La thèse d’Aramis
D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa procureuse. C’était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune qu’il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu’il n’y a pas d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l’orgueil ; puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie.
Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, et décidé qu’il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils invisibles à l’aide desquels il comptait les mener.
Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le cœur : il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait lui donner le prix de son dévouement ; mais, hâtons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son bonheur perdu que de la crainte qu’il éprouvait qu’il n’arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n’y avait pas de doute, elle était victime d’une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du ministre, c’est ce qu’il ignorait lui-même et sans doute ce que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l’eût trouvé chez lui.
Rien ne fait marcher le temps et n’abrège la route comme une pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l’organisation de celui qui pense. L’existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par son influence, le temps n’a plus de mesure, l’espace n’a plus de distance. On part d’un lieu, et l’on arrive à un autre, voilà tout. De l’intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre souvenir qu’un brouillard vague dans lequel s’effacent mille images confuses d’arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie à cette hallucination que d’Artagnan franchit, à l’allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de Crèvecœur, sans qu’en arrivant dans ce village il se souvînt d’aucune des choses qu’il avait rencontrées sur sa route.
Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il s’arrêta à la porte.
Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut ; d’Artagnan était physionomiste, il enveloppa d’un coup d’œil la grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu’il n’avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu’il n’avait rien à craindre de la part d’une si joyeuse physionomie.
« Ma bonne dame, lui demanda d’Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu’est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a une douzaine de jours ?
– Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, bien fait ?
– De plus, blessé à l’épaule.
– C’est cela !
– Justement.
– Eh bien, monsieur, il est toujours ici.
– Ah ! pardieu, ma chère dame, dit d’Artagnan en mettant pied à terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la vie ; où est-il, ce cher Aramis, que je l’embrasse ? car, je l’avoue, j’ai hâte de le revoir.
– Pardon, monsieur, mais je doute qu’il puisse vous recevoir en ce moment.
– Pourquoi cela ? est-ce qu’il est avec une femme ?
– Jésus ! que dites-vous là ! le pauvre garçon ! Non, monsieur, il n’est pas avec une femme.
– Et avec qui est-il donc ?
– Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens.
– Mon Dieu ! s’écria d’Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal ?
– Non, monsieur, au contraire ; mais, à la suite de sa maladie, la grâce l’a touché et il s’est décidé à entrer dans les ordres.
– C’est juste, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était mousquetaire que par intérim.
– Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir ?
– Plus que jamais.
– Eh bien, monsieur n’a qu’à prendre l’escalier à droite dans la cour, au second, n° 5. »
D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd’hui dans les cours des anciennes auberges. Mais on n’arrivait pas ainsi chez le futur abbé ; les défilés de la chambre d’Aramis étaient gardés ni plus ni moins que les jardins d’Aramis ; Bazin stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d’autant plus d’intrépidité qu’après bien des années d’épreuve, Bazin se voyait enfin près d’arriver au résultat qu’il avait éternellement ambitionné.
En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme d’Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu dans l’avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l’avait seule retenu au service d’un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme.
Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à la douleur morale avait produit l’effet si longtemps désiré : Aramis, souffrant à la fois du corps et de l’âme, avait enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé, c’est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à l’épaule.
On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait, être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui l’avaient si longtemps entraîné.
Il résolut donc de défendre bravement la porte ; et comme, trahi par la maîtresse de l’auberge, il ne pouvait dire qu’Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l’indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse conférence qu’il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.
Mais d’Artagnan ne tint aucun compte de l’éloquent discours de maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d’entamer une polémique avec le valet de son ami, il l’écarta tout simplement d’une main, et de l’autre il tourna le bouton de la porte n° 5.
La porte s’ouvrit, et d’Artagnan pénétra dans la chambre.
Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d’une espèce de coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d’énormes in-folio ; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu’un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l’œil quand on entre dans la chambre d’un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement ; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l’épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espèce.
