Nana d’Emile Zola

Toutes regardaient le lit du coin de l’œil, sans bouger. Pourtant, elles s’apprêtaient, elles donnaient de légères tapes sur leurs jupes. À la fenêtre, Lucy s’était accoudée de nouveau, toute seule. Une tristesse peu à peu la serrait à la gorge, comme si une mélancolie profonde eût monté de cette foule hurlante. Des torches passaient encore, secouant des flammèches ; au loin, les bandes moutonnaient, allongées dans les ténèbres, pareilles à des troupeaux menés de nuit à l’abattoir ; et ce vertige, ces masses confuses, roulées par le flot, exhalaient une terreur, une grande pitié de massacres futurs. Ils s’étourdissaient, les cris se brisaient dans l’ivresse de leur fièvre se ruant à l’inconnu, là-bas, derrière le mur noir de l’horizon.

— À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !

Lucy se retourna, adossée à la fenêtre, et toute pâle :

— Mon Dieu ! qu’allons-nous devenir ?

Ces dames hochèrent la tête. Elles étaient graves, très inquiètes des événements.

— Moi, dit Caroline Héquet de son air posé, je pars après-demain pour Londres… Maman est déjà là-bas qui m’installe un hôtel… Bien sûr, je ne vais pas me laisser massacrer à Paris.

Sa mère, en femme prudente, lui avait fait placer toute sa fortune à l’étranger. On ne sait jamais comment une guerre peut finir. Mais Maria Blond se fâcha ; elle était patriote, elle parlait de suivre l’armée.

— En voilà une traqueuse !… Oui, si l’on voulait de moi, je m’habillerais en homme pour leur flanquer des coups de fusil, à ces cochons de Prussiens !…

Quand nous claquerions toutes, après ? Une jolie chose que notre peau !

Blanche de Sivry fut exaspérée.

— Ne dis donc pas de mal des Prussiens !… Ce sont des hommes pareils aux autres, et qui ne sont pas toujours sur le dos des femmes, comme tes Français… On vient d’expulser le petit Prussien qui était avec moi, un garçon très riche, très doux, incapable de faire du mal à personne. C’est une indignité, ça me ruine… Et, tu sais, il ne faut pas qu’on m’embête, ou je vais le retrouver en Allemagne !

Alors, pendant qu’elles s’empoignaient, Gaga murmura d’une voix dolente.

— C’est fini, je n’ai pas de chance… Il n’y a pas huit jours, j’ai achevé de payer ma petite maison de Juvisy, ah ! Dieu sait avec quelle peine ! Lili a dû m’aider… Et voilà la guerre déclarée, les Prussiens vont venir, ils brûleront tout… Comment veut-on que je recommence, à mon âge ?

— Bah ! dit Clarisse, je m’en fiche ! je trouverai toujours.

— Bien sûr, ajouta Simonne. Ça va être drôle… Peut-être, au contraire, que ça marchera…

Et, d’un sourire, elle compléta sa pensée. Tatan Néné et Louise Violaine étaient de cet avis ; la première raconta qu’elle avait fait des noces à tout casser avec des militaires ; oh ! de bons garçons, et qui auraient commis les cent dix-neuf coups pour les femmes. Mais, ces dames ayant trop élevé la voix, Rose Mignon, toujours sur le coffre, devant le lit, les fit taire d’un chut ! soufflé légèrement. Elles restèrent saisies, avec un regard oblique vers la morte, comme si cette prière de silence fût sortie de l’ombre même des rideaux ; et, dans la lourde paix qui tomba, cette paix du néant, où elles sentaient la rigidité du cadavre étendu près d’elles, les cris de la foule éclatèrent :

— À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !

Mais bientôt elles oublièrent de nouveau. Léa de Horn, qui avait un salon politique, où d’anciens ministres de Louis-Philippe se livraient à de fines épigrammes, reprit très bas, en haussant les épaules :

— Quelle faute, cette guerre ! quelle bêtise sanglante !

Alors, tout de suite, Lucy prit la défense de l’empire. Elle avait couché avec un prince de la maison impériale, c’était pour elle affaire de famille.

