Nana d’Emile Zola

Et, parfois, lorsqu’ils se trouvaient seuls une seconde, derrière un buisson, leurs yeux se cherchaient ; ils s’arrêtaient au milieu d’un rire, brusquement sérieux, avec un regard noir, comme s’ils s’étaient pénétrés et compris.

Le vendredi, au déjeuner, il avait fallu mettre un nouveau couvert. M. Théophile Venot, que madame Hugon se souvint d’avoir invité l’hiver dernier, chez les Muffat, venait d’arriver. Il arrondissait le dos, il affectait une bonhomie d’homme insignifiant, sans paraître s’apercevoir de la déférence inquiète qu’on lui témoignait. Quand il eut réussi à se faire oublier, tout en croquant de petits morceaux de sucre au dessert, il examina Daguenet qui passait des fraises à Estelle, il écouta Fauchery dont une anecdote égayait beaucoup la comtesse. Dès qu’on le regardait, il souriait de son air tranquille. Au sortir de table, il prit le bras du comte, il l’emmena dans le parc. On savait qu’il gardait sur celui-ci une grande influence, depuis la mort de sa mère. Des histoires singulières couraient au sujet de la domination exercée dans la maison par l’ancien avoué. Fauchery, que son arrivée gênait sans doute, expliquait à Georges et à Daguenet les sources de sa fortune, un gros procès dont les Jésuites l’avaient chargé, autrefois ; et, selon lui, ce bonhomme, un terrible monsieur avec sa mine douce et grasse, trempait maintenant dans tous les tripotages de la prétraille. Les deux jeunes gens s’étaient mis à plaisanter, car ils trouvaient un air idiot au petit vieillard. L’idée d’un Venot inconnu, d’un Venot gigantesque, instrumentant pour le clergé, leur semblait une imagination comique. Mais ils se turent, lorsque le comte Muffat reparut, toujours au bras du bonhomme, très pâle, les yeux rouges comme s’il avait pleuré.

— Bien sûr, ils auront causé de l’enfer, murmura Fauchery goguenard.

La comtesse Sabine, qui avait entendu, tourna lentement la tête, et leurs yeux se rencontrèrent, avec un de ces longs regards dont ils se sondaient prudemment, avant de se risquer.

D’habitude, après le déjeuner, on se rendait au bout du parterre, sur une terrasse qui dominait la plaine. Le dimanche, l’après-midi fut d’une douceur exquise. On avait craint de la pluie, vers dix heures ; mais le ciel, sans se découvrir, s’était comme fondu en un brouillard laiteux, en une poussière lumineuse, toute blonde de soleil. Alors, madame Hugon proposa de descendre par la petite porte de la terrasse, et de faire une promenade à pied, du côté de Gumières, jusqu’à la Choue ; elle aimait la marche, très alerte encore pour ses soixante ans. Tout le monde, d’ailleurs, jura qu’on n’avait pas besoin de voiture. On arriva ainsi, un peu débandé, au pont de bois jeté sur la rivière. Fauchery et Daguenet était en avant, avec les dames Muffat ; le comte et le marquis venaient ensuite, aux côtés de madame Hugon ; tandis que Vandeuvres, la mine correcte et ennuyée sur cette grande route, marchait à la queue, fumant un cigare. M. Venot, ralentissant ou pressant le pas, allait d’un groupe à un autre, avec un sourire, comme pour tout entendre.

— Et ce pauvre Georges qui est à Orléans ! répétait madame Hugon. Il a voulu consulter sur ses migraines le vieux docteur Tavernier, qui ne sort plus… Oui, vous n’étiez pas levé, il est parti avant sept heures. Ça le distraira toujours.

Mais elle s’interrompit pour dire :

— Tiens ! qu’ont-ils donc à s’arrêter sur le pont ?

En effet, ces dames, Daguenet, Fauchery se tenaient immobiles à la tête du pont, l’air hésitant, comme si un obstacle les eût inquiétés.

Le chemin était libre pourtant.

— Avancez ! cria la comte.

Ils ne bougèrent pas, regardant quelque chose qui venait et que les autres ne pouvaient voir encore. La route tournait, bordée d’un épais rideau de peupliers. Cependant, une rumeur sourde grandissait, des bruits de roue mêlés à des rires, à des claquements de fouet. Et, tout d’un coup, cinq voitures parurent, à la file, pleines à rompre les essieux, égayées par un tapage de toilettes claires, bleues et roses.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit madame Hugon surprise.

Puis, elle sentit, elle devina, révoltée d’un pareil envahissement de sa route.

