Chapitre 1
On déplore continuellement chez nous le manque de gens pratiques ; on dit qu’il y a, par exemple, pléthore d’hommes politiques ; qu’il y a également beaucoup de généraux ; que si l’on a besoin de gérants d’entreprises, quelque soit le nombre exigé, on en peut trouver immédiatement dans tous les genres ; mais des gens pratiques, on n’en rencontre point. Du moins, tout le monde se plaint de n’en point rencontrer.On va jusqu’à assurer que, sur certaines lignes de chemin de fer,les employés tant soit peu à leur affaire font totalement défaut ; on prétend qu’il est absolument impossible à une compagnie quelconque de navigation de disposer d’un personnel technique même passable. Tantôt on apprend que, sur une ligne récemment livrée à la circulation, des wagons se sont télescopés ou ont culbuté en passant un pont ; tantôt on écrit qu’un train est resté en panne au milieu d’un champ de neige et qu’il a failli n’en pouvoir démarrer de tout l’hiver, si bien que les voyageurs,qui croyaient ne s’absenter que pour quelques heures, sont restés cinq jours dans la neige. Tantôt l’on raconte que de nombreux milliers de pouds de marchandises pourrissent sur place pendant des deux ou trois mois, en attendant qu’on les achemine ; tantôt l’on rapporte (chose à peine croyable) qu’un administrateur,c’est-à-dire un surveillant, aurait, en guise de réponse, envoyé une gifle au commis d’un commerçant qui le pressait d’expédier ses marchandises et que, mis en demeure d’expliquer ce geste administratif, il a simplement déclaré avoir pris la mouche. Les bureaux sont si nombreux dans les services de l’État que l’on frémit en y pensant ; tout le monde a servi, sert et compteencore servir ; ne paraît-il pas invraisemblable que, d’unepareille pépinière de fonctionnaires, l’on ne puisse tirer unpersonnel convenable pour une société de navigation ?
À cette question on donne parfois une réponseexcessivement simple, – si simple même qu’on a peine à l’admettre.On dit : il est exact que tout le monde a servi et sert encoredans notre pays ; cela dure en effet depuis deux cents ans,depuis le trisaïeul jusqu’à l’arrière-petit-fils, à l’imitation dumeilleur des exemples donnés par les Allemands. Mais ce sontprécisément les gens rompus au service qui sont les moinspratiques ; à tel point que l’esprit d’abstraction etl’absence de connaissance pratique passaient naguère encore, mêmeparmi les fonctionnaires, pour une vertu éminente et un titre derecommandation.
Au reste, à quoi bon parler des fonctionnairesquand, au fond, nous avions en vue les gens pratiques engénéral ? Sous cette forme, la question n’est plusdouteuse : la pusillanimité et la parfaite absenced’initiative personnelle ont toujours été considérées chez nouscomme le principal et meilleur signe auquel on puisse reconnaîtrel’homme pratique ; même actuellement, on n’en juge pasautrement. Mais pourquoi n’en faire grief qu’à nous-mêmes, sitoutefois grief il y a ? Le manque d’originalité a, de toustemps et en tous pays, passé pour la première qualité et la plussûre introduction d’un individu capable, apte aux affaires et desens pratique ; du moins les 99 % des hommes (au bas mot)ont toujours pensé ainsi, et 1 %, tout au plus, atoujours pensé et pense encore autrement.
Les inventeurs et les génies ont presquetoujours été regardés par la société au début de leur carrière (etfort souvent jusqu’à la fin) comme de purs imbéciles ; cetteobservation est si banale qu’elle est devenue un lieu commun.Ainsi, par exemple, pendant des dizaines d’années, tout le monde amis son argent au Lombard[1], en yaccumulant des milliards à 4 %, le jour où le Lombarda cessé de fonctionner et où chacun s’est vu réduit à sa propreinitiative, la plupart de ces millions se sont inévitablementvolatilisés entre les mains des aigrefins dans une fièvre despéculation, ceci étant l’aboutissement logique des convenances etdes bonnes mœurs. Je dis « des bonnes mœurs » parce que,du moment qu’une timidité de bon aloi et un manque pertinentd’originalité ont passé jusqu’ici, dans notre société, selon laconviction générale, pour la qualité inhérente à tout homme sérieuxet comme il faut, il y aurait eu une extrême incohérence, voire del’incongruité, à changer subitement de manière d’être.
Quelle est, par exemple, la mère qui, partendresse pour ses enfants, ne s’effraie pas à en tomber malade sielle voit son fils ou sa fille sortir tant soit peu desrails ? « Ah non ! pas d’originalité ! j’aimemieux qu’il soit heureux et vive dans l’aisance », pensechaque mère en dorlotant son enfant. Quant à nos nounous, elles ontde tout temps bercé les enfants de leur sempiternel refrain :« tu seras entouré d’or et tu deviendras général ! »Ainsi nos bonnes elles-mêmes ont toujours considéré le titre degénéral comme la mesure extrême du bonheur russe ; c’est direque ce grade passe pour l’idéal national le plus populaire et lesymbole d’une charmante et quiète félicité. Et, de fait, quelétait, en Russie, l’homme qui ne fût pas assuré d’atteindre un jourau rang de général et d’accumuler un certain pécule au Lombard,pour peu qu’il eût passé, les uns après les autres, les examensrequis et servi l’État durant trente-cinq ans ? C’est ainsique le Russe finissait par acquérir, presque sans effort, laréputation d’un homme capable et pratique. Au fond, il n’y a qu’unecatégorie d’hommes en Russie qui ne puissent arriver augénéralat ; ce sont les esprits originaux, en d’autres termesles inquiets. Peut-être existe-t-il ici un malentendu ; mais,d’une manière générale, cette constatation paraît exacte et lasociété russe était parfaitement fondée à définir ainsi son idéalde l’homme pratique. Mais nous voici fort loin de notre sujet, quiétait de donner quelques éclaircissements sur la famille desEpantchine.
Les Epantchine, ou du moins les membres decette famille les plus portés à la réflexion, souffraient d’untrait commun, qui était précisément l’opposé des qualités dont nousvenons de parler. Sans se rendre pleinement compte du fait(d’ailleurs difficile à saisir), ils soupçonnaient parfois que leschoses n’allaient pas chez eux comme chez tout le monde. La voie,plane pour les autres, était pour eux hérissée d’aspérités ;le reste du monde glissait comme sur des rails, eux déraillaient àchaque instant. Chez les autres régnait une pusillanimité de bonaloi ; chez eux rien de pareil. Elisabeth Prokofievna était,il est vrai, sujette à des appréhensions démesurées mais quin’avaient rien de commun avec cette timidité mondaine et bienséantedont ils s’affligeaient d’être exempts. Peut-être du resteétait-elle la seule à s’en faire du mauvais sang. Les demoiselles,bien qu’encore jeunes, étaient déjà douées d’un esprit frondeur ettrès perspicace ; quant au général, il pénétrait le fond deschoses (non sans une certaine lenteur), mais, dans les casembarrassants, il se bornait à faire :« hum ! » et finissait par s’en remettre entièrementà Elisabeth Prokofievna, si bien que toute la responsabilitéretombait sur celle-ci.
On ne pouvait néanmoins pas dire que cettefamille se distinguât à un degré quelconque par une initiativepropre, ni qu’elle se laissât égarer par un penchant conscient àl’originalité, ce qui eût été la dernière des inconvenances.Oh ! non. Il n’y avait en vérité rien de semblable, rien quiimpliquât de sa part une préméditation ; et cependant, au boutdu compte, cette famille, toute respectable qu’elle fût, n’étaitpas exactement ce qu’elle aurait dû être pour répondre à ladéfinition courante de la famille respectable. Dans les dernierstemps, Elisabeth Prokofievna avait cru découvrir que c’était elleseule et son « malheureux » caractère qui étaient causede cette anomalie, et cette découverte n’avait fait qu’accroîtreses tourments. Elle se reprochait à tout moment sa « sotte etinconvenante extravagance » ; angoissée de défiance, elleperdait sans cesse la tête, ne trouvait pas d’issue aux moindrescomplications et mettait toujours les choses au pis.
Dès le début de notre récit nous avons dit queles Epantchine jouissaient d’une considération unanime eteffective. Le général Ivan Fiodorovitch lui-même, malgré sonorigine obscure, était reçu partout avec une indubitable déférence.Il méritait d’ailleurs cette déférence, d’abord parce qu’il n’étaitpas le « premier venu » et avait de la fortune, ensuiteparce qu’il était galant homme, sans avoir pour cela inventé lapoudre. Mais une certaine épaisseur d’esprit est, paraît-il, unequalité presque indispensable sinon à tout homme mêlé aux affaires,ou moins à tout profiteur sérieux. Enfin il avait de bonnesmanières ; il était modeste et savait se taire, sans toutefoisse laisser marcher sur le pied ; il ne tenait pas seulementson rang, mais se comportait encore en homme au cœur bien placé.Et, ce qui est plus, il était puissamment protégé.
Quant à Elisabeth Prokofievna, elle était,comme nous l’avons dit, d’une bonne famille. La naissance ne pèsepas lourd dans notre pays, si elle ne se double pas des relationsindispensables ; ces relations, elle avait fini par les avoiraussi. On la respectait et elle avait réussi à gagner l’affectionde gens à l’exemple desquels tout le monde devait nécessairement larévérer et la recevoir. Il est superflu d’ajouter que ses chagrinsde famille ne reposaient sur rien, ou se rapportaient à des causesinsignifiantes ridiculement exagérées. Il est vrai que, si vousavez une verrue sur le nez ou sur le front, vous vous imagineztoujours que tout le monde ne pense qu’à la regarder, à en rire età vous critiquer, quand bien même vous auriez découvert l’Amérique.Il n’est pas douteux, non plus, qu’en société Elisabeth Prokofievnapassait positivement pour une « originale » a, sansd’ailleurs que cela diminuât en rien le respect dont onl’entourait ; mais elle avait fini par douter de ce respect,et là était son malheur. Quand elle regardait ses filles, elle sereprésentait avec douleur que son caractère ridicule, inconvenantet insupportable nuisait en quelque sorte à leurétablissement ; et, en bonne logique, c’était à celles-ci et àIvan Fiodorovitch qu’elle s’en prenait, se querellant avec euxdurant des journées entières, sans cesser de les aimer jusqu’àl’abnégation et presque jusqu’à la passion.
Elle était surtout tourmentée à la pensée queses filles, elles aussi, devenaient des « originales »comme elle-même et qu’il n’existait ni ne devait exister dans lemonde de jeunes personnes dans leur genre. « Ce sont de vraiesnihilistes en herbe ! » se répétait-elle à tout bout dechamp. Depuis un an et surtout dans les tout derniers temps cettetriste pensée s’était enracinée de plus en plus profondément dansson esprit. « Et d’abord pourquoi ne se marient-ellespas ? », se demandait-elle. « C’est pour tourmenterleur mère ; voilà le but de leur existence ; d’ailleursrien d’étonnant à cela ; c’est la conséquence des idéesnouvelles et surtout de cette maudite question féminine !Aglaé n’a-t-elle pas imaginé, il y a six mois, de couper samagnifique chevelure ? (Mon Dieu ! mais je n’en avaismême pas une aussi belle dans mon jeune temps !) Elle avaitdéjà les ciseaux en main ; il a fallu que je la supplie àgenoux pour qu’elle renonce à sa lubie… Et encore ! admettonsque celle-là ait voulu se tondre par malice, rien que pour faireenrager sa mère, car, c’est une fille méchante, volontaire, gâtée,mais surtout méchante, oui, méchante ! Mais est-ce que magrosse Alexandra n’a pas été sur le point de l’imiter et de secouper les cheveux ? Chez elle, ce n’était pas de la malice nidu caprice, mais de la simplicité ; Aglaé avait fait accroireà cette sotte qu’en se rasant la tête elle dormirait mieux etn’aurait plus de migraines ! Et Dieu sait combien de partisconvenables se sont présentés à elles depuis cinq ans ! Il yen a eu qui étaient vraiment très bien, même magnifiques !Qu’attendent-elles donc, et pourquoi ne se marient-elles pas, si cen’est pour fâcher leur mère ? Elles n’ont pas, absolument pas,d’autre raison ! »
Mais voilà qu’enfin un beau jour avait luipour son cœur de mère ; une de ses filles, ne fût-cequ’Adélaïde, allait être casée. « Une de moins sur lesbras ! », disait-elle quand elle avait l’occasion des’exprimer à haute voix (mais dans son for intérieur elle trouvaitdes termes bien plus tendres). La chose s’était si bien arrangée,et si convenablement ! Même dans le monde, on en avait parléavec considération. Le prétendant était un homme connu, unprince ; il avait de la fortune, un bon caractère et, parsurcroît, il avait gagné sa sympathie ; que pouvait-on désirerde mieux ? Au reste, l’avenir d’Adélaïde lui avait toujoursinspiré moins d’appréhension que celui de ses autres filles, bienque les goûts artistiques de la puînée eussent parfois jeté untrouble profond dans son cœur torturé par un doute perpétuel.« En revanche elle a l’humeur gaie, et avec cela beaucoup debon sens ; donc elle réussira ! » concluait-elle parmanière de consolation.
C’était surtout pour Aglaé qu’elle craignait.Pour Alexandra, l’aînée, elle ne savait pas au juste elle-même sielle devait ou non s’inquiéter. Tantôt il lui semblait que« cette fille n’avait plus d’avenir » ; elle avaitvingt-cinq ans, elle resterait vieille fille. « Et belle commeelle l’est ! » Elle allait jusqu’à pleurer pendant desnuits entières en pensant à Alexandra, tandis que celle-ci passaitces mêmes nuits à dormir du sommeil le plus paisible. « Maisqu’est-elle donc après tout ? Est-ce une nihiliste ou toutsimplement une sotte ? » Qu’elle ne fût pas sotte,Elisabeth Prokofievna le savait de reste, car elle prisait fort lesraisonnements d’Alexandra et la consultait volontiers. Mais, à n’enpas douter, c’était une poule mouillée : « Elle est sicalme qu’il n’y a pas moyen de la dégeler ! Il est vrai qu’ily a aussi des poules mouillées qui manquent de calme. Ah !elles me font perdre la tête ! » Elle éprouvait pourAlexandra un sentiment de tendre et d’indéfinissable compassion,plus vif même que celui que lui inspirait Aglaé, qui pourtant étaitson idole. Mais ses humeurs atrabilaires (qui étaient la principalemanifestation de sa sollicitude maternelle et de son affection),ainsi que ses apostrophes mortifiantes, comme celle de « poulemouillée », n’avaient d’autre effet que de faire sourireAlexandra.
Parfois les choses les plus futilesl’exaspéraient et la mettaient hors d’elle. Par exemple, AlexandraIvanovna aimait à dormir longtemps et faisait habituellementbeaucoup de rêves ; mais ces rêves se distinguaient toujourspar une rare insignifiance ; ils étaient aussi innocents queceux d’un enfant de sept ans ; or, cette innocence mêmeirritait, on ne sait trop pourquoi, sa maman. Un jour elle vit ensonge neuf poules ; il en résulta une véritable brouille entreelle et sa mère ; pour quelle raison ? on serait en peinede le dire. Une fois, une seule fois, il lui était arrivé de faireun rêve tant soit peu original ; elle avait vu un moine seuldans une sorte de chambre obscure, où elle avait eu peur depénétrer ; ses deux sœurs en rirent aux éclats ets’empressèrent d’aller triomphalement raconter ce rêve à ElisabethProkofievna. La maman se fâcha de nouveau et les traita toutes lestrois de « pécores ». – « Hum ! pensa-t-elle,elle est apathique comme une bête ; c’est tout à fait une« poule mouillée » ; pas moyen de la dégourdir. Etpuis elle est triste ; son regard se voile parfois demélancolie. D’où provient son chagrin ? » Quelquefoiselle posait cette question à Ivan Fiodorovitch ; elle lefaisait, selon son habitude, avec un air hagard et sur un tonmenaçant qui exigeait une réponse immédiate. Le général grommelaithum ! hum ! fronçait les sourcils, haussait les épauleset finissait par déclarer en écartant les bras :
– Il lui faut un mari !
– Dieu veuille du moins qu’il ne soit pascomme vous, Ivan Fiodorovitch ! répliquait ElisabethProkofievna en éclatant comme une bombe. – Je souhaite qu’il nevous ressemble ni dans ses raisonnements ni dans ses jugements,Ivan Fiodorovitch ! bref, que ce ne soit pas un rustre commevous, Ivan Fiodorovitch !…
Le général prenait aussitôt la tangente etElisabeth Prokofievna se calmait après son éclat. Bienentendu, le soir même, elle ne manquait pas de se montrer d’uneprévenance inaccoutumée ; elle témoignait de la douceur, del’affabilité et de la déférence à Ivan Fiodorovitch, à son« rustre » d’Ivan Fiodorovitch, à son bon, son cher, sonadorable Ivan Fiodorovitch. Car elle l’avait aimé toute sa vie, etaimé d’amour, ce que savait fort bien ce même Ivan Fiodorovitch quimanifestait en retour à son Elisabeth Prokofievna une considérationsans bornes.
Mais le principal, le perpétuel tourment decelle-ci était Aglaé.
« Elle est tout à fait comme moi ;c’est mon portrait sous tous les rapports, se disait-elle ; unméchant petit démon autoritaire ! Nihiliste, extravagante,écervelée et méchante, méchante, méchante ! Oh ! monDieu ! comme elle sera malheureuse ! »
Cependant, le soleil s’était levé et avait,comme nous l’avons dit, tout adouci et éclairé, du moins pour unmoment. Il y eut dans la vie d’Elisabeth Prokofievna presque unmois entier pendant lequel elle se remit de toutes ses angoisses. Àpropos du prochain mariage d’Adélaïde on commença à parler aussid’Aglaé dans le monde. Celle-ci se tenait partout sigentiment ! Elle avait autant de tact que d’esprit ; sonpetit air conquérant rehaussé d’un brin de fierté lui seyait sibien ! Depuis un grand mois elle s’était montrée si caressanteet si prévenante pour sa nièce ! (« Vraiment il fautencore bien examiner cet Eugène Pavlovitch ; il faut lecomprendre ; d’autant qu’Aglaé ne semble pas lui marquer plusde bienveillance qu’aux autres ! ») Mais elle est devenuesoudain une si charmante et si belle jeune fille ! Dieu !qu’elle est belle ! Elle embellit chaque jour davantage !Et voilà…
Et voilà qu’il a suffi que ce méchant petitprince, ce piètre idiot se montre pour que tout soit de nouveaubouleversé et mis sens dessus dessous dans la maison !
Que s’était-il donc passé ?
Pour toute autre personne qu’ElisabethProkofievna, rien assurément. Mais celle-ci se singularisaitprécisément en ceci : la combinaison et l’enchaînement desévénements les plus ordinaires causaient à son esprit toujoursinquiet des frayeurs d’autant plus pénibles qu’elles étaient plusimaginaires et plus inexplicables. Elle en tombait parfois malade.On peut se figurer ce qu’elle dut éprouver lorsqu’au milieu d’untas de ridicules et chimériques alarmes surgit un incident quiparaissait revêtir une réelle gravité et justifiait positivement letrouble, le doute et la défiance.
Mais comment a-t-on osé m’écrire cette mauditelettre anonyme qui prétend que cette créature est enrelations avec Aglaé ? pensa Elisabeth Prokofievna tout lelong du chemin, tandis qu’elle emmenait le prince, puis chez elle,quand elle l’eut fait asseoir à la table ronde autour de laquelleétait réunie toute la famille. – Comment a-t-on pu même avoir cetteidée-là ? Je mourrais de honte si j’en croyais un seul mot, ousi je montrais cette lettre à Aglaé ! Se moquer ainsi de nous,les Epantchine ! Et tout cela à cause d’IvanFiodorovitch ; tout cela à cause de vous, IvanFiodorovitch ! Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas alléshabiter notre villa d’Iélaguine[2] ?J’avais bien dit qu’il fallait aller à Iélaguine ! Peut-êtreest-ce Barbe qui a écrit cette lettre ; oui, je le sais, oubien peut-être… Tout cela, c’est la faute d’IvanFiodorovitch ! Cette créature a imaginé de lui jouer un pareiltour en souvenir de relations anciennes, afin de le mettre dans uneposture ridicule ; cela rappelle le temps où il lui portaitdes perles tandis qu’elle se gaussait de lui et le menait par lebout du nez comme un imbécile… Mais à la fin du compte, nous voilàcompromises nous aussi ; oui, Ivan Fiodorovitch, elles sontcompromises, vos filles, les demoiselles du meilleur monde, desjeunes filles à marier ; elles étaient présentes, elles sontrestées là, elles ont tout entendu, elles ont même été mêlées àl’histoire de ces garnements ; soyez content ! là aussielles étaient présentes et elles ont entendu. Je ne pardonneraijamais à ce misérable petit prince ; jamais je ne luipardonnerai ! Et pourquoi Aglaé est-elle depuis trois jours sinerveuse ? Pourquoi est-elle à demi brouillée avec ses sœurs,même avec Alexandra, à qui elle baisait toujours les mains comme àune mère, tant elle la révérait ? Pourquoi pose-t-elle depuistrois jours des énigmes à tout le monde ? Que vient faire iciGabriel Ivolguine ? Pourquoi, hier et aujourd’hui, s’est-ellemise à faire son éloge et à éclater en sanglots ? Pourquoi lebillet anonyme parle-t-il de ce maudit « chevalierpauvre », alors qu’elle n’a pas même montré à ses sœurs lalettre du prince ? Et pourquoi… me suis-je précipitée chez luicomme une folle et l’ai-je traîné moi-même ici ? Mon Dieu,j’ai perdu la tête ; qu’est-ce que je viens de faire ?Comment ai-je pu parler avec un jeune homme des secrets de mafille, surtout… lorsque ces secrets le concernaient oupresque ? Mon Dieu, c’est heureux qu’il soit idiot et… et… amide la maison. Mais se peut-il qu’Aglaé se soit entichée d’un pareilavorton ? Seigneur, qu’est-ce que je dis là ? Fi !Nous sommes des originaux… on devrait nous mettre sous verre etnous montrer tous, à commencer par moi, pour dix kopeks d’entrée.Je ne vous pardonnerai pas cela, Ivan Fiodorovitch, jamais je nevous le pardonnerai ! Et pourquoi ne le malmène-t-ellepas ? Elle avait promis de le malmener, et elle n’en faitrien ! Tenez, elle le dévore des yeux, elle reste muette et nese décide pas à s’éloigner. Et pourtant c’est elle-même qui lui adéfendu de revenir… Quant à lui, il est tout pâle. Et ce mauditbavard d’Eugène Pavlovitch qui accapare toute laconversation ! Devant son flux de paroles personne ne peutplacer un mot. Je tirerais tout au clair si je pouvais seulementamener l’entretien… »
Assis à la table ronde, le prince avait eneffet l’air assez pâle. Il paraissait dominé par un sentimentd’extrême frayeur, auquel se mêlait, par instant, une sorted’extase, incompréhensible pour lui-même, qui envahissait son âme.Combien il redoutait de glisser un regard oblique vers ce coin, oùune paire d’yeux noirs bien connus le fixait ! Pourtant il sepâmait de bonheur à la pensée de se retrouver dans cette famille etd’entendre une voix familière, et cela après ce qu’elle lui avaitécrit. « Mon Dieu, que va-t-elle dire maintenant ? »Il n’avait pas encore desserré les dents et prêtait grandeattention aux propos d’Eugène Pavlovitch qui « parlaitd’abondance », se sentant ce soir-là en proie à un accèsexceptionnel de contentement et d’effusion. Il l’écouta longtempssans comprendre, autant dire, un mot à ce qu’il disait. La familleétait au complet, à l’exception d’Ivan Fiodorovitch qui n’était pasencore revenu de Pétersbourg. Le prince Stch… était au nombre desassistants qui avaient apparemment l’intention d’aller un peu plustard, avant le thé, écouter de la musique[3]. Laconversation roulait sur un sujet qui semblait avoir été mis sur letapis avant l’arrivée du prince. Bientôt Kolia surgit, on ne saitd’où, sur la terrasse. « Tiens ! on continue à lerecevoir comme par le passé ! » pensa le prince.
La résidence des Epantchine était unemagnifique villa, construite dans le style des chalets suisses.Elle était aménagée avec goût et entourée de fleurs et de verdurequi composaient des parterres de modeste dimension, maisravissants. Toute la société était réunie sur la terrasse, commechez le prince, mais ici la terrasse était un peu plus étendue etplus agréablement disposée.
Le sujet de la conversation n’avait pas l’aird’être du goût de tout le monde. L’entretien avait débuté, selontoute conjecture, par une discussion assez âpre, et il auraitcertainement dérivé sur un autre objet si Eugène Pavlovitch n’avaitpas affecté de s’entêter sur la même question sans faire cas del’impression produite. L’apparition du prince semblait l’avoirexcité davantage. Elisabeth Prokofievna s’était renfrognée bienqu’elle ne comprît pas tout ce qui se disait. Aglaé ne s’en allaitpas, assise à l’écart, presque dans un coin, elle écoutait etgardait un silence obstiné.
– Permettez, répliquait avec feu EugènePavlovitch, – je n’ai rien contre le libéralisme ! Lelibéralisme n’est pas un mal ; il fait partie intégrante d’unensemble qui, sans lui, se décomposerait et dépérirait. Il a lesmêmes droits à l’existence que le conservatisme le plus pur. Maisje critique le libéralisme russe et je vous répète que, si je lecombats, c’est parce que le libéral russe est un libéral qui n’arien de russe.Montrez-moi un libéral qui soit russe et jel’embrasserai aussitôt devant vous.
– À supposer qu’il veuille bien vousembrasser, dit Alexandra Ivanovna qui était particulièrementnerveuse et dont les joues étaient plus colorées qu’àl’ordinaire.
« En voilà une – pensa ElisabethProkofievna – que rien n’émeut et qui ne pense qu’à dormir et àmanger ; mais, une fois l’an, elle a de ces réparties qui vousdéconcertent. »
Le prince observa incidemment qu’AlexandraIvanovna paraissait fort mécontente de voir Eugène Pavlovitchtraiter un sujet sérieux sur un ton aussi badin, et affecter enmême temps l’emportement et la plaisanterie.
– Je soutenais il y a un moment, avantvotre arrivée, prince, – continua Eugène Pavlovitch, – que l’on n’aconnu jusqu’ici en Russie que deux sortes de libéraux issus, lesuns de la classe (abolie) des « pomiestchik »[4], les autres de celle des séminaristes.Or, comme ces deux classes ont fini par se transformer en castescomplètement isolées de la nation et que leur isolement s’accentued’une génération à l’autre, il s’ensuit que tout ce que leslibéraux ont fait ou font ne présente aucun caractère national…
– Comment cela ? Alors ce qu’ils ontfait n’a rien de russe ? répliqua le prince Stch…
– Rien de national, en tout cas. Même sileur œuvre est russe, elle n’est pas nationale. Nos libéraux,d’ailleurs, n’ont rien de russe, absolument rien… Vous pouvez êtreassuré que la nation ne reconnaîtra ni maintenant ni plus tard cequi aura été fait par les « pomiestchik » et lesséminaristes…
– C’est du propre ! Commentpouvez-vous soutenir un pareil paradoxe, si toutefois vous parlezsérieusement ? Je ne puis laisser passer de semblables sortiessur les pomiestchik russes. Vous êtes vous-même un pomiestchikrusse, riposta le prince Stch, en s’échauffant.
– Mais je ne parle pas du pomiestchikrusse dans le sens où vous paraissez l’entendre. C’est une classehonorable, ne serait-ce que pour la raison que j’en fais partie.Surtout maintenant qu’elle a cessé d’exister…
– Est-il bien vrai que, même enlittérature, nous n’ayons rien eu de national ? interrompitAlexandra Ivanovna.
– Je ne suis pas très ferré sur lalittérature, mais, à mon sens, la littérature russe elle-même n’arien de russe, exception faite, peut-être, de Lomonossov, dePouchkine et de Gogol.
– Hé mais ! c’est déjà quelquechose ; et puis, si l’un de ces auteurs était un enfant dupeuple, les deux autres étaient des pomiestchik, dit Adélaïde enriant.
– C’est exact, toutefois ne vous dépêchezpas de triompher. Jusqu’à présent ces trois auteurs sont les seulsqui aient réussi à dire quelque chose qui ne soit pas emprunté,mais tiré de leur propre fonds. Qu’un Russe quelconquedise, écrive ou fasse quelque chose de véritablement personnel,quelque chose qui soit bien de lui et ne constitue ni une imitationni un emprunt, il devient nécessairement national, lors même qu’ilbaragouinerait. Je pose ceci en axiome. Toutefois, ce n’est pas delittérature que nous avons commencé à parler, mais dessocialistes ; c’est à propos de ceux-ci que la discussions’est engagée. Or, j’affirmais que nous n’avons pas eu et n’avonspas un seul socialiste russe. Pourquoi ? Parce que tous nossocialistes sont sortis, eux aussi, de la classe des pomiestchik oude celle des séminaristes. Tous nos socialistes déclarés, ceux quis’affichent comme tels, soit dans le pays, soit à l’étranger, nesont que des libéraux sortis du rang des pomiestchik au temps duservage. Pourquoi riez-vous ? Montrez-moi leurs livres,montrez-moi leurs doctrines, leurs mémoires ; sans être uncritique professionnel, je m’engage à vous écrire la plus probantedes thèses littéraires pour vous démontrer clair comme le jour quechaque page de leurs livres, de leurs brochures et de leursmémoires est avant tout l’œuvre d’un ci-devant pomiestchik russe.Leur fiel, leur indignation, leur humour sentent le pomiestchik (etmême d’un type aussi suranné que celui de Famoussov[5]) ; leurs enthousiasmes, leurslarmes, de vraies larmes, sont peut-être sincères, mais ce sont desenthousiasmes et des larmes de pomiestchik ! De pomiestchik oude séminariste… Vous riez encore ? Vous aussi, prince, vousriez ? Vous n’êtes donc pas de mon avis ?
Il est de fait que le rire était général. Leprince lui-même souriait.
– Je ne saurais encore vous direcatégoriquement si je suis oui ou non de votre avis, articula leprince qui, cessant soudain de sourire, avait sursauté comme unécolier pris en faute, – mais je vous assure que je prends unplaisir extrême à vous écouter…
On aurait dit qu’il étouffait en prononçantces mots ; une sueur froide perlait sur son front. C’étaientles premières paroles qu’il proférait depuis qu’il était là. Il futtenté de jeter un coup d’œil autour de lui, mais n’osa point.Eugène Pavlovitch surprit son geste et sourit.
– Je vous citerai un fait, messieurs,poursuivit-il sur le même ton d’emportement et de chaleur affectés,où perçait l’envie de rire même de sa propre faconde, – un fait queje crois avoir eu le mérite de découvrir et d’observer ; dumoins n’en a-t-on parlé ni écrit nulle part jusqu’ici. Ce faitdéfinit toute l’essence du libéralisme russe tel que je le montre.Et d’abord, qu’est le libéralisme en général, sinon la tendance àdénigrer (à tort ou à raison, c’est une autre affaire) l’ordre deschoses existant ? C’est bien cela ? Maintenant, le faitque j’ai observé est le suivant : le libéralisme russe nes’attaque pas à un ordre de chose établi ; ce qu’il vise,c’est l’essence de la vie nationale ; c’est cette vieelle-même et non les institutions, c’est la Russie et nonl’organisation russe. Le libéral dont je vous parle va jusqu’àrenier la Russie elle-même ; autrement dit il hait et frappesa propre mère. Tout incident malheureux, tout échec pour la Russiele porte à rire et lui inspire de la joie, ou peu s’en faut.Coutumes populaires, histoire de Russie, tout cela lui est odieux.Sa seule excuse, s’il en a une, c’est qu’il ne se rend pas comptede ce qu’il fait et qu’il prend sa russophobie pour le libéralismele plus fécond. (Combien de libéraux ne rencontre-t-on pas cheznous qui se font applaudir par les autres et qui sont peut-être, aufond et à leur insu, les plus ineptes, les plus obtus, et les pluspernicieux des conservateurs ! La haine de la Russie étaitconsidérée naguère comme le véritable amour de la patrie parcertains libéraux qui se targuaient de voir plus clairement que lesautres en quoi doit consister cet amour. Mais avec le temps on estdevenu plus explicite ; désormais l’expression mêmed’« amour de la patrie est regardée comme inconvenante, ensorte que la notion qui y correspond a été proscrite comme nuisibleet vide de sens. Je donne ce fait pour certain. Il fallait bien sedécider à dire la vérité en toute simplicité et sincérité ;nous sommes ici en présence d’un phénomène auquel on ne trouve deprécédent en aucun temps et en aucun lieu. Aucun siècle, aucunpeuple n’en a jamais offert d’exemple. Ce qui signifie qu’il estaccidentel et peut, par conséquent, n’être qu’éphémère ; jen’en disconviens pas. Mais, de libéral qui haïsse sa propre patrie,on n’en peut trouver nulle part ailleurs. Comment expliquer que lecas se soit présenté dans notre pays si ce n’est par la raison quej’ai énoncée tout à l’heure, à savoir que le libéral russe estjusqu’ici un libéral qui n’a rien de russe ? Je n’aperçois pasde meilleure explication.
– Je prends tout ce que tu viens de direpour une plaisanterie, Eugène Pavlovitch, répliqua gravement leprince Stch…
– Je n’ai pas vu tous les libéraux et jene m’érige pas en juge, dit Alexandra Ivanovna, mais j’ai étéindigné en écoutant votre exposé : partant d’un casparticulier, vous avez généralisé et vous êtes ainsi tombé dans lacalomnie.
– Un cas particulier ? Ah !voilà bien le mot que j’attendais ! S’agit-il ou non d’un casparticulier ? riposta Eugène Pavlovitch.
– Prince, qu’en pensez-vous ?S’agit-il ou non d’un cas particulier ?
– Je dois avouer, moi aussi, que j’ai peud’expérience et que je n’ai guère fréquenté… les libéraux, dit leprince. Mais il me semble que vous avez peut-être raison et que celibéralisme russe dont vous avez parlé est, de fait, enclin à haïrla Russie pour elle-même et non pas seulement pour le régime qui yest en vigueur. Certes, cela n’est vrai qu’en partie… on ne sauraiten bonne justice étendre ce reproche à tous les libéraux…
Il resta court. En dépit de toute son émotion,il avait suivi la conversation avec un extrême intérêt. Un de sestraits caractéristiques était l’air de profonde naïveté avec lequelil écoutait les sujets qui sollicitaient son attention. Cettenaïveté se retrouvait dans les réponses qu’il faisait à ceux qui lequestionnaient sur ces mêmes sujets. Elle s’exprimait sur sonvisage et même dans ses attitudes ; elle y révélait une foi àl’abri des atteintes de la raillerie et de l’humour. EugènePavlovitch avait pris depuis longtemps l’habitude de ne s’adresserà lui qu’avec un petit sourire de circonstance.
Mais cette fois, en entendant sa réponse, ille regarda, comme pris au dépourvu, avec beaucoup de gravité.
– Ah çà ! vous me surprenez,proféra-t-il. Voyons, prince, m’avez-vous répondusérieusement ?
– Votre question n’était-elle passérieuse ? repartit le prince avec étonnement.
Un rire général accueillit ces paroles.
– Ayez donc confiance en EugènePavlovitch, dit Adélaïde ; il a la manie de lamystification ! Si vous saviez quelles questions il estparfois capable de débattre sérieusement !
– M’est avis que cette conversation estpénible et qu’il aurait mieux valu ne pas l’engager, observaAlexandra d’un ton cassant. – On avait projeté une promenade…
– Allons, la soirée est superbe !s’écria Eugène Pavlovitch. Mais je tiens à vous prouver que, cettefois-ci, j’ai parlé très sérieusement. Je veux surtout le démontrerau prince (vous m’avez vivement intéressé, prince, et je vous jureque je suis moins frivole que j’en ai l’air, bien qu’à vrai dire,la frivolité soit mon défaut). Aussi poserai-je au prince, avec lapermission de l’assistance, une dernière question pour satisfairema curiosité personnelle, après quoi nous en resterons là. Cettequestion m’est, comme par un fait exprès, venue à l’esprit il y adeux heures (vous voyez, prince, qu’il m’arrive aussi de penser àdes choses sérieuses). Je lui ai trouvé une solution, mais nousallons voir ce qu’en dira le prince. On parlait, il y a un moment,de « cas particulier ». Cette locution joue un grand rôledans notre société, qui aime à l’employer. Dernièrement, unattentat épouvantable a défrayé la presse et l’opinion : ils’agissait de six personnes assassinées par un jeune homme. On abeaucoup parlé alors de l’étrange plaidoirie de l’avocat qui adéclaré que, le meurtrier se trouvant dans la misère, l’idée detuer ces six personnes avait dû lui venir naturellement àl’esprit. Ce ne sont pas les termes dont il s’est servi, mais lesens est, je crois, à peu près celui-là. Je pense que le défenseur,en émettant une idée aussi singulière, croyait sincèrements’inspirer des plus hautes conceptions de notre siècle en fait delibéralisme, d’humanitarisme et de progrès. Eh bien, qu’enpensez-vous ? Faut-il voir un cas particulier ou un phénomènegénéral dans une pareille dépravation de l’intelligence et de laconscience, dans une perversion aussi caractérisée dujugement ?
Tout le monde s’esclaffa.
– C’est un cas particulier, cela va desoi, firent Alexandra et Adélaïde en riant.
– Permets-moi de te rappeler, EugènePavlovitch, dit le prince Stch…, que ton badinage commence à perdrede son sel.
– Qu’en pensez-vous, prince ?poursuivit Eugène Pavlovitch qui n’avait pas écouté cette réflexionet sentait peser sur lui le regard grave et scrutateur du princeLéon Nicolaïévitch. Que vous en semble ? Un cas particulier ouun phénomène général ? J’avoue avoir imaginé cette question àvotre intention.
– Non, ce n’est pas un cas particulier,dit le prince doucement mais avec fermeté.
– Allons, Léon Nicolaïévitch, s’exclamale prince Stch… avec un certain dépit, ne voyez-vous pas qu’il voustend un piège ? Il est évident qu’il se moque et vous prendcomme tête de Turc.
– Je pensais qu’il parlait sérieusement,dit le prince en rougissant ; et il baissa les yeux.
– Mon cher prince, reprit le princeStch…, rappelez-vous donc l’entretien que nous avons eu il y atrois mois. Nous constations justement que, bien que de créationrécente, nos jeunes tribunaux avaient déjà révélé des avocatsremarquables et pleins de talent. Et combien de verdicts dignesd’éloges ont été rendus par nos jurys d’assises. J’étais alors siheureux de vous voir vous réjouir de ce progrès… Nous convenionsque nous avions lieu d’être fiers… Cette plaidoirie maladroite, etcet étrange argument ne sont certainement qu’un accident, un cassur mille.
Le prince Léon Nicolaïévitch réfléchit uninstant, puis répondit de l’accent le plus convaincu, quoique sansélever le ton et avec une nuance de timidité dans lavoix :
– J’ai seulement voulu dire que cettedépravation des idées et de l’intelligence (pour me servir del’expression d’Eugène Pavlovitch) se rencontre très fréquemment etconstitue, hélas ! beaucoup plus un phénomène général qu’uncas particulier. Si elle n’était pas si commune, on ne verraitpeut-être pas de crimes inimaginables comme ces…
– Des crimes inimaginables ? Mais jevous assure que les crimes d’autrefois étaient tout aussimonstrueux et peut-être encore plus atroces. Il y en a toujours eu,non seulement dans notre pays, mais partout, et je crois qu’il s’encommettra pendant bien longtemps encore. La différence réside enceci qu’autrefois il n’y avait pas chez nous une si grandepublicité ; à présent la presse et l’opinion s’enemparent ; de là l’impression que nous sommes en présence d’unphénomène nouveau. C’est votre erreur, votre très naïve erreur,prince ; vous pouvez m’en croire, conclut le prince Stch…,avec un sourire moqueur.
– Je sais parfaitement, dit le prince,que les crimes étaient autrefois tout aussi nombreux et tout aussieffroyables. J’ai visité des prisons, il n’y a pas longtemps, etj’ai eu l’occasion de faire la connaissance de quelques condamnéset inculpés. Il y a même des criminels plus monstrueux que ceuxdont nous avons parlé. Il y en a qui, ayant tué une dizaine depersonnes, ne ressentent pas l’ombre d’un remords. Mais voici ceque j’ai observé : le scélérat le plus endurci et le plusdénué de remords se sent cependant criminel, c’est-à-direque, dans sa conscience, il se rend compte qu’il a mal agi, bienqu’il n’éprouve aucun repentir. Et c’était le cas de tous cesprisonniers. Mais les criminels dont parle Eugène Pavlovitch neveulent même plus se considérer comme tels ; dans leur forintérieur, ils estiment qu’ils ont eu le droit pour eux et qu’ilsont bien agi ou peu s’en faut. Il y a là, à mon sens, une terribledifférence. Et remarquez que ce sont tous des jeunes gens,c’est-à-dire que leur âge est celui où l’homme est le plus désarmécontre l’influence des idées démoralisantes.
Le prince Stch… avait cessé de rire etécoutait le prince d’un air perplexe. Alexandra Ivanovna, qui avaitdepuis longtemps une remarque à placer, garda le silence comme siune considération particulière l’eût retenue. Quant à EugènePavlovitch, il regardait le prince avec une surprise manifeste et,cette fois, sans la moindre ironie.
– Mais qu’avez-vous, mon cher monsieur, àle fixer avec cet air ébahi ? intervint soudain ElisabethProkofievna. – Vous le croyiez donc plus bête que vous et incapablede raisonner à votre manière ?
– Non, madame, je ne croyais pas cela,fit Eugène Pavlovitch ; mais une chose m’étonne, prince(excusez ma question) ? si vous saisissez et pénétrez ainsi lesens de ce problème, comment avez-vous pu (encore une fois,excusez-moi), dans cette étrange affaire, il y a quelques jours…l’affaire Bourdovski, si je ne me trompe… comment, dis-je,avez-vous pu remarquer la même dépravation des idées et du sensmoral ? Le cas était cependant identique. J’ai cru observer àce moment-là que vous ne vous en aperceviez pas du tout.
– Eh ! sachez, mon cher monsieur,dit en s’échauffant Elisabeth Prokofievna, que, si nous tous quisommes ici l’avons remarqué et avons tiré de notre sagacité unsentiment de supériorité sur le prince, c’est cependant lui qui areçu aujourd’hui une lettre de l’un des compagnons de Bourdovski,le plus marquant, celui qui avait la figure bourgeonnée ; tute rappelles, Alexandra ? Dans cette lettre, il lui demandepardon – à sa manière naturellement – et déclare avoir rompu avecle camarade qui lui avait monté la tête ce jour-là ; tu tesouviens, Alexandra ? Et il ajoute que c’est maintenant auprince qu’il accorde le plus de confiance. Aucun de nous n’a encorereçu une lettre pareille, bien que nous soyons habitués à traiterde haut son destinataire.
– Et Hippolyte aussi a déménagé pourvenir s’installer chez nous ! s’écria Kolia.
– Comment ! Il est déjà ici ?demanda le prince, non sans une certaine inquiétude.
– Il est arrivé aussitôt après votredépart avec Elisabeth Prokofievna. C’est moi qui l’ai amené envoiture.
Oubliant tout à fait qu’elle venait de fairel’éloge du prince, Elisabeth Prokofievna partit comme une soupe aulait.
– Je parie qu’il est monté hier dans legrenier de ce mauvais garnement pour lui demander pardon à genouxet venir s’installer ici ! As-tu été le voir hier ? Tul’as toi-même avoué ce tantôt. Y es-tu allé oui ou non ?T’es-tu mis à genoux, oui ou non ?
– Il ne s’est pas du tout mis à genoux,s’écria Kolia. C’est tout le contraire ! Hippolyte a pris hierla main du prince et l’a baisée à deux reprises. J’ai été témoin dela scène ; à cela s’est bornée leur explication ; leprince ayant simplement ajouté qu’il se porterait mieux dans lavilla, Hippolyte a répondu sur-le-champ qu’il s’y installerait dèsqu’il se sentirait moins mal.
– Vous avez tort, Kolia, balbutia leprince en se levant et en prenant son chapeau ; pourquoiracontez-vous cela ? Je…
– Où vas-tu ? demanda ElisabethProkofievna en l’arrêtant.
– Ne vous tourmentez pas, prince, repritKolia avec animation ; n’allez pas le voir et troubler sonrepos ; il s’est endormi à la suite des fatigues du voyage. Ilest enchanté. Franchement, prince, je crois qu’il vaut beaucoupmieux que vous ne vous retrouviez pas aujourd’hui ; remettezcela à demain pour ne pas le rendre encore confus. Il a dit cematin qu’il y a six bons mois qu’il ne s’était senti aussi disposet aussi fort. Il tousse même trois fois moins.
Le prince remarqua qu’Aglaé avait brusquementchangé de place pour se rapprocher de la table. Il n’osait pas laregarder, mais tout son être sentait qu’à cet instant les yeuxnoirs de la jeune fille étaient posés sur lui ; ces yeuxexprimaient sûrement l’indignation, peut-être la menace ; levisage d’Aglaé devait s’être empourpré.
– Il me semble, Nicolas Ardalionovitch,que vous avez eu tort de l’amener ici, si c’est ce jeune hommepoitrinaire qui s’est mis l’autre jour à fondre en larmes et qui ainvité les assistants à son enterrement, fit observer EugènePavlovitch. – Il a parlé avec tant d’éloquence du mur qui se dressedevant sa maison, qu’il regrettera ce mur, croyez-m’en !
– Rien de plus vrai : il techerchera noise, il en viendra aux mains avec toi et s’enira ; c’est comme si c’était fait.
Et Elisabeth Prokofievna, d’un geste plein dedignité, attira à elle sa corbeille à ouvrage, oubliant que tout lemonde était déjà levé pour partir en promenade.
– Je me rappelle l’emphase avec laquelleil a parlé de ce mur, reprit Eugène Pavlovitch ; il a prétenduque, sans ce mur, il ne pourrait pas mourir avec éloquence. Et iltient à mourir avec éloquence.
– Eh bien, après ? murmura leprince. Si vous ne voulez pas lui pardonner, il se passera de votrepardon et mourra quand même… C’est à cause des arbres qu’il estvenu s’installer ici.
– Oh ! pour ce qui est de moi, jelui pardonne tout ; vous pouvez le lui dire.
– Ce n’est pas ainsi qu’il fautcomprendre la chose, dit le prince doucement et comme àcontre-cœur, les yeux toujours fixés sur un point du plancher. – Ilfaut que vous-même consentiez à accepter son pardon.
– En quel honneur ? Quel tort luiai-je fait ?
– Si vous ne comprenez pas, je n’insistepas… Mais vous comprenez parfaitement. Son désir était alors… denous bénir tous et de recevoir aussi votre bénédiction. Voilàtout.
Le prince Stch… échangea un rapide coup d’œilavec quelques-unes des personnes présentes.
– Mon bon et cher prince, dit-il assezvivement mais en pesant ses mots, le paradis n’est guère facile àréaliser sur terre, et ce que vous cherchez, c’est en somme leparadis. La chose est difficile, prince, bien plus difficile que nese le figure, votre excellent cœur. Tenons-nous-en là,croyez-moi ; sans quoi nous retomberons tous dans la confusionet alors…
– Allons écouter la musique, fitElisabeth Prokofievna d’un ton impératif. Et, dans un mouvement decolère, elle se leva.
Tout le monde l’imita.
Le prince s’approcha soudain d’EugènePavlovitch et le saisit par la main.
– Eugène Pavlovitch, dit-il sur un tond’étrange exaltation, soyez convaincu que je vous considère malgrétout comme un noble cœur et comme le meilleur des hommes ; jevous en donne ma parole.
Eugène Pavlovitch fut si surpris qu’il fit unpas en arrière. Pendant un instant il réprima une violente envie derire ; mais, en examinant le prince de plus près, il constataqu’il ne paraissait pas dans son assiette ou du moins se trouvaitdans un état tout à fait inhabituel.
– Je gage, prince, s’écria-t-il, que cen’est pas là ce que vous aviez l’intention de me dire et que cen’est peut-être même pas à moi que ces paroles s’adressent !…Mais qu’avez-vous ? Ne seriez-vous pas souffrant ?
– C’est possible, très possible. Vousavez fait preuve de beaucoup de finesse en observant que ce n’estpeut-être pas à vous que je m’adresse.
Sur ce il eut un sourire singulier et mêmecomique. Puis il parut soudain s’échauffer :
– Ne me rappelez pas ma conduite d’il y atrois jours ! s’écria-t-il. Je n’ai pas cessé d’en avoir hontedepuis ce temps… Je sais que j’ai eu tort.
– Mais… qu’avez-vous donc fait de siaffreux ?
– Je vois que vous êtes peut-être plushonteux pour moi que tous les autres, Eugène Pavlovitch. Vousrougissez, c’est l’indice d’un excellent cœur. Je vais m’en allertout de suite, croyez-le bien.
– Mais qu’est-ce qui lui prend ? Neserait-ce pas ainsi que commencent ses accès ? demanda, d’unair effrayé, Elisabeth Prokofievna à Kolia.
– Ne faites pas attention, ElisabethProkofievna ; je n’ai pas d’accès et je ne vais pas tarder àpartir. Je sais que je… suis un disgracié de la nature. J’ai étémalade durant vingt-quatre ans, ou, plus exactement, jusqu’à l’âgede vingt-quatre ans. Considérez-moi comme encore malade à présent.Je m’en irai tout de suite, tout de suite, soyez-en sûrs. Je nerougis pas, car ce serait, n’est-ce pas ? une chose étrange derougir de mon infirmité. Mais je suis de trop dans la société. Cen’est pas par amour-propre que j’en fais la remarque… J’ai bienréfléchi pendant ces trois jours et j’ai conclu que mon devoirétait de vous prévenir sincèrement et loyalement à la premièreoccasion. Il y a certaines idées, certaines idées élevées dont jeme garderai de parler pour ne pas me mettre tous les rieurs àdos ; le prince Stch… a fait tout à l’heure une allusion àcela… Je n’ai pas un geste qui ne détonne, j’ignore le sentiment dela mesure. Mon langage ne correspond pas à mes pensées et, par là,il les ravale. Aussi n’ai-je pas le droit… En outre je suissoupçonneux. Je… je suis convaincu que nul ne peut m’offenser danscette maison et que j’y suis aimé plus que je ne le mérite. Mais jesais (et à n’en pouvoir douter) que vingt-quatre années de maladiene sont pas sans laisser des traces et qu’il est impossible quel’on ne se moque pas de moi… de temps en temps… n’est-il pasvrai ?
Il promena sur l’assistance un regardcirculaire comme s’il attendait une réponse et une décision. Toutle monde avait été, péniblement surpris par cette sortie inattendueet maladive, que rien ne motivait et qui donna naissance à unsingulier incident.
– Pourquoi dites-vous cela ici ?s’exclama brusquement. Aglaé. – Pourquoi leur dites-vouscela… à ces gens-là ?
Elle paraissait au paroxysme del’indignation ; ses yeux fulguraient. Le prince, qui étaitresté muet devant elle, fut envahi par une pâleur soudaine. Aglaééclata :
– Il n’y a pas ici une seule personne quisoit digne d’entendre ces paroles ! Tous, tant qu’ils sont, nevalent pas votre petit doigt, ni votre esprit, ni votre cœur. Vousêtes plus honnête qu’eux tous ; vous l’emportez sur eux tousen noblesse, en bonté, en intelligence. Il y a ici des gensindignes de ramasser le mouchoir qui vient de vous tomber desmains… Alors pourquoi vous humiliez-vous et vous mettez-vousau-dessous d’eux tous ? Pourquoi avez-vous tout bouleversé envous ? Pourquoi manquez-vous de fierté ?
– Mon Dieu ! qui aurait crucela ! fit Elisabeth Prokofievna en joignant les mains.
– Hourra pour le chevalier pauvre !s’écria Kolia enthousiasmé.
– Taisez-vous !… Comment ose-t-onm’offenser ici, dans votre maison ! dit brutalement à sa mèreAglaé en proie à un de ces éclats de surexcitation où l’on neconnaît ni bornes ni obstacles. – Pourquoi me persécutent-ils tous,du premier au dernier ? Pourquoi, prince, me harcèlent-ilsdepuis trois jours à cause de vous ? Pour rien au monde je nevous épouserai ! Sachez que je ne le ferai jamais ni à aucunprix ! Mettez-vous bien cela dans la tête ! Est-ce qu’onpeut épouser un être aussi ridicule que vous ? Regardez-vousdonc en ce moment dans une glace et voyez la tournure que vousavez !… Pourquoi me taquinent-ils en prétendant que je vaisvous épouser ? Vous devez le savoir ! Sans douteêtes-vous de connivence avec eux ?
– Personne ne l’a jamais taquinée !balbutia Adélaïde effrayé.
– Jamais personne n’en a eu l’idée.Jamais il n’en a été question ! s’exclama AlexandraIvanovna.
– Qui l’a taquinée ? Quand l’a-t-ontaquinée ? Qui a pu lui dire une chose semblable ?Délire-t-elle ou a-t-elle son bon sens ? demanda ElisabethProkofievna frémissante de colère et s’adressant à toutl’auditoire.
– Tous l’ont dit ; tous sansexception m’ont rebattu les oreilles avec cela pendant ces troisjours ! Eh bien, jamais, jamais je ne l’épouserai !proféra Aglaé sur un ton déchirant.
Là-dessus elle fondit en larmes, se cacha levisage dans son mouchoir et se laissa tomber sur une chaise.
– Mais il ne t’a même pas dem…
– Je ne vous ai pas demandée en mariage,Aglaé Ivanovna, dit le prince comme involontairement.
– Quoi ? Qu’est-ce à dire ?s’écria Elisabeth Prokofievna sur un ton où se mêlaient lasurprise, l’indignation et l’effroi.
Elle n’en pouvait croire ses oreilles. Leprince se mit à prononcer des paroles entrecoupées :
– J’ai voulu dire… j’ai voulu dire… J’aiseulement voulu expliquer à Aglaé Ivanovna… ou plutôt avoirl’honneur de lui expliquer que je n’ai nullement eu l’intention…d’avoir l’honneur de demander sa main… et même à l’avenir… Je n’aien cette affaire aucune faute à me reprocher, aucune, AglaéIvanovna, Dieu m’en est témoin ! Jamais je n’ai eu l’intentionde demander votre main ; l’idée même ne m’en est jamais venueet elle ne me viendra jamais, vous le verrez ; n’en doutezpas ! Quelque méchant homme a dû me calomnier auprès de vous.Mais vous pouvez être tranquille !
En parlant il s’était rapproché d’Aglaé. Elleécarta le mouchoir qui cachait son visage et jeta sur lui un rapidecoup d’œil. Elle vit sa mine effrayée, comprit le sens de sesparoles et partit à son nez d’un brusque éclat de rire. Ce rireétait si franc et si moqueur qu’il gagna Adélaïde ; aprèsavoir, elle aussi, regardé le prince, celle-ci prit sa sœur dansses bras et s’esclaffa avec la même irrésistible et enfantinegaîté. En les voyant, le prince se mit lui-même à sourire. Ilrépétait avec une expression de joie et de bonheur :
– Ah ! Dieu soit loué ! Dieusoit loué !
Alors, à son tour, Alexandra n’y tint plus etse prit à pouffer de rire, et de tout son cœur. L’hilarité destrois sœurs semblait ne pas devoir prendre fin.
– Voyons, elles sont folles !bougonna Elisabeth Prokofievna. Tantôt elles vous font peur,tantôt…
Mais le rire avait gagné le prince Stch…,Eugène Pavlovitch et même Kolia qui ne pouvait plus se contenir etregardait alternativement les uns et les autres. Le prince faisaitcomme eux.
– Allons nous promener !Allons ! s’écria Adélaïde. Que tout le monde vienne, et que leprince se joigne à nous ! Vous n’avez aucune raison de vousretirer, prince, gentil comme vous l’êtes. N’est-ce pas qu’il estgentil, Aglaé ? N’est-ce pas vrai, maman ? Au surplus ilfaut absolument que je l’embrasse pour… pour son explication detout à l’heure avec Aglaé. Il le faut. Maman, chère maman, vous mepermettez de l’embrasser ? Aglaé, permets-moi d’embrasserton prince ! s’écria la jeune espiègle.
Et, joignant le geste à la parole, elles’élança vers le prince et l’embrassa sur le front. Celui-ci luiprit les mains et les serra avec tant de vigueur qu’Adélaïdefaillit pousser un cri. Il la regarda avec une joie infinie et,portant brusquement la main de la jeune fille à ses lèvres, il lalui baisa trois fois.
– Allons, en route ! fit Aglaé.Prince, vous serez mon cavalier. Tu permets, maman ? N’est-ilpas un fiancé qui vient de me refuser ? N’est-ce pas, prince,que vous avez renoncé à moi pour toujours ? Mais ce n’est pasainsi qu’on donne le bras à une dame. Est-ce que vous ne savez pascomment on doit donner le bras ? C’est bien, maintenant ;allons et prenons les devants. Voulez-vous que nous marchions lespremiers et en tête à tête[6] ?
Elle parlait sans arrêt et riait encore paraccès.
– Loué soit Dieu ! Loué soitDieu ! répétait Elisabeth Prokofievna, sans savoir au juste dequoi elle se réjouissait.
« Voilà des gens bienétranges ! » pensa le prince Stch… pour la centième foispeut-être depuis qu’il les fréquentait, mais… ces gens étranges luiplaisaient. Peut-être n’éprouvait-il pas tout à fait le mêmesentiment à l’égard du prince ; lorsqu’on partit en promenade,il prit un air renfrogné et une mine soucieuse.
C’était Eugène Pavlovitch qui paraissait lemieux disposé ; tout le long de la route et jusqu’auvauxhall[7] il amusa Alexandra et Adélaïde ;celles-ci riaient avec tant de complaisance de son badinage qu’ilfinit par les soupçonner de ne peut-être même plus écouter ce qu’ildisait. Sans qu’il s’expliquât pourquoi, cette idée le fit partird’un soudain éclat de rire où il entrait autant de franchise que despontanéité (tel était son caractère !). Les deux sœurs,animées de la meilleure humeur, ne quittaient pas des yeux leurcadette, qui marchait en avant avec le prince. L’attitude d’Aglaéleur paraissait évidemment une énigme. Le prince Stch… s’appliquaitsans relâche à entretenir Elisabeth Prokofievna de chosesindifférentes. Peut-être voulait-il la distraire de ses pensées,mais il ne réussissait qu’à l’ennuyer terriblement. Elle semblaitn’être pas dans son assiette ; elle répondait de travers ou nerépondait pas du tout.
Aglaé Ivanovna n’avait cependant pas finid’intriguer son entourage ce soir-là. Sa dernière énigme futréservée au prince seul. Elle était à cent pas de la villalorsqu’elle chuchota rapidement à son cavalier qui demeuraitobstinément muet :
– Regardez à droite.
Le prince obéit.
– Regardez plus attentivement. Voyez-vousun banc, dans le parc, là-bas près de ces trois grands arbres… unbanc vert ?
Le prince répondit affirmativement.
– Est-ce que l’endroit vous plaît ?Je viens parfois de bonne heure, vers les sept heures, lorsque toutle monde dort encore, m’asseoir ici toute seule.
Le prince convint en balbutiant que l’endroitétait charmant.
– Et maintenant écartez-vous ; je neveux plus marcher bras-dessus bras-dessous avec vous. Ou plutôtdonnez-moi le bras, mais ne me dites plus un mot. Je veux rester entête à tête avec mes pensées…
La recommandation était en tout cassuperflue ; même sans qu’on le lui prescrivît, le princen’aurait sûrement pas proféré un mot au cours de la promenade. Soncœur battit très violemment quand il entendit la réflexion relativeau banc. Mais une minute après il se ravisa et chassa avec honte lasotte pensée qui lui était venue à l’esprit.
Comme on le sait, ou du moins comme tout lemonde l’affirme, le public qui fréquente le vauxhall de Pavlovskest « plus choisi » en semaine que les dimanches ou joursde fête, où y viennent de Pétersbourg « toutes sortes degens ». Pour n’être pas endimanché, le public des joursouvrables n’en est que vêtu avec plus de goût. Il est de bon tond’y venir écouter la musique. L’orchestre est peut-être le meilleurde tous ceux qui jouent chez nous dans les jardins publics, et sonrépertoire comprend les nouveautés. L’atmosphère de famille et mêmed’intimité qui règne dans ces réunions n’en exclut ni la correctionni la plus cérémonieuse étiquette. Le public étant presqueexclusivement composé de familles en villégiature à Pavlovsk, toutle monde vient là pour se retrouver. Beaucoup de gens prennent unvéritable plaisir à ce passe-temps qui est le seul motif de leurprésence, mais d’autres ne sont attirés que par la musique. Lesscandales y sont extrêmement rares, mais enfin il en éclateparfois, même en semaine ; c’est d’ailleurs une choseinévitable.
Ce jour-là la soirée était charmante et lepublic assez nombreux. Toutes les places voisines de l’orchestreétant occupées, notre société s’installa sur des chaises un peuéloignées, près de la sortie de gauche. La foule et la musiqueavaient un peu distrait Elisabeth Prokofievna et diverti sesfilles ; elles avaient échangé des coups d’œil avec certainesde leurs connaissances et envoyé, de la tête, de petits salutsaimables à d’autres. Elles avaient aussi eu le temps d’examiner lestoilettes et de relever quelques extravagances qu’ellescommentaient avec des sourires ironiques. Eugène Pavlovitchprodiguait, lui aussi, de nombreux saluts. On avait déjà remarquéqu’Aglaé et le prince étaient ensemble. Des jeunes gens deconnaissance s’approchèrent bientôt de la maman et de sesfilles ; deux ou trois restèrent à bavarder ; c’étaientdes amis d’Eugène Pavlovitch. L’un d’eux était un jeune officier,fort beau garçon, plein d’entrain et de verve ; il s’empressade lier conversation avec Aglaé et fit tous ses efforts pourcaptiver l’attention de la jeune fille, qui se montrait avec luitrès affable et encore plus enjouée. Eugène Pavlovitch demanda auprince la permission de lui présenter cet ami ; bien que leprince n’eût compris qu’à demi ce qu’on voulait de lui, laprésentation eut lieu : les deux hommes se saluèrent et seserrèrent la main. L’ami d’Eugène Pavlovitch posa une question àlaquelle le prince ne répondit pas ou répondit en marmonnant d’unefaçon si étrange que l’officier le fixa dans le blanc des yeux,puis regarda Eugène Pavlovitch ; ayant alors compris pourquoicelui-ci l’avait présenté, il eut un sourire presque imperceptibleet se tourna de nouveau vers Aglaé. Eugène Pavlovitch fut le seul àobserver que la jeune fille avait soudainement rougi à cetinstant.
Quant au prince, il ne remarquait même pas qued’autres causaient avec Aglaé et lui contaient fleurette. Bienmieux : il y avait des moments où il avait l’air d’oublierqu’il était assis à côté d’elle. Parfois l’envie le prenait de s’enaller n’importe où, de disparaître complètement ; ilsouhaitait une retraite sombre et solitaire où il resterait seulavec ses pensées et où personne ne saurait le retrouver. À tout lemoins il aurait voulu être chez lui, sur la terrasse, mais sanspersonne à ses côtés, ni Lébédev, ni les enfants ; il seserait jeté sur son divan, le visage enfoncé dans le coussin etserait resté ainsi un jour, une nuit, puis un autre jour. Àd’autres instants il rêvait aux montagnes, surtout à un certainsite alpestre qu’il aimait toujours à évoquer et qui était sapromenade de prédilection quand il vivait là-bas ; de cetendroit on découvrait le village au fond de la vallée, le filetneigeux à peine visible de la cascade, les nuages blancs et unvieux château abandonné. Combien il aurait voulu se trouvermaintenant là-bas et n’y avoir en tête qu’une pensée… une seulepensée pour toute sa vie, dût-elle durer mille ans ! Peuimportait en vérité qu’on l’oubliât tout à fait ici. C’était mêmenécessaire ; mieux aurait valu qu’on ne le connût jamais etque toutes les images qui avaient passé devant ses yeux ne fussentqu’un songe ! D’ailleurs, rêve ou réalité, n’était-ce pas toutun ? Puis il se mettait soudain à observer Aglaé et restaitcinq minutes sans détacher son regard du visage de la jeune fille,mais ce regard était tout à fait insolite : on eût dit qu’ilfixait un objet situé à deux verstes de là, ou bien un portrait etnon la personne elle-même.
– Pourquoi me dévisagez-vous ainsi,prince ? demandait-elle en s’arrêtant subitement de parler etde rire avec son entourage. – Vous me faites peur ; j’aitoujours l’impression que vous voulez étendre votre main pour metoucher le visage et le tâter. N’est-ce pas, Eugène Pavlovitch, quesa façon de regarder donne cette impression ?
Le prince écouta ces paroles et eut l’airsurpris de voir qu’elles s’adressaient à lui. Il parut en saisir lesens, bien que, peut-être, d’une manière imparfaite. Il ne réponditpoint, mais, ayant constaté qu’Aglaé riait et tous les autres avecelle, sa bouche s’élargit et il se mit à faire comme eux.L’hilarité redoubla alors autour de lui ; l’officier, dont lenaturel devait être fort gai, s’esclaffa. Aglaé murmura en apartédans un brusque mouvement de colère :
– Idiot !
– Mon Dieu ! Est-il possible qu’ellechoisisse un pareil… Ne perd-elle pas complètement la tête ?murmura rageusement Elisabeth Prokofievna.
– C’est une plaisanterie. C’est larépétition de la plaisanterie de l’autre jour avec le« chevalier pauvre » ; rien de plus, chuchota avecassurance Alexandra à l’oreille de sa mère. Elle recommence à letaquiner à sa façon. Seulement cette plaisanterie passe la mesure,il faut y mettre un terme, maman ! Tantôt elle a fait descontorsions comme une comédienne et ses simagrées nous onteffrayées.
– C’est encore heureux qu’elle aitaffaire à un pareil idiot, murmura Elisabeth Prokofievna, que laréflexion de sa fille avait tout de même soulagée.
Le prince cependant avait entendu qu’onl’appelait idiot. Il tressaillit, mais nullement à cause de cequalificatif qu’il oublia sur-le-champ. C’est que, dans la foule,non loin de la place où il était assis, de côté (il n’aurait puindiquer exactement ni l’endroit ni la direction), il venaitd’entrevoir un visage pâle, aux cheveux foncés et bouclés, et dontle sourire comme le regard lui étaient bien connus. Ce visage nefit qu’apparaître. Peut-être était-ce un effet de son imagination.Il ne resta de cette vision dans sa mémoire qu’un souriregrimaçant, deux yeux et une cravate vert-clair dénotant unecertaine prétention à l’élégance de la part du personnage entrevu.Ce dernier s’était-il perdu dans la foule ou bien faufilé dans levauxhall ? C’est ce que le prince n’aurait pu préciser.
Mais un moment après il commença soudain àscruter anxieusement les alentours. Cette première apparitionpouvait en présager ou en annoncer une seconde. C’était mêmecertain. Comment avait-il oublié la possibilité d’une pareillerencontre quand on s’était mis en route pour le vauxhall ? Ilest vrai qu’il ne s’était pas rendu compte alors où il allait, vula disposition d’esprit où il se trouvait. S’il avait su ou pu semontrer plus attentif, il aurait remarqué depuis un bon quartd’heure qu’Aglaé se retournait de temps en temps avec inquiétude etparaissait chercher des yeux quelque chose autour d’elle.Maintenant que sa propre nervosité devenait plus visible, l’émoi etle trouble d’Aglaé s’accentuaient et, chaque fois qu’il regardaitderrière lui, elle faisait aussitôt le même mouvement. Ces alarmesne devaient pas tarder à trouver leur justification.
Par l’issue latérale près de laquelle leprince et les Epantchine avaient pris place on vit soudaindéboucher une bande d’au moins dix personnes. À la tête du groupemarchaient trois femmes, dont deux étaient d’une si insigne beautéqu’il n’était pas surprenant qu’elles traînassent à leur suiteautant d’adorateurs. Mais ceux-ci, comme elles-mêmes, avaient unair particulier qui les différenciait complètement du public réuniautour de la musique. Presque toute l’assistance les remarqua dèsleur apparition, mais le plus grand nombre affecta de ne pass’apercevoir de leur présence, à l’exception de quelques jeunesgens qui sourirent et échangèrent des remarques à voix basse. Ilétait d’ailleurs impossible de ne pas voir les nouveaux venus, carils se manifestaient avec ostentation, parlaient bruyamment etriaient. On pouvait supposer qu’il y avait parmi eux des gens enétat d’ébriété, bien que plusieurs fussent vêtus avec élégance etdistinction. Mais on y remarquait encore des individus aussiétranges d’allure que de costume et dont le visage semblaitsingulièrement enflammé. Enfin il y avait dans cette bande quelquesmilitaires et même des gens d’un certain âge. Quelques personnagesétaient habillés avec recherche dans des vêtements larges et debonne coupe ; ils portaient des bagues et des boutons demanchette magnifiques ; leurs perruques et leurs favorisétaient noirs de jais ; ils affectaient un air de noblessebien que leur physionomie exprimât plutôt la morgue ;c’étaient de ces gens que, dans le monde, on fuit comme la peste.Sans doute, parmi nos centres suburbains de réunion, il en est quise distinguent par un souci exceptionnel de bienséance et uneréputation spéciale de bon ton. Mais l’homme le plus circonspectn’est jamais assuré qu’à aucun moment de sa vie il ne recevra surla tête une brique détachée de la maison voisine. C’est cettebrique qui allait tomber sur le public de choix réuni autour de lamusique.
Pour se rendre du casino au terre-plein où estinstallé l’orchestre il faut descendre trois marches. La bandes’arrêta devant ces marches, hésitant à les descendre. Une desfemmes s’étant portée de l’avant, il ne se trouva que deux de sescompagnons pour s’enhardir à la suivre. L’un était un homme entredeux âges dont l’air était assez modeste et l’extérieur correctsous tous les rapports, mais on discernait en lui un de cesdéracinés qui ne connaissent jamais personne et que personne neconnaît. L’autre était fort mal vêtu et avait une allure des pluséquivoques. Hormis ces deux-là, personne n’accompagna la dameexcentrique ; celle-ci d’ailleurs, en descendant les marches,ne se retourna même pas, montrant par là combien il lui étaitindifférent qu’on la suivît ou non. Elle continuait à rire et àparler bruyamment ; l’extrême élégance et la richesse de samise péchaient par ostentation. Elle passa devant l’orchestre pourse rendre à l’autre extrémité du terre-plein, où une calèche garéele long de la route semblait attendre quelqu’un.
Il y avait plus de trois mois que le prince nel’avait vue. Depuis son retour à Pétersbourg il ne s’était paspassé de jour sans qu’il eût projeté de lui rendre visite ;peut-être un secret pressentiment l’avait-il retenu. Il n’arrivaitpas, du moins, à se rendre compte du sentiment qu’il éprouverait ensa présence, quoiqu’il s’efforçât, non sans appréhension, de sereprésenter cette entrevue. La seule chose qui lui apparaissaitclairement, c’est qu’elle serait pénible. Plusieurs fois au coursde ces six mois il avait évoqué la première impression qu’avaitfaite sur lui le visage de cette femme ; même lorsqu’iln’avait eu sous les yeux que son portrait, cette impression, il sele rappelait, lui avait été très douloureuse. Le mois qu’il avaitpassé en province et pendant lequel il l’avait vue presque tous lesjours lui avait apporté de si vives alarmes qu’il chassait parfoisde son esprit jusqu’au souvenir même de ce passé récent. Il y avaittoujours eu dans la physionomie de cette femme quelque chose qui letourmentait. Dans une conversation avec Rogojine il avait décrit cequ’il éprouvait comme « un sentiment de compassioninfinie ». Et c’était la vérité : la seule vue duportrait de la jeune femme éveillait dans son cœur toutes lesaffres de la pitié. Ce sentiment de commisération poussé jusqu’à ladouleur ne l’avait jamais quitté et le tenait encore maintenantsans relâche. Bien mieux : il allait en s’accentuant.
Et pourtant l’explication qu’il avait donnée àRogojine ne le satisfaisait plus. Maintenant seulement sonapparition inopinée lui révélait, comme dans une intuitionimmédiate, la lacune de cette explication, lacune qui ne pouvaitêtre comblée que par les mots exprimant l’épouvante, oui,l’épouvante ! Dans cette minute il s’en rendait pleinementcompte. Il avait ses raisons pour être convaincu, absolumentconvaincu qu’elle était folle. Imaginez un homme aimantune femme plus que tout au monde ou pressentant la possibilitéd’une pareille passion, qui verrait soudain cette femme enchaînéederrière une grille de fer, sous le bâton d’un gardien : voilàà peu près la nature de l’émotion à laquelle le prince était enproie.
– Qu’avez-vous ? lui chuchota à lahâte Aglaé en le regardant en en le tirant naïvement par lamain.
Il tourna la tête vers elle, la dévisagea etvit luire dans ses yeux noirs une flamme qu’il ne s’expliqua pasalors. Il fit un effort pour sourire à la jeune fille puis,l’oubliant soudain, détourna son regard vers la droite, fasciné denouveau par une extraordinaire vision.
À ce moment Nastasie Philippovna passait toutà côté des chaises occupées par les demoiselles. Eugène Pavlovitchétait en train de raconter à Alexandra Ivanovna une histoire quidevait être intéressante et fort drôle, à en juger par la vivacitéet l’animation de son débit. Le prince se rappela par la suitequ’Aglaé avait soudain dit à mi-voix : « Ah !quelle… »
Cette interjection resta en l’air. La jeunefille s’arrêta net, laissant sa phrase inachevée. Mais ce qu’elleen avait dit suffisait. Nastasie Philippovna, qui passait sansavoir l’air de remarquer personne, se retourna tout à coup de leurcôté et fit semblant de découvrir la présence d’EugènePavlovitch.
– Ah bah ! mais le voilà !s’écria-t-elle en s’arrêtant brusquement. Tantôt on n’arrive pas àmettre la main sur lui, même en lui envoyant des exprès, tantôt onle trouve là où on s’y attendrait le moins… Je te croyais là-bas,chez ton oncle !
Eugène Pavlovitch devint tout rouge. Il lançaà Nastasie Philippovna un regard plein de rage, puis se hâta detourner les yeux d’un autre côté.
– Quoi ? Tu ne sais pas ? Il nesait encore rien ! Non, mais croyez-vous cela ! Il s’estsuicidé ! Ton oncle s’est brûlé la cervelle ce matin ! Jel’ai appris tantôt, à deux heures ; maintenant la moitié de laville le sait. Il a fait un trou de 350. 000 roubles dans lacaisse de l’État ; d’autres parlent de 500. 000. Et moiqui avais toujours compté qu’il te laisserait une fortune ! Ila tout mangé. C’était un vieux polisson… Enfin adieu, bonnechance[8] ! Est-ce que vraiment tu n’iraspas ? Tu as eu le nez de quitter le service au bonmoment ! Mais où ai-je la tête ? Tu savais tout, tu lesavais déjà, peut-être même depuis hier…
En prenant ce ton d’impudente provocation eten affichant une intimité imaginaire avec l’interpellé, NastasiePhilippovna avait évidemment un but ; il ne pouvait plussubsister là-dessus l’ombre d’un doute. Au premier abord EugènePavlovitch avait cru pouvoir se tirer d’affaire sans esclandre enaffectant de ne prêter aucune attention à la provocatrice. Mais lesparoles de celle-ci le frappèrent comme un coup de foudre : àla nouvelle de la mort de son oncle il devint blanc comme un lingeet se tourna vers l’insolente. Sur quoi Elisabeth Prokofievna seleva rapidement et, emmenant tout son monde, partit presque encourant. Seuls le prince Léon Nicolaïévitch et Eugène Pavlovitchrestèrent encore un moment : le premier semblait perplexe, lesecond n’était pas remis de son émotion. Mais les Epantchinen’avaient pas fait vingt pas qu’un formidable scandale seproduisit.
L’officier, grand ami d’Eugène Pavlovitch, quicausait avec Aglaé, manifesta la plus vive indignation.
– Ce qu’il faut ici, c’est toutsimplement la cravache. Pas d’autre moyen de calmer cettecréature ! fit-il presque à haute voix. (Eugène Pavlovitchl’avait apparemment mis dans ses confidences.)
Nastasie Philippovna se tourna aussitôt verslui, les yeux étincelants. Elle arracha des mains d’un jeune hommequi se tenait à deux pas et qu’elle ne connaissait pas une finebadine de jonc et elle en cingla de toutes ses forces le visage del’insulteur. La scène fut rapide comme l’éclair… L’officier, horsde lui, se jeta sur la jeune femme que venaient d’abandonner sessuivants : le monsieur entre deux âges avait réussi às’éclipser totalement et son compagnon, s’étant mis à l’écart,riait à gorge déployée. La police se serait sans doute interposéeune minute plus tard, mais, en attendant, Nastasie Philippovnaaurait passé un mauvais moment si un secours inespéré ne lui étaitvenu : le prince, qui se tenait lui aussi à deux pas d’elle,parvint à saisir par derrière les bras de l’officier. En sedégageant, celui-ci décocha dans la poitrine du prince un coupviolent qui l’envoya tomber à trois pas de là sur une chaise. Maisdéjà Nastasie Philippovna avait à ses côtés deux nouveauxdéfenseurs. Face à l’officier agresseur venait de se camper leboxeur, auteur de l’article que le lecteur connaît et ancien membreactif de la bande de Rogojine. Il se présenta avecaplomb :
– Keller, lieutenant en retraite !Si vous voulez en venir aux mains, capitaine, et m’agréer commedéfenseur du sexe faible, je suis à vos ordres. Je suis de premièreforce à la boxe anglaise. Ne poussez pas, capitaine ; jecompatis à l’affront sanglant que vous avez essuyé, maisne puis permettre qu’on joue des poings en public contre une femme.Si vous préférez régler l’affaire d’une autre manière, comme ilconvient à un gen… à un gentilhomme, en ce cas, capitaine, vousdevez naturellement me comprendre…
Mais le capitaine s’était ressaisi et nel’écoutait plus.
À cet instant Rogojine sortit de la foule,prit rapidement Nastasie Philippovna par le bras et l’entraîna. Luiaussi paraissait très ému : il était pâle et tremblait. Enemmenant jeune femme il trouva le temps de ricaner sous le nez del’officier et de dire sur un ton de boutiquiertriomphant :
– Hein ! qu’est-ce qu’il apris ! Il a la trogne en sang !
Complètement maître de lui et ayant compris àquels gens il avait affaire, l’officier s’était couvert le visagede son mouchoir et, se tournant poliment vers le prince, qui venaitde se remettre sur pied, il lui dit :
– Le prince Muichkine, dont j’ai eu leplaisir de faire la connaissance ?
– Elle est folle ! C’est unealiénée ! Je vous l’assure ! répondit le prince d’unevoix entrecoupée en lui tendant machinalement ses mainstremblantes.
– Je n’en sais certes pas autant que vouslà-dessus, mais il m’est nécessaire de connaître votre nom.
Il le salua d’un mouvement de tête ets’éloigna. La police arriva juste cinq secondes après que lesderniers acteurs de cette scène eurent disparu. Le scandale n’avaitd’ailleurs pas duré plus de deux minutes. Une partie du publics’était levée et s’en était allée. Certaines personnes s’étaientcontentées de changer de place. D’autres étaient enchantées del’incident. D’autres enfin y trouvaient un sujet passionnant deconversation. Bref l’affaire se termina comme à l’ordinaire.L’orchestre recommença à jouer. Le prince suivit la familleEpantchine. Si, après avoir été bousculé et être tombé assis surune chaise, il avait eu l’idée ou le temps de regarder à sa gauche,il aurait vu, à vingt pas de lui, Aglaé arrêtée pour observer lascène en dépit des appels de sa mère et de ses sœurs qui étaientdéjà à quelque distance. Le prince Stch… avait couru vers elle etavait fini par obtenir qu’elle s’en allât au plus vite. Elle lesavait rejoints – Elisabeth Prokofievna se le rappela par la suite –dans un tel état de trouble qu’elle n’avait pas dû entendre leursappels. Mais deux minutes plus tard, en entrant dans le parc, elledit du ton indifférent et désinvolte qui lui étaithabituel :
– J’ai voulu voir comment finirait lacomédie ».
L’événement du Vauxhall avait pour ainsi direatterré la mère et les jeunes filles. Sous l’empire du trouble etde l’émotion, Elisabeth Prokofievna avait ramené celles-ci à lamaison dans une sorte de fuite précipitée. D’après ses idées et samanière de voir, cet événement avait été trop révélateur pour nepas faire germer des pensées décisives dans son esprit, nonobstantle désarroi et la frayeur auxquels elle était en proie. Toute lafamille comprenait d’ailleurs que quelque chose d’anormal s’étaitpassé et que peut-être même un secret extraordinaire commençait àse révéler. Malgré les précédentes assurances et explications duprince Stch…, Eugène Pavlovitch apparaissait maintenant « sousson vrai jour » et à découvert ; il était démasqué et« sa liaison avec cette créature était formellementétablie ». Telle était l’opinion d’Elisabeth Prokofievna etmême de ses deux filles aînées. Mais cette déduction n’avaitd’autre effet que d’accumuler encore davantage les énigmes. Sansdoute les jeunes filles avaient été choquées, dans leur forintérieur, de la frayeur excessive et de la fuite trop peu déguiséede leur mère ; toutefois, dans la confusion du premier moment,elles n’avaient pas voulu l’alarmer encore par leurs questions. Enoutre, elles avaient l’impression que la cadette, Aglaé Ivanovna,en savait peut-être plus sur cette affaire qu’elles deux et leurmère. Le prince Stch… était sombre comme la nuit et abîmé, luiaussi, dans ses réflexions. Tout le long de la route ElisabethProkofievna ne lui adressa pas une seule parole, sans d’ailleursqu’il parût s’apercevoir de ce mutisme. Adélaïde eut beau lui posercette question : « De quel oncle s’agissait-il tout àl’heure, et que s’est-il donc passé à Pétersbourg ? », ilmarmonna du ton le plus aigre une réponse fort vague alléguantcertains renseignements à demander et l’absurdité de toute cetteaffaire, « Cela ne fait aucun doute ! » répliquaAdélaïde, qui renonça à en savoir davantage. Aglaé faisait preuved’un calme extraordinaire ; tout au plus observa-t-elle, enchemin, que l’on allait trop vite. À un moment elle regardaderrière elle et aperçut le prince qui s’efforçait de lesrattraper ; elle sourit d’un air moqueur et ne se retournaplus de son côté.
Presque au seuil de la villa ils rencontrèrentIvan Fiodorovitch qui, à peine rentré de Pétersbourg, se portait àleur rencontre. Son premier mot fut pour s’enquérir d’EugènePavlovitch. Mais sa femme passa à côté de lui d’un air farouche,sans lui répondre ni même le regarder. Il lut aussitôt dans lesyeux de ses filles et du prince Stch… qu’il y avait de l’orage dansla maison. D’ailleurs, même avant cette constatation, son proprevisage reflétait une expression insolite d’inquiétude. Il pritincontinent le prince Stch… par le bras, l’arrêta devant la villaet échangea avec lui quelques mots à demi-voix. À en juger par letrouble que trahissait leur physionomie lorsqu’ils montèrent sur laterrasse pour rejoindre Elisabeth Prokofievna, on pouvaitconjecturer qu’ils venaient d’apprendre quelque nouvelleextraordinaire.
Toute la société finit par se réunir en haut,dans l’appartement d’Elisabeth Prokofievna ; seul le princeresta sur la terrasse, où il s’assit dans un coin avec l’aird’attendre quelque chose. Lui-même ne savait pas ce qu’il faisaitlà et l’idée ne lui était pas venue de se retirer en voyant ledésarroi qui régnait dans la maison. On aurait dit qu’il avaitoublié l’univers entier et qu’il était prêt à rester planté pendantdeux années de suite à l’endroit où on le mettrait. D’en haut luiarrivaient, de temps à autre, les échos d’une conversation agitée.Il n’aurait pu dire combien de temps il passa assis dans cecoin » Il se faisait tard et la nuit était tombée. Tout à coupAglaé parut sur la terrasse ; elle semblait calme, mais un peupâle. Elle eut un sourire nuancé de surprise en apercevant leprince qu’elle ne s’attendait évidemment pas à rencontrer là, assissur une chaise.
– Que faites-vous ici ?demanda-t-elle en s’approchant de lui.
Le prince, confus, balbutia quelque chose etse leva précipitamment ; mais, Aglaé s’étant aussitôt assiseauprès de lui, il reprit sa place. Elle le dévisagea d’un coupd’œil rapide mais scrutateur, puis regarda à travers la fenêtresans aucune intention apparente, et finalement se remit à lefixer.
Le prince pensa :
« Peut-être a-t-elle envie de se mettre àrire ? Mais non, si c’était le cas, elle ne se serait pasretenue ! »
– Désirez-vous prendre du thé ?fit-elle après un silence. Je dirai qu’on vous en serve.
– Non… je ne sais…
– Comment pouvez-vous ne pas savoir sivous en voulez ou non ? Ah ! à propos : si quelqu’unvous provoquait en duel, que feriez-vous ? C’est une questionque je voulais vous poser.
– Mais… qui donc… personne n’al’intention de me provoquer en duel.
– Enfin si cela arrivait, est-ce que vousauriez peur ?
– Je crois que oui… je serais trèseffrayé.
– Sérieusement ? Alors vous êtes unpoltron ?
– N… non, peut-être pas. Le poltron estcelui qui a peur et prend la fuite. Celui qui a peur mais ne fuitpas n’est déjà plus un poltron, dit en souriant le prince après unmoment de réflexion.
– Et vous, vous ne fuiriez pas ?
– Il se pourrait que je ne fuie pas,fit-il en riant enfin aux questions d’Aglaé.
– Moi, bien que je sois une femme, je nefuirais pour rien au monde, observa-t-elle avec une pointe dedépit. D’ailleurs vous vous moquez de moi et vous faites vosgrimaces habituelles pour vous rendre plus intéressant.Dites-moi : c’est ordinairement à douze pas que l’on tire dansles duels ? Parfois même à dix ? On est sûr, dans cecas-là, d’être tué ou blessé.
– Dans les duels il est rare qu’on ne semanque pas.
– Comment cela ? Pouchkine a ététué.
– Peut-être fut-ce un hasard.
– Pas du tout : c’était un duel àmort et il a été tué.
– La balle l’a certainement atteintbeaucoup plus bas que le point visé par Dantès, qui devait être lapoitrine ou la tête[9]. Personnene vise à l’endroit où il a été touché ; sa blessure a doncété l’effet d’un hasard, d’une erreur de tir. Ce sont des genscompétents qui me l’ont dit.
– Et moi, j’en ai parlé à un soldat quim’a déclaré que, d’après le règlement, les troupes doivent viser àmi-corps quand elles se déploient en tirailleurs. C’est le termeréglementaire « à mi-corps ». On ne vise donc ni à lapoitrine ni à la tête mais à mi-hauteur d’homme. Un officier que,par la suite, j’ai questionné là-dessus m’a confirmé l’exactitudede cette assertion.
– C’est en effet juste pour le tir àgrande distance.
– Et vous savez tirer ?
– Je n’ai jamais tiré.
– Se peut-il que vous ne sachiez même pascharger un pistolet.
– Je ne le sais pas. Ou plutôt je connaisla manière dont il faut s’y prendre, mais je n’ai jamais essayé dele faire moi-même.
– Autant dire que vous ne savez pas, carc’est une opération qui demande de la pratique ! Écoutez-moibien et retenez ce que je vous dis : vous achetez d’abord dela bonne poudre à pistolet ; il faut qu’elle ne soit pashumide mais très sèche (c’est, paraît-il, indispensable). Elle doitêtre d’un grain très fin : demandez-la de cette sorte etn’allez pas acheter de la poudre à canon. Quant aux balles, ilfaut, dit-on, les couler soi-même. Avez-vous despistolets ?
– Non, et je n’en ai que faire, réponditle prince en riant soudainement.
– Ah ! quelle sottise ! Nemanquez pas d’en acheter, et de bons ; choisissez une marquefrançaise ou anglaise ; on dit que ce sont les meilleurs.Ensuite vous prenez de la poudre, de quoi remplir un dé à coudre,deux peut-être, et vous la versez dans le canon du pistolet. Forcezplutôt la dose. Bourrez avec du feutre (il paraît que le feutre estindispensable, je ne sais pas pourquoi) ; on peut s’enprocurer n’importe où, d’un matelas par exemple, ou de certainsbourrelets de porte. Après avoir enfoncé la bourre, vous glisserezla balle. Vous m’entendez bien ; la poudre d’abord et la balleensuite ; autrement le coup ne part pas. Pourquoiriez-vous ? Je veux que vous vous exerciez chaque jour etplusieurs fois par jour au tir et que vous appreniez à fairemouche. Vous le ferez ?
Le prince riait toujours. Aglaé frappa du piedavec dépit. Son air de gravité dans une pareille conversationintrigua quelque peu le prince. Il sentait vaguement qu’il auraitdû s’enquérir de certains points, poser des questions sur dessujets en tout cas plus sérieux que la manière de charger unpistolet. Mais cela lui était sorti de la tête : il n’avaitplus d’autre sensation que celle de la voir assise seule devant luiet de la regarder. Ce dont elle pouvait l’entretenir en ce momentlui était à peu près indifférent.
Enfin Ivan Fiodorovitch lui-même descendit del’étage supérieur et parut sur la terrasse ; il allait sortiret semblait maussade, préoccupé et résolu.
– Ah ! Léon Nicolaïévitch, c’esttoi… Où vas-tu maintenant ? lui demanda-t-il, bien que leprince n’eût aucune velléité de bouger. Viens, j’ai un petit mot àte dire.
– Au revoir, fit Aglaé, qui tendit lamain au prince.
La terrasse était déjà assez sombre, en sorteque ce dernier ne put voir distinctement en cet instant les traitsde la jeune fille. Une minute après, alors que le général et luiétaient déjà sortis de la villa, il rougit soudain affreusement etcrispa avec force la main droite.
Il se trouva qu’Ivan Fiodorovitch devaitsuivre le même chemin que lui. En dépit de l’heure tardive, ilavait hâte d’aller rejoindre quelqu’un pour traiter une affaire. Enattendant il se mit à parler au prince d’un ton précipité, confuset passablement incohérent ; le nom d’Elisabeth Prokofievnarevenait souvent dans ses propos. Si le prince avait été pluscapable d’attention en ce moment, il aurait peut-être deviné queson interlocuteur cherchait à lui tirer quelques renseignements ouplutôt à lui poser carrément une question, mais sans réussir àaborder le point essentiel. Constatons-le à sa honte, il était sidistrait qu’il n’entendit pas le premier mot de ce que lui dit legénéral et, lorsque celui-ci se planta devant lui pour lui poserune question brûlante, force lui fut de confesser qu’il n’avaitrien compris.
Le général haussa les épaules.
– Quels drôles de gens vous faites tous,à tous les points de vue ! reprit-il en donnant libre cours àsa faconde. Je te dis que je ne comprends goutte aux idées et auxfrayeurs d’Elisabeth Prokofievna. Elle se met dans tous ses états,elle pleure, elle dit qu’on nous a vilipendés, déshonorés.Qui ? Comment ? Avec qui ? Quand et pourquoi ?J’ai eu des torts, je le reconnais, de graves torts, mais enfinl’acharnement de cette femme agitée (qui au surplus se conduit mal)est de ceux auxquels la police peut couper court ; je comptemême aujourd’hui aller voir quelqu’un et faire prendre des mesures.Tout peut se régler tranquillement, en douceur, voire avec desménagements, en faisant agir des relations et sans aucun esclandre.Je conviens encore que l’avenir est gros d’événements et que biendes choses restent à éclaircir ; nous sommes en présence d’uneintrigue. Mais si personne ici ne sait rien et si là-bas on n’ycomprend pas davantage, si moi je n’ai rien entendu dire, ni toinon plus, ni un troisième, ni un quatrième, ni un cinquième, alors,je te le demande, qui au bout du compte est au courant del’affaire ? Comment expliques-tu cela, à moins d’admettre quenous soyons en face d’un demi-mirage, d’un phénomène irréel, commequi dirait la clarté de la lune… ou toute autre visionfantomatique ?
– Elle est folle, balbutia leprince dans une soudaine et douloureuse évocation de tout ce quis’était passé dans la journée.
– Admettons, si c’est de celle-là que tuparles ! J’ai pensé à peu près comme toi et me suis reposé surcette idée. Mais je constate maintenant que leur façon de voir estplus juste, et je ne crois plus à la folie. Évidemment cette femmen’a pas le sens commun, mais elle n’est pas folle ; elle amême beaucoup de finesse. Sa sortie d’aujourd’hui à propos deCapiton Alexéïévitch ne le prouve que trop. Elle agit aveccanaillerie ou du moins avec jésuitisme pour atteindre un butprécis.
– Quel Capiton Alexéïévitch ?
– Ah ! mon Dieu, LéonNicolaïévitch ! mais tu ne m’écoutes pas du tout ! J’aicommencé par te parler de Capiton Alexéïévitch ; j’en suis sibouleversé que les bras et les jambes m’en tremblent encore. C’estpour cela que je suis revenu aujourd’hui si tard de la ville.Capiton Alexéïévitch Radomski, l’oncle d’Eugène Pavlovitch…
– Eh bien ? s’écria le prince.
– Il s’est brûlé la cervelle ce matin, àl’aube, à sept heures. C’était un respectable septuagénaire, unépicurien. Et, tout comme elle l’a dit, il a fait un trou, un trouconsidérable dans la caisse !
– Mais d’où a-t-elle pu…
– Savoir cela ? ha ! ha !Mais il lui a suffi de se montrer pour que tout un état-major segroupe autour d’elle. Tu sais quels personnages la fréquententmaintenant ou briguent « l’honneur de faire saconnaissance ». Il n’y a rien d’étonnant à ce que ceux de sesvisiteurs qui viennent de la ville l’aient mise au courant dequelque chose, car tout Pétersbourg connaît déjà la nouvelle, commed’ailleurs la moitié ou peut-être la totalité de Pavlovsk. Maisquelle réflexion futée elle a faite, selon ce que l’on m’arapporté, au sujet de l’uniforme d’Eugène Pavlovitch, c’est-à-direde l’à-propos avec lequel celui-ci a donné sa démission !Quelle insinuation infernale ! Non, cela ne décèle pas lafolie. Certes, je me refuse à croire qu’Eugène Pavlovitch ait puprophétiser la catastrophe, autrement dit savoir qu’elle auraitlieu à telle date, à sept heures du matin, etc. Mais il a pu enavoir le pressentiment. Quand je pense que le prince Stch… et moi,et nous tous, nous étions persuadés qu’il hériterait de lui !C’est terrible, terrible ! Au reste, comprends-moi bien, je neporte aucune accusation contre Eugène Pavlovitch ; jem’empresse de te le déclarer. Néanmoins il y a là quelque chose desuspect. Le prince Stch… est au comble de la consternation. Toutcela est survenu d’une manière si étrange !
– Mais qu’y a-t-il donc de suspect dansla conduite d’Eugène Pavlovitch ?
– Absolument rien ! Il s’estcomporté de la façon la plus correcte. Je n’ai d’ailleurs faitaucune allusion. Sa fortune personnelle est, je pense, hors decause. Il va de soi qu’Elisabeth Prokofievna ne veut même pasentendre parler de lui… Mais le plus grave, ce sont toutes cescatastrophes domestiques ou, pour mieux dire, toutes cesanicroches, enfin… on ne sait même pas quel nom leur donner… Toi,Léon Nicolaïévitch, tu es, à proprement parler, un ami de lamaison ; eh bien ! figure-toi que nous venons d’apprendre(encore que la chose ne soit pas sûre) qu’Eugène Pavlovitch seserait expliqué avec Aglaé, il y a déjà plus d’un mois, et aurait,paraît-il, essuyé un refus catégorique !
– Ce n’est pas possible ! s’écria leprince avec feu.
– Mais est-ce que tu en sais quelquechose ? fit le général qui tressaillit d’étonnement et restacomme cloué sur place. –Vois-tu, mon bien cher ami, j’ai peut-êtreeu tort et manqué de tact en te parlant de cela, mais c’est parceque tu… tu es… un homme à part. Peut-être sais-tu quelque chose departiculier ?
– Je ne sais rien… sur le compte d’EugènePavlovitch, murmura le prince.
– Moi non plus ! Moi… mon cher ami,on a juré de m’enterrer, de m’ensevelir ; on ne veut pas serendre compte que cela est pénible pour un homme et que je ne lesupporterai pas. Tout à l’heure il y a eu une scène terrible !Je te parle comme à mon propre fils. Et le plus fort c’est qu’Aglaéa l’air de se moquer de sa mère. Quant au refus qu’elle auraitopposé il y a un mois à Eugène Pavlovitch et à l’explication assezdécisive qu’ils auraient eue, ce sont là des conjectures de sessœurs… conjectures d’ailleurs plausibles. Mais il s’agit d’unecréature autoritaire et fantasque à un point qu’on ne saurait dire.Elle a tous les nobles élans de l’âme, toutes les qualitésbrillantes du cœur et de l’esprit, elle a tout cela, jel’admets ; mais elle est si capricieuse, si moqueuse !Bref c’est un caractère diabolique et qui a ses lubies. Tout àl’heure elle s’est ouvertement moquée de sa mère, de sessœurs, du prince Stch… Je ne parle même pas de moi, qui suisrarement à l’abri de ses railleries, mais moi, que suis-je ?Tu sais combien je la chéris, jusque dans ses moqueries, et j’ail’impression que, pour cette raison, cette petite diablesse m’aimetout particulièrement, je veux dire plus que tous les autres. Jegage qu’elle a déjà eu l’occasion d’exercer aussi sur toi sonpersiflage. Je vous ai trouvés tout à l’heure en train de converseraprès l’orage qui a éclaté là-haut ; elle était assise à côtéde toi comme si de rien n’était.
Le prince devint affreusement rouge et crispala main, mais ne souffla mot.
– Mon cher, mon bon LéonNicolaïévitch ! fit tout à coup le général avec chaleur eteffusion, moi… et même Elisabeth Prokofievna (qui, du reste, arecommencé à te tomber dessus et qui me traite aussi de la mêmefaçon à cause de toi, je ne m’explique pas pourquoi), nous t’aimonsquand même, nous t’aimons sincèrement et nous t’estimons en dépitde tout ; je veux dire en dépit des apparences. Maisconviens-en, mon cher ami, conviens-en toi-même, quelle soudaineénigme ! quelle mortification d’entendre tout à coup cettepetite diablesse (elle était là, plantée devant sa mère, etaffectait le plus profond mépris pour toutes nos questions, surtoutpour celles que je lui posais, car j’ai fait la bêtise de prendrele ton sévère du chef de famille ; le diable m’emporte !j’ai été sot)… de l’entendre, dis-je, nous donner froidement etd’un air moqueur une explication aussi inopinée : « Cette« folle » (c’est le mot qu’elle a employé, et j’ai eu lasurprise de la voir répéter ta propre phrase : « est-ceque vous n’avez pas pu vous en apercevoir plus tôt ? »)s’est mis en tête de me marier à tout prix avec le prince LéonNicolaïévitch, et c’est la raison pour laquelle elle cherche àfaire déguerpir Eugène Pavlovitch de chez nous ! » C’esttout ce qu’elle a dit ; sans plus d’explications, elle estpartie d’un éclat de rire ; nous sommes restés bouche béetandis qu’elle sortait en faisant claquer la porte. Puis on m’araconté l’incident d’aujourd’hui avec elle et avec toi et… et…Écoute, mon cher ami, tu n’es pas un homme susceptible et tu estrès sensé, je l’ai remarqué, mais… ne te fâche pas si je te disqu’elle se moque de toi. Ma parole ! Elle se moque de toicomme une enfant, aussi ne dois-tu pas lui en vouloir, mais lachose est ainsi. Ne te fais pas de fausses idées ; elles’amuse à tes dépens comme aux nôtres, par simple oisiveté. Allons,adieu ! Tu connais nos sentiments ? Tu sais combien ilssont sincères à ton égard. Ils sont immuables, rien ne les ferajamais varier… mais… je dois entrer, ici, au revoir ! J’airarement été aussi peu dans mon assiette qu’aujourd’hui (c’est bienainsi que l’on dit ?)… En voilà une villégiature !
Resté seul dans un carrefour, le princeinspecta les alentours, traversa rapidement une rue et s’approchade la fenêtre éclairée d’une villa ; il déplia alors un petitpapier qu’il avait serré fortement dans la main droite pendanttoute sa conversation avec Ivan Fiodorovitch et, à la faible lueurqui émanait de cette fenêtre, il lut ceci :
« Demain à sept heures du matin je seraisur le banc vert, dans le parc, et vous attendrai. Je me suisdécidée à vous parler d’une affaire très importante et qui vousconcerne directement.
« P. S. – J’espère que vous ne montrerezce billet à personne. J’ai éprouvé un scrupule en vous faisant unepareille recommandation, mais à y bien réfléchir, vous la méritez.En l’ajoutant j’ai songé à votre caractère ridicule et j’ai rougide honte.
« Deuxième P. S. – C’est ce même bancvert que je vous ai montré tantôt. Vous devriez avoir honte que jesois encore obligée de préciser cela. »
Le billet avait été écrit à la hâte et pliénégligemment, sans doute un instant avant la descente d’Aglaé surla terrasse. Saisi d’une émotion indicible et qui confinait àl’effroi, le prince serra de nouveau avec force le petit papierdans sa main et s’éloigna de la fenêtre éclairée avec laprécipitation d’un voleur surpris. Mais ce brusque mouvement lejeta contre un monsieur qui se trouvait juste derrière lui.
– Je vous guette, prince, dit cedernier.
– C’est vous, Keller ? s’écria leprince avec étonnement.
– Je vous cherche, prince. Je vous aiattendu aux abords de la villa des Epantchine, où naturellement jene pouvais pénétrer. Je vous ai emboîté le pas quand vous avez faitroute avec le général. Je suis à vos ordres, prince ; disposezde Keller. Je suis prêt à me sacrifier et même à mourir, s’il lefaut.
