Nana d’Emile Zola

Depuis un mois, ce voleur de Steiner trouvait mille francs à grand-peine, les jours où elle menaçait de le flanquer dehors, s’il ne les apportait pas. Quant à Muffat, il était idiot, il ignorait ce qu’on donnait, et elle ne pouvait lui en vouloir de son avarice. Ah ! comme elle aurait lâché tout ce monde, si elle ne s’était répété vingt fois par jour des maximes de bonne conduite ! Il fallait être raisonnable, Zoé le disait chaque matin, elle-même avait toujours présent un souvenir religieux, la vision royale de Chamont, sans cesse évoquée et grandie. Et c’était pourquoi, malgré un tremblement de colère contenue, elle se faisait soumise au bras du comte, en allant d’une vitrine à l’autre, au milieu des passants plus rares. Dehors, le pavé séchait, un vent frais qui enfilait la galerie balayait l’air chaud sous le vitrage, effarait les lanternes de couleur, les rampes de gaz, l’éventail géant, brûlant comme une pièce d’artifice. À la porte du restaurant, un garçon éteignait les globes ; tandis que, dans les boutiques vides et flambantes, les dames de comptoir immobiles semblaient s’être endormies, les yeux ouverts.

— Oh ! cet amour ! reprit Nana, au dernier étalage, revenant de quelques pas pour s’attendrir sur une levrette en biscuit, une patte levée devant un nid caché dans des roses.

Ils quittèrent enfin le passage, et elle ne voulut pas de voiture. Il faisait très bon, disait-elle ; d’ailleurs, rien ne les pressait, ce serait charmant de rentrer à pied. Puis, arrivée devant le Café anglais, elle eut une envie, elle parla de manger des huîtres, racontant qu’elle n’avait rien pris depuis le matin, à cause de la maladie de Louiset. Muffat n’osa la contrarier.

Il ne s’affichait pas encore avec elle, il demanda un cabinet, filant vite le long des corridors. Elle le suivait en femme qui connaissait la maison, et ils allaient entrer dans un cabinet dont un garçon tenait la porte ouverte, lorsque, d’un salon voisin, où s’élevait une tempête de rires et de cris, un homme sortit brusquement. C’était Daguenet.

— Tiens ! Nana ! cria-t-il.

Vivement, le comte avait disparu dans le cabinet, dont la porte resta entrebâillée. Mais, comme son dos rond fuyait, Daguenet cligna les yeux, en ajoutant d’un ton de blague :

— Fichtre ! tu vas bien, tu les prends aux Tuileries, maintenant !

Nana sourit, un doigt sur les lèvres, pour le prier de se taire. Elle le voyait très lancé, heureuse pourtant de le rencontrer là, lui gardant un coin de tendresse, malgré sa saleté de ne pas la reconnaître, lorsqu’il se trouvait avec des femmes comme il faut.

— Que deviens-tu ? demanda-t-elle amicalement.

— Je me range. Vrai, je songe à me marier.

Elle haussa les épaules d’un air de pitié. Mais lui, en plaisantant, continuait, disait que ce n’était pas une vie de gagner à la Bourse juste de quoi donner des bouquets aux dames, pour rester au moins un garçon propre. Ses trois cent mille francs lui avaient duré dix-huit mois. Il voulait être pratique, il épouserait une grosse dot et finirait préfet, comme son père. Nana souriait toujours, incrédule. Elle indiqua le salon d’un mouvement de tête.

— Avec qui es-tu là ?

— Oh ! toute une bande, dit-il, oubliant ses projets sous une bouffée d’ivresse.

Imagine-toi que Léa raconte son voyage en Égypte. C’est d’un drôle ! Il y a une histoire de bain…

Et il raconta l’histoire. Nana s’attardait, complaisamment. Ils avaient fini par s’adosser, l’un devant l’autre, dans le corridor. Des becs de gaz brûlaient sous le plafond bas, une vague odeur de cuisine dormait entre les plis des tentures. Par moments, pour s’entendre, lorsque le vacarme du salon redoublait, ils devaient approcher leurs visages. Toutes les vingt secondes, un garçon, chargé de plats, trouvant le corridor barré, les dérangeait. Mais eux, sans s’interrompre, s’effaçaient contre les murs, tranquilles, causant comme chez eux, au milieu du tapage des soupeurs et de la bousculade du service.

— Vois donc, murmura le jeune homme en montrant d’un signe la porte du cabinet, où Muffat avait disparu.

Tous deux regardèrent. La porte avait de petits frémissements, un souffle semblait l’agiter. Enfin, avec une lenteur extrême, elle se ferma, sans le moindre bruit. Ils échangèrent un rire silencieux. Le comte devait avoir une bonne tête, seul, là-dedans.

— À propos, demanda-t-elle, as-tu lu l’article de Fauchery sur moi ?

