l’esclavegrelottant&|160;?

»&|160;Qui donc a planté la vigne&|160;?récolté, foulé le vin&|160;? l’esclave… Qui donc doit boire levin&|160;? l’esclave…

»&|160;Qui donc a tondu les brebis&|160;?tissé la laine&|160;? ouvragé les manteaux&|160;? l’esclave…

»&|160;Qui donc doit porter le manteau&|160;?l’esclave…

»&|160;Debout, pauvres opprimés&|160;!debout&|160;! révoltez-vous&|160;! voici venir vos bons amis lesVagres&|160;!…

»&|160;Six hommes unis sont plus forts quecent hommes divisés… Unissons-nous&|160;: chacun pour tous, touspour chacun&|160;!&|160;! Au diable les Franks&|160;! Vive laVagrerie et la vieille Gaule&|160;! c’est le cri de tout bonVagre…&|160;»

Qui chantait ainsi&|160;? Ronan le Vagre… oùchantait-il ainsi&|160;? sur une route montueuse qui conduisait àla ville de Clermont, en Auvergne, cette mâle et belle Auvergne,terre des grands souvenirs&|160;: Bituit, qui donnait pourrepas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légionsromaines&|160;; le chef des cent vallées&|160;!Vindex&|160;! et tant d’autres héros de la Gaulen’étaient-ils pas enfants de l’Auvergne&|160;? de la mâle et belleAuvergne, aujourd’hui la proie de Clothaire, le plus féroce desquatre fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et dela sainte église de Rome&|160;?

Au chant de Ronan le Vagre, d’autres voixrépondaient en chœur. Ils étaient là par une douce nuitd’été&|160;; ils étaient là une trentaine de Vagres, gais compères,rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de façons, au gré desvestiaires des seigneurs franks et des évêques&|160;; mais armésjusqu’aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement,une branchette de chêne vert.

Ils arrivent à un carrefour&|160;: une route àdroite, une route à gauche… Ronan fait halte&|160;; une voixs’élève, la voix de Dent-de-Loup… Quel Titan&|160;! il asix pieds&|160;: le cercle d’une tonne ne lui servirait pas deceinture.

–&|160;Ronan, tu nous a dit&|160;: Frères,armez-vous, nous sommes armés… Prenez quelques torches de paille,voici nos torches… Suivez-moi, nous te suivons… Tu t’arrêtes, nousnous arrêtons…

–&|160;Dent-de-Loup, je réfléchis… Donc,frères, répondez&|160;: Quoi vaut mieux, la femme d’un comte frankou une évêchesse&|160;?

–&|160;Une évêchesse sent l’eau bénite,l’évêque bénit… La femme d’un comte sent le vin, son maris’enivre…

–&|160;Dent-de-Loup, c’est le contraire&|160;:le prélat rusé boit le vin et laisse l’eau bénite au Frankstupide.

–&|160;Ronan a raison.

–&|160;Au diable l’eau bénite, et vive levin&|160;!

–&|160;Oui, vive le vin de Clermont&|160;!dont Luern, le grand chef d’Auvergne au tempsjadis[18], faisait remplir des fossés, grandscomme des étangs, pour désaltérer les guerriers de sa tribu.

–&|160;C’était une coupe digne de toi,Dent-de-Loup… Mais, frères, répondez donc… Quoi vaut mieux&|160;?une évêchesse ou la femme d’un comte&|160;?

–&|160;L’évêchesse&|160;!l’évêchesse&|160;!

–&|160;Non, la femme d’un comte&|160;!

–&|160;Frères, pour vous accorder, nous lesprendrons toutes deux…

–&|160;Bien dit, Ronan…

–&|160;L’un de ces chemins conduit au BURG(château) du comte NEROWEG… l’autre, à la villa épiscopale del’évêque Cautin.

–&|160;Il faut enlever l’évêchesse et lacomtesse… il faut piller le burg et la villa&|160;!

–&|160;Par où commencer&|160;? Allons-nouschez le prélat&|160;? allons-nous chez le seigneur&|160;?… L’évêqueboit plus longtemps, il savoure en gourmet&|160;; le comte boitdavantage, il avale en ivrogne…

–&|160;Bien dit, Ronan…

–&|160;Donc, à cette heure de minuit, l’heuredes Vagres, le comte Neroweg, gonflé comme une outre, doit ronflerdans son lit&|160;; à ses côtés, sa femme ou sa concubine rêve lesyeux grands ouverts. L’évêque Cautin, les coudes sur la table, têteà tête avec une vieille cruche et l’un de ses chambriers favoris,doit causer de gaudrioles…

–&|160;Allons d’abord chez le comte&|160;; ilsera couché.

–&|160;Frères, allons d’abord chez l’évêque,il sera levé… C’est plus gai de surprendre un prélat qui boit qu’unseigneur qui ronfle.

–&|160;Bien dit, Ronan… Allons d’abord chezl’évêque.

–&|160;Marchons… Moi, je connais lamaison…

Qui parlait ainsi&|160;?… Un jeune et beauVagre de vingt-cinq ans&|160;; on l’appelait le Veneur… Iln’était pas de plus fin archer, sa flèche allait où il voulait…Esclave forestier d’un duc frank, et surpris avec une des femmes deson seigneur, il avait échappé à la mort par la fuite, et depuis ilcourait la Vagrerie.

–&|160;Oui, moi je connais la maisonépiscopale, – reprit ce hardi garçon. – Me doutant qu’un jour oul’autre nous irions communier avec les trésors de l’évêque, je suisallé, en bon veneur, observer son repaire… et là, j’ai vu la bichedu saint homme… Quel corsage elle a&|160;!&|160;! Jamais chevretten’eut l’œil plus noir et plus doux&|160;!

–&|160;Et la maison, Veneur, la maison, quellefigure a-t-elle&|160;?

–&|160;Mauvaise&|160;! Fenêtres élevées,portes épaisses, fortes murailles.

–&|160;Veneur, – reprit le joyeux Ronan, –nous arriverons au cœur de la maison de l’évêque sans passer ni parla porte, ni par la fenêtre, ni par la muraille… de même que tuarrives au cœur de ta maîtresse sans passer par ses yeux… Allons,mes Vagres, la nuit sera bonne.

–&|160;Frères, à vous les trésors… à moi labelle évêchesse&|160;! Le saint homme l’appelle sa sœur[19]… le diable sait ce qui en est…

–&|160;À toi, Veneur, l’évêchesse&|160;; ànous le pillage de la villa épiscopale… et vive laVagrerie&|160;!

**

*

L’évêque Cautin habitait, pendant l’été, savilla située non loin de la ville de Clermont, siège de sonépiscopat… Jardins magnifiques, eaux cristallines, épais ombrages,frais gazons, gras pâturages, moissons dorées, vignes empourprées,forêt giboyeuse, étangs empoissonnés, étables bien garnies,entouraient le palais du saint homme&|160;; deux cents esclavesecclésiastiques, mâles et femelles, cultivaient les biens del’Église, sans compter l’échanson, le cuisinier, le rôtisseur, leboucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, lecordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, leveneur et les fileuses et lavandières[20],esclaves aussi, presque toujours jeunes, souvent jolies. Chaquesoir, l’une d’elles apportait à l’évêque Cautin, couchédouillettement sur la plume, une coupe de vin chaud très-épicé… Lematin, une autre jolie fille apportait, au réveil du pieux homme,une coupe de lait crémeux… Voyez un peu ce bon apôtre d’humilité,de chasteté, de pauvreté&|160;!…

Quelle est donc cette belle grande femme,jeune encore, et faite comme Diane chasseresse&|160;? Le cou et lesbras nus, vêtue d’une simple tunique de lin, ses noirs cheveux àdemi dénoués, elle est accoudée au balcon de la terrasse de cettevilla. Brûlants et languissants à la fois, les yeux de cette jeunefemme tantôt s’élèvent vers le ciel étoilé, tantôt semblent sonderla profondeur de cette douce nuit d’été, douce nuit qui protège deson ombre l’approche des Vagres, se dirigeant, à pas de loups, versla demeure de l’évêque. Cette femme, c’est Fulvie,l’évêchesse[21] de Cautin, mariée à lui, alors que,simple tonsuré, il ne briguait pas encore l’épiscopat… Depuis qu’ilest prélat, il l’appelle benoîtement ma sœur, selon lescanons des conciles… et l’évêchesse reste en effet sa sœur&|160;;le saint homme, depuis son épiscopat, trouvant qu’une femme c’esttrop… ou trop peu.

–&|160;Oh&|160;! malheur&|160;! – disait labelle évêchesse, – malheur à ces nuits d’été où l’on est seule àrespirer le parfum des fleurs, à écouter dans la feuillée lemurmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement desbaisers amoureux&|160;!… Oh&|160;! dans ma solitude, je la redoutecette énervante chaleur des nuits d’été&|160;; elle mepénètre&|160;; elle circule en vain dans mes veines&|160;!… J’aivingt-huit ans… Voilà douze ans que je suis mariée… et ces annéesconjugales, je les ai comptées par mes larmes&|160;! Recluse à laville, recluse à la campagne par l’ordre de mon seigneur et mari,l’évêque Cautin… vivant dans mon gynécée[22], aumilieu de mes femmes esclaves, dont ce luxurieux fait sesmaîtresses, les conciles l’obligeant, dit-il, à vivre chastementavec sa femme… telle est ma vie… ma triste vie&|160;!… L’âgeapproche, et jamais, jamais, je n’ai connu un seul jour d’amour etde liberté… Amour&|160;! liberté&|160;! vieillirai-je donc sansvous connaître&|160;?

Et la belle évêchesse se redressa, secoua sanoire chevelure au vent de la nuit, fronça ses noirs sourcils, et,d’un air de défi, s’écria&|160;:

–&|160;Malheur aux maris violents etdébauchés… ils font les femmes perdues&|160;!… Aimée, respectée,traitée, sinon en femme, du moins en sœur par l’évêque, j’auraisété chaste et douce… Dédaignée, humiliée devant les dernièresesclaves de ma maison, je suis devenue emportée, vindicative, et duhaut de ma terrasse… souvent, le front rouge, je suis d’un regardtroublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux champs… J’aibattu de mes mains les concubines de mon mari… et pourtant, pauvresmalheureuses, elles ne cèdent pas à l’amant qui prie, mais aumaître qui ordonne… Je les ai battues par colère, non parjalousie&|160;; cet homme, avant de m’être odieux, m’étaitindifférent… Je l’aurais aimé, cependant, s’il avait voulu… etcomme il aurait voulu. Femme-sœur d’un évêque… c’étaitbeau&|160;!… Que de bien à faire&|160;!… que de larmes àsécher&|160;!… Mais je n’ai séché que les miennes, puisque bientôtavilie… méprisée… Non, non, assez pleuré… assez gémi… assezsouffert&|160;! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent… Jefuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même&|160;? Cethomme, qui fut mon époux, ne m’a-t-il pas dit que nos lienscharnels étaient brisés&|160;? S’il me force à rester près de lui,c’est pour jouir de mes biens&|160;! Oui, je fuirai cette maison,dussé-je être prise et vendue comme esclave&|160;!… Maître pourmaître, que perdrai-je&|160;? Oh&|160;! du matin au soir filer saquenouille, ou aller à la chapelle, prier du cœur, non des lèvres,puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et priantau nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi lafoi&|160;!… Vivre ainsi&|160;! est-ce vivre&|160;? Traîner mesjours dans cette opulente villa, tombeau doré, entouré de verdureet de fleurs&|160;! est-ce vivre&|160;?… Non, non&|160;; et, parles flancs de ma mère&|160;! je veux vivre, moi&|160;! Je veuxsortir de ce sépulcre glacé&|160;! Je veux le grand air, le grandsoleil, l’espace&|160;! Je veux mon jour d’amour et de liberté…Oh&|160;! si je revoyais ce jeune garçon, qui, plusieurs fois déjà,est passé de si grand matin au pied de cette terrasse, où dèsl’aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je viens respirer lafraîcheur matinale&|160;!… Comme il me regardait d’un œil fier etamoureux&|160;! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperonrouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés&|160;! Quelletaille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reinsagiles par le ceinturon de son couteau de chasse&|160;! Ce doitêtre quelque esclave forestier des environs… Esclave,esclave&|160;! Eh&|160;! qu’importe&|160;! Il est jeune, beau,leste, amoureux&|160;! Les maîtresses de mon saint mari sontesclaves aussi… Oh&|160;! n’aurai-je donc jamais aussi mon jourd’amour et de liberté&|160;!

**

*

Que fait l’évêque pendant que son évêchesse,rêveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les étoiles et jetteainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses espérancesendiablées&|160;?… Le saint homme boit et devise avec le comteNeroweg, cette nuit son hôte&|160;; la salle du festin, bâtie à lamode romaine (cette demeure avait appartenu l’autre siècle à unpréfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre, enrichie dedorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées par lescoups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares,lors de leur conquête de l’Auvergne, ayant fait une écurie de cettesalle de festin&|160;; les vases d’or et d’argent sont étalés surdes buffets d’ivoire&|160;; le plancher est dallé de richesmosaïques agréables à l’œil&|160;; plus agréable encore est lalarge table chargée de coupes et d’amphores à demi pleines&|160;;les leudes, compagnons de guerre de Neroweg, et ses égauxdurant la paix[23], après avoir, selon l’usage, soupé àla même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous levestibule avec les clercs et les chambriers de l’évêque. Çà et làsont déposées, le long des murs, les armes grossières desleudes&|160;: boucliers de bois, bâtons ferrés,francisques, ou haches à deux tranchants,haugons, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur lebouclier du comte sont peintes en manière d’ornement troisserres d’aigle. Le prélat, resté attablé avec son hôte, lepousse à vider coupes sur coupes&|160;; au bas bout de la table unermite laboureur ne boit pas, ne parle pas&|160;; parfois, ilsemble écouter les deux buveurs&|160;; mais le plus souvent ilrêve.

Et ce Frank&|160;? ce comte Neroweg&|160;?Quelle figure a-t-il&|160;? Il a l’encolure et le fumet d’unsanglier en son printemps, et la figure d’un oiseau de proie, avecson nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébétés, tantôtféroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de satête par une courroie, retombant derrière son dos comme unecrinière, car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de cesbarbares n’a pas changé[24]&|160;;son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues moustachesrousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d’une casaquede peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches devin&|160;; sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisentde longues bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliersferrés jusqu’à ses genoux&|160;; de son baudrier flottant il aretiré sa lourde épée, placée près de lui sur un siège à côté d’ungros bâton de houx&|160;; tel est le convive du prélat, tel est lecomte Neroweg&|160;; l’un de ces nouveaux possesseurs de la vieilleterre des Gaules, de par le droit de pillage et de massacre…

Et l’évêque Cautin&|160;?… Oh&|160;! celui-ciressemble à un gros et gras renard en rut… Œil lascif et matois,oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues… Vous le voyezd’ici, chafriolant sous sa fine robe de soie violette… Et quelventre&|160;! On dirait une outre sous l’étoffe&|160;!

Et l’ermite laboureur&|160;? Oh&|160;!l’ermite laboureur&|160;? Respect à ce prêtre, selon le jeunehomme de Nazareth&|160;!… Trente ans au plus… figure pâle, àla fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longuerobe brune, d’étoffe grossière, çà et là éraillée par les roncesdes terres qu’il a défrichées&|160;; carrure rustique&|160;; mainsrobustes, le manche de la houe et de la charrue les a renduescalleuses. Voilà l’ermite&|160;!

L’évêque verse encore un grand coup à boire auFrank, lui disant&|160;:

–&|160;Comte… je te le répète… les vingt sousd’or, la prairie et la petite esclave blonde, sinon, pasd’absolution&|160;!

–&|160;Absous-moi d’abord&|160;!patron&|160;?

–&|160;Tu rirais…

–&|160;Évêque, je reviendrai avec tous mesleudes mettre ta maison à sac&|160;; je te ferai étendre sur unbrasier ardent, et tu m’absoudras…

–&|160;Impie&|160;! scélératblasphémateur&|160;! Pharaon&|160;! pourceau de luxure&|160;!réservoir à vin&|160;! oses-tu parler ainsi, toi&|160;! fils del’Église catholique et apostolique&|160;?… Menacer tonévêque&|160;!

–&|160;De gré ou de force, tum’absoudras&|160;!

–&|160;Ah&|160;! le bestial&|160;! Tu veuxdonc aller au fin fond des enfers&|160;! bouillir durant dessiècles dans des cuves de poix ardente&|160;! être lardé à coups defourche par les démons&|160;! Et quels démons&|160;! Têtes decrapaud, corps de bouc, avec des serpents pour queue, des trompesd’éléphant pour bras… et les pieds fourchus&|160;!archifourchus&|160;!

–&|160;Tu les as vus&|160;? – dit le comteFrank d’un air farouche et craintif, – patron&|160;? tu les as vus,ces démons&|160;?

–&|160;Si je les ai vus&|160;!&|160;!&|160;!Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de bitume et de soufre,le duc Rauking, qui avait, le sacrilège&|160;! donné un coup debâton à l’évêque Basile&|160;!

–&|160;Et ces diables l’ont emporté, le ducRauking&|160;?

–&|160;Au plus profond des entrailles de laterre, te dis-je&|160;!… Je les ai comptés&|160;; ils étaienttreize&|160;! Un grand démon rouge les commandait en personne, etvoilà ce qui t’attend… si je ne te donne pas l’absolution.

–&|160;Évêque, tu dis peut-être cela pour mefaire peur et avoir mes vingt sous d’or, mes belles prairies et mapetite esclave blonde&|160;?

Le prélat frappa sur un timbre, un de seschambriers entra&|160;; le saint homme lui dit quelques mots enlatin en lui montrant de l’œil le sol dallé de compartiments demosaïque. Le chambrier sortit&|160;; alors l’ermite laboureur dit àl’évêque aussi en latin&|160;:

–&|160;Ce que tu veux faire est une dérisionsacrilège&|160;!

–&|160;Ermite, tout n’est-il point permis àl’Église envers ces brutes franques&|160;?

–&|160;La fourberie n’est jamais permise…

Cautin haussa les épaules, et s’adressant aucomte en langue germanique, car le prélat parlait l’idiome frankcomme un Barbare&|160;:

–&|160;Es-tu chrétien et catholique&|160;?As-tu reçu le baptême&|160;?

–&|160;L’évêque Macaire, il y a vingt ans, m’adit de me mettre tout nu dans la grande auge de pierre de sabasilique, et puis il m’a jeté de l’eau sur la tête en marmottantdes mots latins.

–&|160;Enfin, tu es catholique, puisque tu ascommunié au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, troispersonnes en une seule, qui est Dieu, puisqu’il est seul, et quepourtant il est trois. En raison de quoi tu dois me respecter etm’obéir comme à ton père en Christ&|160;!

–&|160;Patron, tu veux m’embrouiller par tesparoles. Écoute à ton tour&|160;: notre grand roi Clovis, à la têtede ses braves leudes, a conquis et asservi la Gaule. Mon père,Gonthram Neroweg, était l’un de ces guerriers, et…

–&|160;Ton grand roi&|160;?… S’il a conquis laGaule, n’est-ce pas aux évêques qu’il la doit, cetteconquête&|160;? N’ont-ils pas facilité sa victoire en ordonnant auxpeuples de se soumettre&|160;? Ton grand roi Clovis&|160;! il n’eûtjamais été qu’un chef de brigands, s’il n’eut embrassé la foicatholique&|160;! Qu’est-ce qu’a fait saint Rémi lorsqu’il l’a ointdu saint chrême dans la basilique de Reims et l’a baptisé filssoumis de la sainte Église&|160;? Il l’a fait agenouiller,ton grand roi Clovis, lui disant&|160;: Courbe la tête, fierSicambre&|160;! Brûle ce que tu as adoré… Adore ce que tu asbrûlé&|160;!… Ce qui signifiait&|160;: tu as pillé… tu asviolé… tu as saccagé… tu as massacré… mais surtout, là est lepéché, tu as pillé les saints lieux&|160;; donc, à cette heure,humilie-toi&|160;! courbe la tête devant le clergé… obéis-lui,enrichis l’Église, et les évêques te feront reconnaître souverainde la Gaule&|160;; Clovis a suivi ce conseil&|160;; il a donnéd’immenses richesses à l’Église&|160;; aussi est-il allé tout droitjouir des délices et des parfums du paradis.

–&|160;Patron, tu ne me laisses jamaisparler…

–&|160;Va, je t’écoute.

–&|160;Le grand roi Clovis a conquis laGaule…

–&|160;Voilà qui est nouveau.Ensuite&|160;?

–&|160;Quand vivait Théodorik, celui des filsdu grand roi Clovis qui a eu l’Auvergne parmi ses royaumes, il m’adonné ici de grands domaines, terres, gens, bétail et maisons, etm’a envoyé pour le représenter dans cette contrée.

–&|160;Oui, il t’a fait en ce pays ce que vousappelez graff, et nous autres comte. Tu présidesavec moi, chef évêque de la cité, les curiales de la ville deClermont[25], beau président, sur ma parole&|160;!tu arrives à demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles commeun sourd lorsque nous avons à juger des causes…

–&|160;Que veux-tu que je fasse, moi&|160;! jen’entends pas un mot de votre langue latine&|160;; je m’endors, et,quand je m’éveille, je juge comme tu me dis…

–&|160;C’est ce que tu peux faire demieux&|160;; mais, encore une fois, où veux-tu en venir avec tesdivagations&|160;? Tu as eu la sacrilège audace de me menacer deviolences, moi, ton évêque, ton père en Christ&|160;! si je net’absolvais de tes crimes. Je t’ai à mon tour menacé d’un châtimentcéleste… à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de tacharge de comte. Qu’a de commun ceci avec la menace que je t’aifaite au nom du Seigneur et qui s’accomplira peut-être plus tôt quetu ne le crois&|160;; entends-tu, comte Neroweg&|160;?

–&|160;Je veux dire d’abord que le grand roiClovis a commis un bien plus grand nombre de crimes que moi, etqu’il jouit du paradis.

–&|160;Il en jouit, certes&|160;; mais à quelprix&|160;? Ignores-tu que saint Remi qui l’a baptisé a été sirichement doué par ce pieux roi, qu’il a pu acheter un domaine enChampagne au prix de cinq mille livres pesant d’argent&|160;? Si tuignores ceci, moi je te l’apprends.

–&|160;Je voulais dire ensuite que si tu esévêque, moi je suis comte ici, en pays conquis par mon épée. Oui,je suis comte ici, au nom du roi que je représente, et comme toncomte, je peux te forcer de m’absoudre&|160;; apprends ceci à tontour.

–&|160;Ah&|160;! tu blasphèmes de nouveau, –et l’évêque frappa du pied sous la table, – ah&|160;! tu osesencore braver le courroux du Seigneur&|160;! toi… souillé de crimesexécrables&|160;!

–&|160;Qu’est-ce que j’ai donc fait&|160;?J’ai tué… mon frère Ursio&|160;!

–&|160;Vraiment&|160;? et le meurtre de taconcubine Isanie&|160;? et le meurtre de ta quatrième femmeWisigarde que tu avais épousée, de même que tu as épouséta cinquième femme Godégisèle… bien que ta première et taseconde épouse soient encore vivantes&|160;? dis, comte, sont-ce làdes peccadilles&|160;?

–&|160;Ne m’as-tu pas absous de ceschoses-là&|160;? Par l’aigle terrible, mon glorieuxaïeul&|160;! il m’en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de maforêt, trente-huit sous d’or, vingt esclaves, et cette superbepelisse de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu teprélassais cet hiver, et que le grand Clovis avait donnée à monpère&|160;!

–&|160;De ces premiers crimes, tu es absous…c’est vrai&|160;; aussi tu serais blanc comme l’agneau pascal sanston abominable fratricide.

–&|160;Je n’ai pas tué Ursio par haine,moi&|160;; je l’ai tué pour avoir sa part d’héritage.

–&|160;Et pourquoi aurais-tu tué ton frère,bestial&|160;? Pour le manger&|160;?

–&|160;Je te dis, moi, que le grand Clovis atué aussi tous ses parents pour avoir leur héritage, et qu’il jouitdu paradis… J’y veux aller aussi, moi qui ai moins tué que lui, etsi tu ne me promets pas sur l’heure le paradis sans me faire payerdavantage, je te fais tirer à quatre chevaux ou hacher par mesleudes&|160;!

–&|160;Et moi je te dis que si tu n’expies paston fratricide par un don à mon église, tu iras en enfer, toi, qui,comme Caïn, as tué ton frère.

–&|160;Oui, oui, patron, tu dis toujours celapour mes cent arpents de prairie, mes vingt sous d’or et ma petiteesclave blonde.

–&|160;Je dis cela pour le salut de ton âme,malheureux&|160;! Je dis cela pour t’épargner les tortures del’enfer dont la seule pensée me fait frissonner pour toi.

–&|160;Tu parles toujours de l’enfer… Oùest-il&|160;?

–&|160;Où il est&|160;?

Et l’évêque Cautin frappa encore du pied surle sol.

–&|160;Tu demandes où il est,l’enfer&|160;?

–&|160;Il n’y en a pas…

–&|160;Il n’y a pas d’enfer&|160;! Seigneur,Seigneur&|160;! ayez pitié de ce barbare. Ouvrez-lui les yeux parun miracle… Comte, sens-tu cette odeur de soufre&|160;?

–&|160;Je sens… une odeur très-puante.

–&|160;Vois-tu cette fumée qui sort à traversces dalles&|160;?

–&|160;D’où vient cette fumée&|160;? – s’écriaNeroweg effrayé, en se levant de table et se reculant de l’endroitdu sol d’où sortait une vapeur noire et épaisse&|160;; – évêque,quelle est cette magie&|160;?

–&|160;Seigneur, mon Dieu&|160;! vous avezentendu la voix de votre serviteur indigne, – dit Cautin enjoignant les mains et se mettant à genoux, – vous voulez vousmanifester aux yeux de ce barbare… Tu demandes où estl’enfer&|160;? Regarde à tes pieds&|160;; vois ce gouffre, voiscette mer de flammes prête à t’engloutir…

Et l’une des dalles de la mosaïque s’enfonçantsous le sol au moyen d’un contrepoids, laissa béante une largeouverture d’où s’échappèrent de grands tourbillons de feu répandantune forte odeur de soufre.

–&|160;La terre s’entr’ouvre, – s’écria leFrank livide de terreur, – du feu&|160;! du feu&|160;! sous mespieds.

–&|160;C’est le feu éternel, – dit l’évêque ense redressant menaçant, tandis que le comte tombait à genouxcachant sa figure entre ses mains, – ah&|160;! tu demandes où estl’enfer, impie, blasphémateur&|160;!

–&|160;Patron, mon bon patron, aie pitié demoi&|160;!

–&|160;Entends-tu ces cris souterrains&|160;?Ce sont les démons&|160;; ils viennent te chercher. Entends-tucomme ils crient&|160;: Neroweg, Neroweg&|160;! lefratricide&|160;! Viens à nous&|160;! Caïn, tu es ànous&|160;!

–&|160;Ces cris sont affreux… Mon bon père enChrist, prie le Seigneur de me pardonner&|160;!

–&|160;Ah&|160;! te voilà à genoux, pâle,éperdu, les mains jointes, les yeux fermés par l’épouvante…Demanderas-tu encore où est l’enfer&|160;?

–&|160;Non, non, évêque, saint évêqueCautin&|160;; absous-moi de la mort de mon frère, tu auras maprairie, mes vingt sous d’or…

–&|160;Et l’esclave&|160;?

–&|160;Et ma petite esclave blonde.

–&|160;J’ai là une charte de donationpréparée… Tu vas faire venir un de tes leudes comme témoin. Montémoin à moi sera cet ermite, afin que la donation soit en règle etselon l’usage.

–&|160;Oui, oui, mais aie pitié de moi… Si cesdémons allaient m’emporter… Comme ils m’appellent&|160;!Renvoie-les&|160;! renvoie-les donc, mon bon patron, qu’ils nem’entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ&|160;!

–&|160;Ils t’emporteraient si tu manquais à tapromesse.

–&|160;Je la tiendrai… Oh&|160;! je latiendrai…

–&|160;Puisque tu ne doutes plus de lapuissance du Seigneur, – reprit l’évêque en frappant de nouveau dupied sur le plancher, – relève-toi, comte, ouvre les yeux, legouffre de l’enfer est refermé (la dalle en remontant avait reprissa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce qu’il faut pourécrire. Tu seras mon témoin.

–&|160;Je ne serai pas témoin de cettefourberie sacrilège, – répondit en latin l’ermite laboureur. – Jet’exposerais à la fureur de ce barbare en lui dévoilant cettepillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton sang couler…mais, prends garde, prends garde… tu domines par la ruse et laterreur les seigneurs stupides et féroces&|160;; moi je domine, parl’amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent.Prends garde&|160;; ceux là sont nombreux.

–&|160;Voudrais-tu exciter une rébellioncontre moi&|160;? Serais-tu capable d’abuser du grand empire que tupossèdes sur le populaire&|160;? toi que j’ai accueilli ici commeun hôte bien venu&|160;? sans savoir pourtant si ton évêque t’avaitpermis de sortir de son diocèse[26].

–&|160;Demain, avant de continuer ma route, jete dirai ce que j’attends de toi…

Cautin, à qui l’ermite laboureur imposait,frappa sur un timbre pendant que le comte, toujours agenouillé,tremblant de tous ses membres, essuyait la sueur glacée qui coulaitde son front. À l’appel de l’évêque, le chambrier parut&|160;; lesaint homme lui dit tout bas en latin&|160;:

–&|160;L’enfer a été très-satisfaisant… Qu’onéteigne le feu&|160;!

Et il ajouta tout haut&|160;:

–&|160;Commande à l’un des leudes du comte devenir ici… Tu l’accompagneras.

Le chambrier sorti, l’évêque s’adressant auFrank toujours agenouillé&|160;:

–&|160;Tu as cru, et tu te repens…Relève-toi&|160;! Mais prends garde de manquer à ta parole…

–&|160;Mon bon patron, je ne me relèverai pasque tu ne m’aies promis une chose…

–&|160;Quoi donc&|160;?

–&|160;J’ai peur de retourner cette nuit à monburg&|160;; les démons viendraient peut-être me prendre sur laroute… Je suis épouvanté… garde-moi cette nuit à ta villa.

–&|160;Tu seras mon hôte jusqu’à demain&|160;;mais ta petite esclave, tu devais me l’envoyer dès ton arrivée…chez toi&|160;?

–&|160;Tu la veux cette nuit&|160;?… la petiteesclave&|160;?

–&|160;Je l’ai promise à mon évêchesse,autrefois ma femme selon la chair, aujourd’hui ma sœur en Dieu.Elle a besoin d’une toute jeune fille pour son service&|160;; jelui ai promis celle-ci… et plus tôt elle l’aura, plus tôt elle seracontente.

–&|160;Ainsi, patron, – dit le comte en segrattant l’oreille, – tu la veux absolument ce soir, la petiteesclave&|160;?

–&|160;Oserais-tu maintenant te dédire&|160;?…Te crois-tu déjà si loin de l’enfer&|160;?

–&|160;Non, oh&|160;! non, patron… ne te fâchepas&|160;; un de mes leudes va monter à cheval&|160;; il irachercher la petite esclave et la ramènera ici en croupe…

La charte de donation, validée selon l’usagepar l’inscription du témoignage du chambrier de l’évêque et duleude, portait que Neroweg, comte du roi d’Auvergne en la ville deClermont, donnait en rémission de ses péchés à l’Église,représentée par Cautin, évêque de cette ville, cent arpents deprairie, vingt sous d’or, et une esclave filandière, âgée de quinzeans, nommée Odille. Après quoi l’évêque, au nom du Père, du Fils etdu Saint-Esprit, donna au comte frank l’absolution de sonfratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.

–&|160;Sigefrid, – dit le comte au leude enétouffant un dernier soupir de regret, – sois bon compagnon&|160;;va au burg&|160;; tu prendras en croupe la petite Odille lafilandière, et tu la rapporteras ici.

**

*

Les Vagres sont arrivés non loin de la villaépiscopale.

–&|160;Ronan, les portes sont solides, lesfenêtres élevées, les murailles épaisses… Comment entrer chezl’évêque&|160;? – dit le Veneur. – Tu nous as promis de nousconduire au cœur de la maison… moi, j’irai droit au cœur del’évêchesse.

–&|160;Frères, voyez-vous à quelques pas, aupied de la montagne, ce petit bâtiment entouré decolonnes&|160;?

–&|160;Nous le voyons… la nuit est claire.

–&|160;Ce bâtiment était autrefois une sallede bains d’eaux thermales, dont la source chaude venait de cesmontagnes… De la villa où nous allons, on se rendait à ces thermespar un long souterrain. L’évêque a fait détourner la source, et lebâtiment il l’a changé en une chapelle consacrée au grandSaint-Loup… Or, mes bons Vagres, par le souterrain nousentrerons au cœur de la villa épiscopale sans trouer de murailles,sans briser portes ou fenêtres… Si j’ai promis, ai-jetenu&|160;?

–&|160;Comme toujours, Ronan… tu as promis, tuas tenu.

On entre dans les anciens thermes changés enchapelle&|160;; il y fait noir, très-noir… Une voix sort del’ombre&|160;:

–&|160;C’est toi, Ronan&|160;?

–&|160;Moi et les miens… Marche, Simon, bonserviteur de la villa épiscopale… marche, Simon, nous tesuivons…

–&|160;Il faut attendre.

–&|160;Pourquoi&|160;?

–&|160;Le comte Neroweg est encore chezl’évêque avec ses leudes.

–&|160;Tant mieux… un renard et un sanglier,la chasse sera belle&|160;!

–&|160;Le comte a dans la villa vingt-cinqleudes bien armés.

–&|160;Nous sommes trente… c’est quinze Vagresde trop pour une telle attaque… Marche, Simon, nous te suivons.

–&|160;Le passage n’est pas encore libre.

–&|160;Pas libre&|160;? ce passage souterrainqui conduit d’ici dans la salle du festin&|160;?…

–&|160;L’évêque a fait préparer ce soir unmiracle pour effrayer le comte Frank et lui faire peur de l’enfer.Deux clercs ont apporté, sous la salle du festin, des bottes depaille, des fagots et du soufre… Ils doivent ensuite y mettre lefeu en poussant des cris endiablés et souterrains… Après quoi, unedes dalles de la mosaïque s’abaissera sous le sol, par uncontrepoids, comme autrefois elle s’abaissait lorsqu’on voulaitpasser par le souterrain qui conduit à ces thermes.

–&|160;Et le Frank stupide, croyant voirbéante une des bouches de l’enfer, fera au saint homme une donationjusqu’ici refusée&|160;?

–&|160;Tu as deviné, Ronan&|160;; il faut doncattendre que le miracle soit joué&|160;; le comte parti, la villasilencieuse, toi et les tiens, vous vous y introduirez.

–&|160;À moi l’évêchesse&|160;!

–&|160;À nous le coffre fort, les vases d’oret d’argent&|160;! à nous les sacs gonflés de monnaie… et largesse,largesse au pauvre monde qui n’a pas un denier&|160;!

–&|160;À nous le cellier, les outres pleines,les sacs de blé… à nous les jambons, les viandes fumées&|160;!Largesse, largesse au pauvre monde qui a faim&|160;!

–&|160;À nous le vestiaire, les bellesétoffes, les chauds vêtements, et largesse, largesse au pauvremonde qui a froid…

–&|160;Et puis à feu et à sac la villaépiscopale&|160;!

–&|160;Liberté aux esclaves&|160;!

–&|160;Nous emmenons de pauvres filles quinous suivront gaiement&|160;!

–&|160;Et vive le mariage en Vagrerie, – ditRonan, puis il chanta ainsi&|160;:

«&|160;Mon père était Bagaude, moi, je suisVagre et né sous la verte feuillée, comme un oiseau de mai…

»&|160;Où est ma mère&|160;?

»&|160;Je n’en sais rien…

»&|160;Un Vagre n’a pas de femme&|160;: lepoignard d’une main, la torche de l’autre, il va de burg en villaépiscopale enlever femmes ou concubines à leur comte ou à leurévêque, et emmène ces charmantes au fond des bois…

»&|160;Elles pleurent d’abord et rientensuite… Le joyeux Vagre est amoureux, et dans ses bras robustesces belles chéries oublient bientôt le cacochyme évêque ou le duchébété&|160;!…&|160;»

–&|160;Vive le mariage en Vagrerie&|160;!

–&|160;Tu es en belle humeur, Ronan…

–&|160;Nous allons mettre à sac la maison d’unévêque, vieux Simon&|160;!

–&|160;Tu seras pendu, brûlé, écartelé…

–&|160;Ni plus ni moins qu’Aman et Aëlian, nosprophètes, Bagaudes en leur temps comme nous Vagres en le nôtre…Mais le pauvre monde dit&|160;: Bon Aëlian&|160;! bon Aman&|160;!…puisse-t-il dire un jour&|160;: Bon Ronan&|160;!… je mourraicontent, vieux Simon…

–&|160;Toujours vivre au fond des bois…

–&|160;La verdure est si gaie&|160;!

–&|160;Au fond des cavernes…

–&|160;Il y fait chaud l’hiver, fraisl’été.

–&|160;Toujours l’oreille au guet, toujourspar monts et par vallées… toujours errer sans feu ni lieu…

–&|160;Mais vivre toujours libres, vieuxSimon… libres&|160;! libres&|160;! au lieu de vivre esclaves sousle fouet d’un maître frank ou d’un évêque&|160;! Viens avec nous,Simon…

–&|160;Je suis trop vieux&|160;!

–&|160;Ne hais-tu pas ton seigneur, le sainthomme Cautin&|160;?

–&|160;Autrefois j’étais jeune, riche,heureux&|160;; les Franks ont envahi la Touraine, mon paysnatal&|160;; ils ont égorgé ma femme après l’avoir violée&|160;;ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille&|160;;ils ont pillé ma maison&|160;; ils m’ont vendu comme esclave, et demaître en maître, je suis tombé entre les mains de Cautin… J’aidonc sujet d’exécrer les Franks&|160;; mais j’exècre, s’il se peut,davantage encore les évêques gaulois, qui nous tiennent, nousGaulois, en esclavage&|160;!

–&|160;Qui va là&|160;? – s’écria Ronan, envoyant au dehors, et dans l’ombre, une forme humaine rampant à deuxgenoux, et s’approchant ainsi de la porte de la chapelle. – Qui valà&|160;?

–&|160;Moi, Félibien, esclave ecclésiastiquede notre saint évêque.

–&|160;Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi àgenoux&|160;?

–&|160;C’est un vœu… Je viens ainsi de mahutte à genoux… sur les cailloux du chemin pour prier Loup, legrand Saint-Loup, à qui est dédiée cette chapelle. Je viens ainside nuit afin d’être de retour dès l’aube à l’heure du labeur, carma hutte est loin d’ici…

–&|160;Frère, pourquoi t’infliger ce suppliceà toi-même&|160;? N’est-ce pas assez déjà de te lever avec lesoleil, et le soir de te coucher sur ta paille, brisé defatigue&|160;?

–&|160;Je viens à genoux prier Saint-Loup, legrand Saint-Loup, de demander au Seigneur de longs et fortunésjours pour notre saint évêque Cautin, de qui je suis esclavelaboureur.

–&|160;Ton maître&|160;! un saint&|160;?… cefainéant qui t’écrase de travail, comme le meunier sous sa meuleécrase le blé nourricier pour en tirer la farine… Quoi&|160;!demander de longs jours pour ton maître, c’est demander d’allongerla lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups si tubronches.

–&|160;Bénis soient leurs coups&|160;! Plus onsouffre ici-bas, plus l’on est heureux dans le paradis…

–&|160;Mais le blé que tu sèmes, ton évêque lemange&|160;; le vin que tu foules, il le boit&|160;; les habits quetu tisses, il s’en revêt… te voici have, affamé, presque nu soustes haillons&|160;!…

–&|160;Je voudrais manger les excréments desporcs, boire leur urine, me vêtir d’épines, qui déchireraient mapeau jusqu’aux veines, mon bonheur en serait plus grand dans leparadis…

–&|160;Dis-moi, pauvre frère… le Seigneur acréé le froment, le raisin, le miel, les fruits, le lait, la doucetoison des brebis… est-ce pour que sa créature se nourrissed’ordures et se vêtisse d’épines&|160;? réponds, mon pauvrefrère&|160;?…

–&|160;Tu n’es qu’un impie&|160;!

–&|160;Écoute-moi sans colère… Voyons&|160;:pendant que du fond de ta misère, de ta fange et de ton ignorance,tu aspires au paradis de là-haut&|160;! est-ce que ton évêque ne sefait pas, lui, en ce monde un paradis&|160;? est-ce que seul il nejouit pas des biens du créateur&|160;? Tu le sais, les greniers deton maître regorgent de pur froment&|160;; ses étables sont pleinesde troupeaux gras&|160;; ses viviers, de poissons&|160;; soncellier, de vins vieux&|160;; ses volières, d’oiseauxdélicats&|160;; il chasse en forêt la succulente venaison&|160;; ilchasse en plaine le fin gibier… après quoi il godaille, ripaille,dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta sœur…

–&|160;Mensonge&|160;!… mon seigneur et évêquene peut faillir…

–&|160;Pauvre frère&|160;!… cela ne te révoltepas, de voir les Franks maîtres implacables de cette belleAuvergne, qu’ils nous ont larronnée&|160;? de cette riche Auvergne,où tes pères, aujourd’hui esclaves et dépouillés de leurs biens,vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champspaternels&|160;?

–&|160;Mon évêque m’a commandé d’obéir auxFranks et à leurs rois comme à lui-même… Puisque leurs rois sontfils soumis de l’Église, le mal qu’ils nous font, l’esclavagequ’ils nous imposent, sont des épreuves que le Seigneur Dieu nousenvoie, et il faut les bénir à cœur joie ces épreuves&|160;; pluselles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires pournotre salut…

–&|160;Mais, pauvre frère, ces épreuvesd’asservissement, de faim, de froid, de labeur écrasant, de misèreaffreuse, que, pour ton salut, te prêche ton évêque, à son profit,est-ce qu’il les subit, lui, ces dures peines&|160;? ne vit-il pas,comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse etl’abondance&|160;?

–&|160;Arrière… tu veux me tenter,Satan&|160;! laisse-moi prier… Je fermerai les yeux, je boucheraimes oreilles. Saint évêque Loup&|160;! grand Saint-Loup&|160;!protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêqueCautin&|160;!

–&|160;Pauvre créature&|160;! méchammenthébétée, avilie, dégradée par les prêtres… c’est une tendre pitiéque tu m’inspires&|160;! – dit Ronan. – Et voilà pourtant ce queles évêques ont fait de ce fier peuple gaulois&|160;! lui, jadisl’orgueil du monde, il se courbe aujourd’hui, lâche et tremblant,devant une poignée de barbares&|160;!…

–&|160;Tu dis vrai, Ronan&|160;; presque tousles esclaves sont, comme ce malheureux, tombés dans un lâchehébétement… le mal gagne de jour en jour… Ah&|160;! c’en est faitde la vieille Gaule… les Franks lui voleront jusqu’à son nom…

–&|160;S’il en est ainsi, moi, Ronan&|160;!par la torche de l’incendie&|160;! par l’épée du massacre, parl’ivresse de l’orgie&|160;! je le jure&|160;! je le jure&|160;!tant qu’il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gauloisdéshérités de tout… jusqu’à notre nom&|160;! nous danserons àtravers les flammes, nous boirons sur des ruines, nous feronsl’amour sur la cendre des palais et des églises&|160;!…

Et Ronan se mit à chanter le refrain desVagres&|160;:

«&|160;Les Franks nous appellent Hommeserrants, Loups, Têtes de loups… Vivons en loups, vivons enjoie… l’été, sous la verte feuillée&|160;; l’hiver, dans leschaudes cavernes…&|160;»

–&|160;Allons, Simon, le miracle de l’évêquedoit être joué.

–&|160;Oui… d’ailleurs je marcherai seul àdistance de vous dans le souterrain… Si je vois de loin de laclarté, je viendrai vous avertir.

–&|160;Mais cet esclave, qui est là marmottantà genoux ses patenôtres au grand Saint-Loup&|160;?

–&|160;La foudre tomberait à ses pieds qu’ilne bougerait point… il s’en ira comme il est venu… sur ses deuxgenoux.

–&|160;Allons, vieux Simon, plaignons cepauvre homme, et surtout pendons l’évêque… Marche, Simon.

–&|160;Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l’esclaveecclésiastique, disparurent dans le souterrain qui, de ces anciensthermes, aboutissait à la villa épiscopale, tous chantant àdemi-voix&|160;:

«&|160;Le joyeux Vagre n’a pas de femme&|160;:le poignard d’une main, la torche de l’autre, il va de burg enmaison épiscopale enlever les femmes des comtes et des évêques, etemmène ces charmantes au fond des bois…&|160;»

**

*

Que faisaient donc le prélat et le comte,pendant que les Vagres s’introduisaient dans le souterrain de lavilla épiscopale&|160;?… Ce qu’ils faisaient&|160;?… ils buvaientcoup sur coup&|160;; le leude du comte était retourné au burgchercher l’esclave… En l’attendant, l’évêque Cautin, chafriolant deposséder enfin la jolie fille qu’il convoitait depuis longtemps,s’était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque ivrede vin et de frayeur, croyant l’enfer sous ses pieds, aurait vouluquitter la salle du festin&|160;; il n’osait, se croyant protégépar la sainte présence de l’évêque contre les attaques du diable.En vain l’homme de Dieu engageait son hôte à vider encore unecoupe, le comte repoussait la coupe de sa main, roulant autour delui ses petits yeux d’oiseau de proie effaré.

L’ermite laboureur, comme d’habitude, rêvaitou observait en silence…

–&|160;Qu’as-tu donc&|160;? – dit l’évêque aucomte, – tu es triste, tu ne bois plus… Tout à l’heure fratricide,tu es maintenant, de par mon absolution, blanc comme neige…déride-toi donc&|160;; ta conscience n’est-elle pas nette&|160;?réponds donc… M’aurais-tu caché quelque autre crime&|160;?… lemoment serait mal choisi… tu l’as vu, l’enfer n’est pas loin…

–&|160;Tais-toi, patron… tais-toi… je me senssi faible, que je ne porterais pas un chevreuil sur mes épaules,moi qui porterais un sanglier… N’abandonne pas ton fils enChrist&|160;! toi, qui peux conjurer les démons, je ne te quitteraipas d’ici au jour…

–&|160;Tu me quitteras pourtant tout àl’heure, lorsque la petite esclave sera venue&|160;; il faudra queje la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois ma femme selon lachair, aujourd’hui ma sœur en Dieu.

–&|160;Aussi vrai qu’un de mes aïeuxs’appelait l’Aigle terrible en Germanie, je ne tequitterai pas plus que ton ombre…

–&|160;Un des aïeux de ce Neroweg se nommaitl’Aigle terrible en Germanie… la rencontre est étrange, –pensait l’ermite… – Ainsi nos deux races ennemies, Franke etGauloise, se sont rencontrées, se rencontrent… se rencontrerontpeut-être encore à travers les âges…

–&|160;Bon patron, – dit Neroweg, – d’ici aujour, je ne te quitterai pas plus que ton ombre.

–&|160;Comte, prends garde… ta terreur meprouve que ton âme n’est pas tranquille… avoue-le, tu ne m’as pastout dit&|160;?

–&|160;Si, si, je t’ai tout dit.

–&|160;Dieu le veuille, pour le salut de tonâme… Mais déride-toi donc… tiens, parlons un peu de chasse… commetoi, je suis fin veneur&|160;; cette conversation t’égayera… Et àpropos de chasse, un reproche.

–&|160;À moi&|160;?

–&|160;À toi ou à tes esclaves forestiers…L’autre jour ils sont venus lancer trois cerfs au milieu des boisde l’Église… tu sais, dans l’enceinte touchant à ce bout de taforêt, séparé du restant de tes domaines par la rivière&|160;?

–&|160;Si mes esclaves forestiers ont lancédes cerfs chez toi, tes esclaves en lanceront une autre fois chezmoi&|160;: nos bois ne sont séparés que par une route.

–&|160;C’est dommage… notre limite à tous deuxdevrait être la rivière.

–&|160;Il me faudrait pour cela t’abandonnerles cinq cents arpents de bois qui sont en delà de la rivière.

–&|160;Est-ce que tu y tiens beaucoup à cebout de forêt&|160;? elle est bien chétive en cet endroit-là…

–&|160;Chétive&|160;! il y a des chênes devingt coudées, et c’est la partie la plus giboyeuse de mesbiens…

–&|160;Tu vantes ton domaine, c’est tondroit&|160;; mais, dans ton intérêt même, tu serais mieux et plussûrement limité, si tu l’étais par la rivière, et si tu tedébarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent à mesterres…

–&|160;Pourquoi me parles-tu de mesbois&|160;? je n’ai plus d’absolution à te demander… entends-tu,évêque&|160;?

–&|160;Non… tu as tué une de tes femmes, unede tes concubines, et ton frère Ursio… tu as expié ces crimes endouant l’Église&|160;: tu es absous… Cependant… et cela me revientseulement maintenant à l’esprit, cependant nous n’avons pas songé àune chose…

–&|160;À laquelle, patron&|160;?

–&|160;Ta quatrième femme Wisigarde a péri partes mains de mort violente&|160;; elle n’a pas reçu en mourantl’assistance d’un prêtre… son âme est en peine, il se pourraitqu’elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de fantômeeffrayant, jusqu’à ce que tu aies tiré de peine cette pauvreâme…

–&|160;Comment la tirer de peine&|160;?

–&|160;Par des prières que dirait un prêtre duSeigneur.

–&|160;Je ne suis pas prêtre, moi&|160;!

–&|160;Mais je le suis, moi&|160;!

–&|160;Alors, patron, dis-les, ces prières,pour cette âme en peine.

–&|160;Soit… Durant vingt ans, il sera dit àl’autel des prières pour l’âme de Wisigarde, à condition que tum’abandonneras ce bout de forêt, séparé de ton domaine par larivière…

–&|160;Encore donner à ton Église… donnertoujours… toujours donner&|160;!…

–&|160;Libre à toi de préférer être tourmentéla nuit par des fantômes livides et sanglants…

Le Frank regarda l’évêque d’un œil défiant etirrité&|160;; puis il reprit avec un courroux concentré&|160;:

–&|160;Gaulois rapace, tu veux donc me prendrepièce à pièce la part de conquêtes que nos rois nous ont donnée, àmon père et à moi, en bénéfice héréditaire&|160;? Doter encore tonÉglise&|160;! je doterais plutôt le diable&|160;!…

–&|160;Dote-le donc… le voici&|160;!&|160;! –dit une grosse voix qui semblait sortir des entrailles de laterre.

Au son de cette voix, l’ermite se levasurpris, l’évêque se renversa sur le dossier de son siège, se signabrusquement&|160;; puis, réfléchissant, il dit en latin&|160;:

–&|160;C’est mon chambrier&|160;; il étaitresté là-dessous… le tour est gai… il vient à point…

Le comte, lui, frappé de terreur, se croyantpoursuivi par le démon en personne, avait poussé un grand cri,s’enfuyant éperdu de la salle du festin, et manquant de renverserle leude, qui en ce moment entrait, poussant devant lui une jeunefille, en disant&|160;:

–&|160;Voici la petite esclave, Odille, lafilandière.

L’évêque en rut oublia tout pour courir versla pauvrette&|160;; mais au moment où il s’élançait pour la saisir,une main vigoureuse, sortant par l’ouverture de la dalle abaissée,arrêta le prélat par un pan de sa robe en lui criant&|160;:

–&|160;Luxurieux point ne seras, saint hommede Dieu&|160;!&|160;!

Lorsque l’évêque se retourna inquiet de voirqui lui parlait ainsi, il vit avec effroi Ronan à la tête de sescompagnons, qui, comme lui, sortirent par l’issue du souterrain, enpoussant des cris enragés… Tous, par plaisante humeur, les joyeuxgarçons, s’étaient noirci la figure avec les débris charbonnés desfagots destinés à produire les flammes de l’enfer et àjouer le miracle.

À la vue de ces hommes noirs, sortant dedessous terre, et hurlant comme des damnés, le leude, qui avaitamené la petite esclave, crut aussi qu’ils venaient de l’enfer, etse précipita sur les traces de Neroweg en criant&|160;:

–&|160;Les démons&|160;! lesdémons&|160;!…

Le comte, de plus en plus épouvanté, courut àl’écurie, s’élança sur son cheval, et à toute bride s’éloigna de lavilla épiscopale&|160;; ses leudes l’imitèrent, sautèrent sur leursmontures, abandonnant leurs armes dans la salle du festin, et tousprirent la fuite en tumulte, répétant avec épouvante&|160;:

–&|160;Les démons&|160;! lesdémons&|160;!…

**

*

La villa épiscopale a été envahie par lesVagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans lachapelle de l’évêque&|160;? les cierges sont allumés sur l’autel,ni plus ni moins que pour la fête de Pâques&|160;; ils éclairent deleur vive lumière les premiers arceaux&|160;: le reste de lachapelle est noyé d’ombre, jusqu’à la porte voûtée, à traverslaquelle on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d’unbrasier qui s’éteint… Quel brasier&|160;? celui que formaient lesdébris embrasés de la villa épiscopale…

La villa a donc été incendiée par lesVagres&|160;? Certes&|160;; auraient-ils sans cela emporté destorches de paille&|160;?

Au milieu du chœur sont entassées pêle-mêleles richesses de l’évêque&|160;: vases d’or et d’argent, saintscalices et coupes à boire, boîtes à Évangiles et plats à manger,patènes et bassins à rafraîchir le vin&|160;; gros sacs de peauéventrés, d’où ruissellent les sous d’or et d’argent&|160;; richesétoffes pourpres et bleues, n’attendant plus que la façon&|160;;fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches commela colombe&|160;; et pour trophées, aux quatre coins de cesplendide monceau de butin, les haches, les boucliers et les piquesdes leudes fuyards par peur du diable&|160;: or, argent, acier,vives couleurs, tout brille, fourmille et scintille de ces joyeuxmiroitements, particuliers aux gros monceaux de précieux butin, siplaisants à l’œil d’un Vagre…

Ils sont donc là, les Vagres&|160;? ils sontdonc dans la sainte chapelle de la villa épiscopale&|160;?

Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dontils ont fait leur magasin…

Et que font-ils là&|160;?

Ma foi&|160;! ils font ce que font les Vagresaprès avoir bu, ravagé, pillé&|160;: les uns ronflent et cuventleur ivresse sur les marches de l’autel, les autres, se balançantsur leurs jambes avinées, se délectent en regardant amoureusementleur gros tas de butin, ces richesses, qu’ils vont semer sur leurroute, et qui feront tant d’heureux&|160;; car les Vagres de Ronansurtout sont fidèles à ces commandements… saints commandements enVagrerie&|160;:

«&|160;Prenons aux riches, donnons auxpauvres… Vagre qui garde un sou pour le lendemain n’est plus unVagre, un Loup, une Tête de loup, un Hommeerrant… Toujours il partage son butin de la veille entre lespauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats&|160;!Franks pillards et oppresseurs de la vieilleGaule&|160;!&|160;»

Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûtsdes colonnes, ou assis sur les marches de l’autel, à côté desronfleurs, leurs regards sont aussi fermes que leurs jambes,n’ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux vins vieux de lavilla épiscopale&|160;?

Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plusque les autres (et Ronan est de ce nombre)&|160;; mais ce sont desVagres aguerris, rudes compères, qui vous vident une outre d’untrait, et marchent sans broncher sur une poutre à traversl’incendie qu’ils ont allumé dans le burg d’un Frank ou dans lavilla d’un évêque… Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus dehaillons, ces femmes&|160;? non moins misérables, mais dontquelques-unes sont jolies, très-jolies&|160;; les uns et les unesont l’air aussi gai, aussi aviné que les Vagres, que sont-ils, ceshommes et ces femmes&|160;?

Ce sont des esclaves de l’Église, joyeuxd’avoir leur jour de justice et de vengeance… Mais d’autresesclaves en grand nombre ont fui dans les champs, craignant de voirle feu du ciel tomber sur les Vagres, assez sacrilèges pour mettreà sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.

Que fait donc Ronan, se prélassant au bancépiscopal, où il est assis, revêtu des habits sacerdotaux et coiffédu bonnet de fourrure, que le comte Neroweg a laissé dans la salledu festin en fuyant éperdu&|160;? Quatre Vagres assistent Ronan…étranges clercs&|160;! plaisants diacres&|160;! Parmi eux se trouveDent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait pasla ceinture.

–&|160;Frères, sommes-nous tous ici&|160;?

–&|160;Ronan, il ne manque que leVeneur&|160;; au plus fort de l’incendie, il a couru à la porte del’évêchesse… et l’un des nôtres l’a vu ensuite traverser lesflammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras cettebelle femme évanouie.

–&|160;Sans doute il la fait revenir à elle…Or, pendant qu’on ranime l’évêchesse, si nous jugionsl’évêque&|160;?…

–&|160;Bien dit, Ronan.

–&|160;Le saint homme a souvent jugé du hautdu tribunal de la curie, comme évêque et chef de la cité deClermont, jugeons-le à son tour.

–&|160;Oui, oui, jugeons l’évêque&|160;!jugeons l’évêque&|160;!…

Et les esclaves de l’abbaye criaient plus fortque les Vagres&|160;:

–&|160;Jugeons l’évêque&|160;!

–&|160;Qu’on l’amène&|160;!

Deux Vagres allèrent quérir le saint homme deDieu, jusqu’alors retenu dans un couloir voisin. Il fut introduitgarrotté, pâle et courroucé, devant le tribunal de Ronan et de sesclercs en Vagrerie.

–&|160;Seigneur évêque, – lui dit Ronan, –votre charité, votre piété, votre clarissime pudicité(afin d’employer les titres honorifiques que vous vous accordezentre vous, saints hommes), votre clarissime pudicitévoudra-t-elle nous dire comment tu t’appelles&|160;?

–&|160;Incendiaire&|160;! pillard&|160;!sacrilège&|160;!… voilà tes noms à toi… Je te damne ett’excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l’autre, oùvous subirez pour vos forfaits les peines éternelles&|160;!

–&|160;Ta clarissime charité répond àma question par des injures… Or, puisque ta clarissime humilitérefuse de dire ton nom, ton nom, le voici&|160;: Tu t’appellesCautin…

–&|160;Puisse mon nom te brûler lalangue&|160;!

–&|160;Pauvres esclaves de l’abbaye, – ajoutaRonan en s’adressant à eux, – quels reproches faites-vous à votreévêque&|160;?

–&|160;Il nous écrase de travaux de l’aube ausoir, et souvent la nuit.

–&|160;Pour nourriture, il nous donne unepoignée de fèves.

–&|160;Il nous laisse sous ces haillons, etdans nos huttes de boue effondrées la cabane des porcs nous faitenvie.

–&|160;Nos moindres fautes sont punies dufouet.

–&|160;Nous autres, jeunes femmes du gynécéede l’évêchesse, il abuse de nous par la menace… Quelle résistancepeut faire l’esclave&|160;? elle se soumet en frissonnant… etpleure…

–&|160;J’ai dit ce que j’ai dit, – ajouta levieux Simon, l’introducteur des Vagres dans la villa. – Qu’un Franknous asservisse et nous accable de misères… conquérant, il use desa force&|160;; mais que des évêques, Gaulois comme nous, sejoignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec lui nosdépouilles… je l’ai dit et je le dis, c’est le crime des prêtres del’Église catholique, apostolique et romaine, comme ils s’appellent…Joug pour joug, j’aurais préféré celui de la Rome desempereurs&|160;; c’était une franche guerre&|160;: soldat contresoldat, épée contre épée&|160;; mais j’ai horreur et dégoût du jougde la Rome des papes, cette Église qui nous opprime par lafourberie, par l’hébétement, et qui, reniant la patrie, la liberté,nos gloires passées, abrutit et châtre notre virile race gauloise…Ah&|160;! nos anciens prêtres, nos druides vénérés, ne s’alliaientpas ainsi lâchement aux Romains conquérants de la Gaule… Non, non,le glaive d’une main, une branche de gui de l’autre, donnant lespremiers le signal de la sainte guerre contre l’étranger, ilssoulevaient les populations en armes avec ces deux seulsmots&|160;: Patrie et liberté&|160;!&|160;! Alors surgissaient dugrand flot populaire&|160;: le chef des centvallées&|160;! Sacrovir&|160;! Vindex&|160;!Marik&|160;! Civilis&|160;! et Rome tremblait auCapitole… Mais où sont-ils nos druides vénérés&|160;? Où ilssont&|160;?… Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs oscalcinés par le feu sous les ruines de leurs temples renversés parles prêtres catholiques. Où ils sont, nos druides&|160;?demandez-le aux bourreaux des cités gouvernées par les évêques…Hélas&|160;! avec les druides, est morte l’indépendance de laGaule&|160;!… les évêques et les Franks lui larronneront jusqu’àson nom&|160;!… Je vous l’ai dit, je vous l’ai dit… Oh&|160;! ne memenace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque… Ce langaget’étonne dans la bouche d’un pauvre vieux esclave&|160;; mais cetesclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avantd’être ta chose, comme tes bœufs et tes porcs, cet esclave avaitacquis plus de science que tu n’en posséderas jamais, prélatfainéant, cupide et luxurieux&|160;!&|160;! Rassure-toi, je ne teravirai pas ta vengeance&|160;; je suis trop vieux pour courir laVagrerie… toi, ou ton successeur, vous me trouverez sur les ruinesde ta villa épiscopale, le vieux Simon sera pendu&|160;; mais sondernier mot sera&|160;: Malédiction sur les Franks conquérants,malédiction sur les évêques catholiques… et vive la vieilleGaule&|160;!

–&|160;Évêque, – reprit Ronan, – ta clarissimevéracité a-t-elle quelque chose à répondre aux accusations de tesesclaves et aux paroles du vieux Simon&|160;?

–&|160;Ce sont eux, les scélérats maudits, lessacrilèges, qui auront à répondre au terrible jour du jugement…Après quoi, ils grinceront des dents pour l’éternité… ainsi quetoi, vieux Simon, abominable païen&|160;!… Quoi&|160;! tu osesglorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des druides, cesprêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi les âmesque leur exécrable idolâtrie a perdues&|160;!

–&|160;Donc, évêque, ta clarissime pureté deconscience ne trouve rien autre chose à expectorer que des injures,toujours des injures&|160;?

–&|160;Et fasse à l’instant le Seigneur queces injures soient autant de lames ardentes qui vous percent leventre, maudits&|160;!

–&|160;Soit&|160;! que ta clarissime sainteténous régale d’un miracle, dût-il nous percer le ventre, enattendant ce prodige… Voici ce dont je t’accuse, moi, Ronan&|160;:tu convoitais les biens d’un de tes prêtres, nomméAnastase, il a refusé de te les abandonner, tu l’as parruse attiré chez toi, à Clermont, puis tu l’as fait saisir,garrotter et enfermer tout vivant dans un sépulcre avec un mort enputréfaction[27]. Ta clarissime charité ose-elle nierceci&|160;?

–&|160;Plaisant concile que celui de cesscélérats pour m’interroger, moi, évêque&|160;!

–&|160;Tu ne nies pas&|160;?Poursuivons&|160;: ta clarissime pauvreté dans sa rage d’augmenterses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sousprétexte de miracle, un vrai tour de bandit&|160;: tu aseffrontément dépouillé le comte Neroweg en l’épouvantant au nom dudiable… moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier desoufre… Cedit miracle, peu coûteux, t’a beaucoup trop rapporté…Dépouiller un Frank, c’est justice en Vagrerie, nous n’en faisonspoint d’autres&|160;; mais si les Vagres se gaudissent à piller nosconquérants, c’est pour convier le pauvre monde au régal de cespilleries… Toi, tu voles le voleur pour t’enrichir… ceci, enVagrerie, est un très-damnable péché… Autre iniquité&|160;: tu asabsous ce comte fratricide pour obtenir la jouissance d’une jeuneesclave, une enfant de quinze ans au plus, je l’ai vue&|160;; or,en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un très-damnablepéché… je dois en avertir ta clarissime pudicité.

Puis, s’adressant aux Vagres, Ronanajouta&|160;:

–&|160;Où est la petite esclave&|160;?

–&|160;Ici près, dans un réduit&|160;; elleavait grand’frayeur de nous et de l’incendie… nous l’avonsdoucement portée sur un matelas, elle est là, pleurante.

–&|160;Amenez-la.

La jeune esclave fut amenée.

Ronan disait vrai&|160;: lui donner quinzeans, à cette enfant, c’était peut-être la vieillir… Ses blondscheveux, séparés en deux longues tresses épaisses, tombaient à sespieds, nus comme ses bras et ses épaules&|160;: le leude brutal, enallant la quérir au burg, lui avait à peine donné le temps de sevêtir pour l’emporter sur son cheval. Aussi, en présence desVagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands yeuxbleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante… Sacourse nocturne en croupe du guerrier frank, l’incendie de la villaépiscopale, l’aspect étrange des Vagres… que de sujets d’effroipour elle&|160;! Ses joues avaient dû autrefois être rondes etroses&|160;; mais elles étaient devenues pâles et creuses&|160;:cette figure enfantine, empreinte de souffrance, faisait mal àvoir… Ronan, malgré lui, ne la quittait pas des yeux, aussi lorsquecette jeune esclave entra dans la chapelle, lui, toujours joyeux,se sentit attristé, sa voix même s’émut lorsqu’il lui ditdoucement&|160;:

–&|160;Ton nom, mon enfant&|160;?

–&|160;On m’appelle Odille.

–&|160;Où es-tu née&|160;?

–&|160;Loin d’ici… dans l’une des hautesvallées du Mont-d’Or.

–&|160;Quel âge as-tu&|160;?

–&|160;Ma mère me disait ce printemps&|160;:Odille, voilà quatorze ans que tu fais la joie de ma vie.

–&|160;Comment es-tu devenue l’esclave ducomte frank&|160;?

–&|160;Mon père est mort jeune… j’habitaisdans la montagne avec mon grand-père, mon frère et ma mère… Nousvivions du produit de notre troupeau et nous filions lalaine&|160;; nous n’avions jamais eu d’autre chagrin que la mort demon père… Un jour, les Franks sont montés en armes dans lamontagne&|160;; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit&|160;:«&|160;Nous allons vous emmener au burg de notre comte pourrepeupler ses domaines en esclaves et en bétail.&|160;» Mon frère avoulu nous défendre, les Franks l’ont tué… Ils nous ont liées, mamère et moi, à la même corde&|160;; ils nous ont poussées devanteux avec notre troupeau… Mon grand-père a demandé à genoux la grâcede nous suivre&|160;; les Franks lui ont dit&|160;: «&|160;Tu estrop vieux pour gagner ton pain comme esclave. – Mais, seul, jemourrai de faim dans la montagne&|160;? – Meurs&|160;!&|160;» luiont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux… Mongrand-père nous suivait de loin en pleurant&|160;; les Franks l’ontassommé à coups de pierres… Ils ont pris d’autres esclaves, emmenéd’autres troupeaux, tué d’autres gens dans la montagne quand ilsrefusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine&|160;;ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étionscinquante peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles&|160;;les petits enfants… les Franks les massacraient comme n’étant bonsà rien. La première nuit, nous avons couché dans un bois&|160;; lesFranks ont fait violence aux femmes malgré leurs prières… J’aientendu les sanglots de ma mère… le soir, on m’avait séparéed’elle… À moi, on ne m’a rien fait&|160;: le chef de ces guerriersme gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous noussommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma mère&|160;; ona encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre… on a encore prisdes esclaves et des troupeaux… et puis on s’est remis en route pourle burg. Avant d’y arriver, on a passé une seconde nuit dans lesbois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher àcôté de son cheval… Au point du jour, nous avons continué notreroute&|160;; j’ai des yeux cherché ma mère… le Frank m’a dit&|160;:«&|160;Elle est morte&|160;; deux guerriers, en se la disputantcette nuit, l’ont tuée.&|160;» Moi, j’ai voulu rester là pour ymourir&|160;; mais le chef m’a emportée sur son cheval, et noussommes arrivés sur le domaine du comte…

–&|160;Entends-tu, évêque&|160;? – dit Ronan,– entends-tu, Gaulois&|160;? ce sont les Franks, tes alliés, qui,dans cette province et dans les autres, massacrent les vieillardset les enfants comme bouches inutiles et enlèvent ainsi hommes etfemmes de notre race, pour repeupler les terres de la Gaule queleurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous dépouillant…Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en Dieu, quifont cela… et tu ordonnes, sous peine de l’enfer, au pauvre peupled’obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, quiviolentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles.Entends-tu cela, évêque gaulois&|160;?

–&|160;Les Franks respectent les biens del’Église et les oints du Seigneur, – s’écria l’évêque Cautin, – cesbiens, ces oints sacrés, sur lesquels vous osez, maudits&|160;!porter vos mains impies.

–&|160;Continue, – dit Ronan à la petiteesclave, – continue, pauvre enfant&|160;!

–&|160;Nous sommes arrivés au burg&|160;; lecomte m’a fait conduire dans sa chambre&|160;; il s’est jeté surmoi, j’ai voulu lui résister, il m’a donné des coups de poings surla figure, j’étais toute en sang[28]&|160;;la douleur et l’effroi m’ont fait perdre connaissance, le seigneurcomte a abusé de moi&|160;; depuis, j’ai été enfermée avec lesautres esclaves dans l’appartement de sa femme Godégisèle,bien douce femme pour un si méchant homme&|160;; cette nuit, un desleudes est venu me prendre, m’a emportée sur son cheval&|160;; ilm’a conduite ici, me disant que je serais l’esclave du seigneurévêque.

–&|160;Cela t’effraye, pauvre enfant, d’êtreesclave du seigneur évêque&|160;?

–&|160;Ma mère et mes parents ont ététués&|160;; je suis esclave, je suis avilie… tout m’est égal… J’aiessayé de m’étrangler avec mes cheveux, mais j’ai eu peur… etpourtant je voudrais mourir.

–&|160;Elle a quinze ans… évêque… et tul’entends&|160;?

–&|160;Bénis le Seigneur, chère fille,bénis-le&|160;; plus tu souffriras ici-bas, plus tu te féliciteraslà-haut&|160;! C’est moi, ton père en Dieu, qui t’en donnel’assurance.

–&|160;Bien dit, évêque. Donc, je te mettraisur l’heure à même de pouvoir te singulièrement féliciter là-haut,– reprit Ronan&|160;; puis s’adressant à l’esclave dont il nepouvait détacher ses yeux attendris&|160;: – Assieds-toi là, surles marches de l’autel, petite Odille… Tu n’as ici que desamis&|160;; ne désespère pas encore.

L’enfant contempla le Vagre d’un airgrandement surpris&|160;; il lui parlait d’une voix douce&|160;;elle alla s’asseoir sur les marches de l’autel, et ne regarda plusque Ronan, n’écouta plus que les paroles de Ronan.

–&|160;Eh&|160;! le Veneur&|160;! leVeneur&|160;! – cria l’un de ces gais compagnons debout près d’unepetite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la villa, –où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse aubras&|160;? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari… ce renardpris au piège avant d’être pendu&|160;?

–&|160;Mes bons seigneurs les Vagres, – dit lavoix de l’évêchesse dont on distinguait à peine la forme svelte etblanche dans la pénombre de l’arceau de la porte, – longtemps j’aimaudit, longtemps j’ai haï celui-là qui fut mon mari… Je ne le haisplus, je ne le maudis plus&|160;; le bonheur rend indulgente…Faites-lui grâce comme je lui pardonne. Lui-même l’a dit&|160;: jen’étais plus sa femme… nos liens charnels ont été brisés… Il megardait près de lui pour jouir de mes biens… Qu’il en jouisse…J’aurai du moins mon jour d’amour et de liberté… Viens, mon beauVagre… et vive l’amour en Vagrerie&|160;!

–&|160;Scélérate impudique&|160;! j’avaisépousé une Olla… une Oliba… une Messaline&|160;!

Mais Cautin criait, menaçait en vain&|160;;l’évêchesse continuait avec son Vagre sa promenade sous la feuilléedes grands arbres de la villa, tandis que Ronan disait au sainthomme&|160;:

–&|160;Tu vas être jugé par ceux que tu asjugés. Pauvres esclaves de l’Église, que ferons-nous de ce méchantet luxurieux papelard qui enterre les vivants avec lesmorts&|160;?

–&|160;Qu’il soit pendu&|160;!

–&|160;Oui, oui&|160;! qu’il soitpendu&|160;!

–&|160;Il ne mourra qu’une fois&|160;; etnotre vie à nous était un long supplice.

–&|160;Sa vie à lui une longuejouissance&|160;!

–&|160;Qu’il soit pendu&|160;!

–&|160;Que penses-tu de l’idée de ces bonnesgens&|160;? À moi, Ronan, elle me paraît sensée…

–&|160;Et moi, mes frères, je vous dirai, aunom de Jésus de Nazareth, l’ami des affligés&|160;: pardon pour lecoupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi&|160;? L’ermite laboureur,jusqu’alors caché dans l’ombre d’un des arceaux de lachapelle&|160;; soudain il parut aux yeux des Vagres et desesclaves courroucés contre l’évêque.

–&|160;L’ermite laboureur&|160;! – s’écrièrentles esclaves avec un touchant respect, – l’ami despauvres&|160;!

–&|160;Le consolateur de ceux quipleurent&|160;!

–&|160;Que de fois, dans les champs, il a prisla houe d’un de nos compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsila tâche du captif, pour lui épargner les coups de fouet dugardien&|160;!

–&|160;Un jour, pendant que je paissais lesbrebis de l’évêque, deux s’étaient égarées. L’ermite laboureur atant cherché, tant cherché, qu’il me les a ramenées&|160;; sanslui, j’étais roué de coups au retour.

–&|160;Et nos petits enfants, si chétifs, sitristes, hélas&|160;! à cet âge où l’on rit souvent, ils onttoujours un sourire pour l’ermite laboureur.

–&|160;Oh&|160;! dès qu’ils l’aperçoivent, ilscourent se pendre à sa robe&|160;!

–&|160;Aussi malheureux que nous, il aime àfaire aux enfants de petits présents… doux présents des pauvresgens, dit-il, et il leur donne quelques fruits des bois… un rayonde miel sauvage… un oiseau tombé de son nid…

–&|160;Aimez-vous… aimez-vous en frères,pauvres déshérités, – nous dit-il sans cesse&|160;; – l’amour rendle travail moins rude.

–&|160;Espérez&|160;! – nous dit-ilencore&|160;; – espérez&|160;! le règne des oppresseurs passera ence monde, et pour eux sur cette terre, viendra l’heure d’unchâtiment terrible… alors les premiers seront les derniers et lesderniers seront les premiers.

–&|160;Jésus, l’ami des affligés, l’adit&|160;: les fers des esclaves seront brisés… Espoir&|160;!pauvres opprimés&|160;! Espoir&|160;!

–&|160;Unissez-vous… aimez-vous…soutenez-vous… fils d’un même Dieu, enfants d’une mêmepatrie&|160;!… Désunis, vous ne pourrez rien&|160;; unis, vouspourrez tout… Le jour de la délivrance n’est peut-être pas éloigné…Amour, union, patience&|160;! attendez l’heure del’affranchissement comme l’attendaient nos pères.

–&|160;Oui, voilà ce que chaque jour l’ermitenous dit…

–&|160;Et de mes paroles, frères, il faut voussouvenir en ce moment, – reprit le moine laboureur. – Jésus l’adit&|160;: malheur aux âmes endurcies&|160;! miséricorde à qui serepent&|160;! Votre évêque peut se repentir du mal qu’il afait.

–&|160;Moine insolent&|160;! tu osesm’accuser&|160;!

–&|160;Ce n’est pas moi qui t’accuse… c’est tavie passée… expie-la par le repentir, tu obtiendrasmiséricorde…

–&|160;Je me repens d’une chose, infâmerenégat&|160;! c’est de ne pouvoir t’assommer sur l’heure…

–&|160;Ermite, notre ami, tu entends ce sainthomme… tu vois sa repentance… qu’en faisons-nous, mesVagres&|160;?

–&|160;À mort&|160;! celui qui enterre desvivants avec des cadavres&|160;! à mort&|160;!

–&|160;Mes frères, vous m’aimez…

–&|160;Nous t’aimons, brave ermite, autant quenous abhorrons l’évêque Cautin…

–&|160;Accordez-moi sa vie…

–&|160;Non, non…

–&|160;Tu l’as dit, ermite&|160;: malheur auxâmes endurcies…

–&|160;Vois comme il se repent… à mort… àmort&|160;!

Et, furieux, ils se précipitèrent sur leprélat qui, dans son épouvante, appela le moine à son aide&|160;;mais celui-ci, avant cet appel, avait couvert l’évêque de son corpsen s’écriant&|160;:

–&|160;Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aimedu plus profond de mon cœur et vous console de mon mieux, pauvresesclaves, tuez-moi donc aussi, moi qui ai pour vous plus de pitiéque de blâme&|160;! Vagres errants au fond des bois&|160;! car lajuste haine de l’oppression franque, les terribles iniquités dutemps vous ont poussés à la révolte… et si vous prenez aux riches,c’est du moins pour donner aux pauvres… Non, non, vous ne tuerezpas cet homme, vous n’êtes pas des bourreaux&|160;! vousm’accorderez sa vie&|160;!

–&|160;L’évêque nous a trop fait souffrir. Œilpour œil, dent pour dent.

–&|160;Une lâche vengeance effacera-t-elle vossouffrances passées&|160;? Quoi&|160;! vous, dont les aïeuxétonnaient le monde par leur bravoure généreuse… vous allezmassacrer de sang-froid un homme sans défense&|160;? Seriez-vousdevenus lâches&|160;? vous, fils des vaillants Gaulois des tempspassés&|160;?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et nemenacèrent plus l’évêque.

–&|160;Ermite, tu es l’ami des pauvres gens.Nous t’accordons la vie de cet homme… mais il faut qu’il nous suiveen Vagrerie.

–&|160;Bien dit, Ronan&|160;! et dans nosrepos, il nous fera la cuisine&|160;; il est gourmand comme unévêque, foi de Dent-de-Loup&|160;! nous dînerons en prélats.

–&|160;Évêque, choisis&|160;! cuisinier oupendu&|160;?

–&|160;Sacrilèges&|160;! avoir pillé, incendiéma villa épiscopale, et me forcer d’être leur cuisinier&|160;!abomination de la désolation&|160;!… Moine, tu les entends,hélas&|160;! hélas&|160;!… et tu n’as pour eux ni malédiction nianathème… Est-ce ainsi que tu me défends&|160;?… Ne m’as-tu sauvéla vie que pour jouir de mon abjection&|160;!

–&|160;Tais-toi&|160;! Jésus de Nazareth, dontla vie avait été aussi pure que la tienne a été coupable&|160;;Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des soldats quil’accablaient de railleries, de sanglants outrages, disaitseulement&|160;: Pardonnez-leur, mon Dieu&|160;; ils ne saventce qu’ils font…

–&|160;Mais ils savent ce qu’ils font, cesimpies, en me prenant pour cuisinier… Et tu oses me conseiller depardonner cette énormité sacrilège…

–&|160;Songe à ta vie passée… au lieu de teplaindre, tu remercieras le ciel…

–&|160;Allons, mes Vagres, – dit Ronan, –allons, voici l’aube&|160;; emportons notre butin dans les chariotsde l’évêque, et en route&|160;! Quel beau jour pour les bonnes gensdu voisinage&|160;! Mais, avant notre départ, deux mots à cetteenfant.

Et s’avançant vers la petite esclave, qui,assise sur les marches de l’autel, avait écouté tout ceci fortétonnée, presque sans quitter Ronan des yeux, celui-ci lui dit avecbonté&|160;:

–&|160;Pauvre enfant, sans père ni mère, viensavec nous&|160;; ne crains rien… la Vagrerie, c’est, vois-tu, lemonde renversé&|160;: l’esclave et le pauvre sont sacrés pournous&|160;; notre haine est pour le riche conquérant… Cette vied’aventures et de dangers te fait-elle peur&|160;? l’ermite, notreami, quoiqu’il ait le grand défaut d’empêcher les évêques Cautind’être pendus, l’ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âmedans quelque ville, seul endroit où l’on trouve aujourd’hui, enGaule, un peu de sécurité, lorsque toutefois la ville n’est pasmise à feu, à sang et à sac par l’un de nos rois franks, dignesfils et petit-fils du glorieux Clovis, qui leur a laissé la Gauleen héritage, et qui sont autant qu’il l’était, curieux de se pilleret de s’égorger entre frères et parents…

–&|160;Je te suivrai, Ronan… D’abord, tu m’asfait peur&|160;; mais quand tu m’as parlé, ton regard est devenudoux comme ta voix&|160;; je suis esclave et orpheline, –ajouta-t-elle en pleurant&|160;; – que veux-tu que je fasse&|160;?où veux-tu que j’aille, sinon avec le premier qui doucement medit&|160;: Viens…

–&|160;Viens donc, et sèche tes larmes, petiteOdille&|160;; on ne pleure guère en Vagrerie… Tu monteras sur l’undes chariots de la villa, dans lequel nos compagnons transportent,tu le vois, le butin, sans compter celui qui est resté en dehors dela chapelle… Allons, prends mon bras, et marchons, pauvreenfant…

Et voyant l’ermite s’approcher&|160;:

–&|160;Adieu, notre ami&|160;; tu as la vied’un méchant évêque sur la conscience… que le Cautin te soitléger&|160;!

–&|160;Ronan, je t’accompagne.

–&|160;Tu viens avec nous courir laVagrerie&|160;?

–&|160;Oui.

–&|160;Toi, ermite&|160;? toi, véritablementsaint homme&|160;? toi, avec nous, Hommes errants, Loups, Têtesde loups, diables de Vagres que nous sommes&|160;?

–&|160;Jésus l’a dit&|160;: «&|160;Ce ne sontpas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin demédecins…&|160;»

–&|160;Tu veux nous guérir de notre manie dependre les méchants évêques&|160;?

–&|160;J’ai déjà commencé.

–&|160;Une fois n’est pas coutume.

–&|160;Nous verrons… vous avez encore d’autresplaies que je veux guérir, j’espère vous voir faire mieux que desruines…

–&|160;Moine, dis-tu vrai&|160;? – repritCautin à demi-voix. – Tu ne m’abandonneras pas&|160;? tu meprotégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites&|160;?

–&|160;C’est mon devoir de rendre ces gensmeilleurs.

–&|160;Meilleurs&|160;! cesscélérats&|160;?

–&|160;J’y tâcherai…

–&|160;Meilleurs&|160;!… ces sacrilèges, quiont pillé ma villa, mes belles coupes, mes beaux vases, mon or etmon argent… Hélas&|160;! hélas&|160;! j’en mourrai de désespoir,aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais des agneaux…

–&|160;L’Écriture n’a-t-elle pas dit&|160;:«&|160;L’épée homicide sera changée en serpe pour émonder la vigneen fleurs&|160;; la terre pacifique et féconde produira ses fruitspour tous les hommes&|160;; le lion dormira près du chevreau&|160;;le loup, près de la brebis&|160;; et un petit enfant les conduiratous.&|160;» Ne blasphème pas&|160;! le Créateur a fait la créatureà son image&|160;; il l’a faite bonne pour qu’elle soitheureuse&|160;: aveugles, misérables ou ignorants sont lesméchants… Guérissons leur ignorance, leur misère et leuraveuglement… Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et lesautres.

–&|160;Bons&|160;? les hommes&|160;! – s’écrial’évêque avec emportement, – et les femmes sans doute aussi sontbonnes&|160;! celle qui fut la mienne entre autres&|160;? vois-laplutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange etses bas rouges brodés d’argent… la vois-tu au bras de ce grandbandit à cheveux noirs&|160;? L’infâme&|160;! lascélérate&|160;!

–&|160;Tais-toi&|160;! Jésus n’avait que desparoles de miséricorde pour Madeleine la courtisane et pour lafemme adultère, oserais-tu jeter la première pierre à cette femmequi fut la tienne&|160;?… Allons, viens… Tes genoux tremblent… tume fais pitié… appuie-toi sur mon bras… tu vas défaillir…

–&|160;Hélas&|160;! où vont-ils me conduire,ces Vagres damnés&|160;?

–&|160;Peu t’importe&|160;! amende-toi…repens-toi&|160;!…

–&|160;Mon Dieu&|160;! mon Dieu&|160;! et pasd’espoir d’être délivré en route&|160;! elles sont si désertesmaintenant… personne ne voyage de peur des Vagres, ou de ces bandesde Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres, piller lesvilles, enlever des esclaves&|160;! Ah&|160;! nous vivons dans deterribles temps.

–&|160;Et ces temps&|160;! qui nous les afaits&|160;? sinon vous tous&|160;? nouveaux princes desprêtres&|160;! Ah&|160;! nos pères ont vu pendant des sièclesla Gaule paisible et florissante&|160;; mais elle était librealors&|160;! – reprit amèrement l’ermite. – La conquête, inique etsanglante, appelée par vous, évêques gaulois, légitime cesdéplorables représailles.

–&|160;Nos pères étaient de malheureuxidolâtres&|160;! et à cette heure ils grincent des dents pourl’éternité&|160;! – s’écria Cautin, – tandis que nous avons lavraie foi… aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il d’épouvantableschâtiments pour les misérables qui osent insulter ses prêtres,ravir les biens de son Église… Tiens, moine, vois, vois si ce n’estpas un spectacle à fendre le cœur&|160;!

Ce spectacle, qui fendait le cœur du sainthomme, réjouissait fort le cœur des Vagres… Le jour étaitvenu&|160;: quatre grands chariots de la villa, attelés chacun dedeux paires de bœufs, s’éloignaient lentement des ruines fumantesde la maison épiscopale, chargés de butin de toutes sortes&|160;:vases d’or et d’argent, rideaux et tentures, matelas de plume etsacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison,poissons fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes,lourdes pièces d’étoffe de lin, filées par les esclavesfilandières, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers,manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d’étain, sichers à l’œil des ménagères&|160;; il y avait de tout dans ceschariots&|160;: les Vagres suivaient, chantant comme des merles aulever de ce gai soleil de juin… À l’avant de l’un des chariots,assise sur un coussin, la petite Odille, que l’évêchesse,tendrement apitoyée, avait soigneusement revêtue d’une de sesbelles robes, il faut le dire, un peu trop longue pourl’enfant&|160;; la petite Odille, non plus craintive, maistrès-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour lapremière fois depuis longtemps, respirait en liberté ce frais etbon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d’oùelle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu’à cejour dans le burg du comte&|160;; Ronan, de temps à autre,s’approche du char&|160;:

–&|160;Prends courage, Odille, tu t’habituerasavec nous&|160;; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups queles mauvaises gens le disent.

Sur l’autre char, l’évêchesse, pimpante sousses colliers d’or et ses plus beaux atours, que son amoureux Vagrea sauvés de l’incendie, tantôt lisse sa noire chevelure, en jetantun coup d’œil sur un petit miroir de poche&|160;; tantôt attife sonécharpe, tantôt gazouille, folle comme une linotte sortant de cage.De ce jour d’amour et de liberté tant rêvé, elle jouit enfin, aprèsavoir, dix ans et plus, vécu presque prisonnière&|160;; elle sembleémerveillée de ce voyage matinal à travers ces belles montagnes del’Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d’où bondissent descascades bouillonnantes&|160;; elle parle, rit, chante, et chanteencore, lorgnant du coin de son œil noir, l’amoureux Vagre,lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain,regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphoreentourée de jonc, placée près d’elle par la prévoyance du Veneur,la prend, et se tournant vers l’arrière du char, où se trouvaiententassées plusieurs femmes et filles esclaves, voulant de bon cœur,comme leur belle maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit àl’une d’elles&|160;:

–&|160;Porte cette bouteille de vin épicé àmon frère l’évêque&|160;; le pauvre homme aime à boire ce qu’ilappelle son coup du réveil&|160;; mais ne lui dis pas que ce vinvient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l’évêchesse par unsigne d’intelligence, saute à bas du char, et se met en quête deCautin. La plupart des esclaves ecclésiastiques, lors de l’incendieet du pillage de la villa, ont fui dans les champs, craignant lefeu du ciel s’ils se joignaient aux Vagres&|160;; mais les autres,moins timorés, accompagnent résolument la troupe de ces joyeuxcompères… Il faut les voir alertes, dispos comme s’ilss’éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, lejarret nerveux, malgré l’orgie nocturne, aller, venir, sautiller,babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outrespleines, mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ouun gâteau de fleur de froment.

–&|160;Qu’il fait bon en Vagrerie&|160;!

Derrière le dernier chariot, surveillé parDent-de-Loup et quelques compagnons fermant la marche, Cautin,évêque et cuisinier en Vagrerie, habitué à se prélasser sur sa mulede voyage, ou à courir la forêt sur son vigoureux cheval de chasse,Cautin trouve la route raboteuse, poudreuse et montueuse&|160;; ilsue, il souffle, il tousse, il gémit, et maugréant, traîne salourde panse.

–&|160;Seigneur évêque, – lui dit la jeunefille, porteuse de l’amphore envoyée par l’évêchesse, – Voici debon vin épicé&|160;; buvez, cela vous donnera des forces pour laroute.

–&|160;Donne, donne, ma fille&|160;! – s’écriaCautin en tendant ses mains avides, – Dieu te saura gré de tonattachement pour ton malheureux père en Christ, obligé de boire àla dérobée le vin de son propre cellier…

Et s’abouchant à l’amphore, il la pompa d’untrait&|160;; puis, la jetant vide à ses pieds, il s’écria,regardant la jeune fille d’un œil courroucé&|160;:

–&|160;Tu veux donc courir aussi la Vagrerie,diablesse&|160;?

–&|160;Oui, seigneur évêque&|160;: j’ai vingtans, et voici le premier jour de ma vie où je peux dire&|160;: Jem’appartiens… je peux aller, venir, courir, sauter, chanter, danserà mon gré…

–&|160;Tu t’appartiens, effrontée&|160;! c’està moi que tu appartiens&|160;; mais, Dieu merci, tu seras reprise,soit par l’Église, soit par quelque chef frank… et tu tomberas, jel’espère, en pire esclavage&|160;!