Mais, en leur lieu et place, d’Artagnan crut apercevoir dans un coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille.
Au bruit que fit d’Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la terre.
« Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis ; croyez que je suis heureux de vous voir.
– Et moi aussi, dit d’Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.
– À lui-même, mon ami, à lui-même ; mais qui a pu vous faire douter ?
– J’avais peur de me tromper de chambre, et j’ai cru d’abord entrer dans l’appartement de quelque homme Église ; puis une autre erreur m’a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs : c’est que vous ne fussiez gravement malade. »
Les deux hommes noirs lancèrent sur d’Artagnan, dont ils comprirent l’intention, un regard presque menaçant ; mais d’Artagnan ne s’en inquiéta pas.
« Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d’Artagnan ; car, d’après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces messieurs. »
Aramis rougit imperceptiblement.
« Vous, me troubler ? oh ! bien au contraire, cher ami, je vous le jure ; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous voyant sain et sauf.
– Ah ! il y vient enfin ! pensa d’Artagnan, ce n’est pas malheureux.
– Car, monsieur, qui est mon ami, vient d’échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main d’Artagnan aux deux ecclésiastiques.
– Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s’inclinant à l’unisson.
– Je n’y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour.
– Vous arrivez à propos, cher d’Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l’éclairer de vos lumières. M. le principal d’Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l’intérêt nous captive depuis longtemps ; je serais charmé d’avoir votre avis.
– L’avis d’un homme d’épée est bien dénué de poids, répondit d’Artagnan, qui commençait à s’inquiéter de la tournure que prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces messieurs. »
Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.
« Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux ; voici de quoi il s’agit : M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique.
– Votre thèse ! vous faites donc une thèse ?
– Sans doute, répondit le jésuite ; pour l’examen qui précède l’ordination, une thèse est de rigueur.
– L’ordination ! s’écria d’Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l’hôtesse et Bazin,… l’ordination ! »
Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu’il avait devant lui.
« Or », continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s’il eût été dans une ruelle et en examinant avec complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu’il tenait en l’air pour en faire descendre le sang : « or, comme vous l’avez entendu, d’Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu’elle fût idéale.
C’est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n’a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu’il y a matière à de magnifiques développements.
« Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est. »
D’Artagnan, dont nous connaissons l’érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu’à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos des présents qu’il prétendait que d’Artagnan avait reçus de M. de Buckingham.
« Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité : les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand ils donnent la bénédiction.
– Admirable sujet ! s’écria le jésuite.
– Admirable et dogmatique ! » répéta le curé qui, de la force de d’Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un écho.
Quant à d’Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l’enthousiasme des deux hommes noirs.
« Oui, admirable ! prorsus admirabile ! continua Aramis, mais qui exige une étude approfondie des Pères et des Écritures.
Or j’ai avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des corps de garde et le service du roi m’avaient fait un peu négliger l’étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, facilius natans, dans un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie. »
D’Artagnan s’ennuyait profondément, le curé aussi.
« Voyez quel exorde ! s’écria le jésuite.
– Exordium, répéta le curé pour dire quelque chose.
– Quemadmodum minter cœlorum immensitatem. »
Aramis jeta un coup d’œil de côté sur d’Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire.
« Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d’Artagnan goûtera plus vivement nos paroles.
– Oui, je suis fatigué de la route, dit d’Artagnan, et tout ce latin m’échappe.
– D’accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d’aise, tournait sur d’Artagnan un regard plein de reconnaissance ; eh bien, voyez le parti qu’on tirerait de cette glose.
– Moïse, serviteur de Dieu… il n’est que serviteur, entendez-vous bien ! Moïse bénit avec les mains ; il se fait tenir les deux bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis ; donc il bénit avec les deux mains. D’ailleurs, que dit l’Évangile : imponite manus, et non pas manum. Imposez les mains, et non pas la main.
– Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. – À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite : Ponite digitos. Présentez les doigts ; y êtes-vous maintenant ?
– Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile.
– Les doigts ! reprit le jésuite ; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts bénit-il ? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un pour le Saint-Esprit. »
Tout le monde se signa ; d’Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
« Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins ; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants.
Voilà le sujet simplifié, argumentum omni denudatum ornamento. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci. »
Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
D’Artagnan frémit.
« Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J’avais choisi ce texte ; dites-moi, cher d’Artagnan, s’il n’est point de votre goût : Non inutile est desiderium in oblatione, ou mieux encore : un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur.
– Halte-là ! s’écria le jésuite, car cette thèse frise l’hérésie ; il y a une proposition presque semblable dans l’Augustinus de l’hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du bourreau. Prenez garde ! mon jeune ami ; vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeune ami ; vous vous perdrez !
– Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.
– Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des demi-pélagiens.
– Mais, mon révérend…, reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d’arguments qui lui tombait sur la tête.
– Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps de parler, que l’on doit regretter le monde lorsqu’on s’offre à Dieu ? écoutez ce dilemme : Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c’est regretter le diable : voilà ma conclusion.
– C’est la mienne aussi, dit le curé.
– Mais de grâce !… dit Aramis.
– Desideras diabolum, infortuné ! s’écria le jésuite.
– Il regrette le diable ! Ah ! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c’est moi qui vous en supplie. »
D’Artagnan tournait à l’idiotisme ; il lui semblait être dans une maison de fous, et qu’il allait devenir fou comme ceux qu’il voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui.
« Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle commençait à percer un peu d’impatience, je ne dis pas que je regrette ; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe… »
Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
« Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d’Artagnan ?
– Je le crois pardieu bien ! » s’écria celui-ci.
Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
« Voici mon point de départ, c’est un syllogisme : le monde ne manque pas d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice ; or l’Écriture dit positivement : Faites un sacrifice au Seigneur.
– Cela est vrai, dirent les antagonistes.
– Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments.
– Un rondeau ! fit dédaigneusement le jésuite.
– Un rondeau ! dit machinalement le curé.
– Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu.
– Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie en vers.
– Diable ! fit d’Artagnan.
– Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt d’une certaine teinte d’hypocrisie :
Vous qui pleurez un passé plein de charmes,
Et qui traînez des jours infortunés,
Tous vos malheurs se verront terminés,
Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,
Vous qui pleurez.
D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion.
« Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin ? Severus sit clericorum sermo.
– Oui, que le sermon soit clair ! dit le curé.
– Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout ; elle aura le succès d’une plaidoirie de maître Patru.
– Plaise à Dieu ! s’écria Aramis transporté.
– Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.
– Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
– Présomption mondaine !
– Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
– Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse ?
– Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre ; je vais donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des corrections que j’y aurai faites d’après vos avis.
– Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes
– Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre, l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves cœli coznederunt illam.
– Que la peste t’étouffe avec ton latin ! dit d’Artagnan, qui se sentait au bout de ses forces.
– Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
– À demain, jeune téméraire, dit le jésuite ; vous promettez d’être une des lumières de l’Église ; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant. »
D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles d’impatience, commençait à attaquer la chair.
Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt près de d’Artagnan qui rêvait encore.
Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé ; cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami :
« Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales.
– Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à l’heure.
– Oh ! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps ; et vous m’en avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami ?
– Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez.
– Avec ces sortes de choses ! Oh ! d’Artagnan !
– Dame ! on plaisante bien avec la mort.
– Et l’on a tort, d’Artagnan : car la mort, c’est la porte qui conduit à la perdition ou au salut.
– D’accord ; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis ; vous devez en avoir assez pour le reste de la journée : quant à moi, j’ai à peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su ; puis, je vous l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une faim de tous les diables.
– Nous dînerons tout à l’heure, cher ami ; seulement, vous vous rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi ; or, dans un pareil jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.
