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L’éternel mari

L’éternel mari

de Fyodor Mikhailovich Dostoevsky
Chapitre 1 Veltchaninov

L’été commençait, et Veltchaninov, contre son attente, se trouvait retenu à Pétersbourg. Son voyage dans le Sud de la Russie ne s’était pas arrangé ; puis son procès traînait, il n’envoyait pas la fin. Cette affaire — un litige au sujet d’une propriété — prenait mauvaise tournure. Trois mois auparavant, elle paraissait toute simple, pas même douteuse ; et, brusquement,tout avait changé. « Au reste, c’est ainsi pour toutes choses, tout se gâte », se répétait-il sans cesse à lui-même, avec mauvaise humeur. Il avait pris un avocat habile, cher et connu, il n’avait pas ménagé l’argent ; mais, par impatience et par défiance, il s’était occupé lui-même de son affaire : il s’était mis à écrire des papiers, que l’avocat s’empressait de faire disparaître ;il courait les tribunaux, faisait faire des enquêtes, et, en réalité, retardait tout ; à la fin, l’avocat s’était plaint,et l’avait engagé à partir pour la campagne. Mais il ne pouvait se résoudre à s’en aller. La poussière, la chaleur étouffante, les nuits blanches de Pétersbourg, qui surexcitent et énervent, de tout cela il jouissait bien à la ville. Il habitait, quelque part dans le voisinage du Grand-Théâtre, un appartement qu’il avait loué depuis peu, et qui n’était pas suivant son gré. « Rien n’était suivant son gré ! » Son hypocondrie croissait de jour en jour ; mais depuis longtemps il en avait le principe.

C’était un homme qui avait vécu beaucoup et largement ;avec ses trente-huit ou trente-neuf ans, il était loin d’êtreencore jeune, et toute cette « vieillesse », comme il disait, luiétait venue « presque absolument à l’improviste » ; ilcomprenait lui-même que ce qui l’avait si vite vieilli, c’était nonpas la quantité, mais, pour ainsi dire, la qualité des années, etque, s’il se sentait faiblir avant l’âge, c’était par le dedansplus vite que par le dehors. A le voir, on eût encore dit un jeunehomme. C’était un grand garçon, fort et blond, avec une chevelureépaisse, sans un fil blanc sur la tête, et une grande barbe blonde,qui lui tombait presque au milieu de la poitrine. D’abord, on luitrouvait l’air inculte et négligé ; mais, en y regardant deplus près, on découvrait tout de suite un homme fort bien élevé, etfaçonné aux manières du meilleur monde. Il avait conservé desallures aisées, fières et même élégantes, en dépit de la gaucheriebrusque qu’il avait acquise. Et il avait encore cette assurancehautaine et aristocratique, dont lui-même peut-être il nesoupçonnait pas le degré, bien qu’il eût l’esprit non seulementouvert, mais subtil, et qu’il fût incontestablement doué.

La carnation de son visage clair et rosé avait eu jadis unedélicatesse toute féminine et avait attiré sur lui l’attention desfemmes ; maintenant encore, on disait en le regardant : « Labelle santé ! du sang et du lait. » Seulement, cette « bellesanté » était cruellement infectée d’hypocondrie. Ses grands yeuxbleus, il y a dix ans, avaient fait bien des conquêtes : c’étaientdes yeux si clairs, si gais, si insouciants, qu’ils retenaientmalgré lui le regard qui les rencontrait. Aujourd’hui, à l’approchede la quarantaine, la clarté et la bonté s’étaient presque éteintesdans ces yeux déjà cernés de rides légères ; ce qu’ilsexprimaient à présent, c’était, au contraire, le cynisme d’un hommeaux mœurs relâchées et d’un blasé, l’astuce, le plus souvent lesarcasme, ou encore une nuance nouvelle, qu’on ne leur connaissaitpas jadis, une nuance de tristesse et de souffrance, d’unetristesse distraite et comme sans objet, mais profonde. Cettetristesse se manifestait surtout quand il était seul. Et l’étrange,c’est que cet homme qui, il y avait à peine deux ans, était jovial,gai et dissipé, qui racontait si parfaitement des histoires siplaisantes, en fût venu à présent à préférer à toutes choses lacomplète solitude. Il avait rompu de propos délibéré avec sesnombreux amis, dont peut-être il aurait pu ne pas se séparer, mêmeaprès la ruine complète de sa fortune. À vrai dire, l’orgueil yavait aidé : son orgueil soupçonneux lui rendait intolérable lafréquentation de ses anciens amis ; et, peu à peu, il en étaitarrivé à l’isolement. Ses souffrances d’orgueil ne s’en trouvèrentpas atténuées, bien au contraire ; mais, en s’exaspérant,elles prirent une forme particulière, toute nouvelle : il en vint àsouffrir parfois, pour des motifs inattendus, qui jadisn’existaient pas pour lui, auxquels jadis il n’avait même jamaissongé, pour des motifs « supérieurs » à ceux dont il avait tenucompte jusqu’alors — « à supposer qu’il soit exact de s’exprimerainsi, et qu’il y ait véritablement des motifs supérieurs et desmotifs inférieurs », ajoutait-il lui-même.

C’était vrai, il en était venu à être obsédé par des motifssupérieurs, auxquels jadis il n’aurait pas songé. Ce qu’ilentendait, au fond de lui-même, par des motifs supérieurs, ce sontles motifs dont (à son grand étonnement) personne ne peutvéritablement rire à part soi ; — à part soi, s’entend, car,devant les autres, c’est une autre affaire ! Il savait fortbien qu’à la première occasion, et dès demain, il planterait là lessecrètes et pieuses injonctions de sa conscience, qu’il enverraitpromener bien tranquillement tous ces « motifs supérieurs », qu’ilserait le premier à en rire. Et c’est ainsi que les choses sepassaient, sauf qu’il avait conquis une assez notable indépendanced’esprit à l’égard des « motifs inférieurs », qui l’avaientjusque-là entièrement gouverné. Il arrivait même parfois qu’en selevant, le matin, il eût honte des pensées et des sentiments qu’ilavait eus durant son insomnie de la nuit. (Et il souffrait, dansles derniers temps, de fréquentes insomnies.) Il avait remarqué, delongue date, qu’il était extrêmement porté au scrupule, qu’ils’agît de choses importantes ou de futilités : aussi était-ilrésolu à se fier le moins possible à lui-même. Pourtant ilsurvenait quelquefois des faits dont il n’était pas possible decontester la réalité. Dans les derniers temps, quelquefois, durantla nuit, ses pensées et ses sentiments se modifiaient jusqu’àdevenir presque l’opposé de ce qui est normal, et très souvent ilsne ressemblaient plus en rien à ceux qu’il avait eus pendant lejour. Il en fut très frappé : il alla consulter un médecin célèbre,qu’il connaissait fort bien ; naturellement, il lui parla surle ton de la plaisanterie. Le médecin répondit que le fait del’altération et même du dédoublement des pensées et des sensationsla nuit, en état d’insomnie, est un cas très commun chez les hommes« qui pensent fortement et qui sentent fortement » ; queparfois les convictions de toute une vie changent subitement, dutout au tout, sous l’action déprimante de la nuit et del’insomnie ; qu’on voit prendre parfois, sans rime ni raison,des résolutions tout à fait fatales ; que tout cela du restecomporte bien des degrés ; — qu’enfin, s’il arrive que lesujet ressente très vivement le dédoublement de sa personne, et ensouffre, c’est signe d’une véritable maladie, et qu’il faut, en cecas, agir sans retard : le mieux, c’est de modifier radicalementson genre de vie, de changer de régime, ou même de voyager ;une purge, sans aucun doute, ferait bon effet.

Veltchaninov ne voulut pas en entendre davantage ; sonaffaire était parfaitement claire : il était malade. « C’est donctout ce qu’il y avait dans cette obsession que j’attribuais àquelque chose de supérieur : une maladie, et rien de plus ! »s’écriait-il avec amertume. Il ne se résignait pas à sel’avouer.

Bientôt, ce qu’il n’avait encore ressenti que la nuit seproduisit également le jour, mais avec une acuité pluspénétrante ; et maintenant il y prenait une joie malicieuse etsarcastique, au lieu de l’attendrissement plein de regrets qu’il enressentait jadis. Il voyait surgir dans sa mémoire, de plus en plusfréquemment, « soudainement et Dieu sait pourquoi », certainsévénements de sa vie antérieure, des époques anciennes de sa vie,et ces événements se présentaient à lui d’une manière étrange.Depuis longtemps il se plaignait d’avoir perdu la mémoire : ilavait oublié les visages de gens qu’il avait fort bien connus, etqui, lorsqu’ils le rencontraient, s’en montraient froissés ;il lui arrivait d’oublier entièrement un livre qu’il avait lu sixmois auparavant. Et voici que, malgré cette perte évidente de lamémoire, des faits d’une période très ancienne, des faits oubliésdepuis dix ou quinze ans, se présentaient brusquement à sonimagination, avec une aussi grande précision de chaque détail, avecune aussi grande vivacité d’impression que s’il les revivait.Quelques-unes de ces choses qui lui remontaient à la conscienceavaient été jusque-là si implicitement abolies que le fait même deles voir reparaître lui semblait bizarre. Tout cela n’était encorerien : les résurrections de ce genre se produisent chez tout hommeayant beaucoup vécu. Mais l’important, c’est que ces événements luirevenaient à la mémoire sous un aspect modifié, entièrementnouveau, inattendu, et lui apparaissaient sous un angle auqueljamais il n’avait songé. Pourquoi tel ou tel acte de sa vie passéelui faisait-il aujourd’hui l’effet d’un crime ? Il n’en eûtpas pris grand souci, à la vérité, si ç’avait été là simplement unesentence abstraite rendue par son esprit : car il connaissait tropbien la nature sombre, singulière et maladive de son esprit pourattacher à ses décisions quelque importance. Mais ses réprobationsavaient un retentissement plus profond, il en venait à se maudire,presque à éclater en larmes intérieures. Qu’eût-il dit, il n’y apas deux ans, si on lui avait prédit qu’un jour ilpleurerait ?

Ce qui lui revint d’abord en mémoire, c’était non des états desensibilité, mais des choses qui jadis l’avaient froissé ; ilse rappelait certains insuccès mondains, certaines humiliations :il se rappelait, par exemple, les « calomnies d’un intrigant » à lasuite desquelles il avait cessé d’être reçu dans une maison — ouencore comment, il n’y avait pas si longtemps, il avait subi uneoffense préméditée et publique, sans en demander raison — ;comment, un jour, dans une société de femmes du meilleur monde, ilavait été atteint par une épigramme fort aiguisée, à laquelle iln’avait rien trouvé à répondre. Il se rappelait encore deux outrois dettes qu’il n’avait pas éteintes, dettes insignifiantes,c’est vrai, mais dettes d’honneur, contractées envers des gensqu’il ne voyait plus et dont il lui arrivait de dire du mal. Ilsouffrait aussi, mais seulement à ses pires moments, à l’idée qu’ilavait gaspillé de la plus sotte façon deux fortunes, l’une etl’autre importantes. Mais bientôt ce fut le tour des souvenirs etdes regrets d’ordre « supérieur ».

Tout à coup, par exemple, « sans rime ni raison », surgissait,du fond d’un oubli absolu, la figure d’un bon vieux petitfonctionnaire, grisonnant et comique, qu’un jour, il y avaitlongtemps, longtemps, il avait offensé, impunément, par purefanfaronnade : il l’avait fait uniquement pour placer un mot drôlequi lui avait fait honneur, et qui ensuite avait couru. Il avait sibien oublié toute cette histoire qu’il n’arrivait pas à retrouverle nom du petit vieux ; et pourtant il revoyait tous lesdétails de la scène avec une netteté extraordinaire. Il serappelait fort bien que le vieux avait défendu la réputation de safille, une fille déjà âgée et qui vivait avec lui, et sur laquelleon avait répandu en ville des bruits malveillants. Le petit vieuxavait tenu tête et s’était fâché, puis soudain il avait fondu enlarmes devant toute la société, ce qui fit une certaine impression.On avait fini par le gorger de champagne et par s’amuser de lui. Etlorsqu’à présent, « sans rime ni raison », Veltchaninov revoyait lepauvre petit vieux sanglotant, le visage dans ses mains, comme unenfant, il lui semblait qu’il ne se pouvait pas qu’il l’eût jamaisoublié. Et, chose étrange, cette histoire, que jadis il avaittrouvée très comique, lui faisait à présent l’impressionopposée ; surtout certains détails, surtout le visage cachédans les mains.

Il se rappelait aussi comment, pour s’amuser, il avait diffaméla très honnête femme d’un maître d’école, et comment ladiffamation était venue jusqu’aux oreilles du mari. Veltchaninovavait bientôt quitté cette petite ville, et n’avait pas su quellessuites avait eues sa diffamation ; mais tout à coup,maintenant, il se demanda comment tout cela pouvait avoir fini, etDieu sait jusqu’où ses conjectures l’auraient mené, si un souvenirbeaucoup plus récent ne lui était brusquement revenu à l’esprit :celui d’une jeune fille de petite famille bourgeoise, qui ne luiavait jamais plu, dont même il rougissait, et de laquelle, sanstrop savoir comment, il avait eu un enfant ; il avaitabandonné la mère et l’enfant, sans même un adieu (faute de temps,il est vrai), lorsqu’il avait quitté Pétersbourg. Plus tard,pendant une année entière, il avait cherché à retrouver cette jeunefille, sans y parvenir. Les souvenirs de ce genre se présentaient àlui par centaines, chacun en faisant revivre des dizainesd’autres.

Nous avons déjà dit que son orgueil avait pris une formesingulière. Il y avait des moments, rares, il est vrai, où iloubliait son amour-propre au point qu’il lui était indifférent den’avoir plus sa voiture à lui, de courir les tribunaux à pied, dansune tenue négligée ; s’il arrivait que l’un ou l’autre de sesanciens amis le toisât dans la rue d’un œil moqueur, ou fît mine dene pas le reconnaître, son orgueil était tel qu’il ne s’enoffusquait plus. Et c’est très sincèrement qu’il ne s’en offusquaitplus. C’était, à vrai dire, fort rare : c’était là des momentspassagers où il s’oubliait lui-même ; mais, d’une manièregénérale, il est certain que sa vanité se désintéressait peu à peudes objets qui l’affectaient autrefois, et se concentrait sur unseul objet, toujours présent à son esprit.

« Oui, songeait-il avec sarcasme (il était presque toujourssarcastique lorsqu’il songeait à lui-même), il y a quelqu’un, sansdoute, qui s’occupe de me rendre meilleur, et qui me suggère tousces souvenirs maudits, et toutes ces larmes de repentir. Soit. Etpuis après ? Tout cela, c’est de la poudre aux moineaux. C’esttrès bien, les larmes de repentir, mais ne suis-je pas certainqu’avec mes quarante ans, mes quarante ans d’une existence stupide,je n’ai pas une miette de libre arbitre ? Que demain la mêmetentation se représente, que, par exemple, j’ai de nouveau unintérêt quelconque à répandre le bruit que la femme du maîtred’école acceptait avec plaisir ce que je lui offrais, et jerecommencerai, je le sais bien, sans la moindre hésitation, et jeserai d’autant plus vil et plus perfide que je le ferai pour laseconde fois, et non plus pour la première. Que demain ce petitprince, à qui, il y a onze ans, j’ai cassé une jambe d’un coup depistolet, vienne à m’offenser de nouveau, je m’empresserai de leprovoquer, et il lui en coûtera une seconde jambe de bois. Tous cesretours sur le passé, c’est de la poudre perdue, et il n’y pas unseul coup qui porte. À quoi bon ces souvenirs, quand je ne saismême pas m’affranchir suffisamment de moi dans le présent !»

Il ne se trouva pas de maîtresse d’école à diffamer, ni de jambeà casser, mais la seule idée que ces faits pouvaient se renouveler,à l’occasion, l’écrasait presque… parfois. — On ne peut pastoujours être en proie aux souvenirs ; il faut bien qu’il yait des entractes, où l’on puisse respirer et se distraire.

C’est ce que faisait Veltchaninov : il était tout disposé àprofiter des entractes pour se distraire ; mais, plus le tempsmarchait, plus l’existence lui devenait pénible à Pétersbourg.Juillet approchait. Il lui venait souvent une envie subite de toutplanter là, son procès et le reste, de s’en aller quelque part,n’importe où, tout de suite, quelque part en Crimée, par exemple.Une heure après, généralement, il riait de son projet : « Toutesces maudites pensées, il n’y a pas de climat, pas de midi qui enpuisse venir à bout ; maintenant qu’elles sont là, moi quisuis un homme réglé, il n’y a plus moyen que j’y échappe ; etpuis, il n’y a pas de raison… »

« Pourquoi m’en irais-je ? — continuait-il à philosopheravec amertume. — Il fait ici tant de poussière, et une chaleur siétouffante ; cette maison est si sale ; il y a dans cestribunaux où je passe mon temps, chez tous ces hommes d’affaires,tant de préoccupations énervantes, tant de soucis écrasants ;il y a dans tous ces gens qui emplissent la ville, sur ces figuresqui passent du matin au soir, un égoïsme si naïvement et sisincèrement étalé, une audace si grossière, une lâcheté simesquine, une poltronnerie si basse, qu’à parler très sérieusement,c’est ici le paradis pour un hypocondriaque. Tout est franc, touts’étale, rien ne se donne la peine de dissimuler, comme font nosdames partout, à la campagne, aux eaux ou à l’étranger ; oui,vraiment, tout mérite ici la plus entière estime, rien que pour safranchise et pour sa simplicité… Je ne partirai pas ! Jecrèverai ici, mais je ne partirai pas ! »

Chapitre 2Le monsieur au crêpe

C’était le 3 juillet. L’air était lourd, la chaleur suffocante.Ce jour-là, Veltchaninov eut énormément à faire. Des coursesoccupèrent toute sa matinée ; une visite chez un conseillerd’État, homme entendu, qui pouvait lui être utile et qu’il devaitaller voir d’urgence à sa maison de campagne, très loin, quelquepart sur la Tchiornaïa.

Le soir donc, vers six heures, Veltchaninov entra pour dînerdans un restaurant de fâcheuse apparence, mais français, situé surla Perspective Nevski, près du pont de la Police. Il s’assit dansson coin habituel, à la petite table qui lui était réservée, etcommanda son dîner. Chaque jour il dînait pour un rouble, noncompris le vin, dont il n’usait que par extraordinaire, vu lemauvais état de ses affaires. Il s’étonnait souvent qu’on pûtmanger pareille cuisine ; et pourtant il avalait jusqu’à ladernière miette, et chaque fois il dévorait avec autant d’appétitque s’il n’eût pas mangé depuis trois jours. « Ce doit être maladif», pensait-il lorsqu’il le remarquait.

Ce soir-là, il prit place à la petite table avec les piresdispositions d’esprit ; il jetait violemment son chapeau dansun coin, s’accouda et songea. Pour peu que son voisin eût fait lemoindre bruit, ou que le garçon ne l’eût pas immédiatement compris,lui, qui d’ordinaire restait toujours courtois et qui savait àl’occasion demeurer impassible, il eût fait, sans aucun doute, dutapage et peut-être un scandale.

Le potage servi, Veltchaninov prit sa cuiller ; mais, toutà coup, d’un geste brusque, il la jeta sur la table et bonditpresque de dessus sa chaise. Une pensée imprévue s’était emparée delui soudain. En un instant, Dieu sait comment, il venait decomprendre le motif de son angoisse, de cette angoisse étrange quile torturait depuis plusieurs jours, qui l’étreignait, Dieu saitcomment et Dieu sait pourquoi, sans un moment de répit. Voici quetout d’un coup il le comprenait et le voyait ce motif aussidistinctement que les cinq doigts de sa main.

— Le chapeau ! … murmurait-il comme illuminé. Oui, cechapeau maudit, avec cet abominable crêpe : voilà la cause detout !

Veltchaninov se mit à réfléchir ; mais, plus il songeait,plus il devenait sombre, plus « tout l’événement » lui paraissaitétrange. « Mais… Mais… y a-t-il bien là un événement ? »objectait-il, toujours en défiance. « Qu’y a-t-il dans tout celaqui ressemble à un événement ? »

Ce qui s’était passé, le voici :

Environ quinze jours auparavant — à vrai dire, il ne serappelait pas au juste, mais il devait bien y avoir cela —, ilavait rencontré, pour la première fois, dans la rue, quelque part,oui, à l’angle des rues Podiatcheskaïa et Mechtchanskaïa, un hommequi portait un crêpe à son chapeau. Ce monsieur était comme tout lemonde et n’avait rien de particulier ; il passa vite, mais enpassant jeta à Veltchaninov un regard extrêmement direct, et quiattira extraordinairement son attention. Il eut immédiatementl’impression qu’il connaissait cette figure. Certainement, ill’avait rencontrée quelque part.

« Bah ! pensa-t-il, n’ai-je pas rencontré, comme cela, dansma vie, des milliers de visages ? On ne peut pas se lesrappeler tous. »

Vingt pas plus loin, il avait oublié cette rencontre, malgrél’impression qu’elle lui avait faite. Néanmoins, cette impressiondura toute la journée, étrangement : c’était comme une irritation,sans objet, et très particulière.

Maintenant, quinze jours après, il se rappelait tout cela trèsclairement. Il se rappelait aussi qu’il n’avait pu comprendre alorsd’où lui venait cette irritation, au point qu’il n’eut même pasl’idée d’un rapprochement possible entre sa mauvaise humeur detoute la soirée et sa rencontre du matin. Mais l’homme prit soin dene pas se laisser oublier : le lendemain, il se retrouva en face deVeltchaninov, sur la Perspective Nevski, et, comme la premièrefois, il le fixa d’une manière étrange. Veltchaninov cracha ensigne de dédain ; puis à peine eut-il craché qu’il s’étonna dece qu’il venait de faire. « Il y a évidemment des physionomies quivous inspirent, on ne sait pourquoi, un invincible dégoût. »

— Il n’y a pas de doute, je l’ai déjà rencontré quelque part,murmurait-il d’un air pensif, une demi-heure encore après larencontre.

Et, de nouveau, pendant toute la soirée, il fut de très maussadehumeur ; la nuit, il eut un sommeil très agité, et il n’euttoujours pas l’idée que l’homme en deuil pût être la cause de sonmalaise, bien que ce soir-là il lui revint fréquemment à lamémoire. Même il s’en voulait de ce qu’ « une pareille niaiserie »tenait tant de place dans ses souvenirs, et il eût certes été forthumilié d’avoir à lui attribuer l’état dont il souffrait, s’ilavait pu y songer.

Deux jours plus tard, il le rencontra de nouveau, cette fois,dans une foule, à un débarcadère de la Neva. Cette fois,Veltchaninov aurait volontiers juré que le « Monsieur au crêpe »l’avait reconnu et que la foule les avait aussitôt séparés ;il croyait bien qu’il avait fait mine de lui tendre la main ;peut-être même l’avait-il appelé par son nom. Le reste,Veltchaninov ne l’avait pas entendu distinctement ; pourtant…« Mais qu’est-ce donc que cette canaille ? Pourquoi nevient-il pas à moi, si en effet il me connaît, et s’il veutm’approcher ? » songea-t-il en colère, comme il sautait dansun fiacre pour se faire conduire au couvent de Smolny.

Une demi-heure plus tard, il discutait chaudement avec sonavocat, mais le soir et la nuit ramenèrent en lui l’angoisse laplus fantastique.

« Aurais-je un débordement de bile ? » se demanda-t-il avecinquiétude, en se regardant dans un miroir.

Puis cinq jours se passèrent sans qu’il rencontrât « personne »,et sans que « la canaille » donnât signe de vie. Et pourtant, il nepouvait pas avoir oublié l’homme au crêpe !

« Mais qu’ai-je donc à m’occuper ainsi de lui ? pensaitVeltchaninov. Hum !… Bien sûr il a, lui aussi, beaucoupd’affaires à Pétersbourg. Mais, de qui donc est-il en deuil ?…Il m’a évidemment reconnu… Moi pas… Et, pourquoi ces gens-làportent-ils du crêpe ?… Cela ne leur va pas… Je crois bien quesi je le voyais de plus près, je le reconnaîtrais… »

Et c’était comme si quelque chose commençait à s’agiter dans sessouvenirs, c’était comme un mot que l’on sait bien, qu’on a oublié,et qu’on s’efforce tant qu’on peut de retrouver. On le saitparfaitement, ce mot ; on sait qu’on le sait ; on sait cequ’il veut dire, on tourne tout autour, et on ne peut le saisir. «C’était… c’était, il y a longtemps… c’était quelque part… il yavait là… il y avait là… Que le diable emporte ce qu’il y avait làou non ! Est-ce bien la peine pour cette canaille de se donnertant de mal ? » Il s’était mis terriblement en colère.

Mais le soir, quand il se rappela sa colère « terrible », iléprouva une grande confusion, — comme si quelqu’un l’eût surpris àmal faire. Il en fut inquiet et étonné : « Il faut qu’il y ait uneraison pour que je m’emporte ainsi de but en blanc… à propos d’unsimple souvenir… » Il n’alla pas jusqu’au bout de sa pensée.

Le lendemain, il eut une colère encore plus violente ;mais, cette fois, il lui sembla qu’il y avait de quoi et qu’ilétait dans son droit absolument. « A-t-on jamais vu pareilleinsolence ! » Il s’agissait d’une quatrième rencontre avec lemonsieur au crêpe qui, de nouveau, avait comme surgi de dessousterre.

Voici l’histoire.

Veltchaninov venait de saisir enfin au passage, dans la rue, ceconseiller d’État, cet homme important qu’il poursuivait depuislongtemps. Ce fonctionnaire, qu’il connaissait un peu, et quipouvait lui être utile dans son affaire, avait manifestement toutfait pour ne pas se laisser prendre et pour éviter de se rencontreravec lui. Veltchaninov, ravi de le tenir enfin, marchait à côté delui, le sondant du regard, dépensant des trésors d’adresse pouramener le vieux malin à un sujet de conversation qui lui permît delui arracher le précieux mot, tant désiré ; mais le finaudétait sur ses gardes, répondait par des plaisanteries, ou setaisait. — Et voici que tout à coup, à ce moment difficile etdécisif, le regard de Veltchaninov rencontra sur le trottoir opposéle monsieur au crêpe. Il était arrêté, regardait fixement verseux ; il les suivait, c’était clair, et, sans aucun doute, ilse moquait d’eux.

— Le diable l’emporte ! s’écria, tout en fureur,Veltchaninov, qui avait aussitôt pris congé du tchinovnik, et quiattribuait tout l’insuccès de ses efforts à l’apparition soudainede « l’insolent », — le diable l’emporte ! Je crois vraimentqu’il m’espionne ! Il n’y a pas de doute, il me suit. Il estpayé pour cela, et… et… par Dieu, il se moque de moi ! ParDieu, il va avoir affaire à moi ! Si j’avais une canne !…Je vais acheter une canne ! Je ne puis supporter cela !Qui est-ce, cet individu ? Il faut que je sache qui c’est.

Il s’était passé trois jours depuis cette quatrième rencontre,lorsque nous avons trouvé Veltchaninov à son restaurant, hors delui, et comme effondré. En dépit de son orgueil, il fallait bienqu’il s’en fît l’aveu, c’était bien cela. Tout bien examiné, ilétait forcé de convenir que son humeur, et l’angoisse étrange quil’étouffait depuis quinze jours, n’avait d’autre cause que l’hommeen deuil, ce « rien du tout ».

« Je suis hypocondriaque, c’est vrai ; je suis toujoursprêt à faire d’une mouche un éléphant, c’est encore vrai ;mais tout cela serait-il moins pénible pour n’être qu’uneimagination ? — Si un pareil coquin peut se permettre debouleverser complètement un homme, alors… alors… »

Cette fois, en effet, à la cinquième rencontre, qui avait eulieu ce jour-là et qui avait mis Veltchaninov hors de lui,l’éléphant n’était guère qu’une mouche. L’homme avait passé, mais,cette fois, n’avait pas dévisagé Veltchaninov, n’avait pas faitmine de le connaître : il marchait les yeux baissés, et semblaittrès désireux de n’être pas remarqué. Veltchaninov s’était dirigévers lui, et lui avait crié à pleine voix :

— Dites donc, l’homme qui crêpe ! Vous vous sauvez, àprésent ! Arrêtez donc ! Qui êtes-vous ?

La question, et toute cette interpellation, n’avait aucuneespèce de sens. Mais Veltchaninov ne s’en aperçut qu’après avoircrié. L’homme ainsi interpellé s’était retourné, s’était arrêté uninstant, avait paru hésiter, avait souri, avait paru vouloir direou faire quelque chose, était resté extrêmement indécis, puiss’était brusquement éloigné sans regarder derrière lui.Veltchaninov le suivait de l’œil, tout stupéfait.

« Serait-ce moi qui le poursuis, songea-t-il, et non paslui ?… »

Quand il eut achevé de dîner, Veltchaninov courut à la maison decampagne du tchinovnik. Il n’était pas chez lui : on lui répondit «qu’il n’était pas rentré depuis le matin, qu’il ne rentrerait sansdoute pas avant trois ou quatre heures de la nuit, parce qu’ilétait en ville, chez son neveu ». Veltchaninov s’en trouva «offensé » au point que son premier mouvement fut d’aller chez leneveu. Mais en route il réfléchit que cela le mènerait loin, quittason fiacre à mi-chemin et se dirigea en flânant vers sa maison,proche du Grand-Théâtre. Il sentait qu’il avait besoin de marcher.Il lui fallait une bonne nuit de sommeil pour calmer l’ébranlementde ses nerfs, et, pour dormir, il lui fallait de la fatigue. Il nese trouva donc chez lui qu’à dix heures et demie, car la distanceétait grande, et il rentra éreinté.

Le logement que Veltchaninov avait loué au mois de mars aprèss’être donné tant de mal pour le trouver — s’excusant, par lasuite, de ce « qu’il était en camp volant, et n’habitait quemomentanément Pétersbourg… à cause de ce maudit procès » —, cetappartement était loin d’être aussi incommode, aussi peu convenableque lui-même se plaisait à le dire. L’entrée, il faut lereconnaître, était un peu sombre, malpropre même. Il n’y en avaitpas d’autre, d’ailleurs, que la porte cochère. Mais l’appartement,situé au deuxième étage, était composé de deux pièces très claires,très hautes, et séparées par une antichambre à demi obscure. L’unede ces deux pièces avait vue sur la cour ; l’autre, sur larue. À la première était contigu un cabinet qui pouvait servir dechambre à coucher, mais où Veltchaninov avait mis des livres et despapiers. Il avait choisi la seconde pour sa chambre, le divanfaisant office de lit. L’ameublement de ces deux pièces offrait àl’œil un certain aspect de confort, bien qu’en réalité il setrouvât passablement usé. Çà et là, quelques objets de prix,vestiges de temps meilleurs — des bibelots en bronze, enporcelaine ; « de grandes, de vraies moquettes ; deuxtableaux d’assez bonne facture —, le tout dans un grand désordre,sous une poussière accumulée depuis le départ de Parlaguéia, lajeune fille qui servait Veltchaninov et qui, tout à coup, l’avaitlaissé pour s’en retourner chez ses parents, à Novgorod.

Lorsqu’il songeait à ce fait étrange d’une jeune fille ainsiplacée chez un garçon qui, pour rien au monde, n’aurait voulumentir à sa qualité de gentleman, la rougeur montait aux joues deVeltchaninov. Il n’avait jamais eu lieu pourtant que d’êtresatisfait de cette Parlaguéia. Elle était entrée chez lui au momentoù il avait loué son appartement, c’est-à-dire au printemps,sortant de chez une fille qui allait habiter l’étranger. Parlaguéiaétait très soigneuse et eut bientôt mis de l’ordre dans tout ce quilui était confié. Veltchaninov, après le départ de la jeune fille,ne voulut plus reprendre la femme comme domestique. « Ce n’étaitguère la peine de prendre, pour si peu de temps, un valet… »D’ailleurs, il détestait la valetaille. Il fut donc décidé que leschambres seraient rangées chaque matin par la sœur de la concierge,Mavra, à laquelle il laissait en sortant la clef de la porte quidonnait sur la cour. En réalité, Mavra ne faisait rien, touchaitson salaire et probablement volait. Tout cela lui était devenuindifférent, et il était même bien aise que la maison demeurâtvide.

Mais pourtant ses nerfs se révoltaient parfois, aux heuresd’agacement, devant toute cette « saleté », et il lui arrivait trèssouvent, lorsqu’il rentrait chez lui, de ne pénétrer dans sachambre qu’avec dégoût.

Ce soir-là, Veltchaninov prit à peine le temps de sedéshabiller. Il se jeta sur son lit, fermement décidé à ne penser àrien, et coûte que coûte, à s’endormir « à l’instant même ». Chosebizarre, à peine sa tête fut-elle posée sur l’oreiller que lesommeil le prit. Il y avait bien un mois que cela ne lui étaitarrivé.

Veltchaninov dormit ainsi trois heures entières, trois heurespleines de ces cauchemars que l’on a dans les nuits de fièvre. Ilrêva qu’il avait commis un crime, un crime qu’il niait, et dontl’accusaient, d’un commun accord, des gens qui survenaient departout. Une foule énorme s’était amassée et il entrait des gens,toujours, par la porte grande ouverte. Puis toute son attention seconcentrait sur un homme bizarre, qu’il avait très bien connujadis, qui était mort, et qui maintenant se présentait subitement àlui. Le plus pénible, c’est que Veltchaninov ne savait pas quiétait cet homme, qu’il avait oublié son nom et ne pouvait leretrouver ; tout ce qu’il savait, c’est que jadis il l’avaitbeaucoup aimé. Tous les gens qui étaient là attendaient de cethomme le mot décisif, une accusation formelle contre Veltchaninovou sa justification. Mais l’homme restait assis auprès de la table,immobile, obstinément silencieux. Le bruit ne cessait pas,l’irritation grandissait ; tout à coup, Veltchaninov, exaspérépar le silence de l’homme, le frappa : et aussitôt il ressentit unapaisement étrange. Son cœur, serré par la terreur et lasouffrance, se remit à battre paisiblement. Une sorte de rage leprit, il frappa un second coup, puis un troisième, puis, commegrisé de fureur et de peur, dans une ivresse qui allait jusqu’àl’égarement, il frappa, s’apaisant à mesure, il frappa sanscompter, sans s’arrêter. Il voulait anéantir tout, tout cela.Soudain, il arriva ceci : tous poussèrent un cri d’effroi et seruèrent vers la porte, et au même instant trois coups de sonnettevigoureux se firent entendre si forts qu’il semblait que l’onvoulût arracher la sonnette. Veltchaninov s’éveilla, ouvrit lesyeux, sauta à bas de son lit, courut à la porte, il était certainque les coups de sonnette étaient réels, qu’il ne les avait pasrêvés, que quelqu’un était là qui voulait entrer. « Ce serait tropétrange, qu’un bruit si net, si réel, ne fût qu’un rêve !»

À sa grande surprise, l’appel de la sonnette n’était qu’un rêve.Il ouvrit la porte, sortit sur le palier, jeta un regard dansl’escalier : — décidément, personne. Le cordon de sonnette pendaitimmobile. Surpris, mais satisfait, il rentra dans sa chambre. Ilalluma une bougie, et se rappela que la porte n’était que poussée,qu’elle n’était fermée ni à clef, ni au verrou. Il lui étaitsouvent arrivé de commettre cet oubli, sans y attacher la moindreimportance. Parlaguéia le lui avait plusieurs fois fait remarquer.Il retourna dans l’antichambre, ouvrit encore une fois la porte,jeta encore un coup d’œil au-dehors, puis referma et tirasimplement les verrous, sans toucher à la clef. À ce moment,l’horloge sonna deux heures et demie : il avait dormi troisheures.

Son rêve l’avait si fort énervé qu’il ne voulut pas se recouchertout de suite et qu’il préféra se promener une demi-heure par lachambre — « le temps de fumer un cigare ». Il s’habillasommairement, s’approcha de la fenêtre, souleva l’épais rideau desoie et puis le store blanc. Déjà l’aube éclairait la rue. Lesclaires nuits d’été de Pétersbourg avaient toujours ébranléfortement ses nerfs. Dans les derniers temps, elles avaient renduses insomnies si fréquentes, qu’il avait dû, deux semainesauparavant, suspendre à ses fenêtres d’épais rideaux de soie qui ledéfendaient parfaitement de la lumière du dehors. Laissant entrerle jour, et oubliant la bougie allumée sur la table, il se mit à sepromener de long en large, tout entier à une sensation desouffrance poignante. L’impression que lui avait laissée son rêvepersistait. Il éprouvait toujours une douleur profonde à l’idéequ’il avait pu lever la main sur cet homme et le frapper.

« Mais il n’existe pas, cet homme, et il n’a jamaisexisté ! Toute cette histoire dont je m’afflige n’est qu’unrêve ! »

Résolument, comme si sur ce point se concentraient tous sessoucis, il se mit à penser que décidément il était malade, « unhomme malade ».

Il lui avait toujours été pénible de reconnaître qu’ilvieillissait ou que sa santé était mauvaise, et, dans ses heuresnoires, il mettait de l’acharnement à s’exagérer l’un ou l’autre deces maux, à dessein, pour se railler lui-même.

— C’est la vieillesse ! Oui, je vieillis terriblement,murmura-t-il en marchant de long en large. Je perds la mémoire,j’ai des visions, des rêves, j’entends des coups de sonnette… Lediable m’emporte ! Je sais par expérience que des cauchemarsde ce genre sont chez moi signe de fièvre… Je suis bien sûr quetoute cette « histoire » de crêpe n’est peut-être aussi qu’un rêve.Décidément, j’avais raison hier : c’est moi, c’est moi quim’acharne après lui, ce n’est pas lui. Je m’en suis fait un monstreet j’en ai peur, et je cours me sauver sous la table. Et puis,pourquoi est-ce que je l’appelle canaille ? C’est peut-être unhomme très bien. Sa figure n’est pas très agréable, c’estvrai ; mais enfin il n’a rien de particulièrement laid. Il estmis comme tout le monde. Il n’y a que son regard… Allons, me voilàencore occupé de lui ! Que diable m’importe son regard ?Je ne puis donc pas vivre sans songer à ce… à ce gredin !

Parmi toutes ces pensées qui se faisaient la chasse dans satête, il y en eut une qui lui apparut clairement, et qui lui futdouloureuse : il se fit soudain en lui la conviction que l’homme aucrêpe avait été jadis de ses propres amis, et que maintenant,lorsqu’il le rencontrait, cet homme se moquait de lui parce qu’ilsavait un grand secret de son passé, et qu’il le voyait maintenantsi déchu. Il alla machinalement à la fenêtre pour l’ouvrir etrespirer la fraîcheur de la nuit, et… et, brusquement, il frissonnatout entier : il lui sembla que devant lui se produisait quelquechose de prodigieux, d’inouï.

Il n’arriva pas à ouvrir la fenêtre ; vivement il se glissadans l’angle de la baie, et s’y dissimula : — là, droit en face dela maison, sur le trottoir désert, il venait de voir l’homme aucrêpe. L’homme était debout, le visage tourné vers lafenêtre ; il ne l’avait certainement pas aperçu, il regardaitla maison, curieusement, comme s’il recherchait quelque chose. Ilparut réfléchir : il leva la main, se toucha le front du doigt.Enfin il se décida : il jeta rapidement un regard autour de lui,puis, sur la pointe des pieds, à petits pas, il traversa la rue,très vite… Le voici qui approche de la porte, de la petite porte deservice, qu’en été on ne ferme souvent pas avant trois heures dumatin. « Il vient chez moi », pensa brusquement Veltchaninov, et leplus vite qu’il put, marchant lui aussi sur la pointe des pieds, iltraversa l’antichambre, courut vers la porte, et… s’arrêta devant,cloué par l’attente, sa main droite tremblante tenant le verrou dela porte, toute son attention tendue vers le bruit des pas dansl’escalier.

Le cœur lui battait si fort qu’il eut peur de ne pas entendrel’inconnu monter sur la pointe des pieds. En effet il n’entendaitrien, mais il sentait tout avec une lucidité décuplée. C’étaitcomme si le rêve de tout à l’heure se fût fondu avec la réalité.Veltchaninov était brave de nature. Il avait aimé parfois à pousserjusqu’à l’affectation le mépris du danger, même lorsque personne nele voyait, uniquement pour se plaire à lui-même. Mais, aujourd’hui,c’était autre chose. L’hypocondriaque souffreteux de tout à l’heureétait transfiguré ; c’était maintenant un tout autre homme. Unrire nerveux, silencieux, secouait sa poitrine. À travers la porteclose il devinait chaque mouvement de l’inconnu.

« Ah ! Voilà qu’il entre, il monte, il regarde autour delui ; il écoute dans l’escalier, il respire à peine ; ilmarche à pas de loup… Ah !… Il prend la poignée de la porte,il tire, il essaie d’ouvrir. Il s’imagine que ce n’est pas ferméchez moi. Il savait donc que, parfois, j’oublie de fermer ?…De nouveau, il tire la poignée… Pense-t-il que la serrure va cédercomme cela ?… C’est dommage, hein ? de s’en aller !C’est dommage, de s’en retourner bredouille ! »

Et, en effet, tout devait s’être passé ainsi que Veltchaninovl’avait deviné : quelqu’un, en effet, était là, derrière la porte,avait doucement et sans bruit essayé la serrure et tiré sur lapoignée ; « et, sans aucun doute, il avait son idée ».Veltchaninov était décidé à savoir le mot de l’énigme ; ilattendait le moment avec une sorte d’impatience ; il brûlaitd’envie d’ôter brusquement le verrou, d’ouvrir la porte toutegrande, de se trouver face à face avec son épouvantail, et de diredoucement : « Mais qu’est-ce donc que vous faites ici, mon cherMonsieur ? » C’est ce qui arriva : quand il eut choisi sonmoment, il tira brusquement le verrou, ouvrit la porte toutegrande, et faillit buter dans le monsieur au crêpe.

Chapitre 3Pavel Pavlovitch Trousotsky

L’autre demeura sur place, immobile et muet. Ils restèrentainsi, l’un en face de l’autre, sur le seuil de la porte, sansbouger, les yeux dans les yeux. Cela dura quelques moments, puis,tout à coup, Veltchaninov reconnut son hôte !

À l’instant même, l’hôte comprit manifestement que Veltchaninovl’avait reconnu : cela passa comme une lueur dans ses yeux. Toutson visage, aussitôt, s’épanouit en un sourire, le plus doux dumonde.

