Nana déjeuna fort mal, vexée de cette scène. Cette fois, il fallait se débarrasser de cet homme. À dix reprises, elle avait mis de côté son argent ; mais l’argent s’était toujours fondu, un jour pour des fleurs, un autre jour pour une souscription faite en faveur d’un vieux gendarme. D’ailleurs, elle comptait sur Philippe, elle s’étonnait même de ne pas le voir, avec ses deux cents francs. C’était un vrai guignon, l’avant-veille elle avait encore nippé Satin, tout un trousseau, près de douze cents francs de robes et de linge ; et il ne lui restait pas un louis chez elle.
Vers deux heures, comme Nana commençait à être inquiète, Labordette se présenta. Il apportait les dessins du lit. Ce fut une diversion, un coup de joie qui fit tout oublier à la jeune femme. Elle tapait des mains, elle dansait. Puis, gonflée de curiosité, penchée au-dessus d’une table du salon, elle examina les dessins, que Labordette lui expliquait :
Tu vois, ceci est le bateau ; au milieu, une touffe de roses épanouies, puis une guirlande de fleurs et de boutons ; les feuillages seront en or vert et les roses en or rouge… Et voici la grande pièce du chevet, une ronde d’Amours sur un treillis d’argent.
Mais Nana l’interrompit, emportée par le ravissement.
— Oh ! qu’il est drôle, le petit, celui du coin, qui a le derrière en l’air… Hein ? et ce rire malin ! Ils ont tous des yeux d’un cochon !… Tu sais, mon cher, jamais je n’oserai faire des bêtises devant eux !
Elle était dans une satisfaction d’orgueil extraordinaire. Les orfèvres avaient dit que pas une reine ne couchait dans un lit pareil. Seulement, il se présentait une complication. Labordette lui montra deux dessins pour la pièce des pieds, l’un qui reproduisait le motif des bateaux, l’autre qui était tout un sujet, la Nuit enveloppée dans ses voiles, et dont un Faune découvrait l’éclatante nudité. Il ajouta que, si elle choisissait le sujet, les orfèvres avaient l’intention de donner à la Nuit sa ressemblance. Cette idée, d’un goût risqué, la fit pâlir de plaisir. Elle se voyait en statuette d’argent, dans le symbole des tièdes voluptés de l’ombre.
— Bien entendu, tu ne poserais que pour la tête et les épaules, dit Labordette.
Elle le regarda tranquillement.
— Pourquoi ?… Du moment où il s’agit d’une œuvre d’art, je me fiche pas mal du sculpteur qui me prendra !
Chose entendue, elle choisissait le sujet. Mais il l’arrêta.
— Attends… C’est six mille francs de plus.
— Par exemple, c’est ça qui m’est égal ! cria-t-elle en éclatant de rire. Est-ce que mon petit mufe n’a pas le sac !
Maintenant, avec ses intimes, elle appelait ainsi le comte Muffat ; et ces messieurs ne la questionnaient plus sur lui autrement : « Tu as vu ton petit mufe hier soir ?… Tiens ! je croyais trouver ici le petit mufe ? » Une simple familiarité que pourtant elle ne se permettait pas encore en sa présence.
Labordette roulait les dessins, en donnant des dernières explications : les orfèvres s’engageaient à livrer le lit dans deux mois, vers le 25 décembre ; dès la semaine suivante, un sculpteur viendrait pour la maquette de la Nuit. Comme elle le reconduisait, Nana se rappela le boulanger. Et brusquement :
— À propos, tu n’aurais pas dix louis sur toi ?
Un principe de Labordette, dont il se trouvait bien, était de ne jamais prêter d’argent aux femmes. Il faisait toujours la même réponse.
— Non, ma fille, je suis à sec… Mais veux-tu que j’aille chez ton petit mufe ?
Elle refusa, c’était inutile. Deux jours auparavant, elle avait tiré cinq mille francs du comte. Cependant, elle regretta sa discrétion. Derrière Labordette, bien qu’il fût à peine deux heures et demie, le boulanger reparut ; et il s’installa sur une banquette du vestibule, brutalement, en jurant très haut. La jeune femme l’écoutait du premier étage. Elle pâlissait, elle souffrait surtout d’entendre grandir jusqu’à elle la joie sourde des domestiques. On crevait de rire dans la cuisine ; le cocher regardait du fond de la cour, François traversait sans raison le vestibule, puis se hâtait d’aller donner des nouvelles, après avoir jeté au boulanger un ricanement d’intelligence. On se fichait de madame, les murs éclataient, elle se sentait toute seule dans le mépris de l’office, qui la guettait et l’éclaboussait d’une blague ordurière. Alors, comme elle avait eu l’idée d’emprunter les cent trente-trois francs à Zoé, elle l’abandonna ; elle lui devait déjà de l’argent, elle était trop fière pour risquer un refus.
