Chaque fois, cette parole tombait sur Muffat, nette et tranchante comme un coup de couteau. Il ne pouvait même se battre pour la femme qu’il aimait ; on aurait éclaté de rire. Jamais il n’avait senti plus douloureusement la misère de son amour, cette gravité de son cœur perdue dans cette blague du plaisir. Ce fut sa dernière révolte ; il se laissa convaincre, il assista dès lors au défilé des amis, de tous les hommes qui vivaient là, dans l’intimité de l’hôtel.
Nana, en quelques mois, les mangea goulûment, les uns après les autres. Les besoins croissants de son luxe enrageaient ses appétits, elle nettoyait un homme d’un coup de dent. D’abord, elle eut Foucarmont qui ne dura pas quinze jours. Il rêvait de quitter la marine, il avait amassé en dix années de voyages une trentaine de mille francs qu’il voulait risquer aux États-Unis ; et ses instincts de prudence, d’avarice même, furent emportés, il donna tout, jusqu’à des signatures sur des billets de complaisance, engageant son avenir. Lorsque Nana le poussa dehors, il était nu. D’ailleurs, elle se montra très bonne, elle lui conseilla de retourner sur son bateau.
À quoi bon s’entêter ? Puisqu’il n’avait pas d’argent, ce n’était plus possible.
Il devait comprendre et se montrer raisonnable. Un homme ruiné tombait de ses mains comme un fruit mûr, pour se pourrir à terre, de lui-même.
Ensuite, Nana se mit sur Steiner, sans dégoût, mais sans tendresse. Elle le traitait de sale juif, elle semblait assouvir une haine ancienne, dont elle ne se rendait pas bien compte. Il était gros, il était bête, et elle le bousculait, avalant les morceaux doubles, voulant en finir plus vite avec ce Prussien. Lui, avait lâché Simonne. Son affaire du Bosphore commençait à péricliter. Nana précipita l’écroulement par des exigences folles. Pendant un mois encore, il se débattit, faisant des miracles ; il emplissait l’Europe d’une publicité colossale, affiches, annonces, prospectus, et tirait de l’argent des pays les plus lointains. Toute cette épargne, les louis des spéculateurs comme les sous des pauvres gens, s’engouffrait avenue de Villiers. D’autre part, il s’était associé avec un maître de forges, en Alsace ; il y avait là-bas, dans un coin de province, des ouvriers noirs de charbon, trempés de sueur, qui, nuit et jour, raidissaient leurs muscles et entendaient craquer leurs os, pour suffire aux plaisirs de Nana. Elle dévorait tout comme un grand feu, les vols de l’agio, les gains du travail. Cette fois, elle finit Steiner, elle le rendit au pavé, sucé jusqu’aux moelles, si vidé, qu’il resta même incapable d’inventer une coquinerie nouvelle. Dans l’effondrement de sa maison de banque, il bégayait, il tremblait à l’idée de la police. On venait de le déclarer en faillite, et le seul mot d’argent l’ahurissait, le jetait dans un embarras d’enfant, lui qui avait remué des millions.
Un soir, chez elle, il se mit à pleurer, il lui demanda un emprunt de cent francs, pour payer sa bonne. Et Nana, attendrie et égayée par cette fin du terrible bonhomme qui écumait la place de Paris depuis vingt années, les lui apporta, en disant :
Tu sais, je te les donne, parce que c’est drôle… Mais, écoute, mon petit, tu n’as plus l’âge pour que je t’entretienne. Faut chercher une autre occupation.
Alors, Nana, tout de suite, entama la Faloise. Il postulait depuis longtemps l’honneur d’être ruiné par elle, afin d’être parfaitement chic. Cela lui manquait, il fallait qu’une femme le lançât. En deux mois, Paris le connaîtrait, et il lirait son nom dans les journaux. Six semaines suffirent. Son héritage était en propriétés, des terres, des prairies, des bois, des fermes. Il dut vendre rapidement, coup sur coup. À chaque bouchée, Nana dévorait un arpent. Les feuillages frissonnant sous le soleil, les grands blés mûrs, les vignes dorées en septembre, les herbes hautes où les vaches enfonçaient jusqu’au ventre, tout y passait, dans un engloutissement d’abîme ; et il y eut même un cours d’eau, une carrière à plâtre, trois moulins qui disparurent. Nana passait, pareille à une invasion, à une de ces nuées de sauterelles dont le vol de flamme rase une province. Elle brûlait la terre où elle posait son petit pied. Ferme à ferme, prairie à prairie, elle croqua l’héritage, de son air gentil, sans même s’en apercevoir, comme elle croquait entre ses repas un sac de pralines posé sur ses genoux. Ça ne tirait pas à conséquence, c’étaient des bonbons. Mais, un soir, il ne resta qu’un petit bois. Elle l’avala d’un air de dédain, car ça ne valait même pas la peine d’ouvrir la bouche.
