I – LA REINE
Dix heures du soir vont sonner…
Dans la vaporeuse atmosphère de la nuit d’été,en ce coin de Paris qui s’étend de la rue Saint-Antoine à la Seine,c’était une saisissante vision que celle de cette formidable enceinte crénelée sur laquelle pèse un vaste silence…
C’est une forteresse géante où dix mille hommes d’armes se peuvent loger, une forêt de tours, de beffrois,de flèches, de clochetons, une cité fantastique où les musiques des fêtes et les orgues de huit chapelles chantent tour à tour la gloire de Satan et celle de Dieu, tandis que le rugissement des lions, du fond des cages, répond au cri de veille des sentinelles,une véritable ville féodale enfin, où dans six jardins et quatorze cours s’espacent à l’aise le palais du roi, le palais de la reine,l’hôtel des Archevêques, le logis de Pont-Périn, l’hôtel de Saint-Maur, le palais de Beau treillis, somptueux édifices gothiques dominant de leurs campaniles vingt autres bâtiments épars dans l’enceinte.
Cet immense domaine porte un nom que partout on murmure parmi de mystérieux récits, d’exorbitantes légendes :
Cela s’appelle L’HÔTEL SAINT POL.
Dix heures du soir vont sonner…
Au palais de la reine, tout se tait…
Au fond de la fastueuse chambre à coucher, encostume d’apparat, cotte-hardie lamée d’argent, voile de dentelleretombant du hennin, se tiennent les trois filles d’honneur,immobiles.
Devant un haut miroir d’acier, les poignetsencerclés d’émeraudes, les mains scintillantes de bagues selon lamode qu’elle a importée, les yeux d’un bleu noir, la chevelureblond ardent, éblouissante dans l’éclat de ses dix-huit printemps,Isabeau de Bavière, la reine de France.
Elle écoute, elle attend, elle écoute encore,elle est nerveuse, impatiente, elle soupire – et, tout entière,elle tressaille lorsque sonnent dix heures… enfin ! Alors ellese retourne :
– Pour cette nuit, vous avez congé. Desescortes vous reconduiront au logis Passavant, Laurence ; – àl’hôtel de Coucy, Blanche ; – et vous, Colette, à l’hôtel deSaveuse. Allez.
En parlant ainsi, sa voix grelotte commelorsqu’une rafale de folie ravage un cerveau. Et son masqued’étrange beauté se convulse sous l’effort de quelque terribleémotion.
Les demoiselles d’honneur s’inclinent en unelente révérence, et quand elles se redressent, l’une d’elles, cettefille, là près du lit, si belle, si pure, si touchante, Laurenced’Ambrun est devenue pâle comme la cire des flambeaux qui éclairentcette scène. Sûrement, c’est une âme en détresse. Il y a dudésespoir dans l’attitude de cette jeune fille, et ses yeuxreflètent quelque douleur sans remède… La reine pâlit à son tour.Et d’une voix altérée où vibre on ne sait quel menaçantsoupçon :
– Vous avez la mort sur le visage,d’Ambrun !… Pourquoi ?… Répondez !…
– Un malaise, Majesté, répond Laurenceavec effort. Si vous daignez le permettre, je resterai aupalais.
– Rentrez chez vous ! gronde lareine. Rentrez et reposez-vous cette semaine, reprend-elle pluscalme. Allez, ma chère. Demain, je vous enverrai mon guérisseur aulogis Passavant.
Laurence bégaie un morne remerciement, et sortavec ses compagnes.
– Oh ! songe-t-elle, éperdue, ellenous renvoie ! C’est le comte de Nevers qu’elle attend !Je le sais ! J’en suis sûre… le malheur est sur moi ! Lemalheur et… le châtiment !… Seigneur, Seigneur, ne punissezque moi, et sauvez l’innocente !…
Elles traversent la salle de Mathebruneattenante à l’appartement privé : déserte ! – puis lasalle de Théseus : déserte ! – puis la galeriemonumentale à double colonnade : déserte ! On a fait levide dans le palais de la reine !…
Et, tandis que Blanche de Coucy et Colette, deSaveuse, obéissant à l’ordre, descendent le majestueux escalier engranit d’Égypte, franchissent les cours et quittent l’HôtelSaint-Pol, Laurence d’Ambrun demeure là, appuyée à une colonne dela galerie, les mains jointes, désespérée. Et d’un accentd’affolement, elle murmure :
– Il va venir !… C’est fini !…Adieu mon dernier espoir !… Il aime la reine !…
Quelques minutes, Isabeau a écouté les bruitsqui s’éloignent, s’étouffent, s’éteignent. Alors, sûre de lasolitude, elle s’élance ; de son pas onduleux et souple, elleparcourt le même chemin que les filles d’honneur ; mais, aubord du vaste et superbe escalier qui descend droit au vestibule,elle s’arrête comme au bord d’un lac d’ombre.
Et soudain paraît celui qu’elleattend !
C’est un jeune homme de vingt-cinq ans, d’uneâpre beauté, d’une élégance rude, largement découplé, le frontviolent, la lèvre dédaigneuse, l’œil cruel chargé de défiance. Ilmonte jusqu’à Isabeau, met un genou sur les dalles etmurmure :
– Jean sans Peur, comte de la marche deNevers, attend les ordres de sa reine !
– Relevez-vous ! commandeIsabeau.
Et, quand il a obéi, elle hésite, elletremble, sa gorge s’oppresse, son sein se soulève, ses lèvresbrûlent, et, tout à coup :
– Pourquoi, depuis huit jours que vousêtes à Paris, aux lices, à la chasse, aux fêtes données en votrehonneur, partout, est-ce moi, toujours moi que vousregardez ?
La parole brève, Nevers répond :
– Pourquoi aux fêtes et partout ettoujours, est-ce vous, vous seule qui prenez ma pensée, mon regardet mon âme ?
Jean sans Peur, avidement, la contemple,l’étudie. Son regard, aux lueurs d’acier, brille d’une ruseeffrayante. Et celui-là, aussi, est en pleine jeunesse ! Et sile délire de la reine est un de ces phénomènes qui bouleversenttoute psychologie, sa passion, à lui, est plus hideuse, car c’estl’amour de soi poussé à la frénésie, car c’est l’ambition brûlante,dévorante ! Lui ! Lui ! Il n’y a que lui ! Ilbrisera, détruira, broiera tout sur son chemin !…
– Madame, murmure-t-il, ah ! madame,vous ne me condamnez donc pas ?…
– Vous condamner ! moi !
Le cri a fait explosion sur les lèvres de lareine, le cri qui la livre comme une ribaude du Champ-Flory, le criqui proclame la déchéance de son honneur de femme, de sa dignitéd’épouse. Et ces paroles sont les premières qu’elle échange seule àseul avec cet homme ! Et il y a huit jours que, pour lapremière fois, elle a vu Jean sans Peur, absent de Paris depuistrois ans ! Et c’est leur premier rendez-vous !…
Ébloui, balbutiant des serments informes, il aouvert les bras, et s’avance… mais alors Isabeau sedérobe !
Elle le couvre d’un regard sérieux jusqu’à lamenace, et gronde :
– Je vous veux pour moi, pour moi seule,tout entier, force et pensée, esprit, âme et corps. Prenez garde,Nevers ! Prenez garde avant de répondre à la questionsuprême ! Jurez que vous n’avez dans votre vie aucune attached’amour.
– Aucune ! répond Jean sansPeur.
– S’il y en avait une, jurez de latrancher… entendez-moi ! Ce n’est pas seulement une ruptureque j’exige : entre vous et moi, je ne veux rien de« vivant »… rien !…
Nevers lève la main et jure !
Dans les lointains de la galerie passe uneplainte… si ténue qu’ils ne l’entendent pas. Et c’est Laurenced’Ambrun qui râle :
– Adieu ! Adieu àl’espérance !…
Isabeau se rapproche de Jean sans Peur. Sansdoute, ce qui lui reste à dire est effroyable : dans unsouffle, elle commence :
– Les attaches d’amour ne sont pas lesseules… Ma cousine Marguerite de Hainaut est votre épouse… Votrecousin Charles sixième est mon époux…
Elle s’arrête… elle n’achève pas… Une longueminute, penchés l’un sur l’autre, les yeux dans les yeux, blêmesfigures de crime, ils s’interrogent, ils se répondent par leursregards… et c’est fini… ils se redressent… ils se sont entendusparler dans le silence, ils se sont compris !… Alors, elleachève, d’une voix lente et grave :
– Maintenant, Jean sans Peur, vous pouvezrépondre. Prenez garde !…
Et Nevers, sans hésiter :
– Par le ciel, par cette nuit d’où jeveux dater ma vie, par cette âme que je vous donne, je jure que jevous aime !
Dans cette seconde, tous deux s’immobilisent,pétrifiés… Là, dans la galerie même, derrière une colonne, il y aeu quelque chose comme un cri étouffé… Il semble que, là-bas, unpas se traîne… Isabeau s’éveille de sa stupeur… Audacieuse etflamboyante, elle bondit… et elle entrevoit une forme indécise quis’enfonce dans le couloir réservé aux filles d’honneur…
Alors elle s’arrête. Un sourire crispe seslèvres : elle a reconnu cette forme…
De son allure silencieuse et rapide, ellerevient sur Jean sans Peur, l’entraîne jusque dans sa chambre àcoucher, et là :
– Nous avons été guettés : noussommes perdus, si vous ne tuez l’espionne.
– Je suis prêt ! gronde Jean sansPeur en montrant son poignard.
– Pas dans le palais. Le cadavre nousaccuserait. Ni au poignard. Le sang reste !
– Où et comme vous voudrez !
Froidement, en quelques rapides etindistinctes paroles, le meurtre a été décidé.
« Trône et sceptre ! songe Nevers.La gloire ! La puissance ! Et qui sait ? L’empire deCharlemagne restauré ! Le monde sous mon talon !… Etquant à cette fille qui, depuis huit jours, me supplie du regard,qui prétend se prévaloir de ce caprice d’antan… malheur à elle, sielle se trouve sur ma route ! »
Isabeau, d’un signe, ordonne à Jean sans Peurde l’attendre, et elle se glisse, empressée, funèbre, dansl’obscurité de la galerie, entre dans le couloir, choisit d’un seulcoup d’œil, entre dix autres, une porte devant laquelle elles’arrête. Brusquement, d’un mouvement furieux, elle l’ouvre toutegrande…
C’est la porte de la chambre où loge Laurenced’Ambrun…
Il nous faut ici conter son histoire. Ellesera brève. Elle pourrait tenir en ces trois mots :« c’était une orpheline ».
Sa naissance avait tué sa mère. Et elleatteignait sa quinzième année lorsque, en février 1387, mourut sonpère, le baron d’Ambrun, l’un des plus vigoureux partisans du ducde Berry dans sa lutte contre Philippe duc de Bourgogne, dont Jeansans Peur était le fils aîné. En partant pour l’éternel voyage,d’Ambrun confia Laurence à la veuve de son ami et compagnond’armes, Tancrède, chevalier de Passavant[1].
La veuve, Alice de Passavant, recueillit lademoiselle d’Ambrun et lui fit place en son hôtel de la rueSaint-Martin. Mais, au commencement de 1389, cette noble femme,rongée par le chagrin, s’en fut elle-même rejoindre son bien-aiméTancrède… Elle laissait un fils dont on venait de célébrer lesixième anniversaire.
Cet enfant se nommait Hardy, et nul autre nomn’eût pu lui convenir.
Les deux orphelins, donc, Laurence d’Ambrun etHardy de Passavant, se tinrent lieu de toute famille : ilsfurent frère et sœur, elle a l’âge des premiers émois du cœur, luigrandissant de façon plus qu’étrange, en force physique et couraged’âme.
Tout à coup, à la fin de cette même année1389, Laurence devint inquiète, agitée, quitta souvent seule lelogis, parut souvent les yeux rouges, et pâlit de jour en jour.
Un soir, elle embrassa Hardy en sanglotant.Puis elle sortit… et ne revint plus !… Ce qui s’était passé, àquel vertige avait succombé la pauvre fille sans mère, sans guide,sans expérience de la vie, on va le savoir.
Hardy pleura longtemps sa sœur. Puis,l’équitation, l’escrime, la natation, la manœuvre de la lance, del’arbalète occupèrent sa vie.
Le temps s’écoula.
Hardy accomplit sa dixième année.
Un jour d’hiver, aussi subitement qu’elleétait partie, Laurence reparut au logis, mais combien triste etmaigrie, pauvre oiseau blessé qui regagnait péniblement l’anciennid !… Elle était vêtue de noir. Elle portait dans ses brasune petite fille fraîche, rose et souriante. Pour elle-même, et nonpour Hardy qui n’entendit pas, elle murmura :
– Seule, je fusse morte plutôt que desouiller ce cher foyer de ma présence. Mais cet ange, monDieu ! Ah ! toute la honte pour moi plutôt que la misèrepour elle !…
Et, arrêtant d’un geste timide les effusionsde Hardy, elle demanda en tremblant s’il y avait encore place pourelle au logis Passavant. Pour toute réponse, le petit chevalierassembla ses gens et leur ordonna d’obéir à Laurence comme àlui-même. La gouvernante ayant assuré qu’elle n’obéirait pas futchassée incontinent. Le gouverneur voulut hasarder une observation.Mais Hardy tira sa dague et le menaça de la lui passer aussitôttout au travers du corps. La maison trembla, et le chevalier, ayantfait sortir ses gens sans avoir rien compris à leurs minesindignées, essuya les larmes de la pauvre fille.
Puis il jeta un regard curieux sur l’enfantqu’elle serrait sur son sein avec une sorte de passionfarouche.
– C’est votre fille ? dit-il.
Laurence, avec une expression d’indicibleémotion, leva les yeux au ciel, et, sans répondre, présenta lafillette à Hardy :
– Elle s’appelle Roselys,murmura-t-elle.
Hardy demeura les yeux écarquillés, béantd’admiration, et, enfin, joignant les mains :
– Qu’elle est belle !soupira-t-il.
Une flamme d’orgueil et de joie fugitiveéclaira le visage de Laurence.
Six mois passèrent, au bout desquels Laurenced’Ambrun était redevenue la belle jeune fille qu’elle avait été,mais avec on ne sait quelle profonde mélancolie qui la rendait plustouchante. Elle ne vivait que pour Roselys : avec une intense,une effrayante transfiguration de tous ses sentiments, Laurences’absorbait en Roselys. Il n’y avait rien dans l’univers : ily avait Roselys !
Ce fut à ce moment que le hasard, cet anonymeendosseur de la Fatalité, mit la fille du baron d’Ambrun enprésence de la duchesse de Berry – la même qui, au fameux bal où lecostume du roi fut enflammé par une torche… maladroite, sauvaCharles VI en l’enveloppant de son manteau. Par malheur, laduchesse n’avait pas oublié les services rendus à sa maison par lepère, mort pauvre – et trop fier pour avouer sa détresse :elle s’inquiéta, questionna, fut sympathique, et promit un poste defille d’honneur, en même temps qu’une généreuse dot de deux centsécus d’or à la rose, pour le trousseau. Laurence trembla :refuser ce titre que se disputaient les plus puissantes familles,c’était provoquer le scandale et l’enquête ; l’accepter,c’était courir au-devant d’une horrible catastrophe si jamais ondécouvrait que… Quinze jours après, elle recevait sonbrevet !
Bientôt, elle entrait en fonctions.
Le service – qu’elle partageait avec quinzeautres demoiselles de haute noblesse – consistait à habiter près dela reine quinze jours chaque mois : une semaine de jour et unesemaine de nuit.
Laurence d’Ambrun, donc, était demoiselled’honneur depuis environ dix-huit mois et presque entièrementrassurée sur les dangers qu’elle avait redoutés. Roselys allait surla fin de sa cinquième année, Hardy achevait ses douze ans, et ilen paraissait tout près de quinze.
Un jour, rentrant de l’Hôtel Saint-Pol,Laurence trouva le logis en émoi ; dans l’après-midi, faisantleur quotidienne promenade, Roselys et Hardy s’étaient approchés dubord de l’eau. La berge était là, très élevée. Un faux pasprécipita Roselys dans la Seine. La gouvernante appelait au secourslorsqu’elle aperçut Hardy qui s’était jeté à l’eau, saisissaitl’enfant près de couler et la ramenait évanouie sur les bords. Ladigne matrone raconta par la suite que jamais elle n’avait vufigure plus terrible que celle de Hardy luttant pour sauver sapetite amie.
Voilà ce que, ce soir-là, apprit Laurence.Elle serra convulsivement dans ses bras Hardy de Passavant, et,dans un mouvement de terreur folle, murmura :
– Si elle était morte !…
– Si elle était morte, je seraismort…
Ceci fut dit d’une telle voix que Laurencetressaillit et jeta un regard profond sur le petit chevalier. Etalors, la vérité lui apparut : l’affection de Hardy pourRoselys avait grandi avec, une vigueur qui la stupéfia et ladésespéra. C’était une passion, une de ces fleurs mystérieuses,charmantes et troublantes, que, sans le savoir, les enfants portentquelquefois dans leur cœur comme en une serre impénétrable,inconnue d’eux-mêmes. Laurence fut bouleversée : l’effrayantproblème de l’avenir de Roselys pour la première fois, se dressadevant elle.
Oh ! c’est qu’elle évoquaitl’avenir ! l’effroyable moment où cette enfantine affections’affirmerait en amour, où Hardy voudrait tout connaître de la viede Roselys, où il questionnerait, où il interrogeraitLaurence !… Et où elle serait forcée d’avouer la lamentablevérité :
Roselys ?… Une fille sans nom !…
Fille sans nom !… Aujourd’hui, cela separdonne, oui, peut-être… mais alors !…
Fille sans nom !… C’était, en ces sièclesbarbares, l’infamie que nul ne pardonnait ! C’étaitl’ignominie !
– Dans trois ans, dans deux ans, songeaitLaurence, dans quelques mois, il sera trop tard. Il faut fuir… fuiravant que Hardy ne comprenne… ne demande… Seigneur,sanglotait-elle, « prenez ma vie ! ». Et en échange,« donnez un nom à cette innocente !… ».
Soudain, au mois de juin de l’an 1395,Laurence d’Ambrun se reprit à vivre.
Une joie fiévreuse éclata dans ses beaux yeux…Un bruit s’était répandu dans Paris… et en même temps une penséed’espoir, sans doute, s’était levée dans l’âme de Laurence, et s’yfortifiait.
Un soir, une fanfare de trompettes passa aucoin de la rue Saint-Martin et se perdit au loin vers l’HôtelSaint-Pol. Laurence d’Ambrun jeta sur Roselys un regard brûlant, etson cœur, éperdûment, cria :
– Tu es sauvée ! Tu ne mourras pasde honte ! « Hardy ne te chassera pas ! » Carton infamie de fille sans nom, JE VAIS LA RACHETER AU PRIX DE MAPAUVRE VIE INUTILE ET BRISÉE !
Le dimanche, commença au palais sa semaine denuit.
Le mercredi, toutes ses dispositions étaientprises, sans doute : dans la journée, elle habilla Roselysavec une coquetterie exquise, et l’emmena avec elle… « àl’Hôtel Saint-Pol ! ».
Nous ne dirons pas ses précautions pourl’introduire secrètement.
C’est le soir de ce mercredi que Jean sansPeur entra au palais de la reine ! Ce fut ce soir-là que, dansles profondeurs de la galerie silencieuse, un sanglot répondit auserment du comte de Nevers ! Ce fut ce soir-là, vers onzeheures, que la reine Isabeau pénétra dans le couloir réservé auxchambres des filles d’honneur. C’est à cette heure-là que, d’ungeste frénétique, elle ouvrit toute grande la porte de l’une de ceschambres… celle de Laurence d’Ambrun !…
Laurence, frissonnante et fébrile, avaitréveillé Roselys, endormie dans un fauteuil où elle l’avait couchéepresque entièrement vêtue, pour qu’elle fût prête le lendemainmatin au moment voulu. En un tour de main, elle eut rajusté lesvêtements de l’enfant. D’une voix morne, elle répétait :« Fuir ! Il faut fuir ! Cela a été horrible !Allons ! Dépêchons ! Il faut fuir !… » À cemoment, et comme elle attachait le manteau de Roselys, le bruit dela porte s’ouvrant frappa son cerveau comme un fracas de tonnerre.Dans la même seconde, elle fut debout, face à la porte, les lèvresentre les dents jusqu’au sang pour ne pas crier, et, couvrant deson corps, cachant le fauteuil au fond duquel elle avait rejetél’enfant…
Isabeau semblait calme. Ce fut distraitementqu’elle dit :
– Je vous avais ordonné de rentrer aulogis Passavant…
– Ce malaise, Majesté, murmura Laurence,avec une volubilité confuse. C’est passé. Tout à fait. Majesté…je…
– Restez !…
Laurence s’immobilisa. Et, presque aussitôt,la reine ajouta :
– Qui est cette enfant ?… Cetteenfant que vous cachez ?…
C’était l’attaque. Laurence vacilla. La reinese mit à rire, montrant une double rangée de petites dentsaiguës.
– Une idée folle, ma chère… j’ai cru uneseconde… j’ai cru que vous étiez la mère !
Laurence ne broncha pas. Dans sa tête, il n’yavait plus que des remous d’horreur.
– Mais riez donc ! Était-cefou ! Une demoiselle d’honneur fille-mère et introduisantl’enfant d’ignominie au foyer de la reine ! Voyez-vous labelle, la sage, la sévère d’Ambrun attachée au pilori des Hallespour crime d’infamie et de lèse majesté !…
Laurence grelotta. La reine marcha sur elleet, tout près, la voix changée :
– Vous ne dites rien ?… C’est votrefille, n’est-ce pas ?… Non ?… C’est non ?…Soit ! Comment s’appelle-t-elle ?
– Roselys, bégaya Laurence touteraide.
– Charmant. Mais Roselys qui ?Roselys quoi ? De quelle famille ? Parlez !…
– Je ne veux pas ! râlaLaurence.
– Vous ne voulez pas ?… Non ?…Allons ! Vous avez introduit chez mois une bâtarde !
Laurence, péniblement, tourna la tête vers safille. Et il y avait une épouvantable tristesse sur son visage oùcoulaient des larmes lentes. Elle parvint à murmurer :
– Pitié, madame, pitié, oh ! pitiépour cette toute petite innocente… que je…
– Que vous avez recueillie, n’est-cepas ? N’ayez pas peur… C’est cela ?… dites ?…
– Oui, Majesté, oui ! C’estcela ! cria Laurence en se raccrochant à l’espoir.
– Pauvre petite !… Recueillie,soigneusement cachée par vous au logis Passavant… pas denom ?… dites !…
– Sans nom, oui ! répétaLaurence.
– Eh bien, dit tranquillement la reine,« il faut qu’elle ait un nom !… ».
Laurence, violemment, redressa la tête. Sesyeux furent deux abîmes de terreur. À ce moment, Isabeau lui assénale coup décisif :
– Pour qu’elle ait un nom, il fautqu’elle soit réclamée, adoptée devant l’official…
Un gémissement de bête qu’on tue – et la reineacheva :
– Pour cela, il faut que trois joursdurant, sous le porche de l’église cathédrale… l’enfant soitexposée !…
Il y eut alors le geste furieux de Laurenceempoignant Roselys à pleins bras, et ce hurlement :
– MA FILLE !…
Et ce cri féroce :
– Ah ! je savais bien que jet’arracherais la vérité ! Je l’ai vu tout de suite que c’estta fille ! Je l’ai su dès mon premier coup d’œil, comme jesais !… comme je devine le nom de son père ! Le nom deton amant !… Ta pâleur, tes larmes, tes joies soudaines, tesmystères depuis huit jours qu’il est à Paris, tes regards même,rien ne m’a échappé !… C’est lui ! C’est lui !Parle ! Avoue ! Crie que c’est lui ! Ou, de parDieu, je réveille tout l’Hôtel Saint-Pol et je te fais fouetter nuedans la grande cour par les valets de chiens !…
Et Laurence, d’un accent à fairepleurer :
– C’est lui !…
– Jean sans Peur ?
– JEAN SANS PEUR !…
De nouveau, ce fut le silence. Toute droite,les bras croisés sur son sein soulevé par des spasmes, pareille àune impératrice des temps néroniens, Isabeau contempla Laurenceécrasée à ses pieds.
Longtemps, elle demeura ainsi.
Par degrés, comme s’affaissent les houles del’Océan, le visage d’Isabeau se calma :
– Pourquoi sous mon toit avez-vous amenéla fille de Jean sans Peur ? demanda-t-elle, impassible.
Laurence avait en elle une pensée vivanteencore : Sauver sa fille !
Alors, sans lever la tête, en quelquesparoles, elle évoqua son malheur : comment « il »était venu et avait rôdé autour d’elle, et quelles promesses ilavait faites… les quelques mois d’enivrement où elle avait cru aubonheur sur terre… l’irrésistible amour qui s’était emparé d’elle…puis, la naissance de Roselys – et l’abandon ! Et elle dit sonincurable désespoir devant l’affreux avenir de sa fille méprisée,honnie, chassée par Hardy, montrée au doigt… Quand Laurence eutainsi porté sa croix à toutes les étapes de son calvaire, Isabeau,froidement, répéta :
– Pourquoi au logis de la reine avez-vousintroduit la fille de Jean sans Peur ?
– Pour la sauver ! cria la mère dansune explosion d’amour et de sanglots. Pour lui donner un nom !Je savais que demain matin, à la première heure, « il »serait à l’Hôtel Saint-Pol… Je voulais le supplier… l’entraînerici… je pensais que la vue de ma fille, si belle, si pure… safille ! sa fille, madame !… j’espérais qu’un mariage…fût-il secret ! donnerait à Roselys un nom… et droit de cité…droit de vie !… Hélas ! Ce que j’ai vu dans la galerie…c’est la mort de ma fille !…
Isabeau avait tressailli de stupeur. Laurencene l’entendit pas murmurer :
– Un mariage ! Cette fille estfolle… ou bien ignore-t-elle donc…
Oui ! Elle ignorait, lamalheureuse ! Elle ignorait que, dès l’an 1385, la raisond’État avait donné à Jean sans Peur une épouse qui, d’ailleurs, nequittait pas Dijon et tenait peu de place dans l’existence de sonmari.
Isabeau songea à foudroyer Laurence d’un seulmot. À ce moment, comme si une dernière espérance eût palpité dansson cœur, la mère de Roselys leva ses bras tremblants et montra unvisage éclairé par la plus pure clarté du dévouement maternel.
– Majesté, râla-t-elle, si vous vouliez…vous !… si ce miracle pouvait se faire… que vous preniez mafille en pitié… si vous le vouliez… ce mariage…
– Elle est folle ! se dit tout hautla reine.
– Non, ma reine, non ! criaLaurence. Je vous comprends. Je sais l’abîme qui me sépare del’héritier de la couronne de Bourgogne ! Je ne suis pasfolle : Je ne songe pas à entrer dans sa vie, sur mon âme, jele jure, oh ! tenez… je jure sur ma fille… S’il lui donne unnom ! Eh bien ! Par les saints ! Par laVierge ! Je jure que dans l’heure même qui suivra le mariage,je disparaîtrai, et Jean sans Peur sera libre !…
– Vous disparaîtrez !…Comment ?
Et avec l’inexprimable, l’auguste simplicitéde son sacrifice, la mère répondit :
– JE ME TUERAI !…
Isabeau se sentit soudain misérable et toutepetite, comme il arrive à l’homme placé devant quelque grandiosespectacle de la nature. La mère acheva :
– Je demande un nom pour ma fille. Enéchange, j’offre ma vie. Voilà. C’est tout. Décidez,Majesté !
Alors la jalousie, la rage, la terreur mêmed’une dénonciation jetèrent dans l’esprit d’Isabeau leurs poisonscorrosifs. Et tout à coup son regard s’éclaira d’une lueur funeste.Depuis plus d’une heure, elle cherchait le moyen sûr de tuerLaurence en évitant le scandale d’un meurtre en plein palais. Etvoilà que ce moyen, Laurence elle-même l’avait trouvé ! Unsourire glissa sur ses lèvres livides, pareil à ces lueurs desnuages porteurs de foudre. La reine, brusquement, se pencha surLaurence :
– Vous m’avez vaincue, dit-elle. Vousavez fait naître la pitié en moi. Je vous pardonne. Je vous sauve,vous et votre enfant…
– Majesté ! Majesté ! Quedites-vous !…
– Eh bien ! oui, votre fille aura lenom auquel elle a droit ! Ce mariage, dès cette nuit, se fera,mais secret ! Et vous vivrez !
– Grâce ! délira l’infortunée. Nevous jouez pas de moi !…
– Vous vivrez. Allez. Soyez forte.Retirez-vous au logis Passavant. Dans une heure, je vous yrejoins !
– Seigneur ! écoutez mon ardenteprière ! Seigneur, protégez la reine ! Seigneur, bénissezla reine !…
Isabeau, déjà, était partie. La mère deRoselys demeura prosternée, à peine respirante, bien près desuccomber sous le poids énorme de cette joie, Roselys entoura soncou de ses deux bras et murmura :
– Vite, allons retrouver Hardy qui nousdéfendra, lui !
– Oui, oui ! fit la mère toutepantelante.
Et, transfigurée, légère, enivrée, sa filledans ses bras, elle s’élança…
Isabeau s’était arrêtée dans la salle deMathebrune. Là, écumante, elle frappa d’un violent coup de marteauun large timbre, qui rendit un son lugubre et prolongé. À cetappel, le palais tressaille, son apparente solitude s’anime, despas précipités secouent le silence de ses profondeurs, desflambeaux éclairent autour de la reine la robe de drap noir d’unprêtre, la robe de bure d’un secrétaire muni d’un écritoire à laceinture, la robe d’acier du capitaine des gardes, d’autres encore.À chacun pris à part, Isabeau donne des instructions précises. Etchacun s’éloigne en hâte… Demeurée seule, la reine murmura, ouplutôt haleta :
– À lui, maintenant ! Malheur,malheur, s’il hésite ! Bois-Redon est là !…
Et rude, agressive, elle entra dans sachambre, où Nevers attendait cette amante de dix-huit ans.
Que dit-elle ? Qu’exigea-t-elle ?Qu’imposa-t-elle ?… Jean sans Peur était l’homme de la forceet de la cruauté froide. Jean sans Peur ne reculait ni devant lemeurtre violent, ni devant le crime lâche. Mais lorsqu’il sortit etque, à son tour, il eut franchi l’enceinte de l’Hôtel Saint-Pol, iltremblait…
Lui parti, la reine s’enveloppa d’un manteau àcapuche, et, dans la ruelle de son lit, ouvrit une petite portesecrète. Apparut une cellule carrée, où, sur l’unique siège, étaitassis un homme tout jeune, une façon de colosse à figure trèsdouce. C’était le fameux Bois-Redon, futur capitaine du palais,futur… mais alors garde du corps, chien de la reine, prêt, sur unsigne, à ramper, à mordre, à caresser, à éventrer…
– Bois-Redon tu vas marcher près de moi.Tu ne me quitteras pas de la longueur du bras. Tu n’entendras, tune verras rien de ce qui se dira ou se fera…
– Bon. Je serai muet, et sourd, etaveugle. Où va la reine ?
– Au logis Passavant, rueSaint-Martin ; mais d’abord dans la Cité, rue aux Fèves.(Bois-Redon pâlit un peu.) Maintenant, retiens ceci : qui quece soit, manant ou prince, si je te dis : frappe…
Bois-Redon sourit. D’un geste redoutable, ilassura sa dague, et, hors l’Hôtel Saint-Pol, se mit à marcher prèsde la reine, faisant craquer ses muscles puissants et sondant lanuit de son mufle tendu. Près des moulins Notre-Dame, ilsdescendirent sur la Berge. Bois-Redon détacha un esquif et, enquelques coups d’aviron, porta la reine dans la Cité. Évitant leVal d’Amour et ses bruyants cabarets nocturnes, ils s’arrêtèrentdans la rue aux Fèves devant une maison basse. Peut-êtreétaient-ils attendus : la porte s’ouvrit ; ils entrèrent…Bois-Redon fit un signe de croix.
L’homme qui avait ouvert à la reine lui fittraverser une première salle. Dans une seconde, ill’arrêta :
– Je suis prêt, dit-il. J’ai les trois« vivants », madame. M’apportez-vous le« mort » ?
– Les trois vivants ! balbutia lareine.
– Indispensables pour ce que vous m’avezcommandé. Je les ai eus aujourd’hui, non sans peine… À vous de mefournir l’enfant mort – « de mort violente », n’oubliezpas !
– De mort violente, oui ! répétaIsabeau.
– Mais « sans effusion desang », n’oubliez pas !… Hâtez-vous, madame. Les troisvivants attendent… Regardez…
Il tira un rideau. Bois-Redon ferma les yeux…Isabeau regarda :
Il y avait simplement trois escabeaux – desescabeaux cloués au plancher, impossibles à bouger. C’étaitsimplement trois escabeaux en chêne. Mais chacun d’eux, supportaitune effigie de la peur – trois vivantes effigies, secouéesd’instant en instant de spasmes terriblement réguliers – troisreprésentations de ce qu’il peut y avoir d’anormal, de monstrueux,d’extra-humain dans la peur – les silhouettes convulsées de troisadolescents solidement bâillonnés, solidement attachés. Le premierparaissait quatorze ans, le deuxième quinze, le troisièmeseize.
La vision disparut : l’homme venait depousser le rideau. La reine essuya la sueur froide qui perlait àson front. Elle raffermit ses nerfs, et elle dit :
– Saïtano, ce n’est pas pour« cela » que je suis venue ce soir.
L’homme de l’horreur parut étonné. Du regard,il interrogea la sombre visiteuse. Elle se pencha, murmura quelquesmots. Celui qu’elle avait appelé Saïtano sourit, hocha la tête,ouvrit une armoire de fer, promena son doigt parmi les quantités deflacons d’une étagère, en choisit un et le tendit à lareine :
– Prenez, c’est la foudre.
Isabeau saisit le flacon, le cacha sous sonmanteau – et Saïtano l’escorta jusqu’à la rue, enrépétant :…
– Au plus tôt l’enfant mort ! Ou jene réponds pas des trois vivants…
La reine frissonna longuement, et enfinrépondit :
– Eh bien ! cette nuit… oui, dèscette nuit, peut-être !
Et elle s’en alla, songe mortel qu’engloutitla nuit complice… elle s’en alla vers la maison où attendait lamère de Roselys… où habitait Hardy… un enfant !… et ellesongeait « à ces trois vivants qui ATTENDAIENT l’enfantmort !… ».
Un silence d’angoisse pesait sur le logisPassavant.
Sur le coup d’une heure du matin, il y eut labrusque invasion du logis ; il y eut quelques cris, et toutfut fini : la petite garnison de dix mercenaires étaitprisonnière, les gens du service gardés à vue, les sallesoccupées.
Le capitaine des gardes attendait Isabeau prèsde la porte d’entrée. En peu de mots, il raconta l’exploit, ettermina :
– Tout s’est passé en douceur, sauf pourle petit chevalier. Quel démon, madame ! À preuve Claude leBorgne, qui gît là quelque part, le ventre ouvert… quel enragédémon !…
– Le jeune Passavant n’est pasblessé ?
– Pas une égratignure ! fit lecapitaine.
– Bien. Très bien !
Puis, ce rapide colloque :
– La chapelle ? – Éclairée,disposée. – Le scribe ? – Dans la chapelle, madame, avec sesécritoires et grimoires. – Le prêtre ? – À l’autel, tout prêtaux oremus. – Et elle ? – Au pied de l’autel, en prières. –Et… lui ? – Le comte de Nevers attend devant la porte del’oratoire. – Bien ! Conduisez-moi. Ici, Bois-Redon ! etattention !
Le colosse à figure de poupée eut un mouvementd’épaules sous la cotte de mailles, et un mouvement de la main versla poignée de sa dague. C’était éloquent. Cela suffit à Isabeau.Elle arriva devant l’oratoire, et vit Jean sans Peur figé. Le cœurde la reine battit à grands coups. Mais, refoulant donc cetteémotion d’amour :
– Êtes-vous prêt ? dit-elle. –Madame, c’est horrible !… – « Êtes-vousprêt ? » – Madame, si cela se découvre, c’est pour moi lamort infamante… – ÊTES-VOUS PRÊT ?…
Et la reine, oui, cette femme qui adoraitsûrement Jean sans Peur, du regard, cria à Bois-Redon :Attention !
Jean sans Peur saisit le sinistre coup d’œilet, cette fois, répondit : « Je suisprêt ! »
Ils entrèrent tous quatre dans l’oratoire.
La reine marcha tout droit à Laurence d’Ambrunagenouillée, la figure dans les mains, et la toucha à l’épaule.Laurence frissonna… Penchée comme le mauvais ange, Isabeau, dans unmurmure :
– J’ai simulé une perquisition ; lesgens de ce logis sont gardés et ne sauront rien…
– Oui, Majesté, oui… soyez rassurée, mabonne, ma généreuse Majesté ! Plutôt m’arracher la langue…oh ! dire que, tout à l’heure, je vous ai haïe !… Direque vous donnez un nom à ma fille !… Et que vous me laissezvivre !…
– Allons, calmez-vous, levez-vous…
Laurence d’Ambrun, secouée de sanglots, se metdebout… et alors elle frémit ! Son sein palpite ! Pour uninstant, Laurence est redevenue l’amante !… En foule, lessouvenirs d’amour, de son premier, de son unique amour, se sontlevés en elle… et son front s’empourpre : le regard deLaurence vient de tomber sur Jean sans Peur !…
La reine voit Laurence qui recule et se courbedevant Nevers, vaincue – et alors elle donne l’ordre auprêtre :
– Voici les actes, là, sur cette table…Voici les témoins : ce gentilhomme, mon scribe, mon capitaine,– et moi !… Voici les fiancés : noble demoiselle Laurenced’Ambrun ; très haut et puissant seigneur Jean de Bourgogne,comte de la marche de Nevers… Remplissez votre office,messire !
– Vous savez, murmure sourdement leprêtre, vous savez que ce sera un sacrilège !
– Et vous savez, vous, que, si vousajoutez un mot, je vous fais jeter dans les fosses de la tourHuidelonne !
Le prêtre blêmit, soupire, et l’officecommence ! L’office qui unit à Laurence d’Ambrun Jean sansPeur, l’époux de Marguerite de Hainaut !… Quinze minutes plustard, tout est terminé ; il n’y a plus qu’à signer les actesdéposés là-bas, à l’entrée de l’oratoire, sur la table… une petitetable sur laquelle attend aussi une coupe… Pourquoi ? Pour quicette coupe dont le métal scintille faiblement là-bas ?…
Le premier, d’une main agitée, le prêtresigne : et il s’en va.
Le capitaine trace une croix : et il s’enva.
Le scribe signe : et il s’en va.
Bois-Redon signe… et il reste, lui !
La reine, alors, dans un violent parafe,appose son nom sur l’acte de mariage, comme sur un acte decondamnation à mort. Et c’est le tour de Jean sans Peur. Il prendune plume, la dépose, la reprend, et enfin, le front ruisselant desueur, lentement, il écrit… il signe… il a signé !
– À vous ! prononce la reine.
D’un geste d’emportement sublime, tandis quela rosée de ses larmes se répand plus tiède, plus précipitée,Laurence a saisi la plume… La reine s’est glissée vers la coupe demétal !… Laurence écrit, signe de son nom, signe de seslarmes… La reine emplit la coupe ! Elle l’emplit de ce quecontient le flacon ! Elle l’emplit du poison deSaïtano !…
Enivrée, balbutiante, extasiée, Laurenced’Ambrun se redresse… et alors, soudain, l’horreur la saisit à lagorge, son cœur se brise, ses jambes fléchissent, elle comprend…elle a compris !… La reine, terrible, implacable, lui tend lacoupe !… La mère s’écrase à genoux, se traîne, lève les mains,et, dans une déchirante clameur :
– Grâce ! Grâce ! Laissez-moirevoir ma fille une dernière fois !…
Et la reine, rudement, violemment :
– BUVEZ !
Laurence, d’un bond, se releva, recula,affolée, criant : – Je ne veux pas m’en aller sans revoir mafille ! – Buvez ! répéta Isabeau en marchant sur elle.Laurence grelotta : – Laissez-moi revoir ma fille, et puis jeveux bien mourir…
Ce mot, soudain, déchaîna en elle l’instinctde vivre. Elle hurla : « Non ! non, je ne veux pasmourir ! » Sa fille Roselys, le chevalier Hardy, lemariage, la promesse de disparaître, tout cela s’effondra ;elle ne fut plus qu’une pauvre chair pantelante au contact de lamort, condamné s’arc-boutant pour se refuser à l’échafaud, cerfpleurant devant la meute, agonisant qui s’accroche furieusement auxtentures du lit… formes diverses du même sentiment chez toutecréature poussée au bord du néant.
L’homme de la Cité qu’on appelait Saïtano,après avoir escorté la reine et Bois-Redon jusqu’à la rue, étaitrentré chez lui. Il avait couru jusqu’à l’armoire de fer et passéen revue ses flacons alignés.
– Très bien, murmura-t-il en refermant.Toute la question est de savoir si l’être quelconque à qui mon« poison » est destiné sera oui ou non frappé… Ce seraitune décisive expérience… Sachons d’abord où va se passer lachose…
Il sortit de chez lui. Il avait remarqué ladirection prise par ses deux visiteurs. Il se jeta sur leurstraces, se glissa à leur suite et arriva à temps pour les voirentrer dans un logis de noble structure : l’hôtelPassavant.
Alors, sous un auvent d’auberge, il allas’adosser à la maison d’en face, et attendit – l’oreille tendue àces cris funèbres qui jaillissaient de l’oratoire… les cris deLaurence d’Ambrun.
C’était affreux…
Elle ne voulait pas mourir ! Si jeune, sibelle, si vivante, elle éprouvait ce qu’il y a d’horreur à regarderla mort face à face, en pleine connaissance de soi-même, en pleineforce de vie ardente… Elle jeta autour d’elle des regards de feu,vit Jean sans Peur et il n’eut le temps ni de reculer ni de larepousser, déjà elle l’enlaçait :
– Je t’ai aimé, souviens-toi !
Il se débattit. Plus étroitement, elles’attachait à lui et criait :
– Toi aussi, tu m’as aimée,souviens-toi !
D’une secousse, il se libéra del’étreinte ; elle trébucha jusqu’au mur… Bois-Redon étaitlà :
– Monsieur, supplia-t-elle, ah !monsieur…
– Ceci ne me regarde pas, ditBois-Redon.
Alors elle s’appuya au mur, baissa la tête etpleura : elle était vaincue ; ses yeux atones se fixèrentsur la coupe que lui tendait la reine. Elle la prit endisant :
– Oh ! que cela va me fairemal !…
– Non, dit la reine. Vous ne souffrirezpas.
Et elle répéta la parole de Saïtano :
– C’est la foudre !
Un instant après, Laurence tint la coupe entreses doigts crispés. Et tout à coup elle, la porta à ses lèvres.Soutenue par cet espoir qu’elle allait être« foudroyée », elle la vida d’un trait, et puis la laissatomber à ses pieds.
La minute qui suivit fut étrange. Figés, lareine, Bois-Redon et Nevers regardaient. Ils éprouvaient à sonmaximum d’intensité ce malaise nerveux des gens qui attendent ladétonation de la mine alors que la mèche brûle. Et la détonation nese produisait pas…
Quoi ? Qu’y avait-il ?
Laurence avait bu le poison – la foudre – lamort instantanée, et Laurence était debout ! Loin de sedécomposer, son visage perdait sa teinte livide pour se colorer derose, et dans ses yeux qui avaient contenu toute la terreur selevait une aube souriante !…
Elle vivait ! Non seulement elle sesentait vivre, mais c’était encore d’une vie plus ardente, plusgénéreuse, comme si ses veines eussent roulé les flots d’un sangplus jeune.
Bois-Redon demeurait hébété. La stupeur deNevers touchait à l’effroi. La rage d’Isabeau était au paroxysme.Brusquement, la vérité fit irruption en eux ; Laurence n’étaitpas empoisonnée !…
Non. Elle ne l’était pas. Soit hasard, soitcalcul en vue de quelque mystérieuse expérience, l’homme de laCité, au lieu d’un liquide mortel, avait remis à la reine unebienfaisante liqueur – oui, bienfaisante à coup sûr, indiciblementbienfaisante, car Laurence, de seconde en seconde, sentait desforces inconnues se développer en elle et régénérer son êtreentier.
Elle tendit les mains à la reine etmurmura :
– C’était une épreuve… Mon Dieu, monDieu… ce n’était qu’une épreuve !
Les regards de Nevers et d’Isabeau seheurtèrent : – Si elle vit, c’est pour moi la mort infamante,dit l’œil sanglant de Jean sans Peur. – Qu’attendez-vous,alors ? répondit le regard de la reine.
Et Laurence, d’un accent tout mouillé dereconnaissance éperdue, balbutiait :
– Soyez rassuré, monseigneur, vous aussi,ma reine ; vous me donnez la vie, mais…
Un soupir bref coupa sa parole – et elles’affaissa le long du mur, derrière la table ; la figurecontre les dalles… la foudre ! cette fois, c’était bien lafoudre qui s’était abattue sur elle : le poignard deNevers !
À ce moment, une femme vêtue de noir,impassible figure de bravo femelle, entra dans l’oratoire endisant : « Le scribe m’a avertie, madame, et mevoici… » Sans doute elle avait un rôle à jouer. Et la reine laconnaissait, car elle lui dit : – Tu sais ce que tu auras àfaire, Gérande ? – Le scribe m’a tout dit. – Tu esprête ? – Toujours ! – C’est bien. Une litière attend aucoin de la rue Saint-Martin. Elle est là pour toi.
Jean sans Peur s’était penché sur Laurence. Undernier soubresaut la mit sur le dos. Elle porta la main à lablessure qui trouait le sein. D’un geste inconscient, elle agitacette main pleine de sang – et ne bougea plus. Nevers se redressa,recula, essuya la sueur de son visage ; et alors il vit queses doigts étaient rouges : cette sueur, c’était le sang de lavictime.
À son tour, Bois-Redon se pencha, examina laplaie d’un œil expert, posa sa main sur le cœur, attendit uneminute, et enfin se releva en disant :
– Morte !
On pouvait se fier à lui. Il s’yconnaissait.
La reine, de nouveau, se tourna vers la femmequ’elle appelait Gérande… une violente rumeur, tout à coup, éclatadans l’intérieur de la maison, un tumulte de pas précipités, desinsultes, des voix qui criaient : – Arrête !Arrête ! – La porte de l’oratoire battit avec fracas, et lechevalier Hardy de Passavant s’avança, les vêtements en désordre,la dague au poing. D’un geste impérieux, Isabeau arrêta sur leseuil les gens d’armes auxquels il venait d’échapper et qui lepoursuivaient.
– Mort de tous les diables, cria de loinle capitaine des gardes. Claude Le Borgne et Lancelot Tête de Fer,ça en fait deux les tripes au vent ! Quel démoli ! Quellegriffe !
– Madame, gronda Jean sans Peur, c’est untémoin : il faut…
– Il ira loin ! fit Bois-Redon quieut un sifflement d’admiration.
– Silence ! dit Isabeau à Nevers. –Il ira jusqu’à la Cité, souffla-t-elle à Bois-Redon. Jusqu’à la rueaux Fèves ! Jusque-là d’où nous sortons ! À toi,Bois-Redon !
Hardy trépignait, en proie à un accès defureur blanche qui, deux minutes, étrangla sa voix.Enfin :
– Que faites-vous ici ? Quiêtes-vous ? Des truands ? Parlez, pillards de nuit !Où est Roselys ? Qu’avez-vous fait de Roselys ? Par monpère, par le ciel, vous allez voir ! Hardy !Hardy !-Passavant-le-Hardy !
La reine, déjà, avait donné à Bois-Redon desinstructions complètes que termina ce mot réédité de Saïtano :– Surtout, sans effusion de sang, n’oublie pas !
D’un bond, Hardy fut à la table. Au choc, ellese renversa. Les trois actes de mariage voltigèrent çà et là.Frémissant, Jean sans Peur ramassa des parchemins…
– Hors d’ici, truands, hors d’ici !criait Hardy.
Sa griffe de lionceau se leva… Au même moment,il fut entouré, enveloppé, repoussé hors de l’oratoire, dans lasalle des pèlerins, de là dans la salle d’honneur, de là dans lacour, de là dans la rue…
Isabeau jeta un coup d’œil à la femme entréetout à l’heure :
– Va, Gérande. Et dépêche !
Le bravo femelle, à rude poigne, s’éloigna.Quatre des gardes se détachèrent pour l’escorter. Bientôt, au fonddu logis Passavant s’éleva la plainte terrifiée d’une voix depetite fille.
Et des appels :
– Hardy ! À moi, Hardy !…
C’était Roselys qu’on emportait…
Quelques secondes, la reine écouta ces crisd’enfant. Puis le silence plana. Elle se tourna vers Jean sans Peuret le vit qui, à la flamme d’une cire, brûlait des parcheminsroulés en boule… les actes de mariage !
– C’est fini ! dit-il. Plus rien àcraindre.
– Allons, dit la reine.
Escortés par le capitaine des gardes et seshommes, dont deux allumèrent des torches, Isabeau et Neverssortirent, évitant de regarder du côté de la flaque pourpre quis’élargissait sur les dalles.
Sous son auvent, Saïtano guettait. Lorsqu’ilvit paraître la reine, il s’avança. Son premier coup d’œil fut pourles mains du capitaine des gardes ; son deuxième pour cellesde Jean sans Peur. Il les vit rouges, et il sourit.
– Madame, dit-il, une« erreur… » oh ! réparable, certes…
– Elle est réparée ! fit Isabeau,hautaine.
– Est-ce que la personne… a bu tout demême ? demanda-t-il avidement.
– Oui. Attention, reprit la reine avecrudesse. L’erreur, je vous la pardonne. Mais ce que vous avezpromis…
– L’enfant mort, madame ! Donnez-moil’enfant mort ! Le reste me regarde !
– On vous l’apporte ! dit sourdementla reine.
Elle s’éloigna, suivie de toute la bande, dansla lueur des torches, fatale, terrible – inconscientepeut-être.
– L’enfant qui vient de passer,poursuivi ! Je m’en doutais, songea Saïtano. Bien. J’aiquelques minutes…
Et il entra dans le logis, se dirigea au jugévers la pièce dont, du dehors, il avait vu les baies teintées delumière : l’oratoire. Il l’atteignit, s’y glissa, et tout desuite vit le cadavre. Rapide, silencieux, il courut s’agenouiller,souleva le corps, l’adossa au mur, posa sa main sur le cœur, commeavait fait Bois-Redon.
Alors un sourire d’inexprimable triomphedétendit ses lèvres. Il haleta :
– L’expérience est concluante. Voici unefemme laissée pour morte. Le coup a atteint les sources de la vie.Elle devrait être morte. On a dû sûrement s’assurer qu’elle étaitmorte… oui… mais elle a bu ! Elle a bu ma liqueur qui a arrêtéla mort au seuil de cette blessure !… C’est donc bienvrai ! Je suis donc vraiment sur la trace de la grandedécouverte !… Et tout à l’heure, avec le sang de l’enfant mortmêlé au sang des trois vivants…
Il s’arrêta, flamboyant d’orgueil…
Puis, sans plus s’occuper de Laurence, morteou vivante, d’un glissement de spectre, il se retira…
Elle demeura là, adossée au mur, comme Saïtanol’avait placée. Et son sein, d’un mouvement rythmique, se soulevaitet s’abaissait. Le sang ne coulait plus de la blessure. Le cœurbattait… ce cœur dont Bois-Redon avait constatél’immobilité !…
La morte vivait…
Cependant, Hardy de Passavant bataillait dansla rue, reculait, revenait à la charge, attaquait, donnait un coupde griffe, reculait encore, refoulé par ces ombres qui lepressaient de toutes parts, refoulé vers la Seine, vers la Cité…vers le logis d’horreur où les trois vivants attachés sur desescabeaux « attendaient » l’enfant mort !… Iln’avait pas une blessure, pas une égratignure. Il se rendait comptequ’on le ménageait. Pourquoi ? Pourquoi ? Alors que luien avait déjà blessé cinq ou six ! Que voulaient-ils ? Àquoi cherchaient-ils à l’acculer ? Il s’affaiblissait. Ilhaletait. Des pensées d’épouvante l’assaillaient. Il avait lasensation qu’un danger pire que la mort le menaçait. Quoi ?Quel danger ?
– Plutôt mourir ! cria-t-il en sejetant une dernière fois sur les silencieux fantômes.
Plutôt que quoi ? Il ne savait pas. Maisil se rua pour mourir – pour échapper à la « choseinconnue », et dans le même moment, il s’affaissa, assommé parun coup sur le crâne.
L’évanouissement de Hardy fut bref. Lorsqu’ilrevint au sentiment des choses, il se vit étendu sur un plancherrugueux qui se balançait mollement, et il entendit le froissementsoyeux de l’eau déchirée à intervalles réguliers ; il ne fitqu’ouvrir et fermer les yeux ; la vision lui resta, trèsnette, de deux formes noires, assises côte à côte sur un banc, etd’une tête penchée sur lui… ce fut un éclair : il était dansune barque, poussée par deux rameurs, et quelqu’un veillait surlui.
Pourquoi dans une barque ? Où leconduisait-on ?…
De nouveau, il rouvrit et ferma les yeux.Cette fois, toute son attention s’était concentrée sur cette têtepenchée. Hardy frémit. Sur ce visage de colosse, en toutes lettres,il venait de lire la volonté de le tuer.
Mais pourquoi ne le tuait-on pas ?…
Le colosse, l’homme qui l’examinait, c’étaitBois-Redon.
Et Bois-Redon songeait :
– Pourquoi sans effusion de sang ?D’un seul coup de dague, ce serait fait. Et puis, le corps à l’eau,ni vu ni connu. Au diable le Saïtano et ses œuvres demaléfice ! Mort violente sans effusion de sang !… Quefaire ? Un nouveau coup sur la tête ? Lui serrer lesdoigts à la gorge ?…
Traduction claire mais longue d’une penséeconfuse qui ne fut qu’une bouffée… à peine le temps d’atteindre lemilieu du fleuve. Si Bois-Redon, à cet instant, avait regardé deprès l’enfant, il eût eu une notion exacte des formes que prendl’horreur sur un visage humain. Mais Bois-Redon s’était redressé.Il venait de choisir. Un coup d’assommoir sur la tête, c’est plusvite fait. Avec une effroyable tranquillité, Bois-Redon retroussaitla manche de son bras droit.
Hardy, sur cette figure de poupée, vit labouffée de pensée mortelle ; il vit le hideuxpréparatif ; il se raidit ; toutes les forces vives deson esprit, de son imagination, de son corps, de ses nerfs, il lesappela, les condensa, pour ainsi dire.
– Il faut que je le tue, ainsi !grogna Bois-Redon.
Il leva son poing, – masse de boucher.
Dans ce moment, la barque oscilla comme unebalance affolée : les rameurs eurent à peine le temps decrier : Ho ! ho ! Nous chavirons !… Bois-Redoneut à peine le temps de lever le bras… D’une ruée frénétique, Hardysoudain debout, ses forces décuplées, repoussait violemment lecolosse ; il y eut un juron furieux ; puis le bruit moud’un corps dans l’eau… Hardy venait de sauter.
L’instant d’après, parmi ces lueurs vagues quijaillissent des sillons liquides, les gens de la barque le virentqui émergeait. L’un d’eux leva sa rame. Bois-Redon, à temps, arrêtale coup, et hurla :
– Sans effusion de sang, qu’on t’a dit,triple brute !…
Et lui aussi, sauta.
La barque, doucement, se mit à descendre lecourant, entre la double haie de maisons qui baignaient leurs piedsdans le fleuve, se maintenant de conserve avec les deux nageurs,impassible spectatrice du drame. Mais Bois-Redonvociféra :
– Voulez-vous bien déguerpir,truandaille !
La barque fit demi-tour. Bois-Redon se coupaitainsi tout secours possible. Mais il lui avait été ordonné den’être vu de personne en entrant dans la rue aux Fèves.
Hardy était bon nageur ; il plongea, puisrevint à fleur d’eau, puis, d’un effort méthodique, se mit àdescendre le fleuve bordé de maisons, sans quais, sans berges. Avecla rapidité du souvenir et de l’imagination, il se dit qu’il neretrouverait de berges pour aborder que soit devant le château duLouvre, soit devant la tour de Nesle. Tout affaibli qu’il était parla lutte et le coup reçu sur la tête, il nageait avec vigueur.
Il entendit derrière lui un clapotement ;une seconde il tourna la tête et il vit…
Une énorme silhouette de ténèbre plaquée surténèbre se dressait sur lui…
Le colosse, d’un effort, se soulevait hors del’eau pour se laisser retomber de tout son poids sur Hardy. Dans lanuit, il y eut un ricanement, un rauque : « Je tetiens !… » puis plus rien : Hardy éperdu avaitplongé. Bois-Redon, entraîné par l’élan, disparut sous l’eau…
Là, il y eût alors de terribles remous…
Tout de suite, Hardy chercha à remonter à lasurface et, à chaque tentative, il se heurtait à un bras prêt à lehapper, à ce grand corps qui se débattait, à cet ennemi qui,frénétiquement, le cherchait… Hardy étouffait, il râlait, il étaitau bout de ses forces… Une seconde, ils furent corps contre corps…D’un dernier recul de tout son être, Hardy se libéra… revint àl’air et se laissa aller à la dérive. Il ne voyait plus l’ennemi.L’instinct seul le soutenait encore et le guidait… Non loin de lui,sur sa gauche, une ombre se dressait, gigantesque fantôme quisemblait s’intéresser à ce drame.
Hardy reconnut ce fantôme : c’était latour de Nesle… Le souffle court, les yeux agrandis, il put donnerle suprême effort, il sentit qu’il touchait et se traîna vers laberge… Il n’en pouvait plus et dans cet instant il entendit quederrière lui quelqu’un s’avançait, le suivait pas à pas, sortait del’eau en même temps que lui… Tout à coup, dans le lourd silence, lagrosse cloche du Louvre, derrière, tinta fortement, sonna unedemie. Hardy fut secoué de la tête aux pieds d’un tressaillementtel que son impression très nette – sa dernière impression ! –fut que le battant de la grosse cloche venait de le frapper à lanuque. Dans la même seconde, son être entier parut sepétrifier ; il tomba tout d’une pièce et demeura sur le sable,sans mouvement, sans respiration, sans vie…
Bois-Redon s’arrêta, soufflant, grognant, sesecouant. Il se mit à genoux sur le sable en grommelant on ne saitquoi contre la nécessité de tuer les gens sans verser lesang :
– Tiens ! fit-il brusquement, il estmort !…
La besogne était toute faite. Bois-Redon cessade grogner. Longuement, minutieusement, la main, puis l’oreille surle cœur, il examina Hardy.
– Mort de noyade, fit-il enfin. Et pasune égratignure. Tout va bien. Allons !
Il prit le cadavre dans ses bras et s’aperçutalors qu’il était d’une inconcevable raideur. Il eût été impossiblede plier un bras ou une jambe de ce cadavre.
– Oh ! frissonna Bois-Redon, est-cedonc que déjà la mort accomplit son œuvre ?… déjà ?… sivite ?…
Mais ennuyé d’en avoir pensé si long en uneseule fois, il secoua la tête et, jetant le corps sur son épaulecomme une planche, se mit en route, entra dans la Cité, parcourutla rue aux Fèves, étroite, noire, sinistre, s’arrêta devant lamaison bancale et bossue qui ne tenait debout qu’en employant sesdeux voisines comme béquilles. Au coup de marteau, Saïtano parut.Bois-Redon entra dans la première salle encombrée d’herbes quiséchaient en paquets, pendus aux poutres et aux murs…
– Passez, dit Saïtano.
Bois-Redon fit un rapide signe de croix etentra dans la deuxième salle. Le rideau était ouvert. Les trois« vivants » étaient là, sur leurs escabeaux, les veinesde leurs tempes enflées par l’épouvantable effort tenté pour crier,les yeux fous, les cheveux hérissés. Et ils virent !… ilsvirent passer Bois-Redon avec, sur l’épaule, ce cadavre raide commeune planche…
– Passez, dit Saïtano.
Bois-Redon, blême, entra dans une troisièmesalle. Elle était dallée. Elle n’avait pour tout meuble qu’unegrande table de marbre légèrement inclinée, et dans un coin, unseau en bois, dans ce seau une grande éponge. Bois-Redon comprit etdéposa sur la table de marbre le corps de Hardy.
– Aidez-moi, dit Saïtano.
Il commençait à dévisser les fortes vis quimaintenaient au plancher les pieds des escabeaux. Bois-Redon obéiten grelottant. Bientôt les trois escabeaux furent transportés dansla salle dallée, près de la table de marbre, et les yeux fous destrois « vivants » se fixèrent sur le« mort »…
Bois-Redon partit. Une fois dans la rue, il semit à courir comme un insensé… il avait peur !
Saïtano demeura seul – en présence du mort etdes trois vivants.
C’était un homme sans âge, d’une extravagantemaigreur, non sans beauté dans ses attitudes, avec un visage d’unsérieux angoissant où, sur des yeux qui perçaient jusqu’à l’âme,des yeux incandescents, on ne voyait que le front majestueux etterrible. On l’avait vu à Palerme, à Naples, à Venise, à Florence,patries de stryges et de sorciers. Il venait de Rome, et sonregard, qui avait sans doute interrogé les descendantes dessibylles, gardait le reflet du mystère que les siècles ont faitpeser sur la Ville Éternelle.
Saïtano songea tout haut :
– Encore un effort, et j’y suis ! Ceque j’ai vu de cette femme au logis de la rue Saint-Martin meprouve que je suis dans la bonne voie…
Ses yeux se heurtèrent aux regards demalédiction et d’horreur des trois enchaînés.
– Passavant ? reprit-il. Hardy dePassavant ? Ce doit être du beau sang très pur… Silence, vousautres, silence !…
Il disait cela aux trois bâillonnés dont lesregards hurlaient. Ils entendaient ! Ils écoutaient cesparoles qui tombaient brûlantes comme du plomb fondu dans leurspauvres cervelles affolées et s’y gravaient à tout jamais…
– Ne criez pas ainsi, leur dit-il. Vousne pouvez me faire ni pitié ni peur. J’ai un nom qui exclut toutsentiment humain. Je m’appelle Science. Or la science possède unelogique implacable. Qu’est-ce que la science ? La conquête dela vie. La vie sans fin ! L’éternité !… Cela doitarriver. Dans dix mille ans peut-être. Mais pourquoi pasaujourd’hui ? Il s’en faut d’un rien. Vie éternelle !Quel rêve ! quel rêve !… Cette reine stupide s’imagineque je cherche le moyen de satisfaire ses pauvres, ses bassespassions, et de supprimer le fou de l’Hôtel Saint-Pol !…Sacrifier ; cela ces trois vies humaines… ce seraithorrible ! Les sacrifier pour dompter la mort et me fairel’égal de Dieu, c’est autre chose ! Taisez-vous ! Quesont vos trois vies, cent, mille, un millions de vies, si j’arriveà résoudre le grand problème !
Leurs têtes vacillaient. Ils étaient auxlimites de la terreur. La folie flambait dans leurs yeux immensesremplis de plaintes et d’imprécations.
– Je vais, dit Saïtano d’une voix étrangeet tremblante, je vais mêler votre sang vivants goutte à goutte, ausang de ce mort, Assez !… Allons !… Au travail !…Commençons par ouvrir le cœur de l’enfant mort !…
Il mit à nu la poitrine de Hardy, et posa unflambeau près de sa tête.
De l’armoire de fer, il sortit trois flaconspareils à celui qu’il avait donné à la reine, et il les plaça surla table de marbre. Puis, dans une boîte, il saisit un outild’acier très mince, très affilé. Un instant, il considéra cettepeau blanche, fine, délicate…
Et tout à coup, il appuya la pointe du scalpelsur la poitrine.
Nous devons prendre ce chapitre de son débutmême, c’est-à-dire du moment où Hardy de Passavant sortait del’eau. À ce moment, ses nerfs étaient exaspérés. Les quelquesheures qui venaient de s’écouler n’avaient été pour lui qu’unesuccession d’émotions violentes.
Un enfant de douze ans ! Bien qu’il eûtla vaillance d’un homme et la force d’un adolescent de quinze ans,Hardy n’avait encore achevé que son douzième anniversaire. Unenfant, donc. Oui. Mais de quelle époque !
Hardy, donc, d’émotion en émotion, de lutte enlutte, parvenu à la suprême surexcitation nerveuse, s’abattit toutd’une pièce, tout raide, sur le rivage, à l’instant même où,derrière lui, dans le vaste silence, retentissait la cloche de lagrosse tour du Louvre.
Sa dernière sensation fut que le battant de lacloche l’avait frappé à la nuque.
Comme Bois-Redon s’en assura, Hardy n’étaitplus qu’un cadavre, semblable à tous les cadavres, sauf cetinconcevable et trop rapide raidissement du corps. Le cœur nebattait pas. La peau était livide ; les yeux révulsés. Hardyétait mort…
Les morts ont-ils une pensée ?…
Hardy était mort.
Et Hardy pensait.
C’était affreux, du reste.
Les pensées se produisirent en lui par affluxnon successifs, mais simultanés ; elles accouraient des divershorizons de la conception, se heurtaient et retombaient avecfracas ; il n’y avait plus de fil, conducteur ; lalogique se disloquait ; l’ordre inévitable qui règne même surle monde idéal des fous était aboli ; c’étaient des coups depensée comme il y a des coups de tonnerre ; c’étaient, dans lachambre noire de ce cerveau, des portes ou des fenêtres quis’ouvraient du dehors et se refermaient en claquant par une volontéqui n’était pas la sienne.
Cette destruction totale de direction créa enlui d’intraduisibles horreurs. L’horreur le pénétra par tous lespores. Il ne respirait pas. Mais il avait conscience d’être plongédans une atmosphère d’horreur. La notion d’espace n’existait plus,car il se sentait seulement tomber sans fin dans il ne savait quoi.Détruite aussi la notion de temps, car il n’y avait dans cettechute aucun point de repère. Donc ces poutres maîtresses quiétayent la charpente du monde idéal, et qui nous rassurent, nousfont à chaque seconde constater que nous « sommes »,s’étaient écroulées ; il vivait en rien ; le sens de« rien » se fortifiait en lui ; sur cesinsaisissables pensées qui l’effleuraient de leurs ailescotonneuses, il y avait une affirmation persistante qui lesdominait, qui crépitait, roulait comme un lointain et ininterrompugrondement de tambour :
– Mort ! Mort ! Je suismort ! Je suis dans la mort !…
Tel fut l’état où se trouva soudain placéHardy.
Il était mort. Et il pensait.
Autour de lui, cependant, les chosescontinuaient d’être. Avec ces choses ambiantes, peu à peu, ilreprit contact. Nous disons peu à peu. Cela n’implique pas unelongue durée de temps. Ce peu à peu fut peut-être franchi enquelques minutes. Mais du moment où, par le toucher, l’ouïe, lavue, il eut repris contact avec le monde naturel, il put épeler auhasard, dans l’ordre où elles se présentaient d’elles-mêmes, dessensations fantastiques, hors d’humanité, mais déjà revêtues deformes ayant quelque apparence de précision. Il épelait :
– Tout est vertige. Une chosem’emporte[2]. Quelle chose ? Où meporte-t-elle ? Dieu ! Dieu ! C’est la mort quim’emporte dans le vertige, et ce balancement sera éternel.Oh ! si la chose pouvait seulement ne plus me balancer !…Dieu ! Dieu ! Voici l’homme rouge qui va me guider dansle vertige éternel ! À moi ! À moi !…[3]
Hardy crut pousser une forte clameur, mais seslèvres ne laissèrent passer aucun son. Tout à coup, il eut lasensation que la chose cessait de le balancer ; l’homme rouge,le guide de la mort désignait son cercueil, et on le plaçait dansce cercueil dur et froid, un lit de pierre [4]…
Puis, l’unique sensation qui absorba toute sacuriosité fut celle d’un brasier effrayant allumé près de sesyeux[5]. Il se cria qu’il était damné. Il voulutne plus voir la flamme, et l’effort vain qu’il fit pour fermer lesyeux fut effroyable. Il sentit haleter et se débattre en une lutteterrible non pas son corps qui demeurait rigide, mais sa penséeaffolée par la souveraine injustice de sa damnation. Il se sentitcrier, hurler d’épouvante. Il eut l’odieuse impression que l’hommerouge l’avait enchaîné sur le lit de pierre, muscle à muscle, fibrepar fibre ; il éprouva cette atroce et indescriptiblecertitude qu’il se débattait contre l’impossible, que, dans lessiècles des siècles, il se débattrait ainsi…
Brusquement, l’impression qu’il était damné,de vague et diffuse, se fit inexprimablement précise et secorrobora de détails : L’homme rouge était un démon armé d’unegriffe aiguë[6] ; le démon se penchait sur lui, etde sa griffe, allait se mettre à labourer sa poitrine…
Enchaîné sur un lit de pierre, livré à undémon chargé de lui fouiller le cœur avec sa griffe luisante, voilàdonc la forme qu’avait prise alors la pensée de Hardy – pensée deplus en plus coordonnée, de plus en plus possible à formuler. Maisen même temps que se précisaient les images de son rêve de mort,l’effroi atteignait au paroxysme. La lutte contre les chaînesdevint furieuse. Il y eut l’incomparable effort d’une conscienceessayant de se libérer. Et tout à coup, il comprit que du fond deson être, à son appel désespéré, accouraient toutes les forces devie… et, avec une soudaineté de coup de foudre, il éprouva qu’ils’était délié !…
Et, à cette seconde, à la poitrine, ilressentit une souffrance rapide… la griffe ! c’était la griffedu démon qui entrait dans sa chair !… D’un dernier effortdélirant, il acheva « de se délier », et un cri terribleretentit dans la salle…
À l’instant même où la pointe du scalpelcommença à pénétrer, strida le cri du cadavre, – et Saïtano,reculant d’un pas, frappé de stupeur, demeura immobile, l’outil enl’air. Une goutte de sang vermeil mettait sur la poitrine blanchela note d’un beau rubis tremblotant.
Effaré, il regardait cela…
Les trois vivants regardaient aussi…
– Qui a crié ?…
D’un œil soupçonneux, il inspecta les trois.Mais les bâillons solides n’avaient pas bougé. Saïtano ramena sonregard sur le cadavre, et précipitamment recula encore d’un pas endisant :
– Par le Christ, c’est lui qui… oh !le voici qui me regarde !
Le cadavre le regardait, oui. Et presqueaussitôt, il se souleva, tendit vers lui une main crispée commepour conjurer une apparition… il se levait… il descendait de latable de marbre !…
– Vivant ! gronda Saïtano, avecdésespoir.
– Vivant ! répéta Hardy, avecdoute.
Quelques secondes, ils demeurèrent face àface, en silence, pétrifiés. Si la soudaine souffrance du coup descalpel avait suffi pour arracher Hardy à l’état où, dans la mort,il avait vécu de si effrayantes minutes, son esprit désemparéflottait encore entre le rêve et la réalité. Brusquement, comme undéclic, les forces d’âme et de corps s’éveillèrent. Sur la table,il aperçut la boîte à outils du savant. Il y plongea la main etsaisit une lame forte et large comme un poignard. Saïtano ne parutpas avoir remarqué ce geste. Ses yeux demeuraient rivés sur lamince blessure qu’avait faite le scalpel et d’où le sang coulait,traçant une légère ligne serpentine. Il n’éprouvait nul effroi decette résurrection, étant habitué à jouer avec les morts ; ilne se demandait même pas comment son scalpel avait touché unvivant, croyant s’attaquer à un cadavre. Mais il regardait ce sangqui coulait et frissonnait de rage : sa tentative avortait.Quelle tentative ?… Il n’était plus le savant implacable, maissans haine ; il était un avare ruiné devant celui qui l’adépouillé, il était le chercheur d’impossible qui, avec fureur,avec haine, contemple l’obstacle imprévu.
Hardy et Saïtano n’avaient pas bougé de leursplaces et se fixaient, les yeux dans les yeux. Les trois enchaînés,livides, regardaient, et leurs yeux tournés vers Hardy contenaientmaintenant une frénétique espérance.
Soudain, Hardy les vit. Il tressaillit. Sonpremier mouvement fut de s’écarter, de fuir l’exorbitante vision.Puis, presque aussitôt, dans cette généreuse nature, le courage etla pitié l’emportèrent. Il « vit » ces appels forcenés,cet espoir qui les tordait… Et il cria :
– Oui ! oui, je vais vousdélivrer !…
Saïtano saisit un poignard à sa ceinture,bondit, et hurla :
– Que vous m’échappiez, vous, c’est déjàterrible pour moi ! mais quant à ces trois-là, par l’enfer, situ y touches…
Hardy ne comprit pas, n’entendit pas,peut-être. Il jeta son cri de guerre :
– Hardy ! Hardy !Passavant-le-Hardy !…
Dans le même instant, il trancha les liens ducondamné qui se trouvait le plus près de lui. Le poignard deSaïtano s’abattit dans le vide : Hardy s’était jeté à plat surles dalles, et déjà, sous la table, il allait aux deux autrescondamnés ; quand il se redressa, ils étaient libérés :manœuvre admirable, certes, par sa promptitude. Mais n’était-il pasplus admirable encore qu’en un tel moment l’enfant songeât à lasûreté de ces inconnus ?…
Saïtano fut hébété par la prestesse,l’agilité, la décision de cet adversaire imprévu.
Sombre comme un archange d’enfer, inexorablecomme la science, il considérait les trois délivrés qui, massésdans un angle de la salle, frottaient énergiquement leurs poignetset leurs chevilles tuméfiés. Débâillonnés, ils ne songeaient pas àcrier. Leurs yeux seuls avaient gémi, imploré, jeté desimprécations. Maintenant, ils se taisaient, et leurs mâchoiresconvulsivement serrées n’eussent pu laisser passer aucun son.
– Ceux-là ne diront rien, songea Saïtano.La terreur a aboli chez eux la mémoire. Demain, ils serontincapables de retrouver cette rue, ce logis pour me dénoncer. Il ya même quelque chance pour qu’ils ne reviennent pas de la peur etqu’elle les tue sous quelques jours. Oui, ceux-là setairont !…
Mais alors, son regard farouche s’arrêtait surHardy qui, campé devant les trois, son couteau à la main, semblaitles protéger encore et défier Saïtano.
– Celui-ci parlera ! Celui-ci al’intrépidité d’âme qui terrasse la terreur. La reine ne me« reconnaîtra » pas. Son intérêt, même, est de hâter monsupplice. Damnation ! Que cet enfant dise mes travaux, dénoncemon scalpel, et je serai pendu, à moins que l’ignorante populace dela Cité n’allume un feu de joie pour y brûler un sorcier !… Lesorcier !… Ah !
Ah !… Jean de Folleville[7] est un chien de chasse qui devient enragéquand on lui montre un sorcier… Il faut que l’enfant setaise !… Si j’attaque, il y aura bataille, clameurs,vociférations… le voisinage me tient à l’œil… non, non, il faut iciuser de ruse, les séparer, et j’attaquerai le petit chevalier toutseul…
– Maudit, que voulais-tu faire denous ? cria à ce moment Hardy.
– Maudit ! Maudit !Maudit ! hurlèrent les trois.
On eût dit que la voix de Hardy leur avaitrendu la parole.
– Allez ! dit Saïtano, vous êteslibres…
– Libres ? firent-ils ;haletants.
– Venez !…
Ils le suivirent clopin-clopant, tassés l’unsur l’autre, roulant des yeux énormes, suant encore de la peur, etfaisant des grimaces de douleur à chaque pas ; ils avaient étéadmirablement garrottés. Hardy fermait la marche.
Saïtano déverrouilla la porte de la rue.
À peine fut-elle ouverte, il y eut dans laCité le bruit de la course affolée des trois délivrés quifuyaient ; oubliant de jeter un seul merci à leur sauveur,emportés par la rafale d’épouvante, ils fuyaient comme s’ilseussent cherché le bout du monde pour s’y cacher…
Saïtano sourit. C’est cela qu’il attendait.Hardy prononça :
– Adieu, maudit ! Et prie ton Satanqu’il me fasse oublier ton repaire !
Et à son tour il s’en alla, mais avec latranquillité qu’il crut convenable pour sa dignité.
Le chercheur d’impossible, le scrutateur decadavres, Saïtano, se mit en route derrière lui, le suivant dansl’ombre, à quelques pas, guettant l’occasion pour s’élancer etl’abattre.
Hardy, lorsqu’il se crut seul, s’arrêta ets’appuya à un mur, à un angle du carrefour que formaient la rue dela Draperie, la rue des Marmousets et la rue de la Juiverie. Iltremblait de la tête aux pieds. C’était le choc en retour, laréaction. Ses vêtements étaient trempés. Il avait froid. Il sesentit seul dans ces ténèbres, seul dans la vie, sans père, sansmère, sans parents, sans amis – et il pleura.
Et comme il pleurait ainsi à chaudes larmesamères, un nom qu’il prononça tout bas, dans la candeur de son âmepure, fut comme une lueur illuminant la nuit où il sedébattait : Roselys…
Et Roselys !… Qu’avaient-ils fait deRoselys ?…
D’un coin d’ombre épaisse le guettait Saïtano…Sans doute il crut le moment favorable. Assurant son poignard danssa main, il marcha à l’enfant… À ce moment, il y eut un bruitd’armures entrechoquées, des lueurs de torches éclairèrent lecarrefour, et une voix cria :
– Holà ! Halte !Ici !…
Saïtano, froid et calme, maître de lui,obtempéra à l’ordre et, de la rue des Marmousets, vit déboucher uneforte patrouille qui venait de faire une rafle dans le Vald’Amour.
– Que fais-tu dehors à pareilleheure ? interrogea rudement la voix.
Saïtano jeta un coup d’œil sur Hardy arrêté àdix pas de là et songea : Il faut qu’il se taise !… Unéclair, soudain, brilla dans ses yeux, pour s’éteindre aussitôt. Ilallongea la main, et du bout du doigt toucha la poitrine du chef depatrouille.
– Mort de Satan ! grogna l’hommed’armes en se reculant. Est-ce là répondre ? Que veut dire cesuppôt du diable ? Parleras-tu ?
– Vous portez la croix de Saint-André,fit Saïtano.
– Oui bien ! Et après ?
– C’est l’insigne de la maison deBourgogne, reprit Saïtano.
– Bourgogne est mon maître !…
– Et Nevers est fils de Bourgogne,continua Saïtano.
– Ça, truand fieffé, temoques-tu ?…
– Non. Si vous voulez rendre service aunoble comte de Nevers, conduisez-lui cet enfant… Si vous voulezêtre pendu, laissez-le s’en aller.
Le chef de la patrouille fit un signe. En unclin d’œil, Hardy fut entouré, saisi malgré sa résistance, placéentre deux soldats qui le tenaient chacun par un bras.
– Je vais faire ce que tu dis, grognal’homme d’armes. Mais, nombril du pape ! si tu m’as trompé… enroute ! À l’hôtel de Bourgogne ! Et toi, suis-nous.
– Je vous suis, dit Saïtano. Mais si vousvoulez m’en croire, ce n’est pas à l’hôtel de Bourgogne qu’il fautchercher Mgr de Nevers.
– Et où, damné ruffian ?
– À l’Hôtel Saint-Pol !
On se mit en route. Saïtano, encadré par deuxdes gens d’armes, marchait en méditant : l’enfant se taira,Jean sans Peur le fera taire… Hardy s’avançait au milieu de latroupe avec cette sorte de bonne volonté du désespéré qui a reconnuinutile sa lutte contre le destin.
On s’arrêta devant un pont-levis.
Hardy leva les yeux, vit deux grosses toursmassives, gardiennes immuables d’une porte hérissée de pointes defer ; il reconnut l’une des entrées de l’Hôtel Saint-Pol, etse rappelant alors tout ce qu’il avait entendu murmurer lorsqu’onprononçait ce nom, il frissonna… Pourquoi, ah ! pourquoi leconduisait-on à l’Hôtel Saint-Pol ?… Le chef de patrouilleappela, se nomma, cria un mot de passe, et bientôt toute la troupes’engouffra sous une voûte dont une torche éclairait faiblement lesprofondeurs. Hardy eut l’impression d’entrer dans une tombe, et quejamais plus ne se rouvrirait pour lui l’énorme porte qui venait dese fermer en grinçant. Alors il sentit tomber sur ses épaules lefroid de la peur, il voulut résister, se débattre… Il futviolemment entraîné.
Jean sans Peur avait escorté la reine Isabeaujusqu’à l’Hôtel Saint-Pol et traversé avec elle cours et jardins,jusqu’à son palais. Dans la grande galerie à double colonnade, ellemarchait devant lui, onduleuse et souple, et de sa capuche retombéesur les épaules émergeait la masse d’or de ses cheveux. Comme elleallait atteindre sa chambre à coucher, elle se retourna tout àcoup, ses yeux resplendissants jetaient les effluves qui d’un fauvefont une bête soumise… Nevers frémit.
– Donc, fit-elle, il n’y a« presque » plus rien de vivant entre nous. Laurenced’Ambrun est morte. Et quant à sa fille… votre fille !…Gérande s’en est chargée…
– Plus rien, dit Jean sans Peur. Rien. Jele jure. Laissez-moi donc, maintenant, vous parler de mon cœur.Vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir… Je croyais vous aimer…Lorsque je vous ai vue dans cette galerie, lorsque je vous aientendue, j’ai cru vous comprendre, j’ai cru que d’un coup d’ailevous m’aviez porté aux sommets de la passion. Je me mentais,reine ! C’est depuis l’oratoire seulement que j’ai senti lafrénésie de l’amour se glisser dans mes veines. C’est en vousvoyant étincelante et terrible que je me suis mis à vous adorercomme on adore l’éclair que Dieu met à ses nuées… etmaintenant…
Il râlait. Les paroles de flamme n’étaient surses lèvres sèches que des lambeaux informes à peine balbutiés, maisdont Isabeau rétablissait le sens. Elle se mit devant une portelatérale et s’y appuya.
– Vous êtes tel que je vous voulais.Quand vous serez duc de Bourgogne…
Un affreux tressaut le secoua. Mais, paisible,jouant avec ses bracelets, elle poursuivit :
– Quand votre père sera mort, quand votrefemme Marguerite de Hainaut sera morte, quand mon mari Charlessixième sera mort…
Elle suspendit cette effroyable énumérationd’hécatombe. Et lui, livide, buvait ses paroles, pantelait sous laflamme de son regard. Et elle acheva :
– Alors nous unirons le duché deBourgogne au royaume de France, et avec nos armées nous rétablironsl’empire d’Occident…
Alors, en même temps que l’amour, l’ambitionforcenée se réveilla chez Nevers. Empereur ! Maître du mondechrétien !
Et dans cet instant Isabeau se révéla toutentière. L’œil en dessous, le sourire aux lèvres, elleacheva :
– Alors, Nevers, alors je serai àvous !…
– Alors ?… interrogea Jean sans Peuravec un rire sinistre.
– Alors seulement ! dit-elle.
– Tout de suite, gronda Nevers d’une voixrauque de folie passionnée. Tu es à moi !… Je teprends !…
Ses deux mains violentes, frénétiques,s’abattirent sur les épaules d’Isabeau. Elle n’eut aucun mouvementde résistance. Seulement, d’un geste rapide, elle ouvrit la porte àlaquelle elle s’appuyait, et appela doucement :
– Impéria !… Ma belleImpéria !…
Dans une chambre faiblement éclairée, Nevers,pétrifié d’épouvante, vit le fauve élégant et terrible qui, sur untapis, étira d’abord ses pattes de devant, puis sa longue échinerobuste et souple, puis se ramassa pour bondir, la gueule ouverte,les griffes au vent… Impéria !… la tigresse favorite d’Isabeaude Bavière !…
Le magnifique félin, brusquement, se détendit,et d’un seul bond vint tomber aux pieds d’Isabeau. Jean sans Peurtira sa dague… Il était livide. Mais il se criait : « Sije faiblis, si je recule d’un pas, elle va me tuer de son méprisd’abord, et me livrer ensuite à ce fauve… »
Isabeau, un instant, le considéra en dessous,et elle sourit.
Près d’elle la tigresse attendait, le muflelevé vers Jean sans Peur, et son souffle chaud, jetait dans l’airune légère buée grise.
– Tu vois ? dit Isabeau avec uneétrange douceur. C’est un ami. Allons, fais-lui une caresse…
Alors, la tigresse la regarda quelquessecondes – et elle s’aplatit… elle rampa… gronda… s’approcha deJean sans Peur et, lentement, d’un mouvement de souplesse exquiseet effroyable, se frotta à lui…
– Bien… très bien, ma belle Impéria… vousêtes vraiment belle et je vous aime !
Isabeau, rapidement, se baissa, et sur lemufle tiède du grand fauve mit un baiser violent. Puis elle seredressa et prononça :
– Allez, maintenant, allez, ma jolieImpéria…
Un instant après, la porte était refermée, lavision avait disparu, et Jean sans Peur, les oreillesbourdonnantes, le cœur à la gorge, vaincu, dompté, se courbaitdevant Isabeau plus encore sans doute pour cacher sa terreur quepour faire acte d’obéissance. Et Isabeau alors, d’une voixrude :
– Un appartement vous a été préparé aupalais de Beautreillis. Pour cette nuit, Nevers, vous êtes l’hôtede Charles Sixième et d’Isabeau. Allez… allez, vous aussi. Demainmatin, vous me donnerez votre réponse. Si vous m’avez comprise, sivous êtes digne de moi, si vous êtes l’empereur que rêvel’impératrice Isabeau, demain vous partez pour Dijon. Le jour oùj’apprendrai la mort de Marguerite de Hainaut, Charles VItombera… Allez, Nevers, songez à ce qu’il y a d’amour, de grandeuret de majesté dans la femme qui vous a appelé pour vous dire :« Je t’aime !… »
Ce dernier mot, elle le prononça avec une sisuave douceur que Jean sans Peur sentit son cœur se remettre àbattre avec violence. Mais quand il se redressa la reine avaitdisparu…
Alors un long soupir, où s’exhalaient la peur,l’amour et l’ambition, gonfla sa poitrine, et il sortit du palaisde la reine ; mais ses jambes tremblaient et sa mains’accrochait convulsivement à la poignée de sa dague.
Parvenu au palais de Beautreillis, qui étaitsitué dans, la partie méridionale de l’Hôtel Saint-Pol, il put sedemander si la reine avait voulu lui montrer le faste de sonhospitalité ou bien lui faire comprendre que pour cette nuit-là dumoins il était son prisonnier : le palais de Beautreillisétait rempli de gardes harnachés de pesantes armures qui firent lahaie sur son passage, tandis que six valets porteurs de flambeauxmarchaient devant lui pour l’éclairer.
