Chapitre 1 ANNAÏS DE LESPARS
Seul, immobile dans l’éblouissant décor de ce salon somptueux,tout raide sous la robe rouge que couvrent quinze cent mille livres de dentelles et de diamants, vous le prendriez pour quelque sombre et magnifique personnage de Philippe de Champagne qu’une douleur aurait fait vivre un instant et descendre de son cadre d’or…
Cet homme porte un nom formidable.
Il s’appelle Richelieu !
Le palais Cardinal est à peine achevé. En cette matinée de mars 1626, Richelieu l’inaugure par une solennelle messe que lui-même va dire en sa chapelle où il a convié la cour, ses amis, ses ennemis,tous, pour leur montrer son faste et les fasciner de son opulence.Et voici ce qu’en cette minute il râle au fond de sa pensée :
« Elle ne vient pas !… Par un laquais comme à un laquais, elle m’a signifié que peu lui importe cette cérémonie,consécration de ma puissance !… Elle m’écrase de son dédain. Ô ma reine !… Que faire ? Qu’entreprendre ? Avenir de splendeur, joies de la richesse et du pouvoir illimités, Richelieu vous donnerait, et son sang et sa vie, pour un regard d’Anne d’Autriche !… C’est fini… elle ne viendra pas ! »
Dans cette seconde, une voix, près de lui, murmure :
« Monseigneur, Sa Majesté la reine vient d’arriver à lachapelle !… »
Le cardinal sursaute… Devant lui s’incline un moine, têteosseuse, anguleuse, sourire cynique ou ingénu, œil naïf ouimpudent, je ne sais quelle tournure de spadassin sous le froc – ungrand diable de capucin long et maigre qui fleure l’espion d’unelieue. Richelieu, très pâle, saisit le bras du moine etfrémit :
« Corignan ! Corignan ! Que dis-tu ?
– Je dis que, si vous voulez, elle est à vous !Monseigneur, je reviens du Louvre, et j’ai vuMme de Givray, votre… ambassadrice accréditéeauprès de la reine. Écoutez, Éminence : Catherine la Grande aeu les Tuileries ; le roi a son Louvre ; Marie de Médicisa le Luxembourg. Seule, Anne d’Autriche n’a rien !… Et vous,monseigneur, vous avez ce palais majestueux comme les Tuileries,vaste comme le Louvre, élégant comme le Luxembourg…
– Oh ! bégaie le cardinal enfiévré, quel rêve !…Oh ! s’il était possible qu’elle daignât…
– Accepter ?… Ah ! monseigneur, vous êtes unministre génial, mais vous ne connaissez pas les femmes comme lepauvre frère Corignan !… J’ai donc placé mon petit mot àl’oreille de Mme de Givray. J’ai dit… mafoi ! j’ai eu cette audace de dire que ce palais qui étonne lemonde n’a pas été bâti pour le cardinal, mais pour une illustreprincesse, et…
– Achève ! achève ! palpite Richelieu.
– Et l’illustre princesse attend confirmation de mesparoles ! Monseigneur, quand voulez-vous que je porte auLouvre la lettre que vous allez écrire à la reine Anned’Autriche ? »
Le cardinal étouffe un cri d’espoir insensé. Il ferme les yeux.Ses deux mains compriment sa poitrine.
« Ce soir… vers minuit… en mon hôtel de la place Royale… jet’attendrai ! »
À ce moment, un homme vêtu de noir s’écarte de la tenturederrière laquelle il écoutait, traverse le cabinet obscur où ilguettait, passe dans une galerie, se perd dans les couloirs dupalais Cardinal…
Frère Corignan s’est humblement incliné, puis s’est dirigé versla porte du salon qu’il ouvre – et là, il se heurte à quelqu’un quientre : gros, court sur jambes, sorte d’avorton ventru,glabre, autre physionomie d’espion.
« Rascasse ! gronde le capucin. Toujours dans mesjambes, donc !
– Corignan ! grince l’avorton. Toujours sur mesbrisées, alors ! »
Et, dévorés de jalousie, les deux espions, en chœur, semenacent :
« On se reverra !… »
Richelieu est resté pantelant. Rascasse, tout couvert depoussière, voyageur qui n’a pas pris le temps de se débotter,s’avance en trottinant, multiplie les courbettes pour attirerl’attention de son maître…
Le cardinal l’aperçoit enfin. Aussitôt, amour, passion, furieuxdésir, tout disparaît de son esprit. Et soudain :
« Mme de Lespars ? »
L’espion laisse tomber ce seul mot :
« Morte !…
– Elle est morte… bien ! Dis-moi maintenant qui l’aaidée à mourir ?… »
Rascasse tressaille. Il est peut-être à l’heure décisive où unsimple mensonge assure la vie d’un homme. Il lutte. Il hésite. Puissoudain, en lui-même :
« Bah ! M. de Saint-Priac, jamais, n’oserase dénoncer soi-même ! »
Et, tout pâle de la lourde charge qu’il se jette sur laconscience, il balbutie :
« C’est moi, monseigneur… moi !
– Rascasse, tu es un bon serviteur. Passe chez montrésorier : il t’attend. Ce soir, en mon hôtel, tu me donnerasle détail de ton voyage à Angers, et comment se passa la chose. Va,maintenant.
– Un instant, monseigneur. Je devrais être ici depuisquinze jours, Mme de Lespars ayant succombé le23 février. Or, si je me suis attardé, c’est que j’ai cherchéquelqu’un qui a disparu le lendemain des funérailles, quelqu’un quej’ai étudié un mois durant… et qui m’a glissé dans les mains aumoment où j’allais… suffit : on la retrouvera !
– De qui, de quoi veux-tu parler ?
– Il s’agit de la fille de cette noble dame… il s’agitd’Annaïs de Lespars !
– Annaïs !… Cette enfant !…
– Cette enfant inspirait la mère ! gronde sourdementl’espion. Monseigneur, nous nous sommes trompés ! Il fallaitlaisser vivre la mère et tuer la fille ! Là était le danger,Éminence ! Elle m’a échappé. Sans quoi, elle aurait déjàrejoint sa mère. Où est-elle maintenant ? Elle vient à vous,peut-être ! Et si cela est, prenez garde… »
Richelieu a froncé les sourcils. Il médite, calcule, combine.Et, tout à coup, il redresse la tête. Il a trouvé !…
« Rascasse, as-tu vu, à Angers, ce baron deSaint-Priac ?
– Oui, monseigneur, répond l’espion qui réprime unfrémissement. En même temps que moi, il s’est mis en route pourParis, muni de la lettre d’audience qui lui permettra d’être admissans retard auprès de Votre Éminence. Précieuse acquisition,monseigneur ! Vingt-trois ans, pas de scrupules, prêt à toutentreprendre, l’esprit vif, le bras solide, et, au bout de ce bras,une épée plus redoutable peut-être que celle du fameux Trencavellui-même !
– Trencavel ? interroge le cardinal.
– Le maître en fait d’armes dont l’académie est la pluscourue de Paris. Je le connais. Encore un que vous devriezacquérir, monseigneur !
– Nous verrons. Les rapports disent que ce Saint-Priac estépris de Mlle de Lespars. Est-cevrai ?
– Il vendrait son âme au diable si le diable lui offraitAnnaïs…
– Eh bien ! dit froidement Richelieu dont le regards’illumine d’une funeste clarté, ne t’inquiète plus de cette enfantRascasse. Tu m’as débarrassé de la mère… Saint-Priac medébarrassera de la fille !…
– Et comment, monseigneur ?…
– En l’épousant ! » répond Richelieu dans unsourire aigu.
Et l’espion, l’homme des besognes de mort, Rascasse, ne puts’empêcher de frissonner !… Et lorsque, sur un signe, il seretire, il balbutie :
« Saint-Priac, époux d’Annaïs de Lespars !…Saint-Priac !… Horrible, ceci est horrible ! »
Alors, le cardinal de Richelieu frappe sur un timbre. Un valetsolennel entre et ouvre toutes grandes les deux portes à doublebattant qui se font vis-à-vis. L’une donne sur une immense galerie,l’autre sur la chapelle. Le salon se remplit de gentilshommes,d’évêques, de chanoines, d’archevêques…
Richelieu saisit les insignes de sa dignité cardinalice, ets’avance entouré de ce grandiose cortège de prélats qui entonne unchant semblable aux hymnes de gloire. Dans la chapelle, prodige deluxe et d’art combinés, les orgues grondent, les nuées desencensoirs d’or massif montent dans la lumière des cierges quesupportent des flambeaux incrustés de pierreries. C’est un tableaud’une incomparable magnificence. Et dans ce cadre, pareille à unevision de splendeur irréelle, c’est, chatoyante, rutilante, uneassemblée d’une saisissante majesté : c’est Louis XIII, c’estAnne d’Autriche, ce sont Marie de Médicis et Gaston d’Anjou,Vendôme et Bourbon, les Condé, les Rohan, les Combalet, lesd’Aiguillon, les Montpensier, les Chevreuse, Ornano, Soissons,Montmorency, Chalais, tout le grand armorial, la cour, toute lacour de France courbée devant un homme !…
Un instant, Richelieu s’est arrêté à l’entrée de la chapelle.Très droit, rayonnant et superbe, il voit toutes ces têtesillustres se baisser. Soudain, comme il va marcher à l’autel, ilvacille : là-bas, au fond de la chapelle, il y a une femme quidemeure debout et le regarde en face, et le défie de toute sonattitude !…
Une jeune fille. Blonde, avec des yeux noirs. Belle, fière.
Et lorsque le cardinal, d’un pas convulsif, monte vers letabernacle, c’est d’une voix grelottante qu’il murmure :
« La fille d’Henri IV !… La fille de la morte !…Annaïs de Lespars !… »
Fille d’Henri IV !
Elle est donc sœur d’Alexandre de Bourbon et de César deVendôme ? Sœur de Monsieur, duc d’Anjou ? Sœur de LouisXIII, roi de France ?…
Quel drame y a-t-il dans cette royale naissance ? Qui estcette Mme de Lespars dont nous venonsd’apprendre l’assassinat ?
Celle qui porte ce nom d’Annaïs de Lespars est sortie de lachapelle au moment où commence la cérémonie. Par une héroïquebravade, elle a voulu crier des yeux au maître de tout et detous :
« Me voici ! Garde-toi. Je me garde !… »
Elle va d’un pas noble et hardi, sans demander son chemin àpersonne, comme si elle connaissait les détours de ce palais, elleva jusqu’à ce que, dans une salle déserte, éloignée, elle trouvecelui qui l’attend…
Et c’est l’homme vêtu de noir qui, du fond d’un cabinet, aécouté, entendu ce qui s’est dit entre le cardinal et lemoine ! L’homme qui a surpris le terrible secret de l’amour deRichelieu pour la reine Anne d’Autriche !…
Alors, à mots rapides, fiévreux, Annaïs interroge. Cela duredeux minutes à peine, et l’homme, tout effaré, s’élance versl’intérieur du palais, tandis qu’Annaïs de Lespars s’éloigne enmurmurant :
« Le moine… ce soir… minuit… place Royale, oh ! je letiens !… Ma mère, vous serez vengée ! »
Dehors, elle traverse de sombres groupes de peuple quicontemplent le palais neuf… Elle s’avance vers l’extrémité de laville, dans la direction du Temple. Elle arrive rue Sainte-Avoye. Àl’angle formé par la rue Courteau se dresse un hôtel qui paraîtabandonné. D’un coup d’œil rapide, Annaïs s’assure que l’endroitest désert… elle va s’élancer vers cet hôtel où, coûte que coûte,il faut que nul ne la voie entrer… À ce moment, soudain débouche uncavalier… Il la voit, jette un cri, saute à terre, s’approche – etla jeune fille frémit :
« Le baron de Saint-Priac !… »
Costume d’élégance outrée, moustache rousse en crocs, cheveuxpresque rouges, lèvre hautaine, regard insolent, voilà legentilhomme en raccourci.
« Le destin refuse de nous séparer, ricane-t-il d’une voixâpre, mordante. Je pars d’Angers, croyant vous avoir perdue àjamais. J’entre dans Paris. Et vous voici !… Vous avez eu tortd’essayer de me fuir ! »
La riposte d’Annaïs le cingle.
« Vous vous vantez. Pour vous fuir, il faudrait vousredouter. Or, vous ne m’êtes qu’odieux. Adieu, monsieur…
– Je ne vous quitte plus ! bégaie Saint-Priac avec unerage concentrée. Odieux ou non, vous m’entendrez ! Je vousaime ! Dix fois vous m’avez repoussé. Mais, maintenant, votremère est morte. Il vous faut un bras pour vous y appuyer… Écoutezencore ! Ma fortune était belle – et elle va devenirmagnifique : c’est le cardinal de Richelieu lui-même quim’appelle ! Soyez baronne de Saint-Priac, et la cour vous estouverte, une magique existence de plaisirs et d’honneurs se dérouledevant vous !… Dites, oh ! dites… un mot… unmot !
– Vous me demandez un mot. Je voulais vous l’épargner.C’est vous qui me contraignez à le prononcer : baron deSaint-Priac, Annaïs de Lespars ne peut être la femme d’unvoleur. »
Le gentilhomme demeure livide, stupéfié, foudroyé.
« Voleur !… Oui ! Et ce n’est pas le seul mot quiconvienne !… Il y en a d’autres !… Peut-être saurez-vousun jour qui je suis… ce que je suis ! Voleur !… Ah !vous savez cela, déjà ! Eh bien ! raison de plus pour quevous soyez mienne !
– Vous osez…
– J’ose tout ! rugit Saint-Priac. Puisque je tetrouve, je te prends !… »
L’œil en feu, il se ramasse pour une ruée de truand, il lève lamain… À cet instant, un homme bondit d’une porte voisine, un coupviolent en plein visage repousse à quatre pas le baron deSaint-Priac, et une voix jeune, acerbe, ironique :
« Fi donc, mon gentilhomme ! Comment ne voyez-vous pasque vous ennuyez Madame ! »
Ivre de fureur, Saint-Priac se relève… regarde autour delui : Annaïs de Lespars a disparu !… Le gentilhomme nevoit plus devant lui que l’inconnu dont la rude main vient de luiinfliger cette sanglante leçon. Il s’avance, il bégaie :
« Vous portez l’épée ! En garde ! Tout desuite !…
– Un instant, monsieur ! dit froidement l’inconnu. Jeveux bien me couper la gorge avec vous, mais non mourir surl’échafaud. Il y a des édits, vous savez !
– Par l’enfer, c’est trop vrai !… balbutieSaint-Priac. Les édits !… Richelieu !… Ma lettred’audience !… Ma fortune !… Oh ! qu’allais-jefaire ? Où et quand, sans être vus ?…
– Demain, à la nuit tombante, dans la Courtille duTemple.
– Bon. Et maintenant, je veux savoir à qui je vais, demain,arracher le cœur pour mes chiens. Votre nom ?
– Le vôtre d’abord, s’il vous plaît ?
– Baron Hector de Saint-Priac !
– Et moi Trencavel ! dit l’inconnu en saluant.Trencavel, prévôt des académies de Florence et Milan, Murcie etTolède, élève de Barvillars, directeur de l’académie de la rue desBons-Enfants, maître en fait d’armes ! À demain,monsieur ! »
Saint-Priac esquisse un furieux geste de menace, puis s’élancesur son cheval. Le maître en fait d’armes hausse les épaules,rentre dans la maison d’où il vient de bondir, s’arrête un instantau pied du raide escalier de bois, et, la tête penchée,murmure :
« Elle ne m’a même pas regardé ! »
C’est vrai ! Elle ne l’a pas regardé. À peine l’a-t-ellevu. Au moment de l’intervention de Trencavel, sans chercher àsavoir qui la sauve, Annaïs de Lespars n’a qu’une pensée :assurer sa rentrée sans que Saint-Priac puisse jamais savoir quecet hôtel l’abrite. Prompte comme l’éclair, elle a tourné l’anglede la rue Courteau et s’est jetée dans l’entrebâillement d’uneporte qui, sans doute, n’attendait que son arrivée pour s’ouvrir etse refermer ensuite hermétiquement. Là, dans un large vestibule,elle se calme, se ressaisit. Son sein se gonfle. Ellepalpite :
« Ce généreux inconnu qui va se battre pour moi… Oh !…je voudrais savoir qui il est… »
Le maître en fait d’armes est monté en haut de la maison, touten haut et pénètre sous les toits, dans la claire mansarde qu’il atransformée en un charmant logis. Il court ouvrir une lucarne, sepenche sur un grand et beau jardin, et :
« Vais-je la voir, comme je la vois depuis dix jours,assise sur ce banc ! »
Et ce jardin, c’est celui qui s’étend derrière l’hôtel qu’habiteAnnaïs de Lespars !
Deux hommes entrent dans la mansarde : l’un, de formes etde taille athlétiques, large figure joviale ; l’autre, froid,sobre de paroles et de gestes, incarnation de scepticisme hautain,gentilhomme à l’impeccable tenue. Trencavel se retourne, les deuxmains tendues :
« Maître, dit le colosse, vous abandonnez donc votreacadémie ?
– Tu as pardieu raison, mon prévôt ! J’y vais,Montariol, j’y vais !…
– Trencavel, dit le gentilhomme avec flegme, je me suisenquis du nom de votre inconnue…
– Mauluys ! palpite Trencavel dans un cri. Chercomte !
– Elle s’appelle Annaïs de Lespars.
– Annaïs ! L’adorable nom qui va fleurir sur meslèvres. Montariol, mon bon, demain soir, bataille ! Je me batscontre un certain Saint-Priac qui l’a insultée !Annaïs !
– Oui, le nom est merveilleux. J’ai connu ce Saint-Priac enAnjou, dit Mauluys du bout des dents. C’est un spadassin.
– Qui est-il ?… Que fait-il à Paris ?…
– J’ignore. Mais tenez… interrogez donc mon valet… ce bonVerdure… Il vous dira ce qu’il sait sur ce Saint-Priac avec qui ila vécu quelque temps, et il en sait long. Tout ce que je puis vousdire, moi, c’est qu’il est capable de vous tuer.
– C’est le moment de vous refaire la main ! ditMontariol.
– J’y vais, prévôt ! Cher comte, merci de m’avoirapporté cette joie… »
C’est la nuit. Tout dort, sauf, pour nous, trois logis où sedéroulent trois scènes différentes.
La première, en l’hôtel du cardinal de Richelieu, place Royale.La deuxième, en l’hôtel d’Annaïs de Lespars, rue Courteau. Latroisième, en l’académie de la rue des Bons-Enfants où nous allonstout à l’heure retrouver Trencavel, le maître en fait d’armes,Montariol, son prévôt, et le comte de Mauluys, son étrange ami.
Place Royale, un immense cabinet de travail, tendu de rouge.C’est l’oratoire du cardinal !… C’est de là que, dans lajournée, se sont élancés les espions chargés de découvrir Annaïs deLespars.
Cette besogne accomplie, sûr que la jeune fille lui sera livréedès le lendemain, Richelieu s’est abandonné à l’orgueil et àl’amour. La cérémonie du matin a été un double triomphe : il ahumilié le roi ! Et la reine Anne d’Autriche, pour la premièrefois, lui a souri !…
Richelieu, donc, vers cette heure tardive, est assis près d’unetable sur laquelle se trouve une lettre qu’il vient d’écrire etqu’il relit à dix reprises. Devant lui, dans un fauteuil, unvieillard, portant l’habit de capucin, darde sur cette lettre unregard perçant, comme si, de loin, il voulait en déchiffrer lemystère ; cet homme, c’est le Père Joseph, l’Éminencegrise !…
« Mon fils, dit le Père Joseph, il faut au plus tôt vousinstaller en votre palais. Cet hôtel est désormais indigne devous…
– Peut-être n’habiterai-je jamais le palaisCardinal !…
– Pourquoi ? demanda d’un ton bref le Père Joseph.
– Parce qu’il va peut-être s’appeler le palaisRoyal !… Lisez !… »
Le capucin saisit la lettre sur la table, la parcourt d’untrait, un instant il ferme les yeux, et, quand il les rouvre, cesyeux sont hagards :
« Si ceci tombe entre les mains du roi, c’est la chuteeffroyable, l’exil, la prison peut-être…
– C’est l’échafaud, interrompt Richelieu. Le tout pour letout ! Je joue une partie. Ma tête est l’enjeu. Soit ! –Si je gagne, je suis plus roi que tous les rois de la Chrétienté. –À un Richelieu, entendez-vous ! il faut une reine pourmaîtresse !…
– Cette lettre ne partira pas ! gronde l’Éminencegrise.
– Dans une heure, frère Corignan la portera auLouvre !… »
Le Père Joseph, lentement, lève les bras au ciel, et d’un accentde morne désespoir :
« Fiat volontas tuas !… »
Vers la même heure, rue Courteau, en l’hôtel d’Annaïs deLespars, un salon vivement éclairé, sur lequel ouvrent plusieursportes. La jeune fille est là, toute seule, calme, résolue, maispâle de ce qu’elle va entreprendre. Elle a revêtu un costume quilui laisse toute liberté pour la violence et l’agilité desmouvements. À sa ceinture, un court poignard.
Annaïs marche à l’une des portes et l’ouvre, puis à unedeuxième, troisième et quatrième. Alors, de chacune des chambresqui donnent sur ce salon, s’avance un gentilhomme… Tous les quatresont encore en habit de voyage.
« M. de Fontrailles ?…
– C’est moi ! répond l’un d’eux en s’inclinant trèsbas.
– M. de Chevers ?…
– C’est moi ! dit un deuxième dans une mêmesalutation.
– M. de Liverdan ?…
– C’est moi ! dit le troisième en se courbantaussi.
– M. de Bussière ?…
– C’est moi ! dit le quatrième à demi prosterné.
– Messieurs, je ne connais aucun de vous ; mais jesais à n’en pas douter que vous vous valez par la noblesse du cœur.Je puis donc dire tout haut devant vous quatre que j’ai reçu voslettres où chacun de vous m’offre son nom et sa vie. »
Fontrailles, Chevers, Liverdan, Bussière tressaillent,frémissent… Ils sont amis. Dès longtemps, ils se connaissent ets’estiment… Et les voici rivaux !
Annaïs continue :
« Messieurs, je vous ai, depuis trois mois, étudiés toussans vouloir connaître vos personnes. Je vous ai choisis, parce quej’ai acquis la certitude qu’il n’est pas un de vous à qui je nepuisse confier mes espoirs et mes désespoirs, ma vie, mon honneur…Alors, je vous ai écrit. Vous étiez tous à Angers, il y a vingtjours. Et vous savez que ma mère est morte… Mais ce que vousignorez, c’est le mal qui l’a emportée en quelques heures…Messieurs, Mme de Lespars est morteassassinée, empoisonnée ! »
Un quadruple cri d’horreur et de pitié :
« Par qui ? Par qui ?…
– Par Mgr Armand-Jean Duplessis, cardinal deRichelieu… »
C’est un funèbre silence qui s’abat alors sur ce salon. Il y ade la terreur dans l’air.
« Messieurs, reprend Annaïs avec fermeté, ma mère est morteparce qu’elle a entrepris une œuvre que vous saurez. Cette œuvre,je jure de la poursuivre. Je puis donc être frappée aussi, etentraîner avec moi dans la mort ceux qui m’auront suivie. Si doncvos cœurs tremblent, retirez-vous. Si vous avez peur de la hache,fuyez-moi… Mais si vous avez de ces âmes intrépides faites pourl’amour qui lutte, conquiert, ou succombe dans la mêlée sans seplaindre, oh ! alors… voici ma main ! Elle sera à celuide vous quatre qui, survivant à ses compagnons d’armes, m’aurasoutenue dans mon entreprise, aura vengé ma mère, et terrasséRichelieu !… »
Quatre voix vibrantes éclatent, confondues :
« À vous nos épées ! – À vous nos existences ! –Vous êtes notre chef ! – Donnez l’ordre de guerre !…
– Eh bien ! donc, voici l’ordre de guerre ! Ledéfi est lancé ! Dès cette nuit, sur la place Royale, dèscette heure même, l’action commence ! »
Guidés par Annaïs de Lespars, les quatre jeunes gentilshommes,d’un pas rapide, se dirigeaient vers la place Royale. Une fièvrefaisait battre leurs tempes. Ils sentaient qu’ils entraient dansune formidable aventure. Arrivés place Royale, ils s’arrêtèrentdevant l’un des trente-cinq pavillons uniformes bâtis par Sully, etqui encadraient cette esplanade non encore entourée de grilles.C’est là que Richelieu s’était installé depuis trois ans, que,renonçant à l’hospitalité de Marie de Médicis, il avait quitté leLuxembourg et donné à l’architecte Lemercier le plan grandiose dupalais Cardinal.
Assemblés autour d’Annaïs, ils l’écoutaient ardemment.
Cette lettre que le cardinal devait écrire à la reine, qu’ilécrivait sans doute à cette heure, cette lettre que le frèreCorignan devait, vers minuit, porter au Louvre, cette terribleimprudence de Richelieu, elle expliquait tout cela avec une sortede calme farouche. Qu’elle eût la lettre ! Et la campagneentreprise était terminée du coup !
La demie de onze heures sonna à Saint-Paul.
« Les voici ! dit Annaïs.
– Ils sont une quinzaine, observa l’un des quatre.
– Tant mieux ! dirent les autres. Il y aurabataille ! » C’étaient frère Corignan et Rascasse.Corignan, le premier était sorti, très vite. Rascasse l’avait suivipresque aussitôt, entraînant derrière lui une douzaine de gaillardssilencieux, souples, rapides. Et Rascasse, d’un bond, avait rejointCorignan. Rascasse avait flairé qu’une mission d’effroyableimportance était confiée à Corignan. Et Rascasse étouffait dejalousie.
La bande, à distance, était suivie par la frêle guerrière et sesquatre chevaliers prêts à bondir.
« Frère Corignan ! implorait Rascasse, laissez-moiseulement vous suivre, vous protéger si des tireurs de manteauxvous attaquent. Mon bon frère, je vous aime au fond, je mourrais dechagrin s’il vous arrivait malheur.
– Rascasse, je dois être seul et nul ne doit savoir où jevais.
– C’est donc bien important ? larmoya Rascasse.
– Rascasse, mon petit, tu me romps les oreilles. Si tucontinues, je retourne droit à Son Éminence… Et je lui dis que vousm’espionnez pour le compte du roi ou de Monsieur !…
– Eh bien, je m’en vais ! grinça Rascasse, qui cessainstantanément de sangloter. J’aurai ma revanche ! »
Rascasse fit signe à ses mouches et l’essaim, tournant à gauche,disparut vers la Seine. Corignan, demeuré seul, continua son cheminvers le Louvre, la bouche fendue par la jubilation. Soudain, ilsursauta :
« Holà !… Que voulez-vous, païens ?…Sacrilège !…
– Ce que tu portes ! » dit une voix claire.
Ceci se passait à dix pas de la croisée de la rue Sainte-Avoyeavec la rue de la Verrerie.
« Au large, tireurs de manteaux ! tonitrua lefrère.
– Allons, moine, dépêche ! » gronda l’un desquatre chevaliers d’Annaïs.
D’un tournemain, Corignan se débarrassa de son froc et se campa,solide, la mâchoire serrée, une forte épée dans la main droite, unpoignard au poing gauche.
Les rapières, dans la nuit, jetèrent des éclairs et les quatrese ruèrent. Il y eut un rapide cliquetis. Une voix cria :
« Il est touché !… »
Puis une grande clameur du moine :
« À moi !… À moi !… À moi !… »
Rue Des Bons-Enfants, une vaste salle élégamment décorée, avec,à mi-hauteur, une galerie à rampe de bois sculpté, au long delaquelle des fauteuils attendent des spectateurs. Tentures develours. Aux murs, des gants, des masques, des plastrons, desfleurets, des épées en bel ordre. Une magnifique salled’escrime.
La journée avait été rude. Les prévôts étaient partis depuislongtemps. Vers dix heures, Trencavel se reposait en buvant unflacon de vin d’Espagne avec Montariol et le comte de Mauluys. Unhomme, portant costume d’enseigne aux gardes, entra, se dirigeavers le groupe étonné.
« Monsieur Trencavel, dit-il en saluant, j’ai eu l’honneurd’être chargé de vous informer que Son Éminence Monseigneur lecardinal de Richelieu désire vous voir.
– Moi ! » dit Trencavel en se levant, toutému.
Le visage de Montariol resplendit d’orgueil… Mauluys demeuraimpassible.
« Vous-même, reprit l’envoyé. Son Éminence a fort entenduparler de vous. Elle prise vos talents et veut vous le direelle-même. Quand pourrai-je vous apporter votre lettred’audience ?
– Mais, balbutia timidement Trencavel en quis’échafaudaient déjà des rêves de grandeur, dès demain, si vous levoulez bien…
– Voilà donc qui va bien. Voulez-vous me dire où vouslogez ? »
Trencavel ouvrait la bouche…
« M. Trencavel loge ici même, au-dessus de sonacadémie », interrompit froidement Mauluys.
Le jeune officier, après force politesses, se retira, escortéjusqu’à la rue par le maître en fait d’armes, qui revint toutrayonnant. Mauluys haussa les épaules.
« Je vois, dit-il, que vous en avez assez du bonheur.Alors, il vous faut, coûte que coûte, vous précipiter vers lesennuis, les périls, ce qui s’appelle les honneurs.
– C’est, répondit Trencavel en serrant nerveusement la maindu comte, c’est que ces honneurs me rapprochent d’Annaïs !…Pauvre, sans naissance, n’ayant pour moi que mon fleuret, qui saitsi la protection du cardinal ne comblera pas l’abîme qui me sépared’elle… Qui sait ?… Qui sait ?… »
Ils s’étaient mis en route pour rentrer chez eux :Montariol logeait avec Trencavel, rue Sainte-Avoye ; Mauluys,non loin de là, rue des Quatre-Fils, en face les jardins de l’hôtelde Guise. Un cri d’appel et de détresse les fit tressaillir.
Tous trois, sans un mot, s’élancèrent et tombèrent, l’épée auvent, sur les quatre chevaliers d’Annaïs, au moment même où frèreCorignan s’affaissait, l’épaule traversée. La bagarre fut courte.Bussière et Fontrailles furent désarmés dès le premier choc.Chevers était blessé. Annaïs, d’un coup d’œil jugea la positionmauvaise. D’un geste désespéré, elle rengaina le poignard qu’elleavait tiré, fit un signe à ses fidèles, et la bande battit enretraite, disparut. Seulement, dans la première seconde, Trencavel,s’était trouvé menacé par-derrière par l’épée de Bussière.
« À vous, Trencavel ! » avait crié Montariol endésarmant le gentilhomme.
« Trencavel ! murmura le moine. C’est Trencavel quim’a attaqué avec ses spadassins ! Ohé ! Ce n’étaient pasdes tireurs de manteaux ! C’étaient des ennemis ducardinal !… »
« Trencavel ! gronda Annaïs de Lespars. Sans doutequelque séide du cardinal qui escortait le moine ! »
Après l’action, Mauluys se pencha sur Corignan, défit sonpourpoint, l’examina assez longuement. Puis ce fut Trencavel. PuisMontariol allait étudier la blessure à son tour… À ce moment, lemoine revint à lui, se releva, jeta dans la nuit des yeux hagardset, rassemblant toutes ses forces, d’un bond, se mit horsd’atteinte et s’enfuit…
« Singulière façon de remercier les gens ! »grommela Montariol.
Mauluys ne dit rien… Ils s’enfoncèrent dans la rue Sainte-Avoye.Au bout de deux cents pas, le moine s’arrêta, hors d’haleine, setâta, s’ausculta, se mit à rire.
« L’épaule déchirée… Une misère ! Ah ! Voyons, lalettre… la lettre… »
Une terrible, une déchirante clameur d’épouvante : lalettre avait disparu !… Perdue ?… Prise ?… Dixminutes plus tard, Corignan se ruait, malgré les gardes, dans lecabinet de Richelieu.
« Monseigneur !… Ah ! monseigneur !…Attaqué !… Blessé !… Évanoui !… La lettre !…Prise sur moi !… Volée !…
– Volée ! hurla Richelieu, blanc comme un mort.
– Par Trencavel ! » rugit le moine.
Le cardinal, quelques minutes, demeura écrasé par l’effroyablenouvelle. Il était perdu !…
« Va-t’en ! » dit Richelieu.
Une fois seul, pendant une heure, debout, immobile, les yeuxfixes, il médita. Quand il sortit de cette méditation sinistre, ilfrappa un coup violent sur son timbre. Et, sans se retourner,sachant que le valet avait dû accourir :
« Qu’un officier aille me chercher le lieutenantcriminel ! »
Il allait tenter un effort. Peut-être ce Trencavel n’irait-il auLouvre que le lendemain ! Peut-être avait-il encore la lettresur lui !
À trois heures du matin arriva le lieutenant criminel,personnage placé, avec le lieutenant civil, sous les ordres duprévôt de Paris. Le grand prévôt n’était pas sûr ; il avaitété reçu le jour, même à la table de Gaston d’Anjou[1].
« Monsieur, dit le cardinal, vous allez vous rendre rue desBons-Enfants chez le maître en fait d’armes Trencavel. Il loge enson académie. Vous le saisirez au nom du roi, vous le conduirez àla Bastille et le ferez mettre au secret. Vous fouillerezl’académie et le logis. Vous prendrez tous les papiers que voustrouverez, sans exception. Vous les mettrez sous cachet et me lesapporterez. Sans les lire ! Il y va de latête !… »
Le lieutenant criminel tourna les talons et s’en alla.
À huit heures du matin, Trencavel s’accouda à la lucarne de sachambre…
À ce moment, il oubliait l’algarade de la nuit et que lemagnanime cardinal lui voulait du bien, et toutes ses idées de belavenir doré. Sa vie se concentra sur cette allée de jardin où unbanc de marbre s’adossait à des arbustes dont les jeunesfrondaisons pâles commençaient à percer.
Soudain, un coup de tonnerre… La porte s’ouvrit avec fracas.Montariol entra, bouleversé. Il rugissait :
« Ventrebleu ! Têtebleu ! Ah ! lescoupe-jarrets ! Ah ! les tire-laine ! Tant pis, cefut plus fort que moi ! Je crois que j’en ai assommé deux outrois !… Maître, on ferme votre académie ! »
Trencavel reçut le coup en pleine poitrine.
« On… ferme… l’académie !…
– On la saccage. Tout est bouleversé, éventré,ravagé ! Par les gens de loi ! Au nom du roi ! – Jesuis arrivé, j’ai vu les commères rassemblées devant la porte etqui ont dit en me voyant : « Voici l’un desscélérats ! » – Un coup d’œil dans l’académie et le sangm’a sauté aux yeux. Je bondis. – « Le voilà ! »hurla un des hommes noirs. – On veut m’empoigner. C’est moi quiempoigne. Je frappe, je pille, j’assomme. Devant le nombre, je batsen retraite. On me poursuit. Je détale. Je dépiste la meute enragéeà mes trousses et me voici pour vous crier : « Maître, ontue notre académie ! »
Trencavel tremblait.
« Il faut pourtant faire quelque chose… Au nom du roi. Ehbien !… il y a quelqu’un de plus puissant que le roi. Je vaisle trouver… lui dire… ne bouge pas d’ici, prévôt… Il me veut dubien, tu as entendu… je lui dirai…
– Où courez-vous, maître ?
– Chez le cardinal ! »
La course folle apaisa Trencavel. La place Royale était pleinede gentilshommes. Trencavel la traversa, se glissa, fendit le flotdans l’escalier et, parvenu dans l’antichambre, hagard :
« Je veux voir le cardinal !
– Votre lettre d’audience », dit un huissier.
Trencavel se frappa le front. Et l’huissier, sévère :
« Sans lettre d’audience, vous n’entrerezpas ! »
Trencavel tourna le dos et redescendit, la tête vide. À cemoment, un autre huissier criait dans la foule :
« Monsieur le baron de Saint-Priac !… »
Trencavel s’enfuit, grondant :
« Il va entrer ! Il était attendu,lui ! »
Devant la porte, sur la place, il se heurta à une splendeur desoie, costume bleu d’azur, aiguillettes d’or, manteau de satin,plumes blanches, bottes à entonnoir.
« Trencavel !…
– Saint-Priac !
– Deuxième insulte. C’est trop ! Je n’attendrai pasjusqu’à ce soir pour vous couper les oreilles…
– Soit ! dit Trencavel. Venez ! »
Ils marchèrent. Hors la place Royale, en cinq minutes, ilsjoignirent la ligne des remparts. À leur droite, ils avaient laBastille, silencieuse menace. Au premier bastion, ils s’arrêtèrent.Personne aux alentours. L’instant d’après, ils étaient en garde.Saint-Priac porta botte sur botte.
« Pare celle-ci !
– Elle est parée ! » dit Trencavel.
Haletant, Saint-Priac rompit d’un bond, étonné de voir sonadversaire debout. Une seconde, et il revint en ligne.
« Pare celle-là ! » dit Trencavel.
Saint-Priac s’affaissa sur les genoux, tandis que le maître enfait d’armes essuyait sa lame sur l’herbe. Il jeta un regard sanshaine sur l’adversaire vaincu.
« Pauvre diable ! Il se bat bien… Voyons, l’ai-jevraiment tué ? (Il se mit à genoux, défit le beau pourpoint oùserpentait un filet rouge.) Non. Tant mieux !… Heu ! cene sera rien… »
Il allait se relever, tout joyeux : sa main froissa unpapier sur la poitrine sanglante… il le saisit, l’ouvrit… leparcourut… c’était la lettre d’audience de Saint-Priac !
Trencavel frémit, plia le papier, le mit dans sa poche,s’élança. Tout courant, il arrive au palais Cardinal, montel’escalier, entre dans l’antichambre au moment où la voiximpatiente d’un huissier criait :
« M. de Saint-Priac est-il arrivé ?
– Me voici ! dit Trencavel, sa lettre tendue.
– Enfin !… Voici la dixième fois que Son Éminence…entrez vite, monsieur le baron !… »
Trencavel, une fois dans le cabinet et en présence du cardinalde Richelieu, recouvra instantanément sa présence d’esprit.Quelques minutes, le cardinal l’étudia, le pesa, pour ainsi dire,du regard. Trencavel, de son côté, cherchait des mots.
« Monsieur de Saint-Priac, dit à ce moment le cardinal,voulez-vous épouser Annaïs de Lespars ?… »
Trencavel baissa la tête et ploya les épaules, assommé par lecoup. Alors, dangers, pillage de son académie, risque de mort quelui créaient son duel et sa supercherie, tout cela s’effondra,s’évanouit. Il voulut savoir comment Saint-Priac pouvait épouserAnnaïs. Et, venu pour dire au cardinal : « Je suisTrencavel », il s’incarna, se transposa en Saint-Priac !Et il releva sur Richelieu un visage étincelant.
« Voilà l’homme qu’il me fallait ! » songea lecardinal.
« Monseigneur, dit Trencavel, pour obtenir cette immensefaveur, je suis prêt à tout.
– Monsieur de Saint-Priac, je suis charmé de connaîtrevotre personne et vous remercie de vous être si promptement rendu àl’invitation que je vous ai fait parvenir à Angers. Mais je doisvous dire que, depuis longtemps, je connais vos faits et gestes.Votre bravoure, votre force, votre habileté à l’épée vous ont faitune réputation dont je vous félicite… »
Sous cette avalanche de fleurs, Trencavel ne broncha pas.
« Il est très fort, pensa le cardinal. Écrasons-le d’uncoup. »
« Monsieur, reprit-il avec un sourire féroce, vous avezd’autres qualités. Pauvre, vous passez pour riche. Sans sou nimaille, vous menez grand train. J’ai voulu savoir d’où vousvenaient vos ressources. J’ai su que vous n’empruntez pas (lesourire se fit plus aigu), que vous ne jouez pas (la voix prit unedouceur terrible). Alors, j’ai cherché, monsieur de Saint-Priac… etj’ai trouvé… Voyons… faut-il vous dire ?
– Dites, monseigneur ! » fit Trencavel,imperturbable.
« Hum ! songea Richelieu. Voilà un rudegaillard ! » « Monsieur, fit-il, j’ai trouvé quel’argent que vous prodiguez est de l’argent… volé.
– Oh ! cria Trencavel, frémissant de joie, voilà undétail que je suis heureux d’apprendre !… »
Saint-Priac voleur ! Indigne !… Trencavelrayonnait.
« Monsieur, reprit Richelieu avec une sorte de sévérité nonexempte d’admiration, ne songez pas à nier. J’ai là vingt rapportsde police. Je puis vous envoyer au gibet.
– Monseigneur, dit Trencavel avec le même accent desincérité, je n’ai rien à avouer, rien à nier…
– Bien. Tel que vous êtes, vous me plaisez et je vousprends à mon service. Je vous indiquerai, selon les circonstances,en quoi consistera ce service. Pour le moment, je veux que vousépousiez Mlle de Lespars. Vous savez sansdoute où la trouver ?
– Oui, monseigneur. Je sais son logis et l’ai vueaujourd’hui même.
– Donc, vous l’épousez. Je vous dote. Je vous donne unemploi à la cour. En revanche… Ah ! j’oubliais : il vasans dire que je détruis les preuves de vos… prouesses de grandchemin ; en revanche, donc, vous m’apportez une cassette quepossède Mlle de Lespars…
« Cette cassette contient des parchemins inutiles pourvous, dangereux pour celle que vous aimez. Cette cassette,figurez-vous que c’est une mine toute chargée. Si quelqu’un ymettait le feu (le cardinal frissonna),Mlle de Lespars serait tuée du coup… Vouschargez-vous de trouver cette cassette ?
– Oui, monseigneur, répondit intrépidement Trencavel.
– Je me charge, moi, d’arracher la mèche, dit Richelieu,toujours paisible. Si c’est possible, ayez-la-moi avant le mariage.Et tenez, ceci est indispensable : queMlle de Lespars vous aime ou non, veuille ounon vous épouser, il faut qu’elle vous remette cettecassette. »
Trencavel entrevit une sombre machination. La réalité était plusterrible encore…
« Que j’aie les parchemins, songeait Richelieu, et alors jela tiens. Je l’oblige à accepter le nom du misérable qui est devantmoi. Huit jours après, son mari est arrêté, pendu. Et elle demeureécrasée à jamais sous l’infamie… À moins que, d’ici là, je n’arriveà la saisir ! À moins que Rascasse ne parvienne à acheverl’œuvre commencée à Angers ! À moins que Saint-Priac ne medénonce tout à l’heure son gîte !… »
« Oh ! songeait de son côté Trencavel, la préveniraujourd’hui même, tout de suite ! Lui révéler l’effroyabledanger qui la menace ! La protéger, ladéfendre !… »
À ce moment, un homme entra et annonça :
« M. le lieutenant criminel !…
– Faites entrer ! » dit vivement Richelieu.
Il faut dire que le cardinal, en s’occupant avec une pareillelucidité de Mlle de Lespars, faisait preuved’une réelle force d’âme. Tandis qu’il jouait ainsiavec Saint-Priac, il avait l’oreille aux aguets,l’esprit tendu. En ce moment peut-être, la lettre voléepar Trencavel était sous les yeux du roi !…Cependant, plus le temps s’écoulait et plus il se rassurait.
Le lieutenant criminel entra. Il jeta un regard sur Trencavel etinterrogea le cardinal du regard.
« Vous pouvez parler devant le baron de Saint-Priac.
– Monseigneur, dit le lieutenant criminel, je me suis rendurue des Bons-Enfants, à l’académie du maître en fait d’armesTrencavel et j’y ai fait une fouille complète. (Trencavel serra lespoings.) Malheureusement, nous n’avons rien trouvé ; pas lemoindre chiffon de papier. Quant à Trencavel, il n’habite nullementen son académie, comme le rapport en avait été fait à VotreÉminence. (Ô mon brave Mauluys, je dois la liberté à taprévoyance !) Nous l’avons vainement attendu et n’ai pul’arrêter, ni par conséquent le conduire à la Bastille(ouf !), ainsi que vous m’en aviez donné l’ordre. »
Chose étrange, ce rapport rassura plutôt Richelieu. Il admettaitde moins en moins une conspiration partie du Louvre. Par contre,l’idée qu’il avait en Trencavel un ennemi personnel jusque-làinconnu se fortifia dans son esprit.
« C’est bien, dit-il. Faites battre Paris par vosespions. »
Richelieu, d’un geste, renvoya le lieutenant criminel. Trencavels’essuya le front.
À ce moment, la porte se rouvrit ! Devant Trencavelpétrifié, devant Richelieu stupéfié, apparut un homme livide etsanglant que deux valets soutenaient ! Et comme tout àl’heure, l’huissier, mais d’une voix forte qui retentit en coup decymbale, annonça :
« M. le baron de Saint-Priac !… »
Saint-Priac fit deux pas dans le cabinet. Trencavel se redressade toute sa hauteur, le regard de travers, et se croisa les bras.Sans doute, une explication avait dû avoir lieu dans l’antichambre,car l’huissier avait laissé la porte ouverte et, derrière leblessé, on voyait le lieutenant criminel.
Le cardinal, centre de cette scène, demeurait immobile, muet,statue de la stupeur. Saint-Priac, disons-nous, s’avança de deuxpas ; son bras, secoué d’un tremblement convulsif, s’allongea,sa main désigna Trencavel, il ouvrit la bouche et tout à coups’affaissa sur le tapis.
« Monseigneur, dit le lieutenant criminel dans ungrognement de joie féroce, nous tenons le maître en faitd’armes ! Le voici !… »
Richelieu jeta sur Trencavel des yeux agrandis par la terreur.Et Richelieu recula !
« Monseigneur, reprit le lieutenant criminel, M. lebaron de Saint-Priac a été provoqué sur la place Royale par cethomme qui l’a entraîné jusqu’au bastion le plus proche, l’a chargé,lui a fourni un coup d’épée, lui a pris sa lettre d’audience et apu ainsi pénétrer chez Votre Éminence… »
Richelieu frissonna. La vérité lui apparutdans une aveuglante clarté : Trencavel lui avait été dépêchépour le tuer !
« Rendez votre épée ! »
Trencavel tira son épée et en fouetta le silence.
« Monseigneur, dit-il, un Trencavel ne peut rendre sonépée. Qu’on me la prenne, si on peut !… »
En même temps, il repoussa violemment deux ou trois fauteuils,s’accula à un angle du cabinet, tomba en garde.
« Prenez-le ! » rugit Richelieu.
Ce furent de sourds grognements enchevêtrés, des soupirsrauques, deux ou trois jurons féroces, deux ou trois plaintesdéchirantes. Puis, tout à coup, un cri de sauvagetriomphe :
« Ça y est ! »
Ça y était : dans l’angle du cabinet, un amas de corpspesant de toute leur frénésie sur quelque chose, des bras raidis,des mains crispées, et, sous tout cela, Trencavel.
Le cardinal donna un ordre. Deux minutes plus tard, Trencavelétait jeté dans un carrosse ; un quart d’heure après, il étaità la Bastille.
C’était un cachot situé au rez-de-chaussée de la tour duCoin ; on y interrogeait les prisonniers qui n’y restaientjamais plus de deux ou trois jours. L’endroit était assez clair. Ily avait une table, un escabeau, un lit étroit.
Trencavel, délivré de ses liens, jeta autour de lui des yeuxhagards. Il sentit la folie envahir son cerveau :
« Perdue ! Moi seul pouvais la sauver, et je vaismourir !… »
Trencavel, qui sanglotait parce qu’il ne pouvait courir prévenirAnnaïs de Lespars de ce qu’il avait entendu, Trencavel, placé entête-à-tête avec le gibet ou l’échafaud, vit soudain se lever dansses souvenirs une figure d’homme fatigué, pâle, poussiéreux, et quiportait sur ses épaules un enfant de cinq ans. L’homme entrait dansParis par la porte Bordet et, presque aussitôt, s’affaissait sur lachaussée. Des gens s’approchaient et disaient : « Pauvrehomme, il est mort ! – Il porte la casaque, c’est unreître ! – À son épée, à son air, on voit assez que c’est ungentilhomme ! Qui cela peut-il être ? » Et l’enfantpleurait toutes les larmes de ses jolis yeux…
Cet enfant, c’était lui, Trencavel. Ce voyageur harassé quisuccombait en entrant dans Paris, c’était son père…
Ni gentilhomme, ni reître. Voilà ce que Trencavel finit parétablir plus tard grâce à des papiers trouvés sur le mort. Mais sessouvenirs évoquaient, dans une cité lointaine, un bel atelier quenobles et riches bourgeois venaient visiter en témoignant beaucoupde respect au maître sous la direction duquel se forgeaient descasques, des cuirasses et, surtout, des dagues, des épées, dessabres, des estramaçons, des colichemardes, des rapières,magnifiques lames ornées d’arabesques, de ciselures qu’eût admiréesun Benvenuto Cellini. Quelle catastrophe s’était abattue surl’opulente et artistique maison du maître armurier ? Quelépisode de guerre civile ou religieuse ? Quelledénonciation ?… Rien pour reconstituer le drame. Mais l’enfantvoyait le logis en flammes et le vaste atelier mis au pillage. Ilvoyait des soldats dans une chambre pleine de sang, une femmeégorgée… sa mère !… Il se voyait dans les bras de son père quise défendait et, enfin, fuyait dans la nuit. Puis on marchait desjours et des semaines – et, au bout du voyage, le père tombait, tuésans doute par le désespoir… Une femme avait pris l’enfant par lamain et l’avait emmené… Deux ou trois ans plus tard, cette femmeelle-même était morte ! Et alors, qui avait pris soin del’enfant ? Comment avait-il grandi, poussé ?… À la grâcede Dieu ! comme on disait parmi le pauvre peuple.
Nous le retrouvons à quinze ans, dépenaillé, en loques, malpeigné, mais l’œil vif, la main leste, muni d’une immense rapièrequ’il s’est procurée le diable sait comme. Nous le retrouvons, dansla campagne, non loin des marais de la Grange-Batelière, où ils’aligne avec un grand benêt de jeune baron. Que s’est-ilpassé ? Le grand benêt a battu son valet, vieillard à barbegrise qui l’accompagne. Trencavel s’est élancé. Il a commis soncrime : il a tiré les oreilles au petit baron. Et comme ilssont du même âge, à peu près, ils ont dégainé, se sont porté defurieuses bottes. En somme, donc, Trencavel risquait sa peau pourvenger un vieux grison qu’il ne connaissait pas, et à une époque oùbattre ses domestiques était chose légitime et naturelle.Cependant, le jeune pendard s’escrimait à outrance, sans avoirjamais appris l’escrime, contre un adversaire qui, de touteévidence, connaissait le maniement de l’épée. Il le pressait,l’obligeait à rompre et, finalement, allait lui porter un mauvaiscoup lorsqu’un homme, s’élançant d’une guinguette voisine, d’où ilexaminait toute l’algarade, releva les épées, sépara lescombattants et remit sur son cheval le petit baron, qui s’en allaen maugréant :
« Ventrebleu ! Tirer les oreilles à unSaint-Priac ! Je reviendrai à Paris et je ne les lui tireraipas, moi ! Je les lui couperai !…
– De quoi vous mêlez-vous ? rageait cependantTrencavel en toisant l’inconnu si heureusement survenu.
– Mon petit ami, si vous voulez venir avec moi, je ferai devous le premier maître en fait d’armes de ce temps. Vous avez plusde jarret, d’œil et de poignet qu’un vieux prévôt. »
Les yeux de Trencavel étincelèrent. La connaissance ébauchées’acheva. L’adolescent dit son histoire et l’inconnu le mena àl’académie de la rue des Bons-Enfants, où Trencavel trouva le gîte,le couvert, des leçons d’escrime et des leçons d’honneur. Cetinconnu, c’était l’illustre Barvillars !…
Il fut pour Trencavel, dans toute la profonde et majestueuseacception du mot, un père, c’est-à-dire un ami, un éducateur, unexemple vivant. Trencavel conçut pour lui une sorte d’adoration, etlorsque, cinq ans plus tard, le vieux maître, à son tour, disparutde la scène du monde, le jeune homme sut pour la première fois ceque c’est que la douleur.
Soudain, le prisonnier entendit que le geôlier, toujours à sonposte, ouvrait la porte et que quelqu’un entrait. Trencavel vit uncapucin qui s’approchait.
« Que me voulez-vous, mon révérend ? Et quiêtes-vous ?
– Mon fils, on m’appelle frère Corignan, je suis capucin demon état et je viens vous confesser.
– Me confesser ! gronda Trencavel. Etpourquoi ?
– Parce que, selon les ordres de Mgr le cardinal deRichelieu, vous allez, dans une heure, être pendu dans la cour dela Bastille !
– Dans une heure ! frissonna Trencavel.
– Dans une heure ! dit frère Corignan qui se tournavers le geôlier et lui dit :
– Laissez-nous, mon frère. Ce pauvre pécheur n’en sera queplus à son aise pour avouer ses forfaits in silentiumcabinettibus (dans le silence du cabinet) », ajoutale moine, qui ne savait pas un mot de latin.
Le geôlier s’éclipsa. Le digne capucin alla fermer la porte avecsoin, revint à la couchette, s’assit sur l’escabeau et, baissant lavoix :
« Si vous voulez avoir la vie sauve, rendez-nous lalettre.
– La lettre ? fit Trencavel, étonné.
– Elle-même, mon fils. La lettre que vous m’avez prise.
– Je vous ai pris une lettre, moi ?
– La lettre ! fit rudement le moine. Où est lalettre ? Ou gare le chanvre !…
– Révérend spadassin, dit-il, serai-je pendu si je vousrends la lettre ?
– Non pas ! s’écria Corignan, tout joyeux. Récompensé,au contraire !
– Eh bien, fit résolument Trencavel, si vous me faitessortir d’ici, je vous mènerai tout droit à la maison et à l’armoireoù se cache la précieuse lettre. »
Corignan éclata de rire.
« Et, en chemin, vous me planteriez là ! On ne se jouepas de frère Corignan, morbleu ! »
Trencavel essuya son front. Il se vit perdu. Le moine tirait sonpoignard. Sa main gauche s’abattit sur l’épaule de Trencavel. Samain droite se leva. L’acier jeta une lueur dans l’obscurité.
« La lettre ! gronda Corignan. La lettre ! ou jete tue ! »
Au même instant, le moine voulut pousser un cri, mais sa gorgene laissa passer qu’un râle sourd : une tenaille vivanteserrait cette gorge. Souple comme une anguille, Trencavel avaitglissé, échappé à l’étreinte, et sa main, à lui, s’était incrustéesous le menton de Corignan. Le moine, en secousses violentes, sedébattit, mais la tenaille se resserrait, les doigts entraient dansles chairs ; la figure devint violette, et, tout à coup,Corignan demeura immobile, en travers du lit… Vivement, Trencavelramassa le poignard tombé sur les dalles et le passa à saceinture.
Quelques secondes, il fixa ses yeux effarés sur Corignan. Lasueur ruissela sur son front. Tout à coup, il éclata derire :
« Capucin ? Ce sera drôle… Et pourquoi pas ? Cemoine est entré ici… Il faut bien qu’il sorte !… »
En un tournemain, il eut dépouillé Corignan de son froc et, toutfrémissant, il s’en revêtit !… Alors, il allongea le moine surle lit, lui tourna le visage au mur et jeta sur lui la couverture.Puis, ramenant le capuchon sur son visage, la main convulsivementcrispée au manche du poignard, il se plaça près de la porte etcria :
« Ah ! pécheur endurci ! Ah ! damné bélîtrequi ne veut pas se confesser ! Confiteor belitrus,belitra, belitrum ! Eh bien ! tu seras doncpendu en état de péché mortel ! Tant pis pourtoi ! »
La porte s’ouvrit. Le geôlier parut.
« Est-ce fait, mon révérend ?
– Oui, mon fils. Je m’en vais. Je quitte ce lieu deperdition. Pendez-moi ce gaillard-là puisqu’il ne veut rienentendre. Adieu, mon fils !… »
En parlant ainsi, bénissant le geôlier, il avait traversé lasalle qui précédait le cachot, on lui ouvrait une porte, et là,dans l’obscurité épaissie de la cour, il distinguait uncarrosse.
« Hâtez-vous de monter, nous sommes en retard », ditune voix.
Trencavel, sans hésitation, monta dans le carrosse. Aussitôt, laportière se referma. Le véhicule se mit en route. Trencavel setenait les côtes.
« Libre ! fit-il. Pardieu ! qui donc m’a assuréqu’on ne sort pas de la Bastille ! Je n’ai qu’à ouvrir laporte de ce vénérable carrosse, me laisser tomber sur la chausséeet… »
Et Trencavel jeta un furieux juron de désespoir ; manteletsrabattus, la portière était fermée à clef ! Ce carrossen’était qu’une prison roulante !
À vive allure, il atteignit la rue Saint-Honoré ; enfin, ils’arrêta devant un immense portail en chêne tout neuf orné debelles têtes de clous disposées en croix. Une croix encoresurmontait le portail. À droite et à gauche s’étendaient de hautesmurailles. C’était le couvent des capucins.
C’est donc là que s’arrêta le carrosse qui, après avoir conduitfrère Corignan à la Bastille, l’en ramenait – ou croyait l’enramener – sous clef ; en effet, le moine était puni de huitjoursd’in-pace pour avoir été vu dans un cabaret avecune fille sur les genoux. Or, on lui tolérait tous les péchésvéniels ou mortels, à condition de ne pas s’afficher dansl’exercice de ses péchés. Chargé de la mission délicate deconfesser Trencavel, Corignan avait promesse de mille livrescomptant s’il réussissait à remettre la main sur la terriblelettre ; en outre, il devait être, bien entendu, gracié de sapunition.
Le portail du couvent fut ouvert, le carrosse entra dans unecour.
« Venez, mon frère, le révérend prieur a hâte de vousvoir… »
Sans mot dire, Trencavel suivit le moine qui lui parlait ainsiet qui le conduisit à la chapelle.
« Notre révérend père est dans la crypte avec Mgrl’archevêque de Lyon, reprit alors le capucin. Attendez-les ici,c’est son ordre. »
Là-dessus, le moine se retira, et Trencavel entendit la porte serefermer à clef.
« Ho ! je ne heurte aujourd’hui que gens enragés à merenfermer ! Mais comment notre révérend prieur sortira-t-illui-même ? Et que fait-il dans la crypte ? Maisl’archevêque de Lyon… c’est un Richelieu !… C’est le proprefrère de la magnanime Éminence qui me veut tant de bien !Pourquoi le Père Joseph, conseiller du cardinal, s’enferme-t-ildans un souterrain avec le frère du même cardinal ? »
Et Trencavel s’avança vers le chœur !
Il franchit la grille et contourna l’autel. Là, un murmure sefit distinct. Trencavel regarda à ses pieds. Et, confusément tracépar une lumière venue du fond de la crypte, il aperçut le trourectangulaire où commençait l’escalier qui s’enfonçait dans lessous-sols. Alors, une irrésistible curiosité s’empara de lui. Àtout prix, il voulut entendre… Il descendit trois ou quatre marchesde l’escalier tournant – et, alors, il entendit !
Voici ce que disait au Père Joseph le frère du cardinal deRichelieu :
« Vous allez savoir, messire, pourquoi j’ai quitté monarchevêché pour me rendre à Angers ! Pourquoi j’ai fui cetteville pour accourir à Paris ! Pourquoi il y va de l’honneur oude l’infamie du nom de Richelieu ! Car je vais vous dire dequelle maladie est morte Mme de Lespars !Et puis, alors, je vous dirai qui est la fille de la morte, qui estAnnaïs de Lespars !…
– Je sais que nous avons tuéMme de Lespars, interrompit le prieur desCapucins. Sa mort était nécessaire. Intrigante, audacieuse, cettefemme devenait dangereuse pour l’État – pour votre frère. Nousavons dû la sacrifier. C’est bien assez d’avoir à combattre lesenfants de Gabrielle d’Estrées. Le roi Henri IV nous a laissé unhéritage lourd à porter… Qu’importe la vie ou la mort d’un être sila communauté est sauvée ! Monseigneur, le jour où jem’apercevrai que je puis être un danger pour la société du Christ,je me supprimerai moi-même – oui, au risque de damner mon âme.
– Oh ! quel homme êtes-vous donc ?
– Je suis un moine. Un couvent, c’est une tombe. Lorsqu’ilarrive que l’un de nous en sort, c’est qu’il a une mission àremplir ; c’est qu’il a reçu un ordre.
– De qui ? demanda sourdement l’archevêque.
– De Dieu ! répondit le prieur. Ma mission, à moi,c’est de conduire votre frère dans la voie qui m’a été désignée, delui montrer sa route, une torche dans une main pour éclairer oubrûler, un poignard en croix dans l’autre pour bénir ou frapper.Mme de Lespars s’est trouvée sur lechemin ; elle a été frappée… Vous pleurez,monseigneur ? »
Louis Duplessis de Richelieu releva la tête et, avec unedouloureuse simplicité :
« J’aimais Louise de Lespars… »
Trencavel frissonna de pitié. Mais sur les plis rigides de larobe monacale rien ne frémit. Louis de Richelieu, une minute,demeura pensif, le regard perdu dans le vague.
« Pourquoi j’ai cédé mon droit d’aînesse à mon frèreArmand, vous allez le savoir : pourquoi j’ai brusquementabandonné le monde pour m’ensevelir à la Grande-Chartreuse, vousallez le comprendre… Nous nous aimions. Nous nous étionssecrètement fiancés. Elle était tout pour moi. J’étais tout pourelle. Orpheline, maîtresse à dix-huit ans de sa vie et de safortune, elle habitait son domaine de Lespars à trois lieues deRichelieu. On la tenait en suspicion à cause de ses allures libreset fières. Seul, je savais quelle âme timide et pure se cachait enelle. Tout à coup il y eut un grand mouvement en notre château.Honneur et gloire au château de Richelieu. Le roi Henri IV,visitant la Touraine et l’Anjou, était à Chinon ! Le roi Henriacceptait pour deux jours l’hospitalité de Richelieu !… Lesdeux jours s’écoulèrent et le roi ne partit pas ; il ne quittale château qu’au bout du douzième jour. Pendant cette période, jen’avais pu voir Louise une seule fois. Lorsque le roi fut parti, jecourus à Lespars : je trouvais Louise abattue par un désespoircruel : le malheur était passé par là… »
Le Père Joseph ne bronchait pas. Louis de Richelieu avait ungeste violent.
« Pendant trois mois, continua-t-il. Louise dépérit sousmes yeux, et je ne pus lui arracher le secret de cette immensedouleur qui la tuait. Un soir, je lui criai que j’allais toutdisposer pour notre mariage. Alors, elle se leva, toute droite, etme saisit la main. Et elle me dit ceci : « Je ne puisêtre une Richelieu !… » Et brusquement, l’abominablevérité jaillit de ses lèvres blanches ; une nuit, elle avaitentendu des coups violents à la porte de sa chambre, et la voix demon frère lui criait : « Vite ! Vite ! Louisest là. Il faut qu’il vous parle à l’instant !… »Affolée, elle avait ouvert. Un homme s’était jeté dans sa chambre.Il y avait eu une lutte hideuse et elle avait perdu connaissance.Quand elle se réveilla, il faisait jour. L’homme avait disparu…mais elle l’avait reconnu dès son entrée : c’était Henri IV,roi de France.
– Après ? demanda sèchement le prieur desCapucins.
– Louise, en me faisant ce récit, ne versa pas une larme,et ce fut d’une voix de morte qu’elle me dit : « Adieu,Louis. Notre beau rêve n’est plus. J’ai espéré mourir et me voicivivante encore. J’ai voulu me tuer, et j’ai compris… Oh !Louis, j’ai compris que j’allais tuer le pauvre petit être quipalpite dans mon sein. Adieu, Louis ! Ni amante, ni épouse, jeserai mère… et mère, je vivrai pour l’innocente créature… »J’essayai vainement de revoir Louise, mais elle avait disparu dupays. Dieu soit béni ! ajouta l’archevêque dans sa piétésincère et profonde. Je pus résister à la furieuse tentation dumeurtre qui, pendant trois mois, me fit rechercherArmand. »
L’archevêque leva ses deux bras tremblants vers le Christ que,tout à l’heure, avait désigné le Père Joseph.
« J’entrai à la Grande-Chartreuse, continua Louis deRichelieu. Les ans cicatrisèrent la blessure. J’acceptail’archevêché d’Aix, puis celui de Lyon ; je voulais, denouveau, me mêler au monde, et peut-être me rapprocher de Louisepour la secourir au besoin. Je sus que le roi Henri IV lui avaitécrit plusieurs lettres et lui avait envoyé des parchemins,attestant les droits de sa fille Annaïs… Louise ne répondit jamais…De loin, je veillais sur elle… et sur l’enfant. »
Trencavel baissa la tête et murmura tristement :
« Fille de roi !… »
« Après ? demanda le Père Joseph.
– Après ? gronda l’archevêque. Je ne puis me retrouveren présence de mon frère le cardinal. Nous aurions trop de choses ànous dire. C’est donc vous que je suis venu trouver, vous qui leguidez ! Vous lui direz que je suis arrivé trop tard poursauver Louise, mais que je suis là pour défendreAnnaïs ! »
L’archevêque se tut. Trencavel était haletant et se mordait leslèvres jusqu’au sang.
Le Père Joseph, quelques minutes, parut se plonger dans uneméditation profonde.
Il reprit :
« Monseigneur, vous avouez vous-même que cette fillepossède des parchemins dangereux. Vous l’avez dit : il y va del’honneur ou de l’infamie du nom de Richelieu… Cette fille estcondamnée, monseigneur !
– Par les puissances du Ciel ! tonna Trencavel à toutevolée, monsieur l’archevêque, nous serons deux pour ladéfendre ! Et vous, frocard, je me charge de vous faire passerle goût de… »
De quoi Trencavel devait-il faire passer le goût au PèreJoseph ? On ne put le savoir. En effet, tandis que Louis deRichelieu demeurait immobile de stupeur, le prieur s’était jeté surune corde, qui, sans doute, aboutissait à quelque cloche d’alarme,et il la secouait frénétiquement. Aussitôt, le hurlement lointaind’un tocsin traversa l’espace. Mais, avant même qu’eût retenti lepremier son de cloche, une rumeur s’enfla, s’approcha.
« Oh ! diable, fit Trencavel, voilà bien dutapage. »
En quelques bonds, il eut regagné la chapelle. Et, là, il ne puts’empêcher de frémir ! Les moines se ruaient sur le chœur enmasses serrées…
Nous laisserons pour un moment le maître en fait d’armes et nousreviendrons à la Bastille, où nous avons laissé frère Corignan.
Trencavel avait serré en toute conscience la gorge de l’espion.Mais Corignan était un de ces durs à cuire qu’il faut tuer deuxfois.
Du moment, donc, que Trencavel l’eut laissé pour mort sur lacouchette du cachot, frère Corignan demeura longtemps inerte, sansdonner signe de vie. Puis la respiration, après quelques timidesessais, se reprit à fonctionner. Corignan remua les bras, s’assitau bord du lit. Presque aussitôt, le souvenir lui revint. Il poussaun grognement de rage et se précipita vers la porte sur laquelleson poing osseux commença un vacarme assourdissant.
« C’est bon, c’est bon ! glapit une voix. On vat’ouvrir plus vite que tu ne penses ! »
Frère Corignan reconnut cette voix, frémit de terreur sanssavoir pourquoi, l’épouvante le faisait trembler, ethurla :
« Rascasse !… »
C’était bien Rascasse !… Le cardinal, ne voyant pas arriverle Père Joseph qui devait lui rendre compte de la mission deCorignan, avait dépêché l’avorton à la Bastille ; si Trencavelavait révélé où il avait caché la terrible lettre qu’il fallaitreconquérir, ordre de le pendre dès qu’on se serait assuré qu’ilavait dit la vérité. Si Trencavel n’avait rien voulu dire, ordre dele pendre séance tenante.
En entendant le prisonnier prononcer son propre nom, enreconnaissant lui-même la voix de Corignan, l’espion, d’un gesteimpérieux, renvoya les geôliers et gardes qui l’escortaient. Puisayant maîtrisé cette stupeur effarée qu’il avait d’abordéprouvée :
« Mon cher Corignan, dit-il de sa voix la plus doucereuse,est-ce bien vous que j’entends ?
– Moi-même, mon cher petit Rascasse, moi-même. Pour l’amourde Dieu, ouvrez-moi vite.
– Mais, fit Rascasse, c’est que la potence est toutedressée, mon frère !
– La potence ? Eh ! qu’ai-je à faire d’unepotence ?
– Puisque le prisonnier a fui, ah ! miséricorde, c’estvous, mon cher Corignan, vous que je vais faire pendre à l’instant,selon l’ordre de Son Éminence !… »
Les cheveux de Corignan se hérissèrent.
« Allons, dit Rascasse en ouvrant la porte, pendez-moi legaillard, et vite ! »
À l’instant même, Corignan fut saisi par les deux bras, relevé,entouré de gardes et poussé dehors, presque porté. Hébété, livide,il se laissa entraîner ; deux minutes plus tard il s’arrêtaitdans la cour du Puits, au pied de la potence.
Il n’y avait là que le gouverneur, quelques geôliers et unedouzaine de gardes.
« Mais je ne suis pas Trencavel, vociféra le capucin en sedébattant. Je suis Corignan, frère Corignan !
– Holà ! Un moment ! dit le gouverneur, alarmé.Que nous chante là ce drôle ?
– Frère Corignan ! Frère Corignan !Corignanus frater ! » hurla le moine en appelantle latin à son secours.
Qui croirait que frère Corignan fut sauvé par son latind’arrière-cuisine ? C’est pourtant à ce latin-là que legouverneur de la Bastille reconnut le capucin que sa manie et sonignorance avaient rendu célèbre dans l’entourage de Richelieu. Il yeut une brève explication, de laquelle il résulta que Trencavelavait bel et bien accompli la plus audacieuse des évasions. Alors,le gouverneur trembla pour sa place. Corignan s’écria qu’il sefaisait fort de le retrouver et de le ramener au pied même de cettepotence. Rascasse se précipita sur Corignan pour l’embrasser.
« Ah ! mon cher frère, je leur disais bien que vousn’étiez pas Trencavel. Ils ne voulaient pas me croire. Dieu soitloué !
– Laudatus dominum ! grogna le moine. Tiens,fieffé coquin, dominus vobiscum ! »
Et frère Corignan leva son genou, dont il se servait comme dupoing ; le genou atteignit rudement sous la mâchoire Rascasse,qui alla rouler à six pas en crachant deux dents.
Une fois hors de la Bastille, Corignan dévora l’espace. Ilatteignit le couvent, se pendit impétueusement à la cloche de laporte qui s’ouvrit, et, se ruant à l’intérieur :
« Où m’a-t-on mis ? » cria-t-il au frère portierébaubi.
Et, se remettant, ledit portier hurla cette réponse naturelle etfantastique :
« On vous a mis dans la chapelle !… »
Dès lors que frère Corignan sut que Trencavel était enfermé dansla chapelle, il demanda dix moines de bonne volonté pour s’emparerdu sacripant. Tous les capucins se précipitèrent. Le couvent toutentier envahit la chapelle au moment même où la cloche d’alarme,agitée par le Père Joseph, se mettait à sonner.
« Trencavel ! vociféra Corignan, qui marchait entête.
– Me voici ! Tiens ! mon confesseur !
– Mes frères ! tonitrua Corignan. Sus auPhilistin ! »
Trencavel, en un tournemain, se débarrassa du froc dont ils’était affublé, et, tirant sa rapière :
« Voici mon Pater ! qui veut entâter ? »
Il y eut un recul de l’armée assaillante. L’éclair de l’acier,fit tressaillir les premiers rangs. Mais, presque aussitôt, touss’élancèrent à l’assaut du chœur.
En quelques secondes, Trencavel fut acculé à un angle de lachapelle. Le sang coulait. Des hurlements, des plaintes semêlaient. Un coup d’escabeau lancé d’un geste frénétique brisal’épée de Trencavel. Un autre l’atteignit à l’épaule.
Désarmé, sanglant, déchiré en lambeaux, il jeta autour de lui lesuprême regard du vaincu…
Or, nous devons maintenant aviser le lecteur d’une certainehabitude qu’avait prise depuis longtemps François Le Clerc duTremblay, baron de Maffliers, prieur (sous le nom de Père Joseph)du couvent des capucins de la rue Saint-Honoré.
Deux fois par semaine, les mardis et vendredis, il y avait, dansla chapelle, confession générale et publique : la communautéentière était assemblée, chacun, à haute voix, confessait ses actesdélictueux ou ses pensées mauvaises. Le prieur prononçait lasentence, selon la gravité de la faute confessée : récitationde psaumes – le chapelet à égrener dix ou douze fois dans la nuit.– au pain sec et à l’eau pour deux ou quatre jours. Quelquefois,c’était l’in pace, sombre prison, évocatrice d’idéesfunèbres. Quelquefois, le prieur prononçait simplement :
« Penitentia !… » (pénitence).
Alors, le pauvre moine à qui s’appliquait cette condamnation sedépouillait aussitôt de son froc, mettait son torse à nu, sedirigeait vers un angle de la chapelle et saisissait un bizarreinstrument accroché sous la statue du bienheureux saint Labre, etque, pour cette raison, les capucins appelaient l’outil à saintLabre. Au moyen dudit instrument, le condamné se cinglaitlui-même les épaules, jusqu’à ce que le prieur levât la main.
L’outil à saint Labre, lecteur, c’était un vulgaire martinet. Etmême, il ne possédait qu’une douzaine de lanières de cuir.Seulement… chacune de ces lanières était munie à son extrémité,soit d’une petite boule de plomb, soit d’un clou ; celafaisait un terrible outil de torture ; le sang jaillissait dèsle premier coup s’il était bien appliqué…
C’était sous la statue de saint Labre que s’était réfugiéTrencavel !… C’est l’outil à saint Labre querencontra la main de Trencavel au moment où il s’accota à cetangle ! Il décrocha le martinet. À l’instant où se produisitl’effroyable poussée finale, à toute volée l’outil à saint Labresiffla, cingla, se tordit dans les airs, serpent à plusieurs têtesdont chacune était armée d’une terrible dent. Frère Corignan,atteint le premier en plein visage, à demi aveuglé, recula enrugissant de douleur, les deux mains à la figure, et allas’écrouler hors de la mêlée, fou de souffrance… Trencavel s’élançahors de son coin.
« Une sortie ! » s’écria-t-il d’une voixnarquoise.
Il faisait un tel tapage, ses cris étaient si assourdissants quel’armée des moines en fut ahurie, sans compter que les coupspleuvaient comme grêle, le martinet voltigeait, tourbillonnait,devenait une de ces bêtes d’apocalypse qui mordent, griffent ;les capucins, abasourdis, effarés, stupides d’effroi, sebousculèrent, se heurtèrent, s’effondrèrent, et le victorieux outilà saint Labre, fendant le flot des robes grises, se trouva aumilieu de la chapelle : Trencavel n’avait plus devant luiqu’une dizaine d’ennemis.
« Arrière ! dit Trencavel.
– Vade retro ! » firent les moines sansbroncher.
Trencavel entendit derrière lui l’armée des fuyards et deséclopés qui s’avançait du fond du chœur en bande serrée : lePère Joseph la conduisait !… Le maître en fait d’armes calculaqu’il avait à peu près trois secondes, et au moment où le PèreJoseph allait, par-derrière, lui mettre la main sur l’épaule, iltrouva la solution… Devant lui, à deux pas, il voyait un moine à lafigure énergique, à l’œil froid, la hache levée. Trencavel accrochaà sa ceinture le fameux martinet qui avait triomphé des Philistins.Il se ramassa, la face terrible, et se détendit…
Tout cela avait duré ce que dure une vision de rêve. L’instantd’après, il y eut une clameur :
« Le sous-prieur ! Notre sous-prieur estmort !… »
C’était le moine à la hache. Il n’était pas mort, mais peu s’enfallait : Trencavel avait bondi, avait empoigné le sous-prieurà bras-le-corps, et, se jetant sur la gauche hors du cercle, entredeux bancs, avait terrassé l’homme et lui arrachait la hache. Lescapucins virent ceci : le sous-prieur étendu sur les dalles,et Trencavel debout, l’arme levée.
Un effroyable silence s’abattit sur la chapelle. Trencavel jetasur le Père Joseph un regard de flamme.
« Monsieur, dit-il froidement, vie pour vie ! Si vousfaites un pas, je fends la tête à cet homme ! »
Un soupir terrible gonfla la poitrine du Père Joseph. Il fermales yeux et dit :
« Vous êtes libre !… »
Trencavel jeta sa hache, et, d’un pas tranquille, se dirigeavers la porte, passant désarmé à travers les rangs des moines quis’écartaient. À peine eut-il franchi la porte de la chapelle quefrère Corignan, revenu depuis un instant au sentiment des choses,s’élança.
« Frère Corignan, dit sévèrement le prieur, rendez-moicompte de votre mission ; puis vous vous rendrez à l’inpace pour y achever votre punition.
– Mon révérend, dit le capucin en s’inclinant avec unehumilité douteuse, avant le récit de la mission, avant les douceursde l’in pace, j’ai à accomplir une besogne qui sera trèsagréable à Son Éminence le cardinal et par conséquent à VotreRévérence. Je demande la permission de la nuit et peut-être desjours suivants pour suivre cet homme, savoir où il loge, et enfinm’en emparer.
– Allez ! dit le Père Joseph, dont l’œil froid pétillaun instant. Et tâchez cette fois de réussir ! »
Frère Corignan arriva au grand portail au moment même oùTrencavel se le faisait ouvrir par le portier terrorisé. Le maîtreen fait d’armes tourna à gauche dans la rue Saint-Honoré. Corignan,de loin, le suivait dans la nuit, pareil au loup en chasse au fonddes fourrés…
Il était près de minuit lorsque Trencavel atteignit son logis dela rue Sainte-Avoye. Le prévôt Montariol était là.
La porte s’ouvrit. Trencavel parut.
« Ouf ! J’allais éclater ! gronda Montariol.L’académie perdue ! Le maître poursuivi, traqué, arrêté…
– Non ! puisque me voici, dit Trencavel en accrochantà un clou le martinet de saint Labre. Bien ! Maintenant, quefait le comte de Mauluys ?
– Il vient de sortir d’ici. Nous avons couru tout le jourensemble. Il vous croit à la Bastille.
– Va lui dire que j’y étais, mais que j’en suis sorti.Ajoute que j’aurai besoin de lui demain matin, et qu’il m’attendeen son logis. Demande-lui l’hospitalité. Je veux êtreseul. »
Montariol s’élança vers l’escalier. Quelques minutes plus tard,Trencavel descendait à son tour sans le moindre bruit ; ilcontourna l’angle de la rue Sainte-Avoye, entra dans la rueCourteau et s’arrêta devant la porte de l’hôtel où Annaïs deLespars avait reçu les quatre cavaliers angevins. Le cœur luibattait avec violence. À vingt pas derrière lui une ombre embusquéele guettait, l’oreille tendue, l’œil étincelant : frèreCorignan !…
Trencavel, en arrêt devant cette porte, tremblait comme lafeuille. Comment osait-il se présenter à telle heure ? Quepenserait-elle de lui ? Mais il fallait la sauver ! Laprévenir ! La mettre en garde contre Richelieu, le Père Josephet Saint-Priac !
Trencavel, enfin, osa. La gorge serrée d’angoisse, il souleva lemarteau. Une sourde rumeur, faite de rumeurs répercutées, retentitdans l’hôtel. Puis le silence, de nouveau, régna. Il frappa encore.Puis encore. Puis à coups précipités. Rien. Aucune voix.
Lorsque Trencavel fut tout à fait sûr que l’hôtel étaitinhabité, il remonta chez lui et se jeta tout habillé sur sonlit.
Il récapitula les ennemis qu’il s’était mis à dos :Saint-Priac, Richelieu, Corignan, le Père Joseph. Il ne savait pasqu’à cette liste il eût dû ajouter cette ennemie qui, au moment oùil avait sauvé Corignan au coin de la rue Sainte-Avoye, avaitentendu prononcer son nom par Montariol… Cette ennemie s’appelaitAnnaïs de Lespars… Puis il s’endormit.
Lorsqu’il se réveilla, il faisait grand jour. Il s’habilla d’uncostume neuf, celui de la veille étant lacéré. Machinalement, ils’approcha de la lucarne – et un cri de joie lui échappa. Annaïsétait là !… Mais, assis près d’elle sur le banc, lui prenantparfois la main et lui parlant familièrement, il y avait aussi unjeune, élégant et beau gentilhomme richement vêtu !…
Vers ce moment, il se produisait dans la rue Sainte-Avoye unétrange mouvement ; deux troupes, fortes chacune d’unequinzaine d’hommes, s’avançaient de conserve, l’une à gauche,l’autre à droite de la chaussée, l’une conduite par le grandCorignan, l’autre par le petit Rascasse. Voici ce qui s’étaitpassé.
Corignan avait suivi Trencavel dans ses allées et venues.Lorsqu’il l’eut vu rentrer dans le logis du coin de rue, ilattendit une heure. Il vit sortir Montariol, et ne s’en inquiétapas. Or, le prévôt dans sa hâte et sa joie, oublia de refermer laporte. Corignan attendit encore quelques minutes, puis, résolument,pénétra à son tour dans la maison et monta jusqu’au premier palierle raide escalier de bois ; il heurta à l’unique porte, ilfallut parlementer. Mais enfin, lorsqu’il eut dit sa qualité demoine, on lui ouvrit, et il se vit en présence d’une sorte dematrone bien conservée, solide gaillarde. C’était la propriétairede la maison. Elle s’appelait dame Jarogne – Brigitte Jarogne. Elleétait veuve, honnête et rébarbative. Corignan entra, repoussa laporte derrière lui et dit :
« Vous voyez en moi frère Corignan lui-même. »
La dame fit un signe de croix et s’inclina avec respect.
« Corignan, ami et mandataire de Son Éminence le cardinalde Richelieu ! »
La dame eut un deuxième signe de croix et une deuxièmerévérence, plus inquiète, plus profonde.
« Corignan, bras droit de Sa Révérence le PèreJoseph ! »
Cette fois, la dame omit le signe de croix, mais tomba à genoux,terrorisée.
Frère Corignan demeura une heure chez dame Brigitte Jarogne. Aubout de cette heure, la dame était subjuguée. Corignan la quitta endisant :
« Ainsi, vous surveillez le Trencavel. Vous le suivez, s’ilsort. Et vous me direz où je pourrai le prendre. Sinon, vous êtescomplice ! »
La femme avait promis tout ce qu’avait voulu l’espion.
Très tôt le lendemain, il entra dans le cabinet du cardinal.Rascasse était là, faisant son rapport et daubant sur sonconfrère ! Les deux espions se jetèrent le regard de deuxdogues allongeant leur gueule vers la même gamelle. Mais le maîtreétait là. Ils se sourirent de travers.
Le cardinal était au courant déjà par Rascasse de ce qui s’étaitpassé à la Bastille, et par le Père Joseph de ce qui s’était passéau couvent des capucins. Corignan acheva le rapport en signalant laprésence de Trencavel au logis de la rue Sainte-Avoye et laprésence probable d’un complice à l’hôtel de la rue Courteau.
Le cardinal signa deux ordres distincts.
« Vous irez rue Sainte-Avoye, dit-il à Corignan, et vous,rue Courteau, dit-il à Rascasse. Le plus habile de vous deux, celuiqui m’apportera le plus beau coup de filet, prisonniers et papiers,aura désormais barre sur l’autre : il sera chef. »
Les deux espions admirèrent bruyamment ce partage à la Salomonet partirent furieux. Nous les retrouverons rue Sainte-Avoye,chacun d’eux, comme nous avons dit, à la tête d’une quinzained’acolytes.
Rascasse, avec son escouade, entra dans la rue Courteau, marchadroit à l’hôtel signalé et, son ordre de perquisition à la main,heurta rudement le marteau. Corignan, suivi de ses hommes, sedirigea sur le logis de Trencavel. Tout l’essaim s’engouffra,silencieux et leste, sans un bourdonnement. Au premier palier, dameBrigitte montait la faction. L’œil de Corignan la questionna.
« Il n’a pas bougé. Il est chez lui et seul. »
La bande grimpa vivement. La vieille désigna la porte deTrencavel. Corignan fit son branle-bas de combat, retroussa sonfroc, tira son poignard et hurla :
« Prenez-le-moi ! Ficelez-le-moi !Emportez-le-moi ! »
Or, une demi-heure après l’irruption de la furieuse escouadedans le logis de Trencavel, frère Corignan, lugubre, le capuchonsur le front, le chapelet aux doigts, descendait la rueSainte-Avoye en grommelant :
« Dies iræ… que vais-je dire au cardinal !…Dies illa… Ce misérable, Rascasse aura tout l’honneur etles écus… et moi la honte, l’in pace… »
Frère Corignan laissa s’envoler de dessous son capuchon unsoupir rauque. Son regard, tout à coup, alla se heurter, surl’autre bord de la chaussée, à un petit homme qui s’en allait têtebasse, traînant des bottes à entonnoirs qui semblaient bien lourdesà sa marche douloureuse.
« Eh ! c’est ce coquin de Rascasse ! Il me sembleque le drôle baisse bien son nez cynique ?… »
C’était bien Rascasse, lamentable et pleurnichant :
« Je suis perdu. De quel front vais-je me présenter aucardinal ? Misère de moi, que faire, que dire, qu’inventer,que mentir ?… Tiens ! fit-il tout à coup en levant latête. C’est bien le hideux Corignan que je vois là ? Oh !oh ! il me semble que l’infâme a le capuchon bienhumble ? »
Aussitôt, ils allèrent l’un à l’autre.
