— Et Philippe ? demanda Muffat.
— Philippe a demandé un congé, répondit la vieille dame, mais vous ne serez sans doute plus aux Fondettes, quand il arrivera.
On servait le café. La conversation était tombée sur Paris, et le nom de Steiner fut prononcé. Ce nom arracha un léger cri à madame Hugon.
— À propos, dit-elle, monsieur Steiner, c’est bien ce gros monsieur que j’ai rencontré un soir chez vous, un banquier, n’est-ce pas ?…
En voilà un vilain homme ! Est-ce qu’il n’a pas acheté une propriété pour une actrice, à une heure d’ici, là-bas, derrière la Choue, du côté de Gumières ! Tout le pays est scandalisé… Saviez-vous cela, mon ami ?
— Pas du tout, répondit Muffat. Ah ! Steiner a acheté une campagne dans les environs !
Georges, en entendant sa mère aborder ce sujet, avait baissé le nez dans sa tasse ; mais il le releva et regarda le comte, étonné de sa réponse. Pourquoi mentait-il si carrément ? De son côté, le comte, ayant remarqué le mouvement du jeune homme, lui jeta un coup d’œil de défiance. Madame Hugon continuait à donner des détails : la campagne s’appelait la Mignotte ; il fallait remonter la Choue jusqu’à Gumières pour traverser sur un pont, ce qui allongeait le chemin de deux bons kilomètres ; autrement, on se mouillait les pieds et on risquait un plongeon.
— Et comment se nomme l’actrice ? demanda la comtesse.
— Ah ! on me l’a dit pourtant, murmura la vieille dame. Georges, tu étais là, ce matin, quand le jardinier nous a parlé…
Georges eut l’air de fouiller sa mémoire. Muffat attendait, en faisant tourner une petite cuiller entre ses doigts. Alors, la comtesse s’adressant à ce dernier :
— Est-ce que monsieur Steiner n’est pas avec cette chanteuse des Variétés, cette Nana ?
— Nana, c’est bien ça, une horreur ! cria madame Hugon qui se fâchait. Et on l’attend à la Mignotte. Moi, je sais tout par le jardinier… N’est-ce pas ? Georges, le jardinier disait qu’on l’attendait ce soir.
Le comte eut un léger tressaillement de surprise.
Mais Georges répondait avec vivacité :
— Oh ! maman, le jardinier parlait sans savoir… Tout à l’heure, le cocher disait le contraire : on n’attend personne à la Mignotte avant après-demain.
Il tâchait de prendre un air naturel, en étudiant du coin de l’œil l’effet de ses paroles sur le comte. Celui-ci tournait de nouveau sa petite cuiller, comme rassuré. La comtesse, les yeux perdus sur les lointains bleuâtres du parc, semblait n’être plus à la conversation, suivant avec l’ombre d’un sourire une pensée secrète, éveillée subitement en elle ; tandis que, raide sur sa chaise, Estelle avait écouté ce qu’on disait de Nana, sans qu’un trait de son blanc visage de vierge eût bougé.
— Mon Dieu ! murmura après un silence madame Hugon, retrouvant sa bonhomie, j’ai tort de me fâcher. Il faut bien que tout le monde vive… Si nous rencontrons cette dame sur la route, nous en serons quittes pour ne pas la saluer.
Et, comme on quittait la table, elle gronda encore la comtesse Sabine de s’être tant fait désirer, cette année-là. Mais la comtesse se défendait, rejetait leurs retards sur son mari ; deux fois, à la veille de partir, les malles fermées, il avait donné contrordre, en parlant d’affaires urgentes ; puis, il s’était décidé tout d’un coup, au moment où le voyage semblait enterré. Alors, la vieille dame raconta que Georges lui avait de même annoncé son arrivée à deux reprises, sans paraître, et qu’il était tombé l’avant-veille aux Fondettes, lorsqu’elle ne comptait plus sur lui. On venait de descendre au jardin. Les deux hommes, à droite et à gauche de ces dames, les écoutaient, silencieux, faisant le gros dos.
— N’importe, dit madame Hugon, en mettant des baisers sur les cheveux blonds de son fils, Zizi est bien gentil d’être venu s’enfermer à la campagne avec sa mère…
Ce bon Zizi, il ne m’oublie pas !
L’après-midi, elle éprouva une inquiétude. Georges, qui tout de suite, au sortir de table, s’était plaint d’une lourdeur de tête, parut peu à peu envahi par une migraine atroce. Vers quatre heures, il voulut monter se coucher, c’était le seul remède ; quand il aurait dormi jusqu’au lendemain, il se porterait parfaitement. Sa mère tint à le mettre au lit elle-même. Mais, comme elle sortait, il sauta donner un tour à la serrure, il prétexta qu’il s’enfermait pour qu’on ne vînt pas le déranger ; et il criait bonsoir ! à demain, petite mère ! d’une voix de caresse, tout en promettant de ne faire qu’un somme. Il ne se recoucha pas, le teint clair, les yeux vifs, se rhabillant sans bruit, puis attendant, immobile sur une chaise. Quand on sonna le dîner, il guetta le comte Muffat qui se dirigeait vers le salon. Dix minutes plus tard, certain de n’être pas vu, il alla lestement par la fenêtre, en s’aidant d’un tuyau de descente ; sa chambre, située au premier étage, donnait sur le derrière de la maison. Il s’était jeté dans un massif, il sortit du parc et galopa à travers champs, du côté de la Choue, le ventre vide, le cœur sautant d’émotion. La nuit venait, une petite pluie fine commençait à tomber.
C’était bien le soir que Nana devait arriver à la Mignotte. Depuis que Steiner lui avait, au mois de mai, acheté cette maison de campagne, elle était prise de temps à autre d’une telle envie de s’y installer, qu’elle en pleurait ; mais, chaque fois, Bordenave refusait le moindre congé, la renvoyait à septembre, sous prétexte qu’il n’entendait pas la remplacer par une doublure, même pour un soir, en temps d’exposition. Vers la fin d’août, il parla d’octobre.