Jean sans Peur s’arrêta dans la grande salledes armes et, renvoyant l’escorte, se laissa tomber dans un de cesvastes et profonds fauteuils du temps, aux dossiers tout fouilléspar la prodigieuse imagination de l’art gothique.
Les gardes se retirèrent, – mais s’arrêtèrentdans la salle voisine.
Le front dans la main, Jean sans Peurméditait :
– Le duc de Bourgogne… mon père ! –Marguerite de Hainaut… ma femme ! – Charles sixième… moncousin !
C’est autour de ces trois noms qu’évolua saméditation… c’est sur des rêves rouges qu’il échafaudait le rêveradieux de la passion qu’il portait maintenant dans sa chair… et lerêve resplendissant au fond duquel étincelait la couronne del’Empire de Charlemagne restauré !… Cela dura longtemps sansdoute, jusqu’à l’heure où un page entra, s’arrêta devant lui, etannonça :
– Monseigneur, un homme est là quiprétend venir d’un logis de la rue Saint-Martin…
Jean sans Peur tressaillit violemment. La rueSaint-Martin ! Le logis Passavant ! La morte del’oratoire, la pauvre et douce amante d’antan sacrifiée, bafouée,assassinée !… Et la fille ! Sa fille !… Il avaitoublié tout cela… Fini, écrasé, tué, ce songe du passé !…
Non, tout n’était pas fini de ce côté-là…
Les yeux haineux, la parole mauvaise, l’espritassiégé de vagues terreurs et de pensées de meurtre, il ordonnaqu’on introduisît l’homme qui venait de la rue Saint-Martin…
Saïtano parut…
– Comment t’appelles-tu ? Quies-tu ? Que veux-tu ? demanda Jean sans Peur.
– Mon nom ? dit Saïtano. Il importepeu, monseigneur. Qui je suis ? Demandez à Sa Majesté la reinequel est l’homme à qui, par six fois déjà, elle a fait l’honneur del’aller voir en la Cité. Ce que je veux ? Vous prévenir qu’ilreste un témoin de l’affaire du logis Passavant…
– De quoi te mêles-tu ! grondaNevers.
– De votre réputation, monseigneur, ditfroidement Saïtano. Il y a les actes, monseigneur…
Nevers frissonna. Sa dague, au même instant,fut hors du fourreau.
– Vous ne pouvez pas me tuer, dit Saïtanoen étendant le bras. Vous atteindriez la reine !…
– Drôle ! grinça Nevers.
Saïtano se redressa et frémit. Ses yeux eurentun éclair flamboyant… la haine était née dans son âme obscure. Unmot ! Nevers avait dit un mot de trop ! Un mot queSaïtano ne devait jamais pardonner. Devant ce regard de mort, Jeansans Peur recula. Puis, à voix basse :
– Parle ! Dépêche !
Saïtano se redressa, et à haute voixprononça :
– Il y a eu de votre fait ou de par votrecomplicité, il y a eu, monseigneur, infamie, félonie etforfaiture…
Nevers devint pourpre.
– Misérable manant, tu oses insulter tonseigneur !
En même temps, avant que Saïtano eût pu faireun geste, la main de Nevers se leva. Dans la même seconde, cettemain s’abattit sur le visage de Saïtano…
L’homme de la Cité, livide, n’eut pas un mot,pas un geste. Mais aux mille plis de son front couvert de sueur, oneût pu voir ce qu’il souffrait. Et si Nevers avait pu lire dans soncœur, il l’eût poignardé.
– Parle, maintenant, reprit Jean sansPeur.
– Monseigneur, dit froidement Saïtano,les actes de mariage ont été détruits. Vous savez que vous n’avezrien à craindre de ceux qui ont signé avec vous. La fiancée estmorte. Les témoins se tairont. C’est votre affaire. Mais je vousdis : il y a un « témoin » qui parlera,lui !…
– Un témoin ! fit Nevers. Quicela ?…
– Celui que messire Amaury de Bois-Redondevait réduire au silence. L’enfant, monseigneur : lechevalier Hardy de Passavant…
– Il a échappé à Bois-Redon ?…
– Et à la mort ! dit Saïtano.
Rudement, talonnant le parquet de chêne, lecomte de Nevers fit quelques pas, gronda un furieux juron, puis,revenant sur Saïtano :
– Cet enfant… il faut, coûte que coûte,le retrouver.
– Monseigneur, l’enfant est là, ditSaïtano. Celui-là parlera. Tôt ou tard, fût-ce dans vingt ans, vousle verrez se dresser devant vous et crier : « J’aivu !… » Cela ne me regarde pas, monseigneur. C’est vousseul que cela regarde. Moi, je vous l’amène. Il est là. À vous dele faire taire… Un dernier mot : seuls, les morts ne parlentpas, monseigneur !
Nevers détacha son escarcelle et la posa surune table devant Saïtano. Elle était gonflée d’or. Saïtano larepoussa du bout du doigt et murmura :
– Plus tard, monseigneur, plus tardj’aurai ma récompense. Adieu, monseigneur… à vous revoir !
Il sortit sans hâte, laissant Nevers étonné,subjugué, en proie à ce sourd malaise que provoque le contact desêtres inexplicables, et se disant :
– Celui-là est mon ennemi mortel.Pourquoi ?…
Quelques instants plus tard, le chevalierHardy de Passavant était devant Jean sans Peur. Et ce fut étrange.Nevers était immobile, la main à la garde du poignard, les yeuxfixés sur Hardy. Nevers voulait frapper. Il savait qu’il finiraitpar frapper. Il fallait que ce fût vite fait. Et il ne frappaitpas… Hardy, la gorge serrée d’angoisse, le cœur battant,surveillait cette silhouette à demi perdue dans l’obscurité.Reconnaissait-il l’homme de l’oratoire ?… Ce qu’il y a de sûr,c’est qu’il reconnaissait un ennemi mortel. Ils ne se disaientrien…
Tout à coup, Nevers se mit en marche,soufflant de ce souffle fort et rauque des fauves qu’un obstaclecontrarie.
Hardy le regardait venir. Soudain, d’un gestenerveux, il étendit la main vers Nevers, et cria :
– Vous avez du sang au visage ! Vousavez tué ! Qui avez-vous tué ?…
Nevers recula en pâlissant. Il avait encore auvisage le sang de Laurence. D’un geste machinal, il essuya sonfront. Et il recula. Il était arrivé à l’extrémité de la salle,près d’une porte. Hardy, demeuré à sa place, le voyait se perdredans les ombres accumulées là-bas… Tout à coup, il ne le vitplus !…
Nevers avait franchi la porte…
Nevers avait trouvé le moyen de tuer l’enfantsans le frapper…
– On dit, songea-t-il, que les cachots dela tour Huidelonne sont mortels. De quoi meurent les prisonniersd’État qu’on y enferme ? On dit qu’un homme robuste peut àpeine y vivre un an… Combien de mois… combien de jours y vivra unenfant ?…
Demeuré seul, Hardy respira, comme on peutrespirer quand on vient de voir la mort.
– Il faut fuir ! murmura-t-il.
Il ouvrit la porte par laquelle il étaitentré ; elle donnait sur une salle – et, là, douze hommesd’armes veillaient. Il referma doucement et courut à la porte paroù Nevers était sorti : fermée, verrouillée ! Il bondit àune fenêtre, l’ouvrit, calcula au jugé qu’une trentaine de pieds leséparaient du sol et se mit à tirer sur les rideaux de soie brochéequi ornaient l’embrasure ; les rideaux vinrent en bas et ilcommença à les déchirer par bandes pour s’en faire une corde…
Comme il achevait ce travail, il tourna latête, obéissant à cette impression d’inquiétude du prisonnier quis’évade, et il demeura frappé de stupeur : les hommes d’armesétaient là qui le regardaient faire en silence et souriaient. Hardypoussa un cri et s’élança à la fenêtre pour sauter : des brasvigoureux le happèrent, l’empoignèrent, et, violemment repoussé, ilalla tomber dans un fauteuil où il se tint immobile, farouche etfier, fermant les yeux pour ne pas laisser voir sa terreur.
Deux hommes entrèrent, deux colosses à barbeet chevelure incultes, coiffés de bonnets rouges à bandes bleues,vêtus de justaucorps lie de vin, de hauts-de-chausse rouges,chaussés de bottes montantes ; ils portaient à la ceinture unlarge et long couteau à lame nue, du côté gauche, et un trousseaudu côté droit : c’était le costume des geôliers de l’HôtelSaint-Pol.
Sans dire un mot, ils saisirent Hardy chacunpar un bras… Ils traversèrent une cour, puis une autre… Le silenceet les ténèbres pesaient de leur double poids sur ce désertmystérieux qu’était l’Hôtel Saint-Pol à cette heure de la nuit…
Hardy, de ses yeux agrandis, regardait droitdevant lui, au loin… Soudain, il se raidit, ses forces réveilléesbrusquement, et il jeta un grand cri :
– À moi ! À moi !…
Là… dans cette vaste cour qu’ils traversaient,une ombre venait d’apparaître… un secours possible, un homme quiaurait pitié, peut-être ! Dix pas encore, et il le vitdistinctement : il était vêtu de velours noir, il étaitaffreusement maigre, il marchait d’un pas incertain, tantôt troplent, tantôt précipité, il grognait des choses indistinctes, ilavait des sanglots étranges et des éclats de rire à fairefrissonner, et ses yeux, dans la nuit, ses yeux immenses jetaientdes lueurs d’éclairs…
– À moi ! À moi ! criaHardy !… Qui que vous soyez, venez à moi !…
L’être fantastique, apparition de cauchemardans les ténèbres, s’arrêta et, d’un accent rauque, tremblant,pareil à une plainte ironique et tragique :
– Halte ! Qui va là ? Quim’appelle ?…
– Le roi ! murmura l’un desgeôliers.
– Le roi fou ! gronda l’autre.
L’apparition, noire silhouette disloquée,ricanante et gémissante –, le fou, donc, se pencha etdit :
– Qu’est ceci ?
– Prisonnier d’État, sire ! direntles geôliers.
– À moi ! À moi ! répéta Hardy.Monsieur, êtes-vous gentilhomme ? Écoutez-moi ?Secourez-moi ! Oh ! Il s’en va !… À moi ! Àmoi !…
Les deux colosses un instant arrêtésl’entraînaient de nouveau. Le fou, brusquement, sous l’impulsiond’une nouvelle idée, s’était écarté, fantôme qui se perdait déjà auloin dans le gouffre des ténèbres… Il s’en allait à la poursuite deson rêve. Hardy entendit encore un ricanement funèbre, puis unesorte de hululement prolongé – puis ce fut le silence.
Les geôliers marchaient d’un bon pas. Ilsarrivèrent à une sorte de terrain vague, au bout duquel, isolée,triste, pensive, se dressait la tour Huidelonne[8].
La Huidelonne – reste, sans doute, de quelquechâteau disparu – était à peu près en ruines. Deux étages,pourtant, étaient encore logeables, – jadis salles d’armes ousalles de fête, maintenant repaires de geôliers.
Hardy, tout à coup, ne vit plus que lesétoiles au-dessus de sa tête : il était dans la tour.
Il fut soulevé par les deux poignes… il eutvaguement la sensation qu’on le descendait vers il ne savaitquelles profondeurs ; tout à coup il se sentit lâché, et tombasur les genoux, sur un sol fangeux ; en même temps retentit lebruit sonore d’une porte qui se ferme, il perçut des bruits rapideset mous de bêtes mises en déroute, il respira avec difficulté unair méphitique, il eut l’affreuse impression d’un silence de mortdans des ténèbres de tombe, et il s’affaissa évanoui, enmurmurant : « Adieu, Roselys, pauvre petiteRoselys !… »
Avec regret nous quittons un moment Hardy dePassavant ; mais en esquissant en quelques traits brefs ladestinée de Roselys d’Ambrun, nous restons dans un plan parallèle àla destinée de ce jeune héros auquel on nous permettra de payer letribut de notre admiration ; en succombant à la faiblesse, ildit : « Pauvre petite Roselys !… » Charmantinstinct de protection. Il eût pu, vraiment, se plaindresoi-même : il plaignit Roselys.
Que devenait-elle ? En peu de mots,voici :
Cette femme nommée Gérande qui était apparuedans l’oratoire du logis Passavant avait reçu du scribe de la reinedes instructions détaillées.
Elle monta dans la litière que la reine avaitfait aposter au coin de la rue Saint-Martin et fit asseoir prèsd’elle Roselys. À la porte Saint-Denis, les quatre gardes quil’escortaient furent remplacés par huit cavaliers de la maison deBourgogne qui attendaient là depuis deux heures.
Le scribe avait dit à Gérande : – Il fautque la petite fille disparaisse au loin et si bien que l’idée derevenir à Paris lui soit impossible. Le mieux, c’est qu’elledevienne l’enfant de quelque manant qui devra ignorer d’où ellevient et qui elle est.
Les moyens étaient laissés à la disposition deGérande.
La litière prit la route du nord, passa parDammartin, et vers midi, atteignit Villers-Cotterets, ville alorsbien plus importante que de nos jours.
À une centaine de toises de la ville, escorteet litière s’arrêtèrent.
Dans un champ d’avoine, une femme travaillait,près de là.
Elle vit arriver cette litière escortée parhuit cavaliers portant sur la poitrine la croix rouge deSaint-André. Elle en vit descendre Gérande qui, à pied, se dirigeavers la ville traînant par la main une petite fille pauvrementvêtue : cela excita sa curiosité, et, par un sentier detraverse, en toute hâte, elle gagna l’entrée de Villers-Cotterets,pour voir ce qui allait se passer.
Roselys ne pleurait pas – ne pleurait plus. Enpassant, cette petite notation : le moment vraiment terriblepour elle fut celui où, dans la litière, Gérande la dépouilla deson élégante et riche parure pour la transformer en une fille demanants. Brutalement saisie et enlevée de sa chambre, Roselys avaiteu peur, crié, appelé Hardy à son secours. Lorsqu’on la jeta dansla litière, elle sanglota à l’idée qu’on la séparait de sa mère etdu compagnon de son enfance. Lorsqu’elle vit qu’on sortait de Pariset que huit hommes d’armes, la lance au poing, trottaient à sescôtés, la terreur la fit grelotter. Mais jusque-là, somme toute, sapetite âme avait tenu bon. Elle ne comprit l’étendue de son malheurque lorsque Gérande, silencieuse, l’œil froid, la bouche serrée, lefront têtu, les mains dures, l’habilla de vêtements propres maisgrossiers. Alors elle cessa d’implorer et de sangloter, et elle setint immobile, raidie, dans un coin de la litière. Puis, peu à peu,d’étranges pensées se levèrent en elle et se mirent à travailler, àtisser les toiles du délire avec leur irrésistible puissanced’activité. Elle imagina qu’elle était à des centaines de lieues desa mère, et que des années, un temps inappréciable, s’étaientécoulés…
Alors si Gérande n’avait pas été l’incarnationde l’« insensibilité », si elle se fût penchée sur lapetite Roselys, même sans pitié, elle eût pu se demander pourquoises mains se glaçaient tandis que son visage s’empourprait, etpourquoi ses yeux agrandis par l’épouvante semblaient si égarés ettroubles.
Lorsqu’on mit pied à terre, Roselys marcha debonne volonté sans se rendre compte qu’elle marchait ; maiselle tremblait sous l’ardent soleil de juin, et ses dentsclaquaient.
Gérande, sans demander son chemin à personne,se dirigea sur le clocher, et entra au presbytère.
– Messire, dit-elle, je suis de Nanteuilet je vais à Soissons pour y retrouver mon mari. En partant, j’aiemmené avec moi cette fille, dont la mère est morte voici huitjours, et dont je ne puis me charger plus longtemps, vu que lamarche la met sur ses fins et que je suis pressée d’arriver.
Le prêtre jeta les yeux sur Roselys, etdit :
– Cette enfant est malade de quelquemauvaise fièvre.
– C’est justement pour cela…
– Comment s’appelle-t-elle ?
– C’est une fille sans nom, ditGérande.
Le prêtre était vieux, bon chrétien, bonhomme, secourable, et déjà se disposait à s’attendrir. Mais à cesmots : « fille sans nom », il se leva, fit un grandsigne de croix et, dans la simplicité de ses croyances :
– Rien d’étonnant, alors, qu’elle aitcette mauvaise fièvre. Il faudra l’exorciser. Ne pourriez-vous pasla conduire plus loin, jusqu’au premier bourg ?… Une fillesans nom !
– Impossible ! messire. Elle ne peutplus marcher.
Le bon vieux hésita, marmotta une courteprière, puis, comme c’était son devoir et son office :
– Eh bien, je vais donc la faire crier etexposer sous le porche de l’église. Si Dieu a pitié d’elle et quequelque bonne âme la veuille adopter, je la baptiserai,l’exorciserai et ferai l’acte d’adoption. Allez, ma digne femme, etque le Seigneur vous garde des larrons qui infestent laforêt !
Gérande s’inclina sous la bénédiction duvieillard ; puis, munie de ce viatique, s’en alla sans jeterun coup d’œil à Roselys. Bientôt, elle eut rejoint la litière, et,avec l’escorte, reprit le chemin de Paris.
Roselys fut conduite sous le porche del’église et y demeura, sous la surveillance du bedeau, homme d’unegrande piété qui eût cru manquer à son devoir en ne l’accablant pasd’injures.
Roselys ne comprenait pas, n’entendait pas,sans doute ; elle grelottait, voilà tout ; et le bedeauput, tout à son aise, décharger sa conscience.
Roselys fut criée.
C’est-à-dire que, par la ville, le crieurpublic fit savoir à tous qu’une enfant sans nom dont la mère étaitmorte se trouvait exposée sous la garde de Dieu à l’entrée de samaison, afin que chacun la pût venir examiner et voir s’il luiconviendrait de la prendre.
Alors, comme dans un rêve, Roselys vit seformer devant elle un grand demi-cercle de petites filles et degarçons ébouriffés, barbouillés, sales, rouges, bouffis, qui luitiraient la langue, lui faisaient les cornes, la dévisageaient deleurs yeux luisants de méchanceté, avançaient pour la pincer, sesauvaient à toutes jambes dès qu’elle faisait un mouvement, riaientaux éclats, huaient, se bousculaient, criaient : Commentt’appelles-tu, fille de… ? C’était l’avant-garde de la vertu.Le gros du bataillon ne tarda pas à surgir. Elles arrivaient detous les coins du pays, maudissant l’immoralité du siècle,s’affirmant les unes aux autres que la mère inconnue aurait dû êtretirée à quatre chevaux, qu’elle s’était dépêchée de mourir, lagueuse, pour aller retrouver Satan qui, sans le moindre doute,était le père : qu’heureusement la fille serait exorcisée enbonne et due forme. Elles étaient toutes là, les enragéesvertueuses, la Joubarbe, la Bicorneau, la Jambes-Tortes, laTommache, la Nez-Rouge, la Siroude, la Boncœur, et d’autres, elless’approchaient, tâtaient l’enfant, la retournaient, la soupesaient,ricanaient, prenaient des mines dégoûtées – aucune n’envoulait !
– Ça n’a ni bras ni jambes, sifflait laBoncœur.
– Ça doit manger comme quatre et ne rienfaire, sifflait la Tommache.
– Ça a dû être habitué par la mère àfainéanter, sifflait la Nez-Rouge.
– Ça vous a la peau fine et des doigts enfuseau, sifflait la Bicorneau.
Toutes les vipères sifflaient et se pâmaientd’aise à s’entendre siffler les unes les autres. L’enfant râlait,s’affaiblissait, devenait pourpre et livide coup sur coup,respirait à peine ; tout à coup, elle s’affaissa, les yeuxéteints ; il y eut une huée.
Une femme, alors, s’avança, et dit :« Je l’adopte !… »
C’était la paysanne qui avait vu, de sonchamps, arriver la litière de Gérande, qui avait longuement ruminéet avait fini par se dire : « C’est peut-être la fortune.Qui sait ?… »
À ce moment, au loin, sur la route, il y eutle sourd roulement d’une pesante troupe de cavalerie au trot ;cela se rapprocha rapidement ; les maisons dégorgèrent d’unefoule qui agita les bras et poussa de grands cris :« Orléans ! Orléans ! Vive Orléans !… » Etdans un nuage de poussière, sous la magnificence du soleil, parmides éclairs de lances, des chocs d’armures, apparut une brillantecavalcade…
D’abord six trompettes, puis un pelotond’hommes d’armes couverts d’acier, puis un gros de gentilshommescaracolant et faisant flotter au vent leurs manteaux de soie, puisencore un peloton fulgurant d’acier. Au milieu de cette imposanteescorte, une litière traînée par quatre chevaux blancs etenveloppée de rideaux de pourpre aux armes de Louis d’Orléans,frère du roi Charles VI.
Dans cette litière, sur le devant, trois damesd’honneur.
Sur les coussins du fond, une femme au nobleet doux visage, vêtue avec une élégante somptuosité : c’étaitValentine de Milan, duchesse d’Orléans, qui s’en revenait devisiter le château que son mari achevait de faire construire àPierrefonds.
Elle avait la réputation d’une sainte ;elle l’était, si par sainteté on entend l’exquise noblesse d’unehaute intelligence planant au-dessus des basses ambitions,l’adorable bonté d’un cœur qui ne connut jamais la haine.
Valentine vit cette enfant sous le porche del’église, entourée par la nichée de vipères, et elle comprit.
– Une enfant exposée, murmura-t-elle…pauvre petite !…
Déjà la cavalcade était passée comme une nuéerouge que pousse le vent… Cent pas plus loin, tout s’arrêtabrusquement : Valentine avait jeté un ordre. Elle descenditseule, commanda à la litière d’attendre où elle se trouvait, et àtoute l’escorte de se porter en avant de Villers-Cotterets, etcomme on était habitué à ces attitudes qui ne tenaient nul comptede l’étiquette, on ne s’étonna pas.
La duchesse d’Orléans s’avança entre unedouble haie de gens découverts et inclinés, elle arriva jusqu’àl’église, et son premier mouvement fut de se baisser, de prendredans ses bras la petite Roselys et de la relever endisant :
– Mais cette enfant se meurt !Pourquoi ne la secourt-on pas ?…
– C’est une fille sans nom, dit lebedeau.
– Sait-on qui elle est ? d’où ellevient ? demanda Valentine.
– Moi, je sais tout ! dit lapaysanne du champ d’avoine. Moi, Guillaumette, j’ai tout vu, etj’adopte l’enfant. Je l’ai dit. Je ne m’en dédis pas. Qu’on fassel’acte.
Le cercle des commères s’était élargi. Ellesregardaient d’un air pincé. L’une à l’autre, elles semblaient sedire : Il paraît que Mme la duchesse est unepas grand’chose. Derrière elles, une foule avide. Les notablesaccourus. Tout ce monde se taisait. Valentine tira deux pièces d’orde son aumônière et les offrit à Guillaumette qui rougit deplaisir. La duchesse considérait l’enfant, admirait son merveilleuxprofil de grâce, sa chevelure soyeuse, toute sa personne sidélicate sous le grossier costume.
– Et qu’avez-vous vu,dites-moi ?
– Mais une belle litière et des gensd’armes qui se sont arrêtés hors la ville. Et les gens d’armesportaient des lances, avec une belle croix rouge de Saint-Andrétout au travers de la cuirasse…
Valentine tressaillit…
– La croix de Bourgogne !murmura-t-elle.
– Et la femme est descendue, traînantl’enfant, continua Guillaumette. Moi, je les ai suivies, et mevoilà. J’adopte la petite. Elle est à moi. Qu’on dresse l’acte.
Cette fois, la duchesse d’Orléans détacha sonaumônière et la tendit, contenant et contenu, à Guillaumette.
– Cédez-moi vos droits,voulez-vous ? dit-elle en souriant.
Guillaumette serrait frénétiquementl’aumônière dans ses doigts crispés, toute pâle cette fois, carelle se rendait compte que si le contenu était d’importance, lecontenant à lui seul était une fortune, soie d’or parsemée deperles et de diamants. Elle bégayait des choses confuses.
Déjà Valentine de Milan ne s’occupait plusd’elle… Et cette foule qui entourait le porche de l’église vitalors une chose qui la fit frissonner comme un grand et noblespectacle. Elle vit la duchesse d’Orléans, la femme du premierpersonnage du royaume en ce temps où le roi ne comptait pas,prendre doucement dans ses bras la fillette à l’humble costume, etvers sa litière armoriée aux armes les plus illustres de France,elle se mit en marche, souriante, portant, enveloppée dans un pande son manteau de velours, la fille exposée, la fille sans nom…
Valentine déposa Roselys évanouie sur lescoussins, fit fermer hermétiquement les rideaux de la litière, etcomme ses dames d’honneur la regardaient, stupéfaites, avec sondoux sourire, elle leur dit :
– Pas un mot à personne au monde de ceque je fais aujourd’hui…
– Madame la duchesse veut cacher sesbonnes œuvres, fit l’une des dames.
– Non, ma bonne Châtillon : ils’agit de cette jolie enfant dont la vie serait sûrement en périlsi on savait que c’est moi qui la prends.
– Et pourquoi, madame ? demanda laduchesse de Châtillon très intéressée.
Et Valentine de Milan répondit :
– Bourgogne ou Nevers… l’un ou l’autre,je ne sais lequel des deux, je le saurai. Mais pour l’un ou pourl’autre, cette enfant sans nom portera un nom terrible, elles’appellera le Remords… la Vengeance peut-être.
Lorsque les deux geôliers de la tourHuidelonne eurent emmené Hardy de Passavant, Jean de Bourgogne,comte de Nevers, sûr d’avoir assuré à jamais sa tranquillité ensupprimant le témoin, passa le reste de la nuit dans cette grandesalle du palais de Beautreillis où, jusqu’au grand jour, ilcontinua sa méditation.
Le jour vint. L’Hôtel Saint-Pol s’éveille,s’anime, commence à vivre sa vie bruyante, s’emplit de hautsseigneurs allant du palais de la reine, où ils faisaient leur courà Isabeau de Bavière, au palais du roi, non pour y saluerCharles VI, mais pour apporter leur contingent de force à l’undes trois régents qui se disputent âprement le pouvoir : lesuns sont au duc d’Orléans, frère de Sa Majesté ; les autresappartiennent à Philippe de Bourgogne ou au duc de Berry, oncles duroi. On se regarde de travers, on se menace des yeux, on mâche desinsultes, et déjà s’esquisse la grande lutte qui va ensanglanterParis. Quant au duc de Bourbon, troisième oncle de Charles VI,il vit à l’écart, en tête-à-tête avec ses estampes, ses médailles,ses manuscrits, enfermé en sa hautaine probité d’où son dédaind’artiste et de lettré contemple ces pauvres ambitions ruées à laconquête d’un peu d’or ou de puissance.
Au palais de la reine, la grande galerie, lasalle de Theseus, la salle de Mathebrune regorgent d’élégants etd’élégantes. Là, ce sont des œillades, des sourires, desdéclarations murmurées en termes tels que, pour les traduire, ilnous faudrait en appeler au latin.
Soudain, dans la galerie, un reflux. Ons’écarte, on s’incline, on fait place à celui pour qui, depuis huitjours qu’il est à Paris, la reine n’a eu que des sourires, l’hommeque, sûrement, elle a distingué entre tous… le fils du duc deBourgogne, le jeune comte de Nevers.
Pâle de sa terrible nuit, pâle de sesrésolutions, Jean sans Peur s’avance à travers les groupes,laissant derrière lui un long sillage d’admiration et d’envie. Lareine le voit venir et lui tend la main. Il met un genou sur lestapis pour baiser cette main, et, en s’inclinant, dans un souffle,il prononce :
– J’accepte !…
– Eh bien, partez ! murmura lareine, et songez à ce qui vous attend au retour !…
Jean sans Peur se relève. C’est fait.Charles VI est condamné. Condamné Philippe de Bourgogne.Condamnée Marguerite de Hainaut.
Le jour même, après un entretien avec sonpère, Jean sans Peur, à la grande joie de quelques-uns, àl’étonnement de tous, quitta Paris. Les uns soutinrent que la reinel’avait subitement disgracié. D’autres affirmèrent que lesbourgeois de Dijon profitaient de l’absence de leur duc et du comtede Nevers pour se mutiner et refuser l’impôt, comme avaient faitceux de Paris treize ans avant, au temps des Maillotins.
Quant à la reine, interrogée par ses favorissur ce qu’elle pense de ce départ précipité qui ressemble à del’ingratitude, elle s’est contentée de répondre d’un accentétrange :
– Tenez-vous en repos et soyez sûrs quevous reverrez Nevers à la cour de France…
Jean sans Peur, donc, escorté de soixantegentilshommes bien armés et de leurs suites, prit la route de Dijonet la parcourut à marches forcées. Mais, si vite qu’il allât, unautre allait plus vite. Celui-là voyageait seul, sans escorte.
À cinq ou six reprises, soit à l’aube, àl’heure indécise où le contour des objets ne se dessine pas encore,soit au crépuscule lorsque l’ombre du soir jette le même manteausur les êtres qui passent, sur les arbres qui s’agitent et sur lesrochers solitaires assis au bord du chemin, Nevers crut voir auloin devant lui un haut cavalier au maigre profil trottant sur ungrand cheval décharné…
Mais à chaque fois, quand il regardait avecplus d’attention, il s’apercevait que ce qu’il avait pris pour lamaigre silhouette d’un cavalier n’était qu’une illusion créée parquelque accident de terrain, par un buisson, par quelques grossespierres entassées…
Il arriva à Dijon. Les cloches sonnèrent. Leséchevins lui lurent un discours. Et il se rendit au palais ducal oùil y eut grand banquet pour fêter son retour. Sa femme, Margueritede Hainaut, ne parut pas à ce banquet. Le soir venu, Jean sans Peurse retira dans sa chambre où il s’entretint joyeusement avecplusieurs de ses gentilshommes, causant chasses et guerres. Versonze heures, il se trouva seul, et retomba alors dans saméditation. Il murmurait :
– Je suis ici pour tuer Marguerite.Comment ?…
À ce moment, la porte de sa chambre s’ouvrit,et une femme parut. Elle était grande, brune, forte, avec unebouche sévère et des yeux fiers. Nevers se redressa tout d’unepièce, le cœur à la gorge : c’était Marguerite deHainaut ! Elle s’avança jusqu’à son mari, lui mit une main surl’épaule, et, d’une voix qui lui fit chanceler comme un souffle detempête fait trembler les feuilles, elle prononçanettement :
– Eh bien ! Jean de Bourgogne,puisque vous êtes venu ici pour tuer votre femme,tuez-la !…
Quelques secondes, Jean sans Peur etMarguerite de Hainaut demeurèrent silencieux, visage contre visage,l’homme livide et frissonnant de ce qu’il venait d’entendre, lafemme souverainement calme, dédaigneuse et triste.
– Que signifie ? bégaya enfinNevers. Quelles effroyables paroles venez-vous deprononcer ?
Marguerite, toute droite, repritalors :
– Comment comptez-vous me tuer ? Parle fer ? Par le poison ? Emploierez-vous successivementl’un et l’autre comme pour Laurence d’Ambrun votreamante ?…
Un soupir terrible gonfla la poitrine de Jeansans Peur. Son regard se fixa sur Marguerite, et soudain, lesafflux de meurtre battirent à ses tempes. Il dégaina. Sans un mot,il abattit sa main gauche sur la nuque de sa femme, et leva la maindroite. Le poignard traça dans l’air une vague lueur grasse.Marguerite ne fit pas un mouvement. De sa même voix intrépide, elleprononça :
– Hâtez-vous, tuez avant que le duc deBourgogne, déjà prévenu de ma mort, n’ait le temps de mevenger !
Le poignard ne retomba pas.
Jean sans Peur recula. Il râlait :« Le duc déjà prévenu !… » Il comprit qu’il étaitdans la main puissante de la fatalité, qu’un inextricable filetavait été tendu autour de lui… Il recula dans le vertige del’épouvante, et murmura :
– Je suis perdu !
– Asseyez-vous, monseigneur, ditMarguerite de Hainaut. Nous avons à nous examiner, à nousexpliquer, à nous comprendre peut-être. Ce sera vite fait. En cemoment même, un homme à moi, sûr, fidèle, impavide, incorruptible,attend quelque part dans Dijon. Si je ne meurs pas, il reste. Si jesuis tuée, il part à franc étrier porter au duc de Bourgogne unedépêche de moi…
Nevers écoutait, hagard. Parfois, d’un gestemachinal, il s’essuyait le front.
– Dans cette dépêche, continuaMarguerite, j’explique à votre noble père que je meurs assassinéepar vous, que vous devez ensuite le tuer lui-même. Que pendant cetemps, ma royale cousine Isabeau doit mettre à mort le roi deFrance. Que sur ce triple meurtre vous avez tous deux, elle etvous, bâti vos rêves d’amour et de grandeur.
Rendons en passant cette justice à Jean sansPeur : il dédaigna de nier. Et comment l’eût-il pu ? Enréalité, la stupeur l’écrasait. Il eut le vertige. Ilrépéta :
– Je suis perdu…
– Donc, dit Marguerite, vous devez metuer, vous devez aussi devenir parricide. Ambitieux sans valeur,amant sans courage, c’est aux crimes les plus lâches que vousdemandez la satisfaction de votre double appétit. Tuez votre pèred’abord, et alors, j’ameute, moi, la noblesse de Bourgogne et deFrance, je vous fais couper le poignet droit, arracher la langue,et tirer ensuite vos membres à quatre chevaux. Ou bien, c’est moique vous tuez la première. Et le duc de Bourgogne prévenu accourtici, vous arrête de ses propres mains et vous livre au bourreau.Seigneur de Nevers, vous avez mal combiné votre forfait : ilfallait nous tuer tous deux, votre père et moi, ensemble, dans lamême minute…
– Je suis perdu, répéta pour la troisièmefois Jean sans Peur.
– Vous êtes sauvé, dit Marguerite.
Il leva péniblement les yeux, la vit sanscolère, et joignit ses mains homicides dans un geste desilencieuse, ardente et tragique supplication. Elle secoua latête.
– Regardez-moi, dit-elle non sans unesorte d’amère douceur. Regardez-moi bien, Nevers. Moins bellepeut-être que ma cousine de France, demandez-vous si pourtant jesuis tellement disgraciée de la nature que je ne puisse être aimée,moi aussi !
Elle était belle à ce moment. D’une autrebeauté qu’Isabeau de Bavière, mais plus noble aussi.
– Oui, oui, balbutia Jean sans Peur, vousêtes digne d’être aimée… je ne vous ai jamais vue ainsi… je vousvois pour la première fois…
Il était sincère.
– Vous êtes sauvé, reprit Marguerite.Supposez-moi morte. Supposez Bourgogne mort. Et mort aussi le roide France. Quel fonds pouvez-vous faire sur une fille folle de soncorps qui, quand elle sera lasse de vous, empereur ou roi, vouspoignardera elle-même dans cette couche royale où elle appelleraquelque valet d’écurie pour vous remplacer ! Même si celan’était pas, songez aux ennemis mortels de votre maison.Pensez-vous qu’Orléans et Berry vous eussent, sans combat, livré lacouronne ? Pensez-vous qu’ils n’eussent pas découvert lecrime, et ne vous eussent pas déclaré hors la loi, hors l’humanité,jetant l’horreur sur deux pays et levant contre vous le mondeentier depuis le plus haut seigneur jusqu’au dernier manant ?…Jean de Nevers, vous êtes jeune. Vous pouvez vous refaire uneexistence glorieuse. Je vous y aiderai. Le voulez-vous ?Voulez-vous que soit effacé ce rêve de sang ? Voulez-vous queje sois pour vous le guide fidèle, l’épouse enfin dont la gloireest faite toute de la gloire de son mari ?…
Nevers se leva. Il était sombre.
– Ainsi, dit-il, vous me pardonnez,Marguerite ? Pouvant m’anéantir, vous tâchez à me relever etme tendez la main ?
– Je ne pardonne pas, j’efface, dit-elle.Si c’est un crime que de sauver le mari que Dieu m’a donné, puissece crime retomber sur moi-même !
– Marguerite ! haleta Jean sansPeur.
– Ambition ! murmura-t-elle. Vousvoulez de l’honneur, de la puissance. Le chemin que je vous montrevous y conduira sûrement. Écoutez…
– Parlez ! oh ! parlez-moiencore ! Sauvez-moi ! Dites-moi ce qu’il fautfaire !…
– Eh bien, vous parliez de pardon. Oui.Il faut un pardon. Mais c’est à Dieu qu’il faut le demander. Unecroisade se prépare[9], Jean deBourgogne, si vous le voulez, je me fais forte d’obtenir pour vousle commandement suprême des armées chrétiennes. C’est là, Nevers,c’est dans les plaines où le Christ a souffert, c’est autour de sontombeau que s’acquiert la gloire qui peut ensuite permettre à uneambition de tout espérer, de tout oser ! Celui qui revientvainqueur des fabuleuses contrées orientales est plus que roi. Etalors… si par la volonté de Dieu et non celle des hommes, un trônese trouve vacant… alors, si le roi de France affaibli, usé, tué parle mal qui le ronge… ah ! comprenez donc enfin qu’il faut àl’ambition les voies larges du triomphe à ciel ouvert et non leschemins tortueux du crime dans les ténèbres !…
C’était d’une profonde et belle politique.Jean sans Peur, étonné, transporté, s’inclina avec un religieuxrespect devant la femme qu’il était venu assassiner, etmurmura :
– Duc, prince ou roi, je m’unis à vouspour la vie, et vous bénis de m’avoir sauvé de moi-même. Demandez,obtenez pour moi le commandement de la croisade : je suis prêtà partir !
Ce fut chez Jean sans Peur une minute desincérité sous un coup de terreur. On verra plus tard ce que devintcette sincérité. Ce qu’il faut dire dès maintenant, c’est que,pendant deux mois, Marguerite de Hainaut le tint dans sa main… Àregret, peut-être, le comte de Nevers accepta toutes les conditionsqu’elle lui imposa, et, en fin de compte, accepta le commandementde la croisade contre le sultan Bajazet.
Le lendemain soir de l’épisode que nous venonsde conter, un cavalier sortit de Dijon. Il montait un grand chevalqui, malgré sa maigreur, semblait plein de feu. Lui-même, tout enhauteur, était si maigre que sous son manteau noir on l’eût prispour la Mort chevauchant dans la nuit. Si Nevers l’avait su, sansdoute il eût reconnu ce cavalier fantôme qu’à diverses reprises ilavait cru voir devant lui en venant à Dijon…
Au bout de deux mois, disons-nous, Jean sansPeur partit pour aller achever les préparatifs de la croisade… Nousle retrouverons bientôt.
Le jour même où le comte de Nevers quittaDijon, une autre scène se passait à Paris au logis Passavant.
C’était un matin. Laurence d’Ambrun soulevases paupières alourdies. Des yeux, lentement, elle fit le tour dela chambre, et l’un après l’autre, elle reconnut les objets quifaisaient partie de son existence, et elle se dit : Je suisdans ma chambre… Alors le souvenir des habitudes journalières seleva en elle, confus et lointain ; ce n’étaient encore que desgestes reproduits par un miroir terni ; cela s’affirmabientôt, et elle se dit : Il faut que je m’habille pour allerà l’Hôtel Saint-Pol… Alors commença l’évocation plus profonde dessentiments qui composaient la vie de son âme ; ils sortirentdes limbes, vaguant au hasard dans son esprit, puis s’agrégèrentcomme des molécules de par la mystérieuse loi d’attraction, et,jetant un coup d’œil nonchalant sur le petit lit de Roselys placévis-à-vis du sien, elle dit : Elle n’est pas éveillée encore,sans quoi la petite folle serait déjà ici à me piétiner, à medamner…
Elle se souleva pour apercevoir sa fille etretomba aussitôt ; un cri de souffrance aiguë luiéchappa ; elle porta la main au point où s’était produitecette souffrance et constata qu’elle avait la poitrine enveloppéede bandages… Dans le même instant, la mémoire fit irruption, commeles eaux d’une écluse qu’on ouvre… Le coup de poignard, l’horriblescène, la coupe empoisonnée, toute la terrible vision s’érigea…Elle cria :
– Roselys ! Roselys !…
Une porte s’ouvrit. Un homme s’avança vivementjusqu’au lit, se pencha et murmura :
– Elle est revenue…
– Roselys ! Roselys ! appelaLaurence affolée.
– Allons, tenez-vous en repos…
– Ma fille !… Ô Monsieur, par grâce,qu’en ont-ils fait ?… Oh ! vous êtes de leurs amis… Vousavez une figure qui fait peur, des yeux qui brûlent… Quiêtes-vous ? qui êtes-vous ?
– Je suis, répondit l’homme, celui qui afourni à la reine le flacon qui devait vous empoisonner…
Laurence eut un cri d’effroi et un gested’instinctive défense :
– Je l’ai vu à votre figure de maudit quevous devez être l’un des démons de service d’Isabeau !
– La liqueur de mon flacon vous a-t-elledonc empoisonnée ?…
– Non… c’est vrai… balbutia Laurence.Vous ne voulez donc pas ma mort ?…
– Le comte de Nevers vous a frappée d’uncoup de poignard – bien appliqué, je vous jure.
Laurence cacha son visage dans ses mains.
– Et pourtant vous vivez ! continuaSaïtano. C’est moi qui vous ai sauvée.
– Vous ?… Pourquoi ?…
– Moi. Les domestiques de ce logis ontfui du premier au dernier. C’est moi qui vous ai ramassée mortedans l’oratoire, c’est moi qui ai amené ici une femme qui vous aveillée. Je venais tous les jours vous voir, et tous les jours,entre la mort et moi, il y avait une rude bataille. Je suis levainqueur.
– Pourquoi ? Pourquoi ? s’écriaLaurence.
– Parce que vous aviez bu,entendez-vous ? Parce que je voulais voir de quoi « monpoison » était capable, comprenez-vous ? Je ne vous eussepas cédée pour tous les trésors cachés dans la grosse tour duLouvre.
Laurence ne comprit pas. Saïtanomurmurait :
– Revenue ! Ressuscitée ! Elleest telle qu’avant le coup de poignard qui l’a tuée !…
Laurence joignit les mains, et, d’un accentd’exaltation, supplia :
– Puisque vous m’avez sauvée de la mort,achevez votre œuvre. Donnez-moi assez de force pour que je puisseme lever, courir à l’Hôtel Saint-Pol…
– Et réclamer votre fille à lareine ?
– Oui, oui !…
– Écoutez-moi, dit Saïtano. La reineignore où se trouve votre enfant. Le sût-elle que ce n’est pas àelle qu’il faudrait la réclamer. Si vous voulez vivre… vivre pourvotre fille…
– Oui ! oui ! vivre pourelle !…
– Eh bien, faites en sorte que jamaisIsabeau n’apprenne que vous êtes vivante. Si elle sait que vousavez échappé à la mort, vous êtes perdue, si loin, si bien que vousvous cachiez, elle vous atteindra, prenez garde !…
– Ma fille ! râla Laurence.
Saïtano, sans répondre, versa dans un gobeletà demi plein d’eau, quelques gouttes d’une liqueur incolore, et letendit à Laurence en disant :
– Buvez… ayez confiance…
Laurence regarda Saïtano, et sans doute lapremière impression de terreur que lui avait causée cet hommes’était effacée, car elle prit le gobelet et but lentement…
– Bien, dit Saïtano. Maintenant, dormezen paix…
Les yeux de Laurence, doucement, se fermèrent.Un bien-être envahit sa poitrine, et la douleur qui s’étaitéveillée à la blessure disparut. Ses pensées même semblèrents’abolir dans une sorte d’extase. Elle n’avait plus peur. Ellesouriait… Alors Saïtano reprit :
– Vous reverrez votre fille, je, vous lepromets. Où ? Quand ? Je ne le sais pas. Car j’ignore cequ’ils en ont fait. Elle est vivante, c’est tout ce que je puisvous assurer. Ce que je puis aussi vous promettre, c’est que nousla chercherons ensemble.
– Je vous crois, dit faiblementLaurence.
Et presque subitement elle s’endormit.Saïtano, penché sur elle, l’examinait avec une avide curiosité. Etqui fût entré à ce moment dans cette chambre, qui eût pus’approcher du savant terrible, implacable, inexorable dès qu’ils’agissait de sa mystérieuse recherche, l’eût entendumurmurer :
– Mémoire, bonté, méchanceté, courage,pensée, amour maternel, éléments que je veux pouvoir créer ouabolir ou modifier à ma guise, il me manquait un être passif quim’appartînt et sur qui je puisse tenter mes expériences : cesera cette femme !
La journée s’écoula.
Le soir vint… la nuit, peu à peu, tomba surParis.
Vers onze heures, une litière s’arrêta devantle logis Passavant. Deux hommes pénétrèrent dans le logis. Guidéset aidés par Saïtano, avec précaution, ils soulevèrent le matelassur lequel reposait Laurence.
C’est ainsi qu’elle fut transportée dans lalitière qui prit aussitôt le chemin de la Cité…
Une heure plus tard, Laurence d’Ambrun,toujours endormie, continuait son rêve dans un lit pareil au sien,dans une chambre rigoureusement copiée sur sa chambre de l’hôtelPassavant.
Seulement, cette chambre était située dans lelogis de la Cité… le logis de Saïtano… le logis de l’horreur.
Laurence d’Ambrun était vivante… et Roselysn’avait plus de mère.
Roselys avait pourtant presque une mère :la duchesse d’Orléans avait disputé l’enfant à la fièvre cérébrale,combattu la mort et triomphé au bout d’un mois. La convalescencedura un autre mois. Son bienfait, comme il arrive souvent, avaitfini par passionner Valentine : elle s’attacha à la joliecréature, se mit à l’aimer. Elle avait vaguement reconstitué ledrame ; mais son enquête ne put lui en donner les vraiséléments ; elle ignora le nom des personnages du drame et sutseulement à n’en pas douter qu’il fallait de toute nécessitésoustraire l’enfant aux gens de Bourgogne – le père et le fils.
Quant à Roselys elle-même, elle ne put fourniraucun renseignement : la fièvre provoquée par un paroxysme deterreur avait aboli la mémoire, mais non l’intelligence. C’était unesprit qui repartait dans une vie nouvelle, voilà tout.
Lors donc que l’enfant fut revenue à la santé,la duchesse d’Orléans, chercha un lieu sûr qui lui servit deretraite sans péril.
Il y avait au sud de la porte Saint-Germain etde la porte d’Enfer (appelée alors porte Gibard) une pittoresque etagréable vallée nommée le Val Gérard, du nom d’un digne abbé qui yavait fondé une sorte d’hospice pour religieux. Val Gérard estdevenu de nos jours Vaugirard, par corruption ou euphonie. Au delàdu monastère, on trouvait quelques enclos. L’un d’eux, fortifiécontre les Écorcheurs, possédait une maison carrée flanquée detours et protégée par un fossé : il s’appelait l’enclos deChampdivers.
Le maître de ce logis, Honoré de Champdivers,était un homme d’une cinquantaine d’années qui avait longtempsappartenu à la maison d’Orléans ; à la suite d’une blessurequi l’empêchait de porter l’armure, il s’était retiré là pour ychasser au faucon pendant le jour et raconter le soir à ses gensassemblés sous le manteau de la cheminée ses campagnes de Languedocet d’Espagne.
C’est à Honoré de Champdivers que Valentine deMilan résolut de confier la petite fille sans nom, recueilliemourante sous le porche de l’église de Villers-Cotterets. Un soir,comme la nuit tombait sur la vaste et calme campagne et qu’au loinla cloche fêlée de Val Gérard égrenait ses notes mélancoliques dansle silence, la duchesse, conduisant Roselys par la main, entra dansla maison révolutionnée par un tel honneur. Le vieux Champdiverspleura de joie et porta lui-même le flambeau jusqu’à la grandesalle. Les serviteurs ayant été écartés, et Valentine s’étantassise dans le plus beau fauteuil, elle désigna Roselys àHonoré :
– Cette enfant, dit-elle de cet accent desensibilité si remarquable chez elle, n’a plus ni père ni mère. Enla recueillant, je me suis par le fait même engagée à veiller surson bonheur. À l’hôtel d’Orléans elle serait menacée. Ici elle seraen sûreté… j’ai songé à vous la confier.
Champdivers fit une grimace qui avait laprétention d’être un sourire d’enthousiasme.
– Comment s’appelle-t-elle ?
– Je l’ai nommée Odette. Elle s’appelleradonc Odette, sans plus. Ou plutôt, dès que j’aurai fait faire lesactes d’adoption, mon brave fidèle, elle se nommera Odette deChampdivers.
– Ah ! ah ! fit en écarquillantles yeux l’ancien guerrier de Transtamare.
Il grogna en lui-même force jurons et devintcramoisi. Somme toute, il ne laissait pas d’être flatté de lapossibilité de passer pour père. Il n’avait jamais eu le tempsd’aimer qu’entre deux boute-selle, ce vieux-là, et, bien qu’ilpestât et enrageât, l’aventure le ragaillardissait.
– Va donc pour Odette. Joli nom, par laCroix-Dieu ! Et quant aux dangers, cornes du diable,qu’« ils » y viennent !
– Je le sais, dit la duchesse d’Orléans.J’ai cherché parmi tant de gentilshommes de notre maison. Et jen’ai trouvé que vous en qui je puisse mettre toute maconfiance : au clos Champdivers habitent la loyauté, labravoure et l’honneur.
La duchesse d’Orléans tendit sa main surlaquelle ce vieux soudard s’inclina avec la grâce altière deschevaliers de ce temps. Puis elle serra Roselys dans ses bras, etd’un accent presque maternel, murmura :
– Vous n’avez pas de mère, petite Odettede Champdivers, mais autant qu’il sera en mon pouvoir, vous ne vousen apercevrez pas.
Et elle partit en promettant de revenir,souvent – promesse qu’elle tînt comme toutes celles qu’ellefaisait.
L’enfant fut confiée à dame Margentine,gouvernante du logis. Quant au vieux soldat, il déclara qu’il étaitprêt à défendre la jolie fille envers et contre tous, mais que làdevait se borner son rôle.
– Il est trop tard, dit-il, pour quej’apprenne le métier de père.
Des jours, des semaines s’écoulèrent. Aprèsl’ébranlement cérébral, Roselys, replacée dans le milieu familier àson enfance, eût sans aucun doute repris tout naturellement lesmêmes habitudes d’esprit. Placée dans un décor inconnu, elle s’yadapta. Mêlée à des gens qu’elle ignorait, elle crut peu à peu lesavoir connus. Les tentatives de la mémoire essayant d’évoquer lesombres, du passé avortaient l’une après l’autre parce qu’elle setrouvait en présence de réalités nouvelles. Un jour, elle dit àdame Margentine :
– Mais… il me semble que… je ne m’appellepas Odette.
La digne gouvernante voulut interrogerl’enfant. Mais cette impression s’était déjà évanouie. LorsqueRoselys, au bout d’un an, eut repris toute sa lucidité d’esprit, ilse trouva que sa pensée entièrement renouvelée ne lui présentaitplus du passé que des sensations affaiblies, tandis que le présentla sollicitait avec force.
Vers l’âge de huit ans, elle était persuadéequ’elle était née au clos Champdivers et y avait toujours vécu.Elle était bien Odette de Champdivers ! Elle s’était constituéune famille. Avec ce besoin inné chez les enfants, elle se créa unnid familial dont elle fut le charme et la grâce. Elle appela dameMargentine « sa bonne nourrice ». La duchesse d’Orléansdevint « sa belle marraine ». Quant à Honoré deChampdivers, par un beau matin de printemps, elle le nomma« grand-père ».
Il y eut dès lors une passion dans l’âme dusoudard. Il aima, il adora l’enfant. Lorsqu’elle eut douze ans, ilentreprit son éducation en lui apprenant l’équitation, l’art depanser les blessures, et en lui racontant ses batailles. Odetteécouta ces beaux récits avec plaisir, ce qui fanatisaChampdivers.
C’est tout ce que nous avons pu savoirtouchant l’enfance de cet indéchiffrable personnage que l’Histoireappelle Odette de Champdivers. Cette enfance fut heureuse.Lorsqu’elle eut franchi sa seizième année, elle était un type depure beauté idéale, avec ses cheveux blonds en bandeaux comme on envoit aux vierges de Raphaël, l’incomparable délicatesse de sonteint, la suave poésie de ses yeux bleus rêveurs, la tendresse deson sourire et la noblesse de ses attitudes ; elle aimait lesfleurs ; elle était l’amie des bêtes ; sa voix, disentles vieux chroniqueurs, était émouvante…
Telle était Odette de Champdivers, ou Roselysd’Ambrun, comme il plaira au lecteur, au milieu de l’an 1407.
Un jour du mois de juillet de cette année-là,vers midi, devant le clos, tout à coup éclatèrent des crisstridents, une clameur de bête égorgée, une sorte de hululement sifarouche, si loin de toute expression humaine que le vieuxChampdivers en pâlit. Il sortit précipitamment : devant saporte, une troupe de seigneurs étaient arrêtés. « Vite, luicria l’un d’eux, faites préparer une chambre !… » Aumilieu de ces gentilshommes, rudement maintenu par deux athlétiquesvalets dont la poitrine s’ornait de l’écusson à trois fleurs de lisd’or, un être se débattait, se tordait, convulsif, les cheveuxhérissés, la bouche écumante, hurlant à la mort…
– Le roi chez moi ! murmuraChampdivers tremblant, le roi de France !…
C’était Charles, roi, sixième du nom. Il avaitalors trente-huit ans. Sa folie durait depuis 1392, c’est-à-diredepuis quinze ans : tout le monde sait comment elle seproduisit soudainement dans la forêt du Mans alors que Charles,pour venger Olivier de Clisson, cherchait à gagner la Bretagne oùs’était réfugié Pierre de Craon, le meurtrier du connétable.
Disons tout de suite que cette folie procédaitpar accès imprévus, se déchaînant avec une rapidité terrible ;que ces accès étaient assez rares ; qu’entre chacun d’eux, leroi vivait quelquefois dans un état de demi-démence inoffensive, etd’autres fois recouvrait toute sa raison.
Ce jour-là, Charles VI accompagné de sononcle le duc de Berry et de toute sa cour était parti à la chasseen parfaite santé et joyeuse humeur. Au retour, et comme on sedirigeait vers la porte Gibard, tout à coup, le roi tressaillitviolemment. Aussitôt il devint livide et se mit à grelotter. Unesueur glacée inonda son front. Et ceux qui le regardaient virentqu’une terreur étrange convulsait ses traits, – la terreur de cequi n’est invisible, ni humain, ni terrestre. Il tendit le poing etbégaya : À moi ! À moi ! Les voici !…
Le duc de Berry fit un signe à deux valetsqui, toujours, escortaient le roi hors de l’Hôtel Saint-Pol, enprévision d’un accès, et avaient leur besogne toute tracée. Ilss’approchèrent aussitôt et saisirent les rênes du cheval quemontait Charles VI.
– Traîtres ! cria le dément. Vousvoulez me livrer !
Alors on entendit sa clameur furieuse.
Toute la troupe mit pied à terre devant leclos Champdivers. L’accès dépassait tout ce qu’on avait pu voir etentendre depuis quinze ans. Ce fut lamentable. Des gens d’armes sesignaient. D’autres tremblaient.
– Entrons ici, dit le duc de Berry. Nousne pouvons traverser Paris en cet état. Nous attendrons que lavision de Sa Majesté soit finie.
La vision !… Le duc avait prononcé ce motavec une froide et sinistre ironie.
Le visionnaire donc, écumant sous la griffe del’invisible fut entraîné, dans le castel, et les deux valets lepoussèrent dans une salle, tandis que Champdivers s’empressait àses devoirs d’hospitalité envers l’illustre compagnie quis’arrangeait pour attendre la fin de la vision.
L’attente allait être longue, les accèsduraient généralement trois ou quatre heures, avec des abattementssubits, de soudaines reprises de fureur.
On entendait les hurlements du fou.
Tout à coup, et à peine les nobles hôtes deChampdivers s’étaient-ils installés, on n’entendit plus rien.
Le duc de Berry tressaillit dans tout sonêtre, se leva tout d’une pièce, et dit :
– Oh !… Est-ce qu’il estmort ?…
Sans le vouloir, il venait de laissers’échapper le secret de l’espoir funèbre qui gîtait au fond de sapensée.
Il attendit une minute encore, tout pâle. Puisil courut à la porte de la salle où on avait enfermé le roi. Tousle suivirent. Tous entrèrent derrière lui. Et tous s’arrêtèrentstupéfaits, ravis, émerveillés de l’apparition.
Une jeune fille était là, si gracieuse et sibelle qu’on l’eût prise pour quelque fée bienfaisante. Et le roi,le fou, le visionnaire, en arrêt devant elle, la contemplait avecune religieuse admiration. Lentement, comme attiré, le roi serapprochait d’Odette, il lui prenait la main, etbégayait :
– Défendez-moi, protégez-moi… ah !regardez-moi encore… Vos yeux me calment, vos yeux rafraîchissentl’affreuse brûlure de mon front, vos yeux versent dans ma poitrineun baume qui cicatrise les blessures de ce pauvre cœur si meurtri.Qui êtes-vous ? Pourquoi un seul de vos regards apaise-t-ilmes terreurs ? Êtes-vous une vierge que m’envoie Notre-Dame laVierge ? Êtes-vous un ange descendu de là-haut pour protégercelui que tout abandonne et trahit.
Odette ne semblait ni effrayée, niembarrassée. Elle souriait, elle laissait sa main dans la main duroi, son pur regard continuait à lui verser les fluidesconsolateurs, et apaisants jaillis de son âme immaculée.
Le fou ne criait plus. Sûrement, il avaitcessé de souffrir, et l’apaisement se faisait en lui avec unemagique rapidité. Odette, à pas lents, se mit en marche. Le roi,tenant toujours sa main, reculait. Elle le conduisit ainsi jusqu’àun vaste fauteuil où il se laissa tomber…
Odette le regardait…
Alors, sous ce regard, on vit les paupières duroi fou se fermer doucement. Alors elle parla, murmura plutôtquelques mots, d’une voix très douce :
– Reposez-vous, pauvre roi ; dormez,sire, dormez en paix ; ici, vous êtes en sûreté…
Mollement, la tête de Charles VI serenversa sur le dossier du fauteuil… et il s’endormit, la main dansla main de l’ange penché sur lui.
Longtemps, Odette demeura ainsi. Quand ellefut sûre du sommeil du roi, doucement, elle dégagea sa main. Alorselle se retourna, vit tous ces visages effarés, parut étonnée decette nombreuse et magnifique réunion d’inconnus, et apercevantparmi eux le vieux Champdivers, plus stupéfait, plus admiratif,plus ravi à lui seul que tous les autres ensemble, courut à lui etlui dit :
– Ah ! comme ce malheureux sire agrand besoin de pitié !…
Alors il n’y eut qu’un cri parmi les seigneursprésents :
– Il faut que cette jeune fille viennehabiter l’Hôtel Saint-Pol. C’est elle qui guérira le roi !
– C’est vrai, dit à contre-cœur le duc deBerry. Il faut que le roi guérisse.
Champdivers pâlit. Il s’agissait en somme delui arracher l’âme. Odette partie, il ne lui restait qu’à mourirseul, triste, désespéré, près de ce foyer désert où elle avaitapporté tant de joie.
– Jeune fille, répondez, reprit le duc deBerry.Comment cela est-il arrivé ?
– Je ne sais, monseigneur, ditpaisiblement Odette. Le roi est entré. J’étais là. J’ai eu peurd’abord de ses cris et de son visage. Puis, j’ai eu compassion, etme suis approchée de lui pour tâcher à le consoler ; il m’aregardée, m’a pris la main, et bientôt ses cris ont cessé.
Le duc de Berry hocha la tête et jeta un coupd’œil aux assistants. Cela voulait dire : Avouez que ceci estbien incroyable sans diablerie… S’il n’y eût là que des partisansde Berry, le sort d’Odette eût été vite réglé. Mais la majorité desseigneurs cria : Elle est inspirée par quelque ange. Il fautqu’elle sauve le roi !
– C’est aussi mon avis, dit Berry, qui setourna vers Champdivers : Est-ce que cette jeune fille, end’autres circonstances pareilles, a montré le même merveilleuxpouvoir ?
– Jamais, monseigneur, dit le vieuxsoldat.
– Est-elle bonne chrétienne ?Va-t-elle à la messe ? Fait-elle ses Pâques ?
– Demandez cela à l’abbé du ValGérard ! répondit brusquement le soudard. Sous mon toit, iln’y a pas d’hérétiques. J’ai servi sous messire Bertrand et sousTranstamare. Je suis un vieux chevalier. Je m’appelle Honoré deChampdivers. J’ai versé mon sang pour le feu roi Charles leCinquième. Plus d’un Anglais porte l’entaille de mon estramaçon.Plus d’un aussi ne pourra plus jamais se vanter de m’avoirrencontré. C’est pour vous dire que sous ce toit, comme l’a dit unedame illustre au témoignage de qui j’en appellerai s’il est besoin,habitent bravoure, honneur et loyauté.
Ce digne couplet fut prononcé d’une voixfrémissante. Honoré de Champdivers se redressa de toute sa hauteuret plus d’un courtisan admira sa verdeur et sa force.
– On ne vous soupçonne pas ! dit leduc de Berry. – Allons. Cette jeune file viendra loger à l’HôtelSaint-Pol. Fasse le ciel qu’elle rende l’esprit à notre sire, carParis et le royaume ont besoin de leur roi.
Autour du roi, on cria Noël. Mais Champdiversse sentit mourir.
– Est-ce que tu vas m’abandonner ?murmura-t-il tout tremblant.
– Jamais !… Seigneur duc, ajoutaOdette, puisque vous pensez que ma présence à l’Hôtel Saint-Pol estnécessaire à notre sire le roi, c’est mon devoir de chrétienne etde sujette de vous suivre. Mais je vous assure que je ne quitteraipas le clos où je suis née à moins d’être accompagnée de messire deChampdivers, mon grand-père, et de dame Margentine, ma bonnenourrice.
– Par la Croix-Dieu ! songeaChampdivers, elle parle à l’oncle du roi avec aussi peu de façonsque j’eusse parlé à un Anglais. Où prend-elle ce courage et cettedécision ?
Il tremblait. Il voyait le duc hésiter. Maissans doute Berry ne trouva pas d’objections, ou s’il en trouva, illes garda pour lui. Sur cette mer orageuse de la politique tellequ’elle se faisait, à l’aide du poignard et du poison, il n’étaitpas l’audacieux nautonier tenant tête au vent, mais nul mieux quelui ne savait louvoyer. Il se tourna donc vers l’un des seigneursqu’il choisit parmi les plus fidèles de Charles VI.
– Savoisy, dit-il, un temps de galopjusqu’à l’Hôtel Saint-Pol et, dans le logis du roi, faites préparerdes appartements pour la demoiselle de Champdivers et deuxpersonnes de sa suite…
En cette année 1407, Jean sans Peur habitaitParis. Entre la reine et lui, il n’y avait eu aucune explication.Des années s’étaient écoulées… Seulement, le regard d’Isabeau,lorsqu’il se fixait sur lui, était étrange.
D’ailleurs, en ce temps-là, Jean sans Peurétait un puissant personnage qu’il fallait ménager. Son père,Philippe, était mort trois ans auparavant, en 1404. De ce fait,Jean sans Peur, alors âgé de trente-six ans, était duc deBourgogne, comte de la Franche-Comté, seigneur de Brabant, deLimbourg, de Hollande, comte de Nevers, duc de Hainaut, l’un desplus redoutables souverains de l’Europe. Tout tremblait devant lui,non seulement dans ses États, mais en France, mais à Paris, mais àl’Hôtel Saint-Pol… tout ! – excepté Isabeau de Bavière. Ilétait le seul rival possible pour le duc d’Orléans qui, à peu prèsseul, gouvernait le royaume ; il y avait donc haine à mortentre Orléans et Bourgogne.
Quant à la petite algarade de sa jeunesse, –l’amante poignardée par lui, les actes de mariage secret brûlés, safille emportée pour être exposée, – l’avait-il oubliée ?… Nousverrons bien.
En tout cas, il n’avait pas oublié le« témoin… », l’enfant qui, suivant la parole de l’hommede la Cité, pouvait se dresser devant lui en disant : J’étaislà ! J’ai vu…
Le jour où il avait pour la première foisremis les pieds à l’Hôtel Saint-Pol, son premier soin avait été defaire venir le geôlier de la tour Huidelonne. Et seul à seul, lesportes fermées :
– L’enfant ? demanda-t-il.
– L’enfant ? dit le geôlier. Quelenfant ?… Ah, oui… excusez, monseigneur, il y a si longtemps…j’y suis maintenant.
– Eh bien ? dit Jean Sans Peur àvoix basse.
– Eh bien, il est mort !
C’était une brute, ce geôlier. Un colosse dontla raison d’être était d’être colossal. On ne lui demandait pas decomprendre, ni d’entendre, ni de sentir quoi que ce soit. Sonintelligence ? Une larve qui, péniblement, rampait, évoluait,parmi trois ou quatre idées d’anthropoïde : la faim, la soif,le froid, le chaud, en un mot la nécessité de son bien-être. Endehors de ces besoins, il avait une passion : l’épée. Iln’avait droit qu’au couteau, – et il aimait l’épée. Son suprêmebonheur était de trouver un partenaire qui consentit à s’escrimeravec lui à la rapière – mouchetée ou non.
Or cette brute s’avisa de comprendre ce quevoulait le redoutable seigneur. Il comprit que lorsqu’on lui avaitlivré l’« enfant », c’est qu’on avait voulu le faire tuerpar la Huidelonne. Il comprit que son devoir, à lui, eût étéd’aider la tour dans son assassinat.
Hardy de Passavant vivait.
La Huidelonne ne l’avait pas tué.
Et lui, geôlier, n’avait pas fait ce que latour eût du faire.
Il comprit donc qu’en somme il y allait de satête. Et tranquillement, il répondit : L’enfant est mort.D’ailleurs il n’y avait plus d’« enfant ». Nul n’eutreconnu Hardy dans ce jeune homme qui habitait l’un des cachots. Etpuis, nul ne descendait jamais aux souterrains de laHuidelonne.
Jean sans Peur donna une bourse au geôlier,et, pleinement rassuré dès lors, raya le « témoin » de samémoire. C’était bien fini… Hardy de Passavant n’existait plus.
Il existait !
Jeté dans ce cachot à l’âge d’homme, il eûtsuccombé sans doute. Enfant, il s’adapta, s’obstina à vivre,grandit en s’accoutumant au poison de cet air qu’il apprit àrespirer ; le cachot fit son éducation. Peut-être, maintenant,ne concevait-il pas d’autre existence.
Un jour, il y avait des années de cela, dansle temps où, furieux, désespéré, sanglotant, il ne pouvait croire àson malheur et refusait de se laisser retrancher de la vie, en cetemps donc, il avait une fois supplié le geôlier, les mainsjointes, à genoux, de lui dire pour combien de temps il étaitenfermé… six mois ? un an même ?… tout ! mais savoirquand il sortirait ! quand il reviendrait à la lumière dujour ! quand il reverrait Roselys ! Le geôlier lui avaitrépondu :
– On ne sort de la Huidelonne que lespieds devant, et pour aller à la Seine.
Hardy avait compris qu’il était condamné àmourir là. Il eut alors une période de fureur pendant laquelle legeôlier n’osa plus entrer dans le cachot, et lui passa ses rationsde pain et d’eau par une sorte de judas pratiqué dans la porte,comme on fait aux fauves à travers les barreaux de la cage.
À la longue, cette fureur et ce désespoir setransformèrent en une sorte de résignation entremêlée de crises delarmes pendant lesquelles il appelait Roselys. Le geôlierrecommença à entrer dans le cachot. Puis cette résignationelle-même fit place à une indifférence terrible. Puis l’instinctd’activité se réveilla peu à peu. Il fit alors des marches deplusieurs lieues dans cet espace restreint. Il s’exerça à tirer surles anneaux de fer scellés au mur, comme pour les arracher. Il sedéveloppait. Il grandissait. Les années passaient, et les anciennesimpressions de son enfance fuyaient au fond des temps. En outre, aubout de quelques années, le geôlier se prit pour lui d’une sorted’affection rudimentaire, qui se traduisit par l’offre de quelquesséances d’escrime. On eût pu voir alors ce singulier spectacle dugeôlier et du prisonnier ferraillant pendant des heures à la lueurd’un falot, dans ce cachot.
En ces occasions, le geôlier reconnaissantoffrait à Hardy un gobelet de vin. Hardy acceptait avec joie laséance d’escrime qui lui détendait les nerfs, mais il lui refusaitle vin, peut-être par une sorte de dignité qui survivait enlui.
Il s’était accoutumé à étudier tous les bruitsdu dehors, si faibles qu’ils fussent. Cela lui servait à mesurer letemps. En l’an 1407, le prisonnier était un jeune homme de tailleélancée, pâle et les yeux brillants, la moustache bien dessinée,les cheveux retombant sur les épaules, gardant sous les lambeaux devêtements que lui jetait le geôlier une sorte d’éléganceinstinctive. Sa figure était douce, et, chose étrange, ellesemblait même parfois ironique et moqueuse.
À cette époque, sa vie passée était à peu prèsmorte. Les détails en étaient confus. Laurence d’Ambrun, son logisde la rue Saint-Martin, ses équipées, ses batailles dans la rue, cen’étaient plus que des images très effacées, prêtes àdisparaître.
Le nom de Roselys ne revenait plus sur seslèvres. Ce n’était plus qu’avec effort que, parfois, il arrivait àse retracer l’image de sa petite amie, et, naturellement, il larevoyait alors à l’âge de cinq ans, fillette à la grâce exquise.Mais son cœur ne battait plus comme jadis à cette évocation.
Puis ces vagues impressions finirent pars’évanouir.
Pour Passavant, il n’y eut plus au monde queson cachot et son geôlier.
Il avait d’ailleurs à peine idée de l’endroitoù pouvait se trouver ce cachot. Il avait oublié qu’il existât unHôtel Saint-Pol et une tour Huidelonne…
En cette année 1407, un soir, au moment où laporte s’ouvrait pour donner passage au geôlier, le prisonnierperçut des bouffées de bruits inaccoutumés, et demanda :
– Que se passe-t-il chez lesvivants ?
Le geôlier raconta qu’une grande fête sepréparait, et que, ce serait aussi beau que pour l’entrée d’Isabeauà Paris. Puis il ajouta :
– C’est pour la nouvelle venue…
– Une nouvelle reine ? interrogea leprisonnier.
– Non. Une guérisseuse. Il y a un moisqu’elle est ici, et, par ma foi, elle est presque reine. Onl’appelle Odette de Champdivers…
L’incident n’avait aucun intérêt pour leprisonnier. Il l’oublia aussitôt. Et deux mois, à partir de cejour, s’écoulèrent. Passavant avait alors vingt-quatre ans. Sonplaisir, sa distraction unique était de s’escrimer contre legeôlier qui, parfois, descendait deux épées et disait :Allons, ma revanche !
Chose extrêmement digne de remarque : leprisonnier était devenu plus fort que le geôlier qui cependantétait un terrible ferrailleur ; il eût pu en somme letuer : pas une fois cette pensée ne vint à Hardy.
Depuis quelque temps, la résignationcommençait à lui peser. Il y avait en lui une sève d’activité quivoulait déborder. Il avait beau briser son corps par la marche,l’exercice des anneaux et l’escrime, quand il tombait épuisé surles dalles, il se disait qu’il ne s’était pas assez fatigué. Alorsil se mettait à compter les pulsations du sang à ses tempes, oubien, pendant des heures, il écoutait un grondement sourd etcontinu qu’il connaissait bien et qui, en quelque sorte, lui tenaitcompagnie. Jamais il n’avait su ce que signifiait ce grondement. Unjour, soit curiosité réelle, soit simple besoin de parler, ildemanda au geôlier ce qu’on entendait là, par delà lesmurailles.
– C’est la grosse conduite d’eau quialimente les fossés, dit le geôlier. Vous avez de la chance. Lesinfiltrations ne viennent pas chez vous comme dans le cachotau-dessous.
– Ainsi, dit Passavant, je n’aurais qu’àpercer ce mur, et ce cachot serait inondé ?
– Mon Dieu, oui… Oh ! oh !ajouta tout à coup le geôlier en considérant son prisonnier, est-ceque vous auriez l’idée de vous noyer ?
– Moi ? Oh ! non, je tiens tropà vivre…
– C’est que vous iriez droit au diable.Vous eussiez fait cela jadis quand vous êtes arrivé ici, vousauriez été peut-être pardonné dans l’autre monde. Maintenant, c’estautre chose. Car maintenant, vous êtes un homme.
Ce mot produisit sur Passavant un étrangeeffet. Il frémit. Il bégaya :
– « Un homme !… »
– Sans doute. Vous êtes dans la douzièmeannée de votre séjour ici. Vous devez avoir vingt-quatre auvingt-cinq ans. Vous êtes un homme… tenez, alignons-nous, cela nousamusera, donnez-moi ma revanche.
Passavant, ce jour-là, refusa.
Il demeura immobile à la même place etrépétant parfois à voix basse : « Maintenant, je suis unhomme. » Ce mot, d’un coup, lui montra la profondeur de sonmalheur.
La terrible parole du geôlier fut pour luil’heure qui sonne.
Cette heure sonnait son entrée dans un nouveaucycle de vie.
Passavant résolut de mourir, et dès lors, il yeut en lui une détente de cette morne désespérance qui était lefond même de ses sensations et de ses sentiments. Il lui vintd’abord une sorte d’orgueil à se dire qu’il en finirait quand ilvoudrait. Puis la pensée d’échapper au cachot par la mort luiprocura un apaisement qui rafraîchit son cœur ; et, choseétrange, ce fut alors seulement qu’il se demanda avec fermeté« pourquoi » on l’avait supprimé de la vie, et« qui » l’avait fait jeter dans cette fosse.
Il ignorait Jean sans Peur.
Il n’avait nullement reconnu la reine dans lascène de l’oratoire.
Il songea vaguement à l’homme de la Cité. Ilfinit par se dire que sans doute c’était lui qui, pour des motifsinconnus, l’avait rayé de la liste des vivants. Il n’attachad’ailleurs qu’une faible importance à cette recherche :curiosité de mourant. Et quelques jours plus tard il se mit àl’œuvre. Il n’avait d’autre arme qu’un outil de fer ébréché oubliéun jour qu’on lui avait fait une réparation aux dalles. La mort parl’eau lui parut la plus facile. Avec son outil, il n’arriveraitqu’à se blesser.
Il attaqua la pierre à un pied du sol etreconnut avec joie qu’elle était friable.
Au tout de huit jours de travail, il compritqu’il touchait au but.
Le geôlier ne vit rien de cettetentative ; le prisonnier cacha facilement sous la paille quilui servait de couche la poussière de pierre qu’il extrayait ;quant à l’orifice, toutes les fois qu’il entendait descendre, il lecachait en s’asseyant, le dos au mur.
Enfin, le soir vint où, au grondement distinctde l’eau, il jugea qu’il n’en était plus séparé que par quelquespouces de pierre. Il se remit à creuser.
Au bout de dix minutes, tout à coup, il sentitle vide…
L’eau allait venir !…
Malgré tout son désir de mort, Passavantfrissonna, et fermant les yeux, demeura à genoux devant ce funèbregoulot qui allait lui verser la mort… Dans le même instant, iléprouva cette sensation bizarre, impossible, que déjà il sentait lafraîcheur de l’eau sur son corps, jusqu’à sa poitrine, jusqu’à sonfront ! Que déjà il suffoquait !… Il ouvrit les yeux etne vit pas une goutte d’eau autour de lui…
Il allongea le bras dans le boyau qu’il avaitpercé ; sa main atteignit la conduite d’eau : c’était dufer, des cylindres de fer, et le misérable outil ne pouvait riencontre une pareille carapace.
Passavant, condamné à vivre – du moins jusqu’àce qu’il eût trouvé un autre mode de suicide – poussa ungémissement. Ce délai que lui imposait la mort lui parut uneaffreuse calamité.
Accroupi dans son angle habituel, de ses yeuxluisants, il contempla cette porte par où, si souvent, dans lesténèbres, lui était apparue la stature colossale du geôlier pareilà l’un des titans silencieux penchés sur quelque anfractuosité del’Etna. Il sentit que sa raison vacillait.
Alors, les larmes jaillirent de ses yeux, etson désespoir se mit à hurler. À genoux, il se traîna vers laporte. Sa prière ardente, d’un étrange rythme coupée de sanglots,s’éleva dans le silence : les mains jointes, le prisonnierparlait à la porte maudite et la suppliait… Ah ! de toutes sesforces, il la suppliait d’avoir pitié, de s’ouvrir pour lui, vivantou mort…
Tout à coup la porte s’ouvrit !
Une éclatante lumière l’éblouit. Dans cettelumière, une jeune fille, un être d’ineffable beauté, un ange sansdoute, se pencha sur lui. Cette jeune fille aux yeux pleins delarmes, à la voix suave, tremblante de compassion, oui, cet angemurmura :
– Ne pleurez plus, car voici la fin devotre malheur !
Une vingtaine de jours avant cette soirée oùle prisonnier de la tour Huidelonne avait entendu ces lointainsbruits de fête dont le geôlier lui avait donné l’explication.
Il y a huit jours que Roselys, fille deLaurence d’Ambrun et de Jean sans Peur, habite l’Hôtel Saint-Pol oùle roi Charles VI lui a donné comme résidence toute l’ailedroite de son propre palais.
Sa chambre à coucher est au premier étage.
Pour y arriver, il faut d’abord passer parl’appartement d’Honoré de Champdivers, c’est-à-dire deux piècestransformées en arsenal : masses d’armes, lances, rapières,dagues, haches de combat ; le vieux compagnon de Bertrand DuGuesclin, le guerrier de Transtamare contemple ces panoplies d’unair peu rassurant pour tout agresseur éventuel. Franchi ce campretranché où il laisserait sans doute quelques plumes, leditagresseur, avant d’atteindre la chambre d’Odette de Champdivers,aurait encore à traverser la région où s’est installée dameMargentine, autre pays ennemi, plus redoutable peut-être, hérisséqu’il serait de tous les obstacles et de tous les traquenards de laruse féminine.
La chambre d’Odette, centre de son domainefamilier, est entourée de diverses salles : un petit oratoire,un salon de repos, une salle des pages et suivantes, un très beausalon pour recevoir les intimes, une salle à manger meublée avectout la magnificence de l’art gothique, aïeul et procréateur detous nos arts d’ornement.
Mais tout cela, c’est l’appartement privé.
Le roi a voulu qu’Odette de Champdivers fûttraitée sur le même pied qu’une princesse du sang. Elle a donc sessalles de fête, sa galerie de réception, sa salle d’armes oùveillent nuit et jour douze archers royaux, ses écuries, sessuivantes, ses pages, son ménestrel, son aumônier, – toute unemaison que Margentine et Honoré dirigent et commandent.
Elle est plus que princesse.
Tout l’Hôtel Saint-Pol répète le mot deCharles VI :
Elle est la petite reine.
Et telle est la pureté de cette figure, sicandides, si francs, si loyaux sont les yeux, que nul dans cettecour prompte à chuchoter le scandale n’a eu un instant la pensée dedétourner ce mot de son sens de gratitude et de respect. Disonstout de suite Odette a conquis les âmes de cette ville féodale.Elle est plus que princesse. Elle est plus que la petite reine…
Elle est l’ange de l’Hôtel Saint-Pol.
C’est un matin. Les fenêtres ouvertes donnentsur le jardin du roi tout en fleurs et laissent entrer ensemble lesoleil et les parfums dans le salon particulier. Deux suivantesd’honneur. Deux pages, quelques gentilshommes. Le roi, heureux,attendri, respirant à pleins poumons. Et Odette, qui semblaitconnaître au tréfonds le métier de princesse, qui ne s’embarrassede rien, sourit à tous, sourit à tout ce luxe qui ne l’étonne pas,qu’elle accepte sans éclat de joie, sans effarouchement, sansaffectation de modestie, comme un naturel hommage.
Entre un homme tout vêtu de velours noir, toutsaluant, tout en courbettes, suivi d’un valet qui porte un sac surchacun de ses bras… C’est le trésorier royal.
– Madame, dit-il, Sa Majesté le Roi afixé à vingt mille écus votre pension sur son trésor, et je me suisfait une gloire d’en apporter moi-même le premier quartier.
– Merci, monsieur, dit Odette. Merci, monbon sire, ajouta-t-elle en se tournant vers Charles VI toutradieux. Mais c’est trop, vraiment. Grand-père, notez que nousemploierons le tiers de cette somme aux hospices de femmes, letiers à mes aumônes personnelles, et il faudra bien qu’avec ledernier tiers nous vivions à l’aise.
Le trésorier est sorti. Aussitôt, il estremplacé par trois bourgeois de mine inquiète et jaune, serrant degrands écrins sous leurs bras. Ils plient le genou, puis, serelevant, ouvrent leurs écrins.
Ce sont les joailliers de Sa Majesté, toustrois établis sur le pont Notre-Dame.
– Oh ! les jolies choses !s’écrie Odette en battant des mains. Comme tout cela brille,étincelle ! Jésus, est-ce là des pierres du soleil, ou bienest-ce des étoiles prises au ciel ?
– Ce sont joyaux pour vos mains, vos braset votre col, dit le roi qui exulte. Ce sont parures qu’il faut quevous mettiez, car telle est la mode en notre cour… depuis que nousavons épousé Mme Isabeau, ajouta-t-il ens’assombrissant.
Mais la joie naïve d’Odette a vite fait de ledérider.
– Il faut donc choisir, dit-elle, choisirparmi ces belles choses ? Jamais je ne saurai…
– Vous n’avez pas à choisir,Odette : tout est à vous.
Et le roi frotte ses mains pâles et maigres.Les joailliers remettent les bijoux dans les écrins qu’ils laissentouverts sur la table, et se retirent à reculons, tout courbés.Soudain la jeune fille s’attriste, une larme vient perler à sespaupières, plus brillante et plus pure que ces diamants qu’on vientde lui donner.
– Odette ! Odette !Qu’avez-vous ?…
– Ah ! cher sire, je songe que cespierres blanches ressemblent bien aux pleurs qu’il a fallu verserpour tant d’argent qu’elles représentent, et que ces rubis rougessont tout pareils à des gouttes de sang…
Le roi, un instant, demeure pensif. Ilsoupire. Il se trouble. Et enfin il murmure :
– C’est étrange, Odette. Vous me dites ceque disaient mes Marmousets[10] avantqu’on ne les eût chassés. Patience. Ils reviendrontpeut-être ! En attendant, prenez, prenez sans crainte, et pourme rendre heureux.
Elle courut au roi et, ignorante de touteétiquette, lui tendit les deux mains.
– Vous êtes ma fille bien aimée, murmurale roi Charles VI. Jamais je ne ferai assez pour vous. Lorsmême que je m’appauvrirais pour vous enrichir, je serais encorevotre débiteur. Ne vous étonnez pas, mon enfant. Vous n’avez pas vuce palais avant votre venue : il était vide, c’était le logisd’un pestiféré. Et le roi, Odette, vous ne l’avez pas vu tel qu’ilétait : pauvre être honteux qui ne trouvait pas de coins assezsombres pour y cacher sa misère, que les valets dédaignaient desaluer quand d’aventure il se hasardait au plein jour au lieu deconfier à la nuit ses terreurs comme il en avait l’habitude, dansles cours désertes. Aujourd’hui le roi est réveillé. Le roi estroi ! Dans son palais accourent les courtisans. Tout vibre.Tout respire. Tout est joie autour de moi. Cette résurrection, jevous la dois. Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Je l’ignore.Ce que je sais seulement, c’est que voici le neuvième jour que jevous ai rencontrée, ange de Dieu. Et depuis, plus de guérisseursautour de moi pour m’épouvanter de leurs prédictions sinistres.Plus de moines cherchant en vain à m’exorciser. Des jours heureux,des nuits paisibles, un sommeil que rien ne trouble. Jamais, depuisquinze longues, quinze effroyables années, je n’ai eu un reposaussi durable, aussi sûr. Et qu’a-t-il fallu pour cela ? Unregard de vos yeux, un peu de la pitié de votre cœur… Odette, quoique l’avenir nous réserve à tous deux, pour ces quelques jours debonheur, de toute mon âme, je vous bénis…
Ce fut le soir de ce même jour qu’Odette futprésentée à la Cour.
Dans l’immense galerie des Preux, qui était enquelque sorte la salle d’honneur du palais du roi, vers neuf heuresdu soir, attendait la foule bariolée des courtisans.
– Le roi ! cria tout à coup unhuissier. Place au roi !…
Charles VI entra, donnant la main àOdette de Champdivers. Un silence effrayant s’abattit sur l’immensefoule. Tous les yeux se fixèrent sur la nouvelle venue. Puis unlong murmure s’éleva. C’était l’admiration qui parlait.
Pâle, glaciale, Isabeau vit venir à elle celleque déjà, sans la connaître, elle appelait la rivale. Odette deChampdivers s’inclina en une gracieuse révérence. Le roiprononça :
– Aimez-la, madame, pour l’amour demoi.
Tout le monde vit que la reine détournait latête sans répondre. Odette pâlit. Sous le regard aigu de la reine,elle frissonna.
– Oh ! songea Isabeau, je suisperdue si cette fille reste à l’Hôtel Saint-Pol !…
Et lorsque le roi s’éloigna, elle se tournavers son capitaine, Amaury de Bois-Redon, à qui elle fit signed’approcher… Ceci était redoutable : On a vu Bois-Redon àl’œuvre !
Déjà, le roi marchait à Jean sans Peur, duc deBourgogne…
Frémissant, les yeux hagards, les dentsserrées, frappé en coup de foudre par une passion furieuse, Jeansans Peur, depuis l’entrée d’Odette, fixait sur elle un ardentregard de feu.
Et lorsque, conduite par le roi, Odette deChampdivers… Roselys !… sa fille !… Odette s’arrêtadevant lui, en lui-même il cria :
– Par le ciel ! Il faut que cettefille soit à moi !
En même temps, Jean sans Peur esquissait unede ces salutations brèves et rudes dont il avait le secret. Déjà,le roi passait, et se dirigeait vers le duc de Berry. Celui-cis’inclina en parfait courtisan. Car si le duc de Bourgogneressuscitait l’astuce, la force et l’audace de l’un de ces anciensmaires du palais qui se saisirent violemment de la couronne, Berryévoquait la froide politique, l’énergie sans gestes, l’élégantscepticisme de quelque Périclès du temps où Athènes était à quisavait la prendre en la caressant.