– Mais… pourquoi ?
– Eh bien, mais il va sûrement y avoir unduel ! Ce lieutenant Molovtsov, je le connais, c’est-à-direpas personnellement… il n’empochera pas cet affront. Les gens commeRogojine et moi, il les regarde comme de la racaille, cela va desoi et n’est peut-être pas immérité ; c’est donc à vous seulde répondre vis-à-vis de lui. Il va falloir payer la casse,prince ! Selon ce que j’ai entendu, il a pris desrenseignements sur vous, et demain sans faute un de ses amis iravous trouver, s’il ne vous attend pas déjà à la maison. Si vous mefaites l’honneur de me choisir comme témoin, je suis prêt même àrisquer le bagne. C’est pour vous dire cela, prince, que je vouscherchais.
– Alors vous aussi, vous venez me parlerde duel ! s’exclama le prince en éclatant de rire, pour laplus grande surprise de Keller. Il riait à se tenir les côtes.Keller, qui avait eu l’air ; d’être sur des pointesd’aiguilles tant qu’il ne s’était pas acquitté de sa mission en seproposant comme témoin, parut presque offensé par une hilaritéaussi exubérante.
– Cependant, prince, vous l’avez empoignépar les bras cet après-midi ? Un gentilhomme ne peut guèresupporter cela, encore moins en public.
– Mais il m’a décoché un coup dans lapoitrine ! s’écria le prince toujours en riant. Il n’y a pasde raison pour que nous nous battions ! Je m’excuserai auprèsde lui et tout sera dit. Et s’il faut se battre, on sebattra ! Qu’il recoure aux armes ; je ne demande pasmieux. Ha ! ha ! je sais maintenant charger un pistolet.Figurez-vous que l’on vient de m’apprendre cela il y a un instant.Savez-vous charger un pistolet, Keller ? Il faut d’abordacheter de la poudre à pistolet, c’est-à-dire de la poudre qui nesoit pas humide, ni grosse comme celle dont on se sert pour lescanons. On commence par mettre la poudre, on arrache du feutre aubourrelet d’une porte, puis on place la balle par-dessus. Il fautse garder de mettre la balle avant la poudre, parce qu’alors lecoup ne partirait pas. Vous m’entendez, Keller ? le coup nepartirait pas. Ha ! ha ! N’est-ce pas là une raisonmagnifique, ami Keller ? Ah ! Keller, savez-vous que jevais à l’instant vous embrasser ? Ha ! ha !ha ! Comment avez-vous fait tantôt pour vous trouver tout àcoup devant lui ? Venez donc dès que vous pourrez chez moiboire du champagne. Nous nous enivrerons de champagne !Savez-vous que j’en ai douze bouteilles dans la cave deLébédev ? Il me les a proposées avant-hier comme une« occasion » et je les lui ai toutes achetées ;c’était le lendemain de mon arrivée. Je réunirai toute unesociété ! Dites donc, est-ce que vous dormirez cettenuit ?
– Comme d’habitude, prince.
– Eh bien, faites de beaux rêves !ha ! ha !
Le prince traversa la route et disparut dansle parc, laissant Keller perplexe et quelque peu désappointé. Cedernier n’avait pas encore vu le prince dans un état d’esprit aussibizarre et ne se le serait même jamais figuré ainsi.
« Peut-être a-t-il la fièvre, car c’estun homme nerveux sur lequel tout cela a fait impression, mais iln’aura sûrement pas peur. Pardieu ! les gens de sa sorte n’ontpas froid aux yeux ! pensa Keller. Hum ! duchampagne ! La nouvelle ne manque pas d’intérêt. Douzebouteilles ; une douzaine, c’est déjà une garnisonrespectable. Je parie que Lébédev a reçu ce champagne d’un de sesemprunteurs à titre de gage. Hum. « Il est au fond assezgentil, ce prince ; c’est, ma foi, le genre d’homme qui meplaît ; en tout cas ce n’est pas le moment de barguigner… s’ily a du champagne, il faut saisir l’occasion… »
Il était exact en effet que le prince étaitdans un état voisin de la fièvre.
Il erra longtemps dans les ténèbres du parc etfinit par se « surprendre » en train d’arpenter unecertaine allée. Il gardait conscience d’avoir déjà parcouru trenteou quarante fois cette allée entre le banc et un vieil arbre, élevéet facile à reconnaître, qui se trouvait à cent pas plus loin.Quant à se rappeler à quoi il avait pensé au cours de cettedéambulation d’au moins une heure dans le parc, cela lui aurait étéimpossible même s’il l’eût voulu. Il se découvrit d’ailleurs uneidée qui le fit soudain éclater de rire ; elle n’avaitcependant rien de risible, mais tout lui inspirait de l’hilarité.Il lui vint à l’esprit que l’hypothèse d’un duel avait pu naîtredans d’autres têtes que celle de Keller et que, partant, l’exposéqu’on lui avait fait sur la manière de charger un pistolet n’étaitpeut-être pas l’effet du hasard… « Tiens ! se dit-ilsoudain en s’arrêtant, comme frappé d’une autre idée, tout àl’heure, quand elle est descendue sur la terrasse et m’a trouvédans le coin, elle a été stupéfaite de me voir là ; elle asouri… elle m’a parlé du thé. Pourtant elle avait déjà ce billet enmain. Elle savait donc à n’en pas douter que j’étais sur laterrasse. Alors de quoi était-elle surprise ? Ha !ha ! ha ! »
Il tira le billet de sa poche et le baisa,mais aussitôt après s’arrêta et redevint songeur :
« C’est bien étrange ! Oui, bienétrange ! » proféra-t-il au bout d’une minute avec unaccent de tristesse : dans les moments de joie intense, il sesentait toujours gagné par la tristesse sans savoir lui-mêmepourquoi. Il jeta autour de lui un regard intrigué et s’étonnad’être venu en cet endroit. Envahi par une grande lassitude ils’approcha du banc et s’y assit. Autour de lui régnait un profondsilence. La musique avait cessé au vauxhall. Peut-être n’y avait-ilplus personne dans le parc ; il devait être plus d’onze heureset demie. La nuit était calme, tiède, claire ; une nuit dePétersbourg au début de juin ; mais dans le parc touffu etombragé, dans l’allée où il se trouvait, les ténèbres étaientpresque complètes.
Si à ce moment quelqu’un lui avait dit qu’ilétait amoureux, passionnément amoureux, il aurait repoussé cettepensée avec stupeur et peut-être même avec indignation. Et si cequelqu’un avait ajouté que le petit mot d’Aglaé était un billetd’amour, une invitation à un rendez-vous d’amour, il aurait rougide confusion pour l’auteur d’une pareille supposition et l’auraitpeut-être provoqué en duel. Il était en cela parfaitement sincère,n’ayant jamais eu un seul doute à cet égard et n’admettant pas lamoindre équivoque quant à la possibilité d’être aimé de cette jeunefille, voire de l’aimer lui-même. Une semblable idée l’auraitrempli de honte : la possibilité d’aimer un « homme commelui » lui serait apparue comme une chose monstrueuse. À sesyeux, ce qu’il pouvait y avoir de réel dans cette affaire seréduisait à une simple espièglerie de la jeune fille, espiègleriequ’il acceptait avec une souveraine indifférence, la trouvant tropdans l’ordre des choses pour s’en émouvoir. Sa préoccupation et sessoucis portaient sur un tout autre objet. Il avait accordé uneentière confiance aux paroles du général lorsque, dans son émoi,celui-ci lui avait incidemment révélé qu’elle se moquait de tout lemonde et de lui, le prince, en particulier. Il ne s’en étaitaucunement senti froissé ; selon lui, il n’en pouvait allerautrement. L’essentiel se ramenait pour lui au fait que lelendemain, de bon matin, il la reverrait, s’assiérait à côté d’ellesur ce banc vert et la contemplerait en l’écoutant expliquercomment on charge un pistolet. Il ne lui en fallait pas davantage.Une ou deux fois il se demanda de quel sujet elle désiraitl’entretenir et ce que pouvait être cette affaire importante qui leconcernait directement. Il n’eut d’ailleurs à aucun moment lemoindre doute sur la réalité de cette affaire« importante » pour laquelle on lui donnaitrendez-vous ; mais pour l’instant il n’y songeait presque paset n’était pas même tenté d’y arrêter sa pensée.
Un bruit de pas lents sur le sable de l’alléelui fit lever la tête. Un homme, dont il était malaisé dedistinguer les traits dans l’obscurité, s’approcha du banc ets’assit à son côté. Le prince se pencha vers lui, presque jusqu’àle toucher, et reconnut le pâle visage de Rogojine.
– Je me doutais bien que tu rôdaisquelque part par là. Je n’ai pas été long à te trouver, marmonnaRogojine entre ses dents.
C’était la première fois qu’ils se revoyaientdepuis leur rencontre dans le corridor de l’hôtel. Le prince fut sifrappé de l’apparition inopinée de Rogojine qu’il lui fallut uncertain temps pour pouvoir ressaisir ses idées ; une sensationpoignante s’aviva dans son cœur. Rogojine se rendit visiblementcompte de l’impression qu’il avait produite ; bien qu’aupremier moment il parût troublé, il s’exprima avec une aisance quiavait l’air affectée ; toutefois le prince ne tarda pas àobserver qu’il n’y avait en lui pas plus d’affectation que detrouble ; si une certaine gaucherie perçait dans ses gestes etsa conversation, c’était une simple apparence ; au fond del’âme, cet homme ne pouvait changer.
– Comment m’as-tu… découvert ici ?demanda le prince pour dire quelque chose.
– C’est Keller qui m’a renseigné (je suispassé chez toi) en me disant : « il est allé dans leparc ». Bon, pensai-je ; j’y suis !
– Que veux-tu insinuer par ce « j’ysuis) » ? demanda le prince avec inquiétude.
Rogojine sourit d’un air sournois, maisesquiva l’explication.
– J’ai reçu ta lettre, LéonNicolaïévitch ; inutile de te donner tant de mal… en pureperte ! Maintenant, c’est de sa part que je viens te trouver,elle veut absolument que tu ailles la voir ; elle a quelquechose d’urgent à te dire. Elle t’attend aujourd’hui même.
– J’irai demain. Je rentre tout de suiteà la maison ; viens-tu… chez moi ?
– Pourquoi faire ? Je t’ai toutdit ; adieu.
– Alors tu ne viendras pas ? demandadoucement le prince.
– Tu es un homme étrange, LéonNicolaïévitch, on ne peut s’empêcher de te trouver surprenant.
Et Rogojine sourit malignement.
– Pourquoi cela ? D’où te vientmaintenant cette animosité à mon égard ? reprit le prince avecchaleur, mais non sans tristesse. Tu vois toi-même à présent quetoutes tes conjectures étaient dénuées de fondement. D’ailleurs, jeme doutais bien que ta haine à mon endroit n’avait pas désarmé, etsais-tu pourquoi ? Parce que tu as attenté à ma vie ;voilà la raison pour laquelle ton aversion persiste. Je te dis,moi, que je ne me rappelle qu’un Parfione Rogojine : celuiavec lequel j’ai fraternisé ce jour-là en échangeant nos croix. Jet’ai écrit cela dans ma lettre d’hier pour que tu oublies même cemoment de délire et ne m’en reparles plus du tout. Pourquoit’écartes-tu de moi ? Pourquoi caches-tu ta main ? Je terépète que, pour moi, la scène de l’autre fois n’a été qu’un momentde délire. Je lis maintenant en toi tout ce qui s’est passé cejour-là comme je le lirais en moi-même. Ce que tu t’es figurén’existait pas et ne pouvait exister. Alors pourquoi y aurait-il del’inimitié entre nous ?
– Mais es-tu capable d’avoir del’inimitié ? ricana de nouveau Rogojine en réponse aux paroleschaleureuses et spontanées du prince. (Il se tenait en effet à deuxpas de lui et dissimulait ses mains.) Il m’est désormaiscomplètement impossible de te fréquenter, Léon Nicolaïévitch,ajouta-t-il en manière de conclusion, sur un ton lent etsentencieux.
– Tu me hais donc à ce point,dis-moi ?
– Je ne t’aime pas, LéonNicolaïévitch ; pourquoi donc te fréquenterais-je ?Eh ! prince, tu as tout d’un enfant : quand il veut unjouet, il le lui faut tout de suite, mais il n’y comprend rien.Tout ce que tu me dis, tu me l’as écrit tel quel dans ta lettre,mais est-ce que je n’ai pas foi en toi ? Je crois à chacune detes paroles, je sais que tu ne m’as jamais trompé et que tu ne metromperas point. Et malgré cela je ne t’aime pas. Tu m’écris que tuas tout oublié, que tu te souviens du Rogojine avec lequel tu aséchangé ta croix, et non du Rogojine qui a levé un couteau sur toi.Mais d’où connais-tu mes sentiments ? (Il eut un nouveauricanement.) Peut-être depuis ce jour ne me suis-je pas repenti uneseule fois de mon acte, alors que toi, tu m’as déjà envoyé tonpardon fraternel. Il se peut que, le soir de cette scène, j’aiepensé à tout autre chose et que cela…
– Tu l’aies oublié ! acheva le prince. Jele pense bien ! Je parie même que tu es allé incontinentprendre le train pour Pavlovsk, que tu es venu à la musique et quetu l’as suivie et épiée dans la foule, comme tu l’as faitaujourd’hui. Tu crois m’avoir étonné ? Mais si tu n’avais pasété alors dans un état d’esprit qui ne te permît de penser qu’à uneseule chose, tu n’aurais peut-être pas pu lever le couteau sur moi…J’ai eu le pressentiment, de ton acte dès le matin, en voyant tafigure ; sais-tu de quoi tu avais l’air ? C’est sansdoute au moment d’échanger nos croix que cette idée a commencé à metravailler. Pourquoi m’as-tu conduit à ce moment-là auprès de tavieille mère ? Espérais-tu arrêter ainsi ton bras ? Maisnon, tu ne peux pas avoir pensé à cela ; comme moi, tu n’as euqu’un sentiment… Nous avons eu tous deux le même sentiment. Si tun’avais pas levé ton bras contre moi (c’est Dieu qui l’a détourné),comment soutiendrais-je aujourd’hui ton regard ? J’avais cesoupçon bien ancré dans l’esprit : bref nous avons tous deuxpéché par défiance (ne fronce pas le sourcil ! Allons,pourquoi ris-tu ?) « Je ne me suis pas repenti »,dis-tu. Mais tu aurais voulu te repentir que tu en aurais peut-êtreété incapable, d’autant que tu ne m’aimes pas. Même si j’étais,vis-à-vis de toi, innocent comme un ange, tu ne pourrais mesouffrir, et il en sera ainsi tant que tu croiras que ce n’est pastoi mais moi qu’elle aime. Cela, c’est de la jalousie. Mais voicil’idée à laquelle j’ai réfléchi cette semaine et dont je tiens,Parfione, à te faire part : sais-tu qu’elle t’aime maintenantplus que n’importe qui, et son amour est tel que plus elle te faitsouffrir, plus elle t’aime. Jamais elle ne te dira cela, mais ilfaut savoir le comprendre. Pourquoi, malgré tout, veut-elle ensomme t’épouser ? Elle te le révélera un jour à toi-même. Il ya des femmes qui veulent être aimées ainsi, et c’est justement soncas. Ton caractère et ton amour doivent la fasciner ! Sais-tubien qu’une femme est capable de torturer cruellement un homme, dele tourner en dérision, sans en éprouver le moindre remords deconscience ? Car, chaque fois qu’elle te regarde, elle sedit : « à présent je lui ferai souffrir millemorts ; mais après, mon amour le dédommagera… »
Rogojine, qui avait écouté le prince jusqu’aubout, partit d’un éclat de rire.
– Dis donc, prince, ne serais-tu pastombé toi-même sur une femme du même genre ? Ce que j’aientendu raconter sur ton compte serait-il vrai ?
Le prince eut un brusque tressaillement.
– Quoi ? Qu’as-tu pu entendredire ? fit-il. Il s’arrêta, en proie à un trouble extrême.
Rogojine continuait à rire. Il avait écouté leprince avec une certaine curiosité, peut-être même avec un certainplaisir : la bonne humeur et le chaleureux entrain de soninterlocuteur lui faisaient une vive impression et leréconfortaient.
– Je ne l’ai pas seulement entendudire ; je me convaincs en te voyant que c’est la vérité,ajouta-t-il. Voyons, as-tu jamais parlé comme tu viens de lefaire ? On dirait qu’un autre homme parle par ta bouche. Si jen’avais pas entendu une chose pareille sur ton compte, je ne seraispas venu ici te chercher jusque dans le parc, et à minuit.
– Je ne te comprends pas du tout,Parfione Sémionovitch.
– Il y a déjà longtemps qu’elle m’a donnédes explications à ton sujet et, ces explications, j’ai pu lesvérifier tantôt en voyant la personne à côté de qui tu étais assisà la musique. Hier et aujourd’hui elle m’a juré que tu étaisamoureux comme un chat d’Aglaé Epantchine. Pour moi c’estindifférent, prince, ce n’est pas mon affaire ; si tu nel’aimes plus, elle n’a pas cessé de t’aimer. Sais-tu bien qu’elleveut à tout prix te marier avec l’autre ? Elle se l’est juré,hé ! hé ! Elle me dit : « Je ne t’épouserai passans cela ; le jour où ils iront à l’église, nous ironsaussi. » C’est une chose qui est et a toujours étéincompréhensible pour moi : ou elle t’aime éperdument, ou…Mais si elle t’aime, comment peut-elle vouloir te marier à uneautre ? Elle dit encore : « Je veux le voirheureux. » Donc elle t’aime.
– Je t’ai dit et écrit qu’elle… n’étaitpas dans son bon sens, dit le prince qui avait écouté Rogojine avecun sentiment douloureux.
– Dieu le sait ! Peut-être tetrompes-tu en cela… au reste, aujourd’hui, quand je l’ai ramenée dela musique, elle a fixé le jour : « nous nous marieronssûrement dans trois semaines, et peut-être avant », a-t-elledit. Elle l’a juré sur l’icône, qu’elle a baisée. Ainsi c’estmaintenant de foi que dépend l’affaire, prince, hé !hé !
– Tout cela, c’est du délire ! Ceque tu me prédis n’arrivera jamais, jamais ! Demain j’iraivous voir…
– Comment peux-tu dire qu’elle estfolle ? fit observer Rogojine. Pourquoi serait-elle sained’esprit pour tout le monde et folie exclusivement pour toi ?Comment serait-elle à même d’écrire des lettres là-bas ? Sielle était folle, on s’en serait aperçu à la lecture de ceslettres.
– Quelles lettres ? demanda leprince avec effroi.
– Elle écrit là-bas, à l’autre,qui lit ses lettres. Ne le sais-tu pas ? Alors, tu lesauras : elle te les montrera sûrement elle-même.
– Il est impossible de croire cela,s’écria le prince.
– Eh ! je vois bien, LéonNicolaïévitch, que tu n’en es encore qu’à tes débuts.Patience : tu en viendras à avoir ta police particulière, tumonteras toi-même la garde jour et nuit, tu connaîtras chaque pasqui se fera, si seulement…
– Brisons là, et ne me reparle jamais decela ! s’exclama le prince. Écoute-moi, Parfione : unmoment avant ton arrivée, je me promenais par ici ; soudain jeme suis mis à rire, sans savoir pourquoi. Je venais de me rappelerque c’est justement demain l’anniversaire de ma naissance. Il n’estpas loin de minuit. Viens attendre avec moi l’aube de ce jour. J’aidu vin, nous le boirons ; tu me souhaiteras ce que moi-même jene parviens pas à me souhaiter en ce moment ; il faut que cesoit de toi que me vienne ce souhait ; moi, je ferai des vœuxpour ton parfait bonheur. Si tu ne veux pas, rends-moi macroix ! Cette croix, tu ne me l’as pas renvoyée le lendemain.L’as-tu sur toi ? La portes-tu encore maintenant ?
– Oui, je la porte, réponditRogojine.
– Alors partons ! Je ne veux pasm’engager sans toi dans une vie nouvelle, car c’est pour moi unevie nouvelle qui a commencé ! Tu ne sais pas, Parfione, que mavie nouvelle a commencé aujourd’hui ?
– À présent je vois et sais par moi-mêmequ’elle a commencé. Je vais lui en rendre compte. Tu n’espas dans ton état normal, Léon Nicolaïévitch.
Ce fut avec un vif étonnement qu’ens’approchant de sa villa en compagnie de Rogojine, le prince vit laterrasse brillamment éclairée et occupée par une nombreuse etbruyante société. Cette société était pleine d’entrain, riait auxéclats et vociférait ; elle semblait discuter à grandscris ; du premier coup d’œil on pouvait se rendre compte quele temps se passait là joyeusement. Et en effet, quand il monta surla terrasse, le prince trouva tout le monde en train de boire, etdu champagne encore ; cette petite fête devait durer déjàdepuis un bon moment, car beaucoup d’assistants avaient eu leloisir de se mettre en assez belle humeur. Tous étaient desconnaissances du prince, mais l’étrange était de les voir réuniscomme si on les eût invités, alors qu’il n’avait fait aucuneinvitation et que c’était même par hasard qu’il venait de serappeler le jour de son anniversaire.
– Tu as dû dire à quelqu’un que tuoffrirais le champagne ; alors ils sont accourus, murmuraRogojine en suivant le prince sur la terrasse. Nous connaissonscela ; il suffît de les siffler… ajouta-t-il sur un tond’aigreur, sans doute en évoquant mentalement un passé peuéloigné.
La bande tout entière entoura le prince aprèsl’avoir accueilli par des cris et des souhaits. Quelques convivesétaient fort bruyants, d’autres beaucoup plus calmes ; mais,dès qu’on sut que c’était son anniversaire, tous s’approchèrent àtour de rôle et s’empressèrent de le congratuler. La présence decertaines personnes, par exemple de Bourdovski, intrigua leprince ; mais ce qui l’étonna le plus, ce fut de trouverEugène Pavlovitch en pareille compagnie ; il n’en croyait passes yeux et fut presque effrayé de le reconnaître.
Sur ces entrefaites Lébédev, très rouge etplutôt allumé, accourut pour donner des explications ; ilétait passablement mûr. Il exposa avec volubilité que toutce monde s’était réuni de la manière la plus naturelle du monde, etmême par hasard. Le premier de tous avait été Hippolyte qui étaitarrivé dans la soirée ; se sentant beaucoup mieux et voulantattendre sur la terrasse le retour du prince, il s’était couché surun divan. Puis Lébédev était venu se joindre à lui, bientôt suivide toute sa famille, ou, pour mieux dire, de ses filles et dugénéral Ivolguine. Bourdovski était arrivé avec Hippolyte auquel iltenait compagnie. Gania et Ptitsine, passant près de la villa,étaient entrés, semblait-il, depuis peu de temps (leur arrivéeavait coïncidé avec l’incident du vauxhall) ; puis Kelleravait fait son apparition en annonçant que c’était l’anniversairedu prince et en réclamant du champagne. Eugène Pavlovitch n’étaitlà que depuis une demi-heure. Kolia avait insisté de toutes sesforces pour qu’on servît du champagne et qu’on organisât une fête.Lébédev s’était empressé d’apporter du vin.
– Mais c’est mon vin, mon vin !bafouilla-t-il en s’adressant au prince ; c’est moi qui faisles frais, afin de vous fêter et de vous féliciter, et il y auraaussi un petit festin, un souper froid ; ma fille s’en occupe.Ah ! prince, si vous connaissiez le thème que nousdiscutons ! Vous vous rappelez cette phrase deHamlet :« être ou ne pas être » ?Voilà un thème moderne, bien moderne ! Questions et réponses…Et monsieur Térentiev est au comble de l’animation… il ne veut passe coucher ! D’ailleurs il n’a bu qu’une gorgée de champagne,une seule gorgée, cela ne peut lui faire de mal… Approchez-vous,prince, et tranchez le débat ! Tout le monde vous attendait,tout le monde comptait sur votre finesse d’esprit…
Le prince remarqua le regard doux et caressantde Véra Lébédev qui, elle aussi, se frayait vivement passage pourarriver jusqu’à lui. Ce fut la première à qui il tendit lamain ; elle rougit de plaisir et lui souhaita « une vieheureuse à partir de ce jour-là ». Là-dessus ellecourut à la cuisine où elle était en train de préparer lacollation. Mais, même avant le retour du prince, dès qu’elle avaitpu se libérer un instant de sa besogne, elle était venue sur laterrasse pour écouter de toutes ses oreilles les discussionspassionnées et sans fin que les convives, mis en verve par le vin,consacraient aux questions les plus abstraites et les plusétrangères à la jeune fille. Sa sœur cadette s’était endormiebouche bée dans la pièce à côté, assise sur un coffre. Quant aujeune fils de Lébédev, il restait auprès de Kolia etd’Hippolyte ; à l’expression ravie de son visage on devinaitqu’il serait bien resté là sans bouger de place encore dix heuresde suite à jouir de la conversation.
– Je vous attendais tout particulièrementet suis enchanté de vous voir arriver si heureux, dit Hippolytelorsque le prince lui prit la main aussitôt après avoir serré cellede Véra.
– Et comment savez-vous que je suis« si heureux » ?
– Cela se voit sur votre figure. Saluezces messieurs et dépêchez-vous de venir vous asseoir ici, près denous. Je vous attendais tout particulièrement, répéta-t-il enappuyant significativement sur cette phrase.
Le prince lui demanda s’il n’était pasdangereux pour sa santé de veiller si tard. Il répondit qu’ils’étonnait lui-même de ne s’être jamais senti mieux portant que cesoir, alors qu’il était à la mort trois jours avant.
Bourdovski se leva brusquement et marmonnaqu’il était venu « comme cela », en« accompagnant » Hippolyte ; il était enchanté, luiaussi ; dans sa lettre il avait « écrit desbêtises » mais était maintenant « tout bonnementenchanté »… Il n’acheva pas sa phrase, serra avec vigueur lamain du prince et se rassit.
Quand il eut salué tout le monde, le princes’approcha d’Eugène Pavlovitch. Celui-ci le prit aussitôt par lebras :
– Je n’ai que deux mots à vous dire,fit-il à demi-voix ; il s’agit d’un événement trèsimportant ; isolons-nous une minute.
– Deux mots, chuchota une seconde voix àl’autre oreille du prince, tandis qu’une autre main lui prenait lebras resté libre.
Le prince eut la surprise de voir une faceébouriffée, rouge, joviale et clignotante, qu’il reconnut aussitôtêtre celle de Ferdistchenko. Celui-ci avait surgi on ne savaitd’où.
– Vous vous souvenez deFerdistchenko ? demanda-t-il ?
– D’où sortez-vous ? s’écria leprince.
– Il se repent ! s’exclama Kellerqui s’était approché précipitamment. Il s’était caché, il nevoulait pas paraître devant vous. Il se dissimulait là-bas dans uncoin. Il se repent, prince, il se sent coupable.
– Mais de quoi, de quoi donc ?
– C’est moi qui l’ai rencontré, prince,je l’ai amené aussitôt ; c’est un de mes meilleurs amis, maisil se repent.
– Enchanté, messieurs ; allezprendre place avec le reste de la société, je reviens tout desuite, dit enfin le prince pour se débarrasser d’eux ; ilavait hâte de s’entretenir avec Eugène Pavlovitch.
– On se distrait chez vous, remarqua cedernier, et j’ai passé à vous attendre une agréable demi-heure.Voici ce dont il s’agit, mon très cher Léon Nicolaïévitch ;j’ai tout arrangé avec Kourmichev et je suis venu pour voustranquilliser ; vous n’avez pas à vous inquiéter ; il apris la chose avec beaucoup, beaucoup de bon sens ; d’autantqu’à mon avis, c’était plutôt lui qui avait tort.
– Quel Kourmichev ?
– Eh bien, mais… celui que vous avezempoigné tantôt par les bras… Il était si furieux qu’il voulaitvous envoyer demain ses témoins vous demander raison.
– Allons donc, quelle bêtise !
– Évidemment c’est une bêtise et celaaurait certainement fini par une bêtise ; mais il y a cheznous de ces gens…
– Vous êtes peut-être venu encore dansune autre intention, Eugène Pavlovitch ?
– Oh ! naturellement ! j’avaisencore une autre intention, repartit celui-ci en riant. – Demain,mon cher prince, au point du jour, je me rends à Pétersbourg pourcette malheureuse histoire (l’affaire de mon oncle, vous vousrappelez ?). Figurez-vous que tout cela est exact et que toutle monde le savait, sauf moi. J’en ai été tellement bouleversé queje n’ai même pas eu le temps d’aller là-bas (chez lesEpantchine) ; je ne pourrai y aller davantage demain, puisqueje serai à Pétersbourg ; vous comprenez ? Peut-être n’enreviendrai-je pas de trois jours ; bref mes affaires vont detravers. Sans exagérer l’importance de l’événement, j’ai tout demême pensé que je devais m’en expliquer avec vous en toutesincérité sans différer davantage, c’est-à-dire avant mon départ.Maintenant, si vous permettez, je resterai ici et j’attendrai quela société se disperse ; je n’ai d’ailleurs pas mieux à faire,je suis si agité que je ne saurais dormir. Enfin, bien qu’il y aitde l’impudence et de l’incorrection à s’accrocher ainsi à un homme,je vous dirai franchement que je suis venu solliciter votre amitié,mon bien cher prince. Vous êtes un homme sans égal, en ce sens quevous ne mentez pas à tous les instants et que, peut-être même, vousne mentez jamais. Or, il y a une affaire pour laquelle j’ai besoind’un ami et d’un conseiller, car à présent je suis positivement aunombre des gens malheureux…
Il se remit à rire.
– Il n’y a qu’un ennui, dit le princeaprès une minute de réflexion : vous voulez attendre leurdépart, mais Dieu sait quand ce sera ! N’est-il pas préférableque nous allions maintenant dans le parc ? Franchement ilspeuvent bien m’attendre ; je m’excuserai.
– Non, non, j’ai mes raisons pour ne pasvouloir qu’on nous soupçonne de chercher à avoir une conversationextraordinaire. Il y a ici des gens qui sont très intrigués par nosrelations, vous ne le savez pas, prince ? Il vaut beaucoupmieux que l’on constate que nous entretenons les meilleurs rapportsdans la vie courante et pas seulement dans des circonstancesexceptionnelles, vous comprenez ? Ils se retireront dans deuxheures environ ; je vous prendrai à peu près vingt minutes,une demi-heure tout au plus…
– De grâce, je vous en prie ! Jesuis très content ; il était superflu de vous expliquer. Jetiens en outre à vous remercier vivement pour votre bonne paroletouchant nos rapports d’amitié. Excusez-moi si je suis distraitaujourd’hui ; savez-vous qu’il m’est absolument impossible defaire preuve d’attention en ce moment ?
– Je le vois, je le vois, murmura EugènePavlovitch avec un léger sourire. Il était ce soir-là d’une humeurtrès enjouée.
– Qu’est-ce que vous voyez ? demandale prince avec un tressaillement.
– Vous ne soupçonnez donc pas, mon cherprince, poursuivit Eugène Pavlovitch en continuant à sourire etsans répondre directement à la question, – vous ne soupçonnez doncpas que ma visite puisse n’avoir d’autre but que de vouscirconvenir et vous tirer, sans en avoir l’air, quelquesrenseignements, hein ?
– Que vous soyez venu pour me faireparler, cela ne fait aucun doute, dit le prince en se mettantégalement à rire Peut-être même vous êtes-vous promis d’abuser unpeu de ma candeur. Mais à dire vrai, je ne vous crains pas ;en outre, en ce moment, tout cela m’est indifférent, lecroiriez-vous ? Et puis… comme je suis avant tout convaincuque vous êtes un excellent homme, nous finirons toujours, au boutdu compte, par devenir des amis. Vous m’avez beaucoup plu, EugènePavlovitch. Vous êtes… à mon avis un homme très, très comme ilfaut !
– Allons, en tout cas, il est fortagréable d’avoir affaire à vous, pour quelque motif que ce soit,conclut Eugène Pavlovitch. Je viderai une coupe à votre santé. Jesuis ravi de vous avoir mis la main dessus. Ah ! fit-ilsoudain en s’interrompant : ce monsieur Hippolyte s’estinstallé chez vous ?
– Ouï.
– Il ne va pas mourir tout de suite, jepense ?
– Pourquoi cette question ?
– Pour rien ; j’ai passé unedemi-heure en sa compagnie…
Pendant toute cette conversation en aparté,Hippolyte, qui attendait le prince, n’avait quitté des yeux ni cedernier ni Eugène Pavlovitch. Il s’anima fiévreusement quand ilsrevinrent vers la table. Il était inquiet et surexcité ; lasueur, perlait sur son front. Ses yeux étincelants et égarésexprimaient une alarme incessante, une impatience mal définie. Sonregard allait d’un objet à un autre, d’une personne à une autre,sans se fixer nulle part. Bien qu’il eût pris jusque-là une partactive à la bruyante conversation qui se poursuivait autour de lui,son entrain était purement fébrile ; au fond il n’était pas àcette conversation ; sa manière de raisonner était décousue etil s’exprimait sur un ton moqueur, négligent et paradoxal. Iln’achevait pas ses phrases et s’arrêtait au beau milieu d’unediscussion qu’il avait lui-même engagée avec feu une minute plustôt. Le prince apprit avec surprise et regret qu’on lui avaitpermis ce soir-là de boire deux coupes de champagne ; la coupeentamée qu’il avait devant lui était déjà la troisième. Mais il nesut cela que plus tard ; pour le moment il n’était guère enmesure d’observer quoi que ce fût.
– Savez-vous que je suis enchanté que cesoit justement aujourd’hui votre anniversaire ? s’écriaHippolyte.
– Pourquoi ?
– Vous le verrez ; mettez-vous viteà table. D’abord pour cette raison que tout votre… monde est ici augrand complet. J’ai bien pensé qu’on viendrait en nombre ;pour la première fois de ma vie mon calcul est tombé juste !Quel dommage que je n’aie pas su plus tôt le jour de votrenaissance, j’aurais apporté mon cadeau… ha ! ha ! Maisqui sait ? Je l’ai peut-être en poche ? Y a-t-il encorelongtemps jusqu’au jour ?
– Jusqu’à l’aube il y a tout au plus deuxheures, constata Ptitsine après avoir regardé sa montre.
– Mais qu’importe l’aube, puisqu’on peutse passer d’elle en ce moment pour lire dehors[10] ? remarqua quelqu’un.
– C’est que je désire voir encore unpetit bout de soleil. Peut-on boire à la santé du soleil, prince,qu’en pensez-vous ?
Hippolyte posait ces questions sur un ton dur,s’adressant à tout le monde cavalièrement, comme s’il donnait desordres ; mais lui-même ne semblait pas s’en apercevoir.
– Soit, buvons. Seulement vous feriezbien de vous calmer, Hippolyte, n’est-ce pas ?
– Vous me dites toujours d’aller dormir,prince ; vous êtes pour moi une bonne d’enfant. Dès que lesoleil paraîtra et commencera à « retentir dans lescieux » (de qui est ce vers ; « le soleil a retentidans les cieux[11] ? » Cela n’a pas de sens,mais c’est joli !), alors nous nous coucherons. Lébédev !Le soleil est-il la source de vie ? Que veulent dire ces mots« sources de vie » dans l’Apocalypse ? Vous avezentendu parler de l’« Étoile Absinthe »[12], prince ?
– On m’a dit que Lébédev reconnaît danscette « Étoile Absinthe » le réseau européen des cheminsde fer.
– Ah ! non, permettez ! celan’est pas de jeu ! s’écria Lébédev en sursautant et en agitantles bras, comme s’il voulait refréner le rire général qui sedéchaînait – Permettez ! Avec ces messieurs… tous cesmessieurs, fit-il en se tournant brusquement vers le prince, il y ades questions sur lesquelles…, voilà ce que c’est…
Et, sans façon, il donna deux petits coupssecs sur la table, ce qui fit redoubler l’hilarité del’assistance.
Lébédev était dans le même état que chaquesoir, mais cette fois il avait été échauffé et monté plus que decoutume par la longue discussion « savante » qui avaitprécédé ; en pareil cas il affichait un mépris sans bornespour ses contradicteurs.
– Ce n’est pas bien, messieurs !Nous avons convenu, il y a une demi-heure, de ne pas interrompre etde ne pas rire pendant que l’un de nous parlerait et de laisser àchacun complète latitude d’exprimer toute sa pensée ; libreensuite aux athées eux-mêmes d’énoncer leurs objections s’ils ytiennent. Nous avons donné au général la présidence des débats,voilà ! Qu’est-ce que ce c’est que ce procédé ? Onpourrait ainsi mettre à quia l’homme qui exposerait les idées lesplus hautes, les plus profondes !…
– Mais parlez, parlez donc !personne ne vous en empêchera ! s’exclamèrent plusieursvoix.
– Parlez, mais ne divaguez pas !
– Qu’est-ce que cette « ÉtoileAbsinthe » ? demanda quelqu’un.
– Je n’en ai pas la moindre idée !répondit le général qui avait regagné d’un air important sa placede président.
– J’adore ces discussions et cesquerelles, prince, lorsqu’elles ont un objet scientifique, bienentendu, balbutia alors Keller en se trémoussant sur sa chaise avecun air de véritable extase et d’impatience ; – un objetscientifique et politique, ajouta-t-il en se tournant inopinémentvers Eugène Pavlovitch qui était assis auprès de lui.
– Tenez, je trouve passionnant de liredans les journaux le compte-rendu des débats au Parlement anglais.Entendons-nous : ce n’est pas le fond de ces débats qui mecharme (je ne suis pas un politicien, vous le savez), mais la façondont les orateurs se traitent entre eux et se comportent, pourainsi dire, dans leur rôle de politiciens : « le noblevicomte qui siège en face de moi », « le noble comte quipartage ma manière de voir », « mon noble contradicteurdont la proposition a étonné l’Europe » ; toutes cespetites locutions, tout ce parlementarisme d’un peuple libre, voilàce qui m’enchante ! Je m’en délecte, prince. J’ai toujours étéun artiste dans le fond de l’âme, je vous le jure, EugènePavlovitch !
– Alors, vous en concluez que les cheminsde fer sont maudits ? s’écria de son coin Gania sur un tonagressif ; – ils seraient la perdition de l’humanité, lepoison tombé sur la terre pour corrompre « les sources devie » ?
Gabriel Ardalionovitch était ce soir-là dansun état exceptionnel de nervosité où perçait, selon l’impression duprince, une sorte d’exultation. Il était évident que sa questionn’était qu’une plaisanterie pour provoquer Lébédev, mais lui-mêmene tarda pas à s’échauffer.
– Non, pas les chemins de fer !répliqua Lébédev qui se sentait à la fois entraîné hors de lui-mêmeet enivré de plaisir. Par eux-mêmes les chemins de fer ne peuventcorrompre les sources de vie. Ce qui est maudit, c’estl’ensemble ; c’est, dans ses tendances, tout l’espritscientifique et pratique de nos derniers siècles. Oui, il se peutque tout cela soit bel et bien maudit !
– La malédiction est-elle certaine, ouseulement possible ? Il est ici très important de savoir àquoi s’en tenir, s’informa Eugène Pavlovitch.
– La malédiction est certaine, tout cequ’il y a de plus certaine ! confirma Lébédev avecemportement.
– Ne vous emballez pas, Lébédev ; lematin vous êtes bien mieux disposé, fit observer Ptitsine avec unsourire.
– Oui, mais le soir je suis plusfranc ! Le soir je suis plus cordial, plus sincère !repartit avec feu Lébédev en se tournant vers lui. – Je suis plussimple, plus précis, plus honnête, plus respectable. Par là sansdoute je prête le flanc à vos critiques, messieurs, mais je m’enmoque. Je vous lance maintenant un défi à vous tous, athées quevous êtes : comment sauverez-vous le monde ? Quelle routenormale lui avez-vous ouverte vers le salut, vous autres, savants,industriels, défenseurs de l’association, du salariat et de tout lereste ? Par quoi sauverez-vous le monde ? Par lecrédit ? Qu’est-ce que le crédit ? À quoi vousmènera-t-il ?
– Vous êtes bien curieux ! observaEugène Pavlovitch.
– Et mon avis est que celui qui nes’intéresse pas à ces questions n’est qu’un chenapan du grandmonde, oui monsieur !
– Le crédit mènera du moins à lasolidarité générale, à l’équilibre des intérêts, fit remarquerPtitsine.
– Mais rien de plus ! Vous n’avezpas d’autre fondement moral que la satisfaction de l’égoïsmeindividuel et des besoins matériels. La paix universelle, lebonheur collectif résultant du besoin ! Permettez-moi de vousle demander : est-ce bien ainsi que je dois vous comprendre,mon cher monsieur ?
– Mais la nécessité commune à tous leshommes de vivre, de boire et de manger, unie à la convictionabsolue et scientifique que ces besoins ne peuvent être satisfaitsque par l’association universelle et la solidarité desintérêts : voilà, ce me semble, une conception assez puissantepour servir de point d’appui et de « source de vie » àl’humanité des siècles à venir, observa Gania qui commençait à semonter sérieusement.
– La nécessité de boire et de manger,c’est-à-dire le seul instinct de conservation…
– Mais cet instinct n’est-il pas déjàbeaucoup ? Il est la loi normale de l’humanité…
– Qui vous a dit cela ? s’exclamabrusquement Eugène Pavlovitch. C’est une loi, soit, mais ni plus nimoins normale que la loi de destruction, voire d’autodestruction.Est-ce que la conservation constitue la seule loi normale del’humanité ?
– Eh ! eh ! s’écria Hippolyteen se tournant vivement du côté d’Eugène Pavlovitch.
Il l’examina avec une profonde curiosité,mais, s’étant aperçu qu’il riait, il se mit à rire aussi, puis,poussant Kolia qui était assis à côté de lui, il lui redemandal’heure ; il tira même à lui la montre d’argent du jeunegarçon et regarda avidement les aiguilles. Enfin, comme pours’abîmer dans l’oubli, il s’allongea sur le divan, se passa lesmains derrière la tête et se prit à fixer le plafond. Mais unedemi-minute après il était de nouveau assis à table, redressant lebuste et écoutant pérorer Lébédev au paroxysme de l’exaltation.
– Voilà une pensée astucieuse etironique, une pensée provocante ! dit ce dernier en se jetantavec passion sur le paradoxe d’Eugène Pavlovitch. Mais cette penséeest juste, bien que vous ne l’ayez lancée que pour attiser lacontroverse. Sceptique comme vous l’êtes, en votre qualité d’hommedu monde et d’officier de cavalerie (d’ailleurs fort doué), vous nevous rendez pas compte vous-même de toute la profondeur et de toutela justesse de cette idée ! Oui, monsieur ! La loid’autodestruction et la loi d’autoconservation ont dans le mondeune égale puissance. Le diable se servira encore de l’une comme del’autre pour dominer l’humanité pendant un temps dont la limitenous est connue. Vous riez ? Vous ne croyez pas audiable ? La négation du diable est une idée française, uneidée frivole. Savez-vous qui est le diable ? Connaissez-vousson nom ? Et, ignorant jusqu’à son nom, vous vous moquez de saforme, à l’exemple de Voltaire ; vous riez de ses piedsfourchus, de sa queue et de ses cornes qui sont votre propreinvention ; car l’Esprit impur est un esprit grand etterrible, qui n’a que faire des pieds fourchus et des cornes quevous lui avez attribués. Mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit pourle moment…
– Qu’en savez-vous ? s’exclamasoudain Hippolyte, qui partit d’un éclat de rire convulsif.
– Voilà une réflexion judicieuse etsuggestive ! approuva Lébédev. Mais, je le répète, il nes’agit pas de cela. La question était de savoir si les« sources de vie » n’ont pas été affaiblies par ledéveloppement…
– Des chemins de fer ? s’écriaKolia.
– Non pas des chemins de fer, jeuneoutrecuidant, mais de la tendance à laquelle les chemins de ferpeuvent servir, pour ainsi dire, d’image et de figurationplastique. On se dépêche, on se démène à grand bruit, on sebouscule, on force l’allure, soi-disant pour le bonheur del’humanité. Un penseur retiré du monde déplore cettetrépidation : « L’humanité devient trop bruyante et tropindustrielle, aux dépens de sa quiétude morale. » –« Soit ; mais le bruit des charrettes qui apportent lepain aux hommes affairés vaut peut-être mieux que la quiétudemorale », réplique triomphalement un autre penseur qui circulepartout et se détourne du premier avec superbe. Et moi, l’abjectLébédev, je ne crois pas aux charrettes qui apportent le pain àl’humanité ! Car, si une idée morale ne les dirige pas, cescharrettes peuvent froidement exclure du droit au pain qu’ellestransportent une bonne partie du genre humain ; cela s’estdéjà vu.
– Ce sont les charrettes qui peuventfroidement exclure… ? objecta quelqu’un.
– Cela s’est déjà vu, répéta Lébédev sansdaigner prêter attention à la question. – Malthus était unphilanthrope. Mais, avec une base morale vacillante, unphilanthrope est un cannibale. Et je ne dis rien de sa vanité, carsi vous blessez l’orgueil de n’importe lequel de ces innombrablesamis de l’humanité, il sera prêt à mettre sur-le-champ le feu auxquatre coins du globe pour satisfaire sa mesquine rancune.D’ailleurs, pour être impartial, il faut ajouter que nous en sommestous là, à commencer par moi, le plus abject de tous ; jeserais peut-être le premier à porter mon fagot et à me sauverensuite. Mais ce n’est pas non plus de cela qu’il s’agit !
– De quoi s’agit-il donc, à lafin ?
– Il nous ennuie !
– Il s’agit de l’anecdote suivante quiremonte aux siècles passés, car je suis dans l’obligation de vousparler d’un temps lointain. À notre époque, dans notre patrie quevous aimez, je l’espère, comme je l’aime, messieurs, car, en ce quime concerne, je suis prêt à verser pour elle jusqu’à la dernièregoutte de mon sang…
– Au fait ! au fait !
– Dans notre patrie, comme en Europe, deredoutables famines générales visitent à présent l’humanité, pourautant qu’on a pu le calculer et que ma mémoire est fidèle, unefois au plus tous les quarts de siècle, autrement dit tous lesvingt-cinq ans. Je ne discute pas l’exactitude du chiffre, mais lefait est que les famines sont relativement rares.
– Relativement à quoi ?
– Au XIIe siècle, et auxsiècles qui l’ont précédé et suivi, Car, à cette époque, selon letémoignage des auteurs, les famines générales s’abattaient surl’humanité tous les deux ou au moins tous les trois ans, si bienqu’en pareilles circonstances, l’homme recourait àl’anthropophagie, mais en se cachant. Un parasite de ce temps-là,approchant de la vieillesse, déclara spontanément et sans nullecontrainte que, dans le cours de sa longue et misérable existence,il avait, pour sa part, tué et mangé, dans le plus profond secret,soixante moines et quelques enfants, six tout au plus, nombreinfime par rapport à la quantité de religieux consommés. Quant auxlaïcs adultes, il paraît qu’il n’y avait jamais touché.
– Cela n’est pas possible ! s’écriasur un ton à demi offensé le président lui-même, le général. Jeraisonne et discute souvent avec lui, messieurs, toujours sur desquestions de ce genre, mais la plupart du temps il me sort desbourdes à même, plus un événement est réel, moins il estvraisemblance !
– Général, rappelle-toi le siège deKars ! Et vous, messieurs, sachez que mon anecdote est la purevérité. J’ajouterai pour ma part que la réalité, bien que soumise àdes lois immuables, est presque toujours incroyable etinvraisemblable. Parfois même, plus un événement est réel, moins ilest vraisemblable.
– Mais est-ce qu’on peut manger ainsisoixante moines ? demandèrent en riant les auditeurs.
– Il va de soi qu’il ne les a pas mangésd’un coup ; il y a peut-être mis quinze ou vingt ans ;dans ces conditions la chose est parfaitement compréhensible etnaturelle…
– Et naturelle ?
– Oui, naturelle ! riposta Lébédevavec une obstination de pédant. – D’ailleurs le moine catholiqueest, de sa nature, communicatif et curieux ; rien de plusfacile que de l’attirer dans un bois ou dans quelque lieu écartéet, là, de lui faire subir le sort décrit plus haut. Toutefois jene conteste pas que le nombre des personnes mangées soit excessifet trahisse même une tendance à l’intempérance.
– C’est peut-être vrai, messieurs,observa tout à coup le prince.
Il avait jusque-là gardé le silence et suivila discussion sans intervenir. Il avait ri de bon cœur à maintesreprises dans les moments d’hilarité générale. On voyait qu’ilétait ravi de se sentir entouré de toute cette gaîté, de tout cebruit, et même de constater que l’on buvait avec autant d’entrain,il aurait pu ne pas desserrer les dents de toute la soirée. Maisl’idée lui vint subitement de placer son mot, et il le fit avectant de gravité que tous les convives tournèrent vers lui un regardintrigué.
– Je veux préciser un point,messieurs : la fréquence des famines dans le passé. Bien queje connaisse mal l’histoire, j’en ai moi aussi entendu parler. Maisil semble qu’il n’en ait pu être autrement. Lors de mon séjour dansles montagnes suisses, j’ai beaucoup admiré les ruines de vieuxchâteaux féodaux, perchés à flanc de montagne, sur des rocs abruptset à une hauteur d’au moins une demi-verste[13](c’est-à-dire plusieurs verstes en suivant les sentiers). On saitce qu’est un château : un véritable massif de pierres. Celareprésente un travail effroyable, inimaginable, travail qui, sansdoute, a été exécuté par tous ces pauvres gens qu’étaient lesvassaux. Ceux-ci étaient en outre astreints à acquitter toutessortes de redevances et à entretenir le clergé. Commenttrouvaient-ils le temps de se subvenir à eux-mêmes et de cultiverla terre ? Ils étaient alors peu nombreux à pouvoir lefaire ; la plupart mouraient de faim et n’avaient, à lalettre, pas de quoi manger. Il m’est même parfois arrivé de medemander comment ces populations ne se sont pas complètementéteintes, comment elles ont résisté et pu supporter cetteexistence. En affirmant qu’il y a eu des cas d’anthropophagie, etpeut-être en très grand nombre, Lébédev est certainement dans levrai ; seulement je ne vois pas pourquoi il a mêlé les moinesà cette affaire, ni où il veut en venir par là.
– Il a sûrement voulu dire qu’auXIIe siècle on ne pouvait manger que les moines, carc’étaient les seuls qui fussent gras, remarqua GabrielArdalionovitch.
– Voilà une réflexion magnifique et toutà fait juste, s’exclama Lébédev, car notre homme n’avait pas mêmetouché aux laïcs ! Pas un seul laïc en regard de soixanteéchantillons du clergé : c’est une constatation terrible, deportée historique et de valeur statistique ; un de ces faits àl’aide desquels un homme intelligent reconstitue le passé, car ilprouve, avec une précision arithmétique, que le clergé était alorsau moins soixante fois plus prospère et mieux nourri que tout lereste de l’humanité. Peut-être même était-il soixante fois plusgras.
– Quelle exagération, Lébédev, quelleexagération ! s’écria-t-on dans l’assistance avec des éclatsde rire.
– J’admets que l’idée ait une portéehistorique, mais où voulez-vous en venir ? repartit le prince.(Il parlait avec un tel sérieux, une telle absence d’ironie ou deraillerie à l’égard de Lébédev, dont s’égayait toute l’assistance,que du contraste entre son accent et celui des autres se dégageaitun involontaire effet comique ; pour un peu il aurait luiaussi prêté à rire, mais il n’y prenait garde.)
– Ne voyez-vous pas, prince, quec’est un fou ? lui chuchota Eugène Pavlovitch. On m’a dit toutà l’heure, ici, que le goût de l’avocasserie et de la facondejudiciaire lui a tourné la tête et qu’il veut passer ses examens.Je m’attends à une jolie parodie !
– J’aboutis à une conclusion énorme,continua Lébédev d’une voix tonnante. – Mais analysons, avant tout,la situation psychologique et juridique de ce criminel. Nous voyonsque celui-ci (appelons-le, si vous voulez, mon client), malgré lacomplète impossibilité de trouver une autre alimentation, manifesteà diverses reprises, dans le cours de sa curieuse carrière, lepropos de se repentir et de renoncer à la chair monacale. Cela sedégage clairement des faits : on nous dit qu’il s’est mis cinqou six petits enfants sous la dent. Comparativement ce chiffre estinsignifiant ; mais à un autre point de vue, il a sonéloquence. Il est évident que mon client est assailli de terriblesremords (car c’est un homme religieux, un homme de conscience, jeme charge de le prouver) : désireux d’atténuer son péché, dansla mesure du possible, il a, à titre d’essai, substitué par sixfois le régime laïc au régime monacal. Qu’il s’agisse là d’essais,cela aussi est hors de conteste ; car, s’il ne s’était proposéque de varier son menu, le chiffre de six serait dérisoire ;pourquoi six plutôt que trente ? (Je prends la moitié :moitié moines, moitié laïcs.) Mais s’il s’agit d’un essaiuniquement inspiré par le désespoir et l’épouvante en face dusacrilège et de l’offense faite aux gens d’église, alors le chiffresix devient plus que compréhensible, six tentatives pour apaiserses remords de conscience étaient plus que suffisantes, vu qu’ellesne pouvaient donner de résultat satisfaisant. D’abord, à mon avis,l’enfant est trop petit, ou pour mieux dire trop chétif : monclient aurait dû, pour un temps donné, ingérer trois ou cinq foisplus d’enfants que de moines ; diminuer qualitativement, sonpéché, au bout du compte, se serait trouvé accru quantitativement.Assurément, messieurs, je me place, pour raisonner ainsi, dansl’état d’âme d’un criminel du XIIe siècle. Pour moi,homme du XIXe siècle, j’aurais peut-être raisonnéautrement : je vous en préviens, en sorte que vous n’avez,messieurs, aucun sujet de vous moquer de moi ; de votre part,général, cela devient tout à fait inconvenant. En second lieu,l’enfant constitue – c’est une opinion toute personnelle – unechair peu nutritive, peut-être même douceâtre et fade à l’excès,qui ne sustente pas celui qui la consomme et ne lui laisse que desremords de conscience.
« Voici maintenant ma conclusion,messieurs, ma péroraison ; elle vous donnera la solution d’undes plus grands problèmes d’alors et d’aujourd’hui. Le criminelfinit par aller se dénoncer au clergé et se remettre aux mains del’autorité. Demandons-nous quels supplices de ce temps-làl’attendaient, quelle roue, quel bûcher, quels feux ! Qui doncl’obligeait à aller se dénoncer ? Pourquoi, s’étant toutsimplement arrêté au chiffre de soixante, n’avoir pas gardé sonsecret jusqu’au dernier soupir ? Pourquoi ne pas s’être bornéà renoncer aux moines et à faire pénitence en menant la vie d’unermite ? Pourquoi enfin ne pas s’être fait moinelui-même ? Voilà le mot de l’énigme ! Il existait doncune force supérieure à celle du bûcher et du feu, à celle mêmed’une habitude de vingt ans ! Il y avait donc une idée pluspuissante que toutes les calamités, les disettes, la question, lapeste, la lèpre, et tout cet enfer que l’humanité n’aurait pusupporter sans cette même idée par laquelle les cœurs étaientassujettis et guidés, les sources de vie fertilisées !
« Montrez-moi donc quelque chose quiapproche de cette force dans notre siècle de vices et de chemins defer… Il faudrait dire « dans notre siècle de bateaux à vapeuret de chemins de fer » ; je dis « dans notre sièclede vices et de chemins de fer[14] parceque je suis ivre mais véridique. Montrez-moi une idée exerçant surl’humanité actuelle une action qui ait seulement la moitié de laforce de celle-là. Et osez dire après cela que les sources de vien’ont pas été affaiblies, troublées, sous cette« étoile », sous ce réseau dans lequel les hommes se sontempêtrés. Et ne croyez pas m’en imposer par votre prospérité, parvos richesses, par la rareté des disettes et par la rapidité desmoyens de communication ! Les richesses sont plus abondantes,mais les forces déclinent ; il n’y a plus de pensée qui créeun lien entre les hommes ; tout s’est ramolli, tout a cuit ettous sont cuits ! Oui, tous, tous, tous nous sommescuits !… Mais suffit ! ce n’est pas de cela qu’il s’agitmaintenant ; il s’agit de faire servir le souper froid préparépour nos hôtes, n’est-ce pas, très honorableprince ? »
Lébédev avait failli provoquer chezquelques-uns de ses auditeurs une véritable indignation (il estjuste de remarquer que l’on continuait pendant tout ce temps àdéboucher des bouteilles). Mais il désarma sur-le-champ tous sesadversaires par cette conclusion inattendue qui annonçait lacollation, conclusion qu’il qualifia lui-même d’« habilemanœuvre d’avocat pour retourner une affaire ». Un rire joyeuxjeta une nouvelle animation dans la société ; tous se levèrentde table et se mirent à marcher sur la terrasse pour se dégourdirles membres. Seul Keller resta mécontent du discours de Lébédev etmanifesta une extrême turbulence.
– Il attaque l’instruction, il exalte lefanatisme du XIIe siècle et il fait des contorsions sansmême avoir la moindre pureté de cœur ; je vous demande un peuavec quel argent il s’est rendu propriétaire de cette maison ?disait-il à haute voix en arrêtant tous les convives les uns aprèsles autres.
– J’ai connu un véritable interprète del’Apocalypse, dit, dans le coin opposé, le général à d’autrespersonnes de la société, et notamment à Ptitsine qu’il avaitattrapé par un bouton de son habit. – C’était feu GrégoireSémionovitch Bourmistrov. Celui-là perçait les cœurs comme d’untrait de feu. Il commençait par mettre ses lunettes, puis ouvraitun grand et vieux livre relié de cuir noir. Il avait une barbegrise et portait deux médailles obtenues pour des œuvres debienfaisance. Il se mettait à lire d’un ton rude et sévère ;devant lui les généraux se courbaient et les dames tombaient ensyncope. Mais celui-ci conclut sur l’annonce d’un souperfroid ! Cela n’a ni queue ni tête !
En écoutant le général, Ptitsine souriait etgardait l’air d’un homme qui va prendre son chapeau pour s’enaller ; mais il ne s’y résolvait pas ou oubliait toujours sarésolution. Avant qu’on eût quitté la table, Gania avaitbrusquement cessé de boire et repoussé son verre loin de lui ;un nuage avait assombri son visage. Quand on se leva, il s’approchade Rogojine et s’assit à côté de lui. On aurait pu les croire dansles meilleurs termes. Rogojine, qui, au début, avait été plusieursfois sur le point de filer à l’anglaise, se tenait maintenant assisimmobile et tête baissée ; lui aussi semblait avoir oublié sesvelléités de fugue. De toute la soirée il n’avait pas bu une gouttede vin. Il était abîmé dans ses réflexions. Par moments il levaitles yeux et dévisageait un à un tous les assistants. Maintenant sonattitude donnait à penser qu’il différait son départ dans l’attentede quelque chose d’extrêmement important pour lui.
Le prince n’avait vidé que deux ou troiscoupes ; il était gai, sans plus. Quand il se leva de table,ses yeux rencontrèrent ceux d’Eugène Pavlovitch ; il serappela qu’il devait avoir une explication avec lui et sourit d’unair avenant. Eugène Pavlovitch lui fit un signe de tête et luimontra brusquement Hippolyte qui dormait ; étendu sur le divanet sur lequel il fixait à ce moment un regard scrutateur.
– Dites-moi, prince, pourquoi ce gamins’est-il glissé chez vous ? fit-il à brûle-pourpoint et avecune expression si visible de dépit et même de haine que le princeen fut surpris.
– Je pense qu’il a un mauvais dessein entête !
– J’ai remarqué, ou du moins il m’asemblé, Eugène Pavlovitch, répondit le prince, que vous vousintéressiez beaucoup à lui aujourd’hui ; est-cevrai ?
– Ajoutez encore que, dans lescirconstances particulières où je me trouve, j’ai autre chose entête ; aussi suis-je le premier étonné de n’avoir pu, de toutela soirée, détourner mes yeux de cette repoussante physionomie.
– Son visage est joli…
– Voilà ! voilà, regardez !s’écria Eugène Pavlovitch en tirant le prince par le bras. –Voilà !
De nouveau le prince jeta sur soninterlocuteur un regard ébahi.
Hippolyte, qui s’était soudain endormi sur ledivan vers la fin de la dissertation de Lébédev, se réveilla ensursaut comme si quelqu’un lui avait donné une bourrade dans lecôté. Il tressaillit, se mit sur son séant, regarda autour de luiet pâlit. À la vue de l’entourage, son visage exprima une certainefrayeur ; mais lorsque la mémoire lui revint et qu’il eutressaisi ses esprits, cette frayeur dégénéra presque enépouvante.
– Quoi, ils s’en vont ? C’estfini ? Tout est terminé ? Le soleil est levé ?demanda-t-il avec angoisse en saisissant le prince par la main, –Quelle heure est-il ? Pour Dieu, dites-moi l’heure ! J’aidormi. Ai-je dormi longtemps ? ajouta-t-il avec une expressionvoisine du désespoir, comme s’il avait manqué, en dormant, uneaffaire d’où dépendait pour le moins toute sa destinée.
– Vous avez dormi sept ou huit minutes,lui répondit Eugène Pavlovitch.
Hippolyte le regarda avidement et réfléchitquelques instants.
– Ah ! seulement ! Donc je…
Là-dessus il aspira l’air avec force commes’il se sentait soulagé d’un poids extraordinaire. Il avait enfincompris que rien « n’était terminé », que l’aube n’avaitpas encore lui, que l’assistance n’avait quitté la table que pouraller prendre une collation et que la seule chose qui eût cesséétait le bavardage de Lébédev. Il sourit et ses pommettes secolorèrent de deux taches rouges, révélatrices de la phtisie.
– Quant à vous, Eugène Pavlovitch, vousavez même compté les minutes pendant que je dormais, lança-t-ild’un ton moqueur ; – vous ne m’avez pas quitté des yeux toutela soirée, je m’en suis aperçu… Ah ! Rogojine ! Je viensde le voir en rêve, chuchota-t-il au prince en fronçant le sourcilet en montrant d’un signe de tête l’endroit de la table où étaitassis Parfione Sémionovitch. – Ah ! oui, à propos, fit-il ensautant brusquement d’un sujet à l’autre, où est l’orateur, où estLébédev ? Il a donc fini son discours ? De quoi a-t-ilparlé ? Est-il vrai, prince, que vous ayez dit un jour que la« beauté » sauverait le monde ? Messieurs,s’écria-t-il en prenant toute la société à témoin, le princeprétend que la beauté sauvera le monde ! Et moi je prétendsque, s’il a des idées aussi folâtres, c’est qu’il est amoureux.Messieurs, le prince est amoureux ; tout à l’heure, aussitôtqu’il est entré, j’en ai acquis la conviction. Ne rougissez pas,prince ! vous me feriez pitié. Quelle beauté sauvera lemonde ? C’est Kolia qui m’a répété le propos… Vous êtes unfervent chrétien ? Kolia dit que vous-même, vous vous donnezce nom de chrétien.
Le prince le contempla attentivement et nerépliqua point.
– Vous ne me répondez pas ? Vouspensez peut-être que je vous aime beaucoup, ajouta à l’improvisteHippolyte, comme si cette réflexion lui échappait.
– Non, je ne pense pas cela. Je sais quevous ne m’aimez pas.
– Comment ! Même après ce qui s’estpassé hier ! Ai-je été sincère avec vous hier ?
– Je savais, hier aussi, que vous nem’aimiez pas.
– Vous voulez dire que c’est parce que jevous envie, parce que je vous jalouse ? Vous l’avez toujourscru et vous le croyez encore, mais… pourquoi vous parler decela ? Je veux boire encore du champagne ; Keller,versez-m’en.
– Il ne faut plus boire, Hippolyte ;je ne vous laisserai pas…
Et le prince éloigna la coupe de lui.
– C’est vrai, après tout… acquiesça-t-ilimmédiatement d’un air songeur ; ils diraient sans doute que…mais que m’importe ce qu’ils diraient ! N’est-ce pas,voyons ? Qu’ils disent ensuite ce qu’ils voudront, n’est-cepas, prince ? Et que nous chaut, à nous tous tant que noussommes, ce qui sera après ?… Au reste je sors d’unsonge. Quel affreux songe j’ai fait ! c’est seulementmaintenant que je me le rappelle. Je ne vous souhaite pas depareils rêves, prince, bien qu’effectivement je ne vous aimepeut-être guère. D’ailleurs, si on n’aime pas quelqu’un, ce n’estpas une raison pour lui vouloir du mal, n’est-il pas vrai ?Mais pourquoi fais-je toutes ces questions ? Pourquoi toutesces interrogations ? Donnez-moi votre main, je vous laserrerai bien fort ; voilà, comme cela… Vous m’avez quand mêmetendu la main. Donc vous sentez que je vous la serre sincèrement…Soit, je ne boirai plus. Quelle heure est-il ? Inutile de mele dire, d’ailleurs ; je le sais. L’heure a sonné. Le momentest venu. Eh quoi ? on sert la collation dans ce coin ?Alors cette table est libre ? Parfait ! Messieurs, je…Tout ce monde n’écoute même pas… J’ai l’intention de lire unarticle, prince, la collation est certainement plus intéressante,mais…
Brusquement et de la manière la plusinattendue il tira de sa poche de côté un large paquet de formatadministratif, scellé d’un grand cachet rouge, et le posa devantlui sur la table.
Ce geste imprévu produisit son effet sur lasociété, qui était mûre, mais… pas pour une lecture.Eugène Pavlovitch se leva de sa chaise en sursaut ; Gania serapprocha vivement de la table ; Rogojine fit de même, maisavec la moue dégoûtée et maussade de l’homme qui sait de quoi ilretourne. Lébédev, qui se trouvait près de là, s’avança avec unregard fouinard et se mit à examiner le paquet en essayant d’endeviner le contenu.
– Qu’est-ce que vous avez là ?demanda le prince d’un ton inquiet.
– Aux premières lueurs du soleil je mecoucherai, prince ; je l’ai dit ; parole d’honneur, vousverrez ! s’écria Hippolyte. Mais… mais… est-ce que vous mecroyez hors d’état de décacheter ce paquet ? ajouta-t-il enjetant autour de lui un regard de défi qui paraissait s’adresser àtout le monde sans distinction.
Le prince remarqua qu’il tremblait de tous sesmembres. Il prit la parole au nom de l’assistance.
– Aucun de nous n’a cette pensée.Pourquoi nous l’attribuez-vous et croyez-vous que… Quelle drôled’idée de vouloir nous faire une lecture ! Qu’avez-vous là,Hippolyte ?
– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-cequi lui prend encore ? demandait-on autour de lui. Touss’approchèrent : quelques-uns mangeaient déjà. Le paquet etson cachet rouge attiraient les convives comme un aimant.
– C’est ce que j’ai écrit moi-même hier,aussitôt après vous avoir donné ma parole que je viendraism’installer chez vous, prince. J’y ai passé toute la journéed’hier, puis la nuit ; je l’ai terminé ce matin. Avant lepetit jour, j’ai fait un rêve…
– Ne vaut-il pas mieux remettre cela àdemain. ? interrompit timidement le prince.
– Demain « il n’y aura plus detemps », repartit Hippolyte avec un ricanement convulsif. Audemeurant n’ayez aucune crainte, la lecture prendra quaranteminutes ou, au plus, une heure… Et voyez l’intérêt que tout lemonde y porte : chacun s’approche, chacun regarde mon cachet.Si je n’avais pas mis cet article sous pli cacheté, il n’auraitéveillé aucune curiosité. Ha ! ha ! Voilà l’attrait dumystère ! Décachetterai-je ou non, messieurs ?s’écria-t-il en riant de son rire singulier et en dardant surl’auditoire des yeux étincelants. Mystère ! mystère !Vous rappelez-vous, prince, qui a annoncé qu’« il n’y auraitplus de temps » ? C’est l’Ange immense et puissant del’Apocalypse.
– Mieux vaut ne pas lire, s’exclamabrusquement Eugène Pavlovitch avec un air d’inquiétude tel quebeaucoup de personnes en furent frappées.
– Ne lisez pas ! s’écria égalementle prince, en posant la main sur le paquet.
– Comment, lire maintenant ? Mais onva souper, observa quelqu’un.
– Un article ? C’est sans doute pourune revue ? demanda un autre.
– Il est peut-être ennuyeux ? ajoutaun troisième.
– Mais de quoi donc s’agit-il ?questionnèrent les autres.
Le geste d’appréhension du prince avaiteffrayé Hippolyte lui-même.
– Alors,… on ne lit pas ? luichuchota-t-il d’un ton craintif, tandis qu’un sourire grimaçantcontractait ses lèvres bleuies. – On ne lit pas ? murmura-t-ilen scrutant autour de lui tous les yeux et tous les visages, et encherchant à s’attacher les gens, comme tout à l’heure, avec unavide besoin d’épanchement. Vous… avez peur ? demanda-t-il ense tournant de nouveau vers le prince.
– Peur de quoi ? répliqua celui-cidont la physionomie s’altérait de minute en minute.
– Quelqu’un aurait-il une pièce de vingtkopeks ? fit soudain Hippolyte en bondissant comme si onl’avait arraché de sa chaise ; une menue monnaiequelconque ?
– Voilà ! dit aussitôt Lébédev entendant une pièce ; l’idée que le malade avait perdu la têtevenait de s’emparer de son esprit.
– Véra Loukianovna ! appelaprécipitamment Hippolyte ; prenez cette pièce et jetez-la surla table : pile ou face ? Si c’est pile, onlira !
Véra regarda avec effroi la monnaie, puisHippolyte, puis bon père et, levant la tête avec l’idée qu’elle nedevait pas regarder la pièce, elle lança celle-ci sur la table d’ungeste gauche. C’était pile.
– Il faut lire ! murmura Hippolytecomme écrasé sous le décret du sort ; il n’aurait pas été pluspâle s’il avait entendu son arrêt de mort. – D’ailleurs,s’écria-t-il en frissonnant après une demi-minute de silence,qu’est-ce à dire ? Se peut-il que je vienne de jouer madestinée ?
Il jeta sur l’assistance un regard circulaireoù se traduisait le même désir de s’épancher et de quémanderl’intérêt ; puis, se tournant brusquement vers le prince, ils’écria avec un accent de sincère étonnement.
– Voici un étrange trait de psychologie…un trait incompréhensible, prince ! répéta-t-il en s’animantet du ton d’un homme qui se ressaisit ; – notez cela etrappelez-vous-le, puisque vous recueillez, paraît-il, des documentssur la peine de mort… On me l’a dit, ha ! ha ! OhDieu ! quel absurde non-sens !
Il s’assit sur le divan, s’appuya des deuxcoudes sur la table et se prit la tête entre les mains.
– Quelle honte, même !…poursuivit-il. Mais que m’importe que ce soit honteux ? Et,relevant aussitôt la tête, il parut obéir à une résolutionsoudaine : Messieurs ! messieurs, je décachette monpaquet, je… je ne force d’ailleurs personne à écouter !
Les mains tremblantes d’émotion, il décachetale paquet et en tira quelques feuilles de papier à lettre couvertesd’une fine écriture, qu’il plaça devant lui et se mit àdéplisser.
– Mais qu’est-ce là ? qu’ya-t-il ? Que va-t-on lire ? murmurèrent plusieursassistants d’un air sombre. D’autres gardaient le silence, maistous s’étaient assis et observaient la scène avec curiosité.Peut-être s’attendaient-ils en effet à un événement extraordinaire.Véra s’était accrochée à la chaise de son père et avait une tellepeur qu’elle retenait ses larmes avec peine. Kolia n’était guèremoins effrayé. Lébédev, qui était déjà assis, se releva subitement,prit les bougies et les rapprocha d’Hippolyte pour que celui-ci vîtplus clair en lisant.
– Messieurs, c’est… vous allez voir toutde suite ce que c’est, ajouta, on ne sait trop pourquoi,Hippolyte ; et sans transition il commença à lire :« Explication indispensable ». Épigraphe : Aprèsmoi le déluge[15] Audiable ! s’exclama-t-il sur le ton d’un homme qui vient de sebrûler : comment ai-je pu placer sérieusement une aussi sotteépigraphe ?… Écoutez, messieurs !… je vous assure quetout cela n’est, peut-être, au bout du compte, qu’une affreusebagatelle ! Ce sont seulement quelques pensées à moi… Si vouscroyez qu’il y a là quelque chose de mystérieux ou… de défendu… enun mot…
– Vous feriez mieux de lire sanspréambule, interrompit Gania.
– Il cherche un biais ! ajouta unautre.
– Voilà bien du bavardage ! lançaRogojine qui jusque-là était resté muet.
Hippolyte le regarda tout à coup ; aumoment où leurs yeux se croisèrent, Rogojine eut un sourire amer etfielleux, puis articula ces paroles étranges :
– Ce n’est pas ainsi qu’il faut secomporter en cette affaire, mon garçon, non…
Certes, personne ne comprit ce que Rogojinevoulait dire. Mais sa phrase fit sur l’assistance une impressionplutôt singulière : la même idée parut effleurer tous lesesprits. Sur Hippolyte, l’effet de cette phrase fut terrible :il se mit à trembler si fort que le prince fut sur le point de luitendre la main pour l’empêcher de tomber ; et il auraitcertainement poussé un cri si la voix ne lui était restée dans legosier. Il fut une minute entière sans pouvoir articuler un mot. Ilrespirait péniblement et ne quittait pas Rogojine des yeux. Enfin,reprenant son haleine au prix des plus grands efforts, ilproféra :
– Alors c’est vous… c’est vous qui étiez…vous…
– Qui étais quoi ? Que veux-tudire ? répliqua Rogojine avec l’air de ne pas comprendre.
Mais Hippolyte devint tout rouge et, emportépar une sorte de rage subite, il lança d’une voix cassante etbrutale.
– C’est vous qui êtes venu chezmoi la semaine dernière, de nuit, après une heure, le lendemain decette matinée où j’étais allé vous voir. C’est vous !Avouez-le : c’est vous ?
– La semaine dernière, de nuit ?Est-ce que tu n’as pas perdu le sens, mon garçon ?
Le « garçon » se tut encore uninstant, porta l’index à son front et eut l’air de se recueillir.Mais sous son pâle sourire, dont la peur faisait un rictus, perçasoudain une expression de ruse et même de triomphe.
– C’est vous ! répéta-t-il presque àdemi-voix mais avec l’accent de la plus entière conviction. –Vous êtes venu chez moi et vous êtes resté assis une heureet même plus, sans dire mot, sur une chaise, près de lafenêtre : c’était entre minuit et deux heures ; vous êtesparti avant trois heures… Oui, c’était bien vous ! Pourquoim’avez-vous fait peur ? Pourquoi êtes-vous venu metourmenter ? je ne me l’explique pas, mais c’étaitvous !
Dans son regard s’alluma soudain un immenseéclair de haine, mais il n’en continua pas moins à frissonner defrayeur.
– À l’instant, messieurs, vous allez toutsavoir, je… je… écoutez…
Et de nouveau il saisit avec précipitation lesfeuillets de son manuscrit qui s’étaient déplacés etintervertis ; il s’efforça de les remettre en ordre ; cesfeuillets tremblaient entre ses doigts frémissants et il futlongtemps à pouvoir les ranger.
– Il est fou ou il délire ! murmuraRogojine d’une voix à peine intelligible.
Enfin la lecture commença. Pendant les cinqpremières minutes l’auteur de cet article inattendu eutpeine à retrouver le souffle et lut d’une manière décousue etinégale. Mais sa voix s’affermit peu à peu et il arriva à rendrepleinement le sens de ce qu’il lisait. Parfois seulement une touxassez violente l’interrompait ; arrivé à la moitié de salecture, il fut pris d’un fort enrouement. Son exaltation quicroissait graduellement finit par atteindre le paroxysme, tandisque s’accentuait à la même allure l’impression morbide ressentiepar l’auditoire. Voici tout cet article :
« Explication indispensable »
« Après moi le déluge ! »[16]
« Hier matin, le prince est venu mevoir ; entre autres choses il m’a proposé de m’installer danssa villa. Je savais qu’il ne manquerait pas d’insister sur cepoint ; j’étais certain qu’il me déclarerait sans ambage que« je serais mieux pour mourir au milieu des hommes et desarbres », pour reprendre son expression. Mais aujourd’hui iln’a pas employé le mot mourir ; il a dit que« je serais mieux pour y continuer mon existence », cequi, d’ailleurs, dans mon cas, revient à peu près au même. Je luiai demandé ce qu’il voulait dire par ces « arbres » dontil parle si souvent, et pourquoi il m’en rebattait ainsi lesoreilles. J’ai eu la stupeur de l’entendre me répondre que c’étaitmoi-même qui, l’autre soir, avais déclaré être venu à Pavlovsk pourvoir les arbres une dernière fois. Je lui ai fait observer que,pour mourir, il m’était parfaitement égal d’être sous les arbres oude regarder un mur de briques devant ma fenêtre ; pour deuxsemaines qui me restaient à vivre, ce n’était pas la peine de fairetant de façons. Il tomba aussitôt d’accord là-dessus, mais ilpensait que la verdure et le grand air amèneraient certainement unemodification dans mon état physique et changeraient mesrêves et les effets de ma surexcitation, peut-être au point deles rendre tolérables. Je lui objectai de nouveau, en riant, qu’ilparlait comme un matérialiste. Il me répliqua avec son habituelsourire qu’il avait toujours été matérialiste. Comme il ne mentjamais, ce n’était pas là une parole en l’air. Son sourire estbon ; je l’ai examiné alors avec plus d’attention. Je ne saissi maintenant je l’aime ou ne l’aime pas ; je n’ai pas letemps pour le moment de me tracasser l’esprit avec cette question.La haine que je lui portais depuis cinq mois, remarquez-le bien, acommencé à tomber complètement dans le cours du dernier mois. Quisait ? Je suis peut-être allé à Pavlovsk surtout pour le voir.Mais… pourquoi ai-je alors déserté ma chambre ? Le condamné àmort ne doit pas quitter son coin ; si je n’avais pas prismaintenant une résolution définitive et si je m’étais, aucontraire, résigné à attendre ma dernière heure, je n’auraiscertainement abandonné ma chambre pour rien au monde et je n’auraispas accepté la proposition de venir « mourir » chez lui àPavlovsk.
« Il faut que je me hâte pour terminersans faute avant demain toute cette « explication ».C’est dire que je n’aurai pas le temps de la relire ni de lacorriger ; je la relirai demain en la communiquant au princeet à deux ou trois témoins que je compte trouver chez lui. Comme iln’y aura pas ici un seul mot qui ne soit la pure, la suprême etsolennelle vérité, je suis curieux de savoir quelle impressionj’éprouverai moi-même au moment où je ferai cette lecture.D’ailleurs j’ai eu tort d’écrire ces mots « suprême etsolennelle vérité » ; pour quinze jours, cela ne vaut pasla peine de vivre ; c’est la meilleure preuve que je n’écriraique la vérité. (N. B. – Une idée à ne pas perdre de tue : nesuis-je pas fou en ce moment, ou pour mieux dire : à certainsmoments ? On m’a positivement affirmé qu’arrivés à la dernièrephase de leur maladie, les phtisiques ont des instants d’égarement.Vérifier cela demain par l’impression que produira la lecture surles auditeurs. Cette question doit être à tout prix résolue de lafaçon la plus exacte ; sans quoi on ne peut rienentreprendre.)
« Il me semble que je viens d’écrire unesottise énorme ; mais, comme je l’ai dit, je n’ai pas le tempsde corriger ; en outre, je me promets de laisserintentionnellement ce manuscrit sans la moindre correction, même sije m’aperçois que je me contredis toutes les cinq lignes. Je veuxjustement soumettre demain, à l’épreuve de la lecture, la logiquede ma pensée, et m’assurer que je remarque mes erreurs ; jesaurais ainsi si toutes les idées que j’ai mûries dans cettechambre au cours de ces derniers mois sont véritables, ou s’il nes’agît que d’un délire.
« Si j’avais dû, il y a deux mois,abandonner complètement ma chambre, comme je vais le faire, et direadieu au mur de Meyer, je suis sûr que j’aurais éprouvé de latristesse. Maintenant je ne ressens plus rien, bien que je doivequitter demain pour toujours cette chambre et cemur ! Donc, mon être est aujourd’hui dominé par la convictionque, pour deux semaines, ce n’est pas la peine d’avoir des regretsou de s’abandonner à aucun sentiment. Et tous mes sens obéissentpeut-être déjà à cette conviction. Mais est-ce bien vrai ?Est-il vrai que ma nature soit complètement domptée ? Si l’onm’infligeait la torture en ce moment, je me mettrais certainement àcrier ; je ne dirais pas que ce n’est pas la peine de crier etde ressentir la douleur quand on n’a plus que quinze jours àvivre.
« Toutefois est-il exact qu’il ne mereste que quinze jours à vivre et pas davantage ? Ce que j’airaconté à Pavlovsk était mensonger : B…ne[17] nem’a rien dit du tout et ne m’a même jamais vu ; mais il y aune semaine on m’a amené l’étudiant Kislorodov ; c’est unmatérialiste, un athée et un nihiliste ; c’est justement pourcela que je l’ai fait venir ; j’avais besoin d’un homme qui medise enfin la vérité toute nue, sans ménagement ni formes. C’est cequ’il a fait, non seulement avec empressement et sanscirconlocutions, mais même avec un visible plaisir (qui, à monavis, passait la mesure). Il m’a déclaré brutalement qu’il merestait environ un mois à vivre ; peut-être un peu plus, siles circonstances étaient favorables, peut-être aussi beaucoupmoins. Il se peut, selon lui, que je meure subitement, demain parexemple ; cela s’est vu. Pas plus tard qu’avant-hier, unejeune dame phtisique, qui demeure dans le quartier de Kolomna etdont le cas ressemble au mien, se préparait à aller au marché pourfaire ses provisions ; se sentant soudainement indisposée,elle s’est étendue sur un divan, a poussé un soupir et rendu l’âme.Kislorodov, m’a rapporté tous ces détails avec une certaineaffectation d’insensibilité et d’indifférence, comme s’il mefaisait l’honneur, (de me considérer, moi aussi, comme un êtresupérieur, pénétré du même esprit de négation que lui et n’ayantnaturellement aucune peine à quitter la vie. Finalement, un faitdemeurait établi, c’est que j’avais un mois à vivre et pasdavantage ! Sous ce rapport je suis tout à fait convaincuqu’il ne s’est pas trompé.
« J’ai été très surpris quand le prince adeviné que j’avais des cauchemars ; il a dit, à la lettre,qu’à Pavlovsk « les effets de ma surexcitation et mesrêves » changeraient. Pourquoi a-t-il parlé de mesrêves ? Ou il est médecin, ou c’est un esprit d’unepénétration extraordinaire, capable de deviner bien des choses.(Mais que, tout compte fait, il soit un « idiot », celan’offre pas de doute.) Juste avant son arrivée, je venais de faireun joli rêve en vérité (comme j’en fais maintenant des centaines).Je m’étais endormi une heure, je crois, avant sa visite et je mevoyais dans une chambre qui n’était pas la mienne. Elle était plusgrande et plus haute, mieux meublée, claire ; le mobilier secomposait d’une armoire, d’une commode, d’un divan et de mon lit,qui était long et large, avec une couverture verte en soie piquée.Dans cette chambre j’aperçus un animal effrayant, une sorte demonstre. Il ressemblait à un scorpion, mais ce n’était pas unscorpion ; c’était quelque chose de plus repoussant et de bienplus hideux. Je crus voir une sorte de mystère dans le fait qu’iln’existait point d’animaux de ce genre dans la nature et qu’il enétait néanmoins apparu un exprès chez moi. Je l’examinai àloisir : c’était un reptile brun et squameux, long d’environquatre verchoks[18] ; sa tête avait la grosseur dedeux doigts, mais son corps s’amincissait graduellement vers laqueue, dont le bout n’avait pas plus d’un dixième de verchokd’épaisseur. À un verchok de la tête deux pattes se détachaient depart et d’autre du tronc, avec lequel elles formaient un angle dequarante-cinq degrés, si bien que, vu de haut, l’animal prenaitl’aspect d’un trident. Je ne vis pas très distinctement sa tête,mais j’y remarquai deux petites tentacules très courtes etégalement brunes qui ressemblaient à deux grosses aiguilles. Onretrouvait deux petites tentacules identiques au bout de la queueet à l’extrémité de chaque pattes ; soit huit en tout. Cettebête courait très vite à travers la chambre en s’appuyant sur sespattes et sa queue ; pendant sa course, son corps et sespattes se tordaient comme des serpents avec une prodigieusevélocité malgré sa carapace ; c’était une chose affreuse àvoir. J’avais une peur atroce que l’animal ne me piquât, car onm’avait dit qu’il était venimeux. Mais ce qui me tourmentait leplus, c’était de savoir qui l’avait envoyé dans ma chambre, queldessein on poursuivait contre moi et que cachait ce mystère. Labête se dissimulait sous la commode, sous l’armoire, et seréfugiait dans les coins. Je m’assis sur une chaise et repliai mesjambes sous moi. L’animal traversa prestement la chambre endiagonale et disparut quelque part près de ma chaise. Je lecherchai des yeux avec épouvante, mais, comme j’étais assis lesjambes ramenées sous le corps, j’espérais qu’il ne grimperait pasaprès la chaise. Tout à coup, j’entendis un léger crépitementderrière moi, non loin de ma nuque. Je me retournai et vis lereptile qui grimpait le long du mur ; il se trouvait déjà à lahauteur de ma tête et frôlait même mes cheveux avec sa queue quitournait et ondulait avec une agilité extrême. Je fis un bond et lemonstre disparut. Je n’osais me mettre au lit, de peur qu’il ne seglissât sous l’oreiller. Ma mère et je ne sais quelle autrepersonne de sa connaissance entrèrent alors dans la chambre. Ellesse mirent à donner la chasse au reptile. Elles étaient plus calmesque moi et ne manifestaient même aucune frayeur, mais n’ycomprenaient rien. Soudain le monstre réapparut ; il rampaitcette fois d’un mouvement très lent comme s’il avait une intentionparticulière ; ses nonchalantes contorsions lui donnaient unair encore plus repoussant ; il traversa de nouveau la chambrecomme la première fois, se dirigeant vers le seuil. À ce moment mamère ouvrit la porte et appela Norma, notre chienne ; c’étaitun énorme terre-neuve au poil noir et frisé ; il y a cinq ansqu’elle est morte. Elle se précipita dans la chambre et s’arrêtacomme pétrifiée en face du reptile, qui, lui aussi, cessa d’avancermais continua à se tordre et à frapper le plancher de ses pattes etde l’extrémité de sa queue. Les animaux sont inaccessibles, si jene me trompe, aux terreurs mystiques ; mais à ce moment il mesembla qu’il y avait quelque chose de tout à fait étrange et demystique dans l’épouvante de Norma ; c’était à croire qu’elledevinait, comme moi, dans cet animal une apparition fatale etmystérieuse. Elle recula lentement tandis que le reptile s’avançaitprudemment et à pas comptés ; il avait l’air de se disposer àsauter sur elle pour la piquer. Mais en dépit de sa frayeur et bienqu’elle tremblât de tous ses membres, Norma fixait sur l’animal desyeux pleins de rage. À un moment donné, elle découvritprogressivement ses redoutables crocs, ouvrit son énorme gueulerouge, prit son élan et se jeta résolument sur le monstre qu’ellehappa. La bête fit, semble-t-il, un violent effort pour se dégager,car Norma dut la ressaisir et cette fois au vol. À deux repriseselle l’engloutit dans sa gueule, la tenant toujours en l’air commesi elle voulait l’avaler. La carapace craqua sous ses dents ;la queue et les pattes de l’animal dépassaient et s’agitaient d’unemanière effroyable. Brusquement Norma poussa un hurlementplaintif ; le reptile avait malgré tout réussi à lui piquer lalangue. En geignant de douleur la chienne desserra les crocs. Jevis alors dans sa gueule le reptile à moitié broyé qui continuait àse débattre ; de son corps mutilé coulait sur la langue de lachienne un liquide blanc et abondant semblable à celui qui sortd’un cafard quand on l’écrase… C’est à ce moment que je m’éveillaiet que le prince entra. »
Hippolyte interrompit subitement sa lecturecomme sous l’empire d’une sorte de confusion.
– Messieurs, dit-il, je n’ai pas relu cetarticle et il me semble, je l’avoue, que j’ai écrit bien des chosesinutiles. Ce rêve…
– C’est la vérité, s’empressa d’observerGania.
– Je conviens qu’il y a là tropd’impressions personnelles, je veux dire : se rapportantexclusivement à ma personne…
En proférant ces mots Hippolyte paraissaitexténué ; il essuyait avec son mouchoir la sueur de sonfront.
– Oui ! monsieur, vous vousintéressez par trop à vous-même, fit Lébédev d’une voixsifflante.
– Mais, messieurs, encore une fois, je neforce personne ; ceux qui ne veulent pas m’écouter peuvent seretirer.
– Il chasse les gens… de la maisond’autrui, marmonna Rogojine sur un ton à peine perceptible.
– Et si nous nous levions tous pour nousen aller ? fit inopinément Ferdistchenko, qui jusque-làn’avait pas osé hausser la voix.
Hippolyte baissa soudain les yeux et saisitson manuscrit. Mais il redressa aussitôt la tête ; sesprunelles brillaient, deux taches rouges coloraient sesjoues ; il regarda fixement Ferdistchenko :
– Vous ne m’aimez pas du tout,dit-il.
Des rires éclatèrent, mais la majorité n’y fitpoint écho. Hippolyte rougit affreusement.
– Hippolyte, dit le prince, ramassezvotre manuscrit et donnez-le-moi ; allez vous coucher, icidans ma chambre. Nous causerons avant de nous endormir et nousreprendrons demain la conversation, mais à condition que vous nereveniez pas sur ces feuilles. Voulez-vous ?
– Est-ce possible ? fit Hippolyte enlui jetant un regard de réelle surprise. – Messieurs, s’écria-t-ildans un nouvel accès d’excitation fébrile, il s’agit d’un sotépisode où je n’ai pas su garder contenance. Je n’interromprai plusma lecture. Que celui qui veut écouter, écoute…
Il avala en hâte une gorgée d’eau, s’accoudaprestement à la table pour échapper aux regards et reprit avecobstination sa lecture. Sa confusion ne tarda d’ailleurs pas à sedissiper…
« L’idée qu’il ne vaut pas la peine devivre pour quelques semaines commença, je crois, à m’obséder il y aun mois, lorsque je comptais n’avoir plus que quatre semainesdevant moi. Mais elle ne m’a complètement dominé qu’il y a troisjours, le soir où je rentrai de Pavlovsk. La première fois que j’aisenti cette idée me pénétrer jusqu’au plus profond de moi-même,j’étais sur la terrasse chez le prince et je venais justement de medécider à faire de la vie une dernière expérience. J’avais vouluvoir les hommes et les arbres (admettons que ce soit moi qui mesoit exprimé ainsi) ; je m’étais échauffé et avait pris ladéfense de Bourdovski, « mon prochain » ; je m’étaislaissé aller à l’illusion que tous les assistants m’ouvriraient lesbras pour me donner une accolade, qu’ils solliciteraient mon pardonet que je leur demanderais le leur ; en un mot j’avais finicomme un piètre imbécile. Et c’est alors que se révéla en moi cette« suprême conviction ». Cette « conviction »,je me demande maintenant comment j’ai pu vivre six grands mois sansl’avoir ! Je savais pertinemment que j’étais atteint dephtisie et incurable ; je ne m’illusionnais pas et voyaisclairement mon état. Mais plus je le voyais clairement, plusj’étais avide de vivre ; je m’accrochais à l’existence etvoulais la prolonger à tout prix. J’admets que j’aie pu alorsm’emporter contre le destin ténébreux et sourd à ma voix, quiavait, sans savoir pourquoi, décidé de m’écraser comme une mouche.Mais pourquoi ne me suis-je pas exclusivement confiné dans cetterage ? Pourquoi ai-je, en fait, commencé à vivre,alors que je savais que cela ne m’était plus permis ? Pourquoime suis-je livré à cette tentative, la prévoyant sans issue ?Et cependant j’en étais arrivé à ne plus pouvoir lire de livres età renoncer à la lecture ; à quoi bon lire, à quoi bons’instruire pour six mois ? Plus d’une fois cette réflexionm’a fait jeter le livre commencé.
« Oui, ce mur de la maison Meyer pourraiten dire long, J’y ai inscrit bien des choses. Il n’y avait pas surce mur sale une seule tache que je ne connusse de mémoire. Mauditmur ! Et malgré tout, il m’est plus cher que tous les arbresde Pavlovsk, ou plutôt il devrait l’être, si à présent tout nem’était égal.
– Je me rappelle maintenant arec quelavide intérêt je me suis mis à suivre leur vie ; jen’avais jamais éprouvé auparavant une pareille curiosité.J’attendais parfois avec impatience et aigreur le retour de Kolia,lorsque j’étais malade au point de ne pouvoir quitter la chambre.J’approfondissais tellement toutes les vétilles, je m’intéressaissi vivement à tous les on-dit que j’en devins, je crois, uncancanier. Je ne comprenais pas, par exemple, comment les gens quiavaient en eux tant de vie ne réussissaient pas à s’enrichir (je nele comprends d’ailleurs pas davantage aujourd’hui). J’ai connu unpauvre diable dont, par la suite, on m’a dit qu’il était mort defaim ; je me souviens que cette nouvelle m’a mis hors demoi ; si on avait pu ressusciter ce malheureux, je l’aurais,je crois, exterminé.
« Il m’arrivait parfois de me sentirmieux pendant de longues semaines et de pouvoir même descendre dansla rue ; mais la rue finit par m’excéder au point que jerestais volontairement claustré des journées entières, alors quej’aurais pu sortir comme tout le monde. Je ne pouvais supporter lavue des gens qui grouillaient autour de moi sur les trottoirs,toujours soucieux, moroses, inquiets. À quoi bon leur sempiternelletristesse, leur incessante et vaine agitation, leur morne etperpétuelle aigreur (car ils sont méchants, méchants,méchants) ? À qui la faute s’ils sont malheureux et ne saventpas vivre, alors qu’ils ont une perspective de soixante annéesd’existence ? Pourquoi Zarnitsine s’est-il laissé mourir defaim ayant soixante années devant lui ? Et chacun, en montrantses haillons et ses mains calleuses, se fâche et se récrie :« Nous travaillons comme des bêtes de somme, nous trimons,nous sommes faméliques comme des chiens et traînons lamisère ! D’autres ne travaillent pas, ne se donnent aucun malet sont riches ! » (L’éternel refrain !) À côtéd’eux se décarcasse du matin au soir un pauvre hère, tout ratatinémais de « naissance noble », comme Ivan Fomitch Sourikov,qui demeure au-dessus de chez nous ; il a toujours les coudespercés et ses boutons décousus. Il fait des commissions pour un tasde gens et remplit on ne sait quel office : cela le tient dumatin à la nuit. Liez conversation avec lui : il vous diraqu’il est « pauvre, nécessiteux, misérable ; sa femme atrépassé, il n’avait pas de quoi lui acheter des médicaments ;l’hiver, son petit garçon est mort de froid ; sa fille aînéese fait entretenir… » Il geint et pleurniche sans cesse.Oh ! je n’ai ressenti, ni alors ni maintenant, aucune pitiépour ces imbéciles, je le dis avec fierté ! Pourquoi cetindividu n’est-il pas un Rothschild ? À qui la faute s’il n’apas des millions comme Rothschild, s’il n’a pas une montagned’impériales[19] et de napoléons d’or, une montagneaussi haute que celle que l’on voit à la foire pendant lecarnaval ? Puisqu’il lui est donné de vivre, tout est en sonpouvoir. À qui la faute s’il ne le comprend pas ?
« Oh ! désormais tout m’estégal ; je n’ai plus le temps de me fâcher. Mais alors, alors,je le répète, je mordais littéralement mon oreiller la nuit etdéchirais de rage ma couverture. Oh ! quel rêve je faisais àce moment et quel souhait ! Je souhaitais de gaîté de cœur quel’on me jetât sur-le-champ à la rue, malgré mes dix-huit ans, àpeine vêtu, à peine couvert ; qu’on me laissât absolumentseul, sans logis, sans travail, sans un morceau de pain, sansparents, sans une seule connaissance, dans la ville immense, affaméet battu (tant mieux), mais avec la santé. Alors j’auraismontré…
« Qu’est-ce que j’auraismontré ?
« Pouvez-vous me croire inconscient dudegré d’abaissement auquel je me suis déjà ravalé, avant de direcela, par mon « Explication » ? Qui donc ne meprendra pas pour un malheureux blanc-bec, étranger à la vie, enoubliant que je n’ai plus dix-huit ans, car vivre comme j’ai vécudepuis six mois, c’est atteindre l’âge où les cheveuxblanchissent ! Mais que l’on se moque si l’on veut et que l’ontraite tout ceci de contes ! Car ce sont réellement des contesque je me suis débités à moi-même. J’en ai peuplé des nuitsentières et je me les rappelle tous actuellement.
« Mais dois-je les répéter maintenantque, même pour moi, le temps des contes est passé ? Et pourqui ? J’y ai pris plaisir lorsque j’ai vu clairement qu’ilm’était même interdit d’étudier la grammaire grecque comme j’enavais eu l’idée ; ayant réfléchi que je mourrais avantd’arriver à la syntaxe, je me suis arrêté dès la première page etj’ai jeté le livre sous la table. Il y est resté ; j’aidéfendu à Matriona de le ramasser.
« Il se peut que celui entre les mains dequi mon « Explication » tombera et qui aura la patiencede la lire jusqu’au bout me prenne pour un fou ou même pour uncollégien, ou plus vraisemblablement pour un condamné à mort,auquel il semble, comme de juste, que, sauf lui, aucun homme nefait assez de cas de la vie, qu’on la gaspille avec trop delégèreté, qu’on en jouit avec trop de nonchalance et pas assez deconscience, et que, partant, du premier au dernier, tous les hommesen sont indignes. Et après ? Je déclare que mon lecteur sesera trompé et que mes opinions ne sont influencées en rien par macondamnation à mort. Demandez, demandez-leur seulement commenttous, sans exception, ils comprennent le bonheur ? Ah !soyez certains que ce n’est pas, quand il a découvert l’Amériquemais quand il a été sur le point de la découvrir que Colomb a étéheureux. Soyez persuadés que le monument culminant de son bonheurs’est peut-être placé trois jours avant la découverte duNouveau-Monde, lorsque l’équipage au désespoir s’est rebellé et aété sur le point de faire demi-tour pour revenir en Europe. Il nes’agissait pas ici du Nouveau-Monde, qui aurait pu s’effondrer.Colomb est mort l’ayant à peine vu et sans savoir, au fond, cequ’il avait découvert. Ce qui compte, c’est la vie, la vieseule ; c’est la recherche ininterrompue, éternelle de la vie,et non sa découverte ! Mais à quoi bon ce verbiage ? Jeconjecture que tout ceci a une telle apparence de lieux communs quel’on me prendra sans doute pour un collégien des basses classes quifait un devoir sur le « lever du soleil ». On dira quej’ai peut-être voulu exprimer quelque chose, mais qu’en dépit detout mon désir je ne suis pas arrivé à… « m’expliquer ».Toutefois j’ajouterai que, dans toute idée de génie, dans toutepensée neuve ou même simplement sérieuse qui naît en un cerveauhumain, il y a toujours un reliquat qu’il est impossible decommuniquer aux autres, quand bien même on y consacrerait desvolumes entiers et l’on ressasserait la chose durant trente-cinqans. Ce reliquat ne sortira à aucun prix de votre cerveau et il ydemeurera à tout jamais ; vous mourrez sans l’avoir transmis àpersonne, et il enclora peut-être l’essentiel de votre pensée. Si,moi non plus, je ne réussis pas présentement à vous faire ressentirtout ce que j’ai souffert pendant ces six mois, du moinscomprendra-t-on que j’aie peut-être payé trop cher la« suprême conviction » à laquelle je suis arrivémaintenant. Voilà ce que j’ai cru nécessaire de mettre en lumièredans mon « Explication », pour une fin connue de moi.
« Mais je reprends le fil de monrécit.