— Oui, « La mouche d’or », répondit Daguenet, je ne t’en parlais pas, craignant de te faire de la peine.

— De la peine, pourquoi ? Il est très long, son article.

Elle était flattée qu’on s’occupât de sa personne dans le Figaro. Sans les explications de son coiffeur, Francis, qui lui avait apporté le journal, elle n’aurait pas compris qu’il s’agissait d’elle. Daguenet l’examinait en dessous, en ricanant de son air blagueur.

Enfin, puisqu’elle était contente, tout le monde devait l’être.

— Excusez ! cria un garçon, qui les sépara, tenant à deux mains une bombe glacée.

Nana avait fait un pas vers le petit salon, où Muffat attendait.

— Eh bien ! adieu, reprit Daguenet. Va retrouver ton cocu.

De nouveau, elle s’arrêta.

— Pourquoi l’appelles-tu cocu ?

— Parce que c’est un cocu, parbleu !

Elle revint s’adosser au mur, profondément intéressée.

— Ah ! dit-elle simplement.

— Comment, tu ne savais pas ça ! Sa femme couche avec Fauchery, ma chère… Ça doit avoir commencé à la campagne… Tout à l’heure, Fauchery m’a quitté, comme je venais ici, et je me doute d’un rendez-vous chez lui pour ce soir. Ils ont inventé un voyage, je crois.

Nana demeurait muette, sous le coup de l’émotion.

— Je m’en doutais ! dit-elle enfin en tapant sur ses cuisses. J’avais deviné, rien qu’à la voir, l’autre fois, sur la route… Si c’est possible, une femme honnête tromper son mari, et avec cette roulure de Fauchery ! Il va lui en apprendre de propres.

— Oh ! murmura Daguenet méchamment, ce n’est pas son coup d’essai. Elle en sait peut-être autant que lui.

Alors, elle eut une exclamation indignée.

— Vrai !… Quel joli monde ! c’est trop sale !

— Excusez ! cria un garçon chargé de bouteilles, en les séparant.

Daguenet la ramena, la retint un instant par la main.

Il avait pris sa voix de cristal, une voix aux notes d’harmonica qui faisait tout son succès auprès de ces dames.

— Adieu, chérie… Tu sais, je t’aime toujours.

Elle se dégagea ; et, souriante, la parole couverte par un tonnerre de cris et de bravos, dont la porte du salon tremblait :

— Bête, c’est fini… Mais ça ne fait rien. Monte donc un de ces jours. Nous causerons.

Puis, redevenant très grave, du ton d’une bourgeoise révoltée :

— Ah ! il est cocu… Eh bien ! mon cher, c’est embêtant. Moi, ça m’a toujours dégoûtée, un cocu.

Quand elle entra enfin dans le cabinet, elle aperçut Muffat, assis sur un étroit divan, qui se résignait, la face blanche, les mains nerveuses. Il ne lui fit aucun reproche. Elle, toute remuée, était partagée entre la pitié et le mépris. Ce pauvre homme, qu’une vilaine femme trompait si indignement ! Elle avait envie de se jeter à son cou, pour le consoler. Mais, tout de même, c’était juste, il était idiot avec les femmes ; ça lui apprendrait. Cependant, la pitié l’emporta. Elle ne le lâcha pas, après avoir mangé ses huîtres, comme elle se l’était promis. Ils restèrent à peine un quart d’heure au Café anglais, et rentrèrent ensemble boulevard Haussmann. Il était onze heures ; avant minuit, elle aurait bien trouvé un moyen doux de le congédier.

Par prudence, dans l’antichambre, elle donna un ordre à Zoé.

— Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit, si l’autre est encore avec moi.

— Mais où le mettrai-je, madame ?

— Garde-le à la cuisine.

C’est plus sûr.

Muffat, dans la chambre, ôtait déjà sa redingote. Un grand feu brûlait. C’était toujours la même chambre, avec ses meubles de palissandre, ses tentures et ses sièges de damas broché, à grandes fleurs bleues sur fond gris. Deux fois, Nana avait rêvé de la refaire, la première tout en velours noir, la seconde en satin blanc, avec des nœuds roses ; mais, dès que Steiner consentait, elle exigeait l’argent que ça coûterait, pour le manger. Elle avait eu seulement le caprice d’une peau de tigre devant la cheminée, et d’une veilleuse de cristal, pendue au plafond.

— Moi, je n’ai pas sommeil, je ne me couche pas, dit-elle, lorsqu’ils se furent enfermés.

Le comte lui obéissait avec une soumission d’homme qui ne craint plus d’être vu. Son unique souci était de ne pas la fâcher.

— Comme tu voudras, murmura-t-il.