— C’est bien à Alexis Ivanovitch que j’ai le plaisir deparler ? fit-il d’une voix suave au point d’être comique, dansla circonstance.

— Mais vous-même n’êtes-vous pas Pavel PavlovitchTrousotsky ? s’écria Veltchaninov, de l’air d’un homme quidevine.

— Nous nous sommes connus, il y a neuf ans, à T…, et, si vousvoulez me permettre de le rappeler, nous avons été bien bonsamis.

— Oui, sans doute… c’est possible… mais enfin il est troisheures du matin, et vous venez d’essayer pendant dix minutes sic’était fermé chez moi ou non.

— Trois heures ! s’écria l’autre, qui saisit sa montre,confondu d’étonnement — c’est vrai, trois heures !Pardonnez-moi, Alexis Ivanovitch, j’aurais dû y songer avant devenir ; je suis tout confus. Je m’en vais ; jem’expliquerai une autre fois, mais maintenant…

— Mais pas du tout ! Si vous avez quelque chose à dire,mieux vaut tout de suite ! interrompit Veltchaninov.Faites-moi le plaisir d’entrer par ici, dans ma chambre. C’est celaque vous vouliez, j’imagine ; vous n’êtes pas venu de nuituniquement pour essayer ma serrure…

Il était bouleversé, épouvanté, et sentait qu’il n’était plusmaître de lui. Il en était honteux : qu’y avait-il, en somme, demystérieux ou d’inquiétant dans toute cette fantasmagorie !Tant d’émotion pour avoir vu surgir la sotte figure d’un PavelPavlovitch… ! Pourtant, au fond, il ne trouvait pas cela aussisimple ; il pressentait quelque chose, confusément, avecterreur. Il offrit un fauteuil à son hôte, s’assit d’un mouvementbrusque sur son lit, à un pas du fauteuil, et, penché en avant, lespaumes ouvertes posées sur les genoux, attendit que l’autre parlât.Il le regardait avidement, et faisait effort pour se souvenir.Chose étrange, l’autre se taisait, semblait ne pas comprendre qu’il« fallait » qu’il s’expliquât tout de suite ; au contraire, ilregardait Veltchaninov d’un air d’attente. Peut-être avait-il peur,tout simplement, et se sentait-il mal à l’aise, comme une sourisdans une souricière. Mais Veltchaninov éclata :

— Qu’est-ce que vous voulez ? s’écria-t-il ; vousn’êtes pourtant pas, j’imagine, un fantôme ou un songe !Êtes-vous donc venu ici pour jouer aux morts ? Il faut vousexpliquer, mon petit père !

L’hôte s’agita, sourit, et commença timidement :

— Je vois que vous êtes surtout étonné que je sois venu à unepareille heure, et… dans des conditions si particulières… Lorsqueje songe à tout ce qui s’est passé jadis, et à la manière dont nousnous sommes quittés… oui, c’est fort étrange… Au reste, je n’avaispas du tout l’intention d’entrer, et, si cela est arrivé, c’estbien par hasard…

— Comment, par hasard ! Mais je vous ai vu de ma fenêtretraverser furtivement la rue sur la pointe des pieds.

— Ah ! vous m’avez vu ! Alors, je vous jure, vous ensavez là-dessus plus que moi. Mais je vous impatiente… Tenez, voicice que c’est : je suis arrivé à Pétersbourg, il y a trois semaines,pour affaires… Oui, je suis bien Pavel Pavlovitch Trousotsky ;vous m’avez parfaitement reconnu. Voici ce que c’est que monaffaire : je me remue pour obtenir de changer de service et depasser dans un autre gouvernement, avec augmentation de traitement…Non, ce n’est pas tout à fait ça… Enfin, voyez-vous, l’essentiel,c’est que je traîne ici depuis trois semaines, et que, ma foi, jefais durer moi-même mon affaire… oui, l’affaire de ma permutation…et que, si cela s’arrange, ma foi, tant pis, j’oublierai que c’estarrangé, et je ne pourrai pas m’en aller de votre Pétersbourg dansma situation. Je traîne comme si je n’avais plus de but, et commesi j’étais content de n’en plus avoir… dans masituation !…

— Mais enfin, quelle « situation » ? interrompitVeltchaninov.

L’hôte leva les yeux sur lui, saisit son chapeau, et, avec unedignité pleine de grandeur, montra le crêpe.

— Eh bien, oui, quelle « situation » ?

Veltchaninov regardait d’un œil hébété le crêpe, et puis levisage de son hôte. Tout à coup une rougeur couvrit ses joues et ilressentit un bouleversement terrible :

— Quoi ! Natalia Vassilievna !

— Oui, Natalia Vassilievna ! En mars dernier… La phtisiepresque subitement, en deux ou trois mois !… Et moi je suisresté, comme vous voyez !

En disant ces derniers mots, l’hôte, avec une expression detristesse, ouvrit ses bras étendus, la main gauche tenant lechapeau au crêpe, et laissa tomber sa tête chauve sur sa poitrine,pendant à peu près dix secondes.

Cet air et ce geste rendirent soudain le calme àVeltchaninov ; un sourire ironique, même agressif, glissa surses lèvres, mais s’effaça à l’instant même : la nouvelle de la mortde cette femme, qu’il avait connue il y avait si longtemps, luifaisait une impression inattendue, très profonde.

— Est-ce possible, murmura-t-il ; mais pourquoi n’êtes-vouspas venu franchement et ouvertement à moi ?

— Je vous remercie de votre sympathie, je la vois et j’y suissensible… Quoique…

— Quoique…

— Quoique nous soyons séparés depuis bien des années, vous avezpris tout de suite à mon chagrin, à moi-même, un intérêt sivéritable que je vous en ai, n’en doutez pas, une vivereconnaissance. C’est tout ce que je voulais dire. Je ne me suispas trompé dans mes amitiés, puisqu’ici je puis retrouver àl’instant même mes amis les plus sincères (je ne vous citerai queStepan Mikhailovitch Bagaoutov) : mais, vraiment, AlexisIvanovitch, depuis nos relations de jadis, et, laissez-moi le dire,car j’ai la mémoire fidèle, depuis notre vieille amitié, neuf ansse sont écoulés sans que vous soyez revenu nous voir ; pasmême de lettres échangées.

On eût dit qu’il chantait un air appris, et tout le temps qu’ilparla il garda les yeux fixés à terre, tout en ne perdant rien dece qui se passait. Veltchaninov était redevenu maître de lui. Ilécoutait et regardait Pavel Pavlovitch avec des impressionsbizarres, dont l’intensité allait croissant, et soudain, lorsqu’ilse tut, les idées les plus singulières et les plus imprévues sepressèrent dans sa tête.

— Mais comment se fait-il que je ne vous aie pas reconnu jusqu’àprésent ? s’écria-t-il. Nous nous sommes rencontrés cinq foisdans la rue.

— En effet, je me rappelle ; je tombais à chaque instantsur vous, et, deux ou trois fois au moins…

— C’est-à-dire que c’est moi qui tombais à chaque instant survous, et non pas vous sur moi.

Veltchaninov se leva, et, tout à coup, partit d’un éclat de rireviolent, inattendu. Pavel Pavlovitch demeura silencieux, regardaattentivement, et poursuivit aussitôt :

— Si vous ne m’avez pas reconnu, c’est d’abord que vous avez pum’oublier : et puis, c’est que j’ai eu, depuis, la petite vérole,dont j’ai gardé des traces au visage.

— La petite vérole ? En effet, c’est de la petite vérole.Mais comment… ?

— Comment je l’ai pincée ? Tout arrive, AlexisIvanovitch ; on est pincé.

— C’est bien drôle. Mais continuez, continuez, cherami !

— Eh bien donc, quoique je vous aie déjà rencontré…

— Attendez ! Pourquoi donc avez-vous dit tout à l’heure «pincer » ? Il faut parler d’une manière moins triviale. Maiscontinuez, continuez !

Il se sentait l’humeur de plus en plus gaie. L’oppression quil’étouffait avait complètement disparu.

Il marchait à grands pas dans la chambre, de long en large.

— C’est vrai, je vous ai déjà rencontré, et j’étais résolu, dèsmon arrivée à Pétersbourg, à venir vous trouver ; mais, jevous le répète, je suis à présent dans une telle situationd’esprit… je suis tellement bouleversé depuis le mois de mars…

— Bouleversé depuis le mois de mars… ? Ah oui,parfaitement !… Pardon, vous ne fumez pas ?

— Moi, vous savez, du temps de Natalia Vassilievna…

— Ah oui ! mais depuis le mois de mars ?

— Peut-être une petite cigarette.

— Voici une cigarette ; allumez-la, et… poursuivez !Poursuivez ; c’est excessivement…

Et Veltchaninov alluma un cigare, et alla se rasseoir sur lelit, tout en parlant. Pavel Pavlovitch l’interrompit :

— Mais vous-même, n’êtes-vous pas un peu agité ? Allez-voustout à fait bien ?

— Eh ! au diable ma santé ! s’écria Veltchaninov avecmauvaise humeur. Continuez donc !

L’hôte, à son tour, voyant l’agitation de Veltchaninov, sesentit devenir plus assuré et plus maître de lui-même.

— Que voulez-vous que je continue ? fit-il.Représentez-vous d’abord, Alexis Ivanovitch, un homme tué, vraimenttué ; un homme qui, après vingt ans de mariage, change de vie,se met à traîner par les rues poussiéreuses, sans but, comme s’ilmarchait par la steppe, presque inconscient, d’une inconscience quilui procure encore un certain calme. C’est vrai : je rencontreparfois une connaissance, même un véritable ami, et je passe àdessein, pour ne pas l’aborder dans cet état d’inconscience. Àd’autres moments, au contraire, on se souvient de tout avec tantd’intensité, on éprouve un besoin si impérieux de voir un témoin dece passé à jamais disparu, on sent battre si fort son cœur qu’ilfaut absolument, que ce soit de jour, que ce soit de nuit, courirse jeter dans les bras d’un ami, quand même il faudrait pour celale réveiller à quatre heures du matin. Il se peut que j’aie malchoisi mon heure, mais je ne me suis pas trompé sur l’ami : ça àprésent, je me sens pleinement réconforté. Quant à l’heure, jecroyais, je vous assure, qu’il était à peine minuit. On boit sonpropre chagrin, et on s’en trouve en quelque sorte enivré. Etalors, ce n’est plus du chagrin, c’est comme une nouvelle natureque je sens battre en moi…

— Comme vous vous exprimez ! fit d’une voix sourdeVeltchaninov, soudainement redevenu sombre.

— Eh oui, j’ai une manière bizarre de m’exprimer.

— Et… vous ne plaisantez pas ?

— Plaisanter ! s’écria Pavel Pavlovitch, sur un ton detristesse anxieuse, plaisanter ! au moment où je vousdéclare…

— Ah ! n’en dites pas davantage, je vous en prie.

Veltchaninov se leva et se remit à marcher par la chambre.

Cinq minutes se passèrent ainsi. L’hôte voulut se lever, maisVeltchaninov lui cria :

— Restez assis ! restez assis !

Et l’autre docilement se laissa retomber dans son fauteuil.

— Mon Dieu que vous êtes changé ! — reprit Veltchaninov, secampant devant lui, comme s’il venait seulement d’y prendre garde.— Terriblement changé ! extraordinairement ! Vous êtes untout autre homme !

— Ce n’est pas surprenant : neuf ans !

— Non pas, non pas, ce n’est pas une question d’âge. Ce n’estpas votre physique qui a changé, mais vous êtes devenu un toutautre homme !

— Eh oui, c’est possible : neuf ans !

— Ou ne serait-ce pas plutôt depuis le mois de mars ?

— Hé, hé ! fit Pavel Pavlovitch avec un sourire malin, vousaimez à plaisanter… Mais voyons, puisque vous y tenez, quelchangement voyez-vous ?

— Eh bien, voici. Le Pavel Pavlovitch d’autrefois était un hommetout à fait sérieux, convenable et spirituel ; celui d’àprésent est tout à fait un « vaurien » !

Veltchaninov en était venu à cet état d’énervement où les hommesles plus maîtres d’eux-mêmes vont parfois en parler plus loinqu’ils ne veulent.

— « Vaurien ! » Vous trouvez ?… Je ne suis plusspirituel ? Pas spirituel, fit complaisamment PavelPavlovitch.

— Au diable l’esprit ! Maintenant vous êtes intelligent,tout simplement.

« Je suis insolent, songeait Veltchaninov, mais cette canailleest encore plus insolente que moi !… Enfin, que veut-il ?»

— Ah ! mon bien-aimé Alexis Ivanovitch, s’écria tout à coupl’hôte, en s’agitant dans son fauteuil. Que faire, à présent ?Notre place n’est plus dans le monde, dans la brillante société dugrand monde ! Nous sommes deux vieux et véritables amis, et, àprésent que notre intimité est devenue plus complète, nous nousrappellerons l’un à l’autre la précieuse union de nos deuxaffections, entre lesquelles la défunte était un lien plus précieuxencore !

Et, comme transporté par l’élan de ses sentiments, il laissa denouveau tomber la tête, et se cacha le visage derrière son chapeau.Veltchaninov le regardait, avec un mélange d’inquiétude et derépugnance.

« Voyons, tout cela ne serait-il qu’une farce ?songea-t-il. Mais non, non, non ! Il n’a pas l’air ivre… mais,après tout, il se peut qu’il soit ivre : il a la figure bien rouge.Au reste, ivre ou non, cela revient au même… Enfin, que meveut-il ? Que me veut cette canaille ? »

— Vous rappelez-vous, vous rappelez-vous ? — s’écria PavelPavlovitch, écartant peu à peu son chapeau, et de plus en plusexalté par ses souvenirs. — Vous rappelez-vous nos parties decampagne, nos soirées, nos danses et nos petits jeux chez SonExcellence le très accueillant Semen Semenovitch ? Et noslectures du soir, à trois ? Et notre première entrevue,lorsque vous êtes venu chez moi, un matin, me consulter sur votreaffaire ? Vous rappelez-vous que vous étiez sur le point devous impatienter, lorsque Natalia Vassilievna est entrée, commentau bout de dix minutes vous étiez déjà notre meilleur ami, commentvous l’êtes resté tout un an — tout à fait comme dans LaProvinciale, la pièce de M. Tourgueneff…

Veltchaninov se promenait lentement, les yeux à terre, écoutaitavec impatience, avec répugnance, mais écoutait attentivement.

— Je n’ai jamais songé à La Provinciale, interrompit-il, etjamais il ne vous est arrivé jadis de parler de cette voix defausset, dans ce style qui n’est pas le vôtre. À quoi bon toutcela ?

— C’est vrai, jadis je me taisais davantage, et je parlaismoins, reprit vivement Pavel Pavlovitch. Vous savez, jadis jepréférais écouter, quand la défunte parlait. Vous vous rappelezcomme elle causait, avec quel esprit… Pour ce qui est de LaProvinciale, et en particulier de Stoupendiev, vous avez raison :c’est nous, la chère défunte et moi, qui souvent, en songeant àvous, une fois que vous fûtes parti, avons rapproché notre premièrerencontre de cette pièce… et en effet, l’analogie était frappante.Et en particulier pour Stoupendiev…

— Que le diable emporte votre Stoupendiev ! s’écriaVeltchaninov en frappant du pied, s’emportant à ce nom, quiéveillait, en son esprit un souvenir inquiet.

— Stoupendiev ? Mais c’est le nom du mari dans LaProvinciale, continua Pavel Pavlovitch de sa voix la plus douce.Mais tout cela se rapporte à l’autre série de mes chers souvenirs,à l’époque qui suivit votre départ, lorsque Stepan MikhailovitchBagaoutov nous faisait la faveur de son amitié, tout à fait commevous, mais, pendant cinq années entières.

— Bagaoutov ? Quel Bagaoutov ? répliqua Veltchaninov,se plantant droit devant Pavel Pavlovitch.

— Mais Bagaoutov, Stepan Mikhailovitch Bagaoutov, qui nous aaccordé son amitié tout juste un an après vous… et… tout à faitcomme vous.

— Mais oui ! Pardieu oui… Mais je le connais, repritVeltchaninov ; Bagaoutov !… mais il était, je crois, enfonction dans votre gouvernement ?…

— Parfaitement, il était en fonction auprès du gouverneur. Ilétait de Pétersbourg… Un jeune homme élégant… du meilleurmonde ! s’écria dans un véritable transport PavelPavlovitch.

— Mais oui, mais parfaitement ! Où ai-je donc latête ? Alors, lui aussi ?…

— Lui aussi, oui, lui aussi, répéta Pavel Pavlovitch, avec lemême élan, en saisissant au vol le mot imprudent de soninterrupteur, lui aussi ! C’est alors que nous avons joué LaProvinciale, sur un théâtre d’amateurs, chez Son Excellence, letrès hospitalier Semen Semenovitch. Stepan Mikhailovitch faisait lecomte, la défunte faisait « la Provinciale », et moi… je devaistenir le rôle du mari, mais on m’a repris ce rôle, sur le désir dela défunte, qui prétendait que j’en étais incapable.

— Mais ! quel drôle de Stoupendiev vous faites ! …D’abord, vous êtes Pavel Pavlovitch Trousotsky, et non pasStoupendiev, interrompit violemment Veltchaninov, qui ne pouvaitplus se contenir et tremblait presque d’irritation. Voyons,permettez : Bagaoutov est ici, à Pétersbourg. Je l’ai vu moi-même,je l’ai vu au printemps. Pourquoi n’allez-vous pas chezlui ?

— Mais, tous les jours, je vais chez lui, depuis trois semaines.On ne me reçoit pas. Il est malade, il ne peut plus recevoir.Figurez-vous qu’en effet j’ai appris, de très bonne source, qu’ilest vraiment très malade. Voilà un ami ! Un ami de cinqans ! Ah ! Alexis Ivanovitch, je vous l’ai dit et je vousle répète : il y a des moments où l’on voudrait être sous terre, età d’autres moments, au contraire, je voudrais retrouver quelqu’unde ceux qui ont vu et vécu notre temps passé, pour pleurer aveclui, oui, uniquement pour pleurer !…

— Voyons, en voilà assez pour aujourd’hui, n’est-ce pas ?fit sèchement Veltchaninov.

— Oh oui ! plus qu’assez ! fit Pavel Pavlovitch en selevant aussitôt. Mon Dieu, il est quatre heures. Comme je vous aiégoïstement dérangé !

— Écoutez, j’irai vous voir à mon tour et j’espère…Voyons ! dites-moi bien franchement… N’êtes-vous pas ivreaujourd’hui ?

— Ivre ? mais pas le moins du monde…

— Vous n’avez pas bu en venant, ou avant ?

— Vous savez, Alexis Ivanovitch, vous avez tout à fait lafièvre.

— Demain, j’irai vous voir avant une heure.

— Oui, interrompit avec insistance Pavel Pavlovitch — oui, vousparlez comme dans le délire. Je l’ai remarqué depuis un moment. Jesuis vraiment fâché… Sans doute, ma maladresse… oui, je m’en vais,je m’en vais. Mais vous, Alexis Ivanovitch, couchez-vous et tâchezde dormir.

— Mais vous ne m’avez pas dit où vous demeurez ! fitVeltchaninov derrière lui, comme il s’en allait.

— Je ne vous l’ai pas dit ? À l’hôtel Pokrov !

— Qu’est-ce que c’est que l’hôtel Pokrov ?

— C’est tout près de Pokrov, dans la ruelle… Bon, voilà que j’aioublié le nom de la ruelle et le numéro. Enfin c’est tout près dePokrov.

— Je trouverai.

— Adieu.

Et déjà, il était sur l’escalier.

— Attendez ! attendez ! cria brusquement Veltchaninov.Vous n’allez pas vous sauver comme cela ?

— Comment ! « me sauver » ? fit l’autre, enécarquillant les yeux et en s’arrêtant sur la troisième marche.

Pour toute réponse, Veltchaninov referma vivement la porte,donna un tour de clef et poussa le verrou ; puis il rentradans sa chambre et cracha de dégoût, comme s’il venait de toucherquelque chose de sale. Il resta debout, au milieu de la chambre,immobile, cinq grandes minutes et, tout à coup, sans sedéshabiller, il se jeta sur son lit et s’endormit à l’instant même.La bougie oubliée sur la table se consuma jusqu’au bout.

Chapitre 4La femme, le mari et l’amant

Veltchaninov dormit lourdement et ne se réveilla qu’à neufheures et demie. Il se leva alors, s’assit sur son lit et se prit àsonger à la mort de « cette femme ».

L’impression qu’il avait ressentie à la nouvelle de cette mortavait quelque chose de trouble et de douloureux. Il avait dominéson agitation devant Pavel Pavlovitch ; mais, à présent qu’ilétait seul, tout ce passé vieux de neuf ans revécut subitementdevant lui avec une netteté extrême.

Cette femme, Natalia Vassilievna, la femme de « ce Trousotsky »,il l’avait aimée, il avait été son amant, lorsque, à propos d’uneaffaire d’héritage, il avait séjourné toute une année à T…, bienque le règlement de son affaire ne réclamât pas un séjour aussilong. La véritable cause avait été cette liaison. Cette liaison etcette passion l’avaient possédé si entièrement qu’il avait étécomme asservi par Natalia Vassilievna et qu’il aurait fait sanshésiter la chose la plus folle et la plus insensée pour satisfairele moindre caprice de cette femme. Jamais, ni avant, ni depuis,pareille aventure ne lui était arrivée. Vers la fin de l’année,quand la séparation fut inévitable, Veltchaninov, à l’approche dela date fatale, s’était senti désespéré, bien que cette séparationdût être de courte durée : il avait perdu la tête au point deproposer à Natalia Vassilievna de l’enlever, de l’emmener pourtoujours à l’étranger. Il fallut toute la résistance tenace etrailleuse de cette femme qui d’abord, par ennui ou parplaisanterie, avait paru trouver le projet séduisant, pourl’obliger à partir seul. Et puis ? Moins de deux mois après laséparation, Veltchaninov, à Pétersbourg, en était à se poser cettequestion, à laquelle il ne trouvait pas de réponse : avait-il aimévéritablement cette femme, ou avait-il été dupe d’uneillusion ? Et ce n’était ni par légèreté, ni parce qu’ilcommençait une nouvelle passion qu’il se posait cette question :ces deux premiers mois qui suivirent son retour à Pétersbourg, ilresta sous le coup d’une sorte de stupeur qui l’empêchait deremarquer aucune femme, quoiqu’il eût repris sa vie mondaine etqu’il eût l’occasion d’en voir beaucoup. Et il savait bien, endépit de toutes les questions qu’il se posait, que, s’il venait àretourner à T…, il retomberait immédiatement sous le charmedominateur de celle-ci. Cinq ans plus tard, il en était encoreconvaincu comme au premier jour, mais cette constatation ne luidonnait plus que de l’humeur, et il ne se rappelait plus cettefemme qu’avec antipathie. Il était honteux de cette année passée àT… Il ne pouvait comprendre comment il avait pu être si «stupidement » amoureux, lui, Veltchaninov ! Tous ses souvenirsde cette passion ne lui donnaient plus que du dégoût : ilrougissait de honte jusqu’à en pleurer. Peu à peu, cependant, ilretrouva une certaine quiétude ; il tâchait d’oublier et il yavait presque réussi. Et voici que soudain, après neuf ans, toutcela ressuscitait d’une manière étrange devant lui, à la nouvellede la mort de Natalia Vassilievna.

Maintenant, assis sur son lit, hanté d’idées sombres qui sepressaient en désordre dans sa tête, il ne sentait, il ne voyaitdistinctement qu’une chose : c’est que, malgré la secousse que luiavait donnée la nouvelle, il se sentait parfaitement calme à l’idéede la savoir morte : « N’ai-je donc pour elle plus même unregret ? » se demanda-t-il. La vérité, c’est que tout ce qu’ilavait naguère eu contre elle d’antipathie venait de s’effacer, etqu’il pouvait, à cette heure, la juger sans parti pris. L’opinionqu’il s’était faite d’elle, au cours des neuf années de séparation,c’est que Natalia Vassilievna était le type de la provinciale, dela femme de la » bonne société » de province, et que peut-être ilétait le seul qui se fût monté la tête sur son compte. Au reste, ils’était toujours douté que cette opinion pouvait être erronée, etil le sentait à présent. Les faits se contredisaient évidemment :ce Bagaoutov avait été, lui aussi, durant plusieurs années, liéavec elle, et il était clair que, lui aussi, il avait été «subjugué ». Bagaoutov était véritablement un jeune homme dumeilleur monde de Pétersbourg, « un être nul comme pas un », disaitVeltchaninov, et qui ne pouvait évidemment faire son chemin qu’àPétersbourg. Et cet homme avait sacrifié Pétersbourg, c’est-à-diretout son avenir, et était resté cinq ans à T…, uniquement pourcette femme ! Il avait fini par revenir à Pétersbourg, mais ilétait bien possible que ce fût uniquement parce qu’on l’avaitenvoyé promener, « comme une vieille savate usée ». Il fallait doncbien qu’il y eût dans cette femme quelque chose d’extraordinaire,le don de captiver, d’asservir et de dominer !

Pourtant il lui semblait bien qu’elle n’avait pas ce qu’il fautpour captiver et asservir : « Voyons ! elle était loin d’êtrebelle ; je ne sais même pas si elle n’était pas toutsimplement laide. » Quand Veltchaninov la rencontra, elle avaitdéjà vingt-huit ans. Sa figure n’était pas jolie, elle s’animaitparfois agréablement, mais ses yeux étaient vraiment laids ;elle avait le regard excessivement dur. Elle était très maigre. Soninstruction était très médiocre ; elle avait l’esprit assezferme et pénétrant, mais étroit. Ses manières étaient celles d’unemondaine de province ; avec cela, il faut le dire, beaucoup detact ; elle avait le goût excellent ; surtout, elles’habillait dans la perfection. Son caractère était décidé etdominateur ; impossible de s’entendre avec elle à moitié : «tout ou rien ». Elle avait, dans les affaires difficiles, unefermeté et une énergie surprenantes. Elle avait l’âme généreuse, eten même temps elle était injuste sans limites. Il n’était paspossible de discuter avec elle : pour elle, deux fois deux nesignifiait rien. Jamais, en aucun cas, elle n’eût reconnu soninjustice ou ses torts. Les infidélités sans nombre qu’elle faisaità son mari ne lui pesèrent jamais sur la conscience. Elle étaitparfaitement fidèle à son amant, mais seulement tant qu’il nel’ennuyait pas. Elle aimait à faire souffrir ses amants, mais elleaimait aussi à les dédommager. Elle était passionnée, cruelle etsensible.

Elle haïssait la dépravation chez les autres, elle la jugeaitavec une dureté impitoyable, et elle était elle-même dépravée. Ileut été absolument impossible de l’amener à se rendre compte de sapropre dépravation. « C’est très sincèrement qu’elle l’ignore,jugeait déjà Veltchaninov lorsqu’il était encore à T… C’est une deces femmes, pensait-il, qui sont nées pour être infidèles. Il n’y apas de risque que les femmes de cette espèce tombent tant qu’ellessont filles : c’est la loi de leur nature qu’elles attendent pourcela d’être mariées. Le mari est leur premier amant, mais jamaisavant la noce. Il n’y a pas plus adroit qu’elles pour se marier.Naturellement, c’est toujours le mari qui est responsable dupremier amant. Et cela continue ainsi, avec la même sincérité :jusqu’au bout elles sont persuadées qu’elles sont parfaitementhonnêtes, parfaitement innocentes. »

Veltchaninov était convaincu qu’il existe des femmes de cegenre ; et il était également convaincu qu’il existe un typede maris correspondant à ce type de femmes, et n’ayant d’autreraison d’être que d’y correspondre. Pour lui, l’essence des marisde ce genre consiste à être pour ainsi parler « d’éternels maris »ou, pour mieux dire, à être toute leur vie uniquement des maris, etrien de plus. « L’homme de cette espèce vient au monde et grandituniquement pour se marier, et, sitôt marié, devient immédiatementquelque chose de complémentaire de sa femme, quand bien même ilaurait un caractère personnel et résistant. La marque distinctived’un tel mari, c’est l’ornement que l’on sait. Il lui est aussiimpossible de n’en pas porter qu’au soleil de ne pas luire : et nonseulement il lui est interdit de jamais en rien savoir, mais encoreil lui est interdit de connaître jamais les lois de sa nature. »Veltchaninov croyait fermement à l’existence de ces deux types, etPavel Pavlovitch Trousotsky, à T…, représentait exactement à sesyeux l’un de ces types. Le Pavel Pavlovitch qui venait de lequitter n’était naturellement plus celui qu’il avait connu à T… Ill’avait trouvé prodigieusement changé, mais il savait bien qu’il nepouvait pas ne pas avoir changé, et que c’était là la chose la plusnaturelle du monde : le vrai M. Trousotsky, celui qu’il avaitconnu, ne pouvait avoir sa réalité complète que tant que vivrait safemme ; ce qui restait à présent c’était une partie de cetout, et rien de plus, quelque chose qui était lâché à l’aventure,quelque chose de surprenant et qui ne ressemblait à rien.

Quant à ce qu’avait été le vrai Pavel Pavlovitch, celui de T…,voici le souvenir qu’en avait gardé Veltchaninov, et qui lui revintà l’esprit :

« Exactement parlant, le Pavel Pavlovitch de T… était mari, etrien de plus. » Ainsi, par exemple, s’il était en même tempsfonctionnaire, c’était uniquement parce qu’il fallait qu’ils’acquittât d’une des parties essentielles du rôle de mari : ilavait pris rang dans la hiérarchie des fonctionnaires pour assurerà sa femme sa situation dans le monde de T…, tout en étant, parlui-même, un fonctionnaire très zélé. Il avait alors trente-cinqans ; il avait une certaine fortune, même assez considérable.Il ne montrait pas, dans son service, une capacité bienremarquable, ni d’ailleurs, une incapacité bien remarquable. Ilétait reçu chez tout ce qu’il y avait de mieux dans le gouvernementet il avait très bon air. Tout le monde à T… était plein d’égardspour Natalia Vassilievna ; elle n’en faisait que le cas qu’ilfallait, recevant tous les hommages comme choses dues ; elles’entendait parfaitement à recevoir, et elle avait si bien dresséPavel Pavlovitch qu’il égalait en distinction de manières lessommités du gouvernement. « Peut-être bien, pensait Veltchaninov,qu’il avait de l’esprit ; mais comme Natalia Vassilievnan’aimait guère qu’il parlât beaucoup, il n’avait guère l’occasionde le montrer. Peut-être bien qu’il avait, de naissance, desqualités et des défauts ; mais ces qualités étaient sous leboisseau, et ses défauts étaient à peu près étouffés sitôt qu’ilsperçaient. » Par exemple, Veltchaninov se souvenait que Trousotskyétait naturellement porté à railler le voisin : il se le voyaitinterdire formellement. Il aimait parfois à conter quelque histoire: il ne lui était permis de conter que des choses trèsinsignifiantes et très brièvement. Il aimait à sortir, à aller aucercle, à boire avec des amis ; l’envie de le faire lui futbien vite ôtée. Et le merveilleux, c’est qu’avec tout cela on nepouvait pas dire que ce mari fût sous la pantoufle de sa femme.Natalia Vassilievna avait toutes les apparences de la femmeparfaitement obéissante, et peut-être elle-même était-elleconvaincue de son obéissance. Peut-être Pavel Pavlovitch aimait-ilNatalia Vassilievna jusqu’à l’entière abnégation de soi ; maisil était impossible d’en rien savoir, vu la manière dont elle avaitorganisé leur vie.

Durant son année de séjour à T…, Veltchaninov, plus d’une fois,s’était demandé si ce mari n’avait rien remarqué de leur liaison.Il avait même interrogé à cet égard, très sérieusement, NataliaVassilievna, qui, chaque fois, s’était mise en colère, etinvariablement avait répondu qu’un mari ne sait rien de ces choses,et ne peut jamais rien en savoir, et que « tout cela ne le regardeen aucune façon ». Autre détail curieux : jamais elle ne se moquaitde Pavel Pavlovitch ; elle ne le trouvait ni laid ni ridicule,elle l’aurait même résolument défendu si quelqu’un s’était permisquelque impolitesse à son égard. N’ayant pas eu d’enfants, elleavait dû se consacrer exclusivement à la vie mondaine ; maiselle aimait son intérieur. Les plaisirs mondains ne l’absorbèrentjamais complètement, et elle aimait les occupations du ménage, letravail à la maison. Pavel Pavlovitch rappelait tout à l’heureleurs soirées de lectures communes ; c’était vrai :Veltchaninov lisait, Pavel Pavlovitch lisait aussi, et même lisaittrès bien à haute voix, au grand étonnement de Veltchaninov.Natalia Vassilievna, pendant ce temps-là, brodait et écoutaittranquillement. On lisait des romans de Dickens, quelque articled’une revue russe, parfois quelque chose de « sérieux ». NataliaVassilievna appréciait fort la culture de Veltchaninov, mais ensilence, comme une chose accordée, dont il n’y avait plus lieu deparler : en général, les livres et la science la laissaientindifférente, comme une chose utile, mais qui lui était étrangère :Pavel Pavlovitch y mettait parfois de l’ardeur.

Cette liaison se rompit subitement, au moment où la passion deVeltchaninov, qui n’avait fait que grandir, lui ôtait presquel’esprit. On le chassa, tout simplement, tout d’un coup, et celafut arrangé si bien qu’il partit sans se rendre compte qu’onl’avait rejeté « comme une vieille savate usée ». Un mois et demiavant son départ, était arrivé à T… un jeune officier d’artillerie,qui sortait à peine de l’École. Il fut reçu chez les Trousotsky :au lieu de trois, on fut quatre. Natalia Vassilievna accueillit lejeune homme avec beaucoup de bienveillance, mais le traita comme unenfant. Veltchaninov ne se douta de rien ; même il ne compritpas, le jour où on lui signifia que la séparation était devenuenécessaire. Parmi les cent raisons au moyen desquelles NataliaVassilievna lui démontra qu’il devait partir, absolument,immédiatement, il y avait celle-ci : qu’elle était enceinte, qu’ilfallait donc qu’il disparût tout de suite, ne fût-ce que pour troisou quatre mois, afin que dans neuf mois il fût plus difficile à sonmari de faire le compte, s’il lui venait un soupçon. C’étaitquelque peu tiré par les cheveux. Veltchaninov la supplia ardemmentde fuir avec lui à Paris ou en Amérique, puis partit seul pourPétersbourg, « sans le moindre soupçon » : il croyait s’en allerpour trois mois tout au plus ; autrement, aucun argument nel’eût décidé à s’en aller, à aucun prix. Deux mois plus tard, ilrecevait à Pétersbourg une lettre où Natalia Vassilievna le priaitde ne plus revenir, parce qu’elle en aimait un autre ; quant àla grossesse, elle s’était trompée. Cette derrière explicationétait superflue ; il voyait clair à présent : il se rappela lejeune officier. Ce fut fini, pour toujours. Quelques années plustard, il apprit que Bagaoutov était allé à T… et y avait séjournécinq ans entiers. Il se dit, pour s’expliquer la durée de cetteliaison, que Natalia Vassilievna devait avoir vieilli fortement, eten était devenue plus fidèle.

Il resta là, assis sur son lit, près d’une heure ; enfin ilrevint à lui, sonna Mavra, demanda son café, le but vivement,s’habilla, et, juste à onze heures, il se mit à la recherche del’hôtel Pokrov. Il lui était venu quelques scrupules au sujet detoute son entrevue avec Pavel Pavlovitch, et il fallait qu’il leséclairât.

Toute la fantasmagorie de la nuit, il se l’expliquait par lehasard, par l’ivresse manifeste de Pavel Pavlovitch, peut-être parautre chose encore, mais ce qu’au fond de lui-même il n’arrivaitpas à comprendre, c’est pourquoi il s’en allait à présent renouerdes relations avec le mari de jadis, alors que tout était bien finientre eux. Quelque chose l’attirait : il avait ressenti uneimpression toute particulière, et de cette impression il sedégageait quelque chose qui l’attirait.

Chapitre 5Lisa

Pavel Pavlovitch n’avait pas du tout songé à « se sauver », etDieu sait pourquoi Veltchaninov lui avait fait cette question :probablement parce qu’il avait lui-même perdu la tête. À lapremière demande qu’il fit dans une petite boutique de Pokrov, onlui indiqua l’hôtel, à deux pas, dans une ruelle. À l’hôtel, on luidit que M. Trousotsky occupait un appartement meublé chez MariaSysoevna, dans le pavillon, au fond de la cour. Tandis qu’ilmontait l’escalier de pierre, étroit et malpropre, du pavillon,jusqu’au second étage, il entendit des pleurs. C’étaient des pleursd’enfant, d’un enfant de sept à huit ans ; la voix étaitplaintive. On entendait des sanglots étouffés qui éclataient, et,en même temps, des bruits de pas, des cris qu’on cherchait àassourdir, sans y réussir, et la voix rauque d’un homme. L’hommes’efforçait, semblait-il, de calmer l’enfant, faisait tout pourqu’on ne l’entendît pas pleurer, mais faisait lui-même plus debruit que lui ; ses éclats de voix étaient rudes, l’enfantparaissait demander grâce. Veltchaninov s’engagea dans un étroitcouloir sur lequel s’ouvraient deux portes de chaque côté ; ilrencontra une femme très grande, très grosse, en toilette négligée,et il lui demanda Pavel Pavlovitch. Elle indiqua du doigt la ported’où venaient les sanglots. La figure large et rougeaude de cettefemme de quarante ans exprimait l’indignation.

— Cela l’amuse ! grommela-t-elle, en se dirigeant versl’escalier.

Veltchaninov allait frapper à la porte, mais il se ravisa,ouvrit et entra. La chambre était petite, encombrée de meublessimples, en bois peint ; Pavel Pavlovitch était debout, aumilieu, vêtu à demi, sans gilet, sans veste, la figure rouge etbouleversée ; au moyen de cris, de gestes, de coups, peut-êtremême, sembla-t-il à Veltchaninov, il cherchait à calmer unefillette de huit ans, habillée pauvrement, mais en demoiselle,d’une robe courte de laine noire. L’enfant paraissait être enpleine crise nerveuse, sanglotait convulsivement, tordait ses mainsvers Pavel Pavlovitch comme si elle voulait l’embrasser, lesupplier, l’attendrir. En un clin d’œil, la scène changea : à lavue de l’étranger, la petite jeta un cri et se sauva dans unechambrette attenante ; Pavel Pavlovitch, soudain calmé,s’épanouit tout entier dans un sourire, — exactement celui qu’ilavait eu, la nuit précédente, lorsque brusquement Veltchaninov luiavait ouvert sa porte.

— Alexis Ivanovitch ! s’écria-t-il, sur le ton de la plusprofonde surprise. Mais comment aurais-je pu m’attendre ?…Mais entrez donc, je vous en prie. Ici, sur le divan… ou plutôtnon, ici, dans le fauteuil… Mais comme je suis !…

Et il s’empressa de passer sa veste, en oubliant de mettre songilet.

— Mais non, pas de cérémonie ; restez donc comme vousêtes.

Et Veltchaninov s’assit sur une chaise.

— Mais non, mais non, laissez-moi donc faire… Allons, comme celaje suis un peu plus présentable. Mais pourquoi vous mettez-vous là,dans ce coin ? Tenez ! dans le fauteuil, ici, près de latable… Je ne m’attendais pas…

Il s’assit sur une chaise de paille, tout près de Veltchaninov,pour le voir bien en face.

— Pourquoi ne m’attendiez-vous pas ? Ne vous avais-je pasdit positivement, cette nuit, que je viendrais à cetteheure-ci ?

— Oui, mais je croyais que vous ne viendriez pas. Et puis, auréveil, plus je me rappelais tout ce qui s’était passé, plus jedésespérais de vous revoir jamais.

Veltchaninov jeta un coup d’œil autour de lui. La chambre étaitdans un complet désordre, le lit défait, des vêtements jetés auhasard, sur la table, des verres où l’on avait bu du café, desmiettes de pain, une bouteille de champagne débouchée, encore àmoitié pleine, un verre à côté. Il jeta un regard vers lachambrette voisine : tout y était silencieux. La petite s’étaittue, ne bougeait pas.

— Comment, vous en êtes là, maintenant ? fit Veltchaninoven montrant le champagne.

— Oh ! je n’ai pas tout bu…, murmura Pavel Pavlovitch toutconfus.

— Allons, vous êtes bien changé !

— Oui, une bien mauvaise habitude ! Je vous assure, c’estdepuis ce moment-là… Je ne mens pas… Je ne puis pas me retenir…Mais soyez tranquille, Alexis Ivanovitch, je ne suis pas ivre en cemoment, et je ne dirai pas de bêtises, comme cette nuit, chez vous…Je vous jure, tout cela, c’est depuis ce moment-là !…Ah ! si quelqu’un m’avait dit, il y a seulement six mois, queje changerais, et m’avait montré, dans un miroir, celui que je suismaintenant, je ne l’aurais pas cru, certes !

— Vous étiez donc ivre, cette nuit ?

— Oui, confessa à demi voix Pavel Pavlovitch, confus, enbaissant les yeux. Voyez-vous, je n’étais plus tout à fait ivre,mais je l’avais été. Il faut que je vous explique… parce que, aprèsl’ivresse, je deviens mauvais. Lorsque je sors de l’ivresse, jesuis méchant, je suis comme fou, et je souffre terriblement. C’estpeut-être le chagrin qui me fait boire. Il peut m’arriver alors dedire bien des choses stupides et blessantes. J’ai dû vous paraîtrebien bizarre, cette nuit.

— Vous ne vous rappelez pas ?

— Comment ! je ne me rappelle pas ? je me rappellefort bien.