La Faloise avait un rire idiot, en suçant la pomme de sa canne. La dette l’écrasait, il ne possédait plus cent francs de rente, il se voyait forcé de retourner en province vivre chez un oncle maniaque ; mais ça ne faisait rien, il était chic, le Figaro avait imprimé deux fois son nom ; et, le cou maigre entre les pointes rabattues de son faux col, la taille cassée sous un veston trop court, il se dandinait, avec des exclamations de perruche et des lassitudes affectées de pantin de bois qui n’a jamais eu une émotion. Nana, qu’il agaçait, finit par le battre.
Cependant, Fauchery était revenu, amené par son cousin. Ce malheureux Fauchery, à cette heure, avait un ménage. Après avoir rompu avec la comtesse, il se trouvait aux mains de Rose, qui usait de lui comme d’un mari véritable. Mignon demeurait simplement le majordome de madame. Installé en maître, le journaliste mentait à Rose, prenait toutes sortes de précautions, lorsqu’il la trompait, plein des scrupules d’un bon époux désireux de se ranger enfin. Le triomphe de Nana fut de l’avoir et de lui manger un journal, qu’il avait fondé avec l’argent d’un ami ; elle ne l’affichait pas, se plaisait au contraire à le traiter en monsieur qui doit se cacher ; et, quand elle parlait de Rose, elle disait « cette pauvre Rose ». Le journal lui donna des fleurs pendant deux mois ; elle avait des abonnés en province, elle prenait tout, depuis la chronique jusqu’aux échos de théâtre ; puis, après avoir essoufflé la rédaction, disloqué l’administration, elle contenta un gros caprice, un jardin d’hiver dans un coin de son hôtel, qui emporta l’imprimerie. D’ailleurs, c’était simplement histoire de plaisanter. Quand Mignon, heureux de l’aventure, accourut voir s’il ne pourrait pas lui coller Fauchery tout à fait, elle demanda s’il se moquait d’elle : un gaillard sans le sou, vivant de ses articles et de ses pièces, non par exemple ! Cette bêtise-là était bonne pour une femme de talent comme cette pauvre Rose.
Et, se méfiant, craignant, quelque traîtrise de la part de Mignon, très capable de les dénoncer à sa femme, elle congédia Fauchery, qui ne la payait plus qu’en publicité.
Mais elle lui gardait un bon souvenir, ils s’étaient bien amusés ensemble de cet idiot de la Faloise. Jamais peut-être ils n’auraient eu l’idée de se revoir, si le plaisir de se ficher d’un pareil crétin ne les eût excités. Ça leur semblait farce, ils s’embrassaient sous son nez, ils faisaient une noce à tout casser avec son argent, ils l’envoyaient en course au bout de Paris, pour rester seuls ; puis, quand il revenait, c’étaient des blagues, des allusions qu’il ne pouvait comprendre. Un jour, poussée par le journaliste, elle paria qu’elle donnerait un soufflet à la Faloise ; le soir même, elle lui donna un soufflet, puis continua de le battre, trouvant ça drôle, heureuse de montrer combien les hommes étaient lâches. Elle l’appelait « son tiroir à claques », lui disait d’avancer pour recevoir sa gifle, des gifles qui lui rougissaient la main, parce qu’elle n’avait pas encore l’habitude. La Faloise riait de son air crevé, avec les larmes dans les yeux. Cette familiarité l’enchantait, il la trouvait épatante.
— Tu ne sais pas, dit-il un soir, après avoir reçu des calottes, très allumé, tu devrais m’épouser… Hein ? nous serions rigolos tous les deux !
Ce n’était pas une parole en l’air. Il avait sournoisement projeté le mariage, pris du besoin d’étonner Paris. Le mari de Nana, hein ? quel chic ! Une apothéose un peu crâne ! Mais Nana le moucha d’une belle façon.
— Moi t’épouser !… Ah bien ! si cette idée me tourmentait, il y a longtemps que j’aurais trouvé un époux ! Et un homme qui te vaudrait vingt fois, mon petit…
J’ai reçu un tas de propositions. Tiens ! compte avec moi : Philippe, Georges, Foucarmont, Steiner, ça fait quatre, sans les autres que tu ne connais pas… C’est comme leur refrain à tous. Je ne peux pas être gentille, ils se mettent aussitôt à chanter : Veux-tu m’épouser, veux-tu m’épouser…
Elle se montait. Puis, elle éclata avec une belle indignation :
— Eh ! non, je ne veux pas !… Est-ce que je suis faite pour cette machine ? Regarde-moi un peu, je ne serais plus Nana, si je me collais un homme sur le dos… Et, d’ailleurs, c’est trop sale…
Et elle crachait, elle avait un hoquet de dégoût, comme si elle avait vu s’élargir sous elle la saleté de toute la terre.
Un soir, la Faloise disparut. On apprit huit jours plus tard qu’il était en province, chez son oncle, qui avait la manie d’herboriser ; il lui collait ses herbiers et courait la chance d’épouser une cousine très laide et très dévote. Nana ne le pleura guère. Elle dit simplement au comte :
— Hein ? mon petit mufe, encore un rival de moins. Tu jubiles aujourd’hui… Mais c’est qu’il devenait sérieux ! Il voulait m’épouser.