Nana, furieuse, déclara qu’elle serait à la Mignotte le 15 septembre. Même, pour braver Bordenave, elle invitait en sa présence un tas de gens. Une après-midi, comme Muffat, à qui elle résistait savamment, la suppliait chez elle, secoué de frissons, elle promit enfin d’être gentille, mais là-bas ; et, à lui aussi, elle indiqua le 15. Puis, le 12, un besoin la prit de filer tout de suite, seule avec Zoé. Peut-être Bordenave, prévenu, allait-il trouver un moyen de la retenir. Cela l’égayait de le planter là, en lui envoyant un bulletin de son docteur. Quand l’idée d’arriver la première à la Mignotte, d’y vivre deux jours, sans que personne le sût, fut entrée dans sa cervelle, elle bouscula Zoé pour les malles, la poussa dans un fiacre, où, très attendrie, elle lui demanda pardon en l’embrassant. Ce fut seulement au buffet de la gare qu’elle songea à prévenir Steiner par une lettre. Elle le priait d’attendre le surlendemain pour la rejoindre, s’il voulait la retrouver bien fraîche. Et, sautant à un autre projet, elle fit une seconde lettre, où elle suppliait sa tante d’amener immédiatement le petit Louis. Ça ferait tant de bien à bébé ! et comme on s’amuserait ensemble sous les arbres ! De Paris à Orléans, en wagon, elle ne parla que de ça, les yeux humides, mêlant les fleurs, les oiseaux et son enfant, dans une soudaine crise de maternité.
La Mignotte se trouvait à plus de trois lieues. Nana perdit une heure pour louer une voiture, une immense calèche délabrée qui roulait lentement avec un bruit de ferraille. Elle s’était tout de suite emparée du cocher, un petit vieux taciturne qu’elle accablait de questions. Est-ce qu’il avait souvent passé devant la Mignotte ? Alors, c’était derrière ce coteau ? Ça devait être plein d’arbres, n’est-ce pas ? Et la maison, se voyait-elle de loin ? Le petit vieux répondait par des grognements.
Dans la calèche, Nana dansait d’impatience ; tandis que Zoé, fâchée d’avoir quitté Paris si vite, se tenait raide et maussade. Le cheval s’étant arrêté court, la jeune femme crut qu’on arrivait. Elle passa la tête par la portière, elle demanda :
— Hein ! nous y sommes ?
Pour toute réponse, le cocher avait fouetté le cheval, qui monta péniblement une côte. Nana contemplait avec ravissement la plaine immense sous le ciel gris, où de gros nuages s’amoncelaient.
— Oh ! regarde donc, Zoé, en voilà de l’herbe ! Est-ce que c’est du blé, tout ça ?… Mon Dieu ! que c’est joli !
— On voit bien que madame n’est pas de la campagne, finit par dire la bonne d’un air pincé. Moi, je l’ai trop connue, la campagne, quand j’étais chez mon dentiste, qui avait une maison à Bougival… Avec ça, il fait froid, ce soir. C’est humide, par ici.
On passait sous des arbres. Nana flairait l’odeur des feuilles comme un jeune chien. Brusquement, à un détour de la route, elle aperçut le coin d’une habitation, dans les branches. C’était peut-être là ; et elle entama une conversation avec le cocher, qui disait toujours non, d’un branlement de tête. Puis, comme on descendait l’autre pente du coteau, il se contenta d’allonger son fouet, en murmurant :
— Tenez, là-bas.
Elle se leva, passa le corps entier par la portière.
— Où donc ? où donc ? criait-elle, pâle, ne voyant rien encore.
Enfin, elle distingua un bout de mur. Alors, ce furent de petits cris, de petits sauts, tout un emportement de femme débordée par une émotion vive.
— Zoé, je vois, je vois !…
Mets-toi de l’autre côté… Oh ! il y a, sur le toit, une terrasse avec des briques. C’est une serre, là-bas ! Mais c’est très vaste… Oh ! que je suis contente ! Regarde donc, Zoé, regarde donc !
La voiture s’était arrêtée devant la grille. Une petite porte s’ouvrit, et le jardinier, un grand sec, parut sa casquette à la main. Nana voulut retrouver sa dignité, car le cocher déjà semblait rire en dedans, avec ses lèvres cousues. Elle se retint pour ne pas courir, écouta le jardinier, très bavard celui-là, qui priait madame d’excuser le désordre, attendu qu’il avait seulement reçu la lettre de madame le matin ; mais, malgré ses efforts, elle était enlevée de terre, elle marchait si vite que Zoé ne pouvait la suivre. Au bout de l’allée, elle s’arrêta un instant, pour embrasser la maison d’un coup d’œil. C’était un grand pavillon de style italien, flanqué d’une autre construction plus petite, qu’un riche Anglais avait fait bâtir, après deux ans de séjour à Naples, et dont il s’était dégoûté tout de suite.
— Je vais faire visiter à madame, dit le jardinier.
Mais elle l’avait devancé, elle lui criait de ne pas se déranger, qu’elle visiterait elle-même, qu’elle aimait mieux ça. Et, sans ôter son chapeau, elle se lança dans les pièces, appelant Zoé, lui jetant des réflexions d’un bout à l’autre des couloirs, emplissant de ses cris et de ses rires le vide de cette maison inhabitée depuis de longs mois. D’abord, le vestibule : un peu humide, mais ça ne faisait rien, on n’y couchait pas. Très chic, le salon, avec ses fenêtres ouvertes sur une pelouse ; seulement, le meuble rouge était affreux, elle changerait ça. Quant à la salle à manger, hein ! la belle salle à manger ! et quelles noces on donnerait à Paris, si l’on avait une salle à manger de cette taille ! Comme elle montait au premier étage, elle se souvint qu’elle n’avait pas vu la cuisine ; elle redescendit en s’exclamant, Zoé dut s’émerveiller sur la beauté de l’évier et sur la grandeur de l’âtre, où l’on aurait fait rôtir un mouton.