Pourtant, il retira encore ses bottines, avant de s’asseoir devant le feu. Un des plaisirs de Nana était de se déshabiller en face de son armoire à glace, où elle se voyait en pied. Elle faisait tomber jusqu’à sa chemise ; puis, toute nue, elle s’oubliait, elle se regardait longuement. C’était une passion de son corps, un ravissement du satin de sa peau et de la ligne souple de sa taille, qui la tenait sérieuse, attentive, absorbée dans un amour d’elle-même. Souvent, le coiffeur la trouvait ainsi, sans qu’elle tournât la tête. Alors, Muffat se fâchait, et elle restait surprise. Que lui prenait-il ? Ce n’était pas pour les autres, c’était pour elle.

Ce soir-là, voulant se mieux voir, elle alluma les six bougies des appliques.

Mais, comme elle laissait glisser sa chemise, elle s’arrêta, préoccupée depuis un moment, ayant une question au bord des lèvres.

— Tu n’as pas lu l’article du Figaro ?… Le journal est sur la table.

Le rire de Daguenet lui revenait à la mémoire, elle était travaillée d’un doute. Si ce Fauchery l’avait débinée, elle se vengerait.

— On prétend qu’il s’agit de moi, là-dedans, reprit-elle en affectant un air d’indifférence. Hein ? chéri, quelle est ton idée ?

Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture, elle resta nue. Muffat lisait lentement. La chronique de Fauchery, intitulée « La mouche d’or », était l’histoire d’une fille, née de quatre ou cinq générations d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. Et c’était à la fin de l’article que se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres.

Muffat leva la tête, les yeux fixes, regardant le feu.

— Eh bien ? demanda Nana.

Mais il ne répondit pas. Il parut vouloir relire la chronique. Une sensation de froid coulait de son crâne sur ses épaules. Cette chronique était écrite à la diable, avec des cabrioles de phrases, une outrance de mots imprévus et de rapprochements baroques. Cependant, il restait frappé par sa lecture, qui, brusquement, venait d’éveiller en lui tout ce qu’il n’aimait point à remuer depuis quelques mois.

Alors, il leva les yeux. Nana s’était absorbée dans son ravissement d’elle-même. Elle pliait le cou, regardant avec attention dans la glace un petit signe brun qu’elle avait au-dessus de la hanche droite ; et elle le touchait du bout du doigt, elle le faisait saillir en se renversant davantage, le trouvant sans doute drôle et joli, à cette place. Puis, elle étudia d’autres parties de son corps, amusée, reprise de ses curiosités vicieuses d’enfant. Ça la surprenait toujours de se voir ; elle avait l’air étonné et séduit d’une jeune fille qui découvre sa puberté. Lentement, elle ouvrit les bras pour développer son torse de Vénus grasse, elle ploya la taille, s’examinant de dos et de face, s’arrêtant au profil de sa gorge, aux rondeurs fuyantes de ses cuisses. Et elle finit par se plaire au singulier jeu de se balancer, à droite, à gauche, les genoux écartés, la taille roulant sur les reins, avec le frémissement continu d’une almée dansant la danse du ventre.

Muffat la contemplait. Elle lui faisait peur. Le journal était tombé de ses mains. Dans cette minute de vision nette, il se méprisait. C’était cela : en trois mois, elle avait corrompu sa vie, il se sentait déjà gâté jusqu’aux moelles par des ordures qu’il n’aurait pas soupçonnées.

Tout allait pourrir en lui, à cette heure. Il eut un instant conscience des accidents du mal, il vit la désorganisation apportée par ce ferment, lui empoisonné, sa famille détruite, un coin de société qui craquait et s’effondrait. Et, ne pouvant détourner les yeux, il la regardait fixement, il tâchait de s’emplir du dégoût de sa nudité.

Nana ne bougea plus. Un bras derrière la nuque, une main prise dans l’autre, elle renversait la tête, les coudes écartés. Il voyait en raccourci ses yeux demi-clos, sa bouche entrouverte, son visage noyé d’un rire amoureux ; et, par-derrière, son chignon de cheveux jaunes dénoué lui couvrait le dos d’un poil de lionne. Ployée et le flanc tendu, elle montrait les reins solides, la gorge dure d’une guerrière, aux muscles forts sous le grain satiné de la peau. Une ligne fine, à peine ondée par l’épaule et la hanche, filait d’un de ses coudes à son pied. Muffat suivait ce profil si tendre, ces fuites de chair blonde se noyant dans des lueurs dorées, ces rondeurs où la flamme des bougies mettait des reflets de soie. Il songeait à son ancienne horreur de la femme, au monstre de l’Écriture, lubrique, sentant le fauve. Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps un velours ; tandis que, dans sa croupe et ses cuisses de cavale, dans les renflements charnus creusés de plis profonds, qui donnaient au sexe le voile troublant de leur ombre, il y avait de la bête. C’était la bête d’or, inconsciente comme une force, et dont l’odeur seule gâtait le monde. Muffat regardait toujours, obsédé, possédé, au point qu’ayant fermé les paupières, pour ne plus voir, l’animal reparut au fond des ténèbres, grandi, terrible, exagérant sa posture. Maintenant, il serait là, devant ses yeux, dans sa chair, à jamais.