– Sire, dit-il, je suis bien heureuxd’avoir eu, le premier, la pensée de faire venir ici cette nobledemoiselle qui guérira Votre Majesté…
Le roi remercia, passa, et Berry, entre sesdents, murmura :
– Oui, elle te guérira… si ellevit ! Et elle vivra… si je n’y mets bon ordre !
Charles VI et Odette s’arrêtèrent devantLouis d’Orléans, frère du roi ; c’était un élégant seigneur,alors âgé de trente-cinq ans. Il aimait le jeu, le vin, les belles,comme dans la chanson. Il ne méritait pas d’avoir près de lui, danssa vie, un être de haute et sereine beauté d’âme tel que Valentinede Milan. Coureur de rues en masque, aimant à se colleter avec leguet, connaissant toutes les bonnes tavernes de Paris, toujoursprodigue, toujours à court d’argent, il ne manquait pourtant ni decœur, ni d’esprit et il était brave. Il eut un mot qui alla au cœurd’Odette :
– La duchesse d’Orléans est depuis quinzejours à Pierrefonds, dit-il, sans quoi, elle eût ce soir disputé àVotre Majesté l’honneur de donner la main à cette belledemoiselle.
– Et je me fusse laissé vaincre, monfrère, car la duchesse est la seule femme de la Cour à qui jevoudrais confier cette noble enfant…
Quant à Odette, elle se garda bien de dire unmot qui pût laisser deviner qu’elle connaissait, aimait et admiraitValentine, « sa belle marraine ». La présentationcontinua.
Et cependant, depuis quelques moments, troispersonnages de cette assemblée, lentement, évoluaient l’un versl’autre, presque sans le vouloir, magnétiquement attirés par despassions diverses qui se concentraient sur la même tête :Odette de Champdivers. Tandis qu’on admirait l’aisance naturelle,la grâce modeste, et les nobles attitudes de la « petitereine », Jean sans Peur et Berry – deux rivaux, deux ennemismortels – s’étaient rejoints. Et tous deux, peu à peu, sans se ledire, c’est vers Isabeau de Bavière qu’ils se dirigèrent.
Lorsqu’ils furent ensemble, ils comprirentqu’ils devaient faire trêve à leurs haines. Isabeau, en voyantvenir Jean sans Peur, éteignit l’éclat sauvage de ses yeux etsourit…
– Elle a oublié ! songea le duc deBourgogne.
– Tu y viens ! rugissait Isabeaudans son cœur. Ô ma vengeance ! Tu as attendu pendant desannées, mais je crois que ta patience n’en sera que mieuxrécompensée !
– La reine va être folle de jalousie, sedisait Berry. Jean de Bourgogne va être fou d’amour. Il faut que deces deux passions écrasent la petite Champdivers…
C’était un formidable trio de bêtesféroces.
À ce moment, celle qu’il s’agissait de dévorertraversait la salle dans toute sa longueur pour se retirer. Unedouble haie profonde se forma pour la regarder encore. Elle passa,sans fierté ni modestie, souriante et si jolie, si vraimentexquise, qu’au moment où elle franchit la porte il y eut un sourdmurmure qui se gonfla et presque aussitôt éclata un grand cride :
– Noël à la petite reine !
À cette explosion d’admiration répondit unstrident éclat de rire qui glaça de terreur cette multitude charméepar la grâce de la « guérisseuse du roi ». Tous setournèrent vers la vaste estrade surélevée d’une marche et couvertede tapis, sur laquelle Isabeau de Bavière avait pris place.
On la vit debout, une main appuyée à sonfauteuil, drapée d’une robe de lin d’une éclatante blancheur, lagorge et les bras nus, rutilante de pierreries qui jetaient leursfeux à chacun de ses mouvements, admirable statue taillée en pleinmarbre et si étrangement belle, d’une beauté tragique, d’un sipuissant contraste de beauté avec celle d’Odette, avec des flammesà ses yeux d’où se dégageaient de magnétiques effluves, oui, sibelle et si menaçante que, cette fois, l’admiration prit sa formela plus poignante, qu’un silence terrible tomba sur la salle, etque d’un même mouvement, on vit toutes les têtes s’incliner trèsbas…
Un instant, sur cette foule à demi prosternéequi semblait l’adorer, l’idole promena ses regards étincelants etsuperbes qui disaient :
– C’est moi qu’on doit admirer etaimer ! Est-ce que je ne suis pas la plus belle et la pluspuissante ! Malheur à qui me trahit ! Malheur à qui sedétourne de la reine, pour porter ses hommages àl’intrigante !…
Puis, satisfaite sans doute d’avoir d’un gesteet d’un regard dompté son peuple, elle reprit sa place à sonfauteuil, distribuant les sourires prometteurs, enfiévrant tous ceshommes qui évoluaient autour d’elle.
Et, au moment où s’étant incliné devant lasouveraine triomphatrice, le peuple de l’Hôtel Saint-Pol redressaitla tête, il frissonna tout entier en voyant que, pour la premièrefois, le duc de Bourgogne et de duc de Berry se trouvaient réunis,échangeant d’amicales paroles aux côtés d’Isabeau deBavière !…
Louis d’Orléans, frère du roi, vit ceredoutable conciliabule…
Et il sentit qu’il avait froid dans lesveines, et sur sa nuque passa un léger souffle glacé…
Peut-être l’avant-coureur de lamort !
Telle fut cette soirée de la présentation où,chose qui n’était pas arrivée depuis des années, la Cour se tint aupalais du roi, et à la suite de laquelle Odette de Champdivers,officiellement, devint l’un des personnages du drame historique quise jouait sur la vaste scène de l’Hôtel Saint-Pol.
Cet Hôtel Saint-Pol, cette ville qui avait sesrues, ses carrefours, ses places, elle la parcourut, l’étudia, laconnut bientôt dans ses tours et détours. Escortée deCharles VI et d’Honoré de Champdivers, elle prit plaisir àadmirer la belle ordonnance des palais disséminés dans les jardinsd’où ils émergeaient comme des îlots de pierre d’un océan deverdure.
Seulement, ils évitaient les jardins et lespalais de la reine.
Et sur ce point, Odette ne faisait aucuneobservation, car elle se sentait haïe d’Isabeau.
Mais ils évitaient aussi le terrain vague aufond duquel se dressait la tour Huidelonne ; et, sur ce point,plus le roi cherchait à la détourner d’y aller, plus la curiositéd’Odette s’éveillait.
– Sire, disait-elle, qu’y a-t-il danscette tour semblable à un fantôme ?
– Des prisonniers, répondait le roi.
– Des prisonniers ! frissonnaitOdette. Et qu’ont-ils fait ?
– « Je ne sais pas », réponditCharles d’une voix sombre.
C’était un mot terrible. Charles VI ne sedoutait pas qu’il faisait là le procès de la monarchie. Odette n’enpensait pas si long. Mais la Huidelonne hanta ses rêves.
Un soir de lune, Odette prit une granderésolution : elle se décida à aborder la Huidelonne, àl’interroger, à lui demander : « Que me veux-tu, fantômede pierre ?… » Honoré de Champdivers revêtit donc sacasaque de cuir, passa un bon poignard à sa ceinture, et tous deux,par les vagues sentiers que le pas des geôliers avaient tracés àtravers les mauvaises herbes, s’en furent jusqu’au pied de la tourHuidelonne et s’arrêtèrent devant la porte de fer.
Odette tremblait. Tous deux écoutaient lesilence…
Et soudain, dans, ce silence qui enveloppaitla tour, une voix monta ce fut une plainte lointaine qui venait desentrailles du sol ; cela dura quelques secondes, puis tout setut encore.
– Oh ! murmura Odette, c’est lesanglot d’un mort qui cherche à soulever la pierre tombale…
Champdivers, effrayé de la voir grelotter,l’entraîna rapidement. Mais maintenant elle savait le secret de laHuidelonne. Il y avait là quelqu’un d’enterré, quelqu’un quivoulait revivre et appelait au secours… Elle eut des songesfantastiques, et il lui sembla que des choses, des êtres vus dansune vie antérieure, il y avait bien longtemps de cela, commençaientà s’évoquer dans ses rêves. Parfois, elle se prenait le front àdeux mains et songeait : Cette voix, cet appel déchirant dumort qui veut vivre, où l’ai-je entendue ? Quand ?Pourquoi fait-elle tressaillir mon cœur ?
Un matin du mois d’octobre, elle osa, seule,s’aventurer dans les ronces ; elle vit au pied de la tour,devant le trou noir de la porte ouverte, une cariatide énorme, unbas-relief sculpté là, dans son immobilité immuable, elle ne savaitquoi de colossal, un être appuyé sur une masse, un couteau à laceinture, et tout à coup elle vit que le bas-relief esquissait unmouvement, que la cariatide la regardait, cela vivait… c’était legeôlier. Éperdue, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle courut àlui, et lui mettant une pièce d’or dans la main, haleta :
– Je veux savoir qui pleure, qui crie,qui se lamente toutes les nuits dans ces souterrains…
– C’est le prisonnier, dit le geôlier, siébloui de cette apparition qu’il en laissa tomber l’écubrillant.
– Le prisonnier ! fit-elleimpérieuse, quel prisonnier ?
– Prisonnier d’État.
– Depuis combien de temps est-il danscette tombe ? Dites ! Dites vite !…
– Ah !… douze ans… oui, douzeans.
– Le malheureux !… Il a donc vieillisous ces pierres ! Il est vieux ? Dites !…
– Vieux ? Non pas. Il doit avoirvingt-quatre ou vingt-cinq ans…
Odette s’enfuit, épouvantée. Vingt-cinq ansd’âge ! Et douze ans de cachot ! L’inconnu, « lemort qui voulait revivre » était donc dans cette tombe depuisl’âge de douze ou treize ans !… Prisonnier d’État !Qu’est-ce qu’un enfant de douze ans avait bien pu faire contrel’État !
Alors son rêve prit une figure. À cet inconnumuré, scellé sous les pierres de la Huidelonne, elle donna uncorps, un visage, elle lui parla, et elle l’entendait luidire : Venez à moi, sauvez-moi, je me meurs !
Il paraît qu’Odette de Champdivers eut alorsavec Charles VI des entretiens secrets qui inquiétèrent laCour. Elle demandait. Quoi ? On ne savait. – Ma couronne,peut-être, disait Isabeau. Le roi, pendant huit jours, refusa. Maisle neuvième, lorsque la nuit fut noire, il s’enveloppa d’unmanteau, et escorta Odette jusqu’à la tour. Honoré réveilla legeôlier qui vit avec étonnement ces deux hommes et reconnut avecune confuse admiration religieuse l’apparition d’ange qu’il avaiteue devant la porte, un matin. L’homme au manteau tendit au geôlierun parchemin scellé du sceau royal : « Ordre de laisservisiter le prisonnier ».
Il s’inclina. Tous descendirent. Ilss’arrêtèrent devant la porte du cachot. Le geôlier tenait un falot.Honoré de Champdivers alluma une forte cire qu’il avaitapportée ; à tout hasard, il avait sa dague à la main. Le roiétait sombre.
– Écoutez ! Écoutez ! murmuraOdette. Ah ! cette plainte funèbre me déchire le cœur.Écoutez ! Oh ! écoutez la prière et les sanglots de celuiqui meurt là !… Ouvrez ! Ouvre, geôlier, ouvre, je leveux !…
Le geôlier obéit. La porte fut ouverte. EtOdette frissonnante, bouleversée de pitié, vit ce jeune homme àgenoux sur les dalles, les mains levées vers elle, les yeuxhagards. Champdivers gronda un juron. Le roi tressaillit. Legeôlier, immobile et muet, assistait à cette scène sans lacomprendre. Odette se pencha sur le prisonnier et, d’une voixfaible, prononça les paroles d’espoir et de vie qui jaillissaientde son cœur.
Le prisonnier s’était relevé. Avec unedouloureuse stupeur, il regardait ces gens descendus dans sonenfer, mais ses yeux s’attachèrent sur Odette, il parut vouloirparler, et sans doute il ne trouva pas la parole qu’il fallaitdire, car d’un geste lent, doux et ardent, il serra avec force sesmains amaigries, il les joignit en une prière muette plus terribleque ses sanglots de tout à l’heure…
Odette se tourna vers Charles VI.
– Il faut le délivrer, dit-elle.
– Impossible, mon enfant. Un prisonnierd’État !… Il y a le conseil. Que suis-je ?… Si peuencore. Attendez que je reprenne l’autorité… Je vous promets…
– Ah ! interrompit Odette avecexaltation, vous n’êtes donc pas l’homme bon que je croyais !Vous n’avez donc pas de cœur ! Vous n’êtes donc pas ému detant de désespoir !
– Odette ! Quedites-vous !…
– Prisonnier d’État à douze ans !…Il a vingt-quatre ans, et il y en a douze qu’il est dans cettetombe ! À qui ferez-vous croire qu’un enfant de cet âge a pucommettre un crime d’État !…
– Odette, vous ne savez pas…
– Non, je ne sais pas, et ne veux passavoir ! Je ne sais qu’une chose, c’est que vous avezsouffert, et que vous devez comprendre la souffrance des autres.Attendre ! Mon Dieu, attendre !… Quoi ? Qu’il soitmort ?…
Le roi, de plus en plus assombri, considéraitle prisonnier qui, peu à peu, revenait au sentiment des choses.
Ses yeux, maintenant, disaient la belleintelligence de cet esprit, et son attitude fière traduisait toutce qu’il y avait en lui d’indomptable et de brave. Il fit un pas.Il s’inclina devant Odette.
– Madame, dit-il, tout à l’heure jevoulais mourir. Je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi vous daignezvous intéresser au malheureux que je suis. Mais maintenant que jevous ai vue… quoi qu’il advienne… ah ! maintenant que vos yeuxse sont portés sur moi… je le sens, je n’aurai plus le courage deme tuer… car maintenant, vous avez mis de la lumière là où il n’yavait que des ténèbres, vous avez fait fleurir l’espérance dans cecœur qui maudissait la vie…
– Vous vivrez ! dit-ellefébrilement. Je vous le jure, moi ! Vous, vivrez et serezlibre ! – Il faut le délivrer, reprit-elle en revenant àCharles VI. Ou je croirai que vous êtes ingrat, impie !Et alors je croirai aussi que si Dieu vous a envoyé la démence,c’est que vous la méritiez ! Et alors, oh ! je lejure ! je croirai aussi que je ne dois pas m’opposer auchâtiment décrété là-haut… et je quitterai l’HôtelSaint-Pol !
– Odette ! Odette ! Nem’abandonnez pas ! cria Charles VI. Demain, je…
– Tout de suite ! dit Odette.
– Eh bien… hésita le roi.
– Ah ! mon cher seigneur,cria-t-elle, je vois que vos yeux réprouvent l’iniquité. Je voisque vous condamnez ce crime commis contre un enfant ! Laissezdonc… ah ! laissez parler votre cœur !
– Eh bien, dit Charles VI, il estlibre ! Venez, monsieur…
Passavant eut un faible gémissement. Son cœurbondit. Son regard étincela.
– Libre ! frémit-il. Libre !…Moi !…
– Pas encore ! dit une voix rude,rauque et calme.
Le geôlier, le colosse, appuyé d’une main sursa masse, l’autre à la garde de son couteau, s’était placé sur leseuil du cachot. Il était une porte vivante.
– Vous avez, dit-il, un ordre pourvisiter le prisonnier, non pour le délivrer. Dehors ! Hors dela tour ! Ou j’appelle les gardes du roi !… Qui a doncdonné l’ordre de mettre en liberté cet homme ?
Charles VI laissa retomber son manteau,et prononça :
– Ordre du roi !
Le geôlier, tomba à genoux et se courbajusqu’à toucher les dalles de son front.
– Le roi ! bégaya-t-il. J’ai osécrier : « Dehors ! » au roi !… Je suis unhomme mort !…
– Le roi ! répéta Hardy de Passavant– non qu’il reconnût Charles VI, mais il avait entendu legeôlier.
Charles VI, un instant, considéra legeôlier prosterné. Puis :
– Relève-toi, dit-il. Le prisonnier estlibre. Mais nul ne doit le savoir. Si on te demande ce qu’il estdevenu… tu répondras…
Le roi chercha ce qu’aurait à répondre cethomme. Mais le geôlier avait déjà trouvé, lui :
– Majesté, dit-il, je répondrai ce quej’ai répondu un jour à quelqu’un qui-me demandait en effet cequ’était devenu l’enfant…
– Et qu’as-tu répondu ?…
– Qu’il était mort !
Le prisonnier fut secoué d’un frisson. Il fitdeux pas rapides, saisit le bras du geôlier, et d’un accent qui fitfrémir le roi et Champdivers :
– Et qu’a dit cet homme quand il sut quej’étais mort ?
– Il a dit que c’était bien et m’a donnéune bourse.
– Ah ! gronda Passavant. Et comments’appelait ce quelqu’un qui s’intéressait tant à ma mort ?
Le geôlier haussa les épaules en signed’ignorance. Peut-être ne mentait-il pas. Le prisonnier le lâcha.Odette, alors, fit ce qu’avait fait Jean sans Peur le jour où ilavait interrogé le geôlier : elle lui donna sa bourse quicontenait une douzaine de pièces d’or.
Alors, elle tendit la main au prisonnier etlui dit doucement :
– Venez… Votre malheur est fini…
Il prit en tremblant cette main fine qu’on luioffrait et se laissa conduire. Ce fut ainsi qu’elle le mena en hautde l’escalier et le fit sortir de la tour Huidelonne. Là, ildemeura quelques minutes, haletant, grisé par la vue du cielsplendide où les étoiles mystérieuses voguaient à travers l’infini,grisé par cette impression délicieuse, presque douloureuse de cetair pur qui envahissait ses poumons… Et comme, à ce moment, ellevoulait retirer sa main, dans cette seconde de vertige qui lefaisait vaciller, il se retint à cette main… et elle la luilaissa…
À travers la petite lande inculte, puis àtravers les jardins embaumés, ils s’avancèrent ainsi. Derrière euxvenaient le roi Charles VI pensif, étonné de la joie profondeque lui causait l’acte qu’il avait accompli, et Honoré deChampdivers tout ébahi, qui se disait : « Comme elle mènele roi ! Sang du Christ, c’est pourtant le roi de France quiobéit à ma petite Odette, comme j’eusse obéi à messireBertrand !… »
Ils allaient ainsi, dans la nuit, parmi lesderniers parfums d’automne, sous la caresse des étoiles, et ils nesavaient pas que tous deux ensemble dégageaient le charme puissantde la jeunesse et de la beauté…
C’était un merveilleux couple fait pourl’amour.
C’était Roselys… c’était Hardy…
Quand ils approchèrent du palais, le roiarrêta d’un geste leur petite troupe, et dit :
– Pourquoi étiez-vous détenu à la tourHuidelonne ?
– Je ne le sais pas, dit Hardy.
– Jurez-moi, monsieur, jurez-moi que vousne le saviez pas ?
– Je le jure, dit Hardy.
– Et il y a douze ans que vous étiez dansce cachot ?
– Douze ans, oui.
Charles VI, méditatif, se tut encore.Peut-être songeait-il que dans les geôles de Paris il y avait biend’autres prisonniers qui ne savaient pas, ne sauraient jamais lacause de leur malheur. Il soupira et dit :
– Vous êtes libre. Vous quitterez l’HôtelSaint-Pol dès tout à l’heure. Adieu, monsieur. Si par hasard,autour de vous, vous entendez maudire le roi Charles VI,racontez seulement ce qui vient de se passer et nous seronsquittes.
Passavant s’inclina avec une grâce altière etdit :
– Je vous le promets, sire. Mais je vouspromets aussi que pour cela je ne me tiendrai pas quitte enversvous. Adieu, sire. Que Dieu garde votre Majesté !…
Le roi fit un dernier geste de la main etrentra au palais. Honoré de Champdivers et Odette, accompagnés duprisonnier, gagnèrent l’aile de ce même palais qui était leurrésidence. Odette rentra dans ses appartements après avoir ditquelques mots à Honoré. Il sembla au prisonnier qu’il retombaitsubitement dans la nuit de son cachot.
Quelques heures se passèrent, pendantlesquelles Honoré de Champdivers exécuta sans doute à la lettre lesinstructions que lui avait données Odette, car vers six heures dumatin, lorsqu’elle entra dans ce salon où nous l’avons vue recevoirtrésorier et joailliers, elle vit un gentilhomme qu’elle nereconnut pas tout de suite. Il était vêtu d’un costume de velourschamois, le justaucorps serré à la taille, les manches ouvertesselon la mode. Ainsi transformé, malgré sa maigreur, malgré lapâleur mate de son visage, c’était un cavalier de haute mine.
Odette l’examina quelques secondes.
Puis, sans rien dire, elle alla à unepanoplie, et parmi vingt rapières, choisit la plus forte, la plusflexible, une vraie lame royale venue des fabriques d’Espagne. Etelle la tendit au jeune homme.
Le chevalier de Passavant prit l’épée, lacontempla un instant, puis il s’inclina très bas, et doucementbaisa la poignée de fer ouvragé.
Ce fut son remerciement.
Le cœur d’Odette battit un peu plus vite.
On remarquera qu’elle ne lui demanda pas sonnom : soit qu’elle n’attachât pas d’importance au détail, soitpar une sorte de délicatesse, car en ce temps, l’hôte était un êtresacré qu’il ne fallait pas interroger. Ce nom, même, l’eût-elleentendu, que, selon toute probabilité, il n’eût éveillé en elleaucun souvenir.
Ces deux êtres d’élite, donc, comprirentqu’ils n’avaient rien à se dire ; Odette se disait que touteallusion à ce qui venait de se passer pouvait contenir unreproche ; Hardy se disait que toute parole de remerciementserait banale et vide de sens.
Le jour venait. Sur les vitraux, se glissaientles longues coulées des lumières d’aube.
– Il faut partir, dit Champdivers. Dansun quart d’heure, les cours seront pleines de valets.
Ils se mirent en route vers cette partie del’enceinte qui longeait la Seine. Il y avait là une porte bâtardenon gardée, dont le vieux soudard s’était procuré la clef –peut-être chez le roi lui-même. Odette vint jusque-là, prit la clefdes mains d’Honoré, et ouvrit elle-même la porte. Une longue minuteOdette de Champdivers et le prisonnier, Roselys et Hardydemeurèrent l’un devant l’autre, sans un mot, les yeux dans lesyeux… Enfin, elle baissa les paupières, et, d’une voix quitremblait un peu, elle dit :
– Allez… et que Dieu vousconduise !…
Alors, le chevalier de Passavantmurmura :
– Dites-moi votre nom, afin qu’aux heuresd’orage, si j’oublie d’invoquer le nom de ce Dieu qui m’a oublié,je puisse invoquer le vôtre…
Elle répondit dans un souffle :
– Odette !…
Quand elle leva les yeux, elle vit Champdiversqui refermait la porte. Le prisonnier avait disparu. Elle s’enalla, pensive, lentement, comme à regret. Quant à lui, plus d’uneheure, il demeura près de cette porte, le cœur battant. Lorsqu’ilregarda autour de lui, il vit la Seine joyeuse, les berges animéespar les cris des mariniers, et là-haut, le soleil qui montait dansle ciel pur. Il jeta un dernier coup d’œil sur les sombres mursd’enceinte de l’Hôtel Saint-Pol, et, frémissant, ébloui, enlui-même, il cria :
– Vivre ! Vivre ma vie ! Vivre…et aimer !
Alors, se secouant comme un jeune faucon aprèsla tempête, le chevalier de Passavant fit son entrée dansParis.
– Comme c’est joli, la vie !… Maisqui diable a eu cette pensée biscornue de m’enfourner pour douzeans dans ce taudis sans lumière ? Bah ! N’y pensonsplus !
Et il n’y pensait plus !… Il voulaitvivre, s’enivrer de vie, et c’est tout. – J’ai soif !disait-il. Et il entrait dans la première auberge, faisant sonnerses éperons, frappant sur la table du pommeau de l’épée, comme s’iln’eût fait que cela depuis des années, fouillant l’escarcelle quelui avait remplie Champdivers, vidant son gobelet de cervoise oud’hypocras. Et il allait plus loin. – J’ai faim ! Et ilabordait dans la rue quelque marchande d’oublies, lui jetait unpetit écu, s’en allait, riant et croquant ses pâtisseries.
Le chevalier de Passavant, d’un pied leste,l’œil joyeux, le nez au vent, la main à la garde de la rapière, sefaufilait au travers de la foule.
Mais tout à coup son cœur se mit à palpiter…il venait d’entrer dans la rue Saint-Martin !
Quelques instants plus tard, il était devantle logis Passavant.
Accoté à ce mur auquel, dans la nuit terrible,douze ans avant, s’était appuyé Saïtano, Passavant contempla lademeure où avait vécu son père, était morte sa mère, où s’étaitécoulée son enfance.
Sa gorge se serra. Il sentit ses paupières segonfler. Mais les larmes qui l’auraient soulagé ne vinrent pas.
– Tiens, fit-il, je ne puis pluspleurer ?…
Le logis était délabré. Nul n’en avait prissoin. Un manteau de poussières couvrait les verrières del’oratoire. Des ardoises manquaient au toit. De petits arbustespoussaient aux fentes du mur d’enceinte.
– Entrons chez moi, dit Passavant.
Et, au grand ébahissement des gens del’auberge d’en face, il escalada le mur. Par une fenêtre durez-de-chaussée dont il brisa les vitraux, il pénétra dansl’intérieur, et tout de suite monta à la salle où, jadis, il setenait d’habitude, salle de jeu où traînaient encore des poupards,et sur une table, des livres enluminés.
Les souvenirs assoupis s’éveillèrent d’un seulcoup. Des images effacées reprirent toute leur fraîcheur comme s’illes eût soudain exposées au grand jour. Tout le passé, vivant etvibrant, se dressa devant lui. Et d’une voix d’angoisse éclatantequand même, à grands cris, comme s’il eût été sûr qu’elle allaitaccourir ainsi qu’autrefois, il appela :
– Roselys ! Roselys !…
Ce même jour, vers dix heures du soir, sousdes rafales de pluie, dans la lueur livide des éclairs qui, enlettres de feu, sur le livre noir du ciel, écrivaient des chosesmystérieuses, une barque, prise au même endroit que, douze ansauparavant, traversa la Seine. Comme douze ans avant, la reineIsabeau de Bavière et Amaury de Bois-Redon prirent pied dans lacité.
Ils eussent pu passer par le pontNotre-Dame.
Mais il eût fallu pour cela parlementer avecle poste d’archers du guet, et se faire reconnaître.
C’étaient donc les mêmes personnages.Seulement Bois-Redon avait monté en grade : il étaitmaintenant capitaine du palais de la reine, c’est-à-dire uneimportante figure militaire de l’Hôtel Saint-Pol.
Ils arrivèrent à la maison de la rue aux Fèveset, bientôt, furent introduits.
Tout changeait. Bois-Redon était devenu ungéant. La beauté de la reine plus forte, plus sombre peut-être,avait atteint à sa perfection. Nevers était duc de Bourgogne. Hardyétait un jeune homme. Roselys, devenue Odette de Champdivers, unejeune fille. Tout, donc, se modifiait en pénétrant plus avant dansla vie. Saïtano seul était resté Saïtano ; ni plus vieux, niplus maigre, il était le Saïtano d’autrefois, toujours avec sonregard de feu, ses doigts longs, sa houppelande d’un rouge fanéparsemée de suspectes taches noirâtres qu’on pouvait prendre pourdes taches de sang.
– Belle nuit, dit-il, pour venir chez lesorcier. C’est par des nuits pareilles que je poursuis avec plusd’ardeur mon inlassable recherche. Les esprits de ceux qui ne sontplus aiment alors à tourbillonner dans l’espace. Les génies quiprésident à la science des hommes accourent alors. Et de les sentirautour de moi, dans l’atmosphère embrasée, cela m’aide et m’excite.Mais pour vous, madame, je renonce volontiers à cette nuitd’études.
– Ainsi, dit Isabeau, vous n’avez pasperdu l’espoir de trouver la liqueur de longue vie ?
– Je la trouverai, madame. Jerecommencerai l’expérience qu’avec tant de peine j’avais préparéeet qui a si misérablement avorté… l’enfant mort était vivant,madame !
– Oui, je sais, vous m’avez dit cela.
– Que me faut-il ? s’écria Saïtanoen frappant sur un manuscrit déposé sur une table. C’est écritlà ! Ce livre, madame, je l’ai volé à l’homme qui passe pourle plus grand génie de la science… comme si je n’étais pas unsavant, moi ! Je l’ai pris à celui qui, peut-être, a trouvé,lui !…
– Qui cela ? fit curieusement lareine.
– Nicolas Flamel ! dit Saïtano enfrissonnant de jalousie. Eh bien, dans ce livre écrit tout entierde la main de Nicolas Flamel, je vois qu’il me faut le sang detrois enfants vivants et un enfant mort de mort violente sanseffusion de sang. C’est difficile, madame. En ces temps, les mèressurveillent leurs enfants… Depuis douze ans, madame, vous m’avezcent fois promis de m’aider…
– Oui, dit la reine pensive. Ce serait eneffet une royauté splendide, plus étonnante que toutes les royautésde l’univers. Et ne serait-il pas maître du monde, celui qui auraitl’éternité devant lui !
– Il serait Dieu ! dit Saïtano.
– Saïtano, reprit Isabeau, ce qui estpromis est promis. Tout ce qu’il faut faire pour la recherche duGrand-Œuvre, je le ferai. Reine à l’Hôtel Saint-Pol, je ne suis icique ton élève. Mais pour la réussite même de la grande expérience,il faut que je puisse étendre sur toi ma protection occulte, commeje l’ai déjà fait, saisir au besoin et condamner le prévôt qui tesoupçonnerait, comme je l’ai déjà fait, arrêter et jeter dans unefosse l’official qui commencerait à instruire ton procès, comme jel’ai déjà fait. Et pour cela, Saïtano, il faut que je garde lepouvoir. Or, mon pouvoir est menacé…
Comme il avait fait jadis, Saïtano sourit, seleva, alla à l’armoire de fer, en sortit un flacon et le tendit àla reine en disant : Ceci vous attendait…
Et comme Isabeau le regardait,étonnée :
– Votre pouvoir, madame, est menacé parcequ’une jeune fille habite l’Hôtel Saint-Pol…
Isabeau frémit. Un frisson de haine lasecoua.
– C’est vrai, dit-elle d’une voix sourde.Alors… ce poison… est pour elle ?…
– Ce serait enfantin, madame. Noustuerons Odette de Champdivers quand son heure sera venue. Noustuerons le roi de France quand son heure sera venue, c’est-à-direquand votre veuvage n’aura rien à redouter ni du duc d’Orléans, nidu duc de Berry, ni… du duc de Bourgogne !…
Et Saïtano pâlit à son tour ! La haineflamboya dans ses yeux. Il porta la main à sa joue, éclata de rire,et continua :
– Chacun aura son tour ! Allez,madame, soyez sans peur, soyez sans pitié, car les hommes n’aimentque ce qui est redoutable ; la race, voyez-vous est accoutuméeau fouet !
– À quoi, alors est destinée cetteliqueur ?
– À combattre l’influence d’Odette deChampdivers, à rendre au roi Charles VI cette précieusedémence qui faisait de vous le monarque le plus puissant du mondechrétien. Allez, madame. Pour le moment, mieux vaut pour vous unmari fou qu’un mari mort… Allez, et laissez-moi à mes études.
– Oh ! dit Isabeau, tu asraison ! Charles mort, c’est un nouveau roi sur le trône, etmoi chassée, arrêtée peut-être ! Charles redevenu dément,c’est toute ma puissance retrouvée !
Saïtano sourit, prit un flambeau, et escortajusqu’à la porte de la rue la reine et Bois-Redon. Un coup de ventéteignit le flambeau. Un instant, Saïtano regarda s’éloigner sesvisiteurs. Il les vit, à la lueur d’un éclair, tourner le coin dela rue aux Fèves. Un coup de tonnerre ébranla la maison. Dans lemême instant, comme Saïtano rentrait, une main rude repoussa laporte qu’il voulait fermer et l’ouvrit toute grande… Un jeune hommeapparut, vêtu de velours gris sous son manteau ruisselant de pluie,repoussa dans l’intérieur Saïtano stupéfait, ferma la porte,s’inclina, et dit :
– Bonsoir maître. L’enfant mort voussalue !…
Saïtano recula de deux pas, et darda sonregard aigu sur le chevalier de Passavant. Il n’avait pas besoin dele reconnaître : Ces mots « l’enfant mort voussalue » étaient une présentation suffisante. Saïtano fit bonnecontenance.
– Vous venez avec le tonnerre, dit-ilgoguenard.
– Et comme le tonnerre, fit Passavantavec simplicité.
– Que voulez-vous ?
Sans répondre, Passavant entra dans ladeuxième salle, prit un autre flambeau resté allumé sur la table,et pénétra dans la troisième salle. Il s’arrêta, devant la table demarbre. Sombre, agité de sentiments où la peur tenait sa place,Saïtano l’avait suivi. Passavant tira sa rapière et, de la lameflexible, fouetta la table.
– Ce fut ici, dit-il en frémissant.
Saïtano, au geste de cet ennemi qui mettaitflamberge au vent, s’était ramassé pour une lutte suprême. Sastupeur effarée s’évanouit. Que Jean sans Peur eût laissé vivre« le témoin », il remit à plus tard de se l’expliquer.Sans dire un mot, il saisit dans un coin une forte épée, et,laissant tomber son manteau, apparut ce qu’il était :admirablement campé dans sa maigre stature, tout en nerfs, l’œilfroid, la main souple. Passavant se mit à rire. Si brave que fûtSaïtano, ce rire fit pointer la sueur à la racine de sescheveux.
– Où sont « les troisvivants ? » demanda Passavant.
– Je ne les ai jamais revus, ditfroidement Saïtano.
– Oui, ils eurent assez peur, les pauvresdiables, et sans doute l’envie de venir rôder par ici leur a passépour toujours. Moi aussi j’ai eu peur. J’ai bien souvent eu froiddans le dos en songeant à cette seconde où je vis s’abattre sur mapoitrine votre main armée de la petite griffe d’acier. Mais jereviens tout de même. Me reconnaissez-vous ?
– Je vous reconnais à vos paroles.
– Oui. Le visage a changé. Savez-vous ceque je suis venu faire ici ?
– Vous venger, sans doute. Mais on ne metue pas aussi facilement que vous l’avez cru.
En même temps Saïtano se rua l’épée haute etporta un coup furieux en criant : Meurs donc puisque tu étaisdestiné à mourir ici !… Le coup ne toucha pas, l’épée éraflale manteau ; sans se donner la peine de se mettre en garde,Passavant saisit cette épée à pleine main, l’arracha à sonadversaire, la brisa sur son genou et en jeta les tronçons. Celadura le temps d’un éclair. Dans le même instant, il se plaça d’unbond devant la porte et coupa toute retraite. Désarmé, vaincu dèsle premier contact, sûr d’être tué, Saïtano se croisa les bras,jeta un farouche regard à Passavant et attendit.
Le jeune homme n’était pas venu chercher unduel dans l’antre de Saïtano. Mais cette brusque attaque modifiases idées. Il sourit, et dit :
– Je ne suis pas fâché que vous m’ayezprouvé que j’ai bon pied, bon œil, bonne parade. Mais savez-vous,maître, que vous êtes une vipère qu’il faut écraser ? Ma foi,puisque je vous tiens là, je vais simplement et proprement voustuer.
– Faites ! dit Saïtano. Vous pouvezme tuer. Vous avez une arme et je n’en ai pas. Mais vousn’arriverez pas à me faire peur.
– Nous allons voir.
Passavant jeta les yeux autour de lui. Le seauy était toujours, et la grosse éponge, sinistres ustensiles en tellieu. Sur une tablette, la boîte à outils. Dans un coin, un paquetde cordes. Le jeune homme saisit ces cordes et marcha droit surSaïtano qui se ramassa, tendit ses muscles. Une main de fer lesaisit à la gorge et le colla au mur. Là, il y eut une courtelutte, des grognements confus, et Saïtano écumant, livide de rage,se trouva solidement garrotté… Mais il n’avait pas peur, ethaleta :
– Tu n’avais pas besoin de me lier pourme tuer, truand !
Dans cette seconde, la peur s’abattit sur lui.Il frissonna. Ses yeux devinrent hagards. Il râla :
– Oh ! le démon ! Que va-t-ilfaire !…
Simplement, Passavant l’avait saisi dans sesbras nerveux, et tout lié, bras et jambes, l’avait étendu de sonlong… sur la table de marbre !… Aussitôt il déchirait lesvêtements avec son poignard et mettait la poitrine à nu !…Puis il déposait sur la table un flambeau près de la tête deSaïtano, et enfin, ouvrant la boîte aux outils, il choisissait lagriffe, la fameuse griffe d’acier… le scalpel !
– Ma foi, dit-il avec sa terriblesimplicité souriante et narquoise, je vais vous faire ce que vousavez sans doute fait à bien d’autres ; je vais, de la pointede cette lame, chercher votre cœur tout vif, et vous l’arracherpalpitant encore.
Saïtano eut un rugissement de terreur ;ses yeux se strièrent de rouge.
– Pour le coup, je crois, mon maître, quevous avez peur… dites ?
Et il planta la pointe du scalpel dans lapoitrine du patient, comme on la lui avait plantée, à lui. Saïtano,d’un frénétique effort, souleva sa tête, fixa ses yeux exorbitéssur le scalpel, et il écuma :
– Oui !… Oui, démon !… Oui,j’ai peur !
– C’est bien ! dit Passavant.Consentez-vous à répondre à mes questions ? Non ? Je vousarrache le cœur. Oui ? Je vous fais grâce de la vie.Choisissez.
– Je répondrai ! haleta Saïtano.
Passavant trancha les liens, comme il avaitfait jadis aux « trois vivants ». Saïtano se mit debout,courut à l’armoire de fer, versa dans un gobelet une douzaine degouttes d’un liquide incolore, et dès qu’il eut bu, son visagereprit sa couleur naturelle, ses nerfs s’apaisèrent. Passavants’assit sur un coin de la table de marbre, les jambes pendantes, larapière devant lui en travers sur ses genoux, et dit :
– Je n’étais pas venu pour vous tuer, nipour vous écorcher vif, ni vous faire peur. C’est vous qui m’avezforcé à ces gestes violents en vous jetant sur moi le fer aupoing.
– Et que me voulez-vous donc ? fitSaïtano étonné.
– Je vais vous le dire.
– Interrogez ! fit Saïtano redevenumaître de lui.
– Eh bien, donc, la nuit où je fus portéici, mon logis fut envahi. Dans l’oratoire, se trouvait une femmedont je ne pus voir le visage…
– Savez-vous qui était cette femme ?interrompit Saïtano.
– Non. Car c’est à elle, non à vous, queje me fusse adressé. Il y avait aussi un homme, un seigneur…
– Celui-là, au moins, vous savez qui ilétait ? demanda de nouveau Saïtano avec une sorted’anxiété.
– Non. Car c’est devant lui que je metrouverais maintenant, l’épée à la main.
Saïtano respira. La reine – son alliée –n’avait pas été reconnue. Passavant n’avait pas non plus reconnuJean sans Peur. Et celui-là, Saïtano le gardait pour lui : Ilavait juré contre le duc de Bourgogne une de ces vengeances quin’admettent pas le partage.
– Continuez, dit-il froidement.
– Cet homme, cette femme, lesconnaissez-vous ?
– Non. Que suis-je ? Un instrument,un outil, comme ceux que vous voyez dans cette boîte.
– Quoi qu’il en soit, j’ai toujours penséqu’il y avait étroite relation entre l’invasion de mon logis parces gens et l’aventure qui m’arriva à moi. Je suppose donc que, sivous êtes un simple instrument, s’il est des choses que vousignorez, il en est d’autres que vous devez savoir.
– Lesquelles ? Voyons…
– Voici. Dans mon logis vivait avec moi,près de moi, une noble demoiselle nommée Laurence d’Ambrun.Savez-vous ce qu’elle devint ?
– Non, dit nettement Saïtano.
Passavant tressaillit, passa une main sur sonfront, et, d’une voix moins assurée :
– Près de moi, aussi, dans le logis demes pères, vivait une enfant, une petite fille âgée de cinq à sixans, et nommée Roselys. Savez-vous ce qu’elle devint ?
– Oui ! dit Saïtano avec la mêmenetteté.
À l’instant, Passavant fut debout, courut àSaïtano et lui prit les deux mains. Son émotion était profonde.
– Parlez, dit-il.
– C’est chose promise. Et puis, bien quevous m’ayez un peu durement traité, vous m’intéressez. Je vois quele sort de cette enfant vous touche au cœur, est-ce vrai ?
– Pour savoir ce qu’elle est devenue, jeconsentirais à rentrer dans cet enfer d’où je suis sorti…
– Où donc étiez-vous ? demandaSaïtano avec une avide curiosité.
– Dans un cachot. Douze ans j’ai vécu là,si cela peut s’appeler vivre, sans air, sans lumière, sans espoir…J’y ai été jeté la nuit même où vous m’avez fait arrêter par desgens d’armes qui me conduisirent à l’Hôtel Saint-Pol, et j’en suissorti la nuit dernière.
– Ah ! Ah ! fit Saïtano quiremit ses forces en garde. Et vous dites que vous n’avez pas un peuenvie de me tuer ? de vous venger de moi ?…
– Pourquoi faire ? dit Passavant.Vous l’avez dit. Vous n’êtes qu’un instrument. Je l’ai toujourspensé. Non, non, c’est de Roselys que je suis venu vousparler ! Dites-moi ce que vous savez, et je vous jure, moi,qu’à tout jamais j’oublierai le mal que vous m’avez fait.
Saïtano baissa la tête, pensif. Il nes’expliquait pas la générosité du jeune homme. Il en cherchait lesmotifs et ne les trouvait pas. Enfin, haussant lesépaules :
– Je vais vous dire tout ce que je sais.J’ai peut-être tort. Mais vous m’intéressez, ajouta-t-il avec unsingulier sourire pâle. Donc, l’enfant… commentl’appelez-vous ?
– Roselys.
– Oui. Eh bien, elle fut remise à unefemme qui avait son rôle à jouer pour Roselys comme j’avais, moi,mon rôle à jouer pour vous. Cette femme est morte, ne la cherchezpas, reprit-il en voyant le mouvement que faisait le jeune homme.J’ai eu l’occasion de la voir deux ou trois jours avant sa mort.Elle m’avait appelé pour la soigner, car je suis un peu guérisseur.Et elle me raconta ce qui était advenu de Roselys… C’est simple etbref : cette femme emmena l’enfant loin de Paris, dans unbourg dont elle ne me dit pas le nom, et l’exposa sous le porche del’église, comme fille sans nom…
Le chevalier de Passavant bondit :
– Exposée !… Quoi !…Exposée !… Comme si elle n’eût eu personne au monde !… Sifrêle, si facile à troubler, à effrayer… c’est horrible !
– Oui, dit Saïtano. Vous le dites :frêle, facile à troubler. Elle fut, en effet, si effrayée de cettenuit, si honteuse peut-être d’avoir été exposée… – exposée auxinjures, aux rires, aux sarcasmes – qu’elle en éprouva une violentecommotion de tout son petit être, et, trois mois après avoir étérecueillie… elle expira !
Passavant devint blanc comme un mort, baissala tête, porta la main à ses yeux, et d’une voix de détresse, commesi tout lui eût désormais manqué, comme s’il eût alors seulementcompris la place que Roselys occupait dans son âme, ilmurmura :
– Morte !… Roselys estmorte !…
Longtemps, le chevalier de Passavant sedébattit contre la douleur. Il ne pleurait pas. Il l’avaitdit : Tiens ! je ne puis plus pleurer ? Et c’étaitvrai. Les larmes consolatrices, les larmes apaisantes, les larmesqui entraînent avec elles un peu de la souffrance qui lesprovoquent, lui manquaient. Sa douleur n’en fut que plus rude. Oui,il comprit alors que Roselys, endormie dans son souvenir, au fondde la nuit de son cachot, n’en avait pas moins toujours étéprésente dans les profondeurs de son souvenir. Il compritqu’enfant, il l’avait aimée, et qu’elle était l’unique amour de savie. Il éprouva cette sorte de vide au cœur si semblable auterrible vide de la maison lorsqu’on revient d’accompagner aucimetière un être cher.
Peu à peu, soit qu’à force de vivre replié surlui-même, il eut appris à se dompter ou du moins à dompter sesattitudes, soit qu’il eût quelque honte à livrer à cet étranger – àcet ennemi – le secret de son intimité la plus profonde, il secalma, reprit sa physionomie habituelle – mélange d’ingénuité, dejeunesse, de fierté, de tristesse à peine, et d’humeurnarquoise.
– Je vous remercie, dit-il. C’est tout ceque je voulais savoir de vous. Avant de m’en aller, je tiens à vousdire que vous n’avez rien à craindre de moi. Pourtant, il fautaussi que je sache le nom de celle qui…
– La femme est morte, je vous l’ai dit.Ne la cherchez pas.
– Vous ne me comprenez pas. Je veuxparler de celle qui recueillit… l’enfant. Comment traita-t-elleRoselys ? Pourquoi la recueillit-elle ?
– En adoptant l’enfant, dit Saïtano,cette femme obéit à l’inspiration du cœur le plus noble qui soit.Elle la soigna comme une mère. Elle fit tout pour la sauver… Etcependant, elle savait qu’en agissant ainsi, elle s’exposerait à lahaine et à la vengeance.
– Le nom de cette femme ! s’écriaPassavant. Oh ! Je veux aller la trouver, la bénir, ladéfendre si elle est menacée, mettre ma vie à son service…
– Elle le mérite, dit Saïtano. C’est unesainte.
– Eh bien, parlez. Qui est cettefemme ?
Saïtano parut hésiter, et enfin :
– Vous le voulez ?
– Je le veux !…
– Eh bien, c’est… Isabeau de Bavière,reine de France !…
Le chevalier de Passavant ne témoigna aucunétonnement. Il lui sembla tout naturel qu’une femme de cœur, fût-ceune reine, eût été intéressée par le malheur d’une si aimable, sijolie, si gracieuse petite fille, et se fût rapidement attachée àelle. Il ne dit donc rien. Mais en lui-même, il bénit la reine etse jura que si jamais elle avait besoin de la vie et du sang d’unhomme, cette vie serait la sienne, ce sang il le répandrait avecjoie pour celle qui avait consolé les derniers jours deRoselys.
Il salua Saïtano d’un léger signe de tête,rejeta sur ses épaules son manteau séché, et sortit sans que, deson côté, le sorcier eût dit un mot d’adieu.
Saïtano verrouilla sa porte, et, en seretournant, vit une femme grande, sèche, grisonnante de cheveux,l’œil étrangement froid, qui le regardait.
– Eh bien, Gérande, il faut donc quetoujours tu écoutes aux portes ? dit le sorcier. Tu as vu,hein ? Tu as entendu ? Qu’en dis-tu ?
– Je dis, répondit Gérande, que vous avezeu tort de laisser partir ce jeune homme.
– Par le sacré Grimoire, on voit bien quetu n’as pas éprouvé la force de son poignet ! Mais je leretrouverai, Gérande, il ne perdra rien pour attendre. Et d’ici là,comme de grandes choses se préparent, comme la reine va avoirbesoin de dévouements aveugles, tu vois, j’ai fait de ce jeunehomme un serviteur fidèle jusqu’à la mort, tu peux me croire.
– C’est égal, reprit Gérande, vous avezeu tort de le laisser aller.
Et cette fois, cette femme prononça cesparoles d’un accent de si froide et prophétique menace que lesavant, l’homme que rien n’ébranlait, se sentit troublé au fond del’être comme on l’est quelquefois, au milieu de la nuit, par lesoudain hululement des oiseaux de mauvais augure. Mais bientôt,secouant la tête :
– Pauvretés que tout cela ! Et quem’importe même le sort du royaume de France, de tous les royaumes,le sort du monde ! Allons travailler. Je suis sur le point detrouver, Gérande !… Le Grand-Œuvre ! Comprends-tu ?Viens, Gérande, montons voir Laurence d’Ambrun…
– La mère de la petite Roselys, ditGérande avec son calme sinistre.
Et tous deux s’engagèrent dans un escalier debois qui montait en tournant jusqu’à l’unique étage de la vieillemaison de la Cité.
Cependant, le chevalier de Passavant s’étaitéloigné de cette maison où il était peut-être venu chercher un peud’espoir et où il n’avait trouvé qu’une douleur. Absorbé qu’ilétait par ce qu’il venait d’apprendre, il vagua au hasard dans laCité, sans se soucier de savoir où le conduiraient ses pas, et sedisant qu’il serait toujours temps de frapper à une ported’auberge.
Il s’éveilla tout à coup de ses songeriescouleur de deuil et de tristesse, et, avec étonnement, se vit aumilieu d’une foule, parmi des lumières qui éclairaient une rueétroite, véritable boyau où trois chevaux n’eussent pu passer defront. Ces lumières venaient des devantures de plusieurs cabaretsqui, malgré les ordonnances, malgré le guet, demeuraient ouverts lanuit jusqu’à une heure assez avancée. Cette foule de gens, quiallaient, venaient, se croisaient, ricanaient, échangeaient deterribles plaisanteries, était composée en majeure partie de gensd’armes en casaque de buffle, et de gentilshommes soigneusementmasqués.
Au milieu de ces gens évoluaient, seules, oupar groupes de deux ou trois, des jeunes femmes, presque toutesvraiment jolies, fardées avec un art sûr, quelques-unes l’air laset indolent, d’autres rieuses, beaucoup richement vêtues de soie etde fourrures, toutes portant les mêmes insignes qui leur étaientimposés par l’ordonnance de 1367 : le collet renversé, lesplumes de geai àleurs cheveux, la ceinture d’argent à la taille.
Cette rue s’appelait le Val d’Amour.
La plupart de ces marchandes de sourires quihantaient ce lieu célèbre étaient plus modestes, et de plusbienséante tenue que les malheureuses du Champ-Flory, les mégèresde la rue Coupe-Gueule, ou les tristes filles de joie de la rueTyron et de la rue Baille-Hoé.
Le chevalier de Passavant, tout à coup, futinterpellé par une fille pâle, aux yeux noirs, profonds, qui sourittristement, et lui dit :
– Bonsoir, beau capitaine. Voulez-vousfaire une bonne œuvre ?…
– Voyons ? sourit Passavant. Je nedemande pas mieux.
– Oui. J’ai vu cela tout de suite. Ehbien, il s’agit tout simplement de me faire souper. Figurez-vous,mon gentilhomme, que depuis hier, je n’ai mangé qu’un morceau depain.
Passavant fouilla dans son escarcelle, en tiraun écu d’or, et le tendit, en disant doucement :
– Excusez-moi de ne pas souper avec vous.De vrai, je n’ai pas faim. Mais laissez-moi vous… offrir…
Il ne savait trop que dire. La fille àceinture d’argent prit la pièce, la regarda et s’écria :
– Mais c’est un écu d’or !…Vraiment… je…
Elle tremblait. L’aubaine lui semblaitincroyable. Déjà Passavant esquissait un geste d’adieu.
– Ohé ! cria à ce moment une voix.Ohé ! d’Ocquetonville, voici Ermine Valencienne qui te veuttrahir. Arrive un peu voir !
– C’est bon, Guillaume de Scas !répondit une autre voix rude et avinée. On y va ! À moi,Courteheuse ! À moi, de Guines !
Trois gentilshommes sortaient en titubant d’uncabaret et rejoignaient celui qui avait poussé le cri d’alarme.L’un d’eux, celui qu’on avait appelé d’Ocquetonville, s’approcha enricanant et saisit le bras de la fille pâle aux yeux noirs.
– Laissez-moi ! dit ErmineValencienne, d’une voix de terreur. Je vous déteste ! Je voushais ! Laissez-moi !
– Tu viendras boire et manger avecmoi ! gronda d’Ocquetonville.
– Si elle le veut bien ! ditpaisiblement Passavant.
– Oh ! prenez garde, mongentilhomme, trembla Ermine à voix basse. Ces gens appartiennent àJean sans Peur, ils sont maîtres de tout. Le chevalier du guettremble devant eux… ainsi !…
Ces gens, en effet, arboraient la croix rougede Saint-André. C’était le fameux quatuor qu’on appelait lesmolosses de Jean sans Peur. Ils terrorisaient Paris.D’Ocquetonville, de Courteheuse, de Guines, de Scas, les mêmes dontl’Histoire a conservé les noms, et qui bientôt… mais on les verra àl’œuvre.
D’Ocquetonville considéra un instant lechevalier de Passavant par-dessus son épaule et ricana :
– Je vous engage à passer votrechemin.
– Mon chemin est ici, je reste donc, etvous engage, moi, à lâcher cette fille… Non ?… vous ne voulezpas ?… Eh bien !…
En même temps, la main de Passavant, d’un coupsec et dédaigneux, frappa la main qui serrait le bras d’ErmineValencienne. Il y eut quatre hurlements de fureur.
– Damnation ! vociféra deCourteheuse. – Misérable truand ! gronda de Scas. – Suppôtd’Écorcheurs ! grinça de Guines. – Ventre-Dieu ! tonnad’Ocquetonville, je veux savoir la distance qu’il y a de ta peau àton cœur et la mesurer avec ceci !
À l’instant, il dégaina… Les lourdes épées deses trois compagnons sortirent des fourreaux. Et les quatremolosses se ruèrent sur Passavant. Le chevalier se trouva soudainla rapière au poing, parant, ripostant, attaquant. Il y eut unfurieux cliquetis, et, dans la rue, des cris de femmes. Mais lesquatre portaient des casaques de cuir épais. Dès les premierscoups, Passavant comprit qu’il allait être tué sans pouvoir blesserun seul de ses adversaires à la poitrine. Il recula et sentitderrière lui les marches d’un perron. Les quatre, autour de lui,bondissaient, hurlaient, vociféraient des insultes effrayantes, etcependant, s’étonnaient de toujours trouver à la parade la rapièrefine, vivante, cinglante. L’ennemi eût dû être tué dix fois déjà.Il montait à reculons les quatre marches du perron d’auberge et,son petit sourire aigre-doux frémissait au coin de sa lèvre.
– Une, dit-il en posant le pied sur lapremière marche. Et sa rapière cingla le visage d’Ocquetonville. –Deux ! cria-t-il sur la deuxième marche. – Trois ! à latroisième. – Quatre ! à la quatrième. Et à chaque cri, àchaque marche, siffla, cingla la fine lame qui vint s’abattre surune joue et la rayer d’une balafre rouge. Courteheuse aprèsd’Ocquetonville, puis de Guines, puis de Scas… Et d’un bond, il futdans le cabaret dont une femme lui ouvrit la porte. Il y avait euquatre rugissements. Mais les molosses, maintenant, ne criaientplus. Dans le même instant, ivres de honte, sanglants, enragés, ilsfurent dans le cabaret où ils firent un signe à quinze hommesd’armes. Tout ce monde, ensemble, se jeta sur Passavant enhurlant : À mort ! À mort !…
Il se vit perdu !
Le chevalier, d’instinct, s’était acculé à unangle, et faisait face aux assaillants. La bande se rua, les unsarmés de leurs épées, d’autres saisissant un escabeau pourl’assommer. En un instant, le cabaret fut plein de clameurs. À cemoment, tout à coup, une voix impérieuse domina le tumultedéchaîné :
– Holà ! Bas les armes !…
Un gentilhomme couvert de son manteau, levisage masqué – comme la plupart de ceux qui se hasardaient en ceslieux – s’avança vivement. Et comme il était escorté de cinq ou sixgaillards qui semblaient déterminés, on lui fit place. Rapidement,il atteignit le groupe furieux que formaient Ocquetonville, Scas,Guines et Courteheuse. D’un coup sec, il releva les épées, etcria :
– J’ai dit : Bas les armes, mesmaîtres !…
Le ton était si impérieux qu’ils obéirentd’instinct. Il était temps : le justaucorps de velours grisportait huit ou dix entailles dont une ou deux s’ourlaient derouge. Dans le cabaret, il se fit un grand silence.
L’inconnu considérait le chevalier dePassavant, pâle, maigre, hérissé dans son angle.
– J’ai tout vu, dit-il au bout d’uninstant. Vous êtes un brave. Et c’est pourquoi je suis accouru pourvous tirer de ce mauvais pas. Mort de Dieu ! Je me rappellerailongtemps les quatre coups de cravache, un par marche !…
Il y eut quatre grognements furieux.
– Silence ! reprit l’inconnu.Monsieur, ajouta-t-il, je vous tiens pour un brave gentilhomme, etsi vous cherchez fortune, elle est toute trouvée : il netiendra qu’à vous, dès demain, d’appartenir à ma maison. Et dèslors je me charge de vous.
Passavant avait baissé la pointe de sarapière. Il eut l’air de la considérer un instant.
– Monseigneur… dit-il enfin.
– Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?interrompit vivement le gentilhomme masqué.
– Parce que vos paroles, votre air, et ceque vous venez de faire me prouvent que j’ai l’honneur de parler àun noble et haut personnage.
– Bien dit ! firent les compagnonsde l’inconnu. Monsieur est aussi spirituel que brave.
– Monseigneur, donc, reprit le chevalier,je vous rends mille grâces pour l’intérêt que vous voulez bien metémoigner. Mais je me suis si peu appartenu pendant ces dernièresannées que j’éprouve le besoin irrésistible d’être à moi pourquelque temps. Je me vois donc forcé, à mon grand regret, derefuser vos offres, pour si honorables qu’elles soient. Mais ce queje puis vous dire, c’est que je vous dois la vie et que je nel’oublierai pas, quoi qu’il advienne.
Ces derniers mots furent prononcés avec une sifière assurance que l’inconnu ne put s’empêcher de s’incliner commesi, par une étrange intervention des rôles, ce fut lui qui setrouvait en reste de gratitude avec celui qu’il venait sûrement desauver de la mort.
En même temps, il se démasqua rapidement.
Les quatre attaquants, d’un même mouvement,plièrent l’échine.
– Le frère du roi !… Le ducd’Orléans !…
Déjà Louis d’Orléans, pour ne pas laisser voirson visage aux autres assistants, avait remis son masque. Mais setournant vers Passavant :
– M’avez-vous reconnu,monsieur ?
– Monseigneur, dit le chevalier, j’aientendu prononcer votre nom par ces messieurs. Je puis donc vousassurer que masqué ou non, en quelque temps et lieu que ce soit,s’il y a danger autour de vous, je saurai vous reconnaître.
– Eh bien, joignez-vous donc à mescompagnons pour m’escorter jusque hors de la Cité. Quant à vous,ajouta-t-il en fixant les quatre qui se courbaient, prenezgarde !
Et il sortit, suivi de ses gentilshommes et dePassavant. Quant aux quatre molosses de Jean sans Peur, ilsdisparurent, empressés, par un autre chemin. Dans la rue, lechevalier sentit tout à coup sur son bras une main fine ettremblante. Il se retourna et reconnut la jeune femme qu’il avaitarrachée aux violences de d’Ocquetonville. Elle baissait les yeux.Elle murmura :
– Adieu, mon gentilhomme. J’ai voulu vousdire mon nom. Je m’appelle Ermine Valencienne.
– Allons, fit doucement le chevalier, nepensez plus à ces mauvais gentilshommes indignes de porter l’épée.Vous êtes belle. Je vois à vos yeux que vous avez du cœur. Quittez…cette rue, si vous m’en croyez, quittez…
Il allait dire : « Quittez le tristemétier que vous faites. » Il se retint, crainte de chagrinerla pauvre fille. La tête baissée, elle considéra un instant la bouede la chaussée, regard terrible qui voulait peut-être dire :Cette boue fut mon berceau. Elle sera ma tombe… Enfin, ellemurmura :
– Adieu, beau capitaine. Dieu vousgarde !
Et elle s’enfuit, tenant dans sa main crispéela pièce d’or que lui avait donnée le chevalier.
Le chevalier quitta le duc d’Orléans à laporte de son hôtel seulement, refusa encore l’offre qui lui futfaite de prendre du service dans la maison du frère du roi, et s’enalla passer la nuit en l’auberge du fameux Thibaud Le Poingre,sise, sous l’enseigne de la « Truie pendue », dans la rueSaint-Martin, juste en face le logis de Passavant.
Le lendemain matin, en effet, le chevalier dePassavant, s’étant éveillé frais et dispos, ayant pansé les légèresblessures dont il avait été atteint pendant la rixe, compta safortune, c’est-à-dire la somme que dans son escarcelle avaitglissée Honoré de Champdivers. Et il raisonna ainsi :
– J’ai besoin d’accoutumer bras et jambesà l’exercice, mon cerveau à penser, mes yeux à faire connaissanceavec la lumière du jour, bref il faut réapprendre la vie. Roselysétant morte, rien ne me retient à Paris. Je vais donc prendre lacampagne et, dure que dure, mener sur les grands cheminsl’existence d’un gentilhomme riche, libre de ses bras, libre de sonesprit, libre de son cœur.
Ayant ainsi parlé, il fit trois parts de safortune.
Une petite pour renouveler à la friperie sesvêtements déchirés.
Une un peu plus forte pour acheter un boncheval de route.
Une troisième plus forte encore pour vivredure que dure.
Ayant calculé la nourriture de son cheval, lasienne, le gîte d’étape, et tenu compte des dépenses imprévues quisont toujours la plus grosse dépense, il estima qu’il pouvaitdiviser son argent en soixante parts dont chacune était capable delui assurer pour un jour l’existence d’un grand seigneur qui n’arien à ménager.
Il avait donc deux mois devant lui pourrefaire connaissance avec l’air, la lumière, le soleil, la pluie,les hommes, les loups, la vie enfin. On était au 18 d’octobre. Ilrentrerait donc vers le 18 décembre de la même année 1407 pourprendre ses quartiers d’hiver à Paris.
Ce jour-là vers midi, monté sur un bon cheval,il quitta Paris pour s’en aller à l’aventure.
Disons tout de suite qu’en cettepérégrination, s’il trotta, galopa, respira à cœur joie, s’ilreprit bonne mine, s’il vécut à sa fantaisie, il n’eut qu’une seuleaventure : ce fut de constater que, si bien qu’il eût calculé,si décidé qu’il fût à ne pas dépasser d’un denier la sommejournalière qu’il s’était octroyée, cette somme de dépense futrapidement doublée. Il en résulta qu’au bout d’une vingtaine dejours, il dut songer au retour. Ce retour s’accéléra au fur et àmesure que se dégonflait l’escarcelle, les étapes s’allongèrent enraison inverse de l’état de sa fortune. Il en résulta que le retourne dura que dix jours. Et le résultat final de toute cettearithmétique fut que Passavant reparut sous les murs de Paris justeun mois après avoir franchi la porte Saint-Denis par où il étaitsorti, c’est-à-dire le 18 de novembre 1407, date que nous avons àretenir, car elle est historique à plus d’un titre.
C’est à ce moment que nous reprendrons contactavec le chevalier.
C’est pendant cette absence de notre jeune amique se prépara l’événement historique, la tragédie qui décida dusort de Hardy de Passavant et d’autres personnages. Le lendemainmatin de cette algarade du Val d’Amour, c’est-à-dire le matin où lechevalier sortit de Paris pour se lancer en sa randonnée,Ocquetonville, Scas, Courteheuse et Guines se rendirent à l’hôtelde Bourgogne, situé entre la rue Mauconseil et la rue Montorgueil.Ancien hôtel d’Artois, il avait été apporté en dot par Margueritede Flandre comtesse d’Artois à Philippe, père de Jean sans Peur.Devenu duc de Bourgogne, ce dernier en fit son habitation favoriteà chacun de ses séjours à Paris.
C’était un logis de redoutable aspect.
C’était l’antre de Jean sans Peur.
Lorsque le frère du roi, Louis d’Orléans,passait par hasard près de l’hôtel, on le voyait pâlir, etquelquefois il murmurait :
– C’est de là que sortira la foudre quidoit me tuer.
Jean sans Peur reçut tout de suite ses quatrefidèles, et voyant leurs visages balafrés d’une raie rouge, ilfronça les sourcils. Les quatre grinçaient des dents, trépignaientde fureur, juraient par toutes les cornes et tous les nombrils deSatan ou du pape, indifféremment. Enfin, d’Ocquetonville, chef enquelque sorte du quatuor de molosses, raconta la chose.
Jean sans Peur écouta, les lèvres serrées,l’œil mauvais.
Quand il sut le rôle qu’avait joué le ducd’Orléans dans l’affaire, il pâlit :
– C’en est trop ! gronda-t-il. Je nesupporterai pas cette nouvelle insulte.
– Pardieu ! grogna Scas. Il a trèsbien reconnu à qui nous étions, monseigneur !
– Il a ricané en voyant nos croix deSaint-André, dit Guines.
– Enfer ! jura Courteheuse,l’insigne de Bourgogne n’est guère respecté !
– C’est bien. La paix ! interrompitJean sans Peur dans un grondement sourd. Entre Orléans etBourgogne, c’est une guerre à mort. L’un de nous deux est detrop.
Les joues tremblantes de fureur concentrée, ilalla ouvrir une porte qui donnait sur une petite salle, et d’unevoix qui monta crescendo, plus rude, plus violente, à chaqueappel :
– « Bruscaille !… »« BRAGAILLE ! ! »BRANCAILLON ! ! ! Ils entrèrent l’un derrièrel’autre, Bruscaille petit, mince, maigre – Bragaille, taille etcorpulence moyennes – Brancaillon énorme. Tous trois vous avaientde ces tournures et de ces physionomies que le bourgeois n’aimaitpas, à la brune, rencontrer au détour de quelque ruelle. Ils sedrapaient en de vastes manteaux et portaient en travers des jambesdes rapières immenses. Jean sans Peur, un jour, il y avait deux outrois ans de cela, les avait ramassés affamés, dépenaillés, criantmisère ; il les avait ramassés disons-nous, à la suite d’unebagarre où il les avait vus à l’œuvre ; et sans doute il avaitjugé qu’ils pouvaient lui rendre des services. Enrôlés parmi lesgens du duc de Bourgogne, ils étaient employés aux besognes quiexigent bon pied, bon œil, et aussi peu de scrupule que possible.Des services, oui, ils en avaient déjà rendu plus d’un. Le maîtreles tenait en haute estime.
Ils entrèrent donc, multipliant lessalutations, l’un derrière l’autre, et, par une savante manœuvre,s’arrêtèrent de front, par rang de taille, inclinés devant Jeansans Peur.
– C’est bien ! dit le maître.
Ils se redressèrent, automatiques, les talonsjoints, la main appuyée à la garde de la rapière, et l’un à l’autrese coulèrent un joyeux regard qui voulait dire : Il va y avoirde la besogne, des coups à donner, des écus à recevoir.
Et ils attendirent l’ordre.
– C’est bien, répéta Jean sans Peur. Vousme plaisez. Vous êtes, mort-dieu, vous êtes trois bonsvivants !
À ces mots pourtant bien simples, les troissautèrent, livides de terreur, jetèrent autour d’eux des yeuxhagards, et finalement, tirant du fourreau leurs colichemardesgigantesques :
– Les trois vivants ! glapitBruscaille. C’est faux ! C’est faux !
– Qui dit que nous sommes les troisvivants ! hurla Bragaille. Horrible mensonge !
– Qu’on touche aux trois vivants !tonitrua Brancaillon. Qu’on y touche, foudre et tonnerre !
Le duc et ses gentilshommes demeurèrenteffarés.
– Or çà ! éclata Jean sans Peur, quesignifie ? Ici, drôles, ici !…
À ces voix qu’ils reconnurent, Bruscaille,Bragaille, Brancaillon, tressaillirent, parurent revenir au sens dela réalité. Bruscaille, le premier, rengaina, puis Bragaille, puisBrancaillon. Ils s’essuyèrent le front, grondant des choses connuesd’entre d’eux seuls.
– Expliquez-vous, marauds ! dit leduc.
– Jamais ! répondit Brancaillon.
– Plutôt la mort ! ditBragaille.
– Monseigneur, dit Bruscaille, daigne,votre haute magnanimité nous pardonner. Oserai-je vous présenterune supplique, tant en mon nom qu’en celui de mes deuxacolytes ?
– Soit. Parle, dit Jean sans Peurétonné.
– Eh bien, monseigneur, nous sommes icibien traités, bien vêtus, bien nourris, bien payés. Et par-dessusle marché, vous nous envoyez parfois en des expéditions qui nousravissent l’âme. Mais nous aimerions mieux être à jamais privés del’honneur de vous servir, reprendre le collier de misère, devenirchiens errants, par les rues plutôt, que…
– Plutôt que quoi ? Parle !
– Plutôt, dit Bruscaille d’une voix quis’affaiblissait, plutôt que de nous entendre dire que nous sommes…« les trois vivants ! » C’est faux, monseigneur, jevous le jure.
– C’est faux ! répétèrent en chœurBragaille et Brancaillon.
– Assez ! dit le duc de Bourgogne.Vous avez eu un moment de démence, n’en parlons plus. Seulement,écoutez bien, mes drôles. Il s’agit cette fois d’une missiondifficile. Il faut retrouver un homme dont on ne sait ni le nom nile logis qui l’abrite. Cet homme m’a mortellement offensé. Si vousme l’amenez mort ou vif, il y a cent écus pour vous. Ocquetonville,fais à ces bons garçons une description exacte du truand.
Ocquetonville dépeignit avec exactitude lestraits et le costume du chevalier de Passavant. Le signalementqu’il donna s’enrichit des nombreux détails fournis parCourteheuse, Guines et Scas.
– Cela suffit, s’écria Bruscaille dont lepetit œil étincelait. En chasse, mort diable ! J’ai toujourseu la passion de la chasse, monseigneur. Avant deux jours je veuxavoir débusqué la bête.
– Et moi, alors, je lui mets la main aucol ! dit Bragaille.
– Et moi, alors, je l’assomme avecceci ! : s’écria Brancaillon en montrant son poing groscomme deux poings d’homme ordinaire.
– Eh bien, en chasse, donc, mesbraves ! s’écria Jean sans Peur.
Tous trois, ensemble, se courbèrent, seredressèrent et sortirent. Ocquetonville les escorta jusqu’à laporte de la salle. Et comme ils descendaient l’escalier :
– Holà ! fit-il, je ne vous ai pointdit où il faut chercher le truand.
– Et où faut-il chercher ? criaBruscaille.
– Dans la Cité.
Et Ocquetonville referma la porte.
Dans l’escalier, les trois sacripantss’étaient arrêtés tout net et se regardaient avec des yeuxterribles. Bragaille tremblait sur ses jambes. On entendaitBrancaillon souffler comme le bœuf de l’abattoir.
– Sortons toujours, dit Bruscaille.
Quelques instants plus tard, ils étaient horsde l’hôtel de Bourgogne. Mais au lieu de se diriger vers la Cité,sans se le dire, d’instinct, ils lui tournèrent le dos et s’enallèrent vers le Temple. Là les maisons se faisaient plus rares.Ils avisèrent un bouchon où venaient se rafraîchir les maraîcherset se réfugièrent dans la salle la plus reculée. Ils dégrafèrentleurs flamberges qu’ils posèrent sur la table. Et lorsqu’ils eurentfait apporter un broc de vin et des dés :
– Nous aurions dû aller un peu plus loin,fit Bragaille, l’homme prudent de la bande.
– Puisse la Cité s’engloutir une bonnefois dans le fleuve ! grogna Brancaillon.
– Mes enfants, dit Bruscaille, nousallons rester ici deux ou trois jours. Laissez faire, j’inventeraiune mort convenable de celui que nous cherchons, et notre illustremaître doublera la chose d’écus qui nous est due. Quant à entrerdans la Cité, j’aime mieux qu’on me coupe les deux bras.
– Et moi les pieds, dit Bragaille.
– Et moi la tête, dit Brancaillon.
C’était ainsi. Une tare dans leurs cervelles,peut-être. Ou une idée fixe. Ils avaient vu dix fois la mort ;en face sans trembler. Mais il suffisait de leur dire :« Vous êtes trois vivants » pour les faire rentrer sousterre. Il suffisait de leur proposer un tour dans la Cité pour leurfaire tourner les talons.
Après le départ des trois estafiers lancés auxtrousses de Passavant, le duc de Bourgogne, quelques minutes,arpenta de son pas rude et sonore la grande salle, jetant un regardfurtif sur les visages balafrés de ses quatre fidèles, grondant desmots sans suite. Tout à coup il frappa violemment du talon.
– Attention ! se dirent les quatre.Il y vient !
– Ocquetonville, dit Jean sans Peur d’unevoix blanche, prenez le commandement de nos archers et faitesoccuper toutes les rues conduisant à l’hôtel. Allez,mort-dieu ! Qu’attendez-vous !
C’était le coup de tonnerre, la guerredéclarée au duc d’Orléans seul gouverneur, seul ayant droit deposter des hommes, de guerre dans les rues.
Ocquetonville sortit en courant. Dans le fondde la salle, une tenture se souleva. Une femme parut, qui s’arrêtalà pour écouter.
– Scas, continuait Jean sans Peur,combien avons-nous de cavaliers ?
– Cinq cents, monseigneur.
– Fais-les monter à cheval, harnachés enguerre !
Scas partit. La femme tressaillit etpâlit.
– Courteheuse, gronda Jean sans Peur,combien avons-nous d’hommes arrivés à Melun ?
– Trois mille, monseigneur.
– Montez à cheval, courez à Melun à francétrier, et amenez-les !
Courteheuse, à son tour, s’élança. La femmelaissa retomber la tenture à laquelle elle s’appuyait et fit deuxpas dans la salle.
– Guines, poursuivit Jean sans Peur,combien d’hommes arrivés à Fontainebleau ?
– Trois mille, monseigneur.
– Courez à Fontainebleau ventre à terreet amenez-les d’une seule traite !
Guines partit. La femme allait s’avancer surle duc de Bourgogne. Mais à ce moment même la grande porte de lasalle s’ouvrit à double battant, et un huissier, d’une voixsolennelle, cria :
– Héraut royal !…
– Bon ! bon ! grogna le duc,qu’il entre. Et qu’on sache ce que nous veut le fou !
La femme recula jusqu’à la tenture derrièrelaquelle elle se dissimula. En même temps, l’envoyé deCharles VI faisait son entrée, précédé de deux pages, et suivide quatre arbalétriers de la compagnie de l’Hôtel Saint-Pol. Lehéraut s’inclina profondément devant le duc de Bourgogne.
– J’attends ! dit celui-ci d’un tonrude et bref.
– Monseigneur, dit le héraut, le roi monmaître vous fait savoir qu’un grand conseil sera assemblé en lachambre de son palais dans l’Hôtel Saint-Pol, auquel conseilprendront part messieurs les princes, monseigneur le dauphin, lesprélats, le recteur et les docteurs de l’Université. Ce conseil setiendra demain à neuf heures du matin, et Sa Majesté le roi vous enavise afin que vous preniez toutes dispositions pour vous ytrouver. Sur ce, daigne monseigneur me permettre de me retirer, carj’ai la même sommation à présenter au sire duc de Berry, et il y aloin jusqu’à son château de Wincestre[11].
– Allez, allez, je ne vous retiens pas.Un mot seulement. Quel est le sujet de ce conseil ?
– On y discutera, dit le héraut, sur lesimpôts…
– Ah !… fit Jean sans Peurgoguenard.
– Sur le luxe effronté des dames de laCour, dénoncé par messire Jacques Le Grand, augustin, en sondernier sermon.
– Ah ! Ah !…
– Et on s’y entendra sur les moyens deremédier à la misère du peuple[12].
– La misère du peuple ! fit Jeansans Peur en ouvrant des yeux stupéfaits.
Mais déjà le héraut s’était incliné et, avecson escorte, franchissait la grande porte dont l’huissier refermaitles battants. Jean sans Peur reprit sa promenade furieuse, tantôtéclatant de rire et criant « la misère du peuple ! »tantôt proférant des menaces contre le duc d’Orléans.
À ce moment, celle qui venait d’assister àcette double scène s’avança lentement, et toucha le duc au bras.Jean sans Peur se retourna en jurant, et vit devant lui la hautesilhouette, la figure pâle et sévère de sa femme Marguerite deHainaut. Elle n’avait rien perdu de cette hautaine fierté que nousavons signalée quand nous l’avons vue à Dijon. Mais sa tristesses’était accentuée. Les cheveux étaient devenus gris bien avantl’âge… Le rêve de Marguerite ne s’était jamais accompli :jamais elle n’avait conquis l’âme de son mari, jamais elle n’étaitdevenue la compagne des pensées, de l’esprit et du cœur.
Elle menait une existence effacée. Pourtant,parfois, lorsque le duc courait quelque danger terrible, elleintervenait pour le sauver.
– Vous ! Madame, s’écria Jean sansPeur. Eh bien, vous avez entendu ? Il s’agit de remédier à lamisère du peuple ! Voilà qui doit vous être agréable, jepense ?
– Irez-vous à ce conseil ? demandaMarguerite. Ou plutôt comment irez-vous ?…
– Je vous entends, gronda le féodal. Maispar la Croix-Dieu, cette fois, vous n’empêcherez pas ce qui doitêtre ! J’irai, continua Jean sans Peur dont les éclats de voixemplirent alors la salle. J’irai, par Notre-Dame ! Mais j’iraià la tête de cinq cents cavaliers et de six mille hommes deguerre ! On verra qui doit trembler ! On verra qui,d’Orléans ou de Bourgogne, est maître de Paris !…
Et dans un accès de fureur, livrant le fond desa pensée, il cria :
– Après-demain soir, Madame, Jean sansPeur, duc de Bourgogne, couchera dans le palais des rois à HôtelSaint-Pol !…
La duchesse Marguerite baissa la tête, devinttrès pâle, et murmura :
– Je sais que tôt ou tard la guerre doitéclater entre Orléans et vous. J’espérais pouvoir encore éviter auroi, à Valentine de Milan, à Paris et à vous-même bien desangoisses et des malheurs. Mais les ordres que vous avez donnéstout à l’heure et l’état d’esprit où je vous vois ne me laissentplus d’autre ressource que la prière et l’espoir en Dieu. Je meretire. Adieu, monseigneur.
– Oui, oui. Allez, madame. Allez prierpour votre amie Valentine et son noble époux. Allez !
– Je vais prier pour vous, dit Margueriteavec dignité. Je prierai pour que votre vie soit conservée. Jeprierai aussi pour que vous ne fassiez rien qui vous mette enfâcheuse posture devant l’Histoire.
Lentement, Marguerite de Hainaut s’éloigna, etdisparut derrière la tenture.
– L’Histoire ! gronda alors Jeansans Peur. Qui est-ce, l’Histoire ? Quelques misérablesscribes comme ce Froissard ou ce Juvénal des Ursins. Qu’importe cequ’on peut dire de moi quand je serai mort ! Il faut vivre. Lavie, c’est la puissance. Et la puissance est à qui la prend, auplus fort !… Être roi ! Tourment de ma vie ! Rêvessplendides qu’Isabeau eût réalisés si je n’avais pas été faible… sije n’avais tremblé une minute… si un félon n’avait prévenuMarguerite !… Ah ! le découvrir celui-là, et lui arracherle cœur !…
Il promena autour de lui son regard chargé desoupçons. Douze ans s’étaient passés depuis le temps où il avaitpris en courant la route de Dijon pour tuer sa femme, afin qu’entreIsabeau et lui, il n’y eût rien de vivant ! Douze ans, c’estlong. Et c’est court. Cela tient dans un petit coin de mémoire.Pendant ces douze années, jamais Jean sans Peur n’avait oublié cecavalier haut et maigre, fantastique silhouette qu’il avaitentrevue devant lui…
– Si Marguerite n’avait pas été prévenue,reprit-il, ce serait fait depuis longtemps. Je serais roi,empereur. Je serais l’homme le plus puissant de la terre. J’auraisd’innombrables armées, des millions de sujets ; j’établiraisma cour soit à Paris, soit à Dijon, soit à Liège, soit àAix-la-Chapelle ; je m’élancerais pour dompter l’Italie,l’Espagne ; je serais Dieu sur la terre… Isabeau m’avaitouvert cette éblouissante vision d’avenir !
Il s’était arrêté. Immobile, le menton dans lamain, l’œil sombre, il évoquait les grandeurs de la dominationabsolue, ses tempes battaient, son cœur frappait dans sa poitrinede grands coups violents.
– Isabeau ! murmura-t-il. Comme elledoit me haïr !… Comme je sens sous ses sourires qu’ellevoudrait me déchirer, me lacérer, me brûler à petit feu !…Insensé d’avoir faibli une minute. Il fallait… Ah ! qu’elle araison, cette Isabeau !…
Plus bas, tout bas, dans un murmure d’affreuxregret, il prononça :
– Elle m’aimait !… Elle m’aimeencore !… C’est de l’amour que couvre sa haine !… Je lesens, je le devine, tout me le crie ! Si j’allais me jeter àses pieds, si je trouvais un cri de passion pour la convaincre,elle reviendrait à moi, car je suis l’homme de la force, et seul,je puis la comprendre, seul je puis l’aider dans son magnifiquerêve de domination… Enfer ! Comme elle est belle ! Etpourquoi ne puis-je l’aimer, moi ?…
Il y eut comme un sanglot dans sa gorge. Lerude féodal s’attendrissait. Un sentiment que peut-être il n’avaitjamais connu, même quand il jurait un éternel amour à Laurenced’Ambrun, même quand d’un magnétique regard Isabeau exaltait sapassion, un sentiment d’irrésistible douceur le pénétrait jusqu’auxmoelles… et il sanglotait :
– Pourquoi je ne puis aimer Isabeau quime ferait roi !… Pourquoi !… Insensé ! Fou plus fouque le dément de l’Hôtel Saint-Pol… C’est que j’aime, moi !C’est que j’aime à en perdre la raison cette jeune fille pour quije donnerais mon duché, mes espérances, cette couronne de fer deCharlemagne que je rêve de poser sur ma tête… Odette !…Odette !… pourquoi n’êtes-vous pas ici pour voir pleurer Jeansans Peur !…
C’était vrai. Écroulé dans un de ces énormesfauteuils gothiques, les deux coudes sur un coin de table, la têtedans les deux mains, le féodal pleurait.
Son cœur battait comme jamais il n’avaitbattu… pour Odette de Champdivers…
Pour Roselys… sa propre fille.
Quelques minutes, le duc de Bourgogne demeuraainsi prostré. Cette faiblesse dura peu. Il se releva, se remit enmarche, talonnant le parquet, secouant la tête. Il y avait deslueurs rouges dans ses yeux. Il redevenait l’homme de la force.Dans un mauvais rire, il acheva :
– Cette fille sera à moi ! Je l’aidit. Je le veux. Cela sera !… Dès que je serai roi, toutm’appartiendra, elle comme le reste. Être roi ! Voilà la clefde toute la situation. Eh bien, je puis encore persuader à Isabeau…je puis lui dire, lui prouver… la convaincre… je puis faire d’ellel’instrument de ma puissance, que je briserai quand il me serainutile… Oui, mais pour convaincre Isabeau de mon amour, il fautqu’elle voie en moi la force que je suis, la seule capabled’assurer sa puissance, à elle ! Et pour cela, il faut que jefrappe de terreur Paris, l’Hôtel Saint-Pol, le roi fou et sa courde pâles imposteurs ! Et pour cela, il faut que tout d’abordtombe sous mes coups le rival heureux, adulé, celui qui déjà secroit maître du royaume, Louis d’Orléans !… Holà ! mespages ! mes armes !…
Déjà, aux cris du maître, les valets seprécipitaient. Et tandis qu’on préparait l’armure d’acier dont onallait le couvrir de pied en cap, Jean sans Peur, éclatant derire :
– Remédier à la misère du peuple !…Oui, oui, nous allons y remédier !…
Tout à coup, le rire se figea sur ses lèvres.Une flamme d’astuce inexprimable brilla dans ses yeux. Il avaittressailli.
– Oh ! oh ! fit-il entre lesdents. D’où me vient cette pensée ? Du ciel ou del’enfer ? Peu importe, elle est la bienvenue !… Puisqu’ils’agit de conquérir Paris, puisqu’on parle de la misère du peuple,eh bien, pourquoi ne serais-je pas le premier à en parler aupeuple ? Pourquoi ne ferais-je pas de tous les bourgeois etmanants une armée de fanatiques prête à mourir pour moi ? Etpourquoi ne deviendrais-je pas ainsi le roi de Paris avant d’êtrele roi de France ?
Les valets empressés autour de lui achevèrentde l’habiller : cuirasse étincelante, épaulières, plastron,gorgerin, brassards, gants, jambards, genouillères, le toutsurmonté du casque à la bourguignonne avec son timbre et sa crête.Quand ils eurent fini, il apparut tout entier vêtu d’acier, on luipassa une lourde épée ceinte autour des reins et, lourdement, ildescendit. Devant un perron, assez élevé pour qu’il pût facilementse mettre en selle, on amena son cheval bardé lui-même de plaquesde fer.
Jean sans Peur leva sa visière.
Il se tourna vers les cinq cents cavaliers queGuillaume de Scas avait rassemblés dans la cour de l’hôtel deBourgogne.
– Nous allons parcourir l’Université, laCité, la Ville, cria Jean sans Peur, et montrer aux Parisiensqu’ils ont des amis capables de les défendre.
Il y eut un mouvement de stupeur. Ce langageétait nouveau. Mais sans se donner la peine d’expliquer savéritable pensée à ses gentilshommes, le duc de Bourgognecontinua :
– La misère du peuple est grande. Il fauty remédier au plus tôt ! Cette misère, on sait assez d’où ellevient ! L’homme qui régente le royaume est insatiable. Il n’yaura jamais assez d’argent pour payer les débordements de Louisd’Orléans !
Cette fois, tout le monde comprit. Un longfrisson passa sur cette assemblée d’hommes d’armes comme un ventqui secouerait des feuilles d’acier.
– Ce n’est pas tout. Orléans ne secontente pas d’être le maître insolent, le pillard avide qui lèveimpôts sur impôts. Voici qu’il insulte Bourgogne ! Quatre desnôtres, des vôtres, frappés par un homme à sa solde, en saprésence, avec son appui, ont dû se soumettre devant lui, et lacroix de Saint-André est déshonorée si nous ne lavengeons !
À ces mots, il y eut l’explosion des cris defureur, des menaces, des jurons forcenés ; pendant quelquesminutes, on n’entendit que le hurlement des voix ne parlant que deventres ouverts, de cœurs arrachés, d’oreilles en capilotade,jurant les saints et les diables, en appelant au pape et àBelzébuth, vociférant par les griffes, par les ongles, par le sang,par la tête, par le nombril, et finalement toute cette rumeur secondensa en une même clameur :
– Bataille ! Bataille !