— Oh ! cette femme ! murmura-t-elle. Marchez, marchez donc. N’ayez pas l’air…

Mais il n’était plus temps. Les cinq voitures, qui conduisaient Nana et sa société aux ruines de Chamont, s’engageaient sur le petit pont de bois. Fauchery, Daguenet, les dames Muffat durent reculer, pendant que madame Hugon et les autres s’arrêtaient également, échelonnés le long du chemin. Ce fut un défilé superbe. Les rires avaient cessé dans les voitures ; des figures se tournaient, curieusement. On se dévisagea, au milieu d’un silence que coupait seul le trot cadencé des chevaux. Dans la première voiture, Maria Blond et Tatan Néné, renversées comme des duchesses, les jupes bouffant par-dessus les roues, avaient des regards dédaigneux pour ces femmes honnêtes qui allaient à pied. Ensuite Gaga emplissait toute une banquette, noyant près d’elle la Faloise, dont on ne voyait que le nez inquiet. Puis, venaient Caroline Héquet avec Labordette, Lucy Stewart avec Mignon et ses fils, et tout au bout, occupant une victoria en compagnie de Steiner, Nana, qui avait devant elle, sur un strapontin, ce pauvre mignon de Zizi, fourrant ses genoux dans les siens.

— C’est la dernière, n’est-ce pas ? demanda tranquillement la comtesse à Fauchery, en affectant de ne point reconnaître Nana.

La roue de la victoria l’effleura presque, sans qu’elle fit un pas en arrière. Les deux femmes avaient échangé un regard profond, un de ces examens d’une seconde, complets et définitifs. Quant aux hommes, ils furent tout à fait bien. Fauchery et Daguenet, très froids, ne reconnurent personne. Le marquis, anxieux, craignant une farce de la part de ces dames, avait cassé un brin d’herbe qu’il roulait entre ses doigts. Seul, Vandeuvres, resté un peu à l’écart, salua des paupières Lucy, qui lui souriait au passage.

— Prenez garde ! avait murmuré M. Venot, debout derrière le comte Muffat.

Celui-ci, bouleversé, suivait des yeux cette vision de Nana, courant devant lui. Sa femme, lentement, s’était tournée et l’examinait. Alors, il regarda la terre, comme pour échapper au galop des chevaux qui lui emportaient la chair et le cœur. Il aurait crié de souffrance, il venait de comprendre, en apercevant Georges perdu dans les jupes de Nana. Un enfant ! cela le brisait qu’elle lui eût préféré un enfant ! Steiner lui était égal, mais cet enfant !

Cependant, madame Hugon n’avait pas reconnu Georges d’abord. Lui, en traversant le pont, aurait sauté dans la rivière, si les genoux de Nana ne l’avaient retenu. Alors, glacé, blanc comme un linge, il se tint très raide. Il ne regardait personne. Peut-être qu’on ne le verrait pas.

— Ah ! mon Dieu ! dit tout à coup la vieille dame, c’est Georges qui est avec elle !

Les voitures avaient passé au milieu de ce malaise de gens qui se connaissaient et qui ne se saluaient pas.

Cette rencontre délicate, si rapide, semblait s’être éternisée. Et, maintenant, les roues emportaient plus gaiement dans la campagne blonde ces charretées de filles fouettées de grand air ; des bouts de toilettes vives flottaient, des rires recommençaient, avec des plaisanteries et des regards jetés en arrière, sur ces gens comme il faut, restés au bord de la route, l’air vexé. Nana, en se retournant, put voir les promeneurs hésiter, puis revenir sur leurs pas, sans traverser le pont. Madame Hugon s’appuyait au bras du comte Muffat, muette, et si triste, que personne n’osait la consoler.

— Dites donc, cria Nana à Lucy qui se penchait dans la voiture voisine, avez-vous vu Fauchery, ma chère ? A-t-il fait une sale tête ! Il me paiera ça… Et Paul, un garçon pour lequel j’ai été si bonne ! Pas seulement un signe… Vrai, ils sont polis !

Et elle fit une scène affreuse à Steiner, qui trouvait très correcte l’attitude de ces messieurs. Alors, elles ne méritaient pas même un coup de chapeau ? le premier goujat venu pouvait les insulter ? Merci, il était propre, lui aussi ; c’était complet. On devait toujours saluer une femme.

— Qui est-ce, la grande ? demanda Lucy, à toute volée, dans le bruit des roues.

— C’est la comtesse Muffat, répondit Steiner.

— Tiens, je m’en doutais, dit Nana. Eh bien ! mon cher, elle a beau être comtesse, c’est une pas grand-chose… Oui, oui, une pas grand-chose… Vous savez, j’ai l’œil, moi. Maintenant, je la connais comme si je l’avais faite, votre comtesse… Voulez-vous parier qu’elle couche avec cette vipère de Fauchery ?… Je vous dis qu’elle y couche ! On sent bien ça, entre femmes.

Steiner haussa les épaules.

Depuis la veille, sa mauvaise humeur grandissait ; il avait reçu des lettres qui l’obligeaient à partir le lendemain matin ; puis, ce n’était pas drôle, de venir à la campagne pour dormir sur le divan du salon.

— Et ce pauvre bébé ! reprit Nana subitement attendrie, en s’apercevant de la pâleur de Georges, qui était resté raide, la respiration coupée.

— Croyez-vous que maman m’ait reconnu ? bégaya-t-il enfin.