Mais Nana se pelotonnait sur elle-même.

Un frisson de tendresse semblait avoir passé dans ses membres. Les yeux mouillés, elle se faisait petite, comme pour se mieux sentir. Puis, elle dénoua les mains, les abaissa le long d’elle par un glissement, jusqu’aux seins, qu’elle écrasa d’une étreinte nerveuse. Et rengorgée, se fondant dans une caresse de tout son corps, elle se frotta les joues à droite, à gauche, contre ses épaules, avec câlinerie. Sa bouche goulue soufflait sur elle le désir. Elle allongea les lèvres, elle se baisa longuement près de l’aisselle, en riant à l’autre Nana, qui, elle aussi, se baisait dans la glace.

Alors, Muffat eut un soupir bas et prolongé. Ce plaisir solitaire l’exaspérait. Brusquement, tout fut emporté en lui, comme par un grand vent. Il prit Nana à bras-le-corps, dans un élan de brutalité, et la jeta sur le tapis.

— Laisse-moi, cria-t-elle, tu me fais du mal !

Il avait conscience de sa défaite, il la savait stupide, ordurière et menteuse, et il la voulait, même empoisonnée.

— Oh ! c’est bête ! dit-elle, furieuse, quand il la laissa se relever.

Pourtant, elle se calma. Maintenant, il s’en irait. Après avoir passé une chemise de nuit garnie de dentelle, elle vint s’asseoir par terre, devant le feu. C’était sa place favorite. Comme elle le questionnait de nouveau sur la chronique de Fauchery, Muffat répondit vaguement, désireux d’éviter une scène. D’ailleurs, elle déclara qu’elle avait Fauchery quelque part. Puis, elle tomba dans un long silence, réfléchissant au moyen de renvoyer le comte. Elle aurait voulu une manière aimable, car elle restait bonne fille, et ça l’ennuyait de faire de la peine aux gens ; d’autant plus que celui-là était cocu, idée qui avait fini par l’attendrir.

— Alors, dit-elle enfin ; c’est demain matin que tu attends ta femme ?

Muffat s’était allongé dans le fauteuil, l’air assoupi, les membres las. Il dit oui, d’un signe. Nana le regardait, sérieuse, avec un sourd travail de tête. Assise sur une cuisse, dans le chiffonnage léger de ses dentelles, elle tenait l’un de ses pieds nus entre ses deux mains ; et, machinalement, elle le tournait, le retournait.

— Il y a longtemps que tu es marié ? demanda-t-elle.

— Dix-neuf ans, répondit le comte.

— Ah !… Et ta femme, est-elle aimable ? Faites-vous bon ménage ensemble ?

Il se tut. Puis, d’un air gêné :

— Tu sais que je t’ai priée de ne jamais parler de ces choses.

— Tiens ! pourquoi donc ? cria-t-elle, se vexant déjà. Je ne la mangerai pas, ta femme, bien sûr, pour parler d’elle… Mon cher, toutes les femmes se valent…

Mais elle s’arrêta, de peur d’en trop dire. Seulement, elle prit un air supérieur, parce qu’elle se croyait très bonne. Ce pauvre homme, il fallait le ménager. D’ailleurs, une idée gaie lui était venue, elle souriait en l’examinant. Elle reprit :

— Dis donc, je ne t’ai pas conté l’histoire que Fauchery fait courir sur toi… En voilà une vipère ! Je ne lui en veux pas, puisque son article est possible ; mais c’est une vraie vipère tout de même.

Et, riant plus fort, lâchant son pied, elle se traîna et vint appuyer sa gorge contre les genoux du comte.

— Imagine-toi, il jure que tu l’avais encore, lorsque tu as épousé ta femme… Hein ? tu l’avais encore ?… Hein ? est-ce vrai ?

Elle le pressait du regard, elle avait remonté les mains jusqu’à ses épaules, et le secouait pour lui arracher cette confession.

— Sans doute, répondit-il enfin d’un ton grave.

Alors, elle s’abattit de nouveau à ses pieds, dans une crise de fou rire, bégayant, lui donnant des tapes.

— Non, c’est impayable, il n’y a que toi, tu es un phénomène… Mais, mon pauvre chien, tu as dû être d’un bête ! Quand un homme ne sait pas, c’est toujours si drôle ! Par exemple, j’aurais voulu vous voir !… Et ça s’est bien passé ? Raconte un peu, oh ! je t’en prie, raconte.