– Qu’entendez-vous par tétragones ? demanda d’Artagnan avec inquiétude.
– J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des œufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les œufs sont viande, puisqu’ils engendrent le poulet.
– Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe ; pour rester avec vous, je le subirai.
– Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis ; mais s’il ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.
– Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos amis, que va dire M. de Tréville ? Ils vous traiteront de déserteur, je vous en préviens.
– Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence pour prendre la casaque de mousquetaire.
– Moi, je n’en sais rien.
– Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire ?
– Tout à fait.
– Voici mon histoire ; d’ailleurs les Écritures disent : « Confessez-vous les uns aux autres », et je me confesse à vous, d’Artagnan.
– Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis bon homme.
– Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
– Alors, dites, je vous écoute.
– J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec plaisir – on est jeune que voulez-vous ! on est faible – un officier qui me voyait d’un œil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet officier ; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant :
« – Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne ?
« – Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais osé m’en donner.
« – Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi. »
« Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus.
« L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au séminaire.
« Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le remarquer, mon cher d’Artagnan ; l’insulte était terrible, et, tout inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon cœur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.
« J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C’était rue des Francs-Bourgeois, tout près de la Force.
« En effet, mon officier y était ; je m’approchai de lui, comme il chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je l’interrompis au beau milieu du second couplet.
« – Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups de carme, s’il me prend fantaisie de vous désobéir ? »
« L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit :
« – Que me voulez-vous, monsieur ? Je ne vous connais pas.
« – Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et qui traduit Judith en vers.
« – Ah ! ah ! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant ; que me voulez-vous ?
« – Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.
« – Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.
« – Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite.
« – Si vous l’exigez absolument…
« – Mais oui, je l’exige.
« – Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas.
Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier couplet. »
« Nous sortîmes.
« Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la première passe, je le tuai roide.
– Diable ! fit d’Artagnan.
– Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime, appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras, et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de Église
– Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain ? Que vous est-il donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées ?
– Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du Ciel.
– Cette blessure ? bah ! elle est à peu près guérie, et je suis sûr qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.
– Et laquelle ? demanda Aramis en rougissant.
– Vous en avez une au cœur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme. »
L’œil d’Aramis étincela malgré lui.
« Ah ! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là ; moi, penser à ces choses-là ! avoir des chagrins d’amour ? Vanitas vanitatum ! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la cervelle, et pour qui ? pour quelque grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi !
– Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.
– Plus haut ? et que suis-je pour avoir tant d’ambition ? un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se trouve grandement déplacé dans le monde !
– Aramis, Aramis ! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.
– Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant ; tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan ! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux ; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d’un daim blessé.
– Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là.
– Comment ?
– Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite ; elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
– Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a pas quitté volontairement ; que si vous n’avez point de ses nouvelles, c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que…
– Tandis que…
– Rien, reprit Aramis, rien.
– Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une résolution arrêtée ?
– À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui demain vous ne serez plus pour moi qu’une ombre ; où plutôt même, vous n’existerez plus. Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.
– Diable ! c’est fort triste ce que vous me dites là.
– Que voulez-vous ! ma vocation m’attire, elle m’enlève.
D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua :
« Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous parler de vous, de nos amis.
– Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout ; les amours, vous en faites fi ; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
– Hélas ! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
– N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre fille de chambre.
– Quelle lettre ? s’écria vivement Aramis.
– Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a remise pour vous.
– Mais de qui cette lettre ?
– Ah ! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir ; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.
– Que dites-vous là ?
– Tiens, je l’aurai perdue ! dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour est un sentiment dont vous faites fi !
– Ah ! d’Artagnan, d’Artagnan ! s’écria Aramis, tu me fais mourir !
– Enfin, la voici ! » dit d’Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son visage rayonnait.
« Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le messager.
– Merci, d’Artagnan ! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retourner à Tours ; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur m’étouffe ! »
Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient roulé sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.
« Fuis, malheureux ! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage ; retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux entremets ! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne. »
Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les épinards, et les épinards sur le parquet.
« Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse : Non inutile desiderium in oblatione.
– Allez-vous-en au diable avec votre latin ! Mon cher d’Artagnan, buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu ce qu’on fait là-bas. »
La femme d’Athos
« Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.
– Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur ? demanda Aramis. Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée.
– Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances que celui des bâtons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt possible.
– Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux exercice.
– C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un coup d’escopette avec des coups de martinet ; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse.
– Et quand partez-vous ?
– Demain, au point du jour ; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
– À demain donc, dit Aramis ; car tout de fer que vous êtes, vous devez avoir besoin de repos. »
Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre.
« Que regardez-vous donc là ? demanda d’Artagnan.
– Ma foi ! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons d’écurie tiennent en bride ; c’est un plaisir de prince que de voyager sur de pareilles montures.
– Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un de ces chevaux est à vous.
– Ah ! bah, et lequel ?
– Celui des trois que vous voudrez : je n’ai pas de préférence.
– Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi ?
– Sans doute.
– Vous voulez rire, d’Artagnan.
– Je ne ris plus depuis que vous parlez français.
– C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle chevillée d’argent ?
– À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos.
– Peste ! ce sont trois bêtes superbes.
– Je suis flatté qu’elles soient de votre goût.
– C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là ?
– À coup sûr, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre propriété.
– Je prends celui que tient le valet roux.
– À merveille !
– Vive Dieu ! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur ; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah ! sur mon âme, les beaux étriers ! Holà ! Bazin, venez çà, et à l’instant même. »
Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
« Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et chargez mes pistolets ! dit Aramis.
– Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan : il y a des pistolets chargés dans vos fontes. »
Bazin soupira.
« Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan ; on gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.
– Monsieur était déjà si bon théologien ! dit Bazin presque larmoyant ; il fût devenu évêque et peut-être cardinal.
– Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu ; à quoi sert d’être homme d’Église, je te prie ? on n’évite pas pour cela d’aller faire la guerre ; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing ; et M. de Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu ? il est cardinal aussi, demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.
– Hélas ! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans le monde aujourd’hui. »
Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient descendus.
« Tiens-moi l’étrier, Bazin », dit Aramis.
Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire ; mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit et chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.
« C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la recherche d’Athos.
– Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.
– Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en m’attendant ? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les bénédictions, hein ? »
Aramis sourit.
« Je ferai des vers, dit-il.
– Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux manœuvres.
– Oh ! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt à vous suivre. »
Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction d’Amiens.
Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il ?
La position dans laquelle il l’avait laissé était critique ; il pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies.
Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.
En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir avantageusement la comparaison ; il était de taille moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les mousquetaires ; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de grandeur et de grâce ; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée ; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu’il y avait d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, c’était cette science délicate du monde et des usages de la plus brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans ses moindres actions.
S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l’origine de leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII lui-même, qui cependant y était passé maître.
Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et faisait des armes dans la perfection.
Il y a plus : son éducation avait été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si rares à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes de latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos ; deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort extraordinaire qu’Athos.
Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté brillant disparaissait comme dans une profonde nuit.
Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête basse, l’œil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt.
La réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu’Athos fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde.
D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant, n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis.
On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu’au ceinturon brodé d’or des jours de gala ; regagner tout cela, plus cent louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être calme et agréable.
Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de l’année ; juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos.
Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules quand on lui parlait de l’avenir ; son secret était donc dans le passé, comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan.
Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût l’adresse des questions dirigées contre lui.
« Eh bien, pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné dans cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le résultat et dont il ne devait tirer aucun profit.
– Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié : “Au large, d’Artagnan ! je suis pris.” Et après avoir déchargé ses deux pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son épée ! On eût dit vingt hommes, ou plutôt vingt diables enragés ! »
Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son cheval, lequel n’ayant pas besoin d’être excité emportait son cavalier au galop.
Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens ; à onze heures et demie, on était à la porte de l’auberge maudite.
D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans l’hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.
« Me reconnaissez-vous ? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer.
– Je n’ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se présentait.
– Ah ! vous ne me connaissez pas !
– Non, Monseigneur.
– Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie ? »
L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante, et Planchet se modelait sur son maître.
« Ah ! Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de voix le plus larmoyant ; ah ! Seigneur, combien j’ai payé cette faute ! Ah ! malheureux que je suis !
– Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu ?
– Daignez m’écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons, asseyez-vous, par grâce ! »
D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit, menaçant comme un juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil.
« Voici l’histoire, Monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je vous reconnais à cette heure ; c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.
– Oui, c’est moi ; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité.
– Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière.
– J’écoute.
– J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux-monnayeur célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m’avait été dépeint.
– Après, après ? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le signalement si exactement donné.
– Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de m’assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.
– Encore ! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait terriblement les oreilles.
– Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur, et vous savez qu’un aubergiste doit ménager l’autorité.
– Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il ? qu’est-il devenu ? Est-il mort ? est-il vivant ?
– Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce gentilhomme votre ami se défendit en désespéré.
Son valet, qui, par un malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité, déguisés en garçons d’écurie…
– Ah ! misérable ! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne sais à quoi tient que je ne vous extermine tous !
– Hélas ! non, Monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom), monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup du plat de laquelle il m’étourdit.
– Mais, bourreau, finiras-tu ? dit d’Artagnan. Athos, que devient Athos ?
– En battant en retraite, comme j’ai dit à Monseigneur, il trouva derrière lui l’escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le retrouver là, on le laissa libre.
– Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne cherchait qu’à l’emprisonner.
– Juste Dieu ! à l’emprisonner, Monseigneur ? il s’emprisonna bien lui-même, je vous le jure.
D’abord il avait fait de rude besogne, un homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même, quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber des nues ; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui et que si j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et que celui qu’on devait arrêter était sauvé.
– Mais Athos ? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience se doublait de l’abandon où l’autorité laissait la chose ; Athos, qu’est-il devenu ?
– Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa liberté. Ah ! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. À cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on lui tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions.
Je lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses conditions.
« – D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé. »
« On s’empressa d’obéir à cet ordre ; car vous comprenez bien, monsieur, que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était ; alors, son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.
– Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il ? où est Athos ?
– Dans la cave, monsieur.
– Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là ?
– Bonté divine ! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave ! vous ne savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave ! Ah ! si vous pouviez l’en faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.
– Alors il est là, je le retrouverai là ?
– Sans doute, monsieur, il s’est obstiné à y rester. Tous les jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la viande quand il en demande ; mais, hélas ! ce n’est pas de pain et de viande qu’il fait la plus grande consommation. Une fois, j’ai essayé de descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait et de son mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu’ils avaient quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils les tireraient jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de nous mît le pied dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au gouverneur, lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais, et que cela m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi.
– De sorte que, depuis ce temps ?… reprit d’Artagnan ne pouvant s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.
– De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir ; car, monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave ; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l’huile et les épices, le lard et les saucissons ; et comme il nous est défendu d’y descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre hôtellerie se perd.
Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.
– Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que nous étions gens de qualité et non faussaires, dites ?
– Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez, le voilà qui s’emporte.
– Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan.
– Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte ; il vient de nous arriver deux gentilshommes anglais.
– Eh bien ?
– Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur ; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M. Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs ; et il aura refusé comme de coutume. Ah ! bonté divine ! voilà le sabbat qui redouble ! »
D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave ; il se leva et, précédé de l’hôte qui se tordait les mains, et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu de la scène.
Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue course et mouraient de faim et de soif.
« Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français, quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces bonnes gens l’usage de leur vin. Ça, nous allons enfoncer la porte, et s’il est trop enragé, eh bien ! nous le tuerons.