Une telle émotion la soulevait, qu’elle rentra dans sa chambre, en parlant tout haut.
— Va, va, ma fille, ne compte que sur toi… Ton corps t’appartient, et il vaut mieux t’en servir que de subir un affront.
Et, sans même appeler Zoé, elle s’habillait fiévreusement pour courir chez la Tricon. C’était sa suprême ressource, aux heures de gros embarras. Très demandée, toujours sollicitée par la vieille dame, elle refusait ou se résignait, selon ses besoins ; et les jours, de plus en plus fréquents, où des trous se faisaient dans son train royal, elle était sûre de trouver là vingt-cinq louis qui l’attendaient. Elle se rendait chez la Tricon, avec l’aisance de l’habitude, comme les pauvres gens vont au mont-de-piété.
Mais, en quittant sa chambre, elle se heurta dans Georges, debout au milieu du salon. Elle ne vit pas sa pâleur de cire, le feu sombre de ses yeux grandis. Elle eut un soupir de soulagement.
— Ah ! tu viens de la part de ton frère !
— Non, dit le petit en blêmissant davantage.
Alors, elle fit un geste désespéré. Que voulait-il ? Pourquoi lui barrait-il le chemin ? Voyons, elle était pressée. Puis, revenant :
— Tu n’as pas d’argent, toi ?
— Non.
— C’est vrai, que je suis bête ! Jamais un radis, pas même les six sous de leur omnibus… Maman ne veut pas… En voilà des hommes !
Et elle s’échappait. Mais il la retint, il voulait lui parler. Elle, lancée répétait qu’elle n’avait pas le temps, lorsque d’un mot il l’arrêta.
— Écoute, je sais que tu vas épouser mon frère.
Ça, par exemple, c’était comique.
Elle se laissa tomber sur une chaise pour rire à l’aise.
— Oui, continua le petit. Et je ne veux pas… C’est moi que tu vas épouser… Je viens pour ça.
— Hein ? comment ? toi aussi ! cria-t-elle, c’est donc un mal de famille ?… Mais, jamais ! en voilà un goût ! est-ce que je vous ai demandé une saleté pareille ?… Ni l’un ni l’autre, jamais !
La figure de Georges s’éclaira. S’il s’était trompé par hasard ? Il reprit :
— Alors, jure-moi que tu ne couches pas avec mon frère.
— Ah ! tu m’embêtes à la fin ! dit Nana, qui s’était levée, reprise d’impatience. C’est drôle une minute, mais quand je te répète que je suis pressée !… Je couche avec ton frère, si ça me fait plaisir. Est-ce que tu m’entretiens, est-ce que tu paies ici, pour exiger des comptes ?… Oui, j’y couche, avec ton frère…
Il lui avait saisi le bras, il le serrait à le casser, en bégayant :
— Ne dis pas ça… ne dis pas ça…
D’une tape, elle se dégagea de son étreinte.
— Il me bat maintenant ! Voyez-vous ce gamin !… Mon petit, tu vas filer, et tout de suite… Moi, je te gardais par gentillesse. Parfaitement ! Quand tu feras tes grands yeux !… Tu n’espérais pas, peut-être, m’avoir pour maman jusqu’à la mort. J’ai mieux à faire que d’élever des mioches.
Il l’écoutait dans une angoisse qui le raidissait, sans une révolte. Chaque parole le frappait au cœur, d’un grand coup, dont il se sentait mourir. Elle, ne voyant même pas sa souffrance, continuait, heureuse de se soulager sur lui de ses embêtements de la matinée.
— C’est comme ton frère, encore un joli coco, celui-là !…
Il m’avait promis deux cents francs. Ah ! ouiche ! je peux l’attendre… Ce n’est pas que j’y tienne, à son argent ! Pas de quoi payer ma pommade… Mais il me lâche dans un embarras !… Tiens ! veux-tu savoir ! Eh bien ! à cause de ton frère, je sors pour aller gagner vingt-cinq louis avec un autre homme.
Alors, la tête perdue, il lui barra la porte ; et il pleurait, et il la suppliait, joignant les mains, balbutiant :
— Oh ! non, oh ! non !
— Je veux bien, moi, dit-elle. As-tu l’argent ?
Non, il n’avait pas l’argent. Il aurait donné sa vie pour avoir l’argent. Jamais il ne s’était senti si misérable, si inutile, si petit garçon. Tout son pauvre être, secoué de larmes, exprimait une douleur si grande, qu’elle finit par la voir et par s’attendrir. Elle l’écarta doucement.