— Voyez-vous, Pavel Pavlovitch, moi aussi, j’ai réfléchi, et ilfaut que je vous dise… J’ai été avec vous, cette nuit, un peu vif,un peu trop impatient, je le confesse. Il m’arrive parfois de nepas me sentir très bien et votre visite inattendue, de nuit…

— Oui, de nuit, de nuit ! fit Pavel Pavlovitch, secouant latête, comme s’il se condamnait lui-même. Comment cela a-t-il pum’arriver ? Mais, certainement, je ne serais pas entré chezvous, pour rien au monde, si vous ne m’aviez pas ouvert… je seraisparti… J’étais déjà venu chez vous, Alexis Ivanovitch, il y a huitjours, et je ne vous ai pas trouvé… Peut-être ne serais-je plusrevenu ! Je suis un peu fier, Alexis Ivanovitch, bien que jesache… ma situation. Nous nous sommes croisés dans la rue, et je medisais chaque fois : « Voici qu’il ne me reconnaît pas, voici qu’ilse détourne. » C’est beaucoup, neuf ans, et je ne me décidais pas àvous aborder. Quant à cette huit… j’avais oublié l’heure. Et toutcela, c’est la faute de ceci (il montrait la bouteille) et de messentiments… C’est bête, c’est très bête ! Et si vous n’étiezpas comme vous êtes — puisque vous venez tout de même, après maconduite de cette nuit, par égard pour le passé —, j’aurais perdutout espoir de retrouver jamais votre amitié.

Veltchaninov écoutait avec attention : cet homme parlaitsincèrement, lui semblait-il, même avec quelque dignité. Etpourtant il n’avait aucune confiance.

— Dites-moi, Pavel Pavlovitch, vous n’êtes donc pas seulici ? Qu’est-ce donc que cette petite fille qui était là quandje suis entré !

Pavel Pavlovitch haussa les sourcils d’un air surpris, puis,avec un regard franc et aimable :

— Comment ? cette petite fille ? Mais c’estLisa ! fit-il en souriant.

— Quelle Lisa ? balbutia Veltchaninov.

Et tout à coup, quelque chose remua en lui. L’impression futsoudaine. À son entrée, à la vue de l’enfant il avait été un peusurpris, mais il n’avait eu aucun pressentiment, aucune idée.

— Mais notre Lisa, notre fille Lisa, insista Pavel Pavlovitch,toujours souriant.

— Comment, votre fille ? Mais Natalia… feu NataliaVassilievna aurait donc eu des enfants ? demanda Veltchaninovd’une voix presque étranglée, sourde, mais calme.

— Mais certainement… Mais, mon Dieu ! c’est vrai, vous nepouviez pas le savoir. Où ai-je donc la tête ? C’est aprèsvotre départ que le Bon Dieu nous a favorisés…

Pavel Pavlovitch s’agita sur sa chaise, un peu ému, maistoujours aimable.

— Je n’ai rien su, dit Veltchaninov en devenant très pâle.

— En effet, en effet !… Comment l’auriez-vous su ?reprit Pavel Pavlovitch d’une voix attendrie. Nous avions perdutout espoir, la défunte et moi, vous vous rappelez bien… Et voilàque, tout à coup, le Bon Dieu nous a bénis ! Ce que j’aiéprouvé, Il est seul à le savoir. C’est arrivé un an, juste, aprèsvotre départ. Non, pas tout à fait un an… Attendez !… Voyons,si je ne me trompe, vous êtes parti en octobre, ou même ennovembre ?

— Je suis parti de T… au commencement de septembre, le 12septembre ; je me rappelle très bien…

— Oui, vraiment ? en septembre ? Hum !… mais oùai-je donc la tête ? fit Pavel Pavlovitch, très surpris.Enfin, si c’est bien cela, voyons : vous êtes parti le 12septembre, et Lisa est née le 8 mai ; cela fait donc…septembre, — octobre, — novembre, — décembre, — janvier, — février,— mars, — avril, — huit mois après votre départ, à peu près !…Et si vous saviez comme la défunte…

— Faites-la-moi voir, amenez-la-moi… interrompit Veltchaninovd’une voix étouffée.

— Tout de suite, à l’instant même, fit vivement PavelPavlovitch, sans achever sa phrase.

Et aussitôt il passa dans la chambrette où se trouvait Lisa.

Trois ou quatre minutes s’écoulèrent. Dans la chambrette, ohchuchotait vivement, tout bas ; puis on entendit la voix de lapetite fille : « Elle supplie qu’on la laisse tranquille », pensaVeltchaninov. Enfin ils parurent.

— Elle est toute gênée, dit Pavel Pavlovitch, elle est sitimide, si fière… tout le portrait de la défunte !

Lisa entra, les yeux secs et baissés. Son père l’amena par lamain. C’était une fillette élancée, mince et très jolie. Elle levavivement ses grands yeux bleus sur l’étranger, avec curiosité, leregarda sérieusement, puis, aussitôt, baissa les yeux. Il y avait,dans son regard, la gravité qu’ont les enfants lorsque, seuls enprésence d’un inconnu, ils se réfugient dans un coin et de làobservent, d’un air défiant, l’homme qu’ils n’ont jamais vu ;mais peut-être y avait-il encore dans ce regard une autreexpression, autre chose que cette pensée d’enfant — au moinsVeltchaninov crut-il le remarquer. Le père l’amena par la mainjusqu’à lui.

— Regarde, voici un oncle qui a connu maman ; il nousaimait bien ; il ne faut pas avoir peur de lui ;donne-lui la main.

L’enfant s’inclina un peu et tendit timidement la main.

— Natalia Vassilievna ne voulait pas qu’elle apprît à faire larévérence ; elle lui a appris à saluer comme cela, àl’anglaise, en s’inclinant légèrement et en tendant la main,expliqua-t-il à Veltchaninov, en le regardant fixement.

Veltchaninov se sentait surveillé ; mais il ne cherchaitmême plus à dissimuler son trouble. Il restait assis, immobile,tenant dans sa main la main de Lisa et regardant avec attentionl’enfant. Mais Lisa était absorbée, oubliait sa main dans la mainde l’étranger, et ne quittait pas son père des yeux. Elle écoutaitd’un air craintif tout ce qu’il disait. Veltchaninov reconnut toutde suite ces grands yeux bleus, mais ce qui le frappait le plus,c’était l’étonnante et très délicate blancheur de son visage et lacouleur de ses cheveux : c’est à ces indices qu’il se reconnaissaiten elle. La forme du visage et la ligne des lèvres, au contraire,rappelaient nettement Natalia Vassilievna.

Cependant Pavel Pavlovitch s’était mis à raconter quelquehistoire avec beaucoup de chaleur et de sentiment ; maisVeltchaninov ne l’entendait pas. Il ne saisit que la dernièrephrase :

— … Aussi, Alexis Ivanovitch, vous ne pouvez vous figurer notrejoie quand le Bon Dieu nous a fait ce présent. Du jour qu’elle estnée, elle a été tout pour moi, et je me disais que si Dieu meprenait mon bonheur, Lisa au moins me resterait. Cela, au moins,j’en étais sûr !

— Et Natalia Vassilievna ?… demanda Veltchaninov.

— Natalia Vassilievna ? grimaça Pavel Pavlovitch. Vous laconnaissiez bien ; vous vous rappelez, elle n’aimait pasbeaucoup parler ; c’est seulement à son lit de mort… maisalors elle a tout dit ! Oui, le jour qui a précédé sa mort,voilà que tout à coup elle s’énerve, elle se fâche : elle criequ’avec tous ces médicaments on veut la tuer, qu’elle n’a qu’unesimple fièvre, que nos deux médecins n’y entendent rien ; queKoch (vous vous rappelez… le médecin militaire, ce vieillard) laremettra sur pied en quinze jours… Encore cinq heures avant demourir, elle se rappela que dans trois semaines, il faudrait allerféliciter, à la campagne, sa tante, la marraine de Lisa, pour safête.

Veltchaninov se leva brusquement, toujours sans lâcher la mainde Lisa. Dans ce regard que l’enfant tenait attaché sur son père,il lui semblait voir une espèce de reproche.

— Elle n’est pas malade ? demanda-t-il vivement d’un airétrange.

— Malade ? Je ne crois pas, mais… l’état de mes affaires…fit Pavel Pavlovitch, avec une amertume inquiète ; et puis,l’enfant est bizarre, nerveuse… après la mort de sa mère, elle aété malade quinze jours… c’est de l’hystérie… C’était des sanglots,quand vous êtes arrivé !… Tu entends, Lisa, tu entends ?…Et pourquoi ? Toujours la même raison : parce que je sors, queje la laisse seule, et que je ne l’aime plus comme du temps de samaman ; c’est son grand reproche. Et c’est avec cette idéeabsurde qu’elle se monte la tête, quand elle devrait ne songer qu’àses jouets. Il est vrai qu’ici elle n’a personne avec quijouer.

— Alors vous êtes tout seuls ici, vous deux ?

— Tout à fait seuls… Il y a une femme qui vient faire le ménage,une fois par jour.

— Et vous sortez, et vous la laissez comme cela, touteseule ?

— Que voulez-vous que j’y fasse ? Tenez, hier, je suissorti, et je l’ai enfermée à clef, là, dans cette chambrette, etc’est pour cela que nous avons eu aujourd’hui tant de larmes. Maisvoyons, pouvais-je faire autrement ? Jugez vous-même : il y adeux jours elle est descendue sans moi dans la cour, et un gaminlui a lancé une pierre à la tête ; alors elle s’est mise àpleurer, et à se jeter sur tous les gens qui étaient dans la cour,pour leur demander où j’étais. Comme c’est agréable… Et moi quim’en vais pour une heure, qui rentre le lendemain matin, comme j’aifait cette nuit !… Et la propriétaire qui a été obligée de luiouvrir parce que je n’étais pas là, et de faire venir leserrurier ! Vous trouvez que ce n’est pas une honte ? Jeme fais l’effet d’un monstre. Et tout cela parce que je n’ai pas matête à moi…

— Papa ! fit la petite, d’une voix craintive etinquiète.

— Allons bon, encore ! Tu recommences ! Qu’est-ce queje t’ai dit tantôt ?

— Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, cria Lisa,terrifiée, se tordant les mains.

— Voyons, vous ne pouvez continuer à vivre ainsi, intervintsoudain Veltchaninov, avec impatience, d’une voix forte. Voyons…voyons, vous avez de la fortune ; comment habitez-vous unpareil pavillon, un pareil taudis !

— Ce pavillon ! Mais nous allons partir peut-être dans huitjours, et nous dépensons, même comme cela, beaucoup d’argent, et ona beau avoir quelque fortune…

— C’est bien, c’est bien, interrompit Veltchaninov, avec uneimpatience croissante, et son ton signifiait : « C’est inutile, jesais d’avance tout ce que tu vas dire, et je sais tout ce que celavaut. » Écoutez, je vais vous proposer quelque chose. Vous venez dedire que vous comptez vous en aller dans huit jours, mettonsquinze. Il y a ici une maison où je suis comme en famille, où jesuis tout à fait chez moi, depuis vingt ans. Ce sont lesPogoreltsev. Oui, Alexandre Pavlovitch Pogoreltsev, le conseillerintime ; il pourra vous être utile, pour votre affaire. Ilssont maintenant à la campagne. Ils ont une villa très confortable.Klavdia Petrovna Pogoreltseva est pour moi comme une sœur, commeune mère. Elle a huit enfants. Laissez-moi lui mener Lisa ; jele ferai moi-même, pour ne pas perdre de temps. Ils l’accueillerontavec joie, et la traiteront, tout ce temps-là, comme leur fille,leur propre fille !

Il était prodigieusement impatient, et ne le dissimulaitplus.

— Cela n’est pas possible, fit Pavel Pavlovitch avec une grimaceoù Veltchaninov vit de la malice, et en le regardant au fond desyeux :

— Pourquoi ? pourquoi impossible ?

— Mais parce que je ne puis pas laisser partir l’enfant commecela… On ! je sais bien qu’avec un ami aussi sincère que vous…ce n’est pas cela… mais enfin ce sont des gens du grand monde, etje ne sais comment elle y sera reçue.

— Je vous ai dit pourtant que je suis reçu chez eux comme sic’était ma propre famille ! s’écria Veltchaninov presque aveccolère. Klavdia Petrovna la recevra aussi bien que possible, sur unmot de moi… comme si c’était ma fille… Le diable vousemporte ! Vous savez bien vous-même que vous dites tout celauniquement pour parler !

Il frappa du pied.

— Et puis, reprit l’autre, est-ce que tout cela ne paraîtra pasbien singulier ? Il faudra toujours que j’aille la voir, unefois ou l’autre ; il ne faut pas qu’elle soit tout à fait sansson père. Et… comment irai-je, moi, dans une maisonnoble ?

— Je vous dis que c’est une famille très simple, sansprétention ! cria Veltchaninov ; je vous dis qu’il y abeaucoup d’enfants. Elle renaîtra, là-dedans. Je vous présenteraidès demain, si vous voulez. Même il faudra absolument que vousalliez les remercier ; nous irons tous les jours si vousvoulez…

— Oui, mais…

— C’est absurde ! Et ce qui est exaspérant, c’est que voussavez vous-même que vos objections sont absurdes ! Voyons,vous viendrez chez moi ce soir passer la nuit, et puis demain matinnous partirons de manière à être là-bas à midi.

— Vous me comblez ! Comment, même passer la nuit chezvous !… consentit avec attendrissement Pavel Pavlovitch, c’esttrop de bonté… Et où est-elle, leur maison de campagne ?

— À Lesnoïé.

— Mais dans ce costume ? Chez une famille si distinguée,même à la campagne… Vraiment… Vous me comprenez… Le cœur d’unpère !

— Peu importe le costume : elle est en deuil ; elle ne peutmettre autre chose. La robe qu’elle a est parfaitement convenable.Seulement du linge un peu plus frais, un fichu…

En effet, le fichu et le linge que l’on voyait laissaient fort àdésirer.

— Tout de suite, fit Pavel Pavlovitch avec empressement ;on va lui donner, tout de suite le linge nécessaire ; il estchez Maria Sysoevna.

— Alors il faudrait chercher une voiture, fit Veltchaninov, ettrès vite, si c’est possible.

Mais un obstacle surgit : Lisa résista de toutes ses forces.Elle avait écouté avec terreur ; et si Veltchaninov, tandisqu’il cherchait à persuader Pavel Pavlovitch, avait eu le temps dela regarder avec un peu d’attention, il aurait vu sur ses traitsl’expression du plus profond désespoir.

— Je n’irai pas, dit-elle énergiquement et gravement.

— Voilà, vous voyez… tout à fait sa maman !

— Je ne suis pas comme maman ! je ne suis pas commemaman ! — cria Lisa, en tordant désespérément ses petitesmains, comme si elle se défendait du reproche de ressembler à samère. — Papa, papa, si vous m’abandonnez…

Tout à coup elle se retourna vers Veltchaninov, qui fut terrifié:

— Et vous, si vous m’emmenez, je…

Elle ne put en dire davantage ; Pavel Pavlovitch l’avaitsaisie par la main, et, brutalement, avec colère, la traînait versla chambrette. Il sortit de là, pendant quelques minutes, deschuchotements et des sanglots étouffés. Veltchaninov allait ypénétrer lui-même, lorsque Pavel Pavlovitch revint, et lui dit avecun sourire contraint qu’elle serait tout de suite prête à partir.Veltchaninov fit effort pour ne pas le regarder, et détourna lesyeux.

Maria Sysoevna entra : c’était la femme qu’il avait croisée dansle corridor. Elle apportait du linge, qu’elle disposa dans un jolipetit sac, pour Lisa.

— Alors, c’est vous, petit père, qui emmenez l’enfant ?dit-elle en s’adressant à Veltchaninov, vous avez unefamille ? C’est très bien, petit père, ce que vousfaites ; elle est très douce ; vous la sauvez d’unenfer.

— Allons, Maria Sysoevna ! grogna Pavel Pavlovitch.

— Eh bien, quoi ? Est-ce que ce n’est pas un enfer,ici ? Est-ce que ce n’est pas une honte de se conduire commevous faites devant une enfant qui est d’âge à comprendre ?…Vous voulez une voiture, petit père ? pour Lesnoïé, n’est-cepas ?

— Oui, oui.

— Eh bien donc, bon voyage !

Lisa sortit, toute pâle, les yeux baissés et prit le sac. Ellen’eut pas un regard pour Veltchaninov ; elle secontenait ; elle ne se jeta pas, comme tout à l’heure, dansles bras de son père, pour lui dire adieu : il était clair qu’ellene voulait pas même le regarder. Le père l’embrassa posément sur lefront et la caressa ; les lèvres de l’enfant se serrèrent, sonmenton trembla, elle ne levait toujours pas les yeux vers son père.Pavel Pavlovitch pâlit, ses mains tremblèrent ; Veltchaninovs’en aperçut, bien qu’il se contraignît de tout son effort pour nepas le regarder. Il n’avait qu’un désir, partir au plus vite. «Tout cela, ce n’est pas ma faute, pensait-il, il fallait bien quecela arrivât. » Ils descendirent. Maria Sysoevna embrassaLisa ; et c’est alors seulement, quand déjà elle était dans lavoiture, que Lisa leva les yeux sur son père, joignit les mains etpoussa un cri. Encore un moment, et elle se serait jetée hors de lavoiture pour courir à lui, mais déjà les chevaux étaient enmarche.

Chapitre 6Nouvelle fantaisie d’un oisif

— Vous vous trouvez mal ? dit Veltchaninov effrayé ;je vais faire arrêter, je vais faire apporter de l’eau…

Elle leva sur lui un regard violent, plein de reproches.

— Où m’emmenez-vous ? fit-elle d’une voix sèche etcoupante.

— Chez d’excellentes gens, Lisa. Ils sont maintenant à lacampagne ; la maison est très agréable ; il y a làbeaucoup d’enfants, qui vous aimeront tous ; ils sont gentils…Ne soyez pas fâchée contre moi, Lisa, je ne vous veux que dubien…

Un ami qui l’eût vu à ce moment l’eût trouvé étrangementchangé.

— Que vous êtes… que vous êtes… oh ! que vous êtesméchant ! s’écria Lisa, étouffée par les sanglots, en leregardant de ses beaux yeux brillants de colère.

— Mais, Lisa, je…

— Vous êtes un méchant, un méchant, un méchant !

Elle serrait les poings. Veltchaninov était anéanti.

— Lisa, ma petite Lisa, si vous saviez la peine que vous mefaites !

— C’est bien vrai, qu’il viendra demain ? C’est bienvrai ? demanda-t-elle d’une voix impérieuse.

— Oui, oui, bien vrai ! Je l’amènerai moi-même ;j’irai le prendre et je l’amènerai.

— Vous ne pourrez pas : il ne viendra pas, murmura Lisa, enbaissant les yeux.

— Pourquoi ?… Est-ce qu’il ne vous aime pas,Lisa ?

— Non, il ne m’aime pas.

— Dites, est-ce qu’il vous a fait de la peine ?

Lisa le regarda d’un air sombre, et ne répondit pas. Puis ellese détourna, et garda les yeux baissés, obstinément. Il essaya dela calmer, il lui parla avec feu, dans une sorte de fièvre. Lisaécoutait d’un air défiant et hostile, mais écoutait. Il étaitheureux qu’elle fût si attentive ; il se mit à lui expliquerce que c’est qu’un homme qui boit. Il lui disait qu’il aimait, luiaussi, son père, et qu’il veillerait sur lui. Lisa leva enfin lesyeux, et le regarda fixement. Il lui raconta comment il avait connusa maman, et s’aperçut qu’elle s’intéressait à son récit. Peu à peul’enfant commença à répondre à ses questions, mais de mauvais gré,par monosyllabes, d’un air soupçonneux. Aux questions les plusimportantes elle ne répondait rien ; elle gardait un silenceobstiné sur tout ce qui avait trait à ses relations avec sonpère.

Tout en lui parlant, Veltchaninov lui prit la main, commetantôt, et la garda dans les siennes, et elle ne la retira pas.L’enfant ne se tut pas jusqu’au bout ; elle finit par luirépondre, en termes confus, qu’elle avait aimé son père plus que samère, parce que jadis il l’aimait beaucoup et que sa mère l’aimaitmoins ; mais que maman, au moment de mourir, l’avait embrasséetrès fort, et avait beaucoup pleuré, quand tout le monde avait euquitté la chambre et qu’elles étaient restées seules toutes lesdeux… et que maintenant elle aimait sa mère plus que tout le monde,et l’aimait chaque jour davantage.

Mais l’enfant était très fière : lorsqu’elle s’aperçut qu’elles’était laissée aller à parler, elle se referma et se tut ;maintenant c’est avec une expression de haine qu’elle regardaitVeltchaninov, qui l’avait amenée à lui en dire tant. Vers la fin dela route, ses nerfs étaient apaisés, mais elle restait pensive,l’air sombre, sauvage et dur. Elle semblait cependant souffrirmoins à l’idée qu’on la conduisait chez des inconnus, dans unemaison où elle n’avait jamais été. Ce qui l’obsédait, c’était autrechose, et Veltchaninov le devinait : elle était honteuse de lui,elle était honteuse que son père l’eût abandonnée si facilement àun autre, qu’il l’eût comme jetée aux mains d’un autre.

« Elle est malade, songeait-il, très malade, peut-être ; onl’a trop fait souffrir… Ah ! l’ivrogne, l’être abject !Je te comprends, maintenant !… » Il pressa le cocher. Ilcomptait, pour elle, sur la campagne, le grand air, le jardin, lesenfants, le changement, une vie nouvelle ; et puis, aprèscela… Quant à ce qui arriverait, après cela, il n’y songeait pas lemoins du monde ; il était tout entier à l’espérance. Il nevoyait qu’une chose : c’est que jamais il n’avait ressenti ce qu’ilressentait maintenant et que jamais, de toute sa vie, il nel’oublierait ! « Le voilà, le vrai but de la vie ! lavoilà, la vraie vie ! » pensait-il, tout transporté.

Les idées lui venaient en foule, mais il ne s’y arrêtait pas, serefusait à entrer dans les détails. Prises en gros, les chosesétaient très simples, iraient sans qu’on y mît la main. Le pland’ensemble se dessinait de lui-même : « Il y aura moyen,songeait-il, de faire marcher ce misérable, en nous y mettant tous.Il a beau ne nous avoir confié Lisa que pour peu de temps, ilfaudra qu’il la laisse à Pétersbourg, chez les Pogoreltsev, etqu’il s’en aille tout seul : et Lisa me restera. Voilà tout :pourquoi se monter la tête davantage ? Et puis… et puis, aprèstout, c’est bien ce qu’il désire lui-même : autrement pourquoi latourmenterait-il comme il fait ? »

Enfin ils arrivèrent. La maison des Pogoreltsev était en effetun charmant petit nid. Une troupe bruyante d’enfants vint serépandre sur le perron, pour les accueillir. Il y avait longtempsque Veltchaninov n’était venu, et la joie des enfants fut extrême,car ils l’aimaient bien. Avant même qu’il fût descendu de voiture,les plus grands lui crièrent :

— Eh bien, et votre procès ? où en est votreprocès ?

Et tous les autres, jusqu’au plus petit, répétèrent la question,avec des rires. C’était une habitude, de le taquiner au sujet deson procès. Mais lorsqu’ils virent Lisa, ils l’entourèrentaussitôt, et se mirent à l’examiner, avec la curiosité silencieuseet attentive des enfants. Au même instant, Klavdia Petrovna sortaitde la maison, et, derrière elle, son mari. Eux aussi, leur premiermot fut pour lui demander en riant où en était son procès.

Klavdia Petrovna était une femme de trente-sept ans, brune,forte, encore jolie, le teint frais, avec des couleurs. Son mariétait un homme de cinquante-cinq ans, intelligent et fin, surtouttrès bon. Leur maison était vraiment, pour Veltchaninov, « un coinde famille », comme il disait. Voici pourquoi.

Vingt ans auparavant, Klavdia Petrovna avait failli épouserVeltchaninov, alors qu’il était encore un étudiant, presque unenfant. Ç’avait été le premier amour, l’amour ardent, l’amourabsurde et admirable. Tout cela avait fini par son mariage avecPogoreltsev. Ils se retrouvèrent cinq ans plus tard, et leur amourde jadis devint une amitié franche et calme. De l’ancienne passionil ne subsistait qu’une sorte de lueur chaude, qui colorait etéchauffait leurs relations d’amitié. Il n’y avait rien que de puret que d’irréprochable dans le souvenir que Veltchaninov conservaitdu passé, et il y tenait d’autant plus que c’était là, peut-être,une chose unique en sa vie. Ici, dans cette famille, il étaitsimple, naïf et bon, il était aux petits soins pour les enfants, nes’emportait jamais, acquiesçait à tout, sans réserve. Plus d’unefois il déclara aux Pogoreltsev qu’il vivrait encore quelque tempsdans le monde, et qu’ensuite il viendrait s’installer chez eux toutà fait, pour ne plus les quitter. À part lui, il songeait à ceprojet, très sérieusement.

Il donna au sujet de Lisa toutes les explicationsnécessaires ; au reste, l’expression de son désir suffisait,sans aucune explication. Klavdia Petrovna embrassa « l’orpheline »,et promit de faire tout ce qui dépendrait d’elle. Les enfantsprirent Lisa, et l’emmenèrent jouer au jardin. Après une demi-heured’entretien animé, Veltchaninov se leva et prit congé. Il était siimpatient de partir que tous s’en aperçurent. Tout le monde futsurpris : il était resté trois semaines sans venir, et voici qu’ils’en allait au bout d’une demi-heure. Il jura, en riant, qu’ilreviendrait le lendemain. On remarqua qu’il était fort agité ;tout à coup, il prit la main de Klavdia Petrovna, et, sous leprétexte qu’il avait oublié de lui dire quelque chose de trèsimportant, il l’emmena dans une pièce voisine.

— Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit — à vous seule,car votre mari lui-même l’ignore —, de l’année que j’ai vécue àT… ?

— Je m’en souviens très bien ; vous m’en avez souventparlé.

— Ne dites pas que j’en ai « parlé » ; dites que je m’ensuis confessé, et à vous seule ! Je ne vous ai jamais dit lenom de cette femme : c’était la femme de ce Trousotsky. Elle estmorte, et Lisa est sa fille… et ma fille !

— Vraiment ? Vous ne vous trompez pas ? demandaKlavdia Petrovna, un peu troublée.

— Je suis certain, tout à fait certain de ne pas me tromper, ditVeltchaninov avec feu.

Et il lui raconta tout, aussi brièvement qu’il put, vivement,avec volubilité. Klavdia Petrovna, depuis longtemps, savait tout,sauf le nom de la femme. Veltchaninov avait toujours été plein deterreur à la seule idée que quelqu’un pût rencontrer madameTrousotskaïa, et s’étonner qu’il eût pu, lui, avoir tant d’amourpour elle ; c’est au point qu’il avait dissimulé jusqu’à cejour le nom de cette femme à Klavdia Petrovna elle-même, son aiméela plus entière.

— Et le père ne sait rien ? demanda-t-elle, quand il eutachevé son récit.

— Non… Il sait… Enfin, c’est précisément là ce qui me tourmente: je n’arrive pas à y voir clair, reprit Veltchaninov avec chaleur.Il sait, il sait… je l’ai vu clairement aujourd’hui, et cette nuit.Mais jusqu’à quel point sait-il, voilà ce qu’il faut que je tire auclair, et c’est pour cela qu’il faut que je parte tout de suite. Ildoit venir chez moi ce soir. Je n’arrive pas à comprendre d’où ilpourrait savoir — je veux dire : savoir tout… Pour Bagaoutov, iln’y a pas de doute, il sait tout. Mais pour moi ?… Vousconnaissez les femmes ! Dans ce cas-là, elles ne sont pasembarrassées pour donner confiance à leurs maris. Un ange auraitbeau descendre du ciel, c’est sa femme que le mari croirait, et nonpas l’ange… Ne secouez pas la tête, ne me condamnez pas ; jeme condamne moi-même, je me suis condamné, il y a longtemps, bienlongtemps !… voyez-vous, tout à l’heure, chez lui, j’étaistellement convaincu qu’il sait tout que je me suis trahi moi-même,devant lui… Le croirez-vous ? Je suis honteux de l’avoir reçucette nuit avec la dernière grossièreté… Je vous raconterai, plustard, tout cela en détail… Évidemment, il est venu chez moi avecl’intention de me faire comprendre qu’il savait l’offense, et qu’ilconnaissait l’offenseur. C’est l’unique raison de cette visitestupide, en état d’ivresse… Mais, après tout, cela est tout naturelde sa part ! Il a certainement voulu me confondre. Moi, tout àl’heure, et cette nuit, je n’ai pu me contenir. Je me suis conduitcomme un imbécile. Je me suis trahi. Aussi, pourquoi est-il venu àun moment où j’étais si peu maître de mes nerfs ?… Je vousaffirme qu’il tourmentait Lisa, la pauvre enfant, uniquement pouravoir sa revanche !… Je vous assure, c’est un pauvre homme,non pas un méchant homme. Il a maintenant tout l’air d’ungrotesque, lui qui était jadis un homme si parfaitementrangé ; mais, vraiment, c’est bien naturel qu’il en soit venuà se déranger. Voyez-vous, mon aimée, il faut être charitable.Voyez-vous, ma bien chère aimée, je veux être tout autre aveclui ; je veux être très doux pour lui. Ce sera une bonneœuvre. Car, enfin, c’est moi qui ai tous les torts ! Écoutez,il faut que vous le sachiez : une fois, à T…, j’ai eu tout à coupbesoin de quatre mille roubles, et il me les a donnés à l’instantmême, sans vouloir de reçu, avec une véritable joie de me rendreservice, et moi j’ai accepté, et j’ai pris l’argent de ses mains,vous entendez, comme des mains d’un ami !

— Surtout, soyez plus prudent — répondit à ce flux de parolesKlavdia Petrovna, un peu inquiète — ; agité comme vous l’êtes,vraiment j’ai peur pour vous. Certainement, Lisa est à présent mafille, mais il y a encore dans tout cela tant de chosesindécises !… L’essentiel, c’est que vous soyez dorénavant pluscirconspect ; il faut absolument être plus circonspect,lorsque vous vous sentez tant de bonheur et tant de chaleur ;vous avez trop de générosité, quand vous êtes heureux —ajouta-t-elle avec un sourire.

Ils sortirent tous pour accompagner Veltchaninov jusqu’à savoiture ; les enfants amenèrent Lisa, qui jouait avec eux aujardin. Ils la regardaient maintenant avec plus de stupéfactionqu’à l’arrivée. Lisa prit un air tout à fait farouche lorsqueVeltchaninov l’embrassa devant tout le monde, lui dit adieu, et luipromit de nouveau, d’une manière formelle, de revenir le lendemainavec son père. Jusqu’au bout elle resta silencieuse, sans leregarder, mais brusquement elle lui prit les mains, l’entraîna àpart, fixa sur lui des yeux suppliants : elle voulait lui direquelque chose. Il l’emmena dans la pièce voisine.

— Qu’y a-t-il, Lisa ? — demanda-t-il d’une voix tendre etpersuasive ; mais elle le regardait toujours d’un aircraintif, et elle l’entraîna encore plus loin, jusqu’à un coinretiré : elle ne voulait pas qu’on pût les voir. — Dites, Lisa,qu’y a-t-il ?

Elle se taisait, n’osait se résoudre à parler ; ses yeuxbleus restaient fixés sur lui, et une terreur éperdue se peignaitsur les traits de son visage d’enfant.

— Il… il se pendra ! dit-elle tout bas, comme endélire.

— Qui se pendra ? demanda Veltchaninov épouvanté.

— Lui, lui !… Déjà, cette nuit, il a voulu se pendre !fit l’enfant d’une voix précipitée, hors d’haleine — oui, je l’aivu ! Tantôt il a voulu se pendre, il me l’a dit, il l’adit ! Il y a longtemps qu’il le voulait, toujours il levoulait… Je l’ai vu, cette nuit…

— Ce n’est pas possible ! murmura Veltchaninov toutperplexe…

Soudain elle se jeta sur ses mains, et les baisa ; ellepleurait, étouffée par les sanglots, elle le priait, le suppliait —et il n’arrivait à rien comprendre à cette crise de nerfs. Ettoujours, par la suite, en état de veille ou en rêve, il revit cesyeux affolés de l’enfant éperdue qui le regardait avec terreur etavec un dernier reste d’espoir.

« Elle l’aime donc vraiment tant que cela ? — songeait-ilavec un sentiment de jalousie, tandis qu’il revenait à la villedans un état d’impatience fébrile. — Tout à l’heure elle m’a ditelle-même qu’elle aimait bien plus sa mère… Qui sait ?peut-être ne l’aime-t-elle nullement, peut-être lehait-elle !… Se pendre ? Pourquoi dit-elle qu’il veut sependre ! Lui, l’imbécile, se pendre !… Il faut que jesache, et tout de suite ! Il faut en finir, le plus tôtpossible, et pour tout de bon ! »

Chapitre 7Le mari et l’amant s’embrassent

Il avait un impérieux désir de savoir, tout de suite. « Cematin, j’étais tout ahuri ; il m’a été impossible de meressaisir, songeait-il, en se rappelant sa première rencontre avecLisa, mais, à présent, il faut que j’arrive à savoir. » Pour hâterles choses, il fut sur le point de se faire conduire directementchez Trousotsky, mais il se ravisa aussitôt : « Non, il vaut mieuxqu’il vienne chez moi ; en attendant, il faut que je m’occuped’en finir avec mes maudites affaires. »

Il courut à ses affaires avec une hâte fébrile ; mais ilsentit lui-même, cette fois, qu’il était trop distrait, et qu’ilétait hors d’état de s’appliquer. À cinq heures, comme il allaitdîner, il lui vint soudainement à l’esprit une idée étrange, qu’iln’avait jamais eue : peut-être ne faisait-il, en effet, queretarder la solution de son affaire, avec sa manie de se mêler detout, de tout brouiller, de courir les tribunaux, de harceler sonavocat qui le fuyait. Cette hypothèse l’amusait. « Dire que sicette idée m’était venue hier, j’en aurais été désolé ! »remarqua-t-il. Et sa gaieté redoubla.

Avec toute cette gaieté, sa distraction et son impatiencegrandissaient : peu à peu, il devint tout songeur ; et sapensée inquiète flottait de sujet en sujet, sans aboutir à aucunedécision claire sur ce qui lui importait le plus.

« Il me le faut, cet homme, conclut-il ; il faut que jelise jusqu’au fond de lui ; et puis, il faudra en finir. Iln’y a qu’une solution : un duel ! »

Lorsqu’il rentra chez lui à sept heures, il n’y trouva pas PavelPavlovitch, et il en fut extrêmement surpris.

Puis il passa de la surprise à la colère, de la colère à latristesse, et, enfin, de la tristesse à la peur. « Dieu saitcomment tout cela finira ! » répétait-il, tantôt marchant àgrands pas par la chambre, tantôt allongé sur son divan, toujoursl’œil sur sa montre. Enfin, vers neuf heures, Pavel Pavlovitcharriva. « Si cet homme se joue de moi, il n’aura jamais plus beaujeu qu’à présent, tant je me sens peu maître de moi », songeait-il,en prenant son air le plus gai et le plus accueillant.

Il lui demanda vivement, de bonne humeur, pourquoi il avait tanttardé à venir. L’autre sourit d’un œil sournois, s’assit d’un airtrès dégagé, et jeta nonchalamment sur une chaise le chapeau aucrêpe. Veltchaninov remarqua aussitôt ces allures et ouvritl’œil.

Tranquillement, sans phrases inutiles, sans agitation superflue,il lui rendit compte de sa journée : il lui dit comment s’étaitpassé le voyage, avec quelle bonne grâce Lisa avait été accueillie,le bénéfice qu’en retirerait sa santé ; puis, insensiblement,comme s’il oubliait Lisa, il en vint à ne plus parler que desPogoreltsev. Il vanta leur bonté, la vieille amitié qui l’unissaità eux, il dit l’homme excellent et distingué qu’était Pogoreltsev,et autres choses semblables. Pavel Pavlovitch écoutait d’un airdistrait, et jetait de temps à autre à son interlocuteur un sourireincisif et sarcastique.

— Vous êtes un homme ardent, murmura-t-il enfin, avec unricanement mauvais.

— Et vous, vous êtes aujourd’hui de bien méchante humeur, fitVeltchaninov, d’un ton fâché.

— Et pourquoi ne serais-je pas méchant comme tout lemonde ? s’écria Pavel Pavlovitch, en bondissant hors de soncoin.

Il semblait n’avoir attendu qu’une occasion pour éclater.

— Vous êtes parfaitement libre ! dit Veltchaninov ensouriant. Je pensais qu’il vous était arrivé quelque chose.

— Oui, il m’est arrivé quelque chose, s’écria l’autre,bruyamment, comme s’il en était fier.

— Et quoi donc ?

Pavel Pavlovitch tarda un peu à répondre :

— Toujours notre ami Stepan Mikhailovitch qui fait dessiennes !… Oui, parfaitement, Bagaoutov, le plus galantgentleman de Pétersbourg, le jeune homme du meilleurmonde !

— Est-ce qu’il a encore refusé de vous recevoir ?

— Pas du tout : cette fois on m’a reçu, j’ai été admis à levoir, à contempler ses traits… Seulement, ce n’étaient plus que lestraits d’un mort.

— Comment ? Quoi ? Bagaoutov est mort ? fitVeltchaninov avec un étonnement profond, bien qu’il n’y eût rien làqui dût l’étonner si fort.

— Parfaitement ! lui-même !… Ah ! le brave,l’unique ami de six années !… C’est hier vers midi qu’il estmort, et je n’en ai rien su !… Qui sait ? peut-êtreest-il mort à l’instant même où j’allais prendre de sesnouvelles ! On l’enterre demain ; il est déjà enseveli.Il est dans un cercueil de velours pourpre, à galons d’or… Il estmort d’un accès de fièvre chaude… On m’a laissé entrer, j’ai purevoir ses traits. Je me suis présenté comme son ami véritable,c’est pour cela qu’on m’a laissé entrer… Voyez un peu, je vousprie, ce qu’il a fait de moi, ce cher ami de six années !C’est peut-être uniquement pour lui que je suis venu àPétersbourg !

— Mais voyons, vous n’allez pas vous fâcher contre lui, fitVeltchaninov en souriant : vous ne pensez pas qu’il soit mortexprès !

— Comment donc ! mais j’ai beaucoup de compassion pour lui,le très cher ami !… Tenez, voici tout ce qu’il était pourmoi.

Et tout à coup, de la façon la plus inattendue, Pavel Pavlovitchporta deux doigts a son front chauve, et, les dressant de chaquecôté, il se mit à rire, d’un rire calme, prolongé. Il resta ainsitoute une demi-minute, regardant avec une insolence méchante droitdans les yeux de Veltchaninov. Celui-ci fut stupéfait, comme s’ilvoyait un spectre ; mais sa stupéfaction ne dura qu’uninstant ; un sourire railleur, froidement provocant, sedessina lentement sur ses lèvres.

— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? demanda-t-ilnonchalamment, en traînant ses mots.

— Cela veut dire… ce que vous savez bien ! répondit PavelPavlovitch, en ôtant enfin ses doigts de son front.

Tous deux se turent.

— Vous êtes vraiment un homme de cœur ! repritVeltchaninov.

— Pourquoi donc ? Parce que je vous ai montré cela ?…Savez-vous ? Alexis Ivanovitch, vous feriez beaucoup mieux dem’offrir quelque chose. Je vous ai donné à boire, à T…, pendant uneannée entière, sans manquer un jour… Faites donc apporter unebouteille, j’ai le gosier sec.

— Avec plaisir ; vous auriez dû le dire plus tôt… Queprenez-vous ?

— Ne dites pas vous, dites nous : il faut que nous buvionsensemble, n’est-ce pas ?

Et Pavel Pavlovitch le regardait, droit dans les yeux, d’un airde défi, avec une sorte d’inquiétude bizarre.

— Du champagne ?

— Évidemment. Nous n’en sommes pas encore à l’eau-de-vie.

Veltchaninov se leva sans se presser, sonna Mavra, et lui donnal’ordre.

— Nous boirons à notre heureuse et joyeuse réunion, après neufans de séparation ! — s’écria Pavel Pavlovitch, avec un éclatde rire absurde et qui avorta. — Maintenant c’est votre tour, c’estvous qui restez mon seul véritable ami ! Fini, StepanMikhailovitch Bagaoutov ! C’est comme dit le poète :

C’en est fait du grand Patrocle,

Le vil Thersite est encore vivant !

Et, en prononçant le nom de Thersite, il se désignait lui-mêmedu doigt.

« Allons donc, animal ! explique-toi plus vite car jen’aime pas les sous-entendus », pensait Veltchaninov. La colèrebouillait en lui, et il avait grand-peine à se contenir.

— Mais voyons, dites-moi, fit-il avec humeur, si vous avez desgriefs certains contre Stepan Mikhailovitch (il ne l’appelait plustout simplement Bagaoutov), vous devriez ressentir une joie trèsvive de la mort de votre offenseur ; pourquoi doncsemblez-vous en être fâché ?

— De la joie ? Quelle joie ! Pourquoi de lajoie ?

— Ma foi, j’en juge en me mettant à votre place.

— Ha ! ha ! à ce compte vous vous trompez fort sur messentiments. Le sage l’a dit : « Un ennemi mort, c’est bien ;un ennemi vivant, c’est encore mieux… » Ha ! ha !

— Mais enfin vous l’avez vu vivant, chaque jour pendant cinqans, je pense, et vous avez eu tout le temps de le contempler, fitVeltchaninov, d’une manière méchante et agressive.

— Mais est-ce que je savais, est-ce que je savais, alors ?— s’écria vivement Pavel Pavlovitch, bondissant de nouveau de soncoin ; et l’on eût dit qu’il ressentait une joie à voir venirenfin la question qu’il attendait depuis longtemps ; — maisvoyons, Alexis Ivanovitch, pour qui donc me prenez-vous ?

Et dans son regard brilla soudain une expression toute nouvelle,tout imprévue, qui transfigura tout d’un coup son visage jusque-làtordu par un ricanement mauvais et repoussant.

— Comment ! vous ne saviez rien ! fit Veltchaninovtout stupéfait.

— Ah ! vraiment, vous vous imaginez que j’avais su !Ah ces Jupiter ! Pour vous autres, un homme n’est guère plusqu’un chien, et vous croyez tout le monde fait sur le modèle de vosmisérables petites natures !… Voilà pour vous !Attrapez !

Il frappa violemment du poing sur la table, mais tout aussitôtil s’effara lui-même de tant de bruit, il regarda autour de lui,d’un œil craintif.

Veltchaninov avait repris toute son assurance.

— Écoutez, Pavel Pavlovitch, il m’est parfaitement indifférent,convenez-en, que vous ayez su ou non. Si vous ne l’avez pas su,cela vous fait honneur, évidemment, bien que… Au reste je necomprends même en aucune façon pourquoi vous m’avez pris pourconfident.

— Ce n’est pas pour vous… ne vous fâchez pas… ce n’est pas pourvous… bégaya Pavel Pavlovitch, les yeux à terre.