– Tout beau, messieurs ! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa ceinture ; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît.
– Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons voir. »
Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se regardèrent en hésitant ; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne.
Il y eut un moment de silence ; mais enfin les deux Anglais eurent honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de pied à fendre une muraille.
« Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas.
Ah ! messieurs ! vous voulez de la bataille ! eh bien ! on va vous en donner !
– Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me semble.
– En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est moi-même, mon ami.
– Ah ! bon ! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs de portes. »
Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient pris entre deux feux ; ils hésitèrent un instant encore ; mais, comme la première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.
« Range-toi, d’Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais tirer.
– Messieurs, dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais, messieurs, songez-y ! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la cave ; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.
– S’il en reste », grogna la voix railleuse d’Athos.
L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.
« Comment, s’il en reste ! murmura-t-il.
– Que diable ! il en restera, reprit d’Artagnan ; soyez donc tranquille, à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos épées au fourreau.
– Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.
– Volontiers. »
Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il lui fit signe de désarmer son mousqueton.
Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier.
« Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous pourrez désirer. »
Les Anglais saluèrent et sortirent.
« Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan, ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
– À l’instant même », dit Athos.
Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres gémissantes : c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que l’assiégé démolissait lui-même.
Un instant après, la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle d’Athos qui, d’un coup d’œil rapide, explorait les environs.
D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement puis il voulut l’entraîner hors de ce séjour humide, alors il s’aperçut qu’Athos chancelait.
« Vous êtes blessé ? lui dit-il.
– Moi ! pas le moins du monde ; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu ! mon hôte, il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante bouteilles.
– Miséricorde ! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître seulement, je suis ruiné.
– Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis le même ordinaire que moi ; il a bu à la pièce seulement ; tenez, je crois qu’il a oublié de remettre le fosset. Entendez-vous ? cela coule. »
D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte en fièvre chaude.
En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par-derrière d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile d’olive.
Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.
Pendant ce temps, l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un affreux spectacle les attendait.
Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait çà et là, nageant dans les mares d’huile et de vin, les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles cassées jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit le poète de l’Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille.
Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine.
Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête.
Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche et, dans son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient retirés.
« Du vin ! dit Athos en apercevant l’hôte.
– Du vin ! s’écria l’hôte stupéfait, du vin ! mais vous m’en avez bu pour plus de cent pistoles ; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti !
– Bah ! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.
– Si vous vous étiez contentés de boire, encore ; mais vous avez cassé toutes les bouteilles.
– Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute.
– Toute mon huile est perdue !
– L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.
– Tous mes saucissons rongés !
– Il y a énormément de rats dans cette cave.
– Vous allez me payer tout cela, cria l’hôte exaspéré.
– Triple drôle ! » dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt ; il venait de donner la mesure de ses forces. D’Artagnan vint à son secours en levant sa cravache.
L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes.
« Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.
– Dieu…, dites le diable !
– Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave, et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le dites.
– Eh bien, oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue ; mais à tout péché miséricorde ; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre aubergiste, vous aurez pitié de moi.
– Ah ! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le cœur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici et causons. »
L’hôte s’approcha avec inquiétude.
« Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur la table.
– Oui, Monseigneur.
– Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle ?
– Déposée au greffe, Monseigneur : on avait dit que c’était de la fausse monnaie.
– Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles.
– Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient. Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir ; mais malheureusement ce sont de bonnes pièces.
– Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas, d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre.
– Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il ?
– À l’écurie.
– Combien vaut-il ?
– Cinquante pistoles tout au plus.
– Il en vaut quatre-vingts ; prends-le, et que tout soit dit.
– Comment ! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet ? et sur quoi ferai-je la campagne ? sur Grimaud ?
– Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan.
– Un autre ?
– Et magnifique ! s’écria l’hôte.
– Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux, et à boire !
– Duquel ? demanda l’hôte tout à fait rasséréné.