Comme il pâlissait, elle se pendit à son cou, en riant, en lui enfonçant d’une caresse chacune de ses cruautés :
— N’est-ce pas ? c’est ça qui te chiffonne, toi ! tu ne peux plus épouser Nana… Quand ils sont tous à m’embêter avec leur mariage, tu rages dans ton coin… Pas possible, il faut attendre que ta femme claque… Ah ! si ta femme claquait, comme tu viendrais vite, comme tu te jetterais par terre, comme tu m’offrirais ça, avec le grand jeu, les soupirs, les larmes, les serments ! Hein ? chéri, ce serait si bon !
Elle avait pris une voix douce, elle le blaguait d’un air de câlinerie féroce.
Lui, très ému, se mit à rougir, en lui rendant ses baisers. Alors, elle cria :
— Nom de Dieu ! dire que j’ai deviné ! Il y a songé, il attend que sa femme crève… Ah ! bien ! c’est le comble, il est encore plus coquin que les autres !
Muffat avait accepté les autres. Maintenant, il mettait sa dernière dignité à rester « monsieur » pour les domestiques et les familiers de la maison, l’homme qui, donnant le plus, était l’amant officiel. Et sa passion s’acharnait. Il se maintenait en payant, achetant très cher jusqu’aux sourires, volé même et n’en ayant jamais pour son argent ; mais c’était comme une maladie qui le rongeait, il ne pouvait s’empêcher d’en souffrir. Lorsqu’il entrait dans la chambre de Nana, il se contentait d’ouvrir un instant les fenêtres, afin de chasser l’odeur des autres, des effluves de blonds et de bruns, des fumées de cigare dont l’âcreté le suffoquait. Cette chambre devenait un carrefour, continuellement des bottes s’essuyaient sur le seuil ; et pas un n’était arrêté par le trait de sang qui barrait la porte. Zoé avait gardé une préoccupation de cette tache, une simple manie de fille propre, agacée de la voir toujours là ; ses yeux s’y portaient quand même, elle n’entrait plus chez madame sans dire :
— C’est drôle, ça ne s’en va pas… Il vient pourtant assez de monde.
Nana, qui recevait de meilleures nouvelles de Georges, alors en convalescence aux Fondettes avec sa mère, faisait chaque fois la même réponse :
— Ah ! dame, il faut le temps… Ca pâlit sous les pieds.
En effet, chacun de ces messieurs, Foucarmont, Steiner, la Faloise, Fauchery, avait emporté un peu de la tache à ses semelles.
Et Muffat, que le trait de sang préoccupait comme Zoé, l’étudiait malgré lui, pour lire, dans son effacement de plus en plus rose, le nombre d’hommes qui passaient. Il en avait une sourde peur, toujours il l’enjambait, par une crainte brusque d’écraser quelque chose de vivant, un membre nu étalé par terre.
Puis, là, dans cette chambre, un vertige le grisait. Il oubliait tout, la cohue des mâles qui la traversaient, le deuil qui en fermait la porte. Dehors, parfois, au grand air de la rue, il pleurait de honte et de révolte, en jurant de ne jamais y rentrer. Et, dès que la portière retombait, il était repris, il se sentait fondre à la tiédeur de la pièce, la chair pénétrée d’un parfum, envahie d’un désir voluptueux d’anéantissement. Lui, dévot, habitué aux extases des chapelles riches, retrouvait exactement ses sensations de croyant, lorsque, agenouillé sous un vitrail, il succombait à l’ivresse des orgues et des encensoirs. La femme le possédait avec le despotisme jaloux d’un Dieu de colère, le terrifiant, lui donnant des secondes de joie aiguës comme des spasmes, pour des heures d’affreux tourments, des visions d’enfer et d’éternels supplices. C’étaient les mêmes balbutiements, les mêmes prières et les mêmes désespoirs, surtout les mêmes humilités d’une créature maudite, écrasée sous la boue de son origine. Ses désirs d’homme, ses besoins d’une âme, se confondaient, semblaient monter, du fond obscur de son être, ainsi qu’un seul épanouissement du tronc de la vie. Il s’abandonnait à la force de l’amour et de la foi, dont le double levier soulève le monde. Et toujours, malgré les luttes de sa raison, cette chambre de Nana le frappait de folie, il disparaissait en grelottant dans la toute-puissance du sexe, comme il s’évanouissait devant l’inconnu du vaste ciel.
Alors, quand elle le sentit si humble, Nana eut le triomphe tyrannique.
Elle apportait d’instinct la rage d’avoir. Il ne lui suffisait pas de détruire les choses, elle les salissait. Ses mains si fines laissaient des traces abominables, décomposaient d’elles-mêmes tout ce qu’elles avaient cassé. Et lui, imbécile, se prêtait à ce jeu, avec la vague souvenir des saints dévorés de poux et qui mangeaient leurs excréments. Lorsqu’elle le tenait dans sa chambre, les portes closes, elle se donnait le régal de l’infamie de l’homme. D’abord, ils avaient plaisanté, elle lui allongeait de légères tapes, lui imposait des volontés drôles, le faisait zézayer comme un enfant, répéter des fins de phrase.