« Je ne veux pas mentir ; pendantces six mois la réalité m’a plus d’une fois ressaisi et entraîné aupoint de me faire oublier ma condamnation, ou plutôt de m’amener àn’y plus vouloir penser et à me mettre au travail. À ce propos jerappellerai les conditions dans lesquelles je vivais alors. Il y aenviron huit mois, quand mon mal empira, je rompis toutes mesrelations et cessai de voir mes anciens camarades. Comme j’avaistoujours été d’humeur assez chagrine, ceux-ci n’eurent pas de peineà m’oublier ; ils m’auraient d’ailleurs oublié même si j’avaisété autrement. Ma vie à la maison, c’est-à-dire « enfamille », était celle d’un solitaire. Il y a environ cinqmois, je m’enfermai une fois pour toutes et m’isolai complètementdes miens. On avait coutume de se plier à mes volontés et nul ne sepermettait d’entrer dans ma pièce, sauf aux heures fixées pourfaire le ménage et m’apporter mon dîner. Ma mère tremblait devantmes ordres et n’osait même pas larmoyer en ma présence quandparfois je me décidais à la laisser entrer. Elle battaitcontinuellement les enfants pour qu’ils ne fissent pas de bruit etne me dérangeassent point ; c’est vrai, je me plaignaissouvent de leurs cris ; je m’imagine comme ils doivent m’aimermaintenant ! Je crois avoir aussi pas mal tourmenté le« fidèle Kolia », pour lui garder le surnom que je lui aidonné. Dans ces derniers temps il m’a rendu la pareille : toutcela était dans l’ordre des choses, les hommes ayant été créés pourse faire souffrir les uns les autres. Toutefois j’ai remarqué qu’ilsupportait ma mauvaise humeur comme s’il s’était juré de ménager unmalade. Cela m’a naturellement irrité ; j’eus aussil’impression qu’il s’était mis en tête d’imiter l’« humilitéchrétienne » du prince, ce qui ne laissait pas d’être quelquepeu ridicule. Ce garçon a l’enthousiasme de la jeunesse ;aussi imite-t-il tout ce qu’il voit. Mais il m’a parfois semblé quele moment était venu de l’inviter à se faire une personnalité. Jel’aime beaucoup. J’ai aussi tourmenté Sourikov, qui demeureau-dessus de chez nous et qui fait, du matin au soir, Dieu saitquelles commissions ! J’ai passé mon temps à lui démontrer quesa misère n’était imputable qu’à lui, si bien qu’il a fini parprendre peur et n’a plus mis les pieds chez moi. C’est un hommetrès humble, excessivement humble. (N. B. – On prétend quel’humilité est une force terrible ; il faut demander au princedes explications là-dessus, car l’expression est de lui.) Maisquand je montai, au mois de mars, chez eux pour voir comment ilsavaient laissé « geler », comme ils disaient, leur petitgarçon, je souris involontairement devant le cadavre de l’enfant etrecommençai à expliquer à Sourikov que « c’était safaute ». Alors les lèvres de ce bonhomme rabougri se mirentsoudain à trembler ; il me posa une main sur l’épaule et, del’autre, me montra la porte : « Sortez,monsieur ! » me dit-il doucement, presque dans unchuchotement. Je sortis ; son geste me plut beaucoup, il meplut même au moment où je fus mis à la porte ; toutefois sesparoles me laissèrent longtemps après, quand je me les remémorais,une impression étrange et pénible, quelque chose comme un sentimentde méprisante commisération à son égard, sentiment que j’auraisbien voulu ne pas éprouver. Même sous le coup d’une pareilleoffense (car je sens bien que, sans en avoir eu l’intention, jel’avais offensé), cet homme n’avait pas été capable de sefâcher ! Si ses lèvres s’étaient mises à frissonner, cen’avait nullement été sous l’empire de la colère, je vous lejure ; il m’avait saisi le bras et lancé sa superbe apostrophe« Sortez, monsieur ! » sans le moindre courroux. Ilétait à ce moment-là plein de dignité, au point même que cettedignité contrastait avec sa mine (ce qui était en vérité d’un effetfort comique), mais il n’y avait en lui pas une ombre d’irritation.Peut-être s’était-il senti un soudain mépris à mon égard. Depuislors, je l’ai rencontré deux ou trois fois dans l’escalier ;il m’a salué aussitôt en levant son chapeau, ce qu’il n’avaitjamais fait auparavant. Mais il ne s’arrêtait plus commeautrefois ; il passait rapidement à côté de moi avec un airconfus. Même s’il me méprisait, c’était encore à sa manière :« avec humilité ». Peut-être me donnait-il ces coups dechapeau par simple crainte, parce que j’étais le fils de sacréancière : il doit toujours de l’argent à ma mère et il estdans l’incapacité absolue de s’acquitter. Cette supposition estmême la plus probable. J’ai eu l’idée de m’en expliquer aveclui ; je suis sûr qu’au bout de dix minutes il m’auraitdemandé pardon ; mais j’ai réfléchi qu’il valait mieux lelaisser tranquille.
« À cette époque, c’est-à-dire vers lami-mars, lorsque Sourikov laissa « geler » son enfant, jeme sentis subitement beaucoup mieux, et ce mieux dura près de deuxsemaines. Je me mis à sortir, le plus souvent à la tombée de lanuit. J’aimais les crépuscules de mars, lorsque le gel commence etqu’on allume le gaz ; j’allais parfois me promener assez loin.Un jour, dans la rue des Six-Boutiques, un quidam qui avait un airde gentilhomme, mais dont je ne distinguais pas les traits, passadevant moi dans l’obscurité ; il portait un paquet enveloppédans du papier et était vêtu d’un paletot misérable, fripé et tropléger pour la saison. Quand il fut à la hauteur d’un réverbère, àdix pas environ devant moi, je vis quelque chose tomber de sapoche. Je m’empressai de relever l’objet. Il était temps, car unindividu affublé d’un long caftan s’était déjà précipitédessus ; mais, le voyant en ma possession, il en prit sonparti, jeta un coup d’œil sur mes mains et passa son chemin. Cetobjet était un grand portefeuille en maroquin de formeancienne ; il était bourré de papiers à en craquer, mais, jene sais pourquoi, je devinai au premier coup d’œil qu’il devaitcontenir de tout, sauf de l’argent. Le passant qui l’avait égaréétait déjà à quarante pas devant moi ; il allait bientôt seperdre dans la foule. Je courus après lui et l’appelai ; mais,comme je ne pouvais crier autre chose que « eh ! »,il ne se retourna même pas. Soudain il s’engouffra à gauche sousune porte cochère. Quand j’arrivai sous cette porte, où régnait uneprofonde obscurité, il n’y avait plus personne. La maison était unede ces immenses bâtisses que construisent les spéculateurs pour yaménager une quantité de petits logements ; il y a de cesimmeubles qui en comptent jusqu’à une centaine En franchissant laporte cochère, je crus voir dans l’angle droit et au fond d’unevaste cour quelqu’un qui s’éloignait, mais les ténèbresm’empêchèrent d’en discerner davantage. Je courus jusqu’à ce coinet découvris l’entrée d’un escalier étroit, fort sale et sanséclairage. En entendant dans le haut les pas précipités d’un hommequi montait, je me lançai dans l’escalier, comptant rejoindre satrace avant qu’on lui eût ouvert la porte. C’est ce qui advint. Lespaliers étaient très rapprochés, mais le nombre m’en parut sans finet j’y perdis le souffle. Une porte s’ouvrit et se referma aucinquième étage. Je le devinai quand j’étais encore trois paliersplus bas. Il me fallut quelques minutes pour arriver au cinquième,reprendre haleine et chercher la sonnette. Enfin une femme quiétait en train d’attiser le feu d’un samovar dans une minusculecuisine vint m’ouvrir. Elle écouta mes questions en silence, n’ycomprit certainement rien et, toujours sans desserrer les dents, mefit entrer dans une pièce voisine. C’était une très petite chambre,tout à fait basse et dont le misérable ameublement se réduisait austrict nécessaire ; sur un immense lit à courtines étaitcouché un personnage que la femme appela « Térentitch »et qui me fit l’effet d’être gris. Un bout de chandelle brûlait surune table dans un bougeoir en fer, à côté d’un demi-stof[20] d’eau-de-vie presque vide. Sans selever Térentitch meugla quelques sons inarticulés à mon adresse etme montra de la main la porte suivante. La femme avait disparu, ensorte qu’il ne me restait qu’à pousser cette porte. C’est ce que jefis et je pénétrai dans la chambre à côté.
Celle-ci était encore moins large et plusexiguë que la première, au point que je ne savais même pas commentm’y retourner. Un lit étroit placé dans l’angle obstruait presquetoute la pièce ; le reste de l’ameublement se composait detrois chaises ordinaires, encombrées de toute sorte de haillons, etd’une grossière table de cuisine devant un vieux divan recouvert detoile cirée, le tout si rapproché qu’à peine pouvait-on se faufilerentre la table et le lit.
« Une chandelle de suif dans un bougeoiren fer, pareil à celui de l’autre chambre, était posée sur latable. Un bébé de trois semaines au plus vagissait, couché sur lelit ; une femme malade et pâle lui « changeait » ouplutôt lui rebandait ses langes. Elle paraissait jeune encore etétait négligemment vêtue ; on voyait qu’elle commençait àrelever de couches. Quant à l’enfant, il ne cessait de crier dansl’attente du maigre sein de sa mère. Sur le divan dormait un autreenfant, une fillette de trois ans sur laquelle on avait jeté unvêtement qui avait l’air d’un frac. Près de la table se tenait unhomme habillé d’une redingote très fripée (il avait déjà ôté sonpaletot qu’il avait posé sur la lit), en train de défaire un paquetenveloppé de papier bleu et renfermant deux livres de pain blanc etdeux petites saucisses. Il y avait encore sur la table une théièreremplie et des restes de pain noir. Sous le lit on pouvaitdistinguer une valise ouverte et deux paquets contenant deshardes.
« En un mot c’était un effroyablefouillis. Le monsieur et la dame me firent à première vue l’effetd’être des gens convenables, mais réduits par la misère à cet étatde dégradation où le désordre s’impose au point qu’on ne réagitplus contre lui, qu’on arrive à s’y habituer et qu’on finit même,non seulement par ne plus pouvoir s’en passer, mais encore partrouver ; dans son quotidien accroissement je ne sais quelamer plaisir de revanche.
« Lorsque j’entrai, le monsieur quivenait aussi d’arriver déballait ses provisions et s’entretenaitavec sa femme sur un ton d’extrême nervosité ; celle-cin’avait pas encore fini d’emmailloter le bébé et s’était déjà miseà pleurnicher ; il est probable que les nouvelles apportéespar son mari étaient mauvaises comme à l’ordinaire. Le visage dumonsieur me parut bienséant, voire agréable. C’était un hommed’environ vingt-huit ans, brun, sec, qui portait des favoris noirset avait le menton rasé de près. Il avait l’air morose et sonregard était morne, mais avec une nuance de fierté maladive,facilement irritable. Mon arrivée donna lieu à une scèneétrange.
« Il y a des gens qui puisent unejouissance extrême dans leur irascibilité, surtout lorsqu’elleatteint (ce qui arrive toujours très vite) son diapason le plusélevé ; à ce moment-là on dirait même qu’ils trouvent plus desatisfaction à être offensés qu’à ne pas l’être. En retour, cesgens irascibles éprouvent par la suite les douleurs du repentir,bien entendu s’ils sont intelligents et en état de comprendrequ’ils se sont emportés dix fois plus que de raison. Ce monsieurune regarda un moment avec stupéfaction, tandis que le visage de safemme exprimait la frayeur, comme si l’apparition d’un être humaindans leur chambre eût constitué un événement terrible. Maissoudain, avant que j’aie eu le temps de balbutier deux mots, il sejeta sur moi avec une sorte de rage. Il était profondément blesséde voir un homme bien vêtu se permettre d’entrer sans façon dansson bouge et de plonger ses regards sur le pitoyable intérieur dontlui-même avait honte. Certes il savourait en même temps une manièrede joie à l’idée de passer sur quelqu’un le dépit que lui causaientses insuccès. Je crus même un instant qu’il allait me battre ;il devint pâle comme une femme en proie à un accès d’hystérie, cequi épouvanta sa compagne.
– Comment avez-vous osé entrerainsi ! Sortez ! cria-t-il en tremblant au point depouvoir à peine articuler.
« Mais tout à coup il vit sonportefeuille dans mes mains.
– Je crois que vous avez laissé tomberceci, dis-je d’un ton aussi calme et aussi sec que possible(c’était d’ailleurs le ton qui convenait).
« Debout devant moi, frappé d’effroi,l’homme fut quelque temps comme sans rien comprendre. Puis, d’ungeste rapide, il tâta sa poche, ouvrit une bouche hébétée et sefrappa le front.
– Mon Dieu ! où l’avez-voustrouvé ? De quelle façon ?
« Je lui expliquai en peu de mots et d’unton encore plus sec comment j’avais ramassé le portefeuille,comment j’avais couru après lui en le hélant et enfin comment jel’avais suivi quatre à quatre dans l’escalier, en quelque sorte àl’aveuglette.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-ilen s’adressant à sa femme, ce sont tous mes papiers, mes derniersinstruments, enfin tout !… » Oh ! monsieur,savez-vous quel service vous venez de me rendre ? J’étais unhomme perdu !
« Entre temps j’avais saisi le bouton deporte pour sortir sans répondre, mais j’étouffai et fus secoué d’unbrusque accès de toux, si véhément qu’à peine pouvais-je resterdebout. Je vis le monsieur tourner en tous sens pour me trouver unechaise libre ; il prit enfin les haillons qui traînaient surun siège, les jeta par terre et me fit asseoir en toute hâte maisavec précaution. Ma quinte se prolongea encore pendant au moinstrois minutes. Quand je revins à moi, il était assis à mon côté surune autre chaise qu’il avait sans doute aussi débarrassée de seshardes et il me regardait fixement.
– Vous avez l’air de… souffrir ?fit-il du ton que prennent habituellement les médecins en abordantleurs malades… – Je suis moi-même… médecin (il n’employa pas le mot« docteur »). Et, ce disant, il montra d’un geste lachambre, comme pour protester contre sa situation actuelle.
– Je vois que vous…
– Je suis phtisique, articulai-jelaconiquement en me levant.
« Il se leva, lui aussi, d’un bond.
– Peut-être que vous exagérez… En voussoignant…
« Il était très troublé et n’arrivait pasà se ressaisir ; il tenait le portefeuille dans sa maingauche.
– Oh ! ne vous inquiétez pas !l’interrompis-je de nouveau en saisissant le bouton de laporte ; j’ai été examiné la semaine dernière par B…ne[21] (là encore, je citai le nom de B… ne)et mon affaire est claire. Excusez-moi !
« J’avais derechef l’intention d’ouvrirla porte et de laisser le docteur confus, reconnaissant et écraséde honte, mais ma maudite toux me reprit juste à ce moment. Mondocteur me fit alors rasseoir et insista pour que je merepose ; il se tourna vers sa femme qui, sans bouger de place,m’adressa quelques paroles affables de gratitude. Ce faisant ellese troubla tellement que ses joues sèches et décoloréess’empourprèrent. Je restai, mais pris l’air de quelqu’un qui désirelaisser paraître à tout moment une crainte extrême d’être importun(c’était l’air qui convenait). Je remarquai que le repentir avaitfini par torturer mon docteur.
– Si je…, commença-t-il en s’interrompantà chaque instant et en sautant d’une phrase à l’autre, je vous suissi reconnaissant et j’ai si mal agi avec vous… je… vous voyez – ilmontra de nouveau la chambre – en ce moment je me trouve dans unetelle situation…
– Oh ! dis-je, c’est tout vu ;le cas n’a rien de nouveau ; vous avez probablement perduvotre place et vous êtes venu dans la capitale pour vous expliqueret en chercher une autre ?
– D’où… l’avez-vous appris ?demanda-t-il étonné.
– Cela se voit au premier coup d’œil,répondis-je sur un ton d’involontaire ironie. – Beaucoup de gensarrivent ici de province avec des espérances ; ils font despas et des démarches et vivent ainsi au jour le jour.
« Il se mit à parler avec une chaleursoudaine ; ses lèvres tremblaient ; je dois dire que seslamentations et son récit me touchèrent ; je restai chez luiprès d’une heure. Il m’exposa son histoire qui, du reste, n’avaitrien d’extraordinaire. Médecin en province, au service de l’État,il avait été victime d’intrigues auxquelles avait même été mêlé lenom de sa femme. Sa fierté s’était révoltée et il avait perdupatience. Là-dessus, un mouvement dans le personnel administratifayant été favorable à ses ennemis, on avait travaillé en sous-maincontre lui et il avait été l’objet d’une plainte ; il avait dûabandonner sa place et aller avec ses dernières ressources àPétersbourg pour fournir des explications. Là, comme toujours, onle traîna en longueur avant de lui accorder audience ; puis onl’écouta, puis on l’éconduisit, puis on lui fit des promesses, puison l’admonesta sévèrement, puis on lui ordonna d’exposer sonaffaire par écrit, puis on refusa de recevoir son mémoire et onl’invita à présenter une requête. Bref, il avait couru pendant cinqmois et mangé tout ce qu’il avait ; les robes de sa femmeétaient engagées au mont-de-piété jusqu’à la dernière ; c’està ce moment qu’un enfant leur était né et… et… « aujourd’huion m’a signifié le rejet définitif de ma requête ; je n’aipour ainsi dire plus de pain, je n’ai plus rien et ma femme relèvede couches. Je, je… »
« Il se dressa brusquement et sedétourna. Sa femme pleurait dans un coin ; l’enfant recommençaà piailler. J’ouvris mon carnet et me mis à inscrire quelquesnotes. Lorsque j’eus fini et me levai, je le vis planté devant moiqui me regardait avec une curiosité craintive.
« J’ai noté votre nom, lui dis-je, ettout le reste : la localité où vous avez servi, le nom devotre gouverneur, les dates et les mois. J’ai un camarade d’écolenommé Bakhmoutov dont l’oncle, Pierre Matvéïévitch Bakhmoutov, estconseiller d’État actuel et directeur de département…
– Pierre Matvéïévitch Bakhmoutov !s’écria mon médecin dans une sorte de tremblement, mais c’est delui que presque toute cette affaire dépend !
« Et, de fait, dans l’histoire de monmédecin et dans son dénouement, auquel je contribuai d’une façon siinopinée, tout s’enchaîna et s’arrangea, selon les prévisions,comme dans un roman. J’engageai ces pauvres gens à ne fonder aucuneespérance sur moi, attendu que j’étais moi-même un pauvre collégien(j’exagérais à dessein l’humilité de ma situation, car il y avaitlongtemps que j’avais terminé mes études au collège). J’ajoutaiqu’ils n’avaient pas besoin de savoir mon nom, mais que j’irais dece pas au Vassili Ostrov[22] pourvoir mon camarade Bakhmoutov. J’étais sûr que son oncle, leconseiller d’État actuel, vieux garçon, sans enfants, adorait moncamarade jusqu’à la passion, voyant en lui le dernier rejeton de safamille. Peut-être, dis-je en terminant, que ce camarade pourrafaire quelque chose pour vous et, comme de raison, à cause de moi,auprès de son oncle. »
– Si on me laissait seulement m’expliquerdevant Son Excellence ! Si j’arrivais à pouvoir obtenirl’honneur de me justifier de vive voix ! s’écria-t-il enfrissonnant comme s’il avait la fièvre, tandis que ses yeuxétincelaient.
« C’est bien l’expression qu’ilemploya : « Si j’arrivais à pouvoir obtenirl’honneur… » Après avoir répété une fois de plus que l’affaireraterait sûrement et que tous nos efforts resteraient stériles,j’ajoutai que, si je ne venais pas chez eux le lendemain matin,cela voudrait dire que tout serait fini et qu’ils n’avaient plusrien à attendre. Ils me reconduisirent avec force saluts etsemblaient presque avoir perdu la tête. Jamais je n’oublierail’expression de leur visage. Je pris un fiacre et me rendissur-le-champ au Vassili Ostrov.
« Nous avions vécu dans une continuelleinimitié, ce Bakhmoutov et moi, pendant plusieurs années decollège. On le tenait chez nous pour un aristocrate ; c’étaitdu moins ainsi que je l’avais qualifié. Il était toujours très bienmis et arrivait dans son propre équipage. Il n’était pasfier ; c’était un excellent camarade, d’une perpétuelle bonnehumeur, parfois même très spirituel, sans être d’une grandeintelligence ; cependant il était toujours le premier de laclasse, et moi je n’ai jamais été premier en rien. Tous sescondisciples l’aimaient, sauf moi. Pendant ces quelques années ilm’avait à diverses reprises fait des avances, mais je m’étaischaque fois détourné de lui d’un air maussade et irrité. Il y avaitenviron un an que je ne l’avais revu ; il était àl’Université. Quand j’entrai chez lui, vers les neuf heures du soir(non sans formalités cérémonieuses, car des domestiquesm’annoncèrent), il me reçut d’abord avec étonnement et même d’unemanière assez peu affable. Mais il ne tarda pas à retrouver sagaîté et partit d’un brusque éclat de rire en meregardant :
– Quelle idée vous a pris de venir mevoir, Térentiev ? s’écria-t-il avec le cordial sans-façon quilui était familier ; son ton était parfois cavalier maisjamais offensant ; c’était un trait que j’aimais en lui et quipourtant était la cause de ma haine à son égard. – Mais quoidonc ? s’écria-t-il avec effroi, vous êtes simalade ?
« La toux m’avait repris ; jem’affaissai sur une chaise et pus à peine retrouver le souffle.
– Ne vous inquiétez pas, dis-je, je suisphtisique. J’ai une prière à vous adresser.
« Surpris, il s’assit, cependant que jelui racontais toute l’histoire du docteur, lui expliquant qu’ilpourrait peut-être faire quelque chose de son côté, étant donnél’influence considérable qu’il avait sur son oncle.
– Je le ferai, je le ferai sansfaute ; dès demain j’entreprendrai mon oncle ; je suismême très content, et vous avez si gentiment raconté tout cela….Mais comment l’idée vous est-elle venue, Térentiev, de vousadresser à moi malgré tout ?
– Tout dépend de votre oncle en cetteaffaire ; en outre, Bakhmoutov, nous avons toujours étéennemis et, comme vous êtes un noble caractère, j’ai pensé que vousn’opposeriez pas un refus à un ennemi, ajoutai-je avec une pointed’ironie.
– Tel Napoléon faisant appel àl’hospitalité de l’Angleterre ! s’écria-t-il dans un éclat derire. – Oui, je ferai le nécessaire, je le ferai ! J’irai mêmetout de suite, si c’est possible ! s’empressa-t-il d’ajouteren me voyant me lever d’un air grave et sévère.
« Effectivement, cette affaire s’arrangead’une manière tout à fait inattendue et à notre plus entièresatisfaction. Au bout de six semaines notre médecin obtint unenouvelle place dans une autre province ; on le défraya de sondéplacement et on lui alloua même un subside. Je soupçonneBakhmoutov d’avoir amené le docteur à accepter de lui une avance àtitre de prêt ; il allait le voir souvent (alors que moi-mêmeje cessai à dessein mes visites ; quand, par hasard, ledocteur venait chez moi, je le recevais presque sèchement) ;pendant ces six semaines je rencontrai Bakhmoutov une ou deux fois,et nous nous revîmes une troisième fois quand nous fêtâmes ledépart du docteur. Bakhmoutov donna chez lui un dîner d’adieu avecdu champagne ; la femme du docteur y assista aussi, mais ellenous quitta de bonne heure pour aller s’occuper du bébé. C’était audébut de mai, la soirée était belle et le globe énorme du soleildescendait dans le golfe[23].Bakhmoutov me reconduisit à la maison ; nous passâmes par lepont Nicolas et étions un tantinet éméchés tous les deux. Il meparla de sa vive satisfaction pour l’heureuse issue del’affaire ; il me remercia de je ne sais trop quoi, m’expliquale bien-être qu’il ressentait après avoir fait une bonne action etprétendît que tout le mérite m’en revenait. Il donna tort auxnombreuses personnes qui professent et prétendent aujourd’huiqu’une bonne œuvre individuelle n’a aucune signification.
« Une irrésistible envie de parlers’empara aussi de moi.
– Celui qui prend sur lui d’accomplir unacte individuel, de charité, commençai-je, attente à la nature del’Homme et fait fi de la dignité personnelle de son obligé. Parcontre, l’organisation de la « charité sociale » et laquestion de la liberté individuelle sont deux choses différentes,mais qui ne s’excluent point. La bonne action privée continue àexister parce qu’elle correspond à un besoin de l’homme : aubesoin vital d’exercer une influence directe sur son prochain. Il yavait à Moscou un vieux général, j’entends un « conseillerd’État, actuel[24] », porteur d’un nom allemand.Il avait passé sa vie à visiter les prisons et les criminels ;chaque groupe de condamnés dont on préparait l’envoi en Sibériesavait d’avance qu’il aurait la visite de ce petit vieux auMont-des-Moineaux[25].Celui-ci s’acquittait de sa tâche avec beaucoup de sérieux et depiété ; il arrivait, passait en revue tous les forçats rangésautour de lui, s’arrêtant devant chacun d’eux, s’informant de leursbesoins, ne leur faisant presque jamais de morale et les appelanttous « mes pauvres amis ». Il distribuait de l’argent,leur envoyait les effets indispensables, du linge pour envelopperles pieds, de la toile ; quelquefois il leur apportait depetits livres religieux qu’il donnait à ceux qui savaient lire,profondément convaincu qu’ils les feuilletteraient durant la routeet en feraient connaître le contenu à ceux qui ne savaient paslire… Il les interrogeait rarement sur leurs forfaits ; toutau plus écoutait-il ceux qui entraient d’eux-mêmes dans la voie desconfidences. Il ne faisait aucune différence entre les criminels,qu’il mettait tous sur le même pied. Il leur parlait comme à desfrères ; eux-mêmes finissaient par le considérer comme unpère. S’il remarquait dans un groupe une femme avec un enfant surles bras, il s’en approchait, caressait le petit et faisait claquerses doigts pour l’amuser. C’est ainsi qu’il, passa sa longue viejusqu’à sa mort ; en fin de compte il arriva à être connu danstoute la Russie et dans toute la Sibérie, du moins chez lescondamnés. Un homme qui avait été en Sibérie m’a raconté qu’ilavait été lui-même témoin de la façon dont les criminels les plusendurcis se souvenaient du général, quoique celui-ci, en visitantles escouades de déportés, eût rarement les moyens de donner plusde vingt kopeks à chacun d’eux. Il est vrai que ces gens neparlaient de lui ni en termes très chaleureux, ni même sur un tontrès sérieux. Parfois, l’un de ces « malheureux », quiavait peut-être massacré une douzaine de personnes ou assassiné sixenfants pour l’unique plaisir de tuer (on dit qu’il existait desscélérats de cette espèce), poussait un soupir ets’exclamait : « Que devient le vieux bonhomme degénéral ? Qui sait s’il est encore en vie ? » Cetteréflexion lui venait sans raison apparente et peut-être une seulefois au cours des vingt années de sa peine. Il l’accompagnait mêmed’un sourire, qui sait ? Et rien de plus. Mais qui vous ditqu’une semence n’avait pas été jetée pour toujours dans cette âmepar le « petit vieux » dont l’homme gardait encore lesouvenir après vingt années ? Pouvez-vous connaître,Bakhmoutov, l’influence de cette communion d’un être humain avec unautre sur la destinée de ce dernier ?… Il y a là toute unevie, une possibilité infinie de ramifications qui nous échappe. Lemeilleur et le plus sagace joueur d’échecs ne peut prévoir qu’unnombre restreint des coups de son adversaire ; on a parlécomme d’un prodige d’un joueur français qui pouvait calculer dixcoups à l’avance. Or, combien y a-t-il ici de coups et decombinaisons qui nous échappent ? En lançant la semence, enfaisant sous n’importe quelle forme votre « acte decharité », votre bonne action, vous donnez une partie de votrepersonnalité et vous recevez une partie de celle d’autrui ; ily a communion entre vos deux êtres ; un peu d’attention, etvous êtes déjà récompensé par le savoir, par les découvertes tout àfait inattendues. Vous finirez nécessairement par considérer votrebonne œuvre comme une science ; elle dominera toute votre vieet peut-être la remplira entièrement.
« D’autre part, toutes vos pensées,toutes les semences que vous avez jetées et peut-être déjà oubliéesprendront racine et croîtront. Celui qui les a reçues de vous lescommuniquera à un autre. Et qui sait quelle part vous reviendra àl’avenir dans la solution des problèmes dont dépend le destin del’humanité ? Et si votre savoir et toute une vie vouée à cegenre d’occupation vous élèvent enfin à des hauteurs d’où vouspuissiez semer en grand et léguer à l’univers une pensée immense,alors… Et cætera : je parlai encore longuement sur cethème.
– Et dire que la vie vous estrefusée ! s’écria Bakhmoutov avec l’air d’adresser un véhémentreproche à un tiers.
« À cet instant, nous étions accoudés auparapet du pont et nous regardions la Néva.
– Savez-vous la pensée qui m’est venue àl’esprit ? dis-je en me penchant davantage par-dessus labalustrade.
– Serait-ce de vous jeter à l’eau ?s’écria Bakhmoutov presque effrayé. (Peut-être avait-il lu cettepensée sur mon visage.)
– Non, pour le moment, je me borne auraisonnement suivant. Voici : il me reste maintenant deux outrois mois à vivre, peut-être quatre ; mais prenons, parexemple, le moment où il ne me restera que deux mois et supposonsqu’à ce moment-là, je veuille faire une bonne action qui exige uneffort, des courses, des tracas dans le genre de ceux que m’aoccasionnés l’affaire du docteur. Dans ce cas, il me faudraitrenoncer à cette bonne action, faute de temps, et en chercher, uneautre qui soit de moindre importance et rentre dans mes moyens (si,toutefois, la passion de faire de bonnes actions m’entraîne à cepoint). Convenez que c’est là une idée plaisante !
« Le pauvre Bakhmoutov était fort inquietsur mon compte ; il m’accompagna jusqu’à mon logis et eut ladélicatesse de ne pas se croire obligé de me consoler ; ilgarda presque tout le temps le silence. En prenant congé de moi, ilme serra chaleureusement la main et me demanda la permission derevenir me voir. Je lui répondis que, s’il voulait venir chez moi àtitre de « consolateur » (car, même silencieuse, savisite aurait un but de consolation ; et je lui expliquai), saprésence ne serait pour moi rien d’autre qu’un mementomori. Il haussa les épaules mais convint que j’avaisraison ; nous nous séparâmes assez courtoisement, contre monattente.
« C’est pendant cette soirée et au coursde la nuit suivante que je sentis germer en moi ma « dernièreconviction ». Je m’attachai avidement à cette nouvelle pensée,je l’analysai avec ferveur dans tous ses détours et sous tous sesaspects (je ne dormis pas de la nuit). Et plus jel’approfondissais, plus je m’en pénétrais, plus elle me remplissaitd’effroi. Une frayeur atroce finit par m’envahir ; elle ne mequitta plus les jours suivants. Parfois, sa seule évocationsuffisait à me faire passer par les transes d’une nouvelleépouvante. J’en conclus que ma « dernière conviction »s’était ancrée en moi avec trop de force pour ne pas amenerfatalement un dénouement. Mais, je n’avais pas assez d’audace pourme décider. Trois semaines plus tard, ces tergiversations cessèrentet l’audace me vint, grâce à une circonstance fort étrange.
« Je note ici, dans mon explication, tousces chiffres, toutes ces dates. Certes, cela me sera plus tardindifférent, mais maintenant(et peut-être seulement en cetinstant) je veux que ceux qui auront à juger mon action puissent sereprésenter clairement par quelle chaîne de déductions logiques jesuis arrivé à ma « dernière conviction ».
« Je viens d’écrire que j’acquis l’audacedécisive qui me faisait défaut pour mettre en pratique cette« dernière conviction » non point, à ce que je crois, parvoie de déduction logique, mais à la suite d’un choc imprévu, d’unévénement anormal qui pouvait n’avoir absolument aucun lien avec lacours de l’affaire.
« Il y a environ dix jours, Rogojine mefit une visite à propos d’une question qui le concernait et dont iln’y a pas lieu de parler ici. Je ne l’avais jamais vu auparavant,mais j’avais beaucoup entendu parler de lui. Je lui donnai tous lesrenseignements dont il avait besoin et il ne tarda pas à seretirer. Comme c’était l’unique objet de sa démarche, les chosesauraient bien pu en rester là entre nous. Mais il m’avait vivementintéressé et, pendant toute la journée, je fus en proie à de siétranges pensées que je me décidai à lui rendre sa visite lelendemain. Il ne cacha pas son mécontentement de me voir et melaissa même « délicatement » entendre que nous n’avionspas à prolonger nos relations. Je n’en passai pas moins chez luiune heure qui ne manqua pas d’intérêt pour moi ni, je pense, pourlui. Le contraste était si absolu entre nous que nous ne pûmes pasne pas nous en apercevoir, moi surtout. J’étais l’homme dont lesjours sont comptés ; lui, au contraire, était plein de vieimpulsive, tout entier à la passion du moment, sans souci des« dernières » déductions, des chiffres ou de quoi que cefût, sans égard à ce qui… à ce qui… disons : à ce qui n’étaitpas l’objet de sa folie. Que M. Rogojine me passe cetteexpression et la mette sur le compte de la maladresse d’un médiocreécrivain à exprimer sa pensée. En dépit de son peu d’amabilité, ilme donna l’impression d’un homme d’esprit, capable de comprendrebien des choses, bien qu’il ne s’intéressât guère à ce qui ne letouchait pas directement. Je ne lui fis aucune allusion à ma« dernière conviction », mais j’eus, à certains indices,le sentiment qu’il lui avait suffi de m’écouter pour la deviner. Ilgardait le silence ; cet homme est prodigieusement taciturne.Au moment de partir, je lui suggérai qu’en dépit des différences etdu contraste qui nous séparaient – les extrémités setouchent[26] – (je lui traduisis cela en russe),lui-même n’était peut-être pas aussi éloigné de cette« dernière conviction » qu’on pouvait le croire. À quoiil me répondit par une grimace hargneuse et pleine d’aigreur, puisil se leva et alla me chercher ma casquette en faisant mine decroire que je me disposais à partir ; sous couleur de mereconduire par politesse il me mit tout simplement hors de salugubre demeure. Celle-ci m’a frappé ; on dirait uncimetière ; cependant, je crois qu’elle lui plaît et cela seconçoit ; il vit d’une vie trop intense et trop directe pouréprouver le besoin d’une ambiance plus aimable.
« Cette visite à Rogojine m’avaitharassé. D’ailleurs, je m’étais trouvé indisposé dès lematin ; vers le soir, je ressentis une grande faiblesse etm’étendis sur mon lit ; par moments, une fièvre intensem’envahissait et me faisait même délirer. Kolia resta près de moijusqu’à 11 heures. Je me rappelle néanmoins tout ce qu’il me dit ettout ce dont nous parlâmes. Mais, lorsque, par intermittences, mesyeux se fermaient, je revoyais toujours Ivan Fomitch qui, dans monrêve, était devenu millionnaire. Il ne savait que faire de sesmillions, se creusait la tête pour leur trouver une place et,tremblant à l’idée d’être volé, finissait par se résoudre à lesenfouir. Je lui conseillais de fondre plutôt cette fortune, au lieude l’enterrer inutilement, et d’en confectionner un petit cercueild’or pour l’enfant qu’il avait laissé « geler », aprèsavoir préalablement exhumé le corps. Sourikov accueillait ceconseil ironique avec des larmes de gratitude et s’empressait de lemettre en pratique. Je faisais le geste de cracher parterre[27] et le plantais là. Quand j’eus repriscomplètement mes sens, Kolia m’assura que je n’avais pas dormi dutout et que, pendant tout ce temps, je n’avais cessé de lui parlerde Sourikov. J’avais des minutes d’angoisse et d’agitationextraordinaires ; aussi Kolia s’en alla-t-il avec un sentimentd’inquiétude. Je me levai pour fermer la porte à clé derrièrelui : à ce moment, je me rappelai brusquement un tableau quej’avais vu le matin chez Rogojine, dans une des salles les plussombres de sa maison, au-dessus d’une porte. Lui-même me l’avaitmontré en passant et j’étais resté, je crois, environ cinq minutesdevant ce tableau qui, bien que dénué de toute valeur artistique,m’avait jeté dans de singulières transes.
« Il représentait le Christ au moment dela descente de Croix. Si je ne me trompe, les peintres ontl’habitude de figurer le Christ soit sur la Croix, soit après ladescente de Croix, avec un reflet de surnaturelle beauté sur sonvisage. Ils s’appliquent à Lui conserver cette beauté même aumilieu des plus atroces tourments. Il n’y avait rien de cettebeauté dans le tableau de Rogojine ; c’était la reproductionachevée d’un cadavre humain portant l’empreinte des souffrancessans nombre endurées même avant le crucifiement ; on y voyaitles traces des blessures, des mauvais traitements et des coupsqu’il avait essuyés de ses gardes et de la populace quand Ilportait la croix et tombait sous son poids ; celles enfin ducrucifiement qu’il avait subi pendant six heures (du moins d’aprèsmon calcul). C’était, en vérité, le visage d’un homme que l’onvenait de descendre de croix ; il gardait beaucoup devie et de chaleur ; la rigidité n’avait pas encore fait sonœuvre en sorte que le visage du mort reflétait la souffrance commes’il n’avait pas cessé de la ressentir (ceci a été très bien saisipar l’artiste). Par surcroît, ce visage était d’une impitoyablevérité : tout y était naturel ; c’était bien celui den’importe quel homme après de pareilles tortures.
« Je sais que l’Église chrétienne aprofessé, dès les premiers siècles, que les souffrances du Christne furent pas symboliques, mais réelles, et que, sur la croix, soncorps fut soumis, sans aucune restriction, aux lois de la nature.Le tableau représentait donc un visage affreusement défiguré parles coups, tuméfié, couvert d’atroces et sanglantes ecchymoses, lesyeux ouverts et empreints de l’éclat vitreux de la mort, lesprunelles révulsées. Mais le plus étrange était la singulière etpassionnante question que suggérait la vue de ce cadavre desupplicié : si tous ses disciples, ses futurs apôtres, lesfemmes qui L’avaient suivi et s’étaient tenues au pied de la croix,ceux qui avaient foi en Lui et L’adoraient, si tous ses fidèles onteu un semblable cadavre sous les yeux (et ce cadavre devait êtrecertainement ainsi), comment ont-ils pu croire, en face d’unepareille vision, que le martyr ressusciterait ? Malgré soi, onse dit : si la mort est une chose si terrible, si les lois dela nature sont si puissantes, comment peut-on en triompher ?Comment les surmonter quand elles n’ont pas fléchi alors devantCelui même qui avait, pendant sa vie, subjugué la nature, qui s’enétait fait obéir, qui avait dit « Talithacumil »[28] et lapetite fille s’était levée, « Lazare,sors ! »[29] et lemort était sorti du sépulcre ? Quand on contemple ce tableau,on se représente la nature sous l’aspect d’une bête énorme,implacable et muette. Ou plutôt, si inattendue que paraisse lacomparaison, il serait plus juste, beaucoup plus juste, del’assimiler à une énorme machine de construction moderne qui,sourde et insensible, aurait stupidement happé, broyé et engloutiun grand Être, un Être sans prix, valant à lui seul toute lanature, toutes les lois qui la régissent, toute la terre, laquellen’a peut-être même été créée que pour l’apparition de cetÊtre !
« Or, ce que ce tableau m’a sembléexprimer, c’est cette notion d’une force obscure, insolente etstupidement éternelle, à laquelle tout est assujetti et qui vousdomine malgré vous. Les hommes qui entouraient le mort, bien que letableau n’en représentât aucun, durent ressentir une angoisse etune consternation affreuses dans cette soirée qui brisait d’un couptoutes leurs espérances et presque leur foi. Ils durent se sépareren proie à une terrible épouvante, bien que chacun d’eux emportâtau fond de lui une prodigieuse et indéracinable pensée. Et si leMaître avait pu voir sa propre image à la veille du supplice,aurait-il pu Lui-même marcher au crucifiement et à la mort comme Ille fit ? C’est encore une question qui vous vientinvolontairement à l’esprit quand vous regardez ce tableau.
« Pendant l’heure et demie qui suivit ledépart de Kolia, ces idées hantèrent mon esprit. Elles étaientdécousues et sans doute délirantes, mais empruntaient parfois aussiune apparence concrète. L’imagination peut-elle revêtir d’une formedéterminée ce qui, en réalité, n’en a point ? Il me semblait,par moments, voir cette force infinie, cet être sourd, ténébreux etmuet, se matérialiser d’une manière étrange et indescriptible. Jeme souviens d’avoir eu l’impression que quelqu’un qui tenait unebougie me prenait par la main et me montrait une tarentule énorme,repoussante, en m’assurant que c’était bien là ce même êtreténébreux, sourd et tout-puissant, et en riant de l’indignation queje manifestais.
« On allume toujours la nuit, dans machambre, une petite lampe devant l’icône ; quoique blafarde etvacillante, sa clarté permet de distinguer les objets et on peutmême lire en se plaçant sous le luminaire. Je pense qu’il était unpeu plus de minuit ; je ne dormais pas du tout et étais couchéles yeux ouverts ; soudain, la porte de ma chambres’entre-bâilla et Rogojine entra.
« Il entra, referma la porte, me regardasans dire mot et se dirigea doucement vers la chaise qui se trouvedans l’angle de la pièce, presque en dessous de la lampe. Je fusfort surpris et l’observai dans l’attente de ce qu’il allait faire.Il s’accouda à une petite table et me fixa en silence. Deux outrois minutes s’écoulèrent ainsi et son mutisme, je me le rappelle,m’offensa vivement et m’irrita. Pourquoi ne se décidait-il pas àparler ? Je trouvais, certes, étrange qu’il vînt à une heureaussi tardive, mais je ne me souviens pas que j’en fus autrementstupéfait. Au contraire : bien que je ne lui eusse pas, lematin, clairement exprimé ma pensée, je savais cependant qu’ill’avait comprise ; or, cette pensée était d’une nature tellequ’elle valait la peine que l’on vînt en reparler, même à une heuretrès avancée. Aussi pensai-je qu’il se présentait dans cetteintention. Nous nous étions quittés le matin en assez mauvaistermes et je me souviens même qu’il m’avait, à une ou deuxreprises, regardé d’un air très sarcastique. C’était cette mêmeexpression de sarcasme que je lisais maintenant dans son regard etdont je me sentais offensé. Quant à avoir réellement devant moiRogojine en personne et non une vision ou une hallucination dudélire, cela ne me parut d’abord pas faire le moindre doute. L’idéene m’en vint même pas à l’esprit.
« Cependant, il était toujours assis etcontinuait à me regarder avec son sourire moqueur. Je me retournaiavec colère sur mon lit, m’accoudai sur mon oreiller et pris leparti d’imiter son silence, dût ce silence se prolongerindéfiniment. Je ne sais pourquoi, je voulais absolument qu’ilparlât le premier. Je pense qu’une vingtaine de minutes passèrentainsi. Tout à coup, une idée me vint : qui sait ?peut-être n’est-ce pas Rogojine mais seulement uneapparition ?
« Je n’avais jamais eu la moindreapparition ni durant ma maladie ni auparavant. Et depuis monenfance jusqu’à ce moment, c’est-à-dire jusqu’à ces derniers temps,bien que je ne crusse nullement aux apparitions, il m’avaittoujours semblé que, si j’en voyais seulement une, je mourrais surplace. Pourtant, quand l’idée me vint que ce n’était pas Rogojinemais un fantôme, je me souviens que je n’en conçus aucune frayeur.Bien mieux, j’en fus même dépité. Chose étrange : la questionde savoir si j’avais devant moi un fantôme ou Rogojine en personnene me préoccupait ni ne me troublait, comme cela eût éténaturel ; il me paraît que j’avais alors l’esprit ailleurs.Par exemple, j’étais beaucoup plus en peine de savoir pourquoiRogojine, qui était dans la matinée en robe de chambre et enpantoufles, portait maintenant un frac, un gilet blanc et unecravate blanche. Je me dis : si c’est une apparition, je n’enai pas peur ; alors pourquoi ne pas me lever et m’en approcherpour m’assurer moi-même de ce qui en est ? Peut-être du resten’osais-je pas et avais-je peur. Mais à peine eus-je l’idée quej’avais peur que je me sentis soudain de la glace sur tout lecorps ; un frisson me courut dans le dos et mes genouxtremblèrent. À ce moment même, Rogojine, comme s’il avait deviné mafrayeur, retira le bras sur lequel il était accoudé, se redressa etélargit la bouche comme s’il allait se mettre à rire. Il me fixaitobstinément. Je me sentis envahi par une telle rage que l’envie meprit de me jeter sur lui ; mais, comme je m’étais juré de nepas rompre le silence le premier, je ne bougeai pas de monlit ; je n’étais d’ailleurs pas encore certain que ce fût unspectre et non Rogojine en personne.
« Je ne me rappelle plus combien de tempscette scène dura ; je ne saurai dire davantage si j’eus ou nondes intermittences d’assoupissement. Rogojine finit par se leveret, après m’avoir posément, attentivement considéré, commelorsqu’il était entré, mais cette fois sans ricaner, il se dirigeaà pas feutrés, presque sur la pointe des pieds, vers la porte,l’ouvrit et sortit en refermant derrière lui. Je ne me levaipas ; je ne me rappelle pas combien de temps je restai encoreallongé, les yeux ouverts et livré à mes pensées ; quellespensées ? Dieu le sait ; je ne me souviens pas davantagecomment je m’assoupis.
« Le lendemain, je me réveillai passéneuf heures, en entendant frapper à ma porte. Il est convenu chezmoi que, si je n’ouvre pas moi-même ma porte après neuf heures etn’appelle pas pour qu’on me serve le thé, Matriona doit venirfrapper. En lui ouvrant la porte, je me dis aussitôt : commenta-t-il pu entrer, puisque cette porte était fermée ? Jem’informai et acquis la certitude que le vrai Rogojine n’eût jamaispu pénétrer dans la chambre, toutes nos portes étant, la nuit,fermées à clé.
« C’est cet incident que je viens dedécrire avec tant de détails, qui m’a déterminé à arrêterdéfinitivement ma « résolution ». Celle-ci ne procèdedonc pas de la logique du raisonnement, mais d’un sentiment derépulsion. Je ne puis rester dans une existence qui revêt desformes aussi étranges et aussi blessantes pour moi. Ce fantôme m’alaissé sous le coup d’une humiliation. Je ne me sens pas le couragede me plier à une force qui emprunte les dehors d’une tarentule. Etce ne fut que lorsque je me vis enfin, au crépuscule, en face d’unerésolution entière et définitive, que j’éprouvai une impression desoulagement. Ce n’était toutefois qu’une première phase :j’allais traverser la seconde à Pavlovsk, mais, là-dessus, je mesuis déjà suffisamment expliqué. »
« J’avais un petit pistolet de poche queje m’étais procuré étant encore enfant, à l’âge ridicule où l’oncommence à se passionner pour les histoires de duels et d’attaquesde brigands ; je rêvais que j’étais provoqué en duel etfaisais fière contenance devant le pistolet de mon adversaire. Il ya un mois, j’ai examiné ce pistolet et l’ai armé. Dans la boîte oùil était, j’ai retrouvé deux balles et une petite poire contenantdeux ou trois charges de poudre. Ce pistolet ne vaut rien, il dévieet ne porte pas à plus de quinze pas, mais, appliqué directementsur la tempe, il peut sans doute suffire pour vous défoncer lecrâne.
« J’ai décidé de mourir à Pavlovsk, aulever du soleil, après être descendu dans le parc pour ne pas jeterle trouble dans la villa. Mon « explication » suffirapour orienter l’enquête de la police. Les amateurs de psychologieet les intéressés pourront en déduire tout ce qui leurplaira ; toutefois, je ne voudrais pas que ce manuscrit soitlivré à la publicité. Je prie le prince d’en garder un exemplairechez lui et de remettre l’autre à Aglaé Ivanovna Epantchine. Telleest ma volonté. Je lègue mon squelette à l’Académie de médecine,dans l’intérêt de la science.
« Je ne reconnais à personne le droit deme juger et je sais que j’échappe maintenant à toute juridiction.Il y a peu de temps, une drôle d’idée m’est venue en tête :que la fantaisie me prenne soudain de tuer quelqu’un, voire demassacrer d’un coup une dizaine de personnes, ou de commettrequelque forfait atroce, le plus atroce qui puisse se perpétrer dansle monde, dans quel embarras ne placerais-je pas le tribunalvis-à-vis de moi qui n’ai plus que deux ou trois semaines à vivre,la question et la torture étant abolies ? Je mourraisconfortablement et douillettement à l’hôpital, entouré de lasollicitude des médecins, peut-être beaucoup plus à l’aise et plusau chaud que chez moi. Je ne comprends pas comment cette pensée nevient pas à l’esprit des gens qui se trouvent dans mon cas, neserait-ce qu’à titre de plaisanterie. Peut-être bien l’ont-ils eneffet ; chez nous comme ailleurs, ce ne sont pas les farceursqui manquent.
« Mais, si je ne reconnais pas de jugesau-dessus de moi, je n’en sais pas moins que l’on me jugera, quandmême je serais devenu un inculpé sourd et muet. C’est pourquoi jene veux pas partir sans laisser une réplique, une réplique libre etsans contrainte, non pour me justifier – oh ! non ! jen’ai pas l’intention de demander pardon à qui que ce soit – maispour ma propre satisfaction.
« Voici d’abord une étrangeréflexion : qui, en vertu de quel droit et pour quel motif,pourrait me contester la disposition de ma vie pendant ces deux outrois semaines ? Quel tribunal serait compétent en cettematière ? À qui servirait-il que non seulement je soiscondamné, mais que, dans l’intérêt de la morale, je subisse letemps de ma peine ? Est-ce que réellement cela peut êtrenécessaire à quelqu’un ? La cause de la morale ygagnerait-elle ? Passe encore si, dans la plénitude de lasanté, j’attentais à une vie « qui aurait pu être utile à monprochain », etc.… ; on pourrait me faire grief, au nom dela vieille morale routinière, d’avoir disposé de cette vie sansautorisation ou de quelque autre méfait. Mais maintenant,maintenant que j’ai déjà entendu mon arrêt de mort ? À quellemorale peut-on sacrifier mon reste de vie, le râle suprême aveclequel s’exhalera le dernier atome de mon existence, ce pendant quej’écouterai les consolations du prince, que ses raisonnements dechrétien ne manqueront pas d’amener à cette heureuseconclusion : il vaut même mieux, au fond, que je meure. (Leschrétiens de son espèce en arrivent toujours à cette idée, c’estleur marotte.) Et que me veulent-ils donc avec leurs ridicules« arbres de Pavlovsk » ? Adoucir les dernièresheures de ma vie ? Ne comprennent-ils point que plus jem’oublierai, plus je me laisserai séduire par ce dernier fantôme devie et d’amour derrière lequel ils espèrent dérober à mes yeux lemur de la maison Meyer et tout ce qui y est écrit avec tant defranchise et de naïveté, plus ils me rendront malheureux ? Quem’importent votre nature, votre parc de Pavlovsk, vos levers et voscouchers de soleil, votre ciel bleu et vos mines prospères, si jesuis le seul à être regardé comme inutile, le seul exclu, dès ledébut, de ce banquet sans fin ? Quel besoin ai-je de toutecette splendeur quand, à chaque minute, à chaque seconde, je doissavoir, je suis contraint de savoir que, même cet infime moucheron,bourdonnant en ce moment autour de moi dans un rayon de soleil, ale droit de participer à ce banquet et à ce chœur de lanature ; il connaît la place qui lui est réservée, il l’aime,il est heureux ; tandis que moi, moi seul, je suis un rebut etce n’est que la lâcheté qui m’a jusqu’à ce jour empêché de lecomprendre.
« Oh ! je sais bien que le prince ettous les autres voudraient m’amener à renoncer à ces expressions« insidieuses et malignes » ; ils voudraientm’entendre entonner, au nom de la morale triomphante, la fameuse etclassique strophe de Millevoye :
Oh ! puissent voir votre beauté sacrée
Tant d’amis, sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soitpleurée,
Qu’un ami leur ferme les yeux ![30]
Mais croyez-le, croyez-le bien, ô âmessimples ! dans cette strophe édifiante, dans cette bénédictionacadémique du monde en vers français, il y a tant de fiel caché,tant de haine implacable et qui se complaît en elle-même, que lepoète lui-même a pu s’y tromper en prenant cette haine pour deslarmes d’attendrissement. Il est mort dans cette illusion ;paix à ses cendres ! Sachez qu’il existe une limite à lamortification qu’inspire à l’homme la conscience de son proprenéant et de son impuissance, limite au delà de laquelle cetteconscience le plonge dans une jouissance extraordinaire.
« C’est vrai, l’humilité est, en ce sens,une force énorme, j’en conviens ; mais cette force-là n’estpas celle que la religion y trouve.
« Ah ! la religion ! J’admetsla vie éternelle ; peut-être l’ai-je toujours admise. Je veuxbien croire que la conscience soit un flambeau allumé par lavolonté d’une force suprême, qu’elle reflète en elle l’univers etqu’elle ait dit : « Je suis ! » Je veux biencroire encore que cette même force suprême lui ordonne tout d’uncoup de s’éteindre, pour une raison lointaine et obscure, et mêmesans ombre d’explication. Soit, j’admets tout cela. Mais restel’éternelle question : quelle nécessité y a-t-il d’ajouterencore ma résignation à cette contrainte ? Ne peut-on pas medévorer tout simplement, sans encore exiger que je chante leslouanges de celui qui me dévore ? Est-il possible quequelqu’un là-haut soit réellement offensé de ce que je ne veuillepas attendre deux semaines de plus ? Je n’en crois rien ;je suppose avec infiniment plus de vraisemblance que ma fragileexistence est un atome nécessaire à la perfection de l’harmonieuniverselle, qu’elle sert pour une addition ou un retranchement,pour un contraste ou pour autre chose ; de même que lesacrifice quotidien d’un million d’êtres est une nécessité ;sans ce sacrifice, le monde ne pourrait subsister (cette pensée,remarquons-le, n’est guère généreuse en elle-même). Maispassons ! Je conviens qu’autrement, c’est-à-dire si les hommesne s’étaient pas mangés les uns les autres, il eût été impossiblede construire le monde ; j’admets même que je ne comprennerien à cette construction. Mais, en revanche, voici ce qu’à coupsûr je sais : du moment qu’il m’a été donné de prendreconscience que « je suis », en quoi ai-je à répondre dufait que le monde soit construit de travers et ne puisse existerautrement ? Qui donc me jugera après cela, et sur quoi mejugera-t-on ? Pensez-en ce que vous voudrez, c’est aussiinconcevable qu’injuste.
« Et cependant je n’ai jamais pu, malgréque j’en eusse, me figurer que la vie future et la Providencen’existaient point. Le plus probable, c’est que tout cela existe,mais que nous n’entendons rien à la vie future ni aux lois qui larégissent. Or, si c’est chose difficile et même impossible àcomprendre, peut-on me tenir rigueur de mon incapacité à saisirl’inconcevable ? Ils prétendent, il est vrai, – et c’estcertainement l’avis du prince, – qu’ici il est nécessaire des’incliner et d’obéir sans raisonner, par pur sens moral, et ilsajoutent que ma docilité trouvera dans l’autre monde sa récompense.Nous ravalons trop la Providence en lui prêtant nos idées, pardépit de ne la pouvoir comprendre. Mais je répète que, si nous nepouvons comprendre la Providence, il est difficile que l’hommeporte la responsabilité d’une incompréhension dont on lui fait uneloi. Et s’il en est ainsi, comment, comment me jugerait-on pourn’avoir pu comprendre la volonté véritable et les lois de laProvidence ? Non ! laissons plutôt la religion decôté.
« D’ailleurs, c’en est assez. Quandj’arriverai à ces lignes, le soleil sera sûrement déjà levé etcommencera à « retentir dans les cieux », dispensant àtout l’univers des forces immenses, incalculables ! Ainsisoit-il ! Je mourrai en contemplant de face cette source devigueur et de vie, d’une vie dont je ne voudrai plus. S’il avaitdépendu de moi de ne pas naître, je n’aurais certainement pasaccepté l’existence à d’aussi dérisoires conditions. Mais il mereste encore la faculté de mourir, bien que je ne dispose que d’unreste de vie déjà condamné. Ce pouvoir est bien peu de chose, et marévolte n’est guère davantage.
« Une dernière explication : si jemeurs, ce n’est pas que je n’aie le courage de supporter ces troissemaines. Oh ! j’aurais certainement trouvé les forcesnécessaires et, si je l’avais voulu, j’aurais puisé une consolationsuffisante dans le sentiment de l’offense qui m’est faite. Mais jene suis pas un poète français et je ne tiens pas à ce genre deconsolation. Enfin, il y a là une tentation : en me condamnantà ne vivre que trois semaines, la nature a si rigoureusement limitémon champ d’action que le suicide est peut-être le seul acte que jepuisse entreprendre et achever par ma propre volonté. Ehbien ! pourquoi ne voudrais-je pas profiter de la dernièrepossibilité d’agir qui s’offre à moi ? Une protestation peutparfois avoir sa valeur… »
La lecture de l’« Explication »étant enfin terminée, Hippolyte s’arrêta…
Dans des cas extrêmes, un homme nerveux, s’ilest exaspéré et mis hors de lui, peut pousser la franchise audernier degré du cynisme. Alors il ne craint plus rien et est prêtà provoquer n’importe quel scandale ; il en est même ravi. Ilse jette sur les gens, avec l’intention confuse, mais arrêtée, dese précipiter une minute plus tard du haut d’un clocher et deliquider ainsi d’un coup tous les embarras que sa conduite aura pului créer. Cet état est habituellement annoncé par un épuisementgraduel des forces physiques. La tension excessive, anormale, quiavait jusque-là soutenu Hippolyte, avait atteint ce paroxysme. Lecorps de cet adolescent de dix-huit ans, épuisé par la maladie,semblait aussi faible que la feuille tremblante arrachée del’arbre. Mais dès que – pour la première fois depuis une heure – ileut posé les yeux sur l’auditoire, son regard et son souriretraduisirent aussitôt le dégoût le plus hautain, le plus méprisantet le plus blessant. Il avait hâte de défier les assistants. Maisceux-ci aussi étaient remplis d’indignation. Tous se levèrent detable dans le bruit et la colère. La fatigue, le vin, la tensiondes nerfs accentuaient le désordre et l’atmosphère délétère, si onpeut s’exprimer ainsi, de cette réunion.
Hippolyte se leva de sa chaise d’un bond,aussi brusquement que si on l’en eût arraché.
– Le soleil est levé ! s’écria-t-ilen voyant s’éclairer les cimes des arbres et en les montrant auprince comme si c’était un miracle. – Le soleil est levé !
– Vous pensiez peut-être qu’il ne selèverait pas ? remarqua Ferdistchenko.
– Encore une journée brûlante quis’annonce ! marmonna, avec une expression d’ennui et denonchalance, Gania qui, son chapeau à la main, s’étirait etbâillait. – Allons-nous encore avoir un mois de sécheresse ?…Partons-nous ou restons-nous, Ptitsine ?
Hippolyte écouta ces paroles avec unétonnement voisin de la stupeur. Il devint soudain affreusementpâle et se mit à trembler de tous ses membres.
– Vous affectez pour m’offenser une trèsmaladroite indifférence, dit-il à Gania en le fixant dans le blancdes yeux. – Vous êtes un vaurien !
– Ah ! par exemple, quelsans-gêne ! brailla Ferdistchenko, quel laisser-allerphénoménal !
– C’est un pur imbécile ! fitGania.
Hippolyte reprit un peu de contenance.
– Je comprends, messieurs, commença-t-il,toujours en tremblant et en s’interrompant à chaque mot, que j’aiepu mériter votre ressentiment personnel et… je regrette de vousavoir infligé la lecture de cette œuvre de délire (il montra sonmanuscrit) ; d’ailleurs, je regrette aussi de ne pas vousavoir assommés davantage… (il se mit à sourire bêtement). N’est-cepas, Eugène Pavlovitch, que j’ai été assommant ? fit-il enbondissant vers l’interpellé. – L’ai-je été, oui ou non ?Parlez !
– C’était un peu long, mais aprèstout…
– Dites toute votre pensée ! Nementez pas, au moins une fois dans votre vie ! lui intimaHippolyte sans cesser de trembler.
– Oh ! cela m’est parfaitementégal ! Faites-moi, je vous prie, la grâce de me laissertranquille, dit Eugène Pavlovitch en se détournant avec dégoût.
– Bonne nuit, prince ! dit Ptitsineen s’approchant de l’hôte.
– Mais il va tout de suite se brûler lacervelle, que faites-vous ? Regardez-le ! s’écria Véra ense précipitant vers Hippolyte ; elle était au comble de lafrayeur et lui saisit même les mains. – Il a dit qu’il sesuiciderait au lever du soleil ; que faites-vous ?
– Il ne se tuera pas ! murmurèrent,sur un ton haineux, plusieurs voix, dont celle de Gania.
– Messieurs, prenez garde ! s’écriaKolia, qui saisit aussi la main d’Hippolyte. – Regardez-leseulement ! Prince ! Prince ! comment restez-vousindifférent ?
Autour d’Hippolyte se groupèrent Véra, Kolia,Keller et Bourdovski, qui tous quatre se cramponnèrent à lui.
– C’est son droit, son droit !…balbutiait Bourdovski, d’ailleurs avec l’air d’un homme qui acomplètement perdu la tête.
– Permettez, prince : quellesdispositions comptez-vous prendre ? demanda Lébédev à sonlocataire ; il était aviné et son exaspération tournait àl’insolence.
– De quelles dispositionsparlez-vous ?
– Non, permettez ; je suis le maîtrede céans, sans vouloir vous manquer d’égards… J’admets que vousaussi êtes chez vous ; mais je ne veux pas d’histoirespareilles sous mon propre toit… Non !
– Il ne se tuera pas ; ce gamin estun farceur ! s’écria inopinément le général Ivolguine avecautant d’assurance que d’indignation.
– Très bien, général ! acclamaFerdistchenko.
– Je sais qu’il ne se tuera pas, général,très respectable général, mais cependant… Car enfin je suis lemaître ici.
Ptitsine, ayant pris congé du prince, tenditla main à Hippolyte.
– Écoutez, monsieur Térentiev, fit-ilsoudain, dans votre cahier il est, je crois, question de votresquelette ; vous le léguez à l’Académie de médecine ?C’est bien de votre propre squelette qu’il s’agit, ce sont vos osque vous léguez ?
– Oui, ce sont mes os…
– Ah ! bon. C’est qu’il peut y avoirdes malentendus. Il paraît que le cas s’est déjà produit.
– Pourquoi le taquinez-vous ?intervint brusquement le prince.
– Vous l’avez fait pleurer, ajoutaFerdistchenko.
Mais Hippolyte ne pleurait pas du tout. Il fitle geste de s’échapper, mais les quatre personnes qui l’entouraientl’empoignèrent incontinent. Des rires éclatèrent.
– Il comptait bien qu’on lui paralyseraitles mains ; c’est pour cela qu’il nous a lu son cahier,observa Rogojine. – Adieu, prince. On est resté trop longtempsassis ; les os vous font mal.
– À votre place, et dans le cas où vousauriez réellement l’intention de vous suicider, Térentiev, dit enriant Eugène Pavlovitch, je me garderais bien de mettre mon projetà exécution après de pareils compliments, quand ce ne serait quepour les faire enrager.
– Ils ont une atroce envie de voircomment je me suiciderai ! lui jeta Hippolyte avec l’air devouloir fondre sur lui.
– Ils sont vexés de manquer un pareilspectacle.
– Alors vous aussi croyez qu’ils n’yassisteront pas ?
– Je n’ai pas l’intention de vous yinciter ; au contraire, je vous crois très capable de vousbrûler la cervelle. Mais surtout ne vous fâchez pas… réponditEugène Pavlovitch d’un ton traînant et protecteur.
– Ce n’est que maintenant que je me rendscompte de l’erreur énorme que j’ai commise en leur lisant moncahier ! dit Hippolyte en regardant Eugène Pavlovitch avec unesi soudaine expression de confiance qu’il paraissait demanderconseil à un ami.
– Votre situation est ridicule, mais…Franchement, je ne sais quel conseil vous donner, répliqua EugènePavlovitch dans un sourire.
Hippolyte fixa silencieusement sur lui unregard farouche et obstiné. On eût dit qu’il perdait parintervalles la conscience de ce qui se passait.
– Ah ! mais non ! permettez,messieurs, est-ce là une façon d’agir ? dit Lébédev. Ildéclare qu’« il se brûlera la cervelle dans le parc pour nedéranger personne ». Alors il croit qu’il ne dérangerapersonne s’il va se tuer dans le jardin, à trois pasd’ici ?
– Messieurs… commença le prince.
– Non, permettez, très respectableprince, coupa Lébédev exaspéré ; vous voyez vous-même que cen’est pas une plaisanterie : la moitié au moins de vos hôtespartagent cette conviction qu’après ce que nous venons d’entendre,l’honneur lui fait une obligation de se tuer. Donc, comme maître dela maison et en présence de témoins, je requiers votreconcours !
– Que faut-il donc faire, Lébédev ?Je suis prêt à vous seconder.
– Voici : il faut d’abord qu’il nousremette le pistolet qu’il s’est vanté de porter sur lui, avec lesmunitions. S’il y consent, je veux bien qu’il passe la nuit ici, vuson état maladif, mais à la condition que j’exerce une surveillancesur lui. Mais, demain, il faudra qu’il file où bon lui semblera.Excusez-moi, prince ! S’il ne livre pas son arme, jel’empoigne par un bras, le général le prend par l’autre et j’envoiedare-dare chercher la police, dont ce deviendra dès lors l’affaire.À titre de connaissance, M. Ferdistchenko ira aviser leposte.
Ce fut un brouhaha : Lébédev s’échauffaitet perdait la mesure ; Ferdistchenko s’apprêtait à aller à lapolice ; Gania répétait avec insistance qu’il n’y auraitaucune tentative de suicide. Quant à Eugène Pavlovitch, il gardaitle silence.
– Prince, vous est-il jamais arrivé detomber du haut d’un clocher ? demanda à voix basseHippolyte.
– Mon Dieu non, répondit naïvement leprince.
– Pensez-vous donc que je n’aie pas prévutoute cette haine ? chuchota de nouveau Hippolyte dont lesyeux étincelaient et qui regardait le prince avec l’air d’enattendre effectivement une réponse. – En voilà assez !s’écria-t-il soudain en s’adressant à toute l’assistance. J’ai eutort… plus que tout autre ! Lébédev, voici la clé (il tira sonporte-monnaie et en sortit un anneau d’acier auquel pendaient troisou quatre petites clés) ; c’est celle-là, l’avant-dernière…Kolia vous montrera… Kolia ! Où est Kolia ?s’exclama-t-il en regardant Kolia sans le voir… Ah !oui ! Eh bien ! C’est lui qui vous montrera, il m’a aidétantôt à faire mon sac. Allez avec lui, Kolia ; dans lecabinet du prince, sous la table… vous trouverez mon sac… aveccette petite clé… en bas, dans un coffret… mon pistolet et la poireà poudre. C’est Kolia lui-même qui l’a emballé tout à l’heure. Ilvous le montrera, monsieur Lébédev. Mais j’y mets la condition que,demain matin, quand je partirai pour Pétersbourg, vous me rendiezle pistolet. Vous entendez ? Je ne fais pas cela pour vous,mais pour le prince.
– Cela n’en vaut que mieux, dit Lébédeven saisissant la clé.
Et avec un sourire fielleux, il courut à lachambre voisine. Kolia s’arrêta comme s’il avait une objection àplacer, mais Lébédev l’entraîna avec lui.
Hippolyte regarda rire les assistants. Leprince observa qu’il claquait des dents comme sous l’effet d’unviolent frisson.
– Quels vauriens que tous cesgens-là ! murmura-t-il de nouveau à l’oreille du prince sur unton d’exaspération. Pour lui parler, il se penchait toujours de soncôté et baissait la voix.
– Laissez-les ; vous êtes bienfaible…
– Tout de suite, tout de suite… Je vaism’en aller tout de suite.
Brusquement, il embrassa le prince.
– Vous pensez peut-être que je suisfou ? fit-il en le regardant avec un singulier rire.
– Non, mais vous…
– Tout de suite, tout de suite,taisez-vous ; ne dites rien, attendez… Je veux vous regarderdans les yeux… Restez comme vous êtes, pour que je vous regarde.C’est à un homme que je vais faire mes adieux.
Il s’arrêta et, immobile et silencieux, lecontempla pendant dix secondes. Il était tout pâle, la sueurperlait sur ses tempes et sa main agrippait étrangement le princecomme s’il eût craint de le laisser échapper.
– Hippolyte ! Hippolyte !Qu’avez-vous donc ? s’écria le prince.
– Tout de suite… Cela suffit… Je vais mecoucher. Je veux boire un coup à la santé du soleil… Je le veux, jele veux, laissez-moi !
De sa place il saisit rapidement la coupe,puis il se leva et se porta d’un bond à l’entrée de la terrasse. Leprince allait courir après lui mais, comme par un fait exprès, lehasard voulut qu’au même moment, Eugène Pavlovitch lui tendît lamain pour prendre congé. Une minute s’écoula : soudain, uneclameur générale s’éleva sur la terrasse, suivie d’uneextraordinaire confusion.
Voici ce qui s’était passé.
En arrivant juste à la descente de laterrasse, Hippolyte s’était arrêté, tenant la coupe dans la maingauche, et avait plongé l’autre main dans la poche droite de sonpaletot. Keller affirma par la suite qu’il avait déjà la main danscette poche au moment où il conversait avec le prince, dont iltenait l’épaule et le collet de la main gauche ; c’était mêmece geste de la main gauche qui avait éveillé en lui, Keller, lepremier soupçon. Quoi qu’il en fût, mû par une certaineappréhension, Keller s’était élancé lui aussi à la poursuited’Hippolyte. Mais il n’était pas non plus arrivé à temps. Il avaitseulement vu un objet brillant dans la main droite d’Hippolyte et,presque au même moment, le canon d’un petit pistolet de pocheappuyé sur la tempe du malade. Il s’était précipité pour lui saisirle bras, mais à cette seconde, Hippolyte avait pressé sur ladétente. On entendit le déclic sec et coupant du chien, mais lecoup ne partit pas. Keller prit Hippolyte à bras-le-corps ;celui-ci se laissa choir comme privé de connaissance ;peut-être se croyait-il tué en effet. Le pistolet était déjà entreles mains de Keller. On s’empara d’Hippolyte, on lui avança unechaise, on l’assit et tous firent cercle autour de lui en criant eten posant des questions. Après avoir entendu le claquement de ladétente, ils voyaient l’homme vivant, sans la moindre égratignure.Hippolyte lui-même était assis, sans aucune notion de ce qui sepassait ; il promenait tout autour de lui un regard égaré. Àce moment, Lébédev et Kolia rentrèrent en coup de vent.
– L’arme a raté ? demandait-on depart et d’autre.
– Le pistolet n’était peut-être paschargé ? insinuèrent quelques-uns.
– Il était chargé ! déclara Kelleren inspectant l’arme ; mais…
– Comment le coup a-t-il purater ?
– Il n’y avait pas de capsule, déclaraKeller.
Il est difficile de décrire la pénible scènequi s’ensuivit. La frayeur générale du premier moment ne tarda pasà faire place à l’hilarité ; quelques personnes mêmes’esclaffèrent, trouvant dans la situation une source de gaîtémaligne. Hippolyte sanglotait et se tordait les bras, comme s’ilétait en proie à une crise de nerfs ; il se jetait sur tout lemonde, même sur Ferdistchenko qu’il étreignit des deux mains etauquel il jura qu’il avait oublié de mettre la capsule,« oubli complètement accidentel et involontaire ». Ilajouta que « toutes les capsules », au nombre de dix,étaient là, dans la poche de son gilet (et il les montrait à toutvenant, c’était de peur que le coup ne partît par hasard dans sapoche et avec l’idée qu’il avait toujours le temps de le faire aumoment voulu, mais cela lui était soudain sorti de l’esprit. Ils’adressait alternativement au prince et à Eugène Pavlovitch ;il suppliait Keller de lui rendre le pistolet pour qu’il pûtprouver que « son honneur, oui son honneur… » mais que,maintenant, il était « déshonoré pourtoujours ! »…
Il finit par se laisser tomber, ayantpositivement perdu connaissance. On l’emporta dans le cabinet duprince, et Lébédev, complètement dégrisé, envoya sur-le-champchercher un médecin, restant lui-même au chevet du malade avec safille, son fils, Bourdovski et le général. Quand on eut emmenéHippolyte inanimé, Keller se campa au milieu de la pièce et, devanttoute l’assistance, proclama sur un ton décidé, en détachant etscandant chaque mot :
– Messieurs, si l’un de vous émet encoreune fois, à haute voix et en ma présence, la supposition que lacapsule a pu être oubliée volontairement et s’il prétend que lemalheureux jeune homme n’a fait que jouer la comédie, il auraaffaire à moi !
Personne ne lui répondit. Les invitéss’étaient enfin dispersés par groupes et s’en allaient à la hâte.Ptitsine, Gania et Rogojine partirent ensemble.
Le prince fut très surpris de voir EugènePavlovitch changer d’idée et se retirer avant l’explicationdemandée.
– Ne vouliez-vous pas avoir un entretienavec moi après le départ de la société ? lui demanda-t-il.
– C’est juste, dit Eugène Pavlovitch ens’asseyant brusquement et en faisant asseoir le prince à côté delui. – Mais pour le moment, j’ai changé d’avis. Je vous avoue queje suis assez ému, comme vous-même d’ailleurs. Mes idées sont endésordre ; en outre, l’affaire sur laquelle je voulaism’expliquer avec vous est trop importante, pour moi comme pourvous. Voyez-vous, prince, je voudrais, au moins une fois dans mavie, faire une action parfaitement honnête ; je veux direexempte de toute arrière-pensée. Or, je crois qu’à présent, encette minute, je ne suis pas tout à fait capable de cetteaction ; peut-être êtes-vous dans le même cas… en sorte que…et… enfin, nous remettrons cette explication à plus tard. Il sepeut que la question s’éclaircisse pour vous et pour moi, si nouslaissons s’écouler deux ou trois jours ; c’est le temps que jevais passer à Pétersbourg.
Il se leva derechef, en sorte qu’on necomprenait plus pourquoi il s’était assis. Le prince eutl’impression qu’il était mécontent et courroucé, et il crutdiscerner dans son regard une expression d’hostilité qui n’y étaitpas auparavant.
– À propos, vous allez maintenant auprèsdu malade ?
– Oui… j’ai des craintes, dit leprince.
– N’en ayez point ; il vivra bienencore six semaines ; peut-être même se rétablira-t-il ici.Mais le mieux serait de le mettre dès demain à la porte.
– Peut-être l’ai-je excité, moi aussi,sans m’en rendre compte… en ne disant rien. Il a pu croire que jedoutais également qu’il voulût se tuer. Qu’en pensez-vous, EugènePavlovitch ?
– Pas du tout. Vous êtes trop bon de vouspréoccuper encore de cela. J’avais entendu dire, sans jamais avoireu l’occasion de le vérifier, qu’un homme pouvait se tuer exprèspour s’attirer des compliments ou par dépit de n’en avoir pas reçu.Et surtout je n’aurais jamais cru que l’on pût manifester aussifranchement sa faiblesse. Mais, tout de même, mettez-le dès demainà la porte.
– Vous croyez qu’il renouvellera satentative de suicide ?
– Non ; il ne recommencera plus.Mais gardez-vous du type russe à la Lacenaire ! Je vousrépète : le crime est le trop habituel refuge de cesimpuissantes nullités, travaillées par l’impatience et l’envie.
– Serait-ce donc un Lacenaire ?
– Le fond est le même ; peut-êtreest-ce seulement la situation qui diffère. Vous verrez si cemonsieur n’est pas capable de massacrer dix personnes, ne serait-ceque pour « jouer un tour », selon l’expression dont ils’est lui-même servi quand il a lu son Explication[31]. Maintenant, ces paroles m’empêcherontde dormir.
– Vos appréhensions sont peut-êtreexagérées.
– Vous êtes étonnant, prince ; vousne le croyez pas capable de tuer maintenant dixpersonnes ?
– Je craindrais de vous répondre ;tout cela est fort étrange, mais, mais…
– Bien, à votre guise ! conclutEugène Pavlovitch sur un ton exacerbé. – Et puis vous êtes un hommesi brave ! Tâchez seulement de ne pas être vous-même l’une desdix victimes !
– Le plus probable, c’est qu’il ne tuerapersonne, dit le prince en regardant Eugène Pavlovitch d’un airpensif.
Celui-ci ricana malignement.
– Au revoir, il est temps ! Àpropos, avez-vous remarqué qu’il a légué à Aglaé Ivanovna une copiede sa confession ?
– Oui, je l’ai remarqué et… cela me faitréfléchir.
– Voilà qui nous ramène aux dix victimes,dit Eugène Pavlovitch en riant de nouveau ; puis ilsortit.
Une heure après, entre trois et quatre heuresdu matin, le prince descendit dans le parc. Il avait essayé des’endormir chez lui, mais sans succès, à cause des violentespalpitations de son cœur. Au demeurant, tout à la maison étaitrentré dans l’ordre et aussi calme que possible ; le malades’était endormi et le docteur qui était venu le voir avait déclaréqu’il ne courait aucun danger immédiat. Lébédev, Kolia, Bourdovskis’étaient couchés dans sa chambre pour le veiller à tour derôle ; il n’y avait donc rien à redouter.
Cependant, l’inquiétude du prince croissait deminute en minute. Il erra dans le parc, jetant autour de lui desregards distraits, et s’arrêta, surpris, en arrivant à la clairièrequi s’ouvre devant le vauxhall et en voyant les rangées de bancsvides et les pupitres de l’orchestre. Il fut frappé de l’aspect dece lieu qu’il trouva, sans trop s’expliquer pourquoi, affreusementlaid. Il retourna sur ses pas et prit la route qu’il avait suiviela veille avec les Epantchine pour se rendre au vauxhall. Arrivé aubanc vert, qui était le lieu de rendez-vous indiqué, il s’assit etpartit d’un brusque et bruyant éclat de rire, qu’il se reprochaaussitôt avec la plus vive indignation. Son angoisse ne le quittaitpas ; il aurait voulu s’en aller n’importe où… sans but.Au-dessus de sa tête, un petit oiseau chantait ; il se mit àle chercher des yeux dans le feuillage. Soudain, l’oiseau s’envolaà tire-d’aile ; il lui rappela, à l’instant même, ce moucheron« bourdonnant dans un brûlant rayon de soleil » à proposduquel Hippolyte avait écrit qu’il « connaissait sa place dansce chœur de la nature », où lui seul, Hippolyte, était unintrus. Cette phrase, qui l’avait déjà frappé alors, lui revintmaintenant à l’esprit. Et un souvenir depuis longtemps endormi seréveilla en lui et s’illumina d’une clarté soudaine.
C’était en Suisse, pendant la première annéeet même pendant les premiers mois de son traitement. On leregardait alors tout à fait comme un idiot ; il ne pouvaitmême pas s’exprimer correctement et ne comprenait parfois pas cequ’on lui demandait. Il s’en alla un jour dans la montagne, par unclair soleil, et erra longtemps, tourmenté par une pensée poignantemais qu’il n’arrivait pas à se formuler. Il découvrait devant luiun ciel éclatant, à ses pieds un lac, tout autour un horizonlumineux et si vaste qu’il semblait sans bornes. Il avaitlonguement contemplé ce spectacle, le cœur étreint par l’angoisse.Il se rappelait maintenant avoir tendu les bras vers cet océan delumière et d’azur et avoir versé des larmes. Il était torturé parl’idée d’être étranger à tout cela. Quel était donc ce banquet,cette fête sans fin vers laquelle il se sentait attiré depuislongtemps, depuis toujours, depuis son enfance, sans jamais pouvoiry prendre part ? Chaque matin, le soleil se lève aussiradieux ; chaque matin, l’arc-en-ciel se dessine au-dessus dela cascade ; chaque soir la cime neigeuse de la plus hautemontagne des alentours s’embrase là-bas, à l’horizon, d’un feu depourpre ; chaque « moucheron qui bourdonne autour de lui,dans un brûlant rayon de soleil, participe à ce chœur de lanature : il sait sa place, il l’aime, il est heureux ».Chaque brin d’herbe croît et est heureux ! Chaque être a savoie et la connaît ; il arrive et repart en chantant ;mais lui, il est seul à ne rien savoir, à ne rien comprendre, niles hommes, ni les voix de la nature, car il est partout unétranger et un rebut. Oh ! il n’avait pu alors s’exprimer ences termes ni formuler ainsi sa question ; sa souffrance étaitsourde et muette ; mais, maintenant, il s’imaginait avoir àcette époque dit tout cela sous cette forme et il lui semblaitqu’Hippolyte avait emprunté son « moucheron » à sonlangage et à ses larmes d’alors. Il en était convaincu sans tropsavoir pourquoi, et cette pensée faisait palpiter son cœur.
Il s’assoupit sur le banc, mais son agitationle poursuivit jusque dans le sommeil. Au moment de s’endormir, ilse remémora la supposition qu’Hippolyte tuerait dix personnes et ilsourit de l’absurdité de cette idée. Autour de lui régnait un clairet majestueux silence ; le bruissement des feuilles semblaitencore accentuer la sérénité et la solitude ambiantes. Il eut denombreux songes, tous angoissants et qui le firent frissonner sansinterruption. Enfin une femme s’approcha de lui ; il laconnaissait, il la connaissait jusqu’à en souffrir ; ilpouvait toujours la nommer, la désigner, mais – chose étrange –elle avait maintenant un tout autre visage que celui qu’il luiavait toujours vu, et il éprouvait une douloureuse répulsion à lareconnaître sous ces traits nouveaux. Il y avait sur ce visage unetelle expression de repentir et d’effroi qu’on eût dit que cettefemme était une grande criminelle et qu’elle venait de commettre unforfait atroce. Une larme tremblait sur sa joue blême. Ellel’appela d’un geste et posa un doigt sur ses lèvres, comme pourl’inviter à la suivre sans bruit. Son cœur défaillit ; pourrien, pour rien au monde il ne voulait voir en elle une criminelle,mais il sentait qu’un événement terrible allait survenir quiinfluerait sur toute sa vie. Elle paraissait désirer lui montrerquelque chose, non loin de là, dans le parc. Il se leva pour lasuivre, mais un rire limpide et frais résonna soudain près delui ; une main se trouva tout à coup dans la sienne ; illa saisit, la serra fortement et s’éveilla. Aglaé était devant luiqui riait aux éclats.
Elle riait, mais s’indignait en mêmetemps.
– Il dort ! Vous dormiez !s’écria-t-elle sur un ton d’étonnement et de mépris.
– C’est vous ! balbutia le prince,qui n’avait pas encore bien repris conscience et la reconnut avecsurprise. Ah oui ! ce rendez-vous… Je me suis endormi ici.
– Je m’en suis bien aperçue.
– Personne d’autre que vous ne m’aréveillé ? Personne d’autre n’est venu ici ? Je pensaisqu’il y avait ici… une autre femme.
– Une autre femme ici ?
Le prince se ressaisit enfin complètement.
– Ce n’était qu’un rêve, dit-il d’un airpensif. Mais en un pareil moment, ce rêve est étrange…Asseyez-vous.
Il l’attira par la main et la fit asseoir surle banc ; lui-même prit place à côté d’elle et se plongea dansses réflexions. Aglaé ne rompit pas la glace et se contenta de leregarder fixement. Il la regardait aussi, mais parfois avec l’airde ne pas la voir devant lui. Elle se mit à rougir.
– Ah ! oui, fit-il en tressaillant,Hippolyte s’est tiré un coup de pistolet.
– Quand ? Chez vous ?demanda-t-elle, sans paraître autrement surprise. – Hier soir, ilétait, je crois, encore en vie ? Comment avez-vous pu venirdormir ici après un pareil événement ? s’écria-t-elle ens’animant.
– Mais il n’est pas mort ; lepistolet n’est pas parti.
Sur la prière d’Aglaé, le prince dutsur-le-champ raconter, avec force détails, tout ce qui s’étaitpassé la nuit précédente. Elle l’invitait continuellement à hâterson récit, mais l’interrompait elle-même par des questionsincessantes et presque sans rapport avec l’affaire. Elle prêtanotamment un vif intérêt à ce qu’avait dit Eugène Pavlovitch etl’interrogea même à diverses reprises sur ce point.
– En voilà assez ! Il faut que je medépêche, conclut-elle quand cette relation eut pris fin. – Nousn’avons qu’une heure à passer ici, car je dois être à la maison àhuit heures, sans faute, pour qu’on ne sache pas que je suis venue.Et je sais ici pour une affaire ; j’ai beaucoup de choses àvous communiquer. Mais vous m’avez fait perdre le fil. Pour ce quiest d’Hippolyte, je crois que son pistolet ne pouvait querater ; cela va assez bien avec le personnage. Mais êtes-voussûr qu’il ait vraiment voulu se suicider et que ce n’ait pas étéune comédie ?
– Non, ce n’était pas une comédie.
– C’est en effet le plus probable. Alorsil a stipulé par écrit que vous deviez m’apporter saconfession ? Pourquoi ne l’avez-vous pas apportée ?
– Mais voyons, puisqu’il n’est pasmort ! Je la lui demanderai.
– Apportez-la-moi sans faute et ne luidemandez rien. Cela ne peut que lui être très agréable, car il apeut-être voulu se tuer pour que je lise ensuite sa confession. Jevous en prie, Léon Nicolaïévitch, ne riez pas de ce que jedis : cette supposition peut fort bien être la bonne.
– Je ne ris pas, car je la tiens moi-mêmepour très vraisemblable.
– Vous aussi ? Se peut-il que vousayez eu la même idée ? demanda-t-elle avec une brusquestupéfaction.
Elle le questionnait à la hâte et parlaitvite, mais semblait parfois se troubler et laissait souvent saphrase inachevée ; à tout instant, elle se pressait de leprévenir de ceci ou de cela ; en général, son agitation étaitextrême et, bien qu’elle eût un regard assuré, voire provocateur,elle était peut-être, au fond, assez intimidée. Assise àl’extrémité du banc, elle était vêtue de la façon la plus simple,et portait une robe de tous les jours qui lui seyait fort bien. Àmaintes reprises elle frissonna et rougit. Elle avait étéprofondément étonnée d’entendre le prince assurer qu’Hippolytes’était tiré un coup de feu pour qu’elle lût sa confession.
– À n’en pas douter, expliqua le prince,il voulait qu’indépendamment de vous, nous tous fissions sonéloge…
– Comment ! son éloge ?
– C’est-à-dire… comment vous expliquercela ? C’est très difficile à exprimer. Il avait certainementle désir de voir tout le monde s’empresser autour de lui, protesterde sentiments d’affection et d’estime, et le supplier de rester envie. Il est fort possible qu’il ait pensé à vous plus qu’auxautres, puisqu’en un pareil moment, il vous a nommée… bien qu’il nese soit peut-être pas rendu compte lui-même qu’il pensait àvous.
– Je n’y comprends plus rien : ilpensait à moi sans se rendre compte qu’il pensait à moi. Tout demême si, je crois comprendre. Savez-vous que moi-même, quandj’étais une fillette de treize ans, j’ai eu peut-être trente foisl’idée de m’empoisonner et de tout expliquer dans une lettre à mesparents ? Je me voyais couchée dans le cercueil ; tousles miens pleuraient autour de moi et se reprochaient d’avoir étési durs à mon égard… Pourquoi souriez-vous encore ?ajouta-t-elle vivement en fronçant les sourcils. À quoi pensez-vousdonc quand vous vous isolez dans vos rêveries ? Vous vouscroyez peut-être maréchal et vous battez Napoléon ?
– Eh bien ! ma parole d’honneur,c’est justement à cela que je pense, surtout quand jem’endors ! répliqua le prince en riant ; seulement, cen’est pas Napoléon que je bats, ce sont les Autrichiens.
– Je ne suis pas du tout en train deplaisanter avec vous, Léon Nicolaïévitch. Je verrai moi-mêmeHippolyte, je vous prie de le prévenir. Quant à vous, je trouvetrès mauvaise, parce que très grossière, la manière dont vous voyezet jugez l’âme d’un homme comme Hippolyte. Vous n’avez pas detendresse. Vous ne voyez que la seule vérité ; donc vous êtesinjuste.
Le prince se mit à réfléchir.
– C’est vous, semble-t-il, qui êtesinjuste pour moi, car je ne trouve rien de mal à ce qu’il ait eucette pensée, vu que tout le monde est enclin à l’avoir ;d’autant qu’il ne l’a peut-être pas eue du tout et qu’il a pus’agir d’une simple velléité… Il désirait se trouver une dernièrefois dans la société des hommes, mériter leur estime et leuraffection ; ce sont là d’excellents sentiments ;seulement, ils ne lui ont guère réussi ; la maladie et je nesais quoi encore en ont été la cause. D’ailleurs, il y a des gens àqui tout réussit et d’autres qui manquent tout ce qu’ils font…
– Vous avez sûrement pensé à vous endisant cela ? observa Aglaé.
– Oui, repartit le prince sans prêterattention à la malice de la question.
– En tout cas, à votre place, je nem’endormirais pas. Alors, n’importe où vous vous trouviez, vousvous laissez aller au sommeil ? C’est fort mal de votrepart.
– Mais je n’ai pas dormi de toute la nuitet puis je me suis promené de-ci, de-là, je suis allé à lamusique…
– Quelle musique ?
– Là où on jouait hier soir ;ensuite je suis venu ici, je me suis assis, j’ai longuementréfléchi et je me suis assoupi.
– Ah ! vraiment ? Cela changeles choses à votre avantage… Et pourquoi êtes-vous allé à lamusique ?
– Je ne sais pas ; cela s’est trouvéainsi…
– Bien, bien, nous en reparlerons ;vous m’interrompez tout le temps. Qu’est-ce que cela me fait quevous soyez allé à la musique ? De quelle femme avez-vousrêvé ?
– Il s’agissait de… de… vous l’avezvue…
– Je comprends, je comprendsparfaitement. Vous avez pour elle beaucoup de… Comment vousest-elle apparue, sous quel aspect ? Au fait, je n’en veuxrien savoir, ajouta-t-elle avec une brusque humeur. Nem’interrompez pas !
Elle s’arrêta un moment, comme pour reprendrehaleine ou pour essayer de réprimer un mouvement de dépit.
– Voici tout ce dont il s’agit etpourquoi je vous ai fait venir. Je veux vous proposer d’être monami. Qu’avez-vous à me regarder ainsi ? ajouta-t-elle à demicourroucée.
Le prince la regardait en effet, à ce moment,avec beaucoup d’attention, ayant remarqué qu’elle redevenait touterouge. En pareil cas, plus elle rougissait, plus elle semblait sefâcher contre elle-même, ce qui se lisait dans les éclairs de sesyeux. D’ordinaire, au bout d’une minute, elle passait sa colère surson interlocuteur, qu’il fût en faute ou non, en se mettant à luichercher noise. Ayant conscience de son caractère farouche et de sapudeur, elle intervenait habituellement peu dans laconversation ; plus taciturne que ses sœurs, elle péchait mêmepar excès de mutisme. Dans des circonstances particulièrementdélicates, comme celle-ci, où elle ne pouvait se dispenser deparler, elle engageait la conversation avec une hauteur affectée etun certain air de défi. Elle pressentait toujours le moment où elleallait rougir ou commencer à rougir.
– Vous ne voulez peut-être pas accepterma proposition ? dit-elle au prince en le toisant avecarrogance.
– Oh ! Au contraire, je le veuxbien. Seulement, cela n’était nullement nécessaire… c’est-à-direque j’étais loin de me figurer qu’il fût nécessaire de formuler unepareille proposition, dit le prince confus.
– À quoi pensiez-vous alors ?Pourquoi vous aurais-je mandé ici ? Qu’avez-vous entête ? Peut-être, du reste, me regardez-vous comme une petitesotte, ainsi que le fait tout le monde à la maison ?
– Je ne savais pas que l’on vousregardait comme une sotte ; moi… je ne vous considère pasainsi.
– Vous ne me considérez pas ainsi ?Cela dénote beaucoup d’intelligence de votre part. Et c’est surtoutdit très spirituellement.
– Pour moi, poursuivit le prince, vousêtes même peut-être parfois pleine d’esprit. Ainsi, vous avez dittout à l’heure un mot fort sensé. C’était à propos de mon opinionsur Hippolyte : « Vous ne voyez que la seule vérité, doncvous êtes injuste. » Je me rappellerai cette réflexion et jela méditerai.
Aglaé rougit subitement de plaisir. Tous cesrevirements s’opéraient en elle avec une rapidité extraordinaire etune grande spontanéité, Le prince fut enchanté lui aussi et se mità rire de joie en la regardant.
– Écoutez-moi, reprit-elle. Je vous ailongtemps attendu pour vous raconter tout cela. Je vous ai attendudepuis le moment où vous m’avez écrit cette lettre de là-bas, etmême avant… Vous avez déjà entendu hier soir la moitié de ce quej’avais à vous dire : je vous tiens pour l’homme le plushonnête et le plus droit ; si on dit de vous que vous avezl’esprit… enfin que vous êtes parfois malade d’esprit, c’est uneinjustice. Je m’en suis convaincue et j’ai défendu ma conviction.Car, si vous êtes effectivement malade d’esprit (ne m’en veuillezpas de dire cela ; je l’entends d’un point de vue supérieur),l’intelligence principale est, en revanche, plus développée chezvous que chez aucun d’eux, à un degré même dont ils n’ont aucuneidée. Car il y a deux intelligences : l’une qui estfondamentale et l’autre qui est secondaire. N’est-ce pas ?C’est bien cela ?
– C’est peut-être ainsi, articula leprince d’une voix à peine perceptible ; son cœur battait etpalpitait violemment.
– J’étais sûre que vous me comprendriez,continua-t-elle d’un ton solennel. – Le prince Stch… et EugènePavlovitch ne comprennent rien à cette distinction entre les deuxintelligences. Alexandra pas davantage. Mais figurez-vous que mamanl’a saisie !
– Vous ressemblez beaucoup à ElisabethProkofievna.
– Comment ? Vraiment ? fitAglaé avec surprise.
– Je vous assure.
– Je vous remercie, dit-elle après uninstant de réflexion. – Je suis ravie de ressembler à maman. Alors,vous l’estimez beaucoup ? ajouta-t-elle sans se rendre comptede la naïveté de sa question.
– Beaucoup, en effet, et je suis heureuxde voir que vous aussi l’avez immédiatement compris.
– J’en suis également heureuse, car j’airemarqué que, parfois, on… se moque d’elle. Mais écoutez-moi :l’essentiel, c’est que j’ai pris le temps de réfléchir avant defaire porter finalement mon choix sur vous. Je ne veux pas qu’on semoque de moi à la maison, ni qu’on m’y traite comme une petiteécervelée ; je ne veux pas que l’on me taquine… J’ai compristout cela d’emblée et j’ai refusé catégoriquement EugènePavlovitch, parce que je ne veux pas que l’on soit tout le temps àvouloir me marier ! Je veux… je veux… eh bien ! je veuxm’enfuir de la maison ! Et c’est vous que j’ai choisi pourm’aider à le faire.
– Vous enfuir de la maison ! s’écriale prince.
– Oui, oui et oui : m’enfuir de lamaison ! s’exclama-t-elle brusquement, dans un violentmouvement de colère. – Je ne veux plus, je ne veux plus que l’onm’y fasse continuellement rougir. Je ne veux rougir ni devant eux,ni devant le prince Stch…, ni devant Eugène Pavlovitch, ni devantqui que ce soit, et c’est pour cela que je vous ai choisi. Avecvous, je veux pouvoir parler de tout ; de tout, même deschoses les plus importantes quand cela me plaira ; de votrecôté, vous ne devrez jamais rien me cacher. Je veux qu’il y ait aumoins un homme avec lequel je puisse parler de tout comme avecmoi-même. Ils se sont mis tout à coup à dire que je vous attendaiset que je vous aimais. C’était avant même votre arrivée, et je neleur avais pas montré votre lettre. Maintenant, ils répètent tousla même chose. Je veux être hardie et n’avoir aucune crainte. Je neveux pas aller aux bals où ils me conduisent ; je veux merendre utile. Il y a déjà longtemps que je voulais partir. Voicivingt ans que l’on me tient cloîtrée et on ne pense plus qu’à memarier. Je n’avais que quatorze ans que, toute sotte que j’étais,je songeais déjà à m’échapper. Maintenant, j’ai tout combiné et jevous attendais pour vous demander toutes sortes de renseignementssur la vie à l’étranger. Je n’ai pas vu une seule cathédralegothique ; je veux aller à Rome, visiter des cabinetsscientifiques ; je veux étudier à Paris ; je me suispréparée et j’ai travaillé toute l’année dernière ; j’ai luune quantité de livres, entre autres tous ceux qui sont défendus.Alexandra et Adélaïde peuvent tout lire, on le leur permet ;mais moi, on me l’interdit et on me surveille. Je ne veux pas mequereller avec mes sœurs, mais j’ai depuis longtemps déjà déclaré àma mère et à mon père que j’entendais changer radicalementd’existence. J’ai décidé de m’occuper d’éducation et j’ai faitfonds sur vous parce que vous m’avez dit que vous aimiez lesenfants. Croyez-vous que nous puissions nous occuper ensembled’éducation, sinon maintenant, du moins plus tard ? Nousferons tous deux œuvre utile ; je ne veux pas être une fillede général… Dites-moi, vous êtes un homme très instruit ?
– Oh ! pas du tout !
– C’est dommage ; moi qui croyais…comment me suis-je figuré cela ? N’importe, vous me guiderezquand même, puisque c’est vous que j’ai choisi.
– C’est absurde, Aglaé Ivanovna.
– Je veux, je veux fuir la maison !s’écria-t-elle tandis que de nouveau, ses yeux étincelaient. – Sivous ne consentez pas, j’épouserai Gabriel Ardalionovitch. Je neveux pas que, dans ma famille, on me regarde comme une vilainefemme et que l’on m’accuse Dieu sait de quoi !
– Mais avez-vous votre bon sens ounon ? s’exclama le prince qui avait failli bondir de sa place.– De quoi vous accuse-t-on et qui vous accuse ?
– Tout le monde à la maison : mamère, mes sœurs, mon père, le prince Stch…, même votre vilainKolia ! Si on ne me dit rien en face, on n’en pense pas moins.Je le leur ai déclaré ouvertement à tous, à ma mère et à mon père.Maman en a été malade toute la journée, et, le lendemain, Alexandraet papa m’ont dit que je ne me rendais même pas compte de mesdivagations ni des mots que j’employais. Alors je leur ai carrémentrépliqué que, maintenant, je comprenais tout, que je saisissais lesens de tous les mots, que je n’étais plus une fillette et quej’avais déjà lu, deux ans auparavant, deux romans de Paul de Kock,exprès pour me mettre au courant de tout. En entendant cela, mamana failli se trouver mal.
Une idée étrange traversa l’esprit du prince.Il regarda fixement Aglaé et sourit. Il avait de la peine à croirequ’il avait devant lui cette même jeune fille hautaine qui luiavait lu naguère, avec tant de provocante fierté, la lettre deGabriel Ardalionovitch. Il n’arrivait pas à comprendre comment,dans une belle fille d’humeur si arrogante et si revêche, pouvaitse révéler une pareille enfant qui, en effet, ne saisissaitpeut-être pas tous les mots qu’elle employait.
– Avez-vous toujours vécu à la maison,Aglaé Ivanovna ? demanda-t-il – Je veux dire :n’êtes-vous jamais allée à l’école, n’avez-vous pas étudié dans unpensionnat ?
– Jamais je ne suis allée nullepart ; on m’a toujours tenue enfermée à la maison comme dansune bouteille et, de cette bouteille, je ne sortirai que pour memarier. Pourquoi encore ce sourire ironique ? Je remarque que,vous aussi, vous avez l’air de vous moquer de moi et de prendreleur parti, ajouta-t-elle en se renfrognant d’un air menaçant. – Nem’irritez pas ; je ne sais moi-même ce qui se passe en moi… Jesuis sûre que vous êtes venu ici tout convaincu que j’étaisamoureuse de vous et que je vous donnais un rendez-vous !ajouta-t-elle sur un ton de colère.
– Il est de fait qu’hier j’ai eu peur decela, avoua candidement le prince (il était très ému) ; maisaujourd’hui, je suis persuadé que vous…
– Comment ! s’exclama Aglaé dont lalèvre inférieure se mit soudain à trembler, vous avez eu peur queje… vous avez osé penser que je… Seigneur ! Vous supposiezpeut-être que je vous appelais ici pour vous prendre au filet, pourqu’on nous surprît et vous obligeât à m’épouser…
– Aglaé Ivanovna ! Commentn’avez-vous pas honte ? Comment une pensée aussi bassea-t-elle pu naître dans votre cœur pur et innocent ? Je parieque vous-même ne croyez pas un seul mot de ce que vous venez dedire et même… que vous ne savez pas le sens de vosparoles !
Aglaé resta tête basse, inerte, comme effaréede ce qu’elle avait dit.
– Je n’ai aucune honte, balbutia-t-elle.Du reste, d’où savez-vous que j’ai un cœur innocent ? Commentavez-vous, dans ce cas, osé m’adresser une lettred’amour ?
– Une lettre d’amour ? Ma lettre,une lettre d’amour ! Cette lettre était l’expression du plusprofond respect ; elle émanait du fond de mon cœur, à un desmoments les plus pénibles de mon existence. J’ai alors pensé à vouscomme à une lumière… je…
– Allons, c’est bon, c’est bon !interrompit-elle brusquement, mais sur un tout autre ton quidénotait un profond repentir et presque de l’effroi. Elle se penchamême vers lui et, toujours en s’efforçant de ne pas le regarder enface, fit le geste de lui toucher l’épaule pour l’inviter, d’unefaçon plus persuasive à ne pas se fâcher. – C’est bon,répéta-t-elle avec une extrême confusion ; je sens que je mesuis servie d’une expression stupide. C’était seulement… pour vouséprouver. Mettez que je n’aie rien dit. Si je vous ai offensé,pardonnez-moi. Je vous en prie : ne me regardez pas dans lesyeux ; détournez-vous. Vous venez de déclarer que c’était uneidée très basse ; je l’ai exprimée à dessein pour vous piquer.Il m’arrive parfois d’avoir peur de ce que j’ai envie de dire, ettout à coup cela m’échappe. Vous avez ajouté que vous aviez écritcette lettre dans un des moments les plus pénibles de votreexistence. Je sais de quel moment vous voulez parler,proféra-t-elle en baissant la voix et en portant de nouveau lesyeux vers la terre.
– Oh ! si vous pouviez toutsavoir !
– Je sais tout ! s’écria-t-elle dansun nouvel accès d’émotion. – Vous avez partagé à cette époque votreappartement avec cette vilaine femme, en compagnie de laquelle vousvous étiez enfui…
Elle n’était plus rouge, mais blême enprononçant ces paroles. Elle se leva soudain, comme mue par uneimpulsion inconsciente, mais se ressaisit aussitôt et se rassit.Longtemps encore sa lèvre continua à trembler. Il y eut une minutede silence. Le prince était stupéfait de cette sortie inopinée etne savait à quoi l’attribuer.
– Je ne vous aime pas du tout !fit-elle soudain d’un ton tranchant.
Le prince ne répondit pas. Le silence régna denouveau pendant une minute.
– J’aime Gabriel Ardalionovitch… dit-elled’une voix précipitée et à peine intelligible, en baissant encoredavantage la tête.
– Ce n’est pas vrai ! répliqua leprince, presque dans un chuchotement.
– Alors, je mens ? C’est pourtant lavérité ; je lui ai engagé ma parole avant-hier, sur ce mêmebanc.