« Eh ! mais, fit Corignan vous revenez bredouille,hein ?
– Et vous, dit Rascasse, vous avez fait buissoncreux ?
– Compère, racontez-moi ce qui vous est arrivé,dites ?
– Oui, si vous me faites part de votre expédition.
– Tope ! Entrons là ! »
Là, c’était l’auberge de la Belle Ferronnière, tenue –et bien tenue – par la veuve Rosalie Houdart, aidée par sa filleRose, alors âgée de vingt-quatre ans, c’est-à-dire en âge d’êtremariée, mais demeurée fille jusque-là par un obstiné caprice. Cetteauberge était située à l’encoignure des rues Sainte-Avoye et de laVerrerie. Les deux espions s’attablèrent devant une bonne bouteillede beaugency.
« Je commence, dit Rascasse. J’avais disposé mes hommes defaçon à envahir l’hôtel du haut en bas. Enfin, je donne l’ordred’enfoncer la porte ; alors elle s’ouvre et un gentilhommeparaît, armé d’une trique. Mes gens se découvrent et reculent. Moi,sans regarder, je me précipite pour arrêter mon homme. Il m’assènesur les épaules un terrible coup. Il sort et se met à me rouer. Mesgens ne bougeaient pas. L’homme m’accable d’injures. Mes gens sesauvent. Je n’y comprenais rien, lorsque enfin, levant les yeux surmon gentilhomme, je reconnais qui ! Devinez ?… Monsieuren personne !
– Le frère du roi ! s’écria Corignan, qui cessa derire.
– Lui-même. Son Altesse Royale le duc d’Anjou !…« Cela t’apprendra, me dit-il, à me venir rompre les oreilles.Va-t’en dire à ton maître, le cardinal, que Gaston n’a rien à voiravec ses sbires ! »
Cette fois, Corignan était blême.
« Le duc d’Anjou ! le frère du roi ! fit-ilsourdement.
– Oui. Le cardinal va nous désavouer. Nous seronsembastillés.
– Ce n’est que trop vrai. Miserere mei !
– Dites-moi toujours ce qui vous est arrivé, moncher Corignan.
– Mais, reprit soudain le moine, mon affaire à moi n’a rienà voir avec la vôtre. Je n’ai pas touché à Son Altesse, moi !Je n’y étais pas.
– Oui. Mais moi, je dirai que vous y étiez, dit froidementRascasse. Et comme le cardinal vous tient à l’œil pour l’affaire dela lettre, vous êtes perdu si je le suis. Nous nous sauveronsensemble, ou pas du tout.
– Voici donc ce qui m’est arrivé, dit Corignan. Je suis sûrde dame Brigitte – c’est la propriétaire du logis. Cinq minutesavant mon arrivée, elle a vu le sacripant, en regardant au trou dela serrure. Nous arrivons devant la porte de Trencavel. Nousl’ouvrons. Nous nous précipitons, moi, le premier. Et qu’est-ce queje vois ! Devinez ?… Eh bien ! rien. Nous n’avonsrien vu. Ouverts tous les placards, enfoncés les meubles, sensdessus dessous le lit, et rien ! Pas plus de Trencavel quedans ce gobelet. Par où a-t-il pu passer ?
– Par la fenêtre, dit Rascasse.
– Bah ! c’est haut de quarante-cinq pieds. J’aurais vuson cadavre dans le jardin.
– Corignan, nous sommes perdus tous deux si nous ne noussoutenons en cette extrémité.
– Oui, mais comment nous soutenir ?
– En mentant… Je mentirai. Vous mentirez. J’appuierai votremensonge. Vous appuierez mon mensonge. Partons. »
Un quart d’heure plus tard, ils arrivaient place Royale.
Laissant Corignan et Rascasse en tête-à-tête avec le cardinal deRichelieu, nous reprenons la suite des aventures de Trencavel. Lemaître en fait d’armes venait d’apercevoir Annaïs de Lespars sur lebanc habituel – et près d’elle, un jeune seigneur qui parfois luiprenait la main.
La jeune fille et le seigneur inconnu se levèrent.
« La conférence est terminée », dit amèrementTrencavel.
En effet, Annaïs et le gentilhomme se dirent encore quelquesmots, puis l’inconnu embrassa la jeune fille sur les deux joues.Trencavel recula de quelques pas. Il était pâle.
Il se rapprocha de la fenêtre et vit qu’Annaïs avait disparu,ainsi que le jeune seigneur.
« C’est son fiancé… C’est donc à lui de la défendre… Dequoi irai-je me mêler ?… Oui, mais s’il ignore ?… Il fautpourtant que je la prévienne… Fille d’Henri IV !… qu’y a-t-ild’étonnant qu’elle soit recherchée par quelque grandseigneur ? »
Il se dirigea vivement vers la porte. Là, il s’arrêta court, setoucha le front :
« Si je vais frapper à la porte de l’hôtel, ce sera larépétition de cette nuit. Il est évident qu’il doit y avoir pourles familiers… pour le fiancé !… une façon de heurter que jene connais pas… Que faire ?… Ah !… diable ! qu’endira-t-on ?… Ma foi, je n’ai pas le choix desmoyens ! »
En disant ces derniers mots, il courut à un bahut et en tira unelongue corde que, prestement, il attacha au rebord de lafenêtre.
Il enjamba et commença à descendre vers les jardins. Il arrivaitpresque au bout de la corde lorsqu’il se sentit tomber… La corden’avait pas cassé : le nœud fait à la diable s’était délié,là-haut. Trencavel tomba sur ses pieds. La corde s’affaissa, setassa dans les arbustes qu’il avait écrasés.
Tout de suite, Trencavel s’aperçut que cette manière des’introduire chez les gens, si honorable que fût le motif, pourraitbien lui attirer quelque algarade. Il gagna le plus prochainmassif, s’y cacha et, mesurant de bas en haut la distance jusqu’àsa fenêtre :
« Tiens !… oh !… ce n’est pas possible… sifait !… c’est Corignan ! À ma fenêtre ! Attends unpeu, coquin ! »
Corignan, ayant achevé d’inspecter le jardin, disparaissait à cemoment.
Trencavel fit un mouvement pour s’élancer vers l’hôtel, dansl’intention de sortir coûte que coûte et de s’élancer chez lui. Aumême instant, il entendit un effrayant vacarme vers l’hôtelmême : c’était Rascasse qui, comme on le lui a entenduraconter, heurtait le marteau à coups redoublés…
« Me voici pris entre deux tempêtes », songeaTrencavel.
Il prêta anxieusement l’oreille. Brusquement, tous ces bruitss’éteignirent.
Il sortit du massif où il s’était caché après sa descente ouplutôt sa chute. Il se trouva alors à une sorte de carrefour, etnon loin du bienheureux banc que, si souvent, il avait contemplé.Par l’une des allées, il voyait venir à lui un gentilhomme qui,arrivé à trois pas, le salua ironiquement :
« Bonjour, monsieur le danseur de corde !
– Bonjour, monsieur, dit Trencavel.
– Monsieur s’entend aux sauts périlleux ! » ditune autre voix.
Et Trencavel aperçut un deuxième gentilhomme qui faisait sonentrée par une autre allée.
« Monsieur devrait bien nous apprendre la manière dedescendre chez les gens par les fenêtres. »
Et un troisième gentilhomme se montra.
« Monsieur ne pourra pas rejoindre son chef qui vientd’être noblement gourmé dans la rue. »
Et un quatrième gentilhomme apparut, saluant comme avaient faitles trois autres. Le maître en fait d’armes avait rendu les quatresaluts sans paraître surpris. Il y avait en lui une sorted’indifférence.
« Monsieur, reprit le premier gentilhomme, je dois vousprévenir que vos camarades qui attaquaient par la rue, tandis quevous attaquiez par-derrière, se sont enfuis. Le chef de votreescouade, dûment étrillé, est parti. Vous n’avez donc aucun secoursà attendre.
– Je n’en attends que de moi-même », ditTrencavel.
Les quatre s’inclinèrent, en gens qui appréciaient laréponse.
« Monsieur, reprit le même gentilhomme, non sans une sorted’émotion, à votre air, à votre tenue, à votre langage, on voitassez que vous êtes supérieur à vos acolytes. Vous n’en êtes queplus dangereux. J’ai donc le regret de vous annoncer que, dèsl’instant où nous vous avons vu descendre de cette lucarne, cesmessieurs et moi nous avons résolu de vous tuer. »
Trencavel se redressa.
« Messieurs, dit-il, qui êtes-vous, je vous prie ? Etde quel droit parlez-vous ici en maîtres ? Seule,Mlle Annaïs de Lespars pourrait me demander descomptes… »
Les quatre eurent un tressaillement.
« Ce que vous venez de dire, gronda l’un d’eux, nous enlèvetout scrupule. Puisque vous savez le nom de celle qui habite ici,vous n’avez plus de pitié à attendre. Mais, en effet, vous devezconnaître nos noms afin que vous sachiez que vous n’avez pasaffaire à des assassins. On m’appelle M. de Bussière, etvoici MM. de Chevers, de Fontrailles et de Liverdan,gentilshommes angevins.
– Messieurs, avant de me tuer, si toutefois vous y arrivez,il est juste que vous sachiez qui je suis moi-même et que vous voustrompez sur mes intentions. Mon nom seul vous prouvera que je n’airien à voir avec les gens dont vous parliez : je suis lemaître en fait d’armes Trencavel.
– Trencavel ! Trencavel ! hurla Bussière.
– Parbleu ! tout est clair ! vociféraFontrailles.
– Ceci est la suite de notre rencontre de l’autrenuit !
– Eh ! cria Trencavel, je ne bouge d’un pas si vous neme dites ce que vous voulez, maintenant que vous savez monnom !
– Nous battre avec vous ! Tous les quatre !… L’unaprès l’autre. L’un de nous arrivera bien à vous tuer !
– Ah ! ah ! j’accepte ! Pourquand ?
– Tout de suite ! Dans ce jardin.Venez ! »
Tous les cinq se mirent en marche. Bientôt, ils arrivèrent à unterre-plein qui s’étendait sur toute la longueur de l’hôtel.Trencavel jeta un coup d’œil sur la façade de cette maison danslaquelle, sans doute, se trouvait Annaïs. Son cœur battit avecforce. Son cœur lui cria :
« Elle est là ! Derrière cette persienne !…Tâchons de bien mourir !… »
Il tira l’épée qui siffla dans l’air et brilla au soleil.
Les quatre gentilshommes convinrent de se battre selon l’ordrealphabétique de leurs noms : Bussière, Chevers, Fontrailles,Liverdan.
Bussière et Trencavel tombèrent en garde.
Les épées engagées, Bussière esquissa une feinte brillante etporta son coup à fond.
« Il est mort ! dirent les autres.
– Pas encore, fit Trencavel. Monsieur de Bussière,êtes-vous gaucher ?
– Non, monsieur, mais la droite me suffit. (Nouveau coup,nouvelle parade.) Pourquoi cette question ?
– Parce que j’eusse regretté de vous abîmer les deux mains.Puisque vous ne savez pas vous battre de la gauche, la droite mesuffira. Tenez, monsieur ! »
Il n’avait pas achevé que Bussière lâcha son épée. Terminant parun coup de fouet une série de feintes serrées à tenir dans unanneau, Trencavel lui avait porté son coup à la naissance dupoignet.
« Là ! dit-il, vous voilà pour huit jours hors d’étatde vous aligner. Mes regrets et mes excuses !
– À moi ! dit Chevers avec impétuosité. Tenez-vousbien !
– C’est vous qui vous tenez mal, monsieur. Votre pointe esttrop basse. Je pourrais vous toucher à la gorge.
– Morbleu ! jura Chevers, en se fendant coup surcoup.
– Je me contente de vous ganter commeM. de Bussière… »
Chevers poussa un cri. Juste au même endroit que Bussière, lapointe de Trencavel avait pénétré sans effort apparent, et lesdoigts crispés abandonnaient l’arme.
« Huit jours le bras en écharpe, dit Trencavel avec sonplus aimable sourire. Messieurs, quand vousvoudrez ! »
Fontrailles se mit en ligne. Et, après quelques passes rapides,Fontrailles fut touché au poignet. Liverdan, le plus habile desquatre, engagea l’épée, et Liverdan fut touché au poignet. Tous lesquatre ! La même blessure ! Piqûre peu dangereuse, maisqui les mettait hors de combat. Piqûres dédaigneuses par quoi ilsemblait leur faire grâce.
Les quatre gentilshommes à l’écart, leurs mains bandées de leursmouchoirs, tinrent conseil. Ils étaient livides de la penséeterrible qui leur venait à tous.
« Il est impossible qu’il sorte d’ici vivant !
– Assassins, soit ! Pour elle ! Nous ne pouvonsreculer !
– Aux poignards ! Aux poignards !…
– Monsieur, cria l’un d’eux – et sa voix s’étranglait –nous avons résolu de vous tuer. Défendez-vous si possible. Nousallons vous charger tous quatre ! »
Chacun d’eux, de la main gauche, saisit son poignard. Trencavelne dit mot. Il assura dans sa main sa rapière, et, l’œil dilaté parune sorte d’horreur, les regarda venir à lui, la sueur au front,épouvantés de ce qu’ils allaient faire, horrifiés de devenir desassassins – mais une implacable résolution pétrifiait leurs traitset leurs âmes… Assassins ?… Soit !… Pour elle !
Ils marchèrent sans hâte, tous quatre en ligne, d’un pas ferme,calme, terrible. Quand il les eut à trois pas, Trencavel poussa unsoupir et se mit en défense. Ils allaient se ruer… À ce moment, laporte s’ouvrit, la porte devant laquelle ceci se passait. Quelqu’unparut, qui fit un signe. Et à ce geste, les quatre blesséss’arrêtèrent net, reculèrent…
C’était un gentilhomme qu’à sa taille et à son allure on pouvaitjuger tout jeune. Il avait la tête couverte de son feutre. Sonvisage était masqué. Il tenait une épée à la main… une épée nue –et il n’avait pas de fourreau à la ceinture. Il descendit lesquatre marches du perron et s’avança vers Trencavel, immobile destupeur. Et quand il fut arrivé, sans un mot, il tomba engarde.
L’inconnu présenta le fer à Trencavel. Les épéescliquetèrent.
Les adversaires se valaient. Tout de suite, ils se reconnurentdignes l’un de l’autre. Et ce fut une émouvante passe d’armes.L’éblouissant tourbillon des lames engagées apparut comme une nuéed’acier d’où jaillissaient des éclairs et où sonnait la mort.Marches, ruptures, attaques, parades eussent arraché des crisd’admiration aux vieux maîtres des royales académies… Seulement,toutes les attaques venaient du silencieux inconnu. De Trencavel,il ne venait que des parades. Et pas une riposte.
Il frémissait. Il dévorait des yeux son adversaire. Mais quiest-ce ? Pourquoi masqué ? Pourquoi ce feutre cachant lescheveux et ombrageant le front ? « Oh ! mais… c’est…non… si fait, morbleu ! c’est une femme ! »
Un bond en arrière soudain. Et, au fond de lui-même, un crid’angoisse terrible :
« C’est elle !… »
Annaïs ! C’est contre Annaïs qu’il tirait l’épée !… Ilse sentit l’esprit vide, l’âme éperdue, et murmura :« C’est fini ! »
Pas à pas, il rompait, lui cédait du terrain et considérait sesefforts pour l’atteindre, le coucher tout sanglant sur cette alléedont il eût baisé le sable sur chacune de ses empreintes… Son cœurbattait à se briser. Les sanglots soulevaient sa poitrine. Annaïs,hors d’elle, cria :
« Mais défendez-vous donc, monsieur, je vais voustuer !
– Allons donc ! Il faut d’abord que je vousapprenne !… Doublez, battez sur quarte, plus leste !Dégagez, battez sur tierce, et à fond ! À fond,monsieur ! »
Annaïs, exaspérée, partit sur le coup préparé par Trencavellui-même. Elle partit – à fond ! Et elle cria :
« Je vous cloue à ce chêne ! »
Trencavel, d’un rapide écart du bras, se découvrit la poitrine.Un sourire fleurit ses lèvres. Une sublime malice pétilla dans sesyeux pleins de larmes, et, gaiement, il dit :
« Faites, mademoiselle ! »
Une goutte de sang pleura sur le pourpoint de Trencavel. Ildemeura debout, salua de l’épée, et rengaina. Il était blessé – àpeine. Comment Annaïs put-elle retenir le fer ? Quel miracleaccomplit le mot mademoiselleinsoucieusement jeté parTrencavel ? De fait, le coup fut porté à fond, et non paré. Lapointe toucha. Mais elle ne pénétra pas !
Annaïs dénoua son masque et le laissa tomber… Et elle jeta sonépée.
« Mademoiselle, je vous rends grâce de m’avoir enseigné cecoup d’épée, à moi, maître en fait d’armes. Je n’oublierai jamaisque j’ai été touché… par Annaïs de Lespars.
– Vous savez donc qui je suis ? tressaillitAnnaïs.
– Oui, dit Trencavel. Et que vous venez d’Angers, oùMme votre mère a été tuée par ceux qui veulent voustuer. Et quelles haines Louise de Lespars vous transmit avec lavie. Et quels parchemins M. le baron de Saint-Priac vousenlèvera tôt ou tard. Et quelle lutte vous entreprenez contre unhomme qui vous brisera…
– Un mot, monsieur, un seul : de qui tenez-vous cessecrets ?
– De M. de Richelieu ! »
Trencavel disait : Louis de Richelieu, archevêque, Annaïsentendit : Armand de Richelieu, cardinal.
« Monsieur, dit Annaïs, d’une voix qui tremblait, vousrefusez de vous défendre. C’est donc autrement que par l’épée queje vous atteindrai. Vous êtes libre… Venez, monsieurTrencavel ! »
Elle se mit en marche, pensive, émue jusqu’au fond de l’être, etelle songeait : « Il sait toute ma vie. Sûrement, c’estun serviteur de Richelieu. Et pourtant… cette noblesse de regard,cette intrépide générosité, cette volonté de se laisser blesserplutôt que de toucher une femme, non, non, ceci n’est pas d’unespion !… »
Elle traversa l’hôtel et ouvrit elle-même la porte qui donnaitsur la rue. Près de la porte ouverte, un instant, ils seregardèrent. Elle était plus troublée que jamais elle ne l’avaitété. Il sentit sa tête tourner.
« Quelle imprudence, ma chère Annaïs ! dit à ce momentune voix railleuse. Vous relâchez cet espion !… »
Trencavel eut un violent sursaut. Il se retourna, et, sur lapremière marche de l’escalier, vit un gentilhomme splendidementvêtu qui le regardait avec un de ces féroces dédains plus terriblesqu’un soufflet. Trencavel, à l’instant même, le reconnut. C’étaitcelui par qui Annaïs, sur le banc du jardin, s’était laisséembrasser sur les deux joues !
Et Trencavel marcha sur lui !
« Vous m’avez insulté, dit-il. Vous êtes ici en lieud’asile. Mais sachez-le… fussiez-vous prince de sang royal, enquelque lieu que je vous trouve, hors de cette maison, vous medemanderez pardon – ou je vous tuerai ! »
Il sortit sans tourner la tête. La jeune fille le regardas’éloigner…
« Je vais demander à mon frère d’embastiller ce misérable.Son nom, je vous prie. Il vous l’a dit… »
Annaïs tressaillit.
« Son nom ?… Je l’ai oublié.
– Je le retrouverai, moi. Adieu. J’ai votre promesse devenir à notre rendez-vous de l’hôtel de Guise. Vous avez des droitsà faire valoir. Ces parchemins que vous m’avez montrés disentformellement que le roi Henri vous a reconnue. Vous êtes de lafamille, ma sœur. »
L’œil noir d’Annaïs jeta du feu. Elle se raidit en une révoltede sa hautaine pureté d’âme :
« Votre sœur ? Et tout à l’heure vous m’avez embrasséecomme telle. Eh bien, non, monseigneur. Je ne suis pas de lafamille. Je ne me connais pas de père. Pour vous, pour tous, jesuis Annaïs de Lespars. Pour moi, le roi est le roi, et vous,monseigneur, vous êtes Monsieur, vous êtes le frère deLouis XIII, vous êtes Gaston, duc d’Anjou… Oui, j’ai ouvert devantvous cette cassette. Mais c’est une tombe. Je ne veux pas exhumerla honte de ma mère… »
Gaston d’Anjou frissonna.
« Que voulez-vous donc ? murmura-t-il.
– Tuer Richelieu, dit la guerrière. Peu m’importe sapuissance. Mais sa vie est un opprobre pour la mienne. Je viendraidonc au rendez-vous, mais ce ne sera pas pour m’y mêler à uneconspiration politique. Entre Richelieu et moi, c’est un duel auplein jour, face à face, et à mort. C’est que, dès ma naissance, mamère, penchée sur mon berceau, n’a trouvé à verser sur mon frontque des larmes corrosives, brûlante rosée de haine. La moisson serarouge, monseigneur !
– En tout cas, n’oubliez pas : dans huit jours, àl’hôtel de Guise. Après tout, nous pourrons nous entendre ;nous voulons détruire en Richelieu une force politique, et vous,vous voulez venger sur lui la mort de votre mère… »
Annaïs de Lespars se redressa, pareille au génie de l’orgueilfilial :
« Vous vous trompez, monseigneur ; c’est de m’avoirmise au monde que je veux venger ma mère !… »
La grande salle de l’auberge, vers midi, était pleine d’éclatsde rire, de bruyantes exclamations, de cliquetis de gobelets et debrocs. Ceci se passait huit jours après le duel de Trencavel avecAnnaïs de Lespars dans les jardins de la rue Courteau, c’est-à-direle jour même où devait se tenir en l’hôtel de Guise la mystérieuseréunion dont avait parlé Gaston d’Anjou.
Vers midi donc, un gentilhomme pénétra dans la salle, le manteauretroussé par la rapière, le feutre sur l’oreille, la lèvredédaigneuse, l’œil insolent. Il chercha du regard une place d’où ilpût bien voir la porte d’entrée, et, l’ayant trouvée, alla s’yasseoir en grommelant :
« Le diable soit, du cardinal qui me commet à lasurveillance de pareils maroufles. Je me demande ce qu’unSaint-Priac peut avoir de commun avec un Rascasse et unCorignan !… »
Un peu pâle encore de sa blessure, mais plus arrogant que jamaisdepuis qu’il était sûr de la faveur de Richelieu, le baron deSaint-Priac s’installa, et frappant du poing :
« Holà, la fille, ici ! »
La fille à qui s’adressait ce discours laissa tomber surSaint-Priac un regard froid, et, appelant une servante :« Madelon, dit-elle, voyez ce que veut boire Monsieur.
– Oui, mademoiselle Rose, fit la servante, quis’empressa.
– Palsambleu !… vociféra Saint-Priac, Monsieur veutboire une bouteille de vin d’Anjou. Mais il entend qu’elle lui soitversée par Rose, puisque Rose il y a ! »
La fille unique de la veuve Houdart, patronne de l’auberge,reprit d’une voix très calme :
« Madelon, du vin d’Anjou à Monsieur. Et puis, voyez ce queveulent ces mousquetaires, là-bas, et vite ! »
Quelqu’un entrait à ce moment. Ce quelqu’un, c’était le comte deMauluys. Derrière Mauluys, un petit homme ventru fit irruption dansla salle, se hissa sur un escabeau comme sur un observatoire, d’oùil domina la foule des buveurs. Tout de suite, il aperçutSaint-Priac, et, se laissant glisser du siège où il était juché, sefaufila vers le baron en murmurant :
« Bon ! Le damné Corignan n’est pas encore là. Je vaisprendre position dans l’esprit de ce faquin de Saint-Priac qu’il aplu à l’Éminence de nous donner pour chef de file… »
Et Rascasse, le chapeau à la main, s’approcha avec forcecourbettes de la table où tempêtait le baron de Saint-Priac.
Le comte de Mauluys, traversant la salle avec son aisancetranquille, arriva près de Rose qu’il salua d’un air de politesseexquise, comme s’il eût salué une noble dame. C’était la filled’une cabaretière – cabaretière elle-même. La réponse au salut dugentilhomme fut sobre et digne.
« Trencavel et Montariol sont-ils arrivés ? demandaMauluys à voix basse.
– Ils vous attendent dans le cabinet, monsieur lecomte.
– Merci, mademoiselle » fit Mauluys.
Il tourna le dos et se dirigea vers la petite salle. Roses’éloigna de son côté. Saint-Priac saisit Rascasse par le bras etdit :
« Sur ta vie, sache où va cet homme et ne le perds pas devue ! »
Rascasse connaissait l’auberge de la Belle Ferronnière en sescoins et recoins. Il savait que la salle où Mauluys venait depénétrer s’éclairait d’une petite fenêtre donnant sur une courétroite. Portant les yeux sur cette fenêtre, il vit qu’on avaitsoulevé le rideau de l’intérieur. Et, dans la pénombre, derrière lecomte, il distingua deux visages qu’il reconnut.
« Le damné Trencavel et son prévôt ! » murmuraRascasse.
Le rideau retomba. Alors, il rentra dans l’auberge et s’approchade Saint-Priac.
« Monsieur le baron, lui glissa-t-il à l’oreille, voustenez votre insulteur. Il se trouve en ce moment dans cettearrière-salle avec deux dangereux rebelles que nous sommes chargésde retrouver pour les faire pendre. Il y a complicité flagrante.Votre homme sera pendu lui aussi.
– Oh ! oh ! fit Saint-Priac. Et quels sont cesdeux rebelles ?
– L’un est un prévôt qui, dans la rue des Bons-Enfants, arossé les agents du lieutenant-criminel. Et l’autre… c’est celui àqui vous devez ce beau coup d’épée ! Celui qui s’emparait devotre nom pour pénétrer chez Son Éminence !
– Trencavel !… »
Saint-Priac se leva tout d’une pièce.
« Ne bouge pas d’ici. Toi et Corignan, vous restez ensurveillance. Si les rebelles sortent, suivez-les, et l’un de vousviendra me rendre compte ici de la maison où ils seront entrés…
– Moi et Corignan ? » demanda machinalementRascasse.
Mais déjà Saint-Priac s’était élancé au-dehors.
« Eh bien, et cette grillade ?
– Dans quelques minutes, mon révérend. En attendant, goûtezà cette friture. »
Rascasse, vivement, se retourna, et, à une table proche, aperçutCorignan qui était installé, le couteau au poing, une cruche devantlui. Lubin déposait sur la table une merveilleuse friture de menusgoujons. Corignan, la bouche fendue d’un immense sourire goguenard,fit signe à Rascasse de prendre place en face de lui.
« J’ai tout entendu, dit le moine. Nous devons surveillerla sortie de Trencavel, tandis que le sire de Saint-Priac vachercher du renfort. Fratres ad succurrendum. Cependant,attaquons cette friture. »
Après la friture vint une omelette aux petits lards qui faillitréconcilier Rascasse avec Corignan.
À ce moment, une porte, au fond, s’ouvrit : Mauluys,Trencavel et Montariol parurent.
« Alerte ! » dit Rascasse, qui se glissa sous latable, tandis que le capucin rabattait son capuchon.
Trencavel et son prévôt, accompagnés du comte de Mauluys,traversèrent la salle et gagnèrent la rue.
« En route ! » firent ensemble le moine etl’avorton.
Aussitôt, ils s’élancèrent au-dehors et virent Mauluys,Trencavel et Montariol remontant la rue Sainte-Avoye. En mêmetemps, par la rue de la Verrerie, ils aperçurent le baron deSaint-Priac qui accourait à la tête d’une vingtaine de gardes. Surles signaux des deux espions, Saint-Priac précipita sa marche, et,voyant au loin ses ennemis :
« Je les tiens ! rugit-il. En avant, vousautres ! »
Trencavel, Montariol, Mauluys continuaient leur chemin. Ilsallongeaient le pas, mais sans courir. De distance en distance,Montariol tournait la tête et disait :
« Ils sont à cinq cents pas… à trois cents… à deuxcents… »
Mauluys dirigeait la manœuvre :
« Ce Saint-Priac est décidément une laide bête. – Allongezun peu, Montariol. – Il est certain que c’est à vous seul qu’ils enveulent, Trencavel. – Voici : en arrivant à hauteur de la ruedes Quatre-Fils, vous tournerez à droite, et, en quelques bonds,vous gagnerez ma maison. – M. Montariol et moi, nousarrêterons bien deux minutes les estafiers du cardinal, en lesamusant… »
En prolongement de la rue des Quatre-Fils, on trouvait la ruedes Vieilles-Haudriettes, laquelle, à son tour, débouchait sur larue Sainte-Avoye, que longeaient à ce moment les trois poursuivis.Dans la rue des Quatre-Fils, en face les jardins de l’hôtel deGuise, s’élevait une maison d’un seul étage, élégante, mais assezdélabrée ; le logis datait de François 1er. C’étaitl’hôtel du comte de Mauluys.
C’est là que ce digne seigneur vivait son existence retirée. Unseul domestique, répondant au nom de Verdure, suffisait àl’entretien de la maison.
Les trois poursuivis n’étaient plus qu’à une vingtaine de pas dela rue des Vieilles-Haudriettes. Derrière eux, Saint-Priac et sabande arrivaient au pas de charge.
« Arrête ! Arrête ! » hurla Saint-Priac.
Ils ne se retournèrent pas. Ils touchaient presque l’encoignurede la rue.
Mauluys, sans un mot, tira sa rapière et dégaina, face àSaint-Priac.
« Au large ! Trencavel, au large ! ditMauluys.
– Allons donc, mon cher comte, est-ce que vous croyez quej’ai pris au sérieux votre plaisanterie de tout àl’heure ? »
À l’instant, les gardes furent sur eux.
« Au nom du roi, vos épées ! cria Saint-Priac.
– Monsieur de Saint-Priac, dit Mauluys, pourquoi, enchangeant de pays, avez-vous changé de métier ? En Anjou, vousarrêtiez sur les grands chemins : cela vous allait mieux qued’arrêter par les rues ! »
Les trois, bien alignés, se laissant une suffisante distancepour la manœuvre, tombèrent en garde. Les gardes s’avancèrent,Montariol commença un moulinet terrible. Mauluys était impassible.Trencavel essuyait le sol du bout du pied.
« Si je suis tué, disait Mauluys, imperturbable, et quevous en sortiez, Trencavel, allez chez moi, ouvrez le bahut de machambre à coucher et, dans le tiroir de gauche, vous trouverez lalettre…
– La lettre ? » fit Trencavel, étonné.
Mauluys n’eut pas le temps de répondre : les gardesfonçaient. Il y eut un choc retentissant.
« Battez et dégagez ! fit Trencavel en tuant sonhomme.
– Pour le maître ! Pour le prévôt ! Pourl’académie ! » hurla Montariol, enivré par le génie desbatailles.
Et, à chaque cri, à fond, il se fendit : trois hommes surle carreau.
Mauluys ne dit rien, mais son épée fut rouge tout de suite. Lesgardes, stupéfaits de la rébellion ouverte, effarés par larésistance furieuse, refluaient en désordre. Ils se regardèrent,tout pâles. Saint-Priac, livide de honte, trépignait. Il y eut unenouvelle ruée des gardes sur les trois, rangés à l’angle.
Au choc, Mauluys et Montariol furent repoussés à gauche, dans ladirection de la rue Saint-Martin, Trencavel fut rejeté sur ladroite, vers la rue des Quatre-Fils.
Saint-Priac n’hésita pas : Trencavel n’avait que l’épéepour le combattre, Mauluys était armé de l’effroyable secret. Ilfallait tuer Mauluys !… Ce fut sur la gauche que le baronentraîna le gros des assaillants. Trencavel fut poursuivi par unsergent et quatre gardes. Mais, avec ce groupe, marchaient Corignanet Rascasse.
D’un pas rapide et souple, l’épée rouge au poing, le maître enfait d’armes s’avançait, serré de près. Il fila par la rue desQuatre-Fils et, contournant les jardins de l’hôtel de Guise, il selançait dans la rue Vieille-du-Temple… À ce moment, une troupedéboucha par la rue Barbette… Rascasse et Corignan poussèrent ungrognement de triomphe… Trencavel était pris entre deuxbandes !
Trencavel vit venir à lui cette troupe qui entrait dans la rueVieille-du-Temple : c’étaient des Suisses – probablementquelque patrouille prévenue. Ainsi, devant lui, les Suisses, aunombre de huit. Derrière lui, les gardes, dirigés par Corignan etRascasse. À sa droite, il y avait le mur de clôture des jardins deGuise. À quelques pas, une porte basse faisait renfoncement dans cemur. Le maître en fait d’armes bondit jusqu’à cette porte et s’yadossa.
Les deux bandes assaillantes, Suisses et gardes, avaient faitleur jonction devant la porte. Le sergent aux gardes prit lecommandement de toute la troupe et disposa ses hommes. Tout compté,ils étaient quatorze. Trencavel était seul. Mais c’étaitTrencavel !
Dans le même instant, ils se jetèrent sur Trencavel. Alors, aumilieu des jurons forcenés, retentit un terrible cliquetis d’épéesentrechoquées. Il y eut un tourbillon furieux. On vit deux Suisseset un garde se retirer de la mêlée, tout sanglants. On vit, pendantquelques secondes tragiques, voltiger une rapière qui piquait,pointait, parait à droite, à gauche, répondait à dix rapières à lafois. Et, brusquement, on vit cette épée se briser. Trencavel étaitperdu. Une clameur de victoire éclata. Vingt bras se levèrent poursaisir le rebelle. Et Corignan, arrivant à la rescousse, fendaitrudement le flot des gardes et laissait tomber sa main sur l’épaulede Trencavel, en hurlant :
« Il est à moi ! À moi seul !… »
Dans ce moment, la porte à laquelle s’appuyait Trencavels’ouvrit brusquement. Le maître en fait d’armes, sous la pousséedes assaillants, fut rejeté dans l’intérieur des jardins. Corignan,dont la manœuvre soudaine avait un instant protégé Trencavel contreles gardes, Corignan fut entraîné avec lui.
Les gardes s’élancèrent pour franchir à leur tour cette porte…Et, brusquement, ils s’arrêtèrent, tout ébahis : la portevenait de leur être fermée au nez ! Et ils entendirent qu’àl’intérieur on poussait un fort verrou. Ils crièrent :« Démolissons la porte !… – Halte ! fit le sergent.Démolir une porte de l’hôtel de Guise ! Diable ! je neveux pas risquer ma tête ! » Laissant donc trois hommesen surveillance, le sergent fit le tour avec le reste de sa troupe,plus ou moins éclopée, gagna la rue du Chaume et s’en alla heurterau portail de l’hôtel pour demander la permission de fouiller lesjardins.
Nul ne lui répondit. L’hôtel de Guise était désert !… Lasurveillance dura jusqu’au soir. À la nuit tombante, on supposaavec juste raison que depuis longtemps Trencavel et ses complicesavaient dû franchir le mur sur un point quelconque des vastesjardins et se mettre en lieu sûr.
Ses complices !… c’étaient, d’après le sergent, d’abordl’inconnu qui avait ouvert la porte, et, ensuite, ce moine quiavait empêché ses gens d’empoigner au bon moment le rebelle.Corignan et Rascasse complices de Trencavel !…
Rascasse ? Parbleu ! Rascasse, enflammé par lajalousie, s’était précipité sur l’un des nombreux spectateurs qui,de loin, regardaient la scène ; il l’avait poussé contre lemur en lui disant : « Au nom du roi, mon ami, au nom ducardinal ! » – Le bourgeois, ahuri, s’était laissé faireet avait servi de vivante échelle à l’espion qui escalada le mur,se laissa retomber de l’autre côté, bondit jusqu’à la porte et tirale verrou… En voyant Trencavel débouler dans le jardin, l’avortongrogna :
« Frocard du diable, viens me le prendremaintenant ! »
Il se hâta de refermer la porte, se retourna et poussa un cri defureur : Corignan était là !…
*
* *
Il est nécessaire que nous disions ici ce que devenaient Mauluyset Montariol. On a vu qu’au moment où ils furent séparés deTrencavel, le comte et le prévôt furent rejetés dans la directionde la rue Saint-Martin par le gros de la bande que commandaitSaint-Priac.
L’assaut fut effrayant. L’horreur passa sur ce groupe échevelé,hérissé d’acier, d’où jaillissaient des éclairs et dont quelquesjurons brefs ne faisaient qu’accentuer le silence. En quelquesinstants, Montariol et Mauluys furent couverts de sang. Ilsallaient succomber. Montariol ne s’en apercevait pas : ilvoulait tuer. Mauluys le saisit par un bras et l’entraîna.
« Non ! rugit le prévôt :
– Pour le rejoindre ! » dit Mauluys.
Tous deux d’un bond, se mirent hors la bagarre.
« Ils fuient ! Ils fuient ! hurlèrent lesgardes.
– En avant ! » vociféra Saint-Priac.
Toute la bande s’élança. Les deux poursuivis contournèrentl’îlot de maisons dont faisait partie l’hôtel de Lespars etretombèrent dans la rue Courteau et de là dans la rue Sainte-Avoye.Lorsqu’ils furent arrivés à leur point de départ, c’est-à-dire àl’angle de la rue des Vieilles-Haudriettes, la troupe deSaint-Priac était loin derrière eux – mais ils ne retrouvèrent plusTrencavel !…
Ils se dirigèrent droit sur la rue des Quatre-Fils. En passantdevant son hôtel, Mauluys saisit Montariol par le bras et vivementl’entraîna à l’intérieur. Le prévôt se laissa tomber sur unfauteuil, la tête dans les deux mains. Mauluys ouvrit un bahut et,du tiroir de gauche, sortit une large lettre scellée d’un cachetrouge… La lettre !… La lettre qu’il avait signalée àTrencavel !… Quelle lettre ?… Il murmura :
« Je donnerais cinq ans de ma vie pour savoir ce qui estécrit là. »
Il médita longtemps. Une heure peut-être. Il se retourna tout àcoup comme s’il eût pris une résolution. Et ce qu’il venait dedécider, il voulait sans doute le communiquer à Montariol – luidemander son avis, peut-être. Il ne vit plus le prévôt… Montarioln’était plus là.
Le comte de Mauluys déposa la lettre et se mit à se promenerlentement dans la chambre.
« Vous feriez mieux de l’ouvrir », dit une voixaigre.
Le comte se retourna et, dans l’encadrement d’une porte donnantsur l’antichambre, vit un homme d’une cinquantaine d’années, seccomme un sarment.
« Monsieur Verdure, dit le comte, je vous prie de remarquerque je ne vous donne jamais de conseils et que je ne vous importunejamais de ma présence dans votre chambre. »
Verdure se retira. Mais revenant tout à coup :
« C’est égal, un jour ou l’autre, vous ouvrirez la lettre.Ouvrez-la donc tout de suite ! »
Et, sans attendre la réponse, Verdure disparut. Le comte repritsa promenade. Mais, à chaque demi-tour, la tache sanglante ducachet rouge lui jetait un appel.
« Comment est-elle là ? songeait Mauluys. Comment etpourquoi l’ai-je prise ? Lorsque nous eûmes délivré le moine,lorsque je me penchai sur lui pour voir s’il était mort, ma main,du premier coup, la rencontra. Je la pris et la mis dans monpourpoint. Et la voici. Pourquoi l’ai-je prise ? À quelmouvement ai-je obéi ? Que penserait-elle de moi, oui, quepenserait-elle, si elle savait que j’ai pris une lettre ? Etque pensé-je de moi-même ?… »
Elle ! Il y avait donc une femme dont l’opinionintéressait Mauluys, lui qui ne s’inquiétait du sentiment de quique ce fût au monde en ce qui regardait sa pensée ou sonacte ?
Mauluys se rapprocha du bahut, reprit la lettre et contempla lecachet.
« Armoiries de Richelieu, murmura-t-il. Voici maintenant laquestion : cette lettre que j’ai volée contient-elle un secretqui vaille la vie d’un homme ? – Est-il bien certain queRichelieu, en échange, me rendrait Trencavel ? – Pour lesavoir, il faut que je lise une lettre qui n’est pas à moi,c’est-à-dire que je vole la pensée d’un autre. »
Tel était le débat qui s’agitait. Débat terrible – pour unesprit tel que celui de Mauluys.
Il était environ dix heures du soir. Mauluys était immobile aumilieu de sa chambre. La nuit était noire. Tout à coup, il se levadu fauteuil où il était assis et alluma un flambeau. Sans hâte, ilretourna au bahut et saisit la lettre. Il allait l’ouvrir ! Àce moment, un bruit de pas rapides ! La porte s’ouvrit.Montariol parut, les yeux fulgurants de joie.
« Trencavel n’a pas été tué !
– Ah ! ah ! » fit tranquillement lecomte.
Et il remit la lettre intacte dans le tiroir.
« Il n’est même pas arrêté.
– Je m’en doutais », dit Mauluys.
Et il referma le bahut.
Rascasse, donc, ayant verrouillé au nez des gardes la porte dujardin de Guise, se retourna vers Trencavel et, comme nous l’avonsdit, poussa un cri de fureur en apercevant Corignan. Il y eut alorsentre ces trois personnages un silence de stupeur. Trencavel,blessé au bras, haletant, harassé, trouva la force d’éclater derire en reconnaissant le capucin. Corignan tournait alternativementla tête vers Trencavel et Rascasse.
« Ah çà ! grogna Corignan, comment se fait-il que vousn’êtes pas dans la rue ?
– Et vous ! reprit Rascasse, pourquoi êtes-vousici ?
Corignan fut sublime d’impudence. Étendant son long bras versTrencavel :
« Je voulais prévenir ce digne gentilhomme que les gardesle veulent arrêter !
– Moi, dit Rascasse, je l’ai sauvé en franchissant le muret en lui ouvrant la porte !
– Il est à moi ! Sans moi, il serait aux mains desgardes !
– Il est à moi, ventre de biche ! J’en appelle àlui-même !
– Vous êtes à moi tous deux, dit Trencavel, vous êtes desestafiers de Son Éminence. Sire moine, je vous ai à demi étranglé àla Bastille. Il faut maintenant que je vous étrangle tout à fait.Qu’en dites-vous ? Maintenant, vous êtes mes prisonniers.Marchez ou je vous embroche ! »
Trencavel savait-il que l’hôtel de Guise était inhabité ?Ou plutôt vivait-il une de ces minutes exorbitées où l’espritignore calcul, prudence, et fonce droit devant lui ?…
Au fond des jardins se dressait la masse de l’hôtel de Guise. Ilvoyait une porte ouverte, c’est vers cette porte qu’il poussait lesdeux espions. Ils entrèrent tous les trois et se virent dans unesalle basse. Hébétés de rage plus encore que de terreur, ilsmarchèrent, traversèrent trois pièces et arrivèrent enfin à unegrande salle.
« Halte ! » fit Trencavel, voyant qu’il n’y avaitpas d’issue et fermant la porte par où ils étaient entrés.
« Nous sommes morts ! » songèrent les deuxespions.
Trencavel les toisa de la tête aux pieds : ils reculèrent.Il jeta dans un coin sa rapière ; ils frémirent,songeant : « Il va nous étrangler au lieu de nousembrocher. »
« Maître Corignan, dit Trencavel, je regrette beaucoupd’avoir laissé chez moi certain martinet aux lanières ornées declous et qui faisait l’ornement de votre chapelle.
– L’outil à saint Labre ! bégaya le moine,épouvanté.
– Et vous, mon brave sauveur, car, tout bien compté, jevous dois, en effet, la vie, comment vous nomme-t-on ?
– Rascasse, monseigneur.
– Rascasse ! Rascasse ! Mais c’est un nom depoisson…
– Allusion à ma dextérité à nager au milieu des flotsagités de la politique.
– Impayables tous deux, fit Trencavel. Écoutez, Rascasse etCorignan. Je déteste cordialement M. le cardinal, votremaître. Mais enfin, si fort que je lui en veuille, ma rancune nesaurait aller jusqu’à le priver de deux grimaces aussi parfaitesque vous. Allez, mes braves, allez en paix, allezdonc ! »
Il les poussait, tout ahuris, hors de la salle, et le rire lesecouait. Une fois dans la pièce voisine, Rascasse et Corignan seregardèrent, encore tout pâles de l’alerte et tout ébaubis de cefranc rire qui sonnait la joie du pardon dans la salle où étaitresté Trencavel.
Ils se dirigèrent vers la porte qui donnait sur les jardins.
« Voyons à sortir d’ici, murmurait Trencavel, demeuré seul.Qu’est devenu le comte ? Et mon brave prévôt ? Ah !monseigneur, s’il est arrivé malheur à mes bons amis, malheur àvous-même ! Voyons, ajouta-t-il, rendu soucieux par ces idées,allons-nous-en d’ici… »
À ce moment, Rascasse et Corignan firent irruption dans lasalle.
« Encore vous ! s’écria Trencavel, les sourcilsfroncés.
– Ah ! monseigneur, bredouilla Rascasse, c’est que laporte… la porte par où nous sommes entrés dans cet hôtel… la porteque nous avions laissée ouverte… elle est fermée à tripletour !… »
Trencavel s’élança, suivi des deux estafiers. Il traversa lestrois ou quatre pièces qu’il avait parcourues en sens inverse enentrant dans l’hôtel désert et, arrivé à celle qui donnait sur lesjardins, constata que la porte avait été fermée du dehors.
Mais qui avait fermé cette porte ? Vers le moment oùTrencavel, conduisant ses deux prisonniers, pénétrait dans l’hôtelde Guise, trois hommes s’introduisaient dans les jardins par laporte de la rue des Quatre-Fils. L’un d’eux tenait à la main untrousseau de clefs. Il portait la livrée de Guise et marchaitrespectueusement à six pas derrière les deux premiers, qui étaientdes gentilshommes. Ces deux personnages arrivèrent, tout en causantà mi-voix, devant la porte laissée grande ouverte par Trencavel, etalors l’un d’eux, se tournant vers le porte-clefs :
« Bourgogne, vous avez bien visité l’intérieur del’hôtel ?
– De fond en comble, oui, monsieur le comte. Je n’ai plusqu’à fermer cette porte, et nous serons sûrs que nul ne viendra cesoir déranger les nobles seigneurs auxquels mon illustre maîtredonne l’hospitalité. »
Tout en arrondissant cette belle période, Bourgogne, magnifiquevalet, fermait la porte.
« Voici la clef, ajouta-t-il, et voici celle des jardins.Il ne me reste plus qu’à espérer que monsieur le duc et monsieur lecomte daigneront approuver les dispositions que j’aiprises. »
Sur ces mots Bourgogne s’inclina avec une majestueuse lenteur etse retira. Les deux gentilshommes firent une ronde dans le jardinpour s’assurer que toute surprise serait impossible et, à leurtour, sortirent par la rue des Quatre-Fils.
De ces deux seigneurs, l’un paraissait trente-deux ans, avaitune figure inquiète, tourmentée de secrètes ambitions, et portaitune barbe fine à la façon d’Henri IV, auquel il ressemblaitbeaucoup plus que Louis XIII et Gaston d’Anjou. C’était l’un desdeux fils du Vert-Galant et de Gabrielle d’Estrées. Il étaitchevalier des ordres, gouverneur de Bretagne, et s’appelait Césarde Bourbon, duc de Vendôme.
L’autre, âgé alors d’un peu plus de vingt-six ans, très beau devisage, très élégant, portait dans le regard voilé de longs cilsnoirs l’ombre de quelque grande douleur d’amour. Il s’appelaitHenry de Talleyrand, comte de Chalais.
Trencavel, cependant, se promenait de long en large, cherchantun moyen de sortir de la souricière sans être vu.
« Il est certain, se disait-il, que les gardes sont entrésdans le jardin et qu’ils m’ont vu pénétrer ici ; ce sont euxqui ont fermé la porte et l’hôtel est cerné. Il faut attendre lanuit. »
Cette résolution prise, il s’allongea sur un banc et ferma lesyeux.
Lorsque la nuit fut venue, Trencavel s’aperçut avec surprise quela salle demeurait éclairée – très faiblement, il est vrai, etjuste assez pour lui montrer Rascasse agenouillé devant Corignan.Rascasse, à tout hasard, se confessait… Trencavel constata quecette vague lueur tombait d’une veilleuse suspendue au plafond.
« Ceci, raisonna-t-il, a été allumé dans la journée, avantmon entrée en ce noble séjour. C’est donc en prévision d’une visitequi sera faite ici cette nuit. Et comme j’ignore qui sera cevisiteur nocturne, il faut décamper. Holà, seigneur poisson, etvous, messire de l’outil à saint Labre, arrêtez vos patenôtres, ilest temps de partir. »
Trencavel alluma un flambeau à la veilleuse et dit :
« Suivez-moi ! »
Ils obéirent. Trencavel monta au premier étage et, voyant toutesles portes ouvertes, pénétra dans une salle immense, magnifiquementdécorée de tapisseries des Flandres, d’armures luisantes, depanoplies d’épées. À droite et à gauche, vers le milieu,s’ouvraient deux baies cachées par des tentures et communiquantsans doute avec deux salons. Au fond, sous un dais, il y avait untrône.
Et, passant dans la salle suivante, il s’arrêta soudain, plusémerveillé à coup sûr par le spectacle qui s’offrait à ses yeux quepar les magnificences de la salle d’honneur. Derrière lui, Rascasseouvrait des yeux terribles et Corignan souriait d’une oreille àl’autre.
C’était une table chargée de pâtés, de volailles froides, dequartiers de venaison, de petits pains dorés, de poussiéreusesbouteilles. Pourquoi ? Pour qui ? Ils n’en avaient cure.L’instant d’après, ils attaquaient. Trencavel dévorait. Rascasseengloutissait. Corignan portait la dévastation, parmi cesvictuailles succulentes et ces vénérables flacons.
Soudain, tous trois prêtèrent l’oreille. Du rez-de-chausséevenait un bruit de voix nombreuses. Puis un cliquetis d’épées etd’éperons emplit l’escalier.
« Je crois, fit Trencavel, que nous allons avoir un rudeécot à payer. Au large, au large… »
Déjà le bruit des pas retentissait dans la salle d’honneur.
Trencavel éteignit le flambeau, saisit Rascasse et Corignanchacun par un bras et les poussa dans une pièce voisine. Tous troisse tinrent immobiles, sans souffle. Qui étaient ces inconnus quivenaient d’envahir l’hôtel de Guise ? Dans la salle d’honneur,une voix s’éleva, une voix jeune, pure, un peu moqueuse, qui disaiten riant :
« Puisque nous voici dans le sanctuaire, commençons nosprières…
– Madame, reprit une autre voix, grave et mâle, celle-ci,et vibrante de cette passion contenue qui, chez les amoureuxsincères, dramatise les plus banales paroles, madame, peut-êtrevaudrait-il mieux attendre les absents ?…
– Les voici d’ailleurs qui montent ! » dit unetroisième voix.
« Ceci m’a l’air d’être une bonne et belle conspiration,murmura Corignan.
– C’est un coup de fortune pour nous ! haletaRascasse.
– Tenons-nous bien et partageons. Est-ce dit ?
– C’est dit. Tenons-nous bien ! »
À ce moment, la voix rieuse et fraîche jeta dans un jolicri :
« Ah ! voici enfinMlle de Lespars, notre héroïne ! Venezque je vous embrasse, chère belle…
Un cri sourd échappa à Corignan et à Rascasse et s’étranglaaussitôt dans leurs gorges : Trencavel qu’ils oubliaient,repris qu’ils étaient par leur passion de l’espionnage !Trencavel qui avait entendu jeter le nom d’Annaïs de Lespars et quifrémissait d’épouvante devant la vision de cette tête charmante,cette tête adorée roulant sous la hache du bourreau !
Si les espions entendaient ce qui allait se dire, c’était lapreuve qu’Annaïs conspirait. Dès lors, il n’y avait plus qu’à lafaire saisir et juger : la déposition de Rascasse et deCorignan l’envoyait à l’échafaud. Pareille à un éclair, la penséed’un double meurtre passa dans l’esprit éperdu de Trencavel :ses doigts convulsifs s’inscrustèrent dans les deux gorges.
Sous la puissante poussée, Rascasse et Corignan reculèrent,passèrent dans une pièce, puis dans une autre encore, et làTrencavel les lâcha, sûr qu’ils n’entendraient plus rien. Ilssoufflèrent rudement. Chacun d’eux songeait : « Il fauttuer cet homme !… » Mais c’était Trencavel !
« La revoir ! songeait Trencavel. Ah ! la revoir,ne fût-ce qu’une seconde ! Fût-ce au prix de la vie !Elle est là, je n’ai que quelques pas à faire… »
Oui, mais faire ces quelques pas, c’était quitter lesespions !
« Écoutez-moi, fit-il – et sa voix avait un tel accent demenace froide et résolue que, tout de suite, ils comprirent qu’ilétait question de vie ou de mort –, je suis résolu à entrer auservice de Son Éminence. (Ils tressaillirent.) Je veux donc luirendre un de ces signalés services que le cardinal sait si bienrécompenser. Donc, je veux être seul à entendre ce qui va se direlà. En conséquence, le premier de vous deux qui fait un seul pashors de cette pièce, je le tue tout net. »
Et, sans plus s’occuper d’eux, il se dirigea – ou crut sediriger – vers la salle où avait été dressée la table. En réalité,il passa par une autre porte, franchit plusieurs pièces et, guidéenfin par des voix qu’il entendit, parvint a l’un de ces salonscommuniquant avec la salle d’honneur par une baie couverte delourds rideaux de velours. La lumière passait par la fente desrideaux.
Trencavel, pâle et le cœur battant, s’approcha – et ilfrissonna : Annaïs de Lespars était là, devant lui, à quatrepas.
C’était une noble assemblée, et séduisante par la jeunesse etl’ardeur de presque tous les assistants. Ils parlaient en riant dechoses formidables. Et la scène était tragique. Chacun de ceux quiétaient là risquait sa tête.
C’était Gaston d’Anjou, frère de Louis XIII, la seule Figurecauteleuse de cette réunion.
C’était le maréchal d’Ornano ; une passion tardive lejetait, à cinquante ans, aux pieds de la duchesse de Condé.
C’était Alexandre de Bourbon, celui qu’on appelait leGrand-Prieur, le deuxième fils de Gabrielle d’Estrées, plusfougueux que son aîné, César de Vendôme, plus ouvert au sens desbelles choses de la vie.
C’était le comte de Chalais. C’était le duc de Vendôme.
C’étaient les quatre chevaliers d’Annaïs : Fontrailles,Chevers, Bussière, Liverdan, qui représentaient dans cetteassemblée la noblesse provinciale en révolte contre Richelieu.
C’était le chevalier de Louvigni, jeune seigneur à la figurefine, aux grands yeux pleins de fièvre.
C’étaient Montmorency-Boutteville et le marquis de Beuvron, tousdeux insouciants, gais, charmants, tous deux anticardinalistesenragés et n’ayant guère plus de cinquante ans à eux d’eux.
C’était Annaïs de Lespars…
C’étaient la princesse de Condé, alors dans tout l’éclat de sonambition et de sa beauté, et la duchesse de Chevreuse, mièvre,délicate, rieuse, une fragile porcelaine de Saxe – mais combienvivante !
Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse alors âgée devingt-cinq ans, conspirait pour tout et pour rien, pour la reinequ’elle adorait, contre Richelieu qu’elle abhorrait, et surtoutpour le plaisir de conspirer, de frôler le danger.
Enfin, il y avait dans cette assemblée une quatrième femme quenul ne connaissait, dont nul ne pouvait voir le visage,soigneusement couvert sous un flot de dentelles et qui se tenaitmodestement un peu à l’écart. La duchesse de Chevreuse, sans laprésenter, en avait répondu comme d’elle-même.
Elle était grande, de majestueuse stature, admirable pourl’harmonie des lignes et la richesse des formes. Elle était vêtuede noir. Sans dire un mot, elle écoutait avec une profondeattention, pétrifiée qu’elle était en sa rigide immobilité.
Au moment précis où Trencavel se rapprocha de la tenture develours, César de Vendôme, d’une voix froide, disait :
« Messieurs et vous monseigneur, je veux avant tout poserune question. Nous engageons ici nos existences. Et nous savonstous ce que nous voulons. Si nous perdons la partie, nous paieronsbravement en jetant notre tête au cardinal. (Le duc d’Anjou devintlivide.) Mais si nous gagnons, qui nous répond del’enjeu ?… »
Tous regardèrent Gaston d’Anjou : lui seul en effet pouvaitprendre des engagements pour le cas de la réussite. Mais Gastondétourna la tête et se tut. Cet enfant de dix-huit ans avait, àcertains moments, la prudence d’un vieillard.
« Je demande, reprit César, encore plus froid, je demandequi payera l’enjeu si nous gagnons ? »
La dame noire, assise à l’écart, se leva lentement et d’une voixsourde répondit :
« Moi !… »
Il y eut un instant de silence terrible… Peut-être l’inconnue serepentait-elle d’avoir parlé. Mais bientôt, d’un geste rapide, ellefit tomber les dentelles qui voilaient sa figure et se redressadans une attitude d’indicible majesté. Tous se courbèrent presquejusqu’à s’agenouiller et un murmure de joie enivrée, d’orgueiltriomphal, monta du groupe des conjurés :
« La reine !… »
Anne d’Autriche avait alors vingt-cinq ans. Son orgueil depuisonze ans qu’elle était la reine de France, avait rudement souffert.La vérité, c’est que Louis et Anne attendaient avec impatience etinquiétude la naissance d’un héritier qui perpétuerait la royautédes Bourbons – et comme cet héritier n’était pas encore venu aubout de onze ans, il était vaguement question de répudierl’Espagnole : elle en avait le cœur ulcéré.
Depuis que Richelieu était le maître, le ménage royal qui,jusque-là, avait été un purgatoire d’insinuations, devint un enferd’accusations, de soupçons, de surveillance. Richelieu aimait Anned’Autriche et le lui prouvait à sa manière.
Elle promena son regard sur les conjurés prosternés.
« Si j’ai quitté le Val-de-Grâce[2] pourvenir en cet hôtel, c’est que j’ai voulu faire, de ma présence ici,une promesse formelle pour l’avenir, un consentement décisif dansle présent. Humiliée, outragée, abreuvée d’amertumes que ne connaîtpas la plus coupable de mes sujettes, depuis six mois j’interrogema conscience et lui demande si j’ai le droit de vivre, moi aussi.Je me meurs, messieurs. On me tue à chaque minute de ma vie. Jeviens à vous et vous crie : sauvez-moi ! Et quant àl’avenir, Anne d’Autriche, reine de France, contresigne tous vosespoirs. Cette parole suffit-elle ?
– Vive ! Vive la reine ! hurlèrent lesconjurés.
– Messieurs, messieurs, supplia Gaston d’Anjou, songezqu’on peut nous entendre du dehors. (Et le silence s’étantrétabli.) Eh ! ventre saint gris, comme disait mon père le roiHenri, s’il faut une autre parole, la reine me permettra biend’ajouter à la sienne celle du duc d’Anjou !… »
« Le duc d’Anjou ! » râla Trencavel, ivre dejoie.
Ainsi, ce jeune seigneur qu’il dévorait d’un regard tout chargéde furieuse jalousie, c’était le frère de Louis XIII, le fils deHenri IV – donc le frère d’Annaïs !… Ainsi s’expliquaient doncl’embrassade du jardin et la présence de Gaston à l’hôtel de la rueCourteau !
La reine avait laissé tomber son voile sur son visage et reprissa place à l’écart, signifiant ainsi que les conjurés ne devaienttenir aucun compte de sa présence, excepté pour ratifier ce quiallait se dire… Il y eut alors comme un feu d’artificed’accusations contre le cardinal.
« La noblesse de France est déshonorée si elle supporte unmaître !…
– Pardieu ! s’écria le marquis de Beuvron, voici sadernière incartade : le duel est défendu sous peine demort !
– Marquis, dit Montmorency-Boutteville, unpari ! »
Tous devinrent attentifs, car tous connaissaient bien la vieillehaine qui divisait Beuvron et Boutteville.
« Marquis, reprit Boutteville, je parie mille pistoles queje me bats avec vous en pleine place Royale et que je vous tue aunez de Richelieu.
– Morbleu ! voilà qui me plaît ! Votre idée estadorable, comte. Nous nous alignons sous les fenêtres de Richelieuet je vous embroche sous ses yeux. Je tiens les mille pistoles.
– Très bien. Demain, nous déposerons les enjeux entre lesmains de M. d’Ornano. Les deux mille pistoles seront ausurvivant, qui s’engage à faire une messe au champagne en l’honneurdu trépassé… »
Les deux adversaires éclatèrent de rire et signèrent le pacte ense serrant la main. Un souffle glacial passa. Ces deux jeuneshommes venaient de décréter leur condamnation d’un éclat derire.
« Messieurs, dit Bussière, voici ce que j’ai l’honneur devous proposer : M. de Richelieu sera prié à déjeunerchez l’un de nous, de préférence en quelque maison de campagne.
– J’ai mon domaine de Chatou », fit le chevalier deLouvigni, en regardant la duchesse de Chevreuse.
La duchesse lui sourit. Louvigni pâlit de joie. Le comte deChalais surprit ce sourire et dit d’un ton bref :
« J’ai ma maison du clos Saint-Lazare. »
La duchesse lui jeta le même sourire enchanteur qu’à Louvigni,qui se mordit les lèvres de fureur, tandis que Chalais sentait soncœur se fondre. Ils étaient placés l’un à droite, l’autre à gauchede la duchesse, et ils surveillaient jusqu’à leurs moindresregards. Entre ces deux sincères et violentes passions, la joliesirène manœuvrait avec un art infini. Que pesaient pour elle cesdeux jeunes têtes charmantes d’amour et d’enthousiasme ?…
« Je vous adore ! bégaya à son oreille Louvigni,enivré.
– Je meurs pour vous ! » murmura ardemmentChalais.
Le mot, ce mot d’amour, sonna étrangement. La duchessetressaillit, pâlit, regarda Chalais. Et le mot banal qui vient àtoutes les lèvres d’amoureux, ce joli mot de tendresse avaitretenti avec un tel accent de passion funèbre qu’elle le vit mort…Le bourreau, devant elle, tenait une tête livide dans sa rude main.C’était la tête de Chalais !… La duchesse de Chevreuse poussaun léger cri. Et le cri mit en fuite la vision sinistre.
« Ah ! murmura-t-elle à l’oreille de Chalais, j’ai eupeur. Venez demain en mon hôtel. »
Chalais étouffa un rugissement de joie puissante… Louvigni étaitlivide et songeait :
« Il faut que je tue cet homme. »
« Eh bien, disait César de Vendôme, puisque deux maisonssont proposées pour l’action, tirons-les au sort. De cette façon,il n’y aura pas de jaloux. »
Déjà la princesse de Condé détachait deux feuilles de sestablettes. Sur l’une, elleécrivait : Chatou. Surl’autre : Saint-Lazare. Puis elle plia lesdeux papiers. Liverdan s’approcha. Les deux billets furent mis dansson chapeau. Liverdan plia le genou devant Annaïs et lui tendit lechapeau.
Annaïs de Lespars secoua la tête ; elle ne voulait pas.Liverdan se releva. Le duc d’Anjou s’avança et dit :
« Ce sera donc moi qui tirerai. Je n’ai pas peur,moi ! »
Il saisit l’un des billets, le déplia et lut :
« Saint-Lazare ! »
Le comte de Chalais avait gagné ! Il se sentit défaillir debonheur. Louvigni défaillait de rage.
« C’est donc au clos Saint-Lazare, dans la maison deChalais, qu’aura lieu l’action », reprit César de Vendôme.
Alors, ils se regardèrent, tout pâles. Le moment était venu dedécider ce que devait être cette action. Annaïsde Lespars n’avait pas encore dit un mot. Elle se leva :
« Messieurs, dit-elle, je vais tuer le cardinal deRichelieu !… M. de Chalais me préviendra du jour oùle cardinal devra se rendre au clos Saint-Lazare. Je m’y trouveraiseule – seule avec mes quatre amis, MM. de Fontrailles,de Bussière, de Liverdan et de Chevers. Mes amis n’auront d’autremission que d’écarter les personnes qui accompagneraient M. lecardinal, ou de l’empêcher lui-même de se dérober. On donnera uneépée au cardinal. J’en aurai une. Et je m’en remettrai au jugementde Dieu ! »
Elle releva la tête. Derrière elle, ses quatre chevalierss’étaient rangés, pâles et résolus.
« Si je tue le cardinal, dit-elle, je ne demande plus rienà Dieu ni aux hommes. Et si je suis tuée…
– Nous vous vengerons ! » dirent les quatre.
La reine s’était levée. Elle alla droit à Annaïs etdit :
« Si je n’étais la reine de France, je voudrais êtrevous ! »
Il y eut un frémissement. Un vent d’héroïsme passa.
« Maintenant, dit tranquillement la duchesse de Chevreuse,maintenant que le sort du cardinal est réglé, il s’agit d’arrêteraussi le sort de monseigneur d’Anjou, notre chef…
– Mon sort ? fit Gaston, déjà inquiet.
– Oui, monseigneur, dit la duchesse d’une voix nette ethardie. Vous avez dix-huit ans. Vous êtes donc en âge de prendrefemme. Ceci intéresse toute la noblesse de France.
– Sans aucun doute », appuya la princesse deCondé.
Marie de Chevreuse eut un éclat de rire cristallin etcontinua :
« Marie de Montpensier ne peut être reine deFrance !… »
Ce fut un coup de tonnerre. Seule, Anne d’Autriche n’eut pas unfrémissement. Pâle comme si la mort l’eût touché au front, le frèrede Louis XIII balbutia :
« Mais en admettant que j’épouseMlle de Montpensier comme le veut le cardinal,comment serait-elle reine… puisque…
– Puisque vous-même n’êtes pas encore roi de France,n’est-ce pas ? Patience, monseigneur ! »
Pas encore ! Le moment était donc prévu,escompté, où Gaston deviendrait roi à la place de son frèreLouis ?… Cette fois, c’était la princesse de Condé qui venaitde parler. Plus froide en apparence que la duchesse de Chevreuse,il y avait aussi dans son attitude plus de sombre résolution.Trencavel, derrière son rideau, avait frissonné ; son regardéperdu fixé sur Annaïs, il murmura :
« Qui donc la sauvera de cette effroyable algarade… quidonc, si ce n’est moi ? »
Gaston était tombé sur son fauteuil, haletant, ébloui par cettecouronne qu’on venait de faire briller aux yeux de sonimagination.
« Messieurs, reprit la duchesse de Chevreuse, et vous,monseigneur, écoutez-moi. Le cardinal de Richelieu poursuit un butque vous connaissez : la domination suprême, la puissanceabsolue avec son cortège de gloire fabuleuse, de jouissancesillimitées. Il veut la royauté – moins le titre. Ici se présente unobstacle. L’obstacle, messieurs, c’est une femme… »
La duchesse de Chevreuse s’inclina profondément en se tournantvers Anne d’Autriche, toujours immobile, toujours couverte de sonvoile… Tous les regards se fixèrent sur la reine. La duchessepoursuivit :
« Il faut donc détruire l’obstacle, non seulement dans leprésent, mais dans l’avenir. Dans le présent, le cardinal essaied’abord de s’emparer du cœur de cette femme. Et comme il le trouvetrop haut placé pour qu’il puisse l’atteindre, il a alors recoursau mensonge, l’arme la plus sûre qui soit aux mains des despotes.Le mensonge a fait son œuvre, et notre reine, messieurs, n’est plusreine que de nom ! Supposez que le roi meure dans six mois ouun an. Monsieur ici présent monte sur le trône. (Le duc d’Anjoutressaillit.) Et alors, qu’arrive-t-il ? Monsieur est unfervent ami de notre reine. Ils s’unissent… etle cardinal est abattu, le colosse tombe. – Et voici le rêve ducardinal : séparer dès aujourd’hui monseigneur d’Anjou de lareine Anne. Pour cela, placer près de lui une créature à lui :voilà l’histoire du mariage projeté entre Monsieur etMlle de Montpensier.
« Si le roi meurt, continua Marie de Chevreuse, et simonseigneur Gaston ne s’est pas enchaîné à la créature deRichelieu, il y a, messieurs, un mariage qui donne à la France unjeune roi, ami des plaisirs, qui n’aura qu’à se laisser vivre dansla joie et la splendeur (elle regardait Gaston, extasié, enivré),et une reine, messieurs, une reine digne de nous, plus belle que laplus belle, résolue à respecter nos droits et privilèges, plusrésolue encore à faire de cette triste cour de France le séjour degloire, de beauté, de magnificence, qu’elle fut sous François1er… Cette reine, messieurs, cette future épouse dufutur roi de France… »
Elle allait désigner Anne d’Autriche ! La femme de LouisXIII ! Elle allait dire : « La voici ! » Àce moment, tous bondirent, frappés de stupeur et de terreur… Il yavait quelqu’un dans l’hôtel ! Quelqu’un avait tout entendu…Une voix venait de retentir :
« Ah ! pour le coup, je te fais tonaffaire !… »
Les conjurés, l’épée à la main, se ruèrent…
Ce qui se passait, nous allons le dire. Il se passait que, àvingt pas de là, Corignan faisait des siennes. Et Rascasse,naturellement, lui donnait la réplique. La dispute, commencée àvoix basse, avait vite atteint un ton plus haut et c’est uneréplique de Corignan que les conspirateurs avaient entendue.
Un terrible cliquetis d’épées les interrompit. Des cris, desjurons éclataient comme une mousquetade. Les deux drôles, affolés,prirent leur course. Ils piquèrent droit devant eux, au hasard. Cehasard les conduisit dans la salle à manger qu’ils traversèrent endeux bonds, puis dans la salle d’honneur… elle était vide. Ilsjetèrent autour d’eux un regard égaré, aperçurent au fond une sortede trône sous un dais et, à quelques pas en avant du fauteuil, unegrande table couverte d’un vaste tapis.
« Là ! fit Corignan. Cachons-nous là ! »
Ils s’élancèrent et, pareils maintenant à deux rats regagnantleur trou au plus vite, disparurent sous le tapis.
Cependant, les conjurés s’étaient élancés vers ce point d’oùétait parti la voix. Et, naturellement, ce fut vers la tenturederrière laquelle s’abritait Trencavel qu’ils se jetèrent.Bouteville marchait en tête. Bouteville était un assidu del’académie de la rue des Bons-Enfants. Du premier coup d’œil, ilreconnut donc avec stupeur son maître d’escrime, et cria :
« Monsieur Trencavel !…
– Trencavel ! murmura Annaïs en pâlissant. Oh !c’est donc vrai !…
– Trencavel ! Trencavel ! L’espion ! »rugirent Chevers, Fontrailles, Liverdan et Bussière.
En un instant, Trencavel fut entouré par un cercle flamboyantd’épées…
« C’est l’espion du cardinal ! cria de loin le ducd’Anjou. Tuez-le !
– Voyons comment il va mourir », dit la duchesse deChevreuse avec un sourire.
Trencavel, la dague de Corignan dans la main gauche, la rapièrede Rascasse dans la main droite, se défendait, les yeux fixés surAnnaïs. Il la vit soudain disparaître dans la salle d’honneur etpoussa un soupir. Il se défendait seulement et n’attaquait pas.L’idée ne lui vint pas de crier : « Vous vous trompez, jene suis pas un espion ! » Le moulinet vertigineux qu’ilexécutait et qui était célèbre dans toutes les académies de Parislui faisait une étincelante ceinture que les onze épéesn’arrivaient pas à franchir. Juste en face de lui, il avaitBouteville et César de Vendôme.
« Notre secret ne peut sortir d’ici, disait froidementCésar en essayant d’atteindre Trencavel.
– Fi, monsieur Trencavel, disait Boutteville, je n’eussejamais cru cela de vous ! » et il lui portait de rudescoups.
Or, Trencavel ne répondait ni à Vendôme, ni à Boutteville, ni àaucune des insultes qui s’entrechoquaient, ni aux hurlements demort qui battaient l’air. Annaïs disparue, il ne voyait plus, à dixpas de lui, par-delà le cercle des épées, que Gaston d’Anjou, entrela duchesse et la princesse, debout, devant la porte du fond,entrouverte. Il grondait :
« Voilà l’homme qui m’a insulté ! Parbleu ! avantde tomber, il faut que je dise son fait à ce prince, et c’est bienle moins qu’un frère de roi… »
Il se ramassa, le moulinet s’arrêta ; d’un bond furieux, ilse jeta en avant. Boutteville et Vendôme virent la mort. Un saut decôté les sauva : ce fut la fissure dans la murailled’acier.
Trencavel passa en ouragan et tomba sur le groupe des femmes… Ilpassa, entraînant Gaston qu’il saisit au collet… La meute se rua etvint se briser contre la porte ; Trencavel venait de la fermerà double tour !
Un instant, ils se regardèrent, très pâles. Cela dura un tempsd’éclair. Presque aussitôt, tous ensemble, ils se mirent à défoncerla porte.
Le duc d’Anjou n’avait pas tremblé un instant lorsque laduchesse de Chevreuse avait parlé de la mort prochaine de LouisXIII, son frère, et du mariage entre lui, Gaston, et sa belle-sœur,Anne d’Autriche. Mais quand il se vit seul avec Trencavel, unesueur froide pointa à la racine de ses cheveux.
« Monsieur, dit-il d’une voix que la terreur faisaitrauque, m’êtes-vous donc dépêché par le cardinal pourm’assassiner ? »
Trencavel sourit.
« Monseigneur, dit-il, ce n’est pas par l’illustre cardinalque je vous suis dépêché.
– Par qui, alors ? demanda avidement Gaston.
– Et ce n’est pas pour vous tuer, ajouta Trencavel.
– Parlez, parlez ! Holà, messieurs, un instant, jevous prie ! (Le tumulte s’apaisa.) Parlez vite,monsieur !
– Il faut en effet que je parle, dit Trencavel en hochantlentement la tête, car, si je me tais, il est très probable quevous serez embastillé demain matin et que votre procèscommencera : procès capital, monseigneur !
– Eh bien ! râla le prince, accomplissez donc votremission ! »
Trencavel, un sourire railleur aux lèvres, s’inclina.
« Monseigneur, dit-il froidement, je ne dirai rien, à moinsque vous ne me demandiez pardon.
– Moi ! fit le prince avec hauteur. Vous êtes fou, monbrave. Pardon à un Trencavel ! »
Le regard de Trencavel étincela. Sa main se crispa sur la gardede l’épée. Sa voix grelotta :
« Monseigneur, vous allez donc mourir. Vous avez une épée,tirez-la. Moi, je n’en ai pas besoin. (Il jeta la sienne.) Pourvous faire rentrer vos insultes dans la gorge, je n’ai besoin quede cette miséricorde. (Il montra sa dague.) C’est l’arme aveclaquelle on achève les fuyards dans une bataille ; elle vousconvient. »
Il fit un pas vers Gaston. Le duc se sentit vaciller. Appuyé àla muraille, il fit le geste de tirer sa rapière. Mais sa maintremblait trop. D’un accent d’indicible rage, il murmura :
« J’ai peur !…
– Décidez-vous ! haleta Trencavel. Tirez votre épée,ou demandez-moi pardon… »
Gaston couvrit ses yeux de ses deux mains et balbutia :
« Je vous demande pardon…
– De vos deux insultes ? Celle que vous avez proféréechez Mlle de Lespars, et celle de cesoir ? Dites…
– Je vous demande pardon des deux insultes…
– Allez, monseigneur, je vous pardonne », ditTrencavel.
Il recula de quelques pas. Gaston redressa alors la tête.Trencavel vit dans les yeux du duc d’Anjou qu’il était condamné àmort. Mais refoulant le sanglot de rage et de haine qui grondaitdans sa gorge, Gaston reprit :
« Maintenant, parlez. Qui vous a envoyé à moi ?Qu’avez-vous à me dire ? »
« Attends, murmura Trencavel, je vais te faire payer leregard que tu viens de me jeter, et, d’avance, mettre un peu defiel dans la joie que tu éprouveras à demander ma tête. »
« Monseigneur, dit-il, je vous suis envoyé par Sa MajestéLouis XIII, votre auguste frère…
– Le roi !… Le roi vous a envoyé à moi !…Pourquoi ?…
– Sachant que je vous trouverais ici cette nuit, Sa Majestém’a chargé de venir vous apporter une proposition. C’est trèspressé, monseigneur… le roi attend votre réponse.
– Cette proposition ?… bégaya Gaston.
– La voici : le roi est fatigué de régner. Il veut seretirer dans un cloître. Il vous prie de vouloir bien prendre sontrône, sa couronne, son sceptre, son royaume, ses sujets, safortune et sa femme que vous épouseriez. Que dois-je répondre auroi, monseigneur ?
– Il a tout entendu, murmura le duc, ivred’épouvante ; je suis perdu, je suis mort ! »
Et, des yeux, il chercha une porte pour fuir, un trou pour secacher – convaincu que l’hôtel était cerné et allait être envahi.Trencavel alla ramasser son épée, et courut ouvrir la porte contrelaquelle Ornano recommençait à cet instant à frapper du pommeau desa rapière. Cette porte, il l’ouvrit toute grande, encriant :
« Messieurs, voici monseigneur le duc d’Anjou qui veutpartir sur-le-champ pour aller au Louvre. Laissez-le aller,messieurs, écartez-vous, car c’est le remords quipasse !… »
L’effarement, la stupeur, le doute, le soupçon, la terreur, enun instant, bouleversèrent les visages des conjurés. Ilsconsidérèrent une seconde Gaston, livide, muet, tremblant. Vendômeet Bourbon se jetèrent un regard désespéré. Ornano seul courut auprince et lui parla vivement à voix basse.
« Nous sommes trahis ! » grondèrent Chalais etBoutteville.
La duchesse de Chevreuse s’était jetée devant la reine commepour la protéger contre le bourreau.
« Non, non, messieurs ! hurla Ornano, monseigneur estavec nous jusqu’à la mort ! »
Il se fit un effrayant tumulte – une explosion de crisforcenés : « À mort ! À mort ! » Et, cettefois-ci, tous ensemble, malgré le moulinet, ils fonçaient… Danscette minute, Annaïs de Lespars, d’un bond, se jeta au-devant deTrencavel et commanda : « Bas les armes !… »Elle avait l’attitude et l’accent d’un chef. Les épées sebaissèrent.
« Venez, monsieur », dit Annaïs.
Et elle entra dans la salle d’honneur, suivie du jeune homme quimarchait comme en un rêve de gloire. Les quatre chevaliers d’Annaïsse groupèrent, et Fontrailles dit :
« Qui de nous va tuer cet homme ? »
Annaïs de Lespars alla s’appuyer à la grande table couverte d’untapis. Elle était épouvantée de ce qu’elle venait de faire sousl’impulsion d’un sentiment irraisonné. Trencavel se tenait deboutdevant elle, silencieux, les yeux baissés.
« Monsieur, dit-elle, il me semble impossible que voussoyez ce qu’on a dit…
– Oui, mademoiselle, c’est impossible, réponditTrencavel.
– Eh bien, écoutez. Vous avez tout entendu :après-demain, à midi, je dois me trouver derrière l’enclosSaint-Lazare, dans la maison qu’on a dite. Vous savez que je doism’y battre, vous savez contre qui…
– Oui ! dit Trencavel d’une voix frémissante.
– Je vous demande de vous trouver vous-même dans cettemaison, après-demain, à midi, et d’y venir seul.
– J’y serai, mademoiselle… j’y viendrai seul.
– Faites-en le serment.
– J’en fais le serment », dit Trencavel en étendant lamain.
L’œil d’Annaïs brilla un instant. Puis cet éclairs’éteignit.
« Jurez-moi d’être le témoin du duel qui aura lieu.
– J’en fais le serment, répéta Trencavel.
– Sur votre honneur, sur votre nom, jurez-moi, si je suisvaincue, de prendre ma place et de combattre l’homme que vous savezjusqu’à ce que mort s’ensuive.
– Par l’honneur de ce nom que je veux respecté de tous, parmon nom de Trencavel, je jure d’assister à votre duel, et, si voussuccombez, je jure que l’homme dont il s’agit ne sortira pas vivantde la maison de l’enclos Saint-Lazare…
– Monsieur, après l’action, je rentrerai dans Paris – si jene suis pas tuée. Je rentrerai soit par la porte Montmartre, soitpar la porte Saint-Denis. Je vous demanderai alors de me suivre àdistance jusqu’à mon hôtel où j’aurai à vous parler.
– Je vous suivrai à cent pas. Et, croyez-moi, malheur à quitenterait de s’approcher de vous.
– Monsieur, vous resterez ici jusqu’à ce que toutes lespersonnes qui ont assisté à cette réunion soient sorties. Puis,vous sortirez à votre tour de cet hôtel… »
Trencavel s’inclina. Quand il se redressa, il vit Annaïs qui sedirigeait vers le groupe des conjurés massés dans la piècevoisine.
« Mauluys, murmura-t-il, vous m’avez annoncé que je vais àla catastrophe. Est-ce donc vous qui avez raison,Mauluys ? »
Dix minutes plus tard, il n’y avait plus que Trencavel dans lessalles de l’hôtel. Il sortit le dernier.
Au moment de partir, la duchesse de Chevreuse s’était approchéedu comte de Chalais.
« Je vous attends après-demain, à midi, en monhôtel », lui avait-elle murmuré à l’oreille.
Peut-être voulait-elle l’empêcher de se trouver ce jour-là àl’enclos Saint-Lazare. Chalais, enivré, avait répondu :
« J’y serai… heureux si vous me demandez alors de mourirpour vous… »
Louvigni avait vu. Il avait deviné ce qui venait de se passer.Il éprouva ce froid au cœur qui est l’avant-coureur des colèresfurieuses. Sans un mot, il suivit le comte de Chalais. Dans la rue,ils marchèrent côte à côte sans parler. Ils arrivèrent ainsi aucarrefour Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et Chalais se disposait àtourner à gauche vers la rue Vieille-du-Temple, lorsque Louvignilui posa sur l’épaule sa main frémissante.
« Que voulez-vous, chevalier ? demanda Chalais.
– Vous faire une de ces propositions qu’acceptent toujoursdu premier coup les gens qui ont une épée au côté et un cœurd’homme sous le pourpoint.
– Ajoutez, chevalier, que ces sortes de propositions sefont généralement en termes ornés d’une certaine politesse quisemble vous faire défaut.
– Comte, bredouilla Louvigni dont la tête s’égarait, il neme plaît pas ce soir d’être poli, comprenez-vous ?
– Soit, jeudi matin, je vous attendrai aux abords de mamaison de campagne, derrière l’enclos Saint-Lazare. J’y serai àhuit heures. Tâchez de ne pas me faire attendre. »
Là-dessus, le comte de Chalais salua et se retira. Louvigni,secoué d’un tremblement convulsif, tendit dans la nuit son poingfermé, un sanglot souleva sa poitrine… Il y avait dès lors entreces deux hommes une de ces haines qu’il faut noyer dans lesang.
En sortant de l’hôtel de Guise par la petite porte donnant surla rue des Quatre-Fils, Mlle de Lesparss’était rapidement dirigée vers son hôtel, suivie de ses quatrechevaliers. De la rue des Quatre-Fils à la rue Courteau, il n’yavait guère que trois ou quatre minutes. Ce chemin se fitsilencieusement. En arrivant à la porte de son hôtel, Annaïs setourna vers les quatre et leur dit :
« Messieurs, voulez-vous vous trouver ici après-demainmatin, à huit heures ?
– Nous y serons, dit Fontrailles, répondant pour tous. Noussommes à vous.
– Merci, messieurs. Allez donc, et que Dieu vous tienne ensa garde !… »
Ils s’inclinèrent profondément. Puis, dès qu’elle eut disparu.Fontrailles dit :
« Il est encore temps…
– Courons ! » répondirent les autres avec unaccent de menace.
Ils atteignirent la rue des Quatre-Fils et trouvèrent Bourgognequi montait sa faction devant la porte basse.
« Qui est sorti depuis tout à l’heure ? demandaLiverdan.
– M. le comte de Bouteville et M. le marquis deBeuvron, d’abord. MM. de Chalais et de Louvigni viennentde se retirer à l’instant. Je crois que je puis fermer.
– Attendez, dit Chevers, il y a encore quelqu’un…
– Le voici ! gronda Bussière. Rentrez, mon brave,fermez, et ne vous inquiétez pas du reste. »
Trencavel apparut.
Les quatre avaient l’épée au poing. Ils marchèrent surTrencavel. Il avait jeté sa rapière, ou plutôt celle de Rascasse,au moment où Annaïs était intervenue. Il n’avait que sa dague –celle de Corignan.
« Messieurs, dit-il, que voulez-vous ?
– Vous tuer ! » répondit Fontrailles.
Trencavel, de ses yeux dilatés par l’approche de l’inévitablemort, sonda les ténèbres et vit reluire ces quatre épées et ildistingua ces quatre ombres menaçantes.
Dans le même instant, ils furent sur lui et l’acculèrent au murde l’hôtel.
« Une épée ! Une épée ! cria Trencavel.
– Tu vas en avoir quatre !…
– Une épée ! rugit Trencavel. Oh ! uneépée !…
– En voici une ! » tonna une voix.