Mavra entra, apportant le champagne.

— Ah, le voici ! — s’écria Pavel Pavlovitch, visiblementenchanté de la diversion. — Des verres, petite mère, desverres ! Parfait !… Bien, c’est tout ce qu’il nous faut.Il est débouché ? Admirable, charmante créature ! Trèsbien, vous pouvez nous laisser.

Il avait repris courage ; de nouveau il regardaVeltchaninov en face, d’un air audacieux.

— Avouez donc, fît-il en ricanant, que tout cela vous intrigueterriblement, que tout cela est loin de vous être « parfaitementindifférent », comme vous avez bien voulu le dire, et que vousseriez attrapé si je me levais à l’instant même et si je m’enallais, sans rien vous expliquer.

— Vous êtes tout à fait dans l’erreur ; je ne serais pasattrapé le moins du monde.

« Tu mens ! » disait le sourire de Pavel Pavlovitch.

— Eh bien alors, buvons !

Et il remplit les verres.

— Buvons, reprit-il en levant son verre, à la santé posthume dece pauvre ami, Stepan Mikhailovitch.

— Je ne boirai pas sur un toast pareil, dit Veltchaninov, quiposa son verre.

— Mais pourquoi donc ? C’est un charmant petit toast.

— Voyons, vous étiez ivre en venant ?

— Peuh ! j’avais bu un peu. Pourquoi cela ?

— Oh ! rien de particulier ; seulement j’avais cruvoir, la nuit passée, et surtout ce matin, que vous aviez un regretsincère de la mort de Natalia Vassilievna.

— Et qui donc vous dit que mon regret est moins sincère àprésent ? fit Pavel Pavlovitch en bondissant de nouveau, commemû par un ressort.

— Ce n’est pas là ce que je veux dire ; mais enfinreconnaissez vous-même que vous avez pu vous tromper sur le comptede Stepan Mikhailovitch, et cela a de l’importance.

Pavel Pavlovitch ricana et cligna de l’œil.

— Ah ! comme vous brûlez de savoir par quel procédé j’aiété instruit en ce qui concerne Stepan Mikhailovitch !

Veltchaninov rougit :

— Je vous répète encore que cela m’est égal.

« Si je le jetais dehors avec sa bouteille ? » songeait-il.Et sa colère montait, et son visage s’empourprait.

— Allons ! tout cela n’a pas d’importance, fit PavelPavlovitch, comme s’il voulait lui redonner du courage. Et il seremplit son verre.

— Je vais vous expliquer de suite comment j’ai tout appris, etsatisfaire votre ardente curiosité… car vous êtes un homme ardent,Alexis Ivanovitch, un homme terriblement ardent ! Ha !ha ! Seulement, donnez-moi une cigarette, puisque depuis lemois de mars…

— Voici.

— Eh ! oui, c’est depuis le mois de mars que je me suisgâté, Alexis Ivanovitch, et voici comment tout cela est arrivé.Écoutez. La phtisie, vous le savez bien, cher ami — il devenait deplus en plus familier —, la phtisie est une très curieuse maladie.Le plus souvent le phtisique meurt sans presque s’en douter. Jevous dirai que, cinq heures avant la fin, Natalia Vassilievnaprojetait encore d’aller voir, quinze jours plus tard, une tante àelle, qui demeurait à quarante verstes de là. D’autre part, vousconnaissez certainement l’habitude, ou, pour mieux dire, la maniequ’ont beaucoup de femmes, et peut-être aussi beaucoup d’hommes, lamanie de conserver les vieilles correspondances amoureuses… Le plussûr, n’est-ce pas, c’est de les jeter au feu ? Eh bien, non,le moindre chiffon de papier, il faut qu’elles le serrentprécieusement dans des coffrets ou des nécessaires ; mêmeelles classent tout cela, bien numéroté, par années, parcatégories, par séries. Je ne sais si elles y trouvent uneconsolation ; mais il est certain qu’elles doivent y retrouverd’agréables souvenirs… Évidemment, lorsque, cinq heures avant lafin, elle projetait d’aller rendre visite à sa tante, NataliaVassilievna ne songeait pas le moins du monde qu’elle allaitmourir ; elle n’y songeait même pas une heure avant, alorsqu’elle demandait encore le docteur Koch. Il arriva ainsi qu’ellemourut, et que le coffret de bois noir incrusté de nacre etd’argent resta là, dans son bureau. Et c’était un charmant coffret,avec une mignonne petite clef, un coffret de famille, qui luivenait de sa grand-mère. Eh bien ! c’est dans ce petit coffretqu’il y avait tout, mais tout, ce qui s’appelle tout : tout sansexception, tout depuis vingt ans, classé par années et par jours.Et comme Stepan Mikhailovitch avait un goût très prononcé pour lalittérature, il y avait bien dans la boîte cent lettres de sacomposition, de quoi faire une nouvelle très passionnée, pour unerevue ; — il est vrai que cela avait duré cinq ans. — Quelqueslettres étaient annotées de la main de Natalia Vassilievna… C’estagréable pour un mari, ne trouvez-vous pas ?

Veltchaninov réfléchit un moment, et se rappela que jamais iln’avait écrit à Natalia Vassilievna la moindre lettre ni le moindrebillet. De Pétersbourg il avait écrit deux lettres, mais ellesétaient adressées aux deux époux, comme il avait été convenu. Iln’avait pas même répondu à la dernière lettre de NataliaVassilievna, celle qui lui avait donné congé.

Quand il eut fini son récit, Pavel Pavlovitch se tut une minuteentière, avec son sourire insolent et interrogatif.

— Pourquoi donc ne répondez-vous pas à ma petite question ?fit-il avec insistance.

— Quelle petite question ?

— Relativement aux sentiments agréables qu’éprouve un mari endécouvrant la cassette.

— Eh ! que m’importe ! fit d’un air agitéVeltchaninov, qui se leva et marcha de long en large par lachambre.

— Je parie que vous vous dites en ce moment : « L’animal, qui delui-même fait montre de son déshonneur ! » Ha ! ha !Quel homme dégoûté vous faites !

— Je ne songe à rien de tel. Bien au contraire. Vous êtesextrêmement excité par la mort de l’homme qui vous a offensé, etpuis, vous avez bu beaucoup de vin. Je ne vois rien là qui soitextraordinaire ; je comprends parfaitement pourquoi vousteniez à ce que Bagaoutov vécût, et j’apprécie fort bien votredésappointement, mais…

— Et pourquoi donc, à votre avis, tenais-je tant à ce queBagaoutov vécût ?

— Cela, c’est votre affaire.

— Je parie que vous pensiez à un duel ?

— Le diable vous emporte ! s’écria Veltchaninov, de moinsen moins maître de lui, ce que je pensais, c’est qu’un homme commeil faut… dans un cas de ce genre, ne s’abaisse pas aux bavardagessaugrenus, aux grimaces stupides, aux gémissements ridicules et auxsous-entendus répugnants qui ne font que dégrader celui qui en use— mais qu’il agit franchement, ouvertement, sans réticences… enhomme comme il faut !

— Ha ! ha ! et alors, je ne suis pas, moi, un hommecomme il faut ?

— Cela, encore une fois, c’est votre affaire… mais enfinpourquoi diable, après cela, aviez-vous tant besoin que Bagaoutovvécût ?

— Pourquoi ? Mais quand ce ne serait que pour le voir, lecher ami ! Nous aurions fait chercher une bouteille, et nousl’aurions bue ensemble.

— Il aurait refusé de boire avec vous.

— Mais pourquoi donc ? Noblesse oblige[1] !— Vous buvez bien avec moi ; pourquoi aurait-il été plusdélicat ? — Moi ? je n’ai pas bu avec vous. — Et pourquoidonc, tout à coup, tant d’orgueil ? Veltchaninov éclata derire, d’un rire nerveux et agité. — Oh ! mais décidément, vousêtes véritablement féroce ! Et moi qui croyais que vous étieztout bonnement un « éternel mari » ! — Comment, un « éternelmari » ? Qu’entendez-vous par là ? fit Pavel Pavlovitch,qui dressa l’oreille. — Oh rien, un type de mari. C’est trop long àraconter. Et puis voyons, il faut vous en aller ; il esttemps ; vous m’ennuyez ! — Et pourquoi « féroce » ?Vous avez dit « féroce ». — Je vous ai dit, en manière deplaisanterie, que vous êtes véritablement féroce. —Qu’entendez-vous par là ? Je vous en prie, Alexis Ivanovitch,dites-le-moi, pour l’amour de Dieu ou pour l’amour du Christ !— Allons, en voilà assez ! s’écria Veltchaninov avec colère :il est temps, allez-vous-en ! — Non, pas encore assez !fit Pavel Pavlovitch, d’une voix vibrante. Il est possible que jevous ennuie, mais je ne m’en irai pas ainsi, parce qu’avant de m’enaller je veux boire avec vous, trinquer avec vous. Buvons, et puisje m’en irai, mais pas avant ! — Voyons, Pavel Pavlovitch,vous en irez-vous au diable, oui ou non ? — J’irai au diable,mais quand nous aurons bu ! Vous avez dit que vous ne vouliezpas boire avec moi ; eh bien, moi, je veux que vous buviezavec moi ! Il ne ricanait plus, ne dissimulait plus. Dans tousles traits de son visage, il s’était fait une transformation sicomplète que Veltchaninov en fut stupéfait. — Allons donc, AlexisIvanovitch, buvons ; allons, vous ne me le refuserezpas ! continua Pavel Pavlovitch en lui saisissant fortement lamain et en fixant sur lui un regard étrange. Maintenant, ils’agissait à présent d’autre chose que d’un verre de vin. — Enfin,si vous le voulez, murmura l’autre ; mais, vous voyez, il n’ya plus que le fond… — Il en reste juste deux verres et le fondn’est pas trouble ; allons, buvons et trinquons ! Ayez labonté de prendre votre verre. Ils trinquèrent et burent. — Eh bien,à présent… puisqu’il en est ainsi… Ah !… Pavel Pavlovitch pritson front dans sa main et resta ainsi quelques instants.Veltchaninov attendait ; il croyait que, cette fois, l’autreallait tout dire, jusqu’au dernier mot. Mais Pavel Pavlovitch nedit rien. Il regardait Veltchaninov paisiblement, la bouche torduedans un sourire grimaçant et sarcastique. — Enfin, que voulez-vousde moi, ivrogne ? Vous vous moquez de moi ! s’écriaVeltchaninov d’une voix furieuse, en frappant du pied. — Ne criezpas, ne criez pas, pourquoi crier ? dit l’autre, très vite, enle calmant du geste. Je ne me moque pas !… Ah !Savez-vous ce que vous êtes, ce qu’à présent vous êtes pourmoi ? Et d’un mouvement rapide il lui prit la main et labaisa. Veltchaninov n’eut pas le temps de la retirer. — Voilà ceque vous êtes pour moi, à présent. Et maintenant je m’en vais àtous les diables ! — Attendez, restez ! s’écriaVeltchaninov, j’oubliais de vous dire… Pavel Pavlovitch était déjàprès de la porte ; il revint. — Voyez-vous, dit Veltchaninov,d’une voix presque basse, très vite, en rougissant et en détournantles yeux, — il est convenable que vous alliez demain, sans faute,chez les Pogoreltsev, pour faire leur connaissance et lesremercier… mais sans faute !… — Certainement, sansfaute ! C’est trop naturel, répondit Pavel Pavlovitch avec unempressement inaccoutumé, en faisant signe de la main qu’il étaitsuperflu d’insister. — D’autant plus que Lisa est très désireuse devous voir. Je lui ai promis… — Lisa ? répéta Pavel Pavlovitch,Lisa ? Savez-vous ce qu’elle a été pour moi, Lisa, ce qu’ellea été et ce qu’elle est ? (Et il criait, comme transporté.)Mais tout cela… tout cela, c’est pour plus tard… Pour le moment, cen’est pas assez que vous ayez bu avec moi, Alexis Ivanovitch, mefaut absolument une autre satisfaction… Il posa son chapeau sur unechaise, et de nouveau, comme tout à l’heure, un peu haletant, ilregarda Veltchaninov bien en face. — Embrassez-moi, AlexisIvanovitch, dit-il brusquement. — Vous êtes ivre ! crial’autre qui recula. — Ivre ! mon Dieu oui, mais ce n’est pasla question : embrassez-moi, Alexis Ivanovitch… Ah ! il fautque vous m’embrassiez ! je vous ai bien baisé la main, moi, àl’instant ! Veltchaninov resta un moment silencieux, commes’il eût reçu un coup de trique sur la tête. Puis, d’un gestebrusque, il se pencha vers Pavel Pavlovitch, qui était là, toutcontre lui, et l’embrassa sur les lèvres, qui sentaienthorriblement le vin. Tout cela fut si rapide, si étrange, qu’il nesut jamais si vraiment il l’avait embrassé. — Ah ! maintenant…maintenant !… —s’écria Pavel Pavlovitch dans un transportd’ivrogne, les yeux brillants ; — ah ! voyez-vous, c’estque je me disais : « Comment ! alors lui aussi ? Maisalors, si c’est vrai, à qui donc croire ? » Et il fondit enlarmes. — Alors, vous comprenez quel ami vous êtes à présent pourmoi !… Et il prit son chapeau, et s’enfuit. Veltchaninov restaquelques instants debout, cloué sur place, comme après la premièrevisite de Pavel Pavlovitch. « Bah ! c’est un ivrogne et ungrotesque ! pas autre chose, bien certainement ! »appuya-t-il énergiquement, quand il se fut déshabillé, et qu’il semit au lit.

Chapitre 8Lisa est malade

Le lendemain matin, en attendant Pavel Pavlovitch, qui avaitpromis d’être exact, pour aller chez les Pogoreltsev, Veltchaninovse promena par la chambre, prit son café, fuma et songea : à toutinstant, il se faisait l’effet d’un homme qui, au réveil, sesouvient que la veille il a reçu un soufflet. « Hum !… il saitparfaitement bien ce qui en est, et il veut se venger de moi en seservant de Lisa ! » pensait-il, et il prenait peur.

La figure délicate et triste de l’enfant surgit devant lui. Lecœur lui battait à l’idée qu’aujourd’hui même, bientôt, dans deuxheures, il verrait sa Lisa. « Il n’y a pas de doute, conclut-ilavec feu, c’est là dorénavant toute ma vie, et mon unique but. Queme font tous les soufflets et tous les retours sur le passé !…À quoi a servi ma vie jusqu’à ce jour ? Du désordre et duchagrin… Mais, à présent, tout est changé : c’est autrechose ! »

Eh dépit de son exaltation, les préoccupations l’envahissaientde plus en plus.

« Il se vengera de moi par Lisa, c’est clair ! Et il sevengera sur Lisa. C’est par elle qu’il m’atteindra… Hum !…certainement je ne tolérerai plus ses incartades d’hier ! — Etil rougit à ce souvenir. — Mais il n’arrive toujours pas, et il estmidi ! »

Il l’attendit encore, jusqu’à midi et demi, et son angoissegrandissait. Pavel Pavlovitch n’arrivait pas. Enfin, l’idée que,s’il ne venait pas, c’était uniquement pour ajouter encore à sesincartades de la veille, cette idée, qui revenait depuis longtempsau fond de son âme, s’empara de lui entièrement, et le bouleversa.« Il sait qu’il me tient : comment puis-je à présent me présenterdevant Lisa, sans lui ! »

Enfin il ne put y résister : à une heure, il se fit conduirevivement à Pokrov. On lui dit que Pavel Pavlovitch n’avait pascouché chez lui, qu’il était rentré le matin à neuf heures, qu’ilne s’était guère arrêté plus d’un quart d’heure, et qu’il étaitreparti. Veltchaninov écoutait les explications de la servante,debout devant la porte de Pavel Pavlovitch, dont il tourmentaitmachinalement le bouton. Quand elle eut fini, il cracha, lâcha laporte, et demanda qu’on le conduisît auprès de Maria Sysoevna.Celle-ci, ayant appris qu’il était là, accourait au mêmeinstant.

C’était une excellente femme, « une femme à sentiments trèsgénéreux », comme disait d’elle Veltchaninov, lorsqu’il racontadans la suite à Klavdia Petrovna sa conversation avec elle. Tout desuite, après lui avoir demandé des nouvelles de l’enfant, elle selaissa aller à bavarder sur le compte de Pavel Pavlovitch, Commeelle disait, « n’eût été la petite », elle l’aurait envoyé promenerdepuis longtemps. Déjà on l’avait transporté de l’hôtel dans lepavillon à cause du désordre de sa vie. Vraiment, c’est un crime,d’amener chez soi des filles, quand on a une enfant d’âge àcomprendre !… Et il lui crie, alors : « Tiens, c’est elle quisera ta mère quand je voudrai ! » Figurez-vous que la femmequ’il avait amenée lui a elle-même craché au visage de dégoût. Etil lui dit encore d’autres fois : « Toi, tu n’es pas ma fille, tues une bâtarde. »

— Comment ! fit Veltchaninov épouvanté.

— Je l’ai entendu de mes oreilles. C’est un ivrogne, qui ne saitce qu’il dit, c’est vrai ; mais enfin tout cela ne doit pas sedire devant une enfant ! Elle a beau être petite, tout celalui entre dans l’esprit, et y reste ! La petite pleure ;je le vois bien, elle souffre extrêmement. Il y a quelques jours,il y a eu chez nous un malheur : quelqu’un, un commissaire, à cequ’on disait, est venu louer une chambre, un soir ; lelendemain matin, il s’était pendu. On a dit qu’il avait perdu aujeu. Le monde s’attroupe. Pavel Pavlovitch n’était pas chezlui ; la petite, pas surveillée, sort ; moi-même je vaisdans le corridor, parmi les gens, et je la vois, de l’autre côté,qui regarde le pendu, d’un air bizarre. Je l’ai emmenée au plusvite. Et, figurez-vous, la voilà qui se met à trembler de fièvre,qui devient toute noire, et, à peine rentrée, qui tombe à terre,toute raide. Je l’ai frictionnée, je lui ai tapé dans les mains,j’ai eu grand-peine à la faire revenir à elle. C’est du haut mal,n’est-ce pas ? C’est de ce moment-là qu’elle a commencé àtraîner. Quand le père rentre, il apprend tout cela ; ilcommence par la pincer très fort — car, voyez-vous, il aime mieuxla pincer que la battre — ; puis il se verse un bon coup devin, et puis, le voilà qui revient sur elle, et qui lui dit, pourl’effrayer : « Moi aussi, je vais me pendre, et c’est à cause detoi que je me pendrai ; tiens, c’est avec cette corde que jeme pendrai ; » et qui fait un nœud, devant elle. Et alors lapetite a perdu la tête, s’est jetée sur lui, s’est cramponnée àlui, de ses petites mains, et lui a crié : « Je ne le feraiplus ! Je ne le ferai plus ! » Ah ! c’est unepitié !

Veltchaninov s’attendait à des choses bien étranges, mais cerécit le consterna si fort qu’il ne pouvait croire que ce fût vrai.Maria Sysoevna lui raconta encore beaucoup d’autres faits : unefois, par exemple, si elle ne s’était trouvée là, Lisa se seraitpeut-être jetée par la fenêtre. Quand il quitta Maria Sysoevna, ilétait comme ivre : « Je le tuerai, comme un chien, d’un coup debâton sur la tête ! » répétait-il à part lui.

Il prit une voiture, et se fit conduire chez les Pogoreltsev.Avant d’arriver hors de ville, la voiture dut s’arrêter à uncarrefour, proche d’un petit pont sur lequel défilait un longenterrement. Les abords du pont étaient encombrés par des équipagesqui stationnaient ; et une foule compacte était là, quiregardait. L’enterrement était riche, la file des voitures étaitlongue. Tout à coup, dans une de ces voitures, Veltchaninov vitapparaître la figure de Pavel Pavlovitch. Il n’en aurait pas cruses yeux, si l’autre ne se fût penché par la portière, et ne l’eûtsalué de la main, avec un sourire. Évidemment, il était enchanté dela rencontre. Veltchaninov sauta à terre, et, en dépit de la fouleet des agents, se glissa jusqu’à la portière de la voiture, quidéjà s’engageait sur le pont. Pavel Pavlovitch était seul.

— Pourquoi donc n’êtes-vous pas venu ? criaVeltchaninov ; comment êtes-vous ici ?

— Je rends les derniers devoirs… ne criez pas, ne criezpas !… je rends les derniers devoirs, dit Pavel Pavlovitch,avec un clignement d’œil joyeux, j’accompagne la dépouille mortellede mon très excellent ami Stepan Mikhailovitch.

— Tout cela est absurde, ivrogne stupide ! cria encore plusfort Veltchaninov, un moment interloqué. — Allons, descendez toutde suite, et venez avec moi : allons, tout de suite !

— Pas possible… c’est un devoir…

— Je vais vous emmener de force, hurla Veltchaninov.

— Et moi je crierai, je crierai ! dit Pavel Pavlovitch,avec son même éclat de rire joyeux, comme si le jeu l’amusait, eten se renfonçant dans le coin de la voiture.

— Attention ! attention ! vous allez vous fairebousculer ! cria un agent.

Et, en effet, une voiture arrivait sur le pont, avec grandfracas, en sens inverse du cortège. Veltchaninov dut sauter decôté ; d’autres équipages et la foule le rejetèrent plus loin.Il cracha de dépit et retourna à sa voiture.

« C’est égal, de toute façon il n’aurait pas été possible del’emmener dans cet état ! » songea-t-il, inquiet, et en pleindésarroi.

Lorsqu’il eut raconté à Klavdia Petrovna les histoires de MariaSysoevna et l’étrange rencontre de cet enterrement, elle restapensive :

— J’ai peur pour vous, lui dit-elle, il faut que vous rompieztoutes relations avec cet homme, et le plus tôt sera le mieux.

— Bah ! c’est un ivrogne et un grotesque, et voilàtout ! s’écria Veltchaninov avec emportement. Moi, j’auraispeur de lui ? Et comment voulez-vous que je rompe toutesrelations avec lui, du moment qu’il y a Lisa ! N’oubliez pasLisa !

Lisa était couchée, très malade. La fièvre l’avait prise laveille au soir, et l’on attendait le médecin réputé, qu’on avaitenvoyé chercher à la ville de grand matin. Veltchaninov en futcomplètement bouleversé. Klavdia Petrovna le mena auprès de lamalade.

— Je l’ai observée hier très attentivement, lui dit-elle avantd’entrer : elle est fière, et d’humeur triste ; elle esthonteuse d’être ici, abandonnée par son père : c’est, à mon avis,toute sa maladie.

— Comment ! abandonnée ? Pourquoi pensez-vous qu’ill’a abandonnée ?

— Oh ! le seul fait qu’il l’a laissée venir ici, dans unemaison tout à fait inconnue, avec un homme… presque égalementinconnu, ou tout au moins…

— Mais c’est moi-même qui l’ai prise, qui ai dû la prendre deforce ; je ne vois pas…

— Mon Dieu, ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de Lisa, quiest une enfant, et qui voit les choses ainsi… Pour mon compte, jesuis certaine qu’il ne viendra jamais.

Lorsqu’elle vit que Veltchaninov était venu seul, Lisa ne futpas surprise ; elle sourit tristement, et tourna vers le mursa petite tête toute brûlante de fièvre. Elle ne répondit rien auxtimides paroles de consolation ni aux chaudes promesses deVeltchaninov, qui s’engagea à lui amener son père le lendemain,sans faute. Lorsqu’il l’eut quittée, il fondit en larmes.

Le médecin n’arriva que le soir. Quand il eut examiné la malade,il effraya tout le monde dès le premier mot, en disant qu’on auraitdû l’appeler plus tôt. Lorsqu’on lui affirma qu’elle n’avaitcommencé à souffrir que la veille au soir, il ne voulut pas lecroire d’abord.

— Tout dépend de la manière dont se passera la nuit,conclut-il.

Il rédigea son ordonnance et partit, en promettant d’être là lelendemain aussitôt que possible. Veltchaninov voulait absolumentrester pour la nuit ; mais Klavdia Petrovna le supplia defaire encore une tentative « pour amener cette brute ».

— Cette fois, dit Veltchaninov avec exaltation, cette fois ilviendra, quand il faudrait le ficeler, et l’apporter !

L’idée de le ligoter et de l’apporter comme un ballot s’emparade lui jusqu’à l’obséder.

— Maintenant, c’est fini, je ne me sens plus le moins du mondecoupable envers lui ! dit-il à Klavdia Petrovna en prenantcongé d’elle. Je renie toutes mes niaiseries sentimentales ettoutes mes pleurnicheries d’hier, ajoutait-il, indigné.

Lisa était étendue, les yeux fermés, et semblait dormir ;elle paraissait aller mieux. Lorsque Veltchaninov se pencha surelle, avec précaution, pour mettre, avant de partir, un baiserdiscret sur quelque chose d’elle, ne fût-ce que le bord de sa robe,tout à coup elle ouvrit les yeux, comme si elle l’avait attendu, etlui dit tout bas :

— Emmenez-moi !

C’était une prière douce et triste, où il ne restait rien del’irritation exaltée de la veille, mais dans laquelle on sentaitcomme de la résignation, comme la certitude que la prière ne seraitpas exaucée. Quand Veltchaninov, désespéré, se mit à lui expliquerque c’était impossible, elle ferma les yeux et ne dit plus rien,comme si elle ne l’entendait ni le voyait.

Lorsqu’il fut rentré en ville, il se fit conduire tout droit àPokrov. Il était dix heures ; Pavel Pavlovitch n’était paschez lui. Veltchaninov l’attendit une demi-heure, allant et venantpar le corridor, dans un état d’impatience douloureuse. MariaSysoevna finit par lui faire comprendre que Pavel Pavlovitch nerentrerait pas avant le lendemain matin.

— Je viendrai donc au point du jour.

Et il partit pour rentrer chez lui.

Il fut satisfait lorsqu’en arrivant, il apprit de Mavra quel’étranger de la veille était là, à l’attendre, depuis dixheures.

— Il a bu du thé chez nous, et puis il a fait chercher du vin,du même qu’hier, et il a donné un billet de cinq roubles.

Chapitre 9Vision

Pavel Pavlovitch s’était confortablement installé. Il s’étaitassis sur la même chaise que la veille, fumait une cigarette etvenait de verser le quatrième et dernier verre de la bouteille. Lathéière et la tasse encore à demi pleine étaient là près de lui,sur la table. Son visage empourpré rayonnait de satisfaction. Ilavait enlevé son habit et restait en gilet.

— Vous m’excusez, mon très cher ami ? — fit-il enapercevant Veltchaninov, et il se leva pour remettre sonhabit ; — je l’avais ôté pour être plus à l’aise…

Veltchaninov vint à lui, l’air menaçant :

— Êtes-vous tout à fait ivre ? Peut-on encore se fairecomprendre ?

Pavel Pavlovitch hésita un moment.

— Mon Dieu… non… pas tout à fait… J’ai rendu les derniersdevoirs au défunt, et… non, pas tout à fait.

— Êtes-vous en état de me comprendre ?

— Mais c’est précisément pour cela que je suis ici, pour vouscomprendre…

— En ce cas, reprit Veltchaninov d’une voix étranglée par lacolère, en ce cas je commencerai par vous dire tout net que vousêtes un misérable.

— Si vous commencez par là, par où diable finirez-vous ?fit Pavel Pavlovitch qui, manifestement, prenait peur.

Mais Veltchaninov poursuivit sans l’entendre :

— Votre fille se meurt, elle est très malade. L’avez-vousabandonnée, oui ou non ?

— Mourante ?… vraiment ?…

— Elle est malade, très malade, dangereusement malade.

— Oh ! une simple crise, peut-être…

— Allons ! ne dites pas de bêtises. Elle est dangereusementmalade. Vous auriez dû y aller déjà, quand ce ne serait que…

— Pour remercier de l’hospitalité ? Eh oui ! je ne lesais que trop ! Alexis Ivanovitch, mon cher, mon parfait ami,— bégayait-il, en lui prenant la main dans ses deux mains, avec unattendrissement d’ivrogne, les larmes aux yeux, comme s’ilimplorait son pardon, — Alexis Ivanovitch, ne criez pas, ne criezpas… Que je meure, que je tombe à l’instant dans la Neva… À quoibon, dans les circonstances présentes ?… Quant à ce qui estdes Pogoreltsev, il sera toujours temps…

Veltchaninov se ressaisit et parvint à se dominer.

— Vous êtes ivre, et je ne comprends pas ce que vous voulezdire, fit-il durement. Je suis toujours disposé à m’expliquer avecvous, et je tiens à le faire le plus tôt possible… J’allaisprécisément… Mais, avant tout, voici ce que je décide : vous allezpasser la nuit ici. Demain matin je vous emmènerai, et nous irons.Je ne vous lâcherai pas, — cria-t-il d’une voix tonnante ; —je vous ligoterai et je vous y porterai de mes propresmains !… Voyons, ce divan fera votre affaire ?

Et il désignait un divan large et moelleux, qui faisait pendant,contre le mur d’en face, à celui sur lequel il couchaitlui-même.

— Mais, je vous en prie, n’importe où…

— Pas n’importe où, sur ce divan ! Tenez, voici des draps,une couverture, un oreiller… (Veltchaninov prit tout cela dans unearmoire, et le jeta vivement à Pavel Pavlovitch qui tendait lesbras, l’air résigné) ; allons, faites votre lit, et tout desuite !

Pavel Pavlovitch restait là, debout au milieu de la chambre, lesbras chargés, comme indécis, avec un large sourire d’ivrogne sur saface d’ivrogne ; à une seconde injonction de Veltchaninov, quigrondait, il se mit à la besogne précipitamment. Il écarta latable, et, tout soufflant, déplia et disposa les draps.Veltchaninov vint l’aider ; il était satisfait de la docilitéet de l’ahurissement de son hôte.

— Achevez de vider votre verre et couchez-vous, —ordonna-t-il ; il sentait qu’il fallait commander. — C’estvous qui avez fait chercher du vin ?

— Eh ! oui, c’est moi… C’est que, Alexis Ivanovitch, jesavais bien que vous ne consentiriez plus à en envoyerchercher.

— C’est bien, que vous ayez compris cela, mais il y a autrechose encore qu’il faut que vous compreniez. Je vous déclare que marésolution est prise : je ne supporterai plus toutes vos grimaces,ni toutes vos caresses d’ivrogne !

— Oh ! mais croyez-le bien, Alexis Ivanovitch, fit l’autreen souriant, je comprends à merveille que tout cela n’étaitpossible qu’une seule fois.

À cette réponse, Veltchaninov, qui marchait par la chambre,s’arrêta brusquement devant Pavel Pavlovitch, l’air solennel.

— Pavel Pavlovitch, parlez franc ! Vous êtes intelligent,je le répète, mais je vous déclare que vous faites fausse route.Parlez franc, agissez ouvertement, et, je vous en donne ma paroled’honneur, je répondrai à toutes vos questions.

Pavel Pavlovitch sourit de nouveau de son large sourire, quisuffisait à exaspérer Veltchaninov.

— Voyons ! Pas de cachotteries ! Je vois clairjusqu’au fond de vous. Je vous le répète : je vous donne ma paroled’honneur que je répondrai à tout, et que vous recevrez de moitoutes les satisfactions possibles… je veux dire toutes lessatisfactions, possibles ou non ! Oh ! comme je voudraisque vous me comprissiez !

— Eh bien ! puisque vous avez tant de bonté, fit PavelPavlovitch d’un air circonspect, j’ai été extrêmement intriguéhier, quand vous vous êtes servi du mot « féroce »…

Veltchaninov cracha, et se remit à marcher, plus vivement, parla chambre.

— Oh ! non, Alexis Ivanovitch, ne crachez pas parce que jesuis curieux de savoir cela : je suis venu exprès pour l’apprendre…Eh oui ! ma langue est mal pendue, aujourd’hui, mais vousserez très indulgent. J’ai lu quelque chose, dans une revue, ausujet des individus du type « féroce » et du type « débonnaire »,cela m’est revenu ce matin… seulement, je ne me rappelle plus quoi,et, à vrai dire, je n’ai pas bien compris… Tenez, voici, parexemple, ce que je voudrais savoir : Stepan Mikhailovitch Bagaoutovétait-il du type « féroce » ou du type « débonnaire » ? Lequeldes deux ?

Veltchaninov se taisait toujours et continuait à marcher. Ils’arrêta brusquement, et parla avec rage :

— L’homme du type « féroce », c’est l’homme qui se seraitempressé de verser du poison dans le verre de Bagaoutov, au momentde boire avec lui le champagne en l’honneur de l’amitié siheureusement renouée, comme vous l’avez fait hier avec moi ;mais un homme de cette espèce ne serait pas allé le conduire aucimetière, comme vous l’avez fait tout à l’heure, le diable saitpour quels motifs secrets, bas et vils, et se serait gardé detoutes vos grimaces malpropres, à vous !

— Bien sûr qu’il n’y serait pas allé, fit PavelPavlovitch ; mais vraiment vous me traitez…

— L’homme du type « féroce », — poursuivit Veltchaninov, avecpassion, sans rien entendre, — n’est pas homme à se donner Dieusait quels airs, à poser pour le justicier exact et scrupuleux, àétudier son cas, en pédant, pour en tirer la matière d’une leçon, àpleurnicher, à grimacer, à se jeter au cou des gens, et à êtresatisfait de cet emploi de son temps !… Voyons, dites lavérité : est-il vrai que vous ayez voulu vous pendre ?

— Oh ! vous savez, c’est bien possible, dans une heured’ivresse… je ne me rappelle pas… Mais voyons, Alexis Ivanovitch,des gens comme nous ne peuvent pourtant pas se servir depoison ! Outre que je suis un fonctionnaire bien noté, j’aiquelque argent, et il est bien possible que je songe à meremarier.

— Et puis, on risque les travaux forcés.

— Parfaitement ! et c’est très désagréable, bien qu’àprésent le jury accorde volontiers les circonstances atténuantes.Tenez, Alexis Ivanovitch, il m’est revenu ce matin, pendant quej’étais dans ma voiture, une petite histoire très drôle, qu’il fautque je vous raconte. Vous parliez tout à l’heure de l’homme « quise jette au cou des gens ». Vous vous rappelez peut-être SemenPetrovitch Livtsov, qui est arrivé à T…de votre temps ? Ehbien, il avait un frère cadet, un jeune beau de Pétersbourg, commelui, qui était en fonction auprès du gouverneur de V… et était trèsapprécié. Il lui arriva un jour de se quereller avec Goloubenko, lecolonel, dans une société ; il y avait là des dames, et, parmielles, la dame de son cœur. Il se sentit fort humilié, mais ilavala l’offense, et ne dit mot. Peu après, Goloubenko lui soufflala dame de son cœur et la demanda en mariage. Que pensez-vous quefit Livtsov ? Eh bien, il fit en sorte de devenir l’ami intimede Goloubenko ; bien mieux, il demanda à être garçond’honneur ; le jour du mariage, il tint son rôle ; puis,quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, il s’approcha dumarié pour le féliciter et l’embrasser, et alors, devant toute lanoble société, devant le gouverneur, voilà mon Livtsov qui luidonne un grand coup de couteau dans le ventre et voilà monGoloubenko qui tombe !… Son propre garçon d’honneur !c’est bien ennuyeux ! Et puis ce n’est pas tout ! Cequ’il y a de bon, c’est qu’après le coup de couteau, le voilà quise jette à droite et à gauche : « Hélas ! qu’ai-je faitlà ! hélas ! qu’ai-je fait ! » et qui sanglote, etqui s’agite, et qui se jette au cou de tout le monde, des damesaussi : « Hélas, qu’ai-je fait là ! »… Ha ! ha !ha ! c’était à crever de rire. Il n’y avait que le pauvreGoloubenko, qui faisait pitié ; mais enfin il s’en esttiré.

— Je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cettehistoire, fit Veltchaninov, sèchement, les sourcils froncés.

— Mais uniquement à cause du coup de couteau, dit PavelPavlovitch, toujours riant. Voilà un morveux qui, de terreur,manque à toutes les convenances, se jette au cou des dames, enprésence du gouverneur… et tout cela n’empêche qu’il lui a trèsbien appliqué son coup de couteau, et qu’il a fait ce qu’il voulaitfaire !… C’est uniquement pour cela que je vous leraconte.

— Allez au diable, — hurla Veltchaninov d’une voix toutechangée, comme si quelque chose s’était brisé en lui, — allez audiable avec vos sous-entendus, fourbe que vous êtes ; vousvoulez me faire peur, gredin, lâche… lâche… lâche ! cria-t-il,hors de lui, soufflant après chaque mot.

Pavel Pavlovitch, du coup, fut comme transfiguré. Son ivressedisparut ; ses lèvres tremblèrent.

— Alors, c’est vous, Alexis Ivanovitch, vous, qui me traitez delâche, moi ?

Veltchaninov revenait à lui.

— Je suis tout prêt à vous faire des excuses, dit-il après unmoment de réflexion qui le terrifia, mais à une condition, c’estque vous-même, tout de suite, vous vous décidiez à agirouvertement.

— À votre place, Alexis Ivanovitch, j’aurais fait des excusessans conditions.

— Eh bien, soit !… (Il y eut encore un silence.) Je vousfais mes excuses ; mais vous conviendrez vous-même, PavelPavlovitch, qu’après tout cela je puis me considérer comme étantquitte envers vous… je ne parle pas seulement du cas présent ;je veux dire, en ce qui concerne toute l’affaire.

— Mais… quelle sorte de comptes peut-il y avoir entrenous ? fit Pavel Pavlovitch, en souriant, le regard àterre.

— Eh bien, s’il en est ainsi, tant mieux, tant mieux !Allons, videz votre verre et couchez-vous, car je ne veux pas vouslaisser partir…

— Ah oui ! le vin… dit Pavel Pavlovitch, un peutroublé.

Il s’approcha de la table, pour vider son verre. Peut-êtreavait-il déjà beaucoup bu ; toujours est-il que sa maintremblait, et qu’il renversa une partie du vin sur le sol, sur sachemise et sur son gilet. Pourtant il but jusqu’à la dernièregoutte, comme s’il eût eu du regret à en laisser ; puis ilposa le verre sur la table, avec précaution, et alla docilement àson lit, pour se déshabiller.

— Mais ne vaut-il pas mieux… que je ne reste pas ici lanuit ? dit-il tout à coup.

Il avait déjà ôté l’une de ses bottes, et il la tenait entre sesmains.

— Pas du tout, cela ne vaudrait pas mieux ! réponditviolemment Veltchaninov, qui marchait de long en large, sans leregarder.

L’autre acheva de se déshabiller, et se coucha. Un quart d’heureaprès, Veltchaninov se coucha également, et souffla la bougie.

Il commença à s’assoupir, sans trouver le calme. Quelque chosede nouveau, de plus confus encore que tout le reste, quelque chosequ’il n’avait pas prévu, l’oppressait maintenant, et, en mêmetemps, il se sentait comme honteux de cette angoisse. Il allaits’endormir quand un bruit le réveilla. Il jeta aussitôt les yeuxsur le lit de Pavel Pavlovitch. Il faisait noir dans la chambre(les rideaux étaient fermés), mais il crut voir que PavelPavlovitch n’était plus étendu, qu’il était assis sur son lit.

— Qu’avez-vous ? cria Veltchaninov.

— L’ombre ! dit Pavel Pavlovitch, après un silence, d’unevoix sourde, à peine perceptible.

— Quoi donc, quelle ombre ?

— Là, dans l’autre chambre, près de la porte, j’ai cru voir uneombre.

— L’ombre de qui ? demanda Veltchaninov, après unsilence.

— De Natalia Vassilievna.

Veltchaninov sauta à bas de son lit, jeta un coup d’œil dansl’antichambre, puis dans la pièce voisine, dont la porte restaittoujours ouverte. Il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres, et lesstores légers laissaient entrer un peu de lumière.

— Il n’y a rien du tout dans cette chambre ; vous êtesivre, couchez-vous ! dit Veltchaninov, qui se coucha ets’enveloppa de sa couverture.

Pavel Pavlovitch se recoucha, aussi, sans dire un mot.

— Vous est-il déjà arrivé de voir des ombres ? demandasoudain Veltchaninov, dix minutes plus tard.

— Une seule fois, dit Pavel Pavlovitch, d’une voix éteinte.

Puis le silence se fit de nouveau.

Veltchaninov ne savait au juste s’il dormait ou non. Une heurese passa, puis tout à coup il tressaillit : était-ce encore unbruit qui l’avait réveillé, il n’en savait rien, mais il lui semblaqu’il y avait là, dans la nuit noire, quelque chose de blanc,debout, à quelque distance de lui, au milieu de la chambre. Il sedressa sur son séant et regarda, une minute entière.

— Est-ce vous, Pavel Pavlovitch ? dit-il d’une voixfaible.

Cette voix altérée, dans le silence et les ténèbres, lui donna àlui-même une impression étrange.

Il n’obtint pas de réponse, mais il n’avait plus le moindredoute : il y avait quelqu’un là, debout.

— Est-ce vous, Pavel Pavlovitch ? répéta-t-il plus fort,tellement fort que Pavel Pavlovitch, s’il eût dormi tranquillementdans son lit, eût certainement été réveillé en sursaut et eûtrépondu.

Il ne vint pas de réponse, mais il lui sembla que la formeblanche, maintenant presque distincte, se mouvait, s’approchait delui. Une chose étrange se passa : il eut tout à coup une sensationde quelque chose qui se rompait en lui, et il cria, de toutes sesforces, d’une voix rauque, étranglée, en étouffant presque à chaquemot :

— Ivrogne grotesque, si vous vous imaginez que vous allez mefaire peur, eh bien ! je me retournerai du côté du mur, jem’envelopperai tout entier, même la tête, dans ma couverture, et jene bougerai pas, de toute la nuit… pour te montrer le cas que jefais de toi… Et vous aurez beau rester là, debout, jusqu’au matin,à prolonger cette farce… Et je crache sur vous !…

Et il cracha avec rage vers ce qu’il pensait être PavelPavlovitch ; puis il se retourna, d’un mouvement brusque, versle mur, s’enveloppa de sa couverture, et resta sans bouger, commemort. Il se fit un silence terrible. Il ne savait, il ne pouvaitsavoir si le fantôme s’avançait vers lui, ou s’il restait immobile,et son cœur battait, battait, battait. Cinq minutes se passèrent,puis tout à coup il entendit, à deux pas de lui, la voix de PavelPavlovitch, faible et toute plaintive :

— C’est moi, Alexis Ivanovitch, je me suis levé pour chercher…(Et il nomma un objet indispensable.) Je n’en ai pas trouvé auprèsde mon lit… j’ai voulu venir voir, très doucement près duvôtre.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit… lorsque j’ai appelé ?demanda Veltchaninov d’une voix étranglée, après un longsilence.