–&|160;J’aurai du moins connu la liberté…

Et la jeune fille de s’élancer, sautant etchantant, à la poursuite d’un papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelqueshuttes d’esclaves, dépendantes des terres de l’Église, situées aubord de la route&|160;: de petits enfants hâves, chétifs, etcomplètement nus, faute de vêtements, se traînaient dans la poudredu chemin&|160;; leurs pères travaillaient aux champs depuisl’aube&|160;; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leursenfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaientau seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit del’évêque, accroupies sur une paille infecte&|160;; leurs longscheveux hérissés, emmêlés, tombant sur leur front et sur leursépaules osseuses&|160;; leurs yeux caves, leurs joues creuses ettannées, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect à lafois si repoussant, si douloureux, que l’ermite laboureur, lesmontrant de loin à l’évêque, lui dit&|160;:

–&|160;À voir ces infortunées, croirait-on quece sont là des créatures de Dieu&|160;?

–&|160;Résignation, misère et douleur ici-bas,récompenses éternelles là-haut… sinon, peines effrayantes etéternelles, – s’écrie Cautin, – c’est la loi de l’Église, c’est laloi de Dieu&|160;!

–&|160;Tais-toi, blasphémateur, tu parlescomme ces médecins imposteurs qui disent l’homme né pour la fièvre,la peste, les ulcères, et non pour la santé&|160;!

Les femmes et les enfants esclaves, à la vuede la troupe nombreuse et bien armée, avaient eu peur et s’étaientd’abord réfugiés au fond de leurs huttes, mais Ronan s’avançantcria&|160;:

–&|160;Pauvres femmes&|160;! pauvresenfants&|160;! ne craignez rien… nous sommes de bonsVagres&|160;!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et lesévêques, mais souvent les pauvres gens la bénissaient&|160;; aussifemmes et enfants, d’abord réfugiés, craintifs au fond destanières, en sortirent, et l’une des esclaves dit àRonan&|160;:

–&|160;Est-ce votre chemin que vouscherchez&|160;? nous vous servirons de guides.

–&|160;Craignez-vous les leudes desseigneurs&|160;? – dit une autre. – Il n’en est point passé par icidepuis longtemps&|160;; vous pouvez marcher tranquilles.

–&|160;Femmes, – reprit Ronan, – vos enfantssont nus&|160;; vous et vos maris, travaillant de l’aube au soir,vous êtes à peine couverts de haillons, vous couchez sur une paillepire que celle des porcheries, vous vivez de fèves pourries etd’eau saumâtre.

–&|160;Hélas&|160;! c’est la vérité… bienmisérable est notre vie.

–&|160;Et moi, Ronan le Vagre, je vousdis&|160;: voilà du linge, des étoffes, des vêtements, descouvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres pleines, desprovisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres… donne, petiteOdille, à ces bonnes gens… donne, belle évêchesse en Vagrerie…donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants… donnez encore, donneztoujours&|160;!

–&|160;Prenez… prenez, mes sœurs, – disaitl’évêchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres àdistribuer ce butin pris dans sa maison et qu’elle ne regrettaitpas. – Prenez, mes sœurs&|160;! Esclave comme vous, plus que vouspeut-être, j’ai, sous ces rideaux, rêvé d’amour et deliberté&|160;; libre et amoureuse, je suis aujourd’hui&|160;!prenez mes sœurs… prenez encore…

–&|160;Tenez… prenez, chères femmes, et quevos petits enfants ne vous soient jamais ravis&|160;! – disaitOdille aidant aussi à distribuer le butin. Et elle essuyait sesyeux en disant&|160;: – Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme ilest bon au pauvre monde&|160;!

–&|160;Soyez bénis… soyez bénis, – s’écriaientces pauvres créatures pleurant de joie&|160;; – vaut mieuxrencontrer un Vagre qu’un comte ou qu’un évêque.

Et c’était plaisir de voir avec quelle ardeurces hardis compagnons, perchés sur les chariots, distribuaientainsi ce qu’ils avaient pris au méchant et cupide évêque&|160;;c’était plaisir de voir les figures toujours tristes, toujoursmornes, de ces femmes infortunées, s’épanouir si surprises, siheureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaientébahies, ravies, cet amoncellement d’objets de toutes sortesjusqu’alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants,plus impatients, s’attelaient gaiement deux, trois, quatre à unmatelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaçantleurs petits bras amaigris, s’opiniâtraient à soulever un grosrouleau d’étoffe de lin&|160;; mais voilà que soudain une voixcourroucée, menaçante, véritable trouble-fête, épouvante et glaceces pauvres gens.

–&|160;Malheur à vous&|160;! damnation survous&|160;! si vous osez toucher d’une main sacrilège aux biens del’Église… tremblez… tremblez&|160;! c’est péché mortel… vous, vosmaris, vos enfants, vous serez plongés dans les flammes de l’enferdurant l’éternité…

C’était l’évêque Cautin accourant tout gâtermalgré les remontrances de l’ermite laboureur.

–&|160;Oh&|160;! nous ne toucherons à rien dece que l’on nous donne, notre évêque, – répondaient les femmes etles enfants contrits et frissonnant de tous leurs membres, – nousne toucherons point, hélas&|160;! à ces biens de l’Église.

–&|160;Mes Vagres, – dit Ronan, – pendez-moil’évêque… nous trouverons ailleurs un cuisinier…

Déjà l’on s’emparait du saint homme, alorsplus pâle, plus tremblant que les plus pâles et les plustremblantes des pauvres femmes naguère si joyeuses, lorsque lemoine s’interposa et de nouveau délivra Cautin.

–&|160;L’ermite&|160;! – s’écrièrent lesesclaves, – l’ermite laboureur…

–&|160;Béni sois-tu, l’ami des affligés…

–&|160;Béni sois-tu, notre ami à nous autrespetits enfants qui t’aimons tant, car tu nous aimes…

Et toutes ces mains enfantines s’attachèrent àla robe de l’ermite, qui disait de sa voix douce etpénétrante&|160;:

–&|160;Chères femmes, chers petits enfants,prenez ce qu’on vous donne, prenez sans crainte… Jésus l’adit&|160;: «&|160;Malheur au riche, s’il ne partage son pain avecqui a faim, son manteau avec qui a froid.&|160;» Votre évêquevoulait vous éprouver&|160;: ces biens, il vous les donne…

–&|160;Béni sois-tu, saint évêque&|160;! –dirent les femmes en levant leurs mains reconnaissantes versCautin, – béni sois-tu, bon père, pour tes généreux dons&|160;!

–&|160;Je ne donne rien&|160;! – s’écriaCautin&|160;; – on me contraint, on me larronne, et vous brûlerezéternellement en enfer, si vous écoutez cet ermiteapostat&|160;!…

La plupart des femmes regardèrent, indécises,Ronan, l’évêque et l’ermite&|160;; tour à tour elles approchaientet retiraient leurs mains de ces objets si précieux à leurmisère&|160;; deux ou trois vieilles s’éloignèrent cependant tout àfait de ces biens de l’Église, et se jetèrent à genoux en murmurantdans leur effroi&|160;:

–&|160;Saint évêque Cautin&|160;!pardonne-nous d’avoir eu seulement la pensée d’un si grandpéché…

–&|160;Ne craignez rien, mes sœurs, – repritl’ermite, – votre évêque, encore une fois, vous éprouve. Ces bienssuperflus, il vous les donne en frère&|160;; il sait que leSeigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que celles-cisoient nues et frissonnantes… celles-là, suant sous le poidsinutile de vingt habits… celles-ci, affamées… celles-là, repues… Neredoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid… voyez, sa robeest neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi&|160;; que luifaut-il davantage&|160;?… À lui seul pourrait-il vêtir tous ceshabits&|160;? à lui seul vider toutes ces outres de vin&|160;? àlui seul, manger toutes ces provisions&|160;?… Non, non… prenez,mes sœurs, prenez, chers petits enfants… votre évêque partage avecvous…

–&|160;Ne l’écoutez pas&|160;! – s’écriaCautin, – car moi je vous dis…

–&|160;Toi, tu ne dis rien&|160;! – repritRonan en lui lançant un regard terrible – Si tu parles, je fais,malgré toi, ton salut en te martyrisant sur l’heure…

Plusieurs des femmes, persuadées par lesparoles de l’ermite, et aussi par l’âpreté de leur misère,commencèrent à emporter diligemment dans leurs cabanes, à l’aide deleurs enfants, les biens de l’Église&|160;: les trois vieillesn’osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant lapoitrine.

–&|160;Chères filles, persévérez dans votresainte horreur du sacrilège&|160;! – s’écria l’évêque, malgré lesmenaces de Ronan, – et vous irez en paradis entendre à perpétuitéles Séraphins jouer du théorbe devant le Seigneur, en chantant seslouanges&|160;!

–&|160;Et moi, foi de Dent-de-Loup, je meferais damner, rien que pour échapper à ces sempiternelsthéorbes&|160;!

–&|160;Tais-toi, païen&|160;! et vous,persévérez, mes filles&|160;! – s’écria Cautin d’une voix pluséclatante encore. – Cet ermite, suppôt du diable, vous pousse à unepillerie sacrilège, qui vous mène droit aux enfers…

–&|160;Mes Vagres, – dit Ronan, – une corde,et que l’on accroche ce bavard haut et court, puisque décidément ilveut être pendu…

L’ermite arrêta d’un geste la colère desVagres, et dit&|160;:

–&|160;Évêque, reconnais-tu comme divines lesparoles de Jésus de Nazareth&|160;?

–&|160;Apostat&|160;! Pharaon&|160;! tu tedévoiles à cette heure&|160;! tu avais endossé la peau d’agneau… tun’es qu’un loup ravisseur comme les autres… Je te défends deprononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ&|160;!

–&|160;Jésus de Nazareth a dit ceci, – repritl’ermite&|160;: «&|160;– Si l’on vous prend votre manteau, courezaprès celui qui vous l’a pris, et donnez-lui encore votretunique.&|160;» – Que voulait dire Jésus par ces paroles&|160;?sinon que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que decette misère il fallait avoir pitié&|160;?… Abandonne doncvolontairement ces biens superflus, toi qui as fait serment depauvreté, de charité&|160;!

–&|160;Tais-toi, méchant ermite, qui osescontredire notre évêque. Nous ne pouvons toucher du doigt aux biensde l’Église, – s’écria une des trois vieilles&|160;; – nous serionsdamnées…

–&|160;Oui, oui, – reprirent les deux autres.– Tais-toi, ermite.

–&|160;Pauvres créatures&|160;! plongées àdessein dans l’ignorance et l’aveuglement, – leur dit Ronan. –Tenez-vous beaucoup à la vie de votre évêque&|160;?

–&|160;Pour lui nous souffririons millemorts&|160;! – répondirent les trois vieilles, – oui, millemorts&|160;!…

–&|160;Oh&|160;! pieuses femmes&|160;! –s’écria Cautin jubilant. – Quelle superbe part de paradis vousaurez… Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle, je vousabsous de tous vos péchés et vous bénis&|160;!

–&|160;Ô notre évêque, – reprirent lesvieilles, se frappant la poitrine, – saint, trois fois saint parmiles saints&|160;!… grâces te soient rendues&|160;!…

–&|160;Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenezle boucher pour le pasteur, – leur dit Ronan. – Si à l’instant vousne profitez pas de ces dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêqueà cet arbre.

–&|160;Voici une corde, – ditDent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

–&|160;Chères filles, emportez tout&|160;!prenez tout&|160;! – s’écria le prélat en se débattant. – Je vousadjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ, d’emporter cebutin sur l’heure&|160;!

Une des vieilles obéit promptement&|160;; lesdeux autres restèrent agenouillées en disant&|160;:

–&|160;Tu veux nous éprouver, grandévêque&|160;!

–&|160;Mais ces païens vont me pendre…

–&|160;Un saint homme comme toi ne craint pasle martyre.

–&|160;Non, mes filles, je ne le crains pas…mais je me sens encore indispensable au salut de mon troupeau…Emportez donc ce butin, vous dis-je, sinon je vous damne&|160;! jevous excommunie, maudites vieilles&|160;! vous répondrez de ma mortdevant le Seigneur au jour du jugement&|160;!…

–&|160;Saint évêque, tu veux nous éprouverjusqu’à ta fin&|160;; tu nous a dit&|160;: Toucher aux biens del’Église, c’est péché mortel… Voudrais-tu nous commander unpéché mortel&|160;?

–&|160;Non, non, – reprit l’autre vieille ense frappant à grands coups la poitrine, – tu ne veux pas nouscommander un péché mortel… c’est le martyre que tu veux…

–&|160;Et de là-haut tu nous béniras,Saint-Cautin, grand Saint-Cautin&|160;! glorieuxmartyr&|160;!&|160;&|160; .

–&|160;Évêque, tu entends ces pauvresvieilles&|160;? tu as semé, tu récoltes… Allons, mes Vagres, hautla corde&|160;!

L’ermite s’interposait encore, afin deprotéger le prélat, lorsque quelques Vagres, montés sur leschariots, et regardant au loin, s’écrièrent&|160;:

–&|160;Des leudes&|160;! des guerriersfranks&|160;!…

–&|160;Ils sont sept ou huit à cheval, etconduisent plusieurs hommes garrottés, des esclaves sans doute…Allons, mes Vagres, mort aux leudes&|160;! liberté auxesclaves&|160;!…

–&|160;Mort aux leudes&|160;! liberté auxesclaves&|160;!… – crièrent les Vagres en courant aux armes.

–&|160;Les Franks&|160;! ils vont me reprendreet me reconduire au burg du comte, – s’écria la petite Odille toutetremblante. – Ronan, ayez pitié de moi&|160;!

–&|160;Les leudes, te prendre, pauvreenfant&|160;! il n’en restera pas un seul pour t’emporter.

–&|160;Ronan, pas d’imprudence, – repritl’ermite&|160;; – ces cavaliers peuvent être les éclaireurs d’unetroupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre éclaireurs, etgarde ici le gros de ta troupe, retranché derrière leschariots.

–&|160;Moine, tu as raison… Tu as donc fait laguerre&|160;?

–&|160;Un peu… de çà, de là, dans l’occasion,pour défendre les faibles contre les forts…

–&|160;Des guerriers franks&|160;! – s’écriaCautin en joignant les mains d’un air triomphant, – des amis&|160;!des alliés&|160;! je suis sauvé… À moi, chers frères enChrist&|160;! à moi, mes fils en Dieu&|160;!… délivrez-moi desmains des Philistins&|160;! à moi, mes…

Ronan ayant soudain tiré la corde restéependante au cou du saint homme, l’interrompit net en serrant lenœud coulant.

–&|160;Évêque, pas de cris inutiles, – ditl’ermite&|160;; – et toi, Ronan, pas de violence, je t’en prie… ôtecette corde du cou de cet homme.

–&|160;Soit&|160;; mais ce sera pour lui lierles mains, et s’il me rompt davantage les oreilles, jel’assomme…

–&|160;Les cavaliers franks s’arrêtent à lavue des chariots, – s’écria un Vagre&|160;; – ils semblent seconsulter.

–&|160;Notre conseil à nous ne sera pointlong. Ces Franks sont sept à cheval, que six Vagres me suivent, et,foi de Ronan, il y aura tout à l’heure en Gaule sept conquérants demoins&|160;!

–&|160;Nous voilà six… marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur…L’évêchesse, le voyant examiner la monture de sa hache, sauta duchariot à terre, et, l’œil brillant, les narines gonflées, la joueen feu, retroussant la manche droite de sa robe de soie, elle mitainsi à nu, jusqu’à l’épaule, son beau bras, aussi blanc quenerveux, et s’écria&|160;:

–&|160;Une épée&|160;! une épée&|160;!…

–&|160;Qu’en feras-tu, belle évêchesse enVagrerie&|160;?

–&|160;Je me battrai près de mon Vagre&|160;!je me battrai… comme nos mères des temps passés&|160;!

–&|160;Marchons, ma Vagredine&|160;! Si tesbeaux bras sont aussi forts pour la guerre que pour l’amour,malheur aux Franks&|160;!

Et l’évêchesse, prenant virilement une épée,comme une Gauloise des siècles passés, courut gaiement à l’ennemiau bras de son Vagre. En passant devant l’évêque elle luidit&|160;:

–&|160;Pendant douze ans tu m’as fait maudirela vie… je vais peut-être mourir… je te pardonne…

–&|160;Tu me pardonnes, scélérateimpudique&|160;! lorsque c’est toi qui devrais, le front dans lapoussière, me demander grâce pour tes énormités&|160;!

Cautin parlait encore que la Vagredine et leVagre étaient déjà loin.

–&|160;Petite Odille, attends-moi&|160;; cesFranks tués, je reviens, – dit Ronan à la jeune fille, qui, toutepâle, le retenant de ses deux mains, le regardait de ses grandsyeux bleus pleins de larmes. – Ne tremble pas ainsi… pauvreenfant&|160;!

–&|160;Ronan, – murmura-t-elle en étreignantplus vivement encore le bras du Vagre, – je n’ai plus ni père nimère&|160;; tu m’as délivrée du comte et de l’évêque, tu as boncœur, tu es plein de compassion pour le pauvre monde, tu me traitesavec une douceur de frère&|160;; cette nuit, je t’ai vu pour lapremière fois, et pourtant il me semble qu’il y a déjà longtemps,longtemps que je te connais…

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, lesbaisa et ajouta tout bas, les lèvres palpitantes&|160;:

–&|160;Et ces Franks, s’ils tetuaient&|160;?…

–&|160;S’ils me tuaient, petiteOdille&|160;?…

Se retournant alors vers l’ermite, qu’ildésigna du regard à la jeune fille, il ajouta&|160;:

–&|160;Si les Franks me tuent, ce bon moinelaboureur veillera sur toi.

–&|160;Je te le promets, mon enfant&|160;; jete protégerai.

–&|160;Petite Odille, – reprit Ronan presqueavec embarras, lui pourtant d’ordinaire aussi timide… qu’on l’esten Vagrerie, – un baiser sur ton front… ce sera le premier et ledernier peut-être…

L’enfant pleurait en silence&|160;; elletendit son front de quinze ans à Ronan&|160;; il y posa ses lèvres,et, l’épée haute, partit en courant… À peine fut-il éloigné deschariots, que l’on entendit les cris des Vagres attaquant lesleudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue, dans lesbras de l’ermite, cachant sa figure dans son sein, ets’écria&|160;:

–&|160;Ils vont le tuer… ils vont le tuer…

–&|160;Courage, Franks… courage, mes fils enDieu&|160;! – hurlait Cautin garrotté à la roue d’un chariot&|160;;– exterminez ces Moabites… et surtout exterminez ma diablesse defemme, cette grande impudique à robe orange, à écharpe bleue et auxbas rouges brodés d’argent… je vous la signale… pas de merci pourcette Olliba&|160;! coupez-la en morceaux si vous pouvez&|160;!

–&|160;Évêque, évêque… tes paroles sontinhumaines… Rappelle-toi donc toujours la miséricorde de Jésusenvers Madeleine et la femme adultère, – dit l’ermite, tandisqu’Odille, la figure toujours cachée dans le sein de ce vraidisciple du jeune homme de Nazareth, murmurait&|160;:

–&|160;Ils vont tuer Ronan… ils vont letuer…

–&|160;Me voici revenu… les Franks ne m’ontpas tué, petite Odille, et les gens qu’ils emmenaient sontdélivrés.

Qui parlait ainsi&|160;? c’était Ronan.Quoi&|160;? déjà de retour&|160;? oui, les Vagres font vite etbien. D’un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

–&|160;J’en ai tué un… il allait tuer monVagre&|160;! – s’écria l’évêchesse aussi revenant… Et, jetant làson épée sanglante, le regard étincelant, le sein demi-couvert parses longues tresses noires, désordonnées comme ses vêtements parl’action du combat, elle dit au Veneur&|160;:

–&|160;Es-tu content&|160;?

–&|160;Forts pour l’amour, forts pour laguerre, sont tes bras nus, ma Vagredine&|160;! – répondit le joyeuxgarçon. – Maintenant, un coup à boire de ta belle main&|160;!

–&|160;Boire à ma barbe ce vin qui fut lemien&|160;! courtiser devant moi cette femme effrontée qui fut lamienne&|160;! – murmura l’évêque, – voilà qui est monstrueux&|160;!voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables qui serépandront sur la terre…

Trois des Vagres avaient été blessés&|160;:l’ermite les pansait avec tant de dextérité, qu’on pouvait lecroire médecin&|160;; il se relevait pour aller de l’un à l’autredes blessés, lorsqu’il vit s’avancer vers lui les gens que lesleudes emmenaient, et qui venaient d’être délivrés par les hommesde Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers,étaient couverts de haillons&|160;; mais la joie de la délivrancebrillait sur leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire età manger pour réparer leurs forces, ils venaient s’acquitter ets’acquittèrent au mieux de ce soin, grâce aux provisions de lavilla épiscopale. Pendant qu’ils dégonflaient les outres etfaisaient disparaître le pain et le jambon, le moine dit à l’und’eux, homme encore robuste, malgré sa barbe et ses cheveuxgris&|160;:

–&|160;Frères, qui êtes-vous&|160;? d’oùvenez-vous&|160;?

–&|160;Nous sommes colons et esclaves,autrefois propriétaires et laboureurs des terres nouvelles que lefils de Clovis a ajoutées en bénéfices[29] auxterres saliques ou terres militaires[30] que le comte frank Neroweg tenait déjàde son père par le droit de la conquête.

–&|160;Ainsi le comte vous a dépouillés de voschamps&|160;?

–&|160;Plût au ciel&|160;! bon ermite.

–&|160;Comment&|160;?

–&|160;Le comte nous les a laissés, aucontraire&|160;; il y a même ajouté deux cents arpents, lemaudit&|160;! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol,qui s’était enfui de peur des Franks.

–&|160;On double ton bien, frère et tu teplains&|160;?

–&|160;Si je me plains&|160;!… Ignores-tu donccomment les choses se passent en Gaule&|160;? Voici ce qu’autrefoism’a dit le comte&|160;: «&|160;– Mon glorieux roi m’a fait comte ence pays, et m’a donné de plus à bénéfice, qui deviendra,je l’espère, héréditaire, comme mes terres militaires, cesdomaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants… Tucultiveras pour moi les champs qui t’appartiennent&|160;; j’yajouterai même de nouveaux guérets&|160;: tu deviens moncolon&|160;; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez àmon profit et à celui de mes leudes&|160;; vous leur fournirez,ainsi qu’à moi, selon tous nos besoins&|160;; vous aiderez mesesclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d’un nouveau burg queje veux à la mode germanique&|160;: vaste, commode et suffisammentretranché au milieu d’un ancien camp romain que j’airemarqué&|160;; vos chevaux et vos bœufs, devenus les miens,charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour êtreportées à dos d’homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pourta part, cent sous d’or par an, sur lesquels j’en donnerai dix enprésent au roi lorsque chaque année j’irai lui rendre hommage. –Cent sous d’or&|160;! m’écriai-je&|160;; mes terres et celles demon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an…comment veux-tu que je te la paye, et qu’en outre je te nourrisse,toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, mafamille et mes laboureurs, devenus tes esclaves.&|160;» – À cela lecomte m’a répondu en me menaçant de son bâton&|160;: –«&|160;J’aurai mes cent sous d’or tous les ans… sinon je te faiscouper les pieds et les mains par mes leudes…&|160;»

–&|160;Pauvre homme&|160;! – dit tristementl’ermite. – Et comme tant d’autres tu as consenti à ceservage&|160;?

–&|160;Que faire&|160;? comment résister aucomte et à ses leudes&|160;? je n’avais autour de moi que quelqueslaboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nosconquérants, larrons sanguinaires qui, l’épée haute, nous viennentdire&|160;: «&|160;Les champs de vos pères, fécondés par leurtravail et le vôtre, sont à nous… et pour nous vous lescultiverez&|160;?&|160;» Oui, que faire&|160;? résister&|160;?impossible… fuir&|160;? c’était aller au-devant de l’esclavage dansune autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Etpuis, j’avais alors une jeune femme… la servitude ou la vie errantem’effrayait plus encore pour elle que pour moi… enfin je tenais àce pays, à ces champs où j’étais né&|160;; il me semblait horriblede les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas lesabandonner… Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, euxqui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuseet paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce&|160;! labeurincessant&|160;! telle fut notre vie… Je parvenais, à force detravail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de sesleudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix àquatre-vingt sous d’or par année… Deux fois le comte me fit mettreà la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d’or qu’ilvoulait… Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je luiremettais&|160;: j’en fus pour la torture, lui pour sa cruauté…

–&|160;Et jamais, – dit Ronan, – il ne t’estvenu à l’idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu auburg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et sesleudes&|160;?

–&|160;Mais, encore une fois, et lesprêtres&|160;? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leursort est atroce, plus ils auront de part au paradis&|160;? ne lesmenacent-ils pas de peines effroyables s’ils osent se révoltercontre les Franks&|160;?… Je ne pouvais donc compter sur mescompagnons d’esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervéspar la misère… puis, je te l’ai dit, j’avais de jeunes enfants, etleur mère, accablée de chagrin, était très-maladive&|160;; enfin,cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes filsétaient devenus des hommes&|160;: eux et moi, ainsi que quelquesautres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l’aube ausoir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines…Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l’évêqued’Issoire&|160;: c’était quitter un servage pour un autre&|160;;mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchantmaître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d’annéesdurant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu’ellespouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelquesleudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l’évêqued’Issoire&|160;; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ontgarrottés… Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultivernos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ontdélivrés… Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils etces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs denuit&|160;! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances àvenger&|160;! vous nous verrez à l’œuvre contre les Franks et lesévêques…

–&|160;Oui, oui&|160;! – crièrent sescompagnons, – mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir laVagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d’uncomte frank et de ses leudes.

–&|160;Évêque, évêque&|160;! – dit Ronan auprélat, qui avait écouté ceci, – voilà ce que tes alliés, tescomplices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde&|160;!si glorieuse&|160;; mais par la torche de l’incendie&|160;! par lesang du massacre&|160;! je le jure&|160;! viendra l’heure oùprélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumanteset des ossements blanchis… Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie,soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups&|160;!Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l’été, sous la vertefeuillée&|160;; l’hiver, dans les chaudes cavernes… Debout, mesbons Vagres&|160;! debout, le soleil monte&|160;; nous avons là,dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage… Enroute, petite Odille, en route, belle évêchesse&|160;! pillons lesseigneurs, et largesse&|160;! largesse au pauvre monde&|160;!conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans lesgorges d’Allange, sous le dôme des vieux chênes&|160;!… Enroute&|160;! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoieronsen princes… et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mesVagres&|160;! en chasse&|160;! tant qu’il restera en Gaule un burgde Franks et une maison épiscopale&|160;!…

Et la troupe se remit en marche au bruit duchant des Vagres… Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent auxgorges d’Allange, l’un de leurs repaires, tout le butin emporté dela villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvresgens… il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour lesfemmes, les vases d’or et d’argent pour boire le vin de l’évêque,et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit… Leshuit paires de bœufs des chariots devaient être le rôti de cefestin gigantesque&|160;; car sur sa route la troupe des Vagress’était encore recrutée d’esclaves, d’artisans, de laboureurs et decolons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bonnombre de jolies filles, curieuses de courir un peu laVagrerie&|160;!

CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie. – Meurtres deClothaire, nouveau roi d’Auvergne, et miracles faits en sa faveur.– La ronde des Vagres. – Karadeuk le Bagaude. – Loysik l’ermite. –Comment l’évêque Cautin est miraculeusement enlevé au ciel par desSéraphins et comment il descend fort promptement de l’empirée. – Lecomte Neroweg et ses leudes. – Attaque des gorgesd’Allange.

 

Quels beaux festins l’on festoie enVagrerie ! daims, cerfs, sangliers, tués la veille par lesVagres dans la forêt qui ombrage les gorges d’Allange, ont été,comme les bœufs des chariots, dépecés et grillés au four…Quoi ! un four en pleine forêt ? un four capable decontenir bœufs, daims, cerfs et sangliers ? Oui, le bon Dieu acreusé pour les bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorgesprofondes de l’Allange, volcan éteint comme les autres volcans del’Auvergne… N’est-ce point un véritable four que cette grottecintrée, profonde, où un homme peut se tenir debout ? Donc,remplissez cette grotte de bois sec, un ou deux chênes morts voussuffisent ; mettez le feu à ce bûcher ; il se consume,devient brasier : sol, parois, voûte de lave, tout rougitbientôt, et l’on enfourne dans cette bouche ardente comme celle del’enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et bœufs dépecés ;après quoi l’on referme l’ouverture de la grotte avec des pierresde lave sous une montagne de cendre brûlante chaude… quatre ou cinqheures après, bœufs et venaison cuits à point, fumants,appétissants, sont servis sur la table. Quoi ! aussi destables en Vagrerie ? certes, et recouvertes du plus fin tapisvert ; quelle table ? quel tapis ? la pelouse d’uneclairière de la forêt ; et pour sièges, encore lapelouse ; pour tentures, les grands chênes ; pourornements, les armes suspendues aux branches ; pour dôme, leciel étoilé ; pour lampadaire, la lune en son plein ;pour parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages ; pourmusiciens, les rossignols.

Plusieurs Vagres, placés en vedette sur lalisière de la forêt, aux abords des gorges d’Allange, veillent à ceque la troupe ne soit pas surprise, dans le cas où, apprenant lesac et l’incendie de la villa, les comtes et ducs franks du pays,craignant une attaque sur leurs burgs, se seraient mis, avec leursleudes, à la poursuite des Vagres.

L’évêque Cautin, malgré son courroux, sesurpassa comme cuisinier : la faim lui était venue encuisinant pour les autres, de sorte que chrétiennement il cuisinaaussi pour sa large panse ; on parla longtemps en Vagrerie decertaine sauce, dont le saint homme remplit un grand chaudron(chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacuntrempait sa grillade de bœuf ou de venaison, sauce appétissantecomposée de vieux vin et d’huile aromatisée avec le thym et leserpolet des bois ; on la trouva délectable, et l’évêchesse,mordant de ses belles dents blanches à la grillade de son Vagre,disait :

– Je ne m’étonne plus si celui qui futmon mari se montrait si implacable pour ses esclaves-cuisiniers,qu’il faisait fouailler au moindre oubli… le seigneur évêquecuisinait mieux qu’eux tous ; il pouvait se montrerdifficile.

Deux convives prenaient peu de part aufestin : l’ermite laboureur et la jeune esclave, assise à côtéde Ronan ; celui-ci mangeait valeureusement, mais le moinerêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait… enregardant Ronan… Les vases d’or et d’argent, sacrés ou non,circulaient de main en main ; les outres se dégonflaient àmesure que le ventre des buveurs gonflait : gais propos,éclats de rire, baisers pris et rendus entre Vagres et Vagredines,tout était liesse et fous ébats ; parfois, cependant, pourquelque fin minois, éclatait une dispute entre deux compagnons, niplus ni moins que dans les anciens festins gaulois ; alors ondécrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simpleoutre-vaillance.

– À toi ce coup-ci…

– À toi celui-là…

– Frappe…

– Riposte…

– Je suis blessé !

– Je suis mort !…

Le blessé, on le pansait ; le mort, on lecouvrait de feuillage… Honneur aux braves qui vont renaîtreailleurs, et vivent les festins en Vagrerie ! ! L’onentendait encore çà et là des propos joyeux, étranges, ou d’unegaieté sinistre ; ces propos peignaient les choses, leshommes, les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le ferontjamais les légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve deslégendaires…

– Ah ! le bon temps ! – disaitDent-de-Loup en rongeant l’ivoire de son second cuisseau dedaim ; ce garçon préférait le daim à toute autre viande. –Ah ! le bon temps que ce temps de désordre ! depillage ! de batailles de grand’route ! de siège de burgset de maisons épiscopales ! ah ! le bon temps que nousfont les rois franks !…

– Ronan l’a dit : Le feu est à lavieille Gaule… dansons, buvons sur ses décombres… et faisonsl’amour dans la cendre des palais !…

– Oh ! grand évêque ! oh !béni sois-tu, grand Saint-Rémi ! qui, dans la basilique deReims, au milieu de l’encens et des fleurs, il y a cinquante ans etplus, as baptisé Clovis, fils soumis de l’Église de Rome !Béni sois-tu, grand Saint-Rémi ! tu as baptisé l’esclavage, lepillage, l’incendie, le viol et le massacre !…

– Et toi, saint évêque de Tours, lorsqueClovis, ce royal meurtrier, encensé par tes diacres, est sorti deta basilique, enrichie des dons splendides de ce conquérant, de tabasilique où il venait de ceindre le diadème d’or et de revêtir lapourpre souveraine, cette pourpre, c’était le sang des derniersGaulois valeureux ! cette couronne, c’était l’or de la Gaule…et toi, grand saint évêque ! toi et ton clergé vouschantiez : Hosanna ! hosanna ! devant ce pillard, cemassacreur de notre pauvre patrie conquise !…

– Où est-elle ? où est-elle, lafière et virile Gaule du chef des cent vallées, desSacrovir, des Vindex, des Civilis, desVictoria ?

– Qui a hérité de la vaillance de laGaule ? les Vagres… Loups et Têtes de loups ! puisque euxseuls ils luttent contre les barbares…

– Et nous sommes traqués comme bêtes deforêt…

– Mais qui s’y frotte est mordu ;nous avons l’ongle aigu, la dent tranchante…

– Et ils nous appellent des pillards…

– Des meurtriers…

– Des sacrilèges…

– Frères, nous accuser ainsi, n’est-cepoint manquer de respect à nos glorieux et nouveaux maîtres, rois,ducs et comtes franks ? nous les imitons de notre mieux :ils tuent, nous tuons ; ils pillent, nous pillons ; ilsviolent… non, nous ne violons pas, assez de jolies filles nousarrivent en Vagrerie… voyez plutôt ces gaies commères…

– Aussi vrai que je m’appelle Florence,aussi vrai que j’ai vingt ans, la jambe fine et la taille cambrée,j’aime mieux donner à un joyeux Vagre ce que me ravirait un Frankou un tonsuré !…

– Moi aussi !

– Moi aussi !

– Mes sœurs, mes sœurs ! sinistreest le temps où nous vivons ! – dit l’évêchesse en déroulantau vent de la nuit sa longue chevelure noire. – Jours de sanglantesfureurs ! jours de débauche effrénée : le concubinage,l’adultère, l’inceste sur le trône et sur l’autel !… joursd’ardent vertige, où l’on court au mal avec une joie farouche…Saintes vertus de nos mères ! chaste tendresse ! fier etpudique amour ! où vous trouver aujourd’hui ? est-ce chezla femme esclave, violentée par les maîtres de son corps ?…Est-ce chez la femme libre ? quand sous ses yeux le foyerdomestique devient un lupanar ? Oh ! mes sœurs, messœurs ! fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes… c’estle bel âge pour mourir… Veux-tu mourir, mon Vagre ?

– Quand, ma Vagredine ?

– Demain, aux premiers rayons dusoleil ; demain, à l’heure où les oiseaux s’éveillent, dis,veux-tu mourir ? ta main dans la mienne, nous partironsensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de sequitter, s’en allaient vaillamment ensemble pour revivreensemble !

– Es-tu déjà si lasse d’amour, ma belleévêchesse ?

– Mon Vagre, craindrais-tu lamort ?

– Je ne crains qu’une chose : la viesans toi…

– À demain donc… la mortensemble !

– Et vive l’amour jusqu’à demain !En attendant, un beau baiser, ma Vagredine ?

Le Veneur prend le baiser, pendant que sonvoisin, grave comme un homme entre deux vins, dit d’une voixmagistrale :

– Frères, j’ai une idée…

– Ton idée, Symphorien, semble être devider complètement cette amphore…

– Oui, d’abord… puis de vous démontrerlogicè… à priori…

– Au diable le langage romain !

– Frères, pour être Vagre l’on n’en estpas moins souvent fort versé dans les belles lettres et laphilosophie… J’enseignais la rhétorique aux jeunes clercs del’évêque de Limoges ; je fus mandé, pour le même office, parl’évêque de Tulle. En traversant les monts Jargeaux pour me rendred’une ville à l’autre, j’ai été pris dans ces montagnes par unebande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvaisVagres.

– Comme il y a de laides femelles et dejolies femmes.

– Cesdits Vagres m’ont vendu à unmarchand d’esclaves, lequel m’a revendu à l’évêque de…

– Au diable le rhétoricien… le voicivoyageant par monts et par vaux !

– C’est souvent l’effet de la rhétoriquede vous entraîner ainsi à travers les plaines de l’imagination…Mais je reviens à ce que je veux vous prouver logicè…c’est ceci : Que nous n’avons point à prendre souci des leudeset bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce quelogicè… le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveurpour nous débarrasser de nos ennemis.

– Un miracle en notre faveur… à nous,Vagres ? Sommes-nous donc si bien avec le ciel ?

– Nous y sommes d’autant mieux, que nousagissons davantage en loups, en vrais loups… Aussi,logicè, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos ennemis pardes miracles… Et ce, je vais vous le prouver.

– À la preuve, docte Symphorien… à lapreuve !

– M’y voici… Et d’abord, frères,dites-moi sous quelle royale griffe est tombée cette belle terred’Auvergne ?

– Sous la griffe de Clotaire, le dernieret digne fils du glorieux roi Clovis… puisque ayant récemmentépousé la veuve de son petit-neveu Théodebald, ce Clotaire possèdeun double droit sur la province d’Auvergne… le voici donc, cetteannée 558, seul roi de toute la Gaule conquise.

– Or ce Clotaire est l’épouseur du genrehumain… Qui n’a-t-il pas épousé ? qui n’épousera-t-ilpas ? Les évêques l’ont marié autant de fois qu’il lui a plu,et du vivant de la plupart de ses femmes ; ils l’ont marié àGundioque, femme de son propre frère ; ils l’ontmarié à Radegonde, à Ingonde, et quinze joursaprès, à la sœur de celle-ci, nommée Aregonde ; ilsl’ont marié à Chemesne, à bien d’autres encore, et endernier lieu à cette Wultrade, veuve de son petit-neveuThéodebald ; mais ce sont là des peccadilles…

– Docte et doctissime Symphorien, tu nousas promis de nous prouver logicè que le Seigneur Dieuferait des miracles en notre faveur… et ta rhétorique nous parle decet épouseur éternel…

– Ma rhétorique pose les principes… vousallez en voir tout à l’heure les conséquences… ergò, jepose cette autre prémisse, encore nécessaire : que ce Clotairea commis, entre plusieurs crimes, un forfait devant lequel Clovislui-même eût peut-être reculé… La chose se passait à Paris, en 533,dans le vieux palais romain[31] habitépar les rois franks… Or, écoutez…

– Nous écoutons, docte Symphorien ;il est doux d’entendre les louanges de ses rois.

– Il y a donc environ vingt-cinq ans decela… Clovis était, depuis longtemps, allé droit au paradis, sur lafoi des évêques… après avoir partagé la Gaule entre ses quatrefils : Thierri, Childebert,Clodomir et ce Clotaire, aujourd’hui roi detoutes les provinces conquises… Clodomir étant mort plus tard,laissa trois enfants ; ils furent recueillis par leurgrand’mère, la veuve de Clovis, la vieille reine Clotilde ;elle faisait élever près d’elle ses petits-fils, attendant qu’ilsfussent en âge d’hériter du royaume de leur père. Un jour qu’elleétait venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette ville,envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui direceci : « Clotilde, notre mère, garde auprès d’elle lesenfants de notre frère, et elle veut qu’ils aient son royaume…viens donc promptement à Paris, afin que nous prenions ensembleconseil sur ce qu’il faut faire d’eux : savoir s’ils aurontles cheveux coupés pour être comme le reste du peuple, ou si nousles tuerons, afin de partager entre nous le royaume de leur père,notre frère[32]… »

– Voilà qui commence tendrement.

– C’est la fraternité franque.

– Quel est le Vagre qui méditerait detuer le fils de son propre frère ?

– Il n’en est pas un…

– On nous appelle Loups, et les loups nese dévorent pas entre eux…

– Et ces enfants, qu’ils voulaientégorger, docte Symphorien, étaient-ils jeunes ?

– L’un avait dix ans, l’autre sept…

– Pauvres petites créatures… les tuerainsi lâchement !…

– Je poursuis mon récit :« Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son frère, et tousdeux vont dire à la vieille reine Clotilde : Envoie-nous tespetits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiersdu royaume de leur père[33]. »

– Ah ! ces rois franks, toujoursaussi rusés que féroces ! car c’était un leurre, n’est-ce pas,docte Symphorien ?

– Tu vas voir…

« La veuve de Clovis, toute joyeuse,envoya les petits-fils à leurs oncles, en disant à cesenfants : – Je croirai n’avoir pas perdu mon fils, votre père,si je vous vois lui succéder dans son royaume. – À peine arrivéschez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leursesclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebertenvoient un émissaire à leur mère ; il portait d’une main desciseaux, de l’autre une épée nue ; il dit à la vieille reineClotilde : – Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes filsdésirent connaître ta volonté à l’égard de tes petits-fils… veux-tuqu’ils soient tondus (c’est-à-dire enfermés dans un couvent) ouveux-tu qu’ils soient égorgés ?… – S’ils doivent renoncer autrône de leur père ! – s’écria la vieille reine indignée, –j’aime mieux les voir morts que tondus… – L’émissaire revint direaux deux rois : – Vous avez l’aveu de la reine pour acheverl’œuvre commencée… – Aussitôt le roi Clotaire prend le plus âgé parles bras, le jette contre terre, et lui enfonce un couteau sousl’aisselle. »

– Pauvre cher petit ! – murmuraOdille en fondant en larmes ; il a dû mourir en appelant samère…

– Le royal boucher qui le mettait ainsi àmort savait le bon endroit pour enfoncer son couteau, – dit Ronan.– C’est ainsi qu’on tue les jeunes taurins… Continue, docteSymphorien.

« – Aux cris de l’enfant, son petit frèrese jette aux pieds de Childebert, et s’attachant à lui de toutesses forces, il s’écrie : – Mon oncle ! mon bononcle ! viens à mon secours… fais que je ne sois pas tué commemon frère ! » – Childebert, un moment ému, dit àClotaire : « – Accorde-moi la vie de cetenfant ? » – Mais Clotaire, furieux, lui répondit :« – Ou repousse l’enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à saplace… C’est toi qui m’as mis dans cette affaire… et voilà que tumanques de parole ?… »

– Ce bon Clotaire avait raison, – ditRonan : – comploter le meurtre de ces enfants, et reculerdevant leur sang, c’était faire injure à la noble race du glorieuxClovis ; mais ce lâche Childebert s’est, pour l’honneur de saroyale famille, ravisé, je l’espère, docte Symphorien ?

– En pouvait-il être autrement ?« Childebert repoussa l’enfant de ses genoux, le jeta versClotaire, qui lui enfonça, comme à l’autre, un couteau sousl’aisselle et le tua… Les deux rois firent ensuite mettre à mortles esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils separtagèrent le royaume[34]. »

– Et voilà comme se fondent lesmonarchies bénies par nos évêques, – dit Ronan. – C’est beau, lesroyautés, n’est-ce pas, mes Vagres ? Ah ! parRita-Gaür ! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sasaie de la barbe des rois ! le meilleur d’entre eux est bon àpendre ; n’est-ce point ton avis, notre ami ? –ajouta-t-il en s’adressant à l’ermite laboureur, qui, toujourssilencieux et rêveur, écoutait. – Dis ? N’est-ce point ledevoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de roismaudits, comme on court sus à des bêtes enragées ?

– Exterminer les bêtes enragées, c’estbien, – répondit l’ermite, – les empêcher de devenir enragées,c’est mieux…

– Ermite, empêcheras-tu un roi Frank denaître Frank ?

– Il faut l’empêcher d’abord de naîtreroi, duc, comte ou seigneur, et de se croire ainsi maître des bienset de la vie du commun des gens… Jésus de Nazareth l’a dit :« – L’esclave est l’égal de son seigneur… – de l’égalité parmiles hommes, un jour naîtra leur fraternité. »

Puis l’ermite laboureur retomba dans sarêverie silencieuse.

– Deux fois déjà j’ai suivi à la piste cedernier roi d’Auvergne par droit de pillage et de massacre, – ditRonan ; – je n’ai pu le joindre ; mais, parRita-Gaür ! si le Clotaire me tombe sous la main, je leraserai… mais si près, si près des épaules, que sa tête nerepoussera pas…

– Ronan, tu comptes sans lesdémonstrations de ma rhétorique. J’ai posé les prémisses,maintenant les conséquences ; or, logicè, je vais teprouver que tu ne pourras rien contre Clotaire… Le Seigneur Dieu leprotège…

– Ce doux oncle, qui tuait ses neveux àcoups de couteau sous les aisselles ?

– Lui-même… toute bonne action nemérite-t-elle pas sa divine récompense ?

– Certes…

– Or, le Seigneur Dieu, grâce àl’intercession du grand Saint-Martin, siégeant depuis longtemps auparadis, a fait un miracle en faveur de notre doux oncle.

– En faveur de Clotaire ? de cetueur d’enfants ?

– Oui, le Seigneur a fait un miracle enfaveur de Clotaire, de ce tueur d’enfants ; or donc j’avaisraison de dire que je prouverais logicè que ce Dieu sipaternellement miraculeux envers les scélérats fera certainementquelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres Vagres…

– Décidément nous avons eu tort de nepoint pendre l’évêque.

– Il sera toujours temps d’attirer ainsisur nous l’attention du Seigneur ; mais d’abord conte-nous lemiracle, doctissime Symphorien.

– C’était en 537, environ quatre ansaprès que Childebert et Clotaire avaient tué leurs neveux à coupsde couteau… Nos deux fils de Clovis, dignes de leur race, nesongeaient qu’à se dépouiller et à s’égorger les uns lesautres ; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour lemeurtre de ces petits enfants (on n’a pas tous les jours de pareilssujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent laguerre. Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert,et tous deux, à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, commed’habitude, les contrées qu’ils traversaient, marchent contreClotaire. Ce doux oncle, ne trouvant pas sa troupe assez nombreusepour résister aux forces de son frère et de son neveu, refuse labataille, et se retire dans la forêt de Brotonne, entre Rouen et lamer… Theudebert et Childebert cernaient la forêt, attendant lanuit, espérant prendre leur bien-aimé frère et oncle au trébuchet,et l’égorgeter gentillement… Attention, Ronan, voici le miracle quivient !

– Voyons-le venir, doctissimeSymphorien.

– Childebert et Theudebert s’avançaientdonc sans bruit à la tête de leurs troupes… Le jour se lève… ilsn’étaient plus qu’à deux à trois cents pas de l’endroit où le douxClotaire campait avec ses leudes… lorsque soudain tombe du ciel uneépouvantable pluie de pierres et de feu… Les troupes de Childebertet de Theudebert sont écrasées par les pierres et brûlées par lefeu céleste…

– Et Clotaire ?

– Oh ! Clotaire, ce favori duSeigneur, grâce au miracle que je dis, voit, à trois cents pas delui, la troupe de son frère anéantie sous la pluie de feu et depierres, tandis qu’au-dessus de lui Clotaire, et de son armée, leciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la conscience dece doux oncle, est du plus riant azur : pas un souffle de ventn’agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autourde cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d’unpan de sa robe, ce n’est que cataractes de feu, déluge de pierres,écrasant l’armée des ennemis du doux Clotaire[35].

– Et voilà comment le Tout-Puissant vousrécompense d’avoir tué vos neveux à coups de couteau.

– Le docte Symphorien a raison… D’aprèsceci, m’est avis qu’il faudrait toujours avoir dans une troupe deVagres sagement ordonnée… quelque parricide ou fratricide, enconsidération de quoi l’Éternel prendrait ces bons compagnons soussa robe, et ferait, au besoin, tomber du ciel, sur leurs ennemis,des torrents de feu et des cataractes de pierres.

– Et remarquez surtout, – repritSymphorien, – que dans le récit de ce miracle, il est dit que c’estle grand Saint-Martin lui-même qui, habitant le paradis, a prié leSeigneur de donner cette preuve de bonne amitié au douxClotaire ; or, Saint-Martin n’intercédait ainsi auprès del’Éternel qu’à la fervente prière de la vieille reineClotilde[36].

– Quoi ! la grand’mère des deuxpauvres petites victimes ? – dit Odille en joignant les mains.– Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur de son fils,le meurtrier de ses petits-fils, à elle ?

– Que veux-tu, petite Odille ? cesfemmes franques sont si bonnes mères !

– Mon Vagre, – reprit l’évêchesse avec unsourire amer en passant ses doigts effilés dans la chevelurebouclée du jeune homme, – dis ? ne vaut-il pas mieux partirdemain à l’aube pour aller revivre ailleurs, que de rester dans cetépouvantable monde où nous sommes ?

– Oui, horrible… horrible est ce monde… –s’écria l’ermite laboureur avec une douleur et une indignationprofondes. – Quoi ! le nom de ce prétendu Dieu de miséricorde,d’amour et de justice… profané, souillé chaque jour par sesprêtres… Quoi ! ces forfaits dont s’épouvante la nature, missous la protection divine !… Ô Jésus ! Jésus deNazareth ! toi, le plus divin des sages ! tu prévoyais lavanité de ton céleste Évangile, quand, l’âme attristée jusqu’à lamort, dans ta veillée suprême, tu pleurais sur le prochain avenirdu monde… Jésus !… Jésus !… des siècles se passerontavant que ton jour soit venu !…

– Prends garde, notre ami ! – ditRonan, – ne parle pas si haut… ce saint homme d’évêque, qui dortlà-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait t’excommunier, s’ilt’entendait… Mais au diable la tristesse !… nous sommes en untemps de damnations… vivons en damnés !… Évêques et roisdonnent le branle, saint est le meurtre ! saint est lepillage !… Debout, mes Vagres ! debout… vous, trois foissaints ! !… que nos saturnales couvrent la vieille Gaule…que cette terre de nos pères soit le tombeau des Franks et lenôtre… Les ruines de nos cités désertes diront aux sièclesfuturs : « Ci-gît un grand peuple !… Libre, il futl’orgueil de l’univers… Esclave des rois conquérants, hébété parles évêques, il eut honte de sa honte… et un jour il sutdisparaître du monde en entraînant ses tyrans dansl’abîme ! » Or donc, mourons gaiement et longuement…Debout, Vagres et Vagredines ! le festin est fini… la lunebrillante… chantons, dansons jusqu’au jour… qu’à nos chantsendiablés le Frank tremble dans son burg ! l’évêque trembledans sa basilique ! et qu’ils se disent épouvantés :« Malheur à nous ! malheur à nous demain ! car cettenuit ils sont bien gais en Vagrerie ! »

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant,hurlant, commencèrent une folle ronde sur la pelouse de la forêtaux pâles clartés de la lune…

L’ermite laboureur avait écouté en silencel’entretien des Vagres ; assis à côté de la petite Odille, ilsemblait la couvrir d’une protection paternelle… L’enfant, sonmenton dans sa main, les yeux levés vers la lune brillante,paraissait étrangère à ce qui se passait autour d’elle. LorsqueRonan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal deschants et de la danse, ils s’étaient éloignés en tumulte du lieu dufestin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danseeffrénée au milieu d’une autre clairière, située non loin de lapelouse où ils venaient de festoyer… Ronan, se rapprochant alors del’ermite laboureur et de l’esclave, toujours assise son menton danssa main, les yeux levés vers le ciel, dit joyeusement :

– Veux-tu danser, petite Odille ? Laronde est commencée ; elle durera jusqu’à l’aube…

La jeune fille secoua mélancoliquement la têtesans répondre, contemplant toujours le ciel.

– Odille, qu’as-tu à rêver ainsi enregardant la lune ?

– Le sommeil me gagne, et je songe auvieux bardit que ma mère me chantait pour m’endormir quand j’étaispetite.

– Quel est-il ce bardit ?

– Oh ! il est bien vieux, bienvieux… disait ma mère ; on le chante en Gaule depuis cinq ousix cents ans…

– Et il se nomme ?

– Le bardit d’HÊNA, la vierge del’île de Sên.

– Le bardit d’Hêna ! – s’écrièrent àla fois l’ermite et le Vagre en tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu’Odille, étonnéede leur silence et de l’émotion qui se peignait sur leur figure,les regardait en disant :

– Vous savez donc aussi le chantd’Hêna !

– Chante-le toujours, mon enfant, –répondit Ronan d’une voix altérée…

La petite Odille, de plus en plus surprise, nereconnaissait pas son ami : le hardi et joyeux Vagre étaitdevenu pensif et grave.

– Oh ! oui, mon enfant ;dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze ans, – repritl’ermite ; – mais pas ici… Le tumulte de la danse et del’orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

– L’ermite a raison… Viens avec nous,petite Odille, sous ce grand chêne, à quelques pas d’ici… il estentouré d’un tapis de mousse ; tu pourras t’y endormirmollement… je te couvrirai de mon manteau…

Du pied du chêne où l’enfant alla s’asseoir,entre Ronan et son compagnon, l’on n’entendait que le bruit éloignéde la folle ivresse des Vagres et des Vagredines… La lune, à sondéclin, jetant ses rayons argentés sous la sombre verdure desfeuilles, éclairait presque comme en plein jour l’ermite, Ronan etla petite esclave, qui bientôt, de sa voix pure et encoreenfantine, chanta ces premier mots du bardit :

« Elle était jeune, elle était belle,elle était sainte, et s’appelait Hêna, Hêna, la vierge de l’île deSên… »

À ces paroles, l’ermite et le Vagre baissèrentla tête, et sans que l’un s’aperçût alors des larmes que versaitl’autre, tous deux pleurèrent… Odille chanta le secondverset ; mais, brisée par la fatigue de la nuit et de lajournée, cédant au rythme mélancolique de ce bardit, qui si souventl’avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de samère, la petite esclave ne chantait plus que d’une voix affaiblie,tandis qu’au loin les Vagres entonnèrent soudain en chœur, et d’unmâle accent, un autre vieux bardit de la Gaule… Aussi l’ermite etRonan tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrentjusqu’à eux, sans couvrir tout à fait la voix d’Odille :

« – Coule, coule, sang du captif… –Tombe, tombe, rosée sanglante ! – Germe, grandis, moissonvengeresse !… »

Les deux hommes semblèrent frappés de cerapprochement singulier : au loin ce chant de révolte, deguerre et de sang… près d’eux, la voix angélique de l’enfant,chantant Hêna, une des plus douces gloires de la Gaule armoricaine…Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus que murmurerles paroles du bardit… puis elles devinrent inintelligibles… Satête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au tronc de l’arbre,assise sur la mousse, elle s’endormit…

– Pauvre enfant ! – dit Ronan en lacouvrant soigneusement de son manteau ; – elle est accablée defatigue et de sommeil.

– Ronan, – reprit l’ermite en attachantsur son compagnon un regard pénétrant, – le chant d’Hêna t’a faitpleurer…

– C’est vrai.

– Qui t’émeut ainsi ?

– Un souvenir de famille… si un Vagre, unHomme errant, un Loup a une famille…

– Ce souvenir de famille, quelest-il ?

– Cette douce Hêna, dont parle le bandit,était l’une de mes aïeules…

– Comment le sais-tu ?

– Autrefois, mon père me l’a dit ;il me contait dans mon enfance des histoires des temps passés…

– Ton père, où est-il à cetteheure ?

– Je ne sais… il courait la Vagrerie, illa court peut-être encore, à moins qu’il ne soit mort en bon Vagre…Je saurai cela quand lui et moi nous nous retrouverons ailleursqu’ici…

– Où cela ?

– Dans les mondes mystérieux que nul neconnaît, que tous nous connaîtrons… puisque tous nous irons yrevivre…

– Tu as donc conservé la foi de tesancêtres ?

– Mon père m’a appris à ne pas plus mesoucier de mourir que de changer de vêtement… puisqu’on quitte cemonde-ci pour aller, corps et âme, renaître ailleurs… Persuadé decela, je fais, tu le vois, bon marché de ma peau… et de celles desFranks…

– Il y a-t-il longtemps que tu as étéséparé de ton père ?

– Brisons là… c’est triste, j’aime à êtreen joyeuse humeur… Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n’espas gai…

– Nous vivons dans des temps où, pourêtre gai, il faut avoir l’âme très-forte ou très-faible…

– Me crois-tu faible ?

– Je te crois fort et faible à la fois…Mais ton père…

– Tu tiens à parler de lui ?

– Beaucoup…

– Soit… Eh bien, mon père étaitBagaude en sa jeunesse, et plus tard, quand les Franksnous ont baptisés Vagres, Vagre il est devenu : lenom était changé, le métier le même…

– Et ta mère ?

– En Vagrerie on connaît peu samère ; je n’ai jamais connu la mienne… Du plus loin qu’il m’ensouvient, je devais alors avoir sept ou huit ans ;j’accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt enProvence, tantôt ici, en Auvergne : étais-je fatigué, mon pèreou l’un de nos compagnons me portait sur son dos… J’ai ainsigrandi ; nous avions souvent des jours de repos forcé… Parfoisles comtes franks, exaspérés contre nous, se rassemblaient, eux etleurs leudes, pour nous donner la chasse… Avertis de leursmouvements par les pauvres habitants des champs qui nous aimaient,nous nous retirions dans nos repaires inaccessibles, et pendantquelques jours nous faisions les morts, tandis que les Franksbattaient la campagne sans rencontrer l’ombre d’un Vagre… Durantces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon père, je tel’ai dit, me racontait des histoires du temps passé ; j’aiappris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, oùelle vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cetteheure, puisque jamais jusqu’ici les Franks n’ont pu entamer cetterude province : son granit est trop dur, et ses Bretons sontcomme le granit de leurs rocs…

– Je sais le proverbe : C’est unhomme dur de l’Armorique.

– Mon père me l’a aussi souvent cité.

– Mais comment a-t-il quitté cetteprovince paisible et libre encore aujourd’hui, grâce à sonindomptable courage, que soutient toujours sa foi druidique,régénérée par la morale évangélique ?

– Mon père avait dix-sept ans… un jour safamille donna l’hospitalité à un colporteur ; celui-ci,courant la Gaule pour son métier, raconta les malheurs du pays, etparla de la vie aventureuse des Bagaudes. Mon père s’ennuyait de lavie des champs ; il avait le cœur chaud, la tête ardente, ilavait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits ducolporteur, il trouva l’occasion belle pour guerroyer contre lesbarbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelleet alla retrouver le colporteur qui l’attendait à une lieue de là…Tous deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l’Anjou,rencontrèrent des Bagaudes… Jeune, robuste, hardi, mon père étaitde bonne recrue ; il se joignit à eux, et… vive laBagaudie !… De province en province, il est ainsi venujusqu’en Auvergne, qu’il n’a plus guère quittée… le pays étantpropice au métier, forêts, montagnes, rochers, cavernes, torrents,volcans éteints ; c’est une vraie terre de Bagaudie, vraieterre de Vagrerie !…

– Comment as-tu été séparé de tonpère ?

– Il y a trois ans… Quelquesantrustions ou leudes du roi percevaient en Auvergne laredevance du domaine royal ; nombreux et bien armés, ils nevoyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur récoltepour la récolter à notre tour… Ils s’arrêtèrent une nuit à Sifour,petite ville ouverte… L’occasion tente mon père ; nousmarchons, croyant surprendre les Franks ; ils étaient surleurs gardes… Après un combat acharné, nous sommes poursuivis lalance dans les reins. Au milieu de cette attaque nocturne, j’ai étéséparé de mon père… A-t-il été tué ou seulement blessé et emmenéprisonnier ? je l’ignore ; tous mes efforts ont été vainspour connaître son sort… Depuis, mes compagnons m’ont choisi pourchef… tu m’as demandé mon histoire… la voilà ; maintenant, tume connais.

– Plus que tu ne le penses… Ton père senommait Karadeuk.

– D’où sais-tu cela ?

– Le père de ton père se nommait Jocelyn…s’il vit encore en Bretagne avec son fils aîné Kervan et sa filleRoselyk, il habite sa maison près des pierres sacrées deKarnak…

– Qui t’a dit…

– L’un de tes aïeux se nommait Joel, ilétait BRENN de la tribu de Karnak… Hêna, la sainte du bardit, étaitfille de Joel, dont la race remonte jusqu’au BRENN gaulois, quifit, il y a près de huit cents ans, payer rançon à Rome.

– Qui es-tu donc pour connaître ainsi mafamille ?

– Ce chant d’esclaves révoltés contre lesRomains : « Coule, coule, sang du captif ! tombe,tombe, rosée sanglante » a été recueilli par un de tes aïeuxnommé Sylvest, livré aux bêtes féroces dans le cirque d’Orange… etton père t’a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chantéil y a deux siècles et plus, lors d’une des grandes batailles duRhin contre les Franks, gagnée par Victorin, fils de Victoria, lamère des camps…

– Tu dis vrai… mon père me l’a souventchanté ce bardit ; il commence ainsi :

« Ce matin nous disions :Combien sont-ils donc ces barbares ? combien sont-ils donc cesFranks ? »

– Et il se termine ainsi, – reprit lemoine laboureur :

« Ce soir nous disons : Combienétaient-ils donc ces barbares ? ce soir nous disons :Combien donc étaient-ils ces Franks ? » – Scanvoch,un autre de tes aïeux, brave soldat et frère de lait de Victoria laGrande, a recueilli ce chant de guerre…

– Oui, la Gaule, alors fière, libre,triomphante, avait refoulé les barbares de l’autre côté du Rhin,tandis qu’aujourd’hui… Tiens… moine, ne parlons plus de ce glorieuxpassé… le présent me semble plus horrible encore… mon sangbouillonne, et je suis tenté d’assommer cet évêque qui ronfle là…Ah ! maudite soit à jamais la crédulité de nos pères, mourantsmartyrs de cette religion nouvelle…

– Nos pères ont dû croire aux paroles despremiers apôtres, qui leur prêchaient l’amour, le pardon, ladélivrance, au nom du jeune maître de Nazareth, que ton aïeuleGeneviève a vu crucifier à Jérusalem…

– Mon aïeule Geneviève ?… tun’ignores rien de ce qui touche ma famille… Mon père seul a put’instruire de ce que tu sais… tu l’as donc connu ?

– Oui…

– Et où cela ?

– N’as-tu pas remarqué que de temps àautre, lorsque vous reveniez au cœur de l’Auvergne, ton pères’absentait pendant plusieurs jours ?

– C’est vrai… et le but de ces absences,je ne l’ai jamais su.

– Ton père allait voir, près de Tulle,une pauvre femme esclave, attachée aux terres de l’évêque de cettecité… Cette esclave, il y a au moins trente ans de cela, avait unjour trouvé ton père, alors chef de Bagaudes, blessé, presquemourant dans les buissons de la route : le prenant en pitié,elle l’aida à se traîner dans la cabane où elle logeait avec samère… Ton père avait environ vingt ans… la jeune fille à peu prèsl’âge de cet enfant qui dort près de nous… Tous deux s’aimèrent…Ton père, à peine guéri de sa blessure, fut un jour surpris dans lahutte de l’esclave par le régisseur de l’évêque, cet agentconsidérant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l’emmener esclaveà Tulle… Ton père résista, battit l’agent, et alla rejoindre lesBagaudes.

– Et la jeune esclave ?

– Elle devint mère… et mit au monde unfils…

– J’ai donc un frère !

– Tu as un frère…

– Le connais-tu ? Qu’est-ildevenu ?

– Le fils d’un esclave naît esclave, etappartient au maître de sa mère… Lorsque cet enfant, que ton pèrenomma Loysik en mémoire de sa race bretonne, eut quatre oucinq ans, l’évêque de Tulle, lui reconnaissant quelques qualitésprécoces, le fit conduire au collège épiscopal, où il fut élevéavec quelques autres jeunes esclaves destinés à entrer un jour dansl’Église comme clercs… De temps à autre, Karadeuk, lorsque lesBagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit voir la mère deson fils… celui-ci, prévenu par elle, trouvait quelquefois le moyende se rendre à la cabane ; là, le père et le filss’entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé,de la Gaule, jadis glorieuse et libre ; car ton père, tu l’asdit, conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amourpour notre patrie ; il espérait faire battre le cœur de sonfils à ces grands souvenirs d’autrefois, l’exaspérer contre lesFranks, et l’emmener courir avec lui la Vagrerie ; maisLoysik, alors d’un caractère doux et timide, redoutait cette vieaventureuse… Les années se passèrent… ton frère, s’il eût voulu,aurait pu, comme tant d’autres, faire son chemin dansl’Église ; mais au moment d’être ordonné prêtre il vit de siprès l’hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu’il refusala prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gauloiset des conquérants… Il quitta la maison épiscopale, et allarejoindre, sur les frontières de la Provence, plusieurs ermiteslaboureurs ; il avait connu l’un d’eux à Tulle, où il s’étaitarrêté malade à l’hospice.

– Ces ermites avaient donc fondé uneespèce de colonie ?

– Plusieurs d’entre eux s’étaient réunisdans une profonde solitude pour cultiver des terres dévastées etabandonnées depuis la conquête… c’étaient des hommes simples etbons, fidèles aux souvenirs de la vieille Gaule et aux préceptes del’Évangile, si odieusement faussés, reniés aujourd’hui par denouveaux princes des prêtres… Ces moines vivaient dans lecélibat, mais ne faisaient point de vœux ; ils restaientlaïques et n’avaient aucun caractère clérical[37] ; c’est seulement depuis quelquesannées que la plupart des moines obtiennent d’entrer dansl’Église ; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en jourcette popularité, cette indépendance qui les rendaient siredoutables aux évêques[38]… Dutemps dont je te parle, la vie de ces ermites laboureurs étaitpaisible, laborieuse ; ils vivaient en frères, selon lespréceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et aussiles défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks,allant d’un burg à l’autre, s’avisaient de tenter, par malfaisance,de ravager leurs champs…

– J’aime ces ermites, à la foislaboureurs et soldats, fidèles aux préceptes de Jésus, à l’amour dela vieille Gaule et à l’horreur des Franks… Ces moines se battaientrudement, dis-tu… étaient-ils donc armés ?

– Ils avaient des armes… et mieux que desarmes…

– Que veux-tu dire ?

– Tiens, – dit l’ermite en sortant dedessous sa robe une espèce de petit sabre ou de long poignard àpoignée de fer, – remarque cette arme… mais, je te le dis, sa forcen’est pas dans sa lame.

– Où est donc cette force ? demandaRonan en examinant le poignard. – L’arme semble pourtant bientrempée…

– Ce n’est point, te dis-je, par la lamequ’elle vaut, mais par les mots gravés sur sa poignée.

– Je lis, – reprit Ronan, – je lis surl’un des côtés de la garde ce mot : GHILDE, et sur l’autre,ces deux mots gaulois : AMINTIAIZ-COMMUNITEZ…amitié-communauté… C’est sans doute la devise des ermiteslaboureurs ?

– Peut-être…

– Mais ce mot GHILDE, quesignifie-t-il ? il n’est pas gaulois ?

– Non, il est saxon…

– Ah ! c’est un mot de la langue deces pirates, qui descendant des mers du Nord, en suivant les côtes,remontent souvent le cours de la Loire pour ravager les paysriverains… Ce sont de terribles pillards, mais d’intrépidesmarins !… Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots sifrêles, si légers, qu’au besoin ils les portent sur leur dos ;on dit qu’ils ont remonté plusieurs fois la Loire jusqu’àTours ?

– Oui, puisque aujourd’hui la Gaule esten proie aux barbares du dedans et du dehors.

– Mais ce mot saxon GHILDE, gravé sur lefer, est-ce lui qui, selon tes paroles, fait la force cettearme ?

– Oui… car ce mot peut opérer desprodiges…

– Explique-toi…

– L’un des moines laboureurs, avant de seréunir à nous, habitait les bords de la Loire… Enlevé jeune, il y ade longues années, lors d’une descente des pirates en Touraine, ilavait été emmené dans leur pays… Pendant qu’il y séjournait, ilobserva que ces hommes du Nord trouvaient une force immense dansdes associations où chacun était solidaire de tous et tous dechacun… solidaires par la fraternité, par l’assistance, par lesbiens, par les armes, par la vie, s’il le fallait. Cesassociations, que l’on croirait nées de la fraternité chrétienne,étaient pratiquées dans ces contrées plusieurs siècles avant lanaissance de Jésus, et se nommaient des GUILDE[39].Plus tard, lorsque ce captif des pirates, après leur avoir échappé,se joignit à nous autres, ermites laboureurs…

– Pourquoi t’interrompre ?

– Je ne peux t’en dire davantage… unserment m’oblige à me taire… ma confiance m’entraînerait troploin…

– Soit, je dois respecter ton secret…Mais cette confiance que je t’inspire, je l’éprouve aussi pour toi…quoique étrangers l’un à l’autre… étrangers ? non… car tuconnais comme moi-même l’histoire de ma famille… Mais, j’y songe…mon frère, tu me l’as dit, était au nombre de ces ermiteslaboureurs dont tu fais partie… Tu dois l’avoir intimementconnu ; car lui seul a pu te donner sur les descendants deJoel ces détails, qu’il tenait sans doute de mon père… Tu tetais ? pourquoi me regarder ainsi ?… ton silence metrouble et m’émeut malgré moi… tes yeux se remplissent delarmes…

– Ronan… ton frère est né il y a trenteans… c’est mon âge…

– Que dis-tu !

– Ton frère s’appelle Loysik…c’est mon nom…

– Loysik ! ce frère ?…

– C’est moi…

– Joies du ciel !…

L’ermite et le Vagre restèrent longtempsembrassés… Après leur premier épanchement de tendresse, Ronan dit àLoysik :

– Et notre père ?

– Comme toi, j’ignore son sort… nedésespérons pas de le retrouver… Ne t’ai-je pas retrouvé,toi ?

– Ton instinct fraternel t’a donc pousséà nous accompagner ?

– Je ne t’ai reconnu pour mon frère qu’àton attendrissement causé par le bardit d’Hêna, une de tes aïeules,m’as-tu dit. Alors, pour moi, plus de doute, nous étions frères ouproches parents ; le récit de ta vie m’a prouvé que nousétions frères…

– Et pourquoi nous as-tu d’abord suivisen Vagrerie, toi, un véritablement saint homme ?

– Ne m’as-tu pas entendu répondre àl’évêque Cautin : « Ce ne sont pas les bien portants,mais les malades qui ont besoin de médecin, » a dit Jésus…

– Me blâmerais-tu d’être Vagre, comme monpère a été Bagaude ?…

– Écoute-moi, Ronan… Comme toi, j’aihorreur de l’esclavage et de la conquête, car depuis l’invasionfranque, la Gaule jadis puissante et féconde est couverte de ruineset de ronces : les propriétaires, les colons, les laboureurs,ont fui devant les barbares qui les réduisent à la servitude ou àune misère affreuse ; grand nombre de ces malheureux, poussésà bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie ; derares esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultiventseuls, sous le fouet, les biens de l’Église et des seigneursfranks… Les cités, autrefois si riches, si florissantes par leurcommerce, aujourd’hui ruinées, presque dépeuplées, mais au moinsdéfendues par leurs murailles, offrent plus de sécurité à leurshabitants, et encore les guerres civiles incessantes des fils deClovis, toujours acharnés à se dépouiller entre eux, livrentparfois ces villes à l’incendie, au pillage et au massacre… Pendantles trêves, à peine les habitants osent-ils sortir de leursmurs ; les routes infestées de bandes errantes, rendent lescommunications, les approvisionnements impossibles… et trop souventles horreurs de la famine ont décimé les grandes cités…

– Oui, voilà ce que la conquête a fait dela Gaule… Elle ne peut plus être libre… qu’elle disparaisse dumonde, ensevelissant ses conquérants sous ses ruines !

– Mon frère, cette Gaule que tu ravagesavec autant d’acharnement que ses conquérants, n’est-ce pas notrepatrie bien-aimée, notre mère ? Est-ce à nous, ses fils, denous unir aux barbares pour l’accabler de maux et de misères…

– Préfères-tu donc tendre le dos à unjoug infâme ?

– Comme toi, je veux exterminer labarbarie des oppresseurs… comme toi, je veux mettre un terme aulâche hébétement des opprimés ; mais je veux tuer la barbariepar la civilisation ; l’ignorance par l’enseignement ; lamisère par le travail ; l’esclavage par notre héroïquesentiment de nationalité, hélas ! presque éteint en nousaujourd’hui, mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druidessoulevaient les populations en armes contre les Romains.

– Nos derniers druides, traqués par lesévêques, ont péri dans les supplices !

– Mais la foi druidique n’est pas morte…non, non… les formes des religions passent, mais leur divinprincipe reste éternel, parce qu’il est divin… Crois-moi, ravivée,régénérée par la douce morale de Jésus, ce grand sage, ce géniesublime et tendre ! la foi druidique revit dans de noblescœurs, elle a conservé sa croyance immuable à l’immortalité descorps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans l’immensitédes mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces viessuccessives, les méchants deviennent meilleurs, et les bonsmeilleurs encore… Oui, l’humanité, visible ou invisible, s’élevantde sphère en sphère dans son labeur éternel, dans son progrèscontinu, vers une perfection infinie comme celle du Créateur… Telleest notre foi, à nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrineévangélique dans tout ce qu’elle a de tendre, de miséricordieux, delibérateur…

À ces mots de Loysik, une voix s’éleva dumilieu d’un fourré situé près du chêne, et s’écria :

– Relaps ! sacrilège !adorateur de Mammon ! ermite du diable ! tu seras brûlécomme hérétique !…

C’était la voix de l’évêque Cautin… Ronancourait aux broussailles pour assommer l’homme de Dieu, malgré lesinstances de Loysik, lorsque du côté où les Vagres terminaient leurnuit d’orgie par des chants et par des danses, ces crisretentirent :

– Alerte ! nous sommes surpris…alerte, voici les leudes du comte Neroweg !…

– Il est à leur tête !

– Alerte ! les leudes du comte deNeroweg ! Nos vedettes les ont aperçus de loin…

La petite Odille, réveillée par le tumulte, etentendant les paroles des Vagres, s’écria avec terreur, en sejetant au cou de Ronan :

– Le comte Neroweg !sauve-moi !

– Ne crains rien, pauvre enfant !c’est lui qui doit craindre.

Puis, s’adressant à Loysik, Ronanajouta :

– Mon frère, la destin nous envoie undescendant de cette race de Neroweg, que notre aïeul Scanvoch acombattu, il y a deux siècles, sur les bords du Rhin… Je veux tuerce barbare, sa descendance ne sera pas funeste à la nôtre…

– Tue-moi aussi, – murmura Odille en sejetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains ; – j’aimemieux mourir que de retomber aux mains du comte…

Ronan, touché du désespoir de l’enfant et nepouvant prévoir l’issue du combat, resta un moment pensif ;puis, avisant, assez élevée au-dessus de sa tête, une grossebranche de chêne, il s’élança d’un bond, la saisit à sonextrémité ; puis, retombant sur le sol, il la ramena, latenant d’une main ferme, et la faisant plier.

– Loysik, – dit-il à l’ermite, – assoisOdille sur cette branche ; en se redressant elle enlèveracette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuillée et s’yblottir jusqu’à la fin du combat… Je vais rassembler les Vagres…Bon courage, petite Odille… je reviendrai…

Et il courut vers ses compagnons, pendant quel’esclave, placée sur la branche par Loysik, disparaissait aumilieu de l’épaisse feuillée en tendant ses bras vers Ronan…

L’aube naissante éclairait la forêt, la cimedes arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, quivenaient d’annoncer l’approche du comte Neroweg et de ses leudes,avaient pris, à travers le fourré, un sentier impraticable auxchevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin queceux-ci devaient suivre pour arriver à la clairière. La plupart desVagres, las de boire, de chanter et de danser, s’étaient endormissur l’herbe peu de temps avant le lever du soleil ; réveillésen sursaut, ils coururent aux armes : les esclaves, lescolons, les femmes, les propriétaires ruinés, qui s’étaient jointsà la Vagrerie, commencèrent, en apprenant l’arrivée des leudes, lesuns à trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt,tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance,se munissaient en hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueuxarrachés aux arbres… Les Vagres comptaient parmi eux une douzained’excellents archers, les autres étaient armés de haches, de massesd’armes, de piques, d’épées, ou de faux emmanchées à revers. Auxpremiers cris d’alarme, les hardis compagnons s’étaient réunisautour de Ronan et de l’ermite… Fallait-il combattre lesleudes ? fallait-il fuir devant eux ? Peu voulaient fuir,beaucoup voulaient combattre… et la belle évêchesse, au bras de sonVagre, criait plus haut que tous les autres : –Bataille ! bataille ! – espérant peut-être trouver ainsila mort, après cette nuit d’amour et de liberté, qui semblait luipeser comme un remords.

Deux autres vedettes accoururent : cachésdans les taillis, ils avaient pu compter, à peu près, le nombre desleudes du comte ; ils n’étaient guère qu’une vingtaine àcheval, bien équipés, mais une centaine de gens de pied, armés depiques et de bâtons, les accompagnaient ; les uns étaientFranks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise, aunom du roi, par le comte Neroweg, d’envoyer des hommes à lapoursuite des Vagres ; plusieurs esclaves de l’évêque Cautinqui, par peur de l’enfer, n’avaient pas voulu courir la Vagrerieaprès l’incendie de la villa épiscopale, augmentaient la troupe deNeroweg. La troupe de Ronan, y compris les nouvelles recruesdécidées à combattre, s’élevait à quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette épineuse occurrence, on tintconseil en Vagrerie… Que décida-t-on ? plus tard on lesaura.

**

*

Depuis une demi-heure, l’arrivée du comte etde ses leudes a été annoncée par les vedettes ; les Vagres ontdisparu ; au milieu des clairières où ils ont festoyé durantla nuit, il ne reste que les débris du festin, des outres vides,des vases d’or et d’argent semés sur l’herbe foulée ; près delà sont les chariots emmenés de la villa épiscopale, et plus loinles carcasses des bœufs près d’un brasier fumant encore… Profondest le silence de la forêt… Bientôt un esclave de la villa, l’undes pieux guides des leudes, sort du fourré dont la clairière estentourée ; il s’avance d’un pas défiant, prêtant l’oreille etregardant autour de lui, comme s’il redoutait quelqueembûche ; mais à la vue des débris du festin, il fait unmouvement de surprise et se retourne vivement ; il allait sansdoute appeler la troupe qu’il précédait de loin, lorsqu’à l’aspectdes vases d’or et d’argent, dispersés sur l’herbe, ce boncatholique réfléchit, court au butin, se saisit d’un calice d’orqu’il cache sous ses haillons ; puis il appelle les leudes àgrands cris en disant :

– Par ici ! par ici !…

On entend d’abord au loin, et se rapprochantde plus en plus, un grand bruit dans les bois, les branches destaillis se brisent sous le poitrail et sous le sabot deschevaux ; des voix s’appellent et se répondent ; enfinsort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête de plusieursde ses leudes ; les autres, moins impétueux, ainsi que lesgens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vontbientôt le rejoindre. Aux cris de l’esclave, Neroweg avait crutomber sur la troupe des Vagres ; mais il ne vit personne dansla clairière, sinon notre bon catholique qui accouraitcriant :

– Seigneur comte ! les Vagres impiesqui ont saccagé la villa de notre saint évêque, se sont enfuis dansla forêt.

Neroweg leva sa longue épée sur la tête del’esclave, l’abattit sanglant aux pieds de son cheval.

– Chien ! – s’écria-t-il, – tu m’astrompé… tu t’entendais avec les Vagres !…

L’esclave tomba mourant, et le vase d’or qu’ilavait dérobé s’échappa de dessous ses haillons.

– À moi le vase d’or, – s’écria le comte,et montrant le calice du bout de son épée à un de ses hommes, quile suivait à pied, ajouta : – Karl, mets cela dans tonsac…

Ces pillards avaient toujours sur leurs talonsquelques porteurs de grands sacs, où ils enfouissaient lebutin ; mais au moment où Karl s’apprêtait à obéir au comte,celui-ci aperçut plus loin, étincelants dans l’herbe aux rayons dusoleil levant, les autres vases d’or et d’argent, emportés de lavilla épiscopale. Neroweg, faisant faire alors un grand bond à soncheval, s’écria :

– À moi ces trésors… remplis ton sac,Karl… appelle Rigomerr, qu’il remplisse aussi le sien… À moitous !…

– Non pas à toi seul… mais à nous !– s’écrièrent les leudes qui le suivaient ; – à nous aussi cesrichesses… Ne sommes-nous pas tes égaux ?…

– Égaux à la bataille… nous sommes égauxau partage du butin ; n’oublie pas ceci, Neroweg…

– Souviens-toi qu’au pillage de Soissons,le grand roi Clovis lui-même… n’osa pas disputer un vase d’or àl’un de ses guerriers.

– À nous donc ces trésors comme à toi… etfaisons à l’instant le partage…

Le comte n’osa pas résister aux réclamationsdes leudes, car ces guerriers, tout en reconnaissant un chef,traitaient toujours avec lui de pair à pair. Aussi plusieurs de cespillards descendirent de cheval, convoitant des yeux les calices,les boîtes à Évangiles, les patènes, les coupes, les plats, lesbassins et autres orfèvreries d’or et d’argent… Déjà, seprécipitant, se heurtant, ils allongeaient les mains vers cesrichesses, lorsqu’une voix retentissante, qui semblait venir duciel, s’écria :

– Arrêtez, sacrilèges ! Dieu vousentend… Dieu vous voit !… Si vous osez porter une main impiesur les biens de l’Église, vous êtes damnés…

À cette voix d’en haut, le comte Nerowegpâlit, trembla de tous ses membres, et tomba à genoux… Plusieursleudes l’imitèrent, frappés de terreur.

– Tous à genoux, païens ! – repritla voix de plus en plus menaçante, – tous à genoux,maudits !…

Les derniers leudes qui restaient encoredebout s’agenouillèrent éperdus, ainsi que tous les gens de piedqui avaient rejoint les cavaliers ; cette foule effarée courbale front, se frappa la poitrine en murmurant :

– Miracle ! miracle ! c’est lavoix du Seigneur Dieu !…

– Maintenant, grands pécheurs ! –reprit la voix d’en haut d’un ton plus terrible encore, –maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de terreur sousl’œil du Seigneur, venez au secours de votre…

La voix n’acheva pas… les rameaux d’un grandchêne, auprès duquel étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, sebrisèrent çà et là sous le poids d’un gros corps dégringolant debranche en branche, et dont la chute, ainsi amortie, fut si peudangereuse, que ce gros corps, arrivant à terre presque sur sespieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel incident, ajoutant à laterreur de Neroweg et à celle de la foule, tous se jetèrent la facecontre terre en murmurant :

– Seigneur ! Seigneur ! ayezpitié de nous dans votre colère !…

Qui était tombé du faite de l’arbre ?…l’évêque Cautin… la voix d’en haut, c’était la sienne… Avantl’arrivée des Franks, Ronan, le piquant de la pointe de son épée,l’avait forcé à grimper devant lui comme un gros loir dans lebranchage du chêne, où il l’avait accompagné, le laissant mêmeparler au nom du Seigneur, tant qu’il s’était borné à épouvanterNeroweg et ses leudes ; mais lorsque le saint homme voulut lesappeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge… ce brusquemouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dosdu comte ; mais l’homme de Dieu était un rusé compère, etquoiqu’un instant étourdi de sa chute, il voulut profiter de laterreur des Franks et de la foule, toujours agenouillés la facecontre terre, il se raffermit sur ses jambes, puis il s’écria engonflant ses joues et en frottant ses larges reins endoloris par sachute :

– Malheureux ! implorez votre saintévêque, qui redescend du ciel… sur l’aile des archanges duSeigneur !…

– Miracle ! – dit la foule, etchacun de baiser la terre en se frappant la poitrine avec unredoublement de terreur. – Miracle !… miracle !…

– Saint évêque Cautin, qui descendez duciel… protégez-nous !

– Est-ce ta voix, patron ? – murmuraNeroweg toujours la face contre terre, sans oser encore lever lesyeux, – est-ce ta voix, saint évêque, ou est-ce un piège deSatan ?

– C’est moi-même… moi, ton évêque… endouter serait un sacrilège !…

– D’où viens-tu, bon patron ?

– Ne te l’ai-je pas dit ?… jedescends du ciel… Le Seigneur, après le sac de la villa épiscopale,me voyant emmené par les Vagres, à jamais damnés ! a envoyé àmon secours des anges exterminateurs, revêtus d’armuresd’hyacinthe, et armés d’épées flamboyantes ; ils m’ont arrachédes mains des Philistins, m’ont pris sur leurs ailes d’azur etd’argent, et m’ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indignedu Roi des rois, j’ai eu la délectation, la jubilation decontempler la face resplendissante de l’Éternel au milieu deschants des séraphins et des parfums du paradis…

– Miracle ! – répéta la foule toutd’une voix. – Miracle !…

– Notre saint évêque a vu le Seigneur enface.

– Saint Cautin, – reprit Neroweg, – tu meprotégeras, bon patron, mon cher père en Dieu !

– Oui, si tu te prosternes toujoursdevant les évêques du Seigneur, et si tu enrichis son Église… Ill’a dit… il te le répète par ma voix !…

– Je te ferai bâtir une chapelle en celieu, s’il le faut, saint évêque, pour glorifier ce grandmiracle…

– Ce n’est point assez, m’a dit leSeigneur, qui dans sa toute-puissance et omnipotence devinait tapensée… Non, ce n’est point assez… Voici ses paroles sacrées,écoute-les bien, comte :

– Je t’écoute, patron… je t’écoute…

« – Neroweg et ses leudes, – m’a dit leSeigneur, – ont fui lâchement de la villa épiscopale lorsqu’elle aété attaquée par les Vagres… »

– J’ai cru que c’étaient des diablessortant de l’enfer qui est sous ta salle de festin, saintpatron…

– C’étaient en effet des diables ;mais ils avaient pris figure de Vagres… ce qu’ils ne font que tropsouvent… Donc le Seigneur m’a dit ceci de sa proprebouche :

« – Je veux que le comte Neroweg fasseabandon du quart de ses biens à l’évêque de Clermont ; qu’ilfasse rebâtir et orner richement la villa épiscopale, qu’il a silâchement laissé mettre à feu et à sac par des diables, sous figurede Vagres… fantômes, que moi, le Seigneur Dieu, j’avais envoyés demon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s’il aurait le couragede défendre son père en Christ, l’évêque Cautin… Je veux de plusque le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu’il lesfasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermiterelaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés… Je veux enfinque le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière,une infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage àmon chaste et bon serviteur l’évêque Cautin, qui, depuis que jel’ai fait, par ma grâce, monter à l’épiscopat, est une véritablerose de pudicité, un véritable tigre de renoncement auxabominations de la chair… Que le comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui remettrai ses péchés,et un jour je lui ouvrirai les portes de mon éternel paradis…Amen… » Là-dessus, les séraphins ont brûlé desparfums d’une odeur céleste, et joué un air de luth des plusdélectables… après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de merapporter doucement sur leurs ailes vers la terre… ce qu’ilsviennent d’accomplir… Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais ilfaut vous hâter… voyez tout là-haut… les derniers archangess’envoler vers le trône d’or de l’Éternel en déployant leurs bellesailes d’azur et d’argent !…

Neroweg et quelques-uns de ses leudes,alléchés par le récit de cette vision, se relevèrent, béants, surleurs genoux, et levèrent les yeux au ciel pour jouir du miraculeuxspectacle promis par l’évêque ; mais au lieu des archanges auxailes d’azur et d’argent, ils virent, par hasard, deux Vagreschevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant comme descouleuvres le long d’une grosse branche d’arbre, afin de gagner unendroit d’où ils pourraient, en bons archers, viser sûrementNeroweg et sa troupe…

– Trahison ! – s’écria le comte ense dressant de toute sa hauteur, et montrant la cime des arbres àses leudes. – Trahison ! les Vagres sont là-haut cachés dansles arbres !…

– Miracle ! double miracle ! –s’écria l’évêque inspiré. – Les anges exterminateurs avaient enlevédans les airs ces démons sous figures de Vagres, afin de lesprécipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur demeureéternelle… Mais voici que ces démons, en tombant du haut en bas, seseront raccrochés à ces branches… Miracle ! doublemiracle !… Allons, mes chers fils, exterminez lesPhilistins !

À peine l’évêque achevait-il ces mots, en seglissant sous l’un des chariots, qu’une volée de flèches, tirée duhaut des arbres par les Vagres, cribla la troupe de Neroweg… Sevoyant découverts, les hardis garçons n’hésitèrent plus àcombattre ; les traits furent lancés si juste par ces finsarchers, que chaque flèche trouva son carquois dans la blessurequ’elle fit à l’ennemi.

– À toi, Neroweg, – dit du haut d’unarbre la voix de Ronan, le meilleur archer de la Vagrerie, – undescendant de Scanvoch t’envoie ceci à toi, descendant del’Aigle terrible…

Malheureusement pour l’adresse de Ronan saflèche s’émoussa sur le casque de fer du comte ; les Vagresjusqu’alors cachés dans les fourrés en sortirent en poussant degrands cris, attaquèrent intrépidement les troupes de Neroweg, unefurieuse mêlée s’engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat ? lesVagres ou les Franks ?

Malédiction ! presque tous les Vagres,après une lutte acharnée, ont été exterminés, quelques-uns échappésau massacre, d’autres trop gravement blessés pour fuir, restèrentprisonniers de Neroweg… Ronan le Vagre fut de ceux-là.

Et Loysik ? et la petite Odille ! etl’évêchesse ?

Aussi prisonniers… oui, tous ont été conduitsau burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant etremportant ses vases d’or et d’argent, regagnait Clermont, suivid’une foule pieuse criant partout sur son passage :

– Gloire à notre saint évêque !gloire au bienheureux Cautin… il a vu l’Éternel face àface !

CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg. – L’Ergastule,où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l’ermitelaboureur, l’évêchesse et Odille. – Vie d’un seigneur frank et deses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle(558). – Le festin. – Le mâhl. –L’épreuve des fers brûlants et de l’eau froide. – L’appartementdes femmes. – Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg. – Cequ’elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.– L’enfer et le clerc. – Chram, fils de Clotaire, roi de France,arrive au burg du comte. – Suite de Chram ou trusteroyale. – Leudes campagnards et antrustionsde cour. – Le lion de Poitiers. – Imnachairet Spactachair. – Irrévérence de ces jeunesseigneurs à l’endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond cesincrédules par un nouveau miracle. – But de la visite de Chram aucomte Neroweg. – Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr lelendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille. – Lebateleur et son ours. – Ce qu’il advient de la présence de cethomme et de cet ours dans le burg du comte.