Liverdan et Chevers roulèrent à gauche. Fontrailles et Bussièreroulèrent à droite. Trencavel se sentit une épée dans la main, unelongue et large rapière. Il poussa un hurlement et fonça. Près delui, deux hommes s’alignaient.
« Je vous avais dit, mon cher, que vous alliez vous fairedécoudre, dit l’un d’une voix paisible.
– Coup droit sur battement de prime ! vociféraitl’autre.
– Mauluys ! Montariol ! En avant ! »cria Trencavel.
Ils chargèrent.
« Malédiction ! » hurla Bussière.
Et il s’enfuit. Liverdan s’enfuit. Chevers s’enfuit. Fontrailless’enfuit. À trois cents pas de là, ils s’arrêtèrent. Bussière brisason épée sur son genou et dit :
« Nous avons, à quatre, attaqué un homme seul et sansarmes : nous sommes déshonorés.
– C’est vrai, dirent Chevers et Liverdan.
– C’est vrai, dit Fontrailles. C’est pourquoi aucun de nousn’a le droit de briser son épée. Messieurs, il y a maintenant aumonde un homme qui est notre déshonneur vivant. Messieurs, juronsceci : à partir de cette minute, nous refusons tout duel,toute bataille, tout danger… mêmepour elle ! ajouta-t-il avec un soupiratroce, jusqu’à ce que nous ayons tué notre déshonneurvivant… »
Et, tous quatre, d’une seule voix :
« Je le jure… »
Dans la salle d’honneur de l’hôtel de Guise, après le départ deTrencavel, sous le tapis de la grande table, quelque chose s’agita,puis deux têtes surgirent, effarées, puis deux êtres se mirent àramper et enfin se dressèrent debout.
« Croyez-vous qu’ils soient tous partis ? demandaRascasse.
– C’est sûr, dit Corignan. Mais qui étaient cesgens-là ?
– Peu importe. Mais qui était la femme qui est venues’asseoir près de cette table, et puis qui a parlé àTrencavel ?
– Peu importe, mon frère. L’essentiel est que j’ai entenduce qu’elle a dit, moi !
– Croyez-vous donc que je suis sourd ? Aureshabent… et audient, compère… J’aientendu, moi aussi, – et ce qu’a répondu Trencavel.
– Mon cher frère, si je ne me trompe, il me semble que noustenons cette fois l’infernal Trencavel.
– Nous le tenons, compère. Nous le prenons ensemble. Nousl’amenons ensemble à Son Éminence, au nez et à la barbe duSaint-Priac que le diable emporte.
– Amen. Et nous partageons l’honneur.
– Et l’argent.
– Et l’argent, cela va de soi, fit Corignan avec unegrimace. Entendons-nous donc. Après-demain, à midi, le Trencaveldoit se trouver dans la maison située derrière l’enclosSaint-Lazare ; puis, il doit rentrer dans Paris, soit par laporte Montmartre, soit par la porte Saint-Denis. Avez-vous unplan ?
– Oui. D’abord, sans dire au cardinal de quoi il s’agit eten lui promettant simplement la prise de Trencavel, nous luidemandons de faire renforcer après-demain les postes des portesMontmartre et Saint-Denis.
– Très juste. L’un de nous deux s’installe à la porteMontmartre.
– Admirable. Et l’autre à la porte Saint-Denis.
– Vous parlez d’or, mon petit Rascasse. L’un de nous deux,donc, fait saisir le démon.
– Et prévient aussitôt l’autre, n’est-ce pas ? ditRascasse avec une belle envolée de bonne foi. Je m’installe à laporte Montmartre, et si c’est là que notre homme vient se faireprendre, je vous envoie aussitôt un exprès pour que nous fassionsensemble notre entrée chez le cardinal, tenant chacun une oreilledu Trencavel. »
Mais, comme ils regagnaient le jardin, chacun d’euxsongeait :
« Attends, misérable, tu vas voir comme je vais partageravec toi l’honneur et l’argent ! Trencavel a rendez-vous àmidi. Dès le matin, je pénètre dans la maison, je surveillel’homme, je le suis, je le fais saisir à l’une ou à l’autre porteet je le mène seul au cardinal ! »
Cinq minutes plus tard, les deux acolytes, ayant franchi lesmurs de l’hôtel, disparaissaient dans la nuit.
Nous retrouvons le chevalier de Louvigni à la place même où nousl’avions laissé, c’est-à-dire au carrefourSainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Longtemps il demeura immobile, lesyeux tournés du côté par où le comte de Chalais avait disparu. Ilsouffrait atrocement. Il se mit enfin en marche au hasard.
Il aimait. Et son amour pour la duchesse de Chevreuse avait pourainsi dire sommeillé au fond de son cœur tant qu’elle n’avait passemblé accorder de préférence à aucun rival. Il venait d’acquérirnon pas la certitude mais la conviction que la duchesse aimait lecomte de Chalais. Dès lors, cet amour se déchaîna. Et alors, lajalousie vint souffler à cet esprit, jusque-là généreux et probe,des pensées empoisonnées. Il eut peur de lui-même et secria :
« Je n’irai pas !… »
Comme il se disait ces mots, trois heures du matin sonnèrent àune église. Il s’arrêta, et s’aperçut alors qu’il se trouvaitdevant Saint-Paul. Il rétrograda avec un geste d’épouvante. Il semit donc à courir. Mais bientôt, il s’arrêta. Il écumait… Il revintsur ses pas, vers Saint-Paul… il passa !… Il s’arrêtalongtemps, et, lorsqu’il se remit en marche, il faisait jour. Unefois encore, il se cria :
« Je n’irai pas !… »
Et, cette fois, il se trouvait sur la place Royale !
Devant l’hôtel du cardinal de Richelieu !…
Il faisait alors grand jour. Louvigni s’écarta de la placeRoyale et pénétra dans le premier cabaret qu’il trouva ouvert. Il ybut une bouteille de vin. En passant près de lui à un moment,l’hôtesse l’entendit qui murmurait :
« Au bout du compte, je puis faire ceci sans êtreinfâme. »
Vers neuf heures du matin, d’un pas tranquille et ferme, il sedirigea vers la place Royale et il entra dans l’hôtel de Richelieu.Louvigni marcha droit à un huissier et lui dit :
« Mon ami, voici deux pistoles que je vous prie de boire àla santé du roi. Maintenant, arrangez-vous pour que je puisseparler à Son Éminence. »
L’huissier empocha les deux pièces, cligna des yeux etdit :
« Je vais donner un tour de faveur à M. le chevalierde Louvigni. »
Quelques minutes plus tard, passant sur le ventre à vingtsolliciteurs, Louvigni pénétrait en l’antre du dompteur.
Il était pâli, maigri, fiévreux. Près du brasier rouge il avaitencore froid. Il était assis sous l’immense cheminée, et, pourpresur pourpre, les reflets de la flamme faisaient courir sur sa robedes moires fugitives. Il songeait :
« Elle ne m’aime pas. Jamais elle ne m’aimera, cette reineorgueilleuse. – Il faut pourtant qu’elle m’aime, ou alors, qu’elleme haïsse ! – Je ne sais où je vais. – Si cette lettre avaitété volée, je serais déjà à la Bastille, ou dans la fosse. Non. Lalettre n’a pas été volée. – Perdue, voilà tout. (Il frissonna etallongea les mains au feu.) Perdue ? Est-ce bien sûr ? Ilfaut que cette Annaïs disparaisse, il faut que ce Trencaveldisparaisse… jusque-là, je dois avoir peur. – Cette Chevreuse,quand j’y pense, pourrait bien… Oh ! celle-là me tuera… si jeme laisse tuer. Le dernier rapport de Saint-Priac me dit queVendôme et Bourbon sont à elle. Et Ornano, peut-être ! – Ledernier rapport de Corignan me dit que Louvigni est à elle. –Louvigni ! Une sombre nature, une âmeindéchiffrable. »
« Monseigneur, murmura l’huissier, M. le chevalier deLouvigni est là qui demande en grâce à être reçu par VotreÉminence. »
Richelieu se tassa dans son fauteuil. Puis, ses nerfs sedétendirent. Un sourire passa sur ses lèvres.
« Fais-le entrer », dit-il.
Il courut à une tapisserie qu’il souleva. Saint-Priac étaitlà.
« L’homme qui va entrer, murmura rapidement Richelieu, sije crie : Dieu !…
– Eh bien, monseigneur ?
– Eh bien, il ne faut pas qu’il sorte vivant. »
Saint-Priac tira son poignard.
Lorsque Louvigni fut introduit, il vit le cardinal assis à unevaste table :
« Je vous écoute, monsieur.
– Monseigneur, dit Louvigni d’une voix blanche, je suisvenu vous dire que vous ne devez pas sortir de chez vous, toute lajournée de demain. »
Richelieu n’eut pas un tressaillement. Deux secondes, il étudial’homme. Cela lui suffit. Il se leva avec indolence, marcha jusqu’àla tapisserie, et dit à haute voix :
« C’est bien, mon ami, vous pouvez vous retirer. Je n’aiplus besoin de vous ce matin. (Il souleva la tapisserie et s’assuraque Saint-Priac était parti.) Vous voyez, je renvoie un de messecrétaires qui travaille là, dans ce cabinet.
– Monseigneur, je n’ai pas à vous dire autre chose quececi : ne sortez pas de chez vous demain. C’esttout. »
Sur les traits ravagés de cet homme, Richelieu lut cetterésolution que rien ne brise.
« Pas mûr encore », se dit-il.
« Louvigni, je vous croyais mon ennemi. Vous venezprobablement de me rendre un de ces services qui ne s’oublient pas,peut-être de me sauver la vie… Je ne vous interroge pas. Vousparlerez quand vous voudrez. Mais je vous dis : à dater de cejour, vous êtes de mes amis, et vous pouvez faire état sur moi pourréaliser même l’impossible…
– Monseigneur, monseigneur ! balbutia Louvigni quisentait sa poitrine se gonfler de sanglots.
– Allez croyez, espérez, continua Richelieu d’une voixpleine d’ardentes suggestions. Vous la verrez à vos pieds,suppliante, vaincue. Elle vous aimera parce que les femmes aimentles forts, les audacieux, qui forgent eux-mêmes l’instrument deleur fortune. »
Louvigni se retrouva dehors sans savoir comment il était sortide l’hôtel. Il traversa de biais la rue Royale, évitant, sanssavoir pourquoi, les figures de connaissance.
Il eût donné beaucoup pour être chez lui déjà, toutes portesfermées. Une voix criait en lui : « Écarter les obstaclesqui me séparent d’elle ! Écarter Chalais ! Oh ! jele tuerai jeudi aux abords du clos Saint-Lazare ! »
Comme il sortait de la place Royale, il se heurta à deux hommesqui y entraient d’un pas rapide : un moine immense etdébraillé, un petit être à la rapière en bataille.
*
* *
Demeuré seul, Richelieu fit venir M. de Bertouville,son secrétaire intime.
« Monsieur, quels pas et démarches ai-je à fairedemain ?
– Demain. Bien… Votre Éminence doit assister au lever de SaMajesté qui veut lui parler.
– Faites dire au roi que j’irai après-demain.Ensuite ?
– Votre Éminence doit se rencontrer chezMme de Givray avec M. le conseillerLaubardemont, assister au jeu de M. de La Trémoille. –Voir M. d’Épernon, de passage à Paris. – Honorer d’une visiteM. le gouverneur de Vincennes.
– Tout cela à renvoyer aux jours suivants.Ensuite ?
– Il y a encore la promesse faite àM. de Chalais. – Collation à midi. – Clos Saint-Lazare. –Révélations promises par M. de Chalais. – Votre Éminencea dit qu’elle irait seule…
– Écrivez à M. de Chalais que j’irai ! Quej’irai seul !… »
Lorsque le secrétaire intime eut disparu, Richelieu se mit àrire comme il riait quand il était seul, et c’eût été pour bien desgens un spectacle étonnant.
Et il fit appeler Saint-Priac.
« En somme dit-il à brûle-pourpoint, vous aviez des gardesen nombre suffisant pour arrêter douze hommes. Trencavel et sesdeux acolytes vous ont vaincu. Votre affaire de la rue Sainte-Avoyeest mauvaise. Je n’aime pas les défaites.
– Monseigneur, balbutia Saint-Priac en pâlissant.
– Il faut prendre votre revanche. Et vite ! ou vousn’êtes plus à moi. Ce qui veut dire qu’Annaïs de Lespars n’est plusà vous.
– Ordonnez, monseigneur, dit Saint-Priac.
– Demain, dans la matinée, vers onze heures, vous vousrendrez à la petite maison du comte de Chalais, derrièreSaint-Lazare. Vous serez seul. La porte de Paris franchie, vousvous arrangerez de façon que des gens placés dans la maisonpuissent vous voir venir de loin. Vous entrerez dans la maison etvous y trouverez M. de Chalais. S’il est seul – vousm’entendez ? – s’il est seul dans la maison, vous lui direzque je vous envoie pour l’informer que je ne puis, à mon vifregret, me rendre à son invitation. Et vous reviendrez. Il estpossible que M. de Chalais ne soit pas seul. C’est cedont il faudra vous assurer coûte que coûte. Il faudra savoircombien ils étaient, comment armés, et qui faisait partie de labande. »
Le regard de Saint-Priac étincela. Ses narines sedilatèrent.
« Quand vous saurez tout cela, vous viendrez simplement mele dire. Vous voyez que c’est facile. Moyennant quoi, je vous tiensquitte de votre défaite d’hier.
– Et si on m’attaque ? gronda Saint-Priac.
– Eh bien, vous tâcherez d’en découdre le plus que vouspourrez, et de me revenir aussi intact que possible. Un derniermot : pour cette expédition, vous viendrez vous habiller ici.Vous revêtirez le costume que vous donnera mon valet de chambre, etvous monterez le cheval qu’on vous désignera dans mesécuries. »
Saint-Priac avait tout compris.
« Il m’envoie mourir à sa place ! »
Il fixa des yeux hagards sur le cardinal. Et ilmurmura :
« J’irai !… »
« Monseigneur, Sa Révérence le Père Joseph est là. Le moineCorignan et Rascasse attendent également vos ordres », dit unvalet.
Un instant après, sur l’ordre de l’Éminence, les deux compèrespénétraient ensemble.
« Monseigneur, dit Corignan, impétueux, si vous me donnezpour demain le commandement de la porte Montmartre, je vous amèneTrencavel pieds et poings liés !
– Monseigneur, cria rageusement Rascasse, donnez-moi demainla porte Saint-Denis à garder, et Trencavel tombe enfin en votrepouvoir ! »
Les deux exclamations n’en firent qu’une. Et déjà Rascasse sehérissait. Corignan roulait des yeux terribles.
« C’est bien. Maintenant, dites-moi comment vous comptezprendre l’homme ? »
Corignan et Rascasse échangèrent un coup d’œil et se comprirent.Ils redevenaient alliés.
« Monseigneur, dit le moine, Rascasse est là pour vous direque nous avons passé une nuit terrible et risqué dix fois notre vieen cette nuit pour épier, guetter Trencavel.
– Vous l’avez vu ? interrogea vivement lecardinal.
– Certes ! s’écria Rascasse, et entendu. Monseigneur,voici le résultat : Trencavel passera la journée hors Paris,et y rentrera demain, soit par la porte Montmartre, soit par laporte Saint-Denis ; nous avons entendu cela de nos propresoreilles.
– C’est vrai ! » confirma Corignan.
Déjà, Richelieu n’écoutait plus. Il écrivait rapidement les deuxordres pour les chefs des gardes de la porte Saint-Denis et de laporte Montmartre : au premier, ordre d’obéir à Corignan ;à l’autre, ordre d’obéir à Rascasse.
« Allez, dit-il. Je suis content de vous. Demain, dès quel’homme sera pris, vous vous partagerez deux cents pistoles.
– Où faudra-t-il le faire conduire ? demandaCorignan.
– Amenez-le-moi ici. Allez. »
« Trencavel pris ! songea Richelieu, quand les deuxacolytes furent sortis. Oh ! ces deux hommes ne savent pasqu’ils me sauvent peut-être la vie !… »
Et il donna l’ordre d’introduire le Père Joseph.
Le traquenard était prêt. Richelieu le perfectionna : ilfit fermer toutes les portes de Paris, hormis les deux où Rascasseet Corignan devaient se poster en chefs de guet-apens. Tout ceténorme préparatif pour la capture d’un seul homme vous avait je nesais quoi de hideux.
Le lendemain, Trencavel sortit de Paris par la porte Montmartreet se dirigea vers l’enclos Saint-Lazare.
Midi sonnait au loin lorsqu’il mit pied à terre devant la maisonsignalée. Il était à l’heure.
Saint-Priac, lui aussi, s’était mis en marche vers la maisonque, franchie la porte, on apercevait de loin derrière lesbâtiments de Saint-Lazare, un peu sur la hauteur. Seulement, c’estvers onze heures qu’il avait fait route – vers la mort ; dumoins, il le croyait. Il montait le cheval et portait le costumeavec lesquels Richelieu avait coutume de se montrer aux Parisiens.Le cheval était noir ; le costume, pourpoint violet passementéd’or, feutre à plume violette, hautes bottes fauves, grand manteaurouge.
De la porte Saint-Denis jusqu’à l’enclos Saint-Lazare, ce furentdes minutes horribles. Chacune de ces minutes pouvait cent foisapporter la mort. Quand il atteignit les murs de l’enclos, il étaitlivide et dut se raidir sur sa selle pour ne pas défaillir.Seulement, arrivé là, il poussa un soupir et dit : « Jesuis sauvé. »
Pourquoi sauvé ? Derrière les murs du couvent, au fond d’unrenfoncement occupé par une colonie d’orties, quelques visages semontraient ; en regardant bien, vous eussiez aperçu là unedizaine de gaillards, leurs chevaux attachés un peu plus loin.Saint-Priac fit un léger détour et passa près d’eux. Ils seredressèrent et se tinrent en parade.
« N’oubliez pas mon coup de sifflet », dit Saint-Priacà demi-voix.
Et, sans avoir paru les voir, il poursuivit son chemin vers lamaison de Chalais : Saint-Priac voulait bien se battre etrisquer sa peau, mais il ne voulait pas se laisser massacrer sansbagarre.
En somme, les hôtes allaient être nombreux, dans cette maison oùdeux personnages seuls eussent dû se rencontrer : Trencavel yallait. Saint-Priac y allait. Montariol y était déjà. Rascasse etCorignan s’y cachaient déjà. Dix sacripants étaient prêts à s’yélancer. Et enfin, dans la salle du rez-de-chaussée, il y avait unpersonnage qui attendait depuis dix heures du matin : c’étaitAnnaïs de Lespars.
Le matin, à la première heure, elle avait reçu un cavalierenvoyé par la duchesse de Chevreuse. Et le cavalier avaitdit : « Nous avons reçu hier une dépêche de sonsecrétaire : il viendra, il sera seul… » À dix heures,Annaïs fit son entrée dans la maison solitaire juchée sur lahauteur qui dominait le cloître. Elle s’installa dans la grandesalle. À droite et à gauche, il y avait deux portes qu’elleouvrit ; elles donnaient sur deux petites pièces. Il n’y avaitpersonne.
Assurée qu’elle était seule, elle tira son épée, l’essaya en lafaisant ployer, et la déposa sur une table. Elle était pâle.
« Le tuer, murmura-t-elle. Ou être tuée par lui. Si c’estmoi qui succombe, Trencavel va venir et il continuera la batailleavec cette épée… (Elle frissonna.) Viendra-t-il ?… Quiest-il ?… Pourquoi ai-je confiance en lui quand tout l’accused’être l’espion du cardinal ?… Viendra-t-il ?… Oh !…mais pourquoi Richelieu vient-il de si bonne heure ?… alorsque Trencavel n’est pas là encore, lui ! »
Elle palpitait. Une ombre obscurcit l’entrée pleine de soleil.Annaïs, lentement, mit la main sur la garde de l’épée sur la tableet leva les yeux. Ces yeux se dilatèrent d’une sorte d’épouvante,et quelque chose comme un faible cri expira sur ses lèvres,blanches soudain : « Saint-Priac !… »
L’épouvante était en elle. Cela ne venait ni de l’étonnement, nide la peur. Cela venait de cette affreuse pensée :« Richelieu a été prévenu !… Prévenu parTrencavel ! »
Saint-Priac ne bougeait pas. Du premier coup d’œil, en ce jeunecavalier debout près de la table, la main sur une épée nue, ilavait reconnu Annaïs. La stupeur le pétrifiait. Et l’angoisse de cequ’il pouvait y avoir sous cette rencontre… Le cardinal l’envoyaità Chalais : il trouvait Annaïs de Lespars. Pourquoi ?
« Quoi qu’ait voulu l’Éminence, je ferai tourner ceci à monprofit. Puisque la voici, je la prends pour moi ! »
D’un coup de sifflet strident, il déchira le vaste silence de lalande. Embauchés pour le défendre, les dix sacripants serviraient àune autre besogne, voilà tout. Et il entra.
Annaïs, son épée à la main, marcha à la porte de droite, qu’elleavait ouverte l’instant d’avant : cette fois, elle ne s’ouvritpas !… Et celle de gauche se trouva aussi fermée ! Dansces deux pièces vides quelques minutes avant, il y avait desgens : l’intention du guet-apens était évidente.
Abandonnant, l’entrée, Saint-Priac se plaça entre Annaïs et unescalier qui lui eût ouvert une retraite vers les régionssupérieures de la maison. Elle jeta autour d’elle un regardfarouche d’antilope prise au piège. Elle entendit le galopprécipité de plusieurs chevaux, et, brusquement, les dix estafiersapparurent, le poignard au poing, et hurlant :
« Sus ! Sus ! À mort ! Qui faut-iltuer ?…
– Hors d’ici, mes drôles ! commanda Saint-Priac.Gardez l’entrée et attendez que je vous appelle ! »
Annaïs, d’un geste, remit son épée au fourreau.
Saint-Priac s’approcha, et d’une voix tremblante :
« Avec votre épée au poing, vous étiez belle. Jamais je nevous ai vue aussi étincelante. Qui pensiez-vous trouver ici ?Qui comptiez-vous tuer ? »
Elle allongea la main, toucha le manteau rouge :
« Pourquoi portez-vous l’habit du cardinal deRichelieu ? »
Il se débarrassa du manteau qu’il jeta dans un coin,et :
« C’est lui que vous vouliez tuer, dites ? Vousvouliez vous battre contre Richelieu ! Oh ! que vous êtesbelle ! Eh bien ! voici ma poitrine. S’il vous faut uneépée contre laquelle choquer la vôtre, voici lamienne ! »
Elle eut une dénégation de dédain.
« C’est vrai ! fit-il dans un souffle ardent. Vous meméprisez trop pour cela. Que suis-je ? »
Il était haletant.
« Je suis l’homme qui vous aime… Nul ne vous aimera autantque moi !
– Allons, dit-elle froidement, faites donc votrebesogne : le cardinal attend votre rapport. »
Saint-Priac écuma. Ses yeux eurent des lueurs sanglantes.
« Eh bien, non, je ne mourrai pas de honte sous votremépris. Je mourrai de douleur sous votre haine. À moins que bientôtje ne puisse me rire de votre haine elle-même…
– Finissons-en. Je ne vous haïrai pas.
– Vous me haïrez, rugit Saint-Priac. Et ce sera ma joie.Votre mère… »
Il s’arrêta, haletant, hésitant peut-être. Une aube d’horreur seleva dans le clair regard d’Annaïs. Elle cria :
« Ma mère !… Que voulez-vous dire ?…
– Votre mère ! C’était le grand obstacle entre vous etmoi. Même avant que Richelieu eût voulu la tuer, j’y pensais,moi. »
Annaïs écoutait avec l’anormale attention des cauchemars.
« L’homme vint à Angers… l’homme envoyé par le cardinal. Ilme parla. Je sus que la volonté de Richelieu se confondait avec mavolonté. Nous convînmes que le petit homme se vanterait de lachose… »
Saint-Priac se pencha vers Annaïs, farouche, terrible en cetteminute, et acheva :
« Mais c’est moi qui accomplis l’acte. C’est moi qui versaile poison. C’est moi qui tuai votre mère. Ah ! tonna-t-il ense redressant, le petit homme n’eût pas osé, lui ! J’aiosé !… Essayez encore de me dire que je ne vaux pas votrehaine ! Je sens que je vous hais de toute la haine que vous meportez. Plus de masque. Plus d’amour. Je suis le maître ici. Vousêtes à moi. Holà ! holà ! vous autres ! »
En un clin d’œil, la salle fut envahie par les dix sacripants.Annaïs était comme morte. Vaguement, elle sentit qu’on la poussait.Elle entendit Saint-Priac jeter des ordres d’un ton bref. Et, toutà coup, elle se trouva sur un cheval, parmi des gens. Saint-Priacse mit en tête de la troupe et cria :
« Suivez-moi ! »
La bande s’élança vers le nord, traçant un grand demi-cercleautour de Paris. C’était le moment même où Trencavel franchissaitla porte Montmartre.
Trois heures plus tard, Saint-Priac quittait le comte deChalais. Puis, grand train, il arrivait sur la place Royale, etbientôt faisait son entrée dans le cabinet du cardinal qui leregarda avec étonnement. Le bravo comprit et sourit :
« Pas un accroc à vos costumes, monseigneur. Pas le pluspetit coup de miséricorde. Je reviens le plus simplement du monde,honoré des salutations d’une foule de gens qui m’ont pris pourVotre Éminence. »
Le cardinal considérait ce visage livide, ces traits quisemblaient s’être durcis, et songeait : « Il s’est passéquelque chose. Mais quoi ? »
« Le comte de Chalais ? demanda-t-il.
– M’a reçu fort galamment… Il était seul, monseigneur,absolument seul, et m’a expliqué qu’il aurait eu l’honneur deservir lui-même Votre Éminence. La collation était toute préparée.Je suis forcé de l’avouer à Votre Éminence, j’étais en appétit.M. le comte a insisté avec une telle bonne grâce… bref, nousnous sommes attablés, avons dévoré la collation préparée pourvous. »
Sur un geste du cardinal, Saint-Priac se retira. Ilpensait :
« Elle est à moi. À moi seul. Je l’ai conquise. Je lagarde ! »
« Il s’est passé quelque chose, se disait Richelieu,quelque chose qu’il faut que je sache ! »
Trencavel avait pris joyeusement un trot relevé. Il parvint aucloître Saint-Lazare. Là, il s’arrêta court, dressé sur sesétriers. Au loin, dans la direction du Temple, une poussièreépaisse courait à ras du sol. Trencavel, immobile, considéraitardemment le nuage de poussière qui s’en allait courant vers leTemple, et il murmura :
« Qu’est-ce que cela ?… »
Trencavel, secouant la tête, se remit en marche. Bientôt, il mitpied à terre. La porte était grande ouverte. Pourquoi ? Ilentra. Tout était calme, paisible, en bon ordre. Il souritjoyeusement :
« Bon. J’arrive premier. »
En ce moment, toutes les portes de Paris se fermaient, exceptéles deux laissées ouvertes en souricières.
Il faut maintenant que le lecteur consente à remonter dequelques heures dans le temps pour suivre trois personnages quijouent un rôle en cette aventure. Le premier, c’est Rascasse. PuisCorignan. Puis Montariol.
Rascasse habitait rue Saint-Antoine, près de Saint-Paul –c’est-à-dire près de la place Royale, où logeait Richelieu, – ils’était donc fait là, dans une petite maison isolée, un trou.C’était un taudis. Rascasse y vivait en célibataire.
Le matin de ce jour où Saint-Priac enlevait Annaïs, il se hissasur son cheval et se dirigea vers la porte Montmartre. Là, aprèsavoir constaté que le poste avait été doublé, Rascasse exhibal’ordre signé du cardinal qui, pour ce jour, mettait à sadisposition l’officier et ses gens. L’officier lut l’ordre, fit un« C’est bien ! » tout sec et dédaigneux, puis tournale dos.
Rascasse haussa les épaules, et, poursuivant son chemin, arrivaà la maison que, d’après la conversation surprise en l’hôtel deGuise, il supposait vide. Elle l’était – ou du moins le paraissait.Rascasse entra dans la maison, visita le rez-de-chaussée, ets’installa finalement dans la pièce située à droite de la grandesalle.
« De là, grogna-t-il, je surveille les événements. Je n’aiplus qu’à laisser venir. À moi les deux cents pistoles del’Éminence !… Dommage, ce Trencavel est un joli garçon qui m’asauvé la vie… Baste !… C’est la guerre ! »
Nous sommes bien obligés de consacrer quelques lignes àCorignan. Corignan était vaniteux et d’esprit assez lourd. Il avaitfait un peu tous les métiers de sacripant avant d’échouer aucouvent des capucins, où on l’avait recueilli. Le père Joseph avaitsongé à faire de lui un espion, qu’il avait ensuite offert àRichelieu.
Corignan menait l’existence la plus indépendante qu’il fûtpossible de rêver. Il avait cent autres logis où il était sûrd’être bien accueilli parce qu’il avait presque toujours sonescarcelle bien garnie : L’Éminence était généreuse. Le PèreJoseph lui-même, quand il le fallait, n’hésitait pas à ouvrir sabourse.
Ce même matin, Corignan se rendit à la porte Saint-Denis. Làaussi, le poste était renforcé. Là aussi, l’officier savait qu’ils’agissait d’arrêter un conspirateur, un criminel d’État, nomméTrencavel. Là aussi, enfin, ce digne militaire fit la grimacelorsqu’il eut vu l’ordre qui faisait de lui le subordonné d’unmoine. Mais comme il n’y avait guère moyen de résister à uneinjonction venue de l’Éminence, l’officier finit pargrogner :
« C’est bon, maître frocard, on t’obéira donc. Enattendant, décampe ! »
Corignan trottait déjà, inspectant les environs d’un œilsoupçonneux, terrifié à la pensée que Rascasse avait eu peut-êtrela même idée que lui, et qu’il faudrait partager les deux centspistoles du cardinal. Enfin, arrivé un peu après dix heures au butde sa course, il constata avec jubilation qu’il était seul dans lelogis.
« Laudate dominum, les pistoles sont à moi. Voyonsmaintenant à prendre position pour tout voir sans êtrevu. »
Il se dirigea vers la porte de droite et la trouvafermée :
Rascasse était là ! Alors, il alla à la porte de gauche –ouverte, celle-là. Et il entra, s’avançant dans la demi-obscurité.Au même moment, il entendit se refermer l’huis qu’il avait laisséentrouvert. Il se retourna et demeura ébahi en se trouvant nez ànez avec un homme qu’il reconnut sur-le-champ.
« Vade retro !… Le prévôt deTrencavel !…
– Ah ! ah ! fit Montariol. Eh ! bonjour,révérend capucin ! »
Rascasse avait été matinal, mais Montariol plus matinal encore.Trencavel lui avait raconté, ainsi qu’à Mauluys, les étrangesrencontres qu’il avait eues en l’hôtel de Guise et la promessequ’il avait faite à Annaïs.
« Ainsi, dit flegmatiquement Mauluys,M. de Chalais espère que le cardinal se rendra à samaison du clos Saint-Lazare. Au lieu de Chalais, le cardinaltrouvera Mlle de Lespars, qui lui offrira dese mesurer avec lui, l’épée à la main… Et vous, vous serez làuniquement pour démontrer que vous n’êtes pas une créature ducardinal. Et si Mlle de Lespars succombe, vouscontinuerez le combat, c’est bien cela ?
– Oui, fit Trencavel, les dents serrées, la tête enfeu.
– Eh bien, voulez-vous que je vous dise ? Rien de toutcela n’arrivera. Le cardinal n’ira pas. À la place de Richelieu,vous trouverez des sbires qui vous entraîneront à la Bastille…
– Et de là à l’échafaud, acheva Mauluys. De quoi vousmêlez-vous ?…
– Je me mêle de l’aimer ! dit Trencavel de sa voixardente. Et de la conquérir ! J’y ai engagé ma vie. Si jegagne, je gagne le bonheur. Si je perds, je ne perds que la vie… Cen’est pas tout, Mauluys, et toi aussi, prévôt. L’entretien que j’aieu avec elle doit rester un secret. Si vous venez là-haut pourm’aider, vous m’aurez déshonoré aux yeux d’Annaïs. Votre parole queje ne vous verrai pas au logis de Chalais ?
– Vous l’avez », dirent les deux hommes.
Mais dès qu’ils trouvèrent l’occasion d’échanger quelques mots àvoix basse, Mauluys dit :
« Vers midi, je serai aux environs du closSaint-Lazare.
– Et moi, dit Montariol, je serai dans la maison. Pourvuqu’il ne me voie pas, j’aurai tenu ma parole. »
C’est pourquoi Montariol sortit de Paris au moment même del’ouverture des portes et arriva bon premier devant la maisonsignalée dont, sans une seconde d’hésitation, il fractura l’entrée.Et c’est pourquoi, s’étant posté dans la pièce située à gauche dela grande salle, il vit d’abord arriver Rascasse.
Au bout de quelques instants, Montariol sentit gronder en luiune furieuse colère. Bientôt, il sortit de son observatoire et sedirigea vers la pièce de droite, où il trouva Rascasse. Le petithomme demeura béant.
« Monsieur Montariol ! bégaya-t-il.
– Ne vous dérangez pas, fit le prévôt en refermant laporte. D’ailleurs, ce que je veux vous faire ne vous prendra quequelques secondes.
– Que voulez-vous donc me faire ? dit Rascasse,épouvanté.
– Vous tuer, simplement », fit Montariol, quidégaina.
Rascasse vit se lever l’épée. D’une voix calme, ilprononça :
« Si vous me tuez, Trencavel est perdu.
– Explique ! » grogna Montariol.
Et alors, une sorte de désespoir spécial entra dans l’âme dupetit espion. Venu pour arrêter Trencavel, il allait lesauver !… C’était la fin de sa carrière.
« Le sauver ! rugit-il en lui-même. Mille foisnon !… Oh ! cette idée qui me vient !… Me sauver,moi, oui ! Et m’assurer mieux que jamais de ma prise !…Oui, mais… Tant pis ; quitte ou double ! »
« Écoutez, fit-il. Trencavel, vers midi, va sortir de Parispour venir ici…
– Comment le sais-tu ? »
Et Montariol se mit à trembler. Et à lui aussi, une penséesinistre illumina son esprit :
« Est-ce que cette Annaïs aurait ?… Oui, oui !Elle croit que Trencavel est son ennemi… elle a imaginé cerendez-vous… et prévenu le cardinal ! »
« Comment je le sais, peu importe, reprenait Rascasse. Maiscroyez-moi, le cardinal est bien informé. (C’est bien cela !oh ! ceci est infâme !) Vous vous heurtez à plus fort quevous. En attendant, vous me tenez. Vie pour vie. Laissez-moi lamienne, j’assure celle de Trencavel.
– Parle donc !
– Eh bien, le cardinal est informé que Trencavel rentrerapar la porte Saint-Denis. (Montariol tressaillit. Celaconcordait avec ce qu’avait dit le maître d’armes.) Attendez-leici. Dites-lui d’éviter la porte Saint-Denis, où il est guetté.Qu’il rentre par la porte Montmartre ! Par la porteMontmartre, entendez-vous ! Et il est sauvé. »
Montariol rengaina. Tout cela était plus que plausible.D’ailleurs, Montariol se promettait de surveiller. Il sortitbrusquement. Rascasse étouffa un juron de joie. Il ferma la porte àclef. Mais, au moindre bruit, il ouvrait puis refermait. Annaïs,plus tard, devait trouver cette porte tour à tour ouverte etfermée.
« Trencavel passera par Montmartre – ma porte !jubilait le petit Rascasse. Je tiens le Trencavel. Et je tiensaussi le prévôt. Que va dire le cardinal ? Je voudrais y êtredéjà… »
« Quelle chance que je sois venu ! songeait Montariol.Cet avorton a dit la vérité, c’est clair. La terreur lui a arrachétout le plan de l’Éminence rouge. Nous rentrerons par la porteMontmartre. Pardieu ! le tour sera bien joué. »
Le temps, cependant, s’écoula. Tout à coup, il sembla àMontariol qu’on approchait de la pièce. Il se dissimula. Quelqu’un,en effet, entra bientôt. Le prévôt referma la porte, et, au bruit,le nouveau venu se retourna, effaré. C’était Corignan.
« Bonjour, bonjour, mon révérend, fit Montariol. Vousarrivez à temps pour me donner votre bénédiction ! »
Corignan entrouvrit sa robe et, tirant sa rapière :
« Tiens, païen, la voici, ma bénédiction ! »
Il se rua. Montariol avait dégainé. Les deux rapières sechoquèrent. Corignan était un redoutable ferrailleur. Montariolmurmurait, haletant :
« Miséricorde, il va me tuer ! »
Le prévôt fut acculé au mur, près de la fenêtre. Corignan sefendit à fond en grognant :
« Tiens, scélérat ! Avec ces trois pouces debénédiction dans le ventre, tu es sûr… »
On ne sut jamais de quoi Montariol devait être sûr ; àl’instant où le moine se fendait, la rapière lui sauta desmains ; emporté par l’effort, Corignan tomba sur ses genouxet, dans la même seconde, vit Montariol se pencher sur lui engrondant :
« Alors, frocard, tu croyais tout bonnement embrocher unprévôt de l’académie Trencavel ? Tu es ici pour espionnerTrencavel ? Comment devais-tu le faire arrêter ?
– Par le poste de l’une des portes de Paris où il doit seprésenter tantôt.
– La porte Saint-Denis, hein ?
– Non pas, fit vivement le moine : la porteMontmartre ! Je vous jure que le noble Trencavel peutrentrer en toute sécurité par la porte Saint-Denis.
– Ah ! Ah ! fit Montariol, pensif. Eh bien, nousrentrerons dans Paris par la porte Saint-Denis. Tu nousaccompagneras. D’ici là, n’essaie pas de fuir, ou gare labénédiction ! »
Montariol laissa Corignan tout étourdi de l’algarade.
« Voilà qui va bien, songea le moine. J’accompagne les deuxdrôles jusqu’à la porte Saint-Denis, où je commande ; là, jeles fais empoigner et vais les jeter tous deux aux pieds demonseigneur, qui, alors, me couvre de pièces d’or. »
Montariol, cependant, avait pris position en haut de l’escalierqui donnait sur la grande salle. De là, il pouvait surveiller cequi se passerait en bas. Il songeait :
« Rascasse dit que le piège est à la porte Saint-Denis.Corignan dit que c’est à la porte Montmartre. Tous deux mentent. Àmoins que tous deux ne disent la vérité. Quefaire ? »
À ce moment, mus par un même sentiment de terreur et decuriosité, Rascasse et Corignan, sans faire de bruit,entrebâillaient leurs portes et jetaient un coup d’œil angoissédans la grande salle. Au bout de cette salle, dans la pénombre,Corignan aperçut la tête anxieuse de Rascasse et referma vivementsa porte. Rascasse entrevit l’image détestée de Corignan et,vivement, se terra.
« M’a-t-il vu ? Et Montariol l’a-t-il vu,lui ? » se demandait chacun d’eux.
Presque aussitôt, Annaïs arriva, puis Saint-Priac. Et enfin, surle coup de midi, Trencavel fit son apparition. Montariol avaitassisté à toute la scène dramatique sans que son opinion se fûtmodifiée à l’égard d’Annaïs. Lorsqu’il vit que Saint-Priacs’emparait de la jeune fille, il se contenta de murmurer :
« Ils se valent et sont dignes l’un de l’autre. Qu’ils sedévorent : cela nous épargnera de la besogne. »
Trencavel, en bas, ressentait cette sourde inquiétude quil’avait saisi en apercevant le nuage de poussière rousse quidisparaissait vers le Temple.
« Il est midi… Le cardinal devrait être là… »
À ce moment, une épée, à grand bruit, tomba à ses pieds.Trencavel eut un sursaut, leva la tête et vit Montariol.
« Un prévôt qui manque à la parole donnée…
– Maître, dit Montariol, c’est pour cela que je viens devous rendre mon épée. Si vous me chassiez de votre académie, j’yreviendrais encore malgré vous, le jour où il faudrait donner mavie pour sauver encore une fois la vôtre. »
Ce fut si digne, si humain, qu’un frémissement bouleversa lemaître en fait d’armes. Montariol s’était croisé les bras,attendant l’arrêt. Trencavel détacha son épée et reprit :
« Monsieur, un prévôt de mon académie ne rend son épée àpersonne, pas même au roi, pas même à moi ! Voici la mienne.Prévôt, embrasse-moi ! »
Montariol reçut en frémissant l’accolade de son maître et, avecun mouvement d’orgueil, mit dans son fourreau l’épée de Trencavel.Le maître d’armes, alors, ramassa celle du prévôt et laceignit.
« Qu’il ne soit plus jamais, question de ceci, repritTrencavel. Voyons : elle n’est pas encore arrivée ?
– Elle ne viendra pas », dit Montariol.
Trencavel reçut comme un coup violent au cœur.
« Et lui ?… le cardinal ?…
– Il ne viendra pas », réponditMontariol du même ton.
Trencavel pâlit.
« Partons ! dit-il d’un ton bref.
– Non, fit Montariol. Pas encore. (Montariol désignasuccessivement les deux portes de gauche et de droite.) Savez-vousqui est là ?… Rascasse !… Et là ?…Corignan ! »
Trencavel blêmit. La même terrible pensée qui avait traversél’esprit de Montariol se présenta à lui dans une aveuglanteclarté :
« Annaïs seule savait que je serais ici aujourd’hui à midi.Qui a prévenu le cardinal ? Oh ! mais quidonc ?… »
Mais cette lueur, presque dans le même instant, s’éteignit, etl’affreuse pensée s’évanouit aux ténèbres d’où elle était sortie.Le cardinal avait été prévenu, voilà le fait. Il ne voulut pass’occuper du reste. Annaïs, prévenue tardivement que le cardinalenvoyait des espions au clos Saint-Lazare, s’était abstenue.Montariol avait dit : « Elle ne viendrapas ! »
Il eut un soupir et un sourire.
« Que font là ces deux sacripants ? reprit-il.
– Ils attendent votre arrestation. Le guet-apens estorganisé. On sait que vous devez rentrer à Paris soit par la porteMontmartre, soit par la porte Saint-Denis. J’ai confessé les deuxdrôles. Il est bien clair que l’une et l’autre porte sont prêtes àvous happer au passage.
– Juste, mon prévôt. De plus, tout à l’heure quand je suissorti, j’ai entendu dire que toutes les portes de Paris étaientfermées, sauf deux. – Le cardinal est un terrible jouteur.
– Bah ! nous avons des contres qu’il ne connaîtpas ! Mais avant de sortir d’ici, nous devons nous débarrasserde ces deux drôles. Séparément ou ensemble, je leur ai déjàpardonné deux ou trois fois. Il paraît que j’étais destiné à… qu’endis-tu, prévôt ?
– Je suis de votre avis, dit froidement Montariol.
– Bon. Lequel prends-tu ?
– Oh ! mon Dieu, peu importe.
– Eh bien, va à gauche. Je vais à droite. Amenons-lesici. »
Tout à coup, comme Montariol atteignait la porte de gauche,derrière laquelle se trouvait Corignan, le maître d’armes revintvivement sur ses pas et arrêta le prévôt.
« Qui se trouve là ? demanda-t-il dans un souffle.
– Corignan », répondit le prévôt d’un ton aussibas.
Les yeux du maître d’armes pétillaient. Sa physionomie avaitrepris cette expression de joie narquoise particulière au gamin deParis. Montariol frémit et songea :
« Il apprête encore une de ces farces, maislaquelle ? »
Trencavel, cependant, sans s’expliquer autrement, parlait, cettefois, assez haut pour être entendu de Corignan, mais de Corignanseul. Il disait :
« Mon bon prévôt, puisque tu as tué ce maudit Rascasse, ilfaut au moins que sa peau me serve à quelque chose. Tu ne comprendspas ? Je vais rentrer par la porte Saint-Denis, puisque c’estla seule qui ne soit pas surveillée. Mais, comme on pourrait mereconnaître, je vais m’habiller en Rascasse !Rascasse était petit, c’est vrai. Mais tu sais que je fais de moncorps ce que je veux. Et puis, le manteau, le chapeau et soncheval… cela suffira… Dans cinq minutes, je suis Rascasse, défuntRascasse ressuscité, et je cours à la porte Saint-Denis. »
Trencavel, se penchant, colla son oreille à la serrure. Au boutd’un instant, il entendit le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait trèsdoucement. Alors, il entraîna Montariol, stupéfait, vers l’entréede la maison, et, une minute plus tard, ils aperçurent le moineCorignan qui, juché sur sa mule, galopait vers la porteSaint-Denis !…
« Un ! » fit Trencavel.
Devant la porte derrière laquelle se trouvait Rascasse,Trencavel arrêta le prévôt et :
« Mon brave Montariol, tu as fourni à ce damné frocard uncoup d’épée dont il s’est laissé mourir. Mais puisque je suissurveillé, puisque la porte Montmartre qui m’est seule ouverte teparaît elle-même dangereuse pour moi, il me vient une idée. Jevais m’habiller en Corignan et monter sur sa mule. Toicependant, tu passeras par la porte Saint-Denis. Allons, vite, à labesogne. Apporte-moi la défroque. »
Trencavel n’en dit pas plus. Là, comme de l’autre côté, lafenêtre s’ouvrit, et, quelques secondes plus tard, ils purentapercevoir le petit Rascasse qui enfonçait ses éperons dans lesflancs de son cheval et s’élançait vers la porteMontmartre !
« Tuer ces deux maroufles, dit alors le maître d’armes,c’eût été aussi par trop d’honneur pour eux…
– Mais je ne comprends pas, tripes du diable !
– Tu comprendras plus tard. »
Frère Corignan, cependant, accourait ventre à terre à la porteSaint-Denis.
« Oui, oui, mon brave Trencavel, déguise-toi enRascasse !…
« Ce n’est pas frère Corignan qu’on prend à une ruse aussigrossière. – Et ce bon Rascasse qui est là-haut, éventré !
« L’officier ! Où est l’officier ? cria-t-il enarrivant à la porte.
– Ah ! fit le cornette, voici notre commandantfrocard. Eh bien, et le sire de Trencavel ?
– Il va arriver, dit Corignan. Attention ! il s’estdéguisé. Il montera un petit cheval tarbe de couleur pie, porterapourpoint de buffle et manteau lie de vin. Il prétendra s’appelerRascasse… Ne l’écoutez pas et empoignez-le. Si je ne suis pas là,vous le conduirez au cardinal sans perdre un instant. »
Pendant ce temps, Rascasse arrivait tout essoufflé à la porteMontmartre et donnait ses ordres à l’officier :
« L’homme va arriver d’un moment à l’autre. Il sera habilléen moine capucin et jurera qu’il s’appelle Corignan. Saisissez-leau nom du roi et menez-le aussitôt à l’hôtel de SonÉminence. »
« Par exemple, ajouta-t-il en lui-même, c’est une fièrechance que je sois enfin débarrassé du misérable Corignan. Lorsquece Montariol sera arrêté à son tour, avant de le mener pendre, jeveux lui payer une bonne bouteille. Eh, mais… pourquoi netenterais-je pas de l’arrêter ? Pendant qu’on saisira ici lemaître d’armes, je ferai saisir le prévôt à la porte Saint-Denis,et je les offre tous deux à l’Éminence. »
Ayant donc renouvelé une exacte description de Corignan etréitéré ses ordres, Rascasse, tout bouillant d’enthousiasme, seprécipita vers la porte Saint-Denis en longeant les fossés…
Cependant, frère Corignan trépignait d’impatience et ouvrait desyeux énormes dans la direction du clos Saint-Lazare. Trencaveltardait bien à venir se faire prendre !
« Ah çà ! qu’attend-il ? »
Frère Corignan, saisi d’une vague inquiétude, remonta la côtevers la maison de Chalais… Il ne voyait rien venir. Tout à coup, eninspectant la plaine derrière lui, il crut reconnaître au loin,vers la porte Montmartre, la silhouette de Trencavel et deMontariol. Frère Corignan s’assena un coup de poing sur le crâne etcria :
« Verum enim cero ! C’était unefeinte !… »
Et Corignan se rua vers la porte Montmartre, qu’il atteignit aumoment où les deux silhouettes entrevues la franchissaienttranquillement.
« Arrêtez-les ! Arrêtez-les ! hurla frèreCorignan. Quoi ? Qu’est-ce ? Holà ! Êtes-vousfous ? »
Un soldat avait arrêté la mule par la bride. Deux ou troisautres saisissaient le moine et le tiraient à bas de sa monture. Enun clin d’œil, il fut traîné au corps de garde.
« Mais je suis Corignan ! rugissait le moine.Corignanus ipse !
– C’est bien cela, pardieu !… Tenez-le bien !
– Mais j’appartiens à Son Éminence !…
– Bon, bon ! Nous allons vous conduire àelle ! »
Et Rascasse ?… Ah ! ce fut vite fait. À peinearrivait-il que l’officier, d’un ton goguenard :
« Ne seriez-vous pas, d’aventure, un certainRascasse ?
– Oui, et voici ce que, par ordre de Son Éminence, vousdevez…
– Holà ! vous autres, saisissez-moi ce drôle !C’est lui ! »
Le pauvre Rascasse, désarçonné, roué de coups, ligoté, ficelé,bâillonné, fut jeté sur une charrette.
Les deux espions furent conduits ou plutôt portés à la placeRoyale, chacun par une voie différente.
Dans son vaste cabinet, Richelieu allait et venait, prêtantl’oreille au moindre bruit, nerveux, et murmurantparfois :
« Vous verrez que Trencavel va encorem’échapper… »
Au fond d’un fauteuil, un homme impassible, en sa robe decapucin : le Père Joseph. Il dit :
« Ce Trencavel ne nous échappera pas. – Ce serait contraireà l’ordre des choses nécessaires. Mais votre impatience m’étonne.Le maître doit demeurer impénétrable. »
L’Éminence rouge approuva cette théorie. Puis soudain :
« Écoutez !… Cette fois, c’est lui ! »
Du dehors montait un tumulte sourd.
Bientôt la porte s’ouvrit. Par la baie fut visible la mêlée desgens qui poussaient, tiraient, et soudain un être roula sur letapis, violemment poussé jusqu’aux pieds du Père Joseph parl’officier qui claironna :
« Le voici, Éminence ! Voici leTrencavel ! »
Rascasse se releva, soufflant, saluant, bredouillant etfinalement se campa, tout hérissé, devant l’officier, et, à toutevolée :
« Imbécile !…
– Silence ! Où est Trencavel ?
– Trencavel ? Ah ! ah ! c’est à devenir fou,Éminence !
– Silence, Rascasse !… Parlez, officier !
– Rascasse ! balbutia l’officier. Rascasse… Trencavel…mais…
– Où est Trencavel ? » répéta Richelieu.
Le silence tomba sur le groupe étrange. L’officier, fit sonrapport en quelques mots. Rascasse compléta l’explication. Il enrésulta : 1° que Trencavel, sans le moindre doute,s’était fait prendre à la porte Montmartre et qu’on allaitl’amener ; 2° que Corignan avait été tué par leprévôt.
La conclusion fut que le malheureux officier reçut l’ordre de serendre aux arrêts. Rascasse trembla et s’attendit à être mené à laBastille. Il songea :
« Heureusement, Corignan est mort.Heureusement !… »
Le cardinal, en effet, écrivait. Le Père Joseph écrivait de soncôté. Sur ces papiers louchait Rascasse.
« Vous m’avez rendu à Angers un important service, ditRichelieu. Depuis, vous avez fait de votre mieux. C’est pourquoivotre tête est sauve, mais… »
Le Père Joseph tendit à Rascasse le papier qu’il venait decacheter et :
« On vous pardonne d’avoir laissé périr frère Corignan ets’évader Trencavel. Son Éminence vous le dit : les servicesrendus… mais il faut mériter le pardon. Portez donc ceci ausous-prieur des capucins et exécutez l’ordre qu’il vousdonnera. »
Dans le transport de sa joie, Rascasse baisa la main del’Éminence grise et partit au pas de charge.
« Attendons Trencavel ! » dit l’Éminencegrise.
Un quart d’heure s’écoula. Puis, tout à coup, aux antichambres,se gonfla un nouveau tumulte à l’instant même où le Père Josephdisait :
« Pauvre frère Corignan ! Je ferai ce soir réciter àson intention…
– C’est lui cette fois ! interrompitRichelieu.
– Auribus ! vociférait une voix au paroxysmede l’indignation. Auribus ambol…
– Cette voix… » murmura le prieur descapucins.
Et ce fut, brusquement, l’entrée de Corignan, encadré de deuxgardes qui le traînaient chacun par une oreille.
La nouvelle explication fut brève, confuse, orageuse.Résultat : Corignan reçut l’ordre de se rendre séance tenanteau couvent, et l’officier, ahuri, effaré, rejoignit son camaradeaux arrêts. C’est ainsi que Trencavel demeura en liberté – pour lemoment – et n’en fut pas moins deux fois arrêté sous les espèces deRascasse et de Corignan.
« Joué ! Bafoué ! gronda le cardinal.
– Ce Trencavel est plus redoutable que je nepensais », dit le père Joseph.
Rascasse, donc, s’élança vers le monastère de la rueSaint-Honoré. Il était doublement joyeux : d’abord de la mortde Corignan ; ensuite du pardon octroyé par l’Éminence.
Il arriva devant le sous-prieur qui lut la dépêche et se prit àsourire.
« Tout va bien ! » songea Rascasse, radieux.
Toujours souriant, le sous-prieur fit signe à l’espion de lesuivre. On se mit en marche à travers de longs couloirs sombres, ondescendit d’interminables escaliers. À un moment, Rascasse vitqu’il était suivi lui-même par deux grands gaillards de moines. Ilcontinua à marcher derrière le sous-prieur qui, enfin parvenu aufond d’un humide sous-sol, ouvrit une porte blindée et, plussouriant que jamais, se tourna vers Rascasse et dit d’un tonaffable :
« Entrez !… »
Rascasse vit un trou noir. L’épouvante dilata ses yeux. Il eutun brusque mouvement de recul. Mais les deux capucins gigantesquesl’agrippèrent et, avec une précision qui prouvait leur grandehabitude, l’enfournèrent dans la béante gueule noire. Au mêmeinstant, les ténèbres l’engloutirent. La porte résonnaviolemment : il était dans l’in pace…
Accroupi dans un angle, la tête sur les genoux. Rascasse tentade lutter contre la peur… Un instant, il crut que la porte serouvrait, que quelque chose roulait par les trois marches où ilavait roulé lui-même. Il redressa la tête. Et il ne vit rien.
Pourtant, près de lui, un souffle rauque le fit frissonner, etsoudain ses cheveux se hérissèrent, il se sentit glisser auvertige…
« Qui est là ?… »
En même temps, ses mains furent saisies, étreintes, et la voixinconnue rugit :
« Qui parle ici ?…
– Peste du fantôme ! riposta Rascasse. Quies-tu ?…
– Corignan ! Frater Corignanus !
– C’est faux ! Corignan est mort ! J’enréponds, moi, Rascasse !
– Rascasse ? Dites-moi, compère, comment se fait-ilque vous vous obstiniez à être vivant ?
– Et vous, fit Rascasse, expliquez-moi pourquoi vous neconsentez pas à être mort ? »
L’échange d’explications se fit à l’instant.
« Puisque nous sommes ici, conclut Corignan, c’est que lecardinal nous a condamnés à la prison perpétuelle.
– Ah ! gronda Rascasse. Mon révérend, il faut chercherà nous sauver… »
Corignan n’écoutait plus. D’une voix de basse taille, ilentonnait le miserere…
Tandis que, dans la maison de l’enclos Saint-Lazare, cesmultiples épisodes déroulaient leur trame tissée de tragédie et decomédie, la duchesse de Chevreuse et le comte de Chalaisattendaient le résultat de l’entrevue qui, à ce moment même,mettait aux prises Annaïs de Lespars et le cardinal de Richelieu.Du moins, ils le croyaient.
Surexcitée, l’esprit éperdu d’impatience, le cœur battant, laduchesse était charmante. Mais c’étaient des pensées de drame quiroulaient leurs volutes en cet esprit. Dans ce cœur, des passionsse heurtaient. Elle songeait :
« Si Annaïs est vaincue, je continuerai le combat… j’ai icil’instrument fidèle et sûr… »
Elle jeta alors un furtif coup d’œil sur le comte de Chalais, etce jeune visage si beau, si fier, elle le vit illuminé d’un telrayonnement d’amour qu’elle tressaillit.
La porte s’ouvrit. Une exquise soubrette entra et dit :
« Le messager de l’enclos Saint-Lazare ! »
La duchesse et le comte furent aussitôt debout, haletants… lasoubrette s’effaça… un homme entra… Chalais et la duchesseétouffèrent un cri d’épouvante. Cet homme qui s’avançait sur eux…c’était Richelieu !
Ce n’était pas Richelieu ! C’était Saint-Priac ! Laduchesse de Chevreuse et le comte de Chalais, à la vue du baron deSaint-Priac revêtu de l’habit du cardinal, éprouvèrent cette espècede stupeur qui forme une gangue à la terreur. Chalais s’avançavivement de deux pas et, la voix menaçante :
« Qui êtes-vous, monsieur ? Que venez-vous chercherici ? Et pourquoi vous annoncez-vous comme venant du closSaint-Lazare ?
– Parce que j’en viens, dit froidement Saint-Priac. Avanttout, sachez qu’en venant ici je joue ma tête, comme vous l’avezjouée, monsieur le comte, en demandant un rendez-vous secret àM. le cardinal, comme vous l’avez jouée, madame, en escomptantles résultats de ce rendez-vous.
– Qui êtes-vous ?
– Baron de Saint-Priac, gentilhomme angevin, partisan etfidèle serviteur de Son Éminence. »
Chalais et la duchesse échangèrent un regard. Ce regard voulaitdire : « Le bourreau est dans l’antichambre. »
« Monsieur le comte, reprit Saint-Priac, je sors de votrehôtel où j’ai pu savoir que je vous trouverais ici. Voici ce quej’ai à vous dire : Son Éminence m’a chargé de me rendre àl’invitation que vous lui avez adressée et qu’elle a acceptée. Ellea voulu que, pour cette expédition, je revêtisse le costumecavalier sous lequel on l’a vue souvent. En sorte que si, uneembuscade avait été préparée par vous, les gens chargés de frapperpussent croire que j’étais le cardinal. S’il m’arrivait malheur, lapreuve était faite que vous aviez attiré Son Éminence dans unguet-apens… Or, monsieur le comte, je me suis rendu à votre maisondu clos Saint-Lazare. J’y suis resté une heure. J’en reviens. Ensortant de cet hôtel, je me rends droit à la place Royale, où jeferai mon rapport. Voici ce que je vais dire au cardinal : queje vous ai trouvé en votre maison du clos Saint-Lazare (Chalaistressaillit) ; que je suis arrivé sans aucune malaventure etque je vous ai trouvé seul. (« Est-ce un piège ? »,se dit Chalais) ; que vous avez été mortifié que Son Éminencen’ait pu se rendre à votre invitation (la stupeur paralysaChalais) ; et, enfin, que nous avons pris ensemble lacollation destinée à Son Éminence. Or, je ne suis mort ni duvoyage, ni de la collation…
– Pourquoi ?… pourquoi ?… bégaya Chalais.
– Pourquoi je vous sauve ? Ceci me regarde seul. Maisje vous jure, sur le sang du Christ que je vais faire le rapporttel que vous venez de l’entendre.
– Je ne vous démentirai pas ! » fit vivementChalais.
« J’en suis bien sûr ! » songea Saint-Priac, quis’inclina devant la duchesse.
« Ainsi, dit celle-ci, vous n’avez trouvé personne dans lamaison de l’enclos ? Vous n’avez pas vu une jeune fille ?Mlle Annaïs de Lespars n’est pas venue ?
– Non, madame. »
Saint-Priac disparut… La duchesse demeura méditative. Chalais lacontemplait. Elle songeait :
« Tout est perdu ? Non, puisque le cardinal ne saurapas. Il faut recommencer, voilà tout… »
Elle jeta un furtif regard sur Chalais et frissonna. Sans doute,une dernière lutte mettait aux prises son ambition déjà puissanteet son amour encore tout frêle. Sans doute aussi, l’ambitionterrassa l’amour, la réalité de l’amour. Et il n’y eut plus en elleque la comédie, le simulacre de passion.
« Comte, je vous rappelle ce que je vous ai dit à l’hôtelde Guise.
– Madame…
– Ce soir, à dix heures, ici. Marine vousintroduira. »
Chalais, ébloui, se sentit chanceler. Il ferma les yeux.
*
* *
Saint-Priac, on l’a vu, s’était rendu place Royale en sortant del’hôtel de Chevreuse. Il tint parole à Chalais et fit au cardinalle rapport convenu chez la duchesse.
Dans un interrogatoire qu’il subit plus tard à ce sujet,Saint-Priac a prétendu qu’il avait, en effet, essayé de sauver lecomte de Chalais par un généreux mensonge. Mais il nous semble, ànous, qu’il a simplement voulu cacher au cardinal la prised’Annaïs.
À l’hôtel de la place Royale, Saint-Priac reprit son costumepersonnel. Quant au cheval de Richelieu, il en avait encore besoin,et il demanda au maître des écuries la permission de le monter pourle reste de la journée ; là-dessus, cet homme lui réponditqu’il venait justement de recevoir des ordres au sujet de cettemagnifique monture : Son Éminence en faisait don à M. lebaron, avec le harnachement et les fontes qui contenaient despistolets à crosse damasquinée.
Saint-Priac sauta sur la superbe bête et, la gorge serrée parune joie terrible, franchit la porte Saint-Antoine et courut àfranc étrier jusqu’au château de Vincennes. Derrière le châteaus’érigeait une misérable auberge. Là, une douzaine de ruffians àformidables moustaches menaient tapage autour des brocs ;c’étaient les estafiers de Saint-Priac. Sans mettre pied à terre,il cria :
« Holà ! mes drôles ! »
Tous, en tumulte, ils sortirent pour courir à leurs chevaux, encercle autour d’un pieu où s’attachaient les brides – tous, exceptédeux qui entrèrent dans une salle fermée à clef.
Annaïs était là. Dehors, elle sauta sur le cheval qu’on luiprésentait. Les sacripants l’entourèrent. Saint-Priac se mit entête, leva le bras, et toute la bande s’ébranla au trot. Onfranchit la Marne au bac de Charenton, la rive droite de la Seinefut longée pendant une petite lieue, puis on piqua droit sur laforêt de Sénart.
Au-delà de la forêt, sur les bords de la Seine, se trouvait lehameau d’Étioles. À un quart de lieue du Village et adossée aubois, s’élevait une maison carrée, trapue, solide. Une sorte degouvernante, aidée d’une petite Parisienne, gardait cette maison oùnul ne pénétrait. Les gens d’Étioles clignaient de l’œil etl’appelaient : la Riche-Liesse.
Cette étrange appellation cachait un jeu de mots : lamaison appartenait à Richelieu !…
C’est là que Saint-Priac conduisit Annaïs. C’était unchef-d’œuvre d’audace.
« Ordre du cardinal ! » avait dit Saint-Priac enarrivant.
Et, à voix basse, il avait donné ses instructions. Peut-êtren’était-ce pas la première aventure de ce genre qui eût à enrichirles annales de la Riche-Liesse, car la gouvernante,nullement surprise, conduisit Annaïs dans une chambre du haut. Lessacripants reprirent le chemin de Paris. Saint-Priac demeura et sedirigea vers la chambre.
Il s’inclina profondément devant la jeune fille. Elle n’eut pasun geste tant qu’il fut là, mais ses yeux firent le tour de lachambre. De cette inspection, il lui resta une sensation de bleupâle moiré et toute sa pensée s’accrocha à une rosace de tapis,pendant que lui, courbé, menaçant, l’œil en dessous, grondait deschoses.
Quand elle cessa de fixer la rosace, elle s’aperçut qu’elleétait seule. Il y avait longtemps que Saint-Priac était parti…
Alors, brusquement, un choc en retour lui rapporta la voix deSaint-Priac.
« … Huit jours de réflexion… huit, pas plus… vous mereverrez dans huit jours, pas avant… la richesse et la vengeanceassurées, si vous acceptez mon nom… la mort de Richelieu… sinon jevous tue… mais avant je vous endors… »
Elle fut saisie d’un tremblement convulsif et répéta :
« Avant de me tuer, il m’endort… »
Elle comprit que là gisait la menace hideuse. Ses yeux hagardstombèrent sur la gouvernante et la soubrette : ellesapportaient une petite table éblouissante de son argenterie et deses cristaux.
Ce regard morne, soudain, s’enflamma… Il y eut un bond. Annaïsatteignit la table et, avant que les deux femmes eussent puesquisser un geste, saisit… l’arme !… le couteau !l’unique couteau apporté par la gouvernante pour découper. Lagouvernante et la soubrette demeuraient muettes, effarées destupeur.
Toute sa lucidité reconquise, au cœur et au cerveau, Annaïs, lecouteau dans sa main crispée, reculait en grondant :
« Pour l’assassin !… »
Le soir de ce jour, vers neuf heures, la duchesse de Chevreuseattendait le comte de Chalais dans un petit salon meublé avec unecharmante sobriété. La porte s’ouvrit à double battant et unsolennel huissier annonça :
« Sa Grandeur l’archevêque de Lyon ! »
La duchesse pâlit légèrement sous son fard. C’était étrange,cette arrivée imprévue du frère de Richelieu à l’heure même où ellese préparait à armer le bras qui devait frapper le cardinal. Elledissimula son trouble en s’inclinant sous la bénédiction duprélat.
« Monseigneur, dit-elle, je pensais à vous à l’instant oùj’ai eu la bonne surprise de vous voir entrer, et je me disaisqu’un homme tel que vous manque à la cour.
– Madame, dit l’archevêque, non seulement je n’irai jamaisà la cour, mais j’espère pouvoir bientôt me démettre des fonctionsauxquelles j’ai été appelé sans que je les eusse souhaitées, etreprendre à la Grande-Chartreuse ma place parmi ceux qui sont mortsau monde… Il y a dans Paris – plût au Ciel qu’elle n’y fût jamaisvenue ! – une jeune fille dont je souhaite ardemment lebonheur. Et voici, madame, l’objet de cette tardive visite que jevous prie de me pardonner. Elle s’appelle Annaïs deLespars… »
La duchesse, en un instant, fut bouleversée. Le drame venait defaire son apparition dans ce coquet salon.
« Monseigneur, dit-elle, puisque vous désirez le bonheurd’Annaïs, allez donc trouver votre frère, le cardinal, et dites-luiqu’il lui rende sa mère ! Dites-lui surtout… »
L’archevêque eut un geste d’indicible dignité.
« Je sais vos sentiments pour le cardinal. Et je sais lessentiments du cardinal, pour cette malheureuse enfant. Quant à moi,quelle que soit ma pensée, le cardinal est mon frère !
– Eh bien, que puis-je alors ?
– Je suis venu à Paris pour la défendre, madame !…J’ai pu à grand-peine, et par des moyens dont je dispose, savoir oùs’est logée Annaïs de Lespars. J’ai voulu la voir. Je me suis renduaujourd’hui à midi en son hôtel. Je ne l’ai pas trouvée. À quatreheures, rien encore. Enfin, à huit heures, les gens de la maison,alarmés, m’ont confié que peut-être pourriez-vous me dire où jepuis la rencontrer. »
La duchesse pâlit. Elle avait cru qu’Annaïs, pour une raisoninconnue, avait renoncé au redoutable rendez-vous du closSaint-Lazare. Annaïs était sortie à l’heure convenue ! Pourmarcher contre Richelieu, c’était sûr !… Or, d’après lerapport de Saint-Priac, on ne l’avait pas vue au closSaint-Lazare !… Les conclusions étaient effroyables :
Ou Annaïs avait été enlevée en sortant de la rue Courteau. Ouelle avait été arrêtée au lieu même du rendez-vous. Dans les deuxcas, Richelieu la tenait… Annaïs était perdue… et ceux qui avaientconspiré avec elle…
Dès lors, elle se cuirassa de prudence. Cet homme, là, devantelle, c’était le frère du cardinal ! Une parole de troppouvait la tuer. Elle ne savait rien. Elle n’avait vu Annaïs qu’unefois. Elle ignorait même où se trouvait son hôtel… L’archevêque laquitta désespéré… Dès qu’il fut parti, la soubrette vint annoncerque le comte de Chalais attendait.
« Oh ! songea la duchesse, celui-ci agira !Celui-ci me défendra au besoin ! Il faut qu’il soit à moicorps et âme… »
« Madame, dois-je l’amener ici ?…
– Oui. Et qu’on ferme les portes del’hôtel ! »
Le lendemain matin, à l’heure convenue avec le chevalier deLouvigni, Chalais sortait de Paris à cheval. Chalais, en se rendantà ce duel où il allait peut-être trouver la mort, étaitradieux.
En arrivant au milieu de la côte, il aperçut Louvigni quil’attendait, immobile, statue équestre qui se profilait sur le cielpâle. Les deux adversaires se rejoignirent, et, s’arrêtant courtl’un devant l’autre, se saluèrent.
Louvigni, du geste, montra un bouquet d’ormes et chênes mêlés dechâtaigniers, à deux cents pas. Chalais acquiesça d’un signe detête. Ils s’y rendirent, attachèrent leurs chevaux, et pénétrèrentsous le couvert. L’endroit était bon : ils ne pouvaient êtrevus.
Les deux épées se croisèrent avec un petit bruit sec…
Il y eut deux ou trois passes rapides. Cela dura à peine unemoitié de minute. Et tout à coup, l’une des épées sauta à six pas…c’était celle de Louvigni. Le chevalier s’élança et saisit l’armeau moment où elle touchait terre. Il revint sur l’adversaire. Ilétait livide.
Quelques instants plus tard, pour la deuxième fois, l’épée deLouvigni sauta. Encore, Louvigni, écumant, vint se ruer surChalais, et encore l’épée sauta. Cette fois, il ne la ramassa plus.Il gronda on ne sait quoi de confus. Chalais crut comprendre qu’ildisait : « Tuez-moi ! Tuez-moi !… » Maisil n’en était pas sûr. Il garda le silence, surveillantattentivement son adversaire. Il ruisselait de sueur. Louvigni,brusquement, tourna le dos. Chalais crut l’entendre pleurer. Celalui fit mal. Doucement, il rengaina, reprit son manteau, et,reculant pas à pas, arriva jusqu’à son cheval, qu’il détacha. Là,il attendit un cri, un appel, une provocation ou un mot deréconciliation. Mais il n’entendit rien. Il ne voyait même plusLouvigni, qui avait disparu derrière les arbres. Alors, il remontaen selle, et, au petit pas, reprit le chemin de Paris.
Chalais rendit compte à la duchesse de Chevreuse des résultatsdu duel. Mais il se contenta de lui dire, qu’après plusieurs passesinutiles, Louvigni et lui s’étaient retirés chacun de son côté sanss’être fait de mal et sans se réconcilier.
Dans le petit bois, Louvigni ne pleurait plus. Il s’était assispar terre. Une révolution s’accomplissait dans cette âme. Lesderniers scrupules de l’honnête homme tombaient l’un après l’autre,écrasés par la haine. Le crime à peine ébauché à l’hôtel de laplace Royale, l’effroyable crime de délation achevait des’échafauder dans son esprit. Quand Louvigni se releva, c’était unautre homme.
« Il y a ce soir réunion générale, songea-t-il. Lamaîtresse de Chalais va y proposer un nouveau pland’action… »
Et avec un sourire terrible :
« J’y serai !… »
Depuis combien de temps Rascasse et Corignan étaient-ilsenfermés dans le funèbre in pace ? Ilsl’ignoraient.
Tout à coup, la porte du cachot s’ouvrit, et, dans la vaguelumière confuse d’un falot, ils distinguèrent la sévère figure duPère Joseph. Les deux prisonniers tombèrent à genoux, tandis que lePère Joseph descendait auprès d’eux.
« Vous avez menti tous les deux, dit le prieur descapucins. M. de Saint-Priac nous a raconté ce qui s’estpassé à l’enclos Saint-Lazare. Votre tête tient à peine sur vosépaules !
– Ah ! ah ! fit Rascasse en se relevant.M. de Saint-Priac a parlé de l’enclosSaint-Lazare ?
– Certes, et il nous a assuré que vous n’avez nullement vuTrencavel : vous vous êtes vantés. »
Les yeux de Rascasse brillaient de malice.
« Je me permets de poser une simple question à Votremagnanime Révérence : Son Éminence le cardinal tient-iltoujours à mettre la main sur une demoiselle de noblesse nomméeAnnaïs de Lespars, récemment venue d’Angers ? Si cela est, jesuis sûr de largement réparer une faute où je n’ai péché que parexcès de zèle, je vous le jure. Je suis sûr, en un mot, de trouvercette terrible ennemie du cardinal, plus terrible que samère !…
– Parlez, dit le Père Joseph.
– J’ai une idée ! fit Rascasse.
– Moi aussi ! » dit aussitôt Corignan.
Le Père Joseph éprouva à cette minute une des plus fortesémotions de sa vie. Oui, Annaïs était un danger vivant pour lecardinal de Richelieu – son œuvre ! son chef-d’œuvre !…Mais ce n’était pas tout. Il était persuadé que la lettre,l’effroyable lettre volée, était aux mains d’Annaïs… La capture dela jeune fille, c’était la délivrance, l’évasion du cauchemar deterreur où il vivait. Or, le Père Joseph avait une réelle confiancedans l’instinct de Rascasse – et son flair de limier.
« Expliquez-moi votre idée, dit-il.
– Monseigneur, dit résolument Rascasse, je vous supplie devouloir bien comprendre. Je dis que je puis arrêtermaintenant Annaïs de Lespars. Je dis que je puis découvrirson gîte, et l’amener pieds et poings liés au cardinal. Je dis queje ne puis expliquer mon idée et qu’il faut me faire crédit. Je disenfin que, pour arrêter Annaïs de Lespars, j’ai besoin de laliberté immédiate – et d’argent. »
Le Père Joseph sonda Rascasse de son regard perçant.
« Monseigneur, fit Rascasse, vous me ferez accompagner parfrère Corignan, qui n’a aucun intérêt à me ménager. Si j’ai menti,vous pourrez toujours me remettre dans ce cachot…
– Venez », dit le Père Joseph.
Corignan fut stupéfait. « Comment, songeait-il, cet avortona-t-il pu obtenir ?… » Mais il n’en suivit pas moins,avec un empressement facile à comprendre, son supérieur etRascasse, qui déjà sortaient du cachot. Il y eut dans le cabinet del’Éminence grise une courte conférence, à la suite de laquelle ilsfranchirent les portes du couvent. Leur premier soin fut de seprécipiter dans le premier cabaret qu’ils rencontrèrent, et ilsétonnèrent l’aubergiste par la quantité de choses solides qu’ilsengloutirent.
« Nous allons, dit Rascasse, nous munir chacun d’unemonture. Nous devons être prêts à tout.
– Mais enfin, dit Corignan, que ferons-nous ?Expliquez-moi un peu la belle idée que nous avons eue…
– À quoi avez-vous donc passé votre temps dans la maison duclos Saint-Lazare ?
– Mais, fit Corignan avec ingénuité, à regarder par le troude la serrure. Et j’ai très bien vu cette Annaïs, belle filled’ailleurs, en conversation avec… Ah ! s’interrompit-il tout àcoup. Têtebleu ! Ventrebleu ! Et je n’ai pas compris celatout de suite ! Ah ! bélître que je suis ! Avec quise trouve Annaïs ? Avec Saint-Priac. C’est sur l’ordre deSaint-Priac qu’est entrée soudain cette bande de démons. Donc,Saint-Priac a enlevé Annaïs. Or, on nous met aux troussesd’Annaïs ! Nous n’avons qu’à suivre Saint-Priac.
– Puissamment raisonné, dit Rascasse. En route, donc.D’abord pour nous procurer des montures, car je soupçonne qu’ilnous faudra peut-être voyager. Ensuite pour commencer notre factiondevant le logis de Saint-Priac. »
Et ils sortirent en toute hâte.
Une heure plus tard, deux bidets prenaient place, toutharnachés, dans l’écurie de Rascasse. Alors, les deux espions serendirent à l’hôtel de la place Royale : au bout de cinqminutes, ils connaissaient le logis de Saint-Priac : c’étaitrue Saint-Antoine, presque en face le taudis de Rascasse, àl’hôtellerie du Grand Cardinal.
Nos deux drôles n’eurent donc qu’à s’installer au logis poursurveiller. Ils montaient la faction à la porte et se relayaientd’heure en heure. Le soir, Corignan s’installa devant l’hôtellerie,et, vers les huit heures, eut la satisfaction de voir arriverSaint-Priac, qui disparut à l’intérieur.
« Bon !… fit Rascasse lorsqu’il eut appris cesdétails, nous sommes tranquilles pour la nuit. Demain matin, àl’aube, nous reprendrons notre faction. S’il sort, nous lesuivrons… »
À l’aube, ils furent debout et reprirent la faction.
« À cheval ! » commanda tout à coup Rascasse.
Quelques instants plus tard, les deux drôles étaient enselle : Saint-Priac venait de sortir de l’auberge. Ils lesuivirent à deux cents pas. La porte de Paris franchie, ilsatteignirent Bourg-la-Reine, puis Longjumeau sans avoir été vus parle baron. À Longjumeau, Rascasse passa du trot au pas, et, l’œilluisant d’allégresse narquoise :
« Inutile de risquer d’être éventés : je sais où ilva ! »
Ils passèrent la Seine au bac d’Étioles, entrèrent dans levillage et s’arrêtèrent devant une auberge.
Les chevaux remisés, ils s’installèrent dans une petite salleattenante à la grande, et, à travers les rideaux de la fenêtre,surveillèrent la route. Au bout de deux heures, Rascasse se reculaen arrière : il venait de voir Saint-Priac qui revenait de laRiche-Liesse. Et Saint-Priac s’arrêtait devant l’auberge. Ilmettait pied à terre. Il entrait !…
« C’est l’assassin ! » songea Rascasse enpâlissant.
L’assassin était là. Et la fille de la morte était au pouvoir del’assassin. Si Rascasse avait pu formuler clairement les obscuresidées qui, péniblement, se levaient en lui, voici ce qu’il seserait surpris à songer :
« Je suis chargé d’amenerMlle de Lespars au cardinal. Et que veut fairele cardinal ? La tuer comme la mère ? Non. Il me l’adit : s’en débarrasser. Et comment ? ParSaint-Priac ! Et comment ? Il me l’a dit aussi : ilfaudra qu’elle épouse l’homme qui a tué sa mère… »
Le moine entendit Rascasse qui murmurait :
« C’est donc moi qui aurai fait cet effroyablemariage ? »
Ils se mirent en route à pied, laissant leurs chevaux àl’auberge. Vingt minutes plus tard, ils étaient devant la maisonisolée à demi enfouie dans la forêt, la maison où Saint-Priacvenait de passer deux heures.
« Savez-vous comment s’appelle ce castel ? fitRascasse. Il appartient au cardinal. C’est la Riche-Liesse.
– La Riche-Liesse ! Seigneur ! Un admirablechâteau, de plaisante et avenante figure ! Comme tout estriant, ici !
– Nous allons entrer là, reprit Rascasse.
– J’ai compris !… La petite raffinée d’honneur estlà ! »
Rascasse, d’un coup autoritaire, heurta le marteau. Un judass’ouvrit et encadra un visage de femme, un visage fané.
« Messagers de Son Éminence ! » dit Rascasse.
Peut-être les avait-on vus à la place Royale. Sans doute, on lesreconnut. La porte leur laissa un étroit passage et se referma. Età l’intérieur, d’un ton sans réplique, Rascasse dit :
« Nous avons une dépêche pour noble demoiselle Annaïs deLespars.
– Donnez ! » fit la gouvernante.
Rascasse jeta à Corignan un regard de triomphe. Ce mot était unaveu : Annaïs était là !
« Non, fit-il. En main propre. Dites-moi, ajouta-t-il,M. de Saint-Priac sort d’ici, n’est-ce pas ? A-t-ileu avec Mlle de Lespars l’entrevue espérée parSon Éminence ?
– Hélas ! non, monsieur Rascasse.
– Vous me connaissez ?
– Qui ne vous connaît ?… Pour en revenir à M. lebaron, aujourd’hui pas plus qu’hier et les jours précédents, il n’apu seulement lui dire deux mots. Pensez-vous réussir mieux que lebaron de Saint-Priac ? Je vais la prévenir. »
Rascasse rayonnait. Corignan ruminait ; il élaborait unnouveau projet de vengeance. La gouvernante avait ouvert une porteà forts verrous que Corignan remarqua sur-le-champ. Ils entrèrentet se trouvèrent dans une salle basse dont la fenêtre, comme toutescelles de la maison, était munie de solides barreaux. Rascassefrémissait d’orgueil. Il se redressa vers le capucin :
« Qu’en dis-tu, frocard ?
– Il n’y a plus qu’à courir à Paris à franc étrier etprévenir Son Éminence. C’est ce que je vais faire ! »
En même temps, d’un bond, Corignan franchit la porte, la refermaviolemment, poussa les verrous, et, éclatant de rire :
« Qu’en dis-tu. Rascasse ? »
La gouvernante, qui arrivait avec un plateau, poussa un cri.Corignan, laissant Rascasse frapper et hurler tout son soûl, penchasur elle sa tête menaçante :
« Vous avez reconnu Rascasse le traître. Et moi, bonnefemme, me reconnaissez-vous ?
– Non… c’est-à-dire… si fait. Vous êtes frère Corignan.
– Frater Corignanus. Oui, madame. Et bien vous enprend de me reconnaître. Sans quoi, je ne répondrais pas de votretête. Car le cardinal eût pu croire que vous êtes la complice deRascasse le traître. Proditor Rascassius.
– Que se passe-t-il ? fit la gouvernante d’unton bref.
– Il se passe que cet homme, payé, suborné, stipendié parun certain Trencavel, est venu ici pour enlever notre jeuneprisonnière. J’ai fait semblant d’être en accord avec lui et l’aipris au piège. Adieu. Dans trois heures, le cardinal sera ici.
– Un mot, un seul ! dit la gouvernante.
– Un seul mot ! interrompit Corignan. Le voici :regardez ce beau chêne, là-bas. Si vous laissez partirMlle de Lespars, et surtout si vous laissezs’échapper Rascasse, dès ce soir vous serez le plus beau fruit dela maîtresse branche de ce chêne, qui semble avoir poussé là toutexprès. Adieu ! »
Corignan s’élança au-dehors. Rascasse faisait un tapageinfernal. La gouvernante s’approcha de la porte, et, par surcroîtde précaution, donna un tour de clef.
« Pendue ? fit-elle. Allons donc, l’Éminence sait tropbien qu’avant de mourir j’aurais encore le temps deparler… »
Les longues jambes de Corignan arpentèrent le terrain jusqu’àl’auberge d’Étioles. Là, il sauta sur son cheval, et, à fond detrain, reprit la route de Paris. Il descendit la rue Saint-Jacquesau galop de charge, sans s’inquiéter des malédictions qui lepoursuivaient, franchit la Seine, et enfin s’arrêta devantl’hôtellerie du Grand Cardinal ; son cheval s’abattit, lapauvre bête était fourbue. À ce moment même, un cavalier mettaitpied à terre dans la cour de l’hôtellerie. Corignan l’aperçut, et,tout rugissant de joie, fondit sur lui :
« Serviteur, monsieur le baron, votre humbleserviteur !
– Corignan ! murmura Saint-Priac stupéfait. Je tecroyais mort, mon digne frocard.
– Vivant, monsieur le baron ! Vivant, pour votrebonheur. Et dévoué, dis-je, au point que, pour vous, je viens decrever un cheval que j’ai payé quarante pistoles… »
Saint-Priac sortit sa bourse – une bourse gonflée de piècesd’or. Corignan sourit et tendit la main. Saint-Priac, froidement,remit la bourse dans sa poche et dit :
« Explique-moi, drôle, explique-moi ton attitude et cellede ton ami Rascasse pendant l’affaire de…
– Monsieur le baron, je viens de la Riche-Liesse !
– Qu’as-tu été faire là-bas ? Parle, ou tu esmort !
– Mort ! dit Corignan. Mort comme moncheval ! »
La bourse, aussitôt, reparut sur la scène. Corignan mit ses deuxmains à son dos et :
« Monsieur le baron, je vais vous expliquer mon attitudedans l’affaire de la rue Saint-Avoye…
– Prends, misérable, prends ou je t’éventre !
– Pour vous rendre service, fit Corignan, qui engloutit labourse. Voici : Rascasse, monsieur, c’est Rascasse qui a vouluse venger de vous. Il vous a suivi ce matin. Et maintenant, il saitque vous avez eu cette étonnante pensée d’enlever au cardinal labelle raffinée d’honneur… Annaïs de Lespars, et que vous l’avezenfermée dans le propre castel de Son Éminence !
– Rascasse sait cela ! murmura Saint-Priac.