— J’ai eu peur. Vous avez crié si fort… j’ai eu peur.

— Là, au coin, à gauche…, dans la petite table… Allumez labougie…

— Oh ! maintenant ce n’est pas la peine… — fit PavelPavlovitch, d’une voix très douce, — je trouverai bien…pardonnez-moi, Alexis Ivanovitch, de vous avoir dérangé… je me suissenti tout à coup complètement ivre…

Veltchaninov ne répondit plus. Il resta couché, le visage tournévers le mur, toute la nuit sans bouger. Voulait-il tenir sonengagement, et lui prouver qu’il le méprisait ? Il ne savaitpas lui-même ce qui se passait en lui ; la secousse avait étési violente qu’il en restait comme égaré, et il fut longtemps avantde pouvoir s’endormir. Lorsqu’il se réveilla, le lendemain à dixheures, il sursauta, et se trouva assis sur son lit, comme mû parun ressort… Mais Pavel Pavlovitch n’était plus dans lachambre ! Le lit était vide, en désordre ; il s’étaitenfui au petit jour.

— Je le savais bien ! dit Veltchaninov, en se frappant lefront.

Chapitre 10Le cimetière

Le médecin avait prévu juste : l’état de Lisa empira plus queVeltchaninov et Klavdia Petrovna ne se l’étaient figuré la veille.Quand Veltchaninov arriva, le matin, la malade avait encore toutesa connaissance, bien qu’elle fût brûlante de fièvre ; il juraplus tard qu’elle lui avait souri, et que même elle lui avait tendusa petite main. Était-ce vrai, ou n’était-ce qu’une illusionconsolante qu’il se donnait, il n’était plus temps de le vérifier :quand vint la nuit elle avait perdu connaissance, et elle restaainsi jusqu’à la fin. Le dixième jour après son arrivée chez lesPogoreltsev, elle mourut.

Les journées qui précédèrent la mort furent affreuses pourVeltchaninov : les Pogoreltsev craignirent pour lui. Il passaauprès d’eux la plus grande partie de cette période d’angoisses.Durant les derniers jours, il resta des heures entières seul,n’importe où, dans un coin, sans penser à rien ; KlavdiaPetrovna venait parfois le distraire, mais il répondait à peine etparfois laissait voir que ces entretiens lui étaient pénibles. Ellen’eût pas cru qu’il souffrirait autant. Seuls les enfantsparvenaient à le distraire ; il riait même parfois aveceux ; mais, à tout instant, il se levait, et allait sur lapointe des pieds voir la malade. Il lui sembla plusieurs foisqu’elle le reconnaissait. Il n’avait aucun espoir de la voirguérir, pas plus que personne, mais il ne pouvait s’éloigner de lachambre où elle se mourait, et il se tenait habituellement dans lapièce voisine.

Deux fois, au cours de cette période, il fut pris d’un besoinextrême d’agir. Il partit, courut à Pétersbourg, alla voir lesmédecins les plus réputés, et les réunit en consultations : ladernière eut lieu la veille même de la mort. Trois joursauparavant, Klavdia Petrovna lui avait dit qu’il étaitindispensable de retrouver, coûte que coûte, M. Trousotsky : « Encas de malheur, il serait même impossible de l’enterrer sans laprésence de son père. » Veltchaninov avait répondu d’un airdistrait qu’il lui écrirait. Le vieux Pogoreltsev avait alorsdéclaré qu’il le ferait rechercher par la police. Veltchaninovavait fini par écrire un mot très laconique et l’avait lui-mêmeporté à l’hôtel. Pavel Pavlovitch était absent, comme d’habitude,et il dut confier la lettre à Maria Sysoevna.

Lisa mourut enfin, par une admirable soirée d’été, tandis que lesoleil se couchait. Ce fut comme si Veltchaninov sortait d’un rêve.Quand on l’eut emportée, quand on l’eut habillée d’une petite robeblanche, la robe de fête de l’une des enfants de la maison, quandon l’eut couchée, les mains jointes, sur la table du salon,couverte de fleurs, il s’approcha de Klavdia Petrovna, et, les yeuxétincelants, lui déclara qu’il allait chercher « l’assassin », etqu’il le ramènerait immédiatement. Il ne voulut entendre aucunconseil, refusa d’ajourner au lendemain, et partit pour laville.

Il savait où trouver Pavel Pavlovitch. Lorsque, durant cesderniers jours, il était venu à Pétersbourg, ce n’était pasuniquement pour voir des médecins. Il lui avait parfois semblé que,s’il pouvait ramener à Lisa son père, elle reviendrait à la vie enentendant sa voix ; et puis, découragé, il avait renoncé à lechercher. Pavel Pavlovitch habitait encore au même endroit, mais iln’était pas question de le trouver chez lui. « Il est quelquefoistrois jours sans coucher ici, sans même rentrer, racontait MariaSysoevna ; quand, par hasard, il revient, l’ivrogne, il resteune heure et repart ; il ne garde plus la décence. » Le garçonde l’hôtel apprit à Veltchaninov que, depuis longtemps déjà, PavelPavlovitch allait voir des filles qui habitaient sur la perspectivede Voznesensky. Veltchaninov n’eut pas de peine à trouver lesfilles. Quand il les eut bien régalées, et bien payées, elles serappelèrent très vite leur client — le chapeau au crêpe les avaitfrappées — et se plaignirent beaucoup de ne plus le voir. L’uned’entre elles, Katia, déclara « qu’il était très facile de trouverPavel Pavlovitch », attendu qu’il ne quittait plus MachkaProstakova. Katia ne pensait pas pouvoir le trouversur-le-champ ; mais elle promit formellement pour lelendemain. Et Veltchaninov fut réduit à compter sur son aide.

Il revint donc le lendemain à dix heures, alla prendre Katia, etse mit en quête avec elle. Il ne savait encore pas lui-même cequ’il ferait de Pavel Pavlovitch, s’il le tuerait sur place, ous’il se contenterait de lui annoncer la mort de sa fille, et de luiexpliquer que sa présence aux obsèques était indispensable. Lespremières recherches furent infructueuses : ils apprirent queMachka Prostakova s’était battue avec Pavel Pavlovitch, il y avaittrois jours, et lui avait jeté un petit banc à la tête. Enfin, àdeux heures du matin, Veltchaninov, au moment où il sortait d’uncabaret qu’on lui avait indiqué, se trouva nez à nez avec lui.

Pavel Pavlovitch était complètement ivre ; deux femmesl’entraînaient vers le cabaret ; l’une des femmes le soutenaitpar le bras ; un grand gaillard les suivait de près, criant àtue-tête, et faisant à Pavel Pavlovitch de furieuses menaces. Ilhurlait, entre autres choses, « qu’il l’avait exploité, et qu’ilavait empoisonné sa vie… ». Il s’agissait vraisemblablementd’argent. Les femmes avaient une peur terrible, et se hâtaient tantqu’elles pouvaient. Lorsqu’il aperçut Veltchaninov, PavelPavlovitch se jeta sur lui, les mains tendues, et cria, comme si onl’égorgeait !

— Frère, au secours !

Le gaillard qui les suivait n’eut pas plus tôt vu la silhouetteredoutable de Veltchaninov, qu’il disparut en un clin d’œil. PavelPavlovitch, tout fier de sa victoire, lui montrait le poing,poussait des cris de triomphe ; mais Veltchaninov l’empoignaviolemment par les épaules, et, sans savoir lui-même pourquoi, semit à le secouer, de toute la force de ses bras, de telle façon quel’autre claquait des dents. Pavel Pavlovitch cessa aussitôt decrier, et le regarda avec une stupéfaction imbécile d’ivrogne.Veltchaninov, ne sachant pas qu’en faire, sans doute, pesafortement sur lui, et le campa assis sur une borne.

— Lisa est morte ! lui dit-il.

Pavel Pavlovitch continuait à le regarder, assis sur sa borne,et maintenu en équilibre par l’une des femmes. Il finit parcomprendre, et ses traits s’affaissèrent.

— Elle est morte…, murmura-t-il d’un air étrange.

Était-ce tout simplement son large et ignoble sourire d’ivrogne,ou y eut-il en effet quelque chose de sournois et de mauvais quipassa dans ses yeux, Veltchaninov ne put s’en rendre compte.

Un instant après, Pavel Pavlovitch leva avec effort sa maindroite, pour faire un signe de croix ; mais la croix restainachevée, et la main tremblante retomba. Un peu après encore, ilse leva péniblement de sa borne en se cramponnant à la femme,s’appuya sur elle, et se remit en route, comme si de rien n’était,sans plus s’occuper de Veltchaninov. Celui-ci l’empoigna de nouveaupar l’épaule.

— Comprendras-tu, brute d’ivrogne, qu’on ne peut l’enterrer sanstoi ? cria-t-il, étouffant de colère.

L’autre retourna la tête vers lui.

— Le sous-lieutenant… d’artillerie… vous savez ?bégaya-t-il, la langue lourde.

— Quoi ? cria Veltchaninov, tout tremblant.

— C’est lui, le père ! Cherche-le… pour l’enterrement.

— Tu mens ! hurla Veltchaninov, dans une rage folle.Canaille !… je savais bien que tu me servirais cela !

Hors de lui, il leva le poing sur la tête de Pavel Pavlovitch.Encore un moment et il allait l’assommer, peut-être ; lesfemmes poussèrent des cris perçants, et s’écartèrent, mais PavelPavlovitch ne broncha pas ; sa figure se contracta toutentière dans une expression de méchanceté sauvage et basse.

— Tu sais, dit-il d’une voix ferme, comme si l’ivresse l’avaitquitté, tu sais ce que nous disons en russe ? (Il prononça unmot qui ne peut s’écrire.) Voilà pour toi ! Et maintenant,déguerpis, et vivement !

Il se dégagea des mains de Veltchaninov si violemment qu’ilfaillit tomber tout de son long. Les femmes le soutinrent etl’emmenèrent très vite, en le traînant presque. Veltchaninov ne lessuivit pas.

Le lendemain, à une heure, arriva chez les Pogoreltsev unmonsieur fort bien, d’âge mûr, un fonctionnaire, en uniforme. Ilremit très poliment à Klavdia Petrovna un paquet à son adresse, dela part de Pavel Pavlovitch Trousotsky. Le paquet contenait unelettre, trois cents roubles, et les papiers nécessaires concernantLisa.

La lettre était courte, très déférente, parfaitement correcte…Il exprimait toute sa gratitude à Son Excellence Klavdia Petrovnapour la bonté et l’intérêt qu’elle avait témoignés à l’orpheline etajoutait que Dieu seul pourrait le lui rendre. Il expliquaitvaguement qu’une indisposition assez grave ne lui permettait pas devenir en personne assister aux obsèques de sa chère et pauvreenfant, et il s’en remettait pour tout cela, en toute confiance, àl’angélique bonté de Son Excellence. Les trois cents roubles,ajoutait-il, représentaient les frais de l’enterrement et lesdépenses qu’avait occasionnées la maladie : si la somme était tropforte, il la priait très respectueusement d’affecter l’excédent àdes messes pour le repos de l’âme de Lisa.

Le fonctionnaire qui apportait la lettre ne put rienajouter ; il était clair, seulement, d’après les quelques motsqu’il prononça, que Pavel Pavlovitch avait dû insister fortementpour obtenir de lui qu’il acceptât cette mission. Pogoreltsev futexaspéré par l’expression « les dépenses qu’avait occasionnées lamaladie » ; il évalua les frais de l’enterrement à cinquanteroubles — on ne pouvait empêcher le père de payer les obsèques desa fille — et voulut renvoyer sur-le-champ à M. Trousotsky les deuxcent cinquante roubles restants. Finalement, Klavdia Petrovnadécida qu’on ne les lui retournerait pas, mais qu’on lui feraitparvenir un reçu de l’église attestant que les deux cent cinquanteroubles avaient été consacrés à des services pour le repos de l’âmede l’enfant. Dans la suite, ce reçu fut remis à Veltchaninov, quil’adressa par la poste à Pavel Pavlovitch.

Après l’enterrement, il disparut. Deux semaines entières, ilerra par la ville, sans but, seul, absorbé au point qu’il seheurtait aux passants. Parfois il restait toute la journée étendusur son divan, oubliant tout, jusqu’aux choses les plusélémentaires. Les Pogoreltsev, à maintes reprises, l’invitèrentavec insistance ; il promettait, et puis il n’y songeait plus.Klavdia Petrovna vint un jour en personne, mais ne le trouva paschez lui. Son avocat réussit à le joindre : un arrangement facilese présentait enfin ; la partie adverse consentait à uneentente ; il suffisait de renoncer à une parcelle tout à faitinsignifiante de sa propriété. Il ne manquait plus que leconsentement de Veltchaninov. L’avocat fut stupéfait de rencontrerune indifférence et une nonchalance parfaites chez le clientméticuleux et agité de jadis.

On était aux plus chaudes journées de juillet, mais Veltchaninovoubliait même le temps. Il souffrait sans relâche d’un chagrincuisant comme un abcès mûr ; à chaque instant, des pensées luivenaient qui le torturaient. Sa grande douleur, c’était que Lisan’eût pas eu le temps de le connaître, qu’elle fût morte sanssavoir combien sa tendresse était ardente. Le but unique de sa vie,ce but qu’il avait entrevu dans une heure de joie, avait disparu àjamais dans la nuit. Ce but qu’il avait rêvé, et auquel maintenantil pensait à toute minute, c’était que chaque jour, à chaque heurede sa vie entière, Lisa sentît la tendresse qu’il avait pour elle.« Non, songeait-il parfois dans une exaltation désespérée, non, iln’y a pas au monde de but plus élevé pour l’existence ! S’ilen est d’autres, il n’en est pas de plus sacré ! À l’aide demon amour pour Lisa, j’aurais purifié et racheté tout mon passéabsurde et inutile ; j’aurais chassé de moi l’homme oisif,vicieux et blasé que j’ai été ; j’aurais élevé pour la vie unpetit être pur et charmant, et au nom de ce petit être, toutm’aurait été pardonné, moi-même je me serais tout pardonné… »

Ces pensées lui venaient toujours à l’esprit accompagnées de lavision claire, très proche, émouvante, de l’enfant morte. Ilrevoyait la pauvre petite figure toute blanche, il en revoyaitl’expression. Il la revoyait dans le cercueil, parmi les fleurs, illa revoyait sans connaissance, brûlée par la fièvre, les yeuxfixes, grands ouverts. Il se rappelait l’émotion profonde qu’ilavait eue, lorsqu’il l’avait vue étendue sur la table, et qu’ilavait remarqué que l’un de ses doigts était devenu presque noir. Lavue de ce pauvre petit doigt lui avait donné une envie violente deretrouver Pavel Pavlovitch à l’instant même, et de le tuer surplace. Était-ce de sa fierté humiliée qu’était mort ce petit cœurd’enfant, ou bien étaient-ce les trois mois de souffrances que luiavait fait endurer son père, l’amour subitement changé en haine,les paroles de mépris, le dédain pour ses larmes, et, finalement,son abandon aux mains d’étrangers ? Tout cela lui revenait àl’esprit, sans cesse, sous mille formes diverses… « Savez-vous ceque Lisa a été pour moi ? » Il se rappela ce cri deTrousotsky, et il sentit que ce n’avait pas été une grimace, queson déchirement était sincère, que c’était de la tendresse. «Comment ce monstre avait-il pu être si cruel pour l’enfant qu’iladorait ? Était-ce croyable ? » Mais toujours il écartaitla question, et la fuyait, elle contenait un élément d’incertitudeterrible, quelque chose d’intolérable, et d’insoluble.

Un jour, sans qu’il sût lui-même comment, il arriva au cimetièreoù Lisa était enterrée. Il n’y était pas venu depuis les obsèques :il lui semblait que la douleur serait trop forte, et il n’osaitpas. Chose étrange, quand il se fut incliné sur la pierre qui larecouvrait, et qu’il l’eut baisée, il se sentit le cœur moinsoppressé. C’était par une claire soirée ; le soleil descendaità l’horizon ; autour de la tombe poussait une herbe drue etverte ; tout près, une abeille bourdonnait, volant d’uneéglantine à l’autre ; les fleurs et les couronnes que lesenfants de Klavdia Petrovna avaient laissées sur la tombe étaientencore là, à demi effeuillées. Pour la première fois depuislongtemps, une sorte d’espérance illumina son cœur. « Comme il faitdoux ! » songea-t-il, et il se sentait envahi par la paix ducimetière, et il regardait le ciel clair et calme. Il sentitaffluer une sorte de joie pure et forte, qui lui emplit l’âme. «C’est Lisa qui m’envoie cette paix, c’est Lisa qui me parle »,songea-t-il.

Il faisait tout à fait nuit quand il quitta le cimetière pourrentrer. Tout près de la porte du cimetière, au bord de la route,il vit une petite maison de bois, une sorte de cabaret ; lesfenêtres étaient larges ouvertes ; des gens étaient là, autourdes tables, et buvaient. Soudain il lui sembla que l’un d’entreeux, qui regardait par la fenêtre, était Pavel Pavlovitch, qu’ill’avait aperçu et qu’il le considérait avec curiosité. Il continuason chemin. Bientôt il entendit qu’on cherchait à le rejoindre :c’était en effet Pavel Pavlovitch. Sans doute, l’air calme deVeltchaninov l’avait enhardi. Il l’aborda, l’air craintif, sourit,mais non plus de son sourire, de son sourire d’ivrogne ; iln’était pas ivre.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour, répondit Veltchaninov.

Chapitre 11Pavel Pavlovitch veut se marier

En même temps qu’il répondait « bonjour », Veltchaninov futsurpris de ce qu’il ressentait. Il lui paraissait étrange de voir,à présent, cet homme sans la moindre colère, et d’éprouver à sonégard quelque chose de nouveau, comme une velléité d’autressentiments.

— La belle soirée ! fit Pavel Pavlovitch en le regardant aufond des yeux.

— Vous n’êtes donc pas encore parti ! reprit Veltchaninov,sur le ton d’une réflexion plus que d’une question ; et ilcontinua de marcher.

— Il y a eu du retard, mais j’ai enfin une place avecaugmentation. Je partirai sûrement après-demain.

— Vous avez obtenu une place ? fit Veltchaninov ; et,cette fois, c’était bien une question.

— Mais pourquoi pas ? répondit Pavel Pavlovitch, avec unegrimace.

— Mon Dieu, je disais cela en l’air… s’excusa-t-il, en fronçantles sourcils.

Et il jeta un coup d’œil oblique sur Pavel Pavlovitch.

Il fut vivement surpris en s’apercevant que le costume, lechapeau au crêpe, et tout l’extérieur de M. Trousotsky étaientincomparablement plus convenables que deux semaines auparavant. «Mais pourquoi diable se trouvait-il dans cette auberge ? »songea-t-il.

— Il faut encore, Alexis Ivanovitch, que je vous fasse partd’une autre grande joie, reprit Pavel Pavlovitch.

— Une joie ?

— Je me marie.

— Comment ?

— Après la tristesse la joie… ainsi va la vie ! J’auraisbien voulu, Alexis Ivanovitch… Mais je crains… vous êtes pressé,vous avez l’air…

— Oui, oui, je suis pressé, et puis… je ne me sens pas trèsbien.

Il lui vint brusquement un désir violent de se débarrasser del’autre : toutes ses dispositions plus sympathiquess’évanouissaient du coup.

— Eh oui ! j’aurais bien voulu…

Pavel Pavlovitch ne dit pas ce qu’il aurait bien voulu ;Veltchaninov se taisait.

— Mais, en ce cas, ce sera pour une autre fois, quand j’aurai labonne fortune de vous rencontrer…

— Oui, oui, une autre fois, dit très vite Veltchaninov, sans leregarder et sans s’arrêter.

Ils se turent une minute ; Pavel Pavlovitch continuait demarcher à ses côtés.

— Eh bien ! donc, au revoir, dit-il enfin.

— Au revoir ; j’espère…

Veltchaninov rentra chez lui, de nouveau bouleversé. Le contactde « cet homme » lui était décidément insupportable. C’était plusfort que lui. En se couchant, il se demandait encore : « Quefaisait-il donc près du cimetière ? »

Le lendemain matin, il résolut enfin d’aller voir lesPogoreltsev, il s’y décida sans plaisir : toute sympathie lui étaitmaintenant à charge, même la leur. Mais ils étaient si inquiets delui qu’il fallait absolument y aller. Il eut soudain l’idée qu’iléprouverait un grand embarras à les revoir. « Irai-je ou n’irai-jepas ? » songeait-il, en achevant rapidement de déjeuner,lorsqu’à son très grand étonnement Pavel Pavlovitch entra.

Malgré la rencontre de la veille, il s’attendait si peu à ce quecet homme se représenterait chez lui, et fut si déconcerté, qu’ille regarda sans trouver un mot à lui dire. Mais Pavel Pavlovitch nefut pas le moins du monde embarrassé ; il le salua, et s’assitsur cette même chaise sur laquelle il s’était assis à sa dernièrevisite, il y avait trois semaines. Le souvenir de cette visiterevint aussitôt à l’esprit de Veltchaninov : il regarda son hôteavec inquiétude et dégoût.

— Vous êtes surpris ? commença Pavel Pavlovitch, quiremarqua le regard de Veltchaninov.

Son attitude était plus dégagée que la veille, et, en mêmetemps, il était manifeste qu’il était plus intimidé. Ses dehorsétaient tout à fait curieux. Il était mis avec une extrêmerecherche : jaquette d’été, pantalon clair, collant, gilet clair,gants ; lorgnon d’or, linge irréprochable ; même sapersonne était toute parfumée. Tout ce personnage avait quelquechose de ridicule et, en même temps, de bizarre et dedéplaisant.

— Parfaitement, Alexis Ivanovitch, poursuivit-il en s’inclinant,ma venue vous surprend, et je m’en aperçois. Mais il y a des gensentre qui j’estime qu’il persiste toujours quelque chose… nepensez-vous pas ? quelque chose de supérieur à toutes leséventualités et à tous les désagréments qui peuvent se produire… nepensez-vous pas ?

— Voyons, Pavel Pavlovitch, je vous prie de me dire très vite etsans phrases ce que vous avez à me dire, fit Veltchaninov, enfronçant les sourcils.

— Voici, en deux mots : je me marie ; je vais de ce paschez ma fiancée, à la campagne. Je voudrais que vous me fissiez letrès grand honneur de me permettre de vous présenter dans cettemaison, et je suis venu vous prier, vous supplier — et il inclinala tête, humblement — de m’accompagner…

— Vous accompagner où ? dit Veltchaninov, les yeuxécarquillés.

— Chez eux, à leur campagne. Excusez-moi, je m’exprime mal, avecune précipitation fébrile, gauchement ; mais j’ai si peur quevous me refusiez !

Et il regardait Veltchaninov d’un œil lamentable.

— Vous voulez que je vous accompagne tout de suite chez votrefiancée ? dit Veltchaninov ébahi, et n’en croyant ni sesoreilles ni ses yeux.

— Oui, dit Pavel Pavlovitch, tout craintif. Je vous prie, AlexisIvanovitch, ne vous fâchez pas ; ne voyez pas là de l’audace,mais simplement une prière, bien humble. J’ai rêvé que peut-êtrevous ne m’opposeriez pas un refus…

— D’abord, c’est tout à fait impossible, répondit Veltchaninov,avec agitation.

— Pourtant c’est mon désir le plus vif, reprit l’autre d’un tonsuppliant, et je ne vous en cacherai pas le motif. Je ne voulaisvous le dire qu’ensuite, mais je vous prie, très humblement…

Et il se leva, respectueusement.

— Mais de toute façon, c’est impossible, avouez-le !…

Veltchaninov s’était levé à son tour.

— Mais si, Alexis Ivanovitch, c’est parfaitement possible. Jevoulais vous présenter comme un ami. Et puis, on vous connaît déjà,là-bas. Il s’agit du conseiller d’État, M. Zakhlébinine.

— Comment !… fit Veltchaninov avec surprise.

C’était le conseiller d’État qu’il avait inutilement cherché àatteindre deux mois auparavant, et qui représentait dans son procèsla partie adverse.

— Mais oui, mais oui, — dit Pavel Pavlovitch en souriant, commesi la vive surprise de Veltchaninov lui donnait courage, — maisoui, c’est lui-même, vous vous rappelez bien, celui avec qui vouscausiez quand je vous ai regardé, et que je me suis arrêté.J’attendais pour l’aborder que vous l’eussiez quitté. Nous avonsété collègues, il y a douze ans, et quand j’ai voulu l’aborder,après vous, je n’avais encore aucune idée… L’idée m’est venue toutd’un coup, il y a huit jours.

— Mais, dites-moi donc, il me semble que ce sont des gens tout àfait bien ? reprit Veltchaninov, avec un étonnement naïf.

— Sans doute, et puis après ? dit Pavel Pavlovitch, enfaisant la grimace.

— Oh rien ! ce n’est pas du tout que… c’est seulement queje croyais avoir remarqué, lorsque j’ai été chez eux…

— Oh ! ils se rappellent très bien que vous êtes allé chezeux, interrompit Pavel Pavlovitch avec un empressementjoyeux ; seulement, vous n’avez pas vu la famille. Le père sesouvient de vous, et fait grand cas de vous. Je lui ai parlé devous dans les termes les plus chauds.

— Mais comment se fait-il que veuf depuis trois moisseulement…

— Oh ! le mariage n’aura pas lieu tout de suite ;seulement dans neuf ou dix mois, et alors mon deuil sera fini.Soyez-en persuadé, tout cela ira très bien. D’abord FédoséiPetrovitch me connaît depuis l’enfance, il a connu ma femme, ilsait comment j’ai vécu, il sait toute ma carrière ; et puis,j’ai quelque fortune, et voici que j’obtiens une place avec del’augmentation : tout va bien.

— Et c’est sa fille…

— Je vous raconterai tout cela en détail, dit Pavel Pavlovitchdu ton le plus aimable ; laissez-moi allumer une cigarette. Etpuis, vous verrez vous-même, aujourd’hui. Vous savez, ici, àPétersbourg, il arrive souvent qu’on évalue la fortune defonctionnaires comme Fédoséi Petrovitch d’après l’importance deleurs fonctions. Eh bien ! sauf ses appointements et le reste— suppléments de toute sorte, gratifications, indemnités delogement et de nourriture, et casuel —, il n’a pas le moindrecapital. Ils vivent très largement, mais impossible de mettre decôté, avec une famille aussi nombreuse. Pensez donc : huit filles,et un fils encore tout jeune. S’il venait à mourir, il ne leurresterait qu’une misérable pension. Et huit filles ! Songezdonc ! quand il faut seulement une paire de bottines pourchacune, voyez ce que cela fait ! Cinq sont bonnes à marier :l’aînée a vingt-quatre ans (une charmante fille, vousverrez) ; la sixième a quinze ans, et est encore au lycée.Voilà donc cinq filles à qui il faut trouver des maris, et pas troptard : il faut que le père les mène dans le monde, et vous imaginezce que cela coûte ! Et puis, voilà que tout à coup je me suisprésenté comme prétendant, et il me connaissait depuis longtemps,et il savait l’état de ma fortune… Et voilà !

Pavel Pavlovitch avait raconté tout cela avec une sorted’ivresse.

— C’est l’aînée que vous avez demandée ?

— Non… pas l’aînée ; j’ai demandé la sixième, celle qui estencore au lycée.

— Comment ? fit Veltchaninov, avec un sourire involontaire.Mais vous venez de me dire qu’elle a quinze ans !

— Quinze ans maintenant ; mais dans dix mois elle en auraseize, seize ans et trois mois, et alors !… Seulement, commece ne serait pas convenable, elle ne sait rien, et ce n’est arrangéqu’avec les parents… N’est-ce pas que tout cela est trèsbien ?

— Alors, il n’y a rien de décidé ?

— Décidé ? Si ! tout est décidé. N’est-ce pas quec’est bien ?

— Et elle ne sait rien ?

— C’est-à-dire que, par convenance, on ne lui en parlepas ; mais elle doit s’en douter, fit Pavel Pavlovitch avec unaimable clignement d’œil. Eh bien ? vous me ferez cettefaveur, Alexis Ivanovitch ? conclut-il, très humblement.

— Mais que voulez-vous que j’aille faire là-bas ? Et puis,ajouta-t-il très vite, comme de toute façon je n’irai pas, inutilede chercher des raisons qui puissent me décider.

— Alexis Ivanovitch…

— Voyons, est-ce que je puis aller me présenter avec vous ?Réfléchissez donc !

Un moment distrait par le bavardage de Pavel Pavlovitch, il sesentait repris de son antipathie et de son aversion. Encore un peu,et il l’aurait jeté à la porte. Il était mécontent de lui-même.

— Voyons, je vous en prie, Alexis Ivanovitch, asseyez-vous là,près de moi, et ne vous agitez pas, — supplia Pavel Pavlovitchd’une voix pleurante. — Non, non ! ajouta-t-il, répondant à ungeste résolu de Veltchaninov, non, Alexis Ivanovitch, ne refusezpas ainsi, définitivement !… Je vois que vous avez dû mecomprendre mal : je sais trop bien que nous ne pouvons êtrecamarades : je ne suis pas assez bête pour ne pas le sentir. Leservice que je vous demande ne vous engage nullement pour l’avenir.Je partirai après-demain, pour toujours : ce sera comme s’il n’yavait rien eu. Ce sera un fait isolé, sans lendemain. Je suis venuà vous, confiant dans la noblesse de vos sentiments que peut-êtreles derniers événements ont réveillés dans votre cœur… Vous voyezavec quelle sincérité je vous parle : direz-vous encorenon ?

Pavel Pavlovitch était prodigieusement agité ; Veltchaninovle regardait avec stupéfaction.

— Vous me demandez un service d’une telle nature, et vousinsistez d’une manière si pressante que vous me metteznécessairement en défiance. Je veux en savoir davantage.

— L’unique service que je vous demande, c’est que vousm’accompagniez. Au retour, je vous dirai tout, comme à unconfesseur. Alexis Ivanovitch, ayez confiance en moi.

Mais Veltchaninov persistait à refuser. Il refusait avecd’autant plus d’obstination qu’il sentait monter en lui une penséemauvaise et méchante. Elle avait germé sourdement en lui dès quePavel Pavlovitch avait commencé à lui parler de sa fiancée :était-ce une simple curiosité, ou quelque autre impulsion encoreobscure ? Toujours est-il qu’il sentait comme une tentation deconsentir. Plus la tentation grandissait, plus il s’obstinait à yrésister. Il restait assis, accoudé et songeur, et Pavel Pavlovitchinsistait, le suppliait, le harcelait de cajoleries.

— Allons, c’est bien, j’irai ! dit Veltchaninov en selevant, avec une agitation presque anxieuse.

Pavel Pavlovitch déborda de joie.

— Vite, Alexis Ivanovitch, habillez-vous !

Et il tournait autour de lui, exultant.

« Et pourquoi donc y tient-il tant ? Le drôled’homme ! » songeait Veltchaninov.

— Et puis, Alexis Ivanovitch, il faut que vous me rendiez encoreun autre service. Vous consentirez à me donner un bon conseil.

— À quel propos ?

— Voilà, c’est une grave question : mon crêpe. Qu’est-ce qui estle plus convenable, l’ôter ou le garder ?

— Comme vous voudrez.

— Non pas, il faut que vous en décidiez. Que feriez-vous à maplace ? Mon avis, à moi, c’était qu’en le conservant jefaisais preuve de constance dans mes affections, et que cela meposerait bien.

— Il faut évidemment l’ôter.

— Est-ce si évident que cela ?… (Pavel Pavlovitch, unmoment, resta pensif.) Eh bien ! non, j’aimerais mieux legarder…

— Comme vous voudrez !…

« Alors, il n’a pas confiance en moi, cela va bien », songeaVeltchaninov.

Ils sortirent. Pavel Pavlovitch regardait avec satisfactionVeltchaninov, qui avait très bon air ; il se sentait plein deconsidération et de respect. Veltchaninov ne comprenait rien à soncompagnon, moins encore à lui-même. Une voiture élégante lesattendait à la porte.

— Comment, vous aviez pris une voiture à l’avance ! Vousétiez donc certain que j’irais avec vous ?

— Oh ! j’avais pris la voiture pour moi-même, mais j’étaissûr que vous consentiriez, répondit Pavel Pavlovitch, du ton d’unhomme entièrement satisfait.

— Dites donc, Pavel Pavlovitch, fit Veltchaninov, un peunerveux, une fois qu’ils furent en route, n’êtes-vous pas un peutrop sûr de moi ?

— Mais voyons, Alexis Ivanovitch, ce n’est pas vous qui enconclurez que je suis un sot ? répondit Pavel Pavlovitch,gravement, d’une voix forte.

« Et Lisa ! » songea Veltchaninov. Et aussitôt il repoussacette idée, comme un sacrilège. Il lui sembla tout à coup qu’il seconduisait d’une manière mesquine et misérable ; il lui semblaque la pensée qui l’avait tenté était une pensée si méprisable, sibasse !… Et il eut un violent désir de tout planter là, desauter hors de la voiture, dût-il se débarrasser de PavelPavlovitch par la force. Mais celui-ci se remit à parler, et denouveau la tentation s’empara de son cœur.

— Alexis Ivanovitch, vous y connaissez-vous en bijoux ?

— Quels bijoux ?

— En diamants.

— Mais oui.

— Je voudrais bien apporter un cadeau. Conseillez-moi : faut-ilou non ?

— À mon avis, ce n’est pas nécessaire.

— C’est que je le désirerais tant ! Seulement voilà, je nesais qu’acheter. Faut-il prendre toute la parure, broche, bouclesd’oreilles et bracelet, ou seulement un petit objet ?

— Combien voulez-vous y mettre ?

— Quatre ou cinq cents roubles.

— Diable !

— Vous trouvez que c’est beaucoup ? fit avec inquiétudePavel Pavlovitch.

— Prenez donc un bracelet de cent roubles.

Cela ne faisait pas l’affaire de Pavel Pavlovitch. Il voulaitpayer plus cher, et acheter une parure complète. Il tint bon. Ilss’arrêtèrent devant un magasin. Ils finirent par acheter simplementun bracelet, non pas celui qui plaisait le plus à Pavel Pavlovitch,mais celui que choisit Veltchaninov. Pavel Pavlovitch fut trèsmécontent lorsque le marchand, qui avait demandé centsoixante-quinze roubles, le lui laissa pour cent cinquante : il enaurait volontiers donné deux cents si on les lui avait demandés,tant il désirait payer cher.

— Il n’y a aucun inconvénient à ce que je fasse des cadeaux dèsà présent, dit-il avec empressement lorsqu’ils se furent remis enroute : ce n’est pas du grand monde, ce sont des gens très simples…L’âge innocent aime les cadeaux, ajouta-t-il avec un sourire malinet gai.

— Tout à l’heure, vous avez eu une surprise, Alexis Ivanovitch,quand je vous ai dit qu’elle a quinze ans ; mais c’estjustement là ce qui me trotte par la tête, cette fillette qui va aulycée, la serviette sous le bras, avec ses cahiers et ses plumes,hé ! hé !… C’est cela qui m’a conquis. Moi, voyez-vous,Alexis Ivanovitch, je suis pour l’innocence. L’important, pour moi,c’est moins la beauté du visage que cela. Des fillettes qui rientaux éclats, dans un coin, et pourquoi ? mon Dieu ! parceque le petit chat a sauté de la commode sur le lit et a roulé commeune boule… Cela vous a un bouquet de petites pommesfraîches !… Mais voyons, faut-il ôter le crêpe ?

— Comme vous voudrez.

— Ma foi, je l’ôte !

Il prit son chapeau, arracha le crêpe et le jeta sur lachaussée. Veltchaninov vit dans ses yeux comme un clair rayond’espérance au moment où il remit son chapeau sur sa têtechauve.

« Mais, enfin, songea-t-il avec mauvaise humeur, qu’y a-t-il desincère dans les airs qu’il se donne ? Que signifie, au fond,l’insistance qu’il a mise à m’emmener ? A-t-il vraiment laconfiance qu’il dit en la générosité de mes sentiments ? (Etcette hypothèse lui faisait presque l’effet d’une offense.) Au boutdu compte, est-ce un farceur, un imbécile ou un « éternelmari » ? Dans tous les cas, c’est intolérable, à la fin !»

Chapitre 12Chez les Zakhlebinine

Les Zakhlébinine étaient en effet « des gens très bien », commeavait dit tout à l’heure Veltchaninov, et Zakhlébinine était unfonctionnaire considérable. Ce que Pavel Pavlovitch avait racontéde leurs ressources était également exact : « Ils vivent largement,mais si le père venait à mourir, il ne leur resterait rien. »

Le vieux Zakhlébinine reçut Veltchaninov avec une parfaitecordialité ; l’» adversaire » de jadis fut bientôt devenu unexcellent ami.

— Toutes mes félicitations pour l’heureuse issue de votreprocès, dit-il tout de suite de l’air le plus affable ; j’aitoujours été pour une solution amiable, et Petr Karlovitch(l’avocat de Veltchaninov) est à ce point de vue un homme précieux.Il vous reviendra soixante mille roubles, sans tracas, sansatermoiements, sans ennuis. Et l’affaire pouvait encore traînertrois ans !

Veltchaninov fut aussitôt présenté à madame Zakhlébinine :c’était une femme mûre et grasse, aux traits vulgaires et fatigués.Puis ce fut le tour des jeunes filles, une à une ou deux par deux.Il y en avait toute une troupe ; Veltchaninov en compta dix oudouze, puis y renonça : les unes rentraient, les autres sortaient,des voisines s’étaient jointes aux filles de la maison. La maisondes Zakhlébinine était une grande bâtisse en bois, d’un goûtmédiocre et bizarre, faite de corps de bâtiments de diversesépoques. Elle était entourée d’un grand jardin, sur lequeldonnaient trois ou quatre autres villas : le jardin était commun etles filles voisinaient, de bonne amitié.

Veltchaninov comprit dès les premiers mots qu’il était attendu,et que son arrivée, en qualité d’ami de Pavel Pavlovitch désireuxd’être présenté, était un événement. Son œil, expert en cette sorted’affaires, eût bientôt démêlé dans tout cela une intentionparticulière : l’accueil excessivement cordial des parents, uncertain air des jeunes filles, et leur mise apprêtée (il est vraique c’était jour de fête) lui donnèrent immédiatement à penser quePavel Pavlovitch lui avait joué un tour, et qu’il avait fait ici, àpropos de lui, des insinuations qui pouvaient bien avoir l’aird’avances, en l’annonçant comme un homme « du meilleur monde », unvieux garçon riche, fatigué du célibat, et peut-être tout disposé àfaire une fin d’un moment à l’autre et à s’établir, « surtout àprésent qu’il venait de recueillir cet héritage ». Il semblait bienqu’il y eût quelque chose de cela chez l’aînée des filles, KaterinaFédoséievna, celle qui avait vingt-quatre ans, et dont PavelPavlovitch parlait comme d’une très charmante personne. Elle sedistinguait de ses sœurs par plus de recherche dans sa toilette, etpar l’originale coiffure qu’elle s’était faite de ses superbescheveux. Ses sœurs et les autres jeunes filles avaient tout l’aird’être parfaitement persuadées que Veltchaninov venait « pour Katia». Leurs regards, certains mots, jetés furtivement au cours de lajournée, le convainquirent que son hypothèse était exacte.

Katerina Fédoséievna était une grande fille blonde, très forte,aux traits extraordinairement doux, au caractère manifestementpacifique, hésitant, un peu mou. « Il est bien étrange qu’unepareille fille ne soit pas encore mariée, songea malgré luiVeltchaninov, en la regardant avec un vrai plaisir ; elle n’apas de dot, c’est vrai, et elle engraisse trop vite, mais pourtantil se trouve assez d’amateurs pour ce genre de beauté… » Les sœursétaient toutes assez gentilles, et, parmi les amies, il remarquaplusieurs figures agréables, ou même fort jolies. Il n’était passans prendre plaisir à tout cela ; mais il était venu dans unedisposition d’esprit particulière.

Nadéjda Fédoséievna, la sixième, la lycéenne, la prétendue dePavel Pavlovitch, se faisait attendre. Veltchaninov était trèsimpatient de la voir, ce qui le surprit lui-même et lui parut assezridicule. Enfin elle arriva, et son entrée fit son effet. Elleétait accompagnée d’une amie, une petite brune pas jolie, l’airvivant et espiègle, Maria Nikitichna, qui manifestement faisaitgrand-peur à Pavel Pavlovitch. Cette Maria Nikitichna, une fille devingt-trois ans, rieuse et spirituelle, était institutrice dans unemaison voisine ; depuis longtemps on la traitait chez lesZakhlébinine comme si elle était de la famille, et les jeunesfilles l’aimaient fort. Il était clair que Nadia surtout ne pouvaitse passer d’elle.

Veltchaninov s’était aperçu au premier coup d’œil que les jeunesfilles étaient toutes contre Pavel Pavlovitch, y compris lesvoisines ; il n’y avait pas une minute que Nadia était là,qu’il fut tout à fait certain qu’elle le détestait. Il seconvainquit également que Pavel Pavlovitch ne s’en doutaitabsolument pas, ou qu’il n’en voulait rien voir. Nadia étaitincontestablement la plus jolie de toutes les sœurs : c’était unepetite brune, l’air un peu sauvage, avec une assurance denihiliste ; un petit démon à l’œil ardent, au sourire exquis,souvent malicieux, aux lèvres et aux dents admirables ; minceet élancée, avec une expression fière et résolue, et en même tempsquelque chose d’enfantin. Chacun de ses pas, chacun de ses motsdisait qu’elle avait quinze ans.

Le bracelet eut peu de succès ; l’effet produit fut mêmefâcheux. Pavel Pavlovitch, sitôt qu’elle fut arrivée, s’étaitapproché d’elle le sourire aux lèvres. Il lui donna comme prétexte« le très grand plaisir qu’il avait eu, l’autre fois, enl’entendant chanter cette charmante romance au piano… ». Ils’embrouilla, n’arriva pas à terminer sa phrase, resta sur place,ahuri, tendant l’écrin, cherchant à le mettre dans la main deNadia. Celle-ci refusa de le prendre, rougit de confusion et decolère, retira sa main ; elle se tourna hardiment vers samère, qui paraissait déconcertée et lui dit tout haut :

— Je n’en veux pas, maman !