Le prince eut un geste d’effroi et resta unmoment songeur.
– Cela n’est pas vrai, répéta-t-il d’unton décidé. Vous avez inventé toute cette histoire.
– Vous êtes joliment poli. Sachez qu’ils’est amendé ; il m’aime plus que sa vie. Il s’est brûlé lamain devant moi, uniquement pour me le prouver.
– Il s’est brûlé la main ?
– Oui, la main. Croyez-le ou ne le croyezpas, cela m’est tout un.
Derechef le prince se tut. Aglaé neplaisantait pas ; elle était très montée.
– Voyons, est-ce qu’il aurait apporté iciune bougie pour se brûler la main ? Je ne vois pas de quelleautre manière il aurait pu…
– Oui… une bougie. Qu’est-ce qu’il y ad’invraisemblable à cela ?
– Une bougie entière, ou un bout debougie dans un chandelier ?
– Eh bien ! oui… non… unedemi-bougie… un bout de bougie… une bougie entière. Cela revient aumême, n’insistez pas ! Il a même apporté des allumettes, sivous tenez à le savoir. Il a allumé la bougie et il a tenu, pendantune demi-heure, son doigt sur la flamme. Cela vous paraîtimpossible ?
– Je l’ai vu hier soir ; ses doigtsne portaient aucune trace de brûlure.
Aglaé partit d’un éclat de rire enfantin. Puiselle se tourna prestement vers le prince avec un air de confiancepuérile, tandis qu’un sourire errait encore sur ses lèvres.
– Savez-vous pourquoi je viens de vousraconter ce mensonge ? Parce que j’ai remarqué que, quand ons’est mis à mentir, le meilleur moyen de rendre son inventionvraisemblable, c’est d’y introduire adroitement un détail qui sortede la banalité, un détail excentrique, exceptionnel ou mêmetotalement inouï. J’ai observé cela. Seulement, cet expédient nem’a pas réussi, parce que je n’ai pas su…
Elle se rembrunit subitement, comme àl’évocation d’un souvenir. Elle reprit en posant sur lui un regardgrave et même attristé :
– Si je vous ai un jour récité la poésiedu « Chevalier pauvre », c’était dans l’intention de…faire votre louange, mais en même temps de vous confondre pourvotre conduite et de vous montrer que je savais tout…
– Vous êtes bien injuste envers moi…envers la malheureuse que vous avez traitée tout à l’heure entermes si cruels, Aglaé.
– C’est parce que je sais tout, tout, queje me suis exprimée en ces termes ! Je sais que vous lui avezoffert votre main devant tout le monde, il y a six mois. Nem’interrompez pas : vous voyez que je constate, mais necommente pas. C’est après cela qu’elle s’est enfuie avecRogojine ; ensuite, vous avez vécu avec elle dans je ne saisquel village ou bourg ; puis elle vous a quitté pour enrejoindre un autre. (Aglaé devint affreusement rouge.) Par lasuite, elle s’est remise avec Rogojine qui l’aime comme… comme unfou. Enfin vous, en homme également fort intelligent, vous êtesarrivé dare-dare ici, derrière elle, aussitôt que vous avez apprisqu’elle était revenue à Pétersbourg. Hier soir, vous vous êtesprécipité pour la défendre et, il y a un instant, vous rêviezd’elle… Vous voyez que je sais tout. C’est pour elle, n’est-ce pas,pour elle que vous êtes revenu ici ?
Le prince courba tristement, pensivement latête, sans se douter du regard fulgurant qu’Aglaé dardait surlui.
– C’est pour elle, répondit-il à voixbasse ; c’est pour elle, mais seulement afin d’apprendre… Jene crois pas qu’elle puisse être heureuse avec Rogojine, bien que…bref, je ne vois pas ce que je pourrais faire pour elle, mais jesuis venu.
Il tressaillit et regarda Aglaé. Celle-cil’avait écouté d’un air hostile.
– Si vous êtes venu sans savoir pourquoi,c’est que vraiment vous l’aimez beaucoup, articula-t-elleenfin.
– Non ! répliqua le prince ;non, je ne l’aime pas. Oh ! si vous saviez avec quelle terreurj’évoque le temps que j’ai passé avec elle !
Ces seules paroles lui firent courir unfrisson â travers le corps.
– Dites-moi tout, riposta Aglaé.
– Il n’y a rien là que vous ne puissiezentendre. Je ne sais pourquoi, c’était justement à vous, et à vousseule, que je voulais raconter tout cela ; peut-être parcequ’en effet j’avais pour vous beaucoup d’affection. Cettemalheureuse femme est profondément convaincue qu’elle est lacréature la plus déchue et la plus perverse qui soit au monde.Oh ! ne lui faites pus honte, ne lui jetez pas lapierre ! Elle ne s’est que trop torturée elle-même par lesentiment de son infamie imméritée ! Et en quoi est-ellecoupable, grands dieux ! Dans ses accès d’exaltation, ellecrie sans cesse qu’elle ne se reconnaît aucune faute, qu’elle estla victime des hommes, la victime d’un débauché et d’un scélérat.Mais, quoi qu’elle vous déclare, sachez qu’elle est la première àne pas croire ce qu’elle dit ; au contraire, en touteconscience, c’est… elle-même qu’elle accuse. Quand je m’efforçaisde dissiper ces ténèbres, elle éprouvait de telles souffrances quejamais mon cœur ne guérira tant qu’il gardera le souvenir de cesatroces moments. J’ai la sensation qu’on m’a percé le cœur une foispour toujours. Elle m’a fui, savez-vous pourquoi ? Uniquementpour me prouver son ignominie. Mais le plus affreux de tout, c’estqu’elle-même ignorait peut-être que son mobile était de me fournircette preuve à moi seul ; elle croyait s’enfuir pour obéir àl’irrésistible envie de commettre une action honteuse qui luipermît de se dire ensuite : « Encore une ignominie à tacharge ; tu es bien une infâme créature ! »Oh ! peut-être ne comprendrez-vous pas cela, Aglaé !Savez-vous que, dans cette perpétuelle conscience de son ignominie,se dissimule peut-être une volupté atroce et contre nature,l’assouvissement d’une sorte de vengeance contre quelqu’un ?Parfois j’ai réussi à lui rendre en quelque sorte la vue de lalumière ambiante. Mais bientôt elle se rebellait et en venait àm’accuser de vouloir m’élever au-dessus d’elle (ce qui était fortloin de ma pensée) ; finalement, elle me déclarait sansambages, quand je lui proposais le mariage, qu’elle ne demandait àpersonne ni pitié condescendante, ni assistance, et se refusait àce que quelqu’un l’élevât jusqu’à lui ». Vous l’avez vuehier ; croyez-vous donc qu’elle soit heureuse en pareillecompagnie et que ce soit là l’entourage qui lui convienne ?Vous ne savez pas comme elle est cultivée et combien sonintelligence est ouverte ! Elle m’a même parfoisétonné !
– Est-ce que vous lui teniez là-bas des…sermons comme celui que vous venez de faire ?
– Oh ! non ! poursuivit leprince d’un air songeur, sans remarquer le ton de la question. – Jeme taisais presque tout le temps. Je voulais souvent parler, mais,en vérité, je ne trouvais, souvent, pas quoi dire. Vous savez qu’ily a des circonstances où le mieux est de se taire. Oh ! jel’aimais ; oui, je l’aimais beaucoup ; mais après… après…elle a tout deviné.
– Deviné quoi ?
– Que je n’avais pour elle que de lapitié, que… je ne l’aimais plus.
– Qu’en savez-vous ? Peut-êtreaimait-elle réellement ce… ce propriétaire avec lequel elle estpartie ?
– Non : je sais tout. Elle n’a faitque se moquer de lui.
– Et de vous, ne s’est-elle jamaismoquée ?
– Mon Dieu, non ! C’est-à-dire que,parfois, elle s’est moquée par malignité ; dans cesmoments-là, elle m’accablait de reproches furieux, et elle-mêmesouffrait ! Mais… ensuite… Oh ! n’évoquez pas cessouvenirs, ne me les rappelez pas !
Il se cacha le visage dans les mains.
– Et savez-vous qu’elle m’écrit presquechaque jour ? dit-elle.
– Alors, c’est vrai ! s’écria leprince bouleversé. – On me l’a dit, mais je me refusais à lecroire.
– Qui vous l’a dit ? demanda Aglaéd’un air apeuré.
– C’est Rogojine qui m’en a parlé hier,mais en termes vagues.
– Hier ? Hier matin ? À quelmoment de la journée ? Avant ou après la musique ?
– Après ; c’était dans la soirée,entre onze heures et minuit.
– Ah ! bien ! si c’estRogojine… Mais savez-vous de quoi elle me parle dans ceslettres ?
– Je ne m’étonne de rien ; c’est unefolle !
– Voici ces lettres (Aglaé tira de sapoche trois lettres sous enveloppes qu’elle jeta devant le prince).Depuis une semaine entière, elle me supplie, m’implore, m’adjure devous épouser. Elle est… soit, elle est intelligente, encore quedémente, et vous avez raison quand vous dites qu’elle a beaucoupplus d’esprit que moi… Elle m’écrit qu’elle est entichée de moi,qu’elle cherche tous les jours l’occasion de me voir, ne serait-ceque de loin. Elle m’assure que vous m’aimez, qu’elle le sait,qu’elle l’a remarqué depuis longtemps et que vous lui avez parlé demoi quand vous étiez là-bas. Elle veut vous voir heureux ;elle se dit certaine que je peux seule faire votre bonheur… Elleécrit d’une manière si bizarre… si étrange… Je n’ai montré seslettres à personne, je vous attendais. Savez-vous ce que celasignifie ? Vous ne le devinez pas ?
– C’est de la folie. Cela prouve qu’ellea perdu le sens, proféra le prince dont les lèvres se mirent àtrembler.
– Est-ce que vous ne pleurezpas ?
– Non, Aglaé, non, je ne pleure pas, ditle prince en la regardant.
– Que dois-je faire ? Que meconseillez-vous ? Je ne peux pas continuer à recevoir ceslettres.
– Oh ! laissez-la, je vous enconjure ! s’écria le prince. Que pouvez-vous faire dans cesténèbres ? Je m’efforcerai d’obtenir qu’elle ne vous écriveplus.
– Si vous parlez ainsi, c’est que vousêtes un homme sans cœur ! s’exclama Aglaé. Ne voyez-vous doncpas que ce n’est pas de moi qu’elle est entichée, mais devous ? C’est vous seul qu’elle aime ! Se peut-il que voussoyez parvenu à tout remarquer en elle, sauf cela ? Savez-vousce qu’il y a là-dessous, ce que trahissent ces lettres ? De lajalousie, et même pis que de la jalousie ! Elle… Vous croyezqu’elle épousera réellement Rogojine, comme elle le dit dans seslettres ? Elle se tuerait le lendemain de notremariage !
Le prince frissonna et son cœur défaillit. Ilregarda Aglaé avec surprise : il éprouvait une singulièreimpression en constatant que cette enfant était depuis longtempsdevenue une femme.
– Dieu m’est témoin, Aglaé, que jesacrifierais ma vie pour lui rendre la paix de l’âme et lebonheur ! Mais… je ne puis plus l’aimer, et elle lesait !
– Eh bien ! sacrifiez-vous, puisquecela vous sied si bien ! Vous êtes un si grand philanthrope.Et ne m’appelez pas « Aglaé »… Tout à l’heure, vous avezdéjà dit « Aglaé » tout court… Vous devez travailler à sarésurrection ; vous y êtes obligé ; votre devoir est derepartir avec elle, pour apaiser et calmer son cœur. C’estd’ailleurs bien elle que vous aimez !
– Je ne puis me sacrifier, bien qu’unefois j’en aie eu l’intention… et que peut-être je l’aie encoremaintenant. Mais je sais à n’en pas douter qu’avec moielle serait perdue ; c’est pourquoi je m’écarte d’elle. Jedevais la voir aujourd’hui à sept heures ; peut-être n’irai-jepas. Sa fierté ne me pardonnera jamais mon amour, et noussuccomberons tous les deux ! Cela n’est pas naturel, mais icitout est contre nature. Vous dites qu’elle m’aime ; maisest-ce là de l’amour ? Un pareil sentiment peut-il existeraprès ce que j’ai enduré ? Non, ce n’est pas de l’amour ;c’est autre chose !
– Comme vous avez pâli ! fit Aglaéavec un soudain effroi.
– Ce n’est rien ; je n’ai guèredormi ; je me sens faible… C’est la vérité ; nous avonsalors parlé de vous. Aglaé…
– Alors, c’est vrai ? Vous avezréellement pu parler de moi avec elle. Et… et commentavez-vous pu m’aimer, ne m’ayant vue qu’une seule fois entout ?
– Je ne le sais. Dans mes ténèbresd’alors, j’ai eu comme un rêve… peut-être une aurore nouvellea-t-elle lui à mes yeux. Je ne sais pourquoi c’est d’abord à vousque ma pensée est allée. Je ne vous ai pas menti quand je vous aiécrit que j’ignorais comment cela s’était fait. Ce n’était qu’unrêve par où j’échappais à mes frayeurs d’alors… Je me suis ensuiteremis à travailler ; mon intention était de ne pas reveniravant trois ans…
– Donc vous êtes revenu pourelle ?
Il y avait un tremblement dans la voixd’Aglaé.
– Oui, pour elle.
Deux minutes de morne silence s’écoulèrent,Aglaé se leva.
– Si vous dites, reprit-elle d’une voixhésitante, si vous croyez vous-même que cette… que votremalheureuse est une folle, ses extravagances ne me regardent pas…Je vous prie, Léon Nicolaïévitch, de prendre ces trois lettres etde les lui jeter de ma part ! Et – s’écria-t-elle brutalement– si elle se permet de m’écrire encore une seule ligne, dites-luique je me plaindrai à mon père qui la fera mettre dans une maisonde correction…
Le prince eut un sursaut et considéra aveceffroi la fureur inattendue d’Aglaé ; puis une sorte debrouillard tomba brusquement devant lui…
– Vous ne pouvez pas avoir de pareilssentiments… Ce n’est pas vrai ! balbutia-t-il.
– C’est vrai ! C’est lavérité ! s’exclama Aglaé presque hors d’elle.
– Qu’est-ce qui est vrai ? Quellevérité ? fit tout près de là une voix effrayée.
Elisabeth Prokofievna était devant eux.
– La vérité, c’est que je suis décidée àépouser Gabriel Ardalionovitch, que je l’aime et que demain jem’enfuirai de la maison avec lui ! lança Aglaé à sa mère. –Vous avez entendu ? Votre curiosité est-elle satisfaite ?Cela vous suffit-il ?
Et elle partit en courant vers la maison.
– Ah ! non, mon bon ami, vousn’allez pas filer maintenant, fit Elisabeth Prokofievna en retenantle prince. Faites-moi le plaisir de venir vous expliquer chez moi…Ah ! que d’arias ! et cela après une nuitblanche !…
Le prince la suivit.
Arrivée à la maison, Elisabeth Prokofievnas’arrêta dans la première pièce ; n’ayant pas la force d’allerplus loin, elle se laissa tomber, à bout de résistance, sur unecouchette et oublia même d’inviter le prince à s’asseoir. C’étaitune assez grande salle avec une table ronde au milieu et unecheminée ; des fleurs s’amoncelaient sur des étagères au basde la fenêtre ; au fond, une porte vitrée donnait sur lejardin. Aussitôt survinrent Adélaïde et Alexandra, dont les regardsétonnés parurent questionner le prince et leur mère.
À la campagne, les demoiselles avaientl’habitude de se lever vers neuf heures ; seule Aglaé selevait depuis deux ou trois jours un peu plus tôt et allait sepromener dans le jardin, non pas du reste à sept heures, mais àhuit ou même plus tard. Elisabeth Prokofievna, en proie à sesdivers soucis, n’avait en effet pas fermé l’œil de la nuit ;elle était sur pied depuis huit heures dans le dessein d’aller aujardin retrouver Aglaé, qu’elle croyait déjà levée ; mais ellene la trouva ni dans le jardin ni dans sa chambre à coucher.Vivement alarmée elle réveilla ses deux autres filles. Ladomestique déclara qu’Aglaé Ivanovna était partie pour le parcavant sept heures. Ses sœurs rirent malicieusement en apprenantcette nouvelle fantaisie de leur extravagante cadette et firentobserver à leur mère qu’Aglaé serait encore bien capable de sefâcher si on allait à sa recherche dans le parc ; à leur avis,elle était assise, un livre à la main, sur le banc vert dont elleavait parlé trois jours avant et au sujet duquel elle avait faillise quereller avec le prince Stch… ; celui-ci avait en effetdéclaré ne rien trouver de remarquable au site devant lequel cebanc était placé. Tombant en plein rendez-vous et surprenant lesétranges paroles de sa fille, Elisabeth Prokofievna avait éprouvéune frayeur intense qui se justifiait par bien des raisons. Mais,après avoir entraîné le prince avec elle, elle redouta lesconséquences de son initiative, « car Aglaé ne pouvait-ellepas avoir rencontré le prince dans le parc et engagé laconversation avec lui, sans parler de la possibilité qu’ils sefussent donné rendez-vous au préalable » ?
– N’allez pas croire, mon cher prince,dit-elle en s’efforçant de se dominer, que je vous aie amené icipour vous faire subir un interrogatoire… Mon bon ami, après ce quis’est passé hier soir, j’aurais peut-être préféré ne pas te revoirde longtemps…
Elle allait s’arrêter court.
– Mais je présume que vous voudriez biensavoir comment Aglaé Ivanovna et moi nous sommes rencontrésaujourd’hui ? acheva le prince.
– Eh ! bien sûr que je voudrais lesavoir ! répartit Elisabeth Prokofievna avec emportement. – Jen’ai pas peur qu’on me parle en face ; je n’offense personne,je n’ai voulu offenser, personne…
– Mais naturellement : il n’y a riend’offensant à vouloir, savoir cela ; vous êtes mère. Nous noussommes rencontrés aujourd’hui, Aglaé Ivanovna et moi, auprès dubanc vert, juste à sept heures du matin, à la suite d’un avisqu’elle m’a donné hier. Elle m’a remis hier soir une lettre où elleme disait qu’il fallait qu’elle me vît et m’entretînt d’une affaireimportante. Nous avons donc eu une entrevue et nous avons parlépendant une heure de questions qui la concernaient exclusivement.Voilà tout.
– C’est évidemment tout, mon ami ;aucun doute que ce ne soit tout ! proféra d’un ton digneElisabeth Prokofievna.
– Très bien, prince ! dit Aglaé enentrant brusquement dans la pièce ; je vous remercie de toutcœur de m’avoir jugée incapable de m’abaisser ici à un mensonge.Êtes-vous satisfaite, maman, ou avez-vous l’intention de pousserplus loin l’interrogatoire ?
– Tu sais bien qu’il ne m’est jamaisarrivé jusqu’ici d’avoir à rougir devant toi… quoique, peut-être,tu y eusses pris plaisir, répliqua Elisabeth Prokofievna, du ton dequelqu’un qui donne une leçon. – Adieu, prince ! Excusez-moide vous avoir dérangé. J’espère que vous resterez convaincu de moninvariable estime à votre égard.
Le prince fit aussitôt un salut à la mère et àla fille, puis se retira sans dire mot. Alexandra et Adélaïdeesquissèrent un sourire et se mirent à chuchoter entre elles.Elisabeth Prokofievna leur décocha un regard sévère.
– Ce qui nous met en gaîté, fit en riantAdélaïde, c’est de voir le prince saluer d’un air aussimajestueux ; il a généralement l’air d’un sac et tout d’uncoup le voilà qui vous prend des manières… des manières à la EugènePavlovitch.
– La délicatesse et la dignité sont desqualités qui émanent du cœur et que n’enseignent pas les maîtres dedanse, conclut sentencieusement Elisabeth Prokofievna.
Et elle monta dans sa chambre sans même jeterles yeux sur Aglaé.
Quand le prince rentra chez lui, vers les neufheures, il trouva sur la terrasse Véra Loukianovna et une servante.Elles venaient de ranger et de balayer après la soirée tumultueusede la veille.
– Dieu merci, nous avons pu terminer leménage avant votre retour ! dit gaiement Véra.
– Bonjour. J’ai un peu de migraine ;j’ai mal dormi ; je ferais volontiers un somme.
– Voulez-vous vous reposer ici, sur laterrasse, comme hier ? C’est bien. Je dirai à tout le monde dene pas vous réveiller. Papa est sorti.
La servante se retira ; Véra fit mine dela suivre, mais elle se ravisa et s’approcha du prince avec un airsoucieux.
– Prince, ayez pitié de ce… malheureux.Ne le chassez pas aujourd’hui.
– Je ne le chasserai pour rien au monde.Il fera ce qui lui plaira.
– Il ne fera rien pour le moment… Nesoyez pas sévère avec lui.
– Certes non ; pourquoi leserais-je ?
– Et puis… ne riez pas de lui ;c’est l’essentiel.
– Assurément non.
– Je suis ridicule de dire cela à unhomme comme vous, fit Véra en rougissant. – Quoique vous soyezfatigué, ajouta-t-elle en riant et déjà à demi tournée vers laporte, vous avez en ce moment des yeux si bons… si heureux.
– Sont-ils vraiment si heureux ?demanda le prince avec vivacité.
Et il partit d’un franc éclat de rire.
Mais Véra, qui avait la simplicité et lesans-façon d’un garçon, devint soudain toute confuse et encore plusrouge ; elle fit, sans cesser de rire, une brusque sortie.
« Quelle… charmante jeune fille… »pensa le prince, et il l’oublia aussitôt. Il se retira dans le coinde la terrasse où était la couchette, en face d’une petite table,s’assit, se couvrit la figure de ses mains et resta dans cetteposture une dizaine de minutes. Brusquement, il plongea avecinquiétude la main dans sa poche de côté et en sortit troislettres.
Mais de nouveau la porte s’ouvrit et Koliaapparut. Le prince se sentit presque joyeux de cette occasion derempocher les lettres et d’en différer la lecture.
Kolia s’assit sur la couchette.
– En voilà un événement ! dit-il enentrant d’emblée dans son sujet, avec la rondeur habituelle à sespareils ; quelle opinion avez-vous maintenantd’Hippolyte ? A-t-il perdu votre estime ?
– Pourquoi donc ?… Mais, Kolia, jesuis fatigué… En outre, ce serait trop pénible de revenirlà-dessus… Comment va-t-il, cependant ?
– Il dort et ne se réveillera sans doutepas avant deux heures. Je comprends ; vous n’avez pas couché àla maison ; vous êtes allé au parc… naturellement, vous étiezému… On le serait à moins !
– Comment savez-vous que je suis allé auparc et n’ai pas dormi à la maison ?
– Véra vient de me le dire. Elle m’arecommandé de ne pas entrer ; mais je n’ai pu y tenir, jevoulais vous voir, ne fût-ce qu’une minute. J’ai passé ces deuxheures au chevet du malade ; maintenant, c’est au tour deKostia Lébédev. Bourdovski est reparti. Enfin, couchez-vous,prince, bonne… non, bon jour ! Mais, vous savez, je suisstupéfait !
– Évidemment… tout cela…
– Non, prince, non ; ce qui mestupéfie, c’est la « confession ». Et surtout le passageoù il parle de la Providence et de la vie future. Il y a là unepensée gi-gan-tesque !
Le prince regarda affectueusement Kolia quiétait, sans aucun doute, venu pour l’entretenir de la penséegigantesque.
– Mais l’essentiel, l’essentiel, ce n’estpas tant cette pensée que les circonstances au milieu desquelleselle a germé. Si elle avait été formulée par Voltaire, Rousseau,Proudhon, je l’aurais lue, remarquée, toutefois elle ne m’auraitpas frappé au même degré. Mais qu’un homme qui est sûr de n’avoirplus que dix minutes à vivre s’exprime ainsi, c’est un rude exemplede fierté ! C’est la plus haute manifestation d’indépendancede la dignité humaine ; cela équivaut à braver ouvertement…Non, cela dénote une force d’âme gigantesque ! Et venirsoutenir après cela qu’il a fait exprès d’oublier la capsule, c’estde la bassesse, c’est un non-sens ! Mais vous savez, hier, ilnous a trompés ; c’est un malin ; je n’ai pas du toutfait son sac avec lui et je n’ai jamais vu son pistolet, c’estlui-même qui a tout emballé ; si bien qu’il m’a interloqué enracontant cette histoire. Véra dit que vous le laisserez ici ;je vous jure qu’il n’y aura aucun danger, d’autant que nousexerçons tous sur lui une surveillance de chaque instant.
– Et qui de vous l’a veillé cettenuit ?
– Kostia Lébédev, Bourdovski et moi.Keller est venu un moment, mais n’a pas tardé à aller dormir chezLébédev, parce qu’il n’avait pas où coucher dans notre chambre.C’est aussi là que Ferdistchenko a passé la nuit ; il estsorti à sept heures. Le général est toujours chez Lébédev ;maintenant, lui aussi est sorti… Je crois bien que Lébédev al’intention de venir vous trouver dans un moment ; il vous acherché, je ne sais pourquoi, et a demandé à deux reprises où vousétiez. Faut-il le laisser entrer ou le faire attendre, si vous vousreposez ? Je vais moi-même dormir. Ah ! oui, que jen’oublie pas cela : j’ai été témoin tout à l’heure d’uneexcentricité du général. Bourdovski m’a réveillé un peu après sixheures, ou plutôt juste à six heures, pour que je prenne mon tourau chevet du malade ; je suis sorti une minute et j’ai eu lasurprise de rencontrer le général qui était gris au point de ne pasme reconnaître ; il est resté planté devant moi comme unpoteau, puis s’est ressaisi et m’a assailli de questions :« Eh ! bien, que devient le malade ? Je venaisprendre de ses nouvelles… » Je l’ai mis au courant.« Tout cela est bel et bon, ajouta-t-il, mais je me suis levéet suis venu surtout pour te prévenir ; j’ai des raisons decroire qu’on ne peut pas tout dire en présence deM. Ferdistchenko et… qu’il faut se tenir sur ses gardes aveclui. » Comprenez-vous, prince ?
– Est-ce possible ? D’ailleurs… pournous c’est indifférent.
– Oui, sans doute, c’estindifférent ; nous ne sommes pas des francs-maçons ! J’aimême été surpris de voir que le général voulait venir me réveillercette nuit exprès pour cela.
– Ferdistchenko est sorti,dites-vous ?
– À sept heures ; il m’a rejoint auchevet du malade et m’a dit qu’il allait finir la nuit chez Vilkine– un fameux ivrogne, ce Vilkine ! – Allons, je m’envais ! Mais voilà Loukiane Timoféïévitch… Le prince veutdormir, Loukiane Timoféïévitch, retournez d’où vousvenez !
– Rien qu’une minute, très honoréprince ! Il s’agit d’une affaire qui a pour moi del’importance, proféra Lébédev avec un salut cérémonieux.
Il s’exprimait à mi-voix sur un ton gourmé,mais pénétré de la gravité de ce qu’il avait à dire. Il venait derentrer et, n’ayant même pas eu le temps d’aller chez lui, tenaitencore son chapeau à la main. Son visage était soucieux, avec uneexpression exceptionnelle de gravité. Le prince le pria des’asseoir.
– Vous m’avez demandé deux fois. Vousêtes peut-être toujours inquiet à propos des incidents d’hiersoir ?…
– Vous voulez parler de ce jeune hommed’hier soir, prince ? Oh ! non : hier mes idéesétaient en désordre… mais aujourd’hui je n’ai pas l’intention decontrecarrer vos intentions en quoi que ce soit.
– Contreca… comment avez-vousdit ?
– J’ai dit : contrecarrer ;c’est un mot français comme tant d’autres qui ont passé dans lalangue russe ; mais je n’y tiens pas particulièrement.
– Qu’avez-vous aujourd’hui, Lébédev, pourêtre si grave et si solennel ? Vous avez l’air de scander vosmots, fit le prince avec un léger sourire.
– Nicolas Ardalionovitch ! ditLébédev en s’adressant à Kolia sur un ton presque attendri, – jedois communiquer, au prince une affaire qui concerne plusspécialement…
– Bon, c’est compris ; elle ne meregarde pas ! Au revoir, prince ! fit Kolia, qui seretira sur-le-champ.
– J’aime bien ce garçon parce qu’il al’intelligence éveillée, dit Lébédev en le suivant des yeux. Bienqu’un peu crampon, il est dégourdi. Un grand malheur m’est arrivé,très honoré prince, hier soir ou ce matin au point du jour… je nepuis encore préciser le moment exact.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Quatre cents roubles ont disparu de lapoche intérieure de mon vêtement. Très honoré prince, j’ai étérefait ! ajouta Lébédev avec un sourire amer.
– Vous avez perdu quatre centsroubles ? C’est dommage.
– Surtout pour un pauvre homme qui vitnoblement de son travail.
– Sans doute, sans doute. Comment lachose est-elle arrivée ?
– La faute en est au vin. Je m’adresse àvous comme à la providence, très honoré prince. Cette somme dequatre cents roubles m’a été remise hier soir à cinq heures par undébiteur. Je suis rentré ici par le train. Mon portefeuille étaitdans ma poche. En ôtant mon uniforme pour passer ma redingote, j’aiplacé mon argent dans celle-ci, avec l’intention de le garder surmoi. Je comptais le remettre dans la soirée à quelqu’un qui mel’avait demandé… J’attendais l’homme d’affaires.
– À propos, Loukiane Timoféïévitch,est-il exact que vous ayez fait annoncer dans les journaux que vousprêtiez sur les objets d’or et d’argent ?
– Cette annonce a été passée parl’entremise d’un homme d’affaires ; elle ne porte ni mon nomni mon adresse. Comme je n’ai qu’un tout petit capital et que mafamille s’est accrue, vous conviendrez qu’un honnête intérêt…
– Mais oui, mais oui ! il ne s’agitque d’un renseignement ; excusez-moi de vous avoirinterrompu.
– L’homme d’affaires n’est pas venu.Là-dessus on a amené ici ce malheureux. Après le dîner j’étais déjàpas mal en train. Puis sont venus nos visiteurs ; on a bu… duthé et… pour mon malheur je suis tombé dans un excès de gaieté.Quand Keller est arrivé, tard dans la soirée, il nous a annoncé quec’était votre anniversaire et qu’il fallait servir duchampagne ; alors, mon cher et très honoré prince, moi qui aiun cœur (vous l’avez sans doute déjà remarqué, car je le mérite) jene dirai pas sentimental mais reconnaissant, ce dont jem’enorgueillis, j’ai cru devoir enlever mes vieilles frusques etremettre mon uniforme pour attendre le moment de vous féliciter enpersonne et vous fêter d’une manière plus solennelle. Ainsi ai-jefait, prince, et vous avez bien dû remarquer que je suis resté enuniforme toute la soirée. Mais en changeant de vêtement j’ai oubliéle portefeuille dans ma redingote…. On a raison de dire que,lorsque Dieu veut punir quelqu’un, il commence par lui ôter laraison. Ce matin, à sept heures et demie, en me réveillant, j’aisauté comme un fou pour aller prendre ma redingote. La poche étaitvide ! Pas trace de portefeuille.
– Ah ! c’est désagréable !
– Voilà le mot : c’est désagréable.Avec le tact qui vous caractérise, vous avez tout de suite trouvél’expression appropriée, ajouta Lébédev non sans malice.
– Mais pourtant, comment… fit après uninstant de réflexion le prince inquiet, – cela estsérieux ?
– C’est le mot : sérieux ;encore une expression heureuse, prince, pour caractériser…
– Voyons, Loukiane Timoféïévitch, à quoibon éplucher, les mots ? Ce ne sont pas les mots quiimportent… Admettez-vous qu’étant en état d’ivresse, vous ayez pulaisser tomber le portefeuille de votre poche ?
– C’est possible. Tout est possible dansl’état d’ivresse, pour employer l’expression dont vous vous êtesservi avec tant de franchise, très honoré prince. Mais jugez-envous-même ; si j’ai fait tomber mon portefeuille de ma pocheen ôtant ma redingote, l’objet aurait dû se retrouver sur leparquet. Où est-il donc ?
– Ne l’auriez-vous pas serré dans letiroir de quelque table ?
– J’ai tout fouillé, tout exploré.D’ailleurs je ne l’ai mis nulle part et n’ai ouvert aucuntiroir ; je m’en souviens parfaitement.
– Avez-vous regardé dans la petitearmoire ?
– C’est la première chose que j’ai faiteet j’y ai même regardé plusieurs fois ce matin… Et puis, pourquoiaurais-je été le fourrer dans la petite armoire, très honoréprince ?
– J’avoue, Lébédev, que cela me tracasse.Quelqu’un l’aurait donc trouvé par terre ?
– Ou bien tiré de ma poche ! Il n’ya pas d’autre explication.
– Cela m’inquiète vivement, car qui abien pu faire cela ?… Voilà la question !
– À n’en pas douter, c’est la questionessentielle. Vous tombez avec une étonnante justesse, illustreprince, sur les mots, les idées et les définitions qui peignent lasituation.
– Ah ! Loukiane Timoféïévitch, trêvede moquerie ! ici…
– Des moqueries ! s’écria Lébédev enlevant les bras.
– Allons, allons ! c’est bon, je neme fâche pas. Ma préoccupation est tout autre… Je crains de voiraccuser les gens. Qui soupçonnez-vous ?
– La question est très délicate et… fortcompliquée ! Je ne puis soupçonner la servante ; elle estrestée tout le temps dans sa cuisine. Mes enfants sont, eux aussi,hors de soupçon…
– Cela va sans dire.
– Par conséquent, ce ne peut être qu’undes visiteurs.
– Mais est-ce possible ?
– C’est de la plus absolue et de la pluscomplète impossibilité. Cependant la chose n’a pu se passerautrement. Je veux bien admettre toutefois et je suis mêmeconvaincu que le vol, si vol il y a eu, a été commis, non pas dansla soirée, lorsque tout le monde était réuni, mais plutôt la nuitou même vers le matin, par une des personnes qui ont passé la nuitici.
– Ah ! mon Dieu !
– Je mets naturellement hors de causeBourdovski et Nicolas Ardalionovitch, qui ne sont d’ailleurs pasmême entrés chez moi.
– Cela irait de soi, même s’ils y étaiententrés ! Qui a passé la nuit chez vous ?
– En me comptant, nous sommes quatre àavoir passé la nuit dans deux chambres contiguës : le général,Keller, M. Ferdistchenko et moi. C’est donc l’un de nousquatre qui a fait le coup.
– Vous voulez dire l’un des trois ;mais lequel ?
– Je me suis compté pour être juste etfaire les choses régulièrement ; mais vous conviendrez,prince, que je n’ai pu me voler moi-même, bien qu’on ait déjà vudes cas de ce genre dans le monde…
– Ah ! Lébédev, que votre bavardageest ennuyeux ! s’écria le prince impatienté ; allez doncau fait ; pourquoi lanternez-vous ainsi ?…
– Restent donc trois personnes.Commençons par M. Keller, homme versatile, adonné à la boissonet dans certains cas suspect de libéralisme, tout au moins en cequi concerne la poche d’autrui ; au demeurant il a plutôt lecaractère d’un chevalier d’autrefois que celui d’un libéral. Il apassé la première partie de la nuit dans la chambre du malade et cen’est qu’à une heure assez avancée qu’il s’est rendu auprès de noussous, prétexte qu’il ne pouvait pas dormir sur le plancher.
– Vous le soupçonnez ?
– Je l’ai soupçonné. Lorsqu’après septheures du matin j’ai bondi comme un fou et me suis frappé le front,je suis allé réveiller sur-le-champ le général qui dormait dusommeil de l’innocence. Prenant en considération l’étrangedisparition de Ferdistchenko, circonstance qui était déjà de natureà faire naître nos soupçons, nous décidâmes tous deux de fouillerKeller qui était étendu comme… comme… presque comme un clou. Nousexplorâmes consciencieusement ses poches sans y trouver uncentime ; il n’y en avait pas même une qui ne fût percée. Unmouchoir en coton bleu à carreaux à ne pas prendre avec despincettes ; un billet doux écrit par quelque femme de chambrequi réclamait de l’argent et formulait des menaces ; enfin despages détachées du feuilleton que vous savez ; voilà tout ceque nous découvrîmes. Le général décida que Keller, était innocent.Pour mieux tirer la chose au clair, nous le réveillâmes, non sansdifficulté ; c’est à peine s’il comprit de quoi ils’agissait ; il était là, la bouche grande ouverte, avec saface d’ivrogne, son air bête et innocent, même stupide ; cen’était pas lui !
– Ah ! que je suis content !s’écria le prince avec un joyeux soupir de soulagement. Jecraignais pour lui !
– Vous craigniez pour lui ? Doncvous aviez des raisons pour cela ? insinua Lébédev en plissantles paupières.
– Oh ! non, j’ai dit cela sansréfléchir, reprit le prince. Je me suis très sottement exprimé endisant que je craignais. Je vous prie, Lébédev, de ne répéter àpersonne…
– Prince, prince ! Vos parolesresteront dans mon cœur… dans le fond de mon cœur. Elles y sontdans un tombeau ! proféra Lébédev avec solennité en pressantson chapeau contre sa poitrine.
– C’est bon, c’est bon… Donc c’estFerdistchenko ? Je veux dire que vous soupçonnezFerdistchenko ?
– Qui pourrais-je soupçonner en dehors delui ? fit Lébédev en baissant la voix et en regardant fixementle prince.
– Oui, cela va de soi… quel autresoupçonner ? Néanmoins, où sont les preuves ?
– Les preuves existent. D’abord, sadisparition à sept heures ou même avant sept heures du matin.
– Je sais : Kolia m’a raconté queFerdistchenko était entré chez lui pour lui annoncer qu’il allaitfinir la nuit chez… j’ai oublié le nom, enfin un de ses amis.
– Vilkine. Ainsi Nicolas Ardalionovitchvous avait déjà parlé de cela ?
– Il ne m’a rien dit du vol.
– Il ne le connaît pas parce que, pourl’instant, je tiens la chose secrète. Donc Ferdistchenko se rendchez Vilkine ; il n’y a rien de surprenant, semble-t-il, à cequ’un ivrogne aille chez un autre ivrogne, même au point du jour etsans motif plausible, n’est-ce pas ? Mais ici une piste sedessine ; en partant il indique où il va… Maintenant, prince,suivez-moi bien : pourquoi a-t-il fait cela ? Pourquoientre-t-il exprès chez Nicolas Ardalionovitch, en faisant undétour, pour lui annoncer qu’il « va finir la nuit chezVilkine » ? Qui peut avoir intérêt à savoir qu’il sortet, plus précisément, qu’il va chez Vilkine ? À quoi bon fairepart de cela ? Non, c’est une finauderie, une finauderie devoleur ! Cela veut dire : « Voyez, je m’applique àne pas dissimuler ma trace ; comment pourrais-je après celaêtre suspecté de vol ? Est-ce qu’un voleur indique l’endroitoù il va ? » C’est un excès de précaution pour détournerles soupçons et effacer, pour ainsi dire, ses pas sur le sable…M’avez-vous compris, très honoré prince ?
– J’ai compris, fort bien compris. Maisc’est une preuve bien mince.
– En voici une seconde : la piste serévèle fausse et l’adresse donnée inexacte. Une heure après,c’est-à-dire à huit heures, je suis allé frapper chezVilkine ; il demeure par ici, dans la Cinquième rue ;d’ailleurs je le connais. Pas de Ferdistchenko. J’ai réussi, il estvrai, à savoir d’une servante sourde comme un pot qu’une heureauparavant quelqu’un avait en effet fait de violents efforts pourentrer et même arraché la sonnette. Mais la domestique n’avait pasouvert, soit qu’elle ne voulût pas éveiller M. Vilkine, soitpeut-être qu’elle n’eût guère envie de sortir du lit. Cela sevoit.
– Et ce sont là toutes vos preuves ?C’est peu.
– Prince, sur qui donc porter messoupçons ? Réfléchissez, conclut Lébédev sur un ton delarmoyante obséquiosité, mais avec un sourire légèrementinsidieux.
– Vous devriez effectuer une nouvellerecherche dans les chambres et les tiroirs, articula le prince d’unair préoccupé après un instant de réflexion.
– C’est déjà fait ! soupira Lébédevavec une expression encore plus attendrissante.
– Hum !… Mais pourquoi, pourquoiavoir ôté votre redingote ? s’écria le prince en frappant aveccolère sur la table.
– On entend cette question-là dans unevieille comédie. Mais, excellent prince, vous prenez mon infortunetrop à cœur ! Je n’en mérite pas tant. Je veux dire qu’à moiseul, je ne mérite pas cela. Toutefois, vous vous faites aussi dumauvais sang pour le coupable… pour l’être insignifiant qu’estM. Ferdistchenko ?
– Eh ! oui, en effet ! vousm’avez rendu soucieux, interrompit le prince d’un air distrait etmécontent. – En somme, que comptez-vous faire… si vous êtes aussiconvaincu de la culpabilité de Ferdistchenko ?
– Prince, très honoré prince, quel autreaccuser ? dit Lébédev en faisant des contorsions et en prenantun ton toujours plus pathétique. – On ne peut pas penser à unautre, et l’impossibilité absolue de soupçonner personne hormisM. Ferdistchenko constitue, pour ainsi dire, une charge deplus contre celui-ci ; c’est la troisième preuve ! Car,encore une fois, quel autre accuser ? Je ne peux pourtant passoupçonner M. Bourdovski, hé, hé ?
– Allons, quelle absurdité !
– Pas davantage le général, hé,hé ?
– Quelle sottise est-ce là ! dit leprince presque d’un ton de colère, en se retournant avec impatiencesur sa couchette.
– Bien sûr que c’est une sottise !Hé ! hé ! hé ! Quel original que ce général, etcomme il m’a fait rire ! Nous sommes allés tout à l’heureensemble en quête de Ferdistchenko chez Vilkine… Il faut vous direqu’il a été encore plus surpris que moi quand je suis allé leréveiller, aussitôt ma perte constatée. C’est au point qu’il achangé de figure, rougi, pâli, et qu’enfin il a été saisi d’un sinoble accès d’indignation que je n’en revenais pas. C’est un bienbeau caractère ! Il ment continuellement, par faiblesse, maisc’est un homme de sentiments très élevés ; avec cela il est siingénu que son innocence même inspire la plus entière confiance. Jevous ai déjà dit, très honoré prince, que j’ai pour lui nonseulement un faible, mais même de l’affection. Il s’est arrêtébrusquement en pleine rue, il a entr’ouvert son vêtement et montrésa poitrine. « Fouille-moi ! me dit-il ; tu asfouillé Keller, pourquoi ne me fouilles-tu pas ? La justicel’exige ! » Ses bras et ses jambes tremblaient, sonvisage était tout pâle et faisait même peur à voir. Je me mis àrire et lui dis : « Écoute, général, si un autre m’avaitdit cela de toi, je me serais sur-le-champ tranché la tête de mespropres mains, je l’aurais mise sur un grand plat et je l’auraismoi-même présentée à tous ceux qui t’auraient soupçonné :« Voyez-vous cette tête, leur aurais-je dit : je réponds« sur elle de sa probité. Et non seulement je donne ma tête engage, mais même je me mettrais au feu pour lui. » Voilà,ajoutai-je, comment je répondrais de toi ! » Alors ils’est jeté dans mes bras, toujours au milieu de la rue, il a verséquelques larmes et, en tremblant, il m’a serré si fort sur sapoitrine que j’ai failli étouffer d’une quinte de toux. « Tues, m’a-t-il dit, l’unique ami qui me reste dans moninfortune ! » C’est un homme si sensible !Naturellement il en a profité pour me raconter, chemin faisant, uneanecdote de circonstance : on l’avait aussi une foissoupçonné, dans sa jeunesse, d’avoir volé cinq cent milleroubles ; mais, le lendemain même, il s’était jeté dans unemaison en flammes et avait sauvé le comte qui l’avait soupçonné, enmême temps que Nina Alexandrovna, alors jeune fille. Le comtel’avait embrassé, et c’est à la suite de cet événement qu’il avaitépousé Nina Alexandrovna. Le jour suivant on avait découvert dansles décombres la cassette de fer qui contenait l’argent disparu. Defabrication anglaise, avec une fermeture à secret, cette cassettes’était glissée, on ne sait comment, sous le plancher, en sorte quejusqu’à l’incendie personne ne l’avait retrouvée. Cette histoireest inventée de toutes pièces, mais il ne s’en est pas moins mis àlarmoyer en parlant de Nina Alexandrovna. C’est une bien dignefemme que Nina Alexandrovna, encore qu’elle ait une dent contremoi !
– Vous n’avez pas de relations avecelle ?
– Presque pas, mais je désirerais de toutcœur en avoir, ne serait-ce que pour me justifier à ses yeux. NinaAlexandrovna m’en veut parce qu’elle croit que je pousse maintenantson mari à l’ivrognerie. Or, je ne le débauche pas, je le réfrèneplutôt ; je lui évite peut-être des fréquentations plusdangereuses. En outre, c’est pour moi un ami et je vous avoue queje ne l’abandonnerai plus désormais ; c’est au point que, làoù il ira, j’irai, car on ne peut agir sur lui que par lesentiment. Il a maintenant cessé tout à fait de fréquenter sa« capitaine », bien qu’il brûle en secret d’aller la voiret parfois même soupire après elle, surtout le matin, quand il selève et passe ses bottes ; je ne saurais dire pourquoi cela leprend juste à ce moment-là ; le malheur est qu’il n’a pas lesou et il ne peut se montrer chez elle sans argent. Ne vous a-t-ilpas demandé de l’argent, très honoré prince ?
– Non, il ne m’a rien demandé.
– Il est gêné. Il voulait vous endemander ; il m’a même avoué son intention de vous importunerà ce sujet, mais il n’a pas osé, car vous lui avez prêté récemmentet il a pensé que vous lui refuseriez. Il m’a confié cela enami.
– Et vous-même, ne lui donnez-vous pas del’argent ?
– Prince ! très honoré prince !Ce n’est pas seulement de l’argent, c’est pour ainsi dire ma vieque je donnerais pour cet homme… Quand je dis ma vie,j’exagère ; sans donner ma vie je serais prêt à endurer lafièvre, ou un abcès, ou un rhume, dans le cas d’absolue nécessitébien entendu ; car je le tiens pour un grand homme, maisdéclassé. Voilà. À plus forte raison s’il s’agit d’argent…
– Donc vous lui en donnez !
– Pour cela non ; je ne lui ai pasdonné d’argent et il sait lui-même que je ne lui en donneraipas ; mais c’est uniquement afin de le modérer et de lecorriger. Maintenant, son idée fixe est de se rendre avec moi àPétersbourg, où je vais aller suivre la piste deM. Ferdistchenko, car je suis sûr qu’il y est. Le générai esttout feu tout flamme, mais je prévois qu’aussitôt arrivé àPétersbourg il me lâchera pour aller retrouver sa capitaine.J’avoue que je le laisserai partir à dessein et que nous sommesconvenus de nous séparer dès l’arrivée pour mieux réussir, par desvoies différentes, à pincer M. Ferdistchenko. Je le laisseraidonc filer, puis tout à coup tomberai sur lui à l’improviste et lesurprendrai chez la capitaine ; mon intention est surtout delui faire honte en lui rappelant ses devoirs de père de famille etsa dignité d’homme en général.
– Seulement ne faites pas de bruit,Lébédev ; pour l’amour de Dieu, pas de bruit ! dit àdemi-voix le prince, en proie à une vive inquiétude.
– Oh ! non ; tout juste pour leconfondre et voir la tête qu’il fera, car la physionomie peutrévéler bien des choses, très honoré prince, notamment chez unhomme comme lui ! Ah ! prince, si grand que soit monmalheur, je ne puis, même en ce moment, m’empêcher de penser à luiet à son amendement. J’ai une très grande prière à vous adresser,très honoré prince ; c’est même, je l’avoue, l’objetparticulier de ma démarche. Vous connaissez la famille du généralet vous en avez même été l’hôte ; si vous acceptiez, excellentprince, de me faciliter la tâche, dans le seul intérêt du généralet pour son bonheur…
Lébédev joignit les mains dans une attitudeimplorante.
– De quoi s’agit-il ? En quoipuis-je vous aider ? Soyez convaincu que je désire vivementsaisir toute votre pensée, Lébédev.
– C’est cette seule conviction qui m’aamené auprès de vous ! On pourrait agir par l’entremise deNina Alexandrovna afin d’instituer une surveillance et, en quelquesorte, une filature de tous les instants auprès de Son Excellencedans le sein même de sa famille. Je ne suis malheureusement pas enrelation… En outre Nicolas Ardalionovitch, qui vous adore, pourainsi dire, de toute l’ardeur de sa jeune âme, pourrait sans douteaider également…
– Ah ! non !… Mêler NinaAlexandrovna à cette affaire… Dieu nous en préserve ! Et Koliapas davantage… Peut-être d’ailleurs que je ne pénètre pas encorevotre pensée, Lébédev.
– Mais il n’y a rien à pénétrer !s’écria Lébédev en faisant un bond sur sa chaise ; – riend’autre qu’un sentiment de délicatesse et de sollicitude à sonégard ! C’est tout le remède qu’il faut à notre malade. Vousme permettez, prince, de le considérer comme un malade ?
– Cela prouve même votre bon cœur etvotre esprit.
– Je vais m’expliquer à l’aide d’unexemple, tiré de la pratique pour plus de clarté. Vous voyez à quelhomme nous avons affaire : son seul faible est pour le momentcette capitaine à laquelle il lui est interdit de se présenter sansargent et chez qui je compte le surprendre aujourd’hui, pour sonbien. Admettons même qu’il ne s’agisse plus seulement de cettefaiblesse, mais d’un véritable crime ou de quelque acte contraire àl’honneur (encore qu’il en soit tout à fait incapable) : mêmedans ce cas, je dis que l’on arriverait à tout avec lui par cequ’on pourrait appeler un noble sentiment de tendresse, car c’estun homme d’une extrême sensibilité. Croyez bien qu’avant cinq joursil n’y tiendrait plus, se mettrait à parler et avouerait tout aumilieu des larmes ; surtout si l’on agit avec autantd’habileté que de noblesse et si sa famille et vous exercez unesurveillance, en quelque sorte, sur tous ses pas… Oh !excellent prince ! fit Lébédev en sursautant comme sous lecoup d’une inspiration, je n’affirme certes pas qu’il soit sansaucun doute… Je reste, pour ainsi dire, prêt à verser sur-le-champtout mon sang pour lui ; mais convenez que l’inconduite,l’ivresse, la capitaine, tout cela réuni peut mener fort loin.
– Assurément je suis toujours disposé àvous aider en cette affaire, dit le prince en se soulevant. Mais jevous avoue, Lébédev, que j’ai une terrible appréhension.Voyons : vous avez toujours l’idée… en un mot vous-même ditesque vous soupçonnez M. Ferdistchenko ?
– Mais qui soupçonner, si ce n’estlui ? Qui, très sincère prince ? reprit Lébédev ensouriant et en joignant de nouveau les mains avec un air decomponction.
Le prince se rembrunit et se leva.
– Voyez-vous, Loukiane Timoféïévitch, enpareil cas c’est une chose terrible que de se tromper. CeFerdistchenko… je ne voudrais pas dire du mal de lui… mais ceFerdistchenko… ma foi, qui sait ? c’est peut-être bienlui !… Je veux dire qu’il serait en effet peut-être pluscapable… qu’un autre de faire cela. Lébédev ouvrit tout grands lesyeux et les oreilles. Le prince, de plus en plus sombre, arpentaitla pièce de long en large et s’efforçait de ne pas regarder soninterlocuteur.
– Voyez-vous, fit-il en s’embrouillantdavantage, on m’a fait savoir… on m’a dit de M. Ferdistchenkoqu’en plus de cela, ce serait un homme devant lequel il faut setenir sur ses gardes et ne rien dire… de trop, vous mecomprenez ? Je vous le répète parce que peut-être il est, eneffet, plus capable qu’un autre de… enfin pour éviter une erreur,car c’est là le principal, Vous comprenez ?
– Mais qui vous a fait part de cetteremarque sur M. Ferdistchenko ? demanda Lébédev avecvivacité.
– On me l’a chuchotée comme cela ;du reste je n’en crois rien moi-même… je suis très contrarié dem’être trouvé dans l’obligation de vous rapporter ce propos ;je vous assure que je ne lui accorde aucune créance… c’est quelqueon-dit absurde… Oh ! que j’ai été sot de le répéter !
– C’est que ce détail est important,prince, dit Lébédev tout tremblant d’émotion ; – trèsimportant en ce moment, non pas en ce qui toucheM. Ferdistchenko, mais quant à la source par laquelle il estvenu à votre connaissance. (Ce disant Lébédev courait autour duprince et s’efforçait de régler son pas sur le sien.) Voici,prince, ce que je dois aussi vous faire savoir maintenant : cematin, comme nous allions ensemble chez ce Vilkine, le général,après m’avoir raconté l’histoire de l’incendie, tout frémissantencore d’une indignation bien naturelle, s’est livré inopinément àdes insinuations sur le compte de M. Ferdistchenko. Mais ill’a fait avec tant d’incohérence et de maladresse que je n’ai pum’empêcher de lui poser quelques questions ; ses réponsesm’ont convaincu que toutes ces informations étaient du cru de SonExcellence… C’était un simple effet de son expansibilité ; cars’il ment, c’est uniquement faute de savoir contenir lesépanchements de son cœur. Maintenant jugez vous-même : s’il amenti, ce dont je suis persuadé, comment son mensonge a-t-il puarriver jusqu’à vos oreilles ? Comprenez, prince, que cepropos lui est venu sous l’inspiration du moment ; qui donc apu vous le faire connaître ? Ce point est important et… pourainsi dire…
– C’est Kolia qui vient de me répétercela ; la réflexion lui a été faite par son père qui l’avaitrencontré dans l’antichambre entre six et sept heures, au moment oùil sortait on ne sait pourquoi.
Et le prince de tout raconter en détail.
– Eh bien ! voilà ce qu’on peutappeler une piste ! dit Lébédev en se frottant les mains et enriant en sourdine. – C’est ce que je pensais ! Cela veut direque, vers les six heures du matin, Son Excellence a interrompuexprès son innocent sommeil pour aller éveiller son fils bien-aiméet l’aviser du danger extraordinaire qu’on court en la compagnie deM. Ferdistchenko ! Après cela, force est de reconnaîtreque M. Ferdistchenko est un homme dangereux et d’admirer lasollicitude paternelle de Son Excellence, hé, hé !
– Écoutez, Lébédev, dit le prince sur leton de la plus vive inquiétude, écoutez : il faut allerdoucement ! Ne faites pas de bruit ! Je vous en prie,Lébédev, je vous en supplie… À cette condition, je vous jure que jevous aiderai. Mais que personne ne sache rien, personne !
– Soyez convaincu, très bon, très sincèreet très généreux prince, s’écria Lébédev sous le coup d’uneinspiration décisive, – soyez convaincu que tout cela mourra dansmon noble cœur ! Marchons à pas de loup et la main dans lamain ! À pas de loup et la main dans la main ! Jedonnerais même tout mon sang… Très illustre prince, j’ai l’âmebasse, l’esprit bas. Mais demandez à un homme bas, mieuxencore : à n’importe quel gredin, s’il préfère avoir affaire àun gredin de son espèce ou à un être de la plus parfaite grandeurd’âme tel que vous, très sincère prince ? Il répondra qu’ilpréfère la grandeur d’âme ; c’est là que la vertutriomphe ! Au revoir, très honoré prince ! À pas de loup…à pas de loup et… la main dans la main !
Le prince comprit enfin pourquoi il s’étaitsenti glacé toutes les fois qu’il avait porté la main sur ces troislettres et pourquoi il avait différé de les lire jusqu’au soir. Lematin, quand il s’était étendu sur sa couchette sans avoir pu sedécider à ouvrir aucune des trois enveloppes, il avait dormi d’unsommeil agité ; un rêve pénible l’avait derechef oppressé,dans lequel il avait vu cette même « criminelle »s’avancer vers lui. Elle le regardait, tandis que des larmesbrillaient sur ses longs cils ; elle l’invitait de nouveau àla suivre. Et, comme la veille, il s’était réveillé dans ladouloureuse évocation de ce visage. Il voulut aller incontinentchez elle, mais n’en trouva pas la force ; alors,presque au désespoir, il finit par ouvrir les lettres et se mit àles lire.
Ces lettres aussi ressemblaient à un rêve.Parfois on fait des songes étranges, inimaginables, contraires à lanature ; au réveil on les évoque avec netteté, et alors uneanomalie vous frappe. Vous vous souvenez surtout que la raison nevous a manqué à aucun moment de votre rêve. Vous vous rappelez mêmeavoir agi avec infiniment d’astuce et de logique pendant un tempsfort long, cependant que des assassins vous entouraient, voustendaient des embûches, dissimulaient leurs desseins et vousfaisaient des avances amicales, alors que leurs armes étaient déjàprêtes et qu’ils n’attendaient plus qu’un signal. Vous vousremémorez enfin la ruse grâce à laquelle vous les avez trompés envous dissimulant à leurs yeux ; mais vous avez deviné qu’ilsavaient déjoué votre stratagème et qu’ils faisaient seulementsemblant d’ignorer votre cachette ; alors vous avez eu recoursà un nouveau subterfuge et réussi encore une fois à leur donner lechange. Tout cela vous revient clairement en mémoire. Mais commentconcevoir que, dans ce même laps de temps, votre raison ait puadmettre des absurdités et des invraisemblances aussi manifestesque celles dont fourmillait votre rêve ? Un de vos assassinss’est transformé en femme sous vos yeux, puis cette femme en unpetit nain rusé et repoussant. Et vous, vous avez accepté aussitôttout cela comme un fait, presque sans la moindre surprise, aumoment même où votre entendement se livrait, par ailleurs, à unvigoureux effort et à des prodiges d’énergie, d’astuce, depénétration et de logique.
Pourquoi encore, lorsque vous vous éveillez etréintégrez la vie réelle, sentez-vous presque toujours, et parfoisavec une extraordinaire intensité d’impression, que vous venez delaisser, avec le domaine du rêve, une énigme non résolue ?Vous souriez de l’absurdité de votre rêve et vous avez en mêmetemps le sentiment que ce fatras d’extravagances enserre une sortede pensée, une pensée réelle appartenant à votre vie actuelle,quelque chose qui existe et a toujours existé dans votre cœur.C’est comme si une révélation prophétique, attendue par vous, vousétait apportée dans votre songe ; il vous en reste une forteémotion, joyeuse ou douloureuse, mais vous n’arrivez ni àcomprendre ni à vous rappeler nettement en quoi elleconsistait.
C’est à peu près ce qui se passa dans l’espritdu prince après la lecture de ces lettres. Mais, avant même de lesouvrir, il avait senti que leur seule existence, la seulepossibilité de cette existence tenaient déjà du cauchemar. Comments’était-elle décidée à lui écrire ? sedemandait-il en se promenant le soir tout seul (parfois même sansse rappeler où il était). Comment avait-elle pu écrire à cesujet et comment un rêve aussi insensé avait-il pu naître danssa tête ? Mais ce rêve était devenu réalité et, ce quil’étonnait davantage en lisant ces lettres, c’est que lui-mêmen’était pas éloigné de croire à la possibilité et même à lalégitimité de ce rêve. Oui, nul doute que ce fût un songe, uncauchemar, une folie ; mais il y avait aussi là quelque chosede douloureusement réel, de cruellement juste qui légitimait songe,cauchemar et folie.
Pendant plusieurs heures de suite, il fut dansun état voisin du délire en pensant à ce qu’il avait lu ; ilse remémorait sans cesse certains passages, y arrêtait sa pensée etles méditait. Parfois même il était tenté de se dire qu’il avaitpressenti et conjecturé tout cela ; il lui semblait avoir lu,dans un passé lointain, ces lettres et y avoir trouvé le germe detoutes les angoisses, de toutes les souffrances et de toutes lescraintes qu’il avait éprouvées depuis.
La première missive commençaitainsi :
« Quand vous ouvrirez cette lettre,cherchez d’abord la signature. Cette signature vous dira tout etvous fera tout comprendre ; je n’ai donc ni à me justifier àvos yeux ni à m’expliquer. Si j’étais tant soit peu votre égale,vous pourriez vous formaliser de ma hardiesse ; mais quesuis-je et qui êtes-vous ? Nous sommes si opposées et je suissi en dehors de votre orbe qu’il me serait impossible de vousoffenser, même si j’en avais l’intention. »
Plus loin, elle écrivait :
« Ne voyez pas dans mes parolesl’exaltation morbide d’un esprit déséquilibré si je vous dis quevous êtes pour moi la perfection. Je vous ai vue, je vous voischaque jour. Remarquez que je ne vous juge pas ; ce n’est pasle raisonnement, mais un simple acte de foi qui m’amène à vousregarder comme parfaite. Mais j’ai un tort à votre égard : jevous aime. Il est défendu d’aimer la perfection ; on doit seborner à la reconnaître pour telle, n’est-il pas vrai ? Etcependant j’éprouve de l’amour pour vous. Sans doute, l’amourinstitue une égalité entre les êtres ; mais soyez sansinquiétude : même dans mes plus secrètes pensées, je ne vousai pas ravalée à mon niveau. Je viens d’écrire « soyez sansinquiétude », mais est-ce que vous pouvez ressentir del’inquiétude ?… Si cela était possible, je baiserais lestraces de vos pas. Oh ! je ne me considère nullement commevotre égale… Regardez la signature, dépêchez-vous de laregarder ! »
« Je remarque toutefois (écrivait-elledans une autre lettre) que je vous unis à lui sans avoir jamaisposé cette question : l’aimez-vous ? Il vous a aiméealors qu’il ne vous avait encore vue qu’une seule fois. Il vous aévoquée comme « la lumière » ; c’est sa propreexpression, je l’ai recueillie de sa bouche. Mais je n’avais pasbesoin de cela pour comprendre que vous êtes pour lui la lumière.J’ai vécu tout un mois auprès de lui et c’est alors que j’aicompris que vous l’aimiez aussi ; vous et lui ne faites qu’unà mes yeux. »
« Qu’est-ce à dire ? (écrivait-elleencore). Hier, j’ai passé près de vous et il m’a semblé que vousrougissiez ? C’est impossible ; il s’agit d’uneapparence. Si l’on vous amenait dans le plus sordide des bouges etqu’on vous y montrât le vice à nu, vous ne sauriez rougir :vous ne pouvez vous fâcher d’une offense. Vous pouvez haïr tous lesgens bas et abjects, mais par sollicitude pour les autres, pourceux qu’ils outragent, non par ressentiment personnel. Car vous,nul ne peut vous blesser. J’ai l’impression, voyez-vous, que vousdevez même m’aimer. Vous êtes pour moi ce que vous êtes pourlui : un esprit de lumière ; or, un ange ne peut haïr,mais il ne peut pas ne pas aimer. Peut-on aimer tous les hommessans exception, tous ses semblables ? Voilà une question queje me suis souvent posée. Certainement non ; c’est même contrenature. L’amour de l’humanité est une abstraction à traverslaquelle on n’aime guère que soi. Mais si cela nous est impossible,il n’en va pas de même pour vous ; comment pourriez-vous nepas aimer n’importe qui, alors que vous n’êtes au niveau depersonne et qu’aucune offense, aucune indignation ne saurait vouseffleurer ? Vous seule pouvez aimer sans égoïsme ; vousseule pouvez aimer non pour vous, mais pour celui que vous aimez.Oh ! qu’il me serait cruel d’apprendre que vous éprouvez, àcause de moi, de la honte ou de la colère ! Ce serait votreperte ; vous tomberiez du coup à mon niveau…
« Hier, après vous avoir rencontrée, jesuis rentrée chez moi et j’ai imaginé un tableau. Les artistespeignant toujours le Christ d’après les données del’Évangile ; moi je l’aurais figuré autrement. Je l’auraisreprésenté seul, car, enfin, il y avait des moments où sesdisciples le laissaient seul. Je n’aurais placé auprès de lui qu’unpetit enfant. Cet enfant aurait joué à ses côtés ; peut-êtrelui aurait-il raconté quelque chose dans son langage ingénu. LeChrist l’a d’abord écouté, mais maintenant il médite. Sa mainrepose encore, dans un geste d’oubli involontaire, sur les cheveuxclairs de l’enfant. Il regarde au loin, vers l’horizon ; unepensée vaste comme l’univers se reflète dans ses yeux ; sonvisage est triste. L’enfant s’est tu ; accoudé sur les genouxdu Christ et la joue appuyée sur sa petite main, il a la tête levéeet le regarde fixement, de cet air, pensif qu’ont parfois les toutpetits. Le soleil se couche… Voilà mon tableau ! Vous êtespure et toute votre perfection est dans votre pureté. Oh !rappelez-vous seulement cela ! Que vous importe ma passion àvotre égard ? Vous m’appartenez désormais et, toute ma vie, jeserai auprès de vous… Je mourrai bientôt. »
Enfin, on lisait dans la dernièrelettre :
« Pour l’amour de Dieu, ne pensez rien demoi. Ne croyez pas non plus que je m’humilie en vous écrivantainsi, vu que je suis de ces êtres qui éprouvent à s’abaisser unevolupté et même un sentiment d’orgueil. Non ; j’ai mesconsolations, mais c’est une chose qu’il m’est difficile de vousexpliquer ; il me serait même malaisé de m’en rendre moi-mêmeclairement compte, bien que cela me tourmente. Mais je sais que jene puis m’humilier, même par accès d’orgueil. De l’humilité quedonne la pureté de cœur, je suis incapable. Donc, je ne m’humilieni d’une façon ni d’une autre.
« Pourquoi ai-je la volonté de vousunir : pour vous ou pour moi ? Pour moi,naturellement ; tout se résout à cela en ce qui me concerne,il y a longtemps que je me le suis dit… J’ai appris que votre sœurAdélaïde a déclaré un jour, en regardant mon portrait, qu’avec unepareille beauté on pouvait révolutionner le monde. Mais j’airenoncé au monde. Il vous paraît ridicule de me voir écrire celaquand vous me rencontrez couverte de dentelles et parée dediamants, en compagnie d’ivrognes et de gens sans aveu ? N’yprêtez pas attention ; je n’existe déjà presque plus et nel’ignore point ; Dieu sait ce qui a pris en moi la place de mapersonnalité. Je lis mon sort chaque jour dans des yeux terriblestoujours braqués sur moi, même quand ils ne sont pas devant moi.Ces yeux, maintenant, se taisent (ils se taisenttoujours), mais je connais leur secret. Sa maison est sombre etmorne d’ennui ; elle cache un mystère. Je suis convaincuequ’il a, dans un tiroir, un rasoir dont la lame est enveloppée desoie, comme celui de cet assassin de Moscou qui, lui aussi, vivaitavec sa mère et méditait de trancher une gorge. Tout le temps quej’ai demeuré dans leur maison, j’ai eu constamment l’impressionqu’il devait y avoir quelque part, sous le plancher, un cadavrecaché peut-être par son père, recouvert de toile cirée, comme celuiqu’on a trouvé à Moscou, et également entouré de flacons d’élixirde Jdanov ; je pourrais même vous montrer le coin où doit êtrece cadavre. Il se tait toujours, mais je sais bien que sa passionpour moi est telle qu’elle ne pouvait pas ne pas tourner à lahaine. Votre mariage et le mien auront lieu le même jour ; ilen a été décidé ainsi avec lui. Je n’ai pas de secret pour lui. Jeserais capable de le tuer par peur… Mais il me tuera avant que jem’y résolve… Il vient de rire en me voyant écrire cela et ilprétend que je divague. Il sait que c’est à vous quej’écris. »
Il y avait dans ces lettres encore biend’autres pensées délirantes. L’une de ces lettres, la seconde,couvrait d’une écriture très fine deux feuilles de papier de grandformat.
Le prince sortit enfin du parc obscur où,comme la veille, il avait longuement erré. La nuit pâle ettransparente lui parut plus claire que de coutume. « Sepeut-il qu’il soit encore si tôt ? » pensa-t-il. (Ilavait oublié de prendre sa montre.) Il crut entendre une musiquelointaine « C’est probablement au vauxhall, se dit-ilencore ; ils n’y sont sûrement pas allés aujourd’hui. »Au moment où il faisait cette réflexion, il s’aperçut qu’il étaitdevant leur maison, il s’était bien douté qu’il finirait paraboutir là. Le cœur défaillant, il gravit la terrasse.
Elle était déserte ; personne ne vintau-devant de lui. Il attendit un moment, puis ouvrit la porte quidonnait accès à la salle. « Cette porte n’est jamaisfermée », pensa-t-il rapidement. La salle aussi étaitvide ; l’obscurité y était presque complète. Debout au milieude la pièce, le prince se tenait indécis. Soudain, une portes’ouvrit et Alexandra Ivanovna entra, une bougie à la main. À lavue du prince, elle eut un mouvement de surprise et s’arrêta dansune attitude interrogative. Évidemment, elle ne faisait quetraverser la pièce d’une porte à l’autre, et ne s’attendait pas àtrouver quelqu’un.
– Comment se fait-il que vous soyezici ? dit-elle enfin.
– Je… suis entré en passant…
– Maman n’est pas très bien, Aglaé nonplus. Adélaïde est en train de se mettre au lit et je vais faire demême Nous sommes restées seules toute la soirée à la maison. Papaet le prince Stch… sont à Pétersbourg.
– Je suis venu… je suis venu chez vous…maintenant…
– Vous savez quelle heure ilest ?
– Ma foi non…
– Minuit et demi. Nous nous couchonstoujours à une heure.
– Ah ! Moi qui croyais qu’il était…neuf heures et demie.
– Cela ne fait rien ! dit-elle enriant. – Mais pourquoi n’êtes-vous pas venu tantôt ? Peut-êtrevous a-t-on attendu.
– Je… pensais…, balbutia-t-il en s’enallant.
– Au revoir ! Tout le monde en rirademain.
Il s’en retourna chez lui par le chemin quicontournait le parc. Son cœur battait, ses idées se brouillaient ettout revêtait autour de lui l’apparence du rêve. Tout à coup, cettemême vision qui lui était déjà apparue deux fois au moment où ils’éveillait s’offrit à ses regards. La même femme sortit du parc etse campa devant lui, comme si elle l’avait attendu à cet endroit.Il tressaillit et s’arrêta ; elle lui prit la main et la luiserra avec force. « Non, ce n’est pas uneapparition ! »
Et voici qu’elle était enfin face à face aveclui pour la première fois depuis leur séparation. Elle lui parlait,mais il la regardait en silence ; son cœur gonflé lui faisaitmal. Jamais il ne devait oublier cette rencontre et il éprouveraittoujours la même douleur en l’évoquant. Comme une folle, elle semit à genoux devant lui, au beau milieu de la route. Il recula avecépouvante, tandis qu’elle cherchait à ressaisir sa main pourl’embrasser. Et, de même que naguère dans son rêve, il voyaitmaintenant perler des larmes sur ses longs cils.
– Lève-toi ! Lève-toi ! luichuchota-t-il avec effroi en cherchant à la redresser. – Lève-toivite !
– Tu es heureux ? Es-tuheureux ? demanda-t-elle. Dis-moi seulement un mot :es-tu heureux maintenant ? Aujourd’hui, en ce moment ? Tues allé chez elle ? Que t’a-t-elle dit ?
Elle ne se relevait pas, elle ne l’écoutaitpas. Elle l’interrogeait fébrilement et parlait d’un ton précipité,comme si quelqu’un l’eût poursuivie.
– Je pars demain, comme tu l’as ordonné.Je ne reparaîtrai plus… C’est la dernière fois que je te vois, ladernière ! C’est bien maintenant la dernière fois !
– Calme-toi. Relève-toi !proféra-t-il sur un ton de désespoir.
Elle le contemplait avidement en luiétreignant les mains.
– Adieu ! dit-elle enfin.
Elle se leva et s’éloigna en toute hâte,presque en courant. Le prince vit surgir soudain, à côté d’elle,Rogojine qui la prit par la main et l’emmena.
– Attends-moi, prince ! cria cedernier ; je reviens dans cinq minutes.
Il réapparut en effet au bout de cinq minutes.Le prince patientait au même endroit.
– Je l’ai mise en voiture, ditRogojine ; la calèche attendait là-bas, au coin de la route,depuis dix heures. Elle se doutait que tu passerais toute la soiréechez l’autre. Je lui ai communiqué exactement ce que tu m’as écrittantôt. Elle ne lui adressera plus de lettres ; c’est promis.Et, suivant ton désir, elle quittera demain Pavlovsk. Elle voulaitte voir une dernière fois, bien que tu lui eusses refusé uneentrevue ; c’est ici que nous t’avons attendu, sur ce bancauprès duquel tu devais passer en revenant.
– C’est elle qui t’a amené ?
– Et puis après ? fit Rogojine avecun sourire. – Ce que j’ai vu ici ne m’a rien appris. N’as-tu doncpas lu les lettres ?
– Et toi, vraiment, tu les as lues ?demanda le prince, frappé de cette idée.
– Je crois bien ! Elle-même me les atoutes montrées. Tu te rappelles l’allusion au rasoir, hé !hé !
– Elle est folle ! s’exclama leprince en se tordant les main…
– Qui sait ? peut-être pas, murmuraRogojine à demi-voix, comme en aparté.
Le prince ne répliqua point.
– Allons, adieu ! ditRogojine ; moi aussi je pars demain. N’aie pas un mauvaissouvenir de moi ! Mais, dis-moi, mon cher, ajouta-t-il enfaisant une brusque volte-face, – pourquoi n’as-tu pas répondu à saquestion ? Es-tu heureux ou non ?
– Non, non et non ! s’écria leprince avec l’expression d’un immense chagrin.
– Il ne manquerait plus que tu me dises« oui » ! fit Rogojine en ricanant.
Et il s’éloigna sans se retourner.
Une semaine s’était écoulée depuis l’entrevuedes deux héros de notre récit sur le banc vert. C’était par uneradieuse matinée, Barbe Ardalionovna Ptitsine était allée fairequelques visites à des connaissances. Elle rentra, d’humeur fortchagrine, sur les dix heures et demie.
Il y a des gens dont il est malaisé de direquelque chose qui les dépeigne d’emblée sous leur aspect le plustypique et le mieux caractérisé. Ce sont ceux qu’on est convenud’appeler les gens « ordinaires », le« commun » et qui constituent, en effet, l’immensemajorité de la société. Dans leurs romans et leurs nouvelles, leslittérateurs s’évertuent en général à choisir des types sociaux età les représenter sous la forme la plus pittoresque et la plusesthétique. Dans la vie, ces types ne se rencontrent aussi completsqu’à l’état d’exception, ce qui ne les empêche pas d’être presqueplus réels que la réalité elle-même. Podkoliossine[32], en tant que type, est peut-êtreexagéré, mais ce n’est point une fiction. Combien de gens d’esprit,quand ils ont connu le Podkoliossine de Gogol, ont immédiatementtrouvé, dans leurs amis et connaissances, des dizaines, voire descentaines d’individus qui ressemblaient à ce personnage comme unegoutte d’eau à une autre goutte d’eau ? Même avant Gogol, ilssavaient que leurs amis ressemblaient à Podkoliossine ; cequ’ils ignoraient, c’était le nom à donner à ce type. Dans laréalité, il est bien rare que les fiancés se sauvent en sautant parla fenêtre au moment de se marier, car, toute autre considération àpart, c’est un geste qui n’est pas à la portée de chacun.Cependant, beaucoup de fiancés, entre les gens estimables et nondépourvus d’esprit, se sont sentis, au moment de se marier, dansl’état d’âme de Podkoliossine. Tous les maris ne crient pas nonplus, à tout propos : « Tu l’as voulu, GeorgeDandin[33] ». Mais, mon Dieu, combien demillions et de millions de fois les maris de tout l’universn’ont-ils pas répété ce cri du cœur après leur lune de miel, quandce n’était pas le lendemain de leur noce ?
Ainsi, sans nous étendre davantage sur cettequestion, bornons-nous à constater que, dans la vie réelle, lesreliefs caractéristiques de ces personnages s’estompent, mais quetous ces George Dandin et tous ces Podkoliossine existent envérité : ils s’agitent et circulent quotidiennement devantnous, mais sous des traits atténués. Ajoutons, pour en finir etépuiser ce sujet, que le type intégral de George Dandin, tel quel’a créé Molière, peut bien se rencontrer dans la vie, maisrarement ; et terminons là-dessus ce développement quicommence à tourner à la critique littéraire de revue.
Néanmoins, une question se pose toujours ànous : que doit faire un romancier qui présente à ses lecteursdes types tout à fait « ordinaires » pour les rendre tantsoit peu intéressants ? Il est absolument impossible de lesexclure du récit, car ces gens ordinaires constituent à chaqueinstant, et pour la plupart, une trame nécessaire aux diversévénements de la vie ; en les éliminant, on nuirait à lavéracité de l’œuvre. D’autre part, peupler les romans de types ousimplement de personnages étranges et extraordinaires, seraittomber dans l’invraisemblance, voire dans l’insipidité. À notreavis, l’auteur doit s’efforcer de découvrir des nuancesintéressantes et suggestives, même chez les gens ordinaires. Maislorsque, par exemple, la caractéristique même de ces gens résidedans leur sempiternelle vulgarité, ou, mieux encore, lorsqu’endépit de tous leurs efforts pour sortir de la banalité et de laroutine, ils y retombent irrémédiablement, alors ils acquièrent unecertaine valeur typique ; ils deviennent représentatifs de lamédiocrité qui ne veut pas rester ce qu’elle est et qui vise à toutprix à l’originalité et à l’indépendance, sans disposer d’aucunmoyen pour y parvenir.
À cette catégorie de gens« vulgaires » ou « ordinaires » appartiennentquelques personnages de notre récit, sur lesquels (je l’avoue) lelecteur n’a guère été éclairé. Ce sont notamment BarbareArdalionovna Ptitsine, son époux M. Ptitsine et son frèreGabriel Ardalionovitch.
Il n’y a rien de plus vexant que d’être, parexemple, riche, de bonne famille, d’extérieur avenant, passablementinstruit, pas sot, même bon, et de n’avoir néanmoins aucun talent,aucun trait personnel, voire aucune singularité, de ne rien penseren propre ; enfin, d’être positivement « comme tout lemonde ». On est riche, mais pas autant que Rothschild ;on a un nom honorable, mais sans lustre ; on se présente bien,mais sans produire aucune impression ; on a reçu une éducationconvenable, mais qui ne trouve pas son emploi ; on n’est pasdénué d’intelligence, mais on n’a pas d’idées à soi ; on a ducœur, mais aucune grandeur d’âme ; et ainsi de suite sous tousles rapports.
Il y a, de par le monde, une foule de gens decet acabit, plus même qu’on ne le saurait croire. Ils se divisent,comme tous les hommes, en deux catégories principales : ceuxqui sont bornés et ceux qui sont « plus intelligents ».Ce sont les premiers les plus heureux. Un homme« ordinaire » d’esprit borné peut fort aisément se croireextraordinaire et original, et se complaire sans retenue dans cettepensée. Il a suffi à certaines de nos demoiselles de se couper lescheveux, de porter des lunettes bleues et de se dire nihilistespour se persuader aussitôt que ces lunettes leur conféraient des« convictions » personnelles. Il a suffi à tel homme dedécouvrir dans son cœur un atome de sentiment humanitaire et debonté pour s’assurer incontinent que personne n’éprouve unsentiment pareil et qu’il est un pionnier du progrès social. Il asuffi à un autre de s’assimiler une pensée qu’il a entendueformuler ou lue dans un livre sans commencement ni fin, pours’imaginer que cette pensée lui est propre et qu’elle a germé dansson cerveau. C’est un cas étonnant d’impudence dans la naïveté,s’il est permis de s’exprimer ainsi ; pour invraisemblablequ’il paraisse, on le rencontre constamment. Cette foi candide etoutrecuidante d’un soi qui ne doute ni de lui ni de son talent aété admirablement rendue par Gogol dans le type étonnant dulieutenant Pirogov[34]. Pirogovne doute pas qu’il soit un génie et même plus qu’un génie ; ilen doute si peu qu’il ne se pose même pas la question ;d’ailleurs, il n’y a pas de questions pour lui. Le grand écrivains’est vu obligé, au bout du compte, de lui administrer unecorrection pour donner satisfaction au sentiment moral de sonlecteur. Mais il a constaté que son héros n’en avait pas étéautrement affecté et que, s’étant secoué après sa correction, ilavait tout bonnement mangé un petit pâté pour se remettre. Aussia-t-il perdu courage et planté là ses lecteurs. J’ai toujoursregretté que Gogol ait pris son Pirogov dans un grade aussi bas,car ce personnage est si plein de lui-même que rien ne pourraitl’empêcher de se croire, par exemple, un grand capitaine, à mesureque grossiraient ses épaulettes, selon le temps de service etl’avancement Que dis-je, se croire ? Il n’en douteraitpoint : si on le nomme général, que lui manque-t-il pour êtregrand capitaine ? Et combien de guerriers de cette trempen’aboutissent-ils pas à d’épouvantables fiascos sur les champs debataille ? Et combien de Pirogov, n’y a-t-il pas eu parmi noslittérateurs, nos savants, nos propagandistes. J’ai dit :« n’y a-t-il pas eu » ; mais il en existecertainement encore à présent…
Gabriel Ardalionovitch Ivolguine, qui est undes héros de notre roman, appartenait à la seconde catégorie, celledes médiocres « plus intelligents », encore que, de latête aux pieds, il fût travaillé du désir d’être original. Nousavons observé plus haut que cette seconde catégorie est beaucoupplus malheureuse que la première. Cela tient à ce qu’un homme« ordinaire » mais intelligent, même s’il secroit à l’occasion (voire pendant toute sa vie) doué de génie etd’originalité, n’en garde pas moins dans son cœur le ver du doutequi le ronge au point de finir parfois par le jeter dans un completdésespoir. S’il se résigne, il reste néanmoins définitivementintoxiqué par le sentiment de la vanité refoulée.
Du reste, nous avons pris un casextrême : la plupart du temps, le sort de cette catégorieintelligente d’hommes médiocres est loin d’être aussitragique ; tout au plus leur arrive-t-il de souffrir peu ouprou du foie au bout d’un certain nombre d’années : à cela seréduit leur malheur. Toutefois, avant de se calmer et de prendreleur parti, ces gens font parfois des bêtises pendant trèslongtemps, depuis leur jeunesse jusqu’à leur maturité, et sansautre mobile que leur désir de déployer de l’originalité.
On rencontre même des cas étranges ; onvoit de braves gens, en mal d’originalité, devenir parfois capablesd’une bassesse. Voici un de ces malheureux qui est un homme honnêteet même bon, qui est la providence de sa famille, qui entretient etfait vivre avec son travail non seulement les siens, mais encoredes étrangers. Que lui advient-il ? Il n’a pas de tranquillitépendant toute sa vie ! La conscience d’avoir si bien remplises devoirs d’homme n’arrive pas à le rasséréner ; aucontraire, cette pensée l’irrite : « Voilà, dit-il, àj’ai gâché mon existence ; voilà ce qui m’a lié bras etjambes ; voilà ce qui m’a empêché d’inventer la poudre !Sans ces obligations, j’aurais peut-être découvert la poudre oul’Amérique, je ne sais pas au juste quoi, mais j’aurais sûrementdécouvert quelque chose ! »
Le plus caractéristique chez ces gens-là,c’est qu’ils passent en effet leur vie sans parvenir à savoirexactement ce qu’ils doivent découvrir et qu’ils sont toujours à laveille de découvrir : la poudre ou l’Amérique ? Mais lasouffrance où les plonge l’attente angoissée de cette découverteeût suffi à la destinée d’un Colomb ou d’un Galilée.
Gabriel Ardalionovitch s’était engagé danscette voie, mais n’y avait jamais fait que les premiers pas. Ilavait devant lui une longue perspective d’incohérences. Presquedepuis l’enfance, son cœur avait été ulcéré par le sentimentprofond et constant de sa médiocrité, joint à un désir irrésistiblede se convaincre de sa pleine indépendance. C’était un jeune hommeenvieux, d’appétits violents, qui semblait être né avec unenervosité exacerbée. Il prenait pour de l’énergie la fougue de sesimpulsions. Son ambition effrénée de se distinguer le portaitparfois aux incartades les plus inconsidérées, mais, au moment defaire le saut, sa raison reprenait toujours le dessus. Cela letuait. Peut-être se serait-il, à l’occasion, résolu à commettre laplus basse des vilenies pour réaliser tel ou tel de sesrêves ; mais, comme par un fait exprès, dès qu’il touchait aumoment décisif, le sentiment de l’honnêteté reprenait en lui ledessus et le détournait d’une pareille turpitude. (Les petitesvilenies, il est vrai, le trouvaient toujours consentant.) Lapauvreté et la déchéance dans lesquelles était tombée sa famillelui inspiraient du dégoût et de l’aversion. Même à l’égard de samère, il affectait la hauteur et le mépris, tout en se rendantparfaitement compte que la réputation et le caractère de celle-ciétaient pour le moment le meilleur épaulement de sa carrière.Aussitôt entré au service d’Epantchine, il s’était dit :« Puisqu’il faut faire des bassesses, faisons-les jusqu’aubout, pourvu que j’en tire parti ! » Mais il ne lesfaisait presque jamais jusqu’au bout. Pourquoi même s’être mis entête qu’il lui fallait absolument faire des bassesses ? Aglaé,par son refus, l’avait simplement effrayé ; il n’avait pasrenoncé pour cela à ses vues sur la jeune fille et il patientait àtout hasard, sans cependant jamais croire sérieusement qu’elle pûtcondescendre jusqu’à agréer ses avances.
Puis, lors de son histoire avec NastasiePhilippovna, il s’était soudain avisé que l’argent était le moyend’arriver à tout. À cette époque-là, il ne se passait pasde jour qu’il ne se répétât : « S’il faut faire unevilenie, faisons-la ! » Il éprouvait à se tenir celangage une satisfaction mêlée d’une certaine appréhension.« Si une vilenie est nécessaire, qu’elle soit au moins pousséeà fond ! » se disait-il à chaque instant pour se donnerdu cœur. « La routine hésite en pareil cas ; mais nous,nous n’hésiterons point ! »
Ayant échoué auprès d’Aglaé et se sentantaccablé par les circonstances, il avait perdu tout courage et portéau prince l’argent que lui avait jeté une femme démente aprèsl’avoir reçu d’un homme non moins fou. Par la suite, il se repentitmille fois de cette restitution, mais sans jamais cesser d’en tirervanité. Il pleura sans répit pendant les trois jours que le princepassa à Pétersbourg. Mais ce fut aussi pendant ces trois jours quemûrit sa haine à l’égard de celui-ci ; il ne lui pardonnaitpoint la commisération déplacée avec laquelle il l’avait regardéfaire un acte – la restitution d’une pareille somme – « dontbien des gens n’auraient pas eu le courage ».
Il s’avouait noblement que l’unique cause detoute son angoisse était le déchirement incessant de sa vanité, etce sentiment le torturait. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il serendit compte et se convainquit de la tournure sérieuse qu’auraientpu prendre ses affaires avec une créature aussi pure et aussiétrange qu’Aglaé. Alors le repentir le rongea ; il abandonnason service et tomba dans la mélancolie et l’abattement.
Il vivait maintenant chez Ptitsine, quil’entretenait ainsi que son père et sa mère. Il affichait du méprispour lui, mais écoutait ses conseils et était presque toujoursassez prudent pour les solliciter. Une chose entre autres lefâchait, c’était de voir que Ptitsine ne se souciait pas de devenirun Rothschild et n’assignait pas ce but à son ambition.« Puisque tu es un usurier, sois-le au moins jusqu’aubout ; pressure les gens, soutire-leur de l’argent, sois uncaractère, deviens roi en Israël ! »
Ptitsine était un homme modeste etpaisible : il se contentait de sourire ; un jourcependant, il jugea nécessaire d’avoir une explication sérieuseavec Gania et s’en acquitta avec une certaine dignité. Il luidémontra qu’il ne faisait rien que d’honnête et qu’il n’y avaitaucune raison de le traiter de juif ; que si l’argent était àce taux-là, il n’y était pour rien ; que sa façon de procéderétait correcte et probe ; qu’en somme, il n’était qu’uncourtier dans ces sortes de transactions et qu’enfin, grâce à saponctualité en affaires, il commençait à jouir d’une excellenteréputation auprès de gens tout à fait distingués, si bien que lachamp de ses opérations s’élargissait. « Je ne deviendrai pasRothschild, ajoutait-il en souriant, et n’ai pas de motif de ledevenir ; j’aurai une maison, peut-être même deux, sur laLiteinaia, et je m’en tiendrai là. » Il pensait à partsoi : « qui sait ? peut-être bien troisaussi ! » mais il n’exprimait jamais ce rêve et legardait dans son for intérieur. La nature aime et choie les gens decette espèce ; elle gratifiera Ptitsine non de trois mais dequatre maisons, précisément parce que, dès son enfance, il s’estrendu compte qu’il ne serait jamais un Rothschild. Par contre, ellen’ira certainement pas au delà de quatre maisons ; ce sera lalimite de la fortune de Ptitsine.
D’un caractère tout différent était la sœur deGabriel Ardalionovitch. Elle aussi avait de véhéments désirs, maisplus opiniâtres encore que fougueux. Elle avait beaucoup de bonsens dans la conduite d’une affaire et ne s’en départait pointquand cette affaire touchait à son terme. Elle aussi, à la vérité,était de ces gens « médiocres » qui rêvent d’êtreoriginaux ; mais, en revanche, elle s’était très vite renducompte qu’elle n’avait pas une ombre d’originalité personnelle etelle ne s’en affligeait pas outre mesure ; qui sait ?peut-être par l’effet d’un sentiment particulier d’orgueil. Ellefit, avec beaucoup de décision, ses premiers pas dans la viepratique en épousant M. Ptitsine. Mais, à cette occasion, ellene se dit point : « puisqu’il faut faire des bassesses,faisons-les jusqu’au bout, pourvu que j’atteigne mon but »,comme n’eût pas manqué de s’exprimer en pareil cas GabrielArdalionovitch (c’étaient même presque les termes dont il s’étaitservi en donnant, comme frère aîné, son approbation au mariage).Bien loin de là : Barbe Ardalionovna s’était mariée aprèss’être positivement assurée que son futur époux était un hommemodeste, agréable, presque cultivé et incapable pour rien au mondede commettre une grosse vilenie. Des petites vilenies, BarbeArdalionovna n’avait cure : ce sont des bagatelles, et qui,d’ailleurs, en est exempt ? On ne peut prétendre àl’idéal ! En outre, elle savait qu’en se mariant, elleassurerait un asile à sa mère, à son père et à ses frères. Voyantson frère malheureux, elle voulait lui venir en aide, en dépit detous les précédents malentendus de famille. Ptitsine poussaitGania, amicalement cela va de soi, à entrer dans l’administration.Il lui disait parfois, sur un ton de plaisanterie : « Tuméprises les généraux et le généralat, mais regarde bien :« ils » finiront tous par devenir généraux à leurtour ; si tu vis, tu le verras. » – « Mais, pensaitsarcastiquement Gania, où prennent-ils que je méprise les générauxet le généralat ? »
Pour pouvoir aider son frère, BarbeArdalionovna avait résolu d’élargir son champ d’action ; elles’introduisit chez les Epantchine en se prévalant surtout desouvenirs d’enfance ; elle et son frère avaient joué, quandils étaient en bas âge, avec les demoiselles Epantchine. Remarquonsici que, si elle avait poursuivi quelque chimère en se faisantrecevoir chez les Epantchine, elle serait peut-être sortie de lacatégorie dans laquelle elle-même s’était confinée ; mais cen’était pas une chimère qu’elle poursuivait ; elle se guidaitd’après un calcul assez raisonnable qu’elle fondait sur la manièred’être de cette famille. Elle avait étudié sans relâche lecaractère d’Aglaé. Elle s’était assigné pour tâche de les ramenertous deux, Aglaé et son frère, l’un vers l’autre. Peut-êtreobtint-elle quelque résultat. Peut-être aussi commit-elle l’erreurde faire trop de fond sur Gania et d’attendre de lui ce qu’il nepouvait donner en aucun temps ni sous aucune forme. En tout cas,elle manœuvra assez adroitement du côté des Epantchine : dessemaines se passaient sans qu’elle prononçât le nom de sonfrère ; elle se montrait toujours d’une droiture et d’unesincérité parfaites ; sa contenance était simple, mais digne.Elle ne craignait point de scruter le fond de sa conscience, carelle n’y trouvait rien à se reprocher, et c’était pour elle unsurcroît de force. Parfois seulement elle se découvrait un certainpenchant à la colère, un très vif amour-propre et peut-être mêmeune vanité piétinée ; elle en faisait l’observation surtout àcertains moments, entre autres presque chaque fois qu’elle sortaitde chez les Epantchine.
Et voici que, cette fois encore, elle étaitd’humeur chagrine en revenant de chez eux. Sous cette humeurperçait une expression d’arrière raillerie. Ptitsine habitait àPavlovsk une maison de bois de piètre apparence mais spacieuse, quidonnait sur une route poussiéreuse. Cette maison allait bientôtdevenir sa propriété, si bien qu’il était déjà en train de larevendre à un tiers. En gravissant le perron, Barbe Ardalionovnaentendit un tapage extraordinaire à l’étage supérieur ;c’étaient son frère et son père qui vociféraient. Elle entra dansla salle et aperçut Gania qui courait d’un bout de la pièce àl’autre, pâle de colère et prêt à s’arracher les cheveux. À cettevue, son visage s’assombrit et elle se laissa tomber d’un air lassur le divan, sans ôter son chapeau. Elle savait que, si elle setaisait une minute de plus et ne s’enquérait pas de la cause decette agitation, son frère ne manquerait pas de se fâcher ;aussi s’empressa-t-elle de le questionner :
– Toujours la même histoire ?
– Comment, la même histoire !s’écria Gania. La même histoire ? Non, ce n’est plus la mêmehistoire ; c’est maintenant le diable sait quoi ! Levieux est en train de devenir enragé… La mère hurle. ParDieu ! Barbe, tu le prendras comme tu voudras, mais je leflanquerai à la porte, ou bien… ou bien je vous quitteraimoi-même ! ajouta-t-il, sans doute en s’avisant qu’on ne peutchasser les gens d’un logis qui n’est pas le sien.
– Il faut avoir de l’indulgence, murmuraBarbe.
– De l’indulgence pour quoi ? pourqui ? repartit Gania, enflammé de colère. Pour sesturpitudes ? Non, dis ce que tu voudras, c’estimpossible ! Impossible, impossible, impossible ! Etquelles manières ! c’est lui qui se met dans son tort et il leprend d’encore plus haut : « Je ne veux pas passer par laporte, abats la muraille ! »… Qu’as-tu ? Ton visageest tout défait.
– Mon visage n’a rien d’extraordinaire,répliqua Barbe avec humeur.
Gania la regarda plus attentivement.
– Tu as été là-bas ? demanda-t-ilsoudain.
– Oui.
– Attends un instant, les crisrecommencent. Quelle honte, et dans un pareil momentencore !
– Un pareil moment ? Le momentprésent n’a rien de particulier.
Gania fixa sur sa sœur un regard encore pluspénétrant.
– Tu as appris quelque chose ?demanda-t-il.
– Bien d’inattendu, du moins. J’ai apprisque tout ce que l’on supposait était vrai. Mon mari a été plusclairvoyant que nous deux ; ce qu’il a prédit dès le début estun fait accompli. Où est-il ?
– Il est sorti. Qu’est-ce qui est un faitaccompli ?
– Le prince est officiellementfiancé ; c’est une affaire réglée. Ce sont les aînées qui mel’ont dit. Aglaé a donné son consentement ; on a même cessé defaire des cachotteries. (Jusqu’ici tout était là-bas entouré demystère.) Le mariage d’Adélaïde est encore différé afin que lesdeux noces puissent être célébrées simultanément, le mêmejour ; quelle poésie ! Un vrai poème ! Tu feraismieux de composer un épithalame que de courir inutilement à traversla chambre. La Biélokonski sera ce soir chez eux ; elle estarrivée à propos ; il y aura des invités. On le présentera àla princesse, bien qu’elle le connaisse déjà ; on annoncera,semble-t-il, à cette occasion la nouvelle des fiançailles. Oncraint seulement qu’en entrant dans le salon où se tiendront lesinvités il ne fasse tomber et ne casse quelque objet, ou bien quelui-même ne s’étale par terre ; il en est bien capable.
Gania écouta avec beaucoup d’attention, mais,au grand étonnement de sa sœur, cette nouvelle si accablante pourlui n’eut pas autrement l’air de l’accabler.
– Eh bien ! c’était clair !dit-il après un moment de réflexion. – Ainsi tout est fini !ajouta-t-il avec un sourire étrange en regardant la figure de sasœur d’un air astucieux et en continuant à arpenter la chambre delong en large, quoique avec moins d’agitation.
– C’est encore heureux, que tu prennes lachose avec philosophie ; vraiment j’en suis bien aise, ditBarbe.
– Oui, on en est débarrassé ; toi dumoins.
– Je crois t’avoir servi sincèrement,sans discuter ni t’importuner ; je ne t’ai pas demandé quelbonheur, tu comptais trouver auprès d’Aglaé.
– Mais est-ce que j’ai… cherché lebonheur auprès d’Aglaé ?
– Allons, je t’en prie, ne joue pas auphilosophe ! Il en était certainement ainsi. Mais notre compteest réglé : nous avons été des dupes. Je t’avouerai que jen’ai jamais regardé ce mariage comme une affaire sérieuse ; sije m’en suis occupée, c’est seulement « à tout hasard »et en tablant sur le drôle de caractère d’Aglaé ; je voulaissurtout t’être agréable. Il y avait quatre-vingt-dix chances surcent pour que ce projet avortât. Maintenant encore, je ne sais pasmoi-même ce que tu en attendais.
– À présent vous allez me pousser, tonmari et toi, à prendre du service ; je vais entendre dessermons sur la persévérance et la force de volonté, sur lanécessité de me contenter de peu, et ainsi de suite ; jeconnais cela par cœur, fit Gania en éclatant de rire.
« Il a une nouvelle idée entête ! » pensa Barbe.
– Et là-bas, comment les parentsprennent-ils la chose ? Ils sont contents ? demandabrusquement Gania.
– Ils n’en ont guère l’air. D’ailleurs,tu peux en juger par toi-même ; si Ivan Fiodorovitch estsatisfait, la mère a des appréhensions ; déjà auparavant ellerépugnait à voir en lui un fiancé pour sa fille ; c’est choseconnue.
– Ce n’est pas ce qui m’intéresse ;le prince est un fiancé impossible, inimaginable, c’est clair. Jeparle de la situation présente : où en est-onmaintenant ? A-t-elle donné son consentement formel ?
– Jusqu’ici elle n’a pas dit« non » ; voilà tout. Mais avec elle il n’en pouvaitêtre autrement. Tu sais à quelles extravagances l’ont portéejusqu’ici sa timidité et sa pudeur. Dans son enfance elle sefourrait dans les armoires et y restait blottie deux ou troisheures, rien que pour éviter de paraître devant le monde. Depuiselle a grandi comme une perche, mais le caractère est resté lemême. Tu sais, j’ai des raisons de croire qu’il y a en effet danscette affaire quelque chose de sérieux, même de son côté. Il paraîtque du matin au soir elle rit à gorge déployée en pensant auprince ; c’est pour donner le change ; elle trouvesûrement l’occasion de lui glisser chaque jour un petit mot dans lecreux de l’oreille, car il est aux anges, il rayonne… On dit qu’ilest impayable. C’est d’eux que je le tiens. Il m’a semblé aussi queles aînées se moquaient ouvertement de moi.
La figure de Gania finit par s’assombrir.Peut-être Barbe s’était-elle à dessein étendue sur ce chapitre poursonder les véritables pensées de son frère. Mais à ce moment lesvociférations reprirent à l’étage supérieur.
– Je le mettrai à la porte, rugit Gania,comme enchanté de trouver un dérivatif à son dépit.
– Et alors il recommencera à déblatérerpartout contre nous, comme il l’a fait hier ?
– Comment hier ? Qu’est-ce àdire ? Hier ? Mais est-ce que… demanda Gania avec unesoudaine épouvante.
– Ah ! mon Dieu ! est-ce que tune sais pas ! se reprit Barbe.
– Comment… alors, c’est vrai qu’il estallé là-bas ? s’exclama Gania, pourpre de honte et de colère.– Mon Dieu, mais, toi qui en reviens, as-tu appris quelquechose ? Le vieux y est-il allé ? Oui ou non ?
Et il se précipita vers la porte. Barbes’élança derrière lui et le saisit de ses deux mains.
– Eh bien ! quoi ? Oùvas-tu ? dit-elle. Si tu le mets dehors en ce moment, il nousen fera encore voir de pires. Il ira chez tout le monde !…
– Qu’a-t-il fait là-bas ? Qu’a-t-ildit ?
– Elles n’ont pas su me le répéterclairement parce qu’elles ne l’ont pas compris. Je sais seulementqu’il leur a fait peur à toutes. Il venait pour Ivan Fiodorovitch,mais celui-ci était absent ; alors il a demandé ElisabethProkofievna. Il a commencé par la prier de lui trouver une place,de le faire entrer dans l’administration ; puis il s’est mis àse plaindre de nous, de moi, de mon mari, de toi surtout… Il adébité un tas de choses.
– Tu n’as pas pu savoir lesquelles ?demanda Gania, secoué d’un tremblement convulsif.
– Ce n’était guère aisé ! Lui-mêmene devait pas bien comprendre ce qu’il disait ; peut-êtreaussi ne m’ont-elles pas tout raconté.
Gania se prit la tête dans les mains et courutvers une fenêtre. Barbe s’assit auprès de l’autre fenêtre.
– Elle est drôle, cette Aglaé !observa-t-elle à brûle-pourpoint. – Elle m’a arrêtée pour medire : « Présentez à vos parents l’hommage particulier dema considération personnelle ; je trouverai certainement cesjours-ci l’occasion de voir votre papa. » Et elle a proférécela sur un ton si sérieux ! C’est bien étrange…
– N’était-ce pas une moquerie ? Enes-tu sûre ?