Lorsqu’elle fut remontée, sa chambre surtout l’enthousiasma, une chambre qu’un tapissier d’Orléans avait tendue de cretonne Louis XVI, rose tendre. Ah bien ! on devait joliment dormir là-dedans ! un vrai nid de pensionnaire ! Ensuite quatre ou cinq chambres d’amis, puis des greniers magnifiques ; c’était très commode pour les malles. Zoé, rechignant, jetant un coup d’œil froid dans chaque pièce, s’attardait derrière madame. Elle la regarda disparaître en haut de l’échelle raide des greniers. Merci ! elle n’avait pas envie de se casser les jambes. Mais une voix lui arriva, lointaine, comme soufflée dans un tuyau de cheminée.
— Zoé ! Zoé ! où es-tu ? monte donc !… Oh ! tu n’as pas idée… C’est féerique !
Zoé monta en grognant. Elle trouva madame sur le toit, s’appuyant à la rampe de briques, regardant le vallon qui s’élargissait au loin. L’horizon était immense ; mais des vapeurs grises le noyaient, un vent terrible chassait de fines gouttes de pluie. Nana devait tenir son chapeau à deux mains pour qu’il ne fût pas enlevé, tandis que ses jupes flottaient avec des claquements de drapeau.
— Ah ! non, par exemple ! dit Zoé en retirant tout de suite son nez. Madame va être emportée… Quel chien de temps !
Madame n’entendait pas. La tête penchée, elle regardait la propriété, au-dessous d’elle. Il y avait sept ou huit arpents, enclos de murs. Alors, la vue du potager la prit tout entière. Elle se précipita, bouscula la femme de chambre dans l’escalier, en bégayant :
— C’est plein de choux !… Oh ! des choux gros comme ça !…
Et des salades, de l’oseille, des oignons, et de tout ! Viens vite.
La pluie tombait plus fort. Elle ouvrit son ombrelle de soie blanche, courut dans les allées.
— Madame va prendre du mal ! criait Zoé, restée tranquillement sous la marquise du perron.
Mais Madame voulait voir. À chaque nouvelle découverte, c’étaient des exclamations.
— Zoé, des épinards ! Viens donc !… Oh ! des artichauts ! Ils sont drôles. Ça fleurit donc, les artichauts ?… Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connais pas ça… Viens donc, Zoé, tu sais peut-être.
La femme de chambre ne bougeait pas. Il fallait vraiment que madame fût enragée. Maintenant l’eau tombait à torrents, la petite ombrelle de soie blanche était déjà toute noire ; et elle ne couvrait pas madame, dont la jupe ruisselait. Cela ne la dérangeait guère. Elle visitait sous l’averse le potager et le fruitier, s’arrêtant à chaque arbre, se penchant sur chaque planche de légumes. Puis, elle courut jeter un coup d’œil au fond du puits, souleva un châssis pour regarder ce qu’il y avait dessous, s’absorba dans la contemplation d’une énorme citrouille. Son besoin était de suivre toutes les allées, de prendre une possession immédiate de ces choses, dont elle avait rêvé autrefois, quand elle traînait ses savates d’ouvrière sur le pavé de Paris. La pluie redoublait, elle ne la sentait pas, désolée seulement de ce que le jour tombait. Elle ne voyait plus clair, elle touchait avec les doigts, pour se rendre compte. Tout à coup, dans le crépuscule, elle distingua des fraises. Alors, son enfance éclata.
— Des fraises ! des fraises ! Il y en a, je les sens !…
Zoé, une assiette ! Viens cueillir des fraises.
Et Nana, qui s’était accroupie dans la boue, lâcha son ombrelle, recevant l’ondée. Elle cueillait des fraises, les mains trempées, parmi les feuilles. Cependant, Zoé n’apportait pas d’assiette. Comme la jeune femme se relevait, elle fut prise de peur. Il lui avait semblé voir glisser une ombre.
— Une bête ! cria-t-elle.
Mais la stupeur la planta au milieu de l’allée. C’était un homme, et elle l’avait reconnu.
— Comment ! c’est Bébé !… Qu’est-ce que tu fais là, Bébé ?
— Tiens ! pardi ! répondit Georges, je suis venu.
Elle restait étourdie.
— Tu savais donc mon arrivée par le jardinier ?… Oh ! cet enfant ! Et il est trempé !
— Ah ! je vais te dire. La pluie m’a pris en chemin. Et puis, je n’ai pas voulu remonter jusqu’à Gumières, et en traversant la Choue, je suis tombé dans un sacré trou d’eau.
Du coup, Nana oublia les fraises. Elle était toute tremblante et apitoyée. Ce pauvre Zizi dans un trou d’eau ! Elle l’entraînait vers la maison, elle parlait de faire un grand feu.
— Tu sais, murmura-t-il en l’arrêtant dans l’ombre, je me cachais, parce que j’avais peur d’être grondé comme à Paris, quand je vais te voir sans être attendu.
Elle se mit à rire, sans répondre, et lui posa un baiser sur le front. Jusqu’à ce jour, elle l’avait traité en gamin, ne prenant pas ses déclarations au sérieux, s’amusant de lui comme d’un petit homme sans conséquence.
Ce fut une affaire pour l’installer. Elle voulut absolument qu’on allumât le feu dans sa chambre ; on serait mieux là. La vue de Georges n’avait pas surpris Zoé, habituée à toutes les rencontres. Mais le jardinier, qui montait le bois, resta interloqué en apercevant ce monsieur ruisselant d’eau, auquel il était certain de ne pas avoir ouvert la porte. On le renvoya, on n’avait plus besoin de lui. Une lampe éclairait la pièce, le feu jetait une grande flamme claire.
— Jamais il ne séchera, il va s’enrhumer, dit Nana, en voyant Georges pris d’un frisson.
Et pas un pantalon d’homme ! Elle était sur le point de rappeler le jardinier, lorsqu’elle eut une idée. Zoé, qui défaisait les malles dans le cabinet de toilette, apportait à madame du linge pour se changer, une chemise, des jupons, un peignoir.
— Mais c’est parfait ! cria la jeune femme, Zizi peut mettre tout ça. Hein ? tu n’es pas dégoûté de moi… Quand tes vêtements seront secs, tu les reprendras et tu t’en iras vite, pour ne pas être grondé par ta maman… Dépêche-toi, je vais me changer aussi dans le cabinet.