&|160;

Le burg du comte Neroweg, situé au milieu del’emplacement d’un ancien camp romain fortifié, est bâti sur leplateau d’une colline qui domine une immense forêt&|160;; entrecette forêt et le burg s’étendent de vastes prairies, arrosées parune large rivière&|160;; au delà de la forêt, les hautes montagnesvolcaniques de l’Auvergne s’étagent à l’horizon. L’habitationseigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite àla mode germanique&|160;: au lieu de murailles, des poutres,soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur delarges assises de pierre&|160;; de loin en loin, pour consoliderces boiseries épaisses d’un pied, des pilastres maçonnés, appuyéssur le soubassement, montent jusqu’au toit, construit de bardeauxde chêne et de planchettes d’un pied carré superposées les unes auxautres&|160;; toiture aussi légère qu’impénétrable à la pluie. Cebâtiment, formant un carré long orné d’un large portique de bois,s’appuie, de chaque côté, sur d’autres constructions également encharpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, auxcelliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers desesclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers oucorroyeurs&|160;; là sont aussi les chenils, les écuries, lesperchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir,la brasserie et d’immenses granges remplies de fourrage pour leschevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvaitle gynécée (appartement des femmes), réservé à Godégisèle,cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaientencore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement etfilant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison,occupées à divers travaux d’aiguille et de tissage&|160;; unechapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg,attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservaitseul l’entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, aprèsboire, ses nombreuses concubines&|160;; ses leudes, selon leurscaprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton,s’accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.

La totalité de ces bâtiments, ainsi qu’unjardin et un vaste hippodrome, entouré d’arbres, destiné auxexercices militaires des leudes et des gens de guerre à pied, aussilibres et de race franque, est entourée d’un fossé decirconvallation, antique vestige de ce camp romain qui date de laconquête de César. Les parapets ont été dégradés par les siècles,mais ils offrent encore une bonne ligne de défense&|160;; une seuledes quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selonl’usage, au nord, au midi, à l’est et à l’ouest, a étéconservée&|160;: c’est celle du midi&|160;; de ce côté, un pontvolant, construit de madriers, est jeté, durant le jour, sur cefossé, pour le passage des piétons, des chariots et deschevaux&|160;; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comteest ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Cefossé profond, rendu marécageux par les suintements et par lapermanence des eaux, est rempli d’un tel amoncellement de vase, quel’on s’y engloutirait si l’on tentait de traverser ce bourbier. Nonloin de l’hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments,mais en dedans de l’enceinte fortifiée, est bâti en briquesimpérissables, comme toutes les constructions romaines, unergastule, sorte de cave profonde destinée, lors de laconquête romaine, à enfermer les esclaves destinés aux travaux ducamp et des routes voisines&|160;; Ronan, Loysik, l’ermitelaboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs Vagres(morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures), ontété renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg,ensuite du combat des gorges d’Allange, où la plupart des Vagresont péri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noblefrank, n’est-elle pas bien choisie&|160;?… Les antiquesfortifications romaines mettent cette demeure à l’abri d’un coup demain. Le seigneur comte veut-il chasser la bête fauve&|160;? laforêt est si voisine du burg, qu’aux premières nuits de l’automnel’on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut&|160;;veut-il chasser au vol&|160;? les plaines dont sa demeure estentourée offrent aux faucons des nichées de perdrix, et non loin delà, d’immenses étangs servent de retraite aux hérons qui souvent,dans leur lutte aérienne avec le faucon, transpercent de leur beceffilé l’oiseau chasseur&|160;; le seigneur comte veut-il enfinpêcher&|160;? ses nombreux étangs regorgent de brochets, de carpes,de lamproies, et la truite au dos d’azur, la perche aux nageoiresde pourpre, sillonnent les ruisseaux d’eau vive.

Oh&|160;! seigneur comte Neroweg&|160;! qu’ilest doux pour toi de jouir ainsi des biens de cette terre conquisepar tes rois, avec l’aide de l’épée de ton père et de ses leudes…Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de ce sol fécondé parles labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse etl’oisiveté… Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes,violenter nos femmes, nos sœurs, nos filles, et communier chaquesemaine en fin catholique, voilà ta vie… voilà la vie desFranks[40], possesseurs de ces immenses domainesdont ils nous ont dépouillés&|160;!… Oh&|160;! comte Neroweg, qu’ilfait bon d’habiter ce burg, bâti par des esclaves gaulois enlevés àleurs champs, à leur maison, à leur famille, apportant à dosd’homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois des forêts,les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre dechaux tirée des entrailles de la terre&|160;; après quoi,ruisselants de sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevantpour pitance quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur laterre humide, à peine abrités par un toit de branchages&|160;; dèsl’aube, les morsures des chiens réveillaient les paresseux… Oui,ces gardiens aux crocs aigus, dressés par les Franks,accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient leur marcheappesantie lorsqu’ils revenaient, courbés sous de lourds fardeaux,et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir, aussitôt cesdogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à grandscoups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercailun bœuf ou un bélier récalcitrant.

Et ces esclaves&|160;? appartenaient-ils tousà la classe des laboureurs et des artisans, rudes hommes, rompusdès l’enfance aux durs labeurs&|160;? Non, non… parmi ces captifs,les uns, habitués à l’aisance, souvent à la richesse, avaient été,lors de la conquête franque ou des guerres civiles des fils deClovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville ou des champs,eux, leurs femmes et leurs filles&|160;; celles-ci, envoyées aulogis des esclaves femelles pour les travaux féminins et lesdébauches du Frank&|160;; les hommes, à la bâtisse, au labour, à laporcherie, aux ateliers&|160;; d’autres esclaves, jadis rhéteurs,commerçants, poètes ou trafiquants, avaient été pris sur lesroutes, lorsque réunis en troupe et croyant ainsi voyager plussûrement, en ces temps de guerre, de ravage et de pillage, ilsallaient d’une ville à l’autre.

Oui, l’esclavage rendait ainsi frères enmisère, en douleur, en désespérance le Gaulois riche, habitué auxloisirs, et le Gaulois pauvre, rompu aux pénibles labeurs&|160;;oui, la femme aux mains blanches, au teint délicat, et la femme auxmains gercées par le travail, au teint brûlé par le soleil,devenaient ainsi, par l’esclavage, sœurs de honte et de déshonneur,jetées pleurantes, et, si elles résistaient, saignantes, dans lacouche du seigneur frank.

Oh&|160;! nos pères&|160;!… oh&|160;! nosmères&|160;!… par tout ce que vous avez souffert&|160;!… oh&|160;!nos frères et nos sœurs&|160;!… par tout ce que voussouffrez&|160;!… oh&|160;! nos fils&|160;!… oh&|160;! nosfilles&|160;!… par tout ce que vous souffrirez encore&|160;!…oh&|160;! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le sang devotre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés&|160;!…Vous serez vengés de ces Franks abhorrés&|160;!… dût cettevengeance terrible, aussi implacable qu’elle est juste, frapperdans des siècles la race de nos conquérants&|160;!…

Bien dit, mon Vagre&|160;!… Mais, fou révolté,tu comptes sans les évêques&|160;!… Les entends-tu&|160;? lesentends-tu&|160;?…

«&|160;– Ô pieux évêques, ma maison estpillée, mon père égorgé, nous voici, moi et les miens, réduits àl’esclavage&|160;!…&|160;»

«&|160;– Bénissez Dieu, mon fils, de vousenvoyer de pareilles épreuves&|160;! bénissezDieu&|160;!…&|160;»

«&|160;– Les Franks ont violé ma fille sur lecorps de sa mère éventrée&|160;!&|160;»

«&|160;– Épreuve&|160;! épreuve&|160;!…bénissez Dieu&|160;!…&|160;»

«&|160;– Quoi&|160;! pas de vengeance contreces Franks&|160;?… quoi&|160;! ne pas leur demander œil pour œil,dent pour dent&|160;?…&|160;»

«&|160;– Non, mon fils&|160;; les Franks sontorthodoxes et confessent la sainte Trinité, ils expient leurscrimes en enrichissant les églises et les prêtres du Seigneur,moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs gros péchés…Bénissez donc les maux qu’ils vous font, mon fils&|160;; c’estvotre salut qu’ils font.&|160;»

«&|160;– J’écouterai ta voix, saint évêque, jebénirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chérirailes épreuves qu’ils me font subir par votre volonté, ô mon douxSeigneur&|160;! merci donc, Dieu souverainement juste et bon&|160;!merci&|160;! faites, s’il vous plaît, qu’il en soit ainsi de madescendance à travers les siècles&|160;! oui, faites, s’il vousplaît, que ma race, écrasée sous le joug des Franks, pleure,gémisse et saigne toujours ainsi, d’âge en âge, à cette fin qu’àforce de maux, de misères, de désastres, elle gagne comme moi sonparadis, selon que nous le promettent vos prêtres, ô Dieutout-puissant qui souriez d’un air si paterne à mes tortures&|160;!grâces vous soient à jamais rendues&|160;!Amen.&|160;»

À la bonne heure, mon orthodoxe, voilàparler&|160;! Patrie, liberté, honneur, famille, race, vaillance,fierté, gloire d’autrefois, oublie tout, oublie tout&|160;; faismieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton cœur gaulois&|160;; ilpourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre&|160;;ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sangde nos pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeilet chaud par l’eau glaciale du baptistère de tes évêques, aprèsquoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher auparadis.

En attendant que tu y arrives au paradis, moncatholique, entrons dans le burg de ton seigneur… Foi deVagre&|160;! par la sueur et par le sang de tes pères qui ontsuinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette bâtisse, c’estun commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du seigneurcomte&|160;! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent leportique&|160;; il conduit à la salle du Mâhl, ainsi queces chefs barbares appellent le tribunal où ils rendent leurjustice seigneuriale[41], salleimmense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siègedu comte et le banc de ses leudes qui l’assistent. Là, il tient sonmâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine&|160;; dansun coin on voit un réchaud, un chevalet et quelquestenailles&|160;; pas de bonne justice sans torture et sansbourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur de terre, unegrande cuve remplie d’eau, et si profonde, qu’un homme s’y pourraitnoyer&|160;; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, poséssur le sol. Qu’est-ce que cela, le sais-tu&|160;? mon saint hommeen résignation, en soumission et en contrition&|160;? Cette cuve,ces socs de charrue, ce sont les instruments de l’épreuvejudiciaire, ordonnée par la loi salique, loi desFranks, puisque la Gaule subit aujourd’hui la loi des Franks.

Et cette porte de cœur de chêne, épaisse commela paume de la main et garnie de lames de fer, de clousénormes&|160;? cette porte est celle du trésor de ce nobleseigneur&|160;; lui seul en a la clef. Là, sont les grands coffres,aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d’or et d’argent, sespierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers,ses bracelets, son épée de parade à poignée d’or, sa belle bride àfrein d’argent, et sa selle ornée de plaques et d’étriers de mêmemétal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu’il a rançonné,larronné, chez ceux de ta race, est rassemblé dans le trésor ducomte.

Écoute donc&|160;! entends-tu ces riresbruyants&|160;? ces cris avinés dans la pièce voisine, séparée dela salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tanné et corroyédans le burg&|160;? On est fort gai là-dedans&|160;: dis unOremus, demande au ciel de longs et gracieux jours pourton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureuxévêque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle dufestin.

La nuit est venue&|160;; voilà, sur ma foi, decurieux candélabres de chair et d’os&|160;; dix esclaves tannés,décharnés, à peine couverts de haillons, sont rangés, cinq d’uncôté de la table, cinq de l’autre, et immobiles comme des statues,tiennent de gros flambeaux de cire allumés[42],suffisant à peine à éclairer ces lieux&|160;; deux rangées depiliers de chêne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagentcette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur etaboutissant d’un côté à la porte du mâhl&|160;; et de l’autre à lachambre à coucher du comte, laquelle communique au logis deGodégisèle et de ses femmes, de sorte qu’après boire le noblereprésentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre lajustice ou jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux rangées de piliers se trouve latable du comte et des leudes ses pairs&|160;; à droite et à gaucheen dehors des piliers, sont deux autres tables, l’une réservée auxguerriers d’un rang inférieur, l’autre aux principaux serviteurs ducomte, son sénéchal, son maréchal, son échanson, son écuyer, seschambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux lacour de leurs rois[43]. Dansles quatre coins de la salle, jonchée, selon la coutume, defeuilles vertes en été, de paille en hiver, sont quatre grossestonnes, deux d’hydromel, une de cervoise et une de vinherbé[44], vin d’Auvergne mêlé d’épices etd’absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves duburg&|160;; le long des boiseries sont suspendus les trophées de lavénerie du comte et des armes de chasse ou de guerre&|160;; têtesde cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure&|160;;têtes de buffles, d’ours et de sangliers, munies de leurs défensesou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont été enlevés, il nereste de ces têtes que leurs ossements blanchis&|160;; épieux,piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons defauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangonset boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendusaux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sontque chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes dejambons de porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux auvinaigre, mets favoris des Franks, pièces de bœuf, de mouton et deveau, engraissés dans les étables du comte, menu gibier, volailles,carpes et brochets, ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruitset fromages de la fertile Auvergne&|160;; les cruches et lesamphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent auxtonneaux défoncés, sont sans cesse vidées par les Franks, dans descornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont sesert Neroweg a dû appartenir à un buffle monstrueux, elle est noireet ornée du haut en bas de cercles d’or et d’argent. De temps àautre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves,placés à l’un des bouts de la salle, et portant les uns destambours, les autres des trompes de chasse, font une musiqueendiablée, peut-être moins assourdissante et discordante que lescris et les rires de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjàpour la plupart ivres à demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe&|160;?ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces bœufs, ces porcs, cesmoutons, ce gibier, ces volailles, ces légumes, ces fruits, qui lesa produits&|160;? La Gaule&|160;! le pays cultivé, fécondé, parceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de victuailles,servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin&|160;; parceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et deroseaux, partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avecleur famille, non moins affamée… Allons, mon saint homme, continueton antienne&|160;!

«&|160;Ô Dieu miséricordieux&|160;! bénisois-tu de nous envoyer la disette, à nous qui produisonsl’abondance&|160;! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos yeuxles produits de cette terre fertilisée par le travail de nospères&|160;! béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notremaître le conquérant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteursaussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nousdévore&|160;! grâces te soient donc rendues, ô Dieu rempli dejustice et de bonté&|160;! car notre faim est atroce et nous mordles entrailles… Fais, ô Seigneur&|160;! qu’il en soit ainsi chaquejour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.&|160;»

Voici donc les Franks repus, avinés&|160;;rires, hoquets et défis de boire, de boire encore, de boiretoujours, se croisent en tous sens&|160;; ils sont très-gais cesconquérants de la vieille Gaule&|160;; le seigneur comte estsurtout en belle humeur&|160;; à côté de lui siège son clerc, quilui sert de secrétaire, et dessert l’oratoire du burg&|160;; car,selon la nouvelle coutume autorisée par l’Église, les seigneursfranks peuvent avoir un prêtre et une chapelle dans leurmaison[45]. Ce clerc a été placé près de Neroweg,par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide&|160;:«&|160;Ce clerc ne t’accordera pas la rémission des crimes que tupourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan&|160;;moi seul, j’ai ce pouvoir&|160;; mais la présence continuelle d’unprêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises dudémon&|160;; cela te donnera le loisir, en cas d’urgencediabolique, d’attendre ma venue sans risquer d’être emporté enenfer.&|160;»

La bruyante gaieté des leudes est à soncomble&|160;; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur latable avec le manche de son long couteau nommé Scramasaxpar ces barbares&|160;; il s’en sert pour dépecer la viande et leporte habituellement à sa ceinture&|160;: on fait silence, ou à peuprès, le comte va parler&|160;; les coudes sur la table, il passeet repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, salongue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annoncetoujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise&|160;; aussiles leudes, connaissant leur comte, font d’avance et de confiance,ces épais Teutons, entendre leur gros rire&|160;; Neroweg, sans motdire, montre du geste à ses convives l’un des esclaves qui tenaientimmobiles les luminaires du festin&|160;; ce pauvre vieux homme,ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, étaitvêtu d’une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jauneet tannée comme du parchemin&|160;; les quelques haillons qui luiservaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genouxosseux&|160;; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatricesfaites par les ronces, semblaient pouvoir à peine lesupporter&|160;; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, latorche de cire à bras tendu, sous la menace d’être martyrisé àcoups de fouet, il sentait son maigre bras s’engourdir, faillir etvaciller malgré lui.

S’adressant alors à ses leudes avec unehilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave,leur dit&|160;:

–&|160;Hi… hi… hi… nous allons rire. Vieuxchien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau&|160;?

–&|160;Seigneur… je suis très-âgé… mon bras selasse malgré moi…

–&|160;Ainsi tu es fatigué&|160;?

–&|160;Hélas&|160;! oui, seigneur…

–&|160;Tu sais cependant que celui qui netient pas droit son flambeau est régalé, hi… hi… de cinquante coupsde fouet&|160;?

–&|160;Seigneur… la force me manque…

–&|160;Tu me l’assures&|160;?

–&|160;Oh&|160;! oui, seigneur… quelquesmoments de plus et le flambeau s’échappait de mes doigtsengourdis.

–&|160;Pauvre vieux… allons, éteins tonflambeau…

–&|160;Grâces vous soient rendues,seigneur.

–&|160;Un moment… que vas-tu faire&|160;?

–&|160;Souffler sur la mèche du flambeau pourl’éteindre…

–&|160;Oh&|160;! mais ce n’est point ainsi queje l’entends, moi… hi… hi… hi…

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache,jeta de nouveau sur ses leudes un regard ironique et sournois.

–&|160;Seigneur, comment voulez-vous quej’éteigne mon flambeau&|160;?

–&|160;Je veux que tu l’éteignes entre tesgenoux[46].

À cette plaisante idée du comte, les Franksapplaudirent par des cris et des rires sauvages&|160;; le vieuxGaulois trembla de tous ses membres, regarda Neroweg d’un airsuppliant et murmura&|160;:

–&|160;Seigneur… mes genoux sont nus et leflambeau est ardent.

–&|160;Eh&|160;! vieille brute… crois-tu queje t’ordonnerais d’éteindre cette torche entre tes genoux s’ilsétaient couverts de jambards de fer&|160;?

–&|160;Seigneur… mon bon seigneur… ce serapour moi une grande douleur&|160;; par pitié ne m’imposez pas cesupplice&|160;!

–&|160;Bah&|160;! tes genoux, ça n’est que desos&|160;! Hi… hi… hi…

Cette saillie du comte redoubla les joyeusetésdes leudes.

–&|160;Je n’ai que la peau et les os, c’estvrai, – répondit le vieillard tâchant de rire aussi afin d’apitoyerson maître, – je suis très-chétif… épargnez-moi donc ce mal, s’ilvous plaît, mon bon seigneur.

–&|160;Écoute… si tu n’éteins pas à l’instantce flambeau entre tes genoux, je te fais saisir par mes hommes, etmoi je t’éteins la torche au fond du gosier… choisis donc et surl’heure.

Une nouvelle explosion d’hilarité prouva auvieux Gaulois qu’il n’avait point à attendre merci des Franks. Ilregarda en pleurant ses pauvres jambes frêles etflageolantes&|160;; puis, cédant à un dernier espoir, il dit auclerc d’une voix suppliante&|160;:

–&|160;Mon bon père en Dieu… au nom de lacharité… intercédez pour moi auprès de mon seigneur le comte.

–&|160;Seigneur, je vous demande grâce pour cevieux homme.

–&|160;Clerc&|160;! cet esclavem’appartient-il, oui ou non&|160;?

–&|160;Il vous appartient, noble seigneur.

–&|160;Puis-je disposer de mon esclave selonque je veux, et le châtier selon qu’il me plaît&|160;?

–&|160;Mon noble seigneur, c’est votredroit.

–&|160;Alors qu’il éteigne vitement cettetorche entre ses genoux, sinon je jure, par le grand Saint-Martin,que je la lui éteins dans le gosier…

–&|160;Mon bon père en Dieu… intercédez encorepour moi…

–&|160;Mon cher fils… il faut avec résignationaccepter les maux que le ciel nous envoie…

–&|160;Finiras-tu&|160;? – s’écria le comte enfrappant sur la table avec le manche de son grand couteau. – Assezde paroles… choisis&|160;: tes genoux ou ton gosier pour éteignoir…Tu hésites… allons, mes leudes, saisissez-le…

–&|160;Non, non, mon seigneur… voici quej’obéis…

Et ce fut une scène très-comique pour lesFranks… Foi de Vagre, il y avait de quoi rire en effet&|160;: lepauvre vieux Gaulois, toujours pleurant, approcha d’abord de sesgenoux tremblotants la torche ardente&|160;; puis, à la premièreatteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau&|160;; mais lecomte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et deviande, riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rireet donna sur la table, d’un air terrible, un grand coup du manchede son couteau. L’esclave, d’une main tremblante, rapprocha latorche de ses genoux frissonnants, et voulut tout d’un coup enfinir avec cette torture&|160;; il écarta un peu les jambes, puisil les serra par deux fois convulsivement afin d’éteindre la flammeentre ses genoux, ce à quoi il parvint sans pouvoir retenir ungrand cri de douleur&|160;; et si violente fut sa souffrance que levieillard tomba sur le dos, presque privé de connaissance.

–&|160;Ça sent le chien grillé, – dit le comteen dilatant les narines de son nez d’oiseau de proie&|160;; etcette odeur de chair brûlée le mettant sans doute en goût, ils’écria, comme frappé d’une idée subite&|160;: – Mes vaillantsleudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble… Nousavons, enchaînés dans l’ergastule, d’abord Ronan le Vagre etl’ermite laboureur… tous deux maintenant à peu près guéris de leursblessures&|160;; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, ettoujours quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de laprendre dans mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujoursavenante, malgré sa pâleur et sa blessure… Nous avons encore labelle évêchesse, non blessée, mais endiablée… j’avais fort envied’en faire ma concubine&|160;; mais mon clerc m’a dit qu’avoir pourmaîtresse une sorcière femme d’un évêque, c’était dangereux pourmon salut…

–&|160;Oui, noble comte, les liaisonscharnelles avec les démoniaques sont terribles pour notre salut, eten outre les liens sacrés qui attachaient l’évêchesse à son mari,devenu son frère en Dieu, avant qu’elle fût possédée du démon,existent toujours&|160;; ce serait donc commettre un adultère avecune sorcière, double et horrible crime que peuvent punir lesflammes éternelles&|160;!

–&|160;Assez, assez, mon clerc, ne parlonspoint ici de flammes éternelles, dont la rôtissure de ce vieuxesclave donne un avant-goût&|160;; d’ailleurs il y a trop defemelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je songe àune évêchesse sorcière.

–&|160;Mais, comte, – reprit un des leudes, –que veux-tu faire de ces Vagres maudits, de cette petite Vagredineet de cette belle sorcière, amenés ici après le combat des gorgesd’Allange&|160;?

–&|160;Ah&|160;! mes chers frères, là, vousavez vu mon protecteur, le bienheureux évêque Cautin, descendre duciel sur les ailes des anges&|160;?

–&|160;Nous l’avons vu, clerc, nous l’avonsvu… ou peu s’en faut.

–&|160;Et ce grand miracle nous a frappés tousd’admiration et de frayeur…

–&|160;Avez-vous remarqué, mes chers frères enDieu, l’espèce d’auréole dont était encore entourée la rayonnanteface de mon protecteur, à sa descente du paradis, quelques-unsl’ont vue et la disent éblouissante…

–&|160;Moi et mon ami Sigivald, nous avonsremarqué quelque chose d’approchant.

–&|160;Mais, pour revenir à ces Vagresmaudits, ils ont été, avec plusieurs de leurs camarades, mortsdepuis dans l’ergastule, amenés ici prisonniers parce qu’ilsétaient trop gravement blessés pour supporter le voyage deClermont.

–&|160;Et c’est là qu’ils doivent être bientôtconduits pour y être jugés, torturés et suppliciés&|160;; ils sontmaintenant en état de supporter voyage, torture et supplice…

–&|160;Ah&|160;! que n’ont-ils mille membres àbrûler, à tenailler, pour expier la mort de nos compagnons d’armesqu’ils ont tués dans ce combat des gorges d’Allange et dansd’autres batailles&|160;!…

–&|160;Veux-tu donc, comte, qu’ils soientjugés ici et non à Clermont&|160;?

–&|160;Non, non… ils seront jugés àClermont&|160;; l’évêque Cautin, mon patron, tient à avoir sa partdu jugement&|160;; oh&|160;! par l’Aigle terrible&|160;!mon aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l’ermiterenégat et les deux sorcières seront voués à de terriblessupplices&|160;; mais ce n’est point d’eux qu’il s’agit ce soir… Envous parlant des prisonniers de l’ergastule, mes bons leudes, jevoulais dire que nous avons là un de mes esclaves domestiquesaccusé de larcin par l’esclave cuisinier&|160;: celui-ci affirme levol, l’autre le nie, qui des deux ment&|160;? Si, pour connaître lavérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, àsoumettre ces deux renardeaux à l’épreuve de l’eau froide et desfers ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régitaujourd’hui la Gaule, notre conquête&|160;?

–&|160;Tu as raison, comte… Après boire cedivertissement en vaut un autre.

–&|160;Noble seigneur, puisque tu parles de laloi salique, je te dirai que j’ai reçu, il y a quelques jours, unparchemin curieux, où est écrit son préambule en termes pleins defoi et d’orthodoxie.

–&|160;Alors, mon clerc, tu nous liras ceci aumâlh, avant le jugement, ce sera fort à propos&|160;; après quoi,selon l’usage, tu conjureras au nom du Père, du Fils et duSaint-Esprit, l’eau et le feu de manifester la vérité par lavolonté de Notre-Seigneur Dieu…

–&|160;Glorieux comte…

–&|160;Que me veux-tu, clerc&|160;?

–&|160;Vous vous rappelez… car vous-mêmem’avez instruit de votre pieuse promesse… vous vous rappelez votrevœu de faire bâtir une magnifique chapelle au lieu même où s’estaccomplie la miraculeuse et céleste descente de notre bienheureuxévêque Cautin&|160;?

–&|160;On bâtira la chapelle, clerc, on labâtira… Il n’y a pas d’ailleurs beaucoup de temps de perdu… voilàun mois à peine que j’ai fait ce vœu… Vous êtes toujourstrès-hâtés, vous autres gens d’Église, lorsqu’il s’agit de mettre àexécution les vœux ou les donations&|160;; mon patron l’évêque m’aaussi plusieurs fois rappelé ma promesse de reconstruire sa villaépiscopale… puisqu’il affirme que le Seigneur Dieu lui a dit de sadivine et propre bouche, qu’il tenait fort à ce que les ravages deces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela aideraità mon salut…

–&|160;Douter des saintes paroles de notrebienheureux évêque serait un grand péché, noble comte&|160;; ceserait là une tentation du malin esprit… dangereuse pour votreâme.

–&|160;Clerc, ne parlons pas du diable… Je mesouviens toujours de cette épouvantable bouche de l’enfer qui s’estouverte presque à mes pieds chez l’évêque Cautin… non, ne parlonspas du diable… je tiendrai mes promesses&|160;: je réparerai lavilla, je ferai bâtir la chapelle&|160;; seulement il me faut letemps de trouver l’argent nécessaire à ces grosses dépenses, car jene veux point, moi, pour cela, dégarnir mes coffres… Laisse-moidonc le loisir de rançonner mes colons&|160;; puis voici bientôt letemps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là serendent des achetants juifs que l’on dit cousus d’or… Jem’embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passagevers la frontière du Limousin pour y attendre la venue de cettejuiverie… et quand je devrais leur faire arracher les oreilles, lesdents et les yeux, il faudra bien qu’ils m’ouvrent leur bourse etme fournissent ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villaépiscopale.

–&|160;L’on ne saurait, noble comte, usermieux de l’or de ces meurtriers de Notre-Seigneur Jésus-Christqu’en employant leurs richesses à l’accomplissement des œuvrespies.

–&|160;Et maintenant, clerc, allons soumettreces deux esclaves à l’épreuve de l’eau et du feu…

**

*

Le tribunal est assemblé&|160;: le comte, surson siège, préside ce mâhl, sept leudes l’assistent… Lesesclaves porte-flambeau se tiennent debout derrière lesjuges&|160;; le tribunal est vivement éclairé, le fond de la salle,où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste dansune demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurssortant d’un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise etsouffle&|160;; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs decharrue&|160;; en face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveaudu sol, la cuve immense et remplie d’eau&|160;; au pied dutribunal, l’esclave accusé de larcin est garrotté&|160;; il esttout jeune et regarde les juges avec effroi&|160;; l’accusateur,homme d’un âge mûr, contemple le tribunal avec une confianteassurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon l’usage,six autres esclaves conjurateurs, choisis par l’accusateuret l’accusé, pour affirmer par serment ce qu’ils croient lavérité[47] .

–&|160;Jugeons&|160;! jugeons&|160;! – dit lecomte avec un hoquet. – Toi, mon majordome, redis à cet esclave dequoi le cuisinier l’accuse.

–&|160;Justin, esclave cuisinier de notreseigneur le comte, était seul dans la cuisine&|160;; sur la tablese trouvait une petite écuelle d’argent, servant à l’usage de dameGodégisèle, noble épouse de notre maître. Pierre, cet autreesclave, est entré dans la cuisine y apportant du bois&|160;;aussitôt après son départ, Justin s’est aperçu que l’écuelle avaitdisparu&|160;; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcindont il accuse Pierre&|160;; à quoi je lui ai dit qu’il aurait,lui, Justin, une oreille coupée si l’écuelle ne se retrouvaitpoint&|160;; à quoi il m’a répondu qu’il jurait par le salut de sonâme avoir dit vrai, et que le larron était cet esclave-ci.

–&|160;Et je le répète encore, seigneur comte,si l’écuelle a été dérobée, elle n’a pu l’être que par Pierre quevoici… Je le jure sur mon paradis&|160;! je suis innocent&|160;;mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme moi sur leursalut.

–&|160;Oui, oui… – reprirent en chœur les sixesclaves, – nous jurons que Justin est innocent du larcin… nous lejurons sur notre salut…

–&|160;Tu entends, chien&|160;? – dit Nerowegen se retournant vers Pierre. – Qu’as-tu à répondre&|160;? qu’estdevenue cette écuelle&|160;? Je la connais bien, je l’avaisrapportée du pillage de la ville d’Issoire, lorsque nous avonsconquis l’Auvergne… Répondras-tu, chien&|160;?

–&|160;Seigneur, je n’ai pas volé l’écuelle,je ne l’ai pas même vue sur la table… mes conjurateurs sont prêts àle jurer comme moi sur leur salut…

–&|160;Oui, oui… – reprirent en chœur lesconjurateurs de l’accusé, – Pierre est innocent&|160;; nous lejurons sur notre salut…

–&|160;Mon cher frère en Christ, – dit leclerc à l’accusé, – songez-y, c’est un gros péché que le vol, etc’est un autre gros péché que le mensonge… Prenez garde, leTout-Puissant vous voit et vous entend…

–&|160;Mon bon père, j’ai grand’peur duTout-Puissant, je suis ses commandements que tu nous enseignes, jesouffre mes misères avec résignation, j’obéis à mon maître, leseigneur comte, avec la soumission que tu ordonnes pour gagner leparadis&|160;; mais, je te le jure, je n’ai pas volé l’écuelle… Lapreuve, bon père, c’est qu’on a fouillé mes haillons, et l’on arien trouvé sur moi.

–&|160;Ni sur moi&|160;! – reprit Justin, – nisur moi non plus l’on n’a rien trouvé.

–&|160;Mais, renardeaux que vous êtes&|160;!les larrons habiles savent dissimuler leur larcin&|160;!

–&|160;Seigneur comte, croyez-moi, je vous lejure par les peines éternelles, je n’ai pas volé l’écuelle…

–&|160;Et moi, Justin, je soutiens que Pierredoit être l’auteur du vol… puisque je suis innocent…

–&|160;Justin affirme, Pierre nie, moi,Neroweg, j’ordonne que pour savoir le vrai ils soient soumis, l’unà l’épreuve de l’eau froide, l’autre à l’épreuve des fersbrûlants…

–&|160;Seigneur comte&|160;!

–&|160;Que veux-tu, clerc&|160;?

–&|160;Tu ordonnes que l’accusateur etl’accusé soient tous deux soumis à l’épreuve&|160;?

–&|160;Oui…

–&|160;Mais si le Jugement du Tout-Puissantprouve que l’accusé est coupable, l’accusateur ne sera-t-il pasainsi déclaré innocent&|160;? Alors à quoi bon les soumettre tousdeux à l’épreuve&|160;?

–&|160;Clerc… et si l’accusateur et l’accusése sont entendus pour voler mon écuelle&|160;? et si pour détournernos soupçons ils s’accusent mutuellement&|160;?… ne vois-tu pas quel’épreuve dira si tous deux sont innocents ou coupables, ou biens’il y a un coupable et un innocent&|160;?

–&|160;Oui, oui, – crièrent les leudes, seréjouissant d’avance à la pensée de ce spectacle, – la doubleépreuve…

–&|160;Je ne redoute pas l’épreuve, moi, je lademande&|160;! – dit Justin d’une voix ferme. – Dieu rendratémoignage de mon innocence…

–&|160;Moi aussi, je suis certain de moninnocence, – dit Pierre en tremblant, – pourtant l’épreuvem’épouvante…

–&|160;Ton compagnon, mon cher fils, te donnel’exemple d’une pieuse confiance dans la justice divine, sachantque l’Éternel ne fait condamner que des coupables…

–&|160;Hélas&|160;! bon père, si l’épreuvetourne contre moi&|160;?

–&|160;Mon fils, c’est que tu auras volél’écuelle.

–&|160;Non, non… sur le salut de mon âme, jene l’ai pas volée.

–&|160;Alors, mon fils, ne redoute rien dujugement de Dieu&|160;: sa justice est infaillible…

–&|160;Ah&|160;! mon bon père, quelle terribleet injuste loi&|160;!

–&|160;Ne parle pas ainsi, mon cherfils&|160;; cette loi est sainte, c’est la loi salique, loi desFranks saliens, nos nobles conquérants&|160;; elle est placée sousl’invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ… Pour t’en convaincre,écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va voussoumettre à l’épreuve, accusateur et accusé&|160;; tu reconnaîtrasqu’une pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu’elle estprécédée d’une profession de foi si orthodoxe… Écoute bien, moncher fils&|160;: «&|160;L’illustre nation des Franks, fondée parDieu, forte dans la guerre, profonde au conseil, d’une noblestature, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agileet rude au combat, s’est récemment convertie à la foi catholiquequ’elle pratique pure de toute hérésie&|160;; elle a cherché et adicté la loi salique par l’organe des plus anciens de la nation quila gouvernaient alors&|160;: le gast de Wiso, legast de Bodo, le gast de Salo,le gast de Wido, habitant les lieux appelésSalo-Heim, Bodo-Heim, Wido-Heim, se réunirent pendanttrois mâhls, discutèrent avec soin et adoptèrent cetteloi-ci.

»&|160;Vive celui qui aime les Franks&|160;!que le Christ maintienne leur empire&|160;! qu’il remplisse leurschefs des clartés de sa grâce&|160;! qu’il protège l’armée, qu’ilfortifie la foi, qu’il accorde paix et bonheur à ceux qui lesgouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ.Amen[48].&|160;» – Or, je te le répète, mon cherfils, une loi dont le préambule s’exprime si pieusement, ne peutêtre taxée d’iniquité… Bénis-la donc, au contraire, puisqu’ellet’accorde la grâce insigne de voir ton innocence manifestée par latoute-puissance de l’Éternel.

–&|160;Clerc, assez de paroles&|160;! – repritle comte. – L’accusé va subir l’épreuve de l’eau froide… L’on va,selon l’usage, attacher sa main droite à son pied gauche et lejeter dans cette grande cuve la tête la première… S’il surnage, lejugement de Dieu le condamnera, il sera reconnu coupable, et demainil subira la peine due à son larcin&|160;; s’il reste au fond, lejugement de Dieu l’absoudra[49].

À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommesse jetèrent sur l’esclave gaulois, et, malgré sa résistance, sesprières, ils lièrent sa main droite à son pied gauche.

–&|160;Hélas&|160;! – disait-il en gémissant,– quelle terrible loi, pourtant, mon bon père&|160;!… Quel sort estle mien&|160;! Si je reste au fond de la cuve, je suis noyé,quoique innocent&|160;! si je surnage, je suis condamné au supplicedes larrons&|160;!

–&|160;Le jugement de l’Éternel, mon cherfils, ne saurait jamais s’égarer.

Déjà les Franks, élevant l’esclave entre leursbras, se préparaient à le lancer dans la cuve, lorsque le clercs’écria&|160;:

–&|160;Un moment&|160;! et la consécration del’eau&|160;!

Puis allant vers l’esclave, qui ne cessait degémir, il approcha de ses lèvres une croix d’argent qu’il portaitau cou, et lui dit&|160;:

–&|160;Baise cette croix, mon cher fils.

Le jeune garçon baisa pieusement le symbole dela mort de l’ami des affligés, pendant que le clerc lui disait,selon la formulé adoptée par l’Église&|160;:

«&|160;– Ô toi qui vas subir le jugement del’eau froide, je t’adjure, par notre seigneur Jésus-Christ, par lePère, le Fils et le Saint-Esprit, par la Trinité inséparable, partous les anges, archanges, principautés, puissances, dominations,vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu es coupable, que laprésente eau te rejette sans qu’aucun maléfice puisse l’enempêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta majestéun signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit repoussépar cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom, pourque tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu&|160;!… Et toi,eau&|160;! eau créée par le Père tout-puissant pour les besoins del’homme, je t’adjure, au nom de l’indivisible Trinité qui a permisau peuple d’Israël de te traverser à pied sec, je t’adjure, eau, dene pas recevoir ce corps s’il s’est allégé du fardeau des bonnesœuvres… Je te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertude Dieu, au nom duquel tu me dois obéissance… Amen[50].&|160;»

La consécration terminée par le clerc, lesFranks élevèrent au-dessus de leur tête l’esclave gaulois, qui sedébattait en criant, et le lancèrent de toute leur force au milieude la cuve, à la grande risée de l’assistance.

–&|160;Hi&|160;! hi&|160;! hi&|160;!… Jamaisloutre, sautant du creux d’un saule à la poursuite d’une carpe, n’afait un plus beau plongeon&|160;! – disait le bon seigneur comte ense tenant les côtes tant il riait&|160;; l’assistance, riant aussià cœur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autresdisant&|160;:

–&|160;Il surnagera&|160;!

–&|160;Il ne surnagera pas&|160;!

–&|160;Comme il bat l’eau&|160;!

–&|160;Et ces glou… glou… glou&|160;!…

–&|160;On dirait une bouteille quis’emplit.

–&|160;Ah&|160;! le voici quireparaît&|160;!

–&|160;Non, il replonge&|160;!

Cependant l’esclave surnagea et parvint àrester un moment sur l’eau, la figure crispée, livide, les cheveuxruisselants, les yeux hagards et renversés, comme un homme qui,d’un effort désespéré, échappe à la noyade&|160;; il agitaau-dessus de l’eau la seule main qu’il eût de libre, encriant&|160;:

–&|160;À moi&|160;!… au secours&|160;!… je menoie&|160;!…

Cet innocent oubliait, dans son effroi, quecette vie qu’il demandait était réservée au cruel châtiment dularcin, dont il restait désormais convaincu de par le jugementde Dieu… Ce grand scélérat fut retiré demi-mort de lacuve&|160;; les Franks s’égayaient de plus en plus de sescontorsions et de l’expression de sa figure bleuâtre et encoreépouvantée… Il tomba, gémissant, sur le sol.

–&|160;Mon fils, mon fils, je vous l’avaisdit, – reprit le prêtre d’une voix menaçante, – c’est un grandpéché que le larcin&|160;! c’est un grand péché que lemensonge&|160;! et voici que vous les avez commis tous deux, cespéchés, puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans soninfaillible et divine vérité, vous déclare coupable.

–&|160;Va, misérable voleur&|160;! – lui ditun de ses conjurateurs avec dédain et courroux, craignant sansdoute d’être, lui et ses compagnons, châtiés comme les complices dePierre. – Tu nous avais juré de ton innocence, nous t’avons cru ettu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le prouve&|160;!… Va,infâme&|160;! je te méprise&|160;! je te hais&|160;!… Nous verronsavec joie ton supplice&|160;!…

–&|160;Je suis innocent&|160;! je suisinnocent&|160;!…

–&|160;Et le jugement de Dieu,blasphémateur&|160;! – s’écria Justin. – Tu veux nous persuader queDieu a menti&|160;!…

–&|160;Hélas&|160;! je n’ai pourtant pas volél’écuelle&|160;!

–&|160;Tais-toi, impie&|160;!… L’épreuve queje vais subir à mon tour, avec une confiance aveugle dans lajustice du Seigneur, moi, Justin, va une fois de plus témoigner deton crime&|160;!

–&|160;Bien, bien, mon cher fils&|160;!Retirez-vous de ce misérable menteur, larron etblasphémateur&|160;!… Votre innocence sera vitement reconnue, votrepiété aura sa récompense.

–&|160;Oh&|160;! je le sais, mon bonpère&|160;! aussi l’épreuve me semble lente à venir.

–&|160;Ce chien étant déclaré coupable par lejugement de Notre-Seigneur tout-puissant, subira la peine de sonlarcin&|160;: il aura l’oreille gauche coupée. Maintenant, passonsà l’épreuve des fers ardents&|160;; car si le premier témoignageprouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve pas que l’autresoit innocent… Tous deux, je le répète, peuvent s’être entenduspour voler mon écuelle.

–&|160;Oh&|160;! mon noble seigneur, je neredoute rien, – s’écria Justin le cuisinier, la figure rayonnanted’une céleste confiance. – Je bénis Dieu de m’avoir réservé cetteoccasion de montrer une foi profonde dans notre sainte religioncatholique, et de triompher une seconde fois des accusations desméchants… Mais, fidèle à tes commandements&|160;; ô Seigneur, jetriompherai avec humilité.

Pendant que ce bon croyant attendaitimpatiemment le nouveau triomphe de son innocence, le clerc, selonl’usage, alla consacrer et conjurer les fers au milieu du brasier,de même qu’il avait conjuré l’eau dans la cuve. À ces fers ardents,il ordonna, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, derespecter la plante des pieds de l’esclave s’il était innocent, etde la lui brûler jusqu’aux os s’il était coupable.

La conjuration terminée, les forgerons desécuries retirèrent, à l’aide de fortes tenailles, les socs decharrue de la fournaise, les rangèrent tous les neuf à plat sur lesol, à deux ou trois pouces de distances les uns des autres&|160;;on eût dit un énorme gril, d’une forme étrange, rougi au feu.

–&|160;Dépêchons, – dit le comte, – que lessocs ne refroidissent pas.

–&|160;Quelle danse ce renardeau va danser surces fers ardents, s’il s’est entendu avec l’autre pour volerl’écuelle&|160;!

–&|160;Quel miracle pourtant va s’accomplir sile cuisinier est vraiment innocent&|160;! – dit un autre leude avecune curiosité inquiète. – Marcher sur des socs rougis au feu sansse brûler les pieds&|160;!… il n’y a que le dieu des chrétiens pourpouvoir de pareilles choses. C’est un grand dieu que lenôtre&|160;!…

–&|160;Un incomparable dieu&|160;!Rigomer&|160;!

–&|160;Un incommensurable dieu, mes chersfrères, – dit le clerc, – et de si étonnants miracles ne sont qu’unjeu pour lui&|160;!…

Si grande était la curiosité des Franks, queleur cruelle envie de voir danser l’esclave sur des fers rougis aufeu était certainement combattue par le désir d’assister à unsurprenant miracle. À peine le dernier des socs fut-il déposé surle sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, ditprécipitamment à Justin&|160;:

–&|160;Vite… vite… marchelà-dessus&|160;!…

–&|160;Va, mon cher fils, et ne crainsrien&|160;!…

–&|160;Oh&|160;! je ne redoute rien, mon bonpère, – répondit le cuisinier d’une voix inspirée&|160;; – puis,croisant ses bras sur sa poitrine, il s’écria plein deferveur&|160;: – Seigneur Dieu&|160;! tu lis dans les cœurs, tu asdéjà témoigné de mon innocence… donne en faveur de ton pauvreserviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible… Ordonne àces fers ardents d’être aussi doux à mes pieds que si je foulais untapis de verdure et de fleurs.

–&|160;Dépêche… dépêche… Assez de paroles… lesfers refroidissent…

–&|160;Qu’importe, seigneur comte&|160;!… cesfers ne sauraient jamais être brûlants pour moi…

Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité,le regard levé vers le ciel, s’avança d’un pas ferme vers lescoutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s’écoulajusqu’au moment où l’accusé s’exposa au jugement de Dieu, le comte,son clerc et l’assistance, dominés par l’imperturbable confiance del’esclave, s’entre-regardèrent, et Neroweg dit à demi-voix auxleudes de son tribunal&|160;:

–&|160;Il faut que le cuisinier soit vraimentinnocent du larcin.

–&|160;Va, mon fils en Dieu… – cria le clercau moment où Justin levait le pied pour le poser sur le premier descoutres, – la justice de l’Éternel est infaillible… Tu l’as dit,c’est un tapis de verdure et de fleurs que tu vas fouler.

À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent,que notre fervent catholique poussa un cri terrible&|160;; ladouleur fut si atroce que, trébuchant, il tomba en avant sur lesgenoux et sur les mains. Roulant ainsi au milieu des fers ardents,il se fit de nouvelles et profondes brûlures&|160;; puis, pouréchapper à cette torture, il s’élança d’un bond désespéré, enrugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là, auprès deson compagnon garrotté.

–&|160;Vive l’infaillible jugement duSeigneur&|160;! – s’écrièrent les leudes, frappés d’admiration. –Vive le Christ&|160;!

–&|160;Je le disais bien, – ajouta le comte, –ces deux larrons se sont entendus pour voler mon écuelle… Demainils auront tous deux l’oreille coupée et seront mis à la torturejusqu’à ce qu’ils aient avoué où ils ont caché leur larcin…

–&|160;Tais-toi, comte&|160;!… – s’écriaJustin en rugissant de douleur et de rage. – Les larrons, lespillards, c’est toi et tes hommes… J’aurais volé l’écuelle, que jen’aurais fait que voler un voleur… mais je ne l’ai pas volée… aussivrai que je renie ce dieu menteur qui me condamne.

–&|160;Malheureux&|160;!… blasphémer&|160;!…renier Dieu&|160;!… Moi, son serviteur, je t’ordonne en son nomde…

–&|160;Tais-toi, prêtre… tu ne me tromperasplus… Ta religion n’est que mensonge et fourberie, puisque ton dieutémoigne contre les innocents… Oh&|160;! que je souffre&|160;!… queje souffre&|160;!…

–&|160;Ces souffrances sont les peinesanticipées de l’enfer, où tu brûleras éternellement, larronsacrilège&|160;!… Dieu prouve ton crime, et tu as l’audace de terévolter contre son jugement&|160;!…

–&|160;Tais-toi, clerc… Non, ton dieu n’existepas, ou s’il existe, il est méchant et menteur, comme lesimposteurs qui se disent ses prêtres&|160;!…

–&|160;Scélérat&|160;!… tu veux donc attirersur cette maison le courroux du ciel&|160;! Ah&|160;! seigneurcomte… je tremble des malheurs qui nous menacent si cet audacieuximpie continue ses blasphèmes.

Neroweg n’avait pas attendu l’observation deson clerc pour s’épouvanter des sacrilèges paroles de l’esclavegaulois, et pâle, tremblant, il frémissait à cette pensée qu’appelépar les effrayants blasphèmes du condamné, le diable pouvaitsoudain paraître pour emporter ce scélérat, et, par occasion,l’emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour payement de quelquerestant de compte infernal non réglé avec le bienheureux évêqueCautin&|160;; aussi le comte s’écria-t-il, frappé d’une idéesubite&|160;:

–&|160;Forgeron, tes tenailles sont encoredans le brasier et toutes rouges&|160;?…

–&|160;Oui, seigneur comte.

–&|160;Ce maudit ne blasphémera plus et nerisquera pas ainsi d’attirer le diable dans mon burg… Qu’onsaisisse ce sacrilège et qu’on lui coupe la langue avec letranchant des tenailles… Dis, clerc, crois-tu le Seigneursuffisamment apaisé par ce châtiment&|160;?… Crois-tu que lediable, n’entendant plus ces effrayants blasphèmes, n’aura plusoccasion de venir ici&|160;?

–&|160;Je crois, seigneur comte, qu’il n’y apas de supplice assez terrible pour ce maudit&|160;!… Nier Dieu ettraiter ses ministres d’imposteurs&|160;!…

–&|160;Veux-tu, clerc, que je le fasseécarteler pour conjurer plus sûrement la présence du démon dans monburg&|160;?…

–&|160;Le châtiment que tu lui infligessuffit… Ce damné sera ainsi puni par là où il aura péché… Sa languescélérate a blasphémé&|160;; elle ne blasphémera plus…

–&|160;Mais crois-tu ce châtimentsuffisant&|160;?… Dis toute la vérité, clerc… Cet esclave est monmeilleur cuisinier, mais je n’hésiterais à le faire écarteler si turegardes cela comme nécessaire à cause du démon&|160;?…

–&|160;Non, te dis-je, noble comte, cechâtiment suffira… Nous ne voulons point d’ailleurs la mort dupécheur… En lui retranchant sa langue blasphématrice, lestenailles, du même coup, feront la plaie et la cicatriseront par labrûlure.

–&|160;Si tu crois le châtiment suffisant,clerc, je le préfère, car cet esclave est excellent&|160;; mais uncuisinier n’a pas besoin de sa langue pour cuisiner.

L’esclave gaulois eut donc la langue tranchéeavec les tenailles rougies au feu&|160;; après quoi, le comte,assez rassuré sur la diabolique apparition qu’il redoutaittoujours, voulut néanmoins s’étourdir complètement sur sesappréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans lasalle du festin avec ses leudes, avant d’aller retrouver sa femmedans son gynécée, pour y passer la nuit.

**

*

Godégisèle, pendant que son seigneur et maîtreNeroweg buvait encore avec ses leudes, Godégisèle, la cinquièmefemme du comte, retirée, selon la coutume, dans sa chambre, filaitsa quenouille, au milieu de ses esclaves, à la clarté d’une lampede cuivre. Godégisèle, toute jeune encore, était délicate etfrêle&|160;; elle avait le teint d’une blancheur de cire, ses longscheveux, d’un blond pâle, tressés en nattes et à demi couverts deson obbon (ainsi que les Franks appellent cette sorte decalotte d’étoffe d’or et d’argent), tombaient sur ses épaules nues,ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à sestraits doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèleportait le costume des femmes franques de haute condition&|160;:une longue robe décolletée, à manches ouvertes et flottantes,serrée par une écharpe à sa taille, alors déformée&|160;; ses brasétaient ornés de bracelets d’or, enrichis de pierreries, et autourde son cou s’arrondissait un large collier d’or, piqué de rubis,nommé murène, du nom d’un poisson qui, lorsqu’il est pris,se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue. Une choserendait ce costume étrange&|160;; bien que Godégisèle fût de frêleet petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblaitfaite pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine dejeunes esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur lafeuillée dont le sol était jonché, entouraient la femme du comte,siégeant sur un escabel à bras, recouvert d’un tapis brodéd’argent&|160;; plusieurs, parmi les esclaves, étaientjolies&|160;: les unes, ainsi que leur maîtresse, filaient leurquenouille&|160;; d’autres s’occupaient de travauxd’aiguille&|160;; parfois elles causaient entre elles à voix basse,en langue gauloise, que leur maîtresse, d’origine franque,comprenait difficilement. L’une d’elles, nommée Morise,belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à dix ans à un noblefrank, parlait couramment l’idiome des conquérants, et Godégisèles’entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle lui disaitd’une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu’elletenait posée en travers sur ses genoux&|160;:

–&|160;Ainsi, Morise, tu l’as vutuer&|160;?…

–&|160;Oui, madame… Elle portait ce jour-làcette même robe verte, à fleurs d’argent, que vous portezmaintenant, et aussi le beau collier et les riches bracelets quevous portez.

Godégisèle frissonna et ne put s’empêcher dejeter un regard effaré sur ses bracelets et sur sa robe, deux foistrop large pour elle.

–&|160;Et… à propos de quoi l’a-t-il tuée,Morise&|160;?…

–&|160;Ce soir-là il avait bu encore plus quede coutume… il est entré ici, où nous sommes, tout trébuchant…C’était l’hiver… il y avait du feu dans ce foyer… Sa femmeWisigarde était assise au coin de la cheminée… Le seigneur comteavait alors parmi nous pour favorite une lavandière nomméeMartine… Il se tenait ce soir-là, je vous l’ai dit,madame, à peine sur ses jambes… Il se mit à dire à Martine&|160;:«&|160;Viens nous coucher… et toi, Wisigarde,&|160;» – ajouta-t-ilen s’adressant à sa femme, – «&|160;prends la lampe etéclaire-nous.&|160;»

–&|160;C’était pour Wisigarde beaucoup dehonte.

–&|160;D’autant plus, madame, qu’elle avait lecœur fier, le caractère impétueux… Elle nous battait à la journée,souvent nous mordait et non moins souvent querellait violemment leseigneur comte.

–&|160;Quoi, Morise&|160;! elle osait lequereller&|160;?…

–&|160;Oh&|160;! rien ne l’intimidaitcelle-là&|160;!… rien&|160;!… Quand elle était en furie, ellerugissait et grinçait des dents comme une lionne.

–&|160;Quelle terrible femme&|160;!…

–&|160;Enfin, madame, ce soir-là, au lieud’obéir à la fantaisie du seigneur comte et de prendre la lampepour le conduire jusqu’à son lit, lui et Martine, Wisigarde se mità les injurier tous deux et à leur reprocher leur débauche.

–&|160;Lui, si colère&|160;! elle bravait lamort&|160;!… Je n’ai pas une goutte de sang dans lesveines&|160;!…

–&|160;Alors, madame, j’ai vu, comme je vousvois, les yeux du comte devenir sanglants et l’écume blanchir seslèvres… Il s’est élancé sur sa femme, lui a donné un coup de poingsur le visage, puis d’un coup de pied dans le ventre il l’arenversée à terre… Elle, aussi furieuse que lui, ne cessait del’injurier et même tâchait de le mordre, lorsque, après l’avoirjetée à terre, il s’est mis à deux genoux sur sa poitrine…Finalement, il lui a tant serré le cou entre ses deux grossesmains, qu’elle est devenue violette, et il l’a étranglée… et puisaprès, il s’est en allé coucher avec Martine.

–&|160;Morise, il m’en arrivera quelque jourautant.

Et Godégisèle, frémissant de tout son corps,laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et sa quenouille à sespieds.

–&|160;Oh&|160;! madame, il ne faut pas ainsivous alarmer… Tant que vous serez grosse vous n’aurez rien àcraindre… le seigneur comte ne voudrait pas tuer du même coup safemme et son enfant.

–&|160;Mais quand je l’aurai eu mis au monde,cet enfant&|160;? je serai tuée comme Wisigarde&|160;!

–&|160;Cela dépendra, madame, de l’humeur duseigneur comte… Peut-être aussi vous répudiera-t-il et vousrenverra chez vos parents, comme il a renvoyé ses autres femmesqu’il n’a pas étranglées.

–&|160;Ah&|160;! Morise&|160;!… plût au cielque monseigneur le comte me renvoyât dans ma famille&|160;!…Pourquoi faut-il que Neroweg m’ait vue lors du voyage qu’il a faità Mayence&|160;!… Pourquoi le brin de paille qu’il a jeté sur mapoitrine, en me prenant pour femme, n’a-t-il pas été un poignardacéré&|160;!… Je serais morte du moins au milieu des miens…

–&|160;Quel brin de paille, madame&|160;?

–&|160;N’est-ce donc pas aussi l’usage en cepays-ci, que l’homme, en témoignage de ce qu’il épouse une fillelibre, lui prenne la main droite, et, de la gauche, lui jette unbrin de paille dans le sein[51]&|160;?

–&|160;Non, madame.

–&|160;Tel est l’usage en Germanie…Hélas&|160;! Morise, je te le répète, pourquoi ce brin de paillen’a-t-il pas été un poignard&|160;!… Je serais morte sans agonie…Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde, ma vie ne seraplus qu’une agonie…

–&|160;Madame, il fallait refuser d’épouser lecomte.

–&|160;Je n’ai pas osé, Morise… Oh&|160;! ilme tuera&|160;! il me tuera&|160;!…

–&|160;Pourquoi voulez-vous, madame, qu’ilvous tue&|160;?… Vous ne soufflez mot, quoi qu’il dise et fasse… Ilabuse de nous autres esclaves, puisqu’il est le maître… vous nevous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le pied hors dugynécée, sinon pour faire une promenade d’une heure le long desfossés du burg… Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous qu’ilvous tue&|160;?…

–&|160;Quand il est ivre il ne raisonnepas.

–&|160;C’est vrai… il n’y a que ce danger.

–&|160;Mais ce danger est de tous les jours,puisque tous les jours il s’enivre.

–&|160;Que faire à cela&|160;?…

–&|160;Ah&|160;! pourquoi suis-je venu en celointain pays des Gaules… Où je suis comme uneétrangère&|160;?…

Et après être restée longtemps rêveuse et deplus en plus attristée&|160;:

–&|160;Morise&|160;?

–&|160;Madame.

–&|160;Vous ne me haïssez pas, vousautres&|160;?

–&|160;Non, madame&|160;; vous n’êtes pasméchante comme Wisigarde… vous ne nous battez pas et ne nous mordezjamais.

–&|160;Morise…

–&|160;Madame… Mais quoi&|160;! vous gardez lesilence et vous voici rouge comme braise, vous toujours sipâle&|160;!…

–&|160;C’est que je n’ose te dire… Enfin,écoute-moi, tu es… tu es… l’une des favorites de monseigneur lecomte…

–&|160;Il le faut bien… sinon de gré, du moinsde force… Malgré ma répugnance, j’aime encore mieux partager sonlit quand il l’ordonne, que d’être hachée de coups de fouet oud’aller tourner la meule du moulin… et puis ainsi, je suis employéeaux travaux de la maison&|160;; c’est un métier moins rude qued’être esclave des champs… on a moins de mal et la nourriture estmoins mauvaise.

–&|160;Je sais… je sais… Aussi, je ne te blâmepas, Morise&|160;; mais réponds-moi sans mentir&|160;: lorsque tues avec monseigneur le comte, tu ne cherches pas à l’irriter contremoi&|160;?… Hélas&|160;! on a vu des esclaves faire ainsi tuer leurmaîtresse, et ensuite devenir les femmes de leur seigneur.

–&|160;J’ai tant d’aversion pour lui, madame,que, je vous le jure, je ne desserre les dents qu’afin de répondreoui ou non s’il m’interroge… D’ailleurs, comme le soir presquetoujours il est ivre quand il m’emmène d’ici, c’est à peine s’il meparle… Je n’ai donc ni le loisir ni l’envie de lui dire du mal devous.

–&|160;C’est bien vrai, Morise, c’est bienvrai&|160;?…

–&|160;Oh&|160;! oui, madame…

–&|160;Je voudrais te faire quelques petitsprésents, mais monseigneur ne me donne jamais d’argent&|160;; il letient sous clef dans ses coffres, et pour morghen-gab,présent du matin que dans notre pays le mari fait à son épousée, lecomte m’a donné les vêtements et les bijoux de sa quatrième femmeWisigarde… Chaque jour il me demande à les voir, et il les compte…Je n’ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si tume promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.

–&|160;Il faudrait que j’aie le cœur méchantpour agir ainsi.

–&|160;Ah&|160;! Morise&|160;!… je voudraisêtre à ta place.

–&|160;Vous, la femme d’un comte, désirer êtreesclave&|160;!…

–&|160;Il ne te tuera pas, toi&|160;!…

–&|160;Bah&|160;! il me tuera comme une autre,si l’envie de me tuer lui prend… et au moins vous, madame, enattendant, vous avez de belles robes, de riches parures, desesclaves pour vous servir… et puis enfin, vous êtes libre.

–&|160;Je ne sors pas du burg.

–&|160;Parce que vous ne le voulez pas…Wisigarde montait à cheval et chassait… Il fallait la voir sur sahaquenée noire, avec sa robe de pourpre, son faucon sur lepoing&|160;!… Au moins, si elle est morte jeune, elle n’a pas perduson temps à se chagriner, celle-là… Au lieu que vous, madame, vousfilez votre quenouille, vous regardez le ciel par votre fenêtre ouvous pleurez… quelle vie&|160;!

–&|160;Hélas&|160;! c’est que je pensetoujours à mon pays, à mes parents qui sont si loin… si loin de cepays des Gaules, où je suis étrangère.

–&|160;Wisigarde ne se donnait pas tant dechagrin… elle buvait et mangeait presque autant que le comte.

–&|160;Il m’avait toujours dit, à moi et à monpère, qu’elle était morte par accident… Ainsi, tu dis, Morise, quec’est là, là qu’il l’a tuée&|160;?…

–&|160;Oui, madame… d’un coup de pied il l’arenversée ici, près de ce poteau… et puis alors…

–&|160;Qu’as-tu&|160;?

–&|160;Madame, madame…entendez-vous&|160;?

–&|160;Quoi donc&|160;?

–&|160;On marche dans la chambre du seigneurcomte.

–&|160;Ah&|160;! c’est lui&|160;!…

–&|160;Oui, madame, c’est son pas.

–&|160;Oh&|160;! j’ai peur&|160;!… j’aipeur&|160;!…

C’était Neroweg… Ses dernières libationsfaites pour s’étourdir sur sa crainte du diable, l’avaient plongédans une ivresse à peu près complète, aussi, entra-t-il chez safemme trébuchant sur ses jambes avinées. À l’aspect de leur maître,les esclaves se levèrent craintives&|160;; Godégisèle tremblait sifort, qu’elle put à peine se soulever de dessus son escabeau, tantelle se sentait faible. Le comte s’arrêta un instant au seuil de laporte, une main appuyée à l’un des chambranles et balançantlégèrement son corps d’avant en arrière, tout en promenant sur lesesclaves intimidées un regard demi-hébété, demi-luxurieux&|160;;enfin, après un hoquet, il dit à la confidente de safemme&|160;:

–&|160;Morise, viens…

Et regardant Godégisèle, il ajouta&|160;:

–&|160;Tu es bien pâle… tu as l’air troublé…Pourquoi es-tu si pâle, toi&|160;?…

La pauvre créature se souvenait sans doute quela nuit où il avait étranglé sa dernière femme, le comte avait ditaussi à une esclave&|160;: Viens&|160;! de sorte que lesparoles de Neroweg, la troublant et l’effrayant davantage encore,Godégisèle ne put que murmurer presque sans savoir ce qu’elledisait&|160;:

–&|160;Monseigneur&|160;!…monseigneur&|160;!…

–&|160;Quoi&|160;? qu’as-tu&|160;?… Réponds, –reprit brutalement le comte. – Voudrais-tu te révolter parce quej’ai dit à cet esclave&|160;: viens&|160;?…

–&|160;Non… oh&|160;! non&|160;!… monseigneurn’est-il pas ici le maître, et moi, Godégisèle, son humbleservante&|160;?…

Et perdant tout à fait la tête, cettemalheureuse déjà se voyant étranglée comme Wisigarde, parce quecelle-ci avait refusé d’éclairer son mari et sa maîtresse jusqu’àla couche coujugale, se hâta de balbutier&|160;:

–&|160;Et même… si monseigneur le désire… jevais l’éclairer, avec cette lampe, jusqu’à son lit.

–&|160;Ah&|160;! madame&|160;! – lui dit toutbas Morise, – quelle mauvaise parole que celle-là&|160;!… C’estrappeler au comte la cause du meurtre de son autre femme.

Neroweg, aux paroles de Godégisèle,tressaillit, s’avança brusquement vers elle d’un air défiant&|160;;puis, la saisissant par le bras&|160;:

–&|160;Pourquoi parles-tu de m’éclairer aveccette lampe&|160;?

–&|160;Grâce&|160;! monseigneur&|160;!… ne metuez pas&|160;!…

Et elle tomba à genoux.

–&|160;Ne tuez pas votre servante comme vousavez tué Wisigarde&|160;!…

Soudain le comte devint aussi pâle que safemme, et s’écria, frappé d’une terreur que redoublait sonivresse&|160;:

–&|160;Elle sait que j’ai tuéWisigarde&|160;!… elle me dit les mêmes mots qui me l’ont faittuer&|160;!… C’est l’œuvre du malin esprit&|160;!… Je m’ensouviens, l’évêque Cautin m’a dit que Wisigarde étant morte sansl’assistance d’un prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmentersous forme de fantôme&|160;!… Elle va peut-être m’apparaître cettenuit, puisque ma femme a prononcé ces mêmes mots qui m’ont faitétrangler l’autre&|160;! C’est un avertissement du ciel ou del’enfer&|160;!

Et s’adressant à Morise&|160;:

–&|160;Mon clerc&|160;! mon clerc&|160;!…cours le chercher&|160;!… Il priera près de moi toute la nuit… ilne me quittera pas… Le fantôme de Wisigarde n’osera pas approcher,un prêtre étant là… Et puis cet esclave qui a blasphémé, il peutattirer le diable dans le burg&|160;!… Oh&|160;! j’ai eu tort de nepas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier&|160;!… Non, cen’est pas assez d’avoir arraché la langue à ce sacrilège&|160;!

Son épouvante augmentant pendant que Morisecourait chercher le clerc et que Godégisèle, demi-morte de frayeuret toujours agenouillée, s’adossait au poteau, se sentantdéfaillir&|160;; le comte se jeta aussi à genoux et s’écria, sefrappant la poitrine&|160;:

–&|160;Seigneur Dieu&|160;! ayez pitié d’unpauvre pécheur&|160;!… J’ai beaucoup payé à mon patron, l’évêqueCautin, pour la mort de mon frère et de ma femme Wisigarde&|160;!…Je payerai beaucoup encore, afin que l’on prie pour Wisigarde etque la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme defantôme&|160;!… Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans lesgorges d’Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêqueCautin, mon patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa…Seigneur&|160;! bon seigneur Dieu&|160;! ayez pitié d’un pauvrepécheur&|160;!… Délivrez-moi cette nuit de la présence du diable etdu fantôme de ma femme Wisigarde&|160;!…

Et voilà ce fervent catholique à genoux,hébété par la terreur et par l’ivresse, se frappant avec furie lapoitrine, attendant, plein d’une anxiété terrible, l’arrivée de sonclerc.

D’après cette journée d’un noble comte dansson burg, voyez qu’elle est humaine, généreuse, éclairée, cetterace des conquérants de la vieille Gaule&|160;! Quel tendreattachement ils ont pour leurs femmes&|160;! quel respect pour lesdoux liens de la famille et pour la sainteté du foyerdomestique&|160;!… Ô nos mères&|160;! viriles matrones si vénéréesde nos aïeux&|160;! fières Gauloises d’autrefois qui siégiez à côtéde vos époux dans ces conseils solennels de l’État, où l’ondécidait de la paix ou de la guerre&|160;! mâles et austèreséducatrices&|160;! épouses chéries, vaillantes guerrières&|160;!vierges saintes&|160;! femmes empereurs&|160;!… Ô Margarid, Hêna,Méroë, Loyse, Geneviève, Ellen, Sampso, Victoria la Grande,réjouissez-vous&|160;! réjouissez-vous d’avoir quitté ce monde-cipour les mondes mystérieux où l’on va perpétuellementrevivre&|160;!… Réjouissez-vous dans la fierté de votrecœur&|160;!… Quelle indignation&|160;! quelle honte&|160;! quelledouleur pour vos âmes de voir vos sœurs, quoique de racesdifférentes et ennemies&|160;; de voir des femmes, épouses de rois,de seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avecautant de mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que sielles étaient leurs esclaves[52]&|160;!

Oui, les voilà ces Franks appelés à la curéede la Gaule par leurs complices, nos saints évêques&|160;!… lesvoilà, ces conquérants patronnés, choyés, caressés, flattés, bénispar les prêtres du jeune homme de Nazareth, par tes prêtres, ôdivin Christ&|160;! toi qui n’avais que des paroles de tendre etadorable miséricorde, même pour la femme adultère… même pour lacourtisane repentie&|160;!…

Mais, bah&|160;! renions la vieilleGaule&|160;! renions les mâles et douces vertus de nosmères&|160;!… Vivent nos conquérants&|160;! vivent leurs adultères,vive leur concubinage&|160;! vive leur ivrognerie&|160;! vive leurrapine&|160;! vivent leurs meurtres et surtout vivent nosévêques&|160;!… Et comme le dit le début de la loi des Frankssaliens, nos conquérants&|160;:

«&|160;Vive celui qui aime les Franks&|160;!que le Christ maintienne leur puissance, qu’il remplisse leurschefs des clartés de sa grâce&|160;! qu’il protège l’armée, qu’ilfortifie la foi, qu’il accorde paix et bonheur à ceux qui lesgouvernent, sous les auspices de notre seigneurJésus-Christ&|160;!&|160;»

Et moi, foi de Vagre converti, j’ajouterai àcette pieuse antienne franque cette antienne non moins catholique,apostolique et romaine&|160;:

«&|160;– Ô seigneur Dieu&|160;! grâces voussoient rendues d’avoir, dans votre toute-puissante volonté, dansvotre paternelle mansuétude, envoyé de tels conquérants enGaule&|160;! Quelle rare et sainte fortune pour notre salut, qui nese peut faire qu’à force de honte, de lâcheté, de bassesse,d’esclavage, de misère, de larmes et de sang&|160;! Ô Dieu bon,trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon.Amen.&|160;»

**

*

Seigneur comte&|160;! seigneur comteNeroweg&|160;! réveillez-vous&|160;!… Cette nuit qui finit, au lieude la passer entre les bras d’une de vos esclaves, vous l’avezpassée, de peur du diable, à genoux près de votre clerc etrépétant, d’une lèvre hébétée, les prières que disait le sainthomme, tombant de sommeil&|160;; car après boire il eût préféré sonlit. Rassuré par les premières clartés de l’aube, heure close pourles démons, vous vous êtes endormi sur votre couche, garnie depeaux d’ours, trophées de votre chasse… Seigneur comte Neroweg,réveillez-vous donc&|160;!… Voici votre roi, ou plutôt l’un descinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez&|160;? ce douxprince qui tue les petits enfants à coups de couteau sousl’aisselle&|160;?… Ce grand Clotaire est aujourd’hui seul roi detoute la Gaule&|160;; les autres fils et petits-fils du pieuxClovis, qui saintement repose dans la basilique des saints apôtres,à Paris, sont tous morts&|160;! Voici donc Chram le Bâtard, maisqu’importe&|160;! Chram, l’un des cinq fils de Clotaire, etgouverneur de l’Auvergne pour son père… Il vient, faveur insigne,il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes etd’antrustions, ainsi que fièrement s’appellent cesprotégés du roi[53]… Réveillez-vous donc, seigneurcomte&|160;! voici le roi Chram qui vous vient visiter… Lachevauchée est brillante et nombreuse&|160;! Les trois plus chersamis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du viol et dumeurtre, accompagnent le royal personnage&|160;; ils s’appellentImnachair, Spatachair et le Lion dePoitiers[54], ce Gaulois renégat qui, comme tantd’autres de sa trempe, se sont, ainsi que les évêques, ralliés auxFranks conquérants. Le Lion de Poitiers est nommé de la sorte parceque, de même que le lion carnassier, il aime la rapine et lecarnage.

Seigneur comte&|160;! seigneur comteNeroweg&|160;! réveillez-vous donc&|160;!… Éveillez aussi votrefemme Godégisèle qui, toute la nuit, éplorée, frémissante, a,lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rêvé defemmes étranglées&|160;!… Vite, vite, que Godégisèle se pare desplus beaux bijoux et des plus belles robes de votre quatrièmeépouse Wisigarde, dont vous avez payé si grassement le meurtre àl’évêque Cautin, votre bon patron&|160;!… Vite, vite, seigneurcomte, que Godégisèle se pare de ses plus riches atours&|160;!Chram peut la trouver à son gré ou au gré de ses favoris… Gracieuxroi&|160;! serviable roi&|160;! il n’est point d’entremetteur plusaccommodant&|160;: une fille ou une femme plaît-elle, libre ouesclave, à quelqu’un de ses amis, aussitôt il leur donne undiplôme royal de par lequel ils traînent la belle dansleur lit[55].

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vosleudes à cheval et armer vos gens de pied, et vous, à la tête de labande, seigneur comte, revêtu de votre armure de parade larronnéepar vous lors du ravage du pays de Touraine, portant à votre côtévotre magnifique épée d’Espagne à poignée d’or ciselé, larronnéepar vous lors du pieux ravage du pays des Visigoths, damnésAriens, maudits hérétiques contre lesquels les évêquescatholiques vous ont lancés, torche en main, fer au poing, de mêmeque vous lancez votre meute contre les bêtes fauves des bois… Vite,vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnaché de sa selle etde sa bride de cuir rouge, à frein, à chanfrein et à étriersd’argent, larronnée par vous lors de la conquête del’Auvergne&|160;!… Vite, courez au-devant de votre glorieux roiChram, à la tête de vos cavaliers et de vos gens de pied&|160;!Déjà votre royal hôte et sa suite, annoncés par l’un de sesserviteurs, n’est plus qu’à une petite distance de votre burg…Seigneur comte, hâtez-vous de le conduire à votre maisonseigneuriale&|160;! hâtez-vous donc, seigneur comte&|160;! carpoint ne vous attendez à cette dernière et heureuse nouvelle&|160;:Votre bon patron, le bienheureux évêque Cautin, accompagne le roiChram.

–&|160;Maudite soit la venue de ceChram&|160;!… – disait Neroweg. – Pour peu que lui et ses hommesdemeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire mon vin,manger toutes mes provisions et peut-être me dérober quelque piècede ma vaisselle, qu’il me faudra, pour ce gala royal, sortir de mescoffres. Ni moi ni mes compagnons nous n’aimons point ces leudes decour, qui ont toujours l’air de nous narguer, nous autrescampagnards, parce qu’ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi deses guerriers, à la rencontre du roi Chram, qui n’était plus, ainsique sa chevauchée, qu’à deux portées de trait du fossé dont étaitceint le burg.

Combien c’est beau, noble, glorieux, lumineux,un roi chevelu&|160;! surtout quand il a des cheveux, une longuechevelure que le ciseau n’a jamais touchée, étant l’un desattributs des races royales franques. Malheureusement, quoiquejeune encore, le roi Chram, épuisé par l’ivrognerie et la débauche,était presque chauve[56], ce roichevelu&|160;!… Sa nuque et ses tempes étaient seules garnies demèches aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu’aumilieu de sa poitrine et de son dos voûté&|160;; sa longuedalmatique d’étoffe pourpre, fendue sur le côté, à la hauteur dugenou, cachait à demi l’encolure et la croupe de son chevalnoir&|160;; des bandelettes de cuir doré, partant de la chaussure,se croisaient sur ses chausses étroites et montaient jusqu’à sesgenoux&|160;; il appuyait ses souliers éperonnés sur des étriersdorés&|160;; sa longue épée à poignée d’or et à fourreau de toileblanche[57], était suspendue à son baudrier,superbement brodé&|160;; en guise de houssine il tenait à la mainune canne de bois précieux, à pomme d’or ciselé, sur laquelle,lorsqu’il marchait, ce luxurieux épuisé s’appuyait&|160;; il avaitl’air sinistre&|160;; il devait ressembler à son royal père, letueur d’enfants. À sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu’unhomme de guerre, se tenait l’évêque Cautin&|160;; il regardait detemps à autre Chram en sournois, d’un air craintif et haineux, cars’il détestait Chram, celui-ci n’abhorrait pas moins le sainthomme. À la gauche du prince venait le Lion de Poitiers, cescélérat endurci, qui, avec Imnachair et Spatachair, marchant tousdeux au second rang, formaient cette trinité de perdition qui eûtperdu Chram s’il n’eût été, ainsi que disent les prêtres, damnédans le ventre de sa mère. Insolence et luxure, dédain railleur etfroide cruauté, étaient si profondément empreints sur les traits duLion de Poitiers, le Gaulois renégat, que sur les os de sa face,cent ans après sa mort, on devra lire encore&|160;: luxure,insolence et cruauté.

Ces trois seigneurs portaient, selon la modefranque, de riches tuniques à manches courtes par-dessus leurjustaucorps&|160;; des chausses étroites et des bottines de cuirpréparé, avec le poil en dessus. Derrière Chram et ses amisvenaient son sénéchal, le comte de ses écuries, son majordome, sonbouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maisonroyale. Après ces personnages s’avançait sa truste, formée de sesleudes et antrustions armés en guerre&|160;; leurs casques ornés depanaches, leurs cuirasses, leurs jambards brillants et polisétincelaient aux rayons du soleil&|160;; leurs chevaux fringantspiaffaient sous leurs riches caparaçons&|160;; les banderoles deleurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers peints et dorésse balançaient, suspendus à l’arçon de leur selle. Autant cettesuite royale était fringante, autant la troupe des leudes du comteétait misérable, grotesque et piètrement armée&|160;; un assezgrand nombre de ses hommes portait des armures, mais incomplètes etrouillées&|160;; d’autres, seulement vêtus de casaques de peaux debêtes, coiffaient militairement un casque bossué&|160;; d’autres,possesseurs d’une cuirasse, avaient la tête couverte d’un bonnet delaine&|160;; les épées, non moins rouillées que les cuirasses,étaient, pour la plupart, veuves de leur fourreau&|160;; souventcet étui guerrier était raccommodé avec des ficelles, et plus d’unbois de lance tortu sortait brut du taillis avec son écorce&|160;;la plupart des chevaux valaient, pour l’apparence, leurs cavaliers.Le temps des labours n’étant pas encore venu, bon nombre descompagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaientdes traîneurs de charrue, bridés avec des cordes. Aussi, foi deVagre, rien de plus réjouissant que de voir déjà quels regardsenvieux et farouches les leudes du comte jetaient sur la brillantesuite de Chram et quels regards insolents et moqueurs cette fièretruste royale jetait sur la troupe du comte, troupe sauvage etdépenaillée. Derrière les gens de guerre du prince venaient lespages, les serviteurs et les esclaves à pied, conduisant deschariots attelés de bœufs ou des chevaux lourdement chargés,chevaux et chariots que les habitants du pays traversé par le roiet sa truste, étaient forcés de fournir gratuitement[58].

Le comte Neroweg s’avança seul, à cheval, versson royal hôte, qui, arrêtant aussi sa monture, dit àNeroweg&|160;:

–&|160;Comte, en allant de Clermont à Poitiersj’ai voulu m’arrêter un ou deux jours dans ton burg.

–&|160;Que ta gloire[59] soit la bienvenue dans mon domaine… Ilest en partie composé de terres saliques&|160;: je lestiens de mon père, qui les tenait autant de son épée que de lagénérosité de ton aïeul Clovis… C’est ton droit de loger, envoyage, chez les comtes et bénéficiers du roi&|160;; c’est pour euxun plaisir de t’accueillir.

–&|160;Comte, – dit insolemment le Lion dePoitiers, – ta femme vaut-elle la peine qu’on lacourtise&|160;?

–&|160;Mon favori qui te demande, à samanière, si ta femme est belle, – dit Chram en faisant signe auGaulois renégat de se modérer, – mon favori, le Lion de Poitiersest de sa nature fort plaisant.

–&|160;Alors, je répondrai au Lion de Poitiersqu’il ne pourra, non plus que toi, juger si ma femme est belle oulaide, car elle est enceinte et malade et ne sortira point de chezelle…

–&|160;Si ta femme est enceinte, – reprit lelion, – de qui est l’enfant&|160;?…

–&|160;Comte, ne te fâche pas de cesrailleries… Je te l’ai dit, mon ami est d’un naturel plaisant.

–&|160;Chram, je ne m’offenserai donc pas desrailleries de ton favori… Allons au burg.

–&|160;Marchons, comte.

L’on s’avance vers le burg et l’on cause.

–&|160;Comte, avoue à notre royal maître Chramqu’en tenant ta femme renfermée tu caches ton trésor de craintequ’on te le prenne&|160;!…

–&|160;Mon favori Spatachair, qui te parle dela sorte, Neroweg, est aussi d’un joyeux esprit.

–&|160;Roi, tu choisis des amis très-gais, ceme semble.

–&|160;Neroweg, tu nous caches ta femme… c’estton droit… Nous la dénicherons… c’est le nôtre… Pour un bon larron,il n’y a pas de cachette.

–&|160;Chram, celui-ci est encore un de tesjoyeux amis, sans doute&|160;?

–&|160;Oui, comte, et des plus joyeux… il senomme Imnachair.

–&|160;Et moi, qui me nomme Neroweg, jedemanderai au seigneur Imnachair ce que fait le larron lorsqu’il adéniché la cachette qu’il cherche&|160;?

–&|160;Neroweg, ta femme te contera la chosequand nous aurons déniché cette belle, car nous la dénicherons,aussi vrai que je suis le Lion de Poitiers&|160;!

–&|160;Et moi, aussi vrai que je suis comte duroi en ce pays d’Auvergne, – s’écria Neroweg, – je tuerais un lioncomme un renardeau, comme un chien, si le Lion se voulait donnerdans ma demeure des airs de lion&|160;!…

–&|160;Oh&|160;! oh&|160;! comte, tu parlesrésolument&|160;! est-ce cette brillante armée qui est sur testalons qui te donne cette audace&|160;? – répondit le favori du roien montrant du geste les leudes dépenaillés de Neroweg. – Si cettebande vaut ce qu’elle paraît, nous sommes perdus&|160;!

Deux ou trois des leudes du comte quis’étaient peu à peu rapprochés, ayant entendu les insolentesrailleries des favoris de Chram, murmurèrent tout haut d’un airfarouche&|160;:

–&|160;Nous n’aimons pas que l’on railleNeroweg&|160;!

–&|160;Les leudes d’un comte valent bien lesleudes royaux&|160;!

–&|160;Le poli de l’acier ne fait pas satrempe&|160;!

L’un des hommes de Chram se retourna vers sescompagnons, et leur dit en riant, montrant du bout de sa lance lesgens du comte en faisant allusion à leur grossieréquipement&|160;:

–&|160;Sont-ce là des esclaves de charruedéguisés en guerriers&|160;? ou des guerriers déguisés en esclavesde charrue&|160;?

La truste royale répondit à cette plaisanteriepar de grands éclats de rire&|160;; déjà de côté et d’autre on seregardait d’un air de défi, lorsque l’évêque Cautins’écria&|160;:

–&|160;Mes chers fils en Christ, moi, votreévêque et père spirituel, je vous engage au calme et à la paix…

–&|160;Comte, – dit gaiement Chram à Neroweg,– défie-toi de ce luxurieux et hypocrite évêque… Ne le laisse pas,ce bon apôtre, donner seul à seul les eulogies à ta femme&|160;; illui donnerait les eulogies de la Vénus des païens, tout saint hommequ’il est&|160;!

–&|160;Chram, je suis le serviteur du fils denotre glorieux roi Clotaire&|160;; mais comme évêque, j’ai droit àton respect.

–&|160;Tu as raison, puisque aujourd’hui vousautres évêques vous êtes presque aussi rois et surtout aussi richesque nous autres rois.

–&|160;Chram, tu parles de la puissance et dela richesse des évêques en Gaule… Oublies-tu donc que notrepuissance est celle du seigneur Dieu, et nos richesses le bien despauvres&|160;?…

–&|160;Par la peau flasque de toutes lesbourses que tu as dégonflées, grosse belette qui suces le jaune desœufs et ne laisses aux sots que la coquille&|160;! tu dis cettefois la vérité… Oui, vos richesses sont le bien des pauvres, cebien vous l’avez mis dans votre sac&|160;!

–&|160;Glorieux roi, je t’ai accompagnéjusqu’au burg de mon fils en Christ, le comte Neroweg, pouraccomplir l’acte de haute justice que tu sais, mais non pourlaisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte religioncatholique et apostolique.

–&|160;Et moi je maintiens que de jour en jourvotre puissance et vos richesses augmentent&|160;! J’ai deux fillesde ma race, peut-être verront-elles le pouvoir royal s’amoindrirencore par vos usurpations, vous évêques, avec qui nous avonspartagé notre conquête&|160;; vous que nous avons enrichis, vous dequi nous avons été les hommes d’armes&|160;!

–&|160;Nos hommes d’armes, à nous, hommes depaix&|160;! Tu te trompes, ô roi&|160;! nos seules armes sont nosprédications&|160;!…

–&|160;Et quand les peuples se moquent de vosprédications, comme ont fait les Visigoths, ces ariens de Provenceet du Languedoc, vous nous envoyez extirper leur hérésie par le feret par le feu&|160;!

–&|160;Et de cela gloire à Dieu&|160;!… Lespieux rois franks, dans ces guerres contre les hérétiques, ontgagné un immense butin, fait triompher l’orthodoxie et arraché desâmes aux flammes éternelles, en les ramenant au giron de la sainteÉglise.

Celui qui eût assisté à ce souper de la villaépiscopale, où l’évêque avait convié Neroweg, n’aurait pas reconnuCautin. Ce saint homme, tête à tête avec le comte, stupide, brutalet aveugle croyant, ne recherchait point la dignité dans sonlangage&|160;; mais en présence de Chram, effronté railleur qu’ildétestait, il sentait le besoin d’imposer, par ses paroles et parson attitude, le respect et la crainte, sinon au prince et à sesfavoris, aussi impudents que lui, du moins à leur suite, beaucoupplus dévotieuse&|160;; puis, autre grave appréhension pour Cautinet pour sa bourse, il craignait fort que l’audacieux exemple deChram et de ses amis ne vînt altérer la naïve et fructueusecrédulité de Neroweg, dont Cautin tirait un parti si profitable encultivant et exploitant la peur du diable dont était possédé sonfils en Dieu. Du coin de l’œil l’évêque voyait le comtesournoisement écouter, d’un air à la fois satisfait et effrayé, lesinsolentes railleries de Chram, se demandant sans doute si lui,Neroweg, n’était pas bien sot de croire à la puissance miraculeusede l’évêque et de payer si cher les absolutions de ce patron.Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup. Habitué àobserver les signes précurseurs des orages, si fréquents et sisubits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tantd’autres prêtres, de ses connaissances atmosphériques pourépouvanter les simples[60]&|160;;le prélat remarquait donc depuis quelque temps une nuée noire, quid’abord à peine visible et formée sur la cime d’un pic à l’extrêmehorizon, s’approchant rapidement, devait bientôt s’étendre etobscurcir le ciel et le soleil, encore radieux&|160;; aussi Cautin,à une nouvelle insolence de Chram sur les fourberies épiscopales,répondit en tâchant de calculer et de mesurer la longueur de saréplique sur la marche de l’orageuse nuée qui s’avançait&|160;:

–&|160;Ce n’est point à un serviteur indigne,à un humble ver de terre comme moi de défendre en ce momentl’Église du seigneur Dieu&|160;; il a sa grâce et ses miracles pourconvaincre les incrédules, ses châtiments célestes pour punir lesimpies&|160;; aussi, malheur à qui oserait ici, à la face de cesoleil qui brille en ce moment sur nos têtes d’un si vif éclat, –ajouta l’évêque d’une voix de plus en plus retentissante, – malheurà qui oserait, à la face du Tout-Puissant qui nous voit, nousentend, nous juge et nous châtie&|160;; malheur à qui oseraitinsulter à sa Divinité dans la personne sacrée de sesévêques&|160;! oui, y a-t-il ici quelqu’un qui l’ose&|160;? –continua Cautin d’une voix menaçante&|160;; – y a-t-il iciquelqu’un, roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager lamajesté divine&|160;?

–&|160;Il y a ici moi, le Lion de Poitiers,qui te dis ceci à toi, Cautin, évêque de Clermont&|160;: Tu voisbien cette houssine&|160;? je te la casserai sur le dos, sainthomme, si tu ne cesses de parler avec tant d’insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gauloisrenégat, avait parfois du bon&|160;; mais ses hardies parolesfirent frémir l’assistance, la truste royale comme les leudes ducomte… Il paraissait monstrueux à ces bons catholiques de casserune houssine sur le dos d’un évêque, eût-il, à l’instar de Cautin,enfermé son prochain tout vivant dans le sépulcre d’un mort. Unestupeur profonde succéda à la menace du Lion de Poitiers&|160;;Chram lui-même parut effrayé de l’audace de son favori… Cautin,d’un coup d’œil, vit tout cela&|160;; aussi s’écria-t-il, feignantune sainte horreur en s’adressant au Lion, qui, d’un air de défi,brandissait toujours sa houssine&|160;:

–&|160;Malheureux impie, aie pitié detoi-même… le Seigneur Dieu a entendu ton blasphème… Vois, le ciels’obscurcit, le soleil se couvre de ténèbres&|160;! vois ces signesprécurseurs du courroux céleste&|160;!… À genoux, chers fils&|160;!à genoux&|160;! votre père en Dieu vous l’ordonne… Priez pourapaiser le courroux de l’Éternel soulevé par un épouvantableblasphème&|160;!…

Et Cautin descendit précipitamment decheval&|160;; mais il ne s’agenouilla pas&|160;: debout et lesmains levées vers le ciel, comme un prêtre officiant à l’autel, ilsemblait conjurer la colère céleste.