— Voyons, mon chat, laisse-moi passer, il le faut… Sois raisonnable. Tu es un bébé, et ç’a été gentil une semaine ; mais, aujourd’hui, je dois songer à mes affaires. Réfléchis un peu… Ton frère encore est un homme.
Je ne dis pas avec lui… Ah ! fais-moi un plaisir, inutile de lui raconter tout ça. Il n’a pas besoin de savoir où je vais. J’en lâche toujours trop long, quand je suis en colère.
Elle riait. Puis, le prenant, le baisant au front :
— Adieu, bébé, c’est fini, bien fini, entends-tu… Je me sauve.
Et elle le quitta. Il était debout au milieu du salon. Les derniers mots sonnaient comme un tocsin à ses oreilles : c’est fini, bien fini ; et il croyait que la terre s’ouvrait sous ses pieds.
Dans le vide de son cerveau, l’homme qui attendait Nana avait disparu ; seul, Philippe demeurait, aux bras nus de la jeune femme, continuellement. Elle ne niait pas, elle l’aimait, puisqu’elle voulait lui éviter le chagrin d’une infidélité. C’était fini, bien fini. Il respira fortement, il regarda autour de la pièce, étouffé par un poids qui l’écrasait. Des souvenirs lui revenaient un à un, les nuits rieuses de la Mignotte, des heures de caresse où il se croyait son enfant, puis des voluptés volées dans cette pièce même. Et jamais, jamais plus ! Il était trop petit, il n’avait pas grandi assez vite ; Philippe le remplaçait, parce qu’il avait de la barbe. Alors, c’était la fin, il ne pouvait plus vivre. Son vice s’était trempé d’une tendresse infinie, d’une adoration sensuelle, où tout son être se donnait. Puis, comment oublier, lorsque son frère resterait là ? Son frère, fin peu de son sang, un autre moi dont le plaisir l’enrageait de jalousie. C’était la fin, il voulait mourir.
Toutes les portes demeuraient ouvertes, dans la débandade bruyante des domestiques, qui avaient vu madame sortir à pied. En bas, sur la banquette du vestibule, le boulanger riait avec Charles et François. Comme Zoé traversait le salon en courant, elle parut surprise de voir Georges et lui demanda s’il attendait madame. Oui, il l’attendait, il avait oublié de lui rendre une réponse. Et, quand il fut seul, il se mit à chercher. Ne trouvant rien autre, il prit dans le cabinet de toilette une paire de ciseaux très pointus, dont Nana avait la continuelle manie de se servir pour éplucher sa personne, se rognant des peaux, se coupant des poils. Alors, pendant une heure, il patienta, les doigts collés nerveusement aux ciseaux, la main dans la poche.
— Voilà madame, dit en revenant Zoé, qui avait dû la guetter par la fenêtre de la chambre.
Il y eut des courses dans l’hôtel ; des rires s’éteignirent, des portes se fermèrent.
Georges entendit Nana qui payait le boulanger, d’une voix brève. Puis, elle monta.
— Comment ! tu es encore ici ! dit-elle en l’apercevant. Ah ! nous allons nous fâcher, mon bonhomme !
Il la suivait, pendant qu’elle se dirigeait vers la chambre.
— Nana, veux-tu m’épouser ?
Mais elle haussa les épaules. C’était trop bête, elle ne répondait plus. Son idée était de lui jeter la porte sur la figure.
Nana, veux-tu m’épouser ?
Elle lança la porte. D’une main, il la rouvrit, tandis qu’il sortait l’autre main de la poche, avec les ciseaux. Et, simplement, d’un grand coup, il se les enfonça dans la poitrine.
Cependant, Nana avait eu conscience d’un malheur ; elle s’était tournée. Quand elle le vit se frapper, elle fut prise d’une indignation.
— Mais est-il bête ! mais est-il bête ! Et avec mes ciseaux encore !… Veux-tu bien finir, méchant gamin !… Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !
Elle s’effarait. Le petit, tombé sur les genoux, venait de se porter un second coup, qui l’avait jeté tout de son long sur le tapis. Il barrait le seuil de la chambre. Alors, elle perdit complètement la tête, criant de toutes ses forces, n’osant enjamber ce corps, qui l’enfermait et l’empêchait de courir chercher du secours.
— Zoé ! Zoé ! arrive donc… Fais-le finir… C’est stupide à la fin, un enfant comme ça !… Le voilà qui se tue maintenant ! et chez moi ! A-t-on jamais vu !
Il lui faisait peur.