Lorsque, dix minutes plus tard, elle reparut en robe de chambre, elle joignit les mains de ravissement.
— Oh ! le mignon, qu’il est gentil en petite femme !
Il avait simplement passé une grande chemise de nuit à entre-deux, un pantalon brodé et le peignoir, un long peignoir de batiste, garni de dentelles. Là-dedans, il semblait une fille, avec ses deux bras nus de jeune blond, avec ses cheveux fauves encore mouillés, qui roulaient dans son cou.
— C’est qu’il est aussi mince que moi ! dit Nana en le prenant par la taille.
Zoé, viens donc voir comme ça lui va… Hein ! c’est fait pour lui ; à part le corsage, qui est trop large… Il n’en a pas autant que moi, ce pauvre Zizi.
— Ah ! bien sûr, ça me manque un peu, murmura Georges, souriant.
Tous trois s’égayèrent. Nana s’était mise à boutonner le peignoir du haut en bas, pour qu’il fût décent. Elle le tournait comme une poupée, donnait des tapes, faisait bouffer la jupe par-derrière. Et elle le questionnait, lui demandant s’il était bien, s’il avait chaud. Par exemple, oui ! il était bien. Rien ne tenait plus chaud qu’une chemise de femme ; s’il avait pu, il en aurait toujours porté. Il se roulait là-dedans, heureux de la finesse du linge, de ce vêtement lâche qui sentait bon, et où il croyait retrouver un peu de la vie tiède de Nana.
Cependant, Zoé venait de descendre les habits trempés à la cuisine, afin de les faire sécher le plus vite possible devant un feu de sarments. Alors, Georges, allongé dans un fauteuil, osa faire un aveu.
— Dis donc, tu ne manges pas, ce soir !… Moi, je meurs de faim. Je n’ai pas dîné.
Nana se fâcha. En voilà une grosse bête, de filer de chez sa maman, le ventre vide, pour aller se flanquer dans un trou d’eau ! Mais elle aussi avait l’estomac en bas des talons. Bien sûr qu’il fallait manger ! Seulement, on mangerait ce qu’on pourrait. Et on improvisa, sur un guéridon roulé devant le feu, le dîner le plus drôle. Zoé courut chez le jardinier, qui avait fait une soupe aux choux, en cas que madame ne dînât pas à Orléans, avant de venir ; madame avait oublié de lui marquer, sur sa lettre, ce qu’il devait préparer.
Heureusement, la cave était bien garnie. On eut donc une soupe aux choux, avec un morceau de lard. Puis, en fouillant dans son sac, Nana trouva un tas de choses, des provisions qu’elle avait fourrées là par précaution : un petit pâté de foie gras, un sac de bonbons, des oranges. Tous deux mangèrent comme des ogres, avec un appétit de vingt ans, en camarades qui ne se gênaient pas. Nana appelait Georges « Ma chère » ; ça lui semblait plus familier et plus tendre. Au dessert, pour ne pas déranger Zoé, ils vidèrent avec la même cuiller, chacun à son tour, un pot de confiture trouvé en haut d’une armoire.
— Ah ! ma chère, dit Nana en repoussant le guéridon, il y a dix ans que je n’ai dîné si bien !
Pourtant, il se faisait tard, elle voulait renvoyer le petit, par crainte de lui attirer de mauvaises raisons. Lui, répétait qu’il avait le temps. D’ailleurs, les vêtements séchaient mal, Zoé déclarait qu’il faudrait au moins une heure encore ; et comme elle dormait debout, fatiguée du voyage, ils l’envoyèrent se coucher. Alors, ils restèrent seuls, dans la maison muette.
Ce fut une soirée très douce. Le feu se mourait en braise, on étouffait un peu dans la grande chambre bleue, où Zoé avait fait le lit avant de monter. Nana, prise par la grosse chaleur, se leva pour ouvrir un instant la fenêtre. Mais elle poussa un léger cri.
— Mon Dieu ! que c’est beau !… Regarde, ma chère.
Georges était venu ; et, comme si la barre d’appui lui eût paru trop courte, il prit Nana par la taille, il appuya la tête à son épaule. Le temps avait brusquement changé, un ciel pur se creusait, tandis qu’une lune ronde éclairait la campagne d’une nappe d’or.
C’était une paix souveraine, un élargissement du vallon s’ouvrant sur l’immensité de la plaine, où les arbres faisaient des îlots d’ombre, dans le lac immobile des clartés. Et Nana s’attendrissait, se sentait redevenir petite. Pour sûr, elle avait rêvé des nuits pareilles, à une époque de sa vie qu’elle ne se rappelait plus. Tout ce qui lui arrivait depuis sa descente de wagon, cette campagne si grande, ces herbes qui sentaient fort, cette maison, ces légumes, tout ça la bouleversait, au point qu’elle croyait avoir quitté Paris depuis vingt ans. Son existence d’hier était loin. Elle éprouvait des choses qu’elle ne savait pas. Georges, cependant, lui mettait sur le cou de petits baisers câlins, ce qui augmentait son trouble. D’une main hésitante, elle le repoussait comme un enfant dont la tendresse fatigue, et elle répétait qu’il fallait partir. Lui, ne disait pas non ; tout à l’heure, il partirait tout à l’heure.
Mais un oiseau chanta, puis se tut. C’était un rouge-gorge, dans un sureau, sous la fenêtre.
— Attends, murmura Georges, la lampe lui fait peur, je vais l’éteindre.
Et, quand il vint la reprendre à la taille, il ajouta :
— Nous la rallumerons dans un instant.
Alors, en écoutant le rouge-gorge, tandis que le petit se serrait contre elle, Nana se souvint. Oui, c’était dans des romances qu’elle avait vu tout ça. Autrefois, elle eût donné son cœur, pour avoir la lune ainsi, et des rouges-gorges, et un petit homme plein d’amour. Mon Dieu ! elle aurait pleuré, tant ça lui paraissait bon et gentil ! Bien sûr qu’elle était née pour vivre sage. Elle repoussait Georges qui s’enhardissait.