– Non, ce n’était pas une moquerie, etc’est ce qu’il y a d’étrange.
– Est-elle ou non au courant de l’affairedu vieux ? qu’en penses-tu ?
– On ignore cette affaire chez eux ;cela ne fait aucun doute pour moi. Mais tu me donnes l’idéequ’Aglaé, elle, pourrait bien la connaître. Elle est seule aucourant, car ses sœurs ont également été surprises de l’entendre mecharger avec autant de sérieux de saluer notre père. Et pourquoiserait-ce justement à lui qu’elle enverrait ses salutations ?Si elle connaît l’affaire, c’est que le prince la lui aracontée !
– Point n’est besoin d’être malin poursavoir qui la lui a racontée ! Un voleur ! Il ne manquaitplus que cela. Un voleur dans notre famille, et le « chef defamilier !
– Allons, c’est un enfantillage !s’écria Barbe en se fâchant pour tout de bon. – Une histoired’ivrognes, rien de plus. Et qui l’a inventée ? Lébédev, leprince… de jolis personnages eux-mêmes, des phénixd’intelligence ! Je n’attache pas la moindre importance à cetincident.
– Le vieux est un voleur et un ivrogne,poursuivit Gania en épanchant sa bile ; – moi, je suis ungueux ; le mari de ma sœur est un usurier. Il y avait cheznous de quoi séduire Aglaé : une belle famille envérité !
– Ce mari de ta sœur, cet usurier te…
– Me nourrit, n’est-ce pas ? Ne tegêne pas, je t’en prie.
– Pourquoi t’emportes-tu ? fit Barbeen se ressaisissant. Tu ne comprends rien ; tu es comme unécolier. Tu crois que tout ceci a pu te nuire aux yeuxd’Aglaé ? Tu ne connais pas son caractère ; elle estcapable de repousser le parti le plus magnifique pour s’enfuir avecun étudiant et accepter de mourir de faim auprès de lui dans ungrenier ; voilà son rêve ! Tu ne t’es jamais avisé à quelpoint tu te serais rendu intéressant à ses yeux si tu avais étécapable de supporter notre situation avec fermeté et fierté. Leprince l’a empaumée d’abord parce qu’il ne l’a pas cherchée,ensuite parce qu’il passe auprès de tout le monde pour un idiot. Laseule perspective de mettre sa famille sens dessus dessous à causede lui, voilà ce qui l’enchante à présent ! Ah ! vousautres hommes, vous ne comprenez rien !
– C’est bien, nous verrons si nouscomprenons ou ne comprenons pas, murmura Gania d’un airénigmatique. Mais j’aurais tout de même bien voulu qu’elle neconnût pas l’affaire du vieux. Je pensais que le prince tiendraitsa langue et n’ébruiterait rien, Il avait réussi à contenirLébédev ; même à moi, en dépit de mon insistance, il n’a pasvoulu tout raconter…
– Tu vois donc toi-même que l’affaire aété colportée sans qu’il y ait contribué. Mais que t’importemaintenant ? Qu’espères-tu ? Et s’il te restait uneespérance, cela ne pourrait que te donner à ses yeux l’auréole dumartyre.
– Allons, malgré tout son romantisme elleaurait peur du scandale ! Tout a ses limites, et nul nes’engage au delà d’une certaine mesure ; vous êtes toutes lesmêmes.
– Peur, Aglaé ? s’écria Barbe enlançant à son frère un regard de mépris. – Ton âme est bienbasse ! Vous ne valez pas plus cher les uns que les autres.Qu’on la regarde comme ridicule et extravagante, passe ! Maiselle est en revanche mille fois plus noble de caractère que noustous.
– Bon, cela va bien, ne te fâchepas ! murmura de nouveau Gania d’un air suffisant.
– Je plains seulement ma mère, poursuivitBarbe. Je crains que l’histoire de mon père ne soit arrivée à sesoreilles. J’en ai bien peur !
– Elle la connaît sûrement, fit observerGania.
Barbe s’était levée pour monter à l’étagesupérieur, chez Nina Alexandrovna. Elle s’arrêta et regarda sonfrère d’un air intrigué.
– Qui donc a pu le lui dire ?
– Hippolyte, probablement. Je présumequ’aussitôt installé chez nous, il n’aura rien eu de plus presséque de raconter cela à notre mère.
– Mais dis-moi, je te prie, comment ilpeut connaître cette affaire ? Le prince et Lébédev sontconvenus de n’en parler à personne, et Kolia lui-même l’ignore.
– Hippolyte ? Il a appris cela toutseul. Tu ne peux te figurer combien cet être-là est rusé etcancanier, ni quel flair il possède pour découvrir toutes leshistoires malpropres, tout ce qui a un caractère scandaleux. Tupeux le croire ou ne pas le croire, moi je suis convaincu qu’il adéjà réussi à prendre de l’ascendant sur Aglaé. Si ce n’est pas, cesera. Rogojine est également entré en rapport avec lui. Comment leprince ne s’en aperçoit-il pas ? Et quelle envie cet Hippolytea maintenant de me jouer un mauvais tour ! Il me regarde commeun ennemi personnel ; je l’ai compris depuis longtemps, maisje me demande à quoi cela rime de la part d’un moribond ! Il aaffaire à forte partie ; tu verras : ce n’est pas à luimais à moi que restera le dernier mot.
– Pourquoi l’avoir fait venir ici, si tule hais à ce point ? Et est-ce la peine de vouloir avoir ledernier mot avec lui ?
– C’est toi-même qui m’as conseillé del’amener ici.
– Je pensais qu’il serait utile. Maissais-tu qu’il est lui-même tombé amoureux d’Aglaé et qu’il lui aécrit ? On m’a interrogée… C’est tout juste s’il n’a pas écrità Elisabeth Prokofievna.
– Sous ce rapport il n’est pasdangereux ! dit Gania en ricanant malignement. – D’ailleurs ildoit s’agir d’autre chose. Qu’il soit amoureux, c’est bienpossible, car c’est un gamin ! Mais… il ne se mettra pas àécrire des lettres anonymes à la vieille. C’est une nullité sifielleuse, si infatuée d’elle-même !… Je suis certain, je saisà n’en pas douter qu’il m’a dépeint à elle comme un intrigant,c’est par là qu’il a commencé. J’ai été assez bête, je l’avoue,pour avoir au début la langue trop longue avec lui ; jepensais qu’il servirait mes intérêts, ne fût-ce que pour se vengerdu prince ; c’est un individu si sournois ! Oh !maintenant, je sais à quoi m’en tenir sur lui ! Quant à cevol, c’est par sa mère, la capitaine, qu’il en a eu connaissance.C’est pour elle que le vieux s’est décidé à faire le coup. De buten blanc Hippolyte m’a appris que le « général » avaitpromis quatre cents roubles à sa mère. Il a dit cela tout de go,sans circonlocutions. Alors j’ai tout compris. Il me regardait dansles yeux avec une sorte de volupté. Il l’a sûrement répété à maman,rien que pour le plaisir de lui déchirer le cœur. Et pourquoi nemeurt-il pas, dis-le-moi, je t’en prie ? Ne s’était-il pasengagé à mourir dans les trois semaines ? Et depuis qu’il estici, il a engraissé ! Sa toux commence à passer ; il amême dit hier soir que, depuis deux jours déjà, il ne crachait plusle sang.
– Mets-le dehors.
– Je ne le hais pas, je le méprise, fitGania d’un air superbe. – Et puis, oui, je le hais, soit !s’exclama-t-il subitement dans un transport de colère. – Et je lelui dirai en face, même s’il est sur son lit d’agonie ! Si tupouvais lire sa confession, Dieu ! quelle naïveimpudence ! C’est le lieutenant Pirogov, c’estNozdriov[35] au tragique, et surtout c’est ungamin ! Avec quel plaisir je l’aurais fessé à ce moment-là,justement pour l’étonner. Maintenant il veut se venger sur tout lemonde d’avoir raté son effet l’autre jour… Mais qu’est-ce qu’il ya ? le vacarme recommence là-haut ! Voyons, à la fin,qu’est-ce que cela signifie ? je ne tolérerai pas cela !s’écria-t-il en s’adressant à Ptitsine qui rentrait dans la pièce.– Qu’est-ce que c’est ? À quoi n’en arrivera-t-on pas cheznous ?… C’est… c’est…
Mais le bruit se rapprochait rapidement. Laporte s’ouvrit soudain et le vieil Ivolguine, plein de colère,congestionné, bouleversé, hors de lui, s’élança lui aussi versPtitsine. À sa suite entrèrent Nina Alexandrovna, Kolia et, endernier, Hippolyte.
Hippolyte s’était installé depuis déjà cinqjours dans la maison de Ptitsine. La séparation s’était arrangéeassez naturellement, sans tiraillements ni brouille, entre leprince et lui ; non seulement ils n’avaient pas eu dediscussion, mais encore ils donnaient l’impression de s’êtrequittés en bons termes. Gabriel Ardalionovitch lui-même, si hostileà l’égard d’Hippolyte dans la soirée que nous avons relatée, étaitallé lui rendre visite deux jours après l’événement ; ilobéissait sans doute à une arrière-pensée qui lui était venueinopinément. Rogojine se mit aussi à fréquenter le malade, on nesait trop pour quel motif. Au début, le prince avait pensé que le« pauvre garçon » trouverait lui-même avantage àdéménager de chez lui. Mais, quand il changea de logis, Hippolytesouligna qu’il allait s’installer chez Ptitsine « qui avait eula bonté de lui offrir un abri » ; comme à dessein, il nesouffla pas mot de Gania, bien que ce dernier eût insisté pourqu’on le reçût à la maison. Gania s’en était aperçu et cetteoffense lui était restée sur le cœur.
Il avait dit vrai quand il avait annoncé à sasœur que le malade se rétablissait. En effet Hippolyte se sentaitun peu mieux qu’auparavant et l’on pouvait s’en rendre compte aupremier coup d’œil. Il entra dans la chambre sans se presser, à lasuite de tous les autres, un sourire ironique et malveillant surles lèvres. Nina Alexandrovna donnait les signes d’une vivefrayeur. (Elle avait considérablement changé et maigri au cours dessix derniers mois ; depuis qu’elle avait marié sa fille etétait venue habiter chez elle, elle avait l’air de ne plus se mêlerdes affaires de ses enfants.) Kolia était soucieux et commeperplexe ; bien des choses lui échappaient dans cette« folie du général », comme il disait, car il ignoraitnaturellement les raisons véritables du nouveau désarroi quirégnait dans la maison. Mais, à voir son père manifester à toutmoment et à tout propos une humeur si querelleuse, il devenaitclair pour lui que celui-ci avait brusquement changé et n’étaitpour ainsi dire plus le même homme. Le fait même que le vieillardeût complètement cessé de boire depuis trois jours avivait soninquiétude. Il savait qu’il avait rompu avec Lébédev et avec leprince, et même qu’il s’était disputé avec eux. Il venait justementde rapporter un demi-stof[36]d’eau-de-vie acheté de ses propres deniers.
– Je t’assure, maman, affirmait-il à NinaAlexandrovna quand ils étaient encore à l’étage supérieur, jet’assure qu’il vaut mieux le laisser boire. Voilà trois jours qu’iln’a rien bu ; de là vient son humeur noire. Vraiment, celavaudrait mieux ; je lui portais de l’eau-de-vie même quand ilétait à la prison pour dettes…
Le général ouvrit la porte toute grande ets’arrêta sur le seuil ; il avait l’air frémissantd’indignation.
– Mon cher monsieur, cria-t-il à Ptitsined’une voix tonitruante, si réellement vous avez résolu de sacrifierà ce blanc-bec et à cet athée le respectable vieillard qui estvotre père, ou du moins le père de votre femme, et qui a loyalementservi son souverain, sachez qu’à partir de maintenant mes pieds nefouleront plus le sol de votre logis. Choisissez, monsieur,choisissez séance tenante : ou moi, ou… cette vis. Oui, cettevis ! Ce mot m’est venu par hasard ; mais c’est bien unevis ! Car il perce mon âme à la manière d’une vis et sansaucun égard… tout comme une vis !
– Pourquoi pas un tire-bouchon ?intervint Hippolyte.
– Non, pas un tire-bouchon, car tu n’aspas devant toi une bouteille, mais un général. J’ai desdécorations, des distinctions honorifiques… et toi, tu n’as rien.Ou lui, ou moi ! Décidez-vous, monsieur, etsur-le-champ ! cria-t-il de nouveau à Ptitsine sur un tond’exaspération.
Kolia lui approcha une chaise sur laquelle ilse laissa choir, presque à bout de forces.
– En vérité, cela vous vaudrait mieux defaire un somme, marmonna Ptitsine abasourdi.
– Il a encore le toupet de proférer desmenaces ! chuchota Gania à sa sœur.
– Faire un somme ! s’exclama legénéral. Je ne suis pas ivre, mon cher monsieur, et vousm’insultez. Je vois, poursuivit-il en se levant de nouveau, qu’icitout et tous sont contre moi. J’en ai assez ! Je m’en vais…Mais sachez, mon cher monsieur, sachez…
On le fit rasseoir sans le laisser achever eton le supplia de se calmer. Gania, furieux, se retira dans un coin.Nina Alexandrovna tremblait et sanglotait.
– Mais que lui ai-je fait ? De quoise plaint-il ? dit Hippolyte sur un ton de persiflage.
– Prétendez-vous ne lui avoir rienfait ? intervint soudain Nina Alexandrovna. – C’est surtoutvous qui devriez avoir honte et… c’est de la cruauté de tourmenterun vieillard… plus spécialement quand on est dans votresituation.
– D’abord, madame, quelle est donc masituation ? J’ai un vif respect pour vous, pour vous enparticulier et personnellement, mais…
– C’est une vis ! s’écria legénéral. Il me perfore l’âme et le cœur ! Il veut me gagner àl’athéisme ! Sache, blanc-bec, que j’étais déjà combléd’honneurs alors que tu n’étais pas né. Tu n’es qu’un ver travaillépar l’envie, un ver coupé en deux, un ver qui tousse… et qui semeurt de haine et d’impiété… Pourquoi Gabriel t’a-t-il amenéici ? Tout le monde est contre moi, depuis les étrangersjusqu’à mon propre fils !
– Assez joué la tragédie ! criaGania ; si vous ne nous aviez pas déshonorés aux yeux de toutela ville, cela n’en eût que mieux valu !
– Comment ? moi, te déshonorer,blanc-bec ! Toi ? Je ne puis que te faire honneur, etnullement te déshonorer !
Il avait bondi ; on ne pouvait plus leretenir ; mais Gabriel Ardalionovitch avait, lui aussi,visiblement perdu la mesure.
– Il a le front de parlerd’honneur ! s’écria malignement ce dernier.
– Qu’as-tu dit ? tonna le général,blême de colère, en faisant un pas vers lui.
– Je dis qu’il me suffirait d’ouvrir labouche pour que… commença brusquement Gania, qui n’achevapoint.
Ils étaient tous deux face à face, en proie àune véhémente commotion, surtout Gania.
– Gania, que fais-tu ? s’exclamaNina Alexandrovna en s’élançant pour retenir son fils.
– Ce ne sont que des bêtises de touscôtés, s’écria Barbe indignée. – Allons, maman,calmez-vous !
Et elle se cramponna à sa mère.
– Si je vous épargne, c’est par égardpour ma mère, proféra Gania sur un ton tragique.
– Parle ! hurla le général au comblede l’exaspération. Parle, sous peine d’être maudit par ton père…parle !
– Ah ouiche ! j’ai bien peur devotre malédiction ! À qui la faute si depuis huit jours vousêtes comme fou ? Je dis : depuis huit jours ; voyez,je connais la date… Prenez garde de me pousser à bout, je diraistout… Pourquoi vous êtes-vous traîné hier chez lesEpantchine ? Et vous voudriez encore qu’on respectât votrevieillesse, vos cheveux blancs, votre dignité de père defamille ? C’est du joli !
– Tais-toi, Gania ! s’écria Kolia.Tais-toi, imbécile !
– En quoi donc l’ai-je offensé ?insista Hippolyte, toujours sur un ton qui frisait l’insolence.
– Pourquoi me traite-t-il de vis, vousl’avez entendu ? C’est lui qui m’a harcelé : il est venutout à l’heure me raconter l’histoire d’un certain capitaineIéropiégov. Je ne tiens nullement à faire partie de votre société,général ; vous-même savez que je l’ai naguère évitée. Quem’importe le capitaine Iéropiégov ? avouez-le vous-même… Cen’est pas pour le capitaine Iéropiégov que je suis venu m’installerici. Je me suis borné à exprimer tout haut au général l’opinion quece capitaine Iéropiégov pouvait bien n’avoir jamais existé.Là-dessus la moutarde lui est montée au nez.
– Il n’y a pas de doute : cecapitaine n’a jamais existé, fit Gania d’un ton tranchant.
Le général demeura interloqué. Il jeta autourde lui des regards hébétés. Les paroles de son fils l’avaient saisipar leur brutale assurance. Sur le moment il ne trouva pas un mot àrépliquer. Mais la réflexion de Gania provoqua un éclat de rired’Hippolyte.
– Vous l’avez entendu ? fit cedernier. – Votre propre fils vous dit qu’il n’y a jamais eu decapitaine Iéropiégov.
Complètement décontenancé, le vieillardmarmonna.
– J’ai parlé de Capiton Iéropiégov et nond’un capitaine… Capiton… lieutenant-colonel en retraite,Iéropiégov… Capiton.
– Il n’y a pas eu davantage deCapiton ! reprit Gania hors de lui.
– Comment… pourquoi n’y en aurait-il paseu ? balbutia le général, tandis que le rouge lui montait auvisage.
– Allons, calmez-vous ! intervinrentPtitsine et Barbe.
– Tais-toi, Gania ! cria de nouveauKolia.
Mais ces interventions rendirent au généralson aplomb.
– Comment il n’a pas existé ?Pourquoi n’aurait-il pas existé ? jeta-t-il sur un ton demenace à son fils.
– Parce qu’il n’a pas existé, voilà tout.Il n’a pas existé, c’est tout à fait impossible !Tenez-vous-le pour dit. N’insistez pas, je vous le répète.
– Et dire que c’est mon fils… c’est monpropre fils, celui que je… Oh ! mon Dieu ! Il oseprétendre que Iéropiégov, Iérochka[37]Iéropiégov n’a pas existé !
– Allons bon ! tout à l’heurec’était Capitochka[38],maintenant c’est Iérochka ! lança Hippolyte.
– Je parle de Capitochka, mon petitmonsieur, et non de Iérochka ! Il s’agit de Capiton, CapitanAlexéïévitch, je veux dire Capiton… lieutenant-colonel… enretraite… qui a épousé Marie… Marie Pétrovna Sou… Sou… bref mon amiet mon camarade… Soutougov… Nous étions ensemble à l’école descadets. J’ai versé pour lui… je l’ai protégé de mon corps… mais ila été tué. On ose dire qu’il n’y a pas eu de CapitochkaIéropiégov ! qu’il n’a pas existé !
Le général vociférait avec fureur, mais onsentait que son émoi procédait d’une tout autre cause que de laquestion en litige. À la vérité il aurait certainement toléré end’autres temps une supposition beaucoup plus blessante que celle del’inexistence de Capiton Iéropiégov. Il aurait crié, ergoté ;il se serait emporté, mais aurait fini par monter à l’étageau-dessus pour aller se coucher. Cette fois, par une singulièreétrangeté du cœur humain, la coupe déborda du seul fait que l’oneût mis en doute l’existence d’Iéropiégov, si anodine que fût cetteoffense. Le vieillard devint pourpre, leva les bras au ciel ethurla :
– Assez ! Ma malédiction… Je sors decette maison ! Nicolas, prends mon sac de voyage… je pars.
Il se précipita dehors, au paroxysme de lacolère. Nina Alexandrovna, Kolia et Ptitsine s’élancèrent sur sespas.
– Tu viens de faire un joli coup !dit Barbe à son frère. Qui sait ? il va peut-être retournerlà-bas. Quelle honte ! quelle honte !
– Il n’avait qu’à ne pas voler !s’écria Gania, étranglant presque de rage.
Soudain son regard rencontra celuid’Hippolyte ; il fut pris d’une sorte de tremblement.
– Quant à vous, mon cher monsieur,s’écria-t-il, vous auriez dû vous rappeler qu’après tout vous êtessous le toit d’autrui et… qu’y jouissant de l’hospitalité, cen’était pas à vous d’irriter un vieillard évidemment devenufou.
Hippolyte fut, lui aussi, sur le point des’emporter ; mais il se contint aussitôt.
– Je ne suis pas tout à fait de votreavis quant à la prétendue folie de votre papa, dit-il avec calme.J’ai au contraire l’impression qu’il est plus sensé que dans cesderniers temps. Ma parole ! vous ne trouvez pas ? Il estdevenu si cauteleux, si défiant, il a l’oreille aux aguets, il pèsechacun de ses mots… Quand il m’a parlé de ce Capitochka, il avaitson idée : figurez-vous qu’il voulait m’amener à…
– Du diable si je tiens à savoir à quoiil voulait vous amener ! Je vous prie de ne pas faire le malinet de ne pas finasser avec moi, monsieur ! dit Gania d’un toncriard. Si vous connaissiez, vous aussi, la véritable raison pourlaquelle ce vieillard se met dans un pareil état (et vous avez sibien espionné chez moi durant ces cinq jours que vous ne pouvezmanquer de la connaître), vous deviez vous abstenir rigoureusementd’irriter ce… malheureux et de tourmenter ma mère en exagérant uneaffaire qui n’a rien de sérieux ; c’est une simple histoired’ivrognes, rien de plus ; elle n’est nullement prouvée et jen’en fais aucun cas… Mais vous, il faut que vous rongiez, que vousespionniez, parce que vous… vous êtes…
– Une vis, ricana Hippolyte.
– Parce que vous êtes un vilainpersonnage ; vous avez tourmenté les gens pendant unedemi-heure et cherché à les affoler en faisant le geste de voustuer avec un pistolet qui n’était même pas chargé. Vous avez jouéune comédie honteuse ; vous êtes un simulateur du suicide… unsac à bile monté sur deux jambes ! C’est moi qui vous ai donnél’hospitalité ; vous avez engraissé ici ; vous ne toussezplus, et voilà votre façon de reconnaître…
– Deux mots seulement, je vousprie ; je suis l’hôte de Barbe Ardalionovna et non le vôtre.Vous ne m’avez donné aucune hospitalité, et je crois de plus quevous-même bénéficiez de celle de M. Ptitsine. Il y a quatrejours, j’ai prié ma mère de me chercher un logement à Pavlovsk etde venir elle-même s’y installer, parce qu’en effet je me sensmieux ici, encore que je n’y aie pas engraissé et que je toussetoujours. Ma mère m’a fait savoir hier soir que le logement étaitprêt et je m’empresse de vous annoncer à mon tour que je vais m’ytransporter aujourd’hui même, après avoir remercié votre maman etvotre sœur ; ma décision est prise depuis hier soir.Excusez-moi de vous avoir interrompu ; vous aviez, si je ne metrompe, encore bien des choses à dire.
– Oh ! s’il en est ainsi… dit Ganiadans un frémissement.
– S’il en est ainsi, permettez-moi dem’asseoir, ajouta Hippolyte, en prenant tranquillement la chaisequ’avait occupée le général. – Car enfin je suis malade. Là,maintenant je suis prêt à vous écouter, d’autant que ce sera notredernier entretien et peut-être même notre dernière rencontre.
Gania eut soudain un scrupule.
– Croyez bien que je ne m’abaisserai pasà avoir un règlement de comptes avec vous, dit-il, et si vous…
– Vous avez tort de le prendre de sihaut, coupa Hippolyte ; moi, de mon côté, je me suis promis,dès le jour de mon arrivée ici, de ne pas me refuser le plaisir devous dire vos quatre vérités lorsque nous nous séparerions. Voicijustement le moment de mettre ce projet à exécution, quand vousaurez fini de parler, bien entendu.
– Et moi, je vous prie de sortir de cettechambre.
– Mieux vaut que vous parliez ;après, vous vous repentiriez de ne pas avoir dit tout ce que vousaviez sur le cœur.
– Finissez, Hippolyte ; tout celaest profondément honteux ; faites-moi le plaisir decesser ! dit Barbe.
Hippolyte se leva.
– Si je cesse, ce sera par pure déférencepour une dame, fit-il en riant. Comme il vous plaira, BarbeArdalionovna ; pour vous je suis prêt à abréger, maisseulement à abréger cet entretien, car une explication entre votrefrère et moi est devenue absolument indispensable et je ne merésignerais pour rien au monde à partir sur un malentendu.
– Disons le mot tout simplement :vous êtes un cancanier, s’écria Gania ; c’est pourquoi vous nevous décidez pas à partir sans avoir débité vos commérages.
– Vous voyez que vous n’êtes plus maîtrede vous, fit observer froidement Hippolyte. – Franchement, vousaurez des regrets si vous n’exprimez pas tout ce que vous avez àdire. Encore une fois, je vous cède la parole. Je parlerai aprèsvous.
Gabriel Ardalionovitch ne répondit point et leregarda avec mépris.
– Vous ne voulez pas ? Vous préférezjouer votre personnage jusqu’au bout ? À votre aise. Pour moije serai aussi bref que possible. Deux ou trois fois aujourd’hui jeme suis entendu reprocher l’hospitalité qui m’a été accordée. Celan’est pas équitable. En m’invitant à m’installer ici, votreintention était de me prendre dans vos filets. Vous supposiez queje voulais me venger du prince. En outre, vous avez ouï direqu’Aglaé Ivanovna m’a témoigné de la sympathie et qu’elle a lu maconfession. Là-dessus l’idée vous est venue que je me vouerais toutentier à vos intérêts ; vous avez eu l’espoir de trouverpeut-être en moi un auxiliaire. Je n’en dis pas plus long. De votrepart je ne demande pas non plus d’aveu ni de confirmation. Il mesuffit de vous laisser en face de votre conscience et de savoirque, maintenant, nous nous comprenons à merveille l’un l’autre.
– Dieu sait quelle histoire vous faitesavec la chose la plus simple ! s’exclama Barbe.
– Je te l’ai dit : c’est un« cancanier et un garnement », fit Gania.
– Permettez, Barbe Ardalionovna, jecontinue. Assurément, je ne puis ni aimer ni respecter le prince.Mais c’est un homme d’une réelle bonté, encore que… passablementridicule ; je n’ai donc pas la moindre raison de le haïr. Jen’ai rien laissé voir à votre frère cependant qu’il m’excitaitcontre le prince ; je comptais sur le dénouement pour avoirl’occasion de rire. Je savais que votre frère aurait la langue troplongue et se mettrait dans la plus fausse des positions. C’est cequi est arrivé… Je suis prêt maintenant à l’épargner, maisuniquement par égard pour vous, Barbe Ardalionovna. Toutefois,après vous avoir montré qu’il n’est pas si facile de me prendre aupiège, je veux encore vous expliquer pourquoi je tenais tant àmettre votre frère dans une posture ridicule vis-à-vis de moi.Sachez que je l’ai fait par haine, je l’avoue sincèrement. Aumoment de mourir (car je mourrai quand même, bien que j’aieengraissé, comme vous le prétendez), au moment de mourir, dis-je,j’ai senti que j’irais au paradis avec beaucoup plus detranquillité si je réussissais à ridiculiser au moins unreprésentant de cette innombrable catégorie de gens qui m’ontpersécuté pendant toute ma vie et que toute ma vie j’ai haïs. Votreestimable frère offre la frappante image de cette sorte de gens. Jevous hais, Gabriel Ardalionovitch, et – ceci vous surprendrapeut-être – uniquement parce que vous êtes le type,l’incarnation, la personnification et la très parfaite expressionde la médiocrité la plus impudente, la plus infatuée, la plus plateet la plus repoussante ! Vous êtes la médiocrité gonflée,celle qui ne doute de rien et se drape dans une sérénitéolympienne ; vous êtes la routine des routines ! Jamaisl’ombre d’une idée personnelle ne germera dans votre esprit ou dansvotre cœur. Mais votre envie ne connaît point de bornes ; vousêtes fermement convaincu que vous êtes un génie de premier ordre.Toutefois, le doute vous hante dans vos moments de mélancolie etvous éprouvez alors des accès de colère et d’envie. Oh ! il ya encore des points noirs à votre horizon ; ils nedisparaîtront que le jour où vous serez devenu tout à fait bête, cequi ne saurait tarder. Vous avez néanmoins une carrière encorelongue et variée devant vous ; je ne prétends pas qu’elle serajoyeuse et je m’en réjouis. Pour commencer, je vous prédis que vousn’obtiendrez pas la main d’une certaine personne.
– Mais c’est intolérable ! s’écriaBarbe. Aurez-vous bientôt fini, infâme insulteur ?
Pâle et frémissant, Gania gardait le silence.Hippolyte se tut, le regarda fixement en jouissant de son embarras,porta ses yeux sur Barbe, sourit, puis salua et sortit sans ajouterun seul mot.
Gabriel Ardalionovitch aurait été en droit dese plaindre de sa destinée et de sa malchance. Barbe fut quelquesinstants sans oser lui adresser la parole ; elle ne le regardamême pas, cependant qu’il arpentait devant elle la chambre à grandspas. Finalement il s’approcha d’une fenêtre et tourna le dos à sasœur. Barbe pensa au proverbe russe : « un bâton atoujours deux bouts »[39]. Levacarme reprit à l’étage supérieur.
– Tu y vas ? dit brusquement Gania àsa sœur en la voyant se lever. – Attends : regarde cela.
Il s’avança et jeta sur la chaise devant elleun petit papier plié en forme de billet.
– Mon Dieu ! s’exclama Barbe enlevant les bras. Le billet avait juste sept lignes :
« Gabriel Ardalionovitch, m’étantconvaincue de vos bons sentiments à mon égard, je me résous à vousdemander conseil au sujet d’une affaire importante pour moi. Jedésirerais vous rencontrer demain à sept heures précises du matinsur le banc vert. Ce n’est pas loin de notre villa. BarbeArdalionovna, qui doit absolument vous accompagner,connaît très bien cet endroit. A. E. »
– Après cela, va donc lacomprendre ! dit Barbe Ardalionovna qui marqua sa surprise enécartant les bras.
Si peu disposé qu’il fût à prendre des airsconquérants, Gania ne put cependant pas dissimuler son triomphe,surtout après les mortifiantes prédictions d’Hippolyte. Un souriresincère de vanité satisfaite éclaira son visage ; Barbeelle-même était radieuse de joie.
– Et cela le jour même où on annonce chezeux les fiançailles ! Maintenant essaie donc de savoir cequ’elle veut !
– À ton avis, de quoi va-t-elle me parlerdemain ? demanda Gania.
– Peu importe ; l’essentiel c’estque, pour la première fois depuis six mois, elle exprime le désirde te voir. Écoute-moi, Gania : quoi qu’il en soit et quelleque puisse être la tournure de cette entrevue, rappelle-toi quec’est une chose importante, excessivementimportante ! Ne fais pas d’embarras cette fois ; necommets pas de gaffe, mais ne sois pas non plus trop timide ;ouvre l’œil ! A-t-elle pu ne pas se douter du dessein que j’aipoursuivi en les fréquentant pendant ces six mois ? Figure-toiqu’elle ne m’en a pas soufflé mot aujourd’hui ; elle n’a faitsemblant de rien. Il faut te dire que j’étais entrée à ladérobée ; la vieille ne savait pas que j’étais là ; sanscela elle m’aurait peut-être bien mise à la porte. C’est pour toique j’ai couru le risque ; je voulais à tout prix savoir…
Les cris et le bruit reprirent de plus belleen haut ; plusieurs personnes descendaient l’escalier.
– Pour rien au monde on ne peut laisserfaire cela ! s’écria Barbe hors d’haleine et épouvantée. – Ilfaut éviter même l’ombre d’un scandale. Va et demande-luipardon !
Mais le père de famille avait déjà gagné larue. Derrière lui, Kolia traînait sa valise. Nina Alexandrovnasanglotait debout sur le perron ; elle aurait voulu couriraprès son mari, mais Ptitsine la retenait.
– Vous ne ferez que l’exciter davantage,lui disait-il ; il n’a nulle part où aller ; dans unedemi-heure on le ramènera ; j’ai déjà parlé à ce sujet avecKolia ; laissez-le faire ses folies.
– Pourquoi ces rodomontades ? Oùirez-vous comme cela ? cria Gania par la fenêtre. – Vous nesavez seulement pas où aller !
– Revenez, papa ! s’exclama Barbe.Les voisins entendent.
Le général s’arrêta, se retourna, étendit lamain et s’écria emphatiquement :
– Que ma malédiction soit sur cettemaison !
– Il faut encore qu’il dise cela sur unton théâtral ! marmonna Gania en fermant la fenêtre avecfracas.
En effet les voisins étaient aux aguets. Barbesortit précipitamment de la chambre.
Quand elle fut partie, Gania prit le billetsur la table, le porta à ses lèvres, fit claquer sa langue etesquissa un entrechat.
L’esclandre provoqué par le général eût étésans conséquence en tout autre temps. Il avait déjà été le hérosd’incidents extravagants et imprévus du même ordre, quoique assezrarement, car c’était, au demeurant, un homme fort paisible et dontles penchants étaient plutôt bons. Cent fois peut-être il avaitessayé de lutter contre les habitudes de dérèglement contractéespar lui au cours des dernières années. Il se rappelait tout à coupqu’il était « père de famille », se réconciliait avec safemme et versait des larmes sincères. Il avait pour NinaAlexandrovna un respect qui allait jusqu’à l’adoration parcequ’elle lui pardonnait tant de choses sans dire un mot et luigardait sa tendresse en dépit de l’avilissement et du ridicule danslesquels il était tombé. Mais cette lutte magnanime contre ledésordre de sa vie ne durait généralement pas longtemps ; ilétait lui aussi, dans son genre, un homme trop« fougueux » pour supporter l’existence de pénitence etd’oisiveté qu’il menait au sein de sa famille, et il finissait parse révolter. Alors il avait des accès de fureur qu’il se reprochaitpeut-être à l’instant même où il s’y abandonnait, mais qu’iln’avait pas la force de surmonter ; il cherchait noise auxsiens, se mettait à discourir avec une emphase qui prétendait àl’éloquence et exigeait qu’on lui témoignât un respect démesuré,inimaginable, puis en fin de compte s’éclipsait et restait mêmeparfois longtemps sans reparaître chez lui. Depuis deux ans iln’avait plus qu’une idée assez vague de ce qui se passait à lamaison ou n’en était informé que par ouï-dire ; il avait cesséd’entrer dans ces détails qui n’offraient plus le moindre intérêtpour lui.
Mais cette fois le scandale revêtait une formeinaccoutumée. C’était à croire qu’il s’était passé un événement quetout le monde connaissait, mais dont personne n’osait parler. Legénéral n’était revenu « officiellement » que depuistrois jours au sein de la famille, c’est-à-dire auprès de NinaAlexandrovna ; mais, au lieu de témoigner de l’humilité et durepentir comme lors de ses précédentes « réapparitions »,il donnait au contraire les signes d’une extraordinaireirritabilité. Il était loquace, agité ; il adressait à toutvenant des discours enflammés, avec l’air de foncer sur sesinterlocuteurs ; mais il parlait de questions si variées et siinattendues qu’il était impossible de découvrir l’objet véritablede sa présente inquiétude. À part des moments de gaîté, il était leplus souvent absorbé, sans savoir au juste lui-même par quoi. Ilcommençait une histoire sur les Epantchine, sur le prince, surLébédev, et soudain s’interrompait, restait court et répondait parun sourire obtus et prolongé à ceux qui l’interrogeaient sur lasuite de l’histoire ; il n’avait pas même l’air de remarquerqu’on le questionnait. Il avait passé la dernière nuit à soupireret à geindre, harassant Nina Alexandrovna qui, par acquit deconscience, lui avait sans répit fait chauffer des cataplasmes.Vers le matin il s’était brusquement assoupi ; mais quatreheures plus tard son réveil avait donné lieu à l’accès violent etdésordonné d’hypocondrie, qui avait abouti à la dispute avecHippolyte et à la « malédiction de cette maison ».
On avait également remarqué au cours de cestrois jours qu’il était tombé dans un excès continuel de vanité,qui se traduisait par une susceptibilité anormale. Kolia affirmaità sa mère avec insistance que cette humeur chagrine était imputableà la privation de boisson, peut-être aussi à l’absence de Lébédevavec lequel le général s’était intimement lié ces derniers temps.Une brouille inopinée s’était élevée entre eux, trois joursauparavant, ce qui avait jeté le général dans une grandecolère ; il avait même eu une sorte de scène avec le prince.Kolia avait prié ce dernier de lui en expliquer le motif et ilavait fini par deviner que, lui aussi, lui cachait quelque chose.On pouvait supposer, comme l’avait fait Gania avec beaucoup devraisemblance, qu’une conversation particulière avait eu lieu entreHippolyte et Nina Alexandrovna ; mais il semblait alorsétrange que ce méchant personnage, traité ouvertement de cancanierpar Gania, ne se fût pas donné le plaisir de mettre aussi Kolia aucourant. Il se pouvait fort bien qu’Hippolyte ne fût pas le mauvais« garnement » que Gania avait dépeint en parlant à sasœur, et que sa méchanceté fût d’un tout autre genre. Si d’ailleursil avait fait savoir quelque chose à Nina Alexandrovna, ce n’étaitprobablement pas dans la seule intention de lui « déchirer lecœur ». N’oublions pas que les mobiles des actions humainessont habituellement beaucoup plus complexes et plus variés qu’on nese le figure après coup ; il est rare qu’ils se dessinent avecnetteté. Le mieux est parfois, pour le narrateur, de se borner ausimple exposé des événements. C’est ce que nous ferons dans noséclaircissements ultérieurs sur la catastrophe qui vient debouleverser la vie du général, puisque nous voici dans l’obligationabsolue d’accorder malgré nous à ce personnage de second plan plusd’intérêt et de place que nous ne lui en avions réservé jusqu’icidans notre récit.
Les événements s’étaient succédé dans l’ordresuivant :
Après sa course à Pétersbourg pour retrouverFerdistchenko, Lébédev était rentré le même jour à Pavlovsk avec legénéral, il n’avait rien fait savoir de particulier au prince. Sice dernier n’avait pas été alors aussi distrait et absorbé pard’autres préoccupations importantes pour lui, il n’aurait pas tardéà s’apercevoir que Lébédev, non seulement ne lui avait donné aucuneexplication dans les deux jours qui avaient suivi, mais encoreavait eu l’air d’éviter sa rencontre. Quand il en eut enfin fait laremarque, il se rappela avec étonnement que, durant ces deux jours,dans ses rencontres accidentelles avec Lébédev, il avait vucelui-ci rayonnant de bonne humeur et presque toujours en compagniedu général. Les deux amis ne se quittaient pas un instant. Leprince entendait parfois, au-dessus de lui, des conversationsbruyantes et animées, des discussions enjouées, entrecoupéesd’éclats de rire. Une fois même, à une heure très avancée de lasoirée, les échos inattendus d’un refrain militaire à boireparvinrent jusqu’à lui. Il reconnut la voix de basse enrouée dugénéral. Mais la chanson s’interrompit net et un silences’ensuivit. Puis une conversation s’engagea sur un ton aviné et sepoursuivit avec une vive animation pendant près d’une heure. On putbientôt deviner que là-haut les deux amis en goguettes’embrassaient et que finalement l’un d’eux avait fini par semettre à pleurer. Tout à coup une violente querelle éclata, quis’apaisa très peu d’instants après.
Pendant tout ce temps Kolia était dans un étatd’esprit particulièrement soucieux. Le prince n’était presquejamais chez lui le jour et ne rentrait parfois que fort tard ;on lui rapportait alors que toute la journée Kolia l’avait cherchéet demandé. Mais lorsqu’il le rencontrait, le jeune homme n’avaitrien de spécial à lui communiquer, si ce n’est qu’il étaitfranchement « mécontent » du général et de sa conduiteactuelle. « Ils battent le pavé, disait-il ; ilss’enivrent dans un cabaret du voisinage ; en pleine rue ilss’embrassent et se chamaillent tour à tour ; ils s’excitentl’un l’autre et ne peuvent se séparer. » Le prince lui ayantfait observer que ce n’était là que la répétition de ce qui sepassait auparavant presque chaque jour, Kolia ne sut positivementque répondre et fut incapable de définir l’objet de sa présenteinquiétude.
Le lendemain du jour où il avait entendu lachanson à boire et la dispute, le prince se disposait à sortir versles onze heures lorsque le général surgit brusquement devant lui.Il était en proie à une vive émotion et tremblait presque.
– Il y a longtemps que je cherchel’honneur et l’occasion de vous rencontrer, très honoré LéonNicolaïévitch. Oui, il y a longtemps, très longtemps, marmonna-t-ilen serrant la main du prince presque au point de lui faire mal, –très, très longtemps !
Le prince l’invita à s’asseoir.
– Non, je ne m’assiérai pas, et puis jevous retiens, ce sera pour une autre fois. Je crois que je puisvous féliciter de… l’accomplissement… des vœux de votre cœur.
– Quels vœux de mon cœur ?
Le prince se troubla. Il lui sembla, comme àla plupart des gens placés dans son cas, que personne ne voyait, nedevinait et ne comprenait rien.
– Tranquillisez-vous ! Je ne vousfroisserai pas dans vos sentiments les plus délicats. J’ai passépar là et je sais qu’un nez étranger… pour m’exprimer ainsi… selonle proverbe… ne doit pas se fourrer là où il n’a que faire. C’estune vérité que j’expérimente tous les matins. Je viens pour uneautre affaire, une affaire importante, très importante, prince.
L’ayant de nouveau prié de s’asseoir, leprince lui donna l’exemple.
– Soit ! pour un instant… Je suispassé vous demander un conseil. Assurément mon existence manque debuts positifs, mais, par respect pour moi-même… et, d’une manièregénérale, par souci de cet esprit pratique dont le Russe est sidépourvu… je désire me créer une situation, pour moi, ma femme etmes enfants… Bref, prince, je cherche un conseil.
Le prince applaudit chaleureusement à cetteintention.
– Mais tout cela est sans importance,s’empressa d’ajouter le général. – Je suis venu pour une questionautrement grave. Je me suis décidé à vous ouvrir mon cœur, LéonNicolaïévitch, comme à un homme dans la sincérité et la générositéduquel j’ai autant de confiance que… que… Mes paroles ne voussurprennent pas, prince ?
S’il n’était pas autrement surpris, le princen’en observait pas moins son hôte avec beaucoup d’attention et decuriosité. Le vieillard était un peu pâle, un léger frémissementpassait par instants sur ses lèvres, ses mains remuaient sansrépit. Assis depuis quelques minutes il s’était déjà levébrusquement à deux reprises, puis s’était rassis aussitôt, sansparaître se rendre compte de son agitation. Il y avait des livressur la table ; tout en continuant à parler il en prit un,l’ouvrit, y jeta un coup d’œil, le referma sur-le-champ et le remiten place. Puis il en saisit un autre qu’il n’ouvrit pas mais gardatout le reste du temps dans sa main droite en le brandissant sanscesse.
– Suffit ! s’écria-t-il soudain, jevois que je vous ai beaucoup dérangé.
– Mais pas du tout, je vous en prie,faites donc ; je vous écoute au contraire avec intérêt etj’essaie de deviner…
– Prince ! je désire avoir uneposition qui force le respect… Je veux avoir l’estime de moi-même…et de mes droits.
– Un homme qui a un pareil désir est déjàdigne de tout respect.
Le prince avait prononcé cette phraseempruntée à un manuel avec la ferme conviction qu’elle serait duplus heureux effet. Il sentait d’instinct qu’en plaçant à proposune phrase de ce genre, à la fois creuse et agréable, on pouvaitsubjuguer subitement et calmer l’âme d’un homme comme le général,surtout dans la situation où se trouvait celui-ci. En tout cas ilfallait ne prendre congé d’un tel visiteur qu’après lui avoirsoulagé le cœur ; là était le problème.
La phrase plut beaucoup au général qui latrouva flatteuse et touchante. Il s’attendrit, changeainstantanément de ton et se lança dans de longues et enthousiastesexplications. Mais, en dépit des efforts et de l’attention qu’ildéploya, le prince n’y comprit goutte. Le général discourut pendantprès de dix minutes, s’exprimant avec chaleur et volubilité, commeun homme qui n’arrive pas à libérer à son gré la foule d’idées dontil est assailli. Les larmes finirent même par lui venir aux yeux.Cependant il ne proférait que des phrases sans queue ni tête, desparoles inattendues, des pensées décousues qui se pressaient et sebousculaient les unes les autres dans l’incohérence de sondébit.
– En voilà assez ! Vous m’avezcompris et je me sens tranquille, conclut-il brusquement en selevant. – Un cœur comme le vôtre ne peut pas ne pas comprendre unhomme qui souffre. Prince, vous avez la noblesse de l’idéal. Quesont les autres auprès de vous ? Mais vous êtes jeune et jevous bénis. Au bout du compte je suis venu vous prier de me fixerune heure pour un entretien important : c’est dans cetentretien que réside mon principal espoir. Je ne cherche qu’uneamitié et un cœur, prince ; jamais je n’ai pu dominer lesexigences du mien.
– Mais pourquoi pas maintenant ? Jesuis prêt à vous écouter…
– Non, prince, non ! interrompitavec fougue le général ; pas maintenant ! Maintenant estun rêve ! L’affaire est trop, beaucoup trop importante !Cette heure d’entretien décidera de mon sort. Cette heure seraà moi et je ne voudrais pas que, dans un instant aussisacré, nous puissions être interrompus par n’importe qui, par lepremier insolent venu. – Il se pencha vers le prince et luichuchota avec une étrange expression de mystère, presqued’effroi : – un impudent qui ne vaut pas le talon… le talon devotre pied ! prince bien aimé ! Or, je ne dis pas de monpied. Remarquez bien que ce n’est pas de mon pied qu’il s’agit, carje me respecte trop pour en parler sans détours ! Mais vousseul êtes capable de comprendre qu’en m’abstenant, dans un pareilcas, de parler de mon talon, je fais peut-être preuve d’une fiertéet d’une dignité extraordinaires. Hormis vous, personne necomprendra cela, et lui moins que tout autre. Ilne comprend rien, prince ; il est dans une incapacité absoluede comprendre ! Il faut avoir du cœur pour comprendre.
Le prince finissait par éprouver un malaisevoisin de la frayeur. Il fixa rendez-vous au général pour lelendemain à la même heure. Celui-ci sortit ragaillardi, réconfortéet presque apaisé. Le soir, entre six et sept heures, le princeenvoya prier Lébédev de venir un instant chez lui.
Lébédev accourut avec le plus grandempressement : c’était pour lui « un honneur de déférer àcette invitation », dit-il en entrant ; il avait l’air dene plus se souvenir qu’il s’était caché du prince pendant troisjours et avait ostensiblement esquivé sa rencontre. Il s’assit aubord d’une chaise en faisant des grimaces et des sourires ;ses yeux fureteurs prirent une expression riante ; il sefrotta les mains et se donna la contenance d’un homme tout à faitnaïf qui se dispose à entendre une nouvelle capitale attenduedepuis longtemps, mais pressentie par tout le monde. Cette attitudeeut le don de crisper le prince ; il lui devenait clair quetout l’entourage s’était soudain pris à espérer quelque chose delui et le regardait avec l’intention de le féliciter pour uncertain événement auquel se rapportaient les allusions, lessourires et les clignements d’yeux. Keller était déjà passé troisfois à la hâte, lui aussi, avec le visible désir de lecongratuler ; il s’était lancé chaque fois dans une tiradepompeuse et obscure, mais s’était éclipsé sans l’achever. (Depuisces derniers jours il buvait de plus belle et on l’entendait fairedu vacarme dans quelque salle de billard.) Kolia lui-même, malgrésa tristesse, s’était à deux ou trois reprises livré à desallusions énigmatiques en parlant avec le prince.
Celui-ci demanda carrément et non sansirritation à Lébédev ce qu’il pensait de l’état présent du généralet d’où provenait l’inquiétude que ce dernier manifestait. Il luirapporta en quelques mots la scène précédente.
– Chacun a ses soucis, prince… surtoutdans un siècle aussi étranger et aussi tourmenté que lenôtre ; voilà ! répondit Lébédev d’un ton assez sec. Etil se tut avec l’air offensé d’un homme dont on a cruellement déçul’attente.
– Quelle philosophie ! fit le princeen souriant.
– La philosophie serait nécessaire, trèsnécessaire à notre siècle, au point de vue pratique, mais on lanéglige, c’est un fait ! Pour ce qui est de moi, très honoréprince, vous m’avez accordé votre confiance dans un cas que vousconnaissez, mais en la limitant à un certain degré et aux faitsconnexes à ce cas… Je le comprends et ne m’en plains nullement.
– On dirait, Lébédev, que quelque chosevous a fâché ?
– Du tout, pas le moins du monde, montrès honoré et très resplendissant prince ! s’écria Lébédevavec exaltation et en portant la main à son cœur. – Au contraire,j’ai immédiatement compris que je ne méritais d’être honoré devotre haute confiance, à laquelle j’aspire, ni par ma position dansle monde, ni par mon développement intellectuel et moral, ni par mafortune, ni par mon passé, ni par mes connaissances. Et si je puisvous servir, ce sera seulement comme un esclave ou un mercenaire,pas autrement… Je ne suis pas fâché, je suis attristé.
– Allons donc, LoukianeTimoféïévitch !
– Pas autrement ! Il en va de mêmemaintenant, dans le cas présent. Comme mon cœur et ma pensée voussuivent, je me suis dit en vous rencontrant : « je suisindigne d’un épanchement amical, mais peut-être qu’en qualité demaître de la maison je pourrai recevoir, au moment opportun et àdate prévue, pour ainsi dire, un ordre ou du moins un avis en vuede certains changements imminents et attendus »…
En prononçant ces mots Lébédev dardait sespetits yeux perçants sur le prince qui le considérait avecsurprise. Il n’avait pas perdu l’espoir d’assouvir sacuriosité.
– Je n’y comprends décidément rien,s’exclama le prince, presque sur un ton de colère ; et… vousêtes le plus terrible des intrigants ! conclut-il dans unfranc et brusque éclat de rire.
Lébédev s’empressa de rire avec lui. À sonregard radieux on devinait que ses espérances s’étaient rassérénéeset même accrues.
– Savez-vous ce que je vais vous dire,Loukiane Timoféïévitch ? Ne vous fâchez pas : je m’étonnede votre naïveté et de celle de quelques autres personnesencore ! Vous vous attendez avec tant de candeur à unerévélation de ma part, en ce moment précis, à cette minute, quej’éprouve du scrupule et de la confusion à n’avoir rien à dire pourvous satisfaire. Cependant je vous jure que je n’ai absolumentaucune confidence à vous faire. Vous pouvez vous mettre cela dansla tête !
Et le prince recommença à rire.
Lébédev prit un air digne. Certes sa curiositéle faisait parfois pécher par excès de naïveté et par indiscrétion,mais ce n’en était pas moins un homme assez rusé, tortueux, etmême, dans certains cas, capable de garder un silence pleind’astuce. Par ses rebuffades continuelles, le prince s’en étaitpresque fait un ennemi. Cependant, si ce dernier l’éconduisait, cen’était pas par mépris mais parce que la curiosité de Lébédev seportait sur un sujet délicat. Peu de jours auparavant le princeregardait encore certain de ses rêves comme un crime, alors queLoukiane Timoféïévitch, ne voyant dans son refus de parler qu’unemarque d’aversion personnelle et de défiance à son égard, s’enallait le cœur ulcéré et jalousait à cause de lui non seulementKolia et Keller, mais encore sa propre fille, Véra Loukianovna. Encet instant même, il avait peut-être le sincère désir decommuniquer au prince une nouvelle qui l’eût intéressé au plus hautdegré, mais il se renferma dans un sombre mutisme et garda sesconfidences pour lui.
– En quoi puis-je donc vous être utile,très honoré prince, puisque enfin c’est vous qui venez de… me faireappeler ? dit-il après un silence.
Le prince resta, lui aussi, songeur pendant uninstant.
– Voilà : je voulais parler dugénéral et de… ce vol dont vous m’avez entretenu…
– Quel vol ?
– Allons, on dirait maintenant que vousne me comprenez plus ! Mon Dieu, Loukiane Timoféïévitch,quelle comédie jouez-vous toujours ? Je parle de l’argent,l’argent, les quatre cents roubles que vous avez perdus l’autrejour avec votre portefeuille et dont vous êtes venu me parler ici,le matin, avant de vous rendre à Pétersbourg. M’avez-vous compris,à la fin ?
Lébédev prit une voix traînante comme s’ilvenait seulement de se rendre compte de ce qu’on lui demandait.
– Ah ! vous voulez parler de cesquatre cents roubles ! Je vous remercie, prince, du sincèreintérêt que vous me portez ; il est excessivement flatteurpour moi, mais… je les ai retrouvés il y a déjà longtemps.
– Vous les avez retrouvés ?Ah ! loué soit Dieu !
– Cette exclamation part d’un noble cœur,car quatre cents roubles ne sont pas une petite affaire pour unmisérable qui a gagné péniblement sa vie et celle de ses nombreuxorphelins…
– Ce n’est pas de cela que je vousparle ! Assurément je suis enchanté que vous ayez retrouvé cetargent, rectifia aussitôt le prince, mais… comment l’avez-vousretrouvé ?
– De la manière la plus simple :sous la chaise à laquelle était accrochée ma redingote ;évidemment le portefeuille aura glissé de la poche.
– Comment ! sous la chaise ?C’est impossible, puisque vous m’avez dit avoir cherché dans tousles coins. Comment ne l’auriez-vous pas vu à l’endroit où il étaitle plus en évidence ?
– C’est que justement j’y airegardé ! Je me rappelle fort bien y avoir regardé. Je me suismis à quatre pattes sur le parquet, et sans me fier à mes propresyeux, j’ai écarté la chaise et tâté à cet endroit avec mes mains.Je n’ai vu qu’une place aussi nette que la paume de ma main, etcependant j’ai continué à tâter. Ces hésitations s’emparenttoujours de l’esprit d’un homme qui veut absolument retrouverquelque chose… lorsque l’objet perdu est important ou que sadisparition lui cause du chagrin : il voit bien qu’il n’y arien à la place où il cherche, et cependant il y regardera unequinzaine de fois.
– Admettons ; mais comment celaa-t-il pu se faire ?… Je ne comprends toujours pas, murmura leprince interloqué. – Vous avez commencé par dire qu’il n’y avaitrien en cet endroit, et tout à coup c’est là qu’il s’estretrouvé ?
– Oui, c’est là qu’il s’est retrouvé toutà coup.
Le prince fixa sur Lébédev un regardétrange.
– Et le général ? demanda-t-ilsoudain.
– Le général ? Que voulez-vousdire ? fit Lébédev en affectant de nouveau l’air de ne pascomprendre.
– Bon Dieu, je vous demande ce qu’a ditle général lorsque vous avez retrouvé votre portefeuille sous lachaise. N’aviez-vous pas fait précédemment les recherchesensemble ?
– Oui, auparavant. Mais cette foisj’avoue que je ne lui ai rien dit ; j’ai préféré lui laisserignorer que j’avais retrouvé tout seul mon portefeuille.
– Mais… pourquoi cela ?… Et l’argentétait au complet ?
– J’ai vérifié le contenu duportefeuille ; tout y était, il n’y manquait pas unrouble.
– Vous auriez pu au moins m’en fairepart, remarqua le prince d’un air songeur.
– Je craignais de vous déranger, prince,en raison de vos préoccupations personnelles qui, peut-être,étaient extraordinaires, si j’ose m’exprimer ainsi. J’ai du restefait moi-même semblant de n’avoir rien trouvé. Après avoir ouvertle portefeuille et vérifié son contenu, je l’ai refermé et replacésous la chaise.
– Pourquoi ?
– Une idée comme cela ; j’étaiscurieux de voir ce qui se passerait ensuite, fit Lébédev enricanant brusquement et en se frottant les mains.
– Alors il est sous la chaise depuis deuxjours ?
– Oh ! non ! il n’y est restéque vingt-quatre heures. Mon désir, voyez-vous, était que legénéral le retrouvât aussi. Je me disais en effet : si j’aifini par le découvrir, il n’y a pas de raison pour que le généralne remarque pas, lui aussi, un objet placé en évidence sous unechaise et qui crève en quelque sorte les yeux. J’ai enlevé etdéplacé cette chaise à diverses reprises, si bien que leportefeuille forçait l’attention, mais le général ne s’est aperçude rien. Cela a duré vingt-quatre heures. Il faut croire qu’il estmaintenant fort distrait ; c’est à n’y rien comprendre :il parle, il raconte des histoires, il rit, il s’esclaffe, et toutd’un coup le voilà qui entre dans une violente colère contre moi,j’ignore pour quelle raison. Finalement nous sommes sortis de lachambre ; mais j’ai laissé exprès la porte ouverte ; il ahésité un moment et paru vouloir dire quelque chose ; sansdoute était-il effrayé à l’idée de laisser là un portefeuillecontenant une pareille somme, mais, au lieu d’y faire allusion, ils’est subitement fâché tout rouge. Dans la rue il m’a planté là aubout de deux pas et s’en est allé dans une autre direction. Nous nenous sommes retrouvés que le soir à l’auberge.
– Mais enfin avez-vous retiré leportefeuille de dessous la chaise ?
– Pas du tout ; il a disparu de cetendroit pendant la nuit.
– Et où est-il maintenant ?
– Mais le voici, fit soudain Lébédev ense relevant de toute sa taille et en regardant le prince avecenjouement. – Il s’est tout à coup retrouvé ici, dans le pan de maredingote. Tenez, si vous voulez vous en assurer vous-même, tâtezlà.
En effet, dans le pan gauche de sa redingote,tout à fait par devant, un renflement attirait la vue ; en lepalpant on pouvait aussitôt deviner la présence d’un portefeuilleen cuir qui, par une poche trouée, avait glissé sous ladoublure.
– Je l’ai sorti de là pour l’examiner.Tout l’argent y est. Je l’ai refourré au même endroit et c’estainsi que je le porte depuis hier matin dans une de mesbasques ; même il me bat les jambes.
– Et vous feignez de ne pas leremarquer ?
– Je ne remarque rien, hé !hé ! Et figurez-vous, très honoré prince, bien que ce sujetsoit indigne de retenir autant votre attention, que mes poches sonttoujours en bon état. Il a suffi d’une nuit pour qu’un pareil trous’y ouvre ! J’ai examiné ce trou avec curiosité ; c’estcomme si on avait, déchiré l’étoffe avec un canif ; c’est à nepas y croire, n’est-ce pas ?
– Et… le général ?
– Il n’a décoléré ni hier niaujourd’hui ; son mécontentement est terrible. Par instantcependant l’allégresse et le vin le rendent obséquieux ; puisil devient sentimental jusqu’aux larmes, et soudain alors ils’emporte au point de me faire peur, ma parole ! Car enfin,prince, je ne suis pas un homme de guerre. Hier, pendant que nousétions ensemble à l’auberge, le pan de mon habit s’est mis commepar hasard sous ses yeux ; il dessinait une bosse tout à faitapparente. Le général le lorgnait du coin de l’œil et la colèrel’envahissait. Depuis longtemps déjà il ne me regarde plus en face,sauf quand il est gris ou sentimental ; mais hier, il m’a fixéà deux reprises avec de tels yeux que j’en ai eu un frisson dans ledos. Au reste, j’ai l’intention de retrouver demain leportefeuille ; mais d’ici là je compte m’amuser encore unesoirée avec lui.
– Pourquoi le tourmentez-vousainsi ? s’exclama le prince.
– Je ne le tourmente pas, prince !non ! repartit avec feu Lébédev ; je l’aime sincèrementet… je le respecte. Croyez-le ou ne le croyez pas, il m’estmaintenant devenu encore plus cher ; je l’estimedavantage.
Lébédev proféra ces paroles d’un air sisérieux et si sincère que le prince en fut indigné.
– Vous l’aimez et vous le tourmentezainsi ! Voyons : rien qu’en replaçant l’objet perdu enévidence, d’abord sous la chaise, ensuite dans votre redingote, ilvous a donné la preuve qu’il ne voulait pas ruser avec vous etqu’il vous demandait naïvement pardon. Vous entendez : il vousdemande pardon ! C’est dire qu’il compte sur la délicatesse devos sentiments et qu’il a foi dans votre amitié à son égard. Etvous humiliez pareillement un si… honnête homme !
– Oh ! très honnête, prince, trèshonnête ! reprit Lébédev dont les yeux étincelaient. Vousseul, très noble prince, étiez capable de prononcer un mot aussijuste ! C’est pourquoi je, vous suis dévoué jusqu’àl’adoration, tout pourri de vices que je sois ! Ma décisionest prise. Je vais découvrir le portefeuille maintenant, àl’instant même, sans attendre à demain. Là : je le sors sousvos yeux ; le voici : voici tout l’argent au complet,tenez, prenez-le, très noble prince, et gardez-le jusqu’à demain.Demain ou après-demain je le reprendrai. Mais savez-vous bien,prince, que cet argent a dû passer la première nuit quelque partsous une pierre de mon petit jardin ? qu’enpensez-vous ?
– Gardez-vous de lui dire d’emblée quevous avez retrouvé le portefeuille. Laissez-le s’apercevoir toutbonnement qu’il n’y a plus rien dans la basque de votrevêtement ; il comprendra.
– Est-ce une bonne idée ? Ne vaut-ilpas mieux lui dire que je l’ai trouvé et faire semblant de nem’être aperçu de rien jusqu’ici ?
– Je ne crois pas, dit le prince d’un airpensif. – Non, maintenant il est trop tard ; ce serait plusdangereux ; vraiment vous feriez mieux de ne rien dire !Soyez doux avec lui, mais… n’ayez pas trop l’air de jouer un rôleappris et… et… vous savez…
– Je sais, prince, je sais ; je veuxdire que je prévois que je n’en ferai sans doute rien, car, pouragir ainsi, il faudrait avoir un cœur comme le vôtre. D’ailleurslui-même est irritable et a pris de mauvaises manières ; il meregarde parfois maintenant de haut en bas ; tantôt il sangloteet m’embrasse, tantôt il m’humilie brusquement et me traite avecmépris ; à un de ces moments-là je lui étalerai à dessein lepan de mon habit sous le nez, hé ! hé ! Au revoir,prince, je vois bien que je vous retiens et que je trouble vossentiments les plus intéressants, si je puis dire…
– Mais, pour l’amour de Dieu, gardez lesecret, comme par le passé !
– À pas de loup, à pas de loup !
L’affaire avait beau être terminée, le princerestait soucieux, plus soucieux peut-être qu’auparavant. Ilattendait impatiemment l’entrevue qu’il devait avoir le lendemainavec le général.
Le rendez-vous était fixé entre onze heures etmidi, mais le prince fut mis en retard par une circonstance tout àfait imprévue. En rentrant chez lui, il trouva le général quil’attendait. Au premier coup d’œil il remarqua qu’il étaitmécontent, peut-être justement à cause de cette attente. S’étantexcusé, le prince s’empressa de s’asseoir, mais avec une sensationde timidité bizarre, comme si son visiteur était en porcelaine etqu’il craignît à chaque instant de le casser. Jusque-là il nes’était jamais senti intimidé en présence du général et l’idée nelui en serait même pas venue. Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’ilavait devant lui un tout autre homme que la veille : laconfusion et la distraction avaient fait place, chez le général, àune extraordinaire retenue ; c’était à croire qu’il avait prisquelque résolution irrévocable. Bien que ce sang-froid fût plusapparent que réel, son attitude n’en était pas moins noble etdégagée, avec une nuance de dignité contenue. Il commença même parparler au prince sur un certain ton de condescendance, comme celuiqu’affectent les gens dont la désinvolture ou la superbe s’allie ausentiment d’une offense imméritée. Il s’exprimait sur un tonaffable, mais avec une pointe d’amertume dans la voix.
– Voici la revue que je vous ai prisel’autre jour, fit-il d’un air grave en désignant un volume posé surla table, – Je vous remercie.
– Ah ! oui, vous avez lu cetarticle, général ? Comment l’avez-vous trouvé ? C’estcurieux, n’est-ce pas ? dit le prince, saisissant avecempressement l’occasion d’engager l’entretien sur un sujet aussineutre que possible.
– C’est peut-être curieux, maismaladroitement écrit et certainement absurde. On peut même dire queles mensonges y fourmillent.
Le général parlait avec autorité, en laissantlégèrement traîner la voix.
– Oui, mais c’est un récit si naïf :l’auteur est un vieux soldat qui a été témoin du séjour desFrançais à Moscou ; certains traits sont charmants. D’ailleursles mémoires de témoins oculaires sont toujours précieux, quelleque soit la personnalité du narrateur. N’est-ce pas ?
– À la place du directeur de la revue, jen’aurais pas imprimé cela. Quant aux mémoires de témoins oculairesen général, on accorde plus de crédit à un imposteur grossier maisdivertissant qu’à un homme qui a de la valeur et du mérite. Jeconnais tels mémoires sur l’année 1812 qui… Prince, j’ai pris unerésolution : je quitte cette maison, la maison deM. Lébédev.
Le général regarda le prince d’un airsolennel.
– Vous avez votre logement à Pavlovskchez… chez votre fille, hasarda ce dernier, ne sachant que dire. Ilse rappela à ce moment que le général était venu le consulter surune affaire extraordinaire dont dépendait son sort.
– Chez ma femme ; en d’autres termeschez moi et dans la maison de ma fille.
– Excusez : je…
– Je quitte la maison de Lébédev, moncher prince, parce que j’ai rompu avec cet homme. J’ai rompu hiersoir, en regrettant de ne pas l’avoir fait plus tôt. J’exige lerespect, prince, et je désire en recevoir les marques même despersonnes auxquelles je donne, pour ainsi dire, mon cœur. Prince,je donne souvent mon cœur et je suis presque toujours trompé. Cethomme était indigne de mon amitié.
– Il y a chez lui bien du désordre,remarqua discrètement le prince, – et aussi certains traits… maismalgré tout cela il a du cœur, son esprit est malicieux etquelquefois amusant.
Les expressions recherchées du prince et sonton déférent flattèrent le général, bien qu’il y eût encore parfoisdans le regard de celui-ci des éclairs de défiance. Mais l’accentdu prince était si naturel et si sincère que le doute ne pouvaitsubsister.
– Qu’il ait aussi des qualités, reprit legénéral, j’ai été le premier à le reconnaître quand j’ai été sur lepoint de donner mon amitié à cet individu. Car je n’ai besoin ni desa maison, ni de son hospitalité, ayant moi-même une famille. Je necherche pas à me disculper de mes défauts ; je suisintempérant ; j’ai bu du vin avec lui et maintenant je déplorepeut-être cette erreur. Mais ce n’est pas l’unique attrait de laboisson (excusez, prince, la crudité de langage d’un homme ulcéré)qui m’a attaché à lui. J’ai été justement séduit par ces qualitésauxquelles vous avez fait allusion. Mais il y a une limite à tout,même aux qualités. Quand il a l’impudence de vous affirmer toutd’un coup qu’en 1812, étant encore enfant, il a perdu sa jambegauche et l’a inhumée au cimetière de Vagankovo[40] àMoscou, cela passe la mesure et témoigne de son manque de respect,de son insolence.
– Peut-être n’était-ce qu’uneplaisanterie, une histoire pour faire rire.
– Je comprends. Une fable innocente,inventée pour faire rire, même si elle est grossière, ne blesse pasle cœur humain. Parfois même on voit des gens mentir par amitié, sivous voulez, pour être agréables à leur interlocuteur. Mais, si onlaisse percer un manque de respect et si, par ce manque de respect,on veut vous montrer qu’on en a assez de vous, alors un homme qui ade la dignité n’a plus qu’à se détourner et à briser là, afin deremettre l’offenseur à sa place.
En prononçant ces paroles le général étaitdevenu rouge.
– Mais Lébédev n’a pu être en 1812 àMoscou : il est trop jeune pour cela ; c’estridicule !
– C’est déjà une raison. Mais admettonsqu’il ait été au monde à cette époque. Comment ose-t-il affirmerqu’un chasseur français lui a tiré un coup de canon et lui aemporté la jambe, comme cela, par manière de passe-temps ? quecette jambe, il l’a ramassée et ramenée chez lui, qu’il l’aenterrée au cimetière de Vagankovo et qu’il a placé au-dessus unmonument où l’on peut lire d’un côté : « Ci-gît la jambedu secrétaire de collège Lébédev » ; de l’autre :« Repose, chère dépouille, en attendant larésurrection » ? Comment peut-il prétendre que chaqueannée il fait dire un requiem pour cette jambe (ce qui estdéjà un sacrilège) et effectue, à cette occasion, un voyage àMoscou ? Il m’invite même à l’accompagner dans cette villepour me montrer la tombe et aussi le canon français, qui est auKremlin avec les pièces conquises ; c’est, assure-t-il, laonzième pièce en partant de l’entrée, un fauconneau de typedésuet.
– Sans compter qu’il a bien ses deuxjambes ! dit en riant le prince. – Je vous assure que c’estune innocente facétie ; il ne faut pas vous fâcher.
– Mais permettez-moi d’avoir aussi monopinion ; qu’il ait l’air d’avoir deux jambes, cela ne rendpas nécessairement son récit invraisemblable ; il assure qu’ila une jambe artificielle fournie par Tchernosvitov.
– C’est vrai : il paraît qu’on peutdanser avec une jambe de Tchernosvitov.
– Je le sais de reste, puisqueTchernosvitov, quand il a inventé sa jambe artificielle, estaccouru tout de suite pour me la montrer. Mais cette invention estbeaucoup plus récente… En outre Lébédev affirme que sa défuntefemme n’a jamais su, au cours de leur union, qu’il avait une jambede bois. Je lui ai fait remarquer toutes les absurdités de cettehistoire. Il m’a répliqué : « Si tu prétends avoir étépage de la chambre auprès de Napoléon en 1812, permets-moi aussid’avoir enterré ma jambe au cimetière de Vagankovo. »
– Comment, est-ce que… dit le prince, quis’arrêta interloqué.
Le général eut, lui aussi, l’air un peutroublé, mais il se ressaisit tout de suite et, regardant le princeavec une hauteur où perçait une nuance d’ironie, il lui dit d’unevoix persuasive :
– Achevez votre pensée, prince, achevez.Je suis indulgent ; dites tout. Avouez-le : il voussemble drôle de voir devant vous un homme tombé à ce degréd’humiliation et… d’inutilité et d’apprendre que cet homme a étépersonnellement le témoin… de grands événements. Il nevous a pas encore fait de… cancans ?
– Non, Lébédev ne m’a rien dit, si c’estde Lébédev que vous parlez…
– Hum… j’aurais cru le contraire. Enfait, notre conversation s’est engagée à propos de cet… étrangearticle paru dans les « Archives ». J’en ai soulignél’absurdité, ayant moi-même assisté aux événements relatés… Voussouriez, prince, et vous me dévisagez ?
– Mon Dieu non, je…
– J’ai l’air assez jeune, continua legénéral sur un ton très lent, mais je suis un peu plus vieux que jene le parais. En 1812 j’avais dix ou onze ans. Je ne connais pasexactement mon âge ; on m’a rajeuni dans mon état de serviceet moi-même j’ai eu la faiblesse de me retrancher des années aucours de ma carrière.
– Je vous assure, général, que je ne voisrien d’étrange à ce que vous vous soyez trouvé à Moscou en 1812 et…naturellement vous pouvez avoir des souvenirs à raconter… commetous ceux qui ont vécu à cette époque. Un de nos autobiographescommence son livre en racontant qu’en 1812 il était enfant à lamamelle et que les soldats français l’ont nourri de pain àMoscou.
– Vous le voyez bien, observa le généralavec condescendance ; mon cas, sans avoir rien d’exceptionnel,sort tout de même de l’ordinaire. Il advient très souvent que lavérité paraisse invraisemblable. Page de la chambre ! Celasonne étrangement, certes. Mais l’aventure d’un enfant de dix anss’explique précisément par son âge. Elle ne me serait pas arrivée àquinze ans, pour la bonne raison qu’à cet âge je ne me serais pasenfui de notre maison de bois, rue Vieille-Basmannaïa, le jour del’entrée de Napoléon à Moscou ; je n’aurais pas échappé àl’autorité de ma mère, qui s’était laissée surprendre par l’arrivéedes Français et tremblait de peur. À quinze ans, j’aurais partagésa frayeur ; à dix ans je ne craignais rien ; je me suisfaufilé à travers la foule jusqu’au perron du palais, au moment oùNapoléon descendait de cheval.
– En effet, vous avez très justementobservé que c’est à dix ans qu’on peut se montrer le plusintrépide… approuva le prince avec timidité.
Il était tourmenté à l’idée qu’il allaitrougir.
– Sans doute, et tout s’est passé avec lasimplicité et le naturel qui n’appartiennent qu’à la vie réelle.Sous la plume d’un romancier, l’aventure serait tombée dans labaliverne et l’invraisemblance.
– Oh ! c’est bien cela !s’écria le prince. Cette pensée m’a frappé moi aussi, et mêmerécemment. Je connais une affaire véridique de meurtre dont lemobile était le vol d’une montre ; les journaux en ont parlédepuis. Si un auteur avait imaginé ce crime, les gens familiarisésavec la vie du peuple ainsi que les critiques auraient aussitôtcrié à l’invraisemblance. Mais en lisant ce fait divers dans lesjournaux, vous sentez qu’il est de ceux qui vous éclairent sur lesréalités de la vie russe. Vous avez très bien observé cela,général ! conclut avec feu le prince, enchanté de ne pas avoirl’air d’avoir rougi.
– N’est-ce pas que c’est bien cela ?s’écria le général dont les yeux brillaient de contentement. – Ungamin, un enfant, inconscient du danger, se faufile à travers lafoule pour voir l’éclat du cortège, les uniformes et enfin le grandhomme dont on lui a tant rebattu les oreilles. Car il y avait alorsplusieurs années qu’on ne parlait que de lui. Le monde était remplide son nom. Je l’avais bu pour ainsi dire avec le lait de manourrice. Napoléon passe à deux pas de moi ; il surprend parhasard mon regard. J’avais un costume d’enfant noble ; onm’habillait gentiment. Seul ainsi vêtu au milieu de cette foule,convenez vous-même…
– Sans doute, cela a dû le frapper et luiprouver que tout le monde n’était pas parti, que des nobles mêmeétaient restés à Moscou avec leurs enfants.
– Justement ! C’était son idéed’attirer les boyards ! Quand il fixa sur moi son regardd’aigle, il dut voir briller une réplique dans mes yeux.« Voilà un garçon bien éveillé » dit-il. Quiest ton père ? »[41]. Je luirépondis aussitôt d’une voix presque étouffée par l’émotion :« Un général mort au champ d’honneur en défendant sapatrie ». – « Le fils d’un boyard et d’un bravepar-dessus le marché ! J’aime les boyards. M’aimes-tu,petit ? »[42]. Laquestion avait été rapide ; ma réponse ne le fut pasmoins : « Le cœur russe est capable de distinguer ungrand homme, même dans l’ennemi de sa patrie ! » À direvrai je ne me rappelle pas si je me suis exprimé littéralementainsi… j’étais un enfant… mais le sens de mes paroles étaitsûrement celui-là.
« Napoléon en fut frappé ; ilréfléchit un instant et dit aux gens de sa suite :« J’aime la fierté de cet enfant ! Mais si tous lesRusses pensent comme lui, alors… » Il n’acheva pas et entradans le palais. Je me mêlai aussitôt à sa suite et courus derrièrelui. Déjà les gens du cortège me frayaient le passage en meconsidérant comme un favori. Tout cela fut l’affaire d’un clind’œil… Je me rappelle seulement qu’en arrivant dans la premièresalle, l’empereur s’arrêta soudain devant le portrait del’impératrice Catherine, le contempla longuement d’un air songeuret s’écria finalement : « Ce fut une grandefemme ! » Et il passa son chemin.
« Au bout de deux jours tout le monde meconnaissait au palais et au Kremlin ; on m’appelait lepetit boyard[43]. Je nerentrais à la maison que pour la nuit ; les miens en étaientpresque fous. Le surlendemain, le page de la chambre de Napoléon,baron de Bazancourt, mourut, épuisé par les fatigues de lacampagne. Napoléon se souvint de moi ; on vint me chercher eton m’emmena sans aucune explication ; on m’essaya l’uniformedu défunt, qui était un enfant de douze ans, et on me présenta àl’empereur vêtu de cet uniforme. Il me fit un signe de tête ;sur quoi on me déclara que j’avais obtenu la faveur d’être nommépage de la chambre de Sa Majesté. Je fus heureux car j’éprouvaisdepuis longtemps déjà une ardente sympathie à son égard… et puis,vous en conviendrez, un brillant uniforme était bien fait pourséduire l’enfant que j’étais alors. Je portais un frac vert foncé,orné de boutons dorés, avec des basques étroites et longues et desmanches à parements rouges ; des broderies d’or recouvraientles basques, les manches et le col qui était haut, droit et ouvert.J’avais une culotte collante blanche en peau de chamois, un giletde soie blanc, des bas de soie et des souliers à boucles… Quandl’empereur faisait une promenade à cheval et que j’étais de lasuite, j’étais chaussé de hautes bottes à l’écuyère. Bien que lasituation ne fût pas brillante et que l’on prévît déjà d’immensesdésastres, l’étiquette n’en restait pas moins en vigueur dans lamesure du possible. Elle était même d’autant plus ponctuellementobservée que l’on pressentait avec plus de force l’approche de cescalamités.
– Oui, assurément… balbutia le princed’un air presque décontenancé, – vos mémoires offriraient… unintérêt extraordinaire.
À n’en pas douter le général répétait ce qu’ilavait raconté la veille à Lébédev ; aussi ses parolescoulaient-elles d’abondance. Cependant il lança à ce moment unnouveau regard de défiance au prince.
– Mes mémoires ? reprit-il avec unredoublement de fierté ; – vous me parlez d’écrire mesmémoires ? Cela ne m’a pas tenté, prince ! Si vousvoulez, ils sont déjà écrits, mais… je les tiens sous clé. Qu’onles publie lorsque la terre recouvrira mes yeux, alors sans aucundoute ils seront traduits en plusieurs langues, non à cause de leurvaleur littéraire, certes non ! mais pour l’importance desévénements immenses dont j’ai été, quoique enfant, le témoinoculaire. Bien plus, c’est grâce à mon jeune âge que j’ai pénétrédans la chambre la plus intime, pour ainsi dire, du « grandhomme » ! La nuit j’entendais les gémissements de ce« géant dans l’adversité » ; il n’avait pas deraison de cacher ses gémissements et ses larmes à un enfant, bienque je comprisse déjà que la cause de sa souffrance était lesilence de l’empereur Alexandre.
– C’est vrai : il lui écrivit deslettres… pour lui proposer, la paix, insinua timidement leprince.
– Au fond nous ne savons pas quellespropositions contenaient ses lettres, mais il écrivait tous lesjours, à chaque heure, et lettre sur lettre ! Il étaitterriblement agité. Une nuit où nous étions seuls, je me précipitailes larmes aux yeux vers lui (oh ! comme jel’aimais !) : « Demandez, demandez pardon àl’empereur Alexandre ! » lui criai-je. Évidemmentj’aurais dû lui dire : « Faites la paix avec l’empereurAlexandre » ; mais, comme un enfant, j’exprimai naïvementtoute ma pensée. « Oh ! mon enfant ! me répondit-ilen arpentant la pièce de long en large, – oh ! monenfant ! – il avait l’air d’oublier que je n’avais que dix anset prenait même plaisir à parler avec moi, – oh ! monenfant ! je suis prêt à baiser les pieds de l’empereurAlexandre, mais en revanche j’ai voué une haine éternelle au roi dePrusse et à l’empereur d’Autriche et… enfin… tu n’entends rien à lapolitique ! » Il avait brusquement paru se rappeler à quiil s’adressait. Il se tut, mais ses yeux jetèrent encore pendantlongtemps des éclairs. Eh bien ! imaginez que je relate tousces faits, moi qui ai été témoin des événements les plusconsidérables, et que je les publie maintenant : voyez d’icitous les critiques, toutes les vanités littéraires, toutes lesenvies, l’esprit de parti et… ah ! non, grand merci !
– Pour ce qui est de l’esprit de parti,vous avez parfaitement raison et je vous approuve, répliqua leprince avec douceur après un instant de réflexion. – Par exemplej’ai lu récemment le livre de Charras[44] sur lacampagne de Waterloo. C’est visiblement un livre sérieux et lesspécialistes affirment qu’il est écrit avec beaucoup de compétence.Mais à chaque page perce la joie d’abaisser Napoléon. L’auteuraurait été ravi, semble-t-il, s’il avait pu dénier à Napoléon touteombre de talent, même dans les autres campagnes. Or cet esprit departi est déplacé dans un ouvrage aussi sérieux. Étiez-vous alorstrès tenu par votre service auprès de… l’Empereur ?
Le général était aux anges. La remarque duprince, par sa gravité et sa simplicité, avait dissipé ses dernierssoupçons.
– Charras ! Oh ! moi aussi j’aiété indigné et je lui ai même écrit alors, mais… je ne me rappelleplus bien maintenant… Vous me demandez si mon service était trèsabsorbant ? Oh ! non ! on m’avait nommé page de lachambre, mais déjà alors je ne prenais pas cela au sérieux. PuisNapoléon ne tarda pas à perdre tout espoir d’un rapprochement avecles Russes ; dans ces conditions il devait aussi m’oublier, vuqu’il m’avait attiré à lui par politique, si toutefois… sitoutefois il ne s’était pas attaché à moi par affectionpersonnelle, je le dis hardiment maintenant. Pour moi, c’était lecœur qui me portait vers lui. On n’était pas exigeant pour monservice ; je devais seulement paraître de temps à autre aupalais et… accompagner l’Empereur dans ses promenades à cheval.C’était tout. Je montais assez bien à cheval. Il avait l’habitudede faire ses sorties avant le dîner ; sa suite étaitordinairement composée de Davout, du mamelouk Roustan, de moi…
– De Constant, ajouta presquemachinalement le prince.
– Non, Constant n’en était pas ; ilétait alors allé porter une lettre… à l’impératriceJoséphine ; sa place était occupée par deux officiersd’ordonnance et quelques uhlans polonais… C’était là toute sasuite, sans parler bien entendu des généraux et des maréchaux queNapoléon emmenait avec lui pour étudier le terrain, la répartitiondes troupes, et pour les consulter… Pour autant que je me lerappelle maintenant, c’était Davout qu’il avait le plus souventauprès de lui : l’homme était énorme, corpulent ; ilavait du sang-froid, portait des lunettes et vous regardait d’unair étrange. C’est avec lui que l’empereur aimait le mieuxconférer. Il appréciait ses idées. Je me rappelle qu’en unecirconstance ils tinrent conseils plusieurs jours de suite ;Davout venait matin et soir ; il y avait entre eux defréquentes discussions ; enfin Napoléon parut sur le point decéder. Ils étaient tous deux dans le cabinet ; j’étais letroisième, mais ils ne faisaient guère attention à moi. Soudain leregard de Napoléon tomba par hasard sur moi et une penséesingulière se refléta dans ses yeux : « Enfant ! medit-il brusquement, qu’en penses-tu : si je passais à lareligion orthodoxe et libérais vos serfs, est-ce que les Russes mesuivraient ? » – « Jamais ! » m’écriai-jeavec indignation. Napoléon fut saisi de ma réponse. « Dansl’éclair de patriotisme qui a passé dans les yeux de cet enfant,dit-il, je viens de lire l’opinion de tout le peuple russe. Celasuffit, Davout ! Tout cela n’est que fantaisie !Montrez-moi votre autre projet. »
– Mais il y avait une grande idée dans leprojet qu’il abandonnait, fit le prince vivement intéressé. –Ainsi, vous croyez que ce projet était l’œuvre de Davout ?
– Du moins ils l’avaient concertéensemble. L’idée venait certainement de Napoléon, c’était l’idée del’aigle. Mais l’autre projet renfermait aussi une idée… C’était lefameux « conseil du lion »[45],comme Napoléon appela ce projet de Davout. Il consistait às’enfermer dans le Kremlin avec toute l’armée, à y construire desbaraquements, des redoutes fortifiées, à disposer des batteries, àtuer le plus grand nombre de chevaux pour en faire des salaisons,puis à enlever par maraude tout le blé possible aux habitants afinde tenir jusqu’au printemps. Les beaux jours venus, on essaieraitde se frayer passage à travers les Russes. Ce plan séduisitvivement Napoléon. Nous faisions chaque jour des chevauchées autourdes murailles du Kremlin ; il indiquait alors où il fallaitabattre, où il fallait construire, l’emplacement d’une lunette,d’une demi-lune, d’une rangée de blockhaus : coup d’œil,rapidité, décision ! Tout fut enfin arrêté. Davout insistaitpour obtenir une résolution définitive. Ils se retrouvèrent seulsavec moi. Napoléon recommença à arpenter la pièce, les brascroisés. Je ne pouvais détacher mes yeux de son visage ; moncœur battait. « J’y vais », dit Davout.« Où ? » demanda Napoléon. « Faire préparer lessalaisons de chevaux », répondit Davout. Napoléontressaillit ; c’était sa destinée qui se jouait.« Enfant, me dit-il tout à coup, que penses-tu de notreprojet ? » Bien entendu il me posait cette question à lamanière d’un homme d’intelligence supérieure qui tire à la dernièreminute sa décision à pile ou face. Au lieu de répondre à Napoléon,je me tournai vers Davout et lui dis comme sous le coup d’uneinspiration : « Repartez en toute hâte pour votre pays,mon général ! » Le projet était ruiné. Davout haussa lesépaules et sortit en murmurant : « Bah ! ildevient superstitieux ! »[46]. Et lelendemain l’ordre était donné d’effectuer la retraite.
– Tout cela est d’un extraordinaireintérêt, articula le prince à voix très basse, – si les choses sesont passées ainsi… ou plutôt je veux dire… rectifia-t-ilvivement.
Le général était grisé par son propre récit aupoint d’être peut-être incapable de reculer devant les piresimpudences.
– Oh ! prince, s’écria-t-il, vousdites : « si les choses se sont passéesainsi ! » Mais, je vous en donne ma parole, mon récit esten-dessous, bien en-dessous de la réalité ! Tout ce que jevous ai raconté n’a trait qu’à des incidents politiques d’un maigreintérêt. Mais je vous répète que j’ai été témoin des larmesnocturnes et des gémissements de ce grand homme. Nul autre ne peuten dire autant ! Il est vrai que, vers la fin, il ne pleuraitdéjà plus ; il ne lui restait plus de larmes ; il nefaisait plus que gémir de temps à autre ; son visage serenfrognait de plus en plus. On eût dit que l’éternité étendaitdéjà sur lui son aile sombre. Parfois, la nuit, nous passions desheures entières seuls, dans le silence. Le mamelouk Roustanronflait dans la pièce voisine ; c’est étonnant ce que cethomme-là avait le sommeil dur. « En revanche il m’est fidèle,à moi et à ma dynastie », disait Napoléon en parlant delui.
« Un jour que j’avais le cœur bien gros,l’Empereur aperçut des larmes dans mes yeux. Il me regarda avecattendrissement, « Tu compatis à mes chagrins !s’exclama-t-il ; tu es le seul, peut-être avec un autreenfant, mon fils, le roi de Rome[47], àpartager ma peine ; tous les autres me haïssent ; quant àmes frères, ils seront les premiers à me trahir en face del’adversité ! » Je me mis à sangloter et me précipitaivers lui ; alors il ne se contint plus : nous nousembrassâmes et mêlâmes nos larmes. « Écrivez, lui dis-je enpleurant, écrivez une lettre à l’impératriceJoséphine ! » Napoléon tressaillit, se recueillit unmoment et me répliqua : « Tu viens de me rappeler letroisième cœur qui m’aime ; merci, mon ami ! » Et,sur-le-champ, il écrivit à Joséphine une lettre qui fut emportée lelendemain même par Constant.
– Vous avez très bien agi, dit leprince ; – au milieu des mauvaises pensées qui l’assaillaientvous avez éveillé en lui un bon sentiment.
– Justement, prince ! comme vousexpliquez bien cela en vous laissant aller aux impulsions de votrecœur ! s’écria le général enthousiasmé ; et, choseétrange, de vraies larmes brillèrent dans ses yeux. – Oui, prince,ce spectacle avait sa grandeur. Et savez-vous que je fus sur lepoint de l’accompagner à Paris ? En ce cas je l’auraissûrement suivi dans sa « déportation à l’îletropicale » ; mais hélas ! nos destinéesdivergèrent ! Nous nous quittâmes, il partit pour cette îletropicale où, peut-être, dans une minute de cruel chagrin, il sesera rappelé les larmes du pauvre enfant qui l’avait embrassé etlui avait pardonné à Moscou ; quant à moi, on m’envoya aucorps des cadets où je ne trouvai qu’une rude discipline et descamarades grossiers… hélas ! tout s’écroula par lasuite !
« Le jour de la retraite, Napoléon medit : « Je ne veux pas t’enlever à ta mère en t’emmenantavec moi. Mais je désirerais faire quelque chose pour toi. »Il était déjà en selle. « Écrivez-moi un mot, comme souvenir,sur l’album de ma sœur », fis-je timidement, car il étaitsombre et, très agité. Il revint sur ses pas, demanda une plume,prit l’album. « Quel âge a ta sœur ? » me dit-il, laplume à la main. « Trois ans », répondis-je,« Petite fille alors[48] ».Et il écrivit sur l’album :
Ne mentez jamais.
Napoléon, votre ami sincère[49].
« Un tel conseil, dans un telmoment ! convenez, prince…
– Oui, c’est significatif.
– Ce feuillet d’album fut placé sousverre dans un cadre doré ; ma sœur le garda toute sa vie dansson salon, à la place d’honneur. Elle est morte en couches etdepuis… je ne sais ce que cet autographe est devenu… mais…Ah ! mon Dieu ! déjà deux heures ! Comme je vous airetenu, prince ! C’est impardonnable.
– Au contraire, balbutia le prince, vousm’avez tellement captivé et… enfin… cela offre tant d’intérêt, jevous suis si reconnaissant.
Le général serra de nouveau, et à lui fairemal, la main du prince. Il le fixa de ses yeux brillants avec l’aird’un homme qui s’est ressaisi brusquement et dont l’esprit esttraversé par une pensée inopinée.
– Prince ! dit-il, vous êtes si bon,si simple d’esprit que vous m’en inspirez parfois de la pitié. Jevous contemple avec attendrissement. Oh ! que le bon Dieu vousbénisse ! Je souhaite que votre vie commence enfin etfleurisse… dans l’amour. La mienne est finie ! Oh !pardon, pardon !
Il sortit précipitamment en se cachant levisage dans les mains. Le prince ne pouvait mettre en doute lasincérité de son émotion. Il comprenait aussi que le vieillardpartait dans l’enivrement de son succès. Mais il sentaitconfusément qu’il avait affaire à un de ces hâbleurs qui, tout ense délectant dans leur mensonge jusqu’à s’en oublier eux-mêmes,n’en gardent pas moins, au plus fort de leur griserie, l’impressionintime qu’on ne les croit pas et qu’on ne peut pas les croire. Danssa présente disposition le vieillard pouvait faire un retour surlui-même, avoir un accès de vergogne et se sentir offensé ensoupçonnant le prince de lui avoir témoigné une excessive pitié.« N’ai-je pas eu tort de l’avoir laissé s’exalterainsi ? » se demandait-il avec inquiétude. Soudain il n’ytint plus et partit d’un grand éclat de rire qui dura près de dixminutes. Il fut ensuite sur le point de se faire grief de cettehilarité, mais il se ravisa et comprit qu’il n’avait rien à sereprocher, vu l’immense commisération qu’il portait au général.
Ses pressentiments se réalisèrent. Le soirmême il reçut un billet étrange, laconique, mais péremptoire. Legénéral lui faisait savoir qu’il rompait avec lui pour toujours,qu’il lui gardait son estime et sa reconnaissance, mais que, mêmede sa part, il se refusait à accepter « des témoignages decompassion mortifiants pour la dignité d’un homme déjà suffisammentéprouvé par ailleurs ».
Quand le prince apprit qu’il vivait en reclus,chez Nina Alexandrovna, il n’eut presque plus d’inquiétude sur soncompte. Mais, comme nous l’avons déjà vu, le général alla faire unesclandre chez Elisabeth Prokofievna. Nous ne pouvons raconter icicet incident par le menu ; relatons en deux mots l’objet deleur entretien. Elisabeth Prokofievna, d’abord effrayée par lesdivagations du général, fut saisie d’indignation en l’entendantfaire d’amères réflexions sur Gania. Il fut honteusement mis à laporte. Aussi avait-il passé la nuit et la matinée dans un tel étatde surexcitation que, perdant tout empire sur lui-même, il avaitfini par s’élancer dans la rue presque comme un fou.
Kolia ne comprenait qu’à moitié ce qui sepassait et gardait l’espoir d’agir sur son père parintimidation.
– Eh bien ! où allons-nous errermaintenant ? Qu’en pensez-vous, général ? dit-il. Vous nevoulez pas aller chez le prince ; vous êtes brouillé avecLébédev ; vous n’avez pas d’argent, et moi je n’en aijamais : nous voilà maintenant au beau milieu de la rue commesur un tas de fèves[50].
– Il est plus agréable d’être avec desfemmes que sur des fèves[51], murmurale général. Ce… calembour m’a valu le plus vif succès… au cercledes officiers en 44… Oui, en mil… huit cent…quarante-quatre !… Je ne me souviens plus… Ah ! ne m’enparle pas ! « Où est ma jeunesse ? Où est mafraîcheur ? » comme s’écriait… Qui s’écriait cela,Kolia ?
– C’est une citation de Gogol, dans lesÂmes mortes,papa, répondit Kolia en jetant sur son père uncoup d’œil inquiet.
– Les Âmes mortes ? Ah ! oui,mortes ! Quand tu m’enterreras, inscris sur ma tombe :« Ci-gît une âme morte ! »
« L’opprobre me suitpartout ! »
– Qui a dit cela, Kolia ?
– Je n’en sais rien, papa.
– Iéropiégov n’a pas existé !Iérochka Iéropiégov !… s’exclama-t-il d’un ton exaspéré ens’arrêtant au milieu de la rue. – Et c’est mon fils, mon proprefils qui me donne ce démenti ! Iéropiégov, qui a été pendantonze mois un véritable frère pour moi et pour lequel j’ai eu ceduel… Un jour le prince Vygoretski, notre capitaine, lui ditpendant que nous buvions : « Toi, Gricha[52], je serais curieux de savoir où tu asdécroché ta croix de Sainte-Anne ? » – « Sur leschamps de bataille de ma patrie, voilà où je l’aidécrochée ! » Moi, je m’écrie : « Bravo,Gricha ! » Eh bien ! ce fut la cause d’un duel. Puisil épousa… Marie Pétrovna Sou… Soutouguine, et fut tué plus tardsur le champ de bataille… Une balle ricocha sur la croix que jeportais à la poitrine et vint le frapper au front. « Jen’oublierai jamais ! » s’écria-t-il, et il tomba mort.Je… j’ai servi avec honneur, Kolia ; j’ai servi noblement,mais l’opprobre, « l’opprobre me suit partout ! » Tamère et toi viendrez sur ma tombe… « Pauvre Nina ! »C’est ainsi que je l’appelais jadis, Kolia, il y a longtemps, dansles premiers temps, et cela lui faisait plaisir… Nina !Nina ! qu’ai-je fait de ton existence ? Comment peux-tum’aimer, âme résignée ! Ta mère a l’âme d’un ange,Kolia ; tu m’entends ? l’âme d’un ange !
– Je le sais, papa. Père chéri,retournons à la maison auprès de maman ! Elle voulait couriraprès nous. Pourquoi hésitez-vous ? On dirait que vous necomprenez pas… Allons bon ! qu’avez-vous à pleurer ?
Kolia lui-même pleurait et baisait les mainsde son père.
– Tu me baises les mains, àmoi !
– Eh bien ! oui, à vous, à vous.Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Allons, pourquoi vous mettez-vousà hurler en pleine rue, vous, un général, un homme de guerre !Venez !
– Que le bon Dieu te bénisse, mon cherpetit, pour le respect que tu as gardé à ton fichu vieillard depère, malgré l’opprobre, oui l’opprobre dont il est couvert…Puisses-tu avoir un fils qui te ressemble… Le roi deRome…[53]. Oh ! « la malédiction soitsur cette maison » !
– Mais que se passe-t-il donc ?s’écria Kolia avec emportement. – Qu’est-il arrivé ? Pourquoine voulez-vous plus retourner à la maison ? Avez-vous perdu laraison ?
– Je t’expliquerai, je t’expliquerai… Jete dirai tout ; ne crie pas, on nous entendrait… Le roi deRome…[54]. Oh ! que je me sens écœuré ettriste !
« Ma nourrice, où est ta tombe[55] ? »
Qui a dit cela, Kolia ?
– Je ne sais, je ne sais qui a pu direcela. Allons tout de suite à la maison, tout de suite ! Jemettrai Gania en pièces, s’il le faut… Mais où allez-vousencore ?
Le général l’entraînait vers le perron d’unemaison voisine.
– Où allez-vous ? Cette maison n’estpas la nôtre !
Le général s’était assis sur le perron etattirait par le bras Kolia auprès de lui.
– Penche-toi, penche-toi !murmura-t-il ; je te dirai tout… Ma honte… penche-toi… Tendston oreille, je te dirai cela à l’oreille…
– Mais qu’avez-vous ? s’écria Koliaépouvanté mais tendant néanmoins l’oreille.
– Le roi de Rome…[56] articula le général qui paraissaitaussi tout tremblant.
– Quoi ? qu’est-ce qui vous prend deparler tout le temps du roi de Rome ?… Qu’est-ce que celasignifie ?
– Je… je… balbutia de nouveau le généralen s’agrippant de plus en plus à l’épaule de « sonpetit », – je… veux… je veux tout te… Marie, Marie… PétrovnaSou… Sou… Sou…
Kolia se libéra de son étreinte, l’empoignapar les épaules et le regarda avec stupeur. Le vieillard étaitdevenu pourpre, ses lèvres bleuissaient et de légères convulsionspassaient sur son visage. Tout à coup il s’affaissa et se laissadoucement tomber dans les bras de Kolia.
– Une attaque d’apoplexie ! s’écriaKolia à tue-tête dans la direction de la rue. »
Il venait enfin de comprendre la réalité.
À vrai dire, Barbe Ardalionovna, en causantavec son frère, avait quelque peu exagéré la précision de sesinformations sur les fiançailles du prince avec Aglaé Epantchine.Il se peut qu’en femme perspicace elle ait deviné ce qui devait sepasser, dans un proche avenir. Il se peut aussi que, dépitée devoir s’évanouir un rêve (auquel elle-même n’avait en réalité jamaiscru), elle n’ait pu se refuser la satisfaction bien humained’exagérer ce malheur et de verser une nouvelle goutte de fiel dansle cœur de son frère, bien qu’elle eût pour celui-ci une affectionet une sympathie sincères. En tout cas, elle ne pouvait avoir reçude ses amies, les demoiselles Epantchine, des renseignements aussiprécis ; tout s’était limité à des allusions, des phrasesinachevées, des silences, des énigmes. Peut-être aussi les sœursd’Aglaé avaient-elles risqué intentionnellement une indiscrétionpour tirer quelque chose de Barbe Ardalionovna. Enfin il n’est pasnon plus invraisemblable qu’elles aient cédé au plaisir trèsféminin de taquiner un peu leur amie, bien qu’elle fût une camaraded’enfance. Elles ne pouvaient pas ne pas avoir entrevu, au bout detant de temps, au moins quelque chose du dessein que poursuivait lajeune femme.
D’autre part, le prince était peut-être luiaussi dans l’erreur, quoique de bonne foi, lorsqu’il affirmait àLébédev qu’il n’avait rien à lui communiquer et que rien departiculier n’était survenu dans sa vie. En réalité, chacun setrouvait en présence d’un singulier phénomène : rien n’étaitarrivé et cependant tout se passait comme si quelque chose de trèsimportant était arrivé. C’est ce que, mue par son sûr instinct defemme, Barbe Ardalionovna avait deviné.
Il est toutefois très difficile d’exposerlogiquement comment tous les membres de la famille Epantchineeurent, au même moment, la commune pensée qu’un événement capitalétait advenu dans la vie d’Aglaé et allait décider de son sort.Mais, dès que cette pensée fut entrée dans leur tête, tousconvinrent sur-le-champ qu’ils avaient depuis longtemps déjàenvisagé et prévu clairement une éventualité devenue évidentedepuis l’incident du « chevalier pauvre » et mêmeavant ; seulement on se refusait alors à croire pareilleabsurdité.
C’est ce qu’affirmaient les sœurs d’Aglaé. Ilva de soi qu’Elisabeth Prokofievna avait tout prédit et toutcompris avant les autres ; même « le cœur lui en avaitfait mal ». Mais, que cette perspicacité lui fût venue depuislongtemps ou peu, le prince n’éveillait plus dans son esprit qu’uneidée déplaisante, parce que déroutante pour sa raison. Il y avaitici une question à résoudre immédiatement ; or cette question,la malheureuse Elisabeth Prokofievna non seulement ne pouvait pasla trancher, mais encore n’arrivait même pas à se la poser avecnetteté. Le cas était délicat : « Le prince était-il ounon un bon parti ? L’affaire était-elle bonne oumauvaise ? Si elle était mauvaise (ce qui semblait hors dedoute), quelle en était la raison ? Si elle était bonne (cequi était également possible), sur quoi se fonder pour en jugerainsi ? »
Le chef de famille, Ivan Fiodorovitch,commença, bien entendu, par manifester son étonnement, puis ilavoua qu’« en vérité, lui aussi s’était douté de quelque chosede ce genre pendant tout ce temps, bien que parintermittences ! » Sentant peser sur lui le regard sévèrede son épouse, il se tut ; mais ce ne fut l’affaire que d’unematinée, car le soir, se trouvant en tête à tête avec elle, il futmis en demeure de s’expliquer. Il risqua alors avec une certainehardiesse quelques réflexions assez inattendues : « Aufond, de quoi s’agit-il ?… (Une pause.) Assurément tout celaest bien étrange si toutefois c’est vrai, je n’y veux pointcontredire, mais… (Nouvelle pause.) D’un autre côté, à considérerles choses bien en face, le prince est un très brave garçon, mafoi ! Et… et, voyons, il porte un nom qui appartient à notrefamille ; tout cela pourrait paraître rehausser, en quelquesorte, notre patronymique déconsidéré aux yeux du monde,naturellement en se plaçant à ce point de vue, car… Enfin, lemonde, le monde est le monde. Et puis, après tout, le prince n’estpas sans fortune, quoique sa fortune ne soit pas tellementconsidérable. Il a… et… et… »
Là-dessus Ivan Fiodorovitch, à boutd’éloquence, s’arrêta court.