Il était tout blanc, les yeux fermés. Ça ne saignait presque pas, à peine un peu de sang, dont la tache mince se perdait sous le gilet. Elle se décidait à passer sur le corps, lorsqu’une apparition la fit reculer. En face d’elle, par la porte du salon restée grande ouverte, une vieille dame s’avançait. Et elle reconnaissait madame Hugon, terrifiée, ne s’expliquant pas cette présence. Elle reculait toujours, elle avait encore ses gants et son chapeau. Sa terreur devint telle, qu’elle se défendit, la voix bégayante.
— Madame, ce n’est pas moi, je vous jure… Il voulait m’épouser, j’ai dit non, et il s’est tué.
Lentement, madame Hugon s’approchait, vêtue de noir, la figure pâle, avec ses cheveux blancs. Dans la voiture, l’idée de Georges s’en était allée, la faute de Philippe l’avait reprise tout entière. Peut-être cette femme pourrait-elle donner aux juges des explications qui les toucheraient ; et le projet lui venait de la supplier, pour qu’elle déposât en faveur de son fils. En bas, les portes de l’hôtel étaient ouvertes, elle hésitait dans l’escalier, avec ses mauvaises jambes, lorsque, tout d’un coup, des appels d’épouvante l’avaient dirigée. Puis, en haut, un homme se trouvait par terre, la chemise tachée de rouge. C’était Georges, c’était son autre enfant.
Nana répétait, d’un ton imbécile :
— Il voulait m’épouser, j’ai dit non, et il s’est tué.
Sans un cri, madame Hugon se baissa. Oui, c’était l’autre, c’était Georges. L’un déshonoré, l’autre assassiné. Cela ne la surprenait pas, dans l’écroulement de toute sa vie. Agenouillée sur le tapis, ignorante du lieu où elle était, n’apercevant personne, elle regardait fixement le visage de Georges, elle écoutait, une main sur son cœur.
Puis, elle poussa un faible soupir. Elle avait senti le cœur battre. Alors, elle leva la tête, examina cette chambre et cette femme, parut se rappeler. Une flamme s’allumait dans ses yeux vides, elle était si grande et si terrible de silence, que Nana tremblait, en continuant de se défendre, par-dessus ce corps qui les séparait.
— Je vous jure, madame… Si son frère était là, il pourrait vous expliquer…
— Son frère a volé, il est en prison, dit la mère durement.
Nana resta étranglée. Mais pourquoi tout ça ? l’autre avait volé, à présent ! ils étaient donc fous, dans cette famille ! Elle ne se débattait plus, n’ayant pas l’air chez elle, laissant madame Hugon donner des ordres. Des domestiques avaient fini par accourir, la vieille dame voulut absolument qu’ils descendissent Georges évanoui dans sa voiture. Elle aimait mieux le tuer et l’emporter de cette maison. Nana, de ses regards stupéfaits, suivit les domestiques qui tenaient ce pauvre Zizi par les épaules et par les jambes. La mère marchait derrière, épuisée maintenant, s’appuyant aux meubles, comme jetée au néant de tout ce qu’elle aimait. Sur le palier, elle eut un sanglot, elle se retourna et dit à deux reprises :
— Ah ! vous nous avez fait bien du mal !… Vous nous avez fait bien du mal !
Ce fut tout. Nana s’était assise, dans sa stupeur, encore gantée et son chapeau sur la tête. L’hôtel retombait à un silence lourd, la voiture venait de partir ; et elle demeurait immobile, n’ayant pas une idée, la tête bourdonnante de cette histoire. Un quart d’heure plus tard, le comte Muffat la trouva à la même place. Mais alors elle se soulagea par un flux débordant de paroles, lui contant le malheur, revenant vingt fois sur les mêmes détails, ramassant les ciseaux tachés de sang pour refaire le geste de Zizi, quand il s’était frappé.
Et elle avait surtout à cœur de prouver son innocence.
— Voyons, chéri, est-ce ma faute ? Si tu étais la justice, est-ce que tu me condamnerais ?… Je n’ai pas dit à Philippe de manger la grenouille, bien sûr ; pas plus que je n’ai poussé ce petit malheureux à se massacrer… Dans tout ça, je suis la plus malheureuse. On vient faire ses bêtises chez moi, on me cause de la peine, on me traite comme une coquine…
Et elle se mit à pleurer. Une détente nerveuse la rendait molle et dolente, très attendrie, avec un immense chagrin.
— Toi aussi, tu as l’air de n’être pas content… Demande un peu à Zoé, si j’y suis pour quelque chose… Zoé, parlez donc, expliquez à monsieur…
Depuis un instant, la femme de chambre, qui avait pris dans le cabinet une serviette et une cuvette d’eau, frottait le tapis pour enlever une tache de sang, pendant que c’était frais.