– Oui ! Mais frère Corignan veillait. Frère Corignanest parvenu à enfermer le traître dans une salle basse de laRiche-Liesse. Courez, monsieur, courez ! Mais je vous ensupplie, ne tuez pas le pauvre diable, c’est mon ami, voussavez ! »
Saint-Priac déjà était en selle. L’instant d’après, on entenditle galop furieux de son cheval, tandis que Corignan criaitencore :
« Mon ami, vous dis-je ! Rascassiusamicus ! »
Et, lorsque Saint-Priac eut disparu :
« Bon ! maintenant, chez Son Éminence !… Ma foi,je veux suivre la cavalcade qui, dans quelques minutes, va courir àla Riche-Liesse. Je veux voir mon petit Rascasse éventré. Je veuxvoir Saint-Priac pendu à ce beau chêne, là-bas. Deux ennemisabattus du même coup ! J’ai bien travaillé ! »
Il arrivait place Royale. En tempête, il se précipitait dansl’hôtel du cardinal.
Vers la même heure, le comte de Mauluys, le maître en faitd’armes Trencavel et son prévôt Montariol étaient attablés, enl’auberge de la Belle Ferronnière, dans la petite salleretirée.
Verdure, valet idyllique et ivrogne du comte de Mauluys, faisaitle service et vidait les fonds de bouteille. Dame Rosalie, veuveHoudart, avait de ses propres mains préparé un de ces délicats etmerveilleux dîners qu’on faisait aux lointaines époques.
Ce royal dîner était une idée. L’idée venait de RoseHoudart.
Entre Mauluys et Rose, entre le grand seigneur et la fille del’aubergiste, il y avait d’étranges affinités d’esprit, de secrètesparentés de goût. Ni l’un ni l’autre ne pensait à l’amour. Cesétats de leurs âmes prenaient la forme d’une confiance instinctiveet d’un mutuel besoin de s’inquiéter de leur bonheur. Lorsque Rose,par hasard, éprouvait un chagrin, c’est au comte de Mauluys qu’ellele confiait. Lorsque le gentilhomme sentait son esprit s’assombrir,c’est auprès de Rose qu’il venait chercher la clarté…
Ces jours passés, elle avait vu le comte préoccupé et elle luiavait dit avec sa coutumière indifférence :
« Je crois, monsieur le comte, que vous êtes occupé dequelque pénible pensée…
– En effet, mademoiselle. Trencavel est malheureux. Ils’est enfermé chez moi et se laisse dépérir.
– Puis-je me permettre de vous demander, monsieur le comte,de quoi votre ami se trouve malheureux ?
– D’amour, répondit Mauluys.
– Il n’est donc pas aimé de celle qu’ilaime ? »
Mauluys, doucement, répondit :
« Ce serait peu, car il n’est pas d’amour sincère qui nefinisse par créer de l’amour. Trencavel se croit séparé d’elle parquelque chose d’infranchissable… un mur. Elle est noble… j’allaisdire comme une reine, et Trencavel ne l’est pas. »
Rose se détourna assez vivement pour s’avancer au-devant dequelques officiers qui entraient. Elle avait pâli – un peu – si peuque nul n’eût pu s’en apercevoir. Elle songeait :
« C’est vrai, une demoiselle de haute noblesse ne peutépouser un bourgeois. Entre une fille de bourgeoisie et unseigneur, le mur existe, tout aussi infranchissable… »
Le jour où Rascasse et Corignan sortirent de l’in pace.Rose, dans la soirée, vit entrer le comte de Mauluys, qui, l’ayantsaluée, prit sa place ordinaire. Elle avait cherché, elle, un moyend’arracher à sa solitude l’ami de Mauluys. Elle veilla d’abord à ceque le comte fût servi.
« Monsieur le comte, dit-elle ensuite, savez-vous que j’aieu aujourd’hui vingt-cinq ans ?
– Je le sais, mademoiselle, puisque je connais le jour devotre naissance. »
Le beau visage calme de Rose se nuança d’une fugitive lueur dejoie. Mauluys savait. Il s’occupait donc d’elle.
« Si M. Trencavel voulait accepter le dîner que nousoffrons aux amis de la maison, ce serait sans doute un honneur pourla Belle Ferronnière…
– Je m’engage pour lui, mademoiselle ! ditMauluys.
– Merci, monsieur le comte », fit Rose trèsdoucement.
Le lendemain donc, vers l’heure où frère Corignan se précipitaitchez le cardinal, s’achevait à la Belle Ferronnière ce merveilleuxdîner.
À ce moment même, la porte s’ouvrit violemment et un êtreéchevelé, couvert de poussière, déboula jusque dans les jambes deMontariol, puis se redressa.
C’était Rascasse !
« Alerte, messieurs ! cria Rascasse. Alerte, monsieurTrencavel ! Mlle de Lespars est aupouvoir de M. de Saint-Priac !… D’ici deux heures,elle sera aux mains du cardinal ! »
L’effet de ces paroles fut prodigieux. Montariol se leva d’unesecousse et renversa la table. Trencavel devint pâle comme la mortet ouvrit des yeux hagards. Mauluys seul demeura calme et décrochason épée qu’il ceignit. Dans le même instant, Trencavel etMontariol reconnurent Rascasse.
« L’espion du cardinal ! gronda le maître d’armes.
– C’est un piège ! hurla le prévôt.
– Non ! dit froidement Mauluys, cet homme ditvrai.
– Ah ! monsieur le comte, merci ! cria Rascasse.Espion, peut-être. Mais, aujourd’hui, un homme qui se venge.
– De qui ? demanda Trencavel.
– De Corignan ! De Saint-Priac ! Suivez-moi, sivous voulez la sauver !
– En route ! dit Mauluys.
– En route ! » répéta Trencavel frémissant.
En sortant, Mauluys se trouva en présence de Rose, tandis queMontariol et Trencavel couraient aux écuries seller leurs chevaux.Rose avait entendu ce qui venait de se dire.
« Monsieur le comte, dit-elle d’une voix convulsive, voschevaux ont eu double ration. C’était fête pour tous à l’aubergeaujourd’hui. Sans doute vous allez fournir une longue courseet… »
Elle eût donné cinq ans de sa vie pour oser demander :
« Où allez-vous ?… »
Pour oser ajouter :
« C’était fête pour tous, excepté pourmoi ! »
Une voix grinça dans l’ombre :
« Il va risquer sa vie… Hé ! hé ! la course serapeut-être assez longue pour ne finir jamais. ! »
Et la tête chenue de Verdure grimaça un sourire sarcastique. Et,cette fois, Rose, devenue toute blanche, osa.
« Est-ce vrai ? fit-elle dans un souffle.
– C’est vrai, dit simplement Mauluys. Pour Trencavel… Commeil risquerait la sienne pour moi. »
Ils demeurèrent une seconde silencieux.
« Mademoiselle, dit-il doucement, si je ne revenais pas, jevous prie de vous rendre à mon hôtel et d’y prendre un pli surlequel vous verrez votre nom. Verdure vous indiquera.
– Et si elle ne vient pas, ricana Verdure, c’est moi quilui apporterai le pli… la lettre qui dort à côté de l’autremystérieuse dépêche cachetée aux armes de l’Éminence !
– Monsieur le comte, murmura Rose d’une voix indistincte,si vous ne revenez pas…
– Eh bien ? » fit Mauluys d’un accent oùtremblait comme une émotion profonde.
Elle couvrit ses yeux de ses deux mains et demeura immobile,toute raide. Le mot… le mot qui pleurait dans son cœur ne monta pasjusqu’à ses lèvres fières.
« À cheval ! À cheval ! » hurla Trencavel dudehors.
Mauluys s’inclina très bas, murmura :« Adieu !… », et, assurant son épée, sortit d’un paspaisible.
« À cheval ? fit Verdure dans un éclat de rire. Ehbien ! à cheval ! pourquoi n’irais-je pas, moi aussi, mefaire éventrer. »
Et il s’élança. Rose, les mains à ses yeux, pleurait sansbruit.
Rascasse, enfermé par Corignan, s’était d’abord abandonné à unaccès de rage furieuse. Il souffla, répara le désordre de soncostume, et appela la gouvernante.
« Ouvrez-moi ! dit Rascasse d’une voixpéremptoire.
– Monsieur, dit-elle, je suis votre servante. Mais comme jene veux pas être pendue, je ne vous ouvre pas.
– Madame, dit Rascasse, je suis votre serviteur. Et je vousannonce que vous le serez, pendue, si vous avez le malheur d’obéiraux ordres de Corignan, qui s’est vendu à un certain Trencavel pourempêcher la lettre que je porte de parvenir àMlle de Lespars.
– La lettre ? fit la gouvernante, déjà inquiète.
– Sans doute. La dépêche de Son Éminence. Écoutez. Jedevais remettre cette dépêche en main propre. Mais, pourvu qu’ellesoit remise avant la proche arrivée du cardinal, c’est l’essentiel.Je consens à rester prisonnier. Tout à l’heure, Son Éminence vousdira si vous avez bien fait de me séquestrer. Mais, pour Dieu,portez vous-même la dépêche et vite !
– Et vous resterez ici ?
– Assurément, puisque Son Éminence m’a ordonné del’attendre après avoir remis la dépêche. »
Ces mots achevèrent de persuader la duègne. Elle dit.
« Donnez ! »
Elle entrebâilla la porte pour recevoir la lettre. En mêmetemps, une trombe la poussa violemment en arrière. Et Rascassebondit avec un cri de triomphe :
« Tu seras pendue, sorcière ! »
Voler jusqu’à Étioles, se ruer à l’écurie, sauter en selle,s’élancer à toute bride sur la route de Paris, tout cela se fitavec la rapidité que donne seule la soif de la vengeance. Rascassegalopa jusqu’à Bourg-la-Reine. Toute la question, à ce moment,était, pour lui, d’arriver au cardinal avant Corignan.
Comme il entrait dans Bourg-la-Reine, il vit arriver au loin untourbillon de poussière, un cavalier emporté par une courseeffrénée. D’un mouvement instinctif, il se jeta dans un champ ets’abrita derrière une grange. Quelques secondes plus tard, lecavalier passa…
« Saint-Priac ! gronda Rascasse. Il retourne ventre àterre à la Riche-Liesse ! Oh ! je devine ! Ah !misérable frocard ! Tu as voulu me faire occire parSaint-Priac !… Vite ! Au cardinal !… »
Il piqua des deux et continua son galop jusqu’à un quart delieue des portes de Paris. Là, il s’arrêta court. Un nouveau nuagede poussière venait à lui, mais cette fois plus épais :c’étaient plusieurs cavaliers qui sortaient de Paris !Rascasse, de nouveau, se jeta dans les champs. Presque aussitôt, lacavalcade arriva grand train : Rascasse pâlit de fureur et deterreur à la fois. Quatre cavaliers passaient… En tête de la troupegalopait le cardinal de Richelieu ! Et en queue venaitCorignan, l’attitude triomphante et le visage insolent !…
« Si j’étais resté là-bas, se dit Rascasse, je n’eusseéchappé par miracle au Saint-Priac que pour tomber sous la patte detigre de l’Éminence. Car il est certain que le vil frocard a dûinventer contre moi tout ce qu’il a voulu. J’ai perdu la partie.Corignan triomphe. »
Une idée lumineuse lui traversa l’esprit.
« Eh bien ! non. Ils ne sont que quatre ! Lapartie n’est pas encore perdue, si je puis mettre la main surTrencavel ! »
Entré dans Paris, sa première idée fut de courir à la BelleFerronnière…
On avait donné à Rascasse un cheval frais : le sien eût étéincapable de refaire la course. En sortant de Paris, Trencavel setourna vers l’espion, et, d’un ton bref :
« Où est-ce ?
– À Étioles », répondit Rascasse.
La troupe s’élança comme si les chevaux eussent eu le mors auxdents. Tout en dévorant l’espace, Mauluys demandait des détails etRascasse, habitué aux rapports, répondait en termes brefs,précis.
Le tourbillon arriva au bac. On franchit la Seine. On entra dansÉtioles. Là, Rascasse s’arrêta et dit :
« Messieurs, il faut que je vous quitte ici. Je suis auservice du cardinal et vous êtes ses ennemis. Ce n’est pas pourvous aider à combattre celui qui me paie que je vous ai conduits –mais pour me venger de Corignan.
– Soit, dit Mauluys. Vous pouvez vous retirer. »
Rascasse ôta son chapeau et dit :
« Dieu vous garde !… »
Mauluys, Montariol et Trencavel, toujours suivis de loin parVerdure, reprirent le galop, et, quelques instants plus tard,débouchèrent devant le castel… et alors Trencavel poussa un criterrible : alors Montariol gronda de désespoir : alorsMauluys lui-même pâlit et murmura :
« Trop tard !… »
Oui, Richelieu était là ! Oui, près de lui, se tenaitAnnaïs de Lespars, calme et hautaine ! Oui, derrière lecardinal, apparaissait la figure livide de Saint-Priac !… Toutce qu’avait annoncé Rascasse !… Seulement, autour de cegroupe, attendait une escorte de cinquante cavaliersarmés !…
Voici ce qui s’était passé entre Richelieu et Corignan. Lecardinal se trouvait avec le Père Joseph lorsque Corignan futannoncé. Le prieur des capucins venait d’expliquer comment ilavait, la veille, relâché les deux espions, Rascasse ayant juré deretrouver Annaïs de Lespars.
« Monseigneur, dit Corignan, qui fut introduit à ce moment,nous la tenons ! »
Richelieu frémit. L’Éminence grise ferma les yeux pour éteindreun éclair de triomphe.
« Où est-elle ? fit le cardinal d’un ton bref.
– À Étioles ! Détenue par M. le baron deSaint-Priac… Dans votre propre maison deplaisance ! »
Il y eut un moment de stupeur. Mais le Père Joseph frappa sur letimbre, et, à l’huissier qui apparut :
« Ordre au capitaine des gardes de Son Éminence de serendre à l’instant même à Longjumeau avec une forte escorte. ÀLongjumeau, l’escorte attendra dans la cour de l’auberge du FaisanDoré. Allez.
– Oui, fit le cardinal à voix basse, en entraînant le PèreJoseph dans une embrasure, vous avez raison. Je cours àÉtioles.
– Interrogez d’abord cet homme. »
Corignan, pendant ce temps, avait réfléchi : Rascassen’était plus son rival pour la suprême raison que Rascasse, à cetteheure, était mort – tué par Saint-Priac. L’ennemi à redouter – et àménager – c’était maintenant Saint-Priac lui-même. Corignan résolutdonc de couvrir d’éloges défunt Rascasse.
« Où est Rascasse ? demanda le Père Joseph.
– Lorsque nous sommes parvenus à entrer dans la maison,lorsque nous eûmes acquis la certitude que cette noble demoiselles’y trouvait enfermée, Rascasse commit l’imprudence de témoigner sajoie. La gouvernante prit peur, et, usant de ruse, nous invita àentrer dans une salle basse. Frère Corignan connaît les femmes, ils’en vante ! Il éventa le piège et prit le large. Rascasse,plus naïf, j’ose le dire, était entré, lui, et j’entendis lagouvernante pousser les verrous en criant qu’elle ne le relâcheraitque sur un ordre écrit de Son Éminence.
– Bien, murmura Richelieu, je doublerai les gages de cettefemme.
– Mais, reprit le Père Joseph, comment êtes-vous arrivésjusqu’à Étioles ?
– C’est Rascasse qui a tout fait, tout imaginé, jusqu’à cecostume dont j’ai hâte de me débarrasser pour reprendre mon vieuxfroc. »
Après une demi-heure de conférence avec le Père Joseph, lecardinal se mit en route, escorté de deux de ses gentilshommes etsuivi de Corignan. À Longjumeau, Richelieu retrouva le capitaine deses gardes. Toute cette troupe atteignit la Riche-Liesse, qu’ellecerna.
« Que personne ne bouge ! » dit le cardinal enmettant pied à terre.
Et il entra seul dans la maison. Dans le grand vestibule durez-de-chaussée, un homme immobile au pied de l’escalier… sa figurelivide se détachait sur les fonds obscurs… il était raide, commefrappé d’une stupeur insensée. Richelieu alla à lui et lui mit lamain sur l’épaule. Ce fut bref et terrible :
« Saint-Priac, j’ai donc eu tort de me confier à un voleurde grands chemins…
– Tuez-moi, râla l’homme.
– C’est ce que je vais faire, dit Richelieu. – Vous m’avezrendu quelques services que je ne puis oublier. Je vous épargnedonc l’infamie de l’échafaud. – Saint-Priac, vous portez un bonpoignard à votre ceinture… – Saint-Priac, je suis prêtre : jevous absous de vos crimes. – Dégainez, Saint-Priac, et mourez enpaix ! »
Le cardinal de Richelieu se recula d’un pas, leva la main droitecomme pour la bénédiction qu’on donne aux agonisants, et, d’unevoix implacable, commença à réciter les prières des morts.Saint-Priac jeta autour de lui des regards farouches. Puis, il levala tête vers le haut de l’escalier et bégaya :« Adieu !… » Puis, brusquement, il tira sonpoignard, le leva très haut, et, d’un mouvement de foudre,l’abattit sur sa poitrine. L’arme n’atteignit pas son but :d’un geste aussi rapide que celui de Saint-Priac, Richelieu saisitla main et la contint. Le poignard tomba sur les dalles avec unbruit argentin.
« Saint-Priac, dit Richelieu, je te pardonne !
– Éminence ! Éminence ! balbutia l’hommeéperdu.
– Je te pardonne, et j’assure ton bonheur… Cette fille quetu voulais me voler… eh bien ! je te ladonne ! »
Saint-Priac s’abattit sur ses genoux et se prosterna. Richelieule contempla un instant et songea :
« Cet homme, désormais, m’appartient corps etâme. »
« Debout, Saint-Priac !… Prenez une minute pourapaiser cette inutile émotion qu’on voit à votre attitude. – Allezm’attendre parmi mes gardes. – Et silence ! »
Le cardinal de Richelieu monta l’escalier. En haut, il trouva laduègne qui l’attendait, tout éperdue en révérences. Le cardinalfranchit la porte et il vit Annaïs.
« Mademoiselle, j’ai le regret de vous dire que vous êtesaccusée de haute trahison.
– Moi, monsieur, dit-elle avec calme, je vous accuse debasse traîtrise…
– Je vous arrête !
– Si ma mère était là, dit Annaïs, elle se trouverait assezvengée, rien qu’à vous voir tombé à l’office de sbire !
– Ah ! gronda-t-il, prenez garde !… je nesouffrirai pas…
– Marchez devant, monsieur ! interrompit-elle d’unaccent d’indicible force. Je vous suis !…
– Saint-Priac ! tonna le cardinal, envoyez-moi quatrede mes gardes. »
Saint-Priac était là, blafard, les yeux baissés. Il obéit.Quelques instants plus tard, quatre gardes entraient dans lachambre. Et le cardinal, de cette voix froide qui pénétrait leschairs comme de l’acier :
« Faites marcher cette Fille entre vous jusqu’à Paris. Vousm’en répondez sur vos têtes. »
L’étonnement de Corignan fut grand lorsqu’il vit sortir Annaïsentre quatre gardes, l’épée au poing. Cet étonnement se changea enstupeur et en inquiétude lorsqu’il vit apparaître le cardinalparlant familièrement à Saint-Priac et lorsqu’il vit celui-ciprendre sa place derrière Richelieu.
« Oh ! oh ! fit Corignan. Il s’est passé deschoses, il me semble ! Et Rascasse ? Je veux voirRascasse, moi !
– Holà ! criait à ce moment le capitaine des gardes.Que veulent ces enragés ? »
C’étaient trois cavaliers. Ils arrivaient ventre à terre. Ilschargeaient… À eux trois, ils chargeaient l’escadron. On vit uninstant leurs épées jeter des éclairs dans le nuage qui lesenveloppait, et un triple hurlement roula comme un grondement detonnerre :
« Place ! Place ! Place ! »
C’était le coup de folie.
« Halte-là, vous autres ! » vociféra lecapitaine.
Il tomba assommé.
Autour d’Annaïs, une douzaine de gardes s’étaient massés,immobiles. Saint-Priac avait vu Trencavel.
Il ramassa les rênes pour bondir.
« Restez, dit froidement le cardinal. Je vous réserve pourd’autres besognes. »
Le cardinal avait vu Trencavel.
« La lettre !… songea-t-il. Oh ! si je pouvaisreconquérir la lettre ! Quelle journée !… »
« Tuez ces deux ! cria-t-il. Mais prenez celui-civivant !… »
Du bout de l’épée, il désignait Trencavel, qui arrivait sur lui,flamboyant et rouge. Annaïs avait vu Trencavel. Soudain jaillit lecri qui toujours devait retentir dans son cœur comme un reproche –le cri d’une voix jeune et gouailleuse :
« Mademoiselle, c’est encore moi qui viens vousespionner ! »
Annaïs regardait. Toute sa vie était dans ses yeux. La ruée desgardes se faisait sur Montariol et Mauluys… Trencavelmanquait !… Où était-il ?
Elle le vit soudain – jeté en travers de la selle de Montariol –sans vie… Montariol l’emportait, galopant vers la forêt, Mauluystenait tête à la meute. Ce fut sublime. Pendant une dizaine desecondes, Mauluys fut partout, fonçant, reculant, sabrant, secabrant et ruant – il ne faisait plus qu’un avec son cheval. Etseulement quand il vit Montariol s’enfoncer dans les arbres,Mauluys s’enleva d’un dernier effort vers la forêt qui l’engloutitaussitôt.
Les gardes fonçaient. Devant la lisière, le lieutenantcria :
« Halte !… »
Cette attaque folle, ce pouvait être une ruse pour attirer lesgardes dans une embuscade. L’officier se tourna vers le cardinalpour demander des ordres… Richelieu s’avançait – quelqu’un,soudain, se dressa devant lui : bizarre figure grimaçante etridée, des yeux plissés, des lèvres minces et tordues par unricanement, et cela disait :
« Vous ne les poursuivez pas, non ! »
Richelieu s’arrêta stupéfait devant le maigre cavalier qui,chose étrange, faisait à ce moment des signes d’amitié àSaint-Priac, lequel pâlissait et détournait la tête.
« Quel est ce drôle ? fit Richelieu.
– Ce drôle est ici pour vous sauver, Éminence. »
L’homme poussa son cheval, se rapprocha du cardinal. Sa grimacejoyeuse et fantastique s’accentua. Richelieu allait crier unordre…
« La lettre ! fit l’homme rapidement. Songez à lalettre.
– La lettre !
– Votre lettre, monseigneur. Noble dépêche adressée à SaMajesté la reine. Et de quel droit le roi la lirait-il, je vous ledemande ? »
Richelieu écoutait avec une sorte d’horreur.
« Le roi ne la lira pas, continua le grincement. Il n’en apas le droit. Adieu, monseigneur. Mais ne poursuivez pas cesgentilshommes, car eux seuls peuvent mettre la lettre en lieu sûret l’empêcher de parvenir au roi ! »
L’homme salua avec un profond respect le cardinal, puis, deloin, Saint-Priac avec une impertinente familiarité. Et au petittrot, sans se presser, il s’enfonça dans la forêt.
Le lieutenant s’approcha :
« Monseigneur, devons-nous entrer dans lebois ? »
Richelieu passa sa main sur son front. La main était glacée, lefront brûlait.
« Vous dites ? dit-il. Ces rebelles ?… On lesretrouvera… Inutile de risquer encore des vies à travers cesfourrés. Rassemblez vos hommes… »
Depuis quelques instants déjà, la grimaçante figure avaitdisparu. L’homme prit le galop, et, bientôt, il eut rejoint Mauluyset Montariol portant Trencavel en travers de sa selle.
« Comment se fait-il que vous ayez parlé au cardinal ?fit Mauluys. Qu’avez-vous pu lui dire ? Répondez, Verdure.
– Je me suis arrêté pour dire à Son Éminence que vousn’osez pas lire la lettre !
– Ah !… fit Mauluys, pensif. Et qu’a-t-ilrépondu ? »
Verdure sourit, et il grinça :
« Son Éminence dit que vous avez tort ! »
Le rassemblement se fit devant la maison.
« En route ! » fit le cardinal.
« Oh ! songea Corignan, je n’aurai donc pas vu lepauvre Rascasse éventré ? »
« Corignan ! Corignan ! hurla à ce moment unevoix partie de l’intérieur de la maison.
– Rascasse ! souffla Corignan.
– Qu’est-ce ? demanda le cardinal.
– Rascasse ! bégaya Corignan. Mais non… c’estimpossible !
– J’oubliais ce brave, dit Richelieu. Qu’on le délivre àl’instant ! »
Corignan, hagard, interrogea Saint-Priac des yeux ;Saint-Priac, à qui la gouvernante avait raconté la fuite deRascasse, fut saisi de stupeur. Tous deux, d’un même mouvement,mirent pied à terre et s’élancèrent : en entrant, ils virentla duègne effarée qui ouvrait la porte de la salle où Rascasseavait été enfermé, et dont les verrous, d’ailleurs, étaienttirés ! Et tous trois demeurèrent hébétés en voyant sortirRascasse.
« Oh ! bégaya la duègne, que faites-vous là ?
– La question est plaisante, fit Rascasse. Vous avezobstinément refusé de m’ouvrir…
– Vous n’êtes donc pas mort ? grelotta Corignanébahi.
– Ah çà !… Corignan, vous avez la rage de me voir mortdepuis quelque temps. Et qui m’aurait occis ? »
Simplement Rascasse, en quittant Mauluys, était entré sous bois,il assista à la charge des trois héros. Et alors, il sedit :
« Après tout, c’est moi qui ai retrouvéMlle de Lespars. Le cardinal n’a pas dereproche à me faire, au contraire. Remettons donc les choses enl’état. »
Et, attachant son cheval à un arbre, il profita de la bagarrepour se glisser inaperçu, pénétrer dans la maison et réintégrer saprison.
Rascasse vit tout de suite que son affaire était excellente.Richelieu ne lui dit que quelques mots. Mais ils valaient deséloges :
« Rascasse, tu passeras ce soir chez montrésorier ! »
« Et dire, gémit Corignan, dire que c’est moi, moiCorignan, qui enrichis Rascasse ! »
On se mit en route. Rascasse courut détacher le cheval que luiavait donné Mauluys et suivit la cavalcade qui rentra dans Parisvers six heures du soir. Annaïs fut enfermée dans un salon del’hôtel de la place Royale. Une heure se passa dans une attentemortelle.
Tout à coup, elle frémit : la porte s’ouvrait… le cardinalde Richelieu entra.
Cette heure qui venait de s’écouler, l’Éminence rouge l’avaitpassée avec l’Éminence grise, à qui les paroles de Verdure furentrapportées, ainsi que toute la scène de la bataille.
« Il faut d’abord connaître l’ennemi, dit le Père Joseph.Il y a Trencavel et son prévôt. Reste à savoir le nom du troisièmerebelle et de l’homme qui vous a parlé. »
Le cardinal frappa trois fois sur son timbre. Quelques instantsaprès, Saint-Priac entra.
« Il faut vous mettre en campagne à l’instant. Et pourcommencer, ayez-moi le nom du rebelle qui accompagnait le maître enfait d’armes et son prévôt. Il me le faut sous deux jours auplus.
– Monseigneur, dit Saint-Priac, je vous le donne tout desuite : c’est le comte de Mauluys.
– C’est bien. Où loge-t-il, à Paris ?
– C’est ce que je saurai, monseigneur. Mais je puis ajouterun détail qui a peut-être son importance. L’homme qui estintervenu, au moment même où votre Éminence allait donner l’ordrede poursuivre les rebelles, c’est le valet du comte deMauluys ! Il se nomme Verdure.
– C’est ce Mauluys qui a la lettre ! cria Richelieu,tout frémissant. La lettre qu’il serait utile de restituer auroi ! ajouta le cardinal, qu’un regard du Père Joseph avaitfoudroyé. Allez, Saint-Priac, pas d’esclandre, pas debagarre ; sachez seulement où gîte l’homme.
– Daigne Votre Éminence me permettre encore un mot. Et vousaussi, mon révérend, je vous demande toute votre attention, toutevotre confiance.
– Parlez, fit Richelieu, étonné, tandis que le Père Josephétudiait la physionomie du spadassin.
– Je désire parler de cette lettre, dit Saint-Priac.
– Une lettre où M. le cardinal indique à Sa Majesté unnouveau plan de campagne contre les huguenots, fit le PèreJoseph.
– Monseigneur, dépeignez-moi cette lettre et, dans troisjours, je vous l’apporte. »
L’Éminence rouge et l’Éminence grise échangèrent un long regard.Enfin, le Père Joseph fit oui, des yeux. Alors, Richelieumurmura :
« La lettre est un large pli scellé de rouge à mes armes.En voici la suscription :
« À Sa Majesté la reine… »
Saint-Priac se releva, étincelant de joie, transfiguré.
« Monseigneur, dit-il, dans trois jours cette lettre seraentre vos mains ou je serai mort !
– Cet homme est capable de vous sauver, dit alors le PèreJoseph.
– Oui, murmura Richelieu, pensif. Mais occupons-nous desaffaires de l’État ; puisque ce Trencavel et son prévôt sesont mis en état de rébellion ouverte et armée, ils deviennentcriminels d’État. »
« Faites entrer Corignan et Rascasse », ordonna-t-il àl’huissier qui vint à son coup de marteau.
Les deux espions entrèrent ensemble.
« Ce Trencavel et ce Montariol, dit Richelieu, il faut meles retrouver. Je veux seulement savoir leur gîte. Le reste meregarde. Agissez de concert, en douceur et vite. Allez. Millepistoles si vous réussissez. Elles vous sont promises déjà. Lapotence si ces misérables m’échappent. »
Les deux estafiers sortirent.
« À l’autre, maintenant ! gronda le cardinal.
– Vous la tenez. Le reste est un jeu d’enfant. Adieu. Soyezimplacable, tout est là. Je vais prier Dieu pour vous. »
Richelieu, avec un respect au fond duquel il y avait de sourdesrévoltes, s’inclina sous la bénédiction du Père Joseph et l’escortajusqu’à la porte de ses antichambres. Le prieur rabattit soncapuchon gris sur ses yeux et regagna sa litière qui l’attendaitsur la place Royale. Au moment où cette litière s’ébranlait, uncavalier de haute taille entrait dans l’hôtel.
Richelieu ouvrit la porte, marcha droit sur Annaïs etdit :
« Vous n’espérez pas, je pense, qu’il y aura procès. Votretrahison est de celles qui demandent un châtiment secret. Dès cetinstant, nul ne saura ce que vous êtes devenue. Vous êtes accuséede haute trahison, mademoiselle. C’est un crime capital. Etpourtant, moi seul serai votre juge sans appel – mais jugeimpartial. Si j’avais voulu oublier à votre égard les règles del’équité, j’aurais pu, je pourrais encore, cherchant à vous éviterla longue et douloureuse agonie qui vous attendrait dans uneoubliette, vous condamner sommairement et vous faire exécuter ensecret cette nuit…
– Faites-le ! dit Annaïs avec la résolution dudésespoir.
– Inutile bravade, dit Richelieu. J’ai eu pitié de votrejeunesse, de votre beauté. Je me suis dit que je pourrais peut-êtrevous sauver, que la justice peut quelquefois prendre conseil ducœur, et qu’enfin vous n’êtes coupable, peut-être, que d’uneexcessive piété filiale. Veuillez donc répondre avec précision auxquestions précises que je vais vous poser. Pour vous permettre devous défendre, je définis d’abord le crime : vous êtes accuséed’être venue à Paris dans le but de conspirer contre le premierministre d’État, c’est-à-dire contre moi. »
Annaïs, un instant, baissa le front, puis, lentement, ellereleva la tête et dit :
« Je vais vous dire en peu de mots ce que je suis venuefaire à Paris. Je sais que vous le savez. Mais il est utilequ’Annaïs de Lespars précise elle-même ses actes. Monsieur le duc,je ne suis pas venue à Paris pour y faire établir les droits que mereconnaît mon père Henri IV… »
« Oui, fille maudite, gronda en lui-même le cardinal, jesais que là n’est pas le vrai danger pour moi ! »
« Mademoiselle, reprit-il vivement, la reconnaissance deces droits serait un grave inconvénient pour la couronne, mais s’ilne tient qu’à cela, le roi, sur mes instances, vous appellera prèsde lui. Si un duché doté de deux cent mille livres annuelles…Croyez-moi, acceptez tout de suite ce que je vous offre : dansun instant, il sera trop tard.
– Trop tard pour vous, duc de Richelieu ! Vousm’offrez de m’acheter comme si je m’appelais Saint-Priac !Allons donc, monsieur ! Donc, un duché et deux cent millelivres de rente payeraient le déshonneur public de ma mère… Assez,monsieur, plus un mot de cela. Vous avez interrogé, je doisrépondre. Voici ma conspiration : moi aussi j’ai eu pitié, nonpour vous, mais pour votre nom qu’un autre porte aussi… un autreque ma mère en mourant m’a ordonné de vénérer ! Ayant eupitié, j’ai songé à vous offrir un combat loyal. Femme, jeunefille, j’eusse mesuré mon épée avec la vôtre, et Dieu, monsieur,Dieu eût jugé entre nous ! Je vous eusse tué, monsieur le duc,et alors j’aurais enseveli votre infamie dans le silence de maretraite. (Un geste violent de Richelieu.) Ah ! laissez-moiparler ! cria-t-elle d’une voix où grondaient des sanglots.Laissez parler ma mère ! Laissez parler la morte qui vousaccuse !… L’accusation existe, monseigneur ! Le récitécrit tout entier de la main de ma mère ! Le récit de lahideuse conspiration de Richelieu, valet d’Henri IV ! Ce quevous fîtes en l’horrible nuit, pour conquérir la faveur du roi, ceque vous fîtes pour désespérer votre frère, le pousser à la tombeet prendre sa place, vous le savez et vous tremblez ! Celavous couvrirait d’opprobre si je puis exécuter l’ordre de ma mère,tuée par vous !… Si je puis librement parvenir jusqu’au roi deFrance, et là, devant la cour assemblée, lire à haute voix le récitde votre forfaiture ! les pages brûlantes qu’écrivit ma mère.Faire entendre à tout un royaume l’accusation de lamorte !… »
Richelieu, le visage décomposé, reculait, courbé, jetant autourde lui des yeux hagards. Elle marcha sur lui et, d’un accent demépris effrayant :
« Vous avez peur ! Peur qu’on ne m’entende ! Voustremblez, duc ! Eh bien ! faites-moi jeter dans vosoubliettes, ou tuer comme ma mère. Mais l’accusation existe, lamorte parlera !…
– Ce papier ! râla Richelieu.
– Il existe ! Il existe ! La morte parle,monseigneur !…
– Ce papier ! bégaya le cardinal. Il me le faut !Je te fais libre, puissante, honorée, glorieuse !…
– Ce papier n’est pas à moi, dit Annaïs avec une solennitéfunèbre. Demandez-le à la morte !…
– Eh bien, rugit Richelieu, je le chercherai ! je letrouverai ! Tous tes amis, dont j’ai la liste, périront,jusqu’à ce que je sache où tu caches l’infernale calomnie ! Ettoi, tu ne diras plus un mot !… »
Richelieu tira son poignard. Elle se croisa les bras. Il marcha,livide, terrible, exorbité…
« Meurs donc la première ! Je suis maître ici, maîtrede ta vie ! Allons, appelle à l’aide !… Qui t’aentendue ?…
– Moi ! » dit une voix puissante.
Le cardinal se retourna d’un bond et il vit entrer un homme qui,jetant son feutre et son manteau sur un fauteuil, lui apparut enpleine lumière. C’était le cavalier de haute taille qui était entrédans l’hôtel au moment où la litière du Père Joseph quittait laplace Royale.
« Louis de Richelieu ! murmura Annaïs.
– Mon frère ! râla le cardinal.
« Mon frère !… répéta-t-il, en reprenant possession delui-même. Vous ! Ici !… Monsieur l’archevêque de Lyon,comment, sans ordre, avez-vous abandonné votre résidence ?
– J’ai reçu l’ordre, dit l’archevêque avec calme.
– De qui ? fit dédaigneusement le cardinal. Duroi ?
– De Dieu ! » répondit l’archevêque.
Richelieu, sans répondre, marcha rapidement à une table surlaquelle se trouvait un timbre et frappa un coup violent. Son valetde chambre apparut.
« Le chef des huissiers ! fit-il. L’officier deservice ! »
Annaïs, par un mouvement de charmante intrépidité, se plaça prèsde l’archevêque comme pour le défendre.
« Ne craignez rien, fit Louis de Richelieu avec un pâlesourire, ni pour vous, ni pour moi. Mon frère est trop habilepolitique pour ignorer que si les morts peuvent quelquefois êtreréduits au silence, les vivants, eux, peuvent parler – et se faireentendre –, fût-ce du fond d’un cachot. »
Le cardinal se frappa le front.
« Pris ! gronda-t-il… Pris au piège !… »
Et modifiant sa première résolution avec l’instantanéité qui lerendait si redoutable :
« Des sentinelles à toutes les portes ! commanda-t-il.Que nul ne sorte sans ordre écrit ! Qu’on m’aille chercherM. le lieutenant criminel. Monsieur l’archevêque, ajouta-t-ilen revenant sur son frère, bien que votre arrivée ici se soitproduite en dehors de toute règle d’étiquette ou de simplebienséance, en raison des liens de famille qui nous unissent, jesuis prêt à vous entendre. Qu’avez-vous à me dire ?
– Que j’ai demandé une audience au roi de France ! Quecette audience m’a été accordée pour demain matin ! Et que sije ne suis pas au Louvre à l’heure indiquée, un ami fidèle ira direà Sa Majesté où il faut qu’elle me fasse chercher et à qui elledoit me demander !… »
Le cardinal chancela et s’abattit dans un fauteuil. Louis deRichelieu, alors, s’approcha, se pencha sur son frère etgronda :
« J’en mourrai de honte, peut-être. Mais je vous jure surDieu mon maître que si j’ai demandé audience au roi, c’est pourraconter pourquoi, renonçant à mes droits d’aînesse, je consentis àm’ensevelir à la Grande-Chartreuse !
– Grâce !
– Je vous fais grâce. Mais n’oubliez pas que je suis de lafamille !… Moi vivant, je vous défends de toucher à cetteenfant. Adieu. Demain matin, je prierai simplement le roi de merelever du poste qu’il lui a plu de m’assigner et me permettre dereprendre ma place parmi les Chartreux… Je crois que nous n’avonsplus rien à nous dire… Veuillez signer l’ordre qui nous permettrade sortir d’ici, Mlle de Lespars etmoi. »
Le cardinal, sans un mot, s’assit à une table où il y avait desparchemins, des plumes, et, rapidement, écrivit :
« Laissez passer les porteurs desprésentes. »
« Monsieur, fit-il d’une voix basse, visage contre visage,priez Dieu que je puisse oublier cette nuit !…
– Il y a dix-neuf ans que je prie Dieu de me faire oublierune autre nuit !…
– Allez, grinça le cardinal à bout de forces, vous n’êtesplus mon frère !
– Il y a dix-neuf ans que vous n’êtes plus le mien »,dit l’archevêque avec une sombre tristesse.
Alors, Louis de Richelieu tendit la main à Annaïs, palpitantedevant cette effroyable scène qui, de deux frères, faisait deuxennemis mortels. Le cardinal les vit s’éloigner. À ce moment, laporte s’ouvrit, et le chef des huissiers se montra.
« Monsieur le lieutenant criminel ! annonça-t-il.
– Le lieutenant criminel ? sursauta Richelieu. Qu’ilentre ! »
Une joie livide envahit son visage. Il se précipita.
« Monsieur, avez-vous avec vous quelques espions ?
– Un lieutenant criminel ne marche jamais seul,monseigneur !
– Avez-vous vu descendre un gentilhomme de hautetaille ?
– Mgr l’archevêque de Lyon !
– Oui. Accompagné d’un tout jeune gentilhomme…
– Une jeune fille, monseigneur !
– Oui, oui. Elle ne peut être loin. Retrouvez-la…
– Un jeu d’enfant. Dans dix minutes, mes hommes l’aurontrejointe. »
Le lieutenant criminel sortit.
« Ah ! rugit Richelieu, tout n’est pas fini !…Holà ! Mon cheval ! Huit hommesd’escorte ! »
Et le cardinal se dirigea vers le couvent des capucins de la rueSaint-Honoré.
Il est minuit…
Depuis déjà plus de trois heures, l’Éminence rouge et l’Éminencegrise sont en présence. Le cardinal a raconté au Père Joseph sabataille avec Annaïs de Lespars et sa défaite sous les coups de sonfrère. L’Éminence grise a écouté, les lèvres serrées, la face pâle,les yeux à demi fermés. Puis, il a dit :
« J’ai trouvé. Le nombre des cardinaux de la couronne estincomplet. Demain matin, obtenez un chapeau rouge pour votre frère.Et quand vous le verrez, dites-lui : « Mon frère, voilàma réponse à vos menaces !… » Louis de Richelieu partiradès lors, rassuré sur vos intentions…
« Dans huit jours, quelqu’un à moi le rejoindra à Lyon…
– C’est mon frère !
– C’est l’ennemi ! Il faut qu’il tombe ! Dans unmois, nous prierons pour l’âme de Louis de Richelieu, cardinal deLyon !… »
Saint-Priac avait quitté l’hôtel de Richelieu le cœur plein dejoie, à en éclater. La lettre à conquérir valait un marquisat biendoté.
Saint-Priac était homme à ne reculer ni devant le vol, ni devantle meurtre.
Ce dernier représentant d’une noble famille de Périgord, aprèsavoir en quelques coups de mâchoire dévoré son patrimoine, étaitvenu s’établir en Anjou. Là, dans cette belle province, Hector deSaint-Priac trouva enfin un digne emploi des talents et aptitudesque la Providence lui avait départis avec générosité. Il mit àprofit l’affabilité des Angevins pour se créer une charmantecompagnie d’amis peu nombreux, mais pleins de savoir-faire ;de basse extraction, il est vrai, mais compensant leur peu denaissance par d’autres mérites substantiels. Toujours plein de bonsens, il mit à profit la douceur du ciel angevin pour se promenersur les routes avec ses compagnons, tous amateurs comme lui degrand air pur.
En dehors de ces promenades sentimentales qu’il faisait sur lesroutes en devisant finances avec ses gais compagnons, armésd’escopettes et soigneusement masqués comme lui, Hector deSaint-Priac fréquentait les académies de jeu qu’on trouvait àAngers. Là, il s’était lié avec quelques gentilshommes qui,d’ailleurs, firent bon accueil à son nom honorablement connu et àsa rapière fort redoutable.
Les duels de Saint-Priac firent du bruit ; si mal organiséeque fût la police du temps, des rapports parvinrent à Paris. Or unedes grandes qualités de Richelieu, c’était de s’intéresser auxrapports de police. Le cardinal cherchait des hommes :Saint-Priac lui apparut de loin comme une originale figure. Ildépêcha à Angers le petit Rascasse avec une double mission :le débarrasser de Louise de Lespars qui, vers cette époque,devenait gênante, et lui amener Saint-Priac.
Dès son arrivée à Angers, Rascasse eut avec Hector deSaint-Priac une intéressante conversation. Saint-Priac écoutaRascasse avec dévotion ; en effet il était amoureux !
Il était amoureux d’une belle fille dont tout Angers étaitamoureux : elle s’appelait Annaïs de Lespars. Dédaigneusementécarté par Mme de Lespars, il s’adressadirectement à Annaïs. Celle-ci, toujours à cheval par monts et parvaux, savait peut-être à quoi s’en tenir sur les ressources quipermettaient au baron de jouer gros jeu, et d’être le gentilhommele mieux équipé, le plus richement vêtu de la province. Saint-Priacfut écarté par Annaïs qui se contenta de lui témoigner la plus viverépulsion, sans en dire les causes.
Saint-Priac jugea que cette répulsion l’atteignait dans sonhonneur, et jura de laver au plus tôt ledit honneur. Lors donc queSaint-Priac eut reçu les propositions du cardinal, lorsqu’il eutappris que Richelieu désirait imposer àMme de Lespars un silence prolongé jusqu’à laconsommation des siècles, il frémit de plaisir à la penséed’assurer impunément sa vengeance.
Trois jours après, Louise de Lespars succombait à un mal soudainet mystérieux. Mais Saint-Priac éprouva alors une violentedéception : Annaïs disparut et demeura introuvable. Enfin,remettant à plus tard ses recherches, il fit route pour Paris. Lemême jour, le petit Rascasse quitta également la bonne villed’Angers. Mais en se séparant de Saint-Priac, il eut soin de luiglisser ces mots :
« La mort inopinée de Mme de Lesparsest un grand bonheur pour Son Éminence qui, sûrement, vous serareconnaissante, au fond de son cœur. Je vais lui annoncer cetrépas… mais… Son Éminence… je la connais… elle en pleurerait dansson cœur – mais pour le monde, vous comprenez ?… elle feraitpendre celui qui se vanterait… d’avoir assisté de trop près à lamort de cette noble dame. »
Saint-Priac se le tint pour dit.
Réfugié dans la chambre qu’il occupait en l’hôtellerie du GrandCardinal, Saint-Priac repassait dans sa tête cette période de sonaventureuse existence. Et, venant à y ajouter les événements diversauxquels il s’était trouvé mêlé, il en arriva à cetteconclusion :
« Le cardinal est persuadé que la conquête de cette lettredont il a si grand peur est entourée d’obstacles insurmontables. OrSon Éminence est dans l’erreur. En effet, je connaisVerdure !… et je sais où le trouver… à la BelleFerronnière. »
Saint-Priac s’installa donc à la Belle Ferronnière. Le troisièmejour, vers le moment du couvre-feu, Saint-Priac eut comme un soupireffroyable ; il venait d’apercevoir Verdure à trois pas de satable !…
Verdure était assis, tournant le dos à Saint-Priac. Devant luiétaient placés un gobelet et un flacon aux trois quarts vide.
« Le couvre-feu sonne ! cria à ce moment l’un desvalets de salle. À vous revoir, nobles seigneurs ! – Veuillezsortir. »
Verdure se leva en même temps que la plupart des clients, et sedirigea vers la porte : il titubait. Saint-Priac marchait surses talons.
« Qu’est-ce ? bégaya l’ivrogne. Qui ?…quoi ?…
– Silence, Verdure ! suis-moi…
– Holà, fit-il… Te suivre ?… qui es-tu ?… oùvas-tu ?…
– À une jolie taverne que je sais, au bout de cette rue, etqui ouvre quand les autres ferment.
– Hein ?… Alors, je te suis, l’ami… »
La taverne existait. On y entrait par un couloir après avoirfait un signal convenu. Saint-Priac demanda quatre bouteilles deSaumur et conduisit son compagnon dans une petite salle retirée.Là, à la lumière des cires, Verdure jeta un regard hébété surSaint-Priac. Sans doute il le reconnut enfin à travers les fuméesde l’ivresse, et sans doute aussi cela le dégrisa.
« Ho ! fit-il, monsieur le baron !… C’est doncbien vous que j’ai reconnu l’autre jour à Étioles ? Ah !monsieur le baron, que de fois j’ai songé à nos affûts, derrièrequelque haie ou quelque coin de bois ! C’était le beautemps…
« Serait-ce pour opérer sur un théâtre plus digne de vousque vous êtes à Paris ?… En ce cas… je demande à reprendre duservice ! »
Saint-Priac tressaillit. Un soupçon rapide passa sur son esprit.Il jeta sur l’ivrogne un regard de foudre. Mais Verdure remplissaitson verre d’une main tremblante ; son visage se couvrait demille plis joyeux.
« Voyons, dit alors Saint-Priac, que fais-tu àParis ?
– Je m’y assomme, je m’y affaiblis, j’y enrage.
– Tu as donc perdu ton maître ?… Un si bonmaître !
– Le comte de Mauluys est un galant homme, dit gravementVerdure. Je donnerais un doigt de ma main pour lui éviter unemalencontre. Seulement… il ne boit pas, voilà ! Vous vousrappelez la chose, reprit Verdure, les coudes sur la table. Unjour, près de Saumur, vous me fîtes attacher à un arbre pour yrecevoir vingt coups de lanière. C’était juste : j’avaismanqué au règlement. Bref, ce fut à ce moment-là que survintM. de Mauluys. Je le vois encore sauter de son cheval ettirer l’épée. Je crois qu’il vous saigna quelque peu… Enfin,m’ayant détaché, il me demanda si je voulais le suivre. J’avoue quej’eus peur des vingt coups de lanière, et, ma foi, je vous tirai marévérence…
– Passe ! gronda Saint-Priac.
– Le comte de Mauluys, en arrivant à Angers, me mit unepièce d’or dans la main et me renvoya. Je me jetai à ses pieds etle suppliai de me prendre à son service. Il y consentit. Et depuis,je n’ai pas eu un reproche à faire à ce gentilhomme, sauf qu’il nesait pas boire, que j’ai la nostalgie des belles équipées et quemonsieur le comte vit comme un véritable seigneur. »
Saint-Priac se pencha, et, d’une voix rapide :
« J’ai moi-même renoncé aux aventures de grand chemin pourdes aventures plus fructueuses et moins dangereuses. Je me suisattaché au plus grand personnage du royaume. Si tu veux m’obéir, jefais ta fortune.
– Commandez ! dit Verdure.
– Ton maître possède une lettre qu’il me faut… je vais tela dépeindre.
– Inutile, monsieur le baron, la lettre n’est pas au comtede Mauluys.
– Et à qui donc ? Dis ! À qui lalettre ?
– À moi !…
– Comment sais-tu de quelle lettre je veuxparler ?
– Vous me parlez d’une dépêche perdue ou volée que voustenez à reprendre. C’est-à-dire, en bon français, une dépêche quel’Éminence regrette mortellement d’avoir perdue. – Et vous nevoulez pas que je devine ? – Belle malice. Il s’agit de ladépêche que j’enlevai à frère Corignan.
– Que tu… toi ! C’est toi…
– Moi !… J’ai été à votre école, monsieur lebaron !
– Vingt écus d’or, si tu dis vrai ! Raconte,raconte !
– L’histoire n’en est pas étonnante, dit Verdure, modeste.J’espérais toujours vous revoir, monsieur le baron. Pensant bienque tôt ou tard je reprendrais du service dans votre compagnie, jesortais le soir, donc, pour m’entretenir la main, avec quelquesbraves comme moi, amateurs de clairs de lune. Pour dépister lescuriosités malveillantes, nous nous appelions de noms empruntés –empruntés, monsieur, comme les écus qui garnissaient nosescarcelles. L’un de nous, pour vous faire honneur, s’appelaitSaint-Priac… Un autre s’appelait Trencavel. Un autre s’appelaitMauluys : c’était moi. Une nuit que nous rôdions aux environsde la place Royale, nous tombâmes sur un digne moine que nousdévalisâmes saintement. Resté le dernier auprès du capucin évanoui,je dégrafai sa casaque pour lui permettre de respirer : on estchrétien, monsieur. Tout en dégrafant, je fouillais : vieillehabitude. Tout en fouillant ma main rencontra un papier. Je lepris : toujours l’habitude… Le lendemain, au grand jour, jevis que c’était une lettre scellée aux armes de Son Éminence.
– Quelle en était la suscription ? haletaSaint-Priac.
– Étrange !… Il y avait : À Sa Majesté lareine !…
– Cette lettre, tu l’as montrée à tonmaître ?
– Allons donc ! Il m’eût bâtonné… Il a de singulièresidées, ce digne comte : juste le contraire des vôtres.
– Cette lettre, l’as-tu conservée ?
– Intacte. En parfait état. Rien n’y manque.
– Cette lettre… fit pour la troisième fois Saint-Priac…
– La voici », dit Verdure.
Verdure jeta la lettre sur la table. La main de Saint-Priacs’abattit. Les doigts se crispèrent sur le parchemin.
L’écriture ! Oh ! c’était l’écriture du cardinal. Illa connaissait bien. Tout de suite, il la reconnut. Les armes ducardinal, il les reconnut aussi dès le premier coup d’œil.
« Intacte, murmura-t-il. Monsieur le cardinal, à vous detenir votre promesse. »
Il cacha le parchemin sous son pourpoint et il se leva, décrochason manteau, s’en enveloppa et son regard s’abattit sur l’ivrogneendormi. L’ivrogne ronflait, la tête sur les bras, un œil tournévers Saint-Priac – un œil presque entrouvert par quelque tensionnerveuse de la paupière.
« Bah ! un bon coup bien appliqué… Il ne s’enapercevra même pas. – C’est un traître, ce Verdure. Il vient detrahir son maître. Il pourrait bien me trahir à montour. »
Saint-Priac se pencha. Verdure ne bougea pas. Il demeura la têtesur la table, – son œil tourné vers l’assassin, – son œil presqueentrouvert, d’où filtrait un mince jet de regard. Seulement, il eutun ronflement plus rauque et grogna :
« Mes écus… mes écus d’or… la lettre… »
Soudain, l’appétit du meurtre se déchaîna dans l’esprit deSaint-Priac. Son bras n’eut qu’un mouvement rapide, violent.Verdure s’affaissa, roula sous la table.
Il s’affaissa – sinistre coïncidence – en même temps que le brass’abaissait sur lui – en sorte que, si Saint-Priac eût été en étatde réfléchir, il lui eût semblé que la mort précédait le coup depoignard – que Verdure succombait à un afflux de sang au cerveau, àl’instant où il était frappé.
Saint-Priac franchit la porte qu’il referma et à l’hôteaccouru :
« Il y a là un ivrogne qui dort. Ne le dérangez pas jusqu’àdemain. Pour la dépense, voici deux pistoles. Et pour laisser moncamarade tranquille, voici deux écus d’or.
– À ce prix, fit l’aubergiste, je le laisserai dormirjusqu’à ce que le réveille la trompette du Jugementdernier. »
Saint-Priac tressaillit ; puis, secouant la tête, ils’élança au-dehors.
À l’hôtel du cardinal, depuis trois jours, on l’attendait àtoute heure – diurne ou nocturne. Il fut introduitsur-le-champ.
Saint-Priac, sans un mot, marcha au cardinal, mit un genou surle tapis, et tendit la lettre. Quand il fut debout, il vit queRichelieu était pâle comme s’il allait mourir. Il songea :
« Dieu me damne, la joie va le tuer. Il faut qu’il ait eubien peur ! »
« Combien cela vous a-t-il coûté ?
– Une vie d’homme, monseigneur !
– Vous avez tué un homme ? »
Saint-Priac s’inclina silencieusement, ouvrit son manteau et, dudoigt, montra la gaine vide de son poignard. Richelieu alla à sapanoplie et en détacha une dague dont la poignée pouvait valoirdeux mille écus.
« Prenez, dit-il simplement. Vous avez tué l’homme quidétenait ce parchemin, Trencavel ?
– Non, monseigneur, dit Saint-Priac.
– Pourtant, Corignan, lorsqu’il fut attaqué, entenditprononcer ce nom… »
« Ah ! ah ! songea Saint-Priac. Les nomsempruntéspar les braves de Verdure !… »
« Monseigneur, ni Trencavel ni le comte de Mauluys n’ont vucette dépêche. Voilà ce que je puis vous assurer. Un homme seul l’aeue dans ses mains – et cet homme est mort.
– Soit ! fit le cardinal. Mais vous me répondez quenul dans l’entourage de cet homme…
– Monseigneur, le gentilhomme a vu seul cepapier. »
« Bon ! se dit Richelieu. C’était un gentilhomme. Lenom viendra plus tard. »
« Allez, Saint-Priac, je ne veux pas vous cacher que jesuis content de vous. Ce soir, je vous ai simplement payé une armeperdue à mon service. Demain, je vous dirai quelle récompense jevous réserve. »
Saint-Priac s’éloigna, la tête pleine de rêves délirants.
À peine seul, Richelieu courut pousser les verrous de sa porte,s’assura que les tentures des fenêtres étaient jointes, que nul aumonde ne pouvait le voir. Alors, il s’empara de la dépêche – sadépêche ! Il la lut et la relut. Il balbutia :
« Comment ai-je pu écrire cela ? Moi ! Est-cebien moi qui ai pu écrire cela ?… »
L’instant d’après, la lettre était dans le feu.
Le lendemain, lorsque le Père Joseph jeta sur son pénitent sonregard aigu, pareil à une sonde d’âme, il le vit alerte, vigoureux,l’œil brillant, la tête hautaine.
« La lettre ? fit avidement le Père Joseph.
– Retrouvée ! triompha Richelieu.
– Montrez…
– Demandez-la au feu !
– Vous l’avez brûlée. Bien. Vous voici donc délivré. Ils’agit maintenant d’être fort. Nous reprenons la bataille au pointmême où nous l’avons interrompue. La chaîne est brisée. Armez-vouset frappez !
– Oui ! dit Richelieu avec une sombre exaltation.
– Dès demain, vous vous installez au palaisCardinal ?
– Oui, répéta Richelieu avec un soupir.
– Dès demain, vous recommencerez l’attaque contre Anned’Autriche ?
– Oui ! » dit encore Richelieu.
Le Père Joseph lui prit la main.
« C’est peut-être le meilleur moyen de la réduire àmerci ! entendez-vous ? Prouvez-lui que vous pouvezl’écraser, et qui sait si elle n’aimera pas en vous le dompteur,elle qui a jusqu’ici dédaigné l’adorateur ? Soyez prompt.Soyez rude. Anne d’Autriche vaincue, vous êtes le maître du roi.C’est alors la possibilité de l’œuvre géante que nous avonsconvenue. D’abord, décapiter la noblesse ; puis détruire leshuguenots. Alors, vous êtes maître du royaume. Alors, nousattaquons l’Angleterre et l’Autriche. Alors, nous sommes lesmaîtres de l’Europe… Revenons à la reine. Il faut commencer parl’atteindre dans ses œuvres vives, c’est-à-dire : d’abord laprincesse de Condé. Ensuite la duchesse de Chevreuse. EnsuiteBourbon et Vendôme. Ensuite le duc d’Anjou. – La première, c’est laprincesse de Condé. Commençons donc par elle ; il fautarracher à la princesse le poignard qu’elle tient à la main etqu’elle guide comme elle veut. Il a un nom. Vous le savez. Ils’appelle Ornano. Obtenez demain l’arrestation d’Ornano. Et laprincesse est désarmée. Et déjà la reine chancelle…
– Demain, le maréchal d’Ornano couchera à Vincennes ou à laBastille. »
L’Éminence grise eut un mince sourire de satisfaction et leva lamain, comme pour une rapide bénédiction sous laquelle s’inclinaRichelieu.
« Et toi aussi, songeait le Père Joseph. Courbe-toi, tu nepourrais te courber assez bas devant ton créateur ! »
« Cet homme m’épouvante, songea Richelieu quand il futseul. Ses voies sont tortueuses… Allons, allons, l’horizons’éclaircit. »
« Holà ! dit-il en appelant l’huissier, voyez dans lesantichambres si vous trouvez Rascasse et Corignan etamenez-les-moi. »
Ils étaient là depuis une heure déjà.
Ils firent leur entrée de front et s’inclinèrent d’un mêmemouvement.
« Parlez.
– Monseigneur dit Corignan, depuis deux jours, jesurveillais certain cabaret de la rue des Francs-Bourgeois oùj’avais vu entrer Montariol, prévôt de Trencavel. Cette nuit, jepénètre dans l’arrière-cour de ce bouchon mal famé. Je remarque unefenêtre éclairée au premier étage, et je vois se dessiner sur lesvitraux une ombre que je reconnais pour celle du prévôt. Je mehausse sur un tonneau. Je m’aide des corniches, je pose mes deuxmains au rebord de la fenêtre, je me hisse, je jette un coup d’œilà l’intérieur. Juste à ce moment, la fenêtre s’ouvre… l’émotion mefait lâcher prise… Je tombe et, en tombant, mon menton porteviolemment sur le bord de la fenêtre. J’atteins le sol sans autremal et je gagne le large.
– As-tu donc perdu la trace ?
– Monseigneur, il ne m’appartient pas de faire moi-même monpropre éloge. Écoutez Rascasse, monseigneur il vous dira où j’ensuis. À vous, Rascasse !
– Soit ! fit le cardinal. Je t’écoute,Rascasse !
– Votre Éminence nous ayant fait l’honneur de nous informerque Mlle de Lespars lui avait échappé et queles gens du lieutenant criminel avaient pris le change… jesongeais, monseigneur, que l’expédition d’Étioles était devenueinutile, lorsque, tout à coup, cette nuit, me rendant avec Corignanau cabaret de la rue des Francs-Bourgeois et passant avec lui dansla rue de la Verrerie, je vis passer trois gentilshommes et unmoine. Je n’eus que le temps de les voir tourner le coin de la ruede la Poterie. Mais j’avais aperçu certaine tournure… Bref, jeplante là Corignan, je m’élance, je rejoins mes trois quidams etmon capucin…
– Un capucin ? interrogea Richelieu.
– Du moins, il en portait l’habit. Je les dépasse donc etje pousse un cri de joie : parmi les gentilshommes se trouvaitMlle de Lespars, dans le costume qu’elleportait à Étioles !
– Annaïs de Lespars ! murmura sourdement lecardinal.
– Oui, monseigneur.
– Continue, Rascasse, continue !…
– Je finis, monseigneur. Au cri que je poussai, le moinequi accompagnait la noble aventurière se précipita sur moi :c’était un grand diable de frocard (Corignan grinça des dents) quime porta en traître (Corignan serra les poings) un coup de je nesais quoi sur la tête. Atteint au front, je m’affaissai, mais pourme relever aussitôt. Malheureusement, les gentilshommes avaientdisparu.
– Perdue ! ne put s’empêcher de s’écrierRichelieu.
– Oui, mais le moine était encore là, lui ! Il sesauvait à toutes jambes. Je le suivis de loin… et je saismaintenant où il gîte. Par lui, monseigneur, je retrouveraiMlle de Lespars.
– Non, non, fit vivement le cardinal. Ceci regardeM. de Saint-Priac. Occupez-vous des rebelles d’Étioles,puisque Corignan affirme… »
Corignan jeta un coup d’œil à Rascasse, comme pour dire :« C’est le moment ! »
« Monseigneur, dit Rascasse, laissez à Corignan la gloirede retrouver Trencavel. Il est sur la trace.
– Monseigneur, dit Corignan, M. de Saint-Priac neréussira pas. Laissez à Rascasse l’honneur de retrouverMlle de Lespars.
– C’est bien, dit Richelieu, que la réflexion de Corignansur Saint-Priac avait touché et à qui l’aventure d’Étioles avaitdonné une grande admiration pour Rascasse ; allons, c’estbien, faites donc à votre guise ; j’entrevois bientôt desexpéditions dangereuses, où vous aurez à agir deconcert. »
Les deux espions sortirent. Les trois jours qui venaient des’écouler, ils les avaient passés, non pas à rechercher lesrebelles, mais à se surveiller et à se gourmer. C’est Rascasse quiavait eu l’idée d’obtenir la séparation. Ayant donc assuré leurdivorce et gagné du temps par les mensonges qu’ils venaient dedébiter avec aplomb, ils s’élancèrent, pleins d’ardeur :Rascasse avait choisi Annaïs de Lespars comme but de sonespionnage, et Corignan s’était réservé Trencavel et sesacolytes.
En cette même matinée, dans une chambre de la Belle Ferronnière,le prévôt Montariol achevait d’enduire d’un certain onguent lestrois ou quatre blessures que Trencavel avait reçues pendantl’affaire d’Étioles. Ils s’étaient terrés là, tous les trois.
Nul ne pouvait avoir l’idée de les chercher en l’une desauberges les plus fréquentées de Paris. Le matin du quatrième jour,Trencavel, s’étant habillé de pied en cap, annonça son départ. Ilprétendit qu’il étouffait.
« Il y a des moments, dit-il, où je me figure que nous noussommes embastillés.
– Oui, mais c’est ici une Bastille volontaire, dit Mauluys.Et puis, oubliez-vous que vous risquez d’être vu par Saint-Priac,qui, depuis trois jours, est installé dans la grandesalle ?
– J’oubliais ce drôle. S’il ne s’agissait que de l’expédierad patres… mais ce n’est pas un duel qu’il cherche.
– Vous voyez bien, reprit Mauluys. Il faut rester ici toutau moins jusqu’à ce que cet homme ait renoncé à…
– Il a renoncé ! dit Verdure en entrant à cemoment.
– Pourquoi ?
– Parce que, dit Verdure, il a maintenant ce qu’ilcherchait. »
Verdure !… C’était Verdure en chair et en os !… Ilétait étrangement pâle. Mais ses petits yeux clignotaient de maliceet ses lèvres blêmes ricanaient.
« Expliquez-vous, monsieur Verdure, dit Mauluys. Etd’abord, d’où venez-vous ?
– Du cabaret ! dit Verdure. J’étais avec quelqu’un quirégalait, bouteille sur bouteille, et du meilleur. Ah ! legénéreux convive que ce M. de Saint-Priac !
– Monsieur Verdure, il est temps de vousexpliquer. »
Le ton était tel que Verdure, qui, sans doute, connaissait bienle comte, répéta :
« Oui ! Je crois qu’il est temps ! Voici. En mêmetemps que nous prenions nos quartiers à cet étage, le noble baronprenait position dans la grande salle. Je passai mon temps à lesurveiller et je pus me convaincre qu’il ne vous cherchaitpas, messieurs. C’était moi qu’il cherchait – moi,messieurs ! Et ce qu’il voulait de moi, c’était lalettre… Hier, vers l’heure du couvre-feu,M. de Saint-Priac, m’ayant aperçu par hasard, m’abordagalamment, me conduisit en une fort honorable taverne, et là cedigne baron m’abreuva des vins les plus généreux, ou du moins enabreuva le plancher, car j’étais si ému d’avoir retrouvé mon ancienchef de compagnie que, je ne sais comment, le vin, au lieu decouler dans mon gosier, se répandait sous la table… Lorsqu’il mecrut ivre, M. de Saint-Priac me promit vingt écus d’or sije voulais lui remettre la lettre que, certain soir, aux abords dela place Royale, j’avais volée à frèreCorignan… »
Mauluys tressaillit. Les petits yeux de Verdure pétillèrent.
« Volée, reprit-il, avec l’aide d’un drôle comme moi quej’avais affublé du nom honorable de M. Trencavel afin qu’il nefût pas reconnu et qu’on pût croire que vous étiez parmi lesvoleurs, monsieur le maître en fait d’armes…
– Misérable ! rugit Montariol en levant le poing.
– Verdure, dit Mauluys, vous êtes sublime. »
Montariol fut stupéfait – d’autant que Trencavel lui-mêmeprenait la main de Verdure et disait : « Merci, Verdure.Je vous revaudrai cela.
– Eh bien, fit Verdure, j’acceptai les vingt écus d’or.
– Et la lettre ? palpita Trencavel.
– Je l’avais sur moi… »
Verdure regarda Mauluys en face et ajouta :
« Puisque vous ne l’eussiez jamais lue, puisqu’elle vousempêchait de dormir, puisqu’elle n’était pas à vous, je la jetaisur la table et Saint-Priac fondit sur elle… »
Il y eut un silence d’angoisse. Trencavel était soucieux,Mauluys pensif. Dans cette bataille contre le plus formidableadversaire, il leur apparut tout à coup qu’ils venaient deremporter une de ces victoires qu’on paye de sa vie…
« Vous avez bien fait, dit enfin le comte de Mauluys.
– Et les vingt écus d’or ? s’écria Montariol.
– Le baron de Saint-Priac est généreux, dit Verdure. Vingtécus d’or lui parurent insuffisants… Il me paya en me tuant raided’un seul coup bien assené, là où vous voyez cette déchirure à macasaque. Je tombai donc, mort, dans une flaque de sang… ou de vin…je ne sais plus au juste… et le généreux baron s’en alla. En sorteque, à cette heure, Son Éminence est bien certaine que nul au monden’a pu lire cette lettre, puisque celui qui l’avait volée l’arendue intacte et que celui-là est mort ! À votre santé,messieurs !
– Et comment es-tu ressuscité ?
– En me relevant, mon digne prévôt. Seulement, j’ai dûpasser une heure, cette nuit, à repriser solidement la doublecuirasse de buffle que j’ai la mauvaise habitude de porter sous macasaque.
– Mauluys, fit Trencavel, j’ignore ce qu’était cettefameuse dépêche dont vous m’avez parlé deux ou trois fois. Je nesais ce qu’elle contenait. Je ne puis dire s’il eût été utile oudangereux de la garder. Mais puisque vous dites que Verdure a bienfait de là rendre…
– La dépêche est rendue, bien rendue ! » ditVerdure.
Au son de cette voix étrangement narquoise, Trencaveltressaillit et se tourna vivement vers le valet du comte. MaisVerdure, à ce moment, vidait son septième ou huitième verre avecune grimace d’intense jubilation.
« Mon cher comte, reprit Trencavel, je sais que ce que vousdites est toujours bien dit. Et maintenant que la route est libre,rien ne m’empêchera de sortir. J’étouffe ici.
– Et puis, vous voulez savoir ce que le cardinal a faitd’elle…
– Eh bien, oui, fit Trencavel d’une voix sombre.Cette pensée me tue qu’elle est aux mains de l’implacable cardinal.La délivrer, si elle est prisonnière, assurer sa fuite, si elleveut quitter Paris… il le faut ! Prévôt !…
– Présent ! rugit Montariol.
– Tu vas tâcher de mettre la main sur ce Corignan ou ceRascasse qui doivent savoir en quelle geôle le cardinal l’aenvoyée. Dès que tu en auras trouvé un, amène-le-moi par l’oreilleà l’hôtel du comte qui devient notre quartier général.
– J’y vais ! » dit Montariol.
Et il sortit, escorté de Verdure.
« J’ai quelques amis dans Paris, dit alors le comte deMauluys. Je puis, par eux, savoir… Adieu, Trencavel. À demain, enmon hôtel. »
Dame Brigitte est un si infime personnage dans ce récit que noslecteurs ont le droit de l’avoir oubliée. Nous devons une visite àla vénérable propriétaire de cette maison dont l’entrée se trouvaitrue Sainte-Avoye, et dont le derrière donnait sur les jardinsattenants aux hôtels de la rue Courteau. C’est là, tout en haut,que se trouvait le logis de Trencavel.
Ce jour-là, vers trois heures, dame Brigitte vit entrer Rascassequi portait une longue et forte corde enroulée en sautoir. Ilentra, et de sa voix la plus mielleuse :
« Bonjour, dame Brigitte, bonjour. Je viens vous demandersi vous savez ce que c’est que la maison des Filles de laMadeleine, que, parmi le populaire, on nomme les Madelonnettes.
– Mais je ne vous connais pas, fit-elle à tout hasard.
– Il ne s’agit pas de cela, dit Rascasse qui jubilait, etd’ailleurs je vous connais. Donc, je vois que vous ignorez lesMadelonnettes. C’est un tort, dame Brigitte. Les Madelonnettes sontune maison très agréable, fondée il y a quelque quinze ans par unbrave marchand pour recueillir les filles de joie qui se repententd’avoir été trop joyeuses… »
Dame Brigitte se voila la face et parvint à rougir.
« Or, Son Éminence a institué dans cette maison quelquescachots qui, je vous assure, sont très raisonnablementhorribles : on y meurt tout à la douce. Son Éminence ne metpas seulement dans les cachots des Madelonnettes les jolies fillesrepenties ou non, l’illustre cardinal y met aussi les vieillesbourgeoises comme vous dont rien ne saurait excuser larébellion…
– La rébellion ! Moi ! gémit la vieille.
– Dame, fit Rascasse, très bénin, vous serez en état derébellion si vous ne me remettez pas à l’instant la clef que SonÉminence m’a commandé de prendre chez vous.
– Quelle clef, doux Jésus ? Quelle clef ?
– Il y a une heure que je me tue à vous le dire :celle du logis de Trencavel !
– La voici ! dit la vieille en présentant la clef àRascasse. Et, surtout, dites bien à Son Éminence…
– Écoutez, interrompit Rascasse, essayez de dire à qui quece soit que je suis venu ici, et vous verrez comment est faite laclef de ces cachots où l’on meurt dans le salpêtre… »
Là-dessus, Rascasse s’éclipsa, laissant dame Brigitteeffondrée.
Rascasse pénétra donc dans le logis de Trencavel et courut à lafenêtre qui donnait sur l’hôtel de la rue Courteau.
« Pardieu ! s’écria-t-il in petto, voilà bience que je pensais ! J’ai vue sur l’hôtel de la nobledemoiselle. Il ne me reste qu’à me glisser dans ce beau jardin, etje ne suis plus Rascasse, le premier espion du cardinal, si jen’arrive à mettre le nez sur un indice quelconque… »
Rascasse établit au bout de sa corde un nœud coulant destiné àle saisir sous les aisselles. Puis il laissa filer la cordejusqu’au sol, le nœud coulant en haut par-dessus l’appui-main,faisant office de poulie ; de cette façon. Rascassedescendrait par son propre poids en modérant à son gré lavitesse.
Il était à quelques pieds de la fenêtre lorsqu’il suspendit netson mouvement de descente. Quelqu’un venait d’entrer dans le logisde Trencavel et parlait à haute voix…
À peine sa porte refermée depuis quelques minutes, à peineremise de son émotion, dame Brigitte vit entrer chez elle unpersonnage que, cette fois, elle reconnut aussitôt.
« Vous, mon révérend !
– Moi-même Ipsissimus. Frère Corignan vous salue,ma bonne dame. Je viens, de même qu’il y a quelque temps, faire unepetite visite au logis de ce traître de Trencavel.
– Vous aussi ! cria éperdument la vieille.
– Quelqu’un serait-il déjà venu ? fit vivementCorignan.
– Non, non, personne, je le jure, je ne sais rien, dites-lebien à Son Éminence, mon révérend !
– Et bien vous en prend de ne rien savoir, et surtout de nerien dire, car si vous révéliez la visite que je fais, n’oubliezpas qu’il y a au Temple et au Châtelet des fossés et des oubliettespour les gens convaincus de haute trahison. »
Corignan pénétra dans le logis.
Activement, il commença la visite. Il venait de fouiller unepièce et, passant dans celle où se trouvait la fameuse fenêtre,était tombé en arrêt devant un objet accroché au mur.
« C’est bien cela, dit-il enfin à haute voix, en hochantdouloureusement la tête, c’est bien lui, c’est…
– L’outil à saint Labre ! » fit une voix.
En même temps, par-dessus l’épaule de Corignan pétrifié, unemain saisit le martinet aux lanières plombées et le décrocha.Corignan se retourna et demeura saisi de stupeur.
« Monsieur Trencavel ! murmura-t-il enfin.
– Ipsissimus ! fit Trencavel en éclatant derire. Bonjour, frocard. Que viens-tu faire céans ?
– Monsieur Trencavel, je vous jure… je passais… »
Frère Corignan éprouva soudain une douleur qui lui fit pousserun hurlement. L’outil à saint Labre entrait en danse !
« Le reconnais-tu ? criait Trencavel. C’estlui ! »
Corignan ne le reconnaissait que trop. Il y eut poursuite,bousculade de meubles, et, finalement, Corignan se trouva acculé àla fenêtre. Trencavel, d’un mouvement rapide, le saisit par lesjambes et le fit basculer sur l’appui-main.
Disons-le : il ne voulait pas le précipiter, mais acheverde lui inspirer une terreur salutaire en le suspendant dans levide. Seulement, à cet instant les regards de Trencavel seportèrent sur le jardin – et il poussa un cri : Annaïs étaitlà.
Le maître en fait d’armes éprouva une violente émotion… sesmains s’ouvrirent… il lâcha prise. Frère Corignan tomba dans levide, la tête la première.
C’était elle… Elle se trouvait derrière un massif d’arbustes,derrière lequel elle venait de disparaître au moment même oùTrencavel venait de l’apercevoir. À quelques pas d’Annaïs, engroupe, Fontrailles, Liverdan, Chevers et Bussière. Près d’elle, uncavalier de haute taille, tout costumé pour le voyage :c’était Louis de Richelieu.
« Adieu donc, mon enfant, disait à ce moment Louis deRichelieu. En me conférant la dignité de cardinal, le roi m’aordonné de me rendre à Lyon ; et depuis trois jours déjà, jedevrais être en route ; il me sépare donc de vous. Cependant,prenez ceci. »
Il présentait à la jeune fille une bague en argent.
« Dès que vous aurez un doute sérieux sur les intentions demon frère, faites-moi parvenir cet anneau ; j’accourrai. Ets’il le faut, alors j’en appellerai à la justice du filsd’Henri IV. Adieu, mon enfant, je vous bénis.
– Adieu, mon père. »
Annaïs, alors, se rapprocha vivement du groupe des quatrechevaliers qui avaient assisté à cette scène.
« Messieurs, dit-elle, cette dignité de cardinal peut êtreun appât. Cette nécessité d’un prompt retour peut être un piège.Puis-je compter sur vous ?
– Madame, dit Bussière, nous avions déjà convenu de veillersur M. de Richelieu ; s’il y a un piège, il a dûêtre établi aux environs de Paris ; sans nous laisser voir, età distance, nous escorterons le voyageur jusqu’à Sens. »
Les choses ainsi arrangées, nos quatre chevaliers allèrent seposter hors de Paris, non loin de la porte Bordet, par où Louis deRichelieu devait sortir. Une heure plus tard, le nouveau cardinal,accompagné d’un seul serviteur, franchissait cette porte etcommençait son voyage, sans se douter qu’il était escorté etprotégé par quatre dévoués compagnons.
Rascasse, donc, s’était arrêté dans sa descente : unejoyeuse voix de basse taille éveillait de fantaisistes échos dansle logis de Trencavel.
« Qu’est ceci ? grogna Rascasse. Un rival ? Unami ? »
Une autre voix, soudain, se mêla à la première. Il y eut deséclats de rire, puis des cris, des gémissements, et, tout à coup,comme Rascasse, ébahi, levait la tête, il vit un grand corps noirfranchir la fenêtre et tomber dans le vide. Ce corps, dans un gested’instinct, se raccrocha à la partie de la corde qui filaitjusqu’au pied du mur, et Rascasse, entraîné par ce contrepoids pluslourd que lui, se sentit enlever dans les airs et remontermajestueusement vers la fenêtre. Un moment vint où Rascasse et legrand corps noir, l’un remontant et l’autre descendant, setrouvèrent face à face. Rascasse empoigna l’inconnu. Le mouvements’arrêta.
« Holà ! compère, hurla Rascasse, êtes-vous doncenragé, de vous jeter ainsi par les fenêtres ?
– Et vous-même, grogna la voix de basse taille, êtes-vousfol de vous promener dans les airs in aeribusnatans ?
– C’est Corignan !
– C’est Rascasse ! »
Rascasse soutenu aux aisselles par le nœud coulant de la cordemontante, se balançait dans les airs les mains libres. Corignan, aucontraire, ne se maintenait qu’en s’accrochant énergiquement à lacorde descendante. Se voyant le plus fort, Rascasse résolutd’infliger une défaite à son ennemi ! De toutes ses forces, illaissa tomber ses deux poings sur la tête de Corignan, et soudainil s’exclama :
« Tiens ! où est-il ?… Il fuit, lelâche ! »
Corignan ne fuyait pas : simplement, les coups reçusavaient remis en route le mouvement de bascule ; Corignandescendait – et Rascasse, naturellement, remontait d’autant.
« Puisses-tu descendre jusqu’au profond del’enfer !
– Ma vengeance m’attend là-haut ! hurla Corignan.Monte, monte jusqu’à l’outil de saint Labre ! »
« Le pauvre hère perd la tête ! » songeaRascasse.
Trencavel, donc, hypnotisé soudain par la vue d’Annaïs, avaitlâché Corignan dans le vide. Il vit partir Louis de Richelieu. Puisles quatre chevaliers, à leur tour, s’éloignèrent.
Demeurée seule, Annaïs, toute pensive, s’assit sur un banc – etelle disparut alors aux yeux de Trencavel. Alors se produisit dansson esprit l’irruption d’un irrésistible sentiment. Elle le prenaitpour un espion. Après l’affaire d’Étioles, que pouvait-ellepenser ? Il voulut le savoir à tout prix.
« Comment descendre ? murmura-t-il. Unecorde ! »
À ce moment, comme s’il eût été exaucé à point nommé ses yeuxtombèrent sur la corde passée sur la barre.
« Merci, hasard, mon ami ! fit-il, tout joyeux…Hasard ! Est-ce bien le hasard ? Ne serait-ce pas plutôtmessire Corignan ?… Oui, ma foi ! ajouta-t-il en sepenchant. C’est ce drôle lui-même qui avait placé cette corde. Ils’est raccroché… Le voici qui remonte… Holà ! hâtez-vous…
– Qui me parle ? » dit l’individu qui remontait,en atteignant le rebord de la fenêtre.
Trencavel, apercevant cette tête, recula d’un pas.
« Par tous les diables, c’est Corignan qui est descendu, etc’est Rascasse qui remonte ! Que signifie ?
– Je vais vous expliquer, monsieur, bégaya Rascasse ensautant dans la chambre.
« Eh bien, qu’est-il devenu ?… ho ! luiaussi !… par la corde !… »
Trencavel, en effet, avait enjambé la fenêtre et se laissaitrapidement descendre. Un instant, Rascasse demeura effaré, puis seremettant :
« Trencavel ! songea-t-il, et Annaïs ! Quel coupde maître, de les prendre ensemble ! L’infernal frocard y apensé, lui ! Je comprends maintenant. Cela ne serapas ! »
Et, se précipitant à son tour, Rascasse recommença la descente…Corignan était arrivé depuis deux minutes. En touchant le sol, sapremière idée fut de se glisser jusqu’à un bouquet de sureaux parmilesquels il se tapit. Frère Corignan prit à deux mains son vastefront et songea :
« Examinons les lieux, locos examinabos, diraitl’Évangile. Voici là-bas l’hôtel où gîte l’aventurière. Bon. Jetiens l’aventurière et le maître d’armes. Eh ! eh ! voiciquelqu’un descendant l’échelle. Et c’est le sacripant deTrencavel ! fit-il en tressaillant de joie.Bene ! Le voici à terre… Benissime ! Levoilà qui se dirige vers l’hôtel… Sûrement, le drôle va seconcerter avec la donzelle, j’ai une heure devant moi, je lestiens !… »
Trencavel passa à dix pas de Corignan et disparut à un tournantd’allée. Frère Corignan, alors, s’élança vers une porte basse qu’ilavait aperçue, et, en quelques instants, il fut dehors.
« La charité, mon révérend, pour l’amour de Dieu, de laVierge et des saints, la charité ! » nasilla unmendiant.
Corignan s’approcha et murmura :
« Que l’hôtel soit cerné. Que l’on suive quiconque sortira.Je reviens dans une demi-heure. »
Frère Corignan gagna aussitôt la rue Sainte-Avoye et, fila àtoute vitesse vers la place Royale.
Rascasse toucha le sol deux minutes après Trencavel, vers lemoment où frère Corignan crochetait la porte basse.
« Voyons ce que devient le frocard… Si Trencavel et Annaïsdoivent être pris, il faut que je sois seul à profiter… »
Rascasse, intensément, songeait à ce qu’il devait faire poursuivre Corignan à la piste, le paralyser, le rejeter au dernierplan de l’action, et s’emparer de tout le bénéfice que pourraitrapporter l’arrestation de Trencavel et d’Annaïs.
De la place Royale s’élançaient une vingtaine de gardes. À leurtête courait Saint-Priac. Corignan près de lui. Une joie terribledéferlait dans le cœur de Saint-Priac.
Trencavel aborda hardiment Annaïs. Le chapeau à la main, ilmarcha jusqu’au banc d’où elle le voyait venir sans étonnement…Sans étonnement… Pourquoi eût-elle été surprise de le voir,puisqu’elle l’attendait ?… Elle savait qu’il viendrait.
« S’il ne vient pas, c’est qu’il est mort de sesblessures. »
Il s’arrêta devant le banc et s’inclina.
« Comment êtes-vous entré ?
– Par la fenêtre, dit-il. Oh ! rassurez-vous, pas parune des vôtres. Mais par la mienne, là, celle que vous voyez sur cetoit. Je vous ai vue. J’ai eu grande envie de vous parler. Et, mafoi, je me suis laissé glisser. »
Annaïs hocha la tête, sourit, et dit :
« Puisque vous avez eu envie de me parler et que vousvoici, je voudrais bien savoir ce que vous avez à medire ?
– Écoutez ceci : mon père était un ferronnier ;moi, je suis maître en fait d’armes ; il n’y a pas de Parisienplus pauvre que moi. De plus, je m’appelle Trencavel, sansplus : pas la moindre terre, pas le moindre quartier denoblesse. Vous êtes, vous, la fille d’un roi. Mais je vousdis : Madame, j’ai voulu me faire tuer sous vos yeux parce quevous m’avez cru espion. Je suis venu vous prier… vous demander,ajouta-t-il dans un grondement furieux, vous demander de me dire, àmoi, Trencavel : « Ce que j’ai cru, monsieur, je ne lecrois plus ! » Parlez, madame, parlez, par le Ciel, ou cequi n’a pas eu lieu à Étioles… là… tout de suite… »
Sa voix s’étrangla. Son visage avait pâli. Ses lèvrestremblaient. Annaïs, alors, se leva. Il répéta :
« Dites que vous ne le croyez plus !Dites-le !…
– Je ne vous ai jamais cru », dit Annaïs.
Et elle comprit aussitôt que ce qu’elle venait de dire étaitdécisif. Il lui était facile de simplement répéter la paroledemandée par Trencavel : c’était une suffisante réparation. Saparole, à elle, était un geste de signification profonde, de portéelointaine.