— Dis comme moi : «… et zut ! Coco s’en fiche ! »
Il se montrait docile jusqu’à reproduire son accent.
— «… et zut ! Coco s’en fiche ! »
Ou bien elle faisait l’ours, à quatre pattes sur ses fourrures, en chemise, tournant avec des grognements, comme si elle avait voulu le dévorer ; et même elle lui mordillait les mollets, pour rire. Puis, se relevant :
— À toi, fais un peu… Je parie que tu ne fais pas l’ours comme moi.
C’était encore charmant. Elle l’amusait en ours, avec sa peau blanche et sa crinière de poils roux. Il riait, il se mettait aussi à quatre pattes, grognait, lui mordait les mollets, pendant qu’elle se sauvait, en affectant des mines d’effroi.
— Sommes-nous bêtes, hein ? finissait-elle par dire. Tu n’as pas idée comme tu es laid, mon chat ! Ah bien ! si on te voyait, aux Tuileries !
Mais ces petits jeux se gâtèrent bientôt. Ce ne fut pas cruauté chez elle, car elle demeurait bonne fille ; ce fut comme un vent de démence qui passa et grandit peu à peu dans la chambre close.
Une luxure les détraquait, les jetait aux imaginations délirantes de la chair. Les anciennes épouvantes dévotes de leur nuit d’insomnie tournaient maintenant en une soif de bestialité, une fureur de se mettre à quatre pattes, de grogner et de mordre. Puis, un jour, comme il faisait l’ours, elle le poussa si rudement, qu’il tomba contre un meuble ; et elle éclata d’un rire involontaire, en lui voyant une bosse au front. Dès lors, mise en goût par son essai sur la Faloise, elle le traita en animal, le fouilla, le poursuivit à coups de pied.
— Hue donc ! hue donc !… Tu es le cheval… Dia, hue ! sale rosse, veux-tu marcher !
D’autres fois, il était un chien. Elle lui jetait son mouchoir parfumé au bout de la pièce, et il devait courir le ramasser avec les dents, en se traînant sur les mains et les genoux.
— Rapporte, César !… Attends, je vais te régaler, si tu flânes !… Très bien, César ! obéissant ! gentil !… Fais le beau !
Et lui aimait sa bassesse, goûtait la jouissance d’être une brute. Il aspirait encore à descendre, il criait :
— Tape plus fort… Hou ! hou ! je suis enragé, tape donc !
Elle fut prise d’un caprice ; elle exigea qu’il vint un soir vêtu de son grand costume de chambellan. Alors, ce furent des rires, des moqueries, quand elle l’eut, dans son apparat, avec l’épée, le chapeau, la culotte blanche, le frac de drap rouge chamarré d’or, portant la clef symbolique pendue sur la basque gauche. Cette clef surtout l’égayait, la lançait à une fantaisie folle d’explications ordurières. Riant toujours, emportée par l’irrespect des grandeurs, par la joie de l’avilir sous la pompe officielle de ce costume, elle le secoua, le pinça, en lui jetant des :
« Eh ! va donc, chambellan ! » qu’elle accompagna enfin de longs coups de pied dans le derrière ; et, ces coups de pied, elle les allongeait de si bon cœur dans les Tuileries, dans la majesté de la cour impériale, trônant au sommet, sur la peur et l’aplatissement de tous. Voilà ce qu’elle pensait de la société ! C’était sa revanche, une rancune inconsciente de famille, léguée avec le sang. Puis, le chambellan déshabillé, l’habit étalé par terre, elle lui cria de sauter, et il sauta ; elle lui cria de cracher, et il cracha ; elle lui cria de marcher sur l’or, sur les aigles, sur les décorations, et il marcha. Patatras ! il n’y avait plus rien, tout s’effondrait. Elle cassait un chambellan comme elle cassait un flacon ou un drageoir, et elle en faisait une ordure, un tas de boue au coin d’une borne.
Cependant, les orfèvres avaient manqué de parole, le lit ne fut livré que vers le milieu de janvier. Muffat justement se trouvait en Normandie, où il était allé pour vendre une dernière épave ; Nana exigeait quatre mille francs tout de suite. Il ne devait revenir que le surlendemain ; mais, ayant terminé l’affaire, il hâta son retour, et, sans même passer rue Miromesnil, se rendit avenue de Villiers. Dix heures sonnaient. Comme il avait une clef d’une petite porte ouvrant sur la rue Cardinet, il monta librement. En haut, dans le salon, Zoé, qui essuyait les bronzes, resta saisie ; et, ne sachant comment l’arrêter, elle se mit à lui conter en longues phrases que M. Venot, l’air bouleversé, le cherchait depuis la veille, qu’il était déjà venu deux fois la supplier de renvoyer monsieur chez lui, si monsieur descendait d’abord chez madame. Muffat l’écoutait, ne comprenant rien à cette histoire ; puis, il remarqua son trouble, et, pris tout à coup d’une rage jalouse, dont il ne se croyait plus capable, il se jeta dans la porte de la chambre, où il entendait des rires.
La porte céda, les deux battants volèrent, pendant que Zoé se retirait avec un haussement d’épaules. Tant pis ! puisque madame devenait folle, madame s’arrangerait toute seule.