Elle l’accabla de questions, demandant tout, exigeant les détails. Et elle riait si bien, avec de brusques éclats qui la faisaient se tordre, la chemise glissée et retroussée, la peau dorée par le grand feu, que le comte, peu à peu, lui conta sa nuit de noces. Il n’éprouvait plus aucun malaise. Cela finissait par l’amuser lui-même, d’expliquer, selon l’expression convenable, « comment il l’avait perdu ». Il choisissait seulement les mots, par un reste de honte. La jeune femme, lancée, l’interrogea sur la comtesse. Elle était merveilleusement faite, mais un vrai glaçon, à ce qu’il prétendait.

— Oh ! va, murmura-t-il lâchement, tu n’as pas à être jalouse.

Nana avait cessé de rire. Elle reprit sa place, le dos au feu, ramenant de ses deux mains jointes ses genoux sous le menton. Et, sérieuse, elle déclara :

— Mon cher, ça ne vaut rien d’avoir l’air godiche devant sa femme, le premier soir.

— Pourquoi ? demanda le comte surpris.

— Parce que, répondit-elle lentement, d’un air doctoral.

Elle professait, elle hochait la tête. Cependant, elle daigna s’expliquer plus clairement.

— Vois-tu, moi, je sais comment ça se passe…

Eh bien ! mon petit, les femmes n’aiment pas qu’on soit bête. Elles ne disent rien, parce qu’il y a la pudeur, tu comprends… Mais sois sûr qu’elles en pensent joliment long. Et tôt ou tard, quand on n’a pas su, elles vont s’arranger ailleurs… Voilà, mon loup.

Il semblait ne pas comprendre. Alors, elle précisa. Elle se faisait maternelle, elle lui donnait cette leçon, en camarade, par bonté de cœur. Depuis qu’elle le savait cocu, ce secret la gênait, elle avait une envie folle de causer de ça avec lui.

— Mon Dieu ! je parle de choses qui ne me regardent pas… Ce que j’en dis, c’est parce que tout le monde devrait être heureux… Nous causons, n’est-ce pas ? Voyons, tu vas répondre bien franchement.

Mais elle s’interrompit pour changer de position. Elle se brûlait.

— Hein ? il fait joliment chaud. J’ai le dos cuit… Attends, je vais me cuire un peu le ventre… C’est ça qui est bon pour les douleurs !

Et, quand elle se fut tournée, la gorge au feu, les pieds repliés sous les cuisses :

— Voyons, tu ne couches plus avec ta femme ?

— Non, je te le jure, dit Muffat, craignant une scène.

— Et tu crois que c’est un vrai morceau de bois ?

Il répondit affirmativement, en baissant le menton.

— Et c’est pour ça que tu m’aimes ?… Réponds donc ! je ne me fâcherai pas.

Il répéta le même signe.

— Très bien ! conclut-elle. Je m’en doutais. Ah ! ce pauvre chien !…

Tu connais ma tante Lerat ? Quand elle viendra, fais-toi conter l’histoire du fruitier qui est en face de chez elle… Imagine-toi que ce fruitier… Cré nom ! que ce feu est chaud. Il faut que je me tourne. Je vais me cuire le côté gauche, maintenant.

En présentant la hanche à la flamme, une drôlerie lui vint, et elle se blagua elle-même, en bonne bête, heureuse de se voir si grasse et si rose, dans le reflet du brasier.

— Hein ? j’ai l’air d’une oie… Oh ! c’est ça, une oie à la broche… Je tourne, je tourne. Vrai, je cuis dans mon jus.

Elle était reprise d’un beau rire, lorsqu’il y eut un bruit de voix et de portes battantes. Muffat, étonné, l’interrogea du regard. Elle redevint sérieuse, l’air inquiet. C’était pour sûr le chat de Zoé, un sacré animal qui cassait tout. Minuit et demi. Où avait-elle l’idée de travailler au bonheur de son cocu ? À présent que l’autre était là, il fallait l’expédier, et vite.

— Que disais-tu ? demanda le comte avec complaisance, ravi de la voir si gentille.

Mais, dans son désir de le renvoyer, sautant à une autre humeur, elle fut brutale, ne ménageant plus les mots.

— Ah ! oui, le fruitier et sa femme… Eh bien ! mon cher, ils ne se sont jamais touchés, pas ça !… Elle était très portée là-dessus, tu comprends. Lui, godiche, n’a pas su… Si bien que, la croyant en bois, il est allé ailleurs avec des roulures qui l’ont régalé de toutes sortes d’horreurs, tandis qu’elle, de son côté, s’en payait d’aussi raides avec des garçons plus malins que son cornichon de mari… Et ça tourne toujours comme ça, faute de s’entendre.

Je le sais bien, moi !

Muffat, pâlissant, comprenant enfin les allusions, voulut la faire taire. Mais elle était lancée.

— Non, fiche-moi la paix !… Si vous n’étiez pas des mufes, vous seriez aussi gentils chez vos femmes que chez nous ; et si vos femmes n’étaient pas des dindes, elles se donneraient pour vous garder la peine que nous prenons pour vous avoir… Tout ça, c’est des manières… Voilà, mon petit, mets ça dans ta poche.