À la voix de l’évêque, les esclaves et lesserviteurs de Chram, effrayés des approches de cet orage inattendu,se jetèrent à genoux&|160;; la plupart des hommes de sa trustesautèrent à bas de leurs montures, et s’agenouillèrent aussi, nonmoins épouvantés que les autres, à la vue du soleil presquesubitement obscurci au moment où le Lion de Poitiers avait menacél’évêque de sa houssine… Neroweg, l’un des premiers à genoux, sefrappait la poitrine&|160;; mais Chram, ses favoris et quelques-unsde ses antrustions restèrent à cheval, semblant hésiter, parorgueil, à obéir aux ordres de l’évêque… Alors celui-ci, d’un gesteimpérieux et d’un accent menaçant, s’écria&|160;:

–&|160;À genoux&|160;! ô roi&|160;! Le roin’est pas plus que l’esclave devant l’œil du Tout-Puissant… le roi,comme l’esclave, doit courber le front devant l’Éternel pourapaiser son courroux… À genoux donc, ô roi&|160;! à genoux, toi ettes favoris&|160;!…

–&|160;Oses-tu me commander, à moi&|160;? –s’écria Chram le visage pâle de rage, voyant la pieuse soumissionde ses hommes aux ordres de l’évêque. – Qui, de toi ou de moi filsde roi, est ici le maître, prêtre insolent&|160;?…

Un superbe éclat de tonnerre ferma la touchede Chram et servit à souhait la fourberie de Cautin, quireprit&|160;:

–&|160;À genoux, roi&|160;!… n’entends-tu pasla foudre du ciel, cette voix grondante du Tout-Puissantirrité&|160;?… Veux-tu attirer sur nous tous une pluie defeu&|160;? Ô Seigneur Dieu, ayez pitié de nous&|160;! éloignez denous ces cataractes de lave ardente que, dans votre colère contreles impies, vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-être aussisur nous, pauvres pécheurs… car les plus purs ne peuvent se direirréprochables devant votre majesté, ô Seigneur&|160;! mais dumoins nous sommes humbles et repentants… Ayez pitié de nous, ôTout-Puissant&|160;!…

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre,accompagnés d’éclairs éblouissants, portèrent à son comblel’épouvante de la suite de Chram&|160;; lui-même, malgré son audaceet sa superbe, ressentit quelque crainte&|160;; cependant sonorgueil répugnait encore à se soumettre aux ordres de l’évêque,lorsque des murmures, d’abord sourds, puis menaçants, s’élevèrentparmi sa truste et ses esclaves.

–&|160;À genoux, notre roi… àgenoux&|160;!…

–&|160;Nous ne voulons pas, si petits que noussommes, être brûlés par le feu du ciel à cause de ton impiété et decelle de tes favoris.

–&|160;À genoux, notre roi… à genoux&|160;!…Obéis à la parole du saint évêque… c’est le Seigneur qui nous parlepar sa bouche…

–&|160;À genoux, roi… à genoux&|160;!…

Chram céda… il craignit l’irritation de sonentourage, et surtout de donner un exemple public de rébellioncontre les évêques, dont la toute-puissance abrutissante venait sibien en aide à la conquête. Chram, maugréant et blasphémant entreses dents, descendit donc de cheval, faisant signe à ses deuxfavoris, Imnachair et Spatachair, qui lui obéirent, de l’imiter etde se mettre, comme lui, à genoux.

Seul, à cheval, et dominant cette foulecraintive agenouillée, le Lion de Poitiers, le front intrépide, lalèvre sardonique, bravait les roulements du tonnerre qui redoublaitde fracas.

–&|160;À genoux&|160;! – crièrent les voix deplus en plus irritées, – à genoux, le Lion de Poitiers&|160;!…

–&|160;Notre roi Chram s’agenouille, et cetimpie, cause de tout le mal par ses menaces sacrilèges à l’égard dusaint évêque, refuse seul d’obéir…

–&|160;Ce blasphémateur va attirer sur nous undéluge de bitume et de feu…

–&|160;Mes fils, mes chers fils&|160;! –s’écria Cautin, seul debout, comme le Lion de Poitiers était seul àcheval, – préparons-nous à la mort&|160;! un seul grain d’ivraiesuffit à corrompre un muid de froment… un seul pécheur endurci vapeut-être causer notre mort, à nous autres justes… Résignons-nous,mes chers fils… que la volonté de Dieu soit faite… peut-être nousouvrira-t-il son saint paradis&|160;!

La foule épouvantée fit entendre des cris deplus en plus courroucés contre le Lion de Poitiers&|160;; etNeroweg, qui gardait rancune à cet insolent de ses impudiquesplaisanteries sur Godégisèle, se leva à demi, tira son épée, ets’écria&|160;:

–&|160;À mort l’impie&|160;! son sang apaiserala colère de l’Éternel&|160;!…

–&|160;Oui, oui… à mort&|160;! – crièrent unefoule de voix furieuses, à peine dominées par les retentissementsde la foudre, rendus plus formidables encore par l’écho desmontagnes.

Le ciel semblait véritablement en feu, tantles éclairs se succédaient, rapides, enflammés, éblouissants… Lesplus braves tremblaient, le roi Chram lui-même regrettait d’avoirraillé l’évêque… Aussi, voyant le Lion de Poitiers, toujoursimperturbable, répondre par un geste de dédain aux menaces deNeroweg et aux cris furieux de la foule, il dit à sonfavori&|160;:

–&|160;Descends de cheval et agenouille-toi…sinon, je te laisse massacrer… Jamais je n’ai vu pareilorage&|160;!… Tu as eu tort de menacer l’évêque de ta houssine, etmoi de le railler… le feu du ciel va peut-être tomber sur nous…

Le Lion de Poitiers rugit de rage&|160;; mais,prévoyant le sort qu’une plus longue résistance lui devait attirer,il céda, en grinçant des dents, aux ordres de Chram, descendit decheval après une dernière hésitation, et tomba à genoux en montrantle poing à Cautin… Alors l’évêque, jusque-là toujours deboutau-dessus de cette foule frappée de terreur et de respect, jeta unregard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris, ses leudes,ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouillés, et se dit,savourant sa victoire&|160;:

–&|160;Oui, roi, les évêques sont plus roisque toi&|160;! car te voici à mes pieds, le front dans lapoussière…

Puis il s’agenouilla lentement en s’écriantd’une voix éclatante&|160;:

–&|160;Gloire à toi, Seigneur&|160;! gloire àtoi&|160;!… L’impie rebelle, saisi d’une sainte terreur, abaisseson front superbe… Le lion dévorant est devenu, devant ta majestédivine, plus craintif que l’agneau… Apaise ta juste colère, ôSeigneur&|160;! aie pitié de nous tous, agenouillés ici devant toi…dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel… éloigne la nuée defeu que l’endurcissement d’un pécheur avait attirée sur nos têtes…daigne ainsi manifester, ô Tout-Puissant&|160;! que la voix de tonserviteur indigne, l’évêque Cautin, est montée jusqu’à toi… jusqu’àtoi, qui, grâce à un ineffable miracle, as dernièrement permis àton oint de contempler ta face éblouissante au milieu detes séraphins et de tes anges et archanges&|160;!…

Le prélat dit encore beaucoup d’admirableschoses, mesurant et graduant ses actions de grâces et de merci surl’apaisement progressif de l’orage, de même qu’à son approche ilavait gradué ses paroles menaçantes&|160;; aussi l’habile hommetermina-t-il son discours aux sourds roulements d’un tonnerrelointain&|160;: derniers grondements, disait-il, de la voixcourroucée de l’Éternel enfin calmé dans sa colère… Après quoi, leciel s’éclaircit, les nuages se dissipèrent, le soleil de juinrayonna de tout son éclat, et la truste royale, aussi rassérénéeque le ciel, se mit en marche vers le burg, chantant à pleinepoitrine&|160;:

«&|160;– Gloire&|160;! gloire éternelle auSeigneur&|160;!…

»&|160;– Gloire&|160;! gloire à notrebienheureux évêque&|160;!…

»&|160;– Il a détourné de nous, par unmiracle, le feu du ciel…

»&|160;– L’impie a courbé son frontrebelle…

»&|160;– Gloire&|160;! gloire auSeigneur&|160;!…&|160;»

**

*

Pendant que les esclaves de Chram conduisaientles chevaux à l’écurie, que d’autres plaçaient, sous une vastegrange à demi remplie de fourrage, les chariots et les bâts, encorechargés de leurs fardeaux, ses leudes buvaient et mangeaient enhommes qui voyagent depuis l’aube. Chram ayant, ainsi que sesfavoris, fait honneur au repas du comte, lui dit&|160;:

–&|160;Mène-moi dans un endroit où nouspuissions parler en secret. Tu dois avoir une chambre où tu gardestes trésors&|160;? allons-y…

Neroweg se gratta l’oreille sansrépondre&|160;; se souciant peu sans doute d’introduire dans cesanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant l’hésitation du comte,reprit&|160;:

–&|160;S’il y a dans ton burg un endroit plusretiré que ta chambre aux trésors, peu m’importe… Allons chez tafemme si tu veux.

–&|160;Non… non… viens dans ma chambre auxtrésors… Permets seulement que je donne quelques ordres afin quetes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors à l’écart l’un de sesleudes, lui dit&|160;:

–&|160;Bertefred et toi, Ansowald, bien arméstous deux, vous resterez à la porte du réduit où je vais entreravec ce Chram… Tenez-vous prêts à accourir à mon premier appel.

–&|160;Que crains-tu&|160;?

–&|160;La race du glorieux Clovis a beaucoupde goût pour le bien d’autrui, et quoique mes coffres soient fermésà triple serrure et bardés de fer, j’aime autant à vous savoir, toiet Bertefred, derrière la porte.

–&|160;Nous y serons.

–&|160;Dis, de plus, à Rigomer et à Berthecramde se tenir, armés aussi, à la porte du gynécée&|160;; qu’ilsfrappent sans merci ceux qui tenteraient de s’introduire auprès deGodégisèle, et appellent à l’aide… Je me défie du Lion de Poitiers,audacieux sacrilège qui ce matin a osé braver le feu du ciel,attiré sur nous par ses impiétés… Les deux autres favoris de Chramne me semblent ni moins païens ni moins luxurieux que ce lionfarouche&|160;; je les crois, à eux trois, capables de tout… commeleur royal maître… As-tu compté le nombre des gens armés quiaccompagnent ce Chram&|160;?

–&|160;Il n’a amené ici que la moitié de sesleudes… de ses antrustions, comme s’appellent ces hautains quisemblent nous dédaigner, nous autres, parce qu’ils sont lesfidèles du fils d’un roi… Ne les valons-nous pas&|160;?…quoique leur peau soit tarifée à six cents sous d’or deWirgelt et la nôtre à deux cents sous seulement[61].

–&|160;Tout à l’heure, – ajouta Bertechram, –ils avaient l’air de manger du bout des dents et de regarder aufond des pots, pour s’assurer s’ils étaient propres… Ils semoquaient de notre vaisselle de terre et d’étain…

–&|160;Oui, oui… pour que je sorte mavaisselle d’or et d’argent, afin de m’en dérober quelque pièce.

–&|160;Tiens, Neroweg, il pourra couler dusang d’ici à ce soir, si ces insolents nous continuent leursdédains.

–&|160;Heureusement nous tes leudes, leshommes de pied et les esclaves que l’on pourrait armer, nous sommesaussi nombreux que les hommes de Chram.

–&|160;Allons, allons, mes bons compagnons, nevous échauffez pas, chers amis… Si l’on se querelle à table oncassera la vaisselle, et il me faudra la remplacer.

–&|160;Neroweg, l’honneur passe avant lavaisselle.

–&|160;Certainement&|160;; mais il est inutilede provoquer les disputes… Tenez-vous seulement sur vos gardes, etque l’on veille à la porte du gynécée.

–&|160;Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants après, le roi Chram et lecomte se trouvaient seuls dans la chambre des trésors.

–&|160;Comte, quelle est la valeur desrichesses renfermées dans ces coffres&|160;?

–&|160;Oh&|160;! ils contiennent peu de chose,très-peu de chose… Ils sont fort grands, parce que, ainsi que nousdisons en Germanie&|160;: «&|160;Il est toujours bon de seprécautionner d’un grand pot et d’un grand coffre…&|160;» mais ilssont presque vides…

–&|160;Tant pis, comte… Je voulais doubler,tripler, quadrupler peut-être la valeur qu’ils renferment.

–&|160;Tu veux railler&|160;?

–&|160;Comte, je désire augmenter au delà detes espérances ta puissance et tes richesses… Je te le jure parl’indivisible Trinité&|160;!

–&|160;Alors je te crois&|160;! car après lemiracle de ce matin tu n’oserais, en te jouant d’un serment siredoutable, risquer d’attirer sur ma maison le feu du ciel… Maispourquoi désires-tu me rendre si puissant et si riche&|160;?…

–&|160;Parce qu’à cela, moi, j’ai intérêt.

–&|160;Tu me persuades.

–&|160;Veux-tu avoir des domaines égaux à ceuxdu fils du roi&|160;?

–&|160;Je le voudrais.

–&|160;Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres àmoitié vides, dis-tu, cent coffres regorgeant d’or, de pierreries,de vases, de coupes, de patères, de bassins, d’armures, d’étoffesprécieuses&|160;?

–&|160;Je le voudrais, certes, oh&|160;! je levoudrais&|160;!

–&|160;Au lieu d’être comte d’une ville del’Auvergne, veux-tu gouverner toute une province, être enfin aussiriche et aussi puissant que tu peux le désirer&|160;?

–&|160;Tu me jures, par l’indivisible Trinité,que tu parles sérieusement&|160;?

–&|160;Je te le jure&|160;!

–&|160;Tu me le jures aussi par le grandSaint-Martin, à qui j’ai une dévotion particulière&|160;?

–&|160;Je te jure aussi, comte, par le grandSaint-Martin, que mes offres sont très-sérieuses.

–&|160;Alors, explique-toi.

–&|160;Mon père Clotaire, à cette heure,guerroie hors de la Gaule contre les Saxons… Je veux profiter decela pour me faire roi à la place de mon père… Plusieurs ducs etcomtes des contrées voisines sont entrés dans mon projet… Seras-tupour ou contre moi&|160;?

–&|160;Et tes frères Charibert, Gontran,Chilperik et Sigibert&|160;? ils ne te laisseront pasle royaume de ton père à toi tout seul&|160;?

–&|160;Je ferai tuer mes frères…

–&|160;Par qui&|160;?

–&|160;Tu le sauras plus tard.

–&|160;Chram, ce sont là, vois-tu, de ceschoses qu’il faut accomplir soi-même… pour être assuré qu’ellesréussissent…

–&|160;Tu dis cela, comte, à cause de tonfrère Ursio tué de ta main…

–&|160;Notre grand roi Clovis, ton aïeul, etses fils ne se sont-ils pas toujours ainsi eux-mêmes, et selon leurbesoin, défaits de leurs plus proches parents&|160;? D’ailleurs jepeux parler sans crainte du meurtre d’Ursio… moi, j’en suis absous…j’ai payé…

–&|160;Tu as gardé l’héritage&|160;?

–&|160;J’en ai abandonné au moins un quart àl’Église et à mon patron, l’évêque Cautin, pour racheter lemeurtre…

–&|160;Tu y gagnes toujours les trois quartsde l’héritage.

–&|160;Tiens&|160;! si je n’avais pas dûgagner à la mort d’Ursio, je ne l’aurais pas tué… je ne lui envoulais pas…

–&|160;Et moi, je n’en veux pas non plus à mesfrères… seulement je désire être seul roi de toute la Gaule… Ainsi,comte, réponds, veux-tu t’engager, par serment sacré, à combattrepour moi à la tête de tes hommes&|160;? je m’engagerais, par unserment pareil, à te faire duc d’une province à ton choix et àt’abandonner les biens, les trésors, les esclaves, les domaines duplus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contremoi…

–&|160;Enfin, roi, tu veux que je te promette,en mon nom et en celui de mes leudes et de mes hommes, que nousobéirons à ta bouche, ainsi que nous disons enGermanie&|160;?

–&|160;Oui, telle est ma demande.

–&|160;Mais ton père&|160;? mais tonpère&|160;?…

–&|160;Déjà sa truste, avant la guerre contreles Saxons, a failli le massacrer… sais-tu cela&|160;?

–&|160;Le bruit en est venu jusqu’ici.

–&|160;Mon projet est donc de faire tuer mesfrères, de dire que mon père est mort pendant sa guerre contre lesSaxons, et de me faire roi de la Gaule à sa place[62]…

–&|160;Mais lorsqu’il reviendra de Saxe avecson armée&|160;?

–&|160;Je le combattrai, et je le tuerai si jepeux… N’a-t-il pas tué ses neveux et pillé les trésors de son frèreChlodomir&|160;?…

–&|160;Je ne te blâme point en ceci… je penseà ce qui peut m’advenir, à moi…

–&|160;À toi, comte&|160;?

–&|160;Si dans ta guerre contre ton père tu asle dessous, et que je m’en sois mêlé, de cette guerre… ilm’arrivera malheur… Je serai dépouillé comme traître des terres queje tiens à bénéfices&|160;; il ne me restera que mesterres SALIQUES…

–&|160;Voudrais-tu gagner sans risquerd’enjeu&|160;?

–&|160;Je préférerais cela de beaucoup… Maisécoute, Chram&|160;; que les comtes et ducs du Poitou, du Limousin,de l’Anjou, prennent parti avec toi contre ton père, alors moi etmes hommes nous obéirons à ta bouche… mais je ne medéclarerai pour ta cause que lorsque les autres se serontouvertement déclarés en armes les premiers…

–&|160;Tu veux jouer à coup sûr&|160;?

–&|160;Oui, je veux risquer peu pour gagnerbeaucoup…

–&|160;Soit… alors échangeons nosserments.

–&|160;Attends, roi…

–&|160;Que vas-tu faire&|160;? pourquoi ouvrirce coffre&|160;?… Laisse donc du moins le couvercle relevé, que jevoie tes trésors…

–&|160;Je t’assure qu’il n’y a presque rien làdedans, et le peu qu’il y a craint fort la poussière.

–&|160;Par ma chevelure royale&|160;! je n’aide ma vie vu plus magnifique boîte à Évangile que celle que tuviens de tirer de ce coffre… ce n’est qu’or, rubis, perles etescarboucles… Où as-tu pillé cela&|160;?

–&|160;Dans une villa de Touraine&|160;: lecahier d’Évangile qui est dedans est tout écrit en lettresd’or…

–&|160;C’est la boîte qui est superbe… j’ensuis ébloui…

–&|160;Roi, nous allons nous engager parserment sur cet Évangile à tenir nos promesses…

–&|160;J’y consens… Or donc, sur les saintsÉvangiles que voici, moi, Chram, fils de Clotaire, je jure, au nomde l’indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, je jure, selonla formule consacrée en Germanie, «&|160;que si toi, Neroweg, comtede la ville de Clermont en Auvergne, toi et tes leudes, quiregardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez maintenantvous tourner vers moi, Chram, me proposant de m’établir roi survous, et que je m’y établisse, je te ferai duc d’une grandeprovince à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons,esclaves et trésors du plus riche des seigneurs qui auront tenupour mon père contre moi…&|160;»

–&|160;Et moi, Neroweg, comte de la ville deClermont en Auvergne, «&|160;je jure sur les Évangiles que voici,je jure, au nom de l’indivisible Trinité et du grand Saint-Martin,que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin et de l’Anjou, aulieu de regarder comme autrefois du côté de ton père, se tournentouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t’établir roisur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes,pour que tu t’établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peineséternelles, moi, Neroweg, si je manque à monserment&|160;!…&|160;»

–&|160;Que je sois voué aux peines éternelles,moi, Chram, si je manque à mon serment&|160;!…

–&|160;C’est juré…

–&|160;C’est juré…

–&|160;Maintenant, comte, laisse-moi examinerde plus près cette magnifique boîte à Évangile…

–&|160;Excuse-moi… cette boîte craintterriblement la poussière…

–&|160;Comte, je n’ai vu personne decomparable à toi pour ouvrir et fermer prestement un coffre…

–&|160;C’est toujours afin que la poussièren’y entre point.

–&|160;À cette heure, autre chose… Notreserment nous lie, je peux te parler sans détour… Il faut d’abordque je fasse mourir mes quatre frères, Gontran, Sigibert, Chilperiket Charibert.

–&|160;Le glorieux Clovis, ton aïeul,procédait toujours de cette façon lorsqu’il jugeait bon de joindreà ses possessions un royaume ou un héritage&|160;; il préféraittuer d’abord… et prendre ensuite.

–&|160;Mon père Clotaire aussi professaitcette opinion&|160;; il commençait par tuer les enfants de sonfrère Clodomir, afin de s’emparer ensuite de leur héritage.

–&|160;D’autres, comme ton oncle Théodorik,prenaient d’abord et tuaient ensuite… C’était mal avisé… ondépouille plus facilement un mort qu’un vivant…

–&|160;Comte, tu as la sagesse deSalomon&|160;; mais moi, je ne peux pas tuer mes frèresmoi-même…

–&|160;Tu ne peux pas… et pourquoi ne peux-tupas&|160;?

–&|160;Deux d’entre eux sonttrès-vigoureux&|160;; moi, je suis faible et usé&|160;; et puis ilsne me feraient pas l’occasion de bonne grâce&|160;; ils se défientde moi.

–&|160;Il est vrai que mon frère Ursio n’avaitpas de moi la moindre défiance… Il était si jeune encore&|160;!

–&|160;J’ai déjà trois hommes déterminés à cesmeurtres&|160;: ce sont des hommes sur qui je peux compter… il m’enfaut un quatrième.

–&|160;Où le trouver&|160;?

–&|160;Ici…

–&|160;Dans mon burg&|160;?

–&|160;Oui, peut-être…

–&|160;Explique-toi…

–&|160;Sais-tu pourquoi l’évêque Cautin, quine m’aime guère, m’accompagne&|160;?

–&|160;Je l’ignore…

–&|160;C’est que l’évêque a grand’hâte dejuger, de condamner et de voir supplicier les Vagres et leurscomplices, qui sont prisonniers dans l’ergastule de ce burg… et devoir surtout rôtir l’évêchesse comme sorcière…

–&|160;Je ne te comprends pas, Chram. Cesscélérats et les deux femmes, leurs complices, doivent être,lorsqu’ils seront guéris, et ils le sont, conduits à Clermont poury être jugés par la curie.

–&|160;D’après des bruits très-croyables, quinous sont parvenus, l’évêque craint, non sans raison, que lapopulace de Clermont ne se soulève pour délivrer ces banditslorsqu’ils arriveront dans la cité&|160;; les noms de l’ermitelaboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave etvagabonde&|160;; elle se pourrait révolter pour arracher cesmaudits au supplice… tandis qu’ici, dans le burg, il n’y a rien àcraindre de pareil.

–&|160;Cette rébellion peut être à redouter,en effet, de la populace de Clermont.

–&|160;J’ai donc promis à l’évêque Cautin quesi tu y consentais, moi, Chram, roi pour mon père en Auvergne (enattendant que je sois roi par moi-même de toute la Gaule),j’ordonnerais que ces criminels soient jugés, condamnés etsuppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier…

–&|160;Si mon bon patron l’évêque Cautin estde cet avis, je le partage… Autant que lui je me promets de jouirde ce supplice… et je donnerais, je crois, vingt sous d’or, plutôtque de voir ces scélérats échapper à la mort, ce qui pourraitarriver, si la vile populace de Clermont se soulevait en leurfaveur… Mais quel rapport ceci a-t-il avec le meurtre de tesfrères&|160;?

–&|160;Tu m’as dit que ce Ronan le Vagre étaitguéri de ses blessures&|160;?

–&|160;Oui.

–&|160;C’est un homme résolu&|160;?

–&|160;Un démon… Le diable prend souvent lafigure de ce Vagre, m’a dit mon patron.

–&|160;Crois-tu que si l’on disait à ce démon,après qu’il aura été condamné à un supplice terrible&|160;:«&|160;Tu auras ta grâce, à la condition d’aller tuer ensuitequelqu’un… et le meurtre accompli, vingt sous d’or deprofit…&|160;» il refuserait cette offre&|160;? Dis, quel Vagre larefuserait&|160;?…

–&|160;Chram, cet endiablé Ronan et sa bandeont tué neuf de mes plus vaillants leudes&|160;; ils ont pillé,incendié la villa de l’évêque, et il faut que je la reconstruise àmes frais, selon que l’a dit l’Éternel de sa propre bouche… Or,aussi vrai que le grand Saint-Martin est au paradis, ce Vagren’échappera pas au supplice dû à ses crimes&|160;!…

–&|160;Qui te dit le contraire&|160;?

–&|160;Tu parles de lui faire grâce pour…

–&|160;Mais, peu clairvoyant Neroweg, lemeurtre accompli, au lieu de compter au Vagre vingt sous d’or… onlui compte cent coups de barre de fer sur les membres, après quoion l’écartèle ou on le coupe en quartiers… Ah&|160;! cela te faitrire…

–&|160;Hi… hi&|160;!… oui, cela me rappelleles baudriers et les colliers de faux or, dont ton aïeul, le grandClovis, paya un jour ses complices, hi… hi… lors du meurtre desdeux Ragnacaire, hi, hi… Ce Vagre croira recevoir vingt sous d’or,et il recevra cent coups de barre de fer… hi&|160;! hi&|160;!…

–&|160;Les hommes déterminés sont rares&|160;;si ce Vagre mène l’affaire à bonne fin pour sa part, avant huitjours mes quatre frères sont tués… et leur mort assure la réussitede mes projets… Ton intérêt comme le mien est de nous servir de ceVagre…

–&|160;Mais l’évêque, qui exprès vient icipour jouir du supplice de ce bandit&|160;; l’évêque, qui ne saitpas nos projets, ne consentira pas à accorder la grâce de ceRonan.

–&|160;Cautin se consolera de la fuite duVagre en voyant rôtir l’évêchesse, et supplicier l’ermitelaboureur, qu’il exècre non moins que le Vagre…

–&|160;Et si le Vagre promet de tuer et qu’ilne tue pas&|160;?

–&|160;Et les vingt sous d’or qu’il croirarecevoir après le meurtre&|160;?…

–&|160;C’est juste… mais sa fuite, comment lafavoriser&|160;?

–&|160;Tu peux assembler ton mâhl dans deuxheures&|160;?

–&|160;Oui.

–&|160;Le jugement et la condamnationaujourd’hui, le supplice demain… d’ici à demain il nous reste lanuit… Pendant le sommeil de l’évêque tu feras sortir le Vagre del’ergastule&|160;; on le conduira près de Spatachair, mon favori…le reste me regarde… et demain nous dirons à l’évêque&|160;: LeVagre s’est enfui…

–&|160;Hi… hi&|160;!…

–&|160;De quoi ris-tu&|160;?

–&|160;Ce Vagre, qui croira recevoir vingtsous d’or, et il recevra… hi&|160;! hi&|160;!… cent coups de barrede fer sur les membres, après quoi il sera écartelé… hi&|160;!hi&|160;! hi&|160;!…

–&|160;Tu le vois, comte, ta vengeance n’yperdra rien, et nos projets seront assurés&|160;; car si je netrouvais pas au plus tôt un quatrième homme déterminé comme ceVagre, il me resterait toujours un frère, et un frère, aussi bienque quatre, peut prétendre au royaume de mon père… Réponds,sommes-nous d’accord pour la fuite du Vagre&|160;?

–&|160;Oui, oui… et puis cette idée des centcoups de barre de fer… hi&|160;! hi&|160;! hi&|160;!…

–&|160;Ainsi ton mâhl sera dans deux heuresassemblé&|160;?

–&|160;Dans deux heures il le sera.

–&|160;Adieu, Neroweg, comte de la ville deClermont… mais au revoir, duc de Touraine ou d’Anjou et l’un desplus riches, des plus puissants parmi les seigneurs franks, faittel par l’amitié de Chram, roi de toute la Gaule&|160;!…

**

*

Le soleil baisse, la nuit s’approche&|160;: unhomme à barbe et à cheveux gris, âgé de cinquante-huit à soixanteans, mais aussi alerte et vigoureux que dans la maturité de l’âge,portant la saie gauloise, un bissac sur ses épaules, bonnet defourrure et chaussures poudreuses, vient de la forêt&|160;; ils’avance sur la route qui conduit au burg du comte Neroweg. Cethomme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui, dans lesvilles et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a unecage où est enfermé un singe, et, au moyen d’une longue et fortechaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraîtd’ailleurs un paisible compagnon de route&|160;; il suit son maîtreaussi docilement qu’un chien. Le bateleur s’arrête un instant ausommet de ce chemin montueux, d’où l’on découvre la plaine et lacolline où est bâti le burg&|160;; à ce moment, deux esclaves àtête rasée, courbés sous le poids d’un lourd fardeau, suspendu àune rame de bateau, dont chaque extrémité repose sur l’une de leursépaules, s’avancent par un sentier, qui, à quelques pas de là,coupe et rejoint la route suivie par le bateleur&|160;; il hâtealors le pas afin de rejoindre les esclaves&|160;; mais ceux-ci,peu rassurés sans doute à la vue de l’ours qui suit son maître,s’arrêtent court.

–&|160;Mes amis, n’ayez pas peur, mon oursn’est point méchant&|160;; il est fort apprivoisé.

L’appelant alors tout en raccourcissant sachaîne&|160;:

–&|160;Viens ici près de moi,Mont-Dore&|160;!

À cet ordre, l’ours répondit en s’approchantet s’asseyant modestement sur son train de derrière&|160;; puis illeva d’un air soumis la tête vers son maître, qui, debout devantlui, le cachait à demi aux esclaves… Ceux-ci, rassurés, reprirentleur marche et firent quelques pas au devant du bateleur, demeurantcependant, par prudence, à une certaine distance de lui et de sonours.

–&|160;Mes amis, quelle est cette grandedemeure que l’on voit là-bas, enceinte d’un fossé&|160;?

–&|160;C’est le burg du comte Neroweg, notremaître.

–&|160;Est-il au burg, aujourd’hui&|160;?

–&|160;Il y est en grande et royalecompagnie.

–&|160;En royale compagnie&|160;?

–&|160;Chram, le fils du roi des Franks, y estarrivé ce matin avec sa truste&|160;; nous venons de l’étang pêchercette charge de poissons pour le souper de ce soir.

–&|160;Aussi vrai que j’ai la barbe grise,voilà une bonne aubaine pour un pauvre homme comme moi… je pourraidivertir ces nobles seigneurs en leur montrant mon ours et monsinge… Croyez-vous, mes enfants, qu’on me laissera entrer auburg&|160;?

–&|160;Oh&|160;! nous ne savons… aucunétranger ne passe ordinairement le fossé du burg sans l’ordre duseigneur comte&|160;; il est très-défiant, et le pont gardé durantle jour est retiré chaque soir.

–&|160;Cependant, cet hiver, il est aussi venuun montreur de bêtes, et le seigneur comte s’est amusé à lesvoir.

–&|160;Alors, il ne refusera pas ce soird’offrir un pareil divertissement à son royal hôte…

–&|160;Il se peut… En ce cas l’amusement de cesoir aidera ces seigneurs à attendre l’amusement de demain.

–&|160;Lequel&|160;?

–&|160;Le supplice des quatre condamnésd’aujourd’hui&|160;: Ronan le Vagre, l’ermite laboureur, moinerenégat en Vagrerie&|160;; une petite esclave, leur complice, etl’évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de notrebienheureux évêque Cautin.

–&|160;Ah&|160;! l’on a pris des Vagres parici, mes amis&|160;?… Et ils ont été condamnésaujourd’hui&|160;?

–&|160;Le mâlh s’est assemblé tantôt, le filsdu roi et notre saint évêque y assistaient… Ronan le Vagre etl’ermite ont été d’abord mis à la torture…

–&|160;Ils refusaient donc d’avouer qu’ilsavaient couru la Vagrerie&|160;?

–&|160;Non… Ronan le maudit s’en vantait, aucontraire.

–&|160;Alors, pourquoi la torture&|160;?

–&|160;C’est ce que disait le fils duroi&|160;; il ne voulait pas la torture pour Ronan le Vagre&|160;;il s’y opposait de toutes ses forces.

–&|160;Mais notre saint évêque a prétenduqu’une vérité arrachée par la torture était plus certaine, puisquec’était comme le jugement de Dieu… Alors personne n’a osé allercontre la volonté du saint homme.

–&|160;Aussi l’on a plongé, par son ordre, lespieds du Vagre et de l’ermite dans l’huile bouillante… et ils ontavoué une seconde fois.

–&|160;Puis on a été obligé de les porter dansl’ergastule, car ils ne pouvaient plus marcher.

–&|160;Et demain on les transportera sur lelieu du supplice, qui sera, dit-on, terrible&|160;!… mais jamaisassez terrible pour expier les crimes de Ronan le Vagre…

–&|160;Qu’a-t-il donc fait, mesamis&|160;?

–&|160;N’a-t-il pas, le sacrilège&|160;! à latête de sa bande, incendié, pillé la villa épiscopale de notrebienheureux évêque Cautin…

–&|160;Comment, mes amis, Ronan le Vagre… cetimpie aurait osé commettre un pareil crime&|160;? Et les femmes,est-ce qu’on les a aussi mises à la torture&|160;?

–&|160;La petite esclave Vagredine est encorequasi mourante d’une blessure qu’elle s’est faite en voulant setuer, lorsqu’elle a vu les Vagres exterminés.

–&|160;Quant à l’évêchesse, on allaitcommencer sa torture, lorsque notre saint évêque a dit&|160;:«&|160;Il faut se donner garde d’affaiblir la sorcière, peut-êtreelle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu’ellereste en pleine santé, afin qu’elle ne perde rien des tourments dedemain.&|160;»

–&|160;Votre évêque est très-judicieux, mesamis… et où ces scélérats attendent-ils la mort&|160;?

–&|160;Dans le souterrain du burg.

–&|160;Toute fuite leur est, j’espère,impossible, à ces damnés&|160;?

–&|160;D’abord Ronan le Vagre et l’ermitelaboureur seraient libres, qu’ils ne pourraient faire un pas àcause des suites de leur torture.

–&|160;J’oubliais cela, mes amis.

–&|160;Et puis, l’ergastule est construit enbriques et en ciment romain aussi dur que roche&|160;; cette caveest fermée par une grille de fer à barreaux gros comme le bras, ettoujours gardée par une troupe d’hommes armés.

–&|160;Grâce à Dieu, il n’est pas possible,mes amis, que ces maudits échappent à leur supplice… Je vois quevous n’êtes pas de ces mauvais esclaves, assez nombreux, dit-on,qui prennent parti pour les Vagres.

–&|160;Les Vagres sont des démons, nousvoudrions les voir torturer jusqu’au dernier&|160;; ce sont lesennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks, nosseigneurs.

–&|160;Votre maître est donc humain pourvous&|160;?

–&|160;Il est d’autant meilleur maître, nous adit son clerc, qu’il nous fait plus souffrir, puisque la souffranceici-bas nous assure le paradis…

–&|160;Vous ne pouvez, mes enfants, manquer defaire ainsi votre salut… J’espère que tous vos compagnons du burgsont, comme vous, résignés à leur sort&|160;?

–&|160;Il est des impies partout… Plusieursd’entre nous iraient, s’ils pouvaient, courir la Vagrerie&|160;;ils ne respectent pas nos saints évêques, haïssent nos seigneursles Franks, et se révoltent d’être en esclavage&|160;; mais nousles dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons, nousles faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l’enferéternel&|160;!…

–&|160;Vous êtes, je le vois, des compagnonsvraiment chrétiens, et ces mauvais esclaves-là ne sont pas, jel’espère, en grand nombre parmi vous, au burg&|160;?

–&|160;Oh&|160;! non… ils sont quinze ou vingtpeut-être, sur cent que nous sommes pour le service de lamaison&|160;; car le comte, notre seigneur, a plus de quatre millecolons et esclaves laboureurs sur ses domaines.

–&|160;Allons, mes enfants, il me semble quecela me porterait bonheur, à moi, pauvre homme, de passer quelquesheures dans une maison ainsi peuplée d’esclaves selon Dieu… Etpuisque vous me précédez au burg, annoncez ma venue au majordome ducomte… Si ce noble seigneur veut se divertir de mon ours, il feradonner des ordres pour que je puisse pénétrer dans l’enceinte.

–&|160;Nous allons annoncer ta venue,bateleur… le majordome décidera…

Et les esclaves qui, ruisselants de sueur,avaient un instant déposé leur filet de pêche, rempli de grospoissons d’étang que l’on voyait frétiller encore à travers lesmailles, reprirent leur pesant fardeau et se dirigèrent vers leburg. Lorsqu’ils eurent disparu, l’ours se dressa sur ses pattes dederrière, jeta sa tête à ses pieds, et s’écria&|160;:

–&|160;Sang et massacre&|160;! ils brûlerontdemain ma belle évêchesse&|160;!… Et Ronan&|160;! notre braveRonan&|160;! supplicié aussi&|160;!… Souffrirons-nous cela, vieuxKaradeuk&|160;?

–&|160;Je vengerai mes fils… ou je mourraiprès d’eux&|160;!… Ô Loysik&|160;! ô Ronan&|160;! torturés…torturés&|160;!… et demain, la mort&|160;!…

–&|160;Aussi vrai que le souvenir del’évêchesse me brûle le cœur&|160;! la torture d’aujourd’hui, lesupplice de demain, l’arrivée de ce Chram avec ses gens deguerre&|160;!… tout cela bouleverse nos projets… Au lieu d’êtreconduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan etl’évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg… au lieud’être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frèresont impotents&|160;; les leudes de Chram, réunis à ceux du comteet à ses gens de pied, forment une garnison de plus de trois centshommes de guerre, ils occupent ce burg… et pour enlever Ronan etLoysik, incapables de marcher, la petite esclave, quasi mourante,et ma belle évêchesse, combien sommes-nous&|160;? toi et moi…Tiens, vieux Karadeuk, si je sais comment nous sortirons de ceguêpier, je veux devenir véritablement ours, et non plus ours deskalendes de janvier[63], ainsique je le suis à cette heure… Ah&|160;! celui-là qui m’eût dit,lorsque déguisé, comme tant d’autres, en bestial, je fêtais lessaturnales de la nuit de janvier… celui-là qui m’eût dit&|160;: Monjoyeux garçon, tu fêteras les kalendes d’hiver en plein été,j’aurais répondu&|160;: Va, bonhomme, ce jour-là il fera chaud… etj’aurais dit vrai… car je serais plus au frais dans un four brûlantque sous cette peau&|160;!… La rage et la chaleur me mettent eneau… Tu restes muet, mon vieux Vagre… à quoi penses-tu&|160;?

–&|160;À mes fils… Que faire… quefaire&|160;?…

–&|160;Meilleur je suis pour l’action que pourle conseil, en ce moment surtout, car la fureur me rend fou&|160;!Pauvre et vaillante femme&|160;! demain, brûlée&|160;!… Ah&|160;!pourquoi faut-il que j’aie été séparé d’elle dans les gorgesd’Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut deschênes, contre les gens du comte… Pauvre… pauvre femme&|160;! jel’ai crue morte ou prisonnière… Notre déroute était complète,impossible à moi de m’assurer du sort de ma maîtresse, trop heureuxde pouvoir, avec quelques-uns des nôtres, échappés au massacre,m’enfoncer au plus profond de la forêt, nous donnant rendez-vousdans les rochers du pic du Mont-Dore, un de nos anciensrepaires… Enfin, nous nous sommes, au bout de quelques jours,retrouvés là une douzaine de notre bande, et bientôt nous t’avonsvu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves fuyards&|160;; toi,mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois ans… Alors,tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite esclaveet de l’évêchesse… C’est étrange, ce que je ressens pour cettevaillante femme&|160;! son souvenir ne me quitte pas… mon cœur sebrise de chagrin en la sachant aux mains du comte et del’évêque&|160;; il n’est pas en Vagrerie de Vagre plus Vagre quemoi pour la vie d’aventure, et pourtant je ne sais quel hasard nousjetterait, l’évêchesse et moi, dans un coin de terre ignoré, quelà, je vivrais, je crois, près d’elle, dix ans, vingt ans, centans&|160;!… Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk&|160;? oumieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et jem’hébète&|160;!… Au diable le chagrin&|160;! il fautagir&|160;!…

–&|160;Oh&|160;! mes fils&|160;! mesfils&|160;!…

–&|160;S’il ne fallait pour les sauver, eux etl’évêchesse, que donner ma peau… pas celle-ci, la vraie, je ladonnerais, foi de Vagre&|160;! car, tu le sais, lorsque tu nous asconté ton projet, et que le personnage de l’ours a été proposé à ungarçon de bon vouloir, je me suis offert, vous disant qu’autrefois,à Béziers, j’étais d’autant plus forcené pour les déguisements deskalendes, que les prêtres les défendaient[64], et quedans ces saturnales je figurais surtout l’ours à s’yméprendre&|160;; je fus tout d’une voix acclamé ours en Vagrerie,et… mais tu trouves peut-être que je parle beaucoup&|160;?… Queveux-tu&|160;? cela m’étourdit… car lorsque je reste muet etsongeur… mon cœur se navre, et je deviens stupide&|160;!…

–&|160;Loysik&|160;! Ronan&|160;! suppliciésdemain… non, non… ciel et terre&|160;! non&|160;!…

–&|160;Quoi qu’il faille faire pour sauver tesfils, la petite Odille et l’évêchesse, je te suivrai jusqu’au bout.Donc, lorsqu’il fut convenu que tu serais le bateleur et moil’ours, il fallut trouver un ours de belle taille, assez obligeantpour me prêter sa tête, son justaucorps et ses chausses. J’aiemporté ma hache, mon couteau, et j’ai gravi les cimes duMont-Dore… À bon veneur, bonne chance&|160;; presque aussitôt jerencontre un compère de ma taille&|160;; me prenant sûrement pourun ami, il accourt à moi les bras ouverts… et la gueule aussi.Craignant de gâter son bel habit à coups de hache, je lui plantemon couteau sous l’aisselle, au bon endroit que savait trouver leroi Clotaire lorsqu’il tuait ses petits-neveux… Après quoi, j’aisoigneusement déshabillé mon obligeant ami&|160;; son justaucorpset ses chausses semblaient, foi de Vagre, taillés pour moi&|160;;je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici redescendusdans le plat pays, déterminés à tout pour sauver tes deux fils, lapetite esclave et mon évêchesse… Résumons-nous donc, car le calmeme revient… Que faire&|160;? Nous avions songé à nous introduiredans la ville de Clermont pendant la nuit qui devait précéder lejour du supplice, presque certain de soulever une partie desesclaves et du peuple ami des Vagres… À ce projet, il fautrenoncer, ainsi qu’à l’idée de nous embusquer sur la route pourattaquer l’escorte qui aurait conduit les prisonniers à Clermont…C’était pour tâcher de nous renseigner sur le moment de leur départet sur leur route, que nous devions tenter de nous introduire dansle burg, toi et moi, sous notre déguisement, tandis que dix de noscompagnons nous attendraient cachés à la lisière de la forêt&|160;;ils y sont, prêts à se rendre avec nous à Clermont ou sur la route,ou même à s’approcher cette nuit des fossés du burg, si nousdonnons à ces bons Vagres le signal convenu… Ce qui s’est passéaujourd’hui, le supplice de demain, le grand nombre d’hommes deguerre rassemblés au burg ruinent tous nos projets… quefaire&|160;? Voici longtemps que tu réfléchis, mon vieux Vagre…as-tu décidé quelque chose&|160;?

–&|160;Oui, viens…

–&|160;Au burg&|160;? mais il fait jourencore…

–&|160;La nuit sera noire avant notrearrivée.

–&|160;Quel est ton projet&|160;?

–&|160;Je te le dirai en route&|160;; le tempspresse&|160;; viens, viens…

–&|160;Marchons… Ah&|160;! j’oubliais… et lacasaque&|160;?

–&|160;Quelle casaque&|160;?

–&|160;Celle que par semblant de bouffonnerieje dois endosser… La mesure est prudente&|160;; le capuchon rabattudissimulera ce qu’il y a de défectueux dans la jointure de lafourrure de mon cou à celle de ma tête, ce capuchon cachera aussi àdemi ma figure d’ours, car ces Franks seront peut-être plusclairvoyants que ces deux esclaves hébétés…

Pendant que l’amant de l’évêchesse parlaitainsi, Karadeuk avait tiré de son bissac une casaque roulée&|160;:le faux ours l’endossa&|160;; elle traînait jusqu’aux pattes dederrière, et le capuchon, à demi rabattu sur les yeux, ne laissaitvoir que le museau&|160;; les larges manches tombaient presquejusqu’au bout des pattes griffues&|160;; la noire fourrure du corpset des cuisses, découverte par l’écartement des deux pans duvêtement, paraissait tout entière. Rien de plus grotesque que cetours ainsi costumé&|160;; il devait, foi de Vagre, donner fort àrire, après boire, aux hôtes du comte Neroweg.

–&|160;Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cachermon poignard dans un des plis de la casaque… et tiens, c’estjustement ce couteau saxon qu’en fuyant des gorges d’Allange j’airamassé sur le champ de bataille… Vois, sur la garde de cette arme,ces deux mots gaulois gravés sur le fer&|160;: Amitié,communauté… Amitié, c’est un bon présage… L’amitié, commel’amour, me conduit au burg… Sang et massacre&|160;! délivrer dumême coup son ami, sa maîtresse&|160;!…

–&|160;Viens, viens… Ô Ronan&|160;!Loysik&|160;! je vous sauverai tous deux… Ou nous mourrons toustrois&|160;!…

**

*

Lorsqu’il y a cinq siècles et plus, lesRomains possédaient la Gaule conquise, mais non soumise, ilsconstruisaient solidement les ergastules, où la nuit ilsrenfermaient les esclaves gaulois enchaînés&|160;; voyez plutôt cesouterrain, antique dépendance du camp romain&|160;; la brique etle ciment sont encore tellement liés entre eux, qu’ils forment unseul corps plus dur que le marbre&|160;: des hommes munis deleviers, de masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l’aube ausoir, parviendraient à peine à pratiquer une ouverture dans lesparois de cette prison&|160;; la voûte, basse et cintrée, estfermée par d’énormes barreaux de fer… Au dehors veillent un assezgrand nombre de Franks armés de haches&|160;: les uns debout, lesautres assis ou couchés sur la terre&|160;; de temps à autre ilsjettent un regard d’envie du côté du burg, situé à cinq cents pasde là&|160;; mais le bâtiment principal est caché à la vue desFranks par la saillie des granges et des écuries, bâties en retourdu logis seigneurial, où ces constructions s’appuient.

Pourquoi ces gardiens des prisonniersjettent-ils, du côté du burg, des regards d’envie&|160;? parce quearrivent jusqu’à eux, à travers les fenêtres ouvertes, les cris desbuveurs avinés, et, par intervalle, le bruit des tambours et descornets de chasse&|160;; car l’on festoie chez le comte Neroweg,qui ce soir-là, de son mieux, fête Chram, son royal hôte.

Une lampe de fer, abritée par la saillie ducintre de l’antique ergastule, éclaire les abords du souterrain eten dedans son entrée.

Des pas se font entendre… un leude paraîtsuivi de plusieurs esclaves, portant des paniers et descruches.

–&|160;Enfants&|160;! voilà de la cervoise, duvin, de la venaison, du pain de pur froment. Mangez, buvez, tousdoivent être ici, aujourd’hui, en liesse… le fils du roi visitenotre burg&|160;!

–&|160;Vive Sigefrid&|160;! vive le vin, lacervoise et la venaison qu’il apporte&|160;!…

–&|160;Mais veillez sur les prisonniers… quepas un de vous ne bouge d’ici&|160;!…

–&|160;Oh&|160;! ces chiens ne remuent pasplus là dedans que s’ils étaient endormis pour jamais sous la terrefroide, où ils seront demain… Ne crains donc rien, Sigefrid.

–&|160;Hormis le seigneur roi, le seigneurévêque ou Neroweg, quiconque approcherait de cette grille pourparler aux condamnés…

–&|160;Tomberait sous nos haches,Sigefrid&|160;; elles sont pesantes et tranchantes…

–&|160;Au moindre événement, qu’un son detrompe donne l’alarme au burg… et en un instant nous sommesici.

–&|160;Bonnes précautions, Sigefrid, maisinutiles. Le pont est retiré, de plus, la bourbe des fossés est siprofonde, qu’un homme qui tenterait le passage disparaîtrait dansla vase… Enfin, il n’y a pas d’étrangers dans le burg&|160;; noussommes ici, en comptant la truste du roi, plus de trois centshommes armés… qui donc tenterait de délivrer ces chiens deprisonniers&|160;? ne sont-ils pas, d’ailleurs, aussi incapables demarcher qu’un lièvre à qui on a cassé les quatre pattes&|160;?…Encore une fois, Sigefrid, les précautions sont bonnes à prendre,nous les prendrons, mais elles seront vaines…

–&|160;Veillez toujours soigneusement jusqu’àdemain, jour du supplice de ces maudits&|160;; ce n’est pour vousqu’une nuit à passer.

–&|160;Et nous la passerons joyeusement àboire et à chanter&|160;!

–&|160;Ainsi, l’on est gai dans la salle dufestin, Sigefrid&|160;?

–&|160;Le soleil de mai pompe moins avidementla rosée que nos buveurs les tonneaux pleins&|160;; des montagnesde victuailles disparaissent dans les abîmes des ventres… déjà l’onne parle plus, l’on crie&|160;; tout à l’heure on ne criera plus,on hurlera&|160;! Les leudes de Chram faisaient d’abord la petitebouche, mais à cette heure ils l’ouvrent jusqu’aux oreilles pourrire, boire et manger… Ce sont, après tout, de bons et gaiscompagnons&|160;; un peu de jalousie de notre part nous avaitirrités contre eux&|160;; cette rivalité s’est noyée dans le vin,et tout à l’heure, dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussantde monstrueux hoquets, embrassait, en pleurant comme un veau, undes brillants et jeunes guerriers de la suite royale, et l’appelaitson fils mignon.

–&|160;Ah&|160;! ah&|160;! ah&|160;!… la bonnescène…

–&|160;Enfin, pour compléter la fête, on ditqu’on vient d’introduire dans le burg un bateleur qui montre unours et un singe. Neroweg a proposé ce divertissement au roi Chram,et le majordome vient de donner l’ordre de faire entrer l’homme etles bêtes dans la salle du festin&|160;; on est allé les quérir,aux trépignements de joie des convives. Je me hâte de retourner àla maison pour avoir ma part de l’amusement…

–&|160;Heureux Sigefrid&|160;! il va voirl’ours et le singe&|160;!

–&|160;Enfants, je vous le promets, lorsque leroi se sera diverti de ce bateleur, je demanderai au comte qu’onvous envoie de ce côté l’homme et ses bêtes…

–&|160;Sigefrid, tu es un boncompagnon&|160;!

–&|160;Et surtout… veillez bien sur lesprisonniers&|160;!…

–&|160;Sois tranquille, et bois tranquille…Maintenant, à nous le vin, la cervoise, la venaison&|160;! Enattendant l’homme, l’ours et le singe, vidons les pots à la santédu bon roi Chram et de Neroweg&|160;!

**

*

La lampe de fer, accrochée sous la saillie ducintre de l’antique ergastule, éclairait ses abords et les groupesde Franks, qui mangeaient, riaient, buvaient au dehors&|160;; cettelampe éclairant aussi l’entrée du souterrain, fermé par desbarreaux de fer, jetait sa rougeâtre et vacillante lumière sur lesprisonniers gaulois, réunis non loin de l’ouverture de cetteprison, dont la profondeur restait pleine de ténèbres.

Près de la grille de l’ergastule, la petiteOdille, couchée sur la terre, les mains croisées sur son sein dequinze ans, comme une morte que l’on va ensevelir, avait aussi lapâleur d’une morte&|160;; assise près d’elle, l’évêchesse, toujoursbelle, quoique pâlie et amaigrie, soutenait, sur ses genoux, latête de l’enfant, et la contemplait avec des yeux de mère… Ronan,les jambes enveloppées de chiffons, les mains chargées de menottesde fer, incapable de se tenir debout ou agenouillé, est assis nonloin des deux femmes, le dos appuyé aux parois du souterrain&|160;;il jette sur Odille un regard non moins apitoyé que celui del’évêchesse&|160;; l’ermite laboureur, garrotté comme son frère,dont il a partagé la torture, se tient assis près de lui, et sembleému des soins que prodigue l’évêchesse à la petite esclave, quisemble expirante.

–&|160;Meurs, petite Odille&|160;! – disaitRonan, – meurs, mon enfant… tu serais brûlée vive, mieux vautmourir de la blessure que tu t’es faite d’une vaillante mais tropfaible main, lorsqu’il y a un mois tu m’as cru tué&|160;!

–&|160;Pauvre petite&|160;! l’émotion de cettejournée a épuisé ses forces… Voyez, Loysik, voyez, Ronan, sonvisage devient, hélas&|160;! de plus en plus livide&|160;!

–&|160;Bénissons cette pâleur livide, belleévêchesse&|160;; elle annonce une mort prochaine… cette mortsauvera la pauvre enfant des douleurs du supplice&|160;; sablessure ne l’a-t-elle pas déjà sauvée des nouvelles brutalités ducomte et de la torture d’aujourd’hui&|160;?… Meurs, meurs donc,petite Odille, nous revivrons ailleurs&|160;! Libre, j’aurais faitde toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l’avaisvoulu&|160;; car déjà je t’aimais tendrement pour ta douceur, pourta beauté, pour le malheur et la honte qui t’avaient frappée sijeune, enfant innocente encore après ton déshonneur&|160;!… Meursdonc, petite Odille… Aussi vrai que moi et mon frère Loysik nousserons suppliciés demain, je redoute moins ce supplice que de tevoir brûlée vive, puisque je serai mis à mort le dernier&|160;!…Oh&|160;! si je n’avais les jambes en lambeaux, je me traîneraisjusqu’à toi&|160;; oh&|160;! si je n’avais les mains enchaînées, jet’étoufferais d’une main prévoyante, de même que nos mères, lesviriles Gauloises d’autrefois, tuaient leurs enfants pour lessoustraire à l’esclavage&|160;! Belle évêchesse&|160;! toi dont lesbras sont libres, ne pourrais-tu étrangler doucement cette chèreenfant&|160;? Le léger souffle de vie qui la soutient à peineserait si vite éteint&|160;!

–&|160;J’y ai déjà songé… Ronan, et jen’ose…

–&|160;Mais si par hasard elle survit, sonsort sera le tien… Écoutez bien&|160;: vous serez d’abord misesnues devant cette bande de Franks&|160;! et par eux fouettées dehoussines&|160;!

–&|160;Tais-toi… Ronan… tais-toi, le rouge memonte au front&|160;!… Pour moi, femme, là est le pire dusupplice…

–&|160;Ton mari l’évêque le savait… comme ilsavait que la torture d’aujourd’hui te ferait perdre une partie detes forces nécessaires pour endurer le supplice de demain&|160;;aussi t’a-t-il benoîtement épargnée tantôt… vous serez ensuitemises chacune sur un pal aigu. C’est encore ton mari l’évêque quidoit avoir imaginé ceci… lui, qui jadis inventa d’enfermer unvivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction… Ah&|160;!j’oubliais… avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout desseins avec des tenailles ardentes&|160;; ce raffinement sent sonroi Chram d’une lieue. Enfin, vous serez jetées dans le bûcherencore un peu vivantes… La torture est, tu le vois, finementgraduée&|160;! et tu ne veux pas, toi qui le peux, y soustrairecette douce enfant&|160;?… Ah&|160;! tu te décides enfin&|160;!…tes mains s’approchent du cou de la petite Odille… Allons, pas defaiblesse&|160;! souviens-toi de nos mères… mettant à mort lesenfants qu’elles chérissaient… Mais quoi&|160;! tu hésites&|160;!…tes mains retombent&|160;!… tu pleures&|160;!…

–&|160;Je n’ose pas… je n’ose pas…

–&|160;Lâche cœur&|160;!&|160;!&|160;!

–&|160;Moi&|160;! lâche&|160;?… non… si elleétait ma fille… je la tuerais…

–&|160;C’est juste, Odille est pour toi uneétrangère… tu ne peux l’aimer assez pour te résoudre à latuer&|160;; il faut, n’est-ce pas, Loysik, pardonner à l’évêchessece manque de tendresse&|160;?… Après tout, elle n’est pas la mèrede cette enfant&|160;!

À ce moment la petite esclave fait unmouvement, pousse un léger soupir, sa tête se soulève à demi, sesyeux s’ouvrent, cherchent tout, d’abord Ronan… s’arrêtent sur lui,et au bout de quelques instants elle dit d’une voixfaible&|160;:

–&|160;Ronan… la nuit est-elle déjà passée,que voici le jour&|160;?

–&|160;Ce n’est pas le jour, mon enfant, c’estla clarté de la lampe qui brûle au dehors&|160;; tes forcessemblent épuisées&|160;? tu t’étais assoupie&|160;?

–&|160;Je faisais un rêve doux et triste… mamère me berçait sur ses genoux en me chantant le barditd’Hêna&|160;; et puis elle me disait en pleurant&|160;:«&|160;Odille, c’est toi, c’est toi que l’on va brûler…&|160;»Alors je me suis éveillée, j’ai cru que c’était déjà le jour…Ah&|160;! Ronan&|160;! que c’est long, d’ici à demain&|160;! et cesupplice&|160;! ce supplice&|160;! comme il durera… à moins que ladouleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite…

–&|160;Et tu ne regretteras pas lavie&|160;?

–&|160;Ronan, j’ai voulu me tuer quand je vousai cru mort… vous êtes condamné comme nous, je n’ai plus ni père nimère&|160;! qui regretterais-je ici&|160;? Puisque l’on va revivreailleurs auprès de ceux que l’on a aimés, nous nous retrouveronsbientôt tous ensemble, vous et ma famille.

–&|160;Et quelle haine&|160;! dis, petiteOdille&|160;? quelle haine contre ceux qui t’ont condamnée à mourirainsi&|160;?

–&|160;Oui, Ronan… je les hais parce qu’ilssont injustes et méchants&|160;; ils me font mourir… et je n’ai,moi, jamais fait de mal à personne…

–&|160;Et si cela était en votre pouvoir, monenfant, leur rendriez-vous le mal qu’ils vous font&|160;?

–&|160;Seulement pour me venger&|160;?… sij’étais par hasard délivrée&|160;? frère Loysik&|160;?

–&|160;Oui, seulement pour vousvenger&|160;!

–&|160;Non… je ne me sens pas de méchanceté aucœur…

–&|160;Et si l’on vous disait&|160;: latorture et la mort seront subies par eux ou par vous…choisissez…

–&|160;Que voulez-vous, frère Loysik… ils sontméchants et injustes, je préférerais ma vie à la leur&|160;; maissi l’on me disait&|160;: – «&|160;Odille, voici Ronan, voici dameFulvie… voici frère Loysik, qui n’ont eu pour toi que de doucesparoles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux soientsuppliciés, choisis.&|160;» – Oh&|160;! comme je répondraisvite&|160;: Prenez-moi… prenez-moi, et qu’ils soient sauvés&|160;!ils ont été si doux pour moi&|160;! ils sont si bons au pauvremonde&|160;!

–&|160;Petite Odille, si l’on te disait&|160;:Chéris ces méchantes gens qui vont te faire mourir… oui, que tesdernières paroles pour eux soient tendres comme l’adieu que tuaurais fait à ta mère adorée&|160;?

–&|160;Vous vous moquez, Ronan&|160;! Aimercomme ma mère, ces Franks qui ont fait tant de mal à moi et auxautres&|160;! je ne saurais… je ne pourrais ainsi aimerinjustement…

–&|160;Et si l’on te disait&|160;: Chaquetorture que tu vas ressentir te sera payée là-haut en éternellefélicité.

–&|160;Où&|160;? là-haut&|160;?… Par quipayée, Ronan&|160;?

–&|160;Par un Dieu… par un Dieu tout-puissant,qui peut ce qu’il veut… et qui met la félicité éternelle au prixdes souffrances de ses créatures&|160;!

–&|160;Si ce Dieu peut ce qu’il veut, Ronan,pourquoi n’empêche-t-il pas mon supplice puisque je ne l’ai pasmérité&|160;? S’il peut ce qu’il veut, pourquoi met-il au prix decruelles souffrances cette éternelle félicité que je ne recherchaispas, ne demandant qu’à vivre dans la paix etl’innocence&|160;?…

–&|160;Oh&|160;! naïve et douce enfant&|160;!à qui ne saurait mourir, tu l’apprendrais, – s’écria l’ermitelaboureur. – Tu hais justement les méchants qui te condamnent, tune leur accordes pas un pardon inique et imbécile&|160;; maislibre… tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal&|160;! tupréférerais ton innocente vie à leur vie souillée de crimes&|160;;mais tu saurais mourir pour ceux qui t’ont aimée&|160;!… tu ne voispas dans la mort par le supplice je ne sais quel marché avec unDieu tout-puissant, qui, pour quelques heures de torture que desbarbares t’imposent, te donnerait une éternité de bonheur&|160;! tuprévois la douleur parce que tu t’attends à souffrir dans tachair&|160;! mais l’approche du supplice ne t’inspire pas une lâcheépouvante&|160;! Non, non&|160;; dans ta grandeur naïve tu terésignes doucement, attendant l’heure d’aller revivre auprès deceux qui t’aimaient.

–&|160;Cette enfant a plus de raison et plusde courage que moi qui serais sa mère&|160;! Loysik dit vrai,j’apprendrai d’elle à mourir.

–&|160;Foi de Vagre&|160;! qu’est-ce que lamort, belle évêchesse&|160;? changer de vêtements et de logis. Lesupplice&|160;? deux ou trois heures de souffrance, dont le termeplus ou moins rapproché est du moins certain… Sais-tu, Loysik, cequi seulement me chagrine à cette heure&|160;? c’est de quitter cemonde-ci, laissant notre Gaule bien-aimée… à jamais soumise auxFranks et aux évêques&|160;!

–&|160;Notre Gaule bien-aimée, à jamaissoumise aux Franks et aux évêques&|160;! non, non, frère… lessiècles sont des siècles pour l’homme… ils sont à peine des heurespour l’humanité dans sa marche éternelle&|160;!… Ce monde où nousvivons nous semble grand… Qu’est-il&|160;? roulant confondu parmices milliers de mondes étoilés, qui, à cette heure de la nuit,brillent à nos yeux dans l’immensité des cieux&|160;! mondesmystérieux où nous allons successivement revivre, âme et corps,jusqu’à l’infini&|160;!… Tiens, mon frère, lors de la conquête deCésar, nos aïeux esclaves, enchaînés il y a des siècles dans cetergastule où nous sommes, ont peut-être aussi dit comme toi avecdésespoir&|160;: – «&|160;Notre Gaule bien-aimée est à jamaissoumise à la conquête étrangère…&|160;» Et pourtant…

–&|160;Et pourtant deux siècles et demi nes’étaient pas écoulés qu’à force d’héroïques insurrections contreles Romains, la Gaule avait pas à pas, au prix du sang de nospères, reconquis ses droits, ses libertés, son indépendance&|160;!lors de l’ère glorieuse de Victoria la Grande&|160;! Tu dis vrai,Loysik, tu dis vrai.

–&|160;Et la vision prophétique de cette femmeauguste&|160;? cette vision que nous a transmise dans ses récitsnotre aïeul Scanvoch, et que notre père nous a si souventracontée&|160;? te la rappelles-tu&|160;?

–&|160;Oui, dans cette vision, Victoria voyaitla Gaule esclave, épuisée, saignante, à genoux, écrasée de fardeau,se traînant sous le fouet des rois franks et des évêques&|160;!

–&|160;Mais la fin&|160;? la fin de cettevision de Victoria la Grande&|160;?

–&|160;Oh… splendide&|160;! rayonnante&|160;!la Gaule libre, fière, glorieuse, foulant d’un pied superbe soncollier d’esclavage, la couronne des rois et celle des papes deRome, la Gaule tenait d’une main une gerbe de fruits et de fleurs,de l’autre un étendard surmonté du coq gaulois&|160;!

–&|160;Eh&|160;! que crains-tu doncalors&|160;? songe au passé&|160;! vois-y la Gaule, courbée d’abordsous la conquête romaine, se relever, par le courage de sesenfants, libre et redoutable&|160;!… Que le passé te donne foi dansl’avenir&|160;!… Cet avenir est lointain peut-être&|160;! que nousimporte le temps à nous, qui, en ce moment suprême, n’avons plus àmesurer d’ici à demain que les dernières heures de notre vie…Oh&|160;! mon frère, j’ai une foi profonde… invincible dans leréveil et l’affranchissement de la Gaule&|160;!… Je te l’ai dit,les siècles sont des siècles pour l’homme&|160;; ils sont à peinedes heures, des instants, pour l’humanité dans sa marcheéternelle&|160;!

–&|160;Loysik… tu me rassures… tu raffermis macroyance… oui, je quitterai ce monde les yeux fixés sur cettevision radieuse de la Gaule renaissante&|160;!… Un dernier chagrinme reste… l’incertitude où nous sommes du sort de notrepère&|160;!

–&|160;S’il survit, puisse-t-il ignorer notrefin, Ronan&|160;! il nous aimait tendrement… c’était un grandcœur&|160;! En temps de guerre nationale, à la tête d’une provincesoulevée en armes, il eût peut-être été un héros comme le chefdes cent vallées, son idole&|160;!… À la tête d’une bande derévoltés… notre père n’a pu être qu’un intrépide chef de Bagaudesou de Vagres… Tu sais, mon frère, mon éloignement pour cesterribles représailles… si légitimes qu’elles soient… elles nelaissent après elles que ruines et désastres… Mais du moins notrepère a toujours vengé les opprimés… les souffrants, et jamais savengeance n’a atteint que les méchants…

–&|160;Va, Loysik, en ces temps d’épouvantableiniquité la Vagrerie accomplit une mission divine&|160;!… Lespuissants du monde écrasent les faibles&|160;!… la Vagrerie frappeles puissants… Qui donc les punirait sans nous, cespuissants&|160;? Leurs remords&|160;! ils payent, et le clergé lesabsout de leurs crimes&|160;! Leurs victimes&|160;! elles n’osentdans leur hébétement catholique se rebeller contre leursbourreaux&|160;! Non, non, il faut par des exemples terrifier nosmaîtres&|160;!… Insensibles à la prière, ils céderont àl’épouvante&|160;! Oh&|160;! mes Vagres&|160;! mes bons Vagres, oùêtes-vous&|160;! où êtes-vous&|160;! pour cent Vagres tués… laVagrerie, je le sais, n’est pas morte… mais où sont-ils, mes bravescompagnons&|160;! où sont-ils&|160;!

–&|160;S’ils vous savaient ici, Ronan, ilstenteraient tout pour vous délivrer… ils vous aiment tant…

–&|160;Quelques-uns d’entre eux peut-être,petite Odille, ont survécu au combat des gorges d’Allange&|160;;si, comme on le disait, on nous avait conduits à Clermont, nousaurions eu, soit en route, soit dans la ville, quelque chanced’être délivrés par mes compagnons&|160;; mais ici dans ce burg, ilne faut pas rêver délivrance, chère enfant… je dis rêver, car voicites paupières qui de nouveau s’appesantissent…

–&|160;C’est vrai, Ronan… est-ce faiblesse… ousommeil… je ne sais, mes yeux se ferment malgré moi… Oh&|160;! jevoudrais dormir jusqu’à demain…

–&|160;Berce-la sur tes genoux, belleévêchesse, berce-la… comme se mère la berçait autrefois… et qu’elles’endorme pour ne plus se réveiller&|160;!…

–&|160;Dors, pauvre petite… dors sur mesgenoux… En te voyant souffrir si douce et si jeune… toi, d’un âge àêtre ma fille… j’ai compris les douleurs maternelles… Ah&|160;! moiaussi, j’aurais été, si le sort l’avait voulu, mère vaillante,épouse dévouée…

Et après un long silence pendant lequel lapetite esclave s’endormit tout à fait, Fulvie ajouta&|160;:

–&|160;Et vous ne savez pas, Ronan… si leveneur a été tué&|160;?

–&|160;Le dernier moment où je l’ai vu, belleévêchesse, il ajustait du haut d’un chêne… quelque leude à laportée de sa flèche… Est-il à cette heure mort ou vivant&|160;? jel’ignore…

–&|160;Ah&|160;! si j’avais longtemps à vivre,je regretterais toujours que le combat nous ait empêchés, le veneuret moi, de mourir ensemble, selon notre promesse échangée durantcette nuit de folle ivresse… Quand je pense à cette nuit… c’estpour moi comme le souvenir d’un songe à la fois brûlant et honteux…vous devez me mépriser beaucoup… Loysik&|160;! et je vous l’avoue,si résolue que je sois à la mort… il me sera cruel d’emporter vosmépris.

–&|160;Fulvie&|160;! libre aujourd’hui,retrouvant le veneur libre aussi… et vous disant&|160;: sois mafemme devant Dieu&|160;! que répondriez-vous en toutesincérité&|160;?

–&|160;Je répondrais&|160;: Je serai épousedévouée, mère vaillante&|160;!… oh&|160;! oui… croyez-moi, Loysik…j’agirais comme je dis… je le sais… je le sens… Cet homme à qui jeme suis donnée dans cette nuit d’incendie et d’épouvante, aprèsqu’il m’eut arrachée aux flammes, cet homme, je l’aimais déjà poursa grâce et sa beauté, ainsi que je l’ai aimé ensuite pour soncourage et son généreux cœur.

–&|160;Je vous crois, Fulvie… Comment alors,en ce moment suprême, pourrais-je vous mépriser&|160;?… nerépareriez-vous pas, si vous le pouviez, votre égarement d’un jourpar toute une vie honnête et dévouée&|160;?

–&|160;Mais, Loysik, cet homme a été monamant…

–&|160;Si votre mari l’évêque s’étaitautrefois montré pour vous plein de tendresse, et plus tard remplide fraternelle affection, eussiez-vous cédé à l’entraînement quevous regrettez&|160;?

–&|160;Jamais&|160;!

–&|160;Et pourtant de cet homme si méchant, sidédaigneux à votre égard, vous avez eu pitié&|160;! oui, lorsqu’ilétait au pouvoir des Vagres, vous avez été pour luicompatissante&|160;; allez, Fulvie, Jésus de Nazareth, dans satendre et sage miséricorde, a remis leurs péchés à la femmeadultère et à Madeleine, parce qu’elles serepentaient et avaient beaucoup aimé… Comment, moi, vousmépriserais-je&|160;?

–&|160;Merci, Loysik, de me parler ainsi…Maintenant je ne craindrai plus de rencontrer vos yeux, et sidemain mon courage défaille… c’est à votre regard affectueux etserein que je demanderai force et vaillance&|160;!

–&|160;Frère, – dit Ronan, – ils sont biengais là-bas&|160;! dans le burg&|160;!… Entends-tu leurs clameurslointaines&|160;? Ah&|160;! par les os de notre aïeul Sylvest, ilsétaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs romainsqui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au balcondoré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtesféroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes del’amphithéâtre, comme cette nuit nous attendons la mort dans cesouterrain… Oui… ils étaient aussi fort gais, ces seigneursromains&|160;! mais du fond de leurs ténèbres les esclaves gaulois,secouant leurs chaînes en cadence, chantaient ces parolesprophétiques&|160;:

–&|160;Coule, coule, sang du captif&|160;!– tombe, tombe, rosée sanglante&|160;! – germe, grandis, moissonvengeresse&|160;!… – À toi, faucheur, à toi, la voilà mûre&|160;! –aiguise ta faux&|160;! aiguise, aiguise ta faux&|160;!…

**

*

Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royalhôte&|160;; il avait d’abord hésité à sortir de ses coffres savaisselle d’or et d’argent, fruit de ses rapines&|160;; ilcraignait d’exciter la convoitise de Chram et de ses favoris,redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la partde leur maître, quelque demande cupide&|160;; mais cédant à savanité de barbare, le comte ne put résister au désir d’étaler sesrichesses aux yeux de ses hôtes&|160;; il exhuma donc de sescoffres ses grandes amphores, ses vases à boire, ses bassinsprofonds et ses larges plats, le tout en or ou en argent massif, etde formes grecque, romaine ou gauloise, formes variées comme lespilleries dont provenait cette vaisselle. Il y avait encore descoupes de jaspe, de porphyre et d’onyx, enrichies depierreries&|160;; des patères, sortes de cuvettes en bois rare,ornées de cercles d’or, incrustées d’escarboucles. Mais de cesobjets précieux les hôtes du comte ne devaient point seservir&|160;; ces trésors, entassés sans ordre et comme un tas debutin au milieu de la table immense, devaient seulement réjouir oufaire étinceler d’envie les regards des invités qui ne pouvaientd’ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces belleschoses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l’évêque Cautin,devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe unmorceau d’étoffe pourpre, brochée d’or et d’argent, pareil à celuidont étaient momentanément recouverts leurs sièges&|160;; seuls, leroi Chram et l’évêque se servaient chacun pour boire d’une grandecoupe de jaspe, enrichie de pierreries, ils mangeaient dans unlarge plat d’or massif, où on leur servait les mets&|160;; lesautres convives avaient devant eux des plats et des pots à boire,en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le comte, pourfaire par son costume honneur au fils de ce roi qu’il songeait àtrahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses chaussescrasseuses, une ancienne dalmatique de drap d’argent, brodéed’abeilles d’or, présent fait à son père par le glorieux roiClovis. Il faut le dire, le vif désir de s’approprier cette superbedalmatique, tombée lors du partage de la succession paternelle dansle lot d’Ursio, frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comteà ce fratricide expié moyennant de riches donations à l’Église et àl’évêque Cautin. Neroweg portait en outre deux lourds et longscolliers d’or, auxquels il avait ingénieusement ajusté, de mailleen maille, des boucles d’oreilles de femme, ruisselantes depierreries&|160;; un paon n’eût pas été plus fier de son plumageque l’était, sous sa dalmatique et ses bijoux volés, ce seigneurfrank, au menton rosé, aux longues moustaches rousses et à lachevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par unbracelet d’or couvert de rubis (autre invention de parure duseigneur comte), d’où cette rude et inculte crinière retombaitderrière son cou comme la queue d’un cheval rouge.

L’aspect de la salle était à l’avenant,mélange de luxe, de barbarie et de malpropreté sordide&|160;;autour de cette table de bois grossier, seulement recouverte d’unmorceau de riche étoffe à la place occupée par Chram et parl’évêque, et ornée en son milieu d’un monceau de vaisselleprécieuse&|160;; autour de cette table, circulaient des esclaves enguenilles, sous la surveillance du sénéchal, du majordome, dusommelier et autres principaux serviteurs du comte, vêtus decasaques de peau de bête, en toute saison, et sales autant quebarbus, hérissés et dépenaillés. Le nombre d’esclaves, portant desflambeaux de cire destinés à éclairer le festin, avait été doublé,et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre des tonneaux dressésdans les encoignures de la salle&|160;; à chaque angle, on voyaittrois ou quatre grosses tonnes superposées, l’on eût dit autant decolonnes trapues&|160;; les sommeliers pour mettre en perce letonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaientd’une échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaientvides&|160;; le vieux vin de Clermont, qu’elles avaient contenu,égayait et échauffait de plus en plus les convives.

L’évêque Cautin, cédant à son penchant naturelpour la buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre,l’ermite laboureur et la belle évêchesse suppliciés le lendemain,le bon Cautin ne se sentait point d’aise, il buvait et rebuvait,chafriolait et discourait, agressif, moqueur, insolent comme uncompère qui, avant le repas du matin, avait déjà opéré son petitmiracle&|160;; le saint homme n’osait, malgré son aversion pourChram, s’attaquer à lui, moins encore au Lion dePoitiers&|160;; le Gaulois renégat rancuneux en diable àl’endroit du miracle matinal, avait plus tard dit à l’homme deDieu, en lui lançant de véritables regards de lion courroucé&|160;:«&|160;Tu m’as forcé de descendre de cheval et de m’agenouillerdevant toi, je me vengerai, j’attends mon heure.&|160;» La victimedes railleries sardoniques de l’évêque était Neroweg, assezhabituellement stupide et sans réplique.

–&|160;Comte, – lui disait Cautin, – tonhospitalité part du cœur, j’en suis certain&|160;; mais ton repasest exécrable en son abondance… ce ne sont que viandes et poissonsbouillis ou grillés, servis à profusion et sans recherche… vraifestin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse et de sapêche&|160;; on ne trouve ici aucun accommodement délicat etsollicitant la faim&|160;; on est repu, voilà tout, c’estpitoyable&|160;! j’en prends à témoin sa gloire le roi Chram.

–&|160;Notre hôte et ami Neroweg fait de sonmieux, – dit Chram, qui, pour ses projets déjà dérangés par latorture de Ronan le Vagre, voulait se ménager le comte. – Devant lacordiale hospitalité de Neroweg je songe peu au festin.

–&|160;Moi, j’y songe, glorieux roi, parce quej’ai déjà festiné ici et que je compte y festiner encore, – repritl’évêque. – Cent fois je l’ai dit au comte&|160;; il a dedétestables cuisiniers… il est avaricieux… et ne sait point mettrele prix aux choses… Voyons, Neroweg, combien t’a coûté l’esclavechef de tes cuisiniers&|160;?

–&|160;Il ne m’a rien coûté du tout… mesleudes, en revenant de Clermont, l’ont trouvé sur la route&|160;;ils l’ont pris et amené ici garrotté&|160;! mais hier il a eu lespieds brûlés par l’épreuve du jugement de Dieu, et ensuite lalangue coupée pour ses blasphèmes&|160;; il a dû s’en ressentiraujourd’hui et se faire aider par d’autres esclaves moins habilesque lui pour préparer ce festin.

–&|160;Je comprends, à la rigueur, qu’ayant eula langue coupée, il n’ait pu goûter ses sauces, mais ce n’en estpas moins un pitoyable cuisinier… cela ne m’étonne pas, uncuisinier ramassé par hasard sur le grand chemin… qu’attendre d’unpareil rebut&|160;! quand je pense que le mien, qui n’est pointparfait, m’a coûté cent sous d’or… c’est vraiment une peste que demauvais cuisiniers&|160;; ils gâtent les meilleures choses… ainsipar exemple&|160;: voici des grues… des grues&|160;! gibiersucculent, succulent par excellence lorsqu’il est congrûmentaccommodé… or, comment cet âne de cuisinier nous les sert-il, cesgrues&|160;? bouillies à l’eau&|160;! des grues bouillies àl’eau&|160;!

–&|160;Allons, patron, calme-toi, une autrefois on les fera rôtir…

–&|160;Rôtir&|160;!… mais malheureux comte,c’est encore plus criminel&|160;! des grues rôties&|160;!…

–&|160;Ni bouillies, ni rôties, comment doncfaire alors&|160;?…

–&|160;Veux-tu le savoir&|160;?

–&|160;Oui…

–&|160;Écoutez ici, majordome, et vousdonnerez cette recette au cuisinier, si tant est qu’il soit capableet digne de l’exécuter…

–&|160;Oh&|160;! saint évêque&|160;! le fouetaidant… il faudra bien que le cuisinier exécute la recette.

–&|160;Or donc, majordome, cette recette, lavoici&|160;; je déclare humblement et véridiquement que je ne suispoint l’auteur de cette manière d’accommoder les grues&|160;; jel’ai lue et apprise dans les écrits d’Apicius, célèbregourmet romain, mort, hélas&|160;! il y a de longues années, maisson génie vivra tant que vivront les grues&|160;!…

–&|160;Voyons, patron… voyons ta recette…

–&|160;Or donc&|160;: vous lavez et parezvotre grue, et la mettez dans une marmite de terre avec de l’eau,du sel et de l’aneth…

–&|160;Eh bien&|160;! c’est ce qu’a fait lecuisinier&|160;; il a fait bouillir la grue avec de l’eau et dusel…

–&|160;Mais laisse-moi donc achever&|160;!barbare, et tu verras que cet âne paresseux s’est arrêté aucommencement du chemin, au lieu de le poursuivre jusqu’au bout…Donc, vous laissez réduire de moitié l’eau où a commencé de cuirevotre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue) dans un chaudronavec de l’huile d’olive&|160;; du bouillon, un bouquetd’origan et de coriandre&|160;; quand votre gruesera sur le point d’être cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de mielet de livèche, quelque peu de cumin, un scrupulede benjoin, un atome de rue et un peu decarvi broyé dans le vinaigre&|160;; usez ensuite d’amidonpour épaissir honnêtement votre sauce&|160;; elle doit être alorsd’un joli brun doré&|160;; vous la versez sur votre grue aprèsavoir gracieusement placé le volatile au milieu d’un grand plat, lecol gentiment arrondi et tenant dans son bec un bouquet de fenouilvert[65]). Maintenant je le demande à sa gloirele roi Chram&|160;; je le demande à nos clarissimes convives… ya-t-il le moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cettechose sans forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dansce bassin d’eau grasse&|160;?

–&|160;Si Dieu le Père avait besoin d’uncuisinier il te choisirait, sensuel évêque, – dit le Lion dePoitiers, – tu ne dérogerais pas à cuisiner au paradis.

À cette impiété le saint homme fit la grimace,se souvenant sans doute d’avoir cuisiné, non point en paradis, maisen Vagrerie&|160;; il remplit la coupe et la vida d’un trait, enregardant de travers le favori du roi Chram.

–&|160;Allons, comte Neroweg, – ditSpatachair, – à tout péché miséricorde, une autre fois tu nousdonneras un festin plus délicat… et ta femme, dont tu ne seras pastoujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.

–&|160;Et foi de Lion de Poitiers, je ne luiserrerai pas trop fort les genoux sous la table.

–&|160;Lors de ce festin-là, Neroweg, – ajoutaImnachair, malgré les vains coups d’œil de Chram pour mettre unterme à l’insolence de ses favoris, – lors de ce festin-là tu nenous feras pas comme aujourd’hui manger et boire dans le cuivre etdans l’étain, tandis que tu étales à nos yeux éblouis ta vaisselled’or et d’argent au milieu de la table… hors de notre portée… nedirait-on pas que tu nous prends pour des larrons&|160;?

–&|160;Neroweg offre l’hospitalité comme illui convient, – reprit d’un air sourdement courroucé Sigefrid, undes leudes du comte&|160;; – ceux qui mangent la viande et boiventle vin d’ici… sont mal venus à se plaindre des pots et desplats…

–&|160;Nous reproche-t-on, à nous hommes duroi, ce que nous buvons et mangeons dans ce burg&|160;?

–&|160;Ce serait un audacieux reproche, carj’étais rassasié, moi, avant d’avoir touché à ces grossièresmontagnes de victuailles&|160;!

–&|160;Et de plus ce serait une insulte, –s’écria un autre des convives. – Or d’insulte, nous n’ensouffrirons pas… nous sommes ce que nous sommes… nous autres de latruste royale&|160;!

–&|160;Vous croyez-vous donc au-dessus denous, parce que nous sommes leudes d’un comte&|160;? Nous pourrionsalors mesurer la distance qui nous sépare… en mesurant la longueurde nos épées.

–&|160;Ce ne sont pas les épées qu’il fautmesurer… c’est le cœur…

–&|160;Ainsi, nous, fidèles deNeroweg, nous avons le cœur moins grand que le vôtre… Est-ce undéfi&|160;?

–&|160;Défi, si vous voulez, épaisrustiques…

–&|160;L’épais rustique vaut mieux que leguerrier de cour efféminé&|160;! Vous allez le voir tout à l’heuresi vous voulez…

–&|160;Donc, nous verrons cela… Six contresix… ou plus, s’il vous convient…

–&|160;Cela nous convient&|160;!…

Cette altercation, commencée à l’un des boutsde la table, entre ces Franks avinés, n’avait pas débuté sur un tontrès-élevé&|160;; mais elle finit avec un tel éclat d’emportement,que Chram, l’évêque et le comte s’empressèrent de s’interposer,afin de ramener la paix entre les convives&|160;; ceux-ci, fortanimés par le vin, l’orgueil et l’envie, s’apaisèrent d’assezmauvaise grâce, en échangeant des coups d’œil encore provocants etfarouches.

Karadeuk et son ours, précédés du majordome,se trouvaient au seuil de la salle du festin lors de cette disputepromptement calmée. Le majordome, s’étant approché de son maître,lui dit&|160;:

–&|160;Seigneur comte&|160;?

–&|160;Que veux-tu&|160;?

–&|160;Le bateleur, son ours et son singe sontlà.

–&|160;Quoi, comte, tu as ici desours&|160;?

–&|160;Chram, c’est un bateleur voyageant avecses bêtes… J’ai pensé que peut-être ce divertissement te plairaitaprès le festin, j’ai ordonné d’amener cet homme.

–&|160;Qu’il vienne, comte, qu’il vienne… Tunous donnes un régal vraiment royal&|160;!

La nouvelle de ce divertissement, accueillieavec joie par tous les Franks, leur fit oublier leur querelle etleurs défis échangés&|160;: les uns se levèrent, d’autres montèrentsur leurs bancs pour voir des premiers entrer l’homme, l’ours et lesinge. Lorsque Karadeuk parut enfin, des éclats de rire germaniquesretentirent d’une force à ébranler la salle, non que l’aspect duvieux Vagre fût réjouissant&|160;; mais rien ne se pouvait imaginerde plus grotesque que l’amant de l’évêchesse sous la peau del’ours&|160;; il s’avançait pesamment, vêtu de sa casaque àcapuchon rabattu, et semblait ébloui de la lumière des torches,quoique ces vingt flambeaux ne jetassent qu’une clarté vacillanteet douteuse dans cette salle immense. Grâce à cette lumière peuéclatante, et à l’ample casaque dont le Vagre était à demienveloppé, son apparence ursine était parfaite. De plus,afin d’éloigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant dès sonentrée la chaîne dont il conduisait l’animal, s’écria&|160;:

–&|160;Seigneurs, n’approchez pas à la portéede la dent de cet ours, il est sournois et féroce…

–&|160;Bateleur, veille sur ta bête&|160;; sielle avait le malheur de blesser quelqu’un ici, je la ferais couperen quatre quartiers, et tu recevrais pour ta part cinquante coupsde fouet sur l’échine&|160;!

–&|160;Seigneur comte, ayez pitié de moi,pauvre vieux homme, je n’ai que mes animaux pour gagner ma vie…j’ai supplié vos nobles et nobilissimes hôtes de ne point trops’approcher de mon ours…

–&|160;Avance, avance, que je le voie de près,ce plaisant compagnon&|160;; il n’osera point, je suppose, megriffer, moi, le fils du roi Clotaire…

–&|160;Oh&|160;! très-glorieux prince&|160;! –dit Karadeuk du ton le plus respectueux, – ces malheureux animauxprivés d’intelligence ne peuvent point distinguer entre lesseigneurs du monde et les humbles&|160;!

–&|160;Avance, avance, plus près encore…

–&|160;Très-glorieux roi, prenez garde… il yaurait moins de danger à considérer de près le singe… je peux letirer de sa cage.

–&|160;Oh&|160;! des singes… je suis peucurieux de cette maligne engeance, puisque j’ai des pages…Ah&|160;! ah&|160;! ah&|160;! le réjouissant compère, avec sacasaque… vois donc, Imnachair, comme il a l’air pantois et grognon…il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digneami a passé une nuit sans s’enivrer ou sans violenter de femme…

–&|160;Que veux-tu, Chram&|160;? je regardecomme perdues toutes les nuits que je n’emploie pas… à tonexemple.

–&|160;Lion, tu es injuste… je suis devenutempérant et chaste.

–&|160;Par épuisement… ô roi pudique&|160;! ôroi sobre&|160;!

–&|160;Plains-moi donc alors, au lieu dem’accuser… Ah çà, bateleur, que fait ton ours&|160;? est-ilsavant&|160;?

–&|160;Si vous l’ordonnez, glorieux roi, cetanimal va se mettre à cheval sur mon bâton, et moi le tenanttoujours à la chaîne, il fera ainsi, galopant avec grâce, le tourde la salle.

–&|160;Voyons d’abord ceci…

–&|160;Attention, Mont-Dore&|160;!

–&|160;Comment l’appelles-tu&|160;?

–&|160;Mont-Dore, glorieux roi… je l’ai ainsinommé, parce que je l’ai pris tout jeune sur l’un des pics duMont-Dore…

–&|160;Je ne m’étonne plus si ton ours estféroce&|160;; il est né dans l’un des plus fameux repaires de cesVagres maudits&|160;! de ces hommes errants, loups, têtes de loups,qui ne hantent que les rochers, les bois et les cavernes&|160;!Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de cesVagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a exterminél’autre jour cette bande réfugiée dans les gorgesd’Allange&|160;!

–&|160;Des Vagres, glorieux roi&|160;! que leTout-Puissant nous délivre de ces maudits&|160;! qu’il me fasse lagrâce de n’en jamais rencontrer que cloués à un gibet, comme leseul et le dernier que j’ai vu, je l’espère, car c’est là uneterrible vision&|160;!…

–&|160;Et où l’as-tu vu, ce Vagre, augibet&|160;?

–&|160;Vers les frontières du Limousin&|160;;on avait écrit sur la potence&|160;: «&|160;Celui-ci estKARADEUK le Vagre… Ainsi seront traités sespareils&|160;!&|160;»

–&|160;Karadeuk&|160;! ce vieux bandit… qui,avec sa bande endiablée, a si longtemps ravagé l’Auvergne et leLimousin&|160;!…

–&|160;Pillant les burgs et les maisonsépiscopales&|160;! massacrant les Franks&|160;! soulevant lesesclaves&|160;!…

–&|160;Digne exemple, suivi par la bande deRonan, cet autre chien enragé qui sera supplicié demain…

–&|160;On serait ainsi enfin délivré de ceKaradeuk&|160;; on le croyait courant ailleurs la Vagrerie&|160;;mais on redoutait son retour.

–&|160;Ô glorieux roi&|160;! il ne reviendrapas… à moins que ce scélérat ne descende de son gibet… et c’est peuprobable&|160;; car lorsque je l’y ai vu accroché, son cadavreétait à demi déchiqueté par les corbeaux, et il avait les mains etles pieds coupés…

–&|160;Es-tu certain d’avoir lu le nom deKaradeuk sur la potence&|160;?… Ce serait véritablement une grandedélivrance pour le pays…

–&|160;Glorieux roi, ce nom, qui n’est pas unnom de nos contrées, m’a frappé&|160;; voilà pourquoi je l’airetenu.

–&|160;C’est un nom breton, – dit l’évêqueCautin, un nom de ce pays hérétique et damné qui, à cette heure,s’opiniâtre à braver l’autorité, les ordres de nos concilesAh&|160;! Chram, les rois franks n’auront-ils donc jamais lepouvoir ou la volonté de réduire à l’obéissance cette sauvageArmorique&|160;? ce foyer d’idolâtrie druidique, la seule provincede la Gaule qui ait, jusqu’aujourd’hui, pu résister aux armes dupieux roi Clovis, ton aïeul, et de ses dignes fils etpetits-fils.