Jean sans Peur, alors, marcha vers lepont-levis. Toute la masse équestre s’ébranla. Quelques minutesplus tard, les cinq cents guerriers bourguignons commençaient àparcourir Paris.
Tel fut le début de la guerre des Armagnacs etdes Bourguignons. Lorsque Paris fut à feu et à sang, on eût bienétonné le chevalier de Passavant en lui disant qu’il avait étésinon la cause, du moins le premier prétexte de l’énorme tuerie quifait toutes rouges les pages de l’histoire de ces temps.
La rue Saint-Martin et la rue Saint-Denisétaient les deux grandes artères populaires et commerçantes deParis. Ce fut naturellement dans ces voies où se concentraitl’activité que Jean sans Peur voulut tout d’abord se montrer. Dèsson entrée dans la rue Saint-Martin, il ôta son casque et le donnaà porter à l’un de ses pages, afin que tout le monde pût le voir.Il marchait à plus de vingt pas en avant de ses cavaliers pour bienmontrer la confiance qu’il avait dans le peuple de Paris. Derrièrelui, à trois pas, un de ses guerriers portait la bannière deBourgogne. Il allait ainsi, pesant et brillant, tout en acier, etsa tête nue qui émergeait de l’armure prenait un caractère degrandeur sauvage. Il criait :
– Il y a trop de misère dans le peuple.Il faut remédier à la misère du peuple !
À la vue de la bannière de Bourgogne en samit(sorte de taffetas) portant les deux fleurs de lis, à la vue de lacroix rouge de Saint-André plaquée sur les cuirasses, les portess’étaient fermées d’abord, les passant avaient pris la fuite, il yavait eu dans la rue les cris d’effroi des femmes, les malédictionssourdes des hommes, la rumeur d’une ville prise d’assaut qui voitentrer l’ennemi. Puis, quelques fenêtres s’étaient ouvertescurieusement. On avait écouté avec stupeur, avec méfiance. On avaitvu les statues d’acier faire des signes amicaux. Puis, quelquesenfants s’étaient hasardés, pareils à ces souris de la fable quifont quatre pas, rentrent, sortent encore. Puis, des bourgeoisétaient sortis de leur logis en criant :
– Vous êtes donc avec nous,monseigneur ?
– Oui, oui, par Notre-Dame ! Assezde luxe effronté ! Assez d’or et de pierreries sur lesrobes ! Assez d’impôts suçant la moelle et le sang dupeuple !
Bientôt, des groupes se formèrent, quicommencèrent à suivre. Bientôt, les bourgeois furent mille, dixmille. Bientôt ce fut une foule énorme, enthousiaste, entourant,précédant, serrant de près les cavaliers de Bourgogne, confondueavec eux, hommes femmes, enfants, bras dessus bras dessous, unvaste fleuve humain qui coulait en grondant avec des flux et refluxde ses flots agités, une cohue délirante, tandis que le tocsin semettait à sonner, et que retentissaient les cris : « Auxarmes ! Aux armes ! » Et de cette multitude immense,bientôt monta une formidable clameur :
– Noël ! Noël ! La misère dupeuple est finie ! Bourgogne ! Vive Bourgogne !…
Lorsque Jean sans Peur rentra à l’hôtel deBourgogne, Paris était à lui.
Un mot : les bourgeois ne furent pasdupes de cette soudaine affection. Mais vraiment la misère étaitgrande, les impôts insupportables ; tout semblait bon quipouvait adoucir l’une en allégeant les autres. Intelligente, fine,brave, capable de bien mourir, cette bourgeoisie à qui, alors, lecri de liberté ne faisait pas peur, accepta l’aide du duc deBourgogne, haï pour son orgueil, redouté pour sa force, dansl’espoir de renverser Louis d’Orléans.
Le frère du roi n’était ni détesté, niméprisé, ni craint. Mais on lui voyait jeter l’argent à pleinesmains, et il endossait toutes les colères. De plus, régent duroyaume, le roi ne comptant pas et le duc de Berry se tenanthabilement dans les coulisses de la scène monarchique, le ducd’Orléans était la représentation vivante de ce principe d’autoritéinfiniment plus contesté qu’on ne pourrait le croire, et alorsviolemment battu en brèche par cette courageuse et fortebourgeoisie qui depuis… mais revenons à notre histoire.
En un seul jour, donc, fut établie lapopularité de Jean sans Peur.
Les mariniers de la Seine, les bouchers, lestailleurs de pierre et d’autres corporations envoyèrent desdélégations à l’hôtel de Bourgogne et assurèrent le duc que lepeuple était prêt à tendre les chaînes, à transformer chaque rue enforteresse qu’il faudrait prendre d’assaut.
Jean sans Peur fut épouvanté. Il put mesurerla profondeur de cet abîme de haine qui s’était creusé entre lanoblesse et le peuple. Sans doute, il savait quels prodiges avaientaccomplis les Jacques, les Tuchins, les Maillotins. Mais enécoutant Jean Caboche, le chef de cette délégation, il se demandadéjà comment il pourrait faire rentrer en leurs gîtes ces loupsqu’il déchaînait…
Mais sa haine contre le duc d’Orléans fut plusforte que ses terreurs secrètes. Jean sans Peur serra des mainspopulaires, choqua son gobelet contre celui de Caboche, promit,jura tout ce qu’on voulut, mais exigea de garder la directioneffective de la révolte qui se dessinait avec une si étonnanterapidité. La délégation se retira en promettant de ne rienentreprendre que sur l’expresse indication du duc, reconnu chef duparti populaire.
Le lendemain, nouvelle promenade des cinqcents cavaliers, nouvelles acclamations. Cette fois, Jean sans Peurne revêtit pas son armure. Il parut vêtu d’isambrun (drap fin) sousun manteau de pers (drap bleu).
Sur les trois heures du soir, arrivèrent lessix mille hommes d’armes de Courteheuse et de Guines. Ils furentlogés chez les bourgeois, tout autour de l’Hôtel Saint-Pol etprincipalement dans la rue Saint-Antoine. Il n’y eut pas de maisonqui ne tînt à l’honneur d’héberger et festoyer quelques-uns de cessoudards qui ne comprirent rien à l’enthousiasme dont ils étaientl’objet.
Or, cet enthousiasme des Parisiens était à soncomble, lorsque, vers le soir, une nouvelle courut dans les foulesavec une inconcevable rapidité de transmission.
La nouvelle atteignit bientôt le duc.
Elle lui inspira une sorte d’épouvante.
La reine avait pris la fuite.
La reine s’était réfugiée au château deBeauté, sur la Marne, et se tenait prête à gagner de là lafrontière d’Allemagne !
Le plan de Jean sans Peur vacillait sur sabase, puisque c’est sur la reine qu’il bâtissait son avenir depuissance, puisque c’est pour montrer sa force à la reine qu’ilsoulevait Paris – plus vite, d’ailleurs, qu’il n’eût voulu. Lareine partie, que lui restait-il ? Il devenait chef de parti,chef de rebelles, et il n’avait plus pour lui que les chancestrompeuses d’une guerre civile.
Quant au duc de Berry, fidèle à son système delouvoyer, il s’était tout simplement retranché dans son château deWincestre, appellation que l’euphonie populaire a transformée enBicêtre.
Il faut bien ici que nous rappelions aulecteur que tous ces personnages étaient parents, – parentsintimes ! Le duc d’Orléans était frère du roi. Le duc de Berryétait oncle paternel du roi et de Louis d’Orléans. Jean sans Peur,petit-fils du roi Jean le Bon, était cousin germain deCharles VI et de Louis.
Quelle famille !… Quel sang !… Deshaines dévorantes, des guerres furieuses de frères ennemis, desdélires d’ambition armaient les uns contre les autres tous cesmembres de la postérité de Jean le Bon !
Louis d’Orléans, stupéfait de l’aspectqu’avait pris soudain Paris, admira que Jean sans Peur eût eu cetteidée de se déclarer publiquement pour les bourgeois et lepeuple.
Ceci ne vient pas de cette brute sanguinairequi ne sait que lever et abattre le bras. Il y a du Berrylà-dessous. Voilà ce qu’il pensa. Mais il fit fermer toutes lesportes de l’Hôtel Saint-Pol, plaça aux machicoulis des chaudronspleins d’huile qu’on devait faire bouillir au bon moment, bourrales tours d’arbalétriers, disposa des archers tout le long descréneaux du mur d’enceinte, et enfin, dans la cour des joutes passaen revue un gros de quatre mille hommes d’armes à qui furentdistribuées des masses de fer hérissées de pointes et des haches deguerre, sans compter les piques, les lances, les hallebardes.
Cela fait, il porta à Jean sans Peur un coupterrible : simplement, il envoya des émissaires à tous lespersonnages convoqués pour le fameux conseil où l’on devaitremédier à la misère du peuple ; en raison de la santé du roi,le conseil était renvoyé au premier jour de novembre. D’ici-là, lesportes de l’Hôtel Saint-Pol resteraient fermées.
En même temps, il fit annoncer sur toutes lesplaces publiques que jusqu’à l’ouverture du conseil les commis degamelle, collecteurs d’impôts aux halles et autres rongeursdétestés ne devaient pas se montrer. C’était en somme lasuppression des impôts quotidiens qui consistaient à prélever unetaxe sur toute vente qui se faisait aux Halles, et à forcer lesParisiens à prendre leur sel à l’entrepôt royal.
Jean sans Peur fut atterré. Il ne pouvaitsonger à donner l’assaut à l’Hôtel Saint-Pol. Il avait compté yentrer par surprise avec ses troupes et, profitant de la terreur,imposer ses volontés au roi de France… et peut-être… La ruse deLouis d’Orléans déjouait ce plan, et bientôt un autre sujet d’ennuiet de colère se présenta encore pour lui. En effet, les Parisienscommençaient, au bout de quelques jours, à trouver que les chosestraînaient en longueur.
Le cri relatif aux impôts avait apaisé pour lemoment beaucoup de bourgeois. Beaucoup d’autres se disaient que leduc de Bourgogne trahissait leur cause. Le peuple des Halles et dela marine demeurait seul debout, sombre et résolu. Enfin, lesParisiens qui s’étaient disputés l’honneur d’héberger les gensd’armes de Bourgogne se lassèrent au bout de huit à dix jours. Ilstrouvèrent ces hôtes insupportables, avides, goinfres, ivrognes…Jean sans Peur dut les faire sortir de Paris, et on établit poureux un camp dans le Pré aux Clercs.
Tel était l’état des partis, qu’il nous afallu présenter avec précision, faute de quoi, notre récit, à nous,se fût agité dans le vide et eût manqué de clarté.
Le 1er novembre arriva. On n’avaittoujours pas de nouvelles du duc de Berry, retranché à Wincestre,et de la reine Isabeau de Bavière, disparue, disait-on, avec ledauphin.
Dans la nuit, Jean sans Peur fit rentrer dansParis ses six mille Bourguignons (Suisses pour la plupart) et lesdisposa sans bruit dans les ruelles qui avoisinaient l’HôtelSaint-Pol. Ses cinq cents chevaliers se tinrent dans la rueSaint-Antoine.
Lorsque l’heure du conseil arriva, il seprésenta avec une faible escorte, au moment où le recteur et lesdocteurs de l’Université, tous en robe, passaient le pont-levis. Leduc entra derrière eux avec une douzaine de gentilshommes et,voyant que les deux tours de la porte étaient pleines d’archers,cria au capitaine qui commandait ce poste important :
– Vous faites bien d’être sur vos gardes,car les damnés Parisiens ont de mauvaises intentions. Au surplus,pour la défense du roi, je vais vous aider à garder la porte. Vivele roi !
À ce cri poussé d’une voix éclatante, leschevaliers rangés dans la rue Saint-Antoine accoururent envociférant, eux, aussi : « Vive le roi ! » Etavant même que le capitaine eût vu de quoi il retournait, ilsoccupaient la voûte, le pont-levis et une partie de la cour. Là,face à Paris, ils avaient l’air de braver d’invincibles rebelles,et ils crièrent :
– Capitaine, disposez de nous pour ladéfense de l’Hôtel et du roi. Nous sommes à vos ordres !…
Le capitaine d’armes vit qu’il était joué. LesBourguignons, maîtres de cette porte, étaient maîtres de l’HôtelSaint-Pol, et déjà on voyait s’avancer l’avant-garde des six millearchers.
– Je suis perdu d’honneur ! cria cebrave.
Il entra dans la cour et, un instant plustard, on entendit des gémissements. Des soldats pénétrèrentaussitôt dans la salle basse et virent le capitaine quiexpirait : il s’était poignardé…
Dans la grande galerie du palais du roi, cen’était que tumulte et confusion. Le recteur lisait de sa voixnasillarde un fort beau discours sur les misères du peuple et lamagnanimité royale. Mais personne n’écoutait. Le roi, sombre etfatal, tout noir sur son trône, tremblait convulsivement. Le ducd’Orléans, pâle comme la mort, prêtait l’oreille aux bruits dudehors. Il voulut sortir, mais il se heurta à une barrière deBourguignons qui lui dirent : « On ne passepas !… » Ardent, les yeux sanglants, Jean sans Peur,frémissant d’impatience, attendait. Enfin, Ocquetonville entra dansla salle, courut à lui et lui dit quelques mots à voix basse…L’Hôtel Saint-Pol était occupé ! Tous les postes gardés !La garnison, trahissant peut-être, se rendait sans coup férir.
– Enfin ! gronda Jean sans Peur.
– Je suis perdu ! dit tout hautOrléans.
Jean sans Peur se mit en marche… il s’avançavers le roi qui le vit venir comme le spectre de sa déchéance. Déjàle duc de Bourgogne levait la main…
À ce moment une porte placée derrière le trônes’ouvrit… Une jeune fille parut…
C’était Odette de Champdivers !
Vers le moment où s’ouvrait le conseil, Odetteétait dans son appartement privé lorsqu’elle avait vu tout à coupentrer un homme dont l’aspect la fit frissonner. Ses yeuxétrangement lumineux lui causaient un insupportable malaise. Sonsourire la glaçait. Il était maigre. Il s’avançait, courbé, en unglissement sinueux et silencieux, ouvrant et ramenant son manteauen salutations ironiques.
C’était l’homme qui avait remis à la reine unecomposition destinée à ramener Charles VI à l’état de démence.C’était l’homme de la Cité. C’était Saïtano…
Comment était-il entré à l’HôtelSaint-Pol ? Et surtout, comment avait-il trompé la vigilancedu brave Honoré de Champdivers ? Peut-être connaissait-il lestours, détours et portes secrètes du palais ?…
– Qui êtes-vous, monsieur ? demandaOdette.
– Un ami du roi ! réponditSaïtano.
Il eut un rire aigre et strident. Puisaussitôt, il ajouta :
– Pour être plus vrai, je suis un ennemide l’ennemi du roi.
– Que voulez-vous ? repritOdette.
– Je viens pour sauver le roi, ou plutôtje viens vous montrer comment vous devez le sauver. Ou mieux, jeviens vous montrer comment vous devez empêcher le triomphe del’ennemi du roi, qui est mon ennemi, à moi.
Odette, au même instant, reprit toute satranquillité d’âme. Elle ne songea plus qu’à ce roi que tantd’autres, peut-être, avaient sujet de haïr, mais qu’elle s’étaitmise, elle, à aimer d’une filiale affection.
– Vous avez un ennemi ? dit-elle ense rapprochant de Saïtano.
– L’ennemi du roi, dit-il.
– Que vous a-t-il fait, à vous ?
Saïtano eut ce même rire strident que tout àl’heure. Il considéra un instant Odette, puis :
– « À vous », je puis le dire.Oui. Quand j’y pense, il est juste que je vous dise cela, « àvous ». Je hais cet homme, écoutez… c’est la première foisdepuis douze ans que je dis cela à haute voix… je le hais parcequ’il m’a appelé drôle, et que je ne suis pas un drôle, moi ;je suis la science. Je le hais parce qu’il m’a traité comme le plusvil des laquais, le plus misérable des manants à qui l’on peut toutfaire.
– Que vous a-t-il fait ? répétaOdette frissonnante.
– Il m’a souffleté, dit Saïtano avec uncalme terrible. Presque aussitôt, il grinça des dents et poussa unsoupir.
Il continua :
– Écoutez. Vous aimez le roi, n’est-cepas ?
– Il a été bon, généreux pour moi. Il asauvé… mais, se reprit-elle avec un soupir, je ne dois pas parlerde ceci. Oui, j’aime le roi Charles. Il est tout disposé au bien.C’est moi qui lui ai conseillé de tâcher au plus tôt de remédier àla misère du peuple.
– Je m’en doutais, fit Saïtano.
– Vous me connaissez donc ? ditOdette étonnée.
– Depuis longtemps… très longtemps… Vousaussi je vous suis pas à pas dans la vie, car un jour, je puisavoir besoin de vous. Mais nous verrons cela plus tard…
Odette tressaillit.
– Allons, jeune fille, n’ayez pas peur etne vous fâchez pas. Et continuons. Si vous aimez le roi, vous devezhaïr celui qui veut tuer le roi.
Odette de Champdivers pâlit. Elle sentait quecet homme disait la vérité, que quelque danger mortel menaçait leroi…
– Je ne hais personne, dit-elle. Maiscelui que vous dites, je sens que je le haïrai s’il veut faire dumal à celui qui non seulement m’a traitée comme sa fille, maisencore a délivré…
Elle s’arrêta encore. Une ardente rougeurmonta à ses joues.
– Délivré qui ? fit vivementSaïtano. Voici la deuxième fois que vous dites…
– N’en parlons pas ! interrompitOdette d’un ton sans réplique. Dites-moi seulement le nom del’homme qui est l’ennemi du roi…
– Qui veut le tuer, vous ai-je dit !Qui va le tuer ! Qui est en train de le tuer ! C’est leduc Jean de Bourgogne, qu’on appelle Jean sans Peur. En ce moment,le roi et ses conseillers sont rassemblés dans la grande galerie,n’est-ce pas ? Le roi, le duc d’Orléans, les gentilshommes lesplus fidèles de Charles sont là, n’est-ce pas ? Eh bien !tout cela va être pris dans le même coup de filet. Dans une heurepeut-être, le roi de France ne s’appellera plus Charles sixième.Vous doutez ? Vous vous dites que l’Hôtel Saint-Pol est biendéfendu ? Que le roi a autour de lui des gens dévoués, sinon àsa personne, du moins à sa race et au principe qu’ilreprésente ? Eh bien ! venez et regardez !
Avant qu’Odette eût pu faire un mouvement deretraite, il la saisit par la main. Odette poussa un légercri : elle venait de ressentir à la paume une petite, toutepetite souffrance, comme une piqûre. Mais déjà Saïtano l’entraînaità une fenêtre d’où se découvrait l’entrée principale de l’HôtelSaint-Pol. Là, un gros de cavaliers était massé, maître de la portequ’il gardait.
– Que voyez-vous ? dit Saïtano.
– La bannière de Bourgogne ! murmuraOdette. Oh ! c’est donc vrai ?
– Venez, venez ! reprit Saïtano, –et il l’entraîna à une autre fenêtre qui donnait sur la grande courd’honneur. – Que voyez-vous ?
– Oh ! des milliers d’hommes portantla croix de Saint-André !… Et là !… Les archers du roidésarmés, gardés à vue !… Oh ! courons, monsieur,monsieur… je devine en vous une puissance que je n’explique pas etqui peut-être vient de l’enfer. Au nom du Dieu vivant, je voussomme de mettre cette puissance au service du roi !
Saïtano éclata de rire, et dit :
– Vous seule pouvez le sauver !
– Comment ? Dites ?Comment ?…
– Êtes-vous prête ?
– À tout !
– Eh bien, dit Saïtano, vous entrerezdans la salle du conseil. Vous ne regarderez personne, vousm’entendez ? Vous marcherez droit sur le duc de Bourgogne,vous lui sourirez…
– Je lui sourirai ! Moi ! À cetraître !
Saïtano écouta avidement ce cri d’Odette deChampdivers, et sourit :
– Il le faut, pour sauver le roi. Vouslui sourirez donc, et vous lui direz ce que pense votre cœur,c’est-à-dire simplement ceci : « Quiconque attente au roine sera jamais aimé de moi… »
Odette était l’innocence même. Mais ellecomprit très bien ce qu’il y avait de louche, de tortueux, dans cesparoles en apparence très simples, et qu’elles semblaient une sorted’engagement d’aimer celui qui n’attenterait pas au roi… Elle sesentit rougir de honte, et porta les deux mains à son cœur commepour en comprimer les battements…
– Dans quelques minutes, dit Saïtano,Jean sans Peur fera entrer ses gentilshommes dans la salle duconseil. Et alors, c’est un tout autre conseil qui se tiendra. Ondécidera que le duc d’Orléans a pillé le trésor et on le mettra àmort. On décidera que les seigneurs fidèles à Charles sont félonset on les mettra à mort. On décidera que le royaume ne peut êtrelaissé aux mains d’un fou, et Charles sera conduit dans quelquemonastère où on lui coupera les cheveux – à moins qu’on ne le metteà mort lui aussi !
– Mon Dieu, mon Dieu, murmura Odetteaffolée, tout cela est-il possible ?
– Que fit donc Pépin d’Héristal ?ricana Saïtano. Songez-y. Charles est plus qu’un roi fainéant,c’est un roi fou. Jean de Bourgogne rêve de fonder unedynastie !
– Eh bien ! Allons !Conduisez-moi !…
Et Saïtano, en effet, conduisit Odette par deschemins détournés, des corridors qu’il semblait très bienconnaître, jusqu’à la petite porte par laquelle le roi lui-mêmeétait entré dans la galerie.
Odette de Champdivers entra sans hésiter.
Quelques minutes, Saïtano demeura là,écoutant, courbé, les yeux plissés, la figure convulsée, pareil àMéphistophélès méditant quelque chute d’ange…
– Va, murmura-t-il. Va, Odette deChampdivers… va, Roselys !… va sourire à Jean sans Peur… à tonpère !… C’est toi qui me le livreras !
Jean sans Peur, à ce moment même, venait devoir Odette de Champdivers. Il la vit venir à lui. Et elle luisouriait… Il s’arrêta sur place, pétrifié, comme fasciné par cesourire.
Sa main levée, prête à désignerCharles VI, à le saisir peut-être, retomba lentement.
L’ordre qu’il allait crier expira sur seslèvres…
Odette s’était arrêtée devant lui, tout près.Et Odette souriait ! Et Odette murmurait :
– Messire duc, qu’allez-vous faire ?Quiconque attente au roi ne sera jamais aimé de moi…
– Que dites-vous ? Quedites-vous ? bégaya Jean sans Peur, la tête en feu.
Mais déjà Odette s’était retournée vers le roiet, lui montrant le duc de Bourgogne :
– Sire, dit-elle, voici un fidèle etloyal duc qui vous défendra, si besoin est.
– Sire, cria Jean sans Peur, c’est véritépure, je suis tout à vous !
Ce cri lui échappa, pour ainsi dire. Enivré dece qu’il avait cru entrevoir dans les paroles d’Odette, il oubliaitfureur, vengeance, ambition, rêve de puissance, et contemplaitOdette. Elle était montée sur l’estrade, s’était approchée dutrône, et, doucement, elle appuyait sa main sur l’épaule du roi,sans souci des rites, de cour, des règles d’étiquette, du respectdû à la majesté royale. Et en même temps, elle laissa tomber sonregard loyal, clair, lumineux, sur le duc de Bourgogne, et luidit :
– Merci, monseigneur. Vous avez parlé enbon gentilhomme.
Le duc s’inclina très bas, tout frémissant,tout ébloui, – et en lui-même :
– Elle est à moi !…
Louis d’Orléans, assista à cette scène rapide,sans la comprendre. Il eut l’impression nette qu’il venaitd’échapper à la mort. Pourquoi ? Comment un mot de cette jeunefille avait-il pu bouleverser Jean sans Peur tout prêt àagir ? C’est ce qu’il remit à plus tard de s’expliquer, – etc’est ce que le malheureux prince n’eut pas le temps d’éclaircir,comme on va voir.
Quant aux Bourguignons, ils se regardèrentd’abord avec stupeur. Plusieurs croyant à une feinte s’avancèrentvers l’estrade du trône ; Jean sans Peur se tourna vers eux etles foudroya du regard ; il y eut un recul effaré de labande.
Et déjà le duc de Bourgogne disait quelquesmots à voix basse à Ocquetonville qui sortit furieux, les yeuxpleins de rage, et grognant force jurons : ces mots, c’étaitl’ordre formel de faire évacuer à l’instant même l’HôtelSaint-Pol ! C’était fini. Le coup était manqué. L’occasion sereprésenterait-elle jamais, aussi favorable, en d’aussi facilescirconstances ?…
Au moment où Odette vint poser sa main sur sonépaule, Charles VI tremblait. La sueur pointait à la racine deses cheveux qui se hérissaient. Ses yeux devenaient hagards…
La crise se préparait !
Le poison de démence agissait !
Le poison que, la nuit de l’orage, Saïtanoavait remis à la reine !
Ce qu’il y eut de plus étonnant, ce fut ladisparition de la reine. Pendant la période de quinze jours quisuivit, le roi, malgré les exorcismes des moines, malgré lesefforts des guérisseurs, demeura en état de démence, et on luicacha l’événement dont s’occupait tout l’Hôtel Saint-Pol.
Disons tout de suite qu’Odette de Champdivers,en proie elle-même à une fièvre violente, ne parut pas auprès duroi. Cette fièvre s’était déclarée le jour même où Saïtano avaitpénétré dans son appartement et lui avait un instant touché lamain.
En cette période, aussi, Louis d’Orléansrenforça la garnison de l’Hôtel Saint-Pol. La leçon avait étécruelle. Il en profita. Trois ou quatre capitaines d’armes furentdisgraciés. Une demi-compagnie de Suisses fut licenciée. Lecapitaine qui s’était tué fut pendu en effigie pour avoir laissésurprendre la porte. Ensuite de quoi, le régent lui fit faire desfunérailles magnifiques et accorda une pension à sa veuve parcequ’en se tuant, il avait donné la preuve de son désespoir et de safidélité.
Le duc d’Orléans s’occupa naturellement desavoir où était la reine, car les bruits les plus sinistrescouraient non seulement dans l’Hôtel Saint-Pol, mais dans toutParis. Sa première idée fut de visiter lui-même le palais de lareine. Mais il trouva les portes gardées, et, à toutes sesquestions, à toutes ses injonctions, le capitaine de Bois-Redon secontenta de répondre :
– J’ai l’ordre de garder les portesjusqu’au retour de Sa Majesté. Faites-moi pendre, monseigneur, carmoi vivant personne n’entrera.
– Pas même le frère du roi ? s’écriale duc d’Orléans.
– Pas même le roi ! réponditBois-Redon.
Une tentative pareille faite au château deBeauté échoua de même. Il fut impossible de pénétrer dans lechâteau, ou d’obtenir le moindre renseignement. Un moment, on putcroire qu’Isabeau s’était réfugiée à Wincestre, où le duc de Berrys’était retranché. Mais dès que l’orage qui avait menacé l’HôtelSaint-Pol se fut dissipé, dès que Paris eut repris sa tranquillité– en apparence tout au moins – le duc de Berry rentra, assura qu’iln’avait pas eu l’honneur d’héberger Sa Majesté ; puis, commela santé du roi semblait péricliter de jour en jour, le duc deBerry ne s’occupa plus que d’intriguer et de se composer une courde solides gentilshommes afin d’être prêt à tout événement.
Arrivons au 15 novembre, et entrons dans cepalais de la reine si bien gardé que nul – pas même le roi ! –n’y pouvait pénétrer.
C’est le soir. Le palais est muet. Il estdésert. Le service des filles d’honneur a été suspendu. Les sallesd’armes seules sont occupées par les gardes. Muette et déserte lagalerie à double colonnade.
Franchissons la salle de Théseus et celle deMathebrune. Laissant au fond la porte de la chambre à coucher,ouvrons cette autre porte à gauche, et nous voici dans une largepièce bien éclairée par la lumière des cires. Une table, dans uncoin, deux fauteuils, un dressoir qui supporte des pâtisseries etdes friandises, et une sorte de divan, c’est tout l’ameublement decette pièce. Ce que nous appelons un divan n’est autre chose qu’unamas de magnifiques peaux de fauves, lions et tigres, superposéesdans un vaste cadre de bois lisse.
Sur ce divan, Isabeau de Bavière, à demicouchée, la tête sur un de ses bras replié.
Elle laisse pendre son autre main et s’amuse àtaquiner sa tigresse Impéria, allongée sur les tapis.
Puis la reine tombe dans une méditationfarouche. Ce sont d’effrayantes pensées qui doivent alors évoluerdans cette adorable tête, car de ses paupières à demi fermées,c’est un regard d’acier qui jaillit, mince et dur. Et alors, ellemurmure :
– Orléans ?… Berry ?…Bourgogne ?… Lequel doit tomber le premier ?…
Et elle répète, comme du fond d’un songemortel :
– Orléans ?… Berry ?…Bourgogne ?… Tous trois, je les veux morts. Tous trois megênent. J’ai cru un moment que ce Jean sans Peur était un homme…Folle que j’ai été !… Est-ce qu’il y a des hommes capables decomprendre et d’oser ?… Pauvre race !… Oh ! si j’entrouvais un ! un seul !… que ne ferais-je pas delui ! Un seul homme vraiment sans peur, vraiment digne d’êtreaimé de moi ! Si je savais que cet homme existe, j’irais lechercher, le trouver aussi loin qu’il fût, et je lui dirais… maisnon ! Seule ! Je dois être seule… Et puisque ces trois megênent, supprimons-les. Le moyen ? C’est de les jeter l’un surl’autre… Bourgogne va venir… Viendra-t-il ?…
Elle écouta un moment, caressa la tigressed’une main distraite et reprit :
– Je jetterai Bourgogne sur Berry, ou surOrléans. Puis je ferai se dévorer les deux survivants. Mais parlequel dois-je commencer ?
Ici, Impéria se roula sur le tapis et poussaun long bâillement. Isabeau se redressa, la contempla, demeura uneminute pensive, puis éclatant de rire :
– L’idée me plaît ! Orléans ?Berry ? Bourgogne ? C’est toi qui choisiras, mabelle !…
Isabeau courut au dressoir et choisit troispâtisseries qu’elle déposa sur le tapis en disant :
– Attention : voici monseigneur deBourgogne ; voici monseigneur d’Orléans ; voicimonseigneur de Berry. Lequel des trois allons-nous manger lepremier, dites, gourmande ?
La tigresse tourna un moment autour desfriandises, les flaira en connaisseuse, et tout à coup,délicatement, d’un tour de langue, en fit disparaître une dans sagueule.
– Orléans ! cria Isabeau en battantdes mains. C’est Orléans que nous mangerons le premier. Bravo, mabelle ! Je n’eusse pas mieux choisi ! Le frère du roi…peste !
À ce moment, on gratta légèrement à la porte.Elle courut ouvrir. Bois-Redon était là…
– Viendra-t-il ? demanda Isabeauhaletante.
– Il vient, dit Bois-Redon. Levoici !
La reine ouvrit une autre porte solide quidonnait sur une autre salle vaste et nue : le logis d’Impéria.La tigresse, habituée, s’y jeta aussitôt d’un glissement onduleux.Au même instant, Isabeau se retourna et vit Jean sans Peur quientrait. Elle lui désigna l’un des deux fauteuils. Et comme ils’inclinait en refus respectueux :
– Allons, dit-elle d’une voix sérieuse,ce n’est pas la reine qui vous a fait venir ici, c’est Isabeau.C’est cette femme, Jean de Bourgogne, qui vous reçut, il y a douzeans, une nuit de juin, au bord du vaste escalier de granit, c’estla même qui vous apparut alors comme une déesse, la même femmedevant qui vous avez tremblé de passion, la même qui vous aimait,Jean sans Peur ! La même qui vous promit la couronne deCharlemagne ! La même à qui, vous, avant de partir pour Dijon,où vous deviez tuer votre femme Marguerite de Hainaut, vous avezdit : J’accepte !… Donc, ne vous mettez pas en peined’une vaine étiquette, et asseyez-vous devant Isabeau deBavière.
L’attaque était formidable.
– Asseyez-vous, ajouta-t-elle d’un tonbref, en prenant place elle-même dans l’un des fauteuils.
Et comme il hésitait.
– N’ayez aucune crainte. J’ai eu centoccasions de vous atteindre par le fer ou par le poison. Si j’avaisvoulu votre mort, il y a des années qu’on ne parlerait même plus devous.
– Madame, si j’ai accepté de suivre votrecapitaine, seul, sans escorte, sans dire à personne que je venaisici, n’est-ce pas la preuve de ma confiance ? Nul ne sait oùvous êtes. Tandis qu’on vous croit bien loin, vous vivezsecrètement dans votre palais. Nul ne sait que je suis venu. Sij’étais tué, qui donc saurait où est mon cadavre ? Pourtant,je suis venu. C’est que j’ai voulu me disculper, vous apprendre ceque vous ignorez, vous dire…
– Que lorsque vous êtes arrivé à Dijon,interrompit Isabeau, vous avez vu votre femme se dresser devantvous, prévenue déjà de ce que nous avions résolu : je lesais ; je l’ai su tout de suite.
Jean sans Peur demeura stupéfait. La reineajouta :
– C’est ce qui fait que je vous aipardonné, et… que vous êtes vivant. Ce que je n’ai pu vouspardonner, c’est de n’être pas venu à moi. Quand vous avez cru toutperdu, au lieu d’aller vous faire battre par Bajazet, il fallaitregagner l’Hôtel Saint-Pol, et nous eussions ensemble combiné unautre plan de grandeur et de gloire. Je vous ai fait venir pourvous dire cela… Et autre chose encore.
Isabeau s’était levée.
– Madame, balbutia Jean sans Peur, cefut, il est vrai, l’erreur de ma vie. Mille fois je l’ai regrettéeamèrement, et ce soir, en vous voyant telle que dans mes rêves jevous ai si souvent appelée, mon regret devient du désespoir.
– J’avais encore ceci à vous dire,duc ! reprit Isabeau. Depuis votre retour à Paris, vous mefuyez. Pourquoi ? Suis-je donc de celles dont on a peur ?Passez en revue les plus belles de votre cour et de la cour deFrance. Nobles et bourgeoises, demoiselles et filles du peuple,cherchez ! Et regardez-moi.
– Vous m’affolez, murmura Jean sans Peur.Ne vous jouez pas de moi !…
– N’ai-je pas ma beauté ? continuala reine d’un accent de gravité qui, en effet, l’affolait. J’ai monorgueil aussi. Et mon orgueil, c’est ma beauté. Je sais que nullen’est plus belle que moi, je le sais, j’en suis fière, et jedemande pourquoi Jean de Bourgogne s’écarte de moi…
Elle était haletante, et qui sait ?peut-être sincère !
Jean sans Peur se leva, lui aussi, et, la voixardente, les lèvres brûlantes :
– Vous me demandez pourquoi je me suisécarté de vous ! Isabeau, j’ai souffert, j’ai pleuré ;oui, moi, j’ai pleuré…
Il le croyait !
Il était sous le coup de la passion qui créedes mirages, mêle songe, mensonge, vérité, détruit la perspective,abat les points de repère, précipite au chaos les sentiments del’homme.
– Savez-vous pourquoi je vous aifuie ? râla-t-il en joignant les mains. On dit…
Il s’arrêta, recula. Vraiment, la jalousiegrondait en lui.
– Que dit-on, voyons ? sourit lareine.
Et il se fût damné pour ce sourire.
– Le duc d’Orléans… bégaya-t-il.
Elle éclata de rire, à demi renversée enarrière.
– On dit donc, reprit-elle, que le frèredu roi a eu mes faveurs[13]. C’estjuste, que n’a-t-on pas le droit de dire de la reine qui passe pourappeler dans la couche royale jusqu’à son capitaine des gardes,cette brute de Bois-Redon !
– Madame… frémit Jean sans Peur.
– Laissez donc, interrompit-elle avec unsuprême dédain. Le duc d’Orléans, ce n’est pas assez. On dit aussiHélion de Lignac. Vous le connaissez. Demandez-lui. On dit aussi leduc de Berry. Mais celui-là est discret, ne lui demandez rien. Ondit aussi Savoisy, la Tremoïlle, Coucy, Châtillon, Puisieux, – etdans un éclat de rire terrible : on dit aussi Capeluche, oui,pourquoi pas ? Capeluche ! Entendez-vous !l’exécuteur des hautes œuvres ! Capeluche que j’ai trouvé sibeau le jour d’une exécution par la hache que je lui ai fait toutde suite savoir ! On dit…
– Grâce, madame ! rugit Jean sansPeur, la main à la poignée de sa dague.
– Voici ce qu’on ne dit pas, reprit toutà coup Isabeau d’un accent d’incomparable fierté. Voici ce que nulne dira de la reine, pas même vous : c’est qu’Isabeau deBavière n’a aimé qu’un homme dans sa vie, qu’à cet homme elle s’estofferte avec tout son cœur, que cet homme lâche et menteur a fuiaprès s’être engagé à elle par serment, que dis-je ! par lachaîne d’une effrayante complicité, et que depuis ce temps, Isabeauveuve… entends-tu ! veuve ! Isabeau a tellement pris leshommes en horreur et détestation qu’elle préférerait choisir sesamants parmi les fauves des cages royales plutôt que de subir lahonte d’appartenir à l’un de ces hommes, manant, bourgeois,bourreau, prince ou roi !…
Jean sans Peur tomba sur les genoux, baissa lefront jusqu’à lui faire toucher le tapis, et cria :
– Écrasez-moi !…
– Debout ! fit rudement Isabeau.Songez donc que si l’on nous voyait ainsi, on ajouterait votre nomà l’interminable liste ! Je ne veux pas, moi ! Capeluche,oui, soit ! Mais Jean sans Peur, ah ! non !…
Et comme il obéissait, comme il se relevait,livide, glacé, cinglé au sang par cette admirable apostrophe,brusquement, elle s’abattit dans ses bras et se prit àsangloter.
C’était le trait final. Trait de génie de laplus étonnante tragédienne qui ait paru sur la scène du monde. Etencore une fois, qui sait si par auto-suggestion elle n’était passincère à cette minute ? Quoi qu’il en soit, leur but, à tousdeux, était atteint. Elle avait fait venir Jean sans Peur pourtenter de l’armer encore à son service, et Jean sans Peur selivrait pieds et poings – cœur et corps, force et pensée, commeelle avait jadis exigé. Quant à lui, il était venu dans le vagueespoir qu’Isabeau pouvait être encore, peut-être, l’instrument deson ambition – et Isabeau, maintenant, lui disait :
– Cet homme qu’on dit que j’aime, je veuxqu’il meure ! Je sens, je vois que vous ne croyez à aucun desautres, mais que celui-là…
– Orléans est mon ennemi mortel, dit Jeansans Peur d’une voix assombrie.
– Il est donc naturel que son nom vousait frappé plus que celui des autres.
– Oui. Je le haïssais sans savoirpourquoi. Je croyais seulement détester en lui le rival de mapuissance, l’homme qui régit le royaume – je haïssais en lui…
– Mon amant ! Eh bien, je vous lelivre.
– Oh ! fit avidement le duc deBourgogne, si cela était ! S’il pouvait se faire que vous lehaïssiez, vous aussi ! Par le Christ, je jure qu’alors…
Isabeau de Bavière sourit :
– Ne jurez rien. Je ne hais pas Louisd’Orléans. Mais vous le haïssez, vous. Et cela suffit. Il est votreennemi. Donc, il devient le mien. « Entre vous et moi, rien devivant !… » Vous soupçonnez Orléans. Eh bien, périsseOrléans ! Prenez garde ! je ne parle pas en vain. Vous meforcez à condamner cet homme. Je le condamne. C’est vous qui devezexécuter la sentence. Prenez garde ! Car si cette fois encorevous reculiez, si vous aviez peur encore, je croirais…
– Louis d’Orléans mourra ! grondaJean sans Peur transporté.
– Oui, dit-elle lentement, que Louisd’Orléans tombe puisqu’il s’est mis en travers de votre chemin,puisque vous le haïssez… rien de vivant entre vous et moi !Mais il ne faut pas que vous soyez soupçonné. Ni vous, ni aucunhomme à vous ne doit être accusé… Me comprenez-vous ?
– J’entends, dit Jean sans Peur. Et telest aussi mon avis. L’affaire sera promptement menée sans que nimoi ni aucun des miens n’y paraissions.
– Quelque bravo bien stylé, bien payé…oui : c’est le mieux. Et pour que Paris ne puisse voussoupçonner, pour que nul ne puisse même penser qu’Orléans est tombésous les coups de Bourgogne…
Elle s’arrêta, médita plus profondément.
– Ceci sera plus difficile, dit Jean sansPeur attentif.
Ils échangeaient ainsi d’une voix basse etcalme des paroles de crime. Ils s’étudiaient.
– Oui, c’est cela ! dit soudainIsabeau : une réconciliation publique, éclatante ; ilfaut que la mort suive de près cette réconciliation ; de siprès que nul n’ait la pensée d’imaginer que Louis d’Orléans esttombé sous les coups de son nouvel ami.
Le duc de Bourgogne frissonna. Il se penchait,sur cette âme féminine et reculait devant l’abîme de ruse férocequ’il entrevoyait. Il reculait simplement parce qu’il avait peurpour lui-même. Cependant, si le conseil d’Isabeau lui prouvaqu’elle n’avait pas seulement l’énergie d’un chef de guerre, maisaussi toute l’astuce d’un espion, il convint que ce conseil étaitbon, – et il l’adopta. Isabeau continuait :
– Ce n’est pas tout. Il faut que Pariss’accoutume à vous considérer comme un sauveur. Vous avez récemmentfort bien joué ce rôle. Vous devez vous y tenir. Or, Paris en cemoment est inquiet de mon absence et croit que je prépare quelquebon coup de traîtrise contre lui. Eh bien, vous serez l’homme quisauve et rassure Paris, l’homme, qui ramène la reine à l’HôtelSaint-Pol… Je vais me rendre secrètement au château de Beauté. Noussommes à mardi. Venez vendredi matin à ma rencontre, jusqu’àVincennes. Vous m’y trouverez avec une faible escorte, et meramènerez dans Paris.
Isabeau, alors, de son regard mortellementsérieux, fixa Jean sans Peur.
– Vous le voyez, dit-elle, je m’abandonneà vous. Un homme se levait entre vous et moi : je le condamneà mort. Mais vous, de votre côté, prenez garde ! Si quelquenouvelle Laurence d’Ambrun…
Isabeau n’acheva pas. Un geste d’une sauvageénergie traduisit la menace. Et. Jean sans Peur frissonna :l’image d’Odette de Champdivers s’évoquait en lui, et il secriait :
– Mais je l’aime, moi ! Cette fillequ’elle condamne et qu’il va falloir que je tue, insensé, jel’aime ! Eh bien, périsse Odette, de Champdivers. Jem’arracherai le cœur, mais je serai Roi !
À la suite de ce traité d’alliance concluentre Isabeau et Jean sans Peur, un double événement étonnaParis.
D’abord la réconciliation des ducs d’Orléanset de Bourgogne.
Et pour comprendre l’étonnement des bourgeois,il faut savoir que, dans la semaine qui venait de s’écouler,l’évêque de Liège, à marches forcées, avait amené trois millehommes au duc de Bourgogne, que de Savoie et d’Autriche, il luiétait venu huit mille mercenaires, ce qui portait à dix-sept millecombattants l’armée dont il disposait.
Ceci explique peut-être aussi l’attituded’Isabeau – et aussi la facilité avec laquelle Louis d’Orléansaccepta une réconciliation qui lui faisait horreur.
Bref, tous ces gens d’armes s’en retournèrentbrusquement comme ils étaient venus, le camp du Pré-aux-Clercs futlevé ; en présence d’une immense assemblée, après une messesolennelle, le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans, sur l’autel deNotre-Dame, se jurèrent « bonne amour etfraternité ».
Le deuxième événement fut la rentrée de lareine Isabeau en son palais de l’Hôtel Saint-Pol.
Elle y fut ramenée un beau matin par Jean sansPeur, qui alla la chercher au château de Beauté. Les bourgeois,persuadés que le duc de Bourgogne avait habilement et généreusementévité à Paris les désastres d’une guerre civile, cessèrent dès lorsde le tenir en suspicion et le considérèrent comme le chef natureldu parti populaire.
Ce matin même où Jean sans Peur alla, non paschercher la reine au château de Beauté-sur-Marne, comme on le crutdans Paris, mais simplement l’attendre près de Vincennes, commeelle le lui avait ordonné, ce matin-là, donc, le chevalier dePassavant s’approchait de la capitale.
Sa campagne d’un mois à travers les paysd’Île-de-France, de Valois, de Picardie, de Normandie l’avaittransformé ; il n’était plus ce maigre et pâle fantôme sortide cette tombe qu’on appelait la Huidelonne ; l’air et laliberté avaient coloré son fin visage un peu narquois ; lesomelettes picardes, les poulardes des auberges normandes, les vinsd’Île-de-France lui avaient rendu raisonnable apparence. Voiciquelle était à cette époque la situation morale, du chevalier dePassavant :
Il avait, la veille, au gîte, à peu près vidéle fond de son escarcelle.
Il n’appartenait à personne.
Il n’avait ni parents, ni amis.
Il n’y avait en lui aucun sentiment générateurde tristesse.
N’ayant donc à redouter ni les voleurs ni lamélancolie, rien ne pesant ni à son cœur ni à sa bourse, libre,seul au monde, sans souci de l’avenir, l’âme ferme, l’esprit sain,le corps alerte, l’imagination vagabonde, trouvant le soleiladmirable et la pluie charmante, émerveillé de vivre, émerveilléque la vie fût une si bonne chose, un bon cheval entre les jambes,une bonne rapière au flanc, le manteau et la plume au vent, sur laroute du retour, en cette claire matinée, trottait le chevalier dePassavant.
Il passa la Marne au bac de Nogent, etbientôt, gaîment, salua Paris d’un sourire.
Gaîment ? Sans doute.
La nouvelle de la mort de Roselys lui avaitporté un rude coup, c’est vrai. L’apparition d’Odette lui avaitcausé un éblouissement, c’est vrai. Mais l’espace et le tempseffacent les images. Roselys était en lui, mais lointaine dans lerecul des années, imprécise, à demi chimérique, un rêve d’enfancedont on sourit alors qu’on le chérit encore. Odette à peineentrevue était en lui, mais presque irréelle, improbable, si onpeut dire. Roselys était un joli crépuscule de teinte inexistante.Odette était une aube incertaine, encore insaisissable.
Pour tout dire, s’il y avait des êtres aumonde pour hanter la pensée du chevalier, c’était la reine Isabeau,l’ange qui, selon la version de Saïtano, avait recueilli la petiteRoselys et adouci ses derniers moments ; c’était le roiCharles qui lui avait, à lui, ouvert la porte de laHuidelonne ; c’était le duc d’Orléans qui, dans la bagarre duVal d’Amour, l’avait généreusement tiré d’un très mauvais pas. Àces trois-là, il se promettait d’offrir, vienne l’occasion, tout cequ’il possédait, c’est-à-dire sa vie ! Le plus beau chevalierdu monde ne peut donner que ce qu’il a.
Tout en remontant d’un claquement de langue letrot de son cheval, Passavant songeait :
– Si je réclame les biens du chevaliermon père, je me dénoncerai moi-même aux honnêtes sacripants enragésà mes trousses ; merci ; assez de Huidelonne ; assezde geôlier, bien que ce brave m’ait enseigné plus d’un bon tourd’escrime. Donc, je suis sans sou ni maille, sans logis, sansparents, sans amis. Que ferai-je ? Eh bien, je m’enrôlerai auservice de quelque puissant prince, et ce sera bien le diable si jen’arrive, à la pointe de l’épée, à m’assurer le gîte et lapitance.
Nous avons dit qu’il passa la Marne à Nogent,où il arriva vers les huit heures du matin. Ce ne fut pas sansavoir fait halte à l’auberge du Bac, sise au bord de la rivière, oùon lui fit manger de la petite friture qui était la renommée dupays – car, en ce temps, on dînait à neuf heures du matin.
Il laissa son dernier écu aux mains del’hôtesse qui, lorsqu’il se fut remis en selle, vint lui offrirpoliment le coup de l’étrier. Par-dessus le marché, elle lui donnaun bon conseil qui eut d’ailleurs le sort de tous les bonsconseils, c’est-à-dire qu’il ne fut pas suivi.
– Seigneur cavalier, dit-elle, allez-vousdonc à Paris ?
– À Paris, oui, ma belle hôtesse, fitjoyeusement le chevalier.
– Eh bien, reprit-elle, ce serait dommagevraiment, qu’un jeune gentilhomme de si bonne mine tombât sous lescoups des Écorcheurs qui infestent ces forêts. Faites donc undétour, si vous m’en croyez, joignez Saint-Denis et rentrez par laporte Montmartre. De ce côté-là, les chemins sont plus sûrs.
Passavant remercia de la main et du sourire –et piqua tout droit sur ces forêts qu’on lui signalait comme sidangereuses : d’abord parce que c’était son plus courtchemin ; ensuite parce qu’il ne croyait pas aux Écorcheurs, etenfin parce que, si Écorcheurs il y avait, il éprouvait comme unvague appétit de danger.
En ce temps, ces quelques bouquets d’arbresqu’on appelle forêt de Bondy, bois de Vincennes, bois deSaint-Maur, bois de Verrières et de Meudon, bois de Marly, forêt deSaint-Germain, ne formaient qu’une vaste futaie encerclant Parisd’une somptueuse ceinture de châtaigniers élégants, de hêtresséculaires, de bouleaux graciles et de chênes.
Passavant admirait les tours de Notre-Damequ’il apercevait par une trouée de forêt. Parfois aussi, son regardallait curieusement chercher à un millier de pas devant lui, unesorte de monstre informe qui se traînait sur la route ravinée, unebête hérissée de dards, aux écailles de laquelle le soleilaccrochait de soudaines lueurs, et qui dardait au ciel enmouvements spasmodiques une langue écarlate ; celacahotait ; cela disparaissait tout à coup à quelque détour,pour reparaître et disparaître encore.
Un temps de galop rapprocha le chevalier decette chose bizarre que façonnait son imagination, et il vit alorsque les écailles luisantes étaient les armures de douze hommesd’armes en groupe, les dards des lances, et la langue du monstreune oriflamme. Ces gens entouraient et escortaient une richelitière tendue de magnifiques étoffes. Aussitôt, l’imagination duchevalier plaça dans cette noble litière une jeune et belleprincesse, et cette image qu’il créa s’associa tout de suite àcelles de ces Écorcheurs dont l’hôtesse de Nogent avait voulu, lematin, lui faire peur. À ce moment, des cris retentirent :
– À l’aide ! criaient des voix. Aupillard ! Au feu ! Au truand !…
– Rendez-vous ! Bas leslances ! hurlèrent d’autres voix rudes.
– Oh ! fit le chevalier ébahi.Voici, ma foi, la litière attaquée. Voici bien lesÉcorcheurs !
Dès le premier cri d’appel, il avait pris legalop de charge…
Presque au même instant, du côté opposé,c’est-à-dire du côté de Vincennes, sortait une forte troupecomposée d’une centaine de cavaliers. Sans doute, elle avait vu,elle aussi, l’attaque de la litière. Et elle s’avançait d’un trotpesant qui résonnait sourdement sur le sol, en poussant son cri deralliement :
– Bourgogne ! Bourgogne !…
Cet escadron, en tête duquel flottait en effetla bannière de Jean sans Peur, le chevalier de Passavant ne pouvaitl’apercevoir. Dans cette demi-minute que dura son galop de charge,il eut la vision brève, notée en quelques images rapides, à peineesquissées, de la violente bagarre autour de la litière :trente ou quarante assaillants, hâves, déguenillés, déchirés, avecdes figures terribles, des yeux de loups, des bouches tordues parl’insulte, surgissant de tous les fourrés, armés de piques, depoignards, de haches ; puis la manœuvre, l’essai de manœuvredes douze hommes d’escorte tentant de faire front en un seulbloc ; puis un enchevêtrement furieux de gestes éperdus oùlances, haches, piques, jetèrent des éclairs ; un roulement dejurons, d’insultes, de plaintes, formant clameur ; puis,l’assaut triomphant des Écorcheurs, huit des gens d’armesdésarçonnés, étendus dans le sang, les quatre derniers en fuite, letourbillon des assaillants rués sur la litière sans défense, etdans cette litière, une femme debout, pâle, frémissante,dédaigneuse… ce fut une succession d’images frappant coup sur coupen une vingtaine de secondes le regard du chevalier qui, penché surl’encolure de son cheval, la rapière au poing, arrivait entempête.
– À nous ! À nous !Hourrah ! vociféra la clameur victorieuse des Écorcheurs.
– Hardi ! Hardi ! Passavant leHardi !…
La bande des Écorcheurs eut soudain lasensation d’une trombe qui passait, d’une rafale qui s’abattait surelle, de quelque chose d’irrésistible et de puissant qui faisaitune trouée dans ses rangs. Cinq ou six furent renversés. Déjà lachose était passée…
– Hardi ! Passavant leHardi !
Emporté par l’élan furieux, le chevalier neput s’arrêter qu’à vingt pas au delà. Dans le même instant, ilavait fait demi-tour, et la même manœuvre, il la recommençait enjetant son cri de guerre. Il revenait à la charge, fonçait droitsur la masse hurlante, un choc sonore se produisit, on entendit unhennissement éperdu, le cheval de Passavant s’abattit : cettefois, l’un des Écorcheurs, solidement campé sur ses jambes, avaitattendu la tempête ; un violent coup d’une barre de feratteignit au front la malheureuse bête.
Passavant sauta et se trouva debout.L’Écorcheur, renversé au choc, se releva et, tout deux, face à faceun dixième de seconde, se mesurèrent du regard, puis se ruèrentl’un sur l’autre, tandis que le hurlement de la bandes’élevait :
– À mort ! À mort !Écorchons-le !
Il y avait quelqu’un qui regardait cette scènepareille à un rêve de cauchemar.
C’était la femme de la litière.
Debout, haletante, l’œil en feu, elle semblaitaspirer le carnage. Elle regardait, oubliant peut-être qu’un seulcoup d’une de ces armes qui voltigeaient autour d’elle pouvaient latuer. Et ce regard tout plein d’éclairs ne quittait pas Passavant.Sans doute cette femme éprouvait à ce moment une de ces passionsqui tombent à l’improviste sur un être comme la foudre. Ellecomprimait son sein, et se murmurait :
– Le voici ! Voici celui quej’attendais ! Voici l’homme !…
Elle vit Passavant se retourner sur la bandedes Écorcheurs et tracer dans l’air, de sa rapière, un largedemi-cercle. Elle le vit saisir à la gorge celui qui avait abattuson cheval et, d’une poussée terrible, l’acculer, le porter jusqu’àun arbre. Une deuxième fois, elle vit la rapière tracer sondemi-cercle. Et deux ou trois hommes encore poussèrent unhurlement… Tout à coup, la bande se dissémina, disparut comme uneapparition qui s’évanouit, et il n’y eut plus que les ébrouementsde l’escadron de Bourgogne apparu soudain au détour de laroute.
– Taïaut ! Taïaut ! cria unevoix forte. Qu’on poursuive ces drôles !…
Les cavaliers, de tous côtés, s’élancèrentsous bois. Mais il paraît que les drôles en question connaissaientl’art des retraites subtiles : ils furent insaisissables, saufcelui qui était aux mains de Passavant. Le chevalier le tenaitcontre l’arbre. L’homme, vaincu, s’était croisé les bras etconsidérait son adversaire avec un farouche orgueil.
– Qui es-tu ? fit le chevalier quandil eut vu la fuite rapide des Écorcheurs.
– Le chef. Sans l’arrivée des damnéssuppôts de Bourgogne, vous eussiez passé un mauvais quart d’heure.La litière était à nous. De quoi vous mêlez-vous ? Allons,faites-moi pendre, et que cela finisse.
Déjà cinq ou six cavaliers de Bourgognes’avançaient, et la voix forte ajouta :
– Qu’on prépare une bonne corde, etbranchez-moi ce truand !
– Pour ce que tu viens de dire, fitPassavant, tu mériterais d’avoir ma rapière dans la gorge. Meprends-tu pour un pourvoyeur de bourreau ? Allons,détale !
Le prisonnier jeta un indéfinissable regardsur le jeune homme qui lui parlait ainsi. Il y avait surtout de lastupeur dans ce coup d’œil. Mais comme les cavalierss’approchaient, il se secoua, éclata de rire, se jeta d’un bonddans un fourré voisin.
– Tenez-le ! Ne le lâchez pas !crièrent à Passavant les cavaliers qui s’élançaient.
Mais déjà Passavant se retournait vers soncheval qui, péniblement, s’était remis debout. Quant au chef de labande, il va sans dire qu’on ne put le trouver. Passavant s’étaitapproché de la bête qui avait reçu la masse en plein front. Il serassura en constatant que le cheval n’avait eu qu’un accès devertige causé par le coup, et que déjà, il s’ébrouait.
– Bon ! fit joyeusement Passavant,ces coups-là tuent tout de suite, ou guérissent. Allons, mon brave,tu en reviendras.
Alors seulement, il leva les yeux sur la femmede la litière… Il tressaillit, pâlit un peu, s’inclina comme si unvent d’admiration l’eût courbé tout frémissant : il venaitd’éprouver l’impression de beauté.
Jean sans Peur, à ce moment,prononça :
– Mort du Christ ! Voilà unbrave ! Vous avez, jeune homme, vous avez sauvé la vie d’uneillustre princesse. Demandez votre récompense, et ne craignez pasde trop demander.
– Certes ! dit la princesse d’unevoix qui tremblait, mais non de peur.
Ces mots détruisirent le charme. Passavant seredressa :
– Ma foi, dit-il, j’ai vu qu’on attaquaitune litière, et la main m’a démangé.
– Quelle charge ! interrompit le ducen jetant un regard d’admiration au chevalier. Je vous ai vu entrerdans la masse comme un coin de fer ! Quels coups ! Lepoitrail du cheval, l’homme, l’épée, tout cela n’était qu’untourbillon ! Ah ! madame, vous inspirez un rude courage àquiconque vous a vue !
– Mais, dit tranquillement le chevalier,je n’avais pas eu l’honneur de voir Mme laprincesse. Je ne mérite guère la récompense qu’à ce titre vousm’offrez. Les Écorcheurs eussent-ils attaqué une mendiante que jeme fusse cru forcé de tirer l’épée. Et vous, monsieur ?
Le duc de Bourgogne n’eut pas l’air d’avoirentendu la question. Il étudiait Passavant. Il admirait cette finesilhouette souple, toute en nerfs. Sûr de sa force étonnante, sûrde son courage, il voyait aussi avec une secrète satisfaction quela physionomie du jeune homme semblait refléter plutôt une sorte debonhomie naïve : un homme facile à acquérir.
– Si je ne me trompe, songea-t-il, c’estlà une heureuse rencontre… pour moi. – Monsieur, reprit-il à hautevoix, je suis le duc de Bourgogne. Et vous, comment vousnomme-t-on ?
– Chevalier de Passavant, monseigneur,dit le jeune homme en s’inclinant.
Jean sans Peur et la princesse de la litièretressaillirent légèrement. Ils échangèrent un coup d’œil qui, sansdoute, évoqua un drame enseveli depuis des ans au fond de leursconsciences, car ils pâlirent.
– Passavant ? reprit le duc d’unevoix altérée. Attendez donc. J’ai connu autrefois un chevalier dece nom. On l’appelait Passavant le Brave. Seriez-vous de safamille ?
« Cher ami, se dit le chevalier, c’estici le moment de ne pas t’arrêter toi-même et te traîner à la tourHuidelonne. Diable, tu la connais trop. Un peu de variété ne nuitpas. Reste donc libre, cela te changera. » – Monseigneur,fit-il, j’ai fort entendu parler dans mon enfance du Passavant enquestion. C’était un brave, en effet.
– Et qui vous en a parlé ? dit leduc dont le regard se chargeait de soupçons.
– Mon propre père, fit le chevalier avecune si admirable tranquillité que cette fois Jean sans Peurcommença à se rassurer. Passavant le Brave était le chef de labranche aînée, monseigneur. Je ne suis, moi, après mon père, que lechef de la branche cadette.
Le duc de Bourgogne et la princesseéchangèrent un nouveau regard qui voulait dire :
– La tour Huidelonne a fait sonoffice…
Ils respirèrent. Et d’ailleurs, il faut ledire, ils n’avaient gardé qu’un bien pâle souvenir de cet enfantjadis entrevu. Le nom de Passavant brusquement jeté dans leursouvenir en avait une seconde éclairé les bas fonds, comme cestorches qu’on jette dans un puits. La torche s’était éteinte. Denouveau les ténèbres envahissaient le puits…
– Mais, reprit la princesse, vous êtesgentilhomme, monsieur. Et ce nom de Passavant m’est inconnu, à moiqui connais toute la noblesse de Paris.
« Tiens-toi bien, cher ami !… »– Madame, c’est la première fois que je viens dans la grandecapitale. J’ai passé mon adolescence en de lointains paysétrangers.
– Et vous y venez sans doute pour fairefortune ? dit la princesse avec son sourire le plus engageant.Si cela est, il ne tiendra qu’à vous de réaliser vos rêves les plusambitieux.
Passavant salua.
– Je m’en charge, moi ! ajouta leduc de Bourgogne.
« Oh ! oh ! se dit lechevalier, je me suis laissé conter que la fortune n’a qu’uncheveu. Et voici qu’elle m’en présente au moins deux. L’un de cescheveux s’appelle Bourgogne. L’autre… je ne sais pas encore. Auqueldois-je m’accrocher ? Ma foi, je déciderai cela à pile ouface. »
– Où logez-vous à Paris ? repritJean sans Peur. Où est votre hôtel ?
– Mon hôtel, monseigneur ? fit enriant le chevalier. Jusqu’ici je n’ai eu à moi que l’hôtel de laBelle-Étoile, noble hôtel, monseigneur, ce n’est pas moi qui endirai du mal. Pour être bref, je n’ai pas de logis à Paris. Mais onm’a indiqué certaine auberge où je compte me gîter en attendant quecette fortune dont vous aviez la gracieuseté de me parler, madame,vienne m’y prendre par la main et me conduire à quelque demeureplus digne d’abriter l’héritier des Passavant.
– Par Notre-Dame, voilà qui est bien dit,s’écria Jean sans Peur. Dites-moi donc quelle est cette auberge oùvous comptez prendre gîte, et vous aurez de mesnouvelles !
– C’est l’auberge de la « TruiePendue », sise dans la rue Saint-Martin.
Pour la troisième fois, la princesse et le ducde Bourgogne se regardèrent en tressaillant. L’auberge de la« Truie Pendue » était située juste en face du logisPassavant. Mais, comme s’il eût deviné la vague inquiétude quinaissait chez eux, le chevalier ajouta :
– Je me suis d’autant mieux décidé pourcette auberge, outre ses qualités hospitalières, qu’on m’a assuréqu’elle se trouve à proximité de l’hôtel Passavant jadis habité parl’illustre chevalier dont vous me parliez. En me logeant près de lademeure qui a contenu tant de bravoure et de loyauté, je me figureque l’ombre de Passavant le Brave protégera mes efforts. Or,monseigneur, c’est déjà quelque chose que d’être protégé par uneombre !
– C’est bien, jeune homme, dit Jean sansPeur. Mais moi, c’est une autre protection que je vous offrirai.Par le temps qui court, les ombres sont peu redoutables…
– Qui sait ? murmura le chevalier,mais si bas que nul ne l’entendit.
Alors, la dame de la litière fit un signe.
L’escadron des Bourguignons se disposa enordre de route. Jean sans Peur fit au chevalier un dernier gesteplein de promesses et se plaça près de la litière.
– En avant ! cria-t-il.
– Monsieur, dit la princesse au moment oùle véhicule allait s’ébranler, je veux vous remercier comme vous leméritez. Venez donc me trouver en mon logis dès demain à dix heuresdu soir.
– Qui aurai-je l’honneur dedemander ? fit le chevalier ébloui.
– Vous direz votre nom aux gens de laporte et on vous conduira à moi.
– Et où devrai-je me rendre ?
– À l’Hôtel Saint-Pol…
Et la litière se mit en route. Le chevalier dePassavant demeurait sur place, pétrifié, écrasé par ce nom qu’onvenait de lui jeter ! l’Hôtel Saint-Pol ! Untressaillement l’avait agité de la tête aux pieds. Et il avaitsenti se glisser le long de son échine ce froid précurseurd’épouvante, ce même froid qu’autrefois il avait éprouvé lorsqu’onl’avait poussé dans son cachot…
Quand il se redressa, tout frémissant, toutpâle de ses pensées, il vit l’escadron qui disparaissait dans ungrondement de feu et d’acier entrechoqués, entourant la litière dela dame inconnue.
– L’Hôtel Saint-Pol ! murmura-t-il.L’Hôtel Saint-Pol… la Tour Huidelonne… merci ! Je n’irai pas.Ce duc de Bourgogne, autant que j’en ai entendu parler, est un desplus puissants personnages du temps. Cette princesse qui habitel’Hôtel Saint-Pol ne peut être qu’une très haute dame de la cour,et puissante, elle aussi… Et elle est bien belle. D’où vient doncque leur aspect à tous deux m’a glacé et, comme la vue des reptilesa quelquefois fait faire un écart à mon cheval, me donne envie dereculer ?… Non, non, pas d’Hôtel Saint-Pol, plus de tourHuidelonne !
Tout à coup, et comme il prenait cetterésolution, son cœur se mit à battre avec violence. Il baissa latête. En lui, une image venait de se lever, si resplendissante dejeunesse et si gracieuse qu’il lui sembla que soudain le soleilvenait de se lever.
Et c’était celle qui lui était apparue dansson cachot lorsque, désespéré de ne pouvoir même pas mourir, ilavait senti la folie envahir son cerveau.
C’était Odette…
Le chevalier de Passavant redressa la tête,comme s’il eût défié d’invisibles ennemis.
– J’irai ! dit-il. Demain soir, àdix heures, je me présenterai à l’Hôtel Saint-Pol.
Ce jour-là, vers midi, c’est-à-dire deux outrois heures après le dîner, Thibaud Le Poingre, maître del’auberge de la « Truie Pendue », passait en revue sonauberge, son royaume, son armée, en vue de souper, et, de sa voixcourte, éraillée, qui semblait rouler sur un petit rire en dedanscomme un ruisseau sur des cailloux, donnait ses ordres :
– Allons, la Boulgreuse, qu’on me fassereluire ces cuivres, ces brocs d’étain.Ventre-Joye-Saint-Denis ! ce sont nos armes à nous. Et cesgobelets, Agnès, quel écolier voudrait y boire ? Allons,Marion, et toi, jolie Pervenche, et toi, Lubin, gros balourd, ettoi, Perrinet, grand escogriffe du diable qu’on me frotte cestables et ces escabeaux, que tout flambe, luise, reluise,étincelle ; ah ! Ventre-Joye, vive la joie, mes enfants,quand tout sera prêt, nous viderons ensemble une bonne double pintede mon hypocras. Tiens ! Pourquoi pas ? Nous ne sommes nimoines, ni écoliers, ni capitaine, mais nous avons un gosier et unepanse tout comme ces bougres-là !
Et il fallait voir Perrinet, Lubin, Agnès,Pervenche, Boulgreuse, toute l’armée se ruer à la besogne. Aussi,merveilleuses étaient les salles et flambantes de propreté, leursbrocs d’étain alignés sur les tables aux pieds tors, leurs murstapissés de vaisselles miroitantes.
Puis, Thibaud passait dans la cuisine, et là,sa face aux mille joyeusetés devenait grave. La cuisine, c’était lecabinet royal où se tenait en permanence un conseil composé de safemme, experte aux sauceries, de deux cuisiniers, d’une marmitoneet d’un marmiton. Là, Thibaud donnait ses ordres, goûtait,conseillait, approuvait ou désapprouvait d’un signe, réparait tellemaladresse par une pincée d’épices, surveillait la parfaite cuissond’un pâté d’anguilles, donnait le coup d’œil du général auxpâtisseries.
Ce jour-là, donc, vers midi, son inspectiongénérale étant terminée, et les buveurs commençant à affluer –gentilshommes, écoliers, moines, hommes d’armes pêle-mêle – maîtreThibaud Le Poingre se tenait sur le pas de sa porte accueillantd’un grand salut le gentilhomme hautain, d’un geste bénisseur lemoine papelard, d’un va-t-en au diable l’écolier à bourse plate,trouvant pour chacun le mot et l’attitude qui convenait, changeantde figure et de physionomie avec la remarquable facilité d’unProtée, mais conservant quand même cette mine joyeuse qui étaitpeut-être la cause première et à la fois la cause finale de safortune.
– Tiens, Jacquemin Gringonneur !Ah ! ah ! eh bien, nous allons rire, pour le coup !Il y avait longtemps ! Entrez, maître, entrez ! vous etvos cartes ! – Salut à messire Guillaume de Scas. Monseigneurde Guines et de Courteheuse, je suis votre humble valet – Ah !seigneur d’Ocquetonville, quel honneur pour ma pauvre auberge, quevous n’avez pas honorée de votre présence depuis tout près devingt-quatre heures ! Allons, bon ! Mes troisinséparables buveurs d’hydromel ! Bruscaille !Bragaille ! Brancaillon ! Entrez, entrez, mesbraves ! il y en a pour tous, et quand il n’y en a plus, il yen a encore. Ah ! nous allons rire,Ventre-Joye-Saint-Denis !…
Gringonneur, déjà, allongeait ses longues etmaigres jambes sous une table, et nasillait :
– Un pot de cervoise, laBoulgreuse ! Et vite, ou Dieu me damne ! J’ai l’enferdans le gosier, par la jupe à Juno ! car je sors de chez letrésorier royal !
À une autre table, s’installaient Bruscaille,Bragaille et Brancaillon, et à la servante accourue, ils disaientsimplement en chœur :
– De l’hydromel !
Cependant que d’Ocquetonville, Scas,Courteheuse et Guines entraient dans une salle particulière dontils laissaient la porte ouverte et tiraient de leurs manteaux desdés et des cornets.
– De là, dit d’Ocquetonville, nousverrons arriver celui que nous devons amener à Mgr le duc… uneperle, un paladin, un preux ! ricana-t-il en vidantrageusement son gobelet.
– D’ici, disait Bruscaille, nous nepouvons manquer de voir, venir ce gentilhomme que nous a recommandénotre puissant maître Jean sans Peur. Attention ! Nous avonsl’autre jour failli laisser nos oreilles entre ses mains quand il afallu avouer que le fameux gaillard de la Cité était introuvable.Il s’agit cette fois de nous réhabiliter en suivant partout où ilira ce brave qui, paraît-il, manie l’épée comme Roland lepreux.
– Comme Roland, c’est possible, ditBrancaillon, mais comme moi…
À ce moment même, maître Thibaud Le Poingresaluait des mille sourires de sa face rubiconde un jeune cavalierqui mettait pied à terre devant l’auberge de la « TruiePendue » : le chevalier de Passavant !
Le chevalier avait bonne mine ; ThibaudLe Poingre prétendait reconnaître à un denier près l’état d’unebourse, rien qu’au sourire du possesseur de cette bourse. Il paraîtdonc que le sourire de Passavant lui inspira une confianceillimitée.
– Holà ! cria-t-il, holà, l’Éveillé,vite, à l’écurie le noble destrier de ce gentilhomme étranger quenous envoie le ciel !
– Là, là, doucement, fit le chevalier,tandis que le valet d’écurie s’emparait de son cheval. D’abord, jene suis pas étranger pour vous, maître Le Poingre…
– Votre Seigneurie daigne meconnaître ! s’écria Thibaud.
– J’ai logé un jour chez vous, voici unmois de cela. Mais n’y eussé-je logé qu’une heure, et douze ans sefussent-ils écoulés, vous avez une figure qu’on n’oublie pas.
– Ah ! monseigneur !…
– Vous êtes resté le même, sauf que voscheveux ont blanchi.
– Depuis un mois ? fit Thibaudeffaré.
– Non… depuis douze ans. Mais jem’entends. Ensuite, maître, ce n’est pas le ciel qui m’envoie àvous, mais bien plutôt le diable à la queue de qui je suisattaché…
– Ah ! ah !… Eh bien, soit, mongentilhomme. Si vous tirez le diable par la queue, je suis sûrqu’un gaillard de votre trempe finira par la lui arracher. Et puis,vous avez une façon de parler qui m’a touché. Entrez donc, moncapitaine. Crédit est mort. Mais pour vous, Ventre-Joye, je leressuscite !
Passavant n’avait pas attendu l’invitation. Ilétait déjà dans la salle, cherchant des yeux une bonne place pour ydîner d’abord, car il mourait de faim, et ensuite pour réfléchir àson aventure du bois de Vincennes. Comme il laissait ainsi errerson regard, tout à coup, il tressaillit et d’un geste rapide,assura sa rapière : ce regard, à travers une porte ouverte,venait de tomber sur les quatre séides du duc de Bourgogne :Ocquetonville, Scas, Courteheuse et Guines. Il reconnut tout desuite Ocquetonville.
– Mon homme du Val d’Amour, fit-il entreles dents. Oh ! oh ! mais il me semble qu’il me regardefort. Allons, c’est ici la suite de l’algarade…
Ocquetonville, en effet, examinait lechevalier. Mais ni lui, ni ses compagnons ne reconnaissaient lerude escrimeur qui les avait tous marqués à la figure. Ilsl’avaient à peine vu. Et son voyage l’avait transfiguré. Seulement,à la description que leur en avait faite Jean sans Peur, ilscroyaient reconnaître celui vers qui ils étaient députés.
– Ma foi, continuait Passavant, ils ontla balafre, bien pâlie, c’est vrai… Mais je reconnais ma signature…Ils se lèvent… ils viennent à moi… diable !
Les quatre s’avançaient. Ils s’inclinèrentdevant le chevalier qui rendit un bref salut.
– Monsieur, dit Ocquetonville,seriez-vous, d’aventure, le chevalier de Passavant ?
– Je le suis. Et vous, messieurs, quiêtes-vous ?
Les quatre saluèrent plus profondément que lapremière fois, et Ocquetonville reprit :
– Chevalier, ces gentilshommes qui ontl’honneur de vous saluer sont : M. le vicomte deCourteheuse, M. le baron de Scas, M. le comte de Guines,et votre serviteur, baron d’Ocquetonville.
À chaque désignation, il y eut de part etd’autre un salut exécuté selon les règles. Passavant se tenait surses gardes, l’œil au guet, la main prête.
– Et maintenant que nous nous connaissonsun peu mieux, dit-il, que désirez-vous de moi, messieurs ?Pour quoi que ce soit, je me déclare à votre entièredisposition.
– Monsieur, dit Ocquetonville, Mgr le ducde Bourgogne, notre maître, qui vous a rencontré ce matin dans laforêt, du côté de Vincennes, nous a informés que nous aurions leplaisir de vous rencontrer en cette auberge, et nous a engagés àsolliciter la faveur de votre amitié. En conséquence, ces messieurset moi, nous nous trouverions fort honorés si vous vouliez bienprendre place parmi nous à cette table.
Passavant sourit, et songea :
– Me faire abreuver par eux après lesavoir étrillés, ce serait un peu cruel. – Messieurs, dit-il, toutl’honneur est pour vous et j’accepte votre invitation, mais j’ymets une condition.
– Et laquelle ? s’écrièrent lesquatre jeunes gens.
– C’est que je payerai l’écot.
Étonnés, ils se consultaient encore du regardque déjà, il pénétrait dans la petite salle et indiquait à chacunsa place.
– Maître Le Poingre, dit-il à l’hôteaccouru, ces gentilshommes sont mes hôtes. Faites-nous dîner commedes princes, si tant est que les princes aient le goût meilleur etl’estomac plus solide que nous.
Thibaud Le Poingre eut une hésitation biennaturelle après ce que le chevalier, avec sa naïve bonhomie, luiavait laissé entendre de l’état de sa bourse. Mais cette hésitationdura peu. En effet, Passavant s’approcha de lui, et, paisiblement,à l’oreille lui glissa ces mots :
– Mon cher hôte, je vous donne dixminutes pour préparer un dîner royal. À la onzième minute, si latable n’est pas servie, je vous préviens que je mets le feu à votreauberge, que je vous embroche et vous fais rôtir au brasier, niplus ni moins que la truie de votre enseigne.
Thibaud Le Poingre regarda le chevalier dansles yeux, comme pour voir si la menace était sérieuse. Il paraîtqu’elle l’était.
– Ventre-Joye ! murmura-t-il encourant à ses fourneaux. Quel enragé est-ce là ? Ouf !Son regard m’a mis la petite mort à l’échine.
À ce moment, un nouveau personnage entraitdans l’auberge, et voyant le groupe formé par les gens deBourgogne, s’avança, inclina sa haute taille, et dit :
– Est-ce que Monsieur ne serait pasM. le chevalier de Passavant ?
– Bois-Redon ! grondaOcquetonville.
– Le chien de la reine ! murmuraCourteheuse.
Bois-Redon échangea avec les Bourguignons unregard mortel, puis affectant d’ignorer leur présence, salua denouveau le chevalier qui, tout ébahi, lui répondait :
– C’est moi, monsieur. Est-ce que vousvenez aussi m’inviter à dîner ?
– Non, monsieur, dit Bois-Redon. Je viensde la part d’une noble dame qui eut affaire à vous, ce matin, nonloin de Vincennes.
Passavant se sentit frémir.
– Oh ! s’écria Scas, et qui estcette dame dont le duc ne nous a pas parlé ?
– Chevalier, reprit Bois-Redon sans mêmedonner signe qu’il eût entendu, cette noble dame m’a chargé de vousrappeler que vous devez demain à dix heures du soir vous présenter…où vous savez. C’est moi-même qui aurai l’honneur de vous attendre,et de vous conduire. Quelle réponse dois-je rapporter ?
Le chevalier de Passavant, d’une voix ferme,et cette fois sans hésitation, répondit :
– J’y serai, monsieur !
Et en même temps, il eut comme un frisson. Ilcomprit qu’il eût presque voulu reprendre cette parole. Mais ilétait trop tard. Bois-Redon s’inclinait devant lui et sortait.
En traversant la salle commune, le capitainedes gardes d’Isabeau fit un signe à Jacquemin Gringonneur, quibuvait en philosophe isolé.
Le peintre qui dessinait les cartes aveclesquelles le roi Charles aimait à jouer répondit par un autresigne.
Et Bois-Redon s’en alla.
Nous décrirons d’un seul mot le repas offertpar le chevalier : il fut royal. C’est-à-dire, surtout, que lenombre des plats y fut effrayant. Il va sans dire qu’au cours de cerepas, Guillaume de Scas chercha à griser le chevalier, mais ce futlui qui dut s’avouer vaincu. Les louanges du duc de Bourgognefurent chantées à tour de rôle par chacun des quatre fidèles deJean sans Peur, l’un vantant sa générosité, l’autre sa puissance,tant et si bien que Passavant finit par dire :
– Messieurs, je cherche un seigneur auservice de qui je puisse engager mon épée qui s’ennuie fort. Je nevois pas pourquoi ce ne serait pas Jean de Bourgogne. Ainsi donc,messieurs, je vous assure que je l’irai voir en son hôtel. N’enparlons donc plus, et buvons.
– Parfaitement, dit Scas. Buvons. Et,quant au jour et à l’heure où vous pourrez vous entendre avec notrepuissant maître, lui-même vous les dira.
– Et quand ?
– Demain soir.
– Et où ?
– À l’Hôtel Saint-Pol.
L’Hôtel Saint-Pol ! Ce nom revenait donc,fatidique et sombre, dans la destinée du chevalier de Passavant,qui s’était bien juré de s’écarter le plus possible de ce domaineoù s’érigeait la tour Huidelonne ! Ce nom jeté ainsi parGuillaume de Scas vint l’assombrir comme une menace. Mais, secouantles idées funèbres qui montaient à son cerveau, il leva songobelet, eut un rire de défi et dit :
– Messieurs, à l’Hôtel Saint-Pol !…C’est là que nous nous retrouverons tous !
– Oui, oui ! dirent les quatre d’uneseule voix. À l’Hôtel Saint-Pol !
Ocquetonville et ses compagnons avaient cequ’ils voulaient : une promesse ferme du chevalier dePassavant. Ils levèrent donc le siège, et, après forces sermentsd’éternelle amitié, se retirèrent. Ocquetonville, en traversant lagrande salle, fit le même signe de recommandation qu’avait faitBois-Redon. Seulement, au lieu d’aller à Jacquemin Gringonneur, cesigne s’adressa à Bruscaille, Bracaille et Brancaillon quicontinuaient à boire de l’hydromel. Au geste impérieuxd’Ocquetonville, Bruscaille répondit par un clignement des yeux quivoulait dire : Soyez tranquille !
Le chevalier de Passavant une fois seul appelaThibaud Le Poingre.
– Votre dîner était charmant, dit-il.Mais ce n’est pas tout. Il me faut maintenant une bonne chambre,car je ne vous cache pas mon intention de m’établir chez vousjusqu’à nouvel ordre.
Thibaud ne fit pas la grimace. Ou, s’il lafit, ce fut en dedans.
– Votre Seigneurie m’honore, dit-il.Oserai-je seulement lui demander ce qu’elle entend par ce terme unpeu vague et peu usité dans le commerce : jusqu’à nouvelordre ?
– C’est-à-dire jusqu’à ce que j’aie faitfortune, dit le chevalier de son ton narquois.
Thibaud avait de la finesse. À la réponse duchevalier, il prit une physionomie des plus larmoyantes et des plusdésolées.
– Eh bien ? qu’avez-vous donc ?fit le chevalier.
– Je pleure, mon gentilhomme. Car si vousme dites que vous ne prenez vos quartiers chez moi que jusqu’aujour où vous aurez fait fortune, je suis sûr de bientôt perdrevotre clientèle. Un homme comme vous, je m’en suis bien aperçutantôt, ne peut manquer d’attirer sous peu les faveurs de laFortune, et d’avance, je regrette votre départ de mon auberge.
– Allons, pas mal, fit le chevalier enriant. Mais je vous promets que, quand la fortune m’aura souri, jevous garderai ma clientèle et vous amènerai même des dîneurscapables d’apprécier votre talent.
Le Poingre parut goûter fort la perspective.Il essuya donc avec son tablier blanc les larmes de ses petits yeuxqui, il faut le dire, pleuraient tout naturellement, et, reprenantsa figure la plus joyeuse :
– Ainsi donc, Votre Seigneurie désire unechambre ? Nous avons justement au deuxième étage…
– C’est-à-dire sous les toits,hein ?…
– Oh ! de merveilleux toits en bonneardoise. Je disais donc que j’ai là un cabinet magnifique où VotreSeigneurie sera mieux logée…
– Que Job sur son fumier, maître Thibaud.Écoutez. Ma Seigneurie sera logée au premier étage, sur la rue,dans la meilleure chambre. Faute de quoi, Ma Seigneurie est décidéeà faire à votre ventre l’honneur de le perforer avec cette jolierapière. Soyez homme d’esprit jusqu’au bout, monsieur Thibaud LePoingre !
Comme tout à l’heure, Thibaud regarda lechevalier dans les yeux et dit :
– Eh bien ! oui, venez !
– Ventre-Joye ! dit Passavant.
Thibaud tressaillit d’aise et conduisit sonhôte au premier où il lui ouvrit une chambre qui, pour ne pas êtremagnifique, n’en possédait pas moins un excellent lit, un bonfauteuil, et le reste à l’avenant. L’hôte se retira en fermant laporte, et presque aussitôt cette porte se rouvrit pour livrerpassage à un grand diable dégingandé, haut sur pattes, tout enlongueur, avec de longues jambes, un long buste, un long cou, commele héron de La Fontaine. En sus de toutes ces longueurs, il avaitune longue rapière qui battait ses mollets décharnés. Passavant,les yeux écarquillés, considérait ce visiteur qui s’inclina et ditd’une voix nasillarde :
– Est-ce bien à monsieur le chevalier dePassavant que j’ai l’honneur de faire ma très humblerévérence ?
– Encore un qui me connaît ! se ditle chevalier. Peste ! mais tout le monde me connaît donc encette auberge ? Je vous préviens que j’ai dîné deux foisaujourd’hui, dit-il.
– Ma foi, j’en suis fort aise, dit levisiteur en nasillant de plus belle.
– Je vous dis cela pour que vous nepreniez pas la peine de m’inviter.
– C’est donc bien à monsieur le chevalierde Passavant que…
– Vous avez l’honneur… Oui, oui et oui.Bon. Maintenant que vous l’avez, l’honneur, que mevoulez-vous ?
– Je désirerais avoir aussi cet autrehonneur de vous inviter…
– Non, vous dis-je !
– Vous inviter à goûter…
– Mais non, que diable !
– À goûter avec moi d’un certain vin desÎles que maître Le Poingre réserve pour moi – et pour leroi !
Et l’inconnu décrivit un tel accentcirconflexe pour saluer que Passavant, désarmé, se mit à rire.
– Holà ! cria le visiteur.Holà ! Thibaud ! Montez-nous un peu de ce nectar commevous en avez envoyé trois flacons à Sa Majesté le roi deFrance ! Mon gentilhomme, n’ayez pas peur. Je ne suis pas leroi. Donc je ne suis pas fou. On me nomme Jacquemin Gringonneur. Jesuis peintre. Si je porte l’épée, c’est que le roi m’y a autorisépar lettres patentes. Je vous remercie de tout mon cœur dem’accepter en votre logis, tout inconnu que je vous suis. Etmaintenant sachez que je viens de l’Hôtel Saint-Pol.
– Oh ! le spectre de la TourHuidelonne ! songea Passavant assombri.
Thibaud, à ce moment, déposait sur la tabledeux gobelets, et un flacon qu’il venait d’apporter avec autant derespect qu’une relique sacrée.
– Maître Le Poingre, dit le chevalier,vous mettrez cela sur ma note.
Gringonneur commença un geste, mais n’insistapas.
Thibaud, pour la première fois de sa vie, eutune grimace presque douloureuse, et sortit en se disant : Jesuis un homme ruiné.
Cependant Jacquemin Gringonneur et lechevalier de Passavant avaient pris place vis-à-vis l’un del’autre, ayant entre eux le fameux nectar.
– Monsieur le chevalier, dit Gringonneur,tel que vous me voyez, je suis un ami du roi.
– Moi aussi, dit Passavant. Cela vousétonne ?
– Mais oui, par la jupe à Juno ! Jecroyais être le seul et unique ami du Fou. Et c’est pourquoibeaucoup disent que je suis un peu fou moi-même. Est-ce que vousseriez…
– Fou ? dit froidement le chevalier.Je le serai si cela me plaît. En attendant, je suis l’ami du roi,et j’ai mes raisons pour cela. Après ?