— Oh ! monsieur, déclara-t-elle, madame est assez désolée !
Muffat restait saisi, glacé par ce drame, la pensée pleine de cette mère pleurant ses fils. Il connaissait son grand cœur, il la voyait, dans ses habits de veuve, s’éteignant seule aux Fondettes. Mais Nana se désespérait plus fort. Maintenant, l’image de Zizi, tombé par terre, avec un trou rouge sur sa chemise, la jetait hors d’elle.
— Il était si mignon, si doux, si caressant… Ah ! tu sais, mon chat, tant pis si ça te vexe, je l’aimais, ce bébé ! Je ne peux pas me retenir, c’est plus fort que moi… Et puis, ça ne doit rien te faire, à présent. Il n’est plus là. Tu as ce que tu voulais, tu es bien sûr de ne plus nous surprendre…
Et cette dernière idée l’étrangla d’un tel regret, qu’il finit par la consoler.
Allons, elle devait se montrer forte ; elle avait raison, ce n’était pas sa faute. Mais elle s’arrêta d’elle-même, pour dire :
— Écoute, tu vas courir me chercher de ses nouvelles… Tout de suite ! Je veux !
Il prit son chapeau et alla chercher des nouvelles de Georges. Au bout de trois quarts d’heure, quand il revint, il aperçut Nana penchée anxieusement à une fenêtre ; et il lui cria du trottoir que le petit n’était pas mort, et qu’on espérait même le sauver. Alors, elle sauta tout de suite à une grande joie ; elle chantait, dansait, trouvait l’existence belle. Zoé, cependant, n’était pas contente de son lavage. Elle regardait toujours la tache, elle répétait chaque fois en passant :
— Vous savez, madame, que ce n’est pas parti.
En effet, la tache reparaissait, d’un rouge pâle, sur une rosace blanche du tapis. C’était, au seuil même de la chambre, comme un trait de sang qui barrait la porte.
— Bah ! dit Nana heureuse, ça s’en ira sous les pieds.
Dès le lendemain, le comte Muffat avait, lui aussi, oublié l’aventure. Un instant, dans le fiacre qui le menait rue Richelieu, il s’était juré de ne pas retourner chez cette femme. Le ciel lui donnait un avertissement, il regardait le malheur de Philippe et de Georges comme l’annonce de sa propre perte. Mais ni le spectacle de madame Hugon en larmes, ni la vue de l’enfant brûlé de fièvre n’avaient eu la force de lui faire tenir son serment ; et, du court frisson de ce drame, il lui restait seulement la jouissance sourde d’être débarrassé d’un rival dont la jeunesse charmante l’avait toujours exaspéré.
Il en arrivait maintenant à une passion exclusive, une de ces passions d’hommes qui n’ont pas eu de jeunesse. Il aimait Nana avec un besoin de la savoir à lui seul, de l’entendre, de la toucher, d’être dans son haleine. C’était une tendresse élargie au-delà des sens, jusqu’au sentiment pur, une affection inquiète, jalouse du passé, rêvant parfois de rédemption, de pardon reçu, tous deux agenouillés devant Dieu le Père. Chaque jour, la religion le reprenait davantage. Il pratiquait de nouveau, se confessait et communiait, sans cesse combattu, doublant de ses remords les joies du péché et de la pénitence. Puis, son directeur lui ayant permis d’user sa passion, il s’était fait une habitude de cette damnation quotidienne, qu’il rachetait par des élans de foi, pleins d’une humilité dévote. Très naïvement, il offrait au ciel, comme une souffrance expiatrice, l’abominable tourment dont il souffrait. Ce tourment grandissait encore, il montait son calvaire de croyant, de cœur grave et profond, tombé dans la sensualité enragée d’une fille. Et ce dont il agonisait surtout, c’était des continuelles infidélités de cette femme, ne pouvant se faire au partage, ne comprenant pas ses caprices imbéciles. Lui, souhaitait un amour éternel, toujours le même. Cependant, elle avait juré, et il la payait pour ça. Mais il la sentait menteuse, incapable de se garder, se donnant aux amis, aux passants, en bonne bête née pour vivre sans chemise.
Un matin qu’il vit sortir Foucarmont de chez elle, à une heure singulière, il lui fit une scène. Du coup, elle se fâcha, fatiguée de sa jalousie. Déjà, plusieurs fois, elle s’était montrée gentille. Ainsi, le soir où il l’avait surprise avec Georges, elle était revenue la première, avouant ses torts, le comblant de caresses et de mots aimables, pour lui faire avaler ça.