— Non, laisse-moi, je ne veux pas…
Ce serait très vilain, à ton âge… Écoute, je resterai ta maman.
Des pudeurs lui venaient. Elle était toute rouge. Personne ne pouvait la voir, pourtant ; la chambre s’emplissait de nuit derrière eux, tandis que la campagne déroulait le silence et l’immobilité de sa solitude. Jamais elle n’avait eu une pareille honte. Peu à peu, elle se sentait sans force, malgré sa gêne et ses révoltes. Ce déguisement, cette chemise de femme et ce peignoir, la faisaient rire encore. C’était comme une amie qui la taquinait.
— Oh ! c’est mal, c’est mal, balbutia-t-elle, après un dernier effort.
Et elle tomba en vierge dans les bras de cet enfant, en face de la belle nuit. La maison dormait.
Le lendemain, aux Fondettes, quand la cloche sonna le déjeuner, la table de la salle à manger n’était plus trop grande. Une première voiture avait amené ensemble Fauchery et Daguenet ; et, derrière eux, débarqué du train suivant, venait d’arriver le comte de Vandeuvres. Georges descendit le dernier, un peu pâle, les yeux battus. Il répondait que ça allait beaucoup mieux, mais qu’il était encore étourdi par la violence de la crise. Madame Hugon, qui le regardait dans les yeux avec un sourire inquiet, ramenait ses cheveux mal peignés ce matin-là, pendant qu’il se reculait, comme gêné de cette caresse. À table, elle plaisanta affectueusement Vandeuvres, qu’elle disait attendre depuis cinq ans.
— Enfin, vous voilà… Comment avez-vous fait ?
Vandeuvres le prit sur un ton plaisant. Il racontait qu’il avait perdu un argent fou, la veille, au cercle. Alors, il était parti, avec l’idée de faire une fin en province.
— Ma foi, oui, si vous me trouvez une héritière dans la contrée…
Il doit y avoir ici des femmes délicieuses.
La vieille dame remerciait également Daguenet et Fauchery d’avoir bien voulu accepter l’invitation de son fils, lorsqu’elle éprouva une joyeuse surprise, en voyant entrer le marquis de Chouard, qu’une troisième voiture amenait.
— Ah ! çà, s’écria-t-elle, c’est donc un rendez-vous, ce matin ? Vous vous êtes donné le mot. Que se passe-t-il ? Voilà des années que je n’ai pu vous réunir, et vous tombez tous à la fois… Oh ! je ne me plains pas.
On ajouta un couvert. Fauchery se trouvait près de la comtesse Sabine, qui le surprenait par sa gaieté vive, elle qu’il avait vue si languissante, dans le salon sévère de la rue Miromesnil. Daguenet, assis à la gauche d’Estelle, paraissait au contraire inquiet du voisinage de cette grande fille muette, dont les coudes pointus lui étaient désagréables. Muffat et Chouard avaient échangé un regard sournois. Cependant, Vandeuvres poussait la plaisanterie de son prochain mariage.
— À propos de dame, finit par lui dire madame Hugon, j’ai une nouvelle voisine que vous devez connaître.
Et elle nomma Nana. Vandeuvres affecta le plus vif étonnement.
— Comment ! la propriété de Nana est près d’ici !
Fauchery et Daguenet, également, se récrièrent. Le marquis de Chouard mangeait un blanc de volaille, sans paraître comprendre. Pas un des hommes n’avait eu un sourire.
— Sans doute, reprit la vieille dame, et même cette personne est arrivée hier soir à la Mignotte, comme je le disais. J’ai appris ça ce matin par le jardinier.
Du coup, ces messieurs ne purent cacher une très réelle surprise.
Tous levèrent la tête. Eh quoi ! Nana était arrivée ! Mais ils ne l’attendaient que le lendemain, ils croyaient la devancer ! Seul, Georges resta les cils baissés, regardant son verre, d’un air las. Depuis le commencement du déjeuner, il semblait dormir, les yeux ouverts, vaguement souriant.
— Est-ce que tu souffres toujours, mon Zizi ? lui demanda sa mère, dont le regard ne le quittait pas.
Il tressaillit, il répondit en rougissant que ça allait tout à fait bien ; et il gardait sa mine noyée et gourmande encore de fille qui a trop dansé.
— Qu’as-tu donc là, au cou ? reprit madame Hugon, effrayée. C’est tout rouge.
Il se troubla et balbutia. Il ne savait pas, il n’avait rien au cou. Puis, remontant son col de chemise :
— Ah ! oui, c’est une bête qui m’a piqué.
Le marquis de Chouard avait jeté un coup d’œil oblique sur la petite rougeur. Muffat, lui aussi, regarda Georges. On achevait de déjeuner, en réglant des projets d’excursion. Fauchery était de plus en plus remué par les rires de la comtesse Sabine. Comme il lui passait une assiette de fruits, leurs mains se touchèrent ; et elle le regarda une seconde d’un regard si noir, qu’il pensa de nouveau à cette confidence reçue un soir d’ivresse. Puis, elle n’était plus la même, quelque chose s’accusait davantage en elle, sa robe de foulard gris, molle à ses épaules, mettait un abandon dans son élégance fine et nerveuse.
Au sortir de table, Daguenet resta en arrière avec Fauchery, pour plaisanter crûment sur Estelle, « un joli balai à coller dans les bras d’un homme ».
Pourtant, il devint sérieux, lorsque le journaliste lui eut dit le chiffre de la dot : quatre cent mille francs.
— Et la mère ? demanda Fauchery. Hein ! très chic !
— Oh ! celle-là, tant qu’elle voudrait !… Mais pas moyen, mon bon !
— Bah ! est-ce qu’on sait !… Il faudrait voir.