– Par la jupe à Juno ! nasillaGringonneur, vous avez une façon de parler qui me va droit au cœur.Ah ! vous êtes l’ami du roi ? Et vous avez un air deloyauté qui fait qu’on vous veut du bien ? Et vous avez domptéThibaud Le Poingre ? Et vous avez humilié les quatreloups-cerviers de Bourgogne en les traitant royalement sans avoirune maille en votre escarcelle ? Eh bien, voilà qui change leschoses !… Monsieur le chevalier, pardonnez-moi d’être venuavec de mauvaises intentions et de vous parler aussi librement quesi le ciel, dispensateur des titres de naissance, m’avait faitvotre égal.
Passavant examinait l’homme, de son air figueet raisin, naïvement curieux et goguenard.
– Maître Gringonneur, dit-il, jeconsidère comme mon égal tout homme d’esprit et de courage, fut-ilmanant. Quant aux mauvaises intentions que vous dites avoir eues,j’attends que vous me les expliquiez pour savoir si je dois vouspardonner ou vous jeter par la fenêtre.
– Ne faites pas cela, par la jupe deJuno ! Je serais capable de briser l’enseigne de la Truie, etThibaud ne vous le pardonnerait jamais. Comment letrouvez-vous ?
– Thibaud Le Poingre ?
– Non. Ce vin des Îles, ce nectar.
– Supportable, dit froidementPassavant.
Gringonneur s’inclina. Il trouva le motdéfinitif, c’est-à-dire achevant de peindre Passavant.
– Je vous disais que je viens de l’HôtelSaint-Pol, reprit-il. J’y ai mes grandes et petites entrées.Certaine princesse avec laquelle vous vous êtes rencontré ce matinme fait l’honneur de parfois me consulter, bien qu’elle se méfiefort de moi. Vous avez vu messire de Bois-Redon… ce grand gaillardsans poil au menton, qu’elle vous a dépêché ? Eh bien, laprincesse en question n’a qu’une confiance modérée dansl’intelligence de cet homme. Par contre, elle a une confianceillimitée en ses bras. Donc, la princesse, ne se fiant pas à ladiplomatie de Bois-Redon, m’a dépêché à vous, avec mission de vousendoctriner. Elle veut vous avoir à son service. Et pour preuve deses dispositions favorables, elle vous envoie ceci…
En même temps, Gringonneur tira de dessous sonmanteau une bourse de cuir gonflée à en éclater. Et de ce ton dévotqui prouvait une haute considération pour la bourse et pour celui àqui elle était destinée :
– C’est de l’or, dit-il.
– C’est bien, fit Passavant, allongez lebras derrière vous, là, sur ce bahut, mettez ça là.
– Ça ! cria Gringonneur ébahi.
– Eh oui, la bourse, l’or, lesdispositions favorables, là, sur ce bahut… maintenant, j’attendstoujours l’explication des mauvaises intentions que vous aviez.Vouliez-vous donc me daguer ?
– Non pas, par la jupe à Juno !
– M’assommer avec ce sac ?
– Elle espérait, elle, vous assommer ducoup, vous ayant jugé pauvre. Mais il paraît qu’on ne vous assommepas si facilement.
– Non, dit tranquillement le chevalier.Vouliez-vous donc m’empoisonner avec cette piquette que vousappelez du nectar ?
Gringonneur demeura un moment muet. Puis,saluant très bas :
– Tenez, monseigneur, je vous demandegrâce. Je m’avoue vaincu. Je vous ai vu jeune sans un sol, ettriple niais que je suis, je ne vous ai pas compris tout de suite.J’y suis ! Ma mauvaise intention, c’était de vous engager àprendre du service auprès de la princesse…
– Engagez, engagez, je n’y vois pas demal. Au fait, comment s’appelle-t-elle ?
– Elle se réserve de vous le direelle-même qui elle est, mon gentilhomme.
– Ah !… En sorte que, revenu à demeilleures intentions à mon égard, vous voulez donc m’engager…
– À la fuir, mon capitaine, à lafuir !
Gringonneur avait baissé la voix, et jetaitautour de lui un regard de défiance.
– Oh ! oh ! fit Passavant. Etpourquoi la fuir ? Serait-ce une méchante femme ?
– Elle ?… Oh ! non, sur monâme ! Non… mais… si vous entrez à son service…
– Eh bien ?…
– Eh bien, il vous faudra fréquenter àl’Hôtel Saint-Pol !…
La voix de Gringonneur baissa encore. Unfrisson le secoua. Son regard posé sur le chevalier refléta unesorte de pitié. Passavant avait tressailli.
– L’Hôtel Saint-Pol ! murmura-t-il,pensif. Vous me détournez de l’Hôtel Saint-Pol… Ah ! oui, jecomprends… À cause de la tour Huidelonne, n’est-ce pas ?
– La tour Huidelonne, frémit Gringonneur.Vous connaissez la Huidelonne ?
– J’en ai entendu parler, dit Passavantavec son sourire narquois.
Quelques instants, Jacquemin Gringonneurdemeura silencieux et sombre. Longuement, il inspecta la salle. Ilalla ouvrir la porte, jeta un coup d’œil dans l’escalier, puis,revenant s’asseoir, il vida son gobelet d’un trait. Alors, sepenchant vers le chevalier, dans un murmure de terreur :
– Non, dit-il, ce n’est pas à cause de laHuidelonne que je vous engage à fuir l’Hôtel Saint-Pol, bien que laHuidelonne soit quelque chose de terrible. Seulement, à l’HôtelSaint-Pol, vous allez sûrement, fatalement, vous heurter àquelqu’un dont le contact est mortel, dont l’amour empoisonne, dontla haine foudroie, dont le regard tue, dont le sourire brûle, dontla pensée dévorante jaillit en gerbes de flamme dont chacune vaétreindre, embraser, consumer, anéantir un homme…
– Et cet être effrayant,c’est ?…
Dans un souffle, Gringonneurrépondit :
– C’est Isabeau de Bavière, reine deFrance !
Le chevalier de Passavant, tout brave qu’ilétait, eut à la nuque le petit frisson, rapide et froid des peursnerveuses. Pourtant, il ne connaissait rien de la réputationtragique d’Isabeau. Mais cet homme, ce joyeux Gringonneur avait eu,en prononçant ce nom, cette voix sourde où grelotte l’épouvante,qui, peut-être, va exploser en malédiction, ou peut-être finir enrâle d’horreur.
Tout de suite, Passavant secoua cetteimpression, et dit, de son air tranquille :
– Maître Gringonneur, je vous assuraisque je suis un ami du roi, et j’ai mes raisons pour cela, vousdisais-je. Eh bien, sachez que je suis un ami de la reine, et quej’ai également de très bonnes raisons pour cela.
– Impossible ! dit Gringonneur. Onne peut être à la fois l’ami du roi et l’ami de la reine.
– Et pourquoi ? fit Passavant.
– Parce que si vous éprouvez quelquepitié pour le pauvre mouton bêlant, vous devez haïr la louvedévorante, la louve qui le guette, va fondre sur lui, demain, ouaujourd’hui, ou dans six mois, peu importe, mais qui a l’œil surlui, et le dévorera.
Passavant se taisait. Un inexprimable malaises’emparait de lui. Mais trop fier pour le laisser voir, il gardaitce visage paisible, curieux, de l’homme venu de très loin qui, pourla première fois, se promène à travers une société qu’il ignore etqu’il veut comprendre.
Gringonneur emplit son gobelet, et puis levida d’une lampée.
– Avouez, mon gentilhomme, avouez que cen’est pas de la piquette…
– C’est du nectar, dit Passavant du mêmeton qu’il avait eu pour dire : Ce vin est supportable.
– Tenez, mon gentilhomme, on voit quevous ne la connaissez pas, reprit soudain Gringonneur. Avez-vousentendu parler de Messaline ? Savez-vous l’effrayante histoirede Marguerite de Bourgogne ? Connaissez-vous la légende de cesépouses des rois barbares, qui buvaient le sang, le soir, aubivouac, dans le fond des forêts où campaient leurs hordessauvages ? Eh bien, Isabeau de Bavière, c’est tout cela à lafois. Si elle vous aime, malheur à vous ! Si elle vous hait,malheur à vous ! Vous ne pouvez lui échapper que si vous luiêtes indifférent. Or… qui sait ? Vous êtes remarquable, moncapitaine. Elle vous remarquera. C’est sûr. Et dès ce moment,malheur à vous ! Interrogez bourgeois ou seigneur. Vous aurezla liste de ses amants. Et alors demandez ce que sont devenus ceuxqui composent cette liste lugubre ! Vous parliez de laHuidelonne… Ce n’est rien. Elle a mieux. Défendue par sa tigresseImpéria, elle est inabordable. Elle a mieux : Une foule dejeunes gentilshommes sont amoureux fous. Quand elle voudra, elle enfera une armée de tigres. Elle a mieux encore que les griffesd’Impéria, la dague de son capitaine, les épées de sesgentilshommes : elle a l’insaisissable sorcier qui lui donnele pouvoir occulte, le poison, les maléfices, toutes les armescontre lesquelles rien ne prévaut, pas même le signe de la croix,le signe rédempteur et protecteur qui met en fuite tous les démonsexcepté Satan… Saïtano !
Passavant se dressa tout droit, tout d’unesecousse, pâle et sombre.
– Qu’avez-vous ? Qu’avez-vousentendu ? fit Gringonneur en jetant autour de lui un regard deterreur.
– Rien, dit Passavant qui reprit saplace. Continuez.
– J’ai fini. Je voulais vous dire cela.Je vous l’ai dit. Maintenant, j’ai le cœur soulagé. N’allez jamaisà l’Hôtel Saint-Pol. Je vous disais : Isabeau vous remarquera,et alors malheur à vous ! Qui sait, oh ! qui sait si ellene vous a pas déjà remarqué ? Qui sait si la princesse que cematin vous avez sauvée des Écorcheurs ne lui a pas parlé devous ? Qui sait si déjà elle ne vous attend pas ? Fuyez,mon gentilhomme, fuyez Paris ! Ou tout au moins n’entrezjamais à l’Hôtel Saint-Pol !
– Maître Gringonneur, dit Passavant,demain soir j’entrerai à l’Hôtel Saint-Pol.
Gringonneur leva ses deux bras immenses commepour invoquer Jupiter, auquel il croyait pour le moins autant qu’auDieu qu’on prêchait dans les églises, étant plus païen encore quesceptique.
– Vous me plaisez, continua Passavantd’un ton de roi parlant à son fou. C’est pourquoi je veux vous direune histoire, une seule, et qui détruira toutes celles que vousm’avez si joliment contées. Écoutez. Une petite fille, un ange, monamie, ma petite sœur, si vous voulez, fut un jour exposée commen’ayant pas de famille, pas de mère, pas de nom. La honte et lesinsultes lui donnèrent une fièvre dont elle mourut. Mais une femmes’était trouvée qui l’avait arrachée à la honte de l’exposition,qui l’adopta, l’emporta, la soigna comme sa fille et lui fit unemort si douce que la pauvre petite entra en souriant dansl’éternité. Cette femme, c’était la reine.
– La reine ! balbutiaGringonneur.
– Plus un mot sur elle ! ditrudement Passavant.
Jacquemin Gringonneur se leva, jeta sonmanteau sur ses épaules et fit son grand salut en accentcirconflexe.
– Monseigneur, dit-il (et ce mot lui vinttout naturellement), je ne souffle plus mot sur celle dont nousparlions. Mais laissez-moi vous donner un dernier avis. Quevoulez-vous, vous m’avez conquis, et je suis tout vôtre.
– Donnez, mon cher, donnez toujours. Unavis, cela se donne comme cela se reçoit, sans que cela tire àconséquence.
– Eh bien ! vous avez en bas, dansun angle de la grande salle, trois figures de sacripants…
– Que j’ai remarquées… Après ?
– Ces gens sont là pour vous guetter.Pourquoi ? Je l’ignore. Mais leurs intentions me semblent peucatholiques.
– Merci, maître Gringonneur. Allez,maintenant. Si je veux vous revoir, où vousretrouverai-je ?
– À l’Hôtel Saint-Pol, réponditGringonneur.
Et le peintre des cartes du roi Charlesdescendit l’escalier.
– Toujours l’Hôtel Saint-Pol !songea le chevalier… Tous m’y donnent rendez-vous. Tout m’y convie.Est-ce donc là que va se décider ma destinée ? Bonne ?Mauvaise ? Est-ce la vie qui m’appelle ? Est-ce la mortqui me fait signe ?… Eh ! je le verrai bien.
Passavant reprit sa sérénité, boucla sarapière, assura sa dague à sa ceinture, soupesa un instant le sacque Gringonneur lui avait apporté, l’enfouit soigneusement au fondd’un coffre, non sans y avoir puisé pour garnir son escarcelle, etenfin descendit à son tour.
Il marcha tout droit aux espions qui le virentvenir et se touchèrent du coude.
– Maître Thibaud, cria Passavant, queboivent donc ces braves ?
– De l’hydromel ! fit Le Poingre enfendant l’air de son ventre pour accourir.
Les trois ne disaient rien. Mais ils avaientdes figures mauvaises, l’œil en dessous. Passavant ne les regardaitmême pas.
– Pour combien en ont-ils bu ?demanda-t-il.
– Ma foi, dit Thibaud avec uncommencement d’inquiétude, ils sont en train de vider leur sixièmepinte.
– Eh bien, maître, apportez-en uneseptième et vous mettrez tout cela sur ma note.
– Là ! qu’est-ce que jedisais ! songea Thibaud en s’en allant, tout pâle à l’idée dela prochaine ruine dont il était menacé.
Bruscaille, Bragaille et Brancaillon seregardaient effarés. Thibaud apporta la septième pinte d’hydromelsur la table, et Passavant :
– Videz-moi cela, mes braves.
En même temps, il se dirigea vers la porte,vivement. Les trois se levèrent, prompts et souples, mais presqueaussitôt se rassirent, les lèvres serrées, le front barréd’inquiétude ; ils ne comprenaient pas le gibier qu’on leuravait donné à chasser. Il avait des feintes inaccoutumées, sansdoute…
– Tenons-nous bien, se dirent-ils duregard, où il va nous échapper !
Passavant, en effet, n’était pas sorti.
Simplement, il avait été attiré vers la portepar un spectacle qui, sans doute, l’intéressait : une pauvrefemme en guenilles, hâve, maigre à faire pitié, tenant un enfantpar la main, tendait silencieusement la main aux passants, et unmendiant la malmenait, l’injuriait, menaçait d’appeler le guet pourla faire déguerpir. Passavant, d’un signe, appelait la malheureuse.Il ouvrit son escarcelle et lui donna un écu d’or.
Maître Thibaud qui avait vu le geste, eut unsourire de joie. Ses inquiétudes n’étaient pas fondées ! Sonhôte avait la bourse bien garnie ! On pouvait satisfaire à sescaprices…
Passavant revint vers la table des troisdrôles.
– À vous autres, maintenant !dit-il. Cette septième pinte est-elle vidée ? Oui ? Ehbien, allez-vous-en !
– Nous en aller ! fit Bragaille,quand on est si bien ici !
– Et quand nous n’en sommes qu’à laseptième pinte ! ajouta Brancaillon.
– C’est bon ! dit tout à coupBruscaille, on s’en va !
– Ah ! ah ! fit le chevalier,tu as compris, toi.
Passavant se dirigea vers le fond. Arrivé aumilieu de la salle, il se tourna et eut un sourire aigu :
– Si vous tenez à vivre votre vie, faitesen sorte de ne plus m’épier, mes braves. Allez ! Pour cettefois, je vous pardonne. Vous direz à Mgr le duc de Bourgogne que jevous ai défendu de me suivre. Allez !
Brancaillon, debout, serra ses poings énormeset ses yeux s’injectèrent. Bragaille tirait doucement sa dague.Bruscaille les contint d’un geste, fit deux pas vers lechevalier :
– Nous avons ordre de vous suivre, c’estvrai. Mais nous avons ordre aussi de ne pas toucher un cheveu devotre tête. Sans quoi, vous sauriez ce qu’il en coûte d’avoir pourennemis Bruscaille, Bragaille et Brancaillon. Adieu, mongentilhomme ! On s’en va. Mais on se retrouvera !
Le chevalier haussa les épaules.
Les trois sacripants sortirent dans un grandbruit de jurons et de ferraille. Un instant plus tard, Passavantles vit qui, massés dans un recoin de la rue, gesticulaient entreeux et continuaient leur faction.
– Pauvres diables ! murmura-t-il.J’aurais tout aussi bien fait de les laisser ici…
Mais tandis qu’il essayait de s’intéresser auxfaits et gestes des trois braves, il entendait au fond de lui,pareil à un tintement de glas, le nom, toujours le même nom qui luirevenait, obstiné, monotone et effrayant : l’Hôtel Saint-Pol.Il songeait :
– Qui peut bien être cetteprincesse ? Et pourquoi ce Gringonneur m’a-t-il fait un telportrait de la reine ? Allons, quoi qu’il en soit, l’HôtelSaint-Pol, c’est la demeure du roi, c’est la cour de France. Ils’agit d’y faire bonne figure. Holà, maître Le Poingre, cria-t-il,faites-moi donc venir le meilleur fripier de la friperie. Puisquevous m’appelez monseigneur, je ne veux pas vous faire mentir etveux me déguiser en prince, car demain… demain, je vais porter manote à l’Hôtel Saint-Pol !…
Il paraît que le fripier amené par maître LePoingre était en effet capable d’habiller un prince. Le lendemainsoir, à neuf heures, Passavant était prêt déjà. Bien qu’il eût,contre le goût du jour, choisi un costume de couleurs sobres ilavait fort bonne mine et ne laissa pas que de s’admirer quelquepeu.
Il se mit en route et à l’heure fixée seprésenta à la grande porte de l’Hôtel Saint-Pol, où l’attendaitBois-Redon. En traversant cette voûte sombre et froide, lechevalier ne put se défendre d’un frisson. Il avait passé par làdouze ans avant, entre deux lascars qui le tenaient par les bras,et Saïtano derrière lui ! Son cœur battit à grands coupslorsque Bois-Redon le prit par le bras, et sa gorge se serra.
– Quoi ? fit-il en se reculant.Quoi ?
– Rien, dit Bois-Redon étonné. Je vousdonnais le bras… Geste amical.
– Amical… Ah ! oui, fit Passavantqui s’essuya le front.
Bois-Redon le conduisit à travers ce jardin oùCharles V, père du roi régnant, avait fait planter de beauxarbres fruitiers. L’Hôtel Saint-Pol était un océan de ténèbres.De-ci, de-là, se mouvaient confusément, avec de vagues apparencesindescriptibles, des ombres qui semblaient fuir.
– Des gardes, expliqua Bois-Redon. Nefaites pas attention.
Passavant eut un grognement d’approbation,mais chaque fois qu’il entrevit une de ces formes indistinctes, samain, d’un mouvement tout nerveux, se crispa à la poignée de sadague.
Brusquement, au détour d’une masse énorme etsombre, dans la lumière jaillie des fenêtres, apparut la façade dupalais du roi. Presque aussitôt, le chevalier se vit montant unlarge escalier parmi des gens qui riaient, jacassaient, et, tout àcoup, une porte franchie, il se vit englouti dans une foule quiévoluait lentement sous l’éclat des multitudes de cire. Il seretourna pour dire un mot à son guide, ou tout au moins le voir,enfin s’assurer qu’il n’était pas seul – mais Bois-Redon avaitdisparu.
La salle était immense. Des tapisseries, entreles demi-colonnes appliquées aux murs, tendaient les panneaux. Desfers forgés, chimères qui s’accrochaient aux murailles en desattitudes étranges, portaient les cires d’où s’échappaient avec laflamme de légères vapeurs odorantes. Et d’autres parfumss’épandaient dans l’atmosphère lourde. Une musique aux rythmeslents et languides venait, on ne savait d’où, et il semblait auchevalier que cela faisait des parfums harmonieux, ou des mélodiesde parfums. Il y avait des fleurs un peu partout, probablementpoussées à grands frais dans les serres de la reine. Dans lesprofondes embrasures des fenêtres, encadrées de brocartsmiroitants, des tables supportaient en quantité de fines etdélicates pâtisseries que des jolies femmes grignotaient du boutdes dents, et des flacons de vins clairs, pétillants, dont ellesversaient l’or mousseux dans l’or d’un ou deux gobelets qu’elles serepassaient, buvant au même, car en ce temps à la fois raffiné etbarbare, on n’avait pas établi l’usage qu’il fallût un verre pourchaque buveur.
Une fièvre mettait d’ardentes rougeurs auxpommettes des joues du chevalier, et ses tempes battaient. Ilsentait son cœur bondir dans sa poitrine. Il lui parut qu’on venaitde le jeter soudain dans un monde inconnu qu’il n’eût jamaissoupçonné. Les parfums l’étourdissaient. La musique le grisait.
Et cependant, par une sorte d’orgueil, ils’efforçait à ne point s’étonner, ou tout au moins à ne pasparaître étonné. Nul ne faisait attention à lui, et cela lui fut unindicible soulagement. Vers le haut de la salle, près d’une porte àdouble battant alors fermée, il y avait une estrade élevée d’uneseule marche et tendue de velours bleu. Sur cette estrade, deuxfauteuils vides.
Ce fut de ce côté qu’il se dirigea.
Avidement, il cherchait la princesse quil’avait appelé à l’Hôtel Saint-Pol. Son regard fouillait lesmultitudes, avec l’angoisse de la voir, elle aussi, au bras dequelque gentilhomme. Pourquoi ? Était-ce donc jalousie ?Quelque sentiment plus fort que sa volonté se levait donc peu à peudans son cœur ou dans son esprit affolé ?
Il la cherchait, et ne la voyait pas…
Et à mesure que les minutes glissaient, plusardente se faisait la musique, plus libres se faisaient les gestes,les voix montaient, les yeux dardaient de soudaines flammes.
Des rires violents fusaient, parmi de nerveuxéclats de voix, et le bruissement léger de tout à l’heure devenaitune rumeur, les parfums étaient plus âcres, et plus lourdel’atmosphère.
Çà et là, il vit s’échanger de rapides, defurtifs baisers, et nul ne s’étonnait. Nul ne prenait garde quetoutes ces jolies femmes maintenant plus belles semblaient s’offriraux regards avec des provocations impurement gracieuses.
Et lui aussi subissait le coup de folie de lamerveilleuse fête nocturne. Lui aussi comprenait que sonimagination s’exaltait. Il voulait lui aussi serrer dans ses brasune de ces tailles fines, murmurer des paroles qu’il ignorait, – etil cherchait la princesse.
Tout à coup, ce monde exorbitant qu’il neconnaissait pas s’immobilisa. Ce fut pour lui une sensationextravagante, presque douloureuse. Il vit cette foule se figer surplace comme un régiment de marionnettes dont les ressorts sefussent brisés soudain, tous ensemble. Il vit toutes les têtes sepencher, tous les sourires se fixer, toutes les attitudes diversesmuées en une unique attitude de révérence…
La porte à double battant venait des’ouvrir…
Un huissier, d’une voix qui résonna avec dessonorités d’airain, lança à toute volée :
– La reine ! Place à lareine !…
Isabeau ! Cette formidable Isabeau dontGringonneur lui avait tracé l’effrayant portrait ! Lechevalier se retourna tout d’une pièce pour la voir, et il futpétrifié…
La princesse du bois de Vincennes, c’était lareine !
Les pages et les demoiselles d’honneur déjàs’étaient rangés autour de l’estrade sur laquelle Isabeau, d’un pasrapide, était montée. Elle apparut là, un instant, plus belle, plusradieuse, plus évocatrice de volupté, plus hardie aussi qu’aucunede ces femmes dont quelques-unes étaient si belles. Et elle étaitaussi la plus somptueuse de costume. Un instant, donc, elle dominala foule à demi prosternée, pareille à quelque figuration d’uneVénus jetant sur le monde le regard despotique de l’amour. Maispresque aussitôt, de cette voix chaude, grave et suave qui faisaitgrelotter les cœurs :
– Hé quoi ! Faut-il que ma venuearrête les ébats de tant de nobles et beaux danseurs ?Oh ! je ne prétends être ici que l’une de ces heureusesdemoiselles, et je ne demande que ma part de plaisir…
Un frémissement courut sur les multitudes,comme ces souffles des vents d’été qui rident la face de l’Océan,et il y eut comme un soupir immense d’adoration. Et dans le mêmeinstant, plus joyeuse, plus ardente, se refit la mêlée des coupleset des groupes.
Le sourire d’Isabeau rayonna.
Et tout à coup, le chevalier de Passavant sesentit défaillir. Elle descendait de l’estrade. Elle venait à lui.Elle s’approchait, si belle, si gracieuse, et si majestueuse à lafois que dans son cœur il cria :
– Ah ! misérable imposteur ! Jete rentrerai tes insultes dans la gorge, maîtreGringonneur !
Et elle disait :
– Je veux, ah ! je veux me mêleraussi à de si charmants ébats. Quoi ! Personne pour conduireune pauvre princesse ? (Cent mains frénétiques se tendaient,implorantes, vers elle.) Votre main, monsieur !
Il y eut un recul. Mille regards terribless’appesantirent sur le chevalier de Passavant : c’était luil’élu de la reine ! Sa main trembla lorsqu’elle y appuya lasienne. En un temps inappréciablement court, une sourde rumeur sepropagea d’un bout à l’autre de la salle immense. Les questions àvoix basses, les sarcasmes, les défis murmurés. « – Quiest-ce ? – Un inconnu ? – D’où sort-il ? Sonnom ? – Le nouveau favori ? » Passavant, àl’instant, retrouva son sang-froid. Son regard répondit auxregards. Des yeux, il accepta les défis furieux.
Isabeau fit ainsi le tour de la salle. Jamaiselle n’avait distribué autant de sourires, laissé tomber de plusgracieuses paroles sur chacun de ses adorateurs enivrés. Mais, pourla première fois, depuis bien longtemps, on la vit alors prendreplace sur le fauteuil de l’estrade sans se mêler aux danses, auxentretiens libres, ah ! libres d’une effrayante et charmanteliberté…
Passavant s’était arrêté à l’estrade.
La reine eut un coup d’œil. Cela suffit. Toutle monde s’écarta à respectueuse distance.
– Chevalier, dit alors Isabeau, voussavez maintenant quelle princesse vous avez sauvée. Je n’ai pu,hier, vous remercier comme il convenait. Vous avez risqué votrevie…
– Madame, dit Passavant enfiévré, ma vievous appartient.
– Ah ! vous me dites ce qu’ilsdisent tous !
– Je le dis parce, que cela est. Un jour,il y a bien longtemps de cela, vous avez recueilli une petite filleexposée. Vous vous êtes penchée sur elle comme un ange. Vous avezfait une douce mort à l’enfant que rien ne pouvait sauver.Figurez-vous, madame, cette enfant, c’était ma sœur… Vous voyez, mavie vous appartient.
Isabeau avait écouté avec une intenseattention. Un trouble indicible la faisait palpiter, et nul n’eûtpu dire si c’était la voix ou bien les paroles de Passavant qui lafaisaient frémir.
– Qui vous a conté cela ?dit-elle.
– Un homme qui habite dans la Cité, versle milieu de la rue aux Fèves.
Isabeau tressaillit. Le chevalier vit qu’ellepâlissait un peu. Lentement, elle étendit son bras pareil à unmarbre et prononça :
– Celui-ci ?…
Passavant se retourna avec un frisson. À dixpas de lui, il vit un homme tout enveloppé de rouge, immobile,haute silhouette impressionnante, et qui le regardait. Il était là.Passavant ne l’avait pas vu depuis qu’il était dans cette salle.Mais il était là, au milieu d’un grand vide, et le chevalier vitque les femmes regardaient cet homme avec une terreur qu’ellescherchaient à peine à cacher.
– C’est lui ! dit-il.
Saïtano s’avança. Il portait un magnifiquecostume de velours noir. L’épée de cour était fixée à sa ceintureconstellée d’émeraudes. Mais tout cela s’enveloppait dans les plisd’un manteau de soie rouge. Il s’avança donc jusqu’à la reine,s’inclina et dit :
– Le chevalier de Passavant a bonne etreconnaissante mémoire, madame. Il sait que vous avez tenté desauver la petite fille. Il s’en souviendra…
– Oui, certes ! dit ardemment lechevalier.
– Il a bonne mémoire, continua Saïtano.Il se souvient qu’une nuit, il y a douze ans de cela, je l’ai tenu,mort, sur ma table de marbre.
La reine devint livide. Passavant eut la vagueimpression qu’il se jouait près de lui, et pour lui, il ne savaitquel terrible drame. Saïtano acheva :
– Il se rappelle cela… et il m’apardonné !
Saïtano s’inclina profondément puis se recula.Quand le chevalier tourna la tête vers lui il avait disparu. Alorsil lui sembla qu’un malaise l’écœurait et que la mort, tout à coup,venait de le toucher au front. Il leva les yeux vers la reine etsaisit dans son œil sombre une si lugubre expression de menace que,d’instinct, il se raidit, la main à la garde de la rapière, prêt àtout ! Isabeau, brusquement, d’une voix altérée,parla :
– Pourquoi avez-vous dit que vous n’étiezpas le fils de Passavant-le-Brave ? Pourquoi maintenantdites-vous que cette petite fille était votre sœur, alors quec’était l’enfant de Laurence d’Ambrun recueillie par votre mère età qui vous donniez, vous l’hospitalité au logisPassavant ?
Cette voix secoua le chevalier. Une rafale deterreur passa sur lui. Mais se redressant, tête à l’orage qu’ildevinait, la physionomie changée, hérissée de menace et dedéfi :
– Pourquoi, madame ? C’est que j’aiété saisi, enfant, sans savoir pourquoi, et jeté au fond de la tourHuidelonne où je suis resté douze ans ! C’est que j’ai eupeur, je l’avoue, de retomber sous la griffe de ceux qui n’ont pascraint de murer un enfant tout vif dans une tombe ! C’est quede cette tombe je suis parvenu à sortir par un miracle dont Dieuseul peut-être sait le secret et que je croirais presque commettreun sacrilège en me livrant de nouveau à ceux qui m’ont volé douzeans de ma vie ! Pardonnez-moi, Majesté ! Et tenez compteque, connaissant depuis si peu de temps l’existence, l’air, lalumière et le soleil, j’ai si grand désir d’en voir et d’en savoirun peu plus avant de mourir…
– Ces gens ! dit Isabeau haletante.Ces gens dont vous parlez, désignez-les-moi !
– Je ne les connais pas.
– Vous ne les connaissez pas ?gronda Isabeau.
– Non, Majesté, non. Sans quoi, je neserais pas ici. Je serais à leur poursuite. Et si loin qu’ilsaillent se cacher, je les trouverai, je vous jure ! Et quandje les aurai trouvés, c’est leur sang, goutte à goutte, qui paierales heures de vie qu’ils m’ont prises ! Non, Majesté, je neles connais pas !
Isabeau parut respirer. Les palpitations deson sein s’apaisèrent. Elle jeta sur le chevalier quelques regardsfurtifs, d’une indéfinissable expression. Peut-être sedemandait-elle si elle ne devait pas le rejeter dans la Huidelonneou le livrer au poignard de Bois-Redon. Mais sans doute, il y avaiten elle un autre sentiment qui la dominait, un de ces sentimentsqui se levaient et se développaient dans son ardente imagination,avec la rapidité des cyclones.
Elle reprit ce sourire d’enchantement qui luidonnait une irrésistible force de domination.
– Je regrette, dit-elle, de ne pas lesconnaître. Je les eussent punis, moi, et plus sévèrement que vousne pourrez jamais le faire. Il est juste que je protège cette vieque vous avez exposée pour moi…
– Cette vie vous appartient, madame,répéta simplement le chevalier. Ah ! Majesté, continua-t-ild’un accent de frémissante émotion, vous dites qu’ils vous parlenttous ainsi… Mais moi, c’est avec mon cœur, avec mon cerveau, avectout mon être, que je vous le dis. Pour ce que vous avez fait àRoselys, madame, je vous offre ma vie…
La reine tressaillit. Une flamme sombreéclaira une seconde ses yeux profonds, et elle murmura :
– Pour ce que j’ai fait àRoselys !…
De terribles pensées l’assaillirent. Si ce nefut pas le remords, ce fut sans doute la terreur, et peut-être luisembla-t-il que le destin lui donnait alors un avertissement.L’instant d’après, elle avait rejeté ces idées. Roselys étaitmorte ; Saïtano le lui avait affirmé.
– Vous m’offrez votre vie, dit-elle. Jela prends. Êtes-vous donc décidé à me défendre si je suis menacée,à placer entre le malheur et moi la vivante cuirasse de votre cœurfidèle ?
– Ordonnez, Majesté ! dit Passavantenivré.
Elle se pencha, baissa la voix, l’enveloppades effluves de sa caresse.
– Êtes-vous décidé à frapper mesennemis ?… Dites ?… Écoutez, il y a à Paris, quedis-je ? il y a à l’Hôtel Saint-Pol un être qui est ladamnation de ma vie. Plus de repos pour moi. Je sens que cet êtrem’a condamnée à mort. Je sais que je tomberai sous ses coups. Parle fer ou par le poison, je serai atteinte. Le crime est là, dansla royale demeure, qui me guette. Voulez-vous me sauver ?…
– Je le veux ! dit ardemment lechevalier.
– C’est une femme, continua Isabeau d’unevoix plus basse.
– Une femme !…
– Déjà, vous hésitez ! Parce quec’est une femme ! Parce que je ne puis l’atteindre !Parce que celui qui osera toucher à cette femme, à cette fillehypocrite, scélérate, encourra la mort ! Vous reculez, et vousdites que votre vie est à moi !…
– Une femme, Majesté, bégaya lechevalier.
– Oh ! n’ayez pas peur, il y a deshommes autour d’elle, et il vous faudra tirer l’épée. Il y asurtout le vieux Champdivers, qui est un rude dragon, je vous enpréviens, car il a déjà mis à mal trois de mes plus fidèles amis,un soudard, une lame vivante, un terrible pourfendeur de crânes.Tuez-moi celui-là… et ensuite, pour la fille, nousverrons !
– Épée contre épée, madame, s’il en estainsi, je me fais votre chevalier. Cet homme, je le provoquerai etil mourra de ma main puisque vous me dites qu’il veut votre mort.Mais cette fille… ne puis-je la connaître ?
– Je vous la montrerai, dit-elle.« Odette est perdue », ajouta-t-elle en elle-même.
Elle tendit sa main au chevalier qui s’inclinaet la baisa, et une secousse l’ébranla de la tête aux piedslorsqu’il sentit que cette main s’appuyait violemment sur seslèvres.
– Allez, dit-elle de sa voix enivrante.Tenez-vous prêt. Jour et nuit, attendez mon messager. Lorsqu’ilviendra vous chercher, c’est que l’heure de combattre sera venue…l’heure de me sauver, ou de mourir. Quant à la fille, je vous lamontrerai dès demain. Car demain, chevalier, je vous attends nonpas ici dans le palais du roi, dans cette foule où je n’ai pas unseul ami véritable, mais dans mon palais à moi, et alors, seule àseul, je pourrai mieux me faire comprendre, et vous saurez qui estIsabeau de Bavière…
Sur un dernier geste d’Isabeau, le chevalierde Passavant se recula, et aussitôt l’espace vide fut comblé ;un remous porta aux pieds de la reine le flot d’ardente passiondont chaque goutte était un homme.
– Qui est-elle ? songeaitPassavant.
Il se perdit parmi les tourbillons.
– Est-elle vraiment une strigeaffreuse ? songeait le chevalier. Tuer !… Moi !…Tuer une femme !… Et même épée contre épée, que m’a-t-il fait,ce Champdivers ?…
Son esprit s’exaltait ; des lavesbrûlantes coulaient dans ses veines ; la fièvre énorme qu’ilrespirait s’infiltrait en lui. Et maintenant, il n’était plusl’inconnu. De hauts seigneurs lui parlaient, espérant être vus dela reine tandis qu’ils souriaient au favori. Des invitations, desubtiles félicitations, de sourdes menaces dans un compliment. Detrès jolies femmes lui faisaient des mines très douces, lefrôlaient au passage. Et lui, éperdu, se disait :
– Elle est la fée enivrante dont leregard a brûlé mon sang. Et si elle est menacée comme elledit ? Elle a sauvé Roselys. Ne lui dois-je pas ma vie ?N’est-ce pas chose promise ?
Par dessus des épaules nues qui cherchaient àle heurter, il regarda au loin, vers l’estrade, et vit que, denouveau, le vide s’était fait autour d’Isabeau. Un homme vêtu avecune royale magnificence lui parlait à voix basse. Le chevalierreconnut le duc de Bourgogne. Il eut au cœur la brûlure d’un ferchaud. Ils se chuchotaient des choses. Quoi ? Il eût donnédeux ans de sa pauvre vie encore si courte pour le savoir. Ilvoyait le sourire de la reine et son regard de flamme. Sûrement,ils parlaient d’amour. Terribles amours, alors ! Car voici lesparoles qu’ils échangeaient :
« La reine » – Demain, à la nuit,Louis d’Orléans sera chez moi. Je le renverrai à onze heures. Pourregagner son hôtel, il faudra qu’il passe par la rueVieille-Barbette…
« Jean sans peur » – Demain, à onzeheures, il y aura quelqu’un d’aposté rue Vieille-Barbette…Quelqu’un dont l’épée ne pardonne pas.
« La reine » – Il ne fautpas que ce soit un homme de votre maison.
« Jean sans peur » – Il n’est pas dema maison. S’il est saisi, nul ne saura que c’est moi qui ai armél’homme et nul ne saura que vous avez armé ma haine.
Voilà ce qu’ils disaient, parmi des sourirestrès doux et des regards d’amour qui faisaient frissonner lechevalier de Passavant. Les milliers de passions éparses dansl’atmosphère langoureuse et lourde provoquaient en lui la passion.Il souffrait de ces sourires d’Isabeau pour Jean de Bourgogne. Lacrise de jalousie se déchaîna en lui, sa tête s’égara, il marchasur Isabeau.
Dans ce moment, comme tout à l’heure, la voixaux sonorités d’airain domina le tumulte :
– Le roi ! Le roi ! Place auroi !…
Mais cette fois, la multitude bruissante etchatoyante ne se figea pas dans l’attitude d’adoration. À peine lerespect accordé à ce roi comme une aumône baissa-t-il d’un tonpendant quelques secondes la voix des ivresses éparses.
Charles VI entra précipitamment, courut àl’estrade, se laissa tomber dans son fauteuil, jeta un long regardsur la salle et, se renversant au dossier, éclata de rire.
Jean sans peur s’était reculé. Tout le mondeput le voir se diriger, tout souriant, vers une partie de la salleformant une sorte de retrait, et où, joyeuse, animée, passionnée,mais plus délicate de pensée et de geste, plus noble d’attitude, setenait à l’écart une petite assemblée devisant de choses légères etgracieuses. Le maître de ce petit monde à part, élégant, doucementsceptique, ne croyant même plus aux fortes passions qui grondaientautour de lui, c’était Louis d’Orléans. Le frère du roi tenait làsa cour. Tout le monde, disions-nous, vit donc le duc de Bourgognemarcher à Louis d’Orléans, et lui donner la main – geste d’amitiédont l’usage, semble-t-il, fut apporté alors par les Anglais,maîtres d’une partie du royaume. On les vit s’asseoir côte à côte,se parler à l’oreille, rire de ce qu’ils se disaient… Laréconciliation était complète, sincère, loyale.
Quelqu’un regardait cela de loin, l’espritperplexe, la physionomie masquée de joie.
C’était le duc de Berry. Il était évidemmentradieux. Il n’avait que d’aimables paroles pour quiconques’approchait de lui. D’un mot ambigu, il laissait tomber unepromesse. Il distribua ainsi près de cinquante mille écus d’or,cent grades, emplois à la cour, abbayes, gouvernements. Effroyableétait son anxiété, pendant qu’il cherchait à s’assurer despartisans sûrs et fidèles par les moyens qui, de tout temps, ontété employés – les seuls qui créent des amitiés là où l’air esttrop empesté pour laisser fleurir l’amitié. Et tandis qu’ilsouriait, heureux, tranquille, sûr de sa puissance, il se disaitavec effroi :
– Que se disent-ils ? Orléans etBourgogne unis, c’est ma mort ! Que complotent-ils ?
Le duc de Berry se retourna, ne pouvant plussupporter le spectacle des gracieusetés dont s’accablaient le frèredu roi et Jean de Bourgogne.
Il vit le roi tout seul sur son estrade, seul,affreusement seul, pitoyable marionnette que la couronne qu’ilavait mise faisait plus sinistre.
– Eh bien ! gronda-t-il, contreOrléans et Bourgogne, unissons Valois et Berry !
Il se dirigea vers Charles VI.
Le roi était seul, comme l’avait vu le duc deBerry. En effet, Isabeau l’avait un instant examiné avec uneperverse curiosité, sans que Charles eût paru la remarquer. Sansdoute, elle entrevit on ne sait quoi de proche. Elle eut ce sourireterrible qui avait de si incroyables similitudes avec le retroussisde lèvres de sa tigresse Impéria. Elle se leva et l’infinimentgracieux dessin de sa révérence au roi s’érigea en lignes fuyantes.Le roi ne la vit pas. Elle descendit.
L’instant d’après elle était près dePassavant. Sa main délicate s’appuya au poing du chevalier soudaincalmé. Elle reprit, comme un entretien que rien n’eûtinterrompu :
– Donc, votre vie est à moi…
– À vous, dit-il enivré.
– Votre pensée, votre force, tout. Sansdiscussion avec vous-même, bien ou mal, vous vous donnez à moi…
– Je me donne, prononça-t-il d’une voixfaible. Sans discussion. Quoi que vous vouliez, vous, ce ne peutêtre que bien, même si cela me paraît mal, et je le veux…
Elle l’embrasa d’un regard. Il tressaillit àce choc de flamme.
– Mon ennemie, vous la détruirez. L’Hommequi la garde et la fait invincible, ce dragon de la féemalfaisante, ce Champdivers, vous le tuerez. Et quant à elle, jevous ai dit que vous la verriez demain. Mais attendez. Peut-êtreallez-vous la voir tout à l’heure…
Ils se perdirent dans le tourbillon desgroupes.
Le duc de Berry, donc, s’approcha du roi, dufantastique roi de France, tout seul, là-bas, sur l’estradevide.
– Sire, dit le duc de Berry, cettecouronne…
Le roi porta vivement la main à son front.
– Quoi ? fit-il.
– Ne vous semble-t-il pas qu’elle estdéplacée au milieu de cette fête ? Ah ! sire, voyez enmoi, qui seul ose vous parler à cœur ouvert, le sujet le plusdévoué. Cette couronne, sire, objet de tant de convoitises, je mesuis institué son gardien fidèle. C’est pourquoi je parle à VotreMajesté et je lui dis : Sire, respectez la couronne de France,si vous voulez qu’elle apparaisse aux yeux du monde ce qu’elleest : l’insigne du pouvoir que Dieu a délégué à un homme…
– Quoi ? répéta Charles.
Le duc de Berry dissimula un geste de rage quilui échappait.
« Je suis aussi insensé que lui !songea-t-il. Chercher un tel appui contre cette formidable union deBourgogne et d’Orléans probablement inspirée contre moi par lareine ! » – Sire, je voudrais vous parler seul à seul. Ilse passe d’étranges choses à votre cour. Si Votre Majesté voulaitregagner ses appartements, je m’empresserais de lui soumettre mesréflexions, résultante de mes veilles, de ma sollicitude.
Charles jeta un long regard sur la multitude,et murmura :
– Je crois que vous parliez de macouronne, mon oncle. Elle est lourde à mon front…
– Déposez-la, sire !
Le mot à double entente, à double détente,échappa au duc de Berry.
– Lourde à mes pensées, continua le roi.Ô mes sombres pensées qui se dressent dans ma tête, pareilles à desfantômes ! Avez-vous vu des fantômes, duc ? Moi j’en aivu. Ce sont des grimaces. Tout leur être n’est qu’une grimace dedouleur. Leurs yeux sont vides. Leurs gestes ne sont quedésolation. Je vous dis que je les ai vus. Et mes pensées sonttoutes pareilles à eux.
– Calmez-vous, Sire. Rentrez. Je vousparlerai…
– Taisez-vous et allez-vous-en. Je veuxêtre seul pour voir mes pensées.
Si peu roi que fut Charles, il était roi. Ilavait dit : Je veux. Le duc de Berry s’inclina très bas,marmotta quelque chose encore où il était question de couronne,d’entretien particulier et de dévouement, et il s’enfonça dans lefourré des foules, l’âme pleine de terreur, de rage, de fureur.
Le roi songeait.
– Lourde… combien lourde ! Est-ce del’or ? Est-ce du fer ? Qu’importe, c’est un métalsournois et lâche qui vous rafraîchit d’abord le front, pour semettre ensuite à le serrer jusqu’à faire éclater la tête. Pourquoiune couronne, « à moi » et non à d’autres ? Quel malai-je fait pour être condamné à la couronne ?
Il se mit à trembler. Le frisson glacial de lacrise courut le long de son échine. Il résistait pourtant, essayaitencore de vaguement diriger sa pensée insurgée.
Et tout à coup, il fut debout, écumant, ethurla :
– Pourquoi une couronne à moi et non àvous ?
Ce fut un coup de tonnerre dominant le tumulted’une bataille. Il y eut dans la salle immense, où l’orgie battaità tous les angles ses ailes de flamme, le silence morne etstupéfait de fous brusquement ramenés à la raison. Et la sensationfut inoubliable, sinistre, macabre, – la sensation que tous cesêtres raisonnables, hommes, femmes, princes, ducs, capitaines,c’étaient des fous, et que lui, le fou, c’était, dans cetteassemblée de délire, le seul être raisonnable. La voix du fou,comme un grand courant d’air pur, balayait l’ivresse. Ilreprit :
– Et pourquoi des couronnes ? Quiest le maître ? Est-ce moi ? Est-ce vous ? Personnen’est maître ! Je le sais et les fantômes de mes nuits mel’ont dit. Maîtres ! dit-il avec un rire strident. Maîtres dequoi ? De qui ? Et qui a décrété que quelqu’un seraitmaître ? Parlez, je veux savoir ! Vous vous taisez,Bourgogne ! Berry ! Orléans ! Vous tous qui voulezêtre les maîtres, vous ne pouvez dire pourquoi vous leseriez ! Par Notre-Dame et les saints, c’est à mourir de rire,avortons !…, Chiens rampants, vous prétendez vous imposer àl’admiration des hommes ! Vous aurez seulement leur haine, etsi vous saviez en quel océan de mépris vous vous débattez, vousauriez pitié de vous-mêmes !
La voix du Roi-Fou tonnait.
Il ne savait ce qu’il disait. Les parolesjaillissaient de ses lèvres brûlantes, sans qu’il en comprît lesens, comme autrefois, dans le temple sacré du Delphicus, parlaitl’oracle délirant.
La masse énorme des gentilshommes écoutaitsans comprendre.
Mais la voix rauque, rude, puissante, leursecouait le cœur.
– Alors, avortons, il vous faut lapuissance ? Vraiment ! C’est à mourir de rire, de voirvos mines confites quand vous parlez du pouvoir, de la puissance etde la nécessité de diriger les hommes, et de vos nobles ambitions,sacripants ! Alors, vraiment, vous éprouvez, vous dites quevous éprouvez le besoin de dominer, d’être vus de loin, et vousvous criez à vous-mêmes que c’est là une grande joie, une bellesatisfaction ! Vous mentez, chiens ! Vous n’avez même pascela dans le ventre. Si c’est cela que vous avez, pourquoi vous etnon pas d’autres ? C’est donc la guerre d’homme à homme, aupoignard, au poison, à la hache, à l’échafaud, à la corde, à lacalomnie, à toutes armes ? Mais non, sacripants ! Ce quivous mène, c’est l’orgie. Ce qui vous tourmente, mendiants dejouissances…
« Je vous dis que c’est à mourir de rire,voleurs, truands ! Je vois les peuples, troupeaux immensescherchant où paître un peu de bonheur. Où est l’herbe dubonheur ? Cherchez-la, peuples stupides. Par pitié, parmépris, vous vous laissez voler un peu de puissance, un peud’argent, et vous haussez les épaules devant vos maîtres… moi jefais mieux, je leur donne ma couronne !
D’un geste frénétique, il arracha la couronnede sa tête, la souleva très haut, dans ses deux mains. Son visageconvulsé fit reculer la foule, et son rire glaça les plus braves.Il vociféra :
– Je n’en veux plus ! Qui laveut ! Ramasse, mon frère ! Ramasse, mon oncle !Ramasse, mon cousin ! Ramassez, sacripants ! À platventre, mendiants de pouvoir ! C’est moi le peuple deFrance ! Tenez, prenez, mangez, buvez, gorgez-vous, pauvresmendiants de puissance ! Prenez ! Voici la couronne, jen’en veux pas !
Le Fou laissa tomber sur l’estrade le royaldiadème et d’un rude coup de pied, l’envoya au loin devant lui. Lacouronne bondit, ricocha, roula. Les groupes affolés s’écartèrenten reflux violents et stupides, virent passer parmi eux ce bolidebrillant qui était l’emblème du pouvoir, qui alla se heurter aupied d’une colonne de granit surmontée d’un satyre ricanant, et s’ybrisa.
En même temps, Charles tombait à la renversedans son fauteuil en râlant :
– Regardez mourir le peuple !…
Ses yeux se révulsèrent. Ses genouxs’entrechoquèrent. Il claqua des dents.
– Ils me tuent ! Ilsm’égorgent ! Ils boivent mon sang ! Regardez-moimourir !…
Il eut un grand cri déchirant, ses bras setordirent ; du fauteuil, il tomba sur le tapis de l’estrade,et l’on n’entendit plus que ses grognements funèbres, on ne vitplus que ses gestes frénétiques simulant dans le vide une lutteeffroyable contre les mendiants du pouvoir qu’évoquait sa vision… Àce moment parut Odette de Champdivers.
D’un coin lointain, Isabeau avait assisté àcette scène, froide, hautaine, impassible. Son sourire mortelsemblait, de loin, activer le délire du roi, attiser le feu quiconsumait le malheureux prince. Elle songeait :
– Peut-être est-ce la fin, la dernièrecrise ! Et alors…
Près d’elle, le chevalier de Passavant, toutbouleversé de pitié, considérait ardemment ce roi qui l’avaitlibéré de la Huidelonne, et son cœur tremblait.
À l’instant où Charles étendu sur l’estradepoussa ce grand cri funèbre, le chevalier eut un mouvement commepour s’élancer… Il demeura sur place, ébloui soudain, haletant decette inexprimable émotion qui étreint l’homme à la gorge en cesrares minutes où la vie physique se transpose tout entière en cettevie seconde que domine le sentiment. L’Ange lui apparut. L’Ange del’Hôtel Saint-Pol ! Celle qui était descendue dans son enferpour lui dire : « Ne pleurez plus, car voici la fin devotre malheur. » Autour de lui, un long murmure d’admirationattendrie : « La petite reine ! Voici la petitereine !… » Il regarda Isabeau, et la vit flamboyante. Ileut peur. Il voulut se reculer. La reine le saisit par le bras, etd’une voix sourde :
– Regardez ! La voici ; c’estmon ennemie mortelle. C’est elle qui, lentement, creuse ma tombe.C’est celle que vous devez détruire. Prenez garde ! Vousm’avez engagé votre vie !
Ces paroles frappèrent l’oreille du chevalier,mais il n’en comprit pas le sens. Ce ne fut que plus tard qu’il les« entendit ». À ce moment, toute sa vie était dans sesyeux…
Odette s’était agenouillée. Dans l’une de sesmains, elle prit une main du roi. Elle posa l’autre sur le frontbrûlant du Fou, et murmura :
– Cher sire, ne me voyez-vous pas ?Allons, un peu de courage. Relevez-vous et je vais vous conduirechez vous…
Et presque aussitôt l’incompréhensiblemiracle, une fois de plus, s’accomplissait. Sous la main d’Odette,le front du roi se rafraîchissait. En quelques instants, ces crisrauques qui jaillissaient de ses lèvres desséchées devinrent unfaible murmure. Son corps, tordu par la souffrance, bientôts’assouplit. Il ouvrit les yeux, parut étonné de se voir là, et sereleva péniblement. Dans la vaste salle, nul ne bougeait. Unsilence énorme pesait…
Le roi s’appuya au bras d’Odette.
– Emmenez-moi d’ici, murmura-t-il.Oh ! vite ! On meurt dans cette atmosphère de parfums etde poisons…
– Venez, dit-elle. Appuyez-vous. Je suisforte. Venez, mon cher sire…
– Place au roi ! cria la voixd’airain.
Odette s’avançait doucement, soutenant le roide France. On les vit disparaître, couple impressionnant d’oùmontaient les larges et profondes émotions de la pitiésouveraine…
Alors un soupir immense s’exhala de cetteassemblée.
Alors il sembla au chevalier de Passavantqu’on venait, d’un seul coup, d’éteindre toutes les cires de lasalle.
Il regarda autour de lui et ne vit plusIsabeau de Bavière.
Comment se retira-t-il de la cohue ?Comment se trouva-t-il hors de l’Hôtel Saint-Pol ? Il ne lesut jamais. Lorsqu’il se revit soudain dans sa chambre, assis surle coffre, immobile, tout raide, le jour filtrait à travers lesverrières dont les mailles de plomb, sur le plan de sa rêverie,prenaient la forme d’une toile d’araignée tendue par la reineautour d’Odette.
Cette rêverie se résumait en un thème autourduquel évoluait l’arabesque des questions, des difficultés, deshypothèses entrelacées : Il faut sauver Odette.
Il avait l’intuition très nette qu’elle neconsentirait pas à fuir l’Hôtel Saint-Pol et à abandonner le roi.Et là, dans cette vaste cité royale, guettait la reine. Quand il ysongeait, quand il évoquait cette splendide image qui l’avaitaffolé, il se sentait une étrange horreur à comprendre qu’il lahaïssait, – et c’était presque l’horreur d’un artiste obligé dedétruire quelque beau chef-d’œuvre. Belle et hideuse, ces deuxtermes s’associaient en lui, et sa résolution de se dresser devantIsabeau en ennemi mortel s’aggravait d’instant en instant… Il fautsauver Odette, comme autrefois Roselys. Se jeter à l’eau,résolument, sans réflexion.
Et le formidable point d’interrogations’érigeait.
Faible, isolé, comment et par où attaquer lareine, où tout au moins la paralyser ?
Prévenir ce Champdivers ; c’étaiturgent.
Et encore, se faire un allié de quelquepuissant seigneur.
Lequel ?
Jean de Bourgogne !
Ceci, naturellement, se présenta à l’esprit dePassavant : Jean sans Peur, contre un dévouement absolu dontil avait peut-être besoin, était capable de sauver Odette.
– Monseigneur, voici mon épée, faites-ence que vous voudrez, mais garantissez-moi vie sauve pour Odette. Jene me donne pas. Je me vends. De mon sang, j’achète la sécurité decette jeune fille. Le marché vous va-t-il ? Je suis à vous.Sinon, rien de fait.
Pendant ces débats qu’il eut avec lui-même, lajournée coulait. Thibaud Le Poingre était monté plus riant quejamais. Le chevalier avait sorti le fameux sac du coffre et demandésa note que Thibaud avait énergiquement refusé de rédiger. Puis lejeune homme avait fait un excellent dîner, dévoré avec cetimplacable appétit de la jeunesse. Puis il s’était installé devantun de ces flacons de vin des Îles qu’au dire de Gringonneur Thibaudréservait pour le roi. C’est à peu près vers le moment où le flaconse trouva vide et où l’obscurité du soir commença à entrer dans lachambre que le chevalier de Passavant prit la résolution de« se vendre » à Jean sans Peur.
Le prix, c’était l’existence d’Odetteassurée.
En somme le chevalier de Passavant trouvaittout naturel d’effacer sa personnalité et d’offrir sa vie. Cettemanière de penser côtoyait le sublime. Mais on l’eût fort étonné enle lui apprenant.
Comme il concentrait ainsi toute sonimagination sur le duc de Bourgogne, la porte s’ouvrit etOcquetonville parut ; le chevalier fit monter un autreflacon ; les innombrables salamalecs alors en usage furentéchangés ; chacun vida d’un trait son gobelet, et alors,Ocquetonville, les jambes allongées, le coude sur la table, l’épéeen travers des genoux, d’une voix sourdement rageuse :
– On ne parle que de vous,chevalier : il paraît que vous avez produit un merveilleuxeffet à la cour, au bal de cette nuit, et que Sa Majesté la reinevous a remarqué.
– Moi aussi je l’ai remarquée, ditPassavant de son air glacé.
– Ah ! Ah ! fit Ocquetonvilleeffaré. Excusez-moi, je ne suis pas habitué à ces façons deparler…
– Bah ! Vous vous habituerez. Aufait, baron.
– Le fait, c’est que Mgr le duc deBourgogne… l’auriez-vous remarqué, lui aussi ?
– Ma foi, je vous avoue que justement jepensais à lui.
– Très bien. Monseigneur, donc, plus quejamais, souhaite vous voir à son service, et je viens vousdire…
– Ne dites rien, mon cher. Je sais.Tenez, achevons ce flacon, et en route.
– En route ?
– Ne venez-vous pas me chercher pour meconduire à Jean de Bourgogne ?
– Et vous êtes décidé à me suivre ?fit Ocquetonville.
– À vous précéder, baron ; jeconviens au duc de Bourgogne ; le duc me convient ; jevais à lui, et lui dis : Touchez-là, Monseigneur. Je suisvotre homme. Que faut-il de plus ?
Ocquetonville se leva. Il était pâle.
– S’il en est ainsi, dit-il, partons. CarMonseigneur…
– Est aussi pressé de m’avoir à sonservice que je le suis de lui offrir ma rapière… Je sais.Partons.
Ocquetonville frappa du talon, et cette hainequ’il contenait mal, haine de jalousie surtout, flamboya soudainsur son visage bouleversé.
– Partons, dit-il en grinçant des dents.Mais tout d’abord, un mot, s’il vous plaît.
– Cent, mon cher. Si vous voulez, nousallons nous rasseoir.
– Inutile, gronda Ocquetonville. J’aisimplement ceci à vous dire : vos avis me déplaisent. Il nefaut pas vous figurer, mon petit chevalier, que, parce que le ducet la reine se sont entichés de vous, nous allons, nous qui avonsdéjà rendu de signalés services, vous céder le pas soit à l’HôtelSaint-Pol, soit à l’Hôtel de Bourgogne…
Le chevalier parut fort étonné. Il l’étaitsincèrement.
– Me céder le pas ? dit-il. Pourquoifaire ? Et qu’ai-je besoin que vous me cédiez quoi que cesoit ?
– Vous vous moquez de moi ! hurlaOcquetonville. Dès que vous en aurez fini avec monseigneur deBourgogne, je vous prierai de me suivre derrière l’abbaye deSaint-Germain.
– Au diable ! Et pourquoi irons-noussur le Pré-aux-Clercs, dites-moi ?
– Vous ne comprenez pas ? ricana leBourguignon.
– Si fait ! Vous voulez m’éventrerou me pourfendre. La peste si je sais pourquoi, mais enfin, vous levoulez, je n’y contredis pas. Mais pourquoi si loin ? Pourquoipas ici, tout de suite ?
Ocquetonville, entre ses dents, jura tous lessaints, d’abord, puis tous les diables. Le sang-froid, la naïveté,la candeur de son adversaire le mettaient hors de lui.
– Mais sans doute, continua Passavant.Nous sommes deux ici. Un seul sortira, voilà tout, et ira dire àJean de Bourgogne que l’autre est retenu, malgré tous les regretspossibles.
– Insolent ferrailleur ! gronda lebaron. Demain je te rentrerai tes sarcasmes dans la gorge. D’icilà, j’ai ordre de te respecter, profites-en !
Le sourire du chevalier de Passavant se fitterrible.
– Vous m’avez cherché querelle, dit-ilfroidement. Je jure que je n’avais contre vous aucune penséemauvaise. Je vous ai accueilli. Vous êtes ici chez moi. Vousm’insultez. Puis, vous me dites que vous avez ordre de merespecter. Moi qui n’ai pas d’ordre de ce genre, qui n’en recevraijamais, ou l’ayant reçu ne l’exécuterai pas, je vous dis :Flamberge au vent, ici, tout de suite !
En même temps, il dégaina, prit du champ et,la pointe de sa rapière sur le plancher, attendit que son ennemifondit sur lui. Ocquetonville tira à demi son épée, puis, larenfonçant :
– Jusqu’à demain, je dois vousrespecter ; la volonté qui me lie est plus forte que la vôtreet la mienne.
Passavant haussa les épaules et, du bout desdents :
– Demain, soit. À neuf heures du matin,sur le Pré-aux-Clercs.
Ocquetonville fit de la tête un signeaffirmatif et tous deux sortirent. Ils se donnaient le bras ets’accablaient d’amabilités.
À l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur prenaitses dispositions pour recevoir le chevalier de Passavant. Iléprouvait une vague inquiétude à la pensée de révéler à cet inconnuqu’il s’agissait d’un meurtre. Et quel meurtre ! Il allait luidemander de tuer le frère du roi ! Ce Passavant était-il un deces innombrables aventuriers qui, moyennant honnête rétribution, seportaient au détour de quelque ruelle sombre, y attendaientpatiemment l’ennemi désigné à leurs coups et plantaient leur dagueentre deux épaules sans trop faire crier la victime ? Oui.Ceci était probable. Mais enfin, si l’aventurierrefusait ?…
En ce cas, le sort du chevalier devait serégler d’avance.
C’est pourquoi, en homme d’expérience et deprudence, Jean sans Peur prenait toutes les précautions voulues, etorganisait le guet-apens final. Il s’y connaissait.
En cette vaste salle des armes. Jean sans Peurfit disposer un fauteuil près de la table. Sur la table, il plaçalui-même un sac d’or. Le sac contenait une fortune.
Courteheuse, Guines, Scas, intrigués,regardaient cela sans mot dire.
Le duc les conduisit dans une petite salledont la porte était assez épaisse pour qu’ils ne pussent entendrece qui allait se dire, à moins de crier très fort, ce qui n’étaitpas son intention.
– Vous ne bougez pas, ordonna-t-il. Maissi vous m’entendez crier : « Notre-Dame ! »alors vous sortirez de ce réduit.
– Très bien, dit Scas goguenard. Etalors, tous nous partageons le sac qui est sur la table ?
Jean sans Peur le regarda en face, etl’assomma de ce mot :
– Oui !
Puis il les ramena dans la grande, salle, etacheva là ses instructions. À l’extrémité de la salle (située aupremier étage) s’ouvrait une étroite baie sans porte. Là commençaitun escalier tournant qui descendait au rez-de-chaussée dans unesalle que nous allons visiter. Les trois gentilshommes suivaient lemaître, mais, malgré eux, leurs regards se tournaient vers le sacqui, là-bas, sur la table, leur semblait un soleil.
– Il faut tout prévoir, dit Jean sansPeur, même le cas où cet homme vous tiendrait tête à tousquatre…
– Tous trois, rectifia Courteheuse.
– Tous quatre : Ocquetonville seraavec vous. Donc, au cri de Notre-Dame, vous sortez, la dague à lamain. Si l’homme vous tient tête, et que vous n’arriviez pas àl’abattre, vous le pousserez, l’acculerez, le forcerez à chercherrefuge dans cet escalier. Le reste ne vous regarde pas.
Ce fut tout. Merveilleusement dressés,d’ordinaire, un mot leur suffisait pour connaître leur besogne.Cette fois-ci le maître faisait bonne mesure, ils avaient eu toutun discours.
Jean sans Peur descendit l’étroit escalier depierre. Il aboutissait à une porte de fer au delà de laquelle on setrouvait dans une salle basse assez spacieuse, mais entièrementvide. Des murs de pierre, un plafond de pierre, et de la pierredure sur le sol. Il y avait sur les dalles et sur les murs quelqueséclaboussures brunâtres. Et le duc de Bourgogne eut un légerfrisson quand il entra. Si les pierres parlaient, elles eussentpeut-être expliqué ce frisson… si elles parlaient !… Maiscelles-ci parlaient !… Ces éclaboussures, c’étaient sinon leurvoix, du moins leur écriture. Elles disaient clairement :Prenez garde, vous qui entrez, ici on tue !
Bruscaille, Bragaille, Brancaillon, à l’entréede Jean sans Peur, se figèrent en une immobilité de respect. Ilsétaient là depuis une heure. Ils savaient ce qu’on allait leurdemander.
– Écoutez bien, drôles ; depuisquelque temps j’ai à me plaindre de vous ; d’abord, vousn’avez pu mettre la main sur l’homme que je vous avaisdésigné ; ensuite, vous avez cessé de surveiller, sans enavoir reçu l’ordre, le chevalier de l’auberge de la « TruiePendue ». Cela ne peut durer ainsi, et je vais être forcé devous renvoyer à la Cour des Miracles d’où je vous ai tirés.
Les trois s’entre-regardèrent d’un air destupéfaction profonde.
– Écoutez-moi, reprit le duc. Il y alà-haut, sur la table, un sac plein d’or, vous entendez ?
– Plein d’or ! s’écria Brancaillon,les yeux écarquillés.
– Dans ce sac, quand vous remonterezd’ici, vous aurez le droit de plonger chacun votre main etd’emporter chacun ce que tiendra cette main – si toutefois le sac yest encore. Écoutez et tâchez de comprendre. Un homme va venir. Cesac d’or lui est destiné.
– Mais alors… observa Brancaillon,candide.
Jean sans Peur reprit :
– Si l’homme prend le sac, il nedescendra pas ici, et alors vous n’avez rien à faire. Mais s’il neprend pas le sac, alors, peut-être sera-t-il obligé de descendrejusqu’à vous… et…
– Et il ne remontera jamais, ditBruscaille, la figure soudain terrible.
– Je m’en charge, dit Bragaille, aspirantle massacre.
– Je l’assomme ! rugit Brancaillondont les yeux se firent sanglants.
Ce qu’il y avait en eux d’instincts de meurtrese déchaînait. Ils eussent tué pour rien. Mais le sac d’or ajoutaità leur frénésie.
– C’est bien, dit Jean sans Peur. Je voisque vous avez compris. Je veux que la chose se fasse doucement etqu’on n’entende aucun bruit ; quand ce sera fini, vous savezce qui vous reste à faire ?
Ils protestèrent que toute nouvelleinstruction eût fait injure à leur intelligence. Ils connaissaientleur métier, ventre-pape ! Un beau sac tout neuf devaitengloutir le gaillard ; à ce sac on attacherait une bonnepierre, et le tout serait, sans esclandre, confié à la Seine qui netrahissait pas les secrets de ce genre.
Jean sans Peur approuva d’un signe de têteamical et remonta satisfait, la conscience tranquille, car pourlui, comme pour beaucoup d’honnêtes gens, conscience et terreuravaient le même sens. Certain donc de se débarrasser promptement etsans risque du « bravo » à qui il allait demanderd’assassiner le duc d’Orléans, au cas où ce bravo eût refusé, ilattendit tranquillement l’arrivée du chevalier de Passavant.
En entrant dans l’hôtel, Ocquetonville confiason compagnon à une sorte de valet chamarré qui devait le guider.Puis, s’inclinant, non sans quelque bonne grâce :
– Je pense, chevalier, que vousn’oublierez pas l’honneur que vous m’avez fait d’accepter unrendez-vous, sans façon…
– Comment donc, baron ! Il faudraitpour cela que j’en vienne à oublier les bons sentiments que vousavez pour moi, ce qui est tout à fait impossible. Demain matin, àneuf heures, sur le Pré-aux-Clercs, j’espère vous prouver que jen’oublie jamais les rendez-vous de ce genre.
Ocquetonville salua et disparut. Passavantsuivit le valet qui le conduisit dans la vaste et imposante salledes armes. Là, le chevalier fut laissé seul.
L’impression qu’il éprouva fut étrange. Pourainsi dire, le silence l’étouffa. L’obscurité se saisit de lui eten fit un être noyé dans ses vagues.
Il s’attendait à de la lumière, à dumouvement, à du bruit. Et l’hôtel semblait mort. Une seule cireplacée sur la table jetait dans son immédiat voisinage un indécisnuage de lumière diffuse, et cette lueur lointaine ne servait qu’àdonner un sens et un relief aux ténèbres hostilement massées auxangles.
Passavant s’approcha, de cette table, et vitle sac. Il était en grosse toile grise. Il était ventru, rebondi,et semblait avoir une pensée d’attente. Il avait dans le jeu delumière et d’ombre vaguement l’apparence d’un énorme crapaud. Lechevalier vit donc ce sac et éprouva cet étonnement si voisin del’inquiétude.
Pourquoi ce sac ?… Il lui donna unechiquenaude, et le sac répondit à la question par un légertintement d’or.
Il continua de s’avancer lentement, inspectantles panoplies, s’enfonça dans la masse des ténèbres jusque vers unrideau de velours sombre, et tout à coup, il se trouva en présenced’un portrait adossé à la tenture. C’était un portrait de femme. Levisage était pâle et sévère. Les vêtements étaient noirs. Les yeuxdu portrait le fixaient, mais avec une telle intensité de vie que,sous une impulsion dont il ne fut pas maître, il recula d’un pas…Au même instant, le portrait allongea la main et le saisit aubras.
Passavant, de la tête aux pieds, éprouva uneviolente secousse.
– Madame… murmura-t-il d’une voixétranglée.
Vivement le portrait – la dame – porta undoigt à ses lèvres pour commander le silence. Elle jeta autourd’elle un long regard anxieux, puis, une minute longue comme uneheure, étudia le visage du chevalier, puis elle se pencha, et à sonoreille, dans un souffle, jeta ce seul mot :
– Fuyez !…
Presque aussitôt, elle parut se fondre dans latenture ; et lorsque Passavant se remit de cette stupeur quil’avait accablé, la dame… Marguerite de Hainaut, femme de Jean sansPeur, avait disparu.
Le chevalier revint vers le milieu de lasalle, vers la faible lueur de cire. Ses tempes battaient. Ilsentait sa gorge serrée. Une indéfinissable horreur, peu à peu,s’emparait de lui.
– Fuir ! Pourquoi ? Que doit-ildonc m’arriver ? Pourquoi ce sac plein d’or sur cettetable ? Pourquoi ce silence ? Et pourquoi me dit-on defuir ?…
Il n’eut pas le temps de décider s’il devaitou non suivre ce conseil. Une porte s’ouvrit. La lumière inonda àflots la salle des armes. Deux valets entrèrent portant chacun deuxflambeaux à quatre cires, et derrière eux, un homme qui, d’une voixjoyeuse, cria :
– Ah ! voici ce brave ! Merci,chevalier, merci de vous être rendu à mon invitation.
Toutes ces impressions, qui venaient defrapper le chevalier comme autant de fantastiques images issues dela fièvre, s’évanouirent devant la figure loyale et riante de Jeansans Peur.
Les deux valets ayant déposé leurs flambeauxse retirèrent.
Le duc de Bourgogne prit place dans sonfauteuil. Sa physionomie fut plus loyale que jamais.
– Soyez le bienvenu, mon bravechevalier…
– Et vous, monseigneur, soyezremercié…
Ces brèves paroles s’échangèrent d’une voixrapide. Chacun d’eux brûlait d’aborder la question qui luitenaillait l’esprit. Chacun d’eux, à la hâte, étudiait l’autre.
– Donc, chevalier, Ocquetonville m’assureque vous voulez entrer à mon service ?
– C’est vrai, monseigneur, mais à unecertaine condition.
– Ah ! Ah ! s’écria Jean sansPeur. « Ça y est ! » ajouta-t-il en lui-même,employant sans doute une expression plus relevée, mais que traduitfort bien la populaire locution.
Oui, « ça y était ! » CePassavant était un « bravo » avec lequel il s’agissaitsimplement de discuter le prix.
– La condition, dit rondement etloyalement le duc, la condition, je la connais, mon brave.
– Vous la connaissez, monseigneur ?s’écria Passavant qui, pâlit.
– Eh oui, fit gaiement Jean sansPeur en mettant la main sur le sac, je la connais ! Venons-endonc tout de suite au service que j’attends de vous.
Passavant essuya d’un revers de main quelquesgouttes de sueur qui pointaient à ses tempes.
– Venons-y, monseigneur, dit-ilmachinalement.
Jean sans Peur, une minute, demeurasilencieux. Ses traits se raidirent. Son visage perdit cetteexpression de bonne humeur, se contracta sous l’effort de lahaine.
– Écoutez, dit-il sourdement, il y a àParis un homme qui est mon ennemi mortel et qui me tuera si je nele tue. Cette nuit même, cet homme passera rue Barbette, devant lecabaret des Templiers. L’endroit est désert. L’homme sera seul ou àpeu près. Pour des raisons dont je suis seul juge, avec Dieu quiest pour moi et m’absout, je tue cet homme. Je le tue de loin, sansqu’il sache d’où vient le coup qui le frappe. Est-ce qu’on saitd’où vient la foudre ?… La foudre, ce sera vous, mon brave, etnul ne doit savoir quelle main vous a lancé…
Cette foudre dont parlait le duc fût-elletombée à ce moment à trois pas du chevalier, il n’eût pas été plusatterré. La voix du portrait de la tenture, la voix angoissée de ladame inconnue vint frapper son imagination : Fuyez !…
Ce qu’il éprouva fut étrange : ce fut dela honte, ce fut de la colère, ce fut de la stupeur… Quoi ! Ilavait risqué sa vie pour sauver la reine – et la reine luiproposait d’assassiner une femme !… Le duc de Bourgognel’avait vu à l’œuvre, et le duc, comme la reine, presque dans lesmêmes termes, lui proposait un assassinat !
« Oh ! mais je fais donc figure despadassin, de coupe-jarret ! Mais ces gens n’ont donc vu enmoi qu’un tueur lâche, s’embusquant la nuit pour frapper parderrière ? »
– Ne réfléchissez pas, dit Jean sans Peuren se levant, et sa voix se fit rude, rauque, rocailleuse. Necherchez pas à sonder mes motifs. Ne vous avisez pas de savoirpourquoi j’ai condamné cet homme. J’arme votre main. Vous serezroyalement payé. Vous ferez partie de ma maison. Je me charge devotre fortune. Voilà ce que vous devez vous dire. Quant au reste,croyez-moi, ne vous inquiétez pas du destin d’un être maudit, etn’essayez pas de monter jusqu’à Dieu pour lui arracher son secret,car vous seriez brisé comme ce verre !
Jean sans Peur prit un verre sur la table, lejeta à toute volée sur le tapis et l’écrasa sous son talon. Lechevalier, instantanément, reprit tout son sang-froid.
– Le nom de l’homme ? demanda-t-ilfroidement.
Jean sans Peur sourit : Il tenait lebravo. Il se pencha :
– Je vous ai dit que vous seriez« royalement » payé. En effet, il s’agit presque d’unroi. Avez-vous entendu parler de Louis d’Orléans ?…
Le chevalier se raidit pour réprimer touttressaillement. Il ordonna à ses nerfs de s’immobiliser, à sonvisage de demeurer impassible.
– Oui, dit-il. J’ai entendu quelquefoisparler du frère de Sa Majesté.
– Le connaissez-vous de vue ?
– Oui, dit le chevalier avec son froidsourire.
Jean sans Peur ne remarqua pas que le bravosupprimait les « monseigneur » dont il l’avait jusque-làgratifié. Il eut un geste de satisfaction :
– Puisque vous le connaissez, il n’y aurapas d’erreur possible. Louis sera accompagné de porteurs detorches, dont vous n’aurez pas à vous inquiéter… je m’encharge.
Il jeta un coup d’œil sur le sac, etajouta :
– Venons-en maintenant à lacondition.
– Un mot, d’abord. Une question,voulez-vous ?
– Faites, dit Jean sans Peur en fronçantles sourcils.
– Une curiosité me tourmente. Je voudraissavoir… tenez, je vais vous dire : Mme lareine m’a demandé de tuer deux personnes, un homme et une femme.Vous, maintenant, me demandez de tuer le frère du roi.Pourquoi ?… Oh ! entendez-moi, je ne veux pas savoirpourquoi la reine veut tuer, pourquoi vous voulez tuer ; celane me regarde pas. Mais, vraiment, j’ai cette curiosité de savoirpourquoi vous me choisissez, moi, pour cette besogne. Je vous jureque cela me tourmente. Qu’avez-vous vu sur mon visage, vous et lareine, ou dans mes gestes, qui vous ait fait penser de moi :Celui-ci est l’homme qui tue… Tenez, je donnerais ce sac d’or quevous me destinez pour le savoir. Dites. Puis-je savoircela ?
À mesure que Passavant parlait, les soupçonsde Jean sans Peur se dissipaient. Il mit sa main sur l’épaule duchevalier.
– Eh ! dit-il, c’est que nous vousavons vu à l’œuvre, L’homme qui tient tête à trente Écorcheurs…
– Cinquante, rectifia froidement lechevalier.
– C’est pardieu vrai ! fit le duc enéclatant d’un rire sinistre. Eh bien, cet homme-là est capable…
– De pénétrer la nuit chez un vieuxbrave, et de l’occire en douceur ?
– Oui ! dit Jean sans Peur en riantde plus belle.
– D’attendre rue Barbette un gentilhommequi passe, et de lui ouvrir le ventre d’un coup de dague ?
– C’est cela même ! Ah ! vousêtes un joyeux compagnon, vous !
– Oh ! vous ne savez pas encorejusqu’à quel point ! Ainsi, il n’y a pas d’autre motif ?Ainsi, parce que vous m’avez vu tirer l’épée près de Vincennes,vous vous êtes dit que j’étais l’homme qu’il fallait ? C’estbien pour cela ?
– Certes, par tous les diables ! Etil faut avouer que cette épée, vous la maniez proprement. C’estdonc pour l’affaire des Écorcheurs que j’ai mis en vous maconfiance.
– Eh bien, vous vous êtes trompé, ditPassavant.
Le mot cingla, siffla, sonna l’insulte et labataille.
– Vous dites ?
– Je dis que vous vous êtes trompé,répéta Passavant.
En même temps son visage changea. Ses yeuxétincelèrent. Il se hérissa. D’un geste imprévu de lui-même,peut-être, tant il fut prompt et rude, d’un geste large de sa main,il balaya la table, et le sac d’or s’en alla rouler au loin,s’ouvrit au choc, laissa dégager ses pièces d’un jaune mat,semblables à des yeux pervers, chargés de haine et d’infamie.
Jean sans Peur se ramassa, la main à lapoignée de la dague.
Le chevalier marcha sur lui, le toucha à lapoitrine du bout du doigt, et dit :
– Vous vous êtes trompé. Regardez-moi, etvoyez la figure d’un chevalier. Je vous regarde, et je vois uneface de sacripant. Vous m’avez insulté. Je vous pardonne. Seulementécoutez bien : Je vous défends…
– Tu me défends quelque chose !Toi ! gronda Jean sans Peur, livide.
– Je vous défends de toucher un cheveu dela tête du seigneur d’Orléans. Renoncez au coup de traîtrise quevous méditez, et je me tairai : je vous en donne ma parole.Mais s’il arrivait malheur à ce gentilhomme, regardez-moi,oh ! regardez-moi bien, et vous aurez vu l’homme qui sedressera devant vous, qui vous attaquera par la ruse et par laforce jusqu’à ce que vous succombiez… maintenant, je vous disadieu.
Jean sans Peur eut un rire terrible, et marchaprécipitamment jusqu’à la tenture. Là, il cria :
– Pas encore, s’il vous plaît, pas encoreadieu ! On ne sort pas de l’hôtel de Bourgogne, « parNotre-Dame », quand on a de tels secrets à emporter !…Ah ! Notre-Dame !…
Au même instant, le duc de Bourgogne disparutderrière la tenture, et, par association d’idées, Passavant songeaà la dame qui lui avait dit : « Fuyez !… »
– Fuir ! pensa-t-il. C’est bientôtdit. Mais du diable si… Ah ! ah ! bonsoir,messieurs !
En se retournant, il venait de voir apparaîtreles quatre molosses de Jean sans. Peur. Ils entraient touttranquillement, en gens qui en ont vu d’autres. Et tout d’abord,leurs regards émerveillés se portèrent sur le sac éventré d’oùsortaient les pièces d’or. Il était là comme une bête venimeuse,frappée à mort et perdant son sang empoisonné par la plaie béante.Ils étaient donc là, tous quatre, Scas, Guines, Courteheuse,Ocquetonville, s’avançant de front, avec des sourires mortels, desfaces d’assassins sûrs de l’impunité, des gestes raidis – et toutde suite, Passavant vit qu’ils étaient là pour le tuer.
Il donna un grand coup de pied dans le sac,et, de sa voix calme qui mordait :
– Payez-vous, messieurs !
Ils tressaillirent et se regardèrent.Ocquetonville grinça des dents et dit :
– Monsieur a la langue bien pendue…
– La rapière aussi, dit le chevalier.Sire d’Ocquetonville, est-ce que vous ne m’avez pas donnérendez-vous pour demain matin derrière l’abbaye deSaint-Germain ?
Ocquetonville mit dans son attitude et sonverbe tout ce qu’il put trouver en lui d’insolence :
– Il me plaît de changer l’heure et lelieu du rendez-vous. J’aime mieux ici que sur le Pré-aux-Clercs, cesoir que demain. Voilà !
– Oui, et puis ce soir, mon dignecoupe-jarret « tu es quatre ! » Hein ? Avoueque tu as eu peur, Ocquetonville.
– Allons, messieurs, dit Guines endégainant, je crois que nous perdons notre temps. Nous allons faireconnaissance avec cette rapière que monsieur prétend si bienpendue.
– Tu te trompes, Guines ! dit lechevalier avec son terrible accent de douceur.
Guines feignit un étonnement exagéré. Iltourna la tête à droite et à gauche. Et il ricana :
– Ce bélître a dit, je crois, que je metrompe ?…
– Il l’a dit, affirma gravement lechevalier.
– Messieurs, messieurs, qu’est-ce àdire ? Voudrait-il insinuer qu’il a eu l’honneur de croiser sabroche de cuisine contre cette épée de gentilhomme ?…
– L’honneur ? Oui, dit le chevalier.Quatre honneurs, devons-nous dire. Car vous étiez quatre au Vald’Amour, où la broche vous a marqués comme des oisons. Ah ! Cen’est pas moi qui l’ai dit ! Pour vous toucher au visage tousquatre, une épée, c’était de trop : une broche de cuisinesuffisait. Je vous reconnais, drôles, je vous ai marqués pour letournebroche.
Cette fois, l’étonnement ne fut pas feint.Tous quatre ouvrirent des yeux féroces. Du regard, ils dévorèrentPassavant qui, la main à la garde de la rapière, attendait, l’airpaisible et naïf. Soudain, il y eut un rugissement de rage, desatisfaction, de haine, de joie furieuse… ils lereconnaissaient !
– Je me disais aussi ! vociféraOcquetonville, où ai-je vu cette hure ?…
– Tripes du pape, hurla Scas, je savaisbien que je connaissais cette couenne de porc !…
– Chargeons ! gronda Guines.
– En avant ! À mort !Étripons-le, pendons-le et grillons-le ! rugitCourteheuse.
D’un bond, le chevalier fut derrière la table,la rapière au poing. Les quatre s’avancèrent sur une seule lignehérissée de huit pointes qui luisaient vaguement : les quatreépées aux mains droites, les quatre dagues aux mains gauches, etcela faisait un formidable engin de meurtre… Tout à coup, ils seruèrent.
– Attention à vos joues ! criaPassavant.
Sa rapière décrivit un éblouissantdemi-cercle. Scas hurla. Seul il était touché.
– Sang du Christ ! – Nombril dudiable ! – Couronne de la Vierge ! – Flammed’enfer !
Les quatre clameurs fusèrent ensemble. Au mêmemoment, la table fut renversée. Passavant porta un coup de pointe,et un coup de revers ; du premier, il piqua Ocquetonville à lagorge ; du second, il atteignit Courteheuse à l’épaule. Ilsétaient sur lui, jurant, sacrant, écumant, bondissant ; ilparait à droite, parait à gauche, se mettait d’un bond horsd’atteinte. Ils étaient haletants. La sueur dégouttait de leursvisages. Ils avaient ainsi arpenté les deux tiers de la salle.Trois déchirures au justaucorps de Passavant. De l’une d’ellesperlaient des gouttes de sang. Ils rugirent :
– Il en tient ! Il entient !
– Tu es mort ! dit Passavant qui sefendit à fond sur Ocquetonville.
Sa rapière se brisa net. Ocquetonville éclatade rire : Il portait cuirasse d’acier sous le satin !
– Il est à nous !…
– Pas encore !
Le sanglier acculé, à demi éventré, tenaitencore tête aux chiens. Il secoua rudement la tête et saisit sontronçon de rapière. Le pommeau devint massue. Il frappait à tour debras ; en même temps, près de lui, il vit une petite porteouverte. Haletant, à bout d’haleine, il s’y glissa…
Les quatre voulurent s’élancer.
– Non ! dit une voix derrièreeux.
Ils se retournèrent, et virent le duc deBourgogne, sombre comme le génie du crime. Un moment, il demeurapensif, les contemplant tous les quatre, si épuisés, si déchirés,si écumants qu’on eût dit qu’ils venaient de combattre une armée.Lentement, il murmura :
– C’est dommage… c’était un brave…
Et il ferma à clef la porte du petit escalieroù Passavant venait de s’engager… du petit escalier qui aboutissaità la salle basse où attendaient les trois tigres : Bruscaille,Bragaille et Brancaillon.
– Pas une minute à perdre, dit Jean sansPeur, de cette voix que l’émotion rend sèche, aux heures décisivesoù se joue l’existence d’un homme. Êtes-vous encoresolides ?
Ils se redressèrent, farouches, héroïques dedévouement forcené.
– Notre vie pour la vôtre, dit Guinespour lui et les autres. Que faut-il faire ?…
– Changer de vêtement, d’abord, et neporter sur vous aucun insigne de Bourgogne. Puis, vous rendre toutd’une traite rue Barbette… écoutez… Louis d’Orléans va passer parlà !…
Ils frémirent. Leurs narines reniflèrentl’odeur du sang. Jean sans Peur, la voix âpre, acheva :
– Venez, venez ! Je vais vous direce qu’il faut faire. Mais écoutez ceci : Louis d’Orléans viten ce moment sa dernière heure. Il le faut. S’il en échappe, par leDieu vivant, je vous jure que c’est ma mort.
Et d’un accent qui les électrisa :
– La mort de votre maître !