« Madame, dit Trencavel d’une voix tremblante, toute parolede remerciement serait indigne de la parole généreuse que vousvenez de prononcer. Madame, laissez-moi mettre mon corps, mon cœur,mon âme entre vos ennemis et vous. Le jour où vous serez vraimentdélivrée, je m’écarterai… je vous le jure. »
Annaïs était bouleversée.
« Monsieur Trencavel, dit-elle doucement, vous m’avez unjour donné ici une leçon d’escrime que je n’ai pas oubliée, que jen’oublierai jamais… Vous venez de me donner une leçon de générositédont, toute ma vie, je me souviendrai… À mon tour, monsieur. Votreépée, votre sang, le secours que vous m’offrez, je les accepteraissi j’étais menacée, et je me croirais alors mieux protégée que nepeut l’être une reine… Si j’étais menacée ! Maisl’intervention de l’archevêque de Lyon, plus en faveur que jamais,puisque le roi l’a nommé cardinal, les instances de ce digneseigneur auprès de son frère et de Sa Majesté ont détourné de moitout danger… »
Elle hésita deux secondes. Peut-être que se levait en elle unlointain et inconscient regret…
« Monsieur Trencavel, soyons amis, dit-elle tout à coup, sarésolution prise. Effacez de votre esprit le souvenir de nosprécédentes rencontres, et, comme moi, gardez seulement celui decette soirée. Adieu, monsieur Trencavel. »
Elle se tourna vers la sombre masse de l’hôtel, maintenant àpeine distincte dans la nuit, comme si elle eût signifié au maîtreen fait d’armes que l’audience était terminée. Soudain… ungémissement, là, dans l’ombre… puis un cri… puis une forme noire sedessina, chancelante… une voix râla :
« Alerte !… »
Annaïs bondit. Trencavel se redressa, l’oreille tendue… La formenoire s’affaissa en répétant :
« Alerte !…
– Toi, Lancelot ! » cria Annaïs en se penchantsur l’homme.
C’était un vieux serviteur qui, seul, assurait le service de lamaison avec une fille de chambre. Le sang coulait à flots par unelarge blessure qui ouvrait la gorge.
« Ils sont là… plus de trente, prononça-t-il dans unsouffle. Fuyez… Saint-Priac… il… »
L’homme n’en dit pas plus long. Il exhala un soupir et demeuraimmobile pour toujours… Une larme brûlante jaillit des yeuxd’Annaïs : elle aimait ce vieillard.
« Ah ! cria Trencavel, vous voyez bien que j’ai encorele droit de me faire tuer pour vous !… Cette épée, cette vie,ce sang qui sont à vous, voulez-vous les prendre ?
– Je les prends ! dit Annaïs éperdue.
– Eh bien, en avant ! » rugit Trencavel.
La troupe de Saint-Priac était arrivée rue Courteau. Dix hommesfurent placés devant la porte. Au pied de chaque fenêtre, il y eutun groupe de trois gardes. Puis, dirigé par Corignan, Saint-Priacmarcha sur la porte basse que le capucin avait laissée entrouverteen s’en allant. Il avait avec lui huit de ses hommes les plusrésolus et les plus habiles.
Nous avons laissé Rascasse méditant sur les moyens qu’ilpourrait employer pour s’emparer à lui seul d’Annaïs et deTrencavel.
Lorsque Rascasse revint à la réalité pratique, il faisait nuit.Retrouver la piste de Corignan fut sa première idée. C’était un jeupour lui. Cette piste le conduisit jusqu’à la porte basse restéeentrouverte.
« Il est clair que le misérable frocard est passé là,grommela Rascasse, en examinant la serrure. Il a tiré les verrouset crocheté la fermeture. Puis il s’est élancé chez lecardinal ; or, s’il est sorti par cette porte, c’est aussi parlà qu’il voudra rentrer. Donc, c’est ici même que je doisl’attendre. »
Bientôt, son oreille exercée perçut dans le profond silence dela rue des bruits vagues qui, pour lui, avaient une signification.Il se redressa et murmura :
« Ils placent des postes… ils vont venir… Tiens, qu’estceci ?… »
Une petite lumière s’avançait dans le jardin. Le vieux Lancelot,lui aussi, venait d’entendre ! En un instant, il fut à laporte.
Dans la rue, Corignan marchait en tête. Il poussa la porte d’uncoup de genou ; elle résista. En même temps, il entendit,derrière, une respiration courte et haletante.
Il poussa plus violemment. La porte s’entrebâilla largement.Saint-Priac, par-dessus l’épaule de Corignan courbé, passa son brasarmé d’un poignard et frappa d’un seul coup rude. Il y eut un criétouffé, un bruit de pas chancelants.
« Victoire ! grogna le moine en se ruant dans lejardin. En avant ! » fit-il en se retournant.
Et il demeura hébété. Ni Saint-Priac, ni ses hommes lesuivaient. La porte, violemment, s’était refermée… Corignanentendit qu’on poussait le double verrou.
« Ouvre ! criait Saint-Priac.Hâte-toi ! »
Corignan, effaré, s’avança sur la porte. Mais, au moment del’atteindre, il fut renvoyé à quatre pas en arrière par un chocviolent dans l’estomac.
« Monsieur de Saint-Priac, le diable m’empêche de…
– Le diable t’emporte ! vociféra Saint-Priac. Tupayeras cher ta trahison… À la grande porte, vousautres ! »
Toute la troupe se précipita vers la porte de l’hôtel.
« Au nom du roi ! » tonna Saint-Priac enmanœuvrant le marteau à tour de bras.
Et comme nul ne répondait de l’intérieur :
« Enfoncez-moi cela ! »
« Ma trahison ! rugit Corignan épouvanté. Quoi !la prise de Trencavel devait être mon chef-d’œuvre, et ce seraitici ma perte ! Et le cardinal me croirait traître à safortune ! »
Il dit, et, de nouveau, il marcha sur la porte diabolique. Lemême coup terrible, au même endroit, l’atteignit à toute volée.Corignan, cette fois, fut renversé.
« Je reconnais ce boulet de canon, cria-t-il furieusement.C’est la tête de Rascasse !
– Elle-même, fit Rascasse. Écoute bien, frocard, leSaint-Priac va te dénoncer au cardinal, qui croira que tu l’astrahi. Tu es perdu.
– Je me rends !
– Bon. Et moi, je te donne merci. Non content de cela, jete sauve aux yeux du cardinal si tu veux partager avec moi lebénéfice de la prise de Trencavel.
– Ah ! ah !… dit Corignan. C’est donc cela qui tetient au cœur ?… Eh bien, j’accepte !
– Oui, fit Rascasse, en présentant toujours la pointe d’unpoignard, mais ce larron de Saint-Priac va tirer à lui toute lacouverture. Il faut ici, compère, montrer que nous avons du génie,faire un peu enrager ce matamore, lui jouer un tour de notre façonet paraître devant le cardinal comme les seuls artisans de la ruinede Trencavel et de Lespars.
– Ordonne, Rascasse, et j’obéirai.
– Eh bien, en route ! » dit Rascasse en serelevant.
À l’instant même, Corignan fut debout, et, au jugé, levabrusquement son genou, dont il se servait aussi bien que du poing.Rascasse fut atteint à la mâchoire.
« Combien de dents, cette fois ? dit le capucin.
– Deux ! fit loyalement Rascasse. Il m’en restevingt-quatre. De quoi te manger le cœur, frocard, lorsque jen’aurai pas besoin de toi. Allons, viens. »
Quelques instants plus tard, ils étaient dans l’hôtel…
À peine y étaient-ils qu’ils entendirent dans le jardin desbruits de pas rapides et légers. C’étaient Trencavel et Annaïs quiarrivaient… À tout hasard, Rascasse ouvrit la porte située aumilieu du couloir, poussa Corignan dans l’escalier et s’y jetalui-même en refermant. À ce moment, Trencavel et Annaïs entraientdans le couloir. Trencavel barricada solidement la porte quidonnait sur le jardin.
« Avez-vous du monde dans l’hôtel ? demanda-t-il àAnnaïs.
– Le malheureux qui vient de mourir pour moi était ici monseul serviteur. – Mariette ! » appela-t-elle, dominant dela voix le tumulte de la rue.
La fille de chambre ne répondit pas : aux premiers coupsportés par les gens de Saint-Priac, prise de panique, elle avaitgrimpé jusqu’au grenier où elle s’enferma et tomba dans un coin ense bouchant les oreilles.
« Seul ! murmura Trencavel. Je suis seul à ladéfendre !… »
Les coups retentissaient. On entendait la voix de Saint-Priac,âpre, rauque, jetant des ordres furieux… À ce moment quelqu’undéboula de l’escalier.
« Mariette ! » cria Annaïs.
La fille de chambre n’entendit pas. Elle passa en courant etalla s’engouffrer dans l’escalier de la cave.
« Laissez, dit Trencavel à Annaïs qui s’élançait. Nousdevons choisir notre poste de combat.
– De combat, oui. Combat à mort. Je me ferais tuer plutôtque de tomber aux mains de Saint-Priac !
– Vous le haïssez, mais il vous aime, lui !
– C’est l’assassin de ma mère, dit sourdement Annaïs.
– Mademoiselle, dit-il, si nous sortons d’ici vivants, jevous jure que cet homme mourra de ma main.
– Je vous le défends. Saint-Priac m’appartient.
– Je vous obéirai donc. – Maintenant, montez, mademoiselle.– Je suis forcé de vous prier de me montrer votre hôtel. »
Au premier étage, il y avait un large escalier que Trencavelexamina d’un coup d’œil. Il piqua le tapis de la pointe de son épéeet dit :
« C’est ici que Trencavel vaincra ou mourra. »
Les gardes s’excitaient. La résistance de cette porte lesexaspérait. À demi éventrée, la porte se défendait encore. Tout àcoup, elle s’abattit. Dix, quinze gardes se ruèrent ensemble.
En un instant, le vaste vestibule s’emplit de lumière et debruit, les torches agitées jetèrent des lueurs d’un pourpre sombre,les bouches crispées jetèrent des vociférations :
« En haut ! En haut ! En avant !… Enav… »
Le cri ne s’acheva pas, ou plutôt il se transforma en clameur dedétresse et d’épouvante. De là-haut, une masse, une chosemonstrueuse tombait en avalanche, et, avec un fracas formidableroulait, bondissait, et, finalement, écrasait trois des plusavancés, puis la chose se disloquait, s’éparpillait en morceaux…C’était un coffre, un énorme coffre que Trencavel venait de poussersur les assaillants. Et comme la meute, une deuxième fois, selançait à l’assaut, Trencavel saisit un fauteuil, et, à toutevolée, le précipita. Un escabeau suivit. Puis un autre. Et uncandélabre décrivit sa trajectoire. Une grêle de projectiles. Unecervelle sauta. Des crânes furent défoncés…
Le vestibule était désert… Il n’y avait plus que les morts, lesagonisants, parmi des choses fracassées…
Les gardes, assemblés autour de Saint-Priac dans la rue,délibéraient. Annaïs se pencha sur la dévastation du vestibule.Puis elle se tourna vers Trencavel et lui jeta un regard étrange.Elle tenait son épée à la main. Elle semblait très calme.
« Les mousquets ! » dit Saint-Priac.
Les mousquets furent chargés. Sept de ses hommes étaient tués,cinq hors de combat. Les mousquets ! il n’avait pas voulu lesemployer d’abord : c’est vivante qu’il lui fallait Annaïs.
« Visez l’homme seul ! Malheur si elle estblessée !… »
Douze gardes entrèrent et se rangèrent en peloton dans levestibule, la mèche allumée. Trencavel pâlit.
« Feu ! » hurla Saint-Priac, ivre de rage.
Le tonnerre roula sous les voûtes du vestibule.
La bande entière s’élança, Saint-Priac en tête.
Rascasse et Corignan avaient descendu avec précipitationl’escalier de pierre au bas duquel une petite lampe en fer,accrochée à un pilier, éclairait vaguement une rotonde sablée.
« Oh ! Oh ! fit Corignan en jetant un regard dejubilation sur une pyramide de bouteilles dressée contre le mur.Voyons, compère, expliquez-moi votre plan.
– Eh bien, je vais remonter là-haut, attendre queSaint-Priac soit entré, et lui soutenir que Trencavel est ici,caché dans cette cave… il descend… nous l’enfermons… et… »
La porte de la cave, là-haut, s’ouvrit subitement, se refermaaussitôt, et les deux espions, stupéfaits, virent descendre à toutevitesse une femme, une jeune fille, qui poussait des crisinarticulés.
« Grâce, messieurs les gardes, ne me faites pas demal !
– Ma fille, dit Corignan, il faut vousconfesser. »
Cette Mariette était une Parisienne que la duchesse de Chevreuseavait donnée à Mlle de Lespars. Annaïs s’endéfiait un peu mais n’avait pas de reproche grave à lui adresser.C’était une assez fine mouche, nerveuse, évaporée. Au demeurant,bonne et honnête fille incapable de trahison.
« Que faut-il que je confesse ?
– Confessez d’abord où sont les jambons, dit Corignan.
– Mais, pour Dieu, mon révérend, pourquoi ces gardes,là-haut ? Pourquoi enfonce-t-on notre porte ?
– Les jambons ! » dit Corignan d’un tonpéremptoire. Mariette sourit et le conduisit à un caveau où, d’unjoli geste, elle montra tout un alignement de victuailles diverses.Corignan décrocha un jambon qu’il se mit à déchiqueter à l’aide deson poignard, en prenant place sur le sable.
« Merci, ma fille, dit-il. Ce n’est pas tout, il fautachever de vous confesser.
– Que faut-il que je confesse à cette heure ?
– Allons, ne fais pas la bête. Hâte-toi, car il est tempsque je remonte là-haut pour m’emparer de Trencavel, de la raffinéed’honneur, de ce sacripant de Saint-Priac. Viensça ! »
Au lieu de venir, Mariette recula de plusieurs pas, effrayée parles yeux flamboyants de l’espion, son rire, et les mainstremblantes qu’il allongeait. Corignan s’avança en grommelant.Mariette se sauva, affolée, poursuivie. Il y eut un grand bruit debouteilles s’effondrant, puis un cri de Mariette épouvantée, puisun rugissement de Corignan qui abattit sa poigne sur lapauvrette :
« Je la tiens !…
– En avant ! » hurla une voix en haut del’escalier. Rascasse l’avait remonté, cet escalier, laissant sonacolyte aux prises avec les démons de la gourmandise et de laluxure. Le petit espion referma la porte, mais sans tourner lagrosse clef dans la serrure. Il s’avança le long du couloir, versla bataille du vestibule.
À ce moment, il vit les mousquets se ranger en bataille.
« Feu ! » rugit Saint-Priac.
Quelques minutes d’un effroyable silence. La fumée se dissipait.Saint-Priac attendait, immobile, convulsé. Trencavel et Annaïsavaient disparu.
Où est Trencavel ?… Où est Annaïs ?… Morts ?…Non !… Les voici, là, dans le salon, tout près de la porte.Oui, à l’instant où les mèches enflammées se sont approchées desmousquets, à l’instant où le hurlement de « Feu ! »a retenti, c’est elle qui, dans un élan terrible de ses forcesdécuplées, de son âme transportée hors du réel, a soulevé Trencaveldans ses bras, et, d’un bond, s’est jetée dans la salle.
En bas, Saint-Priac et ses douze arquebusiers attendaient. Lepalier apparut peu à peu. Les gardes s’avancèrent. À ce moment,quelqu’un bondit jusqu’à Saint-Priac et dit :
« Venez ! Elle se sauve !… »
C’était Rascasse. Saint-Priac eut un hurlement dejoie :
« Où ?
– J’ai vu une femme se jeter là… C’est elle… Quivoulez-vous que ce soit ?… Corignan l’a suivie… Sans doute,une fois Trencavel tué, elle est redescendue par un autre escalier…Venez… Mais venez donc !… »
Rascasse ouvrit la porte de la cave. Saint-Priac se pencha, etalors un cri monta jusqu’à lui :
« Je la tiens !…
– En avant ! vociféra Saint-Priac. Tenez bon,Corignan !… »
Toute la bande dévala l’escalier de la cave. Une fois que ledernier garde se fut précipité, Rascasse ferma la porte et donna undouble tour de clef… Il rentra dans le vestibule et commença àmonter vivement.
« Ah ! misérable ! Ah ! traître !Ah ! c’est ainsi ! J’ai fait cela, moi, moi,Rascasse ! Et comment les arrêter, maintenant que je suisseul ?… Tant pis, je me risque à les arrêter à moi toutseul ! »
Tout à coup, il fut en présence de Trencavel et d’Annaïs.
« La route est libre, dit-il, fuyez.
– La route est libre ! frémit Trencavel. EtSaint-Priac ?
– Il arrête Mlle de Lespars dans lacave. Entendez-vous le vacarme ? »
Trencavel ne comprit pas. Mais il se rua sur le palier.Oui ! La route était libre !… Il saisit sa rapière ethaleta :
« Venez !… »
Annaïs s’avança, l’épée à la main, Trencavel jeta un profondregard à Rascasse et lui dit :
« Votre carrière est brisée. Venez avec moi. »
Rascasse secoua la tête et répondit :
« J’appartiens à Son Éminence. »
Le maître en fait d’armes salua l’avorton et descendit. Annaïsle suivait.
« Veuillez, monsieur, me conduire jusqu’à l’hôtel deChevreuse. »
Ils se mirent en route, sans un mot. Fini le songe héroïque…
À la pointe du jour, le cardinal de Richelieu était debout. Leroi devait aller à Fontainebleau et l’avait mandé pour huit heuresdu matin : Son Éminence, toute la nuit, avait attendu leretour de Saint-Priac. Ni Saint-Priac, ni Rascasse, ni Corignan.Vers sept heures, le cardinal se rendit au Louvre.
Anne d’Autriche était déjà arrivée, ayant quitté le Val-de-Grâceà six heures pour se rendre aux ordres de son royal et tyranniqueépoux.
Dans les antichambres, les femmes de la reine attendaient. L’unede ces femmes, jeune, belle, guettait l’arrivée du cardinal.C’était Mme de Givray. Elle s’approcha de luiet, tandis qu’elle s’inclinait sous sa bénédiction, d’une voixbasse :
« La reine a eu encore une entrevue avec Monsieur.
– Monsieur était-il seul ?
– Le maréchal d’Ornano l’accompagnait… »
Et l’espionne, d’un pas léger, rejoignit les dames, aveclesquelles elle se mit à rire.
Richelieu fut introduit dans les appartements du roi. Au mêmemoment, Anne d’Autriche y entrait par une autre porte.
Richelieu, qui avait vu toutes les têtes se courber sur sonpassage, courba la tête à son tour.
« Sire, dit-il, je me rends aux ordres de Votre Majesté et,en même temps, j’ai l’honneur de lui annoncer que je m’installeaujourd’hui dans mon nouveau palais. »
La reine ne broncha pas.
« Sire, dit-elle froidement, je venais demander à VotreMajesté la permission de ne pas l’accompagner à Fontainebleau et derester en mon pauvre logis du Val-de-Grâce… »
Déjà, la colère montait au front de Louis XIII. Richelieu luifit un signe imperceptible. Le roi demeura un instant étonné, maisle cardinal ayant répété ce signe :
« Faites donc à… votre guise, madame. »
Anne d’Autriche fit une révérence au roi et sortit sans tournerles yeux vers le cardinal, livide d’amour et de rage.
« Sire, dit alors le cardinal, il est bon d’inspirerconfiance à la reine. C’est pourquoi j’ai prié Votre Majesté de luilaisser toute latitude. Mais je suis là, et je veille. »
Louis XIII jeta sur son ministre un regard noir de haine etpeut-être aussi de désespoir.
« Je suis las, dit-il de ce ton morne qu’il perdait bienrarement. Tout cela m’épouvante et me déchire le cœur. Ainsi donc,Gaston… mon frère ! oui, mon frère, aurait osé… Ah !monsieur, quel terrible veilleur vous êtes !… J’eusse aimémieux ne pas savoir ! »
Louis XIII, pendant quelques minutes, demeura silencieux.
« Voyons, reprit-il, vous dites donc qu’il est question dem’enfermer dans un couvent ou une tombe, et que la reine épouseraitalors mon frère, devenu roi à son tour ?
– Oh ! sire, dit enfin Richelieu avec une tranquillitésinistre, n’exagérons rien. Le Ciel en soit loué, ni la reine niMonsieur n’ont formé d’aussi exécrables projets. Il a été ditseulement que, si le roi venait à mourir, son frère monterait toutnaturellement sur le trône et qu’alors ce serait presque un devoirpour lui que de ne pas renvoyer la reine en Espagne… Voilàtout !
– Dans ma famille ! continua Louis XIII. Mon proprefrère !
– Sire, dit Richelieu en s’inclinant, j’ai l’honneur devous demander l’arrestation de mon frère Louis deRichelieu. »
Louis XIII releva vivement la tête.
« Oui, dit-il lentement. Je vous comprends, monsieur. Iln’y a plus de famille, plus de frère, plus d’épouse, n’est-ce pas,dès qu’il s’agit de politique ?
– Dès qu’il s’agit du salut de l’État, Sire.
– Soit. Qu’a fait le nouveau cardinal contre le salut del’État, voyons… dites-moi cela, vous, son frère.
– Il a désobéi au roi et n’est sorti de Paris que cettenuit. Or, si je vous ai demandé le chapeau pour mon frère, c’étaitpour l’éloigner de Paris. Et si j’ai voulu l’éloigner de Paris,c’est qu’il soutient les prétentions de cette aventurière…
– La fille de cette pauvre Lespars ?
– Oui, sire. Elle a trouvé en mon frère le plus ardentdéfenseur…
– Mais si c’était vrai, pourtant ? SiMlle de Lespars était réellement la fille demon père ?
– Elle n’en serait que plus dangereuse. Mais c’est uneimagination de celle que vous daignez appeler cette pauvre Lesparset qui était bien la plus redoutable coureuse d’aventures… Sire,ces chimériques prétentions peuvent porter le trouble dans notrenoblesse, déjà peu disposée à la discipline que nous devons luiimposer. Je vous demande l’arrestation de mon frère…
– Monsieur le cardinal, j’ai beaucoup d’amitié pour votrefrère. Je ne veux pas…
– Mais, sire ! interrompit Richelieu.
– Lorsque le roi a dit : « Je veux ou je ne veuxpas », dit Louis XIII, il ne reste qu’à obéir. Je veux que monnouveau cardinal regagne paisiblement sa ville de Lyon…
– Les désirs de mon roi sont des ordres pour moi.
– Vous pouvez dire ma volonté, cardinal. Et, maintenant,achevez. »
Richelieu eut un geste imperceptible de colère.
« Sire, reprit-il, il faut hâter l’union de Monsieur avecMlle de Montpensier. Ainsi s’étoufferont lesbruits, tomberont les suppositions et s’écrouleront les espoirs.Ainsi Monsieur sera séparé de Sa Majesté la reine mieux encore quepar les murs d’une prison. Ainsi nous l’aurons arraché aux conseilsperfides de ceux qui l’entourent.
– Nommez-les, dit le roi d’une voix altérée.
– La duchesse de Chevreuse, la princesse de Condé,M. de Vendôme, son frère le grand-prieur, tous ennemis deVotre Majesté ; j’en aurai bientôt les preuves.
– Et en attendant ces preuves ?
– Frapper un coup pour avertir les audacieux que la foudreest là, toute prête à les pulvériser ! Saisir le plus actif deces mauvais conseillers, celui-là même qui a le plus d’ascendantsur le faible esprit du duc d’Anjou…
– Le maréchal d’Ornano ?
– Oui, sire, celui qui a été le gouverneur du prince en estdevenu l’âme damnée. Je viens d’apprendre qu’Ornano a eu encore uneentrevue secrète avec… la reine, sire ! »
Louis XIII était livide.
« Vous pouvez vous retirer, monsieur lecardinal. »
Richelieu s’inclina et, sans bruit, quitta l’appartement royal.Le soir même, Ornano était enfermé dans un carrosse qui partaitaussitôt. Dans la nuit, la prison roulante s’arrêta dans la cour duchâteau de Vincennes et, bientôt, la porte d’un cachot se refermaitsur le prisonnier.
Le lendemain matin, l’arrestation d’Ornano faisait grand bruit àla ville et à la cour. Une foule de gentilshommes exprimaient touthaut leur indignation. La reine était accourue au Louvre, sedemandant si ce coup de tonnerre ne présageait pas quelque terribleorage pour elle. Monsieur était là aussi, jurant, tempêtant, criantqu’il allait faire relâcher le maréchal.
Seule, la princesse de Condé, pour l’amour de qui Ornano avaitrisqué sa liberté et sa vie, était absente.
Le roi, dans ses appartements, entendit les murmures de toutecette foule qui encombrait les antichambres. Le duc d’Anjou pénétrachez son frère. Dans le salon privé qui précédait le cabinet royal,il trouva la reine. Le roi parut sur la porte de son cabinet. Enmême temps, à l’autre bout du salon, apparaissait Richelieu, entrésans bruit. Gaston fit deux pas vers le cardinal.
« Est-ce vous ? Dites ! Est-ce vous qui avezarrêté mon ami, mon gouverneur, mon père !
– C’est moi !
– Holà ! Holà ! cria le roi en saisissant Gastonpar le bras. Entrez là, mon frère ! »
Et il le poussa dans le cabinet où il rentra lui-même en mêmetemps que la reine.
« Sire, dit la reine, j’étais venue supplier Votre Majestéd’adoucir ses rigueurs contre un homme qui est de mes fidèles.
– C’est moi, madame, gronda Louis XIII, qui ai fait saisirvotre Ornano. Avant d’être de vos fidèles, j’entends qu’on soitfidèle à l’État, au roi ! Vos fidèles conspirent, madame, etpuisque vous les soutenez, c’est que vous-même…
– Sire, dit Anne d’Autriche avec ce suprême dédain quiseyait merveilleusement à sa hautaine beauté, je crois que vousallez insulter la reine de France. Adieu, sire ! Il convient àma dignité de ne pas en entendre davantage. Mais l’Europe seraétonnée quand elle apprendra comment on ose traiter à la cour deFrance une fille de la maison d’Autriche. »
Avant que Louis XIII eût pu relever cette menace à peinedéguisée, Anne avait quitté le champ de bataille. Gaston tremblait.Louis XIII se promenait avec agitation.
« Qu’on fasse entrer M. le cardinal ! »ordonna-t-il.
Puis, se retournant vers Monsieur :
« À nous deux, mon frère !
– Sire, dit Richelieu qui entrait et jugea d’un coup d’œill’état d’esprit de Gaston, sire, voulez-vous me permettre dedemander à son Altesse en quoi j’ai pu mériter sa colère ?
– Je l’avoue, dit Monsieur, je suis venu au Louvre toutfurieux contre vous, monsieur le cardinal… Eh ! poursuivit-ilen voyant le geste qu’esquissait son frère, ce n’est pas à cause devotre Ornano, Sire ! »
« Sublime ! » murmura Richelieu en lui-même.
Le votre était sublime, en effet, sublime delâcheté.
« Eh bien, fit le roi, dites-nous le vrai sujet de cettegrande colère.
– Sire, dit Gaston, j’ai été insulté et je ne suis pasencore vengé. Moi, votre frère, moi, fils d’Henri IV, je n’obtienspas les réparations qu’obtiendrait le dernier bourgeois deParis. »
Louis XIII fronçait le sourcil.
« Si j’avais su, continua Gaston triomphant, que lemaréchal était accusé d’entreprises contre l’État, je l’eussearrêté moi-même. En tout cas, je me fusse bien gardé de prendre ceprétexte pour laisser éclater ma légitime indignation. Car VotreMajesté le devine, ce n’était là qu’un prétexte. Est-il vrai,cardinal, qu’à deux reprises différentes, j’ai porté plainte contreun maître en fait d’armes du nom de Trencavel ? Cet homme, parses paroles, ses gestes, toute son attitude, a commis sur moi uncrime de lèse-majesté, car il n’ignorait pas qui j’étais.
– Est-ce vrai, cardinal ? gronda Louis XIII.
– Oui, sire. Et j’ai bien reçu les plaintes légitimes dontparle Son Altesse.
– Et Trencavel n’est pas encore arrêté ! criaGaston.
– Sire, dit Richelieu, des ordres ont été donnés augrand-prévôt. Si ce Trencavel n’est pas encore arrêté, c’est quec’est un diable à quatre…
– Ah ! vois-tu, Gaston, que le cardinal s’occupe de tevenger ?
– Oui, sire, fit Monsieur, feignant de bouder encore, et jeremercie Son Éminence. »
Le cardinal fit un signe à Louis XIII qui, sans doute, lecomprit.
« Monsieur mon frère, dit le roi avez-vous pris enfin unerésolution ? Êtes-vous enfin décidé à ce mariage qui nousagrée en tous points ?
– Que Votre Majesté me choisisse une femme à mon goût, ditGaston, et je suis prêt aux épousailles.
– Cardinal, fit Louis XIII, vite, une femme pour ce vieuxgarçon de dix-huit ans !
– Eh bien ! dit le cardinal en souriant, je ne voisque Mlle de Montpensier…
– Eh bien ! reprit le roi, qu’en dis-tu,Gaston ?
– Sire, puisque vous voulez mon avis, je n’aime pointMlle de Montpensier…
– Il ne s’agit pas d’amour. Il s’agit de politique. Voyons,mon bon frère, fais cela pour M. le cardinal… et pourmoi !
– Eh bien, sire, j’accepte ! Mais laissez-moi deux outrois mois pour m’habituer à l’idée de me marier avec lapolitique !… »
Gaston n’avait que dix-huit ans, mais il était passé maître enfourberie. Il affecta de se plaindre d’être forcé d’épouser lapolitique, et ses plaintes furent si comiques que le roi se mit àrire aux éclats.
« Monsieur le cardinal, dit tout à coup Gaston, puisquenous sommes maintenant d’accord, je veux vous rappeler une promesseque vous me fîtes…
– Laquelle, monseigneur…
– Celle de me montrer votre castel de Fleury.
– Votre Altesse Royale me comble…
– Non pas, ventre-saint-gris !… Je veux que tout lemonde voie bien combien nous sommes amis. Quel jour voulez-vous metraiter en votre Fleury avec quelques-uns des miens ?…
– Je prendrai le jour de Votre Altesse…
– Eh bien, dit Gaston, nous sommes aujourd’hui à vendredi.Je viendrai lundi.
– Gaston, dit Louis XIII avec émotion, tu es vraiment bonfrère ! »
« Lundi, songeait le duc d’Anjou, lundi, le cardinaltombera sous nos coups ! »
Le lecteur n’a pas oublié peut-être qu’à un moment donné diverspersonnages se trouvaient enfermés dans les caves de l’hôtel de larue Courteau, savoir : frère Corignan, le baron deSaint-Priac, la jeune Mariette, plus une douzaine de gardes.
Dans les demi-ténèbres, Saint-Priac entrevit une forme féminine.Il s’inclina et prononça :
« Mademoiselle, je suis à vos ordres pour vous conduire entel lieu que vous me désignerez.
– Ah ! mon gentilhomme, minauda la soubrette, vousêtes trop bon, par ma foi ! »
« Cette voix ! gronda Saint-Priac, stupéfait. Cesparoles ! Ce n’est pas elle ! »
Et, saisissant le moine à la gorge :
« Où est-elle ? Parle, infâme drôle, parle !
– Mais, la voici ! bégaya Corignan. Je la tenais,c’est sûr. Je ne la tiens plus. Lâchez-moi, vous fripez monfroc.
– Le misérable est ivre mort ! » vociféraSaint-Priac qui se mit à fouiller les caves. En vain. La rage deSaint-Priac fut alors au paroxysme.
« Ah ! Rascasse ! Je veux t’étriper,t’éventrer. »
Saint-Priac s’élança pour remonter l’escalier. Tout de suite, ilpoussa une clameur terrible : il venait d’atteindre la porteet de constater qu’elle était fermée solidement. Saint-Priacredescendit, chancela et s’affaissa sans connaissance.
Cependant, Rascasse, après avoir assisté au départ de Trencavelet d’Annaïs, après avoir écouté quelque temps le vacarme quefaisaient les gardes enfermés en essayant de démolir la porte,Rascasse, disons-nous, se mit à méditer sur la situation. Ildevenait urgent de prendre un parti.
« Essayons ! » fit tout à coup Rascasse.
Et il se mit à lacérer ses vêtements. Puis il brisa sa rapière,dont il ne garda que le tronçon dans son fourreau de cuir. Noncontent de ces préparatifs, il trempa sa main dans une flaque desang et s’en badigeonna fort habilement le visage. Puis, ils’avança vers la cave, sur la porte de laquelle ses prisonniersbattaient un furieux rappel, et se mit à pousser une série dehurlements qui représentaient le bruit multiple d’une bataille. Àses premiers cris, le tapage cessa dans la cave.
« Bon, se dit Rascasse, le sire de Saint-Priac et sesacolytes m’écoutent. »
« Ah ! misérable prévôt, je te tue ! – Ah !bélître, ah ! maraud ! ah ! pendard ! Trencaveld’enfer, tiens ! tiens ! tiens ! – Seigneur !Trois contre moi ! À l’aide ! Ma rapière estbrisée ! – À moi, monsieur de Saint-Priac ! Ah ! ilsme tuent ! – Je… ah !… »
Il va sans dire que Rascasse accompagnait ces exclamations d’unemimique forcenée : appels du pied, cliquetis de fer, rien n’ymanquait. Au dernier cri, il se laissa lourdement tomber.
Rassuré, il se glissa vers le vestibule, sans bruit, enjambacadavres et décombres, s’élança dans la rue et s’aperçut alorsqu’il faisait grand jour. Lorsqu’il arriva place Royale, lecardinal venait d’en partir pour se rendre au Louvre.
Rascasse ne perdit pas de temps ; sa vie dépendait d’unprompt et audacieux mensonge. Il courut chez le lieutenantcriminel. Sur le rapport de l’espion, ce magistrat s’élança vers larue Courteau, accompagné d’une imposante escorte.
Quant à Rascasse, il s’en alla au Louvre, et se posta devant leguichet. Au bout d’une demi-heure Richelieu parut, s’avançant verssa litière. Rascasse, vivement, s’approcha des gardes, enchancelant, et, d’une voix éteinte :
« Camarades, pour l’amour du Ciel, un verre devin… »
Et il se laissa tomber. Les gardes s’empressèrent.
La litière du cardinal s’avança vers le pont-levis. Richelieuvit ces gens rassemblés. Il se pencha et aperçut ce blessé, cemourant que des gardes emportaient dans le poste.
« Rascasse ! murmura-t-il. Oh ! oh !l’affaire a été chaude ! »
Le cardinal mit pied à terre et entra dans le poste. Le blessé,le mourant, revenait à lui et, apercevant Son Éminence, parvint àse mettre debout par un visible effort que lui inspira sans doutele respect.
« Eh bien ? fit Richelieu d’un ton bref. Trencavelest-il pris ? EtMlle de Lespars ?
– Où est Saint-Priac ?… Où est Corignan ?…
– Ah ! monseigneur, ah !… »
Richelieu garda un moment le silence. Son œil clair fouillal’œil trouble du blessé. Et, d’une voix étrange qui résonna desinistre façon à l’oreille exercée de l’espion :
« Ah ! ce pauvre Rascasse qui vamourir !…
– Monseigneur, dit Rascasse, qui recouvrainstantanément toutes ses facultés, je vais tout vousdire. »
Le cardinal fit monter l’espion dans sa litière.
« Raconte, maintenant ! dit froidement le cardinal.D’abord, qui t’a mis en cet état ?
– Eh ! monseigneur, qui voulez-vous que ce soit, sinonle damné Trencavel ? Mais il n’était pas seul. Le prévôt estarrivé et m’a lardé, lui aussi. Ce n’est pas tout, elle en étaitaussi !
– Mlle de Lespars ?…
– Ah ! monseigneur, vous n’avez pas voulu me croire.C’est elle qu’il fallait tuer ! Le prévôt, ce n’est rien.Trencavel, passe encore. Mais elle ! Lorsqu’elle a fondu surmoi, l’épée au poing, je me suis vu mort. J’ai dû fuir,monseigneur !
– Ainsi, elle s’est battue ? dit Richelieu d’une voixsombre.
– Et bien battue, monseigneur.
– Raconte, et n’oublie rien.
– Voici les choses : M. de Saint-Priac etses hommes enfoncèrent la porte de l’hôtel. Cependant, Corignan etmoi, nous nous étions introduits dans les jardins en escaladant unmur. Nous pénétrons dans l’hôtel. Nous nous dirigeons vers levestibule où avait lieu la bataille. Nous nous trouvions dans uncouloir qui traverse la maison. À ma droite, je voyais une porteouverte : la porte des caves, monseigneur. Tout à coup unhomme et une femme nous tombent sur le dos, nous écartentviolemment et se précipitent dans les caves. « Ce sonteux ! cria Corignan. Trencavel et Annaïs ! À larescousse ! » Et il se jette dans les caves. Je ferme laporte, persuadé que ces deux terribles ennemis de Votre Éminencesont pris. Je cours dans le vestibule et je voisM. de Saint-Priac qui, justement, se demandait cequ’était devenu Trencavel. Je l’amène devant la cave.M. de Saint-Priac y descend. Ses gens y descendent. Et jeme préparais à descendre moi-même lorsque je suis assailli tout àcoup par un homme qui ferme à clef la porte des caves, puis fondsur moi, l’épée à la main. C’était le prévôt Montariol.
– Et Trencavel ? Et Annaïs ? gronda lecardinal.
– Eh bien, monseigneur, Corignan s’était trompé. Ilsn’étaient pas dans la cave. En effet, à peine eu-je engagé le feravec le prévôt que le maître en fait d’armes surgit. Je medéfendais de mon mieux. Mais déjà, tout déchiré, tout couvert desang, je sentais mes forces m’abandonner, lorsqu’un troisièmeadversaire se rua contre moi ; c’était elle,monseigneur ! Je me fusse fait tuer sur place. Mais je dusfuir – puisque ma rapière venait de se briser ! »
Et Rascasse tira du fourreau le tronçon qu’il y avaitsoigneusement laissé.
« Rascasse, dit Richelieu, tu es un bon serviteur ; cen’est pas ta faute si tu as été vaincu, accablé par le nombre.Tiens, prends cette bourse, et suis-moi dans moncabinet. »
Le cardinal parvint dans une salle où travaillait d’habitude sonsecrétaire intime.
« Bertouville, dit Richelieu, lundi prochain je donne àdîner en mon domaine de Fleury… »
« Tiens ! tiens ! songea Rascasse. »
« Envoyez dès demain du monde là-bas pour tout mettre enétat. Que tout soit prêt lundi à midi.
– Monseigneur voudra-t-il bien me dire combien de convivesil compte traiter ?
– Mettons une douzaine, Bertouville, fit Richelieu.
– Votre Éminence consentira-t-elle à m’indiquer la qualitédes convives ?
– Lundi, en mon domaine de Fleury, je serai honoré de laprésence de Monsieur, qui a bien voulu me promettre d’amener sesamis… »
Rascasse ferma les yeux comme s’il eût été ébloui des penséesqui lui traversaient le cerveau. Le cardinal entrait dans soncabinet. Rascasse avait ordre de suivre : il entra.
« M. de Saint-Priac est là qui demande audience,dit l’huissier. Il est accompagné du révérend Corignan.
– Faites-les entrer », dit Richelieu.« Patatras ! » frissonna Rascasse.
Le cardinal s’était assis à sa table, compulsant des papiers.Saint-Priac, immobile, attendait. Corignan menaçait du geste et duregard Rascasse qu’il venait d’apercevoir.
« Monsieur, dit Richelieu en levant tout à coup la tête,expliquez-moi comment vous avez été vaincu.
– C’est bien simple, monseigneur, dit froidementSaint-Priac. Vous êtes trahi par Corignan et Rascasse.
– Expliquez-vous, Saint-Priac, dit Richelieu.
– Monseigneur, j’ai donné l’attaque à l’hôtel de la rueCourteau, où se trouvait le maître d’armes Trencavel et celle quevous savez. La porte enfoncée, je les tenais, lorsqu’ils ontdisparu tout à coup. C’est alors que Rascasse m’a affirmé que lesrebelles s’étaient enfermés dans les caves où je descendis avec meshommes : dans les caves, dont la porte fut fermée à doubletour à peine y fûmes-nous ; dans les caves, d’où je n’ai étédélivré que par M. le lieutenant criminel.
– Envoyé par moi après ma bataille avec Trencavel et Annaïsde Lespars ! triompha Rascasse.
– Vous vous êtes battu, vous ? fit Saint-Priac.
– N’avez-vous pas entendu le bruit de labataille ?
– Je l’ai entendu ! fit Corignan. J’ai même entendu uncri de Mlle de Lespars que vous avez dûtoucher, Rascasse. »
Saint-Priac était certain que les deux espions mentaienteffrontément.
« Monseigneur, continua-t-il, ces hommes trahissent. Lapreuve, c’est que dans la cave, où j’ai été poussé par Rascasse, jen’ai trouvé que Corignan ivre… Et, courant après une drôlesse quiétait là je ne sais ni comment ni pourquoi…
– Juste Ciel ! cria Corignan.
– C’est bien ! dit Richelieu. Entrez là, tous deux, etattendez. »
Le cardinal se leva, ouvrit une porte, fit traverser aux deuxespions une salle, et les fit entrer dans la pièce suivante.
« Monsieur, dit-il à Saint-Priac, ne parlons plus de cetteaffaire. Je chargerai quelque autre de m’apporter les papiers quedétient Mlle de Lespars. Il va sans dire quece qui vous était destiné, c’est-à-dire la main de cette nobledemoiselle, sera donné à cet autre. Allez, vous êtes libre.
– Monseigneur, vous m’avez acheté corps et âme. Vous avezle droit de me tuer, non de me chasser.
– Que voulez-vous que je fasse de vous ?
– Je vous ai donné la lettre que vous aviez écrite à lareine. »
Richelieu blêmit.
« Il n’y a que moi qui puisse vous amener Annaïs, repritSaint-Priac. Il n’y a que moi qui puisse tuer Trencavel.
– Ceci est votre affaire, monsieur, non lamienne. »
Ce mot était la rentrée en grâce. Saint-Priac murmura :
« Je vais me mettre en campagne dès ce matin.
– Non, fit vivement Richelieu. Vous reprendrez cetteaffaire à partir de mardi seulement.
– Et d’ici là, qu’aurai-je à faire, monseigneur ?
– Trouvez-moi dix hommes déterminés et bien montés. Il meles faut lundi matin. Ils seront sous vos ordres. Vos hommes etvous serez rassemblés lundi, à huit heures du matin, à Longjumeau.Là, vous recevrez mes ordres par un express que je vous enverrai.Voici un bon de cinq cents pistoles que vous toucherez chez montrésorier. Allez, et, d’ici lundi, ne vous montrez pas. »
Corignan et Rascasse, toujours dans la pièce où Richelieu lesavait enfermés, entendirent la porte s’ouvrir. Le Père Josephparut.
« Que faites-vous là ? » demanda-t-il ensouriant.
Ce sourire terrorisa les deux infortunés.
« Allons, remettez-vous, reprit le Père Joseph.Écoutez-moi. J’aurai une mission de confiance à vous donner. Vousviendrez me trouver tous les deux au couvent, ce soir.
– À quelle heure, mon très révérend ?
– Vous serez prévenus. Vous sortirez par cetteporte. »
Le prieur leur montrait la porte opposée à celle par où il étaitentré.
Là-dessus, le Père Joseph rentra dans l’intérieur desappartements.
Les deux pauvres diables se regardèrent d’un air sombre. Ilparaît qu’ils connaissaient les jeux de physionomie de l’Éminencegrise : la parole douce, les gestes amicaux, les promesses deconfiance qui leur avaient été prodigués portèrent au comble leurépouvante.
« Mon cher petit Rascasse, que pensez-vous de cettemission ?
– Mon bon Corignan, je n’irai pas aurendez-vous. »
Le temps passait. La journée s’écoulait lentement. Tout à coup,la porte s’ouvrit – celle de l’intérieur des appartements.
Un valet parut, tenant un flambeau à la main.
« C’est l’heure ! dit-il. L’heure de vous rendre chezle très révérendissime Père Joseph.
– Ah ! ah ! fit Corignan.
– Mon Dieu, oui, fit le valet de plus en pluspapelard : il a une mission de confiance à vous donner. Etvous gagnerez gros. Partez donc, c’est l’heure ! »
Il désignait la porte qui donnait sur un escalier tournant.Rascasse et Corignan ouvrirent cette porte et Rascasse, seul, aprèsavoir refermé la porte, commença à descendre l’étroit escaliertournant. Quelques instants plus tard, Corignan le vitreparaître.
Rascasse mit un doigt sur ses lèvres, et, saisissant la main deCorignan, commença à monter vers les étages supérieurs.
Ils parvinrent aux combles.
« Pour Dieu ! grelotta Corignan, que sepasse-t-il ?
– J’ai vu, dit Rascasse, huit sbires, le poignard à lamain. Quatre pour vous, quatre pour moi. Bonne mesure. »
Corignan claquait des dents. À ce moment, ils entendirent lavoix du valet de Richelieu qui, sans le savoir sans doute, répétaitle mot terrible de Guise à l’assassin de Coligny :
« Eh bien, vous autres, est-ce fait ?
– Nous ne les avons pas vus ! cria une voix.
– Pas vus ! Ils viennent dedescendre !… »
Il y eut un instant d’horrible silence. Puis Corignanbégaya :
« On monte ! »
Rascasse vit une porte et l’ouvrit. Il entra et se vit dans unvaste grenier. Corignan, pour un empire, n’eût pas quittéRascasse : il était entré, lui aussi ; Rascasse lui fitun signe, et à eux deux ils barricadèrent la porte avec deux outrois coffres entassés. Il était temps. Un coup violentretentit.
« Compère, dit Rascasse, donnez-moi votre froc.
– Voilà », dit Corignan, dompté par la terreur.
Il y avait dans ce grenier toutes sortes de vieux meubles.Rascasse dressa trois ou quatre escabeaux l’un sur l’autre, et jetalà-dessus le froc du capucin, qu’il disposa rapidement ; avecle capuchon savamment arrangé, cela faisait une fantastiqueapparition dans les pâles lueurs de la lune.
« Bon ! murmura Rascasse. Ce spectre les arrêteratoujours bien une minute. »
Les coups pleuvaient sur la porte. Rascasse poussa Corignanjusqu’au-dessous de la tabatière la plus proche :
« Compère, faites-moi la courte échelle. Je me hisserai surle toit. Après quoi, je vous tirerai de là. »
En un autre moment, Corignan se fût méfié. Mais hébétéd’épouvante, il se prêta à la manœuvre ; Rascasse se hissa surle toit. Alors, se penchant sur l’ouverture :
« Compère, dit-il, dans un instant, ces messieurs aurontenfoncé la porte et se rueront sur vous. Je vous engage à lesrecevoir à coups de dague, à coups de poing, à coups de pied. Vousles mettrez en déroute, c’est certain. »
Rascasse disparut. Corignan saisit sa tête à deux mains. Puis,il prit sa course, sans savoir où il allait, à travers le grenier…Les sbires apostés par Richelieu achevaient à ce moment d’enfoncerla porte.
Franchissant cette journée du samedi qui commençait et celle dulendemain, nous nous reportons au dimanche soir, veille du jour oùGaston, frère du roi, devait, avec quelques-uns de ses amis, serendre à Fleury, où le cardinal de Richelieu avait promis, ouplutôt accepté de les traiter. Ce que nous allons dire se passaitvers les onze heures.
Pénétrons d’abord à l’hôtel de la place Royale, où Richelieuhabite encore. Malgré l’heure tardive, le Père Joseph est là, commeà une veille de bataille décisive.
« Oui, répétait Richelieu avec amertume, Monsieur, que jedevais briser, m’impose ses volontés ; il me force à lerecevoir chez moi en ami – avec ses amis – c’est-à-dire mesennemis. Oh ! si j’osais !
– Il faut oser, dit le Père Joseph avec une formidabletranquillité. Voulez-vous que je vous dise votre pensée ?Voici ce que vous voudriez oser : si j’osais, Gaston d’Anjoune sortirait pas vivant de ma maison de Fleury !… Puis, jedirais au roi que j’ai eu les preuves d’un complot contre sa vie.Je lui dirais que j’ai voulu faire arrêter les misérables quirêvent de trouver pour Louis XIII le Ravaillac ou le JacquesClément qu’on a trouvé pour Henri IV et Henri III. Je lui diraisque les conjurés, sûrs qu’ils étaient de mourir sur l’échafaud, sesont rebellés, qu’il y a eu bataille et que les traîtres sontmorts. Voilà ce que je dirais au roi, et le roi m’embrasserait enm’appelant son sauveur !… Voilà ce que vous vous disiez,Richelieu ! Et moi, je vous dis : il faut oser !
– Et qui vous dit que je ne veuille pas oser ?
– Je sais que vous le voulez », dit le PèreJoseph.
Alors, à mots rapides, ils échafaudèrent la chose.
« J’aurai à Longjumeau une douzaine d’hommes armés, ditRichelieu. Saint-Priac les commande. Jusqu’à la dernière minute,ils ne sauront pas de quoi il s’agit.
– Bien. Et à Fleury ?
– La confiance. Personne. Quelques valets, monmajordome.
– Très bien. À quelle heure serez-vous à table ?
– Ce sera pour midi.
– Combien le duc d’Anjou amènera-t-il d’amis ?
– Trois ou quatre.
– Savez-vous lesquels ?
– Il m’a été impossible de le savoir. Mais je suppose queCésar de Vendôme et son frère le Grand-Prieur en seront.
– Fasse le Ciel qu’il en soit ainsi ! La journéeserait complète. Voyons, convenons de nos gestes… Vous vous mettezà table à midi. À midi aussi, je serai à Longjumeau. Saint-Priacest un homme sûr. La besogne sera bien faite. Il entre à Fleury.Vous vous arrangerez pour qu’il puisse prendre position dans lapièce voisine de celle où seront vos hôtes. Les hommes entrerontsur un mot que vous crierez. Et ils agiront. Convenons du mot. Vouscrierez : « Dieu le veut !… »
– Dieu le veut ! » répéta le cardinal deRichelieu.
À ce moment, un valet de confiance gratta à la porte. Le PèreJoseph alla ouvrir et demanda paisiblement :
« Qu’y a-t-il, mon ami ?
– Un gentilhomme est en bas qui veut coûte que coûte parlersur l’heure à Son Éminence. »
En cette même soirée, d’étranges mouvements se faisaient dans larue Saint-Thomas-du-Louvre où se trouvait l’hôtel de la duchesse deChevreuse.
Cette étroite voie était à demi seigneuriale par les quelqueslogis nobles qu’elle contenait, et à demi populaire par un certainnombre de maisons borgnes. L’une de ces pauvres demeures setrouvait juste en face le grand portail de l’hôtel deChevreuse.
Vers dix heures, donc, deux hommes sortirent de l’hôtel etremontèrent vers la rue Saint-Honoré. C’étaient le marquis deBeuvron et le comte de Montmorency-Bouteville.
Trois minutes après leur départ, la porte de l’hôtel deChevreuse s’entrebâilla de nouveau pour livrer passage à un autregroupe composé du marquis de La Valette, de César de Vendôme etd’Antoine de Bourbon, qu’on appelait le Grand-Prieur. Ceux-cidescendirent silencieusement vers la Seine, se séparèrent en sedisant ce seul mot :
« À demain ! »
Cinq minutes s’écoulèrent, et un autre groupe sortit de l’hôtelde Chevreuse. Celui-là comprenait quatre jeunes gens :c’étaient Chevers, Fontrailles, Liverdan et Bussière. Ils allaients’éloigner. Bussière les retint d’un geste.
« Messieurs, dit-il, j’ai à vous parler. Mais parlons bas…Retenez d’abord ceci : Mlle de Lesparsloge maintenant en cet hôtel.
– Où la duchesse lui a cédé un étage, nous le savons dereste, fit Liverdan.
– Patience, reprit Bussière. Vous allez comprendre pourquoije vous rappelle ce détail. Permettez-moi maintenant de vous direqu’en consentant à escorter hors Paris le nouveau cardinal de Lyon,nous avons commis vis-à-vis de nous-mêmes un crime dont nous avonsété punis…
– Où voulez-vous en venir ?
– Je veux en venir à ceci, messieurs : que nous avonsjuré de ne rien faire ni pour Mlle de Lespars,ni pour personne au monde, de ne courir aucun danger tant queTrencavel serait vivant. Nous ne nous appartenions plus. Eh bien,en risquant nos vies pour protéger celle du cardinal de Lyon, nousavons été criminels pour nous-mêmes, et nous en avons été punis,puisque, selon le récit de Mlle de Lesparselle-même, le damné Trencavel a mis notre absence à profit pour serapprocher d’elle.
– C’est vrai ! C’est vrai !…
– Il l’a sauvée, messieurs !…
– Il l’a escortée jusqu’ici !… Messieurs, maintenant,je vous annonce que j’ai retrouvé Trencavel.
– Où est-il ? dit Fontrailles, dans un râle defureur.
– Ici ! » dit Bussière.
Et du doigt, il désigna ce pauvre logis que nous avons signaléet qui faisait face à l’hôtel de Chevreuse.
« Il est là pour surveillerMlle de Lespars. Tant qu’elle habitera cethôtel, il habitera ce logis. Messieurs, demain matin, à neufheures, nous nous retrouverons et, tous quatre ensemble, nousmarcherons sur ce logis. Cela vous convient-il ?
– Cela nous convient !… »
Et eux aussi ils se quittèrent en se disant :
« À demain !… »
Au moment où les quatre jeunes gens s’éloignaient, la porte del’hôtel s’ouvrit une fois encore, et un homme en sortit seul –escorté à distance par deux serviteurs de la duchesse de Chevreuse.Il s’élança, rapide, serrant les murs, se faisant petit, avecl’allure d’un criminel qui fuit. C’était Gaston d’Anjou.
Dans l’hôtel, il n’y avait plus que deux conspirateurs. L’uns’appelait le comte de Chalais, l’autre le chevalier de Louvigni.Cette historique réunion, où se décida ce qui devait s’accomplir àFleury le lendemain lundi, avait eu lieu dans la grande salled’armes de l’hôtel, située au rez-de-chaussée.
Le premier, Chalais disparut. Mais au lieu de sortir de l’hôtel,il se dirigea, guidé par Marine, la femme de chambre de laduchesse, vers les appartements du premier étage.
Dans la salle, il y avait encore un homme qui s’était tenu dansune embrasure de fenêtre et que la duchesse regardait en souriant.Ce sourire voulait dire : « Voyons, allez-vous-en donc.Vous voyez bien que tout est fini… »
Louvigni s’avança vers elle.
« Madame, dit-il, vous savez que je vous aime, n’est-cepas ?
– Hélas !… oui. Je vous plains vraiment,d’honneur.
– Madame, je vous jure sur ce cœur que vous piétinez, jevous jure par Dieu et le salut de mon âme, que je fais en ce momentune démarche suprême. Me comprenez-vous ?
– Je crois du moins vous comprendre : vous voulez medire que vous allez vous tuer si je ne me mets pas à vous aimer.Écoutez, chevalier, je ne vous aime pas – d’amour s’entend. Mais,si vous êtes le grand cœur que je crois, vous renoncerez àm’affliger du spectacle d’un amour que je ne partage pas et vousattendrez votre guérison d’un autre amour et du temps… »
Louvigni, à demi-incliné, avait écouté ces paroles dans uneimmobilité de marbre. Seulement, de grosses larmes roulaient de sesyeux fermés.
« Madame, dit-il, en conservant cette attitude de raideuroù il s’était comme pétrifié, je vous remercie de votre cruauté. Jene sais pas du tout si je me tuerai. Ce que je dois vous direaussi, c’est que ni un autre amour, ni le temps ne pourront meguérir. Demain ou dans vingt ans, je mourrai en vous adorant, et envous maudissant d’avoir fait le malheur de ma vie…
– Comment puis-je vous aimer si vous memaudissez ?
– Voici ma dernière prière, madame. Aimez qui vous voudrezau monde. Et je vous servirai. Oui. Même si vous aimiez un hommeindigne, je me ferais infâme pour vous servir…
– Dieu me pardonne, dit la duchesse avec une indiciblemajesté, je crois que vous essayez de m’insulter…
– Non, madame, je vous le jure. Nulle intention d’offensedans ma pensée. Vous êtes la femme que j’aime. C’est tout. Et jedis : Madame, à genoux, toute ma vie, je vous servirai, nonseulement dans vos amours, mais dans vos haines. Vous ferez de moice qu’il vous plaira. Vous marcherez sur mon cœur tant que vousvoudrez. Je ne vous demande qu’une grâce, une seule, la dernière.Si vous me l’accordez.
– Quelle grâce ? balbutia la duchesse bouleversée.
– La voici, madame : écartez seulement de moi le ferrouge de l’effroyable jalousie. Écartez de vous cethomme !…
– Chalais ! cria la duchesse, frémissante.
– Oui, râla Louvigni agonisant.
– Je l’aime ! Adieu, chevalier. »
Louvigni sortit, tout raide. Il ne savait ni ce qu’il faisait,ni où il allait. Il savait seulement qu’il souffrait…
Rascasse, en cette soirée du dimanche, était attablé en sonlogis de la rue Saint-Antoine, toutes portes fermées.
Ce n’était pas tout que d’avoir pu gagner les toits en laissantson malheureux compagnon d’infortune exposé seul aux coups desassaillants. Il fallait descendre. Souple, adroit et brave àl’occasion, il entreprit sur les toits un voyage périlleux. Iltrouva, à l’hôtel voisin, une tabatière dont il brisa le carreau,et il n’eut qu’à se laisser glisser dans un grenier où il attenditpatiemment le jour. Au matin, il descendit l’escalier sans faire demauvaise rencontre, se glissa au-dehors, traversa bravement laplace et alla s’enfermer chez lui, non sans avoir fait provision devictuailles.
Tout à coup, on frappa à la porte et il entendit la voix deCorignan qui gémissait :
« Ouvre-moi, Rascasse ; pour l’amour de la Vierge,ouvre ta porte à frère Corignan ! »
Rascasse courut ouvrir et le capucin entra.
« C’est bien lui, par ma foi !
– Frère Corignan, compère, ne se laisse pas mourir commecela, en une seule fois. Or, donc, sachez pour comble que c’estvous qui me sauvâtes.
– Je le savais, fit Rascasse avec impudeur.
– Oui, dit Corignan, les coudes sur la table, ce fut àvotre idée de mannequin que je dus la vie. Les drôles tombèrent surmon froc à coups de lardoire, et je vis les enragés courir dans legrenier comme des lutins après avoir lardé mon froc. Ils virentouverte la petite lucarne et crièrent que nous nous étions sauvéspar là. À la fin, ils se retirèrent. Si vous n’aviez pas eu lasublime pensée du mannequin, les drôles ne se fussent pas arrêtés àle trucider, je n’aurais pas eu le temps de me cacher, et je neserais pas ici à boire votre piquette.
– C’est bon de sauver un ami », ragea Rascasse.
Mais tous deux étaient à bout de patience.
« Ah ! misérable, rugit Corignan, sans la moindretransition. Tu as voulu me faire tuer. Il faut que je mevenge ! »
Aussitôt, ils en vinrent aux mains. Le poing tendu de Corignandécrivit des courbes furieuses. La tête de Rascasse, lancée à toutevolée, frappa, tel un bélier, à coups redoublés. Cetteconsciencieuse distribution de horions, qu’ils s’administrèrentloyalement, les calma.
« J’ai une idée, dit Rascasse, pour rentrer en grâce auprèsdu cardinal. Ou, si nous ne réussissons pas, nous aurons acquis unautre protecteur, qui n’est rien de moins que monseigneurGaston.
– Oh ! oh !… fit Corignan. J’aime mieuxl’autre.
– Moi aussi, mais faute du cardinal… Maintenant, écoutezceci : demain, le cardinal traite le frère du roi en sondomaine de Fleury !…
– Oh ! voilà qui sent d’une lieue le poison ou lepoignard !
– C’est mon avis, dit froidement Rascasse. Je crois quedemain il y aura du nouveau dans le royaume. La bataille aura lieuà Fleury. Eh bien, allons à Fleury !
Laissons les deux alliés établir leur plan de campagne pour lelendemain. Cette scène avait eu son pendant chez le cardinal. Lelecteur a assisté au conciliabule qui se tint entre les deuxÉminences, et Gaston d’Anjou, on l’a vu, avait été condamné à mort.Ce fut à ce moment qu’on annonça le gentilhomme qui voulait parlerau cardinal. Sur un signe de Richelieu, le gentilhomme futintroduit. C’était Louvigni.
C’était Louvigni sortant de l’hôtel de Chevreuse.
« Cette fois, il est mûr ! » songea lecardinal.
Par ricochet, le regard de Louvigni s’arrêta sur le Père Joseph.Ceci voulait dire :
« Je ne parlerai pas s’il y a des témoins à mahonte. »
« Adieu, monseigneur, dit le Père Joseph, en s’inclinantrespectueusement devant Richelieu. Je rentre au couvent et j’yprierai Dieu pour le roi et pour son ministre – et pour vous, monfils », ajouta-t-il en se tournant vers Louvigni.
L’Éminence grise disparut aussitôt. Louvigni entendit les portesqui se refermaient l’une après l’autre, au loin, et ilsongea : « Nous sommes seuls… »
« Parlez, maintenant, dit Richelieu.
– Monseigneur, lorsque je vins vous avertir de ne pas vousrendre à la maison du clos Saint-Lazare, vous m’avez fait unepromesse.
– La voici : j’ai promis d’écarter ou de supprimer lesobstacles qui vous séparent d’elle. C’était vous promettre sinonson amour, du moins sa soumission. Donc, je vous donne la duchessede Chevreuse. Il faut seulement pour cela que vous m’aidiez. Vousdites, vous criez de toute votre attitude que vous êtes félon,traître, espion, vous vous accablez. Je dis, moi, que vous faitessimplement votre devoir envers le roi. Je dis que vous serieztraître et félon si vous ne parliez pas. Je dis que…
– Taisez-vous, monseigneur ! » interrompitLouvigni avec une rudesse désespérée.
Puis il pleura… Et alors Richelieu vit quelque chosed’épouvantable.
Louvigni, tout pleurant, se courbait et, l’un après l’autre,retirait ses éperons d’or, – ses éperons de chevalier ! – puisil tirait son épée et la posait sur la table…
Louvigni se dégradait lui-même.
« Maintenant, je puis parler. Les conjurés se sont réunisce soir… chez elle !…
– Bien. Et que doit-on faire de moi ?
– On doit vous tuer », dit Louvigni d’un accentétrange.
Richelieu pâlit et jeta autour de lui un regard qui alla tombersur une tapisserie, celle-ci, s’entrouvrant, lui laissa voir latête rude et menaçante du Père Joseph. L’Éminence grise était làqui regardait et écoutait ! Richelieu reprit :
« Quand la chose doit-elle avoir lieu ?
– Demain », dit Louvigni.
Le cardinal tomba dans son fauteuil, agité de frissons. Louvignifaisait déjà un pas vers lui. Un homme parut tout à coup, saisit lebras de Richelieu et, d’une voix de sauvagerie quicingla :
« Et que serait-ce, monseigneur, si les assassins étaientlà, le poignard levé !… Monsieur de Louvigni, continua le PèreJoseph, vous pouvez, vous devez parler devant moi. Il est trop tardpour reculer. D’ailleurs, si M. le cardinal représente ici leroi, moi je représente Dieu !… »
Ces mots prononcés, le Père Joseph se plaça près de Richelieu etlui dit :
« Poursuivez l’interrogatoire.
– Ainsi, dit Richelieu, c’est demain que je dois être…
– Tué ! acheva le Père Joseph. À Fleury, n’est-cepas ?
– Oui, monsieur, dit Louvigni.
– Bien. Le nom des assassins, maintenant ?
– Chalais ! gronda Louvigni.
– Ensuite ? dit l’Éminence grise d’un ton bref.
– MM. de Chevers, de Liverdan, de Fontrailles, deBussière.
– Gentilshommes angevins qui sont du dernier mieux avec SonAltesse royale, observa le Père Joseph. Ensuite ?
– M. le duc de Vendôme, M. de LaValette…
– Ah ! gronda Richelieu, Épernon a peur. Il met sonfils en avant.
– Ensuite ? grinça le Père Joseph.
– M. de Beuvron, M. de Boutteville…
– Ensuite ?
– Une femme ! Oh c’est atroce… dénoncer unefemme !…
– Tant pis ! le nom ! le nom de laconspiratrice ?
– Mlle de Lespars !…
– Ah ! ah ! éclata Richelieu. Ah ! mon bonfrère, que n’êtes-vous là !
– Silence ! commanda le père Joseph.Ensuite ?
– C’est tout ! dit Louvigni.
– Vous mentez !
– Le frère du roi ! » fit Louvigni dans ungémissement.
Et il tomba de sa hauteur sur le tapis, de l’écume auxlèvres.
« Cette fois, c’est bien tout », dit le PèreJoseph.
Le lundi matin, vers neuf heures, un capucin, monté sur unemule, entrait dans Longjumeau et mettait pied à terre devantl’auberge du Faisan Doré.
« Par ici, mon révérend, par ici », disait l’hôte.
Mais le capucin, qui semblait très bien connaître l’auberge, sedirigeait tout droit vers une petite salle éloignée donnant sur unearrière-cour.
« Pendarde de chaleur ! reprit l’hôte. Heureusementque nous avons ici tout ce qu’il faut pour la combattre, vins fraiset… oh ! pardon… j’ignorais… »
Le capucin, tout simplement, avait laissé retomber son capuchon.L’hôte s’inclinait, se courbait autant que le lui permettait lamajesté de son ventre.
« Dites à M. de Saint-Priac de venir me trouverici », ordonna le moine d’un ton bref.
Le capucin, demeuré seul, s’était assis sur un escabeau et, lementon dans la main, le coude sur la table, songeait.
« J’attends les ordres que le très révérend Père Josephdoit me communiquer…
– Attendez, monsieur », dit l’Éminence grise.
L’attente se prolongea un quart d’heure. Enfin, Saint-Priacperçut au-dehors une sorte de sourd roulement. Bientôt, descavaliers défilèrent par la porte charretière de l’auberge etvinrent se ranger dans une cour spacieuse. Alors, le Père Josephouvrit la fenêtre et montra à Saint-Priac une cinquantaine d’hommesd’armes, qui mettaient pied à terre.
« Je comprends, fit Saint-Priac. C’est ici la répétition del’expédition d’Étioles.
– Oui, dit le Père Joseph ; seulement, cette fois, cesont des mousquetaires du roi. »
Saint-Priac tressaillit.
« Je présume, dit-il, que vous n’avez plus besoin deshommes que j’ai amenés ?
– C’est vrai, dit le Père Joseph. M. le cardinal apensé que l’opération devait être faite ouvertement et au nom duroi. Ces mousquetaires vont se rendre au domaine de Fleury où ilsvont arrêter quelques gentilshommes qui ont déplu à Sa Majesté.Vous comprenez que, comme vous le disiez, nous n’ayons plus besoinde ceux que vous appelez vos hommes. Mais il est possible que vousen ayez besoin, vous. »
« Ah ! ah ! songea Saint-Priac, voici l’ordre quiva venir… »
« Les mousquetaires, reprit l’Éminence grise vont faireleur besogne. Vous n’avez pas à vous en occuper. Seulement, parmiles gentilshommes qu’on va arrêter, se trouvera unefemme. »
Saint-Priac fut agité d’un frisson.
« Elle s’appelle Annaïs de Lespars…
– Annaïs ! gronda Saint-Priac.
– Voici ce que je vous conseille, dit le Père Joseph.Prenez vos hommes et rendez-vous tout droit à Melun. Là, vousattendrez le passage des mousquetaires, vous les suivrez de loin,vous arriverez en même temps qu’eux à Fleury et vous vousinspirerez de l’occasion qui se présentera. Je n’ai rien à vousdire que ceci : au cas où Mlle de Lesparsserait arrêtée, rien ne pourrait empêcher la justice du roi, niinterrompre le procès qui lui serait fait… »
« Oui, songea Saint-Priac, et comme rien ne l’empêcherait,elle, de dire pendant ce procès ce qu’elle a à dire, comme lecardinal veut à tout prix, morte ou vive, l’empêcher de parler…oui, oui, je comprends… »
« Je vous remercie, reprit-il à haute voix. Je puis vousassurer que Mlle de Lespars ne sera pasarrêtée… sinon par moi.
– Cela vous regarde. Mais n’oubliez pas que cette noblefille vous est destinée. Que le cardinal a de grandes vues sur elleet sur vous. Ce soir, donc, à l’hôtel du cardinal, venez nous direoù vous aurez conduit votre fiancée. Allez… »
Saint-Priac se retirait l’esprit enfiévré… la joiel’étouffait.
« Un dernier mot, dit le Père Joseph. Il est probable quevotre mariage aura lieu dès cette nuit. »
Saint-Priac sortit en chancelant. Quant au Père Joseph, il fitappeler l’officier qui commandait les mousquetaires et s’enfermaavec lui. Quelques minutes plus tard, les sacripants de la sallevoisine sautaient en selle, et leur troupe effrayante s’élançaitvers Melun.
Au moment où le dernier des estafiers sortait du Faisan Doré,apparaissaient deux cavaliers venant de Paris : Corignan etRascasse ! Ils étaient armés jusqu’aux dents. Rascasse, deloin, avait parfaitement vu le mouvement des gens deSaint-Priac.
« Compère, dit-il, je crois que voici l’avant-garde.
– Bah ! fit Corignan, ce sont des voleurs de grandchemin.
– Justement, dit Rascasse, qui sauta à terre. Il faut voirqui ils veulent détrousser. Si c’était nous, hein ?Attendez-moi donc ici. »
Rascasse, bientôt, pénétra dans l’auberge et revint en courant.Il se hissa sur son cheval et dit :
« En route, compère. Il y a dans la cour de cette aubergeune demi-compagnie de mousquetaires et certain capucin que j’aientrevu et qui m’a paru ressembler fort à votre vénérablesupérieur, le Père Joseph…
– Le Père Joseph ! » bégaya Corignan.
Et il partit à fond de train. Arrivés aux premières maisons deMelun :
« Halte ! fit Rascasse. Mettons nos chevaux en cetteétable et surveillons la route. »
Le Père Joseph, après le départ de Saint-Priac, s’installa dansune pièce du premier étage, d’où, à travers les rideaux de lafenêtre, il pouvait surveiller la route.
« Tout ce qui doit ce matin aller à Fleury passera là sousmes yeux », songea-t-il.
Au bout d’une heure, quelqu’un passa sur la route… C’étaitelle !
Où allait Annaïs ?… À Fleury ?… Mais dans la réunionqui eut lieu à l’hôtel de Chevreuse, elle avait déclaré qu’elleentendait agir seule en son duel avec Richelieu…
Elle passa… Le regard du Père Joseph la suivait… et là-basSaint-Priac attendait.
« Oh ! oh ! murmura tout à coup le Père Joseph,qui sont ces trois que je ne connais pas ? Des voyageurs,peut-être ? »
Ces trois, c’étaient Trencavel, Mauluys et Montariol. À vingtpas derrière eux grimaçait la figure de Verdure…
« Ah ! fit le Père Joseph, au bout de quelquesminutes, ceux-ci en sont, sûrement. »
C’étaient Fontrailles, Chevers, Bussière et Liverdan. Ilssuivaient Trencavel à la piste !
Trencavel, après avoir conduit Annaïs jusqu’à l’hôtel deChevreuse, à la suite de la bataille de la rue Courteau, s’étaitinstallé dans ce pauvre logis que les quatre chevaliers s’étaientpromis d’envahir. Mauluys, lui avait prêté Verdure.
Et par Verdure qui allait et venait, Trencavel demeurait encorrespondance avec Mauluys et Montariol.
Il vit, le dimanche soir, sortir de l’hôtel de Chevreuse lesdivers groupes que nous avons signalés, et il se dit :
« Voilà qui sent la bagarre. Que va-t-il se passerdemain ? »
À tout hasard, il envoya prévenir Mauluys et Montariol,lesquels, le lendemain matin, à sept heures, se trouvèrent au logisoù le maître en fait d’armes avait établi son observatoire.
On tint conseil dans le grenier de Trencavel, cependant queVerdure, posté à la fenêtre, dardait un œil perçant sur l’hôtel deChevreuse.
« Ho ! fit tout à coup Verdure, voici la nobledemoiselle qui sort de l’hôtel. Très bien montée, ma foi !
– En route ! » dit Mauluys.
Il était à ce moment un peu plus de huit heures.
Vers le même moment, une autre scène se déroulait sur la placedu Louvre. Bussière venait d’arriver. Quelques moments plus tardsurvint Fontrailles. Puis Chevers et Liverdan débouchèrent à leurtour sur la place.
Ils devaient être présents à l’affaire de Fleury : le lieude rendez-vous général était à Melun à onze heures. Mais on a vuqu’avant d’aller retrouver à Melun le duc d’Anjou et ses affidés,les quatre avaient juré d’accomplir une terrible besogne. Ils’agissait d’une bataille, d’un assassinat. L’amour lespoussait…
« Messieurs, dit Bussière, d’une voix rêche de haine,comment allons-nous nous y prendre ?
– C’est simple, dit Fontrailles, nous mettons tous quatrepied à terre devant le logis. Nous pénétrons de gré ou de force.Nous allons droit au gîte de l’homme, et nous frappons… »
Ils se mirent en route par la rue Saint-Honoré. Au moment où ilsdébouchaient dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, Bussière, quimarchait en tête, gronda :
« Enfer ! Il nous échappe !… »
Les trois autres avancèrent et virent Trencavel à l’autre boutde la rue, encadré de Mauluys et de Montariol, suivis de Verdure,tous bien armés. Trencavel et ses compagnons avaient tourné àgauche, sur les berges de la Seine.
« Suivons-le, dit Fontrailles.
– Arrive qu’arrive, suivons-le !… »
Devant Trencavel, à peu près à même distance, marchait Annaïs.Elle les menait tous – sans savoir.
À Longjumeau, le Père Joseph guettait le passage des conjurés.Après la bande Fontrailles, pendant une demi-heure, il ne vitpasser que des gens du pays. Un nuage de poussière, soudain, et lagalopade sonore de plusieurs chevaux. Le nuage, tout à coup, passa…Le père Joseph eut un sourire terrible et murmura :
« Cette fois, c’est lui ! Maintenant, ils y sonttous ! »
Le nuage, c’était Chalais, qui courait à sa destinée… c’étaitBoutteville et Beuvron, c’était La Valette, c’était Vendôme et sonfrère, et, au milieu d’eux, riant très fort et gesticulant, le ducd’Anjou, le frère du roi ! Le père Joseph descendit jusqu’à lacour où attendaient les mousquetaires, et fit un signe. L’officiervint à l’ordre.
« Vous partirez dans dix minutes, dit l’Éminence grise.Vous arriverez à Melun à onze heures ; à Fleury à midi ;dès la maison cernée, vous exécuterez les ordres du roi…
Dix minutes plus tard, l’escadron s’ébranlait au pas. Un peuaprès, les gens de Longjumeau virent ce même moine paisible, quis’était arrêté au Faisan Doré, remonter sur sa mule, et, capuchonsur les yeux, s’engager d’un petit trot tranquille sur la route quiconduisait à Melun.
Au-delà de Melun, à un petit quart de lieue des dernièresmaisons, dans la direction du bourg de Chailly, se dressait, isoléeau bord de la route, une maison couverte de chaume qui arborait unbouquet au-dessus de sa porte, ce qui indiquait au voyageur qu’ilpouvait entrer là et demander une demi-pinte de vin du pays.
Cette maison avait été jadis une auberge. On l’appelait encoredans le pays : le Logis de l’Âne. Peu à peu, l’auberge s’étaittransformée en ferme. Mais, par un reste d’habitude, les paysansqui y logeaient continuaient à offrir aux voyageurs, attirés parl’enseigne et le bouquet, des rafraîchissements tels quels.
C’est au Logis de l’Âne que s’était installé Saint-Priac. Résoluà se placer sur le chemin qui menait à Fleury plutôt qu’à Melunmême, il avait quitté la ville avec sa bande de sacripants, et,apercevant la solitaire maison, s’était dit qu’il aurait là unexcellent poste d’observation. La bande mit donc pied à terre. Lesgens étaient aux champs.
Saint-Priac plaça une sentinelle près de la porte entrouverte ets’assit dans un coin d’ombre de la salle.
« Oh ! fit tout à coup la sentinelle en faction.
– Qu’est-ce ?… dit Saint-Priac.
– Un cavalier sort de Melun et vient sur nous. Il estseul.
– Qu’est-ce ? répéta Saint-Priac.
– Un gentilhomme à plume blanche. »
Saint-Priac se leva, s’avança sur la porte et, tout à coup, eutun grognement de joie furieuse : il venait de reconnaître lejeune cavalier signalé par la sentinelle. Il distribua lesrôles.
Tout le monde se tint prêt. La porte donnant sur la routerestait grande ouverte.
« Ho ! » cria tout à coup la sentinelle.
C’était le signal. Cela voulait dire qu’Annaïs arrivait devantla maison. Saint-Priac se rua, suivi de trois acolytes. L’instantd’après, il sautait à la bride du cheval de la jeune fille.
On a vu que Rascasse et Corignan s’étaient arrêtés à l’entrée deMelun.
Le plan des deux compères était simple. Il s’agissait d’assisterà l’inévitable bagarre, et de juger au meilleur moment qui seraitle vainqueur, de Richelieu ou de Gaston.
Tout à coup, Rascasse aperçut la bande de Saint-Priac.
« Corignan, dit-il, les voyez-vous, hein ? Quel rôleva jouer le Saint-Priac ? Il y a une demi-compagnie demousquetaires qui va intervenir, sans compter le Père Joseph, quivaut à lui seul une compagnie entière. Cela s’embrouille, continuaRascasse. Corignan, nous sommes perdus si nous ne rendons pasaujourd’hui à quelqu’un un service de vie ou de mort. Mais àqui ? La manœuvre de Saint-Priac m’inquiète. C’est ce drôlequi va ramasser tout le bénéfice. Avançons, Corignan, et ouvronsl’œil…
– Oui, dit Corignan, cum prudentia et oculo ;c’est dans les Écritures. »
Les deux espions, donc, suivirent à la piste la troupe deSaint-Priac et traversèrent Melun. De loin, ils virent toute latroupe entrer au Logis de l’Âne.
« C’est leur poste d’observation », dit Rascasse.
Et il se jeta dans les champs. Suivi de Corignan, Rascasseparvint sur les derrières du logis isolé.
Tout à coup il y eut dans la maison grand tumulte, cliquetisd’épées qui parvinrent jusqu’aux deux acolytes.
« C’est l’attaque ! palpita Rascasse. Ah ! j’aicompris !
– Qu’avez-vous compris, compère ? dit Corignan.
– Le plan du cardinal : il a aposté Saint-Priac et sesestafiers pour attaquer le duc d’Anjou, qui, ainsi aura succombé àune embuscade de grand chemin. Pendant ce temps, l’Éminenceattendra Monsieur à Fleury et témoignera une grande impatience.Bien joué !
– Oui, fit Corignan. À nous de bien jouer aussi…
– Eh ! interrompit Rascasse, voici qu’on se bat dansla cour. Courons, Corignan ! Nous sauvons Monsieur… Enavant ! »
Tous deux s’élancèrent.
Annaïs, arrivée devant le Logis de l’Âne, avait vu Saint-Priacse dresser devant elle et sauter à la bride de son cheval. Annaïsdès le premier instant, garda tout son sang-froid, sauta à terre etsaisit son épée. Mais cette épée lui fut violemment arrachée parles estafiers qui surgirent et l’entourèrent.
« En route ! cria Saint-Priac, ivre de joie. Nouspiquerons jusqu’à Chailly et nous pousserons jusqu’àFontainebleau…
– Holà ! fit l’un des estafiers. Regardez,monseigneur ! »
Saint-Priac vit un nuage de poussière qui accourait.
« C’est Monsieur », pensa-t-il. « Vite,cria-t-il, à l’intérieur tout le monde, et laissons passer cesgens. »
Toute la bande disparut dans le Logis de l’Âne, entraînantAnnaïs. Au même instant, le nuage de poussière signalé s’arrêtadevant le logis. Plusieurs cavaliers sautèrent à terre…
« Trencavel ! Trencavel ! rugit Saint-Priac.Malédiction !
– Nous voici, nous voici ! » cria Trencavel àAnnaïs.
Elle sourit. Ceci, non plus, ne l’étonnait pas !
« Bonjour, baron, disait Mauluys. À la bonne heure, je vousretrouve comme en Anjou, détrousseur sur les routes du roi. Cecivous va mieux que l’affaire de la rue Sainte-Avoye.
– Comme en Anjou, grinça une voix de crécelle, rien n’ymanque, pas même moi !
– Verdure ! murmura Saint-Priac, hébété destupeur.
– Un spectre, monsieur le baron ! »
En un clin d’œil, la bagarre fut générale. Saint-Priac, enarrière du groupe, serrait convulsivement un bras d’Annaïs etcherchait à l’entraîner dans la cour.
« Hardi, mes lions ! hurlait Saint-Priac.
– En avant ! » vociférait Montariol.
Tout à coup, Trencavel fit la trouée et bondit dans la cour, oùSaint-Priac, à ce moment même, poussait Annaïs.
« N’ayez pas peur, mademoiselle ! »
Il fondit sur Saint-Priac qui lâcha la jeune fille.
« Attention ! rugit Trencavel, je voussers ! »
Ce fut foudroyant. Il y eut un éblouissement d’acier, etTrencavel se fendit à fond sur Saint-Priac acculé à une porte quiouvrait sur les champs… Brusquement, l’épée de Trencavel sereleva : Saint-Priac ne fut pas touché. C’était Annaïs !…Elle venait de tirer sa rapière et, d’un coup sec, avait relevécelle de Trencavel à l’instant où elle allait toucher Saint-Priac àla poitrine. Trencavel jeta sur Annaïs un regard de stupeur.
« Il est à moi ! » dit-elle. Et elle tomba engarde.
À ce moment passait sur la route un groupe de cavaliers augalop. C’étaient Fontrailles, Chevers, Bussière et Liverdan qui,depuis Paris, étaient sur les traces de Trencavel. Ils avaientd’abord conçu quelque étonnement que le maître en fait d’armessemblât marcher sur le point même où ils avaient rendez-vous. Maisils n’avaient guère le temps de s’étonner. La haine lesdominait.
Ils passaient à ce moment devant le Logis de l’Âne.Entendirent-ils le bruit de la lutte ? Virent-ils seulement lamaison ? C’est peu probable. Ils ne voyaient à l’horizon quel’image sanglante et pâle de Trencavel percé de coups, ilsn’entendaient que les hurlements de leur haine.
Au moment où Annaïs tombait en garde devant Saint-Priac, la courfut envahie par les estafiers qui reculaient en désordre devant unecharge furieuse de Montariol et de Mauluys. Quant au sieur Verdure,il ne se battait pas. Il était resté dans la grande salle, vidaitméthodiquement l’un après l’autre les gobelets encore pleins etricanait.
Saint-Priac, en voyant arriver ses braves à la rescousse, éclatade rire ; d’un bond, il les rejoignit en vociférant :
« Servez-les ! Hardi ! Cent pistoles partête ! »
En un instant, Trencavel, Annaïs, Mauluys et Montariol setrouvèrent acculés dans un espace resserré où ils ne pouvaient sedéfendre bien longtemps ; y compris Saint-Priac, ils avaientencore neuf lames devant eux. Cet espace était une sorte de boyauformé entre les écuries et le bâtiment central de la cour. Au fondde cette impasse était la porte des champs.
Trencavel et Mauluys se placèrent devant Annaïs, mais elle lesécarta et aussitôt engagea le fer.
« Monseigneur ! Tenez bon ! » cria une voixdu dehors.
En même temps, la porte s’ouvrait violemment.
« Rascasse ! hurla Saint-Priac. Rascasse etCorignan !
– Monsieur Trencavel ! » bégaya Rascasse,ébahi.
En un clin d’œil, Trencavel, Mauluys, Montariol et Annaïs setrouvèrent dans les champs. Rascasse et Corignan avaient la rapièreau poing. Les estafiers n’étaient plus que sept : leur ardeurtomba ; d’un regard, ils se consultèrent et aussitôt, tousensemble, tirant leurs chevaux sur la route, sautèrent en selle ets’envolèrent. Saint-Priac, les yeux sanglants, la bouche écumantesauta à cheval à son tour, il s’élança en jetant une imprécation derage. Trencavel fit un mouvement.
« Où allez-vous ? demanda Annaïs en le touchant aubras.
– Le poursuivre, et vous débarrasser de cesacripant. »
Annaïs eut, comme tout à l’heure, un étrange sourire.
« Restez. Je vous dis que cet hommem’appartient. »
Il nous faut maintenant dire ici la grande surprise qui, en cejour advint à Corignan. Après la fuite de Saint-Priac, Annaïs,Trencavel et ses compagnons étaient rentrés dans la cour. Rascasseet Corignan avaient suivi, l’un tout ébahi d’avoir sauvé Trencavellà où il croyait avoir tiré d’affaire le duc d’Anjou, l’autreruminant déjà des projets que la vue du même Trencavel avait faitnaître dans sa cervelle. Aussi, tandis que le maître en faitd’armes et ses amis tenaient conseil, Corignan tira son acolyte àquartier :
« Compère, dit-il, c’est le Ciel qui nous envoieTrencavel ! Le voilà, le moyen de rentrer en grâce auprès ducardinal ! »
Ils arrivaient près d’un fournil, dont l’ouverture béait.