Et Muffat, sur le seuil, eut un cri, devant la chose qu’il voyait.
— Mon Dieu !… mon Dieu !
Dans son luxe royal, la nouvelle chambre resplendissait. Des capitons d’argent semaient d’étoiles vives le velours rose thé de la tenture, de ce rose de chair que le ciel prend par les beaux soirs, lorsque Vénus s’allume à l’horizon, sur le fond clair du jour qui se meurt ; tandis que les cordelières d’or tombant des angles, les dentelles d’or encadrant les panneaux étaient comme des flammes légères, des chevelures rousses dénouées, couvrant à demi la grande nudité de la pièce, dont elles rehaussaient la pâleur voluptueuse. Puis, en face, c’était le lit d’or et d’argent qui rayonnait avec l’éclat neuf de ses ciselures, un trône assez large pour que Nana put y étendre la royauté de ses membres nus, un autel d’une richesse byzantine, digne de la toute-puissance de son sexe, et où elle l’étalait à cette heure même, découvert, dans une religieuse impudeur d’idole redoutée. Et, près d’elle, sous le reflet de neige de sa gorge, au milieu de son triomphe de déesse, se vautrait une honte, une décrépitude, une ruine comique et lamentable, le marquis de Chouard en chemise.
Le comte avait joint les mains. Traversé d’un grand frisson, il répétait :
— Mon Dieu !… mon Dieu !
C’était pour le marquis de Chouard que fleurissaient les roses d’or du bateau, des touffes de roses d’or épanouies dans des feuillages d’or ; c’était pour lui que se penchaient les Amours, la ronde culbutée sur un treillis d’argent, avec des rires de gaminerie amoureuse ; et, à ses pieds, le Faune découvrait pour lui le sommeil de la nymphe lasse de volupté, cette figure de la Nuit copiée sur le nu célèbre de Nana, jusque dans les cuisses trop fortes, qui la faisaient reconnaître de tous. Jeté là comme une loque humaine, gâtée et dissoute par soixante ans de débauche, il mettait un coin de charnier dans la gloire des chairs éclatantes de la femme. Quand il avait vu la porte s’ouvrir, il s’était soulevé, pris de l’épouvante d’un vieillard gâteux ; cette dernière nuit d’amour le frappait d’imbécillité, il retombait en enfance ; et, ne trouvant plus les mots, à moitié paralysé, bégayant, grelottant, il restait dans une attitude de fuite, la chemise retroussée sur son corps de squelette, une jambe hors des couvertures, une pauvre jambe livide, couverte de poils gris. Nana, malgré sa contrariété, ne put s’empêcher de rire.
— Couche-toi donc, fourre-toi dans le lit, dit-elle en le renversant et en l’enterrant sous le drap, comme une ordure qu’on ne peut montrer.
Et elle sauta pour refermer la porte. Pas de chance, décidément, avec son petit mufe ! Il tombait toujours mal à propos. Aussi pourquoi allait-il chercher de l’argent en Normandie ? Le vieux lui avait apporté ses quatre mille francs, et elle s’était laissé faire. Elle repoussa les battants de la porte, elle cria :
— Tant pis ! c’est ta faute. Est-ce qu’on entre comme cela ? En voilà assez, bon voyage !
Muffat demeurait devant cette porte fermée, dans le foudroiement de ce qu’il venait de voir. Son frisson grandissait, un frisson qui lui montait des jambes dans la poitrine et dans le crâne. Puis, comme un arbre secoué par un grand vent, il chancela, il s’abattit sur les genoux, avec un craquement de tous les membres.
Et, les mains désespérément tendues, il balbutia :
— C’est trop, mon Dieu ! c’est trop !
Il avait tout accepté. Mais il ne pouvait plus, il se sentait à bout de force, dans ce noir où l’homme culbute avec sa raison. D’un élan extraordinaire, les mains toujours plus hautes, il cherchait le ciel, il appelait Dieu.
— Oh ! non, je ne veux pas !… Oh ! venez à moi, mon Dieu ! secourez-moi, faites-moi mourir plutôt !… Oh ! non, pas cet homme, mon Dieu ! c’est fini, prenez-moi, emportez-moi, que je ne voie plus, que je ne sente plus… Oh ! je vous appartiens, mon Dieu ! notre Père qui êtes au ciel…
Et il continuait, brûlant de foi, et une oraison ardente s’échappait de ses lèvres. Mais quelqu’un le touchait à l’épaule. Il leva les yeux, c’était M. Venot, surpris de le trouver en prière devant cette porte close. Alors, comme si Dieu lui-même eût répondu à son appel, le comte se jeta au cou du petit vieillard. Il pouvait pleurer enfin, il sanglotait, il répétait :
— Mon frère… mon frère…
Toute son humanité souffrante se soulageait dans ce cri. Il trempait de ses larmes le visage de M. Venot, il le baisait, avec des paroles entrecoupées.