— Oh ! ça, pour sûr. Elle a crié… Aussi, c’est ma faute. Il ne voulait pas en être. Je l’ai forcé… Écoute, Zizi, veux-tu que j’écrive à ta maman ? Elle a l’air bien respectable. Je lui dirai que je ne t’avais jamais vu, que c’est Steiner qui t’a amené aujourd’hui pour la première fois.

— Non, non, n’écris pas, dit Georges très inquiet. J’arrangerai ça moi-même… Et puis, si on m’ennuie, je ne rentre plus.

Mais il demeura absorbé, cherchant des mensonges pour le soir. Les cinq voitures roulaient en plaine, sur une interminable route droite, bordée de beaux arbres. L’air, d’un gris argenté, baignait la campagne. Ces dames continuaient à se crier des phrases, d’une voiture à l’autre, derrière le dos des cochers, qui riaient de ce drôle de monde ; par moments, une d’elles se mettait debout, pour voir, puis s’entêtait, appuyée aux épaules d’un voisin, tant qu’une secousse ne la rejetait pas sur la banquette. Caroline Héquet, cependant, était en grande conversation avec Labordette ; tous deux tombaient d’accord que Nana vendrait sa campagne avant trois mois, et Caroline chargeait Labordette de lui racheter ça en sous-main, pour quatre sous. Devant eux, la Faloise, très amoureux, ne pouvant atteindre la nuque apoplectique de Gaga, lui baisait un coin de l’échine, sur sa robe, dont l’étoffe tendue craquait ; tandis que, raide au bord du strapontin, Amélie leur disait de finir, agacée d’être là, les bras ballants, à regarder embrasser sa mère.

Dans l’autre voiture, Mignon, pour étonner Lucy, exigeait de ses fils une fable de La Fontaine ; Henri surtout était prodigieux, il vous lâchait ça d’un trait, sans se reprendre. Mais Maria Blond, en tête, finissait par s’embêter, lasse de faire poser cette bûche de Tatan Néné, à qui elle racontait que les crémières de Paris fabriquaient des œufs avec de la colle et du safran. C’était trop loin, on n’arriverait donc pas ? Et la question, transmise de voiture en voiture, vint jusqu’à Nana, qui, après avoir interrogé son cocher, se leva pour crier :

— Encore un petit quart d’heure… Vous voyez là-bas cette église, derrière les arbres…

Puis, elle reprit :

— Vous ne savez pas, il paraît que la propriétaire du château de Chamont est une ancienne du temps de Napoléon… Oh ! une noceuse, m’a dit Joseph qui le tient des domestiques de l’évêché, une noceuse comme il n’y en a plus. Maintenant, elle est dans les curés.

— Elle s’appelle ? demanda Lucy.

— Madame d’Anglars.

— Irma d’Anglars, je l’ai connue ! cria Gaga.

Ce fut, le long des voitures, une suite d’exclamations, emportées dans le trot plus vif des chevaux. Des têtes s’allongeaient pour voir Gaga ; Maria Blond et Tatan Néné se tournèrent, à genoux sur la banquette, les poings dans la capote renversée ; et des questions se croisaient, avec des mots méchants, que tempérait une sourde admiration : Gaga l’avait connue, ça les frappait toutes de respect pour ce passé lointain.

— Par exemple, j’étais jeune, reprit Gaga.

N’importe, je me souviens, je la voyais passer… On la disait dégoûtante chez elle. Mais, dans sa voiture, elle vous avait un chic ! Et des histoires épatantes, des saletés et des roublardises à crever… Ça ne m’étonne pas, si elle a un château. Elle vous nettoyait un homme, rien qu’à souffler dessus… Ah ! Irma d’Anglars vit encore ! Eh bien ! mes petites chattes, elle doit aller dans les quatre-vingt-dix ans.

Du coup, ces dames devinrent sérieuses. Quatre-vingt-dix ans ! Il n’y en avait pas une d’elles, comme le cria Lucy, fichue de vivre jusque-là. Toutes des patraques. D’ailleurs, Nana déclara qu’elle ne voulait pas faire de vieux os ; C’était plus drôle. On arrivait, la conversation fut coupée par les claquements de fouet des cochers, qui lançaient leurs bêtes. Pourtant, au milieu du bruit, Lucy continua, sautant à un autre sujet, pressant Nana de partir avec la bande, le lendemain. L’Exposition allait fermer, ces dames devaient rentrer à Paris, où la saison dépassait leurs espérances. Mais Nana s’entêtait. Elle abominait Paris, elle n’y ficherait pas les pieds de sitôt.

— N’est-ce pas ? chéri, nous restons, dit-elle en serrant les genoux de Georges, sans s’inquiéter de Steiner.

Les voitures s’étaient brusquement arrêtées. Surprise, la société descendit dans un endroit désert, au bas d’un coteau. Il fallut qu’un des cochers leur montrât du bout de son fouet les ruines de l’ancienne abbaye de Chamont, perdues dans les arbres. Ce fut une grosse déception. Les dames trouvèrent ça idiot : quelques tas de décombres, couverts de ronces, avec une moitié de tour écroulée. Vrai, ça ne valait pas la peine de faire deux lieues.