–&|160;Évêque, tu en parles fort à ton aise…Plusieurs fois Clovis et les rois franks, mes ancêtres, ont envoyéleurs meilleurs guerriers à la conquête de cette terre maudite, ettoujours nos troupes ont été anéanties au milieu des marais, desrochers et des forêts de l’Armorique… Non, ce ne sont pas deshommes, ces Bretons indomptables&|160;!… ce sont des démons&|160;!…Ah&|160;! si toutes les Gaules avaient été peuplées de cette raceinfernale, rebelle à l’Église catholique, à cette heure, la plusgrande partie de la Gaule ne serait pas en notre pouvoir&|160;!Mais, qu’as-tu donc, bateleur&|160;?

–&|160;Moi, glorieux roi&|160;?

–&|160;Une larme a coulé sur ta barbegrise…

–&|160;S’il n’en a coulé qu’une, c’est que lesyeux des vieillards sont avares de larmes…

–&|160;Et pourquoi aurais-tu pleurédavantage&|160;?

–&|160;Ô roi&|160;! j’aurais pleuré toutes leslarmes de mon corps sur ces Bretons, Gaulois comme moi, que leurdétestable idolâtrie druidique voue aux flammes éternelles, commele disait le saint évêque&|160;: malheureux aveugles, qui fermentles yeux à la divine lumière de la foi&|160;! malheureux rebelles,qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et maîtres,les rois franks, à qui nos bienheureux évêques nous ordonnentd’obéir au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… Ô prince&|160;!je vous le répète, si les yeux d’un vieillard étaient moins avaresde larmes, elles couleraient à flots sur l’égarement de cesmalheureux&|160;!…

–&|160;Bateleur&|160;! tu es un pieux homme, –dit Cautin, – agenouille-toi et baise ma main…

–&|160;Saint évêque&|160;! bénie soit laprécieuse faveur que vous m’accordez… que je la rebaise encore,cette main sacrée.

–&|160;Relève-toi et aie confiance dans leSeigneur et dans la sainte Trinité&|160;; ces damnés Bretons,idolâtres et rebelles, ne sauraient longtemps échapper auxchâtiments célestes et terrestres qui les attendent.

–&|160;Oh non&|160;! et aussi vrai que lesciseaux n’ont jamais touché ma chevelure, moi, Chram, fils deClotaire, roi de France… je n’aurai ni cesse ni trêve tant que cesdémons armoricains ne seront pas écrasés dans leur sang&|160;!depuis trop longtemps ils bravent nos armes&|160;!…

–&|160;Que le Tout-Puissant entende tes vœux,grand prince&|160;! et qu’il m’accorde, à moi pauvre vieux homme,assez de jours pour assister à la soumission de cette Bretagne silongtemps indomptée&|160;!

–&|160;Et maintenant, bateleur, à ton ours,car nous l’oublions trop, ce compère, né dans l’un des repaires deces Vagres maudits&|160;!…

–&|160;Quoi d’étonnant&|160;? Glorieux roi,ces maudits ne sont-ils pas loups&|160;? ours et loups n’ont-ilspas la même tanière&|160;?… Allons, Mont-Dore, debout,debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, iciprésent, à l’illustre roi Chram, au clarissime comte et à la nobleassistance… Prenez ce bâton… ce sera votre monture, donc à chevalet galopez autour de cette table de votre meilleure grâce… et devotre air le moins lourdaud… Allons, Mont-Dore… à cheval… cecoursier-là ne vous emportera point malgré vous… place… place, s’ilvous plaît, nobles seigneurs&|160;!… et surtout ne vous approchezpas trop… allons, Mont-Dore, au galop, mon hardicavalier&|160;!

L’amant de la belle évêchesse se mit àcalifourchon sur le bâton qu’il prit entre ses pattes de devant,et, toujours conduit à la chaîne par Karadeuk, il commença dechevaucher avec une grotesque lourdeur autour de la salle, aumilieu des rires bruyants de l’assistance.

Le vieux Vagre le guidait, sedisant&|160;:

–&|160;Tout à l’heure j’ai failli me trahir enentendant ce roi frank parler du courage de notre race bretonne,mon cœur battait d’orgueil à briser ma poitrine… et puis je pensaisà mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis m’appelait son favori&|160;!Je pensais à mon père Jocelyn, à ma mère Madâlèn…morts sans doute au pays que j’ai quitté depuis quarante ans etplus… et où vivent peut-être encore mon frère Kervan et matant douce sœur Roselyk… Alors, malgré moi les larmes mesont venues aux yeux… Ô mes fils&|160;! ô Ronan&|160;!Loysik&|160;! me voici près de vous… Mais comment faire pour voussauver&|160;! Hésus&|160;! Hésus&|160;! inspire-moi&|160;!…

Le veneur chevauchait toujours à califourchonsur son bâton&|160;; encouragé par le joyeux accueil desFranks&|160;; se souvenant de ses succès d’autrefois lors des nuitsdes kalendes de janvier, il se livrait à de monstrueuses gambadesqui délectaient ces épais Teutons et portaient leur hilaritéjusqu’à la pâmoison&|160;; le comte surtout, les deux mains sur sonventre, riait, riait à faire crever sa belle dalmatique de drapd’argent. Soudain, sans s’interrompre de rire, il dit àChram&|160;:

–&|160;Roi, veux-tu te divertir davantageencore&|160;? Hi… hi…

–&|160;Achève, comte… Te voilà rouge àétouffer… tu souffles comme un bœuf…

–&|160;C’est que… mon projet… hi… hi…

–&|160;Quel projet&|160;!

–&|160;J’ai, pour chasser le loup et lesanglier, des limiers énormes et très-féroces… Nous allonsenchaîner l’ours à l’un des poteaux de cette salle… hi… hi…

–&|160;Et lancer contre lui quelques-uns detes chiens&|160;?…

–&|160;Oui, Chram… hi… hi…

–&|160;Vive le comte Neroweg&|160;! Si je suisfils de roi, il est, lui, le roi des idées plaisantes… vite, vite,des chiens&|160;! plus ils seront mordants et féroces, plus ledivertissement sera complet.

–&|160;Oui, oui, – crièrent les Franks avecdes trépignements joyeux, – les chiens… les chiens…

–&|160;Eh&|160;! mon veneur Gondulf&|160;!vite, mon veneur Gondulf&|160;!…

–&|160;Seigneur comte, me voici…

–&|160;Amène ici Mirff etMorff… s’ils laissent à l’ours un lambeau de peau et dechair sur les os, je veux, hi… hi… que cette coupe de vin me servede poison.

–&|160;Seigneur, je cours au chenil&|160;; jereviens à l’instant avec Mirff et avec Morff.

En entendant la proposition du comte,universellement reçue avec acclamations, l’amant de l’évêchesse,qui, fidèle à son rôle, s’en allait toujours chevauchant sur sonbâton autour de la table, avait soudain interrompu ses gambades,tout prêt à exprimer par des gestes compromettants son refus des’offrir aux crocs de Mirff et de Morff&|160;; heureusementKaradeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne, rappelale Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de l’airle plus indifférent du monde&|160;; mais bientôt son conducteur, letenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg,lui disant&|160;:

–&|160;Seigneur comte, clarissimeseigneur&|160;!…

–&|160;Que veux-tu&|160;?

–&|160;Mon ours est mon gagne-pain… vous allezle faire étrangler…

–&|160;Et moi, hi… hi… est-ce que je nem’expose pas à voir… les deux meilleurs chiens de ma meutedéchirés… à coups de griffes… puisque tu dis ton oursféroce&|160;?

–&|160;Seigneur, vos chiens ne vous font pasvivre&|160;! et mon ours est mon gagne-pain…

–&|160;Oserais-tu résister à mavolonté&|160;?

–&|160;Ô grand prince&|160;! – reprit Karadeuktoujours agenouillé en se tournant vers Chram, – un pauvrevieillard s’adresse à votre gloire&|160;; un mot de vous à ceclarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi, et ilrenonce à son projet… Je vous le jure par mon salut&|160;! lesautres tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage quece combat sanglant qui va me priver de mon gagne-pain…

–&|160;Allons, relève-toi… je ne t’empêcheraipas de gagner ton pain…

–&|160;Grâces vous soient rendues, grandroi&|160;! mon ours est sauvé.

Les paroles de Chram soulevèrent de violentsmurmures parmi les leudes du comte&|160;; non seulement ils sevoyaient privés d’un spectacle réjouissant pour eux, mais ils secroyaient de nouveau rabaissés dans la personne de leur patron.

–&|160;Chram n’est pas roi dans ce burg,dis-lui donc cela, Neroweg, – s’écria Sigefrid, l’un desprovocateurs de la dispute à peine étouffée au moment de l’entréede Karadeuk et de son ours. – Non, le roi Chram ne peut, parcaprice, nous priver d’un divertissement qu’il te plaît de nousdonner, Neroweg, et dont il nous plaît de jouir.

–&|160;Non, non, – ajoutèrent à haute voix lesautres guerriers du comte, – nous voulons voir étrangler l’ours…Les chiens&|160;! les chiens&|160;!… Neroweg seul ordonne ici…

–&|160;Oui, et au diable le roi&|160;! –s’écria Sigefrid, – au diable Chram, s’il s’oppose à nosplaisirs&|160;!

–&|160;Il n’y a que des brutes campagnardesqui envoient au diable leur hôte… lorsqu’il est fils de leur roi, –reprit le Lion de Poitiers d’un air menaçant. – Sont-ce là lesexemples de courtoisie que tu donnes à tes hommes&|160;? Neroweg,je le crois en voyant ton majordome se hâter à cette heure, à peinele festin terminé, d’emporter ta vaisselle d’or et d’argent, depeur sans doute que nous la dérobions&|160;?

–&|160;Mes fils&|160;! mes chers fils enChrist&|160;! allez-vous recommencer à quereller&|160;? La paix,mes fils… au nom du ciel paix entre vous&|160;!

–&|160;Évêque, tu as raison de prêcher lapaix&|160;; mais ces braves leudes, qui me croient opposé à leurdivertissement, ne m’ont pas compris&|160;; je t’ai dit, bateleur,que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.

–&|160;Grâces donc vous soient rendues,roi.

–&|160;Un instant, combien vaut tonours&|160;?

–&|160;Il est pour moi sans prix.

–&|160;Quel que soit son prix, je te lepayerai s’il est étranglé.

Cet accommodement, accueilli par lesacclamations des Franks, apaisa la nouvelle querelle près des’engager entre eux&|160;; mais Karadeuk, toujours à genoux,s’écria&|160;:

–&|160;Grand roi, aucun prix ne remplaceraitpour moi mon ours&|160;; de grâce renoncez à votre projet.

–&|160;Les chiens… ah&|160;! voici leschiens…

–&|160;De ma vie je n’ai vu pareilsmolosses&|160;! – dit Chram. – Comte, si toute ta meute est ainsiappareillée, elle peut rivaliser avec la mienne, que je croyais,foi de roi, sans égale&|160;!

–&|160;Quels reins&|160;! quelles pattesénormes&|160;! Hein, Chram&|160;? ah&|160;! si tu entendais leurvoix&|160;! les beuglements d’un taureau sont comme le chant durossignol auprès de leurs aboiements quand ils sont aux troussesd’un loup ou d’un sanglier&|160;!

–&|160;Je gage que l’un d’eux suffit àétrangler l’ours, aussi vrai que je m’appelle Spatachair.

–&|160;Allons, l’ours à un poteau,bateleur&|160;! et commençons… je te l’ai dit, si ta bête estétranglée, je la paye.

–&|160;Illustre roi, ayez pitié d’un pauvrehomme.

–&|160;Assez, assez… enchaînez l’ours aupoteau, et finissons…

–&|160;Seigneur évêque, au nom de votre mainbénie, que vous m’avez donnée à baiser, soyez charitable envers cepauvre animal…

–&|160;Est-il donc un chrétien pour que je luisois charitable&|160;? Ah&|160;! bateleur&|160;! bateleur&|160;! situ ne t’étais montré un pieux homme, je prendrais cette prière pourun outrage…

Insister plus longtemps, c’était tout perdre.Karadeuk le comprit, et s’adressant de nouveau à Chram&|160;:

–&|160;Glorieux roi, que votre volonté soitfaite&|160;; permettez-moi seulement un dernier mot.

–&|160;Hâte-toi…

–&|160;Ce spectacle ne sera qu’une boucherie,mon ours étant enchaîné ne pourra se défendre.

–&|160;Veux-tu pas, vieil idiot, qu’on ledéchaîne pour qu’il nous dévore…

–&|160;Non, roi, mais si vous désirez undivertissement qui dure quelque temps, du moins égalisez lesforces&|160;; permettez-moi d’armer mon ours de ce bâton&|160;!

–&|160;N’a-t-il pas ses ongles&|160;?

–&|160;Pour plus de prudence, je les lui ailimés… Voyez plutôt comme ils sont émoussés…

–&|160;Je te crois sur parole… Soit, il aurapour arme un bâton… et tu crois qu’il saura s’en servir&|160;?

–&|160;Hélas&|160;! la peur d’être dévoré leforcera bien de se défendre comme il pourra, et de votre vie vousn’aurez vu pareil spectacle…

–&|160;Et toi, Neroweg&|160;? – dit Sigefrid,plus qu’aucun autre leude chatouilleux sur la dignité du comte, –accordes-tu que l’ours ait un bâton&|160;? car enfin, seul, tu asle droit de dire ici&|160;: Je veux.

–&|160;Oui, oui, j’accorde le bâton… jetrouve, hi, hi, hi… que cet ours bâtonnant contre des chiens seraun spectacle réjouissant… pourtant j’aurais fort aimé, hi, hi, hi,à voir étrangler l’animal par Mirff et par Morff&|160;; mais celaaurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de trompe&|160;; etvous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à toutrompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine&|160;! et vous,esclaves porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l’on vaformer&|160;! Haut vos torches, afin d’éclairer le combat… Allons,battez, tambours&|160;! sonnez, trompes de chasse&|160;! pourexciter les chiens.

–&|160;Au poteau, l’ours, au poteau&|160;!

Karadeuk conduisit l’amant de l’évêchesse àl’une des extrémités de la salle, l’enchaîna à l’une des poutres dela colonnade, et lui remettant le gros bâton noueux sur lequel ilavait chevauché, il lui dit&|160;:

–&|160;Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage,défends-toi de ton mieux, puisque tel est le divertissement de cesnobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, éclairé par lesesclaves porte-flambeaux. Au premier rang se trouvaient le roiChram et ses favoris, le comte, l’évêque et plusieurs leudes&|160;;les autres assistants montèrent sur la table… Au centre du cercle,le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu’on lui avait heureusementlaissée, conservait un sang-froid intrépide&|160;; il s’étaitnaïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui nes’attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre sespattes de devant, et le quittant parfois pour se gratter prestementavec des mouvements d’un gracieux et naturel abandon. Soudain lestrompes de chasse, les tambours redoublèrent leur vacarmeassourdissant&|160;; Gondulf, le veneur du comte, entra dans lecercle, tenant en laisse deux limiers monstrueux&|160;; de leur couénorme tombait, jusque sur leur large poitrail, un fanon pareil àcelui des taureaux&|160;; leurs yeux, caves, sanglants, étaient àdemi cachés par leurs longues oreilles pendantes&|160;; le noir, lefauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droitsur leur dos lorsqu’ils aperçurent l’ours&|160;; faisant entendrealors des aboiements formidables, d’un élan furieux ils brisèrentla laisse que Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils seprécipitèrent sur l’amant de l’évêchesse.

–&|160;Hardi, Mirff&|160;! hardi,Morff&|160;! – cria le comte en battant des mains, –hardi&|160;! à la curée, mes farouches&|160;! ne lui laissez pas unmorceau de chair sur les os&|160;!…

–&|160;À moins d’un prodige de force etd’adresse, mon compagnon va être mis en pièces, notre rusedécouverte, et la dernière chance de salut pour mes fils perdue…Alors je poignarde le comte et le roi&|160;! – se dit Karadeuk, eten pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de sonpoignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.

Le Vagre-ours, à l’aspect des chiens, continuason rôle avec présence d’esprit, bravoure et dextérité&|160;; ilfit un mouvement de surprise&|160;; puis s’acculant au poteau, ils’apprêta, le bâton haut, à repousser l’attaque des chiens&|160;:au moment où Mirff s’élançait le premier pour le saisir au ventre,le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton, qu’ilse brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé enpoussant un hurlement terrible.

–&|160;Malédiction&|160;! – s’écria le comte,– un limier qui m’avait coûté trois sous d’or&|160;! Oh là&|160;!que l’on m’éventre cet ours enragé à coups d’épieu&|160;!

Les imprécations du comte furent couvertes parles acclamations frénétiques des assistants, qui, plusdésintéressés que Neroweg dans le combat, applaudissaient lavaillance de l’ours, et attendaient avec une curieuse anxiétél’issus de la lutte. Le Vagre-ours, désarmé, était aux prises,corps à corps, avec l’autre molosse, qui, au moment où le bâtons’était brisé, avait, de ses crocs formidables, saisi sonadversaire à la cuisse, le renversant sous ce choc impétueux. Lesang du compagnon de Karadeuk coulait avec abondance et rougissaitle sol et la feuillée dont il était jonché. L’ours et le chienroulèrent deux fois sur eux-mêmes&|160;; alors, pesant de tout lepoids de son corps sur son ennemi, qui, comme Deber-Trud,ne démordait pas, le Vagre l’étouffa d’abord à demi, puis l’achevaen lui serrant si violemment la gorge entre ses mains vigoureuses,qu’il l’étrangla. Pendant cette lutte doublement terrible, carnon-seulement la morsure du molosse avait traversé la cuisse duVagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d’êtremassacré, ainsi que Karadeuk, s’il se trahissait, l’amant del’évêchesse, fidèle à son rôle ursin, ne poussa d’autrecri que quelques sourds grognements&|160;; puis, le combat terminé,le digne animal s’accroupit au pied du poteau, entre les cadavresdes deux chiens et ramassé sur lui-même, la tête entre ses pattes,il parut lécher sa plaie saignante, tandis que Chram, ses favoriset plusieurs leudes du comte acclamaient à grands cris le triomphede l’ours.

–&|160;Hélas&|160;! hélas&|160;! – murmuraitle vieux Karadeuk en se rapprochant de son compagnon, – mon oursest blessé mortellement peut-être… J’ai perdu mon gagne-pain.

–&|160;Des épieux&|160;! des haches&|160;! –criait le comte écumant de fureur, – que l’on achève ce féroceanimal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux meilleurs chiensde ma meute… Par l’aigle terrible&|160;!mon aïeul, que cetours damné soit mis en morceaux à l’instant même… M’entends-tu,Gondulf&|160;? – ajouta-t-il en s’adressant à son veneur entrépignant de rage&|160;; – prends un de ces épieux de chasseaccrochés à la muraille… et à mort l’ours, à mort&|160;!…

Gondulf courut s’armer d’un épieu, tandis queKaradeuk, tendant les mains vers Chram, s’écriait&|160;:

–&|160;Grand roi&|160;! mon seul espoir est entoi… Je te demande merci, je me mets sous ta protection et souscelle de ta suite royale, redoutable et invincible à laguerre&|160;! Oh&|160;! valeureux guerriers&|160;! aussi terriblesau combat que généreux après la victoire, vous ne voudrez pas lamort de ce pauvre animal, qui, vainqueur, mais blessé dans lalutte, s’est battu sans traîtrise… Non, non, à l’exemple de votreglorieux roi, votre honneur courtois et raffiné s’indignerait d’unebrutale lâcheté, même commise à l’égard d’un pauvre animal…Oh&|160;! guerriers, non moins brillants par l’armure et la grâcemilitaire que foudroyants par la valeur… je me mets à merci sous laprotection de votre roi… il demandera la vie de l’ours au seigneurcomte, qui ne peut rien refuser à de si nobles hôtes quevous&|160;!

Le Frank est vaniteux&|160;; son orgueil seplaît aux louanges les plus exagérées. Karadeuk le savait, ilespérait aussi en s’adressant seulement à la truste royale raviverentre elle et les leudes du comte les dernières querelles à peinecalmées. Ses paroles furent favorablement accueillies par lesguerriers de Chram&|160;; et celui-ci, s’approchant de Neroweg, luidit&|160;:

–&|160;Comte, nous tous ici, tes hôtes, nouste demandons la grâce de ce courageux animal, et cela au nom denotre vieille coutume germanique, selon laquelle, tu le sais, lademande d’un hôte est toujours accordée.

–&|160;Roi, quoi qu’en dise la coutume, jevengerai la mort de Mirff et de Morff, qui à eux deux me coûtaientsix sous d’or… Gondulf, des épieux, des haches, que cet ours soitmis en quartiers sur l’heure&|160;!…

–&|160;Comte, ce pauvre bateleur s’est mis àma merci… je ne peux l’abandonner.

–&|160;Chram, que tu protèges ou non ce vieuxbandit, je vengerai la mort de Mirff et de Morff…

–&|160;Écoute, Neroweg, j’ai une meute quivaut la tienne… tu l’as vue chasser dans la forêt de Margerol… tuenverras ton veneur à ma villa&|160;; il choisira six de mes plusbeaux chiens pour remplacer ceux que tu regrettes…

–&|160;Je n’ai que faire de tes chiens… j’aidit que je vengerais la mort de Mirff et de Morff&|160;! – s’écriale comte en grinçant des dents de fureur&|160;; – je vengerai lamort de Mirff et de Morff&|160;! Gondulf, aux épieux&|160;! auxépieux&|160;!…

–&|160;Sauvage campagnard&|160;! tu manques àtous les devoirs de l’hospitalité en refusant la demande du fils deton roi, – dit le Lion de Poitiers à Neroweg, – de même que tu nousas outragés, nous, tes hôtes, en empêchant ta femme d’assister aufestin et en faisant enlever ta vaisselle avant la fin du repas… Tues donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras pas… je te ledéfends… car le bateleur s’est mis sous la protection de Chram etde nous autres, ses hommes…

–&|160;Compagnons&|160;! – s’écria Sigefrid, –laisserons-nous insulter plus longtemps celui dont nous sommes lescompagnons et les fidèles&|160;?

–&|160;Les entendez-vous, ces brutesrustiques&|160;? – dit l’un des guerriers de Chram. – Les voiciencore à aboyer sans oser mordre.

–&|160;Moi, Neroweg, roi dans mon burg, commele roi dans son royaume, je tuerai cet ours&|160;! et si tu dis unmot de plus, toi qu’on appelle Lion, je t’abats à mespieds, effronté renard de palais&|160;!…

–&|160;Une injure&|160;! à moi… sanglierboueux&|160;! – s’écria le Gaulois renégat, pâle de colère, entirant son épée d’une main et de l’autre saisissant le comte aucollet de sa dalmatique. – Tu veux donc que ta gorge serve defourreau à cette lame&|160;?…

–&|160;Ah&|160;! double larron&|160;! tu veuxm’arracher mes colliers d’or&|160;! – s’écria Neroweg, ne pensantqu’à défendre ses bijoux, et croyant, au geste de son adversaire,que celui-ci le voulait voler. – J’ai donc eu raison de mettre mavaisselle à l’abri de vos griffes à tous…

–&|160;Ainsi, nous sommes tous des larrons…Aux épées&|160;! hommes de la truste royale&|160;! aux armes&|160;!vengeons notre honneur&|160;! écharpons ces rustauds&|160;!…

–&|160;Ah&|160;! chiens bâtards&|160;! – criaNeroweg, séparé du Lion de Poitiers par Sigefrid, qui s’était jetéentre eux, – vous parlez d’épées… en voici une, et de bonnetrempe&|160;; tu vas l’éprouver, luxurieux blasphémateur, toi quin’as du lion que le nom… À moi, mes leudes&|160;! on a porté lamain sur votre compagnon de guerre&|160;!…

–&|160;Neroweg&|160;! – s’écria Chram ens’interposant encore&|160;; car son favori, débarrassé de Sigefrid,revenait l’épée haute vers le comte. – Êtes-vous fous de vousquereller ainsi&|160;?… Lion, je t’ordonne de rengainer cetteépée…

–&|160;Oh&|160;! béni sois-tu, grandSaint-Martin&|160;! de me donner l’occasion de châtier cesacrilège, qui a eu l’audace de lever sa houssine sur mon saintpatron l’évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cessede me railler&|160;! – s’écria le comte, sourd aux paroles deChram, et tâchant de rejoindre son adversaire dont il venait encored’être séparé au milieu du tumulte croissant.

–&|160;Enfants&|160;! défendons Neroweg&|160;!– s’écria Sigefrid&|160;; – l’occasion est bonne pour montrer enfinà ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées valent mieux queleurs épées de parade. Aux armes&|160;! aux armes&|160;!…

–&|160;Et nous aussi, aux armes&|160;!Finissons en avec ces dogues de basse-cour&|160;!

–&|160;Ils se croient forts parce qu’ils sontdans leur niche.

–&|160;Défendons le favori du roi Chram, notreroi&|160;!

–&|160;Mes chers fils en Dieu&|160;! – criaitl’évêque, tâchant de dominer le tumulte et le vacarme croissant àchaque instant, – je vous ordonne de remettre vos glaives dans lefourreau&|160;! c’est affliger le Seigneur que de combattre pour defutiles querelles…

–&|160;Mes amis&|160;! – criait de son côtéChram, sans pouvoir être entendu, – c’est folie, stupidité, des’entr’égorger ainsi… Imnachair&|160;! Spatachair&|160;! mettezdonc le holà… apaisez nos hommes… et toi, Neroweg, calme les tiensau lieu de les exciter.

Vaines paroles… Et d’ailleurs Neroweg ne lespouvait entendre… Un flot de la foule tumultueuse l’avait éloignéde nouveau du Lion de Poitiers, qu’il appelait et cherchait avecdes cris de rage. Les guerriers de Chram et ceux du comte, aprèss’être injuriés, provoqués, menacés, de la voix et du geste, serapprochant de plus en plus les uns des autres, se joignirent… Aupremier coup porté, la mêlée s’engagea insensée, furieuse, ivre, etd’autant plus terrible, que les esclaves, porteurs des flambeaux,qui seuls éclairaient la salle, craignant d’être tués dans labagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant à leurspieds leurs torches, qui s’éteignirent sur le sol&|160;; lesautres, fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeauxallumés… Au bout de peu d’instants, la salle du festin étant privéede ces vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbresavec un aveugle acharnement.

Et Karadeuk&|160;? et l’amant de la belleévêchesse&|160;? étaient-ils donc restés au milieu de cette tuerie,eux&|160;? Oh&|160;! non point&|160;! mieux avisé l’on est enVagrerie… Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté sonbrandon de discorde entre la truste royale et les leudes du comté,vit bientôt se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares,déjà deux fois à peine apaisée&|160;; de sorte qu’ils l’oublièrentbientôt, lui et son ours. Aussi, lorsque tous les cœurs furentenflammés de fureur, le tumulte arrivant à son comble, le vieuxVagre dit tout bas à son compagnon&|160;:

–&|160;Ta blessure t’empêche-t-elle de marcheret d’agir&|160;?

–&|160;Non.

–&|160;As-tu ton poignard&|160;?

–&|160;Oui, dans un pli de ma casaque.

–&|160;Ne me quitte pas de l’œil et imitemoi.

À ce moment la mêlée s’engageait… Déjàplusieurs des porte-flambeaux laissaient, par leur fuite ou parl’abandon de leurs torches, la salle du festin dans une obscuritépresque complète. Karadeuk, suivi du Veneur, se jeta sous la tablemassive ébranlée, mais non renversée durant le combat, car elleétait, contre l’usage habituel des Franks, fixée dans le sol.Ainsi, un moment à l’abri, le vieux Vagre déboucla le collier del’amant de l’évêchesse&|160;; puis, tous deux, continuant de rampersous la table, guidés par la dernière lueur de quelques torches àdemi éteintes sur le sol, se dirigèrent vers une des portes de lasalle du festin, porte que le flot des combattants laissait libre,et s’élancèrent au dehors. Presque aussitôt ils se trouvèrent enface de deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue,couraient éperdus, leurs torches à la main. Chacun des Vagres prendun esclave à la gorge et lui met un poignard sur la poitrine.

–&|160;Éteins ta torche, – dit Karadeuk, – etconduis-moi à l’ergastule, ou tu es mort…

–&|160;Donne-moi ta torche, – dit l’amant del’évêchesse, – et conduis-moi aux granges, ou tu es mort…

Les esclaves obéissent, les deux Vagres seséparent&|160;: l’un court aux granges, l’autre à l’ergastule.

**

*

Les prisonniers de l’ergastule se sont, autantque possible, rapprochés des barreaux&|160;; la petite Odille,endormie sur les genoux de l’évêchesse, s’est en sursaut réveillée,disant&|160;:

–&|160;Ronan, qu’y a-t-il donc&|160;? vient-ondéjà nous chercher pour le supplice&|160;?

–&|160;Non, petite Odille&|160;; nous sommes àpeine à la moitié de la nuit. Mais je ne sais ce qui se passe auburg&|160;; tous les Franks qui nous gardaient ont abandonné lesdehors de notre prison pour accompagner un des leurs, qui est venules chercher&|160;; puis, tous sont partis en courant et en agitantleurs armes.

–&|160;Ronan, mon frère, prête l’oreille dansla direction de la maison seigneuriale… il me semble entendre unbruit étrange…

–&|160;Silence&|160;! faisons silence…

–&|160;Ce sont des cris tumultueux… l’ondirait qu’on entend le choc des armes…

–&|160;Loysik&|160;! les débris de ma troupe,joints à d’autres Vagres, attaqueraient-ils le burg&|160;?… Ô monfrère&|160;! délivrance&|160;!… liberté&|160;!…vengeance&|160;!…

–&|160;Voyez-vous, Ronan, je ne me trompaispas… vos Vagres, qui vous aiment tant, viennent vous délivrer.

–&|160;Folle espérance, comme en ont seuls lesprisonniers, pauvre enfant&|160;! Et puis, il faudrait donc que cesbraves compagnons m’emportassent, moi et mon frère, sur leursépaules… nous ne saurions faire un pas.

–&|160;Le feu&|160;! le feu&|160;!…

–&|160;Le feu est au burg&|160;!

–&|160;Voyez-vous cette grande lueur&|160;?elle monte vers le ciel&|160;!

–&|160;Incendie et bataille&|160;! ce sont mesVagres&|160;!

–&|160;Le feu&|160;! encore le feu&|160;!là-bas… plus loin&|160;!…

–&|160;L’incendie doit être aux deux bouts desbâtiments.

–&|160;Le tumulte augmente… Entendez-vouscrier&|160;: au feu&|160;!… au feu&|160;!…

–&|160;L’embrasement grandit… voyez, voyez…devant notre souterrain&|160;; il fait maintenant clair comme enplein jour…

–&|160;Quelles flammes&|160;!… elless’élancent maintenant par-dessus les arbres…

–&|160;Un homme accourt…

–&|160;Mon père&|160;!…

–&|160;Loysik&|160;! Ronan&|160;! ô mesfils&|160;!

–&|160;Vous, mon père… ici…

–&|160;Cette grille, comments’ouvre-t-elle&|160;?

–&|160;De votre côté… une grosse serrure…

–&|160;La clef, la clef&|160;!…

–&|160;Les Franks l’auront emportée…

–&|160;Malheur&|160;! cette grille esténorme&|160;!… Ronan, Loysik&|160;! vous tous qui êtes là,joignez-vous à moi pour forcer ces barreaux…

–&|160;Nous ne pouvons bouger, mon père… latorture nous a brisés&|160;!

–&|160;Oh&|160;! des forces&|160;! desforces&|160;!… Voir là mes deux fils&|160;!… il faut les sauverpourtant…

–&|160;Mon père, tu n’ébranleras jamais cettegrille&|160;!… donne-nous ta main à travers les barreaux, que nousla baisions, et ne songe plus qu’à fuir… du moins nous t’auronsrevu…

–&|160;Quelqu’un accourt&|160;!

–&|160;Un ours&|160;!

–&|160;À moi, Veneur&|160;! à moi, mon hardigarçon&|160;!… délivrons mes fils&|160;!…

–&|160;Ma belle évêchesse, es-tu là&|160;?voici ma tête à bas… me reconnais-tu&|160;?

–&|160;Mon Vagre, c’est toi&|160;! oh&|160;!tu m’aimes&|160;!…

–&|160;Un baiser à travers la grille&|160;? ildoublera mes forces, mon adorée.

–&|160;Tiens… tiens… et sauve cetteenfant&|160;! sauve-nous&|160;!…

–&|160;Tes lèvres ont pressé les miennes…Maintenant, mon évêchesse, je porterais le monde sur mes épaules… Ànous deux, Karadeuk… renversons cette grille&|160;!

–&|160;Veneur, vous êtes tous deux seuls ici,toi et mon père&|160;?

–&|160;Tous deux seuls, Ronan…

Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagrepour renverser la grille, le veneur ajouta&|160;:

–&|160;J’ai mis le feu aux quatre coins duburg&|160;: étables, écuries, granges, tout flambe àplaisir&|160;!… La maison du comte, pleine de Franks quis’égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu decet incendie, comme un fagot dans un four ardent…Malédiction&|160;! impossible d’ébranler cette grille&|160;!… Ilfaudrait des leviers…

–&|160;Sauve-toi, mon Vagre&|160;! je mourraiavec la douce pensée de ton amour… Oh&|160;! dites, Loysik, d’unpareil amour ai-je encore à rougir&|160;?

–&|160;Fuyez, mon père&|160;!

–&|160;Sauve-toi, brave Veneur… tu t’es montrébon Vagre jusqu’à la fin… Moi, Ronan, je te le dis&|160;:Sauve-toi…

–&|160;Ô mes fils&|160;! avant de tomber sousla hache des Franks, je mourrai de rage de ne pouvoir vousdélivrer…

–&|160;Mon Vagre, tu veux donc que les Frankste massacrent là devant moi&|160;!…

–&|160;Belle évêchesse, je te serrerai dansmes bras à travers la grille, et je ne saurai pas seulement si cesFranks me tuent…

–&|160;Dis, mon Vagre, en ce moment suprême,tu me prends pour ta femme devant Dieu&|160;?

–&|160;Oui, devant Dieu, devant les hommes,devant les débris du monde et du ciel… s’ils écroulaient&|160;! jemourrai là, à tes pieds, radieux de mourir là&|160;!…

–&|160;Loysik, vous l’entendez&|160;!

–&|160;Fulvie, cet amour est maintenantsacré…

–&|160;Ô Loysik&|160;! merci de vos paroles…je suis heureuse&|160;!

–&|160;Mais cette clef, cette clef… elle estcachée quelque part peut-être… Ô mes fils&|160;!…

–&|160;Foi de Veneur, cela brûle comme un feude paille… Oh&|160;! si de loin nos bons Vagres pouvaient voir àtemps cet incendie, notre signal convenu…

–&|160;Vous n’êtes pas seuls&|160;?

–&|160;Une douzaine des nôtres, bien armés,doivent être à la lisière de la forêt, ou rôder, en vrais loups,autour des fossés.

–&|160;Malheur&|160;! ces fossés sontinfranchissables&|160;!

–&|160;Allons, un dernier effort, vieuxKaradeuk&|160;; les Franks qui gardaient l’ergastule ne pensentmaintenant qu’à éteindre le feu, creusons la terre sous la grilleavec nos poignards, avec nos ongles.

–&|160;Les Franks&|160;!… les voilà… ilsreviennent, ils accourent…

–&|160;On voit là-bas briller leurs armes auxlueurs du feu.

–&|160;Mon père, plus d’espoir&|160;! vousêtes perdu&|160;!

–&|160;Sang et mort&|160;! perdu… et nous là,brisés, incapables de vous défendre&|160;!

–&|160;Mon Vagre, une dernière fois, je t’enconjure&|160;! sauve-toi… Tu refuses… viens donc là, tout près,entre mes bras… passe les tiens à travers cette grille… viens, monépoux… Ah&|160;! maintenant que nos âmes s’exhalent dans un dernierbaiser&|160;!…

Une vingtaine d’hommes de pied et quelquesleudes accouraient en armes vers l’ergastule&|160;; un des leudesdisait&|160;:

–&|160;Une partie de ces chiens d’esclavesprofite de l’incendie pour se révolter&|160;; ils parlent de venirdélivrer ce chef des Vagres et les prisonniers… Vite, vite,mettons-les tous à mort… ensuite nous exterminerons les esclaves…La clef de la grille, la clef&|160;?…

–&|160;La voilà…

Au moment où Sigefrid prenait la clef, ilaperçut Karadeuk et s’écria&|160;:

–&|160;Le bateleur ici&|160;! Que fais-tu là,vieux vagabond&|160;?

–&|160;Noble leude, mon ours, effrayé par lefeu, m’avait échappé&|160;; je cours après lui… Il est, je crois,tapis là, près la grille, dans un coin… Hélas&|160;! quel malheurque cet incendie&|160;!

–&|160;Sigefrid, la grille est ouverte, – ditun des Franks. – Commençons-nous par tuer les hommes ou lesfemmes&|160;?

–&|160;Moi, je commence par tuer leshommes&|160;! – s’écria Karadeuk en plantant son poignard au milieude la poitrine de Sigefrid, duquel il s’était rapproché tout en luirépondant, et qui, la grille ouverte, entrait la hache à la maindans l’ergastule&|160;: le vieux Vagre s’y élança pour mourir, s’ille fallait, auprès de ses deux fils.

–&|160;Que dis-tu de ma griffe&|160;? – dit àson tour le Veneur en poignardant un autre Frank, et courant àl’évêchesse.

–&|160;Vagrerie&|160;! Vagrerie&|160;!… – Ànous, bons esclaves&|160;!… – À nous, révoltez-vous&|160;!… –crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui venaient non ducôté des bâtiments en feu, mais de l’espace qui séparaitl’ergastule du fossé d’enceinte. Puis, se rapprochant de plus enplus, les voix répétèrent&|160;: – Vagrerie&|160;! Vagrerie&|160;!…– Mort aux Franks&|160;! – Liberté aux esclaves&|160;! – Vive lavieille Gaule&|160;!

–&|160;Les Vagres&|160;! – s’écrièrent lesFranks abasourdis, stupéfaits de la mort des deux leudes. – LesVagres&|160;!… ils sortent donc de l’enfer&|160;!…

–&|160;À moi&|160;! – cria Ronan d’une voixtonnante, – à moi, mes Vagres&|160;!…

C’étaient notre douzaine de bons Vagres, qui,attirés par les clartés de l’incendie, signal convenu, avaienttraversé le fossé&|160;; mais comment&|160;? Ce fossé n’était-ilpoint rempli d’une vase tellement profonde, qu’un homme devait s’yengloutir s’il tentait de le traverser&|160;? Certes&|160;; maisnos bons Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme desloups autour d’une bergerie, l’avaient sondé, ce fossé&|160;; aprèsquoi, ces judicieux garçons allèrent abattre à coups de hache, nonloin de là, deux grands frênes droits comme des flèches, lesdépouillèrent ensuite de leurs branches flexibles, dont ils lièrentsolidement les deux troncs d’arbres bout à bout. Jetant alors surla largeur du fossé, non loin de l’ergastule, ce long et frêlemadrier, lestes, adroits comme des chats, ils avaient, l’un aprèsl’autre, rampé sur ces troncs arbres, afin d’atteindre le revers del’enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et périlleux passage,tombèrent et disparurent au fond de la vase&|160;: c’étaient legros Dent-de-Loup et Florent le rhéteur… Queleurs noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie. Leurscompagnons, arrivant de l’autre côté du fossé, rencontrèrent,courant à l’ergastule pour délivrer les prisonniers, une trentained’esclaves révoltés, armés de bâtons, de fourches et de faux. LesVagres se joignirent à eux, à l’exception des gens de pied et desleudes. Revenus à la prison pour mettre à mort les condamnés, lesguerriers de Chram et ceux de Neroweg, après s’être battus aumilieu des ténèbres dans la salle du festin, oubliant leurquerelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu ducombat, ne songèrent qu’à courir au feu&|160;: les hommes du comte,pour éteindre l’incendie&|160;; les hommes de Chram, pour sauverles chevaux ou les bagages de leur maître, et les retirer desécuries à demi embrasées… Les Franks, accourus à l’ergastule,étaient une vingtaine au plus&|160;; ils furent entourés etmassacrés par les Vagres de Ronan et par les esclaves, après unerésistance enragée. Pas un des Franks n’échappa, non, pas un&|160;!c’était urgent et prudent&|160;: un seul de ces conquérants de lavieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir lesleudes de ce qui se passait à la prison… Deux esclaves chargèrentRonan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à lademande de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses brasvigoureux, comme on emporte un enfant au berceau, la petite Odille,trop faible pour pouvoir marcher. Le vieux Karadeuk suivait sesdeux fils qu’il couvait des yeux.

Cette lutte triomphante, aux abords del’ergastule, s’était passée en moins de temps qu’il n’en faut pourla décrire&|160;; mais il restait fort à faire pour sortir del’enceinte du burg. Il fallait gagner le pont, seule issuepraticable à cause de Ronan, de Loysik et d’Odille, incapables demarcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir pendantassez longtemps suivi le revers de l’enceinte sous les arbres del’hippodrome, on devait traverser le terrain complètement découvertqui s’étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk,sage, froid et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sousles arbres où elle se trouvait alors à l’abri de tout regardennemi, et il dit&|160;:

–&|160;Quitter le burg en bande, ce seraitnous faire tuer jusqu’au dernier. Une partie des Franks, dans leurfureur, abandonnerait l’incendie pour nous exterminer&|160;; donc,en arrivant sur le terrain découvert qu’il nous faut parcourir,séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des Frankseffarés, occupés à transporter ce qu’ils peuvent arracher auxflammes… Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussioccupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, noussortirons de ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément lepont, notre rendez-vous général…

–&|160;Mais, mon père, moi et Loysik, portéspar ces bons esclaves, comment éviter que l’on nousremarque&|160;?

–&|160;Peu importe qu’on vous remarque&|160;;ces esclaves sembleront transporter deux hommes blessés par lesdécombres de l’incendie&|160;; vous cacherez seulement vos visagesentre vos mains, et vous gémirez de votre mieux. Quant au Veneur,qui a prudemment dépouillé sa peau d’ours, il traversera la fouleen courant, tenant la petite esclave entre ses bras, comme s’ilvenait d’arracher du milieu des flammes une jeune fille dugynécée&|160;; l’évêchesse va s’envelopper dans la casaque duVeneur, et au milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue… Toutceci est-il entendu, accepté&|160;?

–&|160;Oui, Karadeuk.

–&|160;Maintenant, mes bons Vagres, continuonsnotre marche jusqu’au bout de l’hippodrome&|160;; là, nous nousséparons… Notre rendez-vous est au pont&|160;!…

Les sages avis du père de Loysik et de Ronanfurent de point en point exécutés.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c’était unfier spectacle que ce vaste burg frank, dévoré par lesflammes&|160;! À chaque instant les toits de chaume des étables etdes granges s’effondraient avec fracas, en lançant vers le cielétoilé d’immenses gerbes de flammes et d’étincelles&|160;; le ventdu nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de sesgrandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus desbâtiments à demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deuxesclaves, passait devant la maison seigneuriale, construite presqueentièrement en charpente et recouverte de planchettes de chêne, ilvit la toiture embrasée, soutenue jusqu’alors par quelques grossespoutres carbonisées, s’abîmer avec le retentissement du tonnerre aumilieu des assises et des pilastres de pierre volcanique, restésseuls debout, ainsi que quelques énormes poutres noires etfumantes, se profilant sur un rideau de feu. Aux lueurs de cettefournaise, on voyait briller les casques et les cuirasses desleudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de Neroweg,et s’efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les chevauxet les mulets, chargés à la hâte&|160;; des hommes du comte, nommoins effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin dufeu les objets qu’ils avaient pu arracher aux flammes, etretournaient aux bâtiments, afin de disputer d’autres débris àl’incendie. De bons esclaves, implorant le ciel, poussaient àgrand’peine devant eux le bétail effarouché, ou tiraient en vainpar le licou les chevaux cabrés d’épouvante&|160;: les plus dévotsde ces captifs s’agenouillaient éperdus, se frappant la poitrine,et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que l’on ne voyaitpas, de mettre un terme au désastre par un nouveau miracle.

Quel tumulte infernal&|160;!… qu’il est doux àl’oreille d’un Gaulois qui se venge du féroce conquérant de sonpays, d’un Gaulois qui se venge de l’implacable ennemi de sarace&|160;! Par les os de nos pères&|160;! la belle musique&|160;!hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux, imprécationsdes Franks, cris des blessés que les décombres enflammés brûlaientou écrasaient en croulant&|160;! Et quelle belle lumière éclairaitce tableau&|160;! lumière rouge, flamboyante, mais moinsflamboyante encore que celle de cet immense incendie qui éclairait,il y a des siècles, la marche de l’aïeul de Ronan, Albinik lemarin, allant, avec sa femme Méroë, de Vannes àPaimbeuf braver César dans son camp… Oui… qu’est-ce que le maigreincendie de ce burg frank, auprès de cet embrasement de vingtlieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain ces contrées, laveille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et ne laissantaprès lui que débris fumants et solitude désolée&|160;! «&|160;Ôliberté&|160;! que tu coûtes de larmes, de désastres et desang&|160;!&|160;» disaient nos pères, ces fiers Gaulois des tempspassés, en portant la torche au milieu de leurs villes, de leursbourgs et de leurs villages… «&|160;Ô liberté&|160;! libertésainte&|160;!… nous nous ensevelirons avec toi sous les ruinesfumantes de la Gaule&|160;; mais nous n’aurons pas vécu esclaves…et le pied d’un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dansces contrées dévastées&|160;!&|160;»

Ô nos pères&|160;! héroïques martyrs del’indépendance&|160;! vous n’auriez pas, comme nous, Gauloisdégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks, dont à peine nousbrûlons, comme aujourd’hui, quelques burg… Cela est peu&|160;; maisleurs complices seront frappés de terreur&|160;!… Ils parlentd’enfer, ces pieux hommes&|160;! la Vagrerie sera sur terre leurenfer&|160;; les flammes, les grincements de dents n’y manquerontpas… Non, non&|160;! foi de Vagre&|160;! il est encore en Gaulequelques vaillants hommes, ennemis acharnés de l’étranger&|160;!ceux-la, poursuivis, traqués, suppliciés, on les appelle Hommeserrants, Loups, Têtes-de-loup… Mais ces loups, entre loups, sechérissent comme frères&|160;; car voici les deux fils du vieuxKaradeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme lapetite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi queplusieurs Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé,après avoir heureusement traversé, en s’y mêlant, la foule desFranks fourmillant autour de l’incendie. Le gardien du pont ayantcrié à l’aide, on l’a envoyé, la tête la première, sonder laprofondeur du fossé, et il a disparu dans la bourbe.

–&|160;Vite, passez tous&|160;! passez vite, –dit le vieux Karadeuk qui n’oublie rien. – Sommes-nous tous hors del’enceinte du burg&|160;?

–&|160;Oui, tous&|160;! tous&|160;!

–&|160;Maintenant, tirons à nous cepont&|160;; j’ai fait briser les chaînes qui l’attachaient del’autre côté de l’enceinte&|160;; s’il prend envie aux Franks denous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance&|160;;trouver de quoi construire un pont au milieu du tumulte et del’épouvante où ils sont à cette heure, n’est point facile. Une foisen pleine forêt, au diable les Franks&|160;! Vive la Vagrerie et lavieille Gaule&|160;!…

–&|160;Bien dit, Karadeuk, voici le pont denotre côté.

–&|160;Ô mes fils&|160;! enfin sauvés&|160;!…Ronan, Loysik&|160;!… encore un embrassement, mes enfants.

–&|160;Par la joie sainte de ce père et de sesdeux fils, belle évêchesse&|160;! tu es ma femme… je ne tequitterai qu’à la mort&|160;!

–&|160;Loysik, vous me disiez cette nuit dansla prison&|160;: «&|160;Fulvie, libre aujourd’hui, retrouvant leVeneur libre aussi, et vous offrant d’être sa femme querépondriez-vous&|160;?&|160;» Libre à cette heure, je te dis à toi,mon époux, – ajouta l’évêchesse en se retournant vers leVagre&|160;: – Je serai femme dévouée, mère vaillante, tu peux mecroire…

–&|160;Et toi, petite Odille, toi, qui n’asplus ni père ni mère, veux-tu de moi pour mari, pauvre enfant, situ survis à ta blessure&|160;?

–&|160;Ronan, je serais morte, que l’espoird’être votre femme à vous, si bon au pauvre monde, me ferait, il mesemble, sortir du tombeau&|160;!…

Les Vagres et les esclaves révoltés sedirigent en hâte vers la forêt, Loysik et Ronan toujours portés surles épaules de leurs compagnons. La petite Odille se prétend guériede sa blessure depuis que Ronan, son ami, lui a promis de laprendre pour femme&|160;; elle se sent, dit-elle, de force àmarcher&|160;; mais l’évêchesse n’y consent pas, et son Vagre,n’abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près deFulvie… Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deuxesclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant etmaugréant&|160;:

–&|160;Comme il est lourd, comme il estlourd…

–&|160;Si ce sanglier est trop pesant,relayez-vous pour le porter… Ah&|160;! ce n’est pas un léger etjoli fardeau comme toi, Odille… passe ton petit bras autour de moncou, tu seras ainsi plus à ton aise.

–&|160;De quel sanglier parles-tu donc,Veneur&|160;?

–&|160;Je parle, Ronan, de la part du butin deton père, le vieux Karadeuk…

–&|160;Quel butin&|160;?… Mais, par lediable&|160;! c’est un homme que nos compagnons portent là…

–&|160;Oui… c’est un homme bâillonné,garrotté… Nos camarades en ont leur charge&|160;; il se faitlourd…

–&|160;Et cet homme, dis, Veneur, quelest-il&|160;?

–&|160;Réjouis-toi, Ronan, c’est lecomte&|160;!…

–&|160;Neroweg&|160;!

–&|160;Lui-même… dextrement enlevé tout àl’heure au milieu de ses leudes, par ton père et deux de noscamarades&|160;!

–&|160;Neroweg&|160;! en notre pouvoir… ànous, Karadeuk, Ronan et Loysik, descendants de Scanvoch&|160;!Ciel et terre&|160;! est-ce possible&|160;?… Le comte Nerowegenlevé… je n’y puis croire&|160;!…

–&|160;Eh&|160;! vieux Karadeuk&|160;! viensdonc de ce côté… Ronan ne peut croire encore à l’enlèvement dusanglier frank…

–&|160;Oui, mon fils&|160;; cet homme dont latête est enveloppée d’une casaque, c’est Neroweg… c’est ma part dubutin…

–&|160;C’est la tienne, Karadeuk… maisseulement nous te demandons, nous, anciens esclaves du comte, nouste demandons ses os et sa peau…

–&|160;Quel dommage de n’avoir pas aussil’évêque… la fête serait complète…

–&|160;L’évêque Cautin est mort&|160;!…

–&|160;Belle évêchesse, tu serais veuve, si jen’étais ton mari.

–&|160;Cautin m’a fait beaucoupsouffrir&|160;; mais, aussi vrai que je t’aime, mon Vagre, mon seuldésir, à cette heure, est que sa mort n’ait pas été cruelle…

–&|160;Le Lion de Poitiers l’a tué.

–&|160;Mon père… cet évêque damné, vous l’avezvu mourir&|160;?

–&|160;Oui… frappé d’un coup d’épée, par leLion de Poitiers… L’évêque fuyait l’un des bâtimentsincendiés&|160;; le Lion de Poitiers le rencontrant face à face,lui a dit&|160;: «&|160;Tu m’as forcé de m’agenouiller devant toi,orgueilleux prélat… Je t’ai promis de me venger… je me venge…Meurs…&|160;»

–&|160;Sa fin est trop douce pour sa vie… Audiable l’évêque Cautin&|160;! il n’enterrera plus de vivants avecles morts… Et le comte, comment vous en êtes-vous emparé, monpère&|160;?

–&|160;Je vous suivais de l’œil, toi etLoysik, portés par nos Vagres criant&|160;: «&|160;Place&|160;!place à des blessés que nous venons de retirer de dessous lesdécombres&|160;!&|160;» Tout en me mêlant, ainsi que trois desnôtres, à la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu dupont&|160;; soudain, de loin, je vois accourir le comte, seul, etportant à grand’peine, entre ses bras, plusieurs gros sacs de peauremplis sans doute d’or ou d’argent, se dirigeant vers une citerneabandonnée. Neroweg était seul, et en ce moment assez éloigné dulieu de l’incendie&|160;; la pensée me vient de m’emparer delui&|160;; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampantderrière des arbrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond delaquelle le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignantsans doute qu’à travers le tumulte ils lui fussent volés, ilcomptait les retrouver plus tard dans cette cachette&|160;; noustombons trois sur lui à l’improviste, il est terrassé, je lui metsles genoux sur la poitrine et la main sur la bouche pour l’empêcherde crier à l’aide… un des nôtres se dépouille de sa casaque, enenveloppe la tête de Neroweg, les autres lui lient les mains et lespieds avec leur ceinture, après quoi nos Vagres ayant ramassé lessacs restants, nous enlevons le seigneur comte… Le pont étaitvoisin… et voici ma capture… ma part du butin à moi…

–&|160;Elle est lourde&|160;; aurons-nous loinencore à la porter, Karadeuk&|160;?

–&|160;On ne peut plus d’ici entendre au burgles cris du comte… débarrassez le de la casaque qui lui enveloppela tête.

–&|160;C’est fait.

–&|160;Comte Neroweg, tes mains resterontgarrottées, mais tes jambes seront libres… Veux-tu marcher jusqu’àla lisière de la forêt&|160;? sinon l’on t’y portera comme on t’aporté jusqu’ici&|160;!…

–&|160;Vous allez m’égorger là&|160;!

–&|160;Veux-tu nous suivre, oui ounon&|160;?

–&|160;Marchons, bateleur maudit&|160;! vousverrez qu’un noble frank va d’un pas ferme à la mort&|160;! chiensgaulois, race d’esclaves&|160;!

On arrive à la lisière de la forêt, alors quel’aube naissait&|160;; elle est hâtive au mois de juin&|160;; auloin, l’on aperçoit, luttant contre les premières clartés du jour,une lueur immense&|160;; ce sont les ruines du burg encoreembrasées.

Ronan et l’ermite laboureur sont déposés surl’herbe&|160;; la petite Odille est assise à leurs côtés.L’évêchesse s’agenouille près de l’enfant pour visiter sablessure&|160;; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent encercle&|160;; le comte, toujours garrotté, l’air farouche, résolu,car ces barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance,ont une bravoure sauvage, c’est à leurs ennemis de le dire&|160;;il jette sur les Vagres un regard intrépide&|160;; le vieuxKaradeuk, vigoureux encore, semble rajeuni de vingt ans&|160;; lajoie d’avoir sauvé ses fils et de tenir en son pouvoir un Neroweg,semble lui donner une vie nouvelle&|160;; son regard brille, sajoue est enflammée, il contemple le comte d’un œil avide.

–&|160;Nous allons être vengés, – dit Ronan, –tu vas être vengée, petite Odille.

–&|160;Ronan, je ne demande pas pour moi devengeance&|160;; dans la prison je disais au bon ermitelaboureur&|160;: Si je redevenais libre, je ne rendrais pas le malpour le mal&|160;: n’est-ce pas, Loysik&|160;?

–&|160;Oui, douce enfant… douce comme lepardon&|160;; mais ne craignez rien, notre père ne tuera pas cethomme désarmé.

–&|160;Il ne le tuera pas, mon frère&|160;?Si, de par le diable&|160;! notre père tuera ce Frank, aussi vraiqu’il nous a fait mettre tous deux à la torture, qu’il a accablé decoups cette enfant de quinze ans avant de la violenter… Sang etmassacre&|160;! pas de pitié&|160;!

–&|160;Non, Ronan, notre père ne tuera pas unhomme sans défense.

–&|160;Vous tardez beaucoup à m’égorger,chiens gaulois&|160;! qu’attendez-vous donc&|160;? Et toi,bateleur, chef de ces bandits&|160;! qu’as-tu à me regarder ainsien silence&|160;?

–&|160;C’est qu’en te regardant ainsi,Neroweg, je songe au passé… je me souviens…

–&|160;De quoi te souviens-tu&|160;!

–&|160;De ton aïeul…

–&|160;Quel aïeul&|160;? mes aïeux sontnombreux.

–&|160;Neroweg, l’Aigle terrible…

–&|160;Oh&|160;! c’était un grand chef… –reprit le Frank avec un accent d’orgueil farouche, – c’était ungrand roi, un des plus vaillants guerriers de ma racevaillante&|160;! son nom est encore glorifié en Germanie&|160;!…Puisse ma honte à moi, prisonnier de votre bande d’esclavesrévoltés, être enfouie au fond de ma fosse… si vous me creusez unefosse…

–&|160;Écoute&|160;: il y a de cela plus detrois siècles&|160;; ton aïeul était chef d’une des hordesfranques, rassemblées de l’autre côté du Rhin, et qui alorsmenaçaient la Gaule…

–&|160;Et nous l’avons conquise, cetteGaule&|160;! elle est notre terre aujourd’hui, et vous… vous êtesnos esclaves… race bâtarde&|160;!…

–&|160;Écoute encore&|160;: mon aïeul, soldatobscur, se nommait Scanvoch.

–&|160;Par ma chevelure&|160;! ces misérablessavent les noms de leurs ancêtres ainsi que nous les savons, nousautres de race illustre&|160;! Mirff et Morff, mes deux limiers,que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort, Mirff et Morffconnaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens&|160;!

–&|160;Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis àla torture par l’Aigle terrible, la veille d’une grandebataille du Rhin&|160;; le matin de ce combat, les soldats gauloischantaient&|160;:

«&|160;Combien sont-ils ces Franks&|160;?…combien sont-ils donc, ces barbares&|160;?&|160;»

Le soir ils chantaient après leurvictoire&|160;:

«&|160;Combien étaient-ils, cesFranks&|160;? combien étaient-ils donc cesbarbares&|160;?…&|160;»

–&|160;Si cette fois les lâches Gaulois ontvaincu les Franks valeureux, ce fut par trahison…

–&|160;Donc, lors de cette grande bataille duRhin, Scanvoch s’est battu contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, unelutte acharnée, non-seulement un combat de soldat à soldat, mais uncombat de deux races fatalement ennemies&|160;! Scanvochpressentait que la descendance de Neroweg serait funeste à lanôtre, et il voulait pour cela le tuer… Le sort des armes en aautrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l’ont pastrompé… Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrentà travers les âges… Tu as fait torturer mes deux fils&|160;; tudevais aujourd’hui les livrer au supplice…

–&|160;Assez, chien&|160;!… Et pour empêcherma noble race de mettre, dans l’avenir, le pied sur la gorge à tarace asservie, tu veux me tuer&|160;?

–&|160;Je veux te tuer… Ton frère a péri de tamain fratricide&|160;; ta famille sera éteinte en toi&|160;!…

Un éclair de joie sinistre illumina les yeuxdu Frank&|160;; il répondit&|160;:

–&|160;Tue-moi…

–&|160;Ôtez-lui ses liens…

–&|160;C’est fait, Karadeuk&|160;; mais nousle tenons, et nos mains valent les liens qui le garrottaient.

–&|160;Je propose, moi, qu’il soit, avant samort, mis à la torture, ainsi qu’il nous y faisait mettre au burg,nous autres esclaves…

–&|160;Oui, oui… à la torture&|160;! à latorture&|160;!…

–&|160;Et après, coupé en quatrequartiers.

–&|160;Haché à coups de hache&|160;!

–&|160;Mes Vagres&|160;! cet homme est à moi…c’est ma part du butin&|160;!

–&|160;Il est à toi, vieux Karadeuk…

–&|160;Laissez-le libre.

–&|160;Tu le veux&|160;?

–&|160;Laissez-le libre&|160;; mais formezautour de lui un cercle qu’il ne puisse franchir…

–&|160;Voici un cercle de pointes d’épées, defer, de piques et de tranchants de faux qu’il ne franchira pas…

–&|160;Un prêtre&|160;! – s’écria soudain lecomte avec un accent d’angoisse mortelle, – un prêtre&|160;! je neveux pas mourir sans un prêtre&|160;! j’irais en enfer… Toi qui esassis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque Cautin, mon patron,te traitait de renégat&|160;; mais enfin comme moine tu es toujoursun peu prêtre, toi… veux-tu m’assister&|160;? et me promettre queje n’irai pas en enfer, mais en paradis&|160;?… Ces chiens, tescompagnons, m’ont volé mes colliers d’or et les sacs que je n’avaispas jetés dans la citerne&|160;; il ne me reste que cet anneaud’or… je te le donne… mais promets-moi, sur ton salut, leparadis…

–&|160;Mon père&|160;! – s’écria Loysik, – monpère&|160;! vous ne tuerez pas ainsi cet homme…

–&|160;Je ne vous demande pas grâce de la vie,chiens d’esclaves&|160;! je saurai mourir&|160;; mais je ne veuxpas aller en enfer, moi&|160;! Ô mon bon patron&|160;! bienheureuxévêque Cautin, où es-tu&|160;? où es-tu&|160;? Fais un nouveaumiracle… envoie-moi un prêtre&|160;!…

–&|160;En attendant le miracle, comte Neroweg,prends cette hache.

–&|160;Quoi, Karadeuk, tu l’armes&|160;?

–&|160;Prends cette hache, comteNeroweg&|160;; j’ai la mienne, défends-toi.

–&|160;Mon père&|160;! il est fort comme untaureau sauvage&|160;; il est jeune encore et vous êtesvieux&|160;!

–&|160;Mon père&|160;! au nom de vos deux filsque vous avez sauvés, renoncez à ce combat…

–&|160;Mes enfants, ne craignez rien&|160;;cette hache ne pèse pas à mon bras… J’ai foi dans moncourage&|160;; j’éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.

–&|160;Oh&|160;! être là, incapable de bouger…ne pouvoir me battre à ta place, ô mon père&|160;!

–&|160;Mes fils, c’est aux vieux à mourir… auxjeunes de vivre… Neroweg, défends-toi…

–&|160;Moi, de race illustre, me battre contreun gueux&|160;! un Vagre&|160;! un esclave révolté&|160;! non…

–&|160;Tu refuses&|160;?…

–&|160;Oui&|160;! chien bâtard… égorge-moi situ veux…

–&|160;Mes Vagres, qu’on le saisisse, ettondez-le comme un esclave&|160;: le tranchant d’un poignardvaudra, pour ceci, les ciseaux.

–&|160;Moi, tondu comme un vil esclave&|160;!moi, Neroweg, subir un tel outrage&|160;! moi, tondu&|160;!…

–&|160;La femme de ton glorieux roi Clovisaimait mieux voir ses petits-fils morts que tondus… je sais cela…Oui, vous autres nobles Franks, vous tenez, comme vos roischevelus, à votre chevelure, signe d’antique et illustrerace&|160;; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu…

–&|160;Moi, tondu&|160;!… Cette hache&|160;!cette hache&|160;!…

–&|160;La voici, comte… Et vous, mes bonsVagres, élargissez le cercle&|160;!…

–&|160;Ermite laboureur, veux tu me promettre,si ce combat me met en danger de mort, de m’envoyer enparadis&|160;? je te donnerai mon anneau…

–&|160;Si tu es en danger mortel, Neroweg, jete dirai des paroles qui te feront, je l’espère, envisagerfermement la mort.

–&|160;Ce n’est pas la mort que je crains,chien&|160;! c’est le paradis que je veux…

–&|160;Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moinspeur de l’enfer que de ta hache… Coupons-lui cette crinière, quiressemble à la queue d’un cheval de montagne… Allons, tondons lecomte… le seigneur frank sera tondu…

Neroweg, furieux, se précipita sur le vieuxVagre, le combat s’engagea, terrible, acharné. Loysik, Ronan,l’évêchesse et la petite Odille, pâles, tremblants, suivaient lalutte d’un œil alarmé&|160;; elle ne fut pas longue, la lutte… Levieux Vagre l’avait dit, la hache ne pesait point à son brasvigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui, sanglant,roula sur l’herbe, frappé d’un coup mortel…

–&|160;Meurs donc&|160;! – s’écria Karadeukavec une joie triomphante&|160;; – la race de l’Aigleterrible ne poursuivra plus la race de Joel… Meurs donc, comteNeroweg&|160;!

–&|160;Hi&|160;! hi&|160;!… j’ai un fils de maseconde femme à Soissons… et ma femme Godégisèle est enceinte,chien gaulois&|160;! – murmura le Frank avec un éclat de riresardonique. – Ma race n’est pas éteinte… j’espère qu’elleretrouvera plus d’une fois la tienne pour l’écraser…

Puis il ajouta d’une voix affaiblie,épouvantée&|160;:

–&|160;Ermite laboureur, donne-moi le paradis…bon patron, évêque Cautin, aie pitié de moi… Oh&|160;!l’enfer&|160;! l’enfer&|160;! les diables&|160;!… j’ai peur…l’enfer&|160;!…

Et Neroweg expira, la face contractée par uneterreur diabolique. Son dernier regard s’arrêta sur les ruines deson burg fumant au loin sur la colline.

Les leudes du comte s’apercevant de sadisparition, durent le croire enseveli sous les décombres du burg,ou enlevé… S’ils l’ont cherché au dehors, ces fidèles, ils auronttrouvé le corps du comte vers la lisière de la forêt, mort, la têtefendue d’un coup de hache, étendu au pied d’un arbre dont on avaitenlevé la première écorce et sur lequel étaient ces mots tracésavec la pointe d’un poignard&|160;:

«&|160;Karadeuk le VAGRE,descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu de Karnak, atué ce COMTE frank, descendant de Neroweg l’Aigleterrible… Vive la vieille Gaule&|160;!…&|160;»

**

*

Ici finit le récit de RONAN LE VAGRE, fils deKARADEUK LE BAGAUDE, Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aînéde Jocelyn, et petit-fils d’Araïm. À cette histoire, j’ai ajoutéles lignes suivantes, ce soir, jour du départ de mon neveu Ronan,qui retourne près des siens, en Bourgogne, après deux jours passésdans notre maison, toujours située non loin des pierres sacrées dela forêt de Karnak. Mon neveu Ronan m’ayant confié ses penséesdurant son séjour ici, j’ai pu, en ce qui le touche, écrire, ainsiqu’il aurait écrit lui-même.

À propos de la forme nouvelle adoptée par luidans ses récits, Ronan m’a dit, non sans raison&|160;:

«&|160;– Le vœu de notre aïeul Joel, endemandant à ceux de sa descendance d’ajouter tour à tour à notrelégende l’histoire de leur vie, a été de perpétuer d’âge en âgedans notre famille l’amour de la Gaule et la haine de la dominationétrangère. Nos aïeux, jusqu’ici, ont raconté leurs aventures sousforme de mémoires&|160;; moi, j’ai agi différemment&|160;; mais lamême pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m’a inspiré&|160;;tous les faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquellesje n’ai pas assisté m’ont été racontées par des gens qui ont étéacteurs dans ces événements. Il en a été ainsi, entre autres faits,de l’entrevue secrète de Neroweg et de Chram au burg du comte, dansla chambre des trésors. Chram rapporta cet entretien à Spatachair,l’un de ses favoris&|160;; un esclave entendit ce récit&|160;; etplus tard, après l’incendie du burg, cet esclave s’étant joint ànous pour courir la Vagrerie jusqu’en Bourgogne, c’est de lui quej’ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces légendes,pourvu que le fond soit vrai&|160;; il nous faut, avant tout,donner à notre descendance un tableau très-réel des temps oùchacune de nos générations a vécu et vivra, le tout dit avecsincérité. Ces enseignements, transmis de siècle en siècle à notrerace, rempliront ainsi le vœu suprême de notre aïeulJoel.&|160;»

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan leVagre&|160;: Peu importe la forme de ces récits, pourvu qu’ilsreproduisent fidèlement les temps où nous vivons. Je compléteraidonc, ainsi qu’il suit, et jusqu’à aujourd’hui, l’histoire de monfrère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.

CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagneaccomplir le dernier vœu de son père Karadeuk. – Il retrouveKervan, frère de son père. – Ce qui est advenu à Ronan le Vagre,avant et durant son voyage.

 

Deux ans se sont écoulés depuis la mort ducomte Neroweg… On est en hiver : le vent siffle, la neigetombe. Par une nuit pareille, il y a de cela près de cinquante ans,Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait quitté la maison de sonpère où se passe ce récit, pour aller courir la Bagaudie, séduitpar les récits du colporteur.

Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps,regrettant jusqu’à la fin Karadeuk, son favori ; Jocelyn etMadalèn, père et mère de Karadeuk, sont aussi morts ; sonfrère aîné, Kervan, et sa douce sœur Roselyk, sont encore vivants,et habitent la maison située près des pierres sacrées de Karnak.Kervan a soixante-huit ans passés ; il s’est marié déjàvieux : son fils, âgé de quinze ans, s’appelleYvon ; la blonde Roselyk, sœur de Kervan, est presqueaussi âgée que lui : ses cheveux sont devenus blancs ;elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa femmeMartha.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors,la neige tombe.

Kervan, sa sœur, sa femme, son fils etplusieurs de leurs parents, qui cultivent avec eux les mêmes champsque cultivait, il y a plus de six cents ans, Joel et sa famille,sont occupés, autour du foyer, aux travaux de la veillée. À uneviolente rafale de vent, Kervan dit à sa sœur :

– Bonne Roselyk, c’est par une nuitsemblable, qu’il y a beaucoup d’années, ce colporteur maudit… tesouviens-tu ?

– Hélas ! oui… et le lendemain notrepauvre frère Karadeuk nous quittait pour jamais… Sa disparition acausé tant de chagrin à notre bon grand-père Araïm, qu’il est morten pleurant son petit-fils… Peu de temps après, nous avons perdunotre mère Madalèn, devenue presque folle de douleur… Seul, notrepère Jocelyn a résisté plus longtemps au chagrin… Ah ! notrefrère Karadeuk n’a été que trop puni de son désir de voir desKorrigans…

– Les Korrigans ? tante Roselyk, –reprit Yvon, fils de Kervan, – ces petites fées d’autrefois, dontle vieux Gildas, le tondeur de brebis, parle souvent ? On neles voit plus depuis longues années dans le pays, les Korrigans,non plus que les Dûs, autres petits nains.

– Heureusement, mon enfant, le pays estdébarrassé de ces génies malfaisants… Sans eux, ton oncle Karadeukserait peut-être à cette heure avec nous à la veillée…

– Et jamais, mon père, vous n’avez eu denouvelles de lui ?

– Jamais, mon fils ! il est mortsans doute au milieu de ces guerres civiles, de ces désastres, quicontinuent de déchirer la vieille Gaule, sous le règne desdescendants de Clovis.

– Puisse notre Bretagne ignorer longtempsces maux dont souffrent si cruellement les autresprovinces !

– Notre vieille Armorique a su jusqu’iciconserver son indépendance, et repousser l’invasion des Franks,pourquoi faiblirions-nous à l’avenir ? Nos chefs de tribus,choisis par nous, sont vaillants… le chef des chefs, choisi pareux, le vieux Kanâo, qui veille sur nos frontières, estaussi intrépide qu’expérimenté… n’a-t-il pas déjà repoussévictorieusement les attaques des Franks ?

– Et trois fois déjà tu as été appelé auxarmes, Kervan, nous laissant, moi, ta femme, Roselyk, ta sœur, etYvon, ton fils, dans des angoisses mortelles…

– Allons, allons, pauvres Gauloisesdégénérées, ne parlez point ainsi ; songez à nos légendes defamille… Dites, Margarid, femme de Joel ;Méroë, femme d’Albinik le marin ; Ellèn,femme de Scanvoch, avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leursépoux allaient combattre pour la liberté de la Gaule ?

– Hélas ! non ; car Margarid etMéroë ont, comme leurs époux, trouvé la mort dans lesbatailles…

– Tandis que moi, je n’ai été blesséqu’une fois, en combattant ces Franks maudits, que nous avonsexterminés sur nos frontières.

– Oublies-tu, mon frère, le danger que tuas couru aux dernières vendanges ? Étranges vendanges !que l’on va faire l’épée au côté, la hache à la main !

– Quoi ! une partie de plaisir…sortir gaiement de nos frontières pour aller en armes vendanger lavigne que les Franks font cultiver par leurs esclaves vers le paysde Nantes[66]… Par la barbe du bon Joel ! ilaurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières,escortant gaiement nos grands chariots remplis de raisinsvermeils ! Quel joyeux coup d’œil ! les pampres vertsornaient les jougs de nos bœufs, les brides de nos chevaux, etjusqu’aux fers de nos lances ; puis, tous en chœur nouschantions ce bardit :

« – Les Franks ne le boiront pas, cevin de la vieille Gaule… non, les Franks ne le boiront pas !…– Nous vendangeons l’épée d’une main, la serpe de l’autre. – Noschars de guerre sont des pressoirs roulants. – Ce n’est pas le sangqui rougit leurs essieux, c’est le jus empourpré du raisin. – Non,les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule… non, lesFranks ne le boiront pas !… »

– Mon père, j’aurai seize ans à laprochaine vendange au pays de Nantes… vous m’emmènerez avecvous ?

– Tais-toi, Yvon, ne fais pas desemblables vœux ; cela m’effraye, mon enfant.

– Roselyk, entends-tu ma femme ? Necroirait-on pas entendre notre pauvre mère dire à notre frèreKaradeuk, en le grondant de son désir de voir les Korrigans :« Taisez-vous, méchant enfant, vous m’effrayez… »

– Hélas ! mon frère, le cœur detoutes les mères se ressemble.

– Mon père, j’entends des pas au dehors…je suis certain que c’est le vieux Gildas ; il m’avait promisde venir à la veillée, de nous apprendre un nouveau bardit qu’untailleur ambulant lui a chanté. Justement, c’est lui… Bonsoir,vieux Gildas.

– Bonsoir, mon enfant ; bonsoir àvous tous.

– Ferme la porte, vieux Gildas ; labise est froide.

– Kervan, je ne suis pas seul.

– Avec qui es-tu donc ?

– Un étranger m’accompagne ; il afrappé à ma demeure et m’a demandé le logis de Kervan, fils deJocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de plus loin encore.

– Pourquoi n’entre-t-il pas ?

– Il secoue dehors les frimas dont il estcouvert.

– Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-ilun colporteur ?

– Roselyk, Roselyk, entends-tu encore mafemme ?… Ah ! tu as raison : les cœurs des mèressont tous pareils…

– Non, Martha ; ce jeune homme nem’a point paru être un colporteur ; à son air résolu, on leprendrait plutôt pour un soldat ; il porte un long poignard àson côté… tenez, le voici.

– Approche, voyageur ; tu as demandéla demeure de Kervan, fils de Jocelyn ? Kervan, c’est moi…

– Salut donc à toi et aux tiens, Kervan…Mais qu’as-tu à me regarder ainsi en silence ? d’où vient letrouble où je te vois ?

– Roselyk, regarde donc ce jeune homme…remarque son front, ses yeux, l’air de sa figure…

– Ah ! mon frère ! il estd’étranges ressemblances… On croirait voir, vieux de quelquesannées de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu’il a quittécette maison.

– Roselyk, cet étranger porte la main àses yeux ; il pleure… Dis, jeune homme, tu es le fils deKaradeuk ?

Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta aucou du frère de son père, et il embrassa non moins tendrementMartha, Roselyk et Yvon… Les larmes séchées, la première émotionapaisée, les premiers mots qui partirent du cœur et des lèvres deRoselyk et de Kervan furent ceux-ci :

– Et notre frère ?

– Et Karadeuk ?

À cette question, Ronan le Vagre est restémuet ; il a baissé la tête, et, de nouveau, ses yeux se sontremplis de larmes… larmes cette fois amères…

Un grand silence se fit parmi ces descendantsde la race de Joel ; les larmes coulèrent de nouveau, nonmoins amères que celles de Ronan le Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit àson neveu :

– Y a-t-il longtemps que mon frère estmort ?

– Il y a trois mois…

– Et sa fin a-t-elle été douce ?s’est-il souvenu de moi et de Roselyk, qui l’aimionstant ?

– Ses dernières paroles ont étécelles-ci : « Je meurs sans avoir pu accomplir, pour mapart, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa descendance…Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et celle de tonfrère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d’écrire, sanscacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait… Cerécit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceaude notre famille, près des pierres sacrées de Karnak… Je ne peuxespérer que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn viventencore ; s’ils sont morts, comme je le crains, tu remettrascet écrit, soit à mon bon frère Kervan, s’il a survécu à mes vieuxparents, soit au fils aîné de mon frère. S’il était mort sanslaisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa femme déposerontentre tes mains, selon le vœu de notre aïeul Joel, la légende etles reliques de notre famille, et tu les transmettras à tadescendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma doucesœur Roselyk m’ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçantleurs noms toujours chers à mon cœur… »

– Telles ont été les dernières paroles demon père Karadeuk.

– Et ce récit de la vie de mon frère etde la tienne ?

– Le voici, – répondit Ronan endébouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu’ilremit à Kervan. Celui-ci prit cet écrit avec émotion, tandis que,ôtant de sa ceinture ce long poignard à manche de fer qu’avaitporté Loysik, puis le Veneur, et sur la garde duquel on voyaitgravé le mot saxon : Ghilde, et les deux motsgaulois : Amitié, communauté, Ronan donna cette armeà son oncle, et lui dit :

– Le désir de mon père est que vousjoigniez ce poignard aux reliques de notre famille. Lorsque vousaurez lu ce récit, lorsque je vous aurai raconté quelquesévénements qui le complètent, vous reconnaîtrez que cette arme peuttenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont légués…pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veilléecommence… après demain matin il me faudra vous quitter.

– Quoi ! si tôt ?

– Vous saurez la cause de mon promptdépart. Je vous prie donc de lire, dès ce soir, ce récit que jevous apporte ; demain je vous raconterai ce que je n’ai pas eule loisir d’écrire, l’heure de mon voyage en Bretagne ayant étéhâtée malgré moi… Pendant que vous lirez ceci, je désireraisvivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m’asouvent raconté les principaux faits.

– Viens, – dit Kervan en prenant unelampe.

Ronan le suivit… Tous deux entrèrent dans unedes chambres de la maison. Sur une table était déposé le coffret defer, autrefois donné à Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tirade ce coffret la faucille d’or d’Hêna, la vierge de l’îlede Sên ; la clochette d’airain, laissée parGuilhern ; le collier de fer de Sylvest ; lacroix d’argent de Geneviève ; l’alouette decasque de Victoria la Grande ; puis il déposa ces objetsauprès du poignard de Loysik. Kervan prit aussi dans lecoffret les différents parchemins composant la chronique de ladescendance de Joel.

Ces reliques, datant d’un temps si lointaindéjà, Ronan les contemplait avec une profonde et silencieuseémotion. Kervan, voyant son neveu plongé dans ce pieuxrecueillement, le laissa, et alla rejoindre sa famille, non moinsimpatiente que lui de connaître l’histoire de Karadeuk le Bagaude,de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l’ermite laboureur.

Le Vagre resta seul… Cette longue nuit d’hivers’écoula durant qu’il lisait les légendes de sa race… La lumière desa lampe luttait contre les premières clartés de l’aube lorsqueRonan termina sa lecture. Dès que le jour fut tout à fait venu, ledescendant de Joel chercha au loin des yeux, à travers la fenêtre,les rochers de l’île de Sên, île jadis si fameuse par son collègede druidesses, où Hêna avait passé les premières années de sa vie,terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt Ronan vit les rochersde l’île se dessiner confusément à travers la brume de lamer ; alors il jeta de nouveau un regard respectueux etattendri sur la petite faucille d’or, déjà noircie par lessiècles, et qu’Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de celaplus de six cents ans ; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur côté,prolongé leur lecture presque jusqu’à l’aube ; et, contre leurhabitude, ils ne s’étaient pas levés avec le jour. Ronan, encoresous l’impression de l’histoire de sa famille, alla visiter lesabords de la maison : à chaque pas, il y trouva le souvenir deses ancêtres ; elle verdoyait toujours, la vaste prairie oùson aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient auxmâles exercices militaires de la marhek-adroad ; ilcoulait toujours, le ruisseau d’eau vive, au bord duquel Sylvest etSiomara avaient, dans leurs jeux enfantins, élevé une petite cabanepour se mettre à l’abri de la chaleur du jour. Ronan cherchait aubord de ce ruisseau la place des deux vieux saules, où plus tard,lors de la conquête de César, Sylvest et son père Guilhern, ayanten vain tâché d’échapper à l’esclavage du centurion boiteux, alorspropriétaire de leurs champs paternels, furent livrés, par leRomain, à l’horrible supplice des fourmis ! arbresséculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour deScanvoch et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille…

L’émotion de Ronan le Vagre fut à la foisdouce et triste. Absorbé dans sa profonde méditation sur le passé,peu à peu il lui sembla voir, au milieu de la brume qui voilait àdemi le rivage de la vieille Armorique, apparaître les touchantesou mâles figures de la légende de son obscure mais antique famillegauloise. Le brenn (Brennus), vainqueur de l’Italie auxpremiers siècles de la puissance de Rome ; Joel, Margarid,Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvestl’esclave, Siomara la courtisane ; Geneviève, témoin de lamort du jeune homme de Nazareth ; Scanvoch, et enfin Karadeukle Bagaude… Dans cette vision étrange, plus l’époque à laquelleappartenaient ces différents personnages s’éloignait du tempsprésent pour s’enfoncer dans la profondeur des âges, plus ilssemblaient grandir… de sorte que les pâles fantômes de lagénération de Joel, qui dominaient ceux de sa descendance, étaientà leur tour dominés par l’imposante figure du brennvictorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans labalance où se pesait la rançon de Rome et de l’Italie…

– Ah ! combien de nos générations sesuccéderont encore avant que la radieuse vision de Victoria laGrande se soit réalisée ! – pensait Ronan avec un accablementmélancolique. – Ô Brennus ! vaillant guerrier, le plus anciensdes aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire !… ÔJoel ! combien de temps votre descendance doit-elle souffrirencore avant que la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamaisdélivrée du joug des rois franks et des pontifes de Rome… Que desueurs ! que de larmes ! que de sang doit verser encorevotre race, ô Brennus ! ô Joel ! avant l’avénement de ceglorieux jour de bonheur et de liberté !

Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix dufrère de son père.

– Ronan, – dit Kervan, – la gelée a durcila terre, les troupeaux ne peuvent sortir des étables ; nousavons à cribler le grain à la maison… viens, rentrons ;pendant notre travail tu nous diras les événements qui complètentton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire fidèlementla suite de l’histoire de ta vie.

Ronan et la famille de Kervan sont rassemblésdans la grande salle de la métairie ; après le repas du matinles femmes filent leur quenouille ou s’occupent des soinsdomestiques ; les hommes criblent le grain qu’ils tirent degrands sacs et qu’ils reversent dans d’autres. Des troncs d’orme etde chêne brûlent dans l’immense foyer, car au dehors vive est lafroidure ; Ronan va parler ; on fait silence, et chacuntout en s’occupant de ses travaux jette de temps à autre un regardcurieux sur le Vagre, fils du Bagaude.

– Mon oncle, – dit Ronan, – vous avez luce récit ?

– Nous tous qui sommes ici nous l’avonsentendu…

– Et que pensez-vous maintenant desBagaudes et des Vagres ?

– Je pense, ainsi que ton frère Loysik,que ces représailles contre les horreurs de la conquête franque,représailles légitimées par la conquête elle même, étaientmalheureusement stériles et désastreuses comme l’est la vengeancesi juste qu’elle soit ; cependant, je crois, je sens qu’ilfallait frapper de terreur ces féroces conquérants ! sur euxseuls doit retomber tant de sang versé…

– Implacable et légitime a été notrevengeance, mais non pas stérile, Loysik l’a proclamélui-même ; rappelez-vous ces paroles de votre grand-pèreAraïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit,Kervan ; elles étaient, elles sont, elles seront éternellementjustes : « – L’insurrection a toujours du bon… car on ygagne toujours quelque chose. Qu’un peuple conquis ou oppriméimplore ses maîtres, au nom de la justice, au nom de l’humanité,ses maîtres se rient de lui ; qu’il se révolte… ils tremblentet accordent à la terreur ce qu’ils avaient refusé au bondroit. » Araïm disait vrai. N’est-ce pas aux grandesinsurrections de la Bagaudie que l’Armorique a dû son completaffranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bienqu’allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudieavait protesté par les armes, les autres contrées de la Gauleétaient redevenues provinces romaines après l’ère glorieuse etlibre de Victoria la Grande !

– C’est la vérité, Ronan… mais en quoivotre Vagrerie a-t-elle été pour vous aussi fructueuse que laBagaudie ? Et mon pauvre frère Karadeuk comment est-ilmort ?

– Pour répondre à vos questions, Kervan,il me faut d’abord vous apprendre ce qui s’est passé aprèsl’incendie du burg du comte Neroweg.

– Nous t’écoutons…

– Le succès de notre attaque terrifiad’abord les Franks et les évêques de la contrée ; ceux desesclaves qui n’étaient pas hébétés par les prêtres, les colonspressurés par les seigneurs, enfin les hommes de cœur qui sentaientencore couler dans leurs veines quelques gouttes de sang gaulois,reprirent quelque espoir ; notre bande, dont mon père conservale commandement, devint considérable ; on vit alors desprélats et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie,améliorer un peu le sort de leurs esclaves, pressurer moins leurscolons ; foi de Vagre ! mon oncle… la terreur faisaitbattre d’une charité passagère tous ces cœurs jusqu’alorsendurcis…

– Et ton frère Loysik ?

– Fidèle à ce principe de Jésus deNazareth : « que ce sont surtout les malades qui ontbesoin de médecins, » il ne nous quittait pas, il eut bientôtsur notre troupe l’ascendant qu’il savait prendre sur les hommesles plus endiablés ; sa bonté, son courage, son éloquence, sonamour de la Gaule, son horreur de la conquête franque, luiacquirent bientôt tous les cœurs, souvent il empêcha des désastresinutiles ou de sanglantes représailles. Lorsque ainsi que moi ilfut guéri des suites de notre torture, il nous quitta pendantquelque temps et nous demanda, sans nous dire ses motifs, de nousrapprocher des confins de la Bourgogne ; il devait nousrejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l’extrêmefrontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sanspeine, de ne plus incendier les burgs et les villasépiscopales ; mais le pillage allait toujours au profit dupauvre monde, et nous faisions bonne justice des seigneurs franks,dont les cruautés étaient avérées.

– Et les Franks ne se sont pas arméscontre vous ?

– Le roi Clotaire ordonna une levéed’hommes, mais les seigneurs bénéficiers craignirent en se séparantde leurs leudes de laisser leurs burgs désarmés à la merci desesclaves, ou livrés sans défense aux attaques de notretroupe ; ils n’envoyèrent que peu de gens à la levée, aussi,par deux fois, nous avons rudement combattu et battu lesFranks ; mais, selon le désir de Loysik, nous nousrapprochions toujours des frontières de la Bourgogne…

– Et la petite Odille, Ronan ?

– Je l’avais prise pour femme… la chèreenfant ne me quittait pas, aussi douce que vaillante, aussi dévouéeque tendre.

– Pauvre petite… et l’évêchesse qui nousa intéressés malgré son égarement ?

– Fulvie était pour le veneur cequ’Odille était pour moi.

– Et ce roi Chram qui rêvait le parricidea-t-il exécuté ses projets de révolte contre son pèreClotaire ? cet autre monstre qui tuait les enfants de sonfrère à coups de couteau !

– Kervan, il y a trois jours en merendant ici… j’ai retrouvé Chram et son père sur les frontières denotre Armorique.

– Le père et le fils sur nosfrontières ?

– Oui, et ils se sont montrés dignes l’unde l’autre… Ah ! Kervan ! j’ai dès mon enfance couru laVagrerie… j’ai dans ma vie assisté à de terribles spectacles… mais,foi de Vagre, je n’ai jamais éprouvé une pareille épouvante… etd’horreur encore je frissonne quand je songe à ce qui, sous mesyeux, s’est passé lors de la rencontre de Chram et de son père.

– Je te crois, Ronan, car te voici toutpâle à ce souvenir.

– Horrible… horrible… mais je viendraitout à l’heure à ce récit ; fidèles à notre promesse enversLoysik, nous nous rapprochions des confins de la Bourgogne. Cettecontrée, l’une des premières conquises avant Clovis par d’autresbarbares venus de Germanie, et appelés Burgondes, étaitaussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille Gaule ! Àla voix de Vercingétorix, le chef des cent vallées, lespopulations s’étaient soulevées en armes contre les Romains,Épidorix, Convictolitan,Lictavic, et d’autres patriotes de cette province, avaientrejoint avec leurs tribus le chef des cent vallées, jalouxde combattre avec lui pour la liberté des Gaules.

– Et cette contrée autrefois sivaillante… a subi le sort commun !

– Là comme ailleurs, Kervan, les évêquesavaient hébété ces populations jadis si viriles.

– Oui, tandis que dans notre Armoriqueles druides chrétiens ou non chrétiens nous prêchent encore l’amourde la patrie, la haine de l’étranger.

– Aussi la Bretagne est jusqu’ici restéelibre ; il n’en fut pas ainsi de la malheureuse province dontje vous parle ; dès 355, son peuple avait dégénéré, deux chefsde hordes, Westralph et Chnodomar,avaient envahicette contrée ; d’autres barbares, les Burgondes, venus desenvirons de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiersenvahisseurs et s’établirent en ce pays vers l’année 416. CesBurgondes, qui ont donné leur nom à cette province, étaient despeuples pasteurs, moins féroces que les autres tribus de Germanie.Le plus grand nombre des habitants gaulois de ce pays avaient étémassacrés ou emmenés en esclavage lors de la première conquête de355. La race de ceux qui en petit nombre survécurent, asservie parles Burgondes, ne fut pas aussi misérable que celles de la majoritédes provinces conquises ; les rois Gondiok,Gondebaud et son fils Sigismond, régnèrent tour àtour sur ce pays jusqu’en 534 ; à cette époque, Childebert etClotaire, fils de Clovis, attaquant ces rois burgondes, comme euxde race germaine, ravagèrent de nouveau ce pays, asservirentégalement et la race burgonde et la race gauloise, et ajoutèrent ceterritoire aux autres possessions de la royauté franque.