Mais, à la fin, il l’assommait avec son entêtement à ne pas comprendre les femmes ; et elle fut brutale.
— Eh bien ! oui, j’ai couché avec Foucarmont. Après ?… Hein ? ça te défrise, mon petit mufe !
C’était la première fois qu’elle lui jetait « mon petit mufe » à la figure. Il restait suffoqué par la carrure de son aveu ; et, comme il serrait les poings, elle marcha vers lui, le regarda en face.
— En voilà assez, hein ?… Si ça ne te convient pas, tu vas me faire le plaisir de sortir… Je ne veux pas que tu cries chez moi… Mets bien dans ta caboche que j’entends être libre. Quand un homme me plaît, je couche avec. Parfaitement, c’est comme ça… Et il faut te décider tout de suite : oui ou non, tu peux sortir.
Elle était allée ouvrir la porte. Il ne sortit pas. Maintenant, c’était sa façon de l’attacher davantage ; pour un rien, à la moindre querelle, elle lui mettait le marché en main, avec des réflexions abominables. Ah bien ! elle trouverait toujours mieux que lui, elle avait l’embarras du choix ; on ramassait des hommes dehors, tant qu’on en voulait, et des hommes moins godiches, dont le sang bouillait dans les veines. Il baissait la tête, il attendait des heures plus douces, lorsqu’elle avait un besoin d’argent ; alors, elle se faisait caressante, et il oubliait, une nuit de tendresse compensait les tortures de toute une semaine. Son rapprochement avec sa femme lui avait rendu son intérieur insupportable. La comtesse, lâchée par Fauchery, qui retombait sous l’empire de Rose, s’étourdissait à d’autres amours, dans le coup de fièvre inquiet de la quarantaine, toujours nerveuse, emplissant l’hôtel du tourbillon exaspérant de sa vie.
Estelle, depuis son mariage, ne voyait plus son père ; chez cette fille, plate et insignifiante, une femme d’une volonté de fer avait brusquement paru, si absolue, que Daguenet tremblait devant elle ; maintenant, il l’accompagnait à la messe, converti, furieux contre son beau-père qui les ruinait avec une créature. Seul, M. Venot restait tendre pour le comte, guettant son heure ; même il en était arrivé à s’introduire près de Nana, il fréquentait les deux maisons, où l’on rencontrait derrière les portes son continuel sourire. Et Muffat, misérable chez lui, chassé par l’ennui et la honte, préférait encore vivre avenue de Villiers, au milieu des injures.
Bientôt, une seule question demeura entre Nana et le comte : l’argent. Un jour, après lui avoir promis formellement dix mille francs, il avait osé se présenter les mains vides, à l’heure convenue. Depuis l’avant-veille, elle le chauffait de caresses. Un tel manque de parole, tant de gentillesses perdues, la jetèrent dans une rage de grossièretés. Elle était toute blanche.
— Hein ? tu n’as pas la monnaie… Alors, mon petit mufe, retourne d’où tu viens, et plus vite que ça ! En voilà un chameau ! il voulait m’embrasser encore !… Plus d’argent, plus rien ! tu entends !
Il donnait des explications, il aurait la somme le surlendemain. Mais elle l’interrompit violemment.
— Et mes échéances ! On me saisira, moi, pendant que monsieur viendra ici à l’œil… Ah ! çà, regarde-toi donc ! Est-ce que tu t’imagines que je t’aime pour tes formes ? Quand on a une gueule comme la tienne, on paie les femmes qui veulent bien vous tolérer… Nom de Dieu ! si tu ne m’apportes pas les dix mille francs ce soir, tu n’auras pas même à sucer le bout de mon petit doigt…
Vrai ! je te renvoie à ta femme !
Le soir, il apporta les dix mille francs. Nana tendit les lèvres, il y prit un long baiser, qui le consola de toute sa journée d’angoisse. Ce qui ennuyait la jeune femme, c’était de l’avoir sans cesse dans ses jupes. Elle se plaignait à M. Venot, en le suppliant d’emmener son petit mufe chez la comtesse ; ça ne servait donc à rien, leur réconciliations et elle regrettait de s’être mêlée de ça, puisqu’il lui retombait quand même sur le dos. Les jours où, de colère, elle oubliait ses intérêts, elle jurait de lui faire une telle saleté, qu’il ne pourrait remettre les pieds chez elle. Mais, comme elle le criait en se tapant sur les cuisses, elle aurait eu beau lui cracher à la figure, il serait resté, en disant merci. Alors, continuellement, les scènes recommencèrent pour l’argent. Elle en exigeait avec brutalité, c’étaient des engueulades au sujet de sommes misérables, une avidité odieuse de chaque minute, une cruauté à lui répéter qu’elle couchait avec lui pour son argent, pas pour autre chose, et que ça ne l’amusait pas, et qu’elle en aimait un autre et qu’elle était bien malheureuse d’avoir besoin d’un idiot de son espèce ! On ne voulait même plus de lui à la cour, où l’on parlait d’exiger sa démission. L’impératrice avait dit : « Il est trop dégoûtant. » Ça, c’était bien vrai. Aussi Nana répétait le mot, pour clore toutes leurs querelles.