Le cocher leur indiqua alors le château, dont le parc commençait près de l’abbaye, en leur conseillant de prendre un petit chemin et de suivre les murs ; ils feraient le tour, pendant que les voitures iraient les attendre sur la place du village. C’était une promenade charmante. La société accepta.

— Fichtre ! Irma se met bien ! dit Gaga en s’arrêtant devant une grille, dans l’angle du parc, sur la route.

Tous, silencieusement, regardèrent le fourré énorme qui bouchait la grille. Puis, dans le petit chemin, ils suivirent la muraille du parc, levant les yeux pour admirer les arbres, dont les branches hautes débordaient en une voûte épaisse de verdure. Au bout de trois minutes, ils se trouvèrent devant une nouvelle grille ; celle-là laissait voir une large pelouse où deux chênes séculaires faisaient des nappes d’ombre ; et, trois minutes plus loin, une autre grille encore déroula devant eux une avenue immense, un couloir de ténèbres, au fond duquel le soleil mettait la tache vive d’une étoile. Un étonnement, d’abord silencieux, leur tirait peu à peu des exclamations. Ils avaient bien essayé de blaguer, avec une pointe d’envie ; mais, décidément, ça les empoignait. Quelle force, cette Irma ! C’est ça qui donnait une crâne idée de la femme ! Les arbres continuaient, et sans cesse revenaient des manteaux de lierre coulant sur le mur, des toits de pavillon qui dépassaient, des rideaux de peupliers qui succédaient à des masses profondes d’ormes et de trembles. Ça ne finirait donc pas ? Ces dames auraient voulu voir l’habitation, lasses de toujours tourner, sans apercevoir autre chose, à chaque échappée, que des enfoncements de feuillage. Elles prenaient les barreaux des deux mains, appuyant le visage contre le fer.

Une sensation de respect les envahissait, tenues de la sorte à distance, rêvant du château invisible dans cette immensité. Bientôt, ne marchant jamais, elles éprouvèrent une fatigue. Et la muraille ne cessait point ; à tous les coudes du petit chemin désert, la même ligne de pierres grises s’allongeait. Quelques-unes, désespérant d’arriver au bout, parlaient de revenir en arrière. Mais, plus la course les brisait, et plus elles devenaient respectueuses, emplies davantage à chaque pas de la tranquille et royale majesté de ce domaine.

C’est bête, à la fin ! dit Caroline Héquet, les dents serrées.

Nana la fit taire d’un haussement d’épaules. Elle, depuis un moment, ne parlait plus, un peu pâle, très sérieuse. Brusquement, au dernier détour, comme on débouchait sur la place du village, la muraille cessa, le château parut, au fond d’une cour d’honneur. Tous s’arrêtèrent, saisis par la grandeur hautaine des larges perrons, des vingt fenêtres de façade, du développement des trois ailes dont les briques s’encadraient dans des cordons de pierre. Henri IV avait habité ce château historique, où l’on conservait sa chambre, avec le grand lit tendu de velours de Gênes. Nana, suffoquée, eut un petit soupir d’enfant.

— Cré nom ! murmura-t-elle très bas, pour elle-même.

Mais il y eut une forte émotion. Gaga, tout à coup, dit que c’était elle, Irma en personne, qui se tenait là-bas, devant l’église. Elle la reconnaissait bien ; toujours droite, la mâtine, malgré son âge, et toujours ses yeux, quand elle prenait son air. On sortait des vêpres. Madame, un instant, resta sous le porche. Elle était en soie feuille morte, très simple et très grande, avec la face vénérable d’une vieille marquise, échappée aux horreurs de la Révolution.

Dans sa main droite, un gros paroissien luisait au soleil. Et, lentement, elle traversa la place, suivie d’un laquais en livrée, qui marchait à quinze pas. L’église se vidait, tous les gens de Chamont la saluaient profondément ; un vieillard lui baisa la main, une femme voulut se mettre à genoux. C’était une reine puissante, comblée d’ans et d’honneurs. Elle monta le perron, elle disparut.

— Voilà où l’on arrive, quand on a de l’ordre, dit Mignon d’un air convaincu, en regardant ses fils, comme pour leur donner une leçon.

Alors, chacun dit son mot. Labordette la trouvait prodigieusement conservée. Maria Blond lâcha une ordure, tandis que Lucy se fâchait, déclarant qu’il fallait honorer la vieillesse. Toutes, en somme, convinrent qu’elle était inouïe. On remonta en voiture. De Chamont à la Mignotte, Nana demeura silencieuse. Elle s’était retournée deux fois pour jeter un regard sur le château. Bercée par le bruit des roues, elle ne sentait plus Steiner à son côté, elle ne voyait plus Georges devant elle. Une vision se levait du crépuscule, madame passait toujours, avec sa majesté de reine puissante, comblée d’ans et d’honneurs.