— Ô mon frère, que je souffre !… Vous seul me restez, mon frère… Emmenez-moi pour toujours, oh ! de grâce, emmenez-moi…
Alors, M. Venot le serra sur sa poitrine. Il l’appelait aussi son frère. Mais il avait un nouveau coup à lui porter ; depuis la veille, il le cherchait pour lui apprendre que la comtesse Sabine, dans un détraquement suprême, venait de s’enfuir avec un chef de rayon d’un grand magasin de nouveautés, scandale affreux dont tout Paris causait déjà.
En le voyant sous l’influence d’une telle exaltation religieuse, il sentit le moment favorable, il lui conta tout de suite l’aventure, cette fin platement tragique où sombrait sa maison. Le comte n’en fut pas touché ; sa femme était partie, ça ne lui disait rien, on verrait plus tard. Et, repris d’angoisse, regardant la porte, les murs, le plafond, d’un air de terreur, il n’avait toujours que cette supplication :
— Emmenez-moi… Je ne peux plus, emmenez-moi.
M. Venot l’emmena comme un enfant. Dès lors, il lui appartint tout entier. Muffat retomba dans les stricts devoirs de la religion. Sa vie était foudroyée. Il avait donné sa démission de chambellan, devant les pudeurs révoltées des Tuileries. Estelle, sa fille, lui intentait un procès, pour une somme de soixante mille francs, l’héritage d’une tante qu’elle aurait dû toucher à son mariage. Ruiné, vivant étroitement avec les débris de sa grande fortune, il se laissait peu à peu achever par la comtesse, qui mangeait les restes dédaignés de Nana. Sabine, gâtée par la promiscuité de cette fille, poussée à tout, devenait l’effondrement final, la moisissure même du foyer. Après des aventures, elle était rentrée, et il l’avait reprise, dans la résignation du pardon chrétien. Elle l’accompagnait comme sa honte vivante. Mais lui, de plus en plus indifférent, arrivait à ne pas souffrir de ces choses. Le ciel l’enlevait des mains de la femme pour le remettre aux bras mêmes de Dieu. C’était un prolongement religieux des voluptés de Nana, avec les balbutiements, les prières et les désespoirs, les humilités d’une créature maudite écrasée sous la boue de son origine. Au fond des églises, les genoux glacés par les dalles, il retrouvait ses jouissances d’autrefois, les spasmes de ses muscles et les ébranlements délicieux de son intelligence, dans une même satisfaction des obscurs besoins de son être.
Le soir de la rupture, Mignon se présenta avenue de Villiers.
Il s’accoutumait à Fauchery, il finissait par trouver mille avantages dans la présence d’un mari chez sa femme, lui laissait les petits soins du ménage, se reposait sur lui pour une surveillance active, employait aux dépenses quotidiennes de la maison l’argent de ses succès dramatiques ; et comme, d’autre part, Fauchery se montrait raisonnable, sans jalousie ridicule, aussi coulant que Mignon lui-même sur les occasions trouvées par Rose, les deux hommes s’entendaient de mieux en mieux, heureux de leur association fertile en bonheurs de toutes sortes, faisant chacun son trou côte à côte, dans un ménage où ils ne se gênaient plus. C’était réglé, ça marchait très bien, ils rivalisaient l’un l’autre pour la félicité commune. Justement, Mignon venait, sur le conseil de Fauchery, voir s’il ne pouvait pas enlever à Nana sa femme de chambre, dont le journaliste avait apprécié l’intelligence hors ligne ; Rose était désolée, elle tombait depuis un mois sur des filles inexpérimentées, qui la mettaient dans des embarras continuels. Comme Zoé le recevait, il la poussa tout de suite dans la salle à manger. Au premier mot, elle eut un sourire : impossible, elle quittait madame, elle s’établissait à son compte ; et elle ajouta, d’un air de vanité discrète, que chaque jour elle recevait des propositions, ces dames se la disputaient, madame Blanche lui avait fait un pont d’or pour la ravoir. Zoé prenait l’établissement de la Tricon, un vieux projet longtemps couvé, une ambition de fortune où allaient passer ses économies ; elle était pleine d’idées larges, elle rêvait d’agrandir la chose, de louer un hôtel et d’y réunir tous les agréments ; c’était même à ce propos qu’elle avait tâté d’embaucher Satin, une petite bête qui se mourait à l’hôpital, tellement elle se gâchait.
Mignon ayant insisté en parlant des risques que l’on court dans le commerce, Zoé, sans s’expliquer sur le genre de son établissement, se contenta de dire avec un sourire pincé, comme si elle avait pris une confiserie :
— Oh ! les choses de luxe marchent toujours… Voyez-vous, il y a assez longtemps que je suis chez les autres, je veux que les autres soient chez moi.
Et une férocité lui retroussait les lèvres, elle serait enfin « madame », elle tiendrait à ses pieds, pour quelques louis, ces femmes dont elle rinçait les cuvettes depuis quinze ans.