On ne devait pas sortir ce jour-là. La pluie tombait encore par averses. Georges s’était hâté de disparaître, enfermé à double tour dans sa chambre. Ces messieurs évitèrent de s’expliquer entre eux, tout en n’étant pas dupes des raisons qui les réunissaient. Vandeuvres, très maltraité par le jeu, avait eu réellement l’idée de se mettre au vert ; et il comptait sur le voisinage d’une amie pour l’empêcher de trop s’ennuyer. Fauchery, profitant des vacances que lui donnait Rose, alors très occupée, se proposait de traiter d’une seconde chronique avec Nana, dans le cas où la campagne les attendrirait tous les deux. Daguenet, qui la boudait depuis Steiner, songeait à renouer, à ramasser quelques douceurs, si l’occasion se présentait. Quant au marquis de Chouard, il guettait son heure. Mais, parmi ces hommes suivant à la trace Vénus, mal débarbouillée de son rouge, Muffat était le plus ardent, le plus tourmenté par des sensations nouvelles de désir, de peur et de colère, qui se battaient dans son être bouleversé. Lui, avait une promesse formelle, Nana l’attendait. Pourquoi donc était-elle partie deux jours plus tôt ? Il résolut de se rendre à la Mignotte, le soir même, après le dîner.
Le soir, comme le comte sortait du parc, Georges s’enfuit derrière lui. Il le laissa suivre la route de Gumières, traversa la Choue, tomba chez Nana, essoufflé, enragé, avec des larmes plein les yeux.
Ah ! il avait bien compris, ce vieux qui était en route venait pour un rendez-vous. Nana, stupéfaite de cette scène de jalousie, toute remuée de voir comment tournaient les choses, le prit dans ses bras, le consola du mieux qu’elle put. Mais non, il se trompait, elle n’attendait personne ; si le monsieur venait, ce n’était pas sa faute. Ce Zizi, quelle grosse bête, de se causer tant de bile pour rien ! Sur la tête de son enfant, elle n’aimait que son Georges. Et elle le baisait, et elle essuyait ses larmes.
— Écoute, tu vas voir que tout est pour toi, reprit-elle, quand il fut plus calme. Steiner est arrivé, il est là-haut… Celui-là, mon chéri, tu sais que je ne puis pas le mettre à la porte.
— Oui, je sais, je ne parle pas de celui-là, murmura le petit.
— Eh bien ! je l’ai collé dans la chambre du fond, en lui racontant que je suis malade. Il défait sa malle… Puisque personne ne t’a aperçu, monte vite te cacher dans ma chambre, et attends-moi.
Georges lui sauta au cou. C’était donc vrai, elle l’aimait un peu ! Alors, comme hier ? ils éteindraient la lampe, ils resteraient dans le noir jusqu’au jour. Puis, à un coup de sonnette, il fila légèrement. En haut, dans la chambre, il enleva tout de suite ses souliers pour ne pas faire de bruit ; puis, il se cacha par terre, derrière un rideau, attendant d’un air sage.
Nana reçut le comte Muffat, encore secouée, prise d’une certaine gêne. Elle lui avait promis, elle aurait même voulu tenir sa parole, parce que cet homme lui semblait sérieux. Mais, en vérité, qui se serait douté des histoires de la veille ? ce voyage, cette maison qu’elle ne connaissait pas, ce petit qui arrivait tout mouillé, et comme ça lui avait paru bon, et comme ce serait gentil de continuer ! Tant pis pour le monsieur !
Depuis trois mois, elle le faisait poser, jouant à la femme comme il faut, afin de l’allumer davantage. Eh bien ! il poserait encore, il s’en irait, si ça ne lui plaisait pas. Elle aurait plutôt tout lâché, que de tromper Georges.
Le comte s’était assis de l’air cérémonieux d’un voisin de campagne en visite. Ses mains seules avait un tremblement. Dans cette nature sanguine, restée vierge, le désir, fouetté par la savante tactique de Nana, déterminait à la longue de terribles ravages. Cet homme si grave, ce chambellan qui traversait d’un pas digne les salons des Tuileries, mordait la nuit son traversin et sanglotait, exaspéré, évoquant toujours la même image sensuelle. Mais, cette fois, il était résolu d’en finir. Le long de la route, dans la grande paix du crépuscule, il avait rêvé des brutalités. Et, tout de suite, après les premières paroles, il voulut saisir Nana, à deux mains.
— Non, non, prenez garde, dit-elle simplement, sans se fâcher, avec un sourire.
Il la rattrapa, les dents serrées ; puis, comme elle se débattait, il fut grossier, il lui rappela crûment qu’il venait coucher. Elle, toujours souriante, embarrassée pourtant, lui tenait les mains. Elle le tutoya, afin d’adoucir son refus.
— Voyons, chéri, tiens-toi tranquille… Vrai, je ne peux pas… Steiner est là-haut.
Mais il était fou ; jamais elle n’avait vu un homme dans un état pareil. La peur la prenait ; elle lui mit les doigts sur la bouche, pour étouffer les cris qu’il laissait échapper ; et, baissant la voix, elle le suppliait de se taire, de la lâcher. Steiner descendait. C’était stupide, à la fin ! Quand Steiner entra, il entendit Nana, mollement allongée au fond de son fauteuil, qui disait :
— Moi, j’adore la campagne…
Elle tourna la tête, s’interrompant.
— Chéri, c’est monsieur le comte Muffat qui a vu de la lumière, en se promenant, et qui est entré nous souhaiter la bienvenue.
Les deux hommes se serrèrent la main. Muffat demeura un instant sans parler, la face dans l’ombre. Steiner paraissait maussade. On causa de Paris ; les affaires ne marchaient pas, il y avait eu à la Bourse des abominations. Au bout d’un quart d’heure, Muffat prit congé. Et, comme la jeune femme l’accompagnait, il demanda, sans l’obtenir, un rendez-vous pour la nuit suivante. Steiner, presque aussitôt, monta se coucher, en grognant contre les éternels bobos des filles. Enfin, les deux vieux étaient emballés ! Lorsqu’elle put le rejoindre, Nana trouva Georges toujours bien sage, derrière son rideau. La chambre était noire. Il l’avait fait tomber par terre, assise près de lui, et ils jouaient ensemble à se rouler, s’arrêtant, étouffant leurs rires sous des baisers, lorsqu’ils donnaient contre un meuble un coup de leurs pieds nus. Au loin, sur la route de Gumières, le comte Muffat s’en allait lentement, son chapeau à la main, baignant sa tête brûlante dans la fraîcheur et le silence de la nuit.