— Ne parlez donc pas des honnêtes femmes, dit-il durement. Vous ne les connaissez pas.

Du coup, Nana se releva sur les genoux.

— Je ne les connais pas !… Mais elles ne sont seulement pas propres, tes femmes honnêtes ! Non, elles ne sont pas propres ! Je te défie d’en trouver une qui ose se montrer comme je suis là… Vrai, tu me fais rire, avec tes femmes honnêtes ! Ne me pousse pas à bout, ne me force pas à te dire des choses que je regretterais ensuite.

Le comte, pour toute réponse, mâcha sourdement une injure. À son tour, Nana devint blanche. Elle le regarda quelques secondes sans parler. Puis, de sa voix nette :

— Que ferais-tu, si ta femme te trompait ?

Il eut un geste menaçant.

— Eh bien ! et moi, si je te trompais ?

— Oh ! toi, murmura-t-il avec un haussement d’épaules.

Certes, Nana n’était pas méchante. Depuis les premiers mots, elle résistait à l’envie de lui envoyer son cocuage par la figure. Elle aurait aimé le confesser là-dessus, tranquillement.

Mais, à la fin, il l’exaspérait ; ça devait finir.

— Alors, mon petit, reprit-elle, je ne sais pas ce que tu fiches chez moi… Tu m’assommes depuis deux heures… Va donc retrouver ta femme, qui fait ça avec Fauchery. Oui, tout juste, rue Taitbout, au coin de la rue de Provence… Je te donne l’adresse, tu vois.

Puis, triomphante, voyant Muffat se mettre debout avec le vacillement d’un bœuf assommé :

— Si les femmes honnêtes s’en mêlent et nous prennent nos amants !… Vrai, elles vont bien, les femmes honnêtes !

Mais elle ne put continuer. D’un mouvement terrible, il l’avait jetée par terre, de toute sa longueur ; et, levant le talon, il voulait lui écraser la tête pour la faire taire. Un instant, elle eut une peur affreuse. Aveuglé, comme fou, il s’était mis à battre la chambre. Alors, le silence étranglé qu’il gardait, la lutte dont il était secoué la touchèrent jusqu’aux larmes. Elle éprouvait un regret mortel. Et, se pelotonnant devant le feu pour se cuire le côté droit, elle entreprit de le consoler.

— Je te jure, chéri, je croyais que tu le savais. Sans cela, je n’aurais pas parlé, bien sûr… Puis, ce n’est pas vrai, peut-être. Moi, je n’affirme rien. On m’a dit ça, le monde en cause ; mais qu’est-ce que ça prouve ?… Ah ! va, tu as bien tort de te faire de la bile. Si j’étais homme, c’est moi qui me ficherais des femmes ! Les femmes, vois-tu, en haut comme en bas, ça se vaut : toutes noceuses et compagnie.

Elle tapait sur les femmes, par abnégation, voulant lui rendre le coup moins cruel. Mais il ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas.

Tout en piétinant, il avait remis ses bottines et sa redingote. Un moment encore, il battit la pièce. Puis, dans un dernier élan, comme s’il trouvait enfin la porte, il se sauva. Nana fut très vexée.

— Eh bien ! bon voyage ! continua-t-elle tout haut, quoique seule. Il est encore pou, celui-là, quand on lui parle !… Et moi qui m’escrimais ! Je suis revenue la première, j’ai assez fait d’excuses, je crois !… Aussi, il était là, à m’agacer !

Pourtant, elle restait mécontente, se grattant les jambes à deux mains. Mais elle en prit son parti.

— Ah ! zut ! Ce n’est pas ma faute, s’il est cocu !

Et, cuite de tous les côtés, chaude comme une caille, elle alla se fourrer dans son lit, en sonnant Zoé, pour qu’elle fit entrer l’autre, qui attendait à la cuisine.

Dehors, Muffat marcha violemment. Une nouvelle averse venait de tomber. Il glissait sur le pavé gras. Comme il regardait en l’air, d’un mouvement machinal, il vit des haillons de nuages, couleur de suie, qui couraient devant la lune. À cette heure, sur le boulevard Haussmann, les passants se faisaient rares. Il longea les chantiers de l’Opéra, cherchant le noir, bégayant des mots sans suite. Cette fille mentait. Elle avait inventé ça par bêtise et cruauté. Il aurait dû lui écraser la tête, lorsqu’il la tenait sous son talon. À la fin, c’était trop de honte, jamais il ne la reverrait, jamais il ne la toucherait ; ou il faudrait qu’il fût bien lâche. Et il respirait fortement, d’un air de délivrance. Ah ! ce monstre nu, stupide, cuisant comme une oie, bavant sur tout ce qu’il respectait depuis quarante années ! La lune s’était découverte, une nappe blanche baigna la rue déserte.

Il eut peur et il éclata en sanglots, tout d’un coup désespéré, affolé, comme tombé dans un vide immense.