Mignon voulut se faire annoncer, et Zoé le laissa un instant, après avoir dit que madame avait passé une bien mauvaise journée. Il était venu une seule fois, il ne connaissait pas l’hôtel. La salle à manger, avec ses Gobelins, son dressoir, son argenterie, l’étonna. Il ouvrit familièrement les portes, visita le salon, le jardin d’hiver, retourna dans le vestibule ; et ce luxe écrasant, les meubles dorés, les soies et les velours l’emplissaient peu à peu d’une admiration dont son cœur battait. Quand Zoé redescendit le prendre, elle offrit de lui montrer les autres pièces, le cabinet de toilette, la chambre à coucher. Alors, dans la chambre, le cœur de Mignon éclata ; il était soulevé, jeté à un attendrissement d’enthousiasme. Cette sacrée Nana le stupéfiait, lui qui s’y connaissait pourtant. Au milieu de la débâcle de la maison, dans le coulage, dans le galop de massacre des domestiques, il y avait un entassement de richesses bouchant quand même les trous et débordant par-dessus les ruines. Et Mignon, en face de ce monument magistral, se rappelait de grands travaux. Près de Marseille, on lui avait montré un aqueduc dont les arches de pierre enjambaient un abîme, œuvre cyclopéenne qui coûtait des millions et dix années de luttes.
À Cherbourg, il avait vu le nouveau port, un chantier immense, des centaines d’hommes suant au soleil, des machines comblant la mer de quartiers de roche, dressant une muraille où parfois des ouvriers restaient comme une bouillie sanglante.
Mais ça lui semblait petit, Nana l’exaltait davantage ; et il retrouvait, devant son travail, cette sensation de respect éprouvée par lui un soir de fête, dans le château qu’un raffineur s’était fait construire, un palais dont une matière unique, le sucre, avait payé la splendeur royale. Elle, c’était avec autre chose, une petite bêtise dont on riait, un peu de sa nudité délicate, c’était avec ce rien honteux et si puissant, dont la force soulevait le monde, que toute seule, sans ouvriers, sans machines inventées par des ingénieurs, elle venait d’ébranler Paris et de bâtir cette fortune où dormaient des cadavres.
— Ah ! nom de Dieu ! quel outil ! laissa échapper Mignon dans son ravissement, avec un retour de gratitude personnelle.
Nana était peu à peu tombée dans un gros chagrin. D’abord, la rencontre du marquis et du comte l’avait secouée d’une fièvre nerveuse, où il entrait presque de la gaieté. Puis, la pensée de ce vieux qui partait dans un fiacre, à moitié mort, et de son pauvre mufe qu’elle ne verrait plus, après l’avoir tant fait enrager, lui causa un commencement de mélancolie sentimentale. Ensuite, elle s’était fâchée en apprenant la maladie de Satin, disparue depuis quinze jours, et en train de crever à Lariboisière, tellement madame Robert l’avait mise dans un fichu état. Comme elle faisait atteler pour voir encore une fois cette petite ordure, Zoé venait tranquillement de lui donner ses huit jours. Du coup, elle fut désespérée ; il lui semblait qu’elle perdait une personne de sa famille. Mon Dieu ! qu’allait-elle devenir, toute seule ? Et elle suppliait Zoé, qui, très flattée du désespoir de madame, finit par l’embrasser, pour montrer qu’elle ne partait pas fâchée contre elle ; il le fallait, le cœur se taisait devant les affaires.
Mais ce jour-là était le jour aux embêtements. Nana, prise de dégoût, ne songeant plus à sortir, se traînait dans son petit salon, lorsque Labordette, monté pour lui parler d’une occasion, des dentelles magnifiques, lâcha entre deux phrases, à propos de rien, que Georges était mort. Elle resta glacée.
— Zizi ! mort ! cria-t-elle.
Et son regard, d’un mouvement involontaire, chercha sur le tapis la tache rose ; mais elle s’en était allée enfin, les pieds l’avaient usée. Cependant, Labordette donnait des détails : on ne savait pas au juste, les uns parlaient d’une blessure rouverte, les autres racontaient un suicide, un plongeon du petit dans un bassin des Fondettes. Nana répétait :
— Mort ! mort !
Puis, la gorge serrée depuis le matin, elle éclata en sanglots, elle se soulagea. C’était une tristesse infinie, quelque chose de profond et d’immense dont elle se sentait accablée. Labordette ayant voulu la consoler au sujet de Georges, elle le fit taire de la main, en bégayant :
— Ce n’est pas lui seulement, c’est tout, c’est tout… Je suis bien malheureuse… Oh ! je comprends, va ! ils vont encore dire que je suis une coquine… Cette mère qui se fait du chagrin là-bas, et ce pauvre homme qui geignait ce matin, devant ma porte, et les autres ruinés à cette heure, après avoir mangé leurs sous avec moi… C’est ça, tapez sur Nana, tapez sur la bête ! Oh ! j’ai bon dos, je les entends comme si j’y étais : Cette sale fille qui couche avec tout le monde, qui nettoie les uns, qui fait crever les autres, qui cause de la peine à un tas de personnes…
Elle dut s’interrompre, suffoquée par les larmes, tombée de douleur en travers d’un divan, la tête enfoncée dans un coussin.
Les malheurs qu’elle sentait autour d’elle, ces misères qu’elle avait faites, la noyaient d’un flot tiède et continu d’attendrissement ; et sa voix se perdait en une plainte sourde de petite fille.
