PHILÈBE de Platon

SOCRATE.
Tout ce qui nous paraîtra devenir plus et moins, recevoir
le fort et le doucement, et encore le trop et les autres
qualités semblables, il nous faut le rassembler en
quelque sorte en un, et le ranger dans l’espèce de
l’infini, suivant ce qui a été dit plus haut, qu’il fallait,
autant qu’il se peut, réunir les choses séparées et
partagées en plusieurs branches, et les marquer du
sceau de l’unité, s’il t’en souvient.

PROTARQUE.
Je m’en souviens.

SOCRATE.
Et ce qui n’admet point ces qualités, et reçoit, les
qualités contraires, premièrement l’égal et l’égalité,
ensuite le double, et tout ce qui est comme un nombre
est à un autre nombre, et une mesure à une autre
mesure, ne ferons-nous pas bien de le ranger dans la
classe du fini? Qu’en penses-tu?

PROTARQUE.
Ce sera très bien fait, Socrate.

SOCRATE.
Soit. Et sous quelle idée nous représenterons-nous la
troisième espèce qui résulte du mélange des deux
autres?

PROTARQUE.
C’est ce que tu m’apprendras, j’espère.

SOCRATE.
Ce ne sera pas moi, mais une divinité, s’il en est une qui
daigne exaucer mes prières.

PROTARQUE.
Prie donc, et réfléchis.

SOCRATE.
Je réfléchis; et il me semble, Protarque, qu’une divinité

nous a été favorable en ce moment.

PROTARQUE.
Comment dis-tu cela, et à quelle marque le reconnais-tu?

SOCRATE.
Je te le dirai: donne-moi toute ton attention.

PROTARQUE.
Tu n’as qu’à parler.

SOCRATE.
Nous parlions tout-à-l’heure de ce qui est plus chaud et
plus froid: n’est-ce pas?

PROTARQUE.
Oui.

SOCRATE.
Ajoutes-y donc ce qui est plus sec et plus humide, plus
et moins nombreux, plus vite et plus lent, plus grand et
plus petit, et tout ce que nous avons compris ci-dessus
dans une seule espèce, savoir, celle qui reçoit le plus et
le moins.

PROTARQUE.
Tu parles de celle de l’infini.

SOCRATE.
Oui. Mêle présentement avec cette espèce les
phénomènes du fini.

PROTARQUE.
Quels phénomènes?

SOCRATE.
Ceux que nous aurions dû tout-à-l ‘heure rassembler
sous une seule idée, comme nous avons fait ceux de
l’infini. Nous ne l’avons pas fait: mais peut-être, pour le
moment, cela reviendra-t-il au même; et ces deux
espèces étant réunies, celle que nous cherchons
paraîtra.

PROTARQUE.
Mais encore une fois, quels phénomènes veux-tu dire, et
comment?

SOCRATE.
J’entends ceux de l’égal, du double, et tout ce qui fait
cesser l’inimitié entre les contraires, et produit entre eux
la proportion et l’accord en y introduisant le nombre.

PROTARQUE.
Je conçois. Il me paraît que tu veux dire que, si on mêle
ensemble ces deux espèces, chaque mélange produira
certaines choses.

SOCRATE.
Tu ne te trompes pas.

PROTARQUE.
Ainsi, poursuis.

SOCRATE.
N’est-il pas vrai que, dans les maladies, le juste mélange
du fini et de l’infini produit la santé?

PROTARQUE.
Sans contredit.

SOCRATE.
Que le même mélange, lorsqu’il se fait en ce qui est aigu
et grave, vite et lent, phénomènes qui appartiennent à
l’infini, imprime le caractère du fini, et donne la forme la
plus parfaite à toute la musique?

PROTARQUE.
A merveille.

SOCRATE.
Pareillement, lorsqu’il a lieu à l’égard du froid et du
chaud, il en ôte le trop et l’infini, et y substitue la mesure
et la proportion.

PROTARQUE.
Cela est certain.

SOCRATE.
Les saisons et tout ce qu’il y a de beau dans la nature ne
naît-il pas de ce mélange de l’infini et du fini?

PROTARQUE.
.

Sans difficulté.