— Accepte et remercie, — fit le père d’un ton calme et sévère,mais il était lui-même fort mécontent. — C’était inutile, vraimentinutile ! dit-il tout bas à Pavel Pavlovitch, d’une manièresignificative.

Nadia, résignée, prit l’écrin, et, les yeux baissés, fit unerévérence d’enfant, elle plongea vivement pour se redresservivement, comme mue par un ressort. Une de ses sœurs s’approchapour voir le bijou ; Nadia lui tendit l’écrin sans l’ouvrir,pour montrer qu’elle-même n’avait aucun désir de regarder. Lebracelet passa de main en main ; toutes regardèrent sans motdire, quelques-unes avec un sourire railleur. Seule la mère ditd’un air contraint que le bracelet était très joli. PavelPavlovitch aurait voulu rentrer sous terre.

Veltchaninov tira tout le monde d’embarras.

Il saisit la première idée venue, et parla tout haut avecentrain : cinq minutes après, toutes les personnes présentes ausalon n’avaient plus d’oreilles que pour lui. Il possédaitadmirablement l’art de la conversation mondaine, l’art de prendreun air de conviction et de candeur, et de donner à ses auditeursl’impression qu’il les considérait, eux aussi, comme des gensconvaincus et candides. Il savait, lorsqu’il fallait, paraître leplus heureux et le plus gai des hommes. Il était fort habile àplacer au moment voulu un mot spirituel et mordant, une allusiondrôle, un calembour, le plus naturellement du monde, sans paraîtrey faire attention, même quand la plaisanterie était préparée delongue date, sue par cœur et resservie cette fois après centautres. Mais à ce moment, ce n’était plus seulement de l’art, toutson naturel était de la partie. Il se sentait en verve, trèsexcité ; il sentait avec une certitude pleine et triomphantequ’il lui suffirait de quelques minutes pour que tous les yeuxfussent braqués sur lui, ne rit plus que de ce qu’il dirait. Et, eneffet, peu à peu, tout le monde entra dans la conversation, qu’ilmenait avec une maîtrise parfaite. Le visage fatigué de madameZakhlébinine s’éclaira de satisfaction, presque de joie, et Katiase mit à regarder et à écouter, ravie. Nadia l’observait par endessous : il était clair qu’elle était prévenue contre lui, ce quine faisait que stimuler davantage la verve de Veltchaninov. Lamalveillante Maria Nikitichna avait su faire courir sur son compteun bruit qui nuisait à son prestige : elle avait affirmé que PavelPavlovitch lui avait parlé la veille de Veltchaninov comme de soncamarade d’enfance, ce qui vieillissait ce dernier de sept ans biencomptés. Mais, à présent, la malveillante Maria était elle-mêmesous le charme. Pavel Pavlovitch était complètement ahuri. Il serendait compte de ce qui faisait la supériorité de son ami ;au début, il avait été enchanté de son succès, il avait lui-même riavec les autres et pris part à la conversation ; mais peu àpeu il tomba dans une rêverie, et, finalement, dans une sorte detristesse que trahissait clairement sa physionomie.

— Eh bien, mais vous êtes un hôte avec qui il n’est pasnécessaire de se mettre en frais ! — dit gaiement le vieuxZakhlébinine, en se levant pour remonter à sa chambre, oùl’attendaient, bien que ce fût jour de fête, des papiers àexaminer. — Et figurez-vous que je vous considérais comme le garçonle plus hypocondriaque du monde ! Comme on setrompe !

Il y avait dans le salon un piano à queue. Veltchaninov demandaqui s’occupait de musique, et se tourna tout à coup vers Nadia.

— Mais vous chantez, je crois ?

— Qui vous l’a dit ? fit-elle sèchement.

— C’est Pavel Pavlovitch qui me l’a dit tout à l’heure.

— Ce n’est pas vrai : je chante pour rire ; je n’ai pas uneombre de voix.

— Mais moi non plus je n’ai pas de voix, et je chante tout demême.

— Alors vous nous chanterez quelque chose ? Et puis, jevous chanterai quelque chose à mon tour, dit Nadia, avec une lueurdans les yeux ; seulement pas maintenant, après le dîner… Jene puis pas souffrir la musique, ajouta-t-elle ; ce pianom’ennuie ; du matin au soir on ne fait ici que chanter etjouer ; il n’y a que Katia qui s’y entende un peu !

Veltchaninov prit la balle au bond, et tout le monde convintqu’en effet Katia était la seule qui s’occupât sérieusement demusique. Aussitôt il la pria de jouer quelque chose. Tous furentmanifestement enchantés qu’il s’adressât à Katia et la mère rougitde plaisir. Katia se leva en souriant, se dirigea vers lepiano ; et là, soudain, sans qu’elle-même s’y attendît, ellese sentit rougir, et elle fut toute confuse de rougir ainsi commeune fillette, elle, la grande et forte fille de vingt-quatre ans, —et tout cela se peignit sur son visage, tandis qu’elle s’asseyaitpour jouer. Elle joua un petit morceau de Haydn, correctement, sansexpression ; mais elle était intimidée. Quand elle eutterminé, Veltchaninov loua chaudement, non pas son jeu, mais Haydn,et ce petit morceau ; elle en eut un plaisir si visible, etelle écouta d’un air si reconnaissant et si heureux l’éloge qu’ilfaisait non pas d’elle, mais de Haydn, que Veltchaninov ne puts’empêcher de la regarder d’un œil plus attentif et plus cordial :« Vraiment, tu es une excellente fille », disait son regard — ettous comprirent du coup son regard, mais surtout Katerina.

— Quel magnifique jardin vous avez ! dit-il en s’adressantà toutes, et en jetant un regard vers les portes vitrées de laterrasse. Savez-vous ? allons tous ensemble au jardin.

— Oui, c’est cela, au jardin !

Ce fut un cri de joie, comme s’il eût répondu au désir detous.

On descendit donc au jardin, pour attendre le dîner. MadameZakhlébinine, qui depuis longtemps ne souhaitait qu’une chose,faire sa sieste, dut sortir avec tout le monde, mais s’arrêtaprudemment sur la terrasse, où elle s’assit, et s’assoupitaussitôt. Au jardin, les rapports entre Veltchaninov et les jeunesfilles furent bien vite devenus tout à fait familiers et amicaux.Il vit aussitôt sortir des villas voisines, pour venir se joindre àeux, deux ou trois jeunes gens : l’un était étudiant, l’autreencore un lycéen ; chacun d’eux rejoignit la jeune fille pourlaquelle il venait. Le troisième était un garçon de vingt ans,l’air sombre, les cheveux embroussaillés, avec d’énormes lunettesbleues ; il se mit à causer à voix basse, très vite, lessourcils froncés, avec Maria Nikitichna et Nadia. Il jetait versVeltchaninov des regards durs, et semblait prendre à tâche d’avoirà son égard une attitude extraordinairement méprisante.

Quelques-unes des jeunes filles proposèrent de jouer, tout desuite. Veltchaninov demanda à quoi elles jouaient d’habitude ;on lui répondit qu’on jouait à toute espèce de jeux, mais le plussouvent aux proverbes. On lui expliqua : tout le monde s’assied, unseul s’éloigne un moment ; on choisit un proverbe quelconque,et puis, lorsqu’on a fait revenir celui qui doit deviner, il fautque chacun à son tour lui dise une phrase où se trouve l’un desmots du proverbe ; l’autre doit deviner la phrase entière.

— Mais c’est très amusant, dit Veltchaninov.

— Oh non ! c’est très ennuyeux, répondirent en même tempsdeux ou trois voix.

— Et puis, nous jouons au théâtre, fit Nadia, en s’adressant àlui. Vous voyez là-bas ce gros arbre entouré de bancs : les acteurssont derrière l’arbre, comme dans les coulisses ; chacun sortà son tour, le roi, la reine, la princesse, le jeune premier ;chacun vient à son gré, dit ce qui lui passe par la tête etsort.

— C’est charmant ! répliqua Veltchaninov.

— Oh non ! c’est très ennuyeux ! C’est toujours drôleau commencement, et puis, personne ne sait plus que dire, personnene sait finir. Peut-être qu’avec vous cela ira mieux… Nous avionscru que vous étiez l’ami de Pavel Pavlovitch, mais nous voyons bienmaintenant qu’il s’est vanté. Je suis très contente que vous soyezvenu… à cause d’une affaire, dit-elle en regardant Veltchaninov,d’un air sérieux, avec insistance ; et aussitôt elle courutrejoindre Maria Nikitichna.

— Nous jouerons ce soir aux proverbes, — dit tout bas àVeltchaninov une amie qu’il avait à peine remarquée, et qui n’avaitencore soufflé mot. — Vous verrez, on se moquera de PavelPavlovitch, et vous avec nous.

— Oh ! oui, comme vous avez bien fait de venir. C’esttoujours si ennuyeux chez nous — fit une autre amie, qu’il n’avaitpas davantage remarquée, une petite rousse, tout essoufflée d’avoircouru.

Pavel Pavlovitch était de plus en plus mal à l’aise.Veltchaninov faisait aussi bon ménage que possible avecNadia ; elle ne le regardait plus en dessous, comme tout àl’heure, elle riait avec lui, sautait, bavardait, et deux fois luiprit la main ; elle était absolument heureuse, et ne faisaitpas plus d’attention à Pavel Pavlovitch que s’il n’eût pas été là.Veltchaninov était certain, à présent, qu’il y avait un complotorganisé contre Pavel Pavlovitch. Nadia, avec une troupe de jeunesfilles, avait attiré Veltchaninov d’un côté ; une autre banded’amies, sous divers prétextes, entraînait Pavel Pavlovitch dans unautre coin ; mais celui-ci s’arrachait à elles, courait droitau groupe où se trouvaient Nadia et Veltchaninov, et avançait satête chauve et inquiète pour écouter ce qui se disait. Bientôt, iln’y mit même plus de décence, et ses gestes et son agitationétaient parfois d’une naïveté prodigieuse.

Veltchaninov ne put s’empêcher d’observer attentivement KaterinaFédoséievna. Elle voyait maintenant, à n’en pas douter, qu’iln’était pas venu pour elle, et qu’il s’intéressait très fort àNadia ; mais son visage restait aussi doux et aussi calmequ’auparavant. Elle était, semblait-il, tout heureuse d’être auprèsd’eux et d’entendre ce que disait le nouvel hôte ; elle-même,la pauvre fille, elle était incapable de se mêler adroitement à laconversation.

— Quelle excellente fille, que votre sœur Katia, dit tout basVeltchaninov à Nadia.

— Katia ! mais il n’est pas possible d’être meilleurequ’elle ! C’est notre ange à toutes, et je l’adore,répondit-elle avec chaleur.

À cinq heures, on servit le dîner. Évidemment, on s’était mispour l’hôte en frais extraordinaires. On avait ajouté au menuhabituel deux ou trois plats très recherchés ; l’un d’euxétait même si bizarre que personne ne parvint à l’avaler. En outredes vins ordinaires, on servit une bouteille de tokai ; audessert, sous un prétexte quelconque, on versa du champagne.

Le vieux Zakhlébinine, après avoir bu un peu plus qued’habitude, était plein d’entrain, et riait à tout ce que disaitVeltchaninov. À la fin, Pavel Pavlovitch ne put plus se retenir :il voulut, lui aussi, produire son effet, et lança uncalembour ; ce fut aussitôt un violent éclat de rire àl’extrémité de la table où il était assis, près de madameZakhlébinine.

— Papa ! Papa ! Pavel Pavlovitch vient de faire uncalembour, crièrent ensemble deux fillettes.

— Ah ! il fait des calembours, lui aussi ! Eh bien,voyons ce calembour ! dit le vieux, de sa voix grave, en setournant vers Pavel Pavlovitch, et en souriant complaisamment, deconfiance.

On eut peine à lui faire comprendre en quoi consistait le jeu demots ; quand il eut enfin compris :

— Ah ! ah ! parfaitement, fit-il… Enfin ! uneautre fois il trouvera mieux.

— Que voulez-vous, Pavel Pavlovitch ? on ne peut avoir tousles talents à la fois, dit très haut, sur un ton railleur, MariaNikitichna. — Ah ! mon Dieu ! voilà qu’il s’étrangle avecune arête ! s’écria-t-elle ; et elle sauta de dessus sachaise.

Il y eut un branle-bas général : c’était tout ce qu’ellevoulait. Pavel Pavlovitch, après son effet manqué, avait voulucacher sa confusion en vidant son verre, et avait avalé detravers ; mais Maria Nikitichna cria à tous les échos que «c’était bien une arête, qu’elle en était sûre, et qu’on a vu desgens mourir de cela ».

— Il faut lui taper dans le dos, fit quelqu’un.

— Oui, oui, parfaitement, approuva Zakhlébinine.

Et l’on se jeta sur le malheureux : Maria Nikitichna, la petiterousse, et jusqu’à la mère, tout effrayée, c’était à qui luitaperait dans le dos.

Pavel Pavlovitch dut se lever de table et s’enfuir. Quand ilrevint, il expliqua longuement qu’il n’avait fait qu’avaler du vinde travers. Alors seulement on comprit que tout cela n’était qu’unmauvais tour, de Maria Nikitichna.

— Ah ! que tu es donc taquine ! voulut dire sévèrementmadame Zakhlébinine, mais elle partit elle-même d’un fou rire,qu’on ne lui connaissait guère, et qui fit également son effet.

Après le dîner, on sortit prendre le café sur la terrasse.

— Les belles journées ! fit avec effusion le vieillard, enregardant le jardin d’un œil satisfait. À présent, nous aurionsbesoin d’un peu de pluie… Allons, je vais me reposer un moment.Quant à vous, amusez-vous ! Allons, il faut t’amuser !ajouta-t-il en frappant sur l’épaule de Pavel Pavlovitch.

Lorsqu’ils furent tous redescendus au jardin, Pavel Pavlovitchrattrapa Veltchaninov, et le tira par le bras.

— Une petite minute, je vous prie, lui dit-il tout bas, d’un airagité.

Ils allèrent vers un sentier écarté du jardin.

— Non, ici je ne vous laisserai pas… ah ! non, je ne vouspermettrai pas… fit-il, étouffant de rage, en lui serrant lebras.

— Quoi ? quoi ? demanda Veltchaninov, en ouvrant degrands yeux.

Pavel Pavlovitch le regarda sans mot dire, remua les lèvres, eteut un sourire de colère.

— Mais où êtes-vous donc ? Qu’est-ce que vous faites ?On n’attend plus que vous, criaient les jeunes fillesimpatientes.

Veltchaninov haussa les épaules, et se dirigea vers elles. PavelPavlovitch le suivit.

— Je parie qu’il vous demandait un mouchoir, dit MariaNikitichna : déjà l’autre fois il avait oublié son mouchoir.

— Il l’oublie toujours, fit une autre.

— Il a oublié son mouchoir ! Pavel Pavlovitch a oublié sonmouchoir ! Maman, Pavel Pavlovitch a de nouveau oublié sonmouchoir : Maman, Pavel Pavlovitch est de nouveau enrhumé !criait-on partout.

— Mais pourquoi ne le dit-il pas ? Comme vous êtes timide,Pavel Pavlovitch ! soupira madame Zakhlébinine de sa voixtraînante. Il ne faut pas jouer avec le rhume… Je vais vous faireporter de suite un mouchoir… Mais comment se fait-il donc qu’ilsoit toujours enrhumé ? ajouta-t-elle en s’éloignant, raviequ’un prétexte lui permît de rentrer.

— Mais j’ai deux mouchoirs, et pas le moindre rhume ! luicria Pavel Pavlovitch.

Elle n’entendit pas, et, une minute plus tard, Pavel Pavlovitch,qui tâchait de suivre les autres, et de ne pas perdre de vue Nadiaet Veltchaninov, vit accourir une femme de chambre tout essoufflée,qui lui apportait un mouchoir.

— Jouons, jouons, jouons aux proverbes ! cria-t-on detoutes parts, comme si l’on se promettait Dieu sait quoi de cejeu.

On choisit un endroit, et tout le monde s’assit. MariaNikitichna fut désignée la première pour deviner ; on la fitéloigner assez pour qu’elle ne pût rien entendre ; on choisitle proverbe, et on se partagea les mots. Maria Nikitichna revint,et devina du premier coup.

Puis ce fut le tour du jeune homme aux cheveux en broussailleset aux lunettes bleues. On l’envoya encore plus loin, près d’unpavillon où il resta le nez collé au mur. Le jeune hommes’acquittait de son office avec un air de mépris hautain ; oneût dit qu’il se sentait un peu humilié. Lorsqu’on l’eut rappelé,il ne devina rien, se fit répéter deux fois, réfléchit longuement,d’un air sombre, et ne trouva pas davantage. Le proverbe à devinerétait : « La prière faite à Dieu, le service rendu au tsar ne sontjamais perdus. »

— Quel proverbe stupide ! murmura le jeune homme dépité etmécontent, en retournant à sa place.

— Ah ! que c’est donc ennuyeux ! firent des voix.

Ce fut le tour de Veltchaninov ; on l’emmena plus loinencore que les précédents ; il ne devina rien non plus.

— Ah ! que c’est donc ennuyeux ! firent des voix, plusnombreuses.

— Eh bien ! à présent, c’est mon tour, dit Nadia.

— Non, non, c’est le tour de Pavel Pavlovitch ! crièrenttoutes les voix, très vivement.

On l’emmena jusqu’au bout du jardin, on le planta dans un coinle nez contre le mur, et, pour qu’il ne pût pas se retourner on mitauprès de lui en sentinelle la petite rousse. Pavel Pavlovitch,ayant retrouvé un peu d’entrain, voulut s’acquitter avec uneparfaite conscience de son devoir, et il resta là, droit comme uneborne, les yeux au mur. La petite rousse le surveillait à vingt pasde distance, et faisant des signes aux jeunes filles, dans un étatd’agitation extrême ; il était clair qu’elles attendaientquelque chose avec impatience. Brusquement, la petite rousse fit unsignal de ses bras. En un clin d’œil toutes partirent, à toutesjambes.

— Courez donc, mais courez donc ! dirent à Veltchaninov dixvoix inquiètes de le voir rester en place.

— Qu’y a-t-il donc ? Qu’est-ce qui se passe ?demanda-t-il, en se mettant à courir derrière elles.

— Pas si haut ! ne criez pas ! Il faut le laisserdebout là-bas, à regarder son mur, et nous sauver. Voilà Nastia quise sauve aussi.

Nastia, la petite rousse, courait à perdre haleine, en agitantses bras. Bientôt elles se furent toutes enfuies jusqu’à l’autrebout du jardin, derrière l’étang. Lorsque Veltchaninov y parvint àson tour, il vit que Katerina faisait de très vifs reproches à sescompagnes, surtout à Nadia et Maria Nikitichna.

— Katia, ma colombe, ne te fâche pas ! disait Nadia enl’embrassant.

— Allons, je ne dirai rien à maman, mais je m’en vais, car cen’est pas bien du tout. Que doit-il penser, le pauvre homme,là-bas, devant son mur !

Elle partit, mais les autres n’eurent ni compassion, ni regrets.Elles insistèrent très vivement auprès de Veltchaninov pour qu’ilne fît semblant de rien lorsque Pavlovitch viendrait lesrejoindre.

—Et maintenant, jouons toutes aux quatre coins ! cria lapetite rousse, toute ravie.

Pavel Pavlovitch fut au moins un quart d’heure avant derejoindre la société : il était effectivement resté plus de dixminutes debout devant son mur. Quand il arriva, le jeu marchaitavec entrain, toutes criaient et riaient. Fou de colère, PavelPavlovitch courut droit à Veltchaninov, et lui prit le bras.

— Une petite minute, je vous prie !

— Allons bon, encore l’autre avec sa petite minute !

— Il demande encore un mouchoir ! firent des voix.

— Cette fois, c’est bien vous… c’est votre faute…

Pavel Pavlovitch ne put rien dire de plus : il claquait desdents.

Veltchaninov l’engagea très amicalement à être plus gai :

— Si l’on vous taquine, c’est parce que vous êtes de mauvaisehumeur, lorsque tout le monde est gai.

À son grand étonnement, son conseil détermina chez PavelPavlovitch un changement complet d’attitude ; il devint calmesur-le-champ, revint se mêler à la société comme si ç’avait été safaute, et prit part à tous les jeux ; au bout d’unedemi-heure, il avait retrouvé sa gaieté. Dans tous les jeux, ilfaisait la paire, lorsqu’il y avait lieu, avec la petite rousse, ouavec l’une des Zakhlébinine. Ce qui mit le comble à l’étonnement deVeltchaninov, c’est que pas une seule fois il n’adressa la parole àNadia, bien qu’il se tînt toujours très près d’elle. Il paraissaitaccepter sa situation comme chose due, naturelle. Mais vers la finde la journée, l’occasion se représenta de lui jouer un tour.

On jouait à cache-cache. Il était permis d’aller se cacher oùl’on voulait. Pavel Pavlovitch, qui avait réussi à se dissimulerdans un buisson épais, eut soudain l’idée de courir se cacher dansla maison. On l’aperçut et ce furent des cris. Il monta l’escalierquatre à quatre jusqu’ à l’entresol ; il y connaissait uneexcellente cachette, derrière une commode. Mais la petite roussegrimpa derrière lui, se glissa sur la pointe des pieds, jusqu’à laporte de la chambre où il était réfugié, et la ferma à clef. Tous,comme ils avaient fait tout à l’heure, continuèrent à jouer, etcoururent par-delà l’étang, à l’autre bout du jardin. Au bout dedix minutes, Pavel Pavlovitch, voyant qu’on ne le cherchait plus,mit la tête à la fenêtre. Plus personne ! Il n’osa pasappeler, de crainte de troubler les parents ; et puis, lesdomestiques avaient reçu l’ordre formel de ne pas paraître, et dene pas répondre à l’appel de Pavel Pavlovitch. Katerina seuleaurait pu lui être secourable ; mais elle était rentrée danssa chambre et s’y était endormie. Il resta ainsi près d’une heure.Enfin les jeunes filles se montrèrent, passèrent par deux ou trois,comme par hasard.

— Pavel Pavlovitch, pourquoi donc ne venez-vous pas nousrejoindre ? Si vous saviez comme c’est amusant ! Nousjouons au théâtre ; Alexis Ivanovitch fait le jeunepremier.

— Pavel Pavlovitch, pourquoi ne descendez-vous pas ? Vousêtes bien étonnant, dirent en passant d’autres jeunes filles.

— Pourquoi donc étonnant ? fit tout à coup la voix demadame Zakhlébinine, qui venait de se réveiller, et qui se décidaità faire un tour au jardin, en attendant le thé, pour voir les jeuxdes « enfants ».

— Mais voyez donc Pavel Pavlovitch !

Et elles lui montrèrent la fenêtre par laquelle l’autre passaitla tête, avec un sourire contraint, blême de rage.

— Quel singulier plaisir de rester enfermé tout seul quand toutle monde s’amuse ! fit la mère en hochant la tête.

Pendant ce temps, Veltchaninov apprenait enfin de Nadia lesraisons pour lesquelles elle avait été heureuse de le voir venir,et la grande affaire qui la préoccupait. L’explication eut lieudans une allée déserte. Maria Nikitichna avait fait signe àVeltchaninov qui prenait part à tous les jeux et commençait às’ennuyer ferme, et l’avait conduit à cette allée, où elle lelaissa seul avec Nadia.

— Je suis tout à fait certaine, lui dit-elle d’une voix forte etprécipitée, que vous n’êtes pas aussi intime ami du PavelPavlovitch qu’il s’est plu à le dire. Vous êtes le seul homme quipuissiez me rendre un service extraordinairement important : voicison odieux bracelet — elle tira l’écrin de sa poche —, je vousdemande de la manière la plus instante de le lui rendreimmédiatement, car pour moi je ne veux plus lui parler désormais,de ma vie. D’ailleurs, vous pouvez lui dire que c’est de ma part,et je vous prie d’ajouter qu’il ne se permette plus de se présenteravec des cadeaux. Quant au reste, je le lui ferai savoir pard’autres. Voulez-vous bien me faire ce grand plaisir ?

— Au nom de Dieu, je vous en prie, dispensez-m’en !répondit Veltchaninov, avec un cri de détresse.

— Comment ? comment ? vous en dispenser ! repritNadia toute déconcertée, en ouvrant de grands yeux.

Elle perdit contenance, faillit fondre en larmes. Veltchaninovsourit.

— Ne croyez pas que… J’aurais été heureux… Mais c’est que jesuis en compte avec lui…

— Je savais bien que vous n’êtes pas son ami, et qu’il amenti ! — interrompit-elle avec volubilité. — Je ne seraijamais sa femme, entendez-vous ! Jamais ! Je ne comprendsmême pas comment il a osé… Mais n’est-ce pas, il faut que vous luirendiez cet odieux bracelet ! Sinon, que voulez-vous que jefasse ?… Je veux absolument qu’il lui soit rendu aujourd’huimême. Et puis, s’il vient me dénoncer à papa, il verra ce qui luiarrivera !

À ce moment, surgit tout à coup d’un buisson le jeune homme auxcheveux en broussailles, aux lunettes bleues.

— Il faut que vous rendiez le bracelet, cria-t-il à Veltchaninovavec une sorte de rage, quand ce ne serait qu’au nom du droit de lafemme… à supposer que vous soyez à la hauteur de laquestion !

Il n’eut pas le temps d’achever. Nadia le saisit violemment parle bras et le repoussa loin de Veltchaninov.

— Mon Dieu ! que vous êtes bête, Predposylov !cria-t-elle. Allez-vous-en ! allez-vous-en, et ne vouspermettez plus d’écouter ce qu’on dit. Je vous avais donné l’ordrede rester à distance !…

Et elle frappa du pied. L’autre était déjà rentré dans sonbuisson qu’elle continuait encore à marcher de long en large, horsd’elle, les yeux étincelants, les poings crispés.

— Vous ne vous figurez pas à quel point ils sont bêtes !dit-elle en s’arrêtant net devant Veltchaninov. Vous, vous trouvezcela ridicule, mais vous ne vous doutez pas de ce que c’est pourmoi !

— Alors ce n’est pas lui ? fit Veltchaninov ensouriant.

— Évidemment non ; comment avez-vous pu même ysonger ? dit Nadia, en souriant, et toute rougissante. Cen’est que son ami. Mais comme il choisit ses amis ! Je n’ycomprends rien : ils disent tous que celui-ci est « un hommed’avenir » ; moi, je n’y comprends rien du tout…

Alexis Ivanovitch, vous êtes le seul homme à qui je puissem’adresser ; voyons votre dernier mot : le lui rendrez-vous,oui ou non ?

— Eh bien ! oui, je le lui rendrai ;donnez-le-moi.

— Ah ! vous êtes gentil, vous êtes bon !s’écria-t-elle, rayonnante de joie, en lui tendant l’écrin. Jechanterai pour vous toute la soirée : car, vous savez, je chantetrès bien, et je vous ai menti quand j’ai dit que je n’aimais pasla musique. Ah ! si vous reveniez une autre fois, comme jeserais contente ! Je vous raconterais tout, tout, tout, et jevous dirais encore beaucoup de choses, car vous êtes si bon, sibon !… bon comme… comme Katia !

En effet, lorsqu’on fut rentré pour le thé, elle lui chanta deuxromances, d’une voix encore peu formée, mais agréable et déjàforte. Pavel Pavlovitch était assis avec les parents auprès de latable à thé, sur laquelle on avait disposé un service de vieuxsèvres, et où bouillait déjà un immense samovar. Il lesentretenait, sans doute, de choses extrêmement sérieuses, puisqu’ildevait partir le surlendemain pour neuf mois. Il ne fit aucuneattention aux jeunes gens qui rentraient du jardin ; il n’eutmême pas un regard pour Veltchaninov : évidemment il s’était calmé,et il ne songeait pas à se plaindre de sa mésaventure.

Mais lorsque Nadia se mit à chanter, il approcha aussitôt.Chaque fois qu’il lui adressa la parole, elle affecta de ne pas luirépondre ; mais il n’en fut pas troublé. Il resta deboutderrière elle, appuyé au dossier de la chaise, et toute sonattitude disait que cette place était à lui, et qu’il ne lacéderait à personne.

— C’est au tour d’Alexis Ivanovitch de chanter, maman ;Alexis Ivanovitch va chanter ! s’écrièrent en chœur les jeunesfilles, en se pressant autour du piano, tandis que Veltchaninov yprenait place, très sûr de lui, pour s’accompagner lui-même.

Les parents, et Katerina Fédoséievna, qui était assise auprèsd’eux et servait le thé, s’approchèrent.

Veltchaninov choisit une romance de Glinka, aujourd’hui presqueoubliée :

Quand à l’heure joyeuse tu ouvriras tes lèvres

Et que tu me parleras, plus tendre qu’une colombe…

Il chantait, tourné vers Nadia, qui se tenait debout près delui. Il n’avait plus depuis longtemps qu’un reste de voix, mais cereste suffisait à prouver qu’il avait dû fort bien chanter. Ilavait entendu cette romance, vingt ans auparavant, quand il étaitencore étudiant, de la bouche de Glinka lui-même, à un souperartistique et littéraire donné par un ami du compositeur. Glinka,ce soir-là, chanta et joua celles de ses œuvres qu’il préférait. Iln’avait plus guère de voix, mais Veltchaninov se rappelait l’effetextraordinaire qu’avait produit en particulier cette romance. Unchanteur de profession ne serait jamais parvenu à faire uneimpression aussi puissante. Dans cette romance, la passion granditet s’élève avec chaque vers, avec chaque mot ; la gradation yest si forte, et si liée que la moindre fausse note, la moindredéfaillance, qui passe inaperçue à l’opéra, ôte au morceau toute savaleur et toute sa portée. Pour chanter cette petite chose toutesimple, mais si extraordinaire, il fallait absolument de lasincérité, un élan d’inspiration, une passion véritable, ouparfaitement simulée. Autrement, ce n’était plus qu’une petiteromance quelconque, laide, et même inconvenante : il n’est paspossible de traduire avec une aussi grande force la tension extrêmede la passion sans provoquer le dégoût, à moins que la sincérité etla simplicité de cœur ne sauvent tout.

Veltchaninov se rappelait le succès que lui avait valu cetteromance. Il s’était approprié autant que possible la manière deGlinka ; et maintenant encore, dès la première note, dès lepremier vers, une inspiration véritable emplit son âme et passadans sa voix. À chaque mot, le sentiment croissait en force et enaudace ; vers la fin, il fit entendre de vrais cris depassion ; regardant Nadia de ses yeux enflammés, il chantaitles derniers vers de la romance :

Maintenant, je regarde avec plus d’audace dans tes yeux.J’approche mes lèvres, et, sans force pour entendre,

Je veux t’embrasser, t’embrasser, t’embrasser !

Je veux t’embrasser, t’embrasser, t’embrasser !

Nadia trembla de peur, et recula ; une rougeur couvrit sesjoues, et il y eut comme un éclair qui passa de Veltchaninov à sonvisage tout bouleversé de confusion et presque de honte. Les autresauditeurs furent à la fois ravis et déconcertés : chacun semblaitdire qu’il était vraiment déplacé de chanter de la sorte, et enmême temps tous ces jeunes visages et tous ces petits yeuxbrillaient et étincelaient. La figure de Katerina Fédoséievna étaitsi rayonnante que Veltchaninov la trouva presque jolie.

— Voilà une belle romance ! murmura le vieux Zakhlébinineavec un peu d’embarras. Mais… n’est-ce pas trop violent ?C’est beau, mais violent…

— C’est violent…, voulut dire à son tour sa femme.

Mais Pavel Pavlovitch ne lui laissa pas le temps d’achever, ilbondit en avant, comme un fou, prit Nadia par le bras et larepoussa loin de Veltchaninov, se campa devant celui-ci, le regardad’un œil éperdu, les lèvres tremblantes.

— Une petite minute, je vous prie, put-il dire enfin.

Veltchaninov comprit aussitôt que, s’il tardait le moins dumonde, ce personnage en viendrait à des démarches dix fois plusabsurdes ; il le saisit par le bras, et, sans prendre garde àla surprise de tous, il l’emmena sur la terrasse, descendit aveclui au jardin, où déjà il faisait presque nuit.

— Comprenez-vous qu’il faut à l’instant même partir avecmoi ? dit Pavel Pavlovitch.

— Mais je ne comprends pas du tout…

— Rappelez-vous, poursuivit Pavel Pavlovitch, avec rage,rappelez-vous que vous m’avez pressé de vous dire tout, oui, tout,sincèrement, jusqu’au bout ! Vous vous rappelez ? Ehbien, le moment est venu… Allons !

Veltchaninov réfléchit, regarda encore une fois PavelPavlovitch, et consentit à partir.

Ce départ imprévu désola les parents et exaspéra les jeunesfilles.

— Au moins, acceptez encore une tasse de thé, supplia madameZakhlébinine.

— Mais enfin, qu’as-tu donc à être si agité ? demanda levieillard d’un ton sévère et mécontent à Pavel Pavlovitch, quisouriait et se taisait.

— Pavel Pavlovitch, pourquoi emmenez-vous AlexisIvanovitch ? gémirent les jeunes filles, en le regardant d’unœil furieux.

Nadia lui jeta un regard si dur qu’il fit une grimace ;mais il ne céda pas.

— C’est qu’en effet Pavel Pavlovitch m’a rendu le service de merappeler une affaire extrêmement importante, que j’allais oublier,dit Veltchaninov en souriant.

Il serra la main au père, s’inclina devant les jeunes filles, etplus particulièrement devant Katia, ce qui fut encore remarqué.

— Merci d’être venu nous voir ; nous en serons toujoursenchantés, tous, dit avec insistance le vieux Zakhlébinine.

— Oh ! oui, nous sommes si enchantés…, reprit la mère,chaleureusement.

— Vous reviendrez, Alexis Ivanovitch, vous reviendrez !criaient les jeunes filles du haut du perron, tandis qu’il montaiten voiture avec Pavel Pavlovitch.

Et une petite voix ajoutait, plus bas que les autres :

— Oh oui ! revenez ! cher, cher AlexisIvanovitch !

— Cela, c’est la petite rousse, songea Veltchaninov.

Chapitre 13De quel côté penche la balance

Il songeait encore à la petite rousse, et pourtant le regret etle mécontentement de lui-même lui brûlaient le cœur depuislongtemps. Au cours de cette journée, qui, en apparence, avait étési gaie, la tristesse ne l’avait pas quitté. Avant qu’il se mît àchanter, il ne savait plus comment s’en affranchir ; peut-êtreest-ce pour cette raison qu’il avait chanté avec un tel élan.

« Et j’ai pu, moi, m’abaisser à ce point… tout oublier ! »songea-t-il.

Mais aussitôt il coupa court à ses remords. Il lui semblaithumiliant de gémir sur lui-même ; il eût cent fois mieux aiméfaire passer tout de suite sa colère sur un autre.

— L’imbécile ! grommela-t-il avec colère, en jetant un coupd’œil en dessous vers Pavel Pavlovitch assis sans mot dire à sescôtés, dans la voiture.

Pavel Pavlovitch restait obstinément silencieux : il semblait seramasser sur lui-même et se préparer. De temps à autre, d’un gesteimpatient, il ôtait son chapeau, et s’essuyait le front de sonmouchoir.

— Il est en nage ! grogna Veltchaninov.

Une seule fois, Pavel Pavlovitch ouvrit la bouche pour demanderau cocher si l’orage éclaterait ou non.

— Bien sûr ! et pour de bon ! On a cuit toute lajournée.

En effet le ciel s’obscurcissait, rayé parfois d’éclairs encorelointains. Il était dix heures et demie quand ils entrèrent enville.

— Je vous accompagne chez vous, dit Pavel Pavlovitch en setournant vers Veltchaninov, quand ils furent arrivés assez près desa maison.

— Je le vois bien ; seulement je vous préviens que je mesens très sérieusement indisposé.

— Oh ! je ne m’arrêterai pas longtemps.

Lorsqu’ils passèrent devant la loge, Pavel Pavlovitch s’écartaun moment pour aller parler à Mavra.

— Qu’êtes-vous allé dire ? lui demanda sévèrementVeltchaninov, quand il l’eut rejoint, et qu’ils entrèrent dans sachambre.

— Oh ! rien… Le cocher…

— Vous savez, vous n’aurez pas à boire !

L’autre ne répondit pas. Veltchaninov alluma une bougie. PavelPavlovitch s’installa dans le fauteuil. Veltchaninov se plantadevant lui, les sourcils froncés.

— Je vous ai promis de vous dire, moi aussi, mon dernier mot,dit-il avec une agitation intérieure qu’il parvenait encore àmaîtriser. Eh bien ! le voilà, ce mot : j’estime que tout estdéfinitivement réglé entre nous à tel point que nous n’avons plusrien à nous dire… Vous entendez, plus rien ; et parconséquent, le mieux est que vous vous en alliez tout de suite, etque je ferme ma porte sur vous.

— Réglons nos comptes, Alexis Ivanovitch ! dit PavelPavlovitch, en le regardant au fond des yeux d’une manièreextrêmement douce.

— Comment : « Réglons nos comptes » ? répondit Veltchaninovprodigieusement surpris. Quelle expression étrange !… Et quelscomptes ?… Ah ! c’est donc cela votre « dernier mot », larévélation que vous me promettiez tout à l’heure !

— C’est cela même.

— Nous n’avons plus de comptes à régler, il y a longtemps quetout est réglé ! répliqua Veltchaninov d’un air hautain.

— Vraiment ! vous croyez ? reprit Pavel Pavlovitch surun ton pénétré.

Et en même temps il faisait le geste bizarre de joindre lesmains et de les porter à sa poitrine.

Veltchaninov se tut, et marcha de long en large par la chambre.Le souvenir de Lisa lui emplit le cœur : ce fut comme un appelplaintif.

— Allons, voyons, quels sont ces comptes que vous voulezrégler ? fit-il après un long silence, en s’arrêtant devantlui, les sourcils froncés.

Pavel Pavlovitch n’avait cessé de le suivre de l’œil, les mainsjointes contre sa poitrine.

— N’allez plus là-bas ! dit-il d’une voix presque basse,suppliante ; et il se leva brusquement de sa chaise.

— Comment ? ce n’est que cela ? s’écria Veltchaninovavec un sourire mauvais ; tout de même, vous me faites marcherde surprise en surprise, aujourd’hui ! continua-t-il d’unevoix mordante ; puis, brusquement, il changea d’attitude. —Écoutez-moi, dit-il avec une expression de tristesse et desincérité profonde, j’estime que jamais, en aucun cas, je ne mesuis ravalé comme je l’ai fait aujourd’hui, d’abord en consentant àvous accompagner, et puis en me comportant là-bas comme je l’aifait… Tout cela a été si mesquin, si pitoyable… Je me suis sali,avili, en me laissant aller… en m’oubliant… Et puis quoi ! —Il se ressaisit tout à coup. — Écoutez : vous m’avez prisaujourd’hui au dépourvu ; j’étais surexcité, malade… Je n’aivraiment pas à me justifier ! Je ne retournerai plus là-bas,et, je vous assure, je n’ai rien qui m’y attire, conclut-ilrésolument.

— Vrai ? bien vrai ? cria Pavel Pavlovitch, transportéde joie.

Veltchaninov le regarda avec mépris et se mit à marcher par lachambre.

— Allons, vous paraissez bien résolu à faire votre bonheur àtout prix ! ne put-il s’empêcher de dire à la fin.

— Oh ! oui, dit Pavel Pavlovitch, doucement, avec un élannaïf.

« C’est un grotesque, songea Veltchaninov, et il n’est guèreméchant qu’à force de bêtise ; mais ce n’est pas mon affaire,et, de toute façon, je ne puis pas ne pas le haïr… et pourtant ilne le mérite même pas ! »

— Voyez-vous, moi, je suis un « éternel mari » ! fit PavelPavlovitch, avec un sourire soumis et résigné. Il y a longtemps queje connaissais votre expression, Alexis Ivanovitch ; celaremonte à l’époque où nous avons vécu ensemble à T… J’ai retenubeaucoup de ces mots dont vous aimiez à vous servir au cours decette année-là. L’autre fois, quand vous avez parlé ici d’« éternelmari », j’ai très bien compris.

Mavra entra, portant une bouteille de champagne et deuxverres.

— Pardonnez-moi, Alexis Ivanovitch ! vous savez que je nepuis m’en passer. Ne vous fâchez pas si je me suis permis…Voyez-vous, je suis très au-dessous de vous, très indigne devous.

— C’est bon ! fit Veltchaninov avec dégoût ; mais jevous assure que je me sens très souffrant.

— Oh ! ce ne sera pas long… l’affaire d’une minute !répondit l’autre avec empressement, rien qu’un verre, un tout petitverre, parce que j’ai la gorge…

Il vida son verre d’un trait, gloutonnement, et se rassit ;et il considéra Veltchaninov avec une sorte de tendresse. Mavrasortit.

— Quel dégoût ! murmura Veltchaninov.

— Voyez-vous, c’est la faute de ses amies, reprit tout à coupavec feu Pavel Pavlovitch, tout à fait regaillardi.

— Comment ? quoi ? Ah oui ! vous songez toujoursà cette histoire…

— C’est la faute de ses amies ! C’est encore sijeune ! Cela ne songe qu’à faire des folies, pours’amuser !… C’est même très gentil !… Plus tard, ce seraautre chose. Je serai à ses pieds, aux petits soins pourelle ; elle se verra entourée de respect. Et puis, le monde…enfin, elle aura le temps de se transformer.

« Il faudrait pourtant lui rendre le bracelet ! » songeaitVeltchaninov tout préoccupé, en tâtant l’écrin au fond de sapoche.

— Vous disiez tout à l’heure que je suis résolu à faire encoreune fois mon bonheur ? Eh ! oui, Alexis Ivanovitch, ilfaut absolument que je me marie, poursuivit Pavel Pavlovitch d’unevoix communicative, un peu troublée ; autrement, quevoulez-vous que je devienne ? Vous voyez bienvous-même !…— Et il montrait la bouteille du doigt. — Et cen’est là que la moindre de mes… qualités. Je ne puis pas,absolument pas, vivre sans une femme, sans un attachement, sans uneadoration. J’adorerai, et je serai sauvé.

« Mais pourquoi diable me faire part de tout cela ? »faillit crier Veltchaninov, qui avait peine à ne pas éclater derire ; mais il se contint : c’eût été trop cruel.