— Mon Dieu ! balbutia-t-il, c’est fini, il n’y a plus rien.

Le long des boulevards, des gens attardés hâtaient le pas. Il tâcha de se calmer. L’histoire de cette fille recommençait toujours dans sa tête en feu, il aurait voulu raisonner les faits. C’était le matin que la comtesse devait revenir du château de madame de Chezelles. Rien, en effet, ne l’aurait empêchée de rentrer à Paris, la veille au soir, et de passer la nuit chez cet homme. Il se rappelait maintenant certains détails de leur séjour aux Fondettes. Un soir, il avait surpris Sabine sous les arbres, si émue, qu’elle ne pouvait répondre. L’homme était là. Pourquoi ne serait-elle pas chez lui, maintenant ? À mesure qu’il y pensait, l’histoire devenait possible. Il finit par la trouver naturelle et nécessaire. Tandis qu’il se mettait en manches de chemise chez une catin, sa femme se déshabillait dans la chambre d’un amant ; rien de plus simple ni de plus logique. Et, en raisonnant ainsi, il s’efforçait de rester froid. C’était une sensation de chute dans la folie de la chair s’élargissant, gagnant et emportant le monde, autour de lui. Des images chaudes le poursuivaient. Nana nue, brusquement, évoqua Sabine nue. À cette vision, qui les rapprochait dans une parenté d’impudeur, sous un même souffle de désir, il trébucha. Sur la chaussée, un fiacre avait failli l’écraser. Des femmes, sorties d’un café, le coudoyaient avec des rires. Alors, gagné de nouveau par les larmes, malgré son effort, ne voulant pas sangloter devant les gens, il se jeta dans une rue noire et vide, la rue Rossini, où, le long des maisons silencieuses, il pleura comme un enfant.

— C’est fini, disait-il d’une voix sourde.

Il n’y a plus rien, il n’y a plus rien.

Il pleurait si violemment, qu’il s’adossa contre une porte, le visage dans ses mains mouillées. Un bruit de pas le chassa. Il éprouvait une honte, une peur, qui le faisait fuir devant le monde, avec la marche inquiète d’un rôdeur de nuit. Quand des passants le croisaient sur le trottoir, il tâchait de prendre une allure dégagée, en s’imaginant qu’on lisait son histoire dans le balancement de ses épaules. Il avait suivi la rue de la Grange-Batelière jusqu’à la rue du Faubourg-Montmartre. L’éclat des lumières le surprit, il revint sur ses pas. Pendant près d’une heure, il courut ainsi le quartier, choisissant les trous les plus sombres. Il avait sans doute un but où ses pieds allaient d’eux-mêmes, patiemment, par un chemin sans cesse compliqué de détours. Enfin, au coude d’une rue, il leva les yeux. Il était arrivé. C’était le coin de la rue Taitbout et de la rue de Provence. Il avait mis une heure pour venir là, dans le grondement douloureux de son cerveau, lorsqu’en cinq minutes il aurait pu s’y rendre. Un matin, le mois dernier, il se souvenait d’être monté chez Fauchery le remercier d’une chronique sur un bal des Tuileries, où le journaliste l’avait nommé. L’appartement se trouvait à l’entresol, de petites fenêtres carrées, à demi cachées derrière l’enseigne colossale d’une boutique. Vers la gauche, la dernière fenêtre était coupée par une bande de vive clarté, un rayon de lampe qui passait entre les rideaux entrouverts. Et il resta les yeux fixés sur cette raie lumineuse, absorbé, attendant quelque chose.

La lune avait disparu, dans un ciel d’encre, d’où tombait une bruine glacée. Deux heures sonnèrent à la Trinité.

La rue de Provence et la rue Taitbout s’enfonçaient, avec les taches vives des becs de gaz, qui se noyaient au loin dans une vapeur jaune. Muffat ne bougeait pas. C’était la chambre ; il se la rappelait, tendue d’andrinople rouge, avec un lit Louis XIII, au fond. La lampe devait être à droite, sur la cheminée. Sans doute, ils étaient couchés, car pas une ombre ne passait, la raie de clarté luisait, immobile comme un reflet de veilleuse. Et lui, les yeux toujours levés, faisait un plan : il sonnait, il montait malgré les appels du concierge, enfonçait les portes à coups d’épaule, tombait sur eux, dans le lit, sans leur donner le temps de dénouer leurs bras. Un instant, l’idée qu’il n’avait pas d’arme l’arrêta ; puis, il décida qu’il les étranglerait. Il reprenait son plan, il le perfectionnait, attendant toujours quelque chose, un indice, pour être certain. Si une ombre de femme s’était montrée à ce moment, il aurait sonné. Mais la pensée qu’il se trompait peut-être le glaçait. Que dirait-il ? Des doutes lui revenaient, sa femme ne pouvait être chez cet homme, c’était monstrueux et impossible. Cependant, il demeurait, envahi peu à peu par un engourdissement, glissant à une mollesse, dans cette longue attente que la fixité de son regard hallucinait.