Le soir, Georges rentra aux Fondettes pour le dîner. Nana, de plus en plus distraite et singulière, l’avait envoyé demander pardon à sa maman ; ça se devait, disait-elle avec sévérité, prise d’un brusque respect de la famille. Même elle lui fit jurer de ne pas revenir coucher cette nuit-là ; elle était fatiguée, et lui ne remplirait que son devoir, en montrant de l’obéissance. Georges, très ennuyé de cette morale, parut devant sa mère, le cœur gros, la tête basse. Heureusement, son frère Philippe était arrivé, un grand diable de militaire très gai ; cela coupa court à la scène qu’il redoutait.

Madame Hugon se contenta de le regarder avec des yeux pleins de larmes, tandis que Philippe, mis au courant, le menaçait d’aller le chercher par les oreilles, s’il retournait chez cette femme. Georges, soulagé, calculait sournoisement qu’il s’échapperait le lendemain, vers deux heures, pour régler ses rendez-vous avec Nana.

Cependant, au dîner, les hôtes des Fondettes parurent gênés. Vandeuvres avait annoncé son départ ; il voulait ramener Lucy à Paris, trouvant drôle d’enlever cette fille qu’il voyait depuis dix ans, sans un désir. Le marquis de Chouard, le nez dans son assiette, songeait à la demoiselle de Gaga ; il se souvenait d’avoir fait sauter Lili sur ses genoux ; comme les enfants grandissaient ! elle devenait très grasse, cette petite. Mais le comte Muffat surtout resta silencieux, absorbé, la face rouge. Il avait jeté sur Georges un long regard. Au sortir de table, il monta s’enfermer, en parlant d’un peu de fièvre. Derrière lui, M. Venot s’était précipité ; et il y eut, en haut, une scène, le comte tombé sur le lit, étouffant dans son oreiller des sanglots nerveux, tandis que M. Venot, d’une voix douce, l’appelait son frère et lui conseillait d’implorer la miséricorde divine. Il ne l’entendait pas, il râlait. Tout d’un coup, il sauta du lit, il bégaya :

— J’y vais… Je ne peux plus…

— C’est bien, dit le vieillard, je vous accompagne.

Comme ils sortaient, deux ombres s’enfonçaient dans les ténèbres d’une allée. Tous les soirs, Fauchery et la comtesse Sabine laissaient maintenant Daguenet aider Estelle à préparer le thé. Sur la grande route, le comte marchait si vite, que son compagnon devait courir pour le suivre.

Essoufflé, ce dernier ne cessait de lui prodiguer les meilleurs arguments contre les tentations de la chair. L’autre n’ouvrait pas la bouche, emporté dans la nuit. Arrivé devant la Mignotte, il dit simplement :

— Je ne peux plus… Allez-vous-en.

— Alors, que la volonté de Dieu soit faite, murmura M. Venot. Il prend tous les chemins pour assurer son triomphe… Votre péché sera une de ses armes.

À la Mignotte, on se querella pendant le repas. Nana avait trouvé une lettre de Bordenave, où il lui conseillait de prendre du repos, en ayant l’air de se ficher d’elle ; la petite Violaine était rappelée deux fois tous les soirs. Et, comme Mignon la pressait encore de partir le lendemain avec eux, Nana, exaspérée, déclara qu’elle entendait ne pas recevoir de conseils. D’ailleurs, elle s’était montrée, à table, d’un collet-monté ridicule. Madame Lerat, ayant lâché un mot raide, elle cria que, nom de Dieu ! elle n’autorisait personne, pas même sa tante, à dire des saletés en sa présence. Puis, elle rasa tout le monde par ses bons sentiments, un accès d’honnêteté bête, avec des idées d’éducation religieuse pour Louiset et tout un plan de bonne conduite pour elle. Comme on riait, elle eut des mots profonds, des hochements de bourgeoise convaincue, disant que l’ordre seul menait à la fortune, et qu’elle ne voulait pas mourir sur la paille. Ces dames, agacées, se récriaient : pas possible, on avait changé Nana ! Mais elle, immobile, retombait dans sa rêverie, les yeux perdus, voyant se lever la vision d’une Nana très riche et très saluée.

On montait se coucher, quand Muffat se présenta. Ce fut Labordette qui l’aperçut dans le jardin.

Il comprit, il lui rendit le service d’écarter Steiner et de le conduire par la main, le long du corridor obscur, jusqu’à la chambre de Nana. Labordette, pour ces sortes d’affaires, était d’une distinction parfaite, très adroit, et comme ravi de faire le bonheur des autres. Nana ne se montra pas surprise, ennuyée seulement de la rage de Muffat après elle. Il fallait être sérieuse dans la vie, n’est-ce pas ? C’était trop bête d’aimer, ça ne menait à rien. Puis, elle avait des scrupules, à cause du jeune âge de Zizi ; vrai, elle s’était conduite d’une façon pas honnête. Ma foi ! elle rentrait dans le bon chemin, elle prenait un vieux.