— Mais enfin, s’écria-t-il, dites-moi pourquoi vous m’aveztraîné là-bas de force. À quoi pouvais-je vous être bon ?

— C’était pour faire une épreuve, fit Pavel Pavlovitch, toutgêné.

— Quelle épreuve ?

— Pour éprouver l’effet… Voyez-vous, Alexis Ivanovitch, il n’y aguère qu’une semaine que je vais là-bas en qualité de… (il était deplus en plus ému). Hier je vous ai rencontré, et je me suis dit : «Je ne l’ai jamais vue dans une société d’étrangers, je veux dire,avec d’autres hommes que moi… » C’était une idée stupide, je levois bien maintenant ; c’était tout à fait superflu. Mais jel’ai voulu à tout prix. La faute en est à mon malheureuxcaractère…

Et en même temps il releva la tête et rougit.

« Serait-ce vrai, tout cela ? » songea Veltchaninov,stupéfait.

— Eh bien, et alors ? dit-il tout haut.

Pavel Pavlovitch sourit, d’un sourire doux et sournois.

— Tout cela, ce sont des enfantillages, c’est tout à faitgentil ! Tout cela c’est la faute des amies !… Il fautque vous me pardonniez ma conduite stupide à votre égard duranttoute cette journée. Cela n’arrivera plus, plus jamais.

— Moi non plus ; cela ne m’arrivera plus… Je n’irai pluslà-bas, dit Veltchaninov en souriant.

— C’est aussi mon désir.

Veltchaninov se pencha un peu.

— Mais enfin, je ne suis pas seul au monde, il y a d’autreshommes ! fit-il vivement.

Pavel Pavlovitch rougit de nouveau.

— Vous me faites de la peine, Alexis Ivanovitch, et j’ai tantd’estime, tant de respect pour Nadéjda Fédoséievna…

— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention derien insinuer… seulement je trouve un peu surprenant que vous ayezfait si grand cas de mes moyens de plaire… et… que vous vous soyezreposé sur moi, avec une si entière confiance…

— Si je l’ai fait, c’est parce que cela arrivait après tout cequi était arrivé jadis.

— Alors, vous me considérez encore comme un hommed’honneur ? dit Veltchaninov, en s’arrêtant court devantlui.

À un autre moment, il eût été terrifié qu’une question aussinaïve, aussi imprudente, lui eût échappé.

— Je n’ai jamais cessé de vous tenir pour tel, répondit PavelPavlovitch, en baissant le regard.

— Oui, sans doute, certainement… ce n’est pas cela que jevoulais dire… je voulais vous demander si vous n’avez plus lamoindre… la moindre prévention ?

— Pas la moindre.

— Et quand vous êtes venu à Pétersbourg ?

Veltchaninov ne put se retenir de lui poser cette question, bienqu’il sentît lui-même à quel point sa curiosité étaitprodigieuse.

— Lorsque je suis arrivé à Pétersbourg, je vous tenais pourl’homme le plus honorable du monde… J’ai toujours eu de l’estimepour vous, Alexis Ivanovitch.

Pavel Pavlovitch leva les yeux, et le regarda en face,franchement, sans le moindre trouble. Veltchaninov, tout à coup,eut peur : il ne voulait pour rien au monde qu’un éclat survint, etqu’il en fût la cause.

— Je vous ai aimé, Alexis Ivanovitch, dit Pavel Pavlovitch,comme si tout à coup il se décidait, oui, je vous ai aimé duranttoute notre année de T… Vous n’y avez pas pris garde, continua-t-ild’une voix un peu tremblante, qui terrifia Veltchaninov, j’étaistrop peu de chose, auprès de vous, pour que vous y prissiez garde.Et puis, peut-être cela valait-il mieux. Durant toutes ces neufannées, je me suis souvenu de vous, parce que je n’ai jamais eudans ma vie une autre année comme celle-là. — Ses yeux brillaientétrangement. — J’ai retenu les expressions et les idées qui vousétaient familières. Je me suis toujours souvenu de vous comme d’unhomme doué de bons sentiments, d’un homme cultivé, remarquablementcultivé, et plein d’intelligence. « Les grandes pensées viennentmoins d’un grand esprit que d’un grand cœur » ; c’est vous quile disiez, et vous l’avez peut-être oublié, mais moi, je me lerappelle. Je vous ai toujours considéré comme un homme d’un trèsgrand cœur et je l’ai cru… malgré tout…

Son menton tremblait. Veltchaninov était épouvanté ; ilfallait, coûte que coûte, mettre fin à ces épanchementsinattendus.

— Assez, je vous prie, Pavel Pavlovitch, dit-il d’une voixsourde et frémissante, en rougissant, pourquoi, pourquoi — il élevasoudain la voix jusqu’à crier — pourquoi vous attacher ainsi à unhomme malade, ébranlé, à deux doigts du délire, et le traîner ainsidans toutes ces ténèbres… alors que tout cela n’est que fantôme,illusion, mensonge, honte, fausseté… et sans aucune mesure… oui,c’est là l’essentiel, et vraiment le plus honteux c’est que toutcela : nous sommes, vous et moi, des hommes vicieux, dissimulés etvils… Et voulez-vous que je vous prouve sur-le-champ, non seulementque vous ne m’aimez pas, mais que vous me haïssez de toutes vosforces, et que vous mentez, et que vous ne vous en doutezpas ? Vous êtes venu me prendre, vous m’avez mené là-bas, pasle moins du monde pour faire ce que vous dites, pour éprouver votrefiancée… Est-ce qu’une pareille idée peut entrer dans la tête d’unhomme ? Non, la vérité, la voici tout simplement : vous m’avezvu hier, et la colère vous a repris, et vous m’avez emmené pour mela montrer, et pour me dire : « Tu la vois comme elle est ! Ehbien, elle sera à moi ; viens-y donc à présent !… » Vousm’avez défié !… Qui sait ? vous ne le saviez peut-êtrepas vous-même, mais c’est bien cela, car c’est là ce que vous avezressenti… Et pour porter un défi pareil, il faut de la haine : ehoui ! vous me haïssez !

Il courait par la chambre, en criant tout cela et il se sentaitfroissé, offensé, humilié surtout à l’idée qu’il s’abaissait ainsijusqu’à Pavel Pavlovitch.

— Je voulais faire la paix avec vous, Alexis Ivanoyitch !dit l’autre tout à coup, d’une voix décidée, mais courte ethachée ; et son menton se remit à trembler.

Une fureur sauvage s’empara de Veltchaninov, comme s’il venaitde subir la plus terrible des injures.

— Je vous répète encore une fois, hurla-t-il, que vous vous êtesaccroché à un homme malade, démoli, pour lui arracher, dans ledélire, je ne sais quel mot qu’il ne veut pas vous dire !…Allons donc !… nous ne sommes pas des gens du même monde,comprenez-le donc, et puis… et puis il y a entre nous unetombe ! acheva-t-il en bégayant de rage : il se rappelait toutà coup.

— Et comment pouvez-vous savoir… — Le visage de Pavel Pavlovitchse décomposa subitement, et devint tout pâle ; — commentpouvez-vous savoir ce qu’elle représente pour moi, cette petitetombe, ici, là-dedans ! — cria-t-il, en marchant versVeltchaninov et se frappant du poing la poitrine, avec un gesteridicule, mais terrible. — Je la connais, cette petite tombe, etnous sommes, vous et moi, debout des deux côtés seulement, de moncôté il y a plus que du vôtre, oui, bien plus… — balbutia-t-ilcomme en délire, en continuant de se frapper du poing la poitrine —oui, bien plus, bien plus…

Un coup de sonnette violent les rappela brusquement à eux-mêmes.On sonnait si fort qu’il semblait qu’on voulût arracher le cordond’un seul coup.

— On ne sonne pas chez moi de cette façon, fit Veltchaninov avechumeur.

— Ce n’est pourtant pas chez moi, marmotta Pavel Pavlovitch,qui, en un clin d’œil, était redevenu maître de lui, et avaitrepris ses allures premières.

Veltchaninov fronça les sourcils et alla ouvrir.

— Monsieur Veltchaninov, si je ne me trompe ? dit sur lepalier une voix jeune, sonore, et parfaitement sûred’elle-même.

— Que désirez-vous ?

— Je sais d’une manière positive, poursuivit la voix sonore,qu’il y a chez vous en ce moment un certain Trousotsky. J’ai besoinde le voir tout de suite.

Veltchaninov aurait eu un vif plaisir à jeter d’un bon coup depied dans l’escalier le monsieur si sûr de lui-même. Mais ilréfléchit, s’écarta, et le laissa passer :

— Voici monsieur Trousotsky. Entrez…

Chapitre 14Sachenka et Nadenka

Il entra dans la chambre. C’était un tout jeune homme dedix-neuf ans, moins peut-être, tant semblait jeune sa jolie figure,fière et assurée. Il était assez bien mis ; au moins tout cequ’il portait lui allait-il fort bien ; une taille un peuau-dessus de la moyenne ; des cheveux noirs en longues bouclesépaisses, et de grands yeux hardis et sombres donnaient uneexpression singulière à sa physionomie. Le nez était un peu largeet retroussé ; sans ce nez, il eût été très beau. Il entra,l’air important.

— C’est sans doute à monsieur Trousotsky que j’ai l’avantage deparler ; et il appuya avec une satisfaction particulière surle mot « avantage », pour donner à entendre qu’il ne trouvait pasque cette conversation lui promît ni honneur ni plaisir.

Veltchaninov commençait à comprendre et Pavel Pavlovitchsemblait soupçonner quelque chose. Une certaine inquiétude sepeignait sur son visage ; au reste, il se contenait.

— Comme je n’ai pas l’honneur de vous connaître, répondit-iltranquillement, je ne suppose pas que nous puissions rien avoir àdémêler ensemble.

— Commencez par m’écouter, et puis vous direz ce qu’il vousplaira, fit le jeune homme avec une assurance prodigieuse.

Puis il mit son lorgnon d’or qui pendait à un fil de soie, etregarda la bouteille de champagne placée sur la table. Quand il eutsuffisamment considéré la bouteille, il ôta son lorgnon, se tournade nouveau vers Pavel Pavlovitch, et dit :

— Alexandre Lobov.

— Qu’est-ce que c’est qu’Alexandre Lobov ?

— C’est moi. Vous ne connaissez pas mon nom ?

— Non.

— Au fait, comment le connaîtriez-vous ! Je viens pour uneaffaire importante, qui vous concerne tout particulièrement ;mais d’abord, permettez-moi de m’asseoir : je suis fatigué…

— Asseyez-vous, dit Veltchaninov.

Mais le jeune homme était assis avant qu’il eût eu le temps del’y inviter. Malgré la souffrance qui lui déchirait la poitrine,Veltchaninov prenait de l’intérêt à ce jeune effronté. Dans cettegracieuse figure d’adolescent il y avait comme un air deressemblance lointaine avec Nadia.

— Asseyez-vous aussi, dit le jeune homme à Pavel Pavlovitch, enlui désignant négligemment, d’une inclinaison de la tête, un siègeen face de lui.

— Mais non, je resterai debout.

— Vous vous fatiguerez… Et vous, monsieur Veltchaninov, vouspouvez rester.

— Je n’ai aucune raison de m’en aller : je suis chez moi.

— Comme vous voudrez. Au reste, je désire que vous assistiez àl’explication que je vais avoir avec monsieur. Nadéjda Fédoséievnam’a parlé de vous en termes extrêmement flatteurs.

— Vraiment ? Et quand donc ?

— Tout de suite après votre départ. T’en viens. Voici l’affaire,monsieur Trousotsky, — fit-il en se tournant vers Pavel Pavlovitch,qui était resté debout, et il parlait entre ses dents,nonchalamment étendu dans son fauteuil. — Il y a longtemps que nousnous aimons, Nadéjda Fédoséievna et moi, et que nous avons engagénotre parole l’un à l’autre. Vous vous êtes fourré entre nous. Jesuis venu pour vous inviter à vider la place. Êtes-vous disposé àvous retirer ?

Pavel Pavlovitch tressaillit ; il pâlît, et un souriremauvais se dessina sur ses lèvres.

— Je n’y suis pas disposé le moins du monde, répondit-ilnettement.

— Alors, c’est bien ! dit le jeune homme en se laissantaller dans son fauteuil, et en croisant les jambes.

— Et puis voyons, je ne sais même pas à qui je parle, fit PavelPavlovitch. Je pense que cette conversation a assez duré.

Là-dessus, il trouva bon de s’asseoir à son tour.

— Je vous disais bien que vous vous fatigueriez, remarquanégligemment le jeune homme. J’ai eu l’avantage de vous dire, iln’y a qu’un instant, que je m’appelle Lobov, et que NadéjdaFédoséievna et moi nous nous sommes engagé notre parole l’un àl’autre ; par conséquent, vous ne pouvez prétendre, comme vousvenez de le faire, que vous ne savez pas à qui vous avezaffaire ; vous ne pouvez pas davantage être d’avis que nousn’avons plus rien à nous dire. Il ne s’agit pas de moi ; ils’agit de Nadéjda Fédoséievna que vous harcelez d’une manièreimpudente. Vous voyez bien qu’il y a là matière à explication.

Il dit tout cela entre ses dents, comme un jeune fat, endaignant à peine articuler ses mots ; quand il eut fini deparler, il remit son lorgnon, et fit mine de regarder trèsattentivement quelque chose, n’importe quoi.

— Pardon, jeune homme… s’écria Pavel Pavlovitch, toutvibrant.

Mais le « jeune homme » l’arrêta court.

— En toute autre circonstance je vous aurais absolument défendude m’appeler « jeune homme », mais dans le cas présent vousreconnaîtrez vous-même que ma jeunesse fait précisément, si l’on mecompare à vous, ma principale supériorité ; vous conviendrezqu’aujourd’hui, par exemple, quand vous avez offert votre bracelet,vous auriez donné beaucoup pour en avoir une miette de plus, dejeunesse !

— Oh le gredin ! murmura Veltchaninov.

— En tout cas, monsieur, reprit Pavel Pavlovitch avec dignité,les motifs que vous invoquez, et que pour ma part je juge d’un goûtdouteux et parfaitement inconvenants, ne me paraissent pas denature à justifier un entretien plus prolongé. Tout cela n’est quegaminerie et que niaiserie. Demain j’irai trouver FédoséiSemenovitch ; pour le moment, je vous prie de me laisser enpaix.

— Mais voyez donc la dignité de cet homme ! cria l’autre àVeltchaninov, perdant son beau sang-froid. On le chasse de là-bas,en lui tirant la langue. Vous croyez qu’il va se tenir poursatisfait ? Ah bien oui ! Il ira demain tout rapporter aupère. N’est-ce pas la preuve, homme déloyal que vous êtes, que vousvoulez obtenir la jeune fille de force, que vous prétendezl’acheter à des gens à qui l’âge a ôté l’esprit, et qui profitentde la barbarie sociale pour disposer d’elle à leurfantaisie ?… Elle vous a pourtant témoigné suffisamment sonmépris. Ne vous a-t-elle pas fait rendre aujourd’hui même votrestupide cadeau, votre bracelet ?… Que vous faut-il deplus ?

— Personne ne m’a rendu aucun bracelet… ce n’est pas possible,dit Pavel Pavlovitch en frissonnant.

— Comment, pas possible ? Est-ce que M. Veltchaninov nevous l’a pas rendu ?

« Que le diable l’emporte ! » songea Veltchaninov.

— En effet, dit-il tout haut, d’un air sombre, NadéjdaFédoséievna m’a chargé aujourd’hui de vous rendre cet écrin, PavelPavlovitch. Je ne voulais pas m’en charger, mais elle a insisté… Levoici… Je suis bien fâché…

Il tira l’écrin de sa poche et le tendit d’un air embarrassé àPavel Pavlovitch, qui restait stupéfait.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas encore rendu ? fit sévèrementle jeune homme, en se tournant vers Veltchaninov.

— Je n’en ai vraiment pas trouvé l’occasion, dit l’autre demauvaise humeur.

— C’est étrange.

— Quoi ?

— C’est au moins étrange, convenez-en… Enfin, je veux biencroire qu’il n’y a dans tout cela qu’un malentendu.

Veltchaninov eut une furieuse envie de se lever à l’instant mêmeet d’aller tirer les oreilles au jouvenceau ; mais il partitmalgré lui d’un bruyant éclat de rire : le jeune homme se mit àrire aussitôt. Seul Pavel Pavlovitch ne riait pas ; siVeltchaninov avait remarqué le regard qu’il lui jeta tandis qu’ilsétaient là tous les deux à rire, il eût compris que cet homme setransformait à ce moment en une bête dangereuse… Veltchaninov nevit pas ce regard, mais il comprit qu’il fallait venir au secoursde Pavel Pavlovitch.

— Écoutez, monsieur Lobov, dit-il d’un ton amical, sans porteraucun jugement sur le reste de l’affaire, dont je ne veux pas memêler, je vous ferai remarquer que Pavel Pavlovitch, en recherchantla main de Nadéjda Fédoséievna, a pour lui, en premier lieu, leconsentement de cette honorable famille, en second lieu, unesituation distinguée et considérable, et enfin, une bellefortune ; que, par conséquent, il est en droit d’être surprisde la rivalité d’un homme tel que vous, d’un homme jeune au pointque personne ne peut le prendre pour un rival sérieux… Et, parconséquent, il a raison de vous prier d’en finir.

— Qu’entendez-vous donc par mon extrême jeunesse ? J’aidix-neuf ans depuis un mois. J’ai depuis longtemps l’âge légal dumariage. Voilà tout.

— Mais enfin quel père se déciderait à vous donner aujourd’huisa fille, quand bien même vous seriez destiné à être plus tardmillionnaire, ou à devenir un bienfaiteur de l’humanité ? Unhomme de dix-neuf ans peut à peine répondre de lui-même, et vousvoudriez, de gaieté de cœur, vous charger de l’avenir d’un autreêtre, de l’avenir d’une enfant aussi enfant que vous ?…Voyons, songez-y, cela n’est même pas bien… Si je me permets devous parler ainsi, c’est que vous-même tout à l’heure vous m’avezinvoqué comme arbitre entre Pavel Pavlovitch et vous.

— Alors, c’est Pavel Pavlovitch qu’il s’appelle ? fit lejeune homme. Pourquoi donc me figurais-je que c’était VassiliPetrovitch ?… À vrai dire — et il se tourna vers Veltchaninov—, votre discours ne me surprend pas le moins du monde : je savaisbien que vous êtes tous les mêmes ! Il est pourtant curieuxqu’on m’ait parlé de vous comme d’un homme un peu moderne… aureste, tout cela n’est que sottises. La vérité, la voici : bienloin que je me sois mal conduit dans toute cette affaire, commevous vous êtes permis de le dire, c’est tout à fait le contraire,comme j’espère vous le faire comprendre. D’abord, nous nous sommesengagés notre parole l’un à l’autre ; de plus, je lui aiformellement promis, en présence de deux témoins, que si ellevenait à en aimer un autre, ou si elle se sentait portée à rompreavec moi, je me reconnaîtrais sans hésiter coupable d’adultère,pour lui fournir un motif de divorce. Ce n’est pas tout : comme ilfaut prévoir le cas où je me dédirais, et où je refuserais de luifournir ce motif, le jour même du mariage, pour assurer son avenir,je lui remettrai une lettre de change de cent mille roubles, demanière que si je venais à lui tenir tête et à faillir à mesengagements, elle pourrait négocier ma traite, et moi, jerisquerais la prison ! Ainsi tout est prévu et l’avenir depersonne n’est compromis. Voilà pour le premier point.

— Je gage que c’est Predposylov qui vous a suggéré cettecombinaison, dit Veltchaninov.

— Ha ! ha ! ha ! ricana sournoisement PavelPavlovitch.

— Qu’est-ce donc qui amuse si fort ce monsieur ? Vous avezdeviné juste, c’est une idée de Predposylov ; et reconnaissezque c’est bien trouvé. De toute façon, notre absurde législationest tout à fait impuissante contre nous. Naturellement, je suisbien décidé à l’aimer toujours, et elle ne fait que rire de cesprécautions ; mais enfin, reconnaissez que tout cela esthabilement et généreusement combiné, et que tout le monde n’enuserait pas de la sorte.

— À mon avis, non seulement le procédé manque de noblesse, maisil est tout à fait vilain.

Le jeune homme haussa les épaules.

— Votre sentiment ne me surprend pas le moins du monde, fit-ilaprès un silence ; il y a longtemps que j’ai cessé dem’étonner de tout cela. Predposylov vous dirait tout net que votreinintelligence complète des choses les plus naturelles provient dece que vos sentiments et vos idées ont été parfaitement pervertispar l’existence oisive et stupide que vous avez menée… Au reste, ilest possible que nous ne nous comprenions pas même l’un l’autre :on m’a pourtant parlé de vous en fort bons termes… Mais vous avezpassé la cinquantaine ?

— Si vous le voulez bien, revenons à notre affaire.

— Excusez mon indiscrétion, et ne vous offensez pas ;c’était sans la moindre intention. Je continue… Je ne suis pas dutout le futur millionnaire que vous vous êtes plu à imaginer… cequi est une bien singulière idée !… Je suis ce que vous voyez,mais j’ai une confiance absolue dans mon avenir. Je ne serai enaucune façon un héros ni un bienfaiteur de l’humanité, maisj’assurerai l’existence de ma femme et la mienne… Pour être exact,je n’ai à l’heure présente pas un sou vaillant. J’ai été élevé pareux depuis mon enfance…

— Comment cela ?

— Je suis le fils d’un parent éloigné de madame Zakhlébinine :quand je suis resté orphelin, à huit ans, ils m’ont pris chez euxet, plus tard, ils m’ont mis au lycée. Le père est un brave homme,je vous prie de le croire.

— Je le sais bien.

— Oui ; seulement il vieillit, il retarde. D’ailleurs trèsbrave homme. Il y a longtemps que je me suis affranchi de satutelle, pour gagner moi-même ma vie, et ne rien devoir qu’àmoi.

— Depuis quand ? demanda curieusement Veltchaninov.

— Il y aura bientôt quatre mois.

— Oh ! à présent, tout devient clair : vous êtes des amisd’enfance !… Et avez-vous une place ?

— Oui, une place provisoire, chez un notaire : vingt-cinqroubles par mois. Mais il faut vous dire que je ne gagnais pas mêmecela lorsque j’ai fait ma demande. J’étais alors au chemin de fer,où l’on me donnait dix roubles. Mais tout cela est provisoire.

— Alors, vous avez fait votre demande à la famille.

— Oui, dans toutes les formes, il y a longtemps, il y a bientrois semaines.

— Et qu’ont-ils dit ?

— Le père a commencé par rire aux éclats, puis s’est fâché toutrouge. On a enfermé Nadéjda dans une chambre de l’entresol ;mais elle n’a pas faibli, elle a été héroïque. Au reste, si je n’aipas réussi auprès du père, c’est parce qu’il a une vieille dentcontre moi : il ne me pardonne pas d’avoir quitté une place qu’ilm’avait procurée dans ses bureaux, il y a quatre mois, avant monentrée au chemin de fer. C’est un vieillard ; il est trèsaffaibli. Oh ! je le répète, dans sa famille, il est simple etcharmant ; mais, dans son bureau, vous ne pouvez pas vousimaginer ! Il siège là comme un Jupiter ! Je lui ai donnéà entendre très clairement que ses manières ne m’allaientpas ; mais l’affaire qui a mis le feu aux poudres est arrivéepar la faute de son sous-chef : ce monsieur s’est avisé d’aller seplaindre de ce que j’avais été grossier avec lui— et je m’étaisborné à lui dire qu’il était arriéré. Je les ai envoyés promener,et maintenant je suis chez le notaire.

— Vous étiez bien payé dans les bureaux ?

— Oh ! j’étais surnuméraire !… C’est le vieux qui medonnait ce qui m’était nécessaire. Je le répète, c’est un bravehomme… Mais voilà ! nous ne sommes pas gens à céder…Certainement, vingt-cinq roubles, c’est loin d’êtresuffisant ; mais je compte qu’avant peu on m’emploiera àmettre de l’ordre dans les affaires du comte Zavileiski : ellessont très embrouillées. Alors j’aurai trois mille roubles encommençant ; c’est plus que ne gagne un homme d’affaires juré.On s’en occupe en ce moment même… Diable ! quel coup detonnerre ! L’orage approche : c’est une chance que je soisarrivé avant qu’il éclate ; je suis venu de là-bas à pied,j’ai couru presque tout le temps.

— Pardon, mais alors, si l’on ne vous reçoit plus dans lamaison, comment avez-vous pu causer avec NadéjdaFédoséievna ?

— Eh mais ! on peut causer par-dessus le mur !… Vousavez remarqué la petite rousse ? dit-il en souriant. Ehbien ! elle est tout à fait avec nous ; et MariaNikitichna aussi ; c’est un vrai serpent que cette MariaNikitichna… Qu’avez-vous donc à faire la grimace ? Vous avezpeur du tonnerre ?

— Non, je suis souffrant, très souffrant…

Veltchaninov venait d’être pris d’une douleur subite dans lapoitrine ; il se leva et marcha par la chambre.

— En ce cas, je vous dérange… Ne vous gênez pas, je m’en vaistout de suite.

Et le jeune homme se leva de sa place.

— Vous ne me gênez pas le moins du monde, ce n’est rien, fittrès doucement Veltchaninov.

— Ce n’est rien, comme dit Kobylnikov quand il a mal au ventre…Vous vous rappelez, dans Chtchédrine ? Aimez-vousChtchédrine ?

— Sans doute !

— Moi aussi… Eh bien ! Vassili… pardon ! PavelPavlovitch, finissons-en ! reprit-il en se tournant vers PavelPavlovitch, très aimablement, avec un sourire. — Pour que vouscompreniez mieux, je vous pose encore une fois la question, trèsnettement : consentez-vous à renoncer demain, officiellement, enprésence des parents et en ma présence, à toutes vos prétentionssur Nadéjda Fédoséievna ?

— Je ne consens à rien du tout, fit Pavel Pavlovitch en selevant, avec impatience et colère ; et je vous prie, encoreune fois, de me laisser en paix… car tout cela n’est qu’unenfantillage et une sottise.

— Prenez garde ! répondit le jeune homme avec un sourirearrogant, en le menaçant du doigt, — ne faites pas de faux calculs…Savez-vous où peut vous mener une erreur pareille dans voscalculs ? Je vous préviens que dans neuf mois, quand vousaurez dépensé beaucoup d’argent, que vous vous serez donné beaucoupde mal, et que vous reviendrez, vous serez bien obligé à renoncerde vous-même à Nadéjda Fédoséievna ; et si alors vous n’yrenoncez pas, les choses tourneront mal pour vous… Voilà ce quivous attend, si vous vous obstinez !… Je dois vous prévenirque vous jouez à présent le rôle du chien qui défend l’approche dufoin — pardonnez, ce n’est qu’une comparaison : — ni soi-même, nipersonne ! Je vous le répète charitablement : réfléchissez,tâchez de réfléchir sérieusement au moins une fois dans votrevie.

— Je vous prie de me faire grâce de votre morale ! criaPavel Pavlovitch en fureur. Et quant à ce qui est de vosconfidences compromettantes, dès demain je prendrai des mesures, etdes mesures radicales !

— Mes confidences compromettantes ? Qu’est-ce que vousentendez par là ? c’est vous qui êtes un polisson, si depareilles choses vous viennent en tête. Au reste, j’attendraijusqu’à demain ; mais si… Bon ! encore letonnerre !… Au revoir ; je suis enchanté d’avoir faitvotre connaissance, dit-il à Veltchaninov.

Et il se sauva, pressé de devancer l’orage et d’éviter lapluie.

Chapitre 15Règlement de comptes

— Avez-vous vu ? Avez-vous vu ? s’écria PavelPavlovitch en bondissant vers Veltchaninov, sitôt que le jeunehomme fut sorti.

— Eh ! oui, vous n’avez pas de chance ! fitVeltchaninov.

Il n’eût pas laissé échapper cette parole s’il n’eût étéexaspéré par la douleur croissante qui lui torturait la poitrine.Pavel Pavlovitch tressaillit comme s’il ressentait une brûlure.

— Eh bien, et votre rôle, à vous, dans tout cela ? C’estsans doute par compassion pour moi que vous ne m’avez pas rendu lebracelet, hein ?

— Je n’ai pas eu le temps…

— C’est parce que vous me plaigniez de tout votre cœur, comme unvéritable ami plaint un véritable ami ?

— Eh bien, soit ! je vous plaignais, dit Veltchaninov,commençant à s’emporter.

Cependant, il lui raconta en quelques mots comment il avait étéforcé d’accepter le bracelet, comment Nadéjda Fédoséievna l’avaitcontraint à se mêler de cette affaire…

— Vous comprenez bien que je ne voulais m’en charger à aucunprix ; j’ai déjà bien assez d’ennuis sans cela !

— Vous vous êtes laissé attendrir, et vous avez accepté !ricana Pavel Pavlovitch.

— Vous savez bien que ce que vous dites là est stupide ;mais il faut vous pardonner… Vous avez vu tout à l’heure que cen’est pas moi qui joue le rôle principal dans cetteaffaire !

— Enfin, il n’y a pas à dire, vous vous êtes laisséattendrir.

Pavel Pavlovitch s’assit et remplit son verre.

— Vous vous imaginez que je vais céder la place à cegamin ? Je le briserai comme un fétu, voilà ce que jeferai ! Dès demain, j’irai là-bas, et je mettrai bon ordre àtout cela. Nous balaierons toutes ces puérilités…

Il vida son verre presque d’un trait et s’en versa unautre ; il agissait avec un sans-gêne extraordinaire.

— Ha ! ha ! Nadenka et Sachenka, les charmantsenfants ! Ha ! ha ! ha !

Il ne se tenait plus de fureur. Un violent coup de tonnerreéclata, tandis que brillait un éclair, et la pluie se mit à tomberà torrents. Pavel Pavlovitch se leva et alla fermer la fenêtre.

— Il vous demandait tout à l’heure si vous avez peur dutonnerre… Ha ! ha ! Veltchaninov, avoir peur du tonnerre…Et puis son Kobylnikov ! c’est bien cela, n’est-ce pas ?oui, Kobylnikov !… Et puis vos cinquante ans ! Ha !ha ! Vous vous rappelez ? fit Pavel Pavlovitch d’un airmoqueur.

— Vous êtes installé ici… — dit Veltchaninov, qui pouvait àpeine parler, tant il souffrait, — moi, je vais me coucher… Vousferez ce qu’il vous plaira.

— On ne mettrait pas un chien dehors par un temps pareil !grogna Pavel Pavlovitch, blessé de l’observation, et presqueenchanté qu’une occasion lui permît de se montrer offensé.

— C’est bon ! restez assis, buvez… passez la nuit comme ilvous plaira ! murmura Veltchaninov ; il s’allongea sur ledivan et gémit faiblement.

— Passer la nuit ici ?… Vous n’avez pas peur ?

— Peur de quoi ? demanda Veltchaninov en relevantbrusquement la tête.

— Mais que sais-je, moi ? L’autre fois vous avez eu unepeur terrible, au moins à ce qu’il m’a semblé…

— Vous êtes un imbécile ! cria Veltchaninov hors delui ; et il se tourna vers le mur.

— C’est bon, n’en parlons plus ! fit Pavel Pavlovitch.

À peine le malade se fut-il étendu qu’il s’endormit. Après lasurexcitation factice qui l’avait tenu debout toute cette journéeet dans ces derniers temps, il restait faible comme un enfant. Maisle mal reprit le dessus et vainquit la fatigue et le sommeil : aubout d’une heure, Veltchaninov se réveilla et se dressa sur ledivan avec des gémissements de douleur. L’orage avait cessé ;la chambre était pleine de fumée de tabac, la bouteille était videsur la table, et Pavel Pavlovitch dormait sur l’autre divan. Ils’était couché tout de son long ; il avait gardé ses vêtementset ses bottes. Son lorgnon avait glissé de sa poche et pendait aubout du fil de soie, presque au ras du plancher. Son chapeau avaitroulé à terre, non loin de lui.

Veltchaninov le regarda avec humeur et ne l’éveilla pas. Il seleva et marcha par la chambre : il n’avait plus la force de restercouché ; il gémissait et songeait à sa maladie avecangoisse.

Il en avait peur, non sans motif. Il y avait longtemps qu’ilétait sujet à ces crises, mais, au début, elles ne revenaient qu’àde longs intervalles, au bout d’un an, de deux ans. Il savait quecela venait du foie. Cela commençait par une douleur au creux del’estomac, ou un peu plus haut, une douleur sourde, assez faible,mais exaspérante. Puis la douleur grandissait, peu à peu, sansdiscontinuer, parfois pendant dix heures, à la file, et finissaitpar avoir une telle violence, par être si intolérable, que lemalade voyait venir la mort. Lors de la dernière crise, un anauparavant, après cette exacerbation progressive de la douleur, ils’était trouvé si épuisé qu’il pouvait à peine bouger encore lamain ; le médecin ne lui avait permis durant toute cettejournée qu’un peu de thé léger, un peu de pain trempé dans dubouillon. Les crises survenaient pour des motifs très divers ;mais toujours elles apparaissaient à la suite d’ébranlementsnerveux excessifs. Elles n’évoluaient pas toujours de la mêmemanière : parfois on parvenait à les étrangler dès le début, dès lapremière demi-heure, par l’application de simples compresseschaudes ; d’autres fois, tous les remèdes restaientimpuissants, et l’on n’arrivait à calmer la douleur à la longuequ’à force de vomitifs ; la dernière fois, par exemple, lemédecin déclara, après coup, qu’il avait cru à unempoisonnement.

Maintenant, il y avait encore loin jusqu’au matin, et il nevoulait pas que l’on cherchât un médecin tant qu’il feraitnuit ; au reste, il n’aimait pas les médecins. À la fin, il nese contint plus, et il gémit tout haut. Ses plaintes réveillèrentPavel Pavlovitch ; il se souleva sur son divan et resta assisun moment, effaré, écoutant et regardant Veltchaninov, qui couraitcomme un fou par les chambres. Le vin qu’il avait bu avait si bienproduit son effet qu’il fut longtemps sans retrouver sesesprits ; enfin il comprit, s’approcha de Veltchaninov ;l’autre balbutia une réponse.

— C’est du foie que cela vient ; oh ! je connais biencela ! fit Pavel Pavlovitch avec une volubilité surprenante, —Petr Kouzmitch et Polosoukhine ont eu tout à fait la même chose, etc’était le foie… Il faut mettre des compresses bien chaudes. PetrKouzmitch usait toujours de compresses… C’est qu’on peut enmourir ! Voulez-vous que je coure appeler Mavra,dites ?

— Ce n’est pas la peine, ce n’est pas la peine ! — fitVeltchaninov à bout de forces, — je n’ai besoin de rien.

Mais Pavel Pavlovitch était, Dieu sait pourquoi, tout à faithors de lui, aussi bouleversé que s’il se fût agi de sauver sonpropre fils. Il ne voulut rien entendre et insista avec feu : ilfallait absolument mettre des compresses chaudes et puis, parlà-dessus, avaler vivement, d’un trait, deux ou trois tasses de théfaible, aussi chaud que possible, presque bouillant. Il courutchercher Mavra, sans attendre que Veltchaninov le lui permît, laramena à la cuisine, fit du feu, alluma le samovar ; en mêmetemps, il décidait le malade à se coucher, le déshabillait,l’enveloppait d’une couverture ; et au bout de vingt minutes,le thé était prêt, et la première compresse était chauffée.

— Voilà qui fait l’affaire… des assiettes bien chaudes,brûlantes ! — dit-il avec un empressement passionné, enappliquant sur la poitrine de Veltchaninov une assiette enveloppéedans une serviette. — Nous n’avons pas d’autres compresses, et ilserait trop long de s’en procurer… Et puis des assiettes, je peuxvous le garantir, c’est encore ce qu’il y a de meilleur ; j’enai fait l’expérience moi-même, en personne, sur Petr Kouzmitch…C’est que, vous savez, on peut en mourir !… Tenez, buvez cethé, vivement : tant pis, si vous vous brûlez !… Il s’agit devous sauver, il ne s’agit pas de faire des façons.

Il bousculait Mavra, qui dormait encore à demi ; onchangeait les assiettes toutes les trois ou quatre minutes. Aprèsla troisième assiette et la seconde tasse de thé bouillant, avaléed’un trait, Veltchaninov se sentit tout à coup soulagé.

— Quand on parvient à se rendre maître du mal, alors, grâce àDieu ! c’est bon signe ! s’écria Pavel Pavlovitch.

Et il courut tout joyeux chercher une autre assiette et uneautre tasse de thé.

— Le tout, c’est d’empoigner le mal ! Le tout, c’est quenous arrivions à le faire céder ! répétait-il à chaqueinstant.

Au bout d’une demi-heure, la douleur était tout à faitcalmée ; mais le malade était si exténué que, malgré lessupplications de Pavel Pavlovitch, il refusa obstinément de selaisser appliquer « encore une petite assiette ». Ses yeux sefermaient de faiblesse.

— Dormir ! dormir ! murmura-t-il d’une voixéteinte.

— Oui, oui ! fit Pavel Pavlovitch.

— Couchez-vous aussi… Quelle heure est-il ?

— Il va être deux heures moins un quart.

— Couchez-vous.

— Oui, oui, je me couche.

Une minute après, le malade appela de nouveau Pavel Pavlovitch,qui accourut et se pencha sur lui.

— Oh ! vous êtes… vous êtes meilleur que moi !…Merci.

— Dormez, dormez ! fit tout bas Pavel Pavlovitch.

Et il retourna vite à son divan, sur la pointe des pieds.

Le malade l’entendit encore faire doucement son lit, ôter sesvêtements, éteindre la bougie, et se coucher à son tour, enretenant son souffle, pour ne pas le troubler.

Veltchaninov dut s’endormir, sans doute, aussitôt que la lumièrefut éteinte ; il se le rappela plus tard très nettement. Mais,durant tout son sommeil, jusqu’au moment où il se réveilla, il luisembla, en rêve, qu’il ne dormait pas, et qu’il ne pouvait arriverà s’endormir, malgré son extrême faiblesse.

Il rêva qu’il se sentait délirer, qu’il ne parvenait pas àchasser les images obstinément pressées devant son esprit, bienqu’il eût pleinement conscience que c’était là des visions et nondes réalités. Il reconnaissait toute la scène : sa chambre étaitpleine de gens, et la porte, dans l’ombre, restait ouverte ;les gens entraient en foule, montaient l’escalier, en rangs serrés.Au milieu de la chambre, près de la table, un homme était assis,exactement comme dans son rêve d’il y a un mois. De même qu’alors,l’homme restait assis, accoudé sur la table, sans parler ;mais cette fois il portait un chapeau entouré d’un crêpe. «Comment ? c’était donc Pavel Pavlovitch, l’autre foisaussi ? » pensa Veltchaninov ; mais, en considérant lestraits de l’homme silencieux, il se convainquit que c’étaitquelqu’un d’autre. « Mais pourquoi donc porte-t-il un crêpe ?» songea-t-il. La foule pressée autour de la table parlait, criait,et le tumulte était terrible. Ces gens semblaient plus irritéscontre Veltchaninov, plus menaçants que dans l’autre rêve ;ils tendaient les poings vers lui, et criaient à tue-tête ;que criaient-ils, que voulaient-ils, il ne parvenait pas à lecomprendre.

« Mais voyons, tout cela n’est que du délire ! songea-t-il,je sais bien que je n’ai pu m’endormir, que je me suis levé, que jesuis debout, parce que je ne pouvais rester couché, tant jesouffrais !… » Et pourtant les cris, les gens, les gestes,tout lui apparaissait avec une si parfaite netteté, avec un tel airde réalité, que par moments il lui venait des doutes : « Est-cebien vraiment une hallucination que tout cela ? Que meveulent-ils donc, ces gens, mon Dieu ! Mais… si tout celan’est pas du délire, comment est-il possible que ces cris neréveillent pas Pavel Pavlovitch ? Car enfin il dort, il estlà, sur le divan ! »

À la fin, il arriva ce qui était arrivé dans l’autre rêve : tousrefluèrent vers la porte et se ruèrent dans l’escalier, et furentrejetés dans la chambre par une nouvelle foule qui montait. Lesnouveaux arrivants portaient quelque chose, quelque chose de grandet de lourd ; on entendait résonner dans l’escalier les paspesants des porteurs ; des rumeurs montaient, des voix horsd’haleine. Dans la chambre, tous crièrent : « On l’apporte : onl’apporte ! » Les yeux étincelèrent et se braquèrent,menaçants, sur Veltchaninov ; et violemment, du geste, on luidésigna l’escalier. Déjà, il ne doutait plus que tout cela fût, nonpas une hallucination, mais une réalité ; il se haussa sur lapointe des pieds pour apercevoir plus vite, par-dessus les têtes,ce qu’on apportait. Son cœur battait, battait, battait, et soudain,exactement comme dans l’autre rêve, trois violents coups desonnette retentirent. Et de nouveau ils étaient si clairs, siprécis, si distincts, qu’il n’était pas possible qu’ils ne fussentpas réels !… Il poussa un cri et se réveilla.

Mais il ne courut pas à la porte, comme l’autre fois. Quelleidée subite dirigea son premier mouvement ?… Est-ce même uneidée quelconque qui à ce moment le fit agir ?… Ce fut comme siquelqu’un lui disait ce qu’il fallait faire ; il se dressavivement sur son lit, se jeta en avant, droit vers le divan oùdormait Pavel Pavlovitch, les mains tendues, comme pour prévenir,repousser une attaque. Ses mains rencontrèrent d’autres mains,tendues vers lui ; il les saisit fortement ; quelqu’unétait là, debout, penché vers lui. Les rideaux étaient fermés, maisl’obscurité n’était pas complète ; il venait une faible lueurde la pièce voisine, qui n’avait pas de rideaux opaques. Tout àcoup, une douleur terrible lui déchira la paume et les doigts de lamain gauche, et il comprit qu’il avait saisi fortement de cettemain le tranchant d’un couteau ou d’un rasoir. Au même moment, ilentendit le bruit sec d’un objet qui tombait à terre.

Veltchaninov était bien trois fois plus fort que PavelPavlovitch ; pourtant la lutte fut longue, dura quatre ou cinqminutes. Enfin il le terrassa, lui ramena les mains derrière ledos, pour les lui lier, tout de suite. Il tint ferme l’assassin dela main gauche, et, de l’autre chercha quelque chose qui pût servirde lien, le cordon des rideaux de la fenêtre ; il tâtonnalongtemps, le trouva enfin, et l’arracha. Il fut surpris lui-même,ensuite, de la vigueur extraordinaire que cet effort lui avaitdemandée.