— Tiens ! tu me dégoûtes !
À cette heure, elle ne se gênait plus, elle avait reconquis une liberté entière. Tous les jours, elle faisait son tour du lac, ébauchant là des connaissances, qui se dénouaient ailleurs. C’était la grande retape, le persil ! au clair soleil, le raccrochage des catins illustres, étalées dans le sourire de tolérance et dans le luxe éclatant de Paris.
Des duchesses se la montraient d’un regard, des bourgeoises enrichies copiaient ses chapeaux ; parfois son landau, pour passer, arrêtait une file de puissants équipages, des financiers tenant l’Europe dans leur caisse, des ministres dont les gros doigts serraient la France à la gorge ; et elle était de ce monde du Bois, elle y prenait une place considérable, connue de toutes les capitales, demandée par tous les étrangers, ajoutant aux splendeurs de cette foule le coup de folie de sa débauche, comme la gloire même et la jouissance aiguë d’une nation. Puis, les liaisons d’une nuit, des passades continuelles dont elle-même chaque matin perdait le souvenir, la promenaient dans les grands restaurants, souvent à Madrid, par les beaux jours. Le personnel des ambassades défilait, elle dînait avec Lucy Stewart, Caroline Héquet, Maria Blond, en compagnie de messieurs écorchant le français, payant pour être amusés, les prenant à la soirée avec ordre d’être drôles, si blasés et si vides, qu’ils ne les touchaient même pas. Et elles appelaient ça « aller à la rigolade », elles rentraient, heureuses de leurs dédains, finir la nuit aux bras de quelque amant de cœur.
Le comte Muffat feignait d’ignorer, lorsqu’elle ne lui jetait pas les hommes à la tête. Il souffrait d’ailleurs beaucoup des petites hontes de l’existence quotidienne. L’hôtel de l’avenue de Villiers devenait un enfer, une maison de fous, où des détraquements, à toute heure, amenaient des crises odieuses. Nana en arrivait à se battre avec ses domestiques. Un instant, elle se montra très bonne pour Charles, le cocher ; lorsqu’elle s’arrêtait dans un restaurant, elle lui envoyait des bocks par un garçon ; elle causait de l’intérieur de son landau, égayée, le trouvant cocasse, au milieu des embarras de voitures, quand « il s’engueulait avec les sapins ».
Puis, sans raison, elle le traita d’idiot. Toujours elle se chamaillait pour la paille, pour le son, pour l’avoine ; malgré son amour des bêtes, elle trouvait que ses chevaux mangeaient trop. Alors, un jour de règlement, comme elle l’accusait de la voler, Charles s’emporta et l’appela salope, crûment ; bien sûr, ses chevaux valaient mieux qu’elle, ils ne couchaient pas avec tout le monde. Elle répondit sur le même ton, le comte dut les séparer et mettre le cocher à la porte. Mais ce fut le commencement d’une débâcle parmi les domestiques. Victorine et François partirent, à la suite d’un vol de diamants. Julien lui-même disparut ; et une histoire courait, c’était monsieur qui l’avait supplié de s’en aller, en lui donnant une grosse somme, parce qu’il couchait avec madame. Tous les huit jours, on voyait à l’office des figures nouvelles. Jamais on n’avait tant gâché ; la maison était comme un passage où le rebut des bureaux de placement défilait dans un galop de massacre. Zoé seule restait, avec son air propre et son unique souci d’organiser ce désordre, tant qu’elle n’aurait pas de quoi s’établir pour son compte, un plan dont elle mûrissait l’idée depuis longtemps.
Et ce n’était là encore que les soucis avouables. Le comte supportait la stupidité de madame Maloir, jouant au bézigue avec elle, malgré son odeur de rance ; il supportait madame Lerat et ses ragots, le petit Louis et ses plaintes tristes d’enfant rongé de mal, quelque pourriture léguée par un père inconnu. Mais il passait des heures plus mauvaises. Un soir, derrière une porte, il avait entendu Nana raconter furieusement à sa femme de chambre qu’un prétendu riche venait de la flouer ; oui, un bel homme, qui se disait américain, avec des mines d’or dans son pays, un salaud qui s’en était allé pendant son sommeil, sans laisser un sou, en emportant même un cahier de papier à cigarettes ; et le comte, très pâle, avait redescendu l’escalier sur la pointe des pieds, pour ne pas savoir.