Cette manière de voir de son mari fit sortirElisabeth Prokofievna de ses gonds. À ses yeux tout ce qui s’étaitpassé était « une sottise impardonnable et même criminelle,une fantasmagorie absurde et inepte ». D’abord « ceprincillon est un malade, un idiot ; ensuite c’est un imbécilequi ne connaît pas le monde et n’est pas capable d’y tenir saplace : à qui le présenter ? où l’introduire ? C’estun inconvenant démocrate, dépourvu de tout grade hiérarchique etpuis… que dirait la Biélokonski ? Est-ce là le mari que nousavions rêvé pour Aglaé ? » Ce dernier argument étaitnaturellement décisif. Son cœur de mère saignait et frémissait àcette pensée qui lui arrachait les larmes des yeux, bien qu’au mêmeinstant de ce même cœur une voix montât qui lui disait :« en quoi le prince ne serait-il pas le gendre qu’il vousfaut » ? C’étaient les objections de sa propre consciencequi donnaient à Elisabeth Prokofievna le plus de souci.
Les sœurs d’Aglaé ne voyaient pas d’un mauvaisœil le projet de mariage avec le prince ; elles n’y trouvaientmême rien de si étrange ; bref elles auraient très bien puembrasser, brusquement le parti de celui-ci, si elles ne s’étaientpromis de garder le silence. Une fois pour toutes, on avaitremarqué dans l’entourage d’Elisabeth Prokofievna que plus celle-cimettait d’insistance et d’acharnement à combattre un projetfamilial en discussion, plus on était fondé à la croire déjàéventuellement acquise à ce projet.
Alexandra Ivanovna ne pouvait pas ne pas avoirson mot à dire. Depuis longtemps sa mère, habituée à la prendrepour conseillère, s’adressait sans cesse à elle pour faire appel àson avis et surtout à ses souvenirs : « comment leschoses en sont-elles venues là ? pourquoi personne ne s’enest-il aperçu ? comment n’en a-t-on pas parlé ? Quesignifiait cette piètre plaisanterie du « chevalierpauvre » ? Pourquoi elle seule, Elisabeth Prokofievna,était-elle condamnée à se tracasser pour tout le monde, à toutremarquer, tout deviner, alors que les autres n’avaient qu’à bayeraux corneilles ? » etc., etc.
Alexandra Ivanovna se tint d’abord sur laréserve et se contenta de remarquer qu’elle était assez de l’avisde son père lorsque celui-ci disait que le mariage d’un princeMuichkine avec une demoiselle Epantchine pourrait être regardé dansle monde comme fort honorable. Peu à peu elle s’enhardit jusqu’àajouter que le prince n’était nullement un « benêt » etne l’avait jamais été ; quant à sa position sociale, nul nepouvait prévoir sur quoi l’on jugerait, d’ici quelques années, lavaleur d’un homme en Russie, ni si cette valeur dépendrait dessuccès d’une carrière officielle ou de toute autre based’appréciation. À quoi la maman répliqua aussitôt, et vertement,qu’Alexandra « était une émancipée, et tout cela par la fautede leur maudite question féminine ». Une demi-heure après,elle se rendait en ville et de là au Kamenny Ostrov[57] pour y voir la Biélokonski, qui venaitjustement de rentrer à Pétersbourg mais n’y devait passer que peude temps. La Biélokonski était la marraine d’Aglaé.
Cette « vieille dame » écouta toutesles confidences fiévreuses et désespérées d’Elisabeth Prokofievna,mais, loin d’être le moins du monde émue par les larmes et lesangoisses maternelles de la visiteuse, elle la regarda d’un airmoqueur. Son caractère était singulièrement despotique ; ellene pouvait admettre sur un pied d’égalité les personnes auxquelleselle était liée, même par une amitié de longue date. Elle traitaitdélibérément Elisabeth Prokofievna en protégée[58], comme elle l’avait fait trente-cinqans auparavant, et ne pouvait s’habituer à ses allures debrusquerie et d’indépendance. Elle observa, entre autres, que« ces dames paraissaient avoir, comme toujours, exagéré leschoses et fait d’une mouche un éléphant » ; ce qu’ellevenait d’entendre ne suffisait pas à la convaincre qu’un événementsérieux se fût effectivement produit ; ne valait-il pas mieuxattendre et voir venir ? Le prince, à son avis, était« un jeune homme très convenable, bien que malade, fantasqueet d’une excessive nullité. Le pis était qu’il entretenaitouvertement une maîtresse ». Elisabeth Prokofievna compritfort bien que la Biélokonski avait sur le cœur l’insuccès essuyépar Eugène Pavlovitch, en dépit de sa recommandation.
Elle rentra à Pavlovsk encore plus irritéequ’elle ne l’était en partant, et elle le montra aussitôt aux siensen disant qu’« ils avaient perdu l’esprit », que personnene conduisait ses affaires de cette manière-là, qu’on ne voyaitcela que dans sa famille. « Pourquoi cette hâte ? Ques’est-il passé ? J’ai beau chercher, je ne trouve aucuneraison de penser que quelque chose soit réellement survenu !Attendez pour voir les événements. Tant de choses peuvent traverserl’esprit d’Ivan Fiodorovitch ! Faut-il faire d’une mouche unéléphant ? » etc., etc.
La conclusion était qu’il fallait se calmer,envisager froidement la situation et patienter. Mais hélas !le calme ne dura pas dix minutes. Le récit de ce qui était arrivépendant que la maman était allée au Kamenny Ostrov fut l’occasiond’un premier manquement au sang-froid prescrit. (La visited’Elisabeth Prokofievna à la princesse Biélokonski avait eu lieu lematin ; c’était la veille que le prince s’était présenté àminuit passé en croyant qu’il n’était pas dix heures.) Interrogéesfébrilement à ce sujet par leur mère, les sœurs d’Aglaé luidonnèrent force détails. Elles commencèrent par dire « qu’ilne s’était rien passé du tout » ; le prince étaitvenu ; Aglaé l’avait fait attendre une demi-heure avant de semontrer ; puis, à peine entrée, lui avait proposé une partied’échecs ; le prince ne connaissait rien à ce jeu et avait étémat en un tournemain ; remplie de joie par ce succès, Aglaélui avait fait honte de son ignorance et avait tellement ri de luique c’était pitié de le voir. Puis elle lui avait proposé de faireune partie de cartes, de jouer « aux fous ». Mais ç’avaitété cette fois l’inverse : le prince était si fort à ce jeuqu’il le jouait comme… comme un professeur. Il y apportait unevéritable maestria. Aglaé avait beau tricher, truquer les cartes etlui souffler ses levées, il la battait à chaque partie. Il y en eutcinq. Elle en fut si fâchée qu’elle perdit toute contenance et jetaà la tête du prince des mots si mordants et si impertinents qu’ilcessa de rire et devint même tout pâle en l’entendant direqu’« elle ne remettrait plus les pieds dans cette pièce tantqu’il y serait et que ç’avait été une effronterie de sa part devenir les voir, et à minuit encore, après tout ce qui s’étaitpassé. » Sur quoi elle était sortie en faisant claquer laporte. Le prince était parti avec une figure d’enterrement, malgrétoutes les bonnes paroles des sœurs d’Aglaé.
Un quart d’heure après son départ, cettedernière était brusquement redescendue de l’étage supérieur sur laterrasse ; sa précipitation avait été telle qu’elle n’avaitpas même pris le temps de s’essuyer les yeux, où se voyaient destraces de larmes. Elle était accourue parce que Kolia venaitd’apporter un hérisson. Toutes se mirent à regarder le petitanimal ; sur une question, Kolia leur expliqua qu’il ne luiappartenait pas, mais que son camarade Kostia Lébédev, un autrecollégien, et lui l’avaient acheté, en même temps qu’une hache, àun paysan qu’ils avaient rencontré. Kostia était resté dans la rueparce qu’il n’avait pas osé entrer avec sa hache. Le paysan nevoulait d’abord vendre que le hérisson et en avait demandécinquante kopeks, mais ils l’avaient persuadé de se défaire ausside sa hache, qui pouvait leur être utile et était d’ailleurs fortbien conditionnée.
Aglaé se mit à supplier Kolia de lui vendretout de suite le hérisson ; elle insista tellement qu’ellealla jusqu’à l’appeler « cher Kolia ». Celui-ci résistalongtemps, mais à la fin, n’y pouvant tenir, il héla Kostia Lébédevqui monta, sa hache à la main, d’un air très gêné, alors on appritsoudain que le hérisson ne leur appartenait nullement, mais étaitla propriété d’un troisième collégien, Pétrov, qui leur avaitconfié une petite somme pour acheter l’Histoire deSchlosser[59], dont un quatrième collégien à courtd’argent cherchait à se défaire à bas prix. Partis en quête de celivre ils s’étaient laissé tenter chemin faisant et avaient achetéle hérisson, de sorte qu’à la place de l’histoire deSchlosser ils rapportaient à Pétrov l’animal et la hache. MaisAglaé insista avec tant d’opiniâtreté qu’ils finirent par céder etlui vendirent le hérisson. À peine en eut-elle pris possessionqu’elle l’installa, avec l’aide de Kolia, dans une corbeilletressée, le recouvrit d’une serviette et chargea le collégien de leporter de sa part sans délai chez le prince en priant celui-cid’agréer ce présent « en témoignage de sa profondeestime ». Kolia accepta avec bonne humeur cette commission etpromit de s’en acquitter, mais s’empressa de demander ce quesignifiait ce cadeau et de quoi le hérisson était l’emblème. Aglaélui répondit que cela ne le regardait point. Il riposta qu’à coupsûr un pareil présent cachait un sens allégorique. Aglaé se fâchaet lui dit qu’il était un galopin, et rien de plus. Sur quoi ilrépliqua que, s’il ne respectait pas en elle la femme et si sesprincipes ne le retenaient pas, il lui montrerait sur-le-champcomment il savait répondre à une pareille offense. Finalement il nes’en acquitta pas moins avec enthousiasme de la commission enportant, suivi de Kostia Lébédev, le hérisson chez le prince. Aglaéne lui garda pas rancune ; le voyant secouer trop fort lacorbeille, elle lui cria de la terrasse : « Mon petitKolia, je vous en prie, ne le faites pas tomber ! » Koliane parut pas se rappeler davantage qu’ils venaient d’avoir unepique : il s’arrêta pour lui répondre avec le plus vifempressement : « Non, je ne le laisserai pas tomber,Aglaé Ivanovna ; soyez tout à fait tranquille ! » Etil repartit à toutes jambes. Aglaé éclata de rire et remonta encourant dans sa chambre ; elle était rayonnante et garda sabonne humeur toute la journée.
Ces nouvelles bouleversèrent ElisabethProkofievna. Il n’y avait guère de quoi, semblait-il. Mais telétait son état d’esprit qu’il lui faisait voir les chosesautrement. Son inquiétude était excitée au plus haut point et cequi l’avivait surtout, c’était ce hérisson. Quesignifiait-il ? N’était-ce pas un signe conventionnel ?un sous-entendu ? Mais que voulait-il dire ? Était-ce unesorte de télégramme ? Le pauvre Ivan Fiodorovitch, qui avaitassisté à l’interrogatoire de ses filles, acheva de la mettre horsd’elle par sa réponse. Pour lui, il n’y avait là-dessous aucunmessage conventionnel. « Le plus simple, dit-il, est de penserqu’un hérisson est un hérisson, et rien de plus. Ce peut être aussiun symbole d’amitié, d’oubli des offenses et de réconciliation,bref une facétie en tout cas innocente et vénielle. »
Remarquons entre parenthèses que le généralétait dans le vrai. Rentré chez lui après avoir été bafoué etchassé par Aglaé, le prince s’abandonnait depuis une demi-heure auplus sombre désespoir lorsqu’il vit soudain apparaître Kolia avecle hérisson. Aussitôt le ciel s’éclaircit devant ses yeux ; oneût dit qu’il revenait à la vie. Il interrogea Kolia, restantsuspendu à ses lèvres, lui posant dix fois la même question, riantcomme un enfant et serrant à tout propos les mains des deuxcollégiens, qui riaient eux aussi et le regardaient tout joyeux. Unfait était acquis : Aglaé pardonnait et il lui était loisiblede retourner chez elle le soir même ; c’était pour lui plusque l’essentiel, c’était tout.
– Que nous sommes encore enfants,Kolia ! Et… et… que c’est bon d’être enfant ! finit-ilpar s’écrier dans son allégresse.
– Elle est simplement amoureuse de vous,prince, voilà tout, répondit Kolia sur un ton d’autorité etd’importance.
Le prince rougit, mais cette fois ne soufflamot. Kolia se mit à rire et à battre des mains ; au bout d’uninstant le prince partagea sa gaîté et, depuis ce moment jusqu’ausoir, il consulta sa montre toutes les cinq minutes pour voircombien de temps s’était écoulé et combien il lui en restait àattendre.
L’état d’âme du moment avait pris le dessuschez Elisabeth Prokofievna ; elle ne se contenait plus etétait sur le point d’avoir une crise de nerfs. En dépit desobjections de son mari et de ses filles elle envoya sur-le-champchercher Aglaé pour lui poser une dernière question et en recevoirune réponse claire et décisive. « Il faut en finir une foispour toutes, liquider cette affaire et ne plus avoir à enparler ! Sinon – ajouta-t-elle – je ne vivrai pas jusqu’à cesoir ! » C’est alors seulement que l’on comprit à quelimbroglio les choses en étaient arrivées. Il fut impossible detirer d’Aglaé un seul mot : elle simula un profond étonnement,un accès d’indignation, puis rit aux éclats et se moqua du princecomme de tous ceux qui l’interrogeaient. Elisabeth Prokofievna allase mettre au lit et ne reparut qu’à l’heure du thé, au moment oùl’on supposait que le prince viendrait. Elle palpitait d’émotion enattendant l’arrivée de celui-ci, et lorsqu’il se présenta, peu s’enfallut qu’elle n’eût une attaque de nerfs.
Quant au prince, il fit son entrée avec un aircraintif, comme quelqu’un qui s’avance à tâtons ; il avait unsourire étrange en regardant toutes les personnes présentes etsemblait leur demander pourquoi Aglaé n’était pas dans la chambre.Il avait été consterné en remarquant dès son arrivée l’absence dela jeune fille. On était ce soir-là en famille ; il n’y avaitaucun étranger. Le prince Stch… était retenu à Pétersbourg par lesaffaires consécutives au décès de l’oncle Eugène Pavlovitch.Elisabeth Prokofievna déplora son absence. « Il auraitcertainement trouvé quelque chose à dire s’il avait étélà ! » Ivan Fiodorovitch avait une mine profondémentsoucieuse. Les sœurs d’Aglaé étaient graves et gardaient le silencecomme si elles s’étaient donné le mot. Elisabeth Prokofievna nesavait par quel bout engager la conversation. Brusquement elledéchargea son indignation à propos des chemins de fer et regarda leprince avec une expression de défi.
Hélas ! Aglaé ne venait toujours pas etle prince se sentait perdu. Déconcerté et balbutiant, il tentad’exprimer l’idée qu’il y aurait le plus grand intérêt à améliorerle réseau ferré, mais, Adélaïde s’étant soudain mise à rire, il sevit de nouveau enlever ses moyens. À cet instant Aglaé entra d’unair calme et grave. Elle rendit cérémonieusement au prince sonsalut et vint s’asseoir avec une solennelle lenteur à la place laplus en vue de la table ronde. Elle fixa sur le prince un regardinterrogateur. Tout le monde comprit que le moment était venu dedissiper les malentendus.
– Avez-vous reçu mon hérisson ?demanda-t-elle d’un ton assuré et presque acerbe.
– Oui, répondit le prince en rougissantet en se sentant défaillir.
– Expliquez-nous immédiatement ce quevous en pensez. C’est indispensable pour la tranquillité de mamanet de toute notre famille.
– Voyons, Aglaé !… fit brusquementle général avec inquiétude.
– Cela passe toute mesure !renchérit aussitôt Elisabeth Prokofievna dans un mouvementd’effroi.
– Il ne s’agit pas de mesure ici, maman,répliqua la jeune fille avec raideur. – J’ai envoyé aujourd’hui unhérisson au prince et je désire savoir sa façon de penser. Je vousécoute, prince.
– Qu’entendez-vous par ma façon depenser, Aglaé Ivanovna ?
– Mais… au sujet du hérisson.
– Autrement dit… je présume, AglaéIvanovna, que vous désirez savoir comment j’ai reçu… le hérisson…ou, plus exactement, comment j’ai compris… cet envoi… d’unhérisson ; en ce cas, je suppose… qu’en un mot…
Il perdit le souffle et se tut.
– Eh bien ! vous n’avez pas ditgrand chose ! reprit Aglaé après une pause de cinq secondes. –C’est bien, je consens à laisser de côté le hérisson. Mais je suisbien aise de pouvoir enfin mettre un terme à tous les malentendusqui se sont accumulés. Permettez-moi d’apprendre de votre proprebouche si vous avez ou non l’intention de me demander enmariage ?
– Ah ! mon Dieu ! s’écriaElisabeth Prokofievna.
Le prince tressaillit et eut un mouvement derecul. Ivan Fiodorovitch était pétrifié. Les deux sœurs d’Aglaéfroncèrent le sourcil.
– Ne mentez pas, prince, dites lavérité ! À cause de vous on me harcèle d’étranges questions.Ces inquisitions ont-elles une base quelconque ?Parlez !
– Je ne vous ai pas demandée en mariage,Aglaé Ivanovna, répondit le prince en s’animant brusquement, mais…vous savez bien vous-même à quel point je vous aime et quelle foij’ai en vous… même en ce moment…
– Je vous ai posé une question :est-ce que vous demandez ma main, oui ou non ?
– Je la demande, répondit-il d’une voixéteinte.
Il y eut dans l’assistance unesensation profonde.
– Ce n’est pas ainsi que ces choses-là setraitent, mon cher ami, déclara Ivan Fiodorovitch vivement ému.C’est… c’est presque impossible, si c’est là que tu veux en venir,Glacha[60]… Excusez, prince, excusez, mon cherami !… Elisabeth Prokofievna ! ajouta-t-il en appelant safemme à la rescousse, il faudrait… approfondir…
– Je m’y refuse, je m’y refuse !s’exclama Elisabeth Prokofievna avec un geste de dénégation.
– Permettez-moi, maman, de placer aussimon mot ; je crois avoir également voix au chapitre dans uneaffaire de ce genre : il s’agit d’un moment décisif dans monexistence (ce fut l’expression même qu’employa Aglaé). Je veuxsavoir moi-même à quoi m’en tenir et je suis en outre bien aise devous avoir tous pour témoins… Laissez-moi donc vous demander,prince, de quelle manière vous comptez assurer mon bonheur si vous« nourrissez de telles intentions » ?
– En vérité, je ne sais comment vousrépondre, Aglaé Ivanovna… quelle réponse peut-on faire à semblablequestion ? Et puis… est-ce bien nécessaire ?
– Vous me paraissez troublé etoppressé ; reposez-vous un instant et reprenez desforces ; buvez un verre d’eau ; d’ailleurs on va tout desuite vous apporter du thé.
– Je vous aime, Aglaé Ivanovna, je vousaime beaucoup ; je n’aime que vous et… Ne plaisantez pas, jevous en prie, je vous aime beaucoup.
– Mais cependant l’affaire estd’importance ; nous ne sommes pas des enfants et il faut voirla chose sous un jour positif… Donnez-vous la peine de nousexpliquer maintenant en quoi consiste votre fortune.
– Allons, allons, Aglaé ! qu’est-cequi te prend ? Ce n’est pas ainsi, non vraiment… balbutia IvanFiodorovitch d’un air consterné.
– Quelle honte ! chuchota ElisabethProkofievna assez haut pour être entendue.
– Elle est folle ! ajouta Alexandrasur le même ton.
– Ma fortune… c’est-à-dire monargent ? demanda le prince surpris.
– Précisément.
– J’ai… j’ai en ce moment centtrente-cinq mille roubles, murmura le prince en rougissant.
– Pas plus ? s’étonna Aglaé avecfranchise et sans rougir le moins du monde. – D’ailleurs peuimporte ; si l’on sait être économe… Avez-vous l’intention deprendre du service ?
– Je voulais passer l’examen pour devenirprécepteur…
– Excellente idée ; c’est un moyencertain d’accroître nos ressources. Pensez-vous devenir gentilhommede la chambre ?
– Gentilhomme de la chambre ? Je n’yai jamais songé, mais…
Cette fois les deux sœurs n’y tinrent plus ets’esclaffèrent. Depuis longtemps déjà Alexandra avait remarqué, àcertaines contractions nerveuses du visage d’Aglaé, les indicesd’un rire qu’elle s’efforçait de réprimer, mais qui ne tarderaitpas à éclater d’une manière irrésistible. Aglaé voulut prendre unair menaçant en face de l’hilarité de ses sœurs, mais elle ne putse retenir une seconde de plus et s’abandonna à un accès presqueconvulsif de fou rire. À la fin elle se leva d’un bond et sortit dela chambre en courant.
– Je savais bien que tout cela finiraitpar des éclats de rire, s’écria Adélaïde. Je l’ai prévu depuis ledébut, depuis l’histoire du hérisson.
– Non, cela, je ne le permettrai pas, jene le permettrai pas ! s’écria Elisabeth Prokofievna dans unsubit accès de colère ; et elle s’élança sur les pasd’Aglaé.
Ses filles la suivirent à la même allure. Ilne resta dans la chambre que le prince et le chef de lafamille.
– Écoute, Léon Nicolaïévitch, teserais-tu figuré une chose pareille ? dit le général avecbrusquerie, mais sans paraître savoir lui-même au juste ce qu’ilvoulait dire. – Non, sérieusement, mais là, sérieusement ?
– Je vois qu’Aglaé Ivanovna s’est moquéede moi, répondit le prince avec tristesse.
– Attends, mon ami, je vais yaller ; toi, reste ici… parce que… Explique-moi, du moins,toi, Léon Nicolaïévitch, comment tout ceci est arrivé et ce quesignifie l’affaire, pour ainsi dire, dans son ensemble ?Avoue, mon ami, que je suis le père ; néanmoins, tout père queje suis, je n’y comprends goutte ; alors, toi du moins,explique-moi !
– J’aime Aglaé Ivanovna ; elle lesait… et, je crois, depuis longtemps.
Le général haussa les épaules.
– C’est étrange, étrange… Et tu l’aimesbeaucoup ?
– Je l’aime beaucoup.
– C’est étrange ; tout cela mesemble étrange. Je veux dire une pareille surprise, un tel coup defoudre… Vois-tu, mon cher ami, ce n’est pas ta fortune qui mepréoccupe (encore que je la croyais plus élevée), mais… je pense aubonheur de ma fille… enfin… es-tu capable, pour ainsi dire, defaire ce… bonheur-là ? Et puis… de quoi s’agit-il : d’uneplaisanterie de sa, part, ou d’une déclaration sincère ? Detoi, je ne parle pas ; mais de sa part à elle ?
À ce moment on entendit derrière la porte lavoix d’Alexandra Ivanovna : la jeune fille appelait sonpère.
– Attends-moi, mon ami, attends !Attends et réfléchis, je reviens tout de suite…, fit-il à la hâte,et il courut presque effrayé répondre à l’appel d’Alexandra.
Il trouva sa femme et sa fille qui fondaienten larmes dans les bras l’une de l’autre. C’étaient des larmes debonheur, d’attendrissement et de réconciliation. Aglaé baisait lesmains, les joues, les lèvres de sa mère ; les deux femmess’enlaçaient avec effusion.
– Voilà, Ivan Fiodorovitch, regarde-lamaintenant, c’est elle, c’est elle tout entière ! ditElisabeth Prokofievna.
Aglaé détourna de la poitrine de sa mère sonvisage baigné de pleurs, mais rayonnant de bonheur ; elleregarda son papa, partit d’un sonore éclat de rire, puis,s’élançant vers lui, le serra étroitement dans ses bras etl’embrassa à plusieurs reprises. Ensuite elle se jeta de nouveausur sa mère, enfouit son visage dans sa poitrine afin que personnene pût le voir, et se remit à pleurer. Elisabeth Prokofievna larecouvrit du bout de son châle.
– Eh bien ! quoi ? tu nous enfais voir de toutes les couleurs, cruelle petite fille que tues ! dit-elle, mais cette fois avec une expression de joie etcomme si elle respirait plus librement.
– Cruelle ! oui, cruelle !s’écria soudain Aglaé. Je suis une mauvaise fille, une enfantgâtée ! Dites-le à papa. Ah ! tiens ! il est ici.Vous êtes ici, papa ? Vous entendez ! fit-elle en riant àtravers ses larmes.
– Ma chérie, mon idole ! dit legénéral transporté d’allégresse en embrassant la main de sa fille,qui le laissa faire. – Alors, tu aimes ce… jeune homme ?…
– Non, non et non ! Je ne puis lesouffrir… votre jeune homme ; je ne puis le souffrir !s’écria-t-elle tout à coup en redressant la tête. Et si vous osezme dire cela encore une fois, papa… je vous parle sérieusement,vous entendez : je parle sérieusement !
Elle parlait en effet pour de bon ; elleétait toute rouge et ses yeux fulguraient. Le papa, effrayé, restacourt, mais, derrière Aglaé, Elisabeth Prokofievna lui fit unsigne ; il comprit que ce signe voulait dire : « Nela questionne pas. »
– S’il en est ainsi, mon ange, ce seracomme il te plaira ; fais à ta guise. Mais il est là, toutseul, à attendre ; ne faudrait-il pas lui faire délicatemententendre qu’il n’a qu’à s’en aller ?
À son tour le général fit, de l’œil, un signed’intelligence à sa femme.
– Non, non, c’est inutile, et le« délicatement » est de trop. Allez-y vous-mêmes ;je viendrai aussitôt après. Je veux demander pardon à ce… jeunehomme, car je l’ai offensé.
– Et même gravement offensé, renchéritd’un air sérieux Ivan Fiodorovitch.
– Alors… il vaut mieux que vous restieztous ici ; j’irai d’abord seule ; vous viendrez ensuite,immédiatement après : ce sera préférable.
Elle était déjà à la porte quand elle fitsoudain demi-tour.
– Je sens que je vais rire ! Jemourrai d’envie de rire ! déclara-t-elle tristement.
Mais sur l’instant elle se retourna et couruttrouver le prince.
– Eh bien ! qu’est-ce que celasignifie ? Qu’en penses-tu ? demanda à la hâte IvanFiodorovitch.
– J’ai peur de le dire, réponditElisabeth Prokofievna sur le même ton de précipitation. Pour moi,la chose est claire.
– Elle ne l’est pas moins pour moi.Claire comme le jour. Elle aime.
– C’est trop peu dire : elle estamoureuse, intervint Alexandra Ivanovna ; mais n’aurait-ellepas pu trouver quelqu’un de mieux ?
– Que Dieu la bénisse, si telle est sadestinée ! fit Elisabeth Prokofievna en se signantdévotement.
– C’est sa destinée, voilà le mot,confirma le général, et on n’échappe pas à sa destinée !
Ils retournèrent tous au salon où une nouvellesurprise les attendait.
Non seulement Aglaé n’avait pas éclaté derire, comme elle le craignait, en abordant le prince, mais encorec’était presque avec un accent de timidité qu’elle lui avaitadressé la parole :
– Pardonnez à une jeune fille sotte etécervelée, à une enfant gâtée (elle lui prit la main) et croyezbien que nous avons tous un immense respect pour vous. Si je mesuis permis de tourner en ridicule votre belle… votre bonnecandeur, il faut me le passer comme une espièglerie d’enfant.Pardonnez-moi d’avoir insisté sur une absurdité qui ne saurait,certes, tirer à conséquence…
Aglaé souligna ces dernières paroles par uneintonation particulière.
Le père, la mère et les sœurs entrèrent àpoint nommé dans le salon pour assister à la scène et entendrecette phrase qui les frappa : « une absurdité, qui nesaurait, certes, tirer à conséquence… ». Ils furent plusimpressionnés encore par le ton sérieux sur lequel Aglaé l’avaitprononcée. Ils s’interrogèrent des yeux ; mais le princen’avait pas l’air d’avoir compris et était radieux.
– Pourquoi parlez-vous ainsi ?murmura-t-il ; pourquoi est-ce vous qui… me demandez…pardon… ?
Il voulait même ajouter qu’il n’était pasdigne qu’on lui demandât pardon. Qui sait ? peut-être avait-ilsaisi le sens de la phrase sur l’« absurdité qui ne sauraittirer à conséquence » ; mais sa tournure d’esprit étaitsi singulière que peut-être ces paroles mêmes l’avaient comblé dejoie. Sans aucun doute il était déjà au comble de la félicité à laseule pensée qu’il pourrait revenir voir Aglaé, qu’il lui seraitpermis de parler, avec elle, de rester à ses côtés, de se promeneren sa compagnie. Peut-être cette perspective lui eût-elle suffipour toute sa vie ! (Elisabeth Prokofievna semblait aussiredouter d’instinct cette humeur accommodante qu’elle devinait enlui ; elle éprouvait ainsi bien des appréhensions intimesqu’elle n’eût pas été capable d’exprimer.)
Il serait malaisé de dépeindre le degréd’entrain et de brio dont le prince fit preuve ce soir-là. Il étaitsi gai que sa gaieté se communiquait à ceux qui le voyaient ;c’est ce que dirent par la suite les sœurs d’Aglaé. Il se montraloquace, ce qui ne lui était pas arrivé depuis six mois, depuiscette matinée où il avait fait la connaissance des Epantchine. Dujour où il était rentré à Pétersbourg, il s’était visiblement et depropos délibéré renfermé dans le mutisme. Peu de temps avant cettesoirée, il avait dit devant tout le monde au prince Stch… qu’il secroyait tenu de garder le silence, parce qu’il n’avait pas le droitde ravaler la pensée par sa manière de l’exprimer. Il fut presquele seul à parler de toute la soirée. Il était très en verve etrépondait aux questions avec clarté, bonne humeur et prolixité.Rien d’ailleurs dans sa conversation ne laissait percer, sessentiments amoureux ; il n’émit d’abord que des penséesgraves, parfois même abstruses. Il exposa aussi quelques-unes deses vues et observations personnelles ; tout cela eût tournéau ridicule s’il ne s’était exprimé en termes « aussichoisis », comme en convinrent plus tard les assistants.
Certes, le général aimait les sujets deconversation sérieux ; néanmoins Elisabeth Prokofievna et luitrouvèrent, à part eux, ceux du prince beaucoup trop savants, à telpoint que leur physionomie prit vers la fin de la soirée uneexpression maussade.
Mais le prince s’anima tellement qu’il finitpar raconter, quelques anecdotes fort divertissantes dont il fut lepremier, à rire, si bien que ses auditeurs en firent autant, moinsà cause des anecdotes elles-mêmes que par l’effet de sa contagieusegaieté.
Quant à Aglaé, elle desserra à peine les dentsde toute la soirée ; en revanche elle n’arrêta pas del’écouter et le contempla avec encore plus d’avidité.
– Vois comme elle le regarde ; ellene le quitte pas des yeux ; elle boit chacune de sesparoles ; elle est comme fascinée ! disait ElisabethProkofievna à son mari ; – et si on lui disait qu’elle l’aime,elle mettrait tout sens dessus dessous.
– Que faire ? C’est ladestinée ! répondit le général en haussant les épaules. Etlongtemps encore il répéta cette sentence qu’il aimait à formuler.Ajoutons qu’en tant qu’homme d’affaires il voyait d’un très mauvaisœil bien des aspects de la situation présente, à commencer par sonmanque de clarté. Mais il était décidé à se taire et à conformer samanière de penser… à celle d’Elisabeth Prokofievna.
L’allégresse de la famille fut de courtedurée. Le lendemain Aglaé eut une nouvelle altercation avec leprince, et il en fut ainsi chacun des jours qui suivirent. Pendantdes heures entières elle tournait le prince en dérision et letraitait presque en bouffon. Il est vrai qu’ils passaient parfoisune heure ou deux dans le jardin sous la tonnelle ; mais onremarqua que le prince lui lisait presque pendant tout ce temps unjournal ou un livre.
– Voyez-vous, interrompit-elle, un jourqu’il lisait le journal, – j’ai remarqué que votre instructionlaissait énormément à désirer. Vous ne savez rien d’une façonsatisfaisante ; si on vous demande quelque chose, vous êtesincapable de dire ce qu’a fait tel personnage, la date de telévénement, l’objet de tel traité. Vous faites pitié.
– Je vous ai dit que j’avais peud’instruction, répondit le prince.
– Alors, que vous reste-t-il ?Quelle estime puis-je avoir pour vous après cela ? Continuezvotre lecture ; ou plutôt, non, en voilà assez, cessez delire.
Ce même soir elle provoqua un nouvel et rapideincident qui parut à tout le monde très énigmatique. Le princeStch… étant de retour, elle se montra très affable avec lui et lequestionna longuement au sujet d’Eugène Pavlovitch. (Le prince LéonNicolaïévitch n’était pas encore arrivé.) Soudain le prince Stch…se permit une allusion à « un nouveau et prochain changementdans la famille » ; il rappela une réflexion qui avaitéchappé à Elisabeth Prokofievna et dont le sens était qu’ilvaudrait peut-être mieux différer encore le mariage d’Adélaïde pourcélébrer les deux noces en même temps. À ces mots Aglaé entra dansune colère inimaginable : elle traita tout cela de« suppositions absurdes » et alla même jusqu’à dire,entre autres choses, qu’« elle n’avait pas l’intention deremplacer les maîtresses de qui que ce fût ».
Ces paroles frappèrent tout le monde, maissurtout ses parents. Elisabeth Prokofievna insista, au cours d’unconseil secret qu’elle tint avec son mari, pour qu’une explicationdécisive eût lieu avec le prince au sujet de NastasiePhilippovna.
Ivan Fiodorovitch jura que ce n’était làqu’une « sortie » provoquée chez Aglaé par un sentimentde « pudeur » ; cette sortie ne se serait pasproduite si le prince Stch… n’avait pas parlé de mariage, car Aglaésavait elle-même pertinemment qu’il ne s’agissait que d’unecalomnie émanant de gens mal intentionnés et que NastasiePhilippovna allait épouser Rogojine. Il ajouta, que le prince étaithors de cause dans cette affaire, la liaison qu’on lui prêtaitn’existant pas et n’ayant même jamais existé, pour dire toute lavérité.
Quant au prince, il ne perdait rien de sabelle humeur et continuait à jouir de sa félicité. Assurément ilremarquait bien parfois une expression de tristesse et d’impatiencedans les yeux d’Aglaé, mais il attribuait cette expression à untout autre motif et ce nuage se dérobait de lui-même à sa vue. Unefois convaincu, rien ne pouvait plus ébranler sa conviction.Peut-être sa quiétude était-elle excessive ; c’était du moinsl’impression d’Hippolyte, qui l’avait un jour rencontré par hasarddans le parc.
– Eh bien ! n’étais-je pas dans levrai le jour où je vous ai dit que vous étiez amoureux ?commença-t-il en abordant et en arrêtant le prince.
Celui-ci lui tendit la main et le félicita desa « bonne mine ». Le malade lui-même semblait avoirrepris courage, ce qui arrive si fréquemment chez lesphtisiques.
En accostant le prince, son intention étaitsurtout de lui dire quelque chose de blessant au sujet de son airheureux ; mais il perdit aussitôt cette idée de vue et se mità parler de lui-même. Il se répandit en jérémiades interminables etassez incohérentes.
– Vous ne sauriez croire, conclut-il, àquel point ils sont tous là-bas irritables, mesquins, égoïstes,vaniteux, ordinaires. Croiriez-vous qu’ils m’ont pris à lacondition expresse que je meure le plus vite possible ; aussisont-ils furieux de voir qu’au lieu de rendre l’âme je me sensmieux. Quelle comédie ! Je parie que vous ne me croyezpas !
Le prince s’abstint de répliquer.
– Parfois même l’idée me vient deretourner m’installer chez vous, ajouta négligemment Hippolyte. –Ainsi vous ne les croyez pas capables de recueillir un homme à lacondition qu’il ne manque pas de mourir aussi vite quepossible ?
– Je pensais qu’ils poursuivaient, envous invitant, un dessein d’une autre nature.
– Hé ! hé ! Vous n’êtes pas dutout aussi simple d’esprit qu’on se plaît à le dire ! Lemoment n’est pas venu, sans quoi je vous aurais révélé certaineschoses sur ce petit Gania et sur les espérances qu’il caresse. Oncherche à vous miner, prince ; on s’y emploie inexorablementet… c’est même pitié que de vous voir vous endormir dans unepareille sérénité. Mais hélas ! vous êtes incapable d’êtreautrement !
– C’est de cela que vous meplaignez ! dit le prince en riant. Alors, selon vous, jeserais plus heureux si j’étais plus inquiet ?
– Mieux vaut être malheureux etsavoir qu’être heureux et… dupe. Vous semblez ne pasprendre au sérieux une rivalité… de ce côté-là ?
– Vos allusions à une rivalité sont unpeu cyniques, Hippolyte ; je regrette de ne pas avoir le droitde vous répondre. Quant à Gabriel Ardalionovitch, vous m’avouerezqu’il peut difficilement garder le calme après tout ce qu’il aperdu, si toutefois vous avez une connaissance même partielle deses affaires. Il me semble qu’il est préférable d’envisager leschoses sous cet angle. Il a encore le temps de s’amender ; ila de longues années devant lui et la vie est si riche enenseignements… mais du reste… du reste, balbutia le prince quiavait soudain perdu le fil, pour ce qui est de me miner… je necomprends même pas de quoi vous parlez ; mieux vaut laisser decôté cette conversation, Hippolyte.
– Laissons-la de côté pour lemoment ; d’autant que vous ne pouvez vous dispenser de fairemontre de votre générosité. Oui, prince, il vous faut toucher dudoigt, et même alors vous ne croyez pas. Ha ! ha ! Maisdites-moi : n’avez-vous pas maintenant un profond mépris à monégard ?
– Pourquoi ? Serait-ce parce quevous avez souffert et souffrez plus que nous ?
– Non, mais parce que je suis indigne dema souffrance.
– Celui qui a pu souffrir plus que lesautres est, par le fait même, digne de ce surcroît d’épreuves.Quand Aglaé Ivanovna a lu votre confession, elle a désiré vousvoir, mais…
– Elle ajourne… cela lui est impossible,je comprends, je comprends… interrompit Hippolyte comme pourdétourner au plus vite la conversation. – À propos, on dit quec’est vous qui lui avez lu à haute voix tout mon galimatias ;en vérité cela a été écrit et… fait dans un accès de délire. Je neconçois pas comment on peut être, je ne dis pas assez cruel (ceserait humiliant pour moi), mais assez puéril, vaniteux etvindicatif pour me reprocher cette confession et s’en servir commed’une arme contre moi ! Soyez sans crainte, ce n’est pas devous que je parle…
– Mais je regrette de vous voir désavouerces feuillets, Hippolyte, car ils respirent la sincérité. Même lespassages les plus ridicules, et ils sont nombreux (Hippolyte fitune forte grimace), sont rachetés par la souffrance, car c’étaitencore affronter la souffrance que de faire ces aveux et… peut-êtreétait-ce un grand acte de courage. La pensée à laquelle vous avezobéi s’inspirait certainement d’un sentiment noble, quellesqu’aient pu être les apparences. Plus j’y réfléchis, plus je m’enconvaincs, je vous le jure. Je ne vous juge pas ; je vous dismon opinion et je regrette de m’être tu alors…
Hippolyte rougit. Il eut un moment l’idée quele prince jouait la comédie et lui tendait un piège ; mais enconsidérant son visage il ne put s’empêcher de croire à sasincérité. Ses traits se rassérénèrent.
– Et dire qu’il me faut mourir !proféra-t-il (il fut sur le point d’ajouter : « un hommecomme moi ! ») Vous ne pouvez vous imaginer comme votreGania m’horripile : il m’a sorti cette objection que, parmiles auditeurs de ma confession, il s’en trouverait peut-être troisou quatre pour mourir avant moi ! En voilà une idée ! Ilcroit que c’est une consolation pour moi, ha ! ha !D’abord ils ne sont pas encore morts ; ensuite, quand même cesgens-là trépasseraient en effet avant moi, vous conviendrez que ceserait pour moi un maigre réconfort. Il juge les gens à sa mesure.D’ailleurs il est allé encore plus loin ; il m’a toutsimplement insulté en me disant qu’un homme qui se respecte doit enpareil cas mourir en silence et que, dans toute cette affaire, iln’y avait eu de ma part que de l’égoïsme ! C’est un peufort ! Non, c’est chez lui que se trouve l’égoïsme ! Quelraffinement ou plutôt quelle épaisseur d’égoïsme ont ces gens-là,sans cependant s’en apercevoir !… Avez-vous lu, prince, lamort d’un certain Stépane Glébov[61] auXVIIIe siècle ? Elle m’est tombée hier sous lesyeux par hasard…
– Qui était ce Stépane Glébov ?
– Un homme qui fut empalé sous le règnede Pierre le Grand.
– Ah ! mon Dieu, je vois quic’est ! Il est resté quinze heures sur le pal, par un grandfroid, une pelisse sur ses épaules, et il est mort avec la plusextraordinaire force d’âme. Oui, j’ai lu cela… Mais où voulez-vousen venir ?
– Dieu accorde de pareilles morts àcertaines gens ; mais pas à nous. Vous croyez peut-être que jene serais pas capable de mourir comme Glébov ?
– Oh ! nullement, dit le prince d’unair confus ; j’ai seulement voulu dire que vous… ou plutôt jen’ai pas voulu dire que vous ne ressembleriez pas à Glébov, mais…que vous… auriez plutôt été à cette époque…
– Je devine : vous voulez dire quej’aurais été un Ostermann[62] et nonun Glébov ; c’est bien cela ?
– Quel Ostermann ? s’étonna leprince.
– Ostermann, le diplomate Ostermann, lecontemporain de Pierre le Grand, balbutia Hippolyte, passablementinterloqué.
Un silence de perplexité s’ensuivit.
– Oh ! mais non ! ce n’est pasce que j’ai voulu dire, dit le prince sur un ton traînant et aprèsun moment de recueillement. – Je n’ai pas l’impression que… vousauriez jamais pu être un Ostermann.
Hippolyte fit la grimace.
– Au reste, je vais vous dire pourquoij’ai cette idée, s’empressa d’ajouter le prince dans la visibleintention de se rattraper ; c’est parce que les gens de cetteépoque-là (je vous jure que cela m’a toujours frappé) étaient trèsdifférents de ceux de la nôtre ; c’était comme une autrerace ; oui, vraiment, une autre espèce humaine… En ce temps-làon était en quelque sorte l’homme d’une seule idée ; noscontemporains sont plus nerveux, plus développés, plus sensitifs,capables de suivre deux ou trois idées à la fois… L’homme moderneest plus large. Cela l’empêche, je vous en réponds, d’être toutd’une pièce, comme on l’était dans les siècles passés… Je… je n’aisongé qu’à cela en faisant ma remarque, je ne…
– Je comprends, vous essayez maintenantde me consoler, de la naïveté que vous avez mise à mecontredire ; ha ! ha ! Vous êtes un parfait enfant,prince ! En somme, je remarque que vous me traitez tous comme…comme une tasse de porcelaine… Cela ne fait rien, je ne me fâchepas. En tout cas, notre conversation a pris un tour assezcocasse ; vous êtes parfois un véritable enfant, prince.Sachez cependant que j’ambitionnerais d’être tout autre chose qu’unOstermann ; ce ne serait pas la peine de ressusciter d’entreles morts pour devenir un Ostermann… Du reste je vois qu’il me fautmourir le plus promptement possible, sans quoi moi-même je…Laissez-moi. Au revoir ! Allons, c’est bien : dites-moivous-même quelle manière de mourir vous regardez comme préférablepour moi ? j’entends : comme la plus… vertueuse. Voyons,parlez !
– Passez auprès de nous en nouspardonnant notre bonheur ! dit le prince d’une voix douce.
– Ha ! ha ! ha ! C’estbien ce que je pensais ! Je m’attendais inévitablement àquelque chose dans ce goût ! Pourtant vous… pourtant vous…Allons, c’est bon. Ah ! les gens éloquents ! Au revoir,au revoir !
La nouvelle donnée par Barbe Ardalionovna àson frère était parfaitement exacte : il devait y avoir unesoirée à la villa des Epantchine et on comptait y voir la princesseBiélokonski. Les invitations étaient justement pour ce soir-là.Mais elle en avait parlé avec plus d’humeur qu’il n’étaitnécessaire. Sans doute la soirée avait été décidée précipitammentet au milieu d’une agitation tout à fait superflue, mais la raisonen était que, dans cette famille, « rien ne se faisait commeailleurs ». Tout s’expliquait par l’impatience d’ElisabethProkofievna, qui « ne voulait plus rester dansl’incertitude », et par les palpitantes angoisses qu’inspiraitaux parents le bonheur de leur fille chérie.
En outre, la princesse Biélokonski étaitvraiment sur son départ ; or, comme sa protection avaitbeaucoup de poids dans le monde et qu’on espérait qu’elles’intéresserait au prince, les parents comptaient sur latoute-puissante recommandation de la « vieille dame »pour ouvrir au fiancé d’Aglaé les portes de la bonne société. Àsupposer donc qu’il y eût un côté insolite dans ce mariage, ilparaîtrait beaucoup moins sous le couvert d’une pareilleprotection. Le hic était que les parents n’étaient pas capables detrancher eux-mêmes cette question : « le mariage projetéoffre-t-il quelque chose d’insolite, et jusqu’à quel point ?ou n’a-t-il rien que de très naturel » ? L’opinionfranche et amicale de personnes ayant de l’autorité et de lacompétence aurait été fort opportune en ce moment où, par suite del’attitude d’Aglaé, rien de décisif n’avait encore été conclu.
En tout cas il était indispensabled’introduire tôt ou tard le prince dans le monde, dont il ne sefaisait pas la moindre idée. Autrement dit, on avait l’intention dele « montrer ». La soirée n’en devait pas moins garder uncaractère de simplicité et ne réunir que « des amis de lamaison », en tout petit comité. Outre la princesseBiélokonski, on comptait sur la femme d’un très grand personnage ethaut dignitaire. En fait de jeunes gens on n’attendait guèrequ’Eugène Pavlovitch qui devait, en venant, accompagner laprincesse Biélokonski.
Le prince avait appris trois jours à l’avanceque cette dame viendrait, mais il n’entendit parler de la soiréeque la veille du jour où elle devait avoir lieu. Il remarquanaturellement la mine soucieuse des membres de la famille, etquelques allusions embarrassées lui firent comprendre que l’onn’était pas très rassuré sur l’effet qu’il pouvait produire. Mais,d’instinct et du premier au dernier, les Epantchine leconsidéraient comme incapable, dans sa simplicité, de se rendrecompte des inquiétudes qu’il inspirait ; aussi leregardaient-ils tous avec un sentiment intérieur d’anxiété.
Il n’attachait d’ailleurs presque aucuneimportance à l’événement ; tout autre était sa préoccupation.Aglaé devenait d’heure en heure plus capricieuse et plussombre ; cela le tuait. Quand il apprit qu’on attendait aussiEugène Pavlovitch, il manifesta une vive joie et dit qu’il désiraitle voir depuis longtemps. Pour une raison qu’il ne discerna pas,ces paroles déplurent à tout le monde. Aglaé sortit de la pièceavec dépit ; tard seulement dans la soirée, passé onze heures,au moment où le prince allait se retirer, elle saisit en lereconduisant l’occasion de lui dire quelques mots seule à seul.
– Je désirerais que vous ne veniez paschez nous demain de toute la journée, et que vous n’y paraissiezque le soir, lorsque tous ces… invités seront déjà là. Vous savezque nous recevrons ?
Elle prononça ces paroles sur un tond’impatience et de dureté ; c’était la première fois qu’ellefaisait allusion à la « soirée ». À elle aussi l’idée decette réception était presque insupportable ; tout le mondel’avait remarqué. Peut-être avait-elle eu une furieuse envie dechercher querelle à ses parents à ce propos, mais un sentiment defierté et de pudeur l’avait retenue. Le prince comprit tout desuite qu’elle aussi avait des craintes sur son compte, mais nevoulait pas en avouer le motif. Il éprouva soudain lui-même unesensation de frayeur.
– Oui, je suis invité, répondit-il.
Elle ressentait une gêne visible à aller plusloin.
– Peut-on vous parler sérieusement, neserait-ce qu’une fois dans votre vie ? dit-elle en éclatant decolère sans savoir pourquoi, mais sans pouvoir se maîtriser.
– Vous le pouvez, je vous écoute ;j’en suis ravi, balbutia le prince.
Aglaé se tut un instant, puis se décida àparler, mais avec une répugnance manifeste.
– Je n’ai pas voulu discuter avec eux àce sujet ; il y a des cas où on ne peut leur faire entendreraison. J’ai toujours eu de l’aversion pour certaines règles deconduite mondaines auxquelles maman s’assujettit. Je ne parle pasde papa ; il n’y a rien à lui demander. Maman est assurémentune femme d’un noble caractère ; essayez de lui proposerquelque chose de bas et vous verrez ! N’empêche qu’elles’incline devant ce… vilain monde. Je ne parle pas de laBiélokonski : c’est une méchante vieille et une mauvaisenature, mais elle a de l’esprit et elle sait les tenir tous enmain ; elle a du moins cela pour elle. Oh ! quellebassesse ! Et c’est ridicule : nous avons toujoursappartenu à la classe moyenne, à la plus moyenne qui soit ;pourquoi vouloir nous pousser dans le grand monde ? Mes sœurstombent aussi dans ce travers ; c’est le prince Stch… qui leura tourné la tête. Pourquoi êtes-vous si content de savoir qu’EugènePavlovitch viendra ?
– Écoutez, Aglaé, dit le prince, j’ail’impression que vous avez grand peur que je sois recalé demain…dans cette société ?
– Peur pour vous ? dit Aglaé touterouge. Pourquoi aurais-je peur pour vous ? Que m’importe… quevous vous couvriez de honte ? Qu’est-ce que cela peut mefaire ? Et comment pouvez-vous employer de pareillesexpressions ? Que signifie ce mot « recalé » ?C’est un terme bas et trivial.
– C’est un… mot d’écolier.
– Voilà : c’est un motd’écolier ! un vilain mot. Vous avez apparemment l’intentiond’employer des termes de ce genre demain dans la conversation.Cherchez encore à la maison dans votre dictionnaire d’autres motsdu même goût : vous serez sûr de faire votre effet !C’est dommage que vous sachiez vous présenter convenablement dansun salon ; où avez-vous appris cela ? Saurez-vous aussiboire décemment une tasse de thé quand tout le monde regarderacomment vous vous y prenez ?
– Je crois que je le saurai.
– Tant pis : je perdrai une occasionde rire à vos dépens. Brisez au moins le vase de Chine qui est dansle salon. Il a de la valeur : faites-moi le plaisir de lebriser ; c’est un cadeau ; maman en perdra la tête et semettra à pleurer devant tout le monde, tellement elle ytient ! Faites un de ces gestes qui vous sontcoutumiers : donnez un coup dans ce vase et cassez-le.Asseyez-vous exprès à côté.
– Au contraire, je tâcherai de m’asseoiraussi loin que possible ; merci de m’avoir mis en garde.
– Ainsi, d’avance, vous avez peur de vosgesticulations ! Je parie que vous allez choisir un« thème » pour discourir, un sujet sérieux, savant,élevé ? Comme ce sera… de bon goût !
– Je pense que ce serait bête… si cela netombait pas à propos.
– Écoutez une fois pour toutes, dit-elleenfin en perdant patience : si vous entamez un sujet comme lapeine de mort, ou la situation économique de la Russie, ou lathéorie selon laquelle « la beauté sauvera le monde », ehbien !… j’en serai ravie et m’en amuserai beaucoup, mais… jevous préviens : ne reparaissez plus devant moi aprèscela ! Vous m’entendez : je parle sérieusement !Cette fois je parle sérieusement !
Elle proféra en effet cette menace sur un tonsérieux ;même il y avait dans ses paroles et dans sonregard une expression inaccoutumée que le prince n’y avait jamaisobservée jusque-là et qui, certes, ne ressemblait guère à une enviede plaisanter.
– Eh bien ! vous vous y êtes prisede telle sorte que j’aurai sûrement un accès de« loquacité » et même… peut-être… que je briserai levase. Il y a un moment je n’avais peur de rien, mais maintenant jecrains tout. Je suis certain de rater mon effet.
– Dans ce cas, taisez-vous. Asseyez-vouset restez coi.
– Ce sera impossible ; je suisconvaincu que la crainte me fera discourir et qu’elle me fera aussibriser le vase. Je m’étalerai peut-être au milieu du parquet oucommettrai quelque maladresse du même genre, car cela m’est déjàarrivé ; j’en rêverai toute cette nuit ; pourquoim’avez-vous parlé de cela ?
Aglaé le regarda d’un air sombre.
– Savez-vous quoi ? J’aime mieux nepas venir du tout demain ! Je me ferai porter malade et toutsera dit ! fit-il sur un ton décidé.
Aglaé frappa du pied et pâlit de colère.
– Mon Dieu ! a-t-on jamais vupareille chose ! Il ne viendra pas alors que c’estspécialement pour lui que… Oh ! Dieu ! quel plaisird’avoir affaire à un pareil… à un homme aussi déraisonnable quevous !
– C’est bien, je viendrai, jeviendrai ! interrompit vivement le prince, et je vous donne maparole d’honneur que je ne dirai pas un mot de toute la soirée.Ainsi ferai-je.
– Et ce sera très bien. Vous venez dedire : « Je me ferai porter malade » ; oùallez-vous chercher de pareilles expressions ? Est-ce exprèsque vous me parlez sur ce ton-là ? Vous cherchez à m’agacer,n’est-ce pas ?
– Pardon ; c’est aussi un motd’écolier ; je ne l’emploierai plus. Je comprends très bienque vous… ayez des craintes à mon sujet… (Voyons, ne vous fâchezpas !), et cela me fait un plaisir énorme. Vous ne pouvezcroire combien j’ai peur maintenant – et combien vos paroles mecomblent de joie. Mais toute cette crainte est puérile ; c’estune billevesée, je vous le jure. Dieu m’en est témoin, Aglaé !la joie seule restera. J’aime beaucoup vous voir si enfant, sibrave et si bonne enfant ! Ah ! Aglaé, comme vous pouvezêtre charmante !
Aglaé était sur le point de se fâcher, mais àcet instant un sentiment auquel elle-même ne s’attendait pasenvahit soudain toute son âme.
– Vous ne me reprocherez pas un jour…plus tard, les paroles grossières que je viens de vousadresser ? demanda-t-elle brusquement.
– Allons donc ! à quoipensez-vous ? Et pourquoi rougissez-vous de nouveau ?Voilà votre regard redevenu sombre ! Il est parfois tropsombre, Aglaé ; vous n’aviez pas ce regard-là autrefois. Jesais d’où vient…
– Taisez-vous, taisez-vous !
– Non, il vaut mieux le dire. Il y alongtemps que je voulais le dire ; j’en ai déjà parlé, mais…cela n’a pas suffi, car vous ne m’avez pas cru. Entre nous, il y aquand même un être…
– Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous,taisez-vous ! l’interrompit vivement Aglaé en lui saisissantle bras avec véhémence et en le regardant sous l’empire d’une sortede terreur.
À ce moment on l’appela. Enchantée de cettediversion, elle le laissa et s’enfuit précipitamment.
Le prince eut la fièvre pendant toute la nuit.Chose étrange, il avait la fièvre toutes les nuits depuis quelquetemps. Cette fois-ci, dans un état voisin du délire, une idée lehanta : si le lendemain devant tout le monde, il allait avoirune attaque ? N’avait-il pas déjà eu des attaques à l’état deveille ? Cette pensée le glaça ; toute la nuit il se vitdans une société étonnante, inouïe, au milieu de gens étranges. Lefait capital était qu’il s’était mis à« discourir » ; il savait qu’il devait se taire, etcependant il parlait tout le temps en s’efforçant de contraindreses auditeurs à quelque chose. Eugène Pavlovitch et Hippolyteétaient au nombre des invités et paraissaient en termes d’étroiteintimité.
Il se réveilla après huit heures avec un malde tête, des idées en désordre et de singulières impressions. Ilavait un désir impétueux, mais irraisonné de voir Rogojine et des’entretenir longuement avec lui ; à propos de quoi ? iln’en savait rien lui-même. Puis, sans plus de motif, il prit larésolution d’aller chez Hippolyte. Il avait dans le cœur quelquechose de si trouble que les incidents de cette matinée, tout enproduisant sur lui une impression intense, n’arrivèrent cependantpas à épuiser toute son attention. Au nombre de ces incidents futla visite de Lébédev.
Celui-ci vint le trouver d’assez bonne heure,un peu après neuf heures ; il était passablement gris. Bienque le prince eût été médiocre observateur dans les derniers temps,il n’en avait pas moins été frappé, comme d’une chose qui sautaitaux yeux, de la mauvaise tenue de Lébédev depuis que le généralIvolguine était parti de chez lui, c’est-à-dire depuis trois jours.Il était maintenant sale et couvert de taches, sa cravate étaitmise de travers, le col de sa redingote laissait voir desdéchirures. Il allait jusqu’à faire du vacarme chez lui et onl’entendait à travers la cour ; Véra était venue un jour touten larmes et avait raconté différentes choses.
Devant le prince, il se mit à parler sur unton tout à fait bizarre en se frappant la poitrine et en s’accusantd’on ne sait quel méfait…
– C’est fait… j’ai reçu la récompense dema traîtrise et de ma bassesse… J’ai reçu un soufflet !conclut-il enfin avec un accent tragique.
– Un soufflet ! Et de qui ?… Desi bonne heure ?
– De si bonne heure ? repartitLébédev avec un sourire sarcastique ; l’heure ne fait rien àl’affaire… même quand il s’agit d’un châtiment physique… mais c’estun châtiment moral… un soufflet moral, et non physique, que j’aireçu !…
Il s’assit brusquement sans plus de cérémonieet commença à raconter son affaire. Comme ce récit était fortdécousu, le prince fronça le sourcil et fit mine de s’en aller.Mais quelques mots soudain le frappèrent. Il resta comme pétrifiéde surprise… M. Lébédev racontait des choses étranges.
Il avait d’abord parlé, semblait-il, d’unecertaine lettre, à propos de laquelle il avait prononcé le nomd’Aglaé Ivanovna. Puis, inopinément, il s’était mis à accuser entermes amers le prince lui-même ; il laissait entendre qu’ilavait été offensé par lui. À l’en croire, celui-ci l’avait, audébut, honoré de sa confiance à propos d’affaires qui concernaientun certain « personnage » (c’était Nastasie Philippovna),puis il avait complètement rompu avec lui et l’avait écarté d’unemanière ignominieuse et même outrageante, au point que, la dernièrefois, il avait grossièrement éludé une « innocente questionsur l’éventualité d’un changement prochain dans la maison ».Avec des larmes d’ivrogne, Lébédev avoua qu’après cet affront, ilne pouvait plus tolérer la situation, d’autant qu’il savait… un tasde choses… par Rogojine, par Nastasie Philippovna et par une amiede celle-ci, par Barbe Ardalionovna… et même… et par… et par AglaéIvanovna elle-même : « Figurez-vous que cela s’est faitpar l’entremise de Véra, de ma bien-aimée Véra, ma fille unique…mais oui !…, du reste elle n’est pas unique, puisque j’en aitrois. Mais qui a écrit à Elisabeth Prokofievna pour la renseigner,et encore sous le sceau du plus profond secret ? hé !hé ! Qui a porté à sa connaissance tous les faits et gestes…de Nastasie Philippovna ? hé ! hé ! hé ! Quelest ce correspondant anonyme, je vous le demande unpeu ? »
– Se peut-il que ce soit vous ?s’écria le prince.
– Justement, répliqua avec dignitél’ivrogne. Et aujourd’hui même, à huit heures et demie, il y a unedemi-heure… non, il y a trois quarts d’heure, j’ai fait savoir àcette très noble mère que j’avais à lui communiquer une aventure…suggestive. Je le lui ai annoncé dans un billet que la servante estallée porter par l’entrée de service. Elle l’a reçu.
– Vous venez de voir ElisabethProkofievna ? demanda le prince qui n’en croyait pas sesoreilles.
– Je viens de la voir et j’ai reçu unsoufflet… moralement parlant. Elle m’a rendu la lettre, elle me l’amême jetée à la figure sans l’avoir décachetée… et elle m’a pris aucollet et flanqué à la porte… au moral, pas physiquement…,d’ailleurs il s’en est fallu de peu que ce ne fûtphysiquement !
– Qu’est-ce que cette lettre qu’elle vousa jetée à la figure sans l’avoir décachetée ?
– Mais est-ce que… hé ! hé !hé ! Comment ne vous l’ai-je pas encore dit ? Il mesemble vous en avoir déjà parlé… J’avais reçu une petite lettrepour la faire parvenir…
– Une lettre de qui ? Àqui ?
Certaines des « explications » deLébédev étaient extrêmement difficiles à comprendre et on avaitpeine à y démêler quoi que ce fût. Le prince put seulementdiscerner que la lettre avait été remise de très bonne heure parune servante à Véra Lébédev pour que celle-ci la fît parvenir à sadestination… « comme précédemment… comme précédemment, à uncertain personnage et de la part de la même personne… (à l’une jedonne la qualification de « personne », à l’autre cellede « personnage », pour marquer la bassesse de celle-ciet la grande différence qu’il y a entre la très noble et ingénuefille d’un général et… une camélia). Quoi qu’il en soit, la lettrea été écrite par une « personne » dont le nom commencepar la lettre A »…
– Est-ce possible ? Elle auraitécrit à Nastasie Philippovna ? C’est absurde, s’écria leprince.
– C’est ainsi : seulement leslettres ont été envoyées, sinon à Nastasie Philippovna, du moins àRogojine, ce qui est tout un… Il y a même eu une lettre de lapersonne dont le nom commence par un A à l’adresse deM. Térentiev, pour qu’il la fasse parvenir, ajouta Lébédevavec un clignement d’yeux et un sourire.
Comme il sautait à chaque instant d’un sujet àun autre et oubliait ce qu’il avait commencé à dire, le prince setut pour lui permettre de vider son sac. Mais un point restait trèsobscur : les lettres passaient-elles par ses mains ou parcelles de Véra ? En assurant qu’écrire à Rogojine ou écrire àNastasie Philippovna, c’était tout un, il laissait entendre que ceslettres, si elles existaient, ne passaient probablement pas parlui. Il restait difficile de comprendre par quel hasard celle-ciavait pu tomber entre ses mains ; le plus vraisemblable étaitqu’il l’avait soustraite d’une manière quelconque à Véra ;…s’en étant subrepticement emparé, il l’avait portée à ElisabethProkofievna avec une intention. Telle fut l’hypothèse à laquelle leprince finit par se ranger.
– Vous avez perdu l’esprit !s’écria-t-il en proie à un trouble extrême.
– Pas tellement, très honoré prince,repartit Lébédev non sans malignité. – À vrai dire ma première idéeétait de vous la remettre en mains propres pour vous rendreservice… mais j’ai réfléchi que ce service serait plus opportunlà-bas et qu’il était préférable de porter tout à la connaissancede la plus noble des mères… d’autant que je l’avais déjà prévenueune fois par une lettre anonyme. Et dans le billet que j’ai envoyétout à l’heure pour lui demander de me recevoir à huit heuresvingt, j’ai également signé : « votre correspondantsecret ». On m’a admis immédiatement et même avec un vifempressement, par l’escalier de service…, auprès de la très noblemère…
– Et puis ?…
– Vous le savez déjà : c’est toutjuste si elle ne m’a pas battu ; il s’en est même fallu de sipeu que je puis presque me regarder comme battu. Quant à la lettre,elle me l’a jetée au visage. Il est vrai qu’elle s’est demandé unmoment si elle n’allait pas la garder, mais j’ai vu, j’ai remarquéqu’elle changeait d’idée ; elle me l’a lancée en disant :« Puisque l’on a chargé un individu comme toi de latransmettre, eh bien ! transmets-la !… » Elle étaitmême offensée. Qu’elle n’ait pas eu honte de dire une chosepareille devant moi, cela prouve qu’elle était offensée. C’est unefemme emportée !
– Où se trouve maintenant lalettre ?
– Je l’ai toujours : la voici.
Et il remit au prince le billet d’Aglaé àGabriel Ardalionovitch. C’était ce billet que ce dernier devaitmontrer triomphalement à sa sœur deux heures plus tard.
– Cette lettre ne peut pas rester entrevos mains.
– Je vous la remets, je vous la remets,dit Lébédev avec feu. – Maintenant, je suis de nouveau à votredévotion, je suis tout vôtre, de tête et de cœur ; je rentre àvotre service après une trahison passagère ! Frappez au cœur,mais épargnez ma barbe, comme disait Thomas Morus[63]… en Angleterre, et en Grande-Bretagne.Mea culpa, mea culpa, comme dit le papa de Rome…c’est-à-dire le pape de Rome, mais moi je le nomme le « papade Rome ».
– Cette lettre doit être immédiatementexpédiée, insista le prince ; je m’en charge.
– Ne vaudrait-il pas mieux, prince trèsdélicat, ne serait-il pas préférable de faire… comme cela.
Ce disant, Lébédev esquissa une étrange etobséquieuse mimique. Il se mit à s’agiter sur place comme si onl’avait piqué avec une aiguille ; il clignait des yeux d’unair madré et indiquait quelque chose avec ses mains.
– Quoi ? demanda le prince d’un airmenaçant.
– Il aurait d’abord fallu ouvrir lalettre ! souffla Lébédev d’un ton insinuant et quasiconfidentiel.
Le prince bondit avec une telle expression decolère que Lébédev fut sur le point de prendre la fuite ; maisayant gagné la porte, il s’arrêta et attendit sa grâce.
– Ah ! Lébédev ! peut-on,peut-on en venir au degré de désordre et de bassesse où vous êtestombé ? s’écria le prince avec un accent de profondetristesse.
Les traits de Lébédev se rassérénèrent.
– Je suis bas ! je suis bas !fit-il en se rapprochant aussitôt ; il avait les larmes auxyeux et se frappait la poitrine.
– Mais ce sont des infamies !
– Précisément : des infamies. C’estle mot juste.
– Pourquoi cette habitude d’agir aussi…singulièrement ? Au fond vous n’êtes… qu’un espion !Pourquoi avoir écrit une lettre anonyme pour alarmer… une femmeaussi noble et aussi bonne ? Pourquoi enfin Aglaé Ivanovnan’aurait-elle pas le droit d’écrire à qui bon lui semble ?Est-ce pour vous plaindre que vous y êtes allé aujourd’hui ?Qu’attendiez-vous de cette démarche ? Qu’est-ce qui vous apoussé à cette dénonciation ?
– Je n’ai obéi qu’à une engageantecuriosité et… au désir d’obliger une âme noble, oui ! balbutiaLébédev. Mais maintenant je suis tout à vous, je suis de nouveautout à vous. Pendez-moi si vous voulez !
– Est-ce que vous vous êtes présenté danscet état-là chez Elisabeth Prokofievna ? demanda le princeavec une curiosité mêlée de dégoût.
– Oh ! non !… j’étais plusfrais… et même plus correct ; c’est après avoir reçu cettehumiliation que je me suis mis… dans l’état où vous me voyez.
– Allons, c’est bon !laissez-moi.
Cependant il dut réitérer plusieurs fois cetteprière avant que son hôte se décidât enfin à partir. Même aprèsavoir ouvert la porte, Lébédev revint sur la pointe des piedsjusqu’au milieu de la pièce et recommença sa mimique sur la manièred’ouvrir une lettre ; mais il n’osa pas joindre la parole augeste et sortit, un sourire paisible et affable sur les lèvres.
De tout son bavardage, fort pénible àentendre, un fait capital, extraordinaire, se dégageait :Aglaé traversait une violente crise d’inquiétude, deperplexité ; quelque chose la tourmentait vivement (« lajalousie », se chuchotait le prince). Une autre constatations’imposait, c’est qu’à coup sûr des gens mal intentionnésl’alarmaient et il était déjà fort étrange qu’elle mît tant deconfiance en eux. Sans aucun doute des desseins particuliers,peut-être néfastes… en tout cas qui ne ressemblaient à rien avaientmûri dans cette petite tête inexpérimentée, mais ardente etfière…
Ces déductions plongèrent le prince dans uneextrême frayeur et son trouble fut tel qu’il ne sut plus à quelparti s’arrêter. Il se sentait en face d’une éventualité qu’ilfallait empêcher à tout prix. Il regarda encore l’adresse de lalettre cachetée : oh ! pour ce qui était de lui, iln’avait ni doute, ni inquiétude, car sa foi l’en préservait ;l’angoisse que lui inspirait cette lettre était d’un autreordre : il n’avait pas confiance dans Gabriel Ardalionovitch.Et cependant il fut sur le point de lui remettre la lettre en mainspropres ; il sortit même de chez lui avec cette intention,mais, en cours de route, il se ravisa. Par une sorte de faitexprès, il était presque à la maison de Ptitsine lorsqu’ilrencontra Kolia ; il chargea celui-ci de remettre la lettreentre les mains de son frère comme si elle lui eût étépersonnellement confiée par Aglaé Ivanovna. Kolia ne posa aucunequestion et remit la lettre, en sorte que Gania ne se douta pointqu’elle avait passé par tant d’intermédiaires.
Rentré à la maison, le prince pria VéraLoukianovna de venir le voir et lui dit ce qu’il fallait pour lacalmer, car jusque-là elle avait cherché cette lettre en pleurant.Elle fut consternée d’apprendre qu’elle lui avait été prise par sonpère. (Par la suite elle lui confia s’être déjà plusieurs foisentremise en secret entre Rogojine et Aglaé Ivanovna ; iln’était pas venu à l’esprit de la jeune fille qu’il pût y avoir làquelque chose de contraire aux intérêts du prince…)
Ce dernier avait les idées en granddésarroi ; lorsqu’on accourut lui dire, de la part de Kolia,que le général était malade, ce fut à peine s’il comprit de quoi ils’agissait. Mais la forte diversion que cet événement provoqua dansson esprit lui fut salutaire. Il passa presque toute la journée,jusqu’au soir, chez Nina Alexandrovna (où naturellement on avaittransporté le malade). Il ne fut presque d’aucun secours, mais il ya des gens qu’on aime à avoir auprès de soi dans certains momentspénibles. Kolia était terriblement affecté et pleurait comme s’ilavait une crise de nerfs ; il n’en fut pas moins tout le tempsen courses : il se mit en quête d’un médecin et en trouvatrois, courut chez le pharmacien, chez le barbier. On ranima legénéral, mais il ne reprit pas connaissance ; les médecinsopinèrent qu’« en tout cas il était en danger ». Barbe etNina Alexandrovna ne quittaient pas le malade. Gania étaitbouleversé et abattu, mais ne voulait pas monter et craignait mêmede voir son père ; il se tordait les mains et, dans uneconversation décousue qu’il eut avec le prince, il trouva le moyende dire que « c’était un grand malheur qui, comme un faitexprès, survenait en un pareil moment » ! Le prince crutcomprendre l’allusion renfermée dans ces derniers mots.
Hippolyte n’était déjà plus chez les Ptitsine.Vers le soir Lébédev accourut ; depuisl’« explication » du matin jusqu’à ce moment il avaitdormi d’une seule traite. Il était maintenant à peu près dégrisé etversait des larmes sincères sur le sort du malade, comme s’il sefût agi de son propre frère. Il s’accusait à haute voix, sanspréciser de quelle faute, et il fatiguait Nina Alexandrovna en luirépétant à chaque instant qu’il était cause de tout, et nul autreque lui… qu’il n’avait agi que par une aimable curiosité… et que le« défunt » (on ne sait pourquoi il s’obstinait à désignerainsi le général qui vivait encore) était même un homme degénie ! Il insistait avec un sérieux particulier sur le géniedu général, comme si cette constatation eût été à ce moment d’uneénorme utilité. Voyant la sincérité de ses larmes, NinaAlexandrovna finit par lui dire sans aucun air de reproche et mêmesur un ton affable : « Allons ! que Dieu vous vienneen aide ! Ne pleurez pas, voyons ! le bon Dieu vouspardonnera ! » Ces paroles et l’accent sur lequel ellesavaient été proférées firent sur Lébédev une telle impression quede toute la soirée il ne quitta plus Nina Alexandrovna (et pendantles jours qui suivirent, jusqu’à la mort du général, il restapresque du matin au soir chez eux). Deux fois dans le courant de lajournée on vint chez Nina Alexandrovna demander des nouvelles duvieillard de la part d’Elisabeth Prokofievna.
Le soir, à neuf heures, quand le prince fitson apparition dans le salon des Epantchine, déjà rempli d’invités,Elisabeth Prokofievna se mit aussitôt à le questionner avec intérêtet en détails au sujet du malade ; elle répondit sur un tond’importance à la princesse Biélokonski qui avait demandé :« De quel malade s’agit-il et qui est NinaAlexandrovna ? » Ce trait plut beaucoup au prince.Lui-même, dans les explications qu’il donna à Elisabeth Prokofievnafut « très bien », comme s’exprimèrent plus tard lessœurs d’Aglaé : il avait parlé « avec modestie, calme etdignité, sans mots inutiles ni gesticulation ; il avait faitune entrée très réussie et sa mise était irréprochable ». Nonseulement il ne s’était pas « étalé au milieu duparquet », comme on le craignait la veille, mais il avait mêmeproduit sur tout le monde une bonne impression.
De son côté, après s’être assis et orienté, ilavait tout de suite remarqué que cette société n’avait rien decommun avec les fantômes dont Aglaé l’avait effrayé la veille, niavec ses cauchemars de la nuit précédente. C’était la première foisde sa vie qu’il découvrait un coin de ce que l’on appelle de ce nomeffrayant : « le monde ». Il y avait longtemps déjàque, eu égard à ses intentions, projets et inclinations, il brûlaitd’entrer dans ce cercle enchanté ; aussi était-il vivementintrigué par la première impression qu’il y éprouverait. Cettepremière impression fut charmante. Dès l’abord il lui sembla quetous ces gens étaient faits pour se trouver réunis ; que lesEpantchine ne donnaient pas une « soirée » et qu’iln’avait pas devant lui des invités, mais uniquement des« intimes » ; lui-même se sentait dans la situationd’un homme qui retrouve après une courte séparation des personnesdont il est l’ami dévoué et dont il partage les idées. Le charme etla distinction de leurs manières, leur simplicité et leur apparentesincérité produisaient un effet presque féerique. Il ne pouvaitmême pas lui venir à l’esprit que bonhomie, noblesse de manières,bel esprit, sentiment élevé de dignité, tout cela n’était peut-êtrequ’une mise en scène. Dans leur majorité les invités étaient même,en dépit de leur imposant extérieur, des gens passablementinsignifiants ; leur suffisance les empêchait d’ailleurs de serendre eux-mêmes compte que nombre de qualités, étant chez euxinconscientes, empruntées ou héritées, n’impliquaient aucun méritepersonnel. Dans l’enchantement de sa première impression, le princene fut même pas tenté de soupçonner cela. Il voyait par exemple cevieillard, important dignitaire, qui eût pu être son grand-père,s’interrompre pour écouter un jeune homme inexpérimenté comme lui.Et ce vieux monsieur non seulement l’écoutait, mais encore semblaitfaire cas de son avis, tant il se montrait affable avec lui, tantsa bienveillance était sincère, quoiqu’ils fussent étrangers l’un àl’autre et se vissent pour la première fois. Peut-être fût-ce cettepolitesse raffinée qui agit sur la nature ardente etimpressionnable du prince. Peut-être aussi était-il venu dans unétat d’âme qui le prédisposait à l’optimisme.
Or les liens qui attachaient toutes cespersonnes aux Epantchine, comme ceux qui les unissaient les unesaux autres, étaient au fond beaucoup plus lâches que ne l’avait crule prince dès qu’il leur avait été présenté et avait fait leurconnaissance. Il y avait là des gens qui n’auraient jamais et àaucun prix reconnu les Epantchine pour leurs égaux. Il y en avaitmême qui se détestaient foncièrement ; la vieille Biélokonskiavait toute sa vie « méprisé » la femme du « vieuxdignitaire » et tant s’en fallait que, de son côté, celle-ciaimât Elisabeth Prokofievna.
Le « dignitaire », qui avait été leprotecteur des Epantchine depuis leur jeunesse et qui ce soiroccupait chez eux la place d’honneur, revêtait aux yeux d’IvanFiodorovitch une importance si considérable qu’en sa présence legénéral eût été incapable d’éprouver aucun autre sentiment quecelui de la vénération et de la crainte ; il se serait mêmesincèrement méprisé lui-même s’il s’était cru un instant son égalet avait cessé de voir dans le personnage un Jupiter Olympien.
Il y avait aussi là des gens qui ne s’étaientpas rencontrés depuis des années et ne ressentaient les uns pourles autres que de l’indifférence, sinon de l’inimitié ; ils nes’en retrouvaient pas moins en ce moment comme s’ils s’étaient vusla veille dans la plus cordiale et la plus agréable descompagnies.
La réunion n’était d’ailleurs pas nombreuse.Hormis la princesse Biélokonski, le « vieux dignitaire »qui était en effet un gros personnage, et son épouse, on yremarquait encore un officier général, baron ou comte, qui portaitun nom allemand ; cet homme extraordinairement taciturne avaitla réputation d’entendre à merveille les affaires d’État et passaitmême pour une sorte de savant. C’était un de ces administrateursolympiens qui connaissent « tout, sauf la Russie » etémettent tous les cinq ans « une pensée dont la profondeurfait sensation » et dont l’expression, devenue proverbiale,arrive aux oreilles des plus hautes personnalités ; un de cesfonctionnaires qui, après une carrière d’une longueur interminable(voire prodigieuse), meurent généralement dans une très bellesituation et nantis d’émoluments considérables, bien qu’ils n’aientaucune action d’éclat à leur actif et même manifestent une certaineaversion pour les actions d’éclat. Ce général était, dansl’administration, le supérieur immédiat d’Ivan Fiodorovitch, qui,par élan d’un cœur reconnaissant et même par un amour-propreparticulier, se regardait aussi comme son obligé, encore quel’autre ne se considérât nullement comme le bienfaiteur d’IvanFiodorovitch et professât à son endroit une certaineindifférence ; tout en agréant volontiers ses divers services,il l’eût remplacé sur l’heure si des considérations quelconques,même d’un ordre secondaire, lui en avaient fait sentirl’opportunité.
Il y avait encore dans l’assistance unpersonnage important, d’un certain âge, qui passait pour parentd’Elisabeth Prokofievna, bien qu’il n’en fût rien. Il avait un ranget une situation enviables ; c’était un homme riche et bienné, de carrure solide et de santé florissante. Il était grandparleur et avait la réputation d’un mécontent (au sens le pluslicite du mot) et même d’un bilieux (trait qui, d’ailleurs, avaitchez lui son charme). Ses manières étaient celles d’un aristocrateanglais ; ses goûts étaient anglais (par exemple, il aimait lerosbif saignant, les attelages, le service des laquais, etc.). Ilétait intime avec le « dignitaire », qu’il s’évertuait àdistraire. Au demeurant Elisabeth Prokofievna caressait l’étrangeidée que ce barbon (de mœurs un peu légères et assez amateur debeau sexe) pourrait s’aviser un jour de vouloir faire le bonheurd’Alexandra en demandant sa main.
Au-dessous de ces invités de la qualité laplus relevée et la plus imposante, venait une catégorie de convivesbeaucoup plus jeunes, mais qui brillaient également par ladistinction. C’étaient, outre le prince Stch… et Eugène Pavlovitch,le charmant prince N., bien connu pour les succès féminins qu’ilavait remportés dans toute l’Europe. Âgé d’environ quarante-cinqans, il avait encore belle allure et possédait un surprenant talentde narrateur. Bien que son patrimoine fût passablement ébréché, ilavait gardé l’habitude de vivre de préférence à l’étranger.
Enfin une troisième catégorie groupait cesgens qui n’appartiennent pas au « cercle fermé » de lasociété, mais que l’on peut parfois y rencontrer, tels lesEpantchine eux-mêmes. Guidés par un certain tact qui leur servaitde ligne de conduite, les Epantchine aimaient à mêler, dans lesrares occasions où ils recevaient, la haute société avec les gensd’une couche moins élevée représentant l’élite de la « sociétémoyenne ». On leur faisait honneur de ce calcul et on disaitd’eux qu’ils s’entendaient à tenir leur rang et avaient dusavoir-vivre, jugement dont ils étaient fiers.
Un des représentants de cette société moyenneétait un ingénieur ayant rang de colonel, homme sérieux et très liéavec le prince Stch…, qui l’avait introduit chez lesEpantchine ; il était d’ailleurs sobre de paroles dans lemonde et portait ostensiblement à l’index de la main droite unegrosse bague, sans doute un cadeau impérial.
Il y avait enfin un poète et littérateurd’origine allemande, mais d’inspiration russe ; c’était unhomme d’environ trente-huit ans, d’allures parfaitementconvenables : on pouvait sans appréhension l’introduire dansla bonne société. Il avait un air avantageux, bien qu’il y eût enlui quelque chose d’un peu antipathique. Sa mise était impeccable.Il appartenait à une famille allemande des plus bourgeoises, maistrès considérée. Il savait profiter des circonstances pour seglisser sous la protection des hauts personnages et s’y mainteniren faveur. Il avait jadis traduit de l’allemand en vers russesl’œuvre d’un grand poète germanique et avait donné à cettetraduction une dédicace utile. Il avait l’art de faire valoir sesrelations d’amitié avec un célèbre poète russe aujourd’hui défunt(il y a toute une catégorie d’écrivains qui aiment ainsi à faireétalage de leur intimité avec un auteur illustre lorsque celui-ciest mort). Il avait été récemment introduit chez les Epantchine parla femme du « vieux dignitaire ». Cette dame passait pourla protectrice des hommes de lettres et des savants ; et, defait, elle avait procuré une pension à un ou deux écrivains parl’entremise de gens haut placés sur lesquels elle exerçait del’influence. Elle avait, en effet, dans son genre, un certainascendant. Âgée d’environ quarante-cinq ans (donc jeune par rapportà son mari qui était un vieillard), elle avait été belle et aimaitencore, par un travers commun à beaucoup de femmes de son âge, às’habiller avec affectation. Son intelligence était médiocre et sacompétence en littérature fort discutable. Mais c’était chez elleune manie de protéger les hommes de lettres comme de se vêtir avecrecherche. On lui dédiait beaucoup d’ouvrages et detraductions ; deux ou trois auteurs avaient, avec sonautorisation, publié des lettres qu’ils lui avaient adressées surdes sujets très importants…
Telle était la société que le prince prit pourla monnaie du meilleur aloi et pour un or sans alliage. Au restetous ces gens étaient ce soir-là, comme par un fait exprès, pleinsd’optimisme et enchantés d’eux-mêmes. Chacun était persuadé que savisite faisait grand honneur aux Epantchine. Mais hélas ! leprince ne se doutait même pas de ces subtilités. Il ne lui venaitpas à l’esprit, par exemple, que les Epantchine, ayant pris unedécision aussi grave que celle dont dépendait le sort de leurfille, n’auraient pas osé se dispenser de le présenter, lui, leprince Léon Nicolaïévitch, à ce vieux dignitaire, protecteurattitré de la famille. Et ce petit vieux, qui aurait appris avec lecalme le plus parfait qu’une catastrophe s’était abattue sur lesEpantchine, se serait sûrement regardé comme offensé si ceux-ciavaient marié leur fille sans le consulter et, pour ainsi dire,sans son agrément. Le prince N., ce charmant jeune homme,indiscutablement plein d’esprit et le cœur sur la main, avait laconviction absolue que son apparition cette nuit-là dans le salondes Epantchine était un événement comparable au lever du soleil. Illes mettait à cent pieds au-dessous de lui, et c’était justementdans cette candide et noble idée qu’il puisait son aimabledésinvolture et son affabilité envers eux. Il savait très bienqu’il aurait ce soir-là à raconter quelque chose pour charmer lasociété et il s’y disposait même avec un certain air d’inspiration.Le prince Léon Nicolaïévitch, en écoutant un peu plus tard sonrécit, eut l’impression qu’il n’avait jamais rien entendu decomparable à cette verve étincelante et à cet humour dontl’ingénuité avait quelque chose de touchant dans la bouche d’un DonJuan comme le prince N. Il ne se doutait pas combien était vieille,défraîchie, ressassée, cette histoire, qui pouvait passer chez lesnaïfs Epantchine pour une nouveauté, pour improvisation brillante,spontanée et sincère d’un charmant et spirituel causeur, mais qui,dans tout autre salon, eût été jugée souverainement ennuyeuse. Lerimeur allemand lui-même, bien qu’il affectât autant d’amabilitéque de modestie, n’en était pas moins enclin à croire que saprésence honorait la maison.
Mais le prince ne voyait ni l’envers ni lesdessous de la situation. Aglaé n’avait pas prévu ce mécompte.Elle-même avait brillé de toute sa beauté pendant cette soirée. Lestrois jeunes filles étaient en toilette, mais leur mise n’était pastrop recherchée et leur coiffure était même plutôt insolite. Assiseà côté d’Eugène Pavlovitch, Aglaé parlait et plaisantait avec luisur un ton d’extrême intimité. Il avait une contenance un peu plusgrave qu’à l’ordinaire, sans doute par égard pour l’importance desdignitaires présents. Au reste on le connaissait depuis longtempsdans les réunions mondaines ; bien que jeune homme, il y étaitregardé comme faisant partie de la société. Il était venu cesoir-là avec un crêpe à son chapeau, ce qui lui avait valu leséloges de la princesse Biélokonski ; dans des circonstancessemblables, un autre homme du monde n’en aurait peut-être pas faitautant pour la mort d’un pareil oncle. Elisabeth Prokofievna enmanifesta également de la satisfaction, mais elle paraissaitsurtout en proie à un excès de préoccupation.
Le prince remarqua qu’Aglaé l’avait regardéune ou deux fois avec attention et avait paru contente de lui. Peuà peu il sentit son cœur se dilater de bonheur. Les pensées« fantastiques » et les appréhensions qui l’avaientnaguère assailli (après son entretien avec Lébédev) luiapparaissaient maintenant, à travers de brusques mais fréquentesévocations, comme des rêves sans lien avec la réalité,invraisemblables et même ridicules ! (Déjà pendant toute lajournée son désir le plus cher, bien qu’inconscient, avait été dese démontrer qu’il n’y avait pas lieu de croire à ces songes.) Ilparlait peu et se bornait à répondre aux questions. À la fin ilgarda un silence complet et resta à écouter les autres avec l’aird’un homme qui est aux anges. Peu à peu une sorte d’inspirations’empara de lui, prête à déborder à la première occasion… Cependants’il reprit la parole, ce fut par hasard, pour répondre à unequestion et, selon toute apparence, sans aucune intentionpréméditée…
Tandis qu’il contemplait d’un air béat Aglaépoursuivant avec le prince N. et Eugène Pavlovitch une conversationenjouée, le personnage âgé aux allures d’anglomane s’entretenait, àl’autre bout du salon, avec le « dignitaire ». Au coursd’un récit animé il prononça tout à coup le nom de NicolasAndréïévitch Pavlistchev. Le prince se tourna aussitôt de leur côtéet se mit à suivre leur colloque.
Il s’agissait des nouveaux règlements et decertains troubles de jouissance qui en résultaient pour les grandspropriétaires de la province de Z. Le récit de l’anglomane devaitavoir en lui-même quelque chose de divertissant, car le petit vieuxfinit par se mettre à rire en entendant son interlocuteur épanchersa bile. Celui-ci exposait avec aisance, sur le ton traînant d’unhomme grincheux et en accentuant mollement les voyelles, lesraisons pour lesquelles il s’était vu obligé, sous le régimenouveau, de vendre à moitié prix un splendide domaine qu’ilpossédait dans cette province, encore qu’il n’eût pasparticulièrement besoin d’argent. En même temps il lui fallaitgarder un bien ruiné, qui ne lui valait que des pertes et lecontraignait en outre à soutenir un procès onéreux. « Pouréviter encore un procès au sujet du fonds provenant de lasuccession Pavlistchev, j’ai préféré m’en désintéresser. Encore unou deux héritages comme celui-là et je serai ruiné. Il y avaitpourtant là-bas trois mille déciatines d’excellente terre qui merevenaient ! »
Ivan Fiodorovitch avait remarqué l’extrêmeattention que le prince portait à cet entretien. S’étant soudainrapproché de lui, il lui dit à mi-voix :
– Écoute… Ivan Pétrovitch est apparenté àfeu Nicolas Andréïévitch Pavlistchev… Tu recherchais, je crois, desparents ?
Ivan Fiodorovitch n’avait eu jusque-là d’yeuxque pour son chef, le général. Mais s’étant aperçu depuis un momentque Léon Nicolaïévitch était particulièrement délaissé, il en avaitéprouvé une certaine inquiétude. Aussi essayait-il de l’introduireplus ou moins dans la conversation en le présentant ainsi enquelque sorte une seconde fois et en le recommandant aux« personnalités ».
– Léon Nicolaïévitch a été élevé parNicolas Andréïévitch Pavlistchev après la mort de ses parents,laissa-t-il tomber après avoir rencontré le regard d’IvanPétrovitch.
– En-chan-té, repartit ce dernier, – etje me souviens même très bien de vous. Dès le moment où IvanFiodorovitch nous a présentés l’un à l’autre, je vous ai tout desuite remis, même de figure. Vous n’avez en vérité pas beaucoupchangé, bien que vous n’eussiez que dix ou onze ans lorsque je vousai vu. Vos traits ont quelque chose qui m’est resté dans lamémoire…
– Vous m’avez connu enfant ? demandale prince avec une sorte de stupeur.
– Oh ! il y a bien longtemps !continua Ivan Pétrovitch. C’était à Zlatoverkhovo, où vousdemeuriez alors chez mes cousines. J’y allais autrefois assezsouvent ; vous ne vous souvenez pas de moi ? Cela n’arien d’étonnant… Vous étiez alors… dans je ne sais quel étatmaladif, et je me rappelle même avoir été frappé une fois de vousvoir…
– Je ne me souviens de rien !affirma le prince avec chaleur.
Ivan Pétrovitch ajouta très posément quelquesmots d’explication qui surprirent et émurent le prince : lesdeux vieilles demoiselles, parentes de feu Pavlistchev, quivivaient dans son bien de Zlatoverkhovo et auxquelles il avaitconfié l’éducation du prince, se trouvaient être en même temps sespropres cousines. Comme tout le monde, Ivan Pétrovitch ne savait àpeu près rien des motifs auxquels Pavlistchev avait obéi ens’intéressant ainsi au petit prince, son pupille. « Je n’aipas pensé alors à me renseigner là-dessus », dit-il ;toutefois il montra qu’il avait une excellente mémoire, car il serappelait même que l’aînée des cousines, Marthe Nikitichna, étaittrès sévère avec le petit prince qui leur était confié ;« au point, ajouta-t-il, que je me suis disputé une fois avecelle à propos de vous, parce que je désapprouvais son systèmed’éducation qui consistait à prodiguer les verges à un enfantmalade, ce qui… convenez-en vous-même… » Au contraire, lacadette, Natalie Nikitichna, était pleine de tendresse pour lepauvre enfant… « Elles doivent être maintenant toutes deuxdans la province de Z. où elles ont hérité de Pavlistchev un trèsjoli petit bien (mais sont-elles encore en vie ? je n’en saisrien). Marthe Nikitichna avait, je crois, l’intention d’entrer aucouvent ; au reste je ne l’affirme pas ; il se peut quej’aie entendu cela à propos d’une autre personne… Ah ! j’ysuis : on l’a dit en parlant de la femme d’un médecin…
Le prince écoutait ces paroles, les yeuxbrillants d’allégresse et d’attendrissement. Il déclara à son touravec une vivacité extraordinaire qu’il ne se pardonnerait jamaisd’avoir voyagé à l’intérieur du pays pendant les six derniers moiset de n’avoir pas trouvé l’occasion d’aller voir ses ancienneséducatrices. Chaque jour il avait eu l’intention de le faire, maisil en avait été constamment empêché par les circonstances… Cettefois cependant il était bien décidé à se rendre à tout prix dans laprovince de Z… « Ainsi vous connaissez NatalieNikitichna ? Quelle admirable, quelle sainte femme !Marthe Nikitichna aussi…, excusez-moi, mais il me semble que vousvous méprenez sur son compte. Elle était sévère, mais… comment nepas perdre patience… avec l’idiot que j’étais alors ?(hi ! hi !) En vérité j’étais complètement idiot dans cetemps-là, vous ne le croyez pas ? (ha ! ha !)D’ailleurs… d’ailleurs vous m’avez vu à cette époque-là et… Commentse fait-il que je ne me souvienne pas de vous, dites-moi unpeu ? De sorte que vous… ah ! mon Dieu ! est-ilpossible que vous soyez réellement parent de Nicolas AndréïévitchPavlistchev ?
– Je vous le cer-ti-fie, fit avec unsourire Ivan Pétrovitch en examinant le prince.
– Oh ! je n’ai pas du tout vouludire que j’en… doutais… et enfin peut-on douter de cela ?(hé ! hé !)… même si peu que ce soit ? Oui, même sipeu que ce soit ! ! (hé ! hé !) Mais je voulaisdire que le défunt Nicolas Andréïévitch Pavlistchev était un hommesi admirable ! un homme si généreux ! Maparole !
Le prince ne se sentait pas oppressé, mais enquelque sorte a pris à la gorge par le trop-plein de soncœur », selon l’expression dont se servit Adélaïde lelendemain en parlant avec son fiancé, le prince Stch…
– Mais, bon Dieu ! observa IvanPétrovitch en riant, pourquoi ne puis-je être le parent même d’unhomme si gé-né-reux ?
– Dieu ! s’écria le prince dont laconfusion se traduisait par une précipitation et une animationcroissantes, je… j’ai encore dit une bêtise, mais… cela devaitarriver, parce que je… je… je… ma parole a de nouveau trahi mapensée ! Mais aussi quel poids peut avoir ma personne, je vousle demande, au regard de pareils intérêts… de si énormesintérêts ? Et en comparaison ; d’un homme aussimagnanime ! car Dieu est témoin que c’était le plus magnanimedes hommes, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?
Le prince tremblait de tous ses membres. D’oùlui venait ce brusque émoi, pourquoi tombait-il de but en blancdans un pareil attendrissement, apparemment disproportionné avec lesujet de la conversation, c’est ce qu’il eût été difficiled’expliquer. Mais il était en ce moment dans un tel étatd’émotivité qu’il éprouvait un sentiment de brûlante gratitude,sans trop savoir de quoi ni à l’égard de qui ; peut-être mêmeétait-ce à l’endroit d’Ivan Pétrovitch, peut-être aussi de toutesles personnes présentes. Il débordait de bonheur. Ivan Pétrovitchavait fini par le sonder d’un regard plus scrutateur ; le« dignitaire » le fixait lui aussi avec beaucoupd’attention. La princesse Biélokonski jetait sur lui des yeuxcourroucés et pinçait les lèvres. Le prince N., Eugène Pavlovitch,le prince Stch…, les demoiselles, tout le monde s’était arrêté deparler et prêtait l’oreille. Aglaé donnait des signes d’effroi etElisabeth Prokofievna était positivement dans les transes. La mèreet ses filles étaient étranges : après avoir délibéré et êtrearrivées à la conclusion que le prince ferait mieux de garder lesilence toute la soirée, elles avaient éprouvé de l’appréhension enle voyant complètement seul dans un coin du salon et enchanté deson sort. Adélaïde avait déjà pensé à traverser toute la pièce pours’approcher de lui avec précaution et l’amener dans son groupe oùse trouvait le prince N., à côté de la princesse Biélokonski. Etmaintenant que le prince s’était lancé dans la conversation, leurinquiétude redoublait.
– Vous avez raison de dire que c’était unhomme admirable, fit Ivan Pétrovitch sur un ton sentencieux et encessant de sourire. – Oui… c’était un excellent homme. Un excellentet un digne homme, ajouta-t-il après un silence. Digne même,peut-on dire, de toute estime, renchérit-il après une nouvellepause… et… et il est fort agréable, de constater que, de votrecôté…
– N’est-ce pas ce Pavlistchev qui a euune histoire… singulière… avec un abbé… l’abbé… j’ai oublié sonnom, mais cela a fait alors beaucoup de bruit ? proféra le« dignitaire » en s’efforçant de rappeler sessouvenirs.
– L’abbé Gouraud, un jésuite, repartitIvan Pétrovitch. Oui, voilà bien nos hommes admirables et dignesd’estime ! Pourtant Pavlistchev avait de la naissance, de lafortune, il était chambellan et… s’il était resté au service… maisvoilà que tout d’un coup il abandonne ses fonctions et toutes sesrelations pour embrasser le catholicisme et se faire jésuite. Il ya mis une sorte d’enthousiasme et presque de l’éclat. Franchementil est mort à temps… oui ; tout le monde l’a dit alors…
Le prince ne se contint plus.
– Pavlistchev… Pavlistchev converti aucatholicisme ? C’est impossible ! s’écria-t-il sur un tond’épouvante.
– Comment « impossible » ?murmura Ivan Pétrovitch d’un ton posé, – c’est beaucoup dire, moncher prince, et vous m’accorderez… Au reste, vous avez le défunt ensi haute estime… c’était en effet un homme d’un très grand cœur, etc’est à cela que j’attribue surtout le succès de cet intrigant deGouraud. Mais vous pouvez m’interroger, moi, sur les tracas et lessoucis que j’ai eus par la suite à cause de cette affaire… etprécisément avec ce même Gouraud ! Imaginez – ajouta-t-il ense tournant vers le petit vieux, – qu’ils voulaient même élever desprétentions sur la succession ; j’ai dû recourir aux mesuresles plus énergiques… pour les amener à résipiscence… car ils saventce qu’ils font. Ce sont des gens étonnants ! Mais Dieumerci ! cela se passait à Moscou ; je me suisimmédiatement adressé au comte et nous leur avons… fait entendreraison…
– Vous ne sauriez croire combien vousm’avez peiné et bouleversé ! s’écria de nouveau le prince.
– Je le regrette ; mais au fond toutcela n’était pas sérieux et aurait fini, comme toujours, en queuede poisson. J’en suis convaincu. L’été passé – continua-t-il ens’adressant de nouveau au petit vieux – la comtesse K. s’estégalement retirée, dit-on, dans un couvent catholique àl’étranger ; nos compatriotes n’ont aucune force de résistancequand ils sont aux prises avec ces… enjôleurs… surtout àl’étranger.
– Tout cela, je pense, provient de notre…lassitude, dit le petit vieux sur un ton important ; – et puisces gens-là ont une manière de prêcher qui a tant… d’élégance, tantde personnalité… et ils savent vous faire peur. Ils m’ont fait peurà moi-même, je vous l’avoue : c’était en 1832, à Vienne ;seulement je n’ai pas succombé, j’ai pris la fuite, ha !ha ! Ma parole, j’ai dû prendre la fuite !
– Je me suis laissé dire, mon bon ami,que tu t’es enfui à cette époque-là de Vienne pour Paris encompagnie d’une jolie femme, la comtesse Lewicki ; c’est pourelle et non pour un jésuite que tu as lâché le service, intervientà brûle-pourpoint la princesse Biélokonski.
– Bon ! mais tout cela n’en est pasmoins arrivé à cause d’un jésuite, répliqua le petit vieux ensouriant à l’évocation d’un agréable souvenir. – Vous paraissezavoir des sentiments très religieux, ce qui est maintenant si rarechez les jeunes gens, ajouta-t-il d’un ton bienveillant à l’adressedu prince Léon Nicolaïévitch, qui écoutait bouche bée et semblaittoujours atterré.
Il était clair que le petit vieux désiraitmieux connaître le prince et avait ses raisons pour commencer às’intéresser vivement à lui.
– Pavlistchev était un esprit lucide etun chrétien, un vrai chrétien, déclara brusquement le prince ;comment aurait-il pu adopter une confession… qui n’est paschrétienne ? Car le catholicisme est une foi qui n’a rien dechrétien !
Ses yeux fulguraient et il regardait autour delui comme pour embrasser toute l’assistance d’un seul coupd’œil.
– Allons, c’est aller un peu loin !grommela le petit vieux en lançant à Ivan Pétrovitch un regard desurprise.
– Alors le catholicisme n’est pas uneconfession chrétienne ? demanda ce dernier en se tournant sursa chaise. Qu’est-il donc ?