— Oh ! j’ai mal, oh ! j’ai mal… Je ne peux pas, ça m’étouffe… C’est trop dur de ne pas être comprise, de voir les gens se mettre contre vous, parce qu’ils sont les plus forts… Cependant, quand on n’a rien à se reprocher, quand on a sa conscience pour soi… Eh bien ! non, eh bien ! non…
Une révolte montait dans sa colère. Elle se releva, elle essuya ses larmes, marcha avec agitation.
— Eh bien ! non, ils diront ce qu’ils voudront, ce n’est pas ma faute ! Est-ce que je suis méchante, moi ? Je donne tout ce que j’ai, je n’écraserais pas une mouche… Ce sont eux, oui, ce sont eux !… Jamais je n’ai voulu leur être désagréable. Et ils étaient pendus après mes jupes, et aujourd’hui les voilà qui claquent, qui mendient, qui posent tous pour le désespoir…
Puis, s’arrêtant devant Labordette, lui donnant des tapes sur les épaules :
— Voyons, tu étais là, dis la vérité… Est-ce moi qui les poussais ? n’étaient-ils pas toujours une douzaine à se battre pour inventer la plus grosse saleté ? Ils me dégoûtaient, moi ! Je me cramponnais pour ne pas les suivre, j’avais peur… Tiens ! un seul exemple, ils voulaient tous m’épouser. Hein ? une idée propre ! Oui, mon cher, j’aurais été vingt fois comtesse ou baronne, si j’avais consenti. Eh bien ! j’ai refusé, parce que j’étais raisonnable… Ah ! je leur en ai évité, des ordures et des crimes !… Ils auraient volé, assassiné, tué père et mère.
Je n’avais qu’un mot à dire, et je ne l’ai pas dit… Aujourd’hui, tu vois ma récompense… C’est comme Daguenet que j’ai marié, celui-là ; un meurt-de-faim dont j’ai fait la position, après l’avoir gardé gratis, pendant des semaines. Hier, je le rencontre, il tourne la tête. Eh ! va donc, cochon ! Je suis moins sale que toi !
Elle s’était remise à marcher, elle appliqua un violent coup de poing sur un guéridon.
— Nom de Dieu ! ce n’est pas juste ! La société est mal faite. On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes qui exigent des choses… Tiens ! je puis te dire ça, maintenant : lorsque j’allais avec eux, n’est-ce pas ? eh bien ! ça ne me faisait pas plaisir, mais pas plaisir du tout. Ça m’embêtait, parole d’honneur !… Alors, je te demande un peu si je suis pour quelque chose là-dedans !… Ah ! oui, ils m’ont assommée ! Sans eux, mon cher, sans ce qu’ils ont fait de moi, je serais dans un couvent à prier le bon Dieu, car j’ai toujours eu de la religion… Et zut ! après tout, s’ils y ont laissé leur monnaie et leur peau. C’est leur faute ! Moi, je n’y suis pour rien !
— Sans doute, dit Labordette convaincu.
Zoé introduisait Mignon, Nana le reçut en souriant ; elle avait bien pleuré, c’était fini. Il la complimenta sur son installation, encore chaud d’enthousiasme ; mais elle laissa voir qu’elle avait assez de son hôtel ; maintenant, elle rêvait autre chose, elle bazarderait tout, un de ces jours. Puis, comme il donnait un prétexte à sa visite, en parlant d’une représentation au bénéfice du vieux Bosc, cloué dans un fauteuil par une paralysie, elle s’apitoya beaucoup, elle lui prit deux loges.
Cependant, Zoé ayant dit que la voiture attendait madame, elle demanda son chapeau ; et, tout en nouant les brides, elle conta l’aventure de cette pauvre Satin, puis ajouta :
— Je vais à l’hôpital… Personne ne m’a aimée comme elle. Ah ! on a bien raison d’accuser les hommes de manquer de cœur !… Qui sait ? je ne la trouverai peut-être plus. N’importe, je demanderai à la voir. Je veux l’embrasser.
Labordette et Mignon eurent un sourire. Elle n’était plus triste, elle sourit également, car ils ne comptaient pas, ces deux-là, ils pouvaient comprendre. Et tous deux l’admiraient, dans un silence recueilli, tandis qu’elle achevait de boutonner ses gants. Elle demeurait seule debout, au milieu des richesses entassées de son hôtel, avec un peuple d’hommes abattus à ses pieds. Comme ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d’ossements, elle posait les pieds sur des crânes, et des catastrophes l’entouraient, la flambée furieuse de Vandeuvres, la mélancolie de Foucarmont perdu dans les mers de la Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre en honnête homme, l’imbécillité satisfaite de la Faloise, et le tragique effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veillé par Philippe, sorti la veille de prison. Son œuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux. C’était bien, c’était juste, elle avait vengé son monde, les gueux et les abandonnés. Et tandis que, dans une gloire, son sexe montait et rayonnait sur ses victimes étendues, pareil à un soleil levant qui éclaire un champ de carnage, elle gardait son inconscience de bête superbe, ignorante de sa besogne, bonne fille toujours.