— Laissez donc, ma chère, nous ne pouvions nous laisser insulter davantage, cette guerre est l’honneur de la France… Oh ! vous savez, je ne dis pas ça à cause du prince. Il était d’un rat ! Imaginez-vous, le soir, en se couchant, il cachait ses louis dans ses bottes, et quand nous jouions au bézigue, il mettait des haricots, parce qu’un jour j’avais fait la blague de sauter sur l’enjeu… Mais ça ne m’empêche pas d’être juste. L’empereur a eu raison.

Léa hochait la tête d’un air de supériorité, en femme qui répète l’opinion de personnages considérables. Et, haussant la voix :

— C’est la fin. Ils sont fous, aux Tuileries. Hier, voyez-vous, la France aurait dû plutôt les chasser…

Toutes l’interrompirent violemment. Qu’avait-elle donc, cette enragée-là, après l’empereur ? Est-ce que le monde n’était pas heureux ? est-ce que les affaires ne marchaient pas ? Jamais Paris ne s’amuserait si fort.

Gaga s’emportait, réveillée, indignée.

— Taisez-vous ! c’est idiot, vous ne savez pas ce que vous dites !… Moi, j’ai vu Louis-Philippe, une époque de pannés et de grigous, ma chère.

Et puis est venu quarante-huit. Ah ! une jolie chose, une dégoûtation, leur République ! Après février, j’ai crevé la faim, moi qui vous parle !… Mais, si vous aviez connu tout ça, vous vous mettriez à genoux devant l’empereur, car il a été notre père, oui, notre père…

On dut la calmer. Elle reprit, dans un élan religieux :

— Ô mon Dieu, tâchez que l’empereur ait la victoire. Conservez-nous l’empire !

Toutes répétèrent ce vœu. Blanche avoua qu’elle brûlait des cierges pour l’empereur. Caroline, prise d’un béguin, s’était promenée pendant deux mois sur son passage, sans pouvoir attirer son attention. Et les autres éclataient en paroles furibondes contre les républicains, parlaient de les exterminer à la frontière, afin que Napoléon III, après avoir battu l’ennemi, régnât tranquille, au milieu de la jouissance universelle.

— Ce sale Bismarck, en voilà encore une canaille ! fit remarquer Maria Blond.

— Dire que je l’ai connu ! cria Simonne. Si j’avais pu savoir, c’est moi qui aurais mis quelque drogue dans son verre.

Mais Blanche, ayant toujours sur le cœur l’expulsion de son Prussien, osa défendre Bismarck. Il n’était peut-être pas méchant. Chacun son métier. Elle ajouta :

— Vous savez qu’il adore les femmes.

— Qu’est-ce que ça nous fiche ! dit Clarisse. Nous n’avons pas envie de le faire, peut-être !

Des hommes comme ça, il y en a toujours de trop, déclara Louise Violaine gravement. Vaudrait mieux s’en passer, que d’avoir affaire à de pareils monstres.

Et la discussion continua.

On déshabillait Bismarck ; chacune lui allongeait un coup de pied, dans son zèle bonapartiste ; pendant que Tatan Néné répétait d’un air vexé :

— Bismarck ! m’a-t-on fait enrager avec celui-là ! Oh ! je lui en veux !… Moi, je ne le connaissais pas, ce Bismarck ! On ne peut pas connaître tout le monde.

— N’importe, dit Léa de Horn pour conclure, ce Bismarck va nous flanquer une jolie tripotée…

Elle ne put continuer. Ces dames se jetaient sur elle. Hein ? quoi ? une tripotée ! C’était Bismarck qu’on allait reconduire chez lui, à coups de crosse dans le dos. Avait-elle fini, cette mauvaise Française !

— Chut ! souffla Rose Mignon, blessée d’un tel tapage.

Le froid du cadavre les reprit, elles s’arrêtèrent toutes à la fois, gênées, remises en face de la mort, avec la peur sourde du mal. Sur le boulevard, le cri passait, enroué, déchiré :

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