« Explique-toi, frocard ! fit Rascasse, goguenard.
– C’est simple, moucheron ! Je, reste ici pour amuserTrencavel et ses suppôts. Puisque le Père Joseph se trouvait àLongjumeau avec une compagnie de mousquetaires, ils doivent être enroute à cette heure. Vous courez à la rencontre de mon dignesupérieur, vous lui racontez que j’ai capturé le maître d’armes, laraffinée d’honneur, tous enfin ! Vous arrivez avec lesmousquetaires. Nous prenons toute la bande et nous l’offrons aucardinal. Qu’en dis-tu, moucheron ?
– Rascasse, venez par ici, dit à ce moment Trencavel.
– Tout de suite, mon gentilhomme. »
Et tandis que Corignan allait boire en compagnie de Verdure,Rascasse répondait à l’appel de Trencavel.
« Rascasse, dit Trencavel, il est certain que vous nousavez rendu service. Je m’en souviendrai. Mais que faisiez-vousici ? Est-ce moi que vous êtes venu espionner, vous et votreacolyte ?
– Monsieur, dit Rascasse, je ne suis plus à SonÉminence.
– Eh bien, je vous répète : venez avec moi. Je seraipour vous aussi bon maître que le cardinal, sauf que je ne vouscommanderai pas de félonies. Ce que vous avez fait à l’hôtel deGuise, et rue Courteau, et ici même, me prouve que vous avez ducœur. Croyez-moi, quittez votre métier. Vous feriezmaintenant un mauvais espion. Vous pouvez devenir un bravehomme.
– Je vous remercie, dit Rascasse avec une certaine fierté.Je veux tenter de me réconcilier avec Son Éminence.
– Mais… commença Trencavel.
– Laissez, lui dit Mauluys. C’est maintenant dans cetesprit un débat où nul ne doit intervenir.
– Monsieur, reprit Rascasse, pensif et en jetant un coupd’œil sur Annaïs, j’avais peut-être des raisons d’en agir avec vouscomme j’ai fait. Quant à aujourd’hui, j’ignorais votre présence ence logis. J’ai cru sauver Monsieur…
– Le duc d’Anjou ? fit Annaïs en tressaillant.
– Sans doute. J’ai pensé que c’était pour attaquer le ducque Saint-Priac s’était embusqué ici. D’autant que j’ai vu àLongjumeau le Père Joseph en campagne, dirigeant lui-même unecompagnie de mousquetaires du roi… »
Annaïs pâlit.
« Monsieur Rascasse, dit Mauluys, que pensez-vous de cesmousquetaires ?
– Eh ! que voulez-vous que j’en pense, sinon qu’il yaura tout à l’heure à Fleury quelques bonnes arrestations !…Sur ce, messieurs, que Dieu vous garde ! »
Rascasse, rapidement, s’éloigna. Il courut à Corignan.
« En route, compère ! »
Rascasse s’élança vers le bouquet de chênes où ils avaientlaissé leurs chevaux. Corignan volait sur ses traces.
« Messieurs, dit Annaïs, recevez mes remerciements etpermettez-moi de vous dire adieu. J’ai un devoir à accomplir.
– Mademoiselle, dit Trencavel, voici quel est cedevoir : Monsieur et ses amis ont conspiré de s’emparer ducardinal à Fleury. La présence du Père Joseph et des mousquetairesroyaux prouve que tout est découvert. Vous voulez courir à Fleurycrier casse-cou aux conspirateurs…
« C’est la vérité, monsieur. J’ai poussé jusqu’ici dansl’espoir de me heurter à Richelieu. Je l’eusse provoqué… mais il neviendra pas. Il ne me reste donc qu’à arriver à Fleury avant lesmousquetaires…
– Mon cher comte, dit Trencavel, et toi, prévôt, vousescorterez Mlle de Lespars jusqu’à Paris.Mademoiselle, j’irai à Fleury. Je me charge de prévenirMonsieur… »
Annaïs tressaillit.
« Il vous a insulté pourtant ! fit-elle en regardantTrencavel.
– C’est effacé : il m’a demandé pardon.
– Prenez garde, il vous en voudra mortellement de cepardon. »
Déjà Trencavel était à cheval. Annaïs n’eut pas un mot pour leretenir. Elle n’insista plus pour accomplir elle-même cettemission.
Quelques instants plus tard, Annaïs, escortée de Mauluys et deMontariol, lesquels étaient suivis de Verdure tout raide sur saselle, reprenait le chemin de Paris. Quant à Trencavel, il s’étaitélancé vers Fleury. Midi approchait.
Dans une grande belle salle du rez-de-chaussée de Fleury, tousles conspirateurs étaient assemblés.
Voici ce qui était décidé : dès l’entrée de Richelieu, lesdouze, sans même passer dans la salle à manger, accompliraientl’acte…
Nous disons : les douze, bien qu’ils ne fussent que onze.L’un des conjurés manquait à l’appel. C’était Louvigni…
Gaston était livide.
« Voici qu’il va être midi », murmura Vendôme.
Dans la cour, retentit le galop d’un cheval.
« Le voici !… »
À l’instant, tous furent à leurs postes. Un cri soudain sortitde toutes ces gorges étreintes par l’angoisse… un cri de terreur…Un homme venait d’entrer dans la salle. Et ce n’était pas lecardinal. C’était Trencavel.
« Trencavel ! – Qui vous envoie ! – nous sommestrahis ! »
Trencavel alla jusqu’à Monsieur et s’inclina devant lui.
« Monseigneur, dit Trencavel, je vous suis dépêché parMlle de Lespars pour vous crier :alerte !… Vos projets ont été surpris, cent mousquetaires duroi arrivent. Je viens de les voir sur la route. »
Vendôme et le Grand-Prieur saisirent chacun par un bras Gastond’Anjou, qui balbutia :
« Monsieur Trencavel, pour la seconde fois, je vous demandepardon de vous avoir gourmandé, mais cette fois c’est de boncœur. »
Quelques instants plus tard, Gaston fuyait à toute bride. Maissi vite que courût Monsieur, il y avait quelqu’un qui courait plusvite que lui. C’était Chalais… Il grondait :
« Puisque tout est découvert, l’hôtel de Chevreuse estenvahi à cette heure. Seigneur, tout ce que je vous demande, c’estd’arriver à temps pour mourir en la défendant ! »
Parmi les maîtres d’hôtel, laquais, valets, ce fut une stupeur.Les quatre derniers invités de Son Éminence montaient à cheval àleur tour et s’éloignaient. Trencavel était avec eux. Comme ilsdisparaissaient au loin, un grondement de sabots roula sur laroute. C’étaient les mousquetaires… Trencavel et les quatreAngevins s’arrêtèrent à une lieue de là.
« Messieurs, dit le maître en fait d’armes, que mevoulez-vous ?
– Vous tuer ! répondirent-ils.
– Ainsi, à défaut du dîner de Son Éminence, c’est moi quevous voulez manger ? Il vous fallait absolument tuer quelqu’unaujourd’hui. Mais vous savez déjà qu’on ne me tue pas sifacilement. J’ai mon épée. J’ai ma dague.
– Tenez, monsieur, dit Fontrailles, autant vaut-il que vousle sachiez tout de suite. Nous sommes décidés à commettre unelâcheté pourvu que vous disparaissiez. Nous nous mettons à quatrepour vous tuer. Nous nous mettrions à dix si nous étions dix àavoir le même sentiment. Comprenez-vous ?
– Eh ! je le crois bien que je vous comprends. Un mot,cependant, un seul. Pourquoi diable êtes-vous acharnés à me tuer aupoint de descendre à la félonie ?
– Je vais vous le dire, parce que dans cinq minutes vousserez mort et que nul ne le saura. Nous voulons vous tuer… –parce qu’elle vous aime !… »
Trencavel eut un éblouissement. Une joie tumultueuse se déchaînadans son âme. Cela dura une seconde.
Les quatre fondaient sur lui, en silence. Si Trencavel n’avaitfait un bond en arrière, il eût été tout droit dans un mondemeilleur. Mais, en même temps qu’il rompait, sa rapière, de pleinfouet, cingla les quatre épées qui vacillèrent.
Et tout à coup, il se fendit. Chevers tomba comme une masse.
« Un ! » dit Trencavel.
Les trois autres se ruèrent. Ce fut la lutte sauvage, furieuseet féroce. Bussière jeta son épée et saisit son poignard. Liverdancherchait à assommer Trencavel qui bondissait, revenait, se jetaità terre, se relevait. Brusquement, Fontrailles parvint à le saisirpar-derrière.
« Tuez ! » hurla-t-il.
Trencavel tendit ses muscles en un suprême effort et, àl’instant où deux pointes d’acier s’abattaient sur lui, parvint às’aplatir sur le sol, entraînant Fontrailles. Le bras droit dégagése détendit en ressort : le poignard était au bout… Liverdans’affaissa, le ventre ouvert… Au même instant, Trencavel fut deboutet, haletant, sanglant, déchiré, jeta d’une voix rauque :
« Deux ! Reste deux ! Allez-vous-en, je vous faisgrâce ! »
Un coup d’épée de Fontrailles l’atteignit à l’épaule. Il eut unrugissement… Trencavel leva sa rapière par la lame et, à toutevolée, abattit le pommeau… Bussière tomba, assommé.
« Trois ! râla Trencavel. Ah ! je… »
Il ne put en dire plus long. Fontrailles, de nouveau, était surlui et lui sautait à la gorge. Ils s’étreignirent. Les deuxpoignards cliquetaient l’un contre l’autre. Trencavel avait passéson bras gauche au cou de Fontrailles. Le bras, par une lente etirrésistible pression, resserrait son étreinte. Fontrailleshaletait. Il râlait. Il écumait. Et Trencavel murmura :
« Eh bien, moi aussi, je l’aime !… »
Une sorte de gémissement fusa des lèvres de Fontrailles. C’étaitla fin. Trencavel le lâcha. Fontrailles battit l’air de ses bras ettomba en travers de Bussière.
Trencavel rentra dans Paris sans faire de mauvaise rencontre. Iltrotta tout droit jusqu’à la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Seulement,après avoir rentré son cheval dans le logis qu’il s’était choisipour veiller sur Annaïs, il traversa l’étroite rue et, d’un rudecoup de marteau, frappa à la grande porte de l’hôtel deChevreuse.
Vers midi, le cardinal fit son entrée au Louvre, escorté duchevalier de Louvigni. Il se rendit tout droit au cabinet royal.Louis XIII donna l’ordre d’introduire Son Éminence. Le cardinalentra seul.
« Je vous croyais à Fleury, monsieur le duc, dit LouisXIII.
– Sire, dit Richelieu, je ne me suis pas rendu à Fleuryparce que j’ai appris qu’on devait m’y assassiner.
– Vous assassiner… vous ! fit le roi en bondissant. Aufait, ce n’est pas la première fois. Les intrigants s’attaquent àvous parce que vous êtes la colonne de mon trône. En vous frappant,c’est moi qu’on veut abattre. Je veux, monsieur, que vous me disiezla chose tout au long.
– Sire, fit Richelieu, je ne puis être juge et partie. Sile roi le trouve bon, je vais lui présenter l’homme qui est venum’informer du complot. La conspiration a eu lieu chez sa maîtresse,qui a été un peu l’âme de cette abominable entreprise. Il demandeque cette femme ne soit pas inquiétée. Je dois même ajouter qu’iln’a consenti à venir ici que sous cette condition que le nom de samaîtresse vous serait caché. Je le lui ai promis en votre nom.
– Très bien. Je ratifie cette promesse, dit Louis XIII.Quel est le nom de cette femme ? ajouta-t-il tout aussitôtavec une naïveté qui touchait au cynisme inconscient.
– La duchesse de Chevreuse, sire !
– Elle ! s’écria le roi. Elle ! L’amie de lareine ! Ah ! cette fois…
– Sire, dit Richelieu, par l’homme qui va vous parler, nouspouvons encore apprendre bien des choses. Si nous touchons à laduchesse, cet homme nous échappe.
– Faites donc entrer cet homme. Qui est-ce ?
– Le chevalier de Louvigni… un de vos courtisans. »Louvigni entra.
« Monsieur de Louvigni, dit Richelieu, Sa Majesté veut bienoublier que le complot s’est tenu chez une personne qui vousintéresse. Sa Majesté consent à ne pas savoir le nom de cettepersonne. Maintenant, parlez !
– Les noms d’abord ! » dit Louis XIII. Louvigniles désigna l’un après l’autre.
Il ne restait plus à dire que le nom de Gaston. Louvigniconsulta Richelieu du regard. Louis XIII remarqua ce coup d’œil ets’écria :
« Dites tout, monsieur, je le veux. »
Louvigni nomma Gaston d’Anjou.
« Je m’en doutais ! gronda le roi dans un éclat derire funèbre. Et, après la mort du cardinal, on m’eût meurtrimoi-même, n’est-ce pas, monsieur ? Et ce digne frère, ce bonparent eût épousé la reine Anne, n’est-ce pas, monsieur ?
– Sire, je vous en supplie », murmura Richelieu.
Louis XIII se calma. Louvigni entreprit alors un récit détailléde la scène du meurtre, telle qu’elle avait été arrêtée.
« C’est bien, monsieur, fit alors Louis XIII, allez etdites à la personne qui vous tient si fort à cœur que je l’engage àquitter Paris. C’est tout ce que je puis faire pourelle. »
Il était près de trois heures lorsque Louvigni quitta le Louvre.À ce moment même, Gaston y rentrait. Quant à Vendôme et à Bourbon,ils avaient quitté Son Altesse aux portes de Paris et avaient prisla route de Blois. Gaston avait juré de nier hardiment. Il avaitsurtout juré de ne nommer aucun des conjurés. Mais les deux fils deGabrielle, peu confiants dans cette parole, avaient préféré semettre à l’abri.
Gaston mit pied à terre dans la cour du Louvre. Il se trouva nezà nez avec le capitaine des mousquetaires qui lui dit :
« Monseigneur, daigne Votre Altesse me suivre jusqu’auprèsde Sa Majesté. »
Dix minutes avant Gaston, le Père Joseph était arrivé, qui avaitraconté l’intervention imprévue de Trencavel et l’inutiledéploiement des mousquetaires. Les conjurés étaient partis. Lasouricière était vide. Richelieu, qui jusqu’alors avait fait bonnecontenance, parce qu’il était sûr de prendre tous les conjurés dansun même coup de filet, Richelieu se mit à trembler.
« Je suis perdu !…
– Oui, dit le Père Joseph, si vous reculez. Non, si voustenez tête à l’orage. Voici ce qu’il faut faire : exiler laChevreuse, décapiter deux ou trois des plus compromis, emprisonnerVendôme et son frère, obtenir le mariage de Gaston avecMlle de Montpensier. Allez, monfils. »
Richelieu avait appelé le capitaine des mousquetaires, puisétait rentré dans le cabinet du roi. Gaston d’Anjou suivit donc lecapitaine jusqu’à la porte du cabinet royal. Il entra…
Tout de suite, il vit que le roi savait tout. Dans un derniereffort, il se tourna vers Richelieu et bégaya :
« Je vous félicite de votre audace, monsieur le cardinal.Lorsque le frère du roi de France condescend à vous faire l’honneurque je vous faisais, vous vous dérobez, vous ne paraissez pas audîner auquel vous aviez convié mes amis.
– Monseigneur, dit Richelieu, c’est qu’il n’y a peut-êtrepersonne qui se fût attendu comme moi à être assassiné par seshôtes… »
Gaston chancela. Richelieu, sentant qu’il jouait là la suprêmepartie de sa vie, marcha au roi.
« Sire, dit-il, j’ai la douleur d’accuser votre frère deforfaiture, félonie, entreprise contre le roi et embauchage en vuedu meurtre de votre ministre. En conséquence, je demande qu’il soitprocédé sur-le-champ à l’arrestation de Monsieur.
– C’est faux, sire, je le jure ! »
Louis XIII attendait tout autre chose, une révolte peut-être,quelque terrible riposte digne d’un fils d’Henry IV.
« Monsieur, dit-il, monsieur, les portes devaient êtregardées par quatre gentilshommes angevins, par Beuvron et parMontmorency-Bouteville ; M. de Vendôme devait seplacer près de vous avec son frère ; et vous, prenant placedans votre fauteuil, comme si vous eussiez eu le droit de rendredéjà la justice, vous deviez dire : « Monsieurle cardinal, au nom de la noblesse française que vous opprimez,j’ai décidé que vous devez mourir. » Et, alors, le cardinaldevait être frappé. »
Gaston s’écroula sur ses genoux.
« Ce n’est pas moi !… Non… Ce n’est pasmoi !… ».
Louis XIII baissa la tête. Tant de lâcheté lui causait unintolérable sentiment de honte.
« Debout ! gronda-t-il furieusement. Debout, par lesang du Christ ! Un fils, un frère de roi ne s’agenouillepas !…
– Sire, dit Richelieu, Son Altesse vient d’affirmer que cen’est pas elle qui a voulu perpétrer le forfait de Fleury. Sire, sile duc d’Anjou veut parler, je suis d’avis qu’il soit épargné. Lafamille royale ne doit pas être soupçonnée.
– Je parlerai ! Je dirai tout ! gémit Gaston.
– Et monseigneur consentira à épouserMlle de Montpensier ?
– Oui, cardinal, quand le roi voudra !…
– Eh bien, parle ! » dit Louis XIII.
Et le duc d’Anjou parla !… Tandis que, d’une voix morne, ildénonçait l’un après l’autre les malheureux qui lui avaient offertleur dévouement, le cardinal avait été à la porte. Là, il donnadeux ordres : l’un au capitaine des mousquetaires, l’autre auvalet de chambre.
Le roi écouta en silence le récit de son frère. Cependant,Richelieu écrivait rapidement sur un coin de table, et Gaston lesurveillait du coin de l’œil. Quand fut terminée l’effrayanteconfession, Richelieu aussi avait fini d’écrire.
« C’est bien, dit Louis XIII, si vous voulez que je vouspardonne, commencez par demander pardon à Son Éminence. »
Le duc d’Anjou, la rage au cœur, bredouilla :
« Monsieur le cardinal, je vous demande pardon… »
Alors se passa quelque chose d’étrange. Le cardinal alla ouvrirla porte et prit des mains du valet de chambre un lourd volume àfermoir d’argent qu’il déposa sur la table. Ce volume, il l’ouvrit.Puis il détacha la croix d’or enrichie de diamants qu’il portait aucou et la plaça sur le livre grand ouvert. Le roi, étonné,regardait. Gaston essaya de prendre un air de dignité etbalbutia :
« Monsieur, quand un prince de sang royal s’abaisse àdemander pardon…
– Il élève à sa hauteur ceux à qui s’adresse cette demandede pardon ! interrompit Richelieu. Et, alors, ceux-là ont ledroit d’agir en princes du sang et de prendre pour la sûreté de lafamille royale toutes les précautions qui leur semblent bonnes. –Sire, je viens de donner l’ordre à votre capitaine d’aller fouillerl’hôtel de Chevreuse. – Quant à vous, monseigneur, voici l’Évangilesur cette table, voici une croix qui fait Dieu présent parmi nous,voici enfin une formule que j’ai préparée. Lisez-la, monseigneur,et, la main sur l’Évangile, répétez-la !…
– Oui, oui ! » s’écria Louis XIII.
Le duc d’Anjou prit le papier, il étendit la main et, à hautevoix, répéta le serment dicté par le cardinal :
Sur Dieu et sur l’Évangile, je jure fidélité au roi et à sesconseils. Je jure d’aimer et affectionner le roi et ceux qu’aime leroi. Je jure de répéter au roi et à ses conseils tout discours quej’aurai entendu, de nature à porter atteinte à l’autorité ou à lavie ou au bonheur du roi ou de ses conseils.
Gaston, sûr désormais d’échapper à tout châtiment, avaitprononcé ces paroles d’une voix forte. Aussitôt, il se tourna versle roi et ajouta :
« Sire, c’est comme un frère que je veux désormais aimer leroi et le servir ! »
Alors, cette sombre figure de Louis XIII s’éclaira. Le roi allaà Gaston, et l’embrassa sur les deux joues en disant :
« Tout est pardonné, oublié. Si vous voulez m’aimer enfrère, je veux, moi, vous traiter comme mon propre fils… »
Louis XIII et Richelieu demeurèrent seuls. Richelieu étaitblême.
« Sire, dit-il à haute voix, j’ai l’honneur de demander moncongé à Votre Majesté.
– Quoi ! s’écria Louis XIII, après le serment que monfrère vient de vous faire ?
– Ce serment m’assure de la fidélité de Monsieur :c’est tout. Sire, songez au nombre d’ennemis qui m’entourent. Leroi, en m’accordant mon congé, me fera grâce de la vie. Si vousm’ordonnez de rester, c’est que vous me condamnez àmort !…
– Non pas, de par tous les saints !Attendez… »
Et tandis que Richelieu palpitait, le roi s’assit à la table et,rapidement, écrivit :
Monsieur le cardinal.
Je vous adresse les présentes pour vous témoigner l’horreurque j’ai des entreprises tentées contre votre personne etl’affection que j’éprouve de jour en jour plus grande pour vous. Jeveux vous faire savoir que je ratifie toutes mesures que vouscroirez devoir prendre pour votre sûreté, la mienne et celle del’État. Assurez-vous que je ne changerai jamais et que quiconquevous attaquera, vous m’aurez pour second. Et je prie Dieu, monsieurle cardinal, qu’il vous tienne en sa sainte garde.
Le roi data, signa et scella cette lettre, qu’il remit à sonministre. Le cardinal la dévora d’un ardent regard et devintpourpre de joie et d’orgueil… Cette lettre, en effet, lui conféraitune sorte de dictature ; elle lui livrait d’avance tous sesennemis pieds et poings liés.
Richelieu se courba devant le roi et murmurasimplement :
« Ma vie vous appartient, sire ;disposez-en. »
Et Richelieu sortit.
*
* *
Dans cette journée même la duchesse de Chevreuse attendait lerésultat de l’action. Elle était prête à tout événement. Dans lacour attendait un carrosse tout attelé. Toute frissonnante, elleregarda l’horloge.
« Midi ! murmura-t-elle. Mon beau lion lève sa griffed’acier sur le monstre. C’est l’heure de la délivrance, l’heure demort… »
À ce moment même, l’une des vitres vola en éclats. Une pierretomba sur le tapis. Un papier l’enveloppait. La duchesse le saisitvivement, le déroula et déchiffra ces mots :
Le cardinal de Richelieu, instruit par moi de ce qui devaits’accomplir, a envoyé à Fleury une demi-compagnie de mousquetaires.À l’instant où vous recevrez ce message, votre amant sera arrêté.Jugez de l’amour que j’avais pour vous par l’infamie où je me perdspour tuer celui que vous aimez.
Ce n’était pas signé. Mais il n’y avait pas besoin de signature.Chaque lettre de ce billet criait la passion de Louvigni.
La duchesse de Chevreuse demeura écrasée. Elle avait feintl’amour pour armer le bras de Chalais. Et maintenant elle eût toutdonné pour qu’il fût sauvé.
« Henry ! bégaya-t-elle, affolée. Ô mon Henry, si tumeurs, je mourrai avec toi !… »
Ce moment de faiblesse dura peu. Presque aussitôt elle rassemblason énergie. En quelques instants, elle eut placé dans unportemanteau de voyage tout ce qu’elle possédait dans l’hôtel en orou en bijoux précieux. Puis elle descendit rapidement, prit placedans le carrosse et dit :
« À Fleury, ventre à terre… »
Il y avait un peu plus d’une heure que la duchesse était partielorsqu’un cavalier mit pied à terre devant l’hôtel. Il portait lalivrée de Vendôme. Il demanda à être admis sur-le-champ en présencede la duchesse, disant qu’il était question de vie ou de mort. Ilétait porteur d’une dépêche pour elle. On lui répondit que laduchesse était partie. Où ? On l’ignorait. À ce moment, undeuxième cavalier couvert de sueur entra dans la cour en faisantune grimace de satisfaction. Au valet qui s’avançait vers lui, ildit :
« Prévenez seulement Mme la duchesse que jesuis envoyé ici par Mlle de Lespars ;c’est tout, brave homme.
– Comment vous appelez-vous ? fit le valet, ébahi.
– Verdure. J’appartiens à M. le comte deMauluys. »
Verdure esquissait son plus aimable sourire, lorsqu’un troisièmecavalier arriva en trombe dans la cour. C’était Chalais, livide,tremblant. Il s’élança vers l’intérieur. Le valet courut àlui :
« Ah ! monsieur le comte…
– Où est-elle ? râla Chalais.
– Partie ! Et voici un cavalier qui demandeMme la duchesse. »
Hagard, Chalais se tourna vers l’homme qu’on lui désignait et ilreconnut les armes de Vendôme. L’homme le reconnut aussi sansdoute.
« Monsieur le comte, dit-il, j’apportais cette dépêche àMme la duchesse. »
Chalais saisit la lettre et l’ouvrit. Ce geste en disait longsur ses relations avec la duchesse. Mais il ne savait ce qu’ilfaisait. Il lut :
Tout est découvert. Fuyez et venez nous rejoindre à Blois.De, là, nous marcherons sur Nantes. S’il le faut, nous irons nousenfermer à La Rochelle et nous déchaînerons la guerre civile. Venezen toute hâte.
« Où est la duchesse ? » demanda machinalementChalais.
Marine, la soubrette de la duchesse, était accourue. Elle venaitde tout entendre. Elle s’approcha de Chalais, avec sa familiaritéde confidente, et lui glissa :
« Madame est partie subitement après avoir lu un papier quilui est parvenu d’étrange façon… »
« Elle est sur la route de Blois ! songea Chalais avecun tressaillement d’indicible joie. »
« Marine, pour Dieu, pour ta maîtresse, un cheval àl’instant ! Le mien est fourbu.
– Un cheval pour Monsieur le comte ! cria Marine.
– Licencie tout le monde, ajouta Chalais à voix basse, etviens nous joindre à Blois. »
Quelques instants plus tard, Chalais s’élançait, sortait deParis sans être inquiété et prenait la route de Blois. Unedemi-heure s’écoula. Verdure, installé sur sa borne, paraissait nerien voir, ne rien entendre de ce qui se passait autour de lui.Parfois seulement, il maugréait de confuses paroles où il étaitquestion de bizarres corvées, d’accusations portées contre Mauluysqui condamnait ses gens à mourir de soif.
« C’est bien fait, grogna Verdure à un moment, il ne verrapas la lettre. Il ne voulait pas la lire, le sot ! Saint-Priaca vu la fameuse lettre. Le cardinal l’a vue et revue.M. de Mauluys ne la verra pas. Ça luiapprendra ! »
Verdure en était là de son monologue et de ses ricanements,lorsqu’un coup de marteau violent ébranla la grande porte del’hôtel que Marine avait fait refermer.
Chacun crut que c’étaient les gens du lieutenant criminel. Nuln’alla ouvrir.
« Voilà une maison bien mal tenue », maugréaVerdure.
Et, tranquillement, il alla ouvrir.
« Monsieur Trencavel ! fit-il.
– Verdure ! s’écria Trencavel. Toi ici !
– Moi-même. M. le comte m’a mis là de faction pourvous attendre. Suivez-moi, monsieur. »
Et comme Trencavel hésitait :
« Elle n’est pas ici, dit Verdure, goguenard. Sivous voulez la voir, suivez-moi. »
Et Verdure, bien certain désormais de son fait, sortit del’hôtel, traînant son cheval par la bride et sans se donner lapeine de s’assurer que Trencavel suivait. Trencavel l’eût suivijusqu’au bout du monde.
Depuis son entrevue avec le roi, Louvigni s’était renfermé chezlui.
Il était environ quatre heures lorsque son valet qu’il avaitappelé lui dit :
« Monsieur sait-il les bruits qui courent à propos deMme la duchesse ?
– En fuite ? fit machinalement Louvigni.
– Oui, monsieur, et, avec elle, plusieurs grands seigneursqui, paraît-il, ont entrepris contre le roi, et après lesquelscourent un grand nombre de gens d’armes ; on dit que parmi lesfugitifs se trouve aussi le grand ami de monsieur, c’est-à-direM. le comte de Chalais qui… »
Le pauvre diable n’eut pas le temps d’achever. Louvigni luiavait sauté à la gorge et rugissait :
« En fuite ! Tu dis que Chalais est en fuite !…Tu dis que Chalais est vivant ! Que Chalais n’est pasarrêté ! Voyons, raconte ! » reprit Louvigni, enreprenant à peu près possession de lui-même.
Et le valet raconta. Il n’était question que de cela dans Paris.Dans toutes les églises, on chantait le Te Deum. Desbandes de gens parcouraient les rues en criant : « ViveM. le cardinal ! qu’on a voulu meurtrir ! »Tout le monde désignait les conjurés. Et on citaitM. de Chalais. Louvigni s’affaissa.
Ainsi, sa trahison était inutile ! Chalais avait pufuir !…
« Oh ! grinça-t-il, je me tuerai peut-être, mais pasavant de lui avoir arraché le cœur. »
Tous les conjurés n’avaient pas fui. Deux d’entre eux, verstrois heures, étaient tranquillement rentrés dans Paris. C’étaientle comte de Montmorency-Boutteville et le marquis de Beuvron, tousdeux jeunes, aimables et brillants seigneurs à qui souriait leprintemps de leur vie. Ils se dirigeaient vers la place Royale.
« Tout est bien fini, disait Beuvron ; je crois lecardinal imprenable.
– C’est mon avis, marquis, reprenait Boutteville. Mais,puisque nous sommes résolus à le braver, puisque nous voulonsdonner un exemple à la noblesse je crois que le moment est venu dele défier et de nous battre en duel sous ses yeux. »
Ils arrivaient sur la place Royale. Lorsqu’on vit ces deuxgentilshommes dégainer, un rassemblement se forma aussitôt. Lachose avait lieu sous les fenêtres même du cardinal. Plusieursgentilshommes accoururent.
« Messieurs, messieurs, que voulez-vous faire ?
– Eh ! dit Beuvron, voici le cas que nous faisons desédits !
– Rengainez, par le Ciel ! cria l’un des gentilshommesprésents. Voici les mouches du cardinal. »
Mais déjà les deux adversaires s’attaquaient. Beuvron, lepremier, fondit sur Boutteville en disant :
« Dépêchez-vous de me tuer, mon cher, voici qu’on vientnous arrêter ! »
Des gens armés sortaient en effet de l’hôtel du cardinal.
« Holà ! cria le chef des gardes. Bas les épées,messieurs ! »
À ce moment même, Beuvron tomba et rendit le dernier soupir.
« Votre épée, monsieur de Boutteville ! » dit lechef des gardes.
Quelques instants plus tard, Boutteville avait disparu. On leconduisit à la Bastille. Il en sortit, c’est vrai, mais ce fut pourmarcher à l’échafaud.
Trencavel avait donc suivi Verdure. On arriva bientôt :c’était à la Belle Ferronnière.
En entrant dans la grande salle, le maître en fait d’armes vitMlle Rose Houdart. Trencavel salua la jeunefille.
« Venez, monsieur, dit-elle. M. de Mauluys vousattend. »
Elle conduisit Trencavel dans une salle retirée.
Une seconde, Mauluys et Rose se trouvèrent l’un près de l’autre,et Trencavel se dit qu’il était difficile de rêver un couple deplus harmonieuse et noble allure. Puis Rose se retira.
« Oui, murmura Trencavel, elle mérite d’être aimée. Mais oùest Montariol ? reprit-il. Et elle, mon cher comte ?…
– Je n’ai pas voulu la conduire chezMlle de Chevreuse qui, d’ailleurs, a quittéson hôtel. Mlle de Lespars a très bien comprisque le logis de la duchesse allait être envahi par les gens ducardinal. Elle est venue ici… maintenant, elle est en son logis dela rue Courteau. J’ai laissé Montariol devant la porte…
– Mais il y a eu bataille dans l’hôtel ! Tout estdémoli au rez-de-chaussée…
– Ainsi l’a voulu Mlle de Lespars.Voici ce qu’a fait Mlle Rose… Elle a envoyé rueCourteau plusieurs hommes qui ont réparé le désordre, rétabli laporte – et une femme sûre qui, installée là-bas, sera une servantedévouée, robuste et avisée. Quant aux dangers, je suis à votredisposition, Trencavel.
– Comte, je cours rue Courteau !…
– Lisez d’abord ceci, dit tranquillement Mauluys.
– Une lettre ! s’écria Trencavel, palpitant.
– Que Mlle de Lespars a écrite ici,sur cette table.
– Lisez, Mauluys. »
Le comte prit la lettre d’Annaïs et la lut. Voici ce qu’ellecontenait :
Monsieur Trencavel.
Il m’est impossible de vous dire adieu sans vous assurer queje garderai le souvenir de votre dévouement. Je vous tiens en tropd’estime pour vous cacher les raisons qui m’obligent à renoncer àce dévouement que vous m’avez offert et dont, à la pointe de votrechevaleresque épée, vous m’avez fourni les preuves. Mandés par moi,quatre hommes, quatre jeunes et vaillants gentilshommes sont venusà Paris pour partager ma destinée, mes périls, ma lutte :c’est avec eux, monsieur Trencavel, que je dois combattre,triompher ou périr. Je m’y suis engagée. Ces quatre généreuxgentilshommes ont, pour moi, quitté leurs terres, leurs proches, lebrillant avenir qui s’offrait à eux. En échange, je leur ai engagéma parole que je serai avec eux – avec eux seulsjusqu’à la fin de l’entreprise. J’ai vu, j’ai deviné, je saisqu’ils supportent avec peine le soin que vous prenez de medéfendre. Longtemps, ils vous ont cru mon ennemi, et ils ont alorsvu en vous un redoutable adversaire. Depuis qu’ils savent que vousn’êtes pas mon ennemi, vous êtes devenu le leur. Je mourrais dehonte s’ils pouvaient penser un instant que c’est volontairementque j’ai accepté une autre aide que la leur. Vous avez le cœur hautplacé, monsieur. Vous accepterez donc que je vous dise adieu, etvous souffrirez que je sois seule à juger des bons acolytes dont jepuis avoir besoin pour venger la mémoire de Mme mamère. Quoi qu’il puisse m’advenir par la suite, tenez pour certainque je tiens à grand honneur l’offre que vous m’avez faite de votredévouement, laquelle il me sera impossible de jamais oublier.Adieu, monsieur Trencavel.
Cette lettre était signée de deux simples initiales.
« Eh bien, comte, qu’en pensez-vous ? demandaTrencavel.
– Je pense, dit Mauluys, que cette lettre est le fait d’uneâme aux abois. Par vos violences, par vos gestes de pourfendeur,vous avez mis cette fille en mauvaise posture devant ceux qu’elle achoisis pour ses acolytes[3]. Il estinfiniment probable que Mlle de Lespars doitépouser l’un d’eux. (Trencavel eut un sourire terrible.)Quoi ? fit Mauluys attentif. Que s’est-ilpassé ? »
Trencavel s’était levé.
« Où allez-vous, Trencavel ?
– Chez elle ! Il faut que je lui parle de ses quatregénéreux, loyaux, braves et chevaleresques gentilshommes.
– Et qu’en voulez-vous lui dire ? fit Mauluys.
– Je veux lui dire que je les ai tués », réponditTrencavel.
Le maître en fait d’armes gagna la rue Courteau. Il trouva lagrande porte de l’hôtel condamnée par des barres de bois clouéesextérieurement, précaution imaginée par Rose et destinée à fairecroire que la maison était désormais inhabitée. Mais devant laporte du jardin par où Corignan s’était introduit le soir de labataille, il aperçut Montariol.
« Prévôt, lui dit-il, va rejoindre le comte à la BelleFerronnière et annonce-lui que j’irai le retrouver chezlui. »
Montariol obéit à l’ordre.
Il commençait à faire nuit. La rue était déserte. Trencavelavisa l’une des poutres jetées en travers de la porte, la dressacontre le mur d’enceinte et se hissa, puis sauta dans l’intérieuraprès avoir abattu le long du mur la lourde pièce de bois. Unefurieuse colère le secouait.
Annaïs de Lespars se trouvait dans ce jardin, et, lentement,elle se dirigeait vers la maison. Comme elle allait atteindre leperron, elle vit cet homme qui sautait dans le jardin. Elle lereconnut. Un éclair de colère brilla dans ses yeux. Trencavels’avança. Elle monta le perron. Lui s’arrêta au bas desmarches.
« Madame, dit Trencavel d’un ton agressif, une fois encoreme voici chez vous malgré vous, et j’y entre comme les autres fois,par des moyens qui sont sans nul doute blâmables.
– Monsieur Trencavel, dit Annaïs d’une voix qui tremblaitun peu, vous êtes le bienvenu chez moi. »
Le maître d’armes se mordit les lèvres. Ce n’était pas ce motqu’il attendait… Mais il n’en fut pas désarmé.
« Ce sera bref, reprit-il d’un ton rude. Et puis, je m’enirai pour ne plus revenir. Mais avant d’obéir à votre lettre quim’ordonne de m’écarter de vous, j’avais des choses importantes àvous apprendre, madame.
– Parlez donc, monsieur, dit Annaïs, en proie à une émotionqu’elle essayait en vain de dompter.
– Ces choses, continua Trencavel, ont trait aux quatregentilshommes dont vous me parlez.
– De braves et loyaux gentilshommes !
– Dussiez-vous me haïr, gronda le maître d’armes, il fautpourtant que vous sachiez que ces quatre hommes ont aujourd’huivoulu m’assassiner, que tous les quatre ensemble, ils m’ont chargéavec leurs épées et leurs poignards… j’étais seul, madame, maisj’étais armé ! »
Annaïs descendit les marches du perron et vint à Trencavel. Elledit :
« Il y a donc eu bataille entre eux et vous ?
– Oui, madame.
– Et vous étiez seul ?
– J’étais seul.
– Et ils vous ont chargé tous quatre ensemble ?
– Tous quatre ensemble.
– Eh bien ? palpita Annaïs.
– Eh bien, je les ai tués. »
Ce fut un cri de rage triomphante, ou plutôt un grondement. Cefut terrible. Cela résonna dans le cœur d’Annaïs comme le lointainrugissement de quelque lion. Elle trembla. Elle leva sur lui unregard d’épouvante. Dans cette seconde, la guerrière disparut. Iln’y eut que la jeune fille frappée de stupeur. Trencavel s’étaitreculé de deux pas. Annaïs, le sein oppressé, la parole tremblante,reprit :
« Où sont-ils ?
– Je les ai laissés sur la route que vous avez suivievous-même pour revenir de Fleury. Je n’avais pas à m’inquiéter dece qu’ils devenaient. La chose s’est passée à une lieue de Fleury.Il y a là un vallon. Un bouquet de chênes. Sur la gauche, trois ouquatre chaumières de paysan, je vous dis : à une lieue deFleury. Voilà ! Vos quatre servants étaient des lâches. Ilsont voulu me tuer. Il se trouve que c’est moi qui les ai tués.C’est ce que je voulais vous dire. Maintenant, je puis me retirerde votre chemin. »
En parlant ainsi, Trencavel reculait. Des sanglots grondaient aufond de sa gorge. Annaïs le regardait s’enfoncer dans la nuit sansdire un mot, sans faire un geste.
Au matin, de très bonne heure, Annaïs monta à cheval et se miten route pour aller voir ses quatre chevaliers. Au fond d’elle-mêmela certitude était complète : Trencavel ne mentait pas. Quandmême, il lui fallait une preuve. Que Trencavel, à lui seul, lesavait vaincus.
Elle trouva sans peine le vallon désigné, vit les chaumières,mit pied à terre sans hésiter devant l’une d’elles. Des gensétaient rassemblés près de la porte. Elle entra et, voyant au fondune porte ouverte, elle y alla. La pièce voisine était obscure. Et,dans ces demi-ténèbres, des lueurs jaunes s’épandaient de troisflammes toutes droites.
« Nous avons mis des cierges, dit un paysan.
– Trois cierges, dit machinalement Annaïs.
– Oui, mais le quatrième est tout prêt. »
Annaïs frissonna. Elle fit deux pas dans la pièce aux cierges.Du côté de la fenêtre, allongés sur des matelas, la tête au mur,côte à côte, dormaient Bussière, Chevers, Liverdan etFontrailles.
Annaïs alla vers eux et les considéra en silence. Ils semblaientvraiment dormir. Annaïs se découvrit et laissa tomber son feutresur le sol battu.
Près de la tête de Fontrailles, il y avait un cierge quibrûlait. Près de la tête de Liverdan, un autre cierge qui brûlait.Près de la tête de Chevers, un cierge encore qui brûlait. Près dela tête de Bussière, il y avait un cierge non encore allumé. EtBussière regardait ce cierge.
« Monsieur de Bussière, dit-elle, mereconnaissez-vous ? »
Il hésita, parut chercher dans sa mémoire, dans les bas-fondstroublés de sa mémoire, et enfin, après un effort :
« Oui !…
– Bussière, m’entendez-vous ?
– Oui, dit le blessé avec un peu plus de netteté.
– Bussière ! Bussière ! Par le Dieu vivant,comment cela est-il arrivé ? »
Bussière sourit. Elle se pencha pour recueillir les paroles quidevaient décider de sa destinée.
« Bussière ! Bussière ! Si vous m’avez aimée…
– Aimée ! » fit le mourant presque dans uncri.
Ce mot le galvanisait peut-être. Quelque chose comme un éclairbrilla sous ses paupières. Mais tout s’éteignit aussitôt.
« Bussière ! la vérité !… Comment cela s’est-ilfait ?
– Ah ! oui… Aimée… Ma foi, c’estM. Trencavel…
– Il vous a attaqués ?
– Non pas ! Nous fondîmes sur lui… Ah ! c’est unrude jouteur…
– Il était avec ses amis ? dites ! oh !dites !…
– Non pas !… Seul. Nous tentâmes de l’assassiner.Aimée ?… Ah ! oui… je me souviens… c’était paramour… »
Annaïs, lentement, se releva. Trencavel n’avait pas menti. Unmot sonnait à toute volée dans sa tête :
« C’était par amour ! Quoi ! songeait-elle,l’amour peut donc conduire à l’infamie ? Pauvresenfants !… »
À nouveau, elle se trouva à genoux. À nouveau, elle se penchasur Bussière. Elle le regarda. Le blessé semblait revenir à la vie.Il se souleva :
« Madame, voulez-vous que je vous dise ? »
Annaïs, affreusement pâle, écoutait avec une suprême attention.Bussière, nettement, prononça :
« Eh bien, épousez M. Trencavel. »
Son rire fut éclatant. Annaïs eut un gémissement et cacha sesyeux de ses mains. Tout à coup, le rire s’arrêta… Annaïs laissaretomber ses mains et vit que Bussière venait d’expirer.
Il est probable qu’Annaïs demeura longtemps agenouillée près deBussière car, lorsqu’elle se releva, ses yeux tombèrent sur lequatrième cierge et elle s’aperçut qu’il était déjà consumé d’unpouce. L’homme de la chaumière l’avait allumé : c’était unsimple devoir d’hospitalité… Annaïs laissa sa bourse à l’homme àcondition qu’il irait chercher le prêtre du plus prochain village,afin que les quatre ennemis unis dans la mort fussent dignemententerrés, et elle rentra à Paris.
Sauf des cousins éloignés, épars un peu partout par le royaume,ni Fontrailles, ni Chevers, ni Liverdan, ni Bussière n’avaient deparents.
Le lendemain, elle fut seule à se trouver au rendez-vousfunèbre.
Quand tout fut fini, Mlle de Lespars vitprès d’elle un gentilhomme. Il lui sembla alors qu’il l’avaitaccompagnée depuis Paris et qu’il s’était toujours trouvé prèsd’elle pendant la marche au cimetière. Ce gentilhomme étaitsobrement vêtu.
« Monsieur, dit-elle, êtes-vous donc un ami de ces quatregentilshommes ?
– Non, madame, fit l’inconnu.
– Étiez-vous de leurs ennemis ?
– Pas davantage. Mais je suis un ami de leur ennemi.
– Pourquoi m’avez-vous escortée ?
– Parce que cet ami dont je vous parle n’a pas osé le fairelui-même et m’a prié de le remplacer.
– Quel est cet ami ? fit Annaïs d’un ton bref.
– C’est M. Trencavel… »
Annaïs eut un geste de colère.
« Qui êtes-vous, monsieur ? reprit-elle.
– Madame, je suis le comte de Mauluys.
– Dites à M. Trencavel qu’il veuille bien cesser des’occuper de moi. Je vous rends grâces, monsieur le comte, dem’avoir escortée. Mais quelque reconnaissance que je doive à votreami, je veux pourtant garder toute ma liberté d’action. S’il estvotre ami…
– Il l’est, madame. Et je suis le sien. Je ne connais pasde plus vaillante épée, de plus noble cœur…
– Eh bien, s’il est votre ami, M. Trencavel vousécoutera : dites-lui que cette protection qu’il m’imposeressemble fort à une surveillance qui me pèse.
– Je le lui ai dit, madame. Dès les débuts de sa passionpour vous, je l’ai mis en garde. Je lui ai prédit que vousl’entraîneriez à quelque catastrophe. Cependant, j’insisterai.
– Je vous remercie… Une question, monsieur le comte. Oùvous ai-je vu déjà ?
– Sur la route de Fleury, madame, en ce logis écarté oùvous eûtes affaire à M. de Saint-Priac. Avec Trencavel etson prévôt, j’eus l’honneur de tirer l’épée près de vous. Etensuite, je vous escortai jusqu’à Paris, tandis que Trencavelcourait prévenir vos amis du danger qui les menaçait. Ces chosessont loin déjà : elles datent de deux jours.
– Pardonnez-moi, dit Annaïs d’une voix altérée. Adieu,monsieur. J’ai pu oublier votre visage, non votre généreuseintervention. Quant à M. Trencavel… Tenez, vous avezraison : s’il persistait à se mêler de mes affaires, jel’entraînerais à quelque catastrophe… Dites-lui ! »
Elle sauta sur son cheval et partit à fond de train.
« Fille de roi ! murmura Mauluys. Pauvrefille !… »
À cette époque, Richelieu habitait le palais Cardinal. Maisc’est encore à l’hôtel de la place Royale qu’il donnait sesrendez-vous secrets. C’est donc dans le même décor que nous leretrouvons, racontant au père Joseph la scène qui s’était dérouléeau Louvre.
« Maintenant, ajoutait-il, Gaston n’est plus àredouter.
– Gardez-vous de le croire, dit le Père Joseph.
– Que peut-il contre moi ? gronda Richelieu.
– Il peut vous faire croire qu’Anne d’Autriche vous aime.Vous l’avez déjà cru. Vous avez écrit cette lettre insensée…
– Oui, oui, murmura Richelieu. Heureusement, nous l’avonsreconquise. Et, maintenant qu’elle est brûlée…
– Oui, fit l’Éminence grise, respirant, n’y pensonsplus : la lettre est brûlée… brûlée par vous… »
Pendant quelques minutes, ils demeurèrent silencieux.
« Eh bien, reprit le Père Joseph, ce que vous devezredouter, c’est un nouveau piège de ce genre. Gaston yexcelle. »
Richelieu secoua la tête et soupira.
« Il faut, continua l’Éminence grise, il faut que lemariage de Gaston et de Mlle de Montpensier sefasse au plus tôt.
– Ce mariage sera un fait accompli d’ici un mois.Mlle de Montpensier est à Paris, mandée parmoi.
– Bien. Mais ce n’est pas tout. Délivré de Gaston,fortement armé par l’assurance écrite que vous a remise le roi,vous pouvez, vous devez frapper de terreur la noblesse de Franceavant de commencer l’extermination des huguenots. À la tête decette noblesse indomptée se trouvent César de Vendôme et son frère,le Grand-Prieur. Frappez-les. La part qu’ils ont prise à cemisérable complot de Fleury vous en donne le droit.
– Je suis résolu à demander leur tête !
– Ne tuez pas Vendôme et Bourbon, mais jetez-les dans uncachot. Voilà ce qu’il faut demander au roi. Faites-lui valoir quele mariage de Vendôme avec l’héritière des Penthièvre lui a inspiréde vastes ambitions. Quant au Grand-Prieur, Louis XIII déteste etredoute cet intrigant : il signera tout ce que vous voudrez.Et pourtant, après l’affaire de Fleury, il faut du sang. PrenezBoutteville. Son algarade sur la place Royale vous le livre. Cen’est pas tout. Nous avons frappé Anne d’Autriche dans la princessede Condé par l’arrestation d’Ornano. Portons à la reine un deuxièmecoup plus rude que le premier, en frappant la duchesse deChevreuse.
– Elle a la vie sauve… C’est promis, dit Richelieu.
– Respectez pour le moment sa vie et sa liberté. Maisfrappez-la.
– Et comment ? s’écria le cardinal.
– Comment ? reprit le Père Joseph. Vous livrerez aubourreau l’amant qu’adore la duchesse de Chevreuse !…
– Chalais ! gronda Richelieu.
– Celui qui devait vous frapper. »
Il y eut une minute de silence, puis le cardinalreprit :
« Les rapports des espions disent que la duchesse a pris laroute de Blois après avoir un instant touché Fleury.
– La route de Blois, dit le Père Joseph, c’est la route deNantes. – Nantes, c’est la clef de la Bretagne. – Le duc de Vendômeva à Nantes. Il faut y arriver avant lui ou en même temps que lui,si vous ne voulez pas que César soulève la Bretagne. – Il faut quele roi se décide à cette démonstration. Il faut que, de sapersonne, il marche sur Nantes.
– Oui ! dit le cardinal. Demain, je parlerai auroi. »
Un silence, encore, coupa cet entretien, dont l’histoire aenregistré les conséquences. Ce fut le Père Joseph quirecommença :
« Quant à la duchesse, il ne faut pas la perdre de vue.Empêchez à tout prix qu’elle ne rejoigne Chalais ou Vendôme. Ilfaut pour cela un espion subtil et qui ait beaucoup à se fairepardonner, Rascasse, par exemple.
– Il nous a échappé.
– Je l’ai vu, moi ! dit le Père Joseph. Je l’ai vu àLongjumeau. J’ai mis un de mes limiers sur sa piste. À cette heure,Rascasse est réfugié chez le maître en fait d’armes Trencavel. Jevais l’envoyer prendre demain matin.
– Trencavel est-il donc d’accord avec mesespions ?…
– Trencavel est isolé, dit le Père Joseph. Ayez cet hommeau plus tôt. C’est lui qui a prévenu à temps Gaston, Vendôme etleurs affidés. C’est lui qui vous arrachera Annaïs de Lespars.
– Saint-Priac doit m’amener cette fille.
– Qu’il se hâte donc, qu’il se hâte ! Peut-êtreest-elle plus redoutable qu’eux tous ensemble. »
Le lendemain, Richelieu eut en effet un long entretien avecLouis XIII. À la suite de cet entretien, le bruit se répandit dansle Louvre d’abord, dans la ville ensuite, que le roi allaitvoyager. Sa majesté avait décidé de se faire accompagner d’uneimportante escorte. Non seulement ses deux compagnies demousquetaires devaient marcher avec lui, mais encore trois millehommes d’infanterie suisse, deux mille cavaliers et douze canonsdevaient former l’étrange escorte. Quant au but de ce voyage, quiressemblait si bien à une expédition, il était ignoré.
Nous devons maintenant revenir à Louvigni. On a vu que, aprèsune crise de rage et de désespoir Louvigni revint enfin à lui. Ilfaisait alors nuit depuis longtemps.
« Quelle heure est-il ? demanda-t-il à son valet.
– Douze heures viennent de sonner…
– Minuit ! murmura Louvigni en passant la main sur sonfront. Il faut pourtant que, tout de suite, je voie le cardinal.Aide-moi à m’habiller… »
Richelieu reçut, à deux heures et demie de la nuit, Louvigni,qui lui apparut comme un autre spectre. D’un regard, ils secomprirent.
« Monseigneur, dit Louvigni, vous avez laissé fuirChalais.
– C’est vrai, dit Richelieu, mais j’allais vous mander.
– Pour le saisir ! Je venais pour cela, dit rudementLouvigni. D’espion à sbire, il n’y a qu’un pas : je lefranchis !
– Très bien. Partez à l’instant. Chalais est sur la routede Blois, où se rendent également la duchesse de Chevreuse et lesconjurés. Voulez-vous des hommes ?
– Non. Un ordre pour franchir les portes.
– Le voici. »
Et Richelieu, de nouveau, écrivit, signa et scella unordre :
De par le roi,
M. le chevalier de Louvigni se saisira de la personned’Henri de Talleyrand, comte de Chalais, en quelque lieu et àquelque heure qu’il le trouve. Tous officiers des diversgouvernements apporteront assistance au chevalier de Louvigni dansle but d’aider à cette arrestation.
Louvigni plia et mit dans sa poche le parchemin sans le lire.Richelieu eut une seconde d’hésitation. Puis :
« Avez-vous de l’argent ? Prenez ce sac… Vous me lerendrez quand tout sera fini. »
Louvigni prit le sac qui contenait cinq cents pistoles. Lecardinal appela :
« Un cheval pour M. de Louvigni, dit-il. Lemeilleur. »
Quelques minutes plus tard, on vint annoncer que le cheval étaitprêt. Richelieu essaya de relever le moral de Louvigni :
« Allez, monsieur. Songez que vous portez avec vous lajustice du roi.
– Monseigneur, dit Louvigni, je porte avec moi ma haine, etcela suffit. »
Il s’élança. Un quart d’heure plus tard, il était hors de Paris.Chalais n’avait qu’une demi-journée d’avance sur lui.
Rascasse, on l’a su par le Père Joseph, avait pénétré dans lelogis Trencavel à son retour de Fleury. Lorsqu’il fut entré, et futparvenu au palier où logeait dame Jarogne, il se demanda alors s’ilagissait bien selon ces règles de prudence qui, jusqu’à ce moment,avaient dirigé sa vie. Rascasse, impressionné, allait redescendre,lorsque la porte s’ouvrit et un être long et maigre parut, unlumignon à la main, et cria :
« Or çà, les bons bourgeois paisibles ne peuvent donc plusreposer en paix ? Il est l’heure de dormir, me semble-t-il.Nunc est dormendum ! »
Rascasse, effaré de stupeur, considéra une seconde le bonbourgeois, qui portait d’ailleurs un costume des plusétranges, étant affublé d’un vieux jupon et d’un casaquin.
« Corignan ! cria Rascasse. ToujoursCorignan !
– Compère, dit celui-ci, si vous voulez ne pas dénoncer maretraite, je vous offre l’hospitalité.
– Voire. Vous êtes donc chez vous, ici ? fitRascasse.
– Un peu, dit modestement l’ex-capucin, tandis que dameBrigitte, survenue, s’efforçait de rougir, chose à laquelle elle neput parvenir.
– Je consens à ne pas dénoncer vos débordements, si devotre côté vous jurez de respecter ma retraite à moi ; je vaisprendre mon logis chez Trencavel.
– Chez Trencavel ? s’écria Corignan. Et pourquoi chezTrencavel ? L’avez-vous vu ? Si vous le livrez, je veuxma part !
– Vous l’aurez, foi de Rascasse. Maintenant, ordonnez àcette honnête dame de me remettre la clef du logis. »
Dame Jarogne s’exécuta. Les choses ainsi arrangées, Corignanreprit son somme interrompu ; Rascasse monta s’installer chezTrencavel. Il se jeta tout habillé sur un lit.
Cet heureux état dura quelques heures, au bout desquelles ilouvrit les yeux et demeura hébété, les cheveux hérissés, la bouchegrande ouverte : au pied de son lit se tenait l’exempt Cocardet, derrière Cocard, toute l’escouade des mouches…
« Oh ! fit Rascasse dans un gémissement.
– Oui ! » dit simplement Cocard.
Rascasse se leva sans demander de plus amples explications. Lesgens du lieutenant criminel l’entourèrent. On commença à descendre.Arrivé au palier de dame Brigitte, Rascasse demanda :
– Et Corignan ?
– Patience, fit Cocard. Il se retrouvera, luiaussi. »
Devant la porte attendait un de ces bons carrosses à manteletsrabattus et fermant à clef, solides et rébarbatifs : desprisons qui roulent. Rascasse, dûment empaqueté entre deux sbires,fut entraîné au galop de deux vigoureux normands. Le carrosse,après un temps de course qui parut excessivement bref auprisonnier, s’arrêta. On fit descendre l’infortuné Rascasse, quifit une grimace en se voyant devant le couvent des capucins. Uninstant plus tard, on se trouva dans la cour du couvent. Cocardconduisit Rascasse jusqu’à une salle basse, bien munie de barreaux,de verrous.
Il y avait une haute et large fenêtre ouvrant sur la cour.Rascasse vint appuyer son visage aux épais barreaux et regarda lacour. Un moine sortit de l’écurie, tirant par la bride un beaucheval vigoureux, tout sellé, avec des fontes bien bourrées.
À ce moment, il vit le Père Joseph qui, sortant du cloître,venait vers lui. Le prieur entra. Rascasse claqua des dents etmurmura : « Voici la mort ! »
« Rascasse, dit le Père Joseph, vous allez à l’instantmonter à cheval et prendre la route de Blois. – Il y a de l’argentet des pistolets dans les fontes. – Vous chercherez et trouverez,coûte que coûte, Mme la duchesse de Chevreuse quise rend à Blois. Une fois trouvée, vous ne la quitterez plus. Vousme ferez parvenir tous les jours un messager pour me mettre aucourant de ses faits et gestes. Et, surtout, écoutez bienceci : surtout, par tous les moyens, tous moyens,entendez-vous bien ? vous empêcherez la duchesse de se joindreà M. de Vendôme et à M. le Grand-Prieur quil’attendent à Blois. Partez, Rascasse, il n’y a pas un instant àperdre. »
Un flot de sang monta à la tête de Rascasse.
« Avez-vous bien tout compris ? dit le PèreJoseph.
– Tout, mon révérendissime ! Et surtout empêcher laduchesse de joindre les deux chefs de la conspiration.
– Pars donc, et que le Ciel te guide !… »
Quelques secondes plus tard, Rascasse, monté sur le beau chevalqu’il avait vu sortir des écuries, franchit le grand portail ducouvent.
*
* *
Annaïs, le lendemain de ce jour où, accompagnée de Mauluys, elleconduisit les quatre Angevins au cimetière d’un pauvre village, setrouva désemparée. Peu à peu, ces quatre jeunes gens avaient prisune place dans sa vie. Cette place était vide. Elle les pleuraitsincèrement comme des frères disparus. Elle songeait que tousquatre l’avaient aimée… Mais elle se disait aussi que pas un d’euxne lui avait inspiré d’autre sentiment que celui d’une affectionfraternelle.
Ce matin, elle parcourait son hôtel désert… Ses yeux tombèrentsur un anneau qu’elle portait au doigt. Elle tressaillit. Ellemurmura :
« Si un danger vous menace, envoyez-moi cet anneau… »Voilà ce qu’il m’a dit en partant… Celui qui me réconfortera, celuiqui m’arrachera au danger que je trouve en moi-même plus redoutableque tous les dangers qui m’entourent, celui-là, ô ma mère, ce seracelui, que vous avez aimé. »
Sa résolution fut prise à l’instant d’envoyer l’anneau à Louisde Richelieu, cardinal-archevêque de Lyon.
Au moment même, cette fille que Mlle Rose avaitplacée près d’elle entra.
« Madame, dit-elle, il y a dans la rue, depuis ce matin, unhomme qui va et vient. Peut-être est-ce unespion ?… »
Annaïs courut à l’une des fenêtres qui donnaient sur la rueCourteau, et vit, en effet, un grand gaillard qui, la main appuyéeau pommeau d’une formidable rapière, faisait les cent pas. Annaïs,qui n’avait pas reconnu le comte de Mauluys, reconnut Montariol. Àquelle impulsion secrète obéit-elle ?… Sans réfléchir, elledonna l’ordre d’aller chercher l’homme. Quelques minutes plus tard,le prévôt était devant elle.
« Monsieur, dit doucement Annaïs, meconnaissez-vous ?
– Trop ! dit rudement Montariol. Grâce à vous, lemaître s’affaiblit. Il se rouille, madame, je vous le dis, il serouille.
– Puisque vous me connaissez, puisque M. Trencavelvous fait garder la porte de mon hôtel…
– Moi ? balbutia Montariol. Je jure Dieu…
– Ne jurez pas, sourit Annaïs. Vous vous morfondez dans larue pour veiller à ma sécurité. Vous devez donc accepter de merendre un service qui assurera cette sécurité.
– Voyons le service !
– Il y a trois chevaux dans mes écuries. Vous allez enprendre un et partir pour Lyon. Vous trouverezl’archevêque-cardinal et lui remettrez de ma part l’anneau quevoici.
– Madame, je veux bien partir, mais…
– Mais vous voulez prévenir M. Trencavel ? C’estce qu’il ne faut pas.
– Madame, jurez-moi que c’est un grand service que je vousrends là ?
– Je vous l’assure de tout mon cœur.
– Eh bien !… après tout, je ne fais qu’obéir auxinstructions du maître : je pars ! »
Montariol partit en effet. Le septième jour de son voyage, ilentra à Lyon, et, tout de suite, demanda le chemin de l’archevêché.Louis de Richelieu fit introduire immédiatement ce messager venu deParis. Montariol lui remit l’anneau. Le jour même, le frère duministre et le prévôt de Trencavel se remirent en route.
En route, on causa. Louis de Richelieu apprit à apprécier lanature franche, du prévôt. Mais ce qu’il apprit surtout, ce futl’amour de Trencavel et ses exploits. En arrivant à Paris, lecardinal-archevêque de Lyon connaissait donc Trencavel comme s’ill’eût fréquenté depuis longtemps.
Une double déception attendait Louis de Richelieu etMontariol : le premier ne trouva plus Annaïs à l’hôtel de larue Courteau ; le second ne trouva plus Trencavel à l’hôtel deMauluys. Mais il trouva Verdure…
« Où est le maître de l’académie ?
– Parti ! grinça Verdure.
– Et M. le comte ?
– Parti ! répéta Verdure laconique.
– Parti ! Parti ! hurla Montariol dans une bordéede jurons. Parleras-tu, ivrogne ! Partis ! Quand ?Partis où ?
– Sais pas ! bredouilla Verdure.
– Mais, rugit Montariol, pourquoi es-tu resté,toi ?
– Pour finir le muscat, dit Verdure, et pour garder…
– Garder quoi ? Achève donc, ivrognefieffé ! »
Verdure se leva et alla à un bahut. Tout son visage plissé derides n’était qu’une grimace de jubilation. Il se tenait d’ailleurstrès droit. Il riait en frappant du poing le bahut.
« Garder quoi ? répéta-t-il. Demande à mon sire lebaron de Saint-Priac ! Demande-lui ce que je veuxgarder !… »
Huit jours après que Montariol eut consenti à accomplir lamission que lui confiait Annaïs, c’est-à-dire à un moment oùl’archevêque de Lyon était déjà en route pour Paris, son frère lecardinal sortait de la capitale. Il avait décidé le roi à faire unedémonstration sur la Bretagne. Le but du voyage était Nantes – butofficiel. Une fois à Nantes, on verrait…
La Bretagne était aux mains de César de Vendôme. Le lecteur saitque le fils aîné de Gabrielle d’Estrée et de Henri IV étaitgouverneur de cette belle et vaste province. De plus, son mariageavec la fille du duc de Mercœur pouvait lui avoir inspiré desprétentions sur cette Bretagne isolée.
Richelieu n’eut pas de peine à prouver à Louis XIII la nécessitéd’arrêter Vendôme et son frère. Au fond, Richelieu, à peine remisde l’épouvante du complot de Fleury, cherchait à se débarrasserd’un redoutable ennemi personnel.
On sortit de Paris et on prit la route de Chartres. Louis XIIIétait tout joyeux. Il se redressait fièrement.
Le surlendemain on entrait dans Chartres au son des cloches. Leroi fut reçu à la porte Guillaume par les échevins de la ville,puis il s’en fut se loger en l’hôtel du gouverneur. Il y eutgrand-messe et Te Deum. Après la cérémonie, le roi sedirigea vers le grand portail. Richelieu marchait près de lui,presque à la même hauteur. Lorsque le roi fut sous la portecentrale :
« Sire, dit Richelieu, c’est ici que le roi Henri III vints’agenouiller, sur ces dalles mêmes.
– Que voulez-vous dire, monsieur le cardinal ?
– Rien que ceci : le roi Henri III vint pieds nus, uncierge à la main, revêtu d’une chemise de bure grossière. C’étaitle dernier des Valois. C’était un roi sans royaume. Il avait fuiParis, poussé par la tempête. Tout cela, sire, parce qu’il n’avaitpas su vouloir à temps ! Parce qu’il n’avait pas prisM. de Guise au collet !… »
Louis XIII, tout pâle, écoutait cette leçon d’histoire.
– Le roi, continua Richelieu, pria Notre-Dame et les saintspour la reine, pour le royaume, pour lui-même et pour la monarchiedes Valois. Sans doute, c’était trop tard. Il se décida à fairetuer Guise. C’était trop tard, sire ! Peu après, le roi HenriIII était meurtri par le jacobin. Sire ! Sire ! il y après de vous un jacobin. Sire ! Sire ! il a près de vousun Henri de Guise qui s’appelle César de Vendôme !
– Eh bien ! par cette Notre-Dame qu’invoquait lepauvre Valois, je vous jure que je n’agirai pas trop tard,moi !
– En ce cas, sire, marchons dès aujourd’hui ! »dit Richelieu.
C’est ce qui fut fait. Laissant sa petite armée, le roi, escortéde ses seuls mousquetaires, quitta le jour même la ville deChartres et s’élança vers Blois.
L’archevêque de Lyon, en arrivant à Paris s’était rendu droit àla rue Courteau. Il venait d’apprendre que le roi et le cardinal,la cour et une armée avaient quitté Paris six jours auparavant. Ilen éprouvait une sourde inquiétude : cet exode, dans sonesprit, se rattachait aux destinées d’Annaïs. Lorsqu’il mit pied àterre devant l’hôtel, la petite porte du jardin s’ouvrit et unefemme s’avança vers lui disant :
« Si Monseigneur daigne me suivre, il aura des nouvelles decelle qu’il cherche. »
Louis de Richelieu pénétra dans l’hôtel. La femme, le précédantavec respect, l’introduisit dans la salle d’honneur.
« Monseigneur, dit-elle, ma maîtresse m’a commandé avanttoutes choses de vous préparer bon gîte et bonne table.
– Est-elle en sûreté ?…
– Elle a quitté Paris voilà six jours, et, lorsqu’ellemonta à cheval, rien ne pouvait faire croire qu’un dangerquelconque la menaçât. D’ailleurs, lorsque monseigneur sera reposé,je lui remettrai la lettre qu’a laissée ma maîtresse.
– Voyons tout de suite cette lettre », fit Louis deRichelieu.
La servante sortit, puis revint bientôt, et plia le genou pourprésenter à l’archevêque la lettre déposée sur un plateau d’or.Elle ne contenait que quelques mots :
Le roi sort de Paris. Je pense qu’il s’arrêtera à Blois.C’est donc à Blois que je vais. Monseigneur, pardonnez-moi de nevous avoir pas attendu. Vous qui avez aimé ma mère, vouscomprendrez que là où va Armand de Richelieu doit aller Annaïs deLespars. Si vous daignez pousser la condescendance jusqu’à prendrevotre logis dans mon hôtel, j’aurai l’insigne bonheur de vousretrouver à mon retour. Ah ! monseigneur, attendez-moi, jevous en supplie, car mon âme est bien triste et j’ai besoin devotre affection paternelle.
« La malheureuse enfant ! frémit l’archevêque. Elle vaà son destin. C’est Dieu sans doute qui la conduit !… »« Ma fille, dit-il à la servante. Je repars à l’instant.
– Quoi, monseigneur, sans même accepter le repas quej’avais si soigneusement préparé ?
– Ma foi, pour le repas, je l’accepte. Mais vousm’attendiez donc ?
– Depuis le départ de ma maîtresse, Monseigneur est attendutous les jours. »
Ce que cette digne femme ne disait pas, et ce qu’elle avaitordre de ne pas dire, c’est que toutes ses délicates attentionsétaient voulues et organisées par une personne qui attendait dansla pièce voisine. Cette personne, Louis de Richelieu la vitlorsqu’il entra dans la salle à manger. C’étaitMlle Rose Houdart.
L’archevêque, tout en mangeant et buvant de grand appétit,examinait à loisir cette belle fille aux allures paisibles, dontl’attitude révélait cette fierté féminine qui réside dans lamodestie.
« Assurément, se dit-il, c’est quelque amie de ma pauvreAnnaïs, son maintien, son tact, trahissent assez qu’elle est denaissance. Mais qui est-ce ? »
« Mon enfant, dit-il à haute voix, me ferez-vous la grâcede m’apprendre à qui je suis redevable d’une hospitalité sigracieusement exercée ?
– Monseigneur, Votre Éminence le sait déjà : elle esttraitée ici par très haute et très puissante demoiselle Annaïs,comtesse de Lespars.
– Oui, dit l’archevêque avec émotion. Tels sont bien lestitres de cette noble fille, et c’étaient ceux de sa mère. Maisc’est de vous que je voulais parler, mon enfant.
– Monseigneur, je m’appelle Rose, et je suis la fille dedame veuve Rosalie Houdart, qui tient auberge à l’enseigne de laBelle Ferronnière.
– Rose ! dit-il. Le nom vous sied admirablement. Rosede beauté, certes, pardonnez cette vérité à un homme qui a renoncéau monde. Mais aussi, rose de vertu, cela se voit. Je ne vousoublierai pas. Et vous-même, si jamais vous avez besoin de parolesqui bercent une de vos douleurs, si vous cherchez un cœurcompatissant et ami pour y verser les peines du vôtre, venez metrouver ou appelez-moi, mon enfant. »
Le prélat s’était levé. Il ajouta en considérant attentivementla jeune fille :
« N’avez-vous rien à me dire ? »
Rose Houdart baissa la tête et devint pâle.
« Eh bien ! oui, monseigneur. Il y a une douleur dansma vie ; car j’aime qui ne peut m’aimer… Nous ne sommes plusau temps où les rois épousaient des bergères, monseigneur.M. le comte de Mauluys est de haute noblesse et je suis depetite bourgeoisie. Vous voyez qu’il y a un abîme entrenous. »
L’archevêque demeura interdit. Un abîme : elle avait dit lemot.
« Le comte de Mauluys, murmura-t-il machinalement. Ungentilhomme angevin, si j’en crois mes souvenirs. Famille ruinéesous le défunt roi, race fière de ses ancêtres, de son blason, etqui a accepté avec orgueil la pauvreté plutôt que d’aller à la courréclamer les compensations auxquelles elle avait droit après lessacrifices consentis pour assurer les prétentions du Béarnais… Oui,je vois maintenant quelle peut être votre douleur, le comte deMauluys, dont vous me parlez, a gardé l’esprit de son père. Oùest-il en ce moment ?
– Il est parti avec M. Trencavel pour veiller au salutde celle que vous êtes vous-même venu secourir…
– M. Trencavel ! Ce maître en fait d’armes dontm’a entretenu le brave qui est venu me chercher à Lyon ?
– C’est cela même, monseigneur.
– Mon enfant, vous avez trop grand cœur pour que je veuillevous offrir quelque banale consolation. Une fille telle que vouspuise dans sa propre fierté les moyens de combattre et de vaincreune douleur aussi profonde et sincère. Recevez donc la bénédictionque je vous donne du fond de mon cœur, en suppliant leTout-Puissant de vous rendre la paix du cœur. »
Elle se courba respectueusement sous le geste du prélat. Uneheure plus tard, le cardinal-archevêque courait sur la route deBlois.
Vaincu à Fleury, le baron de Saint-Priac, au lieu de revenir surParis, s’était élancé d’un galop jusqu’à Fontainebleau. Il avait latête perdue. Après la fuite de ses sacripants, l’idée ne lui vintmême pas de surveiller de loin Annaïs. Elle était en sûreté près deTrencavel et de Mauluys : cela lui suffisait pour établir plustard le fil des recherches.
La soudaine apparition de Verdure avait peut-être déterminé,plus encore que la défaite, cet état de prostration. Verdure étaitvivant, très vivant ! Et alors, dans les bas-fonds de sapensée, une sourde inquiétude se levait. Et il songeait à lalettre, la fameuse lettre que, triomphant, il avait remise aucardinal. Mais ceci était au fond de sa pensée. Ce qui dominait,c’était une haine frénétique contre Trencavel et Mauluys.
Saint-Priac, un peu calmé, reprit le chemin de Paris, et, arrivéle soir, se réfugia à l’hôtellerie du Grand-Cardinal pour réfléchirsur sa situation. Le lendemain matin, Saint-Priac se rendit aupalais Cardinal. On l’attendait.
« Monsieur le baron, dit Richelieu, racontez-moi commentles choses se sont passées et n’omettez aucun détail. »
Saint-Priac, frémissant, fit un récit exact, sincère, de lascène qui s’était déroulée au Logis de l’Âne, sur la route deChailly. Ce récit, Richelieu l’écouta avec attention.
« Ainsi, dit-il, une fois encore, vous avez étévaincu !
– Trencavel, monseigneur, Trencavel !…
– N’en parlons plus. Savez-vous ce qu’est devenue cettefille ?
– Je l’ignore, monseigneur. Mais, avant un mois,Mlle de Lespars sera à moi.
– Et comment ? fit le cardinal. Vous étiez trente àl’hôtel de la rue Tourteau. Vous étiez douze sur la route deFleury. Pour prendre une fille que vous prétendez aimer !
– Monseigneur, je serai seul !
– Seul. Prétendez-vous donc réussir à vous seul après avoiréchoué en nombreuse compagnie ?
– Oui, monseigneur. Car jusqu’ici, j’ai eu tort d’attaquerTrencavel…
– Trencavel ?… Il s’agit deMlle de Lespars.
– Trencavel, monseigneur, Trencavel ! C’est lui qu’ilfaut frapper ! »
Saint-Priac se rapprocha du cardinal, et, la voixbasse :
« Monseigneur, je ferai ce que fait le bravo qu’on paie etqui veut frapper à coup sûr. J’attirerai Trencavel dans quelqueguet-apens, la nuit, et je lui planterai ma dague dans le dos.Voilà ce que je ferai, dussé-je encourir votre mépris… »
Lorsque Saint-Priac eut disparu, Richelieu murmura :
« Maintenant, je crois que je pourrai partirtranquille… »
Trencavel, que Saint-Priac voulait assassiner, était bien prèsde s’assassiner soi-même. Il avait trouvé cela après la scène qu’ilavait eue dans les jardins de la rue Courteau. Il était parti en sedisant : « Elle m’expulse de sa vie. Pourquoi ?Parce que je lui ai tué ses quatre chers Angevins ! Tant pispour eux et pour elle. Après tout, si cela me devient intolérablede vivre avec sa haine, quoi de plus facile que de renoncer à lavie ? »
C’est en ruminant ces idées et d’autres semblables qu’il arrivachez Mauluys, lequel écouta très flegmatiquement les doléances dujeune homme.
« Mon cher comte, dit-il, je suis résolu à suivre vosconseils et je m’en irai chercher fortune dans les pays du soleil.Demain, je partirai…
– Mon cher monsieur Montariol, dit Mauluys, rendez-nous leservice d’aller vous mettre en faction dans la rue Courteau, etprévenez-nous de ce qui pourra survenir àMlle de Lespars.
– J’y vais, dit Montariol simplement.
– Comte, balbutia Trencavel ébahi, quefaites-vous ?
– Puisque vous renoncez à assurer la défense de cette noblefille, après lui avoir tué ses défenseurs naturels…
– Mais puisqu’elle me repousse !
– Insuffisante raison. Vous avez habituéMlle de Lespars à compter sur votre bravoureet votre épée. Il vous convient de vous retirer au moment où, plusque jamais, elle a besoin de vous. Je dois donc, moi, tenirl’engagement tacite que vous avez pris de veiller sur la vie decelle à qui vous vous êtes imposé. »
Cette argumentation subtile et spécieuse amena ce que voulaitMauluys : une détente des nerfs, et surtout le renvoi dusuicide à d’autres temps.
On a vu comment Mauluys s’était rendu au hameau où Trencavelavait laissé les quatre Angevins pour morts et comment il avaitassisté, près d’Annaïs, à la cérémonie funèbre. Il garda pour luiles impressions de cette journée. Plus que jamais, Montariol dutmonter la faction devant l’hôtel de Lespars. Verdure partagea cethonneur avec lui. Un jour vint où Montariol ne reparut pas àl’hôtel Mauluys. Trencavel jura, gronda, menaça de pourfendre sonprévôt. Un matin, le bruit se répandit que le roi allait sortir deParis avec M. le cardinal.
« Trencavel, dit Mauluys, en regardant fixement le jeunehomme, je crois que nous allons voyager. Que vous ensemble ?
– Oui, oui, dit Trencavel tout frémissant. Où elle ira,j’irai ! »
Les chevaux furent préparés. Bientôt, Verdure vint annoncer queMlle de Lespars était montée à cheval, seule.Les deux amis se mirent en selle, se rendirent à la BelleFerronnière, où ils demeurèrent une heure, puis allèrent se postersur le passage du cortège royal.
Lorsque tout le monde eut défilé, Mauluys et Trencaveldemeurèrent derrière l’encoignure de rue où ils s’abritaient. Ilsattendaient qu’elle passât – sûrs qu’elle suivrait Richelieu.
« La voici ! » fit tout à coup Trencavel.
Mauluys, avec cette magnifique insouciance qui était de la pluspure générosité, suivit son ami.
Saint-Priac ne réussit pas dans ses recherches. L’idée d’allervoir ce qui se passait rue Courteau ne lui vint pas un instant. Ilrôda partout – excepté là où il avait chance réelle de trouver soitTrencavel, soit Mauluys ou Annaïs.
Le jour du départ du cardinal arriva. Saint-Priac n’avait pasosé se présenter à Richelieu. Que lui eût-il dit ? Quand ilentendit les trompettes, il monta à cheval et s’en fut se placer àquelque distance de la porte Bordet. Abrité derrière un bouquetd’ormes, il vit défiler la cavalcade, il vit le cardinalchevauchant près du roi.
Quand les derniers mousquetaires furent passés, il eut un soupirde rage ; il allait rejoindre la route pour rentrer dans Parislorsqu’il s’immobilisa soudain : là, sur cette route, à centpas de lui, venait au pas un cavalier que, malgré le manteau,malgré le feutre rabattu sur les yeux, il croyait bien reconnaître.Bientôt, le doute ne fut plus possible.
« Triple fou ! gronda Saint-Priac écumant d’une joiefurieuse. Comment n’ai-je pas compris tout de suite que si lecardinal sortait de Paris, Annaïs de Lespars le suivrait pas à pas,comme elle l’a suivi à Paris !… Oh ! mais ce n’est pastout ! Ces deux… là-bas… oui ! c’est Trencavel !C’est l’infernal Mauluys !… »
Saint-Priac, haletant, se lança à travers les champs, et,rejoignit l’escorte royale. Le cardinal le vit et lui fit signed’approcher.
« Est-ce fait ? demanda-t-il à voix basse.
– Pas encore, monseigneur. Mais je les tiens tous. Avanttrois jours, je vous offrirai les têtes de Trencavel et de soncomplice, le comte de Mauluys, et je demanderai à Votre Éminence defaire bénir mon mariage avec Mlle Annaïs deLespars…
– Je vous donne rendez-vous à Blois…
– J’y serai, monseigneur, nous y seronstous ! »
Saint-Priac s’écarta. Le cardinal reprit son entretien avec leroi, et l’escorte disparut au loin, sur le chemin de Chartres dansun nuage de poussière.
Nous devons revenir à celui qui avait assumé le rôle d’exécuteurdans l’affaire de Fleury, c’est-à-dire à Henry de Talleyrand, comtede Chalais. Nous l’ayons vu s’élancer comme un fou, courant aprèsla duchesse.
Chalais reprit à fond de train le chemin de Blois où il arrivale surlendemain à midi, ayant fait environ vingt-deux lieues parjour. Il arriva désespéré à l’auberge de la Clef d’Argent. À cetteauberge, on n’avait aucune nouvelle ni du duc de Vendôme, ni duGrand-Prieur, ni de la duchesse de Chevreuse.
Chalais se fit donner une chambre et demanda qu’on lui montât àdîner : depuis son départ de Paris, il avait à peine mangé. Ilétait résolu à reprendre le chemin qu’il venait de faire.
Le soleil était déjà bas sur l’horizon lorsqu’il monta à chevalet reprit la route d’Orléans. Il trottait rapidement. Le soleil secoucha… Chalais galopait, la tête en feu, les yeux fixés au loindans la nuit noire.
« Holà ! hurla une voix dans la nuit. Qui vientlà ?… »
Chalais était à ce moment à deux ou trois cents toises despremières maisons de Beaugency. Au son de cette voix il frémitjusqu’au fond de son être. C’était la voix de la haine. C’était lavoix du désespoir. Chalais s’arrêta court. Bientôt, il distinguaune ombre mouvante qui venait à lui.
« Monsieur, dit l’ombre d’un ton rude, excusez-moi. Jecraignais de me heurter à vous, et je tiens à arriver intact.Passez, monsieur, passez votre chemin. »
« Cette voix ! » gronda Chalais en lui-même.
L’ombre passait… Chalais allait passer. Il n’avait rien ditencore. Mais Chalais avait les nerfs exaspérés. Chalais parla… Aumoment où l’ombre passait près de lui, il grogna :
« Ah çà ! monsieur, vous n’êtes pas poli, mesemble-t-il ! »
Il y eut dans la nuit un cri d’épouvantable joie, un hurlementde triomphe. C’était l’ombre. Elle cria un seul nom :
« Chalais !…
– Louvigni !… » rugit Chalais.
Dans le même instant, tous deux, lâchant leurs rênes de bride,furent armés de leurs poignards. Les chevaux s’étaient arrêtés côteà côte, tête à queue. Chalais commença :
« C’est toi qui nous as dénoncés, hein ? Combien as-tureçu du cardinal ? N’est-ce pas, Louvigni, que tu portes uneface de traître ?
– Oui ! dit Louvigni.
– Nous l’avions deviné tous – et moi surtout. Mais je suiscontent que tu le dises toi-même. Je ne te cherchais pas, Louvigni…mais, puisque te voilà, je vais te tuer.
– Et moi, je vous cherchais.
– Bon ! Et pour quoi faire ? Pour me tuer,hein ?
– Je ne veux pas vous tuer, râla Louvigni.
– Bon. Et que veux-tu alors ? Demander pardon,peut-être ? Non, Louvigni, on ne pardonne pas ce que tu asfait à Fleury. Mais voyons, puisque tu ne nies pas ta félonie,puisque tu ne demandes pas pardon, puisque tu ne veux pas tebattre, pourquoi me cherchais-tu ? »
Mais alors, Chalais comprit. Louvigni le cherchait pourl’arrêter. À l’instant même, Chalais frappa les flancs de soncheval. Chalais ne fuyait pas la mort : il fuyaitl’arrestation. Le bond qu’il fit fut terrible : mais ce bondfut enrayé net. Dans l’instant même où le cheval se ruait, Chalaisse sentit enlacé par deux bras frénétiques… C’étaitLouvigni !…
La secousse fut effrayante. Louvigni fut arraché de saselle ; son bras gauche s’abattit au cou de Chalais. Uneseconde, les deux bêtes ruèrent, hennirent dans la nuit. Puis iln’y eut plus que la galopade effrénée du cheval de Chalais quifuyait vers Beaugency : les deux hommes avaient roulé sur lesol… Alors, on entendit un hurlement, une imprécation de joiesauvage : Louvigni venait de constater que Chalais avait perduconnaissance et demeurait inerte, sa tête ayant sans doute portésur une pierre au moment de la chute. Le cheval de Louvigni étaitresté sur place, allongeant le cou et soufflant…
Louvigni ouvrit les fontes de sa selle et en tira une de cescordelettes que tout cavalier emportait toujours en campagne. Cettecorde, il la coupa en deux parties avec son poignard, et,solidement, il ligota les mains d’abord, puis les pieds de Chalais.Il mit Chalais debout, l’appuya contre son cheval, et, peu à peu,le hissa… Enfin, il le jeta en travers de la selle. Alors, ilsaisit le cheval par la bride et il se mit en marche.
À Beaugency, tout dormait. Louvigni avisa une auberge, unemodeste auberge qui lui parut suffisamment isolée. L’hôte ayantouvert, Louvigni lui donna l’ordre de l’aider à transporter leblessé. L’hôte remarqua les cordes qui liaient les mains et lespieds de Chalais, toujours évanoui. Mais il garda ses réflexionspour lui. Dix minutes plus tard, Chalais était déposé sur un lit,dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la route.
« Maintenant, dit l’aubergiste, que votre ami a son compte,nous allons choisir une chambre pour Votre Seigneurie. »
Louvigni, qui contemplait Chalais, se retourna alors etdit :
« Mon cher ami, comment vous nomme-t-on ?