– De celui qui est au fond, près des lattes ; il en reste encore vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. Montez-en six.
– Mais c’est un foudre que cet homme ! dit l’hôte à part lui ; s’il reste seulement quinze jours ici, et qu’il paie ce qu’il boira, je rétablirai mes affaires.
– Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais.
– Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin, conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres ; voyons. »
D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens. Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave.
« C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d’Artagnan, voilà pour Porthos et pour Aramis ; mais vous, mon ami, qu’avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement ? Je vous trouve un air sinistre.
– Hélas ! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous tous, moi !
– Toi malheureux, d’Artagnan ! dit Athos. Voyons, comment es-tu malheureux ? Dis-moi cela.
– Plus tard, dit d’Artagnan.
– Plus tard ! et pourquoi plus tard ? parce que tu crois que je suis ivre, d’Artagnan ? Retiens bien ceci : je n’ai jamais les idées plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles. »
D’Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.
Athos l’écouta sans sourciller ; puis, lorsqu’il eut fini :
« Misères que tout cela, dit Athos, misères ! »
C’était le mot d’Athos.
« Vous dites toujours misères ! mon cher Athos, dit d’Artagnan ; cela vous sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé. »
L’œil mort d’Athos s’enflamma soudain, mais ce ne fut qu’un éclair, il redevint terne et vague comme auparavant.
« C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi.
– Vous voyez bien alors, cœur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez tort d’être dur pour nous autres cœurs tendres.
– Cœurs tendres, cœurs percés, dit Athos.
– Que dites-vous ?
– Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort ! Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan. Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours.
– Elle avait l’air de si bien m’aimer !
– Elle en avait l’air.
– Oh ! elle m’aimait.
– Enfant ! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par sa maîtresse.
– Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.
– C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais eu, moi. Buvons !
– Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi, soutenez-moi ; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.
– Consolé de quoi ?
– De mon malheur.
– Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules ; je serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire d’amour.
– Arrivée à vous ?
– Ou à un de mes amis, qu’importe !
– Dites, Athos, dites.
– Buvons, nous ferons mieux.
– Buvez et racontez.
– Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre, les deux choses vont à merveille ensemble.
– J’écoute », dit d’Artagnan.
Athos se recueillit, et, à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le voyait pâlir ; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.
« Vous le voulez absolument ? demanda-t-il.
– Je vous en prie, dit d’Artagnan.
– Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien ! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un sourire sombre ; un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours.
À travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de poète ; elle ne plaisait pas, elle enivrait ; elle vivait dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux étaient arrivés dans le pays : ils venaient on ne savait d’où ; mais en la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître ; qui serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus ? Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais, l’imbécile !
– Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait ? demanda d’Artagnan.
– Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la première dame de sa province ; et il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang.
– Eh bien ? demanda d’Artagnan.
– Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s’évanouit ; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan ? dit Athos avec un grand éclat de rire.
– Puis-je le savoir ? demanda d’Artagnan.
– Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée ! »
Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.
« Horreur ! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là ?
– La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait volé.
– Et que fit le comte ?
– Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute : il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.
– Ciel ! Athos ! un meurtre ! s’écria d’Artagnan.
– Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble. »
Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha de sa bouche et la vida d’un seul trait, comme il eût fait d’un verre ordinaire.
Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains ; d’Artagnan demeura devant lui, saisi d’épouvante.
« Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu vous en accorde autant ! Buvons !
– Ainsi elle est morte ? balbutia d’Artagnan.
– Parbleu ! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria Athos, nous ne pouvons plus boire !
– Et son frère ? ajouta timidement d’Artagnan.
– Son frère ? reprit Athos.
– Oui, le prêtre ?
– Ah ! je m’en informai pour le faire pendre à son tour ; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.
– A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable ?
– C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure.
– Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui-là dans la cave ! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus. »
D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût rendu fou ; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant de s’endormir.
« Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs !… »