— Zoé, dit-elle à la femme de chambre enchantée de quitter la campagne, fais les malles demain en te levant, nous retournons à Paris.

Et elle coucha avec Muffat, mais sans plaisir.

VII

Trois mois plus tard, un soir de décembre, le comte Muffat se promenait dans le passage des Panoramas. La soirée était très douce, une averse venait d’emplir le passage d’un flot de monde. Il y avait là une cohue, un défilé pénible et lent, resserré entre les boutiques. C’était, sous les vitres blanchies de reflets, un violent éclairage, une coulée de clartés, des globes blancs, des lanternes rouges, des transparents bleus, des rampes de gaz, des montres et des éventails géants en traits de flamme, brûlant en l’air ; et le bariolage des étalages, l’or des bijoutiers, les cristaux des confiseurs, les soies claires des modistes, flambaient, derrière la pureté des glaces, dans le coup de lumière crue des réflecteurs ; tandis que, parmi la débandade peinturlurée des enseignes, un énorme gant de pourpre, au loin, semblait une main saignante, coupée et attachée par une manchette jaune.

Doucement, le comte Muffat était remonté jusqu’au boulevard. Il jeta un regard sur la chaussée, puis revint à petits pas, rasant les boutiques. Un air humide et chauffé mettait une vapeur lumineuse dans l’étroit couloir. Le long des dalles, mouillées par l’égouttement des parapluies, les pas sonnaient, continuellement, sans un bruit de voix. Des promeneurs, en le coudoyant à chaque tour, l’examinaient, la face muette, blêmie par le gaz. Alors, pour échapper à ces curiosités, le comte se planta devant une papeterie, où il contempla avec une attention profonde un étalage de presse-papiers, des boules de verre dans lesquelles flottaient des paysages et des fleurs.

Il ne voyait rien, il songeait à Nana. Pourquoi venait-elle de mentir une fois encore ? Le matin, elle lui avait écrit de ne pas se déranger le soir, en prétextant que Louiset était malade, et quelle passerait la nuit chez sa tante, à le veiller.

Mais lui, soupçonneux, s’étant présenté chez elle, avait appris par la concierge que madame, justement, partait pour son théâtre. Cela l’étonnait, car elle ne jouait pas dans la pièce nouvelle. Pourquoi donc ce mensonge, et que pouvait-elle faire aux Variétés, ce soir-là ?

Bousculé par un passant, le comte, sans en avoir conscience, quitta les presse-papiers et se trouva devant une vitrine de bimbeloterie, regardant de son air absorbé un étalage de carnets et de porte-cigares, qui tous, sur un coin, avaient la même hirondelle bleue. Certainement, Nana était changée. Dans les premiers temps, après son retour de la campagne, elle le rendait fou, quand elle le baisait autour de la figure, sur ses favoris, avec des câlineries de chatte, en lui jurant qu’il était le chien aimé, le seul petit homme qu’elle adorât. Il n’avait plus peur de Georges, retenu par sa mère aux Fondettes. Restait le gros Steiner, qu’il pensait remplacer, mais sur lequel il n’osait provoquer une explication. Il le savait de nouveau dans un gâchis d’argent extraordinaire, près d’être exécuté à la Bourse, se cramponnant aux actionnaires des Salines des Landes, tâchant de leur faire suer un dernier versement. Quand il le rencontrait chez Nana, celle-ci lui expliquait, d’un ton raisonnable, qu’elle ne voulait pas le flanquer à la porte comme un chien, après ce qu’il avait dépensé pour elle. D’ailleurs, depuis trois mois, il vivait au milieu d’un tel étourdissement sensuel, qu’en dehors du besoin de la posséder, il n’éprouvait rien de bien net. C’était, dans l’éveil tardif de sa chair, une gloutonnerie d’enfant qui ne laissait pas de place à la vanité ni à la jalousie. Une seule sensation précise pouvait le frapper : Nana devenait moins gentille, elle ne le baisait plus sur la barbe.

Cela l’inquiétait, il se demandait ce qu’elle avait à lui reprocher, en homme qui ignore les femmes. Cependant, il croyait contenter tous ses désirs. Et il revenait toujours à la lettre du matin, à cette complication de mensonge, dans le but si simple de passer la soirée à son théâtre. Sous une nouvelle poussée de la foule, il avait traversé le passage, il se creusait la tête devant un vestibule de restaurant, les yeux fixés sur des alouettes plumées et sur un grand saumon allongé dans une vitrine.