Franchie la petite porte ouverte comme untraquenard, le chevalier de Passavant se vit dans un étroitescalier tournant. Il descendit trois ou quatre marches, prenantses dispositions pour organiser dans ce boyau sa dernièredéfense.
Tout à coup, il entendit la porte se fermer.Il fut dans le silence et les ténèbres, le cœur plein de défiance,l’esprit farouche. Pourquoi l’enfermait-on ?
Brusquement, il se heurta à quelque chosequ’il comprit être une porte de fer : il était arrivé à ladernière marche. Il recula vivement à l’attouchement du fer, etfrissonna :
– La porte de la Huidelonne ! Laporte du cachot ! La porte de la tombe !
Au même instant, cette porte s’ouvrit !d’un coup d’œil il embrassa la salle basse qui, en effet, neressemblait pas mal à un cachot, et là-dedans, trois geôliers pourun : les trois estafiers qui l’attendaient. Tout aussitôt, ileut la sensation que ce n’étaient pas des geôliers, mais desassassins. Ils avaient la dague à la main. Le plus grand avaitretroussé sa manche et balançait son énorme poing, masse deboucher. Passavant reconnut aussitôt ses trois espions del’auberge.
– Entrez, dit Bruscaille aimable etsinistre, en faisant un signe de la main.
Bragaille répéta l’invite.
– Entrez donc, mon digne gentilhomme.N’ayez pas peur, la chose sera faite proprement ; vous ne vousen apercevrez même pas.
Mais déjà Brancaillon brûlait de placer sonmot. Plus brutal, il grogna :
– Entrez, qu’on vous dit ! Faut-ilqu’il soit têtu ! On lui dit d’entrer, il recule… C’estpourtant bien simple d’entrer. Il ne comprend pas.
– Du calme ! reprit Bruscailleconciliant. Il comprend très bien, au contraire.
– Alors ? fit Brancaillon. C’est moiqui ne comprends pas, peut-être ?
– C’est sûr ! dit Passavantrailleur.
Brancaillon fut stupéfait. Bragaille etBruscaille ôtèrent leurs bonnets et saluèrent. Si informes quefussent ces âmes obscures, les deux coupe-jarrets comprirent cequ’il y avait de courage fantastique dans le mot de cet homme quiallait mourir et s’amusait aux dépens de l’un des bourreaux.
– Tu vois ? disent-ils. Cegentilhomme te juge incapable de comprendre.
– Alors, gronda Brancaillon, il dit queje suis un imbécile ?
– Je ne le dis pas, se mit à rirePassavant, je le pense seulement.
– À la bonne heure ! grognaBrancaillon.
Bruscaille se tenait les côtes. Bragailleétouffait à force de rire. La scène touchait à l’horrible.Vraiment, cela dégageait de l’horreur, cet accès de gaieté folle.Passavant, attentif, en garde, les étudiait avec cette nerveuse etmaladive curiosité qui vous saisit devant les phénomènesincompréhensibles. Il étudiait aussi la salle. Juste en face delui, au fond, il y avait une autre porte. Fermée il est vrai. Ettandis qu’il surveillait les trois bourreaux, il sedisait :
– Si je pouvais gagner d’un bond cetteporte ! Si je pouvais l’ouvrir ! Où donne-t-elle ?Peu importe. Ce serait toujours quelques minutes de gagnées, la viepeut-être.
À ce moment Bruscaille et Bragaille, ayantessuyé les douces larmes de gaieté qui leur coulaient des yeux, setouchaient du coude :
– Dis donc, Bragaille, puisque le noblegentilhomme ne veut pas entrer…
– Oui. C’est nous qui irons à lui. Nouslui devons bien cet honneur…
Ils s’avancèrent. Ils avaient cette lenteurprudente et forte des machines auxquelles rien ne résiste et quin’ont pas besoin de se hâter.
Passavant les vit tels qu’ils étaient :des êtres de mort, asservis à la nécessité de tuer, se délectant ausang versé et sûrs qu’ils accomplissaient un devoir.
Ils marchèrent, les nerfs tendus, les poingscrispés, les traits convulsés… Tout à coup, le groupe se disloqua,fendu, éventré, Bruscaille et Bragaille roulant à gauche,Brancaillon ébranlé sur sa base granitique chancelait à droite,tous trois stupides, effarés de ce bolide qui venait de les heurter– et Passavant, par la trouée, se ruait sur la porte qu’il avaitexaminée.
Elle était fermée !…
Il s’y adossa, haussa les épaules, s’apprêta àbien mourir puisqu’il n’y avait plus moyen de vivre. Les troisassassins se remettaient de l’alerte, ils se retournèrent et virentla victime debout contre la porte du fond. Brancaillon le regardaitavec admiration. Bruscaille frottait ses côtes, Bragaille crachaune dent. Quelques secondes, ils se turent. Et Brancaillon, alors,prononça :
– Je savais bien qu’il finirait parentrer.
– Allons ! dit Bruscaille d’un tonbref.
Brancaillon eut un mouvement de pitié.
– Dépêchez-vous, mon gentilhomme, de direun bon « Pater ». Un homme qui a les poings que vous aveza le droit de mourir en bon chrétien.
Le chevalier se mit en garde et dit :
– Merci, bourreau. Je me contenterai demourir en bon Passavant.
Et dans cette seconde où il vit dans l’airl’éclair des trois dagues levées, où lui apparurent les facesflamboyantes et convulsées des assassins rués sur lui,inconsciemment, peut-être, il poussa pour la dernière fois son cride bataille :
– Hardi ! Passavant leHardi !…
Au même instant, il fut pétrifié de stupeur.Ce qui se passait lui apparaissait comme un rêve, avec toutes sesinvraisemblances. Les trois dagues levées sur lui ne s’abaissèrentpas ! À son cri, pareil à un talisman, les assassinsreculèrent. Ils étaient livides. Ils claquaient des dents.Brusquement, ils exécutèrent la manœuvre. Dos à dos, ils formèrentun triangle dont chaque sommet était une pointe d’acier. Le frontruisselant, les yeux exorbités, ils attendirent. Passavantregardait cela sans comprendre, ayant vaguement la sensation qu’ilvivait un cauchemar et qu’il allait se réveiller.
– As-tu entendu ? dit Bruscailled’une voix haletante.
– Oui, fit Brancaillon dans un souffle deterreur. Il a dit « Passavant ! »
– Le nom du mort ! « del’enfant mort ! » râla Bragaille.
Pendant quelques minutes, ils revécurentl’épouvante et l’horreur de jadis : l’ineffaçable empreinte dela terreur. Ils se revirent sur les tabourets, garrottés,bâillonnés. Le hideux, l’inoubliable rêve de leur adolescence, àjamais imprimé dans leurs cervelles, ils en subirent les phasesdiverses, les effroyables péripéties, jusqu’à la seconde de ladélivrance, jusqu’à cet instant où l’enfant mort, étendu sur latable de marbre, se levait – autre cauchemar ! – et tranchaitleurs cordes, et les délivrait, et les poussait dehors !
Avec l’abominable sensation, le nom du morts’était gravé, taillé dans leurs mémoires comme dans un granit. Cenom, pour la première fois, ils l’entendaient prononcer, avec lamême intonation de bataille, la même voix frissonnante de vie,d’espoir, d’inconsciente gaieté… Lentement, l’impression se fondit,s’estompa.
Ils se retrouvèrent en ligne devant lechevalier effaré.
Ils tremblaient encore et s’essuyaient lefront. Il eût pu, dans l’une quelconque de ces mains, prendre ladague, les égorger tous trois, ils n’eussent pas résisté.Brancaillon bredouilla :
– Êtes-vous vraiment Passavant ?Passavant le Hardi ?
– Eh ! bélître, fit le chevalier,qui te permet d’en douter ?
Ils se turent. De lentes et lourdes pensées,quelques instants, évoluèrent en rampant au fond de leurs cerveaux.Et Brancaillon, timide :
– Vous n’êtes donc pas« mort ?… » Vous n’étiez donc pas« mort ? » En ce temps, vous étiez« mort ». Et vous voici « vivant ». Est-ce bien« vous ?… » Êtes-vous bien « lui ? »Je ne…
– Tu ne comprends pas, hein ? dit lechevalier.
– Non, répondit simplement.Brancaillon.
– Moi non plus, dit Passavant. Je veuxêtre écorché si je comprends. Pourquoi ne me tuez-vouspas ?
– On ne tue pas les morts, dit Bragaille,qui se signa.
De nouveau le silence pesa sur le groupe.Passavant frémissait. Il soupçonnait qu’il avait affaire à desfous.
Bruscaille s’avança de deux pas, après s’être,à voix basse concerté avec ses deux acolytes.
– Écoutez, dit-il. Ceci est uneincroyable aventure et il faut que nous sachions qui vous êtes.
– Encore ? Mais, par la Croix-Dieu,je suis Passavant, mes drôles !
– Oui, mais êtes-vous le mort ?Voilà ce qu’il faut savoir. L’histoire que je vais vous dire,jamais nul ne l’a sue. Entre nous, jamais nous ne la répétons, etpourtant elle est présente à nous en chaque instant de notre vie.Qui voudrait y croire ? Nous-mêmes, c’est à peine si nous ycroyons, et pourtant nous portons en nos cœurs une épouvante qui nefinira qu’avec nos vies. C’est à cause de cette histoire queBrancaillon s’enivre tous les soirs, à l’heure où les ténèbresdeviennent assez épaisses pour abriter des fantômes, et queBragaille va tous les matins prier au maître-hôtel de Saint-Jacquesde la Boucherie, et que moi qui vous parle j’ai les cheveux grisavant l’âge. C’était donc en nonante-cinq du siècle dernier, aumois de juin.
À cette date qui lui était ainsi jetée,Passavant redressa vivement la tête et examina curieusement lestrois spadassins.
– Tous trois, nous fûmes saisis. Toustrois nous fûmes amenés quelque part dans la Cité. Nous étionsinsoucieux, jeunes, hardis, rieurs. Et le lendemain, nous étions àjamais inquiets, vieillis, tremblants et tristes ; c’est quenous avions dès lors une compagne, une rude compagne : laPeur. Tenez, elle est ici en ce moment avec nous. Elle s’estpenchée sur nous quand nous étions enchaînés sur nos escabeaux.Elle nous est entrée dans la peau quand le maudit, se promenantdans son antre, nous disait de prendre patience, parce que le mortallait venir, et…
– Et le mort est venu ? interrompitPassavant. Il est venu sur les épaules d’un homme qui l’apportatout ruisselant d’eau, tout raide, tout pareil à uncadavre ?
Les trois spadassins reculèrent.
Passavant était pâle. L’évocation de la scènede la Cité faisait trembler ses nerfs. Il continua :
– Et vous, vous regardiez comme onregarde sans doute dans la nuit de la tombe. Vous regardiez le mortsur la table de marbre, vous regardiez le sorcier qui approchait sagriffe d’acier ?
– Oui, oui ! grondèrent lesestafiers livides.
– Et le mort s’est levé ! Il vous adélivrés, il vous a conduits à travers les trois salles jusqu’à laporte, jusque dans la rue aux Fèves – et vous vous êtes sauvés. Jevous reconnais. Vous êtes les trois vivants !
Ils se regardèrent un instant et tous troisdirent ensemble :
– C’est lui ! C’est notresauveur !
Dans la même seconde, tous trois tombèrent àgenoux et se découvrirent. La tête nue, ils se courbèrent devant lechevalier.
– Allons, debout ! dit Passavant,bouleversé d’émotion devant cette explosion de reconnaissance naïveet profondément sincère.
Ils obéirent, et brusquement ils éclatèrent derire. Bruscaille disait :
– Jamais nous ne nous racontionsl’histoire, mais nous parlions de vous, monseigneur.
– Tous les jours, fit Bragaille. Vousétiez présent parmi nous.
– Je leur disais que vous aviez dompté lesorcier ; ils ne voulaient pas le croire, dit Brancaillon.
– Vous ne voulez donc plus me tuer ?dit Passavant.
– Vous tuer ! se récrièrent-ils.
– Pourquoi faire ? ditBrancaillon.
– Cette porte donne sur une cour et de làsur la rue, vous la franchirez quand vous voudrez, ditBragaille.
– Eh bien ! ouvrez-la-moi, car jevous cache pas, mes braves, que j’ai un rendez-vous pressé.
– Tout à l’heure ! fit Bruscaille.Vous tuer ! Pour qui nous prenez-vous ? Parce que nousavons plaisanté tout à l’heure, vous croyez…
– Silence ! gronda Bragaille, lamain levée.
La porte du haut de l’escalier venait des’ouvrir et de se refermer.
– C’est le duc, murmura Brancaillon enpâlissant.
Bruscaille se pencha à l’oreille de Passavant,et d’une voix précipitée :
– Il y a deux cents hommes d’armes dansl’hôtel ; dans cinq minutes nous les aurons sur le dos et nousserons exterminés tous les quatre. Voulez-vous avoirconfiance ?
Passavant le regarda dans les yeux, etrépondit :
– Oui !…
– Merci ! Je suis à vous pour lavie, à cette heure. Vite ! Entrez là-dedans !
Là-dedans ! C’était un sac ! Le sacdans lequel on devait mettre le cadavre pour le porter à la Seine.Bragaille avait déjà saisi l’intention de Bruscaille et présentaitle sac tout ouvert.
Jean sans Peur descendait !…
Lentement, écoutant à chaque marche, ildescendait… pour voir.
– C’est fini, murmura-t-il, je n’entendspas de bruit.
Il ouvrit la porte, – et tout de suite, sonregard tomba sur une forme oblongue, allongée contre le mur dufond, et recouverte du sac solidement noué à l’ouverture. Malgré safroide férocité, le duc de Bourgogne eut un frisson. Il demeura uneminute sur le seuil, pensif, se disant peut-être que ce jeune hommesi riche de vie et de générosité ne lui avait rien fait…
– Il possédait un secret qui tue !se dit-il comme pour se répondre. – Est-ce fait ? demanda-t-ilà haute voix, feignant de n’avoir pas aperçu le sac.
– Voyez, monseigneur, dit Bragaille endésignant du doigt la forme rigide.
Jean sans Peur hocha la tête. Puis, lentement,il regarda autour de lui, inspecta la salle, comme pourreconstituer la bataille. Soudain, il saisit Brancaillon par lebras, et :
– Quoi ! Pas une goutte de sang surles dalles ? Que s’est-il passé ?
Brancaillon demeura hagard, la langue colléeau palais, incapable de trouver un mot de réponse. Il était livide,la sueur lui coulait du visage à grosses gouttes. Bruscaille fit unpas en avant.
– Pas de sang à vos dagues ? répétaJean sans Peur.
Bruscaille saisit le poignet de Brancaillon etle leva en disant :
– Regardez ce poing, monseigneur.
– Ah ! ah ! fit Jean sansPeur.
– Cela vaut mieux qu’un coup dedague…
Brancaillon, voyant le regard d’admiration deson maître, retrouva la parole et dit :
– Un jour, à la halle, j’ai abattu unbœuf d’un seul coup de ce poing.
– Comment cela s’est-il fait ?demanda Jean sans Peur à Bruscaille.
– Voilà, monseigneur, s’empressa derépondre Brancaillon plein d’orgueil. Vous connaissezCaboche ? Le boucher Caboche, monseigneur ? Ehbien ! ce bœuf…
– Tais-toi, interrompit Bruscaille. Cen’est pas cela que Monseigneur veut savoir. Brancaillon s’est placéderrière la porte entr’ouverte. Nous deux, ici, la dague au poing.L’homme nous a vus et a marché sur nous. Alors le poing deBrancaillon s’est levé et s’est abattu, han ! d’un seulcoup : c’était fini. Voilà.
Le duc de Bourgogne eut un geste desatisfaction. Il détourna les yeux du sac et s’en retournalentement. Au moment de franchir la porte de fer, sans tourner latête, d’une voix sourde :
– Portez-le où vous savez. Que tout soitfini dans une heure.
Brancaillon fit deux pas rapides vers le duc,et avec un large sourire :
– Avons-nous le droit de plonger la maindans le sac ?
– Quoi ? fit le duc qui tressaillitviolemment à cette question macabre.
– Le sac ! reprit Brancaillon avecson sourire béat. Le sac d’or, là-haut…
Jean sans Peur respira.
– C’est chose promise, dit-il.
Et il monta l’escalier tournant. Quelquesinstants plus tard, Bruscaille s’élançait à son tour. Bientôt, ilrevenait armé d’une énorme clef. La porte du fond fut ouverte.Bragaille et Brancaillon saisirent le sac, l’un par les pieds,l’autre par les épaules. On longea un couloir au bout duquel on setrouva dans une petite cour. Là, il y avait une poterne. Un gardemuni d’une lanterne l’ouvrit, éclaira un instant le groupe desnocturnes porteurs, et ricana :
– Bon voyage !…
Jean sans Peur avait dit au chevalier dePassavant que Louis d’Orléans serait escorté de porteurs de torchesdont il n’y avait pas à tenir compte. Il avait dit la vérité.
L’escorte du duc d’Orléans, armée ou non, necomptait pas, comme on va le voir. Ce que cherchait Jean deBourgogne, c’était l’homme capable de porter à Louis le coupmortel : l’homme qui tue, sans que nul puisse dire qu’il a étéenvoyé par Bourgogne ; l’homme qu’on peut au besoin accuser etfaire condamner, de façon à établir la parfaite innocence deBourgogne.
Passavant manqua donc tout à coup à Jean sansPeur, et peu s’en fallut que celui-ci ne renonçât alors àl’occasion que lui offrait la reine. Pendant quelques minutes, ilfut affolé de rage et de terreur.
Ce fut pendant le combat de la grande sallequ’il se décida à employer des gens de sa maison. Ocquetonville,Courteheuse, Guines et Scas se trouvaient tout désignés pour labesogne. À tout risque, il fallait les employer ou renoncer aumeurtre.
Ces quelques mots étaient nécessaires pourétablir comment Jean sans Peur, qui était la prudence et la ruseincarnées, commit la faute énorme d’envoyer rue Barbette des gensqu’on pouvait reconnaître, malgré la précaution prise de changer devêtement et de ne porter aucun insigne de Bourgogne.
Vers le milieu de la rue Barbette, où nousconduisons maintenant le lecteur, le cabaret des Templiers dressaitau-dessus d’un perron aux marches déchaussées une façade lézardée,à demi ruinée.
C’était un logis peu fréquenté, mal faméd’ailleurs. L’hôte passait pour tirer le plus clair de ses revenusde mystérieuses accointances avec les truands de la rue desFrancs-Bourgeois, toute proche.
À l’heure où Jean sans Peur exposait auchevalier de Passavant la petite entreprise qu’il méditait contrele duc d’Orléans, le cabaret était fermé depuis longtemps.
Nous devons dire qu’à cet endroit la rueBarbette, étroit boyau à la chaussée bourbeuse, s’élargissait selonun de ces caprices des rues d’alors, indépendantes et vagabondes.Six cavaliers eussent marché là de front. Un peu plus loin, la rueredevenait boyau.
C’est cette sorte de poche que Jean sans Peuravait adoptée. C’était le piège où Louis d’Orléans pouvait êtreisolé de son escorte – s’il en avait une. En tout cas, on pouvait yexécuter à l’aise la bonne manœuvre.
Dans le cabaret fermé, muet, sombre, une salleétait vaguement éclairée par la lueur d’une torche plantée sur unsupport en fer. Cette torche jetait ses vagues reflets sur deuxtables grossières. Autour de chaque table, neuf hommes. En tout,dix-huit, y compris le chef d’équipe.
Leur besogne était simple. À un coup quidevait être frappé sur la porte extérieure, ils devaient se jeterdans la rue comme des gens ivres et paralyser l’escorte du ducd’Orléans. Le reste ne les regardait pas… Si on ne frappait pas àla porte, c’est qu’on n’aurait pas besoin d’eux, et en ce cas ilsdevaient continuer à boire tout tranquillement, sans s’inquiéterdes cris qu’ils pourraient entendre dans la rue.
C’étaient de banales figures de bêtes féroces.Le chef seul pouvait paraître intéressant. Il ignorait d’ailleurspour qui on l’avait embauché et quel gentilhomme devait passer dansla rue.
Poursuivant notre chemin le long de la ruenoyée de ténèbres, nous arrivons à la porte Barbette.
En avant de cette porte, à vingt pas avant d’yarriver, se dressait un logis d’assez belle apparence qui avaitappartenu à Jean de Montaigu. Celui-ci, depuis quelques années,avait vendu cette maison. Le nom de l’acquéreur était ignoré ;on ne le sut que plus tard.
Nous n’avons aucune raison pour taire cenom :
L’acquéreur s’appelait Isabeau de Bavière.
Dans son palais de l’Hôtel Saint-Pol, parfois,elle se sentait à l’étroit ; derrière chaque porte, ellesoupçonnait une oreille ; dans les fentes des tentures, ellecroyait toujours voir un œil qui la guettait. Au logis Montaigu,elle était chez elle. Là, il n’y avait plus de reine. Tantôtcourtisane somptueuse, tantôt charmante hôtesse, elle y recevaitsecrètement ceux que ses passions ou sa politique faisaient sesamis d’un jour ou d’une nuit. Le logis transformé à prix d’or étaitdevenu sous son inspiration une merveilleuse retraite où tout étaitcombiné pour le plaisir – et pour le repos quand on était las deplaisir.
C’est dans cette maison que Louis d’Orléanspénétra ce soir-là vers neuf heures.
Cinq ou six de ses gentilshommes armésjusqu’aux dents l’escortèrent jusque-là, et cette cavalcade futéclairée le long du chemin par quatre pages portant destorches.
Arrivé devant le logis, le duc garda seulementses pages et renvoya ses gentilshommes.
– Monseigneur, dit Hélion de Lignac, nousreviendrons vous prendre pour vous ramener à l’hôtel d’Orléans.Vers quelle heure ?
– Bah ! Rentrez chez vous,messieurs. Qu’ai-je à craindre depuis que je suis réconcilié avecmon cousin de Bourgogne ? Rentrez, rentrez… car, sur maparole, j’ignore à quelle heure je m’en irai.
– Les rues sont peu sûres, observa Lignacen insistant.
– Hé ! s’écria Colin de Puisieux, nevois-tu pas que monseigneur attendra peut-être le grand jour pours’en aller ?
Le duc d’Orléans éclata de rire et gaiementfit un signe de la main à ses gentilshommes qui tournèrentbride.
Louis d’Orléans entra donc dans la maison avecses quatre pages qui furent aussitôt conduits dans une salle où lesattendait une bonne table. Par une jolie suivante tout attifée desatin, le duc fut mené auprès de l’hôtesse.
– Mon cousin, dit froidement Isabeau, quiétait assise dans un vaste fauteuil gothique, enveloppée dans lemanteau royal de velours bleu fleurdelysé d’or, je vous ai faitvenir pour vous dire que j’ai fort parlé de vous avec le roi. Ilest nécessaire que vous sachiez ce qui s’est dit.
Le duc éprouva la violente déception d’unaffamé qui voit fuir devant lui la table à laquelle on vient de leconvier. Il attendait un mot d’amour. Il frémit en se disant qu’ilallait être question de politique. À ce moment, Isabeau continualentement :
– Le roi, en ce moment même, discute aveclui-même à votre sujet. S’il repousse les conseils que je lui aidonnés, il n’y aura rien de changé à votre situation à la cour deFrance. Mais s’il prend les résolutions que j’attends, il vousenverra chercher aussitôt…
– Où cela, madame ? Chez moi ?fit le duc emporté par un intérêt soudain.
– Non pas. Ici même. Il ne vous sait pasici. Mais Bois-Redon sait, lui. Et cela suffit. Donc, si le roivous demande, Bois-Redon accourra ici.
Sans savoir pourquoi, le duc d’Orléans sesentit froid au cœur. C’était pourtant des paroles bien simples.Bois-Redon devait venir le chercher si le roi demandait à le voir.Quoi de plus naturel ? Et il se sentit glacé. Pourquoi ?Pour rien. C’était le destin qui le prévenait… car ces simplesparoles d’Isabeau, c’était sa condamnation à mort.
Presque aussitôt, cette étrange impressions’effaça.
Plus étroitement, Isabeau s’enveloppait dansles larges replis bleu sombre. Elle était aussi peu femme quepossible. Elle était la reine.
– Puis-je savoir, reprit Orléans étonné,ce qui s’est dit entre mon frère et vous ?
– Duc, dit Isabeau avec la même lenteur,je vous ai fait venir pour vous le dire : le roi, fatigué,malade, obligé de s’avouer impuissant dans sa puissance, le roiveut se retirer.
Orléans ne comprit pas tout de suite. Mais sonesprit se mit à bouillonner.
– Se retirer, continua Isabeau. Pour deuxans, cinq ans peut-être. Jusqu’à complète guérison. C’est-à-dire,ajouta-t-elle plus bas, se retirer pour toujours sans doute.
– Se retirer ! murmura le ducd’Orléans. Mais où ?
– Il n’y a qu’un lieu où ceux qui ontporté la couronne puissent entrer de plain-pied. C’est le couvent.Un roi, duc, c’est un homme. Mais cet homme est bien près de Dieu.De l’Hôtel Saint-Pol au couvent des Célestins, il n’y a qu’unpas.
Louis d’Orléans demeura écrasé, ébloui de cequ’il entrevoyait. Isabeau l’acheva :
– Il faut un roi, dit-elle. Il faut quequelqu’un ramasse cette couronne que, d’un coup de pied, il aenvoyée se briser contre une colonne. Duc, j’ai dit que cequelqu’un ce serait vous… oh ! ne vous étonnez pas, ou dumoins pas encore. Vous m’avez crue votre ennemie… Vous vous êtestrompé. Mais fussé-je votre adversaire dans la bataille autour dutrône, j’en sais assez sur le compte de tous, même de Berry, mêmede Bourgogne, pour être certaine que vous seul saurez vous montrermagnanime pour la « veuve » de Charles VI.N’êtes-vous pas, d’ailleurs, tout désigné ? Le frère du roi deFrance n’est-il pas le premier personnage du royaume, et si le rois’en va, qui donc peut, sans susciter une guerre civile, prendredans ses mains ce sceptre à demi brisé, qui donc, sinonvous ?
Le duc écoutait avec enivrement ces parolesqui, d’avance, le sacraient roi de France.
– Et c’est vous, balbutia-t-il, qui avez…à mon frère…
– C’est moi qui vous ai désigné, ditsimplement Isabeau. Le roi parti, je ne suis plus rien. J’airegardé autour de moi. J’ai choisi celui en qui j’ai cru voir lagénérosité qui pardonne.
– Générosité ! s’écria ardemment leduc. Ah ! madame, ni générosité, ni pardon ! Reine vousêtes, reine vous resterez. C’est tout. Si mon frère cherche au pieddes autels la paix qu’il n’a pas trouvée sur le trône, s’il medésigne pour lui garder intact le patrimoine de puissance qui estson bien tant qu’il est vivant, je vous jure que mon premier actesera de vous proclamer régente…
– Générosité ! Générosité !prononça la reine gravement. Vous êtes bien tel que je vous aitoujours jugé…
À ce moment, derrière la porte fermée, unmurmure de voix, des bruits de pas étouffés. Le regard d’Isabeauétincela. Et soudain, Louis d’Orléans, pour la deuxième fois,éprouva un serrement de cœur atroce. Il eut la sensation vaguequ’il se jouait autour de lui une hideuse comédie.
Les bruits s’éteignirent.
Le duc jeta autour de lui un long regard desoupçon.
– Madame, dit-il enfin avecprécipitation, toute parole de reconnaissance en ce moment seraitinutile… mes actes seuls, quand il en sera temps, vous prouverontcette reconnaissance.
– Oh ! songea Isabeau avec unefureur de rage et de désespoir, il va fuir !…
Bois-Redon n’arrivait pas !… Leguet-apens n’était pas prêt !… L’homme sur qui Jean sans Peuravait compté avait donc refusé !…
Dans ces quelques secondes, pendant lesquellesparla le duc d’Orléans, des pensées de drame se heurtèrent, dansl’esprit de la reine. Elle se vit poignardant elle-même le frère duroi, puisque Bourgogne en était incapable. Et, par contre-choc defureur, ce fut surtout Jean sans Peur qu’elle couvrit demalédictions. Le duc d’Orléans disait :
– Permettez-moi donc de me retirer. Ilsera plus séant que votre capitaine des gardes me trouve en monhôtel… si mon frère me fait appeler. Je serai debout toute la nuitpour attendre…
En parlant ainsi, le duc reculait vers laporte. L’aiguë et terrible sensation qu’il était en danger de mortdevenait d’une effroyable précision. À tel point qu’il portasoudain la main à sa dague. Il s’inclina profondément, et, d’un tonbref :
– Adieu, madame. Ce que j’ai dit se fera,je le jure.
Il se redressa et demeura figé sur place.
Dans son esprit, la terreur s’évanouit,pareille à un sinistre crépuscule, et à l’horizon opposé se leval’astre rutilant de la passion qui le submergea de lumière.
– Quoi ? Que sepassait-il ?
Un simple geste d’Isabeau. Elle avait ouvertle manteau royal. Et ce ne fut plus le palladium, synthèse deroyauté. Ce fut la somptueuse enveloppe, l’écume d’azur d’où Vénusémerge en sa splendeur blanche et rose. Sous son manteau, elleapparut ce qu’elle était : un chef-d’œuvre de la chairpalpitante, intensément vivante. Car elle n’avait pour voile que lemanteau royal.
La voix sèche, rauque, les lèvres brûlantes,l’œil égaré, elle prononça :
– Vous ne me demandez même pas« pourquoi » c’est vous que j’ai choisi pour régner surle royaume de France et sur moi !
Le duc d’Orléans fléchit les genoux. La têtelui tourna. Il tendit ses bras vers l’idole et râla :
– Puissances du ciel ! Serait-ildonc vrai que vous m’aimez !…
– Ah ! rugit Isabeau au fondd’elle-même, te voilà donc, honnête sacripant ! Cette femmeque tu convoites de toute ton âme, que tu veux de tout ton sang,c’est la femme de ton frère ! Hommes ! ô hommes ! Etvous hurlez votre vertu ! Et qu’est-ce que l’assassinat de cevoleur auprès du vol qu’il médite !…
Et elle ouvrit ses bras, fouettée peut-êtrepar sa propre frénésie, cherchant peut-être dans le baiser de cetamant qu’elle allait tuer quelque fièvre inconnue encore d’elledans sa longue et ardente recherche de l’impossible.
Les enivrantes minutes s’ajoutèrent l’une àl’autre dans le silence du temple.
L’heure coula sans que Louis d’Orléans lasentît couler. Les heures, peut-être…
Qui sait si à ce moment Isabeau n’était pasarrivée à se persuader à soi-même qu’elle aimait Louisd’Orléans ? Qui sait pourquoi son regard se troubla, pourquoielle pâlit, pourquoi sa chair frissonna, à cette minute d’indiciblehorreur où la jolie suivante, ayant gratté à la porte et étantentrée, annonça l’arrivée de Bois-Redon ?
Sur ses lèvres, avec un dernier baiser,l’amant déposa son serment d’éternel amour.
Bois-Redon entra.
La reine, à l’instant, fut debout ; elleeut un mouvement nerveux vers son capitaine des gardes, et un autrevers l’amant. Ses lèvres tremblèrent… Elle ne dit rien. Bois-Redonprononça :
– Sa Majesté le roi veut voir à l’instantmonseigneur le duc d’Orléans…
Louis sentit son cœur se gonfler d’une sincèregratitude pour cette splendide maîtresse qui lui donnait un trône.Il se tourna vers Bois-Redon. La reine saisit sa main etmurmura :
– Restez…
Orléans pâlit ; pour la troisième fois,le destin l’avertit. Il eut froid dans ses veines. Isabeau fit unrude effort sur elle-même, étrangla sa pitié naissante, et avec unsourire effrayant :
– Restez encore un peu…
Le duc fut rassuré. « Encore unpeu » corrigeait « restez ». Il secoua latête :
– Capitaine, courez dire au roi que je merends à ses ordres.
De nouveau seul avec Isabeau, il l’étreignitdans ses bras et, d’un accent affolé :
– Peut-être serai-je roi, bégaya-t-il.Mais vous, je jure que vous serez la reine du roi…
Et il s’élança.
Ses quatre pages, déjà, étaient prévenus. Ilsétaient à cheval dans la rue ; chacun d’eux portait unetorche. D’un rapide regard, le duc sonda les noires profondeurs dela rue ; tout était paisible.
– À l’Hôtel Saint-Pol ! dit-il en semettant en selle.
La petite troupe s’avança au pas, le long dela rue Barbette. Les pages marchaient en avant. Le duc, à quelquespas derrière eux, les rênes flottantes, un vague sourire auxlèvres, songeait…
Brusquement, les pages poussèrent un cri dedétresse, des ombres bondirent dans le brouillard…
– Holà, drôle ! cria le duc. Holà,truands ! Au large, au large !…
Pendant un temps d’une inappréciable rapidité,il eut dans les yeux la vision fantastique de ces ombres quisurgissent, de ces lueurs d’acier qui zébraient les ténèbres ;un de ses pages s’abattit, puis un autre. Tout à coup, il éprouvaau flanc une violente douleur, il lui sembla que sa raisons’envolait, que tout lui manquait. Il s’abandonna, s’abattit, tombade cheval en murmurant :
– Ah ! traîtres, vous m’aveztué !…
Un coup l’atteignit à l’épaule, un autre à latête… Il eut encore la force de se soulever sur les deux mains etde haleter :
– Je suis le duc d’Orléans…
– Nous le savons ! répondit une voixsombre.
Le duc retomba, sur le dos, le visage tournévers le ciel. Il eut cette dernière vision de Valentine, del’épouse fidèle lui jetant un dernier regard de pardon, et celas’enveloppa de l’éclair d’une hache qui se levait…
– Adieu… Valentine… pardon… oh !…pard…
Ce fut fini. La hache, à toute volée,l’atteignit au crâne. La cervelle jaillit, éclaboussa les marchesdisloquées du vieux perron des « Templiers deNotre-Dame ». Il y eut un tourbillon parmi la nuée des démons.Brusquement tout cela s’évanouit. Il n’y eut plus là que quatrehommes. L’un d’eux saisit le cadavre par les pieds et le traînajusqu’à une torche qui brûlait encore sur la chaussée. Cet hommesaisit cette torche, la leva, éclaira une seconde le visage livide,éclaboussé de sang, le crâne défoncé, et il dit :
– C’est bien. Allons-nous-en.
Ocquetonville, s’étant assuré que le ducd’Orléans était bien mort, éteignit la torche sous son pied. Alors,suivi de Scas, de Guines et de Courteheuse, il s’enfuit. Au fonddes ténèbres, les quatre hommes damnés s’enfuirent, se glissèrentau long des murs, en se disant :
– Ce fut vite et bien fait. Jamais nul nesaura !
Là-bas, sur la chaussée bourbeuse de la rueBarbette, il y avait trois corps étendus : celui du ducd’Orléans, ceux de deux pages ; les deux autres s’étaientenfuis comme ils avaient pu, sauvant leur peau.
Les assassins étaient déjà loin. Ilss’arrêtèrent, ruisselants de sueur, et quelques minutes, leurgroupe immobile haleta dans le silence. Enfin, Guillaume de Scasparla :
– Je suis sûr que Thibaud Le Poingre nousouvrira.
– Et s’il ne veut pas ouvrir, ditCourteheuse, nous défoncerons sa porte.
– Il est sûr que je crève de soif, grondaOcquetonville.
– Moi aussi, dit Guines.
Ils ne dirent pas un mot de l’affaire et sedirigèrent vers le cabaret de la « Truie Pendue ». Maischacun d’eux songeait : Nul ne saura. Nul ne peut savoir.
Vers ce moment, dans la rue Barbette, il y eutun bruit de pas précipités. Une silhouette se dessina sur l’écrande la nuit. Quelqu’un venait d’arriver en tempête sur le champ demassacre.
Les trois corps étaient là sur la chaussée.L’inconnu heurta un de ces corps et trébucha. Le corps fit unmouvement. C’était l’un des pages laissés pour morts. Il jeta unefaible plainte, se dressa péniblement et râla :
– À moi !… Ah ! je mourrai doncsans pouvoir désigner les meurtriers ! Personne ne viendradonc !
– Si ! dit l’inconnu. Je suis prêt àvous entendre, moi ! Le duc d’Orléans ?…
– Mort !
– Malheur ! Trop tard !… Le nomdes meurtriers, au moins ?
– Puis-je me fier à vous ?
– Je suis quelqu’un qui doit la vie àLouis d’Orléans. Parlez.
– Qui êtes-vous ? insista lepage.
L’inconnu s’était agenouillé après du mourant.Il rapprocha sa tête de la jeune tête livide, et dit :
– Je suis quelqu’un que Jean de Bourgognea tué cette nuit. Vous pouvez parler…
Au moment où Bruscaille, Bragaille etBrancaillon emportaient le sac qui servait de linceul au chevalierde Passavant, et comme ils allaient franchir la poterne, une voix,derrière eux, leur cria d’arrêter. S’étant retournés, ils virent lecapitaine des gardes de l’hôtel de Bourgogne, à qui Jean sans Peur,en remontant, avait dit quelques mots. Le capitaine fit déposer lesac dans une salle creusée dans l’épaisseur du mur et qui servaitde corps de garde. Il y avait là une dizaine d’archers réunisautour d’un broc posé sur une table.
– Vous assurer ! s’écria Bruscaille.Et de quoi donc ?
– M’assurer que l’homme qui est dans cesac est mort, dit le capitaine. C’est l’ordre.
– Monseigneur se méfie de nous ? fitBragaille.
– Puisqu’on vous dit qu’il estmort ! grogna Brancaillon.
– C’est ce dont je dois m’assurer.Allons, ouvrez ce sac ! Eh ! mort du diable, croyez-vousque le gaillard sera fâché de mettre une dernière fois le nez à lafenêtre du monde ?
Le digne capitaine se mit à rire. Bruscailleet Bragaille échangèrent un regard désespéré. Brancaillon suait àgrosses gouttes. Tous trois se disaient : Il estperdu !
– C’est à dégoûter d’être d’honnêtesgens, dit Bruscaille.
– Que voulez-vous dire, pendard ?grogna le capitaine dont les soupçons allaient« crescendo ».
– Je veux dire que monseigneur nousinsulte. Je n’ouvrirai pas ce sac, non.
– Ni moi, dit Bragaille en se signant. Ceserait sacrilège.
– Ni moi, dit Brancaillon. D’abord la vuedes morts me donne soif.
Le capitaine haussa les épaules. Il tira sadague, se pencha, et trancha le nœud. Les trois estafiers, livides,fermèrent les yeux. Bruscaille soupira. Bragaille jura. Brancaillonpleura. Et frémissants, tout raides, ils attendirent le cri defureur du capitaine, et le cri de détresse de Passavant.
– Allons, c’est bien, dit tranquillementle capitaine. Refermez et emportez : il est bien mort.
Bruscaille, Bragaille et Brancaillon, stupidesd’horreur, ouvrirent les yeux. Ils demeurèrent bouche béante,cheveux hérissés : le chevalier de Passavant était mort.
Son visage de cire, ses traits raidis, sonregard révulsé, la rigidité du corps… oui, c’était un cadavrequ’ils avaient sous les yeux. La même pensée terrible leurvint : ils avaient étouffé leur sauveur ! Ils se mirent àtrembler.
Ils soulevèrent le cadavre et l’emportèrent.Par les obscures ruelles qui enlaçaient l’hôtel de Bourgogne, ilsse dirigèrent vers la Seine.
De temps à autre, ils s’arrêtaient, sousprétexte de fatigue. Alors ils déposaient délicatement le corps surla chaussée, s’accroupissaient, demeuraient silencieux quelquesminutes, puis l’un ou l’autre disait :
– Allons… Il est bien mort…
Ils atteignirent les bords de la Seineau-dessous du Louvre, presque en face la tour de Nesle, – en facede cette grève où Bois-Redon avait autrefois ramassé l’enfant mortpour le porter à Saïtano.
– Que devons-nous faire ? demandaBruscaille.
– Puisqu’il est mort… fitBrancaillon.
– Oui, dit Bragaille. La Seine est unetombe comme une autre. Le pauvre bougre n’aura rien à nousreprocher. Nous allons chacun réciter trois pater. Et ça lui enfera neuf. Et puis…
C’était cet « et puis » qui lesépouvantait. Ils frissonnaient à l’idée d’attacher une pierre aucou de ce corps, une autre à ses pieds, et de le jeter aufleuve.
Ils ne l’avaient que peu vu. Mais il y avaitdes années qu’ils pensaient à lui. Leur cœur était plein de lui.Que de fois ils avaient ardemment souhaité le voir et lui offrirleur vie !…
Ils l’avaient vu. Et c’était eux qui devaientle porter dans une barque jusqu’au milieu de la Seine, et là, lefaire glisser dans l’eau. La sinistre ironie de l’aventure leshébétait. Une heure, des heures peut-être, ils rôdèrent sur lagrève, Brancaillon cherchait des pavés et il ne les trouvait jamaisassez lourds.
– Il ne faut pas que le pauvre bougre aitrien à nous reprocher, répétait-il après Bragaille.
Il fallut pourtant se décider. Les deux pavésdurent se trouver. On les disposa l’un près de la tête, l’autreprès des pieds : il n’y avait plus qu’à les attacher.
Alors Bragaille se mit à genoux. Les deuxautres l’imitèrent. Ils étaient tous trois agenouillés dans lesable de la grève, sur une seule ligne, et devant eux, le corpstout raide. Les trois sacripants, naïvement, récitaient leur« Pater » avec de bizarres interversions de phrases, etdes jurons de farouche désespoir.
Brancaillon disait : « Que votrerègne arrive, par tous les pieds fourchus de l’Enfer !… »Les neuf « pater » ainsi commentés et allongés, si longsqu’ils fussent, trouvèrent leur fin, comme toute chose en cemonde.
Brancaillon, après un dernier juron, approcha,un pavé de la tête et prépara la corde. Bruscaille, avec un soupir,ligotait déjà les pieds.
Bragaille, pour faire bonne mesure, ajoutaitun « ave » aux neuf « pater ».
À ce moment, le mort éternua.
Les trois vivants bondirent ; leurpremier mouvement fut celui d’une fuite rapide et désordonnée, carc’est chose terrifiante, en y songeant, un mort qui éternue.
Au bout de vingt pas, ils s’arrêtèrent, seretournèrent, se prirent par la main comme pour se rendre plusforts contre toute nouvelle tentative d’éternuement d’outre-tombe,et, le cou tendu, les yeux hors de la tête, les mâchoiresclaquantes, ils regardèrent du côté où était la chose. Mais il yavait entre eux et le mort un mur de ténèbres.
De tout leur être tendu, ils écoutèrent…
Et soudain, il y eut une fuite plus rapide,plus désordonnée : Ils venaient d’entendre le bruit del’étoffe qu’on déchire : le mort éventrait son linceul.
À cinquante pas plus loin, nouvel arrêt, etBrancaillon grelotta :
– Je ne comprends pas…
– Eh bien, c’est la même chose que dansle logis de la Cité. Le chevalier de Passavant est un mort qui nemeurt pas. Voilà.
Dame, lecteur, quelle explication meilleureeussiez-vous trouvée à la place de Bruscaille ? Toujoursest-il que, sans le vouloir ni le savoir, il avait dit vrai :c’était le même phénomène. Ce sensitif exceptionnel qu’était lechevalier avait subi le contre-choc des émotions de la nuit. Etmaintenant, il sortait de la mort.
Le sac ouvert par un coup de poignard, il sereleva, éprouva quelques minutes de vertige, se raffermit sur sesjambes, et, regardant autour de lui, il se vit sur le bord de laSeine. Comme il avait l’esprit plus alerte que Brancaillon et mêmeque Bruscaille, il comprit.
– Je viens de l’échapper belle !murmura-t-il en frissonnant.
Pendant ce temps, Brancaillon et Bragailles’incrustaient dans la tête l’étrange explication deBruscaille : un mort qui ne meurt pas ! Le résultat deleurs pensées fut que Passavant était plus fort que la mort. Leuradmiration devint frénétique.
À peu près rassurés, d’ailleurs, ilss’avancèrent tous les trois et virent Passavant debout, vivant,bien vivant. Il paraît qu’il n’avait pas le temps de s’étonner oude demander ce qui s’était passé.
– Adieu, mes braves, dit-il, dès qu’illes eût reconnus. Nous nous reverrons.
Ils s’étaient inclinés en s’approchant. Quandils se redressèrent, ils ne le virent plus. Ils rentrèrent donctout ébaubis à l’hôtel de Bourgogne, et, conduits aussitôt devantJean sans Peur :
– Monseigneur, dit Bruscaille,porte-parole attitré, votre capitaine a vu qu’IL était mort,n’est-ce pas, il l’a vu ?
– Oui. Et je tiens ce que j’ai promis. Lesac d’or est là.
– Donc, IL est mort… bien mort. Nousl’avons donc porté à la Seine, monseigneur. J’ai attaché la pierredes pieds, et la preuve, c’est qu’elle était lourde. Brancaillon aattaché la pierre de la tête.
– En sorte que l’homme est maintenant aufond du fleuve ? dit le duc d’une voix sombre.
– Au fond de la Seine, oui, mort, et bienmort. Si jamais il en revient…
– On ne revient pas de là où vous l’avezmis, trancha le duc. Prenez et allez-vous-en.
Chacun à son tour plongea sa main dans le sacéventré et la retira pleine d’or.
Passavant courait vers la rue Barbette,c’est-à-dire vers ce point de la ville où on devait meurtrir le ducd’Orléans. Ce ne fut pas sans se gratifier d’une libéraledistribution d’invectives, pour s’être si malencontreusementévanoui dans son sac. Il se trompait d’ailleurs : ce n’est pasà un évanouissement qu’il devait de s’être attardé en la société deBruscaille et Cie.
– Ce seigneur m’a sauvé la vie,grognait-il. Et moi, au moment où je puis m’acquitter d’une telledette, je m’affaiblis, je m’endors… ah ! triple bélître,va ! Trop tard ! maintenant, j’arriverai troptard !
Trop tard il arriva. Et lorsque son piedheurta le page, il comprit que tout était fini. Alors une fureurfroide s’empara de lui. Il se maudit. Mais il maudit aussi lesmeurtriers, et, en premier, le duc de Bourgogne.
Agenouillé près du page blessé dont ilsoutenait la tête, il écouta, les dents serrées, le récit qui luifut fait de la bagarre. Il comprit le plan du guet-apens : lesestafiers, en masse, paralysant les pages ou les mettant en fuite,tandis que les assassins attaquaient le duc d’Orléans. Quelsétaient ces assassins ?
– Je les ai reconnus tous les quatre, ditle page.
– Eh bien, nommez-les, si vous voulez quele malheureux prince soit vengé.
– D’abord, le sire d’Ocquetonville…
– Et puis ?
– Guillaume de Scas, le seigneur deGuines…
– Et puis Courteheuse, n’est-cepas ? dit le chevalier.
– Oui, oui !… Ah ! vous lesconnaissez donc ?
– Je les connais. N’en parlons plus.Pensons à vous. Je vais vous transporter chez moi, je vous feraisoigner…
Passavant essaya de soulever le pauvre page.Mais celui-ci poussa un cri de souffrance.
– Attendons un peu, dit le chevalier.Prenez courage.
– Inutile, râla le blessé. Je suisatteint à fond. Je vais mourir. Mais vous, jurez-moi…
Passavant devina ce que le page voulait luifaire jurer mais le jeune homme n’eut pas le temps d’achever. Ilexpira dans une secousse.
Le chevalier s’assura que le page était mort.Puis il se releva. À tâtons, dans les ténèbres, il chercha alors lecorps du duc d’Orléans, et, l’ayant trouvé, l’adossa au mur d’unemaison, ainsi que les deux autres cadavres. Et il s’en alla.
Il vacillait. Il avait l’âme pleine d’horreur.N’eût-il eu pour le duc d’Orléans aucun motif de gratitude, que leguet-apens du duc de Bourgogne eût soulevé son cœur. Mais, de plus,le duc l’avait sauvé. Il se rendait compte maintenant quel’intervention de Louis d’Orléans dans l’algarade du Val-d’Amourn’avait pas été sans générosité, car cette intervention pouvait luiattirer la haine de Jean sans Peur.
À cette pensée, le chevalier s’arrêta et sefrappa le front.
– Et qui sait, frémit-il, siOcquetonville et ses acolytes n’ont pas raconté cette scène à leurmaître ? Qui sait si l’insulte faite à ses quatre séides n’apas précipité les résolutions de Jean de Bourgogne ? Je seraisdonc cause de l’assassinat de ce digne seigneur ?…
Il en pleurait de rage.
Machinalement, il s’était dirigé vers« la Truie Pendue », tantôt marchant à pas précipités,tantôt s’arrêtant court. Il se trouvait dans la rue Saint-Martin, àcent pas de l’auberge, et il n’y songeait guère.
Tout à coup, il se heurta à un groupe d’hommesqui menaient tapage, sans qu’il les eût entendus, absorbé qu’ilétait. Ces gens qu’il heurtait jurèrent tous les diables et lebousculèrent.
– Au diable l’ivrogne ! cria l’undes inconnus.
Passavant demeura pétrifié. Passavant semordit la langue pour ne pas répondre…
– La peste soit du truand ! grommelaun autre.
– Ce damné bélître nous laissera-t-ilpasser ?
– T’écartes-tu, ruffiand’enfer !
Et Passavant se tut ! Passavant se laissabousculer ! Passavant se glissa le long des murs…
– L’ennemi est en fuite, dirent lesquatre en éclatant de rire.
Ocquetonville, Courteheuse, Guines et Scaspoursuivirent leur chemin en se donnant le bras. Ils sortaient ducabaret de Thibaud Le Poingre et avaient tout simplement noyé dansle vin ce qu’il pouvait y avoir en eux de remords, ou deterreur.
Les meurtriers n’étaient pas sans inquiétude.Il se fût agi de quelque bourgeois assommé et dépouillé au clair delune qu’ils n’y eussent déjà plus songé. La victime eût été unseigneur même d’importance qu’ils se fussent dit :« Après tout, qu’on vienne demander des comptes à Jean sansPeur, et il répondra pour nous… » Mais celui qu’ils venaientde tuer s’appelait Louis Ier d’Orléans. C’était unfils de roi. C’était le frère de Charles sixième. Que le nom desmeurtriers fût découvert et il y allait de la hache – même pourJean sans Peur.
C’était là du remords, – du bon.
Le vin de Thibaud avait mis bon ordre à ceremords, ce qui prouve la supériorité du bon vin sur les sentimentsimportuns.
Arrivés devant la grand’porte de l’hôtel, ilsjetèrent les hauts cris pour qu’on leur ouvrit.
Derrière eux, du fond des ténèbres, jaillitune voix qui les fit se retourner hagards et frissonnants. La voixcriait :
– Ocquetonville !…Ocquetonville !…
– Entendez-vous ? fit Ocquetonvilleen claquant des dents.
– C’est « sa voix ! »grelotta Guines.
– La voix du mort ! râlaCourteheuse.
– Réponds ! Mais réponds donc !gronda Scas.
– Ocquetonville !Ocquetonville ! répéta la voix, jaillie des abîmes de lanuit.
– Me voici ! dit Ocquetonville. Queveux-tu ?…
Il chancelait. Il était mourant deterreur.
– Ocquetonville, cria la voix, tu mourrasde ma main. Scas ! Es-tu là ?…
– J’y suis ! dit Scas dont lescheveux se hérissèrent.
– Scas ! cria la voix, tu mourras dema main. Guines, es-tu là ?…
– J’y suis ! bégaya Guines qui pantelaitd’horreur.
– Guines ! cria la voix, tu mourrasde ma main… Courteheuse, es-tu là ?…
– J’y suis ! dit Courteheuse hébétéd’épouvante.
– Courteheuse ! cria la voix, tumourras de ma main.
La voix se tut. Ils écoutaient encore… Ilsécoutaient le mystère. Ils tâchaient de voir au loin. Ils voyaientl’épouvante. Soudain ils furent enveloppés de lumière. La porte del’hôtel s’était ouverte et des gardes s’avançaient avec destorches. Alors les quatre s’étant regardés les uns les autresvirent qu’ils avaient tous l’épée à la main. Ils avaient dégainésans s’en apercevoir, ils se ruèrent dans la cour encriant :
– Fermez ! Verrouillez ! Tendezles chaînes !…
On ferma. On verrouilla. On tendit leschaînes. Mais l’épouvante et le mystère étaient entrés avec eux.Sans songer à rengainer, – livides, suants, ils escaladèrentl’escalier, et soudain, se virent dans la salle des armes devantJean sans Peur.
– Eh bien ? Eh bien ? haleta leduc de Bourgogne.
– Monseigneur, cria Scas, l’homme avecqui nous nous sommes ici battus est-il mort ?
– Damnation ! gronda Jean sans Peur.Ils sont ivres ! Est-ce fait ? Parlez !
– Monseigneur, râla Guines, qu’a-t-onfait de l’homme que nous avons poussé à l’escalier depierre ?
– Sur le tonnerre du ciel ! rugitJean sans Peur, si vous ne répondez à ma question, je vous faispendre !
– Grâce, monseigneur ! ditOcquetonville qui s’abattit à genoux. Mais nous aimons mieux mourirque d’ignorer une minute de plus où est le sire dePassavant !
Jean sans Peur comprit que quelque chosed’inexprimablement terrible s’était passé, qu’il était menacé luiaussi, et ce fut une effrayante interversion d’inquiétudes ;en lui l’affaire du guet-apens passa au second plan. Avec une joiefarouche, il se félicita d’avoir envoyé son capitaine s’assurer quePassavant était mort, bien mort ! Et en même temps, il sesentit une sorte de défiance contre la destinée au moment où ildemanda :
– Pourquoi ces questions ?…
Ils ne répondirent pas.
D’une voix de tonnerre qui mit l’hôtel enrévolution, le duc appela son capitaine. Celui-ci accourut touteffaré. Le duc, la gorge sèche, lui ordonna :
– Dites, répétez-moi ce que vous avez vuen bas.
– Monseigneur, j’ai fait ouvrir le sac.Et j’ai vu l’homme. Il était déjà raide. Le cœur ne battait plus.Alors j’ai fait refermer le sac qui a été emporté.
– Envoyez-moi les porteurs, commanda leduc. Quelques instants après, Bruscaille, Bragaille et Brancaillonfaisaient leur entrée, s’avançaient en ligne, saluaient d’un mêmemouvement automatique. Le duc ordonna :
– Dites, répétez-moi ce que vous avezfait du cadavre.
– Monseigneur se moque de nous, ditBragaille.
– Faut-il aller le repêcher ?demanda Bruscaille.
– Pourquoi faire ? fitBrancaillon.
Le duc se rassurait. Bruscaille, sans setromper d’un mot, recommença l’histoire des deux pavés attachésl’un à la tête, l’autre aux pieds, et du petit voyage en barquejusqu’au milieu du fleuve, promenade sentimentale qui s’étaitterminée par le plongeon du sire de Passavant dans les flots.
– Dans l’éternité, ajouta religieusementBragaille.
– C’est bon. Allez-vous-en, dit Jean sansPeur.
Ils firent demi-tour avec cet ensemble demouvements qui les distinguait, et se retirèrent sans demander leurreste. Ils étaient un peu pâles et flairaient vaguement quel’affaire du cadavre pourrait bien se terminer avec une banalitécontre laquelle d’avance ils protestaient : par exemple, troiscadavres au bout de trois cordes.
– Vous voyez, dit alors Jean sans Peur,l’homme est mort, bien mort.
Scas, Guines, Ocquetonville et Courteheuse seregardèrent.
– Il est bien mort ! se dirent-ilsatterrés.
Atterrés de ce qu’il fût mort… Un instant, ilsavaient « espéré » que Passavant était vivant. Et alors,leur bonne dague au poing, ils ne craignaient plus rien. Mort,c’était autre chose. La voix qui les avait menacés venait dumystère. On ne lutte pas contre le mystère. On le subit.
– Nous sommes perdus ! se dirent-ilsdu regard.
Tant bien que mal, se complétant l’un parl’autre, ils entreprirent le récit de l’affaire de la rueBarbette.
Jean sans Peur écouta en frémissant. LorsqueOcquetonville lui affirma qu’il avait vu jaillir la cervelle sousle coup de hache, le duc de Bourgogne eut un long soupir. Savieille haine s’apaisa. Il éprouva quelques minutes la profondeallégresse d’une délivrance. Et presque aussitôt, il mesura d’unsombre coup d’œil de pensée à quelles hauteurs le plaçaitl’événement.
Il n’y avait plus que Berry à dévorer :une bouchée. Et il serait alors seul maître du royaume… roi,peut-être – sans doute ! qui pouvait l’empêcher de mettre sursa tête la couronne du fou. Il se vit roi. Et près de lui, lareine…
– La reine ? Quellereine ?…
Sa femme, Marguerite de Hainaut ?
Non, ah ! non. Ce n’était pas une reinepour lui. La haine éteinte dans le sang, l’ambition satisfaite parle vol, il lui fallait l’amour.
Qui, alors ? Isabeau ?…
Non, ah ! non. Isabeau, quand il setrouvait près d’elle, l’affolait, oui. La passion le brûlait alors.Mais Isabeau n’était pas une reine pour lui ; tout au plus unecourtisane magnifique.
La reine, ce serait la jeune fille qui d’ungeste de sa main fine apaisait les déments comme Charles et lesfurieux comme Jean sans Peur, la vierge dont le regard contenaittoute la pureté des aurores. Il lui fallait cela.
La reine, ce serait Odette deChampdivers !…
Jean sans Peur leva les yeux sur les quatreassassins.
– Allez vous reposer, dit-il. Allez etrassurez-vous. Vous étiez mes serviteurs fidèles. Vous êtesmaintenant mes amis. Nous sommes complices. Je vous fais complicesde ma fortune. Si haut que je monte, vous monterez avec moi. Ce queje veux, vous l’avez deviné dès longtemps. Je veux la couronne.Vous avez taillé ce soir la première marche de l’escalier qui meconduira au trône. Je serai roi. Je suis roi. Ocquetonville, je tefais mon premier ministre. Scas, tu es mon grand veneur. Guines, jete nomme mon grand chambellan. Courteheuse, tu es capitaine généraldu Louvre, où se tiendra ma cour.
Ils s’inclinèrent très bas, pleins de respectet de confiance. Quand ils eurent disparu, Jean sans Peur appelason capitaine, et lui demanda :
– L’homme est-il venu ?
– Il est ici, monseigneur.
– A-t-il fait des difficultés ?
– Aucune. Il a paru au contraire fortempressé à se rendre au désir de monseigneur.
Le duc de Bourgogne se dirigea vers la tenturedu fond, et, par là, pénétra dans l’intérieur des appartements. Ilétait à ce moment près de deux heures. Le duc arriva à un petitsalon. Avant d’entrer, il s’assura qu’il portait sa chemise enmailles d’acier, et qu’il était armé d’une forte dague.
Dans la pièce attendait un homme qu’il avaitvu, autrefois, il y avait bien longtemps de cela, pendant quelquesminutes seulement. Il ne le reconnut pas.
Jean sans Peur ne savait pas que ces quelquesminutes effacées de son souvenir étaient les conductrices de savie ; qu’à cause de ces minutes, il avait deux fois déjà perdul’occasion de la suprême fortune ; que, grâce à ces minutes,jadis, à Dijon, sa femme Marguerite de Hainaut s’était dresséedevant lui ; que bien plus tard, tout récemment, alors que lecoup de main avait admirablement réussi, alors qu’il était maîtrede l’Hôtel Saint-Pol, Odette de Champdivers avait, à cause de cesminutes, détourné sa main prête à saisir la couronne. Non, le ducde Bourgogne ne savait pas cela. Les minutes et l’homme s’étaientabolis, dans son souvenir.
L’homme était tout en hauteur et en maigreur,avec des mouvements onduleux et souples de reptile, et un masque detranquillité tragique, de sérénité sardonique. S’il est possible àun être humain de figurer le prince des ténèbres, cet homme-làétait Satan.
– Comment vous appelez-vous ?demanda rudement Jean sans Peur.
– Vous savez que je me nomme Saïtano etvous me demandez mon nom : c’est un mensonge. Vous avez besoinde moi. Ne nous fâchons pas. Quant à moi, monseigneur, je suis toutà vos ordres. Il y a douze ans que j’attends l’occasion de mettre àvotre service ma pauvre science.
– Douze ans ? interrogea le ducétonné.
– Exactement douze ans, cinq mois et neufjours. J’attends depuis la nuit du 12 juin de l’an 1395… Vousvoyez.
Jean sans Peur fouilla sa mémoire, et il y vitfulgurer cette date que Saïtano lui jetait audacieusement :c’était la nuit du faux mariage, de l’assassinat de Laurenced’Ambrun, mère de sa fille Roselys…
Jean sans Peur frissonna. Mais le reste seperdit dans les brumes. La scène du logis Passavant émergeaitseule. La visite de Saïtano venant lui livrer le petit Hardy étaitun maigre événement disparu.
Il haussa les épaules, et avec un dédainopaque du féodal pour le savant, pour l’homme de peu, derien :
– On m’a assuré que vous vous mêlez desorcellerie. Est-ce vrai ?
– Puisque vous m’avez mandé et que jesuis venu, c’est que c’est vrai, monseigneur.
Le duc considérait l’homme, toujours avecdédain.
– Qu’avez-vous là, sur la jouedroite ?
– Sur la joue ! fit Saïtano en riantd’un rire sec.
– Ne riez pas ! gronda le duc. Etdites-moi ce que c’est.
– Qu’est-ce donc, seigneur duc ? Quevoyez-vous ? Ne pas rire ! Diable… c’estdifficile !
– Ris à ton aise, et explique-toi, ditJean sans Peur en reculant de deux pas. Tu portes à la joue une…deux… cinq cicatrices pâles. Par Notre-Dame, on dirait la traced’une main !
Saïtano riait, comme d’autres grincent etpleurent. Il se courba.
– Une trace de main, dit le sorcier,c’est bien cela. Mais pourquoi dites-vous pâle ?
– Rose… est-ce un signe ?
– Un signe, oui. Mais pourquoirose ?
Saïtano se redressa, et Jean sans Peur reculade deux pas encore : la cicatrice en forme de main avec lescinq doigts vaguement indiqués était maintenant d’un rouge vif, etil semblait que le sang allait en jaillir…
– C’est un signe de l’enfer ?…
– Vous l’avez dit, répondit Saïtano encessant de rire. C’est le signe que je porte l’enfer en mon cœur.Mais j’espère qu’un jour je pourrai l’effacer.
– Soit. Réponds maintenant… Tu essorcier ? Tu fais de l’or ?
– Ah ! s’écria Saïtano, j’espère quevous allez me demander mieux ! De l’or ? Je n’en faispas. Je n’en fais plus. Si vous voulez de l’or, adressez-vous àmaître Nicolas Flamel, dans la rue aux Écrivains, près deSaint-Jacques de la Boucherie. Moi, je ne fais pas d’or. Je n’enfais plus. Dans la recherche du Grand Œuvre, je suis monté plushaut, si haut que l’or, symbole de richesse et de puissance,m’apparaît comme un misérable jouet d’enfant. Si l’or avaitcontenté mon insatiable soif de savoir, j’en eusse fait assez pourm’acheter une royauté. Car tout s’achète. Nicolas Flamel fait del’or. Il obtient à grand’peine et grand’sueur quelques lingots quilui permettent de vivre en bourgeois prospère. Son ambitions’arrête là. Pourtant, il en fait assez pour vous tirer d’embarrassi vous avez donné votre signature aux juifs. Quant à moi, je n’aipas le temps.
– Que fais-tu donc ? dit Jean sansPeur étonné.
– Vous l’avez dit, monseigneur, je memêle de sorcellerie.
– Tu sais où cela peut temener ?
– À la potence. Je sais. Mais je n’ai paspeur. Et puis trop de gens ont intérêt à me laisser vivre… lareine, par exemple, la reine qui vous a dit : « Si vousvoulez faire un pacte avec le diable, faites venir Saïtano de laCité ! »
– Tu sais cela ?
– Je pourrai vous dire que c’est de lasorcellerie, et vous me croiriez. J’aime mieux vous avouer que j’aiété avisé par l’illustre reine du désir que vous aviez à mevoir.
– En effet, j’ai besoin de vous. Parcelle que vous dites, je sais votre habileté. Mais pour le serviceque j’attends de vous, que me demandez-vous ? Si c’est del’or…
Le rire aigre, méchant, pervers, éclata, fusa,retentit longuement. Saïtano n’en finissait plus de rire, et celaimpressionna le duc peut-être plus que la main rouge qui maintenantpassait à une couleur plus violente. Il continua :
– Aimes-tu mieux de lapuissance ?
– Monseigneur, dit gravement Saïtano, sije veux, je ferai assez d’or pour acheter le trône que vousconvoitez. Ne parlons pas de la puissance que vous pouvez medonner. Cela me ferait rire encore, et cela me fait mal,affreusement mal.
– Rire te fait mal ?…
– Oui : « à la main… »
– À la main ?
– Oui : à la main qui est là…là ! Sur ma joue ! Ne la voyez-vous pas qui va saignerparce que vous m’avez fait rire ?
Une goutte de sang parut sur la joue. Saïtanogrogna quelque chose comme un juron, essuya le sang etdit :
– Je n’ai pas le droit de rire… Pasencore !
– Que veux-tu alors ?
– Rien, dit Saïtano.
– Tu ne veux rien ?
– Rien !
Jean sans Peur frémit. Saïtano, dès lors, luiapparut plus redoutable, doué de ces forces qu’on ne peutcombattre, auxquelles il est inutile de résister quand elles voushappent au passage. Saïtano l’étudiait. Il le vit tout près derenoncer, et à son tour, il eut peur. Il tenta la diversion.
– Vous m’avez demandé ce que je fais,dit-il. Monseigneur, il faut que vous le sachiez. Car il estpossible que je ne puisse, pas vous rendre le service que vousattendez de moi. Connaissant exactement mes moyens, vous pourrezjuger de l’utilité que mon aide est capable de fournir.
– Oui, fit Jean sans Peur. J’aime mieuxsavoir en effet de quoi tu es capable.
La physionomie de Saïtano se transforma,s’humanisa. L’éclat de ses yeux devint insoutenable, mais cessad’évoquer des pensées extra-humaines. Le pli sardonique de seslèvres minces disparut.
– J’ai commencé par faire de l’or ;j’ai obtenu des diamants qui fulguraient au fond de mescreusets ; j’ai condensé des béryls qui me regardaient deleurs yeux glauques et méchants comme s’ils m’en eussent voulu deles avoir tirés du néant. C’est de la banale science à la portéedes enfants. Ce que je fais maintenant est fabuleux, et quand j’ysonge j’ai peur de mourir foudroyé par l’orgueil. Ce que je veuxfaire est sublime, car je serai alors l’égal de Dieu. J’y suis. J’ytouche. Depuis une quinzaine d’années, je sens que je ne suisséparé de Dieu que par une ombre, un rien… C’est ce rien qui mereste à trouver, et tout sera dit, le Grand Œuvre sera achevé.Jugez de ma puissance… Je « fais » de l’intelligence etde la stupidité, à mon gré. Je « fais » de la mémoire. Je« fais » de l’orgueil. Je « fais » de l’amour.Je prends un cerveau, je l’illumine ou, je l’éteins, je le faisresplendir ou agoniser, je lui donne des pensées abjectes ousublimes, je le transforme dix fois par jour si cela me plaît, jele façonne, j’y bâtis des rêves, je les démolis, j’y projette desimages mortes ou vivantes, et je les efface… Je suis le maîtred’une pensée qui n’est pas la mienne. Voilà ce que jefais !
Saïtano, debout, vibrant, son doigt maigredressé, les cheveux en désordre et le front ruisselant, semblaitévoquer et faire palpiter l’impossible.
– C’est cela que je fais. Et cela,entendez-vous bien, ce n’est que la route tortueuse qui me conduiraà ce que je veux. Or je veux « faire de la vie !… »J’ai fouillé la mort. Je lui ai demandé son secret. Pendant desnuits de patience, pendant des années, j’ai, sur ma table demarbre, étudié la structure des cadavres, et je sais maintenantqu’il y a un balancier dans le corps. C’est le cœur. Toute la vieapparente est là, dans ce balancier. Toute la vie réelle est dansle doigt invisible qui pousse ce balancier. Le sang se meut. Sonmouvement, c’est l’eau du fleuve faisant tourner la roue du moulin.Dans le cadavre, le sang est immobile et se putréfie. Le balancierest immobile. Si j’oblige le sang à se remettre en mouvement, lebalancier fonctionnera, la roue du moulin continuera de tourner.Voilà les apparences. Quant à ce doigt invisible dont je parlais,il est là, derrière le crâne, sous le cerveau… un petit amas dematière, un rien, un tout : le siège de la vie. Là est laforce. Là est le souffle. C’est ce petit tas de matière blanche queje veux pétrir. C’est à cela que je donnerai une force derésistance illimitée. Alors, le sang ne pourra plus s’immobiliser.Alors le balancier ne pourra plus s’arrêter. Alors la vie ne pourraplus se suspendre. Alors je serai éternel comme Dieu, et, ayantl’éternité devant moi pour déchiffrer le mystère de la nature,fatalement, l’heure viendra où je saurai tout, et où, sachant tout,je serai Dieu !…
Pendant que le sorcier emporté par le volétincelant de son rêve parlait ou plutôt criait ces paroles, le ducde Bourgogne le regardait fixement. Il n’avait retenu qu’un mot,mais ce mot sonnait en lui à toute volée : « Je fais del’amour ! » Pendant que Saïtano parlait, disons-nous,Jean sans Peur ne s’intéressait qu’à l’étrange phénomène quis’accomplissait sur la maigre figure :
Peu à peu, la trace rouge, la main impriméesur la joue, perdait sa couleur de sang vif, passait au rose,redevenait simple cicatrice pâlie par les ans, et enfin, elledisparut tout à fait.
Saïtano, haletant, s’arrêta de parler ;Jean sans Peur allongea un doigt frémissant et murmura :
– La main !…
– La main ? dit Saïtano étonné.
Il était bien loin des inquiétudes ordinairesde la vie. Pendant quelques minutes, il avait cessé d’être unhomme. Il ne comprit pas d’abord la sourde exclamation terrifiée duduc de Bourgogne. Tout à coup, il se reprit à rire, etgrinça :
– C’est pardieu vrai, monseigneur !J’avais oublié la trace de la main, le signe d’enfer que je porteau visage… Et vous m’y faites songer. Il faut, ajouta-t-il avec unegravité sinistre, il faut que j’efface cette trace. Tant que je nel’aurai pas effacée, ma force d’orgueil sera insuffisante pour meconduire au Grand Œuvre…
– Mais, balbutia Jean sans Peur, elleest… effacée ?
– Non. Cela vous paraît peut-être ainsi…Mais moi je la sens qui me brûle. Tenez, la voyez-vous quireparaît ?…
– Oui, oui. Ceci est étrange, parNotre-Dame !
– Bien, bien, monseigneur. Ne pensez pasà la main. Laissez-moi y penser seul. Et maintenant que vous savezce que je puis faire, dites-moi ce que vous désirez.
Jean sans Peur approuva d’un brusque signe detête. Quelques instants, il médita sur ce qu’il allait demander ausorcier. Il voulait deux choses. La première : être roi. Laseconde : être aimé d’Odette de Champdivers.
Sur la première question, il n’avait nulbesoin du sorcier, mais il avait besoin d’Isabeau de Bavière. EtIsabeau voulait la mort de cette fille.
Sa passion pour Odette était-elle donc unobstacle à sa passion pour la puissance ? Devait-il doncchoisir entre l’une ou l’autre, et, s’il voulait régner, se répéterce qu’il avait dit : « Je m’arracherai le cœur, mais jeserai roi !… »
Il y avait choc de deux désirs qui semblaientcontraires. Un soupir gonfla la poitrine du duc de Bourgogne. Et cefut avec un amer regret qu’il demanda :
– Vous vous vantez de « faire »de la mémoire… Pouvez-vous faire de l’oubli ?
– Pourquoi pas ? dit joyeusementSaïtano. L’un et l’autre s’équivalent. Donc, monseigneur veut« oublier » ? Quelque action qui pèse sur sonsouvenir et dérange son sommeil ? Quelque spectre d’homme oude femme ? La première femme aimée, peut-être ? Mortemaintenant, morte pour avoir bu quelque liqueur incolore ou s’êtreheurtée à quelque lame brillante ?
Jean sans Peur, livide, arrêta le sorcier d’ungeste violent, et gronda :
– Tu sais trop de choses… N’irrite pas mapatience. Que Laurence d’Ambrun soit morte du poison ou d’un coupde dague, je n’y pense plus. Ceci est oublié.
– Précisez, alors, puisque vous ne voulezpas que je cherche !
– Je veux oublier une femme. Non unemorte, mais une vivante. Elle est entrée dans mon cœur, dans mapensée, dans mon rêve qui l’associe à toute ma vie.
– Et vous voulez la chasser de votrevie ?
– Oui, dit Jean sans Peur farouche. Lepeux-tu ?… Peux-tu faire que cette fille n’existe plus pourmoi ? Que sa mort et sa vie me soient égalementindifférentes ? Que je puisse la revoir sans trembler ?Que je puisse m’écarter d’elle sans souhaiter de la revoirl’instant d’après ?
– Je le puis ! dit Saïtano.
Jean sans Peur éprouva un coup au cœur. Ilavait espéré que le sorcier se déclarerait impuissant. Ainsi, ceque l’homme cherche surtout quand il est mis en demeure de renoncerà une passion, c’est un bon prétexte qui lui permettra de ne pasrenoncer.
Saïtano continua :
– Vous voulez oublier cette fille parceque vous êtes sûr qu’elle ne vous aimera jamais et que cettecertitude vous cause une angoisse qui paralyse votreeffort ?
– Oui, oui ! dit ardemment Jean sansPeur.
– Il faut préciser en employant lesvocables nécessaires. Je dis donc que vous voulez oublier Odette deChampdivers parce qu’elle ne vous aime pas et que cela vous empêchede conquérir le trône.
Le duc de Bourgogne bondit.
Si le sorcier avait hésité dans cette seconde,il tombait mort. Jean sans Peur tira sa dague, et, hagard, l’œil enfeu, s’avança sur Saïtano. Celui-ci poursuivit d’une voixferme :
– Mais pour conquérir le titre de roi, iln’est nul besoin d’oublier Odette de Champdivers. Il suffit del’obliger à vous aimer.
L’arme tomba des mains du duc.
– Oh ! si cela était !…
– Vous avez entendu que je fais de lamémoire… Et vous n’avez pas entendu que je fais de l’amour ?Ah ! monseigneur, vous passez pour un rude seigneur, mais jevous vois bien faible… Où est votre force ? Je lacherche !
Jean sans Peur se laissa tomber dans unfauteuil.
– J’ai dit que je voulais l’oublier.J’étais insensé. J’aime mieux ne jamais être le puissant roi de mesrêves d’autorité. J’aime mieux ne plus être le duc de Bourgogne quel’Europe redoute. Bourgeois, manant, pauvre, humilié, tout !pourvu que j’aie le droit de l’aimer… pourvu que je puisse espérerqu’un jour elle sera mienne…
Saïtano rougit au fond de lui-même :
– Enfin ! Enfin ! Je tetiens ! Tu es à moi ! Tu es où je te voulais !Enfin, tu aimes ta fille ! Enfin je vais couronner tacarrière ! Meurtrier, adultère, traître à ton amante, traîtreà ton épouse, traître à ton roi, il te manquait l’inceste pour êtredigne de l’admiration des hommes… Aime !… Souffre !…Pleure !… Espère !… L’heure approche où tu n’aurais plusde larmes pour assez pleurer, car c’est celle que tu aimes qui vame venger, car c’est ta propre fille qui va broyer toncœur !
Il s’approcha de Jean sans Peur et lui mit lamain sur l’épaule.
– Eh ! seigneur duc, si vous aimezcette fille, prenez-la. Faites-en la reine d’amour et de beautédevant qui vous obligerez les peuples à se prosterner. Il faudra,par tous les saints, il faudra bien qu’on l’adore, puisque vousl’aimez. Elle vous aimera si vous êtes fort. Et je suis là, moi,pour faire qu’elle vous aime. Mais, même si elle résiste àl’honneur d’être aimée de Jean de Bourgogne, que diable, faut-iltant de façons pour vous emparer d’une petite fille sansdéfense ? Je me charge d’endormir le cerbère, le vieuxChampdivers. C’est encore la meilleure solution, voyez-vous. Unseigneur tel que vous est un maître. Affirmez que vous êtes lemaître, par des actes, non par des paroles. Quand on porte votrenom, quand on a votre richesse et votre puissance, que peut peserle cœur d’une jeune fille ? Que peut être son désespoirmême ? Qu’elle crie, qu’elle pleure ? Elle finira par sesoumettre. Que voulez-vous ? Quelque philtre d’amour quil’adoucisse ? C’est cela que vous espériez ? Je veuxbien, moi. Mais ce n’est pas digne de Jean sans Peur. Le philtre,monseigneur, c’est le courage qu’en ce moment je verse dans votrefaible cœur. Montrez les griffes. Soyez le plus fort. Appesantissezvotre poigne sur l’épaule de cette fille et dites : Tu es àmoi ! Elle criera, c’est sûr. Mais elle vous admirera.L’admiration, dans le cœur des femmes, c’est la porte toute grandeouverte à l’amour. Huit jours elle vous détestera de votreviolence… Alors, continuez à lui parler en maître et prenez lacravache. Bientôt, elle jugera votre force. Conquise, vaincue parla violence, elle sera à vous pour toujours. Elle sera la reine quevous souhaitez. Un philtre ? Bon pour quelque pauvre seigneursans importance… Vaincue par un philtre, elle vous méprisera quandl’effet du philtre se sera dissipé. Et le mépris, seigneur, c’estplus horrible, plus invincible que la haine. Au contraire, si vousne la tenez que de votre force, elle s’abandonnera. Et puis, quivous prouve qu’en secret elle ne vous aime pas déjà ? Je luiparlerai, moi. Je lui dirai qui vous êtes, qui vous serez. Le restevous regarde. Dois-je donc vous apprendre que le droit, la justice,l’honnêteté ne sont que des mots vides de sens ? Vous le savezbien qu’il n’y a au monde qu’une force : la Force. Debout,monseigneur, debout pour la conquête d’Odette de Champdivers, voilàmon philtre !
Ces conseils étaient admirables en ceci qu’ilsétaient exactement les conseils attendus par Jean sans Peur.
Alors, pourquoi avait-il fait venir lesorcier ? Pour demander des conseils ? Non : pourobtenir un philtre. Saïtano se transformait en confident, voilàtout. Son rôle s’amplifiait.
Vendeur d’un philtre, on l’eût renvoyé unefois la marchandise obtenue. Il venait de se rendreindispensable.
Autre aspect : la passion du duc deBourgogne pour Odette de Champdivers était sincère et profonde.L’homme que ballotte un sentiment absolu fait des mouvements denoyé. Il s’accroche à ce qu’il peut. Il appelle ce qu’il peut. Ilne sait plus…
Jean sans Peur se releva et dit :
– Vous vous chargez de parler à cettejeune fille ?
– Oui, monseigneur. Je vous demande troisjours. Dans trois jours, si elle ne vous témoigne pas un sentimentnouveau qui vous étonnera, je consens à être livré par vous auprévôt qui m’enverra tout droit à Montfaucon.
– Tu t’avances, beaucoup, l’ami ?dit avidement le duc. Es-tu sûr ?
– Trois jours… C’est tout ce que jedemande.
– Bien ! Le reste me regarde,entends-tu ? Même le vieux Champdivers… Seulement, si tu m’astrompé…
– Trois jours ! interrompit Saïtanoavec un éclat de rire.
Ils ne se dirent plus rien. Le duc deBourgogne conduit lui-même le sorcier jusqu’à cette porte basse paroù le chevalier de Passavant avait quitté l’hôtel sur les épaulesde Bragaille et de Brancaillon. Puis il remonta dans sa chambre àcoucher. Au point du jour, il se jeta tout habillé sur son lit ets’endormit d’un lourd sommeil.
L’aube éclairait la Cité d’une lumièresemblable à de la tristesse diffuse pesant sur le dessin fantomaldes maisons estompées de brouillard. L’antre du sorcier étaitsilencieux. Saïtano, d’un pas furtif qu’il n’entendait paslui-même, allait et venait dans la salle à la table de marbre.
Sur la joue du sorcier, la marque des doigtsde sang s’était évanouie. Mais dans son cœur, le souvenir del’injure demeurait sans doute ineffaçable, car sa figure tourmentéereflétait les joies violentes de la vengeance – car Saïtano étaithomme encore par certains côtés – et si haut qu’il se fût élevédans les spéculations de l’impossible, il n’arrivait pas àoublier.
On l’eût entendu gronder : Tant que jen’aurai pas anéanti le souvenir de l’outrage, je demeure indigne detravailler au Grand Œuvre. Et pourtant je suis si près dubut !… Gérande ! holà ! Gérande !
La brave femelle fit son apparition.
Saïtano, le ton bref, demanda :
– A-t-elle bu le philtre ?
– Oui.
– Que dit-elle ?
– Elle tremble. Lorsque vous avez relâchéHardy de Passavant, je vous ai crié malheur.
– Que fait-elle ? interrompitrudement Saïtano.
– Elle pleure. Et maintenant, vous voulezrelâcher Laurence d’Ambrun… Malheur pire ! Vous êtes stupide,maître !
– Tais-toi, gueuse ! hurla Saïtano.Sache seulement que celle que je vais lâcher sur l’Hôtel Saint-Polne s’appelle pas Laurence d’Ambrun. Elle s’appelle Vengeance.
Jean sans Peur eût certes frémi s’il avaitentendu ces paroles et mis à nu l’âme du sorcier. Gérande regardaSaïtano avec une sorte de curiosité effrayante. Une minute, ilsdemeurèrent silencieux, pareils à deux démons qui se demandent quelmalheur ils vont déchaîner.
Puis Saïtano redevint rapidement l’hommed’apparence paisible qu’il était.
– C’est bon, dit-il. Range-moi cesflacons dans l’armoire.
Elle se mit silencieusement à l’ouvrage.
Déjà Saïtano montait un escalier de bois auhaut duquel il ouvrit une porte solidement verrouillée. Il setrouva dans une pièce claire, gaie, ornée de beaux meubles, exactecopie de la chambre que Laurence d’Ambrun avait occupée au logisPassavant.
Une femme assise dans un fauteuil se leva d’unbond, se réfugia dans un angle et s’y blottit. Il eût été difficiled’assigner un âge à cette figure charmante de jeunesse, sous descheveux blancs, couronne d’argent sur un front demeuré pur.
Elle était belle, mais d’une étrange beautéimmobilisée, pétrifiée à quelque lointaine époque.
Impossible d’assurer qu’elle était folle. Maisses attitudes raidies, ses étonnements furtifs, ses gestes indécisdonnaient l’impression d’un être à qui manquait la conscience. D’unêtre, disons-nous. Mais c’est faux ! Car à quelques minutesd’intervalle, c’étaient des êtres différents qui palpitaient etvivaient en elle.
Saïtano marcha sur elle en disant :
– Pourquoi pleurez-vous, Laurenced’Ambrun ?
Elle le fixa, étonnée, et balbutia :
– Laurence d’Ambrun ?… Mais je suisJehanne, de la rue Trop-va-qui-dure… cette femme vient de me ledire. C’est la vérité.
Saïtano la toucha au front et exécuta quelquespressions. La terreur se dissipa. Une expression d’espéranceempourpra ce visage, comme une aurore empourpre un beau ciel.
– Laurence ! murmura-t-elle. Oui,c’est bien mon nom. Et vous dites que je vais revoir maRoselys ?
– Bientôt. Je vous l’affirme, Laurenced’Ambrun. Vous allez la revoir bien belle, depuis plus de douze ansqu’elle vous manque, rappelez-vous…
– Douze ans ! soupira-t-elle. Oui,ce sont de longues et cruelles années passées loin de ma fille,dans cette chambre maudite !
– Vous mentez ! dit rudementSaïtano.
En même temps il plaqua la paume de sa mainsur la nuque de Laurence et l’y appuya fortement. Elle jeta, deuxou trois cris déchirants. Il poursuivit :
– Vous savez bien que vous mentez !Vous habitez au logis Passavant. Vous êtes demoiselle d’honneur dela reine. Et vous allez, être mariée… Vous êtes mariée.
Saïtano saisit une coupe vide et la tendit àLaurence en disant :
– Buvez !…
Laurence tomba à genoux. L’épouvante convulsases traits. Elle tordit ses bras.
– Prenez garde ! disait Saïtano. Jesuis Isabeau de Bavière, et on ne trompe pas une reine ! Vousm’avez promis de disparaître en vous tuant… Tuez-vous ! Buvezle poison !
– Grâce ! râla Laurence. Grâce,Majesté ! Laissez-moi revoir une dernière fois mafille !
Elle tendait les mains vers les personnagesque sa mémoire surexcitée faisait revivre. Ils étaient tous là,Jean sans Peur, Bois-Redon, la reine. Elle les nommait, lesappelait. Et ce n’était pas une hallucination. C’était unerésurrection. C’était la reconstitution exacte d’une scène passée,réédifiée dans tous ses détails parce que la mémoire était portée àson maximum d’intensité.
Saïtano flamboyait d’orgueil, etmurmurait :
– Se rappeler, c’est revivre. Le souvenirvulgaire n’éveille qu’une faible survie des événements morts. Maisle souvenir intense, la mémoire surchauffée ramène l’événement desplans lointains et les fait présents. Et cet être passe par lessensations mêmes où il a déjà passé. J’ai pétri au moyen dequelques élixirs cette matière blanche qui est le siège de lamémoire. Est-ce là aussi le siège de la vie ? Est-ce quevraiment je touche au Grand Œuvre ?
Pensif, le sorcier versa dans la coupe vide lecontenu d’un flacon qu’il avait apporté. Il tendit la coupe enrépétant : « Buvez ! » Et Laurence, avec lamême terreur et les mêmes larmes que jadis, exécuta le même geste…elle vida la coupe.
D’un œil attentif, Saïtano suivait la nouvelletransformation qu’il attendait.
Rapidement, les traits de Laurences’apaisèrent. Il n’y eut plus sur son visage qu’une sorted’indifférence. Elle considéra Saïtano et dit avecfermeté :
– Gérande m’a tout dit. Je suis prête àme rendre à l’Hôtel Saint-Pol.