Durant ces trois minutes, ni lui, ni l’autre, ne dit un seulmot ; rien ne s’entendait, que leur souffle haletant, et lebruit sourd de la lutte. Quand il fut parvenu à lier les mains dePavel Pavlovitch, il le laissa couché à terre, se releva, alla à lafenêtre, écarta les rideaux. La rue était déserte ; le jourcommençait à blanchir. Il ouvrit la fenêtre, y resta quelquesinstants, respirant à pleins poumons l’air frais. Il était près decinq heures. Il referma la fenêtre, alla à l’armoire, prit uneserviette, et en enveloppa solidement sa main gauche, pour arrêterle sang. Il vit à ses pieds le rasoir ouvert, sur le tapis ;il le ramassa, l’essuya, le remit dans la boîte, qu’il avaitoubliée le matin sur une petite table placée près du divan où avaitdormi Pavel Pavlovitch ; et il plaça la boîte dans son bureau,qu’il ferma à clef. Puis il s’approcha de Pavel Pavlovitch, et leconsidéra.

Il avait réussi à se lever à grand-peine et à s’asseoir dans unfauteuil. Il n’était ni habillé, ni chaussé. Sa chemise étaittachée de sang, dans le dos et aux manches ; c’était du sangde Veltchaninov.

C’était assurément Pavel Pavlovitch, mais il étaitméconnaissable, tant ses traits étaient décomposés. Il était assis,les mains liées derrière le dos, faisant effort pour se tenirdroit, le visage ravagé, convulsé, vert à force de pâleur ; detemps en temps, il tremblait. Il regardait Veltchaninov d’un regardfixe, mais éteint, d’un œil qui ne voyait pas. Tout à coup, il eutun sourire stupide et égaré, désigna d’un mouvement de la tête lacarafe, sur la table, et dit, en bégayant, tout bas :

— À boire…

Veltchaninov remplit un verre d’eau et le fit boire, de sa main.Pavel Pavlovitch aspirait l’eau gloutonnement ; il but troisgorgées, puis releva la tête, regarda très fixement, en face,Veltchaninov qui restait debout devant lui, le verre en main ;il ne dit rien, et recommença à boire. Quand il eut fini, ilrespira profondément. Veltchaninov prit son oreiller, sesvêtements, passa dans la pièce voisine et enferma Pavel Pavlovitchà clef dans la chambre où il se trouvait.

Ses souffrances de la nuit avaient complètement cessé, mais safaiblesse redevint extrême, après le prodigieux effort qu’il venaitde déployer. Il essaya de réfléchir à ce qui s’était passé ;mais ses idées ne parvenaient pas à se coordonner : la secousseavait été trop forte. Il s’assoupit, sommeilla quelques minutes,puis soudain trembla de tous ses membres, se réveilla, se rappelatout ; il souleva avec précaution sa main gauche, toujoursenveloppée dans la serviette humide de sang, et se mit à réfléchir,avec une agitation fébrile. Un seul point était parfaitement clairpour lui : c’est que Pavel Pavlovitch avait effectivement voulul’égorger, mais que peut-être un quart d’heure avant de faire lecoup il ignorait lui-même qu’il le ferait. Peut-être la boîte auxrasoirs lui avait-elle sauté aux yeux, la veille au soir, sansqu’il eût aucune préméditation, et le souvenir de ces rasoirsavait-il agi ensuite, comme une obsession. (Les rasoirs,d’ordinaire, étaient enfermés à clef dans le bureau ; laveille, Veltchaninov s’en était servi, et les avait laissés dehorspar mégarde.)

« S’il avait été résolu à me tuer, il se serait muni d’unpoignard ou d’un pistolet ; il ne pouvait compter sur mesrasoirs, qu’il n’avait encore jamais vus », songea-t-il.

Enfin, six heures sonnèrent. Veltchaninov revint à lui,s’habilla, et retourna vers Pavel Pavlovitch. En ouvrant la porte,il ne put s’expliquer pourquoi il avait enfermé Pavel Pavlovitch,pourquoi il ne l’avait pas chassé sur-le-champ hors de chez lui. Ilfut surpris de le trouver tout habillé : le prisonnier étaitparvenu à défaire ses liens. Il était assis dans le fauteuil ;il se leva quand Veltchaninov entra. Il tenait son chapeau à lamain. Son regard trouble disait : « Il est inutile de parler ;il n’y a rien à dire ; il n’y a pas à parler… »

— Allez ! dit Veltchaninov. Prenez votre écrin,ajouta-t-il.

Pavel Pavlovitch revint jusqu’à la table, prit l’écrin, le mitdans sa poche et se dirigea vers l’escalier. Veltchaninov étaitdebout près de la porte, pour la fermer sur lui. Leurs regards serencontrèrent une dernière fois. Pavel Pavlovitch s’arrêta court.Pendant cinq secondes ils se regardèrent en face, les yeux dans lesyeux, comme indécis. Enfin Veltchaninov lui fit signe de lamain.

— Allez ! dit-il à demi voix.

Et il ferma la porte à clef.

Chapitre 16Analyse

Un sentiment de joie inouïe, immense, le remplit toutentier ; quelque chose finissait, se dénouait ; unepesanteur effroyable s’en allait, se détachait de lui. Il en avaitconscience. Elle avait duré cinq semaines. Il leva sa main, regardala serviette tachée de sang, et murmura :

— Non, cette fois tout est bien fini !

Et, durant toute cette matinée, pour la première fois depuistrois semaines, il ne songea presque pas à Lisa, comme si ce sang,coulé de ses doigts blessés, l’avait encore affranchi de cetteautre obsession.

Il comprenait clairement qu’un terrible danger l’avait menacé. «Ces gens-là, songeait-il, la minute d’avant, ne savent pas s’ilsvous égorgeront ou non, et puis, une fois qu’ils tiennent uncouteau entre leurs mains tremblantes, et qu’ils sentent le premierjet de sang sur leurs doigts, il ne leur suffit plus de vouségorger, il faut qu’ils vous coupent la tête, tout net : « houp !  » comme disent les forçats. C’est bien cela !»

Il ne put rester chez lui : il fallait absolument qu’il fîtquelque chose tout de suite, ou quelque chose allait inévitablementlui arriver : il sortit, marcha par les rues, et attendit. Il avaitune envie extrême de rencontrer quelqu’un, de causer avecquelqu’un, fût-ce un inconnu, et ce désir lui donna l’idée de voirun médecin et de faire panser convenablement sa main. Le médecin,qu’il connaissait depuis longtemps, examina la blessure, et luidemanda curieusement :

— Comment cela a-t-il pu vous arriver ?

Veltchaninov répondit par une plaisanterie, éclata de rire etfaillit tout raconter, mais se contint. Le médecin lui tâta lepouls, et, lorsqu’il sut la crise qu’il avait eue la nuitprécédente, lui fit prendre sur-le-champ une potion calmante qu’ilavait sous la main. Quant à la blessure, il le rassura :

— Cela ne peut avoir de suites bien fâcheuses.

Veltchaninov se remit à rire, et déclara que des suitesexcellentes s’étaient déjà produites.

Deux fois encore, dans cette même journée, il fut repris d’uneenvie irrésistible de tout raconter ; une fois, même, ce futen présence d’un homme qui lui était tout à fait inconnu, et auquelil adressa le premier la parole dans une pâtisserie, — lui qui,jusqu’à ce jour, n’avait jamais pu supporter de causer avec desinconnus dans des endroits publics.

Il entra dans une boutique, acheta un journal, alla chez sontailleur et commanda des vêtements. L’idée d’aller rendre visiteaux Pogoreltsev continuait à ne lui donner aucun plaisir ; ilne songeait guère à eux, et, d’ailleurs, il n’était pas possiblequ’il allât à leur maison de campagne : il fallait qu’il attendîtici, à la ville, il ne savait quoi.

Il dîna de bon appétit, causa avec le garçon et avec son voisinde table, et vida une demi-bouteille de vin. Il ne songeait mêmepas qu’un retour de la crise de la veille fût possible ; ilétait convaincu que son mal avait complètement passé au moment mêmeoù, en dépit de son état de faiblesse, il avait, après une heure etdemie de sommeil, sauté à bas de son lit, et si vigoureusement jetéà terre son assassin.

Vers le soir pourtant, la tête commença à lui tourner, et, parmoments, il sentait monter quelque chose qui ressemblait à son rêvedélirant de la nuit. Il rentra chez lui dès le crépuscule, et sachambre le terrifia presque, lorsqu’il y pénétra. Il se sentaitagité et oppressé. Il parcourut plusieurs fois sonappartement ; même il alla jusque dans sa cuisine, où jamaisil n’entrait. « C’est ici qu’hier ils ont fait chauffer lesassiettes », songeait-il. Il ferma la porte au verrou, et, plus tôtque d’habitude, il alluma les bougies. Cependant, il se rappela quetout à l’heure, en passant devant la loge, il avait appelé Mavra etlui avait demandé : « Pavel Pavlovitch n’est-il pas venu en monabsence ? » comme si, en effet, il pouvait être venu.

Une fois qu’il se fut enfermé soigneusement, il prit dans sonbureau la boîte à rasoirs et ouvrit le rasoir « d’hier » pourl’examiner. Sur le manche d’ivoire blanc il y avait encore quelquesgouttes de sang. Il remit le rasoir dans la boîte, et la replaçadans le bureau. Il désirait dormir : il fallait absolument qu’il secouchât tout de suite ; autrement, « demain il ne serait bon àrien ». Ce lendemain lui apparaissait comme un jour destiné à êtreen quelque sorte fatal et « définitif ». Mais les mêmes penséesqui, durant toute la journée, tandis qu’il courait par les rues, nel’avaient pas quitté un seul instant, envahirent tumultueusement satête malade, sans qu’il pût y mettre ordre ou les écarter, et ilsongea, songea, songea, et longtemps encore il lui fut impossiblede s’endormir…

« Étant accordé qu’il s’est mis à m’égorger, sans préméditationaucune, pensa-t-il, n’en avait-il jamais eu l’idée auparavant, pasune seule fois, ne l’a-t-il même jamais rêvé dans un de ses mauvaismoments ? »

Il trouva une réponse bizarre : « Pavel Pavlovitch voulait letuer, mais l’idée du meurtre n’était pas venue une seule fois àl’esprit du futur meurtrier. » Plus brièvement : « Pavel Pavlovitchvoulait tuer, mais ne savait pas qu’il voulait tuer. C’estincompréhensible, mais c’est comme cela », pensa Veltchaninov. « Cen’est ni pour chercher une place ni pour Bagaoutov qu’il est venu àPétersbourg — bien qu’une fois ici, il ait cherché une place etcouru après Bagaoutov, et qu’il ait été hors de lui lorsque l’autreest mort — ; il se souciait de Bagaoutov autant que d’uneguigne. C’est pour moi qu’il est venu ici, et qu’il est venu avecLisa… Moi-même, m’attendais-je à quelque chose… »

Il se répondit que décidément oui, qu’il s’y était attendu dujour où il l’avait vu en voiture, à l’enterrement de Bagaoutov:

« Je m’attendais à quelque chose, mais naturellement, pas àcela…, pas, naturellement, à ce qu’il me coupât le cou !…

« Mais voyons, était-ce sincère, — s’écria-t-il encore, ensoulevant brusquement sa tête de l’oreiller et en ouvrant les yeux,— était-ce sincère, tout ce que… ce fou me disait hier de satendresse pour moi, tandis que son menton tremblait et qu’il sefrappait la poitrine du poing. »

— C’était parfaitement sincère, — répondit-il, approfondissantl’analyse sans ordre. — Il était parfaitement assez bête et assezgénéreux pour s’éprendre de l’amant de sa femme, à la conduite delaquelle il n’a rien trouvé à redire pendant vingt ans ! Ilm’a estimé pendant neuf ans, a honoré mon souvenir, et a gardé mes« expressions » dans sa mémoire. Il n’est pas possible qu’il aitmenti hier ! Est-ce qu’il ne m’aimait pas hier, lorsqu’il medisait : « Réglons nos comptes. » Parfaitement il m’aimait tout enme haïssant, cet amour est de tous le plus fort…

« Il est possible — c’est même certain — que j’ai fait sur lui,à T…, une impression prodigieuse, oui, prodigieuse, et que je l’aisubjugué ; oui, avec un être pareil, cela a fort bien puarriver. Il m’a fait cent fois plus grand que je ne suis, parcequ’il s’est senti écrasé devant moi… Je serais bien curieux desavoir exactement ce qui, en moi, lui faisait tant d’effet… Aprèstout, il est bien possible que ce soient mes gants frais, et lamanière dont je les mettais. Les gants, c’est plus qu’il n’en fautpour certaines âmes nobles, surtout pour des âmes d' » éternelsmaris « . Le reste, ils se l’exagèrent, le multiplient par mille, etils se battront pour vous, si cela vous fait plaisir… Comme iladmirait mes moyens de séduction ! Il est bien possible que cesoit précisément cela qui lui ait fait le plus d’effet… Et son cri,l’autre jour ! Lui aussi ! mais alors il n’y a plus moyende se fier à personne !  » Quand un homme en est là, c’estfini, ce n’est plus qu’une bête brute !…

« Hum ! Il est venu ici pour « nous embrasser et pleurerensemble », comme il le déclarait avec son air sournois ; cequi veut dire qu’il venait pour me couper le cou, et qu’il croyaitvenir m’embrasser et pleurer… Il a amené Lisa avec lui, peut-êtrequ’en effet il m’eût pardonné, car il avait terriblement envie depardonner ! Tout cela a tourné, dès notre première rencontre,en attendrissement d’ivrogne, en niaiseries grotesques et envilaines piailleries de femme offensée. C’est pour cela qu’il estvenu complètement ivre, pour être, avec toutes ses grimaces, enétat de parler ; il n’aurait jamais pu, sans être ivre… Et cequ’il les aimait, les grimaces ! Quelle joie, lorsque je mesuis laissé aller à cette embrassade !… Seulement il ne savaitpas alors si tout cela finirait par un baiser ou par un coup decouteau. Eh bien ! la solution est venue, la meilleure, lavraie solution : le baiser et le coup de couteau, les deux à lafois. C’est la solution tout à fait logique !…

« Il a été assez bête pour me mener voir sa fiancée… Safiancée ! Seigneur ! Il n’y a qu’un être comme lui quipuisse avoir l’idée de « renaître à une vie nouvelle » par cemoyen-là. Pourtant, il a eu des doutes ; il lui a fallu lahaute sanction de Veltchaninov, de l’homme dont il faisait si grandcas. Il fallait que Veltchaninov lui donnât l’assurance que le rêven’était pas rêve, que tout cela était bien réel… Il m’a emmenéparce qu’il m’admirait infiniment, parce qu’il avait une confiancesans bornes dans la noblesse de mes sentiments, —et qui sait ?parce qu’il espérait que là-bas, sous la verdure, nous nousembrasserions et nous pleurerions, à deux pas de sa chaste fiancée.— Eh oui ! Il fallait bien qu’une bonne fois cet « éternelmari » se vengeât de tout, et, pour se venger, il a pris en main lerasoir… sans préméditation, c’est vrai, mais enfin, il l’a pris enmain !… Voyons, avait-il une arrière-pensée, quand il m’araconté l’histoire de ce garçon d’honneur ? Tout de même, illui a donné du couteau dans le ventre ; tout de même, il afini par lui en donner, et en présence du gouverneur !… » Etavait-il en effet une intention, l’autre nuit quand il s’estrelevé, et qu’il est venu là, au milieu de la chambre ?Hum… ; mais non, c’était évidemment pour me faire une farce.Il s’était levé sans mauvaise intention, et puis, quand il a vu quej’avais peur, il est resté là, sans me répondre, pendant dixminutes, parce qu’il s’amusait fort de voir que j’avais peur delui… Il est bien possible qu’à ce moment-là l’idée lui soit venuepour la première fois, pendant qu’il était là, debout dansl’obscurité.

« Mais voyons, si je n’avais pas oublié hier mes rasoirs sur latable… eh bien ! je crois fort qu’il ne serait rien arrivé dutout. Évidemment ! Évidemment ! Puisqu’il m’a évité tousces temps-ci ! puisqu’il ne venait plus, depuis quinze jours,par pitié pour moi ! Puisque c’est Bagaoutov qu’il voulait etnon pas moi !… Puisqu’il s’est relevé, cette nuit, pour fairechauffer les assiettes, espérant que l’attendrissement écarteraitle couteau !… C’est bien clair, il les chauffait pour lui-mêmeautant que pour moi, ses assiettes !… »

Longtemps encore sa tête malade travailla de la sorte à tisserdu vide, jusqu’au moment où il s’assoupit. Il se réveilla, lelendemain matin, la tête toujours aussi malade, mais il se sentiten proie à une terreur nouvelle, imprévue…

Cette terreur venait de la conviction soudaine qui s’était faiteen lui qu’il devrait, lui, Veltchaninov, ce jour-là, de son propremouvement, aller chez Pavel Pavlovitch. Pourquoi ? en vue dequoi ? Il n’en savait rien, n’en voulait rien savoir ; cequ’il savait, c’est qu’il irait.

Sa folie — il ne trouvait pas d’autre nom — grandit à tel pointqu’il finit par trouver à cette résolution un air raisonnable et unprétexte plausible : déjà, la veille, il avait été obsédé parl’idée que Pavel Pavlovitch, rentré chez lui, avait dû s’enfermeret se pendre, tout comme le commissaire dont lui avait parlé MariaSysoevna. Cette hallucination de la veille était devenue peu à peupour lui une certitude absurde, mais indéracinable. — « Et pourquoidiable cet imbécile s’est-il pendu ? » se demandait-il à toutinstant. Il se rappelait les paroles de Lisa… « Au reste, à saplace, moi aussi, je me serais pendu… », songea-t-il une fois.

Enfin il ne put plus y tenir : au lieu d’aller dîner, il sedirigea vers la maison de Pavel Pavlovitch. — « Je me contenteraide demander à Maria Sysoevna », se dit-il. Mais à peine fut-il sousla porte cochère, qu’il s’arrêta.

— Voyons, voyons ! s’écria-t-il, confus et furieux. J’iraisme traîner jusque-là pour « nous embrasser et pleurer ensemble» ! Je descendrais à ce degré de honte, à cette bassesseinsensée !

Il fut sauvé de « cette bassesse insensée » par la Providence,qui veille sur les hommes comme il faut. À peine fut-il dans la ruequ’il se heurta à Alexandre Lobov. Le jeune homme était horsd’haleine, très agité.

— Ah ! Je venais précisément chez vous ! Ehbien ! et notre ami Pavel Pavlovitch !…

— Il s’est pendu ! murmura Veltchaninov d’un air égaré.

— Comment, pendu ?… Et pourquoi donc ? fit Lobov enouvrant de grands yeux.

— Rien… ne faites pas attention… Je croyais… Continuez.

— Mais quelle singulière idée !… Il ne s’est pas pendu dutout ! Pourquoi se serait-il pendu ? Au contraire, il estparti. Je viens de le mettre en wagon… Mais ce qu’il boit ! cequ’il boit ! il chantait à tue-tête dans le wagon ; ils’est souvenu de vous ; il m’a recommandé de vous saluer…Voyons, est-ce une canaille ? qu’en pensez-vous ?dites ?

Le jeune homme était extrêmement surexcité : son visageenluminé, ses yeux étincelants, sa langue pâteuse en témoignaientsuffisamment. Veltchaninov éclata de rire, à gorge déployée.

— Alors, eux aussi, ils ont fini par fraterniser !Ha ! ha ! Ils se sont embrassés et ils ont pleuréensemble !

— Sachez qu’il a pris congé, là-bas, tout de bon. Il y est alléhier et aujourd’hui aussi… Il nous a dénoncés en plein. On aenfermé Nadia dans la pièce de l’entresol. Des cris et des pleurs,mais nous ne céderons pas !… Mais ce qu’il boit ! cequ’il boit ! Il parlait tout le temps de vous… mais quelledifférence avec vous ! Vous, vous êtes vraiment un homme trèsbien, et puis, vous avez fait partie de la bonne société, et, sivous êtes forcé de rester à l’écart, à présent, c’est uniquementpar pauvreté, n’est-ce pas ?…

— Alors, c’est lui qui vous a dit cela de moi ?

— C’est lui, c’est lui, mais ne vous fâchez pas. Être un boncitoyen, cela vaut mieux que d’être de grand monde. Mon avis à moi,c’est qu’en notre temps on ne sait plus du tout qui estimer enRussie. Et convenez que c’est une affreuse calamité, pour uneépoque, de ne plus savoir qui estimer… n’est-il pas vrai ?

— C’est fort exact… Mais lui ?

— Lui ? Qui, lui ?… Ah ! parfaitement !…Pourquoi diable disait-il : « Veltchaninov a cinquante ans, mais ilest ruiné » ? Pourquoi mais, et non pas et ? Il riait debon cœur, et il a répété cela plus de mille fois. Il est monté enwagon, il s’est mis à chanter, et il a pleuré… C’était simplementhonteux ; c’était même pénible, cet homme ivre !…Ah ! je n’aime pas les imbéciles !… Et puis il jetait del’argent aux pauvres pour le repos de l’âme de Lisa… C’est safemme, n’est-ce pas ?

— Sa fille.

— Qu’avez-vous donc à la main ?

— Je me suis coupé.

— Ce n’est rien, cela se passera… Il a bien fait d’aller audiable, mais je gage que là où il va, il se mariera tout de suite…ne croyez-vous pas ?

— Eh bien, mais, vous-même, vous voulez bien vousmarier !

— Moi ? oh mais ! c’est autre chose ! … Êtes-vousdrôle ! Si vous avez cinquante ans, il en a biensoixante ; et, en pareille matière, il faut de la logique, monpetit père !… Et puis, il faut que je vous dise, dans le tempsj’étais un panslaviste farouche, mais à présent nous attendonsl’aurore de l’Occident… Allons, au revoir ; je suis bien aisede vous avoir rencontré sans vous avoir cherché. Je ne puis pasmonter chez vous ; ne me le demandez pas ;impossible !

Et il reprit sa course.

— Ah ! mais où ai-je donc la tête ? — fit-il enrevenant sur ses pas. — Il m’a chargé d’une lettre pour vous !Voici la lettre… Pourquoi ne l’avez-vous pas accompagné à lagare ?

Veltchaninov remonta chez lui, et déchira l’enveloppe.

Sous l’enveloppe il n’y avait pas une seule ligne de PavelPavlovitch ; rien qu’une lettre d’une autre main. Veltchaninovreconnut l’écriture. La lettre était vieille, le temps avait jaunile papier, l’encre avait pâli. Elle avait été écrite pour lui dixans auparavant, deux mois après son départ de T… Mais elle ne luiétait pas parvenue ; elle n’avait pas été envoyée : l’autrelui avait été substituée, il le comprit aussitôt.

Dans cette lettre, Natalia Vassilievna lui disait adieu à jamais— tout comme dans celle qu’il avait reçue — ; elle luidéclarait qu’elle en aimait un autre, à qui elle n’avait pas révéléqu’elle était enceinte. Elle lui promettait, pour le consoler, delui confier l’enfant qui lui naîtrait, lui rappelait que c’était làpour eux de nouveaux devoirs, que par là même leur amitié setrouvait scellée, pour toujours… En un mot, la lettre était fortpeu logique, mais disait fort clairement qu’il fallait qu’il ladébarrassât de son amour. Elle lui permettait de revenir à T… aubout d’un an, pour voir l’enfant. — Elle avait réfléchi, et, Dieusait pourquoi, substitué l’autre lettre à celle-là.

Veltchaninov, en lisant, devint pâle ; mais il sereprésenta Pavel Pavlovitch, trouvant cette lettre et la lisantpour la première fois, devant le coffret de famille, le coffretd’ébène incrusté de nacre.

« Lui aussi, il a dû devenir pâle comme un mort, — songea-t-ilen constatant sa propre pâleur dans la glace ; — oui,certainement, lorsqu’il l’a lue, il a dû fermer les yeux, et puis,les rouvrir brusquement, dans l’espoir que la lettre redeviendraitun simple papier blanc… Oui, il a dû recommencer trois foisl’épreuve !… »

Chapitre 17L’éternel mari

Deux ans après, par une belle journée d’été, M. Veltchaninov setrouvait en wagon, allant à Odessa, pour rendre visite à unami ; il espérait, d’ailleurs, que cet ami le présenterait àune femme tout à fait intéressante, que depuis longtemps ildésirait connaître de plus près. Il s’était très fortement modifié,ou, pour mieux dire, il avait infiniment gagné au cours de ces deuxannées. Il ne lui restait presque rien de son anciennehypocondrie.

De tous les « souvenirs » qui l’avaient torturé deux ansauparavant, à Pétersbourg, durant son interminable procès, il nelui restait plus qu’un peu de confusion, lorsqu’il songeait à cettepériode d’impuissance et de pusillanimité maladive. Il se consolaiten disant que cet état ne se reproduirait plus, et que personnejamais n’en saurait rien.

Sans doute, à cette époque, il avait complètement rompu avec lemonde, s’était négligé, s’était tenu tout à fait à l’écart ;on l’avait parfaitement remarqué. Mais il était rentré dans lemonde avec une contrition si parfaite, et il s’y était montré sirenouvelé, si sûr de lui-même, que tous lui avaient pardonnéaussitôt sa défection momentanée. Ceux même qu’il avait cessé desaluer furent les premiers à le reconnaître et à lui tendre lamain, sans lui poser aucune question fâcheuse, comme s’il avaitsimplement dû se consacrer quelque temps à ses affairespersonnelles, qui ne regardaient que lui.

La cause principale de son heureuse transformation était, bienentendu, l’issue de son procès. Il lui était revenu soixante milleroubles : c’était peu de chose, évidemment, mais pour lui, c’étaitbeaucoup. Il se retrouvait sur un terrain solide ; il savaitqu’il ne gâcherait pas stupidement ces dernières ressources commeil avait fait des autres, et qu’il les ménagerait pour la durée deson existence. « Ils peuvent bien bouleverser à leur gré l’édificesocial, et nous corner aux oreilles tout ce qu’ils voudront, —songeait-il parfois, en considérant les choses belles etexcellentes qui se réalisaient autour de lui et dans la Russieentière, — les hommes peuvent changer, les idées aussi, moi je n’enai cure : je sais que j’aurai toujours à ma disposition un petitdîner soigné, comme celui que je savoure en ce moment-ci, et, quantau reste, je suis bien tranquille. » Cette tournure d’espritbourgeoise et voluptueuse avait transformé peu à peu jusqu’à sapersonne physique : l’hystérique agité de jadis avait complètementdisparu, et avait fait place à un nouvel homme, à un homme gai,ouvert, posé. Même, les rides inquiétantes, qui s’étaient montréesun instant autour de ses yeux et sur son front, s’étaient presqueeffacées ; et son teint s’était modifié, était devenu blanc etrose.

Il était confortablement installé dans un wagon de premièreclasse, et son esprit ravi caressait une pensée charmante. Il yavait une bifurcation à la gare suivante. « J’ai donc le choix : sitout à l’heure je quitte la ligne directe pour bifurquer à droite,je pourrais faire une visite, deux stations plus loin, à une dameque je connais bien, qui revient à peine de l’étranger et qui setrouve là-bas dans une solitude fort avantageuse pour moi, maisfort ennuyeuse pour elle : voilà de quoi s’occuper d’une manièreaussi intéressante qu’à Odessa, d’autant plus qu’il sera toujourstemps de gagner ensuite Odessa… » Il hésitait encore, et n’arrivaitpas à se déterminer ; il attendait la secousse soudaine qui ledéciderait. Cependant la station était proche et la secousse nevenait pas.

Il y avait à cette gare un arrêt de quarante minutes, et ledîner était servi pour les voyageurs. À la porte de la salled’attente des première et seconde classes il y avait unattroupement de gens qui se bousculaient pour mieux voir : sansdoute, il se produisait là quelque scandale. Une dame, descendued’un compartiment de deuxième classe, fort jolie, mais tropélégamment mise pour une voyageuse, entraînait presque de force unuhlan, un jeune et charmant officier, qui cherchait à se dégager deses mains. Le jeune officier était parfaitement ivre, et la dame,probablement une parente, son aînée, l’empêchait de courir aubuffet, pour recommencer à boire. Le uhlan heurta, dans la foule,un jeune marchand, également ivre, au point de n’avoir plus saraison. Ce jeune marchand n’avait pas quitté la gare depuis deuxjours, était resté là à boire et à dépenser son argent avec descamarades, sans trouver le temps de poursuivre sa route. Il y eutune querelle, l’officier cria, le marchand se fâcha, la dame étaitau désespoir, cherchait à couper court à la dispute, à entraîner leuhlan, et lui criait d’une voix suppliante :

— Mitinka ! Mitinka !

Le jeune marchand trouva cela révoltant. Tout le monde riait auxéclats, mais lui, il se jugeait profondément offensé dans sadignité.

— Eh bien quoi ? « Mitinka ! » fit-il en singeant lapetite voix aiguë et suppliante de la dame. Vous n’avez pas honte,devant le monde !

La dame s’était laissée tomber sur une chaise et était parvenueà faire asseoir le uhlan près d’elle ; le jeune marchands’approcha en titubant, les regarda d’un air de mépris, et hurlaune injure.

La dame poussa des cris déchirants, et regarda autour d’elle,avec angoisse, si personne ne viendrait à son aide. Elle étaithonteuse et terrifiée. Pour comble, l’officier se leva de sachaise, vociféra des menaces, voulut se jeter sur le marchand,glissa et retomba en arrière, sur sa chaise. Les riresaugmentèrent, mais personne ne songeait à leur porter secours. Lesauveur, ce fut Veltchaninov : il prit le marchand au collet, lefit tourner sur lui-même, et l’envoya rouler à dix pas de la jeunefemme épouvantée. Ce fut la fin du scandale : le jeune marchand,calmé soudain par la secousse et par l’inquiétante stature deVeltchaninov, se laissa emmener par ses camarades. L’allureimposante de ce monsieur si bien mis fit son effet sur les rieurs :les rires cessèrent. La dame, toute rougissante, les larmes auxyeux, lui exprima avec effusion sa reconnaissance. Le uhlan bégaya: « Merci ! merci ! » et voulut tendre la main àVeltchaninov, mais changea d’idée, se coucha sur deux chaises, etallongea les pieds vers lui.

— Mitinka ! gémit la dame, avec un geste d’horreur.Veltchaninov était fort satisfait de l’aventure et de son issue. Ladame l’intéressait ; c’était évidemment une provinciale aisée,mise sans goût, mais avec coquetterie, de manières un peuridicules, — tout ce qu’il faut pour donner bon espoir à un fat dela capitale qui a des vues sur une femme. — Ils causèrent : la damelui raconta l’histoire avec feu, se plaignit de son mari « quiavait tout à coup disparu, et qui était la cause de tout… Ildisparaissait toujours au moment où l’on avait besoin de lui…».

— Il est allé… bégaya le uhlan.

— Oh ! voyons ! Mitinka ! interrompit-elle toutesuppliante.

— Bon ! gare au mari ! songea Veltchaninov.

— Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-il tout haut, j’irai àsa recherche.

— Pa…l Pa…litch, bredouilla le uhlan.

— Votre mari se nomme Pavel Pavlovitch ? demandacurieusement Veltchaninov.

Au même moment, la tête chauve qu’il connaissait fort biensurgit entre lui et la dame. En un instant, il revit le jardin desZakhlébinine, les jeux innocents, l’insupportable tête chauve quis’interposait toujours entre lui et Nadéjda Fédoséievna.

— Ah ! vous voilà, enfin ! cria la jeune femme d’unton rageur.

C’était Pavel Pavlovitch en personne ; il regardaVeltchaninov avec stupéfaction et avec terreur, et resta pétrifié,comme à la vue d’un fantôme. Son ahurissement fut tel que, pendantun bon moment, il n’entendit rien des reproches violents que safemme lui adressait avec une extrême volubilité. À la fin ilcomprit, vit ce qui le menaçait et trembla.

— Oui, c’est votre faute, et ce monsieur — elle désignait ainsiVeltchaninov — a été vraiment pour nous un ange sauveur, et vous…vous, vous êtes toujours parti, quand on a besoin de vous…

Veltchaninov éclata de rire.

— Mais nous sommes de vieux amis, des amis d’enfance !s’écria-t-il en regardant la dame stupéfaite, et en posantfamilièrement, d’un air protecteur, sa main droite sur l’épaule dePavel Pavlovitch, qui souriait vaguement, tout pâle ; — nevous a-t-il jamais parlé de Veltchaninov ?

— Non, jamais, fit-elle après avoir cherché.

— En ce cas, présentez-moi à votre femme, oublieuxami !

— En effet, ma chère Lipotchka, monsieur Veltchaninov, quevoici…

Il s’embrouilla, se perdit, ne put continuer. Sa femme, touterouge, le regardait d’un œil furieux, évidemment parce qu’ill’avait appelée Lipotchka.

— Et figurez-vous qu’il ne m’a même pas fait part de sonmariage, et qu’il ne m’a pas invité à la noce ; mais je vousen prie, Olympiada…

— Semenovna, acheva Pavel Pavlovitch.

— Semenovna, répéta le uhlan qui s’endormait.

— Je vous en prie, Olympiada Semenovna, pardonnez-lui,faites-moi cette grâce, en l’honneur de notre rencontre… C’est unexcellent mari !

Et Veltchaninov frappa amicalement sur l’épaule de PavelPavlovitch.

— J’étais allé à l’écart, ma chère petite, pour une petiteminute seulement, dit Pavel Pavlovitch, pour s’excuser.

— Et vous avez laissé insulter votre femme ! interrompitLipotchka. Quand on a besoin de vous, vous n’y êtes jamais, etquand on n’a pas besoin de vous, vous êtes là…

— Oui ! oui ! quand on n’a pas besoin de lui, il estlà, quand on n’a pas besoin… appuya le uhlan.

Lipotchka étouffait de colère ; elle sentait que ce n’étaitpas bien devant Veltchaninov, et elle en rougissait, mais elle nepouvait se contenir.

— Quand il n’y a pas lieu, vous savez en prendre, desprécautions !

— Jusque sous le lit…il cherche des amants… jusque sous le lit…quand il n’y a pas lieu, quand il n’y a pas lieu, cria Mitinka, quis’animait à son tour.

Mais personne ne faisait attention à Mitinka.

Tout finit par s’apaiser ; on fit plus entièrementconnaissance. On envoya Pavel Pavlovitch chercher du café et dubouillon. Olympiada Semenovna expliqua à Veltchaninov qu’ilsvenaient de O…, où son mari était en fonction, et qu’ils allaientpasser deux mois à la campagne, pas bien loin, à quarante verstesde cette station ; qu’ils avaient là-bas une belle maison etun jardin, qu’ils y recevaient, qu’ils avaient des voisins et que,si Alexis Ivanovitch était assez aimable pour aller leur rendrevisite « dans leur solitude », elle l’accueillerait « comme sonange gardien », car elle ne pouvait songer sans terreur à ce quiserait arrivé, si… etc., etc., — en un mot « comme son angegardien… ».

— Oui, comme un sauveur, appuya chaudement le uhlan.

Veltchaninov remercia, déclara qu’il en serait enchanté, qu’aureste il disposait de son temps, n’étant astreint à aucuneoccupation, et que l’invitation d’Olympiada Semenovna le séduisaitinfiniment. Puis il causa très gaiement, et plaça deux ou troiscompliments fort à propos. Lipotchka rougit de plaisir. LorsquePavel Pavlovitch vint les rejoindre, elle lui annonça avec beaucoupd’entrain qu’Alexis Ivanovitch avait eu l’amabilité d’accepter soninvitation, qu’il viendrait passer avec eux un mois entier à lacampagne, et qu’il avait promis d’arriver dans une semaine. PavelPavlovitch sourit d’un air désespéré et ne dit rien. OlympiadaSemenovna haussa les épaules et leva les yeux au ciel. Enfin on sesépara : ce fut encore des remerciements, de nouveau « l’angegardien », « le sauveur », de nouveau « Mitinka », puis PavelPavlovitch reconduisit sa femme et le uhlan à leur wagon.Veltchaninov alluma un cigare, et se promena de long en large surle quai en attendant le départ ; il pensait bien que PavelPavlovitch allait revenir pour causer jusqu’au dernier appel. C’estce qui arriva. Pavel Pavlovitch se dressa devant lui, les yeux, laphysionomie tout entière pleine de questions anxieuses.Veltchaninov sourit, lui prit amicalement le bras, l’entraînajusqu’à un banc voisin, s’assit, et le fit asseoir près de lui. Ilne dit rien ; il voulait que Pavel Pavlovitch commençât.

— Alors, vous viendrez chez nous ? demanda-t-il tout àcoup, allant droit à la question.

— J’en étais sûr ! Ah ! vous êtes toujours lemême ! fit Veltchaninov en riant. Voyons, — continua-t-il enlui tapant sur l’épaule, — avez-vous pu croire un seul instant quej’irais en effet vous demander l’hospitalité, et pour un moisentier ? Ha ! ha !

Pavel Pavlovitch était rayonnant de joie.

— Alors, vous ne viendrez pas ! s’écria-t-il.

— Mais non, je ne viendrai pas, je ne viendrai pas ! fitVeltchaninov, avec un sourire joyeux.

Il ne comprenait pas pourquoi tout cela lui semblaitprodigieusement comique, mais plus il allait, plus il s’enamusait.

— Bien sûr ?… vous parlez sérieusement ?

Et Pavel Pavlovitch sursauta d’impatience et d’inquiétude.

— Je vous ai dit que je n’irai pas ; le drôle d’homme quevous êtes !

— Mais alors, que dirai-je ?… Comment expliquerai-je àOlympiada Semenovna, à la fin de la semaine, quand elle verra quevous ne venez pas, quand elle vous attendra ?

— La belle affaire ! Vous direz que je me suis cassé lajambe, ou n’importe quoi !

— Elle ne le croira pas ! fit Pavel Pavlovitch d’une voixgémissante.

— Et elle vous grondera ? reprit Veltchaninov, toujourssouriant. Mais vraiment, mon pauvre ami, il me semble que voustremblez devant votre charmante femme, hein ?

Pavel Pavlovitch fit ce qu’il put pour sourire, mais n’y parvintpas. Que Veltchaninov eût promis de ne pas venir, c’était trèsbien ; mais qu’il se permît de plaisanter familièrement sur lecompte de sa femme, c’était inadmissible ; Pavel Pavlovitchs’assombrit ; Veltchaninov s’en aperçut. Cependant on venaitde sonner le second coup de cloche : une petite voix perçantesortit d’un wagon, appelant impatiemment Pavel Pavlovitch. Celui-cis’agita sur place mais ne se rendit pas encore à l’appel : il étaitclair qu’il attendait encore quelque chose de Veltchaninov ;sans aucun doute, une nouvelle promesse de ne pas venir.

— De quelle famille est votre femme ? demanda Veltchaninov,comme s’il ne s’apercevait pas de l’inquiétude de PavelPavlovitch.

— C’est la fille de notre pope, répondit l’autre en regardantd’un œil inquiet vers son wagon.

— Oui, je vois bien, c’est pour sa beauté que vous l’avezépousée.

Pavel Pavlovitch s’assombrit de nouveau.

— Et qu’est-ce donc que ce Mitinka ?

— C’est un parent éloigné, de mon côté, le fils d’une cousinegermaine qui est morte. Il s’appelle Goloubtchikov. On l’a chassédu service à cause d’une histoire ; il vient d’yrentrer ; c’est nous qui l’avons équipé… C’est un pauvre jeunehomme qui n’a pas eu de chance…

« C’est bien cela, tout à fait cela ; tout y est, songeaVeltchaninov. »

— Pavel Pavlovitch ! fit de nouveau la voix qui venait duwagon, mais cette fois sur un mode plus aigu.

— Pa…el Pa…litch ! répéta une autre voix, une voixd’ivrogne.

Pavel Pavlovitch s’agita, se trémoussa, mais Veltchaninov lesaisit vivement par le bras et le tint immobile.

— Voulez-vous que j’aille sur-le-champ raconter à votre femmeque vous avez voulu m’assassiner ? hein ?

— Quoi ? Comment ? fit Pavel Pavlovitch toutépouvanté, Dieu vous en garde !

— Pavel Pavlovitch ! Pavel Pavlovitch ! cria denouveau la voix.

— Eh bien, allez, à présent ! dit Veltchaninov en lelâchant ; il riait de bon cœur.

— Alors vous ne viendrez pas ? murmura une dernière foisPavel Pavlovitch, désespéré, les mains jointes, comme jadis.

— Je vous jure que non ! Allons, sauvez-vous, ou il y auradu grabuge !

Et il lui tendit cordialement la main, mais il tressaillit :Pavel Pavlovitch ne la prenait pas et retirait la sienne.

La cloche sonna pour la troisième fois.

Il passa entre eux, soudain, quelque chose d’étrange ; ilsétaient comme transformés.

Veltchaninov ne riait plus ; il sentait en lui unfrémissement, un déchirement brusque. Il saisit Pavel Pavlovitchpar les épaules, violemment, brutalement.

— Et si, moi, je vous tends cette main-ci — il lui montrait lapaume de sa main gauche, où se voyait encore la longue cicatrice dela blessure —, vous ne la refuserez pas, peut-être ! dit-iltout bas, les lèvres pâles et tremblantes.

Pavel Pavlovitch blêmit et trembla ; ses traits seconvulsèrent.

— Et Lisa ? fit-il d’une voix sourde, précipitamment.

Et tout à coup ses lèvres frémirent, ses joues et son mentontremblèrent et des larmes jaillirent de ses yeux. Veltchaninovrestait debout devant lui, comme pétrifié.

— Pavel Pavlovitch ! Pavel Pavlovitch !

Cette fois, c’était un hurlement, comme si l’on eût égorgéquelqu’un. Un coup de sifflet retentit.

Pavel Pavlovitch revint à lui et courut à se rompre le cou. Letrain s’ébranlait. Il réussit à saisir la portière et à sauter d’unbond dans le wagon.

Veltchaninov resta là jusqu’au soir, puis il reprit son voyageinterrompu. Il ne bifurqua pas sur la droite, il n’alla pas voir ladame qu’il connaissait ; il n’avait plus le cœur à cela…

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