Enfin, il parut s’arracher à ce spectacle. Il se secoua, leva les yeux, s’aperçut qu’il était près de neuf heures. Nana allait sortir, il exigerait la vérité. Et il marcha, en se rappelant les soirées passées déjà en cet endroit, quand il la prenait à la porte du théâtre. Toutes les boutiques lui étaient connues, il en retrouvait les odeurs, dans l’air chargé de gaz, des senteurs rudes de cuir de Russie, des parfums de vanille montant du sous-sol d’un chocolatier, des haleines de musc soufflées par les portes ouvertes des parfumeurs. Aussi n’osait-il plus s’arrêter devant les visages pâles des dames de comptoir, qui le regardaient placidement, en figure de connaissance. Un instant, il sembla étudier la file des petites fenêtres rondes, au-dessus des magasins, comme s’il les voyait pour la première fois, dans l’encombrement des enseignes. Puis, de nouveau, il monta jusqu’au boulevard, se tint là une minute. La pluie ne tombait plus qu’en une poussière fine, dont le froid, sur ses mains, le calma. Maintenant, il songeait à sa femme, qui se trouvait près de Mâcon, dans un château où son amie, madame de Chezelles, était très souffrante depuis l’automne ; les voitures, sur la chaussée, roulaient au milieu d’un fleuve de boue, la campagne devait être abominable par ce vilain temps.

Mais, tout à coup pris d’inquiétude, il rentra dans la chaleur étouffée du passage, il marcha à grandes enjambées parmi les promeneurs : la pensée lui était venue que, si Nana se méfiait, elle filerait par la galerie Montmartre.

Dès lors, le comte fit le guet à la porte même du théâtre. Il n’aimait pas attendre dans ce bout de couloir, où il craignait d’être reconnu. C’était, à l’angle de la galerie des Variétés et de la galerie Saint-Marc, un coin louche, avec des boutiques obscures, une cordonnerie sans clientèle, des magasins de meubles poussiéreux, un cabinet de lecture enfumé, somnolent, dont les lampes encapuchonnées dormaient, le soir, dans une lueur verte ; et il n’y avait jamais là que des messieurs bien mis et patients, rôdant parmi ce qui encombre une entrée des artistes, des soûleries de machinistes et des guenilles de figurantes. Devant le théâtre, un seul bec de gaz, dans un globe dépoli, éclairait la porte. Muffat eut un moment l’idée de questionner madame Bron ; puis, la crainte lui vint que Nana, prévenue, ne se sauvât par le boulevard. Il reprit sa marche, résolu à attendre qu’on le mit dehors pour fermer les grilles, comme cela était arrivé deux fois ; la pensée de rentrer coucher seul lui serrait le cœur d’angoisse. Chaque fois que des filles en cheveux, des hommes au linge sale sortaient et le dévisageaient, il revenait se planter devant le cabinet de lecture, où entre deux affiches collées sur une vitre, il retrouvait le même spectacle, un petit vieux, raidi et seul à l’immense table, dans la tache verte d’une lampe, lisant un journal vert avec des mains vertes. Mais, quelques minutes avant dix heures, un autre monsieur, un grand bel homme, blond, ganté juste, se promena lui aussi devant le théâtre.

Alors, tous deux, à chaque tour, se jetèrent un coup d’œil oblique, d’un air méfiant. Le comte poussait jusqu’à l’angle des deux galeries, orné d’un haut panneau de glace ; et là, en s’apercevant, la mine grave, l’allure correcte, il éprouvait une honte mêlée de peur.

Dix heures sonnèrent. Muffat, brusquement, pensa qu’il lui était bien facile de s’assurer si Nana se trouvait dans sa loge. Il monta les trois marches, traversa le petit vestibule badigeonné de jaune, puis se glissa dans la cour par une porte qui fermait simplement au loquet. À cette heure, la cour, étroite, humide comme un fond de puits, avec ses cabinets d’aisances empestés, sa fontaine, le fourneau de cuisine et les plantes dont la concierge l’encombrait, était noyée d’une vapeur noire ; mais les deux murs qui se dressaient, troués de fenêtres, flamboyaient : en bas le magasin des accessoires et le poste des pompiers, à gauche l’administration, à droite et en haut les loges des artistes. C’était, le long de ce puits, comme des gueules de four ouvertes sur les ténèbres. Le comte avait tout de suite vu les vitres de la loge éclairées, au premier étage ; et, soulagé, heureux, il s’oubliait, les yeux en l’air, dans la boue grasse et la fade puanteur de ce derrière de vieille maison parisienne. De grosses gouttes tombaient d’une gouttière crevée. Un rayon de gaz, glissé de la fenêtre de madame Bron, jaunissait un bout de pavé moussu, un bas de muraille mangé par les eaux d’un évier, tout un coin d’ordures embarrassé de vieux seaux et de terrines fendues, où verdissait dans une marmite un maigre fusain. Il y eut un grincement d’espagnolette, le comte se sauva.

Certainement, Nana allait descendre.