– Mystères de la mémoire ! murmuraSaïtano d’un accent de triomphe. Je vous ai sondés, vous êtesencore mystères pour tous les hommes, excepté pour moi !Mystère de la vie ! Je t’arracherai aussi ton masque, jesaurai ce que tu caches dans tes voiles !… Merci, ma bonneJehanne. Et, quand vous sortirez de l’hôtel Saint-Pol, oùirez-vous ?…
Laurence parut étonnée de cette question.
– Ne le savez-vous pas ? dit-elle.Je m’en retournerai chez moi, dans la rue Trop-va-qui-dure oùj’habite depuis douze ans. Vraiment, vous avez peu demémoire !
– C’est vrai, dit Saïtano, pensif. Je nepuis avoir la mémoire que vous avez, vous !
Laurence reprit avec volubilité :
– Depuis deux heures que je suis ici, jevous ai dit tout ce que je sais. Laissez-moi donc rentrer chez moi.Et quant à cette fille, puisque vous le voulez ainsi, je lui dirai,à elle aussi, le nom de sa mère… le nom… attendez…
– Ah ! gronda Saïtano, vousvoyez ! Vous oubliez le nom de la mère !…
– J’y suis ! fit-elle tout àcoup : Laurence d’Ambrun est la mère d’Odette deChampdivers !
Elle baissa la tête. Une poignante expressiond’incertitude douloureuse s’étendit sur ce visage de mère quin’était plus mère, de femme à la personnalité abolie…
– Et le père ? Le pèred’Odette ? dit rudement le sorcier.
– Le père ? Le père d’Odette deChampdivers, c’est Jean sans Peur, comte de Nevers !
– Vous voulez dire duc deBourgogne ! rectifia Saïtano.
– C’est vrai, dit-elle. Il est devenu ducde Bourgogne, de par la mort de son père Philippe.
– C’est bien, dit Saïtano. Allez !…Allez à l’Hôtel Saint-Pol où vous êtes attendue !…
Laurence, paisible et indifférente, se revêtitd’un manteau et couvrit sa tête d’une capuche. Elle se dirigea versla porte. Saïtano la guettait avec angoisse. Il l’arrêta au passageen la touchant au bras.
– Jehanne, dit-il, vous rappelez-vous ceque Gérande vous a promis de ma part, « hier »,« chez vous », dans la rue Trop-va-qui-dure ?
– Hier ?… La rueTrop-va-qui-dure ? Je ne sais plus…
– Elle vous a promis dix écus d’or sivous consentiez à venir ici ce matin… Les voici.
Laurence prit les pièces d’or avec étonnementet sourit. Peut-être ces médailles de métal brillantn’avaient-elles plus pour elle leur ordinaire signification. Ellefrissonna de froid, serra le manteau sur ses épaules, et avec unerapidité nerveuse :
– Allons, laissez-moi passer, puisqu’ilfaut que j’aille parler à Odette de Champdivers !
– Allez ! dit Saïtano avec cettemême profonde émotion du créateur qui voit se mettre en marchel’être qu’il a créé de toutes pièces.
Laurence descendit cet escalier qu’elleconnaissait depuis douze ans. Elle quitta cette chambre qu’ellehabitait depuis douze ans. Et elle se disait :
– Il faut que je rentre à mon logis de larue Trop-va-qui-dure… Je n’aurais pas dû venir ici…
Dehors, elle hésita. La lumière du jourl’éblouit. Pauvre âme dédoublée, elle se sentait sollicitée par desforces contraires. Était-elle Jehanne ? Qu’était-ce que cetterue étroite ? Où allait-elle ? Que faisait-ellelà ?
À deux pas, Saïtano l’étudiait avec unepoignante curiosité.
Il s’approcha d’elle et lui souffla :
– À l’Hôtel Saint-Pol ! Etvite ! On vous attend !…
Elle se mit en marche. Saïtano la suivait pasà pas. Et Saïtano songeait :
– Maintenant « Jehanne » voitpour la première fois des paysages qui étaient familiers à« Laurence ». Les souvenirs de Laurence vont-ilss’adapter aux visions de Jehanne ?…
Et le phénomène s’accomplissait ! Peu àpeu, Laurence marchait avec plus de décision, retrouvait aisémentson chemin. Et enfin, toute hésitation vaincue, elle prenait ladirection de l’Hôtel Saint-Pol. Les dessins de Paris luiredevenaient familiers… et elle n’était plus Laurence ! Elleétait Jehanne, de la rue Trop-va-qui-dure…
Saïtano escorta sa création jusqu’à la portedu domaine royal. Avec un sourire d’orgueil triomphal, il vitLaurence traverser le pont-levis. Un instant plus tard, il entenditl’archer de garde crier :
– La visite attendue pour la demoisellede Champdivers !…
Alors, lentement, il reprit le chemin de laCité, roulant de lourdes pensées opaques au milieu desquellesparfois luisait l’éclair du génie.
Vers le même moment, Odette tournait etretournait dans ses doigts une feuille de parchemin qu’elle avaitle matin même trouvée, tout ouverte sur sa table, et pâle,frémissante, relisait pour la centième fois les mots qu’on y avaittracés :
« Une pauvre fille de joie nommée Jehanneet habitant la rue Trop-va-qui-dure connaît le secret de votrenaissance, que la dame d’Orléans n’a jamais pu vous dire. Elle saitsûrement le nom de votre père. Elle va venir vous voir. »
C’était tout.
La jeune fille tremblait. L’impatience lafaisait grelotter. Et, saisie tout entière dans l’engrenage de sespensées nouvelles, elle n’entendait pas les rumeurs qui passaienten rafales sur l’Hôtel Saint-Pol, les bruits d’armes, les appels,les pas précipités.
L’Hôtel Saint-Pol venait d’apprendrel’assassinat du duc d’Orléans !
Dame Margentine avait lu le billet. Honoré deChampdivers l’avait lu. Le vieux soldat et la gouvernante avaientéchangé un long regard qui disait :
– Son père ? Qui est-ce ?N’est-elle pas notre fille, à nous ?
Et l’impatience les rongeait, eux aussi.
Sur les tapis allait et venait un grand chiende forte taille, élégant lévrier d’une souplesse terrible, la têtefine, les mâchoires puissantes comme une très jolie machine àbroyer, les reins onduleux, avec des mouvements et des attitudesqui révélaient la force.
Il s’appelait « Major » ; unmot latin qui veut dire : plus grand – ou dans l’esprit decelui qui avait baptisé la bête : plus fort. Plus fort quequoi ? Plus fort que tout ! disait Jacquemin Gringonneur.Car c’était lui qui avait trouvé le nom après avoir longtempshésité entre diverses appellations de héros grecs ou romains.
Soudain, Laurence parut, introduite par unvalet.
Odette se dressa tout debout, inspecta lanouvelle venue d’un rapide coup d’œil, et les profondeurs de sonâme furent troublées comme les fonds cachés de la mer se troublentet s’agitent au passage des grands monstres sous-marins.
Honoré de Champdivers et dame Margentinedévisagèrent la femme, avec défiance.
Le chien s’avança, tourna autour d’elle,l’interrogea, la sonda, et enfin, donna son avis en agitantdoucement sa longue queue. Cela voulait dire : C’est uneamie.
– Major l’a accueillie, murmuraMargentine.
– Major nous dit qu’il n’y a rien àcraindre, dit gravement Champdivers.
Laurence était immobile au milieu de la pièce,devant Odette. En cette minute, elles se regardèrent jusqu’à l’âme.Leurs cœurs battaient. Un mot, peut-être, eût suffi…
Presque en même temps, elles se détournèrentl’une de l’autre, avec le même soupir de regret pour le rêve uneseconde évoqué, dissipé déjà. Odette fit un signe auquel le vieuxsoudard résista. Mais Margentine lui glissa à l’oreille :Major est là. Voyez-le !…
Le chien s’était couché entre Laurence etOdette. Il les regardait avec la même tendresse de ses grands yeuxintelligents qui voyaient peut-être ce que ne voyaient pas lesêtres humains assemblés là. Alors Honoré de Champdivers consentit àsortir avec Margentine…
La mère et la fille demeurèrent seules enprésence.
Odette, sans mot dire, tendit à Laurence lafeuille qu’elle avait trouvée. Laurence la considéra avecattention…
– Est-ce vrai ? palpita Odette.
– Quoi ? fit Laurence étonnée.
– Ce qu’il y a d’écrit là !…
Laurence rendit la feuille, et dit ensoupirant :
– Je ne suis pas demoiselle, et je nesais où j’aurais pu apprendre à lire. Je suis une pauvre fille dupeuple, et le malheur des temps a fait de moi une pauvre femme. Ceque je suis devenue, je n’oserais vous offenser en vous le disant.Il vous suffira de savoir qu’on m’appelle Jehanne de la rueTrop-va-qui-dure[14].J’habite là depuis ma plus lointaine jeunesse. Je ne me suis connuni père, ni mère, ni enfant… c’est toute mon histoire.
Odette joignit les mains avec force, etmurmura :
– Mais moi !… Dites !… quesavez-vous de moi ?… Et comment le savez-vous ?…
– Je vais vous le dire, sans mentir d’unmot, aussi vrai que Dieu nous écoute !
– Je vous crois de tout mon cœur !oh ! je vous crois. Pauvre femme, si vous saviez combien vousm’inspirez de compassion et de confiance ! Je ne sais quoi medit que je dois me fier à vous… Parlez donc… et tout d’abord,dites-moi… ma mère ! L’avez-vous vue ? quiest-elle ? où est-elle ? je vous en prie…
Odette s’interrompit, suffoquée par l’affluxd’amour filial qui débordait de son cœur. Laurence baissait latête. Et ce fut d’un indicible accent d’angoisse qu’ellemurmura :
– Sa mère !… Si j’avais une fille,la rêverais-je plus pure, plus noble et plus belle ?… Qui estla mère de cette enfant ?… Pourquoi ai-je oublié ceci ?…L’ai-je su jamais ?… Que fais-je ici ?…
Son cœur sautait. Au fond de son être, deschoses vibraient : des sons de voix enfantine, des reflets deregard d’ange, de soudaines, d’insaisissables visions d’un berceau.C’était dans cette âme la bataille acharnée des souvenirsartificiels imposés par Saïtano.
– Je ne la connais pas, dit Laurenced’Ambrun.
En même temps, il y eut des hurlements dedouleur dans sa tête. Son cœur cria : Je la connais ! Jesais qui elle est ! Je vais le dire !… Et simplement ellese disait :
– C’est étrange… Hier, ce matin encore,je savais le nom de sa mère… Maintenant, je ne le sais plus !…Je n’ai pas connu votre mère, poursuivit-elle tout haut.
Odette, très pâle, avait eu le geste dedéception amère qu’on peut avoir quand on s’éveille d’un beau rêveet qu’on se retrouve aux prises avec la rude réalité de la vie.L’inconnue pouvait parler maintenant. Elle écouterait, curieusepeut-être. Mais la grande joie attendue ne viendrait pas…
Pourtant… son père !
Oui ! Elle chercha à se raccrocher aurêve. Il lui importait de connaître son père. Et soudain la véritéde cet espoir nouveau jeta son éclair : par mon père,j’arriverai à la connaître… ma mère !
– Voici tout ce que je sais, reprenaitLaurence. Une nuit… douze ans ont passé sur cette nuit, etcherchent à l’écraser sous leur poids, mais je me souviens.Toujours je me souviendrai !
– Dites ! dites ! palpitaOdette.
– Cette nuit-là, un homme d’armes quiétait mon… je ne sais comment vous dire…
– Votre ami peut-être ?
– C’est cela ! dit Laurence avecsatisfaction. C’était un homme d’armes de la maison deBourgogne.
– Bourgogne ! interrompit sourdementOdette.
– Oui. Il vint donc me chercher en medisant qu’il y avait beaucoup d’argent à gagner. Je le suivis. Ilme conduisit… je n’ai pas le droit de dire où je fus conduite.
– Sans doute un serment fut exigé devous ?
– Un serment… C’est bien cela, ditLaurence avec la même satisfaction. Mais je puis vous dire quec’était un riche hôtel. Là, on me confia une fillette de cinq ousix ans, on me paya largement, on me donna des instructions.
– Qui vous paya ? Qui vous donna desinstructions ?
– Le père de la fillette… Et la fillette,c’était vous.
Odette, doucement, pleurait, les deux mainssur les yeux.
Laurence palpitait. Une affreuse angoisse laserrait à la gorge. Elle saisit les mains d’Odette, et, d’un accentfarouche :
– Ne pleurez pas ! Vos larmesrévoltent mon cœur. Je tuerais qui vous fait pleurer !
– C’est fini, dit Odette. Continuez.
Laurence parut écouter en elle-même et sedébattre. Odette l’entendit murmurer :
– Pourtant, ce sont bien messouvenirs !
Par degrés, Laurence se calma. Et tout à coup,comme si un nouveau jet de mémoire eût fusé :
– Si vous répétez un mot de ce que jevous dis, c’est ma mort.
– Je ne dirai rien !
– C’est la mort de votre mère !…
– Plutôt mourir, frémit Odette.
– Si votre père sait que vous leconnaissez, malheur à votre mère !…
– Jamais ! Jamais il ne lesaura !
– Bien, dit Laurence en passant ses mainssur son front. Ce sont maintenant des souvenirs moins pénibles quimontent le long de ma pauvre tête. Selon les ordres que je reçus,je vous pris donc dans mes bras, et vous mis dans une litièrequ’escortaient les gens d’armes et qui sortit de Paris. Une foisloin de Paris, dans la litière même, je vous dépouillai de vosvêtements et vous habillai comme une fille de manante…
Odette jeta un cri.
Une aveuglante clarté, pour quelques secondes,illumina la nuit de ses souvenirs. La scène s’évoqua tout entière.Ce changement de costume qui l’avait si violemmentimpressionnée !… Si elle avait pu avoir un doute sur le récitde cette femme, ce doute se fut alors évanoui.
– Je vous fais horreur n’est-cepas ? dit tristement Laurence.
– Non. Je sens, je devine que vous n’avezpas cru faire mal.
– J’ai cru faire bien, j’ai cru, je croisencore que si je ne vous avais pas emportée, si je n’avais exécutéles ordres, on vous eût tuée… oh ! pas votre père, ajoutaLaurence.
– Pas mon père ! frissonna Odette.Il ne voulait pas me tuer, lui !…
– Il vous…
– Que voulez-vous dire ?…
– Oui. Il faut que je le dise. Ilvous…
Laurence se débattait. Elle avait à direquelque chose que « son souvenir » lui affirmait exact.Et elle ne voulait pas le dire. Cela lui semblait horrible de direcela !
– Je vous en supplie, murmura Odette.
– Eh bien ! dit Laurence dans unviolent effort, « il vous aimait ! »
Un rayon d’ineffable joie éclaira laphysionomie d’Odette. Elle n’avait donc pas à accuser sonpère !… Ce père inconnu ne s’était donc sans doute séparéd’elle que pour la préserver de quelque danger !… Elle pouvaitdonc…
Elle pouvait AIMER SON PÈRE !
C’était le triomphe de Saïtano ! C’étaitla floraison satanique d’une pensée profonde et tortueuse… C’étaitl’aboutissement du guet-apens moral le plus extraordinaire…
Laurence continua, en racontant exactement,dans les moindres détails, l’arrivée de la litière, àVillers-Cotterets, l’entretien de Gérande et du prêtre,l’exposition de Roselys, la survenue de la duchesse d’Orléans quiprenait l’enfant, la soignait, allait enfin la confier à Honoré deChampdivers.
Seulement, dans ce récit, c’était elle-mêmequi agissait au lieu de Gérande.
La conviction fut inébranlable dans l’espritd’Odette que cette femme disait la vérité. Mais alors, une questiontoute naturelle vint à ses lèvres :
– Comment m’appelais-je en cetemps ?
– Vous vous appeliez… vous étiez unange ; il me semble que je vous vois, avec votre bellechevelure blonde, si fine qu’on l’eût prise pour un nuage d’or, et,votre sourire… Oh ! je le vois, votre sourire si frais, sipareil à une aurore du ciel, et vos bras autour… autour du cou devotre mère… Vous vous appeliez… oh ! mais je le saispourtant !
Il y avait une sourde rage dans son accent.Son cœur meurtri sanglotait : Roselys ! Roselys !…Et elle finit par bégayer :
– Je ne dois pas vous le dire… Pasaujourd’hui, du moins !
Odette, avec de l’effroi, cette fois, avaitsuivi ce qu’elle pouvait deviner de cette lutte.
– Rassurez-vous, dit-elle. Vous ne direzaujourd’hui que ce que vous avez le droit de me dire. Le nom de monpère, continua-t-elle en hésitant, pouvez-vous ?…
– Oui, dit Laurence. Je le puis. Je ledois. Votre père s’appelait alors le comte de Nevers. Il s’appelleaujourd’hui Jean sans Peur duc de Bourgogne.
Odette, qui s’était penchée avidement pourrecueillir le nom de son père, se cacha la figure dans les deuxmains. Elle se sentit envahie par une terreur qu’elle se reprochacomme un crime filial. Jean sans Peur ! Le nom était maudit.Partout il provoquait des rumeurs de haine. Ce fut avec angoissequ’elle murmura :
– Mon père s’appelle Jean sans Peur.
– Et s’il se doute que vous savez cela,dit Laurence d’une voix précipitée, votre mère…
En prononçant ce mot, elle se mit à haleter,une teinte livide se plaqua sur son visage, elle râla :
– Votre mère… ta mère, enfant, songe à tamère !
Au même instant, elle hurla :
– Jean sans Peur ! Jean sansPeur !
Et elle se renversa sur le tapis, s’abattitsans connaissance.
Honoré de Champdivers et dame Margentine auxécoutes entrèrent précipitamment, relevèrent Laurenceévanouie ; la gouvernante l’assit dans un fauteuil et luidonna les soins nécessaires, pendant que le vieux chevaliersaisissait la main d’Odette toute blanche :
– Qu’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elledit ?
– Je ne dois pas le révéler, tremblaOdette.
– Pas même à ton grand-père ?
– Pas même à mon père ! réponditgravement Odette.
Champdivers jeta un mauvais regard à Laurence.Mais alors il vit le chien Major qui léchait les mains del’inconnue évanouie, et son vieux cœur de soudard fut ému. Ilmurmura :
– Pauvre femme !…
– Oui, oui, pauvre femme ! ditOdette. Comme elle a dû souffrir ! Si je pouvais l’arracher àla triste vie qu’elle mène, la garder ici près de moi, la consoler,lui faire oublier… Si elle voulait…
– Oublier ! balbutia Laurence enouvrant ses yeux hagards, qui me parle d’oublier ?…
Odette saisit les mains amaigries de sa mèreet, avec une sorte d’ardeur :
– Si vous consentiez à demeurer ici, vousauriez bien vite oublié vos chagrins ; et puis, j’ai tant dechoses encore à vous demander…
Il fut évident que l’inconnue acceptait avecbonheur. Son pâle visage s’empourpra. Il parut certain qu’elleallait accepter. Et pourtant, quand elle ouvrit la bouche, ce futpour dire avec résolution :
– Il m’est défendu d’oublier. Oh !si je pouvais oublier que je suis Jehanne de la rueTrop-va-qui-dure !… Et me rappeler… me rappeler un nom que jene sais plus, que je cherche en vain dans les décombres de mamémoire ! Adieu ! Je dois regagner mon logis.
– Reviendrez-vous ? Ah !promettez-moi ceci, au moins, puisque…
– Je ne sais, dit sèchement Laurence. Ilfaudra pour cela que je me souvienne.
– Prenez au moins ceci, murmura Odette enpleurant et en lui donnant une bourse.
Laurence prit la bourse, pleine d’or, et labaisa. Puis elle leva les deux mains dans un geste imprécis,bénédiction peut-être, ou inconsciente supplication. Sans plus riendire, elle s’en alla. Sur un signe d’Odette, Honoré de Champdiversl’escorta jusqu’à la grand-porte de l’Hôtel Saint-Pol.
Comme Laurence allait s’engager sous la voûte,elle se trouva refoulée par une étincelante troupe de cavaliers quientraient. Elle recula. Ils étaient une cinquantaine, armés enguerre, emmaillotés d’acier, et en avant de ce groupe terrible, latête découverte selon l’habitude qu’il avait adoptée, venait Jeansans Peur…
Laurence leva les yeux sur le resplendissantseigneur.
Le duc de Bourgogne baissa les siens sur cettefemme pauvrement vêtue que son cheval avait failli renverser d’uncoup de poitrail.
Les deux regards se croisèrent.
D’une violente secousse, Jean sans Peur arrêtasa monture.
Il était affreusement pâle.
Et elle était livide.
Enfin, elle leva sa main agitée detremblements convulsifs. Et elle bégaya :
– Son spectre !… Le spectre de celuique j’aimai !…
Comme le pont se trouvait libre, la troupeétant entrée, elle s’enfuit, poussée par l’horreur ; quelquesinstants, on entendit ses cris inarticulés, puis ce fut tout. Alorsseulement, comme délivré d’un cauchemar, Jean sans Peurgrelotta :
– Cette femme ! cette femme !Qu’on l’arrête !
Mais il était trop tard. La femme futintrouvable. Laurence s’était jetée dans ce dédale de ruelles quienveloppaient l’ancien hôtel des Tournelles. Bientôt elle s’arrêtahaletante et regarda autour d’elle. Puis, sans demander son chemin,elle se mit en route vers la rue Trop-va-qui-dure.
Elle y parvint. Vers, le milieu de la rue,elle entra dans une maison basse dont la porte était entr’ouverteet qui se composait seulement d’un rez-de-chaussée. À l’intérieur,elle inspecta tout d’un coup d’œil satisfait, et murmura :
– Me voici enfin chez moi. Heureusement,on n’a rien changé pendant mon absence.
Jamais elle n’avait vu cette maison. Jamaiselle n’avait pénétré dans cette chambre. Jamais elle ne s’étaithasardée dans la rue infâme qui portait ce curieux sobriquet deTrop-va-qui-dure.
Jean sans Peur avait mis pied à terre.Ocquetonville et Guines qui se trouvaient près de lui l’entendirentmurmurer :
– Un spectre ? Qui sait ? Queveut-il ? Pourquoi me cherche-t-il ?
Il secoua la tête, et, d’une voix étrange,demanda :
– Vous avez vu cette femme ?
– Oui, monseigneur, une mendiante qu’on alaissé entrer.
– Vous êtes sûr de l’avoir« vue ? »
– Sans doute ! dit Guinesétonné.
Jean sans Peur regarda autour de lui d’un airde défi. Un nom à peine prononcé vint expirer sur ses lèvres. Maisce nom retentit en lui avec fracas. Il tressaillit. De nouveau ilse secoua, et se dirigea vers le palais de la reine.
Alors, cette terreur superstitieuse quil’avait envahi se dissipa. Il oublia le spectre. Laurence d’Ambruns’évanouit. Il ne vit plus que l’immense domaine, formidable etsombre synthèse du monde féodal. Et il se dit que lui, l’homme dela force, lui le Féodal, allait devenir le maître de ce domaine,maître de Paris, de la France, du monde ! L’orgueil letransfigura. Il se cria :
– L’obstacle est abattu. Orléans estmort ! Isabeau est à moi ! Berry ne compte pas. Unsouffle détruira le roi Charles. Oui, oui, je sens que mon heureest venue, que rien, maintenant, ne se dresse entre mon rêve etmoi, car Orléans est mort, et maintenant, je suis le plus prochehéritier de la couronne de France…
À ce moment même, une troupe entra dansl’Hôtel Saint-Pol.
Jean sans Peur s’immobilisa, les nerfs tendus,les poings crispés…
Ces cavaliers qui entraient, et mettaient piedà terre à vingt pas des cavaliers bourguignons, il lesreconnut : pêle-mêle, c’étaient les gentilshommes du ducd’Orléans et du comte d’Armagnac dont la fille était fiancée àCharles d’Orléans, le fils du mort. Tous portaient une écharpenoire. Quand ils eurent mis pied à terre, d’une seule voix quitonna, roula, éveilla de longs échos lugubres, ilscrièrent :
– Vengeance !… Vengeance !…Mort à l’assassin !…
Jean sans Peur haleta, se courba, reculajusque dans le vestibule où jadis, jeune, emporté par l’amour etl’ambition, il était venu à l’appel d’Isabeau de Bavière. Ilgrelotta :
– L’assassin !…
Presque aussitôt, il se redressa, flamboyantd’orgueil, et d’une voix rude, entre les dents :
– Le meurtrier ! Le vainqueur !Le dompteur !
Mais, à nouveau, les inquiétudes, larvesrapides, envahirent son cerveau surchauffé ; il se pencha pourmieux voir… Le groupe des partisans d’Orléans s’ouvrait :d’une litière descendit une femme en blanc et noir, portant lesinsignes du grand deuil, brisée, chancelante, pâle comme ladouleur…
C’était Valentine, c’était la duchessed’Orléans, c’était la veuve !…
Un homme lui offrit la main, et Jean sans Peurle reconnut aussitôt. Jean sans Peur grinça des dents, Jean sansPeur entrevit que la mort du duc d’Orléans ne lui livrait pas lapuissance, et qu’en de rudes batailles, des flots de sangcouleraient encore avant qu’il ne pût saisir la couronne.
Cet homme qui, donnant la main à Valentine, sedirigeait vers le palais du roi, c’était Bernard VII, comted’Armagnac, seigneur du Fezensac et du Fesensaguet, du Pardiac, dela Gaure, de la Lomagne, du Charolais, un terrible guerrier, duraux autres, dur à lui-même, réputé pour brave comme l’épée,implacable comme la dague de miséricorde qui achève le blessé…
De loin, le groupe des cavaliers bourguignonsregardaient cela.
Les cavaliers d’Orléans et d’Armagnac setournèrent vers eux.
Un silence effrayant pesa sur l’HôtelSaint-Pol. Les regards qu’échangèrent les deux troupes seheurtèrent en des flamboiements de haine et de défi : Lagrande guerre civile des Bourguignons et des Armagnacscommençait.
Jean sans Peur s’élança vers le majestueuxescalier qui conduisait à la grande galerie, à ce moment même,levant les yeux, il vit là-haut, au bord de l’escalier, Isabeau quil’attendait, comme jadis.
Et comme jadis, le palais de la reine semblaitvide.
Rapidement, Jean sans Peur fut près d’elle et,à voix basse, commença :
– Cette nuit, Louis d’Orléans…
– Je sais ! interrompit la reine.Bois-Redon a tout vu. Il a vu tomber Orléans. Il est venu me fairele récit de l’affaire. Jean de Bourgogne, vous voici donc sur lechemin qui mène au trône…
Elle parlait d’une voix grave. Jean sans Peur,d’un regard en dessous, l’étudia, – et il vit qu’elle l’admirait.Il sentit qu’elle était à lui !
Il en arrivait à oublier Odette deChampdivers, à oublier même cette ambition de tempête qui lepoussait dans la vie, épave de crime, sur un océan rouge.
Brusquement, il ouvrit les bras et la saisit.Elle se laissa faire, s’abandonna, et peut-être en cette minute,l’amour se réveilla-t-il en elle, impérieux, sincère dans sonimpétuosité.
Quelques instants, ils demeurèrent enlacés,les lèvres unies. Dans la cour d’honneur, au loin, une rafalepassa :
– Vengeance ! Vengeance !…
– Vous êtes roi ! murmura Isabeauvivante de passion.
– Vous serez l’Impératrice ! grondaJean sans Peur.
– Vengeance ! mugit la rafale. Mortà l’assassin !…
Isabeau tressaillit. D’un effort de volonté,elle se reprit, s’arracha à la rude étreinte, et tout aussitôt sapensée tortueuse se rejeta dans le drame que lentement, sûrement,elle échafaudait.
– Ce n’est pas fini, dit-elle froidement.Votre femme Marguerite…
Un geste terrible de Jean sans Peurl’arrêta : une condamnation à mort.
– Berry ! murmura-t-elle.
– La hache du bourreau !gronda-t-il. Je sais qu’il complote contre le roi. C’est suffisant,je pense !
– Le roi ?…
– La maladie le tuera, dit-il. Nousaiderons le mal. J’ai fait venir deux guérisseurs…
– Nous ne pouvons rien contre le roi tantque l’intruse, la guérisseuse, la petite reine est près delui !…
– Odette de Champdivers ! bégayaJean sans Peur.
– Il faudrait faire disparaître cettefille. Je vais m’y employer dès aujourd’hui.
Et dans un éclat de rire où se déchaînait sahaine de femme :
– La petite reine !…
– La faire disparaître ? murmuraJean sans Peur.
– Oui, dit Isabeau. L’enlever, parexemple. Une fois en lieu sûr… Mais ne vous inquiétez pas de ceci.Je sais l’homme qui se chargera de cette besogne.
Elle songeait à Hardy de Passavant.
– Je m’en charge ! ajouta Jean sansPeur.
Et en un instant, il édifiait le plannouveau : enlever Odette, la transporter à l’hôtel deBourgogne ; là, il serait le maître ; là, Odette deChampdivers serait réduite à l’impuissance.
Et comment Isabeau saurait-elle qu’Odettedevenait la maîtresse de Jean sans Peur ? Oui, oui, sa doublepassion serait ainsi victorieuse : de l’Hôtel de Bourgogne àl’Hôtel Saint-Pol, d’Odette à Isabeau ! L’une lui donnaitl’amour pur qu’il rêvait… qu’il croyait rêver… l’autre lui donnaitles violences de la passion – et l’empire du monde ! Ilrépéta :
– Je me charge de faire disparaître cettefille.
– Un fois en lieu sûr, dit Isabeau, nousverrons. Il est impossible de la tuer dans le palais du roi, maisailleurs, ce même coup de poignard qui tua Laurence d’Ambrun…
Il pâlit. Le spectre !… Le spectre selevait. Il l’écarta d’un geste furieux. Ce n’était pas le moment des’abandonner à la terreur. Isabeau acheva :
– J’ai l’homme sous la main. Je n’aiqu’un signe à faire. La guérisseuse disparaîtra. Il est nécessaireque ceci soit fait promptement.
– Sous trois jours ! affirma Jeansans Peur. Je m’en charge et veux m’en charger seul.
Il songeait à la promesse de Saïtano :sous trois jours, il verrait Odette soumise, aimante peut-être, etil frissonnait de sa morbide espérance que ravageait le doute.
– Avant trois jours, songea Isabeau,Passavant m’aura débarrassé d’Odette. Allez, reprit-elle. Il nefaut pas qu’on vous soupçonne. Maintenant, il faut défier latempête d’Armagnac, Allez chez le roi. Soyez le premier à réclamervengeance contre le meurtrier de Louis d’Orléans… Un mot encore…C’est Ocquetonville qui a porté le coup au duc. Ceci est uneterrible faute. Pourquoi avoir employé vos gens ?
– Parce que, dit Jean sans Peur, l’hommesur qui je comptais s’est refusé. Au dernier moment, il était troptard pour hésiter.
– Qui était cet homme ?
– Celui-là que vous avez rencontré prèsde Vincennes.
– Le chevalier de Passavant !
Isabeau avait jeté ce nom comme un cri. Sonregard agrandi se fixa sur Jean sans Peur.
– Qu’en avez-vous fait ?demanda-t-elle d’une voix morne.
– Rassurez-vous, dit Jean sans Peur, ilne trahira pas mon secret. Il dort maintenant au fond de la Seine.Passavant n’est plus.
Isabeau ressentit au cœur une douleur aiguë.Elle allongea les griffes comme pour se jeter sur Jean sans Peur.Pourquoi ? Que se passait-il en elle ? Cette soudainenouvelle de la mort de Passavant lui révélait-elle quelquesentiment encore enfoui sous l’amas des sentiments multiples qui sedressaient en elle ? Une sorte de rage, un instant, sedéchaîna dans son esprit. Mais elle se contint, et éclata derire.
– Savez-vous, dit-elle, qui est cePassavant que vous avez tué ?
– Il nous l’a dit dans la forêt deVincennes.
– Eh bien, il m’a dit, à moi, lavérité ; c’est cet enfant que vous avez fait enfermer dans laHuidelonne, le même qui vit votre mariage avec Laurence d’Ambrun,le même que le sorcier Saïtano vous amena au palais deBeautreillis…
Jean sans Peur fut agité d’un frisson. MaisPassavant était bien mort, maintenant. Bruscaille, Bragaille etBrancaillon avaient fait les choses en gens d’expérience. Unepierre au cou, une pierre aux pieds, Passavant « dormait aufond de la Seine ».
Jean sans Peur écarta ce souvenir inutile,réfréna la vaine inquiétude qui s’était levée en lui, et prit congéd’Isabeau. Une longue minute, les mains dans les mains, ils secontemplèrent avec une passion sauvage.
– Je ne peux rien sans lui,songeait-elle. Il est l’homme sur qui je dois m’appuyer… puisquePassavant n’est plus.
– Sans elle, je ne suis rien, sedisait-il. Elle est l’étoile qui m’attire et éclaire la sombreroute que je parcours.
Oui, ils se sentaient enchaînés l’un àl’autre. Oui, il y avait de la passion dans leurs deux cœurs. Oui,ils s’admiraient, comme des démons qui voient se refléter l’un surl’autre l’effroyable beauté de leurs conceptions. Mais en mêmetemps, chacun d’eux sentait couver la haine sous cet amour.
Pour lui, elle était celle qui voulait tuerOdette.
Pour elle, il était celui qui avait tuéPassavant.
Un instant, chacun d’eux vit flamber dans lesyeux de l’autre cette haine pareille au brasier qui tôt ou tard ledévorera. Et dans le même moment, ils furent dans les bras l’un del’autre, s’étreignant avec une telle fureur de passion qu’on eûtdit qu’ils voulaient s’étouffer.
Bientôt Jean sans Peur descendit le vasteescalier et, à travers les rumeurs de l’Hôtel Saint-Pol, marcha aupalais du roi. Il atteignit rapidement le cabinet du roiCharles.
Il s’avança d’un pas assuré, s’arrêta près ducomte d’Armagnac :
– Sire, dit-il, je viens d’apprendrel’abominable crime qui prive le royaume du plus brillant, du mieuxdoué de ses gentilshommes ; le roi, d’un frèrebien-aimé ; et moi, d’un ami bien cher. Sire, il ne s’agit pasici d’un meurtre vulgaire. C’est vous-même qu’on a vouluatteindre…
Charles écoutait avec attention. Des larmescoulaient sur ses joues amaigries. Il n’aimait pas son frère qu’ilsoupçonnait de comploter. Mais ce fou, dans ses moments delucidité, n’était pas méchant homme. Sa douleur, pour être modérée,n’en était pas moins sincère.
– Sire, acheva le duc de Bourgogne, ilfaut trouver le criminel. Il faut qu’un châtiment terrible éternisedans la mémoire de vos peuples le souvenir du forfait et lapunition. Je demande à être chargé de ce soin.
Charles VI allongea sa main tremblante etdit :
– Vous venez trop tard.
– Que veut dire Votre Majesté ?
– Demandez-le au comte d’Armagnac.
Et se tournant vers Valentine prostrée dans unfauteuil, il eut un geste de compassion sincère, alla lentement àelle, lui prit les deux mains, et d’une voix très douce,murmura :
– Venez, ma chère sœur. À peine capable,hélas, de mesurer moi-même l’étendue du malheur qui nous frappe, jene sais pas trouver les paroles qui consoleraient votre deuil. Maisje sais quelqu’un, je sais un ange qui saura adoucir votredouleur.
Et comme Valentine secouait la tête :
– La voici ! ajouta soudain le roiavec une sorte de religieuse tendresse.
Valentine leva les yeux et vit Odette quis’avançait, les yeux en pleurs. Odette venait d’apprendre lemeurtre. Et son premier mot avait été : Seigneur, comme machère marraine va souffrir !… Dès qu’elle eût su que laduchesse d’Orléans était chez le roi, elle était accourue.
Elle entra, ne songeant qu’à consoler cellequi lui avait servide mère. Elle vit tout de suite Valentine ets’avança vers elle. À ce moment se produisit un étrange incidentdont furent témoins plus de vingt gentilshommes présents dans lecabinet royal.
On vit Odette de Champdivers s’arrêter tout àcoup dans sa marche vers Valentine…
Elle venait d’apercevoir Jean sansPeur !
La jeune fille pâlit, fit trois pas rapidesvers le duc de Bourgogne, et s’arrêta, interdite, le sein haletant,le regard troublé ; on eût dit qu’elle le voyait pour lapremière fois de sa vie ; et c’était bien la première foisqu’elle le voyait « ainsi… »
Jean sans Peur frémit d’un puissant et turpideespoir.
« Mon père ! balbutia Odette au fondd’elle-même. C’est mon père !… »
« Par le Dieu vivant, rugit le duc danssa pensée, ce trouble… cette attitude… elle qui me fuyait… elle quiavait peur de moi… Oh ! les maléfices de Saïtano agissentdéjà… elle m’aime ! Je n’en puis douter, ellem’aime !… »
Déjà, la jeune fille avait dompté cetteémotion. Elle jeta à Jean sans Peur un regard tout chargé d’uneinconsciente tendresse filiale. Et ce regard acheva d’enivrerl’homme. Avec un soupir, elle se détourna et courut à la duchessed’Orléans.
Quelques instants plus tard, les deux femmesse donnant le bras, appuyées l’une sur l’autre, sortaient, suiviespar le roi. Alors Jean sans Peur réfréna l’effroyable joie quihurlait en lui. Sa résolution était prise.
Il était sûr de l’amour d’Odette !…
En même temps, disons-nous, il dompta cettejoie. La lutte contre le comte d’Armagnac occupa son esprit. Il setourna vers celui qui n’était encore qu’un adversaire soupçonné,mais dont il fallait à tout prix connaître les pensées.
– Beau cousin, dit-il, j’ai proposé auroi de rechercher et de punir le meurtrier de notre bien aimécousin Louis d’Orléans. Vous m’avez entendu. Vous avez entendu leroi me dire que je venais trop tard. Et, a-t-il ajouté, c’est vousqui devez m’expliquer ces paroles.
Glacial et sombre, Armagnacrépondit :
– Sa Majesté a voulu dire que c’est moiqu’elle a chargé de trouver et de punir l’assassin.
– Vous ! gronda Bourgogne, blanc defureur.
– Moi ! Et je vous jure que jetrouverai l’assassin !
Jean sans Peur jeta autour de lui des yeuxhagards. Dans l’accent, dans l’attitude d’Armagnac, il devinait lamenace d’un ennemi qui ne pardonnerait pas. Un éclair de foliepassa dans sa tête. Il porta la main à sa dague.
Hautain et dédaigneux, Armagnac se croisa lesbras, et du bout des lèvres prononça :
– Allons, duc, renfoncez votre lame, ouvous me feriez croire que vous avez l’habitude dumeurtre !
Jean sans Peur, par un suprême effort, parvintà se rendre maître de soi, et, d’une voix calme enapparence :
– Excusez ce mouvement de colère, beaucousin. Ce n’est pas que je désapprouve le choix du roi. Mais jepensais avoir des droits. N’en parlons plus. Mais… soupçonnez-vousquelqu’un ? Avez-vous déjà… quelque indice… qui vous fassedécouvrir le meurtrier ?…
Le comte d’Armagnac se rapprocha de Jean sansPeur, lui planta son regard droit dans les yeux, et, d’une voixsourde, répondit ce seul mot :
– Peut-être !…
Le duc de Bourgogne vacilla. Le comted’Armagnac sortit d’un pas lent et se dirigea vers les appartementsd’Odette de Champdivers où il trouva la duchesse d’Orléans pleurantdans les bras de la jeune fille.
– Madame, dit-il en s’inclinant, il estbon de pleurer les morts ; mais en cette affreuse occurrence,il y a deux choses auxquelles nous devons songer. La première,c’est la vengeance.
– Oui, dit le roi avec fermeté, il fautvenger mon frère, quel que soit le criminel.
– Ce soin me regarde, sire, puisque vousme l’avez confié. Je passe donc à la deuxième de nospréoccupations. Il s’agit de la sécurité de la noble damed’Orléans.
Valentine leva sur le comte d’Armagnac unregard noyé de toute la douleur d’une épouse fidèle et aimante –assez aimante pour avoir pardonné l’époux volage.
– Rien ne m’est plus, murmura-t-elle.Plus ne m’est rien. Ma vie importe peu. J’aspire à mourir, etbénirai la mort quand elle se présentera.
– Madame, reprit le comte d’Armagnac,votre vie nous est précieuse à tous, et vous n’avez pas le droitd’en disposer. Ni à l’hôtel d’Orléans, ni à l’Hôtel Saint-Pol, mêmesous la protection du roi, vous ne seriez en sûreté.
Le pauvre roi baissa la tête, saisit la mainde Valentine, et murmura :
– Il a raison, ma sœur. Je ne puis medéfendre moi-même. Comment vous défendrais-je ?
– La forteresse de Pierrefonds estsolide, reprit Armagnac. Elle tiendrait contre une armée. Veuillez,madame, prendre ma main. Vous remonterez dans votre litière etserez escortée jusqu’à Pierrefonds par vos gentilshommes et par lesmiens. Sous trois jours, je vous y rejoindrai.
Odette se jeta dans les bras de celle qu’elleappelait encore sa marraine. Puis le roi, à son tour, embrassa laduchesse d’Orléans, et, comme elle s’éloignait, donnant la main aucomte d’Armagnac, Charles VI cria :
– Dieu vous garde !
Il y avait dans un coin de la pièce où sepassait cette scène, un homme qui assistait, immobile etsilencieux, à tous ces tristes épanchements de famille. LorsqueValentine se fut éloignée, ce spectateur fit un mouvement, etgrogna entre les dents :
– Par la jupe de Juno ! est-ce queje vais me mettre à pleurer, tel un veau, si toutefois les veauxont coutume de pleurer ?
Et Jacquemin Gringonneur ouvrit ses longuesjambes, et en deux pas se trouva porté près du roi.
– Sire, dit-il, Dieu vous garde !C’est bien. Mais si vous voulez m’en croire, étudiez les cartes devotre adversaire, abattez la bonne, et gardez-vousvous-même !
– Tais-toi, païen, fitCharles VI.
– Eh ! sire, les païens avaient dubon. Ils jouaient de la dague, à l’occasion. Faites comme eux,sire, au risque de passer pour païen… Adieu, sire, je vaistravailler pour vous. Car si vous pleurez aujourd’hui, demain vousvoudrez tâter encore de mes cartes.
Gringonneur inclina sa longue et maigre échineet donna une caresse à Major qui se frottait à ses jambes, en sortequ’il fut impossible de savoir s’il était incliné pour le chien oupour le roi. Le chien l’escorta gravement jusqu’à la porte.
Gringonneur, familier du roi Charles VI,connaissait les tours et détours du palais. Il se mit à longer uncouloir obscur qui contournait les appartements d’Odette deChampdivers.
C’était un être bizarre que ce Gringonneur.Hardi et poltron tout à la fois, avare à ses heures, prodigue dèsqu’il avait franchi la porte d’un cabaret, bohème, rapin, avec desinstincts d’art, toute sa pensée demeurait à l’état d’instinct.
Il avait trouvé sa voie : peintre decartes – le jeu de cartes faisait fureur malgré les amendes et lesvociférations du prévôt. Il s’en acquittait avec un sens denoblesse caricaturale par quoi il donnait satisfaction à saverve.
À la cour, il était un peu plus que le chienMajor, un peu moins que le bouffon du roi. Il avait une réelleaffection pour Charles. Quant à Odette, il s’était pris pour elled’une sorte d’amour très platonique et très admiratif qu’iltraduisait en reproduisant aussi exactement que possible les traitsde la jeune fille sur ses cartes. Odette devint ainsi, sans s’endouter, Sémiramis, Phryné, Minerve, Déjanire, Clytemnestre, Hécube,et symbolisa tour à tour toutes les héroïnes ou déesses de laHellade.
Le couloir dans lequel venait de pénétrerGringonneur, disons-nous, était fort obscur. Parvenu àl’antichambre, Gringonneur, au moment de soulever la tapisserie,s’arrêta court.
Il venait d’entendre ces mots prononcés àdemi-voix :
– Ce soir, minuit. Et quant au vieux…
Gringonneur souleva la tapisserie, juste assezpour glisser un coup d’œil dans l’antichambre. Et ce qu’il vit lefit frémir. Cinq hommes étaient là : Jean sans Peur et sesquatre molosses. Le duc, par gestes ou par paroles inintelligibles,donnait ses ordres…
Gringonneur, à part le peu de mots que nousavons dits, n’entendit rien. Mais il paraît que les gestes étaientassez expressifs et que la mimique de Jean sans Peur valait à elleseule le plus clair des discours. Toujours est-il que le peintre decartes, recula, fort pâle, et nous sommes forcé d’avouer que sapremière pensée fut celle-ci :
– Je suis mort si ces bougres-là saventque je les ai vus ! Ils complotent, c’est sûr. Contrequi ? Contre le roi ? Heu, c’est bien possible. Le vieuxqu’on va tuer, c’est… oui ! Mais… alors… ah ! la pauvrepetite reine !
Parvenu à ce point de son raisonnement,Gringonneur fut saisi d’une douleur sincère et violente. Bravement,il se dit que le moment de se sacrifier était venu. Il prit larésolution d’embrocher Courteheuse, Guines, Scas, Ocquetonville etJean sans Peur par-dessus le marché. Et il tira son immenserapière.
Il la tira d’autant plus crânement, ils’avança vers l’antichambre avec d’autant plus d’intrépidité qu’ilavait parfaitement entendu les Bourguignons se retirer depuis cinqminutes. Il s’en assura en soulevant la tapisserie, puis entra doncdans l’antichambre, battit un appel du pied, et constatant qu’iln’y avait personne :
– Ils ont fui, dit-il.
Et, tranquillement, il rengaina sacolichemarde. Puis il s’élança hors de l’Hôtel Saint-Pol en sedisant qu’il fallait réfléchir sérieusement à cette aventure etdécider s’il fallait prévenir le roi, décider surtout de prévenirtout en ne s’exposant lui-même à aucune représaille.
Or il n’y avait pour Gringonneur qu’un moyensérieux de réfléchir : c’était de boire.
Et c’est pourquoi, ce jour-là, vers le soir,Jacquemin Gringonneur accoté dans un coin de salle de la Truiependue avait la langue pâteuse, les yeux troubles, et riait d’unrire épais : il en était à sa sixième réflexion, c’est-à-direà son sixième flacon de ce fameux vin qu’il prétendait réservé pourle roi.
D’après le peu qu’avait entrevu Gringonneurdans l’antichambre d’Odette de Champdivers, le lecteur a pureconstituer les décisions prises par le duc de Bourgogne.Précisons : Jean sans Peur avait un double intérêt à s’emparerd’Odette par ruse et violence. D’abord, intérêt d’ambition ;il lui était nécessaire de pouvoir dire à Isabeau : « Vosordres sont exécutés ; il n’y a plus de petite reine à l’HôtelSaint-Pol ; vous êtes l’unique et souveraine maîtresse. »Ensuite, intérêt passionnel.
La promesse de Saïtano se réalisait avec unerapidité qui l’épouvantait et lui donnait de la puissance dusorcier une idée extraordinaire ; l’attitude d’Odette étaittransformée ; Odette l’aimait ; il lui fallait profitersur-le-champ de ce nouvel état d’âme qui, peut-être, ne dureraitque quelques jours ou quelques heures.
La décision de Jean sans Peur fut prise àl’instant même où Odette lui jeta ce regard de tendresseinexplicable, incompréhensible.
La situation de Jean sans Peur et d’Odetteétait dramatique au premier chef. Le fait que l’un et l’autreignoraient l’effroyable drame qu’ils se jouaient, la rendait pluspoignante.
Jean sans Peur ne savait pas qu’Odette étaitsa fille. Odette ne savait pas que « son père » l’aimaitd’un amour violent.
Quoi qu’il en soit, Jean sans Peur résolutd’agir.
Le plan fut simple : les quatre assassinsdu duc d’Orléans, tout échauffés de leur victoire, ayant encore legoût du sang à leurs mufles, ne demandaient qu’à se ruer surquelque nouvelle proie. Dès que le comte d’Armagnac se fut éloigné,le maître les conduisit sur le champ de bataille et leur fit ladémonstration du nouveau fait d’armes :
Honoré de Champdivers, proprement étranglé oupoignardé, au choix.
Répétition du même jeu en ce qui concernaitdame Margentine.
Odette bâillonnée.
Le poste de l’Hôtel Saint-Pol gagné.
La jeune fille transportée à l’Hôtel deBourgogne.
C’était facile. C’était là une de ceshonorables expéditions sans gros risques, amusantes au fond, etpuis il y avait de l’amour sous roche : les quatre furententhousiasmés. Jean sans Peur fut certain que la nuit suivante, unpeu après minuit, Odette de Champdivers serait noblement hébergée àl’Hôtel de Bourgogne.
Les quatre se préparèrent à agir.
Là-dessus, nous pouvons revenir à JacqueminGringonneur, qui continuait à réfléchir avec l’intrépidité d’ungosier que rien ne peut désaltérer. Il avait passé là sa journée,ruminant, songeant, frissonnant parfois de peur, et s’échauffantparfois à des colères terribles.
Ayant établi qu’en somme c’était Odette deChampdivers qui était menacée, il chercha un moyen de la sauver,sans s’exposer lui-même à quelque coup de dague. Ce moyen, il ne letrouvait pas.
Et il se remit à boire tout seul dans l’espoirde trouver enfin une bonne idée. Vers le sixième flacon il trouvaenfin la bonne idée. Il l’étudia avec la conscience qu’il mettait àtoutes choses, c’est-à-dire qu’il vida son septième flacon jusqu’àla dernière goutte.
Cette idée consistait à prévenir le chevalierde Passavant.
– Nestor lui-même, se disait Gringonneur,n’eût pas mieux trouvé. Ce jeune homme me paraît posséder labravoure et la force d’Ajax. Il est généreux. Il cherche aventure.C’est lui qui sauvera la noble demoiselle et le vieux chevalier. Etque m’en aura-t-il coûté ? La peine de monter cet escalier etde frapper à la porte de ce brave. Allons !
Gringonneur se leva, et il faut dire que, pourle coup, il était résolu à agir. Tout à coup, il se rassit,pétrifié par la soudaine apparition de Scas, Guines, Ocquetonvilleet Courteheuse qui, à grand tapage, venaient d’entrer dans lecabaret. Jacquemin retomba sur son escabeau. Les quatre spadassinsavisèrent une table voisine à laquelle deux hommes de mauvaise mineavaient pris place.
– Holà ! grogna Ocquetonville, qu’ondéloge, manants, et qu’on nous cède la table !
Des deux hommes, l’un pâlit et porta la mainau manche d’un poignard passé à sa ceinture. Mais l’autre luisaisit le bras, le força à se lever, jeta une pièce sur la table,et dit froidement :
– C’est juste, des manants comme nousdoivent céder la place à vos seigneuries. Allons, camarade, assezbu pour ce soir. En route !
Si le chevalier de Passavant, à qui songeaitGringonneur, se fût trouvé là, il eût reconnu, dans l’homme quivenait de parler, l’Écorcheur de la forêt de Vincennes, à qui ilavait fait don à la fois de la vie et de la liberté.
Les deux hommes sortirent.
Dehors, il faisait nuit noire. La rue étaitdéserte. À peine si de loin en loin les lumières de quelque tavernerayaient la chaussée d’une bande de pâle lumière.
Ils traversèrent la rue, et, avec l’agilité debêtes nocturnes, escaladèrent le mur de clôture du logis Passavant.Nul ne les avait vus. Les eût-on vus que nul ne se fût avisé deleur demander compte de cette escalade.
Abandonné, ruiné, l’hôtel Passavant avaitmauvaise réputation dans le quartier et passait pour être devenu unrepaire de truands ou d’écorcheurs, ou de spectres, ou de sorciers,d’on ne savait quoi enfin qui sentait la corde, le soufre, lefagot…
Quant aux quatre spadassins, ils avaient àgrands cris demandé du vin, et toute l’armée de Thibaud Le Poingres’empressait à servir ces clients d’importance. Les quatre semirent à boire coup sur coup : ils avaient besoin des’exciter.
Le moment de l’attaque approchait : ilétait dix heures, on les attendait à onze à la grande porte del’Hôtel Saint-Pol.
Ils demandaient donc au vin la générositénécessaire pour octroyer à un vieillard et à une femme bonne mesurede coups de dague. Du moins, ils croyaient lui demander cela. Enréalité, ils lui demandaient encore et surtout l’oubli…
L’oubli de la voix qui, du fond de la nuit,leur avait crié : Ocquetonville, Guines, Scas, Courteheuse, tumourras de ma main !… C’était sa voix ! C’était la voixde Passavant !
Ils riaient aux éclats, mais leurs yeux neriaient plus. Leurs yeux se disaient : C’était sa voix !…Ils parlaient haut, injuriaient les valets, pinçaient lesservantes, mais leurs yeux chargés d’inquiétude et de soupçonétaient aux aguets…
– Par la jupe de Juno ! grondaGringonneur en se levant, je crois qu’il est temps de monter chezle jeune lion de là-haut…
– Bah ! fit à ce momentOcquetonville dans un éclat de rire strident, n’y pensonsplus : Passavant est mort !…
Pour cette fois encore, Jacquemin Gringonneurse rassit. Il était très pâle… Sourdement, il se répéta :
– Passavant est mort !…
– Le pauvre diable boit de l’eau, repritCourteheuse. Les truands ne l’ont-ils pas jeté à laSeine ?
– Après l’avoir dagué proprement, ajoutaGuines.
– Puisque Passavant boit de l’eau, ditScas, je veux boire sa part de vin ; j’ai soif, rien qu’àl’idée de le savoir au fin fond du fleuve.
Gringonneur passa une de ses mains sur sonfront. Il était dégrisé. Il se pencha vers la table voisine.
– Messeigneurs, dit-il en tremblant, nedites-vous pas que le chevalier de Passavant est mort ?
– Mort et enterré, dit Guines. Oui, mondigne barbouilleur de cartes.
– Enterré ! grogna Scas, c’est faux.La vérité avant tout. Passavant est dans l’eau.
– Quoi ! fit avec effortGringonneur, en êtes-vous bien sûrs, mes gentilshommes ?
– À telles enseignes, dit Ocquetonvilleavec un clignement des yeux, que nous avons vu ce pauvre chevaliertout percé de coups. Nous avons voulu le ranimer… mais il étaittrop tard.
– Trop tard, maître Gringonneur !dit Guines.
– Et les mêmes truands qui l’avaientlardé l’ont jeté ensuite à la Seine, ajouta Courteheuse. C’estdommage, c’était un brave. À la santé de Passavant !… Buvezdonc, messire Gringonneur !
Les quatre spadassins vidèrent leurs gobelets.Gringonneur, machinalement, les imita. La tête lui tournait, et,cette fois, ce n’était plus sous l’influence du vin. Il comprenaitque, par sa faute, Odette de Champdivers était perdue. Le pauvrediable, en quelques instants, roula force projets dont le plusraisonnable était d’attendre que les estafiers fussent sortis, decourir à l’Hôtel Saint-Pol par un raccourci de ruelles où ils ne sehasarderaient pas sans doute, et de donner l’alarme.
– Onze heures bientôt ! fit tout àcoup Courteheuse.
– Diable ! dit Guines, il est tempsde rentrer à l’Hôtel de Bourgogne, si nous ne voulons coucherdehors.
– En route ! commanda Ocquetonvillerudement.
Quelques instants plus tard, Gringonneur, vitqu’il était seul dans la salle. Thibaud le Poingre s’était retirédans sa chambre. Seul, Perrinet restait pour fermer.
– Allons ! se dit Jacquemin en sesoulevant.
Il était dit que, ce soir-là, une fatalitérivait Gringonneur à cet escabeau.
En effet, le bohème se rassit. Il claquait desdents. Il était blême. Ses cheveux se hérissaient. Son bras étendudésignait à Perrinet ébahi une vision, un spectre, une apparitionqui l’épouvantait.
– Lui ! bégayait Gringonneur,oh ! c’est bien lui !…
– Sans doute, fit tranquillement levalet, c’est M. le chevalier de Passavant…
C’était Passavant, en effet. Il entra,s’approcha de Gringonneur, et, avec son mince sourireironique :
– Vous buvez trop, maître Jacquemin. Sivous continuez, il ne restera plus rien pour moi, et je serai forcéd’aller gîter ailleurs, ce qui désobligera votre ami Thibaud.
– Quoi ! balbutia Gringonneur, vousn’êtes pas mort ?
– Et pourquoi serais-je mort ? ditPassavant.
– Quoi ! Des truands ne vous ont paslardé de je ne sais combien de coups de dague ?
– Vous pouvez voir que je suis à peu prèsintact.
– Quoi ! Ces mêmes truands ne vousont pas jeté dans le fleuve ainsi que le prétendaient les sires deScas, de Courteheuse, de Guines et d’Ocquetonville ?
– Ah ! ah ! fit Passavant,c’est autre chose. Je suis mort et bien mort, maître Gringonneur.Je vous prie de ne pas oublier cela. Et vous m’y faites songer, ilfaut que j’en prévienne aussi l’honnête Thibaud, ce qui lui seraune occasion de me présenter sa note. Quant à toi, ajouta-t-ils’adressant à Perrinet, si tu t’avises jamais de dire que tu m’asvu vivant, je te coupe les oreilles, je les fais fricasser auxpetits lards et je te force à les manger.
Perrinet disparut avec célérité.
– Bonsoir, maître Jacquemin, dit lechevalier en se dirigeant vers l’escalier. N’oubliez pas que jesuis mort.
Gringonneur se dressa tout d’une pièce.Victoire, cette fois : il ne retomba pas sur le fatalescabeau ! Il courut à Passavant, le saisit par le bras, etavant que le chevalier eût eu le temps de réprimer cettefamiliarité :
– Savez-vous, mon gentilhomme, que jevous ai attendu toute la journée ! Savez-vous que les quatrechiens enragés dont je vous parlais, courent en ce moment à l’HôtelSaint-Pol ! Savez-vous qu’ils doivent tuer Honoré deChampdivers ! Ah ! monsieur le chevalier, si vous avezpitié de ce malheureux vieillard, de la noble demoiselle qui…
Passavant saisit violemment Gringonneur aubras, et gronda :
– Quelle noble demoiselle ?Odette ?
– Mais oui…
– Et tu dis qu’elle est menacée ?Parle donc, sacripant !
– Oh ! oh ! fit Gringonneur. Sivous m’effrayez ainsi, avec votre terrible figure et vos yeux dedémon, je ne pourrai plus parler… Elle est menacée, peut-être.Elle, ou le roi, je ne sais au juste. Ce qui est sûr, c’est que cesoir, en ce moment même, Ocquetonville, Guines, Scas et Courteheusedoivent entrer dans le palais du roi.
Passavant n’en entendit pas plus long. Ilpoussa Gringonneur devant lui et celui-ci, effaré, ahuri, se trouvadehors, toujours courant, toujours traîné par Passavant quidisait :
– Tu es un familier de l’HôtelSaint-Pol ?
– Oui, par le diable, mais…
– Tu dois connaître le mot depasse ?
– Oui, par Jupiter, mais…
– Charge-toi de me faire entrer, ou jet’étripe !
– Je m’en charge, mais lâchez-moi !vociféra Gringonneur.
Passavant, alors, consentit à lâcher lepeintre des cartes de Sa Majesté. Les deux hommes, par desraccourcis, continuèrent leur course et débouchèrent dans la rueSaint-Antoine juste à point pour voir quatre ombres se glisser dansl’Hôtel Saint-Pol par la grande porte qui se referma.
– Ce sont eux ! souffla Gringonneur.Nous arrivons à temps !
– En avant ! fit le chevalier entreles dents.
Ils arrivèrent devant la porte. Sur lesinstances de Gringonneur, Passavant s’arrêta à quelque distance, etle bohème s’avança seul pour parlementer avec l’arbalétrier postéen sentinelle avancée.
Passavant, bouillant d’impatience, entenditque des paroles étaient échangées à voix basse. Puis il vit venir àlui Gringonneur.
– Nous entrons, n’est-ce pas ?haleta le chevalier.
– Non ! fit Gringonneur d’une voixsourde, le mot de passe vient d’être changé.
– Malédiction !
Jean sans Peur, dans la journée, avait prisses précautions. Après son entrevue avec Armagnac, encore toutbouleversé de cet adorable sourire d’affection filiale qu’Odettelui avait adressé, il s’en fut trouver la reine.
– Cette nuit, dit-il, je vous débarrassede la petite reine.
Isabeau écouta attentivement, approuva le planet ne soupçonna pas que le duc de Bourgogne agissait dans unpersonnel intérêt d’amour.
Seulement, elle perfectionna l’attaque surtrois points.
« Il y a, songea-t-elle, trois secourspossibles pour l’intrigante. D’abord les gardes que lui a donnés lefou, ensuite le chien, enfin, ce qui peut venir dudehors. »
Quant à Honoré de Champdivers, les estafiersbourguignons s’en chargeaient.
Pour tout secours – imprévu – qui pourraitarriver du dehors, une mesure suffit : elle ordonna qu’àpartir de onze heures du soir, le mot de passe fût changé auxportes de l’Hôtel Saint-Pol, de façon que nul ne pût entrer.Exception fut faite pour les quatre spadassins.
En ce qui concerne Major, comme le chien avaitl’habitude tous les jours vers le soir d’errer dans les cours, unvalet fut chargé de s’en emparer.
Nous avons dit que c’était un chien de grandluxe par sa beauté impeccable. Il était un peu bête, comme tous lesêtres de luxe. Il avait un faible pour certaine pâtisserie. Beau,bête, gourmand, c’étaient plus de qualités qu’il n’en fallait.
Le valet, vers six heures du soir, lerencontra rôdant dans la cour des pâtisseries. Il l’invita polimentà entrer dans le bâtiment où trois fours en pleine opérationlaissaient s’échapper de bonnes odeurs de galettes et de flans. Lechien n’hésita pas, suivit de bonne grâce cet introducteur qui luisemblait animé des meilleures intentions, et tout à coup le braveMajor se trouva enfermé en compagnie de pâtisseries diverses dansune étroite pièce d’où ses hurlements ne le purent tirer.Simplement, il y eut une hécatombe de gâteaux.
Restait la salle des gardes. Ce fut l’affairede Bois-Redon.
– Je vais mater ces chiens-là,songeait-il en balançant ses formidables épaules – comme j’eussematé le Major, si on me l’eût donné à étrangler. Mais la reine nevoulait pas tuer le chien… Faiblesse de femme trop tendre.
Bois-Redon se trompait. Ce n’est pas parsensibilité que la reine avait épargné Major : Une fois lecoup fait, une fois Odette disparue et le cadavre de Champdiversenlevé, le chien ramené dans les appartements de la jeune filledevait par sa seule présence témoigner que rien de tragique nes’était passé : Odette aurait fui avec son grand-père, voilàtout.
Bois-Redon atteignit sans encombre la salle oùdouze piquiers étaient de garde pour veiller à la sûretéd’Odette.
– Bonsoir, camarades, dit-il en entrant,je m’ennuie ; je viens donc boire et jouer avec vous. Eh bien,quoi ? qu’avez-vous à me regarder comme des oies qui trouventun morion sur leur fumier. Je viens boire et jouer, voilà.
Le fait est que les braves piquiers étaientahuris de l’honneur, et inquiets !
Bois-Redon, c’était le capitaine de la reine.Et c’était aussi un redoutable compagnon.
Les gardes soupçonnèrent quelque traquenard,et que l’invite, si elle était acceptée, aboutirait à une mise aucachot ou à une distribution de coups de pied.
Cependant, lorsqu’ils virent le capitaines’asseoir à la table et poser devant lui un jeu de cartes avec unepoignée d’écus d’argent, ils se rapprochèrent timidement.
Bois-Redon saisit la cruche et emplit lesgobelets. On but. Les soldats admirèrent. Leur vanité fut flattée.Et enfin leur enthousiasme éclata lorsque Bois-Redons’écria :
– Jouons ! Je mets mes écus contrevos mailles !
– Quoi ! s’écria l’un desgardes.
– Oui, quand je perdrai, c’est un écu queje paierai. Quand vous perdrez, ce sera une maille.
La vue du tas d’argent fascina les pauvresdiables. Ce ne fut pas de l’ardeur qu’ils mirent au jeu, ce fut dela frénésie.
Bois-Redon riait sous cape. La cruche vide, ilen envoya chercher d’autres. Au bout d’une heure, les gardesétaient ivres.
Vers minuit, Bois-Redon, ayant perdu ses écusd’argent, vida sur la table un sac plein d’or, et cria :
– Jouons ! Et buvons, cornes dudiable ! Et rions, ventre du pape !
On eût pu prendre d’assaut le palais duroi : Les douze ne se fussent pas dérangés. Ils n’eussent pasentendu le bruit de la bataille… ils ne n’entendaient pluseux-mêmes.
– Allons ! fit tout à coupBois-Redon vers deux heures dû matin, ce doit être fini.
– Qu’est-ce qui est fini ?bredouilla un ivrogne.
– Fini de rire ! dit Bois-Redon.
Et il fit une rafle générale de l’argent et del’or qui se trouvaient disséminés sur la table par petits tasdevant chaque joueur. Puis, engouffrant le tout dans sonescarcelle, il s’en alla, laissant les malheureux étourdis, hébétésdu chagrin de voir finir si mal un si beau rêve doré : ilsétaient plus pauvres que devant, car non seulement le capitaineavait raflé les pièces qu’il avait apportées, mais encore ilemportait la menue monnaie.
Laisser toute cette fortune à ces manantscomme le voulait la reine ! songeait-il en ricanant… Allonsdonc, la reine est trop faible pour les chiens. Mais moi j’ai matéces drôles.
Telle fut l’agréable farce que le sire deBois-Redon, cette nuit-là, joua aux braves piquiers du roi qui,tout compte fait, s’en trouvèrent fort honorés.
De tout ceci il résulta que Courteheuse,Guines, Scas et Ocquetonville purent opérer à l’aise et sanscrainte d’être interrompus.
La besogne leur avait été mâchée. De plus, auxabords de l’Hôtel Saint-Pol, attendait à un coin de rue une litièremunie d’une bonne escorte. Elle était là pour Odette.
Les quatre, donc, se glissèrent dans l’HôtelSaint-Pol. Arrivés au palais, ils hésitèrent pourtant : ilsrisquaient de se heurter à quelque ronde qui eût donné l’éveil.
Comme ils se consultaient devant lagrand’porte, une ombre se détacha du mur, s’avança jusqu’à eux –quelqu’un qui s’enveloppait dans les plis d’un manteau noir. Et cequelqu’un leur dit simplement :
– Suivez-moi, je vais vous conduire.
Ils s’inclinèrent, frémissants, et d’un seulgeste sortirent leurs dagues, comme si la seule présence de cetêtre leur eût soufflé les pensées de meurtre.
C’était la reine Isabeau de Bavière.
Elle marcha la première. Le long des grandscouloirs, boyaux de ténèbres, ils la suivirent, serrés l’un contrel’autre, les dents serrées, l’œil dilaté. Isabeau, enfin, s’arrêtadevant une porte et dit :
– C’est ici. Il faut entrer sans faire debruit.
Ocquetonville introduisit son poignard dans lafente, et pesa. La lame se cassa tout net. Ocquetonville recula engrondant un juron.
– Silence ! dit la reine.
Avec le poignard brisé, Courteheuse essaya detravailler la serrure. Mais la serrure résista comme avait fait laporte. Courteheuse invectiva furieusement le pape, le diable et lessaints.
Alors Guines et Scas appuyèrent leurs épaulesau battant. Il y eut un craquement. La porte béa un peu.Courteheuse et Ocquetonville vinrent à la rescousse. Les musclestendus, les veines des tempes gonflées, les quatre poussaient d’unlent effort continu.
– Qui va là ?… cria une voix rude,venue de l’intérieur.
– Silence ! dit la reine.
Les quatre continuèrent à pousser, sans unmot.
– Que veut-on ? dit la voix. Aularge !
Les assassins commencèrent à grogner desinsultes. Ils voulaient tuer. La porte, encore, craqua.
– Mort au diable ! gronda la voix,ne vous mettez pas tant en peine, je vais ouvrir !
– Ouvre ! rugirent lesassassins.
Fous furieux, ils assénèrent des coups sur laporte. Et Champdivers leur cria :
– J’ouvre. Doucement, mes agneaux !Dans un instant, vous trouverez que j’ai ouvert trop tôt !
Et brusquement, la porte s’ouvrit. Les quatre,emportés par l’élan, firent irruption dans la salle ; uninstant éblouis par la lumière, presque aussitôt, ils virent levieux Champdivers debout devant une deuxième porte, le poignard àla main gauche, l’épée à la main droite. Il criait :
– Comment ! Vous n’êtes quequatre ? À vous entendre, je croyais une armée. Ici,chiens ! Qu’avez-vous à aboyer ? Que voulez-vous ?Par Dieu ! je me suis vu devant dix ennemis à la fois, etc’étaient des hommes ! Ici, vous dis-je ! Nous allonsrire !
Les quatre s’avançaient, l’épée au poing. Ilsne disaient plus rien. Devant la bête à égorger, ils éprouvaient lasatisfaction de la meute à la minute de l’hallali.
Soudain, ils se déchaînèrent. Tous ensemble,rués, il y eut un tourbillon d’aciers entrechoqués, une bordéed’insultes et de jurons, les cris de la joie convulsive du meurtre,et l’effroyable rage de tuer les fit bondir. En un instant, levieux soudard fut débusqué de son poste et obligé de reculer versla porte qu’il avait ouverte lui-même, le pauvre fou debravoure.
Les coups pleuvaient. Mais il se défendaitbien. Il n’était pas touché encore. Sa large épée, brusquement,décrivit un demi-cercle, pareil, dans la demi-obscurité, à ceszébrures d’éclairs fauves qui déchirent le ciel. Les quatrereculèrent, haletants. Champdivers éclata de rire.
– Allons, dit-il joyeusement, le vieux deTranstamare et de messire Bertrand a plus d’un tour dans son sac.Par le ciel, mes louveteaux, vous êtes de mauvais drôles de venirinterrompre mon sommeil pour si peu. À mon tour, ajouta-t-il d’unevoix terrible. Vous ne sortirez pas d’ici vivants… Je vais vousmontrer… ah !…
Il s’affaissa.
Dans le même instant, il s’allongea en seraidissant dans le spasme de l’agonie, et ses ongles labourèrent leplancher. Il tourna un regard désespéré vers la porte quiconduisait chez Odette…
Tout à coup, il eut un soupir, une mousse desang rougit sa bouche, et il demeura immobile.
Les quatre, devant ce cadavre, demeurèrent unmoment silencieux.
La reine, alors, d’un geste de dédain, laissatomber son poignard – son poignard sanglant – le poignard quivenait de tuer Champdivers – le poignard dont, par derrière, d’uncoup rude, violent, elle venait de frapper à la gorge celui quidéfendait l’intrigante, la petite reine.
Puis, du doigt, elle leur désigna la porte paroù on entrait chez Odette. Ensemble, ils marchèrent sur cette porte– et comme l’autre, soudain, elle s’ouvrit… une femme parut, unflambeau à la main, les yeux hagards, et balbutiant :
– Seigneur Honoré, que sepasse-t-il ? Entendez-vous ce bruit ? Entendez-vous…oh !… à moi !…
Elle eut à peine le temps de crier, la pauvredame Margentine ! Dix doigts de fer l’empoignèrent à la gorge.Elle se renversa. Ses yeux, un instant, demandèrent grâce. Puis ilsse fermèrent.
Dame Margentine demeura inerte en travers dela porte…
Les quatre avaient des figures épouvantables.Ils se taisaient. Ils reniflaient l’odeur du sang. Ils regardaientautour d’eux, et leurs regards disaient :
– Qui faut-il encore tuer ?
– Assez ! dit la reine.
Ils s’immobilisèrent. Sombre, Isabeau deBavière ne jetait pas un coup d’œil au cadavre de Champdivers, ni àcelui de la gouvernante. Elle regardait là-bas, vers cette portequi la séparait encore d’Odette, et il y avait dans ses yeuxd’étranges lueurs rapides, insaisissables.
Un soupir gonfla sa poitrine.
Une minute, elle demeura ainsi, rêvant sansdoute de choses intraduisibles. Puis, faisant signe aux spadassinsde ne pas bouger, elle revint en arrière jusqu’au couloir.
L’instant d’après, elle reparut, suivie desept ou huit hommes silencieux et rapides.
En un tour de main, les deux cadavres furentenlevés.
– Vous savez ce que vous avez àfaire ? dit-elle aux quatre.
– Prendre la demoiselle de Champdivers,répondit Ocquetonville, et la conduire en la litière qui nousattend hors l’Hôtel Saint-Pol.
– Bien. Et où ira cettelitière ?
– À l’hôtel de Bourgogne, madame.
Isabeau se tut, sa tête se pencha sur sonsein. Un éclair jaillit entre ses lourdes paupières. Ils nel’entendirent pas murmurer :
– Pourquoi à l’hôtel deBourgogne ?
Quelques minutes, Isabeau médita. Ce que putêtre cette affreuse méditation en un tel moment, il faudrait ledemander à l’âme de ces grands criminels dont les actes demeurentimprobables tant ils semblent difficiles à comprendre.Qu’agita-t-elle ? Que résolut-elle ?
Lorsqu’elle redressa la tête, un sourirecrispait ses lèvres un peu pâles, et elle dit :
– C’est bien. Vous allez prendre cettefille. Ne lui faites pas de mal.
– Nous avons reçu le même ordre demonseigneur de Bourgogne, dit Guines.
– Oui. Vous la prendrez donc. Seulement,vous ne la conduirez pas à l’hôtel de votre maître.
– Et où devrons-nousl’entraîner ?
– Chez moi ! dit la reine d’un tonqui les fit frissonner.
Elle s’avança, de ce même pas dont marchait satigresse. Traversée la salle où était tombé Honoré de Champdivers,traversée la chambre à coucher de dame Margentine, ils franchirentle petit salon intime où tous les soirs Odette jouait aux cartesavec le roi, et enfin, Isabeau s’arrêta devant une dernière porteen répétant :
– C’est là !
Les spadassins avaient rengainé poignards etépées. Ils s’approchèrent.
– Faites vite, dit la reine, enfoncez-moicette porte.
– Inutile ! dit Courteheuse quivenait de mettre la main sur le loquet.
La porte d’Odette était ouverte !…
Doucement, Isabeau souleva le loquetelle-même. L’instant d’après, Odette lui apparut.
La jeune fille dormait.
Elle était assise dans son grand fauteuil,près de la table, et s’appuyait sur une feuille de parchemin.
Le sommeil l’avait surprise là, sansdoute.
Isabeau entra dans la chambre, suivie desquatre estafiers.
Soit à cause du bruit des pas, soit parquelque avertissement des mystérieux agents de vie qui veillentquand nous dormons, Odette de Champdivers ouvrit les yeux. Au mêmeinstant, elle fut debout.
La reine s’arrêta à trois pas de la jeunefille.
La première impression d’Odette fut de laterreur. Elle pâlit. Son cœur se mit à battre avec force. Maispresque aussitôt, cette vaillance et cette fierté qui étaient enelle furent les plus fortes. S’inclinant donc avec respect devantcette femme qui était la reine de France :
– Soyez remerciée, madame, dit-elle avecfermeté, de l’insigne honneur que vous daignez me faire. (Unsilence. La reine n’eut pas un mot.) Si Votre Majesté, continuadoucement Odette, ne m’avait pas témoigné sa volonté de me tenir àl’écart, depuis longtemps déjà je serais venue au palais de lareine.
Un frisson d’orgueil violent secoua Isabeauqui, alors, laissa tomber ces mots :
– Vous ? Chez moi ? Etpourquoi ?
– J’ai tant de choses à vous dire,madame !
– Vous ? répéta Isabeau. Et quepouvez-vous avoir à dire, « vous », à l’épouse du roiCharles, voyons ?
L’intention d’insulte était flagrante. Maisl’insulte même s’émoussa sur cette cuirasse de fierté quiprotégeait le cœur de la jeune fille.
– Madame, reprit Odette, c’est du roi queje voulais vous parler. Votre Majesté n’ignore pas comment etpourquoi je suis ici, pourquoi j’y reste, surtout. Il suffit que maprésence apaise les alarmes d’un malheureux prince que toutabandonne pour que j’oublie, moi, les regards mauvais qui m’ontaccueillie. Si vous consentiez à m’entendre, madame, vous qui êtesl’épouse du roi, si vous me permettiez de vous dire tout ce quepense mon cœur, peut-être alors la mission qu’il a plu à Dieu dem’imposer près du roi de France se trouverait terminée, car jelaisserais derrière moi, pour sauver Charles VI, celle-là mêmedans les regards de qui je lis en ce moment cette question :que faites-vous à l’Hôtel Saint-Pol ?
– Je crois, dit Isabeau avec un sourireterrible, je crois que cette fille cherche à insulter lareine !
– Non, Majesté ! cria Odette dansune sorte d’explosion. Cette fille se défend, et c’est tout. Cettefille est venue malgré elle à l’Hôtel Saint-Pol. Cette filleéprouve pour le roi une pitié qui a grandi de jour en jour. Cettepitié, madame, est telle que je reste, sachant que je risque plusque la mort : les pensées mauvaises de la reine !
Odette fit un pas en arrière, et il y eut dansson attitude une telle dignité, sur sa physionomie une sirayonnante fierté que la reine, pour la première fois, se sentit aucœur l’effrayante étreinte d’une jalousie vraie. Elle jeta unregard rapide autour d’elle, et domptant ses passions :
– Eh bien, soit, dit-elle, venez chezmoi, et vous aurez la liberté de me parler à cœur ouvert.
Odette s’inclina :
– Pour quand Votre Majesté medonne-t-elle l’ordre de me rendre en son logis ?
– Tout de suite ! dit la reine.
– Quoi, madame, en pleine nuit ! Ilfaudrait donc, en ce cas, que je fusse accompagnée de dameMargentine et de mon grand-père… Et pourquoi ne sont-ils pasici ? ajouta-t-elle soudain en levant les yeux sur les quatregentilshommes de Bourgogne.
– Allons, dit la reine d’une voix calme,prenez-la, puisqu’elle ne veut pas venir de bonne volonté.
Ce fut à ce moment seulement qu’Odette compritle danger. Elle comprit qu’elle allait mourir. Elle comprit que sila reine et ses acolytes étaient arrivés jusqu’à elle, c’est qu’ilsl’avaient condamnée. Elle comprit aussi que…
Les quatre marchèrent sur elle. Scas portaitune écharpe pour la bâillonner. Ocquetonville tenait descordelettes. Odette recula vers la fenêtre. La reine éclata derire, et cria :
– Elle pleure !…
C’était vrai. Odette pleurait. Des larmesamères débordaient de ses yeux. Elle murmurait :
– Si bon, si brave, si loyal ! Mortpour moi ! Ô mon pauvre vieux grand-père, ô ma pauvreMargentine, et c’est moi qui vous ai entraînés ici !
– Allons, la belle ! dit Courteheuseen levant la main sur elle.
Odette, d’un bond, fut à la fenêtre qu’elleouvrit d’un mouvement rapide, et elle se tourna vers la reine.
– Madame, dit-elle vous m’obligez à metuer. Je vous pardonne ma mort. Mais la mort de ces deux malheureuxqui n’étaient coupables que de m’aimer, qui vouspardonnera ?
– Par le ciel, cria la reine, elle vasauter ! Je la veux vivante ! Prenez-la ! Maisprenez-la donc !
Scas, Ocquetonville, Courteheuse et Guines seruèrent sur Odette…
*
**
« Nous n’entrerons pas, le mot de passe aété changé ! » avait dit Jacquemin Gringonneur. Pendantquelques minutes, le pauvre chevalier de Passavant demeura atterré.Une colère blanche se déchaîna en lui. Mais il n’en laissa rienparaître, et le peintre de cartes se murmura à lui-même : Ilme semble que ce digne chevalier se résigne assezconvenablement.
– Le mot de passe changé ! murmura àce moment le chevalier.
– Hélas ! oui, mon digne seigneur.Voilà bien de ses coups.
– De ses coups ? Parlez clairement,je vous prie, grogna Passavant.
– Eh oui, je veux parler d’Isabeau, de lagrande, de la belle Isabeau, reine de France, princesse dutraquenard, duchesse du guet-apens.
– Assez ! dit gravement lechevalier. Je vous ai déjà défendu de médire de la reine.
– Soit. Mais c’est elle qui a faitchanger le mot, soyez-en sûr. Et ceci à seule fin de pouvoir tout àl’aise, et sans être dérangée, meurtrir la pauvre petite reine…
– Si elle fait cela… gronda lechevalier.
– Oui, que ferez-vous, vous, en cecas ?
– Je… non ! Je ne puis rien contreelle. C’est elle qui a sauvé Roselys…
– Roselys ? dit Gringonneur.
– Allons, dit Passavant, venez !
– Je veux bien venir, mais où ?
– Je ne sais pas encore, dit Passavantqui se mit en marche.
– Serait-il devenu fou ? songeaGringonneur en le suivant.
Passavant n’était pas fou, mais il étaitdésespéré, ce qui est un genre de folie plus douloureuse, en cesens que le fou conserve la conscience.
Gringonneur suivait, très mortifié, il faut ledire, bien qu’il ne crût pas, au fond, à un danger menaçant pourOdette de Champdivers. Le roi seul, dans sa pensée, serait attaquépar les Bourguignons.
Il passait à ce moment près d’une niche aufond de laquelle un saint de bois levait sa dextre pour unebénédiction figée. À ses pieds, brûlait une veilleuse dans un verreépais.
Gringonneur se fouilla et exhiba une petitecire qu’il alluma à la veilleuse, puis un objet carré qui sedépliait sur un fond de carton muni d’une tige : c’était unelanterne en papier huilé comme en avaient les bourgeois qui sehasardaient la nuit dans les rues. Ces lanternes se repliaient defaçon à occuper le moins de place possible dans une poche.
Jacquemin Gringonneur, sa lanterne à la main,se mit à courir pour rattraper le chevalier. Il fit ainsi le tourde l’Hôtel Saint-Pol jusqu’à la Seine qu’il remonta, et aperçutenfin celui qu’il cherchait près d’une petite porte basse.
C’était la porte par où Passavant avait quittél’Hôtel Saint-Pol après avoir été délivré de la Huidelonne parOdette et Charles VI. L’instinct l’avait ramené là…
Cette porte n’était pas surveillée,d’habitude.
Mais il paraît que cette nuit-là, desprécautions plus qu’ordinaires avaient été prises, car Gringonneurvit se profiler sur le haut de la muraille l’immobile silhouetted’un archer.
– Holà, cria Gringonneur en approchant,holà, seigneur chevalier, vous allez vous morfondre devant cetteporte ! Si, du moins, vous consentiez à jouer aux cartes avecmoi ?
Gringonneur s’évertuait à paraître joyeux et àconsoler ainsi de son mieux ce jeune homme, qui lui avait inspiréune sympathie mêlée de crainte et d’admiration.
En parlant ainsi, Gringonneur s’assit en effetdans l’herbe, posa près de lui sa lanterne et tira de sa poche unjeu de cartes qu’il étala devant lui.
– Au large ! cria l’archer, d’enhaut. Qui est cette lanterne ?
Gringonneur, à l’instant, fut debout.
– Heu ! Ne comprends-tu pas, fils deMars ? Je cherche un homme pour jouer aux cartes.
Il y eut un instant de silence. On put voirl’archer se pencher, puis le brave fils de Mars et Bellone, d’unevoix moins menaçante, reprit :
– Pour jouer aux cartes…
– Sans doute, par la jupe àJuno !
– Où sont-elles, les cartes ?
– Là, mort-diable, qu’as-tu dans lesyeux ? La lanterne de Diogénès les éclaire en plein !
– Je vous reconnais, maintenant, dit toutà coup l’archer, vous êtes messire Gringonneur.
Passavant, qui, d’abord, n’avait prêté aucuneattention à cette fantastique discussion, écoutait maintenant, lesnerfs tendus, la tête en feu. En haut, l’archer se penchait. Enbas, la haute silhouette dégingandée de Jacquemin gesticulait.
– « Ita ! » s’écria lepeintre. Gringonneur, oui, par Jupiter et saint Antoine !Peintre des cartes de Sa Majesté !
Gringonneur n’entendit pas le soupir quepoussa l’archer. Mais Passavant l’entendit peut-être, car tout àcoup il avança d’un pas sur le peintre et lui ditfroidement :
– Je suis l’homme que vous cherchez.
– Quoi ? fit Gringonneurinterloqué.
Passavant, d’un geste furieux, lui appuya lesdeux mains sur les épaules et gronda :
– Jouons, par la mort-diable ! Ettout de suite, ou je t’éventre !
Gringonneur se retrouva assis, tout stupéfait,et vit le chevalier qui s’installait devant lui. Entre eux, lalanterne ; près de la lanterne, les cartes.
Ce qui se passait à ce moment dans l’esprit dujeune homme était effrayant. Il ne savait nullement jouer, etabattait les cartes au hasard.
Gringonneur avait là-dessus commencé uneobservation, mais un regard terrible la lui avait rentrée dans lagorge. À ce moment seulement, Gringonneur commença à comprendrequelle poignante partie jouait le chevalier…
– Si cet archer résiste à la tentation,songeait Passavant, Odette mourra. Ainsi, la vie de celle qui m’asauvé tient uniquement à l’amour plus ou moins fort qu’un soldatpeut éprouver pour le jeu de cartes.
Il souriait. En somme, il découvrait la vie.Il s’étonnait que de si petites causes fussent dans l’existence deséléments d’une formidable importance. Il souriait donc, sceptiqueet désespéré, et s’apprenait à vivre.
Gringonneur jouait consciencieusement. Dèsl’instant où il eut entrevu le but du chevalier, il se mit à parlerà tort et à travers, annonçant les cartes, accusant des gainsmerveilleux, exécutant toute la mimique d’une partie passionnante.Ni l’un ni l’autre ne s’occupaient plus de l’archer, et c’étaitadmirable.
Soudain, Passavant eut un légertressaillement. Derrière lui, il venait d’entendre le grincement dela porte de fer qui s’entr’ouvrait ! Mais il ne bronchapas…
– Il est venu ! songea-t-il enraidissant ses muscles pour l’action suprême.
Oui, il était venu ! L’archer étaitlà !… Du haut de son poste d’observation, le pauvre diableavait assisté à l’enragée partie que menait Gringonneur. Lesupplice de Tantale !
Peu à peu, l’homme s’était redressé, avaitlonguement inspecté l’intérieur de l’Hôtel Saint-Pol. Pas de ronde.Personne en vue. Alors, tout simplement, il déposa son arme etdescendit l’étroit escalier de pierre qui desservait le chemin deronde près de chaque porte. En un instant, il eut ouvert. Là, ilhésita encore. Une joyeuse exclamation de Gringonneur ne parvintpas à le décider.