Alors, les jours suivants, la vie fut adorable. Nana, entre les bras du petit, retrouvait ses quinze ans. C’était, sous la caresse de cette enfance, une fleur d’amour refleurissant chez elle, dans l’habitude et le dégoût de l’homme. Il lui venait des rougeurs subites, un émoi qui la laissait frissonnante, un besoin de rire et de pleurer, toute une virginité inquiète, traversée de désirs, dont elle restait honteuse. Jamais elle n’avait éprouvé cela. La campagne la trompait de tendresse. Étant petite, longtemps elle avait souhaité vivre dans un pré, avec une chèvre, parce qu’un jour, sur le talus des fortifications, elle avait vu une chèvre qui bêlait, attachée à un pieu.
Maintenant cette propriété, toute cette terre à elle, la gonflait d’une émotion débordante, tant ses ambitions se trouvaient dépassées. Elle était ramenée aux sensations neuves d’une gamine ; et le soir, lorsque, étourdie par sa journée vécue au grand air, grisée de l’odeur des feuilles, elle montait rejoindre son Zizi, caché derrière le rideau, ça lui semblait une escapade de pensionnaire en vacances, un amour avec un petit cousin qu’elle devait épouser, tremblante au moindre bruit, redoutant que ses parents ne l’entendissent, goûtant les tâtonnements délicieux et les voluptueuses épouvantes d’une première faute.
Nana eut, à ce moment, des fantaisies de fille sentimentale. Elle regardait la lune pendant des heures. Une nuit, elle voulut descendre au jardin avec Georges, quand toute la maison fut endormie ; et ils se promenèrent sous les arbres, les bras à la taille, et ils allèrent se coucher dans l’herbe, où la rosée les trempa. Une autre fois, dans la chambre, après un silence, elle sanglota au cou du petit, en balbutiant qu’elle avait peur de mourir. Elle chantait souvent à demi-voix une romance de madame Lerat, pleine de fleurs et d’oiseaux, s’attendrissant aux larmes, s’interrompant pour prendre Georges dans une étreinte de passion, en exigeant de lui des serments d’amour éternel. Enfin, elle était bête, comme elle le reconnaissait elle-même, lorsque tous les deux, redevenus camarades, fumaient des cigarettes au bord du lit, les jambes nues, tapant le bois des talons.
Mais ce qui acheva de fondre le cœur de la jeune femme, ce fut l’arrivée de Louiset. Sa crise de maternité eut la violence d’un coup de folie. Elle emportait son fils au soleil pour le regarder gigoter ; elle se roulait avec lui sur l’herbe, après l’avoir habillé comme un jeune prince.
Tout de suite elle voulut qu’il dormit près d’elle, dans la chambre voisine, où madame Lerat, très impressionnée par la campagne, ronflait, dès qu’elle était sur le dos. Et Louiset ne faisait pas le moindre tort à Zizi, au contraire. Elle disait qu’elle avait deux enfants, elle les confondait dans le même caprice de tendresse. La nuit, à plus de dix reprises, elle lâchait Zizi pour voir si Louiset avait une bonne respiration ; mais, quand elle revenait, elle reprenait son Zizi avec un restant de ses caresses maternelles, elle faisait la maman ; tandis que lui, vicieux, aimant bien être petit aux bras de cette grande fille, se laissait bercer comme un bébé qu’on endort. C’était si bon, que, charmée de cette existence, elle lui proposa sérieusement de ne plus jamais quitter la campagne. Ils renverraient tout le monde, ils vivraient seuls, lui, elle et l’enfant. Et ils firent mille projets, jusqu’à l’aube, sans entendre madame Lerat, qui ronflait à poings fermés, lasse d’avoir cueilli des fleurs champêtres.
Cette belle vie dura près d’une semaine. Le comte Muffat venait tous les soirs, et s’en retournait, la face gonflée, les mains brûlantes. Un soir, il ne fut même pas reçu, Steiner ayant dû faire un voyage à Paris ; on lui dit que madame était souffrante. Nana se révoltait davantage chaque jour, à l’idée de tromper Georges. Un petit si innocent, et qui croyait en elle ! Elle se serait regardée comme la dernière des dernières. Puis, ça l’aurait dégoûtée. Zoé, qui assistait, muette et dédaigneuse, à cette aventure, pensait que madame devenait bête.
Le sixième jour, tout d’un coup, une bande de visiteurs tomba dans cette idylle. Nana avait invité un tas de monde, croyant qu’on ne viendrait pas.
Aussi, une après-midi, demeura-t-elle stupéfaite et très contrariée, en voyant un omnibus complet s’arrêter devant la grille de la Mignotte.
— C’est nous ! cria Mignon qui, le premier, descendit de la voiture, d’où il tira ses fils, Henri et Charles.
Labordette parut ensuite, donnant la main à un défilé interminable de dames : Lucy Stewart, Caroline Héquet, Tatan Néné, Maria Blond. Nana espérait que c’était fini, lorsque la Faloise sauta du marchepied, pour recevoir dans ses bras tremblants Gaga et sa Fille Amélie. Ça faisait onze personnes. L’installation fut laborieuse. Il y avait, à la Mignotte, cinq chambres d’amis, dont une était déjà occupée par madame Lerat et Louiset. On donna la plus grande au ménage Gaga et la Faloise, en décidant qu’Amélie coucherait sur un lit de sangle, à côté, dans le cabinet de toilette. Mignon et ses deux fils eurent la troisième chambre ; Labordette, la quatrième. Restait une pièce qu’on transforma en dortoir, avec quatre lits pour Lucy, Caroline, Tatan et Maria. Quant à Steiner, il dormirait sur le divan du salon. Au bout d’une heure, lorsque tout son monde fut casé, Nana, d’abord furieuse, était enchantée de jouer à la châtelaine. Ces dames la complimentaient sur la Mignotte, une propriété renversante, ma chère ! Puis, elles lui apportaient une bouffée de l’air de Paris, les potins de cette dernière semaine, parlant toutes à la fois, avec des rires, des exclamations, des tapes. À propos, et Bordenave ! qu’avait-il dit de sa fugue ? Mais pas grand-chose. Après avoir gueulé qu’il la ferait ramener par les gendarmes, il l’avait simplement doublée, le soir ; même que la doublure, la petite Violaine, obtenait, dans la Blonde Vénus, un très joli succès.