Il retourna devant le cabinet de lecture ; dans l’ombre endormie, tachée d’une lueur de veilleuse, le petit vieux n’avait pas bougé, le profil cassé sur son journal. Puis, il marcha encore. Maintenant, il poussait sa promenade plus loin, il traversait la grande galerie, suivait la galerie des Variétés jusqu’à la galerie Feydeau, déserte et froide, enfoncée dans une obscurité lugubre ; et il revenait, il passait devant le théâtre, tournait le coin de la galerie Saint-Marc, se risquait jusqu’à la galerie Montmartre, où une machine sciant du sucre, chez un épicier, l’intéressait. Mais, au troisième tour, la peur que Nana ne s’échappât derrière son dos lui fit perdre tout respect humain. Il se planta avec le monsieur blond devant le théâtre même, échangeant tous deux un regard d’humilité fraternelle, allumé d’un restant de défiance sur une rivalité possible. Des machinistes, qui sortaient fumer une pipe pendant un entracte, les bousculèrent, sans que l’un ni l’autre osât se plaindre. Trois grandes filles mal peignées, en robes sales, parurent sur le seuil, croquant des pommes, crachant les trognons ; et ils baissèrent la tête, ils restèrent sous l’effronterie de leurs yeux et la crudité de leurs paroles, éclaboussés, salis par ces coquines, qui trouvèrent drôle de se jeter sur eux, en se poussant.

Justement, Nana descendait les trois marches. Elle devint toute blanche, lorsqu’elle aperçut Muffat.

— Ah ! c’est vous, balbutia-t-elle.

Les figurantes, qui ricanaient, eurent peur en la reconnaissant ; et elles demeuraient plantées en ligne, d’un air raide et sérieux de servantes surprises par madame en train de mal faire. Le grand monsieur blond s’était écarté, à la fois rassuré et triste.

— Eh bien ! donnez-moi le bras, reprit Nana avec impatience.

Ils s’en allèrent doucement.

Le comte, qui avait préparé des questions, ne trouvait rien à dire. Ce fut elle qui, d’une voix rapide, conta une histoire : elle était encore chez sa tante à huit heures ; puis, voyant Louiset beaucoup mieux, elle avait eu l’idée de descendre un instant au théâtre.

— Quelque affaire importante ? demanda-t-il.

— Oui, une pièce nouvelle, répondit-elle après avoir hésité. On voulait avoir mon avis.

Il comprit qu’elle mentait. Mais la sensation tiède de son bras, fortement appuyé sur le sien, le laissait sans force. Il n’avait plus ni colère ni rancune de sa longue attente, son unique souci était de la garder là, maintenant qu’il la tenait. Le lendemain, il tâcherait de savoir ce qu’elle était venue faire dans sa loge. Nana, toujours hésitante, visiblement en proie au travail intérieur d’une personne qui tâche de se remettre et de prendre un parti, s’arrêta en tournant le coin de la galerie des Variétés, devant l’étalage d’un éventailliste.

— Tiens ! murmura-t-elle, c’est joli, cette garniture de nacre avec ces plumes.

Puis, d’un ton indifférent :

— Alors, tu m’accompagnes chez moi ?

— Mais sans doute, dit-il étonné, puisque ton enfant va mieux.

Elle regretta son histoire. Peut-être Louiset avait-il une nouvelle crise ; et elle parla de retourner aux Batignolles. Mais, comme il offrait d’y aller aussi, elle n’insista pas. Un instant, elle eut la rage blanche d’une femme qui se sent prise et qui doit se montrer douce. Enfin, elle se résigna, elle résolut de gagner du temps ; pourvu qu’elle se débarrassât du comte vers minuit, tout s’arrangerait à son désir.

— C’est vrai, tu es garçon, ce soir, murmura-t-elle.

Ta femme ne revient que demain matin, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Muffat un peu gêné de l’entendre parler familièrement de la comtesse.

Mais elle appuya, demandant l’heure du train, voulant savoir s’il irait à la gare l’attendre. Elle avait encore ralenti le pas, comme très intéressée par les boutiques.

— Vois donc ! dit-elle, arrêtée de nouveau devant un bijoutier, quel drôle de bracelet !

Elle adorait le passage des Panoramas. C’était une passion qui lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l’article de Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir. Quand elle passait, elle ne pouvait s’arracher des étalages, comme à l’époque où elle traînait ses savates de gamine, s’oubliant devant les sucreries d’un chocolatier, écoutant jouer de l’orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le goût criard des bibelots à bon marché, des nécessaires dans des coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents, des colonnes Vendôme et des obélisques portant des thermomètres. Mais, ce soir-là, elle était trop secouée, elle regardait sans voir. Ça l’ennuyait, à la fin, de n’être pas libre ; et, dans sa révolte sourde, montait le furieux besoin de faire une bêtise. La belle avance d’avoir des hommes bien ! Elle venait de manger le prince et Steiner à des caprices d’enfant, sans qu’elle sût où l’argent passait. Son appartement du boulevard Haussmann n’était même pas entièrement meublé ; seul, le salon, tout en satin rouge, détonnait, trop orné et trop plein. À cette heure, pourtant, les créanciers la tourmentaient plus qu’autrefois, lorsqu’elle n’avait pas le sou ; chose qui lui causait une continuelle surprise, car elle se citait comme un modèle d’économie.

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