– Que de ruines ! que demassacres ! que d’esclavage !… Heureux sont nos pères dessiècles passés… ils vivent ailleurs qu’en ce tristemonde !…

– C’est un terrible temps ! mais,foi de Vagre, nous l’avons rendu terrible aussi pour bon nombre denos conquérants… Je vous l’ai dit, selon notre promesse faite àLoysik, nous nous étions rapprochés des confins de la Bourgogne…Nous arrivâmes près de Marcigny au commencement de l’automne ;dans ces climats fortunés cette saison est aussi douce que l’été.Le soleil baissait, nous avions marché toute la journée, traversantdes contrées jadis fécondes autant que peuplées, et alors incultes,presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à nous, d’autresse réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent l’alarme.Nous attendions toujours le retour de Loysik ; pour plus deprudence, nous avions campé sur une colline boisée, d’où l’ondominait au loin la ville, à peine défendue par des murailles enruines… Vers la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère ; ilaccourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il mesemble encore le voir, gravissant la colline d’un pas précipité,ses traits rayonnaient de bonheur ; après avoir répondu auxtémoignages d’affection dont nous l’entourions à l’envi, Loysik fitsigne qu’il voulait parler ; il gravit un monticule ombragéd’une châtaigneraie séculaire : la foule s’assembla autour delui ; à ses pieds s’assirent un grand nombre de femmes quicouraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles setrouvaient Odille et l’évêchesse. Loysik portait ce jour-là unerobe de grosse laine blanche ; un rayon du soleil couchant,traversant les châtaigniers, semblait entourer d’une auréole doréesa grave et douce figure encadrée de ses longs cheveux, séparés surson front un peu chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je nesais pourquoi me vint alors à la pensée le souvenir du jeune hommede Nazareth, prêchant sur la montagne la foule vagabonde dont ilétait toujours suivi… Un grand silence se fit dans notretroupe ; Loysik nous dit ces paroles, que bientôt après j’aiécrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas lesoublier :

« – Mes amis, mes frères, vous tous quim’entendez, je reviens au milieu de vous avec la bonnenouvelle… écoutez-moi : jusqu’ici vous avez, par deterribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pourle mal : les méchants l’ont voulu, la violence a appelé laviolence ! l’oppression, la révolte ; l’iniquité, lavengeance ! Elles se sont réalisées, ces menaçantes paroles deJésus : Qui frappera de l’épée périra par l’épée ! –Malheur à vous qui retenez votre prochain en esclavage ! –Malheur à vous, riches au cœur impitoyable ! Aux pauvresqui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de cesconquérants pillards ou de ces nouveaux princes des prêtres,race de serpents et de vipères, qui, selon le Christ,dévore le bien des pauvres. – Affreux hypocrites quijurent par l’or de l’autel et non par la sainteté du temple…Beaucoup d’hommes endurcis, frappés par vous de terreur, ont dèslors montré quelque charité… Vous avez enfin fait justice ;mais, hélas ! justice aventureuse, implacable, comme nos tempsimplacables ! temps de tyrannie et de guerre civile,d’esclavage et de révolte, de misère atroce et de criminelleopulence ! effrayants désastres qui ont jeté les peuples horsde toutes les voies humaines. L’éternelle notion du juste et del’injuste, du bien et du mal, s’obscurcit dans les esprits :les uns, hébétés par l’épouvante et l’ignorance, subissent des mauxinouïs avec une résignation dégradante, impie ! les autres, sejetant comme vous dans une révolte légitime, mais impuissante parcequ’elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel vertigefurieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux actesles plus déplorables… Votre vengeance est légitime, et elleengendre fatalement d’incalculables malheurs ! Aujourd’hui,frappés par vous de terreur, quelques cœurs, jusqu’alorsimpitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves ;mais demain ? demain… vous serez loin et les bourreauxredoubleront de cruauté… Vous incendiez les demeures de cesconquérants barbares établis en Gaule par le massacre et lepillage ; mais ces demeures écroulées dans les flammes, quiles rebâtira ? nos frères esclaves ! Vous partagez entreeux les dépouilles des seigneurs et des prélats enrichis par larapine, l’exaction, la simonie ; mais ces ressourcesprécaires, dites, combien durent-elles pour nos frèresesclaves ? quelques jours à peine ; puis la misère pèseraplus atroce encore sur ces malheureux ! Ces coffres vidés parvous, charitablement je le sais, qui devra les remplir ? nosfrères esclaves, par de nouveaux et écrasants labeurs ! Et quede larmes ! que de sang versé ! que de ruines !…

» – Oui, des larmes ! desruines ! du sang ! – crièrent plusieurs voix. – Nosconquérants ne l’ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notrerace !… Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nousl’iniquité qui nous dévore !…

» – Périsse l’iniquité ! oui,périsse l’esclavage ! oui, périssent la misère,l’ignorance !… Oui, oui ! demandez à Ronan, mon frère, sije ne lui disais pas un jour : Comme toi, j’ai horreur de laconquête barbare ; comme toi, j’ai horreur del’asservissement ; comme toi, j’ai horreur de l’ignorancefuneste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurssemblables ; comme toi, j’ai horreur de la dégradation denotre Gaule bien-aimée… Mais pour vaincre à jamais la barbarie,l’ignorance, la misère, l’esclavage, il faut les combattre, lemoment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, parle travail, par le réveil de l’antique patriotisme gaulois, non pasmort, mais engourdi au fond de tant de cœurs !

» – Ermite notre ami, commentpouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par lesarmes ? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que noussommes ?

» – Je vous l’ai dit : vosreprésailles sont légitimes ; la violence appelle laviolence ! l’oppression, la révolte ! mais la révolte,rendue toujours nécessaire par l’aveugle iniquité des oppresseurs,n’est qu’un moyen terrible d’atteindre à ce but divin : lebonheur de l’humanité… La révolte déblaye le terrain, le travail,la vertu, la liberté le fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mesamis, mes frères, croyez-moi ! l’heure redoutable et saintedes grands soulèvements populaires n’a pas encore sonné… Notregénération, comme celles qui l’ont précédée, a été façonnée parl’Église à subir les horreurs de la conquête avec une résignationimpie, oui, impie ! oui, sacrilège ! Quoi ! larapine, le massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent,oppriment notre pays ! quoi ! nos conquérants et leurscomplices effrayent le monde de leurs forfaits ! quoi !voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos sœurs, nos enfants,subir les hontes, les tortures de l’esclavage, et au nom del’éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par larévolte contre ces iniquités épouvantables ! Ah ! cettesoumission, plus criminelle encore qu’imbécile, outrage le ciel etles hommes… Mais, je vous l’ai dit, mes amis, pour que cetterévolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantesinsurrections des temps passés, elle soit générale, et elle nepeut, elle ne pourra l’être ni aujourd’hui, ni demain… Endoutez-vous ? Voyez le petit nombre d’esclaves qui répondent àvotre appel de liberté… Croyez-moi, je vous le répète… non, ellen’a pas sonné, l’heure redoutable et sainte des grands soulèvementspopulaires… Cette heure, vous la devancez d’un siècle, et pluspeut-être… Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents,tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérantsabhorrés, vous n’aurez laissé après vous que des ruines !Suivez au contraire mes avis, et vos frères trouveront dans votreexemple un utile enseignement pour l’avenir.

» – Explique-toi, ermite laboureur,explique-toi, notre ami.

» – Dites, mes amis, qui vous a faitsVagres, vous, hommes de toutes conditions avant d’être réduits enservitude ? oui, qui vous a jetés dans la révolte ?N’est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de l’esclavage etdes malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conquêtefranque ?

» – Oui, oui, voilà pourquoi nous couronsla Vagrerie.

» – Mais si l’on vous disait :Renoncez à votre vie errante, et votre travail vous assureralargement les nécessités de la vie ; votre courage garantiravotre repos et votre liberté… Vous qui regrettez ou désirez la paixdu foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et doucesjouissances… Vous qui préférez l’austère isolement du célibat, voussuivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

» – Ermite notre ami, ces promessessont-elles réalisables ? Tu n’es pas de ces fourbes quiprétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder le don desmiracles…

» – Ah ! s’ils l’eussentvoulu ! les évêques eussent chaque jour, et sans fourberie,accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaineprêchée par Jésus… Oui, s’ils avaient agi par justice et parhumanité, ainsi que vient d’agir par terreur l’évêque de Châlons,une voie d’émancipation pacifique et véritablement chrétiennes’ouvrait pour la Gaule…

» – Et qu’a-t-il donc fait l’évêque deChâlons ?

» – Après m’être séparé de vous, je suisallé dans cette petite ville de Marcigny, qui dépend du diocèse deChâlons ; c’est là que l’évêque a sa villa où il habite l’été…Ce n’est pas un méchant homme, quoiqu’il commette, ainsi que lesautres prélats, le crime affreux pour un prêtre du Christ deretenir ses frères en esclavage ; ses jours se sont écoulés,jusqu’ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise etl’opulence ; il est d’ailleurs grand ami du roi Clotaire.Depuis longtemps je connais cet évêque ; ma vie, contraire àla sienne, lui impose ; il a foi à ma parole, il la saitsincère… Je suis donc allé le trouver, cet évêque, et je lui ai ditceci :

» – As-tu entendu parler des Vagresd’Auvergne ? – Hélas ! oui, car ils commettentd’effrayants ravages en ce pays-là ; mais, grâce à Dieu, laVagrerie n’est point venue jusqu’en Bourgogne. – Évêque, elle s’enapproche à grands pas ; avant quinze jours les Vagres serontaux frontières de ton diocèse. – Alors, malheur, malheur à nous,moine ! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyéscontre eux… Hélas ! hélas ! si la Vagrerie approche,qu’allons-nous devenir ? mon diocèse va être ravagé, montrésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma riante villaincendiée… comme celle de l’évêque Cautin… Moine, c’est une grandedésolation !… Que faire, mon Dieu !… que faire !… –Évêque, la vallée de Charolles est située dans ton diocèse ? –Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes lesterres de la Gaule qui n’ont pas été distribuées en bénéfices, soitpar lui, soit par son père Clovis, aux chefs des leudes ou àl’Église. – Tu es l’ami du roi Clotaire ? – Ce grand prince metémoigne beaucoup de bonne volonté : je lui ai remis plusieursde ses péchés… – Demande-lui pour moi la donation de la vallée deCharolles ; j’y fonderai une communauté de moineslaboureurs ; autour de ce monastère se fondera une colonielaïque ; une partie des terres sera réservée aux moineslaboureurs, l’autre, abandonnée à la colonie ; mais je veuxcette donation absolue, héréditaire, exempte de toutes charges etredevances… Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommeslibres, eux et leur descendance… Obtiens, et tu le peux, cettedonation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres quit’épouvante devient, par la possession de ce territoire, unétablissement d’hommes de paix et de travail… Choisis donc, pourton diocèse, entre les désastres de la Vagrerie ou les fécondslabeurs d’une colonie d’hommes libres… – Je connaissais, mes amis,le caractère de l’évêque Florent : son choix ne pouvait êtredouteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la donationpour lui-même ; mais il apprit le même jour, par desvoyageurs, que les Vagres s’approchaient de plus en plus desfrontières de Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire,alors à Bourges, lui écrivit une lettre pressante en ma faveur…Hier, ce messager a rapporté à l’évêque de Châlons cette donationaccordée ainsi qu’il suit, par une charte, selon la formuleordinaire :

CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks…L’office et le devoir d’un roi est de venir en aide aux serviteursde Dieu et d’accueillir favorablement leurs demandes. D’autre part,comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il imported’amasser au plus vite des richesses pour l’éternité. Cesrichesses, nous pouvons les acquérir facilement au moyen delargesses accordées aux évêques et à l’Église. C’est pourquoi nousaccueillons la demande de notre vénérable père en Christ, Florent,évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous nosfidèles présents et futurs qu’un certain moine, nomméLoysik, nous a demandé, par l’entremise dudit Florent,notre vénérable père en Christ et ami, une terre où il pût habiterlibrement, prier et implorer pour nous la miséricorde divine ;il a ajouté qu’il était suivi d’un grand nombre d’hommes qu’ilvoulait retirer des désordres et des misères du siècle ; ceshommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se livrer à unevie paisible et laborieuse ; pour nous, considérant que lademande du moine est sage ; parce que nous croyons,d’ailleurs, que, si nous l’accueillons favorablement, nous feronsune chose agréable à Dieu et méritoire pour la rémission de nospéchés, nous accordons à ce moine la possession de la vallée deCharolles, située dans le diocèse de Châlons, bornée au nord parles rochers dits Roches-Balues ; au midi par larivière de Charolles, dont une branche traverse laditevallée ; à l’ouest par le ravin appelé Ravind’Épidorix ; à l’est, par la lisière des bois ditsBois aux Chèvres, touchant aux terres de l’église deMarcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu’ilrencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques,constructions, vignes, champs cultivés, prairies et bois ; ilusera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d’ymettre empêchement, labourer, planter, bâtir : nousl’exemptons, lui et ceux qui s’établiront avec lui dans la valléede Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons àtous nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d’exiger pour euxet pour leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, niredevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s’établiront sur leterritoire que nous lui avons accordé, les tenant et reconnaissantpour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindrenos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnonset leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notreprotection. Et pour que le présent acte ait plus de force, nousavons voulu qu’il fût signé de notre main et scellé de notresceau.

CLOTAIRE[67].

» L’évêque, en me remettant cette charte,m’a dit :

» – Je me suis bien gardé de mander ànotre glorieux roi Clotaire qu’il s’agissait des Vagres. Il auraitpar orgueil et vengeance, refusé la donation ; mais quand ilsaura que, grâce à elle, cette province n’a plus à craindre ceshommes déterminés, que l’on finirait toujours par écraser, mais auprix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa concession.Maintenant, moine, j’ai foi à ta parole, je sais qu’on y doitcompter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mondiocèse.

» L’évêque me parlait ainsi tantôt,lorsque quelques esclaves fugitifs sont venus annoncer l’approchede votre troupe ; le prélat m’a dit alors d’une voixsuppliante : – Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres,annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolteprésente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leursbesoins, en attendant celle de l’an prochain, je leur enverrai dublé, du vin, des bestiaux ; mes esclaves charpentiers lesaideront à construire des maisons de bois avec les arbres de laforêt, en attendant qu’ils aient pu se bâtir des demeures depierres, et à ces bâtisses mes esclaves de tous métierss’emploieront encore… va, cours, moine, je ferai tous lessacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence avec de siredoutables voisins…

» À cette heure, mes amis, mes frères,vous le voyez, de vous il dépend de vivre laborieux, paisibles,heureux et aussi libres qu’on peut l’être sous la dominationfranque ! Ceux d’entre vous qui voudront entrer avec moi dansnotre communauté de laboureurs y entreront ; ceux qui,préférant la vie de famille, voudront s’unir à une femme de leurchoix, recevront de moi des terres héréditaires et fonderont lacolonie… J’ai soigneusement visité la vallée… une rivièrepoissonneuse traverse ses vastes prairies, des bois séculairesl’ombragent, ce qui est cultivé par les esclaves du fisc royal envigne et en blé est florissant ; les bestiaux sont nombreux.Ai-je besoin de vous le dire, mes frères, que ces pauvres esclavestransportés ou nés en ce pays, et que dans sa générosité sacrilègece roi Clotaire me donne… pêle-mêle avec le bétail… serontaffranchis par nous. Nous ne sommes pas des évêques pour garderainsi notre prochain en esclavage et l’exploiter à notreprofit ; ces esclaves redeviendront comme nous des hommeslibres, les terres qu’ils ont jusqu’ici cultivées pour le fisc duroi leur appartiendront désormais à titre héréditaire. La valléeest immense, et fussions-nous trois fois plus nombreux, lafertilité de son sol suffirait à nos besoins ; ces terres quele roi Clotaire nous restitue, à nous Gaulois, sous forme de don,ont été violemment conquises il y a plus de deux siècles par destribus barbares, puis envahies par les Burgondes, puis enfinreconquises sur ceux-ci par les Franks ; ces terres sont enpartie incultes, la race de ceux qui les possédaient il y a deuxcent cinquante ans et plus avant la première invasion barbare est,hélas ! depuis longtemps éteinte ; massacrées lors de cesconquêtes successives, emmenées au loin en captivité ou mortes à lapeine en cultivant pour autrui les champs paternels, les premièrespopulations ont disparu, les esclaves habitant aujourd’hui cettevallée descendent de ceux qui y ont été transportés pour larepeupler après la conquête de Clovis. En occupant cette portion dusol de la Gaule, nous, Gaulois, nous ne dépossédons personne denotre race ; mais ce territoire, il faudra savoir au besoin ledéfendre : en ces temps de guerre civile, les donations,quoique perpétuelles, souvent ne sont pas respectées par leshéritiers des rois ou par les seigneurs et les évêques voisins.Nous serons donc prêts à repousser la force par la force. La valléeest garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midipar une rivière profonde, à l’ouest par des ravins escarpés, àgauche par des bois épais ; il nous sera facile de nousfortifier dans cette possession et d’y maintenir nos droits… si lenombre nous écrase, nous mourrons du moins en hommes libres. Un motencore, mes amis, je vous l’ai dit, les faits vous le prouvent etvous le prouveront, l’heure des grands soulèvements populaires n’apas encore sonné, ne sonnera pas de longtemps peut-être ; maisune heureuse chance a servi votre révolte isolée, sachez enprofiter. Gaulois réduits en servitude, vous aviez pris les armes…mais vous renoncez à de terribles représailles du jour où vousrentrez en possession du sol et de la liberté… de ce jour, vous,hommes de révolte, de désordre, de bataille, vous devenez hommes depaix, de travail et de famille… esclaves violemment dépouillés devos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres,possédant la terre et la fécondant par votre travail, vous répandezautour de vous l’abondance et la richesse… Ah ! croyez-moi,cet enseignement sera fécond pour l’avenir ; oui, malgré latorpeur effrayante où sont plongées les populations qui nousentourent, tôt ou tard vous voyant vivre paisibles, laborieux,elles se diront : – Si le peuple des Gaules, au lieu de subirl’esclavage avec une lâche résignation, avait, comme les habitantsde cette colonie, su se faire craindre et reconquérir ce que laviolence lui avait ravi, il serait aujourd’hui heureux etlibre ! Comptons-nous donc, pauvres esclaves que noussommes ! comptons les Franks… et debout ! mais tousensemble… isolément nous serions écrasés… oui, debout… debout tousensemble ! courons tous aux armes ! et à nous aussi notrejour viendra ! – Amis, croyez-moi, de proche en proche cesidées germeront, grandiront, et l’heure arrivera, lointaine encore,je le sais, mais inévitable comme la justice de Dieu, où le peupledes Gaules, se levant tout entier contre l’oppression des rois etde l’Église, ressaisira les droits sacrés dont l’a dépouillé laconquête ! alors, oh ! alors, pour tous, paix, travail,bonheur et liberté ! »

– Ronan, – dit Kervan après avoir, ainsique sa famille, attentivement écouté le Vagre, – Loysik parlaitavec une grande sagesse… Ses conseils ont-ils été suivis par tescompagnons ?

– Oui… le plus grand nombre des Vagresacceptèrent l’offre de Loysik : quelques-uns continuèrent leurvie aventureuse ; mais ils promirent à Loysik de ne pas entreren Bourgogne… et depuis, nous n’avons plus entendu parlerd’eux ; car, ainsi que le disait mon frère, le temps desgrands soulèvements populaires n’est pas encore venu, il faut lereconnaître avec regret, avec douleur… Parmi ceux qui peuplentaujourd’hui la vallée de Charolles, plusieurs, préférant lecélibat, ont adopté la règle des moines laboureurs, sous ladirection de Loysik ; mais la majorité de nos compagnons,formant la colonie laïque établie autour du monastère, se sontmariés, soit à des femmes qui couraient avec nous la Vagrerie, soitaux filles des colons voisins… J’ai épousé la petite Odille et leVeneur l’évêchesse ; les artisans, que l’esclavage et lamisère avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciensmétiers, et travaillèrent pour la colonie ; d’autres selivrèrent à la culture des terres, des vignes, à l’élevage desbestiaux. Je suis devenu bon laboureur, et ma petite Odille,habituée dès son enfance à soigner les troupeaux dans les montagnesoù elle est née, s’occupe des mêmes soins ; l’évêchesse filesa quenouille, tisse la toile, en digne ménagère, et dirigel’hospice ouvert pour les femmes malades ; de même que Loysikdirige l’hospice des hommes, fondé par lui dans sonmonastère ; il est aussi l’arbitre souverain des rares démêlésqui s’élèvent entre nous ; car je vous le dirai, Kervan, etvous me croirez, au bout de six mois de séjour dans cette fertilevallée de Charolles, nous, jadis Vagres errants et indomptés, nousétions devenus, selon le vœu de mon frère, des hommes de paix, detravail et de famille.

– Ah ! Ronan ! Loysik disaitvrai : puisque les évêques n’ont pas osé, comme nos druidesvénérés, prêcher la guerre sainte contre les Franks, pourquoin’ont-ils pas chrétiennement agi comme ton frère ? Oui… cesterres immenses, peuplées d’esclaves et de bétail, que l’Égliseobtient si facilement de la crédulité des rois et des seigneursfranks, pourquoi ne les a-t-elle pas restituées à ceux qui lespossédaient autrefois ? ou bien si le massacre de la conquêtelaissait ces terres sans possesseurs, pourquoi l’Église ne lesa-t-elle pas distribuées aux esclaves qui les cultivaient etqu’elle aurait affranchis, au lieu de les garder en servitude,exploitant ainsi terres et gens à son profit… Redevenus libres etcitoyens, rattachés au sol de la patrie par les mille liens de lafamille, par la possession d’un sol fécondé par leur travail, cesanciens esclaves régénérés, formant alors la population la plusconsidérable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain,absorber ou chasser cette poignée de barbares qui l’oppriment etreconquérir son indépendance… Oh ! oui, oui… si ce que tonfrère a accompli dans la vallée de Charolles, tous les évêquesl’avaient accompli dans les immenses domaines de l’Église, peuplésd’esclaves, la Gaule, aujourd’hui, serait prospère, glorieuse etlibre !

– Cela est certain, Kervan ; maisles évêques ne l’ont pas voulu. Ces terres conquises par leurfourberie, ils les ont, vous l’avez dit, conservées, exploitées àleur profit, grâce au labeur écrasant de leurs frères, qu’ilsretiennent, ces doux apôtres de charité, dans le plus duresclavage… Le mal que font les évêques, ils le font volontairement,amoureusement ; ces terres, ces esclaves, dons pieux de lacrédulité de nos conquérants, quelle puissance humaine pouvaitforcer l’Église à les garder ? qui l’empêchait, qui l’empêched’affranchir ces pauvres captifs ? qui l’en empêche ?…Ah ! c’est l’ambition implacable, c’est la cupidité effrénéede ces nouveaux princes des prêtres !… Ils règnentabsolus, redoutés sur un peuple crédule et craintif ; ilsjouissent du fruit de ses sueurs dans une opulente oisiveté… et ilsn’auraient été que simples citoyens au milieu d’un peuple libre,intelligent, pénétré de ses droits, et n’entendant travailler qu’auprofit de sa famille… Alors, ces richesses si chères à lafainéantise, à l’orgueil, aux excès du clergé, il lui eût fallu lesacquérir par le travail… Aussi, honte, exécration à ces princes desprêtres de l’Église de Rome !… Aussi, malheur à notre vieilleArmorique, si jamais la foi de nos pères s’éteint en elle !…Croyez-moi, Kervan, du jour où la Bretagne subira le jougcatholique, elle subira le joug de la royauté franque !…

– Fasse le ciel que ces cruellesappréhensions ne se réalisent jamais, Ronan ! Écartons cestristes pensées, parlons de la vie paisible et laborieuse de lacolonie de la vallée de Charolles.

– Oui, là nous avons jusqu’ici vécuheureux, cultivant nos champs en commun, et partageant en frèresles fruits de notre travail commun, selon ces mots gravés sur lagarde du poignard que je vous ai apporté : Amitié,communauté !

– Mais cet autre mot que j’y ai lu, cemot Ghilde, que signifie-t-il ?

– C’est un mot saxon ; il signifieassociation, confrérie, parce qu’en ce pays du Nord, d’après unecoutume dont l’origine se perd dans la nuit des temps, tous ceuxqui font partie d’une ghilde se jurent en secret, parserment mystérieux et sacré : Amitié, appui, solidarité entoutes choses… La maison de l’un des associés brûle-t-elle, tousles autres l’aident à la reconstruire ; sa récolte est-elledétruite par la grêle ou par l’orage, tous les associés, secotisant, l’indemnisent de ce dommage ; il en est de même sison vaisseau périt dans un naufrage… Craint-on de partir seul pourun long voyage, un, deux ou plusieurs associés vousaccompagnent ; quelqu’un de la ghilde est-il victime d’uneiniquité, tous prennent parti pour lui, afin d’obtenirjustice ; est-il outragé, tous se joignent à l’offensé pourl’aider à obtenir réparation ou vengeance[68]… Cequ’il y a de fécond dans ce principe de fraternelle solidarité,notre communauté l’a mis en pratique. Là nous disons commeautrefois en Vagrerie : Tous pour chacun, chacun pourtous…

– Et mon frère Karadeuk a-t-il du moinsjoui de cette vie paisible et fortunée, après tantd’aventures ?

– Oui… jusqu’au jour de sa mort il a vécuheureux dans notre maison, auprès d’Odille et de moi… il a pu bénirmon premier-né…

– Quelle a été la cause de la mort de monfrère ?

– Vous avez vu, Kervan, dans ces récits,quel homme était ce Chram, fils du roi Clotaire ?

– Oui, c’était le digne fils d’un telpère…

– Ses projets de révolte ayant échoué enPoitou et en Auvergne, il s’est dernièrement jeté en Bourgogne, àla tête de quelques troupes, pour soulever ce pays contre sonpère ; les comtes et les ducs de Clotaire, en ce pays, crurentde leur intérêt de combattre Chram dans cette nouvelle guerrecivile ; néanmoins il ravagea une partie de ce malheureuxpays. Une des bandes de Chram arriva près de notre vallée ;mon père et Loysik, prévoyant les éventualités de ces temps detroubles, nous avaient fait fortifier, au moyen de fossés etd’abattis d’arbres, les points de la vallée qui n’étaient pasdéfendus, soit par la rivière, soit par des ravins presqueinaccessibles ; nos colons et les hommes de la communautéoccupaient ces positions tour à tour et en armes, depuis l’invasiondu fils de Clotaire en Bourgogne. Mon père commandait un de cespostes avancés lorsque les guerriers de Chram s’approchèrent denotre vallée pour la ravager.

– Sans doute il y eut un combat, et monpauvre frère Karadeuk…

– Fut mortellement blessé en repoussantles Franks à la tête de nos hommes… Mon père mourut après avoirprononcé les paroles que je vous ai dites. Durant ce combat, ilportait ce poignard saxon appartenant à Loysik, et ramassé par leVeneur lors de l’attaque des gorges d’Allange ; celui-cil’avait rendu à mon frère après notre fuite du burg de Neroweg…Loysik donna plus tard cette arme à mon père ; il la portaitle jour où il fut mortellement blessé… Il m’a prié de vousl’apporter et de la joindre aux reliques de notre famille.

– La mort de mon frère a été vaillantecomme sa vie… Maudit soit ce Chram, fils de Clotaire ! S’iln’eût pas ravagé la Bourgogne, mon frère Karadeuk vivrait peut-êtreencore !

– Je dis comme vous, Kervan, maudit soitce Chram ! Du moins il a trouvé aux frontières de notreBretagne la juste punition de ses crimes…

– Tu veux parler de cette aventure quit’a frappé d’une telle épouvante, que tout à l’heure tu pâlissaisencore à ce souvenir ?

– Ah ! Kervan ! l’on dirait queces rois franks et leur race sont prédestinés à devenir l’horreurdu monde !… Écoutez, écoutez… mon père mourant me fit doncpromettre de me rendre ici, au berceau de notre famille. Aprèsavoir écrit le récit que je vous ai remis… je n’ai pu lecompléter ; voici pourquoi : En ces temps désastreux,rien de plus difficile, de plus périlleux, que d’entreprendre unlong voyage ; on risque à chaque pas d’être enlevé en route etemmené captif par les bandes armées des ducs, des comtes, desseigneurs franks ou des évêques qui guerroient de province àprovince, de diocèse à diocèse, de domaine à domaine, se pillantles uns les autres ou envahissant réciproquement leur territoire,afin d’agrandir leurs possessions ; aussi tous ceux qui sontforcés de voyager ne s’aventurent jamais hors des cités sans seréunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l’attaque desbandes armées que l’on rencontre continuellement. J’appris qu’unecompagnie de voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pourse rendre à Moulins ; c’était mon chemin ; voulantprofiter de cette occasion, je quittai la vallée avant d’avoirachevé le récit que je vous ai remis ; nous partîmes deMarcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes, enfants,les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour allerd’abord à Moulins ; de cette ville d’autres voyageurs devaientpartir pour Bourges ; de cette dernière cité j’espéraistrouver de pareilles compagnies pour gagner Tours, puis poursuivreainsi ma route jusqu’à nos frontières, par Saumur et par Nantes.Pendant mon voyage de Marcigny à Tours, les voyageurs avec qui jecheminai eurent souvent à combattre contre des bandes armées ;je fus légèrement blessé dans l’une de ces attaques ;plusieurs de mes compagnons furent tués, d’autres, faitsprisonniers, furent emmenés eux et leurs familles enesclavage ; moi, ainsi que bon nombre de mes compagnons, nouseûmes le bonheur d’arriver à Tours.

– Dans quel temps nous vivons !Voyager en un pays ennemi ne serait pas plus dangereux !

– Ah ! Kervan… si vous voyiez lesravages de la conquête ! ravages toujours naissants !partout des ruines anciennes et nouvelles ; nos ancienneschaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs relaisde poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus quedécombres… les communications, jadis si faciles sur tous les pointsde la Gaule, sont maintenant interrompues ; les évêques,maîtres absolus dans leur diocèse, empirent encore s’ils le peuventcet état de choses, voulant surtout isoler les populations entreelles afin de les dominer plus sûrement. Ici les routes sontcoupées parce qu’elles passent sur le domaine d’un seigneur frankou d’une abbaye ; ailleurs les ponts ont été détruits parquelque bande armée afin d’assurer sa retraite ; aussiétions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au termede notre voyage ; souvent nous passions plusieurs nuits dansles champs ; parfois encore il nous fallait abattre les arbresvoisins des rivières afin de construire des radeaux où nous nousaventurions, n’ayant que ce moyen de traverser les fleuves ;foi de Vagre, ce n’était pas autrement en Vagrerie.

– Pauvre pays ! pauvreGaule !

– En arrivant à Tours, j’appris que leroi Clotaire rassemblait là des troupes pour marcher en personnecontre son fils Chram qui, ravageant tout sur son passage, venaitde traverser la Touraine, se dirigeant, disait-on, vers lesfrontières de la Bretagne. L’occasion me parut bonne pour acheverma route en sûreté ; je suivis les troupes royales, composéesdes leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks,possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leurroi ; des colons enrôlés de force augmentaient cette armée,elle se mit en marche, je l’accompagnai ; des troupes ennemiesn’eurent pas été plus désastreuses que les troupes du roi Clotairepour les populations. Les Franks arrivaient-ils dans une cité, ilschassaient les habitants de leurs maisons et s’y établissaient enmaîtres ; durant leur séjour les provisions étaientconsommées, gaspillées ; puis lors de leur départ les Franksdévalisaient la maison ; chacun d’eux pillant à saguise ; les hommes, s’ils disaient mot, étaient battus,souvent tués, les femmes et les filles violentées, puis l’armée duglorieux roi Clotaire reprenait sa marche.

– Tu as raison, Ronan, la Vagrerie étaitmoins terrible !

– Clotaire et sa truste rejoignirent lestroupes à Nantes ; c’est là que, pour la première fois, je levis un soir, ce monstre qui tuait les fils de son frère à coups decouteau ; oui, c’est là que je le vis ce lâche meurtrier enfaveur de qui le Dieu des catholiques faisait des miracles, grâce àl’intercession du bienheureux Saint-Martin !

– Tu l’as vu ce Clotaire !… quellefigure avait-il ?

– Ce soir-là il portait une longuedalmatique d’un rouge de sang, brodée d’or, et par-dessus ce richevêtement une casaque de fourrure avec un capuchon aussi de fourrureà demi rabaissé sur son front ; ses yeux flamboyaient dansl’ombre de cette coiffure comme ceux d’un chat sauvage ; levisage cadavéreux de ce roi chevelu était entouré de longues mèchesde cheveux gris tombant presque jusqu’à sa ceinture ;l’expression de ses traits était froidement féroce ; ilmontait un grand cheval de guerre tout noir et caparaçonné derouge ; à sa gauche chevauchait son connétable, à sa droitel’évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan, l’aspect de cet hommeenflamma mon cœur de tant de haine que sans mon ardent désir derevoir Odille et mon fils, j’aurais, je crois, accompli ce vœu demon père Karadeuk, lorsqu’il y a plus de cinquante ans, il disaitdans cette salle où nous sommes : « N’est-il donc pas unhomme en Gaule pour planter un poignard dans le cœur de l’un desfils de ce monstre de Clovis ?… » Mais lorsque lelendemain soir j’ai vu ce que j’ai vu…

– Voici que tu pâlis encore à cesouvenir, Ronan ?

– Oui, ce souvenir me poursuit ;aussi je ne regrette plus de n’avoir pas tué ce Clotaire… Écoutez,Kervan… et ainsi que moi tout à l’heure vous pâlirez. Chram,n’ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui devant lesforces supérieures de son père… espérant entrer en Bretagne, maisil trouva les frontières gardées par Kanao.

– Et bien gardées… Kanao est l’un desplus vaillants guerriers de l’Armorique.

– Chram, accompagné de son digne amiSpatachair (le Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, dont j’aiparlé dans mes récits, était mort fou depuis peu), Chram,accompagné de Spatachair, se rendit près de Kanao, et lui proposade joindre ses troupes bretonnes à celle des Franks pour combattreClotaire, son père, et le tuer, s’il pouvait. « – Je suistoujours fort aise de voir des Franks s’entr’égorger, – réponditKanao à Chram ; – cependant l’horreur que m’inspirent tesprojets parricides est telle, quoique ton père soit un monstre deton espèce, que je ne veux aucune alliance avec toi ; mestroupes me suffiront pour combattre Clotaire, s’il veut envahir nosfrontières, que pas un guerrier frank n’a franchiesjusqu’ici. » Chram, assuré du moins de la neutralité de Kanao,mais acculé aux confins de l’Armorique, comme un loup dans satanière, se prépara pour le lendemain à un combat désespéré, ayantd’ailleurs, ainsi que je l’ai su plus tard, la précaution des’assurer d’un vaisseau, qui devait l’attendre près du petit portdu Croisik, afin de s’embarquer là, si le sort de la bataille luiétait contraire !

– Fils contre père… guerreparricide !

– J’étais arrivé sain et sauf jusqu’auxlimites de la Bretagne ; le résultat du combat m’importaitpeu, pourvu qu’il y eût beaucoup de Franks exterminés de part etd’autre ; mon seul but était de me rendre ici. Le hasard mefit rencontrer près de Nantes deux Bretons de Vannes, qui, lors dela joyeuse vendange à main armée, que vos tribus sont allées fairecet automne, avaient été blessés ; ils s’étaient tenus cachésjusqu’à leur guérison dans la hutte d’un esclave… Ces deuxArmoricains voulaient revenir à Vannes ; de cette ville auxpierres sacrées de Karnak, la distance n’est pas très-longue. Nouspartîmes tous trois, avant le lever du soleil, le matin du combatque Clotaire devait livrer à son fils… Pour abréger le chemin, etne pas nous trouver enveloppés dans la mêlée, nous avons gagné lebord de la mer, afin de nous diriger vers la baie du Morbihan…D’ailleurs, je vous l’avoue, Kervan, j’éprouvais le pieux désir decontempler ces lieux témoins, il y a plus de six siècles, de lagrande bataille de Vannes, à la fois donnée sur terre et surmer ; bataille sanglante, où notre aïeul Joel et ses filsavaient si vaillamment lutté contre l’armée de César. C’était aussidans cette baie qu’Albinik le marin et sa femme Méroë, de retour ducamp romain, maîtres, comme pilotes, de la destinée de la flotteennemie, et pouvant ainsi la perdre sur des récifs, l’avaientconduite au port, afin de la combattre loyalement, au lieu de ladétruire par une lâche traîtrise, fidèles à cet antique proverbearmoricain : Jamais Breton ne fit trahison.

– Oui, ce fut lors de cette grandebataille de Vannes que notre aïeul Guilhern emporta sur son chevalCésar tout armé. Bataille terrible, où se décida le sort de laGaule… La victoire fut héroïquement disputée par nos pères ;ils furent vaincus, mais avec gloire !

– Ah ! Kervan ! ces tempshéroïques sont loin de nous ; aussi, je vous l’ai dit,j’éprouvais un pieux désir de parcourir ce champ de bataille, etd’arriver sur la côte d’où l’on découvre à la fois la baie duMorbihan et la vaste plaine de Vannes. Nous avions marché unegrande partie de la journée ; nous longions la côte, auxenvirons du port du Croisik, lorsque nous apercevons une cabane depêcheur adossée à des rochers ; nous nous y rendions pour yprendre un peu de repos, lorsqu’à ma grande surprise, je vois, auxabords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesammentchargées, et des chevaux richement caparaçonnés, gardés parplusieurs esclaves ; trois de ces montures, dont une petitehaquenée, portaient des selles de femmes.

– Singulière rencontre en ce payssolitaire… Et à qui appartenaient ces chevaux ?

– À Chram… Sa femme et ses deux filles setrouvaient dans cette cabane… Une barque était amarrée au rivage,et à trois portées de trait, un vaisseau léger se tenait prêt àmettre sous voile.

– Tu m’as parlé des moyens de fuite quele fils de Clotaire s’était ménagés en cas de fuite ? Cevaisseau l’attendait sans doute, lui et sa famille ?

– Oui, ce vaisseau l’attendait… Mes deuxcompagnons et moi, nous hésitions à entrer dans cette cabane,lorsque la porte s’ouvrit, et au seuil apparut une jeune femmerichement vêtue : deux petites filles l’accompagnaient ;l’une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la robe de samère ; celle-ci donnait la main à l’autre enfant, âgéed’environ douze ans… La jeune femme paraissait profondémentabattue : ses yeux étaient noyés de larmes ; derrièreelle je reconnus l’un des trois favoris de Chram, Imnachair ;il assistait à la torture que l’on m’avait fait subir dans le burgdu comte Neroweg.

– Cette femme, ces enfants, c’était lafamille de Chram ?… Il me paraît toujours étrange que depareils monstres aient une famille.

– Je faisais la même réflexion que vous,Kervan, lorsque cette jeune femme, remarquant sur nos épaules nossacs de voyage, nous dit avec anxiété :

« Est-ce que vous venez des environs deNantes ?

» Oui, madame.

» Avez-vous des nouvelles de labataille ?

» Non… »

– Alors, se retournant vers Imnachair, lajeune femme reprit avec un redoublement d’anxiété :

« Est-ce un bien, est-ce un mal, quel’ignorance de ces voyageurs ? »

– Puis elle ajouta, pleurant et sebaissant, afin d’embrasser ses deux petites filles :

« Mes enfants ! mes pauvresenfants !… »

– Soudain, un des esclaves, sans douteplacé en vedette sur les rochers, accourut en criant :

« Des cavaliers !… On voit au loin,dans un nuage de poussière, une troupe de cavaliers armés accourirbride abattue…

» Mort et furie ! – dit Imnachair enpâlissant, – c’est Chram… La bataille est perdue !… »

– À ces mots la pauvre jeune femme sejeta à genoux, serra ses deux petites filles contre son sein, et jen’entendis plus que les sanglots et les gémissements de la mère etdes enfants.

» Vite, vite, au bateau ! – s’écriaImnachair. – Esclaves, déchargez les mules, transportez dans labarque les caisses qu’elles portent ; et vous, madame,tenez-vous prête à partir : ces pleurs sontinutiles. »

– À ce moment on entendit au loin legalop précipité des chevaux, le choc des armures et des cris confuset furieux.

« C’est mon mari ! – s’écria lafemme de Chram en blêmissant ; – mais son père est à sapoursuite… Entendez-vous ces cris de mort ? Oh ! il estperdu !… »

– Imnachair prêta l’oreille… une boufféede vent nous apporta ces cris :

« Tue ! tue !…

» À mort ! à mort !…

» C’est la voix du roi Clotaire ! –s’écria Imnachair. – Fuyez, madame, vous et vos enfants… Courons aubateau… et force de rames… Dans un instant il sera trop tard…

» – Fuir… sans mon mari… jamais ! –reprit la jeune femme en serrant convulsivement ses deux enfantscontre son sein. – Ce n’est pas maintenant que j’abandonneraiChram… »

– Les cris : Tue ! tue !devenaient de plus en plus distincts ; ceux qui les poussaientne devaient plus être qu’à trois ou quatre cents pas…

« Malheureuse folle, une dernière fois,venez-vous ? – dit Imnachair en la saisissant par le bras, –venez-vous ?

» Non, – dit-elle : – non…

» Vous connaissez Clotaire… et vousvoulez l’attendre ! » – s’écria Imnachair avecépouvante ; puis il disparut.

– Moi et mes deux compagnons, peusoucieux de la rencontre de Clotaire et de sa truste, nous n’eûmesque le temps de courir aux rochers dont était bordé le rivage, etde nous blottir entre ces immenses blocs de granit. De l’endroit oùj’étais caché, je découvrais la cabane et la mer. Au bout dequelques instants je vis la barque chargée des caisses enlevées dubât des mules, et contenant sans doute les trésors de Chram, faireforce de rames pour gagner le léger bâtiment à voiles.

– Et cette malheureuse femme ? etses deux enfants ?

– Imnachair les abandonnait… Assis à laproue, il tenait le gouvernail : les esclaves, entassés dansla barque, accompagnaient la fuite du favori de Chram.

– Le ciel serait injuste si de telshommes trouvaient des amis dévoués… Ce misérable livrait sans douteChram à une mort méritée ; mais cette femme, mais ces deuxpetites filles ?

– Écoutez, Kervan, écoutez… Je vous l’aidit, de ma cachette, je découvrais la mer, la hutte et ses abords.Malgré mon éloignement du lieu de la scène horrible que je vaisvous raconter, je pouvais entendre distinctement la voix desFranks, qui, de plus en plus, approchaient. Presque au même instantoù Imnachair quittait le rivage, je vis l’épouse de Chram fairequelques pas, entraînant ses deux enfants après elle ; puis,n’ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur sesgenoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d’unair suppliant et épouvanté… Alors, Chram, tête nue, livide, sonarmure en désordre, et qui venait sans doute de sauter à bas de soncheval, parut aux abords de la hutte, marchant à reculons et l’épéeà la main, tâchant de parer les coups que lui portaient troisguerriers… Soudain j’entendis la voix retentissante du roiClotaire, et ces paroles arrivèrent jusqu’à moi :

« Seigneur, regarde-moi du haut duciel ! et juge ma cause, car je suis indignement outragé parmon fils !… Vois, et juge-nous avec équité, – ajouta ce tueurd’enfants si fervent catholique, – et que ton jugement soit celuique tu prononças entre Absalon et son père David[69]. »

Clotaire achevait ces paroles lorsqu’il parutà mes yeux aux abords de la cabane ; s’adressant alors à sesantrustions qui continuaient de charger Chram dont le sang coulait,il s’écria :

« Ne le tuez pas !… je veux l’avoirvivant ! »

Les guerriers abaissèrent leurs épées. Chram,dont le visage ruisselait de sang, fit deux ou trois pas enchancelant, puis il tomba dans les bras de sa femme, qui,s’élançant vers lui, l’étreignit convulsivement ; ses deuxpetites filles, toujours agenouillées, tendaient leurs bras versClotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchid’écume ; il tenait à la main sa longue épée ; sesguerriers formèrent un cercle autour de Chram et de safamille ; Clotaire alors remit son épée au fourreau, croisases bras sur sa poitrine et contempla son fils en silence pendantquelques instants ; Chram, après avoir imploré son père lesmains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol ;sa femme et ses deux enfants poussaient des sanglotssuppliants ; Clotaire, toujours immobile comme un spectre, lesregardait ; enfin, il dit tout bas quelques mots à l’un deshommes de sa suite ; aussitôt Chram, sa femme, ses deuxpetites filles, furent garrottés malgré leur résistance désespérée,puis entraînés dans la hutte ; leurs cris perçants parvenaientjusqu’à moi ; au bout de quelques instants, les guerriers deClotaire sortirent de la cabane, dont ils fermèrent la porte endisant : – Nous les avons attachés sur un banc[70]. – L’un d’eux tenait un tison enflammépris sans doute au foyer. Le roi se plaça debout auprès de lacabane, il semblait prêter l’oreille avec une satisfaction féroceaux cris des victimes que, moi, je n’entendais plus.

– Mais quel supplice ce monstreréservait-il donc à son fils… à sa femme… à ses deuxenfants ?

– Écoutez encore, Kervan. La cabane étaitconstruite de poutres jointes les unes aux autres, et recouverted’une toiture de roseaux ; je vis bientôt des hommes de lasuite du roi, apporter des bottes de joncs marins et de bruyèresdesséchées par l’hiver, puis les amonceler autour de la huttejusqu’à la hauteur du toit…

– Je devine… Ah ! Ronan… cela esthorrible…

– Lorsque ces matières inflammablesfurent amoncelées autour de la cabane, Clotaire fit un signe… l’unde ses guerriers approcha des roseaux le tison embrasé, l’aviva deson souffle, la flamme brilla, les joncs et les bruyèress’allumèrent… d’autres guerriers, se façonnant des torches avec desroseaux enflammés, mirent le feu en plusieurs autres endroits, etbientôt la cabane disparut au milieu d’un immense tourbillon deflammes… Les cris des malheureux qui allaient périr de cette mortatroce devinrent alors si affreux, qu’ils arrivèrent jusqu’àmoi ; quoique la porte de la hutte fût close, je détournai latête par un mouvement d’horreur invincible, jetant par hasard lesyeux vers la haute mer, je vis au loin le léger vaisseau à voilesqui emportait Imnachair et les trésors de Chram disparaître àl’horizon…

– Ce Chram ne mérite pas de pitié… maiscette jeune femme… mais ces deux petites filles… ainsi brûléesvives… Ah ! Ronan… tu l’as dit : cette race de Clovissemble fatalement née… pour épouvanter le monde…

– La flamme devint tellement intense quele roi Clotaire et sa suite, obligés de reculer devant l’ardeur decet immense brasier, disparurent à mes yeux, je ne vis plus que lacabane en flammes ; les cris des victimes avaient cessé, letoit s’effondra avec fracas, et au bout de quelques instants unénorme monceau de cendres et de débris brûlants avait remplacé lacabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste ;plusieurs guerriers, à l’aide de leurs longues lances, écartant lacendre et les charbons du brasier à demi éteint, découvrirent à mavue d’informes débris humains à demi consumés… c’étaient les restesde Chram, de sa femme et de ses petites filles ; ces débrishumains, Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuitvenue, on lui amena son grand cheval noir ; il l’enfourcha etdisparut avec sa suite[71]. Vous levoyez, Kervan ! ce glorieux roi Clotaire, protégé par lesmiracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisantbrûler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquantpieusement le souvenir de David et d’Absalon !

– Il y a, Ronan, des hasardsétranges ; je me rappelle avoir lu dans ton récit que lorsquemon frère Karadeuk se fut introduit dans le burg du comte Neroweg,espérant te délivrer, toi et Loysik, ce Chram dit à Karadeuk :– qu’il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite Bretagneindomptée à la domination franque !… – et c’est sur lesfrontières de notre vieille Armorique, toujours indépendante, quelui et sa famille innocente ont trouvé une mort horrible… Mais dumoins cette infâme postérité de Clovis est-elle éteinte par lemeurtre de Chram, son petit-fils ? Est-ce que pour le malheurde la Gaule il resterait d’autres fils à Clotaire ?

– En cette année 560 où nous sommes,Clotaire a encore quatre fils nommés Caribert, Gontran,Sigebert et Chilperik… ce dernier surtout, ce Chilperik,paraît, dit-on, avoir hérité de la férocité de son père Clotaire etde son aïeul Clovis, ce premier conquérant de la Gaule, dont lecolporteur, il y a près de cinquante ans, dans cette même maison,Kervan, vous a raconté la mort et les crimes !

– Quatre fils !… ce Clotairelaissera quatre fils après lui !… Ah ! Ronan !malheur… malheur à la Gaule…

**

*

Le lendemain du jour où Ronan, fils de monfrère, eut cet entretien avec moi, Kervan, il nous a quittés, sesdernières paroles ont été celles-ci :

– Kervan, je quitte cette maison, heureuxd’avoir accompli le dernier désir de mon père et le vœu de notreaïeul Joel, je suis heureux et fier de ce voyage au berceau denotre famille ; oui, ici, dans ce coin de la vieilleArmorique, aujourd’hui seule terre libre de la Gaule, j’aurai, enméditant de nouveau sur le passé, retrempé ma foi à la délivrancede notre pays… délivrance lointaine, je le sais, car Loysik l’adit : les siècles sont des instants pour la marche del’humanité.

Ronan le Vagre est donc parti dès l’aube pourretourner dans la vallée de Charolles, après avoir accompli ledernier vœu de son père et aussi celui de notre ancêtre Joel, lebrenn de la tribu de Karnak, en joignant le récit précédent à notrelégende. Ronan m’a promis, dans le cas où il lui arriverait quelqueévénement important, de m’en instruire s’il trouvait un voyageurqui se rendît en Bretagne ; ce récit, il l’adresserait soit àmoi, soit à toi, mon fils aîné, Yvon, si à cette époque j’avaisquitté ce monde.

Puisse Ronan, le fils de mon frère, arriversain et sauf dans la vallée de Charolles et y retrouver sa familleheureuse et tranquille, ainsi qu’il l’a laissée !

Si avant ma mort je n’ai rien à ajouter ànotre chronique, moi Kervan, je te lègue, à toi mon fils Yvon, cesparchemins et nos reliques de famille.

**

*

Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils deJocelyn, j’inscris ici très tristement la mort de mon père :il est allé revivre dans les mondes inconnus, vers la fin de cemois de juin 561. – Nous avons appris par des voyageurs qu’en cettemême année est mort à Compiègne le roi Clotaire, dans la cinquanteet unième année de son règne ; il a été enterré dans labasilique de Saint-Médard, à Soissons, église magnifiquequ’il avait fait construire. Les évêques ont chanté les louanges dece monstre couronné comme ils avaient chanté celles de son pèreClovis.

Clotaire laisse quatre fils : CARIBERT,roi de Paris ; GONTRAN, roi d’Orléans ;SIGEBERT, roi d’Astrasie, contrées qui avoisinent le Rhinet s’étendent aussi vers le nord-est de la Gaule ; CHILPERIKréside à Soissons et règne en Neustrie, territoire quicomprend la plus grande partie des provinces nord-ouest de laGaule ; ce CHILPERIK, ainsi que nous l’avait dit Ronan, leneveu de mon père, annonce devoir être le plus cruel des quatrefils de Clotaire.

Je n’ai pas reçu de nouvelles de Ronan ;puisse-t-il vivre toujours en paix dans la vallée de Charolles, demême que nous vivons ici ! car la Bretagne n’a pas encore subile joug des Franks, fasse Hésus qu’elle ne le subissejamais !

ÉPILOGUE – LE MONASTÈRE DE CHAROLLES ETLE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT – 560-615.

CHAPITRE PREMIER.

La vallée de Charolles – L’anniversaire. –Le monastère. – Une communauté laïque et une colonie libre auseptième siècle. – Condition des moines et des colons. – Le bac. –L’archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de la reineBrunehaut. – La fête. – Les vieux Vagres. – Les prisonniers. –Départ de Loysik pour le château de la reine Brunehaut.

 

Cinquante ans environ se sont écoulés depuisque Clotaire a fait brûler vifs son fils Chram, sa femme et sesdeux filles. Oublions le spectacle désolant que la Gaule conquisecontinue d’offrir sous la descendance de Clovis depuis undemi-siècle, pour reposer nos regards sur la vallée de Charolles…Ah ! c’est qu’aussi les pères des heureux habitants de ce coinde terre n’ont pas lâchement courbé le front sous le joug desFranks et des évêques ; non, non… ils ont prouvé que le vieuxsang gaulois coulait encore dans leurs veines ; aussi, voyezle paisible tableau de leur félicité ! voyez, bâties à mi-côtedu versant de la vallée, ces jolies maisons, à demi voilées sousles vignes qui tapissent les murailles, vieux ceps dont le soleild’automne a rougi les feuilles et doré les grappes. Chacune de cesmaisons est entourée d’un jardinet fleuri, ombragé d’un bouquetd’arbres… jamais la vue ne s’est reposée sur un plus riant village…Un village ? non, c’est plutôt un bourg, un gros bourg ;il y a au moins six à sept cents maisons disséminées sur cettecolline, sans compter ces vastes bâtiments couverts de chaume,situés au milieu des prairies basses, arrosées par la féconderivière qui prend sa source au nord de la vallée, la traverse et laborne au plus lointain horizon, en se divisant en deux bras ;l’un se dirige vers l’Orient, l’autre vers l’Occident, après avoirbaigné dans son cours le pied d’un bois de chênes séculaires, dontla cime laisse apercevoir les toits d’un grand bâtiment de pierres,surmonté d’une croix de fer.

Non, jamais terre promise n’a été mieuxdisposée pour les productions d’un sol fécondé par letravail : à mi-côte, les vignes empourprées ; au-dessusdu vignoble, les terres de labour, où brûle en quelques endroits lechaume des seigles et des blés de la dernière récolte ; cesfertiles guérets s’étendent jusqu’à la lisière des bois quicouronnent les hauteurs, entre lesquelles cette immense vallée estencaissée ; au-dessous des coteaux commencent les prairiesarrosées par la rivière ; de nombreux troupeaux de brebis etde génisses paissent ses gras pâturages ; on entend tinter lesclochettes des maîtres béliers et des taureaux. Çà et là, pendantque des charrues attelées de bœufs creusent lentement une partie dusol dont les chaumes ont été brûlés la veille, des chariots àquatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes escarpéesdu vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situé, ainsique les étables, les bergeries et les porcheries communes, dans lesbâtiments avoisinant la rivière. Sur sa rive sont établisdifférents ouvroirs ; celui des lavandières et desfilandières, où se prépare le chanvre, et où se lave la toison desbrebis, plus tard convertie en chauds vêtements ; là encoresont les tanneries, les forges, les moulins aux meulesénormes ; tout est dans cette vallée, paix, sécurité,contentement, travail : le bruit du battoir des lavandières etdes corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeuxdes vendangeurs, le chant cadencé des laboureurs, qui marquentl’égale et lente allure de leurs bœufs, la flûte rustique desbergers ; tous ces bruits, jusqu’au bourdonnement des essaimsd’abeilles, autres infatigables travailleuses, qui se hâtent derecueillir le suc des dernières fleurs d’automne ; tous cesbruits si divers, des plus lointains, des plus vagues, aux plusretentissants, se fondent en une seule harmonie à la fois douce etimposante : c’est la voix du travail et du bonheur, s’élevantvers le ciel comme une éternelle action de grâce.

Que se passe-t-il donc dans cette maison bâtiecomme les autres, mais qui, plus rapprochée de la crête de lacolline, occupe le point culminant du village, et domine au loin lavallée ? Les habitants de cette demeure, parés d’habits defête, vont et viennent du dedans au dehors ; ils amoncellent àune assez grande distance de la porte une espèce de bûcher desarments de vigne ; des jeunes filles, des enfants, apportentjoyeusement leurs brassées de bois sec, puis repartent en courantchercher d’autres combustibles. Une bonne petite vieille, auxcheveux d’un blanc d’argent, mignonne, proprette et encore alertepour son grand âge, surveille la confection du bûcher. Comme toutesles bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non méchamment,mais gaiement… Écoutez plutôt :

– Ah ! ces jeunes filles, ces jeunesfilles ! toujours folles ! hâtez-vous donc, au lieu derire ; ce bûcher n’est point encore assez haut. C’étaitvraiment bien la peine de vous lever dès l’aube afin d’avoirterminé vos travaux accoutumés avant vos compagnes, pour folâtrerainsi, au lieu d’achever promptement ce bûcher… Tenez, je suiscertaine que déjà du fond de la vallée plus d’un regard impatientse sera tourné par ici, et que plus d’une voix aura dit :« Mais que font-ils donc là-bas, qu’ils ne nous donnent pointle signal ? est-ce qu’ils dorment comme loirs enhiver ? » Voici pourtant à quels terribles soupçons vousnous exposez, sempiternelles rieuses !… c’est de votre âge, jele sais, et ne devrais peut-être point vous le dire ; maisenfin les jours sont courts en cette saison d’automne, et avant quenos bonnes gens aient eu le temps de rentrer les troupeaux deschamps, les bœufs du labour, les chariots des vendanges, et devêtir leurs habits de fête, le soleil sera couché, de sorte quel’on n’arrivera au monastère qu’à la pleine nuit, tandis que lacommunauté nous attend avant le coucher du soleil.

– Encore quelques brassées de sarment,dame Odille, et il n’y aura plus qu’à y mettre le feu, –répondit une belle jeune fille de seize ans, aux yeux bleus et auxcheveux noirs ; – c’est moi qui me charge d’allumer le bûcher…vous verrez mon courage !

– Oh ! combien ta grand’mère, mavieille amie l’évêchesse, a raison de dire que tu nedoutes de rien, toi, Fulvie.

– Bonne grand’mère ! elle est commevous, dame Odille, ses gronderies sont des tendresses ; elleaime tout ce qui est jeune et gai…

– C’est sans doute afin de la satisfaire,et moi aussi, que tu es si folle ?

– Oui, dame Odille ; car il m’encoûte beaucoup, mais beaucoup d’être gaie… Hélas !hélas !…

Et de rire de tout cœur à chaquehélas ! mais si drôlement, que la bonne petitevieille de faire chorus avec la rieuse ; puis elle luidit :

– Aussi vrai que voilà la cinquantièmefois que nous fêtons l’anniversaire de notre établissement dans lavallée de Charolles, je n’ai jamais vu fille d’un caractère plusheureux que le tien.

– Cinquante ans ! comme c’est longpourtant, dame Odille… il me semble que je ne pourrai jamais avoircinquante ans !

– Cela paraît ainsi lorsque l’on a, commetoi, ce bel âge de seize ans ; mais pour moi, vois-tu, Fulvie,ces cinquante ans de calme et de bonheur ont passé comme un songe…sauf la méchante année où j’ai vu mourir le père de Ronan… et oùj’ai perdu mon premier-né.

– Tenez, dame Odille, voilà vosconsolations qui reviennent des champs.

Ces consolations, c’était Ronan etson second fils Grégor, homme d’un âge déjà mûr,accompagné de ses deux enfants : Guenek, beau garçonde vingt ans, et Asilyk, jolie fille de dix-huit ans.Ronan le Vagre, malgré sa barbe et ses cheveux blancs, malgré sessoixante-quinze ans, était encore alerte, vigoureux, et, commetoujours, de bonne humeur.

– Bonsoir, – dit-il à sa femme enl’embrassant, – bonsoir, petite Odille.

Puis ce fut le tour de Grégor et de ses deuxenfants à embrasser Odille en disant :

– Bonsoir, ma chère mère.

– Bonsoir, bonne grand’mère.

– Les entendez-vous tous ? – repritla compagne de Ronan avec ce rire si doux chez les vieillards, –les entendez-vous ? pour ces deux-ci je suis mère-grand, etpour celui-ci, je suis : petite Odille…

– Quand tu auras cent ans, et tu lesauras, foi de Ronan ! je t’appellerai encore et toujourspetite Odille… de même que ces vieux amis que voici, jeles appellerai toujours le Veneur etl’évêchesse.

Le Veneur et sa femme venaient en effetrejoindre Ronan, tous deux aussi blanchis par les années, maisrayonnants de bonheur et de santé.

– Oh ! oh ! comme te voilà déjàbeau, mon vieux compagnon, avec ta saie neuve et ton bonnet brodé…Et vous, belle évêchesse, que vous voilà brave aussi…

– Ronan, foi de vieux Vagre ! – ditle Veneur, – je l’aime encore autant, ma Fulvie ! ainsi vêtueen matrone, avec sa robe brune et sa coiffe blanche comme sescheveux, qu’autrefois avec sa jupe orange, son écharpe bleue, sescolliers d’or et ses bas rouges brodés d’argent… te souviens-tu,Ronan ? te souviens-tu ?

– Odille, si mon mari et le vôtrecommencent à parler du temps passé, nous n’arriverons pas aumonastère avant la nuit, et Loysik nous attend.

– Belle et judicieuse évêchesse, vousserez écoutée, – reprit gaiement Ronan. – Viens, Grégor ;venez, mes enfants ; allons quitter nos habits detravail ; hâtons-nous, car nous serons plus vite auprès de monbon frère Loysik.

Bientôt, Fulvie, petite-fille de l’évêchesse,tenant à la main un brandon allumé, sortit de la maison avecplusieurs de ses compagnes, et mit le feu au bûcher… Les crisjoyeux des jeunes filles et des enfants saluèrent la grande colonnede flamme claire et brillante qui monta vers le ciel. À ce signal,les habitants de la vallée, encore occupés aux travaux des champs,regagnèrent leurs maisons, et une heure après, tous réunis, hommes,femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par bandes aumonastère de Charolles.

**

*

La communauté de Charolles est un grandbâtiment de pierres, solide, mais sans ornement ; il contient,en outre des cellules des moines, les bâtiments de l’exploitationagricole, une chapelle, un hospice pour les malades de la vallée,une école pour les enfants. Ces frères laboureurs, depuis cinquanteans, ont toujours élu Loysik pour supérieur ; ils sont, choserare pour le temps, restés laïques, Loysik les ayant toujoursengagés à ne se point lier imprudemment par des vœux éternels, et àne se point confondre avec le clergé, les évêques étanttrès-désireux de dominer temporellement les monastères, afind’exploiter les travaux des moines, et de les réduire à une sortede servage ecclésiastique, la vie de ces moines laborieux,paisibles, et véritablement chrétiens, contrastant avec ladissolution, la fainéantise et la cupidité des évêques, portaitombrage à ceux-ci. Les moines de la communauté de Charolles avaientjusqu’alors vécu sous une règle consentie en commun, etrigoureusement observée. La discipline de l’ordre deSaint-Benoît, adoptée dans un grand nombre de monastèresde la Gaule, avait paru à Loysik, en raison de certains statuts,anéantir ou dégrader la conscience, la raison, la dignité humaine.Ainsi, le supérieur ordonnait-il à un moine d’accomplir une chosematériellement impossible, le moine, après avoir faithumblement observer à son chef l’impossibilité de l’acte que l’onexigeait de lui, devait cependant obéir[72]. Unautre statut disait formellement : – qu’il n’était pas mêmepermis à un moine d’avoir en sa propre puissance son corpset sa volonté[73]. –Enfin, il était formellement interdit à un moine d’en défendre,d’en protéger un autre, fussent-ils unis par les liens dusang[74]. – Ce renoncement volontaire auxsentiments les plus tendres et les plus élevés ; cetteabnégation de sa conscience et de la raison humaine, pousséejusqu’à l’imbécillité ; cette obéissance passive, qui fait del’homme une machine inerte, une sorte de cadavre, avaitparu par trop catholique à Loysik pour qu’il ne combattît pasl’envahissement de la règle de Saint-Benoît, malheureusement alorspresque généralement adoptée en Gaule.

Loysik dirigeait les travaux de la communauté,auxquels il avait participé jusqu’à ce que le grand âge eutaffaibli ses forces ; il soignait les malades, enseignait lesenfants des habitants de la vallée, assisté de plusieursfrères ; le soir, après les rudes labeurs de la journée, ilréunissait la communauté, l’été, sous les arceaux de la galerie quientourait la cour intérieure du cloître ; l’hiver, dans leréfectoire ; là, fidèle à la tradition de sa famille, ilracontait à ses frères les gloires de l’ancienne Gaule, les actionsdes vaillants héros des temps passés, entretenant ainsi dans tousles cœurs le culte sacré de la patrie, combattant le découragementqui souvent s’emparait des âmes les plus fermes à l’aspect de laconquête franque se prolongeant au milieu des ruines et desdésastres du pays.

La communauté vivait ainsi laborieuse etpaisible, depuis de longues années, sous la direction deLoysik ; rarement il avait besoin de rappeler ses frères aubon accord. Quelques ferments de troubles passagers, et bientôtétouffés par l’ascendant du vieux moine laboureur, s’étaientcependant parfois manifestés, voici comment : La communauté deCharolles, quoique absolument libre et indépendante en ce quitouchait sa règle intérieure, – l’élection de son supérieur, ladisposition des fruits du sol cultivé par elle, – était néanmoinssoumise à la juridiction de l’évêque du diocèse ; de plus, ilavait le droit d’établir dans le monastère les prêtres de son choixpour y dire la messe, donner la communion, les sacrements, etdesservir la chapelle du monastère, aussi destinée aux habitants dela vallée de Charolles. Loysik s’était soumis à cette nécessité dutemps afin d’assurer le repos de ses frères et des habitants de lavallée ; mais ainsi introduits au sein de la communautélaïque, ces prêtres, créatures des évêques de Châlons-sur-Saône,avaient plus d’une fois tenté de semer la division entre les moineslaboureurs, disant à ceux-ci, qu’ils ne donnaient pas assez detemps à la prière, engageant ceux-là à entrer dans l’Église et àdevenir moines ecclésiastiques, afin de participer à la puissancedu clergé. Plus d’une fois ces tentatives d’embauchage arrivèrentaux oreilles de Loysik, qui dit fermement à ces catholiquesartisans de troubles :

« – Qui travaille prie… Jésus de Nazarethblâme fort ces fainéants qui, ne touchant pas du doigt aux pluslourds fardeaux, en chargent, sous prétexte de longues prières, lesépaules de leurs frères. Nous ne voulons pas icid’oisifs… nous sommes tous frères et fils d’un même Dieu :moines laïques ou ecclésiastiques se valent lorsqu’ils viventchrétiennement ; que les uns, ayant vaillamment concouru auxtravaux de la communauté, préfèrent employer à la prière lesloisirs indispensables à l’homme après le labeur, libre àeux ; de même que dans notre communauté il nous plaîtd’employer nos loisirs à la culture des fleurs, à la lecture, à laconversation entre amis, à la pêche, à la promenade, au chant, à lapeinture des manuscrits, aux métiers d’agrément, et de temps àautre à l’exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps oùil faut souvent repousser la force par la force, et défendre sa vieet celle des siens contre la violence. Ainsi, à nos yeux, celui quiaprès le travail se récrée honnêtement, est aussi méritant quecelui qui emploie ses loisirs à prier… Les fainéants seuls sont desimpies !… »

Loysik était si généralement vénéré, lacommunauté si heureuse, que les prêtres étrangers ne parvinrent pasà troubler ce bon accord ; puis enfin Loysik possédait le solet les bâtiments du monastère en vertu d’une charte authentiqueconcédée par Clotaire. Les prélats de Châlons se voyaient forcés,malgré leur habitude d’envahissement, de respecter les droits deLoysik, tâchant d’arriver à leurs fins par des moyensastucieux.

C’était donc fête, ce jour-là, dans la colonieet dans la communauté de Charolles. Les moines laboureurssongeaient à recevoir de leur mieux leurs amis de la vallée quivenaient, selon l’usage adopté depuis un demi-siècle, remercierLoysik de l’heureuse vie que lui devait cette descendance deVagres, braves diables convertis par la parole du moine laboureur.Une fois seulement chaque année était enfreinte la règle qui,librement consentie par la communauté, interdisait aux femmesl’entrée du monastère. Les moines préparaient donc de longuestables partout où elles pouvaient tenir : dans le réfectoire,dans les salles où ils travaillaient à différents métiers manuels,sous les galeries couvertes dont était entourée la cour intérieure,et jusque dans cette cour elle-même, abritée, pour cette solennité,au moyen de pièces de lin tendues sur des cordes, enfin l’on voyaitdes tables jusque dans la salle d’armes. Quoi ! un arsenaldans un monastère ?… Oui, là avaient été déposées les armesdes Vagres fondateurs de la colonie et de la communauté. Or, decette mesure conseillée par Loysik, moines, laboureurs et colonss’étaient bien trouvés lors de l’attaque de la vallée par lestroupes de Chram… Quoiqu’une pareille occurrence ne se fût pointrenouvelée depuis, l’arsenal avait été soigneusement entretenu etaugmenté. Deux fois par mois, dans le village ainsi que dans lacommunauté, l’on s’exerçait au maniement des armes, exercicesalubre au corps et toujours utile en ces temps de terriblesviolences, disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient destables de tous côtés ; sur ces tables, ils plaçaient avec uninnocent orgueil les fruits de leurs travaux, beau pain de fromentde leurs terres, vin généreux de leur vignoble, quartiers de bœufset de moutons de leurs étables, fruits et légumes de leurs jardins,laitage de leurs troupeaux, miel de leurs ruches. Cette abondance,ils la devaient à leur rude labeur quotidien ; ils enjouissaient, quoi de plus légitime ? et c’était encore unelégitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer à leursvieux amis de la vallée qu’ils étaient non moins qu’eux bonslaboureurs, fins vignerons, habiles jardiniers, soigneuxpasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est simalin) qu’à l’un de ces anniversaires où les femmes et les jeunesfilles pouvaient entrer dans l’intérieur du monastère, quelquemoine laboureur, s’apercevant à l’impression que lui causait unebelle jeune fille qu’il s’était trop prématurément épris del’austère liberté du célibat, ouvrait son cœur à Loysik ;celui-ci exigeait trois mois de réflexion de la part du frère, ets’il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientôtLoysik, appuyé sur son bâton, gagner le village ; là, ils’entretenait avec les parents de la jeune fille de la convenancedu mariage, et presque toujours, quelques mois après, la coloniecomptait un ménage de plus, la communauté un frère de moins, etLoysik de dire, en manière de moralité : « Voici quiprouve la dangereuse imprudence des vœux éternels. »

Les préparatifs de réception étaient depuislongtemps achevés dans l’intérieur du monastère, le soleil secouchait lorsque les moines laboureurs entendirent un grand bruitau dehors ; la colonie tout entière arrivait. En tête de lafoule marchent Ronan et le Veneur, Odille et l’évêchesse ; cesont les quatre plus anciens habitants de la vallée ; quelquesvieux Vagres, un peu moins âgés, vinrent ensuite ; puis lesenfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette Vagreriejadis si désordonnée, si redoutable.

Loysik, averti de l’approche de ses amis,s’est, pour les recevoir, avancé à la porte de l’enceinte dumonastère ; il porte, de même que tous les frères de lacommunauté, une robe de grosse laine brune, assujettie aux reinspar une ceinture de cuir. Son front est devenu complètement chauve,sa longue barbe, d’un blanc de neige, tombe sur sa poitrine ;sa taille est encore droite, sa démarche alerte, quoiqu’il aitquatre-vingts ans passés ; ses mains vénérables sont seulementagitées d’un léger tremblement. La foule s’arrête, Ronan s’approcheet dit :

– Loysik, il y a aujourd’hui cinquante etun ans qu’une troupe de Vagres déterminés t’attendait sur lesconfins de la Bourgogne ; tu es venu à nous, tu nous as faitentendre de sages paroles, tu nous as prêché les mâles vertus dutravail et du foyer domestique, puis tu nous as mis à même depratiquer ces vertus en offrant à notre troupe la libre jouissancede cette vallée… Un an après, il y a cinquante ans de cela, notrecolonie naissante fêtait le premier anniversaire de sonétablissement en ce pays ; aujourd’hui nous venons, nous, nosenfants et les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus,par ma voix : éternelle reconnaissance et amitié àLoysik !

– Oui, oui, – cria la foule, –reconnaissance éternelle à Loysik, notre ami, notre bonpère !…

Le vieux moine laboureur fut très-ému ;de douces larmes coulèrent de ses yeux, il fit signe qu’il voulaitparler, et il dit, au milieu d’un grand silence :

– Mes amis, mes frères, vous qui viviezil y a cinquante ans, et vous autres qui n’avez connu ces terriblestemps que par les récits de vos pères, ma joie est grande en cejour… Les fondateurs de cette colonie, après s’être fait craindre,ont su se faire aimer et respecter en se montrant hommes de labeur,de paix et de famille… Un heureux hasard a voulu qu’au milieu desdésastres et des guerres civiles qui depuis tant d’annéescontinuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu prèsjusqu’ici préservée de ces malheurs, fruits d’une conquêtesanglante ; nous autres, grâce à la donation que nous avons suobtenir, nous vivons ici paisibles et libres ; mais,hélas ! dans les autres parties de cette province et de laGaule, nos frères subissent toujours les douleurs del’esclavage ; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés ;non, non… Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus :Les fers des esclaves doivent être brisés ! Et enattendant le jour encore lointain de l’affranchissement de tous,vos épargnes et celles de la communauté nous ont encore permis,cette année, de racheter quelques pauvres familles… Il nous restedes terres à leur distribuer… En attendant que nous leur ayonsconstruit des maisons, que ces esclaves d’hier, hommes libresaujourd’hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes… Tenez, lesvoilà… Aimez-les comme nous nous aimons entre nous… Ce sont aussides fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l’étions il y acinquante ans !

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles,que plusieurs familles, hommes, femmes, enfants, vieillards,sortirent du monastère, pleurant de joie. Ce fut, parmi les colons,à qui offrirait son foyer, ses soins à ces nouveaux venus. Ilfallut l’intervention de Loysik, toujours écoutée, pour calmercette tendre et ardente rivalité d’offres de services ; ilrépartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons danscertaines maisons ; l’on parla bien, il est vrai, mais toutbas, de la partialité du vieux moine ; on l’accusait d’avoiriniquement favorisé Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieillepetite Odille ayant obtenu pour sa part une jeune femme et ses deuxenfants, et l’évêchesse tout un ménage, le mari, la femme et troisgarçonnets !… Ce que c’est pourtant que la faveur !…

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cettefête anniversaire, partait sa pochette bien garnie d’argent ;cette somme, fruit des épargnes de la communauté, ainsi que desdons volontaires des habitants de la colonie, était destinée aurachat de bon nombre d’esclaves. Quelques moines laboureurs résoluset bien armés accompagnaient Loysik à Châlons-sur-Saône ou, vers lecommencement de l’automne, se tenait un grand marché de chairgauloise, sous la présidence du comte et de l’évêque de cette cité,capitale de la Bourgogne. De la place du marché se voyait lesplendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait desesclaves jusqu’à ce que sa pochette fût vide, regrettant que lesesclaves de l’Église fussent d’un chiffre trop élevé pour sabourse, les évêques les vendant toujours deux fois pluscher que les autres, pour ne point avilir sans doute leurmarchandise en la livrant à trop bas prix ; parfois aussi,grâce à la persuasion pénétrante de sa parole, Loysik obtenait d’unseigneur frank, moins barbare que ses compagnons, le don dequelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveauxcolons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles,trouvaient l’accueil que l’on a vu, et ensuite, travail etbien-être.

Après la distribution des nouveauxaffranchis aux habitants de la vallée (Loysik s’était fait la partdu lion en hébergeant bon nombre d’hommes au monastère), moineslaboureurs et colons se mettent à table. Quel festin !…

– Nos festins en Vagrerie n’étaient rienauprès de ceux-là, – dit Ronan. – Est-ce vrai, vieuxVeneur ?…

– Te souviens-tu, entre autres, de cefameux gala dans notre repaire des gorges d’Allange ?

– Où l’évêque Cautin cuisina pournous ? après quoi il fut ravi au ciel et en descendittrès-promptement.

– Odille, vous souvenez-vous de cettenuit étrange, où pour la première fois je vous ai vue, lors del’incendie de la villa de mon mari l’évêque ?

– Certes, Fulvie, je m’en souviens ;et aussi de ces largesses que de leur butin les Vagres faisaient aupauvre monde.

– Loysik, c’est durant cette nuit-là, quepour la première fois j’ai su que nous étions frères.

– Ah ! Ronan ! quelle bravoureque celle de notre père Karadeuk, parvenant, avec notre vieil amile Veneur, à nous tirer de l’ergastule du burg de ce comteNeroweg !

Te souviens-tu ? Voussouvenez-vous ? une fois sur ce sujet l’entretien de vieuxamis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux tempsRonan, Loysik, le Veneur, Odille, l’évêchesse, placés à table àcôté les uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes,s’éjouissaient et parlaient du temps présent. De sorte que cesoir-là l’on était en grande joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit àl’un de ses compagnons :

– Où sont donc nos deux prêtres, Placideet Félibien ?

– Ces pieux hommes ont trouvé la fêtetrop profane pour eux.

– Comment cela ?

– Tu sais que par ordre de Loysik, deuxveilleurs sont chaque nuit de garde à la logette de l’embarcadèredu bac…

– Oui.

– Placide et Félibien ont offert à deuxde nous qui devaient à leur tour veiller cette nuit dans la logettede les y remplacer, afin de laisser nos frères jouir de lafête.

– Quelles bonnes âmes, que cestonsurés !

**

*

La rivière, qui prenait sa source dans lavallée de Charolles, la traversait dans toute sa longueur ;puis, se partageant en deux bras, servait de limites et de défensenaturelle au territoire de la colonie. Par prudence, Loysik faisaitramener chaque soir et amarrer sur la rive de la vallée un bac,seul moyen de communication avec les terres qui s’étendaient del’autre côté du cours d’eau, et appartenaient au diocèse deChâlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de lacommunauté, était construite près de l’embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dansl’eau limpide de la rivière, fort large en cet endroit, les deuxprêtres qui s’étaient fraternellement offerts à remplacer lesmoines comme veilleurs, allaient et venaient d’un air inquiet àquelques pas de la logette.

– Placide, tu ne vois rien ? tun’entends rien ?

– Rien…

– Voilà pourtant la lune déjà haute… ildoit être près de minuit, et personne ne paraît…

– Ne perdons pas espoir… le retard n’estpas encore considérable.

– S’ils nous manquaient de parole, ceserait désolant ; nous ne trouverions pas de longtemps unpareille occasion d’être, comme ce soir, chargés de la garde dubac, grâce à l’orgie de cette nuit.

– Et c’est surtout pendant cette nuitd’orgie qu’il est nécessaire de surprendre les moines.

– Et pourtant personne encore…

– Écoute… écoute…

– Tu entends quelque chose ?

– Je me suis trompé… c’est le bruissementde la rivière sur les cailloux du rivage.

– L’évêque de Châlons, notre protecteur,aura renoncé à son projet.

– Impossible… il avait obtenul’assentiment de la reine Brunehaut.

– La reine Brunehaut aura peut-êtrecraint de se mêler de cette affaire ecclésiastique.

– Elle ! cette femme redoutable etimplacable, craindre quelque chose ?… elle, craindre un vieuxmoine de quatre-vingts ans ?…

– Écoute… écoute… cette fois je ne metrompe pas… Vois-tu là-bas, sur l’autre rive, ces pointsbrillants ?

– Oui… c’est le reflet de la lune surl’armure des guerriers.

– Ce sont eux ! ce sont eux !…Entends-tu ces trois appels de trompe ?

– C’est le signal convenu… vite, vite…détachons le bac et passons à l’autre bord…

Les amarres du bac sont détachées et il estmanœuvré par Placide et Félibien, au moyen de longuesperches ; il touche à l’autre rive… Là, monté sur une mule, setrouve un homme de grande taille, vêtu d’une robe noire : safigure est impérieuse et dure ; à côté de lui est un cheffrank à cheval, escorté d’une vingtaine de cavaliers revêtusd’armures de fer : un chariot rempli de bagage, traîné parquatre bœufs et suivi de plusieurs esclaves à pieds, arrive aussisur la rive.

– Vénérable archidiacre, – dit Placide àl’homme à la robe noire, – nous commencions à désespérer de votrevenue ; mais vous arrivez encore à temps… l’orgie, à cetteheure, doit être complète ; toute la colonie, hommes, femmes,jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait lesabominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, quiprovoque ces horreurs sacrilèges !

– Ces horreurs vont avoir leur terme etleur châtiment, mes fils. Mais, dites-moi, peut-on, sans danger,embarquer les chevaux de ces guerriers et le chariot qui porte mesbagages ?

– Vénérable archidiacre, cette cavalerieest nombreuse ; il faudrait au moins trois ou quatrevoyages.

– Gondowald, – dit l’archidiacre au cheffrank, – si nous laissions provisoirement sur ce bord vos chevaux,ma mule et mon chariot ? nous nous rendrions tout d’abord aumonastère ; vos cavaliers nous accompagneraient à pied.

– Qu’ils soient à pied ou à cheval, ilssuffiront à assurer l’exécution des ordres de ma glorieuse reineBrunehaut, et à housser du manche de nos lances ces moines et cetteplèbe rustique si elle bronche…

– Vénérable archidiacre, nous qui savonsde quoi sont capables les moines et les habitants de la vallée,nous estimons qu’en cas de rébellion de leur part aux ordres denotre saint évêque de Châlons, vingt guerriers… c’est fort peu.

Gondowald toisa le prêtre d’un regarddédaigneux, et ne répondit même pas à l’observation.

– Je ne partage pas vos craintes, meschers fils, et j’ai de bonnes raisons pour cela, – repritl’archidiacre d’un air hautain. – Nous voici tous embarqués…maintenant, au large le bac !

Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée,l’archidiacre, Gondowald, chambellan de Brunehaut, et les vingtguerriers de la reine, casqués, cuirassés, armés de lances etd’épées ; ils portaient en sautoir leurs boucliers peints etdorés.

– Y a-t-il un long trajet d’ici aumonastère ? – demanda l’archidiacre en posant le pied sur lerivage.

– Non, mon père… il y a tout au plus pourune demi-heure de route.

– Marchez devant, mes chers fils… nousvous suivons.

– Ah ! mon père ! les impies decette communauté ignorent à cette heure que le châtiment du cielest suspendu sur leur tête !

– Hâtez le pas, mes fils… bientôt justicesera faite…

– Hermanfred, – dit le chef des guerriersen se retournant vers l’un des hommes de sa troupe, – as-tu letrousseau de cordes et les menottes de fer ?

– Oui, seigneur Gondowald.

**

*

Au monastère, le festin continuait :partout régnait une douce cordialité. À la table où se trouvaientLoysik, Ronan, le Veneur et leur famille, l’entretien continuait,vif, animé ; l’on parlait en ce moment des terribles chosesqui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de la reineBrunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient cessinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souventfrissonnante, que souvent l’on éprouve à la veillée, lorsqu’au coind’un foyer paisible l’on entend raconter quelque histoireépouvantable : heureux, humble et ignoré, l’on est certain dene jamais être jeté au milieu d’aventures effrayantes comme cellesdont la narration vous fait frémir, pourtant l’on craint et l’ondésire à la fois la continuation du récit.

– Tenez, – disait Ronan, – afin dedémêler ce chaos sanglant, puisque nous parlons de ce monstrefemelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette heure enBourgogne, rappelons les faits en deux mots : Clotaire, aprèsavoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deuxpetites filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n’est-cepas ?

– Oui, mon père, – reprit Grégor, –puisque nous sommes en l’année 613.

– Ce Clotaire avait laissé quatrefils : Charibert régnait à Paris, Gontranétait roi d’Orléans et de Bourges ; Sigebert, roid’Ostrasie, résidait à Metz, et Chilpérik, roi deNeustrie, occupait la demeure royale de Soissons, puisque nosconquérants ont appelé Neustrie et Ostrasie les provinces du nordet de l’est de la Gaule.

– Chilpérik ? – reprit le fils deRonan, – Chilpérik, ce Néron de la Gaule, qui, dit-on, terminaitainsi l’un de ses édits : « Que celui qui n’obéiraitpas à cette loi ait les YEUX ARRACHÉS ! »

– C’est seulement de celui-là seul et deson frère Sigebert que nous nous occupons… Laissons de côté sesdeux autres frères, Charibert et Gontran, tous deux morts sansenfants : le premier en 566, le second en 593 ; ils sesont montrés les dignes descendants de Clovis, mais il ne s’agitpas d’eux dans ce récit.

– Mon père, l’effrayante histoire quinous intéresse est celle de Brunehaut et de Frédégonde, puisque cesdeux noms, désormais inséparables, sont accolés dans le sang…

– J’arrive à l’histoire de ces deuxmonstres et de leurs époux Chilpérik et Sigebert, car ces louvesont leurs loups, et qui pis est, pour la Gaule, leurs louveteaux…Donc, ce Chilpérik, quoique marié à Andowère, avait, parmi sesnombreuses concubines, une esclave franque d’une beautééblouissante, et douée, dit-on, d’un charme de séductionirrésistible ; elle se nommait Frédégonde… Il endevint si épris, que pour jouir plus librement encore de lapossession de cette esclave, il répudia sa femme Andowère, quimourut plus tard en un couvent ; mais bientôt las deFrédégonde, il fut jaloux d’imiter son frère : Sigebert, quis’était marié à une princesse de sang royal, nommée Brunehaut,fille d’Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, etdont les aïeux avaient conquis l’Espagne comme Clovis la Gaule.Chilpérik demanda donc et obtint la main de la sœur de Brunehaut,nommée Galeswinthe… L’on ne pouvait voir, disait-on, une figureplus touchante que celle de cette jeune princesse, et la bonté deson cœur égalait l’angélique douceur de ses traits. Lorsqu’il luifallut quitter l’Espagne pour venir en Gaule épouser Chilpérik, lamalheureuse créature eut des pressentiments de mort… cespressentiments ne la trompaient pas… Après six ans de mariage, elleétait étranglée dans son lit par son époux Chilpérik[75].

– Comme Wisigarde, quatrième femme deNeroweg, avait été étranglée par ce comte frank, dont la raceexiste encore, dit-on, en Auvergne… Rois et seigneurs franks ontles mêmes mœurs… c’est de race…

– Infortunée Galeswinthe !… Etpourquoi tant de férocité de la part de son mariChilpérik ?

– Un moment apaisée, la passion deChilpérik pour son esclave Frédégonde s’était réveillée plusardente que jamais, et il avait étranglé sa femme afin d’épouser saconcubine… Voici donc Frédégonde mariée à Chilpérik après lemeurtre de Galeswinthe, et devenue l’une des reines de la Gaule. Ilest d’étranges contrastes dans les familles : Galeswintheétait un ange, Brunehaut, sa sœur, mariée à Sigebert, était unecréature infernale ; d’une rare beauté, d’un caractère de fer,vindicative jusqu’à la férocité, d’une ambition impitoyable etd’une intelligence qui eût été du génie, si elle n’eût appliqué sesfacultés extraordinaires aux forfaits les plus inouïs… Brunehautdevait épouvanter le monde… D’abord elle voulut venger la mort desa sœur Galeswinthe, étranglée par Chilpérik à l’instigation deFrédégonde… Alors, entre ces deux femmes, mortelles ennemies, etdont chacune régnait avec son mari sur une partie de la Gaule,commença une lutte effrayante : le poison, le poignard,l’incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des pèrescontre les fils, des frères contre des frères ; tels furentles moyens qu’elles employèrent l’une contre l’autre. Lespopulations gauloises n’échappèrent pas à cette rage dedestruction : toutes les provinces soumises à Sigebert et àBrunehaut furent impitoyablement ravagées par Chilpérik, et lespossessions de celui-ci furent à leur tour dévastées par Sigebert.Ces deux frères, ainsi poussés par la furie de leurs femmes,combattirent l’un contre l’autre jusqu’au jour où ils furent tousdeux assassinés.

– Ah ! si le sang gaulois n’avaitcoulé à torrents, si ces désastres affreux n’avaient écrasé denouveau notre malheureux pays, je verrais un châtiment céleste dansla lutte de ces deux femmes, décimant ainsi les familles où ellessont entrées, – dit Loysik ; – mais, hélas ! que de maux,que de misères atroces ces haines royales font peser sur lespeuples…

– Et ces deux monstres trouvaient desinstruments pour servir leurs vengeances ?

– Les meurtres qu’elle ne commettaientpas elles-mêmes par le poison, elles les faisaient accomplir par lepoignard… Frédégonde, dont la dépravation dépassait celle de laMessaline antique, s’entourait de jeunes pages ; elle lesenivrait de voluptés terribles, troublait leur raison par desphiltres qu’elle composait ; ils entraient bientôt dans unesorte de frénésie, et elle les lançait alors sur les victimesqu’ils devaient frapper… C’est ainsi qu’elle fit poignarder le roiSigebert, mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert…C’est ainsi, dit-on, qu’elle a fait tuer, à coups de couteau, sonmari Chilpérik…

– Quoi ! Frédégonde n’épargna pasmême son époux ?

– Les uns lui attribuent ce meurtre,d’autres en accusent Brunehaut… les deux crimes sontprobables : toutes deux avaient intérêt à le commettre :par la mort de Chilpérik, Brunehaut vengeait sa sœur Galeswinthe,étranglée par ce roi ; Frédégonde, en le faisant assassiner,se vengeait de ce qu’il avait surpris, la veille de sa mort, l’undes innombrables adultères de cette Messaline, tirée de l’esclavagepour monter au trône…

– Et elle ? mon père, a-t-elle subila peine due à tant de forfaits ?

– La reine Frédégonde est mortepaisiblement dans son lit en 597, âgée de cinquante-cinq ans, bénieet enterrée par les prêtres dans la basilique deSaint-Germain-des-Prés, à Paris, après avoir commis des crimes sansnombre… Du reste, Frédégonde a longtemps et heureusement ethabilement régné, comme disent les infâmes et dévotspanégyristes de ces monstres couronnés… Oui, à sa mort elle alaissé à son fils Clotaire le jeune son royaume intact, et lesbénédictions du clergé l’ont accompagnée dans sa tombe, cetteglorieuse reine, car elle était, pour les prêtres, prodigue du biend’autrui.

Un frémissement d’horreur circula parmi lesauditeurs de ce récit ; ces mœurs royales contrastaient d’unemanière si effrayante avec les mœurs des habitants de la colonie,que ces bonnes gens croyaient entendre raconter quelque songeépouvantable éclos dans le délire de la fièvre.

Grégor reprit :

– Ce Clotaire le jeune, fils deFrédégonde et de Chilpérik, se trouve être ainsi le petit-fils deClotaire, le tueur d’enfants, et l’arrière-petit-fils deClovis ?