Une autre fois, il fut forcé de tout connaître. Nana, toquée d’un baryton de café-concert et quittée par lui, rêva de suicide, dans une crise de sentimentalité noire ; elle avala un verre d’eau où elle avait fait tremper une poignée d’allumettes, ce qui la rendit horriblement malade, sans la tuer. Le comte dut la soigner et subir l’histoire de sa passion, avec des larmes, des serments de ne plus jamais s’attacher aux hommes. Dans son mépris de ces cochons, comme elle les nommait, elle ne pouvait pourtant rester le cœur libre, ayant toujours quelque amant de cœur sous ses jupes, roulant aux béguins inexplicables, aux goûts pervers des lassitudes de son corps. Depuis que Zoé se relâchait par calcul, la bonne administration de l’hôtel était détraquée, au point que Muffat n’osait pousser une porte, tirer un rideau, ouvrir une armoire ; les trucs ne fonctionnaient plus, des messieurs traînaient partout, on se cognait à chaque instant les uns dans les autres. Maintenant, il toussait avant d’entrer, ayant failli trouver la jeune femme au cou de Francis, un soir qu’il venait de s’absenter deux minutes du cabinet de toilette pour dire d’atteler, pendant que le coiffeur donnait à madame un dernier coup de peigne. C’étaient des abandons brusques derrière son dos, du plaisir pris dans tous les coins, vivement, en chemise ou en grande toilette, avec le premier venu. Elle le rejoignait toute rouge, heureuse de ce vol. Avec lui, ça l’assommait, une corvée abominable !
Dans l’angoisse de sa jalousie, le malheureux en arrivait à être tranquille, lorsqu’il laissait Nana et Satin ensemble. Il l’aurait poussée à ce vice, pour écarter les hommes. Mais, de ce côté encore, tout se gâtait. Nana trompait Satin comme elle trompait le comte, s’enrageant dans des toquades monstrueuses, ramassant des filles au coin des bornes.
Quand elle rentrait en voiture, elle s’amourachait parfois d’un souillon aperçu sur le pavé, les sens pris, l’imagination lâchée ; et elle faisait monter le souillon, le payait et le renvoyait. Puis, sous un déguisement d’homme, c’étaient des parties dans des maisons infâmes, des spectacles de débauche dont elle amusait son ennui. Et Satin, irritée d’être lâchée continuellement, bouleversait l’hôtel de scènes atroces ; elle avait fini par prendre un empire absolu sur Nana, qui la respectait. Muffat rêva même une alliance. Quand il n’osait pas, il déchaînait Satin. Deux fois, elle avait forcé sa chérie à le reprendre ; tandis que lui se montrait obligeant, l’avertissait et s’effaçait devant elle, au moindre signe. Seulement, l’entente ne durait guère, Satin était fêlée, elle aussi. Certains jours, elle cassait tout, crevée à moitié, s’abîmant à des rages de colère et de tendresse, jolie quand même. Zoé devait lui monter la tête, car elle la prenait dans les coins, comme si elle avait voulu l’embaucher pour sa grande affaire, ce plan dont elle ne parlait encore à personne.
Cependant, des révoltes singulières redressaient encore le comte Muffat. Lui qui tolérait Satin depuis des mois, qui avait fini par accepter les inconnus, tout ce troupeau d’hommes galopant au travers de l’alcôve de Nana, s’emportait à l’idée d’être trompé par quelqu’un de son monde ou simplement de sa connaissance. Quand elle lui avoua ses rapports avec Foucarmont, il souffrit tellement, il trouva la trahison du jeune homme si abominable, qu’il voulut le provoquer et se battre. Comme il ne savait où chercher des témoins dans une pareille affaire, il s’adressa à Labordette. Celui-ci, stupéfait, ne put s’empêcher de rire.
— Un duel pour Nana…
Mais, cher monsieur, tout Paris se moquerait de vous. On ne se bat pas pour Nana, c’est ridicule.
Le comte devint très pâle. Il eut un geste de violence.
— Alors, je le souffletterai en pleine rue.
Pendant une heure, Labordette dut le raisonner. Un soufflet rendrait l’histoire odieuse ; le soir, tout le monde saurait la véritable cause de la rencontre, il serait la fable des journaux. Et Labordette revenait toujours à cette conclusion :
— Impossible, c’est ridicule.