Une averse tomba. Deux sergents de ville approchaient, et il dut quitter le coin de porte où il s’était réfugié. Lorsqu’ils se furent perdus dans la rue de Provence, il revint, mouillé, frissonnant. La raie lumineuse barrait toujours la fenêtre. Cette fois, il allait partir, quand une ombre passa. Ce fut si rapide, qu’il crut s’être trompé. Mais, coup sur coup, d’autres taches coururent, toute une agitation eut lieu dans la chambre. Lui, cloué de nouveau sur le trottoir, éprouvait une sensation intolérable de brûlure à l’estomac, attendant pour comprendre, maintenant.

Des profils de bras et de jambes fuyaient ; une main énorme voyageait avec une silhouette de pot à eau. Il ne distinguait rien nettement ; pourtant il lui semblait reconnaître un chignon de femme. Et il discuta : on aurait dit la coiffure de Sabine, seulement la nuque paraissait trop forte. À cette heure, il ne savait plus, il ne pouvait plus. Son estomac le faisait tellement souffrir, dans une angoisse d’incertitude affreuse, qu’il se serrait contre la porte, pour se calmer, avec le grelottement d’un pauvre. Puis, comme, malgré tout, il ne détournait pas les yeux de cette fenêtre, sa colère se fondit dans une imagination de moraliste : il se voyait député, il parlait à une Assemblée, tonnait contre la débauche, annonçait des catastrophes ; et il refaisait l’article de Fauchery sur la mouche empoisonnée, et il se mettait en scène, en déclarant qu’il n’y avait plus de société possible, avec ces mœurs de Bas-Empire. Cela lui fit du bien. Mais les ombres avaient disparu. Sans doute ils s’étaient recouchés. Lui, regardait toujours, attendait encore.

Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. Il ne pouvait partir. Quand des averses tombaient, il s’enfonçait dans le coin de la porte, les jambes éclaboussées. Personne ne passait plus. Par moments, ses yeux se fermaient comme brûlés par la raie de lumière, sur laquelle ils sentiraient, fixement, avec une obstination imbécile. À deux nouvelles reprises, les ombres coururent, répétant les mêmes gestes, promenant le même profil d’un pot à eau gigantesque ; et deux fois le calme se rétablit, la lampe jeta sa lueur discrète de veilleuse. Ces ombres augmentaient son doute. D’ailleurs, une idée soudaine venait de l’apaiser, en reculant l’heure d’agir : il n’avait qu’à attendre la femme à sa sortie.

Il reconnaîtrait bien Sabine. Rien de plus simple, pas de scandale, et une certitude. Il suffisait de rester là. De tous les sentiments confus qui l’avaient agité, il ne ressentait maintenant qu’un sourd besoin de savoir. Mais l’ennui l’endormait sous cette porte ; pour se distraire, il tâcha de calculer le temps qu’il lui faudrait attendre. Sabine devait se trouver à la gare vers neuf heures. Cela lui donnait près de quatre heure et demie. Il était plein de patience, il n’aurait plus remué, trouvant un charme à rêver que son attente dans la nuit serait éternelle.

Tout d’un coup, la raie de lumière s’effaça. Ce fait très simple fut pour lui une catastrophe inattendue, quelque chose de désagréable et de troublant. Évidemment, ils venaient d’éteindre la lampe, ils allaient dormir. À cette heure, c’était raisonnable. Mais il s’en irrita, parce que cette fenêtre noire, à présent, ne l’intéressait plus. Il la regarda un quart d’heure encore, puis elle le fatigua, il quitta la porte et fit quelques pas sur le trottoir. Jusqu’à cinq heures, il se promena, allant et venant, levant les yeux de temps à autre. La fenêtre restait morte ; par moments, il se demandait s’il n’avait pas rêvé que des ombres dansaient là, sur ces vitres. Une fatigue immense l’accablait, une hébétude dans laquelle il oubliait ce qu’il attendait à ce coin de rue, butant contre les pavés, se réveillant en sursaut avec le frisson glacé d’un homme qui ne sait plus où il est. Rien ne valait la peine qu’on se donnât du souci. Puisque ces gens dormaient, il fallait les laisser dormir. À quoi bon se mêler de leurs affaires ? Il faisait très noir personne ne saurait jamais ces choses. Et alors tout en lui, jusqu’à sa curiosité, s’en alla, emporté dans une envie d’en finir, de chercher quelque part un soulagement.

Le froid augmentait, la rue lui devenait insupportable ; deux fois il s’éloigna, se rapprocha en traînant les pieds, pour s’éloigner davantage. C’était fini, il n’y avait plus rien, il descendit jusqu’au boulevard et ne revint pas.

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