Passavant, avec son esprit exaspéré, compritce qui se passait dans l’âme du soldat. Sans se retourner,tranquillement, il dit :
– J’ai perdu, maître Gringonneur.Recommençons !
Et il vida son escarcelle dans l’herbe. Lespièces d’or roulèrent et se heurtèrent.
– Je veux jouer aussi ! dit tout àcoup une voix.
Passavant leva les yeux, et vit la tête del’archer penchée sur eux, avide, ardente. Le chevalier se leva etdit :
– C’est bien, prenez ma place.
– Mais, balbutia alors le soldat, c’estque je n’ai pas beaucoup d’argent, moi…
– On te fera crédit, fit Gringonneur.
– Inutile, dit Passavant. Prenez cecipour jouer.
Il désignait du doigt les pièces d’or qu’ilavait tirées de son escarcelle. Le soldat le regarda, effaré. D’unevoix effrayante de calme, Passavant, reprit :
– Allons, mon brave, prends cet or, etjoue, crois-moi, joue sans t’inquiéter du reste.
– Ho ! gronda le soldat en voyant lechevalier faire un pas vers la porte, c’est une trahison ! Àmoi !
Il ne put en dire plus long. Passavant, letouchant à peine de la main gauche, lui présentait à la gorge lapointe de sa dague, et disait doucement :
– Un mot de plus et tu es mort. C’estchose affreuse que de tuer un inconnu qui ne m’a fait aucun mal, jele sais. Mais sache que si je n’entre pas à l’instant dans l’Hôtel,la vie de plusieurs personnes est en danger. Ainsi, mon ami,mets-toi donc à jouer, et je te jure sur mon âme qu’en me laissantentrer, tu n’auras commis aucune trahison…
– Promettez-moi, dit le soldat, que nulne saura que vous êtes entré par cette porte. Car je serais pendu,et je n’ai que vingt-quatre ans.
– Sur ma vie, dit Passavant, nul ne lesaura.
– Allez donc, et que Dieu vous garde, carà votre figure, à votre accent, je vois, je sens que c’est lui quivous mène !
Passavant s’élança.
L’archer avait eu un beau mouvement. Uneseconde, l’émotion qui se dégageait du chevalier s’étaitcommuniquée à lui, comme une flamme purifiante. Mais nous devonsdire que, tout de suite, cette émotion fut remplacée par une autremoins noble assurément, mais plus intéressante pour lui. En effet,le digne fils de Mars et Bellone tomba en arrêt devant les fameusespièces d’or venues en droite ligne du sac envoyé à Passavant parIsabeau de Bavière, et ici, le lecteur nous sera reconnaissant derésister à la tentation d’établir que l’or d’Isabeau allaitpeut-être contribuer à sauver la jeune fille que cette même Isabeauvoulait tuer.
Passavant s’élança donc dans l’intérieur del’Hôtel Saint-Pol et, pour trouver le logis d’Odette, il n’eut qu’àsuivre en sens inverse le chemin que lui avait fait parcourir levieux Champdivers.
Il arriva, haletant, sous les fenêtres.
Tout était calme, silencieux, et il éprouvainstantanément cette impression que tout ceci n’était qu’un mauvaisrêve. Il respira à longs traits. Il se rappela que Gringonneur, detoute évidence, était ivre.
L’Hôtel Saint-Pol dormait profondément. Lesfenêtres d’Odette, éclairées doucement, lui donnèrent la sensationdu repos paisible.
Alors, les terreurs du jeune hommes’évanouirent. Sans trop savoir pourquoi, il se mit à riredoucement, et sans motif, il pensa à Roselys. La gracieuse figurede l’enfant qu’il avait aimée, perdue à jamais maintenant, mortedepuis des années, cette figure souverainement jolie fut si vivanteà ses yeux qu’il dut faire effort pour s’arracher àl’obsession.
Et tout à coup, par une saute del’imagination, comme il y a des sautes de vent, il revit le ducd’Orléans – son sauveur – il le revit étendu dans la rue Barbette,le crâne fracassé, des pensées terribles l’assaillirent, et,presque à haute voix, il prononça :
– Ocquetonville, Scas, Courteheuse,Guines, vous mourrez de ma main !
Et ils étaient là, dans l’HôtelSaint-Pol ! Pourquoi ? Qu’y faisaient-ils ? Puisquetout était paisible dans le logis royal, sans doute lesBourguignons étaient venus pour quelque service au palais de lareine. Passavant cessa de penser à eux, et son imagination leramena à Odette de Champdivers…
Alors, tout à coup, il éprouva l’impérieuxbesoin de la revoir.
Une pensée soudaine traversait soncerveau :
Se hisser jusqu’à l’une de ces fenêtres… etlà, peut-être, un instant, pourrait-il l’entrevoir. Passavant levales yeux et fut désappointé : il y avait bien, à une certainehauteur une sorte de large corniche ; une fois là, il eût puaisément atteindre la fenêtre ; mais le diable, c’est quecette corniche elle-même était hors d’atteinte…
– À moins que je ne sois oiseau, dit àhaute voix le chevalier, avec un rire nerveux.
– Ou à moins qu’on ne vous hissejusque-là, dit quelqu’un près de lui.
Passavant sursauta. Au même instant, il eut ladague à la main ; à deux pas de lui, une silhouette colossales’érigeait sur l’écran des ténèbres. Cela demeurait immobile.
– Qui êtes-vous ? gronda lechevalier.
– Je suis la Huidelonne, répondit lasilhouette tranquillement.
Passavant écarquilla les yeux, s’approcha – etrengaina sa dague : il venait de reconnaître un ami. Oui, unami ! Le geôlier de la Huidelonne !…
– Vous ne vous rappelez pas ? dit lecolosse de sa voix rude où il essayait de mettre un peu dedouceur.
– Tout, fit Passavant, je me rappelletout. Ces années vivront toute ma vie, heure par heure, minute parminute.
– Alors, vous vous rappelez le jour où…c’était dans le dernier mois de captivité… j’avais descendu lesdeux épées démouchetées. Je dois vous dire une chose… Quelquefois,quand je venais ferrailler avec vous, je me disais : « Ilest maintenant, aussi fort que moi. Il pourrait me tuer, et s’enaller… » Je me disais cela, mais je vais vous étonner… ehbien, cela doublait mon envie. Quand j’arrivais à croire que vouspouviez me tuer, je tremblais de plaisir à l’idée d’entendre letic-tac des fers… comprenez-vous ?
Passavant eut un geste vague. Peut-être necomprenait-il pas très bien. Il dit :
– Continuez, je vous prie.
– Bon. Eh bien, ce jour-là, donc, vousm’avez poussé dans un angle du cachot ; plus moyen de reculer,j’étais à vous ! j’ai vu la pointe de votre épée contre magorge, et je me suis dit : « Cette fois, il va metuer. »
– Ah ! fit Passavant.
– Oui. J’ai vu cela dans vos yeux.
– Vous avez mal vu, trembla la voix dePassavant.
– J’ai vu cela, vous dis-je !… Etpuis, lentement, doucement, vous avez baissé la pointe de votreépée, vous avez laissé le fer sur les dalles, vous vous êtes retirédans l’angle opposé, et vous vous êtes mis à pleurer.
Passavant essuya d’un revers de main quelquesgouttes de sueur qui pointaient à son front. Le geôlier de laHuidelonne reprit :
– Alors j’ai ramassé les deux fers, sansrien dire ; je suis sorti, et je vous ai enfermé ; maisplus d’une heure je vous ai écouté pleurer derrière la porte, etj’aurais donné une goutte de mon sang pour racheter chacune de voslarmes. Or, quand « elle » vous a délivré, ce fut à montour de pleurer…
– Elle ? murmura-t-il.
– Celle que vous vous voulez voir !dit le geôlier. Savez-vous que depuis le jour où elle vous adélivré, il ne se passe pas de matin qu’elle ne vienne là-bas, dansce repaire de la mort où je vis comme un loup, et où elle entre,comme un rayon d’aurore. On dit qu’elle est l’ange de l’HôtelSaint-Pol. Elle est devenue aussi l’ange de la Huidelonne…
– Et que vient-elle faire ? balbutiaPassavant.
– Parler de vous…
Le chevalier se sentit pâlir. Une sorted’angoisse l’étreignit à la gorge, mais ce fût si doux qu’il eûtvoulu en mourir. Le geôlier continua :
– Elle a tout voulu savoir, et commentvous avez été jeté dans le cachot, comment vous viviez, ce que vousfaisiez, disiez et pensiez. Voilà. Je parle… Elle écoute, les yeuxdans mes yeux. Hier, elle m’a laissé cette bourse…
Le geôlier tira en effet de son escarcelle decuir une bourse en soie qu’il garda un instant dans sa main, puisil la remit à sa place.
– Geôlier, dit Passavant d’une voixrauque, je vous achète cette bourse pour le prix que vousvoudrez.
– Non, dit tranquillement l’homme de laHuidelonne. N’en parlons plus. Mais je dois aussi vous dire quetout à l’heure, je me trouvais sur le mur, près de la sentinelle.L’archer ne me voyait pas. Mais moi je vous ai vu. J’ai comprisvotre manœuvre du jeu de cartes. Si le soldat n’était pas descendu,je vous eusse ouvert la porte de fer, moi… Et vous êtes entré. Jevous ai vu arrêté sous ces fenêtres… ses fenêtres, et je sais ceque vous voulez.
Passavant étendit le bras dans la nuit, etdit :
– Je donnerais cinq ans de ma vie pourpouvoir me hisser jusqu’à cette corniche.
– Bon ! dit le geôlier. Tenez-vousbien. Raidissez-vous.
Le colosse, en même temps, se baissa, saisitle jeune homme par les deux chevilles, et, sans effort apparent,d’un mouvement uniforme, le souleva, l’enleva, le porta à brastendus ; un spectateur qui se fût trouvé là pour admirer cetour de force eût sans doute donné une part de cette admiration auchevalier – assez maître de ses nerfs pour faciliter la besogne ense raidissant, « en faisant la planche » selon le termeadmis chez les gymnastes.
Passavant atteignit la corniche, et s’y tintdebout.
Dans cette position, ses épaules arrivaient aurebord de la fenêtre, c’est-à-dire qu’il pouvait très bien voir cequi se passait à l’intérieur.
À l’instant même, son regard s’agrandit,s’emplit d’épouvante.
Passavant voyait distinctement. Et ce qu’ilvoyait lui semblait affreux.
Gringonneur ne s’était pas trompé.
Isabeau de Bavière était là… il la reconnut aupremier coup d’œil… et près d’elle, les quatre molosses deBourgogne, Ocquetonville, Scas, Guines, Courteheuse !
Il voyait Odette appuyée d’une main à latable, pâle et résolue…
Il n’entendait pas ce qui se disait, mais ilcomprenait que la jeune fille se débattait contre Isabeau. Soudainil y eut un violent geste de la reine. Il y eut un cri qu’ilentendit, et ces paroles :
– Prenez-la ! Prenez-la !
Odette se jeta vers la fenêtre.
Passavant, d’un effort de tout son être,poussa, les verres sautèrent, la fenêtre s’ouvrit ; le jeunehomme, dans la même seconde, sauta à l’intérieur, et à ce momentmême, reprit ce sang-froid excessif qu’on retrouve dans les minutesoù il est question de vie ou de mort.
– Bonsoir, messieurs, dit-il de sa voixnarquoise, j’ai trouvé les portes fermées, alors j’entre par lafenêtre. Veuillez m’excuser, madame…
Ces derniers mots s’adressaient à Isabeau.
Odette se tenait debout dans l’embrasure de lafenêtre ; son regard loyal se fixait sur le chevalier avec uneexpression d’infinie reconnaissance.
Isabeau, figée, contemplait le chevalier.
Ce fut étrange : son premier mouvementfut de la joie.
Jean sans Peur avait menti ou s’étaittrompé : Passavant vivait. Avec la prodigieuse rapidité de sonimagination, déjà, elle échafaudait des plans où le chevalierjouait le grand rôle qu’elle réservait à l’homme attendu, l’hommecapable de la comprendre, de l’aimer comme elle voulait être aimée.L’attitude d’Odette déchaîna la haine dans son cœur. Ellerugit :
– Ils s’aiment !…
Haletante, l’œil en feu, hérissée comme satigresse dans les moments de fureur, elle se tourna vers les quatrespadassins et hurla :
– Eh bien, prenez-les tousdeux !
Passavant tira sa longue rapière et prononçadoucement :
– Ne craignez rien, mademoiselle, aucunde ces sacripants ne vous touchera seulement du bout du doigt.
– Je n’ai plus peur, dit Odette.
– Prenez-les ! Mais prenez-lesdonc ! cria Isabeau. Lâches ! que faites-vous ?…
– Le mort ! râla Guines.
– C’est sa voix que nous avons entenduedans la nuit du meurtre ! grelotta Scas.
Ocquetonville et Courteheuse ne dirent rien.L’épouvante, chez ces deux-là, était au paroxysme. Isabeau, de sesyeux dilatés par la stupeur, les considérait. Il y eut quelquessecondes de silence terrible, puis une sorte de gémissement. Ettout à coup, un bruit de pas précipités qui s’éloignaient :c’était Ocquetonville qui s’élançait, comme fou, bondissait àtravers les appartements.
Presque aussitôt il fut rejoint par les troisautres. Dix minutes plus tard, ils couraient par les rues de Paris,haletants, l’épée à la main, jetant parfois un regard par-dessusl’épaule.
Jean sans Peur les attendait à l’hôtel deBourgogne.
Il les vit entrer dans la salle des armes,échevelés, couverts de sueur, les vêtements en désordre.
– Où est-elle ? dit-il, les dentsserrées.
– Passavant ! cria Courteheuse.
– Le mort ! grondaOcquetonville.
– Où est-elle ? hurla Jean, sansPeur.
– Monseigneur, dit Guines, la Seine n’apas gardé le cadavre !
– Malédiction ! rugit le duc deBourgogne.
Il fallut une heure d’interrogations, dejurons, de menaces, de prières. Peu à peu, cependant, la terreurdes quatre tomba. La scène fut retracée dans son entier.
Lorsque Jean sans Peur sut enfin avecexactitude ce qui s’était passé, il se dit que ses quatre molossesétaient des lâches, il se jura que Passavant serait cruellementpuni, il s’affirma que Bruscaille, Bragaille et Brancaillonseraient pendus ; enfin il excita sa colère sur tous lesdétails de l’événement, et en même temps il comprenait qu’iln’osait pas envisager l’événement lui-même.
L’événement, s’était la présence d’Isabeau deBavière dans l’appartement d’Odette.
L’événement, c’était qu’il comprenait enfin dequelle haine Isabeau enveloppait la jeune fille, et une fois deplus, l’abominable dilemme s’érigeait dans son espritsurchauffé :
Ou déclarer ouvertement son amour pour Odetteet renoncer à toutes les ambitions de sa vie, – ou se rattacher àIsabeau et sacrifier Odette…
– C’est bien, dit-il en s’apaisant pardegrés. À quatre, vous avez eu peur d’un homme !
– D’un spectre ! dit Guines.
– Vivant, vous dis-je ! À quatre,vous avez eu peur d’une seule épée… Vous n’êtes plus à moi.
Les quatre se regardèrent.
– Monseigneur, dit Ocquetonville, nousvous demandons de suspendre votre décision jusqu’à demain. Si nousavons eu affaire à un spectre, vous nous pardonnerez. Si aucontraire, malgré toute vraisemblance, le sire de Passavant estencore au nombre des vivants, eh bien, par la Croix et les Plaies,ce sera demain son dernier jour.
– Vous l’attaqueriez ?
– Nous savons où le trouver !crièrent les trois autres.
– Et d’ailleurs, ajouta Guines, c’estdemain que se célèbrent les funérailles du duc d’Orléans. Il fautque nous soyons auprès de monseigneur, car les Armagnacs seront ennombre.
– Soit ! dit Jean sans Peur. Allezdonc ; pour trois jours encore, vous êtes mes amis.
Les quatre sortirent, empressés. Il n’étaitpas question de dormir. À ce moment, ils eussent bravé même lespectre. Ne plus être au duc de Bourgogne… autant valait-il mourirtout de suite !
– Ce sont des braves ! murmura Jean,sans Peur quand il fut seul. Et qui sait, après tout, s’ils n’ontpas raison ? L’évêque de Dijon m’a affirmé que souvent lesmorts apparaissent aux vivants sous des formes telles qu’il estimpossible de distinguer s’ils sont spectres. – Hum ! Nousverrons bien…
À son appel, le capitaine des gardes semontra. Le duc planta son regard dans les yeux du soldat.
– La vérité ! dit-il. Vous l’avezbien vu mort dans le sac ?
– Comme je vous vois vivant,monseigneur.
– C’est que Ocquetonville, Scas, Guineset Courteheuse sont des braves. Ils ont cent fois risqué leur vie.Or, ils soutiennent qu’ils l’ont revu.
– Ils l’ont revu ! bégaya lecapitaine tout pâle.
– Cette nuit même !
Le capitaine des gardes, tout harnachéd’acier, fit un signe de croix, et le duc de Bourgogne écouta lebout de prière que, d’une voix fervente, il récita. Et quand laprière fut finie :
– Amen ! dit religieusement Jeansans Peur en se signant à son tour. Prenez douze hommes,ajouta-t-il, saisissez-vous de Bruscaille, Bragaille etBrancaillon, ils attendront au cachot que j’aie décidé de leursort.
Passavant et Odette, d’un même regard,fixaient Isabeau de Bavière. Clairement, ce double regard luidisait : Est-il bien possible qu’une grande reine condescendeau guet-apens ? Est-il donc bien vrai que vous êtes venue iciavec quatre coupe-jarrets pour une aussi basse besogne ?
Isabeau, de son attitude, les dominait. Elleles examina un instant, et dit :
– Sire de Passavant, pourquoi devantvotre reine gardez-vous l’épée à la main ?
C’était vraiment une reine qui parlait, sûrede sa force, de ses droits et privilèges. Cette voix, si calme, fitcourir un frisson sur l’échine du jeune homme. Il eût préféréquelque terrible éclat.
Saluant donc d’un geste rapide, il rengaina lefer, mais il répondit :
– Pardonnez-moi, madame, mais je doisfaire remarquer à Votre Majesté que les quatre hommes qui viennentde fuir avaient également l’épée au poing devant leur reine.
– Pour mon service, dit Isabeau. C’estbien. N’en parlons plus. Peu habitué à la cour, vous n’êtes pasinitié aux règles de la politesse en usage. Je vous pardonne doncaisément vos manquements à l’étiquette, et même votre attitude ence moment. Mais je veux savoir comment vous avez pu entrer ici.Répondez vite.
Passavant fut sincèrement étonné de laquestion.
– Mais, madame, dit le chevalier avec sanaïveté, vous avez pu voir comme ces messieurs que je suis entrépar la fenêtre.
Isabeau se tourna vers Odette.
– Ainsi, dit-elle, il existe un homme quia le droit d’entrer chez vous nuitamment et qui enfonce lesfenêtres quand il trouve les portes fermées ?
Odette pâlit sous l’outrage, mais elle n’eutpas un mot ni un geste. Passavant, plus pâle que la jeune fille,fit deux pas rapides vers la reine, et, d’une voix quitremblait :
– Majesté, dit-il, vous m’êtes sacrée.Non parce que vous êtes la reine, mais parce que jadis vous avezlaissé tomber une larme de pitié sur une pauvre petite filleexposée à l’insulte, parce que vous avez recueilli cette enfant etque, ne pouvant la sauver, vous lui avez du moins fait une mortdouce. Quand j’ai appris cela, madame, je vous ai bénie dans moncœur, et j’ai juré que si vous me demandiez ma vie, je vous ladonnerais. Je vous l’ai dit. Je suis prêt à tenir ma promesse.Demandez-moi donc mon sang goutte à goutte, Majesté, vous verrezcomment un Passavant paie la dette de son cœur, mais ne me demandezpas d’écouter tranquillement des insultes comme celle que vousvenez de proférer.
– Et pourquoi ? fit la reine avec unsuprême dédain.
– Parce que je serais forcé de vous tuer,dit simplement Passavant.
Isabeau, quelques instants, baissa la tête. Unsoupir gonfla son sein. Et elle songea :
– Elle est aimée, elle !
Ce fut chez la reine une rapide défaillance,une fugitive attaque de bonté, un insaisissable tribut payé à cetamour pur que jamais elle n’avait connu, que jamais elle neconnaîtrait.
– Sire de Passavant, dit-elle d’une voixbasse et à demi suppliante, la reine veut vous parler. Voulez-vous,demain, venir en mon palais et m’écouter ?
Cette fois, Odette eut un mouvement.L’angoisse étreignit son cœur. Elle ne savait pas pourquoi. Presqueaussitôt, et sans plus se rendre compte de ce qui se passait enelle, sa figure rayonna.
– Pardonnez-moi, répondait Passavant. Jesuis tout prêt à écouter la reine et à exécuter ses ordres. Maispuisque c’est ici que j’ai l’honneur d’être reçu en audience parVotre Majesté, c’est ici même que je recevrai ses ordres.
Être reçu en audience ! Le chevalieravait trouvé le mot tout naturellement. Ce n’était pas de l’ironie.Le mot cravacha Isabeau.
– Vous êtes en état de rébellion. Prenezgarde ! Je puis vous faire saisir et rejeter dans les fossesde la Huidelonne, dont cette fois vous ne seriez tiré que parl’Ange de la mort. Vous me demandez mes ordres… les voici :vous allez à l’instant même sortir d’ici et aller vous remettre auxmains de mon capitaine des gardes. Demain, je verrai ce que je puisfaire de vous. Allez !
– Restez ! dit une voix rauque.
Passavant, Odette, Isabeau, tous trois d’unmême mouvement, se tournèrent vers la porte, et là ils virent unhomme livide, tremblant, vêtu de noir, immobile.
Le roi Charles VI… le fou !
Isabeau frémit. Le chevalier s’inclina. Le rois’avança lentement et reprit :
– Seul, je puis ici donner des ordres. Etles voici : Retirez-vous, madame. Retirez-vous en votrepalais, et j’oublierai peut-être. J’oublierai que vous êtes venuechez moi escortée de gentilshommes armés. Dans quel but ? Jene chercherai pas à le savoir. Allez, madame, et croyez-moi.Continuons à vivre loin l’un de l’autre. Je vous ai aiméeautrefois. Vous savez ce qu’a été ce bonheur. Les nuits de l’HôtelSaint-Pol ont vu s’échafauder lentement ma misère. Un roi peutdevenir insensé, mais il n’a pas le droit de pleurer. Nul n’aentendu mes sanglots alors que mon cœur battait encore pour vous.Ces nuits sombres, ces nuits féroces, madame, ont étouffé leshurlements du fou qui accompagnaient de loin les musiques de vosfêtes. Nul ne sait que le roi de France pleure son honneur et sonbonheur perdus. Mais, de par Notre-Dame, ne touchez pas à ceux quime sont chers, ou ce sera terrible pour vous ! Chevalier, voussavez maintenant le secret de ma folie. Je le confie à votrehonneur. Odette, pardonnez-moi d’avoir une fois devant vous étaléma misère. Il y a des heures où je souffre trop. Ce que j’ai dit asoulagé mon cœur…
Charles VI respira longuement. Il étenditle bras et, très doucement, répéta :
– Allez, madame…
Isabeau, pantelante, écumante, d’une voix qu’àpeine on entendit :
– Devant l’intrigante, devant la rebelle,vous chassez la reine !…
– Non, madame, je vous dissimplement : Allez !…
Et comme Isabeau demeurait sur place,pétrifiée, rudement, cette fois, il étendit encore le bras et, d’unaccent sauvage :
– Allez ! C’est l’ordre duroi !…
Haletant et hagard, à demi penché, il demeuradans cette attitude, tandis que la reine s’en allait enreculant.
Quelques minutes plus tard, elle était dans sachambre, rugissante, insensée.
Bois-Redon était là, colosse paisible, habituésans doute à tous les orages, car sa figure poupine souriait, etd’un geste d’ignoble élégance, il frisait entre deux doigts satoute petite moustache.
Au bout d’une heure peut-être, ou plus,Isabeau l’aperçut, courut à lui, le saisit dans ses bras nerveux,l’étreignit, folle de rage et d’impudeur, et ellesanglota :
– Venge-moi ! Venge-moi !…
Et comme Bois-Redon répétait l’étreinte,répondait plus farouche, plus violent, d’une brusque secousse ellele repoussa et elle hurla :
– Va-t-en ! Va-t-en ! Tu n’espas l’homme ! Ni toi ! Ni Jean sans Peur !… Il y aau monde un homme…
Elle s’abattit en travers de son lit, sanglotaéperdument :
– Et cet homme n’est pas à moi !
Tout à coup, elle se releva, pénétra, rapidecomme la tempête, dans la salle réservée à la tigresseImpéria ; l’animal allongé, le mufle sur les pattes de devant,ne daigna pas lever la tête. Isabeau tomba à genoux, saisit cettetête dans ses deux bras, enfonça ses doigts dans la rude toison, etcria :
– C’est toi ! C’est toi qui mevengeras !…
Il y eut un long et sourd rugissement. Impériarépondait !…
Là-bas, dans le palais du roi, une autre scènese déroulait, comme un pendant de celle que nous venons deretracer. Après le départ d’Isabeau, Charles VI s’était laissétomber dans un fauteuil.
– Savoisy m’a tout dit, fit-il engrelottant. Ils ont fait disparaître Champdivers et dameMargentine.
Odette poussa un cri d’espoir. Ils n’étaientdonc pas morts ! On ne les avait donc pas tués ! Elle eutun mouvement pour s’élancer. Le roi la contint d’un geste.
– Soyez sûre, dit-il, que je saurairetrouver ces deux braves serviteurs qui vous seront rendus souspeu de jours.
– Mais s’il leur est arrivémalheur ! Oh ! sire, je vous en supplie, qu’on sache toutde suite ce qu’ils sont devenus !…
– Non, continuait le roi, croyez-moi,c’est à vous qu’on en voulait – et à moi ! ajouta-t-il,soudain secoué d’un de ces longs frissons précurseurs de crise.
– Sire, murmura Odette, oubliant sescraintes et ses douleurs devant ce qu’elle entrevoyait,rassurez-vous. Il n’y a plus rien à craindre en ce moment.
En peu de mots, simplement, Passavant racontason entretien avec Gringonneur, et comment, sûr qu’un dangerterrible menaçait ceux-là mêmes qui l’avaient délivré de laHuidelonne, il était accouru pour mettre sa rapière à leur service.Il omit l’incident, de la porte de fer et l’intervention dugeôlier. Charles VI, d’ailleurs, écoutait à peine, passant etrepassant la main sur son front brûlant et murmurant :
– C’est à moi qu’on envoulait !…
Tout à coup il se dressa tout debout, ethurla :
– À moi !…
Savoisy, qui l’avait en effet réveillé etaccompagné jusqu’à l’antichambre, entra précipitamment.
– Mon capitaine ! ordonna leroi.
Quelques instants après, le capitaine dupalais entrait, et Charles VI lui donnait sesordres :
– Des gardes partout… Entendez-vous,monsieur ? Nuit et jour. Un poste à chaque porte du palais. Etqu’on tue sans pitié tout ce qui tentera d’approcher, ami ouennemi. Allez !… C’est moi qu’ils veulent tuer !ajouta-t-il en retombant dans son fauteuil.
– Sire ! Calmez-vous,apaisez-vous ! Les ordres que vous venez de donner…
– Et si on gagne mes gardes ! râlale roi. Si l’on subordonne mon capitaine ! Si le pain qu’onm’apporte est empoisonné ! Si l’eau que je vais boire contientla mort !… Je suis perdu !…
Un instant, ses yeux flamboyants, d’uninsoutenable éclat s’arrêtèrent sur Passavant, et le chevalier vitque ce regard contenait tout le désespoir du soupçon.
– Sire, dit-il de son ton froid, je croisqu’à cette heure vous ne devez pas trembler…
– Oui, bégaya le roi, dont le soupçons’évanouit au même instant, je devine en vous un être de bravoureet de loyauté. Mais demain, monsieur, demain, si mes gardes metrahissent, qui me défendra ?… Oh ! ajouta-t-il soudainen battant des mains, j’ai trouvé… Nous sommes sauvés !
Quelques minutes, il se promena à grands pasdans la pièce. Puis, avec une fiévreuse volubilité, ilreprit :
– Demain, au point du jour, je quitterail’Hôtel Saint-Pol. Je quitterai Paris. Vous viendrez avec moi,Odette. Monsieur, notre litière sera entourée d’une bonne escorte.Je vous en donne le commandement.
– Sire, dit Odette tremblante, à quoi boncette fuite… Je vous en prie, attendez que…
– Silence ! interrompit le fou avecune majesté théâtrale. Quand le roi ordonne, il n’y a plus qu’àobéir. Donc, vous viendrez avec moi. Monsieur, vous prendrez lecommandement de l’escorte. Vous vous trouverez devant lagrand’porte de l’Hôtel Saint-Pol à huit heures du matin. Me lepromettez-vous ?
– Oui. Sire. Et d’ailleurs, ajoutaPassavant avec un sourire narquois, quand le roi commande, il nepeut être question de promesses, mais d’obéissance.
– Voilà qui est bien dit ! fitjoyeusement Charles VI en frappant ses mains l’une contrel’autre. Mais ce n’est pas tout. Avec une escorte de cent hommesd’armes que vous commanderez, vous faites-vous fort de nousconduire sains et saufs au château de mon défunt frère ?
– Sans aucun doute, sire ! Et mêmeavec une escorte moindre.
Il pensait : Et même à moi toutseul ! Mais il n’osa pas le dire.
– Bon ! reprit Charles avec le mêmerire joyeux. Nous partirons donc à huit heures, et marcherons toutdroit sur le château de Pierrefonds. On m’a assuré qu’il est solideet tiendrait devant une armée. Je veux voir cela par moi-même. Lànous serons en sûreté… à moins, continua-t-il en s’assombrissant, àmoins que notre cousine d’Orléans ne nous refusel’hospitalité !
– Sire, dit Odette avec fermeté, commentpouvez-vous suspecter cette noble dame !
– C’est bien ! dit Charles en seremettant à grelotter. N’en parlons plus. Nous irons supplier laveuve de notre frère de nous garder en son manoir autant de tempsqu’il le faudra. Allez, monsieur. Et n’oubliez pas que demain vousescortez la fortune et la vie du roi de France.
– À huit heures, sire, je serai devant lagrand’porte de l’Hôtel Saint-Pol.
Passavant s’inclina devant le roi et Odette.L’orgueil et la joie gonflaient son cœur. Et déjà il calculaitcombien d’heures le séparaient encore du moment où il se mettrait àla tête de l’escorte. Passavant s’en alla. Et comme il était venupar la fenêtre, il trouva tout naturel de s’en aller par le mêmechemin. En un instant, il eut disparu aux yeux d’Odette et deCharles VI. De la corniche, il se laissa tomber à terre.
Une fois là ; il entendit soudain leshurlements du roi là-haut.
La crise se déchaînait.
Le lendemain matin, Charles VI, assommépar le mal, incapable d’un mouvement et d’une pensée, demeuraitprostré dans sa chambre, et ce ne fut guère que deux jours aprèsqu’il reprit à peu près conscience de lui-même : il avaitalors complètement oublié son projet de voyage ou plutôt de fuite àPierrefonds.
*
**
Passavant se dirigea rapidement vers la portebasse par où il avait pénétré dans l’Hôtel Saint-Pol. Le geôlier dela Huidelonne avait disparu, Passavant le chercha un moment duregard pour le remercier de son aide, puis gagna la porte, et,l’ayant franchie, trouva Gringonneur et l’archer toujours acharnésà la même partie.
Le malheureux archer en était à défendre sondernier écu contre Gringonneur qui, naturellement, était depremière force. Passavant, quelques minutes, les contempla ensouriant.
L’archer, à ce moment, eut un juron de rage,et Gringonneur un éclat de rire triomphant : le dernier desécus laissés par le chevalier au soldat était perdu.
Jacquemin, déjà, ramassait joyeusement le gainqui était important.
– Maître Gringonneur, dit Passavant,prêtez-moi cette somme, voulez-vous ?
– Vous la prêter ? dit Gringonneuren serrant les écus dans ses mains.
– Allons, dépêchons.
Les belles pièces à l’effigie deCharles VI passèrent, non sans quelque résistance, des mainsde Gringonneur dans celles de Passavant qui les remit à l’archerébaubi de surprise et de joie.
– Vite, fit le chevalier, fermez la porteet allez reprendre votre faction. J’entends une ronde.
– Merci, mon prince ! cria lesoldat, et il s’empressa d’obéir au conseil qu’on lui donnait.
Passavant et Gringonneur se mirent enroute.
Ceci se passait vers le moment où Scas,Ocquetonville, Courteheuse et Guines tenaient conseil dans l’hôtelde Bourgogne à la suite de la scène qu’ils venaient d’avoir avecJean sans Peur.
Le résultat de ce conseil fut qu’armésjusqu’aux dents et accompagnés d’une forte escorte d’hommesd’armes, ils sortirent de l’hôtel.
Passavant et Gringonneur atteignirent sansencombre la Truie Pendue, où à force de coups de poing sur laporte, ils finirent par éveiller la maison. Thibaud en personne semontra à la fenêtre et, ayant reconnu la voix de Passavant, assuraqu’il descendait ouvrir lui-même.
Passavant entra suivi de Gringonneur, et tousdeux montèrent aussitôt dans la chambre du chevalier.
– Maître, fit celui-ci, ouvrez ce coffreet tirez-en le bienheureux sac de Mme Isabeau. Siécornée que soit la somme, il doit en rester assez pour vousindemniser du cadeau que vous avez fait un peu malgré vous à cebrave archer.
Gringonneur versa le fond du sac sur la tableet se mit à compter.
– Il s’en faut d’un demi-écu, dit-il.Mais je vous tiens quitte.
– Non pas, dit le chevalier, je vousredois un demi-écu payable au jour prochain où…
Passavant fut interrompu par l’entrée soudainede cinq ou six hommes.
– Vivant ! rugit Ocquetonville quimarchait en tête.
D’un bond, Passavant s’était jeté jusqu’à lafenêtre, et déjà, il était en garde, présentant la pointe de sonépée aux plus avancés des assaillants.
Ils étaient maintenant une dizaine dans lachambre. Un être échevelé se rua à la fenêtre, l’ouvrit en un clind’œil, et disparut.
C’était Gringonneur.
On entendit un bruit terrible deferraille : Gringonneur, en sautant, venait de se raccrocher àl’enseigne de la Truie Pendue et de la briser tout net. L’homme etl’enseigne arrivèrent ensemble sur la chaussée ; l’enseignedemeura là, tordue ; mais l’homme se releva, détala en unecourse rapide.
Mais déjà, Passavant voyait entrer de nouveauxassaillants. Tout en ferraillant de son mieux contre Ocquetonvilleet Courteheuse qui tenaient la tête, rapidement, il les compta.Rapidement, aussi, la pensée lui vint qu’il avait à peu près quinzechances d’être tué contre une de ne pas l’être. Or s’il était tuéil ne serait pas à huit heures du matin devant l’Hôtel Saint-Polpour escorter Odette à Pierrefonds !
– Ils sont trop pour ce soir, dit-il.Messieurs, je vous donne rendez-vous dans trois jours au lieu quevous voudrez, et m’engage à m’y présenter. Acceptez-vous ?
– À mort ! à mort ! rugirentles assaillants en se ruant.
– Attends-moi, Gringonneur ! criaPassavant en éclatant de rire.
Et au moment où deux ou trois des plus enragéslui portaient de furieux coups de pointe, à son tour, il enjamba lafenêtre, se suspendit un instant à l’appui et se laissa tomber.
– Tuez ! tuez ! hurlèrent lesspadassins en se penchant dans le vide.
– Ah ! ah ! fit Passavant, il yen a autant dans la rue !
C’était vrai. En un clin d’œil, il futentouré. À tout prix, il ne voulait être ni tué ni blessé. À droiteet à gauche, il vit la route barrée. Mais droit devant lui,c’est-à-dire dans la direction du logis Passavant, il y avait uneouverture. Il fonça. La rue fut pleine de vociférations, de jurons,de cliquetis de fer qui, dans la nuit, s’entrechoquaient. Passavantbondit jusqu’à l’endroit du mur qu’il avait une fois déjà escaladé.Bientôt, il se trouva dans la cour de son hôtel, bientôt dansl’hôtel même, et enfin, dans la salle des armes où il respira ensongeant :
– À tout prix être libre au jour pour queje puisse me trouver à huit heures devant la grande porte del’Hôtel Saint-Pol.
Il s’aperçut alors qu’aucun des assaillants nel’avait suivi dans le logis. Il attendit quelques minutes. Puis, duhaut d’une fenêtre, il examina la rue, – et il pâlit.
Non seulement les attaquants ne s’en allaientpas, mais ils semblaient tout disposer pour un siège en règle. Enattendant l’attaque, les deux portes du logis Passavant étaientgardées. Sous les fenêtres, il y avait des gens apostés. Guiness’était détaché au pas de course. Au bout d’une heure d’attente,Passavant vit qu’un sérieux renfort arrivait aux assaillants. Ilsétaient maintenant une cinquantaine dans la rue.
– Je suis pris, dit-il. Et cependant,ajouta-t-il en frémissant, il faut qu’avant huit heures du matin jesois libre. Il le faut !
Une sorte d’accablement s’empara du jeunehomme.
Longtemps, il demeura ainsi. À ces heuresindécises qui viennent faiblement teinter les vitraux des fenêtres,il s’aperçut tout à coup que le jour allait poindre.
Ayant jeté un coup d’œil par l’une desfenêtres, aux premières clartés confuses de l’aube hivernale, ilvit qu’un changement sérieux s’était fait dans le dispositif del’ennemi.
Le gros des forces assaillantes avait prisposition dans la cour. La grande porte était ouverte à doublebattant. Dans la rue se tenait une arrière-garde qui surveillaitles fenêtres.
– Les Bourguignons ont maintenant ladéfiance des fenêtres, se dit Passavant. Mais aussi, celam’apprendra à entrer et à sortir par les portes, comme tout lemonde. Allons, l’heure est venue d’aller à mon rendez-vous. Sic’est un rendez-vous avec la mort…
Un geste interrompit le discours qu’il setenait à lui-même.
Puis il dégaina sa longue rapière, assura sadague dans la main gauche et descendit sans hâte. Il faisaitmaintenant assez jour pour qu’on pût voir distinctement. Il pouvaitêtre près de sept heures. Passavant ouvrit la porte qui donnait surla cour et, au même instant, il y eut une violente vociférationde : « Mort au truand !… » Mais nul nebougea.
Passavant sourit et voulut s’avancer sur leperron et descendre dans la cour.
Dans ce moment, il recula, livide, les cheveuxhérissés, frappé d’horreur. En effet, un autre cri venait des’élever, poussé par les cinquante hommes d’armes qui occupaient lacour. Et c’était horrible. Ces gens, d’une seule voix,hurlèrent :
– Mort au meurtrier de Mgrd’Orléans !…
Dans la rue, des fenêtres s’ouvraient, etPassavant entendit distinctement que des bourgeois effarés secriaient entre eux :
– Il paraît que c’est le truand qui aassassiné le frère du roi !
– Les gens du prévôt vont le saisir…
Passavant sentit la tête lui tourner et sesjambes trembler. Il comprit la féroce invention des quatrespadassins, et qu’on voulait le tuer sous cette formidableaccusation. La dague lui tomba de la main. Une sueur glacée inondason front ; il murmura :
– Ceci est affreux…
À ce moment, un homme de la cour s’avança versle perron. Passavant lui jeta un regard farouche et reconnutOcquetonville.
– Sire de Passavant, dit celui-ci à hautevoix, votre complice a avoué votre forfait. C’est vous qui avezmeurtri notre bon duc Louis d’Orléans, frère de notre sire le roi.Nous devons vous amener au grand Châtelet afin que votre procès ysoit instruit. Voulez-vous vous rendre et nous suivre de bonnevolonté ? Peut-être vous en sera-t-il tenu compte…
– C’est horrible, bégaya Passavant.
– Pas d’inutile rébellion, repritOcquetonville. Nous devons vous prendre vivant. C’est vivant quenous vous remettrons à messire l’Official de Paris. Rendez doncvotre épée.
Passavant lui jeta un regard sanglant. Et ilvit alors que près d’Ocquetonville, sur le même rang, avaient prisplace Guines, Scas et Courteheuse. Tous quatre, l’épée au poing, setenaient serrés l’un contre l’autre, et derrière eux, il y avait lamasse des gens d’armes. Mais tous quatre, devant cet homme qui lesregardait du fond de l’ombre de l’antichambre, étaient pâles.
– Rendez-vous ! crièrent-ilsensemble.
Alors, une pensée de folie se dressa dansl’esprit de Passavant. Il se dit : Je vais mourir ici !…Et levant haut sa rapière au-dessus de sa tête, il s’avança sur leperron. Il cria :
– Ocquetonville !Ocquetonville ! Tu mourras de ma main ! Scas ! Oùes-tu ?…
– J’y suis ! dit Scas comme malgrélui, comme il avait répondu à la voix de la nuit funèbre.
– Scas ! Tu mourras de mamain ! Courteheuse, es-tu là ?
– J’y suis ! gronda Courteheuse.
– Courteheuse, tu mourras de mamain ! Guines, es-tu là ?
– J’y suis ! hurla Guines.
– Guines, tu mourras de mamain !
Il se mit à descendre les marches, sans hâte,hérissé, tout raide, et si flamboyant qu’il y eut un recul desquatre. En même temps, Passavant porta son premier coup, un coupdroit, à fond, sur la poitrine de Guines. Il y eut un hurlementdans la cour. Guines vit venir le coup. Il voulut faire unmouvement pour le parer, et il sentit qu’il était comme paralysépar la terreur.
Guines s’affaissa, la poitrine traverséed’outre en outre.
– À toi, Courteheuse ! criaPassavant.
Il n’eut pas le temps de répéter ce coup droitqui avait duré un quart de seconde. La meute entière se ruait surlui. Ocquetonville, Courteheuse et Scas disparurent dans letourbillon.
Passavant ne les vit plus. Autour de lui, iln’y eut plus qu’une mêlée d’épées, de dagues, dont chacune voulaitsa mort.
– Vivant ! vivant ! hurlaCourteheuse.
– Prenez-le vivant ! répéta Scasdans le même hurlement.
Passavant, à reculons, commença à remonter lesmarches. D’amers regrets gonflèrent son cœur. Dans cette minute oùil vit clairement qu’il allait mourir, il eut la sensation de cequ’il y avait d’étrange dans cette vie si courte composée d’uneenfance perdue dans les lointains, de douze ans de tombeau et dequelques jours d’existence réelle aboutissant à la catastrophe, àl’écroulement de ce qui, en si peu de temps, s’était échafaudé enson imagination. Il comprit qu’il regrettait surtout d’être séparéd’Odette.
– Vivant ! Vivant ! vociféra labande.
– Mort ! dit Passavant avec unsourire livide.
Et il se rua sur les assaillants qui, à cemoment, avaient envahi le vestibule. Il se jeta sur eux avec lacertitude qu’il allait être massacré. Il s’élança, la rapière hautepour, tout au moins, se faire une belle escorte dans la mort, et aumême moment, il les vit reculer en désordre, lui-même fut saisi pardeux bras vigoureux qui le jetèrent en arrière du champ debagarre ; comme dans un rêve, il vit surgir autour de lui unequinzaine de figures terribles, des démons silencieux ; desêtres déguenillés qui bondissaient, frappaient à coups redoubléssans un mot, sans un cri. En une minute, le vestibule fut déblayé.Dans la cour, il y eut une vocifération de haine et deterreur :
– Les Écorcheurs ! LesÉcorcheurs !…
– Les Écorcheurs ! murmura Passavanthagard.
La porte du vestibule était fermée, solidementverrouillée. Dans la cour, hurlaient les Bourguignons. Passavantregarda autour de lui. Cinq ou six cadavres occupaient le carreau,en leurs attitudes tordues. Une douzaine d’hommes haletantsl’entouraient. Ils avaient de ces visages maigres, de ces yeuxluisants, de ces sourires de haine froide, de résolution farouche,comme en ont les gens à qui il importe peu de vivre ou de mourir.On les eût pris pour une bande de loups affamés, par les temps degrand froid au fond des bois couverts de neige.
– Qui êtes-vous ? demandaPassavant.
Un d’eux s’avança, hautain, sombre, tragiqueévocation de révolte. À la question du chevalier, il répondit parune autre :
– Me reconnaissez-vous ?…
Passavant le considéra un instant et secoua latête. Alors l’homme reprit :
– Avez-vous entendu parler dePolifer ?
– Heu ! fit Passavant avec unsourire narquois, je suis depuis si peu de temps à Paris que minimeest le nombre de personnages dont j’ai ouï parler, quel que soitleur célébrité.
Impassible, l’homme continua :
– Avez-vous entendu parler desÉcorcheurs ? On les déteste à l’égal des loups, car ilsveulent la liberté, et les bourgeois de Paris n’aiment rien tant aumonde que leur servitude. Les Écorcheurs, mon gentilhomme, sont desgens qui pillent, tuent, s’embusquent au fond des bois pourattaquer à main armée le bourgeois riche ou le prince entouré delances. C’est un métier maudit. Ils sont tenus en exécration. Maisquand on les prend et qu’on les branche haut et court, ils meurentheureux, car ils ont préféré les risques de la guerre auxignominies de la soumission. Ils font la guerre. Ils tuent, ou sonttués. Indomptés, révoltés, nous sommes haïs du noble et dubourgeois. Dent pour dent, œil pour œil, haine pour haine, couppour coup, nous leur faisons la guerre qu’ils nous font. Quant àmoi, ma tête est mise à prix. Aussi, le jour où j’ai attaqué lareine Isabeau près de Vincennes, si, au lieu de me rendre libre,vous m’aviez livré, vous eussiez gagné deux cents nobles d’or.
– Ah ! Ah ! dit Passavant, jevous reconnais maintenant.
– Moi je vous ai reconnu tout de suite,heureusement. Ce logis est, dans Paris, le lieu de rendez-vous oùnous venons nous communiquer notre mot d’ordre et où nous déposonsnos richesses dans les caves. Je vous y offre l’hospitalité.
– Vous vous trompez, fit froidement lechevalier. C’est moi qui vous donne ici l’hospitalité. Cet hôtelest celui de mon père, Passavant le Brave ; j’y suis né, j’ysuis chez moi, je suis le chevalier de Passavant.
L’Écorcheur demeura pensif quelques instantspendant lesquels on entendit les cris venus de la cour.
– Je vous dois la vie et la liberté,reprit-il brusquement. Que puis-je faire pour vous ?
– Ne venez-vous pas de me sauver ?Nous sommes quittes.
– Soit, dit l’Écorcheur. Vie pour vie,nous sommes quittes. Mais l’hospitalité que vous nous donnez depuissi longtemps, même sans le savoir, commentl’acquitterai-je ?
– Nos voies sont différentes, ditdoucement le chevalier. Vous ne me devez rien… rien !reprit-il avec plus de rudesse en voyant un geste de l’Écorcheur.Maintenant, écoutez-moi, j’ai un marché à vous proposer.Voulez-vous m’aider à sortir d’ici, j’entends sans blessures carj’ai besoin de toute ma force ?
– Nous sommes à vous. Ordonnez.
– Non, dit Passavant, qui reprit sonsourire. Rien pour rien. Vous avez votre devise, j’ai la mienne.C’est un marché que je vous propose. Consentez-vous ?
L’Écorcheur jeta un regard sur Passavant qui,paisible et froid, attendait la réponse.
– Soit, fit-il encore. Contre notre aide,que me donnerez-vous donc ?
– Vous allez le savoir. Puisque mon logisest devenu votre entrepôt, ayez-moi de l’encre, une plume et unefeuille de parchemin.
Sur un signe de Polifer, l’un des Écorcheurss’élança et, rapide comme l’un de ces démons de la légende quis’enfoncent dans la terre, disparut dans l’escalier qui conduisaitaux caves et par où toute la bande avait fait irruption.
Dehors, le silence s’était fait.
Sans doute les assiégeants se concertaientpour donner l’attaque. Bientôt l’homme reparut ; Passavants’assit devant une table et, non sans s’y reprendre, car à peines’il savait écrire, traça quelques lignes, puis tendit le parcheminau chef des Écorcheurs qui le lut. Voici ce qu’avait écrit lechevalier :
« Moi, Hardy, chevalier de Passavant, cevingt-cinquième jour de novembre de l’an 1407, étant sain de corpset d’esprit, mais sans doute près d’aller retrouver mes aïeux, jedéclare donner en toute propriété à Polifer, chef d’Écorcheurs, monhôtel sis à Paris dans la rue Saint-Martin, afin qu’il en jouisse,lui et ses descendants. En foi de quoi, j’ai signé. » Polifer,ayant déchiffré l’écriture, jeta un long regard sur le chevalierinsoucieux, puis il s’inclina, plia le parchemin, le fitdisparaître, et dit :
– Je tiens le marché. Que faut-ilfaire ?
– Il faut, dit Passavant, qu’avant huitheures ce matin je me trouve devant la grand’porte de l’HôtelSaint-Pol.
– Avant huit heures ?
– Je l’ai dit.
– Écoutez ! fit l’Écorcheur.
Une cloche sonnait au loin. C’était lecarillon de Notre-Dame qui se mettait en branle.
– Une, compta Polifer tandis quePassavant pâlissait, deux, trois…
À mesure qu’il comptait, la figure dePassavant devenait plus terrible. Au huitième coup, il saisit sarapière qu’il avait déposée sur la table, et cria d’une voixdéchirante :
– Hardy ! Hardy ! Passavant leHardy ! Ouvrez cette porte !
Les Écorcheurs se regardèrent, sombres.
– Enfer ! rugit Passavant. Il paraîtque vous avez peur, mes drôles !
– En avant ! hurla Polifer.
Violemment, la porte fut ouverte ; à laclameur des Écorcheurs répondit la clameur des soldats assemblésdans la cour. Il y eut la ruée des démons déguenillés, unbondissement furieux du haut du perron, et presque aussitôt lamêlée, dague contre dague ; des flots de sang giclèrent ;des jurons formidables s’entrecroisèrent avec des lamentationsstridentes ; il y eut des poitrines trouées, des gorgesouvertes, des crânes défoncés, et dans ce tourbillon d’êtreshumains, de gestes éperdus, d’attitudes convulsées, de crissauvages, le chevalier de Passavant, une minute, disparut comme unfétu de paille dans un remous d’Océan.
Cela dura peu. Les Bourguignons reculaient pasà pas. Les Écorcheurs, par une manœuvre d’irrésistible force,fonçaient en bloc, frappaient tous ensemble, puis se reculaient, seramassaient en bloc, fonçaient de nouveau.
Bientôt la cour fut déblayée. Bientôt toute lapartie de la rue située entre le logis Passavant et l’auberge futlibre… Passavant s’élança, entra comme un bolide chez Thibaud LePoingre et courut à l’écurie, où, en gestes frénétiques, il sellaet brida son cheval.
Mais si peu qu’eût duré la bagarre, lorsqu’ilreparut dans la rue, à cheval cette fois, près d’une demi-heures’était écoulée depuis le moment où le carillon de Notre-Dame luiavait sonné l’heure du rendez-vous.
Dans la rue, on se battait encore. Passavantexamina un instant le champ de bataille et vit Polifer qui, à luiseul, abattait une rude besogne. Il poussa son cheval contrel’Écorcheur et lui dit :
– C’est bien. C’est fini.Retirez-vous.
– Vous le voulez ? haleta Polifer enportant un coup de masse à un Bourguignon.
– Oui, dit Passavant très froid ;rentrez chez vous.
Polifer fit entendre un coup de sifflet. En uninstant, la bande des Écorcheurs, ou du moins ce qui en restait,disparut dans la cour du logis et de là dans l’intérieur.
– Hardy ! Hardy ! Passavant leHardy !
Le chevalier, d’un double coup de ses éperons,composés d’une seule tige d’acier pointu, enleva sa bête d’un bondfurieux.
– Arrête ! Arrête !vociférèrent les Bourguignons.
– Tuez-le ! Tuez-le ! crièrentOcquetonville, Scas et Courteheuse sanglants.
– Arrête ! Arrête ! répétèrentles bourgeois de la rue en se précipitant chez eux.
Passavant, d’un galop de tempête, s’élança.Les clameurs continuaient encore que déjà il ne les entendait plus.Quelques minutes plus tard, il arrivait devant l’Hôtel Saint-Pol,et le même cri qui lui avait échappé dans la nuit vint gronderencore sur ses lèvres pâles :
– Malédiction !
Il n’y avait aucune escorte devant l’HôtelSaint-Pol !
Sans aucun doute, le roi et Odette étaientpartis !
Et qu’avait-elle dû penser de lui ?…
– Holà ! l’ami ! criaPassavant, le roi est-il donc parti avec son escorte ?
La sentinelle du pont-levis se mit à rire,considéra cet homme au visage terrible qui semblait insensé commele roi et répondit :
– Parti ? Ah ! oui,parti !… Et qui sait où il arrivera ? Et quand ilarrivera ?
Ce soldat croyait sûrement avoir dit uneénorme farce, car il se mit à rire de tout son cœur. Au loin, dansla rue Saint-Antoine, Passavant entendit une rumeur. Oncriait :
– Arrête ! Arrête ! Autruand ! Au meurtrier !…
– Le meurtrier de Mgrd’Orléans !…
Passavant reprit sa course et se dirigeanaturellement vers la porte Saint-Antoine qu’il franchit d’un tempsde galop. Quand il fut loin dans la campagne, il s’arrêta, mit piedà terre, s’assit au revers d’un tertre et se dit :
– Je suis déshonoré.
Il eût beaucoup mieux fait de courir aprèsl’escorte royale, de la rattraper coûte que coûte et d’expliquerson absence comme il pourrait. Mais ce sensitif nerveux et vibrantétait accroché à cette idée qu’il était perdu d’honneur aux yeuxd’Odette parce qu’il ne s’était pas trouvé au rendez-vous fixé parle roi.
– C’est sûr, se dit-il, il y avaitdanger. Un autre a pris ma place. Que dirais-je ? Et puis, mecroirait-on ? Et même si on me croit : Vous venez troptard, me répondrait le roi. J’ai pris pour chef d’escorte ce bravecapitaine qui, lui, n’a été retenu par aucun obstacle. Adieu donc,sire de Passavant. Une autrefois, tâchez d’être libre à propos…
Cette impression fut si forte qu’il se leva etse mit à rire en répétant :
– Adieu, donc, sire dePassavant !
Ce même jour eurent lieu les funérailles deLouis d’Orléans. Ce fut une pompe magnifique.
Jean sans Peur suivit le cortège, à la têted’une troupe imposante d’hommes d’armes. De son côté, le comted’Armagnac s’entoura d’une escorte tout aussi nombreuse et toutaussi bien armée.
Nous ne dirons rien de ces funérailles qui nedonnèrent lieu à aucun accident.
Ce jour, on cessa de faire perquisition dansles maisons de Paris où on supposait que le meurtrier aurait pu seréfugier. Les portes de Paris qu’on avait fermées furent ouvertes.Les chaînes de certaines rues qu’on avait tendues furentdécrochées. Bref, le prévôt cessa de rechercher le meurtrier.
En effet, le meurtrier était connu. Comme unetraînée de poudre qui s’enflamme, son nom courut de bouche enbouche parmi la foule immense qui assistait aux obsèques.
C’était le nom du sire de Passavant.
On disait que le meurtrier du duc d’Orléansavait pour complice une bande d’Écorcheurs, qu’avec ses acolytes ilavait soutenu une rude bataille contre les gens du duc de Bourgognequi, courageusement, avaient voulu l’arrêter, et qu’enfin, sur lepoint d’être pris, le sire de Passavant s’était, avec sesÉcorcheurs, jeté dans la campagne de Paris où il se proposait derançonner tout voyageur qui aurait le malheur de passer à saportée.
Ces divers propos parvinrent naturellement aucomte d’Armagnac qui demanda :
– Qu’est-ce que ce Passavant ?
– Selon toute apparence, un homme à Jeansans Peur, lui répondit le gentilhomme qui venait de lui rapportertous ces bruits. On l’a vu à diverses reprises bras dessus brasdessous avec Ocquetonville, le sire de Scas, le comte de Guines etCourteheuse, enfin tous les enragés Bourguignons. On les a vusboire et manger ensemble en un cabaret de la rue Saint-Martin.
– Jean sans Peur espère échapper auchâtiment qui lui est dû, fit le comte d’Armagnac d’une voixsombre. Il se trompe. Le véritable assassin, c’est lui. Cemisérable Passavant n’a été que le bras qui frappe. Il faudra bienque Jean sans Peur… En attendant, malheur à ce Passavant, s’il metombe sous la main.
Aussitôt après les funérailles, le comted’Armagnac prit la route du château de Pierrefonds où il voulaitinstaller la veuve, Valentine de Milan, et lui donner une garnisonsuffisante pour la protéger contre toute attaque. Il se proposaitensuite de rentrer à Paris. Dans sa pensée, en effet, Jean sansPeur, après avoir fait assassiner le duc d’Orléans, tenterait ausside se débarrasser de Valentine. Ce fût donc en toute hâte qu’ilprit la route du Valois.
Jean sans Peur, de son côté, rentra à l’Hôtelde Bourgogne.
Le duc de Bourgogne était soucieux. À sonaspect, les mille bruits sourds de cette élégante forteressequ’était son hôtel s’éteignirent, et tout retomba dans un mornesilence. Le duc, escorté de Scas, Ocquetonville et Courteheuse serendit dans la salle des armes.
– Ainsi, dit-il, Guines est mort. C’étaitun brave compagnon. Que Dieu ait son âme !
– La poitrine traversée de part en part,à l’endroit du cœur, dit Scas d’une voix sombre. J’ai vu le coup.Ce Passavant est un rude manieur de fer.
– C’est le premier de nous, ditCourteheuse, le premier qui s’en va.
Ils se regardèrent un instant et Scasreprit :
– Il s’est vanté que nous mourrons de samain.
– Oui ! dit alors Ocquetonville.Mais c’est lui qui mourra de la mienne.
– De la mienne ! grogna Scas.
– De la mienne ! grondaCourteheuse.
Jean sans Peur se leva et ditrudement :
– Ni de cette main, ni de celle-ci, ni decelle-là. Passavant appartient au bourreau.
Ils frémirent d’une joie profonde. La promessedu maître les rassurait. Écrasé par l’accusation d’assassinat,Passavant serait plus sûrement tué que par eux. Car ils n’étaientpas sûrs, eux !
Il n’était plus question, d’ailleurs, d’êtrerenvoyés par le maître. Ils n’en parlaient même pas. Ils sentaientbien que Jean sans Peur, contre Passavant plus encore que pour laconquête du trône et contre Armagnac, avait besoin d’eux. Massésdans un coin de la salle d’armes, ils considéraient le duc quisongeait, silencieux, tout raide, les yeux perdus dans le vague, etils se disaient :
– Il pense à « lui ! »
C’était vrai, Jean sans Peur remontait au loindans ses souvenirs, et il revoyait l’enfant tel que Saïtano le luiavait amené, tel qu’il l’avait livré aux geôliers de laHuidelonne.
C’était le témoin !
C’était celui qui avait vu le meurtre deLaurence !
Le duc, parfois, haussait les épaules. Finie,cette simple aventure du jeune âge. Morte, Laurence. Tout ce passéétait passé, aboli… et à cette heure, cela se remettait àvivre ! Laurence morte, le mariage, la petite fille livrée àGérande, le petit chevalier poussé vers l’antre de Saïtano, toutcela palpitait en lui, en confuses images dont chacune le faisaitfrissonner.
Soudain, il se leva, se mit à marcher àtravers la salle. Il se secouait, comme pour jeter bas le fardeaude pensées fatigantes, dures à porter, et d’un effort de volonté,il ramena son imagination à Odette.
Le coup de la nuit avait avorté. Ilrecommencerait, voilà tout, et au plus tôt. Car Isabeau étaitlà ! Il fallait arracher la jeune fille à la reine. Il fallaitdonc encourir la haine de celle qui lui promettait le trône…
C’était, dans ce cerveau, une effrayante mêléede sentiments enchevêtrés, un tourbillon de passions qui secombattaient, se choquaient violemment. Passavant, Odette, lareine, la conquête du trône, Laurence, autant de pensées touffues,sombre forêt à travers laquelle il cherchait sa voie…
– Monseigneur, un homme est là quidemande à être reçu en audience, murmura une voix.
Jean sans Peur tressaillit et eut un rudegeste de refus.
– Monseigneur, reprit l’huissier, cethomme dit s’appeler Saïtano.
Jean sans Peur frissonna. Il lui sembla que,de loin, le sorcier avait entendu sa pensée, que, franchissant d’unbond l’espace, il lui apportait la réponse. Mais cette impressions’effaça vite, et il ordonna de faire entrer Saïtano. Du mêmegeste, il fit sortir Ocquetonville, Scas et Courteheuse. Le sorcierparut. D’un regard avide, tout d’instinct, le duc inspecta la joue,et murmura :
– La trace de la main sanglante n’y estpas.
– Elle y est, monseigneur, dit Saïtanocomme s’il eut parfaitement entendu, seulement elle est invisibleaujourd’hui parce que je suis dans un jour de joie.
– Et de quoi es-tu joyeux, voyons ?fit Jean sans Peur avec une sourde inquiétude.
– D’abord d’avoir si bien réussi àinspirer à la noble demoiselle de Champdivers une affection quin’était pas dans son cœur ; ensuite de vous voir, par la mortde notre bien-aimé duc d’Orléans, rapproché de la haute situationque vous rêvez.
– De quoi te mêles-tu, sorcier !gronda Jean sans Peur. Le duc mon cousin est mort…
– Assassiné par un sacripant du nom dePassavant, je sais cela, monseigneur, sans être sorcier. Tout Parisle sait. Tout Paris le dit. C’est bien la preuve que Passavant estle meurtrier.
Le duc regarda Saïtano de travers.
« Fâche-toi, mais fâche-toidonc ! » rugit le sorcier en lui-même.
– La main ! La main rouge !bégaya Jean sans Peur, le doigt tendu.
Saïtano haussa les épaules. Il avait cettefamiliarité sinistre qu’on prête à Méphistofélès. La trace rougeapparaissait nettement sur sa joue. Mais presque aussi rapidementqu’elle s’était montrée, elle disparut. Saïtano se prit àsourire.
– Vous avez raison, monseigneur, je nedois pas me mêler de connaître ce qu’il est défendu à tous desavoir. Et que m’importe, après tout, que Passavant soit ou non lemeurtrier… Ce qui m’importe, c’est de tenir mes promesses, et jesuis venu vous demander si vous êtes content de moi…
– Oui, dit Jean sans Peur pensif, tapuissance est indéniable, et elle effrayerait un autre que moi.Mais cette jeune fille…
Il hésita.
– Ne s’est pas laissée enlever par vosacolytes, monseigneur ?
– Oui, oui ; c’est bien cela, fit leduc d’une voix ardente. Et il faut qu’en cela encore, tum’aides.
– Non, monseigneur.
– Tu refuses ! gronda le duc.
– Elle ne me suivra pas. Elle ne suivrapas vos gens. La force n’y fera rien, car elle a sa force, à elle,qui la rend capable de résister à la ruse et à la violence. D’autrepart, monseigneur, vous devez savoir que l’Hôtel Saint-Pol est pourelle un séjour dangereux.
– Que faire, alors ?
– Allez la chercher vous-même. C’est vousseul qu’elle suivra. Dites-lui simplement : « Je sais quitu es. » Et elle vous suivra.
Jean sans Peur, enivré, livide de sa passionexaltée, fit un pas, saisit Saïtano par le bras etgronda :
– Si cela est, par Notre-Dame et lessaints !…
– Cela sera. Je ne me trompe jamais,monseigneur.
– Alors, demande-moi une fortune !Demande ce que tu veux !
– Je vous ai dit que je puis faire plusd’or qu’il n’y en a dans vos coffres et ceux du roi.
Le duc de Bourgogne recula.
– C’est vrai, dit-il, je ne puis rient’offrir.
– Rien ! dit Saïtano. Rien ? sereprit-il frappé d’une idée soudaine. Eh bien, oui !monseigneur, vous pourriez… mais non… la reine elle-même n’a paspu.
– Qu’est-ce ? Parle ! Plus quela reine, je puis peut-être te satisfaire.
– Monseigneur, souvent, pour lesrecherches que je fais depuis des ans, j’ai eu besoin de cadavres…qu’avez-vous ?
Jean sans Peur avait frissonné. Il s’étaitécarté du sorcier et avait tracé un rapide signe de croix. Il fautvoir comme ils sont les rudes êtres de ce temps. Isabeau, déchaînéedans le vice et le crime, Isabeau, qui, de sa main, avait poignardéle vieux Champdivers, qui était prête à étrangler Odette, Isabeauavait refusé de s’associer à des maléfices de sorcellerie. Lemeurtre, la guerre, la lutte sanglante ou sournoise, la bataille,la ruse, le guet-apens, tout ! mais pas d’accointances avecl’Enfer !
Jean sans Peur était en homme ce qu’Isabeauétait en femme.
– Voilà que déjà vous reprenez votreparole ! dit Saïtano qui eut un rire aigre et méchant.
– Non, par tous les démons ! Parlesans crainte.
– Je vous disais donc que j’ai eu souventbesoin d’interroger la mort. Que faire ? Un pauvre sorciercomme moi, guetté par tout le voisinage, tenu à l’œil par leprévôt, est obligé à certaines précautions s’il veut vivre. Or, jeveux « vivre ! » ajouta Saïtano d’une voixpassionnée. J’ai donc à moi quelques braves compagnons qui risquentde temps en temps leur peau contre un peu d’or. Sur un signe demoi, ils s’en vont, par les nuits sombres, faire un tour àMontfaucon ou au gibet des Halles, ou aux Fourches de la Grève,décrochant l’un de ces fruits que fait pousser la justiceprévôtale, et me l’apportent. Mais que de mal pour si peu dechose ! Oui, bien peu, car ces cadavres, monseigneur, ont étépendus depuis plusieurs heures, quelquefois depuis deux ou troisjours. C’est trop tard… C’est à peine s’ils me servent à meperfectionner dans l’étude du corps humain. Ce qu’il me faut, ceque je cherche, c’est deux ou trois morts où la vie palpite encore,des corps où le sang ne soit pas figé encore… alors je…
Saïtano s’arrêta brusquement. Il y eut entreces deux hommes quelques minutes de silence lugubre, le sorcieroubliant jusqu’à sa soif de vengeance pour suivre la fulgurantechimère qui l’emportait, le duc se disant que pour conquérirOdette, s’il le fallait, il en viendrait à signer un pacte avecl’Enfer.
– Je puis, commença Jean sans Peur.
– Vous pouvez ! cria Saïtano.
– Je puis te donner des cadavres, achevale duc de Bourgogne en se signant.
– Il m’en faut trois ! dit Saïtanod’une voix basse et rapide.
– Trois, soit. Trois hommes vont êtrependus. Leur crime importe peu.
– Jeunes ? haleta le sorcier.Sains ? Vigoureux ?
– Oui. Jeunes, sains, vigoureux. Ils sonttrois. Je les tiens. Ils dépendent de ma justice. Ils seront pendusdans l’arrière-cour de l’hôtel. Cette exécution peut se faire lanuit. Les cadavres peuvent être chez toi une demi-heure après.
– Une demi-heure, murmura Saïtano, unsiècle… Vous dites, monseigneur, que vous tenez ces troishommes ?
– Ils sont dans les cachots del’hôtel.
– Puis-je les voir ?
– Venez, dit Jean sans Peur.
Pour mettre à son plan la scène qui va suivre,il nous faut remonter de quelques heures le cours du temps, etrevenir au moment où le duc de Bourgogne donna l’ordre à soncapitaine des gardes de se saisir de Bruscaille, Bragaille etBrancaillon. Les trois sacripants dormaient, la conscience paisibleet le ronflement sonore, dans le dortoir qui leur était affecté,large pièce située dans les combles de l’hôtel de Bourgogne,lorsqu’ils furent rudement secoués dans leur lit par le capitainequi criait : « Holà, holà, compaings, éveillez-vous,tripes du diable, car monseigneur veut vous voir àl’instant ! »
Persuadés qu’il s’agissait de quelqueexpédition, les dormeurs furent debout en un clin d’œil,s’habillèrent rapidement et voulurent saisir leurs dagues.
– Non, non, laissez cela, dit le bravecapitaine. Pour ce que vous avez à faire, il n’en est nulbesoin.
Bruscaille jeta un vif regard au capitaine. Ceregard rebondit sur la porte entrebâillée et il aperçut les douzeou quinze hommes d’armes qui attendaient, en cas de résistance.
– Ah ! ah ! j’ai compris,dit-il simplement.
– Mais, fit Brancaillon, si nousn’emportons pas nos dagues, avec quoi attaquerons-nous ?
Bragaille, qui avait compris, lui aussi, luidésigna les gens apostés, et dit :
– Ceux-ci nous prêteront ce qu’ilfaut.
– Ceux-ci ? dit Brancaillon entoisant les hommes du capitaine. Ils ont de bien petitesdagues…
– Allons, allons, fit rondement lecapitaine. Vous aurez tout le temps de vous expliquer en votrenouveau logis. Que diable, Brancaillon, soyez sage comme vos deuxacolytes.
Bref, Brancaillon ahuri, Bragaille sombre etBruscaille pâle de rage suivirent le capitaine qui les fitdescendre jusqu’au rez-de-chaussée, de là dans les sous-sols où onlongea un étroit couloir fort triste ; au bout du couloirs’ouvrit une porte, laquelle, un instant plus tard, se referma àgrand bruit.
– Continuez votre somme ! cria lecapitaine en s’en allant. Et si votre réveil est un peu gênant pourvotre cou, demandez-vous pourquoi vos pierres n’étaient pas assezlourdes pour tenir au fond de l’eau l’homme que vous m’avez montrémort dans son sac.
– Que diable veut-il dire ? demandaBrancaillon encore tout effaré.
– Il veut dire que notre affaire estréglée, dit Bruscaille.
– Oui. C’est plus grave que je nesupposais, ajouta Bragaille, sans quoi on ne nous eût pas pris.
– Mais, fit Brancaillon, pourquoi nousmet-on au cachot ?
– On te l’a dit, bélître ! Parce queles pierres n’étaient pas assez lourdes.
– Diable ! fit Brancaillon qui segratta la tête, pourvu qu’on ne nous y laisse pas trois jours commela dernière fois où nous fûmes punis par monseigneur !
– Trois jours ! s’écria Bruscailleen éclatant de rire. Non, non ! Demain matin, nous seronsdélivrés.
– Eh bien, je dors !
Et Brancaillon, sans plus s’inquiéter de cequi lui arrivait, s’allongea sur les dalles. Une minute plus tard,il ronflait. Il faut rendre justice à ce brave, c’est que peu luiimportait le lit, du moment qu’il pouvait s’étendre. Quant àBruscaille et à Bragaille, s’ils avaient eu le moindre falot pourse regarder, ils se fussent vus fort pâles. Pour eux, en effet, iln’y avait pas de doute : le duc de Bourgogne avait acquis lapreuve qu’ils l’avaient abominablement trompé en ce qui concernaitle sire de Passavant, et, au point du jour, ils seraient proprementpendus dans l’arrière-cour de l’hôtel qui possédait un fort joligibet qu’à maintes reprises ils avaient admiré.
Brusquement, ils eurent la sensation que lecachot s’emplissait de lumière. Vaguement, ils distinguèrent leshommes d’armes. Et en avant, deux hommes. L’un était le duc deBourgogne et l’autre…
Il y eut un triple hurlement d’épouvante.
On vit les trois malheureux reculer d’un bondjusqu’à l’angle le plus obscur du cachot, s’y blottir, se serrerl’un contre l’autre, hagards, fous de peur.
– L’homme de la Cité ! râlaBrancaillon.
– Le sorcier de la table de marbre !rugit. Bruscaille.
– Non ! non ! vociféraBragaille, nous ne sommes pas les trois vivants !
Saïtano avait tressailli. Il saisit lalanterne que portait l’un des hommes, fit un pas rapide, examinales trois pauvres diables et murmura :
– Est-ce que ce serait eux ? N’ya-t-il pas là une volonté du destin ? N’est-ce pas une preuveque l’expérience doit cette fois réussir ?
Il était aussi pâle qu’eux. Son cœur battait,mais d’une hideuse espérance. Il cria :
– Est-ce bien vous ?
– Horreur ! Horreur ! gémitBruscaille.
– Voici le logis de l’Horreur !grelotta Bragaille.
– Grâce ! supplia Brancaillon, nenous remettez pas sur les escabeaux !
– Ce sont eux ! dit Saïtano avec unejoie profonde et funèbre.
Jean sans Peur, Courteheuse, Scas,Ocquetonville, le capitaine, les gardes, tous ces gens avec unétonnement au fond duquel il y avait une sourde terreurconsidéraient ces trois hommes qui cent fois avaient joué avec lamort, et qui tremblaient convulsivement, aplatis contre le mur, lesmains tendues comme pour écarter une affreuse apparition.
Saïtano les examinait curieusement. Enfin, ilse tourna vers Jean sans Peur et lui dit :
– Allons-nous-en, monseigneur, sans quoices trois hommes vont mourir.
– Mourir ? Et de quoi ?
– De peur !
Bruscaille, Bragaille et Brancaillon setrouvèrent soudainement dans les ténèbres. La porte s’étaitrefermée. L’atroce vision disparaissait.
Pendant quelques minutes on entendit alorsleurs cris inarticulés, puis tout s’apaisa. Remonté dans la salledes armes, Saïtano, sa maigre figure illuminée par une flammed’orgueil et d’espoir, considéra Jean sans Peur. Le duc eût étéépouvanté s’il eût saisi la signification de ce regard quidisait : Ton tour viendra bientôt. Prends patience !
– Monseigneur, dit-il vous me donnez doncces trois hommes ? Ils sont jeunes et sains. Pour ce que jedois tenter, ils conviennent admirablement. Ils conviennent mieuxque d’autres.
– J’ai promis, dit le duc. Ce soir, versdix heures, ces trois sacripants seront pendus, et…
– Non, monseigneur. Je vous les demandevivants… Oh ! ne craignez rien, ajouta le sorcier en voyantque Jean sans Peur fronçait le sourcil. Ils mourront tout aussibien que par la pendaison.
– Soit ! fit alors le duc. Ce soir,à dix heures, ils seront chez vous. Mais si, une fois mes genspartis, ils se révoltent contre vous ? Si c’est vous qui êtestué ?
Saïtano sourit, et, d’une voix étrange,répondit :
– Vous venez de les voir. Ils n’avaientguère envie de se révolter, n’est-ce pas ? Eh bien, chez moi,ils seront encore plus soumis.
– C’est vrai, murmura Jean sans Peurpensif, ils éprouvaient comme une invincible horreur. Quiêtes-vous ? D’où détenez-vous la puissance qui vous a permisd’inspirer à cette fille un sentiment contraire à son cœur, et àces trois braves un sentiment de peur qu’ils n’ont jamaiséprouvé ? Allez ! Peu m’importe après tout !Seulement, sorcier, songe que si tu me trompes, si tu me trahis,j’irai te chercher jusque dans l’enfer.
– Vous n’aurez jamais besoin d’aller siloin pour me trouver. Vous connaissez mon logis monseigneur,et…
Il se redressa, sa voix vibra, et ilacheva :
– Et je connais le vôtre. Adieu,monseigneur. Nous nous reverrons.
Saïtano eut un geste d’adieu que le duc n’eûtpeut-être pas toléré même d’un égal. Saïtano, dans la sallevoisine, retrouva le capitaine des gardes, et lui donna de longueset minutieuses instructions qui se terminèrent par la remise d’unpetit flacon empli d’une liqueur brune.
En bas, dans leur cachot, Bruscaille,Bragaille et Brancaillon, peu à peu se remettaient de leur terreur.Deux ou trois heures se passèrent au bout desquelles, suffisammentrassurés, ils se mirent à parler à tort et à travers, avecvolubilité, évitant seulement de dire un mot de ce qui s’étaitpassé. Enfin, Bruscaille crut pouvoir aborder ce délicat sujet, etsimplement prononça :
– Voulez-vous que je vous dise,compères ? Eh bien, nous avons eu une vision, voilà tout.Monseigneur ne songe nullement à nous livrer à… celui que voussavez : nous serons seulement pendus.
– C’est vrai ! dit Bragaille.Pendus, et voilà tout !
– C’est vrai ! ajouta Brancaillonavec un soupir de soulagement. Étions-nous bêtes !…
Et l’idée d’être seulement pendu lui parut siagréable qu’il se mit à rire de son rire de tonnerre. Il y eut unbruit de verrous. Les trois s’immobilisèrent, haletants. Au mêmeinstant, ils furent rassurés : on leur apportait àmanger ! Et ce n’était pas le triste repas des prisonniers,c’est-à-dire le pain et l’eau… non : une oie farcie, un énormepâté, et une aune de boudin grillé – délice de Brancaillon – et unedouzaine de flacons en grès que Bruscaille reconnut aussitôt pouravoir été extraits du coin de cave où, parfois, il s’aventuraitseul, la nuit.
Les trois braves furent stupéfaits.
– Ho ! fit Bruscaille, nous neserons donc pas pendus aujourd’hui !
– Pendus ! fit le capitaine quiavait escorté les porteurs de victuailles. Et pourquoi seriez-vouspendus ! Monseigneur veut que vous soyez au cachot pendanthuit jours parce que vous l’avez trompé, mais :« Capitaine, m’a-t-il dit, veillez à ce que mes trois bravesne dépérissent pas pendant leur captivité, car je vais avoir besoind’eux ! » Aussi vous le voyez…
Le cligne capitaine se retira en leurlaissant, pour surcroît de bonheur, deux grandes cires allumées, uncornet, des dés pour jouer.
– Je demande à rester trois mois aucachot, dit Brancaillon.
Ils attaquèrent. Le pâté disparut ; lamalheureuse oie farcie fut réduite au plus piteux état ; leboudin subit des attaques furieuses, quant aux flacons, Bruscaillecompta :
– Ils sont douze et nous sommes trois.Nous devons donc en occire quatre chacun. Deux maintenant, deux audîner de tantôt.
– Et que ferons-nous, alors, du vin qu’onnous descendra au dîner ?
– Oui, fit Brancaillon, monseigneurm’envoie quatre flacons, je ne sais pas pourquoi j’en boirais deuxseulement.
Bruscaille convint qu’il avait mal calculé. Ilrésulta de là qu’au bout de deux heures, les douze cruchons de grèsgisaient inanimés d’un côté, et que les trois buveurs gisaient d’unautre côté, complètement ivres, et pris d’un besoin de sommeilirrésistible.
– C’est étrange, murmura Bragaille enpassant une main sur son front, jamais le vin ne m’a produit un teleffet…
– Il me semble, disait de son côtéBruscaille, que généralement je ne m’endors pas avant le six ouseptième flacon…
Ils laissèrent retomber leur tête commeassommés, et leurs yeux se fermèrent.
Quant à Brancaillon, il ronflait déjà depuisquelques minutes. Il s’était endormi sans tant de réflexion,bénissant au fond du cœur le généreux seigneur qui traitait sesprisonniers avec une telle prodigalité de nourriture et deflacons.
Brancaillon ronflait et rêvait. Ses rêvesfurent aussi merveilleux que la réalité. Il rêva que pendant sonsommeil, il se sentait soulevé et transporté. Où ? Il nesavait. Mais l’impression fut si forte qu’il tenta de s’éveiller.Il renonça à soulever ses paupières lourdes comme du plomb.
La suite de son rêve le rassura d’ailleurspleinement sur cet événement. En effet, c’est dans un fameuxcabaret de la rue aux Oies qu’on le transportait. Les porteursl’asseyaient devant une table sur laquelle s’alignaient lesvictuailles les plus variées. Il criait en riant qu’il n’avait plusfaim. Mais on lui répondait qu’il était condamné à dévorer tout cequ’il y avait sur la table, et afin qu’il n’eût aucune possibilitéde s’en aller, on le liait solidement. Brancaillon ne trouvait lacondamnation nullement désagréable et, toujours riant, se laissaitattacher.
– Ne serrez pas si fort, que diable, jen’ai pas envie de m’en aller !
Toute cette vision persista. Du temps, sansdoute, s’écoula. Brancaillon, dans son rêve, se remit à avoirquelque appétit.
– Ma foi, se dit-il, puisque je suiscondamné à manger tout cela, si j’attaquais tout de suite ?Cette oie, par exemple, me semble dorée à point. Par tous lesdiables, elle est farcie de petites saucisses que j’aperçois d’icidans les cavités profondes. Allons, ma mie, venez ici…
Il voulut saisir le grand plat dans lequeltrônait le volatile.
Vains efforts. Il ne put faire un geste.
– Les bélîtres ! grommelaBrancaillon, ils m’ont attaché les bras. Comment veulent-ils quej’exécute la sentence ? Il faut pourtant que j’y arrive… J’aifaim !
Et, cette fois, l’effort fut tel qu’ils’éveilla.
Pendant quelques minutes, la réalité lui parutêtre si bien la suite de son rêve qu’il ne put distinguerexactement l’une de l’autre.
En effet, comme dans son rêve, il était prèsd’une table qu’éclairait un flambeau à triple branche de cire.Comme dans son rêve, il était solidement ligoté, de façon à nepouvoir absolument remuer que la tête.
Seulement, cette salle nue, froide, sinistre,n’évoquait en rien les gaietés d’une salle de cabaret. Cette tablede marbre ne supportait aucune victuaille.
Peu à peu, Brancaillon prit connaissance desréalités terribles qui l’entouraient.
Alors, ses yeux s’agrandirent démesurément,ses cheveux se hérissèrent, une abondante suée glaça son front, ilhésita quelques instants encore, car c’était trop horrible, puisbrusquement le souvenir et l’épouvante firent ensemble irruptiondans son esprit… Il reconnaissait l’escabeau où il était attaché,il reconnaissait, la table funèbre, il reconnaissait la sallemaudite… l’antre du sorcier de la Cité – et un long hurlements’échappa de ses lèvres convulsées.
À ce hurlement répondit celui de Bruscaille etde Bragaille qui venaient de s’éveiller à leur tour. Eux aussireconnaissaient la salle où jadis ils avaient « attendu lemort ».
Une fois encore, ils étaient les « troisvivants ! »
Pendant une heure, la salle fut pleine deleurs clameurs. Quand l’un avait fini, l’autre commençait.Quelquefois, tous trois ensemble jetaient au vent du hasard et del’espoir leur terrible cri de détresse. Espoir ? Maisquoi ? Que pouvaient-ils attendre ? Cette fois, sur latable, le mort n’y était pas. Le mort n’était pas là pour seréveiller et couper leurs liens. Il n’y avait personne. Il y avaitquelqu’un : l’Horreur.
Peu à peu, Brancaillon se tut, puis Bragaille,puis Bruscaille.
Du temps s’écoula encore. À la longue, ilséprouvèrent une sorte de réaction. Si le courage ne leur revintpas, du moins il y eut quelque netteté dans leurs penséesaffolées.
Brancaillon, le moins sensible des trois auxmorbides phénomènes de la peur, grommela on en savait quoi. Sa voixincompréhensible mais connue ramena les deux autres du fond deslointains horizons de l’Horreur. Ils s’empressèrent à parler aussi,pour la joie de s’entendre, et forcèrent Brancaillon à répéter cequ’il avait dit. Il répéta :
– Après tout, nous ne sommes plus desenfants.
– Nous sommes forts, dit Bruscaille.
– Nous sommes des hommes, ditBragaille.
– Vous êtes, dit soudain une voix degravité sinistre, une voix pareille à un glas fêlé, « vousêtes les trois vivants », voilà ce que vous êtes !
Ils se tassèrent sur leurs escabeaux. Ilseussent voulu s’enfoncer sous terre. Leurs yeux immensesdemeurèrent fixés sur le même point. Et ils virent Saïtano.
Il était tel que jadis, ni changé, ni vieilli,et toujours avec son manteau rouge parsemé de taches suspectes.
Ils se mirent à grelotter, la bouche grandeouverte – et il s’avança sur eux. À peine si on les entendaitsouffler. Gravement, il les examina. Et il songeait :
– Des hommes, oui… Mais ce sont eux. Lehasard qui me les donne est-il bien du hasard ? N’y a-t-il pasici une évidente volonté de puissances que je ne connais pas et quisûrement veulent que le Grand Œuvre soit une choseaccomplie ?… Des hommes ? Oui, et c’est peut-être encoreun obstacle. Le document que j’ai volé à Nicolas Flamel dit :« des enfants… des êtres jeunes, au sang pur… »
Il cessa de les regarder, et se mit à marcherlentement. Profonde était sa méditation. Elle avoisinait lesrégions de la folie.
Saïtano sentait son esprit tourbillonner dansles vertigineux abîmes de l’inconnaissable. Et sa pensée audacieusese plaisait à la terrible spéculation.
– Des enfants ! méditait Saïtanofrémissant d’orgueil. Et pourquoi n’essaierais-je pas ?Pourquoi risquer l’expérience en de mauvaises conditions ? Endeux ou trois jours, je puis faire que ces hommes soient desenfants. Oui, je le puis ! J’ai vu. J’ai la preuve ! J’aivu Laurence d’Ambrun rajeunie de douze ans parce que j’avaisexaspéré sa mémoire. Je puis porter la mémoire de ces trois hommesau maximum d’intensité. Je puis exaspérer en eux le souvenir. Jepuis, en surchauffant le souvenir, les mettre exactement dansl’état où ils se trouvaient la nuit où Hardy de Passavant se dressacontre moi. Et qui me dit qu’alors, à ce moment où le souvenirparfait éveillera en eux des sensations identiques aux sensationsde jadis, oui, qui me dit qu’alors ils n’auront pas un sangidentique à leur sang d’autrefois ?…
Il s’arrêta, s’immobilisa, se perdit en unesombre rêverie qui dura deux ou trois heures. Quand il s’éveilla,il était flamboyant. Il s’approcha des trois vivants qui, croyantl’heure venue, se mirent à hurler ensemble.
– Taisez-vous, et écoutez-moi !cria-t-il.
Ils obéirent. On n’entendit plus que leurgrelottement. Saïtano reprit :
– Vous dites que vous êtes deshommes ? Vous avez bien fait de le dire, car j’étais sur lepoint de l’oublier. Mais prenez patience deux ou trois jours ;je vais faire de vous des enfants ![15]