– Oui… et comme il se montre digne de sarace, vous voyez, mes enfants, quelle ère de nouveaux crimes vas’ouvrir ; car sa mère Frédégonde lui a légué l’implacablehaine dont elle poursuivait Brunehaut… et ce duel à mort vacontinuer entre celle-ci et le fils de sa mortelle ennemie…

– Hélas ! que de désastres vontencore déchirer la Gaule durant cette lutte sanglante…

– Oh ! elle sera terrible… terrible…car les crimes de Frédégonde pâlissent auprès de ceux de Brunehaut,notre reine aujourd’hui, à nous, habitants de la Bourgogne.

– Mon père, est-ce possible ?Brunehaut plus criminelle que Frédégonde ?

– Ronan, – dit Odille en portant ses deuxmains à son front, – ce chaos de meurtres, accomplis dans une mêmefamille, donne le vertige… L’esprit se trouble et se lasse à suivrele fil sanglant qui seul peut vous conduire au milieu de ce dédalede crimes sans nom. Grand Dieu ! dans quel temps nousvivons !… Que verront donc nos enfants ?

– À moins que les démons ne sortent del’enfer, petite Odille, nos enfants ne pourront rien voir quisurpasse ce que nous voyons ; car, je vous l’ai dit, lescrimes de Frédégonde ne sont rien auprès de ceux de Brunehaut… Etsi vous saviez ce qui se passe à cette heure dans le splendidechâteau de Châlons-sur-Saône, où cette vieille reine, fille, femmeet mère de rois, tient en sa dépendance ses arrière-petits-enfants…Mais non… je n’ose… mes lèvres se refusent à raconter ces chosessans nom.

– Ronan a raison. Il se passe aujourd’huidans le château de la reine Brunehaut des horreurs qui dépassentles bornes de l’imagination humaine, – reprit Loysik enfrémissant ; puis s’adressant à Ronan : – Mon frère, parrespect pour nos jeunes familles, par respect pour l’humanité toutentière, n’achève pas…

– C’est juste, Loysik ; il y aquelque chose d’épouvantable à penser que la reine Brunehaut estune créature de Dieu comme nous, et que comme nous… elle appartientà l’espèce humaine…

– Frère Loysik, frère Loysik, – accourutdire un des moines laboureurs, – on a frappé à la porte extérieuredu monastère… une voix m’a répondu que c’était unmessage de l’évêque de Châlons et de la reine Brunehaut.

Ce nom, en un pareil moment, causa un profondétonnement et une sorte de crainte vague.

– Un message de l’évêque et de lareine ? – reprit Loysik en se levant et se dirigeant vers laporte extérieure du monastère, – cela est étrange ! Le bac estamarré chaque soir de ce côté-ci de la rive, et les veilleurs ontl’ordre absolu de ne pas traverser la rivière durant la nuit ;sans doute ce messager aura pris une barque à Noisan pourremonter la rivière.

En parlant ainsi, le supérieur de lacommunauté s’était approché de la porte massive et verrouillée endedans ; plusieurs moines, portant des flambeaux, suivaient lesupérieur ; Ronan, le Veneur et un grand nombre de colons etde frères accompagnaient aussi Loysik ; il fit un signe, lalourde porte roula sur ses gonds, et l’on vit au dehors, éclairéspar la lune, l’archidiacre et Gondowald, le chambellan deBrunehaut ; derrière eux étaient rangés en haie les hommes deguerre, casqués, cuirassés, boucliers au bras, lance à la main,épée au côté.

– Il y a là une trahison, – dit àdemi-voix Loysik, se retournant vers Ronan ; puis s’adressantà l’un des moines : – Qui donc, cette nuit, est de guet à lalogette du bac ?

– Nos deux prêtres… Ils ont offert à nosfrères de les remplacer pour cette nuit de fête.

– Je devine tout, – répondit Loysik avecamertume ; – puis s’adressant à l’archidiacre qui, ainsi queGondowald, s’était arrêté au seuil de la grande porte, tandis queleur escorte restait au dehors, il dit au guerrier et auprêtre :

– Qui êtes-vous ? quevoulez-vous ?

– Je me nomme Salvien, archidiacre del’église de Châlons et neveu du vénérable Sidoine, évêque de cediocèse… Je t’apporte les ordres de ton chef spirituel.

– Et moi Gondowald, chambellan de notreglorieuse et illustre reine Brunehaut, je suis chargé par elle deprêter mon aide et celle de mes hommes à l’envoyé de l’évêque.

– Voici une lettre de mon oncle, – repritl’archidiacre en présentant ce parchemin à Loysik. – Prends-enconnaissance à l’instant.

– Mes yeux sont affaiblis par les années,un de nos frères va faire tout haut cette lecture pour moi.

– Il se peut qu’il y ait dans cettelettre des choses secrètes, – dit l’archidiacre ; – jet’engage à la faire lire à voix basse.

– Nous n’avons point ici de secret lesuns pour les autres… Lis tout haut, mon frère.

Et Loysik remit la missive à l’un des membresde la communauté, qui exécuta l’ordre de son supérieur.

Cette lettre portait en substance que Sidoine,évêque de Châlons, instituait l’archidiacre Salvien comme abbé dumonastère de Charolles, voulant ainsi mettre terme aux scandales eténormités qui depuis tant d’années affligeaient la chrétienté parl’exemple de cette communauté ; elle devrait être à l’avenirrigoureusement soumise à la règle de saint Benoît, ainsi quel’étaient alors presque tous les monastères de la Gaule. Les moineslaïques qui mériteraient cette faveur par leur vertu et par leurhumble soumission aux ordres de leur nouvel abbé obtiendraient lafaveur toute chrétienne d’entrer dans la cléricature et de devenirmoines de l’Église romaine. De plus, en vertu du canon 7 du conciled’Orléans, tenu deux années auparavant (l’année 611), qui ordonnaitque « les domaines, terres, vignes, esclaves, pécules quiseraient donnés aux paroisses demeurassent en la puissance del’évêque, » tous les biens du monastère et de la colonieformant, à bien dire, la paroisse de Charolles, devaient, àl’avenir, demeurer en la puissance de l’évêque de Châlons, quicommettait son neveu l’archidiacre Salvien à la direction de cesbiens. Le prélat terminait la missive en ordonnant à son cher filsen Christ, Loysik, de se rendre sur l’heure en la cité de Châlonspour y entendre le blâme de son évêque et père spirituel, et ysubir humblement la pénitence ou châtiment qu’il pourrait luiinfliger. Enfin, comme il se pouvait faire que le frère Loysik, parune suggestion diabolique, commît l’énormité de mépriser les ordresde son père spirituel, le noble Gondowald, chambellan de laglorieuse reine Brunehaut, était chargé par cette illustrissime etexcellentissime princesse de faire exécuter, au besoin, par laforce, les ordres de l’évêque de Châlons.

Le moine laboureur achevait à peine la lecturede cette missive que Gondowald ajouta d’un air hautain etmenaçant :

– Oui, moi, chambellan de la glorieusereine Brunehaut, notre très-excellente et très-redoutablemaîtresse, je suis chargé par elle de te dire à toi, moine, que sitoi et les tiens vous aviez l’audace de désobéir aux ordres del’évêque, ainsi que cela pourrait arriver, d’après les insolentsmurmures que je viens d’entendre, je vous fais attacher, toi et lesplus récalcitrants, à la queue des chevaux de mes cavaliers, et jevous conduis ainsi à Châlons, hâtant votre marche à coups de boisde lance.

Vingt fois en effet la lecture de la missivede l’évêque avait été interrompue par les murmures indignés de lafoule : moines laboureurs ou colons ; il fallutl’imposante autorité de Loysik pour obtenir des assistantsexaspérés assez de silence pour que la lecture de la missiveépiscopale pût se terminer ; mais lorsque le frank Gondowaldeut prononcé, d’un air de défi, ses insolentes menaces, la foule yrépondit par une explosion de cris furieux mêlés de dédaigneusesrailleries.

Ronan, le Veneur et quelques vieux Vagresn’avaient pas été des derniers à se révolter contre les prétentionsspoliatrices de l’évêque de Châlons, qui voulait simplements’approprier les biens des moines laboureurs et des colons, aumépris de tout droit. Quoique blanchis par l’âge, les Vagresavaient senti bouillonner leur vieux sang batailleur. Ronan,toujours homme d’action, se souvenant de son ancien métier, avaitdit tout bas au Veneur :

– Prends vingt hommes résolus, ilstrouveront des armes dans l’arsenal, et cours au bac, afin decouper la retraite à ces Franks… Je me charge de ce qu’il reste àfaire ici, car, foi de Vagre… je me sens rajeuni de cinquanteans !

– Et moi donc, Ronan, pendant la lecturede la lettre de cet insolent évêque, et surtout lorsque a parlé levalet de cette reine infâme, vingt fois j’ai cherché une épée à moncôté.

– Rassemble nos hommes au milieu de cetumulte, sans être remarqué, je vais faire ainsi de mon côté ;l’arsenal contient suffisamment d’armes pour nous armer tous…

Et les deux vieux Vagres allèrent de ci, delà, disant un mot à l’oreille de certains colons ou moines, quidisparurent successivement au milieu du tumulte croissant, quedominait à peine la voix ferme et sonore de Loysik, répondant àl’archidiacre :

– L’évêque de Châlons n’a pas droitd’imposer à cette communauté une règle particulière ou unabbé ; nous choisissons librement nos chefs, de même que nousconsentons la règle que nous voulons suivre, pourvu qu’elle soitchrétienne ; tel est le droit antérieur et originel qui aprésidé à l’établissement de tous les monastères de la Gaule ;les évêques n’ont sur nous que la juridiction spirituelle qu’ilsexercent sur les autres laïques ; nous sommes ici maîtres denos biens et de nos personnes, en vertu d’une charte du feu roiClotaire, qui défend formellement à ses ducs, comtes ou évêques, denous inquiéter. Tu parles de conciles, moi aussi je les ailus ; il y a de tout dans les conciles, le mal et le bien, lejuste et l’injuste ; or, ma mémoire ne faiblit pas encore, etvoici ce que dit fort justement cette fois le concile de611 :

Nous avons appris que certains évêquesétablissent injustement abbés dans certains monastères,quelques-uns de leurs parents ou de leurs favoris et leur procurentdes avantages iniques, afin de se faire donner par la violence toutce que peut ravir au monastère l’exacteur qu’ils y ontenvoyé.

L’archidiacre se mordit les lèvres, et unehuée prolongée couvrit sa voix lorsqu’il voulut répondre.

– Ce concile ne tiendrait pas ce langage,qui est celui de la justice, – reprit Loysik, – que je ne reconnaisà aucun concile, à aucun prélat, à aucun roi, le droit dedéposséder des gens honnêtes et laborieux des terres et de laliberté qu’ils tiennent avant tout de leur droit naturel.

– Je te dis, moi, que ton monastère estune nouvelle Babylone, une moderne Gomorrhe ! – s’écrial’archidiacre ; – l’évêque de Châlons en avait été prévenu,j’ai voulu voir par moi-même et j’ai vu… Et je vois des femmes, desjeunes filles dans ce saint lieu, qui devrait être consacré auxaustérités, à la prière et à la retraite. Je vois tous les fermentsd’une immonde orgie, qui devait sans doute se prolonger jusqu’aujour, au milieu de monstrueuses débauches, où la promiscuité de lachair des hommes et des femmes va…

– Assez ! – s’écria Loysikindigné ; – je te défends, moi, chef de cette communauté, jete défends de souiller davantage les oreilles de ces épouses, deces jeunes filles rassemblées ici avec leur famille, pour célébrerpaisiblement l’anniversaire de notre établissement dans cette terrelibre, qui restera libre comme ceux qui l’habitent !

– Archidiacre, c’est trop deparoles ! – s’écria Gondowald ; – à quoi bon raisonneravec ces chiens… n’as-tu pas là mes hommes pour te faireobéir ?

– Je veux tenter un dernier effort pourouvrir les yeux de ces malheureux aveuglés, – réponditl’archidiacre ; – cet indigne Loysik les tient sous sonobsession diabolique… Oui, vous tous qui m’entendez, tremblez sivous résistez aux ordres de votre évêque !

– Salvien, – dit Loysik, – ces parolessont vaines, tes menaces seront impuissantes devant notre fermerésolution de maintenir la justice de nos droits ; nous terepoussons comme abbé de ce monastère ; ces moines laboureurset les habitants de cette colonie ne doivent compte de leurs biensà personne… Ce débat inutile est affligeant, mettons-y fin ;la porte de ce monastère est ouverte à ceux qui s’y présentent enamis, mais elle se ferme devant ceux qui s’y présentent en ennemiset en maîtres, au nom de prétentions d’une folle iniquité… Donc,retire-toi d’ici…

– Oui, oui, va-t’en d’ici, archidiacre dudiable ! – dirent plusieurs voix, – ne trouble pas pluslongtemps notre fête ! tu pourrais t’en repentir.

– Une rébellion ! des menaces !– s’écria l’archidiacre. – Gondowald, – ajouta le prêtre ens’effaçant, pour laisser pénétrer dans l’intérieur de la cour lechef des guerriers franks, – vous savez les ordres de la reine…

– Et sans tes lenteurs, ces ordres depuislongtemps seraient exécutés ! À moi, mes guerriers… garrottezce vieux moine, et exterminez cette plèbe si ellebronche !

– À moi, mes enfants ! assommez cesFranks ! et vive la vieille Gaule !

Qui parlait ainsi ? le vieux Ronan, suivid’une trentaine de colons et de moines laboureurs, hommes résolus,vigoureux et parfaitement armés de lances, de haches et d’épées.Ces bonnes gens, sortant sans bruit de l’enceinte du monastère parla cour des étables, avaient, sous les ordres de Ronan, fait letour des bâtiments extérieurs jusqu’à l’angle du mur declôture ; là, ils s’étaient tenus cois et embusqués, jusqu’aumoment où Gondowald avait appelé à lui ses guerriers. Alors sortantde leur embuscade, les gens de Ronan s’étaient à l’improvisteprécipités sur les Franks. Au même instant, Grégor, accompagnéd’une troupe déterminée, non moins nombreuse et bien armée quecelle de son père, sortait des bâtiments intérieurs du monastère,se faisait jour à travers la foule, dont était remplie la cour, ets’avançait en bon ordre. L’archidiacre, Gondowald et leur escortede vingt guerriers se trouvèrent ainsi enveloppés par unesoixantaine d’hommes résolus, et il faut leur rendre cette justice,animés d’intentions très-malveillantes pour la peau des Franks.Ceux-ci, pressentant ces dispositions, ne songèrent pas à résistersérieusement, après un léger engagement ils se rendirent.Cependant, Gondowald ayant, dans un premier mouvement de surpriseet de rage, levé son épée sur Loysik et blessé un des moines, quiavait couvert le vieillard de son corps, Gondowald, quoiquechambellan de sa glorieuse reine Brunehaut, fut terrassé, roué decoups et vit ses hommes désarmés, après leur résistance inutile,qui leur valut force horions appliqués par des mains gauloises etfort rustiques. Mais, grâce à l’intervention de Loysik, il necoula, dans cette rapide mêlée, d’autre sang que celui du moinelégèrement blessé par Gondowald ; ce noble chambellan fut, parprécaution, solidement garrotté au moyen des menottes et dutrousseau de cordes dont il s’était muni à l’intention de Loysik,avec une prévoyance dont le vieux Ronan lui sut gré.

– Au nom du Père, du Fils et duSaint-Esprit, je vous excommunie tous ! – s’écrial’archidiacre blême de fureur. – Anathème à celui qui oseraitporter une main sacrilège sur moi, prêtre et oint duSeigneur !

– Ne me tente pas, crois-moi,oint que tu es ! car tout vieux que je suis, foid’ancien Vagre, j’ai terriblement envie de mériter tonexcommunication, en appliquant sur ton échine sacrée une volée decoups de fourreau d’épée !

– Ronan, Ronan ! pas de violence, –dit Loysik ; – ces étrangers sont venus ici en ennemis, ilsont versé le sang les premiers ; vous les avez désarmés,c’était justice…

– Et leurs armes enrichiront notrearsenal, – dit Ronan. – Allons, enfants, récoltez-moi cette bonnemoisson de fer… Par ma foi, nous serons armés comme des guerriersroyaux !

– Que ces soldats et leur chef soientconduits dans une des salles du monastère, – ajouta Loysik ; –ils y seront enfermés, des moines armés veilleront à la porte etaux fenêtres.

– Oser me retenir prisonnier, moi !officier de la maison de la reine Brunehaut ! – s’écriaGondowald en grinçant des dents et se débattant dans ses liens. –Oh ! tout ton sang ne payera pas cette audace, moineinsolent ! Ma redoutée maîtresse me vengera !

– La reine Brunehaut a agi contrairementà tous les droits, à toute justice, en envoyant ici des hommes deguerre prêter main-forte au message de l’évêque de Châlons, lorsmême que sa prétention eût été aussi équitable qu’elle est inique,– répondit Loysik ; puis s’adressant à ses moines : –Emmenez ces hommes, et surtout qu’il ne leur soit point fait demal ; s’ils ont besoin de provisions, qu’on leur en donne…

Les moines emmenèrent les guerriers franks, etleur chef qu’il fallut traîner de force, tant cet enragé étaitfurieux. Ceci fait, Loysik dit à l’archidiacre, pantois, colère etsournois comme un renard pris au piège :

– Salvien, je dois avant tout assurer lerepos de cette colonie et de cette communauté ; je suis doncobligé d’ordonner que tu restes prisonnier dans ce monastère…

– Moi ?… moi aussi… tu oses…

– Ne redoute rien, tu seras traité avecégard, tu auras pour prison l’enceinte du monastère… Dans trois ouquatre jours au plus tard… lors de mon retour, tu seras libre…

Lorsque l’archidiacre eut disparu, Ronan dit àLoysik :

– Frère, tu as parlé à cet homme de tonretour ? tu pars donc ?

– À l’instant même… Je vais à Châlons… Jeverrai l’évêque, je verrai la reine.

– Que dis-tu, Loysik ! – s’écriaRonan avec une anxiété douloureuse, – tu nous quittes, tu vasaffronter Brunehaut ; mais ce nom dit tout : Vengeanceimplacable. Loysik, c’est courir à ta perte !…

Les moines laboureurs et les colons,partageant l’inquiétude de Ronan, se livrèrent aux supplicationsles plus tendres, les plus pressantes, afin de détourner Loysik deson projet téméraire : le vieux moine fut inébranlable ;et, pendant que l’un des frères qui devait l’accompagner faisait àla hâte quelques préparatifs de voyage, il se rendit dans sacellule pour y prendre la charte du roi Clotaire. Ronan et safamille accompagnèrent Loysik, il leur dit tristement :

– Notre position est pleine depérils : il s’agit non-seulement du sort de ce monastère, maisde celui de la colonie tout entière. Vous avez eu facilement raisond’une vingtaine de guerriers ; mais, songer à résister par laforce à l’immense et terrible pouvoir de Brunehaut, c’est vouloirle ravage de cette vallée, le massacre ou l’esclavage de seshabitants… Cette charte de Clotaire confirme notre droit ;mais qu’est-ce que le droit pour Brunehaut !

– Alors, mon frère, que vas-tu faire àChâlons dans l’antre de cette louve…

– Tenter d’obtenir justice.

– Obtenir justice !… Mais, tu l’asdit, qu’est-ce que le droit pour Brunehaut ?…

– Elle se joue du droit comme de la viedes hommes, je le sais ; pourtant j’ai quelque espoir… Jedésire que vous gardiez ici l’archidiacre et ses guerriersprisonniers… d’abord parce que, dans leur fureur, ils m’auraientsans doute rejoint et tué en route ; or je tiens à vivre pourmener à bonne fin ce que j’entreprends aujourd’hui ; puis, aulieu de me laisser prévenir par l’archidiacre et le chambellan, jepréfère instruire moi-même l’évêque et la reine Brunehaut desmotifs de notre résistance.

– Mon frère, si cette justice que tu vastenter d’obtenir au péril de ta vie tu ne l’obtiens pas ? sicette reine implacable te fait égorger… comme elle a fait égorgertant d’autres victimes ?…

– Alors, mon frère, l’acte d’iniquités’accomplira. Alors, si l’on veut non-seulement soumettre vosbiens, vos personnes à la tyrannie et aux exactions de l’Église,mais encore vous ravir, par la violence, le sol et la liberté quevous avez reconquis et qu’une charte a garantie, alors vous aurez àprendre une résolution suprême… oui ; alors, croyez-moi,rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nospères lorsque le salut de la patrie était menacé… Qu’à ce conseilles mères et les épouses prennent place, selon l’antique coutumegauloise ; car l’on décidera du sort de leurs maris et deleurs enfants… Là, vous aviserez avec calme, sagesse et résolution,sur ces trois alternatives, les seules, hélas ! qui vousresteront : – devrez-vous subir les prétentions de l’évêque deChâlons, et accepter un servage déguisé qui changera bientôt notrelibre vallée en un domaine de l’Église exploité à son profit ;– devrez-vous vous résigner si la reine, foulant aux pieds tous lesdroits, déchire la charte de Clotaire et déclare notrevallée : domaine du fisc royal, ce qui sera pour vousla spoliation, la misère, l’esclavage et la honte ; – ou bienenfin, devrez-vous, forts de votre bon droit, mais certains d’êtreécrasés, protester contre l’iniquité royale ou épiscopale par unedéfense héroïque, et vous ensevelir, vous et vos familles, sous lesruines de vos maisons[76] ?

– Oui… oui… tous, hommes, femmes,enfants, plutôt que de redevenir esclaves, nous saurons combattreou mourir comme nos aïeux, Loysik ! Et ce sanglantenseignement fera peut-être sortir les populations voisines de leurlâche torpeur… Mais, frère… frère… te voir partir seul… pouraffronter un péril que je ne peux partager !…

– Allons, Ronan, pas de faiblesse, je nete reconnais plus… Que dès cette nuit tous les postes fortifiés dela vallée soient occupés comme il y a cinquante ans, lors del’invasion de Chram en Bourgogne ; ta vieille expériencemilitaire et celle du Veneur seront d’un grand secours ici ;il n’y a d’ailleurs aucune attaque à redouter pendant quatre oucinq jours ; car il m’en faut deux pour me rendre à Châlons,et un laps de temps pareil est nécessaire aux troupes de la reinepour se rendre ici, dans le cas où elle voudrait recourir à laviolence. Jusqu’au moment de mon arrivée à Châlons, l’évêque etBrunehaut ignoreront si leurs ordres ont été ou non exécutés,puisque le diacre et le chambellan restent ici prisonniers.

– Et au besoin ils servirontd’otages.

– C’est le droit de la guerre… Si cetévêque insensé, si cette reine implacable veulent la guerre !il faut aussi garder prisonniers les deux prêtres qui ont partrahison amené ici l’archidiacre.

– Misérables traîtres !… J’aientendu tes moines parler de la leçon qu’ils se réservent de leurdonner… à grands coups de houssine…

– Je défends formellement toute violenceà l’égard de ces deux prêtres ! – dit Loysik d’une voixsévère, en s’adressant à deux moines laboureurs qui étaient alorsdans sa cellule. – Ces clercs sont les créatures de l’évêque, ilsauront obéi à ses ordres ; aussi, je vous le répète, pas deviolences, mes enfants.

– Bon père Loysik, puisque vousl’ordonnez, il ne sera fait aucun mal à ces traîtres.

Les adieux que les habitants de la colonie etdes membres de la communauté adressèrent à Loysik furentnavrants ; bien des larmes coulèrent, bien des mainsenfantines s’attachèrent à la robe du vieux moine ; mais cestendres supplications furent vaines, il partit accompagné jusqu’aubac par Ronan et sa famille : là se trouva le Veneur, chargéde couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec seshommes, il avait aperçu, de l’autre côté de la rivière, lesesclaves gardant les chevaux des guerriers et les bagages del’archidiacre. Le Veneur crut prudent de s’emparer de ces hommes etde ces bêtes ; il laissa, près de la logette du guet, lamoitié de ses compagnons, et, à la tête des autres, il traversa larivière dans le bac. Les esclaves ne firent aucune résistance, et,en deux voyages, chevaux, gens et chariots furent amenés surl’autre bord. Loysik approuva la manœuvre du Veneur ; car lesesclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l’archidiacre,auraient pu retourner à Châlons donner l’alarme, et il importait auvieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s’était passéau monastère. Loysik, vu son grand âge et les longueurs de laroute, crut pouvoir user de la mule de l’archidiacre pour cevoyage ; elle fut donc rembarquée sur le bac, que Ronan et sonfils Grégor voulurent conduire eux-mêmes jusqu’à l’autre rive, afinde rester quelques moments de plus avec Loysik. L’embarcationtoucha terre ; le vieux moine laboureur embrassa une dernièrefois Ronan et son fils, monta sur la mule, et, accompagné d’unjeune frère de la communauté qui le suivait à pied, il prit laroute de Châlons, séjour de la reine Brunehaut.

CHAPITRE II.

Le château de Brunehaut. – Le marchandd’esclaves. – Aurélie, la pleureuse, etBlandine, la rieuse. – Ce que faisait la reineBrunehaut de ses petits-fils. – Lettre du PAPE saintGrégoire le Grand à cette sainte femme sur l’ÉDUCATIONDE SON FILS. – Childebert, Corbe,Mérovée, arrière-petits-enfants de la reine Brunehaut.– La bonne aïeule. – Arrivée de Sigebert, fils aîné du défunt roiThierry. – Le maire du palais Warnachaire. – Loysik et Brunehaut. –La reine marche à la tête de son armée pour aller combattreClotaire&|160;II, fils de Frédégonde.

&|160;

«&|160;Vive celui qui aime les Franks&|160;!que le Christ maintienne leur puissance&|160;! qu’il remplisse leurchef des clartés de sa grâce, qu’il protège l’armée, qu’il fortifiela foi, qu’il accorde paix et bonheur à ceux qui les gouvernentsous les auspices de Notre-Seigneur Jésus-Christ&|160;!&|160;»

–&|160;Foi de vieux Vagre, ce début toutcatholique de la loi salique vous revient toujours à la penséelorsqu’il s’agit des rois franks ou de leurs reines… Entrons doncdans le repaire de Brunehaut, splendide repaire&|160;! non pasrustique comme celui du comte Neroweg, vaste burg, que nous autres,anciens de la Vagrerie nous avons vu si joyeusement réduire encendres&|160;! non, cette grande reine a le goût raffiné&|160;: unede ses passions est l’architecture&|160;; elle aime les artsantiques de la Grèce et de l’Italie, cette noble femme&|160;! oui,elle aime les arts, doux délassement des belles âmes&|160;! Voyezplutôt le magnifique château qu’elle a fait construire àChâlons-sur-Saône, capitale de la Bourgogne&|160;; ses autreschâteaux, même celui de Bourcheresse, ne sont rien auprèsde son habitation royale, dont les jardins magnifiques s’étendentjusqu’aux bords de la Saône… palais à la fois splendide etguerrier&|160;; car en ces temps de batailles incessantes les roiset les seigneurs se fortifient de plus en plus dans leurs repaires.Le palais de Brunehaut est ceint d’épaisses murailles, flanqué detours massives&|160;; on y arrive par une seule entrée, voûteprofonde fermée à ses deux extrémités par des portes énormes,renforcées de barres de fer. Sous cette voûte veillent jour et nuitles guerriers de Brunehaut, toujours armés&|160;; dans les coursintérieures sont d’autres logis pour un grand nombre de cavalierset de gens de pied. Les salles du palais sont immenses, pavées demarbre ou de mosaïque, enrichies de colonnades de jaspe, deporphyre et d’albâtre oriental, surmontées de chapiteaux de bronzedoré&|160;; ces magnificences architecturales, chefs-d’œuvre del’art, dépouilles des temples et des palais de la Gaule, ont ététransportées à grand renfort de dos d’esclaves et de chariots dansle palais de la reine. Ces salles immenses, ornées de meublesd’ivoire, d’argent ou d’or massif, de statues païennes du travaille plus rare, de vases précieux, de trépieds, précèdentl’appartement particulier de Brunehaut… Le jour est à peinelevé&|160;; déjà ces grandes salles se remplissent des esclavesdomestiques de la reine, des officiers de ses troupes, des hautsdignitaires de sa maison, chambellans, écuyers, majordomes,connétables, venant attendre les ordres de leur maîtresse.

Une pièce de forme circulaire, pratiquée dansune des tours du palais, avoisine la chambre où se tienthabituellement la reine&|160;; trois portes sont percées dans lemur&|160;: l’une conduit à la salle où se tiennent les officiers dupalais, l’autre à la chambre à coucher de Brunehaut&|160;; latroisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, donne surun petit escalier tournant, pratiqué dans l’épaisseur de lamuraille. Cette pièce est somptueusement meublée&|160;: sur unetable recouverte d’un riche tapis brodé sont des parcheminspréparés pour écrire, et un grand coffret d’or, enrichi depierreries. Autour de la table sont rangés des sièges ornés decoussins d’étoffe pourpre&|160;; çà et là des fûts de colonneservent de piédouches à des vases de jaspe, d’onyx ou de bronze deCorinthe, plus précieux que l’or ou l’albâtre rose. Sur un socle devert antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d’untravail exquis, représentant l’Amour païen caressant Vénus. Nonloin de là, deux figures en airain, verdi par les siècles, offrentl’image obscène d’un faune et d’une nymphe. Entre ces chefs-d’œuvrede l’art païen, un tableau peint sur bois, apporté à grands fraisde Byzance, représente le Christ enfant et saint Jean-Baptisteaussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que Brunehaut est unefervente catholique… n’est-elle pas en correspondance réglée avecle pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n’a pas assez debénédictions pour cette sainte fille de l’Église&|160;! Et plusloin, sur cette console d’ivoire, quel est ce riche médaillierrempli de grandes médailles romaines et gauloises en argent et enor&|160;? Parmi elles en voici une de bronze, la seule qui soit dece métal… Que représente-t-elle&|160;?

Quoi&|160;! ici&|160;! dans ce lieu&|160;! cevisage auguste et vénéré&|160;?

Ah&|160;! si le Dieu des catholiques veutfaire un miracle, jamais moment ne fut plus opportun, plussolennel, et bientôt, oui, si le Seigneur veut terrifier lesméchants, cette effigie de bronze devra, prodige effrayant,frissonner d’horreur et d’épouvante&|160;!

**

*

Une vieille femme richement vêtue et d’unephysionomie froide, sardonique, rusée, sortant de la chambre àcoucher de Brunehaut, entre dans la salle de la tour. Cette femme,de noble race franque, est Chrotechilde, confidente depuis longuesannées des crimes et des débauches de la reine&|160;; elles’approche d’un timbre, le fait vibrer et attend. Bientôt paraît àla porte, qui s’ouvre sur le petit escalier pratiqué dansl’épaisseur du mur, une autre vieille femme&|160;; son costumeannonce un rang inférieur&|160;:

–&|160;J’ai entendu le timbre, noble dameChrotechilde, me voici.

–&|160;Samuel le marchand d’esclaves est-ilvenu&|160;?

–&|160;Depuis une heure il attend dans lasalle basse avec deux jeunes filles et un vieillard à longue barbeblanche.

–&|160;Qu’est-ce que ce vieillard&|160;?

–&|160;Madame, je l’ignore&|160;; c’est sansdoute un esclave que le juif Samuel doit conduire ailleurs ensortant d’ici.

–&|160;Ordonne à Samuel d’amener à l’instantles deux filles.

La vieille femme disparaît&|160;: presque aumême instant Brunehaut sort de sa chambre&|160;; cette reine estâgée de soixante-six ou sept ans&|160;; l’on retrouve les tracesd’une beauté remarquable sur ses traits, encore moins flétris parl’âge que par la débauche, et par la dévorante ardeur de la haineou de l’ambition. Son visage blafard, ridé, semble illuminé par lesombre éclat de ses deux grands yeux, profondément caves etcernés&|160;; ils sont noirs comme ses longs sourcils, ses cheveuxseuls ont blanchi&|160;; front d’airain, lèvres impassibles, regardprofond, port de tête altier, démarche fière, superbe, car sataille s’est conservée droite et svelte, telle est Brunehaut. Àpeine entrée, elle prête l’oreille et dit à Chrotechilde&|160;:

–&|160;Qui vient là, par le petitescalier&|160;?

–&|160;Le marchand d’esclaves&|160;; il amèneles deux jeunes filles.

–&|160;Qu’il entre… qu’il entre…

–&|160;Madame, à qui voulez-vous faire don deces esclaves&|160;?

–&|160;Tu le sauras… Mais j’ai hâte d’examinerces créatures, le choix est important.

–&|160;Madame, voici Samuel.

Le marchand de chair gauloise, juif d’originecomme la plupart de ceux qui se livraient à ce trafic, entrabientôt suivi des deux esclaves qu’il amenait&|160;; elles étaientenveloppées de longs voiles blancs, assez transparents pourqu’elles pussent voir à se conduire.

–&|160;Illustre reine, – dit le juif enmettant dès la porte un genou en terre et inclinant son frontpresque à toucher le plancher, – je me rends à vos ordres&|160;;voici deux jeunes esclaves, véritables trésors de beauté, dedouceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité. Votreexcellence sait que le vieux Samuel n’a qu’une qualité… celled’être honnête homme.

–&|160;Debout, debout&|160;! – dit Brunehauts’adressant aux deux esclaves qui, en présence de la terriblereine, s’étaient agenouillées comme le marchand au seuil de laporte, – debout, les filles, et ôtez vos voiles.

Les deux esclaves se hâtèrent de se relever etd’obéir à la reine&|160;; le juif, afin de mieux mettre en valeursa marchandise, avait vêtu les deux jeunes filles de tuniques àmanches courtes et dont la jupe descendait à peine au-dessus dugenou, tandis que l’échancrure du corsage découvrait à demi le seinet les épaules. L’une des esclaves, grande et svelte, portait unetunique blanche&|160;; elle avait les yeux bleus, une torsade decorail s’enroulait dans les nattes de ses cheveux noirs&|160;: onpouvait lui donner dix-huit ou vingt ans&|160;; son visage, d’unebeauté touchante et candide, était baigné de larmes, abîmée dans ladouleur et la honte, tremblant de tous ses membres, elle tenaitconstamment baissé son regard noyé de pleurs, de crainte derencontrer les yeux de Brunehaut. La vieille reine, après avoirlongtemps et attentivement examiné cette jeune fille, en la faisantse tourner et se retourner devant elle en tous sens, échangea unsigne approbatif avec Chrotechilde, non moins occupée à examinerl’esclave, et dit à celle-ci&|160;:

–&|160;De quel pays es-tu&|160;?

–&|160;Je suis de la ville de Toul, – réponditla jeune fille d’une voix altérée.

–&|160;Aurélie&|160;! Aurélie&|160;! – s’écriaSamuel en frappant du pied, – est-ce ainsi que tu te rappelles mesleçons&|160;? On répond&|160;: Glorieuse reine, je suis de la villede Toul. – Et se tournant vers Brunehaut&|160;: – Veuillez luipardonner, madame… mais c’est si naïf, si simple, que…

Brunehaut coupa d’un geste la parole au juif,et s’adressant à l’esclave&|160;: – Où as-tu été prise&|160;?

–&|160;À Toul, madame, lors du sac de cetteville par les troupes du roi de Bourgogne.

–&|160;Étais-tu de condition libre&|160;?

–&|160;Oui… mon père était maîtrearmurier.

–&|160;Sais-tu lire&|160;? écrire&|160;? As-tudes talents agréables&|160;?

–&|160;Je sais lire, écrire, et ma mèrem’avait appris à jouer du théorbe et à chanter.

Et en disant qu’elle savait chanter, lamalheureuse ne put retenir ses sanglots convulsifs… Elle songeaitsans doute à sa mère.

–&|160;Allons, pleure encore et pleuretoujours&|160;! – maugréa Samuel avec dépit, – voilà ce que tu faisde mieux… Mais, vous le savez, grande reine&|160;! on a unecertaine dose de larmes à pleurer, après quoi, c’est fini… la pocheest vide…

–&|160;Tu crois cela, juif&|160;? heureusementtu calomnies l’espèce humaine, – reprit la reine avec un cruelsourire en continuant d’examiner la jeune fille, à qui elledit&|160;: – Tu n’as été jusqu’ici esclave nulle part&|160;?

–&|160;Foi de Samuel, illustre reine, elle estaussi naïve à l’esclavage qu’un enfant dans le sein de samère&|160;! – s’écria le juif, voyant la jeune Gauloise éclater ensanglots et hors d’état de répondre. – J’ai acheté Aurélie le jourmême de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca et moinous avons veillé sur cette chère fille comme sur notre propreenfant, sachant que nous tirerions d’elle un très-haut prix.

Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau lajeune fille, qui cachait à demi sa figure dans ses mains, dit àSamuel&|160;:

–&|160;Remets-lui son voile et fais approcherl’autre.

Aurélie reçut son voile des mains du juifcomme un bienfait et se hâta de s’envelopper dans les plis del’étoffe pour y cacher sa douleur, sa honte et ses larmes. Àl’ordre de la reine, l’autre esclave était prestementaccourue&|160;; mignonne et fraîche comme une Hébé, si elle avaitseize ans, c’était beaucoup&|160;: un collier de perles s’enroulaitdans les nattes épaisses de ses cheveux d’un blond doré&|160;; sesgrands yeux, d’un brun orangé, pétillaient de malice et defeu&|160;; son nez fin, légèrement relevé, ses narines roses,palpitantes, ses lèvres vermeilles, un peu charnues, ses petitesdents d’émail, son menton et ses joues à fossettes, donnaient àcette fillette la physionomie la plus vive, la plus gaie, la pluseffrontée qui fût au monde… Sa tunique de soie vert-pâle rendaitplus éblouissante encore la blancheur de son sein et de sesépaules… Oh&|160;! le juif n’eut pas besoin de lui dire à celle-làde se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pûtexaminer à son aise les charmes de sa taille&|160;; elle serengorgeait, se cambrait, se redressait sur la pointe de ses petitspieds, arrondissait gracieusement les bras, faisant enfin de sonmieux la belle aux yeux de Brunehaut et de Chrotechilde,qui échangeaient entre elles des regards approbatifs, tandis que lejuif, aussi inquiet de l’audace de cette esclave que del’accablement de sa compagne, lui disait à demi-voix&|160;:

–&|160;Tiens-toi donc en place, Blandine… neremue pas ainsi les jambes et les bras… Un peu de retenue, mafille, en présence de notre illustre et bien aimée reine&|160;! Ondirait que tu as du salpêtre dans les veines&|160;! Que votreexcellence l’excuse, illustrissime princesse&|160;; c’est si jeune,si gai, si fou… ça ne demande qu’à s’envoler de sa cage pour faireadmirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux,Blandine&|160;! oser regarder ainsi en face notre augustereine&|160;!&|160;!

Blandine, en effet, au lieu de fuir le noirregard de Brunehaut, le cherchait, le provoquait d’un air malin,souriant et assuré&|160;; aussi la reine lui dit-elle après un longet minutieux examen&|160;:

–&|160;L’esclavage ne t’attriste pas,toi&|160;?

–&|160;Au contraire, glorieuse reine, car pourmoi l’esclavage a été la liberté.

–&|160;Comment cela, effrontée&|160;?

–&|160;J’avais une marâtre, quinteuse,revêche, grondeuse&|160;; elle me faisait passer sur le froidparvis des basiliques tout le temps que je n’employais pas à manierl’aiguille&|160;; cette vieille furie me battait, lorsque parmalheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais auxgarçons par ma fenêtre&|160;; aussi, grande reine, quel sort que lemien&|160;! mal nourrie, moi si friande&|160;! mal vêtue, moi sicoquette&|160;! sur pied au chant du coq, moi si amoureuse de medorloter dans mon lit&|160;! de sorte que grande a été ma joiequand votre invincible petit-fils, ô reine illustre&|160;! estapproché l’an passé de Tolbiac, où j’habitais.

–&|160;Pourquoi ta joie&|160;?

–&|160;Pourquoi, glorieuse reine&|160;?Oh&|160;! je savais, moi, que les guerriers franks ne tuent jamaisles jolies filles&|160;; aussi, me disais-je&|160;:«&|160;Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comteou même un duk, et une fois esclave, si je m’en crois, jedeviendrai maîtresse… car l’on a vu des esclaves…&|160;»

–&|160;Devenir reine, comme Frédégonde,n’est-ce pas, ma mie&|160;?

–&|160;Pourquoi donc pas, quand elles sontgentilles&|160;? – répondit audacieusement cette fillette sansbaisser les yeux devant Brunehaut qui l’écoutait et la contemplaitd’un air pensif. – Mais, hélas&|160;! – reprit Blandine avec undemi-soupir, – je n’ai pas eu cette fois le bonheur de tomber auxmains d’un seigneur. Un vieux leude, à moustaches blanches et desmoins amoureux, m’a eue pour sa part du butin, et il m’a venduetout de suite au seigneur Samuel&|160;; mais enfin peut-être unechance heureuse me viendra-t-elle&|160;? Que dis-je&|160;! – ajoutaBlandine en adressant à Brunehaut son plus gracieux sourire, –n’est-ce pas déjà un grand, un inespéré bonheur que d’avoir étéconduite en votre présence, ô reine illustre&|160;!

Brunehaut, après avoir réfléchi pendantquelques instants, dit au marchand&|160;: – Juif, je t’achèteraiune de ces deux esclaves.

–&|160;Illustre reine&|160;! laquelle des deuxprenez-vous, Aurélie ou Blandine&|160;?

–&|160;Je ne sais encore… elles resteront aupalais jusqu’à ce soir… On va les conduire dans l’appartement demes femmes.

Chrotechilde, à un signe de la reine, frappale timbre&|160;; la vieille femme reparut&|160;; la confidente deBrunehaut lui dit&|160;: – Emmenez ces deux esclaves…

–&|160;Illustre reine&|160;! choisissez-moi… –dit Blandine en se retournant une dernière fois vers Brunehaut,tandis que le juif enveloppait soigneusement de son voile cettepetite diablesse. – Oh&|160;! choisissez-moi, glorieusereine&|160;! vous ferez une bonne œuvre… je voudrais tant rester àla cour…

–&|160;Tais-toi donc, effrontée, – disait toutbas Samuel en poussant doucement Blandine vers la porte de lachambre à coucher de la reine que Chrotechilde désignait du geste.– Trop est trop, ces familiarités peuvent déplaire à notreredoutable souveraine&|160;!

Les deux jeunes filles, l’une toute joyeuse,l’autre chancelante et accablée, entrèrent dans l’appartement de lareine, tandis que, après avoir une dernière fois humblement saluéBrunehaut, le juif quitta la salle en refermant sur lui le rideaude cuir qui masquait la baie de l’escalier tournant.

Brunehaut et sa confidente restèrentseules.

**

*

(Et maintenant, ô vous&|160;! descendants deJoel, qui en ce moment allez continuer de lire ce récit, le dégoût,l’horreur, l’épouvante que vous éprouverez n’égalera jamais ledégoût, l’horreur, l’épouvante dont je suis saisi en écrivant lascène sans nom qui va se passer entre ces deux exécrablesvieilles.)

**

*

–&|160;Madame, – dit Chrotechilde à Brunehaut,– à qui donc destinez-vous celle des deux esclaves que vous voulezacheter&|160;?

–&|160;Tu me le demandes&|160;?

–&|160;Oui, madame…

–&|160;Chrotechilde… l’âge affaiblit tapénétration habituelle… c’est fâcheux…

–&|160;Madame, expliquez-vous&|160;!…

–&|160;Il faut que j’éprouve jusqu’où peutaller ce manque d’intelligence si nouveau chez toi…

–&|160;En vérité, madame, je m’y perds…

–&|160;Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon filsChildebert est mort assassiné par Frédégonde, il m’a laissé,n’est-ce pas, la tutelle de mes deux petits-fils Thierryet Theudebert&|160;?

–&|160;Oui… madame… mais moi je vous parlaisde ces esclaves…

–&|160;Justement… mais écoute… À quel âge monpetit-fils Theudebert était-il père&|160;?…

–&|160;À TREIZE ANS, madame[77]&|160;; car à cet âge il eut un fils deBilichilde, cette esclave brune aux yeux verts, que vousavez payée si cher… Je vois encore son regard fauve, étrange commesa beauté… Du reste, une taille de nymphe, des cheveux crépus d’unnoir de jais traînant jusqu’à terre… Je n’ai de ma vie vu pareillechevelure…

–&|160;Cette esclave… qui la mit un soir dansle lit de mon petit-fils, alors à peine âgé de douzeans&|160;?…

–&|160;Vous, MADAME[78]&|160;;je vous accompagnais… Ah&|160;! ah&|160;! ah&|160;! j’en ris desouvenir… Il avait d’abord une peur, cet innocent&|160;; mais commevous voilà devenue sombre…

–&|160;Cette vile esclave&|160;! cetteBilichilde, malgré les autres concubines que nous avons données àmon petit-fils Theudebert, n’avait-elle pas pris sur lui un funesteascendant&|160;?

–&|160;Si funeste, madame, qu’elle nous a faittoutes deux chasser de Metz et conduire prisonnières jusqu’àArcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne, royaume de votre autrepetit-fils Thierry. Mais c’est là, madame, une vieillehistoire&|160;: cette Bilichilde n’a-t-elle pas été, l’an dernier,étranglée par votre petit-fils[79], cefarouche idiot ayant passé de l’amour à la haine, et lui-même,après la bataille de Tolbiac, vaincu par son frère, que vous aviezdéchaîné contre lui, n’a-t-il pas été, selon vos ordres, tonsuré,puis poignardé&|160;? Enfin son fils, âgé de cinq ans, n’a-t-il paseu la tête brisée contre une pierre[80]&|160;?que voulez-vous de plus&|160;?…

–&|160;Chez moi la haine survit à lavengeance, comme le poignard survit au meurtre.

–&|160;Et vous n’êtes point, madame, en ceci,raisonnable… Haïr au delà de la tombe, c’est naïf pour notreâge.

–&|160;Mais passons… Ainsi, ce que nous venonsde dire ne t’ouvre point l’esprit…

–&|160;À l’endroit de ces deux joliesesclaves&|160;?

–&|160;Oui…

–&|160;Non, madame…

–&|160;Poursuivons… Puisque ton intelligenceest à ce point devenue obtuse… dis-moi, avant que nous n’ayons miscette Bilichilde dans son lit, quel était le caractère de monpetit-fils Theudebert&|160;?

–&|160;Violent, actif, déterminé, opiniâtre etsurtout fort glorieux… À dix ans ou onze ans, il sentait déjàl’orgueilleuse ardeur de son sang royal, et disait fièrement&|160;:«&|160;Je suis roi d’Austrasie, moi&|160;!&|160;»

–&|160;Et deux ans… un an même après qu’il aeu possédé cette esclave brune aux yeux verts et aux cheveuxcrépus, si judicieusement choisie par toi, Chrotechilde, quel étaitle caractère de mon petit-fils&|160;?

–&|160;Oh&|160;! madame, Theudebert étaitméconnaissable… Énervé, indécis, languissant, il n’avait plus quela volonté d’aller du lit à la table avec ses concubines… Car nousavions donné des compagnes à la Bilichilde… C’est à peine s’ilavait le courage de chasser au faucon, divertissement defemme&|160;; la chasse aux bêtes fauves était pour lui tropfatigante. Cela ne m’étonnait point&|160;; né robuste, pétulant,aimant dans sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, ilétait devenu chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, commesi l’éclat du soleil eût blessé sa vue&|160;; enfin, il annonçaitdevoir être de grande taille, et il est mort tout rabougri, presqueimberbe&|160;!

–&|160;Mes vœux s’accomplissaient,Chrotechilde… Les débauches précoces énervent l’âme autant que lecorps, et la postérité de Theudebert n’est pas née viable…

–&|160;De fait, je n’ai jamais vu d’enfants sichétifs… Quelle race, d’ailleurs, pouvait laisser un père nabot etpresque idiot&|160;?

–&|160;Et dès l’âge de douze ou treize ans,Theudebert disait-il encore fièrement&|160;: «&|160;Je suis roid’Austrasie, moi&|160;!&|160;»

–&|160;Non, certes, madame… car s’il nousarrivait par manière d’épreuve de lui parler des affaires del’État, sous prétexte qu’il était roi, l’enfant vous répondait desa voix alanguie et les yeux à demi fermés&|160;:«&|160;Grand’mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores devin vieux et de mes faucons&|160;! Régnez pour moi, grand’mère…régnez pour moi si cela vous plaît&|160;!&|160;»

–&|160;Et cela m’a plu, Chrotechilde… Et defait, j’ai régné en Austrasie, pour mon petit-fils Theudebert,jusqu’au jour où cette vile esclave Bilichilde, usant de sonascendant sur cet idiot, m’a chassée de Metz… m’a chassée, moi,Brunehaut&|160;!

–&|160;Encore ce souvenir, encore l’orage survotre front, encore des éclairs dans vos yeux&|160;! Mais pourDieu, madame, l’esclave a été étranglée, l’idiot et son fils tués…j’oubliais même, pour compléter l’hécatombe de ces animauxmalfaisants… j’oubliais Quintio, maire du palais, duk deChampagne, qui, s’étant incongrûment mêlé de l’affaire de Metz, aété mis à mort par vos ordres[81]&|160;!Que vouliez-vous de plus&|160;? et d’ailleurs, est-ce que pour uneAustrasie perdue vous n’avez pas retrouvé une Bourgogne&|160;? SiTheudebert vous a chassée de Metz, ne vous êtes-vous pas réfugiéeici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils Thierry&|160;?Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, nel’avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacablecontre son frère qu’il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, aprèscette défaite, a été mis à mort lui et son fils, comme je vous lerappelais tout à l’heure&|160;? Ainsi vengée de l’exil de Metz,n’avez-vous point dominé Thierry et régné à sa place&|160;?Aegila, maire du palais, vous inquiétait par son influencesur votre petit-fils, vous vous défaites d’Aegila et vous leremplacez par votre amant Protade, qui devient ainsi mairedu palais, juste récompense des services de ce beau garçon.

–&|160;Ils me l’ont tué… Chrotechilde&|160;!ils me l’ont tué… mon Protade[82]&|160;!

–&|160;Allons, madame, entre nous, avouezqu’il n’est pas qu’un Protade au monde&|160;; une reine ne chômejamais d’amoureux&|160;! Vous n’avez qu’à choisir parmi les plusbeaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour deBourgogne&|160;; et puis, madame, sans reproche, s’ils vous ont tuéProtade, vous leur avez tué l’évêque Didier[83].

–&|160;Il ne méritait pas son sort,peut-être&|160;?

–&|160;Lui&|160;! madame&|160;! jamaispunition n’a été plus légitime&|160;! Astucieux prélat&|160;!vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux&|160;!Imaginer de faire épouser cette princesse d’Espagne à votrepetit-fils, afin de l’arracher, disait ce Didier, auxfangeuses débauches dont nous étions les pourvoyeuses[84]. Aussi, qu’est-il arrivé&|160;?… lesflots de la Chalaronne ont emporté le corps de l’évêque. CetteEspagnole, sur laquelle il comptait pour vous évincer et dominerpar elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne&|160;; cetteEspagnole, répudiée par votre petit-fils, est retournée dans sonpays au bout de six mois de mariage, et nous avons mis la main sursa dot[85]&|160;; enfin, Thierry est mort cetteannée de la dysenterie (dites donc, madame, – ajouta la vieilleavec un sourire affreux, – mort de la dysenterie&|160;?)&|160;; desorte que par la grâce de cette bienheureuse dysenterie, vous voiciaujourd’hui maîtresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne,puisque Sigebert, le plus âgé des fils de Thierry, vosarrière-petits-enfants, n’a pas encore onze ans… Il ne faut pasqu’ils meurent, ces roitelets, car par leur mort, le fils deFrédégonde deviendrait l’héritier de leurs royaumes… Il fautseulement qu’ils vivotent, afin que vous régniez à leur place… Ehbien, madame, ils vivoteront… mais, j’y songe, nous oublionsl’esclave que vous voulez acheter à Samuel.

–&|160;Au contraire, Chrotechilde, cetentretien nous ramène à l’esclave…

–&|160;Comment cela&|160;?

–&|160;Il n’y a plus à en douter, l’âgeamortit ton intelligence&|160;; autrefois si prompte à mecomprendre, depuis un quart d’heure tu me donnes la preuve de cefâcheux affaiblissement de ton esprit.

–&|160;Moi, madame&|160;?

–&|160;Oui, autrefois au lieu de me demanderce que je compte faire d’une de ces deux esclaves de Samuel, tum’aurais devinée&|160;; mais je viens de me convaincre tout à monaise de la lenteur sénile de ta perception… cela est triste,Chrotechilde.

–&|160;Triste… autant pour moi que pour vous,madame… Mais… expliquez-vous… Je vous en prie…

–&|160;Quoi&|160;! cervelle appesantie&|160;!Tu sais que j’ai la tutelle de mes arrière-petits-enfants, etsottement tu me demandes ce que je compte faire de ces joliesesclaves&|160;? devines-tu, maintenant&|160;?

–&|160;Eh&|160;! oui, madame, je devine, maisvos reproches sont injustes&|160;! Comment imaginer que voussongiez à cela… Sigebert n’a pas onze ans&|160;!

–&|160;Tant mieux&|160;!

–&|160;C’est vrai, – reprit l’autre monstreavec un éclat de rire épouvantable, – c’est vrai, tantmieux&|160;!

Pendant cet horrible entretien, l’augustemasque de bronze, toujours immobile dans son médaillier sur laconsole d’ivoire, ne sourcilla pas… Sa bouche d’airain ne fit pasentendre un cri de malédiction, retentissant comme les clairons dudernier jugement. Non&|160;; ces monstruosités se direntimpunément… Où était-il donc le Dieu des catholiques, qui semanifestait par de si grands miracles en faveur de Clotaire, letueur d’enfants&|160;?

L’entretien des deux matronescontinua&|160;:

–&|160;Donner une concubine à votrearrière-petit-fils Sigebert, – avait dit Chrotechilde à lareine&|160;; – mais il n’a pas onze ans&|160;!

–&|160;Tant mieux&|160;! – repritBrunehaut&|160;; – seulement, vois-tu, Chrotechilde, l’exemple decette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, et je ne saislaquelle préférer de ces deux esclaves… Qu’en pense tonexpérience&|160;?

–&|160;Madame, la chose est délicate… Lagrande brune qui pleure toujours ne sera jamais dangereuse&|160;;c’est doux, candide et bête comme une brebis… Il n’y a point àcraindre que cette innocente donne jamais à Sigebert de méchantespensées contre vous.

–&|160;Aussi je penche fort pour cettepleureuse&|160;; l’autre me paraît une petite commère par tropeffrontée… As-tu remarqué cette impudente&|160;? elle n’a pasbaissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les plusfermes, les plus audacieux regards&|160;!

–&|160;Il se peut, madame, que cettefrétillante petite diablesse ait trop de ce que la grande pleureusen’a point assez… ou point du tout&|160;; mais ce sera peut-être unmal pour un bien. Examinons en experts le vrai des choses. Sigebertn’a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu’à la toupie ouaux osselets, il est de plus doux et timide, c’est un véritableagneau&|160;; or, cette grande innocente étant de son côté unemanière de sotte brebis… vous m’entendez, madame&|160;? D’un autrecôté, cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau… Jeme rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l’esclaveaux yeux verts et aux cheveux crépus… Aussi je vous le répète,madame, ceci demande réflexion… D’ailleurs, rien ne presse…Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palaisde Bourgogne.

–&|160;Ils peuvent être de retour d’un momentà l’autre… Je les attends…

–&|160;Quoi&|160;! déjà&|160;?

–&|160;Oui, peut-être arriveront-ils iciaujourd’hui&|160;; aussi j’ai d’autant plus hâte d’acheter uneesclave pour Sigebert, que je crains que pendant ce voyage enGermanie, Warnachaire n’ait pris une certaine influence surSigebert&|160;; or, cette influence serait bientôt perdue au milieudu trouble et des curiosités du premier amour de cet enfant.

–&|160;Puisque vous vous défiez du duk,madame, pourquoi lui avoir confié Sigebert&|160;?

–&|160;Excepté en toi, peut-être, en qui ai-jeconfiance ici&|160;? Ne fallait-il pas faire accompagner Sigebert…La vue de cet enfant roi, d’une douce figure, aura intéressé leschefs de tribus germaines d’au delà du Rhin, dont ce Warnachaireest allé rechercher l’alliance… Leurs troupes doubleront mon armée…Oh&|160;! dans cette guerre suprême, sans merci entre moi etClotaire&|160;II… ce fils de Frédégonde sera écrasé… Il le faut… ille faut…

–&|160;Et cela sera, madame. Jusqu’ici vosennemis ont toujours tombé sous vos coups… La mort du fils deFrédégonde couronnera l’œuvre… cependant ce duk Warnachairem’inquiète… Tenez, madame… ces maires du palais qui ont, il y aquarante ou cinquante ans, sous le règne des fils du vieuxClotaire, commencé par être intendants des maisons royales… et qui,peu à peu, sont devenus gouvernants des peuples, ces maires dupalais finiront par manger les rois si les rois ne les mangentpoint. Ces habiles gens disent aux princes&|160;: «&|160;Ayez desconcubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l’argent dontnous remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez pointsouci de régner, nous nous chargeons de ce fardeau.&|160;» Ce sontlà, madame, de dangereuses scélératesses&|160;; qu’une mère, qu’uneaïeule, agisse ainsi envers ses fils et ses petits-fils, c’estchose concevable&|160;; mais chez les maires du palais, ceci touchefort à l’usurpation, et ce Warnachaire, à qui vous avez laissé sonoffice de maire après la mort de Thierry, me semble vouloir dominerSigebert et vous évincer, madame… Je sais que nous aurons la petiteou la grande esclave… pour nous maintenir contre le duk. Maissouvenez-vous, madame, de votre exil de Metz&|160;!

–&|160;Tu prêches une convertie… j’aidernièrement écrit à Aimoin, qui revient avec Warnachaire,de le tuer en route.

–&|160;Eh&|160;! madame, que neparliez-vous&|160;! je vous aurais épargné ma rhétorique.

–&|160;Malheureusement Aimoin n’a pas exécutémes ordres.

–&|160;Quel serviteur&|160;!… et pourquoin’a-t-il pas obéi&|160;?

–&|160;Je l’ignore encore&|160;; je le sauraiaujourd’hui peut-être.

–&|160;Du reste, il ne faut point nous hâterde penser mal de cet Aimoin. Une favorable occasion lui aurapeut-être manqué&|160;; qui sait si vous n’allez pas le voirrevenir seul avec le petit Sigebert&|160;! En cas contraire, unefois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, ce qu’ilvous plaira de Warnachaire… et croyez-moi, ces maires dupalais&|160;! oh&|160;! ces maires du palais me semblent menaçantspour les royautés. Aussi, madame, les rois ne seront tranquillessur leurs trônes que lorsqu’ils sauront se délivrer de cesdangereux rivaux toujours grandissants.

–&|160;Je le sais, mais il faut du temps pourabattre leur puissance&|160;; ils ont rallié à eux tous cesseigneurs bénéficiers enrichis par la générosité royale&|160;!Oh&|160;! le temps&|160;! le temps&|160;! ah&|160;! que la vie estcourte, lorsque l’on sent en soi vouloir, pouvoir et force&|160;!Ce temps qu’il me faut, c’est un long règne, je l’aurai&|160;; lestribus barbares, de l’autre côté du Rhin, ont répondu à monappel&|160;; elles se joindront à mon armée. Grâce à ce renfort,les troupes de Clotaire&|160;II écrasées, il tombe en monpouvoir&|160;! lui, Chrotechilde, lui… le fils de Frédégonde&|160;!Oh&|160;! la frapper dans son fils&|160;! puisque du fond de satombe elle brave ma haine&|160;! oh&|160;! faire lentement expirerle fils dans les tortures que je rêvais pour la mère&|160;! vengerainsi le meurtre de ma sœur Galeswinthe et de mon épouxSigebert&|160;! m’emparer des royaumes de Clotaire et régner seulesur la Gaule entière durant de longues années, car, malgré messoixante ans passés, je me sens pleine de vie, de force et devolonté&|160;!…

–&|160;Je vous l’ai souvent dit, madame, vousvivrez cent ans et plus.

–&|160;Je le crois, je le sens&|160;; oui, jesens en moi un vouloir, une vitalité indomptables. Oh&|160;!régner&|160;! ambition des grandes âmes&|160;! régner commerégnaient les empereurs de Rome, mes modèles&|160;! Oui, je veuxles imiter dans leur toute-puissance souveraine&|160;! compter parmillions les instruments de mes volontés&|160;! d’un signe redoutéfaire obéir les multitudes&|160;! d’un geste pousser mes arméesd’un bout à l’autre du monde&|160;! agrandir mes royaumes àl’infini&|160;! et dire&|160;: Ces contrées des plus voisines auxplus lointaines, c’est à moi&|160;! c’est à moi&|160;! Courber centpeuples divers sous un même joug&|160;! toutes ces forces éparsesles concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs deRome… Dire je veux, et voir tant de populationsdifférentes soumises à une loi unique, la mienne&|160;! dire jeveux, et voir s’élever sur toute la Gaule ces merveilles del’art, dont j’ai déjà couvert la Bourgogne&|160;; châteaux forts,palais splendides, basiliques aux nefs d’or, chaussées immenses,prodigieux monuments, qui diront aux siècles futurs le grand nom deBrunehaut&|160;! et pour arriver à de si grandes choses quelquesscrupules m’arrêteraient&|160;! Voyons&|160;? ces enfants quej’énerve&|160;! ces hommes que je tue parce qu’ils me gênent&|160;!pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir mes desseinsgigantesques&|160;? de quel prix est la vie de ces obscuresvictimes&|160;? Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuisdes siècles, tandis que d’âge en âge mon nom continuera d’étonnerle monde&|160;! Mes victimes&|160;! eh&|160;! s’il en estquelques-unes dont la mémoire survive, c’est qu’elles auront étéfrappées par Brunehaut&|160;! on les plaint… je lesimmortalise…

–&|160;Voilà, madame, une raison que sauraientfaire pieusement, pour votre salut, ces prêtres cupides et rusésqui vous assiègent de demandes de terres et d’argent&|160;!

–&|160;Ne médis pas des prêtres, ils traînentmon char triomphal…

–&|160;L’attelage, madame, est ruineux.

–&|160;Pour qui&|160;? les dons que je leurfais afin qu’ils enseignent aux peuples à vénérer Brunehaut, cesdons m’appauvrissent-ils&|160;? n’est-ce pas le superflu de monsuperflu&|160;? ne vais-je pas rétablir les impôts autrefoisdécrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mescoffres&|160;? Les peuples crieront&|160;! ils m’appelleront laRomaine&|160;! Peu m’importe, si mon fisc atteint à lafois les plus pauvres et les plus riches&|160;! et puis queveux-tu, Chrotechilde&|160;? Il est du devoir d’une grande reine depayer royalement ceux qui l’amusent… quand ils l’amusent.

–&|160;Que trouvez-vous donc, madame, dedivertissant chez ces mendiants hypocrites&|160;?

–&|160;Tiens… prends cette clef, ouvre cecoffret qui est sur la table, et cherches-y un parchemin noué d’unruban pourpre.

–&|160;Le voici.

–&|160;Baise-le.

–&|160;Allons, madame, vous voulez rire.

–&|160;Baise ce parchemin, te dis-je, femme depeu de foi&|160;; il est écrit de la main d’un pape… d’un papevivant, du pieux Grégoire, en un mot.

–&|160;Je comprends, mais je ne baiserai pointle parchemin, madame, s’il vous plaît… Ainsi le pieux Grégoire,détenteur des clefs du paradis, vous promet de vous ouvrir toutesgrandes les portes du séjour éternel&|160;?

–&|160;N’est-ce pas justice&|160;? ne lesai-je pas assez richement dorées les clefs de leur paradis&|160;?…Ah&|160;! tu me demandes ce que je trouve d’amusant chez cesprêtres que je rémunère royalement&|160;? lis tout haut ce quecontient ce parchemin&|160;; je me sens en gaieté aujourd’hui…Allons, lis.

–&|160;Madame, voici&|160;:«&|160;Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks. – La manièredont vous gouvernez le royaume et l’éducation de votre filsattestent les vertus de votre excellence…&|160;» Chrotechildene put continuer&|160;; elle poussa un éclat de rire diabolique enregardant Brunehaut qui fit chorus d’hilarité avec saconfidente&|160;; celle-ci reprit, se contenant à peine&|160;: –Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses écritesde la main du pape, le pieux Grégoire, c’est là un divertissementque l’on ne saurait payer trop cher… Je continue, nous en étions,je crois, madame, à vos vertus…

–&|160;Nous en étions à mes vertus…

–&|160;Donc je reprends&|160;: «&|160;…L’éducation que vous donnez à votre fils atteste les vertus devotre excellence, vertus que l’on doit louer et qui sont agréablesà Dieu&|160;; vous ne vous êtes point contentée de laisser intacteà votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez aussiamassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son âme lesgermes de la vraie foi avec une pieuse sollicitudematernelle[86].&|160;»

Et les deux vieilles de rire de nouveau, derire tant et tant, ces deux monstres, que les larmes leur vinrentaux yeux, après quoi Brunehaut dit à sa confidente&|160;: – Va,Chrotechilde… je me suis fait lire souvent les comédies satiriquesdes Romains… jamais celles de Plaute et deTérence ne vaudront celles que jouent chaque jour devantmoi ces odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je lescomble.

–&|160;C’est la vérité, madame, ce sont defières comédies que les leurs&|160;; ils mettent Dieu enscène&|160;!

–&|160;Et quelle scène&|160;! le ciel, leparadis, l’enfer, l’éternité… Ah&|160;! comédie, te dis-je,comédie&|160;! royale comédie&|160;!…

À cette nouvelle saillie de la reine, les deuxvieilles recommencèrent de rire aux éclats&|160;; mais soudaincette hilarité fut interrompue par le bruit de cris joyeux etenfantins, partant de la chambre voisine&|160;; presque au mêmeinstant les trois frères de Sigebert, alors en voyage, entrèrentsuivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur bisaïeule.Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de Brunehaut,avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans&|160;;nées d’un père presque épuisé avant son adolescence par laprécocité des excès de toutes sortes où sa grand’mère Brunehautl’avait plongé par une infernale prévoyance, ces trois petitescréatures, délicates, frêles, étiolées déjà, faisaient peine àvoir&|160;; leur gaieté même attristait&|160;; au lieu d’êtrerondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d’une pâleurmaladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves etcernés&|160;; leur longue chevelure, symbole de la royauté franque,tombait fine et rare sur leurs épaules&|160;; ils portaient depetites dalmatiques d’étoffes d’or ou d’argent. La gouvernante,après avoir respectueusement fléchi le genou à l’entrée de lasalle, se tint auprès de la porte, tandis que les enfantsentouraient leur bisaïeule. Childebert, le moins jeune, se tenaitdebout auprès d’elle&|160;; Corbe et Mérovée, les deux plus petits,avaient grimpé sur ses genoux, tandis qu’elle leurdisait&|160;:

–&|160;Vous voici très-gais ce matin, chersenfants&|160;!

–&|160;Grand’mère, c’est Corbe, notre frère,qui nous faisait rire…

–&|160;Voyons, qu’a donc dit Corbe de siplaisant&|160;?

–&|160;Tu sais bien, grand’mère, satourterelle blanche&|160;?

–&|160;Oui.

–&|160;Il lui a arraché toutes les plumes, etelle criait… et elle criait…

–&|160;Et vous de rire… et de rire…démons&|160;!…

–&|160;Oui, grand’mère&|160;; seulement à lafin notre petit frère Mérovée a pleuré&|160;!

–&|160;Tant il riait, ce garçonnet&|160;?

–&|160;Oh&|160;! non, moi j’ai pleuré, parcequ’à la fin l’oiseau était tout saignant.

–&|160;Alors, moi, j’ai dit à mon frèreMérovée&|160;: Tu n’as donc pas de courage, que le sang te faitpeur&|160;? Et quand nous irons à la bataille, cela te fera doncpleurer, de voir le sang couler&|160;? N’est-ce pas, Childebert,que j’ai dit cela&|160;?

–&|160;C’est vrai, grand’mère&|160;; et moi,pendant que Corbe parlait ainsi à Mérovée, j’ai pris un couteau etj’ai coupé le cou à la colombe… Ah&|160;! c’est que je n’ai paspeur du sang, moi&|160;; et quand j’aurai l’âge, j’irai à laguerre, n’est-ce pas, grand’mère&|160;?

–&|160;Ah&|160;! mes enfants, vous ne savezpas ce que vous désirez&|160;! On peut bien, voyez-vous, cherspetits, s’amuser à couper le cou à des colombes, sans pour cela secroire obligé d’aller un jour à la guerre. Figurez-vous donc que laguerre, mes enfants, c’est chevaucher jour et nuit, souffrir de lafaim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est,risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grandedouleur&|160;; ne vaut-il pas mieux, chers enfants, se promenertranquillement en char ou en litière&|160;? coucher dans un litdouillet&|160;? manger des friandises tout son soûl&|160;? s’amusertant que la journée dure&|160;? satisfaire aux moindres fantaisiesqui nous viennent&|160;? Dites, n’est-ce, point préférable auxvilaines fatigues de la guerre&|160;? Le sang des races royales esttrop précieux pour l’exposer ainsi, mes jolis roitelets&|160;; vousavez vos leudes pour combattre l’ennemi à la bataille, vosserviteurs pour tuer les gens qui vous déplaisent ou vousoffensent, vos prêtres pour vous faire obéir de vos peuples et vousabsoudre de vos crimes, si vous en commettez. Vous n’avez donc qu’àvous amuser, qu’à jouir des délices de la vie, heureux enfants,sans autre souci que de dire&|160;: Je veux.Comprenez-vous bien mes paroles, chers petits&|160;? Dis,Childebert, toi l’aîné de vous trois&|160;? toi un garçon déjàraisonnable&|160;?

–&|160;Oh&|160;! oui, grand’mère, moi je nesuis pas plus soucieux qu’un autre d’aller à la guerre attraper debons coups, je préfère m’amuser et faire ce qui me plaît&|160;;mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert s’en est-il allé àcheval, suivi de guerriers, en compagnie du dukWarnachaire&|160;?

–&|160;Votre frère est maladif, mesenfants&|160;; les médecins m’ont conseillé de lui faireentreprendre, pour le bien de sa santé, un long voyage…

–&|160;Et reviendra-t-il bientôt&|160;?

–&|160;Peut-être demain… peut-êtreaujourd’hui.

–&|160;Oh&|160;! tant mieux, grand’mère, tantmieux, sa place ne restera pas vide dans notre chambre, il nousmanque…

–&|160;Ne vous réjouissez pas trop quant àcela, chers roitelets&|160;; désormais Sigebert aura sa chambre àpart… Oh&|160;! c’est que c’est déjà un petit homme, lui&|160;!

–&|160;Il n’a pourtant qu’un an de plus quemoi.

–&|160;Oh&|160;! oh&|160;! mais dans un an tuseras aussi un homme, toi, mon petit Childebert, – réponditBrunehaut en échangeant avec Chrotechilde un épouvantable regard, –alors, comme ton frère, tu auras ta chambre à part et… et tout cequi s’en suit&|160;; n’est-ce pas, Chrotechilde&|160;?

–&|160;Certainement, madame… il ne faut pointfaire de jaloux.

–&|160;Qu’est-ce que j’aurai donc, grand’mère,de plus que ma chambre à part&|160;?

–&|160;Eh&|160;! mais, tes chambellans, tesécuyers, tes serviteurs, tes esclaves, tous gens soumis à tescaprices, comme les chiens à la houssine.

–&|160;Oh&|160;! que je voudrais donc êtreplus vieux d’un an&|160;!

–&|160;Et moi aussi, je te voudrais voir plusvieux d’un an… et Corbe aussi, et toi aussi, petit Mérovée, jevoudrais vous voir tous de l’âge de Sigebert.

–&|160;Patience, madame, – dit Chrotechilde enéchangeant de nouveau un regard diabolique avec Brunehaut, –patience, cela viendra… Mais quel est ce bruit dans la grandesalle… De nombreux pas approchent… si c’était le seigneurWarnachaire…

Chrotechilde ne se trompait pas, c’était eneffet le maire du palais de Bourgogne, accompagné deSigebert&|160;; cet enfant, à peine âgé de onze ans, était commeses frères chétif et pâle&|160;; cependant l’animation du voyage,la joie de revoir ses frères coloraient légèrement son doux visage,car, ainsi que l’avait dit Chrotechilde à Brunehaut, ce pauvreenfant, malgré les exécrables conseils de sa bisaïeule, conservaitjusqu’alors un caractère angélique&|160;; il courut dès qu’il entraembrasser la vieille reine, puis il répondit aux caresses et auxquestions empressées de ses frères qui l’entouraient&|160;; àchacun d’eux il remit de petits présents rapportés de son voyage etrenfermés dans un coffret qu’il avait voulu prendre des mains d’undes serviteurs de sa suite, afin d’offrir plus tôt à ses frères cestémoignages de son souvenir. Chrotechilde, s’approchant alors de lareine, lui dit tout bas&|160;: – Madame… si vous m’en croyez,gardons les deux esclaves jusqu’à ce soir&|160;; d’ici là nousaviserons…

–&|160;Oui, c’est le meilleur parti à prendre,– répondit Brunehaut&|160;; et s’adressant à l’enfant&|160;: – Vate reposer… tu raconteras ton voyage à tes petits frères&|160;;j’ai à causer avec le duk Warnachaire…

Chrotechilde emmena les enfants, la reineresta seule avec le maire du palais de Bourgogne, homme de grandetaille, d’une figure froide, impénétrable et résolue&|160;; ilportait une riche armure d’acier rehaussée d’or à la moderomaine&|160;; sa large épée pendait à son côté, son long poignardà sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché longtemps son noir etprofond regard sur Warnachaire, toujours impassible, lui fit signede s’asseoir auprès de la table, s’y assit elle-même, et luidit&|160;: – Quelles nouvelles&|160;?

–&|160;Bonnes… et mauvaises, madame…

–&|160;Les mauvaises d’abord.

–&|160;La trahison des duks Arnolfe et Pépin,ainsi que la défection de plusieurs autres grands seigneursd’Austrasie, n’est plus douteuse&|160;; ils se sont rendus au campde Clotaire&|160;II avec leurs hommes.

–&|160;Depuis longtemps je soupçonnais cettetrahison. Ah&|160;! seigneurs enrichis, rendus si puissants par lagénérosité des rois, vous poussez à ce point l’ingratitude&|160;!Soit&|160;; je préfère la franche guerre à la guerre sourde&|160;;les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres,retourneront à mon fisc. Continue…

–&|160;Clotaire&|160;II a levé son campd’Andernach, et il est entré au cœur de l’Austrasie. Sommé derespecter les royaumes de ses neveux, dont vous avez, madame, latutelle, il a répondu qu’il s’en remettrait au jugement des grandsd’Austrasie et de Bourgogne.

–&|160;Le fils de Frédégonde espère soulevercontre moi les peuples et les seigneurs de mes royaumes&|160;; ilse trompe&|160;; des exemples prompts, prochains, terribles,épouvanteront les traîtres… tous les traîtres, entends-tu,Warnachaire&|160;?

–&|160;Oui, madame.

–&|160;Tous les traîtres, quel que soit leurrang, leur puissance, quel que soit le masque dont ils se couvrent,entends-tu, Warnachaire&|160;? maire du palais de Bourgogne…

–&|160;J’entends, madame… J’entends même ceque vous ne me dites pas…

–&|160;Tu lis dans ma pensée&|160;?

–&|160;Oui, vous me croyez un traître… Vous mesoupçonnez surtout depuis votre récent retour de Worms&|160;?

–&|160;Je soupçonne toujours…

–&|160;Votre soupçon, madame, s’est changé encertitude&|160;; vous avez écrit à Aimoin, un homme à vous, de mepoignarder.

–&|160;Je ne fais poignarder… que mesennemis…

–&|160;Je suis donc pour vous un ennemi,madame&|160;? Voici les morceaux de la lettre écrite de votre mainà Aimoin pour lui ordonner de me tuer[87].

Et le duk déposa sur la table plusieursmorceaux de parchemins déchirés&|160;; la reine regarda le maire dupalais d’un œil défiant.

–&|160;Ainsi Aimoin t’a livré malettre&|160;?

–&|160;Non, madame, le hasard a mis en mapossession ces morceaux de parchemin.

–&|160;Et pourtant… tu reviens ici&|160;?

–&|160;Pour vous prouver l’injustice de vossoupçons.

–&|160;Ou pour mieux me trahir.

–&|160;Madame, si j’avais voulu vous trahir,je me serais rendu, comme tant d’autres seigneurs de Bourgogne,auprès de Clotaire&|160;II&|160;; je lui aurais donné votrepetit-fils en otage, et je serais resté dans le camp de votreennemi avec les tribus que j’ai ramenées de Germanie.

–&|160;Ces tribus me sont dévouées… elles net’auraient pas suivi, elles viennent ici pour renforcer monarmée…

–&|160;Ces tribus, madame, viennent ici pourpiller, peu leur importe que ce soit comme auxiliaires de Brunehautou de Clotaire&|160;II&|160;; pays de Soissons, de Bourgogne oud’Austrasie, ces Franks n’ont pas de préférence pourvu, qu’aprèss’être vaillamment battus et avoir aidé à la victoire, ils puissentravager la contrée vaincue, faire un gros butin, et emmener denombreux esclaves de l’autre côté du Rhin, tels sont les Franks queje vous ramène.

–&|160;Je te dis, moi, que la vue de monpetit-fils, ce roi enfant, venant demander par ta bouche aide etforce aux Germains, a intéressé ces barbares.

–&|160;Si vous n’aviez, madame, expressémentpromis à ces tribus le pillage des territoires vaincus, ilsseraient demeurés, croyez-moi, insensibles à la jeunesse deSigebert&|160;; ils sont aussi sauvages que l’étaient nos pères,les premiers compagnons de Clovis&|160;; il m’a fallu de grandsefforts pour les empêcher de tout ravager sur notre route, dansleur farouche impatience ils se croyaient déjà en paysconquis&|160;; chaque jour leurs chefs me demandaient à grands crisla bataille, afin d’être de retour en Germanie avec leur butin etleurs esclaves avant la saison d’hiver qui rend périlleuse latraversée.

–&|160;Et ces tribus où sont-elles&|160;?

–&|160;Je les ai laissées vers Montsarran.

–&|160;Pourquoi si loin de Châlons&|160;?

–&|160;Malgré mes recommandations, cesbarbares ont volé et tué sur leur passage&|160;; les conduire ici,au cœur de la Bourgogne, puis les renvoyer ensuite en une autrecontrée, selon les besoins de la guerre, c’était exposer à desdésastres inutiles les populations qu’ils auraient traversées… Cesnouveaux malheurs pouvaient augmenter l’irritation&|160;; or, vousle savez, madame… de ce côté-ci de la Bourgogne une certaineagitation fermente dans la populace esclave.

–&|160;Oui… à l’instigation de ces traîtresqui ont rejoint le fils de Frédégonde, ils tentent de soulever lepeuple contre moi, contre la Romaine, comme ilsm’appellent&|160;; oh&|160;! seigneurs et populace sauront ce quepèse le bras de Brunehaut.

–&|160;Les ennemis de Brunehaut trembleronttoujours devant elle, mais j’ai craint d’augmenter leur nombre enrendant nos populations victimes de la barbarie de vos nouveauxalliés&|160;; le territoire où j’ai fait camper ces tribus seradévasté sans doute, mais ce ravage sera du moins limité. De plus,la position est assez centrale pour que ces auxiliaires soientdirigés partout où il le faudra selon les mouvements de l’armée deClotaire&|160;II&|160;; j’ai donc agi, je crois, madame, avecsagesse et prévoyance.

–&|160;Et l’armée&|160;? quelles sont sesdispositions&|160;?

–&|160;Elle est pleine d’ardeur, ne demandeque la bataille&|160;; le souvenir des deux dernières victoires deToul et de Tolbiac, et surtout l’immense butin, le grand nombred’esclaves que les troupes ont enlevés, redoublent leur désir decombattre le fils de Frédégonde… Ce sont là, madame, les bonnesnouvelles qui, selon moi, balancent les mauvaises. Brunehautcroit-elle encore que Warnachaire ait agi en traître&|160;?

–&|160;Qui sait&|160;?

–&|160;Moi, je le sais, madame.

–&|160;Un homme dont on a voulu se défaire,qui l’apprend, et qui revient à vous&|160;; ah&|160;! Warnachaire,Warnachaire&|160;! cela donne à penser&|160;!

–&|160;Brunehaut est prompte au soupçon et auchâtiment&|160;; mais elle est magnifique envers qui la sertfidèlement.

–&|160;Tu as donc quelque chose à medemander&|160;?

–&|160;Oui, madame, mais seulement après laguerre, ou plutôt, je l’espère, après la victoire… si je laremporte sur Clotaire&|160;II, si je parviens à vous l’amenerprisonnier…

–&|160;Warnachaire&|160;! – s’écria la reine,frémissant d’une joie féroce à la pensée de tenir en son pouvoir lefils de Frédégonde… – si tu m’amènes Clotaire prisonnier, je tedéfierai alors de former un vœu qui ne soit accompli par Brunehaut,et… – Mais se ravisant, elle jeta un sombre regard sur le maire dupalais, et ajouta&|160;: – Si c’est un piège que tu me tends pourdétourner mes soupçons, Warnachaire, il est habile…

–&|160;Soit, madame, je suis un traître&|160;;vous frappez sur ce timbre, à l’instant vos chambellans, vosécuyers accourent, et me tuent là&|160;! sous vos yeux&|160;; mevoilà mort&|160;!… Mais quel est l’homme que vous ne soupçonnezpas&|160;? Voyons&|160;? Qui prendrez-vous pour général&|160;?est-ce le duk ALÉTHÉE&|160;! Est-ce le duk ROCCON&|160;?

–&|160;Non&|160;!

–&|160;Est-ce le duk SIGOWALD&|160;?

–&|160;Lui&|160;? tu railles&|160;!

–&|160;Est-ce le duk EUBÉLAN&|160;?

–&|160;Peut-être… et encore ses anciennesliaisons avec Arnolfe et Pépin… ces deux traîtres&|160;! Non,jamais je ne me fierai à Eubélan&|160;!

–&|160;Ceux-là seuls pourtant, madame, sontcapables de commander l’armée&|160;; ceux-là seuls sont des hommesde guerre.

–&|160;Oui, mais je n’ai voulu faire tueraucun d’eux… ou du moins ils l’ignorent… tandis que j’ai voulu tamort, Warnachaire.

–&|160;Madame, raisonnons froidement…

–&|160;Peux-tu raisonner autrement, hommeimpassible… homme impénétrable…

–&|160;Impénétrable à la trahison, madame…

–&|160;Des mots… des mots…

–&|160;Voici des faits&|160;: vous me croyezanimé contre vous d’un ressentiment de haine, parce que vous avezvoulu ma mort&|160;? L’espoir de la vengeance me ramène,dites-vous, ici&|160;? Alors, madame, qui m’empêche de mettre lamain sur ce timbre pour vous empêcher d’appeler aide&|160;?

Et le duk fit ce qu’il disait.

–&|160;Qui m’empêche de tirer cepoignard&|160;?

Et le duk fit briller cette arme aux yeux deBrunehaut, dont le premier mouvement fut de se rejeter en arrièresur le dossier de son siège.

–&|160;Qui m’empêche enfin de vous tuer d’unseul coup de ce fer empoisonné comme l’étaient les poignards despages de Frédégonde&|160;?

Et en disant ces derniers mots, Warnachaires’était tellement rapproché de Brunehaut qu’il pouvait la frapperavant qu’elle eût poussé un cri… La reine, sauf un premiermouvement de crainte ou plutôt de surprise, n’avait passourcillé&|160;; son regard indomptable était resté hardiment fixésur les yeux du maire du palais&|160;; elle écarta d’un geste dedédain la lame du poignard, demeura quelques instants pensive, etreprit comme à regret&|160;: – Il faut pourtant croire à quelquechose&|160;; tu aurais pu me tuer, c’est vrai&|160;; tu ne l’as pasfait… je ne peux nier l’évidence. Tu ne veux donc pas te venger demoi… à moins que tu me réserves un sort selon toi plus terrible quela mort&|160;; pourtant, non, un homme qui hait fermement, tombepeu dans ces raffinements hasardeux. L’avenir n’appartient àpersonne&|160;; on trouve une belle occasion pour frapper sonennemi, on le frappe tôt et vite… Donc, je te crois sans hainecontre moi&|160;; tu conserveras le commandement de l’armée.Écoute, Warnachaire, tu l’as dit&|160;: Brunehaut est implacabledans ses soupçons et sa haine&|160;; mais elle est magnifique pourqui la sert fidèlement… Que par toi le fils de Frédégonde tombeentre mes mains, et ma faveur dépassera tes espérances… Oublions lepassé.

–&|160;Il est oublié, madame.

–&|160;Vrai&|160;?

–&|160;Vrai…

–&|160;Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire,aller au fond des choses. J’ai voulu te faire tuer… Eh&|160;! monDieu&|160;! c’est vrai&|160;! j’en ai fait tuer tantd’autres&|160;! Mais ce n’est pas, je t’en assure, par amour dusang. Que veux-tu&|160;? il faut se mettre à la place des gens… Onm’a tué ma sœur Galeswinthe, on m’a tué mon mari, on m’a tué monfils, on m’a tué mes plus fidèles serviteurs&|160;; seule j’ai eu àdéfendre les royaumes de mon fils et de mes petits-fils contre desrois acharnés à ma perte&|160;; toute arme m’a été bonne, et, aprèstout, j’ai remporté de brillantes victoires, j’ai accompli,avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et pourtant l’on me hait,les seigneurs franks me jalousent… cette vile plèbe gauloise,esclave ou populace, sourdement excitée contre moi… se rebelleraitpeut-être sans la terreur que je lui inspire… Et… mais, cethomme&|160;! quel est cet homme&|160;? – s’écria Brunehaut ens’interrompant. Et se levant brusquement, elle indiqua du gesteLoysik, qui, debout au seuil de la porte donnant sur l’escaliertournant pratiqué dans l’épaisseur de la muraille, soulevait d’unemain le rideau qui l’avait jusqu’alors tenu caché aux yeux de lareine et du maire du palais de Bourgogne. Warnachaire fit quelquespas à l’encontre du vieil ermite-laboureur qui s’avançait lentementet dit&|160;:

–&|160;Moine, comment te trouves-tu là&|160;?Ton audace est grande de t’introduire dans l’appartement de lareine… Qui es-tu&|160;?

–&|160;Je suis le supérieur du monastère de lavallée de Charolles.

–&|160;Tu mens, – dit Brunehaut, – j’ai envoyél’un de mes chambellans à cette abbaye pour s’assurer de lapersonne de ce Loysik.

–&|160;Votre chambellan, – reprit le moined’une voix moins assurée, – votre chambellan, ainsi quel’archidiacre et vos hommes de guerre, sont à cette heureprisonniers dans le monastère.

Venir annoncer soi-même, supérieur de lacommunauté, une nouvelle non moins improbable qu’offensante pourl’orgueil despotique de Brunehaut, venir l’annoncer à cette femmeimplacable, et s’exposer ainsi à une mort certaine, cela paruttellement exorbitant à la reine qu’elle n’y crut pas&|160;; ellehaussa les épaules d’un air de pitié dédaigneuse et dit au maire dupalais&|160;: – Duk… ce vieillard est fou… Mais comment ce mendiants’est-il introduit ici&|160;?

D’autres circonstances devraient bientôtaugmenter la créance de Brunehaut à l’insanité de la raison dumoine. Loysik avait continué de s’avancer lentement vers lareine&|160;; mais malgré cette fermeté d’âme, dont il avait donnétant de preuves durant sa longue vie, à mesure qu’il s’approchaitde cette femme épouvantable, il perdit peu à peu son assurance, sonesprit se troubla, ses lèvres se refusèrent à la parole, il sentitses genoux vaciller, il fut obligé de s’arrêter et de s’appuyer uninstant sur une console d’ivoire à sa portée&|160;; cette émotionprofonde, insurmontable était encore moins causée par l’horreurqu’inspirait la reine au vieux moine, que par la conscience de laterrible position où il se trouvait&|160;; peu lui importait lavie, il en avait fait le sacrifice en se rendant chezBrunehaut&|160;; mais il voulait sauver ses frères de la valléed’un horrible désastre, quel que fût l’héroïsme de leurrésistance&|160;; et quoiqu’il eût une ferme confiance dans lemoyen qu’il espérait employer pour arriver à ses fins, son troublelui faisait momentanément perdre le fil de ses idées&|160;; la têtepenchée sur sa poitrine il tâchait, déplorant sa faiblesse, deraffermir ses esprits, de relier ses pensées… En réfléchissantainsi, son regard s’arrêta par hasard sur le médaillier quesoutenait la console d’ivoire où il s’appuyait. La grande médaillede bronze attira d’autant plus facilement les yeux du moine, quecelle là seule était de ce métal, au milieu d’autres effigies en oret argent. D’abord Loysik la contempla machinalement, puis peu àpeu attiré malgré lui par un intérêt indéfinissable, il se baissa,observa de plus près l’empreinte, et lut une inscription placéeau-dessous du visage auguste qui semblait jaillir du bronze… Levieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine,extraordinaire, mélangée d’enthousiasme, de stupeur etd’espoir&|160;; le trouble de son esprit cessa, il se sentitrassuré, réconforté, comme s’il eût trouvé un appui aussi inattenduque puissant&|160;; il voyait enfin quelque chose de providentieldans ce rapprochement formidable&|160;: – L’image de Victoriadans le palais de Brunehaut. – Oui, cette médaille, c’étaitcelle de la mère des camps&|160;; au-dessous de son effigie onlisait&|160;: VICTORIA EMPEREUR.

Loysik s’était courbé, afin de contempler deplus près les traits de l’héroïne gauloise&|160;; lorsqu’il l’eutreconnue il fléchit un genou, et levant ses deux mains vers l’imageauguste, il murmura&|160;:

–&|160;Ô Victoria… sainte guerrière de laGaule&|160;! ta présence en cet horrible lieu raffermit mon espritet mon espoir&|160;; il me semble qu’elle me donnera la force desauver la descendance de Scanvoch, ce fidèle soldat que tu appelaiston frère, et qui fut un de mes aïeux&|160;!… Oui, je le sauverailui et tous nos frères de cette vallée, où ta mémoire auguste estencore glorifiée.

Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits del’étrangeté de ce vieillard, qui n’avait d’ailleurs riend’offensif, tantôt le suivaient des yeux, tantôt se regardaient ensilence durant le peu d’instants qui suffirent à Loysik pourreconnaître l’effigie de Victoria. La reine, de plus en plusconvaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du piedet s’écria&|160;:

–&|160;Duk, appelle mes pages, qu’ils chassentd’ici à coups de houssine ce vieux fou qui se dit abbé du monastèrede Charolles, et qui vient s’agenouiller devant mes médaillesantiques, en leur adressant je ne sais quelles invocationsinsensées&|160;; mais je ferai rudement châtier ceux qui ont laisséce vagabond s’introduire ici.

Brunehaut parlait encore lorsqu’un de sespages entra par la porte de la grande salle, et après avoir fléchile genou lui dit&|160;:

–&|160;Glorieuse reine… un messager arrive àl’instant de l’armée, il est porteur de lettres urgentes pour leseigneur Warnachaire.

–&|160;Cela est important, duk, va recevoir cemessager, reviens promptement m’instruire des nouvelles qu’ilapporte. – Puis s’adressant au page et lui montrant Loysik qui, lefront haut, le regard ferme, s’avançait vers elle&|160;: – Vachercher quelques-uns de tes compagnons et chasse d’ici, à coups dehoussine, ce vieux moine fou&|160;; la perte de sa raison luiépargne un autre châtiment. – La reine se levant alors se dirigeavers sa chambre à coucher, disant au maire du palais&|160;: –Warnachaire, reviens au plus tôt m’instruire des nouvellesapportées par le messager.

–&|160;Je vais, madame, le recevoir àl’instant&|160;; mais ce fou…

–&|160;Cela regarde mes pages… Allons, auxhoussines… aux houssines&|160;!

Le maire du palais sortit&|160;; au moment oùla porte se trouvait ainsi ouverte, le page, sans quitter la salle,appela plusieurs de ses compagnons rassemblés dans la piècevoisine. Loysik voyant la reine, sans s’occuper plus de lui quel’on ne s’occupe d’un insensé, rentrer dans sa chambre, Loysikcourut vers Brunehaut, et lui présentant un parchemin qu’il venaitde tirer de sa robe, il lui dit d’une voix forte&|160;: – Je nesuis pas fou… Cette charte du feu roi Clotaire&|160;Iervous prouvera que je suis le supérieur du monastère de Charolles,où votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je vous lerépète, retenus prisonniers par mon ordre.

–&|160;Loysik&|160;! – s’écria l’un des jeunespages qui venaient d’accourir à la voix de leur compagnon, – lefrère Loysik ici&|160;?

–&|160;Quoi&|160;! ce moine&|160;! – s’écriaBrunehaut stupéfaite, – c’est Loysik&|160;?… l’abbé du monastère deCharolles&|160;?

–&|160;Oui, glorieuse reine&|160;!

–&|160;D’où le connais-tu&|160;?

–&|160;On me l’a montré et nommé au derniermarché d’esclaves&|160;; il achetait des captifs pour lesaffranchir&|160;; ce matin je l’ai vu traverser une des cours dupalais en compagnie du juif Samuel, que tout le monde connaît àChâlons.

Brunehaut fit signe aux pages de sortir, etaprès un instant de réflexion, s’adressant à l’un d’eux&|160;: – Vadire à l’ami Pog de se rendre dans sa cave avec ses garçons&|160;;il allumera son brasier, ses lanternes et il attendra.

Le page s’inclina en pâlissant&|160;; maisavant de s’éloigner il jeta sur le vieillard un regard decommisération et d’épouvante. La reine, restée seule avec Loysik,marcha quelques instants silencieuse et d’un pas agité&|160;; puiselle dit à l’ermite laboureur d’une voix sourde et brève&|160;: –Donc, tu es Loysik, toi&|160;?

–&|160;Je suis Loysik, supérieur du monastèrede Charolles.

–&|160;Et d’abord, comment as-tu pénétréici&|160;?

–&|160;J’ai rencontré ce matin aux abords dece château un marchand d’esclaves nommé Samuel&|160;; dernièrementencore je lui avais acheté plusieurs captifs&|160;: il m’a apprisqu’il se rendait ici&|160;; sachant que l’on entrait difficilementdans ce palais, j’ai demandé à Samuel de l’accompagner&|160;; il ad’abord hésité, deux pièces d’or l’ont décidé.

–&|160;Ces juifs&|160;! Et comme les gardiensdes portes avaient l’ordre d’introduire Samuel et des esclaves, tuas passé avec sa marchandise&|160;?

–&|160;C’est la vérité.

–&|160;De sorte que pendant que le juif m’aamené ici les deux jeunes filles, tu attendais dans la sallebasse&|160;?

Loysik fit un signe de tête affirmatif.

–&|160;Mais ensuite, lorsque Samuel a quittéle palais&|160;?

–&|160;Le juif m’ayant dit que de la sallebasse on montait ici par cet escalier, j’y suis monté tout àl’heure, et, caché derrière le rideau, j’ai entendu votre entretienavec une de vos femmes.

Brunehaut bondit sur son siège, puis regardantle moine d’un air de doute effrayant&|160;: – Ainsi, cet entretientu l’as entendu&|160;?

–&|160;Oui&|160;; j’allais entrer, vouscroyant seule&|160;; les premiers mots de votre conversation avecvotre confidente m’ont frappé… j’ai écouté&|160;; ailleurs je ne meserais jamais permis cette action basse et déloyale… mais…

–&|160;Mais dans le palais de Brunehaut, toutest permis, n’est-ce pas&|160;?

–&|160;Le palais de Brunehaut est hors del’humanité&|160;; lorsqu’on met le pied ici, l’on sort du mondeconnu&|160;; ses lois n’existent plus. Lorsque je me suis approchéde cette porte, il m’a semblé entendre deux damnées dans l’enferdes catholiques… Cette rencontre est rare… j’ai écouté.

–&|160;Vieillard… j’aime ton courage, tusupporteras vaillamment la torture, elle durera plus longtemps. Tuconnais l’ami Pog et ses garçons, que j’ai tout à l’heure faitavertir par un de mes pages&|160;?

–&|160;Le bourreau et ses aides, jesuppose…

–&|160;Justement… Dis-moi… quel âgeas-tu&|160;?

–&|160;L’âge d’un homme qui va mourir.

–&|160;Tu t’attendais à la mort&|160;?

Loysik haussa les épaules sans répondre.

–&|160;C’est juste, – reprit Brunehaut avec unsourire affreux, – apporter de pareilles nouvelles, c’était courirau-devant du supplice…

–&|160;Je suis venu ici de mon plein gré,votre chambellan et ses hommes sont restés prisonniers dans lemonastère&|160;; il ne leur sera fait aucun mal.

–&|160;Vieillard, tu te trompes… Oh&|160;! unchâtiment terrible les attend. Infamie… lâcheté… honte ettrahison&|160;! Un officier, des hommes de guerre de Brunehautprisonniers d’une poignée de moines&|160;! L’ami Pog et ses garçonsauront plus de besogne que je ne le croyais.

–&|160;Vos hommes de guerre n’ont pas étélâches&|160;; eussent-ils été deux fois plus nombreux, ilsn’auraient pu résister aux gens du monastère et de la vallée deCharolles…

–&|160;Vraiment…

–&|160;Non, car mes frères ont résolu de vivreou de mourir libres. Si vous méconnaissez les droits que leurgarantit une charte du feu roi Clotaire&|160;Ier.

–&|160;Et cette charte… tu l’invoques auprèsde moi&|160;?…

–&|160;Pourquoi non&|160;?

–&|160;Tu le demandes&|160;? Une charte dupère du mari de Frédégonde&|160;? une charte de l’aïeul deClotaire&|160;II, fils de Frédégonde, mon plus mortel ennemi.Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je metrompais&|160;; tu viens ici me parler d’une charte signée del’aïeul de l’homme que je poursuivrai jusqu’à la tombe… Mais,vieillard insensé&|160;! un arbre qui aurait prêté son ombrage aufils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet arbre&|160;! Unesource où cet homme se serait désaltéré… je la ferais empoisonner,cette source… Et il s’agit, non plus d’objets inanimés, maisd’hommes, de femmes, d’enfants qui doivent leur liberté à l’aïeuldu fils de Frédégonde&|160;! Je peux, ces affranchis deClotaire&|160;Ier, les faire souffrir dans leur âme,dans leur chair et dans leur race&|160;! Oh&|160;! merci&|160;!moine, merci&|160;; dès demain tous les habitants de cette valléeseront envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui meviennent de Germanie… Ce sera une avance sur le pillage promis.

–&|160;Soit, vous allez envoyer de nombreusestroupes dans la vallée&|160;; elles y pénétreront de vive force,elles écraseront nos habitants malgré leur résistancehéroïque&|160;: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vossoldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée n’ytrouveront que cendres et cadavres&|160;; c’est dit&|160;;maintenant, écoutez ceci. La guerre est déclarée entre vous et lefils de Frédégonde&|160;; le moment est suprême, vous avez besoinde toutes vos forces. Exécrée du peuple, exécrée des grands, dontles plus considérables sont déjà dans le camp de Clotaire&|160;II,soupçonnant vos généraux, ne rêvant que trahison&|160;; à peineêtes-vous certaine de la fidélité de votre armée, puisqu’il vousfaut appeler comme auxiliaires des tribus barbares et leurpromettre le pillage… Écoutez encore… Notre malheureux peuple esténervé par l’esclavage, je le sais&|160;; mais, guidé par soninstinct et voyant s’accroître de jour en jour la grandeur desmaires du palais, il fait des vœux pour eux&|160;; songez-y, à leurvoix il se soulèvera, parce que il voit en eux les ennemis des roisfranks&|160;; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou tard,à nous peuple conquis&|160;!

–&|160;Ah&|160;! tu sais bien que l’on nepérit qu’une fois dans les tortures, de là vient ton audace, – ditBrunehaut frappée, malgré sa fureur, des paroles de Loysik. –Continue… je veux voir jusqu’où ira ton insolence&|160;!

–&|160;Nos gens de la vallée, malgré leurrésistance héroïque, seront écrasés… Cependant, voyons&|160;!croyez-vous que les populations voisines, si hébétées, sicraintives qu’elles soient devenues, resteront impassibleslorsqu’elles auront vu des hommes de leur race, défendant leurliberté, se faire exterminer jusqu’au dernier&|160;? Savez-vous quel’horreur de la conquête, la haine de la servitude, l’excès de lamisère, ont souvent poussé à d’indomptables révoltes des peuplesencore plus abâtardis que le nôtre&|160;! Savez-vous que demain…demain&|160;! une insurrection terrible peut éclater contre vous àla voix des grands qui vous abhorrent&|160;!

–&|160;Insensé&|160;! est-ce que ces grands nesont pas autant que nous les ennemis de ta vile raceconquise&|160;!

–&|160;Oui, leur but atteint, votre perteaccomplie, ces grands écraseront ce peuple comme vous l’écrasiezvous-même, c’est le droit qu’ils vous disputent&|160;; oui, aprèsl’explosion de sa colère, ce malheureux peuple reprendra son jougavec docilité… car les temps, hélas&|160;! ne sont pas encorevenus&|160;! Mais qu’importe&|160;! Cette révolte au cœur de votreroyaume en ce moment où votre implacable ennemi menace vosfrontières, en ce moment où la trahison vous enveloppe… cetterévolte serait aujourd’hui votre perte… et vous livrerait vous, vosroyaumes, au fils de Frédégonde&|160;!

À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur…Puis, le front penché, le regard fixe, elle parut plus attentiveencore aux paroles de Loysik, qui continua avec un amerdédain&|160;:

–&|160;La voilà donc cette reine si fameusepar l’effrayante audace de sa politique&|160;! Pour assurer sonempire elle a commis des crimes qui feront un jour douter de lavérité de l’histoire… Et elle va risquer ses royaumes, sa vie, parhaine d’une poignée d’hommes inoffensifs&|160;! L’avaient-ils doncoutragée&|160;? Non, ils lui étaient inconnus jusqu’ici&|160;; sonattention a été attirée sur eux par la cupidité d’un évêque envieuxde posséder leurs biens. Mais ces hommes qu’elle veut réduire àl’héroïsme du désespoir&|160;! ces hommes, si elle les épargnait,seraient-ils pour elle de dangereux ennemis&|160;? Non, ils nedemandent qu’à continuer de vivre libres, paisibles,laborieux&|160;; s’ils peuvent devenir redoutables, c’est parl’exemple de leur martyre… et cette femme n’a qu’une idéefixe&|160;: leur martyre… Il peut provoquer des soulèvements dontelle sera la première victime… Elle les brave… pourquoi&|160;? Pourse venger de ce que la liberté de ces hommes a été garantie par unroi mort il y a un demi-siècle… Oh&|160;! vertige du crime&|160;!avec quelle joie je te verrais pousser cette femme aux abîmes, sile pied ne devait lui glisser dans le sang de mes frères&|160;!

Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec uneattention profonde, garda un moment le silence et reprit&|160;: –Moine… il est fâcheux que tu aies l’âge des gens qui vont mourir…tu serais devenu mon conseiller le plus écouté&|160;; je ne raillepas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera épargnée pour leprésent… Tu dis vrai&|160;; en ce moment où la guerre menace… oùles grands n’attendent que l’occasion de se rebeller contre moi,réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre,serait de ma part une folie.

–&|160;Mon but est rempli&|160;; je ne vousdemande pas de promesse au sujet du monastère et des habitants dela vallée de Charolles, votre intérêt est pour moi la meilleuregarantie. Maintenant je voudrais une feuille de parchemin pourécrire…

–&|160;À qui&|160;?

–&|160;À mon frère… et à mes moines… quelqueslignes seulement&|160;; vous pourrez les lire… Ce sont des adieux àma famille&|160;; je désire aussi prier les membres de macommunauté de laisser libres votre chambellan, l’archidiacre et voshommes de guerre&|160;; un de vos messagers portera ma lettre.

–&|160;Il y a là sur cette table ce qu’il fautpour écrire. Assieds-toi…

Loysik s’assit et se mit à écrire avecsérénité&|160;; cependant sa joie était si grande d’avoirheureusement réussi dans cette difficile occurrence, que sa mainvacillait un peu&|160;; Brunehaut l’observait, sombre etsilencieuse&|160;; elle lui dit&|160;: – Tu trembles…vieillard&|160;?

–&|160;C’est vrai, mais excusable&|160;; lasatisfaction d’avoir épargné tant de maux à mes frères m’émeut etma main tremble.

–&|160;As-tu fini&|160;?

–&|160;Voici la lettre… Lisez.

Brunehaut lut, et reprit en roulant leparchemin&|160;: – Ces adieux sont simples, dignes ettouchants&|160;; je comprends de mieux en mieux la puissante etdangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là… Ils sont lebras, tu es la tête. Tout à l’heure ils ne seront plus qu’un corpssans tête… et, après la guerre, je les réduirai plus facilement. Tun’as rien à me demander&|160;?

–&|160;Rien… sinon de hâter mon supplice.

–&|160;Je serai généreuse&|160;; toninébranlable fermeté me plaît&|160;; je te fais grâce de latorture, et te laisse le choix de ta mort…

–&|160;Faites-moi simplement couper lagorge…

–&|160;De quelle manière&|160;?

–&|160;Avec un rasoir&|160;; j’indiquerai lebon endroit à l’ami Pog&|160;; je suis assez chirurgien pourrenseigner votre bourreau.

–&|160;Tu seras content… Allons, cherche bien,moine… Tu n’as rien de plus à me demander&|160;?

–&|160;Si, – répondit Loysik en se dirigeantlentement vers la console d’ivoire où était le médaillier, – jevoudrais emporter cette grande médaille de bronze&|160;; je lagarderais seulement pendant le peu de temps qui me reste à vivre…Il me serait doux de mourir les yeux attachés sur cette glorieuseeffigie.

–&|160;Quoi&|160;! cette médaille à laquelleen entrant ici tu as adressé je ne sais quelle invocation, qui m’afait te prendre pour un fou&|160;? Voyons-la donc, cette médaille…Ce sont de ces choses antiques que l’on a par curiosité. Vraiment…cette femme est belle et fière sous son casque de guerrière… Qu’ily a-t-il de gravé au-dessous&|160;: Victoria, empereur.Une femme empereur&|160;? Qu’est-ce à dire&|160;?

–&|160;Ce titre souverain lui fut décernéaprès sa mort…

–&|160;C’était tard… Et pendant sa vie, quefaisait-elle donc&|160;?

–&|160;Elle aimait son fils…

–&|160;Ah&|160;! elle avait un fils&|160;?Elle était sans doute de race royale&|160;?

–&|160;Elle était de race plébéienne.

–&|160;Mais sa vie… quelle fut savie&|160;?

–&|160;Simple… austère, illustre&|160;! Sagrande âme se lisait dans ses traits, d’une sérénité grave… Figureauguste que le bronze a reproduite pour la postérité.

–&|160;Moine… assez sur sa figure… Quelle futsa vie&|160;?…

–&|160;Sa vie fut celle d’une chaste épouse…d’une mère sublime… d’une vaillante Gauloise. Elle ne quittait samodeste demeure que pour suivre son fils à la guerre ou aux camps.Les soldats l’adoraient&|160;; ils l’appelaient leur mère. Elleélevait virilement son fils dans le saint amour de la patrie, etlui donnait l’exemple des plus hautes vertus. Son ambition…

–&|160;Cette femme austère étaitambitieuse&|160;!

–&|160;Autant qu’une mère peut l’être pour sonfils&|160;; elle avait l’ambition de faire de ce fils un grandcitoyen, l’ardent désir de le rendre digne d’être un jour élu chefde la Gaule par le peuple et par l’armée.

–&|160;Élevé par une mère… si incomparable, ilfut élu&|160;?

–&|160;Citoyens et soldats l’acclamèrent d’uneseule voix. En le choisissant, ils glorifiaient encore Victoria…Victoria, sa mâle éducatrice&|160;! Ces qualités brillantes qu’ilshonoraient en lui, c’était son œuvre à elle&|160;! L’élection dufils consacrait l’influence souveraine de la mère… Oh&|160;!véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alorscommença pour le pays une ère de gloire et de prospérité.S’affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoulales Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits dela paix&|160;! Aussi d’un bout à l’autre du territoire un nom étaitidolâtré&|160;! Ce nom&|160;! le premier que les mères apprenaientà leurs enfants, après celui de Dieu… Ce nom si populaire, ce nomentouré de tant de vénération, de tant d’amour, c’était celui deVictoria&|160;!

–&|160;Enfin, moine… cette femme… quedis-je&|160;? cette divinité régnait pour son fils&|160;!

–&|160;Oui… comme la vertu règne sur lemonde&|160;! Invisible aux yeux, c’est aux cœurs qu’elle serévèle&|160;; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses goûts quela plus obscure matrone, fuyait l’éclat et les honneurs. Retiréedans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait dela gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule… Mais pourrégner en reine… non… non… elle méprisait trop les royautés.

–&|160;Et la cause de ce dédainsuperbe&|160;!

–&|160;Victoria disait sagement que le pouvoirroyal héréditaire se transmettant avec la possession des peuplescomme un domaine avec ses esclaves est une usurpation monstrueuse.Victoria disait encore que ce pouvoir presque sans bornes finit tôtou tard par dépraver les meilleurs naturels et par rendre lesméchants l’exécration du monde… Fidèle à ses principes, elle refusade rendre le pouvoir héréditaire pour son petit-fils&|160;!

–&|160;Il eût été dommage qu’une si glorieuserace s’éteignît… Ah&|160;! elle avait un petit-fils.

–&|160;Oui, comme vous… Victoria étaitaïeule…

Et Loysik regarda fixement la reine. Dans lamanière dont le vieux moine accentua ces mots adressés àBrunehaut&|160;: – Comme vous, Victoria était aïeule il yavait quelque chose de si souverainement écrasant&|160;! unecondamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés parce monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-filsdont elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom…que Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, decrainte de laisser voir les blessures saignantes de son orgueilinfernal, ne put soutenir le regard du vieillard et baissa les yeuxdevant lui. Loysik poursuivit&|160;:

–&|160;Oui, Victoria était aïeule, et tout enrégnant sur la Gaule par son génie, dont le renom s’étendaitjusqu’aux nations voisines, Victoria la Grande filait sa quenouilleauprès du berceau de son petit-fils&|160;; elle veillait sur luicomme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec une mâlesollicitude&|160;; son espoir était de faire de lui un bon citoyen,un brave soldat&|160;; cet espoir fut détruit, une trameépouvantable enveloppa le fils et le petit-fils de cette femmeauguste&|160;; ils périrent dans un soulèvement populaire.

–&|160;Ha&|160;! ha&|160;! – s’écria Brunehautavec un éclat de rire sardonique et joyeux, comme si sa hainecontre l’héroïne gauloise eût été assouvie. – Elle a dû biensouffrir… Telle est donc, moine, la justice de Dieu&|160;!

–&|160;Telle est la justice de Dieu… car cecrime permit à Victoria de léguer à l’admiration des siècles unnoble exemple d’abnégation et de patriotisme&|160;! Après la mortde son fils et de son petit-fils, Victoria, suppliée par le peuple,par l’armée, par le sénat, de gouverner la Gaule… refusa. Oui, –ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise échappé àBrunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les limites descrimes connus, – oui, Victoria refusa par deux fois&|160;; elledésigna ceux qu’elle croyait les plus dignes d’être élus chefs dupays, leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, lesconseils de sa haute sagesse, pour le bien de l’État&|160;; il enfut ainsi&|160;; Victoria continua de vivre modestement dans saretraite, et tant que dura sa vie la Gaule vécut grande etprospère. Victoria mourut…

–&|160;Enfin… elles meurent ces héroïnes…Continue, maître.

–&|160;La mort de Victoria couronnait unesérie de crimes dont son fils et son petit-fils avaient étévictimes… Cette femme illustre mourut par le poison.

–&|160;Ha&|160;! ha&|160;! – s’écria Brunehautavec un nouvel éclat de rire sardonique… – Moine… moine… tu vois…toujours la justice de Dieu&|160;!…

–&|160;Toujours la justice de Dieu… car lamort des plus grands génies qui aient illustré le monde n’a jamaisété pleurée comme fut pleurée la mort de Victoria&|160;! On eût ditles funérailles de la Gaule&|160;! Dans les plus grandes cités,dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient partout.Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots&|160;: Nousavons perdu notre mère… Les soldats, ces rudes guerriers deslégions du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraientavec les enfants… C’était un deuil universel, imposant comme lamort. À Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleursublime&|160;!

–&|160;Assez, moine… – murmura Brunehaut lesdents serrées de rage, – oh&|160;! assez…

–&|160;Ce fut, disais-je, un spectacle dedouleur sublime&|160;; Victoria, couchée sur un lit d’ivoirerecouvert de drap d’or, fut exposée pendant huit jours&|160;;hommes, femmes, enfants, l’armée, le sénat, encombraient les abordsde son humble maison&|160;; chacun venait une dernière foiscontempler dans un pieux recueillement les traits augustes de cellequi fut la gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule…

–&|160;Moine… – s’écria Brunehaut ensaisissant le bras du vieillard et voulant l’entraîner avec elle, –les bourreaux attendent… Viens… viens… Oh&|160;! je serai là…

Loysik n’employa qu’une force d’inertie pourrésister à la reine, resta immobile, et continua d’une voix calmeet solennelle&|160;:

–&|160;Les restes de Victoria la Grande,portés sur le bûcher, disparurent dans une flamme pure, brillante,radieuse comme sa vie&|160;; enfin, pour honorer son génie viril àtravers les âges, le peuple des Gaules, lorsqu’il eut perdu samère, lui décerna ce titre souverain que toujours elle avaitrefusé, par une modestie sublime&|160;; oui, il y a plus de quatresiècles, ce bronze fut frappé à l’immortelle effigie deVictoria, empereur&|160;!

En disant ces derniers mots, Loysik avait prisla médaille entre ses mains. Brunehaut, dont la rage était arrivéeà son paroxysme, arracha l’auguste image des mains du vieillard, lajeta sur le sol, et foula ce bronze sous ses pieds avec une fureuraveugle.

–&|160;Oh&|160;! Victoria… Victoria&|160;! –s’écria Loysik, la figure rayonnante d’enthousiasme, – ô femmeempereur&|160;! héroïne des Gaules&|160;! je peux mourir&|160;! tavie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes&|160;; – etse tournant vers la reine toujours possédée de son vertigefrénétique&|160;: – Va… ainsi que ce bronze que tu foules auxpieds, elle défie ta rage impuissante, la gloire immortelle deVictoria la Grande&|160;!

Soudain Warnachaire entra dans la salle ens’écriant&|160;:

–&|160;Madame… madame… désastreuse nouvelle…Un second messager arrive à l’instant de l’armée… Clotaire&|160;II,par une manœuvre habile, a enveloppé nos tribus germaines&|160;;l’espoir d’un prompt pillage les a réunies à ses troupes&|160;; ils’avance à marches forcées sur Châlons. Votre présence et celle desjeunes princes au milieu de l’armée est indispensable en un momentsi grave. Je viens de donner les ordres nécessaires pour votreprompt départ. Venez, madame, venez&|160;; il s’agit du salut devos états, de votre vie peut-être… Car, vous le savez, le fils deFrédégonde est implacable…

Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusquenouvelle, resta d’abord pétrifiée… tenant encore son pied sur lamédaille de Victoria&|160;; puis ce premier saisissement passé,elle s’écria d’une voix retentissante comme le rugissement d’unelionne en furie.

–&|160;À moi, mes leudes&|160;! un cheval… uncheval… Brunehaut se fera tuer à la tête de son armée&|160;! ou lefils de Frédégonde trouvera la mort en Bourgogne. Qu’on amène lesprinces… et, à cheval&|160;! à cheval&|160;!…

CHAPITRE III.

Camp de Clotaire II. – Le village deRyonne. – Sigebert, Corbe et Mérovée, petits-fils de Brunehaut. –Entretien d’un roi et d’une reine. – Trois jours de supplice. –Loysik. – Entrevue. – Le chameau et le cheval indompté. – Lebûcher. – La charte de l’évêque de Châlons. – Fête dans la valléede Charolles.

 

Le village de Ryonne, situé sur les bords dela petite rivière de la Vigenne, est éloigné d’environ trois joursde marche de Châlons. Autour de ce village sont campées une partiedes troupes de Clotaire II, fils de Frédégonde. La tente de ceroi a été dressée sous des arbres plantés au milieu du village. Lesoleil vient de se lever ; on voit, non loin de ce royal abri,une masure un peu plus grande et moins délabrée que lesautres ; sa porte fermée est gardée par deux guerriersfranks ; une seule petite fenêtre donne jour dans l’intérieurde cette masure ; de temps en temps l’un des guerriers postésau dehors, écoute ou regarde par cette fenêtre ; un coffrevermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques ustensiles de ménage,une sorte de caisse remplie de bruyères desséchées ; tel estl’ameublement de la hutte ; sur le lit de bruyères sont troisenfants vêtus de leurs habits de soie brodés d’or ou d’argent.Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés commedes fils d’esclaves sur ce grabat ? Ce sont les fils deThierry, défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de lareine Brunehaut ; ces enfants dorment tous trois enlacés.Sigebert, l’aîné, est couché au milieu de ses deux frères ;appuyée sur sa poitrine est la tête de Mérovée, le plusjeune ; Corbe, le second, a un bras passé autour du cou deSigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un sommeilprofond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole derace royale ; ils semblent paisibles, presque souriants ;la douce figure de l’aîné surtout a une expression d’angéliquesérénité… Le soleil montant de plus en plus à l’horizon dardabientôt en plein ses vifs rayons sur le groupe des enfantsendormis. Sigebert, éveillé le premier par l’ardeur de cette vivelumière, passa ses mains blanches et fluettes sur ses grands yeuxencore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui d’un airsurpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, sesouvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat ;bientôt les larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa mainsur ses lèvres afin de comprimer ses sanglots convulsifs ; lepauvre enfant craignait d’éveiller ses frères ; ils dormaienttoujours, et, malgré le mouvement de Sigebert, qui, en se dressant,avait un peu dérangé la tête du petit Mérovée, son sommeil profondne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi éveillé par l’ardeur desrayons du soleil, se frotta les yeux et murmura : –Chrotechilde… je veux… mon lait et mes gâteaux… j’ai faim…

– Corbe, – reprit Sigebert la figurebaignée de pleurs et les lèvres encore palpitantes, – mon frère…éveille-toi donc… Hélas ! nous ne sommes plus dans notrepalais, à Châlons…

Corbe, à ces mots de son frère, s’étantéveillé tout à fait, répondit avec un soupir : – C’est vrai…je me croyais encore dans notre palais…

– Nous n’y sommes plus, mon frère… pournotre malheur…

– Pourquoi dis-tu : Pour notremalheur ? est-ce que nous ne sommes pas fils de roi…nous ?

– Pauvres fils de roi… car nous sommes enprison, et notre grand’mère, où est-elle ? et notre frèreChildebert ! où est-il ?… Tous deux peut-être sont aussiprisonniers.

– Et à qui la faute ? À l’armée quia trahi notre grand’mère, – s’écria Corbe avec colère. – On ledisait autour de nous… les troupes ont fui sans combattre. Le ducWarnachaire… le chien qu’il est, avait préparé cettetrahison !

– Plus bas, Corbe… plus bas, – repritSigebert d’une voix étouffée, – tu vas éveiller Mérovée… cherpetit ! je voudrais dormir comme lui, je ne penserais àrien.

– Tu pleures toujours, toi, Sigebert… queveux-tu qu’on nous fasse ?

– Ne sommes-nous pas entre les mains del’ennemi de notre grand’mère ?

– Ne crains rien, elle va venir nousdélivrer avec une autre armée, et elle tuera Clotaire… Tu n’as pasfaim, toi ?

– Non… oh ! non !

– Le soleil est levé depuislongtemps ; on va sans doute nous apporter à manger. Ah !elle disait vrai, notre grand’mère : c’est fatigant etennuyeux la guerre, même quand on n’est pas prisonnier… Mais commeil dort, ce Mérovée ; éveille-le donc.

– Oh ! mon frère, laissons-ledormir ; il se croit peut-être, comme toi tout à l’heure, dansnotre palais de Châlons.

– Tant pis ! nous sommes éveillésnous autres. Je ne veux plus qu’il dorme, lui…

– Corbe… ce que tu dis là n’est pas d’unbon cœur.

– Sigebert ! Sigebert ! laporte s’ouvre… on nous apporte à manger.

La porte s’ouvrit en effet ; quatrepersonnages entrèrent dans l’intérieur de la masure ; deuxétaient vêtus de casaques de peaux de bête, et l’un tenait à lamain un paquet de cordes. Clotaire II et Warnachaireaccompagnaient ces deux hommes : le duk portait son armure debataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordéede fourrure.

– Seigneur roi, – lui dit à demi-voix leduc Warnachaire, – vous ne voulez décidément pas attendre le retourdu connétable Herpon ?…

– Qui sait s’il sera seulement de retouraujourd’hui ?

– Songez qu’il a des chevaux frais, queceux de Brunehaut sont épuisés de fatigue. Il est impossible qu’iln’ait pas atteint la reine au pied des montagnes du Jura, où ellen’aura pas osé s’aventurer. Le connétable peut d’un moment àl’autre arriver avec elle.

– Warnachaire, j’ai hâte d’enfinir ; ce coup ne serait que peu sensible à Brunehaut,pourquoi l’attendre ? Cela doit être fait… Allons !…

Et le jeune roi ayant fait un signe aux deuxhommes, ils s’approchèrent des enfants. Le sommeil du premier âgeest si profond, que le petit Mérovée, de qui Sigebert avaitdoucement déposé la tête sur la bruyère, continuait de dormir. Sesdeux frères, interdits, effrayés surtout par la figure sinistre desdeux hommes portant des casaques de peau de bête, se reculèrentjusqu’à l’extrémité de leur couche ; là ils se serrèrent l’uncontre l’autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe deClotaire II, l’un des hommes, celui qui portait un paquet decordes, le déroula, et s’avança vers les petits princes, tandis queson compagnon tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droitet aigu comme celui d’un boucher ; il tâta légèrement du boutdu doigt le fil de la lame fraîchement aiguisée, tandis que le filsde Frédégonde lui disait :

– Et surtout, hâte-toi.

Le bourreau répondit au roi par un signe de lamain qui semblait signifier : – Soyez tranquille, j’irai vite.– L’autre homme s’était approché des deux enfants livides et muetsd’épouvante, tremblant si fort que l’on entendait leurs dents sechoquer ; le bourreau mit sur chacun d’eux sa large main, etdit sans retourner la tête.

– Roi… par qui commencer ?… Le plusgrand, le plus petit, ou celui qui dort ?

– Commence par l’aîné, – ditClotaire II d’une voix sourde et brève ; – dépêchons,dépêchons…

Les deux enfants se rencognèrent dans l’angledu mur où était appuyé le grabat, et s’enlacèrent étroitement dansles bras l’un de l’autre. – Grâce ! – criait Sigebert d’unevoix plaintive et étouffée, – grâce pour mon frère ! grâcepour moi !

– Nous sommes fils de roi ! – criaitCorbe avec plus de colère encore que d’épouvante. – Si vous nousfaites du mal, ma grand’mère vous tuera tous !…

À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillépar le bruit, s’assit sur son séant et regarda autour de lui avecsurprise, mais sans terreur… Cet enfant de six ans ne pouvaitcomprendre ce dont il s’agissait, et, se frottant les yeux, iltournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux encore bouffis parle sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux venus et sesfrères, comme pour leur demander ce que cela signifiait. L’un desbourreaux, à ces mots du roi : – Commence par l’aîné, –s’était emparé de Sigebert… La pauvre créature, plus morte quevive, ne fit aucune résistance ; il se laissa garrotter lespieds et les mains ainsi que l’agneau se laisse garrotter par leboucher ; il murmurait seulement d’une voix dolente, entâchant de tourner la tête vers Clotaire II : – Seigneurroi ! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir… Pourquoinous tuer ? nous serons esclaves si vous voulez… Envoyez-nousgarder vos troupeaux bien loin d’ici ; nous vous obéirons entout ; seulement, grâce, bon seigneur roi ! grâce de lavie pour mes petits frères et pour moi !…

Clotaire II, digne petit-fils du tueurd’enfants, resta impassible aux prières de sa victime, il ditseulement au bourreau : – Hâtons-nous…

Sigebert passa des mains de l’un des bourreauxdans celles de l’autre : l’enfant avait les bras liés derrièrele dos et les jambes aussi attachées ; sa défaillancel’empêchait de se tenir debout. Il tomba sur ses deux genoux auxpieds de l’égorgeur… Celui-ci prit l’enfant par sa longuechevelure, avança l’un de ses genoux, y appuya fortement la nuquede l’enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s’offrait à soncouteau. Sigebert murmurait cependant encore d’une voix étouffée,en jetant un regard agonisant sur le maire du palais : –Warnachaire, vous qui m’appeliez en voyage votre cherenfant, vous ne demandez pas ma grâce…

Ce furent les derniers mots de l’innocentecréature. Clotaire II fit un signe d’impatience. Le bourreauapprocha son couteau du cou de l’enfant ; mais, éprouvant sansdoute malgré lui un ressentiment de pitié éphémère, l’égorgeurdétourna, pendant un instant, la tête en fermant les yeux, commepour échapper au regard mourant de Sigebert ; puis cessant des’apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l’enfanten imprimant à la lame un mouvement de scie jusqu’à ce qu’il eûtrencontré les vertèbres du cou… Deux jets de sang vermeiljaillirent de cette large plaie béante, et allèrent tomber çà et làcomme une rosée rouge sur l’un des pans de la robe du fils deFrédégonde et sur les jambards de fer du duk Warnachaire… L’enfantavait cessé de vivre. Le bourreau, retirant son genou, qui luiavait servi de billot, abandonna le petit corps à son proprepoids ; il tomba à la renverse ; la tête inerte rebonditsur le sol : quelques tressaillements convulsifs agitèrent lesépaules et les jambes ; puis le cadavre resta immobile aumilieu d’une mare de sang[88]. Pendantce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur la bruyère, avaitpleuré à chaudes larmes parce qu’il voyait bien que l’onfaisait du mal à son frère ; mais l’idée de la mortne pouvait apparaître clairement à la pensée d’un enfant de cetâge ; son frère Corbe, d’un caractère violent, vindicatif,n’avait pas imité la douce résignation de Sigebert ; ils’était débattu en poussant des cris aigus, tâchant d’égratigner oude mordre le bourreau chargé de le lier… aussi celui-citerminait-il de serrer les derniers nœuds lorsque l’égorgement del’autre enfant s’achevait. – Chiens ! meurtriers ! –s’écria Corbe de sa petite voix grêle, tandis que ses yeuxflamboyaient au milieu de son pâle visage, et il se roidissait, setordait si convulsivement dans ses liens, que le bourreau pouvait àpeine le contenir. – Oh ! – ajoutait-il en grinçant des dentstout haletant de cette lutte, – oh ! ma grand’mère vous feratous torturer… tous… par Pog, son bourreau… vous verrez… vousverrez…

Clotaire II, se retournant vers le mairedu palais de Bourgogne, lui désigna Corbe du geste et luidit : – Warnachaire, il eût été impolitique de laisser vivrecet enfant haineux et vindicatif ! il serait devenu un hommedangereux, quoique détrôné.

Les deux bourreaux franks eurent facilementraison de Corbe, malgré ses cris et ses soubresauts ; maiscomme il s’agitait violemment dans ses liens, l’un des deux tueurs,afin de contenir l’enfant, s’agenouilla sur sa poitrine, tandis quel’autre, enroulant autour de son poignet gauche la longue cheveluredu petit prince, attira ainsi fortement la tête à lui, de sorte quele cou très-tendu offrit toute facilité au couteau. Une secondefois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit… et le cadavrede Corbe tomba sur celui de son frère[89]. Ilrestait à égorger le petit Mérovée, toujours assis sur labruyère ; soit ignorance du danger, soit insouciance dupremier âge, lorsqu’il vit le bourreau s’approcher, il se leva,vint à lui d’un air soumis, et voulant parler sans doute de larésistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en tâchant decontenir ses pleurs : – Mon frère Sigebert ne s’est pasdébattu… moi, je serai doux comme Sigebert…

Et l’enfant, renversant sa petite tête blondeen arrière, tendit de lui-même le cou.

Soudain un cavalier couvert de poussière entraen criant d’une voix à demi étouffée par la joie : – Grandroi ! je précède de peu le connétable Herpon ; il ramènela reine Brunehaut prisonnière… Après deux jours de poursuiteacharnée, il a pu la joindre à Orbe, au delà des premièresmontagnes du Jura…

– Oh ! ma mère ! tu vastressaillir de joie dans ton sépulcre… La voici enfin entre mesmains, cette femme que tu n’as pu frapper ! – s’écria le filsde Frédégonde. Et s’adressant aux bourreaux qui tenaient entreleurs mains le petit Mérovée : – Ne tuez pas cet enfant… qu’onle conduise dans ma tente… Vous attendrez mes ordres… vous ne savezpas la gloire qui vous attend, – ajouta Clotaire II avec uneexpression de férocité sardonique. Puis, sa tournant versWarnachaire : – Viens, allons recevoir dignement cette fillede roi, cette femme de roi, cette aïeule et bisaïeule de rois,Brunehaut, reine de Bourgogne et d’Austrasie… Viens… viens…

**

*

Quel est ce bruit ? on dirait les passourds et les cris lointains d’une grande multitude… Grande est lamultitude en effet qui s’avance vers le village de Ryonne, où sontcampés les guerriers de Clotaire II. Cette multitude, d’oùvient-elle ? Oh ! elle vient de loin, des montagnes duJura d’abord ; puis en route elle s’est grossie d’un grandnombre d’habitants des lieux qu’elle traversait ; desesclaves, des colons, des hommes des cités, des femmes, desenfants, des vieillards, tous ont quitté leurs champs, leurshuttes, leurs villes ; colons et esclaves, au risque de lamutilation, de la prison et du fouet au retour ; citadins, aurisque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, duraitdepuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour,deux heures, une heure, selon qu’ils s’étaient joints à la fouledepuis plus ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, quil’attirait ainsi ? Ces mots répétés de proche en proche :– C’est la reine Brunehaut qui passe… on l’emmène prisonnière pourla livrer au fils de Frédégonde… – Oui, telle était la haine, ledégoût, l’horreur, l’épouvante qu’inspiraient en Gaule ces deuxnoms, Frédégonde et Brunehaut, qu’un grand nombre de gens n’avaientpu résister à la curiosité terrible de voir et de savoir ce qu’ilallait advenir de la capture de Brunehaut par le fils deFrédégonde. Cette multitude s’avançait donc vers le village deRyonne… Une cinquantaine de guerriers à cheval ouvraient la marche,puis venait le connétable Herpon, armé de toutes pièces, derrièrelui, entre deux cavaliers qui tenaient la bride de sa haquenée, onvoyait Brunehaut ; cette vieille reine, garrottée sur saselle, avait les mains liées derrière le dos, sa longue robepourpre brodée d’or, couverte de poussière et de boue, tombaitpresque en lambeaux, par suite de la résistance désespérée de cettefemme indomptable lorsqu’elle fut atteinte par le connétable Herponet par ses hommes ; une des manches et la moitié de soncorsage arrachés, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi queson cou et ses épaules couvertes de meurtrissures livides,bleuâtres, à demi cachées par ses longs cheveux blancs, dénoués,hérissés, emmêlés ; ou voyait sur sa chevelure des débrisd’ordures et de fumier, que le peuple lui avait jetés sur la routeen l’accablant d’injures. De temps à autre elle tâchait, par unmouvement de tête convulsif, de dégager son front voilé par sonépaisse chevelure… alors apparaissait son visage, hideux, horrible.Avant de se laisser prendre, elle s’était défendue comme unelionne ; on voulait surtout l’amener vivante au fils deFrédégonde. Dans la lutte brutale et acharnée du connétable Herponet de ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donné des coups depoing, des coups de pied ; on lui avait meurtri les bras, lesépaules, le sein, le visage ; un de ses yeux portait encorel’empreinte d’une atteinte violente ; les paupières et unepartie de la joue disparaissaient sous une large contusionnoirâtre ; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée, par suited’un coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de sangdesséché ; cependant, telle était l’énergie sauvage de cettecréature, que son front restait altier, son regard étincelant d’unorgueil farouche… Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couvertede poussière, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable :cris, huées, menaces, rien, durant cette longue route, n’avait puébranler cette âme inflexible…

Bientôt Clotaire II, sortant du villagedans sa hâte de jouir de la vue de sa victime, accourut à sarencontre, accompagné de Warnachaire ; d’autres seigneurs deBourgogne et d’Austrasie, qui avaient pris parti pour Clotaire,l’accompagnaient ; c’étaient les duks Pépin, Arnolf, Aléthée,Eudelan, Roccon, Sigowald, l’évêque de Troyes, et d’autres encore.Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut se rapprocher delui ; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient lamonture de Brunehaut, et partit au galop ; les deux guerriers,se guidant sur son allure, emmenèrent la vieille reine ;celle-ci, non garrottée, se fût tenue en selle comme uneamazone ; mais gênée par les liens quil’assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse lesmouvements de sa monture, de sorte que le galop de sa haquenéeimprimait au corps de Brunehaut des soubresauts ridicules. La fouleet les guerriers de l’escorte, la suivant en courant, l’accablèrentde railleries et de huées. Enfin, le connétable Herpon rejoignit leroi, sauta à bas de son cheval, et dit à ses hommes en leurmontrant la reine : – Mettez-la par terre… laissez-luiseulement les mains attachées derrière le dos.

Les cavaliers obéirent, et dénouèrent lescordes qui garrottaient la reine sur sa selle ; mais la rudepression des liens avait tellement endolori ses jambes, que, nepouvant se tenir debout, elle tomba d’abord sur ses genoux.Craignant que l’on n’attribuât sa chute à la faiblesse ou à lacrainte, elle s’écria : – J’ai les membres engourdis, sanscela je resterais debout… Brunehaut ne s’agenouille pas !…

Les guerriers franks ayant relevé la reine, lasoutinrent. Sa haquenée de prédilection, qu’elle montait le jour dela bataille, et dont elle venait de descendre, allongea sa têteintelligente et lécha doucement les mains de la reine attachéesderrière son dos… Pour la première fois, et pendant un moment, lestraits de Brunehaut exprimèrent autre chose qu’un orgueil faroucheou une rage concentrée ; elle tourna comme elle put la têtepar-dessus son épaule et dit à sa haquenée d’une voix presqueattendrie : – Pauvre animal ! tu as tâché de me sauverpar la rapidité de ta course… tes forces ont trahi toncourage ; maintenant tu me dis adieu à ta manière… Toi seul tun’éprouves pas de haine contre Brunehaut ; mais Brunehaut estfière d’être haïe par tous… car elle est redoutée par tous…

Clotaire II s’approcha lentement de lavieille reine. Un cercle immense, composé des seigneurs franks, desguerriers de l’armée et de la foule qui l’avait suivie, se formaautour du fils de Frédégonde et de sa mortelle ennemie. La vue dece roi, la volonté de ne pas défaillir devant lui, donnèrent àBrunehaut une énergie, une force surhumaines. Elle s’écria d’un airfarouche en s’adressant aux guerriers qui la soutenaientpar-dessous les bras : – Arrière ! je saurai me tenirdebout !…

Elle se tint debout en effet, et fit deux pasà l’encontre du roi, comme pour lui prouver qu’elle ne ressentaitni faiblesse ni crainte. Clotaire et Brunehaut se trouvèrent ainsitous deux face à face au milieu du cercle qui se rétrécit de plusen plus. Un grand silence se fit dans cette foule ; toutes lesrespirations étaient suspendues, on attendait avec anxiété lerésultat de cette terrible entrevue. Le fils de Frédégonde, lesdeux bras croisés sur sa poitrine palpitante d’un triomphefarouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, lefront superbe, le regard intrépide, dit de sa voix mordante,sonore, qui retentit au loin :

– Et d’abord, bonjour, duk Warnachaire,lâche soldat… toi qui as commandé à mon armée de fuir sanscombattre ; ton infâme trahison m’a perdue… Gloire àtoi ! tu as vaincu mes soupçons, tu m’as livrée à mon ennemi…me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois… me voicigarrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l’onm’a donnés… me voici souillée de fumier, de boue et d’ordures queles populations m’ont jetés sur la route… Triomphe, fils deFrédégonde ! triomphe, jeune homme ! depuis deux jours lepeuple couvre de huées, de mépris et de fange, non-seulement moi,mais en ma personne la royauté franque ! la tienne, celle deta race ! Triomphe ! la royauté ne se relèvera pas ducoup que tu m’as porté !

– Glorieux roi ! – dit tout basl’évêque de Troyes à Clotaire II, – si vous m’en croyez, vousne laisserez point parler cette femme diabolique ; sa langueest plus venimeuse que celle d’un aspic…

– Non, non ; je veux d’abord latorturer dans son orgueil, je veux la rendre l’horreur et la riséede cette populace !

Pendant ces quelques mots, échangés entre leprélat et le roi, Brunehaut avait continué d’une voix de plus enplus retentissante en se tournant vers la foule desguerriers :

– Et le peuple stupide ! le peuplehébété nous respecte… nous craint, nous autres de race royale, quinous traitons si royalement entre nous… C’est pourtant une faceroyale et couronnée que ma figure meurtrie à coups de poing, commecelle d’une vile esclave ! Tenez, guerriers, la mère de votreroi que voilà, devait me ressembler lorsqu’elle avait été battuepar quelque goujat, son amant ! vous savez, Frédégonde… cetteinfâme créature, prostituée à tous les valets du palais deChilpérik, avant d’être la concubine, puis l’épouse de ce glorieuxroi, lorsqu’il eut, de ses propres mains, étranglé ma sœurGaleswinthe !…

– Oses-tu parler de prostitution, vieillelouve blanchie dans la débauche ! – s’écria Clotaire d’unevoix non moins retentissante que celle de Brunehaut, – toi qui,rebutante et ridée, ne pouvais avoir d’amants qu’en les payant avecles fonctions du palais…

– Et ta mère Frédégonde ! la chastefemme !… avec sa cour de jeunes pages qui, tout chauds de sesbaisers lubriques, ont poignardé mon mari Sigebert et mon filsChildebert !…

– Et toi, vieille chienne altérée decarnage ! tu irais dans ta soif de meurtre lécher le sangcorrompu des charniers !… N’as-tu pas fait égorgerLupence, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, unde tes amants !…

– Que veux-tu… je suis un monstre,moi ! un monstre couronné ! c’est tout dire,entendez-vous, guerriers ! apprenez en un jour à juger vosrois ! Mais, écoute, Clotaire ; évêque pour évêque, tamère Frédégonde n’a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sabasilique de Rouen, parce que, après le meurtre de mon mari,Prétextat m’avait mariée à Mérovée, ton frère…

– Si mon frère t’a épousée, c’est grâce àtes maléfices, abominable sorcière ! car après avoir abusé desa jeunesse, tu as poussé Mérovée au parricide… tu l’as armé contreson père, qui était aussi le mien.

– Quel tendre père ! Écoutez,guerriers, et admirez la paternité de vos rois. Ce Chilpérik, noncontent de faire égorger son fils Mérovée à Noisy, a livré aupoignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants qu’il avaiteus de ses autres femmes !…

– Te tairas-tu ! – s’écria Clotairegrinçant les dents de rage. – Tu mens, monstre ! tumens !…

– Seigneur roi, que ne m’avez-vousécouté ? – dit à demi-voix l’évêque de Troyes. – Cette femmeest un véritable basilic !…

– Il restait à ton père Chilpérik, parmises épouses répudiées, une seule femme vivante, Audowère, – repritBrunehaut ; – Audowère avait deux enfants, Clodwig etBasine : la mère est étranglée, le fils poignardé, la fille,livrée aux pages de Frédégonde qui la violent sous ses yeux àelle[90]… l’auteur de ces meurtres !…Hein ! vaillants guerriers ! ces reines ! commeelles sont raffinées dans leurs sanglantes débauches !…

– Et toi ! – s’écriaClotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique ceseffroyables accusations contre la mémoire de sa mère, – et toi,infâme entremetteuse ! qui mets des concubines dans le lit detes petits-fils pour les énerver et régner à leur place ; toiqui fais égorger les honnêtes gens que ces monstruositésrévoltent : témoin Berthoald, maire du palais de Bourgogne,poignardé par tes ordres ; l’évêque Didier, écrasé à coups depierre aux bords de la Chalaronne.

– C’est vrai… je ne recule devant aucunemonstruosité, moi. J’aime à voir torturer mes ennemis : jesuis de bon sang royal… comme ton père. Jugez-en, guerriers.Chilpérik, après avoir fait assassiner mon mari, s’empare de monparent Sigila et lui fait brûler les jointures des membres avec desfers ardents, arracher les narines et les yeux, enfoncer des fersentre les ongles, après quoi on coupe à la victime les mains, lesbras, les jambes et les cuisses… Hein ! ces rois, quels finsbourreaux de naissance !…

– Warnachaire, – dit Clotaire II,rugissant de fureur, – rappelle-toi ces supplices ; n’oublierien… ils trouveront leur place. – Puis s’adressant àBrunehaut : – Et toi, n’as-tu pas rougi tes mains du sang deton petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac ? Sonfils, un enfant de cinq ans, n’a-t-il pas eu, par tes ordres, latête brisée sur une pierre ?…

– C’est vrai. Mais, réponds, toi quiavais mes petits-fils en ton pouvoir, réponds, quel est ce sangtout frais dont ta robe est rougie ? c’est le sang innocent detrois enfants, dont tu viens d’usurper les royaumes ! Voilàcomme nous agissons, nous autres de race royale. Nous voulonsrégner à la place de nos enfants, nous les énervons ; deshéritiers nous gênent, nous les tuons ; des parents nousgênent, nous les tuons ; notre époux nous gêne, nous le tuons.Ton père Chilpérik gênait ta mère Frédégonde dans ses crapuleusesdébauches, elle le fait poignarder !

– C’est toi, monstre, qui as faitassassiner mon père !

– Tu veux rire… c’est ta mère…

– C’est toi, bête féroce !…

– C’est ta mère… Tu ne me croispas ? Tiens, interroge Landri, que je vois là derrière toi,Landri, un de tes fidèles, et l’un des anciens amants de ta mère,il te le dira comme moi, qu’elle a fait poignarder tonpère !

– C’est l’enfer que cette femme ! –s’écria Clotaire. – Qu’on l’entraîne ! qu’on labâillonne !…

– Ô mes chers fils en Christ ! –s’écria l’évêque de Troyes, afin de couvrir la voix haletante deBrunehaut, – comment pourriez-vous croire les paroles de cettefemme exécrable, qui accuse de forfaits inouïs, impossibles, lavénérable famille de notre glorieux roi Clotaire…

– Guerriers, écoutez-moi ! – s’écriaBrunehaut. – Je vais mourir… mais je veux…

– Tais toi, démon ! Belzébuthfemelle !… – reprit l’évêque de Troyes d’une voix tonnante.Puis il dit tout bas à Clotaire : – Glorieux roi !faites-la donc bâillonner… Il est temps, plus que temps…

Deux leudes, qui sur le premier ordre deClotaire s’étaient mis en quête d’une écharpe, la mirent sur labouche de Brunehaut et la nouèrent derrière sa tête.

– Oh ! monstre sorti del’enfer ! – lui dit alors l’évêque de Troyes, – si cetteglorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé lapossession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et deleur soumission à l’Église ; si ces rois avaient commis lescrimes dont tu as l’audace de les accuser par tes imposturesdiaboliques, seraient-ils, comme le prouve le visible appui queDieu leur prête en terrassant leurs ennemis, seraient-ils les filschéris de notre sainte Église ? Est-ce que nous, les pères enChrist du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions l’obéissance, larésignation devant ses maîtres, s’ils n’étaient pas les élus duSeigneur ? Va, rechercheuse de maléfices ! tu es l’effroidu monde ; il te revomit en enfer d’où tu es sortie.Retournes-y, monstre, qui t’es faite l’entremetteuse de tespetits-enfants pour les énerver. Dites, ô mes frères enChrist ! qui de vous ne frémira d’épouvante à la pensée de cecrime inouï, dont ce monstre, vous l’avez entendu, s’estglorifié ?…

L’évêque toucha le but… Ce crime, le plusexécrable de tous ceux de cette reine infâme, révoltait siprofondément la nature humaine, que les âmes les plus grossièress’émurent d’horreur, et un seul cri vengeur sortit de lafoule : – À mort, le monstre ! qu’il périsse dans lessupplices !…

**

*

Trois jours se sont passés depuis queBrunehaut est tombée au pouvoir de Clotaire II, le soleil demidi commence à décliner. Un homme à longue barbe blanche, vêtud’un froc brun à capuchon, et monté sur une mule, suit la route parlaquelle Brunehaut, accompagnée de son escorte et de la foule, estarrivée au village. Cet homme est Loysik ; il a échappé à lamort que lui destinait Brunehaut, oublié par cette reinelorsqu’elle fut obligée de quitter précipitamment Châlons pourmarcher à la tête de son armée à la rencontre deClotaire II ; un des jeunes frères de la communautéaccompagne à pied le vieux moine et guide sa mule par la bride.Venant à la rencontre du moine, un guerrier, armé de toutes pièces,gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysikdescendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut à quelques pasdu vieillard, celui-ci lui dit : – Vous êtes de la suite duroi Clotaire ?

– Oui, saint patron.

– Est-il encore dans le village deRyonne ?

– Jusqu’à ce soir… Je vais faire préparerses logements sur la route.

– Le duk Roccon n’est-il pas parmi lesseigneurs qui accompagnent le roi ?

– Oui… Tu le connais ?

– Je le connais… la reine Brunehaut aété, dit-on, menée prisonnière au roi Clotaire, qui s’est aussiemparé de ses petits-fils.

– C’est une vieille nouvelle… D’oùviens-tu donc ?

– Je viens de Châlons, où j’ai appris ceschoses par des gens arrivant de l’armée… Qu’est-ce que le roi afait de sa prisonnière et des enfants ?

– Mon cheval a besoin de souffler, aprèsla rude montée de cette côte… Je peux te répondre, saint patron,d’autant mieux qu’il est, dit-on, d’un bon présage d’avoirrencontré un prêtre au commencement de sa route.

– Réponds-moi, je te prie ;qu’a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre petits-fils ?

– D’abord, il n’y a eu que trois enfantsde pris sur les bords de la Saône ; le quatrième, Childebert,n’a pu être retrouvé… A-t-il été tué dans la mêlée ? s’est-iléchappé ? on l’ignore…

– Et les trois autres ?

– L’aîné et le second ont été tués…

– Dans la bataille ?

– Non, non… ils ont été tués dans levillage… là-bas… Le roi les a fait périr sous ses yeux, afin d’êtrecertain de leur mort, ne voulant pas que ces enfants reviennent unjour revendiquer leur royaume… Pourtant on dit que le roi a faitgrâce au plus petit des trois… M’est avis qu’il a tort ; car…Mais qu’as-tu, saint patron ? tu frissonnes… C’est le froid dumatin, sans doute ?

– C’est le froid du matin… et la reineBrunehaut ?

– Elle est arrivée ici avec une fièreescorte ! un véritable triomphe ! du fumier pour encenset des injures pour hosannah.

– On m’a dit cela sur la route ;mais la reine, à son arrivée dans le village, a été mise à mort,sans doute ?

– Non ; elle est encore en vie.

– S’il l’a gardée prisonnière pendanttrois jours, Clotaire a donc eu pitié d’elle ?

– Clotaire… pitié de Brunehaut ? Ilfaut, en effet, bon patron, que tu viennes de loin pour parler dela sorte… Écoute bien ceci… Il y a trois jours Brunehaut a étéconduite dans ce village que tu vois là-bas ; on l’a amenéedans la maison où ont été tués ses petits-fils : deuxbourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortesd’ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a decela trois jours, et elle n’est pas encore morte[91]. Jedois ajouter qu’on lui laissait la nuit pour se reposer. De plus,comme elle avait entrepris de se laisser mourir de faim, on luientonnait de force, tantôt du vin épicé, tantôt de la farinedétrempée de lait, ce qui la soutenait suffisamment… Mais, saintpatron, voilà que tu frissonnes encore.

– C’est toujours le froid du matin… Et àcette torture de trois jours, Clotaire assistait ?

– Je vais te dire… La porte de la maisonde torture était fermée à tous et gardée ; mais il y avait unepetite fenêtre donnant dans l’intérieur de la maison : c’estpar là que le roi, les duks, l’évêque et quelques leudes favorisallaient regarder chacun à son tour. Clotaire, lui, en connaisseur,n’allait jamais regarder au dedans lorsque Brunehaut criait, carelle criait parfois à être entendue d’un bout du village àl’autre ; mais dès qu’elle ne faisait plus que gémir, ilallait jeter un coup d’œil par la fenêtre, car il paraît que lesmoments où l’on gémit sont plus terribles que ceux-là où l’on crie.C’est d’ailleurs une vraie fête dans le village ; Clotaire, enroi généreux, a permis à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehautjusqu’ici d’y rester jusqu’à la fin ; il leur a faitdistribuer des vivres… Ah ! patron ! il faut lesentendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu’àeux, ils y répondent par des huées… Mais mon cheval a soufflé…Adieu, bon patron ; je te conseille de te hâter, si tu escurieux d’assister à un spectacle que tu n’as jamais vu et que tune verras jamais… On parle de choses extraordinaires pour la findes tortures ; le roi a fait revenir de dix lieues d’ici undes chameaux qui portaient ses bagages. Que va-t-il faire de cechameau ? c’est encore un secret ; mais tu le sauras situ te hâtes. Adieu, donne-moi ta bénédiction.

– Je souhaite que ton voyage soitheureux.

– Merci, bon patron ; mais hâte-toi,car lorsque j’ai quitté le village, on venait de sortir le chameaude la grange où il avait passé la nuit. Que va-t-on faire de cechameau ? Enfin, adieu…

Et le cavalier, pressant son cheval del’éperon, s’éloigna rapidement. Peu de temps après Loysik arriva àl’entrée du village de Ryonne. Le vieillard descendit de sa mule etpria le jeune frère de l’attendre. Un leude, auquel Loysik demandala demeure du duk Roccon, le conduisit à la tente de ce seigneurfrank, voisine de celle du roi. Presque aussitôt le moine futintroduit auprès du duk, qui lui dit avec un accent de déférencerespectueuse : – Vous ici, mon bon père en Christ ?

– Je viens te demander une chosejuste.

– Parlez… si elle est en mon pouvoir, jevous l’accorde d’avance.

– Tu es ami du roi Clotaire ? tu asquelque influence sur lui ?

– Certes, si vous avez à lui demander unegrâce, vous ne pouvez arriver plus à propos ; il est trèsjoyeux… car, tous savez ?… Brunehaut…

– Je sais, je ne sais que trop, – se hâtade répondre le vieillard. – Je ne veux pas de grâce de ton roi… jeveux justice… Voici une charte octroyée par son aïeulClotaire Ier ; en droit, elle n’a pas besoind’être confirmée, puisque la concession est absolue ; maisl’évêque de Châlons nous inquiète ; il élève des prétentionssur les biens du monastère, sur ceux des habitants de la vallée, etpar suite, sur leur liberté, biens et liberté garantis par lacharte que voici… Nous nous soucierions peu des prétentions del’évêque, et nous saurions lui résister au besoin par les armes, sila charte était de nouveau confirmée par ton roi, puisqu’en cestemps-ci les droits les plus sacrés ont besoin de confirmation…Veux-tu donc demander à Clotaire, maintenant roi de Bourgogne,d’apposer son sceau sur cette charte octroyée par sonaïeul ?

– Quoi ! mon père en Christ, c’estlà toute la faveur que vous sollicitez du roi ? Rien de plusfacile… Le roi honore trop la mémoire de son glorieux aïeul pour nepas confirmer une charte octroyée par ce grand prince. Clotairedoit être à cette heure dans sa tente… Attendez-moi ici, mon pèreen Christ, je reviens.

Pendant la courte absence du seigneur frank,Loysik entendit au dehors le tumulte, les cris de la fouleimpatiente des guerriers appelant à grands cris Brunehaut. Le dukRoccon reparut bientôt rapportant la charte sur laquelle Clotairele jeune avait apposé son sceau au-dessous de ces mots fraîchementécrits :

« Nous voulons et ordonnons à tousleudes, duks, comtes et évêques, que ladite charte, signée de notreglorieux aïeul Clotaire, soit maintenue et respectée en tout cequ’elle contient pour le présent et pour l’avenir, croyant en cecihonorer la mémoire de notre glorieux aïeul. Que ceux qui mesuccéderont maintiennent donc cette donation inviolablement, entant qu’ils voudront participer à la vie éternelle, en tant qu’ilsvoudront être sauvés du feu éternel. Quiconque retranchera quelquechose de cette donation, que le portier du ciel retranche sa partdans le ciel ; quiconque y ajoutera quelque chose, que leportier du ciel y ajoute quelque chose. »

Le vieillard haussa imperceptiblement lesépaules et dit au duk :

– Qui a écrit ces mots sur cettecharte ?

– Le saint évêque de Troyes.

– Vous n’aviez pas parlé à votre roi desprétentions de l’évêque de Châlons ?

– Je n’ai pas cru cela nécessaire… J’aidit à Clotaire : Je te prie, moi, ton fidèle, de confirmercette charte octroyée par ton aïeul en faveur d’un saint homme deDieu. – « Je n’ai rien à te refuser, a-t-il répondu, » –et il a prié l’évêque d’écrire ce qu’il fallait. Après quoi le roia apposé son sceau royal au-dessous de l’écriture.

– Et maintenant, Roccon, – dit levieillard, – je te remercie… adieu…

Puis, se ravisant, Loysik ajouta :

– Tu me l’as dit, le moment est favorablepour obtenir une faveur de ton roi… promets-moi de lui demanderl’affranchissement de quelques esclaves du fisc royal, et de me lesenvoyer à mon monastère de la vallée de Charolles.

– Ah ! mon père en Christ, j’étaiscertain que notre entretien ne se passerait pas sans quelquedemande d’affranchissement.

– Roccon, tu as une femme, des enfants…les chances de la guerre sont variables : Brunehaut estprisonnière et vaincue ; mais si cette reine implacable, tantde fois victorieuse dans les batailles, n’eût pas été trahie parson armée, par ses auxiliaires… oui, si elle eût vaincu Clotaire,quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de Bourgogne, quiavez pris parti pour ce roi ? que seraient devenues ta femme,ta fille ?

– Brunehaut m’aurait fait couper lecou ; elle aurait livré ma femme et mes filles à l’esclavagedes farouches tribus d’outre-Rhin ! Malédiction ! mesdeux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves !… Mon père enChrist, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la sueur mevient au front… Non, ne parlons pas de cela…

– Parlons-en, au contraire, car parmi cesesclaves inconnus dont je te demande la liberté, il en estpeut-être qui ont avec eux des filles qu’ils chérissent autant quetu chéris les tiennes… Juge donc de la joie que leur causerait leurdélivrance par la joie que tu éprouverais, toi et tes enfants, si,étant esclaves, on vous affranchissait. Roccon, deux motsseulement, deux mots de toi à ton roi, et tu peux donner cetteineffable joie à de pauvres captifs…

– C’est donner grande joie à bon marché.Allons, mon père en Christ, je vous promets les dix esclaves…Clotaire ne me les refusera pas.

– Seigneur duk, – dit un serviteur enentrant précipitamment dans la tente, – la promenade du chameau vacommencer.

– Oh ! oh ! c’est un desmeilleurs spectacles de la fête… je ne le manquerai pas…Venez-vous, mon père en Christ ? je vous ferai convenablementplacer.

– Ah ! – s’écria le vieillard avechorreur, – je ne veux pas rester un moment de plus dans cethorrible lieu… Adieu, Roccon ; j’ai ta parole…

– Oui, père en Christ ; mais enretour vous prierez pour moi, afin que j’aie une bonne part deparadis.

– L’homme trouve le paradis dans son cœurlorsqu’il fait le bien : les prêtres qui promettent le cielsont des fourbes. Je demanderai à Dieu qu’il t’inspire souvent despensées charitables… Adieu.

– Adieu, père en Christ ; jesongerai à vos paroles… Je cours voir le chameau.

Loysik quitta la tente du duk, espérant sortirà l’instant du village ; cet espoir fut déçu. En s’éloignant,il se trouva dans une ruelle étroite, séparant deux rangées dehuttes, et coupée transversalement par une voie plus large. Loysikse dirigeait de ce côté afin d’aller rejoindre le jeune frère quigardait sa mule, lorsque soudain les cris qu’il avait déjàplusieurs fois entendus redoublèrent ; presque aussitôt unflot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vuede son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vintà l’encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l’entraîna :hommes, femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et derace gauloise ; ils criaient :

– Brunehaut revient du camp ! elleva passer !…

Loysik ne chercha pas à lutter vainementcontre cette foule ; bientôt il se trouva porté, malgré lui,presque au premier rang, et fut forcé de s’arrêter aux abords del’espèce de place, au milieu de laquelle s’élevait la tente deClotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le cordonautour de cette place, empêchaient la foule d’y pénétrer ;voici ce que vit Loysik : En face de lui, une sorte d’avenueassez large et complètement déserte ; à gauche, l’entrée de latente royale ; devant cette tente, Clotaire II, entourédes seigneurs de sa suite, parmi lesquels se trouvait l’évêque deTroyes. Deux esclaves à pied venaient d’amener sous les yeux du roiun étalon fougueux, ils pouvaient à peine le contenir au moyen dedeux longes pesant sur son mors ; il se cabrait violemment,quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés : l’œilsanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pouréchapper aux esclaves, que sa robe, d’un noir foncé, ruisselaitd’écume aux flancs et au poitrail ; il ne portait pas deselle, sa longue crinière, tantôt flottait au vent, désordonnée parles bonds de cet animal furieux, tantôt cachait presque entièrementsa tête farouche. Les esclaves parvinrent cependant à l’amenerdevant Clotaire II ; il fit un signe, et aussitôt cesmalheureux, rampant à genoux, et au risque d’être broyés, passèrentà chacune des jambes de derrière du cheval le nœud coulant d’unelongue corde ; puis d’autres esclaves, raidissant ces liens,empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons purentalors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleusemanœuvre, l’étalon devint si furieux, qu’il se cabra de nouveauavec une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit latête de l’un des esclaves ; il tomba sanglant sous les piedsdu cheval, qui, s’acharnant alors sur lui, l’écrasa sous sessabots. Le cadavre fut roulé loin de là ; et deux autresesclaves reçurent l’ordre de se joindre à ceux qui, pour maintenirl’étalon, se cramponnaient de toutes leurs forces à chacune de seslonges. De nouveaux cris, d’abord lointains, puis de plus en plusrapprochés, retentirent. La voie, d’abord déserte, qui aboutissaità la place, en face de Loysik, se remplit d’une foule innombrablede soldats à pied ; bientôt un chameau, dominant de toutel’élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux duvieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameursfurieuses.

– Brunehaut ! Brunehaut ! –criaient ces milliers de voix. – Triomphe à Brunehaut !… Bonnereine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne !Brunehaut ! Brunehaut !…

Quoique mourante, quoique brisée par cettetorture de trois jours, la vieille reine, rappelée sans doute àelle par ce redoublement de cris féroces, eut la force de seredresser une dernière fois sur le dos du chameau, où elle avaitété mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle n’était qu’àquelques pas de Loysik. Ce qu’il vit alors… oh ! ce qu’il vitest sans nom, comme les crimes de Brunehaut… Ses longs cheveuxblancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls… seuls la nuditéde la vieille reine… Ses jambes, ses cuisses, ses bras, sesépaules, son sein, son corps enfin, n’avait plus formehumaine ; ce n’étaient que plaies vives, ou brûluresboursouflées, noirâtres, sanguinolentes ; plusieurs ongles deses pieds ayant été arrachés, pendaient encore, soutenus par unepellicule rougeâtre au bout des orteils ; à d’autres doigtsdes pieds et des mains, on voyait, plantées entre l’ongle et lachair, de longues aiguilles de fer… Le visage seul n’avait pas étémartyrisé ; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les tracesde souffrances inouïes, surhumaines, qu’y avaient laissées cestortures de trois jours, il respirait encore l’orgueil et ledéfi : un sourire affreux crispait les lèvres bleuâtres de lareine ; un éclair de fierté farouche illuminait encore parfoisson regard agonisant… Et, fatalité ! ce regard s’arrêta parhasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait devant lui. À lavue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe blanche et lahaute stature avaient sans doute attiré le regard mourant de lareine, elle parut frappée d’une commotion soudaine, se redressa, etrassemblant le peu de force qui lui restait, elle s’écria d’unevoix désespérée, presque repentante :

– Moine, tu disais vrai… il est une justice auciel !… À cette heure, sais-tu à quoi je pense ?… à lamort de VICTORIA LA GRANDE… cette femme empereur, pleurée de toutun peuple…

Les clameurs furieuses de la foule couvrirentla voix de Brunehaut ; son dernier effort pour se redresser etparler à Loysik avait épuisé ses forces défaillantes… Elle tombarenversée en arrière, et son corps inerte ballotta sur la croupe duchameau. Loysik avait longtemps lutté contre l’horreur de cetépouvantable spectacle ; Brunehaut cessait à peine de parler,qu’il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir ; sansdeux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse,le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds.

Loysik resta longtemps privé de sentiment…Lorsqu’il reprit ses sens, la nuit était venue ; il se trouvacouché dans une masure, sur un lit de paille ; à côté de lui,le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre, en demandant sil’on n’avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe blanche. Deuxpauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik dans leurmisérable hutte. Le premier mot qu’il prononça, encore sousl’impression de l’horrible scène dont il avait été témoin, fut lenom de Brunehaut.

– Bon père, – dit une les femmes, – cettehorrible reine a été descendue de son chameau, elle n’était plusqu’un cadavre… On l’a liée par les bras au bout des cordes que l’onavait attachées aux jambes de derrière d’un cheval fougueux, etpuis on a lâché l’animal ; mais, par malheur, le supplice n’apas duré longtemps : le cheval, dès sa première ruade, a casséla tête de Brunehaut ; son crâne a éclaté comme une coque denoix, et sa cervelle a jailli partout.

Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik,en lui montrant sur le seuil de la porte une lueur causée sansdoute par la réverbération d’une grande flamme lointaine :

– Mon bon père, entendez-vous ces criséloignés ? voyez donc cette lueur !

– Cette lueur, mon enfant, est celle dubûcher, – dit la vieille ; – ces cris sont ceux des gens quidansent joyeusement à l’entour du feu !

– Quel bûcher ? – demanda Loysik entressaillant ; – de quel bûcher parlez-vous ?

– Quand le cheval fougueux a eu d’unebonne ruade brisé la tête de ce vieux monstre de Brunehaut, ceuxqui l’avaient suivie pour la voir mourir ont demandé au roi deporter sur un bûcher les restes maudits de cette vieillelouve : le roi y a consenti avant son départ, car il est partidepuis tantôt… et… mais, tenez, tenez, bon père… voyez quelle belleflamme il fait, ce bûcher ! Il est dressé là-bas sur la place,et la lueur vient jusqu’ici ; nous y voyons comme en pleinjour… et ces cris… entendez-vous ? écoutez…

Et le vent du soir apporta jusqu’à Loysik cescris poussés par la foule dans l’ivresse de sa vengeance :

– Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehautla maudite ! brûlez, brûlez, vieux os maudits[92] !…

Loysik alors s’écria :

– Oh ! rapprochement formidablecomme la voix de l’histoire !… le bûcher deBRUNEHAUT… le bûcher de VICTORIA LAGRANDE !…

**

*

Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur etl’évêchesse, se promenaient sur le rivage de la rivière deCharolles, en face la logette destinée aux moines du monastère etaux habitants de la vallée, qui, tour à tour, venaient la nuitveiller sur le bac. En outre, depuis la révélation des prétentionsde l’évêque de Châlons, dix frères et vingt colons, bien armés,gardaient tour à tour ce passage, et campaient là sous une cabanede planches.

– Mon vieux Veneur, – disait tristementRonan, – voici le septième jour depuis le départ de Loysik ;il n’est pas encore de retour ; je ne peux vaincre moninquiétude…

– Le voici là-bas ! – s’écriajoyeusement Odille ; – voyez-vous sa mule blanche ? ildescend le coteau et se dirige vers la rivière.

C’était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille,l’évêchesse, quelques moines et colons se jettent dans lebac ; on passe la rivière, on aborde, et tous de courirau-devant du bon moine. La vieille Odille et la vénérable évêchesseretrouvèrent ce jour-là leurs jambes de quinze ans. À peinedonne-t-on à Loysik le temps de descendre de sa mule ; c’estun pêle-mêle de bras, de mains, de têtes, autour duvieillard ; c’est à qui l’embrassera le premier. Il ne sait àquelles caresses répondre. Enfin cette tempête de tendresses’apaise ; on se calme, la joie n’étouffe plus, l’on peutcauser en revenant au monastère, Loysik alors raconte à ses amis cequ’il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut ;il leur apprend la confirmation de la charte deClotaire Ier par Clotaire II.

– Enfin, – ajouta Loysik, – à mon retourde Ryonne, je suis allé trouver l’évêque de Châlons… Laconfirmation de notre charte par Clotaire II, c’étaitbeaucoup, mais ce n’était pas tout.

– Frère Loysik, – reprit Ronan, – nousavons eu des nouvelles de l’évêque de Châlons… Voici comment :ensuite du départ des hommes de guerre de Brunehaut, que nous avonsrelâchés, selon tes ordres, après que tu as eu échappé à la mortque ce monstre te réservait, l’archidiacre n’a-t-il pas eu l’audacede revenir ici à la tête d’une cinquantaine de tonsurés et d’autantde pauvres esclaves de l’évêché… Esclaves et tonsurés, armés tantbien que mal, portaient une croix en guise de drapeau à la tête deleur troupe cléricale, ils venaient bravement nous déclarer laguerre, si nous refusions d’obéir aux ordres de l’évêque, et delaisser mettre nos biens dans son sac épiscopal.

– Ah ! la bonne journée ! –reprit en riant le Veneur ; – cette troupe cléricale avaitamené sur des chariots une barque pour traverser la rivière…J’étais ce jour de veille ici avec une trentaine de noshommes ; nous voyons d’abord mettre à l’eau la barque et yentrer l’archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommesnous inquiétaient peu ; nous les laissons aborder.L’archidiacre met pied à terre, casqué, cuirassé, par-dessus sarobe de prêtre, avec une longue épée au côté. « Si vous nevoulez pas vous soumettre aux ordres de l’évêque de Châlons, – nousdit d’un ton triomphant ce capitaine de basilique, – ma troupe vaentrer dans cette vallée, afin de la réduire de vive force… Je vousaccorde un quart d’heure pour réfléchir. »

– Il ne m’en faut pas tant, à moi, pourme décider, saint homme armé en guerre, – lui ai-je répondu. –Écoute ceci : Nous t’avons déjà une fois relâché la peausauve, malgré tes insolences ; cette fois-ci tu vas recevoird’abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu…

– Ah ! vieux Vagre, vieuxVagre ! – dit Loysik en secouant la tête, – voilà desviolences que je n’aime pas… Si j’avais été là, vous n’eussiezpoint ainsi gâté votre cause…

– Bon père, – reprit le Veneur en riant,ainsi que Ronan, les vieux damnés ! – il n’y a eu rien de gâtéque le cuir de l’archidiacre. Aussitôt dit que fait : on prendmon homme, on trousse sa robe de prêtre, et à grands coups deceinturon on applique une rude discipline à mon capitaine de Dieu,tout casqué, cuirassé qu’il était… après quoi on le met dans lebac ; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons enligne, sur l’autre bord, l’armée cléricale. Cinq ou six de cestonsurés s’étaient munis d’arcs ; ils nous envoient une voléede flèches assez mal visées ; mais le hasard veut qu’elle tuel’un des nôtres et en blesse deux ; nous étions trente auplus, nous abordons cette centaine de soldats d’église et depauvres esclaves, amenés là de force ; ils essayent de nousrésister, mais nous invoquons notre très-sainte Trinité :épée, lance et hache ; aussi les vaillants de l’évêque deChâlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière deleurs chausses… Le glorieux capitaine épiscopal saute sur sa muleet donne le signal de la retraite en fuyant au galop ; lestonsurés l’imitent… nous enterrons une demi-douzaine demorts ; nous ramassons quelques blessés, qui ont été soignésau monastère, plus tard, remis en liberté ; or, depuis nousn’avons pas entendu parler de la vaillante armée épiscopale.

– Je savais cela, mes amis, et je vousapprouve, sauf la discipline de l’archidiacre, que je blâme fort, –dit Loysik ; – car j’ai eu grand’peine à calmer la justecolère de l’évêque de Châlons à ce sujet… Vous avez donc agi commeil fallait ; oui, défendre son bon droit, repousser la forcepar la force, c’est justice, et de plus, la résistance pousséejusqu’à l’héroïsme est souvent politique ; car, Brunehaut, jevous l’ai dit, a reculé devant l’idée de vous pousser au désespoir…À mon retour du camp de Clotaire, j’ai vu l’évêque ; je l’aitrouvé furieux de votre résistance et de l’outrage fait àl’archidiacre. Je lui ai dit ceci : – Je blâme fort l’outrage,mais j’approuve fort la résistance légitime de mes frères de lavallée… Voyez à quoi bon la violence ? Vous, homme d’église,vous avez envoyé des gens armés contre des moines et des colons quine demandaient qu’à vivre libres, paisibles et laborieux, selonleur droit. Vos gens ont été battus, et ils le seront encore s’ilsreviennent… Renoncez donc à toute prétention sur cette vallée, nousreconnaîtrons, de notre côté, vos droits de juridictionspirituelle, mais rien de plus… – « Alors, – s’est écriél’évêque furieux, – je vous retirerai les prêtres qui disent lamesse au monastère ! tremblez ! j’excommunierai lavallée ! » – Soit, évêque ; nous seronsexcommuniés ; cependant nos prairies continueront de verdir,nos bois de brancher, nos champs de produire le blé, nos vignes levin, nos troupeaux leur lait, nos abeilles le miel ; lesenfants naîtront robustes et vermeils comme par le passé :votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer à lanature des choses ; seulement nos voisins se diront : –Oh ! oh ! voici une vallée excommuniée toujoursfertile ; voici des gens excommuniés toujours gais et bienportants ; c’est donc une raillerie que l’excommunication. –Or, évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous dites, et que tantde pauvres gens croient terrible, l’on se souciera peu ou point…Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille ; vossoldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre ;respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votrejuridiction spirituelle… sinon, non ; et les malheurs que peutcauser votre iniquité retomberont sur vous !… Enfin, mes amis,après de longs débats, j’ai obtenu de l’évêque la charte quevoici ; écoutez-en attentivement la lecture. Il y a peut-êtrelà, en germe, l’affranchissement de la Gaule : je vous diraitout à l’heure pourquoi.

Et Loysik lut ce qui suit :

« Au saint et vénérable frère en ChristLoysik, supérieur du monastère de Charolles, bâti en la vallée dece nom, concédée audit frère Loysik en donation perpétuelle, envertu d’une charte octroyée par le glorieux roi Clotaire, l’an 558,et confirmée par l’illustre Clotaire II, cet an-ci 613,Salvien, évêque de Châlons : Nous croyons devoir insérer danscette feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avecl’assistance du Saint-Esprit : 1° l’évêque de Châlons,par respect pour le lieu, et sans en recevoir aucun prix,bénira l’autel du monastère de Charolles et accordera, si on le luidemande, le saint chrême chaque année ; 2° lorsque, parla volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à Dieu,l’évêque, sans attendre de récompense, élèvera au rang desupérieur ou d’abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie,qui aura été choisi par la communauté ; 3° nossuccesseurs évêques ou archidiacres, ou tous autresadministrateurs, ou quelque personne que ce puisse être de la citéde Châlons, ne s’arrogeront aucune autre puissance sur lemonastère de Charolles, ni dans l’ordination des personnes, ni surles biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà données par leglorieux roi Clotaire Ier, etconfirmées par l’illustre roi Clotaire II ; 4° nossuccesseurs n’oseront pas non plus prétendre extorquer, à titre deprésent, quoi que ce soit du monastère ou des paroisses de lavallée ; 5° nos successeurs, à moins d’être priéspar le supérieur et la communauté de venir faire la prière aumonastère, n’entreront jamais dans son intérieur ou nefranchiront l’enceinte de ses limites, et après la célébrationdes saints mystères, et avoir reçu de courts et simplesremerciements, l’évêque songera à regagner sa demeure sansbesoin d’en être requis par personne ; 6° siquelqu’un de nos successeurs (ce qu’à Dieu ne plaise), rempli deperfidie, et poussé par la cupidité, voulait, dans un esprit detémérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu’abattu sous lecoup de la vengeance divine, il soit soumis à l’anathème. Et pourque cette constitution demeure toujours en vigueur, nous avonsvoulu la corroborer de notre signature.

» SALVIEN.

» Fait à Châlons, le huitième jour deskalendes de novembre de l’an de l’Incarnation 613[93]. »

– Mon bon frère Loysik, – dit Ronan, –cette charte garantit nos droits ; merci à toi de l’avoirobtenue ; mais n’avions-nous pas nos épées pour les défendre,ces droits ?

– Oh ! toujours ce vieux levain deVagrerie ! les épées, toujours les épées ! ainsi lesmeilleures choses deviennent mauvaises par l’abus etl’emportement ; oui, l’épée, oui, la résistance, oui, larévolte poussée jusqu’au martyre, lorsque votre droit est violé parla force ; mais pourquoi le sang ? pourquoi labataille ? lorsque le bon droit est reconnu, garanti ? etd’ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles luttes vous auriezle dessus ? qui vous dit que l’évêque de Châlons, ou sonsuccesseur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction,n’appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire,n’appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide ?…Vous sauriez mourir, c’est vrai… mais à quoi bon mourir lorsqu’onpeut vivre libres et paisibles ? Cette charte engage l’évêqueet ses successeurs à respecter les droits des moines de cemonastère et des habitants de cette vallée ; c’est unegarantie de plus ; mais si quelque jour on la foule aux pieds,alors à vous les résolutions héroïques ; jusque-là, mes amis,vivez les jours tranquilles que cette charte vous assure.

– Tu as raison, Loysik, – repritRonan ; – ce vieux levain de Vagrerie fermente toujours ennous… Un mot encore… cette soumission à la juridiction spirituellede l’évêque, soumission consacrée par cette charte, n’est-ce pasune humiliation ?

– N’exerçait-il pas auparavant, plus oumoins, son pouvoir spirituel ? La reconnaître est peu dechose, la méconnaître c’est nous exposer à des luttes sans fin… Età quoi bon ? nos biens, notre liberté, ne sont-ils pasconsacrés ? Attendez du moins qu’on les attaque.

– C’est juste, mon bon frère…

– Et puis, tenez, mes amis, je vous ledisais tout à l’heure, cette charte, obtenue de l’évêque parce quevous avez su énergiquement résister à son iniquité, au lieu de vousrésigner lâchement à son usurpation, cette charte, si l’avenir neme trompe, contient en germe l’affranchissement progressif de laGaule…

– Comment cela, bon frèreLoysik ?

– Tôt ou tard, ce que nous avons fait icidans la vallée de Charolles s’accomplira en d’autres provinces, levieux sang gaulois ne restera pas toujours engourdi ; quelquejour nos fils, se comptant enfin, diront à leur tour aux seigneurset aux évêques, malgré leur puissance : Reconnaissez nosdroits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous êtesarrogé ; sinon, guerre à outrance, guerre à mort !…

– Et pourtant, Loysik ! – s’écriaRonan, – honte ! iniquité !… reconnaître ce pouvoirmaudit, né d’une conquête spoliatrice et sanglante ! lereconnaître, ce droit du vol et du meurtre ! l’oppression dela race gauloise par la race franque !…

– Frère, autant que toi je déplore cesmalheurs ; mais que faire ? Hélas ! la conquête etl’Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus d’un siècle,elles y ont déjà poussé de détestables mais profondesracines ; les populations hébétées, énervées par les prêtres,sont accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps,l’habitude, la peur, l’ignorance des peuples, ont déjà en partieconsacré. Notre descendance aura donc à compter avec ce pouvoirfortifié par les années ; elle devra forcément le reconnaître,tout en revendiquant de lui, par la force s’il le faut, une partiedes droits dont nos pères ont été déshérités par la conquête. Maisqu’importe, mes amis ! ce premier pas fait, d’autres suivrontd’âge en âge, hélas ! au prix de luttes terribles sansdoute ; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notrerace se rapprochera de plus en plus de l’affranchissement… oui,viendra enfin ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, cebeau jour où la Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne desrois franks et des papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse etlibre…

La nouvelle du retour de Loysik, volant debouche en bouche, amena spontanément à la communauté tous leshabitants de la vallée. On fêta ce jour avec une joyeusecordialité ; il assurait de nouveau le repos, les biens, laliberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles.

**

*

Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j’ai terminéd’écrire ce dernier récit deux ans après la mort de la reineBrunehaut, vers la fin des kalendes d’octobre de l’année 615.Clotaire II continue de régner sur toute la Gaule, comme avaitrégné seul son bisaïeul Clovis et son aïeulClotaire Ier. Le meurtrier des petits-enfants deBrunehaut ne dément pas les sinistres commencements de sa vie.Cependant la charte royale et la charte épiscopale, relatives à lacolonie et à la communauté, ont été jusqu’ici respectées. Mon frèreLoysik, ma bonne vieille petite Odille, l’évêchesse et mon ami leVeneur, continuent de défier l’âge par leur santé.

Je charge le fils de mon fils de porter cerécit aux descendants de Kervan, frère de mon père, et comme luifils de Jocelyn… La Bretagne est toujours la seule province de laGaule qui soit jusqu’ici restée indépendante ; elle a repousséles troupes franques de Clotaire II, comme elle a repoussé lesattaques des autres rois. L’esprit druidique inspire et soutientl’indomptable Armorique ; puisse Hésus la préserver ainsi àtravers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, del’Église catholique et romaine !

Mon petit-fils arrivera, je l’espère, sansmalencontre jusqu’au berceau de notre famille, situé près despierres sacrées de Karnak, ainsi que j’ai fait moi-même ce pieuxpèlerinage, il y a cinquante ans et plus. Là, dans cette terrelibre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi àl’indépendance future de la Gaule.

Je consigne sur cette feuille un faitimportant pour notre famille, divisée en deux branches, l’unehabitant la Bourgogne, l’autre la Bretagne. En ces temps de guerrecivile et de désordre, la paix, la liberté dont nous jouissonspeuvent être violemment attaquées ; nos descendants sauront,je l’espère, mourir plutôt que de redevenir esclaves ; maissi, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements imprévuss’opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait denouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, ilserait bon, en prévision d’infortunes, hélas ! toujourspossibles, que tous ceux de notre famille portent, ainsi que lesenfants de mon fils, un signe de reconnaissance ineffaçable imprimésur le bras au moyen de la pointe d’une aiguille rougie au feu ettrempée dans le suc de baies de troène ; la douleur n’est pasgrande, et la peau délicate des enfants reçoit et conserve à jamaisces traces indélébiles : les mots gaulois Brenn etKarnak, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nosancêtres, devraient être écrits sur le bras droit de tous lesenfants de notre descendance, et toujours ainsi de génération engénération… Qui sait s’il n’adviendra pas à travers les âges desrencontres telles que notre famille, maintenant divisée en deuxbranches, puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de sereconnaître et de se prêter secours ?

Et maintenant, ô nos fils ! vous quilirez ces récits dictés, comme les autres légendes de nos aïeux,par l’ardent désir de conserver en vous le saint amour de lapatrie, de la famille, l’horreur du joug des conquérants, etl’espoir de le briser un jour, ce joug abhorré… Ô nos fils !que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon pèreKaradeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pourvous ; puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage… oui,guerre éternelle aux deux ennemis mortels de la Gaule, les roisfranks, les évêques de Rome ! guerre à outrance contre laroyauté, contre l’Église, jusqu’au jour de liberté !… préditpar Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch !

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Tags: Eugène Sue