– Panard, monseigneur, Panard, tout à votre service et auservice de monsieur votre ami, ainsi que ma femme et ma servante.Je vois ce qui est arrivé. Sans doute, votre ami a dû être attaquépar les malandrins de route. Sans doute, ils l’ont lié pour mieuxle dévaliser, et, sans doute enfin, Votre Seigneurie est arrivée àtemps pour délivrer ce malheureux gentilhomme ? Si nouscommencions par le délier ? »
Panard s’avança de deux pas vers le lit, et, dans le mêmeinstant, recula de quatre : Louvigni, d’une bourrade, venaitde le repousser. Panard leva les yeux et vit une figureflamboyante.
« C’est bon, c’est bon, grelotta le pauvre homme. Je vaischercher le chirurgien.
– Allez me chercher le forgeron », dit Louvigni.
L’hôte demeura immobile de stupeur. Le forgeron ! Pour quoifaire ?
« Mon cher ami, dit Louvigni, savez-vous lire ?
– Un peu, mon gentilhomme. »
Louvigni sortit un parchemin de son pourpoint, le déplia, leposa sur la table, près du flambeau.
L’hôte s’approcha. Sans doute, il lisait mieux qu’il neprétendait, car il blêmit. Sa lecture achevée, ilmurmura :
« Ainsi, ce gentilhomme serait M. le comte deChalais ?
– Oui, dit Louvigni.
– Et vous seriez, en ce cas, M. le chevalier deLouvigni ?
– Oui. Vous comprenez, n’est-ce pas ?… Pour desraisons connues de Son Éminence, je veux garder ici le prisonnierpendant quelques jours. Si vous tenez à votre tête, je vous engageà ne souffler mot à âme qui vive de mon arrivée en votre auberge.Si, au contraire, il vous convient de vous cravater de chanvre,c’est bien facile, vous n’avez qu’à raconter que Chalais etLouvigni sont chez vous.
– J’aime mieux me taire, dit l’aubergiste.
– Maintenant, allez me chercher le forgeron ; qu’ilvienne avec une douzaine de barres de fer et de solidesverrous. »
Maître Panard fila comme le vent.
Lorsque Chalais revint à lui, il demeura quelques minutes toutendolori, cherchant à rassembler ses souvenirs.
Il était déshabillé, couché dans le lit. Un instant, il sedemanda : « Pourquoi ai-je la tête emmaillotée delinges ? » Puis il murmura :
« À boire… »
Une ombre s’interposa entre le jour et lui. Une voix luidit :
« Tiens, Chalais, bois… »
Il ouvrit les yeux, et il vit l’homme qui, penché sur lui,présentait un gobelet à ses lèvres.
« Louvigni !… »
Chalais fit un effort insensé pour sauter à la gorge del’ennemi. Mais il retomba pesamment ; il lui semblait quejamais plus il ne pourrait soulever le poids énorme de sa tête.
« Allons, fit Louvigni, tiens-toi tranquille, Chalais. Situ remuais trop, cela pourrait retarder ta guérison ; or, tuen as pour une dizaine de jours. C’est déjà trop,comprends-tu ?… »
Chalais eut un râle de désespoir. Louvigni reprit :
« Comprends-tu ce que je vais souffrir à attendre le momentoù je pourrai te remettre au cardinal ? Je tiens à te livreren bon état, moi. Donc, du calme, ou je serai forcé de te ficelerles mains et les pieds. Allons, bois, laisse-moi te guérir, je tejure que jamais blessé n’aura été mieux soigné… »
Chalais ne put en entendre davantage, et perditconnaissance.
Louvigni sortit en fermant la porte à double tour. Il descenditdans la salle d’auberge pour prendre quelque nourriture. Lorsqu’ilpénétra dans cette salle, il vit maître Panard effaré criant desordres à sa femme, et l’unique servante non moins effarée quiallait et venait rapidement. La servante se hâtait de déboucher desflacons. Tout ce mouvement était pour servir un voyageur installé àl’une des tables de la salle. Il était seul. Mais il faisait dubruit comme quatre, criait, tempêtait, comme un grand seigneur dontl’escarcelle est pleine.
« Je connais cette figure-là, se dit Louvigni. Eh !oui, c’est maître Rascasse. Serait-il là pour mesurveiller ? »
Il s’avança, se planta devant Rascasse et dit :
« Me reconnaissez-vous ?
– Monsieur le chevalier de Louvigni ! » balbutiaRascasse.
À l’instant, il fut debout, saluant, bégayant. Louvigniregardait fixement Rascasse.
« Quand devez-vous revoir Son Éminence ?demanda-t-il.
– Mais… dès que… aussitôt que possible…
– Eh bien, fit Louvigni, vous lui direz…
– Que lui dirai-je ?…
– Rien ! » acheva Louvigni après un instant deréflexion.
Il tourna le dos. Rascasse attaqua le dîner et se mit àsonger :
« Le chevalier de Louvigni à Beaugency !… Pour lecompte de qui est-il en campagne ?… Il y a quelques joursencore, c’était un des fidèles du duc d’Anjou… Alors, ce seraitdonc après Fleury que… bon ! que m’importeLouvigni ! »
Il acheva son dîner sans crier. Puis, tout en payant, Rascasseessaya de faire parler l’hôte. Mais Panard jura ses grands dieuxqu’il ne savait rien sur M. de Louvigni.
L’espion se remit donc en route et ne tarda pas à arriver àBlois. Il alla tout droit à l’auberge du château.
Une fois enfermé dans sa chambre, Rascasse récapitula saposition : en somme, il avait eu des nouvelles de la duchesseune seule fois : à Étampes. Depuis, aucun indice.
Rascasse sortit en bon badaud, se promena, tourna autour duchâteau et de la cathédrale et, finalement, franchit le pont de laLoire. Rascasse tournait déjà depuis deux heures autour d’une idéequi, dès son départ de l’auberge, s’était présentée à lui. Cetteidée prenait la forme d’un nom. Et ce nom, c’était :Marchenoir…
Qu’était-ce que Marchenoir ? Il y avait, à quelques lieuesau-dessus de Blois, une belle forêt qui portait ce nom. Au midi dela forêt, il y avait un gros bourg appelé Marchenoir, non loin dela route qui allait de Châteaudun à Blois. Et Rascasseruminait :
« Pourquoi ne serait-elle pas à Marchenoir, puisqu’elle ypossède un rendez-vous de chasse ? De là, elle peut s’aboucheravec M. de Vendôme, s’il est à Blois. Elle peut fuir àson gré sur Blois, sur Orléans, sur Châteaudun, sur Vendôme, ellepeut même se réfugier dans la forêt. »
Tout plein de cette idée, Rascasse rentra dans Blois, courut àl’auberge, monta à cheval et prit aussitôt le chemin de Marchenoir,où il arriva vers sept heures du soir. Il se fit indiquer lerendez-vous de chasse et s’y rendit. Mais tout y semblait mort.
Il fit demi-tour et rentra à Marchenoir. Comme il atteignait lespremières maisons, il faisait nuit. Il avisa un paysan assis sur lepas de la porte de la dernière maison de Marchenoir, c’est-à-direla maison la plus rapprochée de la forêt. Il engagea laconversation. Et il en résulta que, moyennant un écu de six livresparisis, le cheval de Rascasse serait, pour la nuit, logé enl’étable, que Rascasse lui-même serait logé dans le grenier, etqu’en outre ledit Rascasse aurait à dîner une bonne omelette et uncruchon de vin du pays.
Ce programme s’accomplit de point en point. Rascasse, donc,ayant dîné, grimpa au grenier par une échelle extérieure.
Le sommeil ne vint pas aussi vite que l’avait espéré Rascasse.Au bout d’une heure, pourtant, il sentait ses paupières pluslourdes, lorsqu’il lui sembla entendre du bruit. Du dehors, onfrappait à la porte du logis.
Rascasse était espion de tempérament. Il se trouva éveillé àl’instant même et, se penchant à la lucarne, écouta. On frappaitencore, avec précaution. Rascasse entendit enfin une fenêtres’ouvrir et quelqu’un demander :
« Qui va là ?…
– Marine ! répondit une voix le plus doucementpossible.
– Bon. Je descends ! »
« Moi aussi ! songea Rascasse, palpitant. Marineici ! Marine ! La fille de chambre de la damnéeduchesse ! »
Tout en monologuant, Rascasse avait rajusté son épée, jeté sonmanteau sur ses épaules, et il descendait. La salle durez-de-chaussée donnait dans la cour par une porte vitrée. Cetteporte ne fermait qu’au loquet. Rascasse l’entrouvrit et attendit.Bientôt le paysan parut. En toute hâte, il ouvrit la porte quiouvrait sur la route et une jeune fille entra en disantgaiement :
« Bonjour, père Thibaut. Toujours alerte etsolide ?
– Heu !… Mme la duchesse est-elle doncparmi nous ?
– Silence, père Thibaut, silence, fit gravement Marine,Mme la duchesse est en fuite. Et vous pouvez lasauver…
– Je lui dois tout, dit le père Thibaut, les mains jointes.Qu’elle commande, ma vie et la vie des miens sont à elle.
– Bon. Il s’agit seulement d’une lettre à porter.
– Où ?
– À Blois. À l’hôtel de M. de Cheverny.
– Connu. Donnez la dépêche. Elle va partir à l’instant.
– Songez que cela doit arriver au plus tôt !
– Le Roussot va vite. C’est une bonne bête qui a des jambeset du cœur. Devrai-je rapporter une réponse ?
– Cette nuit même. Au rendez-vous de chasse. Vous frapperezdeux fois dans vos mains et vous direz :« Chalais ». Si on ne vous ouvrait pas, vous rentreriezchez vous et vous attendriez ma visite, quoi qu’iladvienne. »
Marine s’éclipsa.
Rascasse s’était précipité vers l’étable où il ne resta quequelques secondes. On put entendre alors un hennissement dedouleur. Puis une ombre grimpa rapidement à l’échelle. C’étaitRascasse qui réintégrait le grenier. Cependant, le père Thibaut sedirigeait vers l’étable, d’où il fit sortir le Roussot.
Alors, il eut une sourde imprécation. Le Roussot n’avait plus dejambes – du moins, plus de jambes pour la course. Le fait est qu’ilboitait terriblement et semblait incapable de faire vingt pas. À lalueur du falot qu’il avait allumé, Thibaut examina la bête et nedécouvrit rien. Ce fut le lendemain seulement, au plein jour, qu’ilaperçut enfin la toute petite blessure : le tendon du jarretde droite était coupé…
Le père Thibaut, donc, rentra dans l’étable son cheval boiteuxet, quelques minutes, demeura abasourdi comme par un malheurimprévu. Ce premier moment passé, le père Thibaut haussa lesépaules : son regard venait de tomber sur le cheval deRascasse !…
Il se mit incontinent à seller le cheval de Rascasse et le tirapar la bride dans la cour. Là, il s’arrêta, effaré, en voyant levoyageur qui descendait l’échelle.
« Ouf ! dit Rascasse en atteignant le sol. M’y voici.Que diable faites-vous donc, mon cher hôte ? Vous m’avezréveillé. Tiens ! Vous allez donc voyager ?
– Non… c’est-à-dire… balbutia le pauvre homme.
– Oh ! cria tout à coup Rascasse, mais vous vous êtestrompé ! Vous prenez mon cheval !… Ma foi, puisque levoilà tout sellé, je vais continuer ma route versChâteaudun. »
Le brave paysan demeura atterré.
« Monsieur, dit-il, un mot… Vous allez àChâteaudun ?
– Et de là à Chartres. Et de là à Paris.
– Voulez-vous retarder votre voyage de quelquesheures ? Me prêter votre cheval jusqu’à demainmatin ?
– Retarder mon voyage ? Oui, mon cher hôte. Mais vousprêter mon cheval ? Jamais.
– Vous consentiriez à retarder votre voyage ?
– Mon Dieu oui. Pourvu toutefois que je puisse repartir lelendemain dans la journée.
– Vous partirez demain matin, monsieur. Consentiriez-vous àsauver quelqu’un qui est en danger de mort ?
– On est chrétien ! dit fièrement Rascasse. Et si jene dois rien risquer…
– Rien. Que d’aller porter une dépêche à Blois et merapporter à moi la réponse…
– Et vous dites que cela sauverait quelqu’un de lamort ?
– Oui, monsieur, je vous le jure !
– Il ne sera pas dit que j’aurai laissé périr un chrétienpour éviter quelques lieues à mon cheval et une fatigue àmoi-même. »
Thibaut lui remit la lettre en le comblant de bénédictions et enlui indiquant avec exactitude où se trouvait l’hôtel de Cheverny.Rascasse, donc, remonta sur son cheval et prit aussitôt ladirection de Blois. Son cœur bondissait. Il tenait la duchesse deChevreuse et, tout en galopant, se répétait ces paroles du PèreJoseph : « Empêchez à tout prix la duchesse de se joindreau duc de Vendôme ! » Des rêves de fortune et de gloirehantèrent sa cervelle matoise.
Il arriva à Blois et se rendit tout droit à son auberge.Tranquillement, il fit sauter le cachet de la missive qu’il devaitporter à l’hôtel de Cheverny. La lettre était ainsiconçue :
Je suis à Marchenoir. Il est essentiel que je vous voie auplus tôt. Êtes-vous à Blois ? Si non, Cheverny vous dira lateneur des présentes. Si oui, où dois-je vous retrouver ?Faites-le savoir au porteur, en qui vous pouvez avoir confiance. Oùest Chalais ? Pauvre Chalais ! Comment le prévenir ?Adieu, mon cousin. J’attends avec impatience le retour de monmessager. Des nouvelles, vite : j’ai un nouveau plan.
MARIE
Rascasse, ayant lu et relu, s’assit à la table et écrivit à sontour :
Très Révérend Père,
J’ai découvert la bête sur laquelle il vous a convenu de melancer. Elle est gîtée à trois cents toises du bourg de Marchenoir,près de la forêt, dans un rendez-vous de chasse. Je vais entrerdans la maison et je vous réponds de la garder à vue. Elle chercheà correspondre avec les personnages éminents que vous m’avezdésignés. J’intercepte ses lettres. Je vous prie humblement, monTrès Révérend Père, de daigner réparer les brèches que j’ai faitesau sac de pistoles.
Je suis, Monseigneur, de Votre Révérence, le très humble,très dévoué et, j’ose le dire, très adroit serviteur.
RASCASSE
Rascasse quitta l’auberge comme minuit sonnait et, à pied,courut au château, où il fit un tel vacarme devant la porte qu’onle fit entrer au poste. Là, il demanda qu’on réveillât aussitôt legouverneur du château, lequel, ayant su qu’il avait dans la courcarrée un messager du cardinal, se hâta de descendre. Rascasse luiexhiba le parchemin qu’il avait trouvé dans les fontes de soncheval, près du fameux sac.
« C’est bien, dit sèchement le gouverneur, après avoir lu.Que vous faut-il ?
– Un cavalier pour porter cette dépêche à Paris,sur-le-champ ! dit Rascasse. Et qu’on fassediligence !
– Un messager pour Paris ! » ordonna legouverneur.
Dix minutes plus tard, un cavalier emportait à toute bride lalettre que Rascasse venait d’écrire. Quant à celle de la duchesse,l’espion l’avait soigneusement pliée et cachetée dans une poche deson buffle. Il courut alors à l’auberge du Château, y reprit soncheval et s’élança vers l’hôtel de Cheverny, qu’il connaissait trèsbien. Là, nouveau vacarme. Si bien enfin qu’un suisse majestueux etrouge lui ouvrit et le fit entrer. Rascasse demanda à être conduità M. de Cheverny. Il ajouta qu’il arrivait à franc étrieravec un message de la duchesse de Chevreuse.
Bientôt, Rascasse se trouva en présence d’un jeune gentilhomme,cousin de Cheverny, lequel était en voyage. Mais Cheverny, enpartant, avait mis à la disposition des fils de Gabrielle son hôtelde Blois et le beau château qu’il possédait près de Vendôme… Lecousin, donc, représentait Cheverny. C’était le vicomte de Droué,vingt-deux ans, plus ou moins féru de la jolie sirène qu’était laduchesse de Chevreuse.
« Monsieur, dit-il, je suis le vicomte de Droué. Jeremplace Cheverny, qui a dû partir.
– Monsieur le vicomte, je suis Rascasse, homme de confiancede Mme la duchesse.
– Bon, fit le vicomte, vous êtes chargé d’unmessage ?
– Message verbal, monsieur le vicomte.Mme la duchesse s’est arrêtée à quatre lieues deBlois…
– Où cela ? fit vivement le jeune homme.
– Mme la duchesse a oublié de m’autoriser àle dire. »
Le vicomte parut apprécier la réponse :
« Bien, mon ami. Dites votre message, maintenant.
– Eh bien, monsieur le vicomte, Mme laduchesse demande où elle doit rejoindre Mgr de Vendôme. Elle désirevivement éviter d’entrer dans Blois.
– Dites-lui qu’elle s’en garde bien. Dites-lui qu’on noussignale l’arrivée d’un espion du cardinal, venu sans doute pour laguetter… Ajoutez que M. le duc de Vendôme l’attend avec laplus vive impatience au château de Cheverny.
– Château de Cheverny. Très bien. Elle y sera demain.
– Merci, mon brave, fit Droué. Prenez ceci, ajouta-t-il enoffrant cinq ou six doubles pistoles à Rascasse, et veuillez luidire encore que le vicomte de Droué sera heureux de la voir et demettre son épée à sa disposition. »
Quelques minutes plus tard, Rascasse reprenait le chemin duchâteau et se faisait encore annoncer au gouverneur.
« Quoi encore ? grommela celui-ci pour sauver sadignité.
– Il me faut un deuxième messager pour Paris. »
Le gouverneur ouvrit la fenêtre de sa chambre ethurla :
« Un autre cavalier pour Paris ! – Donnez votredépêche, ajouta-t-il.
– Je vais l’écrire, monseigneur », dit Rascasse.
Il écrivit en effet, à la table même du gouverneur, et scella sadépêche qui, cette fois, contenait ces seuls mots :
Mgr de Vendôme est au château de Cheverny.
RASCASSE
Au moment d’écrire la suscription, Rascasse hésita un moment.Puis, prenant une décision, il écrivit :
À Son Éminence Mgr le cardinal, duc de Richelieu,au palais Cardinal.
Les larges traits lumineux de l’aube naissante commençaient àblanchir le zénith, lorsque Rascasse arriva devant le rendez-vousde chasse ; il frappa deux fois dans ses mains etprononça : « Chalais ! » Tout aussitôt, l’undes volets s’ouvrit. Rascasse attachait son cheval au tronc d’unarbuste et fouillait dans ses fontes.
« Est-ce vous, père Thibaut ? dit une voix.
– Oui. Hâtez-vous », murmura Rascasse.
Marine entrebâilla la porte ; au même instant, elle demeurapétrifiée : à deux pouces de son joli visage s’ouvrait lagueule d’un pistolet, prêt à cracher la mort.
« Un mot, dit Rascasse, un geste, et je tire ! Je nevous veux aucun mal, ni à vous, ni à votre maîtresse. Au contraire,je viens la sauver. Me reconnaissez-vous ? »
Marine fit signe que, en effet, elle reconnaissait l’espion.
« Tranquillisez-vous, reprit Rascasse. Aujourd’hui, je nesuis plus au cardinal, et je viens pour sauver votre maîtresse. Oùest-elle ? »
Marine leva la main vers le plafond.
« Elle est seule, là-haut ?
– Oui ! »
Alors, Rascasse se jeta sur Marine. Il y eut une courte lutte,après laquelle, la soubrette se trouva bâillonnée au moyen d’uneécharpe. Puis Rascasse lui attacha les mains et les pieds.
Il sortit, fermant la porte à double tour et s’engagea dansl’escalier qui menait en haut de la maison. Rascasse ouvritl’unique porte donnant sur le palier et cria :
« Madame, je vous supplie de ne pas me forcer à voustuer ! »
La duchesse de Chevreuse était là, attendant que Marine luiamenât Thibaut. Au moment où la porte s’ouvrit, elle écrivait.Entendant le bruit, elle se retourna et vit l’espion qui, ayantjeté son adjuration, braquait sur elle son pistolet. La duchesserepoussa l’escabeau sur lequel elle était assise et, pourpred’indignation, marcha sur Rascasse.
« Allons donc, maraud ! Votre maître perd donc la têtequ’il en arrive à faire menacer de mort uneRohan-Montbazon ?
– Madame, dit Rascasse, un pas de plus et je tire.D’ailleurs, mieux vaut encore la balle d’un pistolet que la hachedu bourreau ! »
La duchesse recula, pâle comme une morte. Ce n’était pas devantle pistolet qu’elle reculait, c’était devant le mot terrible.
« La hache du bourreau ! À moi !gronda-t-elle.
– Eh ! madame, vous êtes Rohan-Montbazon, c’est vrai.Mais vous avez joué à Fleury une partie que vous avez perdue.Résignez-vous à payer. J’ai quinze hommes avec moi, madame.
– Que voulez-vous ?
– Vous sauver peut-être, madame ! dit Rascasse. Jevous arrête, au nom du roi dont j’ai mandat que voici ! Mais,en vous arrêtant, je vous donne peut-être le seul moyen qui vousreste de faire votre paix avec le cardinal.
– Jamais ! dit Marie de Chevreuse.
– Si ce n’est avec Son Éminence, fit l’espion, ce sera dumoins avec Sa Majesté. Tenez, madame, je suis bien peu de chose,mais je connais les affaires de ce temps. Voulez-vous que je vousdise où en sont les vôtres ? Écoutez, madame : Mgr le ducd’Anjou, d’ici peu, va s’appeler duc d’Orléans…
– Jamais ! reprit la duchesse sans s’apercevoir quedéjà elle discutait avec Rascasse. Jamais Monsieur n’épouseraMlle de Montpensier.
– Il s’est soumis, madame. Quel intérêt aurais-je à vousmentir ? Il a imploré son pardon et, tenez, madame, c’est luiqui a dit : « Si la duchesse a fui Paris, on la trouvera,soit au bourg de Marchenoir, soit au château deCheverny… »
– Le château de Cheverny, murmura la duchesse.
– Oui, madame, le château de Cheverny, dans lequel, àl’heure où je vous parle, messieurs de Vendôme et de Bourbon sontcernés par une nuée de gens d’armes, comme ce rendez-vous de chasseest cerné par une nuée de gens de police.
– C’est bien, monsieur, je me rends ! »
Rascasse remit le pistolet à sa ceinture.
« Pouvez-vous me dire ce qui est advenu des autresseigneurs compromis en cette affaire ?
– Oui, madame. Depuis trois jours, on fait perquisitiondans plus de vingt hôtels à Paris ; plus de deux cents ordresd’arrestations ont été expédiés notamment en Touraine et en Anjou.Enfin, une armée s’apprête à marcher sur Nantes. »
La duchesse était atterrée. Il faut d’ailleurs noter que cesderniers renseignements, parvenus à Rascasse en cours de route,étaient parfaitement exacts.
« Un seul a échappé jusqu’ici à toute recherche,ajouta-t-il.
– Et c’est ? haleta Marie de Chevreuse.
– C’est M. le comte de Chalais. »
La duchesse de Chevreuse baissa la tête :
« Je vous remercie, monsieur.
– Madame, ajouta le petit espion, je pousse le respectjusqu’à laisser mes hommes cachés aux abords. À Dieu ne plaisequ’une aussi illustre personne soit exposée à l’infâme curiosité deces drôles. De votre côté, madame, je vous supplie de me rendre cerespect possible en vous abstenant de toute tentative de fuite.
– Je ne tenterai rien, monsieur, dit la duchesse avechauteur. Veuillez sortir ! »
Rascasse salua profondément et obéit.
Il est utile qu’on sache maintenant ce que devenaientprécisément les deux messagers de Rascasse : l’un adressé auPère Joseph et relatif à la duchesse de Chevreuse ; l’autre,envoyé au cardinal, pour lui faire savoir que le duc de Vendômes’était réfugié au château de Cheverny. Ces deux cavalierstrottaient vers Paris. Seulement, le premier avait pris parChartres et le second par Orléans.
Il advint que le premier (chargé de la lettre au Père Joseph)eut à traverser un petit bois. Une détonation retentit, une ballevint le frapper à la tête. Le pauvre garçon vida les étriers,s’abattit. Alors, apparurent trois ou quatre malandrins de route,l’escopette au poing. En un clin d’œil, le messager fut dépouilléet les malandrins disparurent, emmenant le cheval. C’est pourquoila dépêche de Rascasse ne parvint jamais au Père Joseph.
L’autre cavalier, donc, passa par Orléans. C’était un grandgaillard vieilli sous le harnais, déjà grisonnant, ne tenant à rienen ce pauvre monde. Comme c’était un vieux routier quel’enthousiasme n’étouffait guère, il ne fit pas de fortes étapes,et arriva à Paris le surlendemain du départ de Son Éminence et deSa Majesté. Là-dessus, il dut, après un repos de deux heures, seremettre en selle et courir après l’Éminence – et cette fois àfranc étrier.
On a vu que le cardinal de Richelieu, arrivé à Chartres, avaitdécidé Louis XIII à pousser tout de suite en avant sur Blois etNantes. Laissant donc sa petite armée continuer les étapesrégulières, le roi, escorté de ses mousquetaires gris et de sesmousquetaires noirs, avait pris le chemin de Blois.
Quand on fut près de cette ville, on dressa les tentes autourd’un hameau appelé La Madeleine. Ce hameau était à une lieue àpeine de Marchenoir !… D’un temps de galop, Rascasse eût purejoindre le cardinal !…
« Messager pour Son Éminence ! » cria unevoix.
Le cardinal lut la dépêche, la ligne tracée par Rascasse, et ilpâlit. Puis il manda deux ou trois de ses espions les plus habiles.Il écrivit une courte lettre qu’il remit à l’un d’eux, auquel ildonna des instructions spéciales. Les espions partirent. Bientôttout dormait dans le camp des mousquetaires.
Voici les quelques mots que contenait la lettre remise parRichelieu à l’un de ses espions :
Vous pouvez avoir toute confiance en l’homme qui vousremettra cette dépêche. Cet homme vous parlera en mon nom. Jeratifie ce qu’il pourra vous dire.
Cette lettre était signée d’une sorte de monogrammeincomplet : deux R dos à dos et unies par un trait d’union.Les espions, montés sur de bons chevaux, s’étaient envolés vers lechâteau de Cheverny. Au matin, vers neuf heures, deux d’entre euxreprirent la route du camp royal : ils savaient tout ce qu’ily avait à savoir sur Cheverny : Vendôme était là. LeGrand-Prieur aussi. Et M. de La Valette. Autour d’eux,une cinquantaine de seigneurs de la province étaient accourus.
Ces nouvelles étaient exactes. Au château de Cheverny. César deVendôme écoutait, notait, approuvait, promettait. Une fièvred’ambition le dévorait. Quant à son frère, le Grand-Prieur, s’ilécoutait avec autant d’attention, il parlait beaucoup moins etréfléchissait davantage. C’est à ce moment qu’un laquais vint leprévenir qu’un bourgeois de la ville de Vendôme avait uneimportante communication à lui faire.
Le Grand-Prieur fit entrer le bourgeois dans une petite salleécartée où il le rejoignit bientôt.
« Qu’avez-vous à me dire, demanda-t-il froidement.
– Monseigneur, dit l’homme, je ne suis pas un bourgeois deVendôme, je suis l’un des espions attachés au service de SonÉminence le cardinal de Richelieu. Vous pouvez me faire tuer,monseigneur ; mais, si je meurs, vous ne saurez pas les chosesintéressantes que j’ai à vous dire. »
Antoine de Bourbon hésita. Puis, tout à coup :
« Vous venez de la part du cardinal ? »
L’espion, alors, tira de son pourpoint la lettre quil’accréditait ; et, ployant le genou, la présenta auGrand-Prieur, qui la lut rapidement. Il était pâle. Une seconde, ilprêta l’oreille au murmure des voix qui parvenaient jusqu’àlui : les conjurés discutaient âprement sur la mort ducardinal !
« Parlez, dit Antoine de Bourbon. Qu’avez-vous à medire ?
– Rien que ceci, monseigneur : l’escorte royale estcampée au village de La Madeleine. Ce soir Son Éminence,accompagnée seulement de quatre gardes, s’avancera jusqu’àmi-chemin de Vendôme. Le cardinal sera à six heures en avant deSelommes. Je suis chargé de vous assurer qu’aucune entreprise nesera tentée contre vous, si vous venez. Son Éminence veut faire sapaix avec vous, monseigneur. Que dois-je répondre ?
– Le cardinal sera escorté de quatre gardes ?
– Oui, monseigneur.
– Eh bien, dites-lui que j’irai. Que j’iraiseul. »
Le Grand-Prieur était brave. Il tint donc parole, et, le soirvenu, monta seul à cheval pour courir au rendez-vous qu’il avaitaccepté. Le cardinal tint parole, lui aussi : il vint avecquatre gardes seulement.
Comme dix heures sonnaient à l’église de Selommes, le cardinals’avança sur la route de Vendôme. Derrière lui, à dix pas,marchaient quatre cavaliers. À deux cents pas de la dernière maisonde Selommes, Richelieu s’arrêta. Presque aussitôt, une ombre seprofila sur la route. C’était le Grand-Prieur Antoine de Bourbon.Il s’avança, s’arrêta à deux pas du cardinal, et dit :
« Me voici prêt à vous écouter, monsieur… »
Le cardinal répondit :
« Je suis heureux de vous voir, monsieur le grandamiral… »
Bourbon chancela. Le coup était rude. Car les coups de fortunesont quelquefois plus difficiles à supporter que les catastrophes.Grand amiral ! C’est-à-dire une charge qui valait douze centmille livres ! C’est-à-dire une puissance dans leroyaume ! Une minute, il demeura suffoqué. Si bien queRichelieu continua :
« Remettez-vous, et dites-moi si ce titre de grand amiralne sonne pas mieux que le titre de Grand-Prieur ?
– Monseigneur, ce titre n’est pas le mien.
– Il le sera dès que vous aurez vu Sa Majesté. Mais le roivous demandera soumission pleine et entière.
– Je suis prêt à la jurer, dit Antoine de Bourbon.
– Venez donc. »
Ce fut tout. L’achat d’Antoine de Bourbon fut consommé enquelques minutes. La promesse de l’amirauté l’écrasait. Ils semirent en route, chevauchant côte à côte. Il est à remarquer que leGrand-Prieur ne soupçonna pas une seconde qu’il pût aller à untraquenard.
On arriva au camp de La Madeleine. Richelieu entra dans la tenteroyale, tenant le Grand-Prieur par la main, et disant :
« Sire, voici l’un de vos meilleurs sujets, des plus noblespar la naissance et le cœur : il vient voir VotreMajesté. »
Antoine de Bourbon s’était incliné. Le roi le toisa un instantet dit :
« Parlez, monsieur, je vous écoute.
– Sire, dit le Grand-Prieur en homme sûr que toute cettescène allait se terminer par une embrassade générale, je supplieVotre Majesté de croire que ni mon frère ni moi n’avons jamais eudessein de l’offenser. Si quelques dissentiments se sont élevésentre M. le cardinal et nous, je prie Son Éminence de lesoublier, l’assurant qu’elle n’aura désormais en nous que de chaudspartisans de sa politique.
– En ce qui me concerne, dit Richelieu, tout est oublié,même le nom de Fleury. »
Le roi garda quelques instants le silence, puis demanda, d’unton glacial :
« Ainsi, c’est votre soumission que vous nousoffrez ?
– Oui, sire. Soumission franche et entière.
– À quelles conditions ? fit le roi.
– Ah ! sire, dit-il, ce n’est pas à moi de dicter desconditions ; monsieur le cardinal vous a dit :« Voici l’un de nos meilleurs sujets ! J’ajoute,moi : le plus dévoué…
– Oui, dit Louis XIII avec une terrible obstination, mais àcombien estimez-vous ce dévouement ? »
Le cardinal intervint :
« Sire, j’ai touché un mot à M. le Grand-Prieur de lahaute et noble récompense qui lui est destinée…
– Ah ! ah ! fit Louis XIII. En ce cas, tout estbien.
– Sire, je supplie Votre Majesté de croire que je suis toutà fait d’accord avec M. le cardinal.
– Bien, bien. Vous reprendrez donc, dès demain, votre placeen notre cour !
– Je m’y engage, sire.
– Oui, mais vous engagez-vous à dissiper ce rassemblementde hobereaux qui se tient au château de Cheverny ?
– Ces hobereaux, sire, ne demandent qu’à se faire tuer pourVotre Majesté et pour Son Éminence. Puisque le roi le veut, ilsregagneront leurs terres dès demain matin.
– Ah ! s’écria le roi avec satisfaction, voilà doncqui va bien. Je vous remercie de la bonne parole que vous allezrépandre parmi tous ces loyaux et fidèles gentilshommes. »
Le Grand-Prieur s’inclina profondément.
« À propos, monsieur, dit Louis XIII, et votrefrère ?
– Sire, dit Antoine de Bourbon, il va sans dire que lesengagements pris par moi sont ratifiés par le duc de Vendôme.
– J’entends bien. Mais comment ratifiés ? Votre frèreest le chef du vaste complot dirigé contre moi et le cardinal,depuis que Gaston est réconcilié avec nous. Vous ne venez qu’endeuxième lieu. Je veux entendre le chef du complot me promettre àmoi-même sa soumission.
– Sire, des paroles si dures après tant debienveillance…
– Eh, non ! fit le roi. Je vous parle sans fard :toutes vos promesses à vous, et toutes celles que M. lecardinal a pu vous faire en mon nom, je les tiens pour non avenuessi le duc de Vendôme ne vient pas en personne m’assurer de sonamitié, de sa fidélité, de son dévouement ;comprenez-vous ? »
« Oh ! oh ! gronda Antoine de Bourbon, je croisqu’on veut attirer mon frère dans un guet-apens. »« Sire, reprit-il en se redressant, je ne puis que vouspromettre l’adhésion de mon frère à tout ce que j’ai eu l’honneurde vous exposer. Quant à sa présence ici, pardonnez-moi, sire.César est défiant. Je ne puis vous promettre la venue de mon frèreque si Votre Majesté me donne assurance formelle pour lui.
– Eh bien, dit Louis XIII, allez, et ramenez-moi votrefrère. Je vous donne ma royale parole qu’il n’aura pas plus de malque vous-même. »
Antoine de Bourbon eut un soupir de joie profonde. Tout soupçondisparut de son esprit. Il partit en se demandant quelle magnifiqueprébende on allait donner à son frère.
Ce fut une étrange scène que celle qui se déroula le lendemainmatin au château de Cheverny. Dans la salle d’armes, unecinquantaine de seigneurs étaient rassemblés. César de Vendôme seleva pour parler, et il se fit un lourd silence.
« Messieurs, dit-il, je vous annonce que je voustrahis…
– Si c’est vrai, gronda une voix, vous ne sortirez pasd’ici vivant.
– Messieurs, c’est vrai ! dit César de Vendôme. On apromis à mon frère l’amirauté de France. Que ne me donnera-t-onpas, à moi ! Messieurs, je suis résolu à monter à cheval, àl’instant ; je me rendrai auprès de Sa Majesté, à qui je feraima soumission, et, en même temps, je lui apporterai l’hommage devotre dévouement à vous tous. »
Ce fut d’abord un sourd murmure. Puis un cri terrible :
« À mort !…
– Silence ! cria Vendôme. Messieurs, je vous remerciedu cri de mort que vous venez de lancer contre moi ; Car vousvenez de me prouver que je puis compter sur vous jusqu’au bout.Messieurs, il est vrai que mon frère a vu le roi cette nuit ;il est vrai que je vais me rendre, moi, auprès de Sa Majesté, queje ne quitterai plus jusqu’à Nantes. Tout cela est vrai, messieurs,car c’est maintenant l’heure des résolutions suprêmes. Messieurs,je vous donne rendez-vous à Nantes !
– À Nantes ! cria l’assemblée dans une clameurterrible.
– D’ici là, continua Vendôme, j’aurai inspiré au roi uneaffection et une confiance telles que le reste de l’exécutiondeviendra un jeu. Messieurs, vous saurez à Nantes quel jour ouplutôt quelle nuit vous pénétrerez dans le château où sera logé leroi sans aucun doute. Cette nuit-là, messieurs, c’est moi qui auraila garde du château de Nantes ! Messieurs, jurons de mourirensemble ou de triompher ensemble. »
Les épées sortirent des fourreaux. Les hommes saisirent leursépées par les lames et présentèrent les poignées dont beaucoupformaient croix.
« C’est bien ! dit Vendôme après le serment. Quechacun de vous, gagne Nantes par des voies différentes et à petitesjournées. Chacun de vous saura, en temps voulu, le lieu, l’heure etle mot d’ordre. Maintenant, dispersons-nous. »
Dix minutes plus tard, César de Vendôme et le Grand-Prieur, sansaucune escorte, galopaient botte à botte sur la route quiconduisait au camp royal. Il était environ midi lorsqu’ilsarrivèrent au village de La Madeleine. Quelques minutes après, ilsentraient au camp et se dirigeaient vers la tente de LouisXIII.
« Vos épées, messieurs ! » dit une voix calme etimpérieuse.
Les deux frères sursautèrent. Ils arrêtèrent leurs chevaux.
« C’est quelque erreur », bégaya le Grand-Prieur.
César le foudroya d’un regard. Il se contint pourtant.
« Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il.
– Le capitaine des mousquetaires de Sa Majesté Louis leTreizième, roi de France et de Navarre. Maintenant, messieurs,veuillez mettre pied à terre et me rendre vos épées… »
Vendôme jeta autour de lui des regards farouches et se vitentouré d’une soixantaine de mousquetaires.
« Monsieur, reprit-il, je ne pouvais pas vous reconnaître,vous qui arrêtez un gentilhomme venu ici sous la sauvegarde del’assurance formellement donnée par le roi. Comment pouvais-jesupposer que le roi a menti ?
– Monseigneur, le roi ne ment pas. Le roi a promis de voustraiter comme votre frère. Il vous arrête tous deux : il tientdonc parole. »
C’était l’affreuse vérité. Louis XIII, habile à ménager leséclats de sa vengeance, toujours sombre, toujours ruminant quelquetrait cruel, avait imaginé le misérable jeu de mots auquel leGrand-Prieur s’était laissé prendre.
Quelques heures plus tard, César de Vendôme et le Grand-Prieurétaient enfermés dans une salle basse du château d’Amboise.
Une heure après l’arrestation des fils d’Henri IV et deGabrielle d’Estrées, deux cavaliers partaient à toute bride pourParis. L’un était le capitaine des mousquetaires. L’autre étaitM. de Bertouville, le secrétaire intime de Son Éminence.Le premier portait la dépêche suivante à la reine Anned’Autriche :
Madame.
Je veux qu’au reçu des présentes, vous vous mettiez en routesans tarder, et que vous veniez me joindre au château de notreville de Nantes.
Louis, Roi.
Quant à Bertouville, il portait lui aussi une lettre pourMlle de Montpensier. En substance, le cardinallui annonçait que le mariage projeté avec Gaston d’Anjou devait secélébrer au plus tôt au château de Nantes, et qu’elle eût à serendre dans cette ville en faisant la plus grande diligencepossible.
Mlle de Montpensier s’empressa d’obéir àSon Éminence, et à l’heure dite, elle se trouva à Nantes.
Rascasse était toujours à Marchenoir, enchaîné à sa prisonnière,d’autant plus inquiet qu’un événement grave s’était accompli dès lelendemain du coup d’audace par quoi il avait pénétré en maître dansle rendez-vous de chasse. Cet événement, c’était la fuite de lapetite Marine. Où était-elle allée ?
Rascasse, peu à peu, se sentait gagné par l’affolement. Pourquoile Père Joseph ne lui envoyait-il ni renforts, ni argent ? Laduchesse n’allait-elle pas éventer la ruse qui la faisait pourainsi dire prisonnière volontaire ? D’autant qu’il étaitimpossible que Marine eût abandonné sa maîtresse.
Le jour vint où César de Vendôme et son frère furent arrêtés. Lesoir de ce même jour, Rascasse sortit pour aller visiter quelquescollets qu’il avait placés la veille. Une heure plus tard,l’obscurité s’étant faite, il rentrait tenant par les oreilles deuxlapins et méditant sur ses affaires.
Rascasse allait atteindre le logis, lorsque, dans les ténèbres,il se heurta à un grand corps tiède et tout suant, qui n’étaitautre qu’un cheval. Au même instant, quelqu’un lui mit la main àl’épaule. Rascasse bondit. Une voix nasilla :
« Cherche et tu trouveras, disent les livres sacrés.Bonsoir, Rascasse. En latin, bona sera !
– Corignan ! rugit Rascasse.
– Mon Dieu, oui, tout bonnement. »
Corignan raconta qu’à force d’enquêter il avait réussi àapprendre les derniers événements. Aussitôt, il avait bondi chezdame Brigitte et, rapidement :
« Notre fortune est faite, ma chère. Rascasse est à Bloisoù vont le roi et le cardinal. Je cours là-bas, je retrouve ledrôle, je lui vole sa mission. Vite, un peu d’argent pour avoir uncheval et faire la route. »
Une heure plus tard, il galopait sur la route de Blois.
Il nous faut maintenant toucher deux mots de Marine. Arrivée àBlois vers huit heures du matin, elle courut à l’hôtel Cheverny etn’y trouva personne : après la visite de Rascasse,M. de Droué lui-même était parti pour le château deCheverny dans l’espoir d’y voir la duchesse. La vaillante fille eutun moment de désespoir. Elle aimait vraiment sa maîtresse et avaitmis dans sa tête de la sauver. À Orléans, où elle était venue deuxfois avec la duchesse, elle était sûre de trouver du secours. Elleéquipa donc une haquenée et, bravement, se mit en route. C’estainsi que Marine arriva à Beaugency.
L’une des premières maisons en bordure de route était unemodeste hôtellerie à l’enseigne du Dieu d’Amour. L’inévitablearriva : Marine mit pied à terre et entra dans la salle del’auberge pour prendre quelque nourriture. Lorsqu’elle eut achevéelle vit l’aubergiste, maître Panard, qui s’approcha d’elle et lapria de le suivre, un gentilhomme désirant lui parler de laduchesse de Chevreuse. Marine suivit, le cœur battant d’espoir.Elle dissimula son malaise lorsqu’elle se trouva en présence duchevalier de Louvigni et feignit une joie empressée en retrouvantl’un des familiers de l’hôtel. Quant à Louvigni, sa nature violentel’emportait. Il était livide de haine. Il tremblait. Il bredouillad’une voix confuse :
« Va, Marine, va dire à ta douce maîtresse que je tiens sonamant et que je vais en faire cadeau à Son Éminence. »
Marine fit deux pas de retraite. À ce moment, Louvigni saisit lajeune fille par un poignet et grelotta :
« Où est-elle ? »
C’était tout son cœur qui éclatait dans ce mot. Si Marine avaitparlé à ce moment, Louvigni relâchait peut-être Chalais et couraitau secours de la duchesse. Marine, après ce qui venait d’être dit,se fût crue folle de parler.
Tremblante, elle répondit :
« Je ne sais pas !
– Eh bien, rugit Louvigni, à bout de force morale, je tegarde jusqu’à ce que tu parles, je te garde comme votreChalais ! »
Et il enferma Marine sans qu’elle fît de résistance. Cettepassivité venait de cette pensée qui l’illumina d’une aveuglanteclarté : « Il faut que je sauveM. de Chalais !… »
Au bout de trois jours, elle fut libre, sa porte ne fut plusfermée à clef. Elle éventa le piège : Louvigni n’aurait qu’àla suivre. D’ailleurs, elle se disait avec beaucoup de sens que,maintenant, elle ne pouvait être d’aucune utilité àMme de Chevreuse ; en effet, la détentionà Marchenoir n’avait pu se prolonger ; en ce moment, ou laduchesse était libre et n’avait nul besoin de sa soubrette, ou elleétait aux mains du cardinal. Chalais, au contraire, était là, prèsd’elle, non encore livré au cardinal. Que Louvigni mît à exécutionsa menace, et le pauvre Chalais serait exécuté. Elle pouvait, elledevait le délivrer.
Quelques jours, donc, se passèrent, et les choses en étaient là,lorsqu’un après-midi Marine entendit dans l’arrière-cour, où setrouvaient les écuries et sur laquelle donnait sa fenêtre, une voixqui la fit tressaillir, une voix qui disait :
« Frotte, mon ami, bouchonne-moi cette noble bête un peumieux, ou c’est toi que je frotterai ! Car que disent lesÉcritures ? Corda la corde benc castigat… »
C’était Corignan. Corignanus ipsissimus !
Il avait passé par Orléans. Arrivé à Beaugency, ayant eu soifcomme par hasard, il avisa cette modeste auberge dont l’enseigne leséduisit et résolut de s’y arrêter deux heures.
Corignan aperçut Marine. Il la vit qui souriait.
« Oh ! oh ! » murmura-t-il, tout ébaubi.
Marine lui fit un signe des plus encourageants. Corignan seprécipita, monta les escaliers et bientôt fut en présence de Marinequi lui dit tout de go :
« Est-ce que vous m’aimez encore, monsieurCorignan ?
– Que faut-il faire pour vous le prouver ?
– M’obéir, comme vous obéiriez au cardinal.
– Je ne suis plus à son service, dit Corignan.
– Vous voyagez donc pour le compte d’un autre ?
– Oui, dit Corignan par simple besoin de mentir, je voyagepour monseigneur Monsieur… »
Un éclair de joie passa dans les yeux de Marine et Corignan leprit pour un éclair d’amour. Il allongea ses bras immenses.
« Non, dit Marine. Vous m’embrasserez plus tard, quand vousaurez obéi. Je le jure.
– En ce cas, que faut-il faire ?
– Chercher Mme la duchesse, la trouver etlui remettre une lettre. »
Marine savait écrire. Elle écrivit ces mots :
Madame la duchesse. M. le comte est prisonnier deM. le chevalier, en l’auberge du Dieu d’Amour, à Beaugency.Votre dévouée servante : MARINE.
Elle plia le papier de façon que Corignan ne pût l’ouvrir sansle déchirer et le lui remit.
« J’irai, dit Corignan, mais où trouver laduchesse ?
– Je l’ignore, dit Marine. La dernière fois que je l’aivue, elle se trouvait au bourg de Marchenoir, en son rendez-vous dechasse, où elle était détenue grâce à une infâme trahison de votreami Rascasse.
– Rascasse ! Où est-il, le drôle, que jel’éventre !…
– Trouvez d’abord Mme la duchesse, ditMarine, je vous assure au nom de ma maîtresse une somme de dixmille livres… »
Ces derniers mots inspirèrent à Corignan une sorte d’admiration.Il prit la lettre de Marine et se mit aussitôt en route pourBlois.
À Blois, le premier venu lui indiqua le chemin de Marchenoir. Cepremier venu était un cavalier dont Corignan ne put voir le visage.Ce cavalier sortit de Blois en même temps que lui et le suivit. ÀMarchenoir, un paysan montra à Corignan la maison de la duchesse.Corignan attendit la nuit et s’en alla inspecter les abords durendez-vous de chasse.
Tel fut le récit que Corignan fit à Rascasse, – excepté qu’il nesouffla mot de Marine et de la mission qu’il avait acceptée de sibon cœur. Et comme Rascasse insistait pour savoir comment il avaitpu venir jusque-là :
« Eh ! fit Corignan, c’est le Père Joseph qui m’adit : « Il faut aller à Marchenoir ! »
– Ah ! ah ! ma dépêche lui est donc enfinparvenue ?
– Sans doute ; cette dépêche que j’ai lue, et où vousdisiez…
– Je disais ?…
– Heu !… Oui, c’est bien cela. Bref, je vienspartager.
– Patience ! fit Rascasse. Alors, c’est tout ce que lePère Joseph a trouvé à m’envoyer pour garder la damnéeduchesse ?
– La duchesse ! s’écria Corignan. Oùest-elle ?
– Je t’y prends ! Tu disais que tu avais lu madépêche. »
Dans le même instant, Rascasse se rua, la tête en avant, lesyeux fermés, d’un tel mouvement de boulet que, cette fois, Corignanen eût eu l’estomac défoncé, s’il n’eût fait un bond de côté.Cependant, Rascasse crut sentir qu’il atteignait quelqu’un ouquelque chose. Dans cette seconde, il fut saisi par les deuxoreilles. Ahuri, il releva la tête et vit l’être qui le tenaitrudement et qui, tranquillement, disait :
« Eh bien, maître Rascasse, que signifie ?
– Monsieur Trencavel ! » bégaya Rascasse,ahuri.
*
* *
On a vu que le cardinal de Richelieu était sorti de Paris,attentivement suivi par Annaïs de Lespars. On a vu que celle-cientraînait dans son orbite Trencavel et Mauluys. On a vu qu’autourde ces êtres gravitait le sombre Saint-Priac. On a vu enfin quel’archevêque de Lyon, Louis de Richelieu, subissant à son tour lesforces d’attraction, s’était mis en marche.
De Paris jusqu’à Chartres, Annaïs ignora qu’elle fût suivie deTrencavel. Pendant cette période, Saint-Priac échafauda milleprojets et les renversa l’un après l’autre.
À Chartres, un malheur s’abattit sur lui : il ne vit plusTrencavel et Mauluys. Le roi et le cardinal reprirent route versBlois, accompagnés des mousquetaires. Saint-Priac vit Annaïs quisuivait à distance. Mais quant à Trencavel et au comte, ils avaientdisparu. Saint-Priac suivit, mais, dès lors, il connut la terreurde chaque instant, les tressaillements pour un buisson qui s’agite,pour un bruit de fauve dans des fourrés. Trencavel, visible, luifaisait peur. Trencavel, invisible, lui inspirait l’horreur de lamort sautant sur lui à l’improviste.
Cela ne l’empêcha pas de suivre Annaïs, et il résolut de tournerson effort sur elle seule.
Annaïs de Lespars arriva au village de La Madeleine vingtminutes après le roi ; elle vit les tentes se déployer et enconclut que le séjour allait se prolonger là un jour ou deux.Annaïs prit son gîte dans le village même de La Madeleine etsurveilla les allées et venues des espions du cardinal. Deux heuresaprès son arrivée, elle avait pu s’aboucher avec l’un de cesespions et, moyennant une somme de mille livres payées et d’unesomme pareille promise, obtint d’être renseignée heure par heuresur les faits et gestes de Son Éminence.
Le lendemain matin, comme elle sellait son cheval, l’espionqu’elle avait acheté s’approcha d’elle et lui jeta cesmots :
« Ce matin, à huit heures, Son Éminence se trouveraau-dessus du village de Marchenoir, à l’entrée de la forêt, où, unedemi-heure plus tard, un personnage doit le joindre. Le cardinalsera seul, sans aucune escorte. »
Puis l’espion disparut. Annaïs n’eut pas un tressaillement. Elledevint seulement pâle. L’heure de l’action avait sonné. Elle se miten selle et s’avança au pas sur le chemin de Marchenoir ; iln’était que sept heures, elle avait le temps.
Ce matin-là, c’était celui où César de Vendôme, au château deCheverny, indiquait à ses acolytes qu’ils devaient tous seretrouver à Nantes et s’apprêtait à venir se faire arrêter au camp.Ce jour-là aussi, c’était celui où Corignan quittait Beaugency et,passant par Blois, se mettait en quête de Rascasse.
L’espion, après avoir jeté son avertissement àMlle de Lespars, s’était faufilé parmi leschaumières qui composaient le hameau. Parvenu à la dernière, ilentra dans une cour où cinq cavaliers se trouvaient réunis. L’und’eux, un gentilhomme, vint vivement au-devant de l’espion.
« C’est fait, dit l’homme. En ce moment, elle est en routepour Marchenoir.
– Bon ! grogna le cavalier. Tu peux t’en aller. Lereste me regarde. Surtout, pas un mot à Son Éminence.
– Allons donc, monsieur le baron, je ne sers pas plusieursmaîtres à la fois ! Quand je suis àM. de Saint-Priac, je ne suis pas àM. de Richelieu ! »
L’espion s’en alla. Il s’en alla… droit au camp royal et sedirigea vers la tente du cardinal, où, bientôt, il futintroduit.
« Monseigneur, dit-il, j’ai donné ce matin àMlle de Lespars l’avertissement que m’avaitdonné M. le baron de Saint-Priac. En ce moment, elle sort duvillage de La Madeleine pour aller au rendez-vous où elle espèretrouver Votre Éminence. M. de Saint-Priac part de soncôté avec quatre bonnes lames solides et se trouvera aurendez-vous.
– Où est ce rendez-vous ?
– Je l’ignore, monseigneur. J’ai seulement eu pour missionde dire à Mlle de Lespars qu’elle voustrouverait à une lieue du camp en suivant la route deSelommes. »
L’espion mentait : possibilité de mentir encore àSaint-Priac s’il y avait des reproches ; possibilité de jurerqu’il l’avait ménagé, etc.
« Quelles sont les intentions de Saint-Priac ? repritle cardinal.
– Le plan de M. de Saint-Priac est d’emmenerMlle de Lespars jusqu’à Vendôme. De là, ilprendra le chemin de Paris.
– De Paris ? fit le cardinal en fronçant lessourcils.
– C’est ce qu’il m’a dit, fit l’espion. Mais, moi, je saisqu’il a une chaise toute prête à prendre la route del’Anjou. »
L’espion parti, Richelieu demeura rêveur.
« Serai-je cette fois débarrassé d’Annaïs et deSaint-Priac ? » murmura-t-il.
Dans ce même village de La Madeleine, une heure ou deux avantqu’Annaïs de Lespars eût reçu avis qu’elle trouverait le cardinal àl’orée de la forêt de Marchenoir, c’est-à-dire vers cinq heures dumatin, sortirent deux cavaliers dans la direction de Blois.C’étaient le comte de Mauluys et Trencavel.
« Alors, disait ce dernier, vous allez à Blois ?
– Nous sommes partis de Paris avec vingt pistoles, disaitMauluys. J’ai visité ma bourse hier au soir et je dois merefaire. »
Trencavel regagna au pas le village de La Madeleine, tandis queMauluys continuait son chemin vers Blois. La première des chosesque Trencavel vit de loin, ce fut Annaïs qui, après son entretienavec l’espion de Richelieu, montait à cheval. Et il se mit à suivrede loin. Pendant ce temps, par un chemin de traverse, Saint-Priacet ses quatre malandrins couraient à Marchenoir pour attendreAnnaïs au piège.
Elle atteignit le bourg de Marchenoir qu’elle traversa au pas,sans s’arrêter. Lorsqu’elle fut près de l’entrée du bois, elle mitpied à terre, attacha nonchalamment son cheval à un jeune tronc debouleau.
Dans cet instant, elle fut brusquement saisie et entraînée versun carrosse qui stationnait sous bois. Elle se raidit d’un effortdésespéré et, sans savoir pourquoi, elle cria :
« À moi, Trencavel !…
– Me voici ! » tonna la voix du maître en faitd’armes.
Annaïs et Saint-Priac eurent le même mouvement de tête verscette voix et virent venir sur eux une tempête. Saint-Priac rugitune sauvage imprécation. Annaïs trembla.
« Tuez-le ! Tuez-le ! » vociféraSaint-Priac.
Les cinq hommes ensemble, abandonnant Annaïs, firent face.Trencavel avait sauté à terre. Aussitôt, il fut au milieu d’eux. Lechoc fut insensé. Trencavel n’eut pas un instant l’idée de parerles coups qu’on lui portait. Il asséna ses coups avec l’effroyablesang-froid des minutes de mort ; un homme tomba, puis unautre, puis un troisième, puis le quatrième… Les bras de Trencavelétaient labourés de déchirures sanglantes. À ses pieds, il y avaitune mare de sang ; quatre corps se tordant parmi desconvulsions et des râles.
Devant lui, le survivant haletait. C’était Saint-Priac.
Trencavel l’avait-il vu ? Avait-il obstinément refusé de lefrapper ? Peut-être ! Car dans la dernière ruée deSaint-Priac, ivre de désespoir, il le saisit par le bras et torditson poignet. L’épée s’échappa de la main de Saint-Priac. Trencavelse tourna vers Annaïs, lâcha Saint-Priac et dit :
« Je vous le donne. »
Saint-Priac se releva et fit un bond vers le carrosse quil’attendait… Devant lui, il trouva Annaïs. Elle venait de tirerl’épée. Elle en présenta la pointe à la poitrine de Saint-Priac. Ilrecula et vint se heurter à Trencavel, demeuré immobile à la mêmeplace. Trencavel, alors, ramassa l’épée de Saint-Priac et la luitendit en disant :
« Faites-vous tuer. C’est ce qui peut vous arriver demieux.
– Je ne me bats pas avec une femme !
– Eh bien ! si vous ne vous battez pas, je vous tue,dit Annaïs. En garde, monsieur. Si vous me tuez, c’est que la mortequi est ici, qui vous regarde et me regarde, a sans doute choisipour vous une justice plus rude. »
Saint-Priac haletait. Il tomba en garde.
Coup sur coup, il se fendit deux ou trois fois. Trencavel,immobile, était pâle comme la mort. Ce qu’il souffrit dans cesminutes fut atroce. Annaïs avait paré sans riposter, mais paré avecune telle agilité, une telle vigueur que Saint-Priac rompit d’unbond et s’apprêta à serrer son jeu d’escrime comme avec le plusredoutable adversaire. Il prépara et mena rudement une nouvelleattaque, après laquelle il rompit encore.
« Mademoiselle, dit alors Trencavel, pas de feintessavantes avec monsieur. Si vous voulez m’en croire, un simplebattement sur quarte, allez à fond et votre homme estmort ! »
Saint-Priac eut un ricanement sinistre. Presque au même instant,il se dressa tout droit, les nerfs tordus, laissa tomber son épée,puis s’abattit sur le flanc, tout d’une pièce. Le sang coulait desa poitrine.
Annaïs avait strictement exécuté la leçon. Saint-Priac étaittombé sur un coup droit à fond après un simple battement de quarte.Son épée avait roulé sur l’herbe. Il regardait Annaïs avecl’indicible épouvante de la mort. Et il la vit faire un pas. D’unmouvement de terrible mépris, elle posa son pied sur cette épée…puis il ne vit plus rien…
Annaïs jeta sa rapière. Trencavel la ramassa et la mit à sonfourreau. Elle tressaillit.
« Pouvez-vous marcher ? dit-elle.
– Marcher ? fit-il avec une naïveté qui était unprodige d’énergie. Mais je n’ai été atteint qu’aux bras et à lapoitrine. »
En même temps, il se raidissait pour ne pas tomber. Elle courutà son cheval, tira des fontes des bandes de toile, de la charpie etde certains onguents. Près de là passait un ruisseau clair etfrais. En un tournemain, elle eut pansé les blessures.
« C’est une des choses que m’a apprises ma mère »,dit-elle.
Ils s’étaient assis près du ruisseau. À vingt pas d’eux, lescinq cadavres étaient là, les uns près des autres, en des attitudesconvulsées. Annaïs, pensive, écoutait Trencavel, qui racontait savie… Cela leur paraissait tout naturel à tous deux. Des heurespassèrent. Alors, ils remontèrent à cheval et reprirent le cheminde La Madeleine : il semblait à Annaïs que, depuis trèslongtemps, elle voyageait côte à côte avec Trencavel, et que cevoyage devait durer toujours. À la première maison de Marchenoir,Trencavel fut obligé de s’arrêter, ou plutôt Annaïs, qui le voyaitpâlir, l’obligea à s’arrêter.
« Et Mauluys ? fit Trencavel.
– Je le préviendrai », ditMlle de Lespars.
Il donna tous les renseignements nécessaires. Pourtant, Annaïsne partait pas encore.
Elle prit d’abord avec le maître de la maison tous lesarrangements pour que le blessé fût convenablement soigné. Cemaître s’appelait Thibaut. Vers quatre heures. Annaïs annonça àTrencavel qu’elle allait prévenir le comte de Mauluys. Elle n’avaitpas fait une demi-lieue qu’elle vit venir deux cavaliers, l’unsuivant l’autre à distance. Annaïs n’avait que trop de raisons deredouter une embuscade : elle se jeta dans les champs,s’abrita et attendit. Le premier trottait, silhouette haute,longue, démesurée, le nez au vent, la figure impudente. Le deuxièmevenait à trois cents pas. Annaïs le reconnut, s’avança sur la routeet dit :
« Je vous cherchais, monsieur de Mauluys. »
Le comte arrêta son cheval, salua et dit :
« En ce cas, je vais abandonner frère Corignan que je suisdepuis Blois, et j’aurai l’honneur de vous accompagner jusqu’à LaMadeleine où se trouve mon ami Trencavel.
– Frère Corignan ?
– Cet homme que vous voyez là-bas. Un espion de M. lecardinal. Il s’est heurté à moi au moment où j’allais sortir deBlois et m’a demandé le chemin de Marchenoir. Ma foi, l’idée m’estvenue d’aller aussi à Marchenoir. Je suis curieux de savoir ce quecet espion va faire là…
– Monsieur le comte, dit Annaïs, puisque vous allez àMarchenoir, allons-y ensemble.
– Je suis à vos ordres ; mademoiselle. »
Ils s’avancèrent côte à côte sur le chemin qu’Annaïs venait deparcourir en sens inverse. Mauluys se taisait et semblait trèsoccupé à ne pas perdre de vue frère Corignan. Il le vit mettre piedà terre et entrer dans une maison.
« Bon, fit-il, je le retrouverai là.
– Monsieur de Mauluys, dit Annaïs, vous ne m’avez pasdemandé pourquoi je vous cherchais. Je vais vous le dire : jevous suis dépêchée par votre ami, M. Trencavel. Il est àMarchenoir, tenez, dans cette chaumière un peu écartée que vousvoyez au bout du village ; il est blessé.
– En ce cas, c’est donc que vous avez étéattaquée ?
– Saint-Priac est mort, dit Annaïs. Mort en combat loyal.M. Trencavel a été témoin de ce duel. Venez, comte. »
Mauluys, rêveur, suivit Annaïs en se disant qu’il se passaitd’étranges choses dans cette tête de jeune fille. Seulement, ildemanda si Trencavel était gravement blessé et Annaïs secoua latête. Bientôt, ils pénétrèrent dans le logis de Thibaut. Trencavelétait là, debout. Il dissimula son étonnement et sa joie en voyantrevenir Annaïs.
« Messieurs, dit celle-ci, je prends gîte en ce logisjusqu’à l’heure où sera levé le camp de La Madeleine. »
Annaïs se retira dans une chambre voisine, où elle pritarrangement avec le brave père Thibaut, qui la conduisit dans unechambre non seulement bien tenue, mais encore luxueuse.
Annaïs s’étonna de voir des tapis, des fauteuils et des rideauxde soie dans une chaumière.
« C’est la chambre de Mme la duchesse, ditThibaut ; elle est venue souvent s’y reposer.
– La duchesse ? interrogea Annaïs.
– Celle qui a fait de moi le peu que je suis, dit Thibautavec prudence. Le malheur est que je lui dois tout et que je nepuis rien pour elle en la triste aventure qui lui arrive.
– Et que lui arrive-t-il donc ? Parlez sanscrainte.
– Elle est prisonnière, dit Thibaut.
– Prisonnière ?… À Paris ?… À Blois ?…
– Non, madame. Ici, à Marchenoir.
– Et pourquoi ne la délivrez-vous pas ?
– Parce que je n’ose me fier à personne, madame, parce quele cardinal est trop près de nous. »
Au même instant, il pâlit de terreur.
« Rassurez-vous, fit Annaïs d’une voix sombre. On peut diredevant moi qu’on est l’ennemi de Richelieu.
– En ce cas, madame, je vous dirai tout. Car vous pouvezpeut-être, avec l’aide de ces gentilshommes, sauverMme la duchesse de Chevreuse.
– La duchesse de Chevreuse !… Parlez, parlezvite ! »
Le père Thibaut, alors, raconta sans réticences tout ce que nousavons nous-même raconté au lecteur.
« C’est bien, dit-elle à la fin, pouvez-vous vous procurerpour cette nuit une voiture attelée de deux bons chevaux ?
– Je m’en charge, dit Thibaut, plein d’espoir.
– Montrez-moi maintenant où est la maison qui sert deprison à la duchesse. »
De retour, après avoir examiné le rendez-vous de chasse, Annaïsentra dans la salle où se tenaient Trencavel et Mauluys.
« Messieurs, dit-elle, la duchesse de Chevreuse estprisonnière dans ce village. Mon intention est de la délivrer cesoir.
– La duchesse de Chevreuse ! dit Mauluys. Je comprendsmaintenant pourquoi Corignan est venu à Marchenoir. »
Le comte mit Trencavel au courant de la rencontre qu’il avaitfaite à Blois.
« Mais il faut nous hâter de mettre la main sur cerévérend ; par lui, nous saurons les intentions ducardinal.
– Ainsi, messieurs, reprit Annaïs, vous consentez à m’aideren cette affaire ?
– Madame, dit Mauluys, voici Trencavel qui s’ennuyait den’avoir rien à risquer pour vous ce soir ; quant à moi, jevoyage de compte à demi avec Trencavel. »
Annaïs fit un signe de tête en remerciement. Bientôt. Mauluyssortit.
Lorsque Corignan s’en vint rôder autour du rendez-vous dechasse, lorsque ayant attaché son cheval à un arbre il entra enfinen collision avec Rascasse revenant de visiter ses collets, lecomte de Mauluys rentra au logis de Thibaut et dit :
« Nous avons affaire à Corignan et à Rascasse. »
Ils se mirent donc en route tous trois. Ils trouvèrent fermée àclef la porte d’entrée, mais ce fut un jeu pour Trencavel que del’ouvrir sans bruit. Ils se trouvèrent alors dans une sorte devestibule obscur ; à gauche, un rais de lumière indiquait uneporte derrière laquelle ils entendirent des éclats de voix.Trencavel ouvrit brusquement, vit venir à lui un projectile,étendit les mains par défensive instinctive et saisit les deuxoreilles du projectile. Rascasse, après le premier moment destupeur, se remit promptement. Quant à Corignan, il chercha endouceur à se glisser vers la porte. Mais il recula engrognant :
« Vade retro ! La petite raffinéed’honneur !… »
À ce moment, Mauluys entrait à son tour et refermait la porte.Corignan alla s’aplatir dans l’angle le plus obscur.
« Bonjour, Rascasse, dit Trencavel. Ayez l’obligeanced’aller prévenir Mme de Chevreuse dont vousêtes le geôlier…
– Je ne suis pas son geôlier ! Mme laduchesse vous dira elle-même que pas une fois je n’ai fermé saporte. Je me suis contenté de lui affirmer que cette maison, enattendant l’arrivée de M. le cardinal, est cernée par des gensde police. »
Mauluys hochait la tête. Trencavel admira l’esprit subtil deRascasse. Annaïs était sombre.
« Où est la duchesse ? » demanda-t-elle d’unevoix brève.
Rascasse désigna le plafond. Annaïs sortit aussitôt. On entenditson pas léger et rapide sur l’escalier.
« Rascasse, dit Trencavel, si j’étais M. le cardinal,je vous donnerais la place du lieutenant criminel.
– Messieurs, dit Rascasse avec un désespoir sincère, jesuis déshonoré : la capture de la duchesse de Chevreuse étaitmon chef-d’œuvre.
– Console-toi, Rascasse, fit Trencavel, et dis-nous commenttu l’as accompli, ce chef-d’œuvre. »
Non sans orgueil. Rascasse entreprit le récit que Corignanécouta bouche bée.
Ce récit était terminé ou à peu près, lorsque Annaïs reparut.Elle était très pâle. Elle tenait une lettre à la main. Tout desuite, Trencavel vit que quelque chose de terrible sepréparait.
« Voici, dit Annaïs, une dépêche deMme de Chevreuse. Il faut qu’elle parvienne àM. le cardinal de Richelieu ce soir. »
Mauluys s’avança et demanda d’une voix calme :
« Pouvez-vous nous dire ce que contient cettedépêche ?
– J’allais le dire, messieurs, dit Annaïs. Voici cequ’écrit Mme de Chevreuse : « Jesuis au village de Marchenoir dans une maison qui sera indiquée parle porteur de cette dépêche. Je désire m’entretenir avec M. lecardinal de quelques affaires me concernant, moi et d’autrespersonnes. Si M. le cardinal veut me faire l’honneurd’accepter cet entretien, il me trouvera seule. Je l’attendraijusqu’à minuit. »
Un morne silence accueillit cette lecture.
« Mme de Chevreuse a signé, ajoutaAnnaïs.
– Et elle est décidée à attendre Son Éminence ?
– Mme de Chevreuse vient de quittercette maison. Dans quelques instants, un carrosse l’entraînera versParis. Celle qui attendra le cardinal, c’est moi. »
« C’est ici que nous laisserons nos os ! » se ditTrencavel.
« Voici la catastrophe ! » songea Mauluys.
« Messieurs, reprit Annaïs, vous me connaissez peu ou pas.Monsieur Trencavel, vous savez la félonie du cardinal et quel crimefut commis contre Mme de Lespars. Il doit voussuffire de savoir que j’ai joué ma vie contre celle de Richelieu.Il n’y aura pas ici de guet-apens. Le duel que j’ai cherché au closSaint-Lazare et à Fleury, je le trouve ici.M. de Richelieu viendra. Je le forcerai à se battre. Ilme tuera ou je le tuerai. C’est tout. Vous ne bougerez pas.
– Madame, dit Trencavel, livide, lors de l’affaire du closSaint-Lazare, vous m’aviez commandé, si vous mouriez, de ramasservotre épée et d’achever votre œuvre. Ai-je depuis ce jour déméritéde vous ? »
Annaïs se tut. Sans doute un dernier combat se livra en elleentre des pensées ennemies. Sans doute une dernière fois l’espritde caste entra en conflit avec l’amour. Enfin, lentement, ellereleva la tête. Ses yeux se fixèrent sur Trencavel.
« C’est vrai, dit-elle simplement, vous avez le droit devenger Mme de Lespars et sa fille, si je viensà succomber. »
Trencavel, de toutes ses forces, se raidit pour ne pas crier,pour ne pas tomber à genoux.
Ce fut tout.
Corignan ouvrait des yeux énormes. Rascasse tremblait. Peut-êtreen lui aussi un combat se livrait-il !
Sur la physionomie convulsée du petit espion, des grimacesdiverses traduisaient en force et en tragédie les sentiments qui seheurtaient dans cette âme obscure. Et ce qui se passait dansl’esprit de l’espion n’était pas moins émouvant que la marched’Annaïs vers l’amour. Tous deux, chacun sur son plan de vie etd’action, s’étaient depuis longtemps mis en mouvement vers lalumière.
« Messieurs, reprit alors Annaïs d’une voix étrangementcalme, je suis forcée d’user de subterfuge. J’ai demandé àMme de Chevreuse d’écrire et de signer cettelettre. Le cardinal viendra sûrement cette nuit, s’il la reçoit.Toute la question est donc là : comment et par qui cettedépêche va-t-elle parvenir au cardinal ? Qui va laporter ?
– Moi », dit Rascasse.
Annaïs fronça le sourcil. Mauluys dit :
« Bravo, Rascasse !
– Madame, continua Rascasse, enchevêtrant le drame et lafarce, madame, c’est moi qui ai été à Angers, envoyé par lecardinal pour surveiller Mme de Chevreuse.C’est moi qui ai annoncé à Son Éminence la mort deMme de Lespars, empoisonnée par Saint-Priac.C’est moi qui ai tenté de vous prendre morte ou vive au closSaint-Lazare. C’est moi qui ai saisi la duchesse de Chevreuse. Etc’est pour effacer ces choses qui me pèsent au cœur que je vousdis : c’est moi qui porterai la dépêche. Entendons-nous,messieurs ! Je suis un pauvre diable. Mais je ne trahirais pasl’homme qui m’a payé. Un duel, je puis, moi, Rascasse, offrir celaà mon ancien maître. Une condition, pourtant. Une seule : moiaussi, je serai témoin du duel, impassible témoin. J’ai unerapière. Si le cardinal est chargé, si la crainte de vous voirblessée emporte M. Trencavel ou M. le comte de Mauluys,il faudra me passer sur le corps. Là-dessus, donnez votre lettre,je la porte.
– Bravo, monsieur Rascasse ! » répéta Mauluys.
Dix minutes plus tard, Rascasse galopait vers le camp de LaMadeleine, emportant la lettre de la duchesse de Chevreuse. Commeil entrait au camp, un cavalier, suivi de deux serviteurs, ypénétrait aussi, voyageur poudreux, à la physionomie empreinted’une profonde tristesse. Cet homme s’arrêta devant le grand poste,où, autour d’un feu de bois, veillaient les gens de garde sous lecommandement d’un officier. Le cavalier mit pied à terre et entradans le cercle de lumière. Les reflets rouges de la flammel’éclairèrent. Il dit à l’officier :
« Conduisez-moi à la tente de M. lecardinal. »
L’officier le regarda un instant, s’inclina avec respect etrépondit :
« Je vais avoir l’honneur de vous conduire moi-même,monseigneur ! »
Lorsqu’on annonça Rascasse au cardinal, il tressaillit de joieet donna l’ordre de l’introduire aussitôt.
« Te voilà donc ! dit sévèrement Richelieu. Tu t’esrebellé, maître Rascasse !
– Je vous ai désobéi une seule fois, monseigneur : cefut la nuit où je me refusai de me laisser occire au bas del’escalier de votre hôtel. Pardonnez-moi, monseigneur ! Unevoix me criait que ma vie vous était encore plus nécessaire.
– C’est bien, dit Richelieu ; à cause de ta dépêchesur M. de Vendôme, je te pardonne.
– Merci, monseigneur !
– Maintenant, explique-toi. Le gouverneur du château deBlois m’a avisé qu’un espion avait envoyé deux messagers, l’un àmoi, l’autre au Père Joseph. J’ai reçu ta dépêche. Que contenaitcelle du révérend prieur ?
– Ma dépêche du Père Joseph disait que j’avais saisiMme de Chevreuse et qu’on m’envoyât durenfort.
– Rascasse, tu toucheras deux cents pistoles… Qu’estdevenue la duchesse ?…
– Monseigneur, je la tiens encore à votredisposition !
– Et puis-je la voir ? haleta Richelieu.
– Quand vous voudrez ! »
Et, simplement, il raconta son chef-d’œuvre, comment il avaitatteint la duchesse, ayant eu l’idée de venir à Marchenoir, etcomment, à lui seul, il était parvenu à faire d’elle une sorte deprisonnière volontaire. Richelieu se leva. Il allait crier unordre. Rascasse l’arrêta d’un mot jeté en hâte :
« Malheureusement…
– Ah ! ah ! gronda l’Éminence. J’aurais dû m’yattendre.
– Malheureusement, donc, aujourd’hui même, monseigneur,elle a appris par un paysan à elle dévoué que la maison n’étaitnullement cernée.
– Il fallait tuer ce misérable !
– C’est ce que j’ai fait ! dit Rascasse, emporté parson habitude du mensonge.
– Et elle s’est sauvée ? Parle donc !…
– Non, monseigneur, car elle a appris en même temps unechose que j’ignorais moi-même : c’est que Votre Éminence étaitcampée tout près de Marchenoir.
– Et alors ?
– Alors, elle a changé d’idée. Monseigneur, je vous annonceque Mme de Chevreuse est prête à faire sa paixavec Votre Éminence à de certaines conditions qu’elle vous diraelle-même. Prête, vous entendez, monseigneur ? à vous servirmême auprès du roi… ou de la reine. »
Richelieu pâlit. En une minute, il supputa que, s’il tenait laduchesse à sa dévotion, ce serait bientôt la certitude de triompherenfin d’Anne d’Autriche. Mais il gronda :
« Imbécile, tu es pris à son piège. Elle t’a envoyé ici et,cependant, elle se sauve.
– Non, monseigneur : j’ai compris, moi, tout ce qu’ily a dans la tête de la noble duchesse, et je suis parti, bientranquille, certain de la retrouver, vous apporter son message.
– Un message ?…
– Le voici, monseigneur. »
Richelieu parcourut rapidement la lettre de la duchesse et sonparti fut pris à l’instant.
« Tu nous guideras », dit-il à Rascasse.
En même temps, il appelait et commandait :
« Douze hommes d’escorte ! »
Rascasse chevauchait près de Richelieu. À quelques pas, venaientdouze gardes de la compagnie de Son Éminence. Lorsqu’on fut arrivéau bout de Marchenoir, Rascasse dit :
« Monseigneur, elle a un cheval tout équipé devant laporte. Si elle entend que nous venons en nombreuse compagnie, ellese sauvera. »
Richelieu se tourna vers le chef de son escorte.
« Monsieur, dit-il, je vais entrer dans cette maison quevous entrevoyez là-bas. Vous m’attendrez ici. À mon coup desifflet, vous accourrez, vous pénétrerez dans la maison et tuereztout ce qui s’y trouvera, homme ou femme. Est-ce compris ?
– Très bien. Au premier coup de sifflet de monseigneur…
– Marche, maintenant ! » dit Richelieu àRascasse.
Quelques instants plus tard, il mit pied à terre devant lerendez-vous de chasse où Rascasse entra le premier. Richelieupénétra dans le vestibule obscur et entendit la porte d’entrée serefermer derrière lui. En même temps, une autre porte s’ouvrit etla lumière se fit dans le vestibule. Richelieu vit Rascasses’incliner devant lui :
« Monseigneur, vous n’avez qu’à entrer. Monseigneur, ajoutatout à coup Rascasse, daignez me pardonner d’avoir osé un instantporter la main sur vous… »
Au même instant, et avant que Richelieu eût pu faire un geste,Rascasse saisit la chaînette d’argent à laquelle était attaché lesifflet d’appel et l’arracha violemment.
« Misérable ! gronda Richelieu pâle comme un mort.
– Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu !…annonça Rascasse.
– Veuillez entrer, monseigneur », dit une voix.Richelieu, hagard, vit devant lui Trencavel et Mauluys, le chapeauà la main.
« Ah ! ah ! dit-il en grelottant, c’était un bonguet-apens !
– Monseigneur, dit froidement Mauluys, il n’y a ici ni ducde Vendôme, ni duc d’Anjou. Voici M. Trencavel, maître en faitd’armes et maître en fait d’honneur. Quant à moi, je suis le comtede Mauluys. Cela doit suffire pour rassurer Votre Éminence contretoute idée de guet-apens.
– Messieurs, puisque vous vous déclarez vous-mêmes troployaux pour m’avoir attiré dans un guet-apens, dites-moi de quoi ils’agit.
– Daignez entrer, monseigneur, et vous lesaurez. »
Richelieu entra dans la pièce éclairée, et il vit Annaïs qui lesaluait d’un bref signe de tête. Le cardinal fut secoué d’unfrisson de terreur. Son regard se riva sur la fille de lamorte.
« Duc de Richelieu, dit Annaïs, ces messieurs se sonttrompés : il y a guet-apens. Seulement, c’est Dieu qui l’adressé – Dieu et la morte. Ma mère est ici, cardinal. Elle estpartout où vous êtes. C’est elle qui vous a pris par la main etvous a conduit à moi. Messieurs, cet homme va mourir. »
Elle dégaina.
« Duc de Richelieu ! c’est moi qui vais vous tuer.J’ai promis cela à Mme de Lespars, le jour oùelle me raconta comment vous avez introduit chez elle le roi Henri,assassinant à la fois l’honneur de ma mère et le cœur de votrefrère. J’ai dit que je vous tuerais. Je suis venue pour cela. Jevous ai suivi pour cela. Je vous offre le combat à armes égales.Mais je vous le dis : c’est vous qui serez tué, car la mortele veut ainsi.
– Allons donc, est-ce qu’un gentilhomme se bat contre unefemme !
– Ce sont les paroles qu’a prononcées aujourd’huiSaint-Priac, l’empoisonneur de ma mère. Pourtant, Saint-Priac s’estbattu, et j’ai tué Saint-Priac. Vous battrez-vous,monsieur ? »
Richelieu essuya d’un geste furtif son visage ruisselant desueur. D’un mouvement de tête farouche, il dit non.
« Messieurs, dit Annaïs, le duc de Richelieu refuse de sebattre. Je vais donc le tuer. »
Annaïs marcha sur le cardinal qui recula. Elle avait sa dague àla main. Elle flamboyait. Sûrement, l’esprit de meurtre était enelle. La passion filiale exaspérée la transportait. Et sa voix futaffreusement calme quand elle dit :
« Duc de Richelieu, c’est la morte qui vous tue !
– La morte a pardonné ! prononça à ce moment une voixsi grave, si solennelle, que tous en tressaillirent jusqu’au fondde l’être. La morte pardonne, et l’Éternel a dit :« Remettez votre épée au fourreau et votre bâton en son coin,car la vengeance m’appartient. »
Et tous, alors, virent entrer, calme, sévère, auguste, cecavalier poudreux qui, tout à l’heure, était arrivé au camp royalet avait demandé à être conduit au cardinal : l’archevêque deLyon, Louis de Richelieu !…
Annaïs avait reculé.
« Ma fille ! dit Louis de Richelieu, vous m’avezappelé. Je suis accouru de Lyon. Depuis Paris, où je vous aicherchée, je vous ai suivie, car je pensais que quelque danger vousmenaçait. Me voici. Monsieur mon frère, rassurez-vous. Messieurs,votre hôte vous est sacré. »
Un sourire livide détendit les lèvres du cardinal.
« Monseigneur, dit froidement Mauluys, M. le cardinaln’est point notre hôte, ni notre prisonnier. Nous sommes ici entémoins. C’est tout.
– Monseigneur, dit Trencavel, ordonnez-nous de rendre sonsifflet à M. le cardinal. Vous allez voir l’usage qu’il va enfaire.
– Silence, messieurs ! dit l’archevêque. Ceci est uneaffaire entre la fille de la morte et moi ! »
Deux larmes brûlantes jaillirent des yeux d’Annaïs. D’une voixbasse, presque rauque :
« Puisque c’est une affaire entre vous et moi, dites-moi dequel droit vous arrêtez ici le bras de ce Dieu que vous invoquez.Ma mère ne pardonna jamais. Elle a mis en moi son esprit devengeance. De quel droit vous mettez-vous entre cet homme etmoi ? »
Une sorte de prodigieuse tendresse illumina le visage del’archevêque. Il laissa tomber sur Annaïs un regard empreint d’unpaternel amour. Et il dit :
« Si j’étais seulement un homme, je vous dirais :laissez la vengeance aux faibles ; le pardon est peut-être laplus terrible des vengeances ; mais je suis plus qu’homme, jesuis prêtre ! Si j’étais seulement prêtre, je vousrépéterais : ne vous substituez pas à Dieu qui, seul, décrètel’heure des représailles. Mais je suis plus que prêtre, je suisépoux, je suis père ! Seul, j’ai le droit de juger ici, car jesuis l’époux de Louise de Lespars. Elle m’aima. Elle est morte enm’aimant. Et moi, jusque dans le fond des cloîtres, je l’ai aiméevivante comme je l’aime morte. C’est ici l’époux de Louise quiparle ! Qui donc contestera ses droits ? Est-ce toi, mafille ?… »
Ce fut un sublime cri de passion humaine. Ce titre d’époux querevendiquait Louis de Richelieu, ce titre de fille qu’il donnait àl’enfant d’Henri IV, il les proclama d’une telle voix d’amour quela jeune fille se courba, laissa tomber la dague de vengeance, et,dans un élan pareil à celui de l’archevêque :
« Mon père !…
– Ah ! cria Louis de Richelieu d’une voix éclatante,tu vois bien que j’ai des droits ici, et que ton cœur leproclame ! »
L’instant d’après, Annaïs était dans les bras de l’archevêque,et, pendant quelques minutes, on n’entendit que ses sanglots.
« Mon père, répéta Annaïs, tout se brise en moi.Qu’ordonnez-vous ?…
– Ce que t’ordonnerait ta mère, si elle était ici. Jured’oublier toute haine et toute vengeance contre celui qui a faitmon malheur et le tien. Jure-le, ma fille bien-aimée !
– Je jure, dit Annaïs, de renoncer contre M. lecardinal de Richelieu à cette vengeance qui était l’objet de mavie. »
Et elle se recula dans l’angle le plus obscur de la pièce. Lecardinal avait assisté à toute cette scène avec un sourire dedédain qui en disait long sur sa véritable pensée. Lorsque la jeunefille eut prononcé ce serment, il fit un pas.
« Monsieur mon frère, dit-il, vous venez d’obtenir unebelle victoire, et je vous en félicite. Mais je devine sous toutcela quelque comédie. Mlle de Lespars a sansdoute entendu jurer de ne plus m’attaquer par les armes. Mais, aufond, elle se sait armée d’autre façon. Elle a dans certainecassette qu’elle apporta d’Angers… une arme plus terrible que cettedague. »
Annaïs releva la tête d’un geste de mépris terrible.L’archevêque demeura impassible.
« Ma fille, dit-il, donnez à M. le cardinal cettedernière assurance. Que contenait cette cassette ?
– Le récit de la nuit terrible, tout entier écrit de lamain de ma mère. Les faits et gestes de M. le cardinal y sontnotés. Sa félonie y est démontrée.
– Ensuite ? fit l’archevêque.
– Ensuite, trois lettres de vous, pieusement conservées. Ladernière, abominable cri de détresse, confirme le récit de mamère.
– Ensuite ? répéta l’archevêque, pâle comme lamort.
– Ensuite, plusieurs messages du feu roi Henri IV,établissant la félonie de M. le cardinal, demandant pardon àma mère, et instituant en ma faveur des droits égaux à ceux deMM. de Vendôme et de Bourbon. C’est tout.