– C’est avant tout une religion qui n’arien de chrétien, repartit le prince avec une vive émotion et surun ton excessivement cassant. – Voilà le premier point. Le second,c’est qu’à mon avis le catholicisme romain est pire que l’athéismemême ! Oui, telle est mon opinion ! L’athéisme se borne àproclamer le néant, mais le catholicisme va plus loin : ilprêche un Christ qu’il a défiguré, calomnié, vilipendé, un Christcontraire à la vérité. Il prêche l’Antéchrist, je vous lejure ! C’est depuis longtemps ma conviction personnelle etelle m’a fait souffrir moi-même… Le catholicisme romain croit quel’Église ne peut se maintenir sur terre sans exercer un pouvoirpolitique universel, et il décrit : Nonpossumus ! Pour moi il ne constitue même pas unereligion ; c’est à proprement parler la continuation del’Empire romain d’Occident ; tout en lui est subordonné àcette idée, à commencer par la foi. Le Pape s’est approprié unterritoire, une souveraineté temporelle et il a brandi leglaive ; depuis lors, rien n’a changé si ce n’est qu’à ceglaive on a adjoint le mensonge, l’intrigue, l’imposture, lefanatisme, la superstition et la scélératesse ; on s’est jouédes sentiments populaires les plus sacrés, les plus purs, les plusnaïfs, les plus ardents ; tout, tout a été troqué contre del’argent, contre un misérable pouvoir temporel. Et cela n’est pasla doctrine de l’Antéchrist ? Comment le catholicismen’aurait-il pas engendré l’athéisme ? L’athéisme est sorti ducatholicisme romain lui-même ! C’est par ses adeptes qu’il acommencé : pouvaient-ils croire en eux-mêmes ? Il s’estfortifié de l’aversion qu’ils inspiraient ; il est le produitde leurs mensonges et de leur impuissance morale. L’athéisme !Chez nous l’incrédulité ne se rencontre encore que dans certainescastes, chez les « déracinés », selon la très heureuseexpression d’Eugène Pavlovitch ; mais là-bas, en Europe, cesont des masses énormes du peuple qui commencent à perdre lafoi ; naguère leur irréligion procédait de l’ignorance et dumensonge ; aujourd’hui elle dérive du fanatisme et de la haineà l’égard de l’Église et du christianisme !
Le prince s’arrêta haletant. Il avait parléavec une intense volubilité. Il était pâle et, oppressé. Lesassistants échangeaient des regards étonnés ; enfin le petitvieux se mit à rire franchement. Le prince N. sortit son lorgnon etexamina fixement Léon Nicolaïévitch. Le rimeur allemand quitta lecoin où il s’était tenu jusque-là et se rapprocha de la table, unsourire hostile sur les lèvres.
– Vous e-xa-gé-rez beaucoup, dit IvanPétrovitch d’une voix traînante, avec un air d’ennui et même degêne. – Cette Église-là compte aussi des représentants dignes detout respect et qui sont gens vertueux…
– Je n’ai jamais parlé des représentantsde l’Église en tant qu’individus. J’ai parlé du catholicisme romaindans son essence, de Rome. Est-ce que l’Église peut disparaîtrecomplètement ? Je n’ai jamais dit cela !
– D’accord, mais tout cela est connu etil est superflu d’y revenir ; en outre… c’est du domaine de lathéologie…
– Oh ! non, non ! ce n’est pasexclusivement du domaine de la théologie, je vous en réponds !Cela nous touche de beaucoup plus près que vous ne le pensez. Toutenotre erreur est justement là : nous ne pouvons pas encorenous faire à l’idée que cette question n’est pas seulementthéologique ! N’oubliez pas que le socialisme est, lui aussi,un produit du catholicisme et de son essence. Comme son frère,l’athéisme, il est né du désespoir ; il représente uneréaction morale contre le catholicisme, il vise à s’approprierl’autorité spirituelle que la religion a perdue, à étancher la soifardente de l’âme humaine et à chercher le salut, non pas dans leChrist, mais dans la violence ! Ici comme dans lecatholicisme, nous voyons des gens qui veulent assurer la libertépar la violence, l’union par le glaive et par le sang !« Défense de croire en Dieu, défense de posséder, défensed’avoir une personnalité, fraternité ou la mort[64] au prix de deux millions detêtes. » Il est dit : Vous les connaîtrez à leursœuvres ! Et n’allez pas croire que tout cela soit anodin etsans danger pour nous. Oh ! il nous faut réagir, et au plusvite ! Il faut que notre Christ, que nous avons gardé etqu’ils n’ont même pas connu, resplendisse et refoulel’Occident ! Nous devons maintenant nous dresser devant eux,non pas pour mordre à l’hameçon du jésuitisme, mais pour leurinfuser notre civilisation russe. Et que l’on ne vienne pas nousraconter qu’ils savent prêcher avec élégance comme quelqu’un l’adit tout à l’heure…
– Mais permettez, permettez donc !répliqua Ivan Pétrovitch d’un air très inquiet, en jetant desregards tout autour de lui et en manifestant même des signes defrayeur ; vos idées sont certainement louables et pleines depatriotisme, mais tout cela est exagéré au plus haut point et…mieux vaudrait s’en tenir là…
– Non, il n’y a aucune exagération ;je suis plutôt au-dessous de la vérité, précisément parce que jesuis impuissant à exprimer toute ma pensée, mais…
– Ah ! per-met-tez !
Le prince se tut. Immobile sur sa chaise, latête haute, il dardait sur Ivan Pétrovitch un regard enflammé.
– Il me semble que vous avez pris autragique l’aventure de votre bienfaiteur, observa le petit vieuxd’un ton affable et sans se départir de son calme. – Vous êtessurexcité… peut-être à cause de l’isolement dans lequel vous vivez.Si vous fréquentiez davantage les hommes (et le monde, j’espère,fera bon accueil au remarquable jeune homme que vous êtes), vouscalmeriez votre ardeur et verriez que tout cela est beaucoup plussimple… D’ailleurs ces cas sont si rares… mon avis est que les unsproviennent de notre satiété, les autres de… l’ennui…
– Oui, c’est exactement cela, s’écria leprince ; voilà une idée magnifique ! C’est« l’ennui », c’est « notre ennui » qui en estcause ; ce n’est pas la satiété ! Sur ce point vous voustrompez ; loin d’être assouvis, nous sommes assoiffés !Ou pour mieux dire, nous sommes dévorés d’une soif fiévreuse !Et… ne croyez pas que ce soit là un phénomène si négligeable qu’iln’y ait qu’à en rire ; excusez-moi, il faut savoirpressentir ! Quand nos compatriotes touchent ou croient avoirtouché au rivage, ils éprouvent une telle allégresse qu’ils seportent aussitôt aux extrêmes ; pourquoi cela ? Le cas dePavlistchev vous étonne ; vous pensez qu’il est devenu fou ouqu’il a succombé par excès de bonté ; or, ce n’est pas cela.Ce n’est pas seulement pour nous, c’est pour l’Europe tout entièreque l’emportement de l’âme russe en pareilles circonstances est unsujet d’étonnement. Quand un Russe passe au catholicisme, il nemanque pas de se faire jésuite et se range parmi les membres lesplus occultes de l’ordre. S’il devient athée, il n’hésite pas àdemander qu’on extirpe par la force, c’est-à-dire aussi par leglaive, la croyance en Dieu ! D’où vient ce subitfanatisme ? Ne le savez-vous pas ? Il vient de ce que leRusse croit avoir trouvé une patrie nouvelle, faute de s’êtreaperçu qu’il en avait une ici, et de ce que cette découverte lecomble de joie. Il a trouvé le rivage, la terre ; il s’yprécipite et les couvre de baisers ! Ce n’est pas seulementpar vanité, ce n’est pas sous l’empire d’un sentiment de mesquineinfatuation que les Russes se font athées ou jésuites ; c’estpar angoisse morale, par soif de l’âme, par nostalgie d’un mondeplus élevé, d’une terre ferme, d’une patrie qui remplace celle àlaquelle ils ont cessé de croire parce qu’ils ne l’ont jamaisconnue ! Le Russe passe très facilement à l’athéisme, plusfacilement que n’importe quel autre peuple du monde. Et noscompatriotes ne deviennent pas simplement athées, ils ontfoi dans l’athéisme, comme si c’était une nouvellereligion ; ils ne s’aperçoivent pas que c’est dans le néantqu’ils placent leur foi. Tant nous avons soif de croire !« Celui qui n’a pas le sol sous ses pieds n’a pas non plus deDieu. » Cette pensée n’est pas de moi. Elle m’a été expriméepar un marchand qui était vieux-croyant et que j’ai rencontré envoyage. À la vérité il ne s’est pas exprimé ainsi ; il adit : « Celui qui a renié sa patrie, celui-là a aussirenié son Dieu ! » Songez donc qu’il s’est trouvé enRussie des hommes de haute culture pour entrer dans la secte deskhlystes[65]… Au fondje me demande en quoi les khlystes sont pires que lesnihilistes, les jésuites, les athées ? Peut-être même leurdoctrine est-elle plus profonde Mais voilà à quoi aboutitl’angoisse de l’âme !… Montrez aux compagnons assoiffés etenflammés de Colomb les rives du « Nouveau Monde » ;découvrez à l’homme russe le « Monde » russe ;permettez-lui de trouver cet or, ce trésor que la terre dissimule àses yeux ! Faites-lui voir la rénovation future de toutehumanité et sa résurrection, qui peut-être ne lui viendra que de lapensée russe, du Dieu russe et du Christ russe. Et vous verrez quelgéant puissant et juste, sage et doux, se dressera devant le mondestupéfait et terrifié ; car ils n’attendent de nous que leglaive, le glaive et la violence, et, en jugeant d’après eux-mêmes,ils ne peuvent se représenter notre puissance sous d’autres dehorsque ceux de la barbarie. Il en a toujours été ainsi jusqu’à présentet ce préjugé ne fera que croître à l’avenir. Et…
Mais à ce moment un événement se produisit quiinterrompit le discours de l’orateur de la manière la plusinattendue.
Toute cette tirade enfiévrée, tout ce flux deparoles passionnées et tumultueuses exprimant un chaos de penséesenthousiastes et désordonnées qui s’entre-heurtaient, c’étaitl’indice d’une disposition mentale particulièrement dangereuse chezle jeune homme, dont l’effervescence s’était déclarée soudain etsans raison apparente. Parmi les personnes présentes, toutes cellesqui connaissaient le prince furent surprises (et certaines mêmehonteuses) de sa sortie, si peu en harmonie avec son attitudehabituellement réservée voire timide, empreinte en toute autrecirconstance d’un tact rare et d’un sentiment instinctif des plushautes convenances. On n’arrivait pas à comprendre la cause decette incartade, qui n’était certainement pas la révélationrelative à Pavlistchev. Dans le coin des dames on le considéraitcomme devenu fou, et la princesse Biélokonski avoua par la suiteque « si cette scène avait duré un moment de plus elle auraitpris la fuite ». Les « petits vieux » avaientpresque perdu contenance dès le premier instant de stupeur. Sansbouger de sa chaise, le général haut fonctionnaire avait pris unemine de mécontentement et de sévérité. Le colonel gardait uneimpassibilité complète. L’Allemand était devenu pâle, maiscontinuait à sourire d’un air faux en regardant autour de lui pourvoir comment les autres réagiraient. Au reste tout ce« scandale » aurait pu se terminer de la manière la plussimple et la plus naturelle, peut-être même en une minute. IvanFiodorovitch, qui avait été frappé de saisissement, mais s’étaitremis plus vite que les autres, avait déjà fait plusieurstentatives pour endiguer la faconde du prince ; n’ayant pasréussi, il s’approchait maintenant de lui avec fermeté et décision.Une minute de plus et, si cela était devenu nécessaire, il seserait peut-être résolu à le faire sortir amicalement en prétextantqu’il était malade, ce qui était peut-être vrai et ce dont, en toutcas, il était, lui, Ivan Fiodorovitch, tout à fait convaincu… Maisles choses prirent une autre tournure.
Dès son entrée dans le salon, le prince étaitallé s’asseoir le plus loin possible du vase chinois à proposduquel Aglaé l’avait tant effrayé. Chose à peine croyable :après ce qu’elle lui avait dit la veille, une convictioninsurmontable, un étrange, un invraisemblable pressentimentl’avaient averti qu’il ne pourrait éviter de briser ce vase,quelque effort qu’il fît pour conjurer ce malheur. Or, voilà ce quiarriva. Dans le cours de la soirée d’autres impressions aussifortes qu’agréables avaient envahi son âme ; nous en avonsdéjà parlé ; elles lui avaient fait oublier son pressentiment.Quand il avait entendu prononcer le nom de Pavlistchev et qu’IvanFiodorovitch l’avait amené vers Ivan Pétrovitch pour le présenterde nouveau à celui-ci, il s’était rapproché de la table et assisdans un fauteuil à côté de l’énorme et magnifique vase de Chineplacé sur un piédestal, presque à la hauteur de son coude et un peuen arrière de lui.
Au moment où il prononçait les derniers motsde son discours, il se leva brusquement, fit du bras un geste ampleet imprudent, eut un mouvement d’épaules involontaire et… un crigénéral rententit ! Le vase oscilla, parut d’abord indécis etprêt à tomber sur la tête de l’un des petits vieux ; puis ilpencha soudain du côté opposé, où se trouvait l’Allemand, lequeleut tout juste le temps de faire un bond de frayeur, et ils’écroula sur le sol. Au fracas répondirent des exclamations ;de précieux débris jonchaient le tapis ! la frayeur etl’étonnement s’emparèrent de la société. Pour ce qui est du prince,il serait difficile et presque superflu de décrire sessentiments ! Mais nous ne pouvons nous dispenser de signalerqu’une impression singulière l’envahit juste à ce moment et sedifférencia aussitôt d’une foule d’autres, pénibles outerrifiantes : ce qui le saisissait le plus, ce n’était pointla honte, ni le scandale, ni la frayeur, ni l’imprévu del’incident, c’était l’accomplissement de la prophétie ! Iln’aurait pu s’expliquer à lui-même ce que cette constatation avaitde si saisissant ; il sentait seulement qu’elle le frappait aucœur et le remplissait d’une épouvante presque mystique. Un instantse passa : il lui sembla que tout s’élargissait autour de luiet que l’épouvante s’évanouissait devant une sensation de lumière,de joie, d’extase ; il en perdit la respiration et… Mais cephénomène fut de courte durée. Grâce à Dieu, ce n’était pascela ! Il reprit haleine et regarda autour de lui.
Longtemps il fut comme inconscient du désarroienvironnant. Ou plutôt, il comprenait et voyait bien tout ce qui sepassait, mais il se sentait comme en dehors de l’événement, tel unpersonnage invisible de conte de fées, observant dans une pièce oùil s’est introduit des gens étrangers mais qui l’intéressent. Ilvit ramasser les débris, entendit des conversations rapides etaperçut Aglaé qui le fixait : elle était pâle et avait un airétrange, très étrange, mais sans aucune expression de haine etencore moins de colère ; elle le considérait avec effroi, maisses yeux étaient pleins de sympathie, tandis qu’elle jetait sur lesautres un regard étincelant… ; une délicieuse souffranceenvahit subitement son cœur.
Enfin il remarqua avec stupeur que tous lesassistants s’étaient rassis et même riaient comme si de rienn’était ! Une autre minute se passa : l’hilaritéredoubla ; on s’amusait maintenant de son hébétement, maisavec bonne humeur et sur un ton cordial. Plusieurs personnes luiadressèrent la parole dans les termes les plus affables, surtoutElisabeth Prokofievna, qui riait en parlant et disait quelque chosede très gentil. Tout à coup il sentit Ivan Fiodorovitch lui tapoteramicalement l’épaule. Ivan Pétrovitch riait également. Mais lemeilleur, le plus avenant et le plus sympathique fut le petitvieux : il prit le prince par la main et, en la lui pressantdoucement et la frappant légèrement avec la paume de son autremain, il l’exhorta à se ressaisir comme il eût fait à l’égard d’unenfant apeuré, ce qui plut extrêmement au prince ; finalementil le fit asseoir tout près de lui. Le prince contemplait le visagedu vieillard avec ravissement : il y prenait tant de plaisirqu’il avait peine à retrouver le souffle et n’avait pas la force deprononcer une parole.
– Comment ? balbutia-t-il enfin, –c’est bien vrai que vous me pardonnez ? et… vous aussi,Elisabeth Prokofievna ?
Les rires reprirent de plus belle et le princeen eut les larmes aux yeux ; il ne pouvait croire à un pareilenchantement.
– Certes, ce vase était superbe. Il yavait bien quinze ans que je le connaissais… oui, quinze ans…insinua Ivan Pétrovitch.
– Voilà un beau malheur ! L’hommeest voué à disparaître, et on se désolerait pour un potd’argile ! dit à haute voix Elisabeth Prokofievna. Est-ce quevraiment cela t’a tellement bouleversé, Léon Nicolaïévitch ?ajouta-t-elle avec une expression de crainte ; allons, monami, en voilà assez ! en vérité tu me fais peur.
– Et vous me pardonneztout ? Non seulement le vase, maistout ? demanda le prince. Il fit mine de selever ; mais le petit vieux le reprit par la main ; il serefusait à le lâcher.
– C’est très curieux et c’est trèssérieux ![66]chuchota-t-il par-dessus la table à Ivan Pétrovitch, assez hautd’ailleurs pour que le prince pût l’entendre.
– Ainsi je n’ai offensé aucun devous ? Vous ne pouvez vous figurer combien cette pensée merend heureux. D’ailleurs il n’en pouvait être autrement :est-ce que je pourrais offenser ici qui que ce soit ? Lesupposer seulement serait vous faire affront.
– Calmez-vous, mon ami, vous exagérez.Vous n’avez pas même lieu de vous montrer si reconnaissant ;le sentiment est joli, mais il passe la mesure.
– Je ne vous suis pas reconnaissant,seulement… je vous admire, je suis heureux en vouscontemplant ; peut-être que je m’exprime sottement, mais ilfaut que je parle, il faut que je m’explique… ne serait-ce que parégard pour moi-même.
Il était en proie à des mouvements impulsifsqui dénotaient le trouble et la fièvre ; très probablement sesparoles n’exprimaient-elles pas toujours ce qu’il aurait vouludire. Il avait l’air de demander la permission de parler. Sonregard tomba sur la princesse Biélokonski.
– Ne te gêne pas, mon cher, continue,continue, ne t’essouffle pas, observa-t-elle. Ce qui est arrivétout à l’heure vient de ce que tu t’es essoufflé. Mais parle sanscrainte ; ces messieurs en ont vu d’autres et de plus étrangesque toi, tu ne les étonneras pas. Dieu sait que tu es difficile àcomprendre ; mais tu as brisé ce vase et fait peur à tout lemonde.
Le prince l’écoutait en souriant.
– C’est bien vous, demanda-t-il àbrûle-pourpoint au petit vieux, qui avez sauvé de la déportation,il y a trois mois, l’étudiant Podkoumov et l’employéChvabrine ?
Le petit vieux rougit légèrement et marmonnaquelque chose pour l’inviter à se calmer.
– De vous j’ai entendu dire,continua-t-il en s’adressant à Ivan Pétrovitch, que, dans laprovince de N., vous avez accordé gratuitement du bois deconstruction à des paysans habitant sur vos terres et éprouvés parun incendie, bien qu’après leur émancipation ils eussent agi avecvous d’une façon désobligeante.
– Oh ! c’est de l’exagération !murmura Ivan Pétrovitch, d’ailleurs avec un air agréablementflatté ; cette fois il avait raison de parler d’exagération,car il ne s’agissait que d’un faux bruit qui était parvenu auxoreilles du prince.
– Et vous, princesse, reprit le prince ense tournant incontinent vers la princesse Biélokonski avec unsourire radieux, ne m’avez-vous pas accueilli il y a six mois àMoscou et traité comme votre fils sur une lettre de recommandationd’Elisabeth Prokofievna ? Comme à votre fils aussi vous m’avezalors donné un conseil que je n’oublierai jamais. Voussouvenez-vous ?
– Quelle mouche te pique ? proférala princesse Biélokonski avec dépit. Tu es un bon garçon maisridicule ; quand on te donne deux sous tu remercies comme sion t’avait sauvé la vie. Tu crois que c’est bien ? en réalitéc’est déplaisant.
Elle était sur le point de se fâcher pour toutde bon, mais se mit brusquement à rire, et cette fois avec uneexpression de bienveillance. Le visage d’Elisabeth Prokofievna serasséréna également et Ivan Fiodorovitch devint rayonnant.
– Je disais bien que Léon Nicolaïévitchétait un homme si… un homme que… bref à la condition de ne pass’étouffer en parlant, comme l’a fait observer la princesse…,balbutia le général sur un ton de joyeuse satisfaction, en répétantles paroles de la princesse Biélokonski, qui l’avaient frappé.
Seule Aglaé paraissait triste ; cependantelle avait toujours le rouge au visage, peut-être par l’effet del’indignation.
– Il est réellement très gentil, répétale petit vieux à Ivan Pétrovitch.
Le prince était dans un état d’agitationcroissante. Avec un débit de plus en plus précipité, anormal,exalté, il reprit :
– Je suis entré ici le cœur tourmenté,je… j’avais peur de vous et j’avais peur de moi. J’avais surtoutpeur de moi. À mon retour à Pétersbourg je m’étais promis de voir àtout prix nos hommes de premier plan, ceux qui appartiennent auxfamilles de vieille souche dont je suis moi-même, étant despremiers par la naissance. Car je suis maintenant avec des princescomme moi, n’est-ce pas ? Je voulais faire votre connaissance,c’était nécessaire, tout à fait nécessaire !… J’avais toujoursentendu dire beaucoup de mal de vous, plus de mal que debien ; on m’avait parlé de votre étroitesse d’esprit, del’exclusivisme de vos intérêts, de votre mentalité rétrograde, devotre peu d’instruction, de vos habitudes ridicules ;oh ! on écrit et on dit tant de choses à votre sujet !Aussi étais-je plein de curiosité et de trouble en venant iciaujourd’hui. Il me fallait voir par moi-même et me faire uneconviction personnelle sur cette question : est-il vrai que lacouche supérieure de la société russe ne vaut plus rien ;qu’elle a fait son temps, que sa vitalité d’antan est tarie etqu’elle n’est plus capable de mourir, tout en s’entêtant encore àlutter par mesquine jalousie contre les hommes… d’avenir et à leurbarrer le passage, sans se rendre compte qu’elle est elle-mêmemoribonde ? Précédemment déjà, je donnais assez peu de crédità cette façon de voir, car nous n’avons jamais eu de véritablearistocratie, hormis une caste de courtisans qui se distinguait parson uniforme ou… par le hasard ; mais maintenant cettenoblesse a complètement disparu, n’est-il pas vrai ?
– Allons donc ! ce n’est pas du toutcela, fit Ivan Pétrovitch en ricanant malignement.
– Bon, le voilà reparti ! murmura laprincesse Biélokonski perdant patience.
– Laissez-ledire ![67] il esttout tremblant, dit à mi-voix le petit vieux.
Le prince était décidément hors de lui.
– Et qu’ai-je vu ici ? J’ai vu desgens pleins de délicatesse, de franchise et d’intelligence. J’ai vuun vieillard témoigner une affectueuse attention à un gamin commemoi et l’écouter jusqu’au bout. Je vois des gens capables decomprendre et de pardonner ; ce sont bien des Russes et deshommes bons, presque aussi bons et aussi cordiaux que ceux que j’airencontrés là-bas ; ils ne valent en tout cas guère moins.Jugez de mon agréable surprise ! Oh ! permettez-moi del’exprimer ! J’avais souvent entendu dire et j’ai même souventcru que, dans le monde, tout se réduisait à de belles manières, àun formalisme désuet, mais que la sève était desséchée. Or, jeconstate maintenant par moi-même que tel ne peut être le cas cheznous. Il peut en être ainsi ailleurs, mais pas chez nous. Peut-oncroire que vous soyez maintenant tous des jésuites et desimposteurs ? J’ai entendu tout à l’heure le récit du princeN. : n’est-ce pas à un humour plein de sincérité et despontanéité ? n’est-ce pas là de la véritable bonhomie ?Est-ce que de pareilles paroles peuvent sortir de la bouche d’unhomme… mort, d’un homme dont le cœur et le talent seraitdesséchés ? Est-ce que des morts auraient pu m’accueillircomme vous m’avez accueilli ? Est-ce qu’il n’y a pas là unélément… pour l’avenir, un élément qui justifie lesespérances ? Est-ce que des gens pareils peuvent ne pascomprendre et rester en arrière ?
– Je vous en prie encore une fois,calmez-vous, mon cher ami ; nous parlerons de tout cela unautre jour et c’est avec plaisir que je… dit le« dignitaire » avec un sourire légèrement moqueur.
Ivan Pétrovitch toussota et se retourna dansson fauteuil ; Ivan Fiodorovitch recommença à s’agiter ;son supérieur, le général, occupé à causer avec l’épouse dudignitaire, cessa de prêter la moindre attention au prince ;mais la dame écoutait celui-ci d’une oreille et portait fréquemmentles yeux sur lui.
– Eh bien ! non ! il vaut mieuxque je parle ! continua le prince dans un nouvel élan defièvre, en s’adressant au petit vieux sur un ton de confiance,voire de confidence. – Aglaé Ivanovna m’a défendu hier de parler etm’a même indiqué les sujets à ne pas aborder ; elle sait queje suis ridicule quand je me mets à les traiter. Je suis dans mavingt-septième année et je me rends compte cependant que je meconduis comme un enfant. Je n’ai pas le droit d’exprimer mapensée ; il y a longtemps que je l’ai dit ; ce n’est qu’àMoscou, avec Rogojine, que j’ai pu parler à cœur ouvert… Nous avonslu Pouchkine ensemble, nous l’avons lu tout entier ; il ne leconnaissait pas, même de nom… Je crains toujours que mon airridicule ne compromette ma pensée et ne discrédite l’idéeprincipale. Je n’ai pas le geste heureux. Les gestes que jefais sont toujours à contretemps, ce qui provoque les rires etavilit l’idée. Il me manque aussi le sentiment de la mesure, etceci est grave, c’est même le plus grave… Je sais que le mieux queje puisse faire, c’est de rester coi et de me taire. Quand je metiens tranquille et garde le silence, je parais même trèsraisonnable et j’ai, en outre, le loisir de réfléchir. Maismaintenant mieux vaut que je parle. Vous me regardez avec tant debienveillance que je m’y suis décidé ; il y a tant de charmedans vos traits. Hier j’ai donné ma parole à Aglaé Ivanovna que jeme tairais pendant toute la soirée.
– Vraiment ? fit le petitvieux en souriant.
– Mais il y a des moments où je me disque j’ai tort de raisonner ainsi : la sincérité ne vaut-ellepas un geste ? N’est-ce pas ?
– Quelquefois.
– Je veux tout vous expliquer, tout,tout, tout ! Oh ! oui ! Vous me prenez pour unutopiste ? un idéologue ? Oh ! non : je vousjure que mes pensées sont toutes si simples… Vous ne me croyezpas ? Vous souriez ? Écoutez… je suis parfois lâche parceque je perds la foi en moi ; tout à l’heure, en venant ici, jepensais : « Comment leur adresserai-je la parole ?En quels termes engagerai-je la conversation pour qu’ils mecomprennent tant soit peu ? » J’éprouvais une viveappréhension, mais c’est vous qui étiez surtout l’objet de materreur. Et cependant quelle raison avais-je de craindre ? Mapeur n’était-elle pas honteuse ? Qu’importe que pour un seulhomme de progrès il y ait une telle foule de rétrogrades et deméchants ? Ma joie provient de ce que je suis maintenantconvaincu qu’au fond cette foule n’existe pas et qu’il n’y a quedes éléments pleins de vie. L’idée d’être ridicules ne doitd’ailleurs point nous troubler, n’est-ce pas ? Certes nous lesommes ; nous sommes frivoles, nous avons de fâcheuseshabitudes, nous nous ennuyons, nous ne savons ni voir nicomprendra ; nous sommes tous ainsi, tous, vous, moi, et euxaussi ! Tenez, vous ne vous froissez pas de m’entendre vousdire en face que vous êtes ridicules ? S’il en est ainsi, nepeut-on pas voir en vous des artisans de progrès ? Je vousdirai même qu’il est parfois bon et même meilleur d’êtreridicule : on est plus enclin au pardon mutuel et àl’humilité ; il ne nous est pas donné de tout comprendred’emblée et la perfection ne s’atteint pas d’un coup ! Pourarriver à la perfection il faut commencer par ne pas comprendrebeaucoup de choses. Celui qui saisit trop vite saisit sans doutemal. Je vous le dis, à vous qui avez déjà su comprendre tant dechoses… sans les comprendre. Je n’éprouve maintenant plus decrainte à votre endroit ; vous écoutez sans colère un gamincomme moi vous parler sur ce ton, n’est-ce pas ? Certesoui ! Oh ! vous saurez oublier, vous saurez pardonner àceux qui vous ont offensés et aussi à ceux qui ne vous ont pasoffensés, car il est plus difficile de pardonner à ceux qui ne vousont pas offensés, justement parce qu’ils n’ont aucun tortet que, par conséquent, votre ressentiment est dénué de fondement.Voilà ce que j’attendais de gens de la haute société, voilà ce quej’avais hâte de vous dire en arrivant ici, sans savoir en quelstermes je le ferais… Vous riez, Ivan Pétrovitch ? Vous pensezque je suis un démocrate, un apologiste de l’égalité, que je suisici leur avocat et que c’est pour eux que j’aicraint ? ajouta-t-il avec un rire convulsif (il avait à chaqueinstant un petit rire saccadé et extatique). – Non, c’est pour vousque je crains, pour vous tous et pour nous tous à la fois. Je suismoi-même un prince d’ancienne lignée au milieu d’autres princes. Jeparle pour notre salut commun, afin que notre caste ne disparaissepas sans aucun profit dans les ténèbres, pour n’avoir rien prévu,n’avoir fait que se quereller et avoir tout perdu. Pourquoidisparaître et céder la place aux autres, alors que nous pouvonsgarder nos positions à l’avant-garde et à la tête de lasociété ? Soyons des hommes de progrès et nous resterons lespremiers. Devenons des serviteurs pour être des supérieurs.
Il eut une brusque velléité de se lever de sonfauteuil, mais le petit vieux le retenait toujours et fixait surlui des yeux où l’inquiétude croissait.
– Écoutez ! Je sais que parler nesignifie rien ; mieux vaut prêcher d’exemple et se mettresimplement à l’œuvre… J’ai déjà commencé… et… et est-ce queréellement on peut être malheureux ? Oh ! qu’importentmon affliction et mon malheur si je me sens la force d’êtreheureux ? Je ne comprends pas, sachez-le, qu’on puisse passerà côté d’un arbre sans éprouver à sa vue un sentiment de bonheur,ou parler à un homme sans être heureux de l’aimer. Oh ! lesparoles me manquent pour exprimer cela… mais combien de belleschoses nous voyons à chaque pas, dont l’homme le plus dégradéressent lui-même la beauté ? Regardez l’enfant, regardezl’aurore du Créateur, regardez l’herbe qui pousse, regardez lesyeux qui vous contemplent et qui vous aiment…
Au cours de cette tirade et, tout en parlant,le prince s’était levé. Le petit vieux le suivait déjà des yeuxavec frayeur. Elisabeth Prokofievna agita les bras ets’écria : « Ah ! mon Dieu ! » Elle avaitdeviné avant tout le monde ce qui se passait. Aglaé se précipitavers le prince et arriva juste à temps pour le recevoir dans sesbras ; terrifiée, les traits bouleversés de chagrin, la jeunefille entendit le hurlement sauvage de l’« esprit qui avaitfait chanceler et terrassé » le malheureux. Celui-ci gisaitmaintenant sur le tapis et quelqu’un lui avait à la hâte glissé uncoussin sous la tête.
Personne ne s’était attendu à ce dénouement.Au bout d’un quart d’heure, le prince N., Eugène Pavlovitch et lepetit vieux tentèrent de ranimer la soirée, mais une demi-heureplus tard tous les invités se séparèrent, non sans exprimer forceparoles de condoléances et de regret entremêlées de commentairessur l’incident. Ivan Pétrovitch émit, entre autres, l’avis que« ce jeune homme était un slavophile[68] ouquelque chose d’approchant, mais que son cas n’était pasdangereux ». Le petit vieux ne souffla mot. Il est vrai que,chez tous, le lendemain et le surlendemain, ces dispositions firentplace à un mouvement d’humeur. Ivan Pétrovitch se sentit mêmeoffensé, quoique peu gravement. Le supérieur d’Ivan Fiodorovitchtémoigna pendant quelque temps à celui-ci une certaine froideur. Lehaut dignitaire, « protecteur » des Epantchine, fitaussi, de son côté, quelques réflexions sentencieuses à l’adressedu chef de famille, en ajoutant toutefois en termes flatteurs qu’ils’intéressait énormément au sort d’Aglaé. C’était un homme qui, enfait, ne manquait pas de bonté ; mais l’un des motifs de lacuriosité qu’il avait témoignée ce soir-là au prince étaitl’histoire des rapports antérieurs de ce dernier avec NastasiePhilippovna ; le peu qu’il en avait entendu raconter l’avaitvivement intrigué et il aurait voulu poser des questions à cesujet.
Après la soirée, au moment de partir, laprincesse Biélokonski dit à Elisabeth Prokofievna :
– Que te dirais-je ? Il est bien etil est mal ; si tu veux mon avis, il est plutôt mal. Tu voistoi-même quel genre d’homme c’est : un malade !
Elisabeth Prokofievna décida en son forintérieur que le prince était un fiancé « impossible »et, durant la nuit, elle se jura « qu’elle vivante, jamais iln’épouserait Aglaé ». Elle se leva le matin dans la mêmedisposition. Mais un peu après midi, à l’heure du déjeuner, elletomba dans une singulière contradiction avec elle-même.
À une question d’ailleurs fort discrète de sessœurs, Aglaé riposta sur un ton froid mais arrogant :
– Je ne lui ai jamais engagé ma parole,je ne l’ai jamais regardé comme mon fiancé. Il m’est aussiindifférent que le premier venu.
Elisabeth Prokofievna prit aussitôt lamouche.
– Je ne m’attendais pas à ce langage deta part, fit-elle sur un ton chagriné. Que ce soit un partiimpossible, je le sais du reste, et Dieu soit loué que l’affaire sesoit terminée de la sorte ! Mais je n’aurais pas cru que tut’exprimerais ainsi ! Je m’étais fait de toi une tout autreidée. Moi, j’aurais mis à la porte tous les convives d’hier pour negarder que lui. Voilà l’opinion que j’ai de lui !…
Elle s’arrêta court, effrayée de ce qu’ellevenait de dire. Ah ! si elle avait pu savoir à quel point elleétait en ce moment injuste envers sa fille ! Tout était déjàdécidé dans l’esprit d’Aglaé : celle-ci aussi attendait sonheure, l’heure décisive pour elle, et toute allusion, touteapproche imprudente lui faisait au cœur une profonde blessure.
Pour le prince aussi, cette matinée débutasous l’influence de pénibles pressentiments. On aurait pu lesexpliquer par son état morbide, mais il entrait dans sa tristessequelque chose de si mal défini que c’était là la cause principalede sa souffrance. Sans doute il était en face de faits concretsd’une précision douloureuse et navrante, mais sa tristesse allaitau delà de tout ce qu’il évoquait ou imaginait ; il comprenaitqu’il n’arriverait pas tout seul à calmer son angoisse. Peu à peus’enracina en lui l’attente d’un événement extraordinaire etdécisif qui surviendrait pour lui ce jour-là. L’attaque qu’il avaiteue la veille avait été plutôt bénigne ; il ne lui en restaitpas d’autres troubles qu’une disposition à l’hypocondrie, unepesanteur dans la tête et des douleurs dans les membres. Soncerveau était relativement lucide bien que son âme fût endolorie.Il se leva assez tard, et aussitôt le souvenir de la soiréeprécédente lui revint avec netteté ; il reprit même plus oumoins conscience qu’on l’avait ramené à son domicile une demi-heureaprès son attaque.
Il apprit que les Epantchine avaient déjà faitdemander des nouvelles de sa santé. À onze heures et demie onrevint en prendre pour la seconde fois ; cela lui fit plaisir.Véra Lébédev fut l’une des premières personnes à lui rendre visiteet à lui offrir ses services. Dès qu’elle le vit, elle fonditbrusquement en larmes ; mais, quand le prince l’euttranquillisée, elle se mit à rire. Il fut saisi de la vivecompassion que la jeune fille lui témoignait ; il lui prit lamain et la baisa, ce qui la fit rougir.
– Ah ! que faites-vous ! quefaites-vous ! s’écria-t-elle avec effroi en retirantrapidement sa main.
Elle ne tarda pas à quitter la pièce en proieà un trouble singulier, non sans avoir eu le temps de raconter queson père avait couru de grand matin chez le « défunt »(comme il appelait le général), afin de s’informer s’il n’était pasmort dans la nuit. Elle avait ajouté que, de l’opinion commune, lemalade n’en avait plus pour longtemps.
Avant midi Lébédev lui-même, rentrant chezlui, se présenta chez le prince, mais seulement « pour uneminute et afin de prendre des nouvelles de sa précieusesanté », etc. ; en outre, il voulait faire une visite àla « petite armoire ». Il n’arrêtait pas de gémir et depousser des exclamations, si bien que le prince ne fut pas long àle congédier, ce qui ne l’empêcha pas de hasarder des questions ausujet de l’accès de la veille, bien qu’il fût évident qu’ilconnaissait déjà l’affaire en détail.
Après lui accourut Kolia, qui ne venait aussique pour une minute ; mais, lui, était réellementpressé ; il était en proie à une véhémente et sombreinquiétude. Il commença par demander carrément au prince, et avecinsistance, de lui expliquer tout ce qu’on lui cachait et il ajoutaqu’on lui avait déjà presque tout appris la veille. Son émotionétait intense et profonde.
Le prince le mit au courant de la vérité avectoute la sympathie dont il était capable ; il exposa les faitsavec une complète exactitude ; ce fut un coup de foudre pourle pauvre garçon qui ne trouva pas un mot à dire et se prit àpleurer silencieusement. Le prince sentit que c’était là une de cesimpressions qui restent à tout jamais et marquent dans la vie d’unadolescent une solution de continuité. Il s’empressa de lui fairepart de la façon dont il envisageait l’événement en ajoutant qu’àson avis, la mort du vieillard provenait peut-être surtout del’épouvante que la mauvaise action commise avait laissée dans soncœur ; c’était une réaction dont tout le monde n’aurait pasété capable. Les yeux de Kolia étincelaient quand le prince eutfini de parler :
– Quels vauriens que Gania, Barbe etPtitsine ! Je ne me querellerai pas avec eux, mais à partir demaintenant chacun de nous suivra sa voie ! Ah ! prince,j’ai éprouvé depuis hier bien des sentiments nouveaux ; c’estune leçon pour moi ! Je considère maintenant que je doissubvenir à l’existence de ma mère ; bien qu’elle soit chezBarbe à l’abri du besoin, ce n’est pas cela…
Il se rappela qu’on l’attendait et se levaprécipitamment ; puis, s’étant enquis en hâte de la santé duprince et ayant reçu la réponse, il ajouta avec vivacité :
– N’y a-t-il pas encore autrechose ? J’ai entendu dire qu’hier… (d’ailleurs cela n’est pasmon affaire), mais si vous avez jamais besoin, pour quoi que cesoit, d’un serviteur fidèle, vous l’avez devant vous. Il me sembleque ni l’un ni l’autre ne sommes heureux, n’est-ce pas ? Mais…je ne vous interroge pas, je ne vous interroge pas…
Quand il fut parti, le prince se plongea plusprofondément encore dans ses réflexions. Tous lui prophétisaient lemalheur, tous avaient déjà tiré leurs conclusions, tous avaientl’air de savoir une chose que lui ignorait. Lébédev posait desquestions insidieuses, Kolia faisait des allusions directes, Vérapleurait. Il finit par esquisser un geste de dépit. « Maudite,maladive défiance ! » se dit-il.
Son visage se rasséréna vers les deux heuresquand il vit les dames Epantchine venir lui rendre visite« pour une petite minute ». C’était bien en effet unevisite d’une minute qui les amenait. Elisabeth Prokofievna avaitdéclaré aussitôt après le déjeuner que l’on irait tous ensemblefaire une promenade. Elle avait dit cela d’un ton de commandement,coupant, sec et sans explication. Tout le monde sortit,c’est-à-dire la maman, les demoiselles et le prince Stch… ElisabethProkofievna s’engagea tout droit dans une direction opposée à celleque l’on prenait chaque jour. Tous comprirent ce dont ils’agissait, mais gardèrent le silence par crainte d’irriter lamaman, qui marchait en tête sans se retourner, comme pour esquiverles reproches ou les objections. À la fin Adélaïde lui fitremarquer qu’il n’était pas nécessaire de courir si vite pour sepromener et qu’on n’arriverait pas à la suivre.
– À propos, dit soudain ElisabethProkofievna en faisant volte-face, nous passons maintenant àproximité de chez lui. Quoi qu’en puisse penser Aglaé et quoi qu’iladvienne par la suite, ce n’est pas un étranger pour nous ;encore moins maintenant qu’il est malheureux et malade. Pour ce quiest de moi du moins, je vais lui faire une visite. Me suive quivoudra ; libre à chacun de continuer sa promenade.
Naturellement tout le monde entra. Le prince,comme il convenait, s’empressa de s’excuser encore une fois pour levase qu’il avait brisé la veille et… pour le scandale.
– Allons, ce n’est rien ! réponditElisabeth Prokofievna ; ce n’est pas le vase qui me fait de lapeine, c’est toi. Ainsi tu reconnais maintenant toi-même qu’il y aeu scandale : c’est toujours le lendemain matin que l’on s’enrend compte… mais cela non plus ne tire pas à conséquence, carchacun voit à présent que tu n’es pas responsable. Enfin aurevoir ! Si tu en as la force, fais une promenade et ensuiteun nouveau somme, c’est le conseil que je te donne. Si la fantaisiet’en prend, viens chez nous comme par le passé ; soisconvaincu une fois pour toutes que, quoi qu’il advienne et quoiqu’il en résulte, tu resteras quand même l’ami de notre maison, oudu moins le mien. Je puis au moins répondre de moi…
En l’entendant protester ainsi de sessentiments, tous s’empressèrent d’y faire écho. Ils se retirèrent.Mais dans leur hâte naïve à dire quelque chose d’aimable et deréconfortant ils avaient eu une cruauté dont Elisabeth Prokofievnane s’était pas même avisée. L’invitation à revenir comme « parle passé » et la restriction « ou du moins le mien »sonnaient de nouveau comme un avertissement. Le prince se remémoral’attitude d’Aglaé ; sans doute elle lui avait adressé enentrant et en sortant un sourire charmant, mais elle n’avait pasproféré une parole, même lorsque tous les autres avaient protestéde leur amitié ; toutefois elle avait à deux reprises fixé sonregard sur lui. Son visage était plus pâle qu’à l’ordinaire, commeaprès une mauvaise nuit. Le prince résolut d’aller sans faute lesvoir le soir même « comme par le passé » et il consultafiévreusement sa montre.
Trois minutes après le départ des EpantchineVéra entra.
– Léon Nicolaïévitch, je viens derecevoir d’Aglaé Ivanovna une commission confidentielle pourvous.
Le prince fut si ému qu’il se mit àtrembler.
– Un billet ?
– Non, une commission de vive voix ;elle a tout juste eu le temps de m’en faire part. Elle vous prieinstamment de ne pas vous absenter de toute la journée, neserait-ce qu’une minute, jusqu’à sept heures ou même neuf heures dusoir, je ne l’ai pas bien entendue préciser ce point.
– Mais… pourquoi cela ? Qu’est-ceque cela signifie ?
– Je n’en sais rien ; seulement ellem’a chargé impérieusement de vous faire cette commission.
– Elle a employé ce terme :« impérieusement » ?
– Non, elle ne s’est pas exprimée avecautant de netteté ; elle a eu à peine le temps de me parler ense retournant ; heureusement que je me suis rapprochée d’elle.Mais à sa physionomie on voyait qu’il s’agissait d’un ordre,impérieux ou non. Elle m’a regardé d’une façon telle que le cœurm’en a défailli…
Le prince posa encore une ou deux questions,mais n’en apprit pas davantage ; par contre son inquiétudes’accrut. Resté seul il s’allongea sur le divan et retomba dans sesconjectures : « Il y aura peut-être quelqu’un chez euxavant neuf heures et elle a encore peur que je ne me livre àquelque excentricité en présence des visiteurs », se dit-ilenfin et il se remit à attendre le soir avec impatience enregardant sa montre.
Mais l’explication de l’énigme lui fut donnéebien avant le soir, sous la forme d’une nouvelle visite et mêmed’une seconde et non moins angoissante énigme : juste unedemi-heure après le départ des Epantchine, Hippolyte se présenta àlui ; il était si las et si exténué qu’il entra sans dire unmot, tomba littéralement dans un fauteuil comme privé deconnaissance et fut secoué d’une intolérable quinte de touxaccompagnée de crachements de sang. Ses yeux étincelaient et destaches rouges apparaissaient sur ses joues. Le prince lui murmuraquelques mots auxquels il ne répondit pas, se bornant pendant untemps assez long encore à faire un geste de la main pour qu’on nele troublât point. Enfin il se remit.
– Je m’en vais ! proféra-t-il aveceffort et d’une voix rauque.
– Voulez-vous que je vousaccompagne ?… dit le prince en se levant ; mais ils’arrêta et se rappela qu’on venait de lui interdire de sortir.
Hippolyte se prit à rire.
– Ce n’est pas de chez vous que je m’envais, continua-t-il de la même voix râlante et essoufflée. Tout aucontraire, j’ai jugé nécessaire de venir vous entretenir d’uneaffaire… sans quoi je ne vous aurais pas dérangé. C’estlà-bas que je m’en vais, et cette fois pour de bon, jecrois. Kapout ! Je ne dis pas cela pour solliciter lacommisération, je vous l’assure… je me suis même mis au lit cematin à dix heures dans, l’idée de ne plus me lever jusqu’à cemoment-là. Mais je me suis ravisé et me suis relevé encoreune fois pour venir chez vous… c’est dire qu’il le fallait.
– Vous faites peine à voir, vous auriezdû m’appeler, plutôt que de vous donner ce mal.
– Bon : voilà qui est suffisant.Vous m’avez plaint, donc vous avez satisfait aux exigences de lapolitesse mondaine… Ah ! j’oubliais : commentallez-vous ?
– Je suis bien. Hier je ne l’étais pas…tout à fait.
– Je sais, on me l’a dit. Le vase deChine s’en est ressenti. Dommage que je n’aie pas été là !Mais j’arrive au fait. D’abord j’ai eu aujourd’hui le plaisir devoir Gabriel Ardalionovitch venir à un rendez-vous avec AglaéIvanovna près du banc vert. J’ai admiré à quel point un homme peutavoir l’air sot. Je l’ai fait remarquer à Aglaé Ivanovna elle-mêmeaprès le départ de Gabriel Ardalionovitch… Vous, je crois que rienne vous étonne, prince, ajouta-t-il en regardant d’un air sceptiquele placide visage de son interlocuteur ; on dit que nes’étonner de rien est la marque d’un grand esprit : à mon avison pourrait tout aussi bien y voir l’indice d’une profonde bêtise…Du reste ce n’est pas à vous que je pense en disant cela,excusez-moi… Je suis très malheureux aujourd’hui dans le choix demes expressions.
– Je savais depuis hier que GabrielArdalionovitch… commença le prince qui s’arrêta court, visiblementtroublé, bien qu’Hippolyte fût outré de son peu d’émoi.
– Vous le saviez ? Voilà unenouvelle ! D’ailleurs ne vous donnez pas la peine de meraconter… Et vous n’avez pas assisté aujourd’hui àl’entrevue ? ?
– Vous avez dû le constater, puisquevous-même y étiez.
– Vous auriez pu être dissimulé derrièreun buisson. Au reste je suis content, pour vous naturellement, carje vous croyais déjà supplanté par GabrielArdalionovitch !
– Je vous prie de ne pas me parler decela, Hippolyte, surtout sur ce ton-là.
– D’autant que vous savez déjà tout.
– Vous vous trompez. On ne m’a presquerien appris et Aglaé Ivanovna sait à coup sûr que je ne suis aucourant de rien. J’ignorais même tout de ce rendez-vous… Vous ditesqu’il y a eu un rendez-vous ? Eh bien ! c’est bon,laissons cela…
– Mais comment vous comprendre ?Vous dites tantôt que vous saviez, tantôt que vous ne saviez pas.Vous ajoutez : « C’est bon, laissons cela. »Ah ! mais non, ne soyez pas si confiant ! Surtout si vousne savez rien. Et c’est justement parce que vous ne savez rien quevous êtes confiant. Or connaissez-vous les calculs de ces deuxpersonnages, le frère et la sœur ? Peut-être vous endoutez-vous ?… C’est bien, c’est bien, n’en parlons plus,ajouta-t-il en surprenant un geste d’impatience du prince. – Jesuis venu ici pour une affaire personnelle sur laquelle je veux…m’expliquer. Le diable m’emporte, on ne peut même pas mourir sanss’expliquer ! c’est effrayant ce que j’ai d’explications àdonner ! Voulez-vous m’écouter ?
– Parlez, je vous écoute.
– Néanmoins je change encored’idée : je commencerai tout de même par ce qui concerneGania. Imaginez-vous cela ? on m’avait donné aujourd’hui à moiaussi rendez-vous au banc vert ! Je ne veux d’ailleurs pasmentir : c’est moi qui avais insisté pour obtenir cerendez-vous en promettant de révéler un secret. Je ne sais pas sije suis arrivé trop tôt (je crois en effet que j’ai devancél’heure), mais je venais à peine de prendre place à côté d’AglaéIvanovna que j’ai vu apparaître Gabriel Ardalionovitch et BarbeArdalionovna, bras dessus bras dessous comme à la promenade. Ilsont eu l’air d’être stupéfaits et même confondus de me voir là, carils ne s’y attendaient pas. Aglaé Ivanovna a rougi, et croyez-en ceque vous voudrez, elle a même un peu perdu contenance, soit à causede ma présence, soit simplement en voyant Gabriel Ardalionovitchqui était vraiment trop beau. Enfin le fait est qu’elle est devenuetoute rouge et qu’elle a dénoué la situation en un clin d’œil de lamanière la plus comique. Elle s’est levée à demi, elle a répondu ausalut de Gabriel Ardalionovitch et au sourire obséquieux de BarbeArdalionovna, puis leur a dit sur un ton brusque et décidé :« J’ai seulement voulu vous exprimer en personne lasatisfaction que m’inspirent la sincérité et la cordialité de vossentiments ; croyez bien que, le jour où j’aurai besoin d’yfaire appel, je ne manquerai pas… » Là-dessus elle les acongédiés d’un signe de tête et ils s’en sont allés, déconfits outriomphants, je ne saurais le dire. Pour ce qui est de Gania, aucundoute qu’il ait fait sotte contenance : il n’a rien compris etest devenu rouge comme une écrevisse (sa physionomie peut parfoisprendre une expression étonnante !). Mais Barbe Ardalionovna acompris, je crois, qu’il fallait filer au plus vite et qu’on n’enpouvait demander davantage à Aglaé ; elle a entraîné sonfrère. Elle est plus sensée que lui et je suis convaincu quemaintenant elle triomphe. Quant à moi, j’étais venu pour m’entendreavec Aglaé Ivanovna au sujet de l’entrevue projetée avec NastasiePhilippovna.
– Avec Nastasie Philippovna !s’écria le prince.
– Eh ! eh ! il me semble quevous perdez votre flegme et que vous commencez à vousétonner ? Je suis ravi de voir que vous voulez ressembler à unhomme. En retour je vais vous divertir. Voyez ce que l’on gagne àse montrer serviable envers les jeunes demoiselles d’âmenoble : aujourd’hui j’ai reçu d’elle un soufflet.
– Au moral, s’entend ? demandainvolontairement le prince.
– Oui, pas au physique. Je crois qu’iln’y aurait pas de main pour se lever contre un homme dans monétat ; même une femme, même Gania ne me frapperait pas !Cependant hier, il y a eu un moment où j’ai bien cru qu’il allaitse jeter sur moi… Je parie que je devine votre pensée en cemoment ? Vous vous dites : « Soit, il ne faut pas lebattre ; en revanche on pourrait bien, on devrait même bienl’étouffer pendant son sommeil avec un oreiller ou un lingemouillé… » Je lis en ce moment cette pensée sur votrevisage.
– Jamais je n’ai eu une pareilleidée ! protesta le prince avec dégoût.
– Je ne sais… cette nuit j’ai rêvé qu’unindividu m’étouffait avec un linge mouillé… Allons, je vous diraiqui c’était : figurez-vous que c’était Rogojine ! Qu’enpensez-vous ? Peut-on étouffer un homme à l’aide d’un lingemouillé ?
– Je l’ignore…
– J’ai entendu dire que la chose étaitpossible. C’est bien, n’en parlons plus. Maintenant, voyons :pourquoi suis-je un cancanier ? Pourquoi m’a-t-elleaujourd’hui traité de cancanier ? Et remarquez qu’elle ne l’afait qu’après m’avoir écouté jusqu’au dernier mot et m’avoir mêmequestionné… Voilà bien les femmes ! C’est pour elle que jesuis entré en relations avec Rogojine, personnage d’ailleursintéressant ; pour elle que j’ai arrangé une rencontre avecNastasie Philippovna. Peut-être l’ai-je froissée dans sonamour-propre quand j’ai laissé entendre qu’elle voulait profiterdes « restes » de Nastasie Philippovna ? Je ne lenie pas ; je lui ai toujours répété cela, mais je l’ai faitdans son intérêt ; je lui ai écrit deux lettres sur ce ton etje me suis exprimé de même aujourd’hui lors de notre entrevue… Toutdernièrement encore j’ai pris sur moi de lui dire que c’étaitmortifiant pour elle… Au surplus, ce mot « restes » n’estpas de mon cru ; je l’ai emprunté à d’autres ; du moinstout le monde l’employait chez Gania, elle-même l’a confirmé. Alorsde quel droit me traite-t-elle de cancanier ? Je vois, jevois : vous avez en ce moment une furieuse envie de rire à mesdépens et je parie que vous m’appliquez ces versstupides :
Peut-être qu’à mon triste déclin
L’amour brillera d’un sourire d’adieu.
Ha ! ha ! ha ! s’écria-t-ilsoudain dans un accès de rire convulsif suivi d’une quinte de toux.– Remarquez, ajouta-t-il d’une voix râlante, comme ce Gania estinconséquent : il parle de « restes » et lui-même,n’est-ce pas de « restes » qu’il cherche àprofiter ?
Le prince resta longtemps silencieux. Il étaitatterré.
– Vous avez parlé d’une entrevue avecNastasie Philippovna ? balbutia-t-il enfin.
– Allons, se peut-il que vous ignoriezvraiment qu’il y aura aujourd’hui une entrevue entre Aglaé Ivanovnaet Nastasie Philippovna ? Grâce à mes démarches, cettedernière a été invitée par l’entremise de Rogojine et surl’initiative d’Aglaé Ivanovna à venir exprès de Pétersbourg ;elle se trouve en ce moment tout près de chez vous, en compagnie deRogojine, dans la maison qu’elle habitait précédemment chez la mêmedame, Daria Aléxéïevna… une amie à elle, de réputation fortdouteuse ; c’est là, dans cette maison équivoque, qu’AglaéIvanovna se rendra aujourd’hui pour avoir un entretien amical avecNastasie Philippovna et résoudre divers problèmes. Elles veulentparler arithmétique. Vous ne le saviez pas ? Paroled’honneur ?
– C’est invraisemblable !
– Tant mieux si c’est invraisemblable.Mais d’où le savez-vous ? Cependant, dans un trou comme celuioù nous vivons, une mouche ne peut voler sans que tout le monde ensoit informé. Enfin je vous ai prévenu et vous pouvez m’en êtrereconnaissant. Allons, au revoir ! dans l’autre mondeprobablement. Encore un mot : si j’ai agi bassement à votreégard, c’est que… je n’ai pas de raison de vous sacrifier mesintérêts. De grâce, convenez-en : pourquoi prendrais-je lesvôtres ? C’est à elle que j’ai dédié ma« confession » (vous ne le saviez pas ?) Et avecquel empressement elle a accepté mon hommage ! Hé !hé ! Mais vis-à-vis d’elle, j’ai agi sans bassesse ; jen’ai aucun tort à son endroit ; c’est elle qui m’a fait honteet mis dans une situation fausse… D’ailleurs, même envers vous, jen’ai aucun tort ; si je me suis permis vis-à-vis d’elle cetteallusion aux « restes » et d’autres du même genre, enrevanche je vous indique le jour, l’heure et le lieu durendez-vous, je vous dévoile le dessous des cartes… Il va de soique je le fais par dépit et non par grandeur d’âme. Adieu, je suisbavard comme un bègue ou comme un phtisique ; ouvrez l’œil,prenez vos mesures et au plus vile, si vous êtes digne d’êtreappelé un homme. L’entrevue aura lieu ce soir, c’est certain.
Hippolyte se dirigea vers la porte, mais,rappelé par le prince, il s’arrêta sur le seuil.
– Ainsi, selon vous, Aglaé Ivanovna serendra aujourd’hui en personne chez Nastasie Philippovna ?demanda le prince. Des taches rouges coloraient ses joues et sonfront.
– Je ne le sais pas au juste, mais c’estprobable, répondit Hippolyte en jetant un regard derrière lui. –D’ailleurs il n’en peut être autrement. Nastasie Philippovna n’irapas chez elle, n’est-ce pas ? L’entretien ne peut pasdavantage avoir lieu chez les parents de Gania, où il y a unmoribond. Que dites-vous du général ?
– Tenez, rien que pour cette raison c’estimpossible ! objecta le prince. Comment sortirait-elle, àsupposer qu’elle le veuille ? Vous ne connaissez pas… leshabitudes de cette maison. Elle ne peut aller seule chez NastasiePhilippovna ; c’est une plaisanterie !
– Je vous dirai ceci, prince :personne ne saute par la fenêtre ; mais en cas d’incendie legentleman le plus correct et la dame la plus distinguéen’hésiteront pas à le faire. Si la nécessité s’en mêle, force seraà notre demoiselle d’en passer par là et de se rendre chez NastasiePhilippovna. Mais est-ce que, chez elles, on ne les laisse allernulle part, vos demoiselles ?
– Non, ce n’est pas ce que je veuxdire…
– Eh bien ! si ce n’est pas le cas,il lui suffira de descendre le perron et d’aller droit devant elle,dût-elle ne pas remettre les pieds à la maison. Il y a descirconstances où l’on brûle ses vaisseaux et où l’on s’interditmême le retour au foyer paternel ; la vie ne se compose passeulement de déjeuners, de dîners et de princes Stch… ! Il mesemble que vous prenez Aglaé Ivanovna pour une petite jeune filleou pour une pensionnaire ; je le lui ai dit et je croisqu’elle est de mon avis. Attendez sept ou huit heures… Si j’étais àvotre place, je mettrais là-bas quelqu’un en faction pour savoir àune minute près le moment où elle quittera la maison. Vous pourriezau moins envoyer Kolia ; il ferait volontiers l’espion,soyez-en convaincu, dans votre intérêt naturellement… tout cela estsi relatif… Ha ! ha !
Hippolyte sortit. Le prince n’avait aucuneraison de charger qui que ce fût d’espionner pour son compte, mêmes’il avait été capable d’un pareil procédé. Ilcomprenait maintenant plus ou moins pourquoi Aglaé lui avait intimél’ordre de rester chez lui ; peut-être avait-elle l’intentionde venir le chercher. Peut-être aussi voulait-elle le retenir à lamaison justement pour qu’il ne tombât pas au milieu du rendez-vous…Ce pouvait bien être le cas. La tête lui tournait et il luisemblait voir toute la chambre danser autour de lui. Il s’étenditsur le divan et ferma les yeux.
D’une façon ou d’une autre, l’affaire prenaitune tournure décisive, définitive. Non, il ne prenait pas Aglaépour une petite jeune fille ni pour une pensionnaire. Il s’enrendait compte maintenant : il y avait longtemps déjà qu’ilavait peur et c’était justement quelque chose de ce genre qu’ilappréhendait. Mais pourquoi voulait-elle la voir ? Un frissonlui passa par tout le corps ; il était de nouveau tout enfièvre.
Non, il ne la considérait pas comme uneenfant ! Ces derniers temps, certaines de ses manières devoir, certaines de ses paroles l’avaient épouvanté. D’autres foisil lui avait semblé qu’elle faisait un effort surhumain pour sedominer, pour se contenir, et il se rappelait en avoir éprouvé unsentiment d’effroi. Il est vrai que tous ces jours-ci, il s’étaitappliqué à ne pas évoquer ces souvenirs et à chasser les idéesnoires. Mais que se cachait-il au fond de cette âme ? Laquestion le tourmentait depuis longtemps, bien qu’il eût foi dansAglaé. Et voici que tout cela allait se résoudre et s’éclaircir lejour même ! Pensée terrible ! Et de nouveau « cettefemme » ! Pourquoi lui avait-il toujours semblé qu’ellene manquerait pas d’intervenir au moment décisif pour briser sadestinée comme un fil pourri ? Bien qu’à demi délirant, ilétait prêt à jurer que ce pressentiment ne l’avait jamais quitté.S’il s’était efforcé de l’oublier dans ces derniers temps, c’étaituniquement parce qu’il en avait peur. Alors ? L’aimait-il oula haïssait-il ? Il ne se posa pas une seule fois la questionau cours de la journée ; en cela son cœur était pur, il savaitqui il aimait… Ce qui l’effrayait, ce n’était pas tant la rencontredes deux femmes, ni l’étrangeté de cette rencontre, ni son motifencore inconnu de lui, ni l’incertitude qu’il éprouvait quant àl’issue de l’aventure ; c’était Nastasie Philippovnaelle-même. Il se rappela quelques jours plus tard que, dans cesheures de fièvre, il avait presque continuellement cru voir sesyeux, son regard et entendre sa voix, sa voix qui proférait desparoles étranges, encore qu’il ne lui en fût resté que peu de chosedans la mémoire après ces moments de délire et d’angoisse. Il gardala vague impression que Véra lui avait apporté son dîner et qu’ill’avait mangé, mais il ne se rappela pas s’il avait ensuite dormiou non. Il savait seulement que la netteté des perceptions ne luiétait revenue ce soir-là qu’à partir du moment où Aglaé avait faitune brusque apparition sur la terrasse. Il s’était levé en sursautde son divan et était allé au-devant d’elle jusqu’au milieu de lachambre. Il était sept heures un quart. Aglaé était touteseule ; vêtue simplement et comme à la hâte, elle portait unburnous léger. Son visage était pâle comme lors de leur dernièreentrevue, mais ses yeux brillaient d’un éclat vif et froid ;jamais encore il n’avait surpris une pareille expression dans sonregard. Elle le dévisagea attentivement.
– Vous êtes tout prêt, fit-elle à mi-voixet d’un ton qui paraissait calme ; – vous voilà habillé, lechapeau à la main ; j’en conclus que l’on vous a prévenu. Jesais qui : c’est Hippolyte ?
– Oui, il m’a parlé… balbutia le princeplus mort que vif.
– Eh bien ! partons : voussavez qu’il faut absolument que vous m’accompagniez. Je pense quevous avez la force de sortir.
– J’en ai la force, oui, mais… est-cepossible ?
Il s’arrêta soudainement et ne fut pluscapable d’articuler un seul mot. Ce fut son unique tentative pourretenir cette insensée ; dès ce moment il la suivit comme unesclave. Quel que fût le désarroi de ses pensées, il n’encomprenait pas moins qu’elle irait là-bas même sans lui etqu’ainsi il était de toute façon obligé de l’accompagner. Ildevinait la force de résolution de la jeune fille et ne se sentaitpas capable d’arrêter cette farouche impulsion.
Ils cheminèrent en silence et n’échangèrentpresque aucune parole le long de la route. Il remarqua seulementqu’elle connaissait bien le chemin ; lorsqu’il lui proposad’emprunter une ruelle un peu plus éloignée mais moins fréquentée,elle l’écouta, sembla peser le pour et le contre et réponditlaconiquement : « Cela revient au même ! »
Quand ils furent tout près de la maison deDaria Aléxéïevna (une vieille et vaste bâtisse en bois), une damesomptueusement mise en sortit accompagnée d’une jeune fille :toutes deux prirent place dans une superbe calèche qui attendaitdevant le perron ; elles riaient et causaient bruyamment et neregardèrent pas plus les nouveaux venus que si elles ne les avaientpas aperçus. Dès que la calèche se fut éloignée, la porte s’ouvritde nouveau et Rogojine, qui les attendait, les fit entrer puisreferma derrière eux.
– Hormis nous quatre, il n’y a en cemoment personne dans toute la maison, fit-il à voix haute en jetantsur le prince un regard étrange.
Nastasie Philippovna les attendait dans lapremière pièce. Elle aussi était habillée avec la plus grandesimplicité, tout en noir. Elle se leva pour venir à leur rencontre,mais ne sourit pas et ne tendit même pas la main au prince. Sonregard inquiet se fixa avec impatience sur Aglaé. Elles s’assirentà distance l’une de l’autre : Aglaé sur le divan, dans un coinde la pièce, et Nastasie Philippovna près de la fenêtre. Le princeet Rogojine restèrent debout ; personne ne les invitad’ailleurs à s’asseoir. Le prince considéra de nouveau Rogojineavec une perplexité à laquelle se mêlait un sentiment desouffrance, mais celui-ci gardait aux lèvres le même sourire. Lesilence se prolongea quelques instants encore.
Enfin un nuage sinistre passa sur laphysionomie de Nastasie Philippovna : son regard, toujoursfixé sur la visiteuse, prit une expression d’entêtement, de dureté,presque de haine. Aglaé était visiblement troublée, mais nonintimidée. En entrant, elle avait à peine jeté un coup d’œil sur sarivale et, les paupières baissées, dans une attitude d’attente,elle semblait réfléchir. À une ou deux reprises et pour ainsi direpar inadvertance, elle parcourut la pièce du regard ; sonvisage refléta le dégoût comme si elle eût craint de se salir enpareil lieu. Elle ajusta machinalement sa robe et changea même unefois de place d’un air inquiet pour se rapprocher. Il était douteuxqu’elle eût conscience de tous ses mouvements, mais, pour êtreinstinctifs, ceux-ci n’en étaient que plus blessants. Enfin elle sedécida à affronter avec fermeté le regard fulgurant de NastasiePhilippovna, où sur-le-champ elle lut clairement la haine d’unerivale. La femme comprit la femme. Elle frissonna.
– Vous connaissez sans doute la raisonpour laquelle je vous ai convoquée ? proféra-t-elle au boutd’un moment, mais à voix très basse et en se reprenant même à deuxfois pour achever cette courte phrase.
– Non, je ne sais rien, répondit NastasiePhilippovna d’un ton sec et cassant.
Aglaé rougit. Peut-être lui paraissait-ilsoudain stupéfiant, invraisemblable, de se trouver maintenantassise auprès de cette femme, dans la maison de « cettecréature », et éprouvait-elle le besoin d’entendre la réponsede Nastasie Philippovna. Aux premiers accents de la voix decelle-ci, une sorte de frémissement lui courut sur le corps.Naturellement rien de tout cela n’échappa àl’« autre ».
– Vous comprenez tout…, mais vous vousdonnez exprès l’air de ne pas comprendre, fit presque à voix basseAglaé en fixant sur le sol un regard morne.
– Pourquoi le ferais-je ? répliquaNastasie Philippovna avec un sourire à peine perceptible.
– Vous allez abuser de ma situation… dufait que je suis sous votre toit, reprit Aglaé avec une maladressequi frisait le ridicule.
– C’est vous qui êtes responsable decette situation, ce n’est pas moi ! s’exclama avec vivacitéNastasie Philippovna. Ce n’est pas moi qui vous ai fait venir,c’est vous qui m’avez conviée à cette entrevue dont, jusqu’àprésent, j’ignore la raison.
Aglaé releva la tête avec arrogance.
– Retenez votre langue ; je ne suispas venue ici pour lutter au moyen de cette arme, qui est lavôtre…
– Ah ! Ainsi vous êtes tout de mêmevenue ici pour « lutter » ? Figurez-vous que je vouscroyais… plus spirituelle…
Elles échangèrent un regard dont ellesn’essayèrent pas de dissimuler la haine. Pourtant, l’une de cesfemmes était la même qui avait écrit peu auparavant à l’autre deslettres si émues. Toute cette sympathie s’était évanouie dès lapremière rencontre, dès les premiers mots. Comment expliquercela ? On eût dit qu’à cette minute aucune des quatrepersonnes présentes dans cette chambre ne songeait à s’en étonner.Le prince qui, la veille encore, ne croyait pas à la possibilitéd’une pareille scène, même en rêve, y assistait maintenant avecl’air de l’avoir pressentie depuis longtemps. Le songe le plusextravagant avait soudain revêtu la forme de la réalité la pluscrue et la plus concrète. En ce moment, l’une des deux femmeséprouvait un tel mépris pour sa rivale et un si vif désir de luitémoigner ce mépris (peut-être même n’était-elle venue que pourcela, comme le prétendit Rogojine le lendemain) que l’autre n’eûtpu se cantonner dans aucune attitude arrêtée d’avance, quels quefussent le caprice de son caractère, le dérèglement de son espritet la morbidité de son âme ; rien n’eût résisté au dédainfielleux et tout féminin d’Aglaé. Le prince était sûr que NastasiePhilippovna ne parlerait pas des lettres la première ; à voirétinceler les yeux de la jeune femme, on devinait combien il lui encoûtait de les avoir écrites. Mais il aurait donné la moitié de savie pour qu’Aglaé n’en parlât pas non plus.
Cette dernière parut soudainement reprendreempire sur elle-même.
– Vous ne m’avez pas comprise, dit-elle.Je ne suis pas venue ici pour… me disputer avec vous, quoique je nevous aime guère. Je… je suis venue… pour vous parler humainement.En vous invitant à cet entretien, j’en avais d’avance arrêté lesujet, et je ne me départirai pas de mon intention, dussiez-vous nepas me comprendre du tout. Ce sera tant pis pour vous et non pourmoi. Je voulais répondre au contenu de vos lettres et le faire devive voix, parce que cela me semblait plus commode. Écoutez donc maréponse à toutes vos lettres. J’ai eu pitié du prince LéonNicolaïévitch dès le premier jour où j’ai fait sa connaissance, etce sentiment s’est fortifié en moi lorsque j’ai appris tout ce quis’était passé à votre soirée. J’ai eu pitié de lui, parce que c’estun homme d’une telle simplicité d’esprit qu’il a cru pouvoir êtreheureux… avec une femme… d’un pareil caractère. Ce que je craignaispour lui est arrivé : vous n’avez pas su l’aimer, vous l’avezfait souffrir, puis abandonné. Si vous n’avez pas su l’aimer, c’està cause de votre excès d’orgueil… non, je me trompe, ce n’est pasorgueil qu’il faut dire, mais vanité… et même ce n’est pas encorecela : voue êtes égoïste jusqu’à… la folie ; les lettresque vous m’avez adressées en sont la preuve. Vous ne pouviez aimerun être aussi simple que lui ; peut-être même, en votre forintérieur, l’avez-vous méprisé et ridiculisé ; vous ne pouviezaimer que votre opprobre et cette idée fixe qu’on vous a déshonoréeet outragée. Si vous étiez moins ignominieuse ou si même vous nel’étiez pas du tout, vous n’en seriez que plus malheureuse… (Aglaéprononça ces mots avec une sorte de volupté ; son débit étaitprécipité, mais elle employait des expressions qu’elle avaitpréméditées au temps où elle ne croyait pas, même en rêve, à lapossibilité de l’entrevue actuelle ; elle suivait d’un regardhaineux l’effet de ses paroles sur le visage bouleversé de NastasiePhilippovna.) – Vous vous souvenez, continua-t-elle, d’une certainelettre qu’il m’a écrite et dont il m’a dit que vous la connaissiezet même que vous l’aviez lue ? C’est en lisant cette lettreque j’ai tout compris et bien compris ; il m’a lui-mêmedernièrement confirmé mot pour mot tout ce que je vous dismaintenant. Après cette lettre j’ai attendu. J’ai deviné que vousseriez obligée de venir ici, car vous ne sauriez vous passer dePétersbourg : vous êtes encore trop jeune et trop belle pourla province… Ces mots ne sont d’ailleurs pas de moi non plus,ajouta-t-elle tandis que son visage devenait cramoisi ; lerouge ne devait plus disparaître de son front tout le temps qu’elleparla. – Quand j’ai revu le prince, j’ai ressenti pour lui une vivedouleur et une offense. Ne riez pas ; si vous riez, c’est quevous êtes indigne de comprendre cela…
– Vous voyez bien que je ne ris pas,riposta Nastasie Philippovna d’un ton triste et sévère.
– D’ailleurs cela m’est indifférent, rieztant que vous voudrez. Quand je l’ai moi-même interrogé, il m’a ditqu’il ne vous aimait plus depuis longtemps déjà et même que votresouvenir lui était pénible, mais qu’il vous plaignait et qu’enpensant à vous il se sentait le cœur comme « à tout jamaispercé ». Je dois ajouter encore que je n’ai jamais rencontrédans le cours de ma vie un homme qui l’égale par la noblesimplicité de son âme et par sa confiance sans bornes. Aprèsl’avoir entendu, j’ai compris que quiconque le voudrait pourrait letromper, et que celui qui l’aurait trompé serait assuré de sonpardon ; voilà pourquoi je l’ai aimé…
Aglaé s’arrêta un instant, atterrée, sedemandant comment elle avait pu proférer ce mot ; mais en mêmetemps une immense fierté brilla dans son regard ; il semblaitque tout lui fût devenu désormais indifférent, dût « cettefemme » se mettre à rire de l’aveu qui venait de luiéchapper.
– Je vous ai tout dit, et maintenant vousavez sûrement compris ce que j’attends de vous ?
– Peut-être l’ai-je compris, maisdites-le vous-même, répondit doucement Nastasie Philippovna.
Le visage d’Aglaé s’enflamma de colère.
– Je voulais vous demander,articula-t-elle d’un ton ferme et en détachant les mots, de queldroit vous vous mêlez de ses sentiments à mon égard ? De queldroit vous avez osé m’écrire ces lettres ? De quel droit vouslui déclarez à tout moment, à lui et à moi, que vous l’aimez, aprèsl’avoir vous-même abandonné et fui d’une manière aussi offensanteet… aussi ignominieuse ?
– Je n’ai déclaré ni à vous ni à lui queje l’aimais mais, répliqua Nastasie Philippovna avec effort, mais…vous avez raison, je l’ai fui… ajouta-t-elle d’une voix presqueéteinte.
– Comment ! Vous n’avez déclaré« ni à lui ni à moi » que vous l’aimiez ? s’écriaAglaé ; – et vos lettres ? Qui vous a priée de faire lecourtier matrimonial et de me circonvenir pour que jel’épouse ? N’est-ce pas là une déclaration ? Pourquoivous interposez-vous entre nous ? Je croyais d’abord que vousvouliez au contraire m’inspirer de l’aversion à son égard en vousimmisçant dans nos rapports afin que je rompe avec lui. Ce n’estque plus tard que j’ai compris le fond de votre pensée :vous vous êtes simplement imaginé accomplir une actiond’éclat en faisant toutes ces simagrées… Voyons, étiez-vous capablede l’aimer, vous qui aimez tant votre vanité ? Pourquoin’êtes-vous pas tout bonnement partie d’ici, au lieu de m’écrireces lettres ridicules ? Pourquoi n’épousez-vous pas maintenantcet honnête homme, qui vous aime tant et qui vous a fait l’honneurde vous offrir sa main ? La raison n’en est que tropclaire : si vous épousez Rogojine, comment pourrez-vous poserà la femme outragée ? Vous en retireriez même un excèsd’honneur ! Eugène Pavlovitch a dit de vous que vous aviez lubeaucoup trop de poésies et que vous étiez trop instruite pourvotre… situation ; que vous aimiez mieux lire quetravailler ; ajoutez-y la vanité, et voilà tous vosmobiles…
– Et vous n’êtes-vous pas aussi uneoisive ?
Le dialogue avait pris trop vite un ton decrudité inattendue. Inattendue, car Nastasie Philippovna, enpartant pour Pavlovsk, s’était fait encore quelques illusions, touten augurant plutôt mal que bien de ce rendez-vous. Mais Aglaé avaittout de suite été entraînée comme dans une chute de montagne etelle n’avait pu résister à l’affreuse séduction de la vengeance.Nastasie Philippovna fut même surprise de la voir dans cetétat ; interloquée dès le premier instant, elle la regardaitsans en croire ses yeux. Était-ce une femme saturée de lecturespoétiques, comme le supposait Eugène Pavlovitch, ou avait-ellesimplement perdu la raison, comme le prince en étaitconvaincu ? Le fait est qu’en dépit du cynisme insolentqu’elle affichait parfois, elle était beaucoup plus pudique, plustendre, plus confiante qu’on n’aurait été tenté de le croire. À lavérité, il y avait en elle beaucoup de romanesque et de chimérique,mais à côté du caprice on trouvait aussi des sentiments forts etprofonds… Le prince s’en était rendu compte : une expressionde souffrance se peignit sur son visage. Aglaé s’en aperçut etfrémit de haine.
– Comment osez-vous me parler sur ceton ? fit-elle avec une intraduisible arrogance pour répondreà l’observation de Nastasie Philippovna.
– Vous avez probablement mal entendu,répliqua celle-ci avec surprise. Sur quel ton vous ai-jeparlé ?
– Si vous vouliez être une femme honnête,pourquoi n’avez-vous pas rompu avec votre séducteur Totski, toutsimplement… sans prendre d’attitude théâtrale ? lança Aglaé debut en blanc.
– Que savez-vous de ma situation pourvous permettre de me juger ? repartit Nastasie Philippovnatoute frémissante et pâlissant affreusement.
– Je sais qu’au lieu d’aller travailler,vous avez filé avec Rogojine, l’homme aux écus, pour poser ensuiteà l’ange déchu. Je ne m’étonne pas que Totski ait été sur le pointde se brûler la cervelle à cause de cet ange déchu !
– Cessez ! proféra NastasiePhilippovna sur un ton de dégoût et avec une expressiondouloureuse ; vous m’avez tout autant comprise que… la femmede chambre de Daria Aléxéïevna qui a eu ces jours-ci un procès enjustice de paix avec son fiancé. Celle-là vous aurait mieuxcomprise…
– Je suppose que e’est une fille honnêtequi vit de son travail. Pourquoi parlez-vous avec tant de méprisd’une femme de chambre ?
– Je n’ai pas de mépris à l’égard de ceuxqui travaillent, mais à votre égard lorsque vous parlez detravailler.
– Si vous aviez voulu être honnête, vousvous seriez faite blanchisseuse.
Les deux femmes se levèrent, toutes pâles, etse mesurèrent du regard.
– Aglaé, calmez-vous ! Vous êtesinjuste, s’écria le prince atterré.
Rogojine ne souriait plus, mais écoutait, leslèvres serrées et les bras croisés.
– Tenez, regardez-la ! dit NastasiePhilippovna en tremblant de rage, voyez cette demoiselle ! Etmoi qui la prenais pour un ange ! Comment êtes-vous venue icisans votre gouvernante, Aglaé Ivanovna ?… Voulez-vous…voulez-vous que je vous dise tout de suite, bien en face, sansfard, pourquoi vous êtes venue me voir ? Vous avez eu peur,voilà pourquoi vous êtes venue !
– Peur de vous ? demanda Aglaé horsd’elle, dans sa naïve et insolente stupeur de voir sa rivale oserlui parler ainsi.
– Oui, peur de moi ! Si vous vousêtes décidée à venir ici, c’est que vous aviez peur de moi. On neméprise pas les gens que l’on craint. Quand je pense que j’ai puvous respecter, même jusqu’à ce moment ! Et voulez-vous que jevous dise la cause de vos appréhensions à mon égard et le butprincipal de votre visite ? Vous avez voulu vous enquérir parvous-même de celle de nous deux qu’il aime le plus. Car vous êtesterriblement jalouse…
– Il m’a déjà dit qu’il vous haïssait…balbutia Aglaé dans un souffle.
– Cela se peut ; il est possible queje ne sois pas digne de lui… seulement je pense que vous avezmenti ! Il ne peut pas me haïr et il n’a pas pu vous direcela ! D’ailleurs je suis disposée à vous pardonner… par égardpour votre situation… bien que j’aie eu une plus haute opinion devous. Je vous croyais plus intelligente et plus belle aussi, maparole !… Enfin, prenez votre trésor… Tenez, il vous regarde,il n’en revient pas ! Prenez-le, mais à une condition :sortez d’ici immédiatement ! Sortez à l’instantmême !…
Elle se laissa tomber dans un fauteuil etfondit en larmes. Mais soudain ses yeux brillèrent d’un nouveléclat ; elle regarda Aglaé avec fixité et se leva :
– Et veux-tu qu’à l’instant même… je luidonne un ordre, un ordre, tu entends ? Il n’en faudra pas pluspour qu’il t’abandonne sur-le-champ afin de rester auprès de moi àtout jamais et m’épouser ; quant à toi, tu rentreras encourant toute seule à la maison. Veux-tu ? Le veux-tu ?s’écria-t-elle comme folle et sans peut-être se croire capable detenir un pareil langage.
Effrayée, Aglaé s’était élancée vers la porte,mais elle s’arrêta sur le seuil, pétrifiée, et écouta.
– Veux-tu que je chasse Rogojine ?Tu pensais que j’allais me marier avec Rogojine pour te faireplaisir ? Mais je vais crier devant toi : « Va-t’enRogojine ! » et je dirai au prince : « Tesouviens-tu de ta promesse ? » Mon Dieu ! pourquoime suis-je tant ravalée à leurs yeux ? Toi, prince, ne m’as-tupas assuré que, quoi qu’il advienne de moi, tu me suivrais et nem’abandonnerais jamais ? ne m’as-tu pas affirmé que tum’aimais, que tu me pardonnais tout et que tu me resp… Oui, celaaussi tu l’as dit ! Et c’est moi qui t’ai fui, uniquement pourte rendre ta liberté ; mais maintenant je ne veux plus !Pourquoi m’a-t-elle traitée comme une dévergondée ? Demande àRogojine si je suis une dévergondée, il te le dira !Maintenant qu’elle m’a couverte de honte, et sous tes yeux encore,tu vas te détourner de moi et t’en aller avec elle bras dessus,bras dessous ? Sois donc maudit après une pareille action, cartu es le seul homme en qui j’aie eu confiance. Va-t’en !Rogojine, je n’ai plus besoin de toi ! s’écria-t-elle dans unmouvement de démence.
Les paroles s’échappaient péniblement de sapoitrine ; ses traits étaient altérés, ses lèvresdesséchées : évidemment elle ne croyait pas un mot de cequ’elle venait de dire dans un accès de bravade, mais elle voulaitprolonger l’illusion pendant un instant encore. La crise était siviolente qu’elle eût pu entraîner la mort, au moins d’après lejugement du prince.
– Tiens ! regarde-le !cria-t-elle enfin à Aglaé en lui montrant le prince d’ungeste : s’il ne vient pas immédiatement à moi, s’il ne telâche pas pour moi, alors prends-le, je te le cède, je n’en veuxplus !…
Les deux femmes restèrent immobiles, commedans l’attente de la réponse du prince, qu’elles regardaient d’unair égaré. Mais lui, peut-être, n’avait pas saisi toute la violencede cet appel. C’était même certain. Il ne discernait devant lui quece visage où se lisaient le désespoir et la folie et dont la vue« avait percé son cœur à tout jamais. », comme il l’avaitdit un jour à Aglaé. Il ne put tolérer plus longtemps ce spectacleet, en désignant Nastasie Philippovna, il se tourna vers Aglaé avecun ton de prière et de reproche :
– Est-ce possible ! Ne voyez-vouspas… comme elle est malheureuse ?
Il n’en put dire davantage ; un regardterrible d’Aglaé lui ôta l’usage de la parole. Il vit dans ceregard tant de souffrance et en même temps une haine si immensequ’il joignit les mains, poussa un cri et se précipita vers elle.Mais il était trop tard. Elle n’avait pas supporté qu’il hésitâtmême une seconde ; le visage caché dans ses mains elle s’étaitélancée hors de la pièce en s’exclamant : « Ah ! monDieu ! » Rogojine lui avait emboîté le pas pour luiouvrir la porte de sortie.
Le prince se précipita aussi derrière elle,mais sur le seuil, deux bras l’étreignirent. Le visage défait,bouleversé, Nastasie Philippovna le regardait fixement ; seslèvres bleuies balbutièrent :
– Tu cours après elle ? après elleP…
Elle tomba sans connaissance dans ses bras. Illa releva et la porta dans la chambre, où il l’installa sur unfauteuil. Puis il resta penché sur elle, dans une attente hébétée.Un verre d’eau se trouvait sur une petite table. Rogojine, quiétait revenu, jeta un peu de son contenu au visage de la jeunefemme. Elle ouvrit les yeux et resta une minute sanscomprendre ; mais ayant soudain repris ses sens, elletressaillit et se précipita vers le prince :
– Tu es à moi ! à moi !s’écria-t-elle. Elle est partie, la fière demoiselle ?Ha ! ha ! ha ! fit-elle dans un accès de rireconvulsif. – Ha ! ha ! ha ! je l’avais cédé à cettedemoiselle ! Pourquoi cela ? Pourquoi ? J’étaisfolle ! oui, folle !… Rogojine, va-t’en ; ha !ha ! ha !
Rogojine les regarda attentivement, prit sonchapeau sans dire mot et sortit. Dix minutes plus tard le princeétait assis à côté de Nastasie Philippovna et la couvait de sonregard en lui caressant doucement le visage et les cheveux de sesdeux mains, comme on fait à un enfant. Il riait aux éclats enl’entendant rire et il était prêt à fondre en larmes quand il lavoyait pleurer. Il ne disait rien, il était attentif à sonbalbutiement exalté et incohérent, auquel il ne comprenait goutte,mais qu’il écoutait avec un doux sourire. Dès qu’il voyait poindreun nouvel accès de chagrin et de pleurs, de reproches et deplaintes, il recommençait à lui caresser la tête et à lui passertendrement les mains sur les joues, en la consolant et en laraisonnant comme une petite fille.
Deux semaines s’étaient passées depuisl’épisode relaté au chapitre précédent. La situation despersonnages de notre récit s’était modifiée dans cet intervalle àun tel point qu’il nous serait extrêmement malaisé d’aller plusloin sans entrer dans des explications particulières. Et cependantnous sentons que notre devoir est de nous borner à un simple exposédes faits et de nous abstenir, autant que possible, de ce genred’explication. Ceci pour la raison bien simple que nous-mêmeéprouvons dans bien des cas de la peine à tirer les événements auclair.
Pareil avertissement semblera sans doute aulecteur aussi étrange que peu intelligible : comment peut-onraconter des événements sur lesquels on ne se fait ni une idéenette ni une opinion personnelle ? Pour ne pas nous placerdans une position encore plus fausse, nous tâcherons d’éclairernotre pensée par un exemple, dans l’espoir de faire comprendre aulecteur bienveillant l’embarras devant lequel nous nous trouvons,avec cet avantage que l’exemple choisi ne constituera pas unedigression mais au contraire la suite directe et immédiate durécit.
Ainsi, quinze jours plus tard, c’est-à-dire audébut de juillet (et même dans le cours de ces deux semaines)l’histoire de notre héros, et surtout sa dernière aventure, prirentune tournure extravagante et tout à fait divertissante. Presqueincroyable et cependant à peu près hors de doute, cette histoire serépandit progressivement dans toutes les rues avoisinant les villasde Lébédev, de Ptitsine, de Daria Aléxéïevna et desEpantchine ; bref dans presque toute la ville et même auxenvirons. Toute la société ou peu s’en faut – gens du pays,habitants des villas ou citadins venus pour entendre la musique –fit circuler la même anecdote avec mille variantes ; il enrésultait qu’un prince avait fait un scandale dans une maisonhonorablement connue et délaissé une demoiselle de la famille aveclaquelle il était déjà fiancé pour s’enticher d’une lorette.Rompant toutes ses relations, bravant les menaces et l’indignationdu public, il avait manifesté, à rencontre de toutes lesconvenances, l’intention d’épouser prochainement cette femmeperdue, à Pavlovsk même, au su et au vu de tout le monde, enredressant la tête et en fixant les gens dans les yeux.
Cette anecdote était enjolivée de forcedétails scandaleux et on y mêlait nombre de gens connus etconsidérables ; on la présentait sous des couleursfantastiques et mystérieuses et, d’autre part, on l’appuyait surdes faits irréfutables et évidents ; si bien que la curiositégénérale qu’elle éveillait et les potins qu’elle faisait naîtreétaient certes fort excusables.
L’interprétation la plus déliée, la plussubtile et en même temps la plus plausible de l’événement avait étémise en circulation par les commérages de certains de ces individussérieux et raisonnables qui, dans chaque sphère de la société,découvrent toujours le moyen d’expliquer un événement aux autres ettrouvent dans cet exercice non seulement leur vocation, maissouvent aussi leur consolation.
Selon leur version, il s’agissait d’un jeunehomme de bonne famille, d’un prince, presque riche, pauvred’esprit, mais démocrate et imbu de ce nihilisme contemporain queM. Tourguéniev a mis en lumière. Le jeune homme en question,qui savait à peine parler le russe, s’était épris de la fille dugénéral Epantchine et avait réussi à se faire recevoir dans lamaison comme fiancé. Mais il avait trompé cette famille par unprocédé qui rappelait celui du séminariste français dont on arécemment publié l’aventure. Ce dernier, à sa sortie du séminaire,s’était laissé intentionnellement conférer le sacerdoce, s’étaitprêté à tous les rites, génuflexions, baisers liturgiques, etc., etavait prononcé tous les vœux ; puis, le lendemain, dans unelettre publique à son évêque, il avait déclaré qu’il ne croyait pasen Dieu et considérait comme une infamie de tromper le peuple envivant à ses dépens ; aussi se démettait-il de sa récentedignité et faisait paraître sa lettre dans les journauxlibéraux.
À l’exemple de cet athée, le prince,disait-on, avait attendu une soirée solennelle donnée par lesparents de la jeune fille, au cours de laquelle on l’avait présentéà de nombreux et éminents personnages, pour faire une bruyanteprofession de foi, insulter de respectables dignitaires et répudiersa fiancée d’une manière publique et outrageante. Dans sarésistance aux domestiques chargés de l’expulser, il avait brisé unmagnifique vase de Chine.
On ajoutait un trait caractéristique des mœurscontemporaines : ce jeune écervelé aimait en réalité safiancée, la fille du général, mais il avait rompu avec elleuniquement pour faire profession de nihilisme. Et, pour rendre lescandale plus éclatant, il s’était donné la satisfaction d’épouserà la face de tous une femme perdue, afin de démontrer par là que,selon sa conviction, il n’y avait ni femmes perdues ni femmesvertueuses, mais uniquement la femme affranchie. Il ne croyait pasaux vieilles classifications mondaines, mais seulement à la« question féminine ». Enfin il prétendait que la femmeperdue avait à ses yeux encore plus de mérite que celle qui nel’était pas.
Cette explication parut fort plausible et futadoptée par la plupart des gens en villégiature à Pavlovsk avecd’autant plus de facilité qu’elle trouvait sa confirmation dans desfaits quotidiens. Il est vrai que beaucoup de détails restaientincompréhensibles. On racontait que la pauvre jeune fille aimaittellement son fiancé (d’aucuns disaient « sonséducteur ») qu’elle était accourue auprès de lui le lendemaindu jour où il l’avait abandonnée et qu’elle l’avait rejoint chez samaîtresse. D’autres assuraient, au contraire, qu’il l’avait exprèsattirée chez cette femme, par pur nihilisme, c’est-à-dire pour lacouvrir de honte et d’opprobre.
Quoi qu’il en fût, l’intérêt éveillé par cetincident s’avivait de jour en jour, d’autant qu’aucun doute nesubsistait sur l’imminence effective de ce scandaleux mariage.
Maintenant, si l’on nous demandait deséclaircissements – non pas sur l’empreinte nihiliste del’événement, oh ! non, – mais simplement sur la mesure danslaquelle le mariage projeté répondait aux vœux du prince, surl’objet réel des désirs de notre héros, sur son état d’âme à cemoment et sur d’autres questions du même genre, nous serions,avouons-le, fort embarrassé de répondre. Nous savons seulement quele mariage fut en effet décidé et que le prince chargea Lébédev,Keller et un ami de Lébédev, qu’on lui avait présenté à cetteoccasion, de prendre toutes les dispositions tant à l’église qu’àla maison. Ordre fut donné de ne pas regarder à la dépense.Nastasie Philippovna avait insisté pour que la cérémonie eût lieule plus tôt possible. Sur la pressante demande de Keller, le princechoisit celui-ci comme garçon d’honneur. La mariée de son côté fitchoix de Bourdovski, qui consentit avec enthousiasme. Et le mariagefut fixé au début de juillet.
Outre ces précisions de la plus grandeexactitude, nous connaissons encore certains détails qui nousdéconcertent positivement parce qu’ils sont en contradiction avecce qui précède. C’est ainsi que nous avons tout lieu de croire quele prince, après avoir chargé Lébédev et consorts de faire tous lespréparatifs, oublia presque aussitôt, maître de cérémonie, garçonsd’honneur et mariage. Peut-être ne s’était-il hâté de se déchargerde ces préoccupations sur d’autres qu’à seule fin de n’y pluspenser lui-même, voire de les effacer au plus vite de samémoire.
Mais dans ce cas, à quoi pensait-il ? Dequoi voulait-il garder le souvenir ? Quelles étaient sesintentions ? Il n’est pas douteux qu’il n’avait subi aucunecontrainte (par exemple de la part de Nastasie Philippovna).C’était bien cette dernière qui avait voulu hâter la noce ;c’était elle et non le prince qui avait imaginé ce mariage ;mais il y avait donné son libre consentement, et même il l’avaitfait d’un air distrait, comme s’il se fût agi d’une chose assezbanale.
Nous connaissons un grand nombre de faitsaussi étranges que celui-là, mais, à notre avis, loin de contribuerà éclaircir l’événement, ils ne peuvent, en s’accumulant, quel’obscurcir davantage. Citons cependant encore un exemple.
Nous savons pertinemment que, durant ces deuxsemaines, le prince passa des journées et des soirées entières avecNastasie Philippovna, qu’il accompagnait à la promenade et à lamusique. Chaque jour il sortait avec elle en calèche ; s’ilétait une heure sans la voir, il commençait à s’inquiéter d’elle(il y avait donc toutes les apparences qu’il l’aimât sincèrement).Pendant de longues heures, il l’écoutait parler avec un souriredoux et tendre, quel que fût le sujet dont ellel’entretenait ; lui-même se taisait presque toujours.
Mais nous savons aussi que plusieurs fois,voire souvent, pendant ces mêmes journées, il se rendit brusquementchez les Epantchine, sans en faire mystère à Nastasie Philippovna,que ces visites mettaient au désespoir. Nous savons que lesEpantchine refusèrent de le recevoir jusqu’à la fin de leur séjourà Pavlovsk et s’opposèrent constamment à ce qu’il eût une entrevueavec Aglaé. Il se retirait sans mot dire et revenait le lendemain,comme s’il avait oublié la rebuffade de la veille, pour essuyernaturellement un nouveau refus.
Nous savons encore qu’une heure, peut-êtremême moins, après qu’Aglaé se fut enfuie de chez NastasiePhilippovna, le prince était déjà chez les Epantchine, convaincuqu’il y trouverait la jeune fille. Son arrivée jeta dans la maisonl’émoi et la frayeur, car Aglaé n’était pas encore rentrée et onavait par lui la première nouvelle de la visite qu’elle venait defaire en sa compagnie à Nastasie Philippovna. On raconta depuisqu’Elisabeth Prokofievna, ses filles et même le prince Stch…l’avaient alors traité avec beaucoup de dureté et d’inimitié, etlui avaient signifié en termes courroucés qu’ils ne voulaient plusle fréquenter ni le connaître, surtout lorsque Barbe Ardalionovnafut venue inopinément annoncer à Elisabeth Prokofievna qu’AglaéIvanovna était chez elle depuis une heure, dans un état affreux, etqu’elle ne voulait plus, semblait-il, retourner à la maison.
Cette dernière nouvelle, qui bouleversa plusque tout le reste Elisabeth Prokofievna, fut reconnue parfaitementvéridique. En effet, au sortir de chez Nastasie Philippovna, Aglaéaurait préféré mourir plutôt que de reparaître aux yeux dessiens ; aussi s’était-elle réfugiée chez Nina Alexandrovna.Barbe Ardalionovna avait, de son côté, jugé nécessaire d’avisersans retard Elisabeth Prokofievna de tout ce qui s’était passé. Lamère et ses filles accoururent sur-le-champ chez Nina Alexandrovnaet le père, Ivan Fiodorovitch, alla les y rejoindre dès qu’ilrentra. Le prince Léon Nicolaïévitch emboîta le pas aux damesEpantchine, en dépit du congé et des paroles blessantes qu’il avaitreçus ; mais, sur l’ordre de Barbe Ardalionovna, on l’empêchalà aussi d’arriver jusqu’à Aglaé.
L’affaire se termina de la manièresuivante : quand Aglaé vit que sa mère et ses sœurs pleuraientà cause d’elle, mais ne lui faisaient pas de reproches, elle sejeta dans leurs bras et rentra aussitôt avec elles à la maison.
On raconta aussi – mais ce bruit resta assezimprécis – que Gabriel Ardalionovitch avait encore une fois joué demalchance : resté seul avec Aglaé pendant que BarbeArdalionovna courait chez Elisabeth Prokofievna, il crut devoirprofiter de l’occasion pour se mettre à lui parler de son amour. Enl’entendant, Aglaé oublia son chagrin et ses larmes et partit d’unéclat de rire ; puis elle lui posa à brûle-pourpoint unequestion bizarre : serait-il prêt, pour prouver son amour, àse brûler le doigt à la flamme d’une bougie ? Il paraît queGabriel Ardalionovitch fut interloqué et abasourdi par cetteproposition et qu’en voyant sa mine perplexe, Aglaé fut prise d’unfou rire et s’enfuit à l’étage au-dessus, chez Nina Alexandrovna,où ses parents la trouvèrent un moment après. Cet incident futrapporté le lendemain au prince par Hippolyte, qui, ne pouvant plusquitter sa couche, l’envoya chercher exprès pour le luicommuniquer. Nous ignorons comment lui-même en était informé ;toujours est-il que le prince, lorsqu’il entendit raconterl’histoire du doigt et de la bougie, fut secoué d’une tellehilarité qu’Hippolyte lui-même n’en revenait pas. Mais un momentaprès il se mit à trembler et fondit en larmes…
En général, pendant ces journées, il se montraen proie à une vive inquiétude, à un trouble insolite, à uneangoisse mal définie. Hippolyte déclara tout crûment qu’il luiavait donné l’impression d’un homme frappé d’aliénationmentale ; cependant on ne pouvait encore donner à cetteconjecture une base positive.
En exposant tous ces faits, que nous nousrefusons à expliquer, notre intention n’est nullement de blanchirla conduite de notre héros aux yeux du lecteur. Loin de là :nous sommes prêt à partager l’indignation que cette conduiteprovoqua même chez ses amis. Véra Lébédev elle-même en fut révoltéependant quelque temps ; Kolia et Keller s’en montrèrentégalement outrés ; ce dernier ne revint sur sa manière de voirque lorsqu’il fut choisi comme garçon d’honneur. Quant à Lébédev,son indignation était si sincère qu’elle le poussa à ourdir contrele prince une intrigue dont nous reparlerons plus loin.
En principe, nous souscrivons sans réserve auxquelques paroles vigoureuses, voire empreintes d’une profondepsychologie, qu’Eugène Pavlovitch adressa sans ambages au prince,au cours d’un entretien familier, six ou sept jours après la scènechez Nastasie Philippovna. Remarquons à ce propos qu’outre lesEpantchine, les personnes qui avaient avec eux des liens directs ouindirects se crurent obligées de rompre toute relation avec leprince. Le prince Stch…, par exemple, se détourna quand il lerencontra et ne lui rendit pas son salut. Toutefois EugènePavlovitch ne craignit pas de se compromettre en lui rendantvisite, encore qu’il se fût remis à fréquenter chaque jour chez lesEpantchine, où il était même reçu avec une cordialitémanifeste.
Juste le lendemain du jour où ceux-ciquittèrent Pavlovsk, il se rendit chez le prince. Il était, enentrant, au courant des potins qui couraient en ville ;peut-être même avait-il contribué pour sa part à les propager. Leprince fut enchanté de le voir et mit tout de suite la conversationsur les Epantchine. Cette entrée en matière franche et directedélia la langue d’Eugène Pavlovitch et lui permit d’aller droit aufait.
Le prince ignorait encore le départ desEpantchine. Cette nouvelle le consterna et le fit pâlir ; maisau bout d’une minute il secoua la tête d’un air troublé et songeuret convint que « c’était chose inévitable » ; puisil s’empressa de s’enquérir de « leur nouvellerésidence ».
Pendant ce temps Eugène Pavlovitch l’observaitavec attention ; il n’était pas peu surpris de la hâte que soninterlocuteur mettait à l’interroger ; la candeur de sesquestions, son émoi, son ton d’étrange sincérité, son inquiétude,sa nervosité, tout cela ne laissait pas de le frapper. Cependant,il renseigna le prince avec affabilité et d’une manièrecirconstanciée sur tous les événements : il lui appritbeaucoup de choses, car il était le premier informateur qui vînt dechez les Epantchine. Il confirma qu’Aglaé avait été réellementmalade et qu’elle avait passé trois nuits dans la fièvre etl’insomnie ; elle allait mieux maintenant et était hors dedanger, mais se trouvait dans un état d’extrême surexcitation…« Heureusement encore qu’une paix complète règne dans lamaison ! On tâche de ne pas parler du passé, non seulement enprésence d’Aglaé, mais même quand elle n’est pas là. Les parentsont déjà formé le projet de faire en automne un voyage àl’étranger, aussitôt après le mariage d’Adélaïde. Aglaé a accueillien silence les premières allusions à ce projet. »
Quant à lui, Eugène Pavlovitch, il iraitpeut-être aussi à l’étranger. Même le prince Stch… pourrait sedécider à s’absenter pour un mois ou deux avec Adélaïde, si sesaffaires le lui permettaient. Seul le général resterait. Toute lafamille était maintenant à Kolmino, à une vingtaine de verstes dePétersbourg, dans une de ses propriétés où se trouvait unespacieuse maison de campagne. La princesse Biélokonski n’était pasencore partie pour Moscou et semblait s’attarder à dessein.Elisabeth Prokofievna avait vivement insisté sur l’impossibilité derester à Pavlovsk après tout ce qui s’était passé ; EugènePavlovitch lui rapportait au jour le jour les rumeurs de la ville.Les Epantchine n’avaient pas non plus cru possible d’aller à lavilla Elaguine.