SOCRATE.
Je passe sous silence une infinité d’autres choses, telles
que la beauté et la force avec la santé, et dans l’âme
d’autres qualités très belles et en grand nombre. En
effet, ta déesse elle-même, beau Philèbe, faisant
réflexion à l’intempérance et à la dépravation des
hommes en tout genre, et voyant qu’ils ne mettent
aucune borne aux plaisirs et à l’accomplissement de
leurs désirs, y a fait entrer la loi et l’ordre qui sont du
genre fini. Tu prétends que borner le plaisir c’est le
détruire; et moi je soutiens au contraire que c’est le
conserver. Protarque, que t’en semble?

PROTARQUE.
Je suis tout-à-fait de ton avis, Socrate.

SOCRATE.
J’ai expliqué les trois premières espèces, si tu me
comprends bien.

PROTARQUE.
Je crois te comprendre. Tu mets, ce me semble, dans la
nature des choses une première espèce, l’infini; une
seconde, qui est le fini; pour la troisième, je ne la
conçois pas bien encore.

SOCRATE.
Cela vient, mon cher ami, de ce que la multitude des
productions de cette troisième espèce t’a étourdi.

Cependant l’infini nous en a offert aussi un grand
nombre: mais comme elles portaient toutes l’empreinte
du plus et du moins, elles se sont présentées à nous
sous une seule idée.

PROTARQUE.
Cela est vrai.

SOCRATE.
Pour le fini, il n’avait pas beaucoup de phénomènes, et
nous n’avons pas contesté qu’il ne fut un de sa nature.

PROTARQUE.
Comment aurions-nous pu le contester?

SOCRATE.
En aucune manière. Dis donc que je mets pour la
troisième espèce tout ce qui est produit par le mélange
des deux autres, et que la mesure qui accompagne le fini
fait passer à l’existence.

PROTARQUE.
J’entends.

SOCRATE.
Outre ces trois genres, il faut voir quel est celui que nous
avons dit être le quatrième. Nous allons faire cette
recherche en commun. Vois s’il te paraît nécessaire que
tout ce qui est produit, le soit en vertu de quelque
cause.

PROTARQUE.
Il me paraît qu’oui: car comment pourrait-il être produit
sans cela?

SOCRATE.
N’est-il pas vrai que la nature de ce qui produit ne diffère
de la cause que de nom? en sorte qu’on peut dire avec
raison que la cause et ce qui produit sont une même
chose.

PROTARQUE.
Sans doute.

SOCRATE.
Pareillement, nous trouverons, comme tout-à-l ‘heure,
qu’entre ce qui est produit et l’effet, il n’y a aucune
différence, si ce n’est de nom. N’est-ce pas?

PROTARQUE.
Oui.

SOCRATE.
Ce qui produit ne précède-t-il point toujours par sa
nature; et ce qui est produit ne marche-t-il point après,
en tant qu’effet?

PROTARQUE.
Assurément.

SOCRATE.
Ce sont, par conséquent, deux choses, et non pas la

même, que la cause, et ce que la puissance de la cause
fait passer à l’existence.

PROTARQUE.
J’en tombe d’accord.

SOCRATE.
Or les choses produites, et celles dont elles sont
produites, nous ont fourni trois espèces d’êtres.

PROTARQUE.
Oui, vraiment.

SOCRATE.
Eh bien, disons que la cause productrice de tous ces
êtres constitue une quatrième espèce, et qu’il est
suffisamment démontré qu’elle diffère des trois autres.

PROTARQUE.
Disons-le hardiment.

SOCRATE.
Ces quatre espèces ainsi distinguées, il est à propos,
pour les mieux graver chacune dans notre mémoire, de
les compter par ordre.

PROTARQUE.
Fort bien.

SOCRATE.
Ainsi, je mets pour la première l’infini, pour la seconde le

fini, puis pour la troisième l’existence réelle produite du
mélange des deux premières, et pour la quatrième la
cause de ce mélange et de cette production. Ne fais-je
point quelque faute en cela?

PROTARQUE.
Comment?

SOCRATE.
Voyons que nous reste-t-il à dire à présent? et quel est le
dessein qui nous a conduits jusqu’ici? N’est-ce point
celui-ci? Nous cherchions si le second prix appartient au
plaisir ou à la sagesse: n’est-il pas vrai?

PROTARQUE.
Oui.

SOCRATE.
A présent donc que nous avons fait toutes ces
distinctions, ne porterons-nous pas probablement un
jugement plus assuré sur la première et la seconde place
qu’il faut assigner aux objets qui font la matière de cette
dispute?

PROTARQUE.
Peut-être.

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