Cette nouvelle rendit Nana sérieuse.
Il n’était que quatre heures. On parla de faire un tour.
— Vous ne savez pas, dit Nana, je partais ramasser des pommes de terre, quand vous êtes arrivés.
Alors, tous voulurent aller ramasser des pommes de terre, sans même changer de vêtements. Ce fut une partie. Le jardinier et deux aides se trouvaient déjà dans le champ, au fond de la propriété. Ces dames se mirent à genoux, fouillant la terre avec leurs bagues, poussant des cris, lorsqu’elles découvraient une pomme de terre très grosse. Ça leur semblait si amusant ! Mais Tatan Néné triomphait ; elle en avait tellement ramassé dans sa jeunesse, qu’elle s’oubliait et donnait des conseils aux autres, en les traitant de bêtes. Les messieurs travaillaient plus mollement. Mignon l’air brave homme, profitait de son séjour à la campagne pour compléter l’éducation de ses fils : il leur parlait de Parmentier.
Le soir, le dîner fut d’une gaieté folle. On dévorait. Nana, très lancée, s’empoigna avec son maître d’hôtel, un garçon qui avait servi à l’évêché d’Orléans. Au café, les dames fumèrent. Un bruit de noce à tout casser sortait par les fenêtres, se mourait au loin dans la sérénité du soir ; tandis que les paysans, attardés entre les haies, tournant la tête, regardaient la maison flambante.
— Ah ! c’est embêtant que vous repartiez après-demain, dit Nana. Enfin, nous allons toujours organiser quelque chose.
Et l’on décida qu’on irait le lendemain, un dimanche, visiter les ruines de l’ancienne abbaye de Chamont, qui se trouvaient à sept kilomètres. Cinq voitures viendraient d’Orléans prendre la société après le déjeuner, et la ramèneraient dîner à la Mignotte, vers sept heures.
Ce serait charmant.
Ce soir-là, comme d’habitude, le comte Muffat monta le coteau pour sonner à la grille. Mais le flamboiement des fenêtres, les grands rires, l’étonnèrent. Il comprit, en reconnaissant la voix de Mignon, et s’éloigna, enragé par ce nouvel obstacle, poussé à bout, résolu à quelque violence. Georges, qui passait par une petite porte dont il avait une clef, monta tranquillement dans la chambre de Nana, en filant le long des murs. Seulement, il dut l’attendre jusqu’à minuit passé. Elle parut enfin, très grise, plus maternelle encore que les autres nuits ; quand elle buvait, ça la rendait si amoureuse, qu’elle en devenait collante. Ainsi, elle voulait absolument qu’il l’accompagnât à l’abbaye de Chamont. Lui résistait, ayant peur d’être vu ; si on l’apercevait en voiture avec elle, ça ferait un scandale abominable. Mais elle fondit en larmes, prise d’un désespoir bruyant de femme sacrifiée, et il la consola, il lui promit formellement d’être de la partie.
— Alors, tu m’aimes bien, bégayait-elle. Répète que tu m’aimes bien… Dis ? mon loup chéri, si je mourais, est-ce que ça te ferait beaucoup de peine ?
Aux Fondettes, le voisinage de Nana bouleversait la maison. Chaque matin, pendant le déjeuner, la bonne madame Hugon revenait malgré elle sur cette femme, racontant ce que son jardinier lui rapportait, éprouvant cette sorte d’obsession qu’exercent les filles sur les bourgeoises les plus dignes. Elle, si tolérante, était révoltée, exaspérée, avec le vague pressentiment d’un malheur, qui l’effrayait, le soir, comme si elle eût connu la présence dans la contrée d’une bête échappée de quelque ménagerie. Aussi cherchait-elle querelle à ses invités, en les accusant tous de rôder autour de la Mignotte.
On avait vu le comte de Vandeuvres rire sur une grande route avec une dame en cheveux ; mais il se défendait, il reniait Nana, car c’était en effet Lucy qui l’accompagnait, pour lui conter comment elle venait de flanquer son troisième prince à la porte. Le marquis de Chouard sortait aussi tous les jours ; seulement, il parlait d’une ordonnance de son docteur. Pour Daguenet et Fauchery, madame Hugon se montrait injuste. Le premier surtout ne quittait pas les Fondettes, renonçant au projet de renouer, montrant auprès d’Estelle un respectueux empressement. Fauchery restait de même avec les dames Muffat. Une seule fois, il avait rencontré dans un sentier Mignon, les bras pleins de fleurs, faisant un cours de botanique à ses fils. Les deux hommes s’étaient serré la main, en se donnant des nouvelles de Rose ; elle se portait parfaitement, ils avaient chacun reçu le matin une lettre, où elle les priait de profiter quelque temps encore du bon air. De tous ses hôtes, la vieille dame n’épargnait donc que le comte Muffat et Georges ; le comte, qui prétendait avoir de graves affaires à Orléans, ne pouvait courir la gueuse ; et quant à Georges, le pauvre enfant finissait par l’inquiéter, car il était pris chaque soir de migraines épouvantables, qui le forçaient de se coucher au jour.
Cependant, Fauchery s’était fait le cavalier ordinaire de la comtesse Sabine, tandis que le comte s’absentait toutes les après-midi. Lorsqu’on allait au bout du parc, il portait son pliant et son ombrelle. D’ailleurs, il l’amusait par son esprit baroque de petit journaliste, il la poussait à une de ces intimités soudaines, que la campagne autorise. Elle avait paru se livrer tout de suite, éveillée à une nouvelle jeunesse, en compagnie de ce garçon dont la moquerie bruyante ne semblait pouvoir la compromettre.