– Voyons, ajouta Eugène Pavlovitch, vousconviendrez en effet vous-même, prince, que la situation n’étaitpas tenable… surtout pour qui savait ce qui se passait à chaqueheure chez vous et après les visites quotidiennes que vous faisiezlà-bas, malgré qu’on eût refusé de vous recevoir…
– Oui, oui, vous avez raison. Je voulaisvoir Aglaé Ivanovna…, répondit le prince qui se remit à hocher latête.
– Ah ! mon cher prince, s’écriabrusquement Eugène Pavlovitch d’un ton pathétique et attristé,comment avez-vous pu permettre alors… tout ce qui s’estpassé ? Assurément c’était fort inattendu pour vous… J’admetsvolontiers que vous n’ayez pu vous empêcher de perdre la tête… niretenir cette jeune fille dans son accès de démence ; c’étaitau-dessus de vos forces ! Mais vous deviez comprendre combiensérieux et puissant était le sentiment qui… poussait cette jeunefille vers vous. Elle n’a pas voulu partager avec une autre, etvous… vous avez pu délaisser et briser un pareil trésor !
– Oui, oui, vous avez raison ; j’aiété coupable, reprit le prince angoissé de chagrin. – Je vous ledis : Aglaé était seule, toute seule à considérer ainsiNastasie Philippovna… Personne hormis elle ne la jugeait de cettefaçon…
– Mais justement, ce qui est exaspérant,c’est qu’il n’y avait dans tout cela rien de sérieux ! s’écriaEugène Pavlovitch en s’emportant. – Excusez-moi, prince, mais… je…j’ai réfléchi là-dessus ; j’ai longuement médité ; jeconnais tous les antécédents de l’affaire ; je sais ce quis’est passé il y a six mois ; rien de tout cela n’étaitsérieux. Il n’y avait là qu’un entraînement de l’esprit et del’imagination, une chimère, une fumée ; seule la jalousieapeurée d’une jeune fille sans expérience a pu prendre la chose autragique !
Là-dessus Eugène Pavlovitch, se sentant tout àfait à l’aise, donna libre cours à son indignation. En termessensés et clairs, et, répétons-le, avec une psychologie trèspénétrante, il retraça sous les yeux du prince le tableau desrapports de celui-ci avec Nastasie Philippovna. Il avait toujourseu le don de la parole ; cette fois il s’éleva jusqu’àl’éloquence.
« Il y a eu en vous dès le début, dit-il,quelque chose de mensonger ; or, ce qui commence par lemensonge doit finir par le mensonge ; c’est une loi naturelle.Je ne partage pas la manière de voir des gens qui vous traitentd’idiot ; je suis même indigné de les entendre ; vousavez trop d’esprit pour mériter ce qualificatif ; mais,convenez-en vous-même, vous êtes d’une étrangeté qui vousdifférencie de tous les hommes. Je suis arrivé à cette conclusionque la cause de tout ce qui s’est passé réside avant tout dans ceque j’appellerai votre inexpérience congénitale (remarquez, prince,cette expression : « congénitale ») et dans votreanormale naïveté. J’y ajouterai votre phénoménale absence dusentiment de la mesure (défaut dont vous êtes vous-même maintesfois convenu) et enfin un énorme afflux d’idées spéculatives quevotre extraordinaire sincérité a prises jusqu’ici pour desconvictions authentiques, naturelles et immédiates ! Avouezvous-même, prince, que vos relations avec Nastasie Philippovna ontété fondées dès le début sur une notion de démocratieconventionnelle (je m’exprime ainsi pour abréger) et pourainsi dire sous le charme de la « question féminine »(pour abréger encore davantage). Sachez que je connais dans tousses détails l’étrange et scandaleuse scène qui s’est déroulée chezNastasie Philippovna lorsque Rogojine a apporté son argent. Si vousle voulez, je vais vous analyser vous-même et vous montrer votrepropre image comme dans un miroir, tant je connais le fond del’affaire et la raison pour laquelle elle a tourné de lasorte ! Quand vous étiez jeune homme et viviez en Suisse, vousaviez la nostalgie de votre patrie et la Russie vous attirait commeun pays inconnu, une terre promise. Vous avez alors lu beaucoup delivres sur la Russie ; c’étaient peut-être d’excellentsouvrages, mais ils vous ont été nuisibles ; vous êtes revenusur le sol natal plein d’ardeur et assoiffé d’activité ; vousvous êtes pour ainsi dire jeté à l’œuvre. Et voici que, dès lepremier jour de votre arrivée, on vous raconte la triste etnavrante histoire d’une créature outragée, à vous qui êteschevaleresque et chaste, et il s’agit d’une femme ! Ce mêmejour, vous la voyez, vous êtes ensorcelé par sa beauté, sa beautéfantastique et démoniaque (vous voyez, je reconnais qu’elle estbelle). Ajoutez à cela l’état de vos nerfs, votre épilepsie,l’influence déprimante de notre dégel à Pétersbourg ; ajoutezla circonstance que, durant cette première journée passée dans uneville inconnue et presque fabuleuse pour vous, vous avez été témoinde nombreuses scènes et rencontré beaucoup de gens ; vous avezfait connaissance d’une manière tout à fait inattendue de troisbelles personnes, les demoiselles Epantchine, et parmi ellesAglaé ; tenez encore compte de la fatigue, du vertige, dusalon de Nastasie Philippovna et de l’ambiance qui y régnait et…Voyons, que pouviez-vous attendre de vous-même à ce moment-là,dites-le-moi un peu ?
– Oui, oui, dit le prince en hochant latête et en se mettant à rougir ; – oui, vous êtes presque dansle vrai. En effet, je n’avais pas dormi la nuit précédente, enwagon, ni celle d’avant et je ne me sentais pas du tout dans monassiette…
– Eh bien ! oui, c’est là que jeveux en venir ! continua Eugène Pavlovitch qui s’échauffait deplus en plus. – Il est clair que, grisé par l’enthousiasme, vousvous êtes en quelque sorte précipité sur l’occasion d’afficherpubliquement votre magnanimité en déclarant que vous, prince denaissance et homme pur, vous ne considériez pas comme déshonoréeune femme perdue non par sa faute, mais par celle d’un odieuxlibertin du grand monde. Mon Dieu, c’est si compréhensible !Mais là n’est pas la question, mon cher prince ; ce qu’ils’agit de savoir, c’est si votre sentiment était véritable,sincère, naturel, ou s’il procédait seulement d’une exaltationcérébrale. Qu’en pensez-vous ? Si au temple on a pardonné àune femme de ce genre, on ne lui a tout de même pas dit qu’elleagissait bien, ni qu’elle était digne de tous les honneurs et detous les respects ! Est-ce que votre bon sens n’a pas delui-même mis les choses au point trois mois plus tard ?Admettons qu’elle soit innocente – c’est une question sur laquelleje ne veux pas insister, – il n’en est pas moins vrai que sesaventures ne justifient nullement son intolérable et diaboliqueorgueil, son impudence, son insatiable égoïsme. Excusez-moi,prince, si je me laisse entraîner, mais…
– Oui, tout cela est possible, il se peutque vous ayez raison… balbutia de nouveau le prince. Elle est eneffet très surexcitée, et vous êtes certainement dans le vrai,mais…
– Vous voulez dire qu’elle est digne depitié, mon bon prince ? Mais aviez-vous le droit, par pitiéenvers elle et pour lui complaire, de couvrir de honte une autrejeune fille, bien née et pure, et de l’humilier sous cesyeux méprisants et pleins de haine ? Où s’arrêtera la pitié,après cela ? N’est-ce pas là une incroyable exagération ?Quand on aime une jeune fille, peut-on la ravaler ainsi devant sarivale, et l’abandonner pour une autre sous les yeux de cettedernière après l’avoir honnêtement demandée en mariage ?… Carvous avez demandé sa main, vous avez fait votre déclaration enprésence de ses parents et de ses sœurs ! Après cela, prince,êtes-vous un homme d’honneur, permettez-moi de vous ledemander ? Et… et n’avez-vous pas trompé une divine jeunefille en lui affirmant que vous l’aimiez ?
– Oui, oui, vous avez raison ;ah ! je sens que je suis coupable ! proféra le princeavec un accent d’indicible chagrin.
– Mais est-ce que cela suffit ?s’écria Eugène Pavlovitch avec indignation ; – est-ce qu’ilsuffît de s’écrier : « Ah ! je suiscoupable ! » Vous êtes coupable, mais vous persistez dansvos torts. Où donc était alors votre cœur, votre cœur de« chrétien » ? Vous avez vu à ce moment-làl’expression de son visage : il reflétait moins de souffranceque celui de l’autre, de la vôtre, de celle quivous séparait ? Comment, devant ce spectacle, avez-vous permisce qui s’est passé ? Comment ?
– Mais… je n’ai rien permis du tout…,balbutia le malheureux prince.
– Comment ! vous n’avez rienpermis ?
– Je vous en donne ma parole. Je necomprends encore pas, à l’heure qu’il est, comment tout cela estarrivé… Je… j’ai couru alors après Aglaé Ivanovna, mais NastasiePhilippovna est tombée en syncope, et depuis on ne me laisse pasapprocher Aglaé Ivanovna.
– Peu importe ! Vous deviez couriraprès Aglaé et laisser l’autre évanouie !
– Oui… oui, je devais… elle en seraitmorte ! Elle se serait tuée, vous ne la connaissez pas, et…cela revenait au même, j’aurais tout raconté ensuite à AglaéIvanovna et… Voyez-vous, Eugène Pavlovitch, je m’aperçois que vousn’avez pas l’air de tout savoir. Dites-moi pourquoi on ne me laissepas approcher d’Aglaé Ivanovna ? Je lui expliquerais tout.Comprenez ceci : toutes deux ont parlé alors à côté,complètement à côté de la question ; de là est venu lemalheur… Je n’arrive pas à vous expliquer cela clairement, maispeut-être réussirais-je à l’expliquer à Aglaé… Ah ! monDieu ! mon Dieu ! vous me parlez de son visage à cetteminute, lorsqu’elle s’est enfuie… Oh ! mon Dieu, je m’ensouviens !… Allons, allons !
Le prince s’était levé subitement et cherchaità entraîner Eugène Pavlovitch par la manche.
– Où ?
– Allons chez Aglaé Ivanovna, allons-y àl’instant !…
– Mais je vous ai dit qu’elle n’étaitplus à Pavlovsk ; et d’ailleurs qu’irions-nous faire chezelle ?
– Elle comprendra, elle comprendra !murmura le prince en joignant les mains dans l’attitude de laprière. – Elle comprendra que ce n’est pas cela, que c’esttout à fait autre chose !
– Comment tout à fait autre chose ?Vous allez pourtant bien vous marier ? Donc vous persistez…Vous mariez-vous, oui ou non ?
– Eh oui !… je me marie, oui, je memarie !
– Alors pourquoi dites-vous que ce n’estpas cela ?
– Non, ce n’est pas cela, ce n’est pascela ! Peu importe que je me marie, ce n’est rien !
– Comment pouvez-vous dire que celaimporte peu, que ce n’est rien ? Il ne s’agit pourtant pasd’une bagatelle ! Vous épousez une femme que vous aimez pourfaire son bonheur. Aglaé Ivanovna le voit et le sait. Est-ce là unechose sans importance ?
– Son bonheur ? Oh ! non. Je memarie, tout simplement ; elle y tient ; et d’ailleursqu’est-ce que cela fait que je me marie : je… Voyons, toutcela est indifférent ! Si j’avais agi d’une autre manière,elle serait certainement morte. Je vois maintenant que ce mariageavec Rogojine était une folie. J’ai maintenant compris tout ce queje ne comprenais pas naguère. Voilà, ce que je vous dirai :quand elles se sont dressées l’une contre l’autre, je n’ai pusupporter le visage de Nastasie Philippovna… Vous ne savez pas,Eugène Pavlovitch, ajouta-t-il en baissant mystérieusement la voix,je ne l’ai jamais dit à personne, jamais, pas même à Aglaé, mais jene puis supporter le visage de Nastasie Philippovna… Tout àl’heure, vous avez très bien décrit la soirée chez elle ; maisil y a un détail qui vous a échappé parce que vousl’ignoriez : c’est que j’ai regardé son visage. Déjàle matin, en voyant son portrait, je n’avais pu en tolérerl’expression… Tenez, voyez Véra, la fille de Lébédev, elle a desyeux tout différents. Je… j’ai peur du visage de NastasiePhilippovna ! ajouta-t-il sur un ton d’extrême frayeur.
– Vous en avez peur ?
– Oui ; elle est folle !chuchota-t-il en pâlissant.
– En êtes-vous bien sûr ? demandaEugène Pavlovitch d’un air prodigieusement intrigué.
– Oui, sûr ; maintenant j’en suissûr ; je m’en suis tout à fait convaincu cesjours-ci !
– Alors que faites-vous,malheureux ? s’écria Eugène Pavlovitch avec effarement. – Vousvous mariez donc sous l’empire d’une sorte de crainte ? C’està n’y rien comprendre… Peut-être même ne l’aimez-vouspas ?
– Oh ! si, je l’aime de toute monâme ! Songez donc… c’est une enfant ; elle est maintenanttout à fait comme une enfant ! Oh ! vous ne savezrien !
– Et, en même temps, vous avez assuréAglaé Ivanovna de votre amour ?
– Oh ! oui, oui !
– Comment expliquez-vous cela ? Vousprétendez donc aimer l’une et l’autre ?
– Oh ! oui, oui !
– Allons, prince, réfléchissez à ce quevous dites !
– Sans Aglaé je… il faut absolument queje la voie ! Je… je mourrai bientôt en dormant ; jepensais mourir cette nuit pendant mon sommeil. Oh ! si Aglaésavait, si elle savait tout… je veux dire absolument tout !Parce que l’essentiel, ici, c’est de tout savoir ! Pourquoi nenous est-il jamais donné de tout savoir sur une autrepersonne, quand c’est nécessaire, quand cette autre personne est enfaute !… Au reste je ne sais plus ce que je dis, je me suisembrouillé ; vous m’avez jeté dans un terrible émoi… Sepeut-il qu’elle ait encore la même expression de physionomie quelorsqu’elle s’est enfuie ? Oh ! oui, je suiscoupable ! Le plus probable, c’est que tous les torts sont demon côté. Je ne sais pas encore au juste en quoi ils consistent,mais je suis coupable… Il y a là quelque chose que je ne sauraisvous expliquer, Eugène Pavlovitch, faute de mots pour l’exprimer,mais… Aglaé Ivanovna comprendra ! Oh ! j’ai toujourspensé qu’elle comprendrait.
– Non, prince, elle ne comprendrapas ! Aglaé Ivanovna vous a aimé humainement, comme une femmeet non comme… un pur esprit. Voulez-vous que je vous dise, monpauvre prince : le plus vraisemblable, c’est que vous n’avezjamais aimé ni l’une ni l’autre !
– Je ne sais pas… peut-être,peut-être ; vous avez raison sur bien des points, EugènePavlovitch. Vous êtes supérieurement intelligent, EugènePavlovitch. Ah ! voilà la tête qui recommence à me fairemal ; allons chez elle ! allons-y, pour l’amour deDieu ! pour l’amour de Dieu !
– Mais je vous dis qu’elle n’est plus àPavlovsk ; elle est à Kolmino.
– Allons à Kolmino, partonssur-le-champ !
– C’est im-pos-sible ! dit EugènePavlovitch d’une voix traînante ; et il se leva.
– Écoutez, je vais écrire unelettre ; vous la lui porterez !
– Non, prince, non ! Dispensez-moide pareilles commissions, je ne puis m’en charger.
Ils se quittèrent. Eugène Pavlovitch emportaitune impression étrange ; il était arrivé à la conviction quele prince avait l’esprit un peu dérangé. « Que signifie cevisage qu’il craint et aime tant ? Et en même temps,il n’est pas impossible que, loin d’Aglaé, il meure en effet, desorte que la jeune fille ne saura jamais à quel point il l’aime.Ha ! ha ! Et comment peut-il aimer deux femmes ? Etchacune d’un genre d’amour différent ? Voilà qui est curieux…Pauvre idiot ! Et que va-t-il devenirmaintenant ? »
Cependant le prince ne mourut pas avant sonmariage, ni à l’état de veille, ni « en dormant » commeil l’avait prédit à Eugène Pavlovitch. Peut-être dormait-il mal etfaisait-il de mauvais rêves ; mais pendant le jour, dans lecommerce de ses semblables, il paraissait bien et mêmesatisfait ; s’il avait parfois l’air très absorbé, c’étaitquand il était seul. On hâta les préparatifs du mariage, qui devaitavoir lieu une huitaine de jours après la visite d’EugènePavlovitch. Devant une pareille précipitation, les amis les plusintimes du prince, s’il en avait eu, auraient dû renoncer eux-mêmesà l’espoir de voir leurs efforts « sauver » le pauvrefou. Le bruit courut que la visite d’Eugène Pavlovitch avait eulieu, dans une certaine mesure, à l’instigation du général IvanFiodorovitch et de sa femme, Elisabeth Prokofievna. Mais si tousdeux, par un excès de leur bonté, avaient pu désirer« sauver » de l’abîme le malheureux dément, ils devaientse limiter à cette unique et timide tentative ; ni leursituation ni peut-être même leurs sentiments (chose naturelle) neleur permettaient un effort plus sérieux. Nous avons déjà dit quemême l’entourage du prince s’était dressé contre lui. Véra Lébédevse bornait à verser des larmes quand elle était seule ; ellerestait d’ailleurs le plus souvent à la maison et venait plusrarement qu’autrefois lui rendre visite.
Sur ces entrefaites Kolia avait rendu lesderniers devoirs à son père. Le vieillard était mort d’une nouvelleattaque survenue environ huit jours après la première. Le princeprit une grande part au deuil de la famille ; il passa,pendant les premiers jours, des heures entières auprès de NinaAlexandrovna ; il assista aux obsèques et à la cérémoniereligieuse. Maintes personnes remarquèrent que son arrivée àl’église et son départ provoquèrent dans l’assistance deschuchotements involontaires. Il en allait de même dans la rue etdans le parc ; quand il passait, à pied ou en voiture, lesconversations s’animaient, on se le montrait et on prononçait sonnom ainsi que celui de Nastasie Philippovna. On chercha celle-ciaux obsèques du général, mais elle n’y était point. La« capitaine » n’y assista pas davantage, Lébédev ayantréussi à la retenir à la maison. Le service funèbre fit sur leprince une forte et douloureuse impression. À une question deLébédev il répondit à voix basse que c’était la première fois qu’ilassistait à un enterrement suivant le rite grec, hormis unecérémonie semblable qu’il se souvenait avoir vue, étant enfant,dans une église de village.
– Oui, comment croire que l’homme couchédans cette bière soit le même que celui auquel, il y a si peu detemps, nous avons donné la présidence de notre réunion ; vousvous rappelez ? dit à voix basse Lébédev. – Mais quicherchez-vous ?
– Rien, il m’avait semblé que…
– Ce n’est pas Rogojine ?
– Est-il ici ?
– Il est dans l’église.
– Il m’a bien semblé en effet apercevoirses yeux, murmura le prince d’un air troublé, mais qu’importe…Pourquoi est-il ici ?… L’a-t-on invité ?
– On n’y a même pas songé. D’ailleurs lafamille ne le connaît pas. Tout le monde peut entrer dans l’église.Pourquoi êtes-vous si surpris ? Je le rencontre maintenantsouvent ; la semaine passée je l’ai vu déjà quatre fois, ici àPavlovsk.
– Je ne l’ai pas encore vu une seulefois… depuis lors, balbutia le prince.
Comme Nastasie Philippovna ne lui avait jamaisdit non plus avoir rencontré Rogojine une seule fois « depuisce temps-là », le prince en conclut que ce dernier avait sesraisons de ne pas se montrer. Durant toute cette journée il paruttrès absorbé ; par contre, Nastasie Philippovna fut d’unegaîté exceptionnelle, gaîté qui se prolongea pendant toute lasoirée.
Kolia, qui avait fait sa paix avec le princeavant la mort de son père, lui proposa (l’affaire revêtant unepressante urgence) de prendre Keller[69] etBourdovski pour garçons d’honneur. Il se porta garant de la bonnetenue du premier et ajouta qu’il serait peut-être« utile ». Quant à Bourdovski, toute recommandation étaitsuperflue, vu que c’était un homme « tranquille etmodeste ». Nina Alexandrovna et Lébédev firent observer auprince que, si son mariage était déjà décidé, du moins pouvait-ilse dispenser de le célébrer à Pavlovsk à une époque où la saisonmondaine battait son plein. Pourquoi tant de publicité ? Nevalait-il pas mieux que la cérémonie eût lieu à Pétersbourg et mêmeà domicile ? Le prince ne comprit que trop bien lapréoccupation que reflétaient ces craintes, mais il se borna àrépondre avec laconisme et simplicité que c’était le désir formelde Nastasie Philippovna.
Le lendemain, Keller ayant appris qu’il étaitchoisi comme garçon d’honneur, vint à son tour se présenter auprince. Il s’arrêta sur le seuil ; aussitôt qu’il le vit, illeva la main droite et, l’index dressé en l’air, s’écria du tond’un homme qui profère un serment :
– Je ne bois plus !
Puis il s’approcha du prince, lui serra lesdeux mains en les secouant avec force et déclara qu’à la vérité ilavait d’abord éprouvé du dépit en apprenant ce qui s’étaitpassé ; il avait même manifesté ce sentiment au cours d’unepartie de billard ; mais ce dépit venait seulement de ce queson impatiente amitié aurait voulu voir le prince épouser uneprincesse de Rohan ou tout au moins de Chabot ; maismaintenant il se rendait compte que les pensées du prince étaientau moins douze fois plus nobles que celles de tout l’entourage« pris en bloc » ! Car ce qu’il recherchait, cen’était ni l’éclat, ni la richesse, ni même l’honneur, maisseulement la vérité. Les sympathies des hautes personnalités nesont que trop connues ; mais le prince est lui-même trop élevépar son éducation pour n’être pas, d’une manière générale, mis surle même rang qu’elles ! « Mais la canaille et lafripouille sont d’un avis tout différent ; en ville, chez lesparticuliers, dans les réunions, dans les villas, au concert, dansles cabarets, les salles de billard, on ne parle, on ne jase que duprochain événement. J’ai même entendu dire que l’on vous prépare uncharivari sous vos fenêtres, et cela, pour ainsi dire, la premièrenuit ! Si vous avez besoin, prince, du pistolet d’un honnêtehomme, je suis prêt à échanger noblement une demi-douzaine de coupsde feu avant que vous ne quittiez, le lendemain matin, votre couchenuptiale. » Il donna même le conseil de disposer dans la courune pompe à incendie comme mesure préventive contre la fouleassoiffée revenant de l’église ; mais Lébédev s’y opposa endisant que, si on mettait cette pompe en action, sa maison seraitdétruite de fond en comble.
– Je vous assure, prince, que ce Lébédevourdit des intrigues contre vous. Ils veulent vous faire mettre entutelle ; pouvez-vous imaginer cela ? On vous priveraitde l’exercice de votre volonté et de l’usage de votre argent,c’est-à-dire des deux biens qui distinguent chacun de nous d’unquadrupède ! Or, cela, je l’ai entendu dire, parfaitemententendu ! C’est la pure vérité.
Le prince se rappela confusément avoir déjàouï-dire quelque chose de ce genre, mais il n’y avait naturellementpas prêté attention. Il se borna à rire de la réflexion de Kelleret l’oublia aussi sur-le-champ. Le fait est que Lébédev se démenaitdepuis un certain temps ; cet homme tirait toujours des planssous le coup d’une inspiration, mais, dans son ardeur à lesexécuter, il dispersait ses efforts en tous sens et s’éloignait dubut qu’il s’était d’abord assigné ; aussi n’avait-il guèreréussi dans la vie. Plus tard, presque le jour du mariage, il vintse confesser au prince (c’était une manie chez lui de toujoursvenir exprimer son repentir à ceux contre lesquels il avaitintrigué, surtout lorsque ses intrigues avaient échoué). Il luidéclara qu’il était né pour être un Talleyrand et que, par un sortinexplicable, il était resté un simple Lébédev. Là-dessus ildécouvrit tout son jeu, qui intéressa vivement le prince. À l’encroire, il avait commencé par se mettre en quête de hautesprotections pour avoir un appui en cas de besoin, et il était allétrouver à cet effet le général Ivan Fiodorovitch. Celui-ci avaitparu embarrassé et, tout en voulant beaucoup de bien « aujeune homme », il avait déclaré que, « si vif que fût sondésir de le sauver, les convenances ne lui permettaient pasd’intervenir ». Elisabeth Prokofievna n’avait voulu ni le voirni l’entendre. Eugène Pavlovitch et le prince Stch… s’étaientrécusés d’un simple geste. Cependant lui, Lébédev, n’avait pasperdu courage : il avait consulté un homme de loi expérimenté,un vénérable vieillard dont il était l’ami intime et presquel’obligé ; ce juriste avait conclu que l’interdiction duprince était parfaitement possible, à condition que des témoinsqualifiés certifiassent son désordre mental et sa complètedémence ; l’essentiel était d’ailleurs de disposer de hautesinfluences. Lébédev n’avait pas perdu patience et avait même faitvenir un jour un médecin chez le prince. Ce médecin était un autrevieillard respectable en villégiature à Pavlovsk ; il portaitla cravate de l’ordre de Sainte-Anne. Lébédev l’avait amené sousprétexte de lui montrer sa propriété et il l’avait présenté auprince, étant entendu que ses conclusions lui seraient communiquéesà titre amical, pour ainsi dire, et non sous une formeofficielle.
Le prince se rappela cette visite dudocteur ; il se souvint que, la veille, Lébédev avait insistéauprès de lui pour le convaincre qu’il était malade ; aprèsavoir catégoriquement refusé les secours de la médecine, il s’étaitsoudain trouvé en présence de ce docteur ; à en croireLébédev, ils venaient de sortir tous deux de chezM. Térentiev, qui était très mal, et le médecin avait à sonsujet une communication à lui faire. Il avait approuvé Lébédev etreçu le docteur avec beaucoup d’affabilité. La conversation avaitporté aussitôt sur le malade, Hippolyte ; le docteur désirantconnaître de plus amples détails sur la scène du suicide, le princel’avait charmé par son récit et ses explications de l’événement Onavait parlé du climat de Pétersbourg, de la maladie du princelui-même, de la Suisse, de Schneider. Le prince avait tellementintéressé son interlocuteur par l’exposé du système thérapeutiquede Schneider qu’il l’avait retenu pendant deux heures. Il lui avaitfait en outre fumer d’excellents cigares et Lébédev lui avait serviune liqueur exquise apportée par Véra. Bien que marié et père defamille, le praticien s’était montré si entreprenant avec celle-ciqu’elle en avait été profondément indignée. On s’était séparé enamis. En sortant, le docteur avait déclaré à Lébédev :« Si l’on voulait mettre en tutelle tous les gens qui sontcomme le prince, qui devrait-on prendre comme tuteurs ? »Lébédev lui avait répliqué sur un ton tragique en invoquant laproximité de l’événement, mais le docteur, ayant hoché la tête d’unair madré et finaud, avait conclu : « il faut laisser lesgens se marier comme bon leur semble. » Au surplus, d’après cequ’il avait entendu dire, la personne dont il s’agissait n’étaitpas seulement d’une incomparable beauté, motif déjà suffisant pourtourner la tête d’un homme riche, mais encore possédait descapitaux qui lui venaient de Totski et de Rogojine, ainsi que desperles, des diamants, des châles et des meubles. Somme toute, cechoix, loin de témoigner de la sottise et de l’étrangeté du prince,révélait au contraire chez ce cher garçon un esprit avisé et uneintelligence d’homme du monde qui sait calculer. Le docteur s’étaitdonc cru fondé à tirer de là un diagnostic entièrement favorable auprince…
Cette conclusion avait fait sur Lébédev unevive impression ; aussi termina-t-il ses confidences endéclarant au prince : « Dorénavant vous ne trouverez plusen moi qu’un homme dévoué et prêt à verser son sang pourvous ; c’est pour vous dire cela que je suis venu ».
Durant ces derniers jours le prince fut aussidistrait par Hippolyte, mais celui-ci l’envoyait trop souventchercher. Sa famille occupait, non loin de là, une petitemaisonnette. Les enfants, c’est-à-dire le frère et la sœurd’Hippolyte, avaient du moins l’agrément de la campagne ; ilspouvaient échapper au malade en descendant au jardin ; mais lamalheureuse « capitaine » restait à sa merci et était savictime. Le prince passait son temps à les raccommoder et àrétablir la paix entre eux ; le malade continuait à l’appelersa « niania », tout en ne pouvant se retenir de lemépriser pour son rôle de médiateur. Il était très monté contreKolia parce qu’il n’avait presque plus de visites de celui-ci, quiavait dû rester d’abord au lit de mort de son père, puis auprès desa mère veuve. Enfin il prit pour cible de ses plaisanteries leprochain mariage du prince avec Nastasie Philippovna ; il fitsi bien que le prince, indigné et hors de lui, cessa d’aller levoir. Deux jours après, la « capitaine » arriva de grandmatin et, les larmes aux yeux, le supplia de venir chez eux, sansquoi il lui mangerait le sang. Elle ajouta qu’il désiraitlui dévoiler un grand secret. Le prince céda. Hippolyte exprima ledésir de se réconcilier et, ce disant, fondit en larmes ;mais, ses larmes séchées, il redevint naturellement encore plusacerbe, sans toutefois oser donner libre cours à sa colère. Il sesentait fort mal et tout indiquait qu’il ne tarderait plus àmourir. Il n’avait aucun secret à révéler, mais se répandait enobjurgations outrancières et d’une émotion peut-être affectée pourmettre le prince « en garde contre Rogojine ».« C’est un homme qui ne lâche pas ce qui lui appartient ;il n’est pas à notre mesure, prince ; s’il veut dire quelquechose, aucun scrupule ne le retiendra »… etc., etc. Le princese mit à le questionner plus en détail pour en tirer des faitsprécis. Mais Hippolyte n’invoqua d’autre argument que dessensations ou impressions personnelles. À la fin il eut l’immensesatisfaction de jeter l’épouvante dans l’âme du prince. Ce dernieravait commencé par esquiver certaines questions d’un caractèrespécial et il s’était borné à sourire en s’entendant donner unconseil comme celui-ci : « Fuyez, même àl’étranger ; vous pouvez vous y marier, on trouve partout desprêtres russes ». Mais au bout d’un moment Hippolyte conclutsur cette idée : « Je crains surtout pour AglaéIvanovna ; Rogojine sait combien vous l’aimez ; amourpour amour ; vous lui avez enlevé Nastasie Philippovna ;il tuera Aglaé Ivanovna ; bien qu’elle ne vous soit plus rien,cela ne vous en fera pas moins de peine, n’est-ce pas ? »Son but était atteint : le prince sortit bouleversé de chezlui.
Ces avertissements au sujet de Rogojinesurvinrent la veille du mariage. Ce soir-là, le prince eut avecNastasie Philippovna la dernière entrevue avant la noce. La jeunefemme n’avait plus le don de le calmer ; dans ces dernierstemps même elle ne réussissait qu’à accroître son trouble. Quelquesjours auparavant, au cours de leurs tête-à-tête, elle avait étéeffrayée de son air de tristesse. Elle avait fait tous ses effortspour l’égayer ; elle avait même tenté de le distraire enchantant. Le plus souvent elle cherchait dans sa mémoire tout cequi pouvait le divertir. Le prince faisait presque toujourssemblant de s’amuser beaucoup ; parfois il riait pour tout debon, entraîné par la vivacité d’esprit et la belle humeur aveclesquelles la jeune femme racontait lorsqu’elle était en verve, cequi était souvent le cas. Quand elle le voyait rire, elle étaitravie et se sentait fière d’elle-même en constatant l’impressionproduite sur lui. Mais maintenant elle devenait presque d’heure enheure plus chagrine et plus soucieuse. Le prince avait sur elle uneopinion déjà arrêtée, sans quoi tout en elle lui eût naturellementsemblé énigmatique et inintelligible. Il n’en demeurait pas moinsfoncièrement convaincu qu’elle pourrait encore ressusciter à la vienormale. Il avait eu raison de dire à Eugène Pavlovitch qu’ill’aimait d’un amour profond et sincère ; dans cet amour eneffet il y avait comme un élan de tendresse pour un enfant chétifet malade qu’il eût été difficile et même impossible d’abandonner àsa propre volonté. Il ne s’ouvrait à personne sur les sentimentsqu’elle lui inspirait et répugnait à aborder ce thème lorsque lecours de la conversation ne permettait plus de l’éviter. En tête àtête ils ne parlaient jamais « sentiment », comme s’ilss’étaient donné le mot. À leur conversation, habituellement enjouéeet pleine d’entrain, tout le monde pouvait prendre part. DariaAléxéïevna raconta par la suite qu’elle n’avait éprouvé, pendanttous ces jours-là, que du ravissement et de la joie à lescontempler.
L’opinion que se faisait le prince de l’étatmoral et mental de Nastasie Philippovna écartait de son esprit,dans une certaine mesure, beaucoup d’autres incertitudes. C’étaitmaintenant une femme tout à fait différente de celle qu’il avaitconnue trois mois plus tôt. Aussi n’éprouvait-il plus de surprise àla voir insister pour hâter la noce, après avoir naguère repoussél’idée du mariage avec des larmes, des malédictions et desreproches. « Ainsi, se disait-il, elle n’a plus peur, commedans ce temps-là, de faire mon malheur en m’épousant. » Unretour si rapide à la confiance en soi ne lui semblait pas naturel.Cette assurance, Nastasie Philippovna ne l’avait pas puiséeseulement dans sa haine à l’égard d’Aglaé, car elle était capablede sentiments plus profonds. Elle ne lui venait pas non plus de lacrainte de partager l’existence de Rogojine. Sans doute, cesmobiles et d’autres encore pouvaient avoir eu leur poids, mais,pour le prince, la raison la plus claire du revirement étaitjustement celle qu’il soupçonnait depuis longtemps : la pauvreâme malade n’avait pas pu supporter cette épreuve.
Bien qu’elle mît fin à ses incertitudes, dumoins jusqu’à un certain point, cette explication ne lui laissanéanmoins pendant tout ce temps ni trêve ni repos. Parfois ils’efforçait de ne penser à rien. Quant au mariage, il semble bienqu’à ce moment il l’ait en effet envisagé comme une formalitéinsignifiante ; il faisait trop bon marché de sa propredestinée pour en juger autrement. Aux objections et allégations dugenre de celles que lui avait faites Eugène Pavlovitch, il n’auraitabsolument rien trouvé à répondre, se sentant incompétent enpareille matière ; aussi esquivait-il toute conversation decette nature.
Il remarqua d’ailleurs que NastasiePhilippovna ne savait et ne comprenait que trop bien ce qu’étaitpour lui Aglaé. Elle n’en parlait pas, mais il avait lu sur son« visage » lorsque parfois elle l’avait surpris (dans lespremiers jours) se préparant à aller chez les Epantchine. Après ledépart de ceux-ci, elle parut radieuse. Si médiocre observateur etsi peu perspicace qu’il fût, il avait été tourmenté à l’idée queNastasie Philippovna pût prendre le parti de se livrer à quelquescandale, afin d’obliger Aglaé à quitter Pavlovsk. Le bruit et lesrumeurs qui couraient dans les villas au sujet du mariage étaientcertainement entretenus pour une part par Nastasie Philippovna dansle dessein d’exaspérer sa rivale. Comme il était malaisé derencontrer les Epantchine, elle fit monter un jour le prince danssa calèche et donna ordre de passer juste sous les fenêtres de leurvilla. Ce fut pour le prince une surprise affreuse ; il s’enaperçut, comme toujours, lorsqu’il était trop tard et quel’équipage avait déjà dépassé la maison. Il ne dit rien, mais,après cet incident, il fut malade pendant deux jours. NastasiePhilippovna se garda de renouveler l’expérience.
Durant les jours qui précédèrent le mariage,elle devint toute pensive. Elle finissait toujours par secouer satristesse et retrouver sa gaîté, mais cette gaîté était plus posée,moins expansive, moins rayonnante que naguère encore. Le princeredoublait d’attentions. Il était intrigué de ne jamais l’entendreparler de Rogojine. Une seule fois, cinq jours environ avant lanoce, Daria Aléxéïevna lui fit dire de venir immédiatement parceque Nastasie Philippovna était très mal. Il trouva celle-ci dans unétat voisin de la démence : elle criait, tremblait, clamaitque Rogojine était caché dans le jardin attenant à la villa,qu’elle venait de le voir et qu’il la tuerait dans la nuit… il latuerait au couteau ! Elle ne retrouva pas le calme de toute lajournée. Mais le soir, étant allé passer un instant chez Hippolyte,le prince apprit de la « capitaine », qui rentrait de laville où l’avaient appelée de menues affaires, que Rogojine étaitvenu la voir chez elle, à Pétersbourg, et l’avait questionnée surPavlovsk. Il demanda à quelle heure avait eu lieu cettevisite ; la « capitaine » lui indiqua à peu prèsl’heure à laquelle Nastasie Philippovna avait cru apercevoirRogojine dans le jardin. La jeune femme avait donc simplement étéle jouet d’un mirage. Nastasie Philippovna étant allée elle-mêmedemander de plus amples détails à la « capitaine » enobtint les plus rassurantes précisions.
La veille du mariage, le prince laissaNastasie Philippovna dans un état de vif enthousiasme : ellevenait de recevoir de sa couturière de Pétersbourg la toilettequ’elle devait porter le lendemain, robe de mariée, coiffure, etc.Le prince ne s’attendait pas à la voir se passionner autant pour saparure ; il en vanta tous les détails et aviva ainsi lebonheur de la jeune femme. Mais elle ne réussit pas à cacher lefond de sa pensée : elle avait déjà entendu dire que lapopulation de Pavlovsk était indignée et que quelques polissonspréparaient un charivari avec accompagnement de musique et auditiond’une pièce de vers écrite pour la circonstance ; tous cespréparatifs étaient plus ou moins approuvés par le reste de lasociété. C’est justement pourquoi elle voulait redresser la tête etéblouir tout le monde par le goût et la somptuosité de sa toilette.« Qu’ils crient, qu’ils sifflent, s’ils l’osent ! »À cette seule pensée ses yeux dardaient des éclairs. Ellenourrissait en outre une secrète espérance qu’elle se gardait deformuler à haute voix ; elle se figurait qu’Aglaé, ou du moinsune personne envoyée par elle, se trouverait incognito dans lafoule, à l’église, et l’examinerait ; de là tous sesapprêts.
Telles étaient les pensées dans lesquelleselle était plongée à onze heures du soir, quand le prince laquitta. Mais minuit n’avait pas encore sonné que l’on accourutinviter ce dernier, de la part de Daria Aléxéïevna, à « venirau plus vite parce que cela allait très mal ». Il trouva safiancée tout en larmes ; enfermée dans sa chambre, elle étaiten proie à un accès de désespoir, à une crise de nerfs. Pendantlongtemps elle n’entendit rien de ce qu’on lui disait à travers laporte close ; à la fin elle ouvrit, ne laissa entrer que leprince, referma la porte aussitôt et tomba à genoux devant lui.(Telle fut du moins la version que donna plus tard DariaAléxéïevna, qui avait réussi à entrevoir une partie de lascène.)
– Qu’est-ce que je fais ! Qu’est-ceque je fais ! Qu’est-ce que je fais de toi !s’écriait-elle en embrassant convulsivement ses pieds.
Le prince resta pendant toute une heure auprèsd’elle ; nous ignorons ce qu’ils se dirent. Daria Aléxéïevnaraconta qu’au bout de cette heure ils se séparèrent en termesaffectueux et l’air heureux. Le prince envoya encore une fois dansla nuit prendre des nouvelles de sa fiancée, mais celle-ci étaitdéjà endormie. Le matin, avant son réveil, deux envoyés du princese présentèrent encore chez Daria Aléxéïevna ; un troisièmeleur succéda qu’on chargea de rapporter ceci : « NastasiePhilippovna est entourée en ce moment d’un véritable essaim demodistes et de coiffeurs venus de Pétersbourg ; elle ne seressent plus de la crise d’hier ; elle est occupée de sesatours comme peut l’être une pareille beauté au moment de semarier ; en cet instant précisément, elle tient un conseilextraordinaire pour convenir des diamants dont elle doit se pareret de la manière dont elle les disposera ». Le prince futcomplètement rassuré.
Le cours des incidents auxquels le mariagedonna lieu a été retracé plus tard comme suit par des gensrenseignés et dont le témoignage paraît véridique.
La cérémonie nuptiale devait avoir lieu à huitheures du soir. Nastasie Philippovna était prête depuis septheures. Dès six heures, des groupes de flâneurs commencèrent às’amasser autour de la villa de Lébédev et, plus encore, près de lamaison de Daria Aléxéïevna. Vers sept heures l’église commençaaussi à se remplir. Véra Lébédev et Kolia éprouvaient de vivesappréhensions pour le prince ; ils avaient cependant beaucoupà faire à la maison, ayant été chargés de disposer son appartementpour la réception et la collation. Aucune réunion n’était, à vraidire, prévue après la cérémonie religieuse ; outre lespersonnes dont la présence était requise pour la célébration dumariage, Lébédev avait invité Ptitsine, Gania, le médecin décoré dela cravate de Sainte-Anne et Daria Aléxéïevna. Quand le princes’enquit de la raison pour laquelle ce médecin « que l’onconnaissait à peine » avait été convié, Lébédev lui réponditde l’air d’un homme content de soi : « Une décoration aucou, un personnage considéré ; c’est pour la galerie ».Cette réflexion fit rire le prince.
Vêtus du frac et gantés, Keller et Bourdovskiavaient un air fort convenable ; seul, Keller inspirait encorequelque crainte au prince et à son entourage par son humeur tropmanifestement batailleuse ; il regardait d’un œil fort hostileles badauds attroupés autour de la maison.
Enfin, à sept heures et demie, le prince serendit en voiture à l’église. Remarquons à ce propos qu’il avaittenu à ne négliger aucune des coutumes traditionnelles ; toutse passait publiquement, aux yeux de tous et « de la manièrequi convenait ». À l’église il fendit tant bien que mal lafoule, au milieu de chuchotements et d’exclamations répétées ;il était précédé de Keller, qui jetait à droite et à gauche desregards menaçants. Il se retira momentanément derrière l’autel,tandis que le boxeur allait chercher la mariée. Devant la maison deDaria Aléxéïevna ce dernier vit une foule deux ou trois fois plusdense et peut-être aussi deux ou trois fois plus insolente quecelle qui stationnait autour de la villa du prince. En montant leperron, il entendit des exclamations d’une telle nature qu’il ne secontint plus et fut sur le point d’adresser au public uneremontrance appropriée ; heureusement il en fut empêché parBourdovski et Daria Alexéïevna elle-même qui était accourue sur leperron ; tous deux s’emparèrent de lui et l’emmenèrent deforce à l’intérieur de la maison. Le boxeur, très surexcité, hâtale départ. Nastasie Philippovna se leva, jeta un dernier coup d’œildans la glace et remarqua avec un « rictus », comme leraconta plus tard Keller, qu’elle était « pâle comme unemorte » ; puis, s’étant inclinée pieusement devantl’icône, elle sortit sur le perron. Une rumeur salua sonapparition. À vrai dire, au premier, moment, on entendit des rires,des applaudissements ironiques et peut-être des coups desifflet ; mais au bout d’un instant d’autres exclamationséclatèrent :
– Quelle belle femme !
– Ce n’est ni la première ni ladernière ![70]
– Le mariage couvre tout,imbéciles !
– Non, trouvez donc une pareillebeauté ! Hourra ! s’exclamaient les plus proches.
– Une princesse ! Pour une princessecomme celle-là je vendrais mon âme ! s’écria un employé debureau. – Une nuit au prix de ma vie !…
Nastasie Philippovna s’avança ; sonvisage était pâle comme un linge, mais ses grands yeux noirsjetaient sur les curieux des regards brûlants comme des charbonsardents. Ces regards, la foule ne put les supporter ;l’indignation fit place à des clameurs d’enthousiasme. La portièrede la voiture était ouverte et déjà Keller tendait la main à lamariée, lorsque celle-ci poussa un cri et, quittant le perron,piqua droit sur la foule. Les gens du cortège restèrent paralysésde stupeur ; le public s’écarta devant elle et à cinq ou sixpas du perron apparut soudain Rogojine. Elle avait aperçu sonregard parmi tout ce monde. Elle courut vers lui comme une folle etlui saisit les deux mains :
– Sauve-moi ! Emmène-moi ! Oùtu voudras, à l’instant même !
Rogojine l’enleva presque à bras-le-corps etla porta pour ainsi dire vers sa voiture. Puis en un clin d’œil ilsortit un billet de cent roubles de son porte-monnaie et le fenditau cocher.
– À la gare ! Si tu arrives avant ledépart du train, tu auras encore cent roubles !
Il sauta dans la voiture à côté de NastasiePhilippovna et ferma la portière. Sans un instant d’hésitation lecocher fouetta ses chevaux. Plus tard, Keller, en racontantl’événement, s’excusa de s’être laissé prendre au dépourvu :« Une seconde de plus, et je me serais ressaisi ; jen’aurais pas laissé faire cela ! » Bourdovski et luifurent sur le point de prendre une autre voiture qui se trouvait làpour se lancer à la poursuite des fugitifs, mais presque aussitôtils se ravisèrent en prétextant « qu’il était trop tard etqu’on ne la ferait pas revenir de force ».
– Et puis le prince n’en voudraplus ! décida Bourdovski tout bouleversé.
Rogojine et Nastasie Philippovna arrivèrent àtemps à la gare. Après être descendus de voiture et presque aumoment de monter en wagon, Rogojine arrêta à la hâte une jeunefille qui passait, coiffée d’un foulard et vêtue d’une mantillefoncée, défraîchie, mais encore convenable.
– Voulez-vous accepter cinquante roublespour votre mantille ? lui dit-il en lui tendant brusquementl’argent.
Avant qu’elle fût revenue de sa stupeur et eûtcompris de quoi il s’agissait, il avait glissé les cinquanteroubles dans sa main, lui avait enlevé sa mantille et son foulardet les avait jetés sur les épaules et sur la tête de NastasiePhilippovna. La toilette trop fastueuse de celle-ci aurait attiréles regards et fait sensation dans le wagon. Ce n’est qu’ensuiteque la jeune fille comprit la raison pour laquelle on lui avaitacheté à un tel prix des hardes sans valeur.
Le bruit de l’aventure arriva à l’église avecune rapidité incroyable. Lorsque Keller se fraya passage jusqu’auprince, nombre de gens qu’il ne connaissait pas du tout seprécipitèrent sur lui pour le questionner. On parlait tout haut, onhochait la tête, on riait même ; personne ne voulut sortir del’église : tous désiraient voir comment le fiancéaccueillerait la nouvelle.
Il pâlit, mais reçut cette nouvelle aveccalme, en disant d’une voix à peine perceptible :« J’avais peur, mais je ne m’attendais tout de même pas àcela… » Puis, après un instant de silence, il ajouta :« Au reste… étant donné son état… c’est tout à fait dansl’ordre des choses ». Cette conclusion fit même qualifiée plustard par Keller de « philosophie sans exemple ». Leprince sortit de l’église sans se départir de son calme et de sasérénité : du moins beaucoup de gens le remarquèrent etcommentèrent par la suite cette attitude. Il semblait avoir un vifdésir de rentrer chez lui et de s’isoler le plus tôtpossible ; mais on ne lui en donna pas la faculté. Plusieursde ses invités le suivirent dans sa chambre, entre autres Ptitsine,Gabriel Ardalionovitch et le docteur, qui n’avait pas plus que lesautres l’intention de s’en aller. En outre, toute la maison étaitlittéralement assaillie par les badauds. Le prince entendit Kelleret Lébédev soutenir une violente discussion avec des individusparfaitement inconnus qui avaient l’air de tchinovniks et voulaientà toute force envahir la terrasse. Il s’approcha et demanda de quoiil s’agissait, puis, écartant poliment Lébédev et Keller, ils’adressa sur un ton plein de courtoisie à un monsieur corpulentqui avait des cheveux gris et qui, monté sur les marches du perron,était à la tête d’un groupe d’envahisseurs ; il le pria de luifaire l’honneur de sa visite. Le monsieur devint confus, mais n’enaccepta pas moins ; après lui vint un second, puis untroisième. Sept ou huit autres individus se détachèrent de la fouleet rentrèrent également en se donnant les airs de la plus grandedésinvolture ; leur exemple ne fut pas suivi et on entenditbientôt les badauds eux-mêmes blâmer ces intrus.
On offrit des sièges aux nouveaux venus, laconversation s’engagea et le thé fut servi ; tout cela se fitavec modestie, mais très convenablement, ce qui ne laissa pas desurprendre un peu ces hôtes inattendus. Il y eut bien certainestentatives pour égayer la conversation et l’aiguiller vers le sujet« voulu » ; on risqua quelques questions indiscrèteset quelques remarques « malicieuses ». Le prince répondità tout le monde avec tant de simplicité, de bonhomie et en mêmetemps de dignité et de confiance dans la bienséance de ses hôtesque les questions déplacées cessèrent d’elles-mêmes. Peu à peu letour de l’entretien devint presque sérieux. Un monsieur prit faitd’une réflexion pour affirmer soudain sur un ton outré qu’il nevendrait pas ses terres, quoi qu’il advînt ; il attendrait, ilverrait venir ; « les entreprises valent mieux quel’argent » ; « oui, mon cher monsieur, conclut-il,voilà en quoi consiste mon système économique,sachez-le ! » Comme il s’adressait au prince, celui-cil’approuva avec chaleur, bien que Lébédev lui eût chuchoté àl’oreille que ce monsieur n’avait jamais eu le plus petit bien ausoleil.
Près d’une heure s’écoula. On avait fini deprendre le thé : les visiteurs se firent scrupule de resterplus longtemps. Le docteur et le monsieur à cheveux grisadressèrent au prince des adieux touchants. Tous d’ailleurs prirentcongé avec de bruyantes effusions. Ils accompagnèrent leurs vœux depensées dans le genre de celle-ci : « il n’y a pas dequoi se désoler ; peut-être ce qui s’est passé est-il pour lemieux », et ainsi de suite. Il y eut des gens, il est vrai,qui se risquèrent à demander du champagne, mais les visiteurs plusâgés les rappelèrent aux convenances.
Quand tout ce monde fut parti, Keller sepencha vers Lébédev et lui dit :
– Si on nous avait laissés faire, toi etmoi, nous aurions crié, engagé une lutte ; nous nous serionscouverts de honte et aurions attiré la police. Mais lui, il s’estfait d’un coup de nouveaux amis, et encore quels amis ! Je lesconnais !
Lébédev, qui était passablement gris, proféradans un soupir :
– Ce qui a été caché aux sages et auxesprits forts a été révélé aux enfants. Il y a longtemps que je luiai appliqué cette parole, mais maintenant j’ajouterai que l’enfantlui-même a été préservé et sauvé de l’abîme par Dieu et par tousses saints !
Vers dix heures et demie on laissa enfin leprince seul. Il avait mal à la tête. Kolia partit le dernier aprèsl’avoir aidé à dévêtir son habit de marié. Ils se quittèrent avecde chaleureuses protestations d’amitié. Kolia ne s’appesantit passur l’événement de la journée, mais promit de revenir le lendemainde bonne heure. Il assura plus tard que le prince ne l’avaitprévenu de rien et l’avait laissé dans l’ignorance de sesintentions en prenant congé de lui. Bientôt il ne resta presqueplus personne dans la maison : Bourdovski était allé chezHippolyte, Keller et Lébédev étaient partis on ne sait où. SeuleVéra Lébédev demeura encore quelque temps pour rendre àl’appartement son aspect habituel. Au moment de se retirer ellealla voir ce que faisait le prince. Il était assis à sa table, lesdeux coudes appuyés et le visage caché dans ses mains. Elles’approcha doucement et lui toucha l’épaule. Le prince la regardaavec surprise et mit près d’une minute à rassembler sessouvenirs ; quand il se fut ressaisi et eut tout compris, ilmanifesta une brusque et véhémente émotion. Il finit par la prieravec une vive insistance de venir frapper à sa porte le lendemainmatin à l’heure du premier train, à sept heures. La jeune fillepromit ; sur quoi il la conjura de ne parler de cela àpersonne, ce qu’elle promit également. Enfin lorsque, la portegrande ouverte, elle était déjà sur le point de s’en aller, il laretint pour la troisième fois, lui prit les mains, les baisa, puisl’embrassa elle-même sur le front et lui dit : « Àdemain ! » avec un accent « insolite ». Tel futdu moins le récit de Véra. Elle sortit en proie à de sérieusesappréhensions à son sujet. Le lendemain elle se tranquillisa plusou moins quand elle eut, comme convenu, frappé un peu après septheures pour le prévenir que le train de Pétersbourg partait dans unquart d’heure : il lui sembla en effet qu’en ouvrant la porteil avait l’air parfaitement dispos et même souriant. Il s’était àpeine déshabillé pour passer la nuit, mais avait tout de mêmedormi. Il dit qu’il pensait pouvoir revenir dans la journée. Toutportait à croire que Véra était la seule personne à laquelle il eûtalors jugé possible et nécessaire d’annoncer son intention de serendre à Pétersbourg.
Une heure après, il était déjà dans cetteville et, entre neuf et dix heures, il sonnait chez Rogojine. Ilavait passé par l’entrée principale et un long moment s’écoulaavant qu’on lui répondît. Enfin la porte de l’appartement de lavieille Rogojine s’ouvrit et une servante âgée et d’extérieurrespectable se montra.
– Parfione Sémionovitch n’est pas chezlui, déclara-t-elle sans ouvrir complètement la porte. Quidemandez-vous ?
– Parfione Sémionovitch.
– Il n’est pas là.
La servante dévisagea le prince avec uneétrange curiosité.
– Pouvez-vous du moins me dire s’il apassé la nuit ici ? Et… est-il rentré seul hier ?
La domestique continua à le fixer et nerépondit point.
– Nastasie Philippovna n’a-t-elle pas étéavec lui ici hier… hier soir ?…
– Mais permettez-moi au moins de vousdemander qui vous êtes vous-même ?
– Le prince Léon NicolaïévitchMuichkine ; nous nous connaissons bien, Parfione et moi.
– Il n’est pas à la maison.
La domestique baissa les yeux.
– Et Nastasie Philippovna ?
– Je n’en sais rien.
– Attendez, écoutez-moi ! Quandrentrera-t-il ?
– Je ne le sais pas davantage.
La porte se referma. Le prince décida derevenir une heure plus tard. Il jeta un coup d’œil dans la cour etrencontra le portier.
– Parfione Sémionovitch est-il chezlui ?
– Oui.
– Comment a-t-on pu me dire il y a uninstant qu’il était absent ?
– On vous a dit cela à sonappartement ?
– Non : c’est la servante de sa mèrequi me l’a dit, mais j’ai sonné chez Parfione Sémionovitch etpersonne ne m’a ouvert.
– Il se peut qu’il soit sorti, conclut leportier, car il ne prévient pas quand il s’absente. Parfois même ilemporte la clef avec lui, et l’appartement reste fermé trois joursde suite.
– Es-tu bien sûr qu’il soit rentré hierchez lui ?
– Oui. Il lui arrive parfois de passerpar le grand escalier ; alors je ne le vois pas.
– Nastasie Philippovna n’était-elle pashier avec lui ?
– Je n’en sais rien. Elle vient assezrarement. Si elle était venue, on l’aurait probablementremarquée.
Le prince sortit et arpenta quelque temps letrottoir d’un air perplexe. Les fenêtres de l’appartement deRogojine étaient toutes fermées, celles de l’appartement occupé parsa mère presque toutes ouvertes. La journée était claire et chaude.Le prince traversa la rue et s’arrêta sur le trottoir opposé, pourregarder encore une fois les vitres ; non seulement ellesétaient closes mais les stores blancs étaient presque partoutbaissés.
Il resta là une minute environ et, choseétrange, il lui sembla voir le bas d’un des stores se soulever etla figure de Rogojine se montrer pour disparaître aussitôt. Ilattendit un peu et fut sur le point de remonter et sonner denouveau, mais il se ravisa et convint de revenir une heure plustard. « Qui sait ? peut-être n’était-ce qu’uneillusion… ? »
L’essentiel était maintenant pour lui de serendre en toute hâte dans le quartier du Régiment-Izmaïlovski, à ladernière adresse de Nastasie Philippovna. Il savait que, troissemaines auparavant, quand il l’avait priée de quitter Pavlovsk,elle était allée s’installer dans ce quartier chez une de sesamies, veuve d’un maître d’école ; c’était une honorable mèrede famille qui louait un bel appartement meublé dont elle tirait leplus clair de ses ressources. Il y avait lieu de croire qu’enrevenant se fixer à Pavlovsk, Nastasie Philippovna avait gardé celogement. Et il était surtout probable qu’elle y avait passé lanuit après y avoir été sans doute ramenée la veille par Rogojine.Le prince prit un fiacre. Chemin faisant il réfléchit qu’il auraitdû commencer ses recherches par là, vu l’invraisemblance que lajeune femme se fût rendue, de nuit, directement chez Rogojine. Ilse rappela alors qu’au dire du portier elle venait rarement entemps ordinaire. Si elle venait rarement en temps ordinaire,pourquoi serait-elle allée maintenant chez lui ? Tout enessayant de se remonter avec ces raisonnements consolants, leprince arriva plus mort que vif au quartier duRégiment-Izmaïlovski.
Là, il fut stupéfait d’apprendre que la veuvedu maître d’école n’avait eu de nouvelles de Nastasie Philippovnani de jour, ni la veille. Bien mieux : toute la familleaccourut pour le voir comme s’il était un phénomène. Tous lesenfants, des fillettes entre sept et quinze ans, séparées l’une del’autre par une année de distance, vinrent à la suite de leur mèreet entourèrent le prince, qu’elles regardèrent bouche bée. Aprèselles arriva une tante maigre et jaune, coiffée d’un mouchoir noir,et enfin, l’aïeule de la famille, une très vieille dame qui portaitdes lunettes. La veuve du maître d’école pria instamment le princed’entrer et de s’asseoir, ce qu’il fit. Il comprit sur-le-champ quetous ces gens-là le connaissaient parfaitement et savaient qu’ilavait dû se marier la veille ; il devina qu’ils brûlaientd’envie de le questionner sur ce mariage et d’apprendre par quelmiracle il venait s’enquérir auprès d’eux d’une femme qui aurait dûen ce moment se trouver avec lui à Pavlovsk, mais que, pardélicatesse, ils s’abstenaient de l’interroger.
Il satisfit en quelques mots leur curiositétouchant son mariage. Les exclamations de surprise furent tellesqu’il dut raconter dans les grandes lignes presque tout ce quis’était passé. Finalement ce conseil de dames pleines de sagesse etd’émoi décida qu’il devait, coûte que coûte et avant tout, aller denouveau frapper chez Rogojine, se faire ouvrir et obtenir de luitous les éclaircissements. Si celui-ci était réellement absent (cequi demandait à être tiré au clair) ou se refusait à parler, alorsle prince devait se rendre au quartier du Régiment-Sémionovski,chez une dame allemande amie de Nastasie Philippovna et qui vivaitavec sa mère ; peut-être que, sous le coup de l’émotion etdans son désir de se cacher, la fugitive était allée passer la nuitchez ces personnes.
Quand le prince se leva il était très abattuet, comme les dames le dirent plus tard, « terriblementpâle » ; ses jambes fléchissaient littéralement sous lui.À travers leur jabotage il finit par comprendre qu’ellesproposaient d’agir de concert avec lui et lui demandaient sonadresse en ville. Comme il n’en avait pas, elles lui conseillèrentde prendre une chambre dans un hôtel. Le prince réfléchit et donnal’adresse de l’hôtel où il était précédemment descendu et où, cinqsemaines avant, il avait eu une attaque. Sur quoi il retourna chezRogojine.
Cette fois, non seulement on ne lui ouvrit pasla porte de l’appartement de Rogojine, mais même celle del’habitation de la vieille dame resta close. Il descendit dans lacour et se mit, non sans mal, en quête du portier ; celui-ci,qui était affairé, le regarda et lui répondit à peine, mais lui fitnéanmoins catégoriquement entendre que Parfione Sémionovitch« était parti de grand matin pour Pavlovsk et ne rentreraitpas de la journée ».
– J’attendrai ; peut-êtrerentrera-t-il dans la soirée ?
– Peut-être pas avant une semaine ;qui sait ?
– En tout cas il a passé la nuitici ?
– Pour cela oui…
Il n’y avait rien là que de suspect et delouche. Le portier pouvait fort bien avoir reçu, dans l’intervalle,de nouvelles instructions. Tout à l’heure, il était loquace ;maintenant il desserrait à peine les dents. Le prince n’en décidapas moins de revenir encore une fois deux heures plus tard et même,si c’était nécessaire, de faire le guet devant la maison. Pour lemoment, l’espoir lui restait d’aller s’enquérir auprès del’Allemande. Il se rendit donc en toute hâte au quartier duRégiment-Sémionovski.
Mais il ne réussit même pas à se faireentendre de la belle Allemande. À quelques mots qu’elle laissaéchapper, il crut comprendre qu’elle s’était brouillée quinze joursauparavant avec Nastasie Philippovna, en sorte qu’elle n’avait plusrien su d’elle depuis ce temps ; maintenant elle proclamaitbien haut qu’elle ne lui portait plus le moindre intérêt,« quand bien même elle épouserait tous les princes dumonde ». Le prince s’empressa de prendre congé. L’idée luivint, entre autres, que la jeune femme était peut-être partie pourMoscou, comme naguère, et que Rogojine l’avait sans doute suivie, àsupposer même qu’il ne fût pas parti avec elle. « Si du moinsou pouvait retrouver une trace quelconque de leurpassage ! »
Il se rappela sur ces entrefaites qu’il devaitretenir une chambre à l’hôtel. Il courut en chercher une rue de laFonderie, où il trouva tout de suite ce qu’il lui fallait. Ledomestique d’étage lui demanda s’il désirait manger ; pardistraction il répondit « oui » et devint furieux contrelui-même, car le repas lui fit perdre une demi-heure ; il nes’avisa qu’un peu plus tard que rien ne l’obligeait à prendre lacollation servie. Dans l’air étouffant de ce corridor obscur il eutl’impression d’être envahi par une sensation étrange, angoissanteet qui tendait, semblait-il, à se transformer en une pensée ;mais, cette pensée embryonnaire, il n’arrivait pas à la définir. Ilsortit de l’hôtel en proie à un désarroi profond ; la tête luitournait : où devait-il donc aller ? De nouveau il seprécipita chez Rogojine.
Rogojine n’était pas rentré ; le princeeut beau sonner à son appartement, personne ne donna signe devie ; il sonna alors chez la vieille ; on lui ouvrit eton lui déclara une fois de plus que Parfione Sémionovitch étaitabsent et ne reparaîtrait peut-être pas de trois jours. Il éprouvaun malaise en constatant qu’on le regardait toujours avec uneexpression insolite de curiosité. Le portier resta cette foisintrouvable.
Le prince passa comme précédemment sur letrottoir opposé qu’il se mit à arpenter, par une chaleuraccablante, pendant une demi-heure ou davantage, en tenant les yeuxfixés sur les fenêtres. Cette fois rien ne bougea : lesfenêtres restèrent closes et les stores blancs immobiles. Il futdécisivement convaincu qu’il s’était trompé la première fois ;d’ailleurs les vitres étaient si encrassées et n’avaient pas étélavées depuis si longtemps qu’il aurait été difficile de voir autravers, à supposer que quelqu’un se fût trouvé derrière.
Réconforté par cette idée, il retourna auquartier du Régiment-Izmaïlovski auprès de la veuve du maîtred’école. On l’y attendait déjà. La dame était allée dans trois ouquatre endroits et même chez Rogojine, mais sans l’ombre d’unrésultat. Le prince écouta en silence, entra dans la chambre,s’assit sur le divan et se mit à regarder l’entourage avec l’aird’un homme qui ne comprend pas de quoi on lui parle. Phénomènesingulier : tantôt sa faculté d’observation paraissaitsuraiguë, tantôt il redevenait incroyablement distrait. Toute lafamille déclara plus tard avoir été étonnée ce jour-là parl’étrangeté de son attitude ; « peut-être était-ce déjàson dérangement mental qui se manifestait ». Enfin il se levaet demanda à voir les pièces qu’avait occupées NastasiePhilippovna. C’étaient deux grandes chambres, hautes, claires ettrès joliment meublées, pour lesquelles elle avait dû payer assezcher. Ces dames racontèrent par la suite que le prince avaitexaminé chaque objet dans cet appartement ; ayant aperçu surun guéridon un roman français, Madame Bovary, quiprovenait d’un cabinet de lecture, il corna la page à laquelle lelivre était resté ouvert et demanda la permission de l’emporter.Puis, bien qu’on lui eût fait remarquer que ce volume étaitemprunté, il le mit dans sa poche. Il s’assit près d’une fenêtreouverte et, voyant sur une table de jeu des inscriptions à lacraie, il demanda qui avait joué là. On lui répondit que NastasiePhilippovna faisait chaque soir une partie de cartes avecRogojine ; ils jouaient au « sot », à la préférence,au « meunier », au whist, à « mes atouts »,bref à tous les jeux, et ils avaient pris cette habitude toutrécemment, depuis que Nastasie Philippovna avait quitté Pavlovskpour s’installer à Pétersbourg. Elle s’était plainte un jour des’ennuyer parce que Rogojine passait des soirées entières sans direun mot et n’avait aucun sujet de conversation ; souvent ellepleurait. Le soir suivant, Rogojine tira tout à coup des cartes desa poche ; là-dessus Nastasie Philippovna partit d’un éclat derire et ils se mirent à jouer. Le prince demanda où étaient lescartes dont ils s’étaient servis. On ne put les lui montrer, carRogojine empochait, en s’en allant, le jeu qui avait servi dans lasoirée et en rapportait toujours un neuf le lendemain.
Les dames conseillèrent au prince de retournerencore une fois chez Rogojine et de frapper plus fort à saporte ; mais « dans la soirée, pas maintenant ;peut-être qu’alors quelque chose aura été tiré au clair ». Laveuve du maître d’école offrit d’aller elle-même dans la journée àPavlovsk, chez Daria Aléxéïevna, pour voir si là-bas on n’avaitrien appris. Le prince fut invité à revenir vers les dix heures dusoir, ne serait-ce que pour concerter un plan d’action en vue dulendemain.
En dépit de toutes les consolations et de tousles encouragements, un désespoir total envahissait l’âme du prince.Accablé d’un indicible chagrin, il regagna à pied son hôtel. Il sesentait comme écrasé dans un étau à Pétersbourg, dont l’atmosphèreest étouffante et chargée de poussière pendant l’été. Il coudoyaitdes gens grossiers ou ivres et dévisageait les passants sans savoirpourquoi ; peut-être fit-il beaucoup de pas et détoursinutiles ; le soir tombait presque quand il rentra dans sachambre. Il résolut de prendre un peu de repos et de retournerensuite chez Rogojine comme on le lui avait conseillé. S’étantalors assis sur son divan, il s’accouda sur la table et se plongeadans ses réflexions.
Dieu sait combien de temps il resta dans cetteposition et tout ce qui lui passa par la tête. Il avait peur debeaucoup de choses et il sentait avec douleur et angoisse lesaffreux progrès de cette peur. Il pensa à Véra Lébédev ; puisil se demanda si Lébédev n’aurait pas eu vent de cetteaffaire ; il se dit que, même s’il n’en savait rien, ilpourrait se renseigner plus vite et plus aisément que lui. Ensuiteil évoqua le souvenir d’Hippolyte et se rappela que Rogojinel’allait voir. Enfin il se souvint de Rogojine lui-même : ill’avait vu récemment, à l’enterrement, puis dans le parc, et aussitout près de sa chambre, dans ce corridor où il l’avait guetté uncouteau à la main et caché dans un recoin. Il se rappela ses yeux,ses yeux qui le fixaient alors dans les ténèbres. Ilfrissonna : la pensée qui s’ébauchait tout à l’heure dans sonesprit se dégageait maintenant avec netteté.
Cette pensée était à peu près celle-ci :si Rogojine était à Pétersbourg, il aurait beau se cacher plus oumoins longtemps, il finirait toujours par revenir trouver leprince, avec de bonnes ou de mauvaises intentions, probablementdans le même état d’esprit que l’autre fois. Du moins si Rogojinejugeait nécessaire, pour une raison quelconque, de venir letrouver, ce serait naturellement ici, dans ce même corridor.« Ne connaissant pas mon adresse, il est probable qu’il mesupposera descendu dans le même hôtel que précédemment ; entout cas c’est ici qu’il me cherchera… s’il a un véhément besoin deme voir. Et qui sait ? peut-être ce besoin va-t-il letalonner ? »
Ainsi raisonnait-il, et ce raisonnement luisemblait parfaitement plausible. S’il s’était mis à l’analyser, iln’aurait pu expliquer, par exemple, pourquoi il deviendrait soudainsi nécessaire à Rogojine, ou pourquoi il était impossible desupposer qu’ils ne se rencontreraient plus. Mais une pensée luiétait pénible : « s’il est heureux, il ne viendra pas, –se disait-il encore – il viendra plutôt s’il est malheureux ;or, il est certainement malheureux… »
Telle étant sa conviction, il aurait dûattendre Rogojine à l’hôtel, dans sa chambre ; mais, commes’il ne pouvait supporter sa nouvelle idée, il s’élança, prit sonchapeau et sortit précipitamment. L’obscurité était déjà presquecomplète dans le corridor. « S’il surgissait brusquement de cecoin et m’arrêtait dans l’escalier ? » songea-t-il enpassant à côté de l’endroit fatal. Mais personne ne surgit. Ilfranchit la porte, passa sur le trottoir, regarda avec surprise lefourmillement de la foule dans les rues au moment du coucher dusoleil (spectacle habituel à Pétersbourg pendant la canicule), puisse dirigea vers la rue aux Pois. À cinquante pas de l’hôtel, aupremier carrefour, quelqu’un dans la foule lui toucha le coude etlui dit à mi-voix, tout près de l’oreille :
– Léon Nicolaïévitch, suis-moi, monfrère, il le faut.
C’était Rogojine.
Chose étrange : le prince se mitincontinent à lui raconter, avec une joyeuse volubilité et enprenant à peine le temps d’achever ses mots, comment il l’avaitattendu un instant auparavant dans le corridor de l’hôtel.
– J’y étais, répondit inopinémentRogojine. Allons !
Le prince fut surpris de cette réponse, maisdeux minutes au moins s’écoulèrent entre le moment où il la compritet celui où il s’en étonna. Il prit alors peur et se mit à observerRogojine. Celui-ci le précédait d’un demi-pas environ ; ilregardait droit devant lui et ne prêtait aucune attention auxpassants, à l’approche desquels il se garait machinalement.
– Pourquoi ne m’as-tu pas demandé àl’hôtel… puisque tu y es allé ? fit soudain le prince.
Rogojine s’arrêta, le regarda, réfléchit, puisdit, comme s’il n’avait pas bien saisi la question :
– Écoute, Léon Nicolaïévitch, marchedroit devant toi jusqu’à ma maison, tu la connais ? Moi jeprendrai l’autre côté de la rue. Mais fais attention que nousallions ensemble…
Sur ce, il traversa la chaussée et passa surl’autre trottoir, tout en observant si le prince se mettait enroute. Voyant qu’il était arrêté et le regardait de tous ses yeux,il lui indiqua de la main la direction de la rue aux Pois, puisrepartit en se retournant sans cesse pour surveiller le prince etl’exhorter à le suivre. Il reprit assurance quand il constata queLéon Nicolaïévitch l’avait compris et ne traversait pas la rue pourle rejoindre. Le prince eut l’idée que Rogojine guettait le passagede quelqu’un et que, par crainte de le manquer, il avait prisl’autre trottoir. « Seulement pourquoi n’a-t-il pas désigné lapersonne qu’il faut guetter ? » Ils firent ainsi environcinq cents pas. Tout à coup le prince se mit à trembler sans savoirpourquoi. Rogojine continuait à se retourner, mais à intervallesplus espacés. N’y tenant plus, le prince l’appela d’un geste.Rogojine traversa aussitôt la rue.
– Nastasie Philippovna est-elle cheztoi ?
– Elle y est.
– Et tantôt, c’est toi qui m’as regardé àla fenêtre derrière le rideau ?
– Oui…
– Quoi, tu…
Mais le prince ne sut ni comment achever saphrase, ni quelle question poser. En outre son cœur battait siviolemment qu’il éprouvait du malaise à parler. Rogojine se tut,lui aussi, et le regarda du même air que précédemment, c’est-à-direavec une expression de rêverie.
– Allons, j’y vais, dit-il subitement ens’apprêtant à retraverser la rue ; toi, avance aussi. Marchonsséparément… c’est préférable… chacun de son côté… tu verras.
Quand, chacun sur un trottoir différent, ilsdébouchèrent enfin dans la rue aux Pois et approchèrent de lamaison de Rogojine, le prince sentit de nouveau ses jambes sedérober sous lui au point d’avoir presque de la peine à avancer. Ilétait environ dix heures du soir. Les fenêtres de l’aile habitéepar la vieille étaient restées ouvertes ; chez Rogojine toutétait fermé et, dans l’ombre crépusculaire, les stores baissésparaissaient d’un blanc encore plus cru. Le prince se porta à lahauteur de la maison en restant sur le trottoir opposé ;voyant Rogojine gravir le perron et lui faire un signe, il l’yrejoignit.
– Le portier ne sait même pas que je suisrentré. J’ai dit tout à l’heure que j’allais à Pavlovsk et j’airépété la même chose à la servante de ma mère, chuchota Rogojineavec un sourire madré et presque satisfait. – Nous entrerons sansque personne nous entende.
Il avait déjà la clef à la main. En montantl’escalier il se retourna vers le prince et lui fit signe demarcher plus doucement. Il ouvrit sans bruit la porte de sonappartement, laissa passer le prince, s’avança avec circonspectionderrière lui, referma la porte et mit la clef dans sa poche.
– Allons, dit-il à voix basse.
Il chuchotait depuis qu’il avait commencé àparler au prince sur le trottoir de la rue de la Fonderie. En dépitde son calme apparent on devinait en lui un profond troubleintérieur. Quand ils pénétrèrent dans la salle précédant lecabinet, il s’approcha de la fenêtre et, avec un air de mystère,appela le prince auprès de lui.
– Vois-tu, quand tu as sonné chez moi cematin, j’étais ici et j’ai tout de suite deviné que ce devait êtretoi. Je me suis approché de la porte sur la pointe des pieds et jet’ai entendu parler avec la Pafnoutievna. Or, dès le point du jourje lui avais donné des ordres pour que, si l’on sonnait chez moi,que ce fût toi, quelqu’un de ta part ou toute autre personne, ellene répondît sous aucun prétexte. Cette recommandation visait plusparticulièrement le cas où tu viendrais toi-même t’enquérir de moi,et je lui avais donné ton nom. Puis, quand tu es sorti, l’idéem’est venue que tu t’étais peut-être posté aux aguets ou campé enfaction dans la rue. C’est alors que je me suis approché de cettefenêtre et que j’ai écarté le rideau pour jeter un coupd’œil : tu étais là, debout, à me regarder… Voilà comment leschoses se sont passées.
– Où donc est… NastasiePhilippovna ? fit le prince d’une voix étranglée.
– Elle est ici, articula lentementRogojine après une brève hésitation.
– Où cela ?
Rogojine leva les yeux sur le prince et leregarda fixement.
– Allons, viens.
Il s’exprimait toujours à voix basse,lentement et avec le même air d’étrange distraction. Même enracontant comment il avait levé le store, il semblait, en dépit deson expansion, vouloir parler de tout autre chose.
Ils entrèrent dans le cabinet. On y avait faitcertains changements depuis la dernière visite du prince. Un rideaude brocart partageait la pièce en deux et séparait, en ménageantdeux passages aux extrémités, le cabinet proprement dit de l’alcôveoù se trouvait le lit de Rogojine. Ce lourd rideau était rabattu etfermait les passages. Il faisait très sombre dans la pièce ;les nuits « blanches » de Pétersbourg étaient à leurdéclin et, n’eût été la pleine lune, on aurait eu du mal àdistinguer quoi que ce fût dans cet appartement dont les storesbaissés accroissaient l’obscurité. À la vérité on pouvait encorediscerner les figures, quoique assez confusément. Celle de Rogojineétait pâle comme de coutume ; ses yeux fixaient sur le princeun regard étincelant, mais immobile.
– Tu devrais allumer une bougie, dit leprince.
– Non, il ne faut pas, répondit Rogojinequi, prenant son compagnon par la main, l’obligea à s’asseoir.
Lui-même s’assit devant lui ; sa chaiseétait si rapprochée que leurs genoux se touchaient presque. Unguéridon se trouvait entre eux, un peu sur le côté.
– Assieds-toi, reposons-nous un moment,fit-il d’un air engageant.
Il y eut une minute de silence. Puis ilpoursuivit du ton que l’on prend quand, pour ne pas aborder defront la question principale, on engage la conversation sur desdétails oiseux :
– J’avais bien pensé que tu descendraisdans le même hôtel ; au moment où je suis entré dans lecorridor, je me suis dit : qui sait, il est peut-être là, luiaussi, à m’attendre en cet instant comme je l’attendsmoi-même ? As-tu été chez la veuve du maîtred’école ?
– Oui, articula avec peine le prince dontle cœur battait à se rompre.
– Je m’en suis également douté. Je mesuis dit que cela ferait encore jaser… Puis j’ai eu l’idée det’amener ici pour que nous passions cette nuit ensemble…
– Rogojine, où est NastasiePhilippovna ? murmura brusquement le prince en se levant. Iltremblait de tous ses membres.
Rogojine se leva aussi.
– Elle est là, fit-il à voix basse enmontrant le rideau d’un mouvement de tête.
– Elle dort ? chuchota leprince.
De nouveau Rogojine le regarda fixement, commeau début.
–Eh bien ! alors, allons-y !…Seulement toi… mais allons !
Il souleva la portière, s’arrêta et seretourna vers le prince.
– Entre ! fit-il en l’invitant dugeste à avancer.
Le prince passa devant.
– Il fait sombre ici, dit-il.
– On y voit ! marmonna Rogojine.
– Je distingue à peine… le lit.
– Approche-toi davantage, insinuaRogojine à voix basse.
Le prince fit encore un pas ou deux ets’arrêta. Il mit un instant à se reconnaître, cependant qu’auprèsdu lit les deux hommes restaient silencieux. Dans le calme de mortqui régnait en ce lieu, le prince eut l’impression que l’onentendait les battements de son cœur, tant ils étaient violents.Ses yeux finirent par discerner le lit tout entier : quelqu’uny dormait dans une immobilité rigide ; on ne percevait pas lemoindre bruit, pas le plus léger souffle. Un drap blanc recouvraitle dormeur de la tête aux pieds et ne dessinait que très vaguementses membres ; le relief des contours révélait seul la présenced’un corps humain. Sur le pied du lit, sur les fauteuils et mêmepar terre étaient jetés en désordre des vêtements, une belle robede soie blanche, des fleurs, des rubans. Sur une petite table dechevet scintillaient des diamants posés là négligemment. Au bout dulit un fouillis de dentelles blanches laissait passer l’extrémitéd’un pied nu qui semblait sculpté dans le marbre et gardait uneimmobilité effrayante. Plus le prince regardait, plus le silence decette pièce lui paraissait profond, mortel. Tout à coup une mouches’éveilla, se mit à bourdonner, vola au-dessus du lit et se posasur le chevet. Le prince eut un frisson.
– Sortons, dit Rogojine en lui touchantle bras.
Ils quittèrent l’alcôve et reprirent place surleurs chaises, toujours l’un vis-à-vis de l’autre. Le princetremblait de plus en plus et ne détachait pas du visage de Rogojineson regard interrogateur.
– Vois-tu, Léon Nicolaïévitch, fit enfinRogojine, je remarque que tu trembles presque comme à l’approche deton malaise ; tu te souviens, comme cela était à Moscou ?Ou bien comme cela a eu lieu une fois avant ton attaque ? Jeme demande ce que je ferais maintenant de toi…
Le prince l’écoulait attentivement ens’évertuant à le comprendre et en continuant à l’interroger desyeux.
– C’est toi ? dit-il enfin enmontrant la portière d’un signe de tête.
– C’est moi… chuchota Rogojine enbaissant le front.
Ils furent cinq minutes sans échanger unmot.
Rogojine revint soudain à son idée, comme sila question du prince n’avait pas fait diversion.
– Tu comprends, si tu avais maintenant unaccès de ton mal, ton cri risquerait d’être entendu dans la rue oudans la cour et on devinerait qu’il y a du monde ici ; onviendrait cogner à la porte et on entrerait… car ils me croienttous absent. Si je n’ai même pas allumé de bougie, c’est pour quede la rue ou de la cour on ne voie rien. En effet, quand jem’absente, j’emporte mes clefs et personne n’entre ici, même pourmettre de l’ordre, pendant des trois et quatre jours. C’est larègle que j’ai établie. Ainsi arrangeons-nous pour qu’on ne sachepas que nous passons la nuit…
– Attends, dit le prince ; j’aidemandé tout à l’heure au portier et à la vieille servante siNastasie Philippovna n’était pas venue passer la nuit ici… Ils sontdonc déjà au courant.
– Je ne l’ignore pas. J’ai dit àPafnoutievna que Nastasie Philippovna était venue ici hier etqu’elle était repartie au bout de dix minutes pour Pavlovsk.Personne ne sait qu’elle a passé la nuit ici, personne. Je suisrentré aussi furtivement hier avec elle qu’aujourd’hui avec toi.Chemin faisant je me disais qu’elle ne voudrait pas entrer à ladérobée, mais j’étais loin de compte ! Elle parlait bas,marchait sur la pointe des pieds et retroussait sa robe autourd’elle pour ne pas qu’elle bruisse ; elle m’a même d’un gesteimposé silence dans l’escalier. C’était toujours de toi qu’elleavait peur. Dans le train ses affres tournaient à la folie ;c’est elle-même qui a demandé à passer la nuit ici. Ma premièreidée avait été de l’emmener chez la veuve du maître d’école, maisil n’y a rien eu à faire. « Là, m’a-t-elle dit, le prince meretrouvera au petit jour ; cache-moi et demain, à la premièreheure, je filerai à Moscou ! » De Moscou elle pensait serendre à Orel. Elle s’est mise au lit en répétant que nous irions àOrel…
– Arrête : que comptes-tu fairemaintenant, Parfione ?
– Voyons, tu m’inquiètes avec tontremblement continuel ! Nous allons passer la nuit ici,ensemble. Je n’ai pas d’autre lit que celui-ci, mais j’ai combinéceci : nous prendrons les coussins des deux divans et feronspour toi et pour moi un lit par terre, près du rideau ; nousdormirons ainsi l’un près de l’autre. Si on vient, on examinera lapièce, on cherchera, on ne tardera pas à la découvrir et onl’emportera. On m’interrogera, je dirai que c’est moi et onm’emmènera aussitôt. Eh bien ! qu’elle repose pour le momentprès de nous, près de toi et de moi !…
– Oui, c’est cela ! approuva leprince avec feu.
– Donc nous n’allons rien dire et nous nela laisserons pas emporter.
– Pour rien au monde ! ditrésolument le prince. – Non, non et non, nous ne la laisserons pasemporter !
– C’est bien mon intention, mongarçon : nous ne nous la laisserons enlever parpersonne ! Nous passerons cette nuit tranquillement. Je suisresté toute la journée auprès d’elle, sauf une absence d’une heureque j’ai faite ce matin, puis le soir je suis allé te chercher.J’ai une autre crainte, c’est qu’avec cette chaleur étouffante, lecorps ne dégage de l’odeur. Sens-tu quelque chose ?
– Cela se peut, je n’en suis pas biensûr. Mais au matin l’odeur s’accentuera certainement.
– Je l’ai recouverte d’une toile cirée,une bonne toile cirée américaine, et j’ai tiré le drap par-dessus.J’ai placé autour quatre flacons débouchés de liquide Jdanov ;ils y sont encore.
– Oui, comme là-bas… à Moscou ?
– À cause de l’odeur, mon cher. Si tusavais comme elle repose… Demain matin, quand le jour se lèvera,regarde-la. Eh bien ! quoi ? tu ne peux même plus telever ? fit Rogojine avec surprise et appréhension, en voyantque le prince tremblait au point de ne pouvoir se remettre surpied.
– Mes jambes se refusent, murmura leprince ; c’est l’effet de la frayeur, je le sais… Quand lafrayeur sera passée, je me lèverai…
– Attends, je vais faire notre lit etalors tu t’étendras… je m’allongerai auprès de toi… et nousécouterons… car, mon ami, je ne sais pas, mon ami, je ne sais pasencore tout maintenant, c’est pourquoi je te préviens afin que toi,tu saches d’avance…
En balbutiant ces propos incohérents, Rogojines’était mis à préparer le lit. Il était visible que, depuis lematin peut-être, il avait pensé à la manière de le disposer. Ilavait passé la nuit précédente sur le divan ; mais sur ledivan il n’y avait pas place pour deux et il tenait absolument à cequ’ils reposassent ensemble ; aussi traîna-t-il à grand’peined’un bout à l’autre de la pièce les coussins de toutes dimensionsenlevés aux deux divans, afin de confectionner un lit devant laportière. Il y parvint tant bien que mal, puis, s’approchant duprince avec une expression de tendresse et d’exaltation, il lesaisit sous les bras, le souleva et l’aida à gagner ce lit. Ils’aperçut alors que le prince avait retrouvé la force de marchertout seul ; donc « sa frayeur commençait àpasser » ; et cependant il continuait à trembler. Il luicéda le meilleur coussin, celui de gauche, et s’étendit touthabillé du côté droit, les mains croisées derrière la nuque.
– En effet, mon ami, reprit-il soudain,il fait chaud et l’odeur ne manquera pas de se dégager… Je crainsd’ouvrir les fenêtres. Il y a bien chez ma mère des pots de fleurs,beaucoup de fleurs et d’un parfum exquis ; j’avais pensé à lesapporter ici, mais cela aurait donné l’éveil à Pafnoutievna, carelle est curieuse.
– Elle est curieuse, confirma leprince.
– On aurait pu acheter des bouquets…l’entourer complètement de fleurs. Mais j’ai réfléchi, mon ami, quecela fendrait le cœur, de la voir ainsi couverte defleurs !
– Dis-moi… demanda le prince ens’embrouillant comme un homme qui cherche dans sa mémoire ce qu’ila à demander mais l’oublie dès qu’il se l’est rappelé, – dis-moi,avec quoi as-tu fait cela ? Avec un couteau ? Avec lecouteau que tu sais ?
– Oui, avec celui-là.
– Attends encore ! Je veux aussi tedemander, Parfione… j’ai beaucoup de questions à te poser, surtoute sorte de sujets… mais dis-moi d’abord pour que je sache àquoi m’en tenir : avais-tu l’intention de la tuer avant notremariage, d’un coup de couteau, sur le seuil de l’église ? Ouiou non ?
– Je ne sais si je le voulais ou non… fitsèchement Rogojine, surpris de la question et même avec l’air de nepas la saisir.
– N’as-tu jamais pris le couteau sur toiquand tu es venu à Pavlovsk ?
– Jamais je ne l’ai emporté. Au sujet dece couteau voici tout ce que je puis te dire, Léon Nicolaïévitch,ajouta-t-il après un silence : je l’ai pris ce matin dans untiroir fermé à clef, car tout s’est passé entre trois et quatreheures. Il était toujours resté chez moi entre les pages d’unlivre… Et… et… voilà encore une chose qui m’a étonné : lecouteau a pénétré sous le sein gauche, à un verchok et demi ou deuxverchoks de profondeur… et c’est à peine si la sang a jailli :une demi-cuillerée à soupe, pas davantage…
– Cela, oui, cela, je le sais, fit leprince en se redressant sous le coup d’une émotion terrible. – J’ailu cela… c’est ce qu’on appelle une hémorragie interne… Il arrivemême qu’il ne coule pas une seule goutte de sang. C’est quand lecoup est droit au cœur…
– Arrête, tu entends ? l’interrompitsoudain Rogojine en s’asseyant avec effroi sur sa couche. Tuentends ?
– Non ! répondit, en le regardant,le prince avec le même accent de brusque frayeur.
– On marche ! Tu entends ? Dansla salle…
Tous deux prêtèrent l’oreille.
– J’entends, chuchota le prince avecassurance.
– On marche ?
– On marche.
– Faut-il fermer la porte ?
– Oui…
Ils mirent le verrou et se recouchèrent. Unlong silence s’ensuivit.
Soudain le prince se reprit à chuchoter sur lemême ton de précipitation et de trouble : on eût dit qu’ayantressaisi le fil de sa pensée, il craignait de le voir lui échapperde nouveau :
– Ah ! oui, fit-il en sursautant sursa couche… oui, je voulais te demander… ces cartes ! Lescartes… On m’a dit que tu jouais aux cartes avec elle ?
– Oui, dit Rogojine au bout d’unmoment.
– Où sont… ces cartes ?
– Les voici… dit Rogojine après unsilence plus prolongé ; tiens…
Il tira de sa poche et tendit au prince un jeude cartes enveloppé dans du papier et qui avait déjà servi. Leprince le prit, mais sans avoir l’air de se rendre compte de cequ’il faisait. Un nouveau et navrant sentiment de tristesse luiétreignait le cœur ; il venait de comprendre qu’en ce momentet depuis pas mal de temps déjà il disait et faisait tout autrechose que ce qu’il aurait dû dire et faire. Ces cartes, parexemple, qu’il tenait en mains et avait été si heureux d’avoir neserviraient plus de rien, de rien. Il se leva et joignit les mainsdans un geste de détresse. Rogojine, étendu et immobile, ne parutpas remarquer ce mouvement, mais ses yeux fixes et grands ouvertsflamboyaient dans l’obscurité. Le prince s’assit sur une chaise etregarda son compagnon avec effroi. Une demi-heure s’écoulaainsi ; brusquement Rogojine, oubliant qu’il fallait parlerbas, s’exclama dans un bruyant éclat de rire :
– L’officier, tu te rappelles cetofficier… comme elle l’a cravaché durant le concert ?Ha ! ha ! tu te rappelles ? Et le cadet… le cadet…le cadet qui a bondi…
Le prince sursauta, en proie à une nouvelleterreur. Rogojine s’étant tout d’un coup calmé, il se penchadoucement vers lui, s’assit à son côté et se mit à l’observer. Soncœur battait avec force et il respirait péniblement. Rogojine netournait plus la tête vers lui et avait même l’air de l’avoiroublié. Mais le prince le regardait toujours et attendait. Le tempspassait, l’aube venait. Par instants Rogojine commençait subitementà bredouiller d’une voix perçante des mots dénués de suite et àpousser des cris entrecoupés de rires : alors le princeétendait sur lui sa main tremblante, lui touchait doucement latête, lui caressait les cheveux et les joues… c’était tout ce qu’ilpouvait faire ! Ses frissons l’avaient repris et une fois deplus ses jambes se dérobaient sous lui. Une sensation tout à faitnouvelle avait envahi son cœur et l’emplissait d’une angoisseinfinie.
Il faisait maintenant grand jour. Enfin ils’étendit sur son coussin, accablé de fatigue et de désespoir, etappliqua son visage contre celui de Rogojine, blême et immobile.Des larmes coulèrent de ses yeux sur les joues de Rogojine, maispeut-être ne les sentait-il point jaillir et n’en avait-il pas mêmeconscience…
Toujours est-il que, plusieurs heures plustard, lorsque la porte s’ouvrit, on trouva le meurtrier dans ledélire et privé de connaissance. Le prince était assis à côté delui, immobile et silencieux sur son coussin : chaque fois quele malade criait ou délirait, il s’empressait de passer sa maintremblante sur ses cheveux et ses joues dans un geste de caresse etd’apaisement. Mais il ne comprenait déjà plus rien aux questionsqu’on lui posait et ne reconnaissait plus les gens qui entraient etl’entouraient. Si Schneider lui-même était venu de Suisse à cemoment pour voir son ancien pensionnaire, il se serait rappelél’état dans lequel se trouvait celui-ci lors de sa première annéede traitement en Suisse, et avec un geste de découragement ilaurait dit comme alors : « Idiot ! »
La veuve du maître d’école accourut à Pavlovsket se rendit tout droit chez Daria Aléxéïevna, qui depuis la veilleétait dans la consternation. Elle lui raconta tout ce qu’ellesavait et la jeta ainsi dans une frayeur que rien ne put calmer.Les deux dames résolurent sur-le-champ de s’aboucher avec Lébédev,bouleversé lui aussi en sa double qualité d’ami du prince et depropriétaire de l’appartement loué par celui-ci. Véra Lébédevcommuniqua tout ce dont elle avait connaissance. Daria Aléxéïevna,Véra et Lébédev convinrent, sur les conseils de ce dernier, de serendre à Pétersbourg pour parer au plus tôt à « ce qui pouvaitfort bien arriver ». C’est ainsi que dès le lendemain matin,vers onze heures, l’appartement de Rogojine fut ouvert par lapolice en présence de Lébédev, des dames et du frère de Rogojine,Sémione Sémionovitch, qui habitait l’autre aile de la maison.L’opération fut surtout facilitée par la déposition du portier, quidéclara avoir vu la veille au soir Parfione Sémionovitch rentrer àpas de loup par le perron avec un compagnon. Sur ce témoignage onn’hésita plus à enfoncer la porte d’entrée à laquelle on avait envain sonné.
Rogojine fut alité pendant deux mois avec untransport au cerveau. Quand il fut rétabli, son affaire futinstruite et on le jugea. Il donna sur le crime leséclaircissements les plus sincères, les plus précis et les plussatisfaisants, sur la foi desquels le prince fut mis hors de causedès le début du procès. À l’audience il se tut constamment. Il necontredit pas l’habile et éloquent avocat chargé de sa défenselorsque celui-ci démontra avec autant de clarté que de logique quele crime avait été commis à la suite d’un accès de fièvre cérébraledont les débuts étaient bien antérieurs au drame et où il fallaitvoir la conséquence des chagrins de l’inculpé. Mais il n’ajoutarien à l’appui de cette thèse et, comme à l’instruction, se borna àévoquer avec lucidité et précision les moindres détails del’événement. Il bénéficia des circonstances atténuantes et futcondamné à quinze ans de travaux forcés en Sibérie. Il écouta leverdict sans broncher et d’un air « pensif ». Sauf unepartie relativement insignifiante, gaspillée dans les débauches despremiers temps, son énorme fortune passa à son frère, SémioneSémionovitch, qui en fut ravi. Sa vieille mère vit toujours etsemble parfois se rappeler, bien que d’une manière confuse, sonfils bien-aimé Parfione. Dieu a épargné à son esprit et à son cœurla conscience du malheur affreux qui a visité sa maison.
Lébédev, Keller, Gania, Ptitsine et biend’autres personnages de notre roman continuent à vivre comme par lepassé ; ils n’ont guère changé et nous ne trouvons à peu prèsrien à en dire. Hippolyte est mort dans une agitation terrible unpeu plus tôt qu’il ne s’y attendait, quinze jours environ après letrépas de Nastasie Philippovna. Kolia a été profondément affectépar tous ces événements ; il s’est rapproché de sa mère d’unefaçon définitive. Nina Alexandrovna se fait du mauvais sang pourlui et le trouve trop méditatif pour son âge ; peut-êtredeviendra-t-il un homme de tête. Il a contribué pour sa part àfaire adopter les mesures qui ont décidé du sort ultérieur duprince. Depuis longtemps déjà il avait distingué Eugène PavlovitchRadomski entre toutes les connaissances qu’il avait faites dans lesderniers temps. Il fut le premier à l’aller voir et lui racontatout ce qu’il savait de l’événement et de la présente situation duprince. Il ne s’était pas trompé : Eugène Pavlovitch témoignala plus chaude sollicitude pour le sort du malheureux« idiot » qui, grâce à ses efforts et à ses démarches,fut replacé dans l’établissement suisse de Schneider.
Eugène Pavlovitch lui-même s’est rendu àl’étranger dans l’intention de faire en Europe un séjourprolongé ; en toute sincérité il se qualifie d’« hommeparfaitement inutile en Russie ». Il va voir assez souvent, aumoins une fois tous les quelques mois, son ami malade chezSchneider, mais ce dernier se montre chaque fois plussoucieux ; il hoche la tête et donne à entendre que lesorganes de la pensée sont complètement altérés et, s’il ne juge pasencore le cas incurable, il ne s’en livre pas moins aux conjecturesles plus pessimistes. Eugène Pavlovitch en paraît très affecté, caril a du cœur ; il l’a prouvé en acceptant que Kolia lui écriveet en répondant parfois même à ses lettres.
Une singularité de son caractère s’est enoutre révélée en cette occurrence ; comme elle est tout à sonavantage, nous nous empressons de la noter. Après chacune de sesvisites à l’institut Schneider, outre ce qu’il écrit à Kolia,Eugène Pavlovitch envoie à une autre personne à Pétersbourg unelettre donnant un compte rendu aussi détaillé et aussi sympathiqueque possible de l’état de santé du prince. À côté des marques de laplus respectueuse déférence, cette correspondance exprime (avec unecroissante liberté) certaines manières de voir exposées à cœurouvert, certaines idées, certains sentiments ; en un mot c’estla première manifestation de quelque chose qui ressemble à uncommerce d’amitié et d’intimité. La personne qui se trouve ainsi encorrespondance (à vrai dire assez espacée) avec Eugène Pavlovitchet mérite de sa part tant d’attentions et de respect n’est autreque Véra Lébédev. Nous n’avons pu savoir au juste de quelle manièrese sont nouées ces relations ; elles ont sûrement eu pourorigine la mésaventure du prince, mésaventure dont Véra conçut untel chagrin qu’elle en tomba malade ; quant aux autrescirconstances de cette liaison elles nous sont inconnues.
Si nous avons parlé de cette correspondance,c’est principalement parce que l’on y trouva parfois desinformations au sujet de la famille Epantchine, et en particulierd’Aglaé Ivanovna. Dans une lettre datée de Paris et un peu confuse,Eugène Pavlovitch annonça que, sous le coup d’une passionfoudroyante pour un comte polonais émigré, Aglaé l’avait épousécontre la volonté de ses parents ; ceux-ci n’avaient fini parcéder que pour éviter un scandale énorme. Puis, après environ sixmois de silence, il apprit à sa correspondante, dans une longuelettre remplie de détails, qu’il avait rencontré en Suisse, lors desa dernière visite au professeur Schneider, toute la familleEpantchine (moins, naturellement, Ivan Fiodorovitch retenu par sesaffaires à Pétersbourg) ainsi que le prince Stch… Leur entrevueavait été singulière : ils avaient tous accueilli EugènePavlovitch avec transport ; Adélaïde et Alexandra lui avaientmême exprimé leur gratitude pour sa « sollicitude angélique àl’égard du malheureux prince ». En constatant la maladie et ladéchéance de celui-ci, Elisabeth Prokofievna s’était mise à pleurerde tout son cœur. Évidemment, sa rancune avait disparu. Le princeStch… avait émis à cette occasion des vérités empreintesd’opportunité et de jugement. Eugène Pavlovitch avait eul’impression que l’intimité n’était pas encore complète entreAdélaïde et lui ; mais, le temps aidant, le caractèreimpétueux de la jeune femme ne manquerait pas de se plier avec uneaffectueuse spontanéité au bon sens et à l’expérience du princeStch… D’ailleurs la famille avait été terriblement affectée desleçons que lui avaient infligées les événements, surtout ladernière aventure d’Aglaé avec le comte polonais. En six mois, nonseulement toutes les craintes qu’elles avaient éprouvées enaccordant la main d’Aglaé s’étaient réalisées, mais encore desdéboires étaient survenus auxquels on n’avait pas même songé. Il setrouva que le comte polonais n’était pas comte et que, sieffectivement il était émigré, son passé était obscur et louche. Ilavait séduit le cœur d’Aglaé par l’extraordinaire noblesse d’âmeavec laquelle il ressentait les tortures de sa patrie et il l’avaitenflammée au point qu’avant même de se marier, elle s’étaitaffiliée à un comité d’émigrés pour la restauration de la Pologne.Elle était en outre devenue la pénitente assidue d’un père enrenom, qui avait capté son esprit et fait d’elle une fanatique.Quant à la fortune colossale du comte, dont Elisabeth Prokofievnaet le prince Stch… avaient eu des témoignages presque irrécusables,elle était passée à l’état de chimère. Bien mieux, six mois environaprès le mariage, le comte et son ami, le célèbre confesseur,avaient réussi à brouiller complètement Aglaé avec safamille : depuis quelques mois déjà la jeune femme avait cesséde voir les siens… Bref il y aurait eu bien des choses à raconterlà-dessus si Elisabeth Prokofievna, ses filles et même le princeStch…, « terrifiés » par tous ces événements, n’avaientcraint de les aborder dans leurs conversations avec EugènePavlovitch, tout en sachant que celui-ci n’avait pas eu besoind’eux pour connaître l’histoire des dernières lubies d’AglaéIvanovna.
La pauvre Elisabeth Prokofievna aurait vouluretourner en Russie ; au dire d’Eugène Pavlovitch, ellecritiquait tout ce qui était étranger avec fiel et partipris : « Ils ne savent nulle part cuire le painconvenablement, et l’hiver ils gèlent comme des souris dans unecave ; enfin j’ai du moins eu la satisfaction de pleurer à larusse sur ce malheureux ! » Ainsi s’exprima-t-elle enmontrant avec émotion le prince qui ne la reconnaissait plus dutout.
Et, prenant congé d’Eugène Pavlovitch, elleconclut, presque sur un ton de colère :
– Assez d’engouements ! il est tempsde revenir au bon sens. Tout cela, tous vos pays étrangers, toutevotre fameuse Europe, ce n’est que fantaisie ; et nous tous, àl’étranger, nous ne sommes que fantaisie… rappelez-vous ce que jevous dis, vous verrez vous-mêmes !
1868-1869