– Et sans doute, dit le cardinal avec sa sinistre ironie,Mlle de Lespars, qui vient de jurer de déposertoute haine, a mis ces papiers en lieu sûr…
– Les voici ! » dit Annaïs.
Et, entrouvrant son pourpoint, elle en tira un sachet peuvolumineux qu’elle ouvrit aussitôt. Elle jeta les parchemins sur latable, et se tournant vers l’archevêque :
« Ces papiers sont à vous. À vous qui êtes mon père, voicice que contenait la cassette que j’ai apportée d’Angers. Faites-entel usage qui vous semblera bon pour ma mère et pourmoi. »
Ces papiers, le cardinal les regardait d’un œil trouble.L’archevêque en prit un – le premier qui se présenta, et l’approchadu flambeau sans dire un mot. Trencavel eut un mouvement terrible.Mauluys le saisit par le poignet et lui dit :
« Laissez faire l’époux de la morte. »
Richelieu haletait. L’archevêque prit un deuxième parchemin etle brûla comme le premier. Puis le troisième… Et tous, jusqu’audernier ; même ses propres lettres, il les brûla.
« Désarmée ! » rugit le cardinal.
L’archevêque se tourna vers lui, et d’un accent qui fitfrissonner jusqu’à Trencavel :
« Désarmée, oui !… Et maintenant qu’elle est désarmée,osez toucher à ma fille !… »
Il y eut une minute de silence. Le cardinal, sous cette voix,s’était comme écrasé. Lentement, enfin, il se redressa.
« Messieurs, et vous, mon frère, et vous, mademoiselle,vous m’avez fait grâce cette nuit : je ne l’oublieraipas !…
– Allez ! dit l’archevêque, vous êteslibre… »
Ce fut le dernier coup : l’archevêque frappait à coups degénérosité, comme d’autres frappent à coups de poignard. Lecardinal eut un geste d’inexprimable rage, jeta sur tous cespersonnages un regard sombre et prononça :
« Au revoir, messieurs ! »
Puis il sortit. On entendit son pas rude qui talonnait levestibule, et ses éperons qui cliquetaient.
Il rejoignit l’escorte qu’il avait laissée à Marchenoir et semit en selle. Au grand étonnement des mousquetaires, il demeuraimmobile près d’un quart d’heure. Puis, brusquement, se mettant enmarche :
« Au camp ! » dit-il d’une voix brève.
Pendant deux heures, l’archevêque, Annaïs, Trencavel et Mauluysdemeurèrent dans la maison de la duchesse de Chevreuse. Au bout dece temps, Trencavel murmura :
« Vous aviez raison, monseigneur. Ma foi, je ne l’eusse pascru !
– Mon frère est vaincu ! » dit Louis deRichelieu.
Il se trompait.
Le lendemain fut levé le camp de La Madeleine et le roi se miten route pour sa ville de Nantes. Revenons à cette auberge du Dieud’Amour où Marine attendait en vain le retour de Corignan, où lechevalier de Louvigni, avec des soins fraternels, achevait deguérir le comte de Chalais.
Nous avons dit que Marine était libre dans l’auberge.
Cette vaillante soubrette s’était mis dans la tête de servirencore sa maîtresse et ses amours, en sauvant le comte deChalais.
Un matin de bonne heure, Marine vit Louvigni dans la cour del’auberge. Il avait fait sortir son cheval de l’écurie etl’inspectait avec soin. Lorsque l’inspection fut terminée, oncommença à harnacher la bête. Louvigni, après quelquesrecommandations à maître Panard, sortit de l’auberge. Marinecomprit que ce départ en précipitation allait sûrement modifier lasituation du comte de Chalais. C’était le moment où jamaisd’essayer de le sauver.
Marine descendit dans la cour et fit harnacher la haquenée aveclaquelle elle était venue de Blois.
Voyant une pince luire au soleil, elle la saisit et monta droità la chambre de Chalais. Elle tira d’abord les deux forts verrousque Louvigni avait fait placer à l’extérieur. Puis, à haute voix,elle dit :
« Monsieur le comte, c’est moi. Je vais tenter de vousdélivrer. Aidez-moi si vous pouvez ! »
Louvigni, vers le milieu du bourg, s’arrêta devant une belle etsolide maison carrée qu’on appelait l’hôtel du gouvernement, bienqu’il n’y eût pas, en réalité, de gouverneur à Beaugency, maissimplement un officier royal qui relevait du château de Blois.Louvigni tendit à l’officier un parchemin :
« Lisez, monsieur. »
Le parchemin, signé de Richelieu, fut lu scrupuleusement parl’officier du roi qui, le rendant à Louvigni, dit alors :
« C’est bien, monsieur, que faut-il faire ? Etd’abord, où est le comte de Chalais qu’il s’agitd’arrêter ?
– À l’auberge du Dieu d’Amour.
– Très bien. Je vais envoyer…
– Inutile. Il s’agit simplement d’amener un bon carrossedevant l’auberge et de me donner huit hommes d’escorte pourconduire le prisonnier.
– Pour quand le carrosse ?
– Tout de suite, dit Louvigni, d’un ton bref. Un carrossefermant bien. Huit hommes d’escorte bien armés. Je vais attendredevant l’auberge. »
Il s’éloigna sans saluer, de son pas très calme. L’officierdemeura pétrifié. Puis il se hâta d’aller donner les ordresnécessaires.
Louvigni, sans hâte, se dirigea vers l’auberge.
Au bout d’une demi-heure, il vit le carrosse qui arrivait au pasde ses deux chevaux. Huit cavaliers suivaient.
« Enfin ! » gronda Louvigni.
Il fit mettre pied à terre à quatre des cavaliers et leurdit :
« Vous saisirez l’homme et lui lierez les mains. S’ilrésiste, défense de le frapper. »
Il monta le premier le sombre escalier de bois. Vers la sixièmemarche, Louvigni heurta du pied quelque chose de mou. Il baissamachinalement la tête et vit là quelqu’un de couché entravers : un ivrogne ? Il se baissa davantage et,soudain, reconnut Panard. L’aubergiste était mort ou évanoui,perdant le sang par une large blessure près de la gorge.L’épouvante s’abattit sur Louvigni. Brusquement, il fut dans lecouloir et vit la porte de la chambre-prison, la porte grandeouverte. D’un bond, il fut à l’intérieur.
Il n’y avait plus de Chalais.
Louvigni, à ce moment, eut comme un lamentable gémissement. Sonregard fixe jaillit de ses prunelles arrondies, élargies. Il yavait de la folie dans ce regard. Les hommes d’armes qui arrivaientà ce moment le virent s’affaisser sur le bord du lit de Chalais etentendirent un sanglot qui les fit reculer.
Lorsqu’il eut retrouvé son calme, Louvigni descendit etinterrogea la servante. Celle-ci, d’abord affolée, raconta ce quis’était passé et comment maître Panard avait reçu un coup de dagueen voulant s’opposer à la fuite de Chalais.
Quand elle eut terminé, Louvigni lui demanda quelle directionChalais avait prise.
« Route de Blois, mon gentilhomme, route deBlois !… »
Louvigni, alors, sans un mot, prit un des chevaux des cavaliers,car Chalais était parti avec le sien, et sauta en selle.
Louvigni s’arrêta une heure à Blois. Il y apprit que le roi etle cardinal étaient partis directement pour Tours et Nantes ;à cette heure, ils avaient atteint probablement le but de leurvoyage. Il y apprit aussi l’arrestation du duc de Vendôme et duGrand-Prieur, la dispersion des conjurés.
Il ne demanda pas ce qu’était devenue la duchesse de Chevreuse.Il brûlait de désir de prononcer son nom, de savoir où elle était,ce qu’elle faisait. Mais il n’osa.
Il raisonnait cependant et avec une grande lucidité. Ils’affirma que sa trahison n’était guère connue que de Chalais, quin’avait sûrement pas eu le temps d’en informer les conjurés. Il serendit à l’hôtel de Cheverny, où il trouva M. de Droué,lequel l’accueillit en ami et lui dit ces seuls mots :
« Tout est perdu pour le moment, mais tout va recommencer àNantes. Le rendez-vous général est là où va Richelieu. Moi-même, jepars demain pour rejoindre Nantes.
– Et moi, je pars tout de suite », dit Louvigni.
Il reprit sa course, faisant rendre à sa monture tout ce qu’ellepouvait donner et la ménageant pourtant, avec sa profonde sciencede cavalier.
Louvigni suivait le cours de la Loire. C’était la routenaturelle. Au-delà de Saumur, à une bifurcation de route surThouars, il rejoignit deux escortes. L’une comprenait cinq ou sixcarrosses, plusieurs chariots de bagages, le tout précédé et suivid’une demi-compagnie de gardes. Cette imposante escorteaccompagnait la reine Anne d’Autriche qui, sur l’ordre de LouisXIII, se rendait à Nantes à marches forcées. Quelquefois, la reinese levait et regardait au loin l’autre escorte qui semblait êtreson avant-garde et avec laquelle, pourtant, il n’y avait, depuisParis, aucune communication. Alors l’œil de la reine se chargeaitd’éclairs.
C’est que cette toute petite escorte qui, elle aussi, se hâtaitvers Nantes, entourait Mlle de Montpensier, lafiancée de Gaston d’Anjou !
Les deux troupes, prirent le chemin de traverse dans ladirection de Thouars et bientôt disparurent au loin.
Louvigni arriva près de Nantes le lendemain du jour où le roientra dans cette ville. Il avait parcouru en cinquante heures,repos compris, la distance qui sépare Beaugency de Nantes.
Louvigni s’était arrêté à une lieue de Nantes, environ, dans uneauberge placée au bord du chemin, non loin du village deSainte-Luce. Là, il avait éprouvé une lassitude terrible quil’avait forcé de mettre pied à terre. Il mangea et but sans savoirce qu’on lui servait. Il songeait :
« À Blois, rien. À Tours, rien. À Saumur, rien. Je connaisbien mon cheval, je pense. Avec la bête que je montais, j’eusse dûle rejoindre. Il avait à peine une bonne heure d’avance sur moi.Pourquoi ne l’ai-je pas rejoint ? »
Louvigni se frappa le front.
« Triple sot ! grogna-t-il. Ah ! fou que jesuis ! Mais, je ne sais donc plus raisonner ?… Si je n’aipas vu Chalais, c’est que, depuis Blois, il est non pas devant maisderrière moi ! Je l’ai dépassé par là quelque part. Et,maintenant, il vient…
Une heure se passa. Il faisait jour encore. Tout à coup, sur lechemin, Louvigni vit Chalais. Il se mit à rire silencieusement, etgrommela joyeusement :
« Il a dû courir : mon cheval est fourbu. »
Chalais s’en venait au pas, montant le cheval de Louvigni qu’ilavait trouvé tout harnaché, tout prêt à partir, dans la cour del’auberge de Beaugency. Et en effet, la pauvre bête n’avançait plusque péniblement.
« Tiens ! continua Louvigni, qu’est-ce queceux-là ? »
C’étaient trois gentilshommes qui avaient dû voyager de conserveavec Chalais, car leurs montures semblaient tout aussifatiguées : sans doute de ceux que nous avons entrevus auchâteau de Cheverny. Les quatre jeunes gens devisaient gaiement ens’avançant vers les portes de Nantes. Chalais semblait insoucieuxet de belle humeur : il avait eu assurance, à Blois, que laduchesse avait dû être prévenue du rendez-vous général, et ilcomptait la voir à Nantes. Il était bien loin de se douter que laduchesse avait été prisonnière à Marchenoir. En effet, au moment oùMarine lui ouvrit la porte, il n’avait eu qu’une idée : cellede fuir au plus tôt, certain que Louvigni allait revenir avec durenfort ; et Marine elle-même n’avait guère songé qu’à leconduire, à le pousser plutôt jusque dans la cour. Quelquesinstants plus tard, Chalais s’était élancé sur la route de Blois,tandis que Marine activait sa haquenée dans la directiond’Orléans.
À Blois, comme Louvigni avait fini par l’admettre, Chalaiss’était arrêté plusieurs heures. Lui aussi avait apprisl’arrestation des deux chefs et la marche du roi vers Nantes. Ils’était donc mis en route avec trois gentilshommes qui allaient àun rendez-vous de conspiration.
Louvigni avait laissé passer les quatre amis. Puis il avaitpaisiblement ordonné qu’on lui sellât son cheval et avait payé sonécot. Il se mit en selle et, d’un temps de trot, rattrapa Chalaiset ses compagnons de voyage, au moment où ceux-ci arrivaient en vuedes portes de Nantes. C’était aussi le moment où les soldats duposte qui gardait la porte se préparaient à manœuvrer lepont-levis. Chalais, apercevant les soldats qui se préparaient àmanœuvrer les chaînes du pont-levis, cria :
– Holà ! Attendez, que diable ! Nous allonsentrer.
– Messieurs, répondit le sergent du poste, hâtez-vous.
À ce moment, Louvigni mit pied à terre et abandonna son chevalsur la route. Il s’avança rapidement et atteignit le pont en mêmetemps que les quatre. Chalais marchait en tête ; ses troisamis venaient derrière lui. Louvigni les dépassa tous. CommeChalais entrait dans la rue, il cria :
« Quel diable d’enragé est-ce là ?… Au large,l’ami !… »
Un homme venait de saisir la bride de son cheval. C’étaitLouvigni.
« Comte de Chalais, dit-il, de par le roi et ma haine, jevous arrête !
– Louvigni, hurla Chalais. À moi,messieurs ! »
En même temps, il enfonça ses éperons dans les flancs de soncheval qui, rudement maintenu, se cabra en hennissant de douleur.Louvigni était cramponné aux rênes de bride. Tout à coup, le chevalde Chalais s’abattit ; Louvigni venait de lui plonger sonpoignard dans le poitrail. Chalais sauta de côté et se retrouvadebout. Il leva sa rapière. Dans cette seconde, deux bras nerveuxle saisirent, l’étreignirent d’une sauvage et puissanteétreinte.
« À moi ! À moi ! » râla Chalais.
À deux doigts de son visage, il voyait le visage sanglant deLouvigni ; deux yeux flamboyants, striés de rouge, lefascinaient. Pendant ces quelques secondes, il fut paralysé,stupéfié. Brusquement, il se sentit soulevé, enlevé de terre.
Alors, toutes les énergies vitales se réveillèrent ensemble,bouillonnèrent en tumulte ; ses nerfs se tendirent à sebriser. Il râla encore : « À moi ! Àmoi ! » Et, tout à coup, il mordit Louvigni à la gorge, àcoups de dents furieux.
Mais Louvigni se laissa mordre ! Louvigni reçut, sanstrébucher, les coups des trois gentilshommes acharnés sur lui. Ilmarchait, blessé, sanglant, le visage rouge ; frénétique ilmarchait, il emportait dans ses bras Chalais tout pantelant. Celaavait peut-être duré une minute.
Les soldats du poste, d’abord effarés de la soudaine bagarre,s’élancèrent lorsqu’ils virent Louvigni venir à eux, semblant leurapporter un blessé.
« De par le roi ! » tonna Louvigni.
Et, dans un cri furieux, il ajouta :
« Arrêtez tout ! »
Il y eut choc entre les soldats et les gentilshommes amis deChalais ; la lutte fut brève ; ces trois jeunes gens,venus à Nantes pour des intérêts supérieurs à leur vie, se direntsans doute que la capture d’un seul conjuré serait une défaitemoins terrible que la capture de quatre ; ils battirent enretraite et bientôt disparurent au fond d’une ruelle.
Les soldats, alors, s’emparèrent de Chalais. Louvigni mit sousles yeux du sergent le parchemin de Richelieu. Et Chalais futligoté… Alors Louvigni, tranquillement, se mit à essuyer sonvisage. Il regardait Chalais.
« Hé ! Louvigni, fit Chalais, inutile de t’essuyer,va. Jamais tu n’effaceras mes crachats sur ta face de traître.
– C’était vrai tout à l’heure. Plus maintenant.
– Bah ! Tu n’es plus traître ? Et quoi,alors ?
– Bourreau », dit Louvigni.
Chalais eut le courage d’éclater de rire. Mais il sentit unfroid mortel se glisser dans ses veines. Louvigni se tourna vers lesergent du poste et donna des ordres. On se procura une charretteattelée d’une mule et Chalais, tout ligoté, y fut déposé. Sixgardes furent placés derrière et sur les côtés ; deuxmontèrent sur la charrette ; Louvigni lui-même y pritplace.
La nuit était venue.
On se mit en route à travers les rues étroites et tortueuses deNantes. Bientôt, les tours massives de l’énorme château seprofilèrent sur l’écran de la nuit, bientôt le pont-levis futfranchi.
Dix minutes plus tard, Chalais était enfermé dans un cachot dessouterrains et Louvigni fut introduit chez le cardinal deRichelieu. Mais, comme il ouvrait la bouche pour commencer sonrapport, il s’abattit tout d’une pièce, foudroyé par la joie. Ce nefut que le lendemain qu’il reprit connaissance.
Le procès du comte de Chalais fut commencé le surlendemain. Cemême jour, tandis que se réunissaient les juges, eut lieu, dans lachapelle du château de Nantes, une cérémonie que nous aurons àraconter. Du fond de son cachot, le malheureux Chalais entenditpeut-être les chants de bénédiction et les grondements des orguescomme un lointain tumulte de joie, de bonheur et de triomphe.
L’Archevêque Louis de Richelieu, Mlle Annaïs deLespars, Trencavel et Mauluys, Rascasse et Corignan passèrent lanuit dans le rendez-vous de chasse et, le lendemain matin, àl’aube, ils se mirent en route pour Paris, qu’ils gagnèrent àpetites étapes.
Un après-midi, vers cinq heures, les tours de Notre-Dameapparurent à nos voyageurs.
« Déjà ! songea Trencavel. Il me semble que cela aduré une heure ! »
Il était triste, le pauvre maître en fait d’armes. En effet, laséparation allait se faire là. Annaïs avait annoncé que sonintention était de regagner l’Anjou. Elle n’avait plus rien à faireà Paris.
« Messieurs, dit alors Louis de Richelieu, avant de nousséparer peut-être pour toujours, il sera bon de nous voir unedernière fois ailleurs que sur le grand chemin.Mlle de Lespars vous demande si vous voulezlui faire l’honneur d’être ses hôtes en son hôtel de la rueCourteau, jeudi prochain, à l’heure du dîner. »
On était au samedi. Trencavel calcula que cinq bonnes journéesle séparaient de l’heure des adieux définitifs, et un peu d’espoirrentra en lui. Mauluys, pour lui et son ami, acceptal’invitation.
Annaïs et l’archevêque rentrèrent donc dans Paris. Toujourssuivis de Rascasse et de Corignan, le maître en fait d’armes et lecomte de Mauluys firent le tour de Paris et rentrèrent par la porteMontmartre.
« Rascasse, dit alors Trencavel, venez-vous avecnous ? »
Le petit Rascasse eut une dernière hésitation. Mais quepouvait-il faire ? Une bonne corde l’attendait si jamais il seheurtait au cardinal. Une vie d’alarmes et de terreurs allaitcommencer. Il sentait le besoin d’une bonne protection.
« Ma foi, messieurs, dit-il, je suis avec vous.
– Et vous, mon digne frater ? » ditTrencavel.
Corignan secoua la tête.
« Je sais où aller », grogna-t-il.
« Messieurs, dit Rascasse peu après, voulez-vous me dire oùje pourrai vous joindre ? Il faut que je suive frère Corignanpour savoir où il va, d’abord, et puis pour autre choseaussi. »
Mauluys indiqua où se trouvait son hôtel, et Rascasse piquantdes deux s’élança sur les traces de son ancien rival en espionnage,devenu plus que jamais son ennemi. Trencavel et Mauluyspoursuivirent leur chemin vers la rue des Quatre-Fils, où étantentrés dans l’hôtel du comte, ils furent accueillis par lesbruyantes exclamations et les jurons multiples de Montariol. Unefois que la joie du digne prévôt se fut calmée :
« Et Verdure ? fit Mauluys.
– Verdure ? Hélas ! monsieur le comte… il estfou !
– Hum ! fit Mauluys, sceptique. Si j’allais faire untour dans mes caves, je saurais bien d’où vient cette démence.
– Mais il n’y a plus rien dans vos caves ! Il a toutmonté dans la chambre de M. le comte !
– Dans ma chambre ?
– Tout !
– Allons voir cela », dit Mauluys froidement.
Ils montèrent. Le silence était profond dans l’hôtel ; lecomte ouvrit la porte, et les deux amis demeurèrent effarés :des nuées de fumée bleuâtre évoluaient et formaient un brouillardau fond duquel les meubles prenaient des contours indécis. Dans uncoin, le bahut apparaissait vaguement. Devant le bahut, et pousséecontre lui, une table. Devant la table, un fauteuil. Dans cefauteuil, renversé sur le dossier et les pieds sur la table, plushaut que sa tête, Verdure fumait.
« Il n’y a pas moyen d’entrer, dit Trencavel. C’estl’enfer.
– L’enfer ? grogna Verdure. Le paradis, oui. Lescélestes régions où c’est défendu d’avoir soif. – Oh ! quisont ceux-là ? Tiens, c’est monsieur le comte deMauluys ! »
Verdure eut un interminable éclat de rire.
« Prévôt, dit Trencavel, tâche donc d’ouvrir la fenêtre.Sans quoi, jamais nous ne pourrons entrer.
– Je ne veux pas qu’on entre, gronda Verdure.
– Allons, Verdure, rends-toi ! fit Trencavel.
– Vous ne l’aurez pas ! Vous pouvez sortir votrecolichemarde. Quand on a été tué par le sire de Saint-Priac etqu’on n’en crève pas, on revient de tout. Vous ne l’aurezpas !
– Quoi ? Qu’est-ce que je n’aurai pas ?
– Assez ! dit Verdure. Sortez, ou je vous assomme. Iln’y a qu’un homme au monde qui puisse la lire ! Et lui seul lalira ! Hors d’ici, vous dis-je ! »
À demi furieux, à demi inquiet, Trencavel recula devant lefou.
« Trencavel, dit tranquillement Mauluys, l’ivrogne va vousfaire sauter le crâne. Ce sera une belle fin.
– Ah ! ah ! grinça Verdure, le pourfendeur est enfuite ! À moi la victoire !… J’ai soif ! »
Et il se mit à vider une bouteille. Mauluys referma la porte etdescendit au rez-de-chaussée, tout pensif.
« Que diable ne veut-il pas que je prenne et que jelise ? » dit Trencavel.
Mauluys répondit :
« La lettre !
– La lettre ? Quelle lettre ?
– La lettre ! fit Mauluys avec un étrange sourire. Jen’en sais pas davantage. »
Cependant, Rascasse s’était mis aux trousses de Corignan,lequel, d’un bon trot, courut jusqu’à la rue Saint-Avoye. Rascasseéclata de rire.
« Ah ! oui, c’est vrai ! J’oubliais que lefrocard a un gîte, maintenant, et que dame Brigitte lui a offertson cœur. »
Une fois sûr que Corignan s’était bien réfugié chez Brigitte,Rascasse fit demi-tour et s’en alla rue des Quatre-Fils. Non sansmélancolie, le petit Rascasse songeait :
« Voilà donc la fin de ma carrière ! J’ai sauvél’Éminence de bien des embûches. J’ai eu du courage, toujours, etde l’esprit, quelquefois. Au total, je trouve l’inquiétude, leremords chez moi ; hors moi, la haine du cardinal ; aubout de tout cela, une potence. En attendant, me voici à pied.Qu’est-ce que Trencavel va bien pouvoir faire demoi ? »
Il atteignit l’hôtel de Mauluys, et, comme il soulevait lemarteau, d’étranges idées lui passèrent par la tête :
« Bah ! ce serait drôle s’il arrivait à faire deRascasse un honnête homme ! »
Corignan n’en pensait pas si long, mais n’était pas moinsinquiet. Seulement, c’était pour de tout autres motifs. Il avait eneffet extorqué mille livres à dame Brigitte en lui promettant enrevanche la protection du cardinal et la fortune. Or, il neramenait ni l’une ni l’autre. Le seul butin de son expédition étaitla dépêche que Marine lui avait remise à l’auberge de Beaugency,dépêche oubliée au fond d’une de ses poches.
Il monta lentement et sans bruit le roide escalier de bois ets’arrêta devant la porte. Puis, ayant solidement établi son plan,il entra impérieusement, tout essoufflé, comme s’il eût couru pourarriver plus vite.
« Notre fortune est faite ! hurla-t-il en entrant.Audaces fortuna juvat ! Fortuna, la fortune !Comprenez-vous, ma chère ? Fortune, vousdis-je ! Fortuna, la fortune !
– Faisons nos comptes, dit Brigitte. Je vous remis, audépart, un millier de livres. Qu’en fîtes-vous ? »
Corignan exhiba piteusement une bourse flasque, dont la vuearracha à dame Brigitte des sanglots et des hurlements.
Cependant, dame Brigitte le fouillait activement, crainte queson associé n’eût caché quelque malheureuse maille pour allerboire. Tout à coup, elle mit la main sur un papier plié de tellefaçon qu’il formait des nœuds difficiles à défaire.
« Qu’est-ce que cela ? »
Corignan se releva d’un bond et s’asséna un coup de poing sur lecrâne : il se rappelait.
« Ça ! hurla-t-il, c’est la fortune !… Un bon dedix mille livres !…
– Dix mille livres ! Sur la caisse ducardinal ?
– Non. Sur la caisse deMme de Chevreuse. »
Et tandis que Brigitte haletait d’espoir et que l’avariceluisait de tous ses feux dans ses prunelles dilatées, Corignanraconta la scène de l’auberge de Beaugency. Adroitement, Brigitteparvint à dénouer les plis entrelacés du papier, et elle le lut.Une minute, elle demeura pensive, puis :
« Oui, dit-elle, je crois que la duchesse donnera dix milleécus et peut-être plus pour apprendre une telle nouvelle etdélivrer le comte de Chalais. Mais où est-elle ?
– Elle était à Marchenoir, mais la petite raffinéed’honneur l’a arrachée à Rascasse. »
Brigitte ne comprenait pas. Il y eut une longue explication. Ilrésulta :
Que la duchesse de Chevreuse était à chercher coûte que coûte.Que Rascasse, ayant trahi le cardinal, était aux ordres deTrencavel. Que l’archevêque de Lyon et Annaïs de Lespars étaient àParis. Que Trencavel, Mauluys et Rascasse y étaient également.Brigitte, en établissant avec Corignan ces points essentiels, étaitpâle d’espoir.
« Oui, dit-elle, je crois bien que notre fortune estfaite.
– Ne le disais-je pas ? » triompha Corignan.
Il fut chargé d’aller trois fois par jour à l’hôtel deChevreuse. Non sans raison, Brigitte pensait que la duchesse,libre, toucherait Paris au moins un jour ou deux pour voir lareine.
« Quant au reste, je m’en charge, ajouta-t-elle. Car cereste, c’est notre vraie fortune : la Lespars, le Trencavel,le Rascasse, le Mauluys, tous y laisseront leurs têtes, laissezfaire !
– Surtout Rascasse ! grogna Corignan au comble del’enthousiasme. Je veux le voir gambiller au bout d’unecorde. »
Corignan monta se mettre en faction à la fenêtre du grenierTrencavel, d’où il dominait les jardins de l’hôtel.
Verdure, après que Mauluys et Trencavel eurent battu enretraite, s’enferma à double tour en grognant, et continual’étrange existence qu’il s’était faite. Nous devons dire qu’il n’yavait pas seulement de l’ivrognerie hyperbolique dans son cas, maisaussi de l’idée fixe, une obsession. Il voulait surveiller lebahut. Il s’en était institué le gardien. Disons aussi qu’il nebuvait pas autant qu’il en avait l’air.
Quand il avait faim, il faisait un effroyable tapage contre laporte et Montariol lui montait des provisions.
Vers le quinzième jour, il s’aperçut avec stupeur que toutes lesbouteilles étaient vides. Il eut beau explorer, il dut se rendre àla triste évidence. Verdure passa trois autres journées à cuverl’effroyable quantité de vin qu’il avait absorbée. À la fin de cetroisième jour, un soir, vers huit heures, Verdure était à peu prèsdans son bon sens. Ce soir-là, Montariol, lui apportant à manger,le vit qui remplissait son gobelet et le vidait d’un trait.
« Ah ! ah ! dit Montariol, c’est le vin blancmaintenant.
– Non, dit Verdure, c’est de l’eau.
– De l’eau !…
– Oui, prévôt. Allons, va-t’en, et laisse-moi rêver enpaix. »
Le prévôt se retira, tout effaré d’avoir vu une fois dans sa vieVerdure boire de l’eau. Quant à Verdure, il plaça le fauteuildevant le bahut, s’accommoda lui-même dans le fauteuil, et seprépara à dormir.
Mademoiselle De Montpensier fit son entrée à Nantes le lendemainmatin du jour où Chalais fut arrêté.
Comparse de ce récit, elle nous échappe ; nous n’avons àétudier ni les mobiles véritables de son obéissance à Richelieu, nile rôle qu’elle put jouer lorsqu’elle fut devenue Madame. Un seuldétail pour éclairer ce recoin obscur ; il nous apparaît quecette noble fille eut un moment le Père Joseph pour confesseur.Ceci donnera la clef de la pensée deMlle de Montpensier.
Une demi-heure après elle, la reine entra au château de Nantes.En la voyant, le roi eut un mauvais sourire.
« Vous voilà, madame ! dit-il.
– J’ai obéi aux ordres de Votre Majesté, dit la reine d’unevoix frémissante. Votre Majesté voudra bien m’expliquer…
– Pourquoi je vous ai appelée ? Pour vous faireassister au mariage de mon frère. »
Anne d’Autriche s’attendait à cette réponse. Mais elle compritqu’elle ne pourrait parler sans se trahir. Elle se redressa,foudroya son royal époux d’un flamboyant regard de mépris et seretira. À peine Anne d’Autriche fut-elle sortie que Richelieuentra. Peut-être avait-il tout entendu. Il amenait avec lui Gastond’Anjou, livide et tremblant. Mais il le laissa dans une pièce,qui, n’étant séparée du cabinet royal que par une tenture develours, devait lui permettre de décocher au jeune prince le traitmortel.
« Sire, dit-il en entrant, je viens parler au roi de chosesgraves. Les seigneurs qui ont entrepris contre le roi à Paris nousont suivis à Nantes. L’arrestation des deux frères de Vendôme et deBourbon les a d’abord épouvantés. Mais ils se sont vite remis del’alerte. Et loin de renoncer à leurs projets, ils sont accourus àNantes. Ils sont une centaine.
– Avez-vous leurs noms ? bégaya le roi, ivre defureur.
– La plupart, sire. Et je sais où les prendre.
– Prenez-les donc, par Notre-Dame ! Et que celafinisse !
– Sire, nous ne sommes pas assez forts…
– Que faut-il faire ? balbutia le roi.
– Sire, la France aime les vainqueurs et dédaigne lesfuyards. Soyons vainqueurs sans avoir combattu. Forçons ceshobereaux à fuir honteusement. Tout leur espoir est maintenant enMonsieur. S’il épouse Mlle de Montpensier,l’intrigue vraie ou fausse avec la reine tombe d’elle-même… Pourmoi, elle est fausse. Pour tous ces misérables conspirateurs, elleest vraie. Si votre frère épouseMlle de Montpensier, ils sont désorganisés,désorientés. Il leur faudra plus de deux ans pour reformer unenouvelle intrigue. Et pendant ces deux ans, Sire, la hachefrappera !
– Oui ! rugit Louis XIII. De par les saints ! Depar mon père ! Nous ferons tomber les têtes rebelles.
– Voilà notre victoire, sire. Quant aux conjurés présentsdans la ville de Nantes, il faut les rendre ridicules et odieux enles forçant à fuir. Ils fuiront quand ils verront rouler sous lahache une de ces têtes : Sire, n’oubliez pas que nous tenonscelui-là même qui était désigné pour me frapper à Fleury afin queVotre Majesté pût être plus facilement frappée.
– Ce pauvre Chalais ? fit Louis XIII déjà indécis. Ilfaudrait… Que sais-je ?… Un aveu, par exemple.
– Nous l’aurons, sire ! dit Richelieu. Et maintenant,il faudrait arranger au plus tôt le mariage de Monsieur. »
À ces mots, le roi gronda :
« Je vais faire appeler mon frère…
– Inutile, sire, dit Richelieu. Le voici. »
En effet, la tenture de velours se soulevait et la tête lividede Gaston apparaissait. Le roi l’apostropha rudement :
« Oui ou non, êtes-vous prêt à épouserMlle de Montpensier ?
– Dès aujourd’hui, si cela plaît à Votre Majesté.
– Vous savez que Mlle de Montpensierest arrivée ?
– Je le sais, mon bon sire !…
– Vous savez qu’il y a ici une bonne chapelle où M. lecardinal pourra bénir cette union ?
– Je le sais, mon frère !…
– Bien vous prend de vous montrer aussiobéissant ! » rugit Louis XIII.
Gaston se tenait debout par miracle. Ce jeune homme de dix-huitans, vigoureux, bien fait, donnait à ce moment le spectacle d’uneterreur insensée.
« Sire, dit Richelieu, monseigneur le duc d’Anjouaccepte : c’est un bon frère. Le mariage sera célébré dans lachapelle et j’aurai l’insigne honneur d’officiermoi-même. »
La colère du roi tomba. Il tendit sa main à Gaston qui la baisaen se courbant.
« Eh ! fit Louis XIII avec une gaieté où tremblait unreste de fureur, sais-tu que tu seras presque roi ?
– Sire, dit Gaston, tout à fait remis, j’ose assurer VotreMajesté que je lui garderai une éternelle gratitude de sa royalemunificence. »
Comme Gaston sortait des appartements du roi, il fut rejoint parle cardinal, qui lui passa son bras sous le bras et se mit à leféliciter. Tout en le félicitant, il le conduisit jusque dans lacour du château. Là, l’entretien continua. Plusieurs témoins decette scène disent qu’ils ont vu Monsieur devenir très pâle etrefuser énergiquement de la tête : puis ces refus devinrent deplus en plus mous. À ce moment, si l’un de ces témoins avait pus’approcher, voici ce qu’il eût entendu :
« Réfléchissez. L’aveu seul fera tomber cette tête. Jeconnais le roi. Si le criminel n’avoue pas, il lui donnera viesauve. Or, il nous faut cette tête ! Il faut cela pour la paixdu royaume, la tranquillité du roi, et votre sûreté, àvous !
– Ma sûreté ? fit Gaston, qui recommença àtrembler.
– Sans doute. Si vous le laissez vivre, quelque jour ilvous dénoncera formellement et alors…
– Monsieur le cardinal, dit Gaston avec un lamentablesoupir, ce que vous me dites de la paix du royaume et surtout de latranquillité de mon frère me décide. Allons !… »
Alors se passa la chose, l’effroyable chose.
Richelieu donc, toujours tenant le prince par le bras, leconduisit à la porte de l’escalier qui descendait aux cachots. Là,dans les ténèbres, attendait un homme qui portait une écritoire,arme terrible. Richelieu fit un signe à cet homme qui se mit àsuivre. Un porteur de torche et un geôlier précédaient le groupeétrange.
On arriva aux cachots. Le geôlier ouvrit une porte. L’homme à latorche entra le premier pour éclairer. Puis Richelieu. Puis Gaston.Quant à l’homme noir pourvu d’une écritoire, il se tint dehors defaçon à ne pas être vu du prisonnier. Mais la porte demeuraentrebâillée. Dans le cachot se trouvait Chalais. Il étaitenchaîné.
« Mon pauvre Chalais, dit Gaston, voici M. le cardinalqui t’a voulu voir.
– Je remercie Son Éminence, et vous aussi,monseigneur. »
Chalais se tenait sur ses gardes, rassuré d’ailleurs un peu parla présence de Monsieur, qu’il supposait incapable d’une félonie.Richelieu fit un pas, et, d’une voix grave, prononça :
« Comte de Chalais, Monsieur m’est venu supplier pour vous.Je n’ai rien à refuser au frère de Sa Majesté. Je suis donc venupour ratifier par ma présence tout ce que dira Monsieur, à qui j’aifait des promesses sous certaines conditions. Cela dit, jen’ajouterai plus un mot. »
Gaston tremblait, et, par moments, s’essuyait le front. Enfin,il murmura :
« Il faut avouer, Chalais, et tu auras la vie sauve… Toutest découvert, tout ! Comprends-tu ? Toi seul es pris. Tuy laisseras ta tête, si tu n’avoues. Si tu avoues, ce n’est pas toiseul qui auras la vie sauve.
– Et qui donc ? rugit Chalais, frappé au cœur d’undoute terrible.
– Elle ! Comprends-tu ? Elle qui est prise !Et qui a tout avoué ! Vie sauve pour tous deux !…
– Vie sauve pour elle ! » murmura Chalais.
Il baissa la tête. Ce qui se passa dans ce cœur fut effroyablesans doute.
« Eh bien, gronda Chalais d’un accent farouche,j’avoue ! »
Richelieu tressaillit. Gaston se couvrit le visage des deuxmains. Et Chalais dit tout, même que c’était lui qui devait frapperle cardinal, même qu’il était venu à Nantes pour s’entendre avecles autres conjurés.
Richelieu fit un signe. Il avait tout ce qu’il voulait. Ilsortit, entraînant Gaston d’Anjou. La porte se referma. Leprisonnier demeura face à face avec les ténèbres au fond desquellesil voyait flotter une jolie figure aux cheveux blonds.
« Pour toi ! » murmura-t-il.
Lorsque Gaston d’Anjou remonta au jour, il lui sembla qu’ilsortait de quelque cauchemar. Livide et tremblant, il se glissavers son appartement. Au moment où il allait s’enfermer, il vits’avancer vers lui l’une des femmes de chambre de la reine qui luidit :
« Monseigneur, Sa Majesté veut que vous l’alliez voir.
– Soit ! gronda Gaston. Conduisez-moi. »
Quelques minutes plus tard, il pénétrait dans une vaste piècesituée dans la tour du nord où on avait hâtivement aménagé un logispour la reine. Anne d’Autriche avait les yeux brûlés de fièvre etde larmes. Elle poussa un petit cri de joie à la vue de Gaston etcourut à lui.
« Vous savez que Mlle de Montpensier aété mandée à Nantes ?
– Hélas ! madame, je sais qu’elle est arrivée.
– Voici ce qu’il faut faire. Sûrement, on va vous demanderde l’épouser… Eh bien, il faut promettre. À tout prix, gagnerquinze jours, continua Anne. Promettez tout ce qu’on voudra. Lemariage se fera à Paris. Mais, par tous les moyens, retardez ledépart et gagnez quinze jours. Je me charge du reste.
– Ce n’est pas à Paris, madame, que doit se faire cemariage, c’est ici dans ce château, peut-être même dèsdemain. »
Anne d’Autriche était brave. Mais, cette fois, la terreur fitirruption dans son esprit. Elle était bien loin de soupçonner,pourtant, que Gaston acceptait cette union.
« Que faire ? murmura-t-elle avec angoisse. Quefaire ?… Oh ! j’y suis : au lieu d’atermoyer,refusez tout net.
– Madame, dit Gaston, j’ai accepté…
– Sans doute, puisque vous deviez feindre…
– Madame, je n’ai pas feint. J’ai réellement accepté. Lejour qui plaira au cardinal, j’épouseraiMlle de Montpensier. »
La reine, affolée, crut d’abord à une plaisanterie de Gaston.Mais, lorsque à diverses reprises, il eut répété avec l’obstinationd’un mouton buté dans sa lâcheté qu’il voulait tenir sa parole…
« Votre parole ! gronda-t-elle. Et celle que vous avezdonnée à vos amis ! À toute la seigneurie de France ! Àmoi-même !… Allons, vous êtes fou, revenez à vous !
– Je l’étais hier, madame. Aujourd’hui, je suis dans monbon sens.
– Et c’est pour celui-là que Chalais va mourir !s’écria Anne d’Autriche avec mépris. C’est pour celui-là qu’estmort Beuvron et que va mourir Boutteville ! C’est à ce félonque je voulais remettre le soin de guérir les blessures que m’ontfaites tant d’outrages !…
– Votre Majesté… bégaya Gaston, livide d’épouvante.
– Silence devant la reine de France !… Sortez,monsieur !…
– J’obéis à la reine », bredouilla Gaston.
À toute volée, elle lui jeta la dernière insulte :
« Lâche !… »
Et il s’en alla, le dos courbé, la sueur au front.
Alors, Anne d’Autriche tomba à la renverse, évanouie.
Son rêve était fini…
Au jour fixé par Richelieu eut lieu sans aucun apparat lemariage de Mlle de Montpensier avec Gastond’Anjou, qui dès lors s’appela Gaston d’Orléans. Le cardinal deRichelieu, en grand costume, officia. Le roi et la reine étaientlà. Une trentaine de seigneurs de la cour, une douzaine de damesassistèrent à cette cérémonie. Anne d’Autriche fut magnifique devaillance et de superbe. Le roi fut plus que jamais bourrelé desoupçons. Gaston trembla du commencement à la fin. Seul, lecardinal fut pleinement satisfait. Son triomphe commençait là.
*
* *
Chalais avait avoué : le procès fut terminé en quelquesjours. Chalais avait avoué parce que Gaston et Richelieu luiavaient promis vie sauve pour la duchesse de Chevreuse et pourlui-même. Ce fut donc avec stupeur qu’il s’entendit condamner àavoir le cou tranché par la hache. L’exécution fut fixée autroisième jour.
Chalais fut conduit à l’échafaud à neuf heures du matin.L’exécuteur des hautes œuvres avait été prévenu qu’il eût à setrouver dans la chapelle au point du jour afin de prendre sa placedans le cortège. Mais, à l’heure dite, il ne se présenta pas. Ontrouva un soldat qui, moyennant remise de la peine des galères àlaquelle il avait été condamné, consentit à remplacer l’exécuteurdes hautes œuvres.
Pendant tout le trajet, la foule, étonnée, vit marcher près ducondamné, tête nue comme lui, sans armes comme lui, ne le quittantpas des yeux, ne prononçant pas un mot, un homme… un homme jeunecomme le condamné, beau comme lui… C’était Louvigni.
Le soir de ce jour, un carrosse de voyage emporté par un galopfurieux de deux chevaux blancs d’écume entra dans Nantes, et poussajusqu’au château. Une femme descendit du carrosse, franchit lepont-levis et, à l’officier qui accourait au bruit, jeta cesmots :
« Je suis la duchesse de Chevreuse. Allez dire au cardinalque je veux lui parler… »
L’officier, comme tout le monde, savait qu’une accusationcapitale pesait sur la duchesse en fuite. Il murmura :
« Fuyez, madame, fuyez…
– Hâtez-vous, dit la duchesse en secouant la tête, vous necomprenez donc pas ? Je veux parler au cardinal !
– Soit, madame ! Je vais avoir l’honneur de vousconduire. »
Quelques instants plus tard, la duchesse était en présence deRichelieu.
En sortant de Marchenoir, la duchesse de Chevreuse toucha Blois.L’arrestation du duc de Vendôme et du Grand-Prieur qu’elle appritlà ne l’effraya pas outre mesure. Les deux chefs tombaient. Maisrestait l’armée, toute la noblesse de France soulevée contreRichelieu. Il s’agissait donc simplement de trouver un autrechef.
Ce fut l’œuvre qu’entreprit la duchesse. Elle eut alors unequinzaine de journées d’activité fiévreuse ; elle poussajusqu’à Nancy, séjourna un jour à Reims ; et, finalement, ellerevint sur Paris, toute radieuse. Elle avait ranimé lesdéfaillants, exaspéré les ardents, soufflé partout l’esprit debataille.
« Ils tiennent Gaston, songeait-elle. Mais si faible quesoit celui-ci, il tiendra bien encore un mois ou deux. D’ici là,Richelieu sera mort ; ce pauvre roi ira dans quelque couventbégayer des prières. Anne sera la vraie maîtresse du royaume, etmoi… »
C’était près de Paris qu’elle se disait ces choses. Et commeelle s’interrogeait sur ce qu’elle pourrait bien être dans lanouvelle cour, elle s’aperçut que cet avenir la laissaitindifférente.
Maintenant, elle comprenait que toute cette conspiration nel’intéressait plus. Et toute sa pensée tenait dans ces mots :Je vais le revoir !
À l’hôtel de Chevreuse, un serviteur unique, demeuré à sonposte, lui apprit qu’après la perquisition qui avait suivi lajournée de Fleury, nul n’était venu.
« Bien ! se dit la duchesse. Il est avec ceux deCheverny. »
« Nul n’est venu, continuait le serviteur, si ce n’est ungrand diable qui dit avoir une mission pour Madame la duchesse.
– C’est de lui ! dit-elle. Où est cettedépêche ?
– Le grand diable ne veut la remettre qu’à Madame laduchesse. Il va venir. Il vient trois fois par jour. »
La duchesse attendit donc. Deux heures plus tard, le granddiable apparut. C’était Corignan, porteur de la lettre de Marine.Cette lettre, la duchesse la lut en pâlissant.
« Louvigni ! murmura-t-elle. Henry prisonnier deLouvigni ! »
Elle interrogea Corignan. Des jours et des jours s’étaientécoulés depuis que Marine avait écrit sa lettre. Il n’y avait plusaucune chance que Chalais se trouvât à Beaugency. N’importe !Elle remonta dans sa chaise de voyage et cria : « Routede Beaugency ! » Corignan l’avait suivie engrognant :
« Mes dix mille livres, Madame la duchesse voudra bien nepas oublier mes dix mille livres… »
Le carrosse s’était élancé. La duchesse était comme folle.Corignan demeura hébété. Il se mit à hurler :
« Que va dire Brigitte ! Plus de lettre ! Et pasde dix mille livres ! Que va-t-elle dire,Seigneur !… »
Le serviteur de la duchesse, attendri par cette douleur, luitendit un petit écu en disant :
« Prenez toujours cela… »
Corignan essuya ses yeux, le regarda de travers, puis, avec unhaussement d’épaules :
« Au fait, c’est toujours un acompte !… »
Il prit donc l’écu, fut s’enfermer dans une taverne où il le butjusqu’au dernier denier.
À Beaugency, la duchesse de Chevreuse trouva maître Panard quise remettait tout doucement du coup que lui avait octroyé Chalais.À ce nom de Chalais, que prononça tout d’abord la duchesse, l’hôtedu Dieu d’Amour entra dans une indescriptible fureur, que la vue dequelques pistoles apaisa.
Le digne aubergiste raconta alors ce qui s’était passé.
La duchesse de Chevreuse respira.
Il lui parut que Chalais avait dû échapper à la poursuite. Lemême jour, elle poussa à Blois et courut à l’hôtel Cheverny.
La duchesse trouva le vieux Cheverny qui lisait une lettre deM. de Droué, laquelle venait de lui être remise par unmessager arrivé de Nantes. Le gentilhomme interrompit sa lecture,courut à sa rencontre et lui baisa la main en disant :
« Voici donc, au milieu de l’orage, un rayon de soleil quinous arrive !
– L’orage ? » interrogea la duchesse.
Cheverny désigna la lettre qu’il avait laissée sur une table. Laduchesse se mit à trembler. Ses yeux s’obscurcirent. Elle eutl’effroyable intuition que cette lettre apportait la mort. Chevernyhochait la tête et disait :
« Tous nos plans sont renversés, ma pauvre duchesse :le mariage de Monsieur avecMlle de Montpensier estconsommé ! »
La duchesse éclata d’un rire nerveux : ce qui, un mois plustôt, lui eût semblé la pire catastrophe, la touchait à peine.
« Bah ! fit-elle, un mariage peut se faire et peutaussi se défaire. Est-ce tout ce que vous annonce cettedépêche ?
– Non, malheureusement. La suite est plus terrible :nos jeunes gens, pris de terreur, sont partis de Nantes.
– Mais d’où leur vient cette panique ?
– De la force du cardinal, de son audace : il a faitsaisir l’un de vos amis, le plus hardi peut-être, le meilleur sansdoute, un charmant compagnon que vous regretterez,duchesse… »
La duchesse de Chevreuse murmura :
« Chalais est arrêté !…
– Oui ! Arrêté, jugé, condamné…
– Condamné ! râla-t-elle.
– À avoir la tête tranchée !
– Adieu ! fit la duchesse qui se leva brusquement.
– Eh ! où courez-vous ? Ma foi, la voilà partie.Hum ! La nouvelle de la condamnation de Chalais semble… est-ceque ?… Pauvre duchesse !… »
La chaise de la duchesse roulait déjà sur les pavés deBlois.
La nuit vint…
Le carrosse, enfin, atteignit Nantes et, sur l’ordre de laduchesse, fila droit au château.
L’officier du poste la conduisit aux appartements du cardinal.Brusquement, elle se vit devant Richelieu. Et elle n’eut qu’unmot :
« Grâce !… »
Elle était à genoux, les mains tendues et, maintenant, ellesanglotait.
Ce furent d’effrayantes secondes. Et, lorsque, enfin, la criseparut se calmer un peu, d’une voix timide, honteuse, le cardinalglissa :
« Il est trop tard, madame !…
– Trop tard ! fit-elle. Le roi a toujours droit degrâce !…
– Je vous dis qu’il est trop tard.
– Laissez-moi le voir, dit-elle avec un sourire à fairepleurer. Cela me donnera la force de parler au roi, et à vous,monseigneur… de trouver les paroles qui doivent le sauver.
– Le voir ! le voir ! haleta Richelieu. Voirqui ?…
– Lui !… Le condamné !… Monseigneur, reprit-elled’un accent rauque, ne me refusez pas cela ».
Richelieu jeta un manteau sur ses épaules. Une sorte de ragesecouait ses gestes. La malheureuse s’étonnait de cette fureur. Illa saisit par un bras et l’entraîna…
Ils traversèrent la cour du château. Ils franchirent lepont-levis. Richelieu, d’un pas rude, s’avança vers le petit logisaux croisillons de bois. Il heurta le marteau. Ellebégaya :
« Monseigneur, monseigneur, où sommes-nous ?
– Chez Louvigni ! » répondit-il.
Chose étrange, ce mot la rassura. Chez Louvigni ! Touts’expliquait. Sa haine faisait de lui un geôlier.
Richelieu frappait à coups redoublés.
« Qui frappe ? Qui es-tu ? Passe ton chemin, ouje tue !…
– Ouvre ! cria Richelieu. Ouvre à ton maître lecardinal. »
La porte s’ouvrit. Une sorte de spectre apparut. La duchesse nele reconnut pas d’abord. Il avait les cheveux gris !…
« Louvigni, dit Richelieu, voiciMme de Chevreuse qui veut voirChalais… »
Les yeux vides de Louvigni n’exprimèrent pas de surprise. Il eutun grognement qui signifiait :
« Venez !… »
Et il monta sans s’assurer si la duchesse le suivait. Il arrivadans une petite pièce du premier étage et posa le flambeau sur unetable. Puis, entrouvrant les tentures d’une portière, il passa dansla pièce voisine. Elle demeura là, figée, le regard fixé sur cestentures, les yeux agrandis. Une voix, soudain, lui parvint qui lafit grelotter. La voix disait :
« Puisque vous avez voulu le voir, regardez-le… »
Et Louvigni parut dans l’encadrement de la portière, trébuchant,faisant des efforts inouïs pour se tenir debout et marcher. Iltenait dans sa main droite la tête du supplicié.
Rien ne lui répondit. Il s’avança, titubant.
Tout à coup, il heurta quelque chose du pied. Il baissa les yeuxet vit la duchesse de Chevreuse étendue, livide, les yeux fermés,sans mouvements.
« Morte ? râla Louvigni. Tuée parmoi ! »
Avec bien de la peine, car tout semblait brisé en lui, il sebaissa et la toucha au front. Elle était glacée. Alors, il sereleva. Il se mit à reculer. Il ne disait plus rien. Il n’y avaitplus rien de vivant en lui. Il disparut derrière la portière. Uncoup sourd ébranla le plancher.
Le lendemain matin, le roi, le cardinal de Richelieu, la reine,le duc d’Orléans et Madame, et toute la cour, reprirent le cheminde Paris. Richelieu triomphait…
En sortant du château, il jeta un sombre regard du côté du petitlogis et vit que la porte en était restée ouverte. Une minute, ilhésita, comme s’il eût eu quelque ordre à donner. Puis, haussantles épaules, il se mit en route. Que Louvigni et la duchessefussent morts ou vivants, que lui importait à ce moment où touttremblait devant lui ?…
La duchesse n’était pas morte. Vers l’aube, l’air frais quientrait par la porte ouverte et envahissait la maison la réveilla.Le hideux souvenir lui revint avec l’instantanéité d’un choc defoudre. Péniblement, elle parvint à se relever. Elle n’éprouvaitaucune peur physique à se trouver si près du cadavre de son amant.L’affreuse douleur de son cœur eût suffi d’ailleurs à la préserverde toute appréhension nerveuse.
Elle entra sans trembler dans la pièce où se trouvait lecadavre. Et alors, soudain, dans l’angle le plus obscur de cettepièce, elle vit Louvigni qui semblait dormir.
Louvigni était mort !…
On se souvient que l’archevêque de Lyon avait invité à dînerMauluys et Trencavel en l’hôtel de Lespars, sis rue Tourteau.
Le matin du jour où ce dîner devait avoir lieu, l’archevêque, encostume de cavalier, se rendit à la Belle Ferronnière, s’assit àune table et se fit servir de l’hypocras. Tout à coup, il vit unemain fine qui enlevait le gobelet d’étain qu’une servante avaitplacé devant lui et le remplaçait par un gobelet d’or. Puis cettemême main se mit à remplir le riche gobelet. Louis de Richelieuleva les yeux en souriant et reconnut Rose.
« À la politesse qui m’était faite, dit-il, je vous avaisdéjà reconnue. Vous me traitez en roi !
– Monseigneur, répondit la jeune fille qui pâlitlégèrement, vous êtes pour moi plus qu’un roi : vous êtescelui qui a reçu la confidence du secret de ma vie… Et maintenant,ajouta-t-elle, si vous daignez me suivre, je vous conduirai dansune salle où vous ne serez pas exposé à être coudoyé… »
Louis de Richelieu suivit Mlle Rose qui leconduisit au parloir, c’est-à-dire à la salle d’honneur de lafamille. « Mon enfant, dit le gentilhomme, je suis venu vousfaire une invitation. La voici : vous êtes, parMlle Annaïs de Lespars, priée à dîner ce jour mêmeen son hôtel. Je suis sûr que vous accepterez…
– De grand cœur, monseigneur, mais pas aujourd’hui.
– Et quand ? » fit vivement l’archevêque.
Rose ne répondit pas. Son limpide regard perdu au loin semblaitinterroger son rêve. L’archevêque comprit que rien ne la décideraità accepter cette invitation et qu’elle attendrait le jour où ellepourrait, présentée par son mari, entrer partout, même chez leroi.
Telle fut l’étrange démarche que fit en ce jour lecardinal-archevêque de Lyon. Comme nous l’avons dit, c’était unnoble esprit et sa foi profonde, sincère, très douce, ne luiinspirait que des pensées humaines.
Ce jour-là eut lieu dans l’hôtel de la rue Courteau le dînerd’adieu que Mlle de Lespars offrait aux troishommes à qui elle devait la vie, c’est-à-dire Louis de Richelieu,Mauluys et Trencavel. Ce dîner fut glacial. Annaïs étaitprofondément troublée. L’archevêque observait. Trencavel parutstupide. Mauluys, qui causait fort peu, dut sauver la situation etdéploya toutes les ressources d’un esprit qu’on ne lui connaissaitpas.
À la fin du dîner, Annaïs remercia ses hôtes et les invita àl’aller voir dans le domaine qu’elle possédait en Anjou. Elleajouta que son départ était fixé au lendemain. Trencavel et Mauluysse retirèrent Les adieux avaient été d’une froideur qui navrait lemaître en fait d’armes.
Annaïs de Lespars fit ses préparatifs de départ. L’archevêqueavait pris son logis dans l’hôtel. Maintenant que la paix étaitfaite avec le cardinal, il n’y avait plus de raison pour se cacher.La maison avait donc été rapidement remontée et le servicecomportait une douzaine de valets et servantes. Ces gens devaientsuivre en Anjou leur maîtresse.
Le lendemain matin, donc, tout était prêt pour le départ.L’archevêque n’avait fait à Annaïs aucune réflexion. Il secontentait de l’observer. Lorsque vint le moment d’atteler lecarrosse qui devait emporter Annaïs, alors seulement, lui prenantla main :
« Si je vous demandais de rester quelques joursencore ? Nous allons nous séparer pour toujours peut-être. Jene vous verrai plus, vous que je considère comme ma fille. Nepouvez-vous m’accorder une semaine ou deux ? »
Annaïs tressaillit.
« Mon père, dit-elle d’une voix altérée.
– Ma fille, ma chère fille, fit l’archevêque, bouleversépar ce titre de père.
– Voici, reprit-elle d’une voix plus ferme. Vous voulez queje reste pour que je sache bien réellement ma propre pensée ausujet de M. Trencavel. Eh bien, je vous demande quinzejours !
– Vous êtes une noble fille », dit gravementl’archevêque.
Annaïs ne partit donc pas. Pendant ces quinze jours, elle fut lajeune fille gaie, aimable, que nul ne connaissait. Seulement, parles beaux soirs de ce mois d’août, elle allait s’asseoir dans sonjardin près de ce banc où Trencavel, du haut de son grenier,l’avait vue pour la première fois. Alors, elle s’abandonnait à sesrêveries de jeune fille.
Ainsi songeait la jeune fille.
Et si elle eût levé les yeux vers ce grenier où avait habitéTrencavel, elle eût entrevu la hideuse figure d’une guetteuseacharnée. Cette espionne, c’était dame Brigitte…
À la suite de la rapide entrevue qui eut lieu entre Corignan etla duchesse de Chevreuse, il y avait eu, en effet, une scène trèsviolente au logis de la rue Sainte-Avoye, scène qui se termina parun incident bizarre.
Corignan ayant reçu un petit écu d’un valet pris de pitié aulieu des dix mille livres qu’il comptait fermement toucher, avaitété noyer son chagrin au fond d’un cabaret. Une fois que l’ivresselui eut rendu le courage nécessaire pour affronter dame Brigitte,il se rendit rue Saint-Avoye. Quand dame Brigitte sut que Corignanavait enfin vu la duchesse, qu’il avait tout bonnement remis lalettre de Marine et qu’il ne rapportait rien, la fureur de la damene connut plus de bornes.
« Je suis ruinée ! » rugit-elle… Écoutez,dit-elle enfin, vous chargez-vous de prévenir le cardinal lorsqu’ilrentrera à Paris ? Vous chargez-vous de lui répéter mot à motce que je vous dirai ?
– Oui bien. Laissez faire, je suis intelligent quand jeveux.
– Eh bien, tâchez de vouloir ce jour-là, mieuxqu’aujourd’hui. D’ici là, ne bougez plus d’ici, et surtout ne vousmontrez plus à la fenêtre du logis de Trencavel. »
Et dame Brigitte alla reprendre son poste d’observation.
C’était cette figure louche qui, encadrée à la fenêtre dugrenier, surveillait Annaïs. Les quinze jours de répit que celle-ciavait demandés, s’écoulèrent. Le soir du quinzième jour, elleenvoya, par un valet, chercher Trencavel et le comte de Mauluys.Près de l’archevêque, elle attendit dans la salle d’honneur del’hôtel. Mauluys et le maître d’armes firent bientôt leur entrée.Annaïs était ferme. C’est à peine si on eût pu distinguer que sonsein se soulevait d’un rythme plus rapide.
« Monsieur le cardinal, dit-elle, et vous, monsieur lecomte, je vous ai réunis ici pour entendre ce que j’ai à dire àM. Trencavel. Monsieur Trencavel, vous avez surpris la tristehistoire de ma mère… Ayant surpris dans les cryptes du couvent descapucins le secret de ma naissance, vous savez que je n’ai pas depère.
– Mademoiselle !… frissonna Trencavel.
– Pas de père ! répéta-t-elle plus âprement. Je n’aidonc pas de nom… pas d’autre nom que celui de ma mère… MonsieurTrencavel, je n’ai pas de nom, voulez-vous me donner levôtre ?
– Moi !… Que… je… »
Le maître d’armes se mit à trembler.
« Je n’en connais pas de plus noble, dit Mauluys. C’est unnom qui signifie vaillance, esprit et probité de coeur. »
Annaïs, gravement, tendit sa main à Trencavel, qui tomba àgenoux, et, sur cette main, versa des larmes brûlantes.
D’après les notes du « sieur Jean Montariol, prévôt del’Académie royale, maître en fait d’armes en l’Académie des BonsEnfants », le mariage de Trencavel et d’Annaïs de Lesparsfut célébré par le cardinal-archevêque de Lyon en la chapelle deSaint-Martin, dans l’église de Saint-Martin-des-Champs, à huitheures du soir, en présence de M. le comte de Mauluys, dusieur Montariol, de messire Grenu, curé, de M. le baron deVaugée et de M. le comte de Puyseux, le 27 août de l’an 1626.Les mêmes témoins et officiants procédèrent, toujours d’après cesnotes touchant quelques événements de sa vie, au mariagede M. le comte de Mauluys avec Mlle RoseHoudart, assistée de sa mère Rosalie Houdart, laquelle, ajoute lebrave Montariol, ne comprit rien à l’honneur et au bonheur quiarrivaient à sa fille.
L’avant-veille de ce double mariage, célébré presquesecrètement, le roi de France, trompettes sonnant, clochescarillonnant, avait fait son entrée dans son Louvre, tandis que lecardinal de Richelieu faisait la sienne en son palais.
Le surlendemain de cette rentrée, c’est-à-dire le jour même oùdevait se célébrer le mariage qui mettait fin aux aventuresd’Annaïs de Lespars, le cardinal de Richelieu reçut la visite duPère Joseph.
« Eh bien, demanda celui-ci, où en êtes-vous ?
– Je triomphe, dit Richelieu : la reine vaincue, laduchesse de Chevreuse anéantie, Chalais exécuté ; Vendôme etle Grand-Prieur en prison, les turbulents épouvantés etdispersés.
– C’est un triomphe, en effet, dit tranquillement le PèreJoseph. Votre règne date d’aujourd’hui…
– Mon règne ?… tressaillit Richelieu.
– Votre gouvernement, si vous aimez mieux ; ou plutôt…notre gouvernement. À l’œuvre, maintenant ! Et n’ayez pas devaines révoltes, mon fils… Il y a bien peu de temps que, sur uneparole inconsidérée de Mme de Givray, vousavez écrit une lettre que je vois encore flamboyer devant mes yeux.Si le texte de cette lettre était répété au roi, songez que vousseriez bientôt à la place d’Ornano, du Grand-Prieur et de Vendôme.Or, je suis seul à l’avoir lue. »
À ce moment, un huissier annonça que le moine Corignan demandaità être reçu par Son Éminence.
« Entendons-le », fit l’Éminence grise.
Corignan fut introduit. Il va sans dire qu’il avait à cetteoccasion repris son froc de capucin. Son premier mouvement fut dese jeter à genoux. Ses premières paroles furent :
« Monseigneur, je vous livre le Trencavel, le Mauluys, laLespars et le Rascasse !
– Où sont ces rebelles ? demanda le Père Joseph. FrèreCorignan, vous êtes un grand pécheur. Votre conduite à Marchenoir aété indigne.
– Vous savez donc ce qui s’est passé àMarchenoir ? » fit Richelieu stupéfait.
L’Éminence grise eut un mince sourire et continua :
« Vous avez, frère Corignan, contribué à l’évasion de laduchesse de Chevreuse, tout au moins par votre misérable stupidité.Vous avez laissé menacer, devant vous faire tuer, frère Corignan.Vous avez mérité la hart. Mais si vous nous livrez ces quatrerebelles, je supplierai Son Éminence de vous épargner. »
Corignan comprit qu’il avait gain de cause.
« J’aurai vie sauve, je l’espère. Mais ce n’est pas tout.Il y a dame Brigitte…
– Dame Brigitte ! fit le Père Joseph en fronçant lessourcils. Frère Corignan, vous avez toujours été le scandale denotre monastère. Il faut cesser ces accointances…
– Eh ! mon Révérendissime père, s’écria Corignan, unbon espion emploie tous les moyens. Frère Corignan a toujoursrespecté la décence, mais il veut servir ses maîtres.
– Soit. Parlez. Qu’est-ce que cette Brigitte ?
– Celle qui doit vous livrer les rebelles. Moi, je nedemande rien, non, rien que la vie sauve et le droit de continuer àme dévouer pour Son Éminence. Mais dame Brigitte…
– Que veut-elle ? demanda Richelieu d’un ton bref.
– Vingt mille livres, monseigneur.
– Ce n’est pas trop cher. Eh bien, qu’elle exécute lapromesse que tu nous fais en son nom, et nous verrons.
– Monseigneur, elle doit venir elle-même vous indiquer cesoir comment et où les quatre rebelles pourront êtrepris. »
Là-dessus, Corignan fut congédié.
Richelieu demeura seul avec le Père Joseph.
« Ceci complète la victoire, si ce moine a dit vrai.
– Il a dit vrai, n’en doutez pas. Sans quoi, il n’eût pasrisqué sa tête en venant ici. »
Et pensif, sourdement inquiet, le Père Joseph ajouta :
« Oui, ceci complète la victoire. Ce maître d’armes m’atoujours fait peur. Annaïs de Lespars est une ennemie redoutable…il faut, sans scandale, sans procès, nous défaire de ces deuxêtres… les conduire à la Bastille aussitôt après l’arrestation, et,usant de votre pouvoir discrétionnaire… »
Les deux Éminences se regardèrent…
« Ce soir, dit sourdement Richelieu, il y aura un échafaudà la Bastille !… »
Le soir, à neuf heures, après la double et très simple cérémoniede leur mariage, Trencavel et Mauluys rentrèrent chacun chezeux ; Mauluys en son hôtel de la rue des Quatre-Fils où Rosepénétra sans émotion apparente, avec sans doute au fond d’elle-mêmele sentiment qu’elle prenait possession d’un logis qui était à elledepuis longtemps.
Cet étrange et charmant couple avait résolu de passer trois moisà Paris, puis d’aller au fond de l’Anjou vivre dans la retraite etle bonheur, le plus près possible des choses et des bêtes, le plusloin possible des hommes que l’affreuse, l’éternelle bataille pourla vie transforme en tigres.
Quant à Trencavel, il vivait dans un rêve.
Le brave Montariol avait accompagné les époux jusqu’à la portede l’hôtel. Lorsque le portail neuf se referma, il demeura touttriste et morfondu, et murmura :
« Maintenant, l’académie est bien morte. »
Pour lui, Trencavel, qui allait être maître du comté de Lespars,qui allait s’appeler Trencavel de Lespars, était toujours le maîtreen fait d’armes, successeur du grand Barvillars, le maîtreenfin. Montariol, donc, se retira assez penaud. On lui avaitpréparé un logis à la Belle Ferronnière qui, soit dit parparenthèse, avait pour toujours fermé ses portes – non pas queMauluys l’eût demandé, mais parce que dame Rosalie Houdart estimaque la mère d’une comtesse ne pouvait pas tenir auberge.
Montariol donc tournait le coin de la rue Sainte-Avoye lorsqu’ilentendit venir vers lui une troupe nombreuse : presqueaussitôt, il vit briller dans la nuit des fers de piques ou dehallebardes. Il se rejeta dans une encoignure sous le surplombd’une statue de saint. L’instant d’après, la troupe défilait devantlui : c’étaient des gardes du cardinal. En tête, une muletraînait une litière. Cette mule était conduite en main par unhomme près de qui marchait une femme enveloppée d’une vastemante.
« Par ici », dit la femme.
« Sang de tonnerre ! gronda Montariol haletant. Ilss’arrêtent devant l’hôtel !… et cet homme ! Oh ! cethomme à robe rouge qui descend de la litière !… mais c’est lecardinal !… »
Aussitôt Montariol se mit à courir comme un fou. En deuxminutes, il fut devant l’hôtel de Mauluys et fit un tel tintamarreque plusieurs fenêtres s’ouvrirent aux environs, et, parmi elles,une de l’hôtel. Montariol hurla :
« Le cardinal attaque Trencavel !… »
Et il reprit sa course furieuse vers la rue Courteau. Presque aumême instant, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et Mauluys s’élança.Puis, quelques secondes plus tard, un être sortit à son tour, humal’air de la nuit, respira deux ou trois grands coups de brisefraîche, se gratta la tête, se gratta le nez, grogna nous ne savonstrop quoi, et se mit en route.
Il y avait dix minutes à peine que Trencavel et Annaïs avaientpénétré dans la grande salle d’honneur de l’antique hôtel deLespars. Leurs mains étreintes, ils se regardaient dans les yeux,s’admirant l’un l’autre avec la félicité, la candeur et lasouveraine joie des amants sincères. Ils étaient troublés au fondde l’être. Ils se disaient des choses banales et leurs voix étaientdes mélodies.
« C’est M. le cardinal qui va enrager quand il vasavoir… »
Trencavel n’acheva pas. Il tournait le dos à la grande porte dusalon, et Annaïs faisait face à cette porte. Trencavel, tout àcoup, vit la jeune femme pâlir affreusement. Elle arracha sa main àl’étreinte de Trencavel, tendit le bras vers la porte etbégaya :
« Lui !… »
Trencavel se retourna et vit le cardinal qui entrait !…
« Mademoiselle, dit Richelieu, vous savez que vous êtesaccusée de haute trahison et entreprise contre l’État. Veuillezsuivre ces hommes. »
Les gardes s’avancèrent. D’un geste rude, Trencavel repoussaAnnaïs derrière un canapé ; il était livide ; d’une voixrauque, il grogna :
« Allons donc, monseigneur, vous êtes fou ! »
L’épée flamboyante décrivit un moulinet. Les gardess’arrêtèrent. Trencavel éclata de rire.
« Allons, Richelieu ! Je suis seul, mais je veuxdonner à tes cinquante faquins ma dernière leçond’escrime !
– Nous serons deux ! rugit une voix.
– Trois ! » dit une autre voix très calme.
Montariol, échevelé, surgit par une petite porte et tomba engarde à gauche de Trencavel. En même temps, Mauluys, arrivé par lamême porte, tirait méthodiquement son épée et se plaçait à droitedu maître d’armes. Trencavel ne parut pas les voir.
Les gardes s’avancèrent en masse en criant : « De parle roi ! » La collision était imminente. À ce moment, unhomme parut qui se plaça vivement entre les deux troupes et,s’inclinant devant Richelieu, grinça :
« Monseigneur, je viens de la part deM. de Saint-Priac vous remettre cette dépêche… »
C’était Verdure !…
Verdure venait d’entrer par la même petite porte de côté quiavait livré passage à Mauluys et à Montariol. En passant près ducomte, il lui glissa une lettre et lui dit :
« Cachez cela ! »
Mauluys prit la lettre et, obéissant d’instinct, la cacha dansson pourpoint. Il n’y avait jeté qu’un coup d’œil. Mais iltressaillit et devint un peu pâle : il avait reconnu lalettre !… La lettre qu’il avait prise sur Corignan ! Lalettre qu’il avait enfermée dans son bahut sans jamais lalire ! La fameuse lettre, enfin que le Père Joseph avait lueavec tant de terreur avant qu’elle fût remise àCorignan !…
Or cette lettre que Saint-Priac avait conquise sur Verdure,qu’il avait remise au cardinal, et que le cardinal avait brûlée,cette même lettre que Verdure venait de remettre à Mauluys, le mêmeVerdure la présentait à Richelieu. Le cardinal la vit.Sur-le-champ, il la reconnut.
Un vertige s’empara de lui. Il jeta des yeux hagards sur cethomme aux vêtements en désordre, à la figure grimaçante, au nezrouge, et qui ricanait d’un air d’infinie jubilation. Et cet hommedisait venir au nom de Saint-Priac qu’il savait mort ! Et cethomme lui présentait la lettre qu’il avait brûlée !… Richelieurassembla toutes ses forces pour crier :
« Arrière, tous ! »
Les gardes reculèrent. En une minute, le grand salon d’honneurfut vide ; il n’y resta que le cardinal immobile et commefoudroyé, Mauluys rêveur, Montariol hébété de stupeur, et Trencavelqui avait pris une main d’Annaïs.
Un nouveau personnage, à ce moment, fit son entrée sans que nulle remarquât : une robe grise, un capuchon gris couvrant latête. Cela s’immobilisa près de la petite porte, et cela regarda…Quant à Verdure, il reniflait et grognait :
« Il me semble que je sens quelque chose de très bon… oùdiable cela peut-il être ?… Ah ! ah ! voici !voilà !… »
Et, titubant, la bouche fendue d’une oreille à l’autre, ils’avança vers une petite table sur laquelle était placée deuxgobelets d’argent et un flacon de muscat. Il remplit les deuxgobelets, en prit un, et le choqua contre l’autre. Le premiergobelet vidé, il saisit le deuxième et le vida.
« Ici ! gronda furieusement Richelieu.
– Voici, me voici, monseigneur, dit Verdure quis’avança.
– D’où tiens-tu ceci ?
– De M. de Saint-Priac, tiens ! Il m’adit : « Va remettre cette dépêche à Son Éminence. »Alors, je suis venu…
– Saint-Priac ! » murmura le cardinal.
Il y avait en lui cette conviction qu’il était le jouet d’unrêve, qu’il allait se réveiller. Il ouvrit. Il parcourut. Il lut.Il relut. C’était sa lettre !… Et, cependant, ill’avait brûlée !…
À ce moment, ce fantôme, cette ombre grise qui s’étaitimmobilisée à la porte s’avança. Richelieu eut un soupir de joiefébrile en reconnaissant le Père Joseph. Froidement, l’Éminencegrise prit la lettre, l’examina, jeta un rapide regard sur lesassistants et, d’un mouvement imprévu, courut à un flambeau. En uninstant, la lettre flamba. Verdure vidait le flacon de muscat.Richelieu eut un rugissement de joie féroce.
« Agissez vite ! lui souffla le Père Joseph.
– Ah ! maintenant… » gronda Richelieu.
Et il s’avança vers l’antichambre pour jeter un ordre auxgardes.
« Monseigneur, grinça quelqu’un devant lui, je viens de lapart de Saint-Priac vous remettre cette dépêche !… »
C’était Verdure ! Et Verdure tendit une lettre au cardinal…Et le cardinal reconnaissait sa lettre !… La lettrequ’il avait brûlée ! Sa lettre que le Père Joseph venait debrûler et dont il voyait encore voltiger les cendres !…C’était sa lettre, avec la même petite tache d’encre à gauche, lamême petite cassure vers le milieu… Richelieu sentit ses cheveux sedresser. Le Père Joseph, livide lui aussi sous son capuchon, maislivide de rage, s’avançait.
« Tiens ! fit Verdure, vous aussi, vous en voulezune ? Eh bien, voici !… »
Et Verdure sortit de son vieux pourpoint une troisièmelettre !… Avec la même tache, la même cassure !…
« Qui en veut ! se mit à hurler Verdure. J’en ai pourtout le monde, pour Trencavel le pourfendeur, pour Mauluys qui nesait pas lire, pour le roi qui sait lire !… »
En même temps, de son pourpoint, Verdure sortit une quatrième,une cinquième lettre, qu’il jetait sur le tapis à droite et àgauche, il y en eut six, dix, vingt…
« Qui en veut ! Qui en veut !… »
Le Père Joseph le saisit par un bras, et, d’une voix basse,terrible de fureur contenue :
« Qui es-tu ?…
– Qui je suis ? Verdure, pardieu ! Verdure, lemaître en fait d’écriture ! Tiens !
– C’est bien. La fortune ou la corde. Choisis. Combienas-tu fait de lettres pareilles à celles-ci ?
– Combien ?… Ah ! ah !… J’y ai usé, ma foi…dix, vingt flacons… non… une futaille ! demandez au sire deMauluys… vingt-cinq lettres, mon brave… comptez, elles y sonttoutes…
– Toutes ?…
– Toutes ! Excepté une ! Excepté la vraie !…Vous avez dit : « La fortune ou la corde. » Je vousrenvoie le mot. Choisissez : nous sommes libres pour toujoursou la lettre remise au roi. »
Le père Joseph se rapprocha de Richelieu, etrapidement :
« Renvoyez vos gardes. Ces hommes nous sont sacrés,inviolables parce qu’ils sont invulnérables. Jouez lagénérosité. »
Et il se mit à ramasser les lettres qu’il brûlait au fur et àmesure. Richelieu, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait,obéit. Il donna un ordre, et les gardes allèrent l’attendre dans larue. Trencavel, Mauluys et Montariol avaient rengainé.
« Messieurs, dit Richelieu d’une voix altérée, je vousdonne ma parole qu’aucun de vous ne sera inquiété, jamais plus.
– Je demande que Rascasse soit compris dans la même faveur,dit Mauluys.
– Accordé ! dit Richelieu. Mais vous, votre paroled’honneur que jamais la lettre, la vraie lettre ne parviendra auroi… »
Montariol et Trencavel étendirent la main pour jurer. À cemoment, Mauluys s’avança, tira de son pourpoint la lettre que luiavait remise Verdure et, s’inclinant devant Richelieu :
« Monseigneur, la vraie lettre, la vôtre, la voici !Je vous la donne et vous assure que jamais je ne l’ailue… »
Le Père Joseph saisit le papier et, sans même le regarder, lebrûla. C’était la vraie lettre !…
« Tenez ferme, souffla l’Éminence grise à Richelieu ;de la générosité jusqu’au bout ; ce papier est une copie commeles autres ; jamais nous n’aurons la vraie lettre ; ilsnous tiennent !
– Monsieur de Mauluys, dit Richelieu, vous êtes un galanthomme. Je ferai demain donner l’ordre d’établir le remboursementdes dépenses faites par votre famille pour le roi Henri IV.Monseigneur de Montariol, l’académie de la rue des Bons-Enfantssera rouverte. Dès que vous le voudrez, vous en serez le maître.Monsieur Trencavel, que puis-je pour vous ?
– Rien, monseigneur, que me pardonner de m’être heurté àvous. Mais j’avais mon bonheur et ma vie à conquérir…
– Messieurs, reprit Richelieu, à dater de cette nuit, vousavez en moi un ami… Heureux si je trouve chez vous une amitiépareille à celle que je vous offre. »
Les trois hommes s’inclinèrent profondément. Richelieu et lePère Joseph sortirent et descendirent. Dans le vestibule, ilstrouvèrent dame Brigitte et Corignan. Dans un angle, Rascasse. Ilavait tout entendu. Et, descendu une minute avant Richelieu, ilcouvait des yeux Corignan.
« Monseigneur est-il content ? demanda Corignan.
– J’espère, minauda Brigitte, que ce n’est pas trop desvingt mille livres promises…
– Vingt coups de lanière ! gronda le Père Joseph.Holà ! Qu’on saisisse cette maritorne et qu’on lui donne vingtcoups de lanière. »
Corignan fut atterré. Brigitte poussa des cris lamentables. Maisla sentence fut rigoureusement exécutée sur l’heure.
« Et toi ! reprit le Père Joseph tandis qu’onfustigeait la mégère, que vais-je faire de toi ?
– Mon très révérendissime pater… bégaya Corignan.
– Monseigneur, dit Rascasse en s’avançant, vous ne m’avezrien donné à moi.
– Que veux-tu ? fit Richelieu.
– Eh bien, donnez-moi Corignan !
– Qu’en veux-tu faire ? demanda le Père Joseph.
– Le ramener au couvent pour qu’il y fasse son salut…
– Eh bien ! prends-le. »
Et Rascasse fit un signe à Corignan qui, hébété, se mit à lesuivre. Corignan savait trop bien qu’il y allait de la potence encas de rébellion. Il ne songea donc nullement à fuir. Et Rascasseétait si sûr de cette obéissance passive qu’il marchait devant,sans tourner la tête.
On atteignit enfin le couvent où le Père Joseph était entrédepuis cinq minutes et avait sans doute donné des ordres.
Corignan fut enfermé au parloir, puis Rascasse entra enfin,suivi de deux grands gaillards qui attachèrent Corignan sur unsolide fauteuil. Il hurlait :
« De grâce, mes frères, que veut-on faire de moi ?
– Répondez dit Rascasse. Voulez-vous me lesrendre ?
– Quoi ? hurla Corignan.
– Mes dents, parbleu ! Les sept dents que vous m’avezarrachées avec votre genou. Je les veux.
– Je ne les ai plus, dit piteusement Corignan.
– Pardon, vous possédez un double râtelier de trente-deuxdents blanches et solides. Voulez-vous me les rendre, mesdents ? Non ! Frère chirurgien, faites votreoffice !…
– Excommunicabo vobis ! vociféra Corignan.J’en appelle aux Saints Livres qui disent… »
On ne put savoir ce que disaient les Saints Livres : lalarge poigne du frère chirurgien s’abattit sur la tête du patient.De l’autre main, l’opérateur, insensible et grave, lui ouvrit lesmâchoires et, aussitôt, il introduisit dans sa bouche un instrumentd’acier. Un hurlement retentit et le chirurgien tendit à Rascasseune grosse dent. Rascasse la prit et dit :
« Une !
– Mes dents ! Mes dents ! » hurlaitCorignan.
Brusquement la redoutable poigne s’abattit sur son crâne et lemaintint contre le dossier :
« Laissez faire, dit doucement l’opérateur, je choisis lesmeilleures.
– Deux ! » fit Rascasse au bout de quelquessecondes, tandis que Corignan invoquait la Vierge…
À la troisième dent, Rascasse fit grâce. Corignan fut détaché.Mais le père Joseph ne le tenait pas quitte. L’infortuné étaitcondamné à trois mois de cachot au pain et à l’eau. Il fut conduità l’in pace.
Huit jours plus tard, Trencavel et Annaïs quittèrent Paris pouraller s’établir dans l’Anjou, en un domaine ou Mauluys et Rosedevaient venir les rejoindre, Rascasse les accompagnait.
Le brave Montariol, devenu maître en fait d’armes, prit ladirection de l’académie des Bons-Enfants. Il y fit fortune.
La duchesse de Chevreuse fut exilée.
Le duc de Vendôme et le Grand-Prieur avaient été transférés audonjon de Vincennes, où se trouvait déjà le maréchal d’Ornano. LeGrand-Prieur y mourut d’ennui… ou d’autre chose, deux ans et demiaprès ces événements. Le duc de Vendôme, lui, en sortit, mais cefut en abandonnant son gouvernement de Bretagne. Il se retira enHollande et plus tard en Angleterre. Il ne rentra en France qu’à lamort de Richelieu.
Quant à Ornano, il mourut dans son cachot le 27 septembre decette même année 1626.
Chacun sait quelles furent par la suite les cabales et leslâchetés de Gaston d’Orléans.
Quelques jours après le départ de Trencavel pour l’Anjou, lecardinal de Richelieu et le Père Joseph, un soir, rentrèrent auLouvre. La Cour était assemblée.
Monsieur, qui avait déjà oublié la mort de l’infortuné Chalais,papillonnait. Madame était fort entourée de jeunes seigneurs quilui faisaient la cour. Le roi jouait aux cartes. C’était en sommeune fort brillante assemblée. La reine Anne d’Autriche seulesemblait triste et découragée. Le Père Joseph entra discrètement etdisparut dans la cohue élégante. Le cardinal de Richelieu alladroit au roi et s’inclina devant lui.
« Bonsoir, monsieur le cardinal, dit Louis XIII. Vous êtesle bienvenu.
– Sire, dit Richelieu, Votre Majesté a daigné assister à lamesse que j’ai dite lors de la consécration de ma chapelle. J’aimaintenant l’intention d’inaugurer le palais Cardinal par une fête,et je viens supplier Votre Majesté de l’honorer de sa présenceainsi que Sa Majesté la reine, ainsi que Leurs Altesses royalesMonsieur et Madame, ainsi que vous tous,messieurs !… »
La reine pâlit. Il se fit un lourd silence. On attendait cequ’allait dire le roi pour savoir où en était la faveur du puissantministre.
« Ma foi, monsieur le cardinal, dit le roi, votre fête estla bienvenue. On s’ennuie fort à la cour de France. J’irai. Etj’entends que tout le monde y soit.
– Certes ! » s’écria Gaston avecempressement.
Déjà le murmure d’admiration s’élevait dans la cohue descourtisans. À ce moment, la reine Anne d’Autriche se leva etprononça distinctement :
« Cela est odieux ! »
Le roi jeta violemment ses cartes, se leva, et, foudroyant lareine d’un regard :
« Rentrez chez vous, madame. »
La reine sortit en jetant un regard mortel à Richelieu. Le roiprit le cardinal par la main, et, d’une voix tremblante defureur :
« Messieurs, voici celui à qui je veux que tout le mondeobéisse !… »
Le cardinal de Richelieu se dressa dans sa robe rouge et vittoutes les têtes inclinées sous son regard. Il sentit la joiesuprême du triomphe et, tandis qu’un souffle d’épouvante balayaitla vaste salle, il songea :
« Je suis le maître. Le Père Joseph l’a dit. Mon règnecommence. »
À ce moment, il pâlit. Car au-dessus de toutes ces têtescourbées par la terreur il y en avait une qui le regardait fixementd’un regard dur et dominateur. C’était une tête d’homme aux traitsprofondément burinés.
La France avait un maître, et ce maître s’appelait le